The Project Gutenberg EBook of Blanche et Bleue ou les deux
couleuvres-fes, roman chinois, by Anonymous

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fes, roman chinois

Author: Anonymous

Translator: Stanislas Julien

Release Date: April 29, 2013 [EBook #42615]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BLANCHE ET BLEUE ***




Produced by Laurent Vogel, Eleni Christofaki and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









Note sur la Transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.

Marquage: _mots en gras_




  BLANCHE ET BLEUE,

  OU

  LES DEUX COULEUVRES-FES.




DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET, rue de Vaugirard, n 9.




  [Illustration]


  BLANCHE ET BLEUE,

  OU

  LES DEUX COULEUVRES-FES;

  ROMAN CHINOIS,

  TRADUIT

  PAR STANISLAS JULIEN,

  MEMBRE DE L'INSTITUT, ET PROFESSEUR DE LANGUE CHINOISE AU COLLGE DE
  FRANCE.

  [Illustration]


  PARIS.

  LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,
  RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRS, N 9.

  M DCCC XXXIV.




  A

  MONSIEUR JOHN CURTIS

  TMOIGNAGE D'ESTIME ET D'AMITI.


  STANISLAS JULIEN.




AVERTISSEMENT.[1]


TOUT le monde sait que les Chinois possdent une multitude de romans. On
en connat dj deux en Europe qui ont obtenu un succs mrit: le
_Iu-kiao-li_, ou _les Deux Cousines_, et le _Hao-kieou-tchoun_, dont
M. Francis Davis a publi, en 1829, une traduction anglaise, sous le
titre de _The fortunate Union_. Ces deux ouvrages, qui sont fort estims
dans le pays pour lequel ils ont t crits, peignent avec fidlit les
moeurs d'une socit choisie, o figurent au premier rang les lettrs
et les fonctionnaires publics.

Il est un autre genre de compositions plus modestes, et aussi rpandues
en Chine, qui ne paraissent pas moins dignes d'exciter la curiosit et
l'intrt des lecteurs europens; ce sont celles qui sont principalement
destines aux classes infrieures, et qui sont bases sur les croyances
populaires, qu'elles ont pour but de propager ou d'entretenir par des
rcits merveilleux propres  frapper l'imagination. C'est  cette classe
qu'appartient le Roman que nous publions aujourd'hui; nous n'avons pas
besoin de dire que c'est le premier de ce genre qui ait paru jusqu'ici
en Europe.

Les personnes qui ont crit sur la littrature chinoise ont parl
maintes fois de romans qui dcrivent les scnes de la vie relle, tels
que _les Deux Cousines_ et l'_Union bien assortie_, ou les romans
historiques, dont les chefs-d'oeuvre sont le _Sn-kou-tchi_
(l'Histoire[2] des trois Royaumes) et le _Chou-hou-tchoun_
(l'Histoire des Insurgs), mais elles n'ont jamais dit un mot des
romans mls de merveilleux et de ferie, qui sont trs nombreux en
Chine. J'en possde plusieurs[3] d'une date trs rcente, qui, si l'on
s'en rapporte aux loges pompeux des diteurs, doivent tre lus en Chine
avec autant d'avidit et d'intrt que le sont chez nous _les Mille et
une Nuits_. Mais les deux principaux sont d'une grande tendue, et, pour
traduire l'un ou l'autre, il m'et fallu y consacrer un temps que
rclament des travaux d'un ordre plus lev.

Lorsque parut le roman des _Deux Cousines_, qui, suivant l'opinion du
Traducteur, a d tre compos il y a plusieurs sicles, des critiques
clairs exprimrent le dsir de voir publier quelque composition
moderne, afin de juger si un long intervalle de temps avait pu apporter
quelques changements dans le style, dans les ides et les moeurs.

L'histoire de _Blanche et Bleue_ remonte  une poque peu loigne de
nous. La prface, rdige par un ami de l'auteur, porte la date de 1807.
Par malheur, elle est crite en caractres _tsao_, espce de
stnographie chinoise o la plupart des mots sont tellement dfigurs et
abrgs, qu'il est presque impossible  un Europen de les dchiffrer.
Cette difficult nous a empch de puiser dans l'Avant-propos qui
prcde le texte chinois, divers renseignements qui ne manqueraient pas
d'intresser nos lecteurs. La seule observation importante que nous
ayons cru saisir, c'est que l'auteur, qui prenait le titre
_Iu-chn-tchu-jn_[4] (l'hte de la Montagne de Jade), tait un lettr
clbre qui recherchait avec ardeur toutes les traditions anciennes.
Comme il visitait un jour la ville de Tchn-kiang pour examiner les
restes de ses antiques monuments, un vieillard lui raconta l'histoire
merveilleuse de Blanche et Bleue, qui parat remonter[5]  la dynastie
des Liang.[6]

La plupart des personnes qui lisent le roman de Michel Cervantes, n'y
cherchent et n'y voient que des aventures amusantes; il en est peu qui
sachent y reconnatre  chaque pas, la critique spirituelle qu'il fait
des romans de chevalerie. Nous ne prtendons tablir ici aucune
comparaison, mais il est facile de prvoir qu'un grand nombre de
lecteurs ne seront frapps que des aventures merveilleuses de notre
roman, sans chercher  les rattacher aux croyances religieuses sur
lesquelles repose tout l'ouvrage. Nous nous contenterons d'en indiquer
le sujet.

Blanche est une femme, que Fo[7] a fait passer dans le corps d'une
Couleuvre blanche, pour expier, pendant des sicles, les fautes de sa
vie antrieure. Au bout de dix-huit cents ans, ce dieu dcide que
l'astre Wen-sing (l'astre de la littrature) descendra sur la terre, o
il doit parvenir aux plus hauts honneurs. En consquence, il permet 
Blanche de reprendre un corps humain, et d'pouser Hn-wen, afin de
donner le jour  l'astre Wen-sing, qu'il veut rcompenser d'une manire
clatante. Pendant plusieurs annes Blanche est expose aux plus grands
prils, il lui arrive mme une fois de perdre la vie; mais comme de
hautes destines se rattachent  son existence, Bouddha ordonne  un
dieu plac sous ses ordres de la protger lorsqu'elle est en danger de
prir[8], et de lui communiquer son souffle divin, aprs que la vue du
gnie de l'astre Nn-sing l'a fait mourir de frayeur[9]. Enfin, aprs
beaucoup de vicissitudes o domine toujours le merveilleux, Blanche
arrive au terme de sa grossesse: une lumire brillante illumine toute
la maison, et l'astre Wen-sing descend dans le monde.

Ds ce moment le rle de Blanche est accompli; et comme elle n'avait pas
encore expi toutes ses fautes lorsque Bouddha la choisit pour tre, 
l'gard de l'astre Wen-sing, l'instrument de ses desseins, il ordonne au
religieux Fa-ha de l'ensevelir sous la pagode de Lou-pong[10]. Vingt
ans aprs, lorsque Blanche a rempli la mesure de ses souffrances, Fa-ha
vient la tirer de sa prison, et l'lve au sjour des dieux.

Je terminerai cet Avertissement par une observation qui ne s'adresse
qu'aux sinologues. Le texte dont je me suis servi est imprim avec une
extrme ngligence, et j'ai souvent regrett de n'avoir pu imiter M.
Francis Davis, qui eut l'avantage de faire corriger, par un Lettr
chinois, son dition de l'_Union bien assortie_. Je crois avoir restitu
fidlement la majeure partie des caractres qui taient illisibles ou
incorrects; mais, dans un trs petit nombre de passages, j'ai d me
contenter d'adopter un sens qui rsulte plutt de l'ensemble de la
phrase que de la valeur individuelle des mots. J'ose esprer que la
difficult que je viens de signaler me servira d'excuse.

  Avril 1834.


NOTES:

[1] Les quatre caractres chinois placs au-dessus du titre, se
prononcent P-CH-TSING-KI, c'est--dire, _l'Histoire de l'Esprit de la
Couleuvre blanche_; le titre que nous avons adopt nous a paru donner
une ide plus juste de l'ouvrage.

[2] Suivant les Chinois, l'_Histoire des trois Royaumes_ est la lecture
favorite des hommes faits, et les jeunes gens ont un got passionn pour
l'_Histoire des Insurgs_.

La Bibliothque Royale possde ces deux Romans, qu'il serait ais de
traduire en franais; mais ils ne feraient pas moins de vingt volumes
in-8, et ce motif s'opposera long-temps  leur publication. Nous avons
donn un des plus beaux pisodes du _Sn-kou-tchi_  la suite de
l'_Orphelin de la Chine_.

[3] Il existe un curieux Recueil de Contes de Fes, en 26 volumes in-12,
intitul _Liao-tcha-tchi-i_; il fait partie de ma Collection.

[4] Tous les monosyllabes termins par la lettre _n_ doivent se
prononcer comme si l'_n_ tait suivi d'un _e_ muet; lisez _chne_,
_jne_.

[5] Voyez page 149, ligne 11.

[6] Cette dynastie a rgn en Chine depuis l'an 502 jusqu' 556 de notre
re. L'diteur d'un roman dialogu, sous forme d'un Opra-ferie en
trente-quatre actes, et dont le sujet est puis  la mme source,
rapporte  la dynastie des Song (de 960  1278) la mission du religieux
Fa-ha, qui ensevelit Blanche sous la pagode de Lou-pong.

[7] Fo, le Bouddha des Indiens.

[8] Voyez page 115.

[9] Voyez page 121, 229, etc.

[10] Voyez page 278.




TABLE DES CHAPITRES.


  CHAPITRE I.

  KIAO-YONG met son jeune frre en apprentissage, afin qu'il puisse
    gagner sa vie.

  La Couleuvre blanche pense au monde, et se revt d'une forme humaine.
                                                                Page 3

  CHAPITRE II.

  Hn-wen, en se promenant sur le lac Si-hou, rencontre deux belles
    femmes.

  Il commet un crime qui le fait exiler  Kou-sou.                  24

  CHAPITRE III.

  M. Wou, en voyant la lettre, rpond pour l'ami qui lui est recommand.

  Blanche se marie dans une htellerie.                             64

  CHAPITRE IV.

  Blanche lutte de puissance magique dans le temple de Liu-tsou.

  La vue d'une couleuvre fait mourir Hn-wen de frayeur.            87

  CHAPITRE V.

  Blanche brave mille dangers pour aller drober de l'ambroisie sur les
    bords divins du lac Yao-tchi.

  Elle exerce la mdecine, et aide la femme du gouverneur  mettre au
    monde deux jumeaux.                                            107

  CHAPITRE VI.

  Les mdecins irrits imaginent un stratagme pour perdre Hn-wen.

  Un magistrat bienveillant lui tmoigne son affection, et le condamne 
    une peine lgre.                                              141

  CHAPITRE VII.

  Blanche vend des mdicaments  Tchn-kiang.

  Hn-wen, follement pris de sa femme, la reconnat au milieu de la rue.
                                                                   164

  CHAPITRE VIII.

  Siu-kin est pris de Blanche, et cherche un stratagme pour la
    possder.                                                      191

  CHAPITRE IX.

  Hn-wen tant all se promener sur la Montagne-d'Or, Fa-ha veut le
    dlivrer de l'obsession des deux Fes.                         207

  CHAPITRE X.

  Les deux Fes dploient leur puissance magique, et inondent la
    Montagne-d'Or.

  Elles rencontrent Hn-wen  Ti-mou-kiao, et lui racontent ce qui leur
    est arriv.                                                    218

  CHAPITRE XI.

  Le Tao-ss du mont Mao-chn, descend, la rage dans le coeur, du sommet
    de sa montagne.

  L'astre Wen-sing entre dans le monde, et sa naissance fait clater des
    transports de joie.                                            241

  CHAPITRE XII.

  Fa-ha, par l'ordre de Bouddha, reoit l'me de la Fe.

  Le dieu Koun-chi-n prend la forme d'un Tao-ss et gurit les
    maladies.                                                      261

  CHAPITRE XIII.

  Hn-wen est inscrit sur la Liste d'Or, et son nom est proclam dans les
    rues de la capitale.

  Il forme un heureux mariage qui runit deux familles.            297


FIN DE LA TABLE.




  BLANCHE ET BLEUE,

  OU

  LES DEUX FES.




CHAPITRE I.

ARGUMENT.

    Kiao-yong met son jeune frre en apprentissage, afin qu'il puisse
      gagner sa vie.

    La Couleuvre blanche pense au monde, et se revt d'une forme
      humaine.


    Une fe reoit de grands bienfaits, et par sa reconnaissance elle
      rachte les fautes de sa vie passe. Elle donne le jour  un fils
      qui obtient de brillants honneurs. Le nom de Blanche vivra autant
      que la source qui coule auprs de la pagode de Lou-pong.


SOUS la dynastie mongole des Youan[11], dans le district de Tsien-tang,
dpendant du dpartement de Hang-tcheou-fou, de la province de
Tch-kiang, il y avait un tudiant nomm Hiu; son surnom tait Sien, et
son nom honorifique Hn-wen. Son pre Hiu-ing, dont le titre tait
Nan-ki, exerait la profession de marchand; sa mre se nommait
Tchin-chi.

Hn-wen avait  peine atteint l'ge de cinq ans, que son pre et sa mre
tombrent malades en mme temps, et se suivirent dans la tombe, laissant
 leur fils un modeste hritage. Heureusement pour cet enfant qu'il
avait une soeur ane, nomme Kiao-yong, qui avait pous un habitant du
mme district, appel Li-kong-fou; ce Li-kong-fou tait employ auprs
du gouverneur du district.

Quand Hn-wen eut perdu ses parents, Kiao-yong le prit chez elle, et
l'leva avec toute la tendresse d'une mre. Mais le temps s'coule
rapidement; les jours et les mois glissent comme la navette que lance
une main lgre.

Hn-wen atteignit bientt l'ge de seize ans. La nature s'tait plue 
l'embellir: ses yeux taient vifs et perants; ses sourcils noirs
formaient deux arcs gracieux, et sa figure ronde et fleurie brillait de
tous les agrments de la jeunesse. Kong-fou et Kiao-yong le chrissaient
comme un fils. Un jour que Kong-fou n'avait point d'occupation qui
l'appelt  son bureau, il vint  songer  la situation de Hn-wen, qui
tait dj grand et fort, et en ge d'embrasser une profession.

Votre jeune frre, dit-il  Kiao-yong, demeure avec nous depuis sa plus
tendre enfance; maintenant que le voil devenu grand, il convient de lui
faire apprendre un tat avec lequel il puisse gagner sa vie: il ne faut
pas qu'il passe oisivement le temps de sa jeunesse.

--Mon pre et ma mre, rpondit Kiao-yong, ont quitt la vie de bonne
heure; et, depuis son enfance, mon jeune frre a t constamment l'objet
de vos soins et de votre tendresse. Maintenant que le voil devenu grand
et fort, si vous daignez vous occuper de son avenir, ma reconnaissance
sera sans bornes.

--Chre pouse, rpondit Kong-fou, n'ayez aucune inquitude sur le sort
de votre frre. J'ai un ami nomm Wang; son surnom est Ming, et son nom
honorifique Fong-chan. Il demeure maintenant dans cette ville, et il a
ouvert,  l'entre de la rue de Hoa-tsing, une pharmacie qui est trs
frquente. Demain matin j'irai lui faire visite, et je lui prsenterai
votre jeune frre, afin qu'il acquire sous sa direction la science de
l'herboriste et du pharmacien. Kiao-yong fut au comble de la joie; ils
se couchrent, et la nuit se passa sans qu'il ft question de ce nouveau
projet.

Quand le jour fut venu, Kong-fou s'habilla promptement, et alla tout
droit  la boutique de M. Wang. Celui-ci vint le recevoir d'un air
panoui, le fit entrer dans sa pharmacie; et, quand ils furent assis 
la place prescrite par les rites: Monsieur Li, lui dit-il, quels ordres
avez-vous  me donner, pour venir de si bonne heure dans mon humble
boutique?

--Je vais vous apprendre le motif de ma visite, lui repartit Kong-fou.
Votre serviteur a un beau-frre nomm Hiu; son surnom est Sien, et son
nom honorifique Hn-wen. C'est un jeune homme d'un esprit actif et d'un
excellent naturel. Depuis son enfance, il demeure dans ma maison; et
comme les faibles ressources de mon commerce ne me permettent pas de le
garder toujours sans rien faire, je dsirerais le confier  vos soins,
afin qu'il tudit la pharmacie sous votre direction. J'ignore si vous
daignerez consentir  ma demande.

--Depuis quelque temps, rpondit M. Wang, mon commerce a pris une grande
extension. J'avais justement besoin d'un homme actif et intelligent qui
pt me seconder. Monsieur Li, le choix que vous daignez faire de moi
pour diriger votre beau-frre me donne une nouvelle preuve de votre
excellente amiti.

Kong-fou, voyant que M. Wang se rendait de si bonne grce  sa demande,
se retira en lui tmoignant toute sa reconnaissance. Ds qu'il fut
rentr chez lui, il fit part  sa femme et  Hn-wen des dispositions
bienveillantes de son ami. Cette nouvelle les transporta de joie.

Kong-fou alla aussitt trouver un astrologue, et le pria de lui choisir
un jour heureux pour conduire Hn-wen dans la pharmacie de M. Wang.
Lorsqu'il tait sur le point de partir avec son beau-frre, Kiao-yong
donna  Hn-wen des conseils que lui dictaient son exprience et sa vive
affection pour lui. Quand ils furent entrs dans la boutique, et qu'ils
eurent pris chacun la place fixe par les rites: Monsieur, dit
Kong-fou, ces jours derniers vous avez accueilli ma demande avec
bienveillance; et comme nous voici dans un jour heureux, j'ai voulu vous
amener mon beau-frre, afin qu'il reoive vos doctes leons. Si, par la
suite, il acquiert quelque habilet dans cette profession, je
n'oublierai jamais vos bienfaits, et ma reconnaissance durera autant que
ma vie.

M. Wang fut rempli de joie en voyant Hn-wen, qui paraissait l'emporter,
autant par son esprit que par les agrments de sa figure, sur tous les
jeunes gens de son ge. Votre beau-frre, lui dit-il, semble dou de
tous les dons du ciel; il ne peut manquer de devenir un jour un homme
clbre, et de rpandre sur son humble matre quelques rayons de sa
renomme.

Kong-fou ordonna aussitt  Hn-wen de venir saluer M. Wang, qui lui
rendit la moiti de ses salutations. Kong-fou prit cong de M. Wang, et,
ds qu'il fut de retour, il ne manqua pas de raconter en dtail  sa
femme tout ce qui s'tait pass.

Hn-wen, ds ce jour, se fixa dans la maison de M. Wang. Celui-ci voyant
que son lve s'exprimait avec une rare facilit, et montrait, dans
l'accomplissement de ses devoirs, un zle et une aptitude au-dessus de
tout loge, le prit en affection, et finit par le prfrer aux autres
personnes qui l'entouraient. Kong-fou venait presque tous les jours dans
la pharmacie pour voir son beau-frre et s'informer de ses progrs. Un
pote a dit avec raison:

Si la froidure ne pntrait pas les plantes en hiver, comment leurs
fleurs pourraient-elles, en t, nous rjouir par leurs parfums
dlicieux?

Mais passons  un autre sujet.

A l'ouest de Tching-tou-fou, capitale de la province de Ss-tchouen, il
y avait une montagne appele Tsing-tching-chan (la montagne de la ville
bleue). Elle tait hrisse de pics sourcilleux, bizarrement entasss
les uns sur les autres, et prolongeait ses flancs escarps sur une
tendue de mille lis. Cette montagne s'appelait encore le cinquime ciel
aux grottes mystrieuses. Il y avait soixante-douze petites grottes qui
rpondaient aux soixante-douze _heou_[12], et huit grandes grottes qui
se rapportaient aux huit _tsi_.[13]

On dit, depuis l'antiquit: Lorsqu'une montagne est haute, elle doit
renfermer des tres surnaturels; les sommets sourcilleux peuvent
enfanter des esprits. Sur cette montagne, il y avait encore une autre
grotte appele Tsing-fong-tong (c'est--dire, _la grotte du vent pur_).
Dans cette grotte habitait l'esprit d'une Couleuvre blanche, qui passait
l des sicles entiers  pratiquer la vertu. Les fleurs les plus rares
ornaient cette caverne mystrieuse, et mille plantes inconnues y
talaient  l'envi leurs parfums et leurs couleurs. Cette retraite
charmante, o rgnaient la paix et le silence, n'tait jamais foule par
des hommes; c'tait vraiment un lieu fait pour purer son me dans
l'tude de la raison. Or, cette Couleuvre blanche tait dans cette
grotte depuis dix-huit cents ans, uniquement occupe  pratiquer la
vertu, et pendant tout ce temps, elle n'avait jamais fait de mal  un
seul homme. Comme elle cultivait le bien depuis une longue suite
d'annes, elle avait acquis,  un degr minent, la facult de faire des
prodiges. Elle s'appelait elle-mme Blanche, et se donnait le surnom de
Tchin-niang. Au fond, elle appartenait  la classe des btes, et n'avait
pas encore pu sortir de cette honteuse condition, et s'lever  la
perfection de la vertu.

Un jour qu'elle se promenait dans sa grotte pour charmer ses ennuis: Il
y a bien des annes, se dit-elle, que je demeure ici, occupe 
pratiquer la vertu, et, jusqu' prsent, je n'ai pas encore pu me
dgager de cette enveloppe hideuse et m'lever  la perfection o
j'aspire. J'ai envie de quitter un instant ce sjour monotone, et
d'aller faire une promenade sur quelque montagne clbre.

Soudain, elle pense  la province de Tch-Kiang,  Hang-tcheou, sa
capitale, que l'on appelle le royaume des fleurs, au lac Si-hou, sur les
bords duquel se dploient des sites ravissants. Allons, dit-elle,
visiter ces riantes contres; j'y pourrai goter quelques instants de
bonheur!

Sa rsolution est prise; elle ferme l'entre de la grotte, monte sur un
char de nuages, et s'lve au milieu des airs. En moins d'un clin d'oeil
elle voit devant elle la ville de Hang-tcheou. Elle n'avait pas prvu
que ce jour-l Tchin-wou, le puissant gnie du ple du Nord, reviendrait
de faire sa cour au matre du ciel. Tchin-wou tait encore sur la
montagne des dieux; du sein des nues, il promne au loin ses yeux, dous
d'une pntration divine. Tout  coup il dcouvre un nuage enchant qui
arrivait de l'occident.

Le grand gnie s'crie d'une voix tonnante: D'o vient ce monstre
odieux qui est assez tmraire pour se promener ainsi sur un nuage
enchant?

La Couleuvre blanche reconnat le grand gnie du ple du Nord; elle est
glace de terreur, et son me est prte  s'chapper. Soudain elle se
prosterne sur son char de nuages, et, d'une voix tremblante: Je suis,
dit-elle, l'esprit de la Couleuvre blanche, relgue dans la grotte du
vent pur, sur la montagne de la ville bleue. Depuis dix-huit cents ans
je pratique la vertu, et, pendant cette longue suite de sicles, je n'ai
jamais fait la plus lgre blessure  un tre vivant. Jusqu' prsent
mes bonnes oeuvres ont t infructueuses, et je n'ai pas encore pu
m'lever  la perfection o j'aspire. Je voulais aller aujourd'hui vers
la mer du Midi, pour obtenir la faveur de voir le dieu Kouan-in et
l'interroger sur le sort qui m'est rserv; j'ignorais que je dusse
rencontrer le grand gnie qui gouverne le ple du Nord. J'ai commis un
crime en ngligeant de m'loigner devant lui; je mrite la mort! je
mrite la mort!...

--Malheureuse! lui dit en souriant le grand gnie, si tu dsires
sincrement aller vers la mer du Midi, il faut que tu en fasses le
serment. Alors je te laisserai partir en libert.

La Couleuvre blanche se prosterna de nouveau devant lui, et pronona le
serment qu'il exigeait. Si j'ai laiss chapper, lui dit-elle, une
parole mensongre, si je ne me dirige point vers la mer du Midi, je veux
tre ensevelie sous la pagode de Lou-pong!

Le grand gnie voyant qu'elle avait prononc son serment, ordonna  un
dieu de sa suite de l'inscrire sur le livre sacr; et aussitt aprs il
retourna sur la montagne cleste o il a fix son sjour.

La Couleuvre blanche est ravie du dpart du grand gnie, et, sans perdre
de temps, elle remonte sur son char vaporeux et arrive  la ville de
Hang-tcheou.

Elle abaisse le nuage, et cherche un jardin silencieux et solitaire o
elle puisse se reposer.

Or, il faut savoir que Hang-tcheou est le pays le plus dlicieux et le
plus brillant de tout l'empire, et l'on ne pourrait compter les palais
somptueux, les jardins clbres et les temples antiques qui
apparaissent de toutes parts. Mais il est un jardin dont la richesse et
l'clat effacent tous les autres; il est situ  l'est de la ville, et
dpend de l'ancien palais de Kieou-wang. On y voit des tours
majestueuses, des galeries, des terrasses qui semblent suspendues au
haut des airs, et qui sont sans cesse entoures d'une ceinture de
nuages. Mais, par la suite des temps, le palais a perdu ses htes, et
nul homme ne frquente plus ce jardin, o rgnent maintenant la solitude
et le silence.

La Couleuvre blanche est remplie de joie  la vue de ce sjour riant et
tranquille, et s'y glisse  la drobe. Elle ignorait que, dans le lieu
le plus profond et le plus retir de ce jardin, habitait l'esprit d'une
Couleuvre bleue, qui avait choisi pour asile le pavillon de
Tsou-tchun[14]. Il y avait dj plus de huit cents ans que cette
couleuvre s'appliquait  la pratique de la vertu; elle avait le pouvoir
de voler dans les airs et d'oprer des prodiges et des transformations.
Ds qu'elle vit venir la Couleuvre blanche, elle s'lana rapidement 
sa rencontre pour l'empcher d'avancer.

D'o viens-tu, monstre audacieux? lui dit-elle; comment oses-tu
pntrer dans mon jardin fleuri? Ne crains-tu pas le tranchant de mon
glaive?

--Petite Couleuvre bleue, lui dit en riant la Couleuvre blanche, il
n'est pas ncessaire de vanter ta puissance. coute avec attention ce
que je vais te raconter: Je suis la Couleuvre blanche qui habite la
grotte du vent pur, sur la montagne de la ville bleue. Comme je cultive
la vertu depuis dix-huit cents ans sans avoir pu jusqu'ici arriver  la
perfection, je suis monte sur un char de nuages, et je me promne dans
tout l'empire, cherchant la route qui mne  l'immortalit. Permets-moi
de me reposer quelques instants dans ce jardin fleuri. Une mme destine
nous unit, un mme souffle nous anime; pourquoi me montrer cette
bouillante colre?

--Ce jardin, lui rpondit la Couleuvre bleue, est mon divin palais; tu
n'es qu'un esprit sauvage des contres trangres: comment es-tu assez
tmraire pour pntrer, malgr moi, dans ces parterres fleuris? Mais si
tu as le pouvoir d'oprer des prodiges, veux-tu lutter contre moi?

--Petite Couleuvre bleue, dit en souriant la Couleuvre blanche,
coute-moi: Tu veux mesurer ta puissance magique avec la mienne: j'y
consens; mais puisque tu es revtue d'un corps semblable au mien, je te
regarde comme ma soeur, et je ne voudrais point attenter  ta vie.
Luttons seulement pour voir qui de nous deux possde une plus grande
puissance magique. Celle qui sera vaincue deviendra la servante de
l'autre.

--Tu es bien prsomptueuse! s'crie avec courroux la Couleuvre bleue.
Voyons si tu justifieras le pouvoir magique dont tu parles avec tant de
jactance. Soudain elle tire une prcieuse pe qu'elle portait  sa
ceinture, l'lve d'un air menaant et la lance contre la joue de la
Couleuvre blanche. Celle-ci, sans s'mouvoir, saisit une pe  deux
tranchants dont elle tait toujours arme, et l'enfonce dans la figure
de son ennemie. Elle n'eut pas besoin de recommencer la lutte; cette
premire rencontre fit clater au grand jour la supriorit de sa
puissance magique. Elle murmura ensuite quelques paroles, s'empara de
l'pe de la Couleuvre bleue sans qu'elle s'en apert et la rendit
invisible.

La Couleuvre bleue est glace de terreur; et, se prosternant humblement:
Madame, lui dit-elle, c'en est assez. La petite Couleuvre bleue avoue
sa dfaite; elle dsire devenir votre servante, et vous obir jusqu' la
fin de ses jours comme  sa matresse. Je vous en supplie, faites-moi
grce de la vie.

--Je voulais, lui rpondit en riant la Couleuvre blanche, te montrer
seulement ma faible puissance et subjuguer ton esprit obstin. Puisque
tu formes le voeu de devenir ma servante, tout dbat cesse entre nous.
Comment pourrais-je attenter  ta vie?

La Couleuvre bleue est au comble de la joie, et, sur-le-champ, elle
fait quatre salutations  la Couleuvre blanche, et lui dit: Madame,
tenez-vous debout, afin que la petite Couleuvre bleue se prosterne
devant vous.

La Couleuvre blanche l'ayant releve avec empressement, elles entrrent
ensemble dans le jardin fleuri.

Ces deux fes continurent  vivre ensemble dans le mme jardin, en
observant mutuellement les rapports que les rites ont tablis entre une
matresse et sa servante.

    Unies par un mme sort, elles partagent le mme sjour. Elles
      rehaussent leur beaut par l'clat de la parure, en attendant
      l'poux qui leur est destin.

Revenons  Hiu-hn-wen, que nous avons laiss dans la pharmacie de M.
Wang. Son matre l'aimait comme son propre fils. Mais peu  peu vint la
fin de l'hiver, et aux frimas rigoureux succdrent les douces matines
du printemps qui brillait de tous ses charmes. Bientt arriva l'poque
dsire qu'on appelle Tsing-ming (le 5 avril). C'est alors que les
pchers et les pruniers se couronnent de fleurs. Hn-wen tant assis
dans la boutique, voyait la route couverte d'une foule de personnes qui
allaient nettoyer les tombes de leurs parents, et y dposer des
offrandes funbres.

Hn-wen est mu jusqu'au fond du coeur, et sent se rveiller sa douleur
et sa pit filiale. Ds le moment que mon pre et ma mre ont quitt
la vie, se dit-il en lui-mme, le mari de ma soeur a pris soin de moi et
m'a combl de ses bonts. Maintenant me voil devenu grand, et j'ai
honte de penser que je ne suis pas encore all visiter les tombes de mes
parents. Nous sommes aujourd'hui  l'poque qu'on appelle Tsing-ming; je
vois la foule couvrir tous les chemins, et aller avec un pieux
empressement nettoyer les tombes et y dposer des offrandes funbres. Il
faut que j'avertisse M. Wang, et que, demain matin au lever du soleil,
j'aille  mon tour faire des offrandes sur les tombes de mon pre et de
ma mre, afin de remplir, autant qu'il est en moi, les devoirs de la
pit filiale.

Ds que sa rsolution est prise, il pntre dans l'intrieur de la
maison. En ce moment M. Wang tait tranquillement assis dans le
vestibule. A peine eut-il aperu Hn-wen qui se dirigeait vers lui, Mon
fils, lui dit-il avec bont, quel motif vous amne ici?

--Je vais vous l'apprendre, rpondit Hn-wen. Votre serviteur a perdu
son pre et sa mre dans sa plus tendre enfance, et, ds ce moment, j'ai
vcu dans la maison de mon beau-frre, qui m'a guid de ses conseils
jusqu' ce que je fusse devenu grand. Je songe avec douleur que je n'ai
pu nourrir mes parents, et que, jusqu' ce jour, je ne leur ai offert
aucun sacrifice funbre. Je dsirerais aller demain matin, au lever du
soleil, visiter les tombes de mes parents, et leur rendre les honneurs
prescrits par les rites; mais j'ignore si vous daignerez consentir  ma
demande.

--Puisque vous dsirez aller visiter les tombes de vos parents, lui
rpondit M. Wang en souriant, comment pourrais-je m'y opposer et vous
empcher d'accomplir un des plus nobles devoirs de la pit filiale?

Hn-wen fut rempli de joie, et quitta son matre en faisant clater les
transports de sa reconnaissance.

M. Wang retourna dans sa pharmacie pour prparer comme  l'ordinaire des
mdicaments. Ensuite il appela un de ses domestiques nomm Wang-touan,
et le chargea d'aller acheter des monnaies de papier dor et des
offrandes funbres, et de les porter, le lendemain matin, prs des
tombes que devait visiter Hn-wen.

Beaucoup d'vnements dignes d'tre raconts se passrent depuis le
dpart de Hn-wen. Mais hlas! lorsque vous admirez le calme qui rgne
dans la nature, tout  coup le ciel gronde, et une violente tempte
bouleverse la terre et les mers.

Si vous dsirez connatre ce qui arriva  Hn-wen, lisez le chapitre
suivant.


NOTES:

[11] La dynastie des Youan a rgn en Chine depuis l'an 1260, jusqu'en
1361.

[12] Les 72 _heou_ sont des divisions de l'anne. Un espace de cinq
jours s'appelle _heou_; trois _heou_ forment un _khi_; six _khi_ forment
une saison; les quatre saisons forment l'anne. (_Siao-hio-kan-tchou_,
liv. I, page 27.)

L'anne des Chinois est partage en quatre parties  peu prs gales,
appeles _ss-chi_, ou les quatre saisons, et puis encore en 24 parties
gales (appeles les 24 _khi_, ou _tsi-khi_), qui sont les points o le
soleil se trouve, en parcourant les diffrents signes de notre zodiaque.
(_Mmoires sur les Chinois_, tome I, page 160. Voy. aussi Morrison,
_View of China_, page 103.)

[13] Les huit _tsie_ (_pa-tsi_) sont huit poques qui tombent au
commencement et au milieu de chaque saison. Voici leurs noms: 1.
_Li-tchhum_ (5 fvrier), 2. _Tchhun-fun_ (22 mars), 3. _Li-hia_ (7 mai),
4. _Hia-chi_ (solstice d't), 5. _Li-tchhun_ (9 aot), 6. _Thsieou-fun_
(24 septembre), 7. _Li-tong_ (8 octobre), 8. _Tong-tchi_ (solstice
d'hiver, 22 dcembre).

[14] C'est--dire, le pavillon o l'on s'enivre des beauts du
printemps.




CHAPITRE II.

ARGUMENT.

    Hn-wen, en se promenant sur le lac Si-hou, rencontre deux belles
      femmes.

    Il commet un crime qui le fait exiler  Kou-sou.


    Une belle, aux sourcils noirs, dsire imiter l'heureuse union des
      phnix. La vanille et l'_epidendrum_ marient leurs parfums, et
      l'amour pntre deux coeurs  la fois. Mais, un matin, le malheur
      spare le phnix de sa compagne.


REVENONS  Hn-wen. Le lendemain il se lve de bonne heure, et s'habille
avec le plus grand soin. Comme Wang-touan tait sur le point de sortir
pour aller porter les offrandes funbres, M. Wang recommanda  Hn-wen
de revenir aussitt qu'il aurait offert le sacrifice, et le pria
instamment de ne point s'amuser hors de la maison. Hn-wen le lui
promit.

Il sortit aussitt, suivi de Wang-touan, qui portait les offrandes, et
se dirigea vers le cimetire de l'Ouest. Quand ils furent arrivs prs
du tombeau, Wang-touan rangea les offrandes prescrites. Hn-wen se mit 
genoux, et, les yeux baigns de larmes, il adressa ses hommages  son
pre et  sa mre; ensuite il prsenta les offrandes, et brla des
monnaies de papier dor. Lorsque cette triste crmonie fut acheve,
Wang-touan recueillit les offrandes funbres, et s'en retourna avec son
matre. Nous ne sommes pas loin du lac Si-hou, se dit en lui-mme
Hn-wen; j'ai envie de profiter de cette occasion pour m'y promener, et
contempler les sites enchanteurs qui ornent ses rives. Wang-touan,
dit-il au domestique, remporte cette bote  la maison; j'ai l'intention
de suivre ce chemin qui conduit chez mon beau-frre, et d'aller faire
une visite  ma soeur ane; je reviendrai aussitt aprs cette courte
excursion.

--Monsieur, lui rpondit Wang-touan, il faut que nous nous htions de
nous en retourner, de peur de causer de l'inquitude  M. Wang.

--Je sais ce que j'ai  faire, repartit Hn-wen.

Wang-touan partit donc seul, et reporta  la maison la bote dont il
tait charg.

Hn-wen se dirigea vers le lac Si-hou, et, aprs avoir parcouru
plusieurs lis, il se trouva aux bords du fleuve Kiang. Il monta sur une
barque, et arriva bientt au lac Si-hou. Il dcouvre de loin de riches
palais orns d'lgants pavillons  doubles tages, et le lac Si-hou
droule devant lui ses eaux transparentes que sillonnent des milliers de
barques, couvertes de sculptures et tincelant des plus vives couleurs.
Des groupes joyeux allaient, venaient, et se croisaient sans
interruption.

Hn-wen est transport de joie, et ne peut suffire  contempler les
merveilles qui s'offrent de toutes parts. Soudain il aperoit deux
jeunes filles qui taient arrtes au milieu du pont, et se plaisaient
 prendre part au spectacle riant et vari que prsentait le lac.

A peine Hn-wen a-t-il arrt ses yeux sur elles, que ses esprits se
troublent et sa raison s'gare.

    Une coiffure lgre, comme un nuage diaphane, caressait leurs noirs
      cheveux, leur taille tait svelte et gracieuse, et leur figure
      brillait de tous les charmes de la jeunesse et de la beaut. On
      les et prises pour les filles de Wang-tsiang et de Si-ch; elles
      auraient clips les deux Kiao, dont le nom retentit encore 
      l'orient du fleuve Kiang.

On pouvait juger, d'aprs leur costume, que l'une tait la matresse et
l'autre sa servante; mais la premire clipsait sa compagne par la grce
et l'clat de sa figure.

Hn-wen se sent pntr d'une flamme soudaine; il ne se possde plus, et
ressemble, comme dit le proverbe,  un lion plac devant un brasier
ardent. Des coups d'oeil passionns sont lancs et rendus de part et
d'autre. Hn-wen fixe ses regards sur les deux jeunes beauts, et ne
peut se lasser de les voir et de les admirer.

Le lecteur demandera sans doute quelles taient ces deux jeunes filles.
C'taient la Couleuvre blanche et la Couleuvre bleue que nous avons vues
nagure dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang.

Cette promenade, sur les bords du lac Si-hou, n'tait point un vnement
fortuit; elle devait fournir  Hn-wen l'occasion de contracter un
mariage que le ciel avait arrt depuis cinq cents ans. Cette premire
entrevue avait form entre eux un lien indissoluble.

Les deux fes se sentent mues  leur tour en voyant la figure riante et
fleurie de Hn-wen, sa tournure noble et aise, et les agrments
rpandus sur toute sa personne; elles le regardent furtivement, et
laissent lire dans leurs yeux les sentiments qui les animent.

Mais tandis qu'ils taient occups  s'observer tendrement de part et
d'autre, tout  coup le ciel se couvre de nuages sombres, le vent et la
pluie fondent  la fois sur les joyeux promeneurs; chacun se spare, et
s'enfuit pour chercher un abri contre la tempte.

Hn-wen ne peut oublier l'motion que lui a cause la vue des deux fes.
J'ignore, se dit-il en lui-mme, o demeurent et  quelle famille
appartiennent ces deux jeunes filles, si fraches et si sduisantes!
Quel malheur que le matre du ciel ait envoy cette pluie fatale, qui
m'empche de voler sur leurs pas et de m'informer du lieu de leur
naissance! Voici la nuit qui s'approche; il faut que je traverse le
fleuve, et que j'aille  Tsien-tang, dans la maison de ma soeur, pour y
passer la nuit. Demain matin, je reviendrai ici pour obtenir les
renseignements qui m'intressent. En ce moment, Hn-wen oublia que M.
Wang l'attendait avec anxit; et, aveugl par sa passion, il foula aux
pieds les bienfaits qu'il avait reus de lui.

Bientt il arrive aux bords du fleuve Kiang; il aperoit une petite
barque qui tait  l'ancre, et appelle le batelier. Faites-moi vite
passer le fleuve, lui dit-il; je vous donnerai de quoi boire. A ces
mots, le batelier conduit sa barque  bord, et vient prendre Hn-wen.

A peine avaient-ils vogu pendant quelques instants, qu'ils entendent
des voix de femmes qui demandaient  passer le fleuve. Hn-wen lve la
tte, et reconnat les deux jeunes filles qu'il avait vues sur le pont
du lac Si-hou. Son coeur bondit de joie; il s'approche avec empressement
du batelier. Voyez-vous l-bas ces deux jeunes femmes? lui dit-il;
elles vous crient de les recevoir dans votre barque. Htez-vous de vous
rapprocher du bord, et de leur faire passer le fleuve; il y a de
l'argent  gagner.

A ces mots, le visage du vieux batelier s'panouit de joie, et en un
instant il ramena son bateau au rivage. La petite Bleue donne la main 
Blanche pour l'aider  descendre dans la barque, et la prie  plusieurs
reprises de marcher avec prcaution. Blanche se plat  faire briller
tous ses attraits, et ses joues se colorent d'une feinte rougeur; elle
va s'asseoir au bord du bateau. La petite Bleue reconnat Hn-wen, et
le regarde avec un gracieux sourire. Hn-wen n'est plus matre de son
motion; et, leur adressant le premier la parole: Mesdemoiselles, leur
dit-il, quel est votre pays, quel est le nom clbre de votre famille,
quel est votre noble surnom, o dsirez-vous aller sur ce bateau?

--Monsieur, lui dit la petite Bleue en souriant, ma matresse habite la
ville de Tsien-tang; sa maison est situe dans la rue des Deux-Ths. Son
pre tait jadis gouverneur gnral des frontires; il n'eut qu'une
fille: c'est elle que vous voyez devant vous. Son pre et sa mre
tombrent malades l'un aprs l'autre, et se suivirent dans la tombe.
Nous trouvant  l'poque heureuse qu'on appelle Tsing-ming, je suis
alle sur la montagne avec ma matresse pour dposer des offrandes
funbres sur les tombes de ses parents. En revenant, nous nous sommes
arrtes sur les bords charmants du lac Si-hou; mais tout  coup est
survenue une pluie violente qui a inond les chemins, et les a rendus
impraticables. Voil le motif qui nous a engages  monter sur cette
barque pour retourner chez nous. A mon tour, monsieur, j'oserai vous
demander quel est votre divin pays, votre clbre nom de famille et
votre illustre surnom; je vous prie de daigner satisfaire ma juste
impatience.

--Et moi aussi, lui rpondit Hn-wen, je suis n dans la ville de
Tsien-tang. Mon nom de famille est Hiu; mon surnom est Sien, et mon nom
honorifique Hn-wen: j'ai maintenant dix-sept ans accomplis. Il y a
long-temps que mon pre et ma mre ont quitt ce monde, et je suis rest
avec ma soeur ane, qui a pous un habitant de la mme ville, nomm M.
Li. Le mari de ma soeur me comble de bonts; il m'a mis en apprentissage
chez M. Wang, qui tient une pharmacie dans la rue de Hoa-tsing.
Aujourd'hui, j'tais sorti pour visiter les tombes de mes parents; et,
profitant de cette occasion, je suis all me promener sur les bords du
lac Si-hou. Mais soudain le ciel a laiss tomber des torrents de pluie;
et, comme les chemins taient devenus difficiles, je suis mont sur ce
bateau pour m'en retourner chez moi.

