The Project Gutenberg EBook of Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus et de la
Sainte Face, by Sainte Thrse de Lisieux

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Title: Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus et de la Sainte Face
       Histoire d'une me crite par elle-mme

Author: Sainte Thrse de Lisieux

Release Date: July 11, 2011 [EBook #36708]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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_Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus_

ET DE LA SAINTE FACE

       *       *       *       *       *

HISTOIRE D'UNE AME

CRITE PAR ELLE-MME




DCLARATION


Conformment au dcret du Pape Urbain VIII, nous dclarons que les
titres de _Saint_ ou de _Vnrable_ qui, dans le cours de cet ouvrage,
s'appliqueraient  des personnes sur lesquelles la sainte Eglise ne
s'est pas prononce, n'ont qu'une valeur purement _humaine_ et _prive_.

De mme, dans les diffrents portraits de la servante de Dieu que nous
avons publis, comme dans l'expos des vnements et des grces
extraordinaires qui sont rapports, nous n'entendons pas prvenir le
jugement du Souverain Pontife, auquel nous nous soumettons sans
rserve.

[Illustration: LA SERVANTE DE DIEU

SOEUR THRSE DE L'ENFANT JSUS

RELIGIEUSE CARMLITE DU MONASTRE DE LISIEUX

1873-1897]

_O Mon Dieu, Votre amour m'a prvenue ds mon enfance, il a grandi avec
moi et maintenant c'est un abme dont je ne puis sonder la
profondeur._


IMPRIMATUR:

A. QUIRI, _vic. gen._

Bajocis, 18 Februarii 1911.

       *       *       *       *       *

TOUS DROITS RSERVS

       *       *       *       *       *

EN VENTE AUX ADRESSES SUIVANTES

_Carmel de LISIEUX (Calvados)._

_Librairie Saint-Paul, PARIS_
6, rue Cassette.

_Imprim. St-Paul, BAR-LE-DUC_
36, Boulevard de la Banque.

LETTRE
DE
Sa Grandeur Monseigneur Lemonnier,
VQUE DE BAYEUX ET LISIEUX

Bayeux, le 2 fvrier 1909.

_MA RVRENDE MRE,_

_J'approuve votre dessein de faire une nouvelle dition de la =Vie de
Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus et de la Sainte Face=. Vous savez comme
moi combien de faits merveilleux semblent montrer que le bon Dieu veut
mettre en lumire cette petite fleur du Carmel qui s'est panouie dans
votre clotre, puis a t cueillie vite pour tre transplante au Ciel._

_Elle a t, suivant l'expression de l'Aptre, la bonne odeur de
Jsus-Christ. Que son parfum mystique embaume beaucoup d'mes!_

_Je vous bnis, ma Rvrende Mre, et je vous prie d'agrer l'expression
de mes sentiments paternellement dvous en Notre-Seigneur._

[+] _THOMAS,_

_Ev. de Bayeux et Lisieux._




LETTRES D'APPROBATION

Reues aprs la premire dition de l'HISTOIRE D'UNE AME


LETTRES DE SON MINENCE LE CARDINAL GOTTI

Prfet de la Sacre Congrgation de la Propagande.

J. [+] M.      Rome, le 5 janvier 1900.

_MA TRS RVRENDE MRE_,

_Le magnifique exemplaire de l'HISTOIRE D'UNE AME qui m'avait t
adress pour tre offert  Notre Saint-Pre le Pape Lui a t remis
samedi, 30 dcembre dernier._

_=Sa Saintet, qui a voulu en prendre connaissance sur-le-champ, a
prolong sa lecture pendant un temps notable avec une satisfaction
marque=, et m'a charg de vous crire en son nom, pour vous dire qu'Elle
agre cet hommage de votre pit filiale, et vous donne, ainsi qu'
votre Communaut, la Bndiction apostolique._

_En m'acquittant aujourd'hui de l'agrable mission qui m'est confie par
Sa Saintet, je suis heureux de pouvoir vous exprimer en mme temps, ma
trs Rvrende Mre, ma vive gratitude pour le riche exemplaire du mme
ouvrage que vous avez eu la bont de m'envoyer. Ce que j'en ai pu voir
m'a paru si attachant, que j'attends les premires heures de loisir pour
en achever la lecture._

_Veuillez agrer l'expression du religieux respect avec lequel j'ai la
satisfaction de me dire, Trs Rvrende Mre,_

_De votre Rvrence_

_le tout dvou en Notre-Seigneur._

_Fr. JROME-MARIE, Card. GOTTI._

       *       *       *       *       *

Rome, le 19 mars 1900.

_MA TRS RVRENDE MRE_,

_J'ai reu, avec un sentiment de vive gratitude, le riche coffret et son
prcieux contenu[1], que vous avez eu la bont de m'adresser. Cette
attention dlicate m'a d'autant plus touch que votre Rvrence et sa
communaut ont d faire un grand sacrifice en se dpossdant en ma
faveur de ces souvenirs de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus et de la
Sainte Face, qui leur sont si justement chers._

_Je les ai montrs au Trs Rvrend Pre Gnral des Carmes dchausss,
et nous avons pens qu'il convenait de les garder dans la caisse de la
Postulation des Causes de nos Vnrables. C'est l qu'ils seront mieux
sauvegards, et l'on sera heureux de les y trouver, s'il plat  Dieu de
glorifier un jour sa fidle servante, en lui faisant dcerner les
honneurs d'un culte public dans son Eglise._

_Veuillez agrer, ma Rvrende Mre, avec l'hommage de mon religieux
dvouement, l'expression de ma vive gratitude._

_Votre tout dvou en Notre-Seigneur._

_Fr. JROME-MARIE, Card. GOTTI._


LETTRE DE Son Eminence le Cardinal Amette,

ARCHEVQUE DE PARIS Alors Evque de Bayeux et Lisieux.


VCH
DE      24 mai 1899.
BAYEUX

MA RVRENDE MRE,

L'esprit-Saint a dit que _s'il est bon de cacher le secret du roi,
c'est rendre honneur  Dieu que de rvler et de publier ses
oeuvres_.

Vous vous tes sans doute souvenue de cette parole lorsque vous avez
rsolu de donner au public l'HISTOIRE D'UNE AME. Dpositaire des secrets
intimes de votre fille bien-aime, _Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus_,
vous n'avez pas cru devoir garder pour vous seule et pour vos Soeurs
ce qu'elle n'avait crit que pour vous. Vous avez pens, et de bons
juges avec vous, qu'il serait glorieux  Notre-Seigneur de faire
connatre les oprations merveilleuses de sa grce dans cette me si
pure et si gnreuse.

Vos esprances n'ont pas t trompes, la rapidit avec laquelle s'est
puise la premire dition de votre livre le montre assez.

Les parfums tout clestes qu'exhalent les pages crites par votre
anglique enfant ont ravi les mes admises  les respirer, et en ont
sans nul doute attir plus d'une  la suite de l'Epoux divin.

Je demande  Notre-Seigneur de donner une bndiction semblable et plus
abondante encore  la nouvelle dition que vous prparez, et je vous
prie d'agrer, ma Rvrende Mre, l'expression de mon religieux et
paternel dvouement.

[+] LON-ADOLPHE,

_Evque de Bayeux et Lisieux_.


LETTRE DE Monseigneur Jourdan de la Passardire, VQUE DE ROSA


Paris, 12 mars 1899.

MA RVRENDE MRE,

Vous avez bien voulu m'envoyer l'HISTOIRE D'UNE AME CRITE PAR
ELLE-MME, et voici ma pense sur ses pages si attachantes dans leur
surnaturelle et lumineuse simplicit:

Il est impossible de lire ces pages sans y toucher du doigt, en quelque
sorte, la palpable ralit de la vie surnaturelle, et rien ne vaut,
aujourd'hui surtout, une telle prdication.

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus, dans une des pages les plus
loquentes sorties de sa plume, se reprsentait son Epoux divin comme un
aigle qui venait fondre sur elle des hauteurs du Ciel et l'emportait
dans la lumire et dans la flamme, vers la patrie des clarts sans
ombres et sans dclin.--Or, il me semble que dj deux grands aigles de
la saintet, en l'abritant sous leurs puissantes ailes, l'avaient
prpare  monter vers ces hauteurs: ce sont sainte Thrse et saint
Franois d'Assise; et il est difficile de n'tre pas frapp des
similitudes qui rapprochent cette enfant de ces deux mes vraiment
_sraphiques_, ainsi que l'Eglise se plat  les appeler l'une et
l'autre dans son incomparable langage.

Sainte Thrse, _la fleur et la gloire du Carmel: flos et decor
Carmeli_, ne revit-elle pas dans votre petite fleur? C'est la mme
atmosphre de forte et rayonnante pit dans sa vie de famille, quand sa
mre s'endort en bnissant ses enfants, comme le fit celle de sainte
Thrse, les confiant,  l'heure de sa mort,  la Reine du Ciel, et que
son pre, avec une nergie de foi qui rappelle celle des Saints des
jours antiques, donne quatre filles au Carmel, avec une joie qui le
transfigure au travers de ses larmes.--C'est dans l'me elle-mme de
l'enfant privilgie de la grce une ardeur incroyable pour tout ce qui
est grand, noble et pur. La flamme de l'apostolat s'est allume dans ce
coeur de quinze ans, et le consume; elle ne veut respirer, vivre et
souffrir que pour l'Eglise, et en particulier (signe caractristique de
sainte Thrse et de ses filles) pour la sanctification des prtres.
Sans cesse, la pense de cette oeuvre par excellence est vivante et
ardente dans ses paroles toutes brlantes de charit, dans son attrait
pour les missions lointaines, dans sa dvorante passion pour la conqute
des mes et pour le martyre de l'amour divin,  dfaut de celui o elle
pourrait verser son sang.

Et le sraphique saint Franois d'Assise, qui apparut plus d'une fois 
sainte Thrse pour l'encourager dans sa rforme du Carmel, ne revit-il
pas, lui aussi, dans cette nature si dlicate et si pure, prise
d'admiration et de tendresse pour toute la cration qui lui parle de
l'ternelle beaut, aimant le soleil et la neige, les oiseaux et les
fleurs; souriant encore, sur son lit de mort,  un petit oiseau qui
vient chanter dans sa cellule un dernier cantique, et mlant aux plus
ardentes paroles de l'amour divin un souvenir attendri pour sa famille
de la terre, et la maison o s'coulrent les annes de son enfance?

N'eussiez-vous pas pu chanter sur sa tombe virginale cette strophe de
l'une des hymnes de la liturgie franciscaine du 4 octobre, jour de son
inhumation: _Dans le jardin de roses des saints, une nouvelle fleur
s'est panouie_?

Suivons donc par la pense et les saints dsirs, l'me de notre chre
enfant, l o les grands aigles qui l'ont prise sur leurs ailes l'ont
emporte dans les ternelles splendeurs: _Sicut aquila provocant ad
volandum pullos suos, extendit alas suas et assumpsit eos._--Ne
pouvons-nous pas lui redire: _Vous tes bienheureuse, vous que le
Seigneur a choisie et leve jusqu' lui; vous habitez dans ses
tabernacles_?--Maintenant: _Attirez-nous vers vous_, afin que nous ne
vivions aussi nous-mmes que pour Jsus, l'Eglise et les mes, les
membres attachs  la croix que le Seigneur nous a choisie, mais le
coeur en haut et les yeux au ciel pour y chercher la radieuse vision
de la Face de Dieu.

