The Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont

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Title: Histoires magiques

Author: Remy de Gourmont

Release Date: September 8, 2020 [EBook #63147]

Language: French

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  REMY DE GOURMONT

  Histoires magiques

  DIXIME DITION


  PARIS
  MERCVRE DE FRANCE
  XXVI, RVE DE COND, XXVI

  MCMXXIV




_DU MME AUTEUR,_

_Roman, Thtre, Pomes._

SIXTINE.

LE PLERIN DU SILENCE. Le Fantme. Le Chteau singulier. Thtre muet.
Le Livre des Litanies. Pages retrouves.

LES CHEVAUX DE DIOMDE.

D'UN PAYS LOINTAIN.

LE SONGE D'UNE FEMME.

LILITH, _suivi de_ THODAT.

UNE NUIT AU LUXEMBOURG.

UN COEUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat.

COULEURS, _suivi de_ CHOSES ANCIENNES.

HISTOIRES MAGIQUES.

DIVERTISSEMENTS, _posies compltes_, 1912.


_Critique, Littrature._

LE LATIN MYSTIQUE (tude sur la posie latine du moyen ge) (Crs,
diteur).

LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les crivains
d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.

LA CULTURE DES IDES.

LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d'ides._

LE PROBLME DU STYLE. _Questions d'Art, de Littrature et de Grammaire._

PHYSIQUE DE L'AMOUR. _Essai Sur l'instinct sexuel._

PILOGUES. _Rflexions sur la vie_, 1895-1898; 1899-1901 (2e srie);
1902-1904 (3e srie); 1905-1912 (volume complmentaire); 4 vol.

ESTHTIQUE DE LA LANGUE FRANAISE, dition revue, corrige et augmente.

PROMENADES LITTRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e sries); 5 vol.

PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e sries); 3 vol.

DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 4e srie,
1905-1907).

NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 5e
srie, 1907-1910).

DANTE, BATRICE ET LA POSIE AMOUREUSE.

PENDANT L'ORAGE.

LETTRES A L'AMAZONE.

PENDANT LA GUERRE.

LETTRE D'UN SATYRE.

LETTRES  SIXTINE.

PAGES CHOISIES, avec un portrait.




IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

  Trois exemplaires sur Japon imprial
    numrots de 1  3
  et dix-sept exemplaires sur hollande Van Gelder
    numrots de 4  20.


JUSTIFICATION DU TIRAGE


Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays.




PHOR


Nerveuse et pauvre, imaginative et famlique, Douceline fut prcocement
caresseuse et embrasseuse, amuse de passer ses mains le long de la joue
des garonnets et dans le cou des fillettes qui se laissaient faire
comme des chattes. Elle se mettait,  propos de rien,  baiser les mains
tricotantes de sa mre, et quand on la relguait en pnitence sur une
chaise, elle jouait  faire claquer ses lvres sur ses paumes, sur ses
bras, sur ses genoux, qu'elle dressait nus l'un aprs l'autre; alors
elle se regardait. Telle que les curieuses, elle n'avait aucune pudeur.
Comme on la grondait en termes grossirement ironiques, elle se prit
d'une tendresse de contradiction pour le coin mpris et dfendu; les
mains suivirent les yeux. Elle garda ce vice toute sa vie, ne s'en
confessa jamais, le dissimula avec une effrayante astuce jusque parmi
ses crises d'inconscience.

Les exercices prparatoires de la premire communion la passionnrent.
Elle qumandait des images, des sous pour en acheter, volait celles de
ses compagnes dans leurs paroissiens. Les Saintes Vierges lui plaisaient
peu; elle prfrait les Jsus, les doux, ceux dont les joues laves de
rose, la barbe en flammes, les yeux bleus s'inscrivaient dans la diffuse
lumire d'une aurole. L'un, avec une visitandine  ses pieds, lui
montrait son coeur rutilant, et la visitandine articulait: Mon
bien-aim est tout  moi et je suis toute  lui. Sous un autre Jsus
aux regards tendres et un peu loucheurs, on lisait: Un de ses yeux a
bless mon coeur.

D'un Sacr-Coeur piqu par un poignard giclait du sang couleur d'encre
rose, et la lgende, avilissant une des plus belles mtaphores de la
thologie mystique, portait: Qu'est-ce que le Seigneur peut donner de
meilleur  ses enfants que ce vin qui fait germer les vierges? Le Jsus
d'o fusait ce jet de carmin avait une face affectueuse et
encourageante, une robe bleue, historie de fleurettes d'or, de
translucides mains trs fines o s'crasaient en toile deux petites
groseilles: Douceline l'adora tout de suite, lui fit un voeu, crivit au
dos de l'image: Je me donne au S. C. de Jsus, car il s'est donn 
moi.

Souvent, entr'ouvrant son livre de messe, elle contemplait la face
affectueuse et encourageante, murmurait, en la portant  sa bouche: A
toi! A toi!

Quant au mystre de l'Eucharistie, elle n'y comprit rien, reut l'hostie
sans motion sans remords de ses confessions sacrilges, sans tentatives
d'amour: tout son coeur allait  la face affectueuse et encourageante.

Cependant, comme succdan au catchisme de persvrance, on lui fit
lire le Bouclier de Marie. Un passage o tait note la prfrence de
Jsus pour les belles mes et son ddain des beaux visages l'intressa.
Elle se regarda, des heures entires, dans un miroir, se jugea jolie,
dcidment, eut du chagrin, souhaita d'enlaidir, pria avec ferveur, se
donna la fivre, se rveilla un matin avec des boutons plein la figure.
Dans le dlire qui suivit, elle profrait des mots d'amour. Gurie, elle
remercia Jsus des marques blanches qui lui trouaient le front, se livra
 de longues jaculations,  genoux, derrire un mur, sur des pierres
aigus. Ses genoux saignaient: elle baisait les blessures, suait le
sang, se disait: C'est le sang de Jsus, puisqu'il m'a donn son
coeur.

Affaiblie par l'anmie de la fivre, elle avait pendant des semaines,
oubli son vice: les mouvements habituels se recomposrent dans le
sommeil. Elle se rveillait  moiti pollue, se rendormait. Un matin,
ses doigts furent ensanglants; elle eut peur, se leva vite, mais le
sang tait partout. Sa mre dormait. Elle arracha du paroissien o elle
l'avait cousue, l'image voue, sortit en chemise, tremblante, alla
l'enterrer dans un trou profond. Pleurante, elle revint, s'vanouit.

Les explications de sa mre, il fallut bien les croire. Pourtant, ce
n'tait pas naturel. Elle accusa le Jsus que, d'instinct, elle avait
touff sous la glbe, qui accueille en son silence les trpasss. Le
Jsus du sang tait mort. Elle se calma, pendant que sa mre la
recouchait, lui donnant  lire la Vie des Saints.

Douceline lut la Vie des Saints, emmagasinant des noms tranges qui lui
revenaient aux oreilles, quand elle somnolait, tels que des sons de
cloches: un nom entre tous, sonnait, plus bruyant que les trois cloches
des grands dimanches, sonnait et quatrissonnait dans sa cervelle:
_P-hor-P-hor-P-hor-P-hor_.

Les dmons sont des chiens obissants. Phor aime les filles et il se
souvient des jours o il exasprait le sexe de Cozbi, fille de Sur, la
royale Madianite: il vint et il aima Douceline pour l'amour de sa
pubert neuve et dj souille; il se logea dans l'auberge du vice, sr
d'tre choy et caress, sr de l'obscne baiser des mains en fivre,
sans craindre le glaive de Phine, qui avait tranch d'un seul coup
jadis les joies de Cozbi et les joies de Zambri, alors que le fils de
Salu tait entr dans la fille de Sur.

La chambre au milieu de la nuit s'clairait, et tous les objets
semblaient aurols, comme devenus lumineux par eux-mmes, avec des
proprits d'irradiation. Alors, accalmie: et dans une ombre rousse qui
fermait toutes les portes visuelles, il venait. Elle le sentait venir,
et tout aussitt des frissons commenaient  voyager le long de sa peau,
faiblement, puis nettement localiss. Les lumires messagres entraient
 travers l'ombre rousse, s'insinuant en toutes ses fibres, puis rien
que de l'ombre rousse et,  l'improviste, de vifs jets de lumire douce,
en rythme prcipit; enfin, une explosion comme de feu d'artifice, un
craquement exquis o fuselait sa cervelle, son pine, ses moelles, ses
muqueuses, les pointes de ses seins et toutes ses chairs dpidermes;
tous ses duvets rigs comme des herbes que rebrousse un vent rasant. Et
aprs le dernier sursaut, des petits frissons intrieurs: par les
valvules entr'ouvertes, du plaisir filtr filait dans les veines vers
toutes les cellules et toutes les papilles. Phor,  ce moment, sortait
de sa cachette, se grandissait en un jeune beau mle que Douceline, sans
tonnement, admirait amoureuse. Elle le couchait la tte  son paule,
s'endormait, consciente seulement qu'elle tenait entre ses bras Phor.

Dans la journe, elle se complaisait au souvenir de ses nuits, se
dlectait  l'impudicit des phases,  l'acuit des caresses, aux
foudroyants baisers de Phor invisible et intangible tant que durait le
plaisir, surgissant, tel que magiquement, aprs l'closion parfume des
joies. Qui, ce Phor! Elle ne le sut jamais, insoucieuse de tout, hormis
de jouir, trs abtie par la multiplicit des spasmes, vivant dans un
songe charnel, et, Psych vierge de l'homme, instauratrice de ses
propres dbauches, elle s'abandonnait  l'ange tnbreux dans l'ombre
rousse ou dans la fulgurance des luminosits crbrales, sans volont
comme sans rticences.

Elle atteignait quinze ans, lorsque, dans le pquis o elle gardait la
vache de la famille, un colporteur abusa de son sommeil de fille
nerve. Ne souffrant pas, amplement dflore par Phor dont les
imaginations taient audacieuses, elle laissa faire. Les grimaces de
l'homme lui parurent ridicules, et comme il la regardait, redress, avec
des yeux amoureux, elle se leva, clata de rire, s'loigna en haussant
les paules.

Elle fut punie de s'tre laiss faire: Phor ne revenait plus.

En gardant sa vache, dans le pquis, elle rvait maintenant du
colporteur, non sans honte. Aprs des semaines, une peur lui vint, et
comme elle avait vu des femmes grosses mettre des cierges  la bonne
Vierge afin d'accoucher heureusement, elle en fit piquer un trs gros
sur la herse, pour ne pas grossir.

Exauce, elle eut de la reconnaissance, s'adonna  des prires, quittait
sa vache et le pquis, venait grner,  genoux sur les dalles, de longs
chapelets devant la bienfaisante image: elle lui trouvait, comme jadis
au Jsus, la face affectueuse et encourageante.

Cependant, son vice, mme sans Phor, la rongeait. Ses joues se
creusrent, elle toussa, l'pine dorsale devint sensible, des
tourdissements la prenaient, la couchaient sous les sabots de la vache,
qui se mettait  la flairer en meuglant. Un matin, elle trembla si fort
qu'elle ne put mettre ses bas. Recouche, elle souffrit au ventre: les
ovaires enflamms palpitaient sous la piqre d'un paquet d'aiguilles.

En l'ennui de ce lit dsolant, des imaginations la visitrent, d'une
candeur inattendue, rappel de l'innocence premire. Elle vit
successivement, en de fausses extases, le Bon Dieu, tout blanc, pareil
au Prmontr qui avait une fois prch le carme; de petits saint Jean
d'argent jouant sur la mousse des bosquets clestes avec des agnelets
friss et enrubans, un Notre Seigneur tout en or, avec une longue barbe
rouge, une Sainte-Vierge nuageuse et bleutre.

Pendant les derniers jours, les consolantes apparitions l'abandonnrent,
comme par une ngation du ciel  de plus longues complicits.
L'hypocrisie infernale fut vaincue et la pcheresse impnitente rendue 
celui que d'infmes pouvantes avaient fait son matre ternel. Phor
revint se loger dans l'habitacle secret des impurets consenties, et
Douceline se sentait ravage par des caresses douloureuses, des
effleurements lents d'orties, des promenades vives de fourmis dans la
turgescence presque putride de son sexe mri jusqu' craqueler comme une
figue. Et elle entendait, heures d'irrmissible agonie! le rire de Phor
sonner en son ventre tel que le glas de la soire du jeudi saint, qui
semble sortir des tombes. Phor s'adonnait au rire de la satisfaction
dmoniaque et par plaisanterie il se gonflait comme une outre au moyen
des vents empests qu'il laissait bruyamment sortir, tout d'un coup.
Puis il se mettait  la baiser amoureusement, et un ironique coup de
dent se substituait au spasme. Douceline criait, mais il lui semblait
que Phor criait plus fort, emplissait de stridences aigus son abdomen
qui tremblait sous les vibrations... Il y eut dans l'asile immonde un
grand remue-mnage, puis ce fut vers l'pigastre une sensation terrible
de tassement et d'touffement: Phor montait. En passant il enfona ses
griffes dans le coeur de Douceline, il dchira, en s'y accrochant, les
trous d'ponge du poumon, puis le cou se gonfla comme un serpent qui
revomirait sa proie englue, et de larges bavures de sang jaillirent de
l'ignominie d'un hoquet d'ivrogne. Elle respira, vanouie presque, les
yeux clos, les mains ramant parmi les vagues molles du naufrage, qui
emportait la damne aux abmes... Un baiser d'excrmentielle purulence
s'appliqua sur ses lvres exactement, et l'me de Douceline quitta ce
monde, bue par les entrailles du dmon Phor.




LA ROBE BLANCHE

_A Louis Denise._


Ah! comme je regrettais le coin de wagon o, rudement berc, je rvais 
des paysages plus inquitants que les moulins muets, les clochers seuls,
les pommiers penchs et les dolentes masures,--sous la brume nocturne,
le sommeil exaspr d'une nature enfin libre du soleil et du rire, des
sueurs et des pleurs!

Tmoin choisi des crmonies prvues d'un mariage, je venais assister
mon camarade, Albric de Courcy. Dj, tels amis avaient, pour de
pareilles ftes, requis ma complaisante indiffrence: je ne me permets
jamais de prendre une trop visible part aux joies des autres, ni  leurs
deuils; ma tenue est la dignit affectueuse, et le sourire
habituellement morne et assez doux de mes yeux grisaille leur fait
pardonner les flammes qui parfois signalent la rvolte d'un regard
rsign.

Nul messager: on ne m'attendait que le lendemain matin. Je fis le
trajet, trois quarts d'heure de marche par les bois, en vitant les
clairires et la fadeur de l'ternel clair de lune.

Sans trop m'mouvoir de l'absurdit d'une survenue, la nuit, dans une
maison endormie, j'invoquai, pour dcouvrir le chteau des Joncs, le
souvenir d'antrieures visites: la grille n'tait encore que pousse.

Aucun chien ne hurla, j'avais l'air d'un habile voleur.

Je franchis des gazons qui abrgeaient le cercle des grandes alles, et
au dtour d'un groupe de syringas, oh! parfum cruel! j'aperus, dans la
triste blancheur d'une faade morte, deux fentres cte  cte
illumines.

C'tait au rez-de-chausse. Avant de frapper  la vitre, j'eus
l'impudence de regarder:

Au milieu d'un petit salon trs en dsordre, trois femmes considraient
une robe blanche jete sur un fauteuil, une robe plus blanche que l'me
des saints Innocents: Rosa, la pierre ancillaire de cette maison, Mme de
Laneuil et une jeune fille,--dont le profil me remmorait des amours
enfantines et un temps o de rieuses gamines en robes adolescentes nous
donnaient,  Albric et  moi, les fleurs de leurs corsages, aprs les
avoir approches, avec la soudaine gravit d'immortelles fiances, du
saint-sacrement de leurs lvres!

Il y avait de cela, combien? des annes, de longues annes, peut-tre
dix? Ah! souvenir des jeunes concupiscences! Depuis, que de fois les
merles avaient salu le sommeil au fate des lourds marronniers! La mort
de M. de Laneuil tait venue clore la maison, Albric n'en avait
retrouv le chemin que pour y choisir une femme, et moi, pour tmoigner
 ce choix de l'inutile approbation du monde.

Edith, Elphge: il pousait Edith, l'ane, et celle que je voyais,
blonde et ple, plus ple du prochain sacrifice que la sacrifie
elle-mme, chophore plus trouble que la victime, assistante plus
tremblante que l'hostie, celle que je voyais et dont le profil me
remmorait les jeunes concupiscences des amours enfantines, c'tait
Elphge,--sans aucun doute Elphge, la ple, la blonde Elphge...

Rassur par le fantme de raisonnement qui tendait vers moi ses mains
ironiques, j'acceptai joyeusement la fascination: je contemplais le
double rayonnement d'un double cortge, aux pieds du prtre quatre
coussins rangs, et j'entendais les multiples anneaux d'or sonner dans
la patne:--pourquoi tant d'anneaux d'or?

C'tait Elphge,--sans aucun doute Elphge, et je l'aimais d'une telle
convoitise que je crus l'avoir aime, heure par heure, pendant les
annes de mon exode.

Aime, oui! Et alors je la vis grandissante, le rire  mesure s'affinant
en sourire, les yeux occups  la divination des joies futures, et
j'coutai la mort brve des vaines harmonies suscites en des soirs
d'orage, et je perus toutes les langueurs de celle qui attend le messie
des aurores adamantines, et j'assistai aux innocents rveils, quand les
merles saluent le soleil au fate des lourds marronniers.

Les cruels syringas m'enveloppaient de vertiges...

Je frappai  la vitre.

Les trois soeurs tressaillirent.

Aprs de l'indcision, Rosa, sur un ordre, demanda, en cartant le lger
rideau, en se faisant des oeillres avec les mains: Qui est l?

L'ombre extrieure rpondit par son nom: Mme de Laneuil disparut; la
jeune fille souriait, Elphge,--sans aucun doute Elphge! J'tais le
bienvenu, on faisait bonne mine au visiteur attard.

La porte se dbarricada, j'entrai, reu par ma vieille amie qui
m'examinait, le flambeau lev comme une torche pour s'assurer que
c'tait bien moi, non pas un habile voleur.

Comme vous tes ple!

Ainsi rpondit-elle  mes douteuses cordialits.

Je m'excusai sur l'influence vraiment excessive qu'exeraient en cette
nuit spciale les blancheurs lunaires.

Et nous, mon ami, et nous! reprit-elle, mystrieusement, en abaissant
son flambeau. Ah! c'est un inconcevable sortilge! Figurez-vous... Tout
le monde, notamment _lui_, s'est retir de bonne heure, Elphge est
souffrante, accable par cette nigmatique inquitude des filles dont la
soeur se marie... Je voulais qu'il ft permis  Edith, avant de reposer
seule pour la dernire fois, de s'envelopper, comme d'un manteau bni,
d'une longue et virginale prire... Nous allions monter  ma chambre,
lorsque la robe nous est revenue de Paris... la robe blanche!... Une
retouche au corsage... Rosa avait pingl... Rien!... Ils la renvoient
telle... Et c'est trop large de a!

Deux doigts.

De a!... Nous sommes consternes!... Et voici le sortilge, nous
discutons, nous prenons les ciseaux chacune  notre tour, et personne
n'ose dcoudre,--et pourtant il le faut! J'ai peur que nous ne passions
la nuit...

D'une voix plus blanche que la robe ensorcele, je demandai, en me
contraignant, avec adresse,  la plus aimable dsinvolture:

Tout en frappant  la vitre, j'ai aperu, bien involontairement, l'une
de vos filles, et je l'avais prise pour Elphge,--sans aucun doute
Elphge...

--Elles se ressemblent tant, et il y a si longtemps! Ah! l'heureux
jadis!... Mais, j'y songe, venez! Les hommes ont plus de sang-froid...

Elle rpta:

Venez!

Quand je pntrai,  la suite de sa mre, dans le petit salon, Edith,
d'un regard froid et dur, m'interrogea svrement, mais Mme de Laneuil,
consciente, elle aussi, de la profanation impose par ma prsence 
cette veille antnuptiale, en dissipa htivement les tnbres, exposa,
avec des rires, ce qu'elle appelait _son ide_...

Et moi je songeais que c'tait bien Edith,--sans aucun doute Edith!
C'tait bien la ple Edith que j'aimais, la blonde Edith, avec toute la
violence d'une dsolante insanit! Seul avec elle, j'aurais en vrit
subi les horribles tentations du stupre, j'aurais voulu boire la rose
de sang rpandue sur ces lvres muettes...

Mme de Laneuil exposait, avec des rires, _son ide_...

Et moi, mon agitation nerveuse m'abandonnait, vaincu,  une familire
crise de dsolation consentie, lorsque je devinai qu'Edith me regardait
encore, me regardait toujours:--sans aucun doute, Edith me regardait.

