The Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (I/III), by Eugne Sue

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La coucaratcha (I/III)

Author: Eugne Sue

Release Date: February 24, 2012 [EBook #38971]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (I/III) ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)








OEUVRES COMPLTES

DE

EUGNE SUE.

[Illustration]

LA COUCARATCHA.


OUVRAGES DU MME AUTEUR.


=Le Juif errant=                       10 vol. in-3.

=Les Mystres de Paris=                10 vol. in-8.

=Mathilde=                              6 vol. in-8.

=Deux Histoires=                        2 vol. in-8.

=Le marquis de Ltorlre=               1 vol. in-8.

=Deleytar=                              2 vol. in-8.

=Jean Cavalier=                         4 vol. in-8.

=Le Morne au Diable=                    2 vol. in-8.

=Thrse Dunoyer=                       2 vol. in-8.

=Latraumont=                           3 vol. in 8.

=La Vigie de Koat-Ven=                  4 vol. in-8.

=Paula-Monti=                           2 vol. in-8.

=Le Commandeur de Malte=                2 vol. in-8.

=Plik et Plok=                          2 vol. in-8.

=Atar Gull=                             2 vol. in-8.

=Arthur=                                4 vol. in-8.

=La Coucaratcha=                        3 vol. in-8.

=La Salamandre=                         2 vol. in-8.

=Histoire de la Marine= (_gravures_)      4 vol. in-8.

Sceaux.--Impr. de E. Dpe.




LA

COUCARATCHA

Par EUGNE SUE.

TOME PREMIER.

[Illustration: nouvelle dition]

PARIS,

CHARLES GOSSELIN,
Editeur de la Bibliothque d'lite,
30, RUE JACOB.

[Illustration: nouvelle dition]

PTION, DITEUR,
Libraire-Commissionnaire,
11, RUE DU JARDINET.

1845




LA CUCARACHA[A].

    A que me piqua,
    A que me araa,
    Con sus patitas
    La Cucaracha.

    _Chant populaire espagnol._

[A] Prononcez.--_Coucaratcha._


Vers la fin de la guerre d'Espagne, je me trouvais  Chiclana, charmant
village peu loign de Cadix, et renomm par l'efficacit de ses sources
minrales;--on m'avait conseill ces eaux pour parfaire la gurison
d'une blessure assez dangereuse, et mon excellent hte don Andrs
d'Arhan, en m'entourant de tous les soins attentifs d'une amiti
dlicate, me rendait presque ingrat envers la France, car en vrit,
j'avais honte de me trouver aussi heureux au fond de l'Andalousie.

On jugera de l'esprit et de l'me de don Andrs, quand on saura que lui
tmoignant un jour toute ma reconnaissance pour sa sollicitude si
bienveillante et si paternelle; je lui demandais pourtant ce qui me
l'avait gagne?--Il ne me rpondit que ces mots:--J'ai un fils de votre
ge qui voyage en France.....

Et l'on me pardonnera ces dtails tous personnels, si l'on songe que le
seul bonheur pur et vrai, que gote peut-tre l'crivain, est le plaisir
de retracer le nom d'un ami,--une date prcieuse pour son coeur,--un
doux souvenir,--dans l'espoir presque toujours insens--qu'aprs lui, ce
nom, cette date, ce souvenir, vivront encore un peu.

Un soir donc, un beau soir d't, assis sous un magnifique berceau
d'orangers, fumant de lgitimes cigares rales, buvant  petits coups
une dlicieuse agria glace, nous tions don Andrs, moi et quelques
amis, plongs dans une extase silencieuse, jouissant de la fracheur de
la nuit, du parfum des orangers, et de cet tat de torpeur si
inapprciable dans les pays chauds.

Lorsque tout  coup, des castagnettes rsonnent; une guitare prlude et
une voix jeune, suave, mais un peu tranante se met  chanter un
bolro... puis deux, puis trois... enfin une espce de frnsie musicale
et chantante semble s'emparer de l'invisible Orphe: les airs, les
paroles se pressent, se succdent avec une merveilleuse rapidit, et
finissent par devenir presque inintelligibles.

--Dieu me sauve, c'est la Juana,--dit don Andrs.

La Juana tait une paysanne dont le pre tait fermier de don
Andrs;--une belle jeune fille, brune, grande, svelte, vritable type
d'Andalousie.

--Hol, Juana!--appela don Andrs.

A la voix du matre,--la Juana se tut, et bientt nous la vmes arriver
avec ses deux soeurs aussi fort jolies et vtues comme la Juana de la
Saa--avec des fleurs naturelles dans leurs cheveux noirs, et chausses
de satin,--car en Espagne tout le monde est chauss de satin.

--Hol! Juana, dit le matre... quelle mouche te pique?

--La _Cucaracha_... rpondit la folle jeune fille avec un clat de rire
mal dissimul...

--C'est la _Cucaracha_--dirent aussi les deux soeurs.

--Si c'est la _Cucaracha_,--c'est diffrent reprit fort srieusement don
Andrs; mais alors dansez et chantez l, mes filles. Qu'en
dites-vous...--me demande-t-il?...

--Moi, je dis bravo;--mais la _Cucaracha_?...

--Allons, dit le matre sans me rpondre en frappant dans ses mains,
allons _Anda, anda salero_...

Et la Juana se reprit  chanter de sa voix sonore et un peu monotone.
Une des jeunes filles l'accompagnait sur trois cordes de sa guitare,
tandis que l'autre, agitant des castagnettes, dansait une de ces
segendillas si gracieuses et si lascives.

C'tait en vrit quelque chose de ravissant, que ce groupe de trois
belles filles doucement clair par la lune, dansant sous des
orangers,...--au son de ces paroles bizarres, accompagnes par le
tintement de la guitare et le roulement des castagnettes qui se
perdaient dans le silence de la nuit.

Et puis moi, je voyais tout cela, mollement couch sur un gazon pais, 
travers la fume d'un excellent cigare, sous un ciel d'Espagne, lorsque
les toiles brillent et que le rossignol chante...--Oh! le plaisir tait
complet--car le cadre valait le tableau...

Aprs une heure passe dans cette contemplation, la Juana se tut et les
chants cessrent...

--Oh! la Juana... la _Cucaracha_ est-elle donc dj envole...

--Oui, seigneur...

--Allez donc, mes filles, et dites  dona Christiana, que nous souperons
tout  l'heure, et de veiller au gaspacho...

Et elles disparurent comme une rverie d'Orient, comme un songe
mauresque--alors je pensai  demander  don Andrs de me dire enfin ce
que c'tait que la _Cucaracha_.

Selon leurs ides ou leurs traditions, ou plutt d'aprs leur manie de
tout personnifier... vous diriez, vous, potiser--la _Cucaracha_ est la
_Mouche causeuse_.--Quand ils se sentent une irrsistible envie de
chanter ou de parler, ils disent que la _mouche les a touchs_, et il y
en a comme vous voyez pour une bonne heure; il existe mme une chanson
populaire sur la _Cucaracha_, je ne me la rappelle pas tout entire;
mais elle commence ainsi:

    coutez, coutez,
    Dans son vol
    La Cucaracha m'a touch;
    Elle est l.
    Oh! qu'elle me pique!
    Oh! qu'elle me dmange!
    La Cucaracha.
    coutez
    --Il faut que je chante,
    --Il le faut.

--Vous voyez que tout cela ne dit pas grand'chose;--mais je vois
Massardo..... le souper doit tre prt, et le gaspacho  point.--Nous
soupmes, et en effet le gaspacho tait parfait.

--Le but de tout cela est de faire comprendre ce que signifie ce mot la
_Cucaracha_ attach en tte de ce recueil de contes,--sinon amusants, au
moins varis.

--Que si des critiques me demandent pourquoi j'ai plutt appel ce livre
la _Cucaracha_--que _Contes_,--je rpondrai que cette nave tradition
espagnole m'a paru parfaitement rendre ce besoin insurmontable de conter
ou d'crire qui nous atteint quelquefois; car, ainsi que cette mouche
aux mille couleurs, vive, indocile et lgre, qui tantt repose son vol
inconstant sur le front pur d'une jeune fille ou sur la rsille d'un
hideux Bohmien... l'imagination aussi emporte par une exaltation
fivreuse peut s'abattre sur une frache illusion ou sur une ralit
sombre et fatale.

Que si le critique obstin, non encore satisfait de cette explication en
veut encore une autre,--je lui dirai, puisqu'il le faut, que j'ai choisi
ce titre, parce qu'il se liait par ma pense  un des plus beaux
moments de ma vie;  cet ge o parfois le repos, l'insouciance et la
paresse coupaient si dlicieusement une existence active et voyageuse; 
cet ge o j'amassais tant de souvenirs et tant de matriaux;--sans me
douter jamais qu'ils serviraient un jour de base  l'phmre et fragile
monument que je tente d'lever.

Parmi ceux des contes maritimes qui compltent ce volume, il en est un,
autrefois publi en partie dans la _Mode_,--qui est historique, sauf
quelques dtails.--Je veux parler du combat de Navarin. J'aurais dsir,
dans cette relation, donner une marque de souvenir  d'excellents
officiers de la marine royale, mes bons et chers camarades du
_Breslaw_,--dire tout ce que je vis de courage, de sang-froid et de
folle tmrit prodigus par eux dans cette action meurtrire, mais il
aurait fallu pour cela citer tout l'tat-major du vaisseau, et ces
nobles noms sont d'ailleurs crits sur une des plus belles pages de
notre histoire maritime.

Pourrai-je maintenant rpondre  l'un des critiques les plus clairs
de notre poque, qui, tout en m'encourageant avec loge  suivre la voie
que j'ai trace le premier,--m'a reproch de n'avoir jusqu'ici rien
publi d'historique.--Je crois avoir dit quelque part--qu'avant de faire
mouvoir mes personnages au milieu d'vnements historiques, j'avais
voulu d'abord familiariser les lecteurs avec l'tranget de leurs
moeurs et de leur langage.

--J'ose considrer cette premire partie de ma tche comme  peu prs
remplie.--Aussi m'occupai-je en ce moment d'une de nos phases maritimes
les plus glorieuses et peut-tre les moins connues par leurs rsultats
inesprs:--Je veux parler de notre guerre dans l'Inde en 1780,--sous
les ordres du bailli de Suffren.--Tel sera du moins le sujet de la _Tour
de Koat-Ven_, roman historique qui, je crois, paratra, bien
prochainement.

Et je ne mets cette sorte d'importance  me justifier de ce reproche,
que parce que j'ai pressenti que notre _Histoire_ nationale maritime
renfermait des ressources inoues pour le romancier, et qu' la question
purement littraire se joindrait peut-tre plus tard une question
sociale et politique d'un ordre lev, si l'on pouvait amener les masses
 concevoir l'importance de la marine en France.

Et qu'on me permette de rappeler encore ici ce que j'ai dit ailleurs[B].

[B] Prface de la 4e dition de _Plik et Plok_.

Ce que j'appelais de tous mes voeux est enfin arriv. Une mine
puissante et fconde est ouverte.--Peu m'importe qu'on oublie celui qui
l'a signale--si, habilement exploite par ceux que j'ai prcds, mais
qui me dpasseront sans doute, elle enrichit la France d'une littrature
nouvelle.

Aussi dj cette impulsion commence, cette littrature maritime se
cre, se forme; le cercle s'tend.--Dj des revues nous ont donn des
excellents mais trop rares extraits des livres que nous promettent MM.
Jal, Raybaud, Gozlan, Romieu. Enfin M. de Lansac et M. Corbire du Hvre
nous ont aussi donn des ouvrages maritimes complets et remarquables.

--Maintenant, en me voyant citer les noms d'crivains aussi honorables,
on comprendra et l'on excusera en moi, je l'espre, cette vanit de
jeune homme, qui aime  compter les partisans qui se sont runis  lui
autour d'une bannire qu'il a plante,--mais qu'il n'a jamais eu la
prtention de porter.

EUGNE SUE.




LE BONNET DE MAITRE ULRIK.

    A la bonne heure, c'est un hasard,
    mais a est.


C'tait, je crois, en 1826, il me manquait un homme pour complter mon
quipage, et alors les matelots se recrutaient difficilement  Brest,
car on armait beaucoup pour la marine militaire.

Un capitaine de frgate de mes amis m'enseigna l'auberge
d'_Yvon-Polard_, un des plus grands _embaucheurs_ de _Recouvrance_.

En vrit ce sont des gens fort utiles que les _embaucheurs_, ils
accueillent chez eux les matelots sans service et sans pain, les
hbergent, les choyent, les engraissent, et vienne un capitaine
cherchant un quipage, il s'entend avec _l'embaucheur_, choisit ses
hommes, et paie gnreusement leurs dettes  _l'hte_ sur les avances
que chaque matelot doit recevoir au jour de l'embarquement.

C'est donc jusqu' un certain point la traite des blancs.

Or, j'allai trouver _Yvon-Polard_, rue de _la Souris_,  son auberge du
_Chasse-Mare_; la rue de _la Souris_ est infecte, troite et sombre, il
faut descendre huit ou dix marches pour arriver dans la salle-basse de
l'htellerie; et cette espce de cave est tellement obscure, que sans le
secours de quelques lampes de fer, on n'y verrait pas en plein midi.

Au bas de l'escalier un petit homme roux, trapu et manchot vint  moi,
et me demanda civilement ce que je voulais; quand il le sut, il cligna
des yeux, d'un geste me recommanda le silence, me prit la main, me fit
traverser un couloir noir comme un four, et aprs quelques minutes de
marche, je me trouvai dans une petite salle claire par un soupirail.

Alors _Yvon Polard_ me dit  voix basse: Mon officier, vous n'avez qu'
regarder et  couter par cette fente... que vous voyez  cette cloison?
il ne me reste que cinq _culottes goudrones_  placer; ils sont l 
courir bon-bord; c'est l'histoire de rire en attendant de pousser au
large. Vous pouvez les juger; ils vont tout--l'heure tre saouls comme
des soldats, et vous savez, mon officier, qu'alors on se dboutonne,
qu'on fait voir sous quelle aire de vent on a l'habitude de naviguer.
Vous ferez votre choix d'aprs ce que vous aurez vu, et nous nous
entendrons pour le reste. Je vous laisse, mon officier.

Je collai mon oeil  la fente, et je vis les cinq matelots assis
autour d'une table noire et grasse, claire par la lueur douteuse d'une
lampe. Deux femmes envines, l'oeil brillant, les cheveux pars,  la
voix rauque, leur versaient  boire: ils taient ivres ou  peu prs. Au
bout de cinq minutes, deux tombrent sous la table.

Ils restaient trois: un jeune garon de vingt ans blond et frais comme
une fille; le second tait basann, vigoureux, bien dcoupl, et pouvant
avoir quarante ans; quant au troisime, je ne pus voir sa figure, car il
tenait sa tte cache dans ses mains.

--Pour de vieux camans  peau sale, ils portent b.... mal la voile,
dit le jeune garon en poussant ddaigneusement du pied le corps des
deux matelots qui roulrent sous les bancs... Allons, toi... _la jambe
de bois_, verse;... verse donc cordieu; le gosier me dmange...

Il s'adressait  une des deux femmes qui avait effectivement une jambe
de bois....

Il vida prestement son verre, et continua, aprs s'tre essuy la bouche
au revers de sa manche; et s'adressant  son compagnon basann...

--Est-ce que tu es aussi  la cape,... toi, _Pierre_? Eh! mon matelot...

--Non, dit l'autre en baisant bruyamment les joues marbres de sa
compagne, qui rajustait sa coiffe... Mais je pense que nous filons notre
cble d'une drle de manire.... et que si nous trouvons  embarquer,
il nous restera de nos avances  peu prs de quoi mettre dans l'oeil
d'un marsouin, et encore a ne le fera pas loucher...

--Bah, bah!... on embarque ici et au premier port tranger on prend de
l'air; on s'arrange avec un autre navire.... et en chasse... sabord le
capitaine...... comme nous avons fait  Saint-Thomas; tu sais bien....
heim!... matelot?...

--Je le sais si bien que nous avons gagn quarante gourdes au change;
que le capitaine a t oblig de prendre deux ngres pour nous
remplacer, et qu'ils ont si btement manoeuvr pendant un grain, que
la _Petite Nanette_ a chavir au dbouquement, et que le capitaine a t
noy...

--C'est sacredieu vrai, dit l'autre avec un clat de rire; noy comme un
chien, noy..... aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 13 octobre,
et que j'ai donn ma dernire gourde  ma mre!..

Je pensai intrieurement que ni l'un ni l'autre de ces deux compagnons
ne mettrait jamais le pied sur mon navire. J'allais me retirer, fort
peu satisfait de ma visite  _Yvon-Polard_, lorsque le marin qui n'avait
dit mot jusque-l, leva vivement sa tte d'entre ses deux mains, et
s'cria avec un accent indfinissable:

--Qui parle ici et du 13 octobre et de mre?...

Ce fut alors un hourra gnral, et des clats de rire retentirent dans
la chambre.

--Enfin, dit le jeune matelot, il a largu le cble qui amarrait sa
langue.

--C'est heureux qu'il ne fasse plus le milord; on n'est pourtant pas
trop dchire, dit la _Jambe de bois_ en ajustant son fichu.

--Veux-tu un coup de grog, dit _Pierre_ en lui tendant un verre.

--A sa sant, car il est fou, dit l'autre femme.

Et ils se mirent tous  hurler, en frappant sur la table avec leurs
gobelets de fer-blanc,  sa sant!  sa sant!... tandis que lui les
regardait fixement et avec mpris.

Il pouvait avoir trente ans; ses traits taient beaux, mais ples; ses
cheveux noirs se joignaient  d'pais favoris noirs qui encadraient sa
figure rude et svre...

Du reste, il portait un costume de matelot, de simple matelot, mais
propre et soign.....

--A sa sant!... A sa sant, crirent encore les autres avec un
redoublement de rire et de bruit...

--Tu n'entends donc pas, sauvage! hurla le jeune garon, les yeux
remplis de vin, les lvres violettes, et les bras tremblants et lourds.

--On boit  ta sant, monsieur l'_Air-en-dessous_, dit la _Jambe de
bois_ en le tirant par la manche de sa veste.

--Allons, bois donc; tu nous embtes  la fin, dit _Pierre_, tout--fait
ivre, en lui heurtant violemment le verre contre les lvres...

Ici je ne distinguai plus rien, car du premier coup de poing que donna
l'homme ple, la lampe s'teignit, mais j'entendis un tapage infernal,
des blasphmes, des cris de douleur et de joie cruelle, et dominant sur
le tout, la voix de l'homme ple, qui criait: Ah chiens! vous parlez de
mre et du 13 octobre; par satan! ce sera la dernire fois...

Comme les gmissements devinrent touffs, j'allais sortir pour appeler
_Polard_, lorsqu'il parut.

--Allez vite, lui dis-je, ils se tuent l-dedans...

--Ah bah!... mon officier, c'est l'histoire de rire;... ils jouent.

--Les couteaux sont de la partie, lui dis-je.

--Est-ce que _Ulrik_ s'en est ml? me demanda-t-il.

--Comment? _Ulrik..._

--Oui, mon officier, le grand ple, il s'appelle _Ulrik_; c'est qu'il
est brutal en diable.... et fort, fort comme un cabestan...

--Oui, oui, il s'en est ml; ainsi, allez vite, car ils s'gorgent...
Entendez-vous ces cris?

--Ah bah!... N'y a pas de mal, mon officier: petite pluie abat le gros
grain. Avez-vous fait votre choix?...

--D'abord, matre Polard, deux taient ivres-morts...

--Je parie que c'est _Cavelier_ et _Jangras_....

--C'est possible... Les deux autres m'ont l'air de vrais corsaires.

--Le petit blond... pas vrai? mon officier, et le gros noirot... Vous
avez raison... Deux _fa-chiens_, deux carognes... Vous venez de la part
du brave commandant B***, je ne voudrais pas vous tromper. Ici, il n'y a
que _Ulrik_ qui puisse vous convenir: c'est fort, c'est sage, mais
sombre et taciturne en diable.

--Va pour _Ulrik_, lui dis-je tout rveur; vous me l'enverrez  bord
demain au coup de canon.

--Suffit, mon officier; j'irai avec lui pour les _avances_, comme de
juste.

--A la bonne heure, je vous attends.

Au point du jour, _Polard_ tait  mon bord avec _Ulrik_; je les fis
tous deux descendre dans ma chambre.

--Capitaine, dit Polard, voici _Ulrik_ dont je vous ai parl...

--Approche, lui dis-je.

Il s'approcha.--O as-tu navigu en dernier lieu?

--J'arrive de Lima, capitaine, passager sur le brick _l'Alexandre_.

--Passager!...

--Oui capitaine...

--Pourquoi pas matelot?...

--Parce que j'tais passager, capitaine.

--Et que faisais-tu  Lima?

--Je naviguais dans la mer du Sud... au service des Colombiens...

--Ah! diable... As-tu des papiers?...

--Non...

--Aucun?

--Si..... un certificat du capitaine de _l'Alexandre_... Le voici...

--Il est bon... Veux-tu venir  mon bord?

--Comme vous voudrez, mais je ne vous y engage gure.

--Comment?

--Je m'entends, capitaine.

--Ne l'coutez pas, dit _Polard_, c'est un braque; d'ailleurs, il me
doit deux mois d'auberge; s'il fait l'original je le mets dehors, et il
ira coucher et vivre o il voudra...

--Alors, capitaine, prenez-moi... mais tant pis pour vous...

--C'est dit, je t'arrte... Polard, envoyez-lui son coffre ici; nous
compterons aprs pour ce qu'il vous doit... Et toi, mon garon, tu vas
aller l-haut, on est en train de rider les haubans et d'enverguer un
hunier; nous verrons ce que tu sais... Va... Voil ta pice d'amarrage
(_le denier d'adieu_).

J'avoue que la bizarrerie de cet homme m'avait singulirement frapp, et
presque dcid  le retenir  mon bord.

D'ailleurs, sa figure quoique sombre et triste, ne prsageait rien de
fatal...

Huit jours aprs, j'avais choisi _Ulrik_ pour matre d'quipage, car
jamais matelot ne s'tait montr plus habile, plus prompt, plus entendu,
et plus au fait du service...

D'une rgularit parfaite, il ne descendait jamais  terre; son service
fini, il allait s'asseoir dans les porte-haubans d'artimon, et restait
l des heures entires sombre et silencieux.

L'quipage, qui le craignait comme le feu, l'avait surnomm le
_Croque-Mort_.

Mon chargement fait, je mis  la voile le vendredi du 21 novembre, et
sortis du port avec une jolie brise de S.-O. J'allais  Bunos-Ayres...

_Ulrik_ avait t plus sombre qu' l'ordinaire le jour de
l'appareillage... Il s'tait approch plusieurs fois de moi comme pour
me parler, puis s'tait retir sans mot dire.

Vers le soir, la brise frachit; je fis serrer les perroquets, et nous
louvoymes sous nos basses voiles pour nous tenir carts de la cte...

--Eh bien! matre, dis-je  _Ulrik_, il vente bon frais... Qu'en
penses-tu?...

--Capitaine,... je vous avais prvenu, me rpondit-il d'un air grave et
solennel qui m'imposa.

--Que veux-tu dire?

Lui, sans rpondre  ma question, me saisit fortement le bras, et
murmura tout bas: Faites sur-le-champ amener les perroquets, et mettre
les huniers au bas ris... Le grain approche... La tempte sera
affreuse... affreuse, je le sens l, me dit-il en enfonant ses ongles
dans sa poitrine velue...

J'obis machinalement, et bien m'en prit, car  peine cette manoeuvre
tait-elle excute, que le vent souffla du N.-E. avec une furieuse
violence; le jour baissa tout--coup, et la mer devint horrible...

Nous passmes la nuit sur le pont, et au point du jour, le temps tant
par trop forc, nous relchmes au Hvre...

Quand nous fmes mouills, _Ulrik_ entra dans ma chambre, o je m'tais
retir pour prendre un peu de repos...

--Capitaine, me dit-il, je vous quitte.

--Tu me quittes, et pourquoi?

--Je ne puis vous le dire... mais il le faut... pour vous...

--Non, pardieu!.... tu m'es trop utile.... O trouverai-je un matre
comme toi?..... Du tout, tu resteras.... et j'augmenterai ta paye...

--Alors je dserterai...

--Non, car je te consignerai  bord, dans ta chambre, et je te mettrai
aux fers, s'il le faut...

--Vous le voulez donc?... A la bonne heure... Vous verrez...

Et en prononant ces mots, ses grands yeux gris prirent une singulire
expression de piti...

Mais le lendemain de cette entrevue, je ne sais pourquoi de sourdes
rumeurs circulrent dans mon quipage...

--C'est ce chien de _Croque-Mort_ qui nous porte malheur, disaient les
uns...

--Avec un b... comme a  bord, c'est  y laisser sa peau...

Ds longtemps je connaissais la singulire superstition des matelots,
qui attribuaient tous les vnements pnibles de la navigation  un
seul, espce de bouc d'Isral qui tait responsable de tout ce qui
pouvait arriver de fcheux; je fis en consquence donner quarante bons
coups de cordes  chacun des deux meneurs qui avaient propag ces ides
stupides, et j'enfermai _Ulrik_ dans sa chambre; puis je fis mettre 
la voile le jour mme, car la brise avait molli.

Nous sortmes du Hvre le 26, avec un bon vent qui nous loigna bientt
du rivage. Une fois au large, je rendis la libert  _Ulrik_.

--On a donc tann le cuir  quelqu'un, capitaine? me demanda-t-il.

--Un peu,  deux chiens... qui t'indiquaient  l'quipage comme cause du
mauvais temps, comme si ton souffle faisait grossir la mer, crever les
voiles ou craquer les mts!...

--Peut-tre, dit-il sourdement.

Je haussai les paules, et laissai mon pauvre matre, que je crus
timbr.

Par une inexplicable fatalit,  la hauteur des les de _Palme_ et de
_Fer_ (Canaries), comme je faisais gouverner dans l'espoir de prendre
connaissance de l'le Saint-Antoine, le temps se chargea de grains, la
brise se fit, il venta grand frais, et la tempte devint bientt si
violente, que dans une bourrasque mon petit mt d'hune et mon bton de
foc furent emports.

Alors une affreuse ide s'empara de l'quipage, constern de cette
perte, et les matelots s'avancrent vers moi en poussant avec un
horrible accent de rage ces cris frntiques: A la mer!  la mer le
_Croque-Mort_!... il est cause de tout...

Je frmis... et regardais _Ulrik_. Pour la premire fois, je le vis
sourire... mais quel sourire, mon Dieu!

Infmes! m'criai-je en m'armant d'un anspec, je vous assommerai comme
des chiens si vous faites un seul pas.

--A la mer...  la mer!... Nous ne voulons pas sombrer pour lui... A la
mer!...

Ils s'approchrent encore. Je me jetai au-devant d'_Ulrik_, qui me
dit:--Laissez-les faire: C'est crit:

--Laisser commettre un assassinat de sang-froid!... Non, non... Descends
dans ma chambre, tu y trouveras mes pistolets; tu remonteras avec... En
attendant, je vais les maintenir....

Et ce disant, je tournai rapidement mon anspec en m'avanant vers eux.

--Pardon, capitaine... mais le _Croque-Mort_ y passera dit l'un d'eux...

--Oui, oui, il y passera, rptrent-ils avec fureur.

Et leurs cris dominaient le sifflement de la tempte.

Au mme instant, un _noeud d'agui_ me fut lanc; je tombai sur le
pont, et fus garrott en un moment... J'cumais de rage en voyant
_Ulrik_ calme, les attendre impassible...

--A son tour maintenant, cria le matre voilier, homme d'une taille
norme, en s'avanant vers _Ulrik_.

En ce moment, la tempte tait si furieuse, que le navire donna un
violent coup de roulis, et presque tous les matelots roulrent sur le
pont.

--Profite de l'embellie! criai-je  _Ulrik_... A ma chambre!...

Mais lui, s'lanant aprs les haubans d'artimon, fut d'un bond sur la
lisse du navire.

--Je devrais, cria-t-il aux matelots, qui se relevrent blasphmant; je
devrais vous laisser commettre un crime inutile, car ma mort ne peut
vous sauver que si elle est volontaire... Ce n'est pas pour vous, mais
pour le capitaine, car il a une mre... une mre! rpta-t-il avec un
affreux grincement de dents.

Et il secouait les cordages avec fureur.

Je vivrais, je crois, cent ans, que je n'oublierai jamais ce sombre
tableau. Je le vois encore, lui _Ulrik_, cramponn aux haubans, les
cheveux flottants, sa ple figure qui se dtachait blanche sur le gris
fonc du ciel, ses yeux flamboyants et les hideuses contorsions de sa
bouche hurlant le mot... mre...

L'quipage resta ptrifi, comme fascin par cette rsolution
inconcevable; resta immobile, le regard fixe, attachant sur _Ulrik_ des
yeux hagards.

--Adieu donc, capitaine...

Ce furent ses dernires paroles, car il disparut.

--Hourra... hourra, vilain _Croque-Mort_! cria l'quipage en frappant
des mains.

On vint poliment me dgager de mes liens.

Je croyais rver.

Le timonnier qui tenait la barre, fut renvers par un coup de mer, le
navire vint au vent, et nous faillmes engager. Cette violente secousse
et cet effroyable pril me firent revenir  moi... Je me prcipitai sur
la barre; et j'y restai.... commandant la manoeuvre de ce poste, car
le temps pressait.

--Vous voyez, chiens, leur criai-je, que le ciel vous punit de votre
atroce forfait... La mort de ce malheureux fait-elle cesser la tempte?
Elle augmente au contraire, elle augmente... Maldiction!... Dans une
heure peut-tre, nous irons le rejoindre... lui...

L'quipage fut un peu dmoralis; quelques-uns baissrent la tte,
lorsque l'infernal voilier reparut au grand panneau, portant un
coffre...

--Va donc dans le mme tombeau que ton matre le _Croque-Mort_! et que
le bon Dieu nous laisse en repos, car nous n'avons plus rien  ce
matelot de l'enfer.

Et le coffre fut lanc par-dessus le bord, aux acclamations de tout
l'quipage, persuad que la tempte cesserait quand il n'y aurait plus
rien  bord qui et appartenu au pauvre _Ulrik_...

Au contraire, la tempte redoubla de violence. J'entendis une horrible
explosion; c'tait notre grand'voile que le vent venait d'emporter,
d'emporter si rapidement, que je ne vis qu'un point blanc tourbillonner
et disparatre en une seconde.

--Maldiction.... enfer!... criai-je.... Dieu est juste!...

--C'est qu'il y a encore ici quelque chose au _Croque-Mort_, dit
l'imperturbable voilier. Mousse, descends et cherche, et gare  ta peau
si tu ne trouves rien...

       *       *       *       *       *

Cinq minutes aprs, le mousse remonta avec un vieux, vieux bonnet de
laine rouge, oubli dans un coin de la chambre d'_Ulrik_...

Allons, dit le voilier, en le jetant  la mer... allons, on n'a plus
rien  _lui_... _Tais-toi_, et _fais calme_...

Un hasard... (tait-ce un hasard)? voulut que les deux ou trois
dernires raffales qui nous avaient durement drosss furent, comme on
dit, la _queue du grain_... Le vent tomba, le ciel s'claircit, la brise
souffla lgre, et la mer calmit... Depuis ce moment, notre traverse
fut heureuse, fut la plus heureuse que j'aie faite, et nous arrivmes 
Bunos-Ayres le 1er janvier.

     _N. B._ Le lecteur m'excusera de ne pas lui dvoiler le mystre ou
     la fatalit qui semble se rattacher au mot _mre_ et au nombre
     _treize_; mais ne l'ayant jamais su moi-mme, je n'ai rien voulu
     ajouter qui pt dnaturer un fait vrai.




VOYAGES

ET

AVENTURES SUR MER DE NARCISSE GELIN,

Parisien.




CHAPITRE PREMIER.

Comment Narcisse Gelin eut l'ide de voir la mer, en regardant un moulin
 vent.


Narcisse Gelin tait un bon jeune homme, bien doux et bien honnte; son
pre, Bernard Gelin, qui tenait un magasin de merceries, rue du Cadran,
lui fit donner une ducation librale.

Aussi  19 ans, trois mois et un jour, Narcisse Gelin ayant termin sa
philosophie, aurait pu, s'il et voulu, raisonner fort proprement sur
l'me et les ides innes; mais Narcisse prfra ne pas raisonner du
tout.

Dou d'une imagination ardente, vagabonde, puissante et dsordonne,
sentant bouillonner en lui l'me d'un pote, il dit  son pre Bernard
Gelin:--Je serai pote... je suis pote.--Sois donc pote, dit Bernard,
qui excrait ses voisins et adorait son fils.--D'autant plus,
ajouta-t-il, que a vexera Jamot l'picier dont le fils n'est qu'un
homme de lettres.

Et voil comment Narcisse fut pote.

Du jour o Narcisse fut pote, il allait en coucou chercher la posie
aux Batignoles,  Vincennes et aux Prs Saint-Gervais. Il se pmait
devant les arbres poudreux des grandes routes, s'extasiait devant les
moulins  vent, _dont la meule insouciante broie galement le froment du
riche et du pauvre, et dont les ailes agites par le vent ressemblent
aux voiles d'un navire_.....