Agrez, je vous prie, ma Rvrende Mre, tous mes respectueux et dvous
sentiments en Notre-Seigneur.

[+] F.-J. XAVIER,

_Evque de Rosa_.


LETTRE DU T. Rme Pre Bernardin de Sainte-Thrse,

Gnral des Carmes Dchausss.


J. [+] M.

P. C.

Rome, Corso d'Italia, 39,
31 aot 1899.

MA TRS RVRENDE MRE,

Que je suis reconnaissant envers votre Rvrence de ce qu'elle a eu la
bont de me faire envoyer cette ravissante HISTOIRE D'UNE AME! L'on ne
saurait parcourir ces pages sans se sentir remu jusqu'au fond de l'me
par le spectacle d'une vertu si simple, si gracieuse et en mme temps si
leve et si hroque.

Il faut que Notre-Seigneur chrisse singulirement votre Carmel pour lui
avoir fait don d'un tel trsor. Il est vrai que cet ange terrestre n'a
fait, pour ainsi dire, que s'y montrer un instant, tant il avait hte
d'aller rejoindre ses frres du Ciel et de se reposer sur le Coeur de
son unique Amour; mais le clotre qui a eu le bonheur de l'abriter reste
embaum du parfum et clair de la trace lumineuse qu'il laisse aprs
lui.

Vous avez cru, ma Trs Rvrende Mre, que votre Carmel ne devait pas
tre seul  respirer ce parfum; que cette lumire si brillante et si
pure ne pouvait rester cache dans l'troite enceinte d'un monastre,
mais qu'elle devait tendre au loin son rayonnement bienfaisant: six
mille exemplaires enlevs en l'espace d'un petit nombre de mois disent
assez que vous ne vous tes point trompe. Je me suis rjoui en
apprenant qu'une nouvelle dition se prparait: elle aura, sans nul
doute, le mme succs que les prcdentes. S'il m'tait permis
d'exprimer ici un voeu, ma Trs Rvrende Mre, je demanderais que des
plumes exerces s'essayassent bientt  rendre, en plusieurs langues, la
grce presque inimitable de celle qui a crit l'_Histoire d'une me_:
l'Ordre du Carmel tout entier serait ainsi mis en possession de ce que
je regarde comme un prcieux joyau de famille.

Veuillez agrer, ma Trs Rvrende Mre, avec la nouvelle expression de
ma vive gratitude, l'hommage du religieux respect avec lequel j'ai
l'honneur de me dire

De votre Rvrence

l'humble serviteur en Notre-Seigneur.

Fr. BERNARDIN DE SAINTE-THRSE,

_Prpos gnral des Carmes Dchausss_.


LETTRE DU Rvrendissime Pre Godefroy Madelaine,

Abb des Prmontrs de Saint-Michel de Frigolet (Bouches-du-Rhne)[2].


Abbaye de Mondaye (Calvados), Vendredi Saint, 8 avril 1898.

MA RVRENDE MRE,

Vous avez  plusieurs reprises sollicit de moi un mot qui pt tre
comme le passeport de cette biographie d'une de vos filles, auprs de
ceux qui la liront. A vrai dire, je n'ai ni titre ni qualit pour vous
le donner; mais comment pourrais-je refuser de vous dire tout haut que
la premire lecture du prcieux manuscrit me charma, et que la seconde
me laisse dans un ravissement inexprimable? Cette double impression,
j'ose le prdire, sera prouve par tous ceux qui feront connaissance
avec l'HISTOIRE D'UNE AME.

Ce livre, en effet, est de ceux qui se recommandent par eux-mmes. De la
premire ligne  la dernire, on y respire une atmosphre qui n'est plus
celle de notre milieu terrestre. La chre petite soeur Thrse aime
tout ce qui lui offre un reflet de l'immatrielle Beaut de Dieu. Elle
aime sa famille d'abord; elle aime la belle nature, les fleurs, les
oiseaux, la goutte de rose, la neige, le soleil, le ciel toil, les
espaces infinis; elle aime les pcheurs, vritables enfants prodigues
du Pre cleste; elle aime Jeanne d'Arc, la libratrice de la patrie;
elle aime la Vierge Immacule; surtout elle aime d'amour pur, Jsus, son
immortel Epoux.

Il y a l des pages si vivantes, si chaudes, si suggestives qu'il est
presque impossible de n'en tre pas saisi. On y trouve une thologie que
les plus beaux livres spirituels n'atteignent que rarement  un degr
aussi lev. En les parcourant, nous ne pouvions nous dfendre de penser
 la _Vie de sainte Thrse crite par elle-mme_. Mme ton, mme accent
de simplicit, et parfois mme profondeur. Si l'envole de notre petite
Soeur est moins puissante, si son coup d'aile est moins vigoureux que
celui de la grande sainte d'Avila, on admire dans le rcit de Soeur
Thrse une candeur d'enfant, une exquise navet jointe  une rare
maturit de jugement, un fini de pense et souvent de style qui charment
l'esprit et qui vont droit au coeur.

N'est-ce pas merveille de voir comment une jeune fille de vingt et
quelques annes se promne avec aisance dans le vaste champ des
Ecritures inspires, pour y cueillir, d'une main sre, les textes les
plus divers et les mieux appropris  son sujet? Parfois elle s'lve 
des hauteurs mystiques surprenantes; mais toujours son mysticisme est
aimable, gracieux et tout vanglique.

Il y a telle page sur l'Evangile, sur la Vierge Marie, sur la charit
que pourrait signer un crivain de race. Qu'elle raconte en prose
l'histoire de son enfance et de sa vocation, ou qu'elle chante en vers
ravissants l'amour de Dieu, le ciel, l'Eucharistie, elle est constamment
pote, et pote du meilleur aloi. Il se peut que les rgles de la
prosodie ne soient pas toujours fidlement gardes dans ces posies
improvises; en revanche, on y sent passer un souffle d'une lvation
extraordinaire.

Souleve par l'ange qui passe prs d'elle, l'me secoue sa poussire, et
s'lve doucement vers l'idal, je veux dire vers le Dieu qui est
l'ternel Amour. A lire cette suave histoire ou ces posies si pures,
vous vous croiriez volontiers devant une fresque de Fra Angelico; pour
me servir d'une gracieuse expression de notre Soeur elle-mme, vous
croiriez entendre une mlodie du ciel. Bref, je dfie un esprit droit
et pur de parcourir ces pages intimes sans se sentir press de devenir
meilleur. N'est-ce pas le plus bel loge que l'on puisse tracer d'un
crit de cette nature?

Laissez-moi donc vous remercier, ma Rvrende Mre, d'avoir permis aux
profanes de respirer le parfum de cette fleur bnie de votre Carmel. Les
lecteurs de l'HISTOIRE D'UNE AME--et je me persuade qu'ils seront fort
nombreux--vous sauront gr de leur avoir ouvert pour un instant les
grilles de votre monastre habituellement fermes au monde.

Que dis-je? Si par hasard ces dlicieuses pages viennent  tomber entre
les mains de quelque incroyant, j'aime  penser qu'aprs un premier
mouvement de surprise, il voudra les lire jusqu'au bout, et qu'elles
seront pour lui comme la dcouverte d'un monde nouveau. Qui sait si la
chre petite soeur, continuant dans ce coeur son apostolat prfr
d'autrefois, ne l'amnera pas doucement  Dieu et  l'Evangile?

Que si, de son mystrieux sjour, la chre sainte peut encore discerner
ce qui se passe sur notre petite plante, elle sera sans doute surprise
tout d'abord de voir son manuscrit ouvert au grand jour de la publicit;
car vous le savez, ma Rvrende Mre, c'est _pour vous seule_ qu'elle
y avait consign, au courant de sa pense et de sa plume, ou, comme elle
disait, _au courant de son coeur_, ces mille dtails intimes de la
vie de la famille ou de la vie du clotre, devant lesquels elle et
peut-tre recul, si elle et pu deviner que le public les lirait un
jour.

Mais,  n'en pas douter, son grand amour de Jsus et des mes lui ferait
accepter ce sacrifice de bon coeur; et pour la conversion de quelques
pcheurs obstins, volontiers elle ratifierait ce que vous faites, ma
Rvrende Mre. Vous-mme, d'ailleurs, n'avez pas eu d'autre but.

Qu'il aille donc, ce cher volume, emport sur les ailes de la divine
charit. Qu'il fasse sourire, qu'il fasse pleurer, qu'il apprenne 
souffrir et  aimer,  aimer Dieu, la religion et les mes! Et qu' tous
ceux qui l'ouvriront, il rpte son doux refrain: _Sursum corda!_ En
haut les coeurs!

Agrez, ma Rvrende Mre, l'hommage de mon religieux dvouement en
Notre-Seigneur.

FR. G. MADELAINE,

Prieur.


LETTRE DU Rvrendissime Pre dom Etienne,

Abb de la Grande-Trappe de Mortagne (Orne).


21 janvier 1899.

MA RVRENDE MRE,

Je me ferais volontiers le propagateur et l'apologiste des crits et des
vertus admirables de votre sainte enfant; mais, il faut l'avouer, cette
petite gte de Notre-Seigneur n'a besoin de l'loge de personne; son
mrite lui suffit devant Dieu et devant les hommes.

Cependant d'autres asctes, vous pouvez vous y attendre, ne manqueront
pas, en lisant de si belles pages, de vous apporter le tribut de leurs
flicitations et de leur approbation; pour moi, ma Rvrende Mre, je
reste sous le charme de cet cho du Ciel, de cet ange terrestre qui a
pass ici-bas d'un vol rapide, sans ternir ses ailes, et qui nous a
enseign, autant par son langage que par ses actes, le chemin qu'il faut
suivre pour aller  Dieu.

Je ne suis pas surpris de la rapidit de l'coulement de la premire
dition. Quand on a lu le prcieux volume de l'HISTOIRE D'UNE AME, on
voudrait que tout le monde le lt, tant il renferme de charmes, de
pit, de doctrine, de naturel et de surnaturel, d'humain et de divin.
C'est Notre-Seigneur humanis, rendu palpable, sensible, cultivant avec
un amour incessant cette fleurette du Carmel qu'il fait germer, grandir,
et qu'il embaume des plus suaves parfums, pour les dlices de son
Coeur et le ravissement du ntre.

Il y a l une spiritualit douce, vivante, pratique, entranante,
enviable, qui fait comprendre et aimer la parole de Jsus: _Mon joug
est doux, et mon fardeau lger._ Il n'est personne qui ne se dlecte
dans cette lecture et qui n'y trouve une lumire et un encouragement.

Je vous remercie pour mes religieux et pour moi. Elle nous a fait le
plus grand bien.