Je levai vers ses yeux des yeux o, tout soudain, ainsi que dans un
vertigineux changement de dcor, j'avais, par les plus imprieuses
flammes du dsir, remplac l'indiffrence:--Elle accepta, et, aprs une
infinie seconde de pntration mutuelle, ses paupires tombrent pour se
relever vite et m'avouer l'unisson absolu de sa volont...

Mme de Laneuil s'adressait  moi:

Voyons, qu'en pensez-vous? un bon conseil!

Je me secouai, presque radieux des joies inattendues de cet adultre
idal, si bien qu'elle s'aperut d'une transformation dans mon attitude:

Ah! le voil rveill! On a beau dire, un mariage, voyez-vous, ce n'est
jamais triste!

Edith souriait tristement.

Mais, il faudrait, dis-je, avec un bon sens qui me fit honneur devant
ces trois femmes, il faudrait que Mlle Edith voult bien la mettre, la
robe...

--C'est vrai, il faut qu'elle la mette!

Avec mes mains pour oeillres, comme Rosa, je regardais par la
fentre... La lune, maintenant, couchait au travers de la cour la
projection crase de la lourde maison seigneuriale... Une autre vision
m'ta l'usage de mes prunelles: Je suivais, guid par les froissis de
l'toffe, le bruit des boutons et des agrafes, toutes les phases de la
mtamorphose qui s'oeuvrait derrire moi, et, comme j'entendais, je
voyais,--par une instantane transposition des sons en images,--je
voyais la gorge ingnue de mon Amour, et une rapide main ramenant
l'paulette glisse, et le mouvement des bras librait des effluves
aussi violents et plus cruels que l'odeur des syringas, et sous la
pointe du corset, comme ils fleurissaient larges et amers les cruels
syringas!... La robe blanche, telle qu'une avalanche, s'abattit sur mon
rve...

Edith souriait tristement.

Ce furent des conciliabules de couturires.

Je donnai mon avis, qu'on accepta. Rosa se mit  dcoudre,  fin de
quelques remplis  rsorber, et je voyais, dans son regard respectueux,
de l'estime.

Avant de sortir, prcd de Mme Laneuil, qui me conduisait  ma chambre,
je saluai la jeune fille avec cette discrtion qu'impose l'accord tacite
de deux mes compromises dans le mme secret. Ses jeux suivaient les
miens, ses clairs yeux bleus  la transparence attendrie...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Depuis longtemps les merles avaient salu le soleil au fate des lourds
marronniers: Albric entra chez moi. Les lendemains! Quelques doutes le
tourmentaient: il me les confessa avec la navet de ces tres inquiets
et bons qui croient trouver en autrui une sympathie. Je le laissai dire,
cela me reposait, car, ainsi que l'enseigne la morale des Proverbes, il
faut, en tat de drliction, regarder autour de soi: d'autres douleurs
s'exhalent, et cela console.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah! je pense au saint-sacrement de ses lvres!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'Apparition: un murmure l'annona. Edith fit son entre dans le grand
salon morne, sous les regards indulgents des anctres. Les yeux
n'avaient pas pleur, mais n'avaient pas dormi: une ombre se creusait
autour de leurs ples saphyrs.

Le corsage dont j'avais corrig l'esthtique cuirassait troitement la
Vierge sous le grand voile blanc.

S'cartant du choeur, elle se dirigea, lente et suivie de tous les
regards, vers son grand-pre, vieillard presque douloureusement mu qui
s'appuyait  la chemine,--et, en passant prs de moi, sans  peine
remuer les lvres, la bouche entr'ouverte comme un soupir, les yeux
baisss sur l'effondrement de nos espoirs d'une heure, elle me fit
entendre ces seuls mots:

Il est trop tard!

Moi aussi, je baissai les yeux, dvorant en mon me la joie maudite des
occultes compromissions.

Elle offrit sa grce au baiser du vieillard, et, les deux mains sur ses
paules, elle lui souriait.

Edith souriait tristement.

Le consentement de toute la race tomba, comme une bndiction, sur le
front de la fiance.

J'tais prs d'eux: le grand voile flottait autour de ma tte, car le
vent d'une fentre ouverte l'avait gonfl, et il me sembla qu'un souffle
de passion nous envolait, Edith et moi, la ple, la blonde Edith et moi,
vers le paradis des amants parjures.

Revenue aux cts de sa mre, elle fixa un instant sur moi ses yeux
assombris, puis, brusquement, sous le tulle droul, se droba toute,--
jamais!

L'ironie des cruels syringas entra par la fentre ouverte.

Elle fut marie.

Pendant la crmonie, il me plut de rpondre tout bas: oui! 
l'interrogatoire du prtre, et je courbai la tte quand les mains
sacerdotales s'tendirent pour ratifier, au nom du Trs-Haut, le serment
sacr des deux poux.

Alors, me remmorant de vieilles tudes thologiques, je songeai qu'en
tout sacrement il y a la matire et la forme, l'essence et le mode
impos par les rites pour en dispenser aux fidles les bienfaits
mystiques: et dans le mariage, la forme, ce n'est pas la bndiction de
l'officiant, ce n'est pas la messe, c'est le consentement mutuel,--et
cela seul.

Va, femme d'un autre, bien que le monde doive me refuser les joies,
aprs tout bien drisoires, de la possession, de ce qu'il appelle la
possession,--en vrit, tu m'appartiens. Notre Dieu connat notre
mutuelle volont, et cela suffit--cela seul.

Et je me rjouissais amrement, car le prtre disait: Qu'elle soit
uniquement attache  son mari et qu'elle ne souille d'aucun commerce
illgitime le lit nuptial...

Je partis, tel qu'un voleur.

Les merles ne chantaient pas encore au fate des lourds marronniers et
les cruels syringas dormaient enfin,--fans, aussi fans que les
souvenirs des jeunes concupiscences...




LE SECRET DE DON JUAN

        ... Et simulacra modis pallentia miris.

        (_Georg._, I, 477.)


I

D'me nulle et de chair avide, Don Juan, ds l'adolescence, se prpara 
l'accomplissement de sa vocation et de son rle lgendaire. La
prescience des habiles lui rvla ce qu'il devait tre, et il entra dans
la carrire arm et orn de cette devise:

_Pour plaire, il faut prendre ce qui plat  celles qui plaisent._

A une dfaillante blonde, il prit le geste de comprimer d'une main
adroite le douloureux battement d'un coeur absent;

A une autre, il prit un ironique clignement des paupires qui donnait
l'illusion de l'impertinence et qui n'tait que la souffrance d'un oeil
faible devant la lumire;

A une autre, il prit le geste du petit doigt lev et regard avec soin
comme une trouvaille rare;

A une autre, il prit le joli frappement d'un pied subtilement impatient;

A une autre, languide et pure, il prit le sourire o, comme dans un
miroir magique, on voit, avant, les contentements d'aprs le jeu, et
aprs le jeu, la rviviscence des joies du dsir;

A une autre, non moins pure, mais vive et sans langueurs, toujours
agite de mouvements pareils  ceux d'une chatte aux heures d'orage, il
prit encore un sourire, le sourire o il y a des baisers si puissants
qu'ils dconcertent le coeur des vierges;

A une autre, il prit le soupir, le long soupir bris qui est le timide
frre du sanglot, le soupir impressionnant et qui annonce la tempte
comme un vol prcipit d'oiseau;

A une autre, il prit la lente et inquitante dmarche de celles qui sont
aimes de trop d'amour;

A une autre, il prit l'amoureuse faon de dire  mi voix des riens et de
susurrer: Il pleut, comme s'il pleuvait des anges.

Il prit des regards, tous les regards, les doux, les imprieux, les
dociles, les tonns, les compatissants, les envieux, les fins, les
fiers, les dvorants, les foudroyants et beaucoup d'autres, parmi
lesquels le chapelet, compt grain  grain, des regards fascinateurs.
Mais le plus beau regard que prit Don Juan, rubis entre les coraux,
saphir entre les turquoises, ce fut le regard de bte traque que lui
lgua, mourante d'amour et de dsespoir, une fille qu'il avait viole.
Ce regard tait si touchant que nul n'y rsistait, pas mme la plus
farouche, et que les voeux ternels fondaient  sa lueur comme un pch
sous un rayon de grce.


II

Don Juan fit encore une plus admirable conqute, celle d'une me,--une
me ingnue et fire, tendre et hautaine, d'une sductrice douceur et
d'une sductrice violence, et une me qui ne se connaissait pas, une me
pleine d'instinctifs dsirs, une me dlicieusement nave.

Il s'tait approch, par de toutes ses sductions, le geste douloureux
attnu par un peu d'ironie dans l'oeil et un peu de joie sur les
lvres; sa dmarche lente de crature trop aime se corrigeait par un
fier redressement de tte, et le premier long soupir bris qui sortit de
sa poitrine fut accompagn d'un frappement de pied subtilement
impatient,--comme pour dire: Vous m'avez bless le coeur; je ne puis
m'empcher de vous aimer, mais j'en prouve de la colre. Ensuite, il
fit le regard de la bte traque; ensuite, il joua  regarder son petit
doigt.

Aprs quelque silence, il susurra amoureusement: Il fait beau, ce
soir,--et tout de suite la jeune femme rpondit: C'est mon me que
vous me demandez, Don Juan! Eh bien! prenez-la, je vous la donne.

Don Juan accepta l'me dlicieusement nave et si fminine que la
soudaine amoureuse lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses dents,
toutes ses beauts et le parfum de tous ses arcanes,--et, ayant joui de
la soudaine amoureuse, il s'loigna.

De l'me, il se fit un candide et invincible manteau o il se drapait,
ainsi qu'en des plis de velours blanc,--et, orn d'une telle me, plus
triomphant qu'un tueur de Mores, plus ador qu'un plerin de
Saint-Jacques ou qu'un revenant de Palestine, il poussa ses conqutes
jusqu'au nombre de mille et trois.

Toutes! toutes celles qui peuvent donner un plaisir nouveau, une nuance
nouvelle de joie, toutes se laissaient prendre par celui qui avait pris
 leurs soeurs tout ce qui plat. Elles venaient au-devant de lui, et,
lui baisant les mains, faisaient leur soumission, amoureuse peuplade
vaincue dj par l'approche du vainqueur.

Bientt, elles se battirent  qui serait la premire soumise et la plus
soumise, et, ivres d'esclavage, elles mouraient d'amour avant d'avoir
aim.

Par les villes et dans les chteaux, et jusque parmi les bergres, on
n'entendait plus que ce cri des namoures: O ma chre!  ma chair! Il
est irrsistible!


III

Cependant, Don Juan se fanait. La sve panouie en luxuriantes forces
retomba en pluie de feuilles sches et, toujours aussi grand, l'arbre
n'tait plus qu'une ombre.

Des tardives fleurs, Don Juan donna le dernier grain de pollen; tant
qu'il eut dans le sang une goutte de semence, il aima,--puis, ne pouvant
plus aimer, il se coucha et attendit celle qui devait venir, la seule
qu'il n'et pas encore capte.

Et quand elle arriva, Don Juan, pour la capter, lui offrit tout ce qui
plat, tout ce qu'il avait pris  celles qui plaisent.

--Je te donne la sduction, dit Don Juan,  toi, la laide, mes gestes,
mes regards, mes sourires, mes voix diverses, tout et mme mon manteau,
qui est une me: prends et va-t'en! Je veux revivre ma vie par le
souvenir, car je sais maintenant que la vritable vie, c'est le
souvenir.

--Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai.

La Mort disparut et les Simulacres se levrent du milieu de l'ombre.

C'taient de jeunes et belles femmes toutes nues et toutes muettes,
inquites comme des tres  qui il manque quelque chose. Elles se
tenaient en spirale autour de Don Juan, et pendant que la premire lui
mettait la main sur la poitrine, la dernire tait si loin dans les
espaces qu'elle se confondait avec les toiles.

Celle qui lui mettait la main sur la poitrine lui arracha le geste de
comprimer l'motion d'un coeur absent;

Une autre lui reprit l'ironique cillement de ses blanches paupires;

Une autre lui reprit la grce de contempler l'ongle de son petit doigt;

Une autre lui reprit l'impatience de ses pieds;

Une autre lui reprit le complexe sourire qui donne la satisfaction avant
et le dsir aprs;

Une autre lui reprit le sourire o, comme dans une alcve, s'tendent
des pmoisons;

Une autre lui reprit son soupir d'oiseau peureux;

Et il fut encore dpouill de sa lente dmarche d'tre qu'on aime trop;
et de sa faon amoureuse de dire: Il pleut, comme s'il pleuvait des
anges; et du chapelet, compt grain  grain, de ses regards: les
imprieux comme les tonns, les dociles et les fascinateurs lui furent
repris;--et la douce viole vint  son tour lui reprendre son regard de
bte traque par l'amour et par le dsespoir.

Une autre, enfin, lui reprit son me, l'me dlicieusement nave dont il
s'tait fait un manteau de velours blanc,--et il ne resta de Don Juan
qu'un fantme inane, qu'un riche sans argent, qu'un voleur sans bras,
une morne larve humaine rduite  la vrit, disant son secret!




LES FUGITIVES

        Laisse la rue  ceux que leur me importune.

        ALBERT SAMAIN.


Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel
commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-l? Je ne
serai pas l'esclave d'une chair unique; je veux que mon dsir divague,
je veux le lcher vers les inconnues par des routes inconnues...

Son imagination malade souffrait trs rellement de la multiplicit des
femmes et parfois une fivre d'rotisme crbral le surexcitait  crier,
tout  fait hors de propos: Il y en a trop! Il y en a trop!

Il aurait voulu rsumer sur des lvres lues toute l'essence du Fminin
et la boire d'un baiser,--et l'accomplissement de son dsir nronien et
tu le Dsir aussi srement qu'on tue les roses en coupant le rosier et
qu'on tue les sourires en tranchant la tte.

Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier souffle de l'Amour, le
dernier parfum de la Vie et toute sa fcondit, matriser la dernire
volont de l'me et sa dernire volupt!

Ces crises de draison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie
pour ne pas avoir peur de sa folie: le dvergondage s'apaisait alors en
d'innocents rves; il jugeait son amie dcidment adorable, la seule,
celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si
absolument, par un sourire indcis, le nant mystrieux et dlicieux de
ses paroles:

Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l'Infini;
tu fraternises avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux,
pareil  la lumire d'une toile abolie, me prouve qu'on peut  la fois
tre et ne pas tre...

    Et le Nant m'a fait une me comme lui.

... Mais comprends ce que cela signifie: qu'en n'tant rien, tu es
tout,--et toutes.

Volontiers, la pauvre amie l'et jet  la porte, mais elle le
craignait, et il profitait de sa peur pour lui grener le chapelet des
fugitives.

C'tait la forme seconde de sa folie.

Il disait:

Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les rciter. Je les ai
vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la
rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s'en vont, on ne sait o
elles vont, qui s'en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi,
mais tu n'en sais rien, et moi, le sais-je--puisque si je te touche
elles se librent de toi et s'en retournent vers leurs mystres. Celles
qui sont en toi vraiment n'y sont pas: c'est rver qu'on rve--et je
n'ai dit cela, ma chre, que par politesse, pour soustraire tout
prtexte  ta lgitime jalousie.

Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rves et tant
de dsirs. Celles que j'aime sont innombrables; je vais te les rciter:

Une avait la dmarche sre et nerveuse d'une chasseresse, et quelles
jambes fines et droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour l'harmonie
de la forme, la souplesse d'une branche de frne. Quand elle dfaille,
les jours d'amour, au pied des vieux chnes consolateurs, dans les
lointaines forts dont le soleil a peur, je ne suis pas l, je ne serai
jamais l... Ah! je meurs de dsir!

Une autre avait de si jolis cheveux couleur d'aurore et son ventre (je
le veux) tait aussi blanc qu'un tapis d'asphodles... Celle-l non
plus, jamais!

Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des
yeux de succube, des yeux de fantme, des yeux de nuit d'orage... Et je
ne les verrai jamais s'ouvrir et fulminer dans l'ombre!

Les autres?... Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitoufles de
l'hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures,  de soyeuses chvres de
Mingrlie, ces inquitantes btes qui fascinent les hommes!... Les
presque dvtues de l't! une agrafe, un bouton,--et la chair tide
palpite, odorante!... Il y en a trop! il y en a trop!... Oh! ce fminin
obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne touchera jamais,--et qui
s'vanouirait, si on le touchait; car son charme est d'tre inconnu et
intouchable,--et si on les tenait dans ses bras, celles-l, on ne les
aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux
fugitives, toujours, toujours aux autres!

Pendant que l'amie pleurait, triste et fche, il continuait:

Et quand mon rve se raliserait, et quand je les aurais eues toutes et
mme les autres, ou bien si j'avais bu sur les lvres de l'Unique tout
le fminin, tout l'amour et toute la vie,--il resterait encore les
Imprissables. Il resterait Hlne, il resterait Salom, il resterait
Madeleine, il resterait Ophlie--et toutes celles que les potes ont
faites ternelles!

Alors l'amie pleurante et fche riait  son tour,--et l'amant de
l'infini, le fastueux buveur d'mes, pacifiait ses dlires grandioses,
croul sur la chair compatissante d'une toute petite femme sans beaut.




LES YEUX D'EAU


En ramant, j'arrivai o je n'allais pas.

J'allais vers la maison qui m'attendait et vers une crature dont le
coeur battait dj au lointain bruit, dont le dsir me voyait, cygne au
cou tendu parmi les joncs fleuris,--mais je fus infidle.

Des yeux m'arrtrent, des yeux comme je n'en avais jamais vu,
mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de ples
amthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux o que d'mes
avaient d se noyer en croyant tomber dans le ciel!

Des yeux et rien de plus, car le palais clair par ces torches
fallacieuses n'tait qu'un beau jadis, une lgante ruine. J'y vis
encore ce que la grle a respect d'un champ de lin, un peuplier avant
la dernire tourmente, un svelte bateau dgr et chou l.

Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal:
j'accostai et on m'accueillit doucement, comme un hte, non pas comme
une aubaine. Aussitt que parut la femme aux yeux d'eau, je fus domin
par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je
m'installai, bornant mon voyage  cet inattendu, oublieux de l'autre, de
celle qui ne verrait pas venir la ralit du cygne.

Un charme m'abstrayait de toute antrieure volont, charme si
enchanant, de si hautaine et de si spciale magie que je ne me
souvenais mme plus d'tre parti pour un autre but, et je concluais ma
promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, trs
loyalement.

Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fan,
trou; un corps encore souple, mais d'osier dessch. Seules  me
captiver, de nobles mains, longues et lgres, avec des ongles de cire,

                      ... Ces mains ples
    Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,

mains expertes aux caresses et aux crimes!

Mais les mains, en cette femme, n'taient que la consquence des
yeux,--car il y a une ncessaire harmonie entre l'organe qui touche
immdiatement et l'organe qui touche  distance,--et les yeux dvoraient
toute mon attention, tels que des sphynx affams et jaloux.

En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante d'auberge ou un peu moins?
La tenancire d'une guinguette  tonnelle, une femme aimable et
discrte,--et ces yeux savaient sans doute se fermer  propos, ces yeux
d'eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets,
que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frdric Barbe-rousse!

Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se croisait les bras, oisive et
ennuye, je la priai:

--Asseyez-vous donc plus prs et regardez-moi bien, que je voie vos
yeux. Elle s'approcha, mais rpondit:

--Mes yeux? Ils font peur!

--Peut-tre,--et pourtant on les aime. Qu'on a d les aimer et qu'on
doit les aimer encore!

--Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de
l'eau, deux gouttes d'eau qu'on dirait prises dans la rivire, n'est-ce
pas? Ma mre avait les mmes yeux d'eau, et quand elle mourut, ds que
le coeur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de
glace, et lui coulrent le long des joues. J'ai vu a, j'tais toute
petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe.
Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mre, et parfois j'ai peur qu'ils
ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent  la rivire couler
sous les joncs et sur les pierres. Je n'ai jamais pleur. S'ils
pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie,
une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis
durci le coeur  tel point que rien ne peut plus l'mouvoir,--car je
tiens  mes yeux. C'est mon pouvantail, c'est mon arme contre le dsir
des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore,
pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains.
Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je
prends doucement la main qui se lve. On m'obit, on garde mes doigts,
on les baise, on cherche  me fouetter le sang par une grossiret
passionne,--mais, redressant la tte, je fixe le mle de mes yeux
froids, de mes yeux d'eau, et il lche ma main. Je le regarde jusqu' ce
que son dsir glac lui glace le coeur. Vous, quand je vous ai vu
entrer, j'ai senti que vous tiez d'une race fraternelle et je vous ai
pargn.

--Non, dis-je, vous ne m'avez pas pargn. J'ai eu peur aussi, mais une
peur singulire, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les
aime.