A cette pense de navire, Narcisse Gelin, qui n'avait jamais vu de
navire, tressaillit. Tout  coup une pense soudaine l'illumina. La
vritable posie n'est pas, dcidment, sur terre, se dit-il; elle est
sur mer: l, une vie rude et nergique; l, des temptes; l, des
combats; l, des hommes forts; l des hommes pres; l des hommes 
part...--Je verrai la mer, j'irai sur mer.

Et, retournant  la boutique paternelle, il tourmenta, obsda, taquina,
tortura tant et si bien Bernard Gelin, que le bonhomme fit une petite
pacotille d'objets qui devaient parfaitement se vendre aux colonies.--Il
ajouta cinquante louis, quelques larmes et sa bndiction, embrassa
Narcisse et le conduisit  la diligence de Brest.

Or il avait choisi Brest comme lieu d'embarquement, parce qu'un cousin
de sa mre tait crivain du port.

Narcisse, arrivant  Brest fut droit chez le cousin, lui exposa ses
dsirs, sa volont de pote et lui demanda ses conseils.

Le cousin tait justement l'intime du capitaine de _la Cauchoise_; jolie
golette en chargement pour la Martinique.

Le cousin arrta le passage de Narcisse Gelin sur _la Cauchoise_.
Narcisse et voulu un nom peut-tre plus potique, plus sonore. _La
Cauchoise_ lui paraissait assez vulgaire; pourtant il se dcida, le
choix tant trs born dans ce port militaire. Mais en vrit, il et
bien donn dix louis de plus pour que la golette se ft nomme
_l'Ondine_ ou _la Phb_. Il fallut donc se rsigner, d'ailleurs il
comptait se ddommager sur le nom du capitaine, car le capitaine devait
s'appeler au moins d'_Artimon_ ou _Stribord_.--Point, le capitaine
s'appelait Hochard!!!--Malgr son bon naturel, ce fut un tort que
Narcisse ne lui pardonna jamais.

On attendait un vent favorable pour sortir du goulet, et ce fut un beau
jour pour Narcisse, que le jour o son cousin lui dit: Il faut pourtant
faire connaissance avec votre navire, allons  bord.

Ils s'embarqurent  _Recouvrance_ dans un bateau de passage, et se
dirigrent vers _la Cauchoise_, mouille en grande rade, pour faciliter
son appareillage.--La houle tait forte, le canot, petit et conduit par
un _Plougastel_, roulait d'une affreuse manire.--Narcisse comptait sur
un accident, une motion forte. Il n'eut que mal au coeur.

On accosta la golette.--Narcisse faillit tomber deux fois  l'eau, mais
avec l'aide du cousin, il se guinda sur le pont.

En le parcourant, d'un air effar, il cherchait des visages rudes,
marqus, bronzs, des ttes de forban.--Il vit trois Bas-Normands
blonds, frais et roses qui buvaient du cidre sur l'avant et jouaient 
la drogue.

Deux autres marins lavaient et tendaient du linge sur l'avant du
navire.

Il ne leur manque plus que de repasser pour tre de parfaites
blanchisseuses, pensa Narcisse avec une cruelle rpugnance. Narcisse fut
introduit chez le capitaine _Hochard_; le capitaine n'tait pas seul, il
fit signe aux nouveau-venus de s'asseoir et continua la conversation
qu'il avait commence avec un homme d'un embonpoint extraordinaire, qui
se tenait debout devant lui.

Narcisse put  son aise examiner le lieu o il se trouvait: c'tait une
petite chambre boise comme  terre, un canap comme  terre, des
chaises, une table, un plafond, une fentre, des gravures encadres,
tout cela comme  terre.

Narcisse soupira, et avant d'abaisser ses regards sur le capitaine, il
se figura, par la pense, l'homme qui devait commander  la tempte,
braver les lments en furie.

--Il devait avoir six pieds, un crne de granit et des yeux
flamboyants.--Il regarda et vit M. Hochard; c'tait un homme de quarante
ans  peu prs, d'une taille moyenne, maigre, d'une physionomie
insignifiante, fort poli, des manires communes, mais prvenantes; de
plus, il portait une perruque blonde, des boucles d'oreilles, une
redingote marron, un gilet noir, un pantalon bleu, des bas blancs et des
souliers  boucles. Il est impossible de se rendre compte de l'affreux
serrement de coeur qu'prouva Narcisse quand il eut complte cet
ignoble et prosaque signalement.

De ce moment, il se proposa de demander au cousin s'il n'y aurait pas
moyen de dbarquer en accordant une indemnit au capitaine.

Pour se distraire, il se prit  examiner l'interlocuteur de M. Hochard.

On l'a dit, l'interlocuteur tait fort gros, d'une haute taille, chauve
et trs color; deux petits yeux gris toujours en mouvement, donnaient
une rare expression de vivacit  sa bonne et joviale figure; son
costume tait celui d'un homme du peuple, une veste et un
pantalon.--Allons, allons, monsieur le capitaine, disait le gros homme,
soyez raisonnable, ne ranonnez pas un pauvre diable comme moi;--en
vrit 600 francs pour moi et mes caisses.., c'est aussi par trop
cher...--Comme vous voudrez, rpondit le capitaine, mais je n'ai qu'un
prix, et je ne fais jamais marchander mes chalands.

--Ses chalands!...--Narcisse n'y tenait plus, il se croyait assis prs
du comptoir paternel de la rue du Cadran.

--Mais enfin, disait le gros homme, que fait un homme de plus ou de
moins sur un quipage comme le vtre... monsieur le capitaine?

--Cela fait un dixime, voil tout.

--Eh bien!... dix au lieu de neuf, puisque je ne demande qu' manger
avec vos matelots, monsieur le capitaine.

--Je n'ai pas deux prix, je vous l'ai dj dit, rpondit
imperturbablement le froid M. Hochard.--Je ne surfais jamais.

Ces dbats faisaient bouillir l'me de pote de Narcisse.

--Allons donc puisqu'il faut en passer par l, dit le gros homme avec un
profond soupir; mais une dernire condition, monsieur le capitaine: mes
caisses ont besoin d'air, je ne voudrais pas qu'elles fussent descendues
dans la calle au moins,--vous savez ce qu'elles contiennent, et
l'humidit les pourrait gter.

--On les placera dans le faux pont.

--Et je pourrai les visiter quand il me plaira, monsieur le capitaine?

--Quand il vous plaira....

--Voil votre argent,--c'est chose faite, monsieur le capitaine, dit le
gros homme en tirant un sac de sa poche. Il paya en or, salua et sortit
en trbuchant.

--En voil un qui n'a pas le pied marin, dit le cousin.

--C'est un pauvre diable; il va faire voir des figures de cire aux
Antilles, dit le capitaine...

--Mais, mon cher, sa pacotille fondra au soleil, riposta ingnieusement
le cousin.

--Ma foi, a le regarde.--Puis saluant Narcisse M. Hochard continua avec
sa voix monotone:

--Mais nous ne fondrons pas, nous autres, je l'espre bien; aussi je
suis enchant, Monsieur de faire votre connaissance, j'ose croire que
nous nous entendrons bien: vous serez ici comme chez vous, comme  terre
mon Dieu... pas la moindre diffrence. Je vous le rpte... comme 
terre.

Ici une grimace significative de Narcisse Gelin.

--Nous sommes au mois de juillet, nous appareillerons avec une brise
faite, nous gagnons les Aores, les vents aliss, et nous arrivons  la
Martinique... comme sur des roulettes.

Narcisse tait dsespr...

Pourtant, capitaine, dit-il, on n'a jamais vu de traverse sans
tempte... Sans...

--Bon Dieu! que dites-vous l, mon cher Monsieur? Je suis  ma
vingt-unime anne de navigation, et except quelques petits coups de
vent par-ci par-l, j'ai toujours t favoris de temps superbes... de
temps magnifiques.

--Que le diable t'trangle, toi et tes temps superbes,--pensa Narcisse,
malgr le peu de logique de ce souhait.

--Si nous partions au mois de fvrier ou mars, je ne dis pas, nous
aurions bien  craindre quelque petite queue d'quinoxe, mais au mois de
juillet!... ajouta-t-il, avec un air de joyeuse et intime conviction,
ah! mon Dieu... au mois de juillet... vous ne vous apercevez seulement
pas que vous avez quitt la terre.

--Comme c'est agrable, pensa Narcisse. Aussi, prenant son parti
violemment: Ne pourrai-je pas dbarquer de votre bord, Monsieur?
demanda-t-il au capitaine.

--Dieu du Ciel! et pourquoi? O trouverez-vous un meilleur navire;
monsieur? Et quel quipage! Des Bas-Normands doux et rangs comme des
filles! a se mne avec un fil; jamais un mot plus haut que l'autre;
c'est sage et tranquille, jamais a ne jure... Voyez-vous, pour la
morale ou non, j'ai mes principes l-dessus, et je m'en suis bien
trouv, aussi est-ce moi qui ai toujours pass les religieuses que le
gouvernement envoie aux colonies, et je vous assure que les saintes
filles n'ont jamais eu  rougir d'un mot inconvenant...

--Allons... il ne manquait plus que cela, dit imptueusement Narcisse...

--Sans doute, Monsieur, je vous le rpte, pour les gards, la sret,
la tranquillit et les bonnes moeurs, vous ne trouverez jamais mieux
que _la Cauchoise_. Aussi croyez-moi, restez-y.

--D'ailleurs, votre passage est arrt, pay d'avance, sign; il me
serait impossible de vous rendre un sou de ce que vous m'avez
donn.--C'est la loi maritime. Si vous voulez voir les ordonnances...

--Non, Monsieur, c'est inutile, dit Narcisse attrr, foudroy.

--Le mal est fait, je le subirai, mais c'est une leon dont je
profiterai... Et comme le capitaine Hochard allait recommencer ses
litanies sur la sret, les gards et la politesse.... Narcisse remonta
courrouc sur le pont, descendit furieux dans son canot et ne reparut 
bord de _la Cauchoise_, que le jour de l'appareillage. Ce jour-l, il
avait rencontr sur le port l'homme aux figures de cire qui lui avait
propos de prendre une chaloupe  eux deux pour porter leurs bagages.

Narcisse y consentit, serra le cousin dans ses bras et lui dit, les
larmes aux yeux: vous le voyez, cousin, vous le voyez... Un temps
magnifique, un petit vent de nord-est, une mer superbe... Comme c'est
amusant!... Embarquez-vous donc aprs cela..., cherchez donc des
motions; des moeurs tranches! oh si c'tait  refaire!...

L'homme aux figures de cire interrompit ses lamentations en faisant
observer que la golette avait dj fait deux fois le signal de venir 
bord.

Narcisse se prcipita dans la chaloupe en maugrant.

--Vous n'avez jamais navigu; Monsieur, lui demanda le gros homme.

--Non; et vous?

--Moi, mon Dieu, non, pas plus que vous, mon bon Monsieur; je m'en vais
aux _les_ pour montrer ces figures l.... et tcher de gagner mon
pauvre pain.

--Que reprsentent vos figures, demanda machinalement Narcisse.

--Cette caisse-l... rpondit le gros homme, en montrant une des deux
botes (elles avaient chacune  peu prs six pieds de long sur quatre de
large et d'paisseur). Celle-l reprsente la passion de notre Seigneur.
Mon bon Monsieur, et celle-ci le grand Napolon; un Albinos aux yeux
rouges, et sa saintet le Pape, mon bon Monsieur.

--a m'est bien gal, pourquoi me dites-vous cela, rpondit Narcisse,
enchant de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.

--Je vous dis cela, dit le gros homme avec soumission, parce que vous me
le demandez, mon bon Monsieur.

--Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas, entendez-vous,
intrigant, hurla Narcisse qui rugissait en voyant les rayons d'un beau
soleil de juillet tinceler sur les vagues.

On accosta la golette... Le gros homme fit monter ses caisses  bord
avec des prcautions inoues, et surveilla lui-mme leur emmnagement.
Du reste, il amusa beaucoup les matelots bas-normands par la maladresse
avec laquelle il descendait les chelles des panneaux; et les bonnes
gens riaient aux larmes en lui nommant les mts et les manoeuvres dont
il corchait les noms de la faon du monde la plus grotesque.

Le soir,  cinq heures un quart, _la Cauchoise_ donna dans la panne,
sortit du goulet, et suivit le Cap  l'ouest-sud-ouest, par un joli
frais du nord-est.

Narcisse resta sur le pont jusqu'au coucher du soleil, et au moment o
cet admirable spectacle _rallumait en lui le flambeau de la posie_,
comme il allait savourer cet important tableau, qu'il regardait comme
une compensation bien due  ses ternelles dceptions, il fut pris du
mal de mer, et deux matelots le descendirent dans sa couchette.

L'homme aux figures de cire resta sur le pont jusqu'au soir et continua
d'amuser les quatre marins de quart par son ignorance nautique.

Seulement, au moment de descendre dans le faux pont, passant prs du
taquet, qui retenait l'coute de grande voile, il s'aperut que cette
manoeuvre n'tait pas assez serre, et regardant bien si personne ne
l'observait, il raidit ce cordage, en le tournant en croix autour du
taquet avec l'habilet d'un marin consomm; puis il alla voir ses
caisses.




CHAPITRE II.

Des choses surprenantes que vit Narcisse Gelin dans l'entrepont de la
golette.


Narcisse Gelin ne dormait pas, Narcisse Gelin invoquait.--Je ne dirai
pas Dieu, car Narcisse avait reu une ducation librale, et le beau de
l'ducation librale est de ne pas croire en Dieu;--Mais Narcisse
invoquait Apollon et les muses. Le bon jeune homme croyait aux muses...
Muses, disait-il, envoyez-moi, s'il vous plat, un vnement, une
tempte, un naufrage, quoi que ce soit... mais de la posie, pour Dieu
de la posie! J'ai quitt la boutique paternelle, mon foyer domestique,
Paris, mon dpartement, mon pays! la France! ma belle France, et vous
comprenez bien, muses, que ce n'est pas pour vivre avec des commerants,
entendre parler commerce et march, poivre et sucre... que l'on
s'abandonne aux caprices des flots, au souffle dvorant de la tempte...
Ainsi de la posie....  muses!... quelque chose de tranch, de heurt,
de bizarre, de terrible, s'il vous plat.--Je ne sais si les muses
l'entendirent; mais il se passa tout  coup quelque chose de fort
singulier dans l'entrepont de la golette.

Le _Cadre_ (ou lit) de Narcisse tait suspendu  l'arrire de cet
entrepont au milieu d'un petit entourage en toile qu'on lui avait
galamment install; mais cette toile ne joignant pas juste au plafond,
un espace restait vide et  travers cette lucarne improvise; Narcisse
put jeter un coup d'oeil investigateur dans le faux pont.

Cet entrepont tait faiblement clair par la lueur d'un fanal plac
prs de l'archipompe, et cette lueur donnait en plein sur les deux
caisses de l'lve de Curtius, poses droites et appuyes sur la
muraille du navire.

Tout  coup Narcisse aperut une masse qui lui parut d'abord informe,
mais qui se dessina bientt. Dans cette masse, il reconnut le gros
homme, l'homme aux figures de cire.--Le vil industriel vient voir ses
caisses, pensa Narcisse. Va! butor  l'me vnale, pense  ton commerce,
penses-y, au lieu de rester sur le pont, puisque tu es assez heureux,
assez robuste pour ne pas prouver le mal de mer, au lieu de te laisser
aller au doux _far-niente_ de tes rveries,  voir trembler dans la mer
les toiles du ciel,  entendre...--Mais Narcisse interrompit tout 
coup sa priode, ouvrit des yeux normes, suspendit sa respiration. Il
crut rver.--L'homme aux figures de cire s'tait approch de ses
caisses, et, aprs un moment d'incertitude, il avait pouss un
ressort.--Le couvercle de la premire caisse s'abaissait, et  la lueur
incertaine du fanal, Narcisse aperut dans le fond trois figures:
quelles figures! et ce n'tait ni un Albinos, ni le grand Napolon, ni
sa saintet le Pape.

--C'est sans doute la caisse  la Passion pensa Narcisse; mais je ne
vois pas le Christ. En effet, il n'y avait pas de Christ non plus.

--Aprs tout, pensa encore le fils du mercier; il ne les a pas habills
pour la route, de peur d'abmer leurs costumes.

Mais voici que la scne change.

A un mot que dit le gros homme, les trois figures quittent le fond de la
bote, en sortent, et s'avancent empeses droites et raides.

--Cet homme-l est un sorcier ou un furieux mcanicien, se dit Narcisse
en sentant le froid lui gagner les reins.

Mais voici que les trois figures tendent les bras, se dtirent, se
secouent, et rajustent les haillons dont elles sont couvertes.

--Pour le coup, ceci devient trop potique: c'est forc; _ce n'est pas
nature_, pensa Narcisse en retombant glac sur son oreiller.

Mais il voulut voir, jusqu' la fin, le dnoment de cette scne. Son
me de pote se tendit, fit effort, et Narcisse Gelin se redressa et
continua de regarder. Quand il se remit  sa lucarne, le gros homme
avait sans doute ouvert aussi la bote _ la Passion_; car, au lieu de
trois, ils taient six, sans compter l'industriel; six arms jusqu'aux
dents;--et la lumire du fanal luisait, tincelait sur les lames de
longs poignards, dont ils assuraient la garde dans leurs larges mains.

--Sommes-nous pars? dit le gros homme  voix basse....

--Oui...

--Adieu!--Va! fit le Curtius.--Et lestes et adroits comme des chats
sauvages, ils se hissrent par les deux panneaux entr'ouverts.

Narcisse Gelin n'eut pas la force de pousser un cri; la sueur ruisselait
de son front: il commenait  comprendre que ce pouvait bien tre des
pirates.

Et ce doute se changea en conviction, lorsque, aprs quelques cris
touffs, quelques trpignements sur le pont, il y eut un moment de
silence  bord de la _Cauchoise_, et puis qu'un immense et retentissant
_hourra_ branla la golette jusque dans sa membrure.

Tout--fait fix sur la moralit du gros homme, Narcisse le considra
ds-lors comme un chef de pirates, et l'Albinos, le grand Napolon, sa
saintet le Pape, Jsus-Christ et les acteurs de la Passion comme des
sclrats de sa troupe qui pouvaient avoir jet  l'eau le capitaine
Hochard et ses matelots, les estimables Bas-Normands, qui avaient de si
bonnes moeurs.

Il y avait du vrai dans ses conjectures; et, par une singulire
fatalit, par un tonnant caprice de notre organisation, cet vnement
qui devait le mettre en liesse et joie, puisqu'il lui promettait une vie
rude et forte, des moeurs tranches, heurtes; cet vnement, dis-je,
le trouva froid et prosaque: on et dit que son me de pote avait t
frappe du mme coup de poignard, qui frappa au coeur l'honorable
capitaine.

Et Narcisse Gelin commena de trouver le pauvre M. Hochard un tre assez
potique, il le regretta mme: il le potisa aux dpens du gros lve de
Curtius; il potisa tout, jusqu'aux matelots Bas-Normands, qu'il avait
maudits: eux si roses, eux si frais, eux si bonnes gens: il vit une
belle opposition entre ces hommes si simples et les prils continuels
qui les assigeaient. Cette bonhomie au milieu de la tempte lui parut
sublime; cette golette transportant tout  l'heure d'un monde  l'autre
cette petite colonie simple, bonne, nave comme un tableau de Tniers,
lui parut avoir aussi sa posie  elle, une posie qu'il prfrait de
beaucoup  celle de la _Cauchoise_, maintenant monte par une demi
douzaine de sclrats, allant porter partout le meurtre et le pillage.

Et il se fit aussi une singulire rvolution dans ses sympathies
littraires. Il se prit  adorer Gessner et ses _Idylles_, ses jolis
moutons si blancs, son gazon si frais, ses arbres si verts, ses fleurs
si parfumes: oh! qu'il regrettait ses bergers, et leurs fltes, et
leurs danses, et leurs chants, et la violette, et le corset des jeunes
filles, et la cloche du soir, et le blement des troupeaux et la nuit
paisible et pure du joli village qui se mire aux eaux limpides du
lac!....

--Oh! disait Narcisse en se roulant dans sa couverture avec un frisson
prodigieux... Oh! voil une posie vraie, douce et consolante! Oh! que
je donnerais maintenant les vagues les plus monstrueuses pour un petit
ruisseau qui glisse sur le sable,--les figures les plus tannes, les
plus cicatrises, pour une douce et gracieuse figure d'enfant ou de
jeune fille...--Un ciel noir, orageux, ft-il sillonn de mille clairs,
et dchir par les clats de la foudre, pour le ciel pur et riant du
mois de mai, au lever d'un beau soleil.

De penses en penses, de peurs en peurs, de regrets en regrets,
Narcisse gagna le point du jour. Il commenait  voir la position en
face.--Que vont-ils faire de moi? se disait-il...

Il allait peut-tre se rpondre  lui-mme, lorsqu'un coup de canon
retentit longuement sur l'immensit de la mer...

--Qu'est-ce que cela? pensa Narcisse, je n'ai pas vu de canon  bord...

Un bruit sec accompagn d'un sifflement assez aigu, l'tonna bien
davantage; surtout quand il vit un boulet d'une jolie taille entrer par
le flanc du btiment, ricocher sur le plancher, du plancher au plafond,
et du plafond, aller se loger  moiti dans le bord oppos....

--Je suis perdu, dit le pote, les dents serres, s'vanouissant de
terreur.




CHAPITRE III.

Ce qui advint  Narcisse Gelin, et comment il eut de terribles sujets de
stupfaction.


Quand Narcisse Gelin revint  lui, il tait au grand air sur le pont de
la golette, les fers aux pieds et aux mains; plac entre deux marins
vtus d'un pantalon blanc, d'une veste bleue, et d'un petit chapeau
couvert d'une coiffe blanche, fort propre; chacun tait arm d'un sabre.

Il tourna la tte, le malheureux, et il vit l'homme aux figures de cire;
accommod comme lui, et ses six compagnons verrouills et cadenasss de
la mme faon, soumis  la mme surveillance.

Puis  une encablure de la golette, un beau brick de guerre, troit,
hardi, allong,--pour le moment en panne, et portant  sa corne un large
pavillon bleu,  croix rouge et blanche dans un de ses angles.--C'tait
le pavillon anglais.

--Pourriez-vous me dire, Monsieur, dit Narcisse en s'adressant au gros
homme; ce que tout cela signifie?

--Tiens, cet autre!... Je n'y pensais plus... cela signifie, mon garon;
que dans un quart d'heure... Mais, dis-moi, tu vois bien les vergues de
ce brick...

Qu'entendez-vous par les vergues? fit gravement Narcisse...

--Ah! l'animal!...--Ce bton qui croise le mt en travers...
Comprends-tu?

--Je comprends.

--C'est heureux.--Vois-tu au bout de cela un homme accroupi,  cheval
sur ce bton?

--Je vois l'homme accroupi.

--Sais-tu ce qu'il fait!

--Je ne sais ce qu'il fait.

--Il arrange une corde.

--Pour?...

--Pour... nous pendre.

--C'est--dire... pour _vous_ pendre... _vous!_ mais pas moi.

--Ah! c'te farce..., toi comme nous, donc; tiens, est-il bgueule
celui-l!

--Je ne suis pas bgueule, mais vous comprenez bien, mon cher ami, que
cela ne peut pas tre, vous tes des pirates,  la bonne heure, mais je
ne suis pas pirate, moi; je m'appelle Narcisse Gelin; pote connu et
domicili  Paris; passager  bord, et pas du tout de votre bande...

--Alors, dis-leur,... c'est trop juste...

--C'est ce que je compte faire... heureusement voici venir un officier.

Prenant alors l'air aussi digne que possible, tempr pourtant par une
nuance de soumission, Narcisse Gelin commena en ces termes:

--Je dois clairer votre conscience. Monsieur l'officier:--Parti comme
passager  bord de la _Cauchoise_, c'est un heureux hasard que je n'aie
pas partag le sort de l'infortun capitaine et de ses malheureux ma...

L'officier l'interrompit alors en anglais; d'un air irrit et donna dans
cette langue un ordre aux matelots qui serrrent les pouces de Narcisse,
de faon  les briser...

--Eh bien! reprit le gros homme, sais-tu ce qu'il vient de dire.

--Mon Dieu, non reprit Narcisse, tout tremblant, en regardant ses
pouces.--Il vient de dire:

--Billonez ce chien, et voil...

--Mais il n'entend donc pas le franais?

--Pas un mot, ni lui ni les autres.

--Mais, Dieu du ciel, vous savez l'anglais, vous...

--Comme ma langue propre..., mon fils.

--Mais alors, dites lui..... tout..... bien vite.

--Du tout..., tu m'as appel _intrigant_ dans la chaloupe.--Tu seras
pendu, a t'apprendra...

Narcisse allait rpliquer mais le billon l'en empcha.

Il fit quelques gestes assez dmonstratifs, mais cette pantomime toucha
peu les Anglais.

--Pour te consoler, lui dit le gros homme, je vais t'expliquer tout
cela, il est bien juste que tu saches pourquoi l'on te pend.

Je m'appelle Benard; depuis vingt ans je fais la course, il va environ
six mois je montai un lougre, et quel lougre, mon fils!--Je rencontre un
brick anglais marchand, qui revenait de Lima, charg de gourdes, je
l'attaque et le prends.--Comme il tait un mauvais marcheur, je le coule
et son quipage, je garde les gourdes et je file... Ce gredin de brick
que tu vois l... me pince au vent le lendemain, je lui parais suspect,
il vient  mon bord, visite tout, trouve les gourdes, quelques
paperasses du capitaine que l'on avait btement gardes, et il comprend
l'histoire.

Au lieu de nous faire tous pendre, comme il en avait le droit, et comme
il va le faire tout  l'heure, il nous met tous aux fers, et nous mne
en Angleterre pour faire un exemple.

Ma foi, l, je me tortille tant des pieds et des mains, que je drpe du
ponton, je file  la cte, je fais march avec un contrebandier qui me
dbarque  Calais. De Calais je viens  Brest:--Je vois cette jolie
golette en armement, je fais mon plan avec des amis que j'embauche; la
malice des figures ne va pas mal; cette nuit, nous envoyons le capitaine
d'ici par-dessus le bord avec ses dix fa-chiens de Normands; tout va
bien, trs-bien, et il faut qu'au petit jour, nous ayons pour
rveil-matin une visite de ce gueux d'Anglais. Le mme de la fois du
lougre, c'est un enttement ridicule de la part du bon Dieu; enfin
l'Anglais, ce gueux de _mme_ Anglais est venu  bord, a visit les
papiers, m'a reconnu, et comme j'ai tout avou, vu que sans cela
j'aurais t pendu tout de mme, il va faire notre affaire tout de
suite, pour que a ne soit pas remis indfiniment, nous souquer  tous
un bout de filin autour du cou, car il est bien sr de ne pas rencontrer
parmi nous un cardinal ou un vque.--Je te parie que dans une heure,
quoique tu m'aies l'air d'un chanteur, tu auras la respiration si gne,
que tu ne pourras seulement pas chanter: _J'ai du bon tabac_... Ah! mais
voil le signal, pavillon rouge en berne, c'est la danse... Adieu, mon
agneau... Aussi, pourquoi diable m'as-tu appel intrigant!..

Il tait moralement et physiquement impossible  Narcisse Gelin de
rpondre un mot; il se rsigna, se confia  la Providence, ferma les
yeux et sentit son coeur faillir.

Il ne pensait plus du tout  la posie, et tout ceci tait potique
pourtant, ce beau ciel, cette mer bleue, ces pirates garrotts, ces
costumes pittoresques, cette justice si franche et si brutale, ce Benard
avec sa force colossale, sa vie errante, ses crimes, sa piraterie.

Il faut l'avouer  la honte du fils du mercier, rien de tout cela ne
trouva cho dans son me; il ne pensait qu' une chose,  la corde qui
allait lui serrer le cou, et d'avance son gosier se contractait
tellement, qu'il n'aurait pu avaler une goutte d'eau. Le pirate Benard
avait merveilleusement devin le phnomne physiologique: ainsi qu'il
l'avait annonc  Narcisse Gelin, ce dernier et t dans l'entire
impossibilit de chanter: _J'ai du bon tabac_...

On passa les pirates l'un aprs l'autre  bord du brick. L'un aprs
l'autre on les hissa au bout-dehors de la grande vergue et au bout d'un
cartahul, en rservant Benard pour la _bonne bouche_, comme il disait
plaisamment.

Narcisse Gelin et Benard restaient tous deux seuls:

--Aprs vous, lui dit Benard en ricanant; et quand le fils du mercier se
sentit guinder au bout du cordage, les derniers mots qu'il entendit
furent: Ah! je suis un intrigant?

Plaignez le pote.

--C'est tout de mme vexant de manquer une aussi belle affaire,
murmurait Benard  moiti chemin de la vergue.

Quand sa tte toucha la bouline:--ah! dit-il, voil que je vais faire
_couic_...

Et puis ce fut tout. Les corps des forbans furent jets  la mer.

On mit un quipage  bord de la golette, qui gagna Portsmouth avec le
brick.

Le pre de Narcisse Gelin dit quelquefois d'un air de supriorit  son
voisin Jamot l'picier: Mon fils le pote est _aux les_... il doit y
faire une fameuse fortune.

Depuis trois mois il attend une lettre de Narcisse.




CABALLO NEGRO Y PERRO BLANCO.

(CHEVAL NOIR ET CHIEN BLANC.)

TRADITION D'ANDALOUSIE.

    C'est un bonheur que rencontre souvent la folie...

    SHAKESPEAR, _Hamlet_, act. II, sc. 2.

    Si nous n'avions jamais aim si tendrement, si nous n'avions
    jamais aim si aveuglment, si nous ne nous tions jamais vus,
    jamais quitts, nous n'aurions jamais en nos coeurs briss...

    BURNS.

    A tu--por--tu--Para tu--
              Azul y negro.




 Ier.


On dit que la folie est un mal, on a tort, c'est un bien.--Pour le fou
pas de dception possible.--Le fou qui se croit roi, ne perd jamais son
royaume.--Le fou qui se croit Dieu, ne voit jamais ses autels
abattus.--Le fou est peut-tre le seul dont la journe soit pleine; pour
lui, jamais de ces moments de vide, de ces heures de nant, o l'me
s'engourdit et se glace.--Comme le grelot sonore qui, tremblant au
bonnet du fou, ne rend qu'un son, mais bruit sans cesse... L'me du fou
ne renferme qu'une pense, mais cette pense retentit et vibre
incessamment.

Le fou aime tout le monde, car il n'y a pour lui ni envieux, ni
mchant... si pourtant... il a un ennemi implacable, acharn, qu'il
redoute par instinct,--c'est le mdecin. Cet ennemi qui tche de lui
rendre _la raison_, qui s'obstine  saper son trne, si la folie, fe
prodigue et bienfaisante, l'a dot d'un trne. Cet ennemi qui vient
mchamment briser ses beaux diamants aux facettes scintillantes, aux
aigrettes de feu... Si la fe lui a ouvert les mines blouissantes de
s'Talphaan.

       *       *       *       *       *

Pauvre,... pauvre fou... il ne demande au monde qu'une couronne de
carton..... pour diadme,... que quelques cailloux pour crin; et on
veut encore les lui ter!--En vrit, c'est peut-tre son infernale
habitude d'envie et d'gosme qui pousse la socit  dire  cette
heureuse et folle crature: ta vie est concentre dans une illusion qui
fait ton bonheur, ta joie de chaque moment; tu prends ce carton pour une
couronne impriale,... ce n'est que du carton, du vil carton fait avec
de sales guenilles.. entends-tu bien;.. vois plutt.--Et les douches
aidant, on le lui prouve; il y a des maisons pour cela, qu'on appelle
philanthropiques.

       *       *       *       *       *

On dit que la folie est un mal, on a tort: c'est un bien;--c'est une
puissante et profonde exaltation de l'intelligence,--c'est une vie toute
spiritualise;--une ivresse perptuelle, une extase sans fin pour le
fou. La folie est plus qu'un rve, plus qu'une vision, c'est mme
quelque chose de plus que notre ralit  nous, car notre ralit peut
nous chapper, la sienne jamais.--Le fou est pote, il fait de la posie
en action, de la posie toute positive, il la cre, il la voit, il la
touche.--La pierre brute et terne  laquelle il dit: tu seras
tincelante de mille rayons... tincelle  ses yeux. S'il dit aux
guichetiers,  vous,  moi:--Vous tes ma cour, vous tes mes
gentilshommes tout couverts d'or et de soie,  ses yeux, cela est ainsi
qu'il l'a dit.

Enviez donc le fou qui voit ce qui n'est pas, et plaignez l'homme de
froide raison qui voit ce qui est.--Enviez surtout l'insens qui n'a
plus la mmoire:--cette plaie terrible de l'humanit qui fltrit
l'avenir par le pass; la mmoire qui fait retentir la douleur d'un
jour, jusqu'au dernier de nos jours; la mmoire qui est aux chagrins
profonds, ce que l'cho est au bruit.

       *       *       *       *       *

Si vous doutez du bonheur des fous..., alors coutez une histoire bien
vraie et bien malheureuse:




 II.


Prdia est un riche, riche village de cette belle Andalousie si brune et
si dore; la jolie rivire de Guadalta le traverse et roule ses flots
d'argent sous les noirs et gothiques arceaux d'un pont autrefois bti
par les Maures. Il y a sur les piliers de ce pont de belles campanules
vertes,  fleurs roses qui courent sur les sculptures effaces, et
jettent chaque anne de nouveaux germes dans les cassures de ces
vieilles pierres tristes et sombres.

