The Project Gutenberg EBook of Les Historiettes de Tallemant, Tome
cinquime, by Gdon Tallemant des Raux

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Title: Les Historiettes de Tallemant, Tome cinquime
       Mmoires pour servir  l'histoire du XVIIe sicle

Author: Gdon Tallemant des Raux

Editor: Louis  Monmerqu
        Hippolyte de Chateaugiron
        Jules-Antoine Taschereau

Release Date: March 12, 2014 [EBook #45121]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    MMOIRES

    DE

    TALLEMANT DES RAUX.




    PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
    Rue d'Erfurth, no 1, prs de l'Abbaye.




    LES HISTORIETTES
    DE
    TALLEMANT DES RAUX.

    MMOIRES
    POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SICLE,

    PUBLIS

    SUR LE MANUSCRIT INDIT ET AUTOGRAPHE;

    AVEC DES CLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,

    PAR MESSIEURS

    MONMERQU,
    Membre de l'Institut,
    DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

    TOME CINQUIME.

    PARIS,
    ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
    PLACE VENDME, 16.

    1834




MMOIRES

DE

TALLEMANT.




LES PUGETS[1].


Le fils d'un apothicaire de Toulouse, nomm Puget, vint  Paris qu'il
n'avoit pas de souliers; il fit quelques petites affaires pour madame la
duchesse de Beaufort[2], et le Roi ayant donn  sa matresse un office
de trsorier de l'pargne de nouvelle cration, elle le vendit trente
mille cus  Puget; mais comme il n'avoit pas assez de bien pour le
payer, un nomm Plassin, son beau-frre (ils avoient tous deux pous
les filles d'une madame Prvost), en prit un quart, et M. de
Fresnes-Forget, secrtaire d'Etat, prit l'autre quart pour leur faire
plaisir. Plassin mit dans le march qu'il auroit la premire commission.
Ils firent une grande fortune en peu de temps; mais il y eut bientt du
dsordre en leurs affaires. Cela commena par une infidlit que fit
Puget  M. de Fresnes, son bienfaiteur; car de Fresnes l'ayant pri de
lui acheter l'htel d'O[3], et d'en donner jusqu' vingt-cinq mille
cus, Puget en donna vingt-sept, et se le fit adjuger; ainsi il se mit
un secrtaire d'Etat sur les bras. D'ailleurs il devint amoureux de la
femme de son beau-frre Prvost, et pour le mettre en la place de
Plassin qui, comme j'ai dit, avoit la premire commission, il fit
toutes les choses dont il se put aviser, et fut cause du grand procs
qui les ruina, car ils se firent l'un  l'autre du pis qu'ils purent.
D'autre ct la chambre de justice dcouvrit bien des iniquits[4].
Plassin, en voyant ses papiers, en trouva un qui leur pouvoit tre
trs-prjudiciable; il le dchire en deux et le jette dans la chemine;
c'toit en t; un commis mal intentionn le ramassa et le colla sur un
ais. Ce commis, chass pour quelque friponnerie, se sert de ce papier
pour les ranonner. On lui donna bien de l'argent pour le ravoir; mais
il en avoit gard copie collationne, et c'toit une vache  lait: tous
les jours il lui falloit de l'argent. Une demoiselle d'Orlans, qui
avoit concubin avec Plassin, lui conseilla de s'en dfaire: elle se
chargea de l'excution, et le fit assassiner. Le frre du mort la fait
emprisonner: elle soutient la question ordinaire et extraordinaire; pour
Plassin, il se sauva en Flandre, et fut pendu en effigie.

  [1] Clbres financiers qui n'ont pas laiss une bonne
  rputation, tmoin ce passage d'un libelle du temps: Les Pugets
  qui se sont vants d'avoir mang en leur temps plus d'un million
  six cent mille livres; avoir entretenu toutes les belles g.....
  de Paris; jouy des plus releves de France; jou ez plus dissolus
  berlans, acadmies et tripots; bauffr les plus friands morceaux;
  couru le bal, le ballet et le b....l partout; eux, Chariel, les
  Mont-Morts, Morans, Moreau, Almerats et telle drogue de gens, ont
  men ensemblement la vie non pareille d'Antonius et de
  Cloptre. (_La Chasse aux larrons, ou tablissement de la
  chambre de justice_, par Jean Bourgoing (1618), p. 27.)

  [2] D'autres disent qu'il a port les livres chez madame de
  Beaufort; qu'ensuite il fut valet-de-chambre; et que, comme il
  toit assez agrable parmi les femmes, il lui plut et lui servit
   ses amourettes. (T.)

  [3] Il est situ dans la vieille rue du Temple. (T.)

  [4] On trouve quelques dtails relatifs aux poursuites diriges
  contre tienne Du Puget par la Chambre de justice, dans _le
  Trsor des Trsors de France vol  la couronne, prsent au roi
  Louis XIII_, par Jean de Beaufort, Parisien; 1615, in-8, p. 30.

Puget, qu'on appeloit M. de Pommeuse, car il avoit achet cette terre
qui est auprs de Coulommiers, en Brie, eut encore un malheur outre la
recherche, c'est qu'il laissa tenir sa caisse par ses enfants, qui la
gouvernrent fort mal; il est vrai qu'ils firent plaisir  bien des gens
de la cour, car ils toient libraux. Une fois le cadet, appel Chva,
se trouva en un lieu o toit M. de Montmorency, qui lui parut fort
triste; on lui demanda ce qu'il avoit: C'est que je suis du ballet du
Roi, rpondit-il, et je n'ai pas le premier sou pour en faire la
dpense. Chva le tira  part et lui dit qu'il lui avanceroit un an de
ses ordonnances qu'il lui envoya ds le lendemain. M. de Montmorency ne
fut pas ingrat, car sachant Chva dans la dcadence, il lui envoya cent
pistoles, avec excuse de n'en faire pas davantage, mais qu'il n'avoit
pas d'argent, et il lui offrit celle de ses terres qu'il voudroit pour
s'y retirer et y vivre sans qu'il lui en cott rien.

Puget fut contraint de se retirer  Pommeuse. L, il ne s'loignoit
gure  cause de ses cranciers. Une fois pourtant il fut pris,  cause
qu'il n'y a qu'un seul pont-levis  cette maison, et que les archers
ayant eu avis qu'il toit dans le parc, et qu'il toit ais d'entrer
dans une basse-cour dont la porte se tient rarement ferme, n'eurent
qu' lui couper une avenue. Il contenta promptement celui qui le faisoit
arrter, et revint chez lui; mais il se garda bien mieux qu'il n'avoit
fait.

Il avoit un frre qu'on appeloit le capitaine Puget[5], quoiqu'il n'et
jamais t  la guerre[6]. On dit qu'Henri IV l'ayant trouv une fois en
son chemin, lui demanda qui il toit. Cet homme surpris hsita. Je vois
bien, je vois bien, dit le Roi, vous tes de ces Gascons qui sont sortis
de leur maison par le brouillard, et puis ne la peuvent plus retrouver.
Il fut ensuite des cent gentilshommes servants; mais comme il n'avoit
que ce que son frre lui donnoit, il fallut bien suivre ce frre. Le
voil donc  Pommeuse avec lui; il toit le gouverneur du chteau; et
son fils, qui est ce Montauron qui a tant fait parler de lui, avoit le
commandement du pont et de la basse-cour. Ce capitaine Puget n'avoit,
les jours ouvriers, qu'un mchant baudrier de corde, car il ne quittoit
jamais son pe, et, les dimanches, il avoit une jarretire bleue en
guise de baudrier. Il alloit  tout bout de champ chez les villageois,
et leur demandoit: Compre, qu'y a-t-il dans ton pot?--H, monsieur, il
n'y a rien digne de vous. Qui disoit un morceau de lard, qui un bout
saigneux. A tout ce qu'ils disoient il rpondoit toujours: C'est ce que
j'aime; et il les corniffloit comme cela incessamment. Chez son frre,
il n'avoit pas autrement ses coudes franches; mais il toit le matre
chez ces pauvres gens. C'toit un homme si raisonnable qu'il disoit:
Pourvu que mon fils ait la crainte de Dieu devant les yeux, qu'il
aille au diable s'il veut[7].

  [5] Ce doit tre Claude Du Puget de La Serre, dont la fille,
  Isabelle-Eugnie Du Puget de La Serre, pousa Jean-Franois
  Dsir, prince de Nassau-Siegen. (Voyez _Morery_.)

  [6] Il fut fait des cent gentilshommes qu'on remit sur pied pour
  l'entre de la reine Marie de Mdicis. (T.)

  [7] Le bel anctre pour les princes de Nassau!

Ce M. de Pommeuse avoit beaucoup d'enfants; l'un d'eux, qui est
aujourd'hui vque de Marseille[8], fut long-temps vque de Dardanie,
_in partibus infidelium_. C'est un homme assez agrable; il fait
plaisamment un conte; mais, comme il est bientt puis; au bout de
vingt-quatre heures on voudroit qu'il ft en Dardanie. Cet homme fut si
heureux, que l'vch de Marseille vint  vaquer durant le rgne de peu
de dure de feu M. de Beauvais[9]. Le prsident Le Bailleul, son
Mecenas, le recommanda  ce prlat qui, le connoissant dj, et
considrant qu'il y avoit si long-temps qu'il avoit le caractre sans en
avoir l'utilit, il lui donna cet vch. On lui demandoit: Mais
comment avez-vous fait pour aller si tt de Dardanie  Marseille?--J'ai
pass, disoit-il, par Beauvais. Il eut une fois querelle avec un prtre
de Farmoutier[10] auprs de Pommeuse; cet homme lui dit: Je suis
prtre.--Et moi, rpondit-il, je suis gentilhomme, et je fais des
prtres. Cette gentilhommerie prtendue vient de ce qu'il y a une
famille noble en Provence qui porte le nom de Puget. Ces provinciaux-l
furent bien aises de reconnotre un trsorier de l'pargne pour leur
parent, o ce sont des btards, comme il arrive quelquefois.

  [8] tienne Du Puget, vque de Marseille, mort en 1668
  (_Morery_). Il avoit t mari avec une demoiselle Hall, fille
  d'un matre des comptes. Il la perdit en 1614. Malherbe a fait un
  beau sonnet pour servir d'pitaphe  cette dame Du Puget.
  (_Posies de Malherbe_; Paris, Barbou, 1764, p. 206.)

  [9] Augustin Potier de Blancmesnil, vque de Beauvais, aumnier
  de la reine Anne d'Autriche, mort en 1650, eut un moment de
  crdit. M. l'vque de Beauvais, plus idiot que tous les idiots
  de votre connoissance, prit la figure de premier ministre, et il
  demanda, ds le premier jour, aux Hollandois, qu'ils se
  convertissent  la religion romaine s'ils vouloient demeurer dans
  l'alliance de la France. La Reine eut honte de cette momerie du
  ministre......., et elle se mit entre les mains du cardinal
  Mazarin. (_Mmoires du cardinal de Retz_, deuxime srie de la
  _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. 44,
  p. 146.)

  [10] Abbaye de femmes. (T.)

Dans cet vch, qui vaut vingt mille livres de rente, il a vcu comme
un colier; ses valets le tenoient en pension, et on n'a pas trouv un
sou chez lui aprs sa mort. Un pauvre neveu qui demeura dix-sept ans
avec lui, n'en eut jamais la moindre assistance. On croit qu'il y avoit
quelque btard qui le suoit.

Il y avoit un Puget nomm Chva[11]; c'toit le plus naf de tous: il
avouoit que tous les Pugets et les Pugettes avoient quelque petit
endroit de la tte qui n'alloit pas bien; que quelquefois on toit
long-temps  le dcouvrir, mais qu'enfin on s'en apercevoit. Quand il
commena  entrer dans le monde, il toit fort magnifique; mais il ne
manquoit jamais de prendre des premiers les modes extravagantes. Quelque
fou s'avisa de porter des bottes dont les genouillres toient  jour et
doubles de satin. On alloit fort  cheval par la ville; il avoit
toujours une haquene; il lui est arriv plus de cent fois de mettre
pied  terre avec ces genouillres de satin pour courir de toute sa
force; car, disoit-il, de galoper dans les rues, cela et fait peur 
tout le monde. Quand Montauron, comme vous verrez par la suite, se
rendit adjudicataire de la terre de Pommeuse, Chva crivit en ces mots
au cur: Enfin la terre de Pommeuse demeure dans notre maison. Aussitt
la prsente reue, ne manquez pas de faire chanter le _Te Deum_.

  [11] C'est un fief de Pommeuse. (T.)

Il y en a un Augustin rform: avant qu'il ft moine, on l'appeloit _Don
Guilan le Pensif_; car ce garon se promenoit douze heures dans l'avenue
de Pommeuse sans voir ceux qui passoient devant lui: c'toit celui que
le pre et la mre aimoient le mieux; ils le gtrent si bien qu'il
toit insupportable en son enfance; ses frres et ses soeurs le
hassoient comme la peste, et, pour se venger du pre et de la mre, ils
lui disoient qu'il demandt la lune. Cet enfant fut huit jours  crier,
et disoit: Maman, je veux la lune; je veux la lune, moi; je veux la
lune.

Mais celui dont les folies ont le plus clat, c'toit l'an,  M. de
Dardanie prs; on l'appeloit Pommeuse: il fut nourri page de madame de
Savoie, et parvint  tre son premier page. Elle l'aimoit, et s'il et
t sage, il couroit fortune d'tre son favori; mais pour ne pas
dmentir le jugement de son frre Chva, il s'amusa  railler le
cardinal de Savoie sur lequel on avoit fait des vaudevilles, au voyage
qu'il fit  Paris, o on l'appeloit _le Grand Pied_[12]. Le cardinal le
fit rouer de coups de bton, comme il revenoit en France, et cela
perdit sa fortune. Le dsordre de ses affaires l'obligea, aprs la mort
de son pre,  se fortifier dans le chteau de Pommeuse, o il fit tirer
sur un conseiller de la Cour des Aides, qui avoit eu la commission d'y
mener le prvt: le conseiller en eut par le menton; Pommeuse se sauva,
et madame de Savoie obtint sa grce.

  [12] Quand le cardinal de Savoie salua la Reine, comme il mettoit
  le pied dans la chambre, il entendit:

          Ah! qu'il est beau!
    Il a fait sa barbe de nouveau.

  Cela le surprit; la Reine se mit  rire, et lui dit: C'est mon
  perroquet. En effet, ce l'toit. (T.)

Pommeuse, le trsorier de l'pargne, avoit, outre ses quatre garons,
encore quatre filles. L'une, nomme madame Barat, ruina son mari, et
faisoit l'amour avec son commis. Cette femme avoit une belle-mre qui
l'importunoit; elle se barricadoit contre, et, de peur de la voir, elle
cacha la maladie dont elle mourut, et toit  l'extrmit avant que
personne en st rien. Elle mourut jeune et toit jolie.

La seconde se nommoit Beauvilliers; elle demeura veuve d'assez bonne
heure. Il lui prit une amiti aveugle pour un petit avocat fluet, nomm
Chaumontel, qui toit une fort pauvre espce d'homme, et qui n'avoit
point de bien. Elle obligea sa fille ane, qui toit bien faite, 
l'pouser (la cadette a pous depuis un prsident des requtes). Elle
disoit pour ses raisons qu'il n'y avoit que cet homme-l qui pt
nettoyer ses affaires. Il y en a qui ont cru qu'elle le vouloit
rcompenser de ce qu'il n'avoit point mpris vieillesse. Feu M. le
comte trouva une fois cette jeune femme  la promenade, et la trouva
fort  son gr; il la voulut aller voir. Voyez qu'il y alloit finement!
Le mari fit dire qu'il n'y avoit personne au logis. Ce Chaumontel toit
digne de l'alliance des Pugets, car il toit un peu fou: la goutte lui
vint sans l'avoir autrement mrite; il toit fort malsain, et encore
plus avare, car il se laissa mourir d'inanition. Quoiqu'on ft chez lui
du potage de la vierge Marie, d'o le diable avoit emport la graisse,
il mettoit encore de l'eau dedans, disant que cela nourissoit trop: il
ne mangeoit quasi point chez lui, mais il se crevoit quand il alloit en
festin; il n'y alloit pas souvent  la vrit. Chez lui il n'y avoit
point d'ordinaire, et la premire fois qu'on y mit la nappe ce fut le
lendemain de sa mort.

Lorsqu'il toit en sant, et que lui et sa femme sortoient, on fermoit
tout  la clef, jusqu' la cuisine, et la servante demeuroit dans la
cour si elle vouloit. A vivre comme cela, n'ayant qu'une seule fille, il
la laissa riche: un Amelot l'a pouse. Cette madame de Chaumontel est
un original; elle vouloit faire trois couvertures de mulets pour mettre
sur des chevaux de louage, en allant  Forges, disant que cela avoit
bonne mine et que les grands seigneurs en usoient ainsi: pour cela elle
vouloit louer des chevaux de charge pour porter ses hardes. Une fois que
je fus chez madame Margonne, quelque mchante langue lui alla dire que
j'tois un bel esprit: elle se tua, tandis que je fus l, de dire de
belles paroles; et tous ceux qui y toient se crevoient de rire.

La troisime fille de Pommeuse vit encore; en premires noces elle avoit
pous un nomm M. Pastourel, dont elle n'a point eu d'enfants: on dit
que pour sauver les charges de son mari qui valoient cinquante mille
cus, elle coucha avec le prsident de Chevry[13]; elle a t jolie, 
ce qu'on dit. De cette famille, ils deviennent tous chauves de bonne
heure. Je la connois il y a long-temps, mais je ne lui ai jamais vu un
cheveu ni un reste de beaut. Elle est de belle taille, et a de
l'esprit, du sens et de l'quit. En secondes noces elle a pous
Margonne, receveur-gnral de Soissons: on croit qu'ils concubinoient
ensemble auparavant, car elle a t galante. Bordier s'y est amus,  ce
qu'on dit, qu'elle toit dj bien degotante; mais il toit fort peu de
chose en ce temps-l, et il tenoit  honneur qu'on le souffrt
l-dedans. Elle en usa assez mal avec la femme de Bordier, qui,  cause
d'elle, toit maltraite par son mari. Elle n'a eu pour tous enfants
qu'une fille qui a la taille gte: cette femme, qui voit assez clair
d'ordinaire, ne voit point cette bosse, parle des robes de sa fille,
dit: Sa robe lui va si bien, vous diriez qu'elle est cire; et elle
pare cette fille pour l'envoyer au bal. Mais il faut dire la vrit,
voil tout son faible: sa fille a de l'esprit et du sens autant qu'on en
peut avoir en une grande jeunesse. Nous parlerons ensuite de la
quatrime fille de Pommeuse.

  [13] Duret de Chevry, prsident de la chambre des comptes de
  Paris. (Voyez son article, t. 1, p. 261.)




MONTAURON[14].


Pendant que Montauron toit  Pommeuse il en conta  la dernire et  la
plus jolie des filles de M. de Pommeuse[15]: il n'y avoit qu'elle qui
n'et point t marie; on l'appeloit mademoiselle Louise: Patru, qui
toit son ami, quoique beaucoup plus jeune qu'elle, dit que c'toit une
fort aimable personne[16]. Montauron toit laid et impertinent;
cependant comme elle ne voyoit que lui, et qu'on ne la marioit point,
elle l'aima  faute d'autre. Patru,  qui elle conta toute son histoire,
depuis lui disoit: Mais, ma chre, c'est donc pour faire dire vrai 
Chva que tu as aim cet homme?--Ce sera ce que tu voudras, disoit-elle
en rougissant. La voil grosse: elle accouche; Montauron reoit l'enfant
par une fentre, et l'emporte  Paris; il avoit un cheval de louage. Il
a dit depuis que quand il fut question de le donner  une nourrice, il
n'avoit que deux cus. Pensez qu'il en trouva  emprunter quelque part.
Elle accoucha encore deux fois. La seconde fois elle fut dcouverte par
une servante. La mre croyoit qu'elle toit hydropique, et le pre
toit un mditatif, qui ne voyoit pas ce qu'il voyoit; l'ayant su, il
alla trouver sa fille le troisime jour qu'elle toit fort mal. Elle se
voulut jeter  ses pieds, il la retint et lui dit: Traitez bien cette
servante toute votre vie, car elle vous peut perdre, et n'y retournez
plus. Elle n'y retourna effectivement qu'aprs sa mort; mais c'est
qu'il mourut bientt. Des trois enfants qu'elle eut, il n'y eut que
l'an qui vcut; c'toit une fille.

  [14] Pierre Du Puget, seigneur de Montauron, des Carles et
  Caussidire, La Chevrette et La Marche, conseiller du Roi,
  premier prsident au bureau des finances de Montauban.

  [15] C'toit la cousine-germaine de Montauron, qui toit le neveu
  de Puget de Pommeuse.

  [16] Le pre de Patru avoit une ferme prs de Pommeuse. (T.)

Montauron, ses amours tant dcouvertes, ne demeura plus  Pommeuse, et
il se mit au rgiment des gardes; aprs il se fit commis, puis il eut
quelque intrt dans la recette de Guyenne; ensuite, s'tant bien mis
avec feu M. d'Espernon, il acheta la charge de receveur-gnral de
Guyenne: il se fourra tout de bon dans les affaires. Il avoit promis 
mademoiselle Louise de l'pouser; il ne s'en tourmentoit pas autrement,
disoit, pour toute excuse, que cela nuiroit  ses affaires. Il y avoit
deux ans qu'elle n'en avoit eu aucune nouvelle quand elle mourut de
dpit de se voir ainsi trahie, et de ce que la femme de son frre de
Pommeuse lui reprochoit quelquefois sa petite vie[17].

  [17] Dans Morery, on prsente Louise Du Puget comme ayant t la
  premire femme de Montauron.

Voil Montauron opulent; il toit si magnifique en toute chose, qu'on
l'appeloit _Son Eminence gascone_, et tout s'appeloit _ la
Montauron_[18], comme aujourd'hui _ la Candale_. Pour entrer laquais
chez lui, on donnoit dix pistoles au matre-d'htel. Jamais je n'ai vu
un homme si vain; il donnoit, mais c'toit pour le dire. Sa plus grande
joie toit de tutoyer les grands seigneurs, qui lui souffroient toutes
ces familiarits  cause qu'il leur faisoit bonne chre, et leur prtoit
de l'argent; il toit ravi quand il leur disoit: a, a, mes enfants,
rjouissons-nous. Mais c'toit bien pis quand M. d'Orlans, car cela
est arriv quelquefois, ou M. le Prince d'aujourd'hui[19] y alloient; il
toit au comble de sa joie. Une fois M. de Chtillon lui dit: Mordieu,
monsieur, nous sommes tous des gredins au prix de vous. Faites-moi
l'honneur de me prendre  vos gages, et je renonce  tout ce que je
prtends de la cour. Une fois qu'il ne dnoit point chez lui,
Roquelaure et quelques autres y vinrent, et se firent servir  dner
comme s'il y et t. Il ne se fcha point, et dit qu'il vouloit que
dsormais on servt chez lui tant en absence qu'en prsence. Il disoit
insolemment: _Il est sur l'tat de ma maison._

  [18] Corneille a ddi _Cinna_  Montauron, en 1639. Dans
  l'ptre ddicatoire il le compare  Auguste, c'toit le Mcne
  des gens de lettres. Fitelieu, qui s'intituloit en outre _sieur
  de Rodolphe et du Montour_, lui ddia _la Contre-Mode_ (Paris,
  Louis de Heuqueville, in-12, 1642). Voici le commencement de
  l'ptre ddicatoire: Monsieur, ce premier essor de ma plume et
  de mon esprit dans Paris, quoique petit, rencontre de prime-abord
  un grand homme pour se faire connotre  sa faveur. Il recevra
  plus de vogue et d'autorit de votre nom que du peu de suffisance
  de celui qui vous l'offre, et pour combattre une erreur populaire
  qui vous fait l'_auteur d'une Mode_ qu'il condamne, il publiera
  partout que vous aimez bien plus les contentemens de l'me que
  les plaisirs du corps, etc. Nous citons ce passage, parce qu'il
  prouve que Montauron toit un homme  la mode; l'ouvrage, tout
  ridicule qu'il est, contient des dtails singuliers sur les
  usages du temps.

  [19] Le grand Cond.

Il avoit fait lever la fille qu'il eut de mademoiselle Louise, sa
cousine germaine, comme une princesse, et il la vouloit marier tout de
mme que si elle et t sa fille lgitime. Une fois, en je ne sais
quelle crmonie de famille, M. de Dardanie fit passer mademoiselle de
Montauron devant mademoiselle Margonne. On lui dit: Mais celle-l n'est
pas lgitime.--Voire, dit-il, btarde pour btarde, encore celle-l
est-elle l'ane.

Feu Saint-Charmes Tervaux, conseiller au grand conseil, garon d'esprit
et qui faisoit joliment des vers, n'en voulut pourtant point,
quoiqu'elle et cinquante mille cus, et qu'il y et beaucoup  esprer
encore. Mais Tallemant[20], conseiller au grand conseil, garon de
grande dpense, esprant avoir des millions, l'pousa aprs avoir chang
de religion, et de l'argent du mariage, en acheta une charge de matre
des requtes. Il fut nourri quelques annes, lui et son train, chez
Montauron, et il en tira plus de dix mille cus de hardes. L'ducation
de cette fille avoit t trange, car elle ne voyoit que vitupre, car
il avoit des demoiselles chez lui et dehors, tout  la fois; tout
fourmilloit de btards l-dedans, et sa gouvernante avoit  tout bout de
champ le ventre plein. De succession, il n'en falloit point parler; car
cette fille toit incestueuse, et il n'y avoit pas mme un contrat de
mariage. Tallemant ngligea avec tout cela de prendre toutes ses srets
 la chambre des comptes pour la lgitimation. Pas un de ses parents,
hors sa soeur, ne consentit  ce mariage, et ils n'ont jamais voulu
signer le contrat. Lui et sa femme, au lieu d'pargner, s'imaginoient
avoir des millions de Montauron, et le gendre,  l'exemple du beau-pre,
faisoit une dpense enrage; il se mit mme  jouer, et on se confessoit
de lui gagner son argent, car il jouoit comme un idiot. Il avoit aussi
des mignonnes. Montauron souffroit qu'on dt des gaillardises  sa
table, et il est arriv souvent  sa fille de feindre de se trouver mal,
et de se retirer tout doucement dans sa chambre. Les petits matres et
autres prenoient ce qu'il y avoit de meilleur, et souvent  peine
daignoient-ils faire place  celui qui leur faisoit si bonne chre. J'ai
cent fois ou dire  Montauron qu'il avoit les meilleurs officiers de
France; il n'y avoit que lui alors qui parlt comme cela: il disoit
familirement  son gendre, fils d'un homme d'affaires: Il n'y a que
moi d'homme de condition dans les affaires. Il avoit des armes  son
carrosse,  la vrit sans couronnes; s'il revient, il en mettra. Dans
sa grande abondance, il avana un homme de son nom jusqu' le faire
prsident au mortier  Toulouse: Tallemant,  la prire de son
beau-pre, prta quarante mille livres pour aider  acheter la charge.

  [20] Gdon Tallemant, matre des requtes et intendant de
  justice en Languedoc.

Une fois aux comdiens du Marais, M. d'Orlans y tant, quelqu'un fut
assez sot pour dire qu'on attendoit M. de Montauron. Les gens de M.
d'Orlans le firent jouer  la farce, et il y avoit une fille _ la
Montauron_, qu'on disoit tre marie _Tallemant quellement_.

Comme cet homme n'avoit nul ordre ni en ses dpenses ni en ses affaires,
et que feu M. le Prince, qui l'aimoit, ne lui put jamais faire tenir un
registre, tout cela enfin alla cul par sus tte: il fut contraint de
vendre La Chevrette  M. d'mery, et sa maison du Marais  M. le duc de
Retz. A cette Chevrette il avoit tabli une chose fort raisonnable;
c'est que si un de ses gens et pris un sou de qui que ce soit qui y
couchoit, il auroit t chass. Il ne payoit point ce qu'il devoit;
cependant il avoit encore une maison de quatre mille cinq cents livres
de loyer, et tenoit bon ordinaire. Il avoit pous clandestinement la
soeur de Souscarrire, la fille du ptissier[21], car le jubil n'avoit
point fait de miracle pour elle. Souscarrire, qui n'entend point
raillerie, ds qu'il vit que notre homme s'enflammoit, lui dclara que
s'il ne voyoit sa soeur  bonne intention, il n'avoit qu' n'y plus
retourner; mais s'il vouloit l'pouser que ce lui seroit honneur et
faveur. La fille toit bien faite, il l'pousa. Sous son nom il a acquis
quelques terres autour de Paris; on l'appelle madame de La Marche, car
La Marche vers Villepreux est  elle: il n'a point encore dclar ce
mariage, parce que, dit-il, il n'est pas en tat de faire tenir  sa
femme le rang qu'elle doit tenir. Il y a eu du grabuge entre eux.

  [21] Elle s'appeloit Isabelle-Diane de Michel, et fut dame de La
  Marche. Il l'pousa en 1643, suivant Morery.

En ce temps-l (1648) il fit une insigne friponnerie  un receveur des
tailles; c'est un Toulousain. Montauron lui proposa d'pouser une de ses
nices dont le pre a t libraire,  condition de prendre sa charge et
de lui en donner une de trsorier de France  Montauban qui valoit vingt
mille livres de plus que la sienne, et que par le contrat il
confesseroit avoir reu ces vingt mille livres pour la dot. Le mariage
s'accomplit: ce garon vient  Paris pour se faire recevoir;  la
chambre on se moque de lui, car ce bureau est de nouvelle cration, et
n'est pas vrifi, ou du moins il ne l'toit pas alors. La mre et la
soeur du mari chassrent la nice de _Son Eminence gascone_. Cependant
Montauron, qui toit  Toulouse, faisoit _flores_; mais au sortir on lui
arrta son quipage faute de payer ses dettes. Il revint  Paris, o il
fut oblig d'aller manger chez son gendre, qui avoit un logis  part.
Depuis que Montauron avoit vendu sa belle maison, il n'avoit ni cheval
ni mule.

Durant le sige de Paris il se laissa tomber et se rompit une jambe: on
le porta chez son gendre, o il prenoit ses repas; il y fit venir une
petite fillette de quinze ans, nomme _Nanon_, fille de dame Jeanne, une
grosse fruitire  qui il avoit l'honneur de devoir honntement: il
l'avoit habille en demoiselle. Il falloit que madame Tallemant souffrt
que cette petite friponne se mt en rang d'oignon, et qu'on lui envoyt
de quoi dner avec lui. Nonobstant tous ces soins, un beau jour il se
fait lever et s'en va chez lui; la fille eut beau pleurer, le gendre eut
beau tempter, il n'y eut pas moyen de le retenir. Cela venoit de ce
qu'il craignoit qu'on lui dbaucht sa Nanon, et de ce que dame Jeanne
n'alloit pas l-dedans si librement que chez lui. Cet homme avoit mis
son honneur, quand sa fille logeoit avec lui,  dbaucher toutes les
filles qu'elle prenoit, pour peu qu'elles fussent jolies.

Depuis, du temps des rentes rachetes, Montauron, qui ne se trouvoit pas
bien ici sous la couleuvrine de ses cranciers, s'en alla en Guyenne, o
son gendre toit intendant, pour y faire ses recouvrements, car il est
receveur-gnral; mais avant que de partir, il dcouvrit pour dix mille
cus,  Monnerot, toutes les rentes qu'avoient rachetes ceux dont il
avoit t associ en quelque trait. Il est encore  revenir de ce
pays-l.

Il s'y est amus  faire de son mieux, et, contentant sa vanit aux
dpens de ses cranciers, il a toujours fait bonne chre. Il s'est
occup  l'astronomie judiciaire, lui qui ne savoit ni A ni B, et il a
fait quelquefois des horoscopes, et dit qu'il a des moyens infaillibles
pour accorder les religions. Il alla  Saint-Jean-de-Luz  la
confrence, et y tenoit table. Il vint ici l'hiver aprs le mariage, se
fiant sur un arrt du conseil; mais on le fit mettre  la Conciergerie,
d'o Tubeuf-Bouville, conseiller de la grand'chambre, et Tallemant le
tirrent. Il avoit fait rappeler Bouville d'exil du temps du cardinal de
Richelieu.

Il crivit  sa femme, aprs le mariage dclar: Mettez mon fils 
l'Acadmie, donnez-lui un gouverneur, car il le faut lever en homme de
condition. Elle lui rpondit: Je lui donnerai des pages, si vous
voulez; vous n'avez qu' m'envoyer de l'argent.

Une famille de Puget de Provence, qui est assez ancienne, voyant
Pommeuse trsorier de l'pargne, et Montauron dj en grande faveur, les
reconnut pour ses parents. Il y en a une belle gnalogie chez
Tallemant[22].

  [22] C'est sans doutes d'aprs cette gnalogie qu'a t fait
  l'article _Puget_ dans le Dictionnaire de Morery. Il semble avoir
  t dict  la complaisance des diteurs par la famille des
  Pugets. A l'exception du pre Anselme, il faut lire, avec
  prcaution, presque tous les gnalogistes.




LA SERRE[23].


La Serre se nommoit Puget, et toit proche parent de Montauron[24]; il
fut mari  Toulouse, et sa femme,  ce qu'on dit, mourut de jalousie.
Il vint  Paris, o il toit log dans un grenier: il achetoit, comme il
dit lui-mme, une main de papier trois sols et la vendoit cent cus;
c'est de lui que Saint-Amant a dit:

    Et depuis peu mme La Serre,
    Qui livre sur livre desserre,
    Dupoit encore vos esprits
    De ses impertinents crits.

Il a une malheureuse facilit  crire qui lui a fait mettre au jour
plus de soixante volumes, tant grands que petits, qui,  l vrit, ne
sont tous que rapsodies: il tenoit pour maxime qu'il ne falloit qu'un
beau titre et une belle taille-douce; aussi madame Margonne[25]
l'appeloit-elle _le Tailleur des Muses_, parce qu'il les habilloit assez
bien. Aprs avoir bien dbit tant de mauvaises choses  Paris, que le
monde commenoit  s'en lasser, il s'en alla en Lorraine. L, il trouva
de bons seigneurs qui lui firent de gros prsents pour de ridicules
ptres ddicatoires; car ces mmes livres avoient t prsents 
d'autres en France, et il n'y avoit que la premire feuille de change,
de peur qu' la date on ne reconnt la fourberie. Aprs il suivit la
Reine-mre  Bruxelles en qualit d'historiographe. L il fit assez bien
ses affaires, et il ne trouva pas les Flamands plus fins que les
Lorrains. C'est un des plus mauvais mnages du monde; aussi n'est-il pas
intress, et il le fit bien voir au courrier de Piccolomini. Il avoit
ddi un livre  ce gnral, et sur le paquet il avoit mis: Je ne mets
point le lieu o tu es; la renomme l'apprendra assez  celui  qui je
l'envoie. Piccolomini, jaloux de sa rputation, dpcha un courrier 
La Serre avec une bourse o il y avoit cinquante cus d'or. La Serre en
donna plus de la moiti  cet homme, et lui dit: Je n'ai recherch en
cela que l'honneur de ddier un livre  votre matre.

  [23] Jean Puget de La Serre, crivain pitoyable, qui seroit
  oubli si Boileau ne l'avoit dot de l'immortalit du ridicule.

          La Serre est un charmant auteur,
    Ses vers sont d'un beau style et sa prose est coulante.

    (_Satire_ IIIe.)

    Vous pourriez voir un temps vos crits estims
    Courir de main en main par la ville sems;
    Puis de l tout poudreux, ignors sur la terre,
    Suivre chez l'picier Neuf-Germain et La Serre.

    (_Satire_ IXe.)

  [24] La mre des trois Puget s'appeloit Isabeau Le Brun de La
  Serre. Cette parent devoit venir de l.

  [25] C'toit une fille d'tienne Du Puget. (_Voyez_ plus haut
  l'article des Puget.)

Aprs la mort de la Reine-mre, le cardinal de Richelieu accorda 
Montauron le retour de La Serre, le logea chez lui, lui entretint un
carrosse, et lui donna deux mille cus de pension. Voyez quelle fortune!
La Serre vivoit comme si cela ne lui et jamais d manquer; au bout de
l'an il devoit quelque chose.

Il traita deux ou trois fois quelques-uns des plus estims de
l'Acadmie. Un jour il leur conta de galant homme[26] toute sa vie; une
autre fois il se vouloit faire passer pour un autre homme, et ne se
souvenoit plus de ce qu'il leur avoit dit. Celui-l est Puget et demi.
Quand il falloit monter en carrosse, il leur disoit: Montez, montez
dans mon carrosse; c'est le char de la Fortune. Une fois, comme il
attendoit quelqu'un  la porte de l'htel de Mlusine, chez Bois-Robert,
o l'Acadmie s'assembloit alors[27], il rencontra le vieux Baudoin qui
en sortoit: Ah! bon homme, s'cria-t-il, que vous et moi avons bien
dbit le galimatias! Baudoin ne trouva cela nullement bon; mais il ne
sut que lui rpondre. J'ai parl, dans l'Historiette du cardinal de
Richelieu[28], de la tragdie en prose de _Thomas Morus_. Le chancelier
en fit autant de cas que le cardinal de Richelieu, par ignorance ou par
flatterie, ou peut-tre par tous les deux ensemble, et il fit La Serre
conseiller d'Etat ordinaire. Quand La Serre le salua la premire fois,
il lui dit: Monseigneur, je suis de cire; vous avez les sceaux,
imprimez-moi.

  [26] Expression emprunte de la langue italienne (_da galant'uomo_).

  [27] C'toit au mois de juin 1638. Voyez l'_Histoire de
  l'Acadmie franoise_, par Pellisson (Paris, 1730, t. 1, p. 86).
  L'htel de Mlusine devoit vraisemblablement son nom  un tableau
  de cette fe qui lui servoit d'enseigne.

  [28] _Voyez_ au t. 1 la note de la p. 400.

Il fit plusieurs pices en prose, et il donnoit les violons  l'htel
quand on les reprsentoit, c'est--dire qu'il y avoit dix ou douze
violons dans les loges du bout, qui jouoient devant et aprs et entre
les actes. Enfin, pour couronner ses folies, quoiqu'il ft sous-diacre,
il lui prit envie de se remarier, et il fut accord avec la fille de
Hanse, apothicaire de la Reine; mais Montauron ayant t oblig de
vendre La Chevrette et sa maison de Paris, M. de La Serre fut aussi
oblig de chercher une femme ailleurs. Il subsista ensuite par la faveur
de M. le chancelier, qui lui fit avoir pension comme historiographe de
la Reine, car il en avoit les provisions.

Cet homme ne manque point d'esprit, tmoin ce qu'il dit au Pre
Suffren[29], qui lui remontroit qu'il avoit eu tort de mettre  la fin
de l'pitaphe qu'il fit pour le roi de Sude, _qu'il rendit son me 
Dieu_, parce que c'toit un hrtique. H! mon pre, rpondit-il, je
n'ai pas dit ce que Dieu en avoit fait; mais seulement qu'il rendit son
me  Dieu, pour en faire ensuite ce qu'il lui plairoit.

  [29] On lit _Souffran_ dans le manuscrit, mais c'est videmment
  du pre Suffren, confesseur de Marie de Mdicis, que parle ici
  Tallemant. Ce religieux avoit obtenu de Louis XIII la permission
  de suivre la Reine-mre dans les Pays-Bas. (Voyez l'_Histoire des
  confesseurs des rois_, par Grgoire; Paris, 1824, p. 339.) La
  Reine, qui toit Italienne, prononoit vraisemblablement
  _Souffran_, et  la cour tout s'imite.

Il est tout plein de franchise: il aborde toujours les gens en leur
demandant o est _l'auneur_? Il s'avisa de faire une planche o son
portrait toit grav en petit au haut; un peu plus bas, il y avoit une
espce de bibliothque, dont les livres ouverts portoient les titres des
livres qu'il a composs; plus bas toit Minerve qui tenoit le Temps
enchan, et lui montroit un autre portrait de La Terre, lui dfendant
d'y toucher. Ce livre ne contient que les ptres ddicatoires de ses
ouvrages, et les portraits de ceux  qui ils furent prsents; il est
intitul: _La Bibliothque de M. de La Serre_, etc. Il en a fait un
autre o sont les portraits de douze Annes d'Autriche, avec un quatrain
au bas de chaque portrait;  celui de la Reine, il y a:

    Douze Annes en une Anne.

A entendre prononcer cela, il n'y a rien de plus ridicule  cause de
l'quivoque.

Je ne sais par quel hasard La Serre et madame Lvesque[30] se
rencontrrent; mais ils pensrent se marier ensemble. Elle fut avertie
quel homme c'toit, et elle n'y voulut plus penser. Durant leurs amours,
il lui emprunta seize pistoles, pour lui donner la collation et 
quelques filles de ses voisines et  quelques garons; il leur fit un
cadeau[31]; au lieu que ceux qui avoient pass devant n'avoient donn
que des tartelettes de fruit et quelques pouppelins[32]. Elle lui envoya
demander les seize pistoles  quelques jours de l. Il lui en renvoya
une, disant que c'toit pour son cot, et qu'elle en tirt autant de
chacun, que cela feroit justement son compte: ils avoient t seize en
tout.

  [30] Elle toit fille de Turpin, procureur au Chtelet, et elle
  pousa Lvesque, procureur au Parlement. (_Voyez_ l'Historiette
  de madame Lvesque, t. 3, p. 278.)

  [31] Fte, repas que l'on donne aux dames.

  [32] Sorte de ptisserie trs-dlicate. (_Dict. de Trvoux._)

Il pousa au bout de l'an (en 1648) une jolie personne, fille d'un
cabaretier d'Auxerre. Ils s'attraprent l'un l'autre.

Le chancelier lui a fait avoir un logement dans la bibliothque de
l'htel de Richelieu, au Palais-Royal; il fait des livres avec des
tailles-douces, et il vivote comme il peut.




TALLEMANT,

LE MATRE DES REQUTES[33].


Tallemant a eu de patrimoine au moins cinq cent mille livres. Son pre
toit trsorier de Navarre, et avoit quelques fermes du Roi; c'est o il
avoit gagn la plus grande partie de son bien. C'toit un homme de
plaisir; mais son fils l'toit bien autrement que lui.

  [33] Gdon Tallemant, matre des requtes, intendant de Guyenne,
  de Languedoc et de Roussillon. Son portrait a t grav in-4,
  par Fresne.

Je ferai en passant un conte du pre. Il toit prs d'pouser la fille
d'une veuve de Rouen. On toit presque convenu de tous les articles,
quand cette femme le mena promener  deux lieues de la ville  une
maison qu'elle avoit; on se mit  causer sur la bonde d'un tang; la
belle-mre lui parloit, le reste de la compagnie entra dans un bois. La
veuve n'toit point mal faite. En lui disant l'estime qu'il faisoit
d'elle, il lui prit la main et la lui baisa; elle sourit: cela le mit en
belle humeur; il lui leva la jupe et lui fit ce qu'il devoit faire  sa
fille. Aprs, cette femme songe  ce qu'elle avoit fait; la voil au
dsespoir: elle pleure; sa fille revient; elle fait semblant d'avoir la
migraine. On retourne  Rouen: le lendemain elle dclare au galant
qu'elle ne pouvoit se rsoudre  lui donner sa fille aprs ce qui
s'toit pass. On fit natre exprs des difficults sur les articles, et
l'affaire fut rompue.

Tallemant le pre avoit pour un de ses moindres commis un garon de son
nom, qui toit un des plus adroits escrocs qu'on et pu trouver; il
avoit instruit un barbet, qu'il avoit appel Moustapha,  avaler tout ce
qu'il lui jetoit. Quand il aidoit  compter de l'argent au caissier, il
escamotoit quelques pistoles qu'il jetoit sous main  ce barbet, comme
si c'toit du pain, puis il l'enfermoit dans sa chambre et le purgeoit.
Au-devant du logis de M. Tallemant demeuroit un matre des requtes,
nomm Bigot, sieur de Fontaines. En ce temps-l les matres des requtes
alloient plus sur des mules qu'en carrosse. Notre commis ta les fers de
devant  cette mule, se les mit aux pieds et alla dans la cave voler du
vin. La femme de charge, bonne Huguenote, qui avoit entendu lire
l'histoire de l'idole de Baal, avoit sem de la cendre pour dcouvrir si
l'on alloit tirer son vin: elle pensa tomber de son haut quand elle vit
ces fers de cheval ou de mule marqus dans la cave.

Tallemant, le matre des requtes, toute sa vie a cajol les femmes;
mais il y avoit bien de la bagatelle  son affaire. Un jour qu'il fut
une heure dans la ruelle du lit de sa soeur d'Harambure, seul avec
madame de Cressy, la dame tout d'un coup appelle madame d'Harambure.
Oh! devinez, ma chre, de quoi votre frre m'a entretenue? De mes
pendants d'oreille. En vrit, il ne m'a parl d'autre chose. Il
dpensoit. Chabot et lui alloient ensemble au bal: il prtoit des habits
et du linge  Chabot[34].

  [34] Chabot toit un bien petit gentilhomme avant d'pouser
  mademoiselle de Rohan. (_Voyez_ l'Historiette de mademoiselle de
  Rohan, t. 3, p. 59.)

Ce fut en Rouergue, chez le comte de Clermont de Lodve, grand homme de
bien, et entre les mains de l'vque de Saint-Flour (Noailles), depuis
vque de Rodez, un des plus ignorans hommes du clerg, qu'il fit
abjuration pour pouser mademoiselle de Montauron. Voyez s'il n'y a pas
bien de la conduite  tout cela. Je l'ai vu dans une lche adoration
pour son beau-pre, dont sa soeur crevoit de dpit: il parloit aussi
sans cesse de la jeunesse de sa femme: Je lui ai vu venir les ttons,
disoit-il.--H! mon Dieu, dit sa soeur, puisque vous les voyiez venir,
que n'empchiez-vous qu'ils ne vinssent comme ils sont venus? C'est
qu'elle a la gorge fort enfonce.

Cette femme ne manque pas d'esprit; mais elle n'a pas plus de cervelle
que de raison. Elle disoit aprs la confrence: Si les partisans
reprennent le dessus, tout est perdu; elle qui toit fille du partisan
des partisans; et cent fois il lui est arriv de faire des contes de
btards. Elle ne fait rien de ses dix doigts que tenir des cartes; elle
ne s'est jamais mle du mnage ni de ses enfants: il n'toit pas
impossible pourtant de l'y accoutumer, car elle toit d'humeur assez
douce; mais il lui et fallu un autre mari. Tallemant lui achte jusqu'
ses souliers et ses rubans, car jamais il n'y eut un homme si badin que
lui pour ces sortes de choses-l.

Par vanit, il voulut que Silhon[35], qui alors n'toit nullement en
bonne posture, vnt le voir; il l'avoit fait loger auprs de lui, et lui
donnoit pour cela d'assez bons appointements. Silhon y alloit, mais
jamais le matre des requtes n'avoit le loisir de lire avec lui.
Silhon, aprs avoir demand quelque temps pourquoi on le faisoit venir,
et ayant su que madame d'Harambure, qui toit vaine comme un Gascon,
avoit dit que Silhon toit  son frre, se retira. Il eut ensuite
Rampalle[36], un pote assez mdiocre, puis un Allemand nomm Stella;
mais tous ces gens-l ne lui ont jamais rien appris. Je crois que notre
cousin les faisoit venir afin de se pouvoir vanter de dpenser en toutes
choses imaginables; car il avoit des tableaux, des cristaux, des joyaux,
des tailles-douces, des livres, des chevaux, des oiseaux, des chiens,
des mignonnes, etc. Il jouoit, il faisoit grand'chre, il toit
magnifiquement meubl. Il acheta une maison cent mille livres pour la
faire quasi toute rebtir, et cela en un quartier effroyable, tout au
fond du Marais, sur le rempart[37].

  [35] Jean Silhon, de l'Acadmie franoise, crivain politique,
  auteur du _Ministre d'tat_, etc., etc. Il mourut en 1667.

  [36] Rampalle est un mauvais pote, dont Boileau a dit:

    On ne lit gure plus Rampalle et Mesnardire.

    (_Art potique_, ch. IV.)

  [37] Ce devoit tre dans la rue des Tournelles, derrire la Place
  Royale. Le rempart toit fort lev, et empchoit la vue; on ne
  commena  le planter et  le convertir en boulevards qu'en 1668;
  les plantations ne furent acheves jusqu' la porte Saint-Honor
  qu'en 1705.

Il me vouloit prouver une fois qu'un homme propre comme lui ne pouvoit
se passer  moins de six robes-de-chambre pour s'habiller: une d'hiver
et une d't, autant  la campagne; une noire pour recevoir les parties,
et une belle pour les jours qu'on se trouve mal.

Il vouloit faire l'habile homme et ne savoit rien. Une fois que
Floridor[38], qui est son compre, lui vint lire, pour faire sa cour,
une pice de Corneille qu'on n'avoit point encore joue, mademoiselle de
Scudry, mademoiselle Robineau, Sablire, moi et bien d'autres gens
tions l; nous nous tenions les cts de rire de le voir dcider et
faire les plus saugrenus jugements du monde; il n'y eut que lui 
parler: vous eussiez dit qu'il ordonnoit du quartier d'hiver dans une
intendance de province, comme il fit ensuite.

  [38] Josias de Soulas, sieur de Prine-Fosse, aprs avoir fait
  profession des armes dans le rgiment des gardes-franoises de
  Louis XIII, se fit comdien sous le nom de _Floridor_. Il avoit
  une figure noble, une belle taille, un son de voix mle sans
  cesser d'tre pntrant et affectueux. Il joignoit  ces
  avantages beaucoup d'esprit et une conduite exemplaire. (Voyez
  l'_Histoire du Thtre-Franois_, par les frres Parfait, t. 8,
  p. 217.)

Aussi prudent en autre chose qu'en dpens, une fois que sa femme toit
assez mal d'une couche, il donna chez lui-mme la comdie  madame
Coulon[39]. Cela pensa faire enrager l'accouche. Depuis, il enragea 
son tour, car Dieu lui fit la grce de devenir jaloux. Sa femme
insensiblement gota les cajoleries: je voyois qu'elle avoit toujours
quelque chose  dire  quelqu'un au Cours, et qu'elle criailloit d'une
alle  l'autre. Oh! ce dis-je, notre homme en tient; sa femme est dj
_pialeuse_; elle sera bientt coquette. Elle ne manqua pas de me faire
dire vrai, et le mari ne manqua pas de se dcrier pour jaloux: il la
suivoit partout. Il arriva une fois une assez plaisante chose. Sa femme
devoit aller  une collation chez une de ses parentes (madame Nolet); un
garon gagea une pistole contre mademoiselle Margonne que Tallemant ne
se tiendroit jamais d'y venir. La fille croyoit gager  jeu sr, car
elle avoit fait en sorte que son pre avoit convi Tallemant  aller se
promener  un jardin au faubourg Saint-Antoine. Tallemant y va. Il toit
six heures sans qu'on out parler de lui  la collation. Le pauvre
garon ne savoit que rpondre aux goguenarderies de la demoiselle, quand
on voit entrer M. Margonne et M. Tallemant. La chance tourna aussitt;
la fille en colre va demander  son pre pourquoi il l'avoit ainsi
trahie. Hlas! ma mie, lui dit-il, j'aime mieux te rendre ta pistole.
Oh! le mchant mtier que de vouloir empcher un jaloux d'aller o il a
peur qu'on ne cajole sa femme! A moins que de le prendre au collet, il
n'y a pas moyen d'en venir  bout. Une fois qu'il jouoit  la prime, il
y avoit un homme auprs de sa femme; il le voyoit, cela le troubla de
sorte qu'il ne savoit ce qu'il faisoit, et il perdit tout son argent.
Elle, de son ct, ne se soucioit de rien, pourvu qu'elle se divertt:
c'toient continuelles parties. Ils ne se faisoient pas dchirer leur
manteau pour demeurer quand on les vouloit retenir. Madame Nolet disoit:
Ils sont alls voir une belle maison; ils y souperont s'ils peuvent.
Ils ne payoient pas autrement bien. Une fois,  l'glise, Tallemant dit
au prieur Camus: Vous priez long-temps Dieu.--C'est, rpondit l'autre,
que je le prie que vous me payiez.

  [39] Femme d'un conseiller au Parlement qui a beaucoup marqu
  dans les troubles de la Fronde. (_Voyez_ t. 4, p. 14,
  l'Historiette de madame Coulon.)

Enfin, quoique Tallemant et hrit de sa soeur de prs de quatre cent
mille livres d'argent comptant, et que, s'il se ft content de faire
une dpense honnte, il et d avoir quatre cent mille cus de bien et
davantage, il ne savoit plus o il en toit, car il a beaucoup
d'enfants. J'entrepris, avec un de mes parents, d'tre son intendant, de
recevoir tout son revenu, et de lui donner tant par mois, pourvu qu'il
rglt son train, et qu'il se loget comme je voudrois. Je les ai fait
pleurer vingt fois sa femme et lui. Il falloit pour cela le remettre
bien avec mon pre, son oncle[40], qui ne vouloit plus le voir, et que
je voulois obliger  lui fournir tant par an pour le revenu de certains
effets qu'il faisoit valoir en commun pour la famille. Je commenai donc
par lui proposer de chasser son cuisinier. Bien, dit-il, je le
chasserai dans quatre mois.--Et moi, lui dis-je, je parlerai dans quatre
mois  mon pre. Sa femme me disoit: H! pour l'amour de Dieu, mon
pauvre cousin, sauvez-moi encore un laquais. Ils me trompoient, car les
gens qu'ils faisoient semblant de chasser, ils les logeoient vis--vis
de chez eux; je le sus. H! leur dis-je, c'est vous que vous trompez,
et non pas moi. Et, les ayant trouvs incurables, je ne m'en voulus
plus mler.

  [40] Gdon Tallemant toit fils de Gdon Tallemant, trsorier
  de Navarre, oncle de l'auteur de ces Mmoires. (Voyez la
  _Notice_.)

Il trouva moyen, entre la premire et la seconde guerre de Paris, de se
faire donner l'intendance de Languedoc par le moyen de Vallon[41], de
chez M. d'Orlans,  qui il fit un prsent pour cela; mais la cour ne
l'agra pas. Le cardinal lui en vouloit; car on l'accusoit d'avoir dit,
durant son exil, que c'toit un escroc, et qu'au jeu il l'avoit pip
plusieurs fois. Il fit pourtant en quelque sorte sa paix par le moyen de
Lyonne qui toit de sa connoissance, et il eut ordre de tenir les Etats
en Provence. Il toit all en Languedoc avec un train de Jean de
Paris[42], et d'autant plus volontiers, qu'il avoit t autrefois
conseiller des Aides  Montpellier, o,  l'entendre, il avoit
encornaill toute la ville.

  [41] Vallon toit lieutenant-gnral attach  Gaston.
  Mademoiselle de Montpensier en a parl frquemment dans ses
  Mmoires.

  [42] Livre de couleur jaune-clair.

Il prit une vision  sa femme, tant grosse, d'aller,  huit lieues de
Montpellier,  un bal en litire: elle et une soeur naturelle de son
mari, qui est une grande tourdie, se mettent en chemin toutes boucles;
le branle de la litire leur fit mal au coeur; il fallut mettre la tte
au vent; il pleuvoit; quand elles arrivrent, c'toient des poules
mouilles.

En s'en allant, ils laissrent ici quatre enfants en pension, et
disoient  chacun de leurs parents en particulier: Nous avons mis ordre
 tout ce qu'il leur faut. Il se trouva enfin que personne n'toit
charg d'en avoir soin, et il fallut que madame de Sully, dont la
jardinire nourrissoit le plus petit des quatre, ft donner de l'argent
 cette femme et acheter tout ce qui toit ncessaire  cet enfant; puis
elle en fit un mmoire. Par bonheur, elle connoissoit madame Tallemant,
pour l'avoir vue  Bourbon.

Il eut ensuite l'intendance de Guienne. Ruvigny l'y servit utilement. Il
l'a encore, et quoique cet emploi lui vaille, j'ai honte de le dire,
tous les ans vingt mille cus, il n'en pargne pas un sou, tant il fait
_flores_. Comme il y a moins de cervelle de del que de de la Garonne,
ils sont aussi un peu plus vapors  Bordeaux qu' Paris, et l'on s'y
moque aussi un peu plus d'eux.

Madame Tallemant n'est plus jolie, car elle n'est plus jeune, et elle
accouche quasi tous les ans. Elle fit une fois une bonne tourderie au
Cours qu'on y fait le long de l'eau: elle toit dans son carrosse avec
cinq femmes et deux jeunes conseillers, Pontac et Gchon; M. de
Saint-Luc, lieutenant du roi, vient  passer: Monsieur, voulez-vous
venir ici? Il descend. Monsieur de Pontac, dit-elle, faites place  M.
de Saint-Luc. Pontac, qui est tout jeune, sort sans trop songer  ce
qu'il faisoit: Mais, ajoute-t-elle, sera-t-il tout seul dans l'autre
carrosse? Monsieur de Gchon, allez lui tenir compagnie. Gchon y va,
mais ce fut par dpit, et il irrita si bien l'autre qu'ils n'ont point
voulu se raccommoder avec elle.

Tout le monde dupe l'intendant en chevaux et en autres choses. Sa
dpense fait honte  Saint-Luc et  d'Estrades, qui ne lui en veulent
point de bien. M. de Candale ne mangeoit jamais que chez eux. Avant
Tallemant, un intendant ne paroissoit point  Bordeaux;  cette heure on
n'y parle que de M. l'intendant et de madame l'intendante; car ils ne
veulent point qu'on les appelle autrement.

Elle a depuis fait une quipe qui a bien clat. Son mari avoit la
goutte bien fort; il out dire qu' un village nomm Bgle,  une lieue
de la ville, il y avoit un saint, appel saint Maur, qui gurissoit de
la goutte: il prie sa femme d'y faire quatre voyages, pendant quatre
dimanches conscutifs; elle lui promet d'y aller soigneusement. Aussitt
elle en fait avertir un conseiller, nomm Snault, qui est, dit-on, son
galant, et un petit abb de Marans, qui en contoit  mademoiselle Du
Pin, soeur btarde de Tallemant. Je ne sais pas ce qu'ils firent, mais
je sais qu'ils n'employrent pas tout le temps  prier Dieu. Il y avoit
une demoiselle, la premire fois, qui les laissa en libert, et qui n'y
alla pas la seconde; au troisime dimanche, comme ils entrrent dans
l'glise, ils trouvrent que le matre-d'htel du mari avoit pris les
devants, et toit dj  faire ses _oremus_. Il fallut que les galants
retournassent  pied. Pour le quatrime voyage, je pense qu'il fut fait
dans les rgles. Le mari cependant faisoit de grands compliments  sa
femme pour la peine qu'elle prenoit. Au reste, pour dire ce que j'en
pense, je crois qu'il y a plus d'imprudence que d'autre chose;
d'ailleurs on est fort mdisant dans la province.

J'ai vu depuis ce petit abb de Marans ici avec elles en un petit voyage
qu'elles y firent seules; ou je ne m'y connois pas, ou il n'y a rien que
de la badinerie.

Ce voyage a t plus long qu'elles ne pensoient; car Tallemant fut
rvoqu. Toute la province en eut du regret, car il est bonhomme et si
accommodant, que les partisans, le Parlement et le peuple en toient
contents: d'ailleurs il y accommoda, et en Provence aussi, des querelles
o bien des gens auroient chou. Retourn qu'il fut ici, le voil plus
fou que jamais, et sa femme de mme: ils faisoient de continuels cadeaux
et avoient des relations avec des femmes mal fames, qui avoient chacune
leur galant dans la troupe; tellement que c'toit au matre des requtes
 donner les violons  sa femme: cependant au diable les arrrages qu'on
payoit. Elle croit dire une belle chose quand elle dit: Mon Tallemant
n'a pas rapport un sou de son intendance. Il y mangeoit quatre-vingt
mille livres tous les ans, et il n'y a pas acquitt une dette: sa fille,
qui toit en religion  Longchamps, y est morte de chagrin. La mre fait
comme si elle n'avoit que dix-huit ans: des enfants grands comme le
gant ne l'effraient point. Ils firent les dsesprs  cette mort; mais
ils en furent bientt consols. Il s'avisa, ne sachant de quel bois
faire flche, et pour vrifier le proverbe qui dit que quand on devient
gueux on devient brouilleux, de nous chicaner assez ridiculement; mais
il n'y gagna rien  la fin.

Ce qui dplat le plus  madame Tallemant et  Anglique,  Bordeaux,
c'est qu'on n'y voit point d'embarras; car un embarras est un grand
divertissement pour elles; c'est leur ragot, et  Bordeaux elles
disoient: Mon Dieu, ne verrons-nous jamais un embarras?




MADAME D'HARAMBURE.


Madame d'Harambure, soeur de Tallemant le matre des requtes, avoit
pous le fils an du borgne d'Harambure, qui avoit command un temps
les chevau-lgers de la garde, sous Henri IV, auquel il avoit rendu de
grands services. On appeloit La Cure[43], lui et quelques autres, _les
Dragons du roi de Navarre_. Elle toit jolie avant qu'elle et eu la
petite-vrole; pour de l'esprit, elle en avoit du plus brillant, et
disoit les choses d'un air tout--fait agrable. Chandeville[44], neveu
de Voiture, en devint amoureux. Elle, qui n'y entendoit point de mal,
lui donnoit un peu trop de libert; on l'en avertit: la voil qui passe
du blanc au noir; car elle avoit plus d'esprit que de jugement. Elle
donne cong au galant; elle fit pis encore, car ce pauvre garon tant
mort quelque temps aprs, quelqu'un lui en parla par rencontre, elle dit
tourdiment qu'elle ne le connoissoit pas. Hors deux de mes frres, ses
cousins-germains, et Lozires, autre cousin-germain, qui avoient
peut-tre plus de tendresse pour elle qu'on n'en a d'ordinaire pour une
parente, je ne sache personne qui ait t amoureux d'elle jusqu' son
veuvage. Cette femme avoit quelquefois une fiert insupportable, et se
prenoit souvent pour une autre. Elle eut l'insolence de mander  ses
oncles Tallemant et Rambouillet, qui la prioient de venir ici pour leurs
communes affaires, car son pre toit mort, qu'elle ne viendroit point
si on ne lui promettoit de suivre son avis. Lorsqu'on lui demandoit
conseil: Ne me le demandez pas, disoit-elle, si vous ne me voulez
croire. Il lui prenoit des visions quelquefois de dire: La Cloche
(c'toit sa favorite), n'ayons point d'esprit aujourd'hui; cela est trop
commun: tout le monde en a. Par vision, elle ne portoit point de
rubans, avoit des sangles  ses souliers, au lieu de noeuds, et  ses
jambes, au lieu de jarretires. Comme elle toit brune, elle se fit
peindre en esclave more, qui avoit des fers aux mains.

  [43] Gilbert Filhet de La Cure, l'un des plus braves compagnons
  de Henri IV. Ce capitaine a t fort peu connu jusqu' ces
  derniers temps. Ses beaux faits d'armes sont prsents avec le
  plus grand intrt dans le _Journal militaire de Henri IV_, que
  M. le comte de Valory a publi d'aprs les manuscrits de la
  Bibliothque royale, fonds de Bthune. (Paris, Firmin Didot,
  1821, in-8.)

  [44] On a dj indiqu le Recueil qui contient les posies de
  Chandeville.

Jamais femme n'a tant aim l'adoration: ce fut par l que son frre la
fit consentir  son mariage; elle vouloit qu'on ft  elle sans rien
prtendre; et moi qu'elle avoit aim tendrement, et quasi comme son
fils, elle ne m'aimoit plus tant, parce que j'tois amoureux d'une
femme, et qu'elle ne pouvoit pas dire que je fusse absolument  elle. Ma
foi! en l'ge o j'tois, il me falloit quelque autre chose pour
m'arrter que ce qu'elle me vouloit donner; d'ailleurs, depuis sa
petite-vrole, elle n'avoit rien de joli que l'entretien et le bien. Son
mari fut tu au combat de la Route avant le secours de Cazal[45]. J'ai
dit qu'elle ne voulut point acheter le bonhomme de La Force. Elle toit
riche et estime; elle voyoit beaucoup de gens de qualit: cependant
elle n'toit point contente; je n'ai jamais pu deviner ce qu'il lui
falloit. Ceux de dehors ne s'apercevoient point de son chagrin; car,
comme elle avoit l'ambition de plaire, elle se foroit, et je lui
disois,  cause de cela, qu'il n'y avoit point d'avantage  tre son
parent.

  [45] Par le comte d'Harcourt, en 1640.

Elle avoit une amiti fort troite avec une madame de Lagren qui toit
une fort raisonnable personne. Cette femme m'a dit que le dessein de ma
parente toit de faire tous ses efforts pour pouser Gassion, s'il
devenoit marchal de France. Elle ne manquoit pas de gens qui la
recherchoient. Celui de tous ses poursuivants qui s'y obstina le plus,
ce fut un capitaine aux gardes, qui est aujourd'hui lieutenant des
gendarmes, si je ne me trompe; il s'appelle La Salle. Comme elle aimoit
 tre adore, quoiqu'elle ne l'aimt point, elle ne se put rsoudre 
lui fermer sa porte; elle lui disoit: Nous ne sommes pas le fait l'un
de l'autre. Il y a long-temps que je vous connois; vous tes mnager, et
moi j'aime la dpense; je suis huguenote, vous tes catholique; vous
tes d'humeur souponneuse, et moi d'humeur libre. La Salle se rsout 
l'enlever; il donne de l'argent aux gens de la dame pour avoir plus de
facilit  l'enlever sur le chemin de Charenton. Elle le sait par
eux-mmes; elle leur donne autant que lui, et lui renvoie ce qu'il leur
avoit baill. Ses oncles, qui toient administrateurs du revenu du
cardinal de Richelieu, en allrent parler  madame d'Aiguillon, et lui
firent entendre que La Salle se faisoit fort de M. le comte de Guiche.
Elle en avertit le cardinal, qui dclara au comte de Guiche que si La
Salle enlevoit cette femme, ce seroit  lui qu'il s'en prendroit, et non
 La Salle.

Madame d'Harambure toit effectivement librale, et, par son testament,
elle donna prs de quarante mille cus. Elle mourut jeune (
trente-trois ans), et lorsqu'elle se croyoit mieux, d'une maladie de
langueur; elle avoit toujours dit qu'elle vouloit mourir en repos, et
que l'appareil de la mort toit plus effroyable que la mort mme. Quand
elle toit malade, elle ne se laissoit quasi voir  personne. Elle
mourut comme elle souhaitait; car s'tant fait un transport au cerveau,
elle ne vit ni ne sentit rien de tout ce qu'on fit pour la faire
revenir. Cette fantaisie de ne se point laisser voir fit dire bien des
sottises; mais je crois qu'il n'y a que de l'imprudence et de l'humeur
particulire  tout cela.




LA LEU.


Paul Ivon, seigneur de La Leu, toit d'une honnte famille de Bler en
Touraine. Ds sa plus tendre jeunesse, il s'amusoit a faire des ronds et
des carrs sur le sable; marque certaine qu'il s'adonneroit aux
mathmatiques. Il s'appliqua au commerce, et, s'tant habitu  La
Rochelle, car il toit huguenot, il pousa la fille d'un Flamand, natif
de Tournay, nomm Tallemant, qui, chass de son pays pour la religion,
du temps du duc d'Albe, avoit trouv une jeune veuve des meilleures
maisons de la ville qui l'avoit pous pour sa beaut. On m'a dit en
effet que c'toit un fort bel homme. Paul Ivon fit une socit avec les
frres de sa femme, savoir: le pre du matre des requtes et mon pre.
Ils eurent quelque bonheur en leurs affaires; mais ds que Ivon se vit
du bien, la vanit l'emporta, et, ayant t maire, il voulut faire le
gentilhomme, et acheta la terre de La Leu  une lieue de La Rochelle.
Depuis cela les autres travailloient pour lui, et il les assistoit
seulement de son conseil. Cet homme, qui avoit de l'esprit, mais un
esprit drgl, se mit dans son loisir  rver  des choses qui
n'toient nullement de son gibier; il toit naturellement vain et
s'estimoit infiniment au-dessus de tous ceux de sa vole; et puis,
n'ayant point de lettres, il n'apprenoit rien dans l'ordre, et ne savoit
aucun principe; cela mit une telle confusion dans sa tte, que peut-tre
ne viendra-t-il jamais un homme qui die, ni qui fasse plus de
grotesques que lui. La sainte Ecriture l'acheva: il en expliquoit tous
les mystres  sa mode, et se fit une religion toute particulire; il se
disoit l'Abraham de la nouvelle loi; et, pour ressembler mieux 
l'autre, un beau matin, il s'imagina avoir reu commandement de Dieu de
sacrifier sa femme, qu'il aimoit fort, et il fallut que ses beaux-frres
y missent ordre, aussi bien qu'une autre fois qu'il disoit avoir reu
commandement d'aller demander l'aumne par toute la ville. Pour faire le
Socrate, il s'avisa de dire qu'il avoit un esprit familier. Mon pre
toit un bonhomme qui avoit pris quelque teinture des visions de son
beau-frre, dont il se dsabusa pourtant  la fin; il croyoit
qu'effectivement cet homme avoit un esprit qui lui parloit sans que
personne l'entendt, et que cet esprit lui avoit souvent donn de fort
bons avis. Aprs l'avoir bien questionn sur cela, je trouvai que la
seule chose notable que cet esprit et conseille, ce fut d'acheter du
bl en Bretagne, et de le faire venir  La Rochelle, o il toit fort
cher. Une fois on trouve notre homme avec de grosses bosses au front
qu'il s'toit faites en adorant, disoit-il, le ventre  terre; et il
vouloit un jour faire prosterner comme cela madame de La Trmouille, qui
avoit eu la curiosit de le voir. Sur ce que quelqu'un dit quelque chose
 sa table qui le fcha, il fit serment de manger tout seul, durant je
ne sais combien d'annes; il en fit presque en mme temps un autre
encore plus ridicule; je n'ai jamais pu savoir pourquoi: ce fut de ne se
peigner de certain temps ni les cheveux ni la barbe, qu'il portoit fort
longue. Il observa fort exactement ces deux beaux voeux. Il se fit
peindre, car c'toit un si beau vieillard et si vigoureux, qu'on lui
demandoit si c'toit pour quelque maladie que les cheveux lui toient
blanchis; il se fit peindre, dis-je, dans une chaise avec une robe de
chambre de velours noir; un rayon tir par le signe du Sagittaire comme
une flche, lui passoit par la tte et lui sortoit par la bouche; il
avoit  la gauche une espce de temple ouvert, et un tombeau au milieu
couvert d'un drap noir: peut-tre toit-ce celui de sa femme, qui toit
morte assez jeune. Tout autour de ce tombeau il y avoit mille
griffonnages, mille ronds, mille triangles, et par-ci par-l des mots
hbreux; il avoit appris quelque petite chose de cette langue sans
savoir ni grec ni latin, et mme il en mit autour de ses armes; il y
avoit des figures de mathmatiques, des chiffres, des nombres et cent
autres _alibi-forains_; enfin tant de chimres, que Jacques Pujos[46],
qui les dessina, car, pour cela, il falloit un gomtre, en devint fou
lui-mme. Je me souviens qu'il y avoit en un endroit: _Bonne nouvelle
annonce par Paul Emile_. Ce nom lui sembla beau dans Plutarque, et il
le prit  cause qu'il s'appeloit Paul. En un autre, il y avoit en
grosses lettres: _Un loup y a_; c'toit son anagramme, et il entendoit
cent beaux mystres que personne n'a entendus que lui. A cause d'un lion
qui toit dans les armes qu'il se fit faire, il se mit dans la tte
qu'il toit le lion de la tribu de Juda, et c'toit un des
hiroglyphiques de son _mirificque_[47] portrait.

  [46] C'toit un garon, fils d'un de ses commis, qui toit assez
  n aux mathmatiques. (T.)

  [47] _Merveilleux_, _admirable_. (Expression emprunte de
  Rabelais.)

Il a crit des mathmatiques; mais on ne sait ce qu'il veut dire. Pujos
disoit de lui: Il a trouv de belles choses, mais il ne peut les
expliquer. Il mettoit toujours pour titre: _Propositions du sieur de La
Leu, dmontres par Jacques Pujos_. Mais Jacques Pujos dmontroit
toujours que les propositions toient fausses, surtout quand le bonhomme
prtendoit avoir trouv la quadrature du cercle. Au sige de La
Rochelle[48], il fit prsenter au Roi par mon pre,  qui il donna un
compliment  faire  Sa Majest, o l'on n'entendoit rien, une assiette
d'or, o la prtendue dmonstration de la quadrature du cercle toit
grave. Depuis le Roi la fit fondre avec quelques bourses de jetons
d'or; cela fcha terriblement notre vieillard, et d'autant plus que
quand il apprit ce beau mnage, il venoit de ddier son dernier ouvrage
au Roi. Il y a une lettre ddicatoires, o, entres autres chose, il dit
qu'il est l'homme dans le soleil, et dfie le Roi de le tuer avec tout
le rgiment des gardes. Il envoya ce livre  tous les gens de lettres de
sa connoissance, et plusieurs le gardent par raret.

  [48] En 1627.

Enchrissant sur ce qu'il avoit dit autrefois qu'il toit l'Abraham, il
alla voir M. de Marca, aujourd'hui archevque de Toulouse, et lui dit:
Je suis le Messie. Mais il me faut un prcurseur, et c'est vous qui
l'tes. A cause qu'il y avoit sur la porte d'Arras:

    Quand les rats prendront les chats,
    Les Franois prendront Arras.

il fit dire tourdiment  son esprit qu'Arras ne seroit point pris. On
fait un conte de deux moines, qui, en parlant  lui, dirent assez bas,
comme exorcisant son esprit: Si tu es de Dieu, parle. Il l'out, et
dit: Vous avez dit telle chose. Mon esprit est de Dieu, et il parlera.

Une fois il dit  l'abb de Crisy, je ne sais pour quel texte l'autre
lui demanda de quel auteur cela toit. C'est de Paul Ivon, lui
dit-il.--Je vous demande pardon, rpondit l'abb, je ne connois pas
encore cet auteur-l.--Il se fera connotre, rpondit-il gravement. A
moi, sur ce que je lui disois une fois: Cela n'est pas si vrai que deux
et deux sont quatre, il me rpondit aigrement qu'il n'y avoit rien plus
faux que de dire que deux et deux fussent quatre: Car la vrit,
disoit-il, est une et ce qui n'est pas un, n'est pas vrit; or, est-il
que deux n'est pas un. _Ergo._ Ses tymologies toient  peu prs
justes comme ses raisonnements; il disoit que _chemine_ toit _chemin
aux nices_; _chapeau_, _chapp'eau_, _pourpoint_, _pour le poing_,
parce que c'est le poing qui y entre le premier; _chemise_, quasi _sur
chair mise_.

Pour ce qui est des moeurs, il vivoit bien; et, comme il se vanta en
pousant sa femme qu'il n'en avoit encore connu pas une, de mme il
s'est vant d'avoir eu la mme continence en veuvage, quoiqu'il soit
devenu veuf d'assez bonne heure, et qu'il ft d'inclination amoureuse.
Il toit brave naturellement, et  une sortie  La Rochelle, du temps de
M. le comte (_de Soissons_), il paya bravement de sa personne. Pour le
dernier sige, il eut permission d'en sortir. Les ministres,  cause de
ses visions, le tourmentoient tant, car il dogmatisoit, qu'aprs la
prise de La Rochelle il se fit catholique, ou du moins il fit profession
de la religion du prince. Il toit homme de bien et fort charitable; il
a donn beaucoup en sa vie; mais ce qu'il fit  la fin, et que je dirai
ensuite, a fait douter que ce ne ft par vanit. Sept ou huit ans devant
sa mort, il fit connoissance, par le moyen de quelque dvot, qui,
peut-tre, le vouloit faire donner dans le panneau, d'une suprieure des
Carmlites de Saint-Denis, nomme madame de Gadagne[49]; elle avoit t
fille de la feue Reine-mre[50]. La nonne, qui toit adroite, le sut si
bien cajoler, qu'il en devint spirituellement amoureux, et brusquement
il va demeurer  Saint-Denis, et donne six mille livres tous les ans 
ce couvent pour faire btir l'glise. Cela a dur presque jusqu' sa
mort. Il logeoit tout contre, et leur donnoit sans cesse des provisions:
comme bienfaiteur, il voyoit les religieuses  dcouvert. Pour la mre
Anglique, c'toit ainsi que se nommoit sa bien-aime,  mon got, elle
achetoit bien ce qu'elle en tiroit[51]; car il lui falloit entendre,
trois ou quatre heures durant, tous les jours, toutes les visions qui
passoient par la tte de ce _Messie_.

  [49] Ce fut Saugeon qui le mena voir la mre Anglique de
  Gadagne. (T.)--Saugeon toit un gentilhomme saintongeois, dont
  Tallemant raconte les singulires aventures dans le chapitre des
  _Amants de diffrentes espces_.

  [50] Marie de Mdicis.

  [51] Mais j'ai appris qu'elle en payoit son galant,  qui elle
  donnoit deux mille livres; c'est le moine Bragelonne de
  Saint-Denis: elle l'et fait coadjuteur de Tours si elle ne ft
  point morte. Elle gouvernoit madame de Brienne, et toit bien
  avec la Reine. (T.)

Or, voici comment mon pre, qui dj n'approuvoit point tout ce que
faisoit son beau-frre, commena  se dsabuser entirement. Un matin il
dit  mon pre: L'esprit m'a dit: Fais-toi rendre compte par ton
frre. Mon pre rend son compte. Le Messie fut fort tonn de se
trouver de beaucoup moins riche que mon pre, qui lui reprsente que les
assiettes d'or et autres dpenses, avec les pensions des religieuses,
montoient gros. L'esprit parle une seconde fois, et dit qu'il falloit
trouver cent mille livres plus que Tallemant ne disoit. Tallemant, homme
lgal, ne put souffrir cette injure; il dit que l'esprit toit un malin
esprit, et depuis il commena  croire que son beau-frre toit fou; car
il n'y a rien qui dsabuse tant les gens, et surtout un homme de
_numros_[52], que quand on leur veut ter ce qui leur appartient. Le
Messie entre en fureur jusqu' lever le bton. Voyez quel Messie!
Tallemant se retire; l'autre part sur l'heure, et, sans dire gare, il
prend le chemin de La Rochelle. Il toit tard, il ne put que coucher au
Bourg-la-Reine. L il vcut encore deux ans, et fit travailler Jacques
Pujos  de vieux comptes, afin de tourmenter mon pre. Enfin, se voyant
aux abois, il se repentit et commanda qu'on les brlt.

  [52] Singulire expression: _un homme de numros_, _un homme de
  chiffres_, pour un homme fin et habile en affaires. On voit dans
  Trvoux qu'un homme _qui entend le numro_ est celui qui pntre
  facilement dans le secret de toute affaire o il s'agit de compte
  ou de profit.

On dit: tel matre, tel valet: voici un matre-d'htel de M. de La Leu
qui n'toit gure plus sage que lui; il s'appelle Douet. Il a un peu
voyag  Maroc et au Levant. Cela n'a servi qu' lui brouiller la
cervelle; car,  cause de ses voyages, il s'est pris pour un habile
homme, et s'est mis  faire des livres. Il y en a un plein de bons avis
pour le public; mais on nglige tout en ce sicle-ci. Il recommande,
entre autres choses, d'ter toutes les pierres des champs, et de les
porter  la mer. Il y avoit un autre livre intitul: _Machines de
victoires et de conqutes_. Pour celui-l, personne n'y entendoit rien.
Une fois qu'il toit  la campagne, il persuada  la belle-mre de M.
Patru, sa parente, autre bonne cervelle, d'aller  la Boussolle,  je ne
sais quelle dvotion dont ils ne savoient point le chemin: il la guida
si bien qu'il l'gara de six lieues sur huit. Depuis la mort de son
matre, qui lui a laiss une petite pension, il fait tous les ans une
quantit d'anagrammes imprimes sur le nom du Roi, et met tout de suite
_Louis, quatorzime du nom, roi de France et de Navarre_. Voyez si ce
n'est pas une merveille que de trouver quelque chose sur un si petit
nom. Je les garde, et c'est un bon meuble pour la bibliothque
ridicule[53].

  [53] Tallemant est,  ce que nous croyons, le premier qui ait
  parl des ouvrages imprims de son oncle La Leu et de Douet, le
  matre-d'htel. Ces petits renseignements bibliographiques seront
  recueillis, et feront connotre les auteurs de ces bizarreries
  oublies.




LOZIRES.


Le plus jeune de tous ses enfants s'appeloit Lozires, du nom d'un fief
de la terre de La Leu: il porta les armes en Hollande; aprs, pour
n'tre pas indigne fils de son pre, il prit tout d'un coup le petit
collet, aprs s'tre fait catholique; mais il ne portoit point la
soutane et n'avoit point de bnfices. Il coutoit son pre comme un
oracle, et n'toit gure plus sage que lui. Avec ce petit collet, et
ayant les quatre mineurs pour le moins, il s'alla battre en duel avec un
gentilhomme avec lequel il avoit eu querelle en Hollande; il eut
l'avantage. Il eut quelque envie de mettre  mal la femme d'un de ses
cousins-germains; elle toit fort jeune. Pour la gagner, il se mit 
l'appeler _mon petit animal_. Elle ne le trouva nullement bon; elle
l'appela _mon gros animal_, et ils se brouillrent. L'anne de
Corbie[54], on obligea chaque porte cochre de fournir un cavalier. Mon
pre quipa un de ses commis pour cela. Le pre de ce commis avoit
autrefois port les armes, et s'toit appel Lozier. Un dimanche que je
n'tois point all  Charenton[55], je vis un grand laquais de Lozires
qui tournoya long-temps autour de ce nouveau gendarme; et enfin l'ayant
tir  la porte, il lui dit qu'il mt l'pe  la main, ou qu'il
quittt le nom qu'il avoit pris. Le commis, mal styl  l'escrime, gagne
la porte, la ferme, et il parloit  l'autre par la grille. J'entends du
bruit, je descends, et je me moque de la poltronnerie du cavalier de
porte cochre, qui s'excusoit sur ce que son pe toit plus courte que
la brette du laquais; je chasse l'estafier, et, quoique je fusse fort
jeune, je vais en faire des plaintes  mon parent. J'ai donn, me
dit-il gravement, cet ordre  Orange; l'autre jour, comme il me
dshabilloit: La Balle (c'toit le nom du commis), lui dis-je, va donc
 la guerre. Vraiment, il me fait beaucoup d'honneur de prendre mon
nom, et si ce maraud vient  fuir, on dira sans distinguer, quand il
arrivera de parler de moi, qui ne fais que de quitter les armes: _Je
l'ai vu bien dtaler, ce n'est qu'un poltron_. Orange s'offre  punir
cette outrecuidance. Je suis d'avis, continua Lozires, que vous lui
fassiez mettre l'pe  la main s'il ne veut quitter mon nom, et que
vous le tuiez tout franc. J'eus beau haranguer, je ne lui pus faire
entendre raison: il croyoit avoir fait une belle chose. Il conte
l'histoire  mon pre et  mon frre an,  qui toit le commis, qui
prirent cela au point d'honneur. Lozires avoit piti d'eux de n'tre
point de son avis, et il pensoit leur dire une belle raison quand il
leur disoit qu'il n'y avoit eu que lui et le second fils de M. le
marchal de Thmines qui eussent port ce nom-l[56]. La Balle, ou
Lozier, comme il vous plaira de le nommer, fait un complot avec
d'autres cavaliers de porte cochre, d'assassiner ce laquais, et il
l'attaque lui troisime; c'toit sur le rempart, derrire le logis de
Lozires[57]. Il entend du bruit, y court, terrasse son rival Lozier, et
lui te son pe qu'il apporta en triomphe, comme si c'et t l'pe de
Bouteville[58]. Enfin tout cela s'accommoda: le commis quitta le nom de
Lozier, et le victorieux Lozires fit satisfaction  mon frre.

  [54] Corbie fut pris par les Espagnols en 1636. (Voyez les
  _Mmoires de Montglat_, deuxime srie de la _Collection des
  Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. 49, p. 128.)

  [55] Au prche.

  [56] Le marchal de Thmines s'appeloit _Lauzires_. Son fils
  an portoit le litre de marquis de Thmines, et son second fils
  Charles avoit conserv ce nom de famille.

  [57] O est  cette heure l'htel de l'Hospital. (T.)

  [58] Franois de Montmorency-Bouteville, si clbre par sa manie
  pour les duels, mis  mort le 21 juin 1627.

Lozires se remet  tudier le latin, et se fait recevoir conseiller
d'glise au parlement de Paris. Jamais homme n'a pris les choses plus de
travers que celui-ci. De peur qu'on ne le souponnt de favoriser ses
amis, il toit toujours contre eux, et il leur refusoit des choses qu'il
et accordes  d'autres. Insensiblement il se met  voir les dames, et
surtout celles qui avoient rputation d'avoir de l'esprit. Il fut chez
madame Saintot[59], o il dit un jour que son pre, il n'en toit pas
encore dsabus tout--fait, n'avoit jamais connu d'autre femme que la
sienne. Quand il fut sorti, madame Saintot dit  Benserade: Que te
semble de cela?--Ma foi, ce dit-il, je ne voudrois pas dire l'quivalent
de ma mre. Il cajoloit partout et cajoloit d'une faon pitoyable; vous
eussiez dit qu'il prononoit un arrt; il toit pesant  la main;
c'toit un grand homme tout d'une pice. Jamais homme n'eut tant de
besoin de sacrifier aux grces. Madame de Montbazon ayant un procs  sa
chambre, il voulut profiter de l'occasion, et lui faire connotre
l'affection qu'il avoit pour son service, afin de s'en prvaloir en
temps et lieu; il s'y prit si bien, qu'elle crut qu'il toit contre
elle, et chercha quelque temps les moyens de le rcuser. Il en conta
quelque temps  madame de Cressy, qui en toit fort lasse. Lui, soit par
une fausse galanterie, ou pour faire croire qu'il y avoit eu de grandes
privauts entre eux, car il avoit une vanit enrage, fit semblant de
s'vanouir un jour qu'il toit seul avec elle. Apportez un seau d'eau,
dit-elle  ses gens; s'il ne revient, on le jettera par les fentres.
Il fut tout glorieux de revenir.

  [59] Cette dame Saintot, qui eut pour Voiture une passion si
  malheureuse. (_Voyez_ l'Historiette de _Voiture_, tome 2, page
  272 de ces Mmoires.)

La petite madame de Courcelles l'appeloit _le hros_. Je crois que cela
vient de ce qu'il ne parloit un temps que des rgles du thtre. Il
s'est toujours piqu de faire de belles lettres. A la vrit, il y
prenoit bien de la peine, et avec tout cela, le monde toit si malicieux
que de ne les vouloir pas trouver belles.