Veuillez agrer, ma Rvrende Mre, l'hommage de mon religieux respect.

F.-M. ETIENNE,

_Abb de la Grande-Trappe_.


LETTRE DU Trs Rvrend Pre Le Dor,

Suprieur Gnral des Eudistes.


Paris, 14 fvrier 1899.

_Nos cum Prole pia benedicat Virgo Maria!_

MA RVRENDE MRE,

Vous voulez rditer, me dites-vous, ce dlicieux volume qu'on a si bien
nomm l'_Histoire d'une me_. C'est l, ma Rvrende Mre, une pense
excellente que seul le bon Dieu a pu vous inspirer.

Pendant la vie de votre jeune soeur Thrse, la Providence a jug bon
de la rserver tout entire  ses soeurs en religion. Il tait bien
juste que le Carmel de Lisieux ft le premier  jouir, dans l'intimit
de la famille, de ses qualits aimables et  s'difier de ses vertus.
Mais dsormais les limites d'un monastre sont trop troites pour
renfermer un si prcieux trsor. Bien des mes dans les Congrgations
religieuses, dans les rangs du Clerg, et mme dans le monde, seront
ravies, comme vous, de pouvoir goter les charmes de cette petite fleur
qui s'est panouie si dlicieusement dans votre Carmel.

Elle offre  la fois la blancheur du lis, le suave parfum de la violette
et l'clat embaum de la rose. Elles sont rares les natures aussi riches
et aussi compltes; et mme dans la srie de nos saintes catholiques, on
en rencontre peu qui soient un modle aussi accompli de toutes les
vertus. Par certains cts, elle se rapproche de votre Fondatrice,
Thrse de Jsus; par d'autres, elle rappelle Agns, la jeune martyre de
Rome. Elle est de l'cole de sainte Gertrude et de sainte Hildegarde.

Son caractre conserve jusqu' la fin les grces naves et la franche
droiture du jeune ge. Elle est l'idal de cette petitesse, de cette
enfance si recommande par Notre-Seigneur. Son imagination est d'une
fracheur exquise. Quelle largeur dans son intelligence; quelle finesse
dans son coup d'oeil; quelle sret dans son jugement! Rien de
potique comme ses aspirations et son langage; rien de noble, de
gnreux, de dlicat et d'aimant comme son coeur; et cependant, dans
une enveloppe fragile, elle sait montrer la force d'me d'un hros.
C'est dans le Coeur de Jsus qu'elle a puis son humilit et sa
douceur; c'est le Coeur de Marie qui lui a appris  tre si pleine
d'abandon et de confiance dans la bont de Dieu. Avec quelle candeur
vraie, avec quelle loyaut faite de dtachement et de sincrit, elle
nous retrace dans un style limpide l'histoire de sa vie, et, ce qui est
encore plus attrayant, l'histoire de son me!

Mme au point de vue littraire, pour le style et pour la composition,
ses mmoires forment un vritable petit chef-d'oeuvre.

Quiconque aura ouvert ce livre le lira jusqu'au bout; il fera comme moi,
il le relira, il le gotera, je puis mme ajouter, il le consultera. Les
heures coulent rapides  parcourir des pages o la vertu se montre sans
fard ni recherche, et pourtant avec des formes pleines de charmes. On
suit soeur Thrse, sans s'en douter, dans son vol vers l'idal, on
plane avec elle aux sommets de la perfection; dans sa compagnie on aime
plus ardemment le bon Dieu; on est plus dispos  servir et  supporter
son prochain; les souffrances deviennent presque aimables, et dans
l'preuve, on se sent plus fort. L'Histoire et l'Hrone plaisent et
rendent meilleur.

J'ai dj fait lire  des prtres,  des dames du monde, ici aux novices
de notre Congrgation, l'exemplaire que vous avez eu la bont de
m'envoyer. Tous en ont t enchants, et tous en ont tir profit.

Veuillez agrer, ma Rvrende Mre, l'expression de mon plus religieux
et profond respect.

Ange LE DOR,

_Suprieur des Eudistes_.


LETTRE DU T. R. P. Louis Th. de Jsus agonisant,

De l'Ordre des Passionnistes.

     Ce vnrable religieux, remarquable par ses crits et plus encore
     par la saintet de sa vie, souvent prouve par des faits
     surnaturels, mourut en 1907  l'ge de quatre-vingt-neuf ans, aprs
     avoir exerc,  plusieurs reprises, les premires charges de son
     Ordre.


J. P.      Mrignac, 30 novembre 1898.
 [+]

MA RVRENDE ET CHRE MRE,

Merci!... Ah! c'est un grand _merci_ que je vous dois... Pendant trois
jours, grce  vous, j'ai vcu avec un Ange!

Que Dieu est admirable! quelle nouvelle _invention_ de saintet, j'ose
dire, inconnue jusqu' ce jour! Quelle rvlation est faite au monde!
C'est bien un _genre_ de saintet suscit par l'Esprit-Saint pour
l'heure prsente o tant d'mes, mme chrtiennes, ne voient dans les
sacrifices du clotre que les horreurs de la Croix.

Quelle gloire pour le Carmel et quelle esprance pour tous!

Cette petite toile, sous le souffle d'en haut, est sortie de sa petite
nue; et dj elle brille comme un _arc-en-ciel_, annonant la fin des
orages... _fleur des roses_... _lis de la valle_; _encens du Carmel_:
ARCUS REFULGENS INTER NEBULAS... FLOS ROSARUM, LILIUM... THUS... Ce
parfum virginal embaume le Calvaire de toutes les fleurs du Carmel.

De plus, cette HISTOIRE D'UNE AME, en offrant un modle accompli de la
paternit chrtienne, fera autant de bien  la socit qu'au clotre.
C'est la famille surtout qui a besoin d'tre sanctifie, et elle le
sera: Joachim et Anne ont donn avec joie leur _Marie_ au Seigneur.

Le Carmel, lui, a ses anges; et combien de jeunes mes accourront sur la
montagne sainte, aux rayonnements de ce nouvel astre qui monte au
firmament!

J'en ai l'intime conviction, cette petite toile deviendra de plus en
plus radieuse dans l'Eglise de Dieu... Ce n'est encore que l'_toile du
matin au milieu d'une petite nue_: STELLA MATUTINA IN MEDIO NEBUL.
Mais un jour, elle remplira la Maison du Seigneur: IMPLEBIT DOMUM
DOMINI. Si Dieu l'a envoye en nos jours de _tnbres_, en nos _jours de
nuages et de tourbillons_, croyons bien que c'est pour nous apporter la
lumire, la paix, l'esprance, le ciel!

Non, au ciel, aucune des aspirations de cette vierge apostolique n'est
oublie; et le divin Epoux, en faisant de sa _petite reine_ une grande
Reine, a dj remis en sa main le sceptre de sa toute-puissance.

C'est maintenant que, dans les bras de son Amour, elle lui rpte avec
un charme qui le ravit: _Je veux passer mon ciel  faire du bien sur la
terre._--Quelles grces pourrait-il lui refuser?

Aussi l'ai-je invoque avec je ne sais quel irrsistible attrait. Mes
forces, je veux les ranimer aux nergies de sa vertu, et rchauffer mon
coeur aux flammes de ce Sraphin. Je l'ai prie, cette privilgie de
Marie, de venir  mon aide quand j'adresse  la Vierge Immacule la
prire qui fut la sienne:

    Toi qui vins me sourire au matin de ma vie,
    Viens me sourire encor, Mre, voici le soir...

Je m'arrte... mais, que ne faudrait-il pas dire de ses posies, si
gracieuses, si fraches, si limpides; j'ajoute, si _clestes_! on
croirait une lyre touche par la main d'un ange.

Il a t dit en cette fin de sicle: _La posie est morte._ Non, elle
n'est pas morte, elle est immortelle; fille du ciel, avec sa soeur la
prire, elle s'lvera toujours du clotre vers Dieu en aspirations
brlantes, en harmonieux lans!...

Et vous, ma Rvrende et chre Mre, priez pour moi cette triomphante
fille de Thrse, priez-la de m'obtenir du divin Epoux le bonheur et la
grce d'aller clbrer avec elle la gloire de la Trinit Sainte.

_In Christo Jesu._

P. LOUIS TH., _Passionniste_.


Extraits de plusieurs autres Lettres de personnages minents.


J'espre fermement qu'un jour (et plt  Dieu que ce ft bientt), cette
enfant sera vnre sur nos autels.

Comme dans les crits de l'insigne Rformatrice du Carmel, on respire
dans ceux de sa fille le plus dlicieux mysticisme,--non un mysticisme
vague, arien et sentimental--mais un mysticisme solide, lgitime,
_avec sa croix et ses pines_, comme disait Bossuet au sujet de saint
Franois de Sales. L'me de soeur Thrse de l'Enfant-Jsus, comme
celle de sainte Thrse de Jsus, ne vivait que du pur amour, de
l'ardente charit, et voil pourquoi elle se nourrissait de souffrance
et n'aspirait qu'au martyre, qui est l'expression suprme de l'amour et
de la souffrance.

On peut dire de l'une et de l'autre, avec autant de vrit, qu'elles
furent martyres mystiques, qu'elles moururent de leur pur amour.

Bni soit le Seigneur, dont la main toujours ouverte et bienfaisante
fait resplendir encore de nos jours, dans le jardin de son Eglise, ces
extraordinaires et merveilleuses fleurs!

MGR L'ARCHEVQUE D'EVORA.

(_Edition portugaise de l'_Histoire d'une Ame.)

       *       *       *       *       *

Sraphin, elle l'tait de visage et d'me, et l'on peut dire d'elle ce
que saint Bonaventure dit de saint Franois: qu'elle tait tout entire
un charbon embras. _L'amour divin est feu et flamme_, nous dit le
Cantique des cantiques, et Jsus, l'amour substantiel, dclare qu'il est
_venu jeter ce feu sur la terre et qu'il veut qu'il s'allume_. Le
coeur de soeur Thrse en est un brandon trs ardent, une pure
flamme du Paradis dont jamais l'ardeur ne s'est ralentie, et qui a
embras et embrasera bien d'autres coeurs. Et cela avec quelle force
et en mme temps quelle douceur! On peut dire d'elle en vrit, avec un
petit changement du texte sacr: _Elle nous entrane et nous courons 
l'odeur de ses parfums._

Heureuse victime qui, non seulement a t consume par le feu et les
flammes de l'amour divin, mais a encore reu le don si beau de les
communiquer puissamment aux mes! Les vies de Saints nous racontent les
feux de l'amour divin: la vie de soeur Thrse nous les fait voir et
sentir; les autres nous donnent envie d'aimer Dieu, mais celle-l met le
feu dans l'me.

       *       *       *       *       *

En lisant cette vie, ne croirait-on pas lire les paroles de feu et de
science divine d'un des docteurs les plus levs, les plus profonds et
les plus suaves de l'Eglise?

Et il n'y a pas que les personnes consacres  Dieu qu'elle ranime et
entrane; les personnes du monde elles-mmes ne peuvent se drober  son
influence apostolique. Oh! que Jsus soit mille et mille fois bni de
nous l'avoir donne!