       *       *       *       *       *

Au bout de ce pont, du ct de la plaine, est une maison silencieuse et
isole.--Des palmiers et des acacias touffus, formant un pais rideau
de verdure, voilent et ombragent ces murailles; aussi de cette maison on
aperoit seulement la terrasse, et encore la tente dont elle est
couverte ne se droule-t-elle qu'au souffle de la brise du soir, brise
frache et parfume qui, venant de la mer, traverse de grands bois
d'orangers en fleurs.--Cette maison est celle de Romro.

       *       *       *       *       *

De Romro, fils de Madrid, et personne, pas mme M. l'alcade, ne sait
pourquoi Romro, fils de Madrid, s'est retir dans un obscur village de
l'Andalousie.--Romro a pour tous compagnons, un vieux serviteur
bohmien; un beau cheval noir de Cordoue et un lvrier blanc de la
Sierra. Le cheval est digne de la mangeoire de marbre des royales
curies d'Aranjuz, et le chien et t pay bien des quadruples par feu
monseigneur le duc de Sidonia, qui fit btir une maison complte et
magnifique pour Mugardos, son grand lvrier blanc  pattes noires et 
tte orange.

Tout ce que les oisifs de Prdia savaient de Romro, c'est que personne
n'avait meilleur air que lui, lorsqu'il traversait le pont de la
Guadalta, mont sur son beau cheval noir, son cheval noir tout bruyant
de sonnettes dores, tout clatant de houppes et de tresses de soie
rouge, avec un beau bouquet de fleurs de grenadier firement pos de
chaque ct du frontail, avec son mors d'acier qui brillait au soleil
comme de l'argent, et dont les branches taient si longues, si longues
qu'elles touchaient presque au poitrail.

       *       *       *       *       *

Les oisifs savaient encore que le cheval s'appelait Pliko, et le beau
lvrier, Arsa... Car lorsque ce beau chien, bondissant  ct de son
matre, sautait quelquefois jusqu'au col de Pliko ou appuyait ses
pattes fines et nerveuses sur la croupe de ce noble animal, Romro lui
disait d'un air courrouc:--_Andate Arsa_.--Et le pauvre chien, triste
et soumis, suivait d'un air rsign, modrant sa folle joie, et levant
de temps en temps vers Romro ses grands yeux noirs qui brillaient au
milieu de sa tte si blanche et si effile.

       *       *       *       *       *

Mais ce que les oisifs de Prdia ignoraient, et ce qu'ils auraient bien
voulu savoir..., c'tait quelle main mystrieuse attachait les fleurs de
grenade au frontail de Pliko;--quelle main avait brod cette petite
image de la Vierge que Romro portait  son chapeau;--quelle main avait
tress ce collier de joncs bleus encadr dans une bordure de corail noir
qui entourait le col du beau lvrier.--Ils auraient voulu savoir encore
quelle voix avait dit  Romro la couleur de son charpe;--quel nom
Romro portait grav sur la lame de son large couteau qu'il ouvrait si
souvent et qu'il essuyait quelquefois;--quel nom enfin il invoqua,
lorsqu'un jour, au milieu d'un pressant danger, il eut l'air de
s'adresser  son bon ange.

       *       *       *       *       *

Mais comment pouvait-on le savoir? Romro avait un air si sombre et si
altier qu'il repoussait la confiance et l'indiscrtion.--Tous les
soirs, tous les soirs, ds que le soleil se couchait derrire l'glise
de Saint-Jean, on voyait bien Romro suivi de son lvrier blanc, et
mont sur son cheval noir, tourner la tte du noble animal vers
Mdina... Mais aucun oisif n'et os suivre Romro, parce que, ds qu'on
le suivait... ses regards tincelaient,--la vitesse de Pliko devenait
grande,--et les dents blanches que montrait Arsa semblaient bien
aigus.




 III.


Un soir donc, Romro traversa le pont de la Guadalta, au moment o
cette jolie rivire ne paraissait plus rouler des flots d'argent, mais
des flots d'or, tant le soleil l'inondait d'une dernire et vive
clart.--A cette heure tout scintillait de lumire, tout, jusqu'au vieux
pont moresque lui-mme, lui toujours si triste et si noir, qui, color
d'une teinte vermeille droulait alors les sculptures dlicates de ces
merveilleux arabesques, comme un vieillard souponneux montre parfois
les riches trsors qu'il tient soigneusement enfouis et cachs.

Un soir donc Romro laissant flotter ses rnes de soie rouge, la main
passe dans sa ceinture couleur du ciel s'en allait sur la route de
Mdina, chantant et roulant dans ses doigts le tabac parfum de son
cigaretto. Un soir donc Romro s'en allait chantant une de ces anciennes
ballades si naves composes par Ortega le chasseur sur chaque jour de
la semaine.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ me plat, samedi me plat bien plus que tous les autres jours
parce que c'est le jour o le chasseur, descendant des montagnes, essuie
le canon de sa longue escopette aux ciselures d'argent, et secoue la
corne de buffle qu'il porte attache  un cordon de mille couleurs, il
secoue sa corne de buffle; car la poudre en est puise, aussi les daims
de la Sierra peuvent sans crainte bondir devant le chasseur.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ me plat comme le souvenir, parce qu'il suit les jours de
course solitaire dans les bois, les jours o le chasseur gravit la
montagne, arrive au fate, et l, s'appuyant sur son escopette, regarde
au loin, au loin un village qu'il distingue  peine tant il est inond
de vapeurs.--Et le chasseur regarde ce village, parce que celle qui lui
a donn le cordon de mille couleurs dont il est si fier, habite ce
village.--Il regarde en disant:--se souvient-elle?

       *       *       *       *       *

_Samedi_ me plat comme l'esprance parce que c'est le jour o l'on
revoit celle dont les yeux cherchent vos yeux, celle qui rougit lorsque
votre bouche effleure son oreille; car elle sait que si vous lui dites
bien bas: Cette nuit sous les amandiers:--Elle sait que demain elle sera
toute rveuse et confuse quoique heureuse en entendant vos
pas.--_Samedi_ est donc le plus beau des jours, puisqu'il plat comme
l'esprance et comme le souvenir.--Aussi _Samedi_ me plat, _Samedi_ me
plat plus que tous les autres jours.

Dimanche me plat moins parce qu'on regrette dj _Samedi_, et qu'on
pense avec amertume  lundi; dimanche me plat moins....

       *       *       *       *       *

Mais Romro s'interrompit tout -coup, et n'acheva pas sa ballade, car
la nuit tait sombre, et il avait march une lieue dans le chemin de
Mdina.--Romro retourna brusquement la tte de son cheval du ct de
Prdia, d'o il venait, siffla d'une faon particulire, flatta le col
nerveux de Pliko, et lui ayant tendu la main, ce noble animal partit
comme un trait, suivi du lvrier qui le dpassait en se jouant.

       *       *       *       *       *

O va donc Romro? Retourne-t-il  Prdia? on le dirait... mais non...
car au lieu de traverser le village, il fait un long circuit, le tourne,
le dpasse, et court, court rapide dans la direction d'el Puerto, il
court... baiss sur sa haute selle en excitant de sa voix l'ardeur de
Pliko qui redouble de vitesse, il court!--Et dans cette course
dsordonne, la longue ceinture de Romro se droule au vent, les flancs
de Pliko saignent, tant les perons qui le pressent convulsivement
sont aigus, et Arsa dpasse  peine le cheval;... car Romro a les yeux
fixs sur une maison blanche qui devient de plus en plus visible, 
travers les ombres transparentes de la nuit; car Romro donnerait
peut-tre Arsa et Pliko et son vieux serviteur bohmien, pour avoir
vcu cinq minutes de plus, parce que dans cinq minutes, il aura atteint
cette maison blanche.

       *       *       *       *       *

Cette maison tait celle de don Balthazar, le plus fameux taurador de
toutes les Espagnes, un vaillant gentilhomme de Murcie qui un jour ayant
tu de sa propre pe sept taureaux dans le cirque, fut dou par la
reine d'une royale chane d'or pesant cent doublons... un homme qui d'un
coup-d'oeil vous jugeait de l'ge d'un taureau...--Un homme qui en
voyant seulement la corne d'un novillo, vous disait s'il venait de
Castille ou d'Aragon.--Mais par la couronne de la Vierge, pour venir le
visiter au Puerto, il faut que Romro ignore que don Balthazar est all
le matin mme  Sville, pour la magnifique course de taureaux de
demain, et que, aprs avoir aiguis sa tranchante et lourde pe... don
Balthazar s'est endormi en rvant Banderillas et Chulillos.




 IV.


Pourtant Romro s'arrte, et confiant Pliko  son instinct, il fait un
signe  son lvrier qui s'accroupit prs d'une petite porte dont son
matre a la clef... et Dieu me sauve, il faut que don Balthazar ait une
bien grande confiance en Romro pour lui laisser une pareille clef... au
moins...--car cette clef ouvre non-seulement la porte du jardin, mais
aussi celle du Patio, du parloir, de la galerie, et aussi, sainte
Vierge,... celle de la chambre o repose la senora Mina pouse de don
Balthazar devant Dieu et monseigneur l'alcade.--Mina dont il est si
jaloux.--Mina son diamant,--Mina qu'il n'eut peut-tre pas troque
contre la miraculeuse pe de Carrda qui par son propre poids
s'enfonait toute seule dans le col d'un taureau.

       *       *       *       *       *

Quel silence!--Romro tait arriv prs de la porte de la chambre de
Mina aprs avoir travers une longue galerie en retenant son
souffle!--Quel silence!--On entendait les battements prcipits du
coeur de Romro... car sa main tremblait sur la clef qui grinait
faiblement dans la serrure, la main de Romro tremblait... et pourtant
la clef maudite et-elle t rougie au feu, que si elle n'et pas cri,
Romro l'et presse d'une main ferme et reconnaissante. Aussi sa
respiration s'arrte... car il croit avoir entendu un mouvement de la
dugne qui dort l... dans cette galerie dont il presse  peine les
larges dalles... S'veille-t-elle?...--Non, non, car Dieu est juste, et
don Balthazar est  Sville... non... elle dort.--La clef roule
doucement, la serrure cde, et fort d'une exprience que les amants
partagent avec les voleurs, au lieu d'entr'ouvrir la porte peu  peu...
ce qui fait bruire les gonds..... Romro la pousse brusquement d'un seul
coup... et le profond silence de la nuit n'a pas t troubl.

       *       *       *       *       *

Une fois dans cette chambre, Romro demanda au ciel ou  l'enfer de
vivre encore une nuit, de possder Mina et de mourir aprs;--car il lui
semblait qu'une nuit de volupt pareille devait dvorer tout ce qui lui
restait d'existence... il lui semblait qu'aprs cette nuit si ardemment
attendue, cette nuit, la seule qui pt tre  lui... Il fallait
mourir... Il croyait qu'un tel bonheur devait le tuer;--et cette pense
tait plus forte que le raisonnement... plus forte qu'une conviction
intime du contraire, c'tait un pressentiment.

       *       *       *       *       *

Romro avait eu bien des liaisons, et teint bien des dsirs, mais il
aimait pour la premire fois.--Le souvenir de ce qu'il avait ressenti
jusqu'alors le lui prouvait; jusqu'alors jamais une pense amre ne
s'tait mle  ses plaisirs insouciants, et comme il contemplait avec
amour la figure de Mina pendant son sommeil, cette figure si ple et si
belle... il se sentit tout  coup accabl sous le poids d'une tristesse
indfinissable, et une larme brlante roula dans ses yeux:  cette
sensation d'abord inexplicable,  la fois atroce et enivrante, Romro
comprit que dans toute passion profonde et vraie, il est des motions
d'une amertume poignante.--Des ides fatales attaches  la certitude de
tout bonheur inespr, immense... des ides de mort quelquefois,--peut-tre
parce que ce bonheur tant le but, qui absorbe, concentre tout notre
tre,--ce terme atteint, il n'y a plus que le nant  craindre ou 
esprer.

       *       *       *       *       *

Puis ces penses de tristesse et d'amertume passrent rapides dans l'me
de Romro.--Il revint  lui, et ainsi qu'un homme berc par un songe
enchanteur et encore assez soumis  l'influence de sa raison pour
craindre de s'veiller, ainsi Romro se voyant si prs de Mina n'osait
croire  la ralit d'un pareil bonheur.--Oh! se disait-il... oh! la
voir l... couche, sa tte mollement appuye sur son bras; oh! pouvoir
effleurer de mes lvres ses paupires fermes, et cette longue, longue
ligne de cils bruns et soyeux qui s'tend au-dessous de ses sourcils
troits et arqus.--Oh! pouvoir baiser ce menton si doux, si frais, et
ce joli col aux veines bleues.--Oh, pouvoir caresser de mon souffle ce
sein arrondi qui se distingue  peine par son clatante et pure
blancheur des dentelles qui le voilent  demi.--Oh! sentir cette haleine
de jeune femme s'chapper suave et amoureuse de cette bouche aux petites
dents perles... Oh! treindre ces formes lgantes si voluptueusement
dessines par ce souple et complaisant tissu....

       *       *       *       *       *

Et se dire tout cela est  moi!--Elle si rserve, si contrainte, si
observe dans le monde, que j'ose  peine toucher ses doigts roses et
effils; elle qui sous la mantille cache  tous les yeux ses paules et
sa gorge, elle qui devant ce monde n'a pour moi que des paroles sches
et glaciales... pour moi elle aura bientt des mots d'amour qu'elle me
dira, sa joue sur ma joue, sa main dans mes cheveux, tous ces trsors
dont le soupon seul m'enivre, elle me dira bientt.--C'est  toi... 
toi seul, mon amant,  toi seul mon coeur les donne... les donne avec
ivresse... car je conois maintenant le bonheur d'tre belle...

       *       *       *       *       *

Et Romro transport teignit une lampe qui brlait devant une madone,
et voila cette pieuse image selon la superstition ou la pudeur
espagnole.--Alors il s'approcha de Mina qui dormait toujours, et pench
vers elle aspirant son souffle avec dlices:--Mon ange,... c'est moi..,
ne crains rien... dit-il d'une voix si basse qu'elle se perdit aux
lvres de la jeune femme...--Mais les lvres parurent entendre... car
elles murmurrent aussi...--Mon Romro,... mon ange,... ou plutt mon
dmon...--Et il y eut un moment o les pleurs de Mina et de Romro se
confondirent.--Lui priait;--elle refusait.--Mais il y avait tant d'amour
dans ses refus qu'ils enivraient encore Romro qui pressant sur sa
bouche amoureuse les beaux yeux de Mina toute frmissante.--Oh, mon
ange, lui disait-il, je veux te devoir  ton amour... car j'aime mieux,
vois-tu, un regard donn qu'un baiser ravi! Tu m'accordes tant... mon
Dieu... que je n'ose demander...  toi je sacrifierais mes dsirs, mon
amour! Je te le dis, ange de toute ma vie, ange, ange ador, je ne veux
rien que donn par toi... car en toi, j'idoltre tout... jusqu' tes
refus.

       *       *       *       *       *

Et Mina vaincue par tant d'amour et de soumission dit enfin:--Mais tu
veux donc que je meure, ou que je devienne folle... dis... tu le veux...
tu veux que je devienne folle... Eh bien... oui... tu verras si je
t'aime au moins... et c'taient alors ses lvres sches par le dsir
qui cherchaient les lvres de Romro... et c'taient ses beaux bras qui
entouraient le cou de Romro pour l'attirer et le presser sur son sein
qui brlait... car elle aimait bien aussi... puis elle eut encore la
force de dire, et la madone, mon Romro?...--Elle est voile, mon
ange...




 V.


Le lendemain les oisifs de Prdia regardaient attentivement du ct d'el
Puerto, car ils voyaient de loin s'avancer un cheval noir avec des
tresses rouges et des fleurs de grenadier au frontail... mais le cheval
tait sans cavalier.--Eh mais, dirent-ils, c'est le cheval noir de
Romro... mais o est donc Romro et son beau lvrier?...--Et comme le
cheval passait prs d'eux, ils virent du sang  ses pieds...--serait-il
donc arriv malheur  Romro dirent-ils encore, car ils ne le hassaient
pas, malgr son air sombre et ddaigneux. A ce nom de Romro... le
pauvre cheval qui passait prs d'eux, tourna la tte comme s'il eut
compris le nom de son matre, poussa un hennissement plaintif et prit
tristement le chemin du pont de la Guadalta... du vieux pont moresque
maintenant noir et silencieux.

       *       *       *       *       *

Romro, reprirent les oisifs, a pris hier soir la route de Mdina qui
est au nord.--Comment son cheval revient-il seul et ensanglant par la
route d'el Puerto qui est au sud? Mais Dieu me sauve, dit l'un, voici
don Balthazar d'el Puerto, le vaillant taurador que l'on croyait 
Sville.... le voici mont sur son grand cheval Rouan.--Sainte Vierge,
il est bien ple,... il va nous instruire peut-tre, lui qui vient d'el
Puerto... du sort de Romro.--Oh l! seigneur don Balthazar qui venez
d'el Puerto, y avez-vous vu un chien blanc et un jeune cavalier mont
sur un beau cheval noir?

       *       *       *       *       *

--Oui, messeigneurs, le cheval noir avait des houppes rouges, et le
chien blanc un collier noir et bleu.--C'est cela; seigneur don
Balthazar.--Le cheval avait des houppes rouges...--Moins rouges
pourtant, messeigneurs, que le sang qui sort de la gorge du matre et du
chien.--Que voulez-vous dire, seigneur don Balthazar?--Oh! je veux dire,
que je viens trouver monsieur l'alcade, pour le prier d'envoyer le corps
de Romro au cimetire, car je l'ai tu.--Et ma femme Mina... 
l'hospice des fous, car elle est folle.--Et sans dire plus, le seigneur
don Balthazar tourna la tte de son grand cheval Rouan du ct de la
place des Cinq Tours.--Moi qui avais vu passer don Balthazar avant que
Romro n'ait quitt Prdia, dit l'un, je l'aurais averti... mais le
voyant se diriger vers Mdina... je n'ai eu garde de penser qu'il s'en
allait au Puerto.--Comme ma femme va toujours dans la rue de Gdo, il
faudra que j'espionne dans la rue de Jallo, qui est  l'oppos, dit un
autre.




 VI.


Don Balthazar avait dit vrai, souponnant l'amour de sa femme pour
Romro, il tait revenu de Sville trop tard pour lui, trop tt pour
Romro et Mina; car vous le savez, Romro fut tu sous les yeux de sa
matresse, et,  cet horrible spectacle, Mina perdit la raison.--Une
fois folle, Mina, qui depuis long-temps tait ple et triste,
souffrante et rveuse, devint plus belle que jamais,... plus heureuse
que jamais; car avec sa raison le souvenir de cette nuit fatale avait
disparu... Tout a disparu de son coeur pour faire place  cette
conviction fixe et immuable:--_Qu'elle est reste seule sur la terre
avec Romro._--Aussi, Mina est maintenant heureuse; car avant sa
folie... c'est  peine si elle osait prononcer le nom de Romro.--Ce nom
qui faisait tout vibrer en elle. Ce nom qu'elle n'entendait pas sans
palpiter.--Ce nom qu'elle avait toujours aux lvres, et qu'il fallait
cacher.--Ce nom qu'elle seule redisait sans cesse, ce nom dont elle
combinait les lettres de mille faons, pour y chercher un prsage de
joie ou de larmes.

       *       *       *       *       *

Qu'elle est heureuse!--Ce nom elle peut le dire maintenant, et elle le
rpte  chaque minute du jour.--Ces aveux qu'elle pouvait  peine faire
 son amant, car les instants o elle voyait Romro taient si rares et
si rapides que les baisers touffaient les paroles. Ces aveux elle les
lui fait maintenant, sans honte; ces caresses ardentes et passionnes
dont le seul souvenir la transportait, elle lui en parle maintenant sans
rougir?... Elle qui osait  peine autrefois cueillir la fleur qu'elle
aimait pour la baiser en cachette et la donner ensuite  Romro qui
pressait alors cette fleur chrie sur sa bouche, sur ses yeux, sur son
coeur avec une ivresse dlirante, maintenant elle dit  Romro en
l'entourant de ses deux bras: Mets cette fleur sur mon sein, Romro!
cette pauvre fleur arrache  sa tige, et qui va mourir, car nos baisers
l'ont toute fane...

       *       *       *       *       *

Elle dit  Romro:--Quel bonheur, dis, mon amour, que nous soyons
rests nous deux seuls sur la terre; car maintenant vois-tu... le soleil
ne brille plus que pour nous deux... pour nous deux seuls les fleurs
sont fraches et parfumes; ces oranges vermeilles, ces figues
empourpres... tout cela est pour nous deux seuls, mon Romro... et
quand la nuit la lune se lve et rpand  flots sa tremblante et ple
clart que tu aimes tant... c'est pour nous deux seuls, qu'elle se lve,
Romro...--Ce ciel bleu, ce ciel tout brod d'toiles qui ravit si
souvent nos regards... pour nous deux seuls il scintille, mon
Romro.--Pour nous deux seuls... quand nos bras enlacs, nous confions
nos soupirs d'amour  la vote embaume des amandiers; pour nous deux
seuls le Tula chante d'un ton si plaintif et si doux, en laissant
bercer son nid au souffle expirant de la brise...

       *       *       *       *       *

Et puis, conois-tu, mon Romro, tout ce qu'il y a de grand et de
profond dans cette pense? que la nature entire n'existe plus que pour
nous deux!....--Et puis, si tu savais aussi comme ces mots, _nous deux_,
rsonnent doucement  mon oreille... Toute notre vie est dans ces deux
mots, n'est-ce pas, mon ange?... Mots charmants qui devraient n'en faire
qu'un.--_Nous deux_, pense d'gosme et d'amour  la fois; car il
fallait que cela ft ainsi, Romro, nous deux devions tre sacrifis au
monde, ou le monde  nous deux.--Et puis encore, vois comme Dieu nous
bnit, en nous tant la mmoire des sens;--Ainsi, mon amour.., jamais
la satit ne nous atteindra de son souffle glac... parce que la
satit, c'est le souvenir; et que le dsir, c'est l'esprance.

       *       *       *       *       *

Mais, au nom du ciel, puisque Romro est mort, dites-moi quel malheureux
peut servir de jouet  cette folle? Quelque fou comme elle, n'est-ce
pas? Car quel homme dou d'une tte qui pense, et d'un coeur qui bat,
pourrait, sans mourir de dsespoir, entendre cette voix si pure et si
tendre lui dire: oh! que je t'aime, Romro! s'il n'tait pas
Romro?--Qui pourrait sentir sans frissonner de rage, cette main si
douce et si blanche presser la sienne, cette tte ravissante s'appuyer
sur son paule, s'il n'tait pas Romro? Oh! se dire, en m'appelant, ce
n'est pas moi qu'elle appelle, c'est Romro... ce n'est pas ma main
qu'elle presse, c'est la main de Romro.--_Lui_, toujours et partout,
_lui_, ide fixe, seule ternelle; pense qui occupe jusqu'aux plus
intimes replis de son coeur; _lui_... pense devant laquelle a disparu
le monde entier, parce que avant que d'tre folle, le monde entier lui
tait odieux; car elle sacrifiait  ce monde le seul bonheur qu'elle et
jamais compris--_Lui_, seul souvenir o se soit rfugie tout entire
cette me si nave et si aimante... Oh! se dire tout cela... Mais c'est
un pouvantable supplice.... Encore une fois, c'est quelque fou qui
l'endure ce supplice? Car la folie, mille fois la folie... plutt que la
raison  ce prix...

       *       *       *       *       *

Oh! non; non, ce n'est pas un fou qui endure ce supplice; c'est un homme
qui a toute la raison ncessaire pour analyser et comparer une  une les
atroces douleurs qui le dchirent; c'est un homme qui a tout le sens
voulu, pour pouvoir blasphmer justement le pass, le prsent et
l'avenir; cet homme, c'est le seigneur don Balthazar l'homicide,--don
Balthazar qui a tu Romro, et n'a pas port la peine des meurtriers,
parce que les lois faites par les hommes, lui donnaient le pouvoir de
tuer impunment.

Mais d'autres lois avaient d'avance veng Romro.--Ces lois que la
nature met au coeur de chaque tre  qui elle a donn une me.... ces
lois qui nous disent:--Ton me isole est incomplte; cherche sa
soeur, son autre me.--Si tu la trouves, c'est que Dieu t'aura bni,
parce que deux mes fondues en une seule, c'est le ciel.--Si tu la
rencontres... oh! tu te sentiras entran vers elle par un penchant
invincible; et cette sympathie inexplicable t'emportera, t'lvera bien
au-dessus des considrations sociales pour te faire prouver tout le
bonheur qu'il a t donn  l'homme de sentir; comme l'aigle qui s'lve
au-dessus des nuages pour planer plus prs du soleil et ressentir la
chaleur de ses rayons blouissants!

       *       *       *       *       *

Et puis, pour que ce bonheur soit complet, il y aura du courage  le
chercher,  braver les clameurs confuses des mots de dshonneur et
d'infamie... du courage  braver la mort mme, une mort qui reste
impunie, une mort que la socit cite avec orgueil comme juste et
morale, une mort dans l'ombre.--Un lche poignard qui vous tue
dsarm.--Une mort qui vous frappe.--Bnie soit-elle.--Qui vous frappe
comme elle a frapp Romro, au milieu des plus ravissantes
volupts.--Une mort, enfin, qui vous absout, puisqu'elle vous punit.

       *       *       *       *       *

Oui, Romro est veng;--car don Balthazar, si fier, ne veut pas que
celle qui porte son nom serve de rise aux valets.--Seul, il s'est
enferm avec elle... avec elle seule... dans la maison d'el
Puerto.--Avec Mina, plus belle qu'elle ne l'a jamais t, elle est
frache et rose... ses lvres sont vermeilles, son teint clatant.
Seulement ses yeux sont fixes, fixes comme les yeux des fous... mais sa
voix est toujours douce et pure... Et, sainte Vierge, don Balthazar
l'entend souvent sa voix, car c'est  lui qu'elle dit encore en
souriant, la tte penche sur son paule:

       *       *       *       *       *

Romro, mon amour, te souviens-tu du premier jour o je te vis? Ton
regard s'attacha d'abord au mien, et comme je baissais les yeux pour
les relever bientt... je rencontrai encore les tiens... Alors je
rougis... et une soudaine pense de bonheur commena de poindre en mon
coeur.--Romro, te souviens-tu de ces fleurs jalouses qui me cachaient
 ta vue; car c'est  peine si entre deux touffes de roses je pouvais
t'apercevoir... tant il y avait de fleurs, de tristes fleurs, quoique
brillantes de mille couleurs sur le tombeau de ma pauvre mre... Eh!
vois, mon amour... tout ce que cette premire entrevue aurait paru
prsager de funeste... si l'on croyait  la fatalit...

       *       *       *       *       *

Romro, te souviens-tu d'une autre fois... o Perdita... cette femme
que je hassais, sans savoir pourquoi, appelait en vain tes regards qui
ne quittaient plus mes yeux... mes yeux qui te souriaient... qui te
disaient...--aime-moi... je t'aimerai mieux qu'elle.--Te souviens-tu
encore, Romro, de ce jour o tes premires caresses m'avaient comme
enivre; que j'tais toute ple; que mes lvres taient blanchies, mes
yeux ferms, et qu'il me fallut tomber dans tes bras, tant l'motion
tait irrsistible et profonde!

       *       *       *       *       *

Romro, te souviens-tu de cette belle, belle toile du soir qui se
levait si tincelante derrire les orangers, et que me la montrant, tu
disais:--Mon ange, vois-tu notre toile,--mystrieux emblme d'un amour
cach!--Combien de fois nos yeux l'ont suivie dans sa course et l'y
suivront encore.--Oh! j'aime cette toile, parce que nous l'avons
admire ensemble, et que de bien douces penses s'y rattachent. Aussi,
combien je maudis le nuage jaloux qui me la drobe parfois, ma belle
toile.--Je le maudis comme je maudis ta mantille quand elle me cache
ton regard;--comme je maudis le bruit qui couvre ta voix. Et puis
encore, mon ange ador, j'aime cette toile, parce que, indiffrente 
tous, elle n'est prcieuse qu' moi seul. Pareille  un coeur aimant,
ignor de tous, et connu d'un seul:--Brille, brille parmi tes soeurs,
belle toile; dcris ta courbe, monde inconnu, et emporte avec toi un
secret que tu ignores.--Va! c'est un confident discret, Mina, et si tu
ne m'oublies pas, confie-lui chaque soir une pense ou un souvenir. Car
chaque soir je passe de longues heures  lire dans son disque
scintillant.

       *       *       *       *       *

--Romro, te souviens-tu de ce petit enfant aux longs cheveux
boucls:--Tu tais loin de moi, je baisais sa petite bouche si frache
et si rose, et puis je l'envoyais vers toi... Tu la baisais aussi... Et
cette jolie bouche enfantine servait ainsi de messagre  nos baisers...

       *       *       *       *       *

--Romro, te souviens-tu de cette lettre que tu m'crivais en partant,
et qui commenait ainsi:

       *       *       *       *       *

Sais-tu que l'amour rend cruel, Mina? tiens vois-tu, loin de toi, je
souffre une torture affreuse... oh! affreuse. Eh bien j'aurais une joie
ineffable  savoir que tu souffres aussi;--que toi aussi tu as de ces
brisements de l'me...  chaque doute,  chaque pense d'oubli...--Que
toi aussi tu prouves de ces terreurs profondes, de ces moments de rage
et de dsespoir, qui font natre les voeux les plus atroces... car
quelquefois Mina...--pardonne,--quelquefois j'ai dsir te savoir
morte... morte... Maintenant que tu m'as aim...--Mais, dis-le...
dis,... ange ador,... prouves-tu cela, toi? Oh, si tu l'prouvais
aussi,--si chaque battement douloureux de mon coeur rpondait dans le
tien si, alors que pleurant loin de toi... je dis, Mina,--ton coeur
m'entendait et rpondait--Romro!....

       *       *       *       *       *

Puis s'interrompant--et secouant sa jolie tte d'un air de fiert...
Vois-tu, mon Romro, disait Mina, vois-tu que je la sais, ta lettre?
car le souvenir m'est rest pour tout ce qui est _toi_;--mais, depuis
que nous sommes seuls sur la terre, j'ai oubli tout le reste,
Romro...--Ma mre? je ne me souviens plus de ma mre...--mon enfance?
je ne me souviens plus de mon enfance,... parce que tu n'tais pas l,
_toi_,--et qu'il me semble que toujours, toujours j'ai t comme
maintenant, seule au monde avec toi.

       *       *       *       *       *

Et c'est don Balthazar qui entendait tout cela.--Aussi trouvant un jour
ce supplice au-dessus de ses forces, et ne voulant pas devenir fou  son
tour, don Balthazar alla consulter un savant praticien qui avait un
secret infaillible pour gurir les fous,--moyennant beaucoup
d'argent.--L'homme habile vint voir Mina, et dit,--qu'il y avait de
l'espoir!!!--aussi le misrable piqua ce joli corps de mille faons,
coupa les longs cheveux bruns de cet ange, pour lui mettre un horrible
topique sur la tte, disjoignit presque ses membres dlicats, par
d'affreuses secousses lectriques;--et  chaque gmissement de la
pauvre femme, le savant rpondait en frottant ses grandes mains
osseuses:--tout va bien. Oh, voyez-vous, seigneur Balthazar, c'est que
mes moyens sont srs...--Tout allait bien en effet,.. oh bien... car la
mmoire commenait  revenir;--et pourtant don Balthazar perdu... 
genoux... rien qu'en voyant les regards que Mina lui jetait en passant
ses mains sur ses yeux, comme si elle se ft veille d'un songe...--Don
Balthazar et tout donn pour qu'elle redevnt folle...--Mais il n'tait
plus temps;--les beaux secrets du savant n'allaient pas si loin, il
fallait Romro pour cela...

       *       *       *       *       *

Et  mesure que la mmoire revenait  Mina, ses yeux si brillants se
voilaient; ses joues devenaient ples et sa bouche perdait son
sourire:--car la mmoire chassant devant elle le riant mensonge qui
tait toute la vie de Mina... la mmoire s'avanait terrible et
funeste... charge de souvenirs dchirants... s'avanait comme une vague
lourde et sombre qui droule en mugissant des eaux tonnantes, et change
en abme noir et profond... une plage nagure calme et dore de tous les
feux du jour...

       *       *       *       *       *

Avec la mmoire, la premire pense qui s'offrit  Mina fut encore pour
Romro;--mais ce souvenir cruellement exact lui rappela que Romro tait
mort... mort assassin  ses yeux.--Oh! ce souvenir inexorable ne lui
mentit pas comme les consolantes illusions de sa folie.--Ce souvenir la
rejeta brutalement au milieu de cette pouvantable nuit d'amour et de
meurtre, de volupts inoues et de cris de mort.--Une seconde fois elle
entendit les dernires paroles de son Romro... elle sentit encore son
sang jaillir sur elle...--Elle se vit  genoux devant Balthazar...
criant perdue:--Oh! ne le tuez pas... tuez-moi plutt... tuez-moi
aussi...--Une seconde fois elle entendit le rire atroce de Balthazar,
lorsqu'appuyant son large pied sur le corps inanim de Romro, il le
frappa au visage avec son pe de taurador, en lui disant:--Lche et
tratre, je suis veng!