Une fois, en passant par Saumur, il y a dix-sept ans, il y trouva
mademoiselle de Bussy qu'il connoissoit, et, en badinant avec elle, il
lui fit une promesse de mariage avec du crayon sur une carte. Il part
pour aller coucher  La Flche;  Baug, ayant rv  cela, il trouva 
propos de faire une dclaration par-devant notaires que ce qu'il en
avoit fait n'avoit t qu'en riant. Le notaire ne voulut pas lui en
donner acte qu'il n'et vu la carte; mais  La Flche il en trouva un
plus commode. Avant cela il alla dbiter une assez plaisante fable: il
dit qu'ayant fait faire le portrait de cette belle, dans l'impatience
qu'un laquais, qui l'toit all chercher chez le peintre, revnt, il se
mit  la fentre, et qu'il vit deux traneurs d'pe s'estocader en
prsence de ce portrait qu'un homme tenoit lev comme le prix du
combat. Lozires dit qu'il prit des pistolets, et qu'il alla arracher ce
portrait et le reporta en triomphe chez lui. Il n'y avoit pas un mot de
vrit  tout cela, car il ne logeoit point sur la rue, et son laquais
n'entra point, comme il prtend, dans un cabaret o des gladiateurs lui
eussent t le portrait. Tout le monde sait cette histoire; elle va
jusqu'au Louvre. La belle envoie qurir Lozires qui lui dit: Eh! de
quoi s'est-on avis de vous aller dire cela? Je ne voulois point que
vous le sussiez.

La connoissance qu'il fit avec le coadjuteur, alors l'abb de Retz, chez
madame de Roche[60], lui fut fort prjudiciable; car, outre que ce fut
lui qui lui prta de quoi payer ses bulles de coadjutorerie, et que cet
argent n'est pas prt  tre rendu, cette connoissance fut cause qu'il
se mit tout autrement l'ambition dans la tte[61]. Persuad de son
mrite, il quitte le parlement pour un brevet de conseiller d'Etat
ordinaire que le coadjuteur lui fit donner. Le voil intendant de
Dauphin par le moyen de madame Bigot, qui demanda cet emploi  Lionne.
Il ne contenta personne en cette intendance. Lionne le maintint par
honneur. Lozires, par reconnoissance, s'avisa de cajoler  Grenoble la
femme du prsident Servien, oncle de Lionne. Le prsident crit le
diable contre lui; madame Bigot le sait et lui crit qu'il se garde
d'irriter les maris. Il se doute que cela venoit du prsident, et, par
une gnrosit de l'autre monde, lui va dcharger son coeur et met
l'oncle mal avec le neveu. Il refusa une chose juste  Lionne, le matre
des comptes; l'autre lui dit: Monsieur, quand vous aurez cinquante ans
comme moi, vous aurez plus d'exprience. Son successeur, qui ne
connoissoit point Mnage, accorda  Mnage une chose que Lozires lui
refusa, quoiqu'il ft son ancien ami, et que Mnage lui et donn M.
Nubl[62]. On lui crivoit de la cour: Ne dites point telle chose  M.
de Lesdiguires. M. de Lesdiguires la savoit aussitt. Je crois qu'il
l'auroit plutt dite  madame; car, sans doute, il lui en aura voulu
conter, puisque c'toit la parente du coadjuteur. A Grenoble, il
crivoit  d'mery qu'il falloit qu'il se montrt pasteur et non
_mercenaire_.

  [60] Belle-fille de l'cuyer de madame de Retz. Elle pousa
  Pierre de Lalane. (_Voyez_ son article  la suite de celui-ci.)

  [61] Il ne passoit pas autrement pour bon catholique; il crut que
  d'aller communier au cardinal  sa premire messe, le mettroit en
  bonne rputation, ou bien il crut que cela se devoit. Il y fut,
  et pas un parent n'y alla; cela sembla ridicule. (T.)--Cette note
  de Tallemant mrite qu'on s'y arrte un instant. On y voit que la
  famille de l'abb de Retz affecta de ne pas assister  sa
  premire messe.

  [62] Louis Nubl, avocat au parlement de Paris. Il toit l'ami de
  Mnage, qui lui a ddi ses _Amnitatas juris civilis_. Ce fut
  lui qui dfendit Mnage devant le Parlement quand il y fut
  traduit pour ces vers de sa neuvime lgie latine, adresse au
  cardinal Mazarin:

        _Et puto tam viles despicis ipse togas,
    Qui mod te rerum dominum venerantur, adorant;
        Hi sunt sp tuum qui petiere caput._

  Nubl, n  Amboise, est mort  Paris en 1686.

Il cajola une dame dont on avoit mdit douze ans durant avec un autre;
il se servit d'un dsordre qui arriva entre eux. Le premier galant
mourut d'un mal invtr qui s'augmenta par le chagrin d'tre mal avec
la belle. Elle-mme mourut peu de temps aprs. M. l'intendant affecta
d'aller  l'enterrement avec une mine stoque. Tout le monde se moqua de
lui.

En une opration qu'on lui fit une fois au pied, il se piqua de
constance, et de ne pas jeter un pauvre petit _aie!_ il en souffrit
trois fois davantage et en _tressua tellement d'ahan_[63], que tout
toit perc jusqu' la paillasse.

  [63] _Ahan_ (vieux mot), douleur.

Pour soumettre un village[64] rebelle il laissa ses fusiliers, et alla
chercher main forte: il rencontra madame de Villeroy, et, sans autre
compliment, il lui dit d'un ton de dictateur: Madame, je vous ordonne
de la part du Roi de m'envoyer cent des Suisses de la garnison de Lyon.
Elle le prit pour un Don Quichotte en intendance et ne lui rpondit
rien. Il rencontra aprs une recrue de vingt-cinq chevau-lgers qui
n'avoient encore que des pes; il en dit autant  l'officier: cet
officier se mit  rire, et lui dit: Monsieur, j'irai pour l'amour de
vous, mais non pas  cause de votre intendance. Il y fut, mais le
village avoit capitul; Lozires en pensa enrager, car il avoit envie de
faire carnage. J'oubliois que quand il toit conseiller il fit des
exploits gigantesques en un _Te Deum_ contre la chambre des comptes qui
eut prise avec le Parlement pour la crmonie.

  [64] Ce village appartenoit  un parent de M. de Bellivre, alors
  second prsident au mortier du Parlement de Paris. Notre
  intendant crut tre oblig de lui en faire compliment; mais il
  fut si bon, qu'aprs avoir dict la lettre  son secrtaire, il
  mit au bas qu'il le prioit de l'excuser s'il ne lui avoit pas
  crit de sa main; que ce jour-l il lui avoit fallu faire une
  lettre pour M. le cardinal, etc. Il en nommoit je ne sais
  combien. M. de Bellivre dit: Il est vrai que voil bien des
  lettres.

    (T.)

A son retour, Nubl, dont tout le monde se louoit fort, le quitta parce
qu'il ne voulut pas se loger ailleurs que fort loin du Palais, et qu'il
le traita peu civilement. Nubl lui ayant reprsent l'incommodit
d'avoir si loin  aller, il lui rpondit avec un sourire moqueur par un
conte: Il y avoit, lui dit-il, un homme qui marioit sa fille; un
savetier, son voisin, lui dit qu'il ne trouvoit pas qu'il et bien
fait.--Je le trouve, moi, dit l'autre.--Puisqu'ainsi est, reprit Nubl,
vous me permettrez de me retirer.

Voil notre homme sans emploi, lui qui et t de bonne heure  la
grand'chambre. Il s'ennuyoit terriblement. Il fut tent de se marier, de
peur, disoit-il, que la solitude ne le ft devenir comme son pre. Je
suis fch qu'il n'en ait pas pass son envie, car il m'et sans doute
fait rire. Il n'y avoit pas un homme au monde plus souponneux, ni qui
et plus mauvaise opinion des femmes: la sienne et t oblige par
honneur  venger le sexe. Mais il mourut en dlibrant, et d'une mort
assez fcheuse, car il fut six mois  mourir. On l'ouvrit, et on lui
trouva dans le foie plus de six douzaines de boules de chair, la plupart
grosses comme des balles de mousquet, et quelques-unes grosses comme des
teufs[65]. Tout cela venoit de mlancolie. Il voulut faire le
philosophe, et, aprs avoir eu tous ses sacrements, il dit  ses
parentes: Mesdames, excusez si mon linge n'est pas trop blanc; mais
j'ai  faire un si grand voyage qu'aussi bien il seroit bientt sale.
Il fit un testament dont il toit le plus satisfait du monde; il croyoit
avoir fait merveille. Il y avoit des sottises  donner le fouet. Il
donnoit  un de ses parents,  qui il avoit de l'obligation et qu'il
faisoit son excuteur testamentaire, une tapisserie,  condition de
payer plus que cette tapisserie ne valoit; il y avoit un article o il
parloit de Nubl, comme de son domestique; il disoit qu'il l'avoit pay
et au-del de ses gages; mais que, pour lui ter tout sujet de plainte,
sur ce qu'il a ou dire que M. Nubl disoit qu'il avoit perdu quelques
meubles, il charge ses hritiers de lui donner ce que dira M. Mnage
jusqu' la somme de trois cents livres. Par vanit, il laissa cent
livres de rente  une parente de La Rochelle qu'il avoit aime en vain
autrefois. Cela pensa faire enrager cette femme, car il sembloit qu'il
la voult payer de si peu de chose. Il laissa ses livres  Bernard de
Lesfargues, dont nous allons parler, et vous saurez pourquoi. Il fit
hritiers ceux qui l'toient par la coutume, et c'toit le moins qu'il
pouvoit faire, car il s'toit fait donner sous main cent mille livres
par son pre.

  [65] Des balles de paume.

Il avoit un beau-frre digne de lui, qu'on appeloit M. de Chusse; il
avoit t conseiller  La Rochelle, mais il faisoit le marquis[66]. Ce
fat avoit je ne sais quoi  dmler avec quelque homme de La Rochelle,
qu'il traitoit fort de haut en bas. Cet homme pourtant lui fit quelque
niche; le voil en colre. Ah! petit rousseau (cet homme toit roux),
disoit-il, petit rousseau, ce sont autant de charbons ardents que tu
t'attises sur la tte. Ma fille, ajoutoit-il, parlant  une folle de
fille qu'il a, je vois bien qu'il faudra souiller ses mains de ce vilain
sang. Cette fille disoit une fois que la Reine avoit dit  Lozires:
Monsieur de Lozires, monsieur de Lozires, la soutane n'est pas votre
fait,  ce bton,  ce bton.

  [66] Ce bent avoit une sotte coutume de dire _mes amis_, au lieu
  de messieurs. Un bourgeois qui l'toit all voir seul, voyant
  qu'il disoit _mes amis_, se retourne et ne voit que son barbet.
  H! coquin, lui dit-il, remercie donc monsieur. (T.)




MADAME DE LALANE.


Mademoiselle de Roche toit une des plus aimables personnes du monde;
elle s'appeloit Galateau[67] en son nom, et toit fille de la femme de
l'cuyer de madame de Retz. Elle avoit de l'esprit, disoit les choses
fort agrablement[68], toit belle comme un ange, et point coquette. On
en fit tant de bruit que la Reine la voulut voir; mais les dames de la
cour, et surtout les filles de la Reine, la traitrent fort de
bourgeoise. Le grand-matre, depuis duc de La Meilleraye, alors veuf, la
voulut faire pouser  l'Ecossois, qui toit  lui, et logeoit 
l'arsenal. L'Ecossois toit riche, mais elle eut peur de la violence du
grand-matre, et, voyant sa mre gagne, elle se fit enlever par Lalane,
son amoureux, celui-l mme qui faisoit si joliment des vers[69]. Les
enfants l'ont fait mourir toute jeune; ce fut grand dommage[70].

  [67] Titon Du Tillet dit que madame de Lalane s'appeloit Gastelle
  Des Roches. (_Parnasse franois_, p. 331.)

  [68] Madame de Lalane crivoit des lettres spirituelles, et
  faisoit de jolis vers, s'il en faut croire Campion. (Voyez le
  _Recueil de lettres qui peuvent servir  l'histoire_, Rouen,
  1657, p. 73.)

  [69] Les posies de Pierre de Lalane ont t recueillies par
  Saint-Marc, et publies en 1759, avec celles de Montplaisir.

  [70] Lalane n'est gure connu que par les posies touchantes que
  lui inspira le regret de la perte de sa femme. Chapelain lui-mme
  adoucit, en faveur de celle-ci, la rudesse de ses vers, et il lui
  fit cette pitaphe:

    Vnus repose en ce tombeau
    Du nom d'_Amarante_ couverte,
    Le monde a perdu dans sa perte
    Ce qu'il eut jamais de plus beau.
    Toutes les Grces, de tristesse,
    Sont mortes avec la Desse;
    Son fils voit encore le jour.
    L'_Amour_ reste encor de la belle:
    Mais ce ne peut tre l'_Amour_!
    Il est aussi mort avec elle.




LESFARGUES[71].


Bernard de Lesfargues toit avocat  Toulouse et fils d'avocat. Pour son
malheur, il s'imagina qu'il toit loquent, et s'tant mis  traduire
Quinte-Curce, il fut si charm de son style, qu'il crut qu'il n'y avoit
que Paris digne de lui. A son arrive, il s'adressa  feu Camusat,
libraire de l'Acadmie. Camusat toit bon libraire, et tandis qu'il
suivit le conseil de Chapelain et de Conrart, il n'imprima gure de
mchantes choses; mais sur la fin, il s'imagina tre assez habile pour
faire les choses de sa tte, de sorte qu'il se mit  imprimer
l'_Alexandre franois_ (c'toit le titre que Lesfargues avoit donn 
Quinte-Curce[72]), sans en demander avis; il passa bien plus avant, car
il crut avoir trouv un homme  opposer  Du Ryer qui traduisoit Cicron
pour d'autres libraires, et donna six cents livres par an  Lesfargues;
mais, parce qu'il voyoit que l'approbation de ceux de l'Acadmie toit
ncessaire  son nouveau venu, il obligea ce galant homme qui
prtendoit, disoit-il, jeter de la poudre aux yeux de tout le monde, 
visiter quelques acadmiciens, et  se mettre le ventre  terre devant
eux. Lesfargues alla, entre autres, voir M. Conrart, entre six et sept
heures du matin. Conrart toit encore au lit; on lui dit que c'toit de
la part de Camusat. Or, Camusat avoit promis de lui envoyer un faiseur
de lunettes pour une commission, et parce qu'il lui avoit dit que
c'toit un homme fort bizarre, il prend sa robe de chambre et le fait
entrer. Lesfargues vient, et faisant une rvrence trs-profonde, il lui
dit: _Monsur, j suis ce misrable tradutur dont monsur Camusat bous_
_a parl._ Mais le pauvre Toulousain perdit bientt son protecteur;
Camusat mourut un an aprs, lorsque son _tradutur_ toit sur le point de
faire imprimer les _Verrines_[73]. On empcha que la veuve ne les
imprimt, et bien lui en prit, car on n'en a presque point vendu. Ce
Gascon disoit: Il falloit bien que je les traduisisse, car, pour cela,
il faut une parfaite connoissance du droit romain et une parfaite
lgance. Il faisoit des vers qui ne valoient pas mieux que sa prose.
Dpourvu de son Mcnas, Camusat, il se mit  faire la cour  l'abb de
Crisy[74],  La Chambre[75], et  Esprit[76], et de l vient que
Mnage, dans la _Requte des dictionnaires_, l'appelle:

    Votre candidat Lesfargue.

Mais son vritable support fut Lozires. Lesfargues lui disoit: Vous
tes le dispensateur de la gloire, et il le flattoit sur toutes choses;
de sorte qu'il s'y _adomestiqua_[77] si bien, qu'avec une insolence de
gascon, quoique l'autre ne s'en apert pas, il lui dit un jour: Eh
bien, _Monsur_, cette chambre que _bous_ me _boulez_ donner chez _bous_
est-elle prte? Il n'y en eut pourtant point. Lozires toit pesant, et
ne savoit quasi rien; il lisoit avec ce fou; ils virent sa potique, et
le snateur se mit en tte de faire des sujets de pices de thtre. Il
en disposoit les actes et les scnes, et mettoit en prose tout ce qu'il
et voulu qu'on et mis en vers. Lesfargues crivoit sous lui, et je me
souviens qu'il disoit en ce temps-l: Je me soumets  crire sous M. de
Lozires; regardez quel homme il faut que ce soit? Il disoit une fois 
l'abb de Retz: Il n'y a que vous et moi qui ayons du feu. Il toit
dans je ne sais quelle maison, o il y avoit une tapisserie antique de
velours en broderies, avec un lit de mme: Cette chambre, dit-il, me
fait ressouvenir de celle de mon pre; il y a un meuble tout pareil
qu'on lui donna pour des affaires de la maison de Foix, qu'il a faites
il y a long-temps. Seriez-vous d'avis que je fisse venir ce meuble?
Lozires, en s'en allant en Dauphin, fit tant envers ces messieurs de
chez M. le chancelier, qu'on fit Lesfargues avocat au conseil, o il a
toujours travaill depuis, aprs avoir renonc  sa mal fonde
prtention d'loquence[78].

  [71] Bernard Lesfargues, auteur de _David, pome hroque_, dont
  Boileau a dit dans la neuvime satire:

    Le _David_ imprim n'a point vu la lumire.

  On ne sait pourquoi on dit dans la _Biographie_ de M. Michaud, que
  Lesfargues toit imprimeur.

  [72] L'ouvrage est indiqu dans la _Biographie universelle_ sous
  ce titre: _Histoire d'Alexandre le Grand, tire de Quinte-Curce
  et autres auteurs_, 1639, in-8.

  [73] Les Oraisons de Cicron contre Verrs, traduites en
  franois, 1640, in 4.

  [74] Germain Habert, abb de Crisy, pote assez distingu,
  membre de l'Acadmie franoise. Sa pice principale est la
  _Mtamorphose des yeux de Philis en astres_. (Voyez le _Recueil
  de diverses posies_; Paris, Chamhoudry, 1651, premire partie,
  p. 29.)

  [75] Marin Cureau de La Chambre, mdecin ordinaire du Roi, membre
  de l'Acadmie franoise, auteur du _Caractre des Passions_,
  ouvrage fort remarquable.

  [76] Jacques Esprit, de l'Acadmie franoise. (_Voyez_ la note de
  la p. 38 du t. 3.)

  [77] _Adomestiqua_, il se familiarisa, expression emprunte du
  mot italien _dimesticar'si_.

  [78] On ne trouve nulle part des dtails aussi circonstancis sur
  Lesfargues.




L'ABB TALLEMANT[79],

SON PRE, ETC.


L'abb Tallemant est un garon qui a de l'esprit et des lettres; il fait
mme des choses agrables; mais il n'y a rien d'achev. C'est le plus
grand _inquiet_[80] France, et qui se chagrine le plus. Il est vrai que
son chagrin est quelquefois assez plaisant. L'ambition lui fit changer
de religion, et il avoit ce dessein il y a vingt ans, lorsqu'un de mes
frres du premier lit, lui et moi, allmes en Italie. Il toit le plus
jeune des trois, et n'avoit pas encore dix-huit ans. A Venise, o nous
fmes quelque sjour avant que d'aller  Rome, il coucha avec une
courtisane: le lendemain, nous lui demandmes: Eh bien, tait-elle
jolie?--La plus jolie du monde, dit-il, elle n'avoit pas de p...--Ah!
l'innocent, lui dmes-nous, il a apport son p....... en Italie. Au
retour, il voulut donner  l'abb de Retz la gloire de l'avoir converti.
Mon pre se fcha, et l'envoya pour quelque temps hors de Paris. Une
fois que le bonhomme lui crivit une lettre o il y avoit des endroits
pleins de bile, et quelques-uns qui marquoient qu'il avoit fait quelque
effort, le proslyte, en la montrant  Quillet, disoit: Voyez-vous
bien, en voil un qui est de la faon de Des Raux, et celui-ci o il y
a: _Sera-t-il dit qu'un Franois Tallemant, petit-fils d'un autre
Franois Tallemant, qui aima mieux sortir de sa patrie, que de flchir
le genou devant l'idole_, etc.; voil qui est du fils an. La
meilleure raison qu'il ait dite, c'est qu'il toit toujours  la
portire du ct du vent, en allant  Charenton.

  [79] Franois Tallemant, n vers 1620, membre de l'Acadmie
  franoise, mourut en 1693. Il toit frre de l'auteur de ces
  Mmoires.

  [80] On l'appeloit _son inquitude_, comme on dit _son
  excellence_, (M. Daunou, dans la _Biographie universelle_.)

C'est un des plus grands paresseux qui soit au monde; avant que nous
eussions un carrosse, on lui donna un cheval. Je ris encore quand je me
ressouviens de la manire dont il alloit par la ville; sa bte toit
presque toujours dans le ruisseau, la bride sur le cou, et quand elle
approchoit des maisons, elle mettoit la tte dans toutes les portes: au
diable le coup d'peron qu'il lui donnoit! Etoit-il de retour? le voil
 pester contre ce cheval. Ce chien d'animal, disoit-il, s'arrte
toujours o je ne veux pas aller. Aussi, voil une belle occupation que
de conduire une bte.

Pour n'avoir pas la peine de manier un gros livre, il fit relier un
Aristote en vingt-quatre petits volumes, et de ces vingt-quatre, en peu
de jours, il ne s'en trouva pas quinze. Il se tenoit dans son lit  lire
quelquefois jusqu' onze heures, et, la plupart du temps, ses draps
toient  bas, et il n'avoit que la couverture sur lui; aussi frileux
que malpropre, on l'a vu cent fois entourer sa chaise de paravents
devant un grand feu, affubl d'une grosse robe de chambre. Il toit
amoureux de madame d'Harambure, quoiqu'elle ft bien grave. Elle s'en
divertissoit, et n'a pas peu contribu  le rendre bizarre, car elle
souffroit toutes ses visions. Un beau matin, au plus fort de son amour,
nous fmes tout tonns de le voir avec une perruque. Il avoit la tte
belle; mais ses cheveux, par endroits, s'toient blanchis. On ne s'en
apercevoit pourtant point, car il en avoit beaucoup; mais il fut bien
attrap quand, au lieu de revenir noirs, il en revint une fois plus de
blancs qu'il n'y en avoit.

Tout d'un coup il lui prend une fantaisie de retourner  Rome: durant
son absence, cette femme mourut. Il a voulu nous faire accroire depuis
qu'il s'toit loign parce qu'il voyoit bien qu'elle mourroit. Revenu
de Rome, on le fit aumnier du Roi, justement au commencement de la
rgence. Je ne sais si c'est la soutane qui lui a communiqu l'avarice
des gens d'glise, mais aussitt il eut une pret trange pour le bien.
Il se mit dans la tte que cela lui nuisoit de demeurer avec des
huguenots. Il fit accroire  mon pre que le Pre Vincent[81] en avoit
dit quelque chose, et qu'il n'auroit point de bnfices s'il ne logeoit
sparment. Il sort du logis. Il logeoit vers le Palais-Royal, et
prenoit ses repas dans une auberge. Cette vie l'ennuya; il se logea plus
prs de mon pre pour avoir des bouillons; aprs il y prit ses repas;
ensuite il y logea seul; ses gens toient dehors; enfin il les y logea
aussi.

  [81] L'auteur parle ici de saint Vincent de Paul. Il lui donne la
  qualit de _Pre_, comme fondateur des Lazaristes, ou Pres de la
  mission.

Or, avant que de passer outre, il est bon de dpeindre un peu l'humeur
de mon pre. C'toit un homme du vieux temps, _in puris naturalibus_,
qui, en sa vie, n'avoit fait une rflexion. Opinitre  un point
trange, il disoit navement: On dit que je suis opinitre; qu'on me
fasse venir un homme qui me persuade, on verra bien que je ne suis point
ttu. Il avoit de l'honneur et toit humain, mais le plus mchant
politique du monde: il avoit des faons de parler toutes particulires,
et il croyoit que tout le monde toit oblig de l'entendre comme ceux de
sa famille. L'aversion qu'il avoit eue contre un ministre cossois,
nomm Primerose[82], qui prchoit deux heures d'horloge, et ne disoit
rien qui vaille, fut cause que pour dire un _lanternier_[83], il disoit
un _Ecossois_. Mon pre une fois disoit  un homme: Celui dont vous
parlez est un Ecossois. (Il vouloit dire un _sot_.)--Vous m'excuserez,
monsieur, dit l'autre, il est de Toulouse. Or, le bonhomme appeloit en
riant l'aumnier _notre Ecossois_. Un jour le portier dit au cocher de
l'aumnier: O as-tu laiss ta charge?--J'ai laiss, dit le cocher,
_notre Ecossois_ au Palais-Royal. Mon pre s'avisa ensuite, pour
enchrir, de dire _excellent Ecossois_, puis _excellent_ tout seul;
aprs _magnifique excellent_, et enfin rien que _magnifique_; tellement
que, pour savoir ce qu'il vouloit dire, il falloit faire toute cette
gradation. Il parloit aux gens de dehors, pour peu qu'il ft en belle
humeur, car il est gai naturellement, comme  ses enfants; vous
l'entendiez si vous pouviez. La premire fois que Ruvigny, qui a pous
ma soeur, le vit, il fut terriblement attrap; il disoit toujours oui,
et il rioit quand il le voyoit rire. Voyez-vous, lui disoit-il, ma
femme elle est C. A. I. L.[84] de sa fille; vous serez le gendre  la
Manon; quand elle sera _douze douzaines_, on lui donnera bien des
bouillons. Je vous en avertis, _a bon co, ma ne voude de
Battagley_[85]. Quand il vouloit dire, _vous dites vrai_, il disoit:
L'enfant dit vrai, y en et-il pour cent cus. C'est qu' La Rochelle
il y avoit un vieillard qui faisoit aller un petit garon devant lui. Ce
petit disoit: Qui a de vieux souliers  vendre? mon pre les achetera.
Et le vieillard ajoutoit gravement: L'enfant dit vrai, y en et-il pour
cent cus.

  [82] Ce ministre disoit une fois: Mes frres, les proverbes sont
  vritables: qui a fait Normand a fait gourmand; qui a fait Gascon
  a fait larron (notez que c'toit  Bordeaux); qui a fait
  Saintongeois a fait bavard, etc. Mais qui a fait cossois a fait
  prompt et propre  toutes vertus. (T.)

  [83] Un diseur de fadaises, un homme qui ne termine rien de ce
  qu'il commence; qui, en parlant, n'arrive jamais au but qu'il se
  proposoit d'atteindre.

  [84] C'est--dire _Caillette_;  La Rochelle on dit un _Cail_; il
  vouloit dire coiff de sa fille; _douze douzaines_, c'est une
  _grosse_; quand elle sera grosse; le gendre  la Manon, c'est que
  ma mre avoit bien du soin du gendre de la fille du premier lit,
  et mon pre disoit: Que sera-ce donc du gendre  _la Manon_? Ma
  soeur de Ruvigny s'appelle _Marie_. (T.)

  [85] Une femme de Bordeaux disoit cela: Ma soeur de Battagley a
  bon coeur. Il vouloit dire que ma soeur avoit du coeur. (T.)

Navement, au lieu d'aller recevoir dans la cour madame de Rohan la
douairire, qui amenoit Ruvigny au logis, croyant lui faire honneur, il
prit sa belle robe de chambre et la reut au coin de son feu. Au lieu de
_bonjour_, il disoit toujours: _Adieu, adieu_, monsieur, comment vous
portez-vous? Il n'avoit pas de plus grande joie au monde que d'avoir de
bon vin, lui qui ne buvoit que de l'eau; mais il hassoit les festins.
Il amenoit quelquefois un peu trop de gens pour son ordinaire, et il
raisonnoit ainsi: s'il y a  manger pour six, il y en a bien pour sept,
et ainsi du reste. Il ne crioit jamais tant son porteur d'eau que quand
il lui apportoit de l'eau bien claire. Voil de bonne eau, cela,
disoit-il, coquin, pourquoi ne m'en apportes-tu pas toujours de mme?
Je ne l'ai jamais vu si en colre que quand aprs avoir bien appel
_laquais_, il trouva tous ceux de ses enfants, jouant  la boule dans la
cour, qui s'entredisoient: Joue, joue, ce n'est que M. le pre. Il ne
les battit pourtant point, car jamais je ne lui ai vu frapper personne.
Il toit un peu d'amoureuse manire; mais il ne s'amusa  rien de
qualifi que sur ses vieux jours qu'il en conta  madame Boiste, qui,
trs-avant sur le retour, ne fut pas fche de trouver encore un galant.
J'ai trouv plus de vingt brouillons de lettres d'amour qu'il lui
crivoit. Une fois, pour lui plaire, il s'avisa de se faire raser tout
le poil de l'estomac; il lui en vint une bonne apostume, qui toit comme
une peste. Ma mre toit une bonne femme qui toit bien aise qu'il se
divertt. Une fois on le trouva  table avec la Boiste, Calprende et la
Beaupr, une comdienne qui avoit fait amiti avec cette femme. Ma mre
mourut huit mois devant lui et mourut en dormant. Il disoit navement:
Regardez, j'tois, il n'y a que deux jours, couch avec elle. N'allez
pas croire au moins que je lui aie rien fait. En conscience, je n'y
touchai pas; cela lui et fait mal.

Revenons  l'aumnier, que nous appellerons _l'abb_ dsormais. L'abb,
 cause qu'il avoit chang de religion, s'imaginoit qu'on lui feroit
faire dsavantage, et il me craignoit plus que tous, parce que ma mre
m'aimoit fort. Moi, de mon ct, j'tois fort las des divisions de la
famille; deux diffrents lits ne sont bien jamais d'accord; d'ailleurs
l'abb, ds son enfance, avoit toujours eu contre moi une envie trange
qu'il a encore et que je n'espre pas surmonter. Je me rsolus donc,
voyant que mon pre n'toit pas homme  me donner du bien qu'en me
mariant, ou me faisant conseiller, et je hassois ce mtier-l, outre
que je n'tois pas assez riche pour jeter quarante mile cus dans
l'eau[86]; je me rsolus donc  me marier, mais  y prendre le plus de
prcaution que je pourrois. Ma mre toit soeur de M. de Rambouillet; il
avoit une petite fille fort jolie, pour laquelle je me sentois de
l'inclination, c'toit ma cousine-germaine; on m'estimoit dans sa
famille; la mre m'aimoit tendrement, les fils toient en quelque sorte
mes disciples; on ne me pouvoit pas tromper pour le bien: nos pres
avoient fait mmes affaires, et, comme ils avoient eu de grands procs,
et qu'il y avoit encore tous les jours quelque chose  dmler, je
croyois les rendre amis pour jamais. Si on peut dire qu'on ne fait pas
une sottise en se mariant, il me semble que je pouvois dire que je n'en
faisois pas une. J'en fais parler par mon frre an, qui aime qu'on
fasse honneur  la primogniture: nous voil accords pour tre maris
au bout de deux ans, car elle n'avoit que onze ans et demi. La mre
meurt au bout d'un mois; on fait venir en sa place la fille ane qui
toit veuve. Cette veuve est une personne fort douce et fort bien faite:
je me mis bientt admirablement bien avec elle, et je n'eus pas grande
peine  aimer la petite, et aussi  m'en faire aimer.

  [86] Le prix des charges de conseiller au Parlement de Paris
  s'toit beaucoup augment. Les financiers, dans la vue de
  s'lever, plaoient leurs enfants dans les cours souveraines pour
  acqurir la noblesse, et le Parlement avoit d'ailleurs acquis,
  durant les troubles de la Fronde, une grande importance
  politique. On voit, dans les Mmoires de Coulanges, qu'en 1656
  une charge de conseiller se vendit cinquante-cinq mille cus.
  (_Mmoires de Coulanges_; Paris, Blaise, 1820, p. 1.)

Il n'y avoit pas long-temps que nous tions accords, quand un soir on
me vint dire que Mallet, un secrtaire du Roi qui avoit sa fortune
auprs de Rambouillet, et mon frre an, me cherchoient partout. Je me
doutai aussitt de ce que c'toit. Ils reviennent. N'est-ce pas, leur
dis-je, que vous avez accord ma soeur avec Rambouillet?--Oui, me
dirent-ils, et cela est sign; nous ne vous l'avons point voulu dire,
parce qu'on a remarqu que vous n'en tiez pas d'avis. J'avais raison;
ils n'toient point le fait l'un de l'autre, comme vous verrez par la
suite. Je me trompois peut-tre, leur dis-je en dissimulant; mais j'en
suis ravi. Sur cela je vais trouver Rambouillet, et je l'embrasse un
million de fois. Voil l'abb en cervelle. Des Raux, disoit-il, sera
le matre de tout; il taillera et rognera comme il lui plaira. Il fait
une cabale avec un cadet, qui restoit de deux qui avoient pris les
armes, et ils n'eurent pas grande peine  dgoter une fille de qui on
avoit arrach un consentement  ce mariage; car elle avoit de
l'ambition. Ils eurent le loisir de dire tout ce qu'ils voulurent, car
il se trouva que Rambouillet, qui n'avoit gure que vingt-un ans,
s'toit laiss emporter au gros mariage qu'on lui donnoit, et  la
persuasion de sa famille, sans prendre garde  ce qu'il faisoit, et
qu'il avoit mal au _cazzo_. Il se dcouvrit  moi; je le dis  ceux du
premier lit qui avoient fait l'affaire; on fait agir Guenault, qui se
sert de la fivre quarte que la demoiselle avoit, disant qu'il toit
dangereux de la marier en cet tat-l. L'abb cependant avoit fait dire
par ce cadet, de qui on ne se dfioit point, tout ce qu'il avoit voulu,
et lui-mme, voyant que la fille toit branle, tournoit ce jeune homme
en ridicule le plus qu'il pouvoit. Un accord jeune et peu caress est
ais  dferrer;  tout heure le jouvenceau ne savoit o il en toit.
Ds qu'il fut guri, on le pressa fort de passer le contrat et de faire
publier des annonces; il y consentit; on fait une annonce; mais comme je
m'y attendois le moins, je le vois  mes pieds dans mon cabinet. J'ai
tort, je l'avoue, me dit-il; je ne devois rien faire sans vous en
parler, mais je croyois que je ne pouvois vous tre trop proche. Je vous
viens demander conseil. Votre soeur me traite le plus trangement du
monde. Sans votre considration, j'aurois tout rompu dj.--Vous me
mettez en une terrible peine, lui dis-je. J'aime votre soeur et il est
bien difficile que je vous serve sans qu'on me l'te: nous y ferons ce
que nous pourrons. Trouvez-vous tantt chez Patru, qui est malade, et
allez prier M. Conrart de s'y rendre. Nous voil tous assembls. Je
suis rsolu, leur dis-je,  tout hasarder pour tirer ce garon de
l'embarras o il s'est mis: en cela je sais que je fais son bien et
celui de ma soeur tout ensemble. Ils ne sont point le fait l'un de
l'autre; il y faut un homme d'autorit, et mon cousin est quasi aussi
jeune qu'elle: ils mourroient tous deux de chagrin. Ceux qui ont fait
cela sont des bourgeois qui font les mariages comme  la comdie, o
tout le monde se marie  la fin. Je suis d'avis, moi, qui connois assez
les deux vieillards auxquels nous avons affaire, que, ds ce soir, ce
garon dclare  son pre que ma soeur a dit  Charenton, et cela est
vrai, qu'elle vouloit bien Rambouillet pour son cousin, mais non point
pour son mari; et un million d'autres choses qui toient capables de
choquer terriblement le bonhomme, et o il n'y avoit rien d'invent;
qu'aprs cela le supplie de trouver bon qu'il ne pense plus  une
personne qui a de l'aversion pour lui; que ce n'avoit t que par
complaisance qu'il s'toit rsolu  se marier si jeune, etc. Si le pre
prend feu, ajoutai-je, comme je n'en doute point, sur l'heure, envoyez
faire vos excuses  votre accorde, si vous ne l'allez point voir, et
que vous vous trouvez mal; cela la choquera et la rendra d'autant plus
aigre, et son aigreur nous est ncessaire; aprs, allez coucher en
ville, de peur que votre pre ne change d'avis; demain, ds sept heures,
allez trouver mon pre, il n'y a que lui de lev au logis  cette
heure-l; reprsentez lui le dplaisir que vous avez d'apercevoir tous
les jours de plus en plus l'aversion que sa fille a pour vous; que vous
seriez bien fch de la rendre malheureuse, et que vous le suppliez de
trouver bon que vous vous retiriez, etc. Le bonhomme, car il est brusque
et a encore quelque teinture des dogmes de son beau-frre de La Leu, ne
manquera pas de dire, quand il verra que c'est tout de bon, que Dieu ne
l'a pas voulu, et que le dcret ternel en a autrement ordonn. Cela
fait, allez-vous-en vous promener en Languedoc, o un de vos frres est
directeur de la Foraine[87]. M. Conrart ttonna long-temps; mais Patru
fut de mon avis, dit que temporiser cela c'toit tout gter. Le pre de
Rambouillet prit la chose comme j'avois dit; mon pre d'abord se mit 
rire et m'envoya qurir. Moi qui m'tois bien dout de cela, je me
faisois le poil tout exprs; il m'obligea de descendre en l'tat que je
me trouvois, avec une joue rase et l'autre qui ne l'toit point. Votre
cousin, me dit-il, croit qu'on se dfait de l'amour, comme d'une chemise
(car le bonhomme a toujours cru qu'il n'y avoit rien au monde de si beau
que sa fille; elle n'toit point mal faite,  la vrit, et ce qui le
fit rsoudre enfin  la donner  Ruvigny, c'est qu'on lui fit accroire
que le cavalier, qui ne l'avoit jamais vue, en toit furieusement
amoureux); je ne le prends point au mot; je lui donne huit jours pour y
penser, et puis ma fille ne demeurera pas. Moi, je fis semblant de
quereller Rambouillet, et lui reprochai qu'avec ses lgrets il me
donnoit de belles affaires. Enfin, il parla de faon que mon pre crut
qu'il vouloit rompre. Moi, pour rendre la chose plus difficile 
renouer, je dis  ma mre: Ma soeur saura cela aussi bien par d'autres,
je suis d'avis que vous le lui alliez dire. Elle y fut. Ma soeur lui
dit aigrement: J'avois toujours bien espr cela; j'en priois Dieu tous
les jours. Mallet par hasard toit au logis quand ma mre rapporta cela
 mon pre. Mallet le redit au pre de Rambouillet, qui vit bien, par
l, que son fils ne lui avoit point menti. Mon pre, en colre, ne veut
point voir sa fille. Les frres du premier lit avoient un pied de nez.
Cependant Rambouillet, qui m'avoit promis de s'en aller, ne s'en alloit
point. Au bout de deux jours, comme j'allois voir mon accorde, je vois
le carrosse de l'abb  la porte; il toit dans la chambre de
Rambouillet, o il lui disoit: Regardez quelle insolence? que quoi
qu'on lui dt de la part de ma soeur, qu'il n'en crt rien, et que ce
n'toit que pour ne se pas mettre toute la famille  dos qu'elle en
usoit ainsi. Je sortois, quand je trouvai mes deux frres qui montoient
dans la chambre de ce garon; l'abb n'en faisoit que de partir: je les
suis. L'an, qui toit fort gros homme, entre tout essouffl, car il
commenoit  faire chaud et il toit venu  pied, et, en mettant son
chapeau d'une main sur la table, et se dboutonnant, son collet de
pourpoint de l'autre: _Nox dabit consilium_, je l'avois bien dit, mon
fils, la nuit l'a donn, la nuit l'a donn. Ce matin, _notre soeur_ m'a
envoy qurir, et m'a pri de vous venir dire qu'elle vous prioit
d'excuser le chagrin que donnoit la fivre quarte, etc. Il fut si bon
que de lui offrir de lui faire crire des lettres d'amour par cette
fille. Rambouillet,  qui, sur toutes choses, j'avois recommand de ne
parler gure, se contenta de les remercier de la peine qu'ils avoient
prise, et ne leur dit autre chose. Ce qu'il y avoit de meilleur, c'est
que ces messieurs croyoient avoir mis l'honneur de leur soeur  couvert
en faisant cette sottise, au lieu qu'elle toit au-dessus, et qu'elle
pouvoit dire: C'est une fille qui n'a pas voulu de ce garon; ils firent
en sorte qu'on dit: C'est un garon qui n'a pas voulu de cette fille.
Le gros homme qui s'toit vant de faire revenir ce garon de cinquante
lieues, le fit fuir  deux cents jusques en Languedoc. Ils s'en vont et
moi avec eux, qui, passant le dernier, eus le loisir de dire au jeune
homme en sortant: Partez, partez, partez. Mallet et Sablire, le
second frre de Rambouillet, avoient souffl aux oreilles du bonhomme
que cette fille se mettoit  la raison, etc.; de sorte qu'il leur donna
ordre de chercher son fils. Ils se doutrent qu'il n'toit all que chez
Mallet,  trois lieues de Paris; ils y vont et le ramnent jusqu' la
Bastille: l, il dit qu'il vouloit descendre; ils furent obligs de le
laisser. Aussi bien, il ne leur avoit rien fait esprer. Je le croyois 
Nevers, quand le valet de Conrart me vint dire qu'il y avoit un cavalier
chez son matre qui me demandoit. Je me doutai que c'toit mon homme; je
le gronde: Vous m'exposez. Je dpendrai dsormais de la langue des gens
de M. Conrart. Que ne demeuriez-vous dans un cabaret, on vous y seroit
all trouver? Je donne tout ce que nous avions d'argent sur nous au
domestique de notre ami. Je viens, me dit-il, pour savoir si votre
affaire est en danger d'tre rompue, et pour vous dclarer que j'aime
mieux me sacrifier que de vous causer ce dplaisir. Je le fis partir
cette fois-l pour le Languedoc, d'o il ne revint que quand je le
demandai, c'est--dire  dix mois de l; car ce cadet ayant t tu 
Nordlingen, M. de Rambouillet considra que j'tois encore un meilleur
parti, et me donna sa fille plus tt qu'il n'avoit rsolu. Je gagnai 
tout ce tripotage, car ma mre tourmenta tant les gens pour sa fille,
qu'elle me fit avoir cinquante mille cus de plus que j'en eusse eu,
car on refit mes articles pour les rendre pareils  ceux de ma soeur.

  [87] _La Foraine._ La _traite foraine_ toit un impt qui se
  levoit sur les marchandises qui entroient ou sortoient du
  royaume. En Languedoc on disoit simplement _la Foraine_. (_Dict.
  de Trvoux._)

Ce M. de Rambouillet est un homme qui n'aime que lui, et qui ne se
refuse rien; pourvu qu'il y trouve sa satisfaction, il ne se soucie
gure du reste. Il raisonne de travers pour se satisfaire, et croit que
les autres raisonnent comme lui; il est vain, et c'est un franc nouveau
riche. Jamais homme ne parla tant par _mon_ et par _ma_; il dit _mon
vert_ est le plus beau du monde, pour dire _le vert de mon jardin_; et
il dit _mon eau_ est belle, pour dire l'_eau de ma fontaine_. Madame la
prsidente Le Feron dit: _Mon cul-de-sac_; il y a un cul-de-sac proche
de sa maison. Quand il fit ce jardin hors la porte Saint-Antoine, qu'on
appelle _Rambouillet_[88], ses associs crirent fort; car c'toit trop
dcouvrir le profit qu'ils faisoient aux cinq grosses fermes; il leur
crivit qu'il avoit ici tout le faix[89], qu'il falloit bien qu'il prt
quelque divertissement, et qu'il prtendoit bien aussi que tous ses
associs contribuassent  la dpense d'un jardin[90] qui conservoit la
sant  une personne qui leur toit si ncessaire. Voyez quelle
_pantalonnade_!

  [88] On voit encore dans la rue de Charenton une porte d'entre
  et les restes des pavillons qui marquoient les quatre angles de
  ce beau jardin. Du temps de Sauval, on appeloit ce lieu _le
  jardin de Reilly_ ou _la folie Rambouillet_. Dans ce jardin,
  dit-il, se trouvent des alles de toutes figures, et en quantit.
  Les unes forment des pattes d'oie, les autres des toiles;
  quelques-unes sont bordes de palissades, d'autres d'arbres. La
  principale, qui est d'une longueur extraordinaire, conduit  une
  terrasse leve sur le bord de la Seine; celles de traverse se
  vont perdre dans de petits bois, dans un labyrinthe et autres
  compartiments: toutes ensemble forment un rduit si agrable
  qu'on y vient en foule pour se divertir. Dans des jardins spars
  se cultivent en toutes saisons un nombre infini de fruits, dont
  la saveur, la grosseur, ne satisfont pas seulement le got et la
  vue, mais mme sont si beaux et si excellents, que les plus
  grands seigneurs sont obligs de faire la cour au jardinier quand
  ils font de magnifiques festins; et mme le Roi lui en envoie
  demander. En un mot, ou parle des fruits de Reilly comme de ceux
  des Hesprides; hormis que pour en avoir on ne court pas tant de
  hasards. (_Antiquits de Paris_, t. 2, p. 288.) Il ne reste plus
  rien de toutes ces belles choses, des marais bien cultivs en ont
  pris la place; seulement la rue qui longe ce terrain en se
  dirigeant vers la rivire, porte le nom de _rue de Rambouillet_.
  On a dj dit quelques mots de ce jardin dans une note du t. 3,
  p. 205.

  [89] Mon pre toit encore  Bordeaux. (T.)

  [90] Ce jardin est de prs de trente arpens, et il cote
  horriblement  faire et  entretenir. Il y a assez de btiments.
  (T.)

Rambouillet est propre jusqu' l'excs; une fois que le feu se mit chez
feu Tallemant, qui toit aussi son beau-frre, il mit ses jarretires et
sa rotonde[91] pour y courir. Je l'ai vu mettre ses cheveux sous son
bonnet, et avoir des rubans incarnats  ses manchettes  soixante-trois
ans. Jamais je ne vis un homme qui aimt tant  entendre louer ce qu'il
fait; il n'y a pas un pied d'arbre chez lui dont je n'aie fait dix fois
l'loge durant le temps que je fus accord. Au reste, grand tyran, il
donna de fort mauvaise grce,  sa fille ane, une maison pour l'galer
 ma femme. Elle lui disoit: Mais, mon pre, cette maison n'a garde de
valoir tant.--Ma fille, lui dit-il, je ne trouve nullement bien que vous
veniez dnigrer ainsi mon bien. Depuis que je fus mari, il me dit une
fois: Je n'ai que l'usufruit de tout cela, mon bien est  vous autres;
vous l'aurez  votre tour.--Ma foi, vous me dites l une grande
merveille, lui rpondis-je: avez-vous jamais vu personne qui ait
emport sa maison dans l'autre monde?

  [91] Collet empes, mont sur du carton. (_Dictionnaire de
  Trvoux._)

L'abb avoit fait tout ce que je viens de conter, et c'toit lui, 
proprement parler, qui rompoit ce mariage. Cependant, comme dans la
famille tout ce qu'il faisoit et disoit n'tait d'aucun poids,  cause
que ses bizarreries l'avoient empch d'y avoir le moindre crdit, on ne
lui en tmoigna point de ressentiment; au contraire, mon pre, en bon
politique, aprs la mort de ce dernier gendarme, qui toit un si bon
garon qu'il disoit, pour dire qu'il vouloit tre _enseigne_, qu'il
vouloit tre _drapeau_; aprs la mort de ce garon, au lieu de cent
mille francs qu'il donnoit  ma soeur, il lui donna cinquante mille
cus, et autant  l'abb, les galant tous deux  moi, qu'on marioit et
qui tois l'an; encore me vouloit-il obliger  me faire conseiller
(_au parlement_), sans me faire aucun avantage. Mon pre me disoit: Il
y en a bien d'autres qui le sont, qui n'ont pas plus que vous.--C'est
comme si vous me disiez: il y a tant de gens qui font des folies,
pourquoi n'en voulez-vous pas faire?

Mon pre se repentit avant qu'il ft long-temps de toutes ses
libralits; car il donna  proportion  ceux du premier lit; cependant
il tenoit quasi toute sa famille en pension chez lui, et vous pouvez
bien croire, comme il disoit lui-mme navement, qu'il n'y gagnoit pas.
Pour moi, j'tois en mon particulier avec la soeur ane de ma femme,
avec laquelle je suis encore. Voil comme j'avois dessein de faire faire
dsavantage  M. l'abb. Ces cinquante mille cus firent ouvrir les
oreilles  bien des gens. Madame de Rohan, la mre, pensa  faire le
mariage de Ruvigny[92] et de ma soeur. Ceux du premier lit avoient un
homme de la campagne en tte, un jeune homme peu tabli, et qui s'est
rendu tout--fait campagnard. Moi, je prfrois Ruvigny, parce que je le
voyois fort estim, et qu'il ne bougeoit de la cour; je ne voulus
pourtant point m'en mler, aprs ce que j'avois vu, que je n'eusse
dclar  ma soeur, en prsence de l'abb, que je ne prtendois
nullement qu'elle me vnt ddire comme les autres, que je lui donnois du
temps pour y penser. Elle me dit: J'y ai dj pens, vous me ferez
plaisir. J'aime mieux cet homme-l que pas un dont on ait encore parl.
Ainsi j'entrepris la chose, et enfin j'en vins  bout. Mon pre disoit
assez plaisamment que, depuis que ma mre et ou parler du quarr, elle
lui disoit, toutes les fois qu'il se rveilloit la nuit: Monsieur
Tallemant, vous ne trouverez jamais mieux pour votre fille[93].

  [92] Saint-Simon, qui n'est pas louangeur, rend justice 
  Ruvigny. Ce gentilhomme huguenot, plein d'honneur et de probit,
  a t pendant trs-long-temps le dput de sa religion  la cour.
  A la rvocation de l'dit de Nantes, le Roi lui offrit de rester
  en France, mais il n'accepta point, et il passa en Angleterre.
  (_Mmoires de Saint-Simon_, t. 1, p. 452; dition de 1829.)

  [93] Ruvigny toit rousseau et la Grossetire, gendre du premier
  lit, aussi. Oh! dit l'abb, je pense que toutes les btes fauves
  se viendront prendre cans. (T.)

Ruvigny avoit en ce temps-l un cocher fort insolent: ce cocher vouloit
qu'un charretier bien charg prt dans le ruisseau, et il lui donna
vingt coups de fouet. Ruvigny descend, bat le cocher, et oblige le
charretier  lui donner autant de coups de fouet qu'il en avoit eu.

Aussitt voil M. l'abb  tourmenter Ruvigny pour demander des
bnfices pour lui. Le cardinal ne vouloit our parler d'vch; il
rcompensoit une famille entire par un vch; il diffroit toujours:
cela dura cinq ans et davantage. Il fit en ce temps-l un voyage 
Londres par inquitude. Un garon qui toit dj inquiet, dj chagrin,
n'avoit garde qu'il ne le devnt encore davantage; il en devint sec, il
en eut et a encore une chaleur d'entrailles qui le dvore; il n'a jamais
lu depuis un livre tout du long; vous en trouverez vingt sur sa table,
tous diffrents de matire, les uns grecs, les autres latins,
quelques-uns italiens et mme espagnols; ils seront presque tous
ouverts, car il les lit tous  la fois. Il veut connatre tout le monde,
et puis il les laisse l; il aime, pour deux ou trois mois, soit hommes,
soit femmes: son amiti n'est gure plus constante que son amour. Il
out dire qu'une madame Des Friches toit d'agrable humeur; c'est,
comme on dit, une honnte femme qui se gouverne mal, mais il en cote
bon: il y va, fait dire son nom. Elle rpond que M. l'abb Tallemant ne
la voyoit point, et dit au laquais qu'il se mprenoit. Dis-lui que je
suis parent de ses voisines de la campagne.--Qu'il vienne donc,
reprit-elle. Il entre en rvant: au lieu de laisser ses galoches  la
porte de l'antichambre, il y laisse ses gants; il les retrouve en
sortant. Vraiment, dit-il, quoi qu'on dise, voici une maison
d'honneur.

Ennuy de ne rien avoir aprs dix ans de service, il vouloit que Ruvigny
menat le cardinal, comme s'il et t gouverneur de Calais. Enfin,
l'abb parla au cardinal et le gronda quasi, et disoit entre ses dents:
Si vous ne le faites, prenez garde. Le cardinal le conta  Ruvigny,
et lui dit: Je me mis  rire, et lui dis: Je parlerai  votre
beau-frre. Ruvigny prsenta au cardinal: Si votre Eminence ne donnoit
rien  l'abb, toute la famille croiroit que c'est ma faute, et que je
ne vous en ai pas suppli de la bonne sorte; cela m'est important pour
mon repos. Je ne vous demande que cette grce. Ainsi il eut
Saint-Irne de Lyon, un prieur de fondation royale qui vaut douze
cents cus de rente. L'abb ne fut point content de cela; jusques 
cette heure, il fait des offres pour tous les vchs qui vaquent, et
pour cela ne se dfait point de sa charge d'aumnier, parce qu'il espre
en la donnant avoir quelque grosse pice. Tous les jours il a de
nouvelles prtentions; il n'y a pas long-temps qu'il songeoit  se faire
auditeur de rote; et, pour cela, il apprenoit le droit canon. Voyez
quelle folie, avec le bien qu'il a, de ne pas demeurer  Paris. J'ai
oubli de dire qu'il se fit de l'Acadmie, croyant que cela lui
serviroit  la cour; mais il se trompe, rien ne lui a gure plus nui que
les sonnets et les madrigaux qu'il fait  tout bout de champ sur tout ce
qui arrive  la famille Mazarine.

Mon pre et lui avoient quelquefois d'assez plaisants dialogues. Le
bonhomme savoit de bons contes, mais il les rptoit souvent; ce garon,
mal complaisant, tmoigna ouvertement que cela l'ennuyoit, tellement que
mon pre n'osoit plus faire un conte sans le regarder en riant, comme
pour lui en demander permission: l'abb se levoit ds qu'il commenoit;
le bonhomme le rappeloit: Reviens, reviens.--Vous ne le direz donc
pas?--Non, non. Aprs il recommenoit. L'autre se levoit encore: ils
se jouoient quelquefois un demi-quart d'heure. L'abb s'avisa de dire
qu'il vouloit faire une taille pour marquer chaque fois que mon pre
feroit un mme conte, afin de rabattre autant de jours de sa pension;
tellement que, ds que le bonhomme commenoit  rpter un conte, l'abb
crioit: Laquais, la taille. Mon pre rioit et disoit qu'il vouloit
faire aussi une taille pour marquer toutes les fois que l'abb se
plaindroit de la peine que lui donnoient les pauvres pour la cne du
Roi. Quand l'abb fut de l'Acadmie, il vouloit faire aussi une taille
pour les mauvais mots de son pre. Il vint une fois dner au logis une
femme qu'il hassoit. O irai-je dner? dit-il.--Allez, lui dit-on,
chez M. de Rambouillet, ici prs; la naine[94] y est. Allez chez votre
frre an.--Carron[95] m'ennuie trop; voyez, ajouta-t-il, quel chien de
quartier; on n'y sait que devenir. Il ne faut pas s'tonner s'il
s'ennuyoit des gens; il se chagrinoit d'un tailleur de pierre qui toit
 une tapisserie, et disoit: Cet impertinent-l n'achevera-t-il jamais
de tailler cette pierre? Il disoit quelquefois les choses assez
plaisamment. Une vieille fille disoit: Je pense que je ne serai marie
qu'en paradis.--Je pense, lui dit-il, qu'entre tous les saints, vous ne
manquerez pas de prendre saint Alivergaut pour votre mari. Il disoit
que le plus beau jour de la semaine toit le dimanche, car tout le monde
a du linge blanc.

  [94] Une petite Rambouillet qui est demeure fort courte. (T.)

  [95] Un sot parasite. (T.)

Depuis la droute de la famille, par la mort du frre an du premier
lit, et l'infidlit de Bibaud, associ, qui avoit pous une nice du
pre, l'abb fut sans carrosse jusqu' ce qu'il et vendu sa charge
d'aumnier, sur laquelle il gagna dix-huit mille cus. Durant qu'il
toit  pied, il crit un jour  Tallemant, le matre des requtes,
qu'il avoit  lui parler d'une affaire presse, et qu'il le prioit de
lui envoyer son carrosse pour aller dner avec lui. On le lui envoie; il
toit temps de dner quand il arrive; il se met  table; aussitt aprs,
des gens de son quartier viennent solliciter le matre des requtes; il
prend l'occasion et s'en retourne avec eux, sans avoir dit un mot de
cette affaire presse, laquelle il a tellement oublie, qu'il n'en a
jamais parl depuis.




MADAME D'ANGUITTARD.


Madame d'Anguittard[96] toit une demoiselle de Poitou qui avoit pous
Anguittard, cadet de M. Du Vigean: 'a t une personne tout--fait
extraordinaire; jamais femme n'a plus fait la fe que celle-ci. Elle
toit belle et avoit beaucoup d'esprit; elle se piquoit mme de bien
crire, et, en je ne sais quelle rencontre, elle voulut faire voir de
son style au cardinal de Richelieu. Il trouva sa lettre bien faite, et
dit: Il faut que cette dame ait bien de l'esprit. Encore plus
matresse de son mari que madame Du Vigean ne l'toit du sien, elle
ordonnoit de toutes choses  sa fantaisie, et elle avoit autant de
galants qu'il lui plaisoit. Le duc de Saint-Simon, le feu archevque de
Bordeaux, et autres, ont t ses adorateurs; mais celui qui a fait le
plus de bruit, 'a t M. de La Vauguyon. Quand cette femme alloit
seulement  la promenade dans un bois, il falloit que l'air ft si
tempr, qu' peine trouvoit-elle trois jours en tout un printemps. Mais
cette promenade se faisoit avec bien du mystre; tous ses gens passoient
devant elle; l'un portoit une chaise, l'autre un carreau, qui un
parasol, qui une charpe, qui une coiffe, qui un mouchoir; et tout cela
pour n'tre point surprise. Quand elle commena  n'avoir plus le teint
si beau, elle ne voulut plus parotre au jour en plein midi. On toit
entre chien et loup dans sa chambre, et, l'hiver comme l't, il y avoit
toujours des rideaux tirs devant ses fentres et une portire devant sa
porte. Toute sa vie elle ne s'toit pas laiss voir  tous ceux qui
venoient chez elle: plusieurs s'en retournoient sans avoir vu que le
mari. Ce fut bien pis en ce temps-l; car premirement on ne la voyoit
gure que la nuit, et il falloit attendre, sans demander  la voir,
qu'elle envoyt dire qu'on pouvoit venir; et encore ne croyez pas que
cette grce ft commune  tous les trangers qui se trouvoient alors
chez elle; il y en avoit d'exclus, il y en avoit d'admis, et on toit si
accoutum  ses faons de faire, qu'on ne s'en scandalisoit point. Le
seul M. de La Vauguyon toit patron. Il y avoit encore bien des faons
pour faire observer un profond silence autour de chez elle; car, comme
elle ne se montroit que la nuit, elle dormoit bien tard le matin.
C'toit un crime irrmissible que d'interrompre son sommeil.

  [96] On croit que Desmarets a pris d'elle le personnage
  d'Hesprie dans _les Visionnaires_, qui croit que tout le monde
  est amoureux d'elle. (T.)

Ses propres filles la servoient par quartier; elle en avoit assez bon
nombre. Son mari fut tu en duel. Elle le survcut de quelques annes.
Ah! pauvre Anguittard, dit-elle, tu es mort. Je ne te saurois trop
regretter, quand je considre combien tu m'aimois, et que de mon mari,
tu avois fait gloire de devenir mon esclave.

On fut tout tonn  la mort de cet homme, quand on trouva qu'il n'toit
point endett, car on faisoit l-dedans bien de la dpense; mais cette
visionnaire toit grande conome; peut-tre aussi La Vauguyon
fournissoit-il. Elle voulut tre enterre dans son jardin[97], et elle
ordonna qu'on ft une volire sur son tombeau; elle vouloit, je pense,
entendre les oiseaux aprs sa mort. On trouva dans sa cassette un
contrat de mariage de La Vauguyon et d'elle. Elle n'est jamais venue 
Paris. Pour le mari, c'toit un gros petit homme. Un jour,  l'htel
Liancourt, il s'assit sans y penser sur un torbe[98], et en se
relevant, il alla donner de la tte contre une tablette pleine de
porcelaines qu'il jeta tout  terre. A vingt ans de l, feu La
Rocheguyon donna de la tte contre un bras de chandelier dans l'alcve
de madame de Rambouillet. Jsus! madame, dit-il, je pense que je ferai
cans comme M. d'Anguittard chez ma mre. Anguittard, qu'il ne
connoissoit point, toit l; il n'toit pas venu depuis  Paris; mais il
ne l'entendit point.

  [97] Elle toit huguenote. (T.)

  [98] J'ai ou dire depuis que M. Du Vigean l'introduisant 
  l'htel de Liancourt, lui dit: Faites comme vous me verrez
  faire, et que M. Du Vigean ayant trouve l bien du beau monde,
  avec qui il toit fort familier, s'toit mis  genoux en les
  saluant; lui en fit autant. On en sourit; il s'en aperut, et,
  tout dferr, s'alla asseoir sur un torbe.

    (T.)

Depuis, Anguittard,  cheval, suivi d'un valet-de-chambre, trouva en
Saintonge, o il demeuroit, quatre plerins  l'ombre sous un arbre; il
passe  quelques cents pas de l. Il s'avisa que ces plerins ne
l'avoient point salu; il retourne  eux, et, en colre, leur dit qu'ils
toient des coquins de ne l'avoir pas salu. Ils s'en excusrent en
disant qu'ils ne le connoissoient pas: il les menaa et les maltraita
fort de paroles; ils lui rpondirent que s'il les frappoit, il
trouveroit  qui parler; c'toient des gentilshommes qui alloient 
Saint-Jacques. Il voulut faire le brave; et, prenant un fusil que
portoit son valet-de-chambre, il tire sur un. Le fusil n'toit charg
que de poudre de plomb; mais ce coup gta tout le visage au plerin. Les
trois autres le vengrent bien aussi, car ils se saisirent des pistolets
d'Anguittard, et  coups de bourdon ils l'accommodrent si bien qu'ils
le laissrent pour mort sur la place. Ils plaidrent ensuite, et 
Xaintes Anguittard fut condamn  pur et  plein.




LA CALPRENDE.


La Calprende[99] est de Limousin ou de Prigord; son pre est juge de
quelque gros bourg, et peut avoir deux mille livres de rente; mais il
est assez bien alli. Je ne sais comment il s'appelle, car La Calprende
c'est--dire _La Charmoye_, et apparemment c'est le nom de la maison de
son pre. Il n'y a jamais eu un homme plus gascon que celui-ci; il vint
jeune  Paris, et, quoiqu'il ft l'homme de condition, il fut long-temps
un des arc-boutans du bureau d'adresse, et ne manquoit pas une
confrence; aprs il fit une pice de thtre, qu'on appelle _la Mort de
Mithridate_[100]. Elle fut estime. Il n'y en avoit pas tant de bonnes
alors qu'il y en a eu depuis: la premire fois qu'on la joua, il toit
derrire le thtre. Quelqu'un de sa connoissance l'appela: Monsieur,
monsieur de La Calprende.--Eh bien?--Vous voyez comment votre pice
russit.--Chut, chut, lui dit-il, ne me nommez point; car si _le pre le
savoit_. Une fois, disoit-il, que le pre, qui ne vouloit pas que je
fisse de vers, me trouva comme je rimois, il se mit en colre et prit un
pot de chambre, _d'argent s'entend_, pour me le jeter  la tte.

  [99] Gauthier de Costes, de La Calprende, n au chteau de
  Tolgou, auprs de Sarlat. Il est mort en 1663.

  [100] Elle a t imprime en 1637, in-4.

Il se fourra parmi les filles de la Reine, et un jour qu'il avoit un
habit d'une couleur bizarre, comme tout le monde toit en peine de
savoir quelle couleur c'toit: C'est, dit le feu marquis de Gesvres,
couleur de Mithridate.

Il devint amoureux, d'une vieille mademoiselle Hamont que le grand
prvt d'Hocquincourt, pre du marchal, entretenoit; il la vouloit
pouser, et elle lui toit cruelle: cent fois il lui a prsent son pe
pour le tuer, et il fit tant l'amoureux de roman, qu'enfin il se mit 
en faire un o la plupart des hrones sont veuves,  cause que sa
matresse l'toit. Ce roman s'appelle _Cassandre_; la matire en est
belle et riche, car c'est l'histoire d'Alexandre: il y a mme de
l'conomie[101]; mais les hros se ressemblent comme deux gouttes d'eau,
parlent tous _Phbus_, et sont tous des gens  cent lieues au-dessus des
autres hommes. Les dames y sont un peu sujettes  donner des rendez-vous
du vivant de leurs maris, et cela, au got de l'auteur, est fort dans la
biensance. Ce livre a russi; cela lui a donn courage d'en
entreprendre un autre, o il n'a pas si bien pris sa scne; car c'est
sous le rgne d'Auguste, rgne si connu, qu'il n'y a pas moyen de rien
feindre (c'est _Cloptre_); cependant, il fait Cloptre plus honnte
femme que Marianne, car Marianne donne des rendez-vous  un prince
tranger, son galant, et, ce que j'en trouve de plus ridicule, le baise
au front. Les personnages ressemblent si fort  ceux de _Cassandre_,
qu'on voit bien qu'ils sont tous sortis d'un mme pre.

  [101] De la conduite.

Il ne fit pas ce roman tout d'une haleine, comme l'autre. Il affina[102]
plaisamment les libraires; il traitoit avec eux pour deux ou pour quatre
volumes; aprs, quand ces volumes toient faits, il leur disoit: J'en
veux faire trente, moi. _Cassandre_ n'en a que dix petits; ils
faisoient leur compte que ce seroit de mme. Il falloit venir 
composition, et il leur faisoit donner toujours quelque chose, de peur
qu'il ne laisst l'ouvrage imparfait; il a t plus de douze ans 
l'achever, et ce n'est que de l'anne passe que les deux derniers tomes
sont imprims[103]. _Cyrus_ ni _Cllie_[104] n'ont point empch qu'ils
ne se soient bien vendus.

  [102] _Affiner_ quelqu'un, l'attraper, lui donner  ses dpens
  une leon de _finesse_. Ce mot se prend encore dans ce sens en
  Bretagne et dans quelques autres provinces. (_Dictionnaire de
  Trvoux._)

  [103] Les tomes 11 et 12 de _Cloptre_ portent la date de 1661.
  Nous en avons fait la vrification sur l'exemplaire de la
  Bibliothque royale. Les autres volumes sont  toutes dates,
  1662, 1656, 1657, ce qui montre que le libraire Guillaume de
  Luynes rimprimoit au besoin les volumes sparment. Il rsulte
  de ce rapprochement que Tallemant crivoit en 1662 cette partie
  de ses Mmoires.

  [104] Deux romans de mademoiselle de Scudry.

Parlons un peu de sa vanit et de ses gasconnades avant que de parler de
son mariage. Un jour, chez Scudry, il faisoit sonner sa pochette:
Scudry crut que c'toit de l'argent; lui, qui mouroit d'envie de
montrer ce que c'toit, voyant qu'on ne lui demandoit point, tira tout
exprs son mouchoir, et fit tomber trois ou quatre vervelles[105]
d'argent; celles des oiseaux du Roi sont de cuivre. Scudry en ramasse
une et lit autour: _Je suis  Calprende_. Ce sont, dit le Gascon,
quatre douzaines de vervelles pour mes oiseaux. Une autre fois, il
contoit  mademoiselle de Scudry qu'il avoit fait btir  La
Calprende, et il lui dpeignit un palais magnifique, puis il lui
demanda: Combien croyez-vous que cela m'a cot?--Quatre mille
livres?--Rien de plus. Il est vrai qu'il y avoit _quauques_ dcombres du
vieux chteau.

  [105] La _vervelle_ toit un anneau ou une plaque que l'on
  attachoit  la patte de l'oiseau de proie; elle portoit
  l'empreinte des armes du seigneur auquel il appartenoit, ou tout
  autre signe de reconnoissance. (_Dict. de Trvoux._)

Sarrasin contoit qu'un jour qu'ils alloient ensemble par la rue,
Calprende vit passer un homme: Ah! qu j suis malhurus, dit-il,
j'avois jur d tuer c couquin, la premire fois qu j l
rencontrerois, et j'ai fait aujourd'hui mon bonjour. Sarrazin lui dit:
Ne laissez pas, ce sera sur nouveaux frais.--Non, dit-il, j'ai promis 
mon confesseur d l laisser vivr encor quelque temps.

Sarrazin disoit: Que voulez-vous, il a tant donn de coeur  ses hros,
qu'il ne lui en est point rest. Cependant il y a des gens du mtier,
comme vous verrez ensuite, qui en rendent meilleur tmoignage que
Sarrazin. Un jour, en 1647, au sermon de Servientis aux filles de
Sainte-Elisabeth, un gentilhomme, revenant de la campagne, descendit de
cheval, et vint pour entendre le sermon, il crotta Calprende en
passant: ils se querellrent; il y eut quelques coups donns de part et
d'autre, et, aprs qu'on les eut spars, ils se menaoient encore de
leurs places. Quelqu'un dit  Calprende que c'toit un gentilhomme.
Tout sur l'heure le Gascon lui crie devant tout le monde: Homme gris,
je t'appelle.

Calprende alloit chez une madame Boiste[106], o une petite tourdie de
veuve, appele madame de Brac, le vit; elle toit folle de ses romans,
et elle l'pousa,  condition qu'il achveroit la _Cloptre_; cela fut
mis dans le contrat.

  [106] _Voyez_ l'article de madame de Chezelle et de madame
  Boiste,  la suite de celui-ci.

Voici l'histoire de cette femme: un gentilhomme d'auprs d'Orbec, en
Normandie, riche de huit  dix mille livres de rente, nomm Tonancourt,
n'avoit qu'une fille pour tout enfant; il toit veuf et la donna 
lever  sa soeur appele madame de Mailloc. Il et pour le moins aussi
bien fait de garder sa fille chez lui; car cette dame, soit qu'elle ft
amoureuse d'un homme de son voisinage, nomm La Lande, et qu'elle voult
faire sa fortune, ou qu'elle voult complaire  sa nice, qui n'toit
pourtant encore qu'une enfant, mais qui pouvoit tre prise, tant y a
qu'elle fit marier ce La Lande avec cette fillette par un laquais
dguis en prtre, et ils couchrent ensemble. Ce mariage de _Jean Des
Vignes_ fut tenu assez secret; au moins un vieux cavalier bien riche et
bien v....., nomm Vieuxpont, ne laissa pas de l'pouser  quelque temps
de l. Ce fut le pre qui fit l'affaire. Elle se divertissoit toujours
avec La Lande. Vieuxpont ne dura gure, mais il laissa un garon; La
Lande propose aux parents, qui eussent bien voulu avoir cette
succession, de dire que l'enfant n'toit point  Vieuxpont, et que lui
soutiendroit qu'il toit le mari de mademoiselle de Tonancourt. On
produit des lettres de madame de Vieuxpont; cela n'y fait rien: La Lande
perd son procs.

En ce temps-l un garon de Paris peu accommod, mais de fort bonne
famille, nomm de Brac, tant capitaine dans un vieux corps, fit
connoissance au quartier d'hiver avec cette femme, et conserva ses
terres autant qu'il put. Elle se rsout  l'pouser. La Lande lui dit
ses prtentions, et le fait appeler. Il rpond qu'il se battra quand il
sera mari. Il se marie, et il fut un an et demi sans our parler de La
Lande. Mais un soir, comme il revenoit en chaise de l'htel de Guise en
son logis qui n'toit pas loin[107], un homme  cheval dit aux porteurs:
N'est-ce pas l M. de Brac? Brac, s'entendant nommer, mit la tte
dehors; l'autre le tua d'un coup de pistolet. On a cru que c'toit La
Lande.

  [107] Ce n'est pas  dire que ce M. de Brac demeurt dans la rue
  de Braque, ni qu'il lui ait donn son nom. Cette rue, qui est
  entre les rues Sainte-Avoie et du Chaume, est ainsi nomme
  d'Arnoul de Bracque, qui, en 1348, y fit construire un hpital et
  une chapelle. (_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur la ville de
  Paris, quartier Sainte-Avoie_, tome 3, page 27.)

Le frre de de Brac et Calprende eurent procs pour le douaire de sa
femme; il gagna ce procs. Aprs cela de Brac le fit appeler. Nous nous
rencontrerons assez, dit-il; je ferai porter une pe. Depuis, comme il
toit aux Petits-Capucins[108], cet homme lui fit faire encore un appel.
Bien, dit-il, je chercherai un second. Il sort et prend son pe  un
laquais. A la porte de la rue il fut attaqu par quatre hommes. D'abord
il marcha sur son canon[109] et tomba; il eut pourtant le loisir de se
relever, et ne lchoit point le pied devant eux. Deux braves[110], qui
se trouvrent l, le voulurent voir faire, et aprs le secoururent.

  [108] Les Capucins du Marais, rue d'Orlans et du Perche. C'est
  aujourd'hui la paroisse Saint-Franois.

  [109] On appeloit ainsi les rubans qui se nouoient sur les
  jarretires.

  [110] Savignac, un gentilhomme de Limosin qui a six pieds de
  haut, et Villiers Courtin, ex-capitaine aux gardes. (T.)

Quelque temps aprs qu'il fut mari, il alla voir le petit Scarron. En
causant il s'inquitoit fort d'un homme qu'il avoit laiss en bas. Je
vous prie, faites monter cet homme, disoit-il.--Non, non, qu'il
demeure. Puis il se reprenoit et ne savoit ce qu'il disoit. Je vous
entends, dit Scarron, vous voulez dire que vous avez un gentilhomme; je
me le tiens pour dit. Lui et sa femme alloient par les maisons
remarquant les fautes du _Grand Cyrus_: depuis ils se sont brouills lui
et elle, et on dit mme incommods. Depuis quelque temps ils se sont
spars. Il dit qu'elle a plus fait de ravage sur ses terres qu'un
rgiment de Cravates.

Elle fait assez mal des vers et assez mal de la prose. On a imprim
quelque chose d'elle qui s'appelle _le Dcret d'un coeur amoureux_, o
l'on dcrte un coeur[111].

  [111] Cette pice est intitule: _Dcret d'un coeur infidle,
  suivi de l'tat et inventaire des meubles du coeur volage, et
  l'ordre de la distribution qui en fut faite_. Elle se trouve dans
  le _Recueil des pices en prose les plus agrables de ce temps_;
  Paris, Sercy, 1661, t. 4, p. 263-273. Cet ouvrage tant assez
  rare, nous citerons ici quelques vers de cette pice singulire:

      On adjugea ses devoirs  Sylvie,
    A la jeune Cloris les devoirs de sa vie,
          A Philis ses tourments,
    A la divine Iris ses mcontentements;
    Amarillis reut ses premires tendresses,
    La foltre Clon ses trompeuses promesses.
    On livra ses sanglots  la belle Cypris,
    A Calixte sa foi qu'on estimoit sans prix.
          Amarante eut ses pleurs,
          Lonice ses plaintes,
          Climne ses douleurs,
          Arpalice ses feintes;
    A bon march Camille eut ses tristes ennuis.
    Olympe, malgr soi, ses plus mauvaises nuits.
    Lysimne arrta ses sensibles atteintes;
    Mlite racheta ses transports et ses craintes;
          Clorinte eut ses dsirs;
    Bellice obtint enfin ses amoureux plaisirs;
    Madonte par trois fois rclama sa constance:
    Comme on n'en trouva point, elle eut l'indiffrence;
    Ismne s'empara de son discours poli;
    Artmis eut le choix du tide ou de l'oubli, etc.

La Calprende a fait imprimer un roman de _Pharamond_, et, dans la
prface, il prtend qu'on fait tort  ses livres de les appeler _romans_
au lieu d'_histoires_. L, il met son nom et ses qualits aussi bien que
Scudry: _par M. Gaultier de Coste, chevalier, seigneur de La
Calprende, Toulgon, Saint-Jean de Livet, et_ _Vatimnil_. Il n'y a que
La Calprende qui soit de son estoc.




MADAME DE CHEZELLE ET SA MRE,

MADAME BOISTE,

ET SA TANTE MADEMOISELLE GERVAISE.


Madame de Chezelle s'appelle aujourd'hui madame de Bournonville; elle
est fille d'une madame Boiste dont nous parlerons ensuite. Cette madame
Boiste avoit une soeur qu'on appeloit mademoiselle Gervaise; c'toit son
ane: nous commencerons par elle.

Mademoiselle Gervaise tait fort jolie en sa jeunesse et n'enfouissoit
point le talent, car elle se servoit admirablement bien de sa beaut.
J'en sais une chose plaisante. Elle toit alle  la campagne avec
Tallemant, le pre du matre des requtes; elle toit parente de cet
homme: ils couchrent en mme lit pour ne pas tant salir de draps. Le
lendemain d'assez bon matin, comme on vint dire que le mari toit en
bas, un laquais entra tout doucement dans la chambre et ta les mules de
la demoiselle; de sorte que, ne sachant pas trop ce qu'elle faisoit dans
une telle surprise, elle s'en alla avec les mules du galant. Le laquais,
ds qu'elle fut partie, remit celles de la demoiselle sous le lit de son
matre. Le mari monte et se met  causer avec lui; en parlant il
reconnot les mules de sa femme; cela le trouble, il rpondoit au
carr[112]. Enfin Tallemant se voulut lever; mais on ne trouva jamais
que les mules de la _galande_ au lieu des siennes. Cela pensa faire du
dsordre; mais le mari toit bonhomme, et il se laissa persuader que,
toutes les mules ayant t crottes la veille, en passant dans une
ornire, et qu'aprs qu'ils furent couchs, les laquais les ayant
emportes en bas pour les nettoyer, elles s'toient brouilles en les
rapportant.

  [112] Cette expression parot signifier que le mari n'toit plus
   la conversation, et que ses rponses ne cadroient plus avec ce
  qu'on disoit.

Sa soeur Boiste ne s'est pas mieux gouverne qu'elle, mais elle a eu
plus de conduite. Ce M. Le Livre, que madame de Crqui vouloit pouser
 cause qu'il toit fort riche, y a assez dpens: elle fut veuve de
fort bonne heure, et n'avoit qu'une fille. Son mari toit conseiller 
la Cour des Aides, et son pre, conseiller au grand Conseil, nomm
Vrigny. Cette fille toit fort jolie, mais un peu diablesse. Dans un
couvent o elle la mit en pension, elle faisoit semblant de voir des
esprits, faisoit tenir toutes les religieuses en prire, leur faisoit
peur, pissoit dans le benestier[113], et, pour comble de mchancet, mit
une fois le feu au clotre. Elles furent contraintes de la rendre  sa
mre; mais sa mre n'en vint gure mieux  bout, car quand cette enrage
vouloit avoir quelque chose, elle montoit sur le bord d'un puits et
menaoit de se jeter dedans. Quand elle fut grande, elle fit d'autres
folies; car un beau jour la mre s'aperut qu'elle toit grosse (on a
cru que c'toit du fait d'un conseiller, nomm Saint-Germain-Le-Roi).
Madame Boiste ne fut pas mal habile; elle trouva  qui donner la vache
et le veau. Il y avoit une bonne dame nomme madame de Chezelle, femme
d'un vieux cocu de conseiller de la Cour des Aides, et si abandonne
que, pour se venger d'un homme, elle prit une fois du mal tout exprs
pour le lui communiquer: elle avoit un fils, un jeune innocent, qu'elle
maria avec cette mademoiselle Boiste. Ce garon toit si jeune que sa
mre ne voulut pas qu'il consommt le mariage. Le bien avoit tent cette
femme. On demanda  madame Boiste  quoi elle avoit song de donner sa
fille  un enfant. En l'tat o elle toit, rpondit-elle, je l'eusse
donne  un crocheteur. La nouvelle marie fit une malice terrible  ce
pauvre idiot; elle fit venir un arracheur de dents, et  force d'argent
l'obligea  arracher quatre ou cinq bonnes dents  cet innocent, avec
une qu'il avoit de gte, en lui faisant accroire que les autres
l'toient aussi, et qu'elle ne le pouvoit plus souffrir, tant il sentoit
mauvais.

  [113] On lit _benestier_ trs-distinctement au manuscrit.

Champltreux la cajola, et on dit que madame de Nuc surprit une
servante qui alloit acheter des oeufs pour le galant qui devoit coucher
avec elle. Il ne put si bien faire qu'il ne ft aperu en se retirant.
J'ai dit _coucher_, car la belle-mre empchoit, tant qu'elle pouvoit,
que son fils ne joignt sa femme, depuis qu'elle avoit dcouvert la
grossesse; de sorte que tout ce dsordre obligea la Boiste, qui voyoit
que le terme approchoit,  faire mener sa fille en lieu sr. Ce fut Le
Livre qui la conduisit. La belle-mre intenta une action au nom de son
fils; mais le beau-pre soutint sa belle-fille et la reut chez lui,
malgr sa femme, qui se retira ailleurs avec son fils; cela fit dire que
le bonhomme tait amoureux de sa bru. Tandis qu'elle fut chez lui, elle
eut libert tout entire; elle fut quelque temps familirement chez M.
d'Angoulme,  Gros-Bois. Le bonhomme prenoit le plus grand plaisir du
monde  la voir gambader; elle toit plaisante, vive et pleine d'esprit.

En ce temps-l, on arrta les chevaux de la Boiste pour la taxe des
aiss. Elle crit aussitt  M. d'Angoulme, en ces mots: Monseigneur,
j'ai lu dans l'Evangile que la Madelaine dit  notre Seigneur: Seigneur,
si tu eusses t ici, mon frre ne seroit pas mort; j'en dis de mme,
seigneur. Si vous eussiez t  Paris, on ne m'et pas pris mes chevaux,
etc. Quelqu'un lui dit: La mre veut tre de vos amies, aussi bien que
la fille.--Ma foi, ce dit-il, de la mre descendre  la fille, cela est
fort naturel; mais de la fille remonter  la mre, je vous jure, je n'ai
pas les jambes assez bonnes pour cela.

M. de Nemours, l'an de celui que M. de Beaufort tua, fit bien des
folies avec elle; on les a vus dans les bois de Boulogne, mener tous
deux un carrosse, et elle, faire le mtier de postillon, en chantant:

    Hlas! beau prince de Nemours,
    Ne m'aimerez-vous pas toujours[114]?

  [114] C'toit sur l'air d'une chanson: _Hlas, mon coeur, mes
  amours_, etc.

    (T.)

Elle fit tant d'quipes de cette force, qu'on fit un vaudeville en son
honneur:

    Je suis la petite Chezelle,
    Qui, profanant trop mes attraits,
    Parfois, aux pages et laquais
      Ne fus pas trop cruelle.
    Ma mre mme, sur ma foi,
    Est une sainte au prix de moi.

Aprs qu'elle eut fait bien des infamies, il se trouva un homme de
qualit, l'abb de Persan, neveu du marchal de L'Hpital, qui, pour
l'pouser, quitta l'abbaye de Montiram, en Champagne, qui vaut dix-huit
mille livres de rente et plus de vingt-cinq mille  manger. Il trouva un
homme, nomm Renouard, sur la tte duquel on la mit, et cet homme lui en
donne tant par an; c'est le plus beau de son bien que cela; il prit le
nom de Bournonville. Voil un digne neveu du marchal de L'Hpital, soit
pour quitter de bons bnfices, soit pour pouser des gourgandines!
Bournonville en avoit eu un enfant avant qu'elle ft dmarie, et elle
consentit  la dissolution, sous prtexte d'impuissance, parce qu'elle
toit assure que cet abb l'pouseroit.

Chezelle fut battu quelque temps aprs: on le prit pour un autre, et il
mourut, je pense, de fivre, au bout de l'an. Regardez s'il y a rien de
plus malheureux!

Cette femme n'a pas moins fait l'amour avec le second mari qu'avec le
premier; mais ce n'a pas t si insolemment; elle a eu une petite fille
fort veille; quelqu'un lui dit: Elle vaudra bien sa mre.--N'importe,
rpondit-elle, pourvu qu'elle s'en tire aussi bien que moi.

Un peu aprs le sige de Paris, elle emprunta toute la vaisselle
d'argent de sa mre, et y fit mettre ses armes, puis dit que c'toit sa
vaisselle.

Villiers Courtin, capitaine aux gardes, est son fidle; mais elle a du
respect pour lui, et dit aux autres: Allez-vous-en, je ne sais point
plaisanter tandis qu'il sera cans.

Un neveu du petit Grammont, de M. d'Orlans, fut men chez madame de
Bournonville. Quoi, dit-elle, le neveu du petit Gramont, ce grand
m........!--Quoi! madame, lui rpondit ce garon, seroit-il assez
heureux pour vous avoir rendu quelque service?




VANDY.


Feu Vandy toit un homme qui rencontroit assez bien. Son oncle, le comte
de Grandpr, avoit t son tuteur, et on accusoit ce tuteur d'avoir un
peu pill son pupille; il lui dit un jour: Mon neveu, vous faites trop
de dpenses; assurment, vous vous ruinerez.--Mon oncle, rpondit Vandy,
comment me ruinerois-je, si vous, qui avez plus d'esprit que moi, n'avez
pu venir  bout de me ruiner? Un gentilhomme de ses voisins lui
demandoit une attestation pour faire dclarer son frre fou: Mais,
monsieur, lui disoit-il, donnez-la-moi bien ample.--Je vous la donnerai
si ample, rpondit Vandy, qu'elle pourra servir pour votre frre et pour
vous. C'toit un homme trs-froid, et il ne sembloit pas qu'il songet
 ce qu'il disoit. Un jour qu'il dnoit chez ce mme comte de Grandpr,
on servit devant lui un potage, o il n'y avoit que deux pauvres soupes
qui couroient l'une aprs l'autre; Vandy voulut en prendre une; mais
comme le plat tait fort grand, il faillit son coup; il y retourne et ne
put l'attraper; il se lve de table et appelle son valet-de-chambre: Un
tel, tire-moi mes bottes.--Que voulez-vous faire, mon cousin? lui dit M.
de Joyeuse; je crois que vous tes fou.--Souffrez qu'il me dbotte, dit
froidement Vandy, je veux me jeter  la nage dans ce plat pour attraper
cette soupe.

Il toit brave, mais il n'alloit jamais  la guerre sans donzelles, et
il disoit ordinairement: Point de p......, point de Vandy. On dit
qu'tant  une foire de village, il y rencontra une mignonne qu'il avoit
entretenue autrefois; il en vouloit user  la manire de Diogne, qui
plantoit des hommes en plein march; la demoiselle le rebuta, et il
l'apostropha.... Il avoit pous une nice du marchal de Marillac. Le
cardinal de Richelieu voulut qu'il ft son testament; lui s'en
dfendoit, disant qu'il n'avoit pas de biens; enfin l'Eminence
l'emporta. Ecrivez-donc, dit-il, je donne mon me  Dieu, mon corps 
la terre, ma femme et mon fils  M. le cardinal (il fut son page), et ma
fille au public. Une fois qu'il venoit de la guerre avec un de ses
amis, il lui dit: Nous irons descendre chez une dame bien faite, avec
laquelle vous verrez que je ne suis pas mal; mais je n'en suis point
jaloux; je vous laisserai ensemble avant que vous en partiez: vous
pousserez votre fortune. C'toit chez sa femme qu'il fut descendre; il
lui prsenta cet ami. On dna: aprs dner, il entra avec elle dans un
cabinet, et ensuite il s'alla promener dans le jardin. Cet homme,
demeur seul avec elle, se mit  lui en conter, et aprs il lui voulut
baiser la main. Monsieur, pour qui me prenez-vous?--H, madame, M. de
Vandy m'a tout dit. Enfin, elle fut contrainte d'appeler Vandy par la
fentre. Cet homme, voyant qu'on l'avoit fait donner dans le panneau,
monta  cheval et s'enfuit.