Elle rpondit violemment:

--Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais aim mes yeux et moi, j'ai t
honnie  cause de mes yeux, fuie du seul tre pour lequel j'aurais
pleur s'il m'avait dit un mot d'amour. Vous aimez mes yeux, vous?
Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur
de ces deux fontaines de haine.

--Mon amour surnage, rpondis-je. Et c'est vous qui mentez. Je ne suis
pas le premier qui ait t fascin par ces yeux d'eau mi-glauques et
mi-violets, ces yeux o (je vous dis ma premire impression) que d'mes
ont d tomber, croyant tomber dans le ciel!

--Non, non! cria-t-elle, en plissant de colre, tout le monde sait que
mes yeux sont le chemin de l'Enfer! Et puis, tombs dans le ciel? Les
hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous tes fou, mon
ami.

--Et vous?

--Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et, pirouettant soudain, elle
disparut.

Cet trange entretien me laissait, en effet, dans un tat d'esprit
voisin du dsquilibre. Ma main trembla quand je voulus remplir mon
verre et je ne pus, qu'en m'y reprenant  deux fois, porter mon verre 
mes lvres. Quelle singulire femme et dans quelle condition sociale
contradictoire  son intelligence et  son langage!

Le cabaretier survenu me disait familirement.

--Elle ne vous a pas trop ennuy? Dommage, hein! qu'elle soit folle? Une
noye qu'on a sauve l, il y a des annes. Personne ne l'a rclame,
elle avait de l'argent sur elle, elle est reste. On n'a jamais su. Pas
mchante, si ce n'est en paroles; elle nous est utile et nous l'aimons.
Nous avons fini par nous habituer  ses yeux et  ses histoires. Comme
elle parle bien, hein? Mais ce qu'elle dit, elle a d prendre a dans
des livres, autrefois, car c'est au-dessus de son tat. Tout de mme,
c'est peut-tre une dame. On ne sait rien.




LE SUAIRE

_A Alfred Valette._


La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la
fragilit des vagues.

Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher,
humer la salure mane des varechs, guetter si quelque pave n'allait
point surgir, atome rapport par le flux d'entre les illusions couches
au fond des abmes...

(En intermde, Aubert rvait  une indulgente et douce main,  des yeux
contemplatifs de lui.)

... Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe  la porte d'argent,
les seins en pomme d'orange des dcevantes sirnes: leurs cheveux sont
pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des
chevelures,--comme de vraies chevelures; leurs dents ont la duret
blanche des coquilles nacres et leurs yeux le bleu vif des mouvantes
anmones...

Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de
vos dents morde  mme mon ventre, que le bleu froid de vos yeux
d'anmone transfixe mon coeur!...

(En intermde, Aubert rvait  une indulgente et douce main,  des yeux
contemplatifs de lui.)

Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait.

Tomb de quelles paules?

Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosit des vagues.

Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables,
au loin dserts, perptuaient vers l'horizon leurs tides solitudes.

                   *       *       *       *       *

Dormir, presque dormir  l'ombre claire des dunes: une robe claquait au
vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une
ombrelle.

                   *       *       *       *       *

--Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet
de cygne voyageur, si doux, si doux!...

Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main
appuye sur l'troite paule d'un petit homme dont la maigre blancheur
kaoline avait l'ingnuit sinistre d'une tte de porcelaine.

--N'est-ce pas, Ted?

--Oh! oui, soeur Sarah;--et l'articulation de Ted dcelait un Anglais.

Anglaise tout entire, Sarah, d'me et de sang, d'me apparue sous la
brume soyeuse de ses yeux ples,--de sang par l'immatrielle
transparence de la peau,--et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient
enflamms dans les plis du manteau blanc.

Une Illusion se dressa debout d'entre ses soeurs endormies.

--Pourquoi j'ai ferm les yeux? Mais, je craignais plus une dception,
rpondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure...

Sarah fut tonne d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute
habitue  cette pure franchise des mes simples. Etonne, presque
divinement: d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, manis par
l'oiseleur ternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anmone et
sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein
calme,--soudain l'envie d'tre baise par ces lvres: oh! oui, oh!
oui.--Et elle rougit.

Sa robe claquait au vent.

--Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une
dception,--et je ne suis pas une aventure.

--Vos yeux sont pleins de dlicieux malfices.

--Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la
lointaine le du Nord o je suis ne. Ils m'en rappellent le ciel, la
terre,--et la mer! Ils sont tristes, avec peut-tre quelques reflets de
lune, avec peut-tre un rayon perdu de soleil ple... Et mon me est
telle, sans doute, elle est la soeur de mes yeux, la soeur de cette
nature obscure et dure: un dsert y pand des sables... J'ai peur
d'avoir une me obscure et dure. J'ai peur que, sous l'ombre hyaline qui
les voile, il n'y ait rien,--rien dans mes yeux, rien dans mon me!...

L'illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil.

--Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il
y a derrire le voile? O Aventure!--O, malgr vous, Aventure!--qui vous
le dira!... Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant,
dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et
me voil dans une plaine toute bleue, et me voil sous une futaie triste
de sa verdure blme. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui
marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'loigne de
l'autre, d'un pas,  chacune des secondes que marquent les diastoles de
nos coeurs. Dj peut-tre, vous songez aux rencontres futures, vous
vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos
lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont
encore indcises) s'en va devant vos regards jeunes: je suis la minute
prsente, et le prsent n'existe pas pour une me inquite. Telle est la
vtre, et, si vous aviez pntr davantage en moi, vos paupires se
seraient closes sur la vision fastidieuse dj... J'ai donn  votre
actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gr, peut-tre,
jusqu' l'heure des prochaines distractions...

L'illusion retomba, vaincue par le sommeil.

La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle rpliqua:

--Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un but prcis, c'est de vivre,--et
pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce
pas? les joies complmentaires... mais je m'y plongerai, comme en cette
mer, quand il me plaira... Il est choisi, celui qui doit, parmi les
cueils, nager cte  cte avec moi: il n'attend que l'heure de ma
volont,--et je ne suis pas une Aventure...

Elle regardait Aubert qui, trs simplement, rpondit:

--Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puisque l'Illusion a referm les
yeux parmi ses soeurs endormies.

--A demain, dit Sarah.

Elle siffla. Ted obit.

--Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si navement: c'est
un passionn. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre pote! Pauvre belle me!
Il est tout cela, Ted, et il n'est rien...

Avec une grande piti, elle considrait l'homoncule en porcelaine dont
les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de
ravenelles fltries.

Les sables, au loin dserts, perptuaient  l'horizon leurs tides
solitudes.

                   *       *       *       *       *

La volont de Sarah, imprieusement insinue, s'accomplissait, et les
mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilit des vagues.

                   *       *       *       *       *

La robe de Sarah claquait au vent.

Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par
les ailes et lentement le dchira en deux. Aubert la fixait avec
horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflamms, dans
une joie tranquille, puis, comme excutant un rite, ouvrit les bras vers
une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idale tendresse,
les ramena, souriante, sur sa poitrine.

Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupfiante scurit,
elle dit, tremblante de colre attendrie:

--Pourquoi ne m'aimes-tu pas?

Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d'un animal
fascinateur. Ce frle serpent aux yeux d'anmone l'attirait srement
dans l'orbe de ses replis: d'insensibles mouvements l'avaient rapproch
de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux tratres et
la tideur des souffles vapors de son corsage... Leurs bouches se
joignirent: Sarah mordait,--car elle tait de ces femmes qui ne sentent
la chair que sous la dent,--la nacre de ses dents mordait...

Et parmi les prochains dsirs, voici le sexe  la porte d'or...

Matresse d'elle-mme, Sarah se roidit comme un rve, illusoire et
hautaine:

--Aubert, je me donne  toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je
pars, c'est fini pour cette anne. Je pars, mais coute-moi, je
reviendrai.

Les sables, au loin dserts, perptuaient leurs tides solitudes.

                   *       *       *       *       *

Dormir, presque dormir  l'ombre claire des dunes: nulle robe ne
claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rve gisait, un rve
blanc comme la mort d'une mouette.

                   *       *       *       *       *

Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumes
virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des
potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes
mlancoliques du Zuiderze.

L-bas, dans les sables dserts, nulle robe ne claque au vent.

Les cygnons prennent d'assaut la galre, leur mre. Les pignons
tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les
cygnes s'en vont, lents comme des galres assoupies, les cygnes
mlancoliques de Bruges.

L-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent.

Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en
rvolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hsitants
que des coeurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux
mlancoliques,--sur la Seine.

Oh! les froides solitudes de l-bas, o nulle robe ne claque au vent!

                   *       *       *       *       *

Dormir, presque dormir  l'ombre claire des dunes.

Au milieu des varechs noirs, un rve jouait, un rve blanc comme le
rveil d'une mouette,--mais nulle robe ne claquait au vent.

                   *       *       *       *       *

Ted s'amusait dj aux galets et aux coquillages,--les cheveux blonds de
Sarah souriaient enflamms dans les plis du manteau blanc.

--Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidle.

--Oui, rpondit Aubert, mais que s'est-il pass?

--Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est pass fut crit
dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour
o tu jouais  cache-cache avec moi, le jour o ton hypocrite sommeil
exasprait ma curiosit...

La mer jetait  leurs pieds la poussire de ses flots lourds.

--Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dicte, me l'a crit, tu es marie.
Quel est ton nom?

--Mon nom est Veuve.

--Tu me fais peur.

--Il ne m'a pas touche, reprit firement Sarah. C'tait un mr jeune
homme,--oh! si las, si las!--qui compltait son curie par un cheval de
luxe... Il ne m'a touche que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut
ddaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-tre pardonn.

--Et tu n'as point pardonn?

--Non.

--Tu es impitoyable.

--La piti est vaine, rpondit Sarah, plus vaine encore que la vie...
Mais, je fus, et voil tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte
la mort,--sans le savoir.

--Sans le savoir? rpta Aubert.

--Tiens, coute, je vais te dire la vrit.

--Non, je ne veux pas.

--Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te
rencontrai. Je n'avais pas protest avant. Aprs, je me tus
encore:--tout cela, par pit filiale. Maintenant comprends-tu? je
t'aimais, je te voulais,--alors, j'ai agi selon mon dsir...

La mer jetait  leurs pieds la poussire de ses flots lourds.

Ils se regardrent, les yeux chargs d'une nervante inquitude. Aubert,
d'une voix cruellement ironique, demanda:

--Comment t'y es-tu prise?

--Je l'ai abreuv de sarcasmes.

--Empoisonns?

--A la dose ncessaire.

--Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l'as tu.

--Oui, pour toi. Me veux-tu?

Sans rpondre, il se mit  marcher le long du flot mouvant...

... Lentement marcher, humer la salure mane des varechs, guetter si
quelque pave n'allait point surgir, atome rapport par le flux d'entre
les illusions couches au fond des abmes...

... Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures
des algues mortes.

Ils allrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaise,--et
la robe de Sarah claquait au vent.

Aubert, tout  coup, s'arrta, tournant la tte. Elle tait tout prs de
lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne, flottait
comme une voiture autour de ses frissonnantes paules--... tout en duvet
de cygne voyageur, si doux, si doux!... Il l'arracha violemment et le
jeta dans la mer, disant:

--Que la mer l'emporte!... Ah! il est trop tard!... Que ne l'a-t-elle
emport la premire fois!

Sarah croisa les bras sur son coeur effar, mais Aubert lui prit la main
et elle lut dans ses yeux le pardon du crime...--Aprs tout, n'est-ce
pas, pourquoi ne pas en profiter?...

Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle se sentait l'me glace.
Un ressac nerveux la coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas.

La mer pandait  leurs pieds le rle de son flot mourant.

Cependant, elle se taisait, malade. Son coeur se souleva pour un
vomissement, et dans sa bouche amre, o les dents sonnaient tel qu'un
chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa langue paralyse se
durcissait, alourdie par le poison.

Pas  pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'pave
que la mer roulait et droulait au roulis de ses vagues peureuses.

Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent.

Ils allaient toujours: dj les premiers rochers mergeaient, ternels
naufrags, au-dessus de l'eau glauque:--le manteau blanc disparut,
circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.

--C'est fini, dit Aubert, retournons.

Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux, devant la mer fuyante,
en coutant le rle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue
contre sa joue et son bras sur son cou pos comme un joug, Sarah
renaissait. Elle tait sre de lui, sre de sa rsignation, sre d'un
amour singulirement consolid par la muette complicit de ces chres
lvres o se pressaient--encore un peu honteuses,--des paroles de dsir!
Les chres lvres, elle les atteignit, enfin...

Sa robe claquait au vent.

--J'en ai pour la vie, cria-t-elle.

--N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie?

--Et la tienne est  moi, mon cher coeur.

Une vague insolite vint mourir  leurs pieds.

--La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux.

D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinire enflamme, elle se
jeta vers l'pave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant
ingnment:

--Ce sera le suaire du survivant.

La robe de Sarah claquait au vent.




SUR LE SEUIL


Au chteau de la Fourche, tout tait triste et grand: ce nom patibulaire
d'abord, souvenir des primitives et dures justices seigneuriales; les
quatre avenues sombres dont les lamentations faisaient un bruit d'ocan;
les douves o des cygnes noirs nageaient parmi les roseaux briss, les
menaantes cigus et tant de fleurs jaunes panouies, mais comme des
soleils de mort; le chteau, avec ses murs couleur de ciel d'orage, son
toit creus de sillons tel qu'un labour, ses troites fentres ogives
et trfles, sa tour dcouronne, proie d'un formidable lierre qui
semblait la perptuit mme de la vie.

Le perron gravi et la porte franchie, on entrait en de vastes salles
hautes et froides, meubles de chne, tendues de verdures o se
revoyaient les roseaux penchs de la douve, ses fleurs mornes et ses
cigus, abritant sous leur ombre glace la promenade royale des cygnes
dsesprs. Nul tapis que des nattes de paille; partout des chiens
dormant, le nez entre les pattes, et, spectre trange (auquel je ne
m'habituai jamais), vaguant de salle en salle, faisant claquer son bec
ds qu'on ouvrait les portes, un hron familier. Cet tre funbre
entrait partout; il nous suivait  l'heure des repas, picorant dans une
jatte o on lui jetait sa pture, faisant,  intervalles rguliers, un
bruit pareil  celui d'une tuile branlante que le vent secoue sur un
vieux mur. On l'appelait le Missionnaire, parce qu'il ressemblait, avec
son regard oblique et paterne,  un rvrend pre capucin qui avait
prch une mission  la Fourche,--et dont la mort, survenue peu de jours
aprs, avait concid avec l'apparition de l'oiseau, bless d'un coup de
fusil et trouv sur la douve par un garde-chasse.

Cette histoire, un peu ridicule, m'avait amus, le premier soir pass 
la Fourche, quand mon hte me la conta sur un ton qui, cependant,
excluait toute jovialit; mais, ds le lendemain, le Missionnaire
m'pouvanta, moins par sa laideur que par son assurance, par la
certitude o semblait cette bte d'tre chez elle, d'tre matresse et,
vraiment, d'y accomplir une mission surnaturelle. Jamais on ne la
rabrouait, jamais on ne l'enfermait; ds que son bec claquait contre une
porte, on se levait pour lui ouvrir et, si elle sortait en mme temps
que nous, elle passait la premire, grave et l'air, non de n'importe
quel capucin, l'air d'un vieux juge incorruptible et doucement
impitoyable.

Le Missionnaire: intrieurement, je lui avais donn un autre nom, le
Remords.

Or, un soir que nous nous levions de table, ayant soup de venaison et
de cidre parfum au genivre, je me heurtai  l'oiseau prs de la porte
et, impatient, je dis  mi-voix:

--Passe donc, Remords!

--Pourquoi ne l'appelez-vous pas le Missionnaire? me demanda brusquement
le marquis de la Hogue, en me saisissant le bras et en me regardant avec
des yeux anims d'un sentiment que je crus d'abord de la colre, mais
qui tait de la terreur.

Il ajouta d'une voix qui tremblait et qui cassait les mots, comme pour
en extraire, malgr soi, le secret:

--Comment savez-vous qu'il s'appelle le Remords? Qui vous l'a dit?

--Vous!

Et par ce seul mot lanc au hasard, car j'tais presque aussi troubl
que M. de la Hogue, je venais de m'assurer de prochaines confidences.

Quand nous entrmes dans la salle de nos causeries du soir, l'oiseau
tait devant la chemine, o flambaient des arbres, debout sur une
patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre le dialogue, je dis
simplement, en m'asseyant dans un des fauteuils de bois, pareils  des
stalles de cathdrale:

--Il dort?

--Il ne dort jamais! rpondit M. de la Hogue,--et, en effet,  une lueur
plus vive qui sortit du foyer, j'aperus, ironique et froid, me fixant
avec l'clat sali d'une toile vue dans une mare  grenouilles, l'oeil
du vieux juge, un oeil incorruptible et doucement impitoyable.

--Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue; ni moi non plus. Mon coeur
ne dort jamais. Je connais le sommeil, j'ignore l'inconscience. Mes
rves sont tellement la continuation de mes penses du soir, et, le
matin, je renoue si logiquement mes rves  ma pense, que je ne me
souviens pas d'avoir cess de nager en pleine clart intellectuelle
pendant une heure, depuis trente ans. Et  quoi je songe ainsi durant
les interminables heures de ma vie? A rien, ou plutt  des ngations, 
ce que je n'ai pas fait,  ce que je ne ferai pas,  ce que je ne ferais
pas, mme si la jeunesse m'tait rendue. Car, je suis ainsi, je suis
celui qui n'a jamais agi, qui n'a jamais lev le doigt vers
l'accomplissement d'un dsir ou d'un devoir. Je suis le lac qu'aucun
vent n'a jamais rid, la fort qui n'a jamais brui, un ciel introubl
par les nuages de l'action.

Il se tut quelques instants, aprs ces phrases un peu solennelles et
mme dclamatoires, puis:

--Connaissez-vous ma vie? Non, vous tes trop jeune, et d'ailleurs ce
que le monde sait de moi n'est pas moi. Je ne me suis jamais racont et,
sans le hasard--ou la providentielle perspicacit--qui vous a fait
tantt profrer un mot--un nom!--qui m'pouvanta (je l'avoue), vous ne
recevriez pas ce soir, vous non plus, ma confession.

La voici:

J'avais huit ans, quand ma mre ramena d'un voyage lointain une petite
fille  peu prs du mme ge, notre cousine, au moins par le nom, et que
la mort de ses parents laissait aussi dangereusement seule au monde
qu'une agnelle perdue la nuit dans un bois. Cette adorable petite fut
tout de suite l'enfant gt et, pour moi, une idale soeurette, ou
peut-tre mme une vidente fiance, un ange chu des toiles pour mon
ternelle consolation. A douze ans, coeur prcoce et vigoureux garon
grandi parmi les ptres, j'aimais dj Nigelle d'une amour infinie et
qui, par consquent, jusqu'au jour o je l'ai perdue, n'a pu ni crotre,
ni dcrotre. Elle m'aimait aussi d'une ardeur toute pareille; je le
savais, et l'aveu qu'elle me fit, mourante, ne m'apprit rien que ma
propre sclratesse.

Ds qu'un peu de raisonnement avait t possible  ma cervelle d'enfant,
je m'tais fait de la vie une conception singulire, et, je le sens
maintenant, criminelle. Ayant cueilli une rose, un midi que son parfum
exaspr me tentait et que la pourpre de son sourire me donnait des
envies de conqute, ayant err dans les alles du jardin avec ma rose
cueillie et oublie entre mes doigts, je vis qu'en moins d'une heure
elle s'tait fltrie toute et attriste toute, blesse par les flches
du soleil,--et je songeai qu'il faut dsirer les roses, mais qu'il ne
faut pas les cueillir.

Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant de moi, qu'il faut
dsirer les femmes, mais qu'il ne faut pas les cueillir.

Beaucoup de penses m'assigrent  la suite de cette primordiale
dcouverte et, lentement, toute une philosophie de nant, toute une
religion nirvanique s'labora dans mon orgueilleuse et faible tte. Un
jour, je me la rsumait d'un mot:

Il faut rester sur le seuil.

Quelques livres m'avaient aid, des crits asctiques, un rsum de
Platon, des abrgs de mtaphysique allemande, mais, pratiquement, ma
doctrine tait bien  moi. J'en devins trs fier et je m'enfonai
rsolument dans les tnbres de l'inaction.

Je m'appliquai  ne consommer que les actes les plus simples et surtout
ceux qui, ne me promettant aucun plaisir exceptionnel, ne pouvaient me
causer aucune dception.

J'avais de violents dsirs, je m'y complaisais, je m'y roulais, je m'en
solais. Mon coeur s'largissait au point de contenir le monde. Dsirant
tout, j'avais tout, mais je n'avais pas tout de la mme faon qu'on
tient entre ses mains deux petites mains tremblantes. Je prenais tout,
mais rien ne se donnait  moi; j'avais tout,--mais sans amour!