Tout en causant, ils touchrent promptement le bord, et dbarqurent
ensemble; puis ils payrent le batelier. Celui-ci reut l'argent d'un
air joyeux; et, aprs les avoir remercis, il alla attacher son bateau
au pied des saules qui ombrageaient le rivage. C'est ici l'occasion de
dire, avec le pote:[15]

    Songez seulement  enlever la neige qui blanchit le seuil de votre
      porte, et ne faites nulle attention au givre qui couvre la maison
      de votre voisin.

Hn-wen voit une pluie fine et presse qui tombait sans interruption.
Mademoiselle, dit-il  la petite Bleue, votre serviteur a un parapluie;
permettez-lui de vous le prter, afin que vous en couvriez votre
matresse jusqu' son htel. A ces mots, il prsente son parapluie  la
petite Bleue, qui le reoit avec les marques de la plus vive gratitude.

Monsieur, lui dit-elle en le remerciant, le ciel n'a point encore
repris sa puret, et il ne convient pas que nous vous laissions expos 
cette pluie d'orage; en vrit, nous ne souffrirons pas que vous nous
prtiez votre parapluie pour nous en retourner.

--Votre matresse, rpondit Hn-wen, ne pourra marcher avec ses petits
pieds sur ce chemin glissant; mais, nous autres hommes, nous courons
partout d'un pas ferme et assur. D'ailleurs, me voici tout prs de la
maison de mon beau-frre; ainsi, mademoiselle, rien n'empche que vous
acceptiez mon offre.

--Monsieur, rpondit la petite Bleue, nous vous remercions mille fois de
vos bonts, et nous ne les oublierons jamais; mais je crains de ne point
vous trouver lorsque je viendrai demain chez vous pour vous remettre
votre parapluie. Dans ce cas, comment devrai-je faire?

--Mademoiselle, lui rpondit Hn-wen, il n'est pas ncessaire de me le
reporter; demain matin, si le temps est pur, je viendrai moi-mme le
prendre chez vous.

--Vous avez une excellente ide, repartit la petite Bleue; elle lui
indique aussitt son adresse, et lui fait ses adieux.

La petite Bleue prend le parapluie de la main gauche, et de la droite
elle soutient sa jeune matresse[16]. Au moment de s'loigner, elles
lancent au jeune homme quelques coups d'oeil passionns; mais elles
avaient dj subjugu l'me et les sens de Hn-wen. Ds qu'elles l'ont
quitt, il les suit des yeux, et ne songe  s'en retourner que lorsqu'il
les a entirement perdues de vue.

Laissons partir les deux fes, et revenons  Hn-wen.

Hn-wen, tout occup de la passion qui s'tait empar de lui, marcha
lentement, et n'arriva que fort tard chez son beau-frre.

Mon frre, lui dit Hiu-chi[17] en l'apercevant, par quel hasard
avez-vous trouv du loisir pour venir nous voir?

--Ma soeur, rpondit Hn-wen, comme c'est aujourd'hui l'heureuse poque
appele Tsing-ming, j'ai demand  M. Wang la permission d'aller sur la
montagne faire des offrandes funbres sur les tombes de mon pre et de
ma mre, et j'ai profit de cette occasion pour venir m'informer de la
sant de mon beau-frre et de ma soeur.

A ces mots, Hiu-chi est transporte de joie. Mon frre, lui dit-elle,
cette conduite fait l'loge de votre pit filiale et de votre excellent
naturel. Mon mari est sorti de bonne heure pour se rendre  son bureau,
o l'appelaient des occupations pressantes; je vous prie de vous
asseoir.

Aussitt elle se hte de faire chauffer du vin et de prparer des
lgumes, et les sert dans le vestibule. Le frre et la soeur mangent 
la mme table, et s'entretiennent affectueusement ensemble; mais Hn-wen
se garda bien de dire un mot des jeunes filles qu'il avait rencontres
dans le bateau, et auxquelles il avait prt son parapluie. Le repas
fini, Hiu-chi dispose un lit pour son frre dans une chambre
particulire, et l'engage  aller prendre du repos.

Mais  peine Hn-wen fut-il couch, qu'il se mit  penser aux deux
belles qu'il avait vues et qui avaient fait une si vive impression sur
lui; toute la nuit, il se tourne et s'agite dans son lit, et ne peut
trouver un instant de sommeil.

Parlons maintenant des deux fes, qui taient retournes dans leur
jardin fleuri. Blanche dit  sa servante: Vous avez vu, petite Bleue,
de quelle manire Hn-wen nous a regardes; il est dcidment amoureux,
et je suis sre que demain matin il ne manquera pas de venir lui-mme
chercher son parapluie. Je vous avouerai qu'il m'a plu par sa figure
noble et gracieuse et par ses paroles pleines de bont et de douceur, et
je m'estimerais heureuse de pouvoir devenir son pouse. Mais une chose
m'arrte; ce jeune homme n'a pas de fortune, et il lui sera impossible
de faire les dpenses ncessaires. Nous-mmes, nous sommes aussi
pauvres que lui, et n'aurions pas une seule once d'argent  lui donner.
Que faire? que devenir?

--Madame, rpondit la petite Bleue, votre servante avait tout  l'heure
la mme pense que vous; mais s'il ne s'agit que de lui offrir une somme
d'argent, je n'y vois aucune difficult. Vous tes doue d'une puissance
surnaturelle qui ne connat point de bornes; faites ce soir un tour de
magie, et vous ne serez plus en peine pour le combler de riches
prsents. Je vois  cela plusieurs avantages: d'abord vous ferez briller
 ses yeux notre opulence, et il vous prendra pour la fille de quelque
magistrat de premire distinction; en second lieu, il sera pntr de
reconnaissance pour les bienfaits dont vous l'aurez combl.

--Voil une heureuse ide, repartit Blanche toute joyeuse; ce soir mme
je veux essayer ma puissance magique.

La nuit arrive, et,  la troisime veille, Blanche saisit sa prcieuse
pe, s'lance au sommet de la constellation du Boisseau; et  l'aide de
quelques paroles magiques, elle voque tous les dmons des cinq parties
du monde. Ils obissent  sa voix puissante, et, en un clin d'oeil, elle
les voit tous prosterns devant elle. Madame, lui dirent-ils d'une voix
tremblante, quels ordres suprmes avez-vous  nous donner?

--J'ordonne, dit-elle,  tous ces dmons d'aller me chercher cette nuit
mille onces d'argent. Celui qui me dsobira sera chti sur l'heure.

Ils s'loignent tous, et vont dlibrer en secret. Soudain ils se
rendent  la ville de Tsien-tang, s'introduisent sans tre vus dans le
trsor, et drobent les mille onces d'argent, qu'ils vont remettre entre
les mains de Blanche.

Ds que Blanche eut reu la somme dont elle avait besoin, elle congdia
les dmons.

Les deux fes vont faire leur toilette, et revtir une parure brillante
qui doit rehausser leurs charmes. Un pote a dit, dans une occasion
semblable:

    Le chasseur prpare un arc cisel avec art, pour percer le tigre de
      la fort; le pcheur attache  l'hameon un appt odorant, pour
      attirer et prendre le poisson Ngao.

Cependant Hn-wen tait couch dans la chambre que lui avait prpare sa
soeur ane. Toute la nuit il ne cessa de penser aux deux jeunes filles,
et ne put dormir un seul instant. Son impatience tait trop grande pour
qu'il attendt l'aurore. Il se lve, s'habille avec un soin recherch,
et revt un habit d'un rouge clatant. Il sort  la drobe sans avertir
sa soeur, et court directement  la rue des Deux-Ths. Un vieillard
tait debout  l'entre de la rue. Mon vnrable ami, lui dit Hn-wen,
j'oserai vous demander si c'est ici la rue des Deux-Ths.

--Vous y tes, rpondit le vieillard.

--Veuillez me dire, ajouta Hn-wen, dans quelle partie de la rue est
situ l'htel du gnral Leblanc.

--Tout ce que je sais, repartit le vieillard, c'est que vous tes dans
la rue des Deux-Ths; quant  l'htel du gnral Leblanc, je ne sais pas
ce que vous voulez dire.

A ces mots, il quitte le jeune homme et disparat.

Dans son embarras, Hn-wen entre dans la rue, et se dispose  examiner
attentivement toutes les maisons. Il aperoit d'abord un jardin
magnifique qui talait toutes les richesses du printemps. Comme il tait
occup  examiner ce jardin, soudain la petite Bleue ouvre la porte et
vient au-devant de lui.

Hn-wen palpite de joie en reconnaissant la petite Bleue; et
s'approchant d'elle d'un air empress: Mademoiselle, lui dit-il, me
voici venu pour vous voir.

--Monsieur, lui rpond la petite Bleue avec un air panoui, veuillez
entrer.

Hn-wen a bientt franchi le seuil de la porte; il suit la petite Bleue,
qui le conduit dans un vestibule appel le _Pavillon des parfums_.

Veuillez vous asseoir, lui dit-elle, en attendant que j'aille dans
l'intrieur avertir ma matresse de votre arrive.

--Mademoiselle, rpondit Hn-wen, gardez-vous de dranger votre
matresse; prenez seulement le parapluie et remettez-le  votre
serviteur, qui a hte de partir.

--Seigneur, rpondit la petite Bleue, il faut que je vous dise qu'hier
mademoiselle m'a recommand instamment de l'avertir quand vous viendriez
chercher votre parapluie, afin de pouvoir venir elle-mme vous
remercier.

--Comment pourrais-je souffrir, rpondit Hn-wen, que vous drangiez
votre matresse  cause de moi?

Quoiqu'il parlt de la sorte, il restait toujours assis, et brlait
d'impatience de voir bientt paratre mademoiselle Blanche, s'estimant
heureux s'il pouvait l'apercevoir un seul instant.

A peine la petite Bleue est-elle entre dans l'intrieur de l'htel,
qu'un vent parfum vint rjouir Hn-wen. Soudain Blanche sort de la
salle, et glisse vers le jeune homme d'un pas leste et gracieux. La
petite Bleue marchait aprs elle.

Ds que Hn-wen l'aperoit, il se lve avec empressement et lui prsente
ses hommages.

Blanche,  son tour, le salue en lui souhaitant mille flicits, et le
prie de s'asseoir. Monsieur, lui dit-elle, sans le sentiment d'humanit
qui vous a port  nous prter votre prcieux parapluie, la matresse et
sa servante n'auraient peut-tre pu s'en retourner chez elles.

--C'est une bagatelle, lui rpondit Hn-wen; je ne mrite point pour
cela que vous daigniez m'accorder de pompeux compliments.

Ils s'assirent tous deux aprs les compliments d'usage; et au bout de
quelques instants, la petite Bleue servit du th qui rpandait une odeur
dlicieuse.

Ds que Hn-wen en eut pris quelques tasses, il se leva en remerciant,
comme pour reprendre le parapluie et s'en retourner.

Je ne pouvais esprer, lui dit Blanche, de voir ici mon bienfaiteur,
comment pourrais-je souffrir qu'il s'en retourne  jeun? Si vous ne
ddaignez pas une modeste collation, je serai heureuse de vous l'offrir
pour vous tmoigner ma reconnaissance.

--Mademoiselle, lui rpondit Hn-wen en la remerciant, je suis confus
de vous causer tant d'embarras; personne n'est plus indigne que moi
d'une rception aussi distingue.

Blanche lui fit de nouvelles instances.

Quelques instants aprs la petite Bleue sert sur une table lgante les
mets les plus rares et les plus exquis. Blanche cde poliment sa place 
Hn-wen, et lui tient compagnie sur une petite table voisine de la
sienne. La petite Bleue reste debout  leurs cts, et les sert avec
autant de grce que de prvenance.

Aprs qu'ils eurent pris quelques tasses de vin, Blanche rompit le
silence: Gnreux bienfaiteur, dit-elle  Hn-wen, je dois vous dire
que P-ing, mon pre, avait jadis la charge de gouverneur des
frontires, et que Lieou-chi, ma mre, avait reu de l'empereur des
lettres de noblesse. Ils n'eurent point de fils. Le seul fruit de leur
mariage fut l'humble servante que vous voyez devant vous, et  qui ils
donnrent le surnom de Tchin-niang. Mais, hlas! mon pre et ma mre
quittrent bientt la vie et se suivirent dans la tombe. Me trouvant
sans parents, sans appui, dans un ge encore tendre, je craignais de me
perdre au milieu de la corruption du sicle, et je passais les jours et
les nuits  pleurer et  gmir. Hier, comme j'tais alle sur la colline
pour faire des offrandes funbres  mon pre et  ma mre, je fus
assaillie par une pluie d'orage. Heureusement, monsieur, que je vous ai
rencontr, et que vous avez eu la gnrosit de me prter votre
parapluie. Ce service prcieux m'a montr la bont de votre coeur. Si
vous ne trouvez point mon origine trop obscure, j'oserai vous offrir de
vous servir toute ma vie. J'ignore si vous daignerez exaucer mes voeux.

Hn-wen ne se possde plus; il est dans le ravissement, comme un homme
qui aurait reu ordre crit de la main de l'empereur; mais il fait
semblant de refuser du geste et de la voix.

Mademoiselle, lui dit-il, votre noble personne a grandi dans un
appartement parfum, et vous vous distinguez  la fois par l'clat de la
naissance et de la beaut. Mais moi, je ne suis qu'un pauvre tudiant,
sans renom et sans fortune, et je flotte encore incertain entre le
pinceau[18] et l'pe. Comment oserais-je prtendre  m'unir avec vous?

--Monsieur, lui dit Blanche en souriant, il n'appartient qu'au vulgaire
de se laisser guider par de telles considrations, et de faire
attention, en se mariant,  l'clat ou  l'obscurit de la naissance.
Ds mon enfance j'ai appris la science de la physionomie; aussitt que
j'ai aperu les traits de votre visage j'ai jug que vous tiez destin
au bonheur. J'espre que mon bienfaiteur ne repoussera pas ma demande.

--Je reois avec joie l'expression de vos sentiments, lui rpondit
Hn-wen; mais, hlas! je suis sans fortune, et il me serait difficile
d'acheter des prsents de noces qui fussent dignes de vous.

--Cela ne fait rien, lui rpondit Blanche.

A ces mots elle appela la petite Bleue. Va dans ma chambre, lui
dit-elle, ouvre ma cassette d'or et prends deux lingots d'argent fin que
tu donneras  monsieur.

La petite Bleue obit, et revient promptement avec deux lingots d'argent
qui pesaient cent onces, et les dpose sur la table.

Blanche prit elle-mme l'argent et le remit  Hn-wen. Monsieur, lui
dit-elle, emportez cet argent. Vous pouvez maintenant acheter les
prsents de noces.

Hn-wen est ravi de joie, et se lve pour recevoir l'argent. Je vous
remercie, lui dit-il, de cette gnrosit, qui est grande comme le ciel.
Je vais aller trouver mon beau-frre et ma soeur ane, et les prier de
prsider  mon mariage. Mademoiselle, ajouta-t-il, je ne vous quitte que
pour quelque temps, et j'espre avoir bientt le bonheur de vous
revoir.

Au moment de partir, Blanche lui adressa les plus instantes prires.
Monsieur, lui dit-elle, gardez-vous d'oublier les sentiments que je
vous ai vous.

--Mademoiselle, lui dit Hn-wen en faisant un serment, si jamais je vous
oublie je veux tre en butte  toute la colre du ciel!

Blanche est ravie de joie, et aussitt elle ordonne  la petite Bleue
d'aller reconduire Hn-wen.

Laissons maintenant les deux fes, et revenons  Hn-wen. Il partit tout
joyeux, et, pendant la route, il ne songea qu' son bonheur. Il arriva
bientt  la maison de son beau-frre.

Or, il faut savoir que, la nuit prcdente, on avait vol mille onces
d'argent dans le trsor de Tsien-tang, dont la garde tait confie 
Kong-fou. Le gouverneur de la ville lui avait fait donner vingt coups de
bton, et lui avait ordonn de chercher le coupable, en le menaant des
peines les plus rigoureuses si la somme n'tait pas rapporte tout
entire au bout de trois jours. Il raconta son malheur  sa femme.

Les deux poux taient plongs dans la plus profonde tristesse,
lorsqu'ils virent venir Hn-wen avec un visage panoui.

Mon frre, lui dit Hiu-chi, tu es sorti de bonne heure aujourd'hui; o
as-tu pris cet air riant, et cette joie anime qui brille sur ton
visage?

--C'est qu'il m'est arriv un grand bonheur, lui rpondit gament
Hn-wen; je vais vous l'apprendre dans tous ses dtails. Hier, comme je
revenais de visiter les tombes de mes parents, j'allai me promener sur
les bords charmants du lac Si-hou; mais, tout  coup, le ciel fit tomber
une pluie d'orage. Je descendis alors dans un bateau pour regagner votre
maison. Je fis la rencontre d'une demoiselle et de sa suivante, qui
demandrent  passer sur le mme bateau. Aprs que je leur eus adress
quelques questions, la servante causa avec moi, et m'apprit qu'elles
demeuraient dans la rue des Deux-Ths; que sa matresse, qui a
maintenant dix-sept ans, s'appelait mademoiselle Blanche, et que son
surnom tait Tchin-niang; la servante ajouta que son nom  elle, tait
la petite Bleue. Lorsque nous dbarqumes, la pluie tombait encore; je
leur prtai alors mon parapluie pour s'en retourner chez elles. Ce
matin, comme j'tais all demander mon parapluie, elles m'ont retenu
pour m'offrir une petite collation. Ce n'est pas tout: la matresse,
sans tre arrte par l'ide de mon humble condition, m'a tmoign le
dsir gnreux de se marier avec moi; et comme je refusais cet honneur,
en allguant que j'tais sans fortune, elle me fit cadeau de cent onces
d'argent. Je suis revenu pour prier mon beau-frre et ma soeur ane de
prsider  mon mariage.

A ces mots, il prit l'argent et le remit  Hiu-chi.

Kong-fou et sa femme furent transports de joie; mais lorsque Kong-fou
eut examin avec attention l'estampille de cet argent, il reconnut
sur-le-champ qu'il provenait du trsor de Tsien-tang. Les cent onces
qui viennent d'tre voles dans le trsor de Tsien-tang, se dit-il en
lui-mme, m'ont attir un rude chtiment; mais, grces au ciel, voil
cet argent retrouv. Mon beau-frre, lui dit-il, ce mariage inespr est
une faveur du ciel. Restez ici; je vais aller  la ville de Tsien-tang
pour vous changer cet argent.--Je m'en rapporte  vous, lui rpondit
Hn-wen.

Kong-fou prit l'argent, et courut en toute hte chez le gouverneur de la
ville. Seigneur, lui dit-il aprs s'tre mis  genoux  ses pieds,
l'argent qu'on avait vol hier dans le trsor est maintenant retrouv.

A ces mots, il prsente les deux lingots au magistrat.

Ds que le gouverneur les eut examins un instant, il reconnut que
c'tait en effet l'argent du trsor. Puis adressant la parole 
Kong-fou: Dans quel endroit avez-vous retrouv ces deux lingots? lui
demanda-t-il. O est le voleur?

--Seigneur, rpondit Kong-fou, ma femme a un frre cadet qui s'appelle
Hn-wen; je l'ai lev chez moi ds son enfance. Ce matin il est sorti
de trs bonne heure, et a rencontr, je ne sais o, deux jeunes filles
avec qui il a form un projet de mariage[19]. Ces jeunes filles lui ont
donn cette somme d'argent qu'il m'a remise, en me priant d'aller la lui
changer  la ville et de prsider  son mariage. Votre serviteur ayant
reconnu que cet argent provenait du trsor, je n'ai pas os vous cacher
la vrit. J'ai profit du moment o il tait  m'attendre dans ma
maison, pour venir informer votre Excellence de cette dcouverte.

Aussitt le gouverneur dlivra  quatre gendarmes un mandat d'amener, et
leur ordonna d'aller de suite chercher Hn-wen.

Les gendarmes obissent, et partent comme s'ils avaient des ailes. Ils
arrivent bientt  la maison de Kong-fou, et entrent brusquement.
Hn-wen ignorait le motif de cette visite inattendue, et au moment o il
allait le leur demander, ils le saisissent avec violence, et lui
attachent au cou une chane de fer arrte avec un cadenas. Ils
l'entranent hors de la maison, et l'amnent au tribunal du gouverneur.

Le magistrat est surpris de voir dans Hn-wen un air noble et distingu
qui annonce toute autre chose qu'un criminel, et il est dispos  croire
qu'il y a l-dedans quelque mprise. Puis, adoucissant son visage
irrit: Est-ce vous qui tes Hn-wen? lui demanda-t-il d'un ton
bienveillant.

--C'est votre serviteur, rpondit Hn-wen.

--O demeurez-vous? lui demanda le gouverneur. Quel est votre ge? Votre
pre et votre mre vivent-ils encore? Avez-vous des frres? tes-vous
mari? D'o viennent ces deux lingots d'argent? Avouez la vrit devant
mon tribunal, si vous voulez chapper aux tortures.

--Seigneur, rpondit Hn-wen, votre serviteur habite dans cette ville;
j'ai dix-sept ans accomplis, mon pre et ma mre ne sont plus de ce
monde, et je n'ai aucun frre; j'ai seulement une soeur ane qui a
pous un homme appel Kong-fou. Ds mon enfance, j'ai demeur dans la
maison de mon beau-frre, qui a bien voulu me mettre en apprentissage
chez un pharmacien. Je ne suis pas encore mari. Cet argent m'a t
donn par une personne de mes amis. J'espre que votre Excellence
examinera mrement ma cause, et qu'elle me mettra en libert.

--Quelle impudence! s'cria le magistrat d'un ton courrouc. Eh bien,
faites-moi connatre le nom de cet ami.

--C'est une personne d'une famille distingue, se dit en lui-mme
Hn-wen; si j'avoue la vrit, ne sera-ce pas compromettre sa
rputation? J'aime mieux subir le chtiment qui me menace que de lui
faire du tort.--Seigneur, dit-il au magistrat, cet ami tait un
tranger, et d'ailleurs son nom s'est chapp de ma mmoire.

A ces mots le magistrat est transport de colre; et il laisse tomber
d'un tui d'or les fiches qui servent  dterminer les coups de bton.

Soudain des licteurs accourent des deux cts de la salle, en poussant
un espce de rugissement. Ils se saisissent de Hn-wen, le couchent sur
le ventre, et lui appliquent quarante coups de bton. C'tait piti de
voir la peau frache et dlicate de Hn-wen toute dchire, et rougie
d'un sang vermeil qui ruisselait le long de ses jambes. Il resta
long-temps sans connaissance. Quand il eut repris l'usage de ses sens,
il versa une pluie de larmes que lui arrachait la douleur. Seigneur,
dit-il en sanglotant, votre serviteur est victime d'une fausse
accusation.

--Misrable! lui dit le gouverneur en l'accablant d'injures, votre
accusateur est ici; nous verrons si vous oserez le dmentir.

Hn-wen est glac d'effroi, en apprenant qu'il a un accusateur.
Seigneur, s'cria-t-il, votre serviteur est accus injustement; quel
est l'homme qui prtend m'accuser?

Le magistrat fait amener Kong-fou, pour le mettre en prsence de
l'accus.

Mon beau-frre, lui dit Kong-fou, parlez-moi maintenant avec sincrit.
Mademoiselle Blanche, qui vous a donn cet argent, a form avec vous un
projet de mariage. Vous m'avez remis vous-mme ces deux lingots, et vous
m'avez pri de prsider  vos noces. Comme on a vol une somme d'argent
dans le trsor, dont la garde est confie  mes soins, et que son
Excellence m'a fait punir de ma ngligence, et m'a menac du chtiment
le plus rigoureux si la somme entire n'tait pas retrouve au bout de
trois jours; ds que j'ai reconnu que ces deux lingots provenaient du
trsor, je n'ai pu m'empcher d'aller vous dnoncer. Ce n'est pas que
j'aie manqu  votre gard de justice et d'humanit; mais il m'a t
impossible de rsister aux tortures. Je vous engage  avouer promptement
votre crime, si vous voulez chapper aux peines les plus svres.

Hn-wen, press par le tmoignage de Kong-fou, palpite de crainte et
change de visage. Mademoiselle Blanche, dit-il au fond de son coeur, ne
croyez pas que je manque  la justice, et que je craigne lchement la
mort; mais accabl par le tmoignage de mon beau-frre, il m'est
impossible de cacher plus long-temps la vrit.

Aussitt il raconta comment, en revenant de visiter les tombes, il avait
rencontr une demoiselle qui monta ensuite sur le mme bateau que lui;
il exposa aussi tous les dtails qui se rattachaient au prt du
parapluie, au don des lingots d'argent, et  la conclusion du mariage.

Le magistrat ordonna au greffier de transcrire cette dposition; puis
adressant la parole  Hn-wen: On a vol dans le trsor de la ville
mille onces d'argent, qui devaient former vingt lingots. Je n'en vois
ici que deux; o sont les dix-huit autres?

--Elle ne m'a donn que deux lingots, rpondit Hn-wen; je vous jure,
seigneur, que j'ignore o sont les dix-huit autres.

--En ce cas, lui dit le gouverneur, je vais envoyer des soldats avec
vous pour prendre ces deux jeunes filles, et leur faire rendre le reste
de la somme. De cette manire, vous serez dgag du crime qui pse sur
vous.

A ces mots il rdigea un mandat d'amener, et chargea huit sergents du
tribunal d'aller avec Hn-wen pour prendre les deux jeunes filles.

Ils obissent, sortent du tribunal, et partent comme un trait.

Revenons maintenant  Blanche. Ds le moment que Hn-wen tait parti
avec l'argent qu'elle lui avait donn, elle avait t agite d'une
inquitude mortelle. Elle eut recours aux sorts, et s'cria plusieurs
fois: Malheur! malheur!

La petite Bleue ayant entendu cette triste exclamation, en demanda la
cause  sa matresse.

Nous avons mal fait, lui dit Blanche, de donner de l'argent  Hn-wen;
il provient du trsor de Tsien-tang. Le mari de sa soeur est maintenant
employ auprs du gouverneur de la ville; s'il aperoit cet argent,
Hn-wen est un homme perdu. Je t'en prie, va vite prendre des
renseignements  ce sujet.

La petite Bleue obit; elle monte sur un nuage, et s'lve au milieu des
airs. Elle voit Hn-wen qui subissait la torture au pied du tribunal, et
qui, accabl par le tmoignage de Kong-fou, avouait tout ce qui s'tait
pass. Elle aperoit ensuite le gouverneur, qui envoyait des sergents
pour les arrter toutes deux. La petite Bleue est remplie d'effroi;
elle dtourne aussitt le nuage, et revient trouver Blanche,  qui elle
raconte ce qu'elle a vu.

Petite Bleue, lui dit Blanche aprs avoir mdit quelques instants,
chappons-nous, et laissons les sergents reprendre le reste de la somme,
pour que Hn-wen ne soit point expos  de nouvelles tortures.

--Votre ide est excellente, lui rpondit la petite Bleue.

Laissons les deux fes s'enfuir, et revenons aux sergents. Quand ils
furent arrivs dans la rue des Deux-Ths, ils entrrent dans le jardin
de Kieou-Wang, et le fouillrent dans tous les sens; mais ils ne virent
pas mme l'ombre d'un homme: seulement ils dcouvrirent les dix-huit
lingots, qui avaient t laisss par terre au bas d'un pavillon. Ils
interrogrent les voisins, qui leur rpondirent: Ce jardin dpend de
l'antique palais de Kieou-wang; il est dsert, et l'on n'y voit jamais
personne. Souvent des esprits malins apparaissent dans ce jardin; c'est
pour cela qu'aucun homme n'ose y mettre le pied.

Les quatre sergents furent obligs de se contenter de ces
renseignements. Ils prirent les dix-huit lingots, et reconduisirent
Hn-wen au tribunal du gouverneur. Seigneur, lui dirent-ils en se
prosternant devant lui, nous sommes alls dans le jardin fleuri du
palais de Kieou-wang, pour prendre les deux jeunes filles, mais nous
n'avons pas mme aperu leur ombre; seulement nous avons trouv, au bas
d'un pavillon, les dix-huit lingots qui manquaient. A ces mots ils
prsentrent l'argent au gouverneur, qui le fit reporter au trsor.
Ensuite il fit approcher Hn-wen.

Si je n'avais gard qu' votre crime, lui dit-il, je devrais vous
condamner  mort, comme tous ceux qui volent le trsor public; mais je
considre que vous tes encore jeune, et que vous avez t tromp par
des fes; c'est ce qui me porte  vous traiter avec indulgence. Je me
contente de vous exiler dans le dpartement de Sou-tcheou,  la poste de
Siu-kiang.

Le magistrat appela alors Kong-fou. Emmenez ce jeune homme chez vous,
lui dit-il, en attendant mes ordres.

Kong-fou obit et ramena Hn-wen dans sa maison.

Hiu-chi le reut en pleurant. Je n'ai que toi de frre, lui dit-elle,
et voil que des fes t'ont plong dans le malheur! Il est heureux pour
toi que le mari de ta soeur ait reconnu l'argent du trsor, et qu'il ait
couru te dnoncer; sans cela tu serais tomb compltement dans leurs
piges, et tu tais perdu pour toujours. Je ne dsire qu'une chose,
c'est que tu aies un heureux voyage, et qu'au bout de trois ans tu
reviennes en bonne sant.

Comme ils taient  pleurer et  gmir ensemble, ils voient entrer M.
Wang qui, ayant appris ce qui s'tait pass, tait accouru en toute hte
pour voir Hn-wen. Ds que le jeune homme eut reconnu son matre, il
prouva un redoublement de douleur et de dsespoir.

Mon enfant, lui dit M. Wang en versant des larmes, je ne prvoyais pas
que vous dussiez tomber dans ce malheur; mais c'tait votre destine: il
faut vous y soumettre avec rsignation. Voici quelques onces d'argent
que je vous offre pour subvenir aux frais de votre voyage. J'ai 
Sou-tcheou un ami intime dont le nom de famille est Wou, et le surnom
Jin-ki; il demeure dans la rue de Wou-kia o il a ouvert une pharmacie.
Je vais vous crire une lettre que vous lui remettrez vous-mme. Ds
qu'il aura reu ma recommandation, je suis sr qu'il s'intressera 
vous.

--Je vous remercie, monsieur, lui dit Hn-wen; je n'oublierai de ma vie
ce service signal.

Aussitt M. Wang crivit la lettre, la remit  Hn-wen et reut ses
adieux.

Au bout de quelque temps, le magistrat, de qui dpendait le gouverneur,
envoya l'ordre du dpart, et fixa un dlai de trois jours pour se mettre
en route. Le gouverneur lui transmit immdiatement sa rponse, et se
hta d'excuter ses ordres.

Il chargea deux gendarmes de conduire Hn-wen au lieu de son exil.
Ceux-ci se rendent  la maison de Kong-fou, et trouvent le frre et la
soeur qui se tenaient embrasss et confondaient leurs soupirs et leurs
larmes. Kong-fou offrit aux gendarmes des prsents de voyage, et Hn-wen
fut oblig de partir avec eux. Kong-fou accompagna son beau-frre hors
de la ville jusqu' une distance de dix lis.

Depuis cette sparation, il se passa beaucoup d'vnements dignes d'tre
raconts. A peine tes-vous sorti de la gueule du tigre, que vous tombez
dans le repaire du renard.

Si vous dsirez savoir ce qui arriva  Hn-wen, lisez le chapitre
troisime.


NOTES:

[15] Ce passage fait allusion au prt du parapluie dont il va tre parl
tout  l'heure.

[16] Les femmes de distinction, dont les pieds ont t comprims ds
l'enfance pour acqurir cette petitesse qui est un si grand mrite aux
yeux des Chinois, ne peuvent marcher commodment si quelqu'un ne leur
donne le bras.

[17] Les femmes maries conservent leur nom de famille.

[18] Les Chinois crivent avec un pinceau. Cette expression dsigne la
carrire des lettres.

[19] Il rsulte clairement de ce passage que Hn-wen avait pous les
deux fes, l'une comme femme lgitime, l'autre comme femme du second
rang.




CHAPITRE III.

ARGUMENT.

    M. Wou, en voyant la lettre, rpond pour l'ami qui lui est
      recommand.

    Blanche se marie dans une htellerie.


    Des fes lui ont fait commettre un crime; il retombe de nouveau dans
      les piges des fes.

    Le ciel avait arrt son mariage depuis des sicles; et il tait
      dans sa destine de s'attirer tous ces malheurs.

    Les deux poux imitent, par un heureux accord, l'harmonie du Kn et
      du Ch, et renouent leurs premires amours.

    Grces  leur industrie, ils russissent dans leur commerce, et se
      livrent aux transports de la joie.


HAN-WEN partit avec les gendarmes, et marcha en se dirigeant vers
Sou-tcheou; il s'arrtait de temps en temps pour boire et manger,
dormait la nuit; et se remettait en route ds que le jour tait venu.
Ils arrivrent bientt  Sou-tcheou.

Les gendarmes allrent prsenter leur mandat  la ville de Wou-bien. Le
gouverneur en ayant pris connaissance, exila Hn-wen  la poste
Siu-kiang; ensuite, il crivit sa rponse officielle, adresse au
magistrat de qui il relevait, et la remit aux gendarmes que nous
laisserons retourner dans la province de Tch-kiang.

Hn-wen tant arriv  sa destination, rendit visite au chef de la poste
et alla prendre du repos. Le lendemain, il se leva de bonne heure, pesa
une once d'argent et l'offrit  ce magistrat. Ce cadeau de Hn-wen lui
inspira des dispositions bienveillantes, et il ne songea nullement 
gner sa libert.

Hn-wen prit la lettre de M. Wang, sortit de la maison, et alla dans la
rue de Wou-kia pour demander la pharmacie de M. Wou. Il le trouva et lui
remit la lettre. Quand M. Wou l'eut ouverte et examine un instant, il
pria Hn-wen d'entrer dans le salon, et le fit asseoir auprs de lui, 
la place fixe par les rites.

Monsieur Hn-wen, lui dit-il, puisque mon ami intime, Fong-chn,
m'crit cette lettre pour me prier de prendre soin de vous, vous pouvez
compter sur tout l'intrt que m'inspire cette haute recommandation.

Hn-wen se leva pour le remercier, et se disposa  partir; mais M. Wou
le retint  dner. Hn-wen ne put se refuser  cette invitation. Pendant
le repas, M. Wou le pria de lui raconter en dtail tout ce qui lui tait
arriv. Hn-wen rpondit franchement  toutes les questions de M. Wou,
que ce rcit remplit d'une tristesse difficile  dcrire.

Quand le repas fut termin, M. Wou alla dans son cabinet, prit dix onces
d'argent, et se rendit avec Hn-wen  la poste de Siu-kiang. Ds qu'il
eut aperu le directeur: Je ne vous cacherai point la vrit, lui
dit-il; M. Hn-wen, que voici, est mon parent: j'ai t touch de
compassion en le voyant condamn dans un ge si tendre. Je dsire prier
votre seigneurie d'effacer sa faute, et de me le laisser emmener chez
moi. J'ose esprer que vous voudrez bien accepter un faible cadeau.

A ces mots il tira l'argent de sa manche et le prsenta au magistrat.
Celui-ci reut avec empressement les dix onces; il laissa apercevoir sur
son visage la joie dont il tait rempli, et fit un signe affirmatif.

M. Wou rdigea  la hte une caution et la prsenta au directeur;
ensuite il ramena Hn-wen chez lui.

Depuis ce jour, Hn-wen s'tablit dans la boutique de M. Wou, o il
continua d'tudier la pharmacie.

Revenons maintenant aux deux fes. Quand les gendarmes taient venus
pour les prendre, elles avaient fait un tour de magie, et s'taient
rendues invisibles. Ds qu'ils furent partis, elles revinrent dans leur
jardin.

Blanche prit la parole, et s'adressant  la petite Bleue: Tu sais, lui
dit-elle, que nous avons form un projet de mariage avec M. Hn-wen.
J'ai manqu un instant de prudence, lorsque, touche de sa dtresse, je
lui ai donn une somme d'argent qui avait t enleve dans le trsor. Je
suis cause que le magistrat lui a fait subir au tribunal un chtiment
rigoureux. Maintenant il est exil  Kou-sou,  une grande distance
d'ici; et ainsi nous manquons un tablissement qui intresse notre vie
entire.

--Pourquoi vous inquiter  ce sujet? reprit la petite Bleue. Puisque M.
Hn-wen est exil  Kou-sou, tournons-nous d'un autre ct; croyez-vous
que nous manquerons de trouver un autre poux dou d'esprit et de
beaut?

--Tu ne sais ce que tu dis, lui rpondit Blanche; ce n'est pas qu'il
n'y ait ailleurs d'autres poux dous d'esprit et de beaut; mais j'ai
reu de lui des bienfaits sans lui en avoir tmoign ma reconnaissance;
en second lieu, nous avons jur de l'pouser, et il ne nous convient pas
de nous attacher  un autre homme. Au reste, s'il est exil dans une
contre trangre, c'est nous qui l'avons plong dans ce malheur. J'ai
l'intention d'aller le trouver avec toi. Va d'abord prendre sur les
lieux d'exactes informations, et voir dans quelle partie de Sou-tcheou
il se trouve maintenant; tu viendras promptement me rendre rponse.

La petite Bleue obit, et monte sur un nuage qui la transporte en un
clin d'oeil  Kou-sou. Aprs qu'elle a pris les informations
ncessaires, elle dtourne son char vaporeux et arrive aussi prompte que
l'clair dans le jardin fleuri de Kieou-wang. Madame, s'cria-t-elle en
apercevant Blanche, bonnes nouvelles! Votre servante est alle  Kou-sou
pour obtenir des nouvelles de Hn-wen. Il est maintenant employ dans la
pharmacie de M. Wou qui habite la rue de Wou-kia. Nous ferions bien
d'aller le chercher aujourd'hui.

A ces mots, Blanche est transporte de joie. Les deux fes montent
aussitt sur un nuage enchant, et, en un instant, elles arrivent dans
un lieu retir de Kou-sou. Elles descendent du nuage, se rendent
ensemble dans la rue de Wou-kia, et voient Hn-wen qui tait assis dans
la boutique. La petite Bleue s'avance et l'appelle par son nom de
famille.

Hn-wen ayant lev la tte, reconnat Blanche et la petite Bleue, et il
prouve  la fois un sentiment de surprise et de colre. Mchantes
Fes, leur dit-il, ni dans la vie passe, ni dans la vie prsente, je
n'ai excit votre haine et votre vengeance; et pourtant vous tes cause
que j'ai endur, au tribunal, les plus cruelles tortures, et que je suis
exil loin de mes parents. Quel motifs vous a engages  venir me
chercher ici?

Les deux Fes sont confondues de ces injures, et deviennent rouges de
honte.

Monsieur, lui dit Blanche, ce qui vous est arriv est le rsultat d'une
erreur involontaire. Mais comme je vous ai donn une promesse
irrvocable, et que je pense aux sentiments qui doivent animer des
poux, j'ai travers la distance prodigieuse qui me sparait de vous, et
je suis venue ici  travers mille dangers. Pouvais-je m'attendre  vous
trouver aussi froid et aussi indiffrent, et  recevoir de votre part
d'aussi cruelles injures? Si j'tais une Fe, comme vous m'en accusez,
croyez-vous que je n'aurais pas pu trouver dans le monde, un autre poux
dou d'une rare beaut? Croyez-vous que j'aurais voulu essuyer tant de
fatigues pour venir exprs vous chercher ici?

Les personnes qui se trouvaient prs de Hn-wen tmoignrent leur
tonnement, en voyant en lui tant de froideur et de duret.

M. Wou, ayant entendu qu'on se disputait vivement devant sa boutique,
sortit avec prcipitation. Il vit deux jeunes filles parfaitement belles
qui se querellaient avec Hn-wen. Soudain il s'approche d'elles:
Mesdemoiselles, leur dit-il, veuillez entrer dans ma maison, et dites 
votre vieux serviteur quelle affaire vous amne ici; il ne convient pas
 des personnes bien nes, de se disputer de la sorte au milieu de la
rue.

A ces mots, Blanche se hte d'entrer dans le vestibule avec la petite
Bleue, en faisant plusieurs salutations.

M. Wou rpondit  leur politesse. Ma femme, cria-t-il  haute voix,
viens recevoir ces demoiselles et leur tenir compagnie avec moi.
Mesdemoiselles, ajouta-t-il quand elles furent assises, j'oserai vous
demander quel est le noble pays que vous habitez, votre clbre nom de
famille et votre illustre surnom? Votre honor pre, votre respectable
mre, sont-ils encore du monde? Quel est votre degr de parent avec M.
Hn-wen? Quel motif vous a conduites vers mon humble boutique? Pourquoi
vous disputiez-vous avec lui? J'ose esprer que vous voudrez bien
satisfaire ma juste curiosit.

--Monsieur et madame, rpondit Blanche les yeux baigns de larmes,
daignez prter l'oreille  mon rcit. Votre servante habite la ville de
Tsien-tang, qui dpend de Hang-tcheou, dans la province de Tch-kiang.
P-ing, mon pre, avait la charge de gouverneur gnral des frontires;
Lieou-chi, ma mre, avait reu des lettres de noblesse de l'empereur.
Je n'ai point de frres. Mes parents n'eurent point d'autre enfant que
votre servante,  qui ils donnrent le surnom de Tchn-niang; j'ai
maintenant dix-sept ans. Ma suivante que voici s'appelle la petite
Bleue. Votre servante a une malheureuse destine! Mon pre et ma mre
ont quitt la vie l'un aprs l'autre, et il ne me reste au monde aucune
espce de parents. Voyant l'poque appele Tsing-ming, j'tais alle sur
la montagne avec la petite Bleue, pour dposer des offrandes funbres
sur les tombes de mon pre et de ma mre; mais je fus assaillie par une
pluie d'orage, et je montai sur un bateau o se trouvait M. Hn-wen, qui
eut l'obligeance de me prter son parapluie pour m'en retourner chez
moi. Le lendemain, comme il tait venu lui-mme chercher son parapluie,
je le retins un instant, et lui offris une modeste collation. Tout en
mangeant, je lui demandai des dtails sur sa famille; et me voyant sans
parents, sans amis, je formai avec lui un projet de mariage: c'tait son
beau-frre, Ki-kong-fou, qui devait prsider  notre union. Votre
servante fut touche de le voir sans fortune, mais elle n'aurait pas d
lui donner, pour subvenir aux dpenses des noces, deux lingots d'argent
qui provenaient de l'hritage de son pre. Tout  coup on commit un vol
dans le trsor de la ville. Le mari de sa soeur alla le dnoncer
injustement, et,  force de tortures, on lui arracha l'aveu du crime qui
lui tait imput. Le gouverneur lana contre moi un mandat d'amener, et
envoya des gendarmes pour me prendre. Heureusement que mes voisins
m'avertirent  temps avec ma servante; et, pour leur chapper, nous
fmes obliges de nous enfuir dans une autre maison. Le gouverneur
n'ayant pu se saisir de nous, mit Hn-wen en jugement et l'exila dans ce
pays. Comme votre servante met au-dessus de tout, son honneur et sa
rputation[20], elle a jur qu'elle n'aurait pas d'autre poux que lui.
C'est pourquoi elle a franchi avec sa servante une distance de mille
lis, et elle est venue ici,  travers les plus grands dangers, esprant
de voir accomplir cette union. Je ne pensais pas que M. Hn-wen me
montrerait tant d'indiffrence, et que, loin de me reconnatre pour son
pouse, il concevrait les soupons les plus injurieux et qu'il me
traiterait de Fe! C'en est fait; et puisqu'il ne daigne pas me
recevoir, je n'oserai plus retourner dans mon pays natal; j'aime mieux
m'ter la vie et m'en aller dans l'autre monde.