Une autre fois qu'il couroit la poste, en passant par Lyon, on l'obligea
 aller parler  feu M. d'Alincourt, pre de M. de Villeroy, qui
exeroit cette petite tyrannie sur les courriers. Il y fut. M. le
gouverneur, sans autrement le saluer, lui dit: Mon ami, que disoit-on 
Paris quand vous en tes parti?--Monsieur, on disoit vpres.--Je demande
ce qu'il y avoit de nouveau?--Des pois verts, monsieur. Alors se
doutant que ce n'toit pas ce qu'il pensoit, il lui te le chapeau, et
lui dit: Monsieur, comment vous appelez-vous?--Cela n'est pas rgl,
reprit Vandy, tantt _mon ami_, tantt _monsieur_. Et il s'en va. On
dit aprs  M. d'Alincourt qui c'toit. Il envoya aprs, mais en vain;
Vandy le laissa l pour ce qu'il toit.




FEMMES VAILLANTES.


Il y a eu deux soeurs en Auvergne toutes deux vaillantes; l'une, marie
 un M. de Chteau-Guy de Murat, toit galante et belle: elle alloit
d'ordinaire  cheval avec de grosses bottes, la jupe retrousse et un
chapeau avec un bord, des rayons de fer et des plumes par-dessus, l'pe
au ct et les pistolets  l'aron de la selle. Du vivant de son mari,
M. d'Angoulme, alors comte d'Auvergne, en fut amoureux; et quand il fut
arrt par M. d'Heure, capitaine d'une compagnie de chevau-lgers
entretenue,  laquelle ce prince faisoit faire montre, elle jura de se
venger de ce M. d'Heure. Quand elle fut veuve, elle eut un autre galant
qu'on appeloit M. de Cadires; par jalousie elle l'appela en duel. Il y
fut; et comme il pensoit badiner, elle le pressa de sorte, que ce fut
tout ce qu'il put faire que de passer sur elle, et, tout d'un train, il
la jeta  terre et fit la paix de la maison. Elle avoit querelle avec
des gentilshommes de son voisinage nomms MM. de Gane; un jour elle les
rencontra  la chasse. Un gentilhomme, qui est  elle et qui lui servoit
d'cuyer, lui dit: Madame, retirons-nous; ils sont trois contre
un.--N'importe, dit-elle, il ne sera point dit que je les aie trouvs
sans les charger. Elle les attaque, et eux furent si lches que de la
tuer. Elle fit toute la rsistance imaginable.

Sa soeur, qui n'toit pas belle comme elle, toit en rcompense tout
autrement fanfaronne, et mme elle toit un peu folle. Elle pousa en
premires noces un gentilhomme nomm La Douze: elle toit fort jeune. Il
la battoit quelquefois; enfin il devint goutteux, et elle grande et
forte; elle le battit  son tour; il mourut; elle pousa Bonneval de
Limosin. Elle en vouloit faire de mme avec lui, et mme elle l'appela
en duel. Il lui en voulut faire passer son envie: les voil tous deux
dans une chambre dont il avoit bien ferm la porte. Ils se battent et il
lui donne trois ou quatre bons coups d'pe pour la rendre sage. Ce
second mari mourut encore. Elle toit dj vieille; elle se met  se
farder; car elle toit un peu _concubinaire_: on dit que c'toit une
chose effroyable  voir. Un gentilhomme de Touraine, nomm La Citardie,
qui a le vol pour pies chez le Roi, l'alla voir, c'toit en hiver; on
lui apporta dans sa chambre une coigne pour couper de gros bois, et une
serpe pour couper des fagots: voil comme on y chauffoit les gens. Rien
ne fermoit dans cette maison, et il faisoit plus sr au milieu des bois;
elle lui fit passer toute l'aprs-soupe  moucher une chandelle  coups
d'arquebuse; et, parce qu'il avoit mieux tir qu'elle, elle lui fit
rompre son arquebuse comme il dormoit. Elle poursuivit trois lieues
durant un de ses parents qui avoit eu l'audace de passer auprs de chez
elle sans lui rendre ses devoirs, et aprs elle l'envoya, appeler en
duel[115].

  [115] Il y a eu dans cette famille un marquis et une marquise de
  La Douze-Lastours qui sont morts sur l'chafaud. Corbinelli
  crivoit de Toulouse  Bussy-Rabutin, le 25 septembre 1669: Nous
  avons dans les prisons de cette ville un furieux exemple d'une
  belle passion. Le marquis de La Douze fut accus, il y a quelque
  temps, d'avoir empoisonn sa femme pour pouser la fille du
  prsident Pichon de Bordeaux. Celle-ci, dit-on, conspira avec le
  marquis la mort de la femme  qui elle a succd. Vous saurez que
  cette dame, voyant son mari arrt, se dguisa en homme pour
  venir lui donner des conseils, et pour concerter avec lui les
  moyens de se dfendre. Le malheur voulut pour elle qu'elle ft
  dcouverte et arrte, et ce mme malheur a fait trouver des
  conjectures trs-fortes qu'elle a tremp au meurtre de la
  premire femme. On les doit juger demain tous deux. C'est un des
  plus fameux procs qu'on ait encore vus. On lit dans les Lettres
  de Bussy, t. 3. p. 174, dition de 1706, une _Relation de la mort
  du marquis de La Douze_. Il sembleroit en rsulter qu'il a t
  condamn pour avoir assassin son beau-frre, tandis qu'il auroit
  soutenu l'avoir tu en duel. La dame La Douze fut aussi excute;
  on a imprim dans les _Mmoires historiques sur la Bastille_,
  1789, t. 1, p. 71, le testament de mort de cette dame. L'original
  en est sous nos yeux. C'est une pice si touchante que nous
  croyons faire plaisir  nos lecteurs en la joignant ici:

  Mon enfant, on vient de prononcer mon arrt de mort, et je n'y
  trouve rien de fcheux que la crainte que j'ai qu'en mourant tu ne
  meures aussi par contre-coup. La mort m'est agrable d'un ct,
  parce que j'y trouve l'occasion d'en faire un sacrifice  Dieu, et
  me laisse de la douleur de l'autre, d'autant que je suis oblige
  d'abandonner la moiti de moi-mme. Je n'ai plus de parole qu' te
  dire adieu de ma bouche, et suis bien malheureuse de ne pouvoir
  joindre la tienne. Baise ces derniers caractres, et ainsi tu
  baiseras la main qui t'crit et le coeur qui te parle. Adieu pour
  jamais. De ma prison, le vendredi 27 septembre 1669.

    LA DOUZE LASTOURS.

  Cette dernire effusion d'une mre mourante est si noble et si
  pure, que l'on aime  croire que celle qui a trac ces lignes
  toit innocente. L'insertion de cette note, dans les Mmoires de
  Tallemant, a principalement pour objet d'appeler les recherches
  des curieux sur ce procs du marquis et de la marquise de La
  Douze.

A Montauban, comme un jeune soldat s'alloit exposer au pril qu'il y
avoit  mettre le feu  la galerie, une vieille femme lui ta le
flambeau de la main, en lui disant: Mon enfant, tu pourras rendre de
bons services  la patrie; pour moi, je lui suis inutile, j'ai assez
vcu. Et s'en alla mettre le feu  la galerie.

Une vendeuse de pommes, nomme La Sallissotte, se prsenta  la brche,
y eut un bras emport, prend ce bras, le met dans son tablier et va chez
le chirurgien. Comme on la pansoit, elle disoit: Coupez encore cela.
Elle vivoit encore en 1650. Je ne sais si elle est morte depuis. A
Montauban, on la montroit aux trangers.

Madame de Saint-Balmont est du Barrois: son mari toit dans les troupes
du duc de Lorraine, et est mort  son service. Se trouvant naturellement
vaillante, elle se mit en tte de conserver ses terres; cela l'obligeoit
 monter souvent  cheval; insensiblement elle s'y accoutuma, et peu 
peu elle s'habilla en guerrire: elle a d'ordinaire un chapeau avec des
plumes bleues; le bleu est sa couleur; elle porte ses cheveux comme les
hommes, un justaucorps, une cravate, des manchettes d'homme, un
haut-de-chausses, des souliers d'homme et fort bas; car, quoiqu'elle
soit petite, elle ne veut point passer pour plus grande qu'elle n'est,
et elle est si brusque, qu'elle ne pourroit pas sans danger se chausser
comme les femmes; elle porte une jupe par-dessus son haut-de-chausses;
elle a toujours l'pe au ct; mais, quand elle monte  cheval, elle
quitte sa jupe et prend des bottes. Quand elle entre dans quelque ville,
tout le monde court aprs elle; elle  la voix et la mine d'un homme, 
la barbe prs; mais elle parot jeune, quoiqu'elle ne le soit pas; elle
a les actions et les rvrences d'un homme. On ne sauroit tre plus
vaillant qu'elle, elle a tu ou pris de sa main plus de quatre cents
hommes. Quand Erlach passa en Champagne, elle alla seule attaquer trois
cavaliers allemands qui dteloient les chevaux de sa charrue, et les
arrta jusqu' ce que ses gens fussent arrivs. A un chteau, elle monta
 l'escalade, et, tant abandonne des siens, elle ne laissa pas
d'entrer dedans le pistolet  la main, et, se jetant de furie dans une
chambre o il y avoit dix-sept hommes, elle seule les dsarma;
apparemment ils crurent qu'elle toit suivie. Elle est toujours
admirablement bien monte; elle dresse elle-mme ses chevaux, et il n'y
en a point de mieux dresss que les siens. A propos de cela, une fois
elle appela en duel un gentilhomme qui toit en rputation de brave: il
se trouva  l'assignation, mais il n'avoit qu'un bidet. Madame, il faut
mettre pied  terre; vous avez un cheval d'Espagne. Elle descend: lui,
prend si bien son temps, qu'il saute sur le cheval de l'amazone, s'en va
et lui laisse son bidet. Il en fit des contes, et le monde qui savoit
bien quel homme c'toit, trouva ce tour fort plaisant.

Ses moeurs ne s'accordent pas trop bien avec son habit ni avec son
humeur guerrire; car elle aime autant  prier Dieu qu' se battre; elle
est aussi dvote que vaillante. Il y a un livre imprim de sa faon, qui
contient les exercices spirituels qu'on pratique dans sa maison. Elle
fait des vers et facilement, mais ils ne sont pas les meilleurs du
monde: elle les estime pourtant assez pour les donner au public: il y en
a d'imprims  Reims; elle a mme compos deux tragdies; mais elles
n'ont pas encore t joues, et je ne crois pas qu'on les joue: elle
parle de les mettre en lumire. Elle a l'esprit vif, parle beaucoup et
est fort civile; elle est gaie jusqu' contrefaire l'allemand francis.
Elle est un peu gesticulante; mais elle est si souvent homme, qu'il ne
faut pas s'en tonner.




D'OLIZY.


D'Olizy, qui se fait appeler le marquis d'Olizy, est fille du feu
prsident Larcher[116]. Ce n'est pas par ses grandes armes qu'il est
devenu marquis: son plus bel exploit, c'est d'avoir enlev une garce
qu'il appelle sa femme et qu'il veut que tout le monde reconnoisse pour
telle. Cette marquise de nouvelle dition est fille d'un boulanger ou
menier de Metz; elle a eu deux maris: le premier toit chirurgien, le
second valet-de-chambre de Barradas. La prsidente Larcher, qui vit que
ce garon toit amoureux de cette crature, la fit mettre dans un
couvent; mais son fils lui fit tant de protestations que jamais il ne
verroit cette femme, qu'elle la fit sortir. Aussitt il l'emmena en
Champagne, o il prit le nom de _marquis d'Olizy_, c'est une terre qui
lui appartient, et qui est auprs de Reims. Il y a un an et demi (1650)
que le conseil de ville lui donna la commission de faire rompre tous les
ponts et tous les gus de la rivire de Vesle, afin d'empcher les
courses de la garnison de Rocroi. On en fit cette chanson o l'on
suppose qu'il se fait prsenter au lieutenant de ville[117] par Godinot
son fermier; on accuse le vicomte Du Bac de l'avoir faite.

  [116] Prsident des comptes. (T.)

  [117] C'est comme le maire. (T.)


CHANSON.

(_Godinot parle._)

    Afin de vous tirer de peine,
    Noble snat de Btisy[118],
    Voici ce brave capitaine,
    Jean Larcher, marquis d'Olizy;
    C'est un homme, je vous rponds,
          Pour rompre ponts,
    Pour rompre ponts, gus et passage,
    Adroit, vaillant, prudent et sage.

(_Le lieutenant de ville rpond._)

    S'il soulage notre dtresse,
    Il sera bien rcompens;
    Qu'il donne ordre au Moulin l'Abbesse,
    Cuissat, Macot et Compens,
    Jonchery, Breuil et Courtaudon,
            Auprs d'Ormond,
    Au Roland, Courville et Villette,
    Au pont d'entre Fisme et Frimmette[119].

(_Le marquis parle._)

    Dsormais la ville du sacre
    Ne craindra plus les ennemis;
    J'en ferai un trop grand massacre,
    Si en campagne il s'toit mis;
    Montal[120], quoique homme de grand coeur,
          Mourroit de peur;
    Et Caillet[121] tremblerait dans l'ame
    S'il voyoit l'acier de ma lame.

(_Le lieutenant de ville parle._)

    Louons de Dieu la providence
    Qui pourvoit  notre besoin,
    Suscitant pour notre dfense
    Un marquis digne d'un tel soin.
    Par saint Nicaise et saint Remy[122],
            Mon cher ami,
    Nous prions Dieu que votre garce,
    Vous fasse belle et ample race.

          Marquise, meunire,
          On dit que votre poux
          Vous trouve un peu fire
          Et se lasse de vous.
          Si cette ardeur trange
          Prenoit jamais fin,
              Comme enfin
            Tout amant change,
    Vous pourriez bien retourner au moulin.

  [118] Pour se moquer du conseil de ville, il appelle Reims, du
  nom d'un petit village qui est tout contre. (T.)

  [119] Tous ces lieux ont des ponts sur la rivire de Vesle. (T.)

  [120] Gouverneur de Rocroy. (T.)

  [121] Receveur des contributions pour M. le prince. (T.)

  [122] Patrons de Reims. (T.)




Melle ET MADAME DE MAROLLES.


Un gentilhomme de devers Chartres, nomm Marolles, qui se disoit de la
maison de Lenoncourt, de Lorraine, mais que ceux de Lenoncourt
dsavouoient, disant que c'toit une branche de btards, pousa une
soeur de M. Du Fargis, de la maison d'Angennes. On lui donna cette
fille, parce qu'elle n'avoit gure de bien; il en eut un garon et une
fille. Le garon, comme nous verrons ensuite, est mort gouverneur de
Thionville; la fille[123] fut fille d'honneur de la Reine-mre; c'est
une personne adroite et ambitieuse, mais mdiocrement jolie[124]. Sa
mre ayant tir de M. le marquis de Rambouillet vingt-huit mille cus
pour un compte de tutelle dont le marquis son pre toit charg, elle
fit si bien que toute cette somme fut pour elle seule. M. Du Fargis,
depuis la mort de son fils, qui fut tu  Arras, fit je ne sais quelle
affaire  la cour. Elle en tira tout le profit: cela alla  quarante
mille livres. Pour satisfaire son ambition, il lui falloit un tabouret:
elle cabale pour pouser le vieux Bouillon La Marc, veuf pour la seconde
fois. Pour y parvenir, elle lui fit accroire que M. d'Orlans,  qui M.
Du Fargis, son oncle, avoit t, lui tmoigneroit qu'il le souhaitoit,
et qu'en rcompense, il prendroit ses intrts contre la maison de La
Tour, pour lui faire ravoir Sedan. Un jour qu'elle avoit pi qu'il n'y
toit pas, elle envoya un valet-de-pied de sa connoissance, qui demanda
M. de Bouillon, et dit que M. d'Orlans le venoit voir pour lui parler
de ce mariage qu'il savoit. Il n'y est pas, dit-on.--Je m'en vais donc,
reprit-il, avertir qu'il n'avance pas. Le bonhomme prit cela pour
argent comptant; mais La Boulaye[125], son gendre, le dsabusa et lui
fit pouser une femme[126] hors d'avoir des enfants. Notre pucelle en
pensa enrager, et fut si folle que de solliciter pour empcher que cette
femme n'et le tabouret, disant que M. de Bouillon n'toit pas reu au
parlement. Elle ne se rebute point, et, voulant  toute force avoir un
tabouret, elle pouse le fils an du duc de Villars (le pre n'toit
pas mort encore); c'est un ridicule de corps et d'esprit, car il est
bossu et quasi imbcile, et gueux par-dessus cela.

  [123] Madeleine-Claire de Lenoncourt, demoiselle de Marolles,
  marie en 1649,  Louis-Franois de Brancas, depuis duc de
  Villars, mourut en 1661.

  [124] Elle logea un temps chez madame d'Aumont, la veuve; elle
  est d'Angennes. Cette fille toit si fire qu'elle appeloit une
  femme de soixante-dix ans _ma cousine_. Enfin la bonne femme aima
  mieux l'appeler _mademoiselle_, afin qu'elle l'appelt _madame_.
  (T.)

  [125] On lit _La Boulaye_ dans le manuscrit. C'est une erreur de
  Tallemant. Il entend sans doute parler d'Amaury Goyon, marquis de
  _La Houssaye_, qui, en 1629, avoit pous une fille du duc de
  Bouillon. Il n'a t fait aucune mention de la troisime femme du
  duc de Bouillon La Marck dans l'_Histoire gnalogique de
  France_, du pre Anselme.

  [126] Madame de La Mazelure, soeur ou belle-soeur de M. de
  Beuvron.

    (T.)

Voici comme elle s'y prit. Elle se servit d'un prtre de Saint-Paul, qui
le connoissoit; et, comme il toit en grande ncessit, il se laissa
charmer  quatre-vingt mille livres qu'elle pouvoit avoir pour tout
bien. Elle ne l'eut pas plus tt pous qu'elle fait un procs  madame
d'Aiguillon, au nom du bonhomme de Villars: elle en tire quarante mille
cus. Depuis la mort du pre, elle a fait recevoir son mari duc et pair
au parlement d'Aix, comme le bonhomme l'avoit t par le crdit de sa
femme, et elle a si bien cabal  la cour qu'elle a trouv moyen de
faire joindre la pairie au brevet, car il n'y avoit que _duc_
simplement: le cardinal de Richelieu ne put se rsoudre  faire un si
jeune homme duc et pair. La voil assise au Louvre comme les autres.
Elle a trouv moyen, depuis la mort de son frre, d'tre co-tutrice de
ses neveux. Pour cela elle a eu raison, car c'est une trange crature
que la veuve.

Elle disoit de mademoiselle de Rambouillet, qui l'appeloit _ma cousine_:
Je ne sais pourquoi mademoiselle de Rambouillet prend plaisir 
m'offenser. La feue duchesse de Villars[127] ne fut jamais assise au
Louvre que deux ou trois fois. Elle y alloit rarement.

  [127] Julienne-Hippolyte d'Estres, soeur de Gabrielle d'Estres.
  Les lettres qui confraient le titre de duc  Georges de Brancas,
  son mari, sont de 1627, enregistres au Parlement de Provence en
  1628, et confirmes en 1651,  une poque o ces sortes de
  faveurs s'accordoient avec plus de facilit.

Madame de Marolles est d'une bonne maison de Luxembourg. Son mari, qui
a t gouverneur de Thionville, depuis qu'elle fut prise jusqu' sa
mort, ayant assez de bien, ne regarda qu' l'alliance et  la personne.
Je ne veux, disoit-il, qu'une bonne femme et qui m'aime bien. Celle-ci
le hait et fut fort coquette. Sa premire galanterie fut avec le
chevalier de La Sausse, gentilhomme normand, fort bien fait, fort brave,
mais fort brutal. Le second, et qui a fait tout autrement du bruit, fut
une espce de filou de Paris, fils d'un tireur d'armes, mais bien fait
de sa personne: il s'appelle Saint-Ange. Charmoye l'avoit employ pour
enlever mademoiselle de Sainte-Croix des Filles-Dieu; elle se rfugia
avec lui  Thionville[128]. D'abord, Saint-Ange n'avoit aucune
inclination pour elle, mme on dit qu'il la hassoit; mais tant demeur
seul  Thionville, car Charmoye fut reu  Luxembourg au bout de quelque
temps, tandis que son affaire s'accommodoit; faute donc de meilleur
emploi, Saint-Ange s'avisa de profiter de la bonne volont que madame la
gouvernante avoit pour lui; mais M. de Marolles, s'tant dout de
quelque chose, le chassa de sa place. En effet, le galant n'y revint
qu'aprs la mort du gouverneur, qui fut tu en reconnoissant le chteau
de Mussy. M. Fabert, gouverneur de Sedan, prit soin des affaires et de
la conduite de madame de Marolles, comme ami de son mari, et fit dire 
Saint-Ange que, s'il ne se retiroit, il le feroit jeter dans les fosss.
Saint-Ange n'alla pas loin: il attendit la dame, o elle fut le
trouver. L ils se gouvernrent si bien que toute la ville en fut
scandalise; ensuite ils se rendirent  Paris: elle se logea au faubourg
Saint-Germain, d'o elle fut chasse par les officiers du
bailliage[129], comme une femme de mauvaise vie. Saint-Ange prend le
train de la battre; elle en fut un jour si maltraite qu'elle en rend sa
plainte par-devant le lieutenant criminel et demande permission de faire
informer contre lui; mais l'amant lui ayant demand pardon, elle s'en
dsista, et dclara que tout ce qu'elle avoit dit toit faux.

  [128] Un jour elle entra quasi toute nue dans la chambre d'une
  dame qui l'toit venue voir, et lui dit: Je viens de faire le
  plus agrable songe du monde; j'ai song que M. de Marolles toit
  mort, et que j'tois accouche d'un garon. Ce sont les deux
  choses du monde que je souhaite le plus. (T.)

  [129] Nous avons dj dit que tout le faubourg toit sous la
  juridiction du bailli de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs.

Il y eut bientt quelque nouvelle rumeur; car les jeunes gens de Paris
tant reus chez la dame, Saint-Ange fut jaloux: il fit insulte un jour
 quelques-uns, et jeta mme le chapeau de l'un d'eux par la fentre,
jurant qu'aprs avoir dpens vingt mille cus auprs de madame de
Marolles, il ne souffriroit pas que de nouveaux venus lui coupassent
l'herbe sous le pied. Cette femme fut outre de cette insolence: elle
rompt avec lui et lui dfend de mettre jamais le pied chez elle. Un
jour, comme elle sortoit, il se jette dans son carrosse. Je ne vous
quitte point que vous ne m'ayez pardonn. Pour s'en dlivrer, il fallut
lui dire qu'elle lui pardonnoit; mais il n'toit pas  quatre pas
qu'elle lui cria: Coquin, je te ferai donner cent coups de bton. Il
court aprs et se rejette dans le carrosse. Il fallut pardonner encore
une fois. Comme elle en toit fort embarrasse, car il a gagn tous ses
gens, quelqu'un lui dit: Mettez-vous dans un couvent.--Oh!
rpondit-elle, je m'y ennuierois. Enfin, elle s'en plaignit aux
marchaux de France qui dfendirent  Saint-Ange d'aller chez elle. Elle
se ruine tout doucement.

Elle eut ensuite un jeune fou, nomm Tierseville, pour galant. L't
pass, un soir que les vingt-quatre violons toient chez Dorat,
conseiller, c'est dans l'Ile (_Saint-Louis_) o elle logeoit, alors elle
y alla avec une madame de Guedreville[130], grande tourdie, femme d'un
matre des requtes, qui toit sa voisine: Tierseville demeure avec
elles dans le carrosse; Gareau, Beauneau, Montmeige et autre jeunesse
qui avoient fait la dbauche avec lui, montent; c'toit  Gareau 
prendre une femme pour danser, quand on donna l'ordre aux violons
d'aller jouer  la pointe de l'Ile. Les voil en colre de cela: ils
descendent, prennent les tuis qu'ils trouvent sous la porte, tirent
des coups de mousqueterie dans les fentres, pensrent blesser Fercour
qui en eut dans son chapeau, battirent un capitaine d'infanterie qui
leur pensa dire quelque chose; et Tierseville, sorti du carrosse pour
avoir sa part de la folie, crioit  madame de Marolles: Madame, on
devoit vous envoyer demander l'ordre; c'toit  vous  faire aller les
violons o vous voudriez. Mais commandez, madame, on fera main basse.
Elle, au lieu de s'en aller et d'emmener ces ivrognes, alla  la pointe
de l'Ile: ils trouvent quelques violons qui revenoient: ils commandent 
leurs gens d'en jeter un dans l'eau. Cet homme eut le sens, comme on le
vouloit jeter, de donner un coup de pied au quai, et mit l'pe  la
main: Beauneau va  lui et se coupe les doigts en la lui tant, mais il
blesse dangereusement le pauvre mntrier qui en a pens mourir. Aprs
avoir fait ce bel exploit, la raison leur revint: ils se vont tous
mettre  genoux devant Dorat qui leur pardonna. Ils n'osrent pas trop
se montrer, tandis que le violon, qui toit domestique du comte du Lude,
fut en danger; aprs, la chose s'accommoda, mais on les hua partout.

  [130] Cette Guedreville est femme d'un matre des requtes nomm
  Tierseau: elle est laide, mais elle fait ce qu'elle peut pour
  plaire. 'a t une des premires qui s'est avise d'aller  la
  chasse  cheval, mais d'une sotte manire, point galamment du
  tout. Elle se mle de faire du burlesque, et sa grande ambition
  est d'avoir des galants. On conte que, faisant semblant d'aller 
  la campagne trouver son mari, elle renvoya, ds Palaiseau, le
  carrosse d'une de ses amies, disant: Celui de M. de Guedreville
  me viendra prendre. Aprs elle s'habilla en homme avec sa
  demoiselle, et prit la poste pour aller voir un galant qui toit
  malade je ne sais o. Au bout de quelques jours elle revient 
  Palaiseau, et mande  son mari qu'il lui envoie un carrosse, et
  le va trouver. Mais cet exercice violent et peu accoutum lui
  causa une bonne maladie. Je ne voudrois pas assurer que cela ft
  bien vrai; mais voici pourquoi cette histoire-l s'est conte. On
  a vu cette femme malade dans ce temps l, et on savoit qu'elle
  avoit dit que, pour tre plus tt  Paris,  la mort de sa mre,
  qui mourut un peu aprs, elle avoit pris la poste pour arriver
  plus promptement; d'ailleurs elle est assez tourdie pour tout
  croire d'elle. (T.)

A Tierseville succda un nomm Cadillac: elle les eut tous deux en mme
t. Un jour qu'il y toit avec un de ses amis, le chevalier de
Roquelaure y amena Saint-Ange; cela surprit tout le monde. Ce coquin, 
un quart-d'heure de l, se mit  la traiter de coureuse. Cadillac et son
ami furent assez sages. Le lendemain, Petit-Marais[131] alloit appeler
le chevalier de Roquelaure, quand il le trouva en chemin pour aller
demander pardon  Cadillac. Le marchal de L'Hpital les accommoda;
mais, pour Saint-Ange, il dit qu'il le vouloit faire chtier. Enfin
cette femme se dcria d'une telle faon, qu'un garon de la cour, nomm
Tur, allant derrire elle aux Tuileries l'automne dernier, disoit tout
haut: Mais ne suis-je pas bien misrable! Je n'ai demand la
_courtoisie_  madame de Marolles qu' la quatrime visite, et elle m'a
refus. Depuis elle a pous Saint-Ange, quoiqu'il et la v..... d'une
telle sorte, qu'elle lui mangeoit le nez. Au bout de l'an il prit la
peine de se faire rouer. Ce fut madame de Villars qui le fit prendre. On
dit que sa femme disoit: Va, console-toi; si on te roue, je te promets
que, pour les faire enrager, j'pouserai encore un filou. Il y avoit de
quoi en faire rouer une douzaine. Il avoua qu'il s'toit servi de
charmes pour la rduire  l'pouser[132]. Ils faisoient le plus enrag
de mnage qu'on ait jamais fait; ils se caressoient dix fois et se
battoient autant de fois en un jour. Retir  l'htel de Chaulnes 
cause que son frre est cuyer de ce duc (c'est un honnte garon), il
en usoit le plus familirement qu'on sauroit s'imaginer; il traitoit
tous ses amis, il ivrognoit, il grondoit les gens, etc.; il vouloit,
non-seulement que M. de Chaulnes le nourrt, mais payt le chirurgien
qui le pansoit de la v.....; le nez lui tomboit; il y avoit un empltre.
Enfin il fallut sortir, car il avoit t assez insolent pour dire que
madame de Chaulnes ne devoit point passer devant sa femme, qui toit
cent fois de meilleure maison qu'elle; il est vrai qu'elle est nice de
l'lecteur de Trves, de la maison de Crombert, une des meilleures
d'Allemagne. Il y alla bien des gens par curiosit pour le voir faire,
car  tout bout de champ il lui prenoit des fantaisies de voir, et cela
en conversation, comme il feroit sur la croix Saint-Andr, et il
rangeoit des siges dans la manire qu'il falloit pour cela, puis se
couchoit dessus. Il ne fit pourtant pas la plus belle fin qu'on pouvoit
faire. Son frre l'avoit fait recevoir  l'htel de Vitry. Par jalousie,
il fut si sot que d'aller voir aux Minimes si on cajoloit sa femme, et
il fut surpris au sortir. Il lui avoit dit auparavant: Avec vos
coquetteries, vous me ferez prendre. Une fois, comme il toit  l'htel
de Chaulnes, cette femme s'amusoit  chanter avec le frre de
Saint-Ange; cela le fcha: il lui donna un soufflet et courut aprs son
frre avec ses pistolets pour le tuer. Cela n'empcha pas que ce garon,
quand il le vit en danger d'tre condamn, n'allt  la cour pour avoir
sa grce: il vendit pour cela tout ce qu'il avoit.

  [131] Petit-Marais, fils de de Bar, ci-devant l'abb de Bar. (T.)

  [132] Tallemant ne dit pas quelle fut la cause de la condamnation
  de Saint-Ange. Seroit-ce pour magie? Il auroit eu les honneurs du
  bcher. Il y a apparence qu'il fut condamn comme voleur de
  grands chemins.

De l'htel de Chaulnes Saint-Ange fut  l'htel de Vitry, comme j'ai
dit, par le crdit du prsident de Chevry[133],  la prire d'un commis
du feu prsident qui est parent de ce fripon. Ds la premire fois qu'il
vit le prsident, il lui dit: Monsieur, si vous avez quelque ennemi, je
vous promets de l'aller poignarder dans son lit (M. de Vitry est
brouill avec M. de Bournonville pour le gouvernement de Paris). Je
l'assassinerai o il voudra. Le prsident fut si surpris de cela qu'il
ne sut que lui rpondre. Madame Pilou dit que madame de Marolles a fait
ouvrir Saint-Ange pour savoir de quoi il est mort: la vrit est qu'elle
a voulu savoir s'il avoit le dedans gt de la v.....: elle croyoit que
cela ne lui auroit gt que la tte. Il avoit le nez demi mang. Elle
fit embaumer son coeur,  qui elle fit comme une espce de chapelle
ardente, et un prtre y disoit nuit et jour quelques prires, et elle
couchoit en mme lieu. J'ai appris que madame de Villars ne l'a
entrepris qu' cause qu'elle vouloit avoir de lui quelque chose,  quoi
il ne consentoit pas, et que depuis elle l'a eu de la cour.

  [133] Duret de Chevry, prsident  la chambre des comptes. (Voyez
  son article, t. 1, p. 261.)




BASIN DE LIMEVILLE.


Basin, sieur de Limeville, toit d'une bonne famille de Blois; il se
mloit de quelques affaires de change, mais peu des affaires du Roi:
peut-tre a-t-il eu part en quelques fermes. Il avoit des lettres et ne
manquoit point d'esprit; il se connoissoit fort bien aux mdailles et en
avoit assez bon nombre; mais aprs qu'il en avoit achet quelqu'une, on
ne la voyoit plus, si ce n'toit durant quelques jours qu'il la portoit
dans son gousset; car une fois qu'elle entroit dans son cabinet, elle
n'en sortoit jamais, et on n'avoit garde de l'y aller chercher: de sa
vie corps de chrtien n'est entr dans ce cabinet. Je dirai tout ce
qu'on y trouva aprs sa mort.

Ce n'toit pas la seule bizarrerie de cet homme; sa grande avarice et
l'aversion qu'il avoit pour les chiens lui avoient brouill le crne: il
disoit qu'ayant vu un de ses amis mourir enrag pour avoir t mordu par
un chien qui l'toit, il avoit conu une telle horreur pour ces animaux,
qu'il ne les voyoit jamais sans trembler. Pour cela il ouvroit toujours
les portes par le haut autant qu'il pouvoit, parce que les chiens ne
pouvoient atteindre jusque l: il ne se mettoit jamais que sur des
escabeaux,  cause que les chiens ne s'y couchoient pas; et, dans les
htelleries, il se faisoit un lit d'un drap avec des tire-fonds qu'il
attachoit au plancher. Il alla  un tel excs, car, comme il avoit
naturellement de la pente  la folie, il se faisoit gentil garon de
plus en plus, qu'il ne vouloit pas qu'on le toucht, en parlant  lui;
et, pour son manteau, il le mettoit toujours lui-mme tout droit sur un
escabeau, l'appuyant contre la muraille, de peur qu'un chien ne se
coucht dessus. Un jour que, par grand miracle, il demeura  dner chez
mon pre, car il dnoit toujours chez lui, par malice je fis signe  six
laquais tout  la fois de lui prendre son manteau. Jamais pauvre homme
ne fut si empch; quand il en repoussoit un, un autre venoit; enfin,
aprs en avoir bien ri, je les cartai tous et il mit tout  son aise
son manteau sur un volet.

Des laquais lui firent bien pis  Charenton: comme il tenoit la bote
des pauvres  la porte, car il a t huguenot toute sa vie, ils prirent
un gros chien qu'ils lui firent passer par-derrire entre les jambes: il
en pensa tomber en foiblesse. Il toit surpris de toutes choses; il
vivoit dans une ternelle dfiance, aussi ne se levoit-il que le plus
tard qu'il pouvoit. Il disoit que c'toit une folie que d'aller en
chaise, parce que la chaise pouvoit tre renverse, et une verrire se
rompre et vous venir crever un oeil.

Grimacier s'il y en eut jamais au monde, il ne faisoit point de cas des
choses si on ne faisoit bien des faons. Il me demanda un jour 
emprunter je ne sais quoi qui n'toit point rare du tout: c'toit un
imprim; je fis bien des crmonies, et je lui fis promettre qu'il me le
rendroit le soir, qu'il ne le montreroit  personne, et qu'il me le
renverroit au mme tat qu'il l'auroit reu: il prit cela si fort au
pied de la lettre, que, pour faire un paquet qui ft tout pareil au mien
(je le lui avois envoy cachet), il y fut une grande heure, et il y
employa trois feuilles de papier: c'toit beaucoup pour lui qui toit
mesquin  un tel point, que, jusqu' l'heure de la place au Change[134],
il se tenoit au logis avec un pantalon de toile sur un vieux pantalon de
ratine, des pantoufles du Palais, un vieux pourpoint noir avec des gants
ou plutt des brassards qui lui venoient jusqu'au coude pour garantir
ses mains de toucher ce que les chiens auroient touch. Son habit
ordinaire toit de drap, sans rubans ni aiguillettes, avec des bottes 
petites genouillires et  pont-levis sur ce pantalon de toile, et un
chapeau qui sembloit demander qu'on l'envoyt  la teinture; les cheveux
assez courts, mais bouriffs; sa tte ressembloit justement  ces
bonnets pelus de Hollande[135].

  [134] Ce que nous appelons aujourd'hui la _Bourse_.

  [135] Ce costume d'agent de change du XVIIe sicle mrite bien
  d'tre remarqu. Il est vrai que Basin toit atteint de folie.

Je lui ai vu faire un voyage  cheval de Paris  Blois en l'tat que je
vous le reprsente, avec un manteau doubl de panne, et la saison toit
assez avance. Un jour qu'il avoit reu en ville un sac de mille livres,
il le met sur l'aron de sa selle, le panneau toit de cuivre; il pera
le sac: voil les quarts d'cus qui tombent; il met le sac dans son
chapeau. Mais il perdit plus de cent francs pour avoir voulu pargner
cinq sous  un crocheteur, car il n'osa se fier  son laquais. Le
proverbe espagnol dit: _La codicia rompe el saco_: l'avarice rompt le
sac.

Je ne sais pourquoi il ne fouilloit jamais que de la main droite dans sa
pochette gauche, et de la gauche dans la droite.

Sa femme avoit une peine enrage  avoir une robe ou une jupe. Une fois
qu'elle avoit grand besoin d'une _verdure_[136] de deux cents cus pour
ses couches, ds qu'elle lui en pensa ouvrir la bouche: Hlas! dit-il,
nous sommes bien en tat de faire des meubles: je ne vous l'ai pas voulu
dire, de peur de vous affliger; mais on est sur le point de nous
perscuter, et je vois bien qu'il faudra aller demeurer en Angleterre.
Voil cette femme  pleurer. Le lendemain elle va, les yeux tout rouges,
trouver ses soeurs qui se moqurent fort d'elle.

  [136] Tapisserie-_verdure_: on l'appeloit ainsi parce que le vert
  y dominoit.

Cette femme mourut la premire, et lui, quelque temps aprs, mourut
subitement  Charenton au dernier synode national[137]. On disoit que la
mort avoit bien fait de le surprendre, car autrement elle n'et jamais
eu fait avec lui. Il avoit fait faire une serrure  son cabinet avec un
tel artifice, que celui qui l'avoit faite tant mort, personne ne put
l'ouvrir, quoique l'on en et la clef; enfin on s'avisa qu'il y avoit
une autre entre condamne; on y fut, et d'un coup de pied on mit la
porte dedans. L on trouva des araignes de toutes les grosseurs, six
montres; et sa femme lui en ayant demand une durant sa maladie pour se
rgler  faire ses remdes, il lui dit qu'il n'en avoit point; assez bon
nombre de serviettes et de ciseaux; il en voloit  sa femme, et puis
grondoit de ce qu'il s'en perdoit tant; un coffre-fort, o il y avoit
des rouleaux de bois de toutes les grosseurs des diffrentes espces,
envelopps de papier, et pas un sou dedans; l'argent toit sous ces
serviettes  terre, et sous des chiffons de papier. On trouva cent louis
d'or couverts d'un monceau de torche-culs; il en avoit provision de tout
taills pour toute sa vie, quand il et vcu quatre-vingts ans. Il
n'avoit jamais voulu faire de registre de peur qu'en s'en saisissant on
ne st son bien, et qu'on ne le mt aux _aiss_. Il fallut chercher ses
papiers comme son argent. Ses mdailles toient dans un mchant sac.

  [137] En 1645. (T.)




MASSAUBE ET MARIAM.


Ce Massaube, dont nous voulons parler, est fils d'un gentilhomme
d'auprs de Montpellier, qui porta les armes en Lorraine, y pousa la
fille du gouverneur de Nancy, et s'y tablit. Il fut nourri page de
l'archiduc Lopold, oncle de celui d'aujourd'hui, et, depuis, il eut une
compagnie dans le rgiment de Vaubcourt-Lorrain. Ce rgiment tant venu
au service du Roi, Massaube vint en France, o il eut quelque charge
chez le Roi; mais, voulant faire passer des passe-volants[138]  une
revue, le commissaire s'y opposa, et dit qu'il le diroit au Roi.
Massaube lui donna des coups de fourchette[139], en lui disant qu'il
portt cela au Roi; en mme temps il pique, et se sauve en Allemagne; il
n'avoit pas loin  aller, car la cour et l'arme toient en Lorraine. Le
Roi le fit excuter en effigie. Massaube se rend  Cologne auprs du duc
de Lorraine, qui le reut  bras ouverts, et le fit lieutenant-colonel
de son rgiment d'infanterie. Cet emploi lui valoit prs de cinquante
mille livres tous les ans. Alors il s'amusa  faire l'amour. Le duc de
Lorraine toit souvent chez la comtesse d'Isembourg, parente de
l'Empereur, et dont le mari toit gnral des finances d'Espagne, et
gouverneur de Luxembourg. Massaube, accompagnant son matre, fit d'abord
quelques galanteries avec les demoiselles de la comtesse; il toit
libral, il dansoit, il jouoit du luth, il savoit un peu de peinture et
de musique, il avoit l'air franois, et n'avoit pour rivaux que des
Allemands. La comtesse, qui en oyoit dire tant de merveilles  ses
filles, eut envie de le voir; il lui plut, et elle lui donna enfin tout
ce qu'on peut accorder  un galant: elle toit admirablement belle, et
n'avoit que vingt-deux ans; son mari, qui en avoit plus de cinquante et
que ses emplois n'occupoient que trop, n'toit pas ce qu'il lui falloit.
Notre cavalier la possda assez long-temps avec la plus grande douceur
du monde; mais comme cette amourette commenoit  s'bruiter et qu'il y
avoit apparence que le comte en seroit enfin averti, elle pressa
Massaube de l'enlever et de l'emmener en France. Cela n'toit pas ais:
il falloit premirement tre assur d'y tre reu, et puis traverser
soixante ou quatre-vingts lieues de pays ennemi. Massaube promit  sa
dame de faire tout ce qu'elle voudroit; pour cet effet il crit au duc
de Saint-Simon[140], favori du Roi, avec lequel il avoit t assez bien
autrefois, et lui mande qu'il avoit tant d'affection pour le service du
Roi, qu'il est prt de tout quitter pour retourner en France, et qu'il
aimeroit mieux porter un mousquet au rgiment des gardes, que de
commander une arme en Allemagne. Le Roi promit au duc de lui pardonner,
pourvu qu'il demandt pardon au commissaire qu'il avoit battu. Cela fut
fait, et Massaube revint  la cour; mais le Roi lui tourna le dos ds
qu'il le vit. Massaube fit entendre au duc et au cardinal de Richelieu
qu'il y avoit en Allemagne une princesse, parente de l'Empereur, qui
dsiroit prendre le parti du Roi, et le rendre matre d'un fort sur le
Rhin. Ce fort, auquel il donnoit un nom, n'toit qu'une chimre. On lui
donna pour excuter cette entreprise des lettres pour tous les
gouverneurs des places frontires, portant commandement de lui fournir
les gens et les munitions dont il pourroit avoir besoin. Avec ses
lettres, il alla communiquer son dessein  un cadet qu'il avoit  Nancy,
qui toit un jeune homme de beaucoup de coeur; ce frre y joignit un de
ses amis, et, tous trois ensemble, ayant dlibr entre eux, firent
faire un carrosse pour quatre personnes seulement, et disposrent des
chevaux de relais en trente endroits, depuis Cologne jusqu' Nancy. La
comtesse fournissoit de l'argent pour tout cela, et les gouverneurs,
suivant les ordres du Roi, mirent des escortes sur le chemin. Il fut si
heureux qu'il ne manqua pas d'un jour  ce qu'il s'toit propos;
l'enlvement se fit un jour de foire en plein midi, sans que personne y
prt garde; car la belle, avec deux de ses demoiselles, entra dans ce
carrosse, et Massaube aprs. A la porte ils faillirent  tre
embarrasss, et il fallut qu'il crit qu'on ft place au carrosse de Son
Altesse de Lorraine. Ils toient dj bien loin avant qu'on s'en
apert; ils poussoient leurs chevaux parce qu'ils toient assurs d'en
trouver de frais: cela fit qu'on ne put les atteindre que vers les
frontires de Lorraine; on les chargea; mais leur escorte toit
nombreuse: il est vrai que le cadet de Massaube y fut pris et bien
bless, pour s'tre trop hasard. Il fut emport  Cologne, o on lui
fit couper le cou, et sa tte fut expose sur la porte de la ville. La
mre de ces deux frres en eut un tel dplaisir, qu'elle ne voulut
jamais voir Massaube. Notre aventurier arrive  la cour, fait voir la
comtesse au Roi et au cardinal, et assure que ce fort toit demeur au
pouvoir d'un parent de la dame qui le garderait pour le Roi; mais
l'imposture fut dcouverte, car le comte d'Isembourg envoya un de ses
cousins demander sa femme, et se plaindre de l'injure qu'on lui avoit
faite. Nos amants en ayant eu avis, quittent la cour et prennent le
chemin d'Auvergne. Ils crurent qu'il toit  propos de changer de nom,
et il se fait appeler Mespleck, du nom d'un de ses camarades: ils
allrent jusque dans l'Albigeois, o ils crurent qu'ils seroient en
sret. La comtesse toit assez bien pourvue d'or et de pierreries: ils
achetrent une mtairie onze mille livres, o ils firent un logement
assez raisonnable. Dans cette solitude, qui peut tre  une lieue
d'Alby, ils passrent trois ou quatre ans sans que personne pt savoir
qui ils toient. Massaube s'amusoit  ajuster sa maison qu'il peignoit
toute de sa propre main; leur dpense toit assez magnifique, mais elle
diminua insensiblement.

  [138] C'toit de faux soldats,  l'aide desquels des capitaines
  fripons compltaient leurs compagnies les jours de revue. Une
  ordonnance de 1668 condamnoit les passe-volants  tre marqus 
  la joue d'une fleur de lys.

  [139] La fourchette, en terme de guerre, toit un bton termin
  par un fer fourchu, sur lequel on appuyoit le mousquet pour mieux
  ajuster.

  [140] Le pre de l'auteur des _Mmoires_. Il en a laiss lui-mme
  dont le manuscrit indit fait partie des archives du ministre
  des affaires trangres.

L'envoy du comte d'Isembourg n'avoit pas eu grande satisfaction  la
cour: le Roi avoit bien tmoign de la colre et donn ordre qu'on
chercht le ravisseur; mais le cardinal l'apaisa en lui faisant
comprendre qu'on ne sauroit trop faire de mal  ses ennemis. Massaube,
en contant cette histoire, disoit: J'ai connu  cela que le cardinal
toit un mchant homme d'avoir laiss un si grand crime impuni.
Massaube, ennuy de sa solitude, alloit quelquefois  Toulouse. Un jour
son valet-de-chambre, mal satisfait de lui, alla dire au premier
prsident que son matre toit un espion de l'Empereur: cela fut cru
facilement, parce qu'on avoit dj eu plusieurs fois envie de savoir qui
toient ces gens l, sans l'avoir pu dcouvrir. On l'arrta donc, et on
en donna avis  la cour. Le cardinal ayant appris que Massaube et
Mespleck n'toient qu'une mme chose, et que la comtesse toit avec lui,
rpondit que ce n'toit point un espion, mais un homme qui avoit enlev
une princesse d'Allemagne, qu'il souhaitoit que tous les gentilshommes
franois en fissent autant. Le premier prsident et les principaux du
parlement voyant cela, furent eux-mmes tirer notre homme de prison,
avec bien des compliments et bien des excuses. La comtesse alla 
Toulouse, o elle dpensa une bonne partie de ce qui lui restoit;
Massaube, ayant recherch la vie de ce valet, l'y fit pendre. L'argent
vint  leur manquer, et la princesse toit quelquefois rduite  laver
les cuelles. L'vque d'Alby, qui les visitoit quelquefois, prit son
temps pour la persuader de se mettre en religion, ce qu'elle fit quelque
temps aprs. Massaube querella et la dame et le prlat; mais il se
consola facilement, et se fit capitaine d'une compagnie de
chevau-lgers. C'est un homme qui ne manquoit pas d'esprit; il toit
enjou et aimoit assez la dbauche. On l'appeloit d'ordinaire _le
Prince_ ou _Mespleck_. Pour elle, on dit qu'elle est fort bonne
religieuse.

L'Infante vivoit encore quand un seigneur des Pays-Bas, nomm M. de
Mariam, homme de grande rputation, et qui avoit trois frres tous
trois braves, devint amoureux d'une belle femme qui n'avoit que dix-huit
ans, et qui avoit pour mari un des principaux conseillers de l'Infante,
g de soixante-huit ans, ou environ. Mariam en fut aim, et assez
ouvertement. Un jour que la belle toit fort triste, il lui demanda ce
qu'elle avoit. C'est, lui dit-elle, que je ne saurois plus souffrir mon
vieillard et que je mourrai bientt si je demeure encore avec lui: il
faut que vous m'emmeniez en quelque pays. Ils tombent d'accord d'aller
en Hollande, o la reine de Bohme toit arrive depuis peu. Mais,
ajouta-t-elle, je veux partir en plein midi.--Bien, madame. Au jour
assign, justement  l'heure de midi, voil cinquante des plus grands
seigneurs du pays, tous  cheval, et trois carrosses  six chevaux  la
porte de la belle: on porte publiquement des cassettes dans les
carrosses; on attache des malles derrire: enfin le mari lui demande o
elle va. Je m'en vais en Hollande me promener, j'ai envie de voir La
Haye. Elle part. A La Haye, elle est bien reue de tout le monde. Au
bout d'un an elle devient jalouse de la reine de Bohme, et elle prie
son amant de la remener  son mari. Madame, il vous faut obir, lui
dit-il, et je vous veux remettre entre ses mains plus hautement que je
ne vous en ai tire. Il avertit ses amis; ils viennent au-devant de lui
au nombre de trois cents chevaux. Arriv, il dit au mari: Madame a eu
dessein de faire un voyage. Elle m'a fait l'honneur de me choisir pour
l'accompagner: je vous puis rpondre de sa conduite. Mais, parce que la
mdisance n'pargne personne et que vous pourriez avoir quelque soupon,
je vous dclare que, si vous la maltraitez, je vous tuerai.......[141].

  [141] Il y a ici une lacune dans le manuscrit. Il y manque une
  feuille formant quatre pages.




DRLINCOURT[142].


.........................[143], qui faisoient bien du bruit, ce que les
femmes admirent. Pour achever la foiblesse de cet homme sur le chapitre
de ses enfants[144], j'ajouterai qu'il ddia exprs un livre  son fils,
le ministre, afin d'y mettre une grande ptre, o il tale tous les
dons de sa postrit; il n'y a rien de si ridicule: en un endroit il
dit: Me voici, Seigneur, avec les enfants que tu m'as donns pour tre
une merveille en Isral [145]; mais il s'tend seulement sur les
louanges de son fils an qui est ministre. Au bas de cette belle lettre
on n'a pas manqu de mettre: _Seigneur, glorifie ton fils et ton fils
te glorifiera._ J'ai oubli de dire qu'en parlant de lui-mme, il dit:
J'ai des amis ou j'en dois avoir.

  [142] Charles Drlincourt, clbre ministre de la religion
  rforme, n  Sedan en 1595, mourut en 1669.

  [143] Le commencement de cet article manque dans le manuscrit.

  [144] Il en avoit eu seize de son mariage avec une demoiselle
  Bolduc.

  [145] ISAE.

Il fit une fois un gros livre in-4 intitul: _Consolation contre les
terreurs de la mort_. O Dieu, mon pre! ce gros livre me fait plus de
peur que la mort mme. Ce livre est ddi  l'Electeur palatin; en un
endroit il lui dit qu'il a convi Dieu  ses noces lectorales.

Il y a quelques annes qu'un bateau, plein de fidles, prit auprs des
moulins de Charenton. Le petit bonhomme, qui se trouva le premier 
prcher, prit exprs le texte de la tour de Silo, et dit, entre autres
belles choses, que ce malheur toit plus grand que l'incendie du temple
qui fut brl  la mort de M. Du Maine, car, en cette aventure,
plusieurs temples du Seigneur avoient t dtruits. Il mit ces pauvres
noys en paradis, tout chausss et tout vtus, et puis il s'avisa de
prner contre ceux qui n'attendoient pas la bndiction; or, ces pauvres
gens toient tous sortis avant la bndiction. Le petit homme, pour
plaire aux parents des dfunts, fit imprimer ce sermon avec une lettre
au marquis de Pardaillan, dont les deux fils, parce que le carrosse
s'toit rompu, s'toient mis dans ce bateau, et y avoient t noys. Il
commence ainsi cette lettre: Depuis la perte de messieurs vos fils, de
bienheureuse mmoire, etc.

Au jene de 1658, il n'y a que quinze jours, il prcha le dernier des
trois, et, pour la bonne bouche, il nous donna la _breve_ avec les
cochons de l'enfant prodigue; naturellement il a la langue emptre, ce
jour-l il toit emptr par-dessus, aussi il sembloit qu'il avoit la
bouche pleine de cette breve. Depuis, en prchant sur ce passage o la
Madeleine prit Notre Seigneur pour un jardinier: Quelle erreur, dit-il,
d'aller prendre pour un jardinier celui qui est l'_arbre de vie_!

Or, ce M. Drlincourt avoit chez lui, autrefois, un proposant[146] qui
toit lecteur  Charenton: c'toit un Sdanois, nomm Fouquenberge. Un
page de madame de La Moussaye, un jour, alla dire  sa matresse:
Madame, c'est l'apprenti de M. Drlincourt, qui demande  parler 
vous. Cet homme est prsentement ministre  Dieppe. J'ai ou dire qu'
un festin, o il y avoit cinq femmes ou filles, il s'avisa de boire  la
sant des _cinq nymphes_; il n'y a rien de plus ridicule  entendre
prononcer.

  [146] On appelle ainsi chez les protestants les candidats qui se
  disposent  tre reus ministres.




MADAME DE BROC.


Une belle personne, qui se disoit fille d'un conseiller de Sens, en
Bourgogne, aprs avoir t entretenue long-temps par un riche orfvre de
Paris, nomm Aiman, qui y faisoit bien de la dpense, alla demeurer
auprs du logis de l'vque d'Auxerre, en cette ville. Ce prlat en
devint amoureux. Il avoit un neveu, fils de son frre, homme de qualit,
nomm de Broc; c'est une maison d'Anjou ou du pays du Maine. Cette femme
fut adroite et lui dit: Faites-moi pouser votre neveu, et je vous
accorderai ce que vous demandez. L'oncle y engage ce garon qui n'toit
qu'un niais; le mariage se fait; aprs, elle se moque de l'vque. Ce
galant homme d'vque est ce mme M. d'Auxerre de chez le cardinal de
Richelieu, qu'on accusoit d'tre amoureux de Chamarande[147],
porte-parasol du feu cardinal. Notre prlat, enrag de voir qu'il avoit
t pris pour dupe, fait intenter action de rapt par le pre du garon.
Elle, pour se dfendre, montre toutes les lettres de l'vque. Durant le
procs, son mari vivoit fort bien avec elle, et elle se blessa deux
fois.

  [147] Aujourd'hui premier valet-de-chambre du Roi, et galant de
  madame de Beauvais. On dit qu'il est gentilhomme; on en fait cas.
  (T.)--Chamarande est ml dans toutes les intrigues de la
  jeunesse de Louis XIV.

Montreuil-Fourilles, qui commande dans Angers depuis qu'on en tira M. de
Rohan, tant devenu amoureux d'elle, la retira, avec son mari, dans le
chteau. Le pre du mari et la mre mme, qui toit plus fcheuse que le
pre, y allrent pour prier Fourilles de ne protger plus cette femme;
ils en dirent le diable. Elle sort tout d'un coup d'une chambre, se
jette aux pieds du bonhomme les larmes aux yeux, et l'attendrit.
Montreuil avoit mnag tout cela. Cette femme voyant le pre touch, et
qu'il alloit bientt faire un voyage avec son fils, crut qu'elle auroit
le temps de feindre qu'elle toit grosse, et que le vieillard, se voyant
un petit-fils, s'apaiseroit entirement; mais elle ne prit pas bien ses
mesures, car elle supposa un enfant de huit mois, au lieu qu'il n'en
falloit qu'un de quatre; peut-tre n'en put-elle pas trouver d'autre.
Quand le mari arriva, il dit qu'il trouvoit cet enfant bien grand pour
son ge, et la pria de lui avouer sincrement l'affaire et de lui conter
tout le reste de sa vie. Elle lui dit qu'il en crt ce qu'il voudroit,
et s'en alla se mettre en religion. Elle dit qu'il lui a mang cent
mille livres durant les quatre ou cinq annes qu'il toit mal avec son
pre.




M. DU BELLAY,

ROI D'YVETOT.


M. Du Bellay[148], roi d'Yvetot[149], est un homme assez extraordinaire
en toute chose; premirement il est bossu devant et derrire, cela lui
est arriv par accident. Lui et son frre an, qui mourut enfant,
toient nourris  la terre de Mont, prs de Loudun; le plancher de leur
chambre s'enfona; l'an en demeura boiteux, et celui-ci bossu. Il se
dmit apparemment l'pine du dos, et on n'y prit pas garde. Son pre le
maria, sans regarder au bien,  une fille de la maison de Rieux, de
Bretagne, une des meilleures de ce pays-l. Elle peut avoir eu neuf ou
dix mille livres de rente en tout, et lui avoit,  la mort de son pre,
sans ses meubles, plus de soixante-dix mille livres de rente en fonds de
terre. A cette heure, cela en vaudroit plus de quatre-vingt-dix. Cet
homme s'toit amus  faire le roi d'Yvetot chez lui, en Anjou, et ne
venoit  la cour que pour y perdre son argent. Ce n'est pas qu'il manque
d'esprit; mais il aimoit tenir son _quant  moi_  la province. Il ne
donnoit la main[150] chez lui  personne. M. de Reims, en passant  une
lieue de chez lui, envoya un gentilhomme pour lui faire compliment; il
dit  ce gentilhomme: Pourquoi votre matre n'y est-il pas venu
lui-mme? Depuis, il se corrigea un peu; mais il vitoit de faire
civilit.

  [148] Charles, marquis Du Bellay, qualifi _prince_ d'Yvetot dans
  Morery.

  [149] On a prtendu que la terre d'Ivetot (ou _Yvetot_) avoit t
  rige en royaume par Clotaire Ier, ou plutt que ce prince avoit
  affranchi le seigneur de cette terre de tout devoir et hommage de
  vassal envers la couronne de France. Cette origine est fabuleuse;
  mais il est certain que plusieurs de nos rois, jusqu' Henri IV,
  ont reconnu que les seigneurs et les habitants du bourg d'Yvetot
  toient libres de tous devoirs et redevances envers eux. (Voyez
  le _Trait de la Noblesse_ de La Roque, Rouen, 1710, page 111, et
  une Dissertation de l'abb de Vertot, insre en 1714 dans les
  _Mmoires_ de l'Acadmie des inscriptions et Belles-Lettres.)

  [150] La droite. (T.)

La Trezellire, marchal-de-camp[151], l'tant all voir, il le laissa
quatre heures sur une pelouse devant sa porte, et y fit mme apporter la
collation, de peur d'tre oblig de lui donner la main. Par la mme
raison, il se mit au lit une autre fois, tant oblig de donner  dner
 feu Rasilly, le borgne, qui toit aussi marchal-de-camp. Aujourd'hui
il est revenu de cette vision, et il m'a donn la main  moi, et me fit
toutes les civilits que je pouvois souhaiter. Sa femme[152],  cette
heure que son mari est guri de cette chimre, commence  en tre
malade, et traite si mal les gens qu'on ne la va plus gure voir. Vous
diriez que sa maison de Rieux est la maison de Bourbon[153].

  [151] Il y a quelques annes de cela, les marchaux de camp
  n'toient pas si peu de chose qu'ils sont prsentement. (T.)

  [152] Hlne de Rieux, marie en 1622.

  [153] La maison de Rieux est une des plus anciennes de Bretagne,
  et l'on assure qu'elle n'a point de btardise. La duchesse de
  Bourgogne, bisaeule de Charles X, descendoit en ligne directe de
  Csar de Vendme, btard de Henri IV. C'est ce qui faisoit dire 
  Louis XV que, par les Babou, aeux maternels de Gabrielle
  d'Estres, il descendoit d'un notaire de Bourges. Il est certain
  qu'il y a des chapitres d'Allemagne dans lesquels,  cause de
  cette tache, les Bourbons n'auroient peut-tre pas t admis.

Cet homme-l s'est bien plus incommod  donner qu' jouer. On dit, dans
le pays, qu'il a donn jusqu' huit cent mille livres. Il a t un peu
de ces gens qui craignent d'aller _al parediso de' coglioni_. Le premier
garon dont il fut amoureux toit un marmiton: il lui donna plus de
quatre-vingt mille livres. Aprs, son matre d'htel succda au
marmiton, et le voloit _in ogni modo_. Cet homme partageoit ses fermes
avec lui. Le troisime fut un de ses gentilshommes, nomm Des Fontaines.
Quand un fermier lui apportoit de l'argent, il en donnoit deux poignes
 Des Fontaines et n'en prenoit qu'une pour lui: le mignon en avoit les
deux tiers. Sa dernire amiti a t un Bohme nomm Montmirail. Ce
galant homme en a tir plus de quarante mille livres, quoique le bon
seigneur n'et plus gure de quoi frire: on le voyoit avec ses cheveux
gris et ses deux bosses danser avec des Egyptiennes[154]; sa femme toit
contrainte de capituler avec lui, tantt que ses Bohmes ne seroient que
tant de jours dans la maison, tantt qu'ils n'en approcheroient de deux
lieues. Un secrtaire de feu M. de Reims (_Bonin_), qui toit assez
plaisant en dbauche, dnoit en ce temps-l avec M. Du Bellay, qui lui
dit: Donne-toi  moi, je te ferai ta fortune.--Ma foi, dit l'autre, je
n'ai pas les cheveux assez noirs ni les dents assez blanches. Des
Fontaines dnant il y a cinq ou six ans avec M. et madame Du Bellay, car
il est grand seigneur en ce pays-l et y a achet de belles terres, M.
Du Bellay lui servit de je ne sais quoi avant que d'en servir  sa
femme. Elle se lve et s'en va: les voil pis que jamais, car il y a eu
souvent noise en mnage; cela alla mieux depuis. Elle tche  rgler
leurs affaires. Si cet homme vouloit croire conseil, le bien de sa femme
et le sien leur rendroient encore quarante mille livres tous les ans.
Enfin, elle s'est spare d'avec lui; elle toit devenue fort fire et
faisoit un peu trs-fort la reine d'Yvetot. Une madame de La Troche[155]
Du Bellay, femme d'un parent de son mari, l'tant alle voir, elle fit
signe  une parente qu'elle avoit avec elle, nomme mademoiselle de
Rieux, de faire en sorte que la soeur de madame de La Troche ne lavt
point avec elles. Mademoiselle, dit mademoiselle de Rieux, laissez-les
laver, nous laverons aprs.--Non, dit l'autre, j'ai envie de laver la
premire et de ne les pas attendre; car je meurs de faim.

  [154] Des Bohmiennes.

  [155] Cette dame toit vraisemblablement parente de madame de La
  Troche, amie de madame de Svign, qui, en plaisantant,
  l'appeloit _Trochanire_.

Madame Du Bellay, enfin, fut contrainte de se retirer  une autre terre.
Au bout de quelques annes, M. Du Bellay mourut quasi subitement. Elle
en usa bien avec ce Bohme, cause de tout le dsordre: elle lui pardonna
et le prit en sa protection, dont il a grand besoin; car il est charg
de bien des affaires criminelles.




LE MARQUIS DE ROUILLAC.


Le marquis de Rouillac est de la maison de Got, bonne maison de
Gascogne; son pre avoit pous une soeur de feu M. d'Epernon, avant que
M. d'Epernon ft en faveur. Mais il prtend bien une plus illustre
origine, car il veut tre de Foix et d'Albret, tout ensemble. Un jour
qu'il rompoit la tte au prince de Guemne, de sa gnalogie, et qu'il
lui disoit bien srieusement: Canelle de Foix pousa......--Oui, dit M.
de Guemne, en l'interrompant, _Canelle_ de Foix pousa _Girofle_
d'Albret[156].

  [156] Il donna une fois  un astrologue un mmoire de ce qu'il
  vouloit qu'il mt dans son horoscope. Il y avoit, entre autres
  choses, qu'il toit enclin aux beaux procds. (T.)

En sa jeunesse, un jour qu'il alla au dner de madame de Guise, femme du
Balafr[157], voyant qu'elle mangeoit des tortues: Quoi! lui dit-il,
madame, vous mangez des amphibies?--Oui, lui dit-elle en riant, et aussi
quelquefois _des crpuscules_.

  [157] Catherine de Clves, comtesse d'Eu, veuve de Henri de
  Lorraine, duc de Guise, dit _le Balafr_, tu  Blois, en
  dcembre 1588. Elle mourut en 1633, ge de quatre-vingt-cinq
  ans.

Ce visionnaire fit donner des coups de bton  l'abb Ruccella, le plus
mal  propos du monde; on eut bien de la peine  accommoder l'affaire.
On dit qu'il s'est meubl d'une plaisante faon; il a pris  un marchand
une tapisserie,  un tapissier un lit; et,  force de les chicaner pour
le paiement, il a quasi eu la marchandise pour rien. Il n'a jamais t
fait comme les autres; il a toujours t habill extravagamment: il se
rase comme un moine. Un t qu'il faisoit fort froid, madame de Rohan,
la mre, fit ce quatrain en sa prsence:

    En dpit de la canicule,
    Que l'on m'allume ce fagot.
    Ce temps est aussi ridicule
    Que le bouffon marquis de Got.

Quand le marquis de Casquez, de la maison mme de Portugal, fut ici
envoy ambassadeur par le feu roi de Portugal, il se logea  la
Place-Royale. Notre marquis le visita, et l'ambassadeur lui rendit sa
visite. Madame de Rambouillet en crivit une lettre  madame de
Montausier, que je copierai ensuite, aprs avoir dit que cet ambassadeur
toit un des plus grands extravagants qui soient jamais venus de ce pays
o les gens _parecen locos y lo son_[158].

  [158] Charles-Quint disoit: Les Franois paroissent fous et ne
  le sont pas; les Espagnols paroissent sages et sont fous; les
  Portugais paroissent fous et le sont. (T.)

C'toit un vrai _Portughez derrendo_; il portoit  son chapeau un bas de
soie de sa matresse, disoit et faisoit cent folies; au Cours il avoit,
dans son carrosse, des cassettes pleines de gants, et il en envoyoit aux
dames qui avoient le bonheur de lui plaire. Il lui est arriv plus d'une
fois d'y fermer les rideaux et de changer d'habit durant cette petite
clipse, pour parotre aprs comme un soleil au sortir d'un nuage.

Voici la lettre ou la relation de madame de Rambouillet:

Le marquis de Rouillac, qui est soigneux d'acqurir de la rputation
chez les trangers[159], jugea qu'tant voisin du marquis de Casquez,
ambassadeur de Portugal, il ne devoit pas perdre l'occasion de lui aller
faire une visite. Peu de jours aprs, c'toit un dimanche, l'ambassadeur
lui manda qu'il dsiroit lui rendre sa visite  quatre heures aprs
midi. Le marquis ne manqua pas de se planter sur le pas de sa porte ds
deux heures pour convier les dames qui passeroient de venir assister
madame la marquise, sa femme, en cette crmonie; mais, pour ne pas
dcouvrir tout d'abord son dessein, il les abordoit en leur disant
qu'elles ne dvoient pas perdre l'occasion qui se prsentoit de voir
avec beaucoup de facilit ce qui ne s'toit pas vu depuis le rgne du
roi Charles,  savoir un ambassadeur de Portugal, et il disoit cela en
les tenant par la main, afin que, si elles ne vouloient entrer chez lui
de bonne volont, il les y obliget en quelque faon par force; trois ou
quatre personnes, entre lesquelles toit mademoiselle de Scudry, y
furent attrapes. Madame la comtesse de Chteauroux[160], qu'on avoit
envoy prier de s'y trouver, ne manqua pas de s'y rendre avec une jupe
de tabis isabelle, couverte de passements d'or et d'argent; une robe de
satin en broderie, la gorge fort ouverte, les cheveux  serpenteaux qui
descendoient jusqu' la ceinture, un _appretador_[161] maill sur la
tte, et  ct une mdaille d'agate antique, avec une enseigne de
diamants au-dessus. Madame de La Jaille[162] y vint aussi avec sa fille
Mourette, toutes deux portant fort austrement le deuil de la
Reine-mre[163]. Cependant quatre heures toient sonnes, et
l'ambassadeur ne venoit point; cela donna quelque apprhension  la
compagnie qu'il n'et oubli qu'on l'attendoit; mais on sut bientt que
ce retardement n'toit point sans cause, et que Son Excellence avoit
tenu conseil pour dlibrer si, dans cette visite, il se feroit
accompagner  cheval par ceux de sa suite, et qu'aprs avoir mrement
dlibr on avoit conclu que, les deux maisons n'tant spares que
d'une muraille, la suite tiendroit trop d'espace pour la longueur du
chemin. L'ambassadeur vint donc dans son carrosse, accompagn d'un seul
gentilhomme et de ses pages et estafiers. M. le marquis le reut  la
descente du carrosse, assist de M. le marquis Alaric[164], son fils
an, et de M. l'abb de Got, son second, et lui dit que la coutume de
France toit de prsenter ses enfants aux personnes de grande condition,
quand ils faisoient l'honneur  quelqu'un de les venir visiter; que
madame la marquise attendoit Son Excellence dans sa chambre.
L'ambassadeur se voulut excuser de la voir, disant que, pour cette fois,
il n'toit venu que pour lui; mais le marquis s'opinitra  le mener 
l'appartement de la marquise, et lui dit que les formes vouloient qu'en
prsence de sa femme et dans sa propre chambre, il ft mis en
possession du pouvoir absolu qu'il avoit sur toute la maison. La dame
marquise tint ferme sur le tapis de pied jusqu' ce qu'elle le vit au
milieu de la chambre; alors elle avana deux pas au-del du tapis o,
aprs qu'il l'eut salue, elle le prit par la main, et le mena dans la
ruelle, o trois chaises  bras toient prpares; elle se mit dans
celle qui toit en la place la plus honorable, fit donner la seconde 
l'ambassadeur, et la troisime  la comtesse[165]. La conversation ne
fut pas longue, et M. le marquis entretint toujours M. l'ambassadeur en
espagnol d'un ton fort hardi et toujours de guerre[166]. Pendant tous
ces discours, on remarqua que l'ambassadeur eut toujours les yeux sur la
comtesse; apparemment il n'en avoit jamais vu une de mme; aussi
ordonna-t-il tout haut  son truchement de demander qui elle toit; 
quoi le truchement obit aussi tout haut. La comtesse s'en sentit si
oblige qu'elle se leva et fit une trs-profonde rvrence 
l'ambassadeur. Cela fait, Son Excellence se retira et ne fut accompagne
par la marquise que jusqu'au mme endroit o elle l'avoit reu. Le
marquis, aprs avoir conduit l'ambassadeur, remonta en haut et donna
mille louanges  madame sa femme de s'tre conduite en cette crmonie
avec toute la dignit requise aux dames de sa condition, lui disant ces
mmes mots: Vous m'avez tellement satisfait, que si j'eusse t dans
votre coeur et dans votre me, je n'eusse fait que les mmes choses que
vous avez faites.

  [159] Il a toujours eu cette fantaisie. Je crois qu'il a voyag.
  (T.)

  [160] 'a toujours t une extravagante, une abandonne, et une
  peu belle crature, car elle est louche. Sa mchante conduite a
  ruin la maison de son mari: elle avoit soixante ans quand ceci
  arriva. (T.)

  [161] Ornement de tte. C'tait une chane de diamans, ou un fil
  de perles, dont on serroit les cheveux. (_Dict. de Trvoux._)

  [162] Autre extravagante; mais qui cdoit de beaucoup  l'autre
  en extravagance, aussi bien qu'en qualit. La matresse de la
  maison toit pour le moins aussi ridicule que le reste et aussi
  farde. (T.)

  [163] Marie de Mdicis mourut  Cologne le 3 juillet 1642.

  [164] A cause du nom de _Got_, il affecte ces noms de rois Gots.
  (T.)

  [165] La comtesse de Chteauroux.

  [166] C'est un chaud lancier. Son plus grand exploit, c'est
  d'avoir t du Carrousel. (T.)--L'auteur parle ici des ftes qui
  eurent lieu en 1612,  la Place-Royale,  l'occasion du mariage
  de Louis XIII avec Anne d'Autriche.

Or, pour apprendre au roi de Portugal  ne plus nous envoyer des fous,
on lui envoya le marquis de Rouillac; il porta le cordon bleu sans tre
chevalier de l'ordre tout le temps de son ambassade[167]. Il emporta
toute la vaisselle d'argent avec laquelle le Roi le faisoit servir, ou
du moins un grand brasier qu'il avoit fait louer, parce que le Roi lui
rpondit qu'il toit  son service; il escroqua les meubles de la maison
o il logeoit; je ne voudrois pas pourtant assurer cela. Depuis il n'est
pas devenu sage en vieillissant. Il lui prit, il y a quelque temps, une
vision de manger tout seul et de ne vouloir pas qu'aucun de ses valets
le serve  table, disant qu'il n'a que faire que ses gens lui voient
remuer la mchoire, et qu'il veut pter s'il en a envie. Son pot et son
verre sont sur sa table comme sa viande; il a une clochette, et il sonne
quand il a besoin de quelque chose. Il ne veut point de laquais. Mon
cocher, dit-il, me baisse fort bien la portire, et mes chevaux sont
trop sages pour s'en aller. Il va souvent seul  pied et craint,  ce
qu'il dit, d'tre chevalier de l'ordre, parce qu'il n'oseroit plus aller
ainsi. J'oubliois que son page l'appelle _Monseigneur_. Il s'avisa 
soixante-douze ans, ou environ, de devenir amoureux d'une madame de
Nesle, dont on a fort mdit avec M. d'Elbeuf, ci-devant le prince
d'Harcourt. Sa femme en eut une jalousie trange: elle s'en alla de
dpit  Chartres; elle a une terre l auprs. Lui s'en alla de son ct
en Gascogne; et madame de Nesle tant morte quelque temps aprs, il alla
trouver sa femme, car il a fait mille fourbes  ses cranciers, et tout
est sous le nom de cette illustre moiti. L, il va au march lui-mme,
et cependant se fait traiter d'Excellence. Il vouloit mettre sur sa
porte: _Htel de Got_. Un de ses amis lui dit: Tous les gens du Nord
croiront que c'est l'Htel _Dieu_, l'hpital, et demanderont  loger
chez vous[168].

  [167] Cela me fait souvenir du grand-pre de M. de Noailles
  d'aujourd'hui. N'ayant pas t fait chevalier de l'ordre, je ne
  sais pour quelle raison, quoiqu'il le pt prtendre, de dpit il
  se retira en sa maison, et l, aprs s'tre fait faire tous les
  ornements ncessaires pour cela, il se fit donner l'ordre du
  Saint-Esprit par son cur; il le portoit tandis qu'il toit  la
  campagne, et il le quittoit quand il venoit  la cour. (T.)

  [168] _Gott_, en allemand, signifie _Dieu_.




LIANCE[169].


Liance est _la preciosa_ de France. Aprs la belle Egyptienne de
Cervantes, je ne pense pas qu'on en ait vu de plus aimable. Elle toit
de Fontenay-le-Comte, en bas Poitou; c'est une grande personne, qui
n'est ni trop grasse ni trop maigre, qui a le visage beau et l'esprit
vif, et danse admirablement. Si elle ne se barbouilloit point, elle
seroit claire brune. Au reste, quoiqu'elle mne une vie libertine,
personne ne lui a jamais touch le bout du doigt. Elle fut  Saint-Maur
avec sa troupe, o M. le Prince toit avec tous ses lutins de petits
matres; ils n'y firent rien. Benserade la rencontra une fois chez
madame la Princesse la mre; il pensa la traiter en Bohmienne, et lui
toucha  un genou. Elle lui donna un grand coup de poing dans
l'estomac, et tira en mme temps une demi-pe qu'elle avoit
toujours  la ceinture. Si vous n'tiez cans, lui dit-elle, je vous
poignarderois.--Je suis donc bien aise, lui dit-il, que nous y soyons.
Madame la Princesse la jeune fit ce qu'elle put pour la retenir, et lui
faisoit d'assez bonnes offres. Il n'y eut pas moyen. Elle dit pour ses
raisons: Sans ma danse, mon pre, ma mre et mes frres mourroient de
faim. Pour moi, je quitterois volontiers cette vie-l. La Reine s'avisa
de la faire mettre en une religion. Elle pensa faire enrager tout le
monde, car elle se mettoit  danser ds qu'on parloit d'oraison. La
Roque, capitaine des gardes de M. le Prince, devint furieusement
amoureux d'elle; il la fit peindre par les Beaubrun. Gombauld fit ce
quatrain pendant qu'on travailloit  son portrait:

    Une beaut non commune
    Veut un peintre non commun.
    Il n'appartient qu' Beaubrun
    De peindre la belle brune.

  [169] Danseuse clbre.

Ils lui donnrent  dner. Ils disent qu'ils n'ont jamais vu personne
manger si proprement, ni faire toutes choses de meilleure grce, ni plus
 propos. La veille qu'elle partit, La Roque lui donna  souper; elle
toit en bergre et lui en berger. Enfin on la maria  un des cadets de
la troupe. Ce faquin s'amusa avec quelques autres  voler par les grands
chemins, et fut amen prisonnier  l'Abbaye au faubourg Saint-Germain.
Elle sollicita de toute sa force et de telle faon, que le Roi envoya
qurir le bailli qui lui fit voir les charges. Le Roi dit  Liance et 
ses compagnes: Vos maris ont bien la mine d'tre rous. Ils le furent,
et la pauvre Liance, depuis ce temps-l, a toujours port le deuil et
n'a point dans.




LA MILLETIRE.


La Milletire se nomme Brachet et est d'une bonne famille d'Orlans; il
est assez proche parent de MM. d'Espoisses[170]. C'est un homme d'esprit
et qui sait, mais assez confusment; bon homme, mais vain, et qui a
quelque chose de dmont dans la tte. En sa jeunesse il devint amoureux
de la fille d'un procureur huguenot comme lui. Ce procureur se nommoit
Gergeau; la fille toit fort jolie: ses parents ne vouloient point qu'il
l'poust. Elle n'toit ni riche ni de bon lieu; lui avoit du bien
honntement. De dplaisir, il en fut dangereusement malade; il tomboit
en foiblesse  tout bout de champ, et il n'en revenoit que quand on lui
promettoit qu'il l'pouseroit. Enfin, il la lui fallut donner.

  [170] L'auteur indique vraisemblablement ici MM. de Guitaud, de
  Bourgogne.

La Milletire se mle un peu des affaires de la religion: il toit de
l'assemble de La Rochelle. L, sa femme fit fort parler d'elle avec le
baron de La Musse, beau-frre de la marchale de Thmines; elle n'en
aimoit pas moins son mari pour cela; car, quand il fut pris et qu'il
toit en danger d'avoir le cou coup  Toulouse, elle y alla en poste
avec une femme de chambre, toutes deux en habit de femme: elle y arriva
que son mari toit condamn; elle portoit quelque ordre de la cour pour
faire surseoir l'excution. Je pense que MM. d'Espoisses avoient fait
quelque chose pour leur parent. On dit que le parlement n'et pas laiss
de passer outre si un des principaux n'et trouv la demoiselle fort 
son gr. Mais, quoi que c'en soit, il est certain que mademoiselle de La
Milletire sauva la vie  son mari. C'est une chose constante qu'il n'y
a pas une meilleure femme au monde, et qu'elle est si charitable, que
son mari a t contraint de lui ter le soin de son mnage, parce
qu'elle donnoit tout aux pauvres.

Autrefois La Milletire, dans la ferveur du huguenotisme, fit une
rponse par stances au cardinal Du Perron sur le trait de
l'eucharistie; mais elle n'a jamais t imprime. Ne voil-t-il pas une
belle matire pour faire des vers! Depuis il changea bien de langage,
car il se mit dans la tte qu'on pouvoit accommoder les deux religions;
il a fait plusieurs livres sur ce prtendu accommodement. Le cardinal de
Richelieu, qui avoit ce dessein, lui donnoit apparemment quelque chose,
car M. de Bassompierre disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme pay pour
ne rien croire que La Milletire. Je crois qu'il est encore persuad de
tout ce qu'il a crit: il lui en cote vingt mille livres  faire
imprimer ses livres. C'toit, lui disoit Mnage, de quoi convertir
quarante huguenots  cinq cents livres pice, et vous n'en avez pas
converti un seul. Enfin, au dernier synode national (en 1645), on le
fit venir pour rpondre de sa croyance; il y avoit long-temps qu'il
toit suspendu des sacrements, quoiqu'il ne laisst pas de se tenir dans
le temple tandis qu'on faisoit la cne. Il ne satisfit pas l'assemble.
Celui qui prsidoit lui dit _vangliquement_: Fais bientt ce que
refais. La Milletire fut ravi d'avoir ce prtexte pour nous quitter;
il se fit catholique. Sa fille ane, femme de Catelan le grand
malttier, disoit qu'elle s'tonnoit qu'on ne crt pas son pre aussi
bien que M. Calvin. Insensiblement toute la famille a fait le saut, et
mme son gendre qui, ayant achet une charge de secrtaire du conseil
avant que de s'tre fait catholique, la mit sur la tte de son
beau-pre, qui, quoique titulaire simplement, ne laissoit pas pourtant
d'y trouver son compte. On dit qu'avant cela il pressoit sans cesse son
gendre de changer de religion: depuis, il mouroit de peur qu'il n'en
changet.

Ce Catelan est un grand bizarre. Il toit jaloux de sa femme qui n'toit
ni jeune ni jolie. Quand il la voyoit propre: O vas-tu? Te voil bien
ajuste: est-ce pour voir tes f.......? Aussitt cette pauvre femme
rentroit dans sa coquille: elle ne sort gure et lit beaucoup. Un jour
il lui coupa toute la dentelle d'une jupe. Elle la fit remettre sur une
autre, et ne troussoit jamais sa robe devant lui, de peur qu'il ne
reconnt cette dentelle. Il appelle des mouches des _papillottes
noires_, et c'toit un crime capital que d'en mettre. Il mit ses filles
en religion, et disoit  sa femme: Au lieu de les mener  la messe, tu
les mnerois peut-tre au b..... Il lui donnoit tout le moins d'argent
qu'il pouvoit; cependant il avoit une mignonne au Marais. Depuis, je
crois que cela va mieux, car il fait le dvot, et cette femme a ses
filles avec elle. On dit que quand il crit  son caissier de payer, il
fait l'y grec du mot _payez_ d'une certaine manire quand c'est tout de
bon, sinon le commis lui vient dire devant tout le monde: Monsieur,
vous ne savez peut-tre pas que j'ai fait tels et tels paiements, etc.
Et lui, en pliant les paules, s'excuse et dit: Vous voyez la bonne
volont.




M. CHAMROND.


C'toit un prsident des enqutes qui, tant demeur veuf assez g et
sans enfants, fort avare, se remaria  une fort jolie personne; mais
elle ne lui dura rien. En troisimes noces il se remaria avec la fille
d'un marquis de Dampierre, qui toit fort gueux: cette personne est
honntement follette; hors qu'elle a les cheveux roux, elle peut passer
pour jolie. Il falloit souper tous les jours  sept heures et se coucher
 huit; mais elle se relevoit  une heure de la nuit et ne revenoit se
coucher qu' cinq heures du matin. Je crois qu'elle se servoit de
quelque drogue pour l'assoupir. Le bonhomme se levoit pour aller au
Palais, et ordonnoit bien qu'on ne rveillt point sa femme. Il toit
sous-doyen du parlement, car, pour monter  la grand'chambre, il avoit
quitt sa commission[171]. Quelquefois il lui prenoit des chagrins du
grand abord qu'il y avoit chez lui; madame l'apaisoit en lui disant que
sa soeur, qui logeoit avec elle, ne trouveroit jamais mari s'il ne
venoit bien du monde les voir. Enfin il tomba malade l't de 1658. Au
dix-septime jour de sa maladie, il appelle sa femme. Madame, lui
dit-il, ce M. Brayer fait durer mon mal autant qu'il peut; cela me
ruine; congdiez-le. La nature me gurira bien sans lui. Et le soir il
dit  une fille: Charlotte,  quoi bon deux chandelles? Eteignez-en
une. Le lendemain il fut  l'extrmit. Sa femme, qui n'avoit pas
dcouch, le voyant dans une convulsion, fait aussi l'vanouie de son
ct; elle ne manquoit jamais  jouer la comdie. Il revint qu'elle
faisoit encore la pme. Revenez, ma chre, lui dit-il, revenez. J'ai
fait tirer mon horoscope, je dois avoir quatre femmes; vous n'tes
encore que la troisime. Cependant il passa le pas. Elle le sut si bien
cajoler, qu'outre tous les avantages qu'il lui avoit faits, elle lui fit
donner vingt-quatre mille livres  sa soeur, une laideronne qu'il
hassoit comme la peste. Pour montrer ce que c'est que cette femme, il
ne faut que dire que le marchal d'Estres, ayant t oblig d'aller
coucher chez elle en Beauce,  cause que son carrosse s'toit rompu, la
nuit, elle et sa soeur, lui allrent donner le fouet, quoiqu'il et
quatre-vingts ans. Il ne fit qu'en rire.

  [171] Sa _commission_ de prsident des enqutes. Il n'y avoit que
  les prsidences  mortier qui fussent des charges.




VIEILLES REMARIES

ET MALTRAITES.


Un gentilhomme de qualit de Normandie, nomm Boudeville, pousa une de
mesdemoiselles de Clermont d'Amboise, fille de ce M. de Clermont qui
commandoit l'artillerie  la bataille de Coutras. Il ne vcut gure, et
laissa un fils qui fut un grand duelliste et un grand tourdi. En une
dbauche, il sauta par une fentre et se rompit une jambe. Il fut enfin
tu en duel[172]. Ce duel fut aussi sanglant qu'aucun autre de notre
temps. Son second, nomm Croixmar, fils d'un prsident de Rouen, y fit
tout ce qu'on pouvoit faire; pour rcompense, madame de Boudeville, qui
toit encore jolie en ce temps-l, mais depuis elle devint effroyable,
l'pousa. Quoique huguenote, elle toit tout accoutume  pouser des
catholiques, car Boudeville l'toit aussi. Elle n'a pas mal us de sa
beaut durant son veuvage; pour parotre encore plus blanche, elle se
tenoit au lit avec des draps de lin cru.

  [172] Henri de Clermont d'Amboise, baron de Bussy, fut tu en
  duel  la Place-Royale de Paris, le 12 mai 1627, par Franois de
  Rosmadec, comte Des Chapelles.