Ce n'est que plus tard, en un moment solennel, que je connus l'existence
de l'amour. Jusqu' ce moment-l, l'orgueil m'en donna l'illusion et je
vcus parfaitement heureux, fier d'chapper au dsenchantement qui nat
de tout acte accompli.

Aujourd'hui mme, et maintenant que je sais, maintenant que la douleur
m'a instruit, il me serait impossible de cueillir la rose. A quoi bon?
Cet pouvantable refrain chante sans cesse dans ma tte et il n'a jamais
t plus impratif.

Nigelle et moi, nous vcmes vingt ans l'un prs de l'autre: elle,
devenant chaque jour plus timide et plus triste, effare de ma fortune,
la pauvre qui ne possdait rien que la moisson mre de ses cheveux
blonds; moi, de plus en plus orgueilleux et indestructiblement muet.

Je l'aimais tant qu'on peut aimer, mais je ne l'aimais que jusqu'au
seuil.

Ce seuil, je ne l'ai jamais franchi et pas mme mon ombre, et pas mme
l'ombre de mon coeur ne s'est promene dans ce palais d'amour.

Hospitalire et tendre, la porte tait toujours ouverte, mais je
dtournais la tte, quand je passais par l, pour contempler mon propre
dsir, pour parler avec mon dsir, pour confier  mon dsir les rves
que je voulais irraliss.

Franchir le seuil? Et aprs? Ce palais tait peut-tre un palais comme
tous les palais,--mais le palais de mes songes tait unique et tel qu'on
n'en reverra plus jamais d'autres.

Elle mourut de m'avoir aim, moi qui l'aimais d'une amour que je redis
infinie. Elle mourut en me disant: Je t'aime! Et moi, je ne rpondis
rien.

Le hron changea de patte, fit claquer son bec, et de l'aile gauche le
passa sous l'aile droite: son oeil ironique et morne regardait
maintenant M. de la Hogue.

--Cet oiseau, reprit mon hte, vous semble bien laid et bien ridicule,
n'est-ce pas?

--Bien funbre surtout.

--Ridicule et funbre. Je le supporte comme un chtiment. Il me fait
peur, il me fait souffrir, et je veux qu'il en soit ainsi. Vous
comprenez bien que, s'il me plaisait de lui tordre le cou, ce serait une
affaire vite expdie!

--Y pensez-vous? dis-je. Tordre le cou au Remords?

--J'y ai pens, rpondit M. de la Hogue. Mais,  quoi bon? Il n'y a dans
cette ridicule et funbre bte nulle signification que celle que lui
donne ma volont; je n'ai qu' la nier pour qu'elle soit aussi morte
qu'un oiseau empaill. Croyez-vous que je sois dupe de son inanit? Me
prenez-vous pour un fou?

                   *       *       *       *       *

Le vieillard s'tait lev, secouant les longs cheveux gris qui
pleuraient sur ses joues ples et creuses; puis, soudain calm, il se
laissa retomber dans son fauteuil.

Il rpta, trs apais et un peu moqueur:

--Je suppose que vous ne me prenez pas pour un fou?

Comme je le regardais en souriant, et en allongeant machinalement la
main vers les plumes de l'oiseau immobile, il se leva de nouveau:

--Ne touchez pas au Missionnaire!

Il avait profr ces mots avec la voix qui dut tre la voix de Charles
1er disant  un indiscret sur l'chafaud: Ne touchez pas  la hache!




LA MARGUERITE ROUGE


Mme de Trone n'avait rien de remarquable qu'un visage endormi dans le
calme d'une beaut qui s'tait conserve toute seule, sans autre secours
que l'eau pure, les modestes lavandes et les essences les plus honntes.
Il est probable que, malgr les approches de la quarantaine, son corps
avait gard l'harmonie de la belle maturit, mais nul, certes, n'en
savait rien, et nul, peut-tre, n'avait jamais essay de lire les lignes
voiles sous les robes noires et les plerines  perles; nul, et
elle-mme ignorait l'tat de sa forme, car, tant fort chaste, elle
n'entrait au bain que les volets clos, et elle changeait de chemise avec
tant d'adresse que les esprits mme qui rdent dans la chambre des
femmes avaient renonc  leurs indcentes curiosits.

On l'avait marie fort jeune, il y avait plus de vingt ans, au marquis
de Trone, qui, respectant le temple, avait  peine os quelques pas
tremblants vers les mystres vierges du bois sacr. Le marquis tait si
vieux et si impotent qu' l'glise il lui avait fallu l'aide d'un bras
pour s'agenouiller et pour se relever, mais il tait si riche et de si
noble famille que personne ne fut surpris. Ces mariages sont frquents
parmi l'aristocratie terrienne: on clt ainsi un procs, on rcupre un
domaine perdu, on ramne l'aisance, l'estime des paysans, la tolrance
des notaires en des maisons ruines, on rend au vieux blason fan
l'clat de ses ors et de ses sinoples primitifs.

D'ailleurs, le marquis de Trone ne fut pas mchant et il mourut n'ayant
joui que peu d'annes du lumineux sourire de sa jeune femme; il mourut,
la laissant lgataire de toute sa fortune.

Mme de Trone avait alors vingt-six ans; la frquentation d'un vieillard
l'avait rendue si indolente, lui avait tant affaiss la volont que,
cdant aux hypocrites caresses de sa famille, elle refusa de se
remarier.

Des annes passrent: reine au milieu des siens, gte, courtise,
amuse par le bruit qu'on voquait autour d'elle, Mme de Trone vivait
sans joies et sans ennuis. Le mariage, qui ne lui avait rien rvl, ne
la faisait jamais rver. Elle n'imaginait rien au del du rle que lui
avait enseign son mari: chauffer le lit du roi, tre bien obissante,
sourire et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune aurait t plus
agrable de relations, aurait permis la gaiet, le rire, les promenades,
les voyages, mais ses sens, morts-ns, ne se troublaient jamais dans
leur quitude, et son coeur tait froid. Vers trente-cinq ans,
cependant, elle ressentit soudain la brlure caressante d'une petite
flamme intrieure. Ce fut un matin d'automne, un dimanche, en allant 
la messe. Elle devait communier, ce jour-l; elle n'en eut pas la force,
ou bien, elle n'osa pas, et, demeure  son banc seigneurial, pendant
que les femmes encapuchonnes de tulle blanc, leurs mains rouges et
gourdes croises sur leur ventre, s'en allaient en file vers l'autel, ou
revenaient, les yeux baisss et amortissant avec prcaution le bruit de
leurs sabots sur les dalles, demeure  genoux et le front dans ses
mains, Mme de Trone pleura.

C'tait la premire fois de sa vie. A partir de ce moment, son caractre
se modifia; sa famille, peu  peu, lui devint indiffrente; elle
s'enferma des mois entiers au chteau de Trone, sans voir personne,
sans ouvrir ses lettres, sans crire, lisant des manuels de dvotion,
bientt tout abandonne aux mains du cur, homme scrupuleux mais sage et
de ceux que les vques dlguent dans les paroisses o il y a de riches
veuves qui pourraient faire de leur fortune un mauvais usage.

En trois ans, l'glise fut restaure, le presbytre reconstruit et
enrichi d'une belle prairie orne de vaches grasses, les armoires et les
tiroirs de la sacristie combls de royales chapes, de chasubles idoines
 merveiller des cathdrales, et on montrait, en un crin de bois de
cdre, un calice d'or massif o se profilaient en relief douze anges 
genoux, offrant  l'agneau, de leurs mains tendues, chacun une des douze
pierres liturgiques, une gemme, amthyste ou saphyr, diamant ou
sardoine, grosse comme une noisette aveline.

Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue, il y eut de grandes ftes au
chteau de Trone et l'on y vit runie, au nombre de plus de trente
personnes, la famille de la donatrice. Une telle assemble, c'est
presque de la solitude, c'est la libert de chacun assure par la
libert mme dont chacun a besoin. Des groupes et des intimits se
formrent. Mme de Trone accepta spcialement les soins du jeune Jean de
Nville, un grave et bel adolescent qui lui portait son pliant, si on
allait se promener dans le parc, qui ne manquait pas de lui glisser un
coussin sous les pieds, qui lui servait de dvidoir, enfin, avec une
touchante bonne grce.

Il ne la nommait ni ma tante,  la mode de Bretagne, ni ma cousine,
 la mode de Normandie, mais Madame, ce qui est de meilleur ton, et il
semblait vraiment son page.

Le petit Jean de Nville s'intressait aux histoires et aux lgendes de
sa famille. Mme de Trone lui en conta quelques-unes, qu'en son enfance
on lui avait dites et apprises, telles que des fables, mais lorsque Jean
parla de la marguerite rouge, elle ne sut que rpondre.

--C'est pourtant, reprit Jean, la grande lgende des Diercourt, dont
vous descendez directement par les femmes. Et moi aussi, j'en suis,
ajouta-t-il firement, et la lgende, je vais vous la dire.

--Dites, mon page.

--C'tait au temps que l'inquisiteur Springer brlait les sorcires en
Allemagne. Catherine de Diercourt, femme du mestre de camp qui servait
alors en ce pays, fut emprisonne, non prcisment comme sorcire, mais
comme protectrice des sorcires. Ainsi que les autres, on la mit nue et
on la tortura. Ds que le brodequin de bois, serr par de puissantes
vis, eut mordu sur sa jambe, elle avoua ce qu'on lui demandait. On la
condamna au bcher: alors, elle se dclara enceinte. Springer ordonna de
surseoir, mais, destine au feu, elle fut stigmatise de la marque des
voues, qui tait une sorte de marguerite  treize ptales que l'on
imprimait au fer rouge sous le sein droit. Catherine de Diercourt avait
dit vrai. Elle accoucha en prison et fut brle, trois semaines plus
tard, avec soixante de ses amies.

L'enfant, une fille, fut remise  M. de Diercourt; le stigmate avait
pass mystrieusement de la mre  la fille: la seconde Catherine tait
marque de l'effroyable marguerite rouge. Et voil o commence la
lgende, continua Jean de Nville: on dit que toutes les femmes du sang
des Diercourt, descendantes de la protectrice des sorcires, ont au sein
cette mme marque, indlbile et hrditaire; on dit encore qu'elles ne
doivent aimer et tre aimes qu'une fois,--et que celui-l qu'elles
aiment et qui les aime est vou  une mort prompte. J'ai cherch dans
l'histoire des familles issues des Diercourt femmes, eh! bien,--c'est
vrai!

--Quel conte! dit en s'efforant de rire Mme de Trone. On ne m'en a
jamais parl, pas mme ma mre,--et je suis bien sre que moi, cette
marque, je ne l'ai pas... Mais je ne ma suis jamais regarde... Fi! se
contempler dans les glaces, mettre sa pudeur  nu--devant cette autre
femme, image ironique, qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi!

Jean de Nville, les joues un peu roses, la respiration un peu
haletante, ses beaux yeux grands ouverts et un peu vagues, tremblait,
les poignets chargs, comme de chanes, de l'cheveau de soie qu'il
embrouillait. Tout d'un coup, et aprs un silence, un terrible silence
pendant lequel des images et des ides avaient effleur d'invisibles
caresses la marquise et le page adolescent, tout d'un coup Mme de Trone
pencha la tte vers Jean agenouill  ses pieds et, les mains sur les
paules de l'enfant, elle lui baisa la bouche.

Quand ils se relevrent, initis, la nuit tombait et on apportait les
lampes. Mme de Trone frmit dlicieusement; elle regarda Jean, qui
tait tout ple et comme cras. Ils ne trouvrent rien  se dire: ils
taient submergs sous des ocans d'motions. Enfin, elle murmura,
puise de dlices:

--Va-t'en!

Le lendemain. Mme de Trone apparut si dfaite et la figure si
bouleverse, que tout le monde s'inquita. Elle donna une cause  son
malaise, mais ds qu'elle fut seule avec Jean, elle toucha son corsage
et dit:

--La marguerite rouge! Je l'ai, la marguerite rouge!

--Tant mieux, dit Jean, avec la simplicit et la noblesse d'un amant
hroque; je vous aime tant que je veux bien mourir de votre amour.

Ensuite, d'obscures et silencieuses nuits de joie leur furent donnes.
Jean cherchait avec sa main, le stigmate, non plus des voues, mais le
stigmate qui le vouait, lui,  la mort. Un soir, Mme de Trone permit
que la veilleuse restt allume, et Jean vit le signe, et, avec une
trange frnsie, avec une prcoce perversit, il baisa, inlass,
jusqu'au matin, la diabolique marguerite rouge.

Cela dura deux mois. Jean partit, retournant  ses tudes,  sa dernire
anne de collge. Il avait promis d'crire: nulle lettre; elle crivit,
discrtement: il ne rpondit pas. Elle alla le voir. Elle le vit
mourant, sans regard, sans souvenir, mourant de ses deux mois d'amour,
mourant d'avoir aim la marguerite rouge!

Mme de Trone prit le deuil et orgueilleusement, sans daigner rpondre
aux questions, le conserva jusqu' sa mort, qui ne tarda gure. Elle
cessa d'tre dvote, sans cesser d'tre religieuse, mais sa religion
avait quelque chose de farouche; elle se martyrisait; elle resta une
fois agenouille  l'glise pendant huit heures de suite, sans bouger
plus que le saint Jean de pierre qu'elle fixait comme en extase; elle se
commanda des jenes qui eussent effray les anachortes. Son suicide
dura trois ans.

Comme, malgr son vidente pit, elle ne se confessait jamais, le cur,
un jour, l'interrogea. Elle rpondit durement, retrouvant d'un coup
l'insolence des Diercourt et leur haine de l'Eglise:

--Monsieur, les secrets d'une marquise de Trone, cela ne regarde que
Dieu.

A son agonie, quand le prtre redoublait ses objurgations, elle demeura
muette,--et elle mourut, drape, comme dans un linceul, dans
l'impertinence de son silence absolu; elle mourut le doigt sur son
secret, le doigt sur l'heure inoublie de joie humaine que le Maudit lui
avait donne, le doigt sur la marguerite rouge.




LA SOEUR DE SYLVIE


I

Mme de Maupertuis traversa la cour et, ouvrant une petite porte 
claire-voie, entra dans le jardin.

Comme elle courait  et l par les alles, sa robe troite de lger et
blanc jaconas modelait au vol la finesse de ses formes. Un ruban rose
s'ployait derrire elle. La gorge, dcouverte par l'chancrure du
corsage ferm  plat comme une chemise, se montrait ingnument, malgr
la jalousie d'une charpe  la dernire mode, jaune, rouge et bleue.
Nu-tte, ses cheveux blonds coiffs  la grecque se relevaient sur la
nuque, encadraient le front, bouillonnant un peu entre l'oeil et
l'oreille. Toute ple, au lieu de l'habituelle roseur de son teint, et
mme ses yeux bleus creuss et ses narines pinces par les dures veilles
dans une chambre de malade, elle tait encore charmante.

Accoud au mur qui fermait le jardin, dominant l'abrupte pente au bas de
laquelle se courbait en arc la route royale, M. de Maupertuis songeait,
les yeux sur un lointain de prs pleins de saules, sur un horizon ferm
par un cercle de collines peuples de htres. Le soleil, en face de lui,
tombait lentement derrire les arbres; un flot de lumire, roulant sous
les votes vertes, venait baigner la route blanche; les prs
s'endormaient dans une pnombre humide et dj le brouillard montait,
dessinant en inconsistants contours les sinuosits d'un ruisseau, dont
le chant s'levait sur la mort de tous les autres bruits.

De tels paysages et de tels effets de crpuscule, M. de Maupertuis se
souvenait d'en avoir vu en Angleterre, o son enfance, pendant
l'migration, s'tait trane si douloureusement, et soudain il revit
dans un lointain prcis le triste manoir de Watering-Hill, o il avait
assist, par un soir tout pareil,  la tragique mort de lord
Romsdale,--et  cette vocation,  ce nom de Romsdale, dont il avait
murmur les syllabes, sa songerie devint plus profonde.

La petite main de sa femme se posa sur son paule.

--Adelade! vous m'avez fait peur.

Il tremblait vraiment, Adelade lui mit ses deux bras autour du cou et,
douce, le baisa au front; ses yeux s'taient allums d'une flamme
d'amour; elle regarda un instant son mari, souriante d'un indcis
sourire, avant de lui confier:

--Patrice, ma soeur veut te parler,  toi seul. Elle insiste. Elle veut
tre toute seule un instant avec toi.

--Caprice de mourante, dit Patrice en se laissant emmener; que peut-elle
avoir  me dire qu'elle n'ait dit  son confesseur,--ou  toi?


II

M. de Maupertuis entra, pris au coeur par l'odeur de mort qui flottait
autour du lit. Une petite main sortait des couvertures, maigre comme une
feuille de tremble et aussi diaphane; il la prit dans les siennes,
s'agenouilla et, malgr sa rpugnance, la porta  ses lvres.

Dans le grand lit, le mince corps phtisique ne tenait pas plus de place
que la drision d'une poupe. La tte s'enfonait, visible seulement par
sa couleur de cire qui dizait le blanc des batistes. Sur ce faible
model, les sourcils noirs traaient deux barres droites convergeant
vers la racine du nez, qui tait bourbonien; les cils semblaient de
petits traits fins dtaills comme dans les icones, et quand elle
ouvrait les yeux, c'tait de la nuit qu'on y voyait. Les cheveux, bruns,
avaient t tordus sous un bonnet de dentelles, mais des mches
dpassaient vers le front, coupant d'une courbe illogique les rides
creuses en sillons gaux.

Se mouvant avec effort, la mourante atteignit sous le traversin un assez
grand portefeuille de velours rose tout fan et froiss. Une cordelette
de fils d'or le fermait; il y avait brod dessus, en soie jaune,  une
place o le velours exprs tait ras en losange, et ainsi crit sur
deux lignes:

  SYL =
   = VIE

M. de Maupertuis regarda le portefeuille, et ses yeux rencontrrent ceux
de Sylvie. Si mornes, l'instant d'avant, ils s'animaient d'une lueur qui
lui sembla hypocrite et perverse. Cela le mit en dfiance contre ce qui
allait suivre, dfiance tout involontaire, car il avait le respect de la
mort.

--Patrice, ceci vous instruira, mais coutez. Ne jugez pas Adelade
svrement comme vous jugeriez un homme. Les femmes n'ont pas de
l'honneur une juste ide; chez elles, les sentiments passent avant tout.
Soyez... donc... indulgent..., Patrice...

La toux l'treignait. Elle respira, puis reprit:

--Lord Romsdale...

Mais ce fut son dernier mot. Un spasme la dressa, du sang ml  de la
salive coula par le coin des lvres, et, retombe lourdement sur
l'oreiller, elle expira.

Jusqu' la survenue d'Adelade, Patrice demeura fascin par les yeux de
la morte, par les yeux hypocrites et pervers.


III

M. de Maupertuis connaissait cette histoire,--et quoi de plus banal? Un
mariage manqu dont Adelade avait eu du regret, du chagrin, peut-tre
un momentan dsespoir. Elle-mme, avec une franchise qui paraissait
totale, lui avait cont tout cela,--mais les lettres, vraiment, taient
un peu vives, presque inquitantes. Un soir, sous la lampe, il dit  sa
femme, en posant devant elle le portefeuille de velours rose:

--Adelade, voici le secret de Sylvie... Ah! votre soeur a t bien
diabolique, car ces lettres, je suppose, vous lui aviez ordonn de les
brler, n'en ayant pas le courage vous-mme...

--Quelles lettres?

--L'histoire d'une passion.

--Je ne comprends pas.

--Il s'agit d'une famille qui nous fut bienveillante. Le pre m'aimait
beaucoup; le fils...

--Le jeune lord Romsdale?

--Vous l'aviez donc oubli? Voici de quoi vous rafrachir la mmoire.

--Ces lettres, en effet, auraient d tre brles, dit froidement
Adelade.

--Il est encore temps, dit Patrice, mais qu'elles le soient de votre
main... Tenez, voici la premire, lisez et brlez.

Oh! le premier amour, les jolis cheveux boucls et les joues sainement
roses du jeune Romsdale! Matrisant sa dlicieuse motion, Adelade prit
la lettre du bout des doigts et la lut. Elle avait pli, ses joues se
recolorrent. Oh! la joie, jadis, d'avoir reu ce billet passionn!...
Elle les relut toutes et les brla toutes. Patrice les lui passait une 
une. Quand tout fut fini:

--Adelade, votre soeur tait une misrable...