       *       *       *       *       *

Si j'en juge par le spectacle des tonnantes transformations opres par
cette petite sainte, il me semble qu'elle sera  son sicle ce que les
Gertrude, les Thrse, les Marguerite-Marie ont t au leur, avec cette
diffrence que, plus encore que ces hrauts de Dieu, Thrse de
l'Enfant-Jsus a montr la voie qui conduit  l'amour, voie petite et
sublime  la fois qui, loin d'effrayer, encourage et attire.

       *       *       *       *       *

Je ne puis assez vous dire avec quelles dlices j'ai lu l'_Histoire
d'une me_; je prfrerais la disparition des chefs-d'oeuvre
d'Homre, Virgile ou Raphal  celle de ce livre o l'amour divin
resplendit si vivement.

       *       *       *       *       *

Aux yeux du monde, je suis un homme de science qui a puis sa vie dans
l'tude des lettres ecclsiastiques et profanes; mais dans la vie
intime, aux yeux de Dieu, je veux imiter Thrse et me faire un tout
_petit enfant_. Voil ce qui, dans la chre _petite reine_, m'a ravi
d'une manire irrsistible.

Heureuse enfant qui a compris pleinement l'amour! Tant d'mes, mme bien
saintes, le comprennent si mal! Sous ce rapport le coeur de Thrse
est un des plus beaux de l'Eglise.


PRIRE

_pour obtenir la batification_

_de la Servante de Dieu THRSE DE L'ENFANT-JSUS_

_et de la SAINTE FACE_


O Jsus, qui avez voulu vous faire petit enfant, pour confondre notre
orgueil, et qui, plus tard, prononciez cet oracle sublime: _Si vous ne
devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le Royaume
des cieux_, daignez couter notre humble prire, en faveur de celle qui
a vcu, avec tant de perfection, la _vie d'enfance spirituelle_ et nous
en a si bien rappel la voie.

O petit Enfant de la Crche! par les charmes ravissants de votre divine
enfance;  Face adorable de Jsus! par les abaissements de votre
Passion, nous vous en supplions, si c'est pour la gloire de Dieu et la
sanctification des mes, faites que bientt l'aurole des Bienheureuses
rayonne au front si pur de votre petite pouse THRSE DE L'ENFANT-JSUS
ET DE LA SAINTE FACE. Ainsi soit-il.

       *       *       *       *       *

_Imprimatur_:

_21 novembre 1907._ [+] THOMAS, _v. de Bayeux et Lisieux_.

       *       *       *       *       *

O Dieu, qui avez embras de votre Esprit d'amour l'me de votre
servante, THRSE DE L'ENFANT-JSUS, accordez-nous de vous aimer, nous
aussi, et de vous faire beaucoup aimer.

       *       *       *       *       *

_50 jours d'indulgence._

_17 juillet 1909._ [+] THOMAS, _v. de Bayeux et Lisieux_.




_Au Lecteur._


    _Voulez-vous un moment vivre entre ciel et terre,
    Respirer,  plein coeur, un air dlicieux,
    Voir le monde  vos pieds, planer dans la lumire,
    Et croire prs de vous quelqu'un venu des cieux?_

    _Lisez ce chant d'amour... Le regard du vulgaire
    N'en pntrerait pas le sens mystrieux;
    Vous verrez, vous, comment on aime au monastre,
    Et, dans ces murs sacrs, combien l'on est heureux._

    _A quinze ans! Tendre fleur, petite me idale,
    Thrse offre  Jsus sa candeur virginale;
    Le Saint-Pre a bni ce beau lis pour l'autel:_

    _La douceur de l'agneau, le cleste sourire,
    Les lyriques accents, tout en elle a fait dire:
    C'est un ange qu'on vit passer par le Carmel._

P. N.

Abbaye de Mondaye, 8 avril 1898.




PRFACE


Si l'on nous demande pourquoi nous avons lev le voile mystrieux qui
doit recouvrir ici-bas l'existence ignore d'une humble carmlite, nous
le dirons simplement:

Connaissant depuis son enfance cette me privilgie, et l'ayant vue
grandir chaque jour en sagesse et en grce, nous lui demandmes de
mettre par crit les misricordes du Seigneur  son gard. Nous n'avions
point d'arrire-pense; nous ne songions qu' notre dification
personnelle. Mais en parcourant ce pieux manuscrit, miroir si fidle
d'une me sraphique, le doute ne fut pas possible; il ne nous fallait
plus rserver pour nous seule ce trsor. Une source nouvelle tait
ouverte aux pauvres altrs de ce monde: c'tait notre devoir d'en
rpandre les eaux vives. Nous l'avons fait. En buvant la premire 
cette source pure, nous ne pensions pas, hlas! que l'heure ft dj
venue d'en partager les dlices... Mais le blanc lis de cette me
virginale s'tait panoui ds les premiers jours d'un printemps radieux;
la grappe tait mre avant le temps ordinaire des vendanges. Et le
Seigneur se pencha, il cueillit doucement la fleur embaume, il dtacha
sans effort sa grappe chrie du cep amer de l'exil, la trouvant
totalement dore des feux de l'Amour divin.

     Quelles actions hroques ou clatantes avait donc pu accomplir, 
     l'ge de 24 ans, Sr Thrse de l'Enfant-Jsus et de la Sainte
     Face? crit Franois Veuillot. La jeune carmlite avait simplement
     servi Dieu avec une fidlit constante et assidue dans les plus
     petites choses.

     Tout enfant, ne dans une famille admirablement chrtienne, elle
     s'tait sentie attire vers le clotre. Ds l'ge de quinze ans, 
     force de dmarches et de supplications, elle avait obtenu la
     permission d'entrer au Carmel.

     A vingt-quatre ans, mine par une maladie de poitrine, elle s'y
     teignait dans la paix du Seigneur.

     Voil toute sa carrire. A la conter par les vnements extrieurs,
     on en remplirait tout au plus une dizaine de pages. Mais, si l'on
     veut pntrer dans la vie intime de cette me, un volume entier
     parat encore trop court.

     Or, cette vie intime a t crite par la main la plus propre 
     composer une telle oeuvre: la main de Soeur Thrse elle-mme.

     On devine que ce n'est point d'aprs son inspiration personnelle
     que l'humble carmlite entreprit cet ouvrage. Ce fut sa suprieure
     qui, admirant cette vertu modeste et apprhendant la fin prmature
     de cette existence anglique, donna l'ordre  la sainte enfant de
     se raconter elle-mme. Obissante avant tout et sincre par-dessus
     tout, Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus crivit tout. Une vertu
     mdiocre aurait t trouble; une humilit de mauvais aloi et
     voulu diminuer ses mrites aux dpens du vrai. Mais l'humilit
     relle ne se propose point de cacher ses mrites; elle ignore si
     elle en possde. Les vertus qu'on admire en sa conduite, elle les
     expose avec simplicit, comme des bienfaits du Ciel. Les grces
     extraordinaires o chacun reconnat la prdilection de Dieu pour
     une me d'lite, elle les rvle avec une candeur presque nave
     comme des misricordes immrites. Mais, ni ces vertus, ni ces
     grces, elle ne songe  les dissimuler. Voil dans quel esprit
     Soeur Thrse crivit l'histoire de son me.

     Aux hommes de got, fatigus des complications et des raffinements
     de la littrature contemporaine, nous indiquerions volontiers ces
     mmoires d'une carmlite: ils y trouveraient, au seul point de vue
     de la jouissance artistique et intellectuelle, un rafrachissement
     dlicieux, un bain d'innocence, de fracheur et de puret.

     Quant aux mes chrtiennes, est-il besoin de dire que nous leur
     conseillons vivement cette lecture anglique? Elles y trouveront un
     essor,  la fois puissant et doux, vers le Ciel.

     Ce qui caractrise la saintet de Soeur Thrse de
     l'Enfant-Jsus, c'est une simplicit d'enfant dans son commerce
     avec Dieu. La jeune religieuse a retenu le conseil de
     Notre-Seigneur: _Si vous ne devenez semblable  ces petits, vous
     n'entrerez pas dans le royaume des Cieux._ Elle se fait toute
     petite auprs du divin Matre. Elle lui parle, elle l'coute, elle
     le sert avec la familiarit, l'obissance et l'empressement d'une
     enfant docile et aimante. Elle ne le quitte pas de la main, elle
     s'abandonne  lui tout entire, elle professe envers lui cette
     confiance aveugle et illimite des tout petits pour les trs
     grands. Quelque souhait qu'elle forme, elle le confie sans crainte
      Jsus; quelque dsir que Jsus lui exprime, elle l'accomplit avec
     joie. Et c'est ainsi que, sans effort apparent, comme en se
     laissant conduire, elle atteint le sublime.

     Sans effort apparent, mais non sans peine et sans labeur rels.
     Cette innocence eut  soutenir des luttes quotidiennes; elle eut 
     subir plusieurs fois dans le secret de son me des preuves
     terribles. Epreuves et luttes, elle les a consignes dans son
     histoire, avec la mme franchise et la mme srnit que les
     grces et les misricordes.

     Et qu'on ne croie pas que cette constance  vouloir tre enfant
     devant Dieu imprimt  la vertu de Soeur Thrse un caractre
     puril! Cette religieuse adolescente, qui s'appliquait  se faire
     toute petite, avait acquis au contraire, en peu de temps, par
     l'oraison et par l'tude, une telle maturit d'intelligence et une
     telle vigueur de jugement, que sa suprieure n'hsitait pas  lui
     confier la direction des novices,  un ge o elle aurait pu tre
     encore leur compagne[3].

            *       *       *       *       *

     Chre Elue, qui tes devenue si bienfaisante, crit un autre
     auteur, qui _redescendez_ du sein de la gloire comme vous l'avez
     promis, pour faire du bien, vous avez cr en ce monde dans le
     parterre choisi de l'Epoux, et l vous ftes vraiment le _lys de la
     valle_, singulirement protg contre les orages du monde et les
     vents mauvais qui, hlas! trop souvent effeuillent et brisent les
     plus beaux chefs-d'oeuvre de Dieu. Mais, pour le rconfort de
     beaucoup, vous tes devenue la _fleur des champs_, que les pauvres
     passants, tout couverts de la poussire du chemin, peuvent admirer
     et dont la suave odeur les vivifie et les rjouit. C'est une grce
     que nous ne laisserons pas passer sans nous l'approprier; nous
     admirerons en vous l'oeuvre du divin Jardinier, lui demandant de
     la continuer, de la renouveler dans beaucoup d'autres mes.

     La physionomie de la jeune carmlite a t admirablement dpeinte
     par Mgr Gay, et on dirait vraiment qu'elle posait devant lui quand
     il crivit ces pages lumineuses sur l'_Abandon_:

     L'me abandonne vit de foi, elle espre comme elle respire, elle
     aime sans interruption. Chaque volont divine, quelle qu'elle soit,
     la trouve libre. Tout lui semble galement bon. N'tre rien, tre
     beaucoup, tre peu: commander, obir; tre humilie, tre oublie;
     manquer ou tre pourvue, vivre longtemps, mourir bientt, mourir
     sur l'heure, tout lui plat. Elle veut tout, parce qu'elle ne veut
     rien, et elle ne veut rien, parce qu'elle veut tout. Sa docilit
     est active, et son indiffrence amoureuse. Elle n'est  Dieu qu'un
     _oui_ vivant.