Elle dit; et se levant avec prcipitation, elle se penche en avant,
comme pour se briser la tte contre les degrs de pierre. M. Wou et sa
femme sont effrays de cette fatale rsolution; madame Wou se prcipite
vers elle, et la saisit dans ses bras.

Mademoiselle, lui dit M. Wou, pourquoi faire si peu de cas de la vie?
Je me charge de ce mariage, et je vous promets de vous unir tous les
deux.

A ces mots, il ordonna  sa femme d'inviter mademoiselle Blanche et sa
servante  entrer dans l'intrieur de la maison pour se reposer de leur
long voyage.

M. Wou sortit de la boutique, et ayant appel Hn-wen, il lui adressa de
svres reproches: Gardez-vous, lui dit-il, de la repousser avec
colre: cette jeune personne appartient  une illustre famille, et elle
a brav les dangers et les fatigues d'un long voyage pour venir vous
trouver ici. Il lui rapporta alors de point en point le rcit de
mademoiselle Blanche.

Hn-wen est branl par ce discours, mais il conserve encore quelques
doutes. Cependant, se dit-il en lui-mme, si cette demoiselle tait une
Fe, n'aurait-elle pu trouver ailleurs un poux rempli de grces et
d'esprit? Puisqu'elle a fait mille lis pour venir me trouver ici, il
faut bien que ce mariage soit arrt depuis des sicles par le ciel.
Mais ce n'tait pas l le seul motif qui dsarmait Hn-wen. Il tait
pris depuis long-temps des charmes de Blanche, et il brlait de la
possder.

M. Wou voyant que Hn-wen ne lui rpondait point, entra tout  coup en
colre. Ingrat que vous tes, lui dit-il, puisque moi et ma femme nous
prenons un tel intrt  cette demoiselle qui nous est trangre, ne
devriez-vous pas rougir de votre conduite, vous qui tes li avec elle
par une promesse de mariage? Ds ce moment je ne vous emploie plus dans
ma pharmacie, et je romps toute relation avec vous.

--Monsieur, lui dit Hn-wen avec motion, il n'est pas besoin de vous
emporter de la sorte; je suis prt  vous obir.

M. Wou le voyant dispos  cder, adoucit son visage irrit, et lui dit
avec douceur: Monsieur Hn-wen, si je vous donne des conseils, c'est
uniquement pour votre bien; et quand je tche de vous unir tous les deux
par les liens du mariage, dites-moi un peu si je cherche mon intrt ou
le vtre?

Aussitt aprs, M. Wou disposa une chambre particulire, et la garnit de
tous les objets ncessaires. Puis il choisit un jour heureux dans le
calendrier. Sa femme mit ses habits de fte, et conduisit Blanche  son
poux. Quand ils eurent salu ceux qui leur tenaient lieu de parents,
ils entrrent ensemble dans la chambre parfume (la chambre nuptiale);
et le soir mme, ils accomplirent ce mariage tant dsir, et se
donnrent les marques du plus tendre amour.

C'est ici le lieu de dire avec le pote:

    Il la mne toute tremblante sous les rideaux brods. Semblable  la
      belle Me, elle rougit de dlier le dernier voile de soie. L'poux
      doit mnager sa jeune et timide pouse, dont l'me novice est
      prte  s'chapper.

Le troisime matin, Hn-wen et Blanche viennent saluer et remercier M.
Wou et sa femme. Ds ce moment, les deux poux se faisaient fte du
matin au soir, et du soir au matin. La petite Bleue elle-mme n'tait
point oublie de Hn-wen, qui, de temps en temps, laissait briller sur
elle quelque reflet de sa tendresse.

Mais revenons  M. Wou. Un jour qu'il tait tranquillement assis dans sa
boutique, il se mit  songer en lui-mme. J'ai cru faire une fort
belle chose, se dit-il, en engageant Hn-wen  se marier. Mais il n'est
plus seul, comme auparavant, et voil que sa maison se compose dj de
trois personnes. Il faut que je m'occupe de son avenir, afin de le
prserver lui et les siens des rigueurs de la misre.

Ds que son plan est arrt, il se lve, sort de sa boutique, et va  la
maison de Hn-wen, qui le reoit dans le vestibule, et le fait asseoir.

Monsieur Hn-wen, lui dit Wou, comme je n'avais aujourd'hui aucune
affaire pressante, je me suis occup  faire des projets pour vous. Je
songe que maintenant votre maison se compose de trois personnes; ce
n'est plus comme lorsque vous tiez seul. Si vous ne cherchez pas 
former un tablissement, comment pourrez-vous subvenir aux besoins de
tous les jours? Les anciens disaient: Il vaut mieux conomiser un
denier chaque jour que de possder mille onces d'argent. Si je songeais
 vous faire embrasser un autre genre de commerce que celui dans lequel
vous tes vers, vous auriez de la peine  y gagner de quoi vivre; vous
connaissez la pharmacie, et c'est la seule profession qui vous offre des
chances de succs. Ainsi je vous engage  tablir une petite pharmacie
dans cet endroit mme; vous pourrez vous tirer d'affaire. Si vous avez
besoin de fonds, je vous ouvrirai volontiers ma bourse pour vous aider.

--Monsieur, lui dit Hn-wen tout rempli de joie, vous m'avez dj combl
de nombreux bienfaits; comment pourrai-je vous tmoigner ma
reconnaissance?

--Cela n'est rien, lui rpondit M. Wou; je veux seulement vous montrer
l'intrt que je vous porte; pourquoi parler de reconnaissance!

A ces mots il se lve, et prend cong de Hn-wen.

Hn-wen le reconduisit en-dehors de la porte, et revint auprs de
Blanche,  qui il fit part de cette conversation. Nous n'avons pas
besoin de dire que ces offres de services les comblrent tous deux de
joie. La nuit se passa sans qu'il en ft question.

Le lendemain matin M. Wou se leva de bonne heure, et leur envoya un
domestique qui leur remit cent onces d'argent.

Hn-wen fut ravi de ce riche cadeau; il reut cette somme avec
empressement, et alla la prsenter  Blanche. Ensuite il fit dcorer
avec lgance le devant de sa maison, et choisit un jour heureux dans
l'almanach pour ouvrir sa boutique de pharmacien. Il fit peindre sur son
enseigne les mots _Pao-ngan-tang_, c'est--dire le magasin de la sant,
et loua un employ intelligent, nomm Tao-jin, pour l'aider dans son
commerce. Bientt un mois s'tait coul sans que Hn-wen vt le moindre
signe de succs. Il est agit d'inquitude. Chre pouse, dit-il 
Blanche, il y aura tout  l'heure un mois que nous avons ouvert cette
boutique, et, vous le voyez, notre commerce est aussi nul que le premier
jour. Comment faire?

--N'ayez aucune inquitude, lui dit Blanche. Ds mon enfance,
j'accompagnais mon pre dans son bureau, lorsqu'il tait inspecteur
gnral des frontires. Un jour, comme j'tais  m'amuser dans le
jardin, tout  coup la vnrable desse du mont Li-chan descendit du
milieu des airs, et s'approchant de moi, elle me dit que j'tais
destine  acqurir la science des dieux, et m'ordonna de la saluer
comme sa matresse. Je possde, ajouta Blanche, une puissance
surnaturelle qui me permet de connatre le pass et le futur: je puis
chasser les mauvais esprits et gurir toutes les maladies. Demain matin,
mettez une enseigne de mdecin; si l'on vient vous consulter je saurai
d'avance la maladie de vos clients, et je vous promets de les gurir
sur-le-champ en les touchant seulement du bout de mon doigt. Ne craignez
plus de manquer d'argent pour subvenir aux besoins de votre maison.

A ces mots Hn-wen ne se possde pas de joie. O trouver au monde,
s'cria-t-il, une pouse doue de tant d'habilet et de puissance? Quel
bonheur pour moi d'avoir choisi une compagne aussi prcieuse!

Le lendemain matin Hn-wen suspendit une enseigne de mdecin, sur
laquelle il crivit: _Hiu-hn-wen, docteur en mdecine, excelle dans
l'art de gurir toutes les maladies_.

Il y avait dj une dizaine de jours que l'enseigne tait suspendue, et
cependant personne ne venait.

Hn-wen, dsespr, informe encore Blanche du malheur qui lui arrive.

Monsieur, lui rpondit Blanche, j'ai examin cette nuit les astres qui
brillaient au ciel, et j'ai vu que tout  l'heure une maladie
contagieuse va se rpandre sur toute cette contre. Je vais de suite
composer des pilules pour gurir de la peste. Vous les vendrez trois
deniers le grain, et sur-le-champ elles produiront un effet miraculeux.
Soyez assur qu'on viendra en foule pour en acheter.

Hn-wen fut rempli de joie; il soupa, et, quand la nuit fut venue, il
alla prendre du repos.

Cette nuit-l Blanche appela la petite Bleue, et lui adressa les ordres
suivants: Monte sur un nuage, et parcourt tout le pays. Tu rpandras
dans les bassins et dans les puits des vapeurs empoisonnes que les
hommes aspireront en buvant. Pendant ce temps je vais prparer des
pilules.

La petite Bleue obit aux ordres de sa matresse. A la troisime veille,
elle monte sur un char de nuages, se transporte dans chaque endroit et
rpand  la surface des eaux des vapeurs empoisonnes, et s'en revient
vers sa matresse.

Le lendemain de bonne heure tous les habitants vont puiser de l'eau pour
prparer les aliments de la journe, et aspirent les vapeurs empestes
qu'elle renferme. Au bout de quelques jours la peste tend ses ravages
au-dedans et au-dehors de la ville; de sorte que, sur dix maisons, il y
en avait neuf de frappes par la contagion.

Hn-wen affiche devant sa boutique l'annonce des pilules qui gurissent
de la peste. Les parents des malades en ayant t informs, vont en
acheter chacun un grain, et ne l'ont pas plutt donn aux personnes
malades qu'elles recouvrent aussitt la sant et abandonnent le lit o
elles taient retenues.

En un instant cette heureuse nouvelle se transmet de bouche en bouche,
et bientt toutes les familles apprennent la vertu miraculeuse des
pilules de Hn-wen. Tout le monde vient en acheter; et la foule qui se
forme devant sa boutique ne diminue pas un seul instant. Chaque grain se
vend trois deniers; et au bout de quelques jours les pilules sont
entirement vendues, et tous les malades ont recouvr la sant.

Hn-wen, qui avait retir des bnfices normes, ne cessait d'exalter la
puissance de Blanche. Il est facile de penser que la rputation de la
pharmacie de Hn-wen se rpandit partout avec la rapidit de l'clair.

On tait alors au premier jour de la quatrime lune: c'tait l'poque o
l'on clbre la naissance du dieu Liu-tsou. Les hommes et les femmes se
rendent en foule au temple pour y brler des parfums.

Ce jour-l Hn-wen prit quatre onces d'argent, et voulut aller dans la
maison de M. Wou pour acheter de nouveaux mdicaments. Comme il passait
devant le temple de Liu-tsou, il vit une foule de monde qui entrait 
flots presss dans le temple pour y brler des parfums. Puisque je
passe par ici, se dit-il, il faut que j'entre comme les autres; j'aurai
beaucoup de plaisir  faire une promenade dans ce magnifique difice.

Sa rsolution est prise, et il s'lance dans le temple.

Depuis ce moment il se passa beaucoup d'vnements dignes d'tre
raconts. Celui qui comptait sur sa science magique trouve une
magicienne plus savante que lui, et sa puissance succombe sous une
puissance suprieure  la sienne.

Si le lecteur dsire savoir ce qui se passa ensuite, qu'il lise le
chapitre quatrime.


NOTES:

[20] En Chine, il est peu honorable pour une femme de se remarier, ou de
prendre un autre poux que celui avec lequel elle a t fiance ds son
enfance.




CHAPITRE IV.

ARGUMENT.

    Blanche lutte de puissance magique dans le temple de Liu-tsou.

    La vue d'une couleuvre fait mourir Hn-wen de frayeur.


    Il existe d'autres dieux que ceux qui habitent l'le enchante de
      Pong-la. La voix de l'hirondelle, le chant du loriot,
      retentissent dans de brillants palais. Pour avoir fait boire  son
      pouse une liqueur enivrante, Hn-wen meurt d'effroi, et son me
      s'envole dans l'autre monde.


PARMI les trangers qui taient venus visiter le temple du dieu
Liu-tsou, se trouvait un Tao-ss[21], dont le nom de religion tait le
Saint-homme Lo-i. Il tait dou d'une rare puissance en magie; il
pouvait expulser les esprits qui animent les fes, chasser les dmons,
et dompter mme les gnies du ciel. S'tant promen jusqu'au temple, il
s'y tait install et distribuait des mdicaments d'une vertu
merveilleuse, ne songeant qu' soulager les maux du genre humain.

Ce jour-l, Hn-wen entra dans le temple avec la foule empresse, et
pntra jusqu' la salle principale. Le Saint-homme ayant tout  coup
lev la tte, vit entrer Hn-wen, et il aperut dans sa figure quelque
chose d'ensorcel. Il le prend  part, le mne dans une chambre retire
et le fait asseoir.

Monsieur, lui demanda-t-il, de quelle contre tes-vous? Quel est votre
illustre nom de famille et votre noble surnom? De combien de personnes
se compose votre prcieuse maison? D'o vient cet air ensorcel que je
dmle dans vos traits? Je vous prie de rpondre d'une manire prcise 
toutes les questions que j'ose vous adresser.

Hn-wen est pntr de respect en voyant ce Tao-ss avec son air
inspir et son extrieur pieux et imposant.

Mon pre, lui dit-il, votre serviteur habite cette ville; son nom de
famille est Hiu, son surnom Sien, et son nom honorifique Hn-wen. Ma
femme s'appelle Blanche, et sa servante, la petite Bleue. Si par hasard
votre serviteur est dans les liens de quelque dmon, de quelque mauvaise
fe, je vous en supplie, mon pre, veuillez avoir piti de moi et me
dlivrer. En disant ces mots il se jette  ses genoux.

Mon fils, lui dit le Saint-homme en lui prsentant la main avec bont,
levez-vous. Puisque vous dsirez que ce pauvre Tao-ss vous sauve, c'est
une chose trs facile. Il quitte aussitt son sige, et tire d'une
cassette trois talismans[22] divins. Puis il dit  Hn-wen: Voici trois
talismans que le pauvre Tao-ss vous donne. Emportez-les, et gardez-vous
surtout d'en parler  votre femme. Cette nuit,  la troisime veille,
vous en collerez un sur le seuil de la porte, vous en brlerez un autre
au feu du foyer, et vous garderez le troisime sur vous. Si vous suivez
exactement mes conseils, nulle mchante fe ne pourra vous nuire. De mon
ct, je vais ordonner aux esprits qui sont sous mes ordres, d'aller
arrter les fes qui vous tourmentent, et de les conduire en enfer pour
vous dlivrer. _Souvenez-vous bien de mes paroles._ Adieu!

Hn-wen remercia le Saint-homme: il prit les trois talismans divins, et
lui offrit les quatre onces d'argent qui taient destines  acheter de
nouveaux mdicaments.

Mon fils, lui dit le Tao-ss en souriant, mon unique dsir est de
chasser les mauvais esprits qui vous obsdent et de vous sauver la vie.
Je ne puis accepter cet argent.

--Je voulais seulement, rpondit Hn-wen, vous tmoigner ma
reconnaissance. Si vous refusez, mon pre, de recevoir ce faible
prsent, je n'oserai moi-mme prendre vos divins talismans.

Le Saint-homme, press par les instances ritres de Hn-wen, se
dcida  accepter son cadeau, puis il le reconduisit jusqu' la porte du
temple.

Mais laissons un moment le Tao-ss qui rentre dans l'enceinte sacre, et
Hn-wen qui reprend le chemin de sa maison.

Cependant Blanche tait tranquille dans sa chambre; mais tout  coup
elle est frappe de terreur. Elle a recours aux sorts, et apprend en un
instant tout ce qui vient de se passer. Hn-wen, dit-elle  la petite
Bleue, s'est laiss leurrer par un sauvage Tao-ss du mont Mao-chn; et
dans ce moment il revient avec des talismans dont il veut se servir pour
nous perdre. Ds qu'il sera entr, tu feras de telle et telle manire;
je n'ai pas peur de ses divins talismans.

La petite Bleue remua la tte en signe d'assentiment.

Quelques instants aprs Hn-wen entra dans la maison. Il salua Blanche
en l'apercevant, et se garda bien de dire un mot des talismans.

Monsieur, lui dit Blanche, vous tes sorti de trs bonne heure ce
matin pour aller acheter de nouveaux mdicaments chez M. Wou; comment se
fait-il que vous reveniez si tard?

Hn-wen, dguisant la vrit, lui rpondit que M. Wou l'avait retenu 
dner, et que c'tait l le motif qui l'avait empch de revenir
immdiatement.

Pendant qu'ils taient  causer ensemble, la petite Bleue entra avec une
tasse de th et l'offrit  Hn-wen. En tendant le bras, il laissa
paratre les talismans qu'il tenait dans sa main.

La petite Bleue s'en tant aperue lui demanda ce que c'tait.

Ce sont des prescriptions mdicales, rpondit aussitt Hn-wen.

--Quelles prescriptions mdicales? lui demanda vivement la petite Bleue.
Permettez  votre servante d'y jeter elle-mme les yeux.

--Vous autres femmes, reprit Hn-wen, vous n'entendez rien  la
mdecine: qu'avez-vous besoin de voir ces prescriptions?

La petite Bleue sachant bien que Hn-wen ne consentirait pas  lui
communiquer les papiers qu'il tenait, les lui arracha brusquement et
s'enfuit. Hn-wen courut aprs la petite Bleue pour les lui reprendre;
mais avant qu'il pt l'atteindre elle les dchira en pices.

Petite coquine, s'cria Blanche en faisant semblant de la gronder,
comment as-tu l'impudence de dchirer les ordonnances de mon mari?

--Madame, lui rpondit la petite Bleue, ce n'taient pas des
ordonnances; c'taient des vers galants qui m'taient adresss.

--A quoi bon me tromper, lui dit Blanche en souriant, je sais
parfaitement que c'taient de maudits talismans qui lui ont t donns
dans le temple de Liu-tsou, par un fripon de Tao-ss du mont Mao-chn.
Mon mari s'est laiss leurrer par lui dans l'espoir de chasser je ne
sais quelles fes: ce n'est pas tout; le mme charlatan lui a escamot
quatre onces d'argent. Demain matin j'irai m'expliquer avec cet
imposteur et lui redemander l'argent.

Hn-wen vit bien que Blanche avait dcouvert son secret; il fut frapp
de stupeur et ne profra aucune parole. Il passa la nuit dans un morne
silence.

Le lendemain, ds l'aurore, Blanche se lve et promptement fait sa
toilette. Monsieur, dit-elle  Hn-wen, venez avec moi au temple, je
veux parler  ce charlatan de Tao-ss et lui redemander l'argent qu'il
vous a pris.

Hn-wen se vit oblig de l'accompagner. La petite Bleue les suivit,
aprs avoir recommand  Tao-jin de bien garder la maison.

Ils allrent droit au temple de Liu-tsou, et quand ils furent entrs,
ils aperurent le Saint-homme qui tait assis dans la salle principale.

Est-ce toi qui es le Saint-homme Lo-i? lui demanda Blanche.

--C'est moi-mme, lui rpondit le Saint-homme.

--Fripon de Tao-ss, lui dit Blanche en l'accablant d'injures, de quel
pays es-tu? Comment as-tu os venir dans ce lieu vnr pour escamoter
l'argent de mon mari? Allons, rends-lui ses quatre onces et je te
laisse tranquille; mais si tu oses faire le moindre signe de refus,
c'est en vain que tu esprerais de sauver ta vie.

--Monstre odieux! lui rpond le Saint-homme, comment as-tu eu la
tmrit d'abuser de l'art magique pour fasciner Hn-wen? Je t'engage 
rentrer en toi-mme et  te retirer promptement dans ta caverne. Tu
pourras alors chapper aux dangers qui te menacent; mais si tu ne
m'obis pas, prends garde que, par un effet de ma puissance, je ne te
force sur-le-champ  reprendre ta premire forme. Il serait trop tard de
te repentir de ton obstination.

A ces mots Blanche devint rouge de colre. Stupide Tao-ss, lui
dit-elle en l'accablant d'injures, tu as os me prendre pour une fe? Je
te demanderai quelle est cette puissance magique dont tu te vantes; je
dsire voir quel est le plus fort de nous deux.

A ces mots le Saint-homme est transport d'indignation. Il met le pied
sur la constellation du Boisseau et prononce des paroles sacres. Puis
il aspire dans un vase quelques gouttes d'eau pure, et les fait jaillir
au milieu des airs. Tout  coup le ciel devient sombre, la terre se
couvre de tnbres que dchirent d'affreux clairs, la pluie tombe par
torrents, et le tonnerre gronde et clate dans l'espace.

Ta puissance est bien chtive, lui dit Blanche en souriant; ce n'tait
pas la peine d'en parler. A ces mots elle prononce quelques paroles
magiques; et, montrant le ciel du doigt, elle s'crie d'une voix
tonnante: Que les nuages disparaissent sur-le-champ, que la pluie se
dissipe, et que le grand astre du jour brille dans toute sa splendeur.

Le Saint-homme voyant qu'elle a rompu son charme, saisit la prcieuse
pe qui pendait  sa ceinture et l'lve dans les airs pour frapper son
ennemie. Mais soudain des milliers de nuages rouges volent vers Blanche
en lanant des clairs blouissants, s'arrondissent sur sa tte et
l'entourent d'une aurole lumineuse. Blanche dveloppe une charpe, qui
s'appelait l'charpe du ciel et de la terre, et en enveloppe sa tte.
Alors la prcieuse pe ne pouvait plus l'atteindre et ne faisait que
frapper l'air de ses coups impuissants. Blanche prononce de nouveau des
paroles sacres; et montrant du doigt la prcieuse pe, elle crie d'une
voix tonnante: _Tombe!_ et soudain l'pe a roul dans la poudre. Elle
la ramasse et la rend invisible. Puis, d'un ton imprieux: O es-tu,
vaillant guerrier qui porte le bonnet jaune? Prends vite ce charlatan de
Tao-ss, et suspends-le au milieu des airs.

Elle n'avait pas encore achev de parler que le vaillant guerrier au
bonnet jaune tait dj accouru  ses ordres. Il prend le Saint-homme et
le suspend au milieu des airs. Blanche ordonne au guerrier de le frapper
 coups redoubls.

Le Saint-homme, couvert de blessures, pousse des cris lamentables et
implore Blanche d'une voix suppliante. Je ne connaissais pas, lui
dit-il, les prodiges sublimes de votre puissance magique; et c'est par
ignorance que je vous ai offense. Je vous en conjure, ayez piti de ce
pauvre Tao-ss et laissez-lui la vie. Dans la suite il n'osera jamais
provoquer votre colre.

--Stupide Tao-ss, lui dit Blanche en souriant, je suis l'lve de la
vnrable desse du mont Li-chn; et c'est par ordre de ma matresse que
je suis descendue de la cime mystrieuse qu'elle habite. Tu as eu
l'audace de m'insulter en me traitant de fe. Hte-toi de restituer
l'argent que tu as pris, et je te fais grce de la vie.

--Madame, lui rpondit le Saint-homme, l'argent est encore dans ma
cellule; je n'en ai pas t l'paisseur d'un cheveu.

Blanche, cdant  ses supplications qu'il accompagnait de larmes et de
sanglots, lui dit en riant: Je te fais grce aujourd'hui; plie bagage
et va-t-en dans un autre endroit. Si je te retrouve une seconde fois
ici, occup  leurrer la multitude par tes contes et tes ridicules
prestiges, tu es un homme perdu!

Elle dit, et, d'un ton imprieux, elle renvoie le guerrier au bonnet
jaune; puis elle dtache le Saint-homme, et le remet  la place qu'il
occupait.

Le religieux est couvert de honte; il va dans sa cellule chercher les
quatre onces d'argent qu'il remet  Blanche; puis il retourne sur la
montagne o est situ son couvent, et va visiter son suprieur pour
mditer avec lui quelque moyen de vengeance.

Blanche prit les onces d'argent, et reut les flicitations de toute la
foule qui remplissait le temple. Hn-wen et sa femme s'en retournrent
transports de joie. Quand il fut arriv dans sa maison, il ordonna  la
petite Bleue de faire chauffer du vin afin de boire avec sa femme. Tout
en buvant, il ne pouvait se lasser de fliciter Blanche sur le triomphe
qu'elle avait obtenu, et sentit redoubler sa tendresse pour elle. Quand
le soir fut venu, il ne se contenta pas de paroles pour lui tmoigner
son attachement.

Hn-wen, se trouvant un peu tourdi par les fumes du vin, alla se
coucher le premier.

Pendant ce temps-l, la petite Bleue dit  sa matresse: Madame, vous
savez que c'est demain le jour de fte appel Touan-yang[23]. Dans
toutes les familles, on achte du vin o l'on mle du soufre mle[24].
On dit communment que quand une Couleuvre voit du soufre mle, c'est
comme lorsqu'un dmon voit le roi des enfers. Pour moi, quand je respire
l'odeur de cette drogue fatale, j'prouve des douleurs aussi cruelles
que si l'on me coupait par morceaux. Je crains que nous ne reprenions
notre premire forme, et que Hn-wen ne nous aperoive. Comment faire?
Mais il me vient une ide: il me semble que ce que nous avons de mieux 
faire est de nous enfuir ensemble demain matin  l'insu de Hn-wen, et
de nous retirer dans un autre endroit; nous reviendrons dans
l'aprs-midi. J'ignore ce que madame pense de mon projet.

--Petite Bleue, rpondit Blanche, il y a bien des annes que je cultive
la science du Tao; comment pourrais-je craindre le soufre mle? Toi, tu
es d'une trempe commune; voil pourquoi tu as peur pour si peu de chose.
J'ai un projet excellent. Il faut qu' l'instant mme tu te mettes au
lit, et que tu fasses semblant d'tre malade; et demain matin, tu te
serviras de ce prtexte pour ne pas te lever. Moi-mme je dirai que j'ai
la fivre; et, dans l'aprs-midi du jour appel Touan-yang, je me
lverai, comme si j'tais subitement rtablie.

Mais laissons pour l'instant le projet que Blanche vient de former avec
sa servante, et parlons seulement de la petite Bleue. Elle avait coutume
de prparer chaque jour les repas de son matre; mais ce jour-l,
l'heure du djeuner se passa sans qu'on la vt paratre. Hn-wen
commence  concevoir des doutes et de l'inquitude; il monte
prcipitamment au premier tage, et dit  Blanche: J'ignore pourquoi,
ce matin, la petite Bleue a nglig de prparer mon djeuner.

--Hier soir, lui rpondit Blanche, elle se plaignait de maux de tte et
de douleurs d'entrailles. Je vais aller la voir avec vous pour savoir
comment elle se porte; peut-tre que cette friponne n'a d'autre maladie
que la paresse et l'envie de dormir.

Elle dit; et donnant la main  Hn-wen, elle va avec lui dans la chambre
du fond. Ils voient la petite Bleue, qui avait les oreilles rouges et le
visage tout en feu.

Petite Bleue, lui dit Hn-wen, comment vous trouvez-vous?

--Monsieur, lui rpondit-elle, j'ai ressenti les atteintes du vent et du
froid, et c'est l le motif qui m'a empche de vous servir ce matin
avec madame.

--Si vous pouvez transpirer, lui dit Hn-wen, vous tes sauve: nous
vous quittons pour vous laisser reposer. Le mari et la femme s'en
retournrent dans leur chambre.

Mais  peine Blanche s'est-elle tendue sur son lit, qu'elle reste
prive de connaissance. Hn-wen l'appelle pendant long-temps, et  la
fin elle commence  reprendre l'usage de ses sens.

J'avais par hasard prouv un tourdissement, lui dit Blanche; mais ce
n'est rien. Pour vous, allez dans le magasin, et occupez-vous des objets
qui rclament vos soins.

Hn-wen fit prparer tout ce qui tait ncessaire pour passer la fte.
Ensuite, il fit porter le riz et le vin soufr dans l'appartement
qu'occupait Blanche, afin de manger  la mme table, et de clbrer avec
elle la fte appele Touan-yang. Hn-wen prit une tasse, et engagea
Blanche  la boire.

Depuis mon enfance, lui rpondit-elle, je n'ai jamais pu boire une
goutte de ce vin; je prie mon poux de boire seul quelques tasses, pour
dissiper ses chagrins et faire vanouir les malfices des dmons. Je me
contenterai de m'asseoir auprs de vous pour vous tenir compagnie.

Hn-wen leva la tasse, et la pressa  plusieurs reprises de la vider.
Comment Blanche aurait-elle pu rpondre  son invitation? Elle opposa 
ses instances les refus les plus obstins.

Hn-wen lui en tmoigna son dplaisir. Chre pouse, lui dit-il, ne
vous refusez pas plus long-temps  mes prires; et si vous ne pouvez
vider une tasse entire, buvez-en du moins quelques gouttes pour me
contenter.

Blanche, voyant que son mari commenait  se fcher, ne put se dispenser
de prendre la tasse pour en boire quelques gouttes. Mais Hn-wen poussa
brusquement la tasse avec ses mains, et lui fit avaler tout le vin
soufr qu'elle contenait.

Blanche est frappe de terreur, et aussitt de lgres douleurs
commencent  tirailler ses entrailles. Elle imagine une ruse. Monsieur,
dit-elle  son mari, depuis que vous m'avez fait avaler de force toute
cette tasse de vin, je sens que mes yeux s'obscurcissent, et que ma tte
se trouble. Il me serait difficile de vous tenir plus long-temps
compagnie; permettez-moi de me coucher quelques instants. Pendant ce
temps-l, vous irez vous amuser  voir la joute des barques ornes de
ttes de dragons.

--En ce cas, lui rpondit Hn-wen, je prie ma chre pouse de prendre du
repos. A ces mots il ferma la porte de la chambre, et sortit pour
aller voir la joute des barques ornes de ttes de dragons.

Blanche ayant t force par son mari d'avaler cette tasse de vin ml
de soufre mle, elle gisait dans son lit, en proie aux plus cruelles
douleurs. Il lui semblait que le feu de la foudre lui dvorait les
entrailles, et que des lames d'acier dchiraient toutes les parties de
son corps. Au bout de quelques instants, elle reprit sa premire forme.

Pendant ce temps-l, Hn-wen regardait au bord du fleuve la joute des
barques ornes de ttes de dragons; mais il tait agit d'une inquitude
secrte. Il pensait  sa femme qui tait ensevelie dans l'ivresse, et 
la petite Bleue qui tait tourmente par la fivre. Si elles ont besoin
de th ou de potions mdicales, se dit-il en lui-mme, qui est-ce qui
leur en donnera? Il vaut mieux que je retourne auprs d'elles.

Aussitt il part, et prend le chemin de sa maison. Il entre promptement
dans sa chambre, et ouvre les rideaux de soie pour voir Blanche. S'il
n'et rien vu, encore passe. Mais quand il eut regard, il aperut sur
le lit une norme Couleuvre, qui avait la tte grosse comme un boisseau;
ses yeux taient larges comme des clochettes de cuivre, sa bouche
ressemblait  une cuelle pleine de sang, et sa langue exhalait des
vapeurs empestes. Il fut si pouvant  la vue de ce monstre, qu'il
poussa un grand cri, et tomba sans mouvement.

Si vous dsirez savoir comment Hn-wen recouvra la vie lisez le chapitre
suivant.


NOTES:

[21] Les Tao-ss sont des religieux qui reconnaissent Lao-tseu pour leur
matre; ils forment en Chine une secte trs nombreuse.

[22] Ces talismans taient des feuilles de papier couvertes de
caractres magiques.

[23] Cette fte tombe le cinquime jour de la cinquime lune.

[24] On met du soufre mle dans le vin pour chasser les malfices des
dmons.




CHAPITRE V.

ARGUMENT.

    Blanche brave mille dangers pour aller drober de l'ambroisie sur
      les bords divins du lac Yao-tchi.

    Elle exerce la mdecine, et aide la femme du gouverneur  mettre au
      monde deux jumeaux.


REVENONS  Hn-wen, qui, en entrant dans la chambre de sa femme, avait
ouvert les rideaux pour la voir. Ds qu'il eut aperu sur le lit une
grande Couleuvre blanche, il tait tomb  la renverse, et tait mort de
frayeur. A cette poque de la journe, l'heure de midi tait passe, et
la petite Bleue avait recouvr sa forme humaine. Ayant entendu pousser
des cris d'effroi dans la premire chambre, elle se leva et y courut
avec empressement. Elle aperoit par terre Hn-wen, qui tait tendu
sans vie, et, sur le lit, elle vit Blanche qui avait repris sa forme de
Couleuvre. Elle plit d'effroi. Madame, s'crie-t-elle en appelant
Blanche d'une voix perante, htez-vous de reprendre votre forme
humaine. Vous avez fait mourir votre poux de frayeur. Je vous en
supplie, rveillez-vous!

Quoique Blanche ft plonge dans un sommeil lthargique, elle entendit
la voix de la petite Bleue; elle revint  elle, et reprit sa forme
humaine. Elle se lve avec effort, et aperoit Hn-wen, qui gisait par
terre sans faire aucun mouvement. Elle pousse des cris et des sanglots,
et le serre tendrement dans ses bras. Cher poux, dit-elle en pleurant,
lorsque vous m'avez fait boire de force ce vin ml de soufre mle, j'ai
prouv des douleurs aussi cruelles que si l'on m'et coupe par
morceaux. Il m'a t impossible de m'occuper de moi-mme; je suis
tombe dans un sommeil lthargique, et j'ai repris malgr moi ma
premire forme. Je ne savais pas qu'en entrant dans ma chambre, la vue
de ma mtamorphose vous ferait mourir de frayeur. C'est moi qui suis
cause de votre mort! Elle dit et verse un torrent de larmes.

Madame, lui dit la petite Bleue en pleurant, puisque votre mari est
mort, et qu'il ne peut plus revenir  la vie,  quoi bon vous affliger
de la sorte? Enterrez-le, et qu'il n'en soit plus parl. J'irai avec
vous dans un autre pays, et je ne crains pas que vous manquiez de
trouver un autre poux, dou d'agrments et d'esprit.

--Quelles paroles as-tu laiss chapper? lui dit Blanche d'un ton
courrouc; puisque je suis marie avec Hn-wen, comment pourrais-je
montrer une si noire ingratitude? Mais ce n'est pas l le seul motif qui
me guide. Je cultive la science du Tao (de la raison), et je connais les
devoirs de toute femme vertueuse; comment pourrais-je m'attacher  un
second poux? Comme c'est moi qui ai caus la mort de Hn-wen, il est
juste que je cherche quelque moyen de le rappeler  la vie.

--Vous tes vraiment folle, lui dit la petite Bleue. Votre poux est
mort, et dj son me est retourne dans l'autre monde. Il n'existe
aucun remde, aucun art magique qui puisse le rappeler  la vie.

--Petite Bleue, lui rpondit Blanche, c'est ce que tu ne sais pas. Je
veux dlivrer mon poux, et lui rendre la vie. Pour cela, je veux aller,
au pril de mes jours, sur les bords divins du lac Yao-tchi, et drober
l'ambroisie des dieux. Pendant ce temps-l, tu resteras auprs de mon
poux, et tu veilleras sur lui.

--Madame, lui dit la petite Bleue pour la dtourner de son projet, les
bords du lac Yao-tchi sont habits par la desse Ching-mou. Si vous
voulez drober l'ambroisie des dieux, vous vous exposez  perdre la vie.

--Je veux sauver mon poux, repartit Blanche; il faut absolument que j'y
aille. Si je ne russis pas  drober l'ambroisie des dieux, je mourrai
sans regrets sur les bords divins du lac Yao-tchi.

A peine a-t-elle fini de parler, qu'elle prend le costume d'une
religieuse de la secte des Tao-ss. Elle monte sur un nuage, et arrive
en un instant dans le pays des dieux, sur les bords du lac Yao-tchi.
Elle aperoit un jeune homme qui avait une tte de singe blanc. Il tait
assis en observation  l'entre de la grotte principale, et l'empcha
d'y entrer.

Blanche fut oblige de se prosterner devant lui. Bonjour, frre, lui
dit-elle d'une voix soumise. Votre servante est Blanche, surnomme
Tchin-niang. Je suis l'lve de la vnrable desse du mont Li-chn. Par
l'ordre de ma matresse, j'ai quitt la cime mystrieuse que j'habitais,
pour former avec Hn-wen un mariage qui tait dcrt depuis des
sicles. Maintenant Hn-wen est dangereusement malade; il est  deux
doigts de la mort, et il n'y a aucun mdicament qui puisse le sauver.
J'tais venue pour supplier la desse Ching-mou de me donner une
parcelle d'ambroisie, afin de rappeler mon poux  la vie. Je vous
prie, mon frre, d'entrer dans la grotte, et d'aller annoncer le but de
mon voyage; j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes.

Le jeune homme  la tte de singe blanc ouvrit ses yeux, qui taient
dous d'une pntration divine, et aperut un air diabolique rpandu sur
toute la personne de Blanche.

Monstre odieux! s'cria-t-il d'une voix courrouce, d'o viens-tu?
Comment as-tu l'audace d'aborder la montagne des dieux? Si tu es
rellement une lve de la vnrable desse du mont Li-chn, d'o vient
cet air diabolique que je vois rpandu sur toute ta figure? La vnrable
desse du mont Li-chn se trouve maintenant dans la grotte de la desse
Ching-mou, avec qui elle raisonne sur les mystres du Tao; je vais te
prendre et te mener dans la grotte: on verra si tu dis la vrit.

A ces mots, il s'avance pour saisir Blanche.

Blanche est remplie d'effroi. S'il m'entrane dans la grotte, se
dit-elle en elle-mme, c'en est fait de moi. Soudain elle lance avec sa
bouche un grain de pierre prcieuse qui va frapper la figure du jeune
gardien. Le jeune homme n'ayant pu parer ce coup, fut bless au nez, et
rpandit des flots de sang. Il rentra prcipitamment dans la grotte en
poussant des cris aigus, que lui arrachait la douleur. Blanche ramassa
la pierre prcieuse, et craignant d'tre chtie par la desse
Ching-mou, elle s'lana sur un char de nuages, se promettant bien de ne
plus revenir.

Quand le jeune gardien fut rentr dans la grotte, Ching-mou lui demanda
pourquoi il avait le nez meurtri et ensanglant.

Puissante desse, lui dit-il, en se prosternant  ses pieds, il y a en
dehors de la grotte une fe qui se vante d'tre l'lve de la vnrable
desse du mont Li-chn. Elle dit que son mari est dangereusement malade;
elle dsirerait venir ici pour vous demander une parcelle d'ambroisie,
et lui rendre la sant. Comme je lui dfendais de pntrer dans la
grotte, elle m'a bless le nez avec une balle empoisonne; j'espre que
vous daignerez me venger.

A ces mots, Ching-mou est transporte de colre. Elle monte sur son
char parfum, et emmne avec elle le jeune gardien. A peine est-elle
sortie de la grotte qu'elle aperoit la Couleuvre blanche qui s'enfuyait
rapidement sur un char de nuages.

Monstre odieux! lui cria Ching-mou, d'une voix courrouce; o vas-tu?
Elle dit, et tend dans les airs un vaste rseau.

Blanche veut fuir, mais elle se sent arrte par le cleste filet, et,
malgr elle, elle se laisse voir sous sa premire forme.

Ching-mou saisit l'pe dont elle se sert pour dcapiter les dmons et
les fes. Elle allait la punir de son crime, lorsqu'elle voit arriver du
midi un nuage tincelant qui volait de son ct, en laissant chapper
les cris: Grce! Grce! Ching-mou regarde, et reconnat le dieu
Koun-n. Soudain elle remet dans le fourreau sa prcieuse pe, et se
lve pour aller  sa rencontre.

Noble Pousa (Dieu), lui dit-elle, quel motif vous amne ici?

--Voici l'objet de ma mission, lui rpondit le Pousa en souriant: Le
ciel avait dcid depuis des sicles le mariage de cette Couleuvre
blanche avec Hn-ven. Dans la suite, le gnie de l'astre Wen-sing doit
descendre dans son sein pour retourner dans le monde. Quand ce gnie
aura atteint l'ge d'un mois, il viendra un Saint-homme qui ensevelira
la Couleuvre sous la pagode de Lou-pong, suivant le serment qu'elle a
fait jadis au dieu Tchin-wou. Il faut attendre que le gnie de l'astre
Wen-sing se soit fait un nom illustre, et qu'il ait obtenu des honneurs
posthumes pour ses parents. Cette fe pourra alors tre leve au rang
des dieux. Maintenant il n'est pas permis de lui ter la vie; j'espre
que la desse Ching-mou daignera lui accorder sa grce.

--Noble Pousa, lui rpondit Ching-mou, si je ne songeais qu' l'audace
qu'elle a eue de monter sur cette cime divine pour drober l'ambroisie,
et de blesser le jeune gardien de ma grotte, il me serait difficile de
ne pas lui trancher la tte. Mais puisque de si grandes destines se
rattachent  son existence, je dois obir  vos ordres et lui laisser
la vie.

A ces mots, Ching-mou replia le filet qui enveloppait le ciel et la
terre, et rendit la libert  la Couleuvre blanche.

Blanche reprit comme auparavant sa forme humaine, et se prosternant aux
pieds de Ching-mou, elle la remercia de ne pas lui avoir t la vie;
puis se retournant, elle salua Koun-n, et lui tmoigna sa
reconnaissance de sa puissante intervention.

Monstre odieux! lui dit le Pousa, que l'ambroisie des dieux ne soit
plus l'objet de ta folle ambition. Je vais t'indiquer un endroit o tu
pourras aller de ma part. Transporte-toi sur le mont Ts-we, dans le
palais appel Nn-ki-kong, qu'habite le dieu du ple austral; tu lui
demanderas une branche de l'arbre d'immortalit pour rendre la vie  ton
mari.

Aprs avoir dit ces mots, le dieu se leva, fit ses adieux  Ching-mou,
et monta sur un char de nuages pour retourner vers la mer du Midi.
Ching-mou le reconduisit, et, remontant sur son char parfum, elle se
dirigea vers sa grotte mystrieuse.