--Non, interrompit Adelade, une jalouse, tout simplement. Elle se mit 
aimer lord Romsdale, ds qu'elle s'aperut qu'il m'aimait, et, quand
vous m'avez aime, elle se mit  vous aimer,--et  me har. Nul ne s'en
aperut jamais. Si elle n'est pas morte avec son secret, si son dernier
acte a dit toute sa passion, amour, haine et jalousie, c'est que la mort
exige la vrit... Oui, la mort exige la vrit et Sylvie a bien fait.

--La mort affirme les mes, loin de les modifier, dit Patrice. Sylvie
tait une dissimule et une menteuse. A vous, je n'ai nul reproche 
faire. Vous tiez une enfant...

--Oui, Patrice, cria-t-elle en se levant et en se jetant tout en
sanglots dans les bras de son mari, j'tais une enfant, une enfant, une
enfant!...


IV

Cette soire aviva leur amour. Leur calme tendresse y trouva un motif de
surexcitation et ils s'en allrent vers les grves, en leur vieux petit
chteau du bord de la mer, logis tout noir et tout nu o ils gotrent
la volupt de ne devoir qu' eux-mmes la raison suffisante de vivre.
Ils eurent un mois d'idale renaissance, de joies incomparables  celles
des premiers panchements, car ils connaissaient plus profondment leurs
tres et savaient la valeur du plaisir.

Cependant ils s'adorrent trop et Adelade eut des langueurs. Le mdecin
ordonna: Pas d'motions!

--Excellent docteur, dit Patrice, y a-t-il de la vie sans motions?

Ils en avaient eu d'exquises. Ce furent les dernires roses: un coup de
vent effeuilla tout le parterre. D'une faiblesse que Patrice jugeait une
passagre crise, Adelade ne se rveilla que pour mourir.

Et, avant de mourir, la soeur, oh! la vraie soeur de Sylvie, attira sous
ses lvres l'oreille de son mari, et une voix, comme venue d'un infernal
au-del, une voix qui tremblait de son mensonge suprme, dit:

--Patrice, je meurs en aimant lord Romsdale!




L'AUTRE


Elle se coucha, obissante comme un enfant, promettant de dormir, de ne
pas rvasser, d'tre bien sage, et, pour la tranquilliser, pour apaiser
un peu la fivre de son cerveau malade, on lui prouvait que cela serait
bientt fini, que le mchant mal allait fuir, intimid avant d'avoir
mordu.

Son mal, c'tait une ineffable lassitude, une fuite de toutes ses
forces, un effondrement de toutes ses nergies vitales et volontaires.
Elle se fondait comme en un bain trop chaud et trop prolong, nerve
jusqu' l'inquitude, agace, avec des besoins de remuer et sans nerfs
pour exciter les muscles. L'intelligence aussi somnolait. Elle dsirait
des mondes et se contentait de riens; elle pleurait sur sa dtresse et
se consolait  une plaisanterie mdiocre imagine pour l'amuser. Seul,
le coeur vivait, et violemment: l'entre de son mari lui faisait soudain
relever la tte; une parole tendre, et ses yeux flambaient; une caresse,
et tout son tre frmissait, un instant galvanis par l'amour; un peu de
rouge animait ses joues, ses mains reprenaient le pouvoir d'articuler
des gestes de grce; et ses lvres avaient la force, pour une seconde,
de s'unir aux lvres adores de son matre.

Elle tait toute diaphane, comme une coquille abandonne, et, mise au
soleil, elle aurait permis  la lumire de la pntrer et de l'iriser
ainsi qu'une nacre gare dans les sables. Ou bien, aux yeux
mlancoliques qui la contemplaient, elle semblait un prcieux coffret
qui n'a plus de glorieux que son bois sculpt, histoires de jadis, la
dentelle de ses ferrures, sa serrure guilloche, ses cabochons et ses
clous de vermeil: tout le trsor intrieur avait fui.

Elle se coucha donc et d'abord, comme elle l'avait promis, elle dormit
srieusement et profondment. Mais, bientt, son sommeil s'allongea,
remonta vers la surface des choses, vint flotter sur le lac, ainsi qu'un
bois lourd qui, enfin soumis  la loi, surnage et vogue. Son me
rveille voguait, entrane par un courant secret qui laissait immobile
la surface de l'eau. Elle voguait et elle songeait les yeux clos, sans
faire un mouvement, sans respirer d'un rythme moins rgulier, afin de
laisser croire qu'elle dormait toujours, au fond du lac, afin que l'on
ft bien content d'elle,--afin de n'tre pas gronde.

Elle tait si enfant depuis sa maladie, redevenue si petite fille, si
docile, si premire communiante! Elle, femme nagure imprieuse et
obie, conseillre coute et,  l'occasion, tyrannique matresse, elle
tait maintenant douce comme une vierge sans dsirs. Sa joie tait
ainsi: fermer les yeux, obtenir le silence autour d'elle et rver. Elle
rvait  des choses anciennes: aux premiers baisers qui lui avaient
rvl l'extriorit de l'amour et combien pouvait tre agrable le
contact de cette bte dangereuse, l'homme. Infatigablement, elle
repassait l'histoire de son initiation, retrouvant jusqu'aux moindres
mots, jusqu'aux moindres gestes de son ami, et mme la couleur, et mme
le parfum des premires fleurs qu'il mettait  ses pieds, et quand elle
arrivait  la nuit suprme,  la nuit adorable, souvent elle poussait un
cri qui inquitait la maison,--et on la trouvait hypocritement calme,
faisant semblant de dormir, mais la respiration un peu oppresse et une
insolite rougeur  ses joues si ples.

Ce soir-l, elle dormit bien, mais rva mal.

Les souvenirs ne s'enchanaient plus logiquement dans son imagination
dprime, et toutes les circonstances qu'elle se remmorait
s'vanouissaient en une seconde, pour ne lui laisser que l'obsdante et
grotesque vision d'une femme au visage voil d'un mouchoir dont une main
brutale relevait la robe. Toute la nuit, cette ignominie s'agita sous
ses paupires et, en mme temps qu'un grand dgot, elle ressentait  ce
spectacle une impuissante colre qui l'puisait, qui terrassait sa
fragile vitalit.

Au matin, le rve s'vanouit et, toute la journe, elle fut accable par
le souvenir de sa mauvaise nuit, irritable et morose. L'obsession
cependant ne se manifesta plus: les fantmes obscnes taient
redescendus dans l'abme. Mais la triste vision sembla avoir activ le
secret travail de la mort et diminu encore la faible flamme. Le
dprissement devint effrayant. Le coffret vide de ses trsors n'tait
plus seulement vide, le bois sculpt et histori paraissait maintenant
tout vermoulu, rduit en poussire, mang par une obscure arme de
termites, et la serrure pendait, et le couvercle chavirait sur ses
charnires.

Bientt, l'oeuvre fut accomplie, et attendu le dernier coup qui allait
craser et anantir la misrable crature. La chambre prit l'aspect
affligeant et presque funbre d'une chambre de malade, avec sur tous les
meubles les inutiles fioles, les lamentables tisanes,--et l'horreur des
conversations  voix basse!

L'heure dfinitive sonna. C'tait le soir. Se disant inutile, le mdecin
s'tait retir. Aprs un bref stage auprs du lit, de vaines questions 
la pauvre muette que la mort touffait dj, le prtre ayant formul une
douteuse absolution, s'tait assis, attendant, pour de possibles
confidences, le rpit de l'avant-dernire minute. Une religieuse tait
debout, les yeux fixs sur la moribonde, guettant un geste, le dsir de
boire encore une fois, piant ce regard voil mais dont le voile pouvait
soudain se dchirer pour un suprme sourire.

Le voile se dchira. Ce fut quand la mourante sentit que son amour tait
l, que la tte penche sur sa tte d'agonisante c'tait la tte adore
de son mari. Le voile se dchira et une douce lueur d'amour illumina les
tristes yeux qui allaient se tourner vers l'autre ct de la vie.

Il y eut alors entre ces deux tres une sinistre conversation
muette,--muette, car l'un ne pouvait pas parler et l'autre ne voulait
pas parler, craignant peut-tre de vomir les turpitudes qui grouillaient
dans son coeur. Et pendant que la trpasse se donnait l'illusion de
vivre encore un peu, disant avec son regard, avec le trs faible
mouvement de ses doigts, la vracit absolue de son invincible
tendresse,--l'homme qu'elle adorait jusqu'en son agonie ne trouvait pour
lui rpondre qu'un sourire o la compassion temprait  peine
l'indiffrence.

Las de son mutisme, enfin, et de la simagre que lui imposait la
circonstance, il ouvrit la bouche, profrant d'abominables banalits ou
des esprances plus blessantes que des injures. Il parla mme d'un
voyage  la campagne, affirmant l'utilit des dplacements, les bons
rsultats obtenus par le sjour dans les montagnes de l'Algrie.

--Nous penserons  cela plus tard, ajouta-t-il.

Puis, sans autre transition, il demanda:

--Votre soeur est l, voulez-vous la voir?

Et sans attendre aucun signe d'acquiescement, il sortit et rentra
aussitt, accompagn d'une jeune fille  la beaut toute large panouie,
et dont l'air, passionnment sensuel, niait clairement la virginit.

Les deux soeurs ne s'taient jamais aimes, et l'ane, celle qui
entrait, radieuse et insolente sous son air condolant, n'avait jamais
pardonn  sa cadette, elle reste fille, son prcoce mariage.

Ce qui s'tait pass entre cette soeur et son mari, la mourante, doue
soudain de divination, le comprit,  un certain air de complices qu'ils
avaient l, tous les deux, au genre de regards qu'ils changrent, 
l'indfinissable intimit qui semblait invisiblement les joindre.

L'obsdante et obscne vision repassa en clair devant ses yeux effars
et, paralyse d'pouvante, elle expira dans l'horreur d'avoir vu se
dresser devant elle--l'Autre.




CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER


Il pleurait celle que l'on ne peut pas pleurer, celle que l'on ne peut
pas avouer, la morte dont le nom et dont le souvenir appartiennent  un
autre. Lui seul souffrait peut-tre et il tait forc de sourire,
d'couter des anecdotes,--et d'en conter lui-mme et de ne mnager ni
les sous-entendus, ni les insinuations, ni les perfidies, car il voulait
garder son secret.

Il pleurait, mais les larmes lui tombaient dans la gorge et non sur les
joues et il avalait, comme un damn dantesque, un fleuve de douleur
intarissable et empoisonn. Deux ou trois fois, en voulant faire une
dlicate et discrte grimace de surprise, il sentit que sa face se
contractait, que sa gorge se soulevait,--et il lui fallut la surhumaine
force de l'amour, pour ne pas clater en sanglots et troubler une
crmonie dcente par le scandale et par le ridicule.

On suivait le corps le long d'un petit chemin bord de sapins, d'une
tristesse convenable, d'une dsolation modre, et  mesure que l'on
approchait du cimetire, les conversations s'apaisaient, tombaient,
comme les bruits d'une fort avant l'orage, comme les murmures d'un
troupeau  la porte de l'abattoir. L'inquitude, peu  peu, imposa
silence, et la foule entra dans la ville morte avec la peur de n'en pas
sortir.

Lui, cependant, soutenait en angoisse son rle d'indiffrent, et il se
donnait l'air de lire avec soin les vaines inscriptions imposes 
l'insensibilit des marbres. Les esprances graves l le rvoltaient
par leur candeur ou par leur hypocrisie... L'ternelle survie des mes
ne remuait en lui aucun levain de dsir; il n'y croyait pas, et il n'en
voulait pas.

Toutes les formalits subies, et pendant que, dlivrs et joyeux, les
gens redescendaient  grands pas, il se prsenta, par convenance et
aussi par amiti, au mari, le vieux marquis de V..., afin de lui serrer
la main, en profrant quelques banalits attendries:

--Je vous attendais, mon ami, dit M. de V... Soyez celui qui me donnera
le bras et me reconduira chez moi. Venez, je vous en prie, sauvez-moi
des importuns.

Faisant un signe d'adieu, M. de V... s'loigna avec le compagnon de
deuil et de confidences qu'il venait de se choisir.

--Allons, et soutenez-moi bien, poursuivit le vieux marquis; je suis
bris, il me semble que je viens d'atteindre cent ans! Tout ce qui me
restait de force et de vie est enclou dans un cercueil: comprenez-vous
cela, que c'est moi qui l'enterre, elle qui devait, comme une
respectueuse fille, me fermer les yeux et consoler d'un baiser suprme
mes tempes froides? Ah! mon ami! Vous me restez, vous au moins! Vous ne
m'abandonnerez pas, dites? Vous ne le pourriez pas. Je sais que vous ne
le pouvez pas, car je suis le seul  qui il vous soit permis de parler
d'elle, le seul prs de qui vous puissiez pleurer,--car je n'ignore
rien, et tout ce qui est arriv, non seulement je l'ai support, mais je
l'ai voulu,--et, coutez-moi bien, l'adultre de ma femme a t la
rdemption de mon mariage.

Quand je l'pousai, il y a six ans, je n'tais dj plus que l'ombre
d'un homme et je me savais parfaitement impuissant  lui donner les
plaisirs attendus. Je la condamnais donc  une sorte de veuvage hideux
et humiliant,--humiliant, parce que, dans son ignorance, elle pouvait se
croire mprise; hideux, parce que, si j'avais renonc  la possession
de la vierge qui m'tait livre, je n'avais pas renonc au libertinage
et aux amusements qu'un vieillard peut tirer d'une crature docile et
innocente. Mais, mari et ds le seuil de la chambre nuptiale, j'eus
honte de l'abjection de mes dsirs. J'entrai, et toute ma volupt fut de
caresser un instant de beaux et doux cheveux blonds, et de border le
lit de ma femme, comme les mres font  leurs fillettes. Elle fut, sans
doute, fort surprise,--surtout plus tard, lorsqu'elle connut le secret
dont je ne pouvais lui donner le mot. Le mot, elle le reut de vous,--et
je vous en dirais le jour et peut-tre l'heure, si vous les aviez
oublis! Vous souvenez-vous de la tendresse de mon accueil, ce
_jour-l_, et de votre embarras, et de vos mensonges, et de vos
rougeurs? Enfants, enfants! Avouez que vous aviez peur et avouez aussi
qu'en mme temps vous jouissiez dlicieusement!

J'tais si peu dupe, mon cher ami, que j'arrangeais moi-mme vos
rendez-vous, prenant bien soin de vous prvenir  l'avance de mes
absences et de mes retours. Souvent, afin de vous maintenir en amour et
en dsir, je contrariais vos rencontres projetes, ou bien je restais
une semaine entire  la maison, sans bouger, exigeant, pour un malaise
simul, la constante prsence de la triste Antoinette. Ah! j'ai t bien
paternel et vous me devez bien de la reconnaissance. Sans mes ruses,
vous vous seriez peut-tre brouills au bout de trois mois, et, sans ma
prvoyance, vous n'auriez pas trouv au bout du parc ce charmant
pavillon de chasse, o tout le monde croyait que je me reposais
l'aprs-midi et o je vous laissai si tranquilles pendant tant de belles
nuits d't!

Mon devoir tait de donner  ma femme les plus lmentaires joies de la
vie; incapable par moi-mme, j'en facilitai la tche  celui qui me
sembla digne de ce rle. Vous l'avez bien rempli. Elle vous a aim
jusqu' sa dernire minute, prononant encore votre nom dans
l'inconscience de l'agonie.

Tous les deux, vous vous tes conduits dignement. Votre discrtion fut
parfaite,--et je suis sr que la marquise de V... est morte avec la
rputation d'une pouse hroque et fidle. Hroque, oui, car elle me
fit toujours bon visage, plie  ma volont et  mes manies de vieux
garon;--fidle, car un seul homme lui baisa ses genoux.

Ils arrivrent  la maison de M. de V... et montrent tout droit  la
chambre de la marquise:

--Je ne fus rien de plus pour elle, je vous le rpte, continua M. de
V..., qu'un pre indulgent. Je viens de perdre ma fille. Vous, pleurez
votre femme.

Ce que penserait le monde de moi, si cette aventure lui tait connue,
je le sais: il me mpriserait. Ce que vous en pensez vous-mme, je ne
vous le demande pas. Que m'importe! Je me suis toujours regard comme un
homme libre,--libre des prjugs et libre des devoirs ngatifs. Il y a
des hommes qui montent d'un chelon en acceptant le respect des
conventions sociales; moi, je descendrais.

Quel que soit le degr d'immoralit conventionnelle dont un honnte sot
taxerait ma conduite, je la juge, moi, d'une moralit trs haute et mme
absolue,--et je puis, firement et douloureusement, embrasser dans la
chambre de ma femme morte celui que moi-mme je fis son amant.

Pleurez, pleurez, mon ami! Jouissez de toutes les affreuses dlices de
la douleur! Pleurez celle que, hors d'ici, vous ne pouvez pas pleurer.

Tenez, ses bijoux, ses dentelles, ses souliers, ses robes! Ses robes,
il en manque une,--sa robe de noces, celle qu'elle portait le jour o
elle se donna  vous: elle est couche avec, l-bas!




LE MAGNOLIA


Elles sortirent de leur maison d'orphelines, Arabelle, la belle, et
Bibiane, la vieille, les deux soeurs: Arabelle, belle de jeunesse, et
Bibiane, vieille de laideur,--Arabelle, l'enfant, et Bibiane, la mre.

Elles sortirent de leur triste maison et s'arrtrent sous le magnolia,
l'arbre magique que nul n'avait plant et qui fleurissait si
somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux
fois par an, comme tous les magnolias: d'abord, au printemps, avant la
pousse des lances vertes; puis, vers l'automne, avant la proche
dcoloration des lourdes feuilles:--et, au printemps, de mme qu'
l'automne, c'taient, en la noble girandole que formait l'arbre magique,
des floraisons larges un peu comme des panouissements sacrs de lotus,
et la vie tait signifie dans la neige des corolles charnues par une
goutte de sang.

Appuye au bras maternel de la bonne Bibiane, clmente  tous les
caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait:

--Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait
aviver d'une goutte de sang la fleur que je suis. Oh! comme je vais
rester ple ternellement!

--Il y en a encore une, dit Bibiane.

C'tait une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les
feuilles complaisantes  sa grce, l'ove intgral de la virginit.

--La dernire! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernire?
Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fane et presque
morte! Nous deux! nous deux! Oh! j'ai peur et je tremble en nous voyant
l, nous deux, si clairement symbolises par ces fleurs! Je me cueille,
Bibiane, me voil cueillie, regarde! Si j'allais mourir aussi?

Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante soeur, et, peureuse
aussi, l'entrana hors de la cour triste, loin du magnolia dpouill de
sa gloire dernire.

                   *       *       *       *       *

Elles entrrent dans la maison des joies vaines et des deuils
prmaturs.

--Comment va-t-il? demanda Bibiane en enlevant aux paules d'Arabelle le
manteau qui voilait la blanche Fiance.

Et pendant qu'Arabelle, assise enfant timide, contemplait la fleur
inaccomplie qu'elle s'tonnait de voir entre ses doigts, la mre du
moribond rpondit:

--Htons-nous, car il va mourir et il faut que son suprme dsir se
ralise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiance des derniers
soupirs, beaut qui va fleurir d'amour le chapelet des dernires
prires. La mort t'attend, mon Arabelle, hlas! hlas! hlas! et c'est
un baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front de marie nouvelle, et le
sourire funraire des invincibles tnbres rpondra, comme un cho dans
la nuit, aux exquises radiances, qui sont l'Orient de tes beaux yeux,
mon Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il est mort, et c'est
mort que je te le donne, hlas! hlas! hlas!  toi si joliment la vie,
et la putrfaction de la tombe,  toi, ne pour un lit d'odorantes
floraisons, hlas! hlas! hlas!

Elles pleurrent toutes durant qu'arrivaient des hommes venus pour
tmoigner des droits absolus de la mort  pouser la vie, et arrivait
aussi le Prtre, on ne savait si pour bnir d'indestructibles anneaux ou
crucifier de chrme le front, le coeur, les pieds et les mains du fils
moribond.

Tous montrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds
martlent les pavs de la cour et qu'un fardeau de mort dort au bout des
bras des six cooprateurs: on pouvait aussi bien, disaient les hommes,
le rencontrer dans son coffre que dans son lit--par pour le spulcre
que par pour la noce.

Ils montaient timors, mais la mre les encouragea, rptant:

--Htons-nous, car il va mourir et il faut que son suprme dsir se
ralise.

                   *       *       *       *       *

Dans la chambre, quand le monde fut  genoux, Arabelle, debout prs du
lit nuptial, sembla vtue d'un suaire et quand elle s'agenouilla  son
tour, le front pos au bord de l'oreiller, il y eut en tous les coeurs
prsents une agitation d'angoisse,--comme si la charmante tte allait
rester l et mourir aussi: la main droite de la fiance s'abandonnait 
une main troite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche
pressait  ses lvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intgral de
virginit.