Croixmar toit fort avare et ne lui mangea point son bien: il vivoit
assez bien avec elle. Mais, quoiqu'elle ft devenue horriblement
dgotante, elle voulut avoir encore un jeune mari; ce fut un Gascon
fort bien fait, nomm Graveline, catholique comme les autres. Ce garon
avoit t page de l'curie; mais, faute de bien, il avoit dj tt de
la chair de vieille, car il concubinoit avec cette madame de La Jaille
dont nous avons parl dans l'historiette du marquis de Rouillac[173].
Entre deux il avoit t en Portugal chercher fortune; l, une dame
devint si folle de lui, qu'elle en faisoit mille extravagances. Je n'en
ai pu savoir le particulier ni d'une dame de Bordeaux qui, pour le venir
voir ici, quitta tout, et fit tant des siennes, que son mari fut
contraint de se sparer d'avec elle.

  [173] _Voyez_ ci-dessus, p. 143 de ce volume.

Le galant homme de Gascon n'en usa pas si  la bonne foi que le Normand:
il est vrai qu'elle toit encore supportable, quand elle pousa
Croixmar. Il se mit en possession de toutes choses, et ne couchoit point
avec madame. Elle en toit rduite  aller  Charenton dans un carrosse
de louage; car il en usoit si mal, qu'elle ne vouloit pas prendre ses
chevaux. Enfin elle sortit de la maison qui toit  elle, et plaida
contre lui. Elle gagna son procs; mais, tant tombe malade, il la
veilla quatorze nuits de suite, et fit si bien son personnage, que bien
des gens y furent tromps[174]; Mais il fut le plus tromp de tous, car
elle ne mourut point et ne revint point avec lui; cela dura encore prs
de trois ans. Enfin elle tombe encore malade; la voil  l'extrmit:
elle avoit dj fait du pis qu'elle avoit pu contre lui, quand, par sa
prsence, il fit tout changer. Elle avoit un douaire de douze mille
livres dont elle toit fort bien paye, ou, pour mieux dire, dont
Graveline toit fort bien pay, et en retiroit la meilleure partie. Il
fit le _pleureux_. On disoit: Il pleure le douaire. Il se vante
ingratement de n'avoir jamais couch avec elle. On dit que le soir de
ses noces il lui dit: Madame, vous avez un peu de gale, vous me la
donneriez; gurissez-vous auparavant; et que depuis il a toujours
trouv quelque chappatoire. Mais on tombe d'accord qu'il y couchoit
avant que de l'pouser. Dans la rue des Fosss-Montmartre, o il
logeoit, il y avoit certains gueux fieffs qui s'toient impatroniss
des aumnes de toute la rue, et faisoient un bruit de diable; Graveline,
ennuy de cela, leur fit jeter une fois un seau d'eau sur la tte. Ils
lui dirent, deux heures durant, que ce n'toit qu'un gueux revtu, et
qu'il seroit comme eux s'il n'avoit attrap cette guenuche de la
Croixmar.

  [174] En 1652. (T.)

Un parent de M. le duc de Saint-Simon qu'on nommoit _le Borgne_ Du Pont,
avoit pous une vieille. Il enrageoit d'tre oblig de coucher avec
elle: il toit par voie et par chemin le plus qu'il pouvoit; il
demeuroit toujours au gte  deux lieues prs de chez lui: le lendemain
il n'arrivoit que le soir bien tard et ne manquoit jamais de passer 
travers quelque bourbier pour faire accroire qu'il toit bien fatigu,
et cela afin qu'elle crt qu'il avoit fait une grande traite pour la
venir voir. Il trouvoit donc moyen de coucher sparment cette nuit-l,
car en arrivant il se mettoit au lit. Le lendemain il faisoit survenir
une affaire et ainsi il se sauvoit du mieux qu'il pouvoit. Il avoit un
valet-de-chambre fait au badinage; mais il ne put si bien faire que la
vieille ne l'enterrt, et encore un autre aprs lui.

Un gentilhomme de Poitou fort accommod, nomm Chorrays, vit un jour au
prche dans son village un jeune tranger qui pleuroit parfois et
paroissoit fort dconfort. Le prche fini, il accoste charitablement
cet homme, et sut de lui qu'il toit Polonois, et que l'argent lui ayant
manqu, il ne savoit que devenir. Charroys lui offre sa maison, o il
fut quelques annes. L'tranger observa peu le droit d'hospitalit, car
il fit galanterie avec la femme du gentilhomme au sortir de l.
Peut-tre fut-ce le mari qui l'obligea  s'loigner; il fut cuyer de
madame de La Trmouille. Le mari meurt. La veuve vient  Paris quelques
annes aprs, et le propre jour des barricades (1648), le Polonois,
nomm Furstein, l'pousa. Il toit retourn chez elle incontinent aprs
la mort du mari; mais il ne voulut point l'pouser qu'elle ne lui et
donn vingt mille livres; le soir des noces, parce qu'il n'en avoit
touch que quatorze, il s'en alla se coucher dans une autre chambre, et
il fallut lui compter encore six mille livres pour lui faire baiser la
marie. Depuis il fit venir une gourgandine de Paris, et couchoit au
grand lit avec elle, tandis que sa femme couchoit dans la garde-robe.

En voici encore une; mais il faut, avant que de parler de son second
mariage, dire ce que j'ai appris de sa petite vie. Mademoiselle Vron a
t une fort jolie personne: elle pousa un porte-manteau du Roi. Etant
fille, elle toit des camarades de Marie Gergeau[175]. La Milletire
trouva un jour son frre. O vas-tu?--Je m'en vais chercher un mle
pour ma soeur.--En voici un tout trouv, rpondit-il.--C'est un
moineau....--Ah! parlez donc. Cette fille aimoit les moineaux, et le
mle toit mort.

  [175] Mademoiselle Gergeau pousa La Milletire. _Voyez_ plus
  haut, p. 148 de ce volume.

Elle tomba une fois dans une carrire; un cocher les y versa: elle toit
grosse. On la trouva l-dedans qui redressoit son collet: elle n'en eut
pas plus de mal que cela. Quand les quarts d'cus ne valoient que
trente-deux sous, elle disoit une fois navement: Je perds deux quarts
d'cus moins trente sous.

On a fort mdit de Malleville[176] l'acadmicien avec elle. Voyez comme
la rputation sert auprs des femmes! Celle-ci ne savoit pas lire,
cependant elle toit ravie de se voir cajole par un bel esprit. Leur
amiti a dur plus de vingt-cinq ans, et Malleville l'aimoit encore
quand il est mort.

  [176] Claude de Malleville, de l'Acadmie franoise. Il a t
  secrtaire de Bassompierre. On ne se souvient gure que de son
  sonnet de _la Belle Matineuse_, qui ne mrite pas sa renomme.

Le mari fut plus de seize ans sans en avoir le moindre soupon: il y
toit si accoutum, qu'il l'appeloit _l'homme de chez nous_[177]; cela
fit un jour une assez plaisante rencontre; nous tions voisins;
Saint-Amant toit couch avec mon frre an; ils toient amis de
dbauche. Le bonhomme Vron lui vint parler, et lui demanda: Qui est l
avec vous?--C'est Saint-Amant; il dort encore.--Saint-Amant qui fait des
vers?--Oui.--Dites-lui en ami qu'il n'en fera jamais bien, si cet homme
de chez nous ne lui montre. Saint-Amant ne dormoit point, et, sans
s'informer qui toit _l'homme de chez nous_, car il se tient au-dessus
de tout le monde, il disoit tout bas  mon frre: Qui est cet
impertinent-l? Renvoyez-le, ou je le jetterai par les fentres.

  [177] Ce qu'on appelle aujourd'hui _l'ami de la maison, le
  meilleur ami du mari_.

Enfin le second fils de Vron, un des plus sots animaux que je vis
jamais, mal satisfait de sa mre, commena  en faire quelque bruit;
dj long-temps auparavant, tant il toit innocent, il s'toit plaint de
ce que sa mre accouchoit en l'absence de son pre. Le bruit qu'il fit
vint aux oreilles du mari, qui, finement, le tira  part, et lui fit
dire tout ce qu'il savoit. Ce n'est pas tout: Vron fait venir sa femme
et lui confronte ce garon; elle lui saute aux yeux, et le pre eut bien
de la peine  lui faire lcher prise. Tout cela aboutit  une dfense
expresse de ne voir plus Malleville, et le bourgeois, comme officier du
Roi, mit une pe  son ct, et jura de le tuer s'il le trouvoit en sa
maison. Il ne laissa pas d'y venir secrtement; mme le bonhomme le
rencontra une fois entre chien et loup, et fit semblant de ne le pas
reconnotre.

Cette femme perscuta toujours depuis son accusateur, et fit tant enfin
qu'on le condamna  aller porter les armes en Hollande. On l'quipa pour
cela assez plaisamment. Le pre, curieux de vieilles ferrailles, lui
donna une pe que Henri le Grand, son bon matre, avoit porte, et le
propre chapeau qu'il avoit quand il pousa la feue Reine-mre[178]!

  [178] Marie de Mdicis.

Ce garon fit quelques jours le soldat sur le pav. Je ne sais s'il y
arriva quelque dsastre; mais tout d'un coup, au lieu d'aller  Calais,
il s'enfuit  Nantes, o son frre an avoit une commission aux cinq
grosses fermes. Ce frre revint  Paris au bout de quelque temps, sa
commission lui ayant t te. Or, le cadet avoit port les armes, et
Malleville, n'osant plus revenir voir sa dame, elle alloit chez lui. Le
mari mourut un an aprs. C'toit un homme si raisonnable qu'un de ses
neveux, lui criant comme il toit  l'agonie: Mon oncle, songez 
Dieu, il lui rpondit en bgayant: A qui veux-tu donc que je songe? au
diable?

Son grand deuil fini, la pauvre femme donna une grande preuve de sa
constance  Malleville; car cet homme tant tomb malade 
Fontainebleau, o la cour toit, elle feignit d'y avoir affaire, et,
quoique trs-incommode pour le logement, elle y demeura jusqu' ce
qu'il ft guri. Malleville ne survcut gure au cocu. Elle en fut
afflige; mais, comme c'est une personne qui ne prend gure les choses 
coeur, elle s'en consola bientt. Elle aime la frrie[179], et on
l'enivre comme on veut; c'est une vraie tte de linotte. Elle fit les
Rois, il y a quelques annes, chez mon pre; mon frre de Lussac et
quelques autres, aprs l'avoir mise en belle humeur, tant par le vin que
par leurs discours.....[180].

  [179] _Frrie_, ou plutt _frairie_, partie de bonne chre et de
  dbauche. La Fontaine dit dans sa fable du _Loup et de la
  Cigogne_:

    Les loups mangent gloutonnement,
    Un loup donc tant de _frairie_,
    Se pressa, dit-on, tellement,
    Qu'il en pensa perdre la vie, etc.

  [180] La licence du tableau que nous supprimons montre que
  Deslyons, thologal de Senlis, avoit de justes motifs de chercher
   rprimer les dsordres auxquels le _Phb_ donnoit lieu.
  (_Voy._ les _Discours ecclsiastiques sur le paganisme des rois
  de la Fve et du Roi-boit_; Paris, 1664, et les _Traits
  singuliers et nouveaux contre le paganisme du Roi-boit_; Paris,
  1670.)

Cette folle s'habilloit  soixante ans comme une fillette; elle n'avoit
pourtant rien de jeune que l'humeur et les cheveux; car, pour vrifier
le proverbe, elle ne blanchit point encore. Elle avoit deux servantes
qui, pour la piller plus  leur aise, se disoient l'une  l'autre, quand
leur matresse s'habilloit: Je ne lui donnerois que vingt ans. Elle
devint amoureuse d'un des _coglioni di mila franchi_ du cardinal
Mazarin[181]; c'toit un garon de trente ans qui avoit l'chine assez
large: il logeoit chez elle comme parent de son gendre; il couchoit avec
elle tout doucement, et s'en fit donner vingt mille livres par une bonne
donation. Voil bruit au logis. On dit qu'elle vouloit l'pouser; ma
mre y fut et lui dit: Ma cousine (elles toient cousines germaines),
vous moquez-vous de vouloir vous remarier  l'ge que vous avez?--Ma
cousine, lui rpondit-elle, voulez-vous que je laisse mourir un homme en
la fleur de son ge? C'est fait de lui si je ne l'pouse; il mourra
d'amour.--Vous rvez, lui rpliqua ma mre; vous croyez tre la belle
Hlne.--Je serai ce qu'il vous plaira; mais mon portrait et moi, c'est
la mme chose; regardez-le bien. C'toit un portrait o elle s'toit
fait flatter tant qu'elle avoit voulu. On fit venir son extrait
baptistre de Londres, car son pre et sa mre, fuyant la perscution,
y avoient demeur quelque temps; on le lui montra: elle avoit soixante
et un ans. Voire, dit-elle, peut-on ajouter foi  des gens qui ont fait
mourir leur roi sur un chafaud? Elle l'pousa. Elle ennuyoit tellement
ceux qui alloient en mme carrosse qu'elle  Charenton, en leur parlant
sans cesse de son mari, que la plupart quittrent  cause d'elle et
prirent un autre carrosse. Un matin que cet homme toit au lit, elle dit
 une de ses amies: C'est le plus bel homme du monde; mais c'est tout
autre chose quand il est droit. Il fut bientt las de sa vieille; le
soir il se couchoit le premier. Mon fils, lui disoit-elle, ne t'endors
pas; je m'en vais. Je serai bientt dshabille. Mais c'toit pour lui
une potion somnifre que ce discours-l. Il ne l'avoit pouse qu'
cause de la disgrce du cardinal. Il se donna bientt aprs  M. de
Vendme. Il cherche de l'emploi et ne veut point retourner chez sa
femme. En effet; il n'y couche pas seulement, et la bonne dame n'est pas
 se repentir de tout ce qu'elle a fait. Toute la joie qu'elle a eue
depuis long-temps, 'a t de pouvoir dire: Je porte le deuil de mon
beau-pre. Elle s'imaginoit en tre rajeunie de beaucoup.

  [181] Tallemant auroit d dire _di mille franchi_. Il dsigne par
  cette expression de mpris les gentilshommes que le cardinal
  Mazarin avoit  sa solde, qui lui servoient de gardes, et
  auxquels il payoit mille francs de gages.




LE MARCHAL DE SAINT-GERAN[182],

ET SA FILLE.


Le marchal de Saint-Geran toit de la maison de La Guiche. Il fut fait
marchal de France pour l'empcher de criailler quand on fit M. de
Luynes conntable; car il toit de ces gens qui prtendent beaucoup,
quoiqu'ils mritent fort peu: c'toit un gros homme. On conte de lui
qu'une dame, qu'il avoit aime fort long-temps, lui dit qu'il toit trop
pourceau pour tre aim, et que, sus l, il toit devenu maigre  force
de boire du vinaigre et de s'chauffer le sang; qu'aprs, il eut de
cette dame ce qu'il voulut; mais que, pour se venger d'une si grande
rigueur, et se rcompenser de la graisse qu'il avoit perdue, il l'avoit
cont  tout le monde. Madame de Rambouillet dit qu'elle croit que c'est
un conte et qu'elle ne l'a jamais vu que gros et gras. Il fut mari deux
fois[183]: il eut une fille de son premier mariage, qui toit
admirablement belle; il la maria, ds douze ans,  un gentilhomme de
qualit du Bourbonnois, nomm M. de Chazeron[184]. Je pense qu'on
l'envoya se promener en Italie,  cause que sa femme toit trop jeune;
aussi, l, il gagna une si belle v....., qu'il en tomba par morceaux: il
donna ce mal  sa femme qui n'en put jamais bien gurir[185]. Comme elle
toit veuve, son pre lui donnoit le fouet comme on le donne  un
enfant, et la traitoit fort tyranniquement. Nous parlerons d'elle
ensuite. En secondes noces, il pousa la veuve d'un M. de
Sainte-Marie[186], qui avoit t assez bien avec Henri IV. Cette femme
avoit une fille que le marchal fit pouser au comte de Saint-Geran, son
fils[187]; aprs il mourut, et en mourant il disoit  cause du marchal
de Marillac et de M. de Montmorency: On ne me reconnotra pas en
l'autre monde, car il y a long-temps qu'il n'y est all de marchal de
France avec sa tte sur ses paules.

  [182] Jean-Franois de La Guiche, seigneur de Saint-Geran,
  marchal de France en 1619, mourut le 2 dcembre 1632.

  [183] Le marchal de Saint-Geran pousa, en premires noces, Anne
  de Tournon, dame de La Palice; il la perdit en 1614.

  [184] Marie-Gabrielle de La Guiche pousa, en 1614, Gilbert baron
  de Chazeron, gouverneur du Bourbonnois.

  [185] Remarie avec Timolon d'pinay, marquis de Saint-Luc et
  marchal de France, au mois de juin 1627, elle mourut le 27
  janvier 1632, _aprs une maladie de sept annes_, dit le Pre
  Anselme.

  [186] Elle s'appeloit Suzanne Aux Espaules, dame de
  Sainte-Marie-du-Mont; elle toit veuve de Jean, seigneur de
  Longaunay.

  [187] Le comte de Saint-Geran, fils du marchal, pousa Suzanne
  de Longaunay, en 1619.

La comtesse de Saint-Geran fut assez long-temps sans devenir grosse;
enfin il peut y avoir dix-sept ans qu'on disoit qu'elle l'toit[188];
plusieurs s'en moquoient: elle alla pourtant jusque bien prs de son
terme. Jamais femme n'a tant apprhend d'avoir du mal en accouchant.
Feu madame de Bouille[189], soeur de pre et de mre du comte de
Saint-Geran, et par consquent son hritire, lui proposa de se servir
d'une sage-femme qui,  la vrit, avoit la rputation de sorcire, mais
qui la feroit accoucher sans douleur[190]. Cette pauvre femme la voit:
le mari toit absent. La sage-femme lui frottoit les reins de je ne sais
quelle drogue, et la faisoit aller en carrosse  travers les sillons du
Bourbonnois, qui sont fort relevs, pour dtacher l'enfant. Elle toit
alors  La Palice, qui est  eux. La femme d'un gentilhomme de M. de
Saint-Geran, nomm Saint-Andr, y fut un jour; elle toit aussi grosse
pour la premire fois; cela lui fit descendre son enfant si bas, qu'elle
se pensa blesser, et elle n'y voulut plus retourner. Enfin, un matin la
comtesse envoie dire  cette demoiselle qu'elle la vnt trouver au
jardin. Ah! ma mie, lui dit-elle, que je me porte bien aujourd'hui! Je
ne suis plus incommode.--Mais ne sentez-vous rien? lui dit cette
demoiselle; car vous perdez bien du sang? Elle regarde; effectivement
elle eut une perte de sang qui dura deux ou trois jours. Depuis elle eut
toujours dans l'esprit qu'elle toit accouche. Sept ou huit ans aprs,
un matre d'htel de la maison,  l'article de la mort, se plaignit fort
de madame de Bouill, et dit qu'elle l'avoit engag  une trange chose.
M. de Saint-Maixent, autre hritier de Saint-Geran, accus autrefois
d'avoir tu sa femme pour pouser madame de Bouill[191], quand son
mari, qui toit vieux, seroit mort, donna charge  son confesseur et 
quelques autres, en mourant, de demander pardon pour lui  madame de
Saint-Geran. Notez qu'il toit aussi  La Palice durant sa grossesse.
Tout cela joint ensemble, on conseille au comte de Saint-Geran de savoir
la vrit de la sage-femme par personnes interposes. Elle dit que la
comtesse toit accouche d'un enfant mort et qu'elle l'avoit enterr au
pied du colombier. Saint-Geran la met en prison; la comtesse sur cela se
va mettre dans l'esprit qu'un petit garon qu'elle a lev, et qu'elle
fit page, toit son fils, qu' cause de cela on avoit fait en sorte que
mademoiselle Du Puys, fille d'un tireur d'armes, une espce de femme o
il y a bien  redire, avoit souffert que cet enfant, qu'elle dit tre 
elle, ft lev par la comtesse parce que effectivement c'toit le fils
de cette dame. L'enfant toit joli[192], et Saint-Geran l'a fort gt,
car il s'en divertissoit, et lui apprenoit cent ordures. La feue
marchale, qui a eu des filles, tandis qu'on a cru cet enfant mort,
disoit que c'toit l'an de la maison; mais quand elle a vu que la
comtesse prtendoit que ce ft cet enfant, elle disoit qu'il le falloit
faire cordelier,  cause du scrupule. Voyez quelle dvote! Durant le
procs d'entre M. et madame de Saint-Geran contre la Du Puys, qui
soutient que c'est son fils, et que ce n'est que sa conscience qui
l'empche de le dsavouer, car il seroit grand seigneur, et contre
madame de Ventadour, fille de la feue marchale, et le comte et la
comtesse Du Lude, la sage-femme est morte en prison, et n'a rien avou
pour la comtesse[193]. Depuis, il y a eu arrt qui a dbout le comte et
la comtesse Du Lude et reu la comtesse de Saint-Geran  preuves[194].
Madame de Ventadour et sa soeur de Saint-Geran, elles sont soeurs de
mre, sont brouilles pour cet enfant qu'on veut faire reconnotre.

  [188] C'toit en 1640. (T.)

  [189] C'est la mre de la comtesse Du Lude; elle est morte jeune.
  Son mari toit un homme de qualit d'Anjou. (T.)--Jacqueline de
  La Guiche pousa, en 1632, le marquis de Bouill, comte de
  Crance; elle est morte au mois de janvier 1651.

  [190] La comtesse nie cela, et dit seulement qu'on envoya qurir
  cette femme, comme la plus habile; qu'elle fut fort malade; mais
  qu'en accouchant il lui prit une faiblesse. (T.)

  [191] La comtesse de Saint-Geran dit que Saint-Maixent et madame
  de Bouill, tant tous deux maris, s'toient donn l'un 
  l'autre des promesses de mariage. (T.)

  [192] La petite-vrole l'a fort gt. Depuis, sa mre en a eu
  bien soin; le pre est mort endett, et on a donn son
  gouvernement de Bourbonnois: cet homme avoit quelquefois quarante
  pages; c'toit peu de chose.

Vaure dit: Les voil bien empches de savoir si une femme a accouch
oui ou non; il ne faut que regarder au ventre: chaque enfant y fait une
grosse ride. Eh bien, mademoiselle Diode n'a-t-elle pas pous l un
habile homme!




NAIVETS, BONS MOTS, ETC.


Un cocher fut  confesse; on lui ordonna de jener huit jours. Je ne
saurois faire cela, dit-il au confesseur.--Eh! pourquoi?--Je ne veux
point me ruiner. Je suis un pauvre homme qui ai femme et enfants. J'ai
vu jener monsieur et madame tout ce carme: il faut du cotignac, des
poires de bon chrtien, du riz, des pinards, des raisins, des figues,
etc.

  [193] Elle dit que si, et qu'on avoit promis vingt mille cus 
  la Du Puys, laquelle s'est sauve, de peur d'tre pendue. (T.)

  [194] Il y a eu deux arrts du Parlement, l'un du 18 aot 1657,
  et l'autre du 5 juin 1666. La comtesse de Saint-Geran gagna son
  procs, et Bernard de La Guiche, comte de Saint-Geran, son fils,
  par arrt, succda aux noms et armes de sa maison.


Claquenelle, apothicaire clbre, ayant prsent ses parties  Maissat,
grand partisan, greffier du conseil, la femme duquel toit morte d'une
longue maladie, cet homme, qui n'toit pas autrement afflig, lui dit en
souriant: _Organa pharmaci, sunt organa fallaci._ Le pharmacopole
lui rpondit de mme: _Organa publicatorum, sunt organa diabolorum._


Un homme crivant  son fils, mit ainsi au bas: Votre trs-humble et
trs-obissant pre.


Dans le temps qu'on plaida au grand conseil la cause de cette abbesse
hermaphrodite qui avoit engross je ne sais combien de religieuses, et
qu'elle fut condamne  passer le reste de ses jours entre quatre
murailles, une bonne religieuse des Hospitalires de Paris disoit  une
de ses amies, qui toit plus fine qu'elle: Ma soeur, nous sommes
pourtant bien obliges  Dieu; combien de fois n'avons-nous pas couch
ensemble  notre maison des champs, et cependant il n'en est point
msarriv!


Un conseiller au Parlement, nomm Racine, qui n'toit pas un grand
personnage, avoit donn charge  un maquignon de lui chercher un cheval
pour mettre en la place de celui qu'il avoit perdu. Un jour qu'il
donnoit  dner  bien des gens, un petit laquais vint tout chauff lui
crier devant tout le monde: Monsieur, ce marchand de chevaux est l-bas
qui dit comme cela qu'il a trouv un pareil.




SUITE DES BONS MOTS

ET NAVETS[195].


Une bourgeoise, qui avoit les yeux fort rudes et un peu louches, se
vantant qu'un duc et pair lui avoit fait les yeux doux: Avouez,
mademoiselle, lui rpondit-on, qu'il y a fort mal russi.

  [195] Cette Suite du chapitre _des bons mots_ ne fait pas partie
  du manuscrit des _Mmoires_. Elle est tire d'un autre manuscrit
  autographe de Tallemant qui appartient  M. Monmerqu. On a
  choisi les traits les plus remarquables, et les autres ont t
  ngligs. Les saillies de madame Cornuel sont places  la suite
  sous une rubrique particulire.


Un Gascon ayant pris querelle avec un passant, lui dit en colre: Je te
donnerai, maraud, un si grand coup de poing, que je t'enfoncerai la
moiti du corps dans le mur, et ne te laisserai que le bras droit de
libre pour me saluer.


Un prdicateur ennuyoit tout le monde en prchant sur les batitudes.
Une dame lui dit: Vous en avez oubli une; heureux qui n'toit point 
votre sermon!


Un homme, qui n'toit que fils d'picier, et faisoit le gros seigneur,
ayant fait peindre chez lui, sous un tableau de dvotion, _respice
finem_, on effaa l'_r_ et l'_m_, et il ne resta plus qu'_espice fine_.


Un homme disoit qu'on ne pouvoit lui reprocher d'tre fils d'un cornard,
parce que son pre n'avoit jamais t mari.


Un matre-d'htel servoit mal sur la table. Son matre, l'en
rprimandant, lui dit qu'il ne savoit pas vivre. Eh! o diable
l'aurois-je appris, lui rpondit-il, puisque je n'ai jamais boug d'avec
vous?


Au sacre du coadjuteur de Rouen, une dame disoit qu'il lui sembloit tre
en paradis, tant elle trouvoit beau ce cercle d'vques. En paradis?
lui dit-on, il n'y en a pas tant que cela.


L'abb de La Victoire[196] voyant entrer les dames quteuses, crioit 
ses gens du haut de l'escalier: Qu'on ne laisse entrer personne  cause
de cette petite-vrole. Elles courent encore.

  [196] Claude Duval de Coupanville, abb de La Victoire. (_Voyez_
  son Historiette, t. 2, p. 330.)


Pour dire: Je n'ai pas tant de mrite que vous, une dame franoise
disoit  une Italienne: _Non sono tanto meretrice come vostra
signoria._


M. Delbne disant  Des Barreaux[197] qu'un bon morceau qu'il lui
prsentoit lui feroit mal  l'estomac: Bon, bon, repartit Des Barreaux,
tes-vous de ces fats qui s'amusent  digrer?

  [197] _Voyez_ l'Historiette de Des Barreaux, t. 3, p. 134.


Des Barreaux entendant un grand tonnerre un vendredi pendant qu'il
mangeoit une omelette au lard, se leva de table et jeta l'omelette par
la fentre, disant: Voil bien du bruit l haut pour une omelette.


M. le marchal de.... a une aune de menton; M. de La G.... n'en a point.
A une chasse du Roi, ayant seuls aperu le cerf, ils coururent de ce
ct-l. Le Roi dit: O vont-ils si vite?--Sire, rpondit M. de
Grammont, le marchal de..... emporte le menton de La G..., et La G...
court aprs pour le ravoir.


Les Portugais ayant perdu une bataille, on trouva quatorze mille
guitares sur la place.


Monsieur[198] avoit la barbe rousse. Etant  sa maison de campagne, il
demanda  un eunuque pourquoi il n'avoit point de barbe? Je vais, lui
rpondit-il, vous en dire la raison. C'est que le bon Dieu faisant la
distribution des barbes, je suis venu lorsqu'il n'en restait plus que
des rousses  donner, et j'ai mieux aim m'en passer.

  [198] Gaston de France, duc d'Orlans.


Un paysan se mourant, son fils fut chercher le cur,  demi-lieue, et
fut trois heures  sa porte, crainte de l'veiller. Le cur lui dit
aprs: Je n'y ai donc plus que faire; il sera mort  prsent.--Oh!
nenni, monsieur, dit le paysan, Pierrot, mon voisin, m'a promis qu'il
l'amuseroit.


Madame Loiseau, bourgeoise, toit  Versailles. Le Roi, voyant qu'elle
s'approchoit fort prs du cercle, dit  une duchesse de la questionner;
celle-ci lui dit: Madame, quel oiseau est le plus sujet  tre cocu?
Elle lui rpondit: C'est un duc, madame[199].

  [199] D'autres ont attribu cette repartie  madame Cornuel.


M. L.... disoit: J'ai reu tous les sacrements, except le mariage que
je n'ai jamais reu en original; mais j'en ai tir plusieurs copies.


M. Le Fron tant attaqu des voleurs, ds les cinq heures du soir, leur
dit: Messieurs, vous ouvrez de bonne heure aujourd'hui.


M. de Furetire disoit que le premier inventeur des ddicaces a t un
mendiant.


Un menier faisant fort bien son devoir dans le congrs, sa femme lui
disoit: Jacob, pourquoi ne faisois-tu pas de mme quand j'tions cheuz
nous? Je n'eussions pas eu la peine de venir ici.


Montmaur[200] tant  table en compagnie o l'on faisoit grand bruit de
rire et chanter, dit tout haut d'un air chagrin: Ah! messieurs, un peu
de silence, on ne sait ce qu'on mange.

  [200] Pierre de Montmaur, professeur de grec au Collge de
  France, et fameux parasite. Il a t l'objet des satires et des
  plaisanteries de beaucoup de savants. (Voyez l'_Histoire de P. de
  Montmaur_; La Haye, 1715, 2 vol. in-8.)


On dit proverbialement: Il enrage comme un pote qui entend mal rciter
ses vers.


La charge la plus difficile  exercer  la cour est celle de fille
d'honneur.


Un ivrogne ayant roul tout un escalier, tant en bas, dit froidement:
Aussi bien voulois-je descendre!--Dieu vous a bien aid, lui dit-on, de
ne vous tre pas bless.--Parbleu, rpondit-il, voil un beau secours!
il ne m'a pas aid d'un seul chelon.


Un capitaine ayant vol une pice de drap  un moine de pays ennemi
qu'il rencontra; le moine lui dit en s'en allant: Je vous remets au
jour du jugement o vous me le rendrez. Le capitaine dit: Puisque tu
me donnes un si long terme, je prendrai encore ton manteau.


Un vque croyant qu'un clerc, qui se prsentoit  l'examen, toit un
niais, lui demanda pour se divertir: _Mater, cujus generis?_ Il lui
rpondit: _Distinguo, si mea, est femini generis, si vero tua, est
communis._


Un seigneur demanda  un paysan o il alloit, qui lui rpondit
arrogamment: Je n'en sais rien.--Oh! lui dit-il, je vais te
l'apprendre. Aussitt il le fit prendre et lier par ses gens pour le
mener en prison. Quand le drle vit que c'toit pour de bon, il demanda
grce. Eh bien, dit-il en pleurant, ne vous avois-je pas dit que je
n'en savois rien? Le seigneur se mit  rire de cette juste et plaisante
repartie, et il le fit dlivrer.


Un pre reprsentant toutes sortes de raisons  sa fille pour la
dissuader du mariage, lui cita saint Paul, qui dit que c'est faire bien
de se marier, mais qu'il est encore mieux de ne le pas faire. Eh bien,
mon pre, rpondit-elle, faisons bien; fera mieux qui pourra.


Certain bourgeois, qui avoit coutume de venir voir souvent un moine
goutteux, fut un mois sans y venir, et y revint en sautant et dansant
tout joyeux, disant: Mon pre, c'est que je me suis mari depuis que je
ne vous ai vu.--Je ne m'en tonne pas, lui dit-il, vous ressemblez  ces
jeunes chevreaux qui ne font que sauter quand les cornes leur viennent.


Un empereur montroit un beau couvent qu'un de ses anctres avoit fait
btir pour accomplir un voeu qu'il avoit fait au fort d'une bataille. Le
colonel franois  qui il parloit lui rpondit: Son voeu et son
btiment me font croire qu'il avoit une belle peur dans la bataille.


Un pote, qu'on railloit sur sa posie, disoit d'un air content de lui:
Je ne crois pas mes vers fort bons, mais franchement je les crois fort
passables.--Vous avez fort raison, lui rpondit une personne de la
compagnie, ils sont passables en toutes faons, car vous vous seriez
bien pass de les faire, nous nous serions bien passs de les entendre,
et la mmoire en passera bien vite.


Un prsident fort avare et grand joueur, disoit, aprs avoir fait une
grande perte, que du moins il avoit perdu sans dire un seul mot. Il est
vrai, monsieur, lui rpondit-on, c'est que les grandes douleurs sont
muettes.


L'on dit un jour  un prlat qui ne rsidoit que rarement dans son
vch: C'est bien fait, monseigneur, cela marque la confiance que vous
avez en Dieu; votre diocse peut-il tre mieux que sous la conduite de
la Providence?


Le duc d'Ossonne promit mille pistoles aux Jsuites, s'ils lui faisoient
voir qu'on pt donner l'absolution par avance d'un pch non encore
commis. Aprs avoir bien cherch, ils lui apportrent un de leurs
auteurs, et lui donnrent l'absolution qu'il demandoit. Il leur donna
une lettre de change  recevoir  quatre lieues. Ils trouvrent en
chemin douze drles qui les battirent et leur prirent la lettre de
change. Ils vinrent se plaindre au duc, qui leur dit que c'toit l le
pch qu'il avoit envie de commettre, et qu'ils l'en avoient absous.


Une paysanne demandoit  sa nice marie depuis trois mois, s'ils
s'aimoient toujours bien: Eh! dit-elle, l, l.--Mais, comment! es-tu
fche d'tre marie?--Nennin, ma tante, rpondit-elle, mais ard, n'en
s'entr'aime mieux quand on ne s'ha pas qu'on s'entr'aime quand on s'ha.


Une sage-femme s'approchant d'une fentre pour nettoyer l'enfant qu'elle
venoit de recevoir, s'cria: Ah! qu'il ressemble  son pre!--Comment,
dit l'accouche de dedans son lit, est-ce qu'il a une couronne sur la
tte?


Un commis borgne ayant exig d'un cabaretier des droits qu'il ne lui
devoit pas, le cabaretier, pour s'en venger, fit reprsenter le portrait
du commis  son enseigne, sous la forme d'un voleur avec cette
inscription: _Au Borgne qui prend_. Le commis, s'en trouvant offens,
vint trouver le cabaretier, et lui rendit l'argent des droits en
question,  la charge qu'il feroit rformer son enseigne. Le cabaretier,
pour y satisfaire, fit seulement ter de son enseigne le _p_; si bien
qu'il resta, _Au Borgne qui rend_, au lieu _du Borgne qui prend_.


Un chevalier menteur disoit avoir vu une glise de mille pas de long:
son valet voulant l'interrompre par un dmenti, il dit aussitt, pour
raccommoder la chose, et deux de large. Comme il vit qu'on rioit: C'est
ce coquin qui en est cause, sans lui je l'allois faire carre.


Arlequin disoit que le Colosse de Rhodes s'toit mari avec la Tour de
Babylone, et qu'ils avoient engendr de leur mariage les Pyramides
d'Egypte.


Un gentilhomme parlant d'une chambre o on l'avoit mis coucher, dont
les murs toient rompus et crevasss, disoit: Voici la plus mauvaise
chambre du monde, on voit le jour toute la nuit.


Un confesseur demandoit  un soldat qui se confessoit s'il avoit jen.
Que trop, mon pre, rpondit-il; j'ai quelquefois t huit jours sans
manger de pain.--Mais si vous en eussiez eu, dit le confesseur, vous en
eussiez mang?--Trs-assurment, rpondit le soldat.--Mais, ajouta le
confesseur, Dieu ne prend pas plaisir  ces jenes forcs.--Ma foi,
rpliqua le soldat, ni moi non plus, mon pre.


Santeuil disoit  Du Prier: Tu es rduit au lait de Muses. Celui-ci
rpondit: Les Muses sont vierges; si elles ont du lait, c'est vous qui
les avez prostitues.


Maldachin tant amant favori de donna Olimpia, et partageant ses plus
douces faveurs avec le pape, elle lui dit un jour dans ses transports
les plus violents: _Coraggio, mi Maldachin, ti far cardinale_; mais il
lui rpondit: _Quando sarebe per esser papa, non posso pi_.


Une femme reprochoit  son mari studieux qu'il avoit de l'indiffrence
pour elle, qu'elle voudroit tre livre, parce qu'il toit toujours en
leur compagnie. Et moi aussi, lui dit-il, pourvu que ce ft un
almanach: j'en changerois tous les ans.


Un homme, dans la crainte d'tre battu par un de ses ennemis, se tint
plus d'un an sur ses gardes avec beaucoup d'inquitude; mais  la fin,
recevant des coups de bton de lui lorsqu'il y pensoit le moins, il dit:
Grce  Dieu, me voil dehors de cette querelle.


En arrivant d'un voyage, M. de Vivonne disoit  sa soeur, madame de
Thianges, tous deux fort gros: Embrassons-nous, si nous pouvons.


Madame de Thianges tant malade, et se plaignant au comte de Roucy du
bruit des cloches, il lui dit: Madame, que ne faites-vous mettre du
fumier devant votre porte?


L'abb d'Aumont trouvant sa loge prise  la comdie par le marchal
d'Albret, dit: Voil un plaisant marchal, il n'a jamais pris que ma
loge.


M. de Gondi, abb de Sainte-Magloire[201], qui fut depuis archevque de
Paris, tant fortement sollicit de permuter cette abbaye contre un
autre bnfice qui paroissoit plus considrable, rpondit: _Gloriam
meam alteri non dabo._

  [201] Le coadjuteur.


Un partisan se trouvant dans une compagnie o chacun dclama de son
mieux contre les gens d'affaires, voulut prendre leur parti en disant
qu'ils toient le soutien de l'tat. Parbleu, rpondit un de ceux qui
l'coutoient, c'est donc dans le sens que la corde est le soutien du
pendu, qui ne le quitte point qu'elle ne l'ait trangl.


Clermont Tonnerre, vque de Noyon, disoit dans une maladie qu'il avoit:
Hlas! Seigneur, ayez piti de ma grandeur.


Le mme vque disoit des docteurs de Sorbonne: C'est bien affaire 
des gueux comme cela de parler du mystre de la Trinit.


Aprs le paon et le cardinal, le plus glorieux de tous les animaux est
_le prsident  mortier_.


Madame Cornuel, qui avoit les dents fort laides, demandoit  M. Santeuil
combien ils toient de moines  Saint-Victor: Autant, lui dit-il, que
vous avez de cloux de girofle dans la bouche.


M. Bautru comparoit les Capucins  de vieux jetons dont on a rogn les
lettres; on ne voit qu'une tte avec la barbe, le reste est effac.


Rabelais tant fort malade, son cur, qui ne passoit pas pour un habile
homme, le vint voir pour lui administrer les sacrements, et lui montrant
la sainte hostie, lui dit: Voil votre Sauveur et votre matre qui veut
bien s'abaisser jusqu' venir vous trouver, le reconnoissez-vous
bien?--Hlas! oui, rpondit Rabelais, je le reconnois  sa monture.


Le duc d'Antin faisant voir  un ambassadeur tranger les beauts de
Marly, entre autres les deux premires alles du jardin dont les arbres,
courbs en arc, forment comme autant de portiques, et une longue suite
de berceaux, il lui demanda ce qu'il en pensoit. Cela me parot
admirable, rpondit l'ambassadeur; en France tout plie aux volonts du
Roi, jusqu'aux arbres.


Un intendant de province, homme fort dur aux gens de la campagne, se
voyant importun par un paysan opinitre qui s'empressoit toujours de
vouloir lui parler, lui donna un coup de pied pour le faire sortir. Le
paysan fit la pirouette sans quitter sa place, et se retournant vers
l'intendant: Pargu, monseigneur, lui dit-il, si c'est ainsi que vous
rpondez les requtes qu'on vous prsente, vous n'avez pas besoin de
secrtaire. Chacun se mit  rire du bon mot, et l'intendant ne put plus
lui refuser ce qu'il souhaitoit.




REPARTIES DE MADAME CORNUEL[202].


Madame Cornuel avoit un jour un procs, au rapport de M. de
Sainte-Foi[203], matre des requtes. Elle avoit de la peine  lui
faire entendre ses raisons. Elle alla pour le solliciter, et le portier
lui dit qu'il toit all entendre la messe. Hlas! mon ami, lui
dit-elle, il n'entend que cela.

  [202] _Voyez_ l'Historiette de cette femme spirituelle, t. 4, p.
  72. Ces _Reparties_ sont, comme nous l'avons dit dj, extraites
  d'un manuscrit de Tallemant, autre que celui de ses
  _Historiettes_, manuscrit galement crit de sa main, mais dans
  les dernires pages duquel l'criture est si altre qu'on doit
  les croire de sa vieillesse la plus avance, si mme ce ne sont
  des additions d'un des siens Lui ayant survcu.

  [203] Elle disoit aussi de ce M. de Sainte-Foi, que son nom toit
  comme celui des _Blancs-Manteaux_ qui sont habills de _noir_.
  (_Lettre de madame de Svign_, du 8 septembre 1680.)


Mademoiselle de Piennes, qui a t chanoinesse, commenant  se passer,
et nanmoins ayant grand soin de son teint, mettoit toujours un masque,
ce qui fit dire  madame Cornuel que la beaut de cette demoiselle toit
comme un lit qui s'use sous la housse.


En 1691, le Roi tant all faire le sige de Mons, plusieurs ducs, sans
emploi, le suivirent. Madame Cornuel disoit que c'tait l'arrire-ban
des ducs.


Madame Cornuel avoit plus de quatre-vingts ans, quand madame de
Villesavin, sa voisine, ge de quatre-vingt-douze ans, mourut. Hlas!
dit-elle en apprenant cette mort, me voil dcouverte.


Elle disoit que les Jansnistes toient d'honntes gens, mais qu'ils
toient trop affectueux, et que quand M. d'Andilly la rencontroit, il
l'embrassoit toujours si fort, qu'elle ne savoit comment s'en
dbarrasser.


Quelque temps aprs que mademoiselle de Navailles, dont la mre a pouss
jusqu' l'excs l'application aux affaires, eut pous le duc d'Elbeuf,
ce prince fut attaqu d'apoplexie qui lui rendit la moiti du corps
perclus. A peine en toit-il guri, qu'il alla, accompagn de sa femme,
tenir les tats de la province d'Artois, dont il toit gouverneur.
Madame Cornuel, ayant appris ce voyage, ne put s'empcher de tmoigner
la surprise o elle toit de ce qu'on le menoit si loin en pareil
tat[204]. Vous verrez, poursuivit-elle, que c'est un _mnage_ de la
maison de Navailles, et qu'on le veut faire enterrer aux dpens des
tats.

  [204] _Mnage_ doit s'entendre ici dans le sens d'_conomie_.


Feu M. le duc de Noailles fut un jour oblig de donner au public sa
gnalogie, et entre autres articles, il y en avoit un qui le faisoit
descendre d'un homme appel _Gimel_. Madame Cornuel dit qu'elle ne
doutoit point de la vrit de cette gnalogie, et qu' la physionomie
qu'il avoit, il falloit qu'il ft descendu des lamentations de Jrmie.


On lui dit une fois que Desmenu-Courtin toit fort malade, et qu'il ne
vouloit point se confesser: Vraiment, dit-elle, c'est bien  lui de
mourir sans confession!


M. le duc de Montausier tant fort malade, son valet-de-chambre vient
dire  madame Cornuel, qui venoit pour le voir, que son matre ne voyoit
plus les femmes en l'tat o il toit: Va, va, dit-elle, mon ami, il
n'y a plus de sexe  mon ge de quatre-vingts ans[205].

  [205] Dans le sicle suivant on a prt ce mot  madame Geoffrin.


Un jour qu'elle avoit un procs contre un partisan, elle fut oblige
d'aller chez M. Pussort, conseiller d'tat, et d'attendre dans son
antichambre, parce que des financiers toient avec lui dans son
cabinet. Quelques laquais toient dans le mme lieu, jouant assez
incivilement auprs d'elle. Le secrtaire de M. Pussort, passant par l,
voulut les faire arrter; mais madame Cornuel l'empcha, lui disant:
Laissez-les faire, monsieur; je ne les crains point, tant qu'ils sont
ainsi vtus; mais bien quand ils sont en manteaux noirs, comme ceux de
l-dedans, qui sont trs-redoutables pour moi[206].

  [206] Ce mot a t cit par madame de Svign dans la lettre  sa
  fille, du 7 octobre 1676. Elle place seulement la scne chez
  Berryer, qu'on assuroit avoir t sergent au Mans.


Les fermiers-gnraux des aides lui saisirent une fois un panier de
gibier qui lui venoit de la campagne. Sur l'avis qu'elle en eut, elle
l'envoya redemander au bureau, et les intresss, apprenant qu'il n'y
avoit pas lieu  la confiscation, le restiturent, en disant qu'il
falloit viter ses bons mots. On lui rendit compte de cette rponse.
Ces gens-l me connoissent, dit-elle; vous verrez que quelqu'un d'eux a
t laquais dans quelque bonne maison de ma connoissance.


Elle disoit des partisans qui avoient fait fortune de son temps, que
ceux qui nous avoient dcrott autrefois nous crottoient  prsent.


Il est public que dans la promotion des chevaliers de l'ordre du
Saint-Esprit, qui se fit le premier jour de l'anne 1689, il y en avoit
plusieurs dont la naissance toit beaucoup au-dessous de cet honneur.
M. le comte de Choiseul reut l'ordre  cette promotion, et comme sa
qualit et son mrite le rendoient trs-digne de cette distinction,
madame Cornuel disputant avec lui quelque temps aprs: Taisez-vous, lui
dit-elle, je vous nommerois vos camarades[207].

  [207] Le pre Brotier rapporte ce mot dans ses _Paroles
  mmorables_, p. 85.


En l'anne 1680, pendant que la chambre des poisons toit tablie,
madame Cornuel disoit  M. de Bezons, conseiller d'tat, qui toit de
cette commission, qu'il toit honteux pour eux qu'ils ne fissent pendre
que des gueux, et qu'ils devoient, pour leur honneur, faire louer des
habits  la friperie pour habiller ces malheureux, quand on les
excutoit, afin du moins d'imposer au public.


Comme on lui dit qu'on brloit les procs des empoisonneurs avec les
empoisonneurs mmes: Vraiment, dit-elle, c'est bien fait; mais il
faudroit encore brler les tmoins et les juges.


Les rubans tant devenu fort  la mode, on lui dit que madame de La
Reynie[208] en avoit une chelle. Hlas! dit-elle, j'ai bien peur qu'il
n'y ait une potence dessous.

  [208] Elle toit femme du lieutenant-gnral de police.


En l'anne 1689, elle disoit qu'elle ne savoit pas pourquoi on vouloit
que le Roi n'aimt pas Paris, vu la quantit de bourgeois qu'il avoit
faits chevaliers de l'ordre.


Un jour d't, tant dans l'antichambre de M. Colbert, elle disoit
qu'elle croyoit tre en enfer, parce qu'il y feroit fort chaud, et que
tout le monde y seroit mal content.


Elle disoit un jour que le marquis d'Alluye l'toit venu voir, qu'il
avoit l'air d'un mort, tant il toit chang, et qu'elle avoit t sur le
point de lui demander s'il avoit cong du fossoyeur, pour aller ainsi
par la ville.


Elle disoit de la Comtesse de Fiesque, qu'elle s'entretenoit dans
l'extravagance, comme les cerises dans l'eau-de-vie.


La mme comtesse de Fiesque disoit un jour, devant elle, qu'elle ne
savoit pourquoi l'on trouvoit Combourg fou, et qu'assurment il parloit
comme un autre. La comtesse a mang de l'ail, reprit-elle.


Un homme de fort peu d'esprit, et qui sentoit trs-mauvais, vint voir
madame Cornuel. S'en trouvant importune, elle dit, quand il fut sorti:
Il faut que cet homme soit mort, car il ne dit mot et sent fort
mauvais.


En l'anne 1689, le marchal de Duras, commandant l'arme du Roi en
Allemagne, faisoit peu de dpense et fort mauvaise chre. Faut-il s'en
tonner? dit-elle, il a une matresse et un intendant.


Un de ses laquais fit une sottise, et en mme temps tomba  quatre
pieds: Je te dfends de te relever, dit-elle, tu es fait pour aller
comme cela.


Elle disoit du pre Gonnelieu, jsuite, et prdicateur fort svre,
qu'il surfaisoit en chaire et donnoit  bon march dans le
confessionnal.


On parloit un jour devant elle de l'avarice de M. de Louvois et de
l'archevque de Reims. Vraiment, dit-elle, M. le chancelier est bien
heureux, car ses enfants se portent au _bien_ de bonne heure.


En 1690, le Roi ayant cr deux charges de prsident  mortier du
parlement de Paris, en donna une  M. l'avocat-gnral Talon. Il y en
avoit trois ou quatre fort jeunes des six qui devoient prcder M.
Talon, suivant l'ordre de leur rception, quoiqu'il ft le plus g de
tous; ce qui fit dire  madame Cornuel, qu'il seroit comme le prtre des
enfants rouges, qui en mne dans les rues une troupe devant lui.


L'an 1690, Gilbert, conseiller au grand conseil, dont le pre a t
marchand de toile,  l'enseigne des _Rats_, voulut se faire prsident
des comptes  Paris. Madame Cornuel l'apprenant, dit que les papiers de
la chambre des comptes toient perdus si l'on mettoit les rats dedans.


Elle disoit de Jacques second, roi d'Angleterre, que le Saint-Esprit lui
avoit mang l'entendement,  cause de sa dvotion et de son imbcillit.


Elle disoit de M. Jeannin de Castille, qu'il toit n mort.


Elle disoit de MM. de Courtenai et La Vauguyon, chevaliers de l'ordre,
que la diffrence qu'il y toit entre eux, toit que l'un ne pouvoit
avoir ce qu'il esproit, et que l'autre avoit eu ce qu'il n'esproit
pas.


L'an 1691, le Roi ayant mis M. le duc de Beauvilliers, et rappel M. de
Pomponne dans le ministre, madame Cornuel disoit que c'toit la vertu
et la prudence dans le conseil, mais qu'on n'y voyoit point la force.


Baron, fameux comdien, et trs-favoris des dames, ayant quitt la
comdie, madame Cornuel demanda si ce n'toit pas pour aller aux
Madelonnettes[209].

  [209] C'toit le couvent des filles repenties.


Elle disoit, en 1691, qu'il couroit des retraites comme des
fivres-quartes,  cause de celle du comte de Santena[210], de celle de
M. Fieubet[211] et de celle de Baron.

  [210] Le comte de Santena se retira  la Trappe,  cette
  poque-l. (_Voyez_ la lettre de madame de Coulanges  son mari,
  du 23 juillet 1691, et la _Relation de la vie et de la mort du
  comte de Santena, nomm frre Palmon_; Bruxelles, F. Foppens,
  1696.)

  [211] M. de Fieubet, conseiller d'tat, se retira en 1691 aux
  Camaldules de Gros-Bois, o il mourut en 1694. (_Voyez_ la lettre
  de madame de Coulanges  madame de Svign, du 3 octobre 1694.)


Elle comparoit le marchal de Duras aux almanachs, parce qu'il disoit
tant de choses, qu'il falloit bien qu'il rencontrt quelquefois la
vrit.


Elle disoit sur la religion qu'elle n'toit pas mourante, mais qu'elle
toit dfaillante[212].

  [212] Ce mot fait souvenir de celui de madame de Svign 
  l'occasion des disputes sur la grce. paississez-moi un peu la
  religion qui s'vapore toute  force d'tre subtilise.
  (_Mmoires de Saint-Simon_, t. 1, p. 466, dition de 1829.)


Le roi Jacques second n'ayant pu passer en Angleterre  cause des vents
excessifs qu'il faisoit, madame Cornuel dit que Dieu avoit cela sur la
conscience.


Quelqu'un paroissant inquiet du lieu o l'on mettroit les tendards pris
 la bataille de Steinkerque[213], par le grand nombre qui toit dj 
Notre-Dame: Bon, dit-elle, voil bien de quoi s'embarrasser! Ils
serviront de falbalas aux autres.

  [213] Gagne par le marchal de Luxembourg, le 3 aot 1692.


Au commencement de 1693, quantit de femmes de la cour ayant fait, dans
le faubourg Saint-Germain, des dbauches qui faisoient grand bruit, et
qui scandalisoient le public, madame Cornuel dit que c'toit une mission
que M. l'archevque de Paris avoit envoye dans le quartier pour retirer
les jeunes gens d'une plus vilaine dbauche.


Elle disoit que la comtesse de Fiesque toit un moulin  paroles.


Madame de Lionne ayant t fort coquette, et tant sur le retour, elle
soutenoit le dbris de ses charmes par beaucoup de pierreries; madame
Cornuel disoit que c'toit du lard dans une souricire[214].

  [214] Ce mot est rapport par Corbinelli dans le _Post-scriptum_
  de la lettre de madame de Svign  sa fille, du 17 avril 1676.


En 1693, o les armes furent long-temps sans rien faire de
considrable, et cotoient des sommes immenses, madame Cornuel disoit
que nous n'avions gure de nouvelles pour notre argent.


Il toit grand bruit la mme anne, que toutes les femmes, et surtout
les duchesses, alloient manger chez M. le chancelier et chez M. de
Pontchartrain; elle dit qu'il falloit que ces messieurs fissent de la
soupe pour les duchesses, comme l'on en fait pour les pauvres dans les
paroisses.


Madame Cornuel entendant dire: Nous avons une grande guerre  soutenir,
et nous n'avons point d'allis, dit: Pardonnez-moi, il nous reste
encore le roi de Siam; voil des envoys qui partent pour lui[215].

  [215] C'toit en 1685, lorsque le chevalier de Chaumont fut
  envoy  Siam avec l'abb de Choisy. (Voyez le _Journal du Voyage
  de Siam_, par Choisy; Paris, 1687, in-12.)


En 1693, madame Cornuel entendant dire que les bls ne rapportoient rien
cette anne, dit: Les bls de cette anne sont comme les victoires de
M. de Luxembourg; elles ne rendent point.


Les voleurs attaqurent un soir madame Cornuel. L'un d'eux entrant dans
son carrosse, commena par lui mettre la main sur la gorge; mais elle
lui repoussa le bras sans s'effrayer, lui disant: Vous n'avez que faire
l, mon ami, je n'ai ni perles ni ttons.


Aprs la mort de M. Pavillon, vque d'Alet, dont l'minente pit,
l'exacte rsidence et la fermet sont connues de tout le monde, le Roi
donna ce bnfice  l'abb de Valbelle. Madame Cornuel, en lui faisant
compliment, lui dit: Jsus! monsieur, on vous a donn l un vch bien
austre.




MADAME AUBERT

ET LE MARQUIS DE PALAVICHINE[216].


Madame Aubert est femme d'un des intresss aux gabelles, qui est un
homme d'ge, mais fort riche. M. d'Orlans, autrefois, la voulut
cajoler. On dit qu'elle lui rpondit: Voire, c'est pour votre nez! Une
fois, comme quelques personnes louoient sa beaut, elle dit: Oh! ma
mre a t bien plus belle que moi! Cette femme a t jolie et
coquette, mais sotte; elle a fait galanterie avec Pardaillan[217],
qui, aujourd'hui, se fait appeler Termes; c'est le cadet de
Bellegarde-Montespan. Cet homme a t un peu accus de la fausse monnoie
en Gascogne[218]. Cette madame Aubert a conserv tant d'amiti pour lui,
qu'elle a accord avec son fils une nice qu'elle tient comme sa fille,
car elle n'a point d'enfants: elle lui fait un fort grand avantage et,
en parlant de ce garon, elle l'appelle _notre fils_. Elle en a t bien
mal paye. Termes, depuis cela, a tellement empaum le bonhomme Aubert,
que ce dernier ne jure que par lui. Termes est le patron de tout; le
bonhomme lui loue une maison, la meuble, lui donne de l'argent. On dit
qu'il en tire plus de vingt mille cus tous les ans. Par une ingratitude
effroyable, il a fait ter  cette femme toute l'administration de la
maison. Elle n'a pas un sou. Quelque Gascon que ce soit, qui se renomme
de M. de Termes, y est reu comme un enfant de la maison, y fait manger
ses gens et ses chevaux comme il lui plat. Termes ne donne rien de ce
qu'il tire de l  son fils; il en entretient une madame de Broc. Le
fils ne traite point bien sa femme. C'est un fripon qui, par deux fois,
lui a engag ses perles. Voil comme la tante et la nice se trouvent
bien de s'tre mises entre les mains des Gascons.

  [216] Tallemant a francis le nom de _Pallavicini_, qui est celui
  d'une grande maison d'Italie.

  [217] Jean-Antoine de Pardaillan de Gondrin. Il avoit pous sa
  cousine, Anne-Marie de Saint-Lary, demeure seule hritire de sa
  maison, aux noms et armes de laquelle Pardaillan fut substitu.

  [218] Ce Termes est un franc Gascon; premirement il a fait la
  fausse monnoie  une maison appele La Motte-Bastille, proche de
  Choisy-Bellegarde. (T.)

Or, il arriva une assez plaisante histoire au commencement de la rgence
 cette madame Aubert avec un fou de marquis Palavichine. Cet homme,
fort affectionn  la France, avoit trait le marchal d'Estres 
Gnes,  son retour d'Italie, et lui avoit fait tous les rgals
imaginables; sur cela il vient en France avec sa femme, et il prtendoit
qu' cause de son zle pour cet tat, on lui donneroit le gouvernement
d'Ast, en Pimont. Comme il toit ici, Quillet lui fit accroire en une
dbauche que les dames en France toient de la meilleure composition du
monde, qu'il n'y avoit qu' les trouver seules. _Per Dio_, dit le
marquis, _mi fate un gran servizio, perch voglio ben a quella madama
Aubert_. Ils toient voisins. La premire fois qu'il rencontra madame
Aubert toute seule, il ferma bien soigneusement la porte au verrou, et
en son baragouin il lui dit qu'il y avoit long-temps qu'il toit
amoureux d'elle, et qu'ayant trouv l'occasion il ne la vouloit pas
laisser chapper. D'abord elle se mit  rire; mais, voyant qu'il
s'chauffoit dans son harnois, elle lui dit bien srieusement que, s'il
ne se retiroit elle lui feroit jeter tant de seaux d'eau sur le corps,
qu'il ne seroit plus si chauff. Le petit homme fut tout glorieux de se
retirer. Elle conta l'aventure  tout le monde, et le pauvre marquis fut
quelque temps sans se montrer. Le marchal d'Estres lui dit: Mais, M.
le marquis, croyez-vous qu'on donne un gouvernement  vous qui n'avez
jamais t  la guerre? vous devriez au moins faire une campagne.--_Si,
si_, rpondoit-il, _voglio andar alla guerra co' miei amici, col Turpz
e col Teminz_[219]. Il n'y alla pourtant point, et sa femme le voyant
obstin  demeurer ici, s'en retourna  Gnes. Au blocus de Paris il fut
battu deux fois, comme il se vouloit sauver en habit dguis, et il
contoit cela comme s'il et rendu un grand service  la France. A
Saint-Germain, faute d'argent, il couchoit dans un carrosse, et le matin
il ne faisoit que secouer les oreilles et aller chercher  manger o il
pouvoit. Enfin, en 1652, il s'en retourna en son pays; il y pouvoit
vivre fort  son aise; mais peut-tre la sotte dpense qu'il a faite ici
l'auroit-elle incommod. Sa femme est une personne raisonnable[220].

  [219] Tourpes est cadet d'Estres, et Thmines est fils de la
  marchale de ce nom. (T.)--Le marquis de Tourpes toit Jean,
  comte d'Estres, qui devint marchal et vice-amiral de France.

  [220] On a vu (t. 4, p. 186) dans l'Historiette de Souscarrire,
  dit _chevalier de Bellegarde_, et _marquis de Montbrun_, que cet
  intrigant fut reconnu pour tre le fils naturel du duc de
  Bellegarde, et de Michelle ou Lonarde Aubin, ou Aubert. On ne
  sait pas le nom de la ptissire, vritable mre du personnage;
  mais il sembleroit que, pour ne pas la compromettre vis--vis de
  son mari, on auroit non-seulement donn un pre  Souscarrire,
  mais encore une mre, et que cette mre auroit t madame Aubert,
  celle-l mme avec laquelle le duc avoit des relations depuis
  long-temps. Ce sont des roueries dignes de la _Rgence_.




LE COMTE DE MONTSOREAU.


Ce comte de Montsoreau, dont nous voulons parler, toit le fils de celui
dont Henri III se moqua de ce qu'il souffroit que Bussy d'Amboise le ft
cocu. Le Roi hassoit Bussy  cause de la reine Marguerite. Le comte,
irrit de cela, s'en va en Anjou, fait par force crire une lettre par
sa femme  Bussy qui vient, puis il les tue tous deux[221]. J'ai ou
conter que ce Bussy tant un jour all voir les btes des Tuileries avec
des dames, il y en eut une assez imprudente pour l'obliger  lui aller
qurir son gant qu'elle avoit laiss tomber dans la loge d'un lion. Il y
fut l'pe  la main, reprit le gant sans que le lion branlt, et, en le
rendant  la dame, il lui en donna un petit coup sur la joue, et lui
dit: Tenez, et une autre fois, n'engagez point des gens de coeur mal 
propos.

  [221] Ce fait se passa le 10 aot 1579. (_Journal de Henri_ III,
  tome 45, p. 191 de la premire srie de la _Collection des
  Mmoires relatifs  l'histoire de France_.) L'toile ne dit pas
  que la femme de Montsoreau ait aussi t tue par son mari.

Le fils de ce massacreur de gens toit un homme fort violent, un grand
faux-monnoyeur et un grand tyran. Il avoit vingt satellites qui
ranonnoient tout le voisinage; avec cela il toit espigle. Un jour,
comme il toit  la chasse, deux pauvres marchands de toile passrent
auprs du relais. Ils leur voulurent faire accroire qu'ils l'avoient
rompu, et leur vouloient donner le relais[222]. Comme ces marchands
crioient merci, deux vieilles fausses-saunires[223] parurent: le comte
leur fait ter leur sel, et condamne les deux marchands  leur faire _la
chosette_; mais les pauvres gens n'avoient pas autrement envie de rire.
Enfin il les laissa aller.

  [222] Il s'agit ici d'un relais de chiens de chasse. _Donner le
  relais_, c'est _lcher les chiens_; ce n'toit rien moins que de
  faire courir la meute sur ces pauvres marchands.

  [223] Des femmes qui fraudoient les gabelles, qui faisoient la
  contrebande du sel.

Il se rencontra une fois chez un htelier  qui un sergent vint apporter
un exploit. Comment, lui dit-il, apporter un exploit  un homme chez
qui je loge! Il le prend, dit qu'il le falloit condamner  tre pendu,
fait des juges de ses coupe-jarrets. On le condamne. Il faut, dit-il,
le confesser, et pour le communier, lui faire avaler son exploit. On
fait un capuchon avec le collet d'un manteau. Oui-da, dit le sergent,
qui faisoit le bon compagnon, quoiqu'il passt assez mal son temps,
j'avalerai fort bien mon exploit, pourvu qu'on me donne un verre de vin
par-dessus.--Va, lui dit le comte, tu communieras cette fois sous les
deux espces. Effectivement ils lui firent avaler son exploit en petits
morceaux, et puis le laissrent aller.

A une leve de loups, un des chasseurs, par mgarde, en avoit bless un
autre; un chirurgien le pansa et le gurit. Le comte le paya
plaisamment; parce que cet homme avoit fait donner un exploit au bless,
il le prit un jour qu'il le rencontra, le gourma tout son sol, et lui
cracha je ne sais combien de fois dans la bouche. Enfin une g.... qu'il
entretenoit vengea tant de gens que ce violent avoit outrags; car,
enrage de ce qu'il maltraitoit un de ses gens dont elle toit
amoureuse, elle dcouvrit grand nombre d'instruments  faire la fausse
monnoie qui toient cachs dans un bois. Le comte, poursuivi pour cela
et pour bien d'autres choses, se sauva en Angleterre, o il mourut aprs
avoir t dcapit en effigie.

Son fils,  l'ge de quinze ans, pour viter d'tre ruin entirement,
fut oblig d'pouser la nice du lieutenant criminel du Mans, qui
accommoda toutes choses. Cette femme est habile et a nettoy les
affaires de son mari: je crois qu'il peut avoir vingt-cinq mille livres
de rente, au moins, en belles terres; mais ce n'est rien au prix du
temps pass. Leur nom est de Chambres[224]. C'est une bonne maison; il
n'a qu'une fille: c'est un pauvre homme, mais il n'est nullement
violent. Il fit une fois une campagne en Hollande, et, par malice, de
jeunes gens le firent marcher arm de pied en cap  cheval tout un jour
d't en allant par pays, afin, lui disoient-ils, de s'accoutumer  la
fatigue; ils s'en jouoient.

  [224] Ce nom est incertain, il faut peut-tre lire _de Chambas_;
  dans le doute, nous avons crit ce nom comme il l'est dans la
  note du _Journal de Henri_ III, au lieu dj cit.




MADAME DE VERTAMONT.


Un riche auditeur des comptes, nomm Quatresous, avoit une terre appele
Montanglos, auprs de Coulommiers, en Brie, dont il toit natif, et o
il demeuroit huit mois de l'anne; car, tant doyen des auditeurs de son
semestre, il avoit bien des privilges et ne faisoit sjour  Paris que
le moins qu'il pouvoit. Cet homme toit mari et avoit des enfants;
mais, parce que sa femme et lui ne pouvoient compatir ensemble, ils se
sparrent volontairement de corps et de biens. Les garons, qui toient
deux, demeuroient avec le pre, et une seule fille qu'ils avoient
demeuroit avec la mre. Il peut y avoir dix-sept ans que cette femme,
pour pargner un peu, car elle n'toit pas la plus rgle du monde,
alla demeurer un automne avec son mari, et y mena sa fille. Elle ne fut
pas plus tt  Coulommiers, qu'un jeune gentilhomme, nomm Plnoches,
qui avoit t nourri page de M. de Longueville, et qui toit devenu son
petit favori, se rendit familier dans la maison. Quelques jours aprs il
donna la collation aux dames de la ville,  ce qu'il disoit, mais en
effet  mademoiselle Quatresous. La collation toit belle, car c'toit
de la faon des officiers de M. de Longueville, qui toit alors 
Coulommiers[225]. Patru alla un jour voir mademoiselle Quatresous, qui
toit jolie; il toit ami de ses frres, et, comme ils se promenoient
dans les alles du chteau, ils rencontrrent M. de Longueville qui leur
parla fort civilement. Patru s'toit un peu loign par respect; M. de
Longueville demanda  la pucelle si ce gentilhomme-l n'toit pas son
serviteur; elle lui rpondit qu'elle n'avoit point de serviteur. Je
vous en veux donc donner un, rpliqua-t-il. Et aprs il leur laissa
continuer leur promenade. Cependant Montanglos[226], le frre an,
conseiller au Parlement, entendit dire qu'on cajoloit sa soeur 
Coulommiers; il part et va coucher  Pommeuse, chez Patru,  qui il
conte qu'tant all dire adieu  M. de Longueville, qui partoit pour
Coulommiers, il en avoit reu mille amitis. Patru lui conte ce qu'il
avoit vu, et conclut que M. de Longueville vouloit faire pouser sa
soeur  Plnoches. Montanglos dit qu'il n'y consentiroit jamais, et
qu'il vouloit en parler  M. de Longueville. Patru lui dit qu'il s'en
gardt bien, qu'il n'y avoit rien  faire qu' ramener vite la fille 
Paris. Le conseiller ne le voulut pas croire, et part pour aller 
Coulommiers: en chemin il rencontre le bailli qui venoit de la part de
M. de Longueville lui dire qu'on lui avoit fait entendre qu'il ne
vouloit point venir  Coulommiers, et qu'il le prioit de prendre la
peine d'y faire un tour. Il va voir M. de Longueville, qui depuis
prtendit que Montanglos lui avoit promis de le servir en cette affaire.
Patru avoit prdit que cela arriveroit. M. de Longueville parle ensuite
au pre, lui reprsente l'avantage de l'alliance de la famille dans
laquelle il entreroit, ce que Plnoches pouvoit esprer de son amiti,
et ajoute qu'il donneroit autant  ce garon que M. Quatresous  sa
fille. Le bourgeois, au lieu de lui dire qu'il avoit rsolu de s'allier
avec quelqu'un de la robe, pour appuyer d'autant son fils dans le
Parlement, lui alla sottement faire une bravade, et dit qu'il donneroit
cinquante mille cus  sa fille. J'en donnerai autant  Plnoches,
rpondit M. de Longueville. Voil donc le vieillard pris par le bec: il
fait des difficults pour se dbarrasser, il demande ses srets pour la
dot, etc.

  [225] Le chteau de Coulommiers, dont il n'existe plus rien,
  appartenoit au duc de Longueville. Madame de Lafayette a plac
  dans ce chteau plusieurs des scnes de son roman de _la
  Princesse de Clves_.

  [226] On faisoit un conte de lui quand on marqua les sous avec
  une fleur de lys pour les faire valoir cinq liards; il dit  une
  fille: Eh bien! je vaux cinq sous  cette heure, quoique je ne
  m'appelle que Quatresous.--Oui, dit-elle; mais il faut auparavant
  vous donner la fleur de lys. (T.)

Cependant on conseille  Plnoches d'avoir une promesse de mariage de la
fille: il toit bien fait; elle tourdie et sa mre aussi; il en a une
signe de la fille et de la mre,  condition toutefois qu'elle seroit
dpose entre les mains du Pre gardien des Capucins. Plnoches fit
courir le bruit de cette promesse, afin que cela obliget le pre 
passer outre. Quand Montanglos vit cela, il se rsolut  enlever sa
soeur; mais ce dessein fut vent, et M. de Longueville fit fermer les
portes de la ville, se plaignit de la dfiance qu'on tmoignoit, et leur
dit qu'il ne prtendoit forcer personne. Il demanda qu'on laisst la
mre et la fille huit jours dans le chteau avec mademoiselle de
Longueville, qui devoit arriver ce soir-l (il toit veuf alors), et
qu'aprs ils emmneroient la demoiselle o il leur plairoit. On ne put
lui refuser ce qu'il demandoit. Voil la mre et la fille dans le
chteau. C'est l que Plnoches prtend avoir eu toutes sortes de
privauts avec elle. Au bout de huit jours, le conseiller les ramena 
Paris. Plnoches, accompagn de cinquante chevaux, et le plus leste
qu'il put, voltigeoit sur les coteaux voisins, et saluoit sa matresse 
coups de pistolet: Montanglos dit que, tandis que cette galanterie dura,
il n'toit pas sans inquitude; au bout de deux lieues ils se
retirrent.

Quelque temps aprs leur arrive  Paris, Vertamont, depuis conseiller
au Parlement, homme fort avare, qui avoit t commis de l'pargne sous
La Bazinire, de la femme duquel il toit parent, se rsolut d'pouser
mademoiselle Quatresous, quoiqu'on lui et dit l'engagement qu'elle
avoit avec Plnoches; et voici pourquoi il le fit. On ne lui donnoit que
trente mille cus, il en avoit cent mille; mais, se prvalant de l'tat
o toit la fille, il dclara, par le contrat de mariage, qu'il avoit
jusqu' cinq cent mille livres de propres. L'affaire fut conclue en deux
jours, et le lendemain des noces, Plnoches, qui n'avoit t averti
qu'aprs coup, vint  Paris, et alla bien accompagn leur chanter
pouille  la porte du logis. La chambre des maris donnoit sur la rue,
ils toient encore au lit, et il continua si bien, que Vertamont et sa
femme n'osoient sortir; enfin Miromesnil, matre des requtes, qui, je
pense, est normand, et qui mme avoit t intendant en Normandie, tant
fort connu de M. de Longueville, accommoda l'affaire moyennant quatre
mille livres qu'on donna au cavalier pour ses dommages et intrts. Cet
accommodement se fit en prsence de M. de Longueville.

Cela est aussi honnte que d'envoyer changer un cu d'or, pour donner 
boire  un valet de pied de la princesse Marie[227], qui lui apportoit
une lettre de sa matresse, de Nevers  Coulommiers. Aprs il fut
question de payer cette somme, le pre n'en vouloit point our parler;
il disoit que sa fille avoit fait cette sottise, que c'toit  elle  la
boire, et demandoit  son gendre si pour quatre mille livres de moins il
ne l'et pas pouse; mais le gendre ne se soucioit point de tout cela.
Enfin Montanglos,  qui il importoit d'tre bien avec M. de Longueville,
 cause de la terre qui lui devoit venir, alla trouver son beau-frre,
lui reprsenta toutes choses, et lui dit qu'il voudroit avoir de
l'argent pour satisfaire Plnoches. Je vous en ferai prter. Ce
garon, attrap, fut contraint d'en emprunter d'un commis de son
beau-frre, en donnant un billet payable au porteur. Vertamont depuis se
fit conseiller au Parlement. Au bout de six ans, un soldat des gardes,
porteur de ce billet, vient demander quatre mille livres  Montanglos.
On pensa plaider; mais enfin cela s'accommoda dans la famille.

  [227] Louise-Marie de Gonzague, qui fut depuis reine de Pologne.

On a un peu mdit de madame de Vertamont avec Le Noir, prsident  la
Cour des Aides: elle passe pour intresse, et vouloit obliger Le Noir 
continuer aprs qu'il fut mari; mais il n'y voulut plus entendre.




LA BAROIRE.


La Baroire s'appeloit Biret, et toit fils d'un riche marchand de La
Rochelle. Il pousa ici la fille de M. L'Hoste[228], beau-frre de
l'intendant Arnauld[229]. Aprs il acheta un office de conseiller au
Parlement qui lui cota onze mille cus. Il se prsenta pour tre reu,
c'toit une grosse bte; mais son beau-pre avoit du crdit; on le reut
 cause de lui. On disoit: C'est M. L'Hoste, et non son gendre, qu'on
reoit. Cumont fut examin en mme temps, et fit fort bien. Il les faut
recevoir, dit-on, l'un portant l'autre; d'autres dirent que c'toient
des gens comme cela qu'il falloit recevoir, et que cela affoiblissoit
d'autant le parti. On en a fait un plaisant conte. On lui demanda,
dit-on, si dans la coutume de Paris les femmes rpondoient pour leur
mari. Oui:--Allez donc qurir la vtre, qu'elle rponde pour vous.
Cependant il arriva une fois en sa vie  cet homme d'tre
compartiteur[230] en une affaire de grande importance; mais ce fut par
le plus grand hasard du monde. Le conseiller qui le suivoit
immdiatement, lui dit: Dites cela quand ce sera  vous  opiner. Il
le dit, et, les voix s'tant trouves gales, voil le procs parti.
C'est pour le marquis de Duras,  qui on conseilla de s'accommoder,
puisqu'il n'avoit que La Baroire pour compartiteur.

  [228] Nicolas L'Hoste, secrtaire de Villeroy, qui, en 1604,
  disparut en emportant des dpches. (Voyez les _OEconomies
  royales_ de Sully, t. 5 de la deuxime srie de la _Collection
  des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, p. 156.)

  [229] Isaac Arnauld, seigneur de Corbeville et de La Roche, fut
  fait intendant des finances en 1605. (Voyez les _Mmoires
  d'Arnauld d'Andilly_, dans la deuxime srie de la _Collection
  des Mmoires_, tome 33, p. 320. Tallemant en a dit un mot plus
  haut, t. 2, p. 306.)

  [230] C'est--dire que la voix de La Baroire amena un partage
  d'opinions, dans le sens oppos  celle du rapporteur. L'affaire
  toit, ce cas chant, prsente  une autre chambre, o le
  rapporteur soutenoit son avis, tandis que l'avis contraire y
  toit dfendu par le compartiteur.

Cet homme se maria en secondes noces avec la veuve du
lieutenant-criminel Lallemand; elle toit catholique, et
s'appeloit Grisson en son nom; c'est une assez bonne famille de
Paris. Cette femme n'avoit pas la plus grande cervelle du monde;
mais avant que d'pouser ce dada, c'toit une femme qui pouvoit
passer. Il ne la traita pas trop bien; il toit fort avare: elle
devint avare avec lui. Il s'avisa une fois de convier mon pre et
sa famille  dner,  une maison des champs qu'il avoit auprs de
Paris; il ne leur servit que des coqs d'Inde et des aloyaux. Quand
il fallut s'asseoir, il leur disoit: Mettez-vous l, votre
magistrat vous le commande. En dnant, il vit un laquais de mon
pre qui sourioit de voir cet homme goguenarder, et pensant dire
un bon mot, il dit: Voil un brave garon; je m'en vais gager
qu'il dit en son me: L'honnte homme que c'est que ce M. de La
Baroire; qu'il s'entend bien  traiter ses amis! C'est un vrai
Csar! Dans la _Fronderie_, La Baroire toit toujours de l'avis
de M. de Broussel[231], mme avant qu'il et parl. La femme eut
peur qu'il ne gtt quelque chose, et elle trouva moyen de
l'emmener en Lorraine, o il avoit du bien. De retour, il fit la
plus grande sottise qu'il fit jamais; car il lui en cota la vie.
Un sergent de son quartier se servoit d'un certain empltre pour
la goutte, et de peur que cette drogue ne la ft remonter, il se
purgeoit avec un certain sirop. Notre snateur se moqua de cette
prcaution, et la goutte l'trangla.

  [231] Pierre de Broussel, conseiller au Parlement, l'un des plus
  grands Frondeurs. L'arrestation de Broussel fut la cause des
  barricades de 1648.

Sa veuve en libert fit bien voir que son mari, tout bte qu'il toit,
lui toit pourtant ncessaire; car elle concubina avec le bailli du
faubourg Saint-Germain, qui logeoit chez elle: il lui escroqua quelque
argent. Aprs elle fit encore pis; car, ayant vu chez sa voisine, la
veuve d'un peintre flamand, nomm Van Mol[232], qui est une grande
tourdie, un garon appel Perrin[233], qui a traduit en mchants vers
franois l'_nide_ de Virgile, elle s'prit de ce bel esprit; et,
quoiqu'elle et soixante et un ans, elle l'pousa en cachette. La
veille du jour o elle dcouvrit son mariage, il y avoit des
marionnettes chez elle, o un je ne sais qui pousoit une madame
Perrine. Elle crut qu'on la jouoit, et ne voulut point aprs cela qu'on
l'appelt madame Perrin. Elle se faisoit encore appeler madame de La
Baroire. Pour ses raisons elle disoit que le fils du premier lit, et son
propre fils  elle, qui est conseiller prsentement, la mprisoient. Il
est vrai qu'ils en parloient fort mal; mais elle avoit dj fait cette
extravagance. Ils disent qu'un conseiller de la grand'chambre l'avoit
voulu pouser, mais qu'elle avoit rpondu qu'elle toit lasse de
vieilles gens.

  [232] Pierre Van Mol, n  Anvers en 1580, mourut  Paris en
  1650. C'est un lve de Rubens.

  [233] Pierre Perrin, plus connu sous le nom de _l'abb Perrin_,
  est un de ces mauvais potes dont Boileau s'est tant moqu; son
  nom vivra cependant, car il a t le pre de l'opra en France.
  Il mourut en 1680. On ignoroit, jusqu' prsent, qu'il se ft
  mari.

Elle fit venir, un matin, des tours de cheveux de toutes couleurs, hors
de gris et de blancs, pour plaire davantage  M. Perrin,  qui ses deux
frres fermrent la porte quelques jours aprs, comme cette femme fut
tombe malade. Il y alla avec le lieutenant-civil, mais il n'entra
pourtant pas: il avoit affaire  un conseiller au Parlement. Cette
femme, revenue de sa folie, dclara que la Van Mol l'avoit enivre en
mlant du vin blanc avec du clairet, et il y en avoit quelque chose.
Aprs elle mourut, et Perrin n'eut rien que ce qu'il avoit pu tirer de
sa femme de son vivant. Perrin et la Van Mol s'entendoient.




MADAME D'HQUETOT

ET MADEMOISELLE DE BEUVRON.


Le Telier, sieur de Tourneville, un riche partisan de Rouen, dont la
maison fut brle[234] dans cette sdition des Pieds-nus[235], laissa un
fils et une fille: le fils se fit conseiller au Grand Conseil. La Fert,
beau-frre de Charleval, chez qui il demeuroit, car sa mre toit soeur
de La Fert, lui proposa d'aller passer les ftes de Pques[236]  la
campagne; ce garon s'avisa de se vouloir purger  cause du carme. Le
remde que lui fit prendre Merlet, mdecin de la Facult, lui donna la
fivre, et il en mourut fort vite. Quand La Fert le vit bien mal, il
dpcha un courrier au premier prsident de Rouen, frre de sa femme,
afin qu'il demandt mademoiselle de Tourneville aux parents pour
Mareuil, cadet de Charleval. Les parents y consentirent. La Fert avoit
mis si bon ordre, qu'il y avoit assez de gens en campagne pour enlever
la fille, en cas qu'ils n'y voulussent pas consentir.

  [234] Sa maison fut pille, mais on parvint  la prserver de
  l'incendie. (_Histoire de Louis XIII_, par Le Vassor, t. 5, p.
  755, dition in-4; Amsterdam, 1757.)

  [235] Un dit rendoit les habitants des paroisses solidaires des
  paiements de la taille. Le peuple se rvolta, et les rebelles
  prirent le nom de _Nu-pieds_, pour marquer l'excs de leur
  misre. Un placard affich dans la Basse-Normandie appela le
  peuple aux armes, _pour la dfense et la franchise de la patrie
  oppresse des partisans et gabeleurs_. Le Parlement de Rouen,
  souponn d'tre favorable aux rvolts, fut interdit, et
  remplac par une commission prside par le chancelier Sguier.
  Une extrme duret rtablit l'ordre. (_Histoire du rgne de Louis
  XIII_, par le pre Griffet; Paris, 1758, in-4, tom. 3, p. 248 et
  suivantes.)

  [236] De 1648. (T.)

On avoit fait mettre des relais, et en moins de rien elle est  Paris
chez M. de La Fert. En arrivant, elle trouve qu'on portoit son frre en
terre, et on ne lui avoit point dit qu'il toit fort mal; au mme temps
La Fert avoit dpch vers Montfort-l'Amaury, o Mareuil toit all
avec quelques-uns de ses amis. On ne l'y trouva plus. Durant ces alles
et venues, le cardinal Mazarin ayant appris de Paluau, aujourd'hui
marchal de Clrambault, qu'il y avoit une riche hritire, l'envoya
demander  La Fert pour le cavalier. Au mme temps M. de Longueville la
demande pour Hquetot[237], fils an de M. de Beuvron, qu'on appeloit
autrefois M. de Mnibus. La Fert rpondit que le frre de sa femme y
pensoit, et qu'il ne pouvoit pas porter l'intrt d'un tranger contre
lui. On eut bien de la peine cependant  trouver Mareuil, mais, pour ne
point perdre de temps, on fait toujours jeter un ban, sans que le garon
ni la fille en sussent rien; enfin on attrape Mareuil, mais ce ne fut
pas fait pour cela. Ce garon avoit en ce temps-l bien des scrupules
dans l'esprit, et Tourneville, lui et quelques autres mditoient une
retraite. Il dit que la fille lui plaisoit assez, que le parti toit
trs-avantageux, mais qu'il faisoit conscience de mler du bien mal
acquis avec le sien, et il s'y obstina si fort qu'on fut une aprs-dne
 l'y rsoudre, jusque-l qu'il fallut faire venir des casuistes, qui le
persuadrent enfin, en lui remontrant qu'il valoit mieux que ce bien
tombt entre ses mains qu'entre celles d'un autre, parce qu'il seroit
toujours dispos  faire restitution, s'il en toit besoin. Mareuil se
prit fort mal  cajoler cette fille, ou, pour mieux dire, il ne la
cajola pas du tout. Il faisoit le mlancolique, ne l'entretenoit point,
et ne lui rendoit aucun devoir: elle, d'ailleurs, n'toit pas trop
satisfaite de ce qu'il n'avoit pas voulu l'pouser durant la vie de son
frre. M. de Longueville ayant demand qu'on la laisst en sa libert,
madame de La Fert lui donna deux jours pour dlibrer si elle vouloit
un homme de robe ou un homme d'pe. Durant ces deux jours-l, madame de
La Fert, qui dit les choses assez plaisamment, ds que quelqu'un
vouloit parler  cette fille, ou qu'elle vouloit parler  quelqu'un, lui
disoit: Ma nice, vous feriez mieux d'aller rver  ce que vous avez 
faire. La demoiselle faisoit la rvrence, et disoit: Je m'en vais
donc rver, ma tante, et s'alloit mettre dans un coin. Les deux jours
finis, elle conclut pour l'pe: aussitt M. de Longueville y fut. M. de
Beuvron est un peu son parent[238]: mademoiselle de Beuvron l'embrassa
un million de fois, et la traita de soeur[239]. La Fert avoit promis 
M. de Longueville de prfrer Hquetot  tout autre homme d'pe. En
effet, il l'pousa. Pour Mareuil, il est revenu de tous ses scrupules.
Il a de l'esprit et fait des vers; mais, et sa conversation et ses vers
ne valent pas grand'chose; il n'approche pas de Charleval[240].

  [237] Ce nom est crit _Ectot_, dans le pre Anselme. On y voit
  (t. 5, p. 152) que ce titre toit celui de Timolon de Harcourt,
  second fils du marquis de Beuvron. La terre d'Ectot avoit t
  apporte dans cette maison par Rene d'pinay Saint-Luc, fille du
  marchal de Saint-Luc.

  [238] Ils sont de la maison de Harcourt, une bonne maison de
  Normandie. (T.)

  [239] Anne de Harcourt, morte sans alliance.

  [240] Jean-Louis-Franois de Ris, seigneur de Charleval. On a de
  lui des posies agrables parses dans les Recueils du temps;
  elles ont t runies par Saint-Marc, en 1759.

Cette mademoiselle de Beuvron toit alors une des plus belles personnes
de la cour. Je me souviens que Bois-Robert avoit fait une fois des vers
sur son dpart, o il disoit aux autres beauts:

    Iris s'en va, vous serez les plus belles.