Revenons maintenant  Blanche. Aprs ce dpart du dieu et de la desse,
elle s'leva rapidement sur un nuage, et se rendit sur la montagne
Ts-we, au palais appel Nn-ki-kong (le palais du ple austral). Ce
palais tait entour de bocages pais qui exhalaient une odeur embaume;
ses parterres taient orns des plantes les plus rares, et des fleurs
les plus prcieuses; des fruits d'un got exquis pendaient aux arbres,
que des oiseaux merveilleux animaient par leur douce mlodie, et par
l'clat de leurs couleurs. Blanche n'avait nulle envie de s'arrter 
ces objets enchanteurs; elle va droit au palais du dieu.

Cet difice tait gard par un jeune homme  tte de cerf qui se
promenait devant la porte. Blanche s'avance et lui fait une profonde
salutation. Jeune immortel, lui dit-elle, j'ose vous prier d'aller
m'annoncer au dieu de ce palais. Votre servante s'appelle Blanche, et
son surnom est Tchn-niang. Comme Hn-wen, mon poux, est dangereusement
malade, et qu'aucun mdicament ne peut le sauver, le dieu Koun-n, dans
sa bont, m'a engage  venir demander au dieu de ce palais une branche
de l'arbre d'immortalit pour sauver la vie  mon poux. J'ose esprer
que le jeune immortel qui m'coute, daignera prendre piti de mon sort,
et annoncer l'objet de ma visite. J'aurai pour lui une reconnaissance
sans bornes.

En entendant ces mots, le jeune homme  tte de cerf fut pntr de
saisissement et de respect, surtout parce qu'elle venait de la part du
dieu Koun-n.

Ma soeur, lui dit-il, par gard pour le puissant dieu Koun-n, je vais
vous annoncer.

Blanche le remercia  plusieurs reprises, pour lui tmoigner sa
reconnaissance.

Le jeune homme  tte de cerf quitte Blanche, et entre dans le palais du
dieu. Seigneur, lui dit-il en se prosternant  ses pieds, il y a en
dehors de cette enceinte une jeune femme qui s'annonce sous le nom de
Blanche. Elle dit que, comme Hn-wen son mari est dangereusement malade,
le dieu Koun-n l'a engage  venir vous demander une branche de la
plante d'immortalit. Elle est maintenant  la porte du palais. Je n'ai
pas os la faire entrer de mon propre mouvement, et c'est pour ce motif
que je suis venu vous consulter. J'ignore, vnrable seigneur, quels
sont nobles vos intentions.

--Je sais, lui rpondit le dieu, que cette fe perverse n'a pas encore
bris les liens qui l'attachent  la vie mortelle; je sais qu'elle n'a
pas encore pay la dette qu'elle a contracte par ses fautes, et qu'elle
a form avec Hn-wen un mariage qui tait dcrt depuis des sicles.
Bientt le gnie de l'astre Wen-sing doit descendre dans son sein pour
revenir sur la terre. Puisque c'est le dieu Koun-n qui l'a envoye
vers moi, va dans la _chambre de nuages_, tu prendras une branche de la
plante qui a le pouvoir de rappeler  la vie, et tu la lui remettras.

Le jeune homme  tte de cerf obit aux ordres du dieu. Il se
transporte dans la _chambre de nuages_, et prend une branche de la
plante d'immortalit. Puis, sortant du palais, il appelle Blanche.
Voici, lui dit-il, une branche de la plante d'immortalit que le dieu
m'a ordonn de vous remettre pour ressusciter votre poux.

Blanche se jette  ses pieds, et aprs lui avoir tmoign sa
reconnaissance, elle prend la branche de la plante d'immortalit.

Le jeune homme  tte de cerf retourne au palais du dieu pour lui rendre
compte de sa commission.

Blanche est ravie d'avoir obtenu la plante d'immortalit; elle monte
aussitt sur un nuage, et se hte d'aller rendre la vie  son poux.
Mais tout  coup elle rencontra le gnie de l'toile Nn-sing, qui
prside  la vie des hommes.

    Gardez-vous de laisser votre visage s'panouir de joie; bientt de
      nouveaux malheurs vont fondre sur la Couleuvre blanche!

Le lecteur demandera sans doute ce que c'tait que l'toile Nn-sing.
Il faut savoir que le dieu du ple austral avait sous ses ordres un
jeune homme  tte de cigogne blanche: c'tait le gnie de l'toile
Nn-sing. Ce jour-l, comme aucune affaire ne le retenait dans
l'intrieur du palais, il s'amusait au dehors, en se promenant sur les
nuages. Tout  coup il aperoit un nuage noir qui roulait rapidement
vers lui, et rpandait au loin des vapeurs empestes. Le jeune homme 
tte de cigogne regarde un instant, et reconnat que c'est une fe qui
arrive vers lui. Soudain il s'lance sur un char de nuages, et vole  sa
rencontre. Monstre odieux! lui cria-t-il d'une voix courrouce, o
vas-tu?

A peine Blanche a-t-elle entendu la voix du jeune homme  tte de
cigogne, qu'elle est glace d'effroi, et que son me s'chappe de son
corps; elle tombe du haut des airs, et va expirer au pied de la
montagne.

Le jeune homme  tte de cigogne la suit dans sa chute, d'un vol
imptueux, et il tait sur le point de la mettre en pices avec son bec
acr. Mais tout  coup un jeune dieu  tte de loriot blanc, s'lance
du haut des airs et arrte le jeune homme  tte de cigogne. Mon frre,
lui dit-il, il ne faut pas lui ter la vie. Le malheur qui lui arrive
maintenant tait dcrt par le ciel. Mais le dieu Fo (Bouddha), qui
habite la mer du Midi, m'a envoy vers vous dans la crainte que vous ne
fassiez prir cette crature perverse, faute de savoir les vues que le
destin a sur elle. Voil, mon frre, le motif qui m'a engag  venir
vous attendre ici. J'espre que vous aurez piti d'elle, et que, pour
obir au destin, vous lui laisserez la vie.

--Je dteste les fes comme mes plus cruels ennemis, rpondit le jeune
homme  tte de cigogne. Mais puisque mon frre vient me trouver par
l'ordre suprme de Fo, je dois lui obir, et laisser la vie  cette
mchante fe.

Le jeune dieu  tte de loriot lui ayant fait des remercments, le dieu
 tte de cigogne prit cong de lui, et s'en retourna au palais du ple
austral.

Le jeune dieu  tte de loriot s'approche du corps de Blanche, et
voyant qu'elle ne respirait plus, il pronona des paroles magiques qui
ont le pouvoir de ressusciter les morts, et s'approchant de son visage,
il souffla dans sa bouche avec son haleine divine. Sur-le-champ Blanche
recouvra son me qui s'tait chappe, et se rveilla de sa lthargie.
Elle se prosterne aux pieds du dieu, et le remercie de lui avoir rendu
la vie.

Blanche, lui dit le jeune dieu  tte de loriot, je suis venu par
l'ordre suprme de Fo, pour vous arracher  la mort. Retournez vite
auprs de votre poux, et rappelez-le  la vie.

A ces mots, il s'lance sur un char de nuages, et s'en retourne vers la
mer du Midi, pour rendre compte au dieu Fo de sa commission.

Blanche ramassa la plante d'immortalit, et monta rapidement sur un char
vaporeux qui la transporta chez elle en un clin d'oeil. Elle entre dans
sa chambre, et appelle la petite Bleue. Voici la plante d'immortalit,
lui dit-elle; prends-la vite et fais-la bouillir dans de l'eau, pour
ressusciter mon mari.

La petite Bleue prit la plante d'immortalit. Madame, demanda-t-elle 
Blanche, cette plante vient-elle des bords divins du lac Yao-tchi?
Pourquoi avez-vous t absente aussi long-temps?

--Petite Bleue, lui rpondit Blanche en soupirant, j'ai failli perdre la
vie pour aller chercher cette plante d'immortalit. Elle lui raconta
alors qu'tant alle prs du lac Yao-tchi pour drober une parcelle
d'ambroisie, elle avait rencontr un jeune dieu  tte de singe blanc
qui gardait la grotte, et l'avait empche d'entrer. Je fus oblige,
ajouta-t-elle, de lui avouer la vrit. Il voulait se saisir de moi, et
me conduire dans la grotte, devant la desse Ching-mou. Pour me
dbarrasser de lui, je lui lanai  la figure une perle prcieuse, et je
lui fis une profonde blessure. Mais la desse Ching-mou m'enveloppa dans
un vaste filet, et voulait me couper la tte. Heureusement que le dieu
Koun-n vola  mon secours, et supplia Ching-mou de me laisser la vie.
Ce n'est pas tout: le mme dieu m'engagea  aller sur la montagne de
Ts-we, auprs du dieu du ple austral, pour lui demander une branche
de la plante divine qui a le pouvoir de rappeler  la vie. J'allai donc
au palais du ple austral. Le dieu qui l'habitait eut piti de moi, et
m'accorda une branche de la plante d'immortalit. Je le remerciai de
cette faveur signale; mais comme je m'en revenais, je rencontrai en
chemin un jeune dieu  tte de cigogne qui me poursuivit avec
acharnement. Je poussai un cri d'effroi et je tombai sans vie au pied de
la montagne. Il s'lana aprs moi d'un vol imptueux, et se prparait 
me dchirer  coups de bec; mais un jeune dieu  tte de loriot blanc
accourut par l'ordre de Fo (Bouddha), qui habite la mer du Midi; il
arrta la fureur du dieu  tte de cigogne, et me dlivra de la mort. Si
le dieu  tte de loriot blanc ne m'et communiqu son souffle divin,
comment aurais-je pu revenir  la vie? J'ai brav mille morts pour aller
chercher cette plante divine. Hte-toi de la faire bouillir avec le
plus grand soin, afin de ressusciter mon poux.

En entendant ces paroles, la petite Bleue restait pensive et
silencieuse, et se tenait, sans bouger,  ct de sa matresse.

Blanche est transporte de colre. Misrable! s'cria-t-elle, je me
suis expose  mille dangers  cause de mon poux, j'ai brav mme la
mort pour obtenir cette plante; et lorsque je t'ordonne d'aller la faire
bouillir, afin de le rappeler  la vie, tu restes dans une froide
indiffrence! Il faut que tu aies les entrailles d'une bte froce!

--Madame, rpondit la petite Bleue, vous connaissez mal le fond de mon
coeur. Si je ne vais pas faire bouillir cette plante, ce n'est point que
j'aie les entrailles d'une bte froce. Nagures, pour avoir bu du vin
ml de soufre mle, vous avez laiss voir votre premire forme, et vous
avez fait mourir votre poux de peur. Si je fais bouillir maintenant
cette plante, et que vous le rappeliez  la vie, il ne manquera pas de
dire que nous sommes des fes, et quand vous auriez mille bouches et
mille langues, il vous serait impossible de vous laver de ce reproche et
de le rduire au silence. Voil ce qui me rend si lente  vous obir;
voil ce qui m'empche de faire bouillir cette plante divine. Il faut,
madame, que vous imaginiez quelque stratagme merveilleux pour tromper
votre poux et dissiper ses doutes.

Blanche est branle par les paroles de la petite Bleue, et reste
quelque temps en silence. Puis elle relve la tte d'un air panoui.
Petite Bleue, s'cria-t-elle, j'ai un moyen excellent. Soudain elle
ouvre un coffre, et en tire une charpe de soie blanche. Elle la prend
dans sa main, murmure quelques paroles magiques, et souffle dessus en
criant: _pien!_ (change!)

A ces mots, l'charpe de soie se change en une Couleuvre blanche. La Fe
saisit une prcieuse pe qui tait suspendue au mur, et coupe la
Couleuvre blanche en plusieurs morceaux, qu'elle jette dans le
vestibule.

La petite Bleue est transporte de joie  la vue de ce prodige.
Madame, dit-elle  Blanche, en la flicitant, en vrit, vous tes
doue d'une puissance merveilleuse. De cette manire, il vous sera
facile de tromper votre poux.

Elle prit de suite la plante d'immortalit, et sortit de la chambre.
Elle revint bientt avec l'infusion, qui fut prpare en peu d'instants.

Blanche prit Hn-wen dans ses bras, et lui entr'ouvrit la bouche, et la
petite Bleue lui fit avaler tout le breuvage divin.

En un clin d'oeil il revint aux portes de la vie. Les articulations de
tous ses membres furent agites d'un mouvement subit, et son me anima
une seconde fois le sjour qu'elle avait quitt. Il s'veille en
s'criant: Hlas! quel profond sommeil! Il se retourne, se lve sur
son sant, et voit Blanche qui tait assise sur le bord de son lit, et
la petite Bleue qui se tenait debout  ses cts. Ainsi donc,
s'cria-t-il en les accablant d'injures, vous tes toutes deux des
esprits de Couleuvres, qui tes venues ici pour tourmenter ma vie!
Depuis le commencement, vous n'avez cess de me tromper, et je vois
clairement que c'est vous qui m'avez fait mourir de frayeur.
Heureusement, le ciel avait dcrt que ma famille ne devait pas encore
s'teindre, et c'est pour cela que je suis revenu  la vie.
loignez-vous au plus vite, sans cela je vous extermine avec cette
pe.

En entendant ces injures, Blanche est couverte de confusion; ses yeux se
baignent de larmes, et elle ne cesse de pousser des cris dchirants.

Monsieur, dit la petite Bleue, en s'approchant de Hn-wen, est-il
possible que vous montriez tant d'ingratitude! Comme vous tiez all
voir la joute des barques  ttes de dragon, madame, tant sortie de
l'ivresse o vous l'aviez plonge, entra dans la chambre du fond pour
s'informer de ma maladie. Pendant ce temps-l, une Couleuvre blanche est
venue, je ne sais d'o, et s'est lance sur son lit. Madame vous
entendant pousser des cris affreux, accourut en toute hte; elle vous
trouva tendu par terre, sans mouvement, et elle vit sortir du milieu du
lit une norme Couleuvre qui voulait vous dvorer. Ma matresse resta
glace d'effroi, et fut quelque temps sans savoir quel parti prendre.
Puis elle saisit sa prcieuse pe, et coupa ce serpent infernal en
plusieurs morceaux, qu'elle jeta dans la cour. Mais, comme la vue de ce
serpent diabolique vous avait fait mourir de frayeur, elle alla trouver
la vnrable desse qui habite sur le mont Li-chn. Elle obtint d'elle
une branche de la plante d'immortalit, qu'elle fit bouillir; elle vous
en fit boire une infusion et vous rappela  la vie. Et maintenant,
monsieur, au lieu de reconnatre un si grand bienfait, vous poursuivez
madame de toute votre haine; vous l'accablez d'injures, et vous la
traitez de fe! Si vous ne voulez pas me croire, monsieur, allez dans la
cour, et vous verrez vous-mme la vrit de ce que j'avance.

--La petite Bleue a raison, se dit Hn-wen en lui-mme; je vais aller
dans la cour, pour m'assurer moi-mme de la vrit. Sur-le-champ, il se
lve et se dispose  sortir.

Monsieur, lui dit Blanche en l'arrtant par le bras, songez que vous
tes en convalescence. Il fait beaucoup de vent dehors, et il y aurait
du danger  vous y exposer.

D'un ct, se dit Hn-wen en lui-mme, la petite Bleue m'invite  aller
voir la couleuvre; de l'autre, Blanche me retient pour m'en empcher: il
est vident que ces deux femmes se sont ligues contre moi pour me
tromper. Soudain il repousse Blanche, sort prcipitamment de sa chambre,
et s'lance dans la cour. Il voit en effet, au bas du vestibule, une
couleuvre blanche qui tait coupe en plusieurs morceaux, et dont le
sang avait rougi la terre. Tous les doutes de Hn-wen sont dissips; il
rentre dans sa chambre, et, s'approchant de Blanche: Chre pouse, lui
dit-il en riant, apaisez votre juste colre. J'ignorais que vous vous
fussiez donn tant de peine pour me sauver la vie. Je vous ai accuse
injustement; daignez me pardonner. Il faut maintenant enterrer cette
couleuvre, et tout sera fini.

--Monsieur, lui rpondit Blanche d'un air joyeux, si vos doutes sont
dissips et que vous ne me preniez plus pour une fe, je serai au
comble du bonheur, et j'oublierai pour toujours vos cruels reproches.

A ces mots, elle ordonne  la petite Bleue de prendre la fausse
couleuvre, de la brler dehors, et d'enterrer ses dbris.

La petite Bleue enterra la fausse couleuvre aprs l'avoir brle, et
revint dans la chambre auprs de sa matresse.

Petite Bleue, s'cria Blanche en pleurant  dessein, lorsque j'ai
affront mille dangers et endur toutes sortes de fatigues pour aller
chercher l'herbe d'immortalit et rappeler mon poux  la vie, mon
unique dsir tait de vivre avec lui dans une heureuse union, jusqu' la
vieillesse la plus avance. Pouvais-je prvoir que mon poux, sans avoir
gard  toutes les peines que j'ai souffertes pour lui, concevrait
d'injurieux soupons, et me traiterait de fe!... Au reste, en
rflchissant  ces reproches,  ces marques de mpris, je reconnais que
c'est la consquence des pchs que j'ai commis dans ma vie passe. J'ai
l'intention de me couper les cheveux et d'entrer dans un couvent, afin
de me prparer un sort heureux dans ma vie future.

Hn-wen est constern en entendant ces dernires paroles. Chre pouse,
lui dit-il, je vous ai offense sans le savoir; j'espre que vous
songerez  l'affection ternelle que vous m'avez jure; je vous en
supplie, pardonnez-moi, et oubliez ce funeste dessein.

--Seigneur, lui dit Blanche, il est bien vrai que je suis une Fe;
laissez-moi entrer en religion, afin qu' l'avenir je ne tourmente plus
votre existence qui est aussi prcieuse que l'or.

--Chre pouse, lui dit Hn-wen,  quoi bon tenir un pareil langage? Si
votre poux vous a offense, il avoue ses torts et il vous en demande
pardon. Il dit et se prosterne  ses pieds.

Blanche est remplie d'motion et se jette  genoux devant lui.
Monsieur, s'cria-t-elle, levez-vous! Un homme ne doit point se mettre
 genoux, quand ce serait pour ramasser de l'or. Tuez-moi plutt: tout
cela n'est arriv que par l'imprudence de ma langue. J'espre que vous
oublierez mon crime et que vous m'accorderez un gnreux pardon.

Hn-wen releva Blanche avec empressement, et se livra  toute la joie
que lui causait cette rconciliation.

Depuis ce moment les deux poux vcurent, comme auparavant, dans une
heureuse harmonie. La petite Bleue riait en secret de la simplicit de
Hn-wen, et du stratagme adroit qu'avait employ sa matresse; mais
passons  un autre sujet.

Le prfet de Sou-tcheou-fou s'appelait Tchn; son surnom tait Lun, et
son nom honorifique tait So-king. Il s'tait lev  cette charge par
ses succs littraires. C'tait un homme pur et intgre dans
l'accomplissement de ses devoirs, et il aimait le peuple comme sa propre
famille. Sa femme, nomme Hao-chi, tait enceinte de neuf mois, et
touchait au terme de sa grossesse. Mais elle ressentit pendant trois
jours et trois nuits les douleurs de l'enfantement, sans pouvoir devenir
mre. Il appela tous les mdecins de la ville, qui dclarrent
unanimement que les ressources de l'art taient impuissantes. Le prfet
fut rempli d'effroi et de douleur. Il s'assied, tout dcourag, dans la
salle de rception; mais bientt la fatigue s'empare de ses sens, ses
yeux s'obscurcissent, et il s'endort d'un profond sommeil. Il vit en
songe un homme vtu de blanc, qui lui dit: Monsieur le prfet Tchn, je
suis le dieu Koun-n; je connais la puret et le dsintressement que
vous avez constamment montr dans toutes vos fonctions; je veux vous en
rcompenser aujourd'hui. Votre femme est en travail d'enfant et ne peut
devenir mre; je viens vous indiquer le moyen de la dlivrer de ses
souffrances. Envoyez quelqu'un dans la rue de Wou-kia,  la boutique
appele Pao-ngan-tang (le magasin de la sant), et appelez auprs d'elle
le mdecin clbre que l'on nomme Hiu-hn-wen: c'est le seul homme qui
puisse la sauver. Souvenez-vous bien de mes paroles: adieu!

Aprs avoir dit ces mots, il monte sur un char de nuages tincelants, et
disparat dans l'espace.

Soudain le prfet s'veilla. Tout  l'heure, se dit-il en lui-mme, le
dieu Koun-n a daign m'apparatre en songe, et m'a engag  faire
appeler le docteur Hiu-hn-wen, en m'assurant que ce mdecin tait
capable de sauver ma femme.

Sans perdre de temps, il envoie deux de ses serviteurs, qu'il charge
d'aller lui remettre un billet pour l'inviter  venir.

Les deux serviteurs obissent  l'ordre du prfet, et se htent d'aller
remplir leur commission.

Le lecteur demandera si c'tait en effet le dieu Koun-n qui tait
apparu en songe au prfet: ce dieu n'tait autre que Blanche. Comme elle
savait que la femme du prfet tait prs d'accoucher, et qu'elle ne
pouvait devenir mre, elle s'esquiva de la vue de Hn-wen, prit la forme
et le costume du dieu Koun-n, et alla se montrer en songe au prfet,
qu'elle invita  venir consulter son poux.

Il y avait dj quelques instants que Blanche tait de retour chez elle,
quand les deux serviteurs arrivrent devant sa porte. Ils entrent dans
la boutique, prsentent le billet du prfet, et font connatre le motif
de leur visite. Tao-jin reoit le billet, et va les annoncer  Hn-wen.

A cette nouvelle, Hn-wen est rempli d'tonnement. Chre pouse, dit-il
 Blanche, le prfet de la ville envoie ses serviteurs avec un billet de
sa main, pour me prier de traiter sa femme qui est en travail d'enfant.
Je ne connais que les proprits des plantes, et je n'entends rien  la
doctrine du pouls. Ajoutez  cela, qu'il s'agit de la femme du prfet;
ce n'est pas comme si je devais donner mes soins  une personne
vulgaire. Si, par hasard, je commets quelque imprudence dans mes
prescriptions mdicales, je suis un homme perdu! Comment faire?

--Monsieur, lui dit Blanche, n'ayez aucune inquitude. Je sais que la
femme du prfet porte dans son sein deux jumeaux, et c'est pour cela
qu'elle a tant de peine  les mettre au jour. J'ai prpar d'avance deux
pilules d'un effet merveilleux. Emportez-les avec vous, je vous rponds
qu'elle accouchera aussitt aprs les avoir prises, et que le prfet
vous offrira un riche cadeau pour vous tmoigner sa reconnaissance.

Aussitt, elle ordonne  la petite Bleue d'ouvrir une cassette et d'y
prendre les deux pilules, qu'elle remit  Hn-wen.

J'ai vraiment une femme prodigieuse, s'cria Hn-wen transport de
joie; elle sait trouver des expdients qui annoncent un pouvoir divin.
Il prit les deux pilules, les serra dans sa manche, et sortit avec les
deux serviteurs.

Ds qu'il fut arriv  la prfecture, les deux serviteurs entrrent
devant lui, et allrent l'annoncer.

A cette nouvelle, le prfet sortit de son cabinet pour aller au-devant
de Hn-wen, et le fit asseoir dans la salle de rception.

Seigneur, demanda Hn-wen aprs avoir pris le th, j'ignore pour quelle
personne votre Excellence me fait l'honneur de rclamer mes soins.

--Monsieur le docteur, rpondit le prfet, ma femme est prs de son
terme, et elle ressent, depuis trois jours et trois nuits, les douleurs
de l'enfantement sans pouvoir devenir mre. Je connais depuis
long-temps votre haute rputation, et c'est pour ce motif que je vous ai
pri de venir. J'espre que vous voudrez bien aider ma femme de votre
divin savoir, et sauver la vie  deux personnes  la fois; vous pouvez
compter sur ma reconnaissance.

--Seigneur, rpondit Hn-wen, que votre noble coeur cesse de
s'inquiter. Par mon humble condition, je suis soumis aux ordres de
votre Excellence, et je dois faire tous mes efforts pour soulager votre
illustre pouse. J'ose vous promettre qu'elle se sentira soulage ds
qu'elle aura pris mes mdicaments.

Le prfet est rempli de joie, et accompagne Hn-wen dans la chambre de
sa femme. Le docteur, prenant un air d'importance, tte le pouls de la
main droite et de la main gauche, et sort avec le prfet, qui le fait
asseoir auprs de lui dans la salle de rception. Je vous flicite,
seigneur, s'cria tout  coup Hn-wen; l'pouse de votre Excellence
porte deux fils jumeaux dans son sein, et c'est pour cela que son
accouchement est si laborieux. J'ai apport deux pilules d'une vertu
merveilleuse; donnez-les  madame dans une tasse de bouillon, je vous
rponds qu'elle accouchera sur-le-champ.

A ces mots il tire de sa manche les deux pilules, et les remet gravement
au prfet.

Celui-ci est ravi de joie; il reoit dans sa main les deux pillules, et
ordonne  une servante de les faire avaler  sa femme dans une tasse de
bouillon.

Cette prescription mdicale donna lieu  beaucoup d'vnements. Deux
jumeaux font surgir une foule de malheurs. Le lecteur dsire sans doute
savoir si la femme du prfet accoucha aprs avoir aval les deux
pilules; qu'il lise le chapitre sixime.




CHAPITRE VI

ARGUMENT.

    Les mdecins irrits imaginent un stratagme pour perdre Hn-wen.

    Un magistrat bienveillant lui tmoigne son affection, et le condamne
       une peine lgre.


COMME le prfet tait occup  causer avec Hn-wen dans la salle de
rception sur la maladie de sa femme, il vit accourir une servante qui
lui dit: Seigneur, bonnes nouvelles! Ds que l'pouse de Votre
Excellence eut aval les deux pilules, elle prouva une violente
douleur, et accoucha sur-le-champ de deux fils, qui tenaient chacun
une pilule dans la main gauche.

A ces mots, le prfet est ravi de joie: Monsieur le docteur, dit-il 
Hn-wen, avec un visage panoui, vos pilules ont vraiment une vertu
merveilleuse; vous tes le premier mdecin de l'empire, et je suis
convaincu mme que vous n'avez point de rival au monde.

Hn-wen fut enchant de ces compliments. Seigneur, rpondit-il d'un ton
modeste, cet heureux rsultat ne peut tre attribu qu'au bonheur qui
accompagne Votre Excellence et sa digne pouse. Votre serviteur
n'oserait jamais l'attribuer  son faible mrite.

Le prfet fit prparer un festin splendide pour traiter Hn-wen. Nous
n'avons pas besoin de dire que, pendant le repas, il eut pour lui toutes
sortes d'attentions, et qu'il ne cessa de vanter sa rare habilet.

Quand le festin fut termin, Hn-wen se leva, fit ses adieux au prfet
et lui adressa ses remercments. Le magistrat lui offrit quatre pices
de satin  fleurs, et mille onces d'argent, pour lui tmoigner sa
reconnaissance.

Seigneur, lui dit Hn-wen, le faible service que je vous ai rendu ne me
permet pas d'accepter de si riches prsents.

--Ne soyez pas si modeste, lui dit le prfet en riant; j'ai voulu
seulement vous donner une preuve de ma gratitude.

Hn-wen le remercia de nouveau, et quitta la prfecture.

Le magistrat ordonna  deux domestiques de porter les pices de soie et
les onces d'argent. Huit musiciens accompagnaient Hn-wen qui tait
mollement assis dans une chaise  porteurs. Quand il fut arriv chez lui
avec ce brillant cortge, il congdia toutes les personnes qui l'avaient
accompagn. Cet heureux succs fut un sujet de joie pour toute sa
maison.

Bientt cette nouvelle se rpandit parmi tous les mdecins de la ville,
qui furent transports de colre contre Hn-wen. Ils rsolurent de se
runir le lendemain dans le temple appel San-hoang-miao, pour
dlibrer ensemble sur les moyens de le perdre.

Le lendemain matin, de bonne heure, tous les mdecins se trouvrent
runis dans le temple. Aprs qu'ils se furent salus, et que chacun eut
pris la place qui lui tait assigne, un jeune mdecin se leva et leur
parla en ces termes:

Vnrables confrres, Hn-wen, cet homme digne de tout votre mpris,
n'est autre chose qu'un criminel qui a t exil dans notre ville de
Sou-tcheou-fou. Il a eu l'audace d'aller  la prfecture; et non
seulement il a russi, par sa jactance insense,  dtruire la
rputation dont nous jouissons tous dans ce pays, il a mme obtenu, sans
aucun titre, sans aucun mrite, une norme somme d'argent; n'a-t-il pas
provoqu ainsi votre indignation? Si vous voulez suivre mon humble avis,
nous rdigerons ensemble une plainte contre lui, et nous l'accuserons
devant le prfet, de leurrer la multitude par des paroles ensorceles,
et de les pousser  ajouter crime sur crime. De cette manire, nous
satisferons notre vengeance, et en second lieu, nous montrerons ce dont
nous sommes capables. Vnrables collgues, que pensez-vous de mon
projet?

A ces mots, du milieu de l'assemble se leva un vieillard dont le nom
tait Lieou, et le surnom Fong. Ne l'coutez pas! ne l'coutez pas!
s'cria-t-il  haute voix. Hn-wen n'est plus maintenant dans la mme
position qu'auparavant. Le prfet a pour lui la plus haute estime; si
vous l'accusez, ce magistrat ne manquera pas de prendre sa dfense et de
le tirer d'embarras. Vous savez que dans toutes les choses qui dpendent
des bureaux, celui qui a de l'argent et de l'autorit est toujours sr de
russir. Si vous avez le dessous, je crains fort que vous ne vous
attiriez quelque mauvaise affaire. Vous feriez mieux de suivre mon
humble avis.--C'est demain qu'on clbre la naissance du dieu Tsou-ss.
L'usage veut que nous exposions dans le temple des objets rares et
prcieux pour fter dignement le jour sacr de sa naissance. Je pense
que comme Hn-wen a beaucoup voyag de contre en contre, il doit
avoir rapport un grand nombre d'objets curieux. S'il n'en a pas, nous
l'accablerons d'affronts, nous l'empcherons d'exercer la pharmacie, et
nous le ferons chasser de la ville. Quand cette affaire sera devenue
publique, il n'est pas  craindre que le prfet le prenne sous sa
protection. Que pensez-vous de mon projet?

--Votre stratagme est excellent, s'cria l'assemble, et, ds ce moment
mme, nous allons nous occuper de le faire russir.

Sur-le-champ tous les mdecins se lvent, et se rendent ensemble  la
pharmacie de Hn-wen, qui les reut poliment et les fit entrer dans sa
maison.

Messieurs, leur demanda Hn-wen quand ils furent assis, veuillez
apprendre  votre serviteur quel noble motif vous a engags  honorer
son humble boutique de l'clat de votre prsence.

--Mon frre Hiu, lui rpondit Lieou-fong, c'est demain qu'on clbre la
sainte naissance du dieu que notre ville adore. A cette occasion, nous
autres pharmaciens, nous avons coutume de prsenter tous les ans, chacun
notre tour, des objets rares et prcieux, et de servir dans le temple le
meilleur vin et les mets les plus exquis. C'est demain votre tour, et
voil le motif qui nous a engags  venir dans votre clbre boutique,
afin d'informer votre seigneurie de l'honneur qui lui est rserv.

--Messieurs, leur rpondit Hn-wen tout troubl, veuillez considrer que
je suis tranger dans votre noble pays. Cette contre et ses habitants
me sont galement inconnus, et je ne pourrais suivre votre illustre
exemple, et me procurer des objets rares et prcieux. Mais je ne manque
pas d'argent pour acheter des parfums; si vous voulez, messieurs, faire
pour mon compte les emplettes ncessaires, je vous en aurai une
reconnaissance sans bornes.

--Quelles paroles avez-vous laiss chapper? rpondirent-ils tous  la
fois. Chacun doit s'acquitter lui-mme de son devoir. Cette anne,
c'est votre tour; qui est-ce qui oserait vous remplacer? Si vous
refusez de manger notre riz, il n'est pas besoin de rien acheter. Il
vous sera mme impossible d'exercer dsormais la mdecine, et de vendre
des simples.

A ces mots, ils sortent transports de colre. Hn-wen les reconduisit
avec un visage riant; mais  peine fut-il rentr dans sa chambre, qu'il
se mit  pleurer et  pousser des sanglots.

Blanche l'ayant vu tout en larmes, lui demanda la cause de sa douleur.

Hn-wen lui raconta de point en point la visite des mdecins de la
ville, qui voulaient l'engager  prsenter cette anne, dans le temple,
des objets rares et prcieux.

Cela est bien ais, lui rpondit Blanche en souriant;  quoi bon vous
en inquiter? Quand mon pre vivait, il tait revtu de la haute charge
d'inspecteur des frontires. Croyez-vous qu'il n'avait pas des objets
rares et des vases prcieux? Demain matin vous pourrez satisfaire  leur
demande.

A ces mots, le chagrin de Hn-wen se change en allgresse; il soupe
avec gat, et va se coucher tranquillement.

Alors Blanche appela la petite Bleue, et lui donna les ordres suivants:
Petite Bleue, mon mari veut clbrer demain la naissance du dieu
Tsou-ss, et il se dsole de ne pouvoir prsenter, suivant l'usage, des
objets rares et des choses prcieuses. Autrefois, lorsque je me
promenais dans la ville de King-hoa, j'ai entendu dire qu'il y avait
dans le palais de l'empereur de la dynastie des Liang une multitude
d'objets prcieux. Va  la capitale, et glisse-toi dans le trsor de
l'empereur; tu choisiras quelques objets prcieux, tu les enlveras
secrtement, et tu me les apporteras cette nuit, afin que mon mari
puisse les prsenter demain matin dans le temple.

La petite Bleue obit; elle monte soudain sur un char de nuages, et
arrive au palais de l'empereur; elle s'y glisse sans tre vue, et drobe
quatre objets du plus grand prix. C'taient un arbre de corail, un jeune
dieu en jade, une cassolette en forme de ki-ln[25], et deux paons en
cornaline. Elle dtourne son char vaporeux, et rapporte ces objets 
Blanche.

Blanche est ravie de joie; elle prend aussitt ces quatre objets
prcieux, et les serre dans un coffre: aprs quoi elles vont se coucher
chacune de leur ct.

Le lendemain, Hn-wen se leva de grand matin, et s'empressa de demander
 Blanche ce qu'elle lui avait promis. Chre pouse, lui dit-il, o
sont les objets prcieux? Blanche ouvrit la cassette, et en tira les
quatre objets prcieux qu'elle y avait dposs.

Hn-wen les examine et ne peut se lasser de faire clater sa joie et son
admiration. Chre pouse, s'cria-t-il, j'ignorais que vous eussiez
dans cette cassette des objets aussi rares et aussi prcieux. Je ne
crains plus maintenant qu'ils viennent me faire affront.

Sur-le-champ il ordonne  Tao-jn d'aller acheter les fruits qu'il
devait offrir au dieu. Les mdecins vinrent encore plusieurs fois dans
sa boutique pour l'importuner des mmes demandes.

Tao-jn eut bientt achet toutes les offrandes ncessaires, et il
chargea quelqu'un d'aller les dposer dans le temple.

Quand tous ces prparatifs furent termins, Hn-wen apporta avec Tao-jn
les quatre objets prcieux. Au moment o il entrait dans le temple, tous
les mdecins allrent au-devant de lui, et l'arrtrent en lui
demandant: Monsieur Hiu, quels sont les objets prcieux que vous offrez
au dieu Tsou-ss?

--Messieurs, leur dit en riant Hn-wen, je ne m'acquitte que faiblement
du devoir qui m'est impos. J'ose esprer que vous voudrez bien excuser
l'exiguit de mes offrandes.

A ces mots, il dcouvre les quatre objets prcieux, et les place sur la
table sacre; puis Tao-jn range avec ordre plusieurs vases remplis du
vin le plus exquis.

Les mdecins sont frapps de stupeur. Notre intention, se dirent-ils
en eux-mmes, tait de le mettre dans l'embarras. Qui aurait pu penser
que ce petit animal et des objets aussi prcieux, qui l'emportent dix
fois sur ceux que nous avons offerts nous-mmes les annes prcdentes?

Ce rsultat inattendu les couvrit de confusion, et ils s'en retournrent
tristement chez eux.

Hn-wen rit en lui-mme de leur dpit, et fit semblant de ne pas s'en
tre aperu. Quand il eut fini de brler des parfums, il recueillit avec
Tao-jn les objets prcieux qu'il avait apports; ensuite il revint chez
lui, et raconta  Blanche et  la petite Bleue tout ce qui venait de se
passer. Il n'est pas besoin de dire que son rcit les combla de joie.

    Vous avez beau employer votre pouvoir surnaturel, je crains bien que
      de grands malheurs ne viennent effacer vos succs.

Parlons maintenant de ce qui se passe  la capitale. L'empereur fut par
hasard attaqu d'une ophtalmie; il voulut prendre le dieu de jade pour
lui demander la gurison de ses yeux, et ordonna  l'impratrice
d'aller elle-mme le chercher dans la partie du trsor o taient placs
les objets rares et prcieux.

L'impratrice alla dans le cabinet, chercha de tous cts, et ne put
russir  trouver le petit dieu de jade. Elle recommena ses
perquisitions, et en voulant passer en revue tous les objets prcieux,
elle s'aperut qu'on avait enlev galement un arbre de corail, une
cassolette en forme de ki-ln et deux paons en cornaline. La perte de
ces quatre objets la remplit d'tonnement et de tristesse. Elle revint
au palais, et informa l'empereur de cette fcheuse dcouverte.

L'empereur fut transport de colre, Qui a os, s'cria-t-il, drober
les objets prcieux de mon trsor? Sur-le-champ il rendit un dcret
qu'il envoya dans le dpartement o se trouvait la capitale, afin qu'on
se saist du coupable. Il crivit un second ordre semblable au premier,
et chargea les officiers de sa maison d'aller dans chaque province pour
dcouvrir le voleur, le livrer au magistrat du pays o on l'aurait
pris, et le faire punir conformment aux lois.

Ds que les officiers de l'empereur eurent reu cet ordre, ils n'osrent
apporter aucun retard  son excution. Ils prirent leur mandat, et s'en
allrent, chacun de leur ct, dans les diffrentes provinces de
l'empire. Ceux d'entre eux qui avaient mission d'aller dans le Kiang-nn
prirent la route de cette province, o nous les laisserons faire sur
tout leur chemin les perquisitions les plus svres.

Revenons maintenant  Hn-wen. Depuis le jour o les mdecins, qu'il
avait surpasss en magnificence, avaient quitt le temple tout couverts
de confusion, il avait senti redoubler son affection pour Blanche, qu'il
ne quittait plus ni la nuit ni le jour. Comme ils taient occups 
boire et  causer ensemble, Blanche lui dit en riant: Votre servante,
est heureuse des marques de tendresse que vous ne cessez de lui donner;
mais depuis quelque temps elle prouve dans tout son corps quelque
chose d'extraordinaire; il lui semble qu'elle aura bientt le bonheur
d'tre mre.

A ces mots, Hn-wen est ravi de joie. Grce au ciel, s'cria-t-il, ma
femme est enceinte! Je ne forme plus qu'un voeu, c'est qu'elle ait un
fils qui puisse donner une postrit  ma famille.

Les deux poux souprent gament, et allrent prendre du repos; mais la
nuit fut bien vite coule.

Le lendemain, comme c'tait l'anniversaire de la naissance de Hn-wen,
il ne put se dispenser de prparer un festin pour traiter les personnes
qui viendraient le fliciter. M. Wou vint aussi faire sa visite 
Hn-wen, et comme la grossesse de Blanche lui causait une joie
inexprimable, il retint chez lui son ancien matre. Il prit les quatre
objets prcieux, les exposa dans le vestibule, et ouvrit la grande porte
qui donnait sur la rue. Puis il invita M. Wou  venir boire auprs de
ces objets prcieux pour les voir et les admirer. Tous les passants
s'arrtaient  les contempler, et ne se lassaient point de fliciter
Hn-wen. En un clin d'oeil cette nouvelle se rpandit de bouche en
bouche, et dans toute la ville il n'tait bruit que des objets prcieux
qui ornaient la maison de Hn-wen; mais il ne songeait pas que ces
objets, dont il se faisait gloire, devaient lui causer d'amers regrets.

Ce mme jour, les officiers de l'empereur venaient par hasard d'arriver
 Sou-tcheou, et parcouraient toutes les rues de la ville en poursuivant
leurs recherches. Au moment o ils passaient, plusieurs personnes
parlaient, avec l'accent de l'admiration, des objets prcieux qui
ornaient la maison de Hn-wen, dans la rue de Wou-kia.

Ce propos n'chappa point  l'un d'eux. Mes amis, dit-il  ses
collgues, avez-vous bien entendu? Dans cette foule, on parle avec de
pompeux loges de je ne sais quels objets prcieux que possde Hn-wen,
qui demeure dans la rue de Wou-kia. Allons faire des perquisitions chez
lui; il y a mille  parier contre un que nous trouverons les objets
prcieux qui ont t drobs dans le trsor de l'empereur.

--Il a raison, s'crirent tous ses collgues. Sur-le-champ ils le
suivent et se rendent ensemble  la maison de Hn-wen, qui tait situe
dans la rue de Wou-kia. Ils s'arrtent sur le seuil de la porte, et 
peine ont-ils jet un regard dans la maison, qu'ils reconnaissent que
ces quatre objets prcieux sont exactement les mmes qui ont t
enlevs dans le trsor de l'empereur. Soudain ils entrent avec
imptuosit dans le vestibule pour mettre la main sur Hn-wen.

M. Wou ignorait le motif de cette brusque visite. Il est frapp de
crainte en les voyant, et s'esquive au plus vite pour se tirer
d'embarras.

Les officiers, sans laisser  Hn-wen le temps de s'expliquer, lui
attachent une chane au cou, reprennent les objets prcieux, et
l'entranent hors de la maison en l'accablant d'injures. Misrable, lui
dirent-ils, comment as-tu os drober ces objets prcieux dans le trsor
de l'empereur? Tu es cause des courses pnibles que nous avons faites en
tous lieux pour chercher l'auteur de ce vol. Nous esprons que cette
tte d'ne ne tiendra pas long-temps sur ton col.

Hn-wen est rempli d'effroi; dans son trouble mortel, qui lui laisse 
peine l'usage de ses sens, il lui est impossible de s'expliquer.

Les officiers l'emmnent et arrivent promptement au tribunal de
Sou-tcheou-fou. Ils frappent sur le tambour qui est plac  la porte.