Le sacrement s'labora par la vertu des paroles: tous regardaient le
fils que sa mre soutenait. Il avait la face sinistre et tourmente des
mourants dsesprs et sataniques,--une face stigmatise jusqu' l'me
par l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de l'amour qui reste:
la frache beaut d'Arabelle exasprait jusqu' la haine le phosphore
impuissant de ses yeux creux,--et tout le monde songeait: Comme il
souffre!

Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, plie par les neiges
de l'au-del, il dit,--pendant que les hommes souriaient de la
divagation finale et que les femmes apeures sanglotaient comme des
pleureuses:

--Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens! Je m'en vais, mais tu viendras.
Je serai l. Je t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne
dois connatre nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre! Ah!
comme je te le prouverai, mon amour! Quelle preuve! Quelle preuve! Tu es
bien l'me qu'il me faut.

Et avec un sourire qui dplaa diaboliquement les ombres de sa face
maigre, il rpta--sa voix luttant dj contre le rle,--ces paroles,
peut-tre dnues de sens, peut-tre mystrieusement calcules ainsi
qu'une savante perfidie d'outre-tombe:

--Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia!

                   *       *       *       *       *

Toutes ses journes, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait,
l'esprit troubl, le coeur douloureux, et, le soir, quand le vent
faisait bruire les feuilles de l'arbre dfleuri et quand, la lune
monte, il se dressait magique dans le clair d'un rayon chapp aux rets
des nuages d'octobre,--Arabelle tremblait et se blottissait vers
Bibiane, criant:

--Il est l!

Il tait l, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre
obissante au roulis du vent.

Un soir, elle dit  Bibiane:

--Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal! Il est l.--j'y vais!

--Il faut obir aux morts, rpondit Bibiane. Va, et n'aie pas peur. Je
laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles. Va, il est
l.

Il tait l, vraiment, dans les basses feuilles, obissant au roulis du
vent, et quand Arabelle fut arrive sous le magnolia, l'ombre tendit
les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles
deux vipres d'enfer, sur les paules, o elles se tordirent en
sifflant.

Bibiane entendit un cri touff. Elle courut. Arabelle gisait, et,
ramene  la maison, elle avait au cou deux marques, comme d'troites et
osseuses mains.

Ses beaux yeux inanims resplendissaient d'horreur et entre ses doigts
crisps et joints, Bibiane vit la fleur fane du matin des noces, la
fleur triste et inutile laisse  l'arbre par leur piti,--la fleur qui
tait l'Autre, la vraie fleur d'outre-tombe.




LE CIERGE ADULTRE


Elle eut cette fantaisie et cette perversit.

Elle voulut cela: que, la nuit mme o son mari devait rentrer de
voyage, l'ador tendre et frle, un peu timide, restt prs d'elle
jusqu' l'heure d'aurore impose au train; plus longtemps encore
jusqu'au bruit de la voiture arrte devant la porte; plus longtemps
encore, jusqu' la tremblante clef tournant dans la serrure!

Car elle tremblera, la clef du matre, au moment d'ouvrir le coffret de
ses amours: il m'aime, et dj l'anxit de la joie prochaine lui a mu
le coeur, et la cage s'est rtrcie sur l'oiseau frissonnant. Qu'elle se
dilate  la chaleur de me voir, mais moi, j'aurai eu mon anxit, et
diffrente. Oh! que je ne l'aime pas, celui qui a le droit de me
surprendre et de m'imposer,  une heure convenue et rgle par lui, son
plaisir de seigneur  jeun des baisers qui lui signifieront ma haine!

Et pourquoi je ne l'aime pas? Les raisons? Ah! ah! ah! Il n'y en a
pas.

--Te voil, amour? Donnez vos lvres, petit ador. Tu es ple. Aurais-tu
peur?

--De quoi?

--De ce que nous allons faire. Regarde-moi bien. Il n'y a rien
d'insolite dans mes yeux.

--Si, des petites flammes, presque...

--Presque?...

--Presque mchantes.

--Oui, petit ador, je suis mchante, ce soir, de toute la tendresse
dont je fonds pour toi. Je fonds comme une cire, je coule comme un
cierge au chevet d'une joie morte, mais je vais m'exalter pour les
funrailles qu'il nous faut.

--Enfin, folle?

--Enfin, il revient, j'entends le trpidement du train, les signaux se
dclanchent, la gare grouille, les portires s'ouvrent, la porte
s'ouvre,--celle-ci! Toi, tu sortiras par celle-l.

--Quand? Dj? A quelle heure?

--Nous avons le temps. Ah! je commence  m'amuser? Songe: il pense 
moi, il me voit. Oui, mon cher, il me voit toute seule, somnolente,
l'oreille aux aguets, les yeux cherchant l'heure, avides de l'heure
exquise et dfinitive,--il me voit! Me voit-il t'embrasser sur la
bouche? Voil ce que je voudrais savoir, ah! ah! ah! ah! ah!

Le petit ador comprit mieux le baiser que les pralables divagations de
son amie. Amie, il l'appelait ainsi, ou bien Folle. Mais, folle, jamais
encore elle ne l'avait paru si compltement, si insolemment. La croire,
ne pas la croire, c'tait galement dangereux: elle tait capable
d'imaginations bizarres, d'hallucinations,--et capable d'tre vraie et
sre. Qu'avait-il compris, en somme? Le baiser. Le retour? Oui,
pourtant, il faudrait savoir...

Il demanda:

--Srieusement,  quelle heure revient-il?

--A quatre heures.

--Tu as raison, folle, nous avons le temps, mais c'est triste, triste,
triste.

--Triste? pas encore, dit Amie,--et elle dshabilla petit ador, et
petit ador dvtit l'amie; ils jouaient, maintenant, s'excitaient comme
chat et chatte; et le frle amoureux, c'tait lui qui semblait la timide
femelle, car l'amie tait plus grande que lui, forte, imprieuse et
charnelle reine.

Ils jourent et ils s'aimrent, et voil que, penche sur le front ple
de son amant heureux, elle le contemple...

Qu'il est ple,--et pas un mouvement, pas un frmissement de muscles! La
bouche est entr'ouverte, les yeux sont clos: il a l'air vanoui!

Son coeur, son petit coeur? Oh! qu'ils sont faibles, les battements de
son petit coeur,--si faibles qu'on ne les entend pas.

Pas du tout.

--Petit ador!

Nulle rponse, nul geste, nul cillement.

Alors elle le prend dans ses bras, mais il est inerte, et si lourd, le
frle amoureux, si lourd, que ses puissants bras de reine charnelle sont
trop faibles pour le frle amoureux si lourd.

Des essences, de l'eau, du vinaigre, des sels!

Nul geste, nul cillement, nul souffle.

Il est mort.

Petit Ador est mort. Il est mort, il est mort, il est mort...

Il est mort!--Elle disait cela, elle chantait cela, elle pleurait cela:
Mort, mort, mort!--Et c'tait vrai.

Elle se redressa, dgrise, matresse d'elle-mme; non plus folle
d'amour ni de douleur, mais srieuse et dcide, et brave.

Dans le lit pair et tapot, bien refait, calme, svre, elle coucha son
amant selon la plus chaste attitude, selon le repos le plus pur, le drap
revenant jusqu'au menton, les bras sortis du drap, les mains jointes sur
la poitrine, aux mains un crucifix, parce que c'est le symbole le plus
vident de la mort, celui qui dit le plus clairement la vrit dernire
et le dernier tat de l'homme,--voix muette, mais si loquente, si
funbre, mais si absolue!

Quand elle eut pos le crucifix entre les doigts du petit ador, la
courageuse adultre redevint pour un instant peureuse et tant afflige
qu'une faiblesse lui inclina la tte vers la tte ple enfonce l, et
les lvres vers les ples et froides lvres;--mais elle se redressa
vite: il fallait que cela ft plus royal et plus absurde; il fallait une
surprise plus stupfiante et une plus vraie satisfaction et une plus
digne justification de son amour.

Elle vida de leurs fleurs l'antichambre et le salon. Toutes les grces
printanires furent semes sur le lit funbre: lilas et roses, muguets
et mimosas, toute la chevelure odorante d'un jardin de fe!

Alors, elle se sentit presque contente et un peu ivre.

Debout, les doigts crisps, l'haleine rapide, elle regardait
l'amoncellement fou des fleurs et la ple tte presque enfouie sous les
roses,--mais tout  coup, sentant qu'une chaotique arme de rflexions
allait prendre d'assaut sa cervelle dmantele, elle se mit  ranger les
fleurs--artistement!

Elle ne voulait pas rflchir, ni songer  l'instant d'avant, ni 
l'instant d'aprs: tre brave, seulement; dpasser une bravoure de
femme: tre hroque--imprudemment; oui, faire son devoir de belle et de
bonne adultre,--puis se coucher sous la colre qui allait clater comme
un tonnerre dans cette chambre insolente, sur le calme insolent de la
mort, sur l'insolente paix de l'orgueilleuse amante.

Les lumires?

Ce soin dernier fut dcisif et chassa dfinitivement l'arme des
chaotiques rflexions.

Elle alluma les candlabres de la chemine, et, poss au chevet du lit
sur une table, ils eurent l'apparence de deux buissons ardents, de
flammes inextinguibles et solennelles. Mais, sous l'avalanche de la
lumire, le mort devenait hideux: la tte ple clatait d'une blancheur
plus blme que le drap, plus blme que la batiste de l'oreiller, et des
trous d'ombre se creusaient sous les yeux, et le nez s'allongeait
vilainement, et la bouche sembla mchante,--sa bouche si douce!

Il fallut mettre tout cela au point, organiser le jeu des lueurs,
maintenir la tte pure en une pleur juste, combiner les ombres en vue
du calme et de la beaut: un des candlabres resta au chevet, l'autre se
dressa au pied du lit.

Et le cierge?

Elle le retrouva dans un tiroir, entam  peine, n'ayant pleur que
quelques larmes, cierge pascal, cierge de gloire qu'il lui avait plu
d'acqurir un jour,--cierge adultre et de blasphme, car il avait
clair, en pleurant, les premiers baisers de l'Amie et de l'Ador.

Ce cierge! Ah! que ce fut dur pour elle, la vue de ce flambeau d'amour,
tout incrust de grains d'encens, ce flambeau de consolation et de
ressouvenir qu'ils ne devaient allumer qu'aux anniversaires, destin 
leur mesurer des annes de joie,--et qui allait donner au mort sa
dernire lueur, pleurer sur le mort ses suprmes larmes.

L'amertume du pch, en cette minute, lui contracta la gorge et lui
troubla le coeur.

Le cierge adultre! En l'achetant, en le profanant, en faisant surgir de
la cire sacre une flamme sacrilge, en l'rigeant tmoin des mauvaises
amours,--elle avait achet la mort, la condamnation de l'ador et la
sienne; car, n'tait-elle pas condamne, elle aussi, et ne savait-elle
pas exactement ce qui allait se passer, tout ce qui allait se passer,
quand la tremblante clef aurait ouvert  son seigneur la porte de la
maison adultre?

Mais elle ne voulait pas rflchir, pas encore, jamais! Sa bravoure
tait en actes et non en penses.

Elle alluma le cierge adultre et s'agenouilla, droite, les mains
jointes et un peu cartes du corps, et--sans un mouvement que celui de
sa poitrine effare,--elle attendit l'heure de son matre, la belle, la
bonne, la brave, la glorieuse Adultre.




LA ROBE


Ce jour-l, il la rencontra,--la robe nouvelle!

Elle s'avanait, lente et fire, avec la souriante et mystrieuse
majest qui convient aux ralisations esthtiques de la dernire heure,
avec la grce irritante de l'indit.

C'tait bien elle, c'tait bien la robe nouvelle.

Depuis une semaine, il la guettait au coin des rues, des rues larges et
claires o elle peut s'ployer, livrer  l'oeil toute sa gloire
inconnue, volter, s'arrter, repartir et filer comme une mouette
au-dessus de la grve. Les toilettes pour aller en voiture ne
l'amusaient pas; il n'aimait que la robe qui marche, et il ne l'aimait
qu'une fois, la premire fois qu'il la voyait.

La robe nouvelle, la robe de printemps, tait pour lui le grand et
priodique vnement de l'anne; il en rvait des mois  l'avance,
s'inquitant des pronostics de l'Observatoire, esprant de prcoces
chaleurs, faisant, comme un Parsi, sa prire au soleil.

Dans l'universel renouveau, rajeunissement de la chair et de la feuille,
de la fleur et de l'herbe, rien ne l'intressait--que la robe, et la
robe seule.

Ce qu'il pouvait y avoir dedans, quelle nuance et quel grain de peau;
quels seins et de quelle forme, le calice ou la coupe, hauts ou bas,
unis ou frres ennemis; quelles paules et si elles taient doucement
tombantes; quels reins, quelles jambes: tout cela n'occupait pas un
instant son imagination. Il lui suffisait que la robe ft nouvelle, bien
faite et bien porte. Qu'elle pt, artificieusement, voiler de graves
dfauts corporels, c'tait la dernire de ses craintes et le dernier de
ses soucis.

Sans doute, son amour de la robe nouvelle n'tait pas exclusivement
platonique, ni exclusivement l'amour de quelques chiffons agrablement
assembls sur un mannequin. Il n'tait pas de ces fous qui s'prennent
d'une sydonie, ni mme d'un corset, ou mme d'une paire de souliers, ou
qui s'arrtent contemplatifs  la vitrine du grand magasin o s'exhibe,
de pied en cap, une nouvelle marie, moiti pudique et moiti
tape--l'oeil. Non, mais quoique la femme l'intresst moins que la
robe, le vin moins que le flacon, il ne sparait pas la robe de la
femme,--ou plutt, ce qui est un peu diffrent et donne bien
l'explication des gots de notre trange ami, _il ne sparait pas la
femme de la robe_.

Une femme nue lui paraissait une absurdit, une anomalie, quelque chose
comme une perruche chauve ou un poulet plum; cette vue lui inspirait un
tonnement plutt douloureux, et, en de certaines hospitalires maisons,
o sa jeunesse imprudente l'avait conduit, jadis, il avait eu la
sensation, avouait-il, de s'tre trouv plutt dans une rtisserie
dahomenne que dans un lieu de plaisir.

Les Vnus grecques, non moins que les modernes, lui semblaient des
aberrations coupables, et il n'admettait que la statuaire qui respecte
assez la femme pour lui conserver, au moins dans le marbre, la forme et
les lignes de ses indispensables plumes.

Ce jour-l, il la rencontra,--la robe nouvelle.

Elle tait de trs claire soie mauve en forme de cne que tronquait la
ceinture, et vers le bas, adorne de trois rangs de rubans noirs dont le
dernier, rasant le sol, semblait le minuscule pidestal de la jolie et
captieuse statuette. La taille tait fine, cercle de noir aussi, et les
paules et les bras se couvraient d'une plerine  trois collets, d'un
mauve plus sombre, d'o sortait, fleur ple et blonde, la tte fine.

Costume qui bientt nous irritera, car bientt nous l'aurons trop vu,
mais dont l'apparition premire charme, en effet, les yeux contents de
la chute des manteaux et des fourrures, contents de la floraison
imprvue de l'arbrisseau fminin.

Ayant rencontr la robe nouvelle, il en devint aussitt amoureux. Son
coeur battit trs fort, un tourdissement soudain le fit chanceler: son
rve passait, sa joie se promenait. Oh! si cette robe voulait se laisser
aimer! Si elle n'tait pas de ces robes insolentes qui bousculent,
ddaigneuses, les dsirs les plus purs et les plus sincres!

O robe, ne sois pas farouche!

La robe ne fut pas farouche. Comme beaucoup de ses pareilles, elle se
laissa suivre en musant le long des talages, puis elle tourna
discrtement au coin d'une rue dnue de promeneurs et, sous une porte,
disparut.

C'tait une chambre comme d'autres, peu sduisante, trop parfume et
gte par un divan trop large et trop prcis,--mais la robe tait l,
sous ses yeux, sous ses mains: il la contemplait, il la baisait, il la
respirait avec ivresse.

A genoux devant la chre robe qui se dressait rigide et inquitante, il
semblait prier, maintenant, disant de folles et douces paroles et mme
des sottises.

Ds que je t'ai vue, je t'ai aime... Oh! un dsir fou... J'aurais
donn je ne sais quoi... Comme tu es bonne!...

La joie cependant ne le faisait pas dlirer au point qu'il ne st la
qualit de sa conqute, et quel genre d'me animait cette robe si
exquise. Il s'arracha  son extase pour interroger sa bourse, et avant
d'avoir entendu les odieuses paroles du marchandage, il avait combl les
dsirs qui attendaient, muets, et pay la robe, la jolie robe nouvelle,
probablement ce qu'elle valait.

Ensuite, il recommena ses adorations et l'autre le laissait faire,
habitue  de plus singulires et mme  de plus dangereuses fantaisies.
Seulement, en dedans, elle s'impatientait un peu, trouvant bien longs
ces prolgomnes, et bien ridicules. D'ordinaire, elle menait ses
clients plus rondement et, devinant leurs gots, les rassasiait avec art
et avec promptitude; mais celui-ci tait bizarre. Elle le tolra encore
pendant quelques minutes, se laissant admirer, croyait-elle, flatte
aussi de ces manires dlicates, et, enfin, n'y tenant plus, rvant  ce
qu'il y avait dans l'air, dans le soleil, dans les rues, d'amour 
cueillir et quelle merveilleuse pierre philosophale tait sa robe
nouvelle, elle se dgagea et demanda avec un sourire qu'on la laisst
au moins ter sa plerine.

Non, non! La robe tout entire! Je veux la robe tout entire!

Et il l'entranait vers le divan, l'treignant dj furieusement.

Elle comprit et cria:

Avec ma robe? Jamais!

Elle put se redresser et elle dgrafait sa ceinture quand elle sentit
deux mains lui serrer le cou sans piti. La tte renverse, elle tomba
inerte sur le divan, et, inconscient de son crime, ignorant la mort de
la chair  laquelle il allait joindre sa chair, l'amoureux des robes
apaisa son dsir.




LE FAUNE


Elle s'tait retire de bonne heure aprs dner, se croyant souffrante
et n'tant que triste, lasse du rire trop innocent des petits enfants,
de la benote jovialit des parents pauvres mus d'un peu de fte, du
pitoyable gala voulu par les calendriers.

Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait de l'hypocrite
tendresse qui luisait dans l'oeil terne de son mari, quand il y avait du
monde: elle et prfr, comme d'autres femmes, tre battue en public,
tre aime en secret.

Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se
sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse.

Se dvtir lentement, avec des poses, des regards  la psych, de
feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se
dire des douceurs, offrir un compliment subtil  son paule et mme 
son genou et s'avouer qu'on a une belle me et une belle peau,--elle
s'amusa  tout cela, sans penser  rien de mal, avec la scurit d'une
femme qui ne craint pas les surprises de l'imagination.

Son impudeur ingnue tait limite par la dlicatesse. Elle savait
l'tiage o doit s'arrter la robe retrousse, l'tiage des temps secs
et l'tiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu'Arlette, quand
Robert le Diable la favorisa de son intimit, elle et dchir sa
chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu'elle eut un peu honte,
et, enfouie dans une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement devant
le feu.

Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se
brla la figure, elle s'ennuya.

N'aurait-elle pas mieux fait de rpondre aux hypocrites tendresses de
son mari? Avec quelques agaceries, elle tait matresse de lui et la
soire s'achevait en des exercices plutt calmants,--tandis que,
trouble, nerve, fche, elle tait capable de se mlancoliser
jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires sanglots que nul n'apaise et qui
tordent le coeur et qui le secouent comme une pave!

Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de Nol! Y aurait-il donc des
dates, des jours magiques o c'est un crime d'tre seul, o des contacts
humains sont ncessaires sous peine de souffrance et presque de remords?
Une telle ide s'esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle,
mais bientt, de tout ce dessin trop compliqu un seul mot resta visible
 ses yeux et sensible  son imagination,--Nol!

La voil redevenue toute petite fille qui s'en va  la messe
blanche--dans son lit, qui s'endort en rvant aux gteries de l'Enfant
Jsus...

... Non, c'est banal! Tout le monde a de ces visions d'antan, de ces
attendrissements annuels! Ames peu distingues, qui ne savez pas voquer
d'autres songes que ceux qui rdent partout,  la merci des plus
vulgaires dsirs,--songes dociles et lamentables!

Rvolte contre la puret des blancs souvenirs, elle sombra dans
l'idisme sensuel. La chaleur du foyer aux bches encore flambantes la
chatouillait vilainement: elle s'y complut,--elle crut que des baisers
singuliers allaient descendre par la chemine sous la forme de petits
anges sans ailes, mais plus brlants et plus agiles que les feux follets
qui jouaient, agrables dmons, parmi les charbons.