Une dame disoit  cette occasion  madame de Brgis: Si je le tenois,
je lui arracherois les yeux.--Ah! madame, dit l'autre, qui se croyoit
beaucoup plus belle, il faudroit donc que je l'tranglasse? Cette
mademoiselle de Beuvron toit alors dans sa grande beaut. Hquetot
disoit: Elle ne veut point laisser tter; mais, quand elle dort, je
cours vite et je lui prends tout. Elle fut comme accorde[241] avec un
jeune homme de qualit de Dauphin, nomm Pressin, neveu de Bouillon La
Mark, qui pousa en secondes noces une tante de mademoiselle de Beuvron.
Ce Pressin avoit quarante mille livres de rente;  la vrit, il avoit
une soeur boiteuse, mal btie,  marier; mais il esproit qu'elle
pouseroit le bon Dieu. Pressin n'avoit encore gure vu le monde; il
toit brave, mais fanfaron  un point trange. Cet humeur de
capitan[242] lui a cot bon; car un soir, soupant chez Cormier avec La
Tour, Roquelaure et quelques autres, il dit tant qu'il n'y avoit que lui
de brave, et que tous les autres n'toient que des _pagnotes_[243], que
la patience leur chappa presque  tous, et La Tour lui donna un
soufflet. Il les appela Jean...... Tous lui donnrent sur ses oreilles.
Enfin il appela La Tour. Ils vont coucher tous deux au Roule, avec
chacun un cuyer. Toute la nuit Pressin ne fit que faire des
rodomontades: La Tour, disoit-il, tu ne tiendras jamais devant
moi.--Nous verrons, disoit La Tour; mais laissez-moi en repos. Le
lendemain, quand ils furent sur le pr, La Tour lui dit, en mettant un
foss derrire lui: Voil pour vous montrer que je n'ai pas autrement
dessein de reculer. Pressin mourut quelques jours aprs des coups qu'il
reut. Le comte de Clermont-Tonnerre pousa l'hritire; c'est un fort
impertinent _monsieur_; mais il n'est pas poltron. La mre dit: Ma
belle-fille a quarante ou cinquante mille livres de rente. La pauvre
mademoiselle de Beuvron, quoique sage et vertueuse, est encore  marier.

  [241] En 1650. (T.)

  [242] Il s'toit battu contre La Feuillade, et l'avoit dsarm.
  (T.)

  [243] Lches, poltrons. (_Dict. de Trvoux._)




M. ET MADAME DE BLRANCOURT.


M. de Blrancourt est Potier[244], d'une bonne famille de la robe: ils
viennent d'un gnral des finances qui,  la bataille de Ravennes,
demanda une pique  Gaston de Foix, et se battit en homme de coeur.
Blrancourt est cadet de M. de Tresmes[245]. Cet homme a voyag et a
mme fait des livres de ses voyages; mais il y a tant de choses inutiles
que ce seroient trois gros volumes _in-folio_, o il n'y auroit rien de
plus notable que les meilleures htelleries d'Italie, d'Espagne et
d'Allemagne, et qui n'apprendroient rien; c'est pourquoi on ne les a pas
imprims. Il avoit pous mademoiselle de Vieux-Pont, qui toit une
femme qui s'toit mise  tudier. Bergeron, chanoine de je ne sais
o[246] (M. Despesses, dont il avoit t prcepteur, lui avoit fait
donner cette prbende), fut celui dont elle se servit pour s'instruire.
Elle a fait, dit-on, un _Discours de l'amour conjugal_; mais on ne l'a
point vu. Bergeron demeura avec elle tout le reste de sa vie. Ce
bonhomme aimoit fort les voyages: il tint Pyrard[247] deux ans 
Blrancourt; de temps en temps il le faisoit parler des mmes choses,
et marquoit ce qu'il lui disoit pour voir s'il ne vacilloit point; car
Pyrard n'toit qu'un brutal et qu'un ivrogne. C'est ainsi que le
bonhomme Bergeron a fait le livre des _Voyages de Pyrard_[248]: il prit
tout ce soin-l parce que c'est la seule relation que nous ayons des
Maldives. Ce bon vieillard n'y mit point son nom, non plus qu' la
premire partie de Vincent Le Blanc[249], qu'il crivit aussi tout de
mme, car les autres parties ne valent rien; et quelqu'un, aprs la mort
de M. de Peiresc, chez qui toit ce manuscrit, y a ajout le reste pour
grossir le volume. Il y a encore un trait des navigations de la faon
de M. Bergeron, au bout de la Conqute des Canaries par
Bethencourt[250].

  [244] Bernard Potier, seigneur de Blrancourt, lieutenant-gnral
  de la cavalerie lgre de France, mari  Charlotte de
  Vieux-Pont, dame d'Annebaut, morte en 1646.

  [245] Ren Potier, duc de Tresmes.

  [246] Pierre Bergeron, n  Paris.

  [247] Franois Pyrard, voyageur franois. Il publia, en 1611, son
  _Discours du Voyage des Franois aux Indes orientales_, etc., un
  volume in-8, ddi  la Reine rgente.

  [248] Cette dition, beaucoup plus ample, parut en 1615, en deux
  volumes in-8.

  [249] Vincent Le Blanc naquit  Marseille vers 1553. Il a voyag
  pendant quarante-huit ans, et n'a rien publi de son vivant.

  [250] Jean de Bethencourt, qui agissoit pour Robert de
  Braquemont, son beau-frre, dcouvrit, vers 1402, Lancerote, Fer
  et Fortavanture, qui font partie des Canaries. Il parot que
  Bethencourt tint ces les en fief de la couronne de Castille.
  C'est un point fort obscur qui n'a pas t clairci par
  l'_Histoire de la conqute des Canaries_, publie en 1630 par
  Galion de Bethencourt. (Voyez les _Recherches sur les Voyages et
  les Dcouvertes des navigateurs normands_, par M. Estancelin;
  Paris, 1832, p. 17 et 157.)

Ce fut cette madame de Blrancourt, qui btit la maison de Blrancourt
en Picardie[251]. On dit qu'elle la fit quasi toute dfaire pour rparer
un dfaut, de peur qu'on ne dt que madame de Blrancourt avoit fait
une faute. Elle mourut sans enfants, et son mari ne s'est point remari.
Il n'y a gure d'homme au monde plus avare: il a, dit-on, quatre-vingt
mille livres de rente; cependant il est vtu comme un gueux. Il ne va
plus qu' cheval sur une selle  piquer[252], mont sur un gros roussin;
 la campagne, pour tout manteau de pluie, il a un manteau doubl de
panne, et de petites bottes de maroquin  pont-levis. Il mange sur un
escabeau, et fait fort mchante chre. Il disoit une fois: Ah! cela
c'tait du temps que j'allois en carrosse. Croiriez-vous aprs cela que
cet homme ne thsaurise pas; non, il se laisse piller par ses gens; il
doit mme quelque chose. Un homme  qui il doit quelque rente lui alla
demander trois annes d'arrrages. Eh, lui dit-il, monsieur, ne me
pressez pas. Si vous saviez ma ncessit, vous auriez piti de moi. Une
fois qu'il fut payer, au bureau de l'Htel-Dieu, je ne sais quelle rente
dont il est charg, il demanda en grce qu'on lui donnt un homme pour
le faire passer gratis sur le pont[253], o l'on paie un double, et il
fallut lui en donner un. A la vrit, il entretient sa nice de Tresmes
et son quipage  Blrancourt  ses dpens.

  [251] Blrancourt est situ auprs de Noyon. (_Voyez_ plus haut,
  tom. 4, p. 55.) Ce beau chteau a t grav par Israel Silvestre.

  [252] La _selle  piquer_ est une selle propre au mange, dont
  les battes de devant et de derrire sont plus leves, afin de
  tenir le cavalier plus ferme. (_Dict. de Trvoux._)

  [253] Le Pont-au-Double, derrire l'Htel-Dieu de Paris.

Il y a sept ou huit ans que Frmont, neveu de d'Ablancourt, dna chez le
marchal de L'Hpital; cet homme y dnoit aussi; Frmont lui servit du
saumon. Aprs dner, il faisoit mille caresses  ce garon, et disoit
sans cesse: Il m'a nourri, il m'a nourri. Enfin Frmont lui demanda
ce que cela vouloit dire. C'est, lui dit-il, que vous m'avez donn du
saumon par o je l'aime.




AUTRES AVARES.


Un vieux garon, connu  la cour, nomm Voguet, avoit tant fait, qu'il
avoit obtenu un logement au-dessus de Mademoiselle dans le chteau des
Tuileries: il n'avoit ni valet ni servante, couchoit dans un lit 
l'indienne, comme les matelots[254]. Le tonneau o il mettoit son vin
lui servoit de table. Un cabaretier, tous les deux mois, remplissoit son
tonneau, et tous les dimanches lui apportoit un potage avec une volaille
dessus. Ce jour-l il mangeoit la soupe, et de la volaille il vivoit
tout le reste de la semaine.

  [254] Un hamac.

Chevalier, premier prsident de la Cour des Aides, oncle de feu madame
de Maisons, et dont le prsident de Maisons d'aujourd'hui a tant eu de
bien, sachant qu'on alloit mettre les quarts d'cus  vingt sous,
emprunta une grosse somme en quarts d'cus  seize sous, et la rendit
quelques jours aprs  vingt sous. Montmort[255] le riche, pre du
matre des requtes, en fit autant  une de ses bonnes amies, et lui
renvoya le mme sac aprs en avoir t ce qu'il y avoit de profit.

  [255] Habert de Montmort.

Boulanger, prsident des enqutes, si je ne me trompe, qu'on appeloit
Boulanger _Paranture_, car il disoit toujours _paranture_, au lieu de
_par aventure_, toit un illustre avaricieux. Il disoit: J'ai
quatre-vingt mille livres de rente; je crverai ou j'en aurai cent. Il
en eut cent, et puis creva.

Le frre de Sarrau, le conseiller, qu'on appeloit de Boinet, du nom
d'une terre, avoit voyag en Egypte. On dit que, voyant la peste
s'augmenter fort au grand Caire, o il toit, il acheta une bire de
bonne heure, de peur qu'elles ne fussent trop chres. Quand sa premire
femme mourut, il mit  part le pareil du drap dont elle fut ensevelie,
afin qu'on le prt pour lui, pour ne pas dpareiller les autres; au mme
temps, il se vouloit jeter par les fentres. Accordez cela. Sa premire
femme toit propre et lui n'toit curieux qu'en linge sale. Quand il
pouvoit s'empcher de prendre une chemise blanche, il disoit: Bon,
voil un sou pargn. Il avoit un vieux chapeau qui battoit de l'aile
et qui avoit les bords une fois trop grands; pour les lui faire rogner,
il fallut envoyer crier devant chez lui: _Rognures de chapeau  vendre_.
Aussitt il rogne le bord de son chapeau; mais, quand il voulut appeler
l'homme, il n'y toit plus. Au reste, c'toit un bel esprit; il eut
trois ans entiers un matre pour lui montrer le tric-trac, mais il ne
put jamais venir  bout de l'apprendre.

Il y a ici un avocat, banquier en cour de Rome, nomm Cousturier; c'est
le plus grand arabe du monde, mais il est habile et en rputation; de
sorte que, quoiqu'il prenne plus que les autres, beaucoup de gens
pourtant vont  lui. Il pousa sa servante, tant dj fort riche; il
disoit: Je lui ferai porter le damas si je veux. Prsentement il a
quatre cent mille cus de bien, et ne dpense pas cinq cents livres tous
les ans. Toute son ambition c'est de vivre assez pour mourir riche de
deux millions, et il n'a point d'enfants[256].

  [256] On lit au manuscrit la variante suivante: Cousturier,
  avocat, banquier en cour de Rome, est un corsaire, mais parce
  qu'il a de la rputation, beaucoup de gens vont  lui; il ne
  dpense pas trois doubles; il a un million de bien, et il n'a
  point d'enfants. Il dit qu'il veut avoir la gloire de laisser
  deux millions, et tous les ans il constitue vingt-cinq mille
  cus.




MADAME DE BRETONVILLIERS

ET LAMBERT.


Un nomm Le Ragois, d'une honnte famille d'Orlans, se mit dans les
affaires, fut secrtaire du Conseil, et fit une prodigieuse fortune;
c'est lui qui a bti cette belle maison  la pointe de l'Ile Notre-Dame,
qui, aprs le srail, est le btiment du monde le mieux situ[257].
C'tait un assez bon homme et assez charitable; mais je ne crois pas
qu'on puisse gagner lgitimement six cent mille livres de rente, comme
on dit qu'il avoit. A la vrit, je crois qu'il y avoit du mchant bien
parmi cela; d'ailleurs un secrtaire du Conseil, qui se mle de partis,
est punissable. Il avoit une belle femme et qui a t long-temps belle:
elle l'a bien fait cocu aussi; elle le battoit mme quelquefois, et ne
faisoit que criailler, elle qui n'avoit rien eu en mariage. Le jour de
ses noces, quoiqu'elle ft rousse, le gouverneur d'Orlans envoya prier
qu'on la laisst venir  un bal qu'il donnoit  un prince tranger. Elle
avoit le plus beau teint qu'on ait jamais vu. La Trousse, qui mourut en
Catalogne, lui a bien cot: elle toit avare en diable. Un jour qu'on
jouoit chez elle, quelqu'un donna une pistole d'Espagne pour avoir des
jetons. Elle la prit, et en mit une d'Italie en la place; il se trouva
que la pistole d'Espagne toit fausse. Aprs la mort de son mari, elle
toit magnifique en habits plus que jamais; elle alloit pouser
Bournonville, qui a pous mademoiselle de La Vieuville; mais elle
mourut subitement.

  [257] Ce bel htel, qui est devenu une brasserie, porte encore le
  nom de _Bretonvilliers_. On sait que l'le Saint-Louis s'appeloit
  alors _le Notre-Dame_, parce que trs-anciennement elle avoit
  appartenu aux vques de Paris.

Madame de Bretonvilliers, sa belle-fille, est fille de la prsidente
Perrot; c'toit une fort belle personne. Les enfants l'ont gte.
Lambert le riche[258], matre des comptes, devint amoureux d'elle; il la
demanda au pre et s'obstina, lui qui a cent mille livres de rente, 
vouloir avoir vingt-cinq mille cus au lieu de cinquante mille livres.
Depuis il continua de la voir; et le prsident, assez mal  propos, alla
loger dans une de ses maisons dans l'Ile[259]. Le Ragois, fils de madame
de Bretonvilliers, autre matre des comptes, s'en toit pris  la
campagne, il y avoit environ six mois, et, l'ayant fait trouver bon  sa
mre, il la demanda quoiqu'il ne soit pas moins avare que l'autre. On
avertit Lambert que l'affaire s'avanoit. Voire, dit-il, cela m'est
_hoc_ quand je voudrai. Cependant la parole se donne. Voil Lambert
enrag: il envoya offrir de donner cent mille cus par contrat de
mariage, et de mettre pour cela des pierreries entre les mains du pre
pour assurance. Celui qui fut faire cette offre toit un matre des
comptes nomm Le Boulez; il s'adressa aussi  la fille, et lui dit: Et
vous, mademoiselle, aprs avoir tant de fois promis  M. Lambert que
vous n'en auriez jamais d'autre.... Elle l'interrompit et dit que cela
toit faux. Le prsident s'chauffa, et, si l'autre n'et fil doux, il
y et eu du bruit. On se moqua terriblement du pauvre Lambert, et toutes
les dames de l'Ile lui envoyrent des bouquets de sauge. Il voulut
parler de lettres, et faire le _Roquelaure_, cela redoubla la moquerie.
Depuis il pousa mademoiselle de Verderonne[260], belle et sotte, mais
bonne femme. Prsentement Bretonvilliers, sans ce qu'il peut esprer
encore, car le dvot n'aline point son fonds, a cinquante mille cus de
rente; c'est une pauvre espce d'homme. Il fait des meubles magnifiques,
et au mme temps il brle de l'huile par pargne dans la chambre de ses
enfants.

  [258] Claude-Jean-Baptiste Lambert de Thorigny, prsident  la
  chambre des comptes.

  [259] On appelle encore cette maison l'htel Lambert. La galerie
  et les appartements ont t peints par Le Sueur et par Le Brun,
  qui y ont rivalis de talent. Beaucoup de chefs-d'oeuvre qui
  l'embellissoient en ont t enlevs, et font aujourd'hui partie
  de la collection de France. (_Voyez_ la description de cet htel
  dans les _Antiquits de Paris_ de Sauval, t. 2, p. 222.)

  [260] On a dit que Boulanger, fils de Boulanger _Paranture_, y
  vouloit aussi penser. (T.)




D'HOZIER[261].


D'Hozier est un pauvre gentilhomme de Provence qui est l'homme du monde
le plus n aux gnalogies. Il avoit une charge de nouvelle cration: il
toit gnalogiste du Roi, juge et surintendant des blasons et armes de
France. Pour l'prouver, un jour Le Pailleur[262], comme il dnoit chez
la marchale de Thmines: Or a, me diriez-vous bien la race d'un M. de
La Forest?--Est-ce, dit-il, La Forest de Montgommery, La Forest ceci, La
Forest cela? Il y en a tant en Normandie, tant en Picardie. Il lui en
dit trente. Non, c'est vers Dreux.--Ah! c'est donc La Forest-Fay?--Oui,
mais c'est un hobereau de cinq cents livres de rente.--Cela est vrai,
mais il est de bonne maison; il vient d'un chevalier, il a tant de
soeurs, etc. Des familles de Paris il en sait tout autant. Une soeur de
la marchale survint. Il faut, lui dit-il, que vous vous nommiez
_Jeanne_, et votre fils _Henri_[263]. Et il lui dit qui elle avoit
pous, et combien son mari avoit de frres et de soeurs.

  [261] Pierre d'Hozier, n  Marseille en 1592, mort  Paris en
  1660.

  [262] _Voyez_ l'Historiette de Le Pailleur, au t. 3, p. 237.

  [263] Ce ne sont pas les noms. Je les ai oublis. (T.)

Le feu Roi[264], qui toit malin, quand il voyoit le carrosse de
quelque nouveau venu, il appeloit d'Hozier. Connois-tu ces
armes-l?--Non, Sire.--Mauvais signe pour cette noblesse, disoit le
Roi. Saint-Germain Beaupr avoit des fleurs de lys d'argent sans
nombre. Il a voulu que cela ait t des fleurs d'or. D'Hozier disoit:
Ce sont donc des fleurs de lys d'argent _dor_? Il pria Boisrobert
de changer un endroit d'une ptre o il y a, en parlant de ceux de
Normandie:

        Et les plus apparents
    Payoient d'Hozier pour tre mes parents.

  [264] Louis XIII.

Il vouloit qu'on mt _prioient_; mais _payoient_ est tout autrement
joli, et est dans la vrit, car d'Hozier se fait bien payer[265].

  [265] Pierre d'Hozier et ses successeurs sont cependant regards
  comme des gnalogistes consciencieux et svres. Chrin a march
  sur leurs traces; mais depuis La Chesnaye des Bois, que de gens
  complaisants se sont livrs  l'art hraldique!




MADEMOISELLE TANIER

ET SA FILLE.


Mademoiselle Tanier toit fille d'un juge de Saint-Lazare; elle toit
belle, mais de complexion si amoureuse, qu'elle fut dbauche par un
laquais de son pre  l'ge de dix ans; le pre fut si sot que de
poursuivre le laquais, qui fut pendu devant sa porte. Elle fut marie 
un petit homme, nomm Tanier, qui toit avocat. Cette femme fit
galanterie avec feu M. l'archevque de Paris et plusieurs autres: elle
avoit une fille qui toit fort jolie. Un jeune homme, fils d'un matre
des requtes, nomm de Chaulne, mais l'un des cadets, s'avisa que cette
fille ne seroit pas mal son fait, car la mre avoit amass du bien; il
se rend familier dans la maison. La mre avoit conserv son humeur
riante; il lui faisoit des prsents de friandises, les menoit  la
promenade, et donnoit toujours la collation. Il fit si bien, qu'il gagna
la fille, l'enleva et la mena en Hollande. L, elle eut un garon; elle
devint grosse encore une fois, mais elle accoucha d'un monstre qui toit
demi-homme et demi-chien. On a cru que cela venoit de ce qu'elle avoit
toujours un petit chien dans son giron. Chaulne, quelque temps aprs,
mourut de maladie. Elle revient et va  Abbeville trouver le frre an
de son mari, qui toit intendant de la justice en Picardie. Il la reut
fort bien, la logea chez un homme de ses amis, et lui conseilla de ne se
laisser voir  personne jusqu' ce qu'on et fait sa paix; mme il donna
ordre  son hte d'empcher qu'on ne la vt. Elle n'y fut pas pourtant
long-temps, qu'un gentilhomme, nomm La Bretonnire, chambellan de M.
d'Orlans, et neveu de Bellebrune, gouverneur de Hesdin, sut qu'une
belle et riche veuve toit loge chez un tel  Abbeville. Cet homme
toit de sa connoissance; il y va et il le gagne. Elle tmoigna qu'elle
craignoit fort que l'intendant ne le st. Bretonnire lui offre la
faveur de son oncle le gouverneur de Hesdin, lui fait accroire que cet
oncle est tout puissant, et qu'il la remettra bien avec sa mre; aprs
il la persuada de se retirer  Hesdin; qu'on lui enverroit un carrosse 
six chevaux, et des femmes pour la servir. Elle se laisse conduire 
Hesdin, o, peu de temps aprs, elle se rsout  pouser le cavalier,
pourvu qu'il ait le consentement de M. et de mademoiselle Tanier. Il
vient  Paris et s'adresse  une de ses amies, nomme madame de
Monthlin, qui toit de la connoissance de la Tanier. Cette dame fait la
proposition. La Tanier monte sur ses grands chevaux, dit qu'il y avoit
plus de quatre matres des requtes aprs elle pour avoir sa fille, etc.
La Bretonnire va lui-mme pour lui parler. Elle le rejeta, et, aprs
lui avoir dit cent rebuffades, tout d'un coup en adoucissant sa voix,
elle lui demande si sa fille toit toujours belle. La plus belle du
monde, madame, rpondit-il.--Ah! monsieur, reprit-elle, si ma fille
n'toit pas si belle, elle ne seroit pas si malheureuse: sa beaut est
cause de tous ses maux. Le gentilhomme s'en retourna, et il fit si bien
qu'il pousa la demoiselle, quoiqu'il n'et point apport de
consentement. Il vint aprs avec sa femme  Paris, o il employa tout le
monde pour gagner la mre, car le pre toit toujours de l'avis de sa
femme. Mademoiselle l'en pria par plusieurs fois; cela ne servit de
rien. On dit qu'une fois en leur parlant elle s'adressoit, comme de
raison, au mari; lui qui toit le meilleur petit homme du monde, ne
s'chauffoit pas autrement; mais sa femme lui disoit par-derrire:
Mettez-vous donc en colre, de par le diable! Enfin on plaida pour
rompre le premier mariage. Chaulne, le pre, par intrt, vouloit que la
sentence rendue par contumace contre feu son fils subsistt. La chose
russit comme il le souhaitoit, le mariage fut cass; mais l'amende ne
fut point applique au pre ni  la mre de la fille, parce que, comme
j'ai dit, cette mre avoit reu des prsents de ce jeune homme, mais on
l'appliqua  l'enfant pour ses aliments. Ne voil-t-il pas d'honntes
gens de faire dclarer leur fille g....? L'affaire avec le temps
s'accommoda avec La Bretonnire.




DULOT.


Dulot toit un prtre de Normandie qui, tant prcepteur de l'abb de
Tillires[266], au lieu de dire: _Dominus vobiscum_, dit: _L'abb de
Tillires, vous tes un sot_. On s'aperut par l qu'il devenoit fou. Ce
fut en partie l'amour qui lui fit tourner la cervelle: il aimoit
certaine femme appele Madelaine Quipel; et, quand une fois il se fut
mis  extravaguer, lorsque la lune toit au plein, il disoit que madame
Quipel toit dedans. Cette femme avoit un fils; il se mit dans la tte
que c'toit un prophte, et qu'il toit son prcurseur; d'autres fois il
l'appeloit le Roi romain, et se disoit prcurseur du Roi romain. Dans
cette fantaisie, il va  Rome. Il partit d'ici  pied avec cinq sous, et
il en revint avec dix. Il disoit qu'il toit cardinal noir, et ne voulut
pas aller  Rome  quelques annes de l avec l'abb de Retz,  qui il
toit, parce que, disoit-il, je ferois tort  mon matre, car, comme
cardinal noir, il faudroit que je passasse devant lui[267]. Il avoit su
quelque chose et avoit l'esprit vif; il faisoit des bouts-rims, dont
il est l'inventeur, avec une facilit admirable. Sa mthode toit de se
mettre un sujet dans l'esprit et d'y faire venir ses rimes du mieux
qu'il pouvoit, et certainement c'est le plus court chemin. Il faisoit
aussi d'autres vers assez plaisants, tmoin le cantique de
l'Epiphanie[268] qu'il chantoit sur je ne sais quel air; il y avoit plus
de trois cents vers. En je ne sais quelle pice au pape, il lui disoit:

    Jusqu'o s'tend votre empire Bougrin.

  [266] Tillires, beau-frre du marchal de Bassompierre. (T.)

  [267] Sarrasin, dans le _Dulot vaincu, ou la Dfaite des
  bouts-rims_, suppose, potiquement, qu'il toit fils de Le
  Herty, fou clbre des Petites-Maisons, chant par Colletet dans
  une de ses pigrammes. Voici le passage de Sarrasin:

    Quand l'illustre Herty fut priv de la vie,
    Dulot, son fils, press d'une plus noble envie
    Que de veiller oisif proche de ses tisons,
    Et borner son empire aux Petites-Maisons,
    Tenta de renverser, par ses vers frntiques,
    Le trne glorieux des pomes antiques, etc.

  Voici l'pigramme de Colletet, que nous citons comme l'une des
  meilleures de son Recueil:

    _Pour L'Herty, fou srieux des Petites-Maisons._

      J'ai connu de grands personnages,
      Je me suis trouv chez les sages,
    O la philosophie abondoit en raisons;
    Mais, ou je sens l'effet de ma raison blesse,
    Ou la grande sagesse a quitt le Lyce,
    Pour ne plus habiter qu'aux Petites-Maisons.

    (_pigrammes de Colletet_; Paris, 1653, p. 213.)

  [268] Ce cantique est perdu. Il ne parot pas avoir t imprim.

Il toit un peu b.... lui-mme. De tous les gens de l'abb de Retz, il
n'y avoit qu'un laquais assez beau garon, de qui il souffroit toute
chose; il se dfendoit de tout le reste. Une fois il entra dans le
cabinet en colre. Comment, monsieur, dit-il, vos coquins de laquais
sont assez insolents pour me battre en ma prsence! Il avoit d'assez
longs intervalles, et il alloit chanter messe  des villages o on ne le
connoissoit pas; il employoit tout son argent en vin et en gourgandines,
car assez de gens lui donnoient. Il demandoit au Cours, et mettoit un
certain domino noir  languettes et une soutanelle de mme[269], que
l'abb de Retz lui avoit fait faire; mais il ne portoit jamais cet
habit-l par la ville; il se le mettait au Cours et dans les maisons,
avec cela toujours des bottes trousses, mais point d'perons. Il
souffroit des croquignoles pour un sou pice; mais quelquefois il toit
furieux. Un jour il battit  coups de bton le marquis de Fosseuse, et
puis disoit: Je me vanterai  cette heure d'avoir donn des coups de
bton  l'an de la maison de Montmorency[270].

  [269] Sarrasin fait allusion au costume de Dulot, dans ces vers
  du second chant:

    Soutane avance aprs: elle est noire, mais belle;
    C'est du fameux Dulot la compagne fidelle, etc.

  [270] Fosseuse prtend l'tre. (T.)

Ce qu'il y avoit de plus plaisant  lui, c'est qu'il changeoit souvent
de folie: il fut long-temps  croire qu'il seroit pendu; cette folie
venoit d'une autre. Il toit persuad que tout ce qui toit en vers
devoit arriver. On enterra une pierre sur laquelle on avoit grav en
vers qu'il seroit pendu. On la tira de terre devant lui; il lut cela:
il ne doutoit plus qu'il ne dt mourir  une potence. Dans cette
imagination, tous les bouts-rims qu'il faisoit, il y trouvoit toujours
qu'il seroit pendu. Il avoit une grande affliction quand on lui disoit
que le Pre Bernard l'assisteroit  la potence; il le hassoit
naturellement: une fois il dit: J'aime mieux n'tre point pendu. Le
feu archevque s'en divertissoit aussi quelquefois. Un jour ce fou
l'embarrassa bien, car, comme on lui eut dit ou fait quelque chose qui
ne lui plaisoit pas, c'toit  l'heure de dner, il dit tout haut: Si
vous ne me traitez mieux, je vous empcherai de manger, car je changerai
tout ce pain-l en autant de corps de notre Seigneur. Il le fallut
apaiser tout doucement. Il quitta le coadjuteur pour M. de Metz, et,
quelque temps aprs, il mourut d'un petit coup d'pe  la tte que lui
donna un soldat en lui voulant ter quelque sou[271].

  [271] Le pauvre Dulot seroit oubli depuis long-temps, si
  Sarrasin n'avoit pas compos le _Dulot vaincu_. (Voyez la note du
  t. 4, p. 181.)




MADAME DE QUERVER[272].


C'est la femme d'un Breton, homme d'affaires qui toit receveur-gnral
de Paris. Il n'y en a gure une plus laide, une plus sotte ni plus
folle. J'ai vu qu'elle prtendoit en galanterie, et on lui faisoit
accroire tout ce qu'on vouloit. Au bal, quand elle dansoit, les jeunes
gens crioient tout haut: Regardez le plancher, regardez le plancher.
Elle n'entendoit point cela. Il y avoit chez elle la plus grande libert
du monde; on y mangeoit, on y buvoit, on y jouoit; il y en a mme qui
lui ont vol tantt sa bourse, tantt sa pelote d'argent, tantt une
bote  poudre, et jamais il n'y eut demoiselle du Marais  qui on ait
si souvent pli la toilette.

  [272] Ce nom breton devroit s'crire _Kerver_.

Bachaumont[273] toit son voisin; c'toit un de ceux qui s'en
divertissoient le plus. Un jour, comme lui et quelques autres entroient
chez elle, le fils du greffier Guyet, qui toit un idiot[274], avec qui
la Querver concubinoit, se sauva vite dans le dessus d'une remise de
carrosse, o les poules s'alloient jucher. Elle l'y avoit fait mettre.
Ces pestes savoient qu'il y toit, et en causant avec cette femme qui
les toit venue revoir: Qu'est-ce que nous voyons l? dit
Bachaumont.--Ce sont des poules, dit-elle.--Des poules, reprit
Bachaumont, il faut voir. Et, en disant cela, il prend une pierre assez
grosse, et en donne sur le dos du _ruffien_, qui fut contraint de
descendre plus vite qu'il n'toit mont.

  [273] Franois Le Coigneux de Bachaumont, conseiller-clerc au
  Parlement de Paris. Homme d'esprit, il a baptis _la Fronde_, en
  comparant le Parlement aux coliers qui, s'amusant  _fronder_
  dans les fosss de Paris, se sparent ds qu'ils aperoivent le
  lieutenant-civil, et se runissent de nouveau quand il est hors
  de vue. Bachaumont a eu part au joli _Voyage_ publi sous le nom
  de Chapelle et le sien.

  [274] Il devint fou aprs et fut amoureux de la Reine. (T.)

L't suivant (1648), Bachaumont et d'autres la jourent bien. Un
lieutenant aux gardes nomm Roque, qui est un garon bien fait, se mit
dans la tte d'avoir une bonne fortune, et en vouloit avoir une 
quelque prix que ce ft; il cajola plusieurs femmes inutilement; enfin,
dsespr, il s'attaqua  une mademoiselle Alain, dont nous avons dj
parl ailleurs. Le chevalier Guillon en avoit dj eu tout ce qu'il
avoit voulu; cependant notre lieutenant y trouvoit de la rsistance, et
il conclut qu'il falloit un cadeau[275] pour l'emporter. Il eut pourtant
honte qu'on st que c'toit pour la femme d'un huissier, et il fit
trouver bon  la demoiselle qu'il ft semblant de donner ce cadeau 
madame de Querver, sa voisine. Mais, parce qu'il ne vouloit pas qu'il
lui en cott beaucoup, il engagea le Prfet, fils de Don Thade[276],
qui toit mort depuis un an  Paris, o il toit venu avec les
cardinaux Barberins ses frres,  donner collation aux dames du quartier
Saint-Andr, et qu'elles se trouveroient chez une madame de Querver, et
que lui donneroit les violons aux Tuileries. Ce jeune tranger fut ravi
d'tre introduit chez des dames. La Querver convie donc les dames, et
entre autres une madame de Bragelonne, femme de cet homme de bien de
Bragelonne, qui a tant vol dans l'intendance de la gnralit
d'Orlans, et qui pourtant mnagea si mal son fait, qu'il fut contraint
d'aller en Amrique, o il pensa tre mang par les sauvages. Dans la
Rgence, nous en parlerons. Cette madame de Bragelonne, faisant la
prude, dit qu'elle n'y iroit point si cette mademoiselle Alain y alloit,
que c'toit une personne trop dcrie. Quand mademoiselle Alain entra,
cette tourdie de madame Querver lui alla dire tout crment ce que
madame de Bragelonne avoit dit. La Alain se retira en riant, car elle
savoit bien pour qui la fte se faisoit, et que si elle vouloit, il n'y
auroit point de violons. Madame de Bragelonne, voyant que l'autre
s'toit retire, se rsout  partir. Roque arrive qui, ne trouvant point
sa demoiselle, fait beau bruit, et va la chercher. Elle revint; mais, de
peur de rompre la partie, elle se tint dehors et n'entra pas dans la
chambre. Cette madame de Bragelonne, qui faisoit tant la sucre, n'avoit
pas meilleure rputation qu'une autre, et elle toit spare d'avec son
mari. Il ne la put souffrir que huit jours, parce que, disoit-il, ds la
seconde fois qu'il l'avoit vue, il en avoit eu toutes choses.

  [275] On appeloit _cadeau_ un repas qu'on donnoit hors de chez
  soi, et particulirement  des dames. (_Dict. de Trvoux._) Ce
  mot vieillissoit dj, et cependant le Dictionnaire de
  l'Acadmie, dition de 1779, le donne encore dans le mme sens.

  [276] Quand D. Thade mourut ici, on le montra sur son lit de
  parade. Le peuple disoit: Allons voir le prince
  _Perfat_.--Voire, disoient les plus habiles, c'est le prince
  Profez. (T.)--Thade Barberin, prince de Palestine, prfet de
  Rome, mourut  Paris le 24 novembre 1647.

Or, pendant qu'on attendoit le Prfet, Bachaumont mit en dlibration
quelle qualit on lui donneroit, si on le traiteroit d'Altesse ou
d'Excellence, et il conclut, puisqu'il toit petit-neveu de pape, que
madame de Querver l'appelleroit Votre Demi-Saintet. Elle n'y manqua
pas; mais il ne l'entendit point: elle auroit continu si quelqu'un ne
lui et dit qu'on se moquoit d'elle. On monte en carrosse; les dames se
pressrent pour tre dans celui de sa Demi-Saintet; Roque et sa galante
se mirent tout seuls dans un autre. Les coquettes croyoient qu'il y
avoit  Saint-Cloud, o ils allrent, une collation magnifique; mais
elles furent bien attrapes, quand elles virent qu'il n'y avoit rien de
prpar. Roque parle au Prfet, et en tire vingt pistoles. Il leur fit
une misrable collation qui ne cota que six pistoles, et, des quatorze
autres, il paya les violons qu'il leur donna au retour, aux Tuileries.
On savoit qu'il y devoit avoir des violons; il s'y trouva une quantit
horrible de gens. M. de Candale et quelques autres, qui alors faisoient
assez d'insolences, leur semblant que c'toit une chose ridicule qu'on
donnt les violons  la Querver, dirent que par dbauche il la falloit
faire passer par les piques; mais on dit qu'au lieu d'elle, ils prirent
une autre femme qui ne s'en est pas vante.

Le mari Querver[277] avoit aussi quelque chose de dmont; il toit
curieux en livres, jusqu' en faire venir d'Espagne et d'Angleterre, lui
qui ne savait pas lire, ou du moins qui ne lisoit jamais. Le marchal de
La Meilleraye, dans sa surintendance, l'incommoda fort, car il ne lui
voulut pas faire la remise qu'il fit aux autres receveurs-gnraux, 
cause peut-tre qu'il pouvoit plus aisment recevoir que ceux des
provinces. La Querver lui fut parler; il lui dit qu'elle prsentt
requte au Parlement. On commit un homme pour faire la charge de
Querver. Or, Astrie, qui fait l'homme de qualit, et qui se dit fils
d'un seigneur portugais qui suivit la fortune de Dom Antoine, prtendu
roi de Portugal, que nous avons vu ici, toit crancier de Querver de
plus d'un million. Cet homme, de peur de violences, avoit eu jusque l
une espce de garnison chez lui. On fit ce couplet:

    Astrie, pourquoi dans ta maison,
      Pour garder trois pucelles
      Qui ne sont point belles,
        Tiens-tu garnison?
      Lche un peu tes filles;
        Ton ami Querver,
      Des soldats et des drilles
        Les met  couvert
      Dessous son bonnet vert.

  [277] Colletet fils a adress  Kerver des couplets bachiques qui
  commencent ainsi:

    a, cher ami Kerver,
    Reprenons la bouteille, etc.

  (Voyez les _Posies gaillardes, galantes et amoureuses de ce
  temps_, in-12, sans date, p. 211.)

Depuis tous ces gens-l ont remont sur leur bte.




M. ET MADAME D'ESTRADES.


M. d'Estrades, que nous voyons aujourd'hui en passe de marchal de
France[278], est fils d'un gentilhomme d'Agenois[279] _dubi
nobilitatis_, et assez mal  son aise, qui a t gouverneur de M.
le comte de Moret, de MM. de Vendme, et enfin de MM. de Nemours.
M. d'Estrades lui-mme a t cuyer de l'un de MM. de Vendme.
C'est un grand homme, froid, mais bien fait de sa personne. Il n'y
a gure d'homme qui ait une valeur plus froide; il a fait
plusieurs beaux combats. On dit qu'un jour il se battit contre un
certain brave, qui se mit sur le bord d'un petit foss, et dit 
Estrades: Je ne passerai pas ce foss.--Et moi, rpondit
Estrades, en faisant une raie derrire soi avec son pe, je ne
passerai pas cette raie. Ils se battent. Estrades le tue.

  [278] Godefroi, comte d'Estrades, qui s'est rendu clbre par ses
  ngociations, fut fait marchal de France en 1675.

  [279] Franois d'Estrades fut nomm, en 1620, gouverneur du comte
  de Moret; il le fut ensuite du prince de Vendme et de MM. de
  Nemours et d'Aumale.

Tout froid qu'il toit, il ne laissa pas de devenir amoureux de la
cadette de madame d'Harambure[280]. Cette fille toit plus aimable que
belle: elle jouoit du luth, chantoit agrablement, et avoit l'esprit si
accort, que tout le monde l'aimoit; on l'appeloit Anglique. J'ai ou
dire  madame de Montausier que, l'ayant rencontre aux noces de la
prsidente de La Barre[281], elle se divertit admirablement bien avec
elle, et qu'elle n'a jamais vu une personne qui gagnt plus le coeur aux
gens. Durant cette passion, Estrades fut oblig d'aller en Hollande, o
il avoit une compagnie dans le rgiment d'un parent de la mre; il
rencontra un gentilhomme avec deux valets  cheval qui avoient des
arquebuses. Ce gentilhomme l'accoste et lui dit: J'ai eu avis qu'il y a
des voleurs sur le chemin; mais je suis oblig de me rendre  Rouen un
certain jour pour une affaire, car il y a un ddit de mille cus. Je me
suis accompagn de deux valets; si vous voulez, nous irons ensemble une
lieue durant? S'ils y sont, ce doit tre assez prs d'ici. Estrades
couroit la poste avec un valet de chambre; il va avec le gentilhomme. A
une demi-lieue de l, ils trouvent les voleurs au nombre de huit; ils
demandent la bourse  Estrades: il leur rpond qu'il ne la donne point
comme cela. Eux, le voyant si rsolu, lvent leurs casaques et montrent
qu'ils toient arms. Bien, leur dit-il, vous tes de bonnes gens de
m'en avoir averti; je ferai tirer  la tte. En parlant il lui vint
dans l'esprit que ces galants hommes pourroient bien avoir vol le
messager qui portoit ses hardes, et puis le portrait d'Anglique qu'il
avoit mis dans une malle; il le leur demande. Ils lui disent qu'ils ont
ce portrait. Il leur donna quelque chose pour le ravoir, et eux se
retirrent sans l'attaquer. Si cette fille ne ft point morte sitt, je
ne sais ce qui en ft arriv. Comme parent d'Harambure, il toit fort
familier chez le pre, et la fille et lui s'appeloient mari et femme. On
dit qu'il n'a pas ri depuis la mort de cette pauvre Anglique; il s'en
souvient encore avec plaisir, et on dit qu'il n'a pous sa femme qu'
cause qu'elle en avoit quelque air[282].

  [280] Cousine-germaine de Tallemant. (_Voyez_ plus haut son
  article, page 39.)

  [281] Madame d'Aiguillon y toit alle comme parente; elle y
  avoit men mademoiselle de Rambouillet, et Anglique toit
  parente du mari. (T.)

  [282] Le comte d'Estrades pousa, en 1637, Marie de Lallier Du
  Pin.

Sa femme est fille de cette madame Du Pin, dont M. Des Yveteaux toit
amoureux[283]. Du vivant de son premier mari, Pontac de Montplaisir, de
Bordeaux, autre mlancolique, devint amoureux de cette femme, et quatre
ans durant n'en bougeoit soir et matin; il passoit pour ami du mari;
aprs il l'pousa et lui fit changer de religion, et  sa fille,
aujourd'hui madame d'Estrades. Le pre avoit inclination pour cette
femme et pour sa famille; il obligea son fils  pouser mademoiselle Du
Pin, qui n'toit nullement jolie. Elle se raccommoda depuis. Les enfants
la dcharbonnrent un peu: elle dansoit fort bien. Quand elle veut se
bien mettre, elle n'est point dsagrable, mais elle est horriblement
paresseuse et malpropre; elle s'habille quasi entirement sur son lit.
Elle a de l'esprit; mais c'est un esprit particulier. Elle changea
trangement  son premier voyage de Gascogne, car elle devint rveuse,
au lieu qu'avant cela elle dansoit et rioit comme une autre. A tout
prendre, c'est une personne raisonnable. Il l'aime fort, et on lui fait
la guerre de ce qu'il revient de ville exprs pour la voir.

  [283] _Voyez_ l'Historiette de Des Yveteaux, t. 1, p. 214.

Il fut employ par le feu cardinal en quelques ngociations avec le feu
prince d'Orange le pre, qui avoit grande confiance en lui: ce fut le
commencement de sa fortune; car, ce parent qu'il avoit tant mort, le
prince d'Orange lui envoya les provisions du rgiment toutes musques.
Le cardinal Mazarin prit deux capitaines des gardes; Estrades en fut un,
et Noailles l'autre; ensuite il fut gouverneur de Dunkerque par
commission, et heureusement pour lui le marchal de Rantzaw mourut[284],
comme on lui avoit promis de le rtablir dans Dunkerque. En sa
considration, on donna  son frre l'vch de Condom, qui vaut
quarante mille livres de rente, et  demeurer sur les lieux, plus de
cent. Estrades est sans doute homme d'honneur et homme de service; pour
moi je trouve qu'il est un peu trop taciturne; il fait trop le rserv.
Il y a aussi de la vanit en son fait; car il y a trois ou quatre ans
qu'il dit  un homme d'honneur, de qui je le tiens, en parlant des
voyages qu'il faisoit en Gascogne: Il faut bien que j'aille voir une
bonne femme de mre, et que j'aie quelque complaisance pour elle, car
voil qu'elle me vient de donner encore deux cent mille livres. Ce
monsieur le taciturne et bien fait de se taire cette fois-l. Sa mre
est de Montesquiou[285], bien damoiselle, mais pauvre, et il se moque
des gens de faire ces contes-l.

  [284] Josias, comte de Rantzaw, marchal de France, gouverneur de
  Dunkerque, etc., mourut  Paris, le 4 septembre 1650.

  [285] Tallemant a crit bien distinctement _Montesquiou_. Il
  tombe dans une erreur qui doit tre rectifie. La mre du
  marchal d'Estrades toit Suzanne de Secondat, de la famille qui
  a produit Montesquieu. Le pre de Suzanne toit Jean de Secondat,
  seigneur de Rocques, conseiller du Roi, trsorier de France, et
  gnral de ses finances en Guyenne, trisaeul de l'auteur de
  _l'Esprit des Lois_. (_Voyez_ le P. Anselme, t. 7, p. 600.) La
  terre de Montesquieu fut acquise par Jean de Secondat,
  matre-d'htel de Jeanne d'Albret, reine de Navarre, moyennant
  onze mille livres dont cette princesse lui avoit fait don. Henri
  IV l'rigea en baronie, en faveur de Jacob, fils de Jean,
  gentilhomme ordinaire de sa chambre.

Estrades toit ami de Flamarens qui fut tu au combat de la porte
Saint-Antoine[286]. Flamarens avoit pous une fille du grand prvt de
La Trousse: il lui prit une certaine tendresse pour la femme de son ami,
qui s'augmenta  tel point, qu'il ne pouvoit demeurer en Gascogne quand
elle toit  Paris, ni  Paris quand elle toit en Gascogne; il toit
soir et matin avec elle: si elle prenoit une mdecine, c'tait Flamarens
qui la lui donnoit; s'il venoit quelqu'un qui ne lui plt pas voir
madame, il se mettoit dans un coin  rver: il grondoit les gens de
madame d'Estrades, et en toit ha comme la peste. Quand madame de
Pontac mourut, madame d'Estrades se retira chez Flamarens; il est vrai
que par hasard sa femme toit venue  Paris. Madame d'Estrades est une
bonne innocente; elle regrettait sa mre comme on fait dans les romans,
et crioit  tue-tte. On l'avertit que le monde murmuroit de
l'attachement de Flamarens; elle rpondit que sa conscience ne lui
reprochoit rien, et qu'elle ne se tourmentoit point du reste. Flamarens
la conduisit  Dunkerque, d'o elle revint bientt,  cause qu'on
craignit un sige. Elle y alloit, disoit-on, fort mal volontiers, et,
pour lui, il toit comme au dsespoir. Je l'ai vu montrer des vers
d'amour de sa faon  M. Chapelain[287]. Le mari n'a jamais tmoign
aucun soupon;  la vrit il toit quasi toujours absent. Quand
Dunkerque fut repris par les ennemis, elle disoit que jamais personne
n'avoit perdu plus gament cent mille livres de rente; car elle croyoit
son mari en pril, et n'toit pas fche qu'il en ft dehors.

  [286] Antoine-Agsilan de Grossoles, marquis de Flamarens, tu au
  combat de Saint-Antoine, au mois de juillet 1652. Il avoit pous
  Franoise Le Hardy de La Trousse, cousine-germaine de madame de
  Svign.

  [287] Chapelain avoit t gouverneur du marquis de La Trousse.




LA RENOULLIRE.


Madame de Turin, veuve d'un matre des requtes, avoit deux filles:
l'ane toit bossue et boiteuse, mais elle avoit le visage assez beau
et beaucoup d'esprit, avec une fort grande douceur. La cadette toit une
brune bien faite, mais qui n'avoit que cela. La mre recevoit les
honntes gens chez elle; mais on n'y veilloit point pass dix heures;
quelquefois, par une grande grce, elle accordoit une demi-heure
par-dessus. Il ne sauroit aller beaucoup de gens dans une maison qu'il
n'y en ait de verreux. La Renoullire, un pauvre cadet de Vendmois, s'y
glissa dans la foule. Il n'toit pas mal fait, mais ce n'toit pas un
trop honnte homme. Son plus grand talent toit de savoir tous les
petits jeux dont on a jamais ou parler, d'en inventer mme
sur-le-champ, et de les jouer admirablement bien. Je ne sais si ce fut
par ce charme qu'il gagna la plus jeune de ces filles, o si ce fut par
son train, car il avoit un gentilhomme, mais elle s'en prit
terriblement. Ce gentilhomme,  la vrit, ne lui cotoit gure 
entretenir, car ils toient d'accord entre eux, que quand l'un d'entre
eux dneroit, il ne souperoit point, et que quand il souperoit, il ne
dneroit pas le lendemain; ils logeoient dans une auberge o l'on payoit
par repas; ainsi ils ne dpensoient pas plus tous deux pour la
nourriture qu'auroit fait un seul.

L'inclination de la fille ne se put cacher long-temps. La mre donne
cong  La Renoullire, qui pour cela ne se rebuta point; et, pour faire
voir  sa matresse qu'il ne prenoit point de divertissement, et qu'il
ne vouloit d'autre plaisir que celui de la voir, il s'avisa de sonner du
cor toute la journe et une bonne partie de la nuit. Enfin, las de cela,
et pour pargner ses poumons, il menoit son valet sur le rempart,
c'toit au Marais, et il lui apprit  sonner assez bien pour pouvoir
sonner pour lui. Aprs il loua un grenier vis--vis de celui de madame
de Turin, o il se tenoit des journes entires, pour voir si la
demoiselle ne trouveroit point le temps de monter  son grenier pour se
voir et se faire des signes. Cela dura six ans pour le moins. Enfin,
pour se voir plus  leur aise, mais sans se parler, il gagna un M.
Tamponnet, car tout le monde avoit piti de ces pauvres amants, dont la
maison n'toit spare de celle de madame de Turin que par un mur de
clture. L, il entassoit du fumier contre la muraille, pour voir sa
matresse  la fentre. Elle, de son ct, tenoit le contrevent de faon
que sa mre ne la pouvoit voir d'un cabinet qui donnoit sur cette
fentre: pour plus grande sret, elle y alloit souvent quand on dnoit,
et faisoit semblant de n'avoir point d'apptit ou de se trouver mal, et
il lui envoyoit assez souvent une perdrix toute cuite dans un pain dont
on avoit t la mie; cela n'toit pas difficile, car le domestique toit
tout attendri de leurs souffrances. La fille ane, qui toit une fille
fort raisonnable, aprs y avoir perdu son latin, pria plusieurs
personnes de parler  sa soeur: mademoiselle de Scudry lui parla,  sa
prire, et lui remontra qu'elle n'avoit pas assez de bien pour deux,
etc. La pauvre amante lui dit tant de choses de sa passion qu'elle lui
fit venir les larmes aux yeux; enfin la mre mme, croyant qu'il n'y
avoit point de remde, la laissa en Forez, chez une grand'mre, o elle
fit exprs un voyage, afin que La Renoullire l'poust sans son
consentement. L, un prtre ayant refus de les pouser, ils prirent
acte, etc. Quelques annes aprs le pauvre La Renoullire mourut
subitement, comme il jouoit au billard, et en disant: Je m'en vais
faire un beau coup. Il tomba mort. Sa femme fut surprise trangement au
cri qu'on fit, car elle toit dans la chambre voisine, et elle toit
grosse. Ce La Renoullire avoit eu le malheur de tuer son oncle en duel;
il est vrai que l'autre l'ayant rencontr, l'y avoit forc; c'toit pour
une querelle de famille. On dit que ce bel exploit toit son poque, et
qu'il disoit toujours: Ce fut vers le temps que je tuai mon oncle. Sa
femme, dans la grande affliction qu'elle eut, s'accoutuma  prier Dieu
cinq heures par jour. Sa soeur tant morte, elle vint  Paris. Son
confesseur, avant le bout de l'an, lui conseilla de se remarier; pensez
qu'elle en toit presse; elle pensa pouser Guepeau, garon peu
accommod; cela se rompit. Saint-Mars, parent des Chabot, la rechercha;
M. le Prince le reconnut pour son parent, et fit la demande. La voil
marie. Deux mois aprs il fallut que le mari allt en Flandre, car il
avoit trait de la charge de premier gentilhomme de la chambre de M. le
Prince avec le chevalier de Rivire. Je ne sais depuis ce temps-l si
elle l'a suivi, ou si le confesseur a trouv quelque autre remde.




MONTCHAL.


Montchal est frre de ce Montchal qui toit suffragant de M. le cardinal
de La Valette dans l'archevch de Toulouse; je pense qu'il avoit t
son prcepteur; et, aprs la mort de ce cardinal, il fut fait archevque
de Toulouse[288]. Nous parlerons de lui dans les Mmoires de la Rgence.
Ce prlat trouva moyen de faire son cadet conseiller au Grand-Conseil;
avec cette charge, il pousa mademoiselle Dalesso, soeur d'un conseiller
au Parlement; puis il se fit matre des requtes. Son frre tant devenu
archevque, lui donnoit beaucoup tous les ans. Au bout de quelques
annes de mariage, sa femme meurt sans enfants, et, gagne par des
cagots de moines, qui hassoient l'archevque de Toulouse, elle lui fit
tout du pis qu'elle put dans son testament. Il se remaria, durant le
blocus de Paris, avec la fille de feu Du Pr, matre des requtes, et en
eut quarante mille cus, quoiqu'on dt qu'il devoit une bonne partie de
sa charge; mais je pense qu'on considra son frre, qui alors toit le
premier homme du clerg; d'ailleurs il n'toit pas mal fait de sa
personne.

  [288] Charles de Montchal. On a de lui des Mmoires publis en
  1718.

Comme s'il n'et t prdestin  n'pouser que des dvotes, la seconde
toit encore pis que la premire. De la maison de sa mre, elle en avoit
fait une espce de couvent; elle n'appeloit ses servantes que _soeur_
Marie, _soeur_ Jeanne, etc. La cloche sonnoit aussi souvent que dans un
monastre, et l'on y avoit mme ses heures de rcration; avec cela elle
communioit quatre fois la semaine[289]. Durant ses accordailles, quoique
Montchal se ft mis  genoux devant elle pour la prier de mettre un
ruban de couleur, il n'en put jamais venir  bout. Par grande dbauche,
elle mit un ruban noir  ses moustaches[290]. Elle soutenoit que celles
qui avoient des boucles, des mouches et de la poudre, toient damnes.
M. de Toulouse fit la noce, et ces dvots gtrent en un jour plus de
vivres qu'il n'en falloit pour faire subsister dix pauvres familles,
durant le sige. Quand il fallut se coucher, il y eut bien des
crmonies. On eut grand soin de cacher le mari, car si elle l'et vu,
elle n'et jamais permis qu'on et dfait une pingle de sa coiffure: il
toit sur une chaise de paille derrire un des battants de la chemine,
car c'toit une chemine qui se fermoit l't. On parla de la mettre au
lit. Maman, dit-elle, il faut que je prie Dieu, et dedans la chapelle;
je suis en trop grand pril pour y manquer. Notez que c'toit une fille
de vingt ans. Pour aller  cette chapelle, il falloit passer par-devant
la cachette du mari; les femmes le couvrirent. Elle pria Dieu
longuement; lui cependant se dshabilla dans la ruelle du lit. Quand
elle fut revenue: Ma fille, couchez-vous donc.--Maman, j'ai trop froid
aux pieds. Elle se chauffe tout  son aise. Les femmes, lasses de
toutes ses grimaces, lui demandrent si elle ne se vouloit jamais
coucher. J'ai encore froid, dit-elle. Enfin, quand Dieu voulut, on la
mit au lit. Elle n'y est pas plutt, que voil le mari qui s'y met
aussi. La pucelle fait un cri et se jette dans la place et lui aprs. La
mre parla des grosses dents, et la fit remettre au lit. Cette farouche
fut grosse au bout de trois semaines. Le mari, qui s'toit dj mal
trouv des moines, tcha de l'en dbarrasser: elle eut quelque peine 
se conserver son grand directeur de conscience. Depuis il trouva moyen
de faire mettre ce moine en prison, car il gtoit la mre et la fille:
elle en jeta feu et flamme, mais il fallut s'apaiser enfin.

  [289] Un M. Robert, homme accommod, en avoit fait de mme et
  encore pis; car, outre tout cela, ses enfants et ses valets
  mangeoient tous en une mme table, et chacun avoit sa portion
  congrue. (T.)

  [290] _Moustaches_, cheveux qu'on laissoit crotre. Les femmes
  avoient des _moustaches_ boucles qui leur pendoient le long des
  joues jusque sur le sein. On faisoit la guerre aux servantes et
  aux bourgeoises, quand elles portoient des moustaches comme des
  demoiselles. (_Dict. de Trvoux._)




MADAME DE MARANSIN.


Un gentilhomme de Normandie, nomm Sotteval, de la maison de Convert,
toit riche, mais mauvais mnager. Sa femme se fit sparer de biens, et
elle-mme dpensa plus de cent mille livres  plaider pour un mchant
ruisseau qu'un voisin avoit dtourn de quatre pas, et qui pis est, elle
fit battre, contre ce gentilhomme et un de ses amis, deux fils qu'elle
avoit qui toient ses seuls enfants. Ils en sortirent assez bien.

A propos de ces deux enfants, on conte une chose assez trange. En
faisant un plant, elle dit: Voil un arbre pour mon an et un autre
pour mon cadet. C'toient deux petits enfants. L'arbre de l'an devint
bossu, mais il se conserva vert et vigoureux; l'autre devint beau, grand
et droit, mais il se scha et mourut, et un petit surgeon demeura.
L'an, effectivement, eut la taille gte, mais il se porta bien du
reste. Le cadet, nomm Auderville, qui toit bien fait, mourut de la
petite vrole trois mois aprs avoir pous la fille unique d'une madame
de Blagny, et laissa sa femme grosse d'une petite fille. Ils toient
tous de la religion. La mre morte, l'an, nomm Sotteval, se fait
catholique. La jeune veuve est recherche de beaucoup de gens, et entre
autres d'un M. de Maransin, cadet du marquis de La Barre-Chivray,
d'Anjou, dont la grand'mre, appele madame de Chasseguay, toit voisine
de cette madame de Blagny, mre de cette jeune veuve. Justement huit
ans aprs la mort de son mari, madame d'Auderville meurt aussi de la
petite vrole,  l'ge de vingt-six ans. Voil Sotteval tuteur. La
grand'mre, qui mouroit de peur qu'on ne ft sa petite fille catholique
et peut-tre religieuse, ayant dj t condamne  la reprsenter, se
veut sauver en Angleterre. Dans ce voyage, elle pensa perdre celle pour
qui elle se donnoit tant de peine, car cette petite, en allant au
Mont-Saint-Michel, tomba dans l'une de ces lacunes[291], o l'eau
s'arrte quand la mare s'en retourne. Par curiosit, la grand'mre
avoit voulu passer par l. Ce ne fut pas tout; s'tant embarques dans
la premire barque qu'on rencontra, il se trouva que, pour avoir t
trop long-temps  l'air, elle fit eau au bout d'une heure. Les voil
donc contraintes de relcher et de s'en retourner  Blagny, car il y
avoit des gens sur la cte pour les prendre.

  [291] On disoit alors _lacunes_, mais depuis long-temps on dit
  _lagunes_.

En ce temps-l, Maransin s'engagea dans la recherche de cette petite.
Une demoiselle de madame de Chasseguay lui avoit crit incontinent aprs
la mort de madame d'Auderville, qu'il devroit penser  la fille, au
dfaut de la mre; mais personne ne le lui avoit conseill parce que ce
n'toit qu'un enfant de huit  neuf ans. Il alla donc  Lrida, avec son
frre qui commandoit l'artillerie, dont il toit lieutenant-gnral;
c'toit quand le comte d'Harcourt assigeoit cette place. Au retour, il
s'offre  madame de Blagny, qui le reoit volontiers; car vous diriez
qu'elle n'a cherch qu' se dcharger de sa petite-fille qui aura dix ou
douze mille livres de rente en fonds de terre, sans les cinq ou six
qu'elle lui destine; mais, comme vous verrez par la suite, c'toit une
sotte qui prenoit un sot pour un galant homme. C'est un _dadais_ qui
n'avoit rien de bon que la jeunesse et la noblesse. Elle pouvoit se
mettre en lieu sr, et, dans le temps, elle et fait consentir le tuteur
mme  la marier  une personne de la religion, et  un des meilleurs
partis, car, comme j'ai dj dit, la petite fille toit riche et de bon
lieu, et mme elle toit jolie. Dans le dessein de la donner  Maransin,
madame de Blagny part pour se retirer  Genve, par le conseil de ses
amis et des conseillers huguenots du parlement de Paris, qui lui
donnrent avis qu'on lui teroit sa petite-fille. Elle fait semblant
d'aller chez une voisine. Sotteval est averti du dessein deux heures
aprs; il ne le voulut pas croire: il avoit dans sa tte qu'elle se
vouloit retirer en Angleterre. Elle a donc tout le loisir d'aller  La
Barre, en Anjou; de l, elle se fit accompagner par quarante
gentilshommes jusque vers Orlans. Maransin seul l'accompagna jusqu'
Dijon: quelque temps aprs, il l'alla trouver  Genve et y fit
plusieurs voyages.

Bougis, ds-lors, marchal-de-camp, comme Normand, eut avis de cette
hritire; il emploie Ruvigny, et trouve moyen d'avoir des lettres du
cardinal  madame de Blagny, par lesquelles Son Eminence promettoit 
cette femme sa protection, si elle vouloit revenir. Cependant Bougis
voltigeoit de Chambry  Turin, et de Turin  Chambry. La grand'mre,
avertie de cela, se tenoit sur ses gardes. Un gentilhomme de Normandie,
nomm Endreville, qui toit un parti assez sortable, se mit aussi sur
les rangs; il envoya  Genve un gentilhomme des amis de madame de
Blagny, pour lui conseiller de se retirer en Suisse. Cet homme ne
s'expliqua pas bien; elle craignit que ce ne ft un homme gagn, et qui
toit venu l pour les demander  la Seigneurie, comme des sujettes du
Roi. Elles partent: les voil en Suisse. Elles y furent quelque temps
jusqu' ce que la petite eut douze ans. Maransin l'pousa  Genve,
nonobstant plusieurs arrts de dfense, et sans articles ni contrat de
mariage. Depuis, il fit faire des articles, mais dats de huit jours
aprs la clbration du mariage, sans lui donner de douaire; mais
seulement un deuil  la mode du pays. Voil un vrai _mariage de Jean des
Vignes_. On plaide. Le mariage est dclar non valablement contract, et
la grand'mre condamne  six mille livres d'amende.

Depuis cet arrt, Maransin fit venir un tireur d'armes, et tout le jour
ne faisoit autre chose qu'escrimer. La petite femme fut mise chez moi en
squestre, car ma femme, qui se trouva par curiosit  l'audience,
s'offrit charitablement  la recevoir; tout le reste toit suspect 
l'une ou  l'autre des parties. Enfin, le tuteur, pour de l'argent,
consentit  laisser reclbrer le mariage. La petite dame est devenue
grande et bien faite. Je ne sais si en son me elle est fort satisfaite
du choix de sa grand'mre.




AMANTS DE DIFFRENTES ESPCES.


AMANTS MALHEUREUX.

Saugeon, gentilhomme de Saintonge, huguenot, toit amoureux et aim de
la soeur d'un de ses voisins, avec lequel il n'toit pas bien. Ce frre
dfendit  la fille,  une noce, de le prendre  danser: elle le prit.
Le voil en fureur; il sort et l'emmne. Saugeon les suit, de peur qu'il
ne la maltraitt; ils se rencontrent; le frre va  lui le pistolet  la
main, tire et le manque. Saugeon tire dans le temps que la fille, qui
toit  cheval aussi bien qu'eux, se mettoit entre deux pour les
sparer, et la blesse  mort[292]. Au bout de trois jours elle meurt,
et fait tout ce qu'il falloit faire  la dcharge de Saugeon; lui, outr
de dplaisir, s'enferme dans sa maison, et est cinq ans sans voir
personne. Enfin une de ses parentes obtient de lui qu'il ira loger avec
elle; il y est sept ans, vivant en grande mlancolie; au bout de ce
temps-l, une nice de cette parente vint demeurer avec elle, c'toit
une fille folle et spirituelle...; il en devint amoureux insensiblement,
et se rsolut  l'pouser. Elle avoit beaucoup d'estime pour lui, et fit
une chose assez extraordinaire avant que de consentir  l'pouser: c'est
qu'elle lui dit qu'en sa petite jeunesse elle avoit eu un enfant, qu'un
homme l'avoit trompe, mais que la chose toit assez secrte.
Cependant, ajouta-t-elle, je vous la dis, afin qu'un jour, si vous
veniez  la savoir, vous ne me hassiez, au lieu que vous m'auriez
aime. Lui, voyant cette bonne foi, crut qu'effectivement il n'y avoit
point eu de sa faute, il l'pousa, et il a fait le meilleur mnage du
monde avec elle. Elle mourut plus de vingt ans devant lui. Il n'a pas ri
depuis le malheur qui lui arriva en se battant contre le frre de sa
matresse.

  [292] Le manuscrit de Tallemant offre ici une variante que
  l'auteur a supprime: Saugeon, gentilhomme saintongeois, toit
  amoureux et aim de la soeur d'un de ses voisins avec qui il
  n'toit pas bien. Un jour que Saugeon venoit de parler  sa
  matresse, le frre arrive, et sut ce qui s'toit pass. En
  colre, il oblige sa soeur  monter en croupe derrire lui, en
  lui disant qu'il vouloit qu'elle vt chtier son amant en sa
  prsence. Il eut bientt attrap Saugeon qui ne savoit pas qu'on
  court aprs lui. Il lui crie de se dfendre; Saugeon refuse de
  se battre; l'autre le presse; il fallut mettre l'pe  la main;
  il ne pouvoit se sauver, car il n'avoit qu'un bidet, et l'autre
  toit mont  l'avantage. Ils se battent; le pauvre Saugeon lui
  porte un si grand coup qu'il le perce et tue sa matresse qui
  toit derrire lui. Depuis cela il n'a ri jour de sa vie. Il se
  maria pourtant quelques annes aprs.

Ayant chang de religion, et voulant rendre raison de son changement, il
fit d'assez ridicules petits livres en papier bleu. Ce fut lui qui mena
M. de La Leu voir cette religieuse  Saint-Denis[293]. Le cardinal de
Richelieu acheta la terre de Saugeon, car cet homme-ci ne fut pas trop
bon mnager. Madame d'Aiguillon le mit depuis auprs du duc de
Richelieu, au Havre, dont il toit lieutenant sous lui; aprs elle l'en
ta par quelque soupon. De dpit, il se fit ensuite Pre de l'Oratoire.
Madame de Saugeon, dame d'atour de Madame, est sa fille; car de fille
d'honneur elle fut faite dame d'atour.

  [293] Cette religieuse toit madame de Gadagne, suprieure du
  couvent des Carmlites de Saint-Denis. (_Voyez_ l'Historiette de
  La Leu, prcdemment, p. 48.)

Un garon de Paris, nomm Sanville, tudiant en droit  Orlans, devint
amoureux d'une belle fille; mais, parce qu'elle n'avoit gure de bien,
les parents de l'amant ne voulurent jamais consentir au mariage; il
fallut attendre qu'il ft majeur. On prend jour pour les marier. Le
frre de cette fille, qui toit camarade de Sanville, lui dit qu'il le
prioit de venir avec lui chez un orfvre, pour lui aider  choisir
quelque pice de vaisselle d'argent, dont il vouloit faire prsent  sa
soeur le jour de ses noces; Sanville y va; mais, par malheur, ils
s'adressrent  un orfvre chez qui il y avoit de la peste. On fait la
noce. Au bout de quelques jours le nouveau mari se sent un grand mal de
tte, comme il toit couch, et quelques autres accidens qui lui
semblrent des avant-coureurs de la peste (on avoit su qu'il y en avoit
chez l'orfvre); aussitt il se croit frapp, sort du lit tout
doucement, et se va enfermer dans une autre chambre. Le matin sa femme
fut bien tonne de se trouver seule; elle cherche son mari et le
trouve; mais il ne vouloit point ouvrir, il prioit tout le monde de se
retirer de bonne heure, et particulirement sa femme, qu'il mourroit
dsespr s'il la croyoit en danger. Nonobstant toutes ces remontrances
on enfonce la porte, et l'on lui fait les remdes qu'on crut
ncessaires. Une fivre chaude si furieuse le saisit, qu'il vouloit se
jeter par les fentres. On le lie; mais, par une trange bizarrerie de
ce mal, il n'toit pas plus tt li qu'il revenoit en son bon sens, et
reprochoit  sa femme tout ce qu'il avoit fait pour elle. Cette pauvre
femme ne pouvoit souffrir ses plaintes, et le faisoit dlier; aussitt
il rentroit en fureur et ne connoissoit plus personne; il mourut dans
cette espce de rage. Cette femme,  qui Sanville avoit fait avantage
par son contrat, pousa depuis un M. Parfait, de Paris; elle en eut des
enfans; aprs, un vieux garon, nomm Charpentier, conseiller au Grand
Conseil, l'pousa et lui fit avantage de cent mille francs. C'toit une
aimable personne.

Un gentilhomme d'Auvergne, appel d'Argouges, toit amoureux d'une
demoiselle de Cornen. Un jour qu'ils se promenoient sur les bords de
l'Allier, et qu'il lui parloit de sa passion: Voire, lui dit-elle, vous
ne m'aimez pas tant que vous dites.--Vous pouvez l'prouver,
dit-il.--Bien, rpondit-elle, si cela est, jetez-vous tout  cette heure
dans la rivire. Elle croyoit qu'il n'en feroit rien. Il s'y jeta tout
bott et tout peronn, l'pe au ct, et la casaque sur son dos. Il
fut secouru; sans cela il se noyoit. Elle se rendit, et l'pousa.

Un prsident de la Chambre des comptes de Montpellier, nomm La Grille,
homme mari et de quelque ge, mais qui n'avoit point d'enfants, toit
fort bien, couchoit avec une femme marie de la mme ville, nomme
mademoiselle de Lomelas; elle n'toit pas d'une beaut extraordinaire,
ni dans une grande jeunesse; elle vint  mourir en 1660. Cet homme en
eut un tel dplaisir, qu'enfin il rsolut de se tuer; mais, avant cela,
il voulut la faire dterrer. Les Capucins, chez qui toit son corps,
pour deux cents pistoles lui donnrent contentement. Elle n'avoit plus
qu'une main entire; il baisa cette main un million de fois, et dit 
ces religieux qu'il les prioit de l'enterrer auprs d'elle, quand il
seroit mort; de l il fut chez lui, o il se prcipita d'une tour; il
toit fort riche. Le petit Grammont[294] a eu sa confiscation, mais il y
a seize mille livres de rente de substitues.

  [294] Le petit Grammont toit frre d'un prsident au Parlement
  de Toulouse. Il toit attach  la maison de Gaston, duc
  d'Orlans. (_Voyez_ l'Historiette du petit Grammont, tome 4 de
  ces _Mmoires_, p. 363.)


AMANTS TROP TOT CONSOLS.

Un gentilhomme de Marseille, nomm Bricare, devint perdument amoureux
d'une belle fille qu'il pousa enfin. Son ardeur ne s'teignit point par
la jouissance, il l'aimoit toujours de mme: elle tombe malade au bout
de quelques annes, et meurt. Jamais homme n'a donn plus de marques
d'une violente douleur qu'il en donna: non content d'un portrait qu'il
avoit d'elle, o elle toit peinte de sa hauteur, il la fit encore
peindre morte; il la fit tirer en cire. Cependant, comme sa douleur
toit fort aise  aigrir, il ne pouvoit souffrir la vue de ces
portraits; il fit tourner ce grand portrait, et le fit mettre 
l'envers. Cela ne lui suffit pas: il le fit porter chez un peintre de
consquence, qui toit alors  Marseille, et il l'obligea, quoi que cet
homme lui pt dire,  effacer la tte de ce portrait. A quelque temps de
l, la violence de sa douleur se relchant un peu, cet homme, qui avoit
toujours tenu les yeux contre terre, commena  les lever un peu, et en
rentrant chez lui, il vit  une porte une belle fille qui n'toit
pourtant pas si belle qu'toit sa femme. En Provence on est presque
toujours  la porte, on y reoit mme visite. Il voyoit donc souvent
cette fille. Il retourne un jour chez le peintre, et, regardant ce
tableau: Vraiment, dit-il, c'est dommage que ce portrait demeure ainsi,
il y a de l'architecture et du paysage; il faudroit mettre une autre
tte dessus.--Voire, dit le peintre, et quelle tte y pourroit
venir.--Il me semble, dit le mari, que celle de Gurarde y viendroit
bien: c'toit le nom de cette fille. Effectivement il l'y fit mettre,
et il l'et pouse si on la lui et voulu donner; mais on ne le trouva
pas  propos pour quelque raison.


AMANTS RADOTANTS.

Un procureur du Parlement, nomm Fortin, homme veuf, g de soixante et
dix ans, s'avisa de devenir amoureux d'une fille, et, pour lui plaire,
il prit un chapeau de castor gris avec un cordon d'or, et toit toujours
bott avec des perons d'or; il faisoit aussi des vers; il lui disoit en
un endroit:

    Nous irons  Chtillon
    Prendre du cur permission,
    Et de l nous irons  Bonne[295],
    O, ma mie, vous serez toute bonne.

  [295] Il y avoit une maison. (T.)

Elle se moqua de lui: il mourut dans sa folie, et s'en alla en l'autre
monde avec ses bottes et ses perons dors. Il avoit un fils qui mourut
de maladie  Rome. Les Juifs achetrent un habit qu'il avoit, qui toit
assez remarquable. Un autre Franois, nouveau venu, alla par hasard
acheter cet habit, les autres Franois l'appeloient _feu Fortin_.


AMANTS RECONNOISSANTS.

Le deuxime fils de madame de Chaban, soeur de Saint-Preuil, tant 
Rome, fit connoissance avec une dame veuve et plus ge que lui; de l
il fut  Naples avec M. de Guise, o il fut pris prisonnier. Cette femme
se tourmenta tant, qu'elle le tira de prison; lui, par reconnoissance,
tant devenu l'an, l'pousa et l'emmena en France: c'toit durant la
guerre de Bordeaux. Cette femme se trouva dans un chteau de M. de
Bourdeilles qu'elle dfendit, et elle y reut un coup de mousquet dans
l'paule. Madame de Chaban, qui est une enrage, l'a perscute autant
qu'elle a pu. Elle les fit piller, et cette femme y perdit plusieurs
beaux tableaux. Enfin il fallut plaider. Je crois qu'on leur aura fait
justice.


AMANTS DLICATS.

Sablire, second fils de M. Rambouillet, celui qu'on appelle _le Grand
Madrigalier_[296], jouissant d'une jolie femme appele madame Le
Taneur, dont le mari est aussi ridicule de corps que d'esprit, par
dlicatesse obligea sa dame  faire lit  part un an durant, pour ne pas
avoir un si vilain compagnon en ses amours. Elle prit pour prtexte un
grand rhume qu'elle avoit, et qu'elle pourroit devenir pulmonique si
elle devenoit grosse aussitt aprs. Cependant l'amant dlicat se
divertissoit avec elle  la chardonnette; une fois il chappa quelque
chose: elle connut bientt qu'elle en tenoit, et fit si bien que le mari
se remit assez  temps  coucher avec elle; mais le galant eut bien ce
qu'il mritoit: cette femme se va mettre mille scrupules dans l'esprit,
que cet enfant voleroit le bien aux autres, qu'elle ne pourroit pas se
faire accroire qu'il toit  son mari. S'il ne se ft mari l-dessus,
je ne sais ce qu'il en ft arriv.

  [296] C'est Conrart qui qualifia ainsi Antoine Rambouillet de La
  Sablire. Il faisoit, dit Richelet, de si jolis madrigaux, que
  M. Conrart lui donna, en qualit de secrtaire des Muses, des
  lettres de _grand madrigalier franois_. (Voyez _les plus belles
  Lettres franoises sur toutes sortes de sujets, tires des
  meilleurs auteurs_, par P. Richelet; Amsterdam, 1737, t. 1, note
  de la p. 4.)




MADAME DE LANQUETOT.


Un vieux gentilhomme normand qui toit premier matre-d'htel de la
Reine-mre, nomm M. de Lanquetot, s'avisa de se remarier avec une jeune
fille bien faite: il mourut bientt aprs. Elle vint  Paris, il y a
plus de trois ans, pour s'y marier, lasse de demeurer en la province.
Un de ses parents lui propose un matre des requtes nomm
Ardier-Vaugel, frre de feu madame Fieubet et de madame Des Hameaux,
femme riche et qui voit bien du monde; que c'toit le moyen de se bien
divertir: elle y consent. Ardier la voit; on signe les articles. Le
lendemain l'abb Du Tot, normand, qui toit devenu l'an de sa maison
depuis peu, alla voir cette madame de Lanquetot; or il avoit t
amoureux d'elle avant qu'elle ft marie; on dit mme qu'il s'toit
voulu tuer pour l'amour d'elle: il lui dit qu'elle avoit eu raison de
venir  Paris. Oui, dit-elle, et, pour y demeurer de meilleure grce,
je me marie, les articles sont signs. Elle n'eut pas plus tt dit
cela, que cet homme tombe vanoui. On le secourt; il revient et lui dit
qu'il toit bien malheureux, puisqu' cette heure il se trouvoit en tat
de l'pouser si elle vouloit. Au mme temps elle out dire que Vaugel
toit une espce de fou, et on lui disoit vrai; dans cet embarras elle
se met dans un couvent. Madame Des Hameaux[297] cherchoit  marier ce
garon  cause qu'il toit pris de la veuve d'un payeur des rentes,
belle femme, mais qui n'avoit gure de bien, et dont le mari toit mort
insolvable; elle s'appelle Tardif: elle et Vaugel logeoient en mme
logis. Il disoit que c'toit une femme bien compose, saine; en un mot,
un beau _vaisseau_ pour avoir ligne. Elle prtendoit qu'il lui avoit
promis, en prsence du Saint-Sacrement, de l'pouser, et on dit qu'elle
en avoit fait avertir madame de Lanquetot. Madame Des Hameaux dit ce
qu'elle savoit de madame Tardif; l'autre rpondit que les Ardiers
faisoient les entendus, mais que leur grand-pre n'toit qu'un pauvre
apothicaire d'Issoire; elle ajoutoit quelque chose de madame Des
Hameaux. Vaugel alla trouver le confesseur de cette femme, et lui dit:
Mon pre, qu'elle redouble si elle veut mes chanes et mes fers, mais
qu'elle ne parle point de ma soeur Des Hameaux; car, parbleu, c'est ma
reine, c'est ma souveraine. Il crivit une belle lettre  son accorde;
mais, comme cela ne russit pas trop bien, il fit donner une assignation
 la belle. Il y eut des gens de la cour qui firent des railleries de
lui. Je leur apprendrai bien  vivre, disoit-il, ils ont t dire que
j'tois chauve (sur cela il toit sa calotte). Voyez s'il y a plus riche
toison. Si je ne la faisois tondre toutes les semaines, j'aurois des
maux de tte insupportables. Ils avoient dit aussi qu'il puoit, qu'il
avoit des cautres, et qu'il toit fou. Avec trois doigts de parchemin,
disoit-il, je leur ferai voir que quand ils sont dans la cour du Louvre
je suis dans le cabinet.

  [297] Cette dame dit quelquefois de bonnes choses: elle alla dire
   madame de Longueville que, depuis la bataille de Lpante, il ne
  s'toit rien fait de si beau que la bataille de Rocroi. (T.)

Une fois que le printemps fut fort froid, Vaugel disoit: Ce temps-l
empche toutes les belles productions.--En effet, dit madame Nolet, les
arbres ne fleurissent point.--J'entends parler, dit-il gravement, des
productions de l'esprit. Autrefois lui et Cotin[298] apprenoient par
coeur des reparties pour se faire valoir l'un l'autre dans les
compagnies o ils alloient. Ce Cotin est un bon _Phbus_. Une fois en
prchant, du temps que le cardinal de Richelieu avoit si fort la comdie
en tte, il dit: Quand Jsus-Christ acheva sur le thtre de la croix
la pice de notre salut, etc. Un an aprs, quelqu'un reparla  Vaugel
de cette madame de Lanquetot: Voire, dit-il, elle est grosse des
oeuvres de l'abb Du Tot; ils vont dclarer leur mariage. Cela fut
rapport  cette femme, qui ne voulut plus souffrir l'abb Du Tot. Un
jour il y alla qu'il s'toit fait saigner: Dites-lui que je ne
l'importunerai plus. Elle ne le voulut pas laisser entrer. Il toit en
chaise et sans laquais; il se fait porter aux Carmes dchausss, puis un
peu plus loin. J'attends quelqu'un, allez-vous-en dner. Aprs il
dfait sa ligature. Les porteurs le trouvrent tout en sang, et ils le
portent vite chez lui: ce n'toit pas loin. Son valet-de-chambre eut
l'esprit d'aller prier une dame des amies de madame de Lanquetot de lui
venir commander de sa part de ne pas mourir. Depuis, cette femme fut
touche, puis elle s'en repentit; enfin, la grande dpense la charmant,
elle pousa l't dernier Des Bordes-Groyn, homme veuf, fils du matre
de _la Pomme de Pin_, cabaret auprs du Palais; il est fort riche.

  [298] Charles Cotin, aumnier du Roi, membre de l'Acadmie
  franoise, mort en 1682. Il est beaucoup plus connu par les
  satires de Boileau que par ses ouvrages, recherchs seulement par
  quelques curieux.




LE PETIT SCARRON[299].


Le petit Scarron, qui s'est surnomm lui-mme _cul-de-jatte_, est fils
de Paul Scarron, conseiller  la Grand'Chambre, qu'on appeloit Scarron,
l'_Aptre_, parce qu'il citoit toujours saint Paul. C'toit un original
que ce bonhomme, comme on voit dans le factum burlesque[300] que le
petit Scarron a fait contre sa belle-mre[301], qui est, peut-tre, la
meilleure pice qu'il ait faite en prose. Le petit Scarron a toujours eu
de l'inclination  la posie; il dansoit des ballets et toit de la plus
belle humeur du monde, quand un charlatan, voulant le gurir d'une
maladie de garon, lui donna une drogue qui le rendit perclus de tous
ses membres,  la langue prs et quelque autre partie que vous entendez
bien; au moins par la suite, vous verrez qu'il y a lieu de le
croire[302]. Il est depuis cela dans une chaise, couverte par le
dessus, et il n'a de mouvement libre que celui des doigts, dont il tient
un petit bton pour se gratter; vous pouvez croire qu'il n'est pas
autrement ajust en galant. Cela ne l'empche pas de bouffonner,
quoiqu'il ne soit quasi jamais sans douleur, et c'est peut-tre une des
merveilles de notre sicle, qu'un homme en cet tat-l et pauvre puisse
rire comme il fait[303]: il a fait pis, car il s'est mari. Il disoit 
Girault[304],  qui il a donn une prbende du Mans, qu'il avoit:
Trouvez-moi une femme qui se soit mal gouverne, afin que je la puisse
appeler p....., sans qu'elle s'en plaigne. Girault lui enseigna un jour
la demoiselle[305] de la mre de madame de La Fayette. Cette fille avoit
eu un enfant et n'avoit jamais voulu poursuivre un cuyer qui le lui
avoit fait; mais notre homme n'en fit que rire. Depuis il traita avec
Girault de sa prbende, et, dans la pense d'aller en Amrique, o il
croyoit rtablir sa sant, il pousa une jeune fille de treize ans,
fille d'un fils[306] de d'Aubigny l'historien; ce d'Aubigny, sieur de
Surimeau[307], tua sa femme pour sa vie scandaleuse. Cet homme, pour
s'tre mari contre le gr de son pre, fut dshrit; il alla aux
Indes, ne sachant que faire, et je pense que cette fille y est ne[308]:
pour le voir, il fallut qu'elle se baisst jusqu' se mettre  genoux.
Il changea d'avis et n'alla point dans l'Amrique; cela lui cota trois
mille livres qu'il avoit mises dans la socit, et voyant que la chose
alloit mal, il disoit une fois  sa femme: Avant que nous fussions ce
que nous sommes, qui n'est pas grand'chose, etc.

  [299] Paul Scarron, n  Paris vers 1610, mort  Paris en 1660.

  [300] _Factum, ou Requte, ou tout ce qu'il vous plaira, par Paul
  Scarron, doyen des malades de France_, etc., dans les _OEuvres de
  Scarron_; Paris, Bastien, 1786, t. 1, p. 119.

  [301] Franoise de Plaix, seconde femme du pre de Scarron.

  [302] On donne ordinairement une autre cause  la maladie de
  Scarron. On a dit qu' la suite d'une mascarade, au Mans, o il
  toit chanoine, Scarron, poursuivi par la populace, se jeta dans
  les eaux glaces de la Sarthe, et qu'il y fut atteint d'une
  paralysie, dont il n'a jamais guri. Dans l'_Histoire de Scarron
  et de ses ouvrages_, qui est en tte des _OEuvres_, il est dit
  qu'une _lymphe cre_ se jeta sur ses nerfs, et se joua de tout le
  savoir des mdecins. (Voyez les _Mmoires de madame de
  Maintenon_, par La Beaumelle; Amsterdam, 1755, t. 1, p. 131.)

  [303] Par amiti, tout gueux qu'il toit, il avoit assist
  Cleste de Palaiseau, fille de qualit qui perdit son procs
  contre Roger, qui lui avoit fait un enfant; il la logea jusqu'
  ce qu'elle se ft retire dans un couvent. (T.)--Segrais dit que
  Scarron avoit aim cette demoiselle; elle s'toit retire dans le
  couvent de la Conception, o elle avoit plac les quarante mille
  livres  elle donns par le gentilhomme qui l'avoit trompe. Ce
  couvent fit banqueroute, et Scarron retira chez lui mademoiselle
  de Palaiseau. (_Mmoires anecdotes de Segrais_, p. 148, dition
  de 1723.)

  [304] L'abb Girault toit le valet-de-chambre et le _factotum_
  de Mnage. (_Mmoires anecdotes de Segrais_, p. 149; _Lettre de
  madame de Svign  Mnage_, du 1er octobre 1654, et plus haut,
  t. 4, p. 137 de ces Mmoires.)

  [305] La demoiselle de compagnie de madame de La Vergne, mre de
  madame de Lafayette. Cette dame avoit pous, en secondes noces,
  au mois de janvier 1651, le chevalier de Svign, oncle du mari
  de Marie de Rabutin-Chantal. (_Muse historique_ de Loret, t. 2,
  p. 2.)

  [306] Constans d'Aubign, baron de Surimeau, en Poitou. Il se
  maria  La Rochelle sans le consentement de son pre, au mois de
  septembre 1608, avec Anne Marchant, veuve de Jean Couraut, baron
  de Chatelaillon.

  [307] D'Aubign dit, dans ses Mmoires: Ce misrable........
  s'tant d'abord adonn au jeu et  l'ivrognerie  Sedan, o je
  l'avois envoy aux Acadmies, et s'tant ensuite dgot de
  l'tude, acheva de se perdre entirement dans les _musicos_
  d'Hollande, parmi les filles de joie. Ensuite, revenu qu'il fut
  en France, il se maria sans mon consentement  une malheureuse
  qu'il a depuis tue. (_Mmoires de Thodore Agrippa d'Aubign_;
  Amsterdam, 1731, p. 212.)