Le magistrat, qui se trouvait dans l'intrieur de la salle, ayant
entendu le bruit du tambour, ordonna sur-le-champ d'ouvrir l'audience.
Les huissiers sortent de chaque ct en criant d'une voix retentissante:
_Son Excellence Tchn est assise!_

Les officiers entrent et se prosternent au pied du tribunal. Seigneur,
lui dirent-ils, vos serviteurs viennent de la capitale, o ils sont
attachs au palais de l'empereur de la dynastie des Liang. On a drob,
il y a quelques mois, dans le trsor de l'empereur quatre objets
prcieux, un arbre de corail, un jeune dieu en jade, une cassolette en
forme de ki-ln, et deux paons de cornaline. Sa Majest a rendu un
dcret  cette occasion, et nous a chargs d'aller en tous lieux pour
trouver le coupable. Aujourd'hui, comme nous nous promenions dans la rue
de Wou-kia, nous avons reconnu ces objets prcieux, et nous avons arrt
l'auteur de ce vol; nous prions Votre Excellence de le punir suivant la
rigueur des lois. A ces mots ils prsentent au prfet le mandat de
l'empereur.

A peine le magistrat l'a-t-il examin, qu'il est transport de colre,
et ordonne qu'on lui amne le coupable.

Les officiers obissent en poussant un cri, et amnent Hn-wen, qui se
met  genoux au pied du tribunal.

Le prfet reconnat le docteur Hiu-hn-wen; il est rempli d'tonnement,
et ne peut s'empcher de concevoir des doutes. C'est un homme probe et
loyal, se dit-il en lui-mme, comment aurait-il pu commettre un tel
crime? Il faut qu'il y ait quelque chose l-dessous. Tchons d'abord de
nous assurer de la vrit.

Aussitt il fit semblant de ne point reconnatre Hn-wen, et lui dit
d'un ton courrouc: Hn-wen, quel est ton nom de famille, ton surnom?
O demeures-tu? Combien y a-t-il de temps que tu as drob ces quatre
objets prcieux dans le trsor de l'empereur de la dynastie des Liang?
Quels sont tes complices? Allons, dis toute la vrit devant mon
tribunal, si tu veux chapper aux peines les plus sevres.

--Seigneur, lui rpondit-il, mon nom de famille est Hiu, et mon surnom
Hn-wen; je demeure dans la rue de Wou-kia, ma femme s'appelle Blanche,
et sa servante, la petite Bleue. Votre serviteur exerce honntement la
profession de mdecin, et jamais il n'a fait tort  personne de
l'paisseur d'un cheveu. Comme c'tait l'anniversaire de la naissance du
dieu Tsou-ss, et que, depuis nombre d'annes, les mdecins ont coutume
de prsenter chacun leur tour, dans le temple, des objets rares et
prcieux; me trouvant oblig cette fois de remplir ce devoir, je me
dsolais de ne point avoir les objets prcieux qu'on exigeait de moi.
Heureusement que Blanche, ma femme, me tira d'embarras, en me donnant
quatre objets prcieux qui avaient appartenu  son pre. Quelque temps
aprs, ayant  clbrer une fte de famille, j'exposai ces quatre objets
dans le vestibule. Mais tout  coup cette multitude d'hommes est entre
prcipitamment dans ma maison, s'est empare de moi, et m'a entran
jusqu'ici, m'accusant de les avoir vols  je ne sais quel empereur de
la dynastie des Liang. Pour moi, j'ignore absolument ce qu'ils veulent
dire. J'ose compter sur la sagesse et la justice de votre Excellence.

--Vous tes-vous mari avec une femme de ce pays-ci? lui demanda le
prfet.

--Non, rpondit Hn-wen, c'est une personne du district de Tsien-tang,
qui dpend de Hang-tcheou-fou, dans la province de Tch-kiang. Elle
m'avait donn une promesse de mariage dans la ville de Hang-tcheou-fou.
Quelque temps aprs, ayant t amen dans ce pays par une affaire
imprvue, elle vint m'y trouver, et nous nous unmes ensemble, suivant
les usages prescrits par les rites.

La conduite de Blanche m'inspire des doutes srieux, se dit en lui-mme
le prfet. En regardant chaque soir les astres, je vois briller au ciel
une lueur de l'aspect le plus trange; peut-tre correspond-elle au
corps de cette femme.

Aussitt il fit approcher les officiers, et leur donna les ordres
suivants: Messieurs, leur dit-il, reportez  l'empereur ces quatre
objets prcieux. Cette cause est trs complique; j'ai besoin de faire
comparatre Blanche avant de rendre ma sentence, et d'appliquer la peine
mrite; plus tard, j'aurai l'honneur d'adresser un rapport 
l'empereur.

En disant ces mots, il prit vingt onces d'argent et les donna aux
officiers pour subvenir aux dpenses de leur voyage.

Ceux-ci se prosternrent devant le magistrat pour le remercier; puis ils
se levrent, et remportrent  la capitale les quatre objets prcieux.

Le magistrat fit mettre Hn-wen en prison, et, sans perdre de temps, il
envoya huit soldats pour prendre Blanche.

Depuis leur dpart, il se passa beaucoup d'vnements dignes d'tre
raconts. Si vous dsirez connatre la suite de cette histoire, lisez le
chapitre septime.


NOTES:

[25] Le ki-ln est un animal fabuleux.




CHAPITRE VII

ARGUMENT.

    Blanche vend des mdicaments  Tchin-kiang.

    Hn-wen, follement pris de sa femme, la reconnat au milieu de la
      rue.


LA petite Bleue se trouvait derrire un paravent au moment o les
gendarmes entrrent pour se saisir de Hn-wen. Ayant regard
furtivement, elle le vit emmener hors de la maison. Elle entre
prcipitamment dans l'intrieur, et raconte cet vnement  sa
matresse.

Blanche est frappe d'effroi. Soudain elle a recours aux sorts, et
s'crie: Malheur! malheur! Petite Bleue, de nouvelles calamits
viennent de fondre sur Hn-wen, et c'est encore nous qui en sommes
cause! Ds que Hn-wen sera sorti d'ici, il ne manquera pas de dire que
ces objets prcieux lui avaient t donns par moi; et le prfet enverra
sans doute des soldats pour se saisir de nous. Va vite prendre des
informations.

La petite Bleue obit; elle monte sur un char de nuages, et arrive en un
clin d'oeil  la prfecture. Elle voit les gendarmes qui en sortaient
pour aller la prendre avec sa matresse. Elle s'en retourne promptement,
et s'crie en voyant Blanche: Vous aviez raison, madame; les gendarmes
vont arriver dans un instant. Le temps presse; htez-vous de faire un
tour de magie.

--Mon coeur est trop troubl, lui rpondit Blanche; il m'est impossible
de trouver aucun stratagme. Prends toutes les onces d'argent, et nous
nous esquiverons pendant quelque temps pour chapper  leurs
poursuites.

La petite Bleue obit; elle entre dans l'intrieur, et emporte tout
l'argent. Bientt aprs, les gendarmes arrivent, et se disposent 
entrer. Mais les deux fes se rendirent invisibles par un tour de magie,
et sortirent sans tre aperues.

Les gendarmes pntrent dans la maison; ils fouillent partout, et ne
voient pas mme l'ombre des personnes qu'ils cherchaient. Alors ils se
saisissent de Tao-jn, qui se trouvait dans la boutique, lui mettent une
corde au cou, et l'emmnent avec eux  la prfecture.

Ds qu'ils sont arrivs devant le tribunal, ils se prosternent  genoux.
Seigneur, dirent-ils au prfet, d'aprs les ordres de Votre Excellence,
nous sommes alls pour prendre Blanche et la petite Bleue; mais nous
avons fouill toutes les parties de la maison sans trouver la plus
lgre trace des coupables. Tout ce que nous avons pu faire a t de
prendre un homme qui tait dans la boutique, et nous vous l'avons amen
en venant vous rendre compte de notre mission.

Le prfet ordonne qu'on le fasse paratre devant lui.

Les gendarmes obissent. Ils amnent Tao-jn, et le font mettre  genoux
sur les dalles rouges.

Comment t'appelles-tu? lui demanda le juge. Quel est ton emploi dans la
maison de Hn-wen? Sais-tu en quel endroit se sont enfuies Blanche et la
petite Bleue?

--Seigneur, lui rpondit Tao-jn en inclinant la tte jusqu' terre,
votre serviteur s'appelle Tao-jn; il demeure dans la maison de M.
Hn-wen, en qualit d'aide de pharmacie. Je ne m'occupe que des objets
relatifs  mes fonctions, et j'ignore les affaires particulires de mes
matres. Quant  la manire dont Blanche et la petite Bleue se sont
enfuies, je n'en sais rien. J'ose esprer que Votre Excellence
reconnatra la vrit de ce que j'avance.

--Ce sont deux fes, reprit le magistrat, et elles se sont chappes 
l'aide d'un tour de magie: comment aurais-tu pu le savoir? J'aurais tort
de te punir pour cela. Ainsi je te permets de te retirer. Tu peux aller
reprendre tes occupations dans la pharmacie.

A ces mots, Tao-jn remercie le magistrat en inclinant sa tte jusqu'
terre, et sort de la prfecture.

Le prfet leva l'audience et s'en retourna chez lui. Il est vident, se
dit-il en lui-mme, que ces quatre objets prcieux ont t drobs par
ces fes; et c'est parce que Hn-wen s'est laiss ensorceler par elles,
qu'il est tomb dans le malheur qui l'amne ici. Si je punis son crime
suivant la rigueur des lois, il me sera difficile de ne pas le condamner
 la peine capitale; mais comme il a dernirement sauv ma femme, et que
d'ailleurs il est tomb dans les liens diaboliques de ces fes, je dois
le traiter avec indulgence, et le prserver de la mort.

Le lendemain, le prfet monta sur son tribunal; il fit extraire Hn-wen
de sa prison, et donna ordre de l'amener devant lui. Je sais, lui
dit-il, que ce sont les malfices des fes qui t'ont fait commettre ce
crime odieux. J'ai envoy des soldats pour les prendre; mais elles
avaient disparu. La loi porte qu'il faut punir de mort quiconque drobe
des objets prcieux dans le palais de l'empereur. Mais en considration
des services que tu m'as rendus dernirement en gurissant ma femme, et
par piti pour le malheur o t'ont jet les malfices des fes, je me
contente de t'appliquer une peine lgre, celle du bannissement  temps,
avec exemption de la marque: je t'exile  Tchin-kiang.

Hn-wen se prosterna aux pieds du juge. Seigneur, lui dit-il en
pleurant, je suis profondment touch de ce grand bienfait, et je ne
l'oublierai de toute ma vie.

Le prfet ordonna aussitt  deux gendarmes de le conduire  sa
destination, et leur donna vingt onces d'argent pour les dpenses de
leur voyage. Il leur remit en outre un rapport qu'il adressait 
l'empereur, et o il exposait que Hn-wen tant devenu coupable par
suite des malfices des fes, ce motif l'avait empch d'appliquer la
peine capitale.

Hn-wen tmoigna au prfet la reconnaissance dont il tait pntr. Les
deux sergents ayant pris la pice officielle, Hn-wen sortit avec eux
du tribunal; et le prfet leva l'audience et rentra chez lui.

Hn-wen tant sorti de la prfecture avec les deux gendarmes, il
rencontra M. Wou, qui l'attendait  la porte depuis le matin.

Ds que M. Wou les eut aperus, il alla au-devant de Hn-wen, et
l'invita, avec les deux soldats,  venir jusque chez lui. Mon fils, lui
dit-il, dans l'origine, j'ignorais que Blanche ft une fe; et, en
t'engageant  la reconnatre et  l'pouser, je t'ai entran dans le
malheur qui pse maintenant sur toi. C'est moi qui t'ai perdu!

--O mon bienfaiteur! lui dit Hn-wen, quelles paroles avez-vous laiss
chapper? Il tait dans ma destine d'appeler sur moi les malfices des
fes, et le malheur qui m'arrive aujourd'hui tait dcrt d'en haut.
Comment oserais-je vous en accuser?

--O tes-vous exil, lui demanda M. Wou?

--Dans le dpartement de Tchin-kiang, lui rpondit Hn-wen.

--Mon fils, reprit en souriant M. Wou, n'ayez aucune inquitude. J'ai 
Tchin-kiang un neveu dont le nom est Siu, et le surnom Kien. Il est
jeune et riche, et, de plus, il a beaucoup d'amis dans le tribunal de la
ville. Je suis en correspondance habituelle avec lui; je vais lui crire
une lettre de recommandation que vous lui remettrez vous-mme. Je vous
rponds qu'il vous tirera d'affaire.

--Monsieur, lui dit Hn-wen en le remerciant, vous n'avez cess de me
combler de bienfaits, et je ne sais comment vous en tmoigner ma
reconnaissance.

Aussitt M. Wou crivit la lettre et la donna  Hn-wen, aprs l'avoir
mise sous enveloppe. Ensuite il lui offrit dix onces d'argent pour les
dpenses du voyage. Il remit en outre quatre onces d'argent aux deux
gendarmes, en leur recommandant d'avoir des gards pour lui pendant
toute la route.

Hn-wen fait ses prparatifs de dpart, et prend cong de M. Wou, aprs
lui avoir exprim toute sa reconnaissance. Il sort de la ville avec les
gendarmes, et marche dans la direction de Tchin-kiang, o ils arrivrent
aprs un long et pnible voyage.

Les gendarmes dposrent leurs bagages dans une htellerie, et allrent
prsenter leur mandat  la prfecture.

Le gouverneur de la ville ayant pris connaissance de cette pice
officielle, envoya Hn-wen au relai de Siao-yong pour y occuper un des
derniers emplois. Les deux gendarmes reurent ensuite la rponse crite
du prfet, et s'en retournrent  Sou-tcheou-fou.

Quand Hn-wen fut arriv  la poste de Siao-yong, il alla rendre visite
au directeur, et lui offrit un cadeau. Le directeur fut charm de cette
politesse, et ne songea nullement  le molester ou  gner sa libert.
Un jour Hn-wen demanda  un homme attach au relai, s'il connaissait
dans ce village une personne nomme monsieur Siu.

--Serait-ce, lui rpondit-il, un jeune homme surnomm Kien?

--C'est lui-mme, rpliqua Hn-wen.

--Pourquoi me demandez-vous des renseignements sur lui?

--Il a dans la ville de Sou-tcheou-fou un parent qui m'a remis une
lettre pour lui; je dsire la lui prsenter moi-mme.

--Il demeure prs de la porte orientale de la ville, dans la rue des
Feuilles-de-saule. Vous voyez l-bas cette grande maison qui regarde le
midi d'un ct, et de l'autre le nord, et dont les murs sont peints en
rouge: c'est la sienne.

--Je vous remercie, lui rpondit Hn-wen.

Aussitt il mit la lettre dans sa manche, et sortit. A peine fut-il
arriv dans la rue des Feuilles-de-saule, qu'il aperut en effet une
grande maison qui regardait le midi d'un ct, et de l'autre le nord, et
dont les murs taient peints en rouge. Il reconnut  l'instant que
c'tait celle qu'il cherchait. Il frappa  la porte, et demanda: Est-ce
ici l'htel de monsieur Siu?

Un vieux domestique vint ouvrir, et lui dit: C'est ici. Qui tes-vous?
quelle importante affaire vous engage  demander sa Seigneurie?

--Monsieur Wou de Sou-tcheou, lui rpondit Hn-wen, m'a confi une
lettre qui est destine  votre matre. En disant ces mots il tire la
lettre de sa manche, et la remet au vieux domestique, qui va la porter
dans l'intrieur de la maison.

Ce jour-l, M. Siu tait assis tranquillement dans le salon. Le vieux
domestique entre, et lui prsente  deux mains la lettre: Voici, dit-il
 son matre, une lettre que M. Wou de Sou-tcheou dsire vous faire
remettre.

M. Siu prit la lettre, et quand il l'eut ouverte et examine un instant,
il rappela le domestique: O est la personne qui a apport cette
lettre? lui demanda-t-il avec vivacit.

--Elle est  l'entre de la porte, rpondit le vieux domestique.

M. Siu sort pour aller recevoir Hn-wen, et rentre avec lui dans le
salon. Quand ils se furent assis  la place marque par les rites, et
qu'ils eurent pris le th: Je sais le motif de votre visite, lui dit M.
Siu; vous pouvez, monsieur, tranquilliser votre esprit et bannir toute
inquitude.

--Monsieur, lui dit Hn-wen en le saluant avec respect, je me repose
entirement sur votre appui, et si vous daignez me sauver, je serai
pntr pour vous d'une reconnaissance sans bornes.

--C'est mon devoir! c'est mon devoir! s'cria M. Siu. Sur-le-champ il
crivit une caution, prit dix onces d'argent, et sortit avec Hn-wen. Il
se rendit au relai de Siao-yong, et quand il eut vu le directeur, il lui
expliqua le but de sa dmarche; puis il lui prsenta la caution crite,
et les dix onces d'argent.

Le directeur reut l'argent, et laissa clater dans ses yeux la joie que
lui causait ce cadeau.

M. Siu ordonna  un domestique de remporter les effets de son ami.
Ensuite il prit cong du directeur et s'en retourna avec Hn-wen.
Aussitt qu'il fut arriv, il fit balayer son cabinet d'tude, qui
devait devenir la chambre  coucher de Hn-wen.

Ds ce moment Hn-wen se fixa dans la maison de M. Siu, o il menait une
vie douce et tranquille.

Revenons maintenant  Blanche. Elle s'tait d'abord enfuie avec la
petite Bleue. Mais quand elles eurent vu que les gendarmes taient
partis aprs avoir ferm la porte avec un cadenas, elles firent comme
auparavant un tour de magie pour se rendre invisibles, et rentrrent
sans tre aperues. Blanche s'assit dans le vestibule, le coeur serr
par la douleur. Petite Bleue, s'cria-t-elle, nous avons encore fait le
malheur de Hn-wen; nous sommes cause qu'il a t banni  Tchin-kiang.
Pourrons-nous souffrir qu'il endure, par notre faute, toutes les
rigueurs de l'exil? Elle dit, et pleure amrement.

La petite Bleue s'efforce de consoler sa matresse: Madame, lui
dit-elle, vos larmes ne serviront de rien. Si vous m'en croyez, nous
prendrons notre argent, nous nous dguiserons en hommes, et nous irons
 Hang-tcheou dposer ce petit trsor entre les mains de son beau-frre.
Ensuite nous retournerons  Tchin-kiang, o nous tcherons de nous
runir  Hn-wen. Que pensez-vous de mon projet?

--Petite Bleue, rpondit Blanche en essuyant ses larmes, ton ide est
excellente. Soudain elle prend son argent et le serre dans une
cassette. Les deux fes font un lger mouvement, et se changent aussitt
en hommes. Elles montent sur un nuage enchant, se transportent en un
clin d'oeil dans la ville de Tsien-tang, qui dpend de Hang-tcheou, et
arrivent tout droit  la maison de Kong-fou. La petite Bleue s'avance la
premire et frappe  la porte.

Kong-fou sort et voit deux jeunes gens d'une rare beaut, qui, d'aprs
leur costume, paraissaient tre le matre et le domestique. Mes nobles
amis, leur demanda-t-il avec empressement, quel motif vous amne ici?

--Votre serviteur arrive de Kou-sou, lui rpondit Blanche; veuillez me
dire si c'est bien ici la maison de M. Li-kong-fou?

--Vous l'avez dit, rpliqua Kong-fou; c'est ici mon humble demeure.
Soudain il invite les deux jeunes voyageurs  entrer dans l'intrieur,
et les pria de s'asseoir auprs de lui,  la place marque par les
rites. La petite Bleue resta debout,  ct de sa matresse.

Messieurs, leur demanda Kong-fou, quel est votre divin pays, votre
illustre nom de famille et votre noble surnom? Veuillez m'apprendre quel
motif vous a conduits sous mon humble toit.

--Votre serviteur a rsid  Kou-sou, lui rpondit Blanche; mon nom de
famille est Wang, et mon obscur surnom est Tien-piao; nous nous sommes
lis d'amiti,  Kou-sou, avec M. Hiu-hn-wen, votre noble parent. Comme
je devais venir dans votre illustre pays pour un service public, M. Hiu
m'a confi une lettre et une cassette, et m'a pri de vous les remettre
moi-mme. A ces mots, elle prsente  Kong-fou la lettre et la
cassette.

Kong-fou reut la cassette dans sa main, et sentit qu'elle contenait
quelque chose de trs lourd. Quand Blanche eut pris le th, elle dit
adieu  son hte, et partit avec sa servante.

Kong-fou reconduisit les deux jeunes voyageurs jusqu'en dehors de la
porte, et rentra dans sa maison. Il prsenta  Hiu-chi, sa femme, la
lettre et la cassette qu'ils ouvrirent ensemble: elle tait remplie d'or
et d'argent. Les deux poux croient rver, et se perdent en conjectures
sur l'origine de ce trsor, dont la possession leur cause une joie
inexprimable.

    Ils ne songeaient qu' l'exil que subissait Hn-wen; pouvaient-ils
      s'attendre  recevoir de lui un coffre rempli d'or et d'argent?

Les deux fes sortirent, aprs avoir pris cong de Kong-fou. Ds
qu'elles se trouvent dans un endroit tranquille et solitaire, elles
montent sur un nuage enchant, et arrivent en un clin d'oeil 
Tchin-kiang, o elles apprirent que Hn-wen demeurait dans la maison de
M. Siu. Aprs avoir mrement dlibr, elles louent deux petits
logements dans la rue des Trois-branches. L'un tait situ  gauche, et
c'est l qu'elles viennent demeurer; elles ouvrirent dans l'autre, qui
se trouvait en face, une petite pharmacie,  laquelle elles donnrent,
comme dans l'origine, le nom de _Pao-ngn-tang_ (le Magasin de la
sant). Cette rue des Trois-branches n'tait pas loigne de la maison
de M. Siu. Mais laissons les deux fes vendre des mdicaments dans leur
pharmacie.

Hn-wen demeurait chez M. Siu, qui avait pour lui autant d'affection que
pour un parent. Mais il s'lve au ciel des temptes imprvues, et, sur
la terre, les hommes sont tous les jours frapps de malheurs inopins.
Comme Hn-wen avait t glac de terreur quelques jours auparavant, et
qu'ensuite il avait endur sur la route les rigueurs du vent et de la
gele, il tomba dangereusement malade. Il restait couch dans le cabinet
d'tude, et prouvait tour  tour un sentiment de froid et de chaleur
brlante. Quelquefois il se trouvait priv de connaissance; et le danger
de sa position augmentait de jour en jour. On appela un mdecin, dont
les ordonnances furent excutes fidlement; mais les ressources de la
science restrent sans effet.

M. Siu tait agit de crainte et d'inquitude, et se tenait tristement
assis dans le vestibule voisin de la chambre o se trouvait Hn-wen. Un
jour il vit entrer le vieux portier de la maison, qui lui dit:
Monsieur Siu, depuis quelques jours, deux dames, nouvellement arrives,
se sont tablies dans la rue des Trois-branches, et ont ouvert ensemble
une boutique de pharmacie. J'ai entendu dire qu'elles vendent des
pilules d'une vertu miraculeuse, qui cotent cinq _tsien_[26] le grain.
Pourquoi, monsieur, n'allez-vous pas en acheter un grain, que vous ferez
prendre  M. Hiu? Je vous rponds qu'il sera guri sur-le-champ.

A ces mots M. Siu est rempli de joie; il donne cinq _tsien_ au vieux
portier, et le charge d'aller acheter de ces pilules.

Le vieillard obit; il sort sans tarder, et va acheter des pilules au
_Magasin de la sant_, dans la rue des Trois-branches.

Blanche savait d'avance le motif qui l'amenait dans sa boutique. Elle
reoit l'argent, enveloppe avec soin les pilules et les remet au
vieillard, qui se hte de les rapporter  M. Siu.

Aussitt M. Siu ordonne  un domestique de les faire dissoudre dans de
l'eau bouillante, et va lui-mme porter la potion dans la chambre du
malade. Il ouvre les rideaux du lit, et voit que Hn-wen est priv de
connaissance. Il prie un domestique de soulever le malade, et lui fait
avaler toute la potion; puis il l'enveloppe de plusieurs couvertures
moelleuses, et le couche comme auparavant.

Au bout de quelques instants, Hn-wen prouva une transpiration
abondante, et s'cria  plusieurs reprises: Je suis sauv! je suis
sauv!

M. Hiu, lui demanda son hte, comment se trouve votre noble personne?

--Dans cet instant, rpondit Hn-wen, je me sens entirement rtabli.

--Ces pilules ont vraiment une vertu miraculeuse, s'cria M. Siu en
riant;  peine les avez-vous prises que vous voil tout  coup guri.

--Monsieur, demanda Hn-wen,  quel clbre mdecin suis-je redevable de
ma gurison?

--Les mdicaments des docteurs, rpondit M. Siu, n'ont produit aucun
effet. Mais heureusement que, depuis peu, deux dames ont ouvert, dans la
rue des Trois-branches, une boutique de pharmacie, qui s'appelle
_Pao-ngn-tang_ (le Magasin de la sant.) Ayant entendu dire qu'elles
vendaient des pilules d'une vertu miraculeuse, j'en ai envoy acheter un
grain que je vous ai fait prendre moi-mme, et l'effet a rpondu  mon
attente.

--Monsieur, dit vivement Hn-wen, ce titre de _Pao-ngn-tang_ (le
Magasin de la sant) est exactement celui que j'avais mis sur l'enseigne
de ma boutique  Sou-tcheou-fou. Comment se fait-il que cette boutique
porte le mme nom que la mienne? Pourquoi est-elle tenue par des femmes,
et non par des hommes? Il y a l-dessous quelque chose de louche. Ne
serait-ce pas les deux fes qui sont encore venues me chercher ici?
Demain matin, j'irai avec vous dans la rue des Trois-branches, pour
m'assurer de la vrit.

--Gardez-vous d'y aller, lui dit M. Siu; songez que vous tes en
convalescence, et il est probable que si vous les revoyez, vous
prouverez une motion funeste  votre sant. Soignez-vous encore
quelques jours, et quand vous serez parfaitement rtabli, vous pourrez y
aller sans inconvnient. A quoi bon vous tant presser?

--Je vous remercie mille fois de m'avoir sauv la vie, lui dit Hn-wen;
comment pourrais-je rsister  vos conseils, qui sont prcieux comme
l'or?

--Je ne suis pour rien dans cet heureux rsultat, lui rpondit M. Siu;
il faut uniquement l'attribuer au rare bonheur qui vous accompagne
partout.

A ces mots, il quitte Hn-wen, et entrant dans l'intrieur de la maison,
il ordonne  un domestique d'avoir soin de fournir  Hn-wen les
bouillons et le riz dont il avait besoin.

Hn-wen souponnait au fond de son coeur que les deux fes taient
encore venues le chercher pour renouer leurs premires relations. Cette
ide l'accablait d'inquitude. Au bout de quelques jours Hn-wen se
trouva parfaitement rtabli; il commena  sortir comme auparavant, et
invita M. Siu  venir avec lui dans la rue des Trois-branches, au
_Magasin de la sant_. A peine a-t-il jet les yeux sur les personnes
qui tenaient la pharmacie, qu'il reconnat Blanche et Bleue. Mchantes
fes, leur dit-il, en les accablant d'injures, vous tes donc dcides 
me poursuivre partout et  me tourmenter? Dans la province de
Tchin-kiang, j'ai endur par votre faute les plus cruelles tortures, et
j'ai t exil  Sou-tcheou. A Sou-tcheou, vous m'avez entran dans de
nouveaux malheurs, et j'ai t exil dans ce pays. Heureusement que M.
Siu que voici, m'a tir de peine, et m'a prserv des souffrances qui
m'taient rserves. Pourquoi venez-vous me chercher ici? Vous voulez
sans doute me faire encore du mal, et continuer vos perscutions jusqu'
mon dernier moment?

En entendant ces paroles, Blanche fut couverte de confusion, Monsieur,
lui dit-elle en pleurant, pourquoi donnez-vous  votre pouse le nom
injurieux de fe? Je suis unie avec vous par les liens du mariage;
comment pourrais-je songer  vous faire du mal? Feu mon pre tait jadis
inspecteur-gnral des frontires; croyez-vous qu'il n'avait ni onces
d'argent ni objets prcieux? Le gouverneur de Tsien-tang a manqu de
lumires et de prudence, et il s'est tromp en croyant reconnatre
l'argent du trsor. Le prfet de Sou-tcheou a commis une erreur
semblable, en s'imaginant que les objets prcieux qui taient chez vous
avaient t drobs dans le trsor de l'empereur. Comme j'appartiens 
une famille de magistrats, j'ai craint de me compromettre, et c'est pour
cela que je n'ai pas voulu paratre devant le juge pour montrer mon
innocence. Je me suis enfuie secrtement dans ce pays, et j'ai t cause
de votre condamnation. Le jour de l'anniversaire de votre naissance,
deux voleurs, venus je ne sais d'o ont senti leur cupidit se rveiller
 la vue des objets prcieux que vous aviez exposs dans le vestibule,
et ils vous ont tran violemment devant le juge, qui, gagn par leurs
prsens, vous fit avouer, au moyen des tortures, un crime dont vous
tiez innocent. On voit tous les jours, dans le monde, une multitude
d'injustices et de fausses accusations: il n'y a pas que moi qui aie 
me plaindre de la malignit des hommes! J'espre que mon poux
reconnatra mon innocence.

--Monsieur Hn-wen, disait M. Siu, qui se tenait  ct de lui, ce que
dit votre illustre pouse parat juste et fond; daignez l'couter.

Mais Hn-wen restait plong dans ses rflexions et ne profrait pas un
mot.

Monsieur, lui dit Blanche, je suis venue ici avec ma servante  travers
mille dangers, et il nous a fallu gravir des montagnes et traverser des
rivires imptueuses. Comme je suis enceinte de trois mois, et que
l'enfant que je porte est votre chair et votre sang, j'ai craint de ne
pouvoir trouver personne  Sou-tcheou qui me donnt les soins et
l'assistance dont j'ai besoin. C'est pour cela que j'ai brav toute
sorte de peines et de fatigues pour venir vous trouver ici. Ne
connaissant point votre domicile, j'ai lou en cet endroit une boutique
o je vends des mdicaments afin de subsister. Monsieur, si vous ne vous
laissez pas guider par votre ancienne affection, que ce soit au moins
par l'amour de Fo (Bouddha), et si vous oubliez l'attachement que vous
avez vou  votre pouse, songez que l'enfant que je porte est votre
chair et votre sang. Des trangers auraient piti de moi; mais vous, il
faut que vous ayez des entrailles de fer! Elle dit et verse des larmes,
en poussant des cris dchirants.

Hn-wen se laisse attendrir par les paroles hypocrites de Blanche, et se
rend aux instances de M. Siu, qui s'efforce de le dsarmer. Tout  coup
il se sent mu jusqu'au fond du coeur, et implore lui-mme le pardon de
son pouse. Chre amie, lui dit-il, votre mari vous a injustement
accuse; il espre que vous voudrez bien oublier son crime.

--Monsieur, lui dit la petite Bleue, puisque vous daignez revenir sur le
compte de votre pouse et la reconnatre de bon coeur, comment
pourrait-elle vous garder du ressentiment?

A ces mots, Hn-wen est transport de joie; il tire M. Siu par la main,
et entre avec lui dans la boutique.

Blanche et la petite Bleue les introduisent dans le salon, et leur
offrent le th.

Hn-wen retint aussitt M. Siu  dner. Celui-ci envoya un domestique
chez lui pour rapporter les effets de Hn-wen. Quand le repas fut
achev, M. Siu prit cong de ses htes et s'en retourna dans sa maison.
Cette nuit-l, les deux poux se donnrent, sous la couverture brode,
de nouvelles marques de tendresse et d'amour. Ils sont heureux comme le
laboureur, qui, aprs une longue scheresse, obtient une pluie douce et
fconde; comme le voyageur, qui, dans un pays tranger, rencontre un
ancien ami!

Ds ce moment les deux poux continurent  s'aimer comme auparavant, et
Hn-wen reprit sa premire profession de pharmacien. Cette
reconnaissance donna lieu  beaucoup d'vnements. Une rencontre subite
remplit l'me du plus vif amour. Si vous dsirez savoir ce qui arriva
ensuite, lisez le chapitre huitime.


NOTES:

[26] La moiti d'un _liang_, ou 3 fr. 75 c. de notre monnaie.




CHAPITRE VIII

ARGUMENT.

    Siu-kien est pris de Blanche, et cherche un stratagme pour la
      possder.


LORSQUE M. Siu tait all, avec Hn-wen,  la pharmacie de la rue des
Trois-branches, il avait vu Blanche, qui tait doue d'une rare beaut,
et en tait devenu follement pris. Rentr chez lui, il ne faisait que
penser  elle du soir au matin, et poussait sans cesse de profonds
soupirs. Tchin-chi, sa femme, lui demanda souvent le sujet de sa
tristesse, mais elle n'obtint aucune rponse. Au bout de quelques jours,
il tomba malade et fut oblig de se mettre au lit; tout son corps tait
en feu. Il prit des mdicaments, mais ce fut en vain. La maison entire
tait en moi, et l'on ne savait plus quel parti prendre. Il y avait un
domestique nomm La-hing, qui avait accompagn son matre avec Hn-wen,
et qui savait le secret de sa maladie. Un jour il tait tristement assis
au bas de l'escalier, et disait en soupirant: Lorsqu'on n'adore pas le
Pousa (le dieu) qu'on a devant les yeux, il faut adorer le Bouddha qui
habite le ciel d'Occident. Comme Tchin-chi sortait en ce moment, elle
remarqua ces paroles qui vinrent frapper son oreille. La-hing,
demanda-t-elle au domestique, que veux-tu dire par ces mots: Si l'on
n'adore pas le Pousa qu'on a devant les yeux, il faut adorer le Bouddha
qui habite le ciel d'Occident?

--Hlas! madame, s'cria La-hing, la maladie de M. Siu est une maladie
qu'il s'est donne lui-mme.

--Qu'entendez-vous, repartit Tchin-chi, par une maladie qu'il s'est
donne lui-mme? Parlez, je vous coute.

La-hing voulut parler, mais il s'arrta ds les premiers mots.
Tchin-chi entra en colre. Si vous voulez parler, lui dit-elle, eh
bien, parlez jusqu'au bout. Que signifie cette hsitation?

La-hing ne put rsister aux instances pressantes de sa matresse.
Madame, lui dit-elle, ces jours derniers, monsieur est all avec
Hn-wen dans la rue des Trois-branches, o il a vu Blanche, sa femme,
qui est doue de la plus rare beaut. Depuis ce moment, il ne cesse de
penser  elle, et c'est l la seule cause de son mal. N'avais-je pas
raison de dire que c'est une maladie qu'il s'est donne lui-mme?

En entendant ces paroles, Tchin-chi eut autant envie de rire que de se
fcher. Elle entre prcipitamment dans la chambre de son mari, ouvre les
rideaux, et s'assied au bord du lit. Elle voit que M. Siu tait dans un
accablement profond, et qu'il tait mme priv de connaissance.
Monsieur! lui cria-t-elle d'une voix forte, comment vous
trouvez-vous?

M. Siu ouvre les yeux, et quand il aperoit sa femme, il reste
long-temps sans parler, et pousse de longs soupirs.

Monsieur, lui dit-elle avec bont, si l'amour est pour quelque chose
dans votre maladie, dites-le-moi franchement. Je ne suis point une femme
jalouse, et vous auriez tort de me cacher la vrit.

M. Siu s'aperut, d'aprs ce peu de mots, que sa femme connaissait la
vritable source de son mal; il vit bien qu'il lui serait impossible de
la tromper. Chre pouse, lui dit-il, depuis que j'ai vu la rare beaut
de Blanche, je ne puis m'empcher de penser  elle du matin au soir.
Voil la cause de ma maladie. Imaginez, je vous en prie, quelque
stratagme qui me fournisse l'occasion de me trouver seul avec Blanche;
autrement c'en est fait de moi.

--Vous avez vraiment perdu la tte, lui dit Tchin-chi en riant aux
clats. Vous avez une femme lgitime, et une femme du second rang:
dites-moi un peu quelles belles qualits vous trouvez dans Blanche, qui
n'est pas autre chose qu'une femme galante, pour tomber malade  cause
d'elle? Cependant, puisque vous tes follement pris de ses prtendus
charmes, je vais chercher un stratagme qui puisse vous procurer le
remde que vous dsirez.

A ces mots, M. Siu ne se possde plus de joie. Chre pouse, lui
dit-il, si vous avez quelque heureux stratagme, je vous supplie de le
mettre promptement en oeuvre pour me sauver.

--Monsieur, s'cria-t-elle aprs quelques instants de rflexion, j'ai
votre affaire; mais pour raliser ce projet, il faut attendre que vous
soyez rtabli.

--Chre pouse, lui dit-il avec vivacit, puisque vous avez trouv un
heureux stratagme, je n'ai plus besoin de soins ni de mdicaments: je
suis guri. A ces mots, il se lve prcipitamment, et supplie sa femme
de lui faire connatre son projet.

Maintenant, lui dit-elle, les belles fleurs du Mou-tn qui est dans la
bibliothque, viennent de s'panouir dans tout leur clat. Je
l'inviterai sous le prtexte de venir admirer les fleurs du Mou-tn.
Ds qu'elle sera arrive, je ferai servir une collation dans votre
cabinet. Vous pourrez en attendant vous cacher dans ma chambre. Quand le
repas sera fini, j'entrerai dans ma chambre avec elle pour changer de
vtements; ensuite je ferai exprs de sortir pour quelques instants:
alors le poisson tombera dans le filet. Je ne crains point qu'elle
rsiste  vos dsirs; mais je vois une difficult: vous n'tes pas
encore bien rtabli, et, par prudence, vous devez attendre que vous ayez
recouvr votre premire vigueur.

A ces mots, M. Siu est transport de joie. Chre pouse, s'cria-t-il,
vous avez vraiment trouv un admirable stratagme, et la seule ide de
mon bonheur m'a presque guri.

--Monsieur, lui dit Tchin-chi en souriant, n'allez pas si vite.... Vous
devez modrer cette ardeur imprudente. Les deux poux continurent 
rire et  s'gayer d'avance sur le succs de ce stratagme.

    L'amant se rjouirait d'expirer sous le Mou-tn en fleurs. Il
      serait heureux d'aller au sombre empire, pourvu qu'il y ft
      conduit par l'amour.

Au bout de quelques jours, M. Siu se trouva parfaitement rtabli; et
quand il eut mrement arrt son projet avec sa femme, il remit un
billet  La-hing pour qu'il allt inviter Blanche  accepter le
lendemain une collation.

La-hing remua la tte en faisant un signe d'intelligence. Il prit les
ordres de ses matres, et partit.

Ds qu'il fut arriv  la maison de Hn-wen, Monsieur Hiu, lui dit-il,
comme les fleurs du Mou-tn qui est dans la bibliothque viennent de
s'panouir ce matin, et que, de plus, M. Siu est absent, ma matresse
m'a charg de remettre un billet  madame Blanche, afin qu'elle vienne
admirer ses fleurs. Elle ose esprer que vous voudrez bien lui permettre
de rpondre  cette invitation. A ces mots, il prsente le billet 
Hn-wen.

Je suis reconnaissant, rpondit Hn-wen, de la peine que madame votre
matresse a bien voulu prendre. Je vous prie de vous asseoir. A ces
mots, il entre en riant dans la chambre de sa femme. Madame Siu, lui
dit-il, a envoy exprs une personne, avec un billet de sa main, pour
vous inviter  venir voir demain matin les fleurs du Mou-tn qui sont
panouies. J'ignore si vous voulez rpondre  cette invitation.

Blanche, qui savait d'avance de quoi il s'agissait, consentit gament 
cette demande.

Hn-wen sortit, et dit  La-hing: Prenez la peine d'aller dire 
madame votre matresse que demain matin, ma femme se rendra  son htel
pour rpondre  son aimable invitation; seulement elle la prie de ne
point se mettre en dpense.

La-hing fut ravi de cet heureux rsultat, et il quitta promptement
Hn-wen pour venir rendre compte  M. Siu du succs de sa commission.
Celui-ci fut transport de joie, et il aurait voulu tre dj au
lendemain matin. On peut dire avec le pote:

    Il se prpare secrtement  enlever le jade et  drober le parfum.

    Il voudrait vaincre par la ruse cette jeune beaut qui est doue de
      divins attraits.

La nuit fut bientt coule. Tchin-chi se leva de bonne heure, et fit
faire tous les prparatifs ncessaires. Quelques instants aprs,
La-hing accourut avec un air panoui, et annona que la chaise 
porteurs de madame Blanche tait dj devant la maison.

M. Siu s'esquiva promptement, et alla se cacher dans la chambre de sa
femme.

Tchin-chi sort pour recevoir Blanche au sortir de sa chaise, et la
conduisit dans le salon. A peine l'eut-elle regarde qu'elle fut frappe
de sa rare beaut, qui effaait l'clat de la lune et le coloris des
fleurs. Je ne m'tonne plus, se dit-elle en elle-mme, que mon mari
soit devenu malade  cause d'elle. Aussitt elle fit congdier les
porteurs de chaise. Elles s'assirent dans le salon, et aprs les
civilits d'usage: Mon mari, lui dit Blanche, a reu de grands
bienfaits de M. Siu; il lui doit son salut, et jusqu'ici il n'a pu lui
tmoigner sa reconnaissance. Aujourd'hui encore, madame, vous avez
daign m'inviter. J'avais l'intention de me dfendre de cet honneur;
mais j'ai craint de manquer aux convenances. C'est pour ce motif que je
me suis hte de rpondre  votre aimable invitation.

--Madame, lui rpondit Tchin-chi, vos compliments me rendent confuse.
C'est moi, au contraire, qui vous dois de la reconnaissance. Mon mari
est sorti pour aller rendre visite  un parent. Il ne doit revenir que
demain matin; et comme les Mou-tn viennent de s'panouir, j'ai profit
de cette double circonstance pour vous inviter  venir prendre une
petite collation, et jouir avec moi de la beaut des fleurs. J'espre
que vous voudrez bien m'excuser si je ne vous reois pas d'une manire
digne de vous.

Blanche se leva et lui fit ses remercments. Comme elles taient 
causer ensemble, elles voient arriver La-hing qui leur annonce que la
collation est servie, et invite sa matresse  passer dans la salle 
manger.

Tchin-chi conduit Blanche dans le cabinet d'tude pour voir les fleurs
du Mou-tn, dont les teintes blanches et pourpres semblaient rivaliser
de richesse et d'clat. Quand elles eurent admir la beaut des fleurs,
une jeune servante vint les presser de se mettre  table.

Madame Siu cda poliment le sige d'honneur  Blanche, et par dfrence
elle alla s'asseoir trois places au-dessous d'elle. Aprs que le vin eut
t prsent plusieurs fois aux convives. Blanche se leva en faisant
semblant de prendre cong de Tchin-chi.

Ma soeur, lui dit madame Siu, entrons dans ma chambre pour changer de
vtements et causer gament ensemble. Blanche fait un mouvement de tte
en signe d'assentiment; puis elle suit Tchin-chi dans sa chambre. Elles
changent de vtements, et s'asseyent  la mme table.

Tchin-chi demanda plusieurs fois le th; mais personne ne lui rpondit.
Je ne sais o sont ces sclrates de servantes, s'cria-t-elle en
prenant  dessein un air irrit; est-il possible qu'il n'y en ait pas
une seule ici pour nous servir! Je vous en prie, ma soeur, veuillez
rester assise; j'irai moi-mme chercher le th.