Elle rva d'une fornication somptueuse, d'un stupre inattendu dont elle
serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne
fourrure; oui, avec la complicit de cette bonne bte, de cette chvre
aimable et dvoue...

L'incube pars dans la chambre tide rassemblait ses atomes et se
matrialisait... Une ombre, comme d'un faune phbe, obscurcit la glace
de la chemine et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la
nuque.

Elle avait peur, mais elle dsirait avoir encore plus peur; pourtant,
elle n'osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu'elle
avait senti tait douloureusement doux; ce qu'elle avait vu tait
inquitant, trange, curieusement absurde: une tte blonde et dure, aux
yeux dvorants,  la bouche large et presque obscne,  la barbe
pointue... Elle frissonna: il devait tre beau et grand, trs fort, cet
tre qui allait l'aimer! Comme elle tremblerait dans ses bras! Mais elle
tremblait dj, dj possde, dj la proie du monstre amoureux qui la
guettait et la convoitait.

La fourrure lui glissa des paules et aussitt un violent baiser
stigmatisa sa chair nue,--oui, un baiser si violent et si ardent que la
marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d'un fer rouge. Elle
voulut, geste de femme qu'on dshabille, relever son manteau et
s'envelopper d'une dernire pudeur, mais l'Etre s'y opposa et de ses
deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne dplut pas  la
vaincue: elle s'y attendait comme  un hommage; son dos et ses paules
taient faits pour tre vus, et, recevoir obligeamment des baisers,
n'tait-ce pas leur devoir en mme temps que leur volupt?

Cependant l'attaque se prcipitait et l'incube haletant soufflait  peu
prs comme un soufflet de forge, ce qui la fit lgrement rire. Que de
mal il se donne! songeait-elle. Il est bien malhabile... Je vais le
regarder, du coin de l'oeil...

Comme elle tournait la tte, le masque de la bte s'avana et sa bouche
large et presque obscne s'crasa sur ses lvres.

Elle avait ferm les yeux, mais trop tard; elle avait vu le monstre face
 face, et non plus selon les complaisants reflets d'une glace identique
 son rve; elle l'avait vu, non plus faonn par le dsir, mais dform
selon la ralit la plus troite: il tait si laid, avec sa face de bouc
cruel, si laid et si bestial et ivre d'une volont si prcise et si
basse,--qu'elle s'indigna et se redressa.

... Elle se vit nue dans la grande psych, au fond de la chambre, toute
nue et toute seule dans la chambre morne.




DANAETTE


Comme elle s'habillait aprs djeuner, toilette spciale et mme
mystrieuse, la neige se mit  tomber.

Sous les rideaux d'apparence de vitrail, relevs et pingls pour un peu
de lumire, elle la voyait tomber, la belle neige, tomber, tomber
toujours,--et c'tait solennel et triste; cela donnait l'ide d'on ne
sait quelle puissance occulte et ironique, d'on ne sait quelle me
divine, terrible et froide qui aurait pandu d'en haut la
cristallisation lgre de son ddain pour la niaiserie humaine qui
analyse tout et ne comprend rien.

--Il y a une grande bataille dans le ciel, lui dit sa vieille Bretonne
de femme de chambre. Les anges s'arrachent les plumes des ailes,--et
voil pourquoi il neige. Madame le sait bien.

C'tait premptoire. Madame n'mit aucune contradiction. Tous les ans,
d'ailleurs, et souvent plusieurs fois par hiver, la Bretonne articulait
cette mme confidence, termine par un Madame le sait bien irrfutable
et presque menaant. Sur toutes choses, la vieille servante avait ainsi
toutes prtes, brves et nettes, des explications charmantes et d'une
manifeste vidence.

Madame ne rpondit donc rien, mais, ds que sa coiffure fut acheve,
elle congdia la Bretonne.

Elle voulait tre seule--avec la Neige.

Sa toilette n'tait qu' moiti, elle n'y songeait plus, et, assise sur
un divan, prs du feu, elle regardait, fascine, le vol incessant et
lumineux des plumes neigeuses et angliques.

Sa toilette! Oh! quel ennui, deux ou trois fois par semaine! L'adultre
est agrable certainement, les premiers jours; on va vers l'inconnu, on
se tend comme une voile au souffle imprieux et doux qui vous pousse 
des baisers nouveaux, on est gonfle de curiosit, on ne pense  rien
qu'au plaisir d'une initiation nouvelle et plus complte: le pch
apparat tel qu'un baptme  l'ingnuit relative de la pcheresse. Mais
si intense que soit pour les petites dtraques cette sensation du
renouveau par le mensonge, elle est brve et trane aprs elle un
dtestable frre jumeau nomm Ennui.

Quel ennui! Il faut penser  tant de choses, et l'exprience est l qui
vous pousse du coude et vous suggre mille prcautions humiliantes et
dcourageantes.

Ainsi, songeait-elle (sans perdre de vue la neige), je dois, malgr le
froid, mettre des souliers et non des bottines. Lui-mme me l'insinua.
La premire fois, il me les reboutonna innocemment, pieusement, en
serrant ma jambe sur ses genoux; la seconde fois, il tira de sa poche un
tire-bouton et me le mit dans la main; la troisime fois, il n'avait
mme pas pens  apporter cela, et je fus trs malheureuse.

Pour le corset, la robe, c'est la mme chose. Monsieur est impatient;
il arrache les agrafes, il emmle les cordons. J'ai d faire faire un
corsage spcial qui se dboutonne tout d'un trait, et je remplace le
corset, ces jours-l, par une sorte de brassire comme on en met aux
bbs: cela se dboutonne selon le mme systme que le corsage. En un
clin d'oeil, je suis nue, ou peu s'en faut.

Oui, nue, car il a imagin de m'imposer des chemises qui ressemblent 
des soutanes et qui s'ouvrent comme des rideaux, ds qu'on a fait sauter
les minuscules boutons qui les closent,--et ce costume influe sur mes
moeurs.

Allons! Il faut mettre la brassire et enfermer mon corset sous clef,
pour que la Bretonne ne me dise pas, d'un air scandalis, devant mon
mari, quand je rentrerai tantt: Madame est sortie sans corset. Madame
le sait bien.

Ah! la belle neige!...

Elles tombaient toujours, les douces, les fines, les blanches plumes
d'anges. La rebelle adultre devint nave; la fascination de cette
subtile et monotone neige, de neige perptuelle et qui semblait infinie,
agissait sur sa sensibilit. La premptoire sottise de la Bretonne lui
revint  l'esprit, et elle eut piti des anges dplums!

Cela devait tre singulier, un ange aux ailes nues, pareil  ces oies
dduvetes qu'on aperoit en Normandie dans les cours de ferme, ces
pauvres oies qui ont donn leur vture pour faire des oreillers aux
frileuses adultres.

Image ridiculement enfantine, mais, enfin, les anges dplums sont
encore des anges,--et les anges sont de fort belles cratures.

La neige tombait toujours, et mme plus tasse, si paisse que l'air
semblait maintenant s'tre condens en un polaire ocan d'toiles
blanches, ou en un immacul vol de mouettes, qu'un souffle parfois
troublait et jetait, effares, contre les vitres.

Oubliant son rendez-vous de classique adultre, la petite chrie
s'intressait normment  ces tourbillons imprvus, mais sa joie tait
plus amuse encore, quand le nuage constell s'croulait lentement,
majestueusement, avec le calme absolu de la certitude. Ses yeux pourtant
se fermaient, lasss, et elle ne les ouvrait plus qu' grand'peine,
entte, rsolue  ne pas cder,  regarder tomber la neige, tant que
tomberait la neige.

Elle fut vaincue: ses yeux se fermrent et ne se rouvrirent plus
qu'aprs un long demi-sommeil. Mais, en ses yeux clos, la neige tombait
toujours: les vitres maintenant n'arrtaient plus le vol des candides
toiles. Il neigeait dans sa chambre, sur les meubles, sur les tapis,
partout; il neigeait sur le divan o elle s'tait couche, dompte par
la fatigue. Une des fraches toiles tomba sur sa main; une autre sur sa
joue; une autre sur sa gorge un peu dcouverte: et ce furent, la
dernire surtout, d'exquises et indites caresses.

D'autres toiles tombrent: sa robe de ple vert s'illuminait comme un
pr d'une floraison de marguerites ingnues; ses mains et son cou en
furent bientt tout couverts, et ses cheveux et ses seins. Cette
irrelle neige ne fondait pas  la chaleur du corps, ni  la chaleur du
foyer: elle demeurait purement fleurie, telle qu'une parure.

Dlicieusement glacs, les baisers de la neige traversrent ses
vtements, allrent, malgr toutes dfenses, chercher la peau et se
blottir, dans les plis: c'tait merveilleusement doux et d'une qualit
de volupt assurment inconnue!

En vrit, la Neige la violait et la possdait,--et Danaette se laissait
faire, curieuse de cet adultre nouveau, toute livre au plaisir
ineffable--et presque effroyable--d'tre l'amoureuse proie d'un divin
caprice et l'amante lue par le rve de quelques anges devenus soudain
pervers.

La neige tombait toujours et pntrait si profondment en son corps pm
qu'elle n'avait plus aucune autre sensation que celle de mourir
ensevelie sous les adorables baisers de la neige, embaume dans la
neige,--et de partir, emporte par un tourbillon dernier, vers la rgion
des ternelles neiges, les infinies et fabuleuses montagnes o les
chres petites adultres, toujours aimes, se pment sans repos aux
imprieuses caresses des anges pervers.




CONVERSATION DU SOIR


L'une tait jeune fille et l'autre jeune femme, et lui, venait dans la
maison faire la cour  la jeune fille, mais il aimait bien aussi la
jeune femme.

Ida avait pous un gentilhomme qui s'occupait  dresser des chevaux
pour les courses; il revtait un habit rouge, sonnait de la trompe mieux
qu'un piqueur et gotait la conversation des palefreniers, parce qu'elle
est instructive. Sa femme lui servait peu, si ce n'est de dcor et de
parfum: parfois, il l'entourait de regards attendris, la flattait ainsi
qu'une pouliche et lui donnait  manger dans le creux de sa main un
diamant ou un rang de perles; parfois aussi, il la respirait en fermant
les yeux, aprs l'avoir vaporise de foin nouvellement coup, qu'il
appelait dans sa langue new mown hay. De tout cela, Ida tait fort
satisfaite, car il ne lui manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les
plaisirs essentiels, pour Ida, taient: se lever  midi, mettre de
belles robes, faire de la musique et, le soir, aux lumires, parer son
torse pur de plus de joyaux que n'en portait Aline, reine de Golconde.
Elle savait qu'il est des tres nomms amants et qui ont pour les
femmes le got que son mari avait pour les chevaux, mais elle n'eut
jamais envie d'en attacher un  sa personne: ces grands scarabes,  son
avis, n'taient agrables qu'en troupe, quand ils voluaient avec
discrtion dans un salon bien tenu; et lorsqu'on lui disait que de tels
insectes inspirent souvent,  des femmes, des passions folles, elle
riait si fort que ses diamants mus faisaient le bruit d'une rivire qui
se brise sur des pierres.

Pourtant, le scarabe qui courtisait sa soeur Mora n'tait pas trop bte
ni trop laid, mme seul et vu de prs, et il ne dplaisait ni  Mora, ni
 Ida. Mora voulait bien l'pouser et Ida voulait bien tre aimable et
ne pas dcourager le plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier, de
faire comme tout le monde. Il s'appelait Donald et sa voix un peu
chantante tait douce, de celles qu'on entend le soir dans les gorges
pmes des montagnes. Son geste enveloppant suggrait l'abandon; ne le
craignant pas, rassures par le bleu ple de ses yeux et le rose doux de
ses joues, les femmes allaient  lui comme  une soeur, et s'il disait
son adresse  manier la rame, elles s'affligeaient d'un si rude exercice
pour une grce si adolescente.

Assises cte  cte au piano, Ida et Mora dliraient de joie; ceintes
d'un multicolore rseau d'harmonie qui les sparait du reste du monde,
elles s'enivraient sans honte, troubles mais insatisfaites, cherchant
l'extase, n'arrivant qu' un dlicieux nervement,  cause sans doute du
discord de leurs dsirs: Mora jouait pour le plaisir des bruits
agrables, pour l'excs de vibration que la musique importe dans les
cellules crbrales, pour l'intensit et l'activit que le rythme donne
aux battements du coeur et  la circulation du sang; Ida jouait pour
broder un accompagnement  ses rves et, pendant que la musique se
dessinait en vives arabesques devant ses yeux blouis, elle perdait
quasiment la conscience de son tre; allge et simplifie, elle sortait
d'elle-mme, elle montait, mais pour redescendre bientt, surprise et un
peu suffoque. Cette illusion tait plus sre encore lorsque, au lieu de
jouer elle-mme, elle coutait sa soeur qui avait le gnie des
interprtations rythmiques.

Donald entra. Sans l'avoir vu ni entendu, elles eurent la divination
qu'il tait l et, charmantes en la spontanit de leur rsignation,
elles se levrent, laissant une phrase inacheve, et s'avancrent pour
l'accueillir.

Donald baisa la main d'Ida et le front de Mora.

Il apportait toujours des fleurs, non pas certes des bouquets, mais de
vraies fleurs libres sur leur tige intacte; il en apportait trois
seulement, choisies entre les plus parfaites et les plus pures,
d'immacules roses blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles et
somptueux magnolias, empreints de sang, d'une seule marque de sang au
centre mme de leur beaut et qui semblaient des sacrs-coeurs ou, comme
disait Mora, de fires et blanches dominicaines qui ont tach d'amour et
de pourpre leur sein vierge, en buvant au calice de la Passion. Il
savait trouver de simples violettes d'un azur si profond et si dlicat
que les chimres se rjouiraient d'lever de tels yeux vers l'infini, et
des cyclamens d'un rose si charnel et si vivant que leur sourire
impressionnait comme un baiser.

Ce jour-l, il avait  la main trois divines pquerettes, trois astres
de rve, trois symboliques soleils d'or toils d'argent lunaire, fleurs
de rsurrection; Mora et Ida en mirent une, chacune,  leur corsage et,
comme toujours, la troisime fut dpose, dans un verre de Venise iris
d'espoir, aux pieds de l'Inconnue, aux pieds de celle qui allait
devenir, aux pieds de la Femme que l'Amour tait en train de crer et de
modeler dans l'ombre.

On causa de choses futiles, exprs, pour ne livrer que peu  peu, avec
modration et avec pudeur, le nu de son me  l'amoureuse curiosit de
l'me inquite et attentive. Ensuite Ida s'informa si les meraudes
taient seyantes  son teint, si on pouvait les mler aux perles et aux
diamants, si leur vert, un peu de prairie, n'effarait pas, par son
absolu, la blancheur des paules: on dcida qu'une peau trs candide et
veine de bleu s'accommodait mal des meraudes, mais elles pouvaient
agrer aux chairs un peu dores.

Je suis contente que vous permettiez cela, Donald; je pourrai donc
mettre mon collier d'meraudes, car je suis dore comme une idole,--et
Ida, relevant sa manche, fit miroiter sur sa peau de brune, les joyaux
smaragdins, dernier prsent de son mari. Ensuite, Mora s'informa de
l'accord impos par une robe violette: il fallait videmment des
doublures et des retroussis soufre et, comme bijoux, peut-tre des
opales, peut-tre des perles teintes. Mora compara cet accord 
celui-ci, tenez,--et elle trouvait sur le piano un accord clairement
soufre et violet, mais d'un soufre un peu vif et d'un violet un peu
sombre. Il faudrait la harpe, dit-elle, mais elle chercha encore et
bientt ce fut une trange improvisation en rythme bris o passaient,
clatantes ou mourantes, apaises ou exaltes, toutes les nuances du
violet, et, brodes en arabesque, toutes les nuances du jaune.

Elle joua longtemps, peut-tre une heure, sans s'arrter, sans prendre
garde  la tombante nuit, ni au trouble divin qui s'pandait, par ses
doigts, dans l'air.

Ida et Donald taient assis sur le divan. D'abord, n'coutant que d'une
oreille la fantaisie de Mora, ils avaient continu leur causerie, mais
les paroles s'en allrent. Sans voix, ils songeaient et ils frmissaient
comme l'air lui-mme empli de captieuses sonorits et de vibrantes
ondes. Un espace trs troit les sparait; un sursaut le combla, Donald,
excit, s'tant inclin  droite, Ida, oppresse, s'tant incline 
gauche. Leurs paules d'abord, puis leurs genoux se touchrent, puis
leurs mains se trouvrent et un double courant de fluides charnels les
pntrait, les amollissait et, alternativement, activait leur
inconsciente vie. Les fleurs, les meraudes, les paules, le bras nu
montr, le corsage soufre et violet emprisonnant en rve le beau buste
de Mora, tout cela et les conseils de la musique, et la tombante nuit
avait dirig vers le paysage sensuel la promenade de leurs rves,--si
bien que, sans le savoir, se croyant toujours dans le monde du dsir,
ignorants de leurs tangibles ralits, plongs dans l'incertitude du
songe, insouponneux de la vracit de leurs actes, ils se baisrent
doucement sur la bouche. Le prlude fut impratif: Ida se renversa, les
yeux clos, comme couche sur un lit de nuages et elle reut Donald dans
ses bras, avec une grce toute nuptiale.

Quand ils revinrent  eux, ils n'eurent pas  rougir; ils ne savaient
pas ce qu'ils avaient fait et ils ne le surent jamais: le souvenir leur
resta seulement de minutes exquises, d'un voyage dans le ciel, d'un
plaisir  la fois aigu et doux, infiniment pur et infiniment surhumain.

Pourtant, quand Ida rajusta instinctivement sa toilette, elle s'aperut
que la pquerette penchait  son corsage, tout crase, sa tte d'or
toile d'argent: alors, elle alla prendre celle qui avait t dpose
aux pieds de l'Inconnue, et elle la piqua sur son sein, sur le sein de
la Femme qui tait devenue, de la femme que l'Amour venait de crer et
de modeler dans l'ombre.

A ce moment, Mora, qui jouait toujours, sentit un terrible frisson
passer dans ses moelles.




STRATAGMES

_A Octave Mirbeau._


Amres flneries parmi des femmes successives.

Lointaine et premire souvenance. Elle vient  moi: gaucheries d'une
fille grandelette dans le sarrau d'cole. Au sarrau, des taches d'encre;
au nez, des taches de son. Les yeux couleur de mres; les dents comme
des noisettes:--mres manges ensemble, noisettes croques le long des
haies, par les chemins creux, et dans les herbes, les roses, les fleurs
fraches.

Ensuite... Oh! celle-ci fut vraiment la vraie. Prs d'elle,  lui
parler,  rire,  rougir, il y avait une joie toute neuve, une joie de
floraison. Les cheveux frisaient joliment sur le front.

Chlo chantait, lavandire  la rivire. Ah! fille de roi! Ah! vieil
Homre! Je crus que c'tait Nausicaa.

    Il mit la main dans mon estomac.
    Je lui ai dit: mettez-la plus bas,
    Je lui ai dit: mettez-la plus bas!

Chlo chantait, lavandire  la rivire.

Aprs?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est tout ce que j'en sais.

Aprs? Les stores baisss: passent les poteaux, les arbres, les
maisonnettes. Sur les plaques tournantes, les roues grondent. L'ombre
est violette. Le roulis roule le fugace enlacis... Par la portire,
adieu! Jamais plus? Jamais plus. Ton nom? Ta demeure? Les baisers ont
pris toutes les lvres, les lvres n'ont pas remu pour des paroles. Ah!
ce train qui va, qui va! Ah! ma vie qui va, qui va!

Aprs? Rencontres. Non. Non plus. Oui. Pourquoi ne pas revivre une
minute ceci: l'agrable rveuse sur mon paule pleurait son exil. Elle
avait peur, la nuit, dormant seule...

Petite bourgeoise du petit bourgeois, trs avenante dans l'attifage
conomique d'une femme d'ordre: Pas de cadeaux, disait sa voix ferme et
discrte, une ligne nouvelle, plutt, sur mon livret. Comme cela, mon
mari est content, il m'appelle sa fourmi. Quand le mille est complet,
cela fait de la rente, de la bonne rente, mon mimi. Elle tait
charmante, vraiment, dans ses silences.

A pas muets sur le parquet criant. La porte se pousse,  l'heure dite
dverrouille. De l'imprudente lumire, mais le plaisir, en l'ombre,
s'alanguit trop. Pourtant, il y a des yeux au bout des doigts, des yeux
de chat faits pour les tnbres... La lumire, parfois je la souffle.
J'aime mieux ton coeur que la couronne brode sur ton coeur,--et tu
n'aimes pas les distractions. Les feuilles tombrent. A Paris? L, elle
avait ses habitudes et l'imprvu.