  [308] Franoise d'Aubign, femme de Scarron, qui toit destine 
  jouer un si grand rle sous le nom de Maintenon, naquit dans la
  prison de Niort, le 27 novembre 1635. Son pre s'toit remari au
  mois de dcembre 1627, avec Jeanne de Cardillac, fille du
  gouverneur du chteau Trompette. Les actes des deux mariages de
  Constans d'Aubign, et l'acte de naissance de Franoise d'Aubign
  ont t publis  la suite des _Mmoires de Maintenon_, dition
  d'Amsterdam, 1756.

Il disoit qu'il s'toit mari pour avoir compagnie, qu'autrement on ne
le viendroit point voir. En effet, sa femme est devenue fort aimable. Il
a dit aussi qu'il croyoit en se mariant faire rvoquer la dotation qu'il
fit de son bien  ses parents; mais il faut donc que quelqu'un fasse
des enfants  sa femme. Or, depuis, il a trouv moyen de retirer le tout
ou partie du bien qu'il avoit donn  ses parents; il y avoit  cela une
mtairie auprs d'Amboise; il en parle  M. Nubl, avocat, homme
d'esprit et de probit, de qui il disoit en une ptre au feu premier
prsident de Bellivre: Je ne vous connois point, mais M. de Nubl,
_quo non Catonior alter_, m'a dit tant de bien de vous[309], etc.
Scarron lui dit qu'il estimoit cet hritage quatre mille cus, mais que
ses parents ne lui en vouloient donner que trois. Nubl dit qu'il le
vouloit bien, sa vue dessus[310]. Il va au pays aux vacations; on lui
dit que ce bien-l valoit bien cinq mille cus; il fait mettre cinq
mille cus dans le contrat au lieu de quatre. Les parents, qui n'en
vouloient donner que trois, l'ont retir par retrait lignager[311].

  [309] Ce passage se trouve dans l'_ptre ddicatoire_ du Recueil
  des _OEuvres_ de Scarron, publi en 1645, in-4. (Cette pice a
  t rimprime dans l'dition Bastien, t. 1, p. 149.) Louis
  Nubl, avocat distingu, toit d'Amboise; il mourut  Paris en
  1686. _Voyez_ la note sur Nubl, t. 5 de ces Mmoires, p. 56.

  [310] C'est--dire aprs l'avoir vue.

  [311] On voit par l que l'auteur de l'_Histoire de Scarron et de
  ses ouvrages_, rimprime en tte de l'dition _Bastien_, a t
  mal inform quand il a dit que Nubl devint acqureur de la
  mtairie de Scarron  un prix suprieur  l'estimation. L'action
  de Nubl n'en est pas moins belle, mais les parents de Scarron en
  empchrent l'effet, en exerant le droit que leur donnoient les
  coutumes.

Madame Scarron a dit  ceux qui lui demandoient pourquoi elle avoit
pous cet homme: J'ai mieux aim l'pouser qu'un couvent. Elle toit
chez madame de Neuillan, mre de madame de Navailles, qui, quoique sa
parente, la laissoit toute nue. L'avarice de cette vieille toit telle
que, pour tout feu dans sa chambre, il n'y avoit qu'un brasier[312]: on
se chauffoit  l'entour. Scarron, log en mme logis, offrit de donner
quelque chose pour faire cette petite d'Aubigny religieuse; enfin il
s'avisa de l'pouser. Un jour donc il lui dit: Mademoiselle, je ne veux
plus vous rien donner pour vous clotrer. Elle fit un grand cri.
Attendez, c'est que je vous veux pouser: mes gens me font enrager,
etc. Elle n'avoit rien: ses cousins d'Aubigny se mirent en pension chez
elle[313]. Depuis, le procureur gnral Fouquet, qui est aussi
surintendant, et qui aime les vers burlesques, a donn une pension 
Scarron[314]. Quelquefois il lui chappe de plaisantes choses; mais ce
n'est pas souvent. Il veut toujours tre plaisant, et c'est le moyen de
ne l'tre gure.

  [312] Le _brasier_ toit un vaisseau de mtal, large et plat,
  dans lequel on mettoit de la braise allume. (_Dict. de
  Trvoux._)

  [313] Ce fait est inexact, outre qu'il seroit invraisemblable.
  Franoise d'Aubign n'avoit que son frre pour parent de son nom.

  [314] Fouquet, dit La Beaumelle, donna, en 1653, une pension de
  seize cents livres  Scarron, qui en a remerci son bienfaiteur
  dans des vers plus dlicats qu' lui semble n'appartenir.

    Muses, ne pleurez plus l'absence du Mcne
    Qui vous rendoit si doux les rivages de Seine.
    Fouquet est revenu. . . . . . . . .
    Notre changeante cour, seule arbitre des modes,
    Traita les beaux esprits de pdants, d'incommodes,
    Les beaux vers de chansons, les rimeurs d'artisans,
    Et votre art mpris n'ont plus de partisans.
    Mais ftes-vous jamais de Fouquet mprises?
    Entre ceux qui vous ont toujours favorises,
    Qui de frquents bienfaits vous comble comme lui?
    Il est de vos enfants l'esprance et l'appui;
    Et quand ces malheureux, presss de l'indigence,
    Offrent leur marchandise  sa magnificence,
    En la mme monnoie il pourroit la payer,
    Leur rendant vers pour vers et papier pour papier;
    Car habile en votre art comme aux grandes affaires,
    Il sait de votre mont les plus secrets mystres.
    Mais qui de notre France exerce la bont
    Avec plus de largesse et moins de vanit?
    Et ce n'est pas sans choix qu'il rpand ce qu'il donne,
    Il sait par le mrite estimer la personne;
    Et peu dans le haut rang o sa vertu l'a mis,
    Ont mieux que lui su faire et choisir des amis.

    (_Vers sur le retour de M. Fouquet_, _OEuvres_, t. 7, p. 125.)

Il fait des comdies, des nouvelles, des gazettes burlesques, enfin tout
ce dont il croit tirer de l'argent. Dans une gazette burlesque, il
s'avisa de mettre qu'un homme sans nom toit arriv le samedi, s'toit
habill  la friperie, et le vendredi s'toit mari; qu'il pouvoit dire:
_Veni, vidi, vici_; mais qu'on ne savoit si la victoire avoit t
sanglante. Or, en ce mme jour, La Fayette, toutes choses tant conclues
ds Limoges par son oncle qui en est vque, toit venu ici et avoit
pous mademoiselle de La Vergne. Le lendemain, quelqu'un, pour rire,
dit que c'tait La Fayette et sa matresse. Dans la gazette suivante,
Scarron s'excusa et en crivit une grande lettre  Mnage, qui,
tourdiment, l'alla lire  mademoiselle de La Vergne, et il se trouva
qu'elle n'en avoit pas ou parler[315].

  [315] Nous avons cherch inutilement ces _Gazettes burlesques_
  dans les _OEuvres de Scarron_. Madame de La Fayette s'est marie
  en 1655.

Il y a de plaisants endroits dans ses OEuvres, comme:

    Ce n'est que maroquin perdu
    Que les livres que l'on ddie.

Dans une ptre ddicatoire au coadjuteur, il lui disoit: Tenez-vous
bien, je m'en vais vous louer. Il y a un proverbe qui dit: _Tenez-vous
bien, je m'en vais vous peindre_[316].

  [316] Nous ne savons pas quel ouvrage Scarron ddia  l'abb de
  Retz dans les termes rapports par Tallemant; mais l'ptre
  ddicatoire du _Roman-comique_ commence ainsi: _A coadjuteur,
  c'est tout dire. Oui, monseigneur, votre nom seul porte avec soi
  tous les titres et tous les loges que l'on peut donner aux
  personnes les plus illustres de notre sicle_, etc.

Cependant, tout misrable qu'est Scarron, il a ses flatteurs, comme
Diogne avoit ses parasites; sa femme est bien venue partout; jusqu'ici
on croit qu'elle n'a point fait le saut. Scarron a souffert que beaucoup
de gens aient port chez lui de quoi faire bonne chre. Une fois le
comte Du Lude, un peu brusquement, en voulut faire de mme. Il mangea
bien avec le mari, mais la femme se tint dans sa chambre[317].
Villarceaux s'y attache, et le mari se moque de ceux qui ont voulu lui
en donner tout doucement quelque soupon. Elle a de l'esprit; mais
l'applaudissement la perd: elle s'en fait bien accroire.

  [317] Tallemant confirme le rcit de madame de Caylus: Elle
  (madame de Scarron) passoit ses carmes  manger un hareng au
  bout de la table, et se retiroit aussitt dans sa chambre, parce
  qu'elle avoit compris qu'une conduite moins exacte et moins
  austre,  l'ge o elle toit, feroit que la licence de cette
  jeunesse n'auroit plus de frein, et deviendroit prjudiciable 
  sa rputation. (_Souvenirs de madame de Caylus_, dans la
  Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France, deuxime
  srie, t. 66, p. 365.)

Scarron mourut vers l'automne de 1660[318]. Sa femme l'avoit fait
rsoudre  se confesser, etc.; d'Elbne et le marchal d'Albert lui
dirent qu'il moquoit; il se porta mieux; depuis il retomba et sauva les
apparences. Sa femme s'est retire dans un couvent pour n'tre  charge
 personne, quoique de bon coeur Franquetot, son amie[319], l'et voulu
retirer chez elle; mais l'autre a considr qu'elle n'est pas assez
accommode pour cela. S'tant mise  la Charit des Femmes[320], vers la
Place-Royale, par le crdit de la marchale d'Aumont[321], qui a une
chambre meuble qu'elle lui prta, la marchale d'Aumont lui envoya au
commencement tout ce dont elle avoit besoin, jusqu' des habits; mais
elle le fit savoir  tant de gens, qu'enfin la veuve s'en lassa, et un
jour elle renvoya par une charrette le bois que la marchale avoit fait
dcharger dans la cour du couvent. Aussitt que sa pension fut rgle,
elle paya. On saura qui lui en a donn l'argent. Les religieuses disent
qu'elle voit furieusement de gens, et que cela ne les accommode pas.

  [318] Tous les biographes placent la mort de Scarron au 14
  octobre 1660; cette poque est douteuse. Segrais dit: Scarron
  mourut au mois de juin 1660, pendant que j'tois au voyage du Roi
  pour son mariage, et je n'en avois rien su. La premire chose que
  je fis  mon retour, ce fut de l'aller voir; mais quand j'arrivai
  devant sa porte, je vis qu'on emportoit de chez lui la chaise sur
  laquelle il toit toujours assis, que l'on venoit de vendre  son
  inventaire. (_Mmoires anecdotes de Segrais_, p. 150, dition de
  1723.)

  [319] On ne connoissoit pas cette circonstance. Cette dame
  Franquetot devoit tre l'aeule, ou la grand'tante de Franois de
  Franquetot, cr duc de Coigny en 1747.

  [320] C'est--dire au couvent des Hospitalires, dans le
  cul-de-sac de ce nom, prs de la Place-Royale.

  [321] Tallemant commet ici une erreur. Il attribue  la marchale
  d'Aumont des services qui furent rendus  madame Scarron par la
  marchale d'Albret.

J'oubliois qu'elle fut ce printemps avec Ninon et Villarceaux dans le
Vexin,  une lieue de la maison de madame de Villarceaux, femme de leur
galant. Il sembloit qu'elle allt la morguer.

Depuis on a trouv moyen de lui faire avoir une pension de la Reine-mre
de deux mille cinq cents ou trois mille livres[322]: elle vit de cela, a
une petite maison et s'habille modestement. Villarceaux y va toujours;
mais elle fait fort la prude, et cette anne (1663), que tout le monde a
masqu, jusqu' la Reine-mre, elle n'a pas laiss de dire qu'elle ne
concevoit comment une honnte femme pouvoit masquer.

  [322] Cette pension n'toit que de deux mille livres.

La Cardeau, fille de cette clbre faiseuse de bouquets qui en
fournissoit autrefois  toute la cour, et qui est si connue par l'amour
qu'elle a pour les femmes, est devenue amoureuse d'elle. Elle a fait en
vrit tout ce qu'elle a pu pour avoir le prtexte d'y demeurer 
coucher, et enfin il y a quelques jours que madame Scarron, tant sur
des carreaux dans sa ruelle du lit avec un peu de colique, cette fille,
en entrant, se va coucher auprs d'elle et lui voulut mettre une grosse
bourse pleine de louis en l'embrassant. L'autre se lve et la chasse.




SCUDRY,[323] SA SOEUR[324],

ET MADAME DE SAINT-ANGE.


Scudry,  ce qu'il dit, est originaire de Sicile, et son vrai nom est
Scuduri. Ses anctres passrent en Provence, en suivant le parti des
princes de la maison d'Anjou. Son pre s'attacha  l'amiral de
Villars[325], et, pour l'amour de lui, s'tablit en Normandie. Ce
garon-ci et sa soeur qui, jusqu'en 1655 (il y a trois ans[326]), a
toujours demeur avec lui, n'avoient gure de bien. Il a eu, comme il se
vante, un rgiment aux guerres de Pimont, avant la guerre dclare
contre l'Espagne. Il s'amusa aprs  faire des pices de thtre: il
commena par _Ligdamon_[327] et _le Trompeur puni_[328], deux mchantes
pices. Cependant il s'y toit fait mettre en taille-douce avec un
buffle, et autour ces mots:

    Et pote et guerrier,
    Il aura du laurier.

  [323] Georges de Scudry, n au Havre vers 1601, mort  Paris le
  14 mai 1667.

  [324] Madelaine de Scudry, ne au Havre en 1607, morte  Paris
  en 1671.

  [325] Andr de Brancas, seigneur de Villars, gouverneur du Havre,
  fut fait amiral par Henri IV, contre lequel il avoit dfendu
  Rouen, en 1592.

  [326] Ainsi Tallemant crivoit ceci en 1658.

  [327] _Ligdamon et Lidias_, ou _la Ressemblance_, tragi-comdie
  tire de l'_Astre_; Paris, 1631, in-8.

  [328] _Le Trompeur puni_, ou _l'Histoire septentrionale_,
  tragi-comdie, tire de l'_Astre_ et de _Polexandre_; Paris,
  1638, in-8.

Quelqu'un malicieusement changea cela et dit qu'il falloit mettre:

    Et pote et Gascon,
    Il aura du bton.

Il fit une prface sur Thophile, et il disoit qu'il n'y avoit eu, parmi
les morts ni parmi les vivants, personne de comparable  Thophile. Et
s'il y avoit quelqu'un, ajoutoit-il, parmi ces derniers qui croie que
j'offense sa gloire imaginaire, pour lui montrer que je le crains aussi
peu que je l'estime, je veux qu'il sache que je m'appelle _de Scudry_.

En une autre rencontre il crivit une lettre  la louange d'une pice de
quelqu'un de ses amis; elle commenoit ainsi: Si je me connois en vers,
et je pense m'y connotre, etc. Et  la fin: C'est mon ami, je le
soutiens; je le maintiens et je le signe _de Scudry_. Dans la prface
d'une pice de thtre, nomme _Arminius_[329], il met le catalogue de
tous ses ouvrages, et il ajoute qu' moins que les puissances
souveraines le lui ordonnent, il ne veut plus travailler  l'avenir. En
une lettre  sa soeur, il mettoit: Vous tes mon seul rconfort dans le
dbris de toute ma maison. Sa soeur a plus d'esprit que lui, et est
tout autrement raisonnable; mais elle n'est gure moins vaine: elle dit
toujours: Depuis le renversement de notre maison. Vous diriez qu'elle
parle du bouleversement de l'empire grec. Pour de la beaut, il n'y en a
nulle; c'est une grande personne maigre et noire, et qui a le visage
fort long. Elle est prolixe en ses discours, et a un ton de voix de
_magister_ qui n'est nullement agrable. Elle m'a cont, qu'tant encore
fort jeune fille, un _D. Gabriel_, Feuillant, qui toit son confesseur,
lui ta un roman, o elle prenoit bien du plaisir, et lui dit: Je vous
donnerai un livre qui vous sera plus utile. Il se mprit, et, au lieu
de ce livre, il lui donna un autre roman: il y avoit trois marques  des
endroits qui n'toient pas plus honntes que de raison. La premire fois
que le moine revint, elle lui en fit la guerre. Ah! dit-il, je l'ai t
 une personne; ces marques ne sont pas de moi. Quelques jours aprs,
il lui rendit le premier roman, apparemment parce qu'il avoit eu le
loisir de le lire, et dit  la mre de mademoiselle de Scudry que sa
fille avoit l'esprit trop bien fait pour se laisser gter  de
semblables lectures. M. Sarrau, conseiller huguenot  Rouen (il l'a t
depuis  Paris), lui prta ensuite les autres romans. Elle se plaint
fort de la fortune, et me conta un tmoignage de leur malheur qui est
assez extraordinaire. Un de leurs amis toit sur le point de leur faire
toucher dix mille cus d'une certaine affaire, et il n'avoit jamais
voulu dire par quel biais ni par quelles personnes. En ce temps-l ils
revenoient de Rouen; ils trouvrent un homme de leur connoissance sur le
chemin, qui venoit de Paris. Quelles nouvelles?--Rien, sinon qu'un tel
(c'toit cet ami) a t tu d'un coup de tonnerre parmi un million de
gens qui se promenoient  la Tournelle.

  [329] _Arminius_, ou _les Frres ennemis_, tragi-comdie, Paris,
  1643, in-4.

Par le moyen de M. de Lisieux[330], au commencement de la
Rgence, madame de Rambouillet fit avoir le gouvernement de
Notre-Dame-de-La-Garde de Marseille  Scudry, et l'emporta sur Boyer,
qui l'avoit eu, et qui le redemandoit au cardinal Mazarin,  qui il
toit. Quand il fut question d'en donner les expditions, M. de Brienne
crivit  madame de Rambouillet qu'il toit de dangereuse consquence de
donner ce gouvernement  un pote qui avoit fait des posies pour
l'Htel de Bourgogne, et qui y avoit mis son nom; madame de Rambouillet
lui fit rponse qu'elle avoit trouv que Scipion l'Africain avoit fait
des comdies, mais qu' la vrit, on ne les avoit pas joues  l'Htel
de Bourgogne. Aprs Scudry eut ses expditions. Il part donc pour aller
demeurer  Marseille, et cela ne se put faire sans bien des frais, car
il s'obstina  transporter bien des bagatelles, et tous les portraits
des illustres en posie, depuis le pre de Marot[331], jusqu' Guillaume
Colletet; ces portraits lui avoient cot; il s'amusoit ainsi  dpenser
son argent  des badineries. Sa soeur le suivit; elle et bien fait de
le laisser aller; elle a dit pour ses raisons: Je croyois que mon frre
seroit bien pay; d'ailleurs le peu que j'avois, il l'avoit dpens.
J'ai eu tort de lui tout donner; mais on ne sait ces choses-l que
quand on les a exprimentes.

  [330] Philippe de Cospan, vque de Lizieux. (_Voyez_ son
  article, t. 2, p. 338.)

  [331] Jean Marot, pre de Clment.

Madame de Rambouillet disoit: Cet homme-l, il n'auroit pas voulu un
gouvernement dans une valle: je m'imagine le voir sur le donjon de
Notre-Dame-de-La-Garde, la tte dans les nues, regarder avec mpris tout
ce qui est au-dessous de lui. Il fit l quelques ouvrages, et entre
autres, un o il y avoit dans la prface que c'est une chose bien 
l'avantage de ceux qui tiennent le timon des affaires que les
gouverneurs des places frontires aient le loisir de s'amuser  faire
des livres; et ensuite se plaignant du traitement qu'on lui fait, il dit
qu'on loigne de la cour des hommes dont la capacit pourroit fournir de
bons conseils pour rgir l'Etat, et il met ensuite le catalogue de
toutes les cours qu'il a vues, qui ne sont pour la plupart que les
petites cours des _principions_ d'Italie. On lui ta ensuite ce
gouvernement, quoiqu'il ne ft comme point pay. Madame de Rambouillet
s'employa encore pour le lui conserver. Monsieur, lui dit-elle,
dites-moi vos raisons.--Madame, il vaut mieux les crire. Il lui envoya
le lendemain trois feuilles de papier contenant sa gnalogie et ses
belles actions. Madame de Rambouillet fut tente de lui mander que ce
n'toit point pour faire son oraison funbre qu'elle avoit demand ce
mmoire.

Ce frre donna bien de l'exercice  sa soeur en ce temps-l, car il
vouloit pouser une g...., et elle, qui n'esproit plus qu'en des
bnfices, se voyoit bien loin de son compte; car c'toit, disoit-elle,
la seule raison qui l'attachoit  ce frre. Madame d'Aiguillon lui
voulut donner une lieutenance d'une galre. Il n'en voulut point[332],
et dit que dans sa maison il n'y avoit jamais eu que des capitaines;
aussi dit-il en un endroit de ses vers:

    Moi qui suis fils d'un capitaine,
    Que la France estima jadis,
    Je fais des desseins plus hardis,
    Ma Minerve est bien plus hautaine.

  [332] Ce passage est difficile  concilier avec ce que dit
  Conrart. Georges de Scudry, gouverneur de
  Notre-Dame-de-la-Garde, et capitaine d'un vaisseau franois
  entretenu, s'est rendu clbre par toute la France, etc.
  _Mmoires de Conrart_, tom. 48, p. 254, de la deuxime srie de
  la _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_.

Il arriva une fois une aventure qui chatouilla bien sa vanit. Je ne
sais quel homme qui se disoit tre  un grand seigneur des Pays-Bas, le
vint prier de vouloir bien prendre la peine de faire trois stances,
l'une sur le bleu, l'autre sur le vert, et la dernire sur le jaune; que
ce seigneur toit amoureux, et qu'ayant ou parler de M. de Scudry
comme de l'un des premiers auteurs de la cour de France, il l'avoit
dpch exprs en poste pour lui demander cette grce. Mais ne veut-il
que trois stances? dit Scudry.--Non, rien que trois.--H! qu'il me
permette d'en faire deux sur chaque couleur!--Non, monsieur, on n'en
veut que trois en tout. Il les fit et les donna sans demander le nom de
celui pour qui il les avoit faites; peut-tre toit-ce une malice qu'on
lui faisoit.

Comme on imprimoit le septime livre de l'_Enide travestie_ par un
provincial, quelqu'un envoya  Scudry la feuille o, parlant de
Camille, aprs l'avoir faite bien furieuse, il disoit qu'elle toit
digne d'avoir pour mari

    Le grand monsieur de Scudry.

Il le prit pour argent comptant, et il a dit depuis qu'il avoit refait
le carton, parce que cela toit trop flatteur pour lui.

Quand M. le Prince sortit de prison, Scudry se fit beau un matin pour
l'aller voir; un de ses amis le reconnut comme il sortoit. O
allez-vous?--Je vais saluer M. le Prince.--Mais qu'avez-vous sous votre
chapeau? C'toit son bonnet. Madame d'Aiguillon lui donna un prieur de
quatre mille livres de rente; mais le prieur, qui toit par quelque
aventure tomb entre les mains des ennemis, sans qu'on le st, revint au
bout de six mois; on le croyoit mort.

Il fut encore malheureux  _Alaric_, qui fut justement achev quand la
Reine[333] eut fait son abdication.

  [333] Christine de Sude.

Comme il s'toit retir  Granville, en Normandie,  cause d'une petite
intrigue pour M. le Prince, durant les troubles, feu madame de
L'Espinay-Piron, une veuve qualifie du pays, passant par l, vit notre
auteur qui se promenoit; elle demanda qui il toit; on le lui dit. A ce
nom de Scudry, elle lui fait compliment et le mne chez elle. Une
vieille fille de ses parentes, appele mademoiselle de Martinval[334],
qui toit avec elle, s'enflamma du _Grand Georges_ et ils se marirent;
mais c'toit mettre un rien avec un autre rien. Il en a eu un garon qui
est fort joli. C'est une des plus grandes _hableuses_ de France, et pour
de la cervelle, elle en a  peu prs comme son poux; elle toit un peu
parente de M. ou de madame de Saint-Aignan. Je croirois plutt que c'est
de madame qui est soeur du prsident Bauquemare, originaire de
Rouen[335]. Voici ce qu'elle conte d'un placet que Scudry fit au roi.
M. de Saint-Aignan, tourment par cette femme, pria le Roi que Scudry
en personne lui prsentt ce placet: on le fit appeler par trois fois;
enfin il fendit la presse, et dit au Roi que ce n'toit pas tant pour
lui prsenter son placet que pour avoir l'honneur d'approcher de Sa
Majest..... Je le crois, dit le Roi; je le crois, monsieur de
Scudry. Il prit le placet et le donna  M. le duc de Saint-Aignan pour
l'en faire ressouvenir; puis s'adressant  ce dernier: Vous vous
ressemblez, lui dit-il, vous et M. de Scudry, par la bravoure et par
les lettres.--Ah! Sire, rpondit le duc, j'approche encore moins de sa
bravoure que de sa posie. M. de Turenne, qui entendit cela, se mit de
la conversation, et dit: Je donnerois volontiers tout ce que j'ai fait
pour la retraite que fit M. de Scudry au Pas de Suze. Je voudrois
bien avoir vu ce placet; je pense que c'est une bonne chose. M. de
Saint-Aignan s'est tant empress pour eux, qu'il lui a fait donner
quatre cents cus, comme bel esprit, et ils sont aprs  avoir quelque
pension sur un bnfice pour leur fils. Un jour qu'ils avoient lou une
litire (c'est depuis peu, au carme de 1667) pour aller 
Saint-Germain, le mari, la femme et l'enfant, car le papa ne peut
souffrir le carrosse, le garon du louager entendit de travers, et crut
que c'toit  Saint-Germain qu'il les falloit aller qurir; de sorte que
la litire y alla et revint  vide, aux dpens du pauvre
_mche-lauriers_[336]. Le petit garon y fut pourtant; car, comme ils
attendoient la litire, une dame de leurs amies passa, qui prit cet
enfant. Il rpondit joliment aux filles de la Reine, qui vouloient qu'il
dt laquelle toit la plus belle. Je n'en ferai rien, dit-il; pour une
que j'obligerois, j'en dsobligerois cinq. Au Roi mme il rpondit
plaisamment. Un peu aprs ce pauvre homme alla par malheur faire jouer
une pice de thtre appele _le Grand Annibal_. Elle russit si mal
qu'on lui pensa jeter des pommes, et on l'appelle en riant _le Grand
Animal_ de Scudry, au lieu du _Grand Annibal_. Ses amis, ou plutt ceux
de sa soeur, disent que cela vient d'une cabale de Corneille, qui toit
bien aise que l'_Annibal_ de Scudry et un pire succs que son
_Attila_[337].

  [334] Elle s'appeloit Marie-Franoise de Martin-Vast. On a d'elle
  une correspondance avec Bussy-Rabutin, qui sembleroit devoir la
  faire juger avec plus d'indulgence que Tallemant ne le fait ici.
  Beauchamps, dans ses _Recherches sur les Thtres de France_
  (Paris, 1735, t. 2, p. 105), parle favorablement de madame de
  Scudry; il cite l'autorit de Segrais, mais il est douteux que
  ce dernier en ait parl. Ce qu'il dit, p. 49 de ses _Mmoires
  anecdotes_, parot devoir s'appliquer  _mademoiselle_ de
  Scudry, soeur de notre _matamore_ de comdie.

  [335] Nicolas de Bauquemare, seigneur de Bourdeny, toit
  prsident aux requtes du Palais  Paris. Il avoit pous
  lisabeth Servien, soeur ane d'Antoinette Servien, duchesse de
  Saint-Aignan. (Voyez _Morery_, article _Servien_.)

  [336] Comme Tallemant auroit appel un ne, un _mche-chardons_.

  [337] _L'Annibal_, ou _le Grand Annibal_ de Scudry, ne parot
  pas avoir t imprim. Beauchamps a compris dans l'indication des
  pices de thtre de cet auteur: _Annibal_, tragdie, 1631. Le
  duc de La Vallire dit qu'on attribue  Scudry une pice sous ce
  titre. Ici se prsente une difficult assez grave. Scudry est
  mort en 1667, l'anne mme de la reprsentation de l'_Attila_ de
  P. Corneille; si l'anecdote est vritable, il faut qu'_Annibal_
  ait t jou en 1667, presque en mme temps qu'_Attila_. Il ne
  faut pas s'arrter du tout  la date donne par Beauchamps.

Or, il faut dire quand mademoiselle de Scudry a commenc  travailler,
elle a fait une partie des harangues des _Femmes illustres_ et tout
_l'Illustre Bassa_. D'abord elle trouva  propos, par modestie, ou 
cause de la rputation de son frre, car ce qu'il faisoit, quoique assez
mchant, se vendoit pourtant bien, de mettre ce qu'elle faisoit sous son
nom. Depuis, quand elle entreprit _Cyrus_, elle en usa de mme, et
jusqu'ici elle ne change point pour _Cllie_.

Aprs La Serre, personne n'a fait de plus beaux titres de livres que
Scudry: les _Discours politiques des Rois_; _Salomon instruisant le
Roi_; _le Grand Exemple_, etc.

Ce fou a eu les plus plaisantes jalousies du monde pour sa soeur; il
l'enfermoit quelque fois, et ne vouloit pas souffrir qu'on la vt. Elle
a eu une patience trange, et j'ai de la peine  concevoir comment elle
a pu faire ce qu'elle a fait; car, quoique pour les aventures ce soit
peu de chose, il y a de la belle morale dans ses romans, et les passions
y sont bien touches; je n'en vois pas mme de mieux crits, hors
quelques affectations[338]. Ceux qui la connoissoient un peu virent
bien, ds les premiers volumes de _Cyrus_, que Georges de Scudry,
gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde, car il se qualifie toujours ainsi,
ne faisoit que la prface et les ptres ddicatoires. La Calprende le
lui dit une fois; en prsence de sa soeur, et ils se fussent battus sans
elle; c'est pourquoi Furetire disoit qu' la clef qu'on en a donne, il
falloit ajouter: _M. de Scudry, gouverneur_, etc.--_Mademoiselle, sa
soeur_.

  [338] Au moment o Tallemant crivoit, les ouvrages de madame de
  La Fayette n'existoient point; _Zade_ et _la Princesse de
  Clves_ ne parurent, sous le nom de Segrais, que quelques annes
  plus tard.

Vous ne sauriez croire combien les dames sont aises d'tre dans ses
romans, ou, pour mieux dire, qu'on y voie leurs portraits; car il n'y
faut chercher que le caractre des personnes, leurs actions n'y sont
point du tout. Il y en a pourtant qui s'en sont plaintes, comme madame
Tallemant, la matresse des requtes, qui s'appelle _Clocrite_[339]. La
comtesse de Fiesque dit l-dessus: La voil bien dlicate; je la veux
bien tre, moi. Elle en fait une personne qui aime mieux avoir bien des
sots que peu d'honntes gens chez elle. Madame Cornuel, qu'elle nomme
_Znocrite_, et  qui on ne fait pargner ni amis ni ennemis, s'en
plaignit  elle-mme,  la promenade. Madame, lui dit l'autre, avec son
ton de prdicateur, c'est que quand mon frre rencontre un caractre
d'esprit agrable, il s'en sert dans son histoire. Madame Cornuel, pour
se venger, disoit que la Providence paroissoit en ce que Dieu avoit fait
suer de l'encre  mademoiselle de Scudry, qui barbouilloit tant de
papier[340].

  [339] Marie Du Puget de Montauron, femme de Gedon Tallemant,
  matre des requtes. (_Voyez_ l'article de Montauron, pre de
  madame Tallemant, t. 5, p. 18 de ces _Mmoires_.)

  [340] Mademoiselle de Scudry toit fort laide et trs-noire.

Scudry fut fait de l'Acadmie vers ce temps-l. Conrart, comme
secrtaire de l'Acadmie, recueille tous les complimens des rceptions.
Scudry lui envoya le sien, o il y avoit cent fanfaronnades, et
quelques jours aprs il lui crivit qu'il le prioit d'ajouter ces trois
lignes en un tel endroit: L'Acadmie peut se dire  plus juste titre
_Porphyrognte_[341] que les empereurs d'Orient, puisqu'elle est ne de
la pourpre des cardinaux, des rois et des chanceliers.

  [341] N dans la pourpre. (T.)

Scudry ayant vu le privilge de l'_Histoire de l'Acadmie_ o M. Conrat
se ft bien pass de parler de P. Pellisson, premier prsident de
Chambry, bisaeul de l'auteur, dit: Voil un drle de privilge.
Cependant il renvoya celui d'_Alaric_  M. Conrart, et lui manda que ce
n'toient pas l des privilges comme il en faisoit pour ses amis. Il le
fallut donc amplifier, louer Scudry de grand guerrier, et louer aussi
la reine de Sude.

Or, quand Pellisson fit l'_Histoire de l'Acadmie_, Scudry se plaignit
fort de ce qu'il ne lui avoit pas fait un loge. Il commenoit  faire
amiti avec mademoiselle de Scudry, qu'il avoit vue cent fois chez
Conrart, son ami. Cette brouillerie fut cause qu'il n'osa aller la voir:
il arriva encore un accident; car M. de Grasse (_Godeau_) donnant 
dner  la demoiselle,  Conrart et  quelques autres, Conrart trouva
Pellisson en chemin, et l'y mena. Le lendemain le petit prlat, qui
n'toit point averti, rencontre Scudry  l'htel de Rambouillet, et lui
dit, entre autre choses, que mademoiselle sa soeur avoit amen M.
Pellisson dner chez lui, et lui dit mille biens de ce garon. Le soir
Scudry pensa manger sa soeur.

Quand Scudry corrigeoit les preuves des romans de sa soeur, car par
grimace il faut bien que ce soit lui, s'il reconnoissoit quelqu'un,
d'un trait de plume aussitt il le dfiguroit, et de blond le faisoit
noir. Un Gascon l'ayant rencontr je ne sais o, croyant que
mademoiselle de Scudry toit sa femme, lui alla dire familirement: H
donc! mademoiselle votre femme que fera-t-elle aprs le _Cyrus_?

Il y a un plumassier dans la rue Saint-Honor qui a pris pour enseigne
_le Grand Cyrus_, et l'a fait habiller comme le marchal d'Hocquincourt.

Il prit un chagrin  ce visionnaire; il se retira chez lui, et ne
vouloit voir personne; il crivoit _du Marais_, et signoit _l'Homme du
Dsert_.

Cette carte de Tendre, que M. Chapelain fut d'avis de mettre dans la
_Cllie_, fut faite par mademoiselle de Scudry, sur ce qu'elle disoit 
Pellisson qu'il n'toit pas encore prt d'tre mis au nombre de _ses
tendres amis_. Je doute que ce soit trop bien parler.

La plupart des dames de la cabale de mademoiselle de Scudry, qu'on
appela depuis _le Samedi_, n'toient pas autrement jolies: mon frre,
l'abb[342], fit cette pigramme contre elles:

    Ces dames ont l'esprit trs-pur,
    Ont de la douceur  revendre.
    Pour elles on a le coeur tendre,
    Et jamais on n'eut rien de dur.

  [342] Franois Tallemant, abb du Val-Chrestien, frre de
  l'auteur. (_Voyez_ plus haut son article, p. 65.)

Pellisson fait un recueil o il met toutes leurs lettres et tous
les vers sans rien corriger. J'en tire ce qu'il y a de meilleur:
Cela s'appelle _les Chroniques du Samedi_[343].

  [343] Il existe encore un chantillon de ces ridicules
  Chroniques. On trouve dans les manuscrits de Conrart, conservs 
  la bibliothque de l'Arsenal, no 151, in-4, _la Journe des
  madrigaux, Fragment tir des Chroniques du Samedi_. La Monnoie
  dploroit la perte de cette pice dans une note du _Mnagiana_
  (t. 2, p. 331 de l'dition de 1715). Il l'auroit moins regrette
  s'il avoit pu lire cette fade _Chronique_.

On peut dire que mademoiselle de Scudry a autant introduit de mchantes
faons de parler que personne ait fait il y a long-temps; elle est
encore cause de cette sotte mode de faire des portraits, qui commencent
 ennuyer furieusement les gens (1668)[344].

  [344] Le Recueil de ces portraits a t imprim en petit nombre
  en 1659, et rimprim par Sercy en 1662. On en a runi les plus
  saillants dans le septime volume de l'dition des _Mmoires de
  mademoiselle de Montpensier_. (Londres, 1746, petit in-12.)

Madame de Longueville n'ayant rien de meilleur  leur donner, leur
envoya de son exil son portrait avec un cercle de diamants; il pouvoit
valoir douze cents cus. Les livres de cette fille se vendent fort bien:
elle en tiroit beaucoup, mais son frre s'amusoit  acheter des tulipes.
Enfin Dieu l'en dlivra; il s'avisa de cabaler pour M. le Prince, et fut
contraint de se sauver en Normandie. Comme il alloit chercher un
gentilhomme qui faisoit admirablement bien des papillons de miniature,
il trouva qu'on l'enterroit; mais en volant[345] le papillon, il attrapa
une femme; car une demoiselle romanesque, qui mouroit d'envie de
travailler  un roman, croyant que c'toit lui qui les faisoit,
l'pousa. Ils sont chez une tante qui les nourrit: elle est mal avec ses
enfants; je ne sais comment cette tante n'a point fait rompre le
mariage. Il vint ici il y a un an, mais sa soeur lui dclara qu'il n'y
avoit qu'un lit dans la maison, et il s'en retourna.

  [345] _En volant_, en courant aprs; expression tire de la
  chasse au vol.

Scudry vint  Paris au commencement de 1660 pour y faire imprimer un
roman en une douzaine de volumes. C'est une paraphrase des guerres
civiles de Grenade, une ridicule chose. Il a eu peur que l'on ne crt
trop long-temps qu'il avoit fait _Cyrus_ et _Cllie_; sa femme a eu une
peine trange  s'en dsabuser: il le lui a fallu dire gros comme le
bras.

Mademoiselle de Scudry est plus considre que jamais; on lui a envoy
quelques prsents sans dire de la part de qui ils venoient. On l'a
pourtant dcouvert. Madame de Caen[346], fille de feue madame de
Montbazon, lui envoya une montre, M. de Montausier de quoi faire une
robe, et madame Du Plessis-Gungaud, le meuble d'une petite salle. On
laissoit tout cela de grand matin  sa servante. Cette fille toit
persuade de Sarrazin, et croyoit assez mal  propos qu'il feroit
beaucoup pour elle; c'toit un chien de Normand, qui avoit t dix ans
sans la voir; il y retourna quand il vint ici pour ngocier le mariage
de son matre[347]. Cette vision est cause que Pellisson l'a tant prn
dans cette prface[348]. Elle l'appelle _Amilcar_ dans la _Cllie_[349].
Pellisson est son grand gouverneur; ce garon a toujours quelque amour 
la platonique. Il s'prit pour Sapho, car on l'appelle ainsi dans
toutes les galanteries qui se font, depuis qu'elle fit son caractre en
quelque sorte dans l'histoire de cette potesse, dans un des livres de
_Cyrus_. Il lui a rendu tous les devoirs et toutes les marques d'amiti
possibles, et que par la suite il se trouve qu'ils se sont fait valoir
tous deux; car, chez elle, il fit connoissance avec madame Du
Plessis-Bellire[350]. Cette madame Du Plessis, ayant fait donner
quelque chose par son parent  mademoiselle de Scudry, Pellisson fit
une pice en petits vers qu'il appeloit le _Remercment du sicle  M.
le surintendant Fouquet_. Cela plut au surintendant; il fit quelque
chose pour Pellisson; Pellisson lui fait encore un plus grand
_remercment_; et enfin le surintendant l'employa  faire toutes ses
dpches, et, quand il en parle, il dit: M. Pellisson m'a fait
l'honneur de se donner  moi. La Calprende, qui a de la jalousie du
succs de _Cllie_, dit assez plaisamment: M. le prince Pellisson me
tond dans ce livre. Pour moi, je ne vais point chercher mes hros dans
la rue Quinquempoix[351]. Il est vrai que ce n'est pas une chose fort
judicieuse que de prendre le caractre des gens qui ne sont pas trop
bien btis pour l'adapter  des consuls romains[352] et  des princes;
cela choque et ne choqueroit point, si on ne le savoit point; mais si on
ne le savoit point, cela ne seroit pas utile  Sapho. Ma foi, elle a
besoin de mettre toutes pierres en oeuvre; quand j'y pense bien, je le
lui pardonne.

  [346] Marie-lonore de Rohan, abbesse de la Trinit de Caen,
  puis de Malnoue, soeur de la clbre duchesse de Chevreuse.

  [347] Le mariage du prince de Conti avec Anne-Marie Martinozzi,
  nice du cardinal Mazarin. Ce mariage eut lieu au mois de fvrier
  1654.

  [348] La prface des _OEuvres de Sarrazin_; Courb, 1656.

  [349] Sarrazin toit aussi appel _Polyandre_, dans la socit de
  mademoiselle de Scudry.

  [350] Suzanne de Bruc, femme de Jacques de Roug, seigneur Du
  Plessis-Bellire. Elle a t enveloppe dans la disgrce du
  surintendant Fouquet. L'un des diteurs a publi une lettre de
  cette dame dans une note des _Mmoires de Conrart_. (Collection
  des Mmoires relatifs  l'histoire de France, 2e srie, t. 48, p.
  259.)

  [351] On l'appelle aussi _la rue des Cocus_. (T.)--Tallemant
  auroit d nous dire le motif de cette burlesque dnomination.

  [352] Pellisson, c'est _Herminius_. (T.)--On le dsignoit aussi
  sous le nom d'_Acante_. (_Voyez_ sur ces noms de roman la note de
  la p. 425 du tome 2.)

Mademoiselle Robineau, une fille dj ge[353] (c'est _Doralise_ dans
_Cyrus_), dit que Herminius et Sapho, c'est le _concile_, ce qu'ils
ont rsolu est immuable; ils traitent d'impertinents tout le reste du
monde. Vous voyez bien qu'il y a un peu de jalousie.

  [353] Cette demoiselle Robineau toit l'objet des attentions de
  Chapelain. Dans une lettre adresse  mademoiselle de Scudry, le
  14 juillet 1641, dont l'original appartient  M. Monmerqu,
  Chapelain parle avec un sentiment de jalousie de l'amiti de
  mademoiselle Robineau pour madame Arragonnais.

  Je ne vais jamais pour lui rendre mes devoirs, crivoit-il, que
  je ne la trouve, ou aux champs en sa compagnie, ou sortie avec
  elle pour la promenade, ou pour quelque dvotion. Cela vous fera
  connotre, en passant, mademoiselle, qu'il n'y a pas grande
  intelligence entre nous, et que si, par hasard, il y avoit de
  l'affection, ce seroit tout d'un ct et rien de l'autre. Dans
  une lettre du 25 avril 1653, dont la copie, de la main de Conrart,
  existe dans le manuscrit de l'Arsenal, no 1517, page 43,
  mademoiselle de Scudry fait  Chapelain des reproches de ce qu'il
  a remerci mademoiselle Robineau d'oiseaux de paradis, dont il
  avoit l'obligation  madame Arragonnais. Cette dernire se nommoit
  Marie Le Gendre, et son mari Antoine. Leur fille Marie Arragonnais
  pousa Michel d'Aligre, conseiller au Parlement, fils d'Etienne
  d'Aligre, chancelier de France. La mre s'appeloit, dans cette
  socit, _la princesse Philoxne_, et la fille _Tlamire_.

Quand mademoiselle d'Arpajon[354] se fit Carmlite, mademoiselle Sapho
s'avisa de lui crire une grande lettre pour l'en retirer; cette belle
ptre n'et peut-tre pas persuad une jeune fille, et celle-l avoit
trente ans, car elle ne lui parloit que des divertissements qu'elle
perdroit. La Reine alla ce jour-l aux Carmlites; les religieuses
vouloient lui montrer cette lettre, et, en effet, sans Moissy, qui y
prchoit ce jour-l, elles l'eussent fait; car Sapho avoit grand tort
d'crire comme cela en une religion o l'on ne reoit point de lettres
que les suprieures ne les aient lues. Dj les Carmlites et les autres
dvots et dvotes lui en veulent, parce qu' leur got c'est elle qui
tablit la galanterie, car les _Cartes de Tendre_, etc., et les
portraits ne viennent que de ses livres; et combien de femmes ont eu
l'ambition d'y avoir un caractre; d'ailleurs, disent-ils, cela est
moins pardonnable  une fille qu' un homme.

  [354] Jacqueline d'Arpajon, religieuse carmlite au couvent de la
  rue Saint-Jacques,  Paris.

Sapho avoit pris le samedi pour demeurer au logis, afin de recevoir ses
amis et ses amies. M. Chapelain et autres y menrent des gens ramasss
de tous cts, et je ne pense pas que cela dure plus long-temps. Il y
avoit autrefois des personnes de qualit, comme mademoiselle d'Arpajon
et madame de Saint-Ange; mais l'une s'est mise en religion, et l'autre
la voit bien encore, mais c'est plutt un autre jour que le samedi.

Sapho a t fort en colre de ce que Furetire, dans _la Guerre du
Galimatias_[355], l'a appele _la Pucelle du Marais_, a dit qu'Augustin
Courb toit infirmier, et a imprim qu'elle avoit fait les romans que
son frre s'attribuoit[356]. Conrart, qui avoit vu cela, ne fit point
d'instance de le faire changer, car la cabale est fort dmanche; il ne
va plus gure de gens chez lui. Un homme lui dit une fois: Au moins 
cette heure peut-on parler  vous, car il n'y a plus tant de foule?
Conrart ne le trouva nullement bon, et dit: C'est que cela
m'incommodoit. La vrit est que Chapelain et M. de Montausier sont
quasi les seuls constants[357].

  [355] Tallemant dsigne, par cette expression, la satire de
  Furetire, intitule: _Nouvelle allgorique_, ou _Histoire des
  derniers troubles arrivs au royaume d'loquence_; Paris, 1658,
  in-8. Le fond de cette allgorie est la guerre dclare par
  _Galimatias_, assist de _Phbus_, son fils an,  la reine
  _loquence_.

  [356] Voici le passage qui contraria tant mademoiselle de
  Scudry: Mais surtout il y vint Sapho, illustre pucelle du
  Marais, aussi fameuse que celle d'Orlans pour le moins. Elle
  toit des plus confidentes de la Reine, et celle qui recevoit le
  plus de ses faveurs. Son seul dfaut toit de se servir d'une
  demoiselle suivante fort poltronne, appele Modestie, qui ne lui
  inspiroit que des conseils timides, ce qui l'empchoit souvent de
  se produire. Elle lui toit mme infidle, car elle lui droboit
  tout ce qu'elle pouvoit de sa rputation. Mais enfin tant
  d'honntes gens pirent cette suivante, qu'ils la convainquirent
  de tous ses larcins, dont pourtant elle se justifia en quelque
  faon, parce qu'elle lui fit voir que tout ce qu'elle lui avoit
  drob de sa gloire pendant plusieurs annes, elle l'avoit fait
  profiter  gros intrts, sur une banque fameuse de la ville
  d'_Estime_, dans le royaume de _Tendre_, dont elle offroit de lui
  faire la restitution. (_Nouvelle allgorique_, p. 43.)

  [357] _Voyez_ sur cette cabale l'Historiette de Conrart, t. 2, p.
  420.




MADAME DE SAINT-ANGE.


Cette madame de Saint-Ange[358] est un original. Elle est nice de M.
Servien, et a pous Saint-Ange, gouverneur du bois de Boulogne, fils
d'un premier matre-d'htel de la Reine. Madame de Saint-Ange est dans
une propret si ridicule qu'elle ne veut pas toucher le bord de sa
jupe, et encore moins le pot-de-chambre; de sorte qu'on la met p.....,
et on lui torche le c.., comme  un enfant. On a fort parl d'elle avec
le chevalier Du Buisson; on prtend que la mauvaise conduite est cause
de tout ce dsordre, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour se faire
aimer de lui; elle s'ajustoit dans ce dessein, au commencement, et
retournoit toujours  huit heures, quoiqu'il ne lui et donn aucun soin
dans son domestique. Lui, au lieu de s'attacher  sa femme, lui
dbauchoit toutes ses filles, et les mettoit en chambre, et a dpens
jusqu' huit cent mille livres de beaux biens. Il l'a fait obliger
partout, de sorte qu'elle fut contrainte de se retirer dans un couvent;
et voyant cet homme plus abm que jamais par la mort de la Reine-mre,
Anne d'Autriche, elle alla trouver M. Servien, son pre, en Savoie, o
il toit encore ambassadeur[359]. La mre[360] a t galante. Un
chevalier d'Anlezi, qui commandoit le rgiment de Fron, couchoit avec
elle  Turin.

  [358] Ennemonde Servien pousa Franois Charron, marquis de
  Saint-Ange, premier matre-d'htel d'Anne d'Autriche.

  [359] Ennemond Servien, frre du surintendant Servien, a t
  ambassadeur en Savoie depuis 1648 jusqu'en 1676.

  [360] Justine de Bressac, fille d'un bailli de Valence.

Cette femme est jolie, mais ce n'est pas une grande beaut; cependant
elle y prtend plus que personne du monde. Dans la curiosit qu'elle
avoit de voir cette madame de Villars que la reine de Sude cajola tant
 son premier voyage (voyez les _Mmoires de la Rgence_[361]), elle
obligea un homme  leur donner  souper; mais elle s'en repentit
aussitt ds qu'elle eut vu sa rivale, ne lui dit rien, fut fort
incivile et s'en alla le plus tt qu'elle put.

  [361] Ces Mmoires sont perdus, s'ils ont exist; ils nous
  auroient appris qui toit cette dame de Villars; toit-ce la mre
  du marchal, ou toit-elle de la maison de Braucas? C'est ce que
  les autres Mmoires du temps ne nous disent pas.

Pour le bel esprit, c'est une grande piti; jamais femme ne fit tant
l'entendue; elle affecte aussi de rciter fort bien des vers; elle a eu,
je ne sais combien de temps, la Beauchteau, comdienne[362], pour
matresse de dclamation, et, l't pass, elle en rcita chez
Hilaire[363], o il y avoit vingt personnes, dont la plupart n'toient
pas de sa connoissance. Elle avoit pour voisin un gentilhomme nomm
Herrouville, qui se pique d'esprit, et alla ensuite au _Samedi_. Cet
homme trouva un jour un pot-de-chambre dans l'antichambre de madame de
Saint-Ange; il crut faire une belle galanterie en faisant des vers sur
cela. Je vous laisse  penser s'il oublia d'y parler d'_eau d'Ange_: il
y avoit bien des choses plus dlicates, car il disoit en un endroit, en
parlant de cette eau, qu'il videroit volontiers

                    Sa bourse,
    Pour en puiser  la source.

Il lui envoya ces beaux vers, et pour apaiser la belle, il fallut aprs
faire amende honorable. Toute spirituelle qu'elle prtend tre, on en
mdit avec un des plus sots hommes de la cour; c'est Coss. Son mari est
passablement honnte homme. Elle est quasi toujours jalouse de lui, et
lui jamais d'elle. Il est prsentement amoureux de cette madame de
L'Orme d'Esgorry, dont il est parl dans l'Historiette de madame de
Gondran[364]. Elle a trouv moyen d'en faire ses plaintes  la Reine,
car Saint-Ange est son premier matre-d'htel; il a eu cette charge de
son pre. Elle dit ce que disent toutes les femmes, que son mari donne
tout  cette madame de L'Orme, qui est ravie de l'emporter sur une plus
jeune et plus belle personne qu'elle.

  [362] C'toit la mre de ce petit Beauchteau, qui faisoit si
  facilement de mauvais vers; on a runi ses petites _OEuvres_.
  insignifiantes, sous le titre de _la Muse naissante_, 1657,
  in-4. Les portraits qui y sont joints font encore rechercher ce
  volume.

  [363] Mademoiselle Hilaire, clbre chanteuse du temps. (_Voyez_
  son Historiette, t. 4, p. 436.)

  [364] Voyez plus haut, t. 4, p. 283.




LE PRSIDENT ET LA PRSIDENTE TAMBONNEAU.


Le prsident Tambonneau est prsident des comptes et fils d'un prsident
des comptes. Son pre toit un homme fort dbauch; sa femme toit
galante: ils moururent tous deux de la v...... Le mari faisoit des
excuses  sa femme de la lui avoir donne, et on disoit: Regardez le
bonhomme! h! qui lui a dit que ce n'est point  elle  lui en faire?
Il toit incommod, mais il se remit en prtant sur gages  deux sous
pour cu par mois; il se servoit pour cela d'une insigne m......... qui
logeoit  la rue de la Verrerie, et qui en faisoit mtier et
marchandise.

Notre prsident fit assez de dpense en sa jeunesse; c'toit le plus
brave de tous les garons de la ville, mais ce n'toit pas le mieux
fait; il est petit, camus et de fort mauvaise mine. Il pousa la fille
d'un homme d'affaires, nomm Boyer[365]. C'toit une jeune fille de
quatorze ans, fort jolie; elle n'avoit nulle envie de l'pouser, mais le
pre toit un homme qui n'entendoit pas raillerie. Elle n'osa en rien
dire, mais devant le prtre elle fut fort long-temps  dire oui. Le soir
des noces, quand Tambonneau se vint coucher, elle fit un grand cri, et
ne voulut point souffrir qu'il approcht d'elle; insensiblement elle s'y
accoutuma, et pour se consoler, elle eut bientt des galants.

  [365] Antoine Boyer, seigneur de Sainte-Genevive-des-Bois.

On ne sauroit assurer qui la mit  mal, du jeune prsident Le Cogneux,
qu'on appeloit en ce temps-l l'abb de Saint-Euverte[366], ou du comte
d'Aubigny[367]. Le Cogneux conte qu'elle alloit courir avec son rival,
la nuit, au bal, et qu'une fois il entendit qu'en descendant de carrosse
elle disoit: Adieu, ma cousine. Lui l'attendit dans sa chambre et lui
donna de bons soufflets, en lui disant: Voil pour votre cousine. Je
commencerai par l'abb, parce que cette femme ayant eu envie de loger
dans la maison du prsident (vers Saint-Andr, c'toit une des plus
belles de Paris, depuis on a raffin), Le Cogneux toit alors avec la
Reine-mre; l'abb, en la lui louant, se garda le devant pour lui, et il
y a grande apparence qu'tant tout port, et tant de la ville, il lui
fut plus ais qu' un autre de la cajoler. Aubijoux a dit qu'il toit
contemporain de l'abb, et que comme il montoit la nuit par une chelle
de cordes, il ne pouvoit s'empcher, en passant, de rompre les vitres de
son rival. Le mari faisoit souvent lit  part. Il a dit encore, ou bien
c'est de Coulon[368] qu'on le tient, que la prsidente trouvoit moyen
d'aller voir son pre  Sainte-Genevive-des-Bois,  cinq lieues de
Paris, sans que le mari y ft; que Aubijoux averti, se rendoit avec
Coulon, qu'elle avoit mis bien avec une soeur  marier qu'elle avoit;
qu'ils y faisoient porter des hotes de _friponneries_[369], et que
par-dessus les murs, ou bien par une porte du parc dont ils avaient la
clef, ils faisoient cent folies jusqu'au jour. Cette soeur fut marie
avec Ligny[370], neveu du chancelier, et depuis on n'en a pas ou
parler; elle n'avoit garde d'tre si jolie que sa soeur. Je n'ai ou
dire cela qu'au petit Gunaud; je crois qu'il toit mal inform. Cette
femme a t dix ans brouille avec sa soeur qu'elle ne vouloit point
voir. Ce fut madame de Noailles[371] qui les accommoda; mais elles se
voient trs-froidement. Il y a apparence que c'toit par pruderie
qu'elle ne vouloit pas voir la prsidente. On a su d'Aubijoux qu'il
n'avoit jamais trouv de femme qui y prt tant de plaisir ni qui ft si
propre.

  [366] Jacques Le Coigneux, prsident  mortier au Parlement, fut
  nomm  l'abbaye de Saint-Euverte d'Orlans, en 1630. Son frre
  Bachaumont lui succda dans ce bnfice, en 1645. C'est par
  erreur que, dans les _Mmoires de Conrart_, t. 48, p. 193 de la
  deuxime srie de la _Collection des Mmoires relatifs 
  l'histoire de France_, on a crit ce nom Saint-Envestre. (_Voyez_
  au t. 3, pages 103 et suivantes, l'Historiette du prsident Le
  Coigneux.)

  [367] Franois-Jacques d'Amboise, comte d'Aubijoux, chambellan de
  Gaston, duc d'Orlans, mourut le dernier de son nom, sans avoir
  t mari, en 1656.

  [368] Coulon, conseiller au Parlement, ardent frondeur. On a vu
  plus haut, t. 4, p. 14, l'Historiette de sa femme.

  [369] _Friponneries._ Ce mot est trs-distinctement crit dans le
  manuscrit autographe. Il faut l'entendre dans le sens de
  _ptisseries_ et de _friandises_. On appeloit _friponnes_ de
  petites botes de sapin remplies de pte de coing, de cotignac
  d'Orlans. (_Dictionnaire de Trvoux._)

  [370] Ce Ligny toit fils de Jean de Ligny, matre des requtes,
  et de Charlotte Sguier, soeur du chancelier.

  [371] Louise Boyer, duchesse de Noailles, dame d'atour de la
  reine Anne d'Autriche. Elle toit soeur de la prsidente
  Tambonneau, et de madame de Ligny.

Ce d'Aubijoux avoit quelquefois des visions. Un jour il versa en
carrosse si doucement, qu'il y voulut faire un somme avant qu'on le
relevt. Il prit un grand deuil de Flamarens[372] qui n'toit point son
parent, mais son ami intime, et il disoit que c'toit de telles gens
qu'il falloit porter le deuil.

  [372] Le marquis de Flamarens, tu au combat de Saint-Antoine, au
  mois de juillet 1652.

La jalousie qu'elle tmoigna aux Tuileries en voyant l'abb (_de
Saint-Euvetre_) se promener avec d'autres dames, fut ce qui commena 
faire parler. Je ne sais s'il le faisoit pour la faire revenir, car
Marsilly, frre de Ligny, en contoit  la prsidente. Un jour l'abb,
qui toit honntement brutal, se mit  la quereller, et lui dit, entre
autres choses obligeantes, que ses jupes toient bien lgres, qu'elles
se levoient  tout vent. Le mari l'out, car ayant entendu la voix de
l'abb; il se tint derrire le paravent. Depuis ce jour il ne voulut
plus souffrir qu'ils parlassent ensemble, et ils ne se voyoient plus
qu'en une chapelle des Cordeliers. Cela dura jusqu' ce que le prsident
Le Cogneux[373] revint de son exil; alors Tambonneau alla loger  la
maison de Barbier[374], auprs du Pont-Rouge. Ce fut l que la fantaisie
vint au prsident Le Cogneux de btir cette belle maison auprs du Pr
aux Clercs[375]. Insensiblement d'Aubijoux, qui toit bien avec lui, y
mena d'autres gens de la cour; Tambonneau se mit dans les prts; sa
femme mprise le bourgeois; ils tiennent table, mais il n'y va quasi
personne de la ville, si ce n'est de ceux qui sont un peu de la cour.
Cette femme a quelque chose de particulier. L't on la voyoit se
promener assez souvent jusqu' midi au grand soleil, dans son jardin,
avec une chemise jaune attache au poignet avec des rubans incarnats et
un collet de point de Gnes, avec un ruban de mme couleur, masque et
une coiffe sur sa tte; elle est petite, mais elle veut tre chausse 
son aise, et dit que le plaisir de marcher est plus grand que celui de
parotre de belle taille.

  [373] Le prsident Le Coigneux, le pre, chancelier de Monsieur.
  Il entra dans toutes les intrigues de la reine Marie de Mdicis
  et de Gaston d'Orlans, et perdit sa charge; mais il a fini par
  tre rtabli dans ses biens et honneurs.

  [374] Barbier, contrleur-gnral des bois de l'Ile-de-France, et
  l'un des adjudicataires du palais et du domaine de la Reine
  Marguerite, sur le bord de la Seine, avoit obtenu la permission
  de construire un pont de bois qui a port divers noms, mais qu'on
  appeloit plus communment le _Pont-Rouge_. Il toit situ en face
  de la rue de Beaune. Emport par les grandes eaux en 1689, il a
  t remplac par le Pont-Royal.

  [375] _Voyez_ l'Historiette du prsident Le Coigneux, t. 3, p.
  103 de ces Mmoires.

Il lui arriva une terrible aventure au bal; elle mettoit du rouge au
commencement, parce qu'elle toit trop haute en couleur; mais ce rouge
appliqu mangea si bien le rouge naturel, qu'aprs il fallut continuer 
en mettre; elle s'vanouit en une assemble et demeura rouge comme un
coq, car elle en mettoit trangement.

Elle fit un jour fort la dlicate chez madame de Montausier  souper,
c'toit alors dans le faubourg; elle ne mangea de rien, et fit entendre
qu'elle ne gotoit volontiers que de ce que ses officiers lui
apprtoient, et qu'elle en avoit les meilleurs de France. Ceux qui
toient l ayant ou conter ses promenades, disoient qu'elle ne vivoit
que de rose.

Elle raffine en coiffures et en habits, et se laissoit tyranniser par un
certain matre Thomas, qui, sur trois robes, en gagne une, tant il est
homme de bien, parce qu' son gr il l'habilloit mieux qu'un autre;
peut-tre aussi lui faisoit-il crdit, car la bonne dame devoit
beaucoup: ce n'est pas qu'elle ne tricht assez au jeu pour gagner;
Arnauld l'y surprit[376] une fois, et la traita un peu mal de parole;
mme il lui dit que le respect qu'il portoit  une dame de grande
qualit, qui jouoit avec eux, l'empchoit de faire pis.

  [376] Je me souviens que le mari disoit partout qu'il n'y avoit
  pas une femme au monde qui jout si bien ni si heureusement;
  c'est qu'elle trompoit. (T.)

Revenons aux galanteries. On disoit que madame de Rohan, la douairire,
pour se rendre le prsident de Maisons favorable en l'affaire de
Tancrde[377], avoit fait le maquerellage de lui et de la petite
prsidente; mais, ce qui la dcria le plus, ce fut que Bouteville[378],
jeune garon de vingt ans, pria M. de Chtillon[379], son beau-frre,
de parler pour lui  la belle qu'il en toit amoureux, mais qu'il ne
savoit comme s'y prendre. Chtillon lui parle; elle lui dit que s'il
parloit pour lui, elle verroit ce qu'elle aurait  faire; et sur l'heure
ils lirent la partie pour se trouver chez une certaine femme. Il y fut;
mais ce qu'il fit ne valoit pas la peine de donner un rendez-vous; car
il n'en fit pas plus que s'il et t le plus press du monde, et que le
mari et heurt  la porte. Chtillon fut si discret, que M. le Prince
sut toute l'histoire; et un matin que tous ses _petits matres_[380]
toient  son lever,  Chtillon prs, il leur dit srieusement qu'il
toit arriv un grand malheur au pauvre Chtillon, et qu'il falloit que
ses amis en cette occasion lui tmoignassent leur tendresse. Chacun
croyoit qu'il et t chass de la cour. Aprs les avoir tenus un peu en
suspens: C'est, dit-il, qu'il a eu madame Tambonneau tout une
aprs-dne, et ne lui a jamais su faire qu'une pauvre fois. Cela se
sut partout. Elle en pensa enrager, et un jour, en prsence de Ruvigny,
alors mari, elle vouloit engager Roquelaure[381], lui qui a fait pis
que cela,  se battre contre Chtillon. Il s'excusa en disant qu'il
toit son ami, et dit  Ruvigny en sortant: Cette femme est folle. A ce
compte-l il y en a plus de douze qui sont obligs  se battre comme
moi. Roquelaure couchoit avec elle par rencontre, mais il ne s'y
attachoit que mdiocrement; et, pour vous dire le vrai, quoiqu'elle
n'et que trente ans tout au plus, en moins de rien le visage lui devint
us: il n'y avoit plus que la propret et la gorge qui la maintnt. Un
jour que Miossens alla chez elle, elle mit vite une coiffe sur ses
ttons; il sort, et Roquelaure entre avec une dame. Elle te cette
coiffe en disant: J'avois mis cela, car je crains ces Gascons.--H! lui
dit cette dame, est-ce que celui-ci ne l'est pas?--Non, rpondit-elle,
il n'est point Gascon pour moi.

  [377] _Voyez_ plus haut, t. 3, p. 74, les dtails du procs
  auquel donna lieu la naissance de Tancrde.

  [378] Franois-Henri de Montmorenci-Bouteville, depuis duc et
  marchal de Luxembourg.

  [379] Gaspard de Coligny, duc de Chtillon, bless mortellement 
  l'attache de Charenton, le 9 fvrier 1649.

  [380] On appeloit ainsi les jeunes seigneurs du parti des
  princes, parce qu'ils cherchoient  se rendre _matres_ de
  l'tat. Le passage de Tallement confirme ce que dit Voltaire sur
  l'origine de cette expression dans le chapitre du _Sicle de
  Louis XIV_, intitul: _Guerre civile_. On a dit aussi que
  c'toient les jeunes amis du duc Mazarin, grand-matre de
  l'artillerie de France, qui les premiers avoient t qualifis de
  _petits-matres_. Mais ici l'expression est employe bien avant
  la mort du cardinal Mazarin, qui prcda l'lvation du duc de La
  Meilleraye  cette charge.

  [381] Gaston, duc de Roquelaure, mourut en 1683. Ses
  bouffonneries l'ont rendu clbre.

Tambonneau alla ensuite  Bourbon, et voulut obliger Roquemont, son
frre, conseiller au Parlement,  prendre garde  sa femme; l'autre, qui
autrefois avoit averti le prsident de ce qu' son avis il falloit
faire, sans qu'il en et rien fait, lui dit tout franc qu'il ne
prendroit point ce soin-l. L'affaire de Chtillon avoit t assurment
jusqu'aux oreilles du mari, et on m'a assur que pour montrer  sa femme
ce qu'il toit capable de faire en sa fureur, il tua en sa prsence un
petit cheval qu'il aimoit fort. Cela ne fit pourtant pas grand peur  la
prsidente. En revenant de Bourbon, il passa  Chtillon, car il toit
un peu pris de madame de Chtillon[382]; peut-tre trouvoit-il que
c'toit le plus beau moyen de se venger du mari. Il lui rendit bien des
soins, lui donna la collation et les violons chez lui; mais je doute
fort qu'il se soit veng.

  [382] lisabeth-Anglique de Montmorenci, duchesse de Chtillon;
  elle se remaria au duc de Mecklembourg, et mourut en 1695.

Il prenoit quelquefois des fantaisies  cet homme de s'tendre sur les
louanges de sa femme. A table, devant dix personnes, il dit qu'il ne
voyoit point de femme plus aimable qu'elle, qu'elle toit propre, bien
faite, bonne robe[383], galante, agrable, et que s'il n'avoit t son
mari, il auroit t son amant. La pauvre chrtienne s'en dferra. Une
autre fois, comme on parloit de je ne sais quelle femme qui donnoit un
peu de peine  son mari: Qu'on me la donne, dit-il, je l'arrangerai
bien. Vous voyez comme j'ai rang la mienne. Cet homme passoit ainsi du
blanc au noir. Un jour il toit content de sa femme, il en faisoit
l'loge; il disoit: Laissez faire ma petite femme. Puisqu'elle s'en
mle, cela vaut fait. Une autre fois il toit mal difi.

  [383] Expression emprunte de la langue italienne, qui semble
  fort extraordinaire dans la bouche d'un mari.

Le dsordre des prts tant venu[384], le prsident toit fort
embarrass; il le fut bien encore davantage au blocus de Paris. Il
venoit tous les jours me rompre la tte,  faute d'autres, car j'tois
son voisin; il disoit les plus grandes impertinences qu'on pouvoit dire.
Je souhaite, disoit-il, que tout le monde s'entretue dans la ville.
J'irai au-devant de M. le Prince; s'il vient brler le faubourg, j'en
serai quitte pour ma maison. Je jouirai au moins du reste. Il entendoit
que ses prts fussent bien pays, qui toit le principal. H quoi,
sera-t-il dit que Michaud[385], fils de Jean, et petit-fils de Michaud,
et arrire-petit-fils d'un autre Michaud, n'ait pas la charge de son
bisaeul? Mes amis de bonne chre, il faut donc vous dire adieu. Il
faudra que ma femme vende son tui d'or et son cuelle d'or, car elle
dit que l'argent n'est pas propre. Il prnoit cela partout, et croyoit
que ces raisons-l toient capables de convaincre tous les Frondeurs.
Sa femme s'toit sauve dguise en bavolette[386]  Saint-Germain; et
elle toit si aise de conter qu'elle avoit trouv des gens  qui elle
avoit dit qu'elle alloit voir son _pre-grand_! A Saint-Germain, elle
alla gaillardement loger chez Roquelaure, qui en faisoit mille contes,
l'appeloit sa mnagre, et disoit aux gens: Voulez-vous venir manger de
la soupe de ma mnagre? L, bien des gens ttrent de la prsidente;
on ne s'en cachoit point, on disoit: Un tel y coucha hier, un tel y
couche ce soir. Enfin le mari s'y retira aussi, et au retour, il
disoit: J'tois fort bien  Saint-Germain; je ne manquois de rien chez
mon bon ami Roquelaure.

  [384] Des prts immenses avoient t faits au Roi, pour lesquels
  on avoit engag plusieurs branches des revenus de l'tat. La
  rvocation des prts ruina beaucoup de financiers. (Voyez les
  _Mmoires du cardinal de Retz_.)

  [385] Il s'appeloit _Michaud_. Louis XIV et madame de Montespan
  ont plaisant sur ce nom dans un couplet, dj indiqu dans la
  note du t. 4, p. 248. Le voici:

    Or, nous dites la Tambonne,
    La Tambonne Tambonneau,
    Pour l'appui de la couronne,
    Qui fit le marquis Michaud?
    Notre histoire peu sincre
    A toujours pris soin de taire,
    Qui fit le marquis Michaud,
    A Tambonne Tambonneau.

  Le marquis de Mortemart, pre de madame de Montespan, passoit pour
  avoir eu des relations intimes avec la prsidente, ce qui donna
  lieu  cet autre couplet satirique:

        Mortemart, le faune,
        Aime la Tambonneau;
        Elle est un peu jaune,
        Mais il n'est pas trop beau;
        Dessus son c.l il pince,
        En lui disant: M'amour,
            A la cour,
          L'esprit est mince
    Lorsqu'on n'agit pas comme le grand Saucourt.

  [386] _Bavolette_, jeune paysanne, dont le simple _bavolet_ fait
  la coiffure.

La paix faite, M. le Prince y mangeoit fort souvent et les Bouillon
aussi. Elle faisoit plus la belle que jamais. Une fois elle alla fort
ajuste chez la marchale de Gubriant; on ne faisoit que de se mettre 
table, elle avoit dn; la voil qui commence  lever sa robe, pour
montrer sa belle jupe, qui veut faire admirer comme ses manchettes
toient mises de bon air; car elle croyoit qu'il n'y avoit personne au
monde qui les st mettre comme elle, et mme elle se piquoit de les
mettre fort proprement, quoique madame Anne, sa _duea_, ft une heure
et demie  les ajuster; aprs elle alla au miroir, et  tout bout de
champ elle disoit: Pas trop sottes; ces yeux-l sont petits,  la
vrit, mais ils ont bien du feu. Et elle parla une heure durant du feu
de ses yeux. Quand Vardes eut assez mang: Madame, madame, lui dit-il,
venez, venez, on vous donnera  cette heure tant d'oeillades que vous
voudrez. Nous voil au dessert; c'est le temps des douceurs; approchez.

Cependant les prts alloient toujours fort mal; le prsident alla parler
 d'Emery[387], et lui dit: Mais, monsieur, je n'ai point de bois. O
prendrai-je de l'argent pour en acheter? Qui enverra au march pour moi?
Je suis rsolu de demeurer cans; il faut bien que vous me chauffiez et
que vous me nourrissiez. D'Emery, alors malade de la maladie dont il
mourut, aprs avoir eu bien de la patience, lui dit que si ses
valets-de-chambre ne le pouvoient mettre dehors, il feroit venir ses
palefreniers. Tambonneau outr vouloit aller au lit, on ne sait pourquoi
faire; mais on se mit entre deux, et on le fit sortir. Le marchal de
Grammont lui envoya un gentilhomme pour le prier de s'accommoder avec le
prsident; il rpondit qu'il ne se soucioit point de Tambonneau, ni des
messages qu'on lui faisoit faire sur cela. En effet, le marchal et
bien pu lui en parler lui-mme.

  [387] Le surintendant des finances.

Dans le chagrin o toit le prsident, il toit plus mchant  ses
valets que par le pass, quoiqu'il l'et t honntement, et aux
ouvriers aussi. Il est fort propre chez lui, mais assez malpropre sur sa
personne. Feu M. de Nemours, l'hiver, alla chez lui un soir; ses pages
charbonnrent tout le vestibule avec leurs flambeaux. Tambonneau voit
cela en le conduisant, il appelle son matre-d'htel. La Fontaine,
pourquoi n'avez-vous pas battu ces coquins-l?--Monsieur, on ne bat pas
ainsi les gens: ils mouroient de froid; ils ne sont pas de fer. Si vous
eussiez voulu qu'on leur donnt un fagot, ils n'auroient pas fait cela.
Lui, enrag, saute  La Fontaine; La Fontaine, grand et fort, et assez
hardi, le saisit  la gorge. Monsieur, lui dit-il, si vous me frappez,
je vous tranglerai. Vous m'avez promis, quand je suis venu  votre
service, de ne me pas toucher. Le prsident lche prise, crie qu'on
ferme les portes, et qu'on aille qurir le bailli. La Fontaine se
barricade dans sa chambre, charge ses pistolets, et, le bailli tant
venu, il dit ses raisons qui ne furent point trouves mauvaises. Enfin,
il fallut capituler; il sort sur l'heure. Le lendemain, sur ce qu'on lui
avoit refus ses gages, il envoie un exploit. On le paie. Ce La Fontaine
disoit qu'on faisoit chez eux de certaines pommes  la compote, qu'on
appeloit des _pommes de chagrin_,  cause qu'en ce temps-l M. le
prsident toit fort chagrin. En ce temps-l la pauvre prsidente toit
bien embarrasse  cacher les coiffeuses, et les cranciers de peur que
son mari ne les vt.

Quand M. le Prince et le cardinal commencrent  se brouiller,
Tambonneau faisoit l'homme d'importance, disoit qu'il s'toit entremis
de les accomoder, qu'il avoit parl plusieurs fois au cardinal; mais,
disoit-il, il ne m'a pas voulu croire, et c'toit pour son bien ce que
j'en faisois.

Il crut, dans la bonne opinion qu'il avoit de l'adresse de sa femme,
qu'elle feroit si bien auprs de la Reine qu'il seroit pay de ses
prts: cette femme n'en bougeoit plus, et madame Pilou l'appeloit _le
Barbet de la Reine_. Hlas! dit-elle, la pauvre femme ne voit-elle pas
que tout cela ne fait que lui alonger le nez[388], et l'acamardir  son
mari? Quand M. le Prince fut arrt, elle et son mari s'empressrent
terriblement autour de madame la Princesse la mre, et elle fut mme 
Chtillon[389], o on ne la demandoit point[390]; et quand madame de
Bouillon fut mise  la Bastille, elle alla s'y enfermer pour huit jours,
ds qu'on eut permission de la voir. Madame de Bouillon se moquoit
d'elle, et a cont qu'une fois elle l'avoit trouve au lit avec un ruban
couleur de feu comme une ceinture, un au col, un  chaque bras, coiffe
par La Prime, avec bien des rubans et une cornette par-dessus.

  [388] Elle l'avoit pointu. (T.)

  [389] On lit _Chtillon_ au manuscrit, mais ce doit tre
  _Chantilly_.

  [390] Elle crut que cela ne se sauroit point, car ce voyage
  pouvoit nuire  son mari. (T.)

Tambonneau devint amoureux d'une fille chez qui il alloit bien des
jeunes Frondeurs. Lui, qui craignoit de se brouiller  la cour, envoyoit
toujours voir qui y toit, avant que d'y aller; mais finement il
laissoit son carrosse  la porte. Un jour qu'il y toit, Bachaumont y
fut; ds qu'il le sut: Ah mon Dieu! dit-il, mademoiselle, cachez
moi.--Monsieur, je n'ai point de lieu pour cela, et il n'y a qu'un
escalier. Le prsident laisse son argent, tant il eut hte de partir,
se bride le nez de son manteau, et passe tout contre Bachaumont;
Bachaumont se met  crier: Je ne vois pas M. le prsident Tambonneau,
au moins, je ne le vois pas. Jeannin[391] fut surpris par Tambonneau,
cach sous une table dont le tapis toit  housse; le galant lui dit:
Prenez garde  ce que vous ferez, j'ai deux hommes l dehors qui m'ont
vu entrer cans, et qui feront du bruit. Il le laissa aller. Cette
fille disoit qu'elle lui gagnoit son argent bien aisment: elle savoit
son humeur qui est de se prendre par les pieds, car il dit qu'une
personne bien chausse ne sauroit tre laide; elle se chausse proprement
et montroit un de ses souliers; il y jetoit aussitt la vue, et elle le
trompoit en jouant au piquet.

  [391] Jeannin de Castille, trsorier de l'pargne.

Toutes choses pacifies, le prsident alloit chez Ninon pour faire
d'autant plus l'homme de cour. Ninon s'en moquoit fort. Il y avoit je ne
sais quelle petite Charpentier[392] avec elle  qui Tambonneau faisoit
les doux yeux, et il lui envoyoit du cidre; elle lui disoit: Prsident,
envoie-moi bien du cidre, et ne viens point, car tu pues trop fort. Il
prit envie  la prsidente d'entendre Ninon jouer du luth; mais comment
faire? Je veux, disoit-elle, qu'il y ait une tapisserie entre
deux.--Voire, dit le mari srieusement, ma petite femme, je vous assure
qu'elle est aussi modeste qu'une autre personne; et puis elle a,
pensez-vous, une dame Anne, tout aussi prude que pourroit tre la
vtre. Ninon fait ce conte-l  crever de rire; car cette madame Anne
toit la m........ de la prsidente.

  [392] Cette petite fille avoit t trois mois chez Ninon, sans
  dire un mot; un jour quelqu'un parloit d'historiens, elle va
  dire: Pour moi, j'aime fort _Rodote_. (T.)

Le carme de 1653, ils s'amusrent de faire un ordinaire de viande 
huit livres par tte. Il y avoit certain nombre de personnes qui en
toient. Elle alloit seule avec un homme, et disoit qu'on lui avoit
appris  Saint-Germain  ne point _faonner_. Un batelier a dit qu'il
l'avoit mene baigner toute seule avec des hommes.

Son fils,  dix-sept ans, eut la petite vrole: elle l'assista avec un
soin trange; il pensa mourir: elle toit dsespre. Madame de
Bouillon, pour la consoler, l'alla voir, quoiqu'elle et tant d'enfants.
C'toit dans sa grande affliction de la mort de son mari qu'elle
affectoit de voir les gens tristes. Aprs cela la prsidente dansoit
toutes les petites danses: on fit des vaudevilles pour se moquer d'elle.
Le mari disoit: Il n'y a pas de femme au monde qui paroisse si jeune;
si son fils la prenoit au bal, on diroit: Voil le frre et la soeur.

Elle a renonc depuis quatre ans  toute galanterie, et ne se soucie
plus,  ce qu'elle dit, que de jouer et d'tre brave. Le mari, qui avoit
jur, puisqu'on ne le payoit pas, de prendre du bien o il en
trouveroit, n'y manqua pas; et, se voyant second prsident, il fit bien
des siennes. Nous verrons, dans les _Mmoires de la Rgence_, le procs
que lui fit Nicolay, en 1655.

La prsidente eut la petite-vrole, il y a trois ans; tous ceux  qui je
le disois, moi qui tois encore son voisin, me rioient au nez et me
disoient: Vous vous moquez, c'est la grosse. Ruvigny lui fait la
guerre qu'elle est amoureuse de son fils. Ils ont fait bien de la
dpense pour ce garon; ils l'ont mis dans le grand monde, et croient en
avoir fait une merveille. A la vrit, il est bien fait, il danse bien,
il est propre; mais il lui ont donn une prsomption enrage qui n'est
fonde sur rien. Cet homme, cette femme et ce garon se cajolent 
crever de rire; car la prsidente a aussi pris ce style-l: elle a une
complaisance aveugle pour lui, jusqu' lui mettre Margot dans son lit,
s'il le vouloit. Elle s'avisa de cela pour se conserver la libert de
coqueter, car il a eu autrefois de furieuses jalousies, et depuis elle a
continu pour l'empcher de faire quelque chose d'extraordinaire sur le
chapitre de la braverie; car 'a t et c'est encore la passion qui,
aprs la galanterie, a eu le plus de pouvoir sur son esprit.

Tambonneau doit cent mille cus de reste de la tutelle des petits Boyer,
ses beaux-frres, et on l'accuse de les avoir pills autant qu'il a pu.
En 1665, il s'est excus de mettre au commerce, comme le reste de la
chambre; il a t assez mal avis pour reprter de nouveau au Roi du
temps de M. Fouquet. M. Colbert, quand il apprit cela, dit: Ah! je
croyois que 1648 l'auroit rendu sage: c'est l'anne de la rvocation
des prts.




MADAME DE TALOET[393].


Madame de Taloet est fille d'un M. Du Levier, homme de condition, qui
toit conseiller au parlement de Rennes, et dont la veuve s'toit
remarie  un gentilhomme qualifi, de Champagne, nomm M. de Vignory.
Cette fille, qui avoit dix-sept mille livres de rente, fut mise entre
les mains de M. de Taloet, son oncle paternel et son tuteur. Cet oncle
la fit pouser  son fils, nonobstant les dfenses du Parlement et les
rgles de droit. Madame de Vignory, enrage de cela, accuse cet homme
de fausse monnoie, et lui fit bien de la peine; aprs elle trouve moyen
de mettre une suivante auprs de sa fille, qui la gouverna si bien
qu'elle lui fit avec le temps har son mari comme la peste. Il est vrai
que Taloet lui en donna quelque sujet, car il vendit une charge de
lieutenant aux gardes qu'il avoit, et se mit  entretenir une g....
qu'il faisoit appeler madame de Taloet. La suivante lui fit accroire
qu'il ne demandoit qu' en avoir des enfants pour l'trangler ensuite.
Quelques jours aprs qu'il fut arriv  Rennes, elle lui demanda ce
qu'il avoit fait de l'argent de cette charge. Je n'ai pas accoutum,
lui dit-il, de vous en rendre compte. Il faut donc que vous me rendiez
compte aussi de ce que vous avez dpens depuis que je suis parti?--Ce
n'est pas de mme, rpliqua-t-elle, tout le bien vient de moi. Ensuite
il lui propose d'aller  la campagne: elle n'y vouloit point entendre.
Vous vous moquez, dit-il, il le faut bien. Nous partirons demain. Elle
alla se conseiller  sa confidente: toute la nuit elle feignit d'avoir
le dvoiement. Au commencement il la suivit par soupon; enfin il s'en
lassa. Elle mit hors du logis ce qu'elle avoit de meilleur, et le matin,
ds quatre heures, elle s'alla asseoir sur les degrs d'une glise,
parce qu'elle n'en avoit point trouv encore d'ouvertes, et l elle se
chaussa, car elle toit venue nu-pieds; aprs elle fut demander retraite
 deux conseillers de sa connoissance qui, n'ayant point de femme, ne la
voulurent point recevoir. Elle toit bien faite et jeune. Un d'eux lui
conseilla de se retirer  Saint-Georges, qui est une religion de filles.
Elle y va. Le mari ne savoit ce qu'elle toit devenue; il chercha tant
qu'enfin il la dcouvrit;  travers la grille et le voile, il lui
demande pardon; il se soumet  toutes choses imaginables pour obtenir
d'elle qu'elle souffrt qu'il la vt seulement; elle ne le voulut
jamais. Cela mit tout le monde contre elle. Elle lui envoie un exploit,
disant qu'il l'avoit pouse contre les dfenses du Parlement, et avec
une dispense qui toit nulle, car ils sont cousins-germains; elle le
poursuit: l'affaire est voque  Paris. Elle avoit eu six enfants; cela
n'empcha pas qu'elle ne continut. Elle n'avoit point d'argent, il
jouissoit de tout. Il lui fait offrir cent pistoles, pourvu qu'elle
daignt les prendre de sa main, consentant qu'elle s'en servt contre
lui. Elle ne voulut jamais lui avoir cette obligation. Elle eut la
petite-vrole qui ne l'a pas embellie; il lui fit dire que si elle le
trouvoit bon, il l'iroit assister, et qu'il l'aimoit autant que jamais.
Elle fut toujours inexorable. Durant sa maladie, elle eut une trange
affliction; car sa mre, cette madame de Vignory, qui est veuve pour la
seconde fois, eut la tte coupe  Rennes avec sa fille du second lit,
et voici pourquoi. Madame de Vignory avoit eu connoissance d'un garon
bien fait, _qu'on appelle Bussy_[394]. Il toit d'honnte naissance de
devers Moulins, il avoit du bien passablement. D'abord il suivit le
barreau  Paris, et aprs il fut commis de M. de Noyers. Elle le maria
avec sa fille du second lit, parce qu'il lui prta vingt mille livres,
dont elle avoit besoin. Elle avoit cru peut-tre qu'ayant t avocat,
et ayant habitude chez M. de Noyers, il dbrouilleroit les affaires de
la maison. Ce garon, en tout, pouvoit jouir de six  sept mille livres
de rente avec sa femme; le reste toit fort embarrass. On ne laissa pas
de l'appeler M. le marquis de Bussy. Il s'toit mari  condition de
prendre le nom et les armes de sa femme, et qu'il donneroit je ne sais
combien  la belle-mre. Il ne lui tint pas ce qu'il lui avoit promis.
Elle, pour s'en venger, gagne sa fille, que cet homme aimoit tendrement:
elles lui font donner un coup d'arquebuse  une hue[395] qu'on fit pour
prendre des loups, en Bretagne, o ils toient pour quelques affaires;
peut-tre y avoient-ils du bien. Et comme il n'toit pas bless  mort,
la belle-mre voulut obliger le chirurgien  empoisonner la plaie.
Celui-ci y mit du sucre au lieu d'arsenic, puis se sauva. La vieille
persuade  sa fille d'trangler son mari, et aprs elle va  une grande
dvotion de Bretagne, qu'on appelle Saint-Anne[396]. La fille avec sa
femme-de-chambre l'tranglent. Voil la mre et la fille en prison:
elles ont des lettres vocatoires; au lieu de les faire signifier, elles
se laissent cajoler aux juges, qui leur firent dire qu'elles n'avoient
rien  craindre. En effet, ils n'avoient point dessein de les condamner;
mais le rapporteur conclut  la mort, les autres eurent honte; cela
passa tout d'une voix; il n'y avoit point de preuves contre la mre. La
fille mourut en philosophe, et sans penser  l'autre vie. Elles furent
condamnes lorsqu'elles s'y attendoient le moins. Cela est assez
ordinaire en Bretagne; il y a beaucoup d'histoires de femmes qui ont
fait tuer leurs maris. La mre fit une fin fort chrtienne, car elle
crivit  sa fille de Taloet,  Paris, pour l'exhorter  mettre sa
conscience en repos sur l'affaire qu'elle avoit contre son mari; cela
vouloit dire que, si elle ne croyoit point tre sa femme, elle allt
jusqu'au bout. Elle ne put rien obtenir qu'un squestre, o il fut
permis  son mari de la voir: elle fut mise  la Propagation de la foi.
Un gentilhomme nomm La Haye d'Airon l'accompagna  Paris. On disoit
qu'elle lui avoit promis de l'pouser quand elle seroit dmarie. Elle
toit riche, comme j'ai dit, et pouvoit beaucoup prtendre de la
reddition de compte. Elle perdit pour la dissolution, mais elle gagna
pour la sparation de corps et de bien. Une comdienne que son mari
entretenoit les accommoda depuis.