--Comment pourrais-je souffrir, reprit vivement Blanche, que vous
preniez tant de peine  cause de moi?

--C'est mon devoir, c'est mon devoir, lui rpondit Tchin-chi. En disant
ces mots, elle sortit de la chambre.

Dans ce moment, M. Siu, qui tait cach sous le lit, sortit promptement
de sa retraite et se prsenta devant Blanche. Elle fait semblant d'tre
remplie d'effroi  sa vue, et se lve comme pour s'enfuir. Il court
aprs Blanche, et se jetant  ses pieds: Madame, lui dit-il, depuis le
jour o votre serviteur a vu l'clat de vos charmes, son me gare ne
voit que vous, ne rve qu' vous seule! Il oublie de manger, il perd le
sommeil, et sa vie mourante est prte  s'chapper. Puisque le ciel m'a
accord la faveur de vous trouver aujourd'hui, je vous en supplie, ayez
piti de mon tourment, et accordez-moi un instant de bonheur. De ma vie,
je n'oublierai cette faveur inespre.

--Monsieur, lui dit Blanche en lui prsentant les deux mains pour le
relever, vous avez dlivr mon mari des rigueurs de l'exil, vous l'avez
rendu aux voeux de son pouse, et jusqu'ici je n'ai pu vous remercier
dignement d'un si grand bienfait; quand je sacrifierais cent fois ma
vie, ce serait encore trop peu pour vous tmoigner toute ma
reconnaissance. Puisque vous daignez, monsieur, m'honorer de votre
amour, comment oserais-je me refuser  vos ordres? Je suis heureuse de
pouvoir vous payer au moins de la millime partie de vos bienfaits; mais
je crains que votre femme ne vienne: je serais couverte de confusion si
elle nous surprenait en ce moment.

--Madame, s'crie monsieur Siu transport de joie, si vous daignez vous
rendre  mes voeux, j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes.
Quant  ma femme, c'est mon adjudant: ne craignez pas qu'elle vienne.

--Ah! ah! s'cria Blanche en riant, il parat que vous aviez complot
ensemble pour me faire tomber dans le pige. Eh bien, allez fermer la
porte de la chambre, et revenez tout de suite. A ces mots elle se met
au lit la premire, et laisse retomber les rideaux de soie.

M. Siu ne se possde pas de joie, et une vive motion s'empare de tout
son corps. Il court fermer la porte de la chambre, revient promptement
sur ses pas, et s'lance vers le lit. Il ouvre, en palpitant, les
rideaux; mais il reste immobile d'tonnement et pousse des cris
d'effroi. Le lecteur se demande sans doute la cause de ses cris: le lit
tait vide, et il n'y vit pas mme l'ombre de Blanche.

Tchin-chi et tous les domestiques ayant entendu de dehors les cris
perants qui retentissaient dans la chambre, accourent prcipitamment
pour voir ce que c'tait; mais ils trouvent la chambre troitement
ferme. Ils enfoncent la porte, et ne voient point Blanche. M. Siu
tait renvers par terre, les yeux effars et la bouche bante. Tout le
monde s'empresse autour de lui, et tche de rappeler l'usage de ses
sens. M. Siu et sa femme aperoivent sur le chevet du lit une feuille de
papier crit. Tchin-chi la prit et la prsenta  son mari, qui y lut les
lignes suivantes:

    Je suis venue du palais d'or qui s'lve aux bords du lac Yao-tchi.
      Monte sur un phnix, je me promne dans le pays des dieux. Parce
      que mon union avec Hn-wen tait dcrte depuis des sicles, je
      suis descendue, par ordre de ma matresse, de la cime sacre que
      j'habitais.

    C'est en vain qu'un homme perdu de moeurs a employ un perfide
      stratagme pour possder la femme de son ami.

    Les hommes doivent rprimer les dsirs de leur coeur, s'ils veulent
      se prserver de la corruption du sicle.

Aprs avoir lu ces vers, M. Siu pencha tristement la tte et tomba dans
un abattement profond. Tchin-chi s'effora de le consoler, et dfendit
aux domestiques de divulguer au dehors ce qui venait de se passer.
Seulement elle ignorait o s'tait enfuie Blanche, et elle craignait que
Hn-wen ne vnt la chercher dans sa maison. Elle ne pouvait se dfendre
d'une vive inquitude. Cependant plusieurs jours s'tant passs sans que
Hn-wen vnt demander sa femme, elle commena  se tranquilliser.

Cet vnement gurit M. Siu de sa folle passion. Si vous dsirez savoir
ce qu'tait devenue Blanche, lisez le chapitre neuvime.




CHAPITRE IX.

ARGUMENT.

    Hn-wen tant all se promener sur la Montagne-d'Or, Fa-ha veut le
      dlivrer de l'obsession des deux Fes.


REVENONS maintenant  Blanche. Au moment o Siu-kien vint pour ouvrir
les rideaux du lit, elle se rendit invisible, et s'en retourna chez
elle. Le jour commenait dj  s'obscurcir. Hn-wen fut rempli de
surprise en la voyant. Chre pouse, lui dit-il, comment se fait-il que
vous reveniez  pied?

Blanche se garda bien de dire un mot du tour qu'elle venait de jouer 
son ami. Mes porteurs de chaise se sont gars au milieu du chemin, lui
rpondit-elle en riant; je les ai laisss l, et je m'en suis revenue 
pied. Je suis toute fatigue du voyage que j'ai fait.

--En ce cas, lui dit Hn-wen, entrez promptement dans votre chambre,
pour prendre le repos dont vous avez besoin.

Blanche entra lentement dans sa chambre, et quand elle se vit seule avec
sa servante, elle lui raconta tout ce qui s'tait pass. La petite Bleue
ne put s'empcher de rire aux clats de la msaventure de Siu-kien.

Mais le temps s'coule avec la rapidit de la flche qui fend les airs.
Bientt arriva l'hiver avec ses frimas, auxquels succdrent les charmes
du printemps. Un jour Siu-kien invita Hn-wen  venir dner chez lui, 
l'occasion de la saison nouvelle. Comme il se disposait  partir,
Blanche lui recommanda avec prires de revenir promptement: Hn-wen le
lui promit. Aussitt il prit cong de sa femme et sortit. Quand il fut
arriv, Siu-kien vint le recevoir, et le fit entrer dans la salle 
manger, o tout avait t prpar en l'attendant. Ils s'assirent et
burent gament ensemble.

Le repas fini, Siu-kien invita Hn-wen  faire une promenade. Mon
frre, lui dit-il, prs d'ici s'lve le temple de la Montagne-d'Or,
c'est une des merveilles de cette contre. Ces jours derniers, on l'a
dcor avec une rare magnificence. Ce temple est sous la direction d'un
vnrable vieillard, dont le nom de religion est Fa-ha. Il possde une
grande puissance en magie, et il est dou de la connaissance du pass et
de l'avenir. Si vous voulez, nous profiterons de notre loisir et de
cette belle matine de printemps, et nous irons nous promener dans ce
temple.

--Vous avez une heureuse ide, lui rpondit Hn-wen d'un air panoui.
J'y vois deux avantages: d'abord j'aurai l'occasion de voir un temple
magnifique; et en second lieu, je pourrai consulter ce Saint-homme sur
ma destine. Partons sans perdre de temps.

Siu-kien le voyant dans de si bonnes dispositions, ordonna sur-le-champ
 son domestique de desservir. Les deux amis s'occupent un instant de
leur toilette, et partent en se donnant le bras. Tout en marchant, ils
ne peuvent se lasser d'admirer les charmes du printemps qui se
dployaient  leurs yeux, tantt sur de riants paysages, tantt sur des
parterres brillant de mille couleurs. Bientt ils arrivrent au temple
de la Montagne-d'Or. A peine l'ont-ils regard, qu'ils voient s'lever
au-dessus de leur tte une pagode d'une beaut et d'une richesse sans
gale.

Ils visitent le vaste temple[27] o rgne un silence mystrieux; ils
voient des tours hardies qui s'lancent dans les airs, des milliers de
portes ornes de sculptures et tincelant de l'clat des pierres
prcieuses. Le palais de Bouddha tait entour de pics sourcilleux qui
drobaient la vue des nuages et adoucissaient la brillante clart du
jour. Des ruisseaux transparents serpentaient autour du temple, et des
vases lgants, placs sur leurs bords, rpandaient dans l'air de
clestes parfums. Tantt on entendait le sourd murmure des cloches,
tantt le bruit solennel des cantiques, qui s'levait par degrs comme
celui des vagues qu'apporte le flux de la mer. Les arbres de la montagne
flottaient majestueusement autour de l'difice sacr, et le protgeaient
en toute saison de leur ombre frache et pure. Souvent les flots, qui
coulaient  ses pieds, taient sillonns par des barques ornes de
riches couleurs, que montaient des lettrs clbres ou des voyageurs
distingus. Quelquefois, aprs une promenade entreprise dans un but
futile, ils entraient dans le couvent, et, renonant tout  coup au
monde, ils demandaient  partager les devoirs de la vie religieuse. On
peut dire que la Montagne-d'Or, avec toutes ses merveilles, tait un
sjour digne des dieux.

Les deux voyageurs ne peuvent se lasser d'admirer la magnificence du
temple. Aprs avoir parcouru plusieurs galeries, ils entrent dans le
sanctuaire et se prosternent devant la statue de Fo (Bouddha). Dans
l'intrieur du temple, un prtre, nomm Fa-ha, tait assis sous un dais
majestueux. Comme il savait d'avance l'arrive de Hn-wen et de
Siu-kien, il sortit de l'enceinte sacre, et alla au-devant d'eux.
Messieurs, leur dit-il aprs les saluts d'usage, veuillez entrer afin
que je vous offre le th.

Ils rendent au religieux ses salutations, et aprs l'avoir remerci, ils
entrent avec lui dans le couvent. Quand ils se furent assis  la place
marque par les rites, et qu'ils eurent pris le th, Fa-ha leur adressa
la parole: Ce matin, dit-il, pendant que j'tais en mditation, j'ai su
d'avance que deux nobles htes devaient m'honorer de leur visite.
J'oserai demander quel est leur illustre nom de famille?

--Votre disciple s'appelle Siu, rpond l'ami de Hn-wen, et son surnom
est Kien; il est originaire de ce pays. Monsieur, que voici, s'appelle
Hiu, et son surnom est Sien; il est n dans la province de Tch-kiang.
Depuis long-temps nous avons entendu parler de la saintet de cette
pagode et de vos sublimes leons sur la doctrine de Bouddha. Voil le
motif qui nous a engags  venir admirer ce temple et recevoir vos sages
instructions.

--Il y a long-temps, il y a bien long-temps, lui rpondit Fa-ha, que je
dsirais de vous voir! J'oserai demander  monsieur Hiu, si son illustre
pouse ne porte pas le nom de Blanche, et le surnom de Tchin-niang?

--Oui, mon pre, s'cria Hn-wen rempli d'tonnement, tels sont en effet
les noms de mon humble pouse. Comment avez-vous pu les savoir?

--Mon fils, lui dit Fa-ha en souriant, le vieux prtre qui vous parle
connat le pass et l'avenir. D'ailleurs, il n'est pas difficile
d'apercevoir cet air ensorcel qui est rpandu sur votre noble visage.
Cette fe n'a point une obscure origine. C'tait jadis l'esprit de la
Couleuvre blanche, qui pratiquait la vertu dans _la grotte du
Vent-pur_, sur la _montagne de la Ville-bleue_, dans la province de
Ss-tchouen. Elle pensa au monde, se transporta  Hang-tcheou, et fixa
son sjour dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang. Elle a une
servante nomme la petite Bleue, qui est aussi l'esprit d'une Couleuvre.
Il y a dj plusieurs annes que vous vous laissez fasciner par ces
fes, dont l'union avec vous tait dcrte depuis des sicles. Elles
ont drob de l'argent dans le trsor de Tsien-tang, et des objets
prcieux dans le cabinet de l'empereur, et deux fois elles vous ont
conduit  subir un chtiment rigoureux. Vous souvenez-vous, mon fils,
qu' l'poque appele Touan-yang, Blanche, pour avoir bu, malgr elle,
du vin ml de soufre mle, reprit tout  coup sa premire forme, et que
la vue de sa mtamorphose vous fit mourir de frayeur? Quelque temps
aprs, elle vous trompa par un adroit stratagme, et vous avez continu
 vivre avec elle comme auparavant. Gardez-vous maintenant de retourner
chez vous, c'est le seul moyen de conserver votre vie. Mais si vous ne
suivez pas les conseils du vieux prtre qui vous parle, vous tes un
homme perdu!

A ces mots, Hn-ven est saisi d'un frisson subit. Les paroles de
Fa-ha, se dit-il en lui-mme, sont prcieuses comme l'or et le jade;
chaque mot, sorti de sa bouche, est l'expression de la vrit. C'en est
fait de moi, si je ne me drobe pas sur-le-champ aux perscutions de ces
deux fes!

Il dit, et se jetant aux pieds du religieux: Mon pre, lui cria-t-il
d'une voix suppliante, votre disciple s'est laiss tromper par des fes,
et il ne peut, tout seul, se soustraire  leur fatale puissance. Je vous
en prie, ayez piti de moi, et daignez me sauver!

--Levez-vous, mon fils, lui dit Fa-ha en lui prsentant la main. Ce
vieux prtre, en entrant dans la vie religieuse, a adopt la
bienveillance et la tendre piti, comme la base de sa conduite. Puisque
votre coeur s'ouvre  la vrit, et que vous priez ce vieux prtre de
vous sauver du pril o vous tes, c'est la chose la plus facile. Je
vous engage  rester quelque temps dans mon humble couvent. Je crois
bien que les deux Fes n'oseront venir vous chercher sur la
Montagne-d'Or; et quand elles se seront retires dans un autre pays,
vous pourrez alors descendre de la montagne.

--Mon pre, lui rpondit Hn-wen avec motion, votre serviteur est las
d'tre obsd par ces deux fes. Veuillez m'admettre au nombre de vos
disciples; mon unique dsir est de me faire couper les cheveux et
d'embrasser la vie religieuse.

--Mon fils, lui dit Fa-ha en souriant, les liens qui vous attachent au
monde ne sont pas encore briss; plus tard, nous nous retrouverons ici,
 l'poque marque par le ciel. Maintenant il n'est pas ncessaire de
vous couper les cheveux, il vous suffira de rester quelque temps dans ce
couvent.

Hn-wen obit. Siu-kien, qui se trouvait prs d'eux, entendit les
paroles de Fa-ha, et il prouva un sentiment de surprise et de
crainte, en songeant  tout ce qui s'tait pass. Mais le changement
subit qui venait de s'oprer dans Hn-wen, redoublait encore sa surprise
et son motion. Aussitt il prit cong de Fa-ha et de Hn-wen,
descendit seul de la montagne, et s'en retourna chez lui.

Nous laisserons maintenant Hn-wen dans le monastre. Ce sjour
momentan donna lieu  une multitude d'vnements qui mritent d'tre
raconts. La place troite o s'levait le temple fut assaillie
subitement par une vaste inondation. Si le lecteur veut savoir ce qui se
passa ensuite, qu'il lise le chapitre dixime.


NOTES:

[27] Cette description est imprime d'une manire aussi imparfaite que
le reste de l'ouvrage; mais la difficult des vers m'a empch de
rtablir tous les caractres illisibles ou incorrects qui s'y trouvent.
Plusieurs endroits de ma traduction ont d se ressentir de ce dfaut.




CHAPITRE X.

ARGUMENT.

    Les deux Fes dploient leur puissance magique, et inondent la
      Montagne-d'Or.

    Elles rencontrent Hn-wen  Ti-mou-kiao, et lui racontent ce qui
      leur est arriv.


    Le Religieux essaya d'arracher Hn-wen aux sductions des Fes, mais
      Blanche ordonna aux flots d'inonder la Montagne-d'Or.

    Aprs quelques printemps, l'poux et l'pouse se retrouvent avec
      leur ancienne affection.

    Quoiqu'ils se voyent runis, ils craignent encore d'tre bercs par
      un songe.


REVENONS maintenant  Blanche. Depuis le moment que Hn-wen avait quitt
la maison, l'inquitude s'empara de son me. Elle l'attendit jusqu'au
soir, et, ne le voyant point revenir, elle prouva de tristes
pressentiments. Ses pupilles tremblaient dans leur orbite, ses oreilles
taient brlantes, et son coeur tait en proie  la plus vive agitation.
Petite Bleue, dit-elle  sa servante, mon mari est all ce matin chez
M. Siu-kien; comment n'est-il pas revenu  cette heure? Je meurs
d'inquitude!

--Madame, rpondit la petite Bleue, puisque vous tes si inquite,
permettez-moi d'aller m'informer o il est.

Aussitt elle monte sur un char enchant, et lorsqu'elle s'est leve au
haut des airs, elle promne ses regards pntrants dans la maison de
Siu-kien; mais elle n'aperoit pas mme l'ombre de Hn-wen. Elle
dtourne la tte, et arrtant ses yeux sur la Montagne-d'Or, elle
reconnat qu'il s'est retir dans le couvent. Elle revient promptement
sur son char vaporeux, et se rend auprs de sa matresse. Madame, lui
dit-elle, votre poux est all se promener sur la Montagne-d'Or, et
voil le motif qui l'a empch de revenir auprs de vous.

En entendant ces mots, une morne tristesse se rpand sur le visage de
Blanche, et ses yeux se baignent de larmes. La petite Bleue l'interroge
avec motion. Hlas! lui rpond Blanche, en soupirant: Vous ignorez que
dans le couvent de la Montagne-d'Or, il y a un prtre appel Fa-ha, qui
est dou d'une grande puissance en magie. Ds que M. Hiu est venu se
promener dans le temple, il lui aura sans doute promis de rompre les
liens qui l'attachent  nous. Je suis sre que mon mari s'est laiss
retenir par lui, et que ds ce moment il a touff au fond de son coeur
l'affection qu'il avait jure  son pouse. A peine eut-elle cess de
parler, qu'elle se mit  pleurer et  pousser des cris dchirants.

La petite Bleue s'efforce de consoler sa matresse. Madame, lui
dit-elle, pourquoi vous abandonner  la douleur? Rappelez-vous qu'il y a
quelques annes un stupide Tao-ss du mont Mao-chn, se vantait
follement de sa puissance, et vous l'avez chti de sa tmrit en le
suspendant au milieu des airs. Comment pouvez-vous craindre cet ne
tondu de la Montagne-d'Or?

--Petite Bleue, lui rpondit Blanche, tu n'as que des connaissances
bornes. Tu ignores que Fa-ha est dou d'une puissance prodigieuse;
c'est un autre homme que le Tao-ss du mont Mao-chn. Pour le moment il
faut nous garder d'avoir recours aux moyens violents. Allons ensemble
sur la Montagne-d'Or, je lui parlerai d'une voix suppliante, et nous
verrons s'il consentira  laisser sortir Hn-wen.

--Madame, lui rpondit la petite Bleue, j'approuve votre rsolution.
Soudain les deux fes montent sur un char de nuages et se transportent
au couvent de la Montagne-d'Or. Elles descendent du milieu du nuage et
se prsentent  l'entre de la montagne. Elles voyent un jeune religieux
qui tait assis  la porte du couvent. Mon frre, lui dit Blanche,
veuillez avertir votre respectable suprieur, et lui dire que nous
sommes des parentes de M. Hiu, qui venons pour le voir.

A ces mots, le jeune religieux entre dans le couvent pour s'acquitter de
sa commission. Mon pre, dit-il au suprieur, il y a,  la porte du
couvent, deux jeunes femmes qui s'annoncent comme les parentes de M. Hiu
et tmoignent le dsir de le voir.

--Voil, s'cria Fa-ha, en souriant, des fes bien ignorantes, ou bien
tmraires! Aussitt il mit sur sa tte son bonnet sacr, et se revtit
de sa tunique violette; il prit dans la main gauche son bton, arm
d'une tte de dragon, et dans la droite, un vase d'or[28]. Fa-ha sort
du couvent dans une agitation difficile  dcrire, et montrant du doigt
Blanche, Mchante fe, lui dit-il, tu vois un religieux qu'anime la
bienveillance et la tendre piti de Bouddha. Je sais que tu as cultiv
la vertu pendant des sicles, et pour ce motif, je ne veux point te
faire de mal. Vous avez toutes deux fascin l'esprit de Hn-wen; mais ce
n'est pas l votre plus grand crime. Comment avez-vous os franchir
aujourd'hui ma montagne d'or? Allons, retirez-vous au plus vite, si vous
voulez que je vous fasse grce de la vie. Sans cela, je ferai vanouir,
comme une vaine fume, les actions vertueuses que vous avez amasses
pendant mille ans; il serait alors trop tard de vous repentir de votre
tmrit.

Blanche se prosterna  ses pieds, et d'une voix suppliante:
Saint-homme, lui dit-elle, votre servante n'a point fascin l'esprit de
Hn-wen. Il y a dj plusieurs annes que je suis marie avec lui, et
cette union tait dcrte depuis des sicles. J'espre que le
Saint-homme voudra bien montrer sa bont compatissante, et me rendre mon
poux. Ma reconnaissance sera sans bornes.

--Je sais, lui dit Fa-ha, que votre union tait dcrte par le ciel;
mais quoique vous soyez enceinte, je ne puis maintenant me rendre  vos
dsirs. Quand votre terme approchera, je permettrai  Hn-wen de
descendre de la montagne pour vous assister dans vos souffrances.
Excusez-moi aujourd'hui si je ne puis vous montrer cette tendre piti
qui est le premier de mes devoirs.

Blanche le supplia encore plusieurs fois en versant des larmes; mais
Fa-ha fut sourd  ses prires.

La petite Bleue, qui se tenait auprs d'eux, ne put contenir les
transports de sa colre, et l'accabla d'injures: Ane tondu, lui
dit-elle, un disciple de Bouddha doit mettre avant tout, le bien de ses
semblables. Puisque tu brises les liens d'amour qui unissent les hommes,
puisses-tu tre malheureux sur la terre et sur l'eau, et tomber au fond
des enfers! Je vais te dchirer en mille pices pour assouvir ma
fureur.

A ces mots, elle dtache sa ceinture de soie rouge et la jette dans
l'air. Elle se change sur-le-champ en un dragon de feu qui s'lance vers
le visage de Fa-ha.

Ta puissance est bien chtive, lui dit le religieux, souriant d'un air
de mpris: je vais te montrer  mon tour ce dont je suis capable.
Soudain il lve son vase d'or de la main droite, et y reoit le dragon
de feu.

La fureur de Blanche ne connat plus de bornes. Elle lance avec sa
bouche une perle enflamme pour frapper le visage de Fa-ha.

Le religieux est glac d'effroi, et la seule ressource qui lui reste est
de lancer son vase d'or au milieu des airs. Tout  coup le tonnerre
gronde, mille clairs dchirent le voile des tnbres, des vapeurs
rouges arrtent la perle brlante, et enveloppent la tte de Blanche
dans un rseau de feu.

A peine Blanche a-t-elle vu la puissance magique du vase sacr de
Bouddha, qu'elle est frappe de terreur, et son me est prte 
s'chapper. Sans perdre de temps, elle reprend sa perle prcieuse, monte
sur un nuage avec la petite Bleue, et s'enfuit en toute hte.

Fa-ha ramasse le vase d'or et retourne au couvent. Ds qu'il est entr
dans la salle principale, il ordonne de battre le tambour et de sonner
les cloches pour rassembler tous les religieux qui sont sous ses ordres.
Mes frres, leur dit Fa-ha, coutez bien ce que je vais vous
recommander. Aujourd'hui deux Couleuvres-fes ont voulu mesurer leur
puissance magique avec la mienne; mais la vertu du vase sacr de Bouddha
les a mises en fuite. Elles conservent dans leur coeur des projets de
vengeance, et je sais qu'elles reviendront cette nuit pour inonder la
Montagne-d'Or, et faire prir sous les flots les innombrables habitants
de Tchn-kiang. Quoique ces vnements arrivent par la volont du ciel,
je vais vous donner  chacun un talisman que vous tiendrez cette nuit
dans votre main. J'tendrai ma tunique violette sur les portes du
couvent, et je le prserverai ainsi des dsastres de l'inondation. Je
veux veiller moi-mme  l'entre de la montagne, et je verrai  quoi
aboutiront les menaces de ces fes. Pour vous, tenez-vous sur vos
gardes, et suivez fidlement mes avis.

Les religieux obissent; ils prennent les talismans, et se retirent
chacun dans leur cellule en attendant l'ennemi.

Revenons maintenant  Blanche. Elle tait rentre dans sa maison avec sa
servante, et de ses yeux s'chappaient deux ruisseaux de larmes.
Madame, lui dit la petite Bleue, est-il possible que cet ne tondu
s'obstine  garder Hn-wen, et qu'il se soit empar de votre prcieuse
ceinture! Si vous m'en croyez, je retournerai avec vous sur la
Montagne-d'Or; nous nous saisirons de ce moine odieux, et nous
remmenerons votre poux.

--Petite Bleue, lui dit Blanche en soupirant, sa puissance magique est
plus forte que la mienne, et de plus, il possde un vase d'or qui est
toujours pour lui un instrument de victoire. C'est ce que tu as pu voir
de tes propres yeux. Heureusement que nous nous sommes chappes avant
qu'il n'engloutt notre me au fond de son vase d'or. Je veux bien
retourner cette nuit sur la montagne. J'aurai seulement recours aux
prires et aux supplications. Nous verrons si Fa-ha daignera revenir 
des sentiments de bont.

Mais bientt le disque rouge de la lune s'inclina vers l'Occident, et le
soleil commena  clairer le ciel de ses premiers rayons. Les deux Fes
montent sur un nuage et se transportent sur la Montagne-d'Or. Elles
voient Fa-ha qui tait assis sur le seuil du couvent, dont les portes
taient troitement fermes. Un rseau cleste tait tendu  l'entre de
la montagne. Blanche se prosterne avec la petite Bleue aux pieds du
religieux, et lui parle d'une voix suppliante: Saint-homme, lui
dit-elle, nous esprons que vous ouvrirez votre coeur  la piti, et que
vous laisserez sortir M. Hiu; vos servantes en conserveront une
reconnaissance ternelle.

--Monstres odieux! leur dit Fa-ha d'un ton courrouc, Hn-wen a fait
couper ses cheveux, et il a embrass la vie religieuse; vous n'avez plus
besoin de penser  lui. Retournez promptement dans votre caverne, si
vous voulez chapper  une mort certaine.

Lorsque Blanche eut entendu ces menaces, elle vit bien que Fa-ha ne
laisserait point partir Hn-wen. Elle se lve avec la petite Bleue, et
l'accable d'injures: Ane tondu, lui dit-elle, puisque tu as la cruaut
de sparer l'poux de son pouse, je te jure une haine implacable.
Elle dit et, avec sa bouche, elle lui lance  la figure une perle
prcieuse.

Fa-ha ouvre aussitt son vase d'or et y reoit la balle meurtrire;
puis levant son bton, il se prpare  en frapper Blanche. Heureusement
qu'un gnie librateur accourut du haut des airs. Le lecteur demandera
sans doute quel tait son nom; c'tait le gnie de l'toile Koue-sing.
Comme Blanche portait dans son sein un fils qui devait obtenir le titre
Tchoang-youn (le premier des docteurs), sa mort et t un vnement
affreux. C'est pourquoi le gnie de l'toile Koue-sing arrta le bton
du religieux avec la pointe de son pinceau, et sauva la vie  Blanche.

Ds que Blanche eut chapp ainsi  la mort, elle monta sur un nuage
avec la petite Bleue, et s'enfuit en toute hte. Ce que voyant Fa-ha,
il comprit la cause secrte  laquelle elle devait sa dlivrance. Il
ramassa son bton, tendit sa tunique violette sur la porte du couvent,
et resta en sentinelle pour garder la Montagne-d'Or.

Mais revenons  Blanche qui s'tait enfuie avec la petite Bleue.
Est-il possible, s'cria-t-elle en grinant les dents, que ce moine
tondu s'obstine  retenir mon poux, et qu'il se soit empar de ma
prcieuse ceinture! C'en est fait, je veux suivre l'axiome: Si vous ne
russissez pas la premire fois, ne vous dcouragez pas la seconde. Je
veux maintenant lui faire une guerre d'extermination. Je vais inonder la
Montagne-d'Or, et engloutir sous les eaux tous ces moines tondus dont le
couvent est rempli; c'est alors que j'aurai assouvi ma juste fureur.

La petite Bleue flicite sa matresse de ce projet, et la presse de le
mettre  excution.

Soudain Blanche monte sur un nuage avec la petite Bleue. Ds qu'elle
s'est leve au haut des airs, elle prononce des paroles magiques et
appelle les rois des dragons qui habitent les quatre mers. Les rois des
dragons des quatre mers accourent en un clin d'oeil et se prosternent
devant elle. Madame? s'crient-ils d'une voix soumise, quels ordres
suprmes avez-vous  nous donner?

--Soulevez les flots, leur dit Blanche, et engloutissez la
Montagne-d'Or. Les rois des dragons obissent. Soudain ils ordonnent 
leurs troupes cailles,  leurs gnraux  tte de homard, d'amonceler
des nuages et de verser des torrents de pluie. Bientt tout le pays est
couvert d'une vaste inondation; les flots argents, les vagues
blanchissantes montent en bouillonnant et enveloppent la Montagne-d'Or.

Ds que Fa-ha voit l'inondation arriver  grands flots, il prononce des
paroles sacres, dploie sa tunique violette et ordonne  tous les
religieux de lancer dans l'eau leurs divins talismans. Au mme instant,
les eaux se retirent, et descendent du haut de la montagne en torrents
cumeux.

Les rois des dragons ne peuvent lutter plus long-temps contre la
puissance de Fa-ha. Les flots qui tout  l'heure semblaient inonder le
ciel, s'abaissent comme par enchantement, et baignent  peine le pied de
la montagne. Qui ne verserait des larmes sur les habitants de la ville
de Tchn-kiang! Les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers
sont tous engloutis sous les eaux.

A la vue de ces dsastres, Blanche est remplie d'effroi. Petite Bleue,
s'crie-t-elle d'une voix gmissante, vous voyez que les eaux de la mer
n'ont pu s'lever au-dessus de la Montagne-d'Or, et que loin de servir
ma vengeance, elles ont fait prir les nombreux habitants de la ville de
Tchn-kiang. Je me suis rvolte contre le ciel, j'ai commis un crime
impardonnable! Retournons ensemble dans la caverne du Vent-pur et
fixons-y quelque temps notre sjour; nous mditerons l sur ce que nous
devons faire.

--Vous avez raison, lui rpondit la petite Bleue. Blanche prit cong
des rois des dragons et leur adressa ses remercments. Ceux-ci se
mettent  la tte de leurs troupes cailles et retournent au fond des
mers. Blanche arrive avec sa servante sur la montagne de la Ville-bleue;
elle descend de son char de nuages et va se retirer dans la grotte du
Vent-pur.

    Cette fois Blanche a pu soulever les flots sur une tendue de mille
      lis; bientt elle sera ensevelie sur la pagode de Lou-pong.

Les religieux de la Montagne-d'Or furent en moi pendant toute la nuit.
Ds que le jour parut, Fa-ha rompit lui-mme le charme auquel il avait
eu recours; il reprit sa tunique violette, et rentra dans le couvent.

Quand les religieux lui eurent rendu leurs devoirs, Fa-ha parla 
Hn-wen. Monsieur, lui dit-il, votre femme a inond la ville de
Tchn-kiang, et elle a fait prir, sous les eaux, une multitude
innombrable d'tres vivants. Par cette conduite, elle s'est rvolte
contre le ciel, et elle a commis un crime pour lequel il n'est point de
pardon. Elle a pris la fuite et s'est retire dans la grotte du
Vent-pur. Vous ne pouvez rester long-temps dans ce couvent; et puisque
vous tes arriv au terme fix pour l'expiation de vos fautes, vous
pouvez retourner dans votre ville natale. A Hang-tcheou, il y a un de
mes disciples qui demeure dans le couvent de Ling-n-ss; je vais vous
donner une lettre de recommandation pour lui. Vous pourrez rester
quelque temps dans ce pieux asile o vous goterez le bonheur que
procure le calme de la vie religieuse, et vous chapperez ainsi aux
dangers d'un monde corrompu.

A ces mots, il crit la lettre destine  Hn-wen. Celui-ci salue
Fa-ha, en se prosternant jusqu' terre, et le remercie de lui avoir
sauv la vie; puis il prend la lettre et lui fait ses adieux. En
descendant de la montagne, Hn-wen aperoit de loin la ville de
Tchn-kiang, que l'inondation a change en une affreuse solitude. Il ne
peut s'empcher de songer que la maison de Siu-kien a sans doute t
enveloppe dans le mme dsastre, et cette pense remplit son me
d'amertume et de douleur. Pendant son voyage, il ne s'arrtait que pour
prendre ses repas, et se reposer la nuit des fatigues du jour.

Laissons Hn-wen continuer sa route, et revenons  Blanche. Depuis
qu'elle s'tait retire dans sa grotte, elle ne cessait de penser 
Hn-wen, et s'abandonnait tout le jour aux pleurs et aux gmissements.
La petite Bleue s'efforait de la consoler. Madame, lui dit-elle un
jour, il est temps de mettre un terme  votre douleur. J'ai l'intention
d'aller sur la Montagne-d'Or pour savoir des nouvelles de votre mari;
nous verrons alors ce que nous devons faire. Que pensez-vous de mon
projet?

Blanche fit un mouvement de tte en signe d'assentiment. Soudain la
petite Bleue monte sur un nuage enchant, et arrive  la Montagne-d'Or.
Elle se mtamorphose, et s'introduit dans le couvent sous la forme d'un
papillon. Bientt elle sut tous les dtails relatifs  Hn-wen; ensuite
elle retourna promptement  la grotte du Vent-pur, et elle apprit  sa
matresse que Fa-ha avait engag Hn-wen  retourner  Hang-tcheou.

A cette nouvelle, Blanche fut remplie de joie. Elle sortit aussitt avec
la petite Bleue de la grotte du Vent-pur, monta sur un char de nuages,
et se dirigea vers Hang-tcheou. Du haut des nues, les deux Fes
aperoivent Hn-wen, qui arrivait dans un pays dpendant de Hang-tcheou,
et nomm Ti-mou-kiao. Elles descendent de leur char vaporeux, et
courent au-devant de lui. Monsieur, lui dirent-elles, o allez-vous?

Hn-wen lve les yeux, et ds qu'il les a reconnues, il est frapp de
stupeur, et reste comme priv de l'usage de ses sens.

Monsieur, lui dit Blanche les yeux baigns de larmes, vous avez ajout
foi aux paroles d'un charlatan, et vous m'avez fait l'injure de me
prendre pour une fe! Depuis que votre servante est unie avec vous par
les liens du mariage, elle a partag pendant plusieurs annes les soins
de votre profession, et elle n'a pargn aucunes peines pour faire
prosprer l'tablissement que vous aviez form. Et quand mme elle
serait une fe, vous savez qu'elle ne vous a jamais fait de mal. Je vous
en prie, monsieur, rflchissez mrement sur ce que vous devez faire.

--J'ai embrass la vie religieuse, lui rpondit Hn-wen; vous n'avez pas
besoin de venir encore m'obsder.

--Monsieur, lui dit Blanche avec un sourire amer, il faut que vous ayez
perdu la raison! Si vous embrassez la vie religieuse, dites-moi, je
vous prie, qui est-ce qui acquittera votre dette envers vos anctres,
qui est-ce qui leur donnera des descendants de qui ils attendent des
sacrifices funbres? Ce n'est pas tout: l'enfant que je porte dans mon
sein est votre chair et votre sang! Si vous tes devenu tranger aux
sentiments qui unissent un poux  son pouse, songez du moins aux
devoirs que vous impose l'amour paternel. Elle dit, et verse un torrent
de larmes.

Hn-wen est mu jusqu'au fond du coeur, et reste quelque temps sans
pouvoir profrer un mot. Il songe aux marques d'amour que lui a donnes
Blanche pendant plusieurs annes, et il ne peut rsister plus long-temps
 ses pleurs et  ses tendres prires.

Monsieur, lui dit la petite Bleue en s'approchant de lui, bannissez
d'injustes soupons. Comme ma matresse met au-dessus de tout, sa vertu
et sa rputation, elle aurait cru se dshonorer en passant dans les bras
d'un autre poux. Voyant que vous ne reveniez pas de la Montagne-d'Or,
o vous tiez all vous promener, elle prouva, ainsi que moi, la plus
vive inquitude, et elle y alla elle-mme pour vous chercher. Mais tout
 coup, la ville de Tchn-kiang fut dsole par une vaste inondation.
Heureusement que nous nous trouvions ensemble sur la montagne, et nous
avons ainsi chapp  une mort certaine. Mais, hlas! notre maison est
entirement ruine, et nous ne savons maintenant o chercher un asile.
Il y a quelques annes, lorsque vous tiez exil  Sou-tcheou, ma
matresse a envoy secrtement cent onces d'argent  Ki-kong-fou, votre
beau-frre[29]. Maintenant, se voyant sans ressources et sans appui,
elle se disposait  aller le trouver  Hang-tcheou, lorsqu'elle a eu le
bonheur de vous rencontrer ici. J'ose esprer que vous reviendrez  des
sentiments de bienveillance, et que vous cesserez d'tre insensible aux
peines et  l'affection de votre pouse.

Hn-wen se sent attendrir par ces dernires paroles. Chre pouse,
s'cria-t-il, j'ai t un instant plong dans l'aveuglement; et pour
m'tre laiss tromper par les contes ridicules d'un moine imposteur,
j'avais ouvert mon coeur  d'injustes soupons; j'espre que vous
daignerez oublier mon crime.

--Monsieur, s'cria Blanche en serrant tendrement sa main, puisque vous
revenez  des sentiments de bienveillance, et que vous ne rduisez pas
votre servante  gmir jusqu' ce que l'ge ait blanchi ses cheveux, je
reconnais l une preuve de votre excellent coeur; quel pardon
pourriez-vous me demander maintenant?

Hn-wen est transport de joie. Chre pouse, lui dit-il, o
voulez-vous que nous allions fixer notre sjour?

--Monsieur, lui rpondit Blanche, j'ai dpos cent onces d'argent entre
les mains de votre beau-frre, allons le trouver ensemble; cet argent
nous offrira des ressources pour vivre: plus tard, nous dlibrerons sur
ce que nous devons faire.

--J'approuve entirement votre projet, lui rpondit Hn-wen. Et  ces
mots, ils se dirigent tous trois vers la ville de Tsien-tang.

Depuis ce dpart, il se passa beaucoup d'vnements qui mritent d'tre
raconts. Si, d'un ct, des parents se rapprochent plus intimement par
de nouveaux liens, de l'autre, un ennemi implacable sent redoubler sa
haine et ses dsirs de vengeance. Si vous dsirez savoir ce qui arriva
ensuite, lisez le chapitre onzime.


NOTES:

[28] Il y a dans le texte _po-iu_, expression qui dsigne un vase dont
les religieux bouddhistes se servent pour demander l'aumne.

[29] Voyez plus haut, page 177.




CHAPITRE XI.

ARGUMENT.

    Le Tao-ss de Mao-chn descend, avec la rage dans le coeur, du
      sommet de sa montagne.

    L'astre Wen-sing[30] entre dans le monde, et sa naissance fait
      clater des transports de joie.


    Depuis mille automnes l'astre Wen-sing[31] vivait inconnu sur une
      montagne cleste[32]. Tantt il dormait sur les nuages, tantt il
      dirigeait une barque lgre dans les vagues de l'empyre.

    Les pchs des deux astres qui lui ont donn le jour le retenaient
      encore captif; mais une fois entr dans le monde, il arrive au
      fate des honneurs.


Hn-wen ayant renou ses premires relations avec les deux Fes, se
dispose  les accompagner dans la ville de Tsin-tang. Ils louent un
bateau et arrivent chez Ki-kong-fou, qui se trouvait en ce moment sur le
seuil de sa porte. Ds qu'il eut aperu Hn-wen, il fut rempli de joie,
et rentra promptement dans l'intrieur de sa maison. Chre pouse,
dit-il  Hiu-chi, voil votre frre qui arrive.

En entendant ces paroles, Kiao-yong prouve la mme allgresse que son
mari, et s'lance en un instant hors du vestibule. Elle voit Hn-wen qui
se tenait devant la porte, avec deux jeunes femmes d'une rare beaut.
Quand Hn-wen eut salu sa soeur, Je vous flicite, lui dit Hiu-chi, de
revenir aujourd'hui chez nous; mais dites-moi, je vous prie, quelles
sont ces deux jeunes femmes?

--L'une est mon pouse, lui rpondit Hn-wen; son nom est Blanche, et
son surnom est Tchn-niang; l'autre est sa servante, qui s'appelle la
petite Bleue.

--Je me rjouis, lui dit Hiu-chi, d'avoir une belle-soeur aussi
distingue. Blanche et Bleue s'avancrent ensuite pour saluer Hiu-chi.

Quand tous se furent assis  la place marque par les rites, le frre et
la soeur se racontrent ce qui leur tait arriv depuis leur sparation.
Depuis que vous m'avez quitte pour aller en exil, dit Hiu-chi, je n'ai
eu de repos ni le jour ni la nuit. Heureusement que l'hiver dernier,
nous avons reu de vos nouvelles lorsque vous nous avez envoy un dpt
d'argent; nous avons su que vous tiez  Kou-sou, et que tout
russissait au gr de vos dsirs. Quelque temps aprs, nous apprmes
qu'une nouvelle condamnation vous avait fait exiler  Tchn-kiang, et
cette nouvelle changea notre joie en tristesse. Mais grces au ciel,
vous revenez aujourd'hui avec votre pouse; cet vnement met le comble
 notre bonheur.

Hn-wen allait rpondre  sa soeur, mais Blanche eut peur qu'il ne
laisst chapper quelque parole imprudente, et se hta de parler  sa
place. Ma soeur, dit-elle, l'an dernier nous demeurions  Kou-sou. Le
jour o l'on clbre la naissance du dieu Tsou-ss, l'usage veut que
l'on prsente dans le temple des objets rares et prcieux. J'en avais
plusieurs que j'avais trouvs dans l'hritage de mon pre; je les remis
 mon mari, afin qu'il les offrt dans cette solennit. Quelque temps
aprs, le jour de sa naissance, mon mari tala ces objets prcieux dans
le vestibule; mais en les voyant, des brigands, venus je ne sais d'o,
sentirent s'veiller leur cupidit. Ils tranrent M. Hiu devant le
magistrat, qui,  force de tortures, lui fit avouer un vol qui lui tait
faussement imput, et l'exila  Tchn-kiang. Votre servante recueillit
alors tout l'argent qu'elle possdait, et le dposa entre vos mains.
Ensuite elle se rendit  Tchn-kiang pour servir son mari. Le premier
jour de l'anne, comme il tait all se promener sur la Montagne-d'Or,
il se laissa tromper par un moine nomm Fa-ha, qui l'engagea  se faire
couper les cheveux et  embrasser la vie religieuse. Ds que j'eus
appris cette nouvelle, j'allai avec ma servante, sur la Montagne-d'Or,
pour ramener mon mari. Mais soudain, la ville de Tchn-kiang fut
couverte d'une vaste inondation qui engloutit tous les habitants. Le
ciel a permis que je me trouvasse en ce moment sur la Montagne-d'Or, et
que j'chappasse ainsi  la fureur des flots. Aujourd'hui que nous voici
de retour, nous osons vous demander la permission de demeurer quelques
jours chez vous; nous esprons que vous voudrez bien nous accorder cette
prcieuse faveur.