     Dirai-je le dernier mot de ce bienheureux et sublime tat? C'est
     la vie des enfants de Dieu, c'est la sainte enfance spirituelle.
     Oh! que cela est parfait! plus parfait que l'amour des souffrances,
     car rien n'immole tant l'homme que d'tre sincrement et
     paisiblement petit. L'esprit d'enfance tue l'orgueil bien plus
     srement que l'esprit de pnitence.

     ... L'pre rocher du Calvaire offre encore quelque pture 
     l'amour-propre;  la crche, tout le vieil homme meurt forcment
     d'inanition. Or, pressez ce bni mystre de la crche, pressez ce
     fruit de la sainte enfance, vous n'en ferez jamais sortir que
     l'abandon. Un enfant se livre sans dfense et s'abandonne sans
     rsistance! Que sait-il? Que peut-il? Que prtend-il savoir et
     pouvoir? C'est un tre dont on est absolument matre. Aussi avec
     quelles prcautions on le traite et quelles caresses on lui
     fait...

     C'est jusque-l que Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus s'tait
     donne; aussi connut-elle la suavit des caresses divines, et sur
     le Coeur du Matre, dans ses doux battements, elle comprit le
     secret du Roi, qui est l'amour. L'esprit d'enfance lui communiqua
     aussi cette libert que le P. Gratry a si bien dfinie, l'tat
     d'une me qui est sortie des bornes rtrcies de son horizon
     personnel, qui a quitt l'troite prison de l'habitude, pour
     prendre une vie large et puissante, toujours renouvele en Dieu.
     Cette pouse fidle avait si bien su rduire sa nature fire et
     ardente et l'extrme sensibilit de son coeur que, peu de temps
     avant de mourir, elle pouvait se rendre ce tmoignage: Depuis
     l'ge de trois ans, je n'ai jamais rien refus au bon Dieu.
     Certes, elle avait beaucoup reu, mais elle donna beaucoup aussi,
     _et le mrite sortit d'elle comme le ruisseau sort de sa source_.

Il tait impossible de mieux analyser et de mieux comprendre cette me
choisie,  la fois enfantine et hroque.

       *       *       *       *       *

Avant d'introduire le lecteur dans ce sanctuaire intime, nous devons le
prvenir, comme aux ditions prcdentes, des modifications que nous
avons cru devoir apporter au Manuscrit original, le divisant en
plusieurs chapitres pour la clart du rcit.

Suivront: _Conseils et Souvenirs_, quelques _Lettres_, puis un recueil
de ses _Posies_, dernire rvlation d'une me tout embrase du cleste
amour.

       *       *       *       *       *

Et, ds maintenant, qu'il nous soit permis de faire connatre en
quelques mots les aspirations de cette _vierge apostolique_, et
comment Notre-Seigneur se plat  les combler.

_Je ne compte pas rester inactive au Ciel_, disait-elle; _mon dsir est
d'y travailler encore pour l'Eglise et les mes...

Aprs ma mort, je ferai tomber une pluie de roses. Je veux passer mon
Ciel  faire du bien sur la terre._

Ces esprances et ces promesses se ralisent en effet d'une manire
touchante et souvent prodigieuse. Depuis l'apparition de l'_Histoire de
son Ame_, actuellement tire en France  125.000 exemplaires, sans
compter les 350.000 de l'dition abrge (_Appel aux Petites mes_),
nous ne cessons d'en recevoir de toutes parts les tmoignages les plus
prcieux.

Cette _Histoire d'une Ame_, sous diffrents titres, est traduite en
neuf langues trangres; et les traductions portugaise et
anglaise--privilge singulier--sont enrichies d'indulgences par le
cardinal-patriarche de Lisbonne, huit prlats de la mme nation et par
Mgr Bourne, archevque de Westminster.

Depuis quatorze ans, les plerinages  la tombe de Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus deviennent de plus en en plus nombreux. On baise
respectueusement cette terre sainte, on en garde des fleurs comme de
vritables reliques; et, ce qui vaut mieux que des fleurs phmres, on
emporte de ce lieu bni des consolations durables, des grces de toutes
sortes. Un vque missionnaire, revenant de ce tombeau, qui bientt,
dit-il, sera glorieux, nous confiait qu'il avait vu par trois fois la
_petite Thrse_ lui sourire.

Mais cette _petite Thrse_ ne fait point acception de personnes: si
elle sourit  un prince de l'Eglise, elle essuie aussi volontiers les
larmes des pauvres. Tant de fois elle nous l'a fait savoir! Citons
simplement l'exemple de cette femme en haillons, surprise l, tout en
pleurs, dans l'attitude et l'expression du plus affreux dsespoir, et
tout  coup change, souriante, comme irradie par une vision cleste.
Etonn d'un tel contraste, le tmoin cach de cette scne, qui ne
connaissait ni Soeur Thrse, ni sa tombe, osa s'approcher pour
interroger la mendiante et connatre la cause d'une si subite
transformation: J'ai pri la petite sainte du Carmel, rpondit la
pauvre femme mue et confuse... Oh! comme elle m'a bien console!...

Les grands et les petits sont donc les clients de cet ange.

Nous suffisons  peine  contenter les pieux dsirs de tous ceux qui
demandent une parcelle de ses vtements, une _relique_ quelconque, si
minime soit-elle, de _la petite reine_, de la _petite sainte
Thrse_, de _la petite grande sainte_, comme chacun l'appelle tour 
tour. Nous ne comptons plus les souvenirs distribus.

Et c'est ainsi que, par son intercession, on obtient les faveurs les
plus signales.

Nous en donnerons d'autres exemples  la fin de ce volume, mais nous
savons bien que le livre d'or du Ciel pourra seul nous rvler
l'abondance et le parfum de cette _pluie de roses_ qui tombe aujourd'hui
silencieuse...

C'est encore dans ce livre du Ciel que nous apprendrons chacun des noms
bnis de cette _lgion de petites mes_ demandes par Thrse,
victimes comme elle de l'AMOUR MISRICORDIEUX, entranes  sa suite
dans sa _petite voie d'enfance spirituelle_, voie de simplicit, de
confiance et de paix dont l'Esprit-Saint a dit par la bouche du
Prophte: _Il y a une route, une voie qu'on appelle la voie sainte,
les simples mme la suivront et ne s'gareront pas._ (Is., XXXV.)

       *       *       *       *       *

O Thrse, vous qui avez reu de Dieu le don de comprendre si
parfaitement cette _voie sainte_, d'y marcher si fidlement et d'y
appeler si suavement les mes; vous qui nous disiez sur votre lit de
mort: _Je n'ai jamais donn au Bon Dieu que de l'amour, il me rendra de
l'amour..._, votre parole tait une prophtie. Oui, nous en sommes les
heureux tmoins, le Seigneur vous rend de l'amour! Combien d'autels vous
sont levs dans les coeurs! et de quels ardents dsirs ces coeurs
qui vous aiment appellent le jour o se termineront heureusement les
dmarches qui doivent amener votre glorification sur la terre.

       *       *       *       *       *

En effet, la cause de batification de Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus, soumise  la Sainte Eglise en 1909, a dj vu
s'instruire, dans les premiers mois de 1910, le Procs diocsain des
Ecrits. Le Procs dit _de Rputation de Saintet_, commenc en aot
1910, ayant t rapidement conduit, fut dpos  Rome en fvrier 1912 et
subit actuellement un examen prparatoire devant la Sacre Congrgation
des Rites.

Nous demandons humblement aux nombreux amis de Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus de bien vouloir unir leurs prires aux ntres, pour
assurer le succs de cette oeuvre entreprise uniquement pour la plus
grande gloire de Dieu.

LA MRE PRIEURE DES CARMLITES.

_Monastre du Carmel de Lisieux,
ddi au Sacr-Coeur de Jsus et  l'Immacule Conception._




INTRODUCTION


Au mois de septembre 1843, un jeune homme de vingt ans gravissait,
pensif et rveur, la cime leve du Grand Saint-Bernard: son regard
profond et mlancolique brillait d'un pieux enthousiasme. Les beauts
majestueuses de cette nature grandiose des Alpes faisaient natre en son
me mille penses gnreuses; et son coeur, ardent et pur comme la
neige ternelle des montagnes, ne pouvant plus contenir le flot toujours
croissant de son amoureuse louange, il s'arrta longtemps et versa des
larmes... Puis, reprenant sa marche interrompue, il arriva bientt au
but de son voyage, au monastre bni qui, du haut de ce sommet
dangereux, rayonne au loin comme un phare d'esprance et d'exquise
charit.

Le vnrable Prieur, tout d'abord frapp de la beaut remarquable de son
hte, de l'expression loyale de ses traits, le reut avec une
particulire bienveillance. Il s'informa de sa famille, du lieu de sa
naissance, et connut ainsi ses noms: Louis-Joseph-Stanislas Martin, n
 Bordeaux le 22 aot 1823[4], alors que son pre, brave capitaine[5],
type de foi, de vaillance et d'honneur, y tait en garnison. Il sut que,
depuis quelque temps, ses parents habitaient Alenon, dans la
Basse-Normandie, et que l, prsentement, Louis tait chri comme le
benjamin de ses frres et soeurs, le prfr entre tous.

Avait-il donc entrepris un si long voyage pour le seul motif de visiter
en passant les beauts pittoresques de ce pays enchanteur? Il y a si
loin de la Normandie  la Suisse, surtout par les diligences, et plus
souvent le bton  la main!--Non, ce n'tait pas un asile pour une nuit,
pour quelques heures seulement qu'il venait solliciter en ces lieux:
c'tait un abri pour la nuit un peu plus longue de la vie...

Mon bon jeune homme, lui dit alors le respectable religieux, vos tudes
de latin sont-elles termines? Et sur la rponse ngative de Louis:

Je le regrette, mon enfant, car c'est une condition essentielle pour
tre admis parmi nos frres; mais ne vous dcouragez pas, retournez dans
votre pays, travaillez avec ardeur, et nous vous recevrons ensuite 
bras ouverts.

Notre voyageur reprit donc, un peu dsenchant, le chemin de sa patrie:
ce jour-l, ne l'et-il pas nomm plutt le chemin de l'exil? Cependant,
il ne tarda pas  sentir que le monastre antique du Grand Saint-Bernard
devait tre seulement pour sa vie entire, un doux et lointain souvenir;
que, sur lui, le Seigneur avait d'autres desseins, galement
misricordieux, galement ineffables.