  [393] L'orthographe habituelle est _Talhouet_.

  [394] Ces trois mots, en caractres italiques, sont biffs au
  manuscrit autographe de Tallemant.

  [395] Une _hue_, ou une chasse, ainsi appele  cause des cris
  que poussent les rabatteurs pour obliger les loups ou les
  sangliers  se jeter du ct des chasseurs. (_Dict. de Trvoux._)

  [396] Auprs d'Auray,  quelques lieues de Vannes.




BRIZARDIRE.


Brizardire toit un sergent royal de Nantes fort employ et qui
dpensoit extraordinairement pour un homme comme lui. Vous allez voir
d'o cela venoit. Cet homme, dj g, se mloit de dire la bonne
aventure aux femmes, et d'une faon inouie, car il leur disoit, quand il
trouvoit quelque difficult  ce qu'elles souhaitoient: Vous ne sauriez
obtenir cela que par un moyen que je vous enseignerai; peut-tre le
trouverez-vous fcheux, mais il est infaillible. La curiosit les
prenoit, et, par la confiance qu'elles avoient, elles s'y rsolvoient.
Voici ce que c'tait: il les faisoit mettre toutes nues, et avec des
verges il les fouettoit jusqu'au sang, puis se faisoit fouetter par
elles tout de mme, afin de mler leur sang ensemble pour en faire je ne
sais quel charme...... Dans Nantes, il n'osa s'y jouer; mais sa
rputation lui fit trouver des folles par toute la Bretagne, et
principalement  Rennes. Il y a apparence qu'il y gagnoit; car, comme je
l'ai dj remarqu, il dpensoit plus qu'un sergent ne pouvoit dpenser.
Il fut dcouvert  Rennes par un huissier du Parlement, nomm Bohamont,
qui le vit par un trou fesser deux fort belles filles qu'il avoit. Il
rendit sa plainte; on fit jeter des monitoires; plusieurs demoiselles,
suivantes et femmes-de-chambre vinrent  la rvlation; mais quand on
voulut savoir qui toient les fesses, elles ne le vouloient point dire.
Le Parlement s'assembla, et l, ayant vu qu'il y avoit des prsidentes
et des conseillres en assez bon nombre, on se servit des deux filles de
l'huissier et de la femme d'un menuisier, et sur cela on l'envoya aux
galres. Il pensa tre pendu. La prsidente de Magnan, fort belle femme,
toit des fouettes; outre ce que les autres avoient souffert, celle-ci
se faisoit donner quinze coups par semaine, pour avoir une succession
pour laquelle il falloit que trois personnes mourussent. Elle n'est pas
riche. La prsidente de Brie eut quarante-huit coups et en donna 
Brizardire cinquante-deux; une madame de Kerollin se fit fouetter pour
trouver un bon tiercelet (elle faisoit la fausse-monnoie), c'est--dire
un bon alliage. Mais le plus plaisant, ce fut mademoiselle de Taloet;
comme il la fouettoit rudement, c'toit pour avoir un mari qui et
beaucoup de bien, elle crioit: H, monsieur de La Brizardire,
doucement, doucement, j'aime mieux qu'il soit moins riche.




FALGURAS.


Falguras toit commis de Menant; il est mari avec la soeur d'un petit
mdecin huguenot, nomm Lagneau, qui est une espce de mdecin
empirique. Il y a deux ans que, revenant de Languedoc, d'o il est, il
apporta une lettre d'un tailleur adressante  un frre, ptissier de son
mtier, qui toit  Paris, mais dont il n'avoit eu aucune nouvelle il y
avoit long-temps. Falguras eut bien de la peine  trouver cet homme qui
toit ptissier d'hostie, et travailloit en chambre dans la rue du
Meurier[397], qui tend dans la rue Saint-Victor. Le ptissier lui fit
mille caresses, et voulut absolument qu'il djent avec lui. Falguras
dit en djenant qu'il falloit mettre du sel et de la mie de pain sur je
ne sais quelle grillade; aussitt le ptissier, sa femme et ses filles
s'entre-regardrent et considrrent la mine de l'homme, qui est noir et
laid. Cela venoit de ce que leur fille ane avoit un mal de langueur
depuis quatre mois; et, comme le peuple croit toujours qu'il y a
quelque sort aux maux qu'il ne connot pas, ils avoient t  je ne sais
quelle devineresse qui, avec le grimoire, leur avoit mis dans la tte
qu'elle feroit venir le sorcier du bout du monde, s'il y toit, et que,
pour marque, il demanderoit du sel. D'abord ils ne voulurent pas faire
de bruit; mais ils lui parlrent du mal de leur fille. Il leur conseille
de la faire voir  Lagneau, qui lui ordonne je ne sais quelle dcoction,
dont Falguras crivit la recette. Depuis, ayant reu une seconde lettre
du tailleur, il y retourne; le pre et la mre lui disent que cette
drogue avoit fait bien du mal  leur fille, mais que s'il vouloit, il la
guriroit bien. Il ne comprenoit point ce qu'ils vouloient dire, et il
leur donna une pilule de Lagneau qu'il avoit sur lui. Cette fille
l'avale. Or, comme le syndic des cranciers de Menant, nomm Blondel,
logeoit dans la mme rue, Falguras, qui y alloit quelquefois, s'avisa
un jour d'aller savoir des nouvelles de cette fille; le pre n'y toit
point; la mre le reoit fort aigrement, lui dit que cette pillule avoit
pens tuer sa fille, que cette pauvre enfant le voyoit toutes les nuits;
mais que rsolument il falloit qu'il la gurt; que c'toit lui qui le
jour de la Toussaint, dans la rue de Bussy, comme elle portoit un
corbillon, lui donna de la main sur l'paule, en lui disant qu'elle s'en
repentiroit, qu'aussitt elle entra dans une porte et vomit tout ce
qu'elle avoit mang. Je prouverai, dit Falguras, que j'tois ce
jour-l en Languedoc.--Oh! vous tes o vous voulez; mais je savois bien
que je vous ferois venir. Vous avez fait semblant que c'toient des
lettres de notre frre; mais il est mort il y a long-temps. En disant
cela, elle et ses filles se saisissent de la porte; elle prend un
bton, et envoie qurir du secours. Il s'efforce de sortir et sort
effectivement, non sans quelque horion; mais les autres locataires
l'arrtrent dans la monte. On le jette dans une autre chambre; et,
comme il se recommandoit  Dieu, car c'est un huguenot zl, il voit un
homme de la mine la plus farouche du monde, qui, le traitant de sorcier,
lui dit: J'ai port les armes par toute l'Europe, moi. Il croyoit que
ce brutal l'alloit dvorer; mais il en fut quitte  bon march, car la
femme ayant dit  cet homme: N'est-il pas vrai que vous avez t
ensorcel trois fois?--Oui, dit-il.--Et comment ftes-vous pour vous
gurir?--Je pris, dit-il, le sorcier, et, le poignard  la main, je lui
fis dfaire le sort. Cela dit, il se retire. Cette femme sentoit
quelque douleur  un bras, o Falguras l'avoit prise pour la tirer de
la porte. Ah! tratre, lui dit-elle, si tu m'as ensorcele comme ma
fille, tu en mourras. Le prisonnier crie par la fentre  la servante
de Blondel qu'il vit passer; mais elle se mit  hocher la tte, et lui
dit: Gurissez seulement cette pauvre fille. Hlas! la pauvre madame
Blondel est bien malade, et sans doute ensorcele comme elle. Il avoit
beau prendre Dieu  tmoin et se soumettre aux plus cruelles peines de
l'enfer, s'il se trouvoit qu'il ft coupable: Les diables, lui
disoient-ils, ne vous feront point encore de mal: vous avez un pacte
avec eux; mais prenez garde qu'ils ne vous trompent comme
Gauffrdy[398], dont le terme fut avanc d'un an, ayant t pris, pendu
et brl  Aix. Enfin un garon apothicaire tant venu dans ce logis
pour qurir quelques eaux  un distillateur qui y demeuroit, leur
remontra leur folie, et fit dlivrer ce pauvre homme qui a fait quatorze
pages de minute de ce que je viens d'crire, avec ce titre: _Journal et
histoire d'une abominable accusation faite et dcouverte le vendredi 12
fvrier 1655,  Falguras, trs-innocent par la femme et fille malade
dans le ct droit de son ventre, ge de treize  quatorze ans,
prtendant lesdits mari, femme et fille, ladite fille avoir t
ensorcele par ledit Falguras, le premier jour de novembre, fte de
Toussaint, encore qu'il ft loign de deux cents lieues_.

  [397] La rue du Mrier donne d'un ct dans la rue Saint-Victor,
  et de l'autre dans la rue Traversine.

  [398] Voir l'Historiette de ce cur, brl vif comme sorcier,
  tome 4, page 354.




COLLETET[399].


Guillaume Colletet, l'un de ces acadmiciens qu'on appeloit autrefois
les Enfants de la piti de Boisrobert[400],  qui pourtant il est
chapp par endroits de bonnes choses, se maria potiquement avec la
servante de son pre, qui toit un procureur au Chtelet; et ce qui est
de plus trange, c'est que cette fille n'avoit rien de joli, et lui
n'toit pas trop  son aise. Il en a eu un fils qui s'appelle Jean
Colletet, digne fils d'un tel homme, qui a peu de sens, mais qui aime
fort  chopiner. Voici ce que j'en ai ou dire de plus plaisant:

Un jour que cette femme toit  Rungis[401], o il a je ne sais quel
_tuguriolum_, on lui vint dire qu'elle toit fort mal. En y allant, il
fit son pitaphe,  telle fin que de raison. Ce n'est pas qu'il ne
l'aimt tendrement, mais c'est qu'il est ainsi bti. Elle n'en mourut
pourtant pas, et il garda l'pitaphe encore quelques annes. Elle
trpassa justement durant le sige d'Aire[402]; car dans une pice o il
console M. le chancelier sur la mort du marquis de Coislin, il dit:

    J'en dirois davantage,
    Mais Brunelle aux abois, etc.

  [399] Colletet (Guillaume), n en 1598, mort en 1659.

  [400] A l'Acadmie, il dit navement: Je ne connoissois point ce
  mot-l, mais je le trouve bon, puisque ces messieurs-l le
  connoissent. (T.)

  [401] Petit village, sur la route de Choisy  Versailles,  trois
  lieues de Paris.

  [402] Sa premire femme mourut en 1641; elle s'appeloit Marie
  Prunelle. Voici cette pitaphe faite  l'avance par son mari:

    Quoiqu'un marbre taill soit riche et prcieux,
    Un plus riche tombeau Brunelle a d prtendre;
    Sitt que son esprit s'en alla dans les cieux,
    Mon coeur fut le cercueil et l'urne de sa cendre.

    (_Epigrammes du sieur Colletet_; Paris, 1653, in-12, p. 247,
    no 447.)

Elle s'appelle Prunelle et toit brune;  cause de cela, il lui donna le
nom de _Brunelle_. Voyez qu'il toit bien ncessaire d'aller parler de
sa femme  M. le chancelier.

Pour son fils, il l'a toujours pris pour quelque chose de merveilleux,
et, dans l'lgie sur la naissance de M. le Dauphin, il l'offre  ce
prince; ce fils pourtant n'est qu'un _dadais_. Un jour, en je ne sais
quelle compagnie, il lui dit: Jean Colletet, saluez ces dames. Il les
salua toutes, et puis il dit: Mon pre, j'ai fait. Je ne sais quel
moine, dans une traduction qu'il a faite de quelques pices de
mademoiselle Schurmann[403] parle des loges qu'on a faits pour cette
savante fille, et en voici un de Jean Colletet[404], fils de Guillaume,
_facilement prince des potes franois_[405]. Cependant, comme nul n'est
prophte en son pays, il est arriv que ce Jean Colletet[406] ayant t
pris par ceux de Luxembourg, il y a cinq ou six ans, comme il alloit 
Cologne offrir son service au cardinal Mazarin. Le gouverneur du pays,
et autres grands seigneurs germaniques, le prirent pour un si galant
homme, un si grand pote et un si grand orateur, qu'aprs l'avoir rgal
deux ans durant, bien loin de lui faire payer ranon, ils le
reconduisirent tous jusqu' la premire place du roi de France.
Cependant les pdants de Navarre, ds le carnaval suivant, lui firent
faire des vers burlesques pour des intermdes  une comdie  cent sous
le cent, et on en disoit qu'ils pouvoient s'en faire relever, comme
lss d'outre moiti du juste prix.

  [403] Anne-Marie Schurmann, fille trs-savante. Elle tait de
  Cologne. On a d'elle _Opuscula hebra, grca, latina, gallica,
  prosaica et metrica_; Leyde, 1648, in-8. En voil plus qu'il
  n'en faut pour mettre en fuite les Amours; aussi mademoiselle
  Schurmann mourut-elle sans avoir t marie,  l'ge d'environ
  soixante et dix ans.

  [404] Le fils de Colletet, pote encore plus mdiocre que son
  pre, s'appeloit _Franois_. C'est du fils que Despraux a dit
  dans sa premire satire:

    Tandis que Colletet, crott jusqu' l'chine,
    S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine, etc.

  [405] C'est le _facile princeps_ des Latins. (T.)

  [406] Parlant de ce fils, Colletet dit dans le _Trait de la
  Posie morale_: Depuis plus de trois longues et tristes annes,
  l'Espagne triomphe d'une jeune libert qui m'est si chre. (T.)
  (_Trait de la posie morale et sententieuse_, par le sieur
  Colletet; Paris, 1658. In-12, p. 196.) Colletet adressa  M. de
  Ville, qui retenoit son fils prisonnier au chteau de
  Percheresse, un madrigal dans lequel il ne fait pas preuve de
  modestie. En voici la fin:

          Capitaine pour capitaine,
          Et gnral pour gnral,
          Par un flux et reflux fatal,
    Se prennent librement et se rendent sans peine,
          Mais les potes ravissants
          Nous sont de si rares prsents,
    Qu' peine on en voit deux dans le sicle o nous sommes;
    Et puis, si l'on doit croire aux oracles des cieux,
    Mars ne veut pour captifs que les enfants des hommes,
    Et les potes sont de la race des dieux.

    (_pigrammes de Colletet_, p. 135.)

Guillaume naturellement est enclin  l'amour, mais il est fidle. Il ne
pouvoit vivre sans femme, il pousa la servante de Brunelle, dont il a
une fille qui est aujourd'hui la suivante de la troisime femme, qui
toit servante chez son frre le procureur. Il la dbaucha et ne
l'pousa qu'au bout d'un an. Elle est jolie et a de l'esprit: elle se
nomme Claudine Le Nain. Ce qu'il y a de plus ridicule, c'est qu'il
vouloit que son frre et sa belle-soeur allassent visiter leur servante,
qui avoit vcu si scandaleusement avec lui, et pour leur faire dpit, il
se ruinoit  la faire magnifique. Elle est fille d'un tailleur de
pierre, qui, pour ne pas faire honte  son gendre, vint loger chez lui
avec toute sa famille, et de ce moment-l ne fit qu'ivrogner.

Une fois il fut  Meudon, avec sa femme et d'autres gens, o il salua M.
Servien, et fit si bien qu'il lui fit entendre que sa femme toit dans
le jardin; M. Servien la voulut voir. Il racontoit cela et disoit: Le
bonhomme, je pense, lui en veut conter; mais ma femme est trop fine pour
lui. Ogier, le prdicateur,  qui il dit cela une fois, se moquoit de
lui; et, comme Colletet lui faisoit reproche de ce qu'on ne le voyoit
plus: Qu'irai-je faire chez vous, lui rpondit-il, avec l'abb de
Richelieu et je ne sais combien de plumets?

Dans un recueil d'pigrammes qu'il fit imprimer il y a quatre ans[407],
il met les amours de Claudine tout du long: en un endroit, il la compare
 Psych et lui  Cupidon. Notez qu'il ressemble  Jodelet[408], et mon
pre, un jour que l'abb[409] le mena dner au logis, ne l'appela en
rvant, tandis qu'il fut l, que M. Jodelet. Il y a une prface  ce
livre o il dit que pour monter  ce petit Parnasse, il n'a eu besoin
que de son faible bidet et non point du puissant cheval Pgase[410].

  [407] Les _Epigrammes_ de Colletet portent la date de 1653; ainsi
  cette partie des Mmoires de Tallemant, de mme que le
  commencement, ont t crits en 1657.

  [408] Farceur clbre du temps. (_Voyez_ son Historiette, t. 3 p.
  42.)

  [409] L'abb Franois Tallemant, frre de l'auteur des Mmoires.

  [410] Voici ce passage bizarre: Pour monter sur ce petit
  Parnasse de mes Muses, te dirai-je en riant que je n'ai eu besoin
  que des secours de mon faible bidet, et non point du puissant
  cheval Pgase, dont je ne me sers jamais que pour des courses
  plus longues et plus importantes? (_Avis au lecteur_ en tte des
  _Epigrammes_.)

En un endroit il y a pour titre  une pigramme: _Rencontre de L'Amour
et de ma chre et belle Claudine Le Nain, fille de Marie Soyer_[411].
Ce pauvre homme s'imagine immortaliser tous ceux dont les noms seront
dans ses ouvrages.

  [411] Cette pigramme, imite de Clment Marot, est intitule:
  _Rencontre d'Amour et de la belle Claudine_ (page 178). On lit 
  la page 190 une autre pice avec ce titre: _Le Triomphe de ma
  belle et chre Claudine Le Nain_. Tallemant parot avoir confondu
  ces deux pices.

Il y a bien d'autres plaisants titres. En voici quelques-uns: _La belle
Tulipe panache dans mon jardin_, 1642; il met ainsi la date partout,
tant il a peur de donner quelque jour de la peine aux grammairiens; _Sur
mon Histoire des Potes_, 1651[412]; _Sur le Retour de monseigneur le
chancelier, 9 avril 1651_, o il lui dit:

    Les Bacchanales t'ont chass,
    L'Agneau de Pques te rappelle[413].

  [412] _L'Histoire_ ou _la Vie des potes franois_, par Colletet,
  existe en manuscrit dans la bibliothque particulire du roi.
  C'est on ouvrage dont la publication donneroit des lumires sur
  une foule de points obscurs de notre histoire littraire.

  [413] _Epigramme_, page 9.

_A monseigneur l'archevque de Rouen, messire Franois de Harlay, sur
l'Apollon d'argent qu'il m'a envoy pour rcompense de mon Hymne sur la
pure Conception de la Vierge, l'an 1634[414]._ Ne semble-t-il pas que la
Vierge ait conu seize cent trente-quatre ans aprs ses couches? _La
plaie: sur l'entablement d'une vieille maison tombe sur la tte de
l'autheur en passant dans la rue des Carneaux[415]_ _le 26 septembre
1652._ Celle-ci est folle au dernier point.

    Maudites soient les avenues
    Du cimetire de Paris!
    Les grands rois et les grands esprits
    En devroient viter les rues.
    O Ferronnerie,  Carneaux,
    Si vous n'en tes les bourreaux,
    Vous leur fournissez des retraites, probably
    N'est-ce pas sous vos sombres toits,
    Et qu'on assomme les potes,
    Et qu'on assassine les rois[416]?

    _pitaphe de l'auteur par lui-mme._

    Ici gt Colletet; s'il valut quelque chose,
    Apprends-le de ses vers, apprends-le de sa prose;
    Ou, si tu donnes plus au suffrage d'autrui,
    Vois ce que mille auteurs ont publi de lui.

  [414] _Ibid._ page 15. L'Hymne _Sur la Conception_ se trouve dans
  les _Posies diverses de Colletet_; Paris, Jean-Baptiste Loyson,
  1656; in-12, page 455. Elle avoit dj t imprime dans les
  _Divertissements du sieur Colletet_, deuxime dition; Paris,
  1633, in-8.

  [415] Colletet dsigne par ce nom la rue des Bourdonnais. La
  maison de la _Couronne d'Or_, qu'on y voit encore aujourd'hui,
  s'appeloit alors _les Grands Carneaux_. (Voyez les _Mmoires du P.
  Berthod_, tome 48, p. 321 de la 2e srie de la collection des
  Mmoires relatifs  l'histoire de France.) Les six corps des
  marchands y tenoient leurs assembles. On l'aura appele _rue des
  Carneaux_  cause des _crneaux_ de la maison gothique qui
  tomboient alors en ruine. Cette rue aboutit dans celle de la
  Fronnerie, fameuse par le crime de Ravaillac.

  [416] _pigrammes_, page 29. Cette pice est suivie d'une
  imprcation contre la mme rue des _Carneaux_, dont les premiers
  vers confirment ce qui est dit dans la note prcdente. Les
  voici:

    Vieux et lches _voisins_ d'une _Ferronnerie_,
    O l'enfer acheva sa dernire furie;
    _Btiments ruineux_, dtestables _Carneaux_,
    Foudres des beaux lauriers et des nobles cerveaux.

Aprs il ajoute: _Le fils de l'auteur a fait autrefois un recueil des
tmoignages avantageux que les plus illustres auteurs de notre sicle,
tant franois qu'trangers, ont rendu du sieur Colletet dans leurs
divers ouvrages_[417]. Notez que les auteurs sont gens que l'on ne lit
point; et Patru, en lisant les Epigrammes de Guillaume, disoit: Hlas!
combien ce pauvre Guillaume loue d'auteurs que je ne connois point!

_Sur mon Apollon d'argent, en gage, 1651. Du cardinal Infant, et du
grand-matre de l'artillerie._

    Ds que l'Infant te voit parotre,
    S'tonne-t-on s'il est si froid?
    Qu'est-ce qu'un clerc-d'armes pourroit
    Contre les foudres d'un grand-matre[418]?


_Les pois verts, pigramme._

    Recevez quatre francs avec ces quatre vers,
    Pour le boisseau de pois dont vos greniers sont riches.
    Mais comblez la mesure, afin que des pois verts,
    O libral ami, ne soient point des pois chiches[419].


_Sur le livre de matre Adam, menuisier de Nevers, intitul_: LES
CHEVILLES DU MENUISIER DE NEVERS.

    Ennemi du repos et de l'oisivet,
    Matre Adam fait des vers et non pas des chevilles;
    Pour attacher des noms  la postrit,
    Des lauriers de Parnasse, il a fait des chevilles[420].

 _Pour sainte Ursule et ses compagnes._

    Cette Ourse brille ici mieux que l'Ourse cleste;
    Cette vierge est plus belle, et ses feux sont plus beaux;
    Sept astres rendent l'une ardente et manifeste,
    L'autre a pour l'clairer onze mille flambeaux[421].

_Des trois Vertus thologales  M. Payen, prieur de la Charit[422]._

    Pour rendre la justice gale  la puissance,
    Payen eut son recours  la Divinit;
    Et, comme il eut la _foi_ jointe avec _l'esprance_,
    Il ne pouvoit manquer d'avoir la _charit_.

Sur la prise d'Aire, il disoit:

    Et nous avons fait dnicher
    L'aigle d'Autriche de son _Aire_[423].

Notez qu'elle est au roi d'Espagne.

Il dit au chancelier:

    Vos sceaux n'abreuvent plus leur Muse ni la mienne[424].

_A Agier, sur la mort de M. d'Avaux[425]._

  [417] _pigrammes_, p. 73.

  [418] _Ibid._, p. 63.

  [419] _Ibid._, p. 224.

  [420] _Ibid._, p. 453.

  [421] _Ibid._, p. 455.

  [422] _pigrammes_, p. 196. Les derniers mots de ce titre  M.
  Payen, etc., ne sont pas dans l'imprim. Ils ont t ajouts par
  Tallemant.

  [423] _Ibid._, p. 7. La ville d'Aire fut reprise presque aussitt
  par les Espagnols, en 1641.

  [424] Dans l'pigramme intitule: _Sur mon Histoire des potes_,
  p. 13.

  [425] Nous avons inutilement cherch cette pice dans les Posies
  de Colletet.

Il compare la perte de Michelle, sa servante,  celle de cet illustre.

    Je puis avec le temps trouver d'autres Michelles;
    Mais tu ne peux jamais trouver d'autre d'Avaux.

Aprs avoir gueus tout le long d'un livre, il finit par ces deux
sonnets:

_Sur la maison de l'auteur qui toit autrefois la maison de Ronsard au
faubourg Saint-Marcel (1638)[426]._

    Je ne vois rien ici qui ne flatte mes yeux;
    Cette cour[427] du Ballustre est gaie et magnifique;
    Ces superbes lions, qui gardent ce portique,
    Adoucissent pour moi leurs regards furieux.

    Ce feuillage anim d'un vent dlicieux[428],
    Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique,
    Ce parterre de fleurs, par un secret magique,
    Semble avoir drob les toiles des cieux.

    L'aimable promenoir de ces doubles alles[429],
    Qui de profanes pas n'ont pas t foules,
    Garde encore,  Ronsard, les vestiges des tiens!

    Dsir ambitieux d'une gloire infinie!
    Je trouve bien ici mes pas avec les siens,
    Et non pas dans mes vers sa force et son gnie.

  [426] _pigrammes_, p. 471.

  [427] Elle a quatre pieds en carr. (T.)

  [428] Un grand mrier dont il vendoit les mres. (T.)

  [429] Les alles sont de quatre pieds chacune. (T.)

Voici ce qu'il dit ailleurs:

    Je possde, il est vrai, des maisons  la ville,
    Des jardins au faubourg, et des terres aux champs;
    J'ai l'estime du peuple et la faveur des grands;
    Et, comptant mes aeux, j'en compte plus de mille, etc.

En un endroit, il dit que les ttons de Claudine sont des montagnes  la
croupe jumelle[430]. Une fois chez M. Conrart, devant bien des femmes,
il alla dire: Quand nous nous rveillons la nuit, Claudine et moi, que
pensez-vous que nous fassions? Ces femmes baissoient les yeux. Nous
lisons l'_Astre_, dit-il.

  [430] Tallemant cite ici de mmoire; il indique le
  vingt-cinquime sonnet des _Amours de Claudine_ (_Posies
  diverses_, p. 337), o on lit ces vers ridicules:

    Son sein est mon Parnasse, o, sur sa double cime,
    Je rve et je produis tant d'ouvrages divers,
    Que de leur nouveaut j'entretiens l'univers
    Et confirme par eux ma gloire lgitime....

  Comment la tte n'et-elle pas tourn au pauvre Colletet, quand
  Heinsius lui crivoit: _H tu profect sapis, qui inter
  sororiantes Claudin papillas somniare mavis domi vigilans, et
  Masarum sacris operari per tam amoenos secessus, quam in molestis
  biverticis Parnassi senticetis dormire magna cum difficultate!
  Istis licet valvis inscribas, hac itur ad astra. Parnassum certe
  quin domi habeas negare jam non potes._ (_Epistola Nicolai Heinsii
  ad V. C. Gulielm. Colletelum_, dans les Posies diverses de
  Colletet, p. 308.)

Cette Claudine fait mieux des vers que lui. En voici qui sont dans ce
livre d'Epigrammes[431]:

    Cher et savant poux, seul objet de ma flamme,
    Toi qui m'as d'Apollon les secrets dcouverts,
    Comme Hymen t'abandonne et mon coeur et mon me,
    Souffre que mon amour te donne encor ces vers.
    Quoique les traits hardis de ton docte pinceau
    Fassent voir mon portrait au Temple de Mmoire,
    J'en aime bien le peintre autant que le tableau,
    Et ton honneur m'est cher plus que ma propre gloire.

    Lorsque d'un vers flatteur les beaux esprits du temps,
      Nomment mes yeux des astres clatants
        Et m'appellent reine des belles,
        Ils devroient dire des fidelles;
        Car vous savez, mon cher poux,
        Que, si mon amour a des ailes,
        Ce n'est que pour voler  vous[432].

  [431] La pice cite par Tallemant n'est pas dans les
  _pigrammes_, mais  la p. 367 des _Posies diverses_. Le premier
  vers y est diffrent:

    _Colletet, mon mari_, seul objet de ma flamme, etc.

  [432] _Voyez_ aussi les Posies diverses, p. 367. On y lit ainsi
  le second vers:

    Nomment mes yeux _doux et charmants_.

Or il courut un bruit que cette femme avoit des galants; on dit 
Colletet que Bois-Robert avoit dit que sa femme lui servoit  vivre. Ce
bonhomme fut si sot que d'aller en faire un claircissement 
Bois-Robert, qui se moqua de lui et se mit  rire. Boileau[433] dit que
c'est une honnte femme. A la vrit, son mari, qui n'aime que la
crapule, souffre quiconque veut apporter de quoi goinfrer chez lui. Elle
dit: Je sais bien qu'on n'est pas oblig d'en juger charitablement, je
suis toujours parmi des hommes; M. Colletet me mne dner et coucher en
ville. Mais il m'a fait l'honneur de m'pouser, je veux avoir de la
complaisance pour lui; je ferai des impromptus  table, parce qu'il les
aime; je souffrirai les impertinents qu'il amne cans. Si je suis
jamais veuve, alors on verra qui je suis.

  [433] Gilles Boileau, frre an de Despraux.

Or, elle est devenue veuve un an aprs, en 1659, au mois de fvrier, et
voici ce qu'elle fit sur la mort de son mari:

    Le coeur gros de soupirs, les yeux noys de larmes,
    Plus triste que la mort, dont je sens les alarmes,
    Jusque dans le tombeau, je vous suis, cher poux.
    Comme je vous aimai d'une amour sans seconde,
    Et que je vous louai d'un langage assez doux,
    Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde,
    J'ensevelis mon coeur et ma plume avec vous[434].

  [434] Ces vers dsabusrent le public sur le talent de Claudine.
  Le mari eut la rare prvoyance de les faire au lit de mort, au
  nom de sa femme; Colletet mort, Claudine se tut: aussi, aprs
  l'avoir encense, La Fontaine se vengea-t-il par des stances
  pigrammatiques:

    Les oracles ont cess;
    Colletet est trpass;
    Ds qu'il eut la bouche close,
    Sa femme ne dit plus rien;
    Elle enterra vers et prose
    Avec le pauvre chrtien.

Mais Boileau a bien chang de note depuis, et en voici la raison. Un
jour elle faisoit la dolente, et elle dit que cela venoit de ce qu'elle
avoit perdu un diamant de huit cents livres que M. Colletet lui avoit
donn le jour de ses noces. Si vous pouviez me prter.--Je n'ai, lui
rpondit-il, que trente pistoles pour aller  Tanley, partageons-les, si
vous voulez.--Ce n'est rien que cela. Lui ne poussa pas plus loin, et
il n'y retourna pas depuis. Je crois que l'abb Tallemant[435] en a
tt, mais non pas gratis, l'abb de Richelieu aussi. Maintenant qu'elle
est veuve, un de mes parents y dpense assez, et il n'est pas seul, car
elle a bien du monde  nourrir. Elle disoit une fois: Que la multitude
des valets est incommode! Ma femme de charge me ferre la mule (c'est sa
mre); ma cuisinire fait un feu enrag (c'est sa cousine); ma
femme-de-chambre a gar un mouchoir (c'est sa soeur), et mademoiselle
(c'est la fille de son mari) a tout roussi mon point de Venise.
Insensiblement elle se dcria trs-fort. On trouva que ce qu'elle avoit
de vers toit pitoyable, mais que ses galants les raccommodoient. Elle
devint misrable jusqu' demander l'aumne dans les alles recules du
Luxembourg: elle pousa un je ne sais qui, et gardoit toujours le nom de
_veuve Colletet_; elle buvoit comme un Templier; et enfin elle mourut
sole dans l'htel, o elle creva pour avoir trop bu; et, comme elle ne
fut malade que quelques heures, cela causa un plaisant effet; car, pour
escroquer Furetire, trois ou quatre jours devant sa mort, elle alla
lui demander de quoi enterrer sa mre qui se portoit bien, et, quand la
mre vint lui demander de quoi faire enterrer sa fille: Vous vous
moquez, lui dit-il, c'est vous qui tes morte, et non pas elle.

  [435] Franois Tallemant, frre de l'auteur.




EXTRAVAGANTS, VISIONNAIRES, FANTASQUES, BIZARRES, ETC.


La mre[436] de M. de Longueville vouloit qu'on ft bien des faons pour
la saigner. Un jour un chirurgien la saigna avant qu'elle et pu tourner
la tte; elle ne s'en voulut plus servir, et disoit que c'toit un
insolent de l'avoir saigne en sa prsence.

  [436] Catherine de Gonzague-Clves, duchesse de Longueville,
  morte en 1629.

M. Amyrault[437], professeur en thologie  Saumur, homme savant, s'est
avis de faire deux volumes de la morale d'Adam, devant le pch, o il
dit que sa grande flicit toit de nager.

  [437] Mose Amyrault, n en 1596, mort en 1664. La _Vie de
  Franois de La Noue_, Leyde, 1661, in-4, est le seul ouvrage de
  lui qu'on puisse consulter avec quelque fruit.

Un nomm de Chambergeot, de la famille des Le Sau de Paris, portant les
armes en Flandre, on le fit parrain d'un enfant dont le pre s'appeloit
M. Dieu; il nomma cet enfant Maur, afin qu'on pt dire _Maur-Dieu_ sans
jurer[438].

  [438] C'est comme le _Jarni-Cotton_ du pre Cotton.

Le pre de cet homme-l fit faire son tombeau  Chambergeot: il se
couchoit de temps en temps dans sa tombe pour voir s'il y seroit  son
aise, et disoit aux ouvriers: Encore un coup de ciseau; cela me blesse
 l'paule.

Un autre fit mettre un petit verrou en dedans de sa bire, afin d'y tre
en sret. Le marchal d'Ornano ne couchoit point avec aucune femme
qu'il n'et su auparavant son nom de baptme, de peur de profaner le nom
de la Vierge; par la mme raison, le marchal de Saint-Luc n'et pas
mang de la viande le samedi pour sa vie; mais il en mangeoit fort bien
le vendredi.

Vignolles, prsident  la chambre de l'dit de Castres, alloit ici 
Charenton sur un cheval de carrosse avec deux pages  pied derrire lui;
il sortoit de son auberge tous les soirs  huit heures, et disoit que
c'toit l'heure des duchesses.

Le feu cardinal de Retz[439], chef du Conseil, tint trois ans tous ses
grands chevaux et tous ses coureurs,  Noisy, prs Versailles, disant
tous les jours: J'y irai demain. Ses gens, pour les tenir en haleine,
passoient au Pr-aux-Clercs, qui toit alors la Voirie, et relanoient
quelque chien qu'ils couroient jusqu' Meudon. Le cardinal y voulut
aller une fois. Le chien courut jusqu' mi-chemin de Noisy, mais le
cardinal n'y alla pas pour cela. J'ai ou conter une chose de lui assez
raisonnable. A Clairac, il racheta pour six pistoles une belle fille que
des soldats emmenoient; puis, comme elle eut tmoign qu'elle seroit
bien aise d'tre religieuse, il lui donna mille cus pour se mettre en
religion  Toulouse, et ne lui toucha pas le bout du doigt.

  [439] Henri de Gondi, vque de Paris, dit _le cardinal de Retz_,
  arrire-grand-oncle du coadjuteur.

Le matre-d'htel de mon beau-pre[440] fessa une fois cruellement un
laquais; le lendemain on trouva crit sur la porte du priv:

      Matre Chamart est un matre fesseur;
    De matre Jean-Guillaume[441] il sera successeur.

  [440] Le financier Rambouillet.

  [441] Le bourreau de Paris. (T.)

Un huguenot, nomm de L'Ormoye, natif de Blois, tudiant en thologie 
Saumur, eut fantaisie de se faire eunuque  la faon d'Origne; on le
sut et on l'en dtourna. Enfin il fit un voyage  Paris, o, sans rien
dire  personne, il se fit hongrer. De retour  Saumur, il devint
amoureux de la fille de celui chez qui il toit en pension, qu'il avoit
vue auparavant un million de fois sans l'aimer. Il la demande et
l'pouse. Je vous laisse  penser si un homme comme cela pouvoit faire
bon mnage. Au bout de quelque temps il la bat; elle s'en plaint; lui
alla jusqu'au bout, et fit rompre le mariage en exhibant ses pices.
Depuis cela il devint fou sans ressource.

Le pre de ce garon fut accord avec une fille qu'il n'avoit point vue.
Il la trouva laide et prit la cadette. L'ane, au dsespoir, se mit
dans une nacelle au milieu d'un grand tang, et se laissa mourir de
faim: on ne savoit ce qu'elle toit devenue. La cadette en mourut de
chagrin au bout d'un an; elle toit mre de ce garon.

Une dame de Bretagne, nomme madame de Crapado, aprs avoir pous un
garon de rien, se fit toujours appeler madame de Crapado, et s'habitua
 Saumur. Ils avoient assez de chevaux de selle, mais point de carrosse:
elle le battoit; il le lui rendoit: c'toit une grande vieille
_Albrda_[442]. Tout le monde la fuyoit; car elle vouloit boire, et
avoit le vin dangereux: elle cassoit les verres, et battoit tout ce
qu'elle trouvoit en son chemin. Une fois le voisin avoit fait comme une
espce de barricade de tonneaux,  une brche d'un mur de jardin; elle
franchit cette barricade et lui dit: De quoi vous avisez-vous de vous
barricader contre moi?--Ah! madame, lui dit cet homme, je ne l'ai pas
fait pour vous offenser; mais, comme vous logez dans un logis public
(c'toit une htellerie; elle ne loge point ailleurs), il y a tant de
survenants que, etc. Mais puisque vous voil, gotez, je vous prie, de
mon vin. Les voil les meilleurs amis du monde. Elle entra une fois
dans un cabaret, o des cavaliers buvoient: il y en eut un qui lui dit:
Viens, viens, mets-toi auprs de moi; je sais bien que tu boiras
sagement, car je te donnerois de mon pe au travers du corps. Elle fut
la plus jolie enfant du monde. Elle avoit fait quelque mchant tour  un
notaire, nomm Bourdon. Cet homme la btonna si rudement qu'il la laissa
tendue sur le pav. Elle ne lui en voulut point de mal; au contraire,
elle fit amiti avec lui, disant qu'elle lui savoit bon gr de ne se pas
laisser gourmander.

  [442] Comme s'il disoit que c'toit une grande _haridelle_.

Le baron Du Puiset, homme riche et de qualit, avoit fait une ridicule
pice de thtre. Pour la faire jouer aux comdiens, il les traita vingt
fois, et donna mme des habits aux comdiennes; cela lui cota trois
mille livres. Les comdiens annonoient sa pice, mais n'osoient la
jouer; enfin les parents leur firent dire que s'ils la jouoient, ils les
assommeroient de coups de bton.

Un M. de Montsire avoit tant d'amiti pour les chevaux, et tant
d'aversion pour les laquais, qu'il alloit quasi tous les jours vers
quelque abreuvoir; et quand il voyoit un laquais qui galopoit un cheval,
il faisoit semblant de connotre son matre et lui donnoit un billet o
il y avoit: Monsieur, j'ai vu votre laquais galopant votre cheval,
chassez-le, etc. Il avoit toujours de ces billets tout faits dans sa
poche.

Feu M. de Sourdac[443], de la maison de Rieux de Bretagne, et sa femme,
se mirent dans la tte d'tre  la Reine-mre dans la dcadence de sa
fortune, lui pour tre d'intrigue, et elle pour avoir le plaisir
d'entrer dans le carrosse d'une reine; cependant ils dpensoient gros,
et la suivirent  Bruxelles. Leur bien fut saisi ici. La Reine-mre
s'ennuyoit d'eux  un point trange. Cela les fit rsoudre 
s'accommoder et  revenir avec Monsieur[444]. Le cardinal rtablit leur
fils dans leurs biens. Ce fils a pous depuis une des deux hritires
de Neufbourg[445] en Normandie, o il demeure; c'est un original. Il se
fait courir par ses paysans, comme on court un cerf, et dit que c'est
pour faire exercice; il a de l'inclination aux mcaniques; il travaille
de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur serrurier au monde.
Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui une comdie en
musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui cote au moins
dix mille cus. Tout ce qu'il fait pour le thtre et pour les siges et
les galeries, s'il ne travailloit lui-mme, lui reviendroit, dit-on, 
plus de deux fois autant: il avoit pour cela fait faire une pice par
Corneille; elle s'appelle _les Amours de Mde_[446]; mais ils n'ont pu
convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfants; hors
cela, il est assez conome.

  [443] Guy de Rieux, seigneur de Sourdac, premier cuyer de Marie
  de Mdicis, mourut en 1640. Il avoit pous, en 1617, Louise de
  Vieux-Pont, baronne de Neufbourg, fille ane et hritire de sa
  maison. Elle est morte en 1646. (_Voyez_ Le pre Anselme, tome 5,
  page 774.)

  [444] Gaston, duc d'Orlans.

  [445] Tallemant se trompe. C'toit le pre qui avoit pous
  l'hritire de la maison de Neufbourg. Alexandre de Rieux,
  marquis de Sourdac, baron de Neufbourg, pousa Hlne de Clre,
  fille du baron de Beaumets.

  [446] _Les Amours de Mde, ou la Toison d'or_, de Pierre
  Corneille, sont une tragdie  machines, en scnes entremles de
  chant; ce n'est pas encore l'opra, mais un genre intermdiaire.
  Tallemant dit que le marquis de Sourdac et Corneille ne purent
  pas convenir du prix, et  l'entendre, la pice ne fut pas
  reprsente. Tallemant crivoit ceci en 1658 ou 1659. _La Toison
  d'or_ fut joue avec un grand succs en 1660. Dans ce temps-l
  (1660), le marquis de Sourdac, de l'illustre maison de Rieux, 
  qui l'on est redevable de la perfection des machines propres aux
  opras, fit connotre son gnie par celles de _la Toison d'or_.
  Il fit reprsenter cette pice dans son chteau de Neufbourg, en
  Normandie, et il prit le temps du mariage du Roi pour faire une
  rjouissance publique, dont il fit seul la dpense, et en rgala
  la noblesse de la province. Outre ceux qui toient ncessaires 
  l'excution de ce dessein, qui furent entretenus plus de deux
  mois  Neufbourg  ses dpens, il logea et traita plus de cinq
  cents gentilshommes de la province, pendant plusieurs
  reprsentations que la troupe royale du Marais donna de cette
  pice. Depuis il voulut bien en gratifier cette troupe qui la
  donna au public sur son thtre, o le Roi, suivi de toute sa
  cour, le voulut voir, et Sa Majest en fut trs-satisfaite.
  (_Histoire de l'Opra_; Paris, 1753, in-8, p. 23.) Le marquis de
  Sourdac s'associa quelques annes aprs avec l'abb Perrin, et
  il fut un des fondateurs de l'opra en France. Il s'y ruina
  entirement (dit Voltaire dans la prface de _la Toison d'or_),
  et mourut pauvre et malheureux pour avoir trop aim les arts.

Il y a  Caen un bnficier, nomm M. de Saint-Martin, d'honnte
famille, riche d'environ six mille livres de rente, qui a l'honneur
d'tre un peu fou. Il a une vanit enrage, car non content d'avoir fait
imprimer quelques livres, entre autres son _Voyage de Rome_ et son
_Voyage de Saint-Michel_, il s'avisa de faire dresser une croix  un
endroit de la ville qui s'appelle _la Belle Croix_, et o apparemment il
y en avoit une autrefois[447]. L il vouloit que madame de Caen[448],
abbesse, fille de madame de Montbazon, mt ses armes carteles avec les
siennes, et lui disoit pour raison que les cardinaux en usoient ainsi 
Rome avec les abbesses qui toient de leurs amies. A ce voyage de
Saint-Michel la coutume est que celui qui voit le premier le clocher est
le Roi, et dfraie les autres. Il n'y avoit personne de sa bande qui
n'et dcouvert le clocher il y avoit une demi-heure, quand il
l'aperut, mais on le vouloit faire donner dans le panneau, comme il
fit, et il lui en cota cinq cents cus.

  [447] Cette croix, dtruite par les huguenots, en 1562, fut
  rtablie par les soins de l'abb Michel de Saint-Martin, au mois
  de mai 1651. (_Origines de Caen_, par Huet; Rouen, 1706, p. 114.)

  [448] Marie-lonore de Rohan, abbesse de la Trinit de Caen,
  depuis abbesse de Malnoue.

Il fit encore mettre  l'entre d'un faubourg une statue de saint
Michel et une de saint Martin, afin, disoit-il, qu'en arrivant on st
que c'toit _Michel de Saint-Martin_ qui les avoit fait mettre. Mais,
lui dit-on, voil qui est bien pour ceux qui viennent de Rouen; mais, en
venant de Bayeux, on trouvera que c'est _Martin de Saint-Michel_, car on
ne rencontre saint Michel qu'aprs saint Martin[449]. Il se croit
descendu de la cte de saint Louis; il a mis sur sa porte: _Non nobis
sed reipublic nati sumus_.

  [449] Il avoit fait embellir, au mois d'avril 1653, le carrefour
  des Cordeliers, et au mois d'aot de la mme anne celui du
  Bourg-l'Abb, qui est devant la porte de Bayeux, des images de
  saint Michel et de saint Martin, ses patrons. (_Origines de
  Caen_, p. 436.)

Il s'imagine que son frre le veut tuer; et un jour en se promenant dans
un jardin avec une dame: Les murailles du jardin, lui dit-il, ne sont
pas trop hautes. Il court, prend deux pistolets, et se promenoit comme
cela avec elle. Un jour une religieuse fit  son got plus de civilit 
je ne sais quel cur qui prchoit, qu' lui. Ce n'toit pas pourtant
grand'chose, car elle n'avoit fait au parloir que s'approcher plus prs
de ce cur que de lui. Il lui crivit une lgende srieuse, contenant
les avantages qu'il avoit sur son rival par son bien, par sa naissance
et par les livres qu'il avoit imprims, et que d'ailleurs il ne prchoit
pas moins bien que l'autre. Il lui reprochoit de n'avoir pas eu
d'attention  une messe qu'il dit dans leur glise. Il y a un million de
fadaises semblables[450]. Ce galant homme a une perruque, et, au milieu
de sa perruque, pour faire voir qu'il est prtre, il a une couronne de
satin gris[451]. C'est un fou dj g.

  [450] Huet (_Origines de Caen_, p. 435), a donn une notice
  biographique sur Michel de Saint-Martin. C'est, dit-il, _une
  figure  deux visages_.

  [451] Les rglements interdisoient aux ecclsiastiques l'usage
  des perruques quand ils s'en servoient par des motifs
  d'infirmits, il falloit que la tonsure demeurt visible.
  Cependant beaucoup d'entre eux la couvroient avec un morceau
  d'toffe. On trouve dans l'_Histoire des perruques_ de Thiers,
  des relations de procs relatifs  ce point de discipline qui,
  aujourd'hui, nous parotroient bien ridicules.

Un M. de Mauroy-Meunier avoit accoutum de faire ses visites l't,
entre cinq et six heures du matin, et l'hiver  sept heures prcises.
Quand,  la Saint-Martin, il revenoit de Pommeuse, o il avoit une
maison, il disoit: L'anne qui vient, j'irai  ma maison un tel jour.
Et, plt-il des hallebardes, il y alloit ce jour-l. Il croyoit que ds
qu'un homme toit ministre ou surintendant, le Saint-Esprit l'inspiroit
sur toutes choses, et il ne pouvoit souffrir qu'on le blmt en quoi que
ce ft.

Un auditeur des comptes, dont j'ai oubli le nom, avoit ordonn par son
testament que les quatre Mendiants seroient  son enterrement, et que
ces quatre ordres porteroient quatre gros cierges qu'il avoit dans son
cabinet. Comme on fut dans l'glise, tout--coup ces cierges crevrent,
et il en sortit des ptards qui firent un bruit pouvantable. Les moines
et toute l'assistance crurent que c'toit le diable qui emportoit l'me
du dfunt. Regardez quelle vision de se prparer ainsi une farce pour
aprs sa mort.

Il y a encore ici un huguenot de Pamiers, nomm Lanis. Un jour il
demandoit  quelqu'un: Connoissez-vous M. de Pellisson? c'est un
puissant esprit. Cet homme toit ici pour une brouillerie de
religion, o il y avoit eu des coups rus pour l'affaire de Pamiers. Il
se fourroit partout, et, par sa hardiesse, il obtenoit quelque chose. Un
jour le Roi lui dit: Je veux faire quelque chose pour vous. Le Roi,
pour rire, lui donne un brevet de sergent de bataille; M. de Turenne le
rencontre. M. de Lanis, venez servir dans mon arme.--Non, monsieur, je
veux servir en Catalogne, c'est le moyen de conserver ma patrie. Un
jour il fit signer  M. de Turenne,  Ruvigny et aux autres, qu'aprs
Ruvigny il n'y avoit personne en France plus capable d'tre dput
gnral des glises rformes que lui, et ce certificat commenoit: _A
tous ceux qui ces prsentes_, etc. Il dit qu'il s'en va se marier, et
qu'il y a une jeune fille en son pays qui l'attend il y a vingt ans.

Un huguenot, frre de madame de Champr, qu'on appeloit Despesses, du
nom d'une ferme, se mit dans la tte une dvotion assez extraordinaire.
Il se couchoit  dix heures sur son lit tout habill,  onze il prioit
une heure, reposoit, prioit et dormoit alternativement, jusqu' deux
heures du matin. Ce qu'il y avoit de meilleur, c'est qu'il donnoit
beaucoup aux pauvres. A la campagne, une fois il fut oblig de coucher
avec un capitaine huguenot, nomm Petitval, qui n'toit pas tout--fait
si dvot que lui; avant que de se coucher, Despesses lui dit: Ne
voulez-vous pas que nous fassions la prire?--Oui. Il se mit  la
faire, mais d'une longueur trange. Le lendemain, l'autre dit: C'est 
moi  la faire. Et il se mit  dire _Notre Pre_, et rien davantage.
Vous moquez-vous? dit Despesses.--Ma foi, rpondit l'autre, il me
semble que nous primes bien hier Dieu pour deux fois. Cela me fait
souvenir de Menjot, le mdecin, et de son frre, qui, en leur enfance,
ne sachant que faire, se mirent  prier Dieu pendant huit jours, et le
lendemain ils ne vouloient plus prier.

Un jour  la campagne il s'toit enferm pour prier Dieu dans un
cabinet, c'toit le vendredi. Par malheur on serroit le beurre dans ce
cabinet. La cuisinire n'osa l'interrompre, et on dna quand il plut 
Dieu. Il se mit aussi dans l'esprit qu'il avoit une chaleur pour
laquelle il falloit manger beaucoup de potage, et que son estomac ne
digroit point le pain, s'il n'toit tremp; de sorte qu'il avaloit une
cuillere de potage  mesure qu'il prenoit un morceau de viande. Menjot
lui disoit: Votre estomac est dans votre tte; vous rvez. Avec toutes
ces belles visions, il se maria, et mourut bientt aprs plus fou que
jamais.

Il y a eu ici un certain fou qui alloit l'hiver sur le Pont-Neuf, avec
un rchaud plein de feu, o il chauffoit toujours un fer comme ces fers
de plombiers, et s'approchant des passants, il leur disoit: Voulez-vous
que je vous mette ce fer chaud dans le c..?--Coquin!...--Monsieur,
rpliquoit-il navement, je ne force personne, je ne l'y mettrai pas,
s'il ne vous plat. On rioit de cela, et puis il demandoit quelque
chose pour du charbon.

A Rome un _bel humor_, voyant beaucoup de monde dans une rue, jette son
manteau et se met  courir de toute sa force: les autres courent aprs,
croyant que c'toit quelque malfaiteur, et l'attrapent. Lui, sans
s'tonner, leur demande  qui ils en avoient. H! pourquoi courez-vous
comme cela? lui dirent-ils.--_Eh, eh_, rpond-il, _ci  prammatica di
non poter_ _correre quando s' mangiato maccaroni per smaltirli_[452].

  [452] Il est ici dfendu de courir, pour faciliter la digestion,
  quand on a mang des macaronis.

Un certain homme de Reims, nomm Roland, s'avisa de vouloir faire peur
aux gens; pour cela, aprs avoir fait semblant de partir pour aller 
Paris, il s'arma de pied en cap, et, la pique  la main, se montra par
la fentre de son grenier, o il faisoit bien du tintamarre. On croyoit
qu'il ft parti; cela fit dire qu'il revenoit un esprit dans ce logis.
On y court aussitt. Quand on y alloit, on ne trouvoit personne, car il
montoit sur les tuiles. Une fois il monta moins prestement, et on
l'aperut; depuis on ne l'appela plus que _Roland l'me_.

Le comte de Grandpr buvoit  la sant de sa matresse dans un pistolet
charg, band et amorc, dont il tenoit la dtente; puis, aprs avoir
achev, il le lchoit aussitt, mais non pas dans la gueule, comme vous
pouvez penser. D'autres ont fait pis; car ils boivent deux  la fois, et
chacun tient la dtente du pistolet de son camarade. Il y en a qui
mettent une trane de poudre tout autour du verre, sur une soucoupe, et
y font mettre le feu en buvant.

Un nomm Dufour s'est fait appeler _Mitanour_, qui veut dire en arabe,
un four.

L'abb de Carrouges, en se promenant le long d'un tang, rvoit combien
il faudroit de sucre et de citrons pour en faire de la limonade; c'est
comme le courtisan du temps de Henri II, qui disoit: Je rve combien
rapporterait de revenu, tous les ans, un colombier, dont chaque
boulin[453] vaudroit autant que celui de madame de Valentinois[454].

  [453] Petites cases disposes autour d'un colombier, pour nicher
  les pigeons. (_Dict. de Trvoux._)

  [454] Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, matresse de
  Henri II.

Le feu duc de Roans[455] avoit un auteur, appel Du Verdier[456],  ses
gages, et lui fit faire un _Royaume de Sper_....., o il y avoit une
rivire de Gon....., une ville de Cazzopolis, un empereur Arsob.......,
un archevque Vibre......., etc. Aprs il fit peindre toutes les
postures de l'Artin, et y fit mettre les visages des galants et des
galantes de la cour[457], et, par malice, ceux des dvots et des dvotes
aux postures les plus lascives. Le Bailleur[458] a vu ce livre; et quand
le duc alla en Flandre, tout cela fut mis chez la marchale de
Thmines.

  [455] Louis Gouffier, duc de Roans, n en 1575, mort en 1642.

  [456] Antoine Du Verdier, seigneur de Vauprivas, mort en 1600. On
  ne le connot gure aujourd'hui que par sa _Bibliothque
  franoise_, dont Rigoley de Ruvigny a donn en 1772, une nouvelle
  dition o se trouve aussi la _Bibliothque_ de La Croix du
  Maine; on a aussi de lui ses _Diverses Leons_. Il parot qu'il
  avoit dans sa jeunesse compos des posies qui sont perdues. Si
  elles ressembloient  l'ouvrage indiqu par Tallemant, on ne doit
  pas les regretter.

  [457] Cette factie a depuis t imite par Bussy-Rabutin, dans
  le fameux livre d'_Heures_, auquel Boileau fait allusion dans ces
  vers de la huitime satire:

    J'irois, par ma constance aux affronts endurci,
    Me mettre au rang des _saints_ qu'a clbrs Bussy.

  [458] Le Pailleur demeuroit chez elle. (_Voyez_ son article, t. 3
  de ces _Mmoires_, p. 238.)

Une madame Du Mesnil-Hrouard ne trouva pas bon que par jeu on lui et
donn un coup de gant de daim par la tte; elle feint d'en avoir t
blesse, se couche. Au bout de deux jours le lit lui fait mal  la tte;
elle se fait porter  Paris; le chemin la fatigua; la voil encore au
lit. Elle y amasse des humeurs, et insensiblement elle y demeura
dix-huit ans et y mourut.

Le vieux Gauthier[459], excellent joueur de luth, s'tant retir en une
maison qu'il avoit acquise auprs de Vienne en Dauphin, L'Enclos[460] y
alla exprs pour le voir. Eh bien, comment te portes-tu?--A ton
service. Voil bien des embrassades; ils dnent et puis se vont
promener. Tu ne joues plus du luth? lui dit L'Enclos. Pour moi, j'ai
quitt l toute cette vilainie.--Je n'en jouerois pas pour tous les
biens du monde, rpond Gauthier. Au retour, L'Enclos voit des luths.
C'est pour ces enfants, dit Gauthier; ils s'y amusent. Il n'y a pas une
corde qui vaille. Tout cela est en pitoyable tat. L'Enclos ne put
s'empcher de les prendre; il trouve deux luths fort bien d'accord. H,
dit-il, telle pice la trouves-tu belle? Il la joue. Gauthier lui dit:
Et celle-ci, que t'en semble? Ils jourent trente-six heures sans
boire ni manger.

  [459] Il est mort en 1653. (T.)

  [460] C'toit le pre de Ninon de Lenclos. (Voyez _l'Historiette_
  de Ninon, t. 4 de ces _Mmoires_, p. 310.)

Le baron de Vitaux, du Vexin, avoit des brouilleries avec tous les
gentilshommes de son voisinage. Un jour un jeune homme lui vint offrir
son service. Vitaux lui dit: J'ai des querelles, et je ne prends
personne sans l'avoir prouv auparavant.--Monsieur, je suis
gentilhomme; vous verrez dans l'occasion ce que je saurai faire.--Ce
n'est pas tout, rpliqua le baron, je le veux voir tout--l'heure;
dfendez cette porte contre moi. L'autre fit tout ce qu'il put pour
s'en dispenser; mais le baron mit aussitt l'pe  la main, et le
menaa de le tuer; l'autre fut contraint de se battre. Ils se blessrent
trs-bien tous deux, et ce gentilhomme fut toujours avec Vitaux jusqu'
sa mort.

Vivans, gentilhomme gascon qui toit  M. d'Orlans, fit faire un
carrosse. Le peintre lui demanda s'il vouloit une couronne. Oui, et
qu'elle soit des plus belles. Le peintre dit: Les fermes sont les
plus belles.--Mettez-y-en donc une ferme[461]. Tout le monde regardoit
ce carrosse. Enfin on lui demanda s'il rvoit. Que voulez-vous? dit-il,
j'avois dit  ce coquin de peintre que j'en voulois des plus belles; il
m'a mis celle-l. Sa mre vint  mourir; il envoya qurir un tailleur.
Mon matre, faites-moi un deuil, le plus grand deuil de la terre, la
mre est morte. Ne sachant comment avoir le portrait de sa mre, on lui
dit qu'elle lui ressembloit. Il se fit peindre sans barbe, avec une
coiffure de femme. En Allemagne, avec le cardinal de La Valette, comme
on passoit le Rhin en bateau, cet homme, tout  cheval, se met sur le
bout d'un bateau plein d'Allemands. Ils ne trouvrent point cela bon;
et, quand ils furent assez avant, ils le jetrent dans l'eau. On eut
bien de la peine  le sauver. Quand il fut  bord, il ne dit autre
chose, sinon: Au Dieu vivant! ces gens-l sont bien brutaux. Il fut
tu depuis  la bataille de Rocroy.

  [461] La couronne _ferme_, surmontant l'cusson des armes,
  n'appartient qu'aux souverains et mme aux empereurs. C'est
  seulement depuis Charles VII que nos rois la portent ferme sur
  leur cusson.




MADAME DE SUPLICOURT.


C'est une dame de Picardie, bien faite, qu'on appelle vulgairement _la
dame  la couleuvre_; voici pourquoi. Elle dit qu'tant recherche par
deux gentilshommes, son pre prfra celui qui toit le plus riche 
celui qui toit le mieux fait; que, quelque temps aprs, comme elle se
promenoit dans son jardin, celui qui avoit t refus vint prendre cong
d'elle tout dsespr, et lui demanda pour toute grce qu'elle lui
permt de venir lui dire adieu quand il mourroit, parce qu'il toit bien
assur de ne gure vivre aprs le dplaisir qu'il avoit reu. Elle le
lui permit. Il part, et peu de temps aprs elle devient veuve. Au bout
d'un an, ou environ, dans le mme endroit o ce malheureux amant avoit
pris cong d'elle, elle entend une voix plaintive et  demi articule,
et voit une couleuvre autour d'un arbre: cela l'effraie, elle se retire.
La nuit elle entend une voix qui se plaint de ce qu'elle ne tenoit pas
ce qu'elle avoit promis; que c'toit l'me de ce misrable qui lui dit
adieu dans le jardin, et que le lendemain elle trouveroit sur ses
habits un animal qu'elle devoit garder bien soigneusement, parce que,
tandis qu'il seroit en vie, tous ceux qui la verroient auroient de
l'inclination pour elle. Aprs qu'elle fut leve, elle trouva cette mme
couleuvre du jardin sur ses habits. Elle lui fit faire un cabinet plein
de cyprs; il toit tout plein de carquois renverss, de flambeaux
teints, de larmes et de ttes de mort[462]; elle y passoit des journes
entires. Elle portoit presque toujours sa couleuvre au bras; elle
obligeoit ses amants  boire aprs la couleuvre; elle ne cachetoit ses
lettres qu'avec un cachet o il y avoit une tte de mort entoure de
deux couleuvres. L'abb de Romilly[463], ce fou, qui fut si bless en se
battant en duel contre un de ses amis, et qui dit aprs qu'il avoit
bless  la chasse par mgarde, en devint amoureux, lui fit faire un
dessin de carrosse, o il devoit y avoir des couleuvres et des ttes de
mort entailles. Jaloux d'elle, il trouva moyen de lui donner un cocher
qui toit son espion. Ce cocher devint suspect au galant, et un soir que
cet homme le reconduisoit, il le blessa  mort sur le pont de la
Tournelle; il le vouloit jeter dans l'eau; mais il survint du monde. Le
pauvre cocher fut port  l'Htel-Dieu, o il dposa contre l'abb; mais
madame de Romilly, grande dvote, et qui a bien du pouvoir 
l'Htel-Dieu, fit tant que les confesseurs persuadrent  ce cocher de
se taire, et de pardonner. On dit que la couleuvre est morte depuis
quelque temps.

  [462] Ces ornements symboliques toient dans le got du temps. On
  en voyoit autrefois un exemple remarquable sur la colonne de
  Catherine de Mdicis,  l'htel de Soissons. On y avoit sculpt
  des couronnes, des fleurs de lys, des cornes d'abondance, des
  miroirs briss, des lacs d'amour rompus, des C et des R
  entrelacs. (_Antiquits de Paris_ de Sauval, t. 2, p. 218.) Ces
  ornements ont disparu quand on a restaur cette belle colonne,
  sur laquelle la Halle-au-Bl vient aujourd'hui s'appuyer.

  [463] Il a dj t question de cet abb de Romilly dans
  L'Historiette de Svigny, t. 4. p. 301. Conrart en parle aussi
  dans ses _Mmoires_, t. 48, p. 191 de la deuxime srie de la
  _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_.




MARVILLE[464].


Marville toit le cadet de ce gros M. de La Loupe[465], de la maison
d'Angennes, pre de madame d'Olonne et de la marchale de La Fert. Il
se donna  Monsieur, aujourd'hui M. d'Orlans. C'toit un garon
d'esprit, mais d'un esprit assez extraordinaire. Mademoiselle (de
Montpensier), tant encore fort jeune, eut envie de le voir; il trouvoit
toujours quelque chappatoire; enfin elle le lui fit dire srieusement.
Dites-lui, rpondit-il, que son pre m'a tromp, et que je ne veux pas
qu'elle me trompe de mme. C'toit le plus joli garon du monde; cela
fut cause que je m'attachai  lui. Vous voyez comme il est devenu:
j'attendrai qu'elle soit plus grande pour voir si elle ne se dmentira
point[466]. Quand M. d'Orlans fut fait chef des conseils et des
armes,  la rgence, quelqu'un dit  Marville, qui s'toit retir  la
campagne: H! pour l'amour de Dieu! venez voir Monsieur; vous y
trouverez bien du changement. Il y va; mais l'ayant aperu de loin,
avec sa main dans ses chausses, son chapeau en _gloriot_, et sifflant 
son ordinaire: Le voil, dit-il  son ami, tout aussi _fichu_ que du
temps du cardinal de Richelieu; je ne le saluerai point. Et en disant
cela, il s'enfuit.

  [464] Jacques d'Angennes, seigneur de Marville, n en 1606,
  chambellan de Gaston, duc d'Orlans.

  [465] Charles d'Angennes, seigneur de La Loupe.

  [466] Mademoiselle toit fort jolie en sa petite jeunesse. (T).

Il s'toit mari, il y avoit fort peu, avec une veuve fort jolie et fort
raisonnable, nomme madame d'Espinay[467], qui n'toit pas dans une
grandissime jeunesse, mais proportionne  son ge. Je ne sais si le
mariage y contribua, ou le sjour de la campagne, mais il devint plus
chagrin que jamais: il lui prit une si forte aversion contre ceux qui
disoient des paroles inutiles, qu'il avoit de la peine  s'empcher de
les quereller. Quand il venoit des gentilshommes du voisinage, il toit
toujours en mauvaise humeur, car les campagnards sont gens peu diserts;
il toit sur des pines, il enfonoit son chapeau, et il toit contraint
de sortir: sa femme lui en faisoit des rprimandes. Louez-moi plutt,
disoit-il, de ne les avoir point battus.

  [467] Elle s'appeloit Franoise de Pommereuil. Leur mariage eut
  lieu en 1630.

Etant malade de la maladie dont il mourut, dans son chagrin, il dit  sa
femme: Ma chre, je te prie, conte-moi quelque chose.--Mais, monsieur,
je ne sais rien que vous ne sachiez.--Qu'importe; ce que tu voudras.
Elle cherche et se met  lui conter ce qui lui vint  l'esprit. Il
disoit toujours: Et encore, comme font les enfants quand on leur conte
des contes; enfin quand elle fut puise, au lieu de la remercier:
Jsus, lui dit-il, ma chre, les pauvres choses que tu m'as dites!
Comment se peut-il faire que j'aie pris une femme qui se soit mis tant
de balivernes dans la tte? Elle a cont cela elle-mme, et elle en
rioit la premire.




LA VICOMTESSE DE L'ISLE.


La vicomtesse de L'Isle est de Basse-Bretagne. Elle n'est pas belle,
mais elle est fort coquette, et danse admirablement bien, en un mot
comme une _Basse-Brette_[468], car en ce pays-l elles sont grandes
danseuses. Elle aima, en Bretagne, un de ses cousins-germains; mais
cette galanterie ne dura gure, car le pauvre garon fut tu. La nuit de
devant, la vicomtesse fit un songe assez trange, car elle songea que
son cher cousin toit bless  mort. Epouvante de ce songe, elle va ds
six heures du matin chez lui le prier de ne point sortir. Il se moqua
d'elle, et dit qu'il avoit partie faite; enfin pourtant, voyant qu'elle
l'en pressoit et qu'elle lui demandoit cela en grce, il lui promit de
ne point sortir; mais quand elle fut partie, il alla  cette promenade 
laquelle il toit engag. Il y prit querelle et y fut bless  mort.

  [468] On les appelle ainsi dans le pays. (T.)

Quelque temps aprs, elle voulut venir  Paris: il y avoit du dsordre
entre son mari et elle,  cause d'une certaine suivante qui se mloit de
bien des choses. Le mari la vouloit chasser, et elle ne le vouloit pas;
et,  cause de cela, elle demeuroit  Paris, et ne vouloit point
retourner avec lui. On remarqua qu'en ce temps-l il n'y avoit que trois
bons mnages dans toute la ville de Rennes. Elle toit si folle de cette
suivante, qu'elle se mit  la traiter de cousine, afin que le monde la
considrt davantage. Enfin il a fallu que le mari se rduist et qu'il
vnt demeurer ici: elle l'appelle vulgairement _mari de L'Isle_. On dit
qu'il ne trouve jamais qu'elle fasse assez de dpense, et qu'il l'attend
 souper jusqu' minuit. A la vrit elle a eu beaucoup de bien; c'toit
une hritire de vingt mille livres de rente. Une de ses terres a un nom
bien rbarbatif, elle s'appelle _Quinquangroigne_, tellement que quand
elle boude, on l'appelle madame de _Quinquangroigne_[469].

  [469] Nous avons vu la gravure d'un chteau de ce nom, situ en
  Bretagne. Elle est dans un Recueil de vues de chteaux et de
  plans de bataille conserv  la Bibliothque de Sainte-Genevive.

Elle et madame de Montglas[470] eurent une grosse querelle, il y a
quelques annes,  cause de Bussy-Rabutin: Bussy la servoit et la
quitta; elle lui crit une lettre douce: il la montre  madame de
Montglas. La vicomtesse dit que madame de Montglas a montr cette lettre
 tout le monde. Madame de Montglas irrite dit: Je ne l'ai point
montre; mais je m'en vais la montrer. Et elle la lit  quiconque veut
l'entendre.

  [470] _Voyez_ sur madame de Montglas la note du t. 4, p. 223.




PEIRARDE.


Peirarde est un pdant huguenot, natif de Bergerac, et d'assez bon
lieu. Un _Jean de lettre_, pour l'ordinaire, est un animal mal idoine 
tout autre chose. Celui-ci l'a bien fait voir en toutes rencontres; mais
principalement en deux ou trois que voici. Il a une mtairie auprs de
Bergerac, qui, je crois, compose toute sa chevance[471]. Il out dire
qu' Bordeaux, o se faisoient des provisions pour un embarquement, on
vendoit fort cher le boeuf sal. Il coupe la gorge  ses boeufs, qui
peut-tre toient assez vieux, les sale, et les met dans un bateau o il
s'embarque aussi lui-mme. Mais, par pargne, il n'y avoit pas mis assez
de sel, et il ne fut pas plus tt arriv que son boeuf sentoit mauvais.
Cependant, faute d'argent pour acheter d'autres boeufs, ses terres ne se
labouroient pas, et il eut bien de la peine  revenir de cette perte.
Une autre fois il ne fut pas meilleur marchand. Il avoit remarqu que
les arbres de pressoir se vendoient fort bien  Bordeaux. Il fait
abattre un petit bois de haute futaie qui toit tout l'ornement de sa
maison. Quand il fallut dbiter son bois, il vit qu'en faisant les
arbres de pressoir d'un demi-pied plus petits qu' l'ordinaire, il y
trouveroit bien du profit; il les fait donc plus petits et les fait
porter  Bordeaux; mais personne n'en voulut.

  [471] _Chevance_, signifie les biens d'un homme et tout ce qu'il
  possde. (_Glossaire du droit franois_ d'Eusbe de Laurire;
  Paris, 1704, in 4.)

Aprs tout cela, il alla pour s'achever faire un voyage en Angleterre et
en Hollande, afin de confrer avec les critiques de ce pays-l; il mena
avec lui un grand fils. Au retour il se vanta de l'avoir fort bien
tabli, et il se trouva qu'il l'avoit mis piquier dans un rgiment. La
Peirre[472], celui qui a fait le livre des _Pradamites_, le donna 
Lozires[473]. Nous tions voisins; j'ai cent fois trouv cet
impertinent disant des vers grecs  ma mre. L'abb[474] ne le pouvoit
souffrir, et se barricadoit contre lui. Enfin Lozires s'en dfit. Notre
homme s'amusa  montrer le latin  quelques gens, et entre autres  des
conseillers au Parlement. Coulon en fut un, et il disoit que c'toit un
ingrat de l'avoir si mal reconnu, et qu'il l'avoit rendu digne d'un
troisime. Depuis il prsente des devises et des pigrammes  tout le
monde, et, avec une familiarit admirable, s'il trouve qu'on fasse le
poil  quelqu'un, il se le fait faire tout d'un train, et passe pour
beau. Un animal comme cela toit bien venu ici et  Fontainebleau chez
la reine de Sude[475], et Balzac l'a _festin_, et lui a crit
plusieurs fois. Voyez la belle cervelle de l'une, et l'avidit de
louanges de l'autre!

  [472] Isaac de La Peyrre, n en 1594, mort en 1676. Son livre
  des Pradamites a fait beaucoup de bruit. Il prtendoit qu'Adam
  n'toit le pre que des Isralites, et que la terre toit habite
  long-temps avant Adam.

  [473] Lozires toit un conseiller-clerc au Parlement de Paris,
  qui toit parent de Tallemant. (_Voyez_ plus haut, mme volume,
  pag. 51.)

  [474] L'abb Tallemant, frre de l'auteur.

  [475] Christine de Sude,  son voyage de 1658.




MADAME D'ABLGE

ET MADAME DE FRONTENAC.


Madame d'Ablge est fille unique d'un M. Chouaisne, garde des rles du
Conseil. Si je ne me trompe, d'Ablge, de la famille des Maupeou,
conseiller au Parlement, la rechercha. Elle est bien faite et elle avoit
du bien. Il se servit pour cela de Petit, de M. d'mery[476]; mais
Petit, aprs que d'Ablge lui eut fait voir son bien, le voulut prendre
pour lui, et fit en sorte que ce garon crt que Chouaisne n'y vouloit
pas entendre; aprs il lui propose sa fille. D'Ablge accepte le parti.
Petit en va parler  d'mery; Chabenas s'y trouve, qui changea de
couleur. D'mery, quand Petit fut sorti, lui demanda ce qu'il avoit.
Chabenas lui avoua qu'il pensoit  la fille de Petit, et qu'il toit sur
le point de se dclarer; d'mery fait rappeler Petit, et fait l'affaire
pour Chabenas. Petit s'excuse envers d'Ablge sur la ncessit d'obir.
D'Ablge reprend ses premires brises, et se marie avec la fille de
Chouaisne.

  [476] Le surintendant des finances.

Or, on a dcouvert depuis que ce Chouaisne toit amoureux de sa propre
fille; il voulut qu'elle loget avec lui qui toit veuf; mais il devint
bientt jaloux de son gendre. Il arriva cent brouilleries entre eux.
Enfin il lui prit une telle rage, qu'un jour que d'Ablge et lui
dvoient passer par le bois de Boulogne, il fit mettre deux pes de
mme longueur dans le carrosse. Ce gendre croyoit que c'tait de peur
des voleurs; mais il fut bien tonn quand son beau-pre voulut
l'obliger  mettre l'pe  la main contre lui, sous je ne sais quel
prtexte; cela le saisit de sorte que la fivre chaude le prit, et dans
ses rveries, il croyoit toujours voir son beau-pre l'pe  la main
contre lui. Il mourut au bout de quelques jours. Sa femme ne veut plus
demeurer avec Chouaisne, et se retire  Ablge, dans le Vexin franois,
avec un petit garon dont elle toit accouche depuis la mort de son
mari. L, elle fut enleve, trois ou quatre mois aprs, et d'une faon
bien rude. On dit que son propre pre y avoit consenti pour se venger de
ce qu'elle ne vouloit pas loger avec lui; ce fut un gentilhomme de
Picardie, nomm Pardillan, assist de Varicarville[477], et de
Saint-Valry, gentilshommes du Vexin, ses oncles. Ils l'enlevrent de
l'glise du village, o elle entendoit la messe, la lirent sur un
cheval; et, parce qu'elle n'avoit que des mules de chambre, ils les lui
attachrent par-dessous les pieds avec une serviette. En cet tat ils la
mnent dix lieues au grand trot, au bout desquelles ils rencontrrent un
carrosse; de l, ils la conduisirent au chteau de Dieppe, et lui font
faire tout ce chemin-l sans manger. Ds qu'ils y furent arrivs,
Montigny, le gouverneur, et sa femme, en sortirent. Je crois qu'ils ne
vouloient point tre compris dans ce rapt, et qu'ils avoient ordre de M.
de Longueville d'en user ainsi. Les enleveurs vouloient tre aussi
matres de l'enfant; mais la nourrice, qui toit hors de l'glise avec
son petit, s'toit cache, ou du moins avoit cach son enfant dans les
herbes; ils le cherchrent, mais ils ne le purent trouver.

  [477] Varicarville, ou Valiquerville, toit un gentilhomme
  attach  Gaston d'Orlans, qui entra dans la conspiration ourdie
  contre le cardinal de Richelieu avec Montrsor, Saint-Ibal et
  autres. (Voyez la _Notice sur Montrsor_,  la tte de ses
  Mmoires, t. 54, p. 221 de la seconde srie de la _Collection des
  Mmoires relatifs  l'histoire de France_.)

A Dieppe, cette pauvre femme n'avoit pour la servir qu'une servante, qui
toit aux enleveurs. A toute heure, on lui tenoit le poignard sur la
gorge; tantt on la menaoit de la relguer dans l'le de
Saint-Christophe, et quelquefois de la prostituer  la garnison; tout
cela ne l'branla point; elle rsista toujours, et dit qu'elle se
tueroit si on lui faisoit violence. Les parents font dputer un
conseiller du Parlement de Paris; ce fut Sarrau. Il alla  Dieppe avec
des archers; mais cela ne servit de rien. M. de Longueville protgeoit
les ravisseurs. Enfin on prsenta une lettre  la Reine, au nom de la
ravie. Cette lettre fut imprime; elle toit de bon sens: on disoit
qu'une de ses parentes, nomme mademoiselle d'Argouges, l'avoit faite.
Il y avoit pourtant un endroit assez plaisant; cette afflige disoit
_qu'elle toit veuve d'un aimable mari, qui avoit des qualits qu'elle
ne rencontreroit jamais_. C'toit  dire qu'elle n'toit pas autrement
rsolue  pleurer toujours le dfunt. Les ravisseurs furent contraints
de la rendre. Cette affaire-l nuisit  M. de Longueville, et la Reine
le lui fit bien connotre, quand un parent du sieur Bourneuf, son
trsorier, eut enlev la fille de son carrossier; car elle lui reprocha
que ses gens ou ses amis faisoient toujours des violences, et il fallut
rendre cette fille comme madame d'Ablge.

Depuis, cette madame d'Ablge a pous un homme de quelque ge, nomm La
Grange, sieur de Neufville. Voici comme la chose est arrive, car il y a
encore une histoire. Cet homme toit fort riche, et n'avoit pour tout
enfant qu'une fille; il la donna  lever  madame Boutillier, sa
parente. Frontenac[478] la rechercha. Madame Boutillier dit au pre, et
lui soutint jusqu' la fin qu'il pouvoit mieux marier sa fille, et que
Frontenac, quoi qu'il dt, n'avoit que vingt mille livres de rente. Cet
homme, qui n'avoit pas grande cervelle, laissa engager les choses, et
sottement portoit des baisers  sa fille, de la part de son futur
gendre. Madame Boutillier lui disoit: Si vous promettez votre fille, ne
venez pas vous en ddire aprs. Il n'y avoit plus qu' aller au
moustier, lorsque La Grange s'avisa de dire qu'il ne vouloit plus
Frontenac pour son gendre, Sa fille lui dit: Mon pre, vous m'avez
command de l'aimer; j'y suis engage, je n'en aurai point d'autre.
Voil bien de l'embarras. Madame Boutillier lui conseille de dire  sa
fille qu'elle choist ou de retourner avec lui ou d'aller en religion.
La fille aima mieux aller en religion; mais avant, elle s'alla marier
secrtement tant chez son pre, pour entrer  quelque jour de l en
religion. Aprs ceux du parti de la fille dirent qu'elle toit marie.
Voil le pre en fureur, qui dit: Je n'ai que cinquante ans, je me
remarierai; j'aurai douze enfants, elle n'aura que le bien de sa
mre[479], je lui terai deux cent mille cus qu'elle pouvoit esprer de
moi. On se rapporta de tout cela au premier prsident Mol; la fille
lui crit qu'elle n'est point marie. Depuis elle crivit une lettre qui
disoit: J'ai t force  parler contre ma conscience; je suis marie.
Le premier prsident, averti outre cela par Champltreux, de la part de
sa fille, qu'elle toit marie, et que tout ce qu'elle diroit au
contraire seroit faux, le dit au pre. Le pre va  la grille; elle nie
d'avoir dit cela. Il lui fit crire ce qu'il voulut, et le porta au
premier prsident, et le premier prsident le paya de cette lettre qui
disoit que la vrit toit que Frontenac toit son mari, etc. De colre,
le pre pousa madame d'Ablge, et Chouaisne disoit qu'il le tueroit.
Depuis tout s'accommoda. Je crois qu'il n'y a point eu d'enfant du
second lit: il est mort et a laiss une fille[480]. Nous en parlerons
ailleurs.

  [478] Ce Frontenac toit le pre ou l'aeul du gouverneur de
  Quebec, mort en 1699. (Voyez les _Mmoires du duc de
  Saint-Simon_, dition de 1829, t. 2, p. 298.)

  [479] Quatre-vingt-quatre mille cus. (T.)

  [480] Il y a ici de l'obscurit. Le sens de la phrase parot tre
  celui-ci: _Frontenac est mort et a laiss une fille_.




ENFANTS DE QUI LES PRES ONT FAIT

EUX-MMES JUSTICE.


Doublet, charpentier du roi, homme  son aise, et fort estim en son
mtier, avoit un fils extrmement dbauch, jusque l qu'il se trouva
engag avec des filoux en une mchante affaire, dont le crdit de son
pre le tira. Le bon homme lui fit ensuite toutes les remontrances
imaginables, mais en vain. Ce garon se met  voler sur les grands
chemins. Le pre, dsesprant d'obtenir sa grce une seconde fois, et
craignant d'avoir le dplaisir de le voir rouer, prit une rsolution
assez tonnante. Un jour, ayant eu avis que ce garon toit  Louvres en
Parisis, il monte  cheval avec deux pistolets  l'aron de la selle, le
trouve dans une htellerie, et, sans faire autrement de bruit, aprs
l'avoir fait venir dans une chambre, il lui donne un coup de pistolet
dans la tte. Il ne mourut pas sur l'heure; il eut le loisir de se
confesser. Le pre demande sa grce et l'obtient. Elle fut entrine au
parlement.

Un gentilhomme de Champagne, dont j'ai oubli le nom, cassa les jambes 
son fils avec des tenailles, voyant qu'il ne lui donnoit nulle marque
d'amendement; aprs il gagne le chirurgien, qui le traita exprs; de
sorte qu'il ne pouvoit se soutenir.

Un gentilhomme de la frontire de Lorraine, nomm Neufvilly, s'aperut
qu'une de ses filles toit grosse; il la presse de le lui avouer, et de
qui c'toit; elle lui dit que c'toit de son cousin de Moyenville
(c'toit son cousin-germain), et sous promesse de mariage. Dans ces
entrefaites, Moyenville entre dans la cour: le pre, quoiqu'il l'aimt
tendrement, court  lui, l'pe  la main, en lui faisant mille
reproches. Moyenville le prie de se donner du temps, d'examiner la
chose, et que s'il se trouvoit coupable, il se soumettoit  toutes
choses. Pendant ce discours, un petit garon entra, qui donna un billet
 la demoiselle; elle toit prsente. Le pre s'en aperoit; il le veut
avoir, il le veut prendre; il n'en peut arracher qu'un petit morceau, o
il n'y avoit que des lettres  demi rompues. Le pre la presse, et
menace de la tuer. Elle avoue que le billet toit du berger, et que
c'toit de lui qu'elle toit grosse. Le gentilhomme,  ce mot, donne de
l'pe dans le corps  sa fille, et, quoique ce coup et perc la mre
et l'enfant, elle eut pourtant la force de monter dans sa chambre. Elle
vcut encore trois jours, et dclara en prsence de tmoins, et
par-devant notaire, comme le tout s'toit pass, et qu'elle mritoit
pire traitement que celui qu'on lui avoit fait. Le pre eut sa grce.




VARIN[481].


Varin toit faiseur de jetons de son mtier; Laffemas l'alloit faire
pendre pour la fausse monnoie; mais le cardinal de Richelieu ayant ou
parler que c'toit un excellent artisan, voulut qu'on le sauvt: il ne
fut que banni. On le rappela d'Angleterre, o il s'toit retir, quand
on voulut travailler aux louis d'or et d'argent[482]. Il change de
religion, car il toit huguenot; il fit fortune  la monnoie, et il est
fort riche. On l'a accus aussi d'avoir empoisonn le premier mari de sa
femme, et on dit que la fille du premier lit toit sa fille.

  [481] Jean Varin, n  Lige en 1604, mourut en 1692.

  [482] On commena  fabriquer les louis d'or en 1640, et les
  louis d'argent en 1641. (_Trait historique des Monnoies de
  France_, par Le Blanc; Amsterdam, 1692, in-4, p. 296 et 297.)

Cette fille, qui toit bien faite, a eu une trange destine. Varin la
voulut marier  un homme dont je n'ai pu savoir le nom. Elle y tmoigna
de la rpugnance. Depuis il l'accorda  un auditeur des comptes, fils
d'un vendeur de mare en titre d'office[483]. Cette fille, voyant que
cet homme toit fort mal fait, pria son beau-pre de lui donner plutt
le premier. Il dit qu'il toit trop engag. Le soir des noces, le mari,
qui est fort ivrogne, s'enivra. Je pense que cela dsespra cette pauvre
fille en deux jours qu'elle fut avec lui, car, pour un mal de garon,
il s'absenta aussitt. Elle reconnut qu'il toit bordelier et stupide,
car, pour ivrogne, elle ne pouvoit pas l'ignorer; avec cela il n'avoit
qu'une bonne jambe; l'autre toit de bois, mais chausse  l'ordinaire.
On a dit que la veille des noces elle avoit voulu s'empoisonner, mais
qu'elle ne put. Si cela est, elle savoit apparemment tous les dfauts de
cet homme. Au bout de huit ou dix jours elle en vint  bout. Le jour de
devant, elle parut la plus gaie du monde. Ce fut avec du sublim qu'elle
mit dans ses oeufs comme du sel. Aprs elle envoya qurir Varin; mais
c'toit si tard qu'il n'y avoit plus de remde. Elle eut pourtant le
loisir de se confesser. Chez lui, on a dit que 'avoit t par mgarde;
que le sublim sert  la monnoie, et qu'elle le prit pour du sel[484].

  [483] De trois cent mille livres. (T.)