Puis sa seconde pense fut pour son mari.--Il tait l... lui qui avait
tu son Romro, son amant  elle, dsarm, faible et surpris, il l'avait
tu sans dfense, et puis encore il l'avait appel lche! et puis encore
il l'avait frapp au visage...--Alors Mina prouva pour Balthazar la
haine la plus profonde.--Et cela sans remords.--Le sang de Romro avait
dj pay Balthazar.--Elle, bientt, allait aussi s'acquitter envers
lui. Balthazar tait veng, elle pouvait donc le har.--

       *       *       *       *       *

Et puis Mina vint  se demander: Maintenant... quel sera le terme de
mon atroce existence?--Demain, aujourd'hui, se dit-elle.--La mme pense
infernale va m'obsder.--_Mon mari que je hais--a tu mon amant que
j'aimais._--C'est sous le poids de ce souvenir qu'il va falloir
vivre,... vivre toute ma vie...--Cet affreux tableau de sang et de
meurtre... incessamment il sera l... devant mes yeux...!--Et puis, le
monde, avec sa morale goste, inflexible et froide, viendra compter
mes larmes et les peser, pour savoir si je pleure ma faute ou mon
Romro.--Parce que je n'ai pas le droit de pleurer mon amant devant son
meurtrier.--Et puis peut-tre un jour ces impressions si amres
s'effaceront, et j'oublierai Romro et sa mort, et son amour...
peut-tre.... oh! non, non, mon Dieu, j'irai  toi coupable... mais d'un
seul crime.

       *       *       *       *       *

Alors, dit Mina, je vois bien qu'il faut que je me tue.--Pourquoi
vivrais-je...--Aussi pourquoi m'ont-ils guri! j'tais si heureuse tant
folle... quel mal leur faisais-je ainsi! A leurs yeux j'tais punie...
puisque je devais tre punie...--A leurs yeux... oui... mais ce n'tait
pas le compte de leur vengeance... Il fallait qu'ils me rendissent la
raison pour l'assouvir, leur vengeance!--La raison!!--aussi maintenant
je vais raisonner ma souffrance,--me rappeler si ma douleur d'hier a t
aussi vive que celle d'aujourd'hui, et songer  ce que sera celle de
demain.--Et puis je comprendrai les rires insultants quand on me
montrera au doigt en disant:--Voil la folle.--Je comprendrai! quand les
mres diront  leurs filles: Voyez, comme le doigt de Dieu l'a
frappe!--Je comprendrai!--quand les maris diront  leurs femmes:
Balthazar a tu son Romro, Madame...--Voil pourtant ce que
j'endurerais avec la raison qu'ils m'ont rendue; mais moi je ne veux
pas!

       *       *       *       *       *

Telles furent les penses de Mina quand on l'eut arrache  sa
folie.--Aussi elle se tua.

       *       *       *       *       *

Pour cette cause, on ne voulut pas dire  l'glise les prires des morts
sur sa tombe.--Elle fut comme Romro enterre loin des lieux
bnits.--Personne ne suivit son cercueil dans le champ inculte et
couvert de ronces o on le jeta. Personne que sa vieille, vieille
nourrice.--Et comme elle avait plant en pleurant une pauvre croix sur
la terre o reposait celle qu'elle avait berce toute petite,--le prtre
fit ter la croix, parce que Mina tait morte en paenne.--Mais la
vieille nourrice reconnut bien l'endroit, et vint, chaque soir,
enveloppe dans sa mante, y dire de saintes prires, et demander au Ciel
d'absoudre son enfant.--Car elle appela toujours Mina son enfant.

       *       *       *       *       *

Don Balthazar vendit sa maison d'el Puerto et le champ o reposait
Mina, puis, avant de partir pour Sville, fut trouver le vieux
serviteur bohmien de Romro, pour lui acheter le beau cheval de son
matre, afin de se servir dans les courses de ce vaillant animal.--Le
vieux Bohmien le vendit pour beaucoup d'or, et dit  la mre de Romro,
qui et t si heureuse d'avoir au moins le cheval de son fils...,
puisque son chien avait t tu... il dit  la mre de Romro:--Madame,
le cheval est aussi mort.--Don Balthazar se servit long-temps de
Pliko, qui s'tait encore plus attach  lui qu' Romro.

       *       *       *       *       *

On dit que la folie est un mal; on a tort,--c'est un bien.




LE PRSAGE.




LA VEILLE.

19 octobre 1827.

    ... Un noir pressentiment!

    BYRON.


Par une jolie brise de sud-est, les escadres allies croisaient devant
la baie de Navarin. Tantt on dcouvrait des maisons blanches, des
palmiers, des terrasses; tantt les hauts rochers de l'le Sphactrie
drobaient  tous les yeux l'entre du bassin o la flotte
turco-gyptienne tait alors mouille; car on voyait par instant ses
mille mts se dresser au-dessus des montagnes avec leurs pavillons
rouges et leurs signaux de toutes couleurs.

Les Anglais occupaient la droite de la ligne, les Franais le centre,
les Russes la gauche.

Il tait deux heures, et l'officier de quart  bord du vaisseau _le
Breslaw_ n'interrompait sa promenade mesure qu'il faisait sur la
dunette que pour braquer sa longue-vue sur l'troite passe de la rade.
Il venait encore de regarder de ce ct avec attention, lorsqu'il
s'aperut que les voiles fasceillaient, et qu'on allait masquer.--Laisse
arriver... Laisse arriver! cria-t-il aussitt; et courant au pied du mt
d'artimon, il se pencha sur la galerie qui dominait la roue du
gouvernail, et s'cria quand le mouvement fut excut:--Quel est donc le
butor qui est  la barre? Comment c'est toi, _Mulot_... Toi, un de nos
meilleurs timonniers... Mais  quoi penses-tu?

--Pardon, capitaine, rpondit _Mulot_, mais c'est que voil dj trois
fois que mon couteau s'ouvre tout seul, et...

--Eh bien! quoi, et?

--Et je pensais que c'est un mauvais prsage, dit le vieux matelot d'un
air honteux...

--Matre _Mulot_, vous n'tes qu'un sot; comment  votre ge, avec
votre exprience.. croire  ces btises...

--Btises si vous voulez, capitaine... C'est donc pour a qu'avant
Trafalgar mon pissoir[C] est tomb deux fois sur la pointe!...

[C] Instrument de fer qui sert  travailler dans les cordages.

--Eh bien! demanda l'officier en souriant de l'air grave et solennel que
prenait le timonnier...

--Eh bien! capitaine, cela ne m'annonait rien de bon... Voyez plutt,
dit-il, en promenant son doigt sur une bonne cicatrice qui commenait 
l'oeil gauche, partageait le nez et allait se perdre dans ses pais
favoris grisonnants.

--Tais-toi, vieux fou, et gouverne droit, rpondit l'officier en
retournant  son poste.

--Eh bien! vous verrez, capitaine, dit tristement Mulot, en faisant
tourner la roue du gouvernail de faon que toutes les voiles
s'emplirent, et que ce vaillant vaisseau reprenant son air, donna une
lgre bande sur tribord.

--Enfin, dit l'officier, en suivant avec sa longue-vue la manoeuvre
d'un petit canot qui, sortant de la baie de Navarin, se dirigea vers le
vaisseau amiral... Enfin nous allons savoir du nouveau.

Et de fait, au bout d'un quart d'heure, trois pavillons de couleurs
diffrentes se hissaient  la corne de la gracieuse et coquette frgate
franaise qui portait si firement le pavillon amiral du chevalier de
Rigny.--Pilotin, cria le capitaine, prvenez l'officier de signaux.

Le pilotin fit le salut militaire, descendit rapidement, et remonta
bientt suivi d'un enseigne de vaisseau.

--Diable!... Grande nouvelle, dit ce dernier  son camarade, aprs avoir
observ le signal; tu vois, mon cher, on appelle les capitaines de
vaisseaux  bord de l'amiral... Dieu veuille que ce soit pour nous
donner l'ordre de combat, car nous finirons par moisir ici... Je vais
toujours prvenir le commandant.

Peu de temps aprs, le navire tait en panne, le canot du capitaine de
vaisseaux se balanait au pied de l'chelle de tribord, et les
canotiers, respectueusement dcouverts, debout, les avirons levs,
attendaient cet officier suprieur; puis trois coups de sifflet
retentirent. Le patron de l'embarcation saisit le tire-veilles qui
flottait au long de l'chelle. Le commandant descendit, se plaa sur les
riches tapis fleurdeliss qui couvraient l'arrire, et donna l'ordre
d'aller  bord de _la Syrne_.

A peine cet vnement avait-il t connu  bord que les matelots
s'taient ports en foule sur le gaillard d'avant; les officiers avaient
envahi la dunette; et les conjectures sur l'issue de l'entretien que le
commandant allait avoir avec l'amiral occupaient diversement les
esprits.

--Que pensez vous de a, matre Rnard, demandait un jeune
quartier-matre  un grand homme sec et jaune qui, assis sur la drme,
rendait alternativement la fume de sa pipe par le nez et par la
bouche.--Eh donc, mon garon, rpondit gravement ce personnage, je pense
que le commandant a le cap sur la _Syrne_, et qu'il va probablement
l'accoster tout  l'heure... Eh donc!

Ce _eh donc!_ tait comme une parenthse entre laquelle le matre
canonnier encadrait toutes ses phrases.

--Pardieu, matre; rpondit le jeune homme, belle malice; c'est comme si
je vous apprenais qu'une vergue de perruche est plus petite qu'une
vergue de basse-voile... Je vous demande si vous croyez qu'on
chatouillera la lumire de vos canons pour les faire tousser?

--Eh donc! mon garon, si l'on croit ce qu'on veut, je le crois; car,
vrai, c'est dommage de laisser toutes ces braves personnes accroupies
sur leur afft, ne parlant pas plus qu'une vieille femme  vpres, eh
donc!

Et il pleurait presque, le digne homme, en montrant avec douleur la
ligne de caronades muettes qui bordait les passe-avant du vaisseau.

C'est bien vrai, matre Rnard, c'est dommage; car il parat que ces
camans de Turcs ont tout mis vent dessus vent dedans chez les Grecs,
qui, d'un autre ct, sont une espce de vermine bien malfaisante...
Mais vous me direz  a, la libert: Car le gouvernement est dans son
tort... Et c'est humiliant pour un Franais n libre, de voir la libert
qui...

Eh donc! mon garon, quand j'tais sergent aux marins de la garde, que
notre brave amiral y tait capitaine, on m'aurait proprement tann le
cuir si j'avais politiqu..... Eh donc! tu politiques..... ainsi
tais-toi..... fais comme mes canons... quand on dit feu; fais
feu.--Quand tu as fait feu... muet,--eh donc!...

--Mais, matre Rnard, on a du sang dans les veines... on est
Franais... et on est libre, or on peut bien dire que la libert!...

--Eh donc, mords ta langue, sacrebleu, tu n'es encore qu'un mousse, et
tu veux parler. Je me suis bien tu, moi: j'tais sur _le Vengeur_,
j'tais aux brlots de Rochefort, j'tais en Russie... Eh! bien, aprs
tout cela, ils m'ont fourr sur une frgate commande par un vrai
fa-chien, car un jour d'appareillage, on lui demandait s'il fallait
larguer les huniers... Eh bien! il a rpondu qu'il allait voir dans ses
instructions si le ministre le permettait.

--Ah! quelle farce... Ma petite soeur en ferait autant!

--Eh donc! pourtant ce navigateur-l m'aurait envoy prendre un
trois-ponts, avec une piguire, que j'aurais obi, je me serais fait
couler sans rire et sans demander pourquoi. Ainsi, je te le rpte,
garon; et coute ceci, car c'est un problme bien connu: _Ne vous
inquitez de la gargousse que lorsqu'il faut y mettre le feu_... eh
donc!

--A la bonne heure, matre; mais c'est vexant par rapport  la libert
que...

--Eh donc! fais comme moi, cordieu, mon garon, occupe-toi... Est ce que
j'ai le temps de politiquer, moi; je pense  ma famille.

--Mais vous n'tes pas mari, matre Rnard! vous n'avez pas de famille,
vous!

--Eh donc! quand on n'en a pas on s'en fait, mon garon.

--Eh donc! je te parle de mes canons. Tiens, mes grosses pices de 36,
je les appelle les papas... Mes petites pices de 18, les enfants, et
mes jolies caronades, les mamans. Vois comme c'est sage, rang, pos,
soign; c'est pas a qui politiquerait... Ah! si le bon Dieu tait
juste, il leur donnerait de la besogne... Eh donc tu les verrais,
garon... Tu les verrais, dit le matre, en roulant ses yeux qui
brillaient comme des toiles. Mais, reprit-il, voil le commandant qui
rallie le bord; nous allons savoir quelle est la brise qui souffle.

Le commandant arriva sur le pont; son air tait radieux, et il portait
quelques papiers  la main: Monsieur, dit-il au capitaine de frgate, en
entrant chez lui, faites assembler l'tat-major dans la chambre du
conseil.

--Bon, nous allons rire, dit matre Mulot, en portant ses yeux de la
boussole aux voiles, et des voiles  la boussole.

Rien n'avait positivement transpir sur les projets de l'amiral, et
pourtant, une heure aprs l'issue du conseil, tout tait dans
l'agitation  bord du _Breslaw_; le calme et le silence ordinaire
avaient fait place  une sorte de joie frntique; on se serrait la
main, on riait, on blasphmait le plus gament du monde; les
apprentis-matelots surtout, ne se possdaient pas.

--Eh bien, dit un tout jeune homme  l'oeil brillant, au teint color,
en s'approchant du matre Rnard: eh bien, matre, a va chauffer...
demain... Je donnerais deux mois de paie pour y tre dj, et
vous?--Moi, dit gravement le canonnier, eh donc, j'aime mieux a qu'un
coup de vent;--et il se remit  mcher son tabac, car la rserve et la
gravit des vieux marins contrastaient singulirement avec la guerrire
effervescence des novices. Ce n'tait pourtant pas sans une sorte de
satisfaction que les anciens souriaient  ce jeune enthousiasme naissant
 l'ide d'un premier combat; mais, habitus ds long-temps  de telles
affaires, ils savaient aussi que cette exaspration momentane ferait
bientt place  des penses plus srieuses.

Les batteries furent dgages des chambres, des cuisines, des cabanes et
de tous les emmnagements temporaires qu'on avait pu tablir, on doubla
les suspentes des basses vergues avec des chanes de fer; les hunes
furent garnies de pierriers et d'espingoles; on prit enfin toutes les
mesures ncessaires en cas de combat.

L'exaltation des apprentis marins avait encore t augmente, s'il est
possible, par ces manoeuvres rapides, ces travaux violents et
insolites; mais, lorsque tout fut fait, lorsqu'un peu de repos eut calm
cette fivre ardente, on put s'apercevoir d'un curieux changement dans
le moral d'une partie de l'quipage; les vieux marins conservrent cette
expression d'insouciance et de fermet qui leur est habituelle, mais les
jeunes gens devinrent silencieux, pensifs; ils s'isolrent, en
recherchant cette solitude que l'on trouve mme sur un vaisseau. Alors,
ce fut au pays qu'ils rvrent; puis,  leurs affections,  leurs
projets. Alors seulement, ils purent songer aux chances d'un combat
qu'ils allaient affronter bravement; mais ce ne fut pas la crainte qui
teignit leur gat, non, ce fut la proccupation mlancolique et
religieuse que l'on prouve quand on doit assister pour la premire
fois  une affaire dcisive.

Le commandant, qu'une longue et glorieuse carrire militaire avait mis 
mme de connatre parfaitement cette admirable classe d'hommes, monta
sur la dunette, et, aprs une courte et nergique allocution: Eh bien!
mes enfants, leur dit-il, est-ce que nous ne dansons pas ce soir? c'est
pourtant le moment. Allons, allons, une ronde..., Messieurs les
officiers, donnez l'exemple...

A ces mots, la joie renat sur toutes ces figures assombries; on monte
des fanaux sur le pont, car la nuit tait venue; on se prend par la
main, et matelots, matres, officiers, sans distinction de rang, se
prennent  danser sur le gaillard d'arrire du vaisseau. On chante des
airs de France, des chansons de France, des refrains de France; et
c'tait chose bizarre que de voir douze cents hommes, qui allaient le
lendemain courir  d'affreux prils, tournoyer avec gat sur une
planche qui les sparait de l'abme; et prludera  un effrayant combat
naval par une valse joyeuse et folle. Il y avait enfin je ne sais quel
vivant souvenir du pays dans ces chants nationaux, dans ces airs de nos
ftes, qui se perdaient dans l'immensit et allaient mourir aux oreilles
des amiraux d'Ibrahim.

Au bout de deux heures, le commandant, ne voulant pas laisser trop
fatiguer ces hommes, qui avaient besoin de toutes leurs forces et de
toute leur nergie pour le lendemain, donna le signal de la retraite. On
fit l'appel, et chacun prenant son hamac, descendit dans les batteries
et se suspendit  sa place habituelle.

Quelque temps encore on put entendre des rires touffs, d'nergiques
saillies, des bons mots de corps de garde, de longues discussions sur le
courage des gyptiens, sur la manire d'viter les brlots... Puis, peu
 peu toutes ces voix se turent, et le plus profond silence rgna sur le
vaisseau, qui naviguait sous une petite voilure en attendant le jour.

A ce tumulte bruyant et anim, succdait un calme imposant; chaque
officier tait descendu dans sa chambre troite et obscure. L, vinrent
aussi clore les penses mlancoliques.

Alors chacun regarde avec amour ce rduit o se sont passes tant
d'heures de molle rverie, de dlicieuse paresse, o sont clos tant de
brillants et fantastiques projets. L'un ouvre son bureau et relit encore
une fois les lettres d'un vieux pre, d'une matresse, d'une soeur.
L'autre pense long-temps au pass, peu au prsent; et pas  l'avenir; il
touffe un soupir de regret, chasse un noir pressentiment, et crit
quelques lignes  la hte. Ce sont les dernires dispositions, les
derniers voeux d'un soldat mourant; c'est une prire, un mot
d'adieu.... un souvenir pour une femme, pour une mre.... qu'on remettra
 un ami dans le cas o l'on serait tu....

Et l'on s'endort, et l'on dort bien, parce qu'avant tout on est homme de
courage, parce que l'on a pay sa dette  la nature,  un sentiment
vrai, et que le lendemain, au bruit du tambour, il faut tre inflexible,
froid et dur; et qu'au milieu des clats de mitraille, du sifflement des
boulets, du craquement des mts et des cris des mourants, il reste peu
de place dans le coeur pour un sentiment tendre, pour une frache
pense d'amour.

Mais, au moins ceux-l peuvent, pendant ces longs quarts qui prcdent
le combat, voquer de riantes images, et vivre quelques heures encore de
cette vie de douces fictions; mais celui sur qui pse une immense
responsabilit? l'amiral? oh celui-l est bien malheureux, car il n'a
pas une pense  donner  sa vie intrieure, un battement de coeur 
ses motions d'homme! Dans le silence et la mditation, il lui faut
calculer les milles chances d'une bataille meurtrire, les mouvements de
l'escadre qu'il commande; il lui faut de l'audace pour concevoir, du
sang-froid pour excuter. Il ne dort pas, lui; il veille pour tous, car
ils sommeillent tranquilles  l'abri de son nom. Aussi,  travers les
deux fentres de l'arrire de la _Syrne_, on put voir,  la lueur d'une
lampe, un homme, jeune encore, les yeux fixs avec une attention
dvorante sur un plan de combat, sourire, et marquer avec gosme le
poste de combat de sa frgate protge, au plus fort du pril.

Une autre scne se passait sur l'avant du _Breslaw_. Matre Mulot et
matre Rnard taient assis chacun sur le bord d'une petite couchette
qui bordait leur cabane commune; entre eux, tait une bouteille et des
gobelets de fer-blanc.

--Ainsi, c'est convenu, Rnard; dit Mulot... dans le cas o je serai
dralingu... autrement dit tu....

--Eh! donc, matelot, je prends Georges avec moi.

--a t'embtera peut-tre?...

--Oui, mais que veux-tu qu'il fasse sans toi, ce pauvre petit.--Il n'y a
rien de tel, vois-tu, Mulot, que l'oeil d'un pre.--Que l'oeil d'un
pre pour voir si vous vous promenez bien sur un bout-dehors, et si vous
serrez promptement une voile pendant un grain!

--Merci... oh bien merci... Rnard... car c'est tonnant, je ne peux pas
surmonter a... je suis sr de filer mon cble demain... deux fois mon
couteau s'est ouvert tout seul... hein?

--Eh! donc, c'est pas pour t'effrayer, mais c'est pas rassurant...

--Enfin, Dieu est Dieu... mais a me vexe pour Georges.

--J'en aurai soin.... Eh! donc, je te le promets...

--Pauvre petit!... regarde donc comme il dort...

Et les deux marins s'approchrent doucement d'un hamac, suspendu dans un
coin de la cabane, l un enfant de dix ans, dormait paisiblement; et sa
figure avait mme pendant son sommeil, une expression de gat et de
finesse singulire pour un ge aussi tendre...

Matre Mulot le considra un instant en silence... Puis, ses yeux se
mouillrent, et une larme roula sur la joue de son fils.

--S......! dit-il en essuyant du revers de sa grosse main goudronne,
s......, je ne suis pas un lche... et tiens, Rnard... je voudrais que
ce s.... combat n'et pas lieu...

--Eh! donc est-ce que je ne suis pas l?... Matelot! s'cria Rnard en
se jetant dans les bras de Mulot et fermant ses yeux pour qu'il ne vt
pas qu'il pleurait aussi...

--C'est gal, Rnard... mon bon matelot... c'est gal... je ne suis pas
tranquille.... a t'est bien ais  dire, toi, qui es sr de ne pas y
laisser ta peau  cette chienne de danse.

--a, c'est vrai, j'ai souffl trois fois mon fanal, et trois fois je
l'ai rallum en le levant en l'air... Ainsi, je suis sr de rester.
Alors, qu'est-ce que t'as  craindre?

--Pauvre Georges, dit Mulot.--Lui qui est si vif et si espigle... Enfin
l'autre jour, je ris rien que d'y penser, n'a-t-il pas mis le grand
panneau de la batterie en bascule, de faon que le petit gredin, s'est
fait poursuivre par trois novices de ce ct-l... Lui qui savait la
chose, a saut par dessus le panneau,--et les trois sauvages de novices
qui ne le savaient pas, ont caban au fond du faux-pont;--mme qu'il y a
eu un de ces brutaux qui s'est arrang les jambes si drlement, que le
major croyait qu'il faudrait lui en _ter_ une.

--Le fait est, Mulot, dit gravement Rnard, que Georges promet d'tre un
bien joli sujet, et qu'il a des dispositions que je soignerai si tu
crves..., tu peux y compter.

--Enfin, mon vieux Rnard, adieu et merci, si je ne te revois pas aprs
le bastringue.

Et ces deux hommes s'embrassrent cordialement, aprs quoi ils
s'tendirent sur leur couchette en attendant le point du jour, car on
devait entrer de vive force dans la rade au lever du soleil.




LE COMBAT.

22 octobre 1827.

    Triste... triste...

    GOETHE.


Voici le jour, voici que le soleil commence  dorer de ses rayons ces
eaux si bleues, si fraches, si transparentes de la Mditerrane, et
c'est  travers une lgre brume que se dessinent les hauts rochers de
Sphacterie. Lve-toi, pauvre matelot; lve-toi, secoue tes membres
engourdis, ploie ton hamac et cours aux roulements du tambour.--On parle
bien et beaucoup du tranquille sommeil de ces hros qui dormaient avant
le combat... Que de hros, mon Dieu, dans ces longues batteries! car
leurs ronflements surmontent, je crois, le bruit de la caisse.

On monte, on fait l'appel, et c'est plaisir que d'entendre ces voix
mles et sonores rpondre  chaque nom; seulement, chacun se dit, en
regardant ses voisins avec l'air du plus grand intrt:--Ce soir,
peut-tre, ces rangs si presss seront claircis; ces voix, maintenant
retentissantes, feront entendre des rlements sourds et touffs, et ces
bonnes figures brunies par le soleil seront ples et sanglantes.--Mais,
aprs tout, comme il faut des morts et des blesss, autant que ce soit
eux que moi;--c'est si naturel!

A dix heures, chacun reut l'ordre de se rendre  son poste de combat.
Les armes furent montes sur le pont, et l'on ouvrit la soute aux
poudres.

Je descendis alors dans la batterie de trente six; c'tait un admirable
spectacle! Le jour ne pntrant que par les sabords, clairait toutes
les figures en reflet,  la manire Rembrand; puis, glissant sur les
canons noirs et polis scintillait sur le brillant acier des platines,
tandis que le milieu et l'avant de la batterie restaient dans l'ombre;
seulement, par un caprice de la lumire, le fer des piques et des sabres
qui garnissaient le cabestan luisait par intervalle comme autant de vifs
clairs. Tous les matelots, coiffs d'un petit chapeau de paille, vtus
seulement d'un pantalon et d'une chemise serrs autour des reins par une
ceinture rouge, entouraient silencieusement leurs pices.

Les mches brlaient, et chaque pointeur, appuy sur la culasse du
canon, tenait la longue corde qui fait jouer la batterie; car  bord les
canons font feu comme des fusils, au moyen d'un chien et d'un bassinet.

A l'arrire, le plus ancien lieutenant du vaisseau donnait ses ordres 
un enseigne et  quelques aspirants, qui devaient surveiller et hter la
manoeuvre; puis Rnard, le matre canonnier, allait, venait, tournait
et parlait,  chaque homme et  chaque canon, tantt avec des menaces,
tantt avec des encouragements ou des flagorneries sans pareilles.

Arriv prs de la cinquime pice de tribord il s'approcha, et, aprs un
long et pntrant coup d'oeil jet sur son afft:--Eh donc!... c'est
toi qui pointes ce canon-l, _Guilbo_? dit-il  un grand garon qui
jouait avec sa corne d'amorce.

--Oui, matre...

--Ah a... tu connais son _caractre_... tu sais que c'est l'_Enrag_...
qu'il porte dix toises de plus que les autres? mais qu'il a un fameux
recul... Ainsi, veille  tes pattes...

--Merci, matre...

--Eh donc mes enfants, soyez attentifs; pour des novices, vous allez
avoir _celui_ de vous trouver  une fameuse danse. Surtout du calme, et
n'ayez pas peur du sang; car, voyez-vous, quand une blessure saigne...
c'est bon signe...

A ce moment _Mulot_ sortit du faux pont, son visage tait radieux et il
tenait Georges par la main.

--Bonjour, matelot, dit-il  Rnard en lui frappant joyeusement la tte
avec sa longue vue.

--Eh donc! mon vieux, nous sommes bien gais ce matin... Ah! tu sens la
poudre... tu sens la poudre...

--D'abord... et puis... je suis sauv; tu n'auras pas la scie de te
charger de mon fils, car je verrai grandir Georges.

--Eh donc! qui t'a dit cela?

--Tiens, Rnard, ce matin, je n'y ai pas tenu; j'ai t trouver le
capitaine de frgate qui est un bon, un ancien, et je lui ai dit:
capitaine, vous me connaissez, je ne suis pas poltron, eh bien, au lieu
d'tre  la barre sur le pont, laissez-moi gouverner  la barre de
rechange.--Mulot, qui me dit, on ne peut rien refuser  un vieux comme
toi; vas-y, et veille au grain.--Tu vois, matelot, l'histoire de mon
couteau me disait bien de craindre si j'avais t  mon poste, aussi
c'est l que le boulet viendra pour me chercher, mais il ne trouvera
rien du tout... vieux... rien du tout... sera-t-il vex! Enfonc le
boulet...--S'cria le bonhomme en embrassant son fils.

--Oui, compte l-dessus, dit Rnard en lui-mme... comme si celui qui de
l-haut dirige les boulets qui nous envoient en drive, comme si
celui-l s'tait jamais tromp... Il vous avertit par des prsages,
c'est dj beaucoup.

--Aussi  tantt, mon matelot, dit gament Mulot; tiens, je te laisse
Georges, il est pourvoyeur  la onzime pice.

--A tantt, dit Rnard, mais avant embrasse-moi toujours.

--Bah! nous sommes pars toi et moi; aprs  la bonne heure.

--_Aprs_, murmura tristement Rnard, puis, tendant sa main au
timonnier,--c'est gal, mon vieux..... c'est une ide que j'ai comme a.

--A la bonne heure, dit Mulot en se jetant dans les bras de son ami qui
le pressa plus fortement que de coutume.--Ils se sparrent, et Rnard,
en le voyant monter dans la batterie de 18, s'cria douloureusement:--a
me fait un ami de moins et un fils de plus. Sacrebleu! qu'il vive, mon
vieux matelot, et j'adopte tous les mousses du onzime quipage, s'il le
faut?

Un roulement de tambour prolong annona que le commandant inspectait
les batteries; il descendit, et aprs un sr et rapide examen des hommes
et des pices, il remonta sur le pont aprs avoir adress  l'quipage
quelques mots encourageants.

Il tait alors midi; il vira de bord afin de ranger la cte de More et
de doubler la pointe qui cache les fortifications de Navarin et forme
l'entre de la baie.

Cette manoeuvre tait claire et significative, mais quand l'_Asia_,
portant le pavillon amiral anglais, suivi du _Genoa_ et de l'_Albion_,
donna dans la passe, on ne conserva plus de doute sur l'issue de
l'vnement.

Aprs eux venait la _Sirne_. A une lgre embarde que fit le _Breslaw_
on put la voir un instant, marchant avec grce sous ses huniers et se
dressant sous son pavillon.

--Cette vue lectrisa les matelots qui se penchrent aux sabords.

--A-t-elle l'air fier dit l'un.

--Eh donc... c'est qu'elle sait qui elle porte, mes garons... C'est
comme un cheval, voyez-vous, a connat son matre... Enfin un bateau
marchand, une boue, une cassine  calfats que monterait un amiral... a
se verrait toute de suite...

--Mais, matre Rnard, dit un autre, pourquoi donc les Anglais passent
avant nous?

--C'est pour essayer les canons de _Brahim_, mes enfants, mais quand il
s'agira de mordre, nous serons sur la mme ligne. Allez, c'est pas notre
amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C'est l un malin! Oh il
n'y a pas moyen de voir, comme on dit, ce qu'il a dans son bidon... Il
les a tous enfoncs avec ce qu'il appelle, je crois... sa... sa
_plomatie_, maintenant il va recommencer avec ses canons, et soyez
calmes, garons, je l'ai vu exercer... il en joue drlement du canon!

A ce moment l'immense porte-voix qui correspondait du pont  la batterie
basse rsonna et fit entendre ces mots:--Canonniers  vos pices... et
surtout ne faites pas feu avant l'ordre!...

Le lieutenant, l'enseigne et les aspirants rptrent cet avis.

On doublait alors la pointe et l'on put apercevoir la ville et les forts
qui s'levaient en amphithtre, et sur la cte l'escadre
turco-gyptienne embosse en fer  cheval, ayant  droite trois
vaisseaux de ligne, au fond vingt frgates de 60, et sur la gauche
d'autres frgates d'un moindre calibre, puis des corvettes et des bricks
qui, formant une seconde et une troisime ligne d'embossage, devaient
par leurs feux croiss soutenir les navires du premier rang.

Jamais je crois, de mmoire de marin, on n'avait vu un tel nombre de
vaisseaux de guerre resserrs dans un aussi petit espace, dans une baie
qui n'avait pas une lieue de profondeur.

Le plus grand silence rgnait parmi les matelots qui regardaient
attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord  bord des gyptiens 
une porte de pistolet.

--Bon, dit tous bas Rnard, voici notre amiral qui ne se gne pas, la
meilleure place... vergue  vergue avec l'amiral turc... une frgate de
60  bbord, une autre  tribord, sans compter les corvettes...
sacrebleu.... quel beau mouillage... est-elle gourmande cette
_Sirne_... il lui en faut trois  combattre... eh dame... voil ce que
c'est que d'tre monte par un amiral qui veut faire _culotter_ son
pavillon  cette fume-l... mais patience, notre commandant en mange
aussi, et nous aurons notre part...

A l'entre du port,  gauche taient mouills deux golettes et trois
sacolves. Le commandant de la corvette anglaise le _Dearmouth_ envoya
deux embarcations pour se saisir de ces btiments que l'on supposait
tre des brlots.... Les Anglais furent accueillis  coup de fusil par
les gyptiens, et presqu'au mme instant un coup de canon, tir par un
btiment turc sur la _Sirne_, tua un homme de son quipage.

Aussitt l'amiral de Rigny engagea le feu, les amiraux anglais et russe
suivirent son exemple, et le combat devint gnral.

Au bout de dix minutes la brise qui soufflait avait entirement cess,
neutralis par les pouvantables dtonnations de cent navires de guerre
qui roulaient et retentissaient encore dans les montagnes qui cernent la
baie, un immense dais de fume planait au-dessus du bassin dont l'eau
tait crible par tant de milliers de projectiles, qu'elle semblait
trouble par des gouttes de pluie....

On ne voyait autour du _Breslaw_, qui profitait du dernier souffle de
vent, qu'une vapeur noirtre, claire de temps en temps par des flammes
rapides, enfin ce beau navire atteignit le fond de la ligne d'embossage
et mouilla par le travers d'un vaisseau turc, qui ayant pris l'amiral
russe en poupe, faisait  son bord un ravage horrible par ses voles de
bout en bout....