Je me souviens qu'elle n'aimait pas les distractions.

Vraiment, cela vaut-il la peine? La peine qu'on se donne?

    Adieu, mon pucelage,
    Ha! Tu vas me quitter!

Disait la petite pucelotte... Vraiment, cela vaut-il la peine?

La Sudoise m'aima et nous emes de jolies chevauches frileuses vers le
bleu ple des nuits polaires. Ah! comme elle pleura, un jour, et comme
je fus mauvais pour celle qui tait si bonne!

Telle est la fin, et je n'ai trouv rien depuis le bleu frileux des
chevauches polaires...

... Mettre de l'esprit dans la saveur, de l'me dans le parfum, du
sentiment dans le toucher...

Dsirs, grenades pleines de rubis prisonniers dont un coup de dent fait
ruisseler l'blouissance,--un coup de dent de femme.

Des femmes, au bon endroit, savent mordre. Elles ne doivent pas tre
mprises, ces conservatrices des traditions milsiennes,--mais c'est
bien monotone et les artistes sont rares.

... Faut-il reprendre l'amre flnerie parmi des femmes successives?...

Au Louvre, devant la _Mater Dolorosa_ dont les yeux sont deux gouttes de
sang,

    (_O quam tristis et afflicta!_)

une femme en extase (je le crus,--mais elle s'ennuyait, tout
simplement), qui, du coup, m'intressa, quand elle eut tourn la tte
vers l'indiscret accoud, par la froideur teinte de son regard,
l'ironie vague d'un sourire gel... Le blond de la chevelure allait au
roux clair, sous le chapeau noir, que fermaient, vers les oreilles
perles d'amthystes (assez quitablement assorties au violet mourant
des prunelles), des brides pingles d'une argenterie ancienne.

Je me provoquai  des riens qu'elle rpta...

Quand elle marcha, m'ayant d'un cillement--presque doux--permis de
l'accompagner, la lenteur ondule des mouvements dcelait un corps
dvelopp selon l'esthtique orientale, avec des os minces, une flexible
charpente, la chair tasse,--non sans une tendance  rompre un peu la
proportion.

Nous sortmes par les Mantegna. De brves paroles,--et devant les
symboles nous demeurions des instants, perplexes, de nous-mmes... Elle
voulut bien, excite par telles nigmes, et d'une voix pareille 
l'indolente procession de son allure, dvoiler un peu de sa
spiritualit: alors, je la vis inavoue et imprcise, appele, sans
conscience de ses tendances secrtes, par celui qui dirait: Voici ce
que tu veux.

En descendant l'escalier vers Ariane, au milieu elle s'arrta, remonta
quelques degrs, comme saluant d'un adieu la Victoire. Mais je compris
que c'tait la moiti d'une ruse, car elle se retourna trs brusquement:
elle voulait me voir sans prendre l'air de me regarder.

A demain! dis-je avec une certaine ferveur.

Elle daigne rire un peu, baissant sa voilette, mimant un peut-tre pas
trop problmatique,--puis s'en va.

                   *       *       *       *       *

Je la retrouve gravissant l'escalier. Nous laissons la robe de pourpre
frissonner aux vents glorieux de l'Archipel, et, d'un accord muet, nous
gagnons la porte,--amis dj,  ce qu'il parat.

Entendre les dolances ncessaires: nul homme, plus d'une seconde, n'a
sduit son dsir... Elle eut le mari qui choit pareillement  chacune,
initiateur de tous les  peu prs... Il est mort... C'tait un
personnage occup  gravir avec lgance et dcision les btons de
perroquet du perchoir social...

Je n'coute pas. Que m'importe ce qu'elle est, fille ou marquise, ou les
deux? Et je songe: voici un compagnon pour le jeu des sensations
lmentaires, une chair mallable aux expriences du presque et une me
qui s'ennuie assez pour accepter des navigations vers l'le o les
Chimres jouissent d'tre chimres...

--... Riche...

A ce mot de conversation, j'interromps pour dire:

--Le seul parfum d'un brin de rsda peut mener trs loin, et toutes
les vracits de l'opulence sont dpasses par le simple froissis d'un
morceau de soie ancienne...

La Seine franchie, nous atteignons les dserts de l'avenue de Breteuil
(o s'est rfugie sa Solitude), pendant que, apprivoise, elle me
questionne avec une dsesprance qui flatte mon rle choisi de
consolateur extravagant:

--De combien un trs perspicace esprit peut-il pntrer en tel autre?

--De trs peu.

--Qu'est-ce donc que l'intimit?

--Le troc des volonts.

Je rponds cela.--et pourquoi pas?

Elle me congdie. Nous nous sparons, toujours inconnus. C'est
imprudent, mais quand j'y pense, il est trop tard. Puis, que m'importe,
redis-je encore, le baptme de son essence,--et de moi, si je te fais
agrablement souffrir, quels comptes subsidiaires exigeras-tu,  moins
d'tre insense?

                   *       *       *       *       *

Elle vient chez moi.

--Un moine en scapulaire chante des antiphones  la Vierge, qui pleure
de terreur et d'amour...

--O?

--L, sur ce parchemin ray de rouge et ponctu de noir, ne vois-tu
pas?--et cet autre qui,  la flamme d'une lampe de fer (plus tordue
qu'une viourne), amollit la cire-vierge des sceaux de l'Abbaye, ne le
vois-tu pas?--et cet autre qui arrose les flambes sacrs du jardin des
rves, ne le vois-tu pas?...

--C'est toi!

--Elle commence  comprendre.

                   *       *       *       *       *

--Daphn! Vois comme le Laurier leurra l'Apollon nimb d'or. Elle eut,
la mchante, l'ironie de s'investir d'corce,--et les boutons de pourpre
de ses seins imbaiss fleurissent entre les cornes d'or de la Diane
jalouse. Nulle chvre n'a brout les lichens axillaires de ses branches
nues, et le Faune ivre a dlaiss pour la fente des frnes pervers
l'hiatus impollu de son sexe gemm d'ambres et de topazes... Apollon
t'aurait plu,  toi? Vois comme il est beau, et plus amoureux qu'un
thyrse turgescent, qu'un chaton cambr d'o pleurent des larmes de
pollen...

--Oui, mais ce nimbe?

                   *       *       *       *       *

Oh! je t'aimerai! je t'aimerai,--lorsque le Dragon vert aura perdu ses
cornes!

--Qui a parl, chre, est-ce moi, ou toi?

--Oh! moi quand je parle, c'est pour dire des choses  la porte de tout
le monde.

Pareil  cet Almindor que poudra Eisen, je m'tends un peu sur l'herbe
des coussins et je lui fais compliment de son teint trs blanc.

Un coup d'ventail sur les doigts me rpond:

Sommes-nous pas embarqus pour Cythre?

--Nulle brise ne gonfle les voiles de soie mauve et nous n'avons point
de rameurs.

--Je vous l'affirme, je ramerai, charmante Acine,--et vous rgirez le
gouvernail.

--Ho! Je suis si peureuse. Une distraction...

--N'en attendez pas de ma part!

--Ho! je ne m'y risquerai!

                   *       *       *       *       *

Chez elle.

Pendant que me troublent les enchantements de la Sonate que le hasard de
mon doigt lui a dsigne, je m'assieds, loin d'elle, sur le sofa, les
yeux ferms.

--... Ah! Ce sont donc mes propres dsirs qui t'ont dchir? Voil le
premier trait, le premier cri, le premier sourire, le premier pleur, le
premier doute... Elle fuit! Reviens, reviens! Reviens, la pourpre de ta
robe ensanglante mes yeux, je vois le nant rouge o ma vie va sombrer,
tout est rouge: ta bouche et ma chair dvore! Ton sein fleuri de rouge
fut doux et douloureux... Joies! c'tait l'pre rve o s'corche le
coeur: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent!

--O donc tes-vous?

A demi je la prends: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent...

--Lisez-moi et j'veillerai sur le clavecin de trs mourants accords.

    --Un soir dans la bruyre...

--O lisez-vous?

--Je ne lis pas, je dis par coeur.

--Quel ton?

--Mineur, oh! mineur.

    Un soir dans la bruyre dlaisse,
    Avec l'amie souriante et lasse:
    O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe
    Agonise et descend tout ple vers les limbes,--
    Ah! si j'tais avec l'amie lasse,
    Un soir, dans la bruyre dlaisse!

    Les rainettes, parmi les reines des prs
    Et les roseaux, criaient namoures;
    Les scarabes grimpent le long des prles,
    Les geais bleus font flchir les branches frles,
    On entendait les cris namours
    Des rainettes, parmi les reines des prs.

    Un chien, au seuil d'une porte entr'ouverte.
    L-haut, pleure  la lune naissante et verte,
    Qui rend un peu de joie au ciel aveugle;
    La vache qu'on va traire s'agite et meugle,--
    Un chien pleure  la lune naissante et verte,
    L-haut, au seuil d'une porte entr'ouverte.

    Nos pieds meurtrissent l'herbe diamante,
    Nous gravissons la ravine argente,
    Pente mourante  la sente efface,
    Les genoux las et les coeurs dlasss,--
    En gravissant la ravine argente
    Nos pieds meurtrissent l'herbe diamante.

    Pendant que nous montons, l'me inquite
    Et souriante, vers la courbe du fate,
    Le rve, demeur  mi-chemin,
    S'assied pensif, la tte dans sa main,
    Et nous montons vers la courbe du fate,
    Nous montons souriants, l'me inquite.

Je suis parti, courageusement,  moiti dupe.

                   *       *       *       *       *

Passer prs d'une femme des heures en une intimit qui va jusqu'aux
contacts et ne point tenter la pntration dcisive: je ne retrouve
plus, quand je la regarde, l'ironie vague du sourire,--ses yeux, plutt,
expriment maintenant l'inquitude... Voyons, le tacite accord qui nous
lie n'est-il pas exclusif de la joie dernire?...

... Comme il tait entendu, tu es venu me prendre et le chemin de fer
nous emporte  travers des bois roussis et dors par les flammes de
l't. L'automne est joyeux et doux ainsi qu'une fin prmature: les
htres sourient  la mort prochaine; chevels, tels des bacchants, les
ormes s'endorment; les chnes, gladiateurs aux muscles tordus,
attendent, ironiques, l'aura suprme, et les pins, seuls, et les mlzes
s'attristent d'tre immortels.

Le train s'arrte, pionnier, en pleine fort. Nulles maisons, nul chemin
visible, un sentier dans les broussailles:  l'aventure.

Autour de nous, des airs voils de syringe, des odeurs bruissent: le
chvre-feuille alangui, le sureau cre comme un accord imparfait, les
mousses murmurantes, les criantes feuilles mortes; les autres notes
fondues en une indcise mlope.

Quelques pas, et, sous la grisaille des aunes, de la menthe humide se
vaporise: sa fracheur poivre nous grise.

Daphn (Daphn,--elle croit presque s'appeler ainsi) s'assied, s'tale
un peu, et, couch prs d'elle, c'est elle que je respire. Parfums
inattendus: les cheveux orangs, qui, par illusion peut-tre, fleuraient
des fois l'orange,  cette heure exhalent les odeurs composites des
foins fans au soleil; la peau de la nuque voque les feuilles du frne,
et, sur le cou, vers la gorge, c'est un jonchis de mineures digitales...
Arbuste charmant couch par un vent de dsir, je ne veux m'intresser
qu' l'extrmit de tes branches,  ces mains qui sentent l'herbe o
elles trempent,  ces poignets empreints de l'odeur des pquerettes,--
ta tte,  cette bouche, source o coule l'humidit violente de la
menthe en fleur...

D'un tour de jarret, la voici debout, puis:

Partons, n'est-ce pas?

La voix, trs brve, s'nerve vers de la colre,--amusante colre
d'oiseau qui a cru boire un peu dans le creux d'une feuille, a renvers
son verre en se posant dessus.

Nos pas, cte  cte, s'allongent, et nous nous taisons, attentifs
seulement  l'manation complique de la fort qui, le soir, s'vapore
plus abondamment,--femme, lasse de la rserve du jour, librant, aux
premires ombres, les prisonnires folies.

Le train nous attendait, car  peine fmes-nous assis dans notre coin
qu'il siffla. Il nous attendait et il nous ramena, tels que nous tions
partis.

C'tait bien la peine, disaient les yeux de Daphn!

A la porte, avant d'ouvrir la voiture, je pris sa main et la baisai,--sa
main qui sentait encore l'herbe frache, o elle avait tremp.

Chez elle.

Je la trouve parmi des corbeilles de vieux chiffons de soie, l'air trs
amus, srieuse, toute la sensation amasse dans les doigts qui
s'exacerbent aux chatoyantes caresses. Le pouce sur les trames se frotte
et voit le dessin des fleurs, les nuances d'aprs la forme du relief.

Elle ferme les yeux:

Des roses, des roses avives de quelque carmin, des glantines plutt,
et au coeur, n'est-ce pas? il y a du blanc jauni pour les pistils
apparents. Un feuillage de deux verts les entoure un peu, s'panouit
plus large, et roses et feuilles s'en vont le long de l'toffe comme les
grains alternatifs d'un chapelet oriental, droules lentement sur le
fond d'un trs ple vert, ple tel que le reflet dans l'eau du
retroussis des feuilles.

Elle jette l'toffe sans la regarder.

--Oui, je vois mieux, certains jours, avec les doigts, et la perception
est plus fine, pntre la chair comme des piqres trs douces... Combien
cela doit tre absurde, dites, des piqres trs douces!

Je ne souris qu'un peu, car me voici,  mon tour,  genoux dans les
soies, et la contagieuse nvrose me gagne: c'est amollissant, bien plus
que l'herbe... Oh! voici un pourpre brl d'o s'mancipe une tideur
charnelle, Galathe (Elle croit presque s'appeler Galathe, maintenant),
charnelle comme de tes joues en fivre, et ce velours cerise attire mes
lvres comme tes lvres...

--Vous embrassez mes chiffons, maintenant!

Elle rit, se renverse un peu, les reins sur les talons. Je me penche,
elle se redresse. Pour me rendre l'quilibre, ma main s'appuie au
hasard: c'est le talon nu de Galathe, nu, sortant de la sandale, et les
doigts s'amusent  une telle douceur, sentent la peau rosir vers la
cheville et frmir un peu aux articulations... Le talon m'a chapp:
elle s'est assise sur un coussin et la robe au rouge trange, rouge
chiffonn de coquelicot, a t ramene jusque par-dessus les sandales.

Nous recommenons  ptrir les amusantes soies. Les mystiques bleus
surgissent, plissant les rouges et faussant les verts. Adieu, les
herbes, les ombres virescentes promenant sur l'eau des reflets de
retroussis! Adieu les pourpres brls par le dsir! Adieu, charnels
pourpres!... Les fentres ouvertes sont bleues, nous voici partis vers
des ciels ples... Pourtant, je reprends pied: au contact de ce velours
bleu vert j'ai saut de la nacelle et je te retrouve, Galathe, je baise
le bleu vert des veines qui se ramifient  tes poignets... Vert? De quel
vert? Non, bleu, dcidment, ce poignet, par les bleus qui le ceignent
de leurs ombres bleues... O Sang! emporte-moi vers le coeur de Galathe,
 galop chimrique des veines, emporte-moi! Et l, prends-moi, galop
chimrique des artres, prends-moi et promne-moi par les alles
secrtes et par l'intimit de sa chair... D'abord, je suivrai les
contours... Mais le rve cde aux mains: Galathe s'abandonne aux mains
prcises: voici les bras forms en leur vraie forme, avec la jointure
composite du coude, la saigne o des cordes tendues se rebellent, et,
en dessous, la double pointe arrondie, et, vers l'paule, la courbe
adorable et fugitive du muscle de l'treinte... Les paules, le cou, la
nuque aux petits cheveux brls, les oreilles ourles, ocaniens
coquillages, conques mythologiques o bruit un chuchotis d'amour... Le
dos, comme une onde, frissonne, et voil que les flots se divisent en
deux vagues gmelles; croupe marine voue  l'Aphrodite!... Hanches,
orgue fminin si compliqu!... Ceinture, je te dessine de mes mains
jointes, et de quel doigt dlicat je vous modle, mamelles de Galathe,
et toi, ventre, oreiller plus doux que l'oreiller de nues o Phoeb
repose son front lunaire... La nuit est venue, sournoise: Adieu,
Galathe.

                   *       *       *       *       *

Chez moi.

Basse, comme pour des enfants, mergeant un peu de l'accumulation des
coussins, la petite table de citronnier porte le dragon de bronze, o
dj mdite le th jaune, et les opalines coquilles d'oeuf pour le
boire; le steinberger en sa flte bohme; de spciales ptisseries aux
pices; puis quelques confitures, tamarins, airelles et gingembre de
Chine.

A son entre, ce capricieux prparatif l'inquite. Cela sent le philtre:
de secrets aphrodisiaques sans doute se cachent savamment doss et
dilus dans les ptes, les fruits et les fluides... Comme elle s'entend
vraiment  pntrer mes intentions, et qu'elle est singulire de ne plus
vouloir, alors qu'elle croit que je veux!

Mais je ne m'embarrasse pas d'une telle disposition, et souriant, lui
contant d'amusantes galanteries, je la dvts de la voilette, du
chapeau, du manteau, des gants.

Tout d'un coup, elle reprend son manchon, jet en arrivant sur un
fauteuil, et le lance en l'air jusqu'au plafond, le rattrape,
recommence, le manque. Je l'atteins, nous jouons  la raquette, elle
s'bouriffe, court  la glace, tapote les brlures, s'assied: c'est
tout.

La dfiance, dans le jeu, s'est vapore: elle me dit sa journe; moi,
les minutes de l'attente, trs douces quand on a foi en la promesse
donne, avec pourtant le petit frisson de l'incertitude: enfin, le pas
connu qui pitine l'escalier des vertbres,--le baiser de prise de
possession...

--Bien faible prise, rplique Galathe, car on peut mme se laisser
prendre... prendre, enfin... sans se dpossder soi-mme.

--Du moins, c'est l'oiseau en cage et priv, jusqu'au bon vouloir du
gelier, de sa libert matrielle... Plus vraie, oui, doit tre la joie
de l'oiseleur si c'tait une me qu'il et captive, mais le sait-on
jamais? Comment pntrer les mtempsycoses et s'assurer si la proie est
anime du souffle divin?

--Quel est le signe de l'me?

--S'il en est un, je ne le connais pas. Telle bte a une intime
spiritualit, tel humain est comme un rameau de buis jet en la fontaine
ptrifiante, matrialis d'une impermable couche qui s'oppose aux
transsudations mentales.

--Moi? demande Galathe.

--Ame chre  ma perversit, est-ce que je t'aimerais si je n'avais pas
senti en toi une me?

--Pervers? oh!

Evidemment, elle croit que la perversit c'est de faire chopper une
femme sur des combinaisons de coussins ou de tapis, et, l, violant les
mystres de la lingerie et du caramara, de lui faire bien aise, malgr
elle,--non sans impertinence.

Ne suis-je pas, songe-t-elle, en plus d'une me, doue de quelque
corporit formule selon une esthtique assez estimable?... Achve-la,
ta Galathe.

Je n'ai pas l'air de comprendre et lui verse du th. Au th trop
parfum, Galathe prfre l'nervant steinberger, et la voil, trs
excite, qui me donne  manger dans sa cuillre de la confiture
d'airelles,  croquer le gteau rompu par ses dents,  boire le vin dont
viennent de se mouiller ses lvres... Moi, je baise les doigts qui ont
got de gingembre et je me sens faim de chair vive, d'une peau plus
odorante que le th jaune,--de tes cheveux pics, Galathe, des
manations fines de ta flore, fleur,--des violents piments de ta faune,
femme... Non, pas plus, seulement te boire et te manger...

... Ah! quelles saveurs j'ai trouves, indites et rconfortantes!...

... Non! Le reste, Daphn, ternisons-le par le dsir: entre dans ton
corce et rve pendant que, nimb d'or, je viendrai poser mes lvres
attristes sur la chair arborescente de mes amours striliss...

Ici finit le jeu des sensations lmentaires.




TABLE


  PHOR                                  7
  LA ROBE BLANCHE                       23
  LE SECRET DE DON JUAN                 41
  LES FUGITIVES                         53
  LES YEUX D'EAU                        63
  LE SUAIRE                             73
  SUR LE SEUIL                          95
  LA MARGUERITE ROUGE                  111
  LA SOEUR DE SYLVIE                   127
  L'AUTRE                              141
  CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER      153
  LE MAGNOLIA                          165
  LE CIERGE ADULTRE                   177
  LA ROBE                              191
  LE FAUNE                             201
  DANAETTE                             211
  CONVERSATION DU SOIN                 223
  STRATAGMES                          237


Poitiers.--Imp. Marc TEXIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont

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