       *       *       *       *       *

D'un autre ct, dans la mme ville d'Alenon,--quelques annes plus
tard--une pieuse jeune fille, au visage agrablement empreint d'une rare
nergie de caractre, Mlle Zlie Gurin, se prsentait, accompagne
de sa mre,  l'Htel-Dieu des Soeurs de Saint-Vincent de Paul. Elle
voulait, depuis longtemps dj, solliciter son admission dans cet asile
de charit; mais ds la premire entrevue, la Mre Suprieure, guide
par l'Esprit-Saint, lui rpondit sans hsiter que telle n'tait pas la
volont de Dieu. Zlie rentra donc sous le toit paternel, dans la douce
compagnie de ses chers parents, de sa soeur ane[6] et de son jeune
frre, dont il sera plus d'une fois question dans le cours de ce rcit.

Or, depuis sa dmarche infructueuse, la jeune fille faisait bien souvent
dans son coeur cette nave prire: Mon Dieu, puisque je ne suis pas
digne d'tre votre pouse comme ma soeur chrie, j'entrerai dans
l'tat du mariage pour accomplir votre volont sainte. Alors, je vous en
prie, _donnez-moi beaucoup d'enfants, et qu'ils vous soient tous
consacrs_.

       *       *       *       *       *

Dans sa misricordieuse bont, le Seigneur rservait  cette me d'lite
le vertueux jeune homme dont nous avons parl; et, par un concours de
circonstances vraiment providentielles, le 12 juillet 1858, se
clbraient, dans l'glise Notre-Dame d'Alenon, leurs noces bnies.

Le soir mme de cet heureux jour,--une lettre intime nous l'a
rvl--Louis confia  sa jeune compagne son dsir de la regarder
toujours comme une soeur bien-aime. Mais, aprs de longs mois,
partageant le rve de son pouse, il dsira comme elle voir leur union
porter des fruits nombreux, afin de les offrir au Seigneur. Il put
redire alors l'admirable prire du chaste Tobie: _Vous le savez, mon
Dieu, si je prends une pouse sur la terre, c'est par le seul dsir
d'une postrit dans laquelle soit bni votre nom dans les sicles des
sicles._

Sa condescendance plut au Seigneur. De ce parterre choisi germrent
neuf blanches fleurs, dont quatre, ds le bas ge, allrent s'ouvrir
dans les jardins clestes, tandis que les cinq autres s'panouirent plus
tard, soit dans l'Ordre du Carmel, soit dans celui de la Visitation.
Ainsi se ralisa le voeu de leur pieuse mre.

Toutes furent, ds le berceau, consacres  la Reine des lis, la Vierge
Immacule. Nous donnons ici leurs noms, faisant remarquer le neuvime et
dernier comme privilgi entre tous, ainsi que, dans les choeurs des
Anges, on distingue au neuvime celui des sraphins.

Marie-Louise, Marie-Pauline, Marie-Lonie, Marie-Hlne, morte  quatre
ans et demi, Marie-Joseph-Louis, Marie-Joseph-Jean-Baptiste,
Marie-Cline, Marie-Mlanie-Thrse, morte  trois mois,
_Marie-Franoise-Thrse_.

Les deux enfants du nom de Joseph furent obtenus par la prire et les
larmes. Aprs la naissance des quatre filles anes, il fut demand 
Dieu, par l'intercession de saint Joseph, _un petit missionnaire_; et
bientt parut ici-bas, plein de sourires et de charmes, le premier
Marie-Joseph. Hlas! il ne fit que se montrer  sa mre... Aprs cinq
mois d'exil, il s'envolait au sanctuaire des cieux! Suivirent alors
d'autres neuvaines, plus pressantes. A tout prix, il fallait obtenir 
la famille un prtre, un missionnaire. Mais _les penses du Seigneur ne
sont pas nos penses, ses voies ne sont pas nos voies_. Un nouveau
petit Joseph arriva plein d'esprances; et neuf mois s'taient  peine
couls qu'il s'enfuyait de ce monde, et rejoignait son frre aux
Tabernacles ternels.

Alors ce fut fini. On ne demanda plus de missionnaire. Ah! si, ds ce
temps-l, le voile de l'avenir s'tait soulev un instant, quels lans
de reconnaissance et de joie! Oui, malgr les apparences, le dsir de
ces chrtiens d'un autre ge tait entirement combl; il l'tait
surtout dans leur dernire enfant, me bnie, reine entre ses soeurs,
choisie et privilgie par excellence. N'a-t-on pas crit d'elle avec
vrit: _Thrse est maintenant un remarquable missionnaire  la parole
puissante et irrsistible, sa vie a un charme qui ne se perdra jamais;
et toute me qui se laissera prendre  cet hameon ne restera ni dans
les eaux de la tideur, ni dans celles du pch._.......

       *       *       *       *       *

Ses parents eux-mmes ne sont-ils pas aussi devenus missionnaires?...
Nous lisons aux premires pages de la traduction portugaise de
l'Histoire d'une Ame cette touchante ddicace d'un pieux et savant
religieux de la Compagnie de Jsus[7]:

A LA SAINTE ET TERNELLE MMOIRE DE LOUIS-JOSEPH-STANISLAS MARTIN ET DE
ZLIE GURIN, BIENHEUREUX PARENTS DE SOEUR THRSE DE L'ENFANT-JSUS,
POUR SERVIR D'EXEMPLE A TOUS LES PARENTS CHRTIENS.

Bien loin de souponner cet apostolat futur, ils le prparaient
cependant  leur insu par une vie toujours plus parfaite.

L'preuve les visita bien des fois, mais une rsignation pleine d'amour
tait leur seule rponse au Dieu, toujours Pre, qui n'abandonne jamais
ses enfants.

Chaque aurore les voyait au pied des saints autels. Ils s'agenouillaient
ensemble au banquet sacr, observaient rigoureusement les abstinences et
jenes de l'Eglise, gardaient avec une fidlit absolue le repos du
dimanche et faisaient des lectures saintes leurs dlassements prfrs.
Ils priaient en commun,  la faon touchante du vnrable aeul, le
capitaine Martin, qu'on ne pouvait, sans pleurer, entendre rciter le
Pater.

Les grandes vertus chrtiennes brillaient  ce foyer. L'aisance n'y
introduisait pas le luxe, on ne s'y dpartait jamais d'une simplicit
toute patriarcale.

_Dans quelle illusion vivent la plupart des hommes!_ rptait souvent
Madame Martin, _possdent-ils des richesses? ils veulent aussitt des
honneurs; et s'ils les obtiennent, ils sont encore malheureux; car
jamais le coeur qui cherche autre chose que Dieu n'est satisfait._

Toutes ses ambitions maternelles regardaient les Cieux. _Quatre de mes
enfants sont dj bien placs_, crivait-elle, _et les autres, oui, les
autres iront aussi dans ce royaume cleste, chargs de plus de mrites
puisqu'ils auront plus longtemps combattu..._

La charit, sous toutes ses formes, devenait l'coulement de cette
puret de vie et de ces sentiments gnreux. Les deux poux prlevaient
chaque anne, sur le fruit de leurs travaux, une forte somme pour
l'oeuvre de la Propagation de la Foi. Ils soulageaient les pauvres
dans leur dtresse et les servaient de leurs propres mains. On a vu le
pre de famille,  l'exemple du bon Samaritain, relever sans honte un
ouvrier, gisant ivre-mort dans une rue frquente, prendre sa bote
d'outils, lui offrir l'appui de son bras et, tout en lui faisant une
douce remontrance, le conduire  sa demeure.

Il en imposait aux blasphmateurs qui, sur une simple observation, se
taisaient en sa prsence.

Jamais les petitesses du respect humain ne diminurent les grandeurs de
son me. En quelque compagnie qu'il ft, il saluait toujours le Saint
Sacrement en passant devant une glise. Il saluait de mme, par respect
pour le caractre sacerdotal, tout prtre qu'il rencontrait sur son
chemin.

Citons enfin un dernier exemple de la bont de son coeur:

Ayant vu dans une gare un malheureux pileptique, mourant de faim, sans
argent pour regagner son pays, Monsieur Martin fut mu de compassion,
prit son chapeau, y dposa une premire aumne, et s'en alla quter 
tous les voyageurs. Les pices pleuvaient dans la bourse improvise, et
le malade, touch de tant de bont, pleurait de reconnaissance.

En rcompense de si rares vertus, toutes les bndictions de Dieu
s'attachaient aux pas de son fidle serviteur. Ds l'anne 1871, il put
quitter sa maison de bijouterie et se retirer dans sa nouvelle
habitation, rue Saint-Blaise. La fabrication de dentelles, dites point
d'Alenon, commence par Madame Martin, fut alors uniquement continue.

C'est dans cette maison de la rue Saint-Blaise que devait clore notre
cleste fleur; nous l'appelons ainsi, parce qu'elle-mme donna pour
titre au manuscrit de sa Vie: HISTOIRE PRINTANIRE D'UNE PETITE FLEUR
BLANCHE. Elle ne devait pas, en effet, connatre d'automne, encore
moins d'hiver avec ses nuits glaces...

Pourtant ce fut en plein hiver, le 2 janvier 1873, qu'elle prit
naissance au sein de la famille bnie dont nous avons parl. Par une
dlicatesse toute providentielle pour ses deux soeurs anes,--alors
pensionnaires  la Visitation du Mans--cette date tombait pendant les
vacances; aussi, quel ne fut pas leur bonheur lorsque, vers minuit, le
bon pre, montant d'un pas lger jusqu' leur chambre, s'cria d'un ton
joyeux: Enfants, vous avez une petite soeur! Cependant, cette fois
encore, il esprait, sans trop se l'avouer, un petit missionnaire! Mais
la dception ne fut pas grande, et l'on reut cette dernire enfant
comme un prsent du Ciel. C'tait le _bouquet_, disait plus tard son
bien-aim pre. Il l'appelait encore et surtout _sa petite reine_,
quand il n'ajoutait pas ces titres pompeux: de France et de Navarre.

La petite reine, on le voit, fut bien accueillie; et, comme elle venait
au monde dans le temps de Nol, les anges chantrent aussi sur son
berceau; ils empruntrent pour cet office la voix d'un enfant pauvre qui
vint, ce jour-l mme, sonner timidement  la porte de l'heureuse
demeure, remettant un papier sur lequel taient crits ces vers:

   _Souris et grandis vite,
    Au bonheur tout t'invite:
    Tendres soins, tendre amour...
    Oui, souris  l'aurore,
    Bouton qui viens d'clore:_
    TU SERAS ROSE UN JOUR!...

C'tait un doux prsage, une prophtie gracieuse; en effet, le bouton
devint une rose d'amour, mais pour de courts instants, _l'espace d'un
matin!_

En attendant, il souriait  la vie, et tout le monde lui rendait ses
sourires. Le 4 janvier, on le porta solennellement  l'glise Notre-Dame
pour recevoir la divine rose du baptme, lui donnant pour marraine sa
soeur ane Marie, avec les noms dj dsigns de
MARIE-FRANOISE-THRSE. Jusque-l, tout tait joie et bonheur; mais
bientt, sur sa tige dlicate, le tendre bouton se pencha. Plus
d'espoir! on devait s'attendre  le voir tomber et mourir... Il faut
s'adresser  saint Franois de Sales, crivait la tante Visitandine, et
promettre, si l'enfant gurit, de l'appeler de son second nom:
_Franoise_. Ce fut un glaive pour le coeur de sa mre. Penche sur
le berceau de sa _Thrse_ chrie, elle attendait, pour ainsi dire, le
dernier moment, se disant en elle-mme: Lorsque tout espoir va me
sembler perdu, alors seulement je vais faire cette promesse de l'appeler
Franoise.