Cette effrayante canonnade colora tout  coup la batterie du _Breslaw_,
les matelots restrent silencieux et calmes... seulement quelques jeunes
gens plirent, l'immense porte-voix rsonna de nouveau et l'on
entendit--feu, feu.... tribord....

Ce commandement tait  peine rpt par les officiers, que la vole
partit aux cris de vive le roi.

--Eh donc! bravo, mes garons, s'cria Rnard qui, pench sur un sabord,
avait suivi l'effet de la borde, encore une pareille et le pavillon
rouge verra que notre poudre est bonne.

--Prenez garde! prenez garde! cria-t-on sur le pont  l'entre du grand
panneau, un bless! dgagez l'entre de la cale.--En effet une espce de
fauteuil amarr avec des cordes s'affala peu  peu, et, lorsque l'homme
tout sanglant qui descendait attach sur cette machine, passa devant un
petit mousse qui courait porter un boulet  la onzime pice, on
entendit une voix mourante s'crier d'un ton dchirant:--Georges!....
C'tait le vieux Mulot qui appelait son fils pour la dernire fois.--On
lcha une seconde vole: la fume remplissait alors la batterie, et les
cris discordants des mousses qui penchs  l'entre de la soute aux
poudres, demandaient des gargousses, se mlaient au commandement des
officiers et au bruit de l'artillerie.

Le combat tait alors dans toute sa fureur, et la chaise suffisait 
peine pour descendre les blesss dont les plaintes s'touffaient
bientt dans les profondeurs de la cale.

Tout  coup, un sifflement aigu et rapide traverse la batterie, et deux
coups secs, clatants, retentissent. C'tait un boulet ram qui, entr
par un sabord d'arcasse, ricocha sur deux pices, tua un homme, en
blessa deux, et se logea dans la prceinte.

--Otez-a, dit Rnard en montrant le cadavre sanglant, a distrait.

Un cri perant se fit entendre  la huitime pice.--Qu'est-ce donc,
Rnard, demanda l'officier qui, calme et froid, commandait le feu par un
mouvement de son pe. Le matre y courut et vit un chargeur dont le
poignet avait t cras par un boulet sur la gueule de sa pice.

--Eh donc dit Rnard, quel est ce braillard? il crie comme une mouette.

--Matre, dit le pointeur, c'est Mlon qui vient d'oublier sa main sur
son canon et de laisser tomber le refouloir.

--Sainte Vierge! sainte Vierge! criait le pauvre novice breton qui
voyait le feu pour la premire fois, Sainte Vierge! c'est un mauvais
poste que celui de chargeur.

--Eh donc! dit Rnard en le poussant dans la cale, va faire entortiller
ton moignon; mais sacredieu, tais-toi! Si tu n'en manges plus n'en
dgote pas les autres...

Allons, garons, n'coutez pas ce paroissien; c'est une fameuse place 
prendre que la sienne, car le mme coup n'arrive jamais deux fois.

--a c'est sr, aussi j'y vais, matre, dit le servant de droite,  moi
le refouloir.... Et comme il s'avanait pour charger, un biscaen lui
fracassa l'paule droite.

--Eh donc! c'est particulier. Ote-toi de l, mon garon, va te faire
panser, et voyons qui cdera de nous deux, dit Rnard en prenant la
place du matelot bless.

A cet instant, une des frgates turques que le _Breslaw_ combattait,
coupa ses cbles et laissa porter sur ce navire afin de tenter
l'abordage.

--Je la vois encore,  son avant tait sculpte une espce de chimre
colossale peinte en rouge avec des yeux verts... Au milieu de la vapeur
bleutre de la poudre, elle s'avanait, s'avanait, et l'on distinguait
ses passe-avant couverts de ngres et d'Arabes presque nus, arms de
poignards et de haches.... Puis, mont sur un porte-hauban de misaine,
un officier gyptien, petit et assez jeune, vtu de bleu avec un turban
dont les plis en dsordre flottaient sur son col. De sa main droite il
semblait dsigner le grand mt du vaisseau.

Tout  coup notre vole partit comme le beaupr de cette frgate allait
s'engager dans nos haubans d'artimon. On entendit un cri effroyable,
immense, qui un instant domina le bruit infernal du combat, et quand la
fume fut dissipe, on ne vit de la frgate gyptienne que son avant qui
resta quelques secondes  la surface de l'eau, et disparut tout--fait
en laissant une large trane de matelots qui tentrent de gagner le
rivage ou de s'accrocher aux manoeuvres pendantes le long du bord.

A cette vue l'quipage poussa des cris d'une joie frntique qui
augmentaient encore l'espce d'ivresse cause par l'action du combat et
l'odeur de la poudre.

Bientt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les
batteries, et l'on apprit enfin que le commandant La _Bretonnire_
venait d'tre bless sur son banc de quart.

En effet, quelques minutes aprs le fatal fauteuil s'abaissa, portant le
brave capitaine du vaisseau, qui s'arrta et dit, oubliant ses douleurs:
Bravo, mes amis, le onzime quipage se couvre de gloire, de cinq
frgates que nous avions  combattre, il n'en reste que deux; le feu du
vaisseau turc est teint; nous avons sauv l'amiral russe. Continuez,
mes amis... Continuez.....

Ces mots lectrisent l'quipage. Vengeons notre commandant,
s'crirent-ils, et malgr les cris des blesss et des mourants, malgr
le vide que l'on apercevait  chaque pice, les voles furent plus
nourries que jamais.--Pointez  fleur d'eau, criait Rnard,  fleur
d'eau, mes enfants, voyez, cette _turque_-l est dj dmte de son
grand mt.... Vingt boulets dans sa coque et c'est cuit.

A peine achevait-il ces mots, qu'une effroyable dtonnation se fit
entendre; une immense colonne de fume blanche et compacte,
trs-troite  sa base, se droulant  son sommet en formes de larges
volutes, enveloppa la frgate qu'on allait canonner, et quand cette
vapeur s'leva un peu au-dessus de la surface de l'eau, on ne vit que
l'arrire du navire turc, qui flamboyait au milieu de la mer. Le
capitaine avait mis le feu aux poudres et s'tait fait sauter.

Le chien, dit Rnard, nous aura mordu en mourant, gare les dbris et les
clats, j'aimerais mieux une franche borde de 56...

En effet, les voyages ritrs de la chaise annoncrent que les
prdictions de Rnard s'taient ralises, et que l'explosion de la
frgate nous avait couvert de dbris brlants, et tu ou bless beaucoup
de monde.

A chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries,
traversaient les oeuvres vives, peraient le pont, et c'est avec une
singulire insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et
bondir....

Il tait cinq heures et demie, le roulement du canon s'affaiblissait, la
fume devenait moins intense, et l'on s'apercevait que le combat tirait
 sa fin;  six heures, ce que l'on pouvait appeler comparativement du
calme remplaa cette bataille meurtrire, la nuit s'approchait, la
flotte gyptienne tait totalement dsempare et les Turcs se jetaient 
la cte en incendiant leurs btiments de commerce....

On fit alors prendre quelques moments de repos aux quipages, et on leur
distribua des rafrachissements.

Alors seulement les officiers que leur poste avait retenus dans les
batteries purent monter sur le pont. Ce fut l une motion impossible 
dcrire, ce qu'on ne peut comprendre qu'aprs l'avoir prouv.

Nous nous revmes tous, et il faut savoir avec quel plaisir on se
retrouve, on se serre la main, aprs avoir lutt pendant cinq heures
contre un pril imminent. Ce fut du plus profond du coeur que chacun
flicita son camarade de son bonheur.

Ce premier moment d'exaltation pass, on donna un coup-d'oeil au
vaisseau,  la rade....

Quelle diffrence... Ce matin il fallait voir ces agrs, ces
manoeuvres soigneusement ranges, ce pont si blanc, ces canons si
luisants, ces drmes si tincelantes, tout cela ce soir est bris,
rompu, sanglant, les manoeuvres parses encombrent le pont, les
vergues perces, haches, pendent au travers des cordages, les voiles
sont  jour, et le pont est rougi d'un noble sang.

Et quelle nuit,  chaque instant des explosions,  chaque instant des
navires en feu qui, sans direction, se croisaient en tous sens et
menaaient de nous incendier, nous savions bien que nous avions
l'avantage, mais nous ignorions nos pertes, seulement un canot de
l'amiral russe vint remercier le _Breslaw_ de l'assistance que ce
vaisseau lui avait prte.

On illumina les batteries, les canonniers restrent jusqu'au jour
couchs prs de leurs pices, car on savait que les Turcs devaient, le
lendemain, tenter un dernier effort, et engager de nouveau le combat
avec une rserve qui n'avait pas donn pendant l'action.

Aprs avoir inspect sa batterie, matre Rnard monta sur le pont et
s'avana vers la roue du gouvernail o se tenait alors un timonnier...
il s'aperut en frmissant que la barre tait ensanglante.--Dis-moi,
mon garon, as-tu gouvern pendant l'affaire...

--Oui, matre Rnard, car c'est moi qui ai remplac matre Mulot.

--Rnard frissonna.

Mais je croyais, ajouta-t-il, aprs un moment de silence... je croyais
qu'il tait  la barre de rechange dans la batterie de 18.

--Oui, matre Rnard, il allait y descendre, mais le voilier s'est mis 
rire comme il passait, en disant:--Tiens, voil un ancien qui s'affale
en bas, parce que a va chauffer... est-ce que les dents lui
claquent?--En parlant par respect, matre Rnard, c'tait une btise,
parce que tout l'quipage savait que le matre timonnier tait un bon,
qui en avait vu des grises dans le temps de _l'autre_.

--Eh bien... achve...

--Alors matre Rnard, l'ancien est remont, il a pris la barre en
disant au voilier:--Si j'en reviens, ce sont tes dents qui
claqueront.--Enfin, matre,  la premire vole que le vaisseau turc
nous a envoy, j'tais l, tout prs, j'ai ferm les yeux, et en les
rouvrant j'ai vu matre Mulot couch par terre, la tte sur un
habitacle... le boulet l'avait pris l... dit le jeune homme encore ple
 ce souvenir... l.--Et il montrait sa poitrine...

--C'est moi, matre, qui l'ai amarr sur la chaise, et je l'ai entendu
qui disait bien bas... Je le savais... pauvre Georges!--Et voil tout ce
que j'ai vu, matre Rnard.

A ce moment on entendit des cris--qu'est-ce que c'est, demanda Rnard?

--Ah! matre, ce sont ces vermines de mousses qui jouent ensemble avec
le petit Georges, je reconnais sa voix... Tenez, ils sont l, sur
l'avant, prs la poulaine.

Rnard se dirigea vers l'avant et vit une douzaine de mousses, noirs de
poudre et de fume qui entouraient Georges.

--Mais va donc te faire panser, lui disait l'un.

--Je te dis que non, je ne veux pas, moi; c'est rien du tout...

--Rien du tout, mauvais gamin, dit un canonnier, d'un air courrouc...
rien du tout... C'est rien du tout que deux doigts d'emports... Cette
petite canaille-l est _estropie_, et il dit que c'est rien du tout...
Rpte-le encore et tu vas voir!--dit le philanthrope, en levant la main
sur Georges.

--Je vous dis, moi, reprit firement l'enfant qu'on ne me pansera pas
maintenant, mon pre le saurait... et a le vexerait... Puisqu'il est
bless lui-mme, faut pas que je l'inquite pour une misre...

--Ah! oui, ton pre... reprit le canonnier,--ton pre... joliment... il
est...

La phrase fut interrompue par le plus glorieux coup de poing qu'un homme
ait jamais reu;--te tairas-tu, carogne, dit matre Rnard en menaant
encore l'indiscret... Puis se retournant vers Georges.

--Toi, viens en bas, mon enfant...

--Voir mon pre, matre Rnard, dit l'enfant en cachant sa main
ensanglante.--Non, mon petit.... non.... demain... ou aprs... en
attendant, couche-toi l... prs de cet afft... En attendant, c'est moi
qui serai ton pre. Entends-tu... je t'aimerai bien; mais sacredieu
n'aies pas peur.

--Oui, matre Rnard, dit Georges tout tremblant... et n'osant pleurer,
au souvenir du gros baiser que son pre lui donnait tous les soirs.

--Sacredieu... pensa Rnard, en s'enveloppant dans sa capote... hier, 
cette heure-ci, mon vieux matelot tait prs de moi... et aujourd'hui...
pauvre Mulot, va.

Et il s'assit aux pieds de Georges, en attendant le jour.




LE LENDEMAIN.

21 octobre.

    --Enfin!!!!

    UN ANONYME.


Le spectacle que le soleil claira de ses premiers rayons dans la baie
fut imposant et terrible. Le ciel tait pur et transparent, le sommet
des montagnes se colora d'une brillante teinte de pourpre; et,  mesure
que le soleil devenait de plus en plus vif, on dcouvrait la rade d'une
manire distincte. Nous avions _vit_ pendant la nuit, et nous nous
trouvions en face de l'entre de la rade.

Nos premiers regards cherchrent avidement les vaisseaux franais. Le
_Trident_ avait peu souffert, le _Scipion_ tait noirci par le feu d'un
brlot et la _Sirne_ tait dmte de son mt d'artimon.

Mais autour de nous, quelle scne de dvastation, une mer charge de
dbris et de cadavres, des navires dsempars, cribls de boulets, 
moiti brls, des embarcations charges de blesss et de mourants qui
imploraient du secours, et plus loin un immense incendie qui dvorait la
flotte marchande, et faisait presque plir la lumire du soleil.

A gauche, sur les rochers de l'ancien Navarin, deux belles frgates
gyptiennes taient choues, et le feu commenait aussi  les consumer.
On voyait sur la cte des bandes de Turcs qui, la torche  la main,
brlaient leurs navires chous, plutt que de les voir pris par nos
escadres.

On peut avoir une ide de cet affreux tableau quand on saura qu'il
restait  peine vingt navires d'une flotte de deux cents btiments de
guerre ou de commerce...

Insensiblement les communications s'tablirent, alors nous emes et
l'admirable combat soutenu par l'_Armide_ (capitaine Hugon), et la
perte norme que la _Sirne_ avait faite, c'tait plus des deux tiers de
son quipage, tus ou blesss, son mt d'artimon abattu, et l'hroque
sang-froid de M. de Rigny, et la morne stupeur de l'quipage quand on
vit tomber l'amiral de son banc de quart, et le dlire de joie quand on
le vit se relever tranquillement et reprendre sa phrase de commandement
o il l'avait laisse... Nous smes enfin cette noble et fire rivalit
qui embrsait les escadres allies, et notre gloire maritime encore
exalte par les Anglais et les Russes qui partagrent aussi les dangers.

L'nergie passagre que les gyptiens avaient dploye en incendiant
leurs vaisseaux, fit bientt place  un inconcevable abattement, ils se
retirrent dans les montagnes pour rejoindre Ibrahim, et nous laissrent
matres des forts presque dmantels.

Trois jours aprs nous quittions la rade, d'une flotte qui avait cot
des prodiges d'intelligence, des sommes normes, il ne restait que
quelques btiments pars et des cadavres.

Favoriss par une assez forte brise, nous sortmes enfin de cette baie.

Huit jours aprs notre sortie de Navarin, nous tions  Malte, et l,
comme en Angleterre, comme en Russie, nous entendmes une mlope
d'admiration s'lever en faveur de notre brave amiral, qui st, pendant
trois ans, assurer notre supriorit et notre influence dans la
Mditerrane. Aprs avoir reu  Malte l'accueil le plus cordial du
gouverneur Lord Posomby, nous partmes pour Toulon, o le _Breslaw_
arriva vers la fin de novembre. Aprs une quarantaine d'un mois, nous
entrmes dans le port o le vaisseau dsarma.




CRAO.

    ....--Va t'en bossu!
        --Je suis n comme cela, ma mre.

    BYRON.

    _La Mtamorphose du Bossu._




CHAPITRE PREMIER.

CRAO.


Il y avait, ce soir-l, bal chez le comte de Lussan qui habitait un fort
bel htel de la rue Saint-Dominique; une longue file de voitures
stationnait dans les rues adjacentes, et une foule de laquais, vtus des
livres les plus connues, encombraient le pristyle de l'htel tout
blouissant de lumires, tout verdoyant de fleurs et d'arbres verts.

A une troite et basse berline brune, trane par deux magnifiques
chevaux gris de la plus haute taille, un instant arrte devant une
immense porte de glaces, succdait un coup jaune dont l'intrieur tait
si brillamment clair par ses deux grandes lanternes, qu'on distinguait
parfaitement les traits d'une ravissante jeune femme qui tait seule.

Au moment o les valets de pied ouvrirent la portire, un jeune homme
descendu d'une voiture qui suivait ce coup, vint offrir son bras 
cette jolie femme qui s'appuyant svelte et lgre, ramena sur ses belles
paules les plis de son manteau pourpre, et dit  voix basse:--Que je
vous sais gr du sacrifice que vous m'avez fait, Georges, en insistant
pour me laisser seule dans ma voiture, et venir dans la vtre avec M. de
Crigny! Sans votre attentive prcaution, c'tait fait de ma toilette...

--C'est pourtant pour d'aussi graves intrts que j'ai perdu le bonheur
d'tre quelques instants de plus auprs de vous, Hortense, rpondit
Georges, en souriant.

--Mon Dieu, n'est-ce donc pas pour vous que je me pare, Georges..., et
mes succs ne sont-ils pas les vtres, rpondit Hortense avec un
sourire enchanteur.--Mais le damn Georges, ingrat comme un oblig,
allait peut-tre combattre cette nave logique de coquetterie qui fait
le dsespoir des maris et encore plus celui des amants.--Il n'en eut
heureusement pas le temps, car un homme d'un ge mur et d'une tournure
encore trs-lgante, vint l'interrompre en lui disant: Georges,
voulez-vous bien donner le bras  madame de Crigny, j'ai deux mots 
dire  M. de Mersac qui vient de demander ses gens.

L'homme d'un ge mr tait le mari d'Hortense, M. le marquis de
Crigny.--M. Georges de Verneuil, qui donnait son bras  la marquise,
tait un peu parent de M. de Crigny, et fort l'amant de sa femme.

Pendant qu'Hortense rajustait devant une Psych les longs rubans qui
flottaient sur ses manches, et que M. de Verneuil la dbarrassait de son
manteau, on entendit des clats de rire assez distincts quoique confus,
et au mme instant deux jeunes gens et une autre trs-jolie femme
entrrent dans l'antichambre en riant et rptant:--En vrit, c'est
Quasimodo...--Puis apercevant madame de Crigny:--Eh bonsoir, ma chre
Hortense, lui dit familirement la nouvelle venue, ah mon Dieu, nous
venons de voir la plus trange figure du monde... un monstre... tenez le
voil qui traverse le pristyle, poursuivi par les hues des
domestiques.

En effet, un bossu, le plus dplaisant bossu qu'on pt s'imaginer, vtu
d'une espce de carrik, mouill, tremp, arm d'un norme parapluie, et
portant une lumire teinte, traversait le vestibule, afin de chercher
la petite porte qui conduisait au grand escalier de l'tage suprieur,
mais cette malheureuse porte tant cache et obstrue par les caisses et
les arbustes, l'infortun bossu ne pouvait arriver  la dcouvrir, et
les ris des valets, et les pithtes bouffonnes allaient crescendo; au
salon, c'tait Quasimodo,  l'antichambre, c'tait Mayeux.

Enfin, le misrable perdant la tte, traqu comme une bte fauve qui
cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du
rez-de-chausse o se donnait le bal, et se trouva face  face avec les
deux jolies femmes et les trois jeunes gens...

Cela fit en vrit un contraste trange.

D'un ct, ces femmes toutes fraches, toutes roses, aux paules nues,
aux bras nus  moiti couverts de leurs gants blancs, ces femmes
tincelantes de pierreries, embaumes par le suave parfum des fleurs
qu'elles avaient  la main, au corsage,  la tte, ces femmes chausses
de satin, foulant des tapis clatants.--Ces hommes beaux, bien faits,
lgants, pars.--Ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces
chasseurs au costume vert tout chamarr d'or, avec leurs panaches
ondoyants. Tout ce groupe inond de lumire, entour de feuilles et de
fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et dserte.
Tout ce groupe personnifiant l'opulence, la joie, la jeunesse, le rang,
la beaut, le got, la vie enfin.

Et de l'autre ct, un tre seul, hideux, affreux  voir, mouill, sale,
grotesque, laid, repoussant, se trouvant jet par son mauvais destin
dans cette atmosphre de luxe et de joie,--comme un hibou au milieu
d'une fte de village en plein soleil, au bruit des violons et des cris
d'ivresse,--un tre difforme enfin, qui personnifiait lui, la laideur,
la privation, l'envie, la haine, en un mot, rsumant toutes les misres
humaines, comme le groupe clatant rsumait toutes les flicits de ce
monde.

Je le rpte, ce contraste tait si frappant, que les jeunes gens, et
les jeunes femmes n'osrent plus rire, car ils avaient cette pudeur de
la richesse de bon got, qui se voile toujours le plus possible devant
l'infortune.

Le bossu d'abord stupfi  la vue de tant de beaut, comme les autres
l'avaient t  la vue de tant de laideur, fut rappel  lui par
l'exclamation de l'un des jeunes gens qui s'cria:--Mais c'est Cro, le
secrtaire de M. de Lussan.

Le bossu fit alors un nouveau crochet, sortit de l'antichambre, trouva
enfin la bienheureuse porte qu'un des gens de l'htel avait ouverte par
piti, enjamba une caisse de grenadier et disparut, mais non sans avoir
jet aux heureux du jour un regard qui les terrifia presque, tant il y
avait de haine implacable et d'envie dsespre dans ce regard de
vipre.

Une fois le bossu parti, l'impression que cet incident avait caus,
disparut; les portes du salon s'ouvrirent, de nobles noms furent
annoncs, et M. de Lussan vint prendre les bras de madame de Crigny et
de son amie, pour les guider au milieu des appartements les plus
somptueux, o s'tait runie l'lite de Paris.




CHAPITRE II.

LE BAL.

    Mais jugez de ma surprise quand je reconnus en arrivant la
    pauvre et chre mistriss Horner, avec ses bras autour des
    reins d'un homme norme,  la hussarde, que je n'avais jamais
    vu. Pour tout dire, les bras de cet homme enlaaient
    presque toute la taille de mistriss Horner, et ils tournaient,
    tournaient, et tournaient sur un maudit air de Jock, ils tournaient
    comme deux hannetons traverss de la mme pingle.

    BYRON, _la Walse_.

    Le tout est de s'entendre.


Hortense de Crigny avait dit  Georges: mes succs sont les vtres;
de sorte que dans la pense de cette ange, ce n'tait pas pour elle
qu'elle tait coquette, c'tait pour Georges.--C'tait afin que Georges
et autour de lui,--(dans la personne de sa matresse, il est vrai) la
cour la plus assidue.--Ainsi ceux qui entouraient Hortense
d'attentions, ne se doutaient gure que c'tait pour Georges qu'ils se
montraient si prvenants. Cela tait pourtant ainsi. Ce n'tait pas
Hortense qu'on flattait, c'tait Gorges.--On admirait la parure,
l'lgance, le got de Georges, c'tait  Georges qu'on disait de ces
dlicieuses choses, qu'une femme sait oublier ds qu'elle les a
entendues, pour avoir le plaisir de les entendre encore.--Enfin,
Georges, toujours dans la personne d'Hortense, tait certainement celui
dont on s'occupait le plus cette nuit-l,... et pourtant il y avait une
runion de bien jolies femmes  ce bal.

En vrit,... ce Georges et t un grand misrable, s'il n'avait pas
ressenti la plus profonde reconnaissance pour tout ce qu'Hortense
faisait pour lui, car elle se sacrifiait,... en vrit... Elle tenait
surtout dans ce moment,  attirer, toujours pour cet excellent Georges,
les hommages d'un gros blond, frais et fris, par une foule de
gracieusets dcentes, qui devaient finir par attacher en esclave le
gros blond  son char. Aussi les yeux humides et brillants, le rire sur
ses jolies lvres, elle semblait dire  Georges: Vois-tu! c'est pourtant
pour toi!

Heureusement que Georges n'tait pas ingrat,--non,--aussi touch presque
jusqu'aux larmes, de tout ce que madame de Crigny faisait pour lui, il
voulut s'en montrer digne: mes succs seront les vtres, m'as-tu
dit,--pensait le digne jeune homme;--va Hortense je ne serai pas
ingrat,... aussi les miens vont tre les tiens,... et, sur ma parole ma
gnrosit dpassera la tienne.

Alors ce bon et reconnaissant Georges, alla s'asseoir prs d'une femme
de la plus merveilleuse beaut, qu'il choisit justement parce que, par
je ne sais quel instinct, Hortense l'avait prise en haine. Il s'en
occupa toute la soire, mit toute la grce, tout l'esprit possible dans
sa conversation, et comme Georges tait un homme dont les soins devaient
toujours tre trs recherchs... Madame de Crigny commena 
s'apercevoir qu'elle faisait  son tour--dans la personne de
Georges--une impression fort vive sur madame de ***, car ce bon Georges
tchait de rendre  sa matresse ce qu'elle faisait pour lui.

Mais voyez combien le coeur d'une femme renferme d'amour et de
dvouement; Hortense fit tout  coup ce raisonnement de sublime
abngation; je veux bien, pensa-t-elle, je veux bien me sacrifier pour
Georges, lui tresser une couronne de toutes les fleurs que je cueillerai
sur mon passage;--mais je ne saurais tre assez goste pour exiger qu'
son tour il fasse autant pour moi, oh non, ce qui fait le charme du
dvoment, c'est de se dvouer seule,--c'est de ne souffrir aucune
rciprocit;--je veux donner et qu'on ne me rende jamais,--pensait
encore l'adorable femme dans le naf dsintressement de sa belle me.

Or, profitant du tumulte d'une contredanse, madame de Crigny vint
s'asseoir prs de madame de ***, et en disant les choses du monde les
plus flatteuses, et les plus aimables  celle qu'elle hassait d'une
haine toute fminine, elle trouva encore le moyen d'interrompre un
tte--tte qui la troublait si fort.

Je ne sais plus quel est le grand moraliste? ce n'est ni Platon, ni
Snque, ni Pascal, ni Plutarque, ni Loch, ni Bacon, ni Bossuet, ni
ni... (enfin le nom m'est chapp.) Quel est le grand moraliste qui a
dit qu'un homme de sens devait toujours avoir deux matresses qu'il
tenait comme les chevaux d'un Tandem, l'une prs, et l'autre loin.

Georges prouva toute la vrit de cet aphorisme... car ayant invit
Hortense pour danser le galop, Hortense promit  Georges de ne plus
chercher  lui obtenir l'amour du gros blond, et lui fit jurer  son
tour, d'tre d'une froideur glaciale avec cette madame de ***. Comme 
toutes ces protestations et  toutes ces demandes, Hortense ajouta
qu'elle _mourrait_, si Georges ne croyait pas les unes et n'accordait
pas les autres, il crut, et accorda tout, ne voulant pas avoir  se
reprocher _la mort_ d'une aussi ravissante crature.

M. de Crigny lui, ne dansait, ni ne jouait, mais il tait aussi assidu
que possible auprs de madame de Lussan, qui lui donnait tous les
moments qu'elle pouvait arracher  l'ennui de recevoir. Enfin jusqu'au
jour, ce ne furent que danses et folles joies au son d'une musique
enivrante, devant des glaces tincelantes qui disaient aux belles....
vous tes belles... et qui taient muettes pour les laides, car les
laides ne les interrogeaient pas.

Tout se passa dans l'ordre, les maris parlaient politique ou whist,--les
amants en titre dansaient par devoir,--car il y a une justice au ciel;
et ceux qui aspiraient  les remplacer, ne dansaient pas.--Ils aimaient
mieux, offrant leur bras pendant une contredanse qu'on avait refuse,
jouir du doux et favorable mystre, autoris par une longue promenade
dans les alles tortueuses d'une serre chaude contigu au salon et
formant un dlicieux jardin au milieu de l'hiver.

Pendant ce temps, l'amant en titre rajustait ses cheveux, s'essuyait le
fron, qutait _des vis--vis pour la prochaine_,--ceci je crois se dit
ainsi,--et grce au frquent exercice qu'il prenait, la gorge dessche
par une soif dvorante, l'amant en titre appelait des yeux les matres
d'htel et leur plateau de vermeil avec l'inexprimable angoisse d'un
malheureux voyageur qui, gar au milieu d'un dsert brlant,
chercherait au loin d'un regard dsespr une bienfaisante oasis.

Pendant ce temps, alors l'amant qui n'est pas en titre, soupire, prend
sa voix douce, flatte, ment, prie, fait des serments, et parle de son
rival avec un dsintressement si cruel, une bienveillance si perfide,
qu' la premire entrevue, on trouvera au pauvre amant une qualit
dsesprante, et il n'en faut pas, heureusement, davantage pour amener
une rupture.

Enfin, tout fut au mieux, et le jour commenait  poindre, qu'il y avait
encore dans le premier salon de l'htel de Lussan, de jolies femmes un
peu plies, coquettement encapuchonnes dans leurs manteaux ou dans
leurs petites mentonnires de soie, et que semblable :--la comparaison
est hasarde--semblable  la voix qui au jour du jugement appellera
chaque humain par son nom,--la voix des valets de chambre de M. de
Lussan venait annoncer  chaque belle paresseuse que ses gens
l'attendaient.

Six heures sonnaient, comme les dernires voitures faisaient rsonner
les vitres de l'htel, c'tait le coup du marquis et de la marquise de
Crigny et celui de Georges qui s'en allait seul.

Aprs un moment de silence, M. de Crigny dit  sa femme:--En vrit,
ma chre amie, je ne vous ai jamais vue plus jolie que ce soir... votre
toilette tait d'un excellent got.... madame de Lussan me la faisait
remarquer.

--Mais savez-vous que c'est une louange cela, monsieur de Crigny?
madame de Lussan a le droit d'tre svre!... elle qui se met toujours
si bien...

--N'est-ce pas, Hortense?  propos... j'ai pris sur moi de lui
promettre de vous mener  Lussan cet t... ai-je eu tort?...

--Pouvez-vous le penser, mon ami?... ne savez-vous pas que j'aime de
tout mon coeur cette chre Emma...

--Que vous tes bonne, Hortense, et puis vous trouverez  Lussan
beaucoup de gens de votre socit, les Mersac y seront, les d'Alby,
madame de Verneuil et peut-tre Georges accompagnera-t-il sa tante; j'ai
oubli de le lui demander, mais les d'Alby y seront pour sr...

--Oh! je ne crois pas que M. de Verneuil puisse venir  Lussan, il nous
a dit ce me semble qu'il s'tait promis  M. d'Hermilly.

--Tant pis, j'en serais dsol, car je lui suis dvou comme  un
parent, et je l'aime comme un ami, malgr la disproportion de nos
ges...

--En vrit, monsieur de Crigny, dit Hortense avec l'air du plus
aimable reproche, ne faites donc pas de la fatuit de vieillesse, cela
ne vous va pas encore, je vous en avertis.

--Mais vous me gtez, Hortense... dit le marquis en baisant la main de
sa femme.

--Non, je vous assure, Victor, vous tes charmant quand vous voulez...
et vous voulez toujours...

--Et vous donc, Hortense, n'tes-vous pas parfaite pour moi!...
Pourquoi donc, mon Dieu, se lier  jamais l'un  l'autre, si ce n'est
pour se rendre mutuellement la vie la plus supportable possible,--c'est
l le vritable esprit du mariage.

La voiture s'arrta devant l'htel de Crigny.--Le marquis conduisit sa
femme jusqu' l'entre de la galerie qui menait  ses appartements, et
rentra dans les siens.




CHAPITRE III.

EMBARRAS.

            Il tait au dsespoir;
          Rsolu, dans cette aventure.
    De ne pas pargner sa main ni son savoir.

           *       *       *       *       *

    HAMILTON, _Posies_.


Je conois la haine quand elle peut conduire  la vengeance; mais une
haine cache, sans espoir, qui ne peut pas mme dire tout haut, je
hais:--Une haine qui vit sur elle-mme,--amre nourriture! est une
triste, triste passion.

Figurez-vous un tigre musel, enchan dans une cage obscure, et voyant
hors de porte de ses griffes de jolies gazelles luisantes et dores;
bondir et s'battre au soleil sur l'herbe, parmi les touffes de lilas en
fleurs, et venir brouter en paix des feuilles de roses, presque sur la
cage de l'animal froce, dont elles ne souponnent pas l'existence, et
qui ne peut mme troubler ces joies innocentes par ses rugissements...

Telle tait  peu prs la position de Cro, le bossu, dans l'htel de
Lussan... Ce misrable hassait tout ce qui tait jeune, heureux et
beau.--Parce que l'envie est chez l'homme plus qu'une passion qui nat
et meurt, plus qu'un sens qui s'mousse.--C'est un instinct,--et cet
instinct organique, intime, vital, prend l'homme au berceau, et le
dpose dans la tombe.

--Chez les hommes qui ont de l'avenir,--l'envie devient ambition et non
pas haine,--parce qu'on ne peut har franchement ce que l'on peut
obtenir.

Mais chez ceux qui voient un mur d'airain s'lever entre leur envie et
leurs prtentions, l'envie devient haine, haine sourde ou turbulente;
mais toujours implacable.--Aussi toute loi politique ou sociale;
largement entendue, ne devrait tendre qu' rsoudre cette
question.--L'impossibilit physique d'une possession gale et commune
tant dmontre:--Mettre ceux qui possdent  l'abri des effets de
l'ENVIE de ceux qui ne possdent pas.--Or ou esprit,--blason ou
gnie,--emploi ou patrimoine,--chaumire ou royaume:--peu importe. Le
pauvre qui possde un sou a son envieux dans celui qui ne possde rien.