--Mon frre, dit alors Hiu-chi, il serait difficile de trouver au monde
une personne aussi accomplie; tchez de lui tmoigner tout l'amour
qu'elle mrite. Mais notre maison est trop troite pour vous recevoir
mme pendant quelques jours.

--Ne vous inquitez pas, lui dit Kong-fou, il y a tout prs d'ici une
petite maison compose de deux chambres spacieuses. Le propritaire
cherche maintenant  la vendre. Je vais aller le trouver et en arrter
le prix. A ces mots, Hn-wen fut transport de joie.

Hiu-chi alla prparer une collation pour son frre et sa belle-soeur, et
disposa deux tables spares. Kong-fou s'assit dans le vestibule avec
Hn-wen, et Hiu-chi se plaa dans sa chambre avec Blanche et la petite
Bleue. Tout en causant  table, Hn-wen apprit que M. Wang tait mort
depuis long-temps. Il se rappela les bienfaits qu'il avait reus de lui,
et ne put s'empcher de verser des larmes.

Quand le repas fut fini, Kong-fou loua, dans le voisinage, un
appartement o ses trois htes pussent passer la nuit. Le lendemain il
prit les cent onces d'argent qui lui avaient t confies, et les remit
 Hn-wen.

Mon frre, lui dit celui-ci, il n'est pas ncessaire de me rendre ce
dpt; je vous prie d'en employer une partie pour acheter la petite
maison dont vous m'avez parl, et la garnir des meubles et des
ustensiles dont nous avons besoin; le reste de la somme me servira 
monter une boutique.

--Puisque telles sont vos dispositions, lui dit Kong-fou, je me charge
de toute cette affaire, et je vais m'en occuper dans l'instant mme.

--Je me repose entirement sur vous, lui dit Hn-wen.

--Nous sommes troitement unis par les liens de famille, reprit
Kong-fou, et je ne fais que remplir un devoir sacr. Aussitt il prit
l'argent, et alla trouver le propritaire de la maison, qui n'eut pas de
peine  tomber d'accord avec lui. Ensuite il signe le contrat de vente,
et paie la somme convenue. De l, Kong-fou va acheter les meubles et les
ustensiles de mnage dont Hn-wen et Blanche avaient besoin. Hn-wen
choisit un jour heureux dans le calendrier, et se transporta ensuite
avec ses effets dans sa nouvelle maison. Kong-fou remit  son beau-frre
l'argent qui lui restait.

Hn-wen remercia son beau-frre, et aprs avoir mrement dlibr avec
Blanche, il ouvrit, comme auparavant, une boutique de pharmacie. Ces
deux familles tant voisines l'une de l'autre, se voyaient tous les
jours, et resserraient ainsi leurs liens d'affection et de parent.

Comme Blanche avait inond la ville de Tchn-kiang, et qu'elle avait
fait prir tous ses habitants, elle se rendait chaque nuit dans un
jardin fleuri o elle brlait de l'encens, et adressait des prires au
ciel, dans l'espoir d'effacer ses crimes, et d'chapper au juste
chtiment qu'elle avait mrit.

    Au fond de son coeur elle dsire de voir calmer les vents et les
      flots; mais la tempte qu'elle a suscite va se grossir d'une
      nouvelle tempte.

Laissons un instant Blanche, et revenons au Saint-homme Lo-i. Le jour o
Blanche l'avait vaincu et couvert de confusion, il tait retourn, avec
la rage dans le coeur, sur sa montagne sacre, pour cultiver la vertu et
se perfectionner davantage dans l'tude de la raison. Il avait reu
parmi ses disciples l'esprit d'un serpent noir[33]. Un jour qu'il tait
dans sa grotte, occup de soins religieux, il se dit en lui-mme: Le
serpent noir possde maintenant toutes les ressources de la science
magique; il faut que je le fasse descendre avec moi de la montagne, et
que je le charge de me venger. Soudain il appelle son disciple, et
demande o il est.

Le serpent noir accourt  la voix de son matre, et lui dit d'une voix
soumise: Mon pre, voici votre disciple; quels ordres suprmes
avez-vous  lui donner?

--Sage disciple, lui dit le Saint-homme, voici pourquoi je t'ai appel.
Jadis, comme je me trouvais  Sou-tcheou, dans le temple du dieu
Liu-tsou, la Couleuvre blanche de la montagne de la ville Bleue m'a
suspendu au haut des airs, et m'a couvert de honte. Cet affront sanglant
n'est pas encore veng. La Couleuvre blanche est maintenant 
Hang-tcheou. Veux-tu descendre avec moi de la montagne, et aller 
Hang-tcheou pour exterminer ce monstre odieux, et satisfaire ma juste
fureur?

Le serpent noir s'lance devant lui par un mouvement imptueux. Mon
pre, lui dit-il, votre disciple dsire descendre avec vous de la
montagne, et exterminer cette mchante fe, pour laver votre affront.

Le Saint-homme est ravi de cette rsolution. Soudain il sort de sa
grotte avec le serpent noir, monte sur un nuage enchant, et arrive en
un clin d'oeil  la ville de Hang-tcheou. Le matre et le disciple
descendent de leur char vaporeux, et se rendent d'abord dans le temple
du dieu qui protge la ville. Sage disciple, dit Lo-i au serpent noir,
va maintenant exterminer la Couleuvre blanche. Mais il faut user de
prudence, et ne l'attaquer qu'au moment favorable; tche surtout qu'elle
ne puisse s'chapper.

Le serpent noir obit. Il monte sur un nuage qui le transporte dans le
jardin fleuri de Blanche, et s'y cache en l'attendant.

Revenons maintenant  Blanche. Elle s'tait leve au milieu du calme de
la nuit, et s'tait rendue dans son jardin fleuri pour prier le ciel et
brler des parfums. Comme elle allait se prosterner jusqu' terre, le
serpent noir la voit, et s'lance rapidement de son ct. Blanche est
frappe tout  coup d'une odeur empeste, qui s'exhalait autour d'elle.
Elle lve la tte, et quand elle aperoit le monstre, elle tombe par
terre sans connaissance et sans mouvement.

Le serpent noir ouvre une gueule bante et se prpare  la dvorer.
Mais, du milieu des airs, accourut tout  coup un jeune dieu  tte de
loriot blanc. mu du danger de Blanche, il arriva d'un vol rapide par
l'ordre suprme de Bouddha. Ds qu'il eut vu le serpent noir qui allait
dchirer Blanche avec ses dents envenimes, il fondit du haut des nues
sur ce monstre, et, d'un coup de bec, il lui emporta la moiti du corps;
l'autre moiti resta toute sanglante par terre. Aussitt que le jeune
dieu eut ainsi dlivr Blanche, il retourna vers la mer du Midi, pour
rendre compte  Bouddha de sa commission.

La petite Bleue, se trouvant par hasard dehors, entendit pousser des
cris affreux dans le jardin. Elle accourut prcipitamment, et aperut sa
matresse qui tait tendue par terre, sans donner signe de vie. Elle la
relve avec empressement, et parvient  rappeler l'usage de ses sens.
Madame, lui demanda-t-elle, comment tes-vous tombe de la sorte?

--Petite Bleue, lui rpondit Blanche, quand elle fut sortie de sa
lthargie, tout  l'heure j'tais venue brler des parfums, et implorer
la clmence du ciel; mais tout  coup je fus attaque par un serpent
noir qui tait sur le point de me dvorer. Je fus glace d'effroi et je
tombai par terre sans connaissance. Comment as-tu appris ce triste
vnement, qui est-ce qui t'a envoye  mon secours?

--Madame, rpondit la petite Bleue, j'ai entendu vos cris d'effroi, et
voil pourquoi je suis accourue. Je pense que le serpent noir s'est
enfui. En disant ces mots, elle ramne Blanche dans sa chambre.

Parlons maintenant du Saint-homme Lo-i, qui tait rest dans le temple.
Ne voyant pas revenir le serpent noir, il conut les plus vives
inquitudes. Soudain, il monte sur un nuage, pour aller s'informer de ce
qu'il tait devenu. Il vit le serpent noir qui venait d'expirer sous le
bec acr du dieu  tte de loriot blanc, et resta frapp de stupeur.

La petite Bleue ayant conduit Blanche dans sa chambre  coucher,
retourna dans le jardin, pour rapporter la table des parfums, et
aperut, au bas d'une touffe de fleurs, la moiti du corps du serpent
noir. Elle n'tait pas encore sortie de son tonnement, lorsque, levant
la tte, elle vit le Saint-homme Lo-i, qui tait mont sur un nuage. Les
soupons de la petite Bleue s'claircissent sur-le-champ, et elle ne
peut s'empcher de l'accabler de reproches et d'injures. Misrable! lui
dit-elle, l'an pass ma matresse a eu piti de toi, et t'a fait grce
de la vie; et au lieu de lui tmoigner ta reconnaissance, tu es venu
aujourd'hui avec un serpent noir pour la faire prir! Mais, grces au
ciel, ce serpent est mort de lui-mme. Sans cela, elle aurait succombe
sous tes coups homicides.

--Monstre odieux, lui rpondit le religieux, elle a tu mon disciple, et
elle a redoubl ainsi ma haine acharne.

La petite Bleue est transporte de fureur, et lve son glaive pour lui
fendre la figure, mais le religieux pare le coup mortel avec un fouet
qu'il tenait dans sa main. Aprs avoir lutt quelques instants sans
succs, la fe dtache sa ceinture de soie bleue, la lance dans l'air et
la transforme en une corde qui a le pouvoir de lier les dieux eux-mmes.
Elle s'en sert pour garrotter le Saint-homme; ensuite elle appelle le
vaillant guerrier qui porte un bonnet jaune, et lui ordonne d'aller
prcipiter le Saint-homme dans la mer d'Orient. La petite Bleue reprend
alors sa ceinture, descend de son char de nuages, et rentre dans la
chambre de sa matresse. Madame, lui dit-elle, le stupide Tao-ss du
temple de Liu-tsou, tait venu avec ce serpent noir, pour venger ses
injures; mais je l'ai enchan avec ma ceinture bleue, et je l'ai jet
dans la mer d'Orient. J'ignore quel dieu bienfaisant a extermin ce
monstre, et a sauv la vie de ma matresse.

Blanche eut recours aux sorts. Petite Bleue, s'cria-t-elle, c'est le
jeune dieu  tte de loriot blanc, qui est venu par l'ordre de Fo
(Bouddha) pour me dlivrer. A ces mots, elle sort de sa chambre avec la
petite Bleue, et se tournant vers le ciel, elle remercia Fo de lui
avoir sauv la vie.

Blanche avait prouv tant d'motion et d'effroi qu'elle tait tombe
malade, et tait force de garder le lit. Hn-wen la soignait nuit et
jour avec un zle et une tendresse infatigables. Hiu-chi en ayant t
informe, s'empressa de venir lui rendre visite. Ma soeur, lui
dit-elle, j'ai appris la maladie qui afflige votre prcieuse sant, et
j'ai voulu savoir moi-mme de vos nouvelles.

--Je regrette, lui dit Blanche, que l'indisposition fortuite de votre
indigne servante vous ait engage  fatiguer vos pieds, qui sont beaux
comme le jade; je ne mrite point un tel degr d'attention.

La petite Bleue servit le th dans la chambre  coucher. Ma soeur, lui
dit ensuite Hiu-chi, votre grossesse touche bientt  son terme; vous
devez prendre toutes les prcautions convenables. Je ne forme qu'un
voeu: c'est que vous ayez un fils qui puisse propager les rejetons de la
famille de Hiu.

--Je vous remercie, lui dit Blanche, de ces paroles bienveillantes que
j'estime autant que l'or. J'ai appris que ma belle-soeur est devenue
enceinte en mme temps que sa servante; j'aurais une prire  lui
adresser: j'ignore si elle daignera rpondre  mes voeux.

--Ma soeur, lui rpondit Hiu-chi en souriant, parlez, je n'ai rien 
vous refuser.

--Votre servante, lui dit Blanche toute joyeuse, arrivera comme vous, ce
mois-ci, au terme de sa grossesse. Si nous avons chacune un fils, je
dsire qu'ils soient unis comme des frres; si nous avons deux filles,
elles se regarderont comme des soeurs; mais si l'une obtient un fils et
l'autre une fille, je dsire qu'ils soient fiancs ensemble. J'ignore
quelles sont vos dispositions.

--Ce serait une affaire charmante, lui dit Hiu-chi en souriant; je serai
ravie de me rendre  votre dsir. Ma rsolution est prise; je jure de
n'en jamais changer.

Blanche allait rpondre, lorsque Hn-wen entra dans la chambre.
Aussitt, elle l'informa du projet qu'elle venait de former avec
Hiu-chi.

Puisque ma soeur est dans de si bonnes dispositions, lui dit Hn-wen en
riant, je veux lui remettre un faible prsent, comme gage de notre
promesse. En disant ces mots, il te de son doigt un anneau de jade, et
le prsente  Hiu-chi. Celle-ci dtache de sa tte une aiguille d'or,
qu'elle remet  Hn-wen. Hn-wen retint sa soeur, et lui offrit une
collation.

Quand le repas fut termin, Hiu-chi prit cong de ses parents, et fit
connatre  son mari le projet de mariage qui devait resserrer encore
les liens des deux familles. Cette nouvelle remplit Kong-fou d'une joie
inexprimable.

    Aujourd'hui elles ont form un projet de mariage; dans la suite,
      elles obtiendront de l'empereur de brillantes distinctions.

Revenons maintenant  Blanche. Comme elle tait toujours malade, la
longue conversation qu'elle avait eue avec Hiu-chi dans cet tat de
faiblesse, lui avait caus une vive motion, et avait avanc l'poque de
son accouchement. Au milieu de la nuit, elle commena  prouver les
premires douleurs. Hn-wen et la petite Bleue ne quittaient pas son
lit, et lui prodiguaient les soins les plus assidus. A la troisime
veille,  l'heure de midi, une clart brillante illumina toute la
maison, et l'astre Wen-sing descendit dans le monde. La petite Bleue
prend l'enfant dans ses bras, et voyant que c'est un fils, elle se
rjouit avec Hn-wen de ce bonheur qui mettait le comble  ses voeux.
Ensuite, elle l'aide  porter Blanche sur son lit.

Quand le jour parut, Kong-fou, qui avait t inform de cet heureux
vnement, accourut pour en fliciter Hn-wen.

Le troisime jour, Hn-wen prpara un repas, auquel il invita son
beau-frre et sa soeur. Aprs qu'ils eurent bu ensemble _le Vin de
l'allgresse_[34], on donna  l'enfant le petit nom de Mong-kiao, et le
nom honorifique de Yng-youn. Tout en buvant, Kong-fou dit  Hn-wen:
Votre pouse vient de vous donner un Ki-lin[35] de jade; mais j'ignore
quel sera l'enfant de votre noble soeur.

--Mon frre, lui rpondit Hn-wen, le ciel exauce toujours les voeux de
l'homme; je suis sr qu'elle vous donnera une fille. Bientt le soir
vint, et les convives se sparrent. Au milieu de la nuit, Hiu-chi
prouva les premires douleurs de l'enfantement; et, au lever du soleil,
elle mit au monde une fille. Kong-fou et sa femme furent transports de
joie, et reconnurent que le ciel avait en effet exauc leur voeu. Cette
nouvelle ne fit qu'augmenter l'allgresse de Hn-wen et de Blanche.
Hn-wen acheta aussitt un rouleau de satin rouge, et alla le porter le
troisime jour dans la maison de son beau-frre. Quand Kong-fou eut reu
ce prsent, il invita Hn-wen  boire _le Vin de l'allgresse_, et donna
 sa fille le nom de Pi-lin[36]. Pendant le repas, Hn-wen dit 
Kong-fou: Je vous avais bien dit que ma soeur aurait une fille: vous
voyez que le ciel a exauc nos voeux. Quand le repas fut termin, les
convives se sparrent.

Les deux familles fiancrent leurs enfants, et depuis ce moment, elles
se lirent plus troitement qu'auparavant. Mais, hlas! de cruels
malheurs doivent encore fondre sur Blanche. A peine est-elle sortie de
la caverne du tigre, qu'elle tombe sous la dent des dragons des eaux.

Si vous dsirez savoir ce qui arriva ensuite, lisez le chapitre
douzime.


NOTES:

[30] Le mot Wen-sing signifie _l'astre de la littrature_. On comprendra
aisment pourquoi le fils de Blanche, qui n'est autre que cet astre
incarn, obtient dans la suite les premiers honneurs littraires.

[31] On a vu, dans le chapitre V, pag. 125, ligne 2, que les Chinois
regardent les constellations comme des montagnes clestes habites par
des dieux.

[32] Il y a, dans le texte chinois, Kin-sing son pre, et Mou-sing sa
mre. Les mots Kin-sing et Mou-sing sont les noms des plantes que nous
appelons _Jupiter_ et _Vnus_.

[33] J'ai pris la libert de mettre un _serpent noir_ au lieu d'un
insecte, dont le nom et les dimensions exigus choquent  la fois le
got et la vraisemblance.

[34] En chinois _Hi-tsieou_; on appelle ainsi le vin que l'on boit le
troisime jour aprs la naissance d'un enfant.

[35] Le Ki-lin est un animal fabuleux, qui apparat, dit-on,  la
naissance des grands hommes. Cette expression _Ki-lin de jade_ dsigne
ici un enfant distingu.

[36] Ce mot signifie nnuphar bleu.




CHAPITRE XII.

ARGUMENT.

    Fa-ha, par l'ordre de Bouddha, reoit l'me de la Fe.

    Le dieu Koun-chi-n prend la forme d'un Tao-ss, et gurit les
      maladies.


    La paix et le silence rgnent dans l'enceinte sacre, et les fleurs
      les plus rares y rpandent leurs parfums. Mais, hlas! des dsirs
      coupables pntrent encore dans la salle de jade. Vous tournez la
      tte, et des malheurs inouis viennent faire couler vos larmes. La
      puret du vent, la fracheur de la rose, vous rappellent malgr
      vous le sort de Lieou-lang.


REVENONS maintenant au religieux Fa-ha, qui avait engag Hn-wen  se
retirer dans le couvent de Ling-n-sse. Il apprit, quelque temps aprs,
qu'il avait rencontr les deux Fes au milieu de la route; que, sduit
de nouveau par leurs discours perfides, il avait renou ses premires
liaisons avec elles, et les avait ramenes dans la ville de Tsien-tang.
Cet vnement remplit son me d'amertume et de douleur.

Un jour que Fa-ha tait absorb dans sa mditation, il vit un
personnage vnrable qui tenait un papier jaune dans sa main, et entrait
dans sa cellule, situe au milieu des nuages.

Fa-ha, lui dit-il d'une voix imposante, j'arrive des extrmits du
Midi pour vous apporter un dcret de Bouddha. L'astre Wen-sing vient
d'entrer dans la vie. Quand il aura atteint l'ge d'un mois, vous irez
dans la ville de Tsien-tang, vous recevrez dans votre vase d'or l'me de
la Couleuvre blanche; et, pour accomplir le serment qu'elle a fait jadis
au gnie du ple du nord[37], vous l'ensevelirez sous la pagode de
Lou-pong. Vingt ans aprs, lorsque l'astre Wen-sing aura acquis un nom
brillant, et qu'aprs avoir obtenu des honneurs pour ses parents, il
viendra offrir un sacrifice dans cette pagode, vous permettrez  la mre
de voir un instant son fils; ensuite elle retournera dans le sjour des
mes heureuses. Il dit, et disparat comme une vapeur lgre.

Le religieux se prosterna au milieu de sa mditation pour recevoir les
ordres de Bouddha. Il quitte sa cellule mystrieuse, et parle ainsi 
ses disciples rassembls: Je vais descendre de la montagne, et voyager
dans l'empire; bientt je reviendrai au milieu de vous. En attendant,
observez la rgle dans toute sa puret, et rprimez svrement les
carts de votre coeur. Ils promettent tous de suivre ses sages
instructions.

Fa-ha prend son vase d'or et son bton sacr, et descend de la
montagne. Ensuite il s'lve sur un char de nuages qui le transporte au
couvent de Ling-n-sse, dans la ville de Tsien-tang.

Mais le temps s'coule avec la rapidit de la flche qui fend les airs.
Mong-kiao venait d'atteindre l'ge d'un mois. Hn-wen fait prparer un
repas splendide pour traiter ses parents, qui doivent venir le visiter 
cette occasion. La nuit suivante, comme Blanche tenait Mong-kiao dans
ses bras, elle prouve une commotion subite, et il lui semble que tout
son sang remonte vers son coeur. A peine a-t-elle eu recours aux sorts,
qu'elle reste frappe d'effroi, et son me est prte  s'chapper.
Petite Bleue, s'crie-t-elle d'une voix gmissante, demain un grand
malheur viendra fondre sur moi: comment faire pour le dtourner?

--Madame, rpond la petite Bleue, vous possdez mille moyens d'chapper
aux dangers; qui vous empche d'avoir recours  votre puissance magique?

--Hlas! lui dit Blanche en soupirant, je crains que mon heure ne soit
venue, et alors, il n'y a ni sacrifices, ni science magique qui puissent
me faire chapper  ma destine.

La petite Bleue fit de nouvelles instances  sa matresse. Eh bien, lui
dit Blanche, va prparer dans le jardin une table charge de parfums:
je consens  offrir un sacrifice pour conjurer les calamits qui me
menacent.

La petite Bleue obit, et se hte de disposer tous les objets
ncessaires pour cette pieuse crmonie. Blanche se baigna dans une eau
parfume, changea ses vtements, et se rendit dans le jardin, les
cheveux pars, et arme d'un glaive tincelant.

Elle prononce  voix basse des paroles sacres, brle des parfums, et
consume des toffes broches d'or. Le sacrifice achev, elle revient
dans sa chambre avec sa servante.

    Le malheur et le bonheur ont t dcrts d'avance; ni les prires
      ni les sacrifices ne peuvent changer la volont du ciel.

Le lendemain matin, tous les parents et les amis de Hn-wen vinrent le
fliciter. Il allait au-devant d'eux avec un visage panoui, et les
conduisait dans la salle de rception. Pendant qu'il tait tout occup
de faire les honneurs de sa maison, il voit un vieillard vnrable qui
se tenait sur le seuil de la porte. Hn-wen ne l'a pas plus tt regard,
qu'il reconnat Fa-ha, le suprieur du couvent de la Montagne-d'Or. Il
se hte d'aller le recevoir, et l'introduit dans le salon.

Le religieux s'tant assis, adressa la parole  Hn-wen. Monsieur, lui
dit-il, vous souvenez-vous des conseils que ce vieux prtre vous donna
dans le couvent? Vous vous tes encore laiss tromper par Blanche; mais
le jour de votre dlivrance est arriv. Je viens aujourd'hui pour
chasser cette Fe qui vous obsde.

--Mon pre, lui rpondit Hn-wen, peu m'importe qu'elle soit une Fe;
elle ne m'a jamais fait de mal, et de plus elle est remplie de sagesse
et de vertus; voil pourquoi votre disciple n'a pu se rsoudre 
l'abandonner. J'ose esprer, mon pre, que vous approuverez ma conduite.

--Eh bien, lui dit le religieux, puisque vous persvrez dans votre
aveuglement, je vous abandonne tous deux  votre sort; mais, aprs un si
long voyage, je sens ma bouche dessche; je vous prie de m'apporter une
tasse de th.

--Nous en avons, lui rpondit vivement Hn-wen. Comme il se levait pour
entrer dans l'intrieur de la maison, le religieux le retint. Je
crains, lui dit-il, que vos tasses  th ne soient pas parfaitement
pures. J'ai apport avec moi un vase qui est  mon usage; vous pouvez
aller me le remplir de th. Il dit, et lui remet le vase sacr.

Hn-wen ne se doutait pas de la puissance mystrieuse de ce vase; il se
contenta de dire en lui-mme: Ce religieux est d'une propret bien
recherche. Aussitt il prit le vase, et entra dans l'intrieur de la
maison.

En ce moment, Blanche tait occupe  faire sa toilette. Quand elle vit
entrer Hn-wen, qui tenait dans sa main un objet tout brillant d'or,
elle eut envie de l'interroger. Mais, tout  coup, le vase s'chappe des
mains de Hn-wen et s'lve dans l'air; et, au mme instant, des
milliers de nuages rouges enveloppent la tte de Blanche d'une aurole
de feu. Blanche se sent treindre par le vase de Bouddha; elle palpite
d'effroi, et son me est prte  s'chapper. Elle se jette  deux genoux
par terre, et supplie le religieux de lui faire grce de la vie.

Hn-wen est frapp de terreur; il s'lance vers Blanche, la serre dans
ses bras, et s'efforce d'arracher le vase; mais il semble qu'il ait pris
racine sur son corps, et il ne peut le remuer de l'paisseur d'un
cheveu.

Blanche verse deux ruisseaux de larmes. Cher poux, lui dit-elle, j'ai
outrag la majest du ciel! Voil ma dernire heure qui arrive; il faut
que je me spare de vous. Confiez mon fils Mong-kiao  ma belle-soeur,
afin qu'elle l'lve avec la tendresse d'une mre. Pour vous, mnagez
votre prcieuse sant, et ne l'altrez pas en me pleurant.

Hn-wen sent son me se briser de douleur, et il ne peut retenir ses
soupirs et ses sanglots.

La petite Bleue ayant appris ce qui se passait, accourut dans la
chambre, et se jeta aux genoux de Blanche. Madame, lui dit-elle en
pleurant, lorsque je vous ai engage  offrir un sacrifice expiatoire,
j'esprais que vous pourriez dtourner les calamits qui vous
menaaient. J'ignorais qu'il tait impossible d'chapper  sa destine,
et que vous deviez tomber dans cet affreux malheur. Elle dit, et verse
un torrent de larmes.

Petite Bleue, lui dit Blanche d'une voix plore, je sais que je ne
pourrai chapper aujourd'hui au malheur qui me menace. Pendant plusieurs
annes, tu as t ma fidle compagne. Quoique j'eusse le rang de
matresse, et toi celui de servante, cependant je t'ai aime comme ma
soeur. Mais aujourd'hui il faut que je te quitte; voil ce qui me brise
le coeur! Ma belle-soeur pourra prendre soin de mon fils. Fais tes
prparatifs de dpart, et retourne dans la grotte du Vent pur: ne te
laisse point sduire comme moi par les plaisirs du monde; c'est le seul
moyen d'chapper au malheur.

En entendant ces paroles, la petite Bleue s'abandonne de nouveau aux
transports de sa douleur. Elle se lve ensuite, prend cong de Hn-wen,
et, montant sur un nuage enchant, elle retourne dans la grotte du Vent
pur, afin de se perfectionner encore dans la vertu, et d'tre appele,
dans la suite des temps, au cleste sjour de Bouddha. Mais passons  un
autre sujet.

Kong-fou et Hiu-chi, sa femme, accoururent prcipitamment dans la
chambre de Blanche, et, en la voyant, ils restrent frapps de crainte
et de stupeur.

Blanche leva la voix et pronona ces paroles, qu'interrompaient ses
larmes et ses sanglots: Mon beau-frre, ma belle-soeur, et vous, mon
poux, coutez l'histoire de ma vie. J'tais jadis la Couleuvre blanche,
qui habitait la grotte du Vent pur, sur la montagne de la ville Bleue.
Il y avait dj bien des annes que je pratiquais la vertu dans cette
grotte mystrieuse. Mais un jour que je me promenais au pied de la
montagne de Tsou-'go, je m'endormis, et au milieu d'un songe, je repris
ma premire forme. Un mendiant me ramassa et me porta au march pour me
vendre. Hn-wen, qui passait par hasard en cet endroit, fut mu de piti
en me voyant. Il m'acheta, et me reporta sur la montagne, o je
continuai  vivre en libert. Je conservai dans mon coeur le souvenir de
ce bienfait, et comme je savais que le destin l'avait condamn  ne
point avoir d'hritiers dans cette vie, je suis descendue de la
montagne pour m'unir avec lui par les liens du mariage, et lui donner
des enfans qui pussent continuer la postrit de sa famille. J'ai voulu
par l lui tmoigner ma reconnaissance. Voyant qu'il tait sans fortune,
je lui fis prsent d'une somme d'argent qui avait t enleve dans le
trsor de la ville. Ce crime le fit exiler  Kou-sou. J'allai le trouver
dans cette ville avec ma servante, la petite Bleue, et je l'pousai
suivant les usages prescrits par les rites. Je composai des pilules
d'une vertu miraculeuse, et je fis prosprer la pharmacie de mon poux.
Quelque temps aprs, comme Hn-wen clbrait la fte appele Toun-yang,
il me fit avaler de force une tasse de vin soufr, et je repris ma
premire forme. Mais la vue de ma mtamorphose le fit mourir de frayeur.
Aprs avoir chapp  la mort comme par miracle, j'allai sur la montagne
sacre qu'habite le dieu qui gouverne le ple austral, et j'obtins de
lui un rameau de la plante d'immortalit, avec lequel je ressuscitai mon
mari. Mais craignant qu'il ne dcouvrt que j'tais une fe, j'imaginai
un stratagme pour le tromper[38] et dissiper ses doutes. Du matin au
soir je partageai les soins de son commerce, et je contribuai
puissamment  la rputation de sa pharmacie. Quelque temps aprs, vint
l'anniversaire de la naissance du dieu Liu-tsou. Les mdecins de la
ville, qui avaient form le projet de perdre mon mari, le pressrent de
prsenter dans le temple des objets rares et prcieux. Hn-wen se
dsolait de n'en point avoir. Pour le tirer d'embarras, j'eus recours 
l'adresse de la petite Bleue, qui alla drober dans le cabinet de
l'empereur les objets prcieux dont il avait besoin. Hn-wen ayant tal
ces mmes objets dans le vestibule, le jour de sa naissance, des
officiers que l'empereur avait chargs de chercher les auteurs de ce
vol, se saisirent de Hn-wen, et le tranrent devant le magistrat, afin
qu'il le punt suivant la rigueur des lois. Heureusement que le prfet
de Sou-tcheou, qui tait rempli d'humanit, ne lui infligea qu'une
peine lgre, et l'exila  Tchn-kiang. Je recueillis avec la petite
Bleue tout l'argent que nous possdions, et j'allai le dposer entre les
mains de son beau-frre; ensuite je revins trouver mon mari dans la
ville de Tchn-kiang. Je voulais par l le remercier des bienfaits que
j'avais reus de lui dans ma vie prcdente, et quoiqu'il m'ait
abandonne plusieurs fois, je ne lui en ai tmoign ni haine ni colre.
Quelque temps aprs, mon mari tant all visiter le temple de la
Montagne-d'Or, Fa-ha le fit rester dans son couvent. Guide par mon
amour pour lui, j'allai le chercher dans le couvent avec la petite
Bleue. N'ayant pu y russir, je voulus inonder la Montagne-d'Or, et, par
mon imprudence, je fis prir sous les flots tous les habitants de
Tchn-kiang. J'ai commis un crime pour lequel il n'est point de pardon.
Je dsirais attendre que mon fils Mong-kiao et atteint l'ge d'un mois;
je serais retourne dans ma grotte pour me perfectionner encore dans
l'tude de la vertu, et racheter mes fautes passes. J'ignorais qu'il
est impossible d'chapper  sa destine. Je supplie ma belle-soeur
d'lever mon fils Mong-kiao, et de lui tenir lieu de mre, en souvenir
des liens de parent et d'affection qui nous unissaient, afin que, quand
il sera devenu grand, il puisse donner des hritiers  mon poux.
J'espre que l'tranget de son origine ne l'empchera pas de prendre
soin de lui.

En entendant le rcit de Blanche, Kong-fou et sa femme sont remplis  la
fois d'tonnement et de tristesse.

Ma soeur, lui dit Hiu-chi, nous ne pouvions avec nos yeux charnels,
apercevoir le caractre divin que votre fils porte sur son visage.
Dsormais, il sera encore davantage l'objet de mes soins et de ma
tendresse; je vous en prie, ne vous inquitez point sur son sort. Je ne
forme plus qu'un voeu, c'est que le Saint-homme, qu'anime la
bienveillance de Bouddha, prenne enfin piti de vous, et qu' l'aide de
son vase sacr, il vous transporte au sjour des mes heureuses.

--Chre pouse, dit alors Hn-wen, allons ensemble dans le salon
supplier le ministre de Bouddha.

--Ma destine est irrvocable, lui rpondit Blanche; vos larmes et vos
prires ne serviraient de rien.

Pendant que les deux poux s'entretenaient douloureusement ensemble,
sans pouvoir se dtacher l'un de l'autre, leurs parents et leurs amis
qui se trouvaient en dehors de la chambre, s'murent au bruit de ces
nouvelles, et s'enfuirent chacun de leur ct, laissant le religieux
tout seul au milieu du salon.

Aprs avoir attendu long-temps sans voir revenir Hn-wen, il frappa la
terre avec le bton sacr qu'il tenait dans sa main. Au mme instant, le
vase mystrieux se dtacha de lui-mme, et _Blanche disparut_.

Hn-wen s'abandonne  tous les transports de sa douleur; Hiu-chi est
muette de saisissement, elle pousse des sanglots et laisse couler
silencieusement ses larmes. Hn-wen prend  deux mains le vase sacr, et
jetant les yeux dans l'intrieur de la maison, il aperoit une petite
couleuvre blanche qui tait roule au haut du bton. Hn-wen tendit la
main pour la dtacher, mais il ne put y russir. Alors il entre dans le
salon en tenant le vase sacr, et arriv devant le religieux, il se
prosterne  ses pieds: Mon pre, lui dit-il, ayez piti de votre
disciple qui vient d'tre spar de ce qu'il avait de plus cher au
monde.

Fa-ha le relve en lui prsentant les deux mains. Mon fils, lui dit-il
avec gravit, son destin tait fix par le ciel: ce vieux prtre qui
vous parle, n'tait que l'excuteur des volonts de Bouddha. Eh bien,
puisque telle est l'affliction de votre coeur, venez avec moi prs du
lac Si-hou; je lui ordonnerai de paratre pour que vous la voyiez encore
une dernire fois.

Hn-wen remercia le religieux, qui prit le vase sacr, et se dirigea
avec lui vers la porte du nord.

Lorsqu'ils sont arrivs prs du lac Si-hou, au pied de la pagode de
Lou-pong, Fa-ha lve le vase d'or, et prononce  voix basse des
paroles sacres, puis il dit d'un ton imprieux: Blanche, paraissez!

A ces mots une lumire blanche s'lve du milieu du vase; elle se
condense et prend la forme de Blanche.

Hn-wen la serre dans ses bras et la presse sur son coeur, en l'arrosant
de ses larmes. Au moment o les deux poux se tenaient tendrement
enlacs, et confondaient leurs caresses et leurs soupirs, le religieux
s'cria d'une voix imposante: Blanche, partez!

Blanche se prosterne toute tremblante  ses pieds: Mon pre, lui
dit-elle, j'obis; mais aprs cette sparation cruelle, j'ignore si plus
tard je pourrai sortir de ma prison.

--Partez! lui dit le religieux. Si vous pouvez purer votre coeur et
vous perfectionner dans la science de la vertu; quand votre fils aura
acquis un nom illustre, et qu'il reviendra pour offrir un sacrifice dans
cette pagode, je briserai moi-mme les liens qui vous enchanent ici, et
je vous ferai passer dans le sjour des mes heureuses. Mais si vous ne
purifiez pas votre coeur, si vous n'effacez pas vos fautes, le lac se
desschera, la pagode tombera en ruines, et vous ne pourrez sortir de
votre prison.

--J'obirai aux ordres de Bouddha, lui dit Blanche, en frappant la terre
de son front.

Le religieux lve son bton et en frappe la pagode. Au mme instant elle
s'loigne, et du sein de la terre s'chappe une source imptueuse.
Blanche, descendez! s'crie Fa-ha d'une voix imposante; et soudain
Blanche se prcipite dans les flots qui coulent aux pieds de la pagode.
Il frappe une seconde fois la pagode de son bton, et la pagode
obissante, revient couvrir la place qu'elle occupait.

Le religieux, ayant excut la sentence de Bouddha, monta sur un char de
nuages et s'en retourna au couvent de la Montagne-d'Or. On peut dire
avec le pote:

    L'poux et l'pouse sont comme deux oiseaux d'une mme fort;
    quand le terme fatal est arriv, ils s'envolent chacun de leur ct.

Hn-wen s'abandonna si vivement aux motions de sa douleur, qu'on
craignit un instant pour ses jours. A la fin, il partit, et s'en
retourna lentement dans sa maison; mais la vue de Mong-kiao ne fit que
redoubler ses gmissements et ses larmes. Kong-fou et sa femme
s'efforcent de le consoler, et parviennent  calmer son affliction.

Mon beau-frre et ma soeur, leur dit-il d'une voix forte, je connais
maintenant les vanits et les illusions du monde. Je dsire aller au
couvent de la Montagne-d'Or. Je me ferai couper les cheveux, et
j'embrasserai la vie religieuse. Je vous confie Mong-kiao, afin que vous
lui teniez lieu de pre et de mre. Si par la suite il peut arriver 
l'ge mr, j'ai l'espoir qu'il donnera des descendants  ses anctres.
Je vous abandonne tout ce que je possde.

A ces mots, il part, n'emportant que les habits dont il est revtu et
quelques onces d'argent pour subvenir aux dpenses de son voyage. Dj
il a quitt la maison, et se dirige promptement vers Tchn-kiang, afin
d'aller embrasser la vie religieuse dans le couvent de la
Montagne-d'Or.

Kong-fou et Hiu-chi furent remplis de douleur, et versrent des larmes
abondantes. Ils recueillent tous les objets dont ils venaient d'hriter,
et emportent Mong-kiao, qu'ils levrent avec plus de soins et de
tendresse que s'il et t leur propre fils.

Mais le temps s'chappe avec la vitesse de la navette que lance une main
lgre. Mong-kiao atteignit bientt l'ge de dix ans. Il tait dou de
tous les charmes de la jeunesse, et possdait en mme temps l'aplomb et
la gravit de l'ge mr. Kong-fou et Hiu-chi le regardaient comme leur
propre enfant. Ils l'envoyrent aussitt  l'cole, o il se distinguait
par la finesse et la pntration de son esprit. Il lui suffisait de lire
une fois sa leon pour tre en tat de la rciter. Lorsqu'on
l'interrogeait, ses rponses coulaient comme de source. Au bout de trois
ans, il acquit une connaissance profonde des auteurs classiques et des
historiens. Sa rare intelligence lui avait gagn l'estime et l'amiti de
son matre. Ses compagnons d'tude en conurent de la haine et de la
jalousie, et ils ne cessaient de lui chercher querelle; mais Mong-kiao
n'y faisait nulle attention. Un jour que le matre tait absent, ses
camarades se mirent  rire et  jaser sur son compte. Son nom de
famille n'est pas Ki[39], dit l'un d'eux; il s'appelle P (Blanc).--Sa
mre tait une fe, dit un autre. J'ai entendu dire qu'un religieux l'a
prise et l'a extermine.--C'est le fils d'une Couleuvre, ajouta un
troisime; il n'a pas le droit de se comparer  nous. Ds ce moment,
nous devons rompre toute relation avec lui.

Quelques-uns de ces propos frapprent les oreilles de Mong-kiao, qui
entra en colre, et s'en retourna aussitt chez ses parents. Quand il
fut arriv  la maison, il appela sa mre, et la pria de lui ouvrir la
porte.

Hiu-chi, entendant la voix de Mong-kiao, alla promptement le recevoir.
Mon fils, lui dit-elle, pourquoi avez-vous quitt si tt l'cole?

Mong-kiao suit Hiu-chi dans l'intrieur de la maison, puis il se jette
 genoux devant elle. Ma mre, s'cria-t-il en fondant en larmes, si
votre fils vous a offense par quelque parole, daignez lui pardonner
d'avoir manqu aux devoirs de la pit filiale.

--Mon fils, lui dit Hiu-chi avec motion, pourquoi tenir un tel langage?

--Ma mre, rpond Mong-kiao en sanglotant, aujourd'hui, pendant que le
matre tait absent, mes camarades ont dit entre eux que je n'tais pas
votre fils, et que je devais le jour  une fe! Je vous en supplie, ma
mre, veuillez clairer votre fils.

A ces mots, Hiu-chi reste quelque temps interdite, et ne peut retenir
ses larmes. Mon enfant, lui dit-elle, vous voulez connatre le secret
de votre naissance: si je ne vous l'apprends pas, vous ne saurez jamais
qui taient votre pre et votre mre; mais ce rcit rveillera dans mon
me de bien tristes souvenirs! A ces mots, elle lui raconta toute la
vie de Hn-wen et de Blanche, et lui dpeignit le rle auguste et
terrible de Fa-ha.

Mong-kiao poussa des cris de douleur, et tomba par terre sans
connaissance et sans mouvement.

Hiu-chi le pressa dans ses bras en fondant en larmes, et s'effora de
rappeler l'usage de ses sens.

Mong-kiao revient enfin de l'abattement dans lequel il tait plong. Ma
mre[40], lui dit-il d'une voix plore, vous m'avez lev avec
tendresse, et mon pre m'a instruit par ses bienveillantes leons.
Maintenant que je suis devenu grand, je songe avec amertume que je ne
pourrais, mme par le sacrifice de ma vie, vous tmoigner toute ma
reconnaissance. Mais, hlas! j'ai l'me brise par les malheurs de mon
pre et de ma mre! Si du moins je pouvais les voir une seule fois, je
mourrais sans regret!

--Mon enfant, lui dit Hiu-chi, il ne faut pas vous abandonner ainsi 
la douleur. J'ai entendu dire jadis, d'aprs la prdiction d'un
religieux, que si un jour vous revenez  Tsien-tang, aprs avoir t
inscrit sur la liste d'Or[41] et avoir obtenu des honneurs pour vos
parents, vous aurez le bonheur de revoir votre mre. Vous devez, mon
enfant, tourner tous vos efforts vers les succs littraires: peut-tre
que cette heureuse prdiction pourra se raliser.

En entendant ces paroles, Mong-kiao passe de la tristesse  la joie;
mais il n'ose encore s'abandonner  l'espoir de revoir sa mre.

Depuis ce moment, il songeait jour et nuit  son pre et  sa mre, et
telle tait sa triste proccupation, qu'il en perdit mme le got de
l'tude. Peu  peu sa figure devint ple et dcharne, son corps
maigrit, et il tomba dans une maladie de consomption qui empirait 
chaque instant. Le jour et la nuit, il appelait son pre et sa mre avec
l'accent du dsespoir: on et cru qu'il avait perdu la raison.