  [484] On trouve de grands dtails sur cet vnement dans une
  lettre de Guy-Patin du 22 dcembre 1651. Le 30 du mois de
  novembre pass, il arriva ici une chose bien trange. M. Varin,
  qui a fait de si belle monnoie et de si belles mdailles, avoit
  tout frachement mari une sienne belle-fille, ge de vingt-cinq
  ans, moyennant vingt-cinq mille cus,  un correcteur des
  comptes, nomm Oulry, fils d'un riche marchand de mare. Il n'y
  avoit que dix jours qu'elle toit pouse. On lui apporta un oeuf
  frais pour son djener; elle tira de la pochette de sa jupe une
  poudre qu'elle mit dans l'oeuf, comme on y met d'ordinaire du
  sel; c'toit du sublim qu'elle avala ainsi dans l'oeuf, dont
  elle mourut trois quarts d'heure aprs sans faire d'autre bruit,
  sinon qu'elle dit: Il faut mourir, puisque l'avarice de mon pre
  l'a voulu. On dit que c'est du mcontentement qu'elle avoit
  d'avoir pous un homme boiteux, bossu et crouelleux. Elle
  mourut dans le logis de son mari, prs des halles, et fut
  enterre le lendemain sans grande crmonie. Les femmes de la
  halle, qui sont les muettes de Paris, mais qui ne laissent pas de
  babiller plus que tout le reste du monde, disent que cette pauvre
  femme est morte vierge et martyre, et que son mari n'a jamais
  couch avec elle. Elle eut horreur de lui ds le soir de ses
  noces, en voyant quatre hommes occups  le dshabiller, et 
  dmonter son corps, comme  vis, et lui ter une jambe d'acier
  qu'il avoit, et le reste du corps tout contrefait. Voyant ce bel
  appareil de noces, elle se mit  pleurer et se retira dans un
  cabinet, o elle demeura le reste de la nuit. Le lendemain ses
  parents ayant fait leur possible pour la remettre et la flchir
  en quelque faon, sans en avoir rien pu obtenir, le mari, dont la
  prsence toit fort odieuse  cette nouvelle pouse, monta 
  cheval et s'en alla  Chlons, pour affaire d'importance,  ce
  qu'on dit. Nanmoins la vrit est qu'il n'a boug de Paris, et
  que sa retraite n'a t que pour cacher l'imperfection de son
  corps. Enfin elle est morte, etc. (_Lettres de Guy-Patin_;
  Rotterdam, 1735, t. 1, p. 190.)

  On ne sera sans doute pas fch de trouver ici le passage dans
  lequel Loret raconte cet vnement  sa manire.

    Il faut....... que j'essaye
    De vous dire une histoire vraye,
    Mais histoire  causer chagrin;
    C'est de la fille de Varin,
    Lequel Varin, vtu de soye,
    Est officier de la Monnoye,
    Et grand fabricateur encor
    De louis tant d'argent que d'or.
    Cette fille, jeune et jolie,
    Par une incroyable folie,
    L'autre jour la mort se donna
    Dans un oeuf qu'elle empoisonna.
    On avoit fait le mariage
    D'elle avec un certain visage
    Qui, n'ayant aucun agrment,
    Lui dplaisoit mortellement,
    Et devint pour lui si rebelle
    Qu'il ne pouvoit obtenir d'elle,
    Tant son coeur toit inhumain,
    De seulement baiser sa main.
    Or, cette rigueur tyrannique
    Le rendit si mlancolique,
    Et mme on peut dire si fou,
    Qu'il s'en alla on ne sait o,
    Sans qu'on ait eu depuis nouvelle
    De ce pauvre Jean de Nivelle.
    Varin sa fille gourmanda,
    La gronda, la rprimanda;
    Or, soit que cette rprimande
    Lui cott tristesse trop grande,
    Ou que son coeur vnt  sentir
    Un juste et cuisant repentir
    De n'avoir pas t plus douce,
    Le Ciel, qui souvent se courrouce
    Quand douceur ni piti l'on n'a,
    Au dsespoir l'abandonna,
    Et la belle dconforte,
    De monsieur Belzbut tente,
    Par poison finit son destin
    Et dcda jeudi matin.

    (Loret, _Muse historique_. Lettre du 3 dcembre 1651.)




LE MARQUIS D'ALLUYE

ET MADAME DE BOSSU.


Le marquis d'Alluye[485], fils an du marquis de Sourdis, alla, en
1644, en Hollande pour apprendre le mtier de la guerre. Il passa avec
La Tuillerie, ambassadeur de France, et il alla avec lui  Delft, voir
la comtesse de Bossu[486], qui se fait appeler madame de Guise. Il dit
que cette femme le surprit plus qu'aucune qu'il ait jamais vue. Elle
toit de la plus belle taille du monde, la gorge belle, les bras beaux,
tous les traits du visage bien proportionns, le teint fort blanc, et
les cheveux fort noirs.

  [485] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis, pousa,
  en 1667, Benigne de Meaux Du Fouilloux, fille d'honneur de la
  Reine.

  [486] Honore de Glimes, fille de Geoffroi, comte de Grimbergues,
  veuve d'Albert-Maximilien de Hennin, comte de Bossu, pousa le
  duc de Guise, en 1641. Ce jeune seigneur s'toit fait un jeu de
  cette galanterie, et il demanda la nullit de son mariage afin de
  pouvoir pouser mademoiselle de Pons. Marigny fait allusion 
  cette double circonstance dans sa lettre adresse  Gaston, duc
  d'Orlans, lorsqu'il dit: Madame de Guise conserve soigneusement
  toutes les gentillesses de mademoiselle de Grimbergues... Faites
  trouver  M. de Guise que le roi d'Espagne demeure roi de Naples,
  et que madame de Guise demeure ce que mademoiselle de Pons ne
  sauroit l'empcher d'tre. (_Lettres de M. de Marigny_; La Haye,
  Antoine La Faille (Elzevir), 1655, petit in-12, p. 8.)

L'ambassadeur s'en alla, mais le jeune homme ne s'en alla point; il
avoit alors le teint aussi beau que madame de Bossu, jeune de dix-huit 
dix-neuf ans, la tte belle, et aussi bien dansant que personne de la
cour. Il y retourne, et insensiblement il se mit bien avec elle. Elle
lui conseilla, pour faire durer leur commerce, de s'en aller  La Haye,
et de la venir voir le plus souvent et le plus secrtement qu'il
pourroit. Il a dit  un homme de qui je le tiens qu'il avoit eu de
grandes privauts avec elle; mais il ne tranche pas le mot. Il y alloit
de nuit; mais au bout de quelques mois il eut la petite-vrole. Elle lui
envoya tous les rgals dont elle put s'aviser; mais il toit au
dsespoir quand il songeoit que, s'il toit gt, elle ne l'aimeroit
plus. Le voil guri sans difficult, mais il n'a plus de teint du tout.
Elle le pria de l'aller voir. Il refusa trois ou quatre fois; elle le
lui commanda absolument; il y alla encore tout rouge; elle le reut
comme devant.

Ce fut en ce temps-l qu'elle commena  ne plus douter de la perfidie
de M. de Guise. Trois mois devant que Alluye ft arriv en Hollande, M.
de Guise toit revenu en France; elle n'en avoit aucunes nouvelles; elle
s'en plaignoit sans cesse, et le marquis toit tmoin de tous ses
regrets. Il avoue qu'elle a l'esprit un peu _roman_. Ils font dessein de
passer tous deux en France: Je me veux, disoit-elle, dguiser en homme,
et aprs me venger de ce dloyal.--Madame, lui disoit le jeune marquis,
servez-vous de moi pour vous venger.--Je ne veux pas, lui disoit-elle,
vous hasarder contre un homme qui ne le mrite pas. En ces entrefaites,
le printemps vient; il fallut aller  l'arme; puis les alles et venues
du cavalier n'toient plus inconnues aux autres Franois; cela
l'obligea, avec d'autres considrations,  revenir en France.

Ce M. le marquis se vante de savoir un secret pour entrer partout; on le
dfia d'entrer chez Saint-Germain-Beaupr, ou chez Fosseuse. Il fait ses
tentatives. On dit que, pour le premier, il eut quelques galanteries
avec sa femme; pour Fosseuse, il dit qu'il se mit fort bien avec lui,
mais qu'il n'en conta point  madame.




LA DU RYER.


La Du Ryer toit une pauvre fille, d'auprs de Mons en Hainaut, qui
toit assez jolie en sa jeunesse: elle se donna  Saint-Preuil, qui lui
fit gagner dix ou douze mille livres, en une campagne, o elle fut
vivandire. Elle pouse un nomm Du Ryer, et se met  tenir auberge;
elle toit aussi un peu m.......... Un jour qu'elle demanda de l'argent
 Saint-Preuil[487], il la battit. Au lieu de se fcher de cela, elle
lui alla demander pardon, et lui dit qu'elle toit une impertinente de
lui avoir demand de l'argent, elle qui savoit bien qu'il n'en avoit
pas. Quand il eut la tte coupe  Amiens, elle reut sa tte dans son
tablier, et lui fit faire un magnifique service  ses dpens[488].

  [487] Franois de Jussac d'Ambleville, sieur de Saint-Preuil,
  marchal de camp, gouverneur d'Arras, etc., dcapit  Amiens, le
  9 novembre 1641.

  [488] Ce fait est consign dans le _Journal_ de Richelieu, sans
  que la Du Ryer y soit nomme. On y lit: Une femme de Paris,
  qu'on dit avoir t autrefois son htesse, monta sur l'chafaud
  avec un drap mortuaire, dans lequel elle mit le corps et la tte;
  mais comme on alloit dvaler ledit corps, la tte tant retombe
  sur l'chafaud, elle la prit et la mit en sa robe; et tant
  descendue, elle la mit dans ledit drap, avec le corps qu'on
  mettoit dans un carrosse, etc. (_Journal du cardinal de
  Richelieu_; Amsterdam, Abrah. Wolfgank, deuxime partie, page
  187.)

Veuve de Du Ryer, elle se remaria  un homme dont elle n'a jamais port
le nom; il toit matre cuisinier  Saint-Cloud, o elle fit un cabaret
magnifique. Au commencement, les dames n'y vouloient point aller; elle
avoit un jardin l auprs, o on leur portoit ce qu'elles avoient
command; enfin on s'y apprivoisa.

Madame de Champr,  Saint-Cloud, chez la Du Ryer, durant un grand
orage, regarda par curiosit par le trou de la serrure d'une chambre, et
elle vit un homme et une femme qui se divertissoient. Jsus! dit-elle,
par le temps qu'il fait!....[489].

  [489] On a vu, dans l'article de madame de Champr (tom. 4, p. 53
  et suivantes), que cette dame toit loin d'tre scrupuleuse.
  L'anecdote qu'on vient de lire toit place dans le manuscrit de
  Tallemant, au chapitre des _Contes, navets et bons mots_; elle
  se rattache naturellement  l'Historiette de la Du Ryer.

Un jour la Du Ryer ayant ou dire qu'un gentilhomme, qui se venoit de
battre en duel, toit demeur fort bless assez prs du pont de
Saint-Cloud, elle y va, le fait emporter chez elle, le fait traiter, et
quand il fut guri, elle lui donne cinquante pistoles pour se retirer
chez lui. Cet homme, au bout de quelque temps, la vient trouver, et lui
prsentant une bourse o il y avoit quatre cents pistoles: Tenez,
madame, prenez; si ce n'est pas assez, je tcherai d'en avoir encore.
Elle lui dit qu'il se moquoit, lui fit bonne chre, et ne voulut jamais
prendre que deux pistoles qu'elle jeta  ses gens, en leur disant:
Tenez, voil ce que monsieur vous donne. Durant les troubles, un jour
que le Conseil toit  Saint-Cloud, M. Tubeuf ayant su qu'elle n'avoit
rien voulu prendre pour la nourriture de leurs chevaux et de leurs gens,
lui fit donner une ordonnance de cent cus, au lieu de quarante qu'on
lui devoit. Elle en fut paye. Les gendarmes du Roi avoient fait
quelque dpense chez elle; elle ne leur en fit payer que la moiti. Ce
n'est pas, dit-elle, avec vous autres que je prtends m'enrichir. Elle
prit en amiti le baron Des Essarts, et lui demanda un de ses garons 
nourrir; il lui donna son second fils. Cette femme le faisoit lever
comme un grand seigneur. Il toit vtu de toile d'argent si pesante,
qu'il ne pouvoit porter sa robe. Elle le vouloit faire son hritier.
Elle nourrissoit aussi une pauvre femme avec trois enfants. Elle alloit
faire plus de profit que jamais, car elle avoit perc trois ou quatre
maisons; il y et eu quatre-vingts chambres meubles dont il y en et eu
de fort propres; mais elle mourut trop tt[490].

  [490] En 1652. (T.)

Une pauvre fille, ge de dix-huit ans, qui sert chez un banquier
hollandois, nomm Van Ganghel, qui est huguenot, entretient, de ce
qu'elle peut gagner, deux petits frres qu'elle a en mtier; tous deux
tant tombs malades, et ayant t ports  l'hpital secret de ceux de
la religion, car la fille et ses frres sont aussi huguenots, elle paya
leur dpense, disant que, puisqu'elle avoit encore assez de reste pour
cela, elle ne vouloit point tre  la charge de l'Eglise, et qu'au
pis-aller elle auroit toujours ses bras.




GNROSITS.


M. de Mesmes, bisaeul de M. d'Avaux, tant simple avocat, refusa de
prendre la charge d'avocat-gnral que le roi Franois Ier lui donnoit,
disant qu'il ne vouloit point prendre la charge d'un homme vivant: c'est
qu'on l'toit  un M. de Ruz. Ruz l'alla remercier, le genou en terre,
et lui dit: Je vous dois le bien et l'honneur.--Levez-vous, lui dit-il,
vous ne m'en avez point d'obligation; je l'ai fait pour l'amour de moi,
et non pour l'amour de vous. Le Roi conserva Ruz dans sa charge, et
donna  de Mesmes celle de lieutenant civil.

Des Fontaines-Bohart, ce secrtaire du Conseil que le cardinal de
Richelieu tint si long-temps dans la Bastille, et qui n'en sortit que
par la mort de celui qui l'y avoit fait mettre, toit un vieux garon
riche. Il s'avisa un jour de faire porter secrtement deux cent mille
livres chez un de ses bons amis, nomm Menjot (c'est un secrtaire du
Roi, qui est encore jeune); apparemment il avoit intention de les lui
donner; mais il mourut subitement. Menjot aussi dclara qu'il y avoit
deux cent mille livres chez lui qui appartenoient  Des Fontaines. Le
cadet de cet homme est mort tout de mme depuis peu, en juillet 1658.

Henri III envoya Benoise, secrtaire du cabinet, dire  Montelon[491],
ancien avocat, qu'il se rendt au Louvre dans deux heures pour recevoir
les sceaux. Moi, monsieur?--Oui, vous.--Mais c'est bien peu de temps
pour y penser. Voil un procs qui a sept sacs; il m'en reste encore
trois  lire, je les voudrois bien achever. Il assemble sa famille pour
voir s'il devoit accepter les sceaux. On le lui conseilla. A trois
heures de l, Benoise le vint prendre. Au Louvre, il salue je ne sais
quel seigneur, au lieu du Roi. Le Roi lui dit: Bon homme, un bon sujet
doit toujours connotre le visage de son prince. Je vous ai envoy
qurir, parce qu'on m'a dit du bien de vous. Ce M. de Montelon rendit
les sceaux  Henri IV, parce qu'il toit huguenot, et aprs il se retira
 la campagne. Il y avoit dj eu un autre garde-des-sceaux de ce
nom-l, pour avoir hardiment soutenu Charles de Bourbon, absent, en
prsence du Roi[492].

  [491] Franois de Montholon, seigneur d'Aubervilliers, avocat au
  Parlement, garde-des-sceaux de France, par lettres du 6 septembre
  1588. Il toit fils du garde-des-sceaux de Montholon, dcd en
  1543. Ce nom est crit _Montelon_ sur les anciens registres du
  Parlement.

  [492] Franois de Montholon s'toit rendu clbre en 1522 et 1523
  par ses plaidoyers pour le conntable Charles de Bourbon, contre
  Louise de Savoie, mre de Franois Ier. Ce prince, qui avoit
  entendu ses plaidoyers sans tre vu, le dsigna ds-lors pour
  tre son avocat-gnral, mais il ne le revtit de ses fonctions
  qu'en 1532. Pendant le procs du chancelier Poyet, en 1542,
  Montholon fut nomm garde-des-sceaux.

Un marchand de soie, nomm Herv, pre de M. Herv, conseiller au
Parlement, tant un jour  sa boutique avec quelques autres marchands,
il passa un petit garon de quatorze  quinze ans, qui avoit peut-tre
pour quatre livres de marchandises dans une balle. Ce petit garon leur
dit en riant: Messieurs, qui est-ce de vous qui me veut prter quelque
chose sur ma bonne mine? J'ai bonne envie de faire fortune. Ce M. Herv
trouva ce garon  sa fantaisie, il lui prte dix cus, et lui fit en
riant promettre, foi de marchand, qu'il lui tiendroit compte du profit
moiti par moiti. Ce garon s'en va. Au bout de quinze ans, comme Herv
dnoit, on lui vint dire qu'un homme bien vtu le demandoit; il dit:
Montrez-lui telles toffes qu'il voudra.--Il veut vous parler. Herv
se lve; l'autre lui en fait excuse, et lui demande s'il ne se souvenoit
point d'un petit garon auquel il avoit prt dix cus, etc. Non.
L'autre lui dit tant de circonstances, qu'enfin il l'en fit ressouvenir.
Monsieur, c'est moi. Voil mes livres; vous verrez ce que j'achetai
ici, o je fus ensuite, comme je m'embarquai et allai en Espagne, puis
aux Indes; il y a prs de cinquante mille cus de profit pour vous.
Herv rpondit qu'il ne pouvoit les prendre en conscience, parce qu'il
avoit eu l'intention de lui donner ces dix cus. L'autre lui envoya le
lendemain deux crocheteurs chargs de vaisselle d'argent.

On conte une chose assez semblable de quelqu'un de la maison Du
Plessis-Mornay; mais au lieu de la moiti du profit, on ne lui offrit
qu'un diamant d'assez grand prix, qu'il substitua de mle en mle.

Mesdemoiselles de La Nocle toient deux filles de condition, et
hritires. La cadette tant accorde avec Saint-Andr-Montbrun, sa
soeur ane vint  mourir; la voil un grand parti. Saint-Andr
n'esproit plus de l'pouser. Elle fut gnreuse, et lui tint ce
qu'elle lui avoit promis. Elle ne s'en est pas repentie, car il a fait
fortune.

Un cadet de la maison d'Angennes, de la branche de Rambouillet, accord
avec une demoiselle Cotereau, de Tours, fille du feu prsident du
prsidial, qui toit de bonne famille, tant devenu l'an, la mre de
la fille lui dit: Monsieur,  cette heure vous aurez des penses plus
releves.--Non, mademoiselle, rpondit-il, je tiendrai ce que j'ai
promis. Il l'pousa. C'est d'elle qu'est venue la terre de Maintenon.
On l'acheta de son mariage[493].

  [493] Jean Cotereau, dans le Pre Anselme, est qualifi _seigneur
  de Maintenon, trsorier et surintendant-gnral des finances de
  France_. Sa fille Isabeau Cotereau pousa, le 13 fvrier 1526,
  Jacques d'Angennes, seigneur de Rambouillet, capitaine des gardes
  des rois Franois Ier, Henri II, Franois II et Charles IX. Elle
  apporta en mariage les seigneuries de Maintenon, de Meslay, de
  Nogent-le-Roi et de Montlouet. (_Histoire gnalogique de
  France_, t. 2, p. 425.)

M. de Mouy, de la maison de Lorraine[494], perdument amoureux et
jouissant de la fille de Galean, l'un de ses gentilshommes, la vouloit
pouser; elle ne le voulut pas et lui dit: Cela vous feroit tort de
vous msallier.

  [494] Il s'agit ici d'un marquis _de Moy_; cette branche
  descendoit des ducs de Mercoeur.

Une fille de Maupeou, l'intendant des finances, ayant t accorde avec
un M. d'Amours, cet homme eut la petite vrole, et perdit la vue; elle
ne laissa pas de l'pouser et vcut fort bien avec lui.

Feu Suif, ce fameux chirurgien, traita un homme fort riche d'un mal fort
dangereux. Cet homme guri envoya sa femme chez Suif, avec une somme
considrable en or. Jsus! madame, dit le bon homme, en voil
trs-bien. Il prit trente pistoles, et trois pour son garon,  qui
elle en vouloit donner douze, et, quoi qu'elle ft, il n'en voulut
jamais prendre davantage. Au voyage qu'il fit en Savoie pour
Madame[495], il ne voulut jamais prendre un sou de tous ceux qu'il
traita, disant que ce n'toit pas pour eux qu'il faisoit le voyage.
Madame lui donna quarante mille livres.

  [495] Christine de France, fille de Henri IV, duchesse de Savoie.

M. de Berzeau, fils et frre de conseillers au Parlement, tant assez
mal, envoya dire  Joly, alors chanoine de Verdun, aujourd'hui cur de
Saint-Nicolas[496], homme fort n  la prdication, que, sur sa
rputation, il lui donnoit la trsorerie de Beauvais, et lui offroit
cinq cents cus qu'il falloit pour envoyer  Rome, en cas qu'il ne les
et pas. Joly rpondit: Je ne connois point M. de Berzeau, je vous
demande trois jours; il faut prier Dieu afin qu'il nous
inspire.--Monsieur, il n'y a point de temps  perdre; dites oui ou non.
Voil l'affaire conclue; les provisions viennent; M. de Berzeau gurit;
Joly le va trouver, dit qu'il lui rapportoit ses provisions, mais qu'il
le prioit de lui rendre les cinq cents cus. Berzeau dit qu'il lui avoit
donn cette trsorerie de bon coeur, et ne la voulut jamais reprendre.
Il est vrai qu'il est  son aise. Il se trouva une nullit aux
provisions; car n'tant point chanoine de Beauvais, il falloit avoir des
lettres de chanoine _ad effectum_ pour possder une dignit de cette
glise. Joly va retrouver M. de Berzeau, lui dit qu'il sembloit que
Dieu et fait natre cette difficult exprs, qu'il le prioit de
reprendre son bnfice. Berzeau persista, et on fit venir de Rome ce
qu'il falloit. Nous verrons dans les _Mmoires de la Rgence_ que ce
Joly est un grand comdien.

  [496] Claude Joly, alors cur de Saint-Nicolas-des-Champs, 
  Paris, assista le cardinal Mazarin dans ses derniers moments. Il
  fut ensuite nomm successivement aux vchs de Saint-Paul de
  Lon et d'Agen. On a de lui des prnes estims. Il mourut  Agen
  en 1678.

J'ai ou conter qu'une simple servante de Seine, laide et mal btie,
voyant que son matre toit condamn aux galres et men  Marseille, y
alla de deux cents lieues de loin, et l se mit  travailler, en sorte
que, de ce qu'elle gagnoit, elle y nourrit son matre tant qu'il y fut.

M. de Gvres (_Potier_), secrtaire d'tat, pre de M. de Tresmes,
quoique assez intress d'ailleurs, ne laissa pas de faire une action
gnreuse. Il y avoit un vieux gentilhomme auprs de Tresmes, qui,
press par ses cranciers, alla offrir sa terre  M. de Gvres. M. de
Gvres lui demanda ce qui l'obligeoit  vendre une terre o il avoit
toujours vcu, qu'il avoit piti de lui, et qu'il lui vouloit acheter sa
terre,  condition de l'en laisser jouir tout le reste de ses jours. En
effet, il paya les cranciers et n'eut le reste qu'aprs la mort du
gentilhomme.

Un M. de Villefrit, frre d'un conseiller au Parlement, nomm
Bournonville, toit amoureux de mademoiselle d'Elbne, sa cousine; mais,
comme cette fille n'avoit gure de bien, et qu'il n'en avoit pas assez
pour la mettre  son aise, il ne voulut pas l'pouser. Bournonville
meurt sans enfants; Villefrit, hritier, pouse mademoiselle d'Elbne.
Il en a t bien rcompens; car le frre de cette fille fut assassin
peu de temps aprs, et elle est devenue hritire.

Madame de Rambouillet m'a cont une historiette arrive de notre sicle;
mais, par malheur, elle a oubli les noms. Un Franois, chevalier de
Malte, avoit un esclave africain qu'il avoit pris en mer; il le
maltraitoit trangement, jusque-l qu'un de ses neveux, aussi chevalier,
touch de compassion envers ce pauvre homme, rsolut de le tirer de
cette misre; et, pour cet effet, jouant un jour avec son oncle, il le
pria de lui jouer cet esclave, et il le gagna. L'esclave, qui avoit
dj, en plusieurs rencontres, ressenti des effets de l'humanit de ce
jeune homme, fut ravi de l'avoir pour matre, et se met  travailler si
assidument, que, tous les jours, il rapportait assez d'argent de ses
journes pour faire une somme considrable au bout de l'an. Le chevalier
n'en voulut jamais rien prendre; mais l'esclave, aussi gnreux que lui,
mettoit cet argent  part pour le conserver  son matre: en effet, une
fois que le chevalier avoit perdu tout son argent, il apporta tout ce
qu'il avoit gagn depuis qu'il toit  lui; le chevalier, surpris de
cette reconnoissance, donne la libert  l'esclave, qui se retire
incontinent en Afrique. Au bout de quelques annes on vit arriver 
Malte une frgate, dont les mts et les antennes toient toutes pleines
de banderoles et les mariniers proprement vtus. Elle toit charge de
prsents que cet esclave envoyoit  son matre; car cet homme, s'tant
mis  trafiquer, avoit fait quelque fortune, et n'avoit pas voulu
manquer  reconnotre la gnrosit du chevalier, ds qu'il avoit t en
tat de le faire. Au bout de dix ans, ce chevalier, pris sur mer, est
men  Alger; il est reconnu par l'esclave qui l'achte et le fait
conduire dans une maison magnifiquement meuble. Je vous laisse 
penser s'il fut surpris de se voir en un si beau lieu; mais il le fut
bien davantage quand il vit son cher esclave  ses pieds, qui lui
baisoit les mains, et lui protestoit qu'il recevoit la plus grande joie
qu'il et reu de sa vie. Non content de cela, il le voulut servir
lui-mme, disant que c'toit son bon matre, et qu'il ne pouvoit
souffrir qu'autre que lui en approcht. Il lui conta ensuite que, depuis
les prsents qu'il lui avoit envoys  Malte, sa fortune s'toit de
beaucoup augmente et qu'il avoit beaucoup de pouvoir dans Alger; aprs
il renvoya le chevalier  Malte, avec une infinit de prsents.




MADAME DE MIRAMION[497].


Madame de Miramion est fille d'un des Bonneaux de Tours, intresss aux
Gabelles et  bien d'autres affaires; elle toit veuve de Miramion,
conseiller au Parlement, fort riche, dont elle avoit une fille.
Bussy-Rabutin, sans considrer qu'elle toit comme accorde avec
Caumartin, se laissa enjler par un Pre de la Mercy, nomm le Pre
Clment, confesseur de la dame[498]. Ce moine lui fit accroire que
madame de Miramion l'avoit vu plusieurs fois  l'glise, qu'elle l'avoit
trouv  son gr, et que sans ses parents qui vouloient qu'elle poust
un homme de robe, elle l'pouseroit volontiers, et que mme elle se
laisseroit enlever. Le moine cependant demandoit tantt cinquante,
tantt cent pistoles, pour gagner celui-ci et celui-l, et enfin
il en tira jusqu' deux mille cus. Le moine avertit le cavalier
que la dame devoit aller un tel jour faire dire une messe 
Notre-Dame-de-Boulogne[499]. Au retour, dans le bois les enleveurs
l'arrtrent; Bussy n'y toit pas; c'toit un nomm Du Boccage[500].
Madame de Miramion, la belle-mre, eut le courage de prendre l'pe du
meneur de sa belle-fille, et blessa au bras le premier qui se prsenta 
elle. On leur fait faire bien des tours, et une fois qu'il falloit
passer dans un village, on baissa les portires: avec des couteaux elles
couprent les cuirs; mais le village toit pass avant que cela ft
fait. On les mena dans la fort de Livry, o on laissa la
belle-mre[501]. On la conduit seule dans un chteau  trois lieues de
Sens[502]. L elle fit l'endiable, quoique Bussy, pour la flchir, vnt
 elle  genoux ds l'entre de la salle. Ds qu'on en eut avis  Paris,
on mit bien du monde en campagne, et tous les archers des Gabelles
alloient investir le chteau, quand Bussy la laissa aller, aprs lui
avoir protest qu'il n'y avoit que le moine de coupable. Le drle se
sauva. Elle poursuivit; mais enfin tout s'accommoda[503]. Elle a avou
que le moine lui avoit parl d'amour, et qu'aussitt elle prit un autre
confesseur. Caumartin ne l'pousa point. Je crois que ds ce temps-l
elle commenoit  tre dvote. Elle l'est  un point trange et elle
fait de grandes charits. Sa fille aura quarante mille cus de
bien[504]. Elle la fait nourrir dans un couvent.

  [497] Marie Bonneau, veuve de Jean-Jacques de Beauharnais,
  seigneur de Miramion. Elle a fond les filles de la
  Sainte-Famille, qui, runies  celles de Sainte-Genevive, furent
  appeles _Miramionnes_. Elle mourut au mois de mars 1696. Pour
  madame de Miramion, cette mre de l'glise, crivoit madame de
  Svign, le 29 mars 1696, ce sera une perte publique.

  [498] Bussy-Rabutin raconte cet vnement dans ses Mmoires; il
  dit qu'il avoit t engag par le _confesseur_ de madame de
  Miramion  l'enlever; ce point a t vrifi sur le manuscrit de
  ces Mmoires qui a t dcrit par M. Monmerqu dans sa _Notice
  bibliographique des diffrentes ditions des lettres de madame de
  Svign_; Paris, 1818, t. 1, p. 43. Ce manuscrit est de
  l'criture du comte de Langhac, petit-fils de Bussy. Dans les
  Mmoires imprims on a fait disparotre les traces du Pre de la
  Mercy.

  [499] C'toit au Mont-Valrien.

  [500] Bussy dit positivement qu'il y toit, accompagn de son
  frre de Rabutin, et autres gentilshommes. (Voyez les _Mmoires
  de Bussy Rabutin_, Amsterdam, 1731, t. 1, p, 160.)

  [501] Nous traversmes la plaine Saint-Denis, et nous entrmes
  dans la fort de Livry; comme la dame crioit fort, et que je crus
  que c'toit la prsence de sa belle-mre qui l'obligeoit d'en
  user ainsi, je fis mettre pied  terre dans le bois  cette
  belle-mre, et je ne laissai qu'une demoiselle avec la veuve dans
  le carrosse, et un laquais sur le derrire; mais la dame ne fit
  pas moins de bruit aprs cela, et je reconnus alors que je
  m'tois tromp. (_Ibid._, p. 161.)

  [502] Au chteau de Launay, prs de Sens. C'toit une commanderie
  de Malte que possdoit Hugues de Rabutin, grand-prieur de France,
  celui  l'occasion duquel madame de Svign crivoit  son
  cousin, le 28 dcembre 1681: Cela me fait souvenir de ce que
  vous disoit votre oncle, le grand-prieur de France, en
  mourant.--Il disoit que j'ai l'attrition.--Il en parloit comme
  d'une crise.

  [503] Bussy avoit mis le duc d'Enghien dans ses intrts.

  [504] Mademoiselle de Miramion pousa le prsident de Nesmond.
  (Voyez les _Mmoires de Conrart_, deuxime srie de la Collection
  des Mmoires relatifs  l'histoire de France, t. 48, p. 271.)




JOUEURS.


Un homme perdant chez la Blondeau, qui tenoit acadmie  la
Place-Royale, tout d'un coup descend en bas, et revient avec une
chelle, l'appuie contre la tapisserie, et, avec des ciseaux, se met 
couper le nez  une reine Esther, qui y toit, en disant: Mordieu! il y
a deux heures que ce chien de nez me porte malheur. Un autre donna un
cu  son laquais pour aller jurer cinq ou six bonnes fois pour lui.

La Chaisne-Montmor, en jouant  la paume, jeta dans la grille, balles,
corbillon, raquette, habits, et s'y jeta aprs.

Il y a vingt-six ou vingt-sept ans qu'un Espagnol, nomm Pimentel,
escroqua tout l'argent du jeu par une fourberie bien prmdite: il
acheta tout ce qu'il trouva de dez en Flandres, d'o ils viennent 
Paris; puis il en fit faire une grande quantit, de faon qu'on ne
remarquoit point la tromperie, et que ce n'toit que par la suite du
jeu, et par la connoissance qu'il en avoit lui seul, qu'on en pouvoit
tirer avantage; aprs, par gens interposs, il fit acheter, en donnant
un peu plus qu'ils ne valoient, tout ce qu'il y avoit de dez  Paris;
les marchands en firent venir de Flandre. Ainsi voil Paris tout plein
de dez de Pimentel; il vient et gagne tout l'argent des joueurs. Il fait
assez de libralits,  la mode d'Espagne,  ceux qui les voyoient
jouer[505]. Quand il fut  Venise, o il alla au sortir d'ici, il
crivit sa finesse, et se moqua fort de nos gens. A cette heure tout le
monde apprend  piper, sous prtexte que ce n'est que pour se dfendre
des pipeurs.

  [505] Ils appellent cela _barato_. (T.)

Il y a eu autrefois  Paris une femme nomme madame Dreux[506], dont le
mari toit conseiller au Parlement; c'toit une enrage de joueuse. Un
jour ce pauvre homme ne trouva ni lit ni tapisserie dans la chambre de
sa femme; elle avoit tout jou. Il se met en colre, et dit qu'il ne
vouloit plus qu'elle jout. Elle laisse passer deux jours, puis elle lui
dit: Est-ce tout de bon? car il y a deux jours que je n'ai jou, et je
sche, car je ne saurois vivre comme cela. Si vous ne voulez pas que je
joue, il faut que je sorte de cans. Que me voulez-vous donner de
pension? Ils s'accordrent; depuis elle s'en repentit tout  loisir.

  [506] Marie Fagnier, femme de Pierre Dreux, conseiller au
  Parlement de Rennes, pre de Thomas Dreux, dont le fils est
  devenu grand-matre des crmonies de France.

Un conseiller au Parlement, nomm Dorat, celui chez qui les violons
furent battus, a une femme qui est si ardente au jeu qu'elle fit tout
sous elle, ne pouvant se rsoudre  quitter; mais tout le monde la
quitta.

Gallet, lu  Chinon, avoit fait un grand gain au jeu; c'est lui qui a
bti l'htel de Sully; il s'toit retir avec douze cent mille livres de
gain. Comme il faisoit btir l'htel de Sully, dans la rue
Saint-Antoine, le petit La Lande le vint trouver et lui dit: Vous tes
un bon homme; vous pourriez btir votre maison aux dpens des joueurs,
et vous payez vos ouvriers de vos belles pistoles de poids; venez un peu
chez la Blondeau. Il l'y entrana. D'abord, par malheur pour lui, il
gagna; cela l'engagea; puis la chance tant tourne, il perdit tout. Il
a fait une grande trahison  sa fille; elle s'en fit religieuse, aprs
avoir chang de religion. Il lui demanda ses pierreries, puis lui en
rendit de fausses au lieu de vraies; il les perdit aprs.

Voyant la fortune changer, Gallet donna cent mille francs  garder 
Habert-Montmor, matre des requtes, sans en tirer aucune
reconnoissance. Un jour, comme il n'avoit plus que cela, il va trouver
Montmor, et lui demande dix mille livres de ce qu'il avoit  lui. Moi,
je n'ai rien  vous.--H! je vous entends bien, c'est que vous ne voulez
pas me les donner de peur que je ne joue encore; mais je vous promets
que je ne jouerai que cela.--Vous rvez, dit l'autre, mon pauvre
monsieur Gallet, votre perte vous a troubl la cervelle. En un mot il
nia tout franc d'avoir rien  lui.

Quand Montmor fut prs d'expirer, il se confesse; point d'absolution
s'il ne restitue. Mais n'y auroit-il point d'invention? Le confesseur
fut assez sot pour lui dire qu'il faudroit que celui  qui appartenoient
les cent mille livres les lui donnt de bon coeur. Montmor envoie qurir
Gallet, qui croyoit dj tenir son argent. Montmor presse Gallet de le
lui donner, qu'aussi bien il ne tirera nulle utilit de sa damnation.
Gallet fait ce qu'il peut pour le toucher. Rien. Voyant cela, il le
livre  Satan, et, comme il s'chauffoit, Montmort appelle ses gens
qu'il avoit fait retirer, car il ne vouloit pas de tmoins, et leur dit:
Emmenez M. Gallet, il est fou. Puis il mourut en cette belle
disposition. Ce pauvre Gallet, quand il toit riche, avoit toujours
quelque remde dans le corps; depuis qu'il toit gueux, il se portoit le
mieux du monde[507].

  [507] Le rcit de Tallemant des Raux, sur la construction de
  l'htel de Sully est confirm par Jaillot. On y voit qu'un sieur
  Mesmes Gallet acheta, en 1624, deux maisons, rue Saint-Antoine,
  pour y construire un htel qu'il ne put achever; que sa fortune
  s'tant drange, l'htel fut saisi rellement et vendu en
  novembre 1627,  Jean Habert (de Montmor), sieur Du Mesnil. Cette
  belle proprit passa ensuite en diffrentes mains, et elle fut
  enfin acquise par le duc de Sully, au mois de fvrier 1634.
  (_Recherches sur Paris_, par Jaillot, _quartier Saint-Antoine_,
  p. 35.) Gallet doit sa triste clbrit  la mention que Regnier
  en a faite dans sa quatorzime satire:

    Gallet a sa raison, et qui croira son dire,
    Le hasard, pour le moins, lui promet un empire, etc.

  On voit, par ce qui prcde, que Gallet perdit sa fortune au jeu;
  mais ce n'est pas sur un coup de d, comme M. de Saint-Surin
  l'avoit pens, que Gallet perdit le bel htel qu'il avoit fait
  construire. (Voyez le _Boileau_ de Blaise; Paris, 1821, _note_ de
  la page 186 du tome 1.)




MOURIOU.


Mouriou est d'Angers et y demeure, mais il est matre des comptes de la
chambre de Nantes, et il va servir son semestre. Il fut amoureux,
dix-huit ou vingt ans, de la femme qu'il a pouse en secondes noces. Un
jour qu'ils se devoient marier, et qu'on toit prt d'aller au
_moustier_, cette femme, appele mademoiselle Liquet, dit que rsolument
il n'en seroit rien, qu'on avoit dit que cet homme avoit t bien avec
elle, et qu'elle ne vouloit pas qu'on pt dire que c'toit pour couvrir
son honneur qu'elle l'pousoit, et par cette belle raison ne voulut
point passer outre. Quelque temps aprs, un ami commun, qui vouloit
faire ce mariage, manda au galant qu'il se trouvt un tel jour  La
Barbottire, maison de mademoiselle Liquet; il s'y rendit en mme temps
que les autres. Que venez-vous faire ici? lui dit-elle, je vous avois
dfendu de me voir; retournez-vous-en. Il remonte  cheval, sans rien
dire. Elle fut touche de cette obissance aveugle, et lui cria:
Descendez, descendez, si on ne vous peut donner une chambre, on vous
mettra au grenier. Le lendemain, on alla se promener  une maison;
Mouriou toit  cheval. Pour le faire mettre  la portire, auprs de sa
matresse, cet ami, qui s'y toit mis exprs, feignit que la tte lui
tournoit, et il fit mettre notre homme en sa place. Mouriou conte des
douceurs  la demoiselle. Je vous dfends, lui dit-elle, en haussant
la voix, de me plus tenir de semblables discours. Deux jours aprs,
elle se met  compter avec son fermier, mais elle n'en pouvoit venir 
bout. Ma cousine, dit le _mourant_[508], car elle toit proche parente
de sa premire femme, si vous vouliez, j'aurois bientt fait ce
compte-l?--Voyons, dit-elle, car vous faites fort l'habile homme. Il
eut bientt fait le compte. Allez, dit-elle, en lui prenant la main,
puisque vous avez si bien fait ce compte-l, vous le ferez toute votre
vie; allons-nous marier. Ds le lendemain ils se firent pouser par un
vicaire d'une chapelle qui est dans une le de la rivire de Loire,
vis--vis de La Barbottire. On en fit ce couplet  Angers.

    A la noce de Jeanne[509],
    La belle Marion[510]
    Avoit robe de panne,
    Et l'abb Du Buron[511],
    Simonnet le notaire,
    Et l'eunuque vicaire[512],
    Et le louche Grard,
    Sont tmoins du mystre,
    Que firent au Bruhard[513],
    Jeanne et son vieux penard[514].

  [508] _L'amoureux transi._

  [509] Elle s'appelle Jeanne, et il y avoit une chanson du
  Pont-Neuf qui commenoit comme cela. (T.)

  [510] Fille de Mouriou. (T.)

  [511] Son fils. (T.)

  [512] Le prtre toit chtr.

  [513] Nom de l'le. (T.)

  [514] Il avoit soixante ans, et elle cinquante. (T.)

Les Angevins sont mordants; ils avoient dj fait un couplet contre le
btiment que Mouriou avoit fait  la campagne.

    Puisque ton architecture,
    De lanterne a la figure,
    Il faut par raison conclure
    Qu'un _lanternier_[515] loge l;
    _Alleluia! Alleluia!_

  [515] _Lanternier_, homme qui ne sait pas prendre un parti, que
  la moindre difficult arrte. (_Dict. de Trvoux._)




DUELS ET ACCOMMODEMENTS.


Il y avoit trois frres nomms Binau; ils avoient tous quelque
attachement au marchal de Saint-Luc; le plus jeune des trois avoit t
nourri son page; c'toit un fort brave garon. Le second toit brave
aussi; mais c'toit un enrag; il se mit en fantaisie de se battre
contre son cadet, et, quoi que l'autre pt faire, il lui dit tant de
fois que c'toit un poltron, et qu'il falloit en dsabuser le monde, que
ce garon se mit un jour en colre, et  la chaude se bat. Il dsarma ce
fou, et lui fit promettre de ne dire jamais  personne qu'ils se fussent
battus, que cela toit honteux. Ce diable l'alla conter  tout le monde.

A Metz, car l'an des trois, s'tant donn au cardinal de La Valette, y
avoit attir le deuxime, ce fou querelle mal  propos un brave homme,
nomm La Fuye; l'an lui dit qu'il vouloit qu'il embrasst La Fuye; en
effet, l'ayant trouv dans la place, il les voulut faire embrasser; cet
enrag avoit un bton sous son manteau; et, comme La Fuye se baissoit,
il lui en donna vingt coups. Binau se jette sur son frre, le foule aux
pieds, et lui donne cent coups d'perons par le visage et partout. Les
autres, car ils n'toient pas seuls, empchrent La Fuye de se venger.
Vous ne savez ce que vous faites, leur dit-il, et je me battrai contre
vous tous. En effet, il en appela quatre. Pour le fou, on le mit en
prison, o il mourut depuis. Binau se mit en tous les devoirs
imaginables; mais, quelque satisfaction qu'il ft, il fallut se battre
contre La Fuye; son troisime frre le servoit qui y fut tu. La Fuye
(c'toit  coups de pistolets) donna dans le pommeau de la selle de
Binau; Binau lui donna au travers du corps: aussitt il chancelle et son
cheval l'emportoit. Binau crioit: La Fuye tourne, tourne, tu fuis. Il
tomba et en mourut le jour mme, et dit que le seul dplaisir qu'il et
en mourant, c'toit de ce qu'on avoit dit qu'il fuyoit. C'est tre bien
dlicat.

En 1652, Guilleragues[516], jeune garon de bonne famille de Bordeaux
(il est dans la place de Sarrazin auprs du prince de Conti), pria un
brave, nomm Richard, d'appeler pour lui le comte de Marennes qui lui
avoit fait une niche. Richard lui dit: Mon cher, il n'y a que quinze
jours que je me fusse battu pour deux liards; mais  cette heure, j'ai
cinq cents pistoles; je te prie, laisse-les moi manger, aprs nous nous
battrons tant que tu voudras; mais voil Pavillon, mon camarade, qui n'a
pas un quart d'cu; adresse-toi  lui. L'affaire fut accommode.

  [516] Le comte de La Vergne de Guilleragues, ambassadeur 
  Constantinople, en 1679. Il toit habile courtisan. C'est  lui
  que Boileau adresse sa cinquime ptre, qui commence par ces
  vers:

    Esprit n pour la cour et matre en l'art de plaire,
    Guilleragues, qui sais et parler et te taire, etc.

Le baron d'Aspremont, de Champagne, se battit quasi trois fois pour un
jour. Le matin, il avoit tu un homme, et fut bless lgrement  la
cuisse;  midi il se met  table chez M. d'Enghien,  qui il toit: sa
plaie l'incommodoit; il ne pouvoit manger; il s'amusoit  jeter des
boulettes de pain  un de ses amis; il en donna par malheur d'une par le
front de je ne sais quel brave, qui n'toit que de ce jour-l dans la
maison. Cet homme crut qu'on le mpriseroit s'il souffroit cela; il
voulut s'en claircir. Aspremont lui rpond qu'il ne donnoit
d'claircissement que l'pe  la main. Ils vont au pr d'Auteuil; l il
donne un coup dans le bras  l'autre, et le dsarme. Au retour, le
capitaine des gardes de M. d'Enghien cherchoit un second; il prend
Aspremont; mais ils furent spars comme ils alloient au rendez-vous.

Il y a eu un chevalier d'Andrieux qui,  trente ans, avoit tu en duel
soixante-douze hommes, comme il dit une fois  un brave contre qui il se
battoit; car l'autre lui ayant dit: Chevalier, tu seras le dixime que
j'aurai tu.--Et toi, dit-il, le soixante-douzime. En effet, le
chevalier le tua. Quelquefois il les faisoit renier Dieu, en leur
promettant la vie, puis il les gorgeoit, et cela pour avoir le plaisir,
disoit-il, de tuer l'me et le corps. Un jour il poursuivoit une fille
pour la violer, c'toit dans un chteau; elle se jeta par la fentre et
se tua. Il descend, et la trouvant encore chaude...... Cela me fait
souvenir d'un homme de Tours qui avoit une femme fort travaille du mal
de mre, et quand cela lui prenoit, on couroit vite chercher le mari
pour la soulager. Une fois on ne le trouva pas assez tt; elle toit
morte quand il arriva. Hlas! ma pauvre femme, dit-il, il faut.......
tandis que tu es encore chaude. Et il fit comme le chevalier
d'Andrieux. Ce galant homme toit filou avec cela; il eut la tte
coupe.

Conac, gentilhomme saintongeois, plein d'esprit et de coeur, tant un
jour au bal, dans la foule, fut press par le comte de Montrevel, qui
alors toit bien jeune. Conac, pouss par-derrire, repousse du derrire
aussi; Montrevel lui donne un soufflet. Conac, avec le plus grand
sang-froid du monde, dit ce vers:

    Pour une moindre injure on passe l'Achron,

appelle Montrevel; mais Montrevel le tua.

Voici un duel bien extraordinaire. Le comte de Carney, grand duelliste,
fut tu, il y a sept ans, en duel par-derrire, et fut bien tu,
quoiqu'il se battt  pied, car  cheval c'est une autre affaire. Le
chevalier de Birague et lui se battoient; ils n'avoient que des
couteaux. Carney, fort adroit, n'y avoit point d'avantage; il court pour
prendre une estocade[517]; Birague lui crie: Tourne le visage, ou je te
tue. L'autre court toujours et alloit prendre l'estocade; Birague lui
donne dans les reins, et le tue.

  [517] L'estocade toit une longue pe. (_Dict. de Trvoux._)

Voici un duel un peu moins sanglant: Rgnier, le satirique, mal
satisfait de Maynard, le vient appeler en duel, qu'il toit encore au
lit; Maynard en fut si surpris et si perdu, qu'il ne pouvoit trouver
par o mettre son haut-de-chausses. Il a avou depuis qu'il fut trois
heures  s'habiller. Durant ce temps-l, Maynard avertit le comte de
Clermont-Lodve de les venir sparer quand ils seroient sur le pr. Les
voil au rendez-vous. Le comte s'toit cach. Maynard alongeoit tant
qu'il pouvoit; tantt il soutenoit qu'une pe toit plus courte que
l'autre; il fut une heure  faire tirer ses bottes; les chaussons
toient trop troits. Le comte rioit comme un fou. Enfin le comte
parot; Maynard pourtant ne put dissimuler, il dit  Rgnier qu'il lui
demandoit pardon; mais au comte il lui fit des reproches, et lui dit que
pour peu qu'ils eussent t gens de coeur, ils eussent eu le loisir de
se couper cent fois la gorge[518].

  [518] Tallemant nous semble tre le premier crivain qui ait fait
  connotre cette anecdote. Les biographes de Rgnier et de Maynard
  n'en font nulle mention.

Ce comte, quand il a compagnie chez lui de gens qui lui plaisent, il les
retient, ne les veut pas laisser partir, et ne les mne  la chasse que
sur ses chevaux, de peur qu'ils ne s'en aillent; moi, je m'en irois avec
son cheval.

Un matre des comptes de Paris s'en sauva bien mieux que Maynard. Il
alloit un jour  Meudon  cheval; en passant par la plaine de Grenelle,
trois hommes aussi,  cheval, l'abordent; ils lui disent qu' sa mine
ils ne doutent pas qu'il ne soit gentilhomme. Il n'osa pas dire que non.
Ils lui dirent qu'un de leurs gens ayant manqu, ils le prioient de
servir de second  l'un d'eux. Il ne refusa pas, ni n'accepta pas; mais
ils l'emmenrent. C'toit pour se battre  pied. Quand ils furent tous
descendus de cheval, il fit semblant d'aller pisser un peu  l'cart,
puis il remonte vite sur sa bte, pique en leur criant: A d'autres, 
d'autres, Messieurs, je ne suis pas si dupe. Il toit bien mont, et
eut gagn la ville avant que les autres fussent  cheval. Ils
l'appelrent mille fois poltron; mais il ne s'arrta point pour cela.
Pour faire le conte meilleur, on dit que le lendemain il conta son
aventure  la Chambre, o il fut ordonn qu' l'avenir, de peur de
semblable accident, aucun matre des comptes ne se dguiseroit en
gentilhomme.

Un gentilhomme huguenot, nomm Perponcher, qui est capitaine de
Villiers-Cotterets sous le marchal d'Estres, commandant une fois les
gendarmes de ce marchal, dans un corps d'arme que M. d'Arpajon menoit
en Lorraine, en je ne sais quelle bagarre qui arriva pour un logement,
reut d'un parent de M. d'Arpajon quelques coups de canne, dont on ne
convenoit pas trop pourtant. Arpajon en voulut faire l'accommodement;
mais, le jour que cela se devoit faire, Perponcher fit trouver dans le
logis du gnral tous ses gendarmes avec des pistolets sous leurs
casaques; et, quand on lui mit le bton  la main, il en desserra une
demi-douzaine de bons coups  celui qui lui faisoit satisfaction, et il
n'en fut autre chose, car il toit l le plus fort. On s'employa pour
lui, et la chose demeura pour bille pareille[519].

  [519] Expression emprunte au jeu de billard, comme on diroit _
  deux de jeu_, sans aucun avantage l'un sur l'autre.

Un gentilhomme mit le march au poing  la femme d'un gentilhomme de ses
amis. Cette femme fut assez sotte pour le dire  son mari; le mari fait
appeler l'autre. On les accommoda en riant, et voici comme on s'y prit:
Un tel a mis le march au poing  votre femme; vous le lui avez mis
aprs  lui, _chou pour chou_, il faut s'embrasser.

Une soeur de MM. Saintot, qui avoit t cajole par d'assez honntes
gens, fut marie  un impertinent appel Plevesendite: elle le
mprisoit, et ils ne furent pas long-temps sans se quereller. Un jour il
l'appela _coquette_, et elle l'appela _cocu_. Voil bien de la rumeur au
logis. Les parents, pour les remettre bien ensemble, s'avisrent d'un
expdient, et dirent qu'elle avoit cru que _cocu_ toit le masculin de
_coquette_.

Un brave, dont on ne m'a su dire le nom, jouant seul  seul avec un
autre, ils se querellrent, et enfin il reut un coup de bton.
L'offens, qui toit bien plus fort de corps que l'autre, va, ferme la
porte au verrou, le prend (c'toit l'hiver), le met dans le feu, et, le
pied sur le ventre, il le faisoit griller. Le pauvre diable crioit les
hauts cris. On veut y aller; on trouve la porte ferme; enfin on
l'enfonce; l'agresseur avoit dj la peau grille. On les accommoda
aprs cela facilement.




MADAME THOMAS.


Mademoiselle Thomas toit femme d'un commis de Nouveau[520]; c'toit une
assez jolie personne, et fort coquette. Il y avoit furieusement de
galants, soit garons, soit gens maris, autour d'elle: c'toit une
continuelle frrie[521] l-dedans. Les sottes femmes du quartier avoient
leur part du poupelin[522], et n'en bougeoient. Cette femme avoit un
frre qui, pour avoir donn un coup de poignard  son homme, avoit t
fort en peine; mais son pre, nomm Du Bois, secrtaire du Roi, et
valet-de-chambre de la Reine, l'en avoit tir et aprs l'avoit enferm 
Saint-Lazare. Mademoiselle Thomas avoit, au bout de quelque temps,
obtenu qu'il sortiroit, et l'avoit pris chez elle. Il couchoit dans sa
propre chambre, soit faute de logement, ou pour ce que vous verrez
ensuite. Ce garon et cette femme se promenoient  l'Arsenal trois et
quatre heures de suite ensemble[523]; il toit chagrin, et elle, aprs
avoir bien ri, tout--coup disoit: Ah! mon Dieu! voil ma mlancolie
qui me reprend. Ils couchoient ensemble, et apparemment quelque
confesseur avoit mis  cette femme la conscience en combustion.

  [520] Nouveau toit surintendant des postes. (_Voyez_ plus haut,
  tome 4, p. 323, et note 1 de la mme page.)

  [521] _Frrie_, ou _frairie_, bombance.

  [522] _Poupelin_, espce de gteau d'une ptisserie dlicate.
  (_Dict. de Trvoux._) Comme on diroit aujourd'hui que ces femmes
  _avoient leur part du gteau_.

  [523] Ils toient dans ce quartier-l. (T.)

Ce garon devint tout sauvage, et un soir, aprs avoir parl quelque
temps au coin du feu  sa soeur, il lui donne deux coups de baonnette,
l'un dans la gorge, l'autre dans l'paule, et, dfaisant son pourpoint,
il s'en donne aprs dans le coeur, et se jette sur un lit. La femme
crie, mais foiblement. La servante accourt: on les trouve tous deux
expirants. Le commissaire du quartier, qui toit aussi un des galants de
la dame, se trouva l par hasard, fit un procs-verbal, comme il
falloit, pour touffer l'affaire. Ils furent enterrs  Saint-Paul; mais
le cur ne voulut jamais mettre le garon qu'avec les morts-ns. La
veille, cette femme disoit  tout le monde: Je n'ai plus gure  vivre;
donnez-moi un _de profundis_, quand je serai morte. Et ce jour-l mme
elle avoit t deux heures  confesse.

On trouva dans la poche de ce garon une lettre de quatre cts
adressante  sa soeur, o il disoit qu'il avoit t en Italie pour se
dfaire de sa passion, mais en vain. Il nommoit par leurs noms tous les
galants de sa soeur, avouoit qu'il ne pouvoit souffrir qu'on la cajolt;
et qu'encore qu'il et eu toutes les privauts imaginables avec elle, et
qu'il ne pt douter qu'elle ne l'aimt mieux qu'eux, il ne pouvoit
pourtant supporter qu'elle se laisst galantiser, et qu'il toit
persuad que c'toit plutt par coquetterie qu'autrement qu'elle vouloit
qu'il ne vct plus avec elle, comme par le pass; et, aprs avoir dit
qu'il vouloit finir cette inquitude, il concluoit: Il faut, ma chre
soeur, que nous mourions tous deux  la fois.




BOUCHARD[524].


Bouchard toit fils d'un apothicaire de Paris, dont la femme avoit un
fils de son premier mari, nomm Hullon. Ce Hullon avoit un bon prieur
de huit mille livres de rente, en Languedoc, nomm Casson. Bouchard,
jaloux de son frre, et esprant qu'il lui rsigneroit son bnfice,
conseilla  son pre de l'empoisonner d'un poison lent. Le pre n'y
voulut point entendre. Au bout de quelques annes, Bouchard s'en va 
Rome, o il se disoit _seigneur de Fontenay_, parce que son pre avoit
je ne sais quelle chaumire dans Fontenay-aux-Roses ( deux lieues de
Paris). Il n'y fut pas plus tt qu'il s'habille autrement que ne font
les bnficiers franois. Il toit quasi  l'espagnole, et portoit
souvent une lunette sur le nez,  la mode des Italiens, parce qu'il
avoit la vue courte, et il se donna au cardinal Barbarin pour
gentilhomme _di belle lettere_. Il toit fort laid, fort noir, log dans
la chancellerie avec Montreuil[525] l'acadmicien, qui toit au cardinal
Antoine. Ils prirent un valet  eux deux. Ce valet se mit dans la tte
que Bouchard toit sorcier; il n'en avoit pas trop mal la mine, et
disoit sans cesse  Montreuil qu'il ne le pouvoit souffrir. Enfin, un
jour ce garon, passant par Saint-Pierre, vit exorciser un prtendu
possd (cela se voit  toutes les ftes en Italie); et, entendant que
le prtre, qui prononoit du gosier, disoit: _Spirito buciardo_, au lieu
de _bugiardo_[526], il prend sa course, et va dire  Montreuil qu'il
avoit toujours bien cru que Bouchard toit un sorcier, mais qu'il en
toit bien plus assur que jamais, et qu'il ne vouloit plus demeurer
avec cet homme. Il lui fallut donner cong.

  [524] Jean-Jacques Bouchard. Il se faisoit appeler de Fontenai de
  Sainte-Genevive. Il est mort vers l'anne 1640.

  [525] Jean de Montreuil, de l'Acadmie franoise. Il toit alors
   Rome, auprs du marquis de Fontenay-Mareuil, en qualit de
  secrtaire d'ambassade. Il ne faut pas le confondre avec son
  frre Mathieu, le pote, que l'on pourroit appeler _le
  madrigalier_.

  [526] _Menteur_, _affronteur_.

Ce Bouchard se fit de l'Acadmie des _Humoristes_. L on demanda un jour
si la langue franoise toit parvenue  un si haut point de perfection
que l'italienne[527]. Il prit l'affirmative et s'offrit, pour le
prouver, de traduire en franois _la Conjuration de Fiesque_, de
Mascardi, le plus clbre auteur de ce temps-l. Jamais notre pauvre
langue avant M. de Vaugelas, qui parle pour elle dans la prface de ses
_Remarques_[528], n'avoit trouv que de mchants dfenseurs. On imprima
cette traduction chez Camusat qui n'en voulut pas croire ses amis[529].

  [527] Ces pauvres _Humoristes_ se trompent bien. (T.)--Bouchard
  fait connotre cette circonstance dans l'ptre ddicatoire de sa
  traduction. Notre langue toit loin alors de ce que nos grands
  crivains l'ont faite; mais l'irruption du mauvais got qui nous
  envahit chaque jour de plus en plus, pourrait bien lui faire
  perdre tous les avantages qu'elle avoit conquis.

  [528] La premire dition des _Remarques_ de Vaugelas _sur la
  langue franoise_ est de 1647.

  [529] L'ouvrage parut sous ce titre: _La Conjuration du comte de
  Fiesque, traduite de l'italien du seigneur Mascardi, par le sieur
  de Fontenai Sainte-Genevive, ddie  monseigneur
  l'minentissime cardinal duc de Richelieu, avec un Recueil de
  vers  la louange de son minence Ducale_;  Paris, 1639, in-8.
  Le volume porte au frontispice les armes du cardinal.

Or, par modestie, ce M. Bouchard n'avoit pas voulu mettre son vrai nom;
mais il se faisoit appeler _Pyrostomo_ (_Bouche-ard_) dans les vers  sa
louange qu'il avoit mis au-devant de son livre; c'toit une vritable
_Panglossie_, comme celle de Peiresc[530]; il y en avoit en toutes
langues. C'est de lui que Balzac se moque sous le nom de _Jean-Jacques_
dans ses Lettres familires  Chapelain.

  [530] Nicolas-Claude Fabre de Peiresc, conseiller au Parlement de
  Provence, l'un des hommes qui, au dix-septime sicle, ont fait
  faire le plus de progrs  la connoissance de l'antiquit et aux
  sciences naturelles. Il mourut le 24 juin 1637, et sa mort fut
  pleure par une foule de savants. Bouchard pronona,  Rome, son
  loge en latin, dans l'Acadmie des _Humoristes_. Cet hommage
  funbre, accompagn de vers et de prose en quarante langues, fut
  imprim au Vatican en 1638, sous le titre de _Panglossia_. La
  traduction de _la Conjuration de Fiesque_ est prcde de vers en
  diffrentes langues, adresse au cardinal de Richelieu, dans
  lesquels l'loge de Bouchard, sous le nom de _Pyrostome_, est
  fait si frquemment, que sa vanit dut tre satisfaite. Le
  discours de Bouchard a t rimprim  la suite de la _Vie_ de
  Peiresc, crite en latin par Gassendi; La Haye, 1651, petit
  in-12.

Ce pauvre Bouchard marchanda tous les petits vchs d'Italie l'un aprs
l'autre, et ne fut pourtant jamais prlat. Il eut des coups de bton
pour s'tre ml de dire quelque chose contre le marchal d'Estres,
durant sa brouillerie avec le pape Urbain[531], et il mourut un an
aprs. Il toit en rputation de grand _bugiarone_.

  [531] Cette brouillerie arriva en 1639. (_Voyez_ L'Histoire de
  Louis XIII, par Le Vassor, t. 5, p. 649 et suivantes, dition
  in-4 de 1757.)




GENS TAILLS.


Marsilly, pre de l'abb de Marsilly, dont nous parlerons dans les
_Mmoires de la Rgence_, avoit la pierre[532]. Il se rsolut  se faire
tailler; mais au lieu de se reposer devant l'opration, il alla tout le
matin en grosses bottes,  son ordinaire, solliciter ses procs 
cheval; il toit naturellement chicaneur. Quand il fut de retour, il
trouva qu'on l'attendoit. Faut-il ter mes bottes? dit-il (car il ne
les quittoit jamais).--Pensez que oui, lui rpondit-on.--Voil bien des
prparatifs;  quoi bon tout cela? Il ne voulut jamais se laisser lier
les bras. Quand l'opration fut faite: Je ne sache; dit-il, personne
qui, par plaisir, se laisst faire cela. Le cinquime jour, il se creva
de tripes; la fivre le prend; le voil bien mal. A force de lavements
et de saignes, on le sauva. Jamais il ne dit autre raison, sinon:
J'avois envie de manger des tripes.

  [532] Il toit l'Argus de madame de Roquelaure. (T.)

Un vieux gentilhomme de Poitou, nomm le baron de Belet, s'toit fait
tailler, et avoit cri comme un diable. Les chirurgiens, comme il
demanda s'il avoit bien cri, lui dirent que non. Il le crut, et manda 
M. de Longueville, qui avoit envoy demander de ses nouvelles, qu'il se
portoit bien, et qu'il n'avoit point cri.

Collot[533] avoit taill un gros moine. Au cinquime jour, la plaie se
portant aussi bien qu'il se pouvoit pour le temps, ce frater a avis d'un
bnfice; il se fit faire un coussinet, qui avoit un trou  l'endroit de
la plaie, et, assis comme une femme, il prend la poste, et s'en va 
Rome. Le lendemain, Collot, allant pour panser son homme, voit le
matelas de son lit sur la fentre. Mon moine seroit-il mort? dit-il.
La garde lui conte l'histoire; il lve les paules et dit: Le pauvre
homme sera mort ce soir. A quatre mois de l, il trouve ce moine sur le
Pont-Neuf qui le vint aborder; lui ne le reconnut point, parce qu'il le
croyoit mort. Le moine lui dit qu'il s'toit pans tous les soirs, comme
il avoit remarqu qu'on le pansoit, et qu'il avoit obtenu le bnfice.
Ah! dit Collot, il n'y a qu'un moine qui puisse chapper d'une telle
aventure.

  [533] Philippe Collot, clbre lilhotomiste, mourut en 1656. Son
  portrait a t grav par delink.

Le bonhomme Riolan[534], ce clbre mdecin, avoit dj t taill une
fois, et quoiqu'il ft fort incommod, il ne vouloit plus se faire
tailler. Un jour sa femme fit cacher les chirurgiens, et comme le
vieillard disoit: Me voil mieux; je pense que je supporterois bien
l'opration. Je crois que je me ferois tailler si Collot toit l (il
ne le croyoit pas si prs). Collot sort. Ah! je ne veux pas; ce sera
pour une autre fois; je ne me suis point confess; je renie chresme,
baptme. Le voil  jurer. Tout cela tombera sur nous, dit Collot;
nous serons damns pour vous; mais vous serez taill. Ils le lient et
le taillent. Comme il se portoit assez bien, on lui dit: Confessez-vous
 cette heure, si vous voulez.--Voire, dit-il, je me porte trop bien
pour cela.

  [534] Jean Riolan, mdecin clbre, dont le pre, aussi appel
  Jean, avoit eu une grande rputation. On doit au fils la cration
  du Jardin-des-Plantes mdicinales, qui a pris tant
  d'accroissement sous le nom de _Jardin du Roi_.




GRAND'AMOUR RCOMPENSE.


Un jeune homme natif de Stockolm prit querelle,  Stockolm mme, avec un
trompette du prince Charles, aujourd'hui roi de Sude[535], et le tua.
Le voil en prison dans le chteau; car, au Nord, il y a toujours une
prison dans le palais du prince. Il est condamn  mort. Ce garon toit
accord avec une jeune veuve; elle le fut voir durant le terme qu'on
donne aux condamns pour dire adieu  leurs amis. Il lui dit que le seul
regret qu'il avoit en mourant, c'toit de ne l'avoir pas pouse; mais
que s'il pouvoit obtenir de la Reine et d'elle de l'pouser et de
consommer le mariage, il mourroit content. Elle y consentit, et sur
l'heure, il prsenta une requte aux juges, qui, aprs avoir fait faire
une consultation par les thologiens, avec le consentement de la Reine,
lui permirent de se marier. La Reine eut la curiosit de voir quelle
contenance auroient ces deux maris en une action si extraordinaire,
et, par une fentre qui rpondoit dans la prison, elle se mit  les
considrer, et trouva que ce garon avoit un visage aussi gai que s'il
n'et point d mourir. Pour lui, il reconnut la Reine  cette fentre,
et lui fit tous les remercments dont il put s'aviser, de la bont
qu'elle avoit eue de lui accorder ce qu'il avoit demand. La Reine,
touche de sa constance, lui donne encore quatre jours, par-dessus les
huit que la loi donne. Ce garon consomma le mariage, et le terme de
l'excution approchoit quand des ambassadeurs de Moscovie, tant sur le
point d'avoir leur audience de cong, furent pris de demander la grce
de ce jeune homme, ou bien la demandrent d'eux-mmes, en remontrant 
la Reine que leur prince, qui toit jeune et galant, seroit ravi d'avoir
sauv la vie  un homme qui savoit si bien aimer, que sans doute il
reconnotroit cette faveur, et qu'il en tmoigneroit ses ressentiments 
Sa Majest. La Reine, qui avoit piti de ce jeune homme, et qui n'osoit
pourtant violer les lois, qui sont fort svres contre les meurtriers,
fut bien aise de dire qu'en bonne politique elle ne pouvoit refuser
cette faveur aux ambassadeurs de Moscovie. Elle leur accorda donc la
grce de ce jeune homme, et eux l'en remercirent  genoux, et en
touchant du front la terre, qui est la plus grande marque de respect
parmi eux.

  [535] Charles-Gustave, dixime du nom, monta au trne de Sude,
  le 16 avril 1654, par l'effet de l'abdication de la reine
  Christine, sa cousine.




VENGEANCE RAFFINE.


Deux gentilshommes de Normandie, dont je n'ai pu savoir le nom, toient
ennemis mortels. L'un d'eux tomba malade, et se vit bientt 
l'extrmit; l'autre, comme s'il et cru qu'il y alloit de son honneur
que cet homme mourt autrement que de sa main, se dguise en mdecin,
entre dans la chambre du malade (les valets crurent que c'toit un
mdecin qu'on avoit mand, ou qui devoit consulter avec le mdecin
ordinaire); cet homme donne diverses commissions aux gens du malade, et
fait si bien qu'il demeure seul dans la chambre; alors il s'approche du
lit, et dit  son ennemi: Me connois-tu bien?--Ah! rpondit l'autre, je
te prie, laisse-moi mourir en paix.--Non, rplique le meurtrier, il faut
mourir de ma main. Et en disant cela, il lui donne cinq ou six coups de
poignard, et le tue; puis il le couvre du drap, descend en bas, dit aux
gens qu'ils eussent bien soin de faire ce qu'il avoit ordonn, que leur
matre reposoit, qu'on ne lui ft point de bruit, et qu'il se porteroit
mieux. Pour moi, ajouta-t-il, je repasserai tantt par ici. Il monte 
cheval et se sauve.




SUBTILIT,

PRSENCE ET ADRESSE DE CORPS ET D'ESPRIT.


Voici un conte que j'ai ou faire de Rabelais. En retournant de Rome,
l'vque de Paris, de la maison Du Bellay,  qui Rabelais toit, s'avisa
de faire une grande malice  ce pauvre homme; c'toit  Nice de
Provence: il fait voler le soir tout l'argent  Rabelais, et  minuit
tout le monde part et le laisse l  pied. Rabelais, bien embarrass, se
met  rver, et trouve une belle invention pour se faire conduire 
Paris. Il prend de la cendre, qu'il mle avec du pltre, puis en fait un
petit paquet; il en mle d'autre avec du charbon, et d'autre avec du
sable et de la suie; il en fait trois paquets, met une tiquette 
chacun, et les laisse sous le tapis de la table, puis s'en va  la
messe. La servante, en faisant la chambre, trouve cela et le montre 
son matre. Il y avoit sur ces paquets: _Poudre pour empoisonner le
Roi_; puis, _poudre pour empoisonner la Reine, poudre pour empoisonner
M. le Dauphin_, et  toutes il avoit mis qu'elles tuoient ceux qui les
sentoient. L'hte avertit le magistrat. Nice toit alors au Roi; on
conclut d'envoyer cet homme au Roi. On le prend, on le met sur un
cheval; mais comme il ne se sentoit point coupable, il fit tant de
contes par le chemin  ceux qui le conduisoient, qu'ils ne savoient
quelle chre lui faire. L'vque de Paris rendoit compte au Roi de son
ambassade, quand ils entendirent une grande hue dans la cour du Louvre.
Voil matre Franois! voil matre Franois! L'vque met la tte 
la fentre et voit Rabelais. Les dputs de Nice prsentent matre
Franois, li, au Roi. Je vous laisse  penser si on rit des bonnes gens
de Nice, qui avoient si bien donn dans le panneau. Je donne ce conte
pour tel qu'on me l'a donn[536].

  [536] C'est un vieux conte, toujours rpt, et qu'on doit mettre
  au rang des fables. (Voyez la _Notice sur Rabelais_, dans
  l'dition _variorum_ donn par M. loy Johanneau, p. 14.)

On dit aussi que Rabelais refusa d'approcher du pape, et dit: Puisqu'il
a fait baiser ses pieds  mon matre, il me feroit baiser son cul.

On dit que quelqu'un lui ayant demand comment il feroit pour purger
Pantagruel. _Darem illi_, rpondit-il, _pillulas evangelicas_.

Il fit l'anagramme de Calvin, _Calvinus_, _Lucianus_; l'autre fit la
sienne, _Rabelesius_, _Rube-lsus_[537]. Une dame lui disoit qu'il
n'honoroit point les saints, qu'il ne les aimoit point. J'ai raison,
rpondit-il, si vous entendez les _sains_, les gens en sant, je suis
mdecin; si les _saints de paradis_, ils gurissent les malades, et
m'tent toute ma pratique.

  [537] Il sembleroit que _rube_ est l comme contraction de
  _rubigine_; autrement seroit-ce une allusion  la couleur des
  cheveux de Rabelais?

Le portrait qu'on voit de Rabelais n'est pas fait sur lui; on l'a fait 
plaisir,  peu prs comme on croyoit qu'il toit.

Le cardinal Du Bellay rgaloit un jour des gens de robe; il y avoit
musique; il avoit ordonn  Rabelais de faire des paroles pour cela: il
en fit dont la reprise toit:

    Et zeste, zeste aux chicaneurs[538].

  [538] Il s'agit ici d'une fte donne en France par le cardinal
  Du Bellay. Rabelais a donn le rcit d'une fte magnifique qui
  eut lieu  Rome chez ce cardinal  l'occasion de la naissance
  d'un fils de Henri II, qui est mort en bas ge. (_Voyez_
  l'dition de Rabelais dj cite, tome 8, page 377.)

Le duc de Florence crivit  la feue Reine-mre: Je vous envoie un
excellent homme en son mtier, qui a dit, en partant d'ici, que vous
songeassiez une carte, et que ce seroit le dix de carreau. Avant que de
laisser lire la lettre  la Reine, cet homme, qui en toit lui-mme le
porteur, pria la Reine de songer une carte; elle songea le dix de
carreau. Gombauld y toit, qui me l'a dit.

En mme temps vint un jeune gentilhomme qui faisoit tenir bien haut, par
les deux plus grands hommes de la compagnie, un cercle o  peine
pouvoit-il passer, et prenant sa course de loin, il y passoit tout le
corps comme une lame, et puis faisoit une cabriole.


Un orfvre huguenot, allant  Charenton, rencontra dans la rue
Saint-Antoine deux _Corpus-Domini_  la fois. L'un sortoit de
Saint-Paul, l'autre y retournoit; on lui cria qu'il tt son chapeau; il
alloit toujours son chemin; enfin un homme lui vint dire d'un ton
furieux: _Adore ton Crateur._--Lequel est-ce? dit l'orfvre. Les
autres demeurrent si penauds de cette rponse, qu'ils ne lui surent
plus rien dire[539].

  [539] Nous avons dj dit que Tallemant des Raux tait
  protestant.


Un garon de Paris, dont je n'ai pu savoir le nom, couchoit avec la
femme de son voisin, et ayant t oblig d'aller au _lieu d'honneur_,
par compagnie, il gagna du mal, et en donna aprs  cette femme, sans
savoir qu'il en et lui-mme, comme cela arrive assez souvent. Elle s'en
aperut de bonne heure, et lui dit qu'il trouvt quelque invention pour
en donner  garder au mari. Ce garon convie quelques-uns de ses amis 
dner chez lui; il invite aussi le mari de cette femme; il y avoit fait
trouver des mignonnes, et en avertit une, qui toit la plus jolie et la
plus adroite, de faire toutes les choses imaginables pour obliger cet
homme  la voir. Elle en vint  bout. Le soir, sa femme, qui avoit le
mot, le caressa si bien qu'il fit le devoir conjugal. Il ne manqua pas
de gagner le mal qu'elle avoit. Ds qu'elle s'en fut aperue, elle lui
fit un bruit du diable, et le pauvre mari confessa son dlit, et demanda
humblement pardon.


Un nomm Le Rude, matre d'htel du feu premier prsident Le Jay,
Saint-Louis[540] tant ouvert, avertit les corbeaux de venir qurir sa
femme, qu'il disoit avoir la peste, quoiqu'elle n'et que la fivre. On
emporte cette femme; mais, contre son esprance, au bout de quelques
jours, on la lui rapporta. Le mauvais air ne lui donna pas la peste. Il
vouloit s'en dfaire pour en pouser une autre qu'il entretenoit, et qui
pourtant ne la valoit pas.

  [540] L'hpital Saint-Louis, commenc sous Henri IV, et achev
  sous Louis XIII, toit destin aux maladies pidmiques. Dans les
  temps ordinaires, il servoit de lieu de convalescence aux malades
  des autres hpitaux, et si des maux contagieux venoient  se
  dclarer, on le consacroit uniquement  recevoir les gens qui en
  toient atteints. (_Recherches sur Paris_, par Jaillot, t. 2,
  quartier Saint-Martin-des-Champs, page 35.)


Un cordelier, qui avoit appris par coeur un sermon imprim, fut prcher
dans un village. Le lendemain toit encore fte; on le pria si
instamment de demeurer, qu'il ne put s'en dfendre. Cependant il falloit
prcher, et il ne savoit qu'un sermon. Que fait-il? Il dit: Messieurs,
il y a de bien mchantes gens dans cette paroisse; on a dit qu'il y
avoit des hrsies dans le sermon que je vous fis hier; il n'y a rien de
plus faux; et, pour vous le montrer, je m'en vais vous redire mon sermon
d'un bout  l'autre. Et il le rpta tout du long.


Un coupeur de bourse, comme le feu lieutenant criminel Tardieu[541]
l'interrogeoit, ne put s'empcher de lui voler dix cus que le greffier
venoit de lui donner pour ses droits: il prit son temps comme le juge se
tournoit pour parler  quelqu'un. On remmne ce voleur. Le lieutenant ne
trouve plus son argent; il dit au greffier: M'avez-vous pas donn
tant?--Oui.--L'avez-vous repris?--Non.--Qu'est-il donc devenu? Aprs
avoir bien cherch, on dit, afin de n'avoir rien  se reprocher: Il
faut aller dans le cachot de cet homme, quoiqu'il n'y ait aucune
apparence. On y trouva l'argent dans la paille.

  [541] Ce lieutenant-criminel et sa femme furent assassins dans
  leur maison, sur le quai des Orfvres, le 24 aot 1665, par les
  deux frres Touchet qui furent rompus vifs le 27 du mme mois.
  Boileau, dans sa dixime satire, a immortalis leur excessive
  avarice. Ce passage des Mmoires de Tallemant a t crit vers
  l'anne 1666; il a t ajout par l'auteur  la marge de son
  manuscrit.


Le prsident de Jumerville[542] toit un goguenard qui faisoit des
malices  tout le monde; il se moquoit de tous ceux  qui on prenoit
quelque chose. Pour le lui rendre, on suborna un filou, qui entreprit de
lui voler sa propre robe de palais: c'toit l't. Ce drle feint
d'avoir un procs, et se rend insensiblement familier chez le prsident.
Un soir, comme Monseigneur revenoit du Palais, il faisoit chaud, il
voulut quitter sa robe pour se promener dans le jardin. Hol!
quelqu'un. Il n'y avoit personne que le filou qui s'offrit  la
prendre; le prsident la lui donne. Lui sort par les curies et gagne au
pied. Le lendemain,  la Tournelle, o il prsidoit, faute de robe
d't, il vint avec sa robe d'hiver. Que veut dire cela? Vous tes-vous
trouv mal? Avez-vous eu froid? Il fut contraint d'avouer la dette.

  [542] Ce nom est incertain.


D'Ablancourt avoit un petit cheval rtif; on le donna  un petit laquais
allemand pour aller chercher quelque chose  la ville[543]. Ce cheval
n'alloit que quand on le menoit par la bride; l'Allemand monte dessus;
le bidet va trois pas, et puis s'arrte. Que fait ce garon? Il prend
une fourche, car il ne vouloit pas aller  pied, et attache les rnes
aux deux fourchons, puis il avance la fourche le plus qu'il peut entre
les oreilles du cheval. Cette bte croyoit qu'on la menoit par la
bride. Ainsi elle s'accoutuma  aller, et l'Allemand au retour en fit
tout ce qu'il voulut.

  [543] A Vitry-le-Franois. (T.)


Le prsident Fayet, pre de madame de Barillon[544], toit premier
prsident de la premire des Enqutes; il fut pri par un homme de
province,  qui il importoit d'tre conseiller dans sa ville, de trouver
moyen de le faire recevoir, quoiqu'il ne st point de latin. Le
prsident, qui toit de ses amis, lui dit: Laissez-moi faire: apprenez
seulement  bien prononcer ce mot de latin _quamquam_, et prsentez-vous
 un tel jour. Le prsident dit: Messieurs, voil un rcipiendaire,
mais nous n'avons pas le loisir. Il le remet comme cela exprs cinq ou
six fois; enfin il le fit venir un jour qu'il n'y avoit plus qu'un
quart-d'heure  demeurer dans la chambre. Messieurs, c'est le pauvre
rcipiendaire, qui attend il y a si long-temps. Si vous voulez, nous
l'expdierons. Cet homme entre, et dit hardiment: _quamquam_. Allez,
allez, dit le prsident; nous savons bien que vous avez appris du latin.
Nous n'avons pas le loisir  cette heure; mais savez-vous de la
pratique? Or, l'autre en savoit assez, et rpondit bien; ainsi il fut
reu.

  [544] Bonne Fayet, femme de Jean-Jacques de Barillon, prsident
  au Parlement de Paris.


Un gentilhomme, qui savoit que son rapporteur aimoit les femmes, va
prendre une g...., la fait fort bien habiller et la mne solliciter,
comme si c'et t sa femme; aprs, elle y retourne plusieurs fois, le
cavalier faisant le malade; le rapporteur la cajole, la presse, en a ce
qu'il veut, et fait gagner le procs au gentilhomme, qui aprs lui
dcouvrit la finesse. Cela me fait souvenir d'un conte. Le premier
prsident Le Jay fut sollicit une fois par une jolie personne, qui
feignoit que son mari toit si jaloux, qu'en s'en allant, il lui avoit
mis un brayer de fer[545]; cela enflamma le prsident; le brayer n'toit
pas si bien ferm qu'on ne le pt reculer, mais le bon homme y gagna une
_vache  lait_. C'toit une malice qu'on lui faisoit.

  [545] Brayer, bandage de fer. Il signifie ici le cadenas de
  jalousie.


Un charretier avoit achet le fumier de l'acadmie[546], et il l'alla
qurir avec un vieux cheval, maigre, galeux et corch; en un mot, de la
plus pitoyable _figure_ du monde. Les jeunes gens de l'acadmie se
mirent  faire des mchancets  cette pauvre bte. Le charretier dit 
l'cuyer: Je gage le prix du fumier (c'toient cinquante livres) que je
ferai faire  mon cheval ce que vous ne sauriez faire faire  pas un des
vtres. Voil la gageure faite. Le drle fait monter l'escalier  sa
bte, et la mne dans le grenier, puis la fait sauter par la fentre; le
cheval ne valoit pas cent sous. Eh bien! dit-il  l'cuyer, faites-en
faire autant aux vtres. Ainsi il gagna la gageure.

  [546] _Acadmie_; le mange o la jeunesse fait son cours
  d'quitation.


Une demoiselle huguenote[547] toit charge d'une fille catholique, 
qui elle ne pouvoit trouver de condition; elle s'avisa de dire  cette
fille: Allez-vous-en  Saint-Sulpice,  une telle heure; mettez-vous
devant le grand autel, et faites bien la dolente; les dvotes ne
manqueront pas de vous dire: Ma soeur, qu'avez-vous? Vous leur direz que
vous tes assiste par des huguenots qui tchent  vous faire de leur
religion, que vous priez Dieu et la Vierge de vous inspirer, que la
religion de ces gens-l vous semble bien aussi bonne qu'une autre, et
qu'ils sont si charitables. Les dvotes ne manqurent pas, et voyant
cela, elles lui dirent: Ah! ma soeur, qu' cela ne tienne; on vous
assistera. Ils l'habillent et la mettent chez une personne bien riche.

  [547] Mademoiselle Justel. (T.)


FIN DU TOME CINQUIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE CINQUIME VOLUME.


                                                            Pages.

    Les Pugets.                                                  5

    Montauron.                                                  15

    La Serre.                                                   23

    Tallemant, le matre des requtes.                          28

    Madame d'Harambure.                                         39

    La Leu.                                                     43

    Lozires.                                                   51

    Madame de Lalane.                                           60

    Lesfargues.                                                 61

    L'abb Tallemant, son pre, etc.                            65

    Madame d'Anguittard.                                        85

    La Calprende.                                              89

    Madame de Chezelle et sa mre, madame Boiste, et sa tante
      mademoiselle Gervaise.                                    97

    Vandy.                                                     102

    Femmes vaillantes.                                         104

    D'Olizy.                                                   109

    Mademoiselle et madame de Marolles.                        112

    Basin de Limeville.                                        121

    Massaube et Moriam.                                       126

    Drelincourt.                                               132

    Madame de Broc.                                            134

    M. Du Bellay, roi d'Yvetot.                                136

    Le marquis de Rouillac.                                    140

    Liance.                                                    146

    La Milletire.                                             148

    M. Chamrond.                                               151

    Vieilles remaries et maltraites.                         153

    Le marchal de Saint-Geran, et sa fille.                   162

    Navets, bons mots, etc.                                  166

    Suite des bons mots et navets.                           168

    Reparties de madame Cornuel.                               179

    Madame Aubert et le marquis de Palavichine.                189

    Le comte de Montsoreau.                                    192

    Madame de Vertamont.                                       195

    La Baroire.                                                200

    Madame d'Hquetot et mademoiselle de Beuvron.              204

    M. et madame de Blrancourt.                               209

    Autres avares.                                             212

    Madame de Bretonvilliers et Lambert.                       214

    D'Hozier.                                                  217

    Mademoiselle Tanier et sa fille.                           218

    Dulot.                                                     221

    Madame de Querver.                                         225

    M. et madame d'Estrades.                                   230

    La Renoullire.                                            235

    Montchal.                                                  238

    Madame de Maransin.                                        241

    Amants de diffrentes espces.                             245

    Amants malheureux.                                     _Ibid._

    Amants trop tt consols.                                  249

    Amants radotants.                                          250

    Amants reconnoissants.                                     251

    Amants dlicats.                                       _Ibid._

    Madame de Lanquetot.                                       252

    Le petit Scarron.                                          256

    Scudry, sa soeur, et madame de Saint-Ange.                265

    Madame de Saint-Ange.                                      283

    Le prsident et la prsidente Tambonneau.                  286

    Madame de Taloet.                                          302

    Brizardire.                                               306

    Falguras.                                                 308

    Colletet.                                                  311

    Extravagants, Visionnaires, Fantastiques, Bizarres, etc.   324

    Madame de Suplicourt.                                      339

    Marville.                                                  341

    La vicomtesse de L'Isle.                                   343

    Peirarde.                                                 345

    Madame d'Ablge et madame de Frontenac.                    347

    Enfants de qui les pres ont fait eux-mmes justice.       352

    Varin.                                                     354

    Le marquis d'Alluye et madame de Bossu.                    356

    La Du Ryer.                                                360

    Gnrosits.                                               363

    Madame de Miramion.                                        370

    Joueurs.                                                   373

    Mouriou.                                                   377

    Duels et accommodements.                                   379

    Madame Thomas.                                             386

    Bouchard.                                                  388

    Gens taills.                                              391

    Grand'amour rcompense.                                   393

    Vengeance raffine.                                        395

    Subtilit, prsence et adresse de corps et d'esprit.       396





End of the Project Gutenberg EBook of Les Historiettes de Tallemant, Tome
cinquime, by Gdon Tallemant des Raux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME CINQUIEME) ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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