Ainsi donc, Cro, laid, bossu ignoble, ayant l'intime conviction de ne
devenir jamais beau, bien fait et lgant, enveloppait tous _ses
contrastes_ dans une excration cordiale.

Surtout pendant les heures qui suivirent son trange apparition sous le
pristyle de l'htel. Jamais il n'avait senti plus amrement l'horreur
de sa position.

Le comte de Lussan avait lev Cro par piti.--C'tait le fils d'un de
ses piqueurs tu  la chasse par accident. Comme cet enfant, n difforme
et infirme; ne pouvait rendre aucun service dans sa maison, M. de
Lussan l'avait mis en tat d'tre  peu prs son secrtaire, en lui
faisant donner une ducation passable. Ordinairement Cro regagnait les
combles o il logeait, par un escalier de service; mais les prparatifs
de la fte ayant masqu ce passage, il avait t oblig de venir
chercher une autre entre sous le vestibule o lui arriva l'aventure que
vous savez.

Il avait souvent vu venir  l'htel M. de Crigny, sa femme et Georges,
et comme les laquais sont toujours les premiers instruits des intrigues,
Cro connaissait parfaitement les rapports qui liaient si intimement
toutes ces heureuses personnes; mais il connaissait aussi les tolrances
mutuelles qui rendaient ces liens si difficiles  briser.

Et c'est ce dont Cro enrageait; car Georges et Hortense tant  ses
yeux le type du beau et du bonheur, le vilain bossu et mille fois donn
sa chtive existence pour changer cette flicit en tourment.--On
concevra l'embarras de Cro en lisant ce qui suit.




CHAPITRE IV.

QUARR PARFAIT.

    N'ayant pas mme l'ennui d'un frre, elle tait la plus
    libre de celles qui se soient jamais mires dans une glace.

    BYRON, _Don Juan_.

    Dans la suite, Callias riche Athnien, tant devenu amoureux
    de la femme de Cimon, Cimon la lui cda, dans tout
    le reste de sa conduite, Cimon fit paratre une admirable
    grandeur d'me, on le proclamait l'gal de Miltiade...


    PLUTARQUE,
    _Hommes Illustres. Vie de Cimon_.


Le marquis de Crigny quoique fort riche, n'avait pous sa femme que
pour son immense fortune, et par pure convenance de cour; Hortense tait
brune, et M. de Crigny n'aimait que les blondes;--Hortense avait un
esprit frivole, insouciant, lger; et M. de Crigny dj sur le retour,
cherchait dans une femme des ides fortes, arrtes, une conversation
varie, dans laquelle il ne ddaignait par mme une nuance de
pdanterie; et toutes ces qualits se trouvant runies au suprme degr,
chez madame de Lussan, blonde d'ailleurs du plus beau cendr, il s'y
tait fort attach, long-temps mme avant son mariage.

Ce nouvel tat changea peu la vie de M. de Crigny; seulement il
s'occupa de sa femme comme d'une jolie matresse pendant les premiers
mois de son mariage, parce que son amour pour les blondes n'tait pas
assez exclusif, pour l'empcher d'apprcier la ravissante beaut
d'Hortense si frache et si brune. Mais comme ni son coeur; ni son
esprit, n'taient intresss dans cette liaison passagre avec sa femme,
M. de Crigny ayant us ses dsirs, revint  madame de Lussan, fit la
part des convenances, fut du meilleur got avec madame de Crigny, lui
laissa la plus entire libert et vcut avec elle dans une intelligence
parfaite.

Hortense, orpheline fort riche, n'avait aussi pous M. de Crigny, que
pour sa brillante position, pourtant elle s'arrangea parfaitement des
soins de son mari pendant les premiers mois de leur union.--Ayant
beaucoup vcu dans le monde, attentif, prvenant, spirituel, encore
rempli de grce, malgr ces cinquante ans,--il ne pouvait que paratre
agrable  une jeune femme dont le coeur sommeillait; et puis le
marquis avait donn  Hortense, un train des plus magnifiques, ses
relations et celles de sa femme, les mettaient  mme de choisir leur
socit dans le monde le plus recherch, ils avaient une terre presque
royale  quarante lieues de Paris, une fortune immense et assure,...
ils s'accordaient rciproquement une entire libert,--que pouvaient-ils
dsirer de plus?

Il est vrai que le bonheur de M. de Crigny tait complt par sa
liaison avec madame de Lussan, et qu'Hortense, elle, se voyant libre, et
comprenant sa position, flottait encore incertaine entre les mille
hommages qu'on lui offrait;--mais le hasard, ou plutt une dmission de
secrtaire d'ambassade que donna M. Georges de Verneuil, amena ce jeune
homme  Paris.--Parent loign de M. de Crigny, il en fut parfaitement
accueilli, devint trs assidu chez lui, et rendit bientt ses soins 
Hortense.

Georges de Verneuil avait trente ans, tait fort distingu; fort riche,
et fort aimable, il avait t trs  la mode avant sa mission en Russie;
et pour tout dire, madame de P... une des femmes les plus cites de
Paris, pour son esprit et sa grce, l'avait mis dans le monde qu'il
n'avait pas vingt ans.

Ce qui surtout dcida le choix d'Hortense en faveur de Georges, fut
encore moins la runion de perfections que nous venons d'numrer,
qu'une facilit de moeurs et une tolrance qui la charmrent,--car
Georges ne lui parla jamais de ces amours _profonds, irrsistibles,
forcens_, qui effrayent toujours une femme du caractre d'Hortense, il
ne la menaa pas non plus de ces sentiments _ternels_ qu'une femme doit
refuser toujours,  la seule pense de cette pouvantable condition
_d'ternit_!

Non, Georges lui parla de l'amour comme d'une jolie distraction, qui
aidait  attendre l'heure du bal ou de l'Opra,--comme d'une futilit
gracieuse, exquise pour complter une vie d'lgance et de luxe.--Comme
d'un passe-temps qui en employait peu ou beaucoup, selon celui qu'on
avait  perdre,--et qui enfin potisait mille choses sans cela ples et
inanimes,... un bouquet,... un meuble,... un tableau,.. une lettre,...
non d'une posie sombre et terrible,... mais d'une posie frache et
riante...

Il ne parla pas non plus de la jalousie, ni de ses transports.
Voyez-vous; Hortense; lui disait-il, dans ces rapides et heureux
moments, o l'on est dj plus qu'ami, et pas encore amant,...
voyez-vous, Hortense,--je n'ai jamais compris la jalousie, en ce sens,
que changer d'amour est un droit _imprescriptible_ que toute femme
acquiert en prenant son premier amant, celles qui n'abusent pas de ce
droit ont, je crois, raison pour leur rputation, car la rputation,
Hortense, est comme ces frles bijoux, dont l'clat et la fracheur font
tout le prix; or la rputation est prcieuse, voyez-vous, Hortense, oh!
la rputation,... les svres moralistes ont bien raison de la prcher
aux femmes! car elle donne bien plus de prix  leur conqute, accordant
beaucoup, elles peuvent exiger beaucoup. Il faut donc qu'une femme
marie, pour conserver vierge cette inestimable rputation,--il faut
donc, Hortense, qu'elle se voue  la sagesse ou  son synonyme, le
mystre,--mais, entre nous, je crois, Hortense, la sagesse plus facile
(bien entendu avec un amant) que le mystre avec plusieurs,--c'est 
considrer.

Quant aux femmes qui abusent du droit dont nous parlons, et qui ont
beaucoup d'amants,--elles ont encore raison:--d'abord, parce que cela
leur plat, ensuite, parce qu'elles le peuvent, rien au monde n'tant
capable de les empcher, quand elles le _veulent_. Or,  votre avis,
Hortense, que peut faire un pauvre amant devant deux arguments aussi
positifs? A quoi bon la jalousie?  se rendre odieux.--Il vaut bien
mieux croire en aveugle, se laisser aller au bonheur tant qu'il nous
berce, et au moindre refroidissement,--ou mme avant, ce qui est plus
sr,--devenir plus tendre qu'on ne l'a jamais t..., et aller porter
ses hommages ailleurs.

Et tout cela, Hortense, sans douleur, sans motion, sans chagrin, parce
que l'amour n'a pas pass l'piderme, car  quoi bon faire d'un plaisir
ravissant une odieuse torture?--Ce qu'on appelle _les passions senties_
ne mnent pas  autre chose, et il est fort heureux qu'elles soient
rares, sans cela l'existence ne serait pas tenable.

--Insouciants et bnis que nous sommes, ne creusons donc ni la vie, ni
les sentiments?... Jouissons du prsent, du jour, de l'heure, de la
minute, et ne voyons dans l'avenir qu'un plaisir nouveau...

Toute cette belle philosophie amoureuse, insouciante et facile, plut
fort  Hortense, qui ne concevait pas autrement l'amour.--Les femmes
vritablement passionnes--calculent sa puissance par les larmes qu'il
leur a fait verser, Hortense voulait calculer par les plaisirs qu'elle
en attendait.--Georges fut donc heureux,--parce qu'il fut sincre,
d'autres aussi frivoles que lui, avaient cru faire rage en parlant de
passion.--Ils firent peur. Lui fit mieux.--Il amusa...

La position d'Hortense se dessinant enfin, elle n'eut plus rien  envier
 son mari.

Au premier t, M. de Crigny pria sa femme d'inviter madame de Lussan 
venir  leur terre.--M. de Lussan ne quittant jamais Paris, ayant depuis
fort long-temps une habitude  l'Opra, Hortense, ravie d'tre agrable
 son mari qui ne pouvait se passer de Georges, fit mille grces 
madame de Lussan; tout s'arrangea donc pour le mieux. L't, on se
runissait dans les terres de Lussan ou de Crigny.--L'hiver, on voyait
le mme monde, et l'on avait les mmes jours aux Bouffes et 
l'Opra,--car Georges compltait la loge de madame de Crigny avec sa
tante, la baronne de Verneuil.

Ces amours adultres, comme on dit,--si arrangs, si calculs, si
tranquilles, si prs de la vie habituelle; ce bonheur calme qu'on
citerait comme exemple aux mres de famille s'il tait licite, tout cela
ne doit pas surprendre en vrit.--Qui donc affirmerait que la plupart
des liaisons _en dehors_, entranent avec elles des remords affreux, des
tortures et des cris!... Non, mon Dieu, il est quelques drames, quelques
maisons maudites du Ciel, o cela se passe ainsi, mais c'est fort
rare.--Ordinairement tout ceci s'encadre dans les moeurs.--Les
criminels sont parfaitement vus, et heureusement ne l'est pas qui veut.

Et puisque nous parlons d'adultre, pourquoi donc le peindre, les yeux
si caves, les joues si creuses, les cheveux si hrisss, parlant de mort
et de charbons ardents; sacrant, jurant par sang et poignard?

--J'ai presque toujours vu, moi, cet excellent hte coquet, fris,
lgant et rjoui.--S'il parlait de mort, c'est dans ces moments
fortuns, o les plus vivaces disent...--Je meurs.--Ce bon hte avait
toujours aux lvres de sensuelles et lascives paroles.--Admirable
Prote, tantt il soupirait d'une voix douce et tendre, tantt il
tincelait en reparties folles, vives, et spirituelles.--Accueilli,
ft, choy, non par les pres et les maris, mais ce qui mieux est,--par
leurs femmes et par leurs filles, il vivait comme cela, long-temps, fort
long-temps, puis tant arriv  la vieillesse, alors il faisait succder
la thorie  la pratique, confiait ses traditions aux jeunes gens,
souriait  ses lves, et vritable phnix renaissait en eux.

Je ne soutiendrai pas que ceci soit moral; mais je le maintiens pour
_vrai_, et j'aime mieux la vrit que la morale fausse et peureuse.

Et ceci est vrai, parce qu'il est fort rare qu'une femme se donne,
emporte qu'elle est par une passion, irrsistible et profonde que l'on
excuserait, en pensant  l'immense supriorit de celui qui l'aurait
fait natre; parce qu'il est rare cet amour ardent et chaste, quoique
criminel qui sacrifie tout  celui qui a su l'inspirer.--Il est rare cet
amour sublime qui pleure  mains jointes des larmes de bonheur et de
remords, et qui, bravant convenances, devoirs, famille, monde, peut, par
ses excs, par sa violence mme, commander le respect et l'admiration
des hommes!... Non, non, ce n'est pas ainsi qu'une femme se donne, c'est
du moins une curieuse exception;--Et bnie soit l'exception; car une
telle matresse doit avoir  sa jarretire le poignard andalou.

Non, non, ce n'est pas une fatalit aussi entranante qui jette bien des
femmes dans les bras tendrement ouverts.--C'est,... c'est... je ne sais
quoi.... c'est la lecture d'un roman,--l'oisivet,--la solitude,--l'ennui,
une jolie tournure  cheval qu'elles auraient remarque au bois... c'est
le moyen d'utiliser leurs regards par les oeillades... doux regards
qui, sans cette tendre correspondance, seraient sans but et sans clat;
car rien ne sied aux yeux comme de dire  un amant:--Je t'aime.--Ce qui
les sduit encore, ces beaux anges, heureusement un peu dchus, c'est un
compliment, une fadeur, et surtout l'indiffrence qu'on leur
tmoigne.--C'est le dsir de faire comme leurs amies de pension,...
c'est l'enivrement perfide d'une valse.--Ce qui les damne encore si
voluptueusement, c'est une intimit de femme,... la crainte du
ridicule;.., encore une fois, c'est je ne sais quoi,... moins que
rien,... moins qu'un rve.--Leur premier rve d'amour est toujours si
beau,... si dor...

Aprs cela, comment voulez-vous qu'une passion forte et dsordonne
aille jaillir de ces petites sensations, frles, dlicates, pailletes
et coquettes... comme les robes de bal qui ne gardent qu'un jour leur
clat fragile et brillant.--On ne quitte ni pre, ni monde, ni mari pour
cet amour-l.--Cet amour est si peu gnant, si discret, si commode,
tient une si petite, petite place,--qu'il faudrait tre de profonds
envieux, ou de grands sots pour le contrarier.

Cet amour-l,.... mon Dieu!--c'est le sylphe mignon de Nodier, son
ravissant Trilby, si joli, si bienfaisant, si moir, si diapr, si
imperceptible, qu'il faut tre un Dougal, oui, un Dougal pour le chasser
du foyer... Aussi, voyez ce qu'il lui advient au Dougal, et comme il
s'en repent aprs...

Voyez comme sa femme Jeannie, toujours douce et si accorte, devient
triste et maussade, comme elle fronce ses beaux sourcils, comme les
troupeaux du Dougal s'garent, comme ses filets sont malheureux,... ses
gurets moins riches... depuis que ce pauvre Trilby n'est plus l
heureux de se rouler dans une boucle des noirs cheveux de Jeannie, ou de
se suspendre, sans y peser, aux anneaux d'or de ses oreilles.--Et
qu'importe au Dougal,.... je vous le demande?

Aussi qu'arrive-t-il? Que le Dougal, confus, est oblig de rappeler
Trilby.--Alors Jeannie redevient rose et souriante, les moissons riches,
et les filets lourds...

A Paris comme en cosse, nous avons bien des Trilbys, bien des Dougals
et bien des Jeannies.--Bon Nodier!--Seulement nos Trilbys sont d'une
essence moins thre que les tiens; mais qu'est-ce que cela peut faire
aux Dougals?

Or, cet amour-l tait l'amour de Georges et d'Hortense, et M. de
Crigny n'tait pas un Dougal.

D'aprs ces donnes _topographiques_ du moral de nos amoureux, on voit
que Cro, le maudit Cro devait regarder comme impossible de ronger les
fils si sagement tisss qui enchanaient et liaient ces existences
admirablement entendues.

Aussi le vilain bossu passa-t-il dans sa mansarde, la plus pouvantable
nuit du monde, et se fit peur  lui-mme le lendemain matin, tant il se
trouva laid.




CHAPITRE V.

LE CHATEAU DE LUSSAN.

    Je le tiens, le voil conu, l'enfer et la nuit feront
    clore  la lumire ce fruit monstrueux.

    SHAKESPEAR, _Othello_, acte 1.


A quelques mois de l toute notre petite niche d'amants, de maris et de
matresses, s'tait rassemble au chteau de Lussan;--suivant son usage,
M. de Lussan tait rest  Paris pour l'Opra,--et sa femme faisait les
honneurs de sa terre  M. et madame de Crigny,  M. Georges de
Verneuil,  sa tante,  M. et madame de Mersac et  leur fils,  M. et
madame d'Alby,--enfin, pour se procurer encore plus de libert en
runissant plus de monde, madame de Lussan avait invit quelques voisins
de terre fort insignifiants, et habilement choisis pour ne donner aucun
ombrage ni aux amants, ni aux matresses.

Je ne sais comment Cro tait parvenu  accompagner madame de Lussan, il
s'tait fait charger, je crois, par son matre, de quelques affaires 
rgler avec les rgisseurs, toujours est-il que le bossu se tapissait l
dans sa haine, comme une araigne dans sa toile.

_Lussan_, situ au centre de la Bourgogne, tait un des plus magnifiques
chteaux de France, des bois immenses rigoureusement gards, et percs
comme des forts royales, promettaient une chasse admirable. Aussi M. de
Lussan entretenait-il  sa terre un fort bel quipage  l'anglaise pour
pouvoir y chasser deux ou trois mois d'hiver.

C'tait  la fin d'aot, le soleil se levait  peine, et dj les
piqueurs sonnaient le rveil, les chevaux piaffaient devant le perron,
les chiens aboyaient, impatients, car on avait fait le bois pendant la
nuit, et la fort tait si proche du chteau qu'on pouvait entrer en
chasse presqu'au sortir du parc.

Enfin mesdames de Crigny, de Lussan et les autres femmes descendirent
du perron accompagnes de Georges, de MM. de Crigny, de Mersac, etc.,
etc.

Les dames se placrent dans les calches dcouvertes pour suivre la
chasse, et les hommes montrent  cheval.--Quoique blase sur les loges
qu'on s'accordait  faire de son amant, Hortense ne put s'empcher de
sourire de bonheur en entendant les autres femmes vanter la tournure de
Georges.

En effet il tait impossible d'avoir meilleur air que lui.--Son habit
rouge dessinait parfaitement sa taille lgante, encore serre par le
ceinturon de son couteau de chasse. Il tait coiff d'une petite
casquette de jockey en velours noir, et je terminerai en disant qu'il
portait des bottes  revers faites par le fameux Crobby de Londres,
quant  sa culotte de daim blanc  la fois ample et juste, elle avait
une coupe insaisissable pour tout autre que pour l'artiste qui avait
rsolu ce problme.

Le cheval de chasse que Georges maniait avec une audace et une grce
parfaite tait (selon la dernire mode anglaise) de pur sang, nerveux et
dcoupl comme un coureur.

Monsieur de Crigny vtu comme Georges, et encore de la plus charmante
tournure, montait au contraire, ainsi que les autres chasseurs, des
chevaux de demi-sang, d'une proportion plus forte et plus ramasse, de
vritables types du _Hunter_.

Les voitures partirent, et les hommes accompagnrent jusqu' ce qu'ils
fussent sous bois.

La calche de madame de Lussan, avait un attelage crois de quatre
chevaux noirs-zains et gris-sanguins, mens en Daumont par deux petits
postillons  chapeaux gris et  vestes rayes bleu et blanc.

Un morne et profond silence succda tout  coup au bruyant tumulte qui
avait retenti si matin dans les cours du chteau.--Car except les gens,
personne n'y tait rest... Je me trompe, j'oubliais Cro qui rveill
comme les autres se tenait encore accoud sur la fentre d'une petite
tourelle o il logeait.

Le bossu avait suivi d'un oeil irrit toute cette cavalcade si
tincelante, si folle, si dore; il avait vu reluire au soleil levant,
le cuivre des cors, les harnais des chevaux, les galons des livres; il
avait vu  travers des tourbillons de poussire tout ce luxe s'branler
et partir.--Il avait vu les charpes des femmes se gonfler comme autant
de petites voiles de mille couleurs souleves par le vent frais du
matin.--Il avait vu les habits rouges des hommes se dcouper clatants
sur le vert des prairies.--Il avait vu ces lgants cavaliers se pencher
aux portires, et faire bondir leurs chevaux, pendant que de jolies
mains de femmes agitant des mouchoirs brods, faisaient aux chasseurs
des signes d'amour et d'adieu.

Et toute cette heureuse et ardente jeunesse, encore anime par ces
sourires de femmes, par les sons vibrants et sonores des fanfares, par
le glapissement des chiens, s'tait lance  un plaisir enivrant...
pendant qu'il restait l, lui Cro, seul, oubli, chtif, laid,
difforme, repouss; lui, bouffon dont on riait; lui, qui n'aura jamais
ni chevaux, ni femmes, ni plaisir.....

       *       *       *       *       *

Et ajoutez, pensait le bossu, que ce n'est encore l qu'une petite
fraction de leur dlicieuse existence! ils vont revenir de la chasse,
alors ce sera la toilette, une table exquise,--et puis, aprs dner, ce
sera une frache promenade sur l'tang, autour du pavillon o se donne
le concert, dont l'cho rpte l'harmonie.--Aprs le concert, ce sera le
bal,--et puis, le soir, sous les alles sombres, ce seront des baisers
d'amours ardents et dfendus,--des soupirs de l'attente..., des
promesses passionnes de rendez-vous pour la nuit.--Et enfin, la nuit,
des volupts enivrantes.--Et tout cela sans crainte, sans remords, pour
eux la morale et les lois, tout est muet!...--Et dire que jamais, mais
jamais je n'aurai, moi, non pas la certitude, mais seulement l'espoir
d'un pareil bonheur... Je ne serai pas seulement comme le valet ou le
chien qui jouissent du luxe du matre... Oh! que c'est affreux 
penser... affreux... affreux...

Et puis, il ajoutait en se regardant et en riant d'un rire atroce.--Ah,
ah, mais aussi comme je suis fait... mire-toi donc monstre, mire-toi
sans t'effrayer... Compare-toi donc  ce Georges avec sa taille svelte,
avec sa figure de femme... Monte donc comme lui un cheval fougueux! Va,
bossu..., va tournoyer dans une valse..., et presser comme lui dans tes
grandes mains sches, le corps amoureux de sa matresse, madame de
Crigny... Va... pourquoi donc pas..., on te regarderait sur ma foi
autant et plus qu'on ne regarde ce Georges..., ce serait nouveau, et on
s'en amuserait, sauf le dgot... Ah... ah...

Il y avait presque du dlire dans le ricanement de Cro... Puis il
reprenait d'un ton plus calme:--Oh! ce Georges... cette Hortense... oh!
je les hais... ils sont si heureux... Mais qui pourrait donc me venger
d'un bonheur aussi atroce pour ceux qui ne le partagent pas?

A ce moment, on frappa un coup  la porte du bossu.--Qui est l? dit-il
avec impatience,--Moi, rpondit une voix mle et forte.--Une tincelle
illumina soudainement les yeux verts du bossu.--Il ouvrit.




CHAPITRE VI.

LE BARON MARCEL DE LAUNAY.

    Que n'ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie!

    SAINTE-BEUVE.--_Consolations._


Celui qui entra chez Cro tait un jeune homme brun, basan, d'une
taille athltique et massive, d'une tournure gauche, empche, sans
aucune distinction. Ses traits paraissaient communs, rudes, et ses yeux
noirs taient voils par d'pais sourcils. Prodigieusement dvelopp
pour son ge, on lui eut donn trente ans et il n'en avait que
vingt.--De longs et larges favoris touffus d'un noir roux entouraient sa
figure carre, ses pais cheveux pars retombaient sur son front large
et prominent; somme toute, il tait laid.

Puis, il avait dans son costume autant de ngligence que dans sa
personne.--Il portait de hautes gutres de cuir jaune luisantes de
vtust, une culotte de peau, et une vieille veste de velours vert,
toute use, sur laquelle se croisaient les cordons de sa poudrire et le
baudrier de son carnier, la chanette de sa fourchette, et une foule
d'autres ustensiles de chasse; joignez  cela qu'il tait coiff d'un
norme berret basque, rouge-sang, et que ses deux larges mains tannes
et velues, reposaient sur le canon court et un peu vas d'une carabine
 un coup, et vous aurez le signalement complet du personnage.

C'tait M. le baron Marcel de Launay, fils du comte de Launay, fort
proche parent de M. de Lussan.

Le pre de Marcel passait sa vie dans une fort belle terre qu'il
possdait au milieu des Pyrnes.--Chasseur dtermin, depuis vingt ans
il n'avait pas quitt cette retraite, mais comme il voulait que son fils
se faonnt aux bonnes manires, depuis quatre ans il l'envoyait
pendant quelques mois  Lussan, sachant que madame de Lussan y recevait
la meilleure compagnie.

Malheureusement Marcel avait le monde en horreur, lev dans ses
montagnes, irascible, emport, habitu  faire supporter sa colre  ses
gardes,  ses fermiers, ou  ses paysans qui conservent encore, dans
cette partie de la France, les habitudes et les traditions
fodales,--Marcel se trouvait fort gn, fort mal plac au milieu de
l'lgante socit du chteau de Lussan.

Sa sauvagerie d'enfant amusa d'abord.--Madame de Lussan et ses amies
parvenaient quelquefois  le retenir dans le salon, alors on
l'entourait, on le taquinait, on le faisait danser, on jouait  mille
jeux,--Et Marcel se prtait  toutes ces gentillesses avec autant de
grces qu'un ours en pareille socit.--Puis, quand il s'ennuyait par
trop, s'il ne pouvait s'chapper par la porte, il sautait par une
fentre.

Mais  mesure qu'il grandit, on se lassa de ce caractre farouche, ce
dont Marcel se soucia peu, enchant qu'il fut de pouvoir alors passer
sa vie dans les bois  chasser tout seul;--car il ne comprenait pas, et
mprisait souverainement la chasse telle que l'entendaient les htes de
Lussan.--Chasse de petites filles, disait-il.

Le pre de Marcel avait voulu lever son fils prs de lui.--Le cur de
sa terre, s'tait charg de l'ducation de Marcel.--C'est avec toutes
les peines du monde qu'il tait parvenu  lui apprendre le franais 
peu prs correctement.--Le caractre, les impressions, les dsirs de ce
jeune homme taient donc dans toute leur navet et leur nergie
native.--La lecture n'avait pas mme modifi l'organisation premire du
moral de Marcel.--C'tait un homme d'une nature vierge et abrupte, avec
des sens neufs et purs.--Une intelligence troite, mais juste.--Une
volont de fer,--l'imagination ardente, et quelque peu potique des gens
qui vivent dans la solitude des bois et des montagnes.--C'tait enfin
une nature toute primitive qui avait conserv ses asprits, n'ayant pas
encore subi le frottement du monde.

Chez un tel homme, les passions ne pouvaient tre ni prcoces, ni
factices, ni calcules. Arrivant  terme, elles devaient tre
naturelles, instinctives, mais aussi d'une violence indomptable. Le
complment normal de ce caractre tait une timidit et une dfiance
sans bornes,--qui prenaient source dans un singulier mlange de modestie
et d'orgueil.

Quand Marcel comparait sa tournure gauche, paisse, embarrasse, aux
formes sveltes et lgantes des autres jeunes gens du chteau, si lestes
dans un bal, si gracieux  cheval, si coquets, si aimables, il se
sentait infrieur et humili.--Puis, quand il venait  perdre, par la
pense, ces tres si frles et si jolis au milieu de ses montagnes des
Pyrnes hautes et sombres, parmi leurs prcipices sans fonds, et leurs
forts de pins noirs et tristes...;  les exposer  la rencontre d'un
ours... avec lequel il fallait lutter corps  corps ou prir...; alors
Marcel se sentait grandir  ses propres yeux, et souriait
complaisamment, en redressant sa haute taille au souvenir de maints
combats pareils, dont il tait sorti victorieux, et mprisant
profondment ces jeunes gens effmins; c'est  lui qu'appartenait alors
toute la supriorit.

Mais comme, except lui,--personne n'et peut-tre apprci cette
diffrence,--Il s'isolait le plus possible et attendait avec une
inconcevable impatience le terme de ses malencontreux voyages  Lussan.

Depuis quelque temps, son got pour la solitude paraissait encore avoir
augment.--C'tait le premier t qu'Hortense venait passer  Lussan, et
je ne sais s'il tait donn  cette insouciante et jolie femme de faire
ressentir  Marcel les premires motions de l'amour. Mais alors, chez
lui cette passion semblait se manifester comme chez les btes sauvages,
car depuis l'arrive de madame de Crigny, jamais il n'avait paru plus
irascible, plus taciturne et plus farouche.

La seule personne du chteau avec laquelle Marcel se sentait  l'aise,
c'tait Cro; auprs du bossu il avait une supriorit positive, et puis
lui souponnant  peu prs les mmes motifs que ceux qu'il avait pour
har les autres,--il s'en tait rapproch.--Ce fut donc  Marcel de
Launay que Cro ouvrit sa porte.




CHAPITRE VII.

CONVERSATION.

    Causons un peu.

    GOETHE.


On l'a dit,--la figure de Marcel tait plus sombre que de coutume;--il
posa sa carabine sur le lit de Cro et se jeta sur un fauteuil.

--Bonjour monsieur Marcel... Vous n'tes donc pas  la chasse avec tout
le monde...., demanda le bossu.

--Non...

--Vous aimez pourtant bien la chasse, monsieur Marcel.

--Oui, mais il y a des gens avec lesquels je ne l'aime pas...

--Pourtant madame de Lussan est bien bonne pour vous, monsieur Marcel.

--Je le sais...

--M. de Crigny.., et ces autres messieurs aussi... M. Georges de
Verneuil aussi...--Et le bossu appuya sur ces derniers mots.

--Marcel fit un mouvement.... Celui-l..., Je ne puis le souffrir...,
dit-il avec vivacit.

--Oh! ni moi non plus, monsieur Marcel.

--Pourquoi cela, Cro?...

--Parce que... je ne sais..., moi..., mais il a l'air si fat, si
impertinent..., si vain!

--C'est bien vrai, Cro... un air vapor, des manires de femme... Ce
n'est pas un homme cela... dit vaniteusement Marcel, et regardant ses
mains nerveuses, qu'il comparait mentalement aux mains blanches et
effiles de Georges.

--Je suis sr qu'il met un corset, monsieur Marcel.

--Pas possible! Et aprs l'affirmation du bossu, Marcel partit d'un long
clat de rire que celui-ci partagea.

--Aprs un moment de silence, Cro reprit d'un air mystrieux... Toutes
ces fadaises-l, voyez-vous, monsieur Marcel, n'en imposent pas aux
femmes;... elles aiment un homme qui soit homme,... qui enfin ait
l'air--d'un homme,... et Cro accentua longuement ces mots.

--Tu te trompes, Cro,--elles admirent un air effmin, et ces sottes
recherches de parure....

--Pas toutes, monsieur Marcel.

--Ma foi, le plus grand nombre.--Mais il me semble, au contraire, que si
j'tais femme, je voudrais pour mari ou pour amant un homme... qui,....
il hsita....

--Comme je vous l'ai dit, un homme qui ait l'air d'un homme, monsieur
Marcel, dit le bossu, en l'interrompant, un homme robuste, basan,
brun...

--Un homme qui ait un bras pour la porter ou la dfendre, Cro...

--Un homme qui ne chasse pas comme les femmelettes, mais comme vous,
monsieur Marcel, qui lasseriez un sanglier  la course.

--Tu me flattes, Cro.

--Non, monsieur Marcel, si j'tais femme,., je voudrais un amant comme
vous...

--Toi, je le crois bien; mais que le diable m'emporte si je voudrais
d'une femme comme toi...

--Un clair imperceptible brilla dans les yeux de Cro; mais il continua
sans sourciller.

--Oh! monsieur Marcel, je dis moi, moralement s'entend; car je sais bien
que physiquement, je suis laid et repoussant, ajouta-t-il avec tristesse
et humilit.

--Allons, j'ai eu tort, dit Marcel, j'ai eu tort, Cro, ne m'en veux pas
de t'avoir dit cela;... mais je suis d'une humeur...

--Vous, monsieur Marcel?

--Tiens, il faut te le dire; j'aurais plus de plaisir  mettre une balle
dans cet habit rouge, que dans l'paule d'un daim...

--Et moi, je vous dis que c'est trs mal, et que c'est plutt lui qui
devrait avoir cette pense  votre gard.

--Et pourquoi? n'est-il pas heureux?.... n'est-il pas...

--Ici Marcel se tut.

--Il est,--il est,--car je devine votre pense, et je puis vous le dire
entre nous; il est l'amant d'une femme que vous aimez, eh bien! ce n'est
pas vrai.--Il n'en est rien,... je vous le jure,... moi...

--Tais-toi, Cro,... tais-toi,... dit violemment Marcel.

--Et bien mieux.--Je vous dirai, moi, qu'il ne tiendrait qu' vous de...

--Cro,... ne raillez pas,... dit Marcel avec colre...

--J'ai des preuves, articula rapidement Cro.

--Des preuves, des preuves, rpta Marcel, en se levant de toute sa
hauteur et attirant le pygme prs de lui et le regardant bien en
face:--Des preuves, Cro;... ne rpte pas une pareille parole sans
montrer tes preuves, ou je te tue...