Kong-fou et Hiu-chi ne savaient plus quel parti prendre. Ils appelrent
d'habiles mdecins, ils invoqurent les dieux; mais ce fut en vain.
Lorsque Kong-fou se trouvait seul avec elle, il lui adressait d'amers
reproches. Vous autres femmes, lui disait-il, vous tes vraiment
dpourvues de sens et de jugement. Il ne fallait pas lui rvler le
secret de sa naissance. C'est votre imprudence qui est cause de son
affliction profonde et de sa maladie. S'il arrive un malheur, vous aurez
 vous reprocher la perte de votre jeune frre, et vous aurez rendu
inutiles toutes les peines que nous avons prises pour l'lever.

Hiu-chi ne rpondait que par ses larmes et ses sanglots. Mong-kiao
continuait  appeler jour et nuit son pre et sa mre avec une
persvrance qui semblait tenir de la folie. Kong-fou et sa femme
avaient puis, pour le gurir, tous les moyens que pouvait suggrer
leur tendre affection. Attachs jour et nuit  son chevet, ils ne
savaient plus que pleurer et gmir.

Mais laissons un instant Mong-kiao, et passons  un autre sujet. Un
jour le Bouddha compatissant de la mer du Midi, se promenait dans le
bois de bamboux violets; il rencontra par hasard le dieu Koun-n. Je
suis ravi de vous voir, lui dit-il; le gnie de l'astre Wen-sing est
maintenant afflig d'une maladie qu'aucuns remdes humains ne peuvent
gurir. Je veux vous prier d'aller lui sauver la vie.

Koun-n obit. Il sort aussitt du bois de bamboux violets, s'lve sur
un nuage brillant, et se transporte en un clin d'oeil aux bords du lac
Si-hou. Il se mtamorphose, et prend la forme et le costume d'un
mendiant de la secte des Tao-ss. Il arriva bientt  la porte de
Kong-fou, et se mit  demander l'aumne.

En ce moment Kong-fou tait dans le vestibule, ne songeant qu' son
neveu, dont la maladie l'accablait de tristesse. Ayant entendu la voix
du religieux qui demandait l'aumne, il sortit dehors, et aperut un
Tao-ss, revtu du costume de sa secte. Il avait un bton  la main et
des sandales de paille aux pieds, et son visage tait empreint d'un
caractre noble et lev. Kong-fou va au-devant de lui, et se hte de
l'introduire dans le salon. Mon pre, lui dit-il aprs lui avoir
prsent ses hommages et l'avoir fait asseoir, quelle est la montagne
cleste o se trouve votre cellule vnre? Veuillez, je vous en
supplie, satisfaire  ma demande.

--Ce pauvre Tao-ss, lui rpondit le dieu, a embrass la vie religieuse
ds son enfance. J'ai habit long-temps un couvent de l'Inde, o je
rencontrai un homme extraordinaire qui me transmit des recettes divines,
et m'apprit  composer des pilules d'une vertu miraculeuse. Je parcours
l'empire pour soulager les maux du genre humain. tant arriv depuis peu
dans votre noble pays, je suis venu aujourd'hui  votre illustre maison
pour vous demander une aumne.

En entendant ces paroles, Kong-fou est transport de joie. Mon pre,
lui dit-il, le fils de votre disciple a une maladie qui tient du dlire,
et il ne cesse de crier et d'appeler jour et nuit; jusqu'ici, les
ressources de la mdecine ont t impuissantes. Je suis heureux, mon
pre, d'apprendre que vous possdez des recettes divines; mais j'ignore
si vous daignerez le sauver.

--Mon enfant, lui dit le dieu en souriant, l'unique but de ce pauvre
Tao-ss est d'tre utile aux hommes et de les soulager. Puisque le noble
fils de mon bienfaiteur est afflig d'une grave maladie, je me ferai un
devoir d'employer tous mes soins pour le gurir.

Kong-fou fut ravi de cette promesse. Il se lve, et invite le dieu 
entrer dans la chambre du malade.

Ce n'est rien, lui dit le dieu; la maladie de votre noble fils vient
d'une des sept affections de l'homme (la douleur), qui, porte 
l'excs, a gar son esprit et sa raison. J'ai une pilule d'une vertu
miraculeuse: vous la ferez prendre  votre noble fils dans une tasse de
bouillon; je vous promets qu'il sera guri sur-le-champ.

En disant ces mots, il dlie son sac et prend la pilule miraculeuse,
qu'il prsente  Kong-fou. Celui-ci reoit la pilule des deux mains, et
tmoigne au religieux la reconnaissance dont il est pntr. Puis il la
remet  Hiu-chi; et, quittant avec le dieu la chambre du malade, il va
s'asseoir prs de lui dans la salle de rception, pendant qu'on prpare
le repas qu'il veut lui offrir.

Aprs avoir mang, Koun-n fit ses adieux  Kong-fou et s'en retourna
vers la mer du Midi, pour rendre compte  Fo (Bouddha) de sa commission.

Hiu-chi fit dissoudre la pilule; puis elle souleva Mong-kiao, et lui fit
avaler la potion prescrite.

En moins d'un instant, Mong-kiao se sentit soulag; sa figure reprit un
air de sant et de fracheur, et il se trouva presque guri.

Kong-fou et sa femme ne se possdaient pas de joie. Cher enfant, lui
dirent-ils, tout--l'heure vous tiez afflig d'une maladie grave qui
vous avait fait perdre l'usage de la raison; toutes les ressources de la
mdecine avaient t inutiles. Mais heureusement que le ciel nous a
envoy aujourd'hui un saint homme, qui vous a sauv la vie. Sans lui,
nous serions morts de douleur. Ds ce moment, tchez de ne plus vous
abandonner  la tristesse et aux pleurs.

Mong-kiao inclina la tte en signe d'assentiment. Peu  peu il recouvra
sa premire sant. Kong-fou pria un matre d'un profond savoir, de venir
lui donner dans sa maison, des leons particulires. Mong-kiao avait
entendu dire  sa tante, que s'il obtenait des succs dans les lettres,
il verrait un jour sa mre. Encourag par ce doux espoir, il loigna de
son esprit les penses douloureuses qui avaient caus sa maladie, et se
livra  l'tude avec une ardeur infatigable. Au bout de quelques annes,
il acquit une rudition prcoce qui faisait l'admiration de tout le
monde.

Bientt arriva l'examen annuel du premier degr littraire. Mong-kiao se
prsenta au concours, et obtint le premier rang sur la liste des
Sieou-tsa[42]. Quand cette nouvelle parvint chez ses parents, Kong-fou
et Hiu-chi furent transports de joie.

Pendant plusieurs jours, il fut oblig de faire des visites en habits de
crmonie, et reut les flicitations de tous ses amis. Mais le temps
s'chappe avec la rapidit de la flche qui fend les airs. Le concours
d'automne[43] approchait; Mong-kiao fit ses prparatifs de dpart, et se
rendit ensuite dans la capitale de sa province, pour obtenir le grade de
Kiu-jn. Lorsque le concours fut termin, et qu'on eut proclam la liste
des candidats qui avaient russi dans leurs trois compositions,
Mong-kiao se trouva le premier des licencis, et obtint en consquence
le titre de Kia-youn[44].

A cette nouvelle, Mong-kiao fut au comble de la joie. Quand il eut
assist au repas appel _Lou-ming-yen_[45], il alla saluer les
examinateurs du concours, qui ne manqurent pas de le fliciter des
succs honorables qu'il venait d'obtenir.

Aprs s'tre acquitt des devoirs que lui imposaient l'tiquette et les
convenances, il s'en retourna chez ses parents.

Nous n'avons pas besoin de dire que pendant plusieurs jours, une foule
de parents et d'amis vinrent le voir et lui offrir leurs compliments. En
entrant chez lui, Mong-kiao alla saluer Kong-fou et Hiu-chi, qui furent
transports de joie.

Cher neveu, lui dit Hiu-chi, que je suis heureuse de vous voir revenir
aujourd'hui avec un titre littraire aussi distingu! Nous sommes bien
rcompenss des peines que nous avons prises pendant dix ans pour votre
ducation. Je ne forme plus qu'un voeu, c'est que vous puissiez cueillir
la branche d'olivier[46], et qu'aprs avoir obtenu des honneurs[47] pour
vos parents, vous reveniez offrir un sacrifice  votre mre dans la
pagode de Lou-pong[48]. Vous pourrez ainsi la remercier de vous avoir
donn le jour. Mais il y a une circonstance importante que vous ignorez.
Votre pre et votre mre vous ont jadis fianc, avant le moment de votre
naissance, avec la fille que je portais dans mon sein. J'ai encore les
prsents qu'ils m'ont donns comme gage de leur promesse. Aussitt que
j'eus mis au monde votre cousine Pi-lin, nos deux familles
sanctionnrent ce mariage, suivant les usages prescrits. Depuis que
votre mre nous a quitts, vous tes rest dans notre maison, et vous
vous tes donn le nom de frre et de soeur. Maintenant votre cousine
est en ge de se marier, et elle n'attend plus que le moment o cette
union pourra se raliser. Mais j'ignore, cher neveu, quelles sont vos
dispositions.

--Mon oncle et ma tante, rpondit Mong-kiao, depuis mon enfance vous
m'avez lev avec tendresse; et quand je sacrifierais ma vie pour vous,
je ne pourrais vous payer dignement de tous vos bienfaits. Si j'ai t
assez heureux pour obtenir quelques succs dans les lettres, je les dois
uniquement aux soins que vous avez pris de mon ducation. Si le ciel me
favorise, et que je puisse ajouter encore  la faible rputation que
j'ai acquise, je ne manquerai pas de demander  Sa Majest des titres et
des honneurs qui puissent vous rcompenser des sacrifices que vous avez
faits pour moi. Quant  mon mariage avec ma cousine, je vous prie de
vouloir bien en rgler toutes les dispositions. Puisque vous ne me jugez
pas trop indigne d'elle, je me soumets d'avance  vos volonts; mais je
vous prie d'attendre la fin du concours de printemps. Je choisirai
ensuite un jour heureux pour accomplir cette union, qui est l'objet de
toutes mes esprances.

--Cher neveu, lui dit Kong-fou en faisant un mouvement de tte,
j'approuve entirement l'ide que vous venez d'exprimer.

Pi-lin fut remplie d'une joie secrte en apprenant cette nouvelle dans
son appartement retir.

Mong-kiao fit ses prparatifs, et se disposa  aller  la capitale pour
subir son troisime examen, et obtenir le grade de docteur.

Kong-fou lui offrit le repas du dpart; et Hiu-chi lui adressa, en le
quittant, de sages conseils et de tendres recommandations, qu'il promit
de suivre fidlement.

Kong-fou chargea un vieillard, qui avait toute sa confiance,
d'accompagner son neveu dans la capitale.

Depuis ce dpart, il se passa beaucoup d'vnements dignes d'tre
raconts. Mong-kiao l'emporte sur tous ses concurrents, et voit
inscrire son nom sur la liste d'or.

Si vous dsirez connatre la fin de cette histoire, lisez le chapitre
treizime.


NOTES:

[37] Voyez page 5, ligne 5.

[38] Voyez page 127.

[39] Son oncle, qui le faisait passer pour son fils, s'appelait
_Ki-kong-fou_.

[40] Dans ce passage, les mots _ma mre_ et _mon pre_ dsignent la
tante et l'oncle de Mong-kiao. Plus bas, ils doivent se prendre dans
leur vritable acception.

[41] La liste des docteurs.

[42] Le mot _Sieou-tsa_ signifie talent en fleurs; il s'applique  ceux
qui ont obtenu le premier degr littraire, qui rpond  peu prs au
titre de Bachelier.

[43] L'examen de province appel Hiang-chi, pour obtenir le second degr
littraire, ou le grade de Kiu-jn. Il rpond  celui de Licenci.

[44] On appelle ainsi le premier de ceux qui obtiennent le grade de
Kiu-jn, qui est le plus lev auquel on puisse parvenir dans le
concours de province.

[45] Le repas du _Chant du cerf_, c'est--dire dans lequel on chante
l'ode du Chi-king, ou livre des Vers (part. I, chap. 1, od. 1), qui
commence par ces mots: _yeou-yeou lou-ming_, le cerf fait entendre sa
voix. On offre ce repas  ceux qui viennent d'obtenir le grade de
Kiu-jn, ou de Licenci. L'examinateur en chef et le vice-gouverneur
prsident  cette crmonie,  laquelle assistent les principaux
fonctionnaires civils de la province.

[46] Cueillir la branche de l'_olea fragrans_, c'est--dire obtenir le
grade de docteur.

[47] Plus haut (page 115, ligne 12), c'est ainsi qu'il faut lire, au
lieu de: _honneurs posthumes_.

[48] Le lecteur n'a pas oubli la prdiction du religieux Fa-ha,
lorsqu'il ensevelit Blanche sous la pagode de Lou-pong. Voy. page 315.




CHAPITRE XIII.

ARGUMENT.

    Hn-wen est inscrit sur la liste d'or, et son nom est proclam dans
      les rues de la capitale.

    Il forme un heureux mariage qui runit deux familles.


    Des nuages d'un heureux augure entourent le palais de l'empereur.

    Des parfums dlicieux pntrent dans le vestibule rouge.

    Un dcret suprme descend du neuvime ciel.[49]

    Il[50] va  la pagode de Lou-pong, et se voit lev au sjour des
      dieux.


MONG-KIAO ayant fait ses adieux  son oncle et  sa tante, partit pour
la capitale, o il dsirait obtenir le grade de Tsn-ss[51]. Ds qu'il
fut arriv, il choisit un htel, o il continua ses travaux littraires
en attendant l'poque du concours. Au jour marqu, il entra avec ses
rivaux dans la salle des examens. Il acheva ses trois compositions[52],
dont l'lgance et l'clat ne pouvaient se comparer qu' une riche
broderie, ou  un rseau form de perles et de pierres prcieuses.
Quelques jours aprs, on publia avec solennit la liste des docteurs:
Mong-kiao occupait le premier rang.

Quand cette nouvelle parvint  son htel, il fut transport de joie; et
 peine le messager fut-il parti, que tous les employs[53] du concours
vinrent lui rendre visite et lui prsenter leurs flicitations.
Mong-kiao les reut en habits de crmonie, et se rendit ensuite au
banquet que l'empereur offre aux nouveaux docteurs. Il salua le
prsident, et partagea avec ses collgues tous les plaisirs de cette
fte. Bientt vint l'examen appel Tin-chi[54], dans lequel l'empereur
pose lui-mme des questions d'conomie politique. Tous les magistrats se
tenaient debout, et deux cents Tsn-ss (docteurs) taient prosterns
sur les dalles rouges.

Quand on proclama les trois premiers docteurs[55], Mong-kiao s'entendit
donner le titre de Tchoang-youn. On nomma ensuite les deux docteurs qui
avaient obtenu le titre de Pang-yn et de Tn-hoa.

Ils burent chacun trois tasses de vin, qui leur fut offert au nom de
l'empereur; ensuite on orna leurs cheveux de fleurs, et on suspendit au
haut d'un tendard, l'ordre imprial qui leur accordait la faveur
d'tre promens en pompe dans toute la ville[56]. Pendant trois jours,
ils furent entours d'honneurs et combls de flicitations. Tous les
habitants de la capitale accoururent en foule pour contempler leur
brillant cortge, et ils ne purent s'empcher de faire clater leur
admiration en voyant la jeunesse et la beaut du Tchoang-youn[57].

Quand cette crmonie fut acheve, les trois docteurs allrent au palais
pour remercier l'empereur du titre qu'il leur avait accord.

Quelque temps aprs, Mong-kiao fut nomm membre de l'Acadmie des
Hn-ln, et reut la charge de Sieou-tchn[58]. A peine fut-il entr en
fonctions qu'il rdigea un placet, o il exposa succinctement
l'histoire de son pre et de sa mre, et son sjour dans la maison de
Ki-kong-fou, qui avait pris soin de son ducation. A la cinquime
veille, il fut admis dans la salle d'audience. Aussitt que l'empereur
fut entr, et qu'il eut t salu par les acclamations unanimes de tous
les magistrats, Mong-kiao se prosterna au bas des degrs d'or, et
pronona ces paroles: Votre humble sujet, Hiu-mong-kiao, nouvellement
lev au grade de Tchoang-youn, demande la faveur de prsenter un
placet  Votre Majest.

--Quel est l'objet de ce placet? lui demanda l'empereur.

Mong-kiao ayant remis son placet sur la table du dragon[59], l'empereur
l'ouvrit, et le lut en entier avec une grande attention. Ce placet tait
ainsi conu:

    _Le nouveau Tchoang-youn, membre de l'Acadmie des Hn-lin_,

      _votre sujet_

    _Hiu-mong-kiao, a l'honneur d'exposer, depuis l'origine, les
    malheurs de son pre et de sa mre. Il supplie_

  VOTRE MAJEST

    _de daigner l'couter, et d'accorder des honneurs  ses parents._

      _votre sujet_

    _a toujours entendu dire que le prince ne fait qu'un corps avec son
    peuple; qu'il regarde ses sujets comme ses propres enfants, et qu'il
    se plat  exaucer les voeux que forme leur pit filiale. Le pre
    de_

      _votre sujet_

    _Hiu-sin, ayant perdu ses parents ds sa plus tendre enfance,
    demeura dans la maison de sa soeur ane, qui prit soin de l'lever.
    La mre de_

      _votre sujet_,

    _Blanche, cultivait la vertu sur la Montagne-Bleue, dans la grotte
    du Vent-pur, o elle avait fix son sjour. Ils se rencontrrent sur
    le lac Si-hou, et ayant conu l'un pour l'autre une affection
    semblable  celle du phnix et de sa compagne, ils se donnrent une
    promesse de mariage. Aprs avoir vcu pendant cinq ans comme de
    tendres poux, ils se sont vus sparer l'un de l'autre. Lorsque_

      _votre sujet_

    _eut atteint l'ge d'un mois, sa mre eut le malheur d'tre
    ensevelie sous une pagode. Comme_

      _votre sujet_

    _avait perdu son pre, et qu'il se trouvait sans asile et sans
    appui, sa tante Hiu-chi eut piti de son dlaissement et de sa
    faiblesse, et l'leva elle-mme avec la tendresse d'une mre; elle
    fit mme de grands sacrifices pour payer les frais de son
    instruction. Enfin elle lui a promis de lui donner sa fille en
    mariage._

  VOTRE MAJEST

    _a combl de bienfaits cet indigne Hn-ln; mais, hlas! son pre et
    sa mre n'ont encore obtenu aucun honneur, aucune dignit! Quand un
    homme ne s'est point acquitt de ses devoirs de fils, il est 
    craindre qu'il ne manque  ceux de sujet. Je supplie humblement_

  VOTRE MAJEST

    _d'accorder  mon pre et  ma mre de brillantes distinctions, et
    de me permettre de retourner dans mon pays natal pour offrir un
    sacrifice funbre  mes parents. Je pourrai ainsi accomplir les
    devoirs d'un fils, et je serai moins indigne de LA servir comme
    sujet._

  _Requte respectueuse._

L'empereur ayant lu ce placet, un sourire de joie brilla sur sa figure
majestueuse. Puisque vos parents ont prouv de si grands malheurs,
dit-il  Mong-kiao, j'accorde avec plaisir,  votre pre, le titre
de Tchong-ki-tin-hio-ss[60];  votre mre, le titre de
Tsi-i-tin-sin-fou-jn[61];  votre oncle Ki-kong-fou, qui vous a
instruit avec succs, le titre de Tchong-i-lang[62]; et  votre tante
Hiu-chi, qui vous a lev comme une tendre mre, le titre de
Hin-cho-i-jn[63]. Je vous accorde un cong d'un an pour retourner dans
votre pays natal, offrir un sacrifice  vos parents, et raliser votre
projet de mariage. Vous reviendrez ensuite  la cour pour reprendre vos
fonctions.

  _Respectez cet ordre._

Mong-kiao remercia l'empereur, et sortit du palais par la porte appele
Wou-men. Il se hta de faire ses adieux  ses collgues, disposa tout ce
qui tait ncessaire pour son voyage, et partit sur un char lgant qui
lui tait destin. Il fut ft sur toute la route, et les officiers
civils et militaires des villes qu'il traversait vinrent le recevoir
avec solennit, et le comblrent de marques de respect. En passant par
Tchn-kiang, il ne put s'empcher de songer aux vnements qui s'y
taient passs. Il ordonna aussitt aux personnes de sa suite de
s'arrter avec son quipage dans une htellerie. Il prit le costume de
bachelier, et se dirigea avec deux domestiques vers le couvent de la
Montagne-d'Or. Ds qu'il y fut arriv, il ne s'arrta pas  admirer les
merveilles qui s'y dploient de toutes parts; il alla droit au
sanctuaire du temple pour brler des parfums et saluer la statue de
Bouddha. Il entra ensuite dans une chapelle o il trouva un vnrable
religieux qui l'invita  passer dans le couvent.

Quand ils se furent assis  la place marque par les rites, et qu'un
novice leur eut servi le th, le docteur prit la parole. Mon pre,
dit-il au religieux, est-ce vous qui tes le vnrable Fa-ha?

--Fa-ha est le suprieur de ce couvent, lui rpondit-il; maintenant il
voyage dans l'empire.

--Mon pre, lui dit le docteur, quel est votre nom de religion? quel est
le nom honorable que vous portiez dans le monde? pourquoi avez-vous
embrass la vie religieuse? Je vous supplie de satisfaire ma juste
curiosit.

--Mon obscur nom de religion est Tao-tsong, lui rpondit-il; mon nom
sculier est Hiu; mon surnom, Sin; et mon nom honorifique, Hn-wen. Je
suis originaire de la ville de Tsin-tang. Ensuite il lui raconta son
sjour dans la maison de Ki-kong-fou, sa rencontre et son mariage avec
Blanche, son double exil, l'inondation de la ville Tchn-kiang, son
retour  Tsin-tang, la naissance de son fils Mong-kiao, qu'il avait
fianc avec sa nice lorsqu'ils taient encore tous deux dans le sein de
leur mre, et lui dpeignit le rle terrible de Fa-ha, qui, lorsque son
fils eut atteint l'ge d'un mois, ensevelit Blanche sous la pagode de
Lou-pong. J'ai reconnu, ajouta-t-il, les vanits et la corruption du
monde; pour m'y soustraire, je me suis fait couper les cheveux dans le
couvent de la Montagne-d'Or, et il y a dj plusieurs dizaines d'annes
que je cultive ici la vertu sous la direction du vnrable Fa-ha. J'ai
confi mon fils  ma soeur ane; j'ignore s'il est encore du monde.

A peine le religieux eut-il achev de parler que le docteur se jeta 
ses pieds en versant des larmes abondantes. Mon pre, s'cria-t-il, je
suis Hiu-mong-kiao, votre fils indigne.

Hn-wen est rempli d'tonnement. Il examine attentivement le jeune
homme, et le relevant avec bont: Sage lettr, lui dit-il en souriant,
vous vous trompez.

--Je ne me trompe point, lui rpondit Mong-kiao. Il lui raconta alors
qu'ayant t l'objet des railleries de ses camarades d'cole, il tait
venu s'en plaindre  sa tante, qui lui avait appris l'histoire de ses
parents. A force de pleurer et de gmir en songeant  mon pre et  ma
mre, ajouta-t-il, je tombai malade. A peine fus-je guri que je me
livrai  l'tude avec ardeur, et j'obtins bientt le titre
Kia-youn[64]. J'allai  la capitale afin de concourir pour le
doctorat, et grce  la bienveillance de l'empereur, je reus le titre
de Tchoang-youn[65]. Sa Majest a mis le comble  ses bienfaits en
accordant des honneurs  mon pre et  ma mre. Comme je passais par
Tchn-kiang, je suis venu au couvent de la Montagne-d'Or pour rendre
visite  mon pre, le ramener avec moi dans la ville de Tsin-tang, et
lui procurer une existence honorable, afin de remplir autant qu'il est
en moi les devoirs de la pit filiale.

En entendant ces paroles, Hn-wen prouva en mme temps un sentiment de
douleur et de joie. Mon enfant, s'cria-t-il, d'aprs votre rcit, je
reconnais que je suis votre pre. Je suis heureux de voir que le ciel a
daign prendre piti de vous, en permettant que votre nom ft inscrit
sur la liste d'or[66]. Mais, hlas! votre mre a t ensevelie sous la
pagode de Lou-pong! Cette pense me poursuit et me tourmente jour et
nuit. Il dit, et ses yeux se baignrent de larmes.

Mon pre, lui dit Mong-kiao en pleurant, cessez de vous abandonner
ainsi  la douleur. J'ai obtenu des honneurs pour ma mre, et je vais
lui offrir un sacrifice  la pagode. J'ose esprer que vous voudrez bien
descendre de la montagne et accompagner votre fils.

--Mon enfant, lui rpond Hn-wen, votre pre a embrass la vie
religieuse; il dsirerait ne point fouler de nouveau la poussire d'un
monde corrompu. Cependant, touch de votre pit filiale et de vos
instantes prires, je consens  aller avec vous offrir un sacrifice 
votre mre. Je reviendrai ensuite sur la Montagne-d'Or. Le docteur fut
transport de joie.

Tous les religieux du couvent, ayant appris que Mong-kiao tait le
Tchoang-youn[67] de la nouvelle promotion, et que Tao-tsong tait son
pre, ils furent remplis d'tonnement et de joie. Ils mettent  la hte
leur tunique et leur bonnet, et accourent en foule dans la salle du
couvent.

Seigneur, disent-ils  Mong-kiao en se prosternant  ses pieds, nous
ignorions que son Excellence le Tchoang-youn avait daign visiter notre
obscur couvent. Nous avons manqu de venir le recevoir et lui rendre
hommage; nous mritons la mort! nous mritons la mort!

Le docteur les releva l'un aprs l'autre. Mes pres, leur dit-il en
souriant, pourquoi tenir un tel langage? Vous avez daign accueillir
Hn-wen dans votre prcieux couvent; cet humble lettr en conservera une
reconnaissance ternelle.

--Mes frres, leur dit  son tour Hn-wen, je ne puis souffrir que vous
vous abaissiez ainsi devant mon fils.

Les religieux taient transports de joie, et ne pouvaient se lasser de
louer et d'exalter les talents du Tchoang-youn.

Hn-wen ayant fait connatre aux religieux les bienfaits dont l'empereur
l'avait combl, ils croisrent les mains sur leur poitrine en signe de
respect, et le comblrent de flicitations.

Le docteur ordonna  un de ses domestiques d'offrir aux religieux vingt
onces d'argent[68] pour acheter des parfums.

Monsieur le docteur, lui dirent-ils, nous ne pouvons recevoir un si
riche prsent.

Le docteur les ayant pris avec instance d'accepter cet argent, ils
n'osrent persister dans leur refus. Il invita ensuite son pre 
quitter avec lui le couvent de la Montagne-d'Or. Les religieux les
reconduisirent jusqu'au dehors de la porte.

Revenons maintenant  Ki-kong-fou. Aussitt que le messager du concours
lui eut annonc que Mong-kiao avait obtenu le titre de Tchoang-youn,
sa maison se remplit bientt de musiciens dont les accords bruyants
branlaient le ciel et la terre. Ses parents et ses amis accoururent en
foule, et la rue fut encombre en un instant des chevaux et des voitures
des visiteurs. Tous les magistrats de la ville vinrent aussi lui offrir
leurs flicitations.

Kong-fou et Hiu-chi taient heureux comme s'ils fussent monts au ciel,
et faisaient clater leurs transports de joie. Nous n'avons pas besoin
de dire que Pi-lin[69] partageait toute l'allgresse de ses parents.

Lorsque Kong-fou eut appris ensuite que le docteur avait obtenu un cong
pour offrir des sacrifices  ses anctres, et accomplir son projet de
mariage, il dcora sa maison avec magnificence, et fit tous les
prparatifs ncessaires en l'attendant.

Le char du Tchoang-youn ne tarda pas  arriver. Tous les magistrats
sortirent de la ville pour aller au-devant de lui. Ils le conduisirent
en pompe dans sa maison, o il fut reu au son des instruments de
musique, et avec de joyeuses acclamations.

Le docteur salua son oncle et sa tante, qui sentirent redoubler leur
joie en voyant que Hn-wen tait revenu avec lui. Mong-kiao leur raconta
tous les dtails de la visite qu'il avait faite au couvent de la
Montagne-d'Or, pour voir son pre et le ramener auprs de ses parents.

Quand Hn-wen se trouva en prsence de son beau-frre et de sa soeur,
ils s'embrassrent tendrement et versrent des larmes de joie.

Toute la famille se trouvant runie, ils prparrent un grand festin
pour clbrer ce bonheur inespr. Mais comme Hn-wen voulait observer
fidlement la rgle de son ordre, on lui servit  part plusieurs plats
de vgtaux. Les convives burent jusqu'au milieu de la nuit.

Le lendemain le docteur se leva ds l'aurore, prit avec lui plusieurs
domestiques, et, sortant par la porte de l'ouest, il alla offrir un
sacrifice funbre sur les tombes de ses aeux. Quand il fut de retour,
on le pria de montrer l'ordre imprial qui confrait des titres et des
dignits  ses parents.

Hn-wen, Kong-fou et Hiu-chi se revtirent d'habits de crmonie, et se
prosternrent du ct du palais pour remercier l'empereur de ses
bienfaits.

Le docteur les pria ensuite d'acheter des prsents funbres, et de venir
avec lui offrir un sacrifice  la pagode de Lou-pong, sur les bords du
lac Si-hou.

Ds qu'ils furent arrivs, ils rangrent sur une table les offrandes
prescrites. Le docteur se mit  genoux, et quand il eut lu le dcret
imprial qui accordait  sa mre des honneurs posthumes, il poussa des
cris lugubres, et resta quelque temps absorb dans sa douleur.

Hn-wen ne put rsister aux motions de son coeur; il embrassa Kong-fou
et Hiu-chi dans une attitude morne et silencieuse, et ils confondirent
ensemble leurs soupirs et leurs larmes. Mais tout  coup ils
aperoivent le vnrable Fa-ha, qui descendait du milieu des airs.
Illustre docteur, s'cria-t-il d'un ton inspir, quel bonheur pour moi
de voir que vous tes revenu aujourd'hui pour sacrifier  la pagode! Ce
vieux prtre vient aussi en ce moment pour accomplir une grande oeuvre.

En voyant le religieux, ils sont transports de joie et le saluent
humblement. Ce vieillard est le vnrable Fa-ha, dit Hn-wen au
docteur.

--Saint homme, lui dit le docteur en se prosternant  ses pieds, je vous
en supplie, faites sortir ma mre de sa prison.

--Docteur, lui dit le religieux en le relevant avec bont, vous tes
maintenant un des plus illustres serviteurs de l'empereur; comment ce
vieux prtre oserait-il dsobir  vos ordres? Votre noble mre a rempli
aujourd'hui la mesure de ses peines, et je viens, par l'ordre de
Bouddha, pour l'arracher de sa prison et la mettre en prsence de son
fils.

En entendant ces paroles, le docteur est rempli d'une joie difficile 
dcrire.

Soudain le religieux murmure en silence des paroles magiques, et frappe
la pagode de son bton sacr. Au mme instant, la pagode s'agite sur sa
base et s'loigne de quelques pas. _Blanche!_ s'crie Fa-ha d'une voix
imposante, _Blanche! paraissez_.

A ces mots, une lueur blanche s'lve du sein de la terre, et Blanche
apparat  leurs yeux.

Le religieux frappe une seconde fois la pagode, et la pagode docile se
transporte aussitt  la place qu'elle occupait.

Le docteur s'lance vers sa mre, et se jette  genoux devant elle. Puis
l'embrassant avec tendresse: Ma mre, lui dit-il d'une voix plore,
vous avez prouv des malheurs inous; plt au ciel que votre fils et
pu les endurer pour vous! Mais, hlas! c'est la premire fois
aujourd'hui que j'ai le bonheur de voir ma mre. Il dit, et pousse des
cris dchirants.

Blanche le caresse et le console. Mon fils, lui dit-elle le visage
baign de larmes, que je suis heureuse en ce jour! Aprs avoir inscrit
votre nom sur la liste d'or, et avoir obtenu des honneurs pour votre
mre, vous tes venu encore la dlivrer de ses souffrances! Voil ce qui
met le comble  votre pit filiale.

--Tendre pouse! s'cria Hn-wen, votre mari craignait de ne plus vous
revoir dans cette vie; comment pouvait-il esprer de vous rencontrer en
ce jour? Il dit, et pleure amrement.

Cher poux, lui dit Blanche d'une voix entrecoupe de sanglots, votre
servante a commis des crimes qui vous ont forc de vous retirer dans un
couvent; en vous revoyant aujourd'hui, il lui semble qu'elle est berce
par un songe.

Hiu-chi et Kong-fou s'approchrent ensuite de Blanche, et lui parlrent
 leur tour avec une motion mle de douleur et de joie.

    L'homme rencontre dans la vie des douleurs sans nombre; mais il est
      une douleur qui les embrasse toutes, c'est la sparation des
      personnes qu'on aime.

Aprs avoir attendu la fin de cet entretien, le religieux appela
Blanche. La mesure de vos malheurs et de vos souffrances est remplie
aujourd'hui, lui dit-il. Vous ne pouvez rester plus long-temps dans ce
monde corrompu. Ce vieux prtre va vous faire passer au sjour des
dieux. A ces mots, il prend une pice de soie blanche, et l'tend par
terre. Blanche, s'cria-t-il, marchez sur cette pice de soie; je vais
vous lever aux clestes demeures.

Blanche se prosterna devant lui pour le remercier d'un si grand
bienfait. Puis elle se lve, et place ses pieds sur la pice de soie.

Le religieux montre du doigt la pice de soie, et prononce  haute voix
des paroles sacres. Soudain la pice de soie se change en un nuage
blanc, qui embrasse mollement Blanche, et l'lve au neuvime ciel,
toute rayonnante de lumire et de gloire.

Fa-ha prend ensuite une pice de soie bleue, et l'tend par terre. Puis
il appelle Hn-wen, de son nom de religion. Tao-tsong, mon sage
disciple, lui dit-il, marchez sur cette pice de soie bleue; ce vieux
prtre va vous lever au sjour des dieux, pour partager le bonheur de
votre pouse.

Hn-wen se prosterne devant lui en frappant la terre de son front;
ensuite il se lve et place ses pieds sur la pice de soie bleue.

Le religieux ayant prononc des paroles sacres, la pice de soie bleue
se changea en un nuage azur, qui enveloppa Hn-wen, et l'leva
majestueusement au milieu des airs. Au mme instant, le ciel fut inond
de vapeurs brillantes qui exhalaient une odeur embaume. Les deux
groupes de nuages lumineux qui portaient Blanche et Hn-wen se
dirigrent vers l'Occident, et disparurent dans l'espace.

Fa-ha ayant lev ces deux mortels au sjour des dieux, monta sur un
nuage qui le transporta sur la montagne sacre, o il rendit compte 
Bouddha de sa mission.

En ce moment, Kong-fou et Hiu-chi se mirent  genoux, et les yeux levs
au ciel, ils salurent le religieux, qui les quittait pour toujours.
Mais le docteur resta par terre, absorb dans sa douleur.

Kong-fou se penche vers lui et s'efforce de le consoler. Mon enfant,
lui dit-il, votre pre et votre mre viennent de monter au ciel en plein
jour; c'est un bonheur qu'il est donn  peu de mortels d'obtenir.
Pourquoi vous abandonner ainsi aux gmissements et aux larmes? Je vous
en prie, revenez avec nous.

Le docteur cda aux tendres instances de Kong-fou, monta dans une chaise
 porteurs, et revint chez ses parents. Mais  peine fut-il arriv,
qu'il se sentit tourment par le souvenir de son pre et de sa mre. Il
fit mouler en or leur image chrie, qu'il plaa dans sa chambre pour les
saluer et leur offrir ses hommages du matin au soir, comme s'ils eussent
t vivants.

Le docteur tant rest quelque temps chez ses parents, il ne put
s'empcher de songer que le cong que lui avait accord l'empereur
allait bientt expirer, et que son mariage n'tait pas encore accompli.
Au moment o il tait occup de cette pense, le gouverneur de
Tsin-tang vint lui rendre visite. Il alla le recevoir d'un air joyeux,
et le fit entrer dans le salon. Seigneur, lui dit-il quand il se fut
assis, votre serviteur a une affaire importante dont il dsire charger
Votre Excellence.

--Illustre docteur, lui rpondit le magistrat, daignez m'apprendre de
quoi il s'agit; je me ferai un devoir d'obir  vos ordres.

--Seigneur, lui dit-il, depuis mon enfance, j'ai t lev par mon
oncle, qui, sans tre arrt par mon peu de mrite, m'a promis de me
donner sa fille en mariage. L'empereur m'a accord la faveur de
retourner dans mon pays natal, pour accomplir cette union, qui est
l'objet de tous mes voeux. Au moment o vous tes entr, je m'inquitais
de n'avoir personne qui pt se charger de la demander en mariage pour
moi; j'ose esprer que vous voudrez bien me rendre ce prcieux service.

--Illustre docteur, lui rpondit-il, puisque tel est votre noble dsir,
je suis prt  vous prouver tout mon dvouement.

Aussitt il alla trouver Kong-fou, et lui fit connatre l'objet de son
message.

Kong-fou donna avec joie son consentement, et il fixa l'poque du
mariage au quinzime jour de la huitime lune.

Quand le gouverneur vint rendre rponse au docteur, celui-ci le retint,
et lui offrit une collation. Aprs le repas, le magistrat lui fit ses
adieux.

Aussitt que le jour du mariage fut arriv, ses parents, ses amis, et
tous les fonctionnaires publics, vinrent lui offrir leurs flicitations.
Ils remplirent toute sa maison de fleurs d'or, et de riches prsents.

Le docteur mit un bonnet de crpe noir, et se revtit d'un manteau d'un
rouge clatant. Il enlaa des fleurs d'or dans ses cheveux et s'avana 
cheval au milieu d'une foule de musiciens, dont les accords bruyants
retentissaient jusqu'au ciel. Le gouverneur de la ville mit ses habits
de crmonie, et vint se joindre  son cortge.

De son ct Pi-lin se para de ses plus riches atours, o tincelaient
l'or et les pierres prcieuses. En voyant l'clat de sa toilette, et les
agrments rpandus sur toute sa personne, on l'et prise pour une jeune
immortelle. Kong-fou et Hiu-chi mirent aussi leurs vtements de fte en
attendant le nouvel poux.

Bientt le docteur arriva. Ils le salurent, et le conduisirent dans
leur maison. Aprs avoir ador le ciel et la terre, et s'tre prostern
ensuite devant les tablettes de son pre et de sa mre, il entra avec
son pouse dans la chambre parfume.[70]

On avait servi, dans un salon voisin, un repas magnifique pour traiter
le gouverneur, ainsi que les parents et les amis qui taient venus
assister  cette solennit. Les convives burent jusqu'au milieu de la
nuit, et se retirrent chacun de leur ct.

Nous ne parlerons pas des marques d'amour que se donnrent les deux
jeunes poux; nos expressions ne sauraient dpeindre leurs transports
et leur bonheur. Il est inutile de rappeler aussi les visites et les
flicitations qu'ils reurent encore le lendemain de leurs parents et de
leurs amis.

Au bout d'un mois accompli, le docteur alla saluer son beau-pre et sa
belle-mre, et les invita  venir demeurer dans sa maison et partager
ses honneurs et sa fortune. Ds que le cong que lui avait accord
l'empereur fut expir, il se disposa  retourner dans la capitale. Il
choisit un jour heureux dans le calendrier, et emmena avec lui son
beau-pre et sa belle-mre. Comme il passait par la ville de Sou-tcheou,
il alla seul rendre visite  M. Wou, afin de le remercier de ses
bienfaits. Ds qu'il fut arriv  la capitale, et qu'il eut salu
l'empereur, il se rendit au collge des Hn-lin pour s'acquitter des
fonctions qui lui avaient t confres. Dans la suite il fut lev aux
charges les plus minentes, et aprs les avoir honorablement remplies,
il revint combl de gloire dans la ville de Tsin-tang.

Pi-lin eut deux fils. Le docteur voulut que son beau-pre adoptt le
second, afin qu'il lui donnt des hritiers. Kong-fou et Hiu-chi
parvinrent, sans aucune infirmit,  la vieillesse la plus avance. Le
docteur et sa femme eurent le mme bonheur, et quittrent doucement la
vie.

Il eut de nombreux descendants, qui s'levrent tous aux premires
dignits de l'tat, et perpturent sans interruption la gloire qu'il
leur avait lgue. C'est ainsi que le ciel rcompensa sa droiture et
sa pit filiale.


FIN.


NOTES:

[49] Cette expression dsigne ici l'appartement de l'empereur.

[50] Hn-wen.

[51] Le troisime degr littraire, qui rpond au doctorat.

[52] En chinois _san-tchang_. Ce sont trois dissertations ou
amplifications, faites sur des thmes donns par le prsident du
concours. Le premier est tir des quatre livres classiques, et le
second, des cinq livres canoniques; le troisime se compose de questions
relatives  l'histoire ou  l'conomie politique.

[53] Les inspecteurs, les huissiers, etc.

[54] C'est--dire l'examen du palais.

[55] L'empereur examine lui-mme les compositions des dix premiers
docteurs, et en choisit trois dont le premier reoit le titre de
_tchoang-youn_ (c'est--dire celui dont la tte est orne de fleurs),
le second le titre de _pang-yn_, et le troisime le titre de _tn-hoa_,
c'est--dire _le chercheur de fleurs_, parce qu'il est oblig de
demander des fleurs aux deux premiers docteurs.

[56] L'empereur permet aux trois premiers docteurs de porter une fleur
d'or  chaque ct de leur bonnet, et de se promener  cheval dans la
ville avec un nombreux cortge, pendant les trois premiers jours qui
suivent leur promotion. Ce sont de vritables jours de fte pour les
nouveaux docteurs, ainsi que pour tous leurs parents et leurs amis.

[57] Du premier des docteurs.

[58] Nom donn  plusieurs membres du collge imprial des Hn-ln, qui
sont spcialement chargs de composer l'histoire nationale.

[59] C'est--dire la table de l'empereur.

[60] Charge littraire dans le palais de l'empereur.

[61] Ce titre signifie littralement: dame renomme par sa vertu et sa
justice, et leve au rang des dieux.

[62] C'est--dire, homme clbre par sa droiture et sa justice.

[63] C'est--dire, dame sage et vertueuse, leve au cinquime degr de
noblesse.

[64] Le premier sur la liste des Licencis.

[65] Voyez plus haut, pag. 299, note.

[66] La liste des docteurs.

[67] Le premier des docteurs.

[68] Environ 180 francs de notre monnaie.

[69] Nom de leur fille, qui doit pouser Mong-kiao.

[70] La chambre nuptiale.




Correction:

La premire ligne indique l'original, la seconde la correction:

Note 12:

  Voy. aussi Morrison, _Wiew of China_,

  Voy. aussi Morrison, _View of China_,

Page 22:

  je je ne leur ai offert aucun sacrifice

  je ne leur ai offert aucun sacrifice





End of the Project Gutenberg EBook of Blanche et Bleue ou les deux
couleuvres-fes, roman chinois, by Anonymous

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BLANCHE ET BLEUE ***

***** This file should be named 42615-8.txt or 42615-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/2/6/1/42615/

Produced by Laurent Vogel, Eleni Christofaki and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