Le doux Franois de Sales dclina l'honneur  la sainte Rformatrice du
Carmel: l'enfant revint  la vie et s'appela dfinitivement THRSE. Il
fallut nanmoins assurer sa gurison par un grand sacrifice: l'envoyer 
la campagne et lui trouver une nourrice. Alors le _petit bouton de
rose_ se redressa sur sa tige, il devint fort et vigoureux, les mois de
l'exil passrent vite; puis on le remit frais et charmant dans les bras
de sa vraie mre.




Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus ET DE LA SAINTE FACE

HISTOIRE D'UNE AME CRITE PAR ELLE-MME

1873-1897


    _Je suis venu apporter le feu sur la terre, et quel est mon dsir,
    sinon qu'on l'allume?_ Luc, XII, 49.

      Rappelle-toi cette trs douce flamme
      Que tu voulais allumer da les coeurs;
      Ce feu du ciel, tu l'as mis en mon me,
      Je veux aussi rpandre ses ardeurs.
    Une faible tincelle,  mystre de vie!
    Suffit pour allumer un immense incendie.
        Que je veux,  mon Dieu,
        Porter au loin ton feu,
          Rappelle-toi!

       SR THRSE DE L'ENFANT-JSUS.

[Illustration: LA COUPE DE MON COEUR DBORDE. LE BONHEUR ET LA GRCE
M'ACCOMPAGNERONT TOUS LES JOURS DE MA VIE. Ps. XXIII]




CHAPITRE IER

Les premires notes d'un cantique d'amour. Le coeur d'une mre.
Souvenirs de deux  quatre ans.


C'est  vous, ma Mre vnre, que je viens confier l'_histoire de mon
me_. Le jour o vous me l'avez demande, il me semblait que cela
dissiperait mon coeur; mais depuis, Jsus m'a fait sentir qu'en
obissant simplement je lui serais agrable. Je vais donc commencer 
chanter ce que je dois redire ternellement: _les misricordes du
Seigneur!..._

Avant de prendre la plume, je me suis agenouille devant la statue de
Marie[8]: celle qui a donn  ma famille tant de preuves des maternelles
prfrences de la Reine du ciel; je l'ai supplie de guider ma main,
afin de ne pas tracer une seule ligne qui ne lui soit agrable. Ensuite,
ouvrant le saint Evangile, mes yeux sont tombs sur ces mots: _Jsus,
tant mont sur une montagne, appela  lui ceux qu'il lui plut._[9]
Voil bien le mystre de ma vocation, de ma vie tout entire; et surtout
le mystre des privilges de Jsus sur mon me. Il n'appelle pas ceux
qui en sont dignes, mais ceux qu'il lui plat. Comme le dit saint Paul:
_Dieu a piti de qui il veut, et il fait misricorde  qui il veut
faire misricorde[10]. Ce n'est donc pas l'ouvrage de celui qui veut, ni
de celui qui court, mais de Dieu qui fait misricorde._[11]

Longtemps je me suis demand pourquoi le bon Dieu avait des prfrences,
pourquoi toutes les mes ne recevaient pas une gale mesure de grces.
Je m'tonnais de le voir prodiguer des faveurs extraordinaires  de
grands pcheurs comme saint Paul, saint Augustin, sainte Madeleine et
tant d'autres qu'il forait, pour ainsi dire,  recevoir ses grces. Je
m'tonnais encore, en lisant la vie des saints, de voir Notre-Seigneur
caresser du berceau  la tombe certaines mes privilgies, sans laisser
sur leur passage aucun obstacle qui les empcht de s'lever vers lui,
ne permettant jamais au pch de ternir l'clat immacul de leur robe
baptismale. Je me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple,
mouraient en grand nombre sans mme avoir entendu prononcer le nom de
Dieu.

Jsus a daign m'instruire de ce mystre. Il a mis devant mes yeux le
livre de la nature, et j'ai compris que toutes les fleurs cres par lui
sont belles, que l'clat de la rose et la blancheur du lis n'enlvent
pas le parfum de la petite violette, n'tent rien  la simplicit
ravissante de la pquerette. J'ai compris que, si toutes les petites
fleurs voulaient tre des roses, la nature perdrait sa parure
printanire, les champs ne seraient plus maills de fleurettes.

Ainsi en est-il dans le monde des mes, ce jardin vivant du Seigneur. Il
a trouv bon de crer les grands saints qui peuvent se comparer aux lis
et aux roses; mais il en a cr aussi de plus petits, lesquels doivent
se contenter d'tre des pquerettes ou de simples violettes destines 
rjouir ses regards divins lorsqu'il les abaisse  ses pieds. Plus les
fleurs sont heureuses de faire sa volont, plus elles sont parfaites.

J'ai compris autre chose encore... J'ai compris que l'amour de
Notre-Seigneur se rvle aussi bien dans l'me la plus simple, qui ne
rsiste en rien  ses grces, que dans l'me la plus sublime. En effet,
le propre de l'amour tant de s'abaisser, si toutes les mes
ressemblaient  celles des saints Docteurs qui ont illumin l'Eglise, il
semble que le bon Dieu ne descendrait point assez bas en venant jusqu'
elles. Mais il a cr l'enfant qui ne sait rien et ne fait entendre que
de faibles cris; il a cr le pauvre sauvage n'ayant pour se conduire
que la loi naturelle; et c'est jusqu' leurs coeurs qu'il daigne
s'abaisser!

Ce sont l _les fleurs des champs_ dont la simplicit le ravit; et, par
cette action de descendre aussi bas, le Seigneur montre sa grandeur
infinie. De mme que le soleil claire  la fois le cdre et la petite
fleur; de mme l'Astre divin illumine particulirement chacune des
mes, grande ou petite, et tout correspond  son bien: comme dans la
nature, les saisons sont disposes de manire  faire clore, au jour
marqu, la plus humble pquerette.

       *       *       *       *       *

Sans doute, ma Mre, vous vous demandez avec tonnement o je veux en
venir; car, jusqu'ici, je n'ai rien dit encore qui ressemble 
l'histoire de ma vie; mais ne m'avez-vous pas ordonn d'crire sans
contrainte ce qui me viendrait naturellement  la pense? Ce n'est donc
pas _ma vie_ proprement dite que vous trouverez dans ces pages; ce sont
_mes pennes_ sur les grces que Notre-Seigneur a daign m'accorder.

Je me trouve  une poque de mon existence o je puis jeter un regard
sur le pass; mon me s'est mrie dans le creuset des preuves
intrieures et extrieures. Maintenant, comme la fleur aprs l'orage, je
relve la tte, et je vois que se ralisent pour moi les paroles du
psaume:

_Le Seigneur est mon Pasteur, je ne manquerai de rien. Il me lait
reposer dans des pturages agrables et fertiles; Il me conduit
doucement le long des eaux. Il conduit mon me sans la fatiguer... Mais,
lors mme que je descendrais dans la valle de l'ombre de la mort, je ne
craindrais aucun mal, parce que vous serez avec moi, Seigneur[12]!_

Oui, toujours le Seigneur a t pour moi _compatissant et rempli de
douceur, lent  punir, et abondant en misricordes_[13]! Aussi,
j'prouve un rel bonheur  venir chanter prs de vous, ma Mre, ses
ineffables bienfaits. C'est pour _vous seule_ que je vais crire
l'histoire de _la petite fleur_ cueillie par Jsus; cette pense
m'aidera  parler avec abandon, sans m'inquiter ni du style, ni des
nombreuses digressions que je vais faire; un coeur de mre comprend
toujours son enfant, alors mme qu'il ne sait que bgayer. Je suis donc
sre d'tre comprise et devine.

Si une petite fleur pouvait parler, il me semble qu'elle dirait
simplement ce que le bon Dieu a fait pour elle, sans essayer de cacher
ses dons. Sous prtexte d'humilit, elle ne dirait pas qu'elle est
disgracieuse et sans parfum, que le soleil a terni son clat, que les
orages ont bris sa tige, alors qu'elle reconnatrait en elle-mme tout
le contraire.

La fleur qui va raconter son histoire se rjouit d'avoir  publier les
prvenances tout  fait gratuites de Jsus. Elle reconnat que rien
n'tait capable en elle d'attirer ses divins regards; que sa misricorde
seule l'a comble de biens. C'est lui qui l'a fait natre en une terre
sainte et comme tout imprgne d'un parfum virginal; c'est lui qui l'a
fait prcder de _huit lis_ clatants de blancheur. Dans son amour, il a
voulu la prserver du souffle empoisonn du monde:  peine sa corolle
commenait-elle  s'entr'ouvrir, que ce bon Matre la transplanta sur la
montagne du Carmel, dans le jardin choisi de la Vierge Marie.

Je viens, ma Mre, de rsumer en peu de mots ce que le bon Dieu a fait
pour moi; maintenant je vais entrer dans le dtail de ma vie d'enfant:
je sais que, l o tout autre ne verrait qu'un rcit ennuyeux, votre
coeur maternel trouvera des charmes.

       *       *       *       *       *

Dans l'_histoire de mon me_ jusqu' mon entre au Carmel, je distingue
trois priodes bien marques: la premire, malgr sa courte dure, n'est
pas la moins fconde en souvenirs; elle s'tend depuis l'veil de ma
raison jusqu'au dpart de ma mre chrie pour la patrie des cieux;
autrement dit: jusqu' mon ge de quatre ans et huit mois.

Le bon Dieu m'a fait la grce d'ouvrir mon intelligence de trs bonne
heure, et de graver si profondment dans ma mmoire les souvenirs de
mon enfance que ces vnements passs me semblent d'hier. Sans doute,
Jsus voulait me faire connatre et apprcier la mre incomparable qu'il
m'avait donne. Hlas! sa main divine me l'enleva bientt pour la
couronner dans le ciel.

Toute ma vie, le Seigneur s'est plu  m'entourer d'amour; mes premiers
souvenirs sont empreints des sourires et des caresses les plus tendres.
Mais s'il avait plac prs de moi tant d'amour, il en avait mis aussi
dans mon petit coeur, le crant affectueux et sensible. On ne peut se
figurer combien je chrissais mon pre et ma mre; je leur tmoignais ma
tendresse de mille manires, car j'tais trs expansive; toutefois, les
moyens que j'employais alors me font rire aujourd'hui quand j'y pense.

Vous avez voulu, ma Mre, me mettre entre les mains les lettres de
maman, adresses en ce temps-l  ma soeur Pauline, pensionnaire  la
Visitation du Mans; je me souviens parfaitement des traits qu'elles
contiennent; mais il me sera plus facile de citer simplement certains
passages de ces lettres charmantes, souvent trop logieuses  mon gard,
tant dictes par l'amour maternel.