--Je ne puis pas vous les montrer,... mais vous les dire,... monsieur
Marcel;... mais lchez-moi.

--Mensonges,... dit le gant, en repoussant Cro avec ddain.

--Mensonges,... mensonges,... rptait le bossu avec un air d'intime
conviction... Mensonges,  la bonne heure,... comme si je ne l'avais pas
vue vingt fois dans les premiers jours de son arrive au chteau, vous
suivre du regard, comme si elle ne vous soutenait pas toujours contre
les autres, quand ils se moquaient de vous,... comme si elle n'tait pas
toujours la premire  vous appeler dans le salon.

--C'est vrai, Cro, dans le commencement;... mais c'tait pour me
tourmenter et rire  mes dpens...

--Sans doute, monsieur Marcel, elle rit  vos dpens, maintenant
peut-tre, parce que vous n'avez pas su la comprendre.--Elle rit  vos
dpens, parce que vous ne concevez pas qu'un homme comme vous plat
toujours, lors mme que ce ne serait que par singularit...--Elle rit 
vos dpens, parce que vous ne voyez pas que son M. Georges l'ennuie 
prir avec ses prvenances et ses attentions, parce qu'aprs tout,
qu'a-t-il pour plaire? Une figure de fille, des cheveux friss, un
jargon, des fadeurs... Au lieu que vous, monsieur Marcel,--vous, vous
tes bien plus beau de cette beaut mle et forte dont nous parlions; si
vous lui racontiez vos chasses dans les Pyrnes, comme vous me les
racontez  moi, elle ne cesserait pas de vous entendre... Vous pouvez me
croire, moi, qu'est-ce que cela me fait,  moi, de vous dire tout cela;
moi, toujours seul, isol, mpris, laid, repoussant, aussi loin de la
beaut de M. Georges que de la vtre.--Je n'ai aucun intrt  vous
donner la prfrence,... n'est-ce pas,... je dis ce que je sens et ce
que je sais,... voil tout.

--Ce que tu sais... Cro...! dit Marcel,--cette fois d'un air seulement
dubitatif.

--Mais, monsieur Marcel, rsumons, n'est-il pas vrai, que dans les
premiers temps elle vous recherchait, vous engageait  venir au salon,
au lieu de rester dans les bois...

--C'est vrai.

--N'est-il pas vrai qu'aprs cela, elle a t froide et rserve avec
vous, et qu'elle ne vous parlait plus que de loin en loin?...

--C'est encore vrai.

--Et enfin, que maintenant, elle a l'air de ne pouvoir pas vous
supporter,... elle vous vite autant qu'elle le peut?

--C'est encore vrai, dit Marcel avec un soupir.

--Eh bien! n'est-ce pas clair,--vous lui avez plu, elle vous l'a laiss
voir, vous n'avez pas voulu la comprendre, et elle est furieuse,... elle
qui tait si bien dispose pour vous, qu'un jour,... mais je me tais,...
vous diriez,... mensonge...

--Non, non,... dis, Cro, dis...

--Non, vous ne me croyez pas...

--Cro!

--Eh bien donc un jour, madame de Crigny, en me rappelant la peur que
je lui avais faite un soir qu'elle tait venue au bal,  l'htel,--elle
me dit, je l'entends encore;--que veux-tu, mon pauvre Cro, je suis
fche de ce premier mouvement, qui t'aura bless, mais tu sais bien que
tu n'es pas beau, que tu n'as pas la taille de monsieur Marcel...

--Elle a dit cela,... vrai,... vrai,... Cro!

--Et bien d'autres choses, ma foi...

--Tiens, tais-toi,... je m'en vais, car tu me rendrais fou, dit Marcel
en sortant prcipitamment...

--Cro le regarda d'un air satisfait, et laissa chapper cette seule
exclamation: ah,--ah,--mais le son tait si guttural, si rauque, si
fauve, qu'on et dit le rire d'une hyne... Puis il ajouta en frottant
ses mains maigres et jaunes l'une contre l'autre: j'aime beaucoup le
bossu Rigaudin de la _Maison en loterie_, je veux faire  peu prs comme
lui,--et mieux,--si je puis.




CHAPITRE VIII.

RFLEXIONS.

    Je te vois bien, toi,
    avec ton bonnet rouge.

    BBURKE, _la Femme folle_.


Marcel fut tout d'un trait jusqu'au plus pais d'un fourr; l il
s'assit, pour rver  tout ce que venait de lui dire Cro... puis ne
pouvant garder la mme position, il se leva et se prit  marcher 
grands pas, tant son esprit tait violemment agit.

Le malheureux repassait dans sa tte les moindres occasions o il
s'tait trouv avec Hortense,--et sa mmoire les lui retraait avec une
lucidit merveilleuse. Il se souvenait du moindre mot, du moindre
geste, du moindre regard... Aussi, tantt il s'abandonnait aux lans
d'une folle joie,--tantt accabl, la tte penche il sentait son
coeur se gonfler.

La conduite d'Hortense  son gard avait t pourtant toute
naturelle.--Au chteau de Lussan, habitu qu'on tait de traiter Marcel
comme un enfant, il tait tout--fait sans consquence  cause de son
ge et de son caractre.--Comme tous ceux qui ne le connaissaient pas,
Hortense s'en tait amuse--de loin si l'on peut s'exprimer ainsi, comme
une jeune fille s'amuserait avec un loup enchan, puis aprs,
l'indiffrence avait succd  la curiosit, et presque le ddain 
l'indiffrence;--car Hortense, habitue qu'elle tait aux manires
polies, distingues, aux recherches de toilette les plus minutieuses des
hommes de la socit, devait plus que personne prouver une antipathie
pour ce jeune homme rude et grossier.

Une femme moins frivole et moins lgre, et peut-tre cd au dsir de
lire dans ce coeur si jeune et si neuf, et d'y voir clore des
sensations fortes et naves;--mais de telles femmes sont rares, et il
faut l'avouer, des amants comme Marcel offrent peu d'attraits; enfin
Hortense tait peut-tre la femme qui dt sentir l'loignement le plus
prononc pour Marcel.

Et pourtant Cro avait interprt sa conduite avec une malice infernale,
en changeant en un sentiment tendre,--l'accs de curiosit que le
caractre singulier de Marcel avait un instant fait natre chez
Hortense, et en dmontrant  ce malheureux que l'indiffrence et le
dgot qui avaient suivi, n'taient autre chose que le dpit
qu'prouvait madame de Crigny de voir ses avances rejetes.

Le premier espoir d'tre aim mettait Marcel hors de lui; sans
positivement croire ce que le bossu lui avait dit, il ne pouvait se
refuser  l'vidence des faits.--Ce maudit bossu avait encore tir le
meilleur parti possible de la beaut de Marcel, dans le portrait qu'il
en avait fait.--L'amour-propre,--l'ignorance du monde, les dsirs, le
sentiment vague de supriorit qu'il ressentait parfois, finirent sinon
par persuader Marcel que madame de Crigny s'occupait de lui, au moins 
ne pas lui faire envisager un tel amour comme chimrique. Avec un
caractre comme celui de Marcel, c'tait dj un pas immense...
Toutefois toujours dfiant,--il se promit d'attendre et de ne pas livrer
son secret avant d'avoir de nouvelles preuves.




CHAPITRE IX.

THATRE.

    L'homme est ainsi fait, qu' force de lui dire qu'il est un
    sot, il le croit.

    _Penses de Pascal_, XLVIII.


Le lendemain de la partie de chasse,--les htes de Lussan taient
rassembls dans un charmant pavillon situ au milieu d'un tang immense,
et le majestueux rideau de verdure que formaient les arbres du parc, se
dtachait noir sur le ciel encore dor par les dernires lueurs du
soleil, couch depuis quelque temps.

Il faisait une fracheur ravissante, les piqueurs de M. de Lussan,
excutaient au fond du bois de mlodieuses fanfares dont l'harmonie
lointaine tait rpte  l'infini par les chos.

--Que cette fanfare de Guillaume Tell fait ainsi un admirable effet, dit
Georges, abandonnant sa glace pour couter avec plus d'attention.

--C'est  M. de Crigny que nous devons pourtant cette ide merveilleuse
de faire tous les soirs donner de la trompe dans la fort, dit madame de
Lussan.

--Il n'en fait jamais d'autres... rpondit Hortense.

Et pourtant reprit Georges, j'ai moi une ide qui vaut au moins toutes
celles de M. de Crigny...

--Voil de la prsomption, monsieur de Verneuil, dit Hortense...

--Voyons, Georges, repartit M. de Crigny... voyons votre ide... je ne
cde pas d'avance mes avantages.

--Eh bien, Madame, dit Georges en s'adressant  madame de Lussan, vous
avez ici une charmante salle de spectacle... et il est affreux que
personne... pas mme Crigny, n'ait pens  y jouer la comdie...

--Bravo, bravo, l'ide est parfaite, rpta-t-on en coeur, c'est
dlicieux;--cela vaut bien mieux que les fanfares de M. de
Crigny.--Quand--jouons-nous?--que jouons-nous?--l'opra?--le drame?--le
vaudeville?--ce sera charmant?--je n'oserai jamais?--et des costumes?--

Telles furent les approbations, les interjections et les questions que
suggra le projet de Georges.

--C'est arrt, nous jouons la comdie,--dit madame de Lussan.--Cro
copiera les rles et servira de souffleur, ma femme de compagnie tiendra
le piano, le rgisseur aura son violon,--le matre d'htel sa flte, et
un de nos gens qui donne du cor d'harmonie compltera l'orchestre.--Ce
sera dlicieux... Approuv..... approuv...... Seulement que
jouerons-nous, demanda M. de Mersac,--jouons _Hernani_?--Oh bien, oui,
c'est romantique a--_hoc turpissimum est_, s'cria le fils de M. de
Mersac, lycen de 16 ans, qui ne pouvait dire une phrase sans la finir
en latin, depuis qu'il tait en vacance,--pure contrarit. Le misrable
au collge avait ses _humanits_ en horreur.

--Comment vous parlez encore votre vilain latin... Jules, dit en
minaudant madame d'Alby, qui avait promis  la mre de Jules de ne rien
lui passer d'inconvenant...

--Nous ne serons pas assez, objecta M. d'Alby.

--Mais les voisins de terre qui nous arrivent demain?... pensez donc,
quel renfort.... reprit madame de Lussan... seulement _Hernani_..., pour
commencer... ce n'est pas ais.

--Et puis au fait, c'est romantique, dit madame d'Alby qui paraissait
partager les opinions littraires du lycen.

--Pourquoi pas jouer _Faust_ de Gothe tout de suite? reprit M. de
Mersac...

--Vous croyez rire... dit M. de Crigny... eh bien j'y pensais...

--Le fait est, reprit madame de Lussan, que ce serait piquant,... si
nous en essayions?....

--Ce sera bien ennuyeux, dit l'un...

--Aimez-vous mieux _Athalie_, reprit un autre.

--Je prfrerais cela!

--Par exemple...

--Mais quels vers!

--Votre Gothe est un fou...

--Votre Racine est si froid...

Et cette malencontreuse question littraire allait encore tre dbattue,
si madame de Lussan n'et assur que le frais du soir commenait 
gagner. La discussion ne fut pas abandonne;--on monta en bateau, et on
tait arriv dans le salon du chteau, qu'elle n'tait pas
rsolue;--seulement il fut arrt qu'on jouerait:--mais quoi?

--D'abord avons-nous ici des pices de thtre, dit M. de Crigny 
madame de Lussan.

--Je le crois. Il faudrait demander cela  Cro qui est charg de la
bibliothque.

--S'il y en avait, ce serait bien mieux, on viterait ainsi l'ennui
d'crire  Paris, l'attente de recevoir la rponse;--ce serait au moins
huit jours de gagns;--sans cela, le temps de faire des costumes,
d'apprendre les rles;--bah!--ce serait remis  trop loin.

--Sans doute, rpta tout le monde avec cette impatience de gens
heureux, qui, une fois un plaisir convenu, donneraient tout au monde
pour en jouir  l'instant mme.

--Cela est bien simple, dit Georges, je vais faire demander Cro  la
bibliothque, et savoir au juste quelles sont nos richesses.

Quand Georges arriva dans la bibliothque, il y trouva Cro qui le salua
respectueusement.

--Je suis aux ordres de monsieur le comte.

--Dites-moi, Cro, nous voulons jouer la comdie, avez-vous ici des
pices de thtre?

--Je ne crois pas, monsieur le comte.--Je vais consulter mon
catalogue... Puis, feuilletant un lourd registre...--Monsieur le comte,
nous n'avons ici qu'un thtre tranger, et encore c'est une traduction
de Shakespear....

--Voil tout?

--Voil tout, monsieur le comte;... Ah! j'oubliais. J'ai, moi, un
vaudeville;... c'est ma pice favorite...

--Quel est-il?...

--_La Maison en loterie_, monsieur le comte.

--Vous n'y mettez pas d'amour-propre au moins?

--Que voulez-vous, monsieur le comte... Le rle de Rigaudin m'a toujours
sduit.

--Mais, c'est un fort vilain rle...

--Il est amusant, monsieur le comte.

--A la bonne heure dans l'tude du notaire,... mais ici, mon pauvre
Cro, vous auriez bien du mal  brouiller quelqu'un...

--Oh, ce n'est pas comme cela que je l'entends, monsieur le comte, je
parle du rle d'observateur...

--Bon Dieu!... et qu'observe donc monsieur Cro, dit Georges, que cette
conversation amusait.

--Oh! bien des choses... Une entre autres qui divertirait bien monsieur
le comte, s'il la savait.

--Voyons...

--Mais j'ose recommander le secret  monsieur le comte.

--Parlez, Cro.

--C'est que M. Marcel de Launay est depuis quelque temps sujet  de
singulires distractions, et que...

--Qui a, notre Nemrod, notre ours... Eh bien! que fait-il?... Il prend
un sanglier pour un loup?...

--Il en serait bien capable, monsieur le comte, car les amoureux sont
capables de tout.

--Marcel est amoureux!... Si tu peux me prouver cela, Cro, tu n'en
seras pas fch... Voil qui nous divertirait,... ce serait  n'y pas
tenir... Voyons, voyons; parle, parle donc.

--Je n'ose, monsieur le comte.

--Cro, je le veux.

--Monsieur le comte se formalisera.

--Du tout... qu'est-ce que a peut me faire  moi; je le veux, voyons,
dis...

--Puisque Monsieur le comte l'exige... je puis lui affirmer que M.
Marcel est amoureux de...

--Finiras-tu?

--De madame la marquise de Crigny.

Ici Georges partit d'un clat de rire si fou, si bruyant, si prolong,
qu'il stupfia Cro; et sans songer davantage aux pices de thtre, ce
jeune homme courut comme un cervel rejoindre la socit du salon...

--Il rit,-- la bonne heure, dit Cro...--Puis remettant son registre 
sa place, teignant sa lumire, il alla, dans l'obscurit, coller son
oreille  une petite porte de dgagement, qui communiquait au salon
d't o l'on tait rassembl.

--Retenant son souffle, il couta.

--C'est impossible... disait Hortense en riant aux clats...

--C'est pourtant comme cela, Madame, reprit Georges.

--Ma chre amie, voil une conqute qui me donne de l'ombrage, ajouta M.
de Crigny avec un srieux affect...

--Mais le pauvre Marcel va devenir trs-amusant, dit madame de Lussan,
et ce qui serait charmant, c'est qu'Hortense l'encouraget un peu.

--Ah! il est trop laid, il a l'air trop brutal, et puis il me fait une
peur affreuse.

--Que vous tes folle, Hortense! dit madame de Lussan, Marcel est mon
parent, un enfant presque,--un jeune homme sans consquence... Vous
profiteriez de cela pour nous l'amener; vous useriez de votre influence
pour lui faire faire les choses du monde les plus divertissantes; les
soires commencent  tre longues, voyons, Hortense, pas d'gosme; mon
Dieu, s'il m'avait honor de son got, je vous donnerais l'exemple,
moi...

--Allons, vous le voulez, cela vous amusera peut-tre, j'y consens; mais
moi je me sacrifie,... dit madame de Crigny, vaincue par tant
d'instances...

Puis, comme Cro entendit un lger bruit, il se retira vite, et dit en
regagnant sa tourelle.--Mais cela prend une excellente tournure...--Nous
rirons bien.




CHAPITRE X.

UN PREMIER AMOUR.

    --Te souviens-tu de ce jour, o tu me disais:--je t'enverrai
    un anneau comme gage de mon amour? En vain j'ai
    attendu l'anneau,--je l'attends encore;--peut-tre, m'as-tu
    oubli, et tu penses qu'il n'est plus besoin de gage pour un
    amour pass?

    JEHAN POL, _Oubli et Consolation_.


Huit jours aprs cette belle coalition, il et t impossible de
reconnatre Marcel, tant il tait chang,--avant il tait laid; mais au
moins ses manires ne contrastaient pas avec cette laideur,--il y avait
mme dans son ensemble, je ne sais quoi de rude et d'original, qui ne
manquait pas de caractre et d'nergie.

Mais depuis que cdant aux folles exigences de ses amis, Hortense parut
faire quelqu'attention  Marcel, et encourager son amour.--Ce
malheureux, croyant voir se raliser les esprances que Cro lui avait
si mchamment donnes, et coutant les perfides conseils du bossu, avait
chang pour plaire  Hortense, ses habits de chasse qu'il ne quittait
jamais, et dans lesquels au moins son allure tait libre et franche,
pour des vtements  la mode qui le mettaient au supplice; il s'tait
fait friser, avait emprisonn son cou dans une norme cravate empese;
enfin affubl de la sorte, il tait impossible de rien voir au monde de
plus grotesque, de plus amusant et de plus ridicule.

Aussi, on en riait aux larmes dans le chteau, Hortense elle-mme s'en
amusait beaucoup, et commenait  jouir des fruits de son
_sacrifice_,--comme on l'appelait.

Et ceci n'tait rien, il fallait entendre et voir Marcel au milieu d'une
foule de jeux, de proverbes, qui demandaient autant de lgret
d'esprit, que d'lgance et de souplesse de corps,--il fallait voir
Marcel lourd, gauche, embarrass, s'vertuant pour paratre aimable et
ne pouvant dire ni rpondre un mot  propos;--mais ravi, mais joyeux, et
ne comprenant pas les quolibets, les pigrammes dont on l'accablait 
l'envi, parce qu'Hortense le regardait quelquefois; et lui disait en
touffant un clat de rire:-- la bonne heure, monsieur Marcel, vous
tes aimable maintenant, surtout continuez...

Comment voulez-vous qu'aprs cela,--Marcel ne se crt pas beau,
sduisant par excellence. Georges prenait avec lui les airs de
scheresse, et de morgue, d'un rival vinc. Madame de Lussan lui
faisait des compliments sur les bonnes faons qu'il gagnait chaque
jour.--Le lycen lui conjuguait _amo_ sur toutes les formes;--enfin le
bossu, lui traduisant avec mchancet jusqu'au moindre sourire
d'Hortense, tait le premier  entretenir ce misrable jeune homme dans
l'illusion menteuse dont on le berait.

Pauvre Marcel! comme il tait heureux, comme il mprisait maintenant le
Marcel d'autrefois,--le Marcel rude et sauvage chasseur, ne connaissant
que l'motion des coups de fusil, et le silence des forts...--Une seule
ide le tourmentait souvent.--Comment allait-il faire pour retourner
dans les Pyrnes qu'il aimait tant autrefois? dans ce vieux chteau
auquel taient attachs tant de souvenirs d'enfance? que ces montagnes,
dont il connaissait le moindre sentier, vont maintenant lui paratre
tristes et vides!--encore une fois, comment fera-t-il;...--mais cette
pense ne se prsentait pas souvent  lui, et d'ailleurs, comme tous les
gens heureux d'un bonheur inespr, il ne songeait qu'au prsent, se
laissait entraner  cet amour et fuyait autant qu'il le pouvait, toute
rflexion qui pouvait assombrir l'avenir.

Pour un observateur, c'tait un curieux spectacle que cet homme 
sentiments profonds,  formes rudes,  caractre entier, jet au milieu
de cette socit insouciante et frivole,  laquelle il servait de rise,
car ces gens heureux et superficiels, n'ayant prouv de leur vie aucune
passion forte, ne pouvaient concevoir leur violence, chez les
autres,--ils ne songeaient pas au terrible avenir qu'ils amassaient, en
se jouant, sur cet homme nergique, et sur cette jolie femme si lgre
et si gaie,--ils ne songeaient pas que ce qui tait une bouffonnerie
pour eux, tait la vie de chaque minute, de chaque seconde du malheureux
qu'ils trompaient,--car ce malheureux aimait avec tout l'abandon, toute
la confiance d'un esprit troit?

Hortense non plus n'avait pas un instant rflchi  ce qu'il y avait de
cruel dans sa conduite.

L'influence despotique qu'elle exerait sur cet tre jusque-l si
sauvage, satisfaisant son amour-propre de femme, elle n'avait pas song
qu'il faudrait que tout cela et pourtant un terme,...--que Marcel tait
 son premier amour, qu'il aimait d'instinct, que cette passion qu'elle
lui avait jete au coeur, devait tre maintenant ineffaable, et qu'un
jour, effraye peut-tre des dveloppements que cet amour prendrait dans
une me aussi ardente et aussi jeune, elle serait force de lui
dire,--ce n'tait qu'un jeu,... voyez-vous, Marcel, un jeu de foltre
et joyeuse femme, qui a voulu s'amuser un moment d'un ours apprivois.
Or, Marcel, vous nous avez amus;--que la plaisanterie ne devienne pas
srieuse,--restons-en l;--vous avez t trs-drle, Marcel--et ne l'est
pas qui veut.

Et Marcel, lui que fera-t-il alors? concevez-vous, ce pauvre jeune homme
qui a quitt ses habitudes si chres, ses gots, sa passion unique 
lui, qui au lieu d'touffer un penchant naissant, s'y est laiss
emporter, parce qu'on lui disait,--espre! lui qui s'est habitu  cette
douce vie d'amant aim,--lui qui croit maintenant savoir ce que c'est
qu'un regard, qu'un sourire, et combien est brlant l'air qu'on respire
auprs de la femme qu'on aime.--Il lui faudra oublier tout cela, parce
que c'tait une moquerie,--lui dira-t-on. Une moquerie!--concevez-vous?
une moquerie! Non-seulement, on ne l'aimait pas;--mais il servait de
jouet,... de passe-temps.

Que fera-t-il?...--un homme d'esprit saurait se taire ou se venger avec
une politesse infernale, avec une exquise cruaut,--mais il n'a pas
d'esprit,--Marcel,--s'il est furieux, et s'il veut se venger--sa fureur
et sa vengeance seront comme lui,--sauvages et brutales?

--En vrit, je ne sais ce que tout ceci deviendra; mais _Dieu est grand
et l'avenir est voil_:--ainsi que disent les Orientaux et devraient
dire les potes, les romanciers et surtout les lecteurs.




CHAPITRE XI.

CONVERSATION.

    --Quand je serai loin de toi..., rassure-moi par une lettre,
    Julie...

    --Si je te disais qu'une lettre peut me compromettre...,
    que penserais-tu, Saint-Preux...

    --Tu ne peux pas me dire cela, mon amie, en me choisissant...
    Tu m'as choisi digne de toi, et homme d'honneur.

    --Si je persistais, Saint-Preux?

    --Je croirais que tu ne m'aimes plus, Julie, si une crainte
    aussi frivole tait plus forte que ton amour pour moi.

    --Non, non, va je t'crirai: qu'est-ce qu'une lettre maintenant,
    au prix de ce que je t'ai donn.

    ROUSSEAU,--_Nouvelle Hlose_.


Le projet de jouer la comdie, n'avait pas t abandonn, il s'en faut
bien;--car, grce  l'esprit fertile de Georges,--ce nouveau plaisir
promettait de montrer Marcel sous un autre point de vue.

On tait convenu de jouer l'_Othello_ de Shakespear,--dans l'intention
d'engager Marcel  se charger du rle du Maure.--On devait rpter
trs-srieusement la pice, jusqu'au jour de la reprsentation:--et ce
jour l seulement, ajouter les plaisanteries que le dbit et la figure
de Marcel amneraient infailliblement.--Lui seul tant de bonne foi dans
cette bouffonnerie improvise.

Ce qui paraissait impraticable, c'tait de dcider Marcel,--tel
apprivois qu'on le suppost;--ce fut encore Hortense qui se chargea de
cette ngociation dlicate.--On mit son amour-propre en jeu,--et elle ne
pensa plus qu'aux moyens de remporter cette victoire sur l'opinitret
bien connue du personnage.

Or, un soir, Hortense ayant fait d'abord quelques coquetteries  Marcel,
prit tout--coup un air froid et dur, et fora ainsi le pauvre jeune
homme  sortir du salon, et  aller dplorer dans la solitude du Parc,
la bizarrerie du caractre des femmes.--C'est ce qu'on voulait.

--Georges suivit Marcel de loin,--et revint annoncer qu'il avait port
sa misanthropie du ct d'un quinconce d'acacias. Ce fut donc l que se
rendit madame de Crigny, accompagne de son mari et de madame de
Lussan.--Ne me quittez pas au moins, dit Hortense  son amie... restez
tout proche..., j'aurais vritablement peur du tte--tte.

--Nous veillons sur vous,--dirent-ils--en souriant.., et l'on dirigea la
promenade du ct du quinconce d'acacias.--En effet, ils y trouvrent
Marcel triste et malheureux, de la froideur subite d'Hortense...

--Eh! mon Dieu,... c'est vous, Marcel, dit madame de Lussan..., comme
vous tes esseul... Fuyez-vous dj le monde, vous commenciez  y tre
si bien... Allons, allons, beau solitaire, offrez votre bras  madame de
Crigny, et venez avec nous faire un tour de parc; jouir de la fracheur
de la nuit...

--Je serais dsole d'arracher M. de Launay  ses mditations, dit
Hortense.

--Mais Marcel s'tait vivement approch d'elle, et tenait son bras sous
le sien... Seulement, il n'avait pas dit un mot, sa langue tait colle
 son palais.

On sortit du quinconce, et l'on se dirigea vers une grande et profonde
alle de tilleuls; M. de Crigny et madame de Lussan htrent un peu le
pas.., et Hortense et Marcel restrent assez loigns d'eux.

Le coeur de Marcel battait d'une force  lui rompre la poitrine. Pour
la premire fois il tenait le bras d'Hortense sous le sien,--et c'tait
le soir,--et il tait presque seul avec elle. Aussi, trop heureux pour
pouvoir parler, il se contentait de soupirer  de longs intervalles.

--J'ai vraiment t indiscrte, monsieur de Launay,--dit Hortense,
d'accepter votre bras...

--Oh non...,--dit Marcel.

--Mon Dieu,--qu'il est bte,--pensa Hortense, et puis, comme aprs ces
deux mots il s'tait tu, Hortense se dvoua et ajouta.

--Mais pourquoi donc, monsieur Marcel, recommencer  vous isoler; depuis
quelque temps vous veniez au salon, on vous voyait davantage, vos
manires avaient chang..., et l'on vous en savait gr, soyez-en sr.

Ici Marcel crut sentir la main d'Hortense s'appuyer plus fortement sur
son bras...

Et surmontant si timidit, ma foi, il se hasarda  dire
tmrairement:--Combien je serais heureux, si en effet on l'avait
remarqu...

--Je vous assure qu'on l'a remarqu monsieur Marcel, et que si l'on
osait, on demanderait encore plus  votre... amiti...

--Oh! parlez... parlez, Madame, dit imptueusement Marcel.

--Mais vous ne voudrez pas?

--Je vous le promets d'avance.

--Non, je ne veux pas... je veux que ce soit de votre plein gr... Mais
en vrit monsieur Marcel... je dis _je veux_, je crois,--ajouta
Hortense timidement.

--Oh dites... dites...

--Eh bien, monsieur Marcel, si vous vouliez tre tout--fait aimable, je
vous prierais...

--Non, dites je voudrais, reprit Marcel.

--Eh bien, je voudrais que vous prissiez un rle dans la pice que nous
allons jouer... le rle d'Othello.--

--Moi, moi... vous n'y pensez pas, Madame... vous exigez...--encore une
fois, ce que vous exigez est impossible. Je ne pourrai. Je n'oserai
jamais...

--Je n'exige rien, Monsieur, dit schement Hortense, je suis fche que
cela ne puisse vous convenir, voil tout.

--Madame...

--Non, Monsieur, vous m'obligerez mme de ne parler  personne de tout
ceci.--Comme je remplis, moi, le rle de Desdmona, qui est presque
toujours en scne avec Othello... C'tait une folie, une inconsquence
mme de ma part de vous avoir fait cette demande. Encore une fois,
monsieur de Launay, je vous saurai un gr infini de n'en pas dire un
mot.

--Marcel garda le silence pendant quelques instants.--Il paraissait
combattu par mille penses diverses--enfin il rpondit 
Hortense:--vous ne saurez jamais, madame, tout ce que me cote la
promesse que je vous fais: je jouerai...

--Il y avait dans ce mot--je jouerai--une expression si vraie, si
sentie, un dvouement et une abngation si sincres, qu'Hortense fut un
instant mue,--qu'elle eut comme piti de cette pauvre crature que l'on
s'acharnait  tourmenter si cruellement... et puis elle pensa qu'aprs
tout--il n'tait pas si malheureux de se croire aim, et que cette douce
illusion compenserait bien la peine qu'il prouverait quand on lui
dirait que ce n'tait qu'un mensonge,--et elle continua:

--Que vous tes aimable, monsieur Marcel, vous ne sauriez croire combien
vous me rendez joyeuse--c'est donc convenu... mais songez que nous
devons jouer dans huit jours, et qu'il y aura des rptitions tous les
jours, plutt deux qu'une, qu'il faudra y assister.

--Je vous l'ai promis, Madame.

--Et je vous en remercie... _Marcel_,... dit Hortense, en lui serrant
lgrement le bras... puis htant le pas... pour rejoindre son mari et
madame de Lussan.

--Mais j'y pense, ma chre Emma, dit-elle  cette dernire: M. de
Launay jouerait parfaitement Othello!

--Sans doute... mais il est trop sauvage... il ne voudra jamais.

--Je vous demande pardon, ma cousine, je suis  vos ordres, dit Marcel.

--Vraiment,... mais c'est admirable, vous serez parfait, rpondit madame
de Lussan...

--C'est  faire  vous, ma chre amie, dit tout bas M. de Crigny 
Hortense, qui toute fire de son succs, s'chappa lgre comme un
oiseau, monta prcipitamment les marches du salon, o le reste de la
socit tait rassembl, et se jeta sur une causeuse, en disant:

--Eh bien! il jouera!

--Alors il sera impossible d'y tenir, dit Georges.

--_Risum teneatis_, ajouta le lycen.




CHAPITRE XII.

LA PAGODE.

    --Oh se croire aim... Grimm!
    --Se voir aim, Diderot.
    --Le sentiment,--le coeur.... l'me... que peut-on prfrer
     cela, Grimm!
    --Les yeux..., la bouche..., la gorge..., Diderot...
    --Matrialiste!
    --Spiritualiste!
    Le fait est, monsieur Diderot, que Grimm avait raison.
    Ce qu'il y a de plus vrai dans l'amour, ce sont les faveurs.
    _Dialogues encyclopdiques_.


Il est pourtant un ge,--non pas un ge du corps, si l'on peut
s'exprimer ainsi, mais un ge du coeur, car alors que le corps a
trente ans le coeur en a souvent soixante; il est pourtant un ge o
le moment d'un rendez-vous fait palpiter tout notre tre. Il y a des
transes, des angoisses, des volupts indfinissables dans l'attente,...
il y a un panouissement d'me impossible  rendre,... ds qu'on voit
arriver celle qu'on dsire,--lgre,--furtive, toute rouge, toute
tremblante, et qu'elle vous dit,--Mon Dieu, si tu savais quelle frayeur
j'ai eue,... ma mre est passe prs de moi  me toucher,...
heureusement elle ne m'a pas vue, tiens,... sens mon coeur comme il
bat de crainte.--Et toi, mon ange,... sens le mien comme il bat d'espoir
et d'amour...

Et ce sont alors des frmissements, des baisers sans fin,--un bonheur
irritant,... des terreurs ravissantes, car on peut tre surpris  chaque
instant...--Et puis l'on se spare pour se retrouver bientt avec la
mme ivresse... Heureux,... heureux ge,... car plus tard,--les mmes
incidents vous trouveront froid,... on s'impatiente bien d'un retard,...
mais c'est en regardant sa montre qu'on s'aperoit que le temps
s'coule, et non plus en sentant son coeur dfaillir  chaque minute
passe.

Aussi le jour de la reprsentation d'Othello, Georges tendu sur le
divan d'une petite pagode, frache, obscure, voile, silencieuse,
situe au fond du parc de Lussan, dans l'endroit le plus solitaire du
bois.--Georges sommeillait-- demi,... de temps en temps il
disait,...--pourquoi diable me fait-elle attendre,... moi qui encore ai
eu la prcaution de ne venir qu'une demi-heure plus tard...

Enfin la premire porte de la pagode s'ouvre timidement, et l'on entend
le bruit sonore du verrou, puis les secondes et troisimes portes se
referment,.... et Hortense est devant Georges.

Jamais peut-tre elle n'avait t plus jolie,--sa longue promenade avait
ros ses joues toujours un peu ples, sa robe blanche d'organdi tait de
la plus blouissante fracheur, et sa petite capote de paille double de
satin mauve, donnait le plus suave reflet  sa dlicieuse figure, et
encadrait sa belle chevelure brune. Ayant pos son ombrelle, et dnou
les longs cordons de son chapeau que Georges plaa dlicatement sur une
chaise, la jeune femme ta ses gants, et passant le revers d'une de ses
petites mains blanches et poteles sur le lisse bandeau de ses cheveux,
elle secoua sa tte en arrire,... et tendit l'autre main  Georges qui
la baisa...

--Comme tu es venue tard, Hortense... dit doucement le jeune homme en
l'attirant sur le sopha...

--Mon Dieu... Georges... ce n'est pas ma faute... il tait arriv une
caisse de modes de chez Palmire, et sans vous...

--Tu l'aurais regarde!...

--Regarde, c'est ce que j'ai fait... Mais j'aurais essay un canezou et
une plerine d'un got parfait... mais que ne vous sacrifierais-je
pas!... ingrat que vous tes, aussi j'accourais vite... lorsque j'ai
trouv dans mon chemin, le fils de M. de Mersac, ce maudit lycen... ce
n'est qu'au bout d'un quart-d'heure que j'ai pu m'en dbarrasser...
enfin me voil, dit-elle en prenant en ses deux mains la tte de Georges
et baisant ses cheveux.--De sorte que Georges passa ses bras autour de
cette taille qui aurait tenu dans un bracelet... et fit asseoir Hortense
 ct de lui.

--Oh! quelle fracheur... quelle bonne obscurit... dit-elle en
s'accoudant sur un des cts du divan.

Et ce qui me fait souvenir que je n'ai pas parl de la chaussure
d'Hortense, c'est que dans ce mouvement elle allongea ses jolis pieds et
les croisa l'un sur l'autre... ces pieds d'enfant taient chausss d'un
tout petit brodequin, dont la peau violette  reflet d'or, se dessinait
sur la blancheur matte d'un bas de soie.

Oh! j'aime aussi l'obscurit, mon Hortense... il semble qu'on soit plus
seuls n'est-ce pas?... et la solitude avec toi... c'est le bonheur, dit
Georges en prenant le bras d'Hortense, et se le passant autour du cou.

Alors sa joue touchait la joue d'Hortense, et son menton s'appuyait sur
une paule demi-nue...

Hortense tourna un peu la tte, et plongeant sa main dans la chevelure
de Georges, elle s'amusa  en arrondir les boucles brunes, et  les
sparer sur le front de son amant...

--Tiens que je t'aime avec cette coiffure, Georges... Oh! que cela te va
bien... et puis tes cheveux sont si doux... tiens, c'est ma passion que
tes cheveux... Et elle les baisa ardemment.

--Et moi, disait Georges en rendant les baisers avec usure, ma passion
c'est toujours cette jolie bouche, avec ces dents de perle, et encore
cette petite fossette au menton, et encore ce cou si arrondi.

Et le voluptueux jeune homme, tantt effleurait  peine de ses lvres
toutes ces perfections, tantt y imprimait de dlicates morsures, de
faon qu'Hortense sentit un frmissement dlicieux courir partout son
corps.

--Georges.....

--Hortense.....

       *       *       *       *       *

--Mon Dieu,... Georges,... tenez-vous! j'ai entendu quelque
bruit:--coutez... coutez... dit tout--coup Hortense.

--Georges couta...

--Ils n'entendirent plus rien...

--J'avais pourtant cru, dit Hortense, entendre du bruit du ct de la
porte du souterrain.

--C'est impossible, Hortense, j'en ai la clef... la voil... C'est par
le souterrain que je suis venu...

--Alors vous me rassurez, mon ami, dit Hortense.

La pagode avait deux entres, l'une, par le parc... et c'est par
celle-l qu'Hortense tait arrive, l'autre, par un souterrain...
construit en galerie, qui allait aboutir  une grotte fort loigne de
ce charmant pavillon si savamment construit.

Georges avait en effet la clef de la porte du souterrain qui
communiquait  la pagode,--mais l'entre de la grotte tait reste
ouverte,--et Cro qui piait depuis long-temps les deux amants--ayant
enfin surpris l'heure de ce rendez-vous--et voulant, ce qu'il appelait
dsabuser Marcel--avait amen ce malheureux  cette porte, et l'y avait
laiss en lui disant d'couter--qu'il entendrait quelque chose
d'intressant pour son amour...

Or, pendant cette scne... Marcel tait l..--peut-tre...

--Ah! mais je ne reviens pourtant pas de la terreur que j'ai ressentie,
dit Hortense.

--Peureuse... dit Georges en faisant jouer nonchalamment dans ses doigts
les longues girandoles mailles des boucles d'oreille d'Hortense...--Oui
peureuse;--c'est un reste de souvenir de ton rle de Desdmona, mais ce
n'est pas cela, non, je gagerais que vous n'tes ainsi peureuse, que
parce que vous savez que la peur vous sied...  ravir... Voyez la
coquetterie...

--Ah! toujours ce vilain mot...

--Il est en effet laid... laid.... comme une vrit, Hortense!...

--Mon Dieu, peux-tu me faire ce reproche... Voyons... quand ai-je t
coquette...

--Dans les rptitions d'Othello.

--Oh! la bonne folie... Coquette avec M. de Crigny peut-tre... ou avec
M. de Mersac? ou cet lgant M. d'Alby?... le plus singulier Iago qu'on
puisse voir...

--Du tout... Vous avez t coquette avec Othello... dit Georges avec un
srieux affect.

--Avec Marcel... Ah le pauvre garon! M. de Verneuil, rpondit Hortense
avec une dignit galement affecte, me supposer un pareil got... ce
serait plus que de la mdisance.... ce serait de la calomnie....

--Puis riant comme une folle et s'asseyant sur les genoux de Georges.

--Ah, mon Dieu! qu'il m'a donc amuse hier soir... Tu sais que je me
suis retire de bonne heure.--Eh bien! mon Othello... s'tait plac en
face de ma chambre.... C'est Fanny qui m'a dit cela, en face de ma
chambre grimp dans un norme acacia... et ce qu'il y a de fort curieux,
c'est que le fils de M. de Mersac est venu justement s'asseoir sur le
banc qui est plac au-dessous de cet arbre, avec cette bonne madame
d'Alby...

--Avec madame d'Alby!!!...

--Avec madame d'Alby...

--En vrit, ma chre, l'adolescence ne respecte plus la vieillesse,
mme dans les femmes... Ce jeune de Mersac va se faire une querelle 
mort avec les petits-enfants de cette dame qui sont dans la mme classe
que lui... quand ils vont savoir qu'il peut compromettre leur
grand'mre...

--Taisez-vous donc, fou... dit Hortense en riant, et coutez la fin...

Il parat que le tte--tte dura longtemps et tu juges de la position
de l'Othello pendant ces doux entretiens...

A ce moment des clats de rire vinrent interrompre les amants...
Par-dessus tout on distinguait la voix mordante de M. de Crigny, et la
voix voile de l'adolescent fils de M. de Mersac. C'tait encore le
maudit lycen.

--Ah, mon Dieu!... ton mari, Hortense..., dit Georges, en prenant  la
hte le chapeau et l'ombrelle de madame de Crigny... Vite... je vais
ter le verrou; passe par la porte du souterrain... je te suis...

--Dpchez-vous, Georges..., car j'aurais une peur horrible dans cette
galerie...

Viens... vite... Et Georges prenant la main d'Hortense disparut avec
elle par le ct souterrain de la pagode.--Marcel n'y tait pas, ou n'y
tait plus.

--A peine cette porte tait-elle ferme, que M. de Crigny monta l'autre
escalier du pavillon, accompagn de madame de Lussan et du lycen qui
ne les quittait pas.

--Enfin nous voil dans notre jolie pagode, dit madame de Lussan avec
une humeur mal dissimule.

--La trouvez-vous de votre got, Jules, ajouta-t-elle en s'adressant au
jeune lycen...

--Je crois bien, Madame... _Mirabile visu_...

--Que dit-il donc, monsieur de Crigny, demanda madame de Lussan...

--_Admirable  voir_... C'est du latin... Vous voyez, Madame, qu'il ne
perd pas son temps...

--Ah, mon Dieu! dit madame de Lussan en cherchant avec anxit dans une
petite corbeille de jonc du Mexique... je ne trouve plus mon alkali...
Si j'tais pique par ces affreux cousins du bord de l'tang?...

--Permettez-moi d'aller vous le chercher, Madame... dit M. de Crigny en
courant vers la porte...

--Comment... je ne le souffrirai pas... Jules... il faut tre galant...
allez-y,... mon ami, vous m'obligerez... Si vous ne nous retrouvez pas
ici, nous serons  la balanoire...

--Oui, Madame, j'y vais, dit Jules d'un air rechign... Puis il ajouta
en descendant chaque marche: _Fastidiosus, fastidiosa, fastidiosum_...
Quelle scie!!...

--Maudit lycen... c'est qu'il ne s'en va pas souvent...

--A qui vous en plaignez-vous... Victor... ajouta tendrement madame de
Lussan...

       *       *       *       *       *

--Aprs la toilette du dner, tout le monde tait runi dans le salon;
on attendait avec impatience l'heure de se mettre  table, car on jouait
Othello le soir mme,--comme on sait,--lorsque le damn Jules arriva
bruyamment... rouge et essouffl...

--Ah bien! dit-il  madame de Lussan... vous m'avez joliment fait
trotter.... Je suis venu  la pagode... j'ai eu beau cogner... beau
cogner.... ouich! personne... _Nemo_... Je vais  la balanoire...
personne... Alors je me suis balanc; et me voil... _Ego ipse!_

--J'avais retrouv l'alkali, Jules... et nous avions pris par l'tang,
rpondit madame de Lussan,--en changeant un coup-d'oeil avec M. de
Crigny, pendant que Georges et Hortense changrent un sourire...

--Bon Dieu,... comme il a chaud, dit l'excellente madame d'Alby...

--Madame la comtesse est servie, annona le matre d'htel.




CHAPITRE XIII.

ENTR'ACTE.

    --Comment veux-tu que ma matresse puisse me tromper,
    Jehan Pol,--quand les mmes rideaux nous enveloppent au
    sein d'une nuit profonde?

    --Aujourd'hui, soit, matre,--mais hier? mais demain?

    --Songe-creux venu du Tyrol;--que me font l'avenir et
    le pass, si le prsent est  moi.--C'est le plaisir, et non
    l'amour que je cherche, Jehan Pol.--Or, ce ne sera jamais
    sous les rideaux de ma matresse que j'aurai dispute avec
    mon rival... Elle a trop de _vertu_ pour faire  la fois trois
    parts de son oreiller...

    --Dites donc cela  la femme du Burgrave, matre.

    --Fils de sot qui ressemble tant  ton pre, _la jalousie est
    la politesse des liaisons_; et je ne songe jamais  mes soupons
    que lorsque j'en parle  Tcharlette, pour savoir-vivre.

    --Mais si Tcharlette, vous ddaignait, matre?

    --Crois-tu pas, Jehan, qu'elle soit la seule  Munich, qui
    ait des paules blanches, la peau douce et les dents perles?

    --Mais son me, matre? son me.

    --Est-ce que les femmes ont moins d'me pour cela, triple
    sot!

    JEHAN POL,--_Oubli et Consolation_.


Le petit thtre du chteau de Lussan tait brillamment clair. On
avait quitt la table de bonne heure. Une foule de personnes de la ville
prochaine, avaient t invites, et jusqu'aux moindres places, tout
tait occup dans cette jolie salle de spectacle.

On le sait, le spectacle se composait _d'Othello_ de Shakespear et de
_La Maison en loterie_.--Dans cette dernire pice, Cro avait
absolument voulu se charger du rle du bossu Rigaudin.

C'tait pendant un entr'acte, car dj les quatre premiers actes de
l'oeuvre admirable de Shakespear, avaient t entendus,--mais avec
quelle froideur, mon Dieu!...--Ces auditeurs provinciaux taient
incapables de te comprendre, grand Williams! Les htes de Lussan
eux-mmes, n'avaient t tirs des accs de somnolence qui les
engourdissaient quelquefois, que par le dbit burlesque et emport de
Marcel, Othello,--et par la dlicieuse romance du saule, emprunte 
l'opra de Rossini, et chante par Hortense avec une expression
ravissante.

Que ton ombre dut sourire, grand Williams! si elle entendit le propos de
ce Bourguignon, qui, dissimulant un atroce billement avec sa main,
murmurait:--Enfin, plus qu'un acte,... mais au moins on le dit amusant
celui-l,... car les autres sont d'un bte... Ah--je vous demande un peu
qu'est-ce que tout cela signifie... C'est absurde.

--Parbleu! je le crois bien dit un avocat de petite ville, c'est d'un
romantique forcen, _du Pre aux autres_, un enrag.

_Enrag_ parut l'pithte justement choisie;... car un lger frisson
courut dans tous les membres des auditeurs,.. rien qu' la pense
d'avoir cout l'oeuvre du romantique _le Pre aux autres_. (Hist.)

Encore pardon, grand Williams, enveloppe dans la mme clmence M. de la
Harpe, les auditeurs et l'avocat.

Enfin la toile tait momentanment baisse,--on causait, on riait, on
attendait,--et l'on se promettait de terminer gament la soire par un
bal.

Et puis pour se divertir on parlait d'Othello, car on pouvait tre
certain qu'il s'agissait de Marcel, si l'on entendait un clat de rire
perant.

Pourtant Marcel avait,  mon avis,--surpass l'attente gnrale.--Des
gens moins prvenus eussent peut-tre remarqu des moments d'admirable
expression ds qu'il parlait de soupons, de jalousie, ou de vengeance,
alors sa voix tremblait, ses traits taient altrs, et il y avait
jusque dans ses mouvements, cette soudainet de geste, ces
tressaillements imprvus qui trahissaient plutt l'me de l'homme, que
l'habilet de l'acteur...

Pendant cet entr'acte, sous prtexte de rajuster quelque chose  son
costume, Marcel s'tait retir dans une petite tourelle assez voisine de
la salle de spectacle.

Il tait assis sur le rebord d'une fentre,--sa figure dj basane,
rendue encore plus dure par une couche de bistre, contrastait avec la
blancheur clatante des plis de son turban.--Un fort beau costume
moresque, rouge et or, cachait ce que sa taille avait de lourd et de
gauche.

Ainsi vtu, son cou nerveux et dcouvert supportait firement sa tte,
et ses larges paules prenaient de la noblesse sous le palampore
oriental, somme toute, avec son oeil fixe, son front soucieux, sa
puissante stature qui se drapait sous la coupe grandiose, et la richesse
magnifique de ce vtement, Marcel avait un air sombre et fatal,
profondment empreint de l'esprit funeste de son rle.

Il paraissait plong dans je ne sais quelles rflexions:--son regard
tait fixe, et lorsque Cro frappa deux coups, pour l'avertir qu'on
allait commencer, Marcel fit un mouvement pareil  celui d'un homme
veill en sursaut.

Le bossu entra,--il tait vtu, lui, du costume noir de Rigaudin; sa
figure maigre, ordinairement ple, tait livide ce soir-l.

--Ecoutez-moi, monsieur Marcel, dit le bossu d'un air mystrieux:

--Oh! va-t'en,... va-t'en, Cro, va-t'en, tu es mon mauvais gnie...

--Silence..., rpondit le bossu en levant son doigt, silence; je vous ai
prouv ce matin qu'on vous trompait, je vous ai prouv que comme vous
j'avais t dupe de l'amour que cette femme vaine et insolente semblait
vous porter; je vous ai dit qu'elle s'tait joue de vous..., que, grce
 elle, vous serviez maintenant de rise  tout ce monde imbcile...
Maintenant, je...

--Mais Marcel--lui serrant les poignets  les lui
craser,--l'interrompit:--Je devrais te tuer pour tant de mensonges,
vois-tu, Cro... car je ne puis y croire,... misrable... Ce serait trop
horrible... Que lui ai-je fait pour me vouloir rendre aussi
malheureux?... Encore une fois c'est impossible..., tu mens...,
laisse-moi... va-t'en...

--Ah! je mens... Eh bien donc! au nom de l'enfer..., silence et venez...
car ce sont encore eux, vous dis-je,--rpondit Cro d'un air d'imposante
conviction.

Marcel se leva en regardant pourtant Cro d'un air de doute.

Mais le bossu lui renouvelant par un geste le signe de faire silence,
conduisit Marcel en dehors de la tourelle, dans un passage troit et
obscur qui communiquait  la porte d'une petite galerie faiblement
claire.

Arriv prs la porte qui sparait cette galerie du passage, Cro carta
un peu les plis du rideau et fit voir  Marcel Hortense vtue de son
costume blanc de Desdmona, et Georges un bras pass autour de sa
taille, et sa bouche sur la sienne.

--Eh bien, je mentais!...--murmura le bossu... et Marcel ayant coll son
oreille au treillis dor de cette petite porte, il coutait.

--Il entendit,--car Hortense et Georges s'arrtrent auprs, pour
changer un voluptueux baiser, et Georges dit tendrement...--Tu as t
charmante, Hortense!

--Ai-je t aussi touchante que notre Othello a t amusant?

--Tu as t aussi adorable...

--Qu'il a t ridicule, interrompit Hortense. C'est beaucoup dire, car
il y a eu un moment, au troisime acte, o j'ai failli d'clater de
rire.--Enfin, j'ai fait _danser l'ours_, vous devez tre content;
maintenant, quand me dbarrasserez-vous de ce brutal adorateur?... C'est
qu'il finirait par prendre tout ceci au srieux, au moins.

--Bah!... Un jeune homme sans consquence... Et puis tout le monde sait
bien que tu t'en amuses.

--A la bonne heure, mais moi je me blase sur cette espiglerie; je dirai
plus... je l'ai en dgot, et il faut que vous me trouviez autre chose
pour passer le temps. Mais avant tout, renvoyez-moi ce sauvage dans ses
montagnes, car, je ne sais pourquoi, mais quelquefois j'en ai comme
peur... Il a une physionomie saisissante.

--Enfant!... dit Georges en la baisant au col.

--Ah! mon Dieu, Georges, j'entends le signal du lever du rideau, je me
sauve.--Adieu, mon Georges, encore un baiser, car Desdmona va bientt
mourir, dit-elle en souriant...

--Adieu donc, ma jolie _bientt morte_, rpondit Georges avec un nouveau
baiser; mais cette nuit...  deux heures, tu revivras, dis, mon ange!...
 deux heures, n'est-ce pas?

--Oui,  deux heures, mon Georges; mais viens doucement, dit Hortense.

Et ils quittrent la galerie.

Et Marcel restait  la porte, appuy sur le mur, inond d'une sueur
froide...

--Je mentais, dit encore Cro... Mais Marcel ne l'entendit pas.

--Cet tre si robuste se sentait dfaillir sous le poids de la douleur
et de l'tonnement.--Pour son premier chagrin celui-ci tait au-dessus
de ses forces.--Aussi Marcel tait-il inerte; il croyait rver, et
machinalement passait la main sur ce rideau, comme pour s'assurer que
c'tait bien une ralit.--

Je mentais... dit encore le bossu, avec sa voix grle et stridente.

--Oh non! et Marcel revenait  lui.--Non,--mais c'est bien infme...
n'est-ce pas, Cro... dit-il avec accablement.

--Et Marcel pleura.--

--Car Marcel tenait encore  l'enfance par la simplicit de son
caractre.--D'un enfant il avait eu la confiance nave et sans
bornes,--la joie innocente de se croire aim, l'abngation et le
dvouement pour celle qui lui souriait.--Aussi c'taient ces sensations
si douces  jamais perdues qu'il pleurait si amrement.--Mais, quand
l'enfant eut bien pleur son jouet bris,--que ses pleurs furent
sches,--l'homme voulut venger son injure.

Alors ce ne furent plus des larmes, mais des clairs d'un feu sombre et
ardent, qui roulrent dans les yeux de Marcel... car maintenant la haine
et la jalousie dvoraient son me... son me tombe d'un si beau ciel
dans un affreux abme de malheur et de dsespoir.

Car maintenant Marcel se voyait jou, moqu, mpris; maintenant il se
rappelait les ris touffs, les regards railleurs, les attentions
perfides qu'il avait si faussement interprts, le malheureux!

Aussi ne croyez-vous pas alors qu'un homme, si en dehors de notre
civilisation des salons,  demi sauvage,--seul, sans un ami auquel il
pt confier sa haine et demander que faire!--forc de prendre conseil
des sentiments de vengeance dsespre qui ronge son coeur,--que cet
homme ne puisse se porter  quelque pouvantable excs... car il faudra
bien qu'il se venge enfin!

--Mais comment se venger!--Marcel ne pouvait rien combiner: les penses
se heurtaient confuses dans sa pauvre tte qui se perdait... il tait
comme fou. Et quand il entendit Cro l'appeler et lui dire qu'on
n'attendait plus qu'Othello, il regardait autour de lui d'un air
stupide.

--Othello... Quel Othello... disait-il?

--Mais on n'attend plus que vous pour jouer... criait encore Cro;
descendez-donc, monsieur Marcel.

--Pour jouer!... jouer quoi!... Ah oui!... je me souviens... je joue
avec elle... je le lui ai promis au nom de son amour,--ajouta Marcel
avec un rire amer.--Oui, je joue Othello.--Othello o j'amuse
tant,--Othello o je suis si bouffon...--Othello le sauvage, le farouche
Othello, si plaisant sous mes traits... Damnation! Croient-ils donc que
je vais supporter le mpris jusqu'au bout... qu'ils ne me feront pas
grce d'une raillerie... Mais c'est une drision en vrit... que de
compter encore sur moi... Oui, j'irais complter la fte et leur joie...
j'irais continuer; j'irais lui dire  elle, si moqueuse.--_Avez-vous
fait votre prire ce soir, Desdmona._--Qu'ils ont d rire de moi!
Suis-je assez foul aux pieds!... Oh!.. Hortense!.. Oh!..
Georges!--Puis il s'arrta un instant et reprit...

--Oui,--j'irais lui dire encore: _Si vous vous souvenez dans votre me
de quelque crime, demandez grce sur-le-champ, Desdmona_.

--Et il s'arrta encore.--Fatalit! s'cria-t-il! je n'oublie rien de ce
rle... rien... Je pourrais le jouer... si je le voulais... je
pourrais...

--Puis, aprs un nouveau silence, il ajouta avec un air d'effrayante
rsolution...

--Oh!... mais!... oui, je jouerai.--Je jouerai.--Et il descendit.

--Et ce n'tait pas tonnant qu'il n'et rien oubli de cette scne
qu'il allait jouer.--Shakespear avait trop profondment creus cette
horrible jalousie et ce besoin de vengeance qui torture Othello pour que
Marcel pt trouver autre chose  dire, lui.--Car dans cette scne qu'il
va rciter avec Hortense--ce ne sera plus Othello, mais Marcel, qui
parlera.--O sa passion chercherait-elle d'autres termes?--Cette scne,
il l'avait dj apprise;--mais ds ce moment elle est  jamais grave
dans sa tte, parce que cette scne est le fond et la forme de sa
pense,--cette scne c'est sa position  lui; et si sa mmoire le sert,
s'il n'oublie pas, s'il ne peut oublier un mot de ce rle,--c'est que ce
rle n'est plus un rle pour lui,--c'est ce qui est,--c'est une
ralit;--car Marcel est Othello vrai, Othello avec sa haine acre,
Othello avec ses regards fauves et luisants comme ceux de la hyne qui
tient sa proie.




CHAPITRE DERNIER.

LA SECONDE SCNE DU CINQUIME ACTE D'OTHELLO.

    _Rien n'est beau que le vrai;--le vrai seul est aimable._

    Oh! si je pouvais croire  ton amour:--ces ides de
    doute et de mpris ne viendraient pas m'assaillir... Fais
    donc que j'y puisse croire, tu en sais le moyen.--Un mot...
    un seul mot de ta main...

    JEHAN POL,--_Oubli et Consolation_.


Les htes de Lussan et leurs amis remplissaient la salle, comme pendant
les actes prcdents.--Les lumires scintillaient; les fentres ouvertes
laissaient entrer le parfum des fleurs; les figures taient souriantes,
drides par la certitude que la mortelle tragdie allait finir, et que
l'amusante comdie allait commencer...

Georges, M. de Crigny et madame de Lussan qui n'avaient pas pris de
rle, taient assis au premier rang.

Lorsque Marcel entra en scne, il y avait sur sa figure une impression
si puissante, que les spectateurs les plus froids l'admirrent; Hortense
elle-mme ne put s'empcher de dire:--qu'il est beau!

C'est qu'en effet, il tait sublime;--car ds que le dsespoir a mis sa
brlante empreinte au front d'un homme; cet homme devient beau, d'une
effrayante beaut.--Beau... de la beaut de Can!...

--Aussi, on tait bien dispos  rire, bien prvenu contre Marcel, et
pourtant on se sentait subjugu par l'expression de tristesse fatale, et
de mlancolie amre avec laquelle Marcel rcita son monologue.--Nous
transcrirons Shakespear.--Seulement nous dirons Marcel et Hortense, au
lieu de Desdmona et d'Othello.

Aprs la scne d'Iago et d'milia, on le sait, le thtre change et
reprsente une chambre  coucher.--Desdmona est endormie sur son lit,
cache par les rideaux.

    HORTENSE _endormie_, MARCEL.

MARCEL.--C'est la cause, c'est la cause:  mon me! ne permettez pas que
je la dise devant vous, chastes toiles!--Cependant je ne voudrais pas
verser son sang.--Je ne voudrais pas dchirer son sein plus blanc que
l'albtre des tombeaux..... Pourtant il faut qu'elle meure! autrement,
elle trahira encore d'autres hommes... veillons-la... (_il l'veille_).

HORTENSE.--Qui est l?.. Othello!

MARCEL.--Oui Desdmona... Avez-vous fait votre prire, Desdmona?

HORTENSE.--Oui, monseigneur.

MARCEL.--Si vous vous souvenez dans votre me de quelque
crime,--demandez grce au ciel, sur-le-champ...

HORTENSE.--Hlas! monseigneur, que voulez-vous dire?

MARCEL.--Faites ce que je vous dis: je ne voudrais pas tuer votre me,
avant qu'elle ne ft prpare.

HORTENSE.--Vous parlez de tuer?

MARCEL.--Oui, j'en parle.

HORTENSE.--Que le ciel aie donc piti de moi!

MARCEL.--Piti!.. Oh non;--pas de piti pour toi!

HORTENSE.--Si vous parlez ainsi, j'espre que vous ne voudrez pas me
tuer!...

MARCEL.--Espre.., et prie toujours...

A ce moment, Hortense presque fascine par les regards froids et fixes
de Marcel, sentant son coeur battre, ses yeux se voiler, se jeta 
genoux; et ple, gare, agite d'un affreux pressentiment, tendit ses
mains suppliantes  Marcel qui, debout,--imposant et terrible, les bras
croiss, lui jetait un affreux sourire du haut de sa grande taille...

On cria bravo dans toute la salle, ce bruit rappela Hortense  elle,
pourtant ce fut avec un accent de terreur indfinissable qu'elle rcita
en balbutiant.

     Othello.... Je sais que vous tes fatal quand vos yeux roulent
     ainsi... Pourquoi craindrais-je? je n'en sais rien, car je ne me
     connais pas de crime, et pourtant je sens que je crains...

Puis Hortense ne pouvant surmonter la terreur que lui inspirait Marcel,
ajouta du ton le plus dchirant, _oui j'ai peur;... oh j'ai peur_. Et
elle tomba  genoux presqu'anantie... toute palpitante.

L'auditoire sembla partager cet effroi. Par un instinct singulier
quelques personnes se levrent  demi, il y avait au fond du coeur de
chacun comme une conviction que ce n'tait plus Othello et Desdmona;
mais Hortense et Marcel.--Qu'il s'agitait l entre eux deux, si isols
au milieu de tout ce monde,--une question de sang et de vengeance.--On
prouvait un serrement de coeur, un trouble indfinissable, mais
chacun restait bahi, attribuant  l'admiration ce qu'il prouvait
d'incomprhensible.

--Madame de Lussan elle-mme ne put s'empcher de dire:--Cette scne me
fait un mal affreux!--si l'on cessait?--Du tout... ils sont admirables
dit Georges.--On continua.

MARCEL.--Pense  tes pchs!

HORTENSE.--C'est l'amour que je vous porte!...

MARCEL.--Et c'est pour cela que tu meurs, femme parjure et frivole...

Dit enfin Marcel hors de lui, qui s'tait mont avec le rle et sentait
bouillonner une rage profonde et vraie dans son me...--

Et il abaissa sa main sur Hortense qui commenait  se rendre compte de
ses pressentiments, et  lire dans les regards de Marcel, que ce n'tait
plus un rle appris qu'ils allaient jouer...

MARCEL.--Tombe.... tombe, infme crature!

Et Hortense perdue, sentant son coeur dfaillir, n'eut que la force
de crier...--au secours... grce... au secours, monsieur Marcel!

C'est superbe,... elle confond le personnage avec l'acteur dit-on dans
la salle...

Et comme Hortense se dbattait sans rien dire, tant cette pauvre jeune
femme, si frle et si lgre, se sentait crase par l'horrible
situation de cette scne... Marcel continua en s'criant...--_Il est
trop tard._--Et, comme dans Shakespear, il la trana sous les rideaux et
les referma sur lui.

Alors une horrible ide vint tout  coup luire dans cette me exaspre,
comme un clair au milieu d'un orage... Il pensa rapidement qu'il
pourrait se venger l, presqu'aux yeux de tout ce monde dont il avait
support les ddains.--Se venger en rendant presque ce monde son
complice.--Se venger en forant ce monde  crier bravo quand il la
tuerait. De sorte qu'aux cris dsesprs que pousserait cette
malheureuse femme, on ne saurait plus s'il faudrait crier grce pour
Desdmona ou pour Hortense...--Et puis... les rideaux la cachaient... Ce
n'tait qu'un moment... Mais pendant ce moment il serait aussi seul
qu'au fond d'un dsert...

--Seul!... et Hortense, chevele, ple d'effroi, suppliante, tait l,
 sa merci...

--Te voil donc enfin en ma puissance..., dit le monstre  voix basse,
tu ne railles plus maintenant? heim... Je sais tout... J'tais  la
pagode.... j'tais  la galerie... Tu vois bien qu'il faut que je sois
veng et que tu meures, entends-tu...

Georges... mon Georges,--murmura faiblement Hortense.--

Ce nom sembla redoubler la fureur de Marcel,--et entourant de ses deux
mains crispes le col d'Hortense, il s'cria sourdement en cumant de
rage:

--Ah oui!... ton Georges... Mais ris donc maintenant, toi, qui m'as
raill sans me connatre... ris donc, mais ris donc... ris donc...

--Et en disant--ris-donc,--le monstre l'touffait.

--Il l'trangla!..--comme dans Shakespear.

--Puis, quand il eut vu qu'elle tait morte, il tira un couteau, se le
plongea dans le coeur, comme dans Shakespear, et tomba au pied du lit
en s'criant:--Georges,... viens donc voir...

Pendant l'effroyable scne qui se passait derrire ces rideaux si blancs
et si tranquilles, toutes les poitrines taient oppresses comme par un
cauchemar au milieu d'une nuit d't lourde et chaude.

C'est avec une inexprimable angoisse que chacun attendait le moment o
Othello reparatrait,... sans pouvoir se rendre compte de cette
crainte--on avait peur en le sachant l.

Mais quand la voix rlante de Marcel appela Georges, mais, quand les
rideaux s'agitant laissrent voir ce corps qui tomba lourdement et
s'affaissa sur lui-mme,--il n'y et qu'un cri d'effroi.

--D'un bond, Georges fut sur le thtre,--s'approcha des rideaux, les
entr'ouvrit, et les refermant aussitt avec pouvante, s'cria, ple
comme la mort en se soutenant  peine...--N'approchez pas... Crigny..,
n'approchez pas... Que personne n'approche.

--Mais il n'tait plus temps..., et M. de Crigny venait de reconnatre
l'affreuse vrit.

       *       *       *       *       *

Il est inutile de dire quel trouble, quels cris, quelle terreur
suivirent cet horrible vnement.--Tous les soins que l'on essaya de
prodiguer  Hortense furent inutiles;--et quand on pensa  Marcel,--il
n'tait plus temps.--

Nous ne donnerons pas non plus aucun dtail sur la cruelle douleur des
htes de Lussan.--Seulement le soir, Cro en regagnant sa tourelle,
disait avec son affreux ricanement.

--J'avais bien dit que je ferais mieux que Rigaudin!--Aussi, ils
avaient trop ri  ce bal de cet hiver.., et rire un vendredi porte
malheur.--Mais cet imbcile de Marcel s'est frapp trop tt.--Il laisse
le _Georges_.




CONCLUSION.


Georges et M. de Crigny sont inconsolables. Aprs avoir voyag pendant
six mois en Allemagne et en Italie, ils se sont arrts quelque temps 
Berlin.--L, M. de Crigny a pour toute distraction, de frquentes
lettres de madame de Lussan;--et Georges se livre  ses douloureux
souvenirs...

--J'oubliais: ils ont encore,--(par pure contenance) chacun une danseuse
du grand thtre royal.--






End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (I/III), by Eugne Sue

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (I/III) ***

***** This file should be named 38971-8.txt or 38971-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/8/9/7/38971/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