A l'appui de ce que je disais sur la manire de tmoigner mon affection
 mes parents, voici un mot de ma mre:

     Le bb est un lutin sans pareil, qui vient me caresser en me
     souhaitant la mort! _Oh! que je voudrais bien que tu mourrais, ma
     pauvre petite mre!_ On la gronde, mais elle s'excuse d'un air
     tout tonn en disant: _C'est pourtant pour que tu ailles au ciel,
     puisque tu dis qu'il faut mourir pour y aller!_ Elle souhaite de
     mme la mort  son pre quand elle est dans _ses excs d'amour_.

     Cette pauvre mignonne ne veut point me quitter; elle est
     continuellement prs de moi et me suit avec bonheur, surtout au
     jardin. Quand je n'y suis pas, elle refuse d'y rester et pleure
     tant qu'on est oblig de me la ramener. De mme, elle ne monterait
     pas l'escalier toute seule,  moins de m'appeler  chaque marche:
     _Maman! maman!_ Autant de marches, autant de _maman!_ et si par
     malheur j'oublie de rpondre une seule fois: Oui, ma petite
     fille! elle en reste l, sans avancer ni reculer.

J'allais atteindre ma troisime anne, quand ma mre crivait:

... La petite Thrse me demandait l'autre jour si elle irait au
     ciel: Oui, si tu es bien sage, lui ai-je rpondu.--_Ah! maman_,
     reprit-elle alors, _si je n'tais pas mignonne, j'irais donc en
     enfer? mais moi je sais bien ce que je ferais: je m'envolerais avec
     toi qui serais au ciel; puis tu me tiendrais bien fort dans tes
     bras. Comment le bon Dieu ferait-il pour me prendre?_ J'ai vu dans
     son regard qu'elle tait persuade que le bon Dieu ne lui pouvait
     rien, si elle se cachait dans les bras de sa mre.

     Marie aime beaucoup sa petite soeur. C'est une enfant qui nous
     donne  tous bien des joies; elle est d'une franchise
     extraordinaire: c'est charmant de la voir courir aprs moi pour me
     faire sa confession. _Maman, j'ai pouss Cline une fois, je l'ai
     battue une fois; mais je ne recommencerai plus._

     Aussitt qu'elle a fait le moindre malheur, il faut que tout le
     monde le sache: hier, ayant dchir sans le vouloir un petit coin
     de tapisserie, elle s'est mise dans un tat  faire piti; puis il
     fallait bien vite le dire  son pre. Lorsqu'il est rentr quatre
     heures aprs, personne n'y pensait plus; mais elle est accourue
     vers Marie, lui disant: _Raconte vite  papa que j'ai dchir le
     papier._ Elle se tenait l, comme une criminelle qui attend sa
     condamnation; mais elle a dans sa petite ide qu'on va lui
     pardonner plus facilement si elle s'accuse.

En trouvant ici le nom de mon cher petit pre, je suis amene
naturellement  certains souvenirs bien joyeux. Quand il rentrait, je
courais invariablement au-devant de lui et m'asseyais sur une de ses
bottes; alors il me promenait ainsi, tant que je le voulais, dans les
appartements et dans le jardin. Maman disait en riant qu'il faisait
toutes mes volonts: Que veux-tu, rpondait-il, c'est _la reine_! Puis
il me prenait dans ses bras, m'levait bien haut, m'asseyait sur son
paule, m'embrassait et me caressait de toutes manires.

Cependant je ne puis dire qu'il me gtait. Je me rappelle trs bien
qu'un jour o je me balanais en foltrant, mon pre vint  passer et
m'appela, disant: Viens m'embrasser, ma petite reine! Contre mon
habitude, je ne voulus point bouger et rpondis d'un air mutin:
Drange-toi, papa! Il ne m'couta pas et fit bien. Marie tait l.
Petite mal leve, me dit-elle, que c'est vilain de rpondre ainsi 
son pre! Aussitt je sortis de ma fatale balanoire; la leon n'avait
que trop bien port! Toute la maison retentit de mes cris de contrition;
je montai vite l'escalier, et cette fois je n'appelai point _maman_ 
chaque marche; je ne pensais qu' trouver papa,  me rconcilier avec
lui, ce qui fut bien vite fait.

Je ne pouvais supporter la pense d'avoir afflig mes bien-aims
parents; reconnatre mes torts tait l'affaire d'un instant, comme le
prouve encore ce trait d'enfance racont si naturellement par ma mre
elle-mme:

     Un matin, je voulus embrasser la petite Thrse avant de descendre;
     elle paraissait profondment endormie; je n'osais donc la
     rveiller, quand Marie me dit: Maman, elle fait semblant de
     dormir, j'en suis sre. Alors je me penchai sur son front pour
     l'embrasser; mais elle se cacha aussitt sous sa couverture en me
     disant d'un air d'enfant gt: _Je ne veux pas qu'on me
     voie._--Je n'tais rien moins que contente, et le lui fis sentir.
     Deux minutes aprs je l'entendais pleurer, et voil que bientt, 
     ma grande surprise, je l'aperois  mes cts! Elle tait sortie
     toute seule de son petit lit, avait descendu l'escalier pieds nus,
     embarrasse dans sa chemise de nuit plus longue qu'elle. Son petit
     visage tait couvert de larmes.--_Maman_, me dit-elle en se jetant
      mes genoux, _maman, j'ai t mchante, pardonne-moi!_ Le pardon
     fut vite accord. Je pris mon chrubin dans mes bras, le pressant
     sur mon coeur et le couvrant de baisers.

[Illustration: THRSE ENFANT ET SA MRE]

    De Maman j'aimais le sourire;
    Son regard profond semblait dire:
    "L'Eternit me ravit et m'attire...
    Je vais aller dans le Ciel bleu
    Voir Dieu!"

Je me souviens aussi de l'affection bien grande que j'avais ds ce
temps-l pour ma soeur ane, Marie, qui venait de terminer ses tudes
 la Visitation. Sans en avoir l'air, je faisais attention  tout ce qui
se passait et se disait autour de moi; il me semble que je jugeais les
choses comme maintenant. J'coutais attentivement ce qu'elle apprenait 
Cline; pour obtenir la faveur d'tre admise dans sa chambre pendant des
leons, j'tais bien sage et je lui obissais en tout; aussi me
comblait-elle de cadeaux qui, malgr leur peu de valeur, me faisaient un
extrme plaisir.

Je puis dire que mes deux grandes soeurs me rendaient bien fire!
Mais, comme Pauline me paraissait si loin, je ne rvais qu'elle du matin
au soir. Lorsque je commenais seulement  parler, et que maman me
demandait: A quoi penses-tu? la rponse tait invariable: A Pauline!
Quelquefois j'entendais dire que Pauline serait religieuse; alors, sans
trop savoir ce que c'tait, je pensais: _Moi aussi, je serai
religieuse!_ C'est l un de mes premiers souvenirs; et depuis je n'ai
jamais chang de rsolution. Ce fut donc l'exemple de cette soeur
chrie qui, ds l'ge de deux ans, m'entrana vers l'Epoux des vierges.

O ma Mre, que de douces rflexions je voudrais vous confier ici, sur
mes rapports avec Pauline! mais ce serait trop long.

Ma chre petite Lonie tenait aussi une bien grande place dans mon
coeur; elle m'aimait beaucoup. Le soir, en revenant de ses leons,
elle voulait me garder quand toute la famille tait en promenade; il me
semble entendre encore les gentils refrains qu'elle chantait de sa douce
voix pour m'endormir. Je me souviens parfaitement de sa premire
communion. Je me rappelle aussi la petite fille pauvre, sa compagne, que
ma mre avait habille, suivant l'usage touchant des familles aises
d'Alenon. Cette enfant ne quitta pas Lonie un seul instant de ce beau
jour; et, le soir au grand dner, on la mit  la place d'honneur. Hlas!
j'tais trop petite pour rester  ce pieux festin; mais j'y participai
un peu, grce  la bont de papa qui vint lui-mme, au dessert, apporter
 sa petite reine un morceau de la pice monte.

Maintenant il me reste  parler de Cline, la petite compagne de mon
enfance. Pour elle, les souvenirs sont en telle abondance que je ne sais
lesquels choisir. Nous nous entendions parfaitement toutes les deux;
mais j'tais bien plus vive et bien moins nave qu'elle. Voici une
lettre qui vous montrera, ma Mre, combien Cline tait douce, et moi
mchante. J'avais alors prs de trois ans et Cline six ans et demi.

     Ma petite Cline est tout  fait porte  la vertu; pour le _petit
     furet_, on ne sait pas trop comment a fera; c'est si petit, si
     tourdi! C'est une enfant trs intelligente; mais elle est bien
     moins douce que sa soeur, et surtout d'un enttement presque
     invincible. Quand elle dit _non_, rien ne peut la faire cder; on
     la mettrait une journe dans la cave sans obtenir un _oui_ de sa
     part; elle y coucherait plutt!

J'avais encore un dfaut dont ma mre ne parle pas dans ses lettres:
c'tait un grand amour-propre. En voici seulement deux exemples:

Un jour, voulant connatre sans doute jusqu'o irait mon orgueil, elle
me dit en souriant: Ma petite Thrse, si tu veux baiser la terre je
vais te donner un sou. Un sou, cela valait pour moi toute une fortune.
Pour le gagner dans la circonstance, je n'avais gure besoin d'abaisser
ma grandeur, car ma petite taille ne mettait pas une distance
considrable entre moi et la terre; cependant ma fiert se rvolta, et,
me tenant bien droite, je rpondis  maman: Oh! non, ma petite mre,
j'aime mieux ne pas avoir de sou.

Une autre fois, nous devions aller  la campagne chez des amis. Maman
dit  Marie de me mettre ma plus jolie toilette, mais de ne pas me
laisser les bras nus. Je ne soufflai mot, et montrai mme l'indiffrence
que doivent avoir les enfants de cet ge; mais intrieurement je me
disais: Pourtant, comme j'aurais t bien plus gentille avec mes petits
bras nus!

Avec une semblable nature, je me rends parfaitement compte que, si
j'avais t leve par des parents sans vertu, je serais devenue trs
mchante, et peut-tre mme aurais-je couru  ma perte ternelle. Mais
Jsus veillait sur sa petite fiance; il fit tourner  son avantage tous
ses dfauts, qui, rprims de bonne heure, lui servirent  grandir dans
la perfection. En effet, comme j'avais de l'amour-propre et aussi
l'amour du bien, il suffisait que l'on me dt une seule fois: Il ne
faut pas faire telle chose, pour que je n'eusse plus envie de
recommencer. Je vois avec plaisir dans les lettres de ma chre maman,
qu'en avanant en ge je lui donnais plus de consolation; n'ayant sous
les yeux que de bons exemples, je voulais naturellement les suivre.
Voici ce qu'elle crivait en 1876:

     Jusqu' Thrse qui veut se mler de faire des sacrifices. Marie a
     donn  ses petites soeurs un chapelet fait exprs pour compter
     leurs pratiques de vertu; elles font ensemble de vritables
     confrences spirituelles trs amusantes. Cline disait l'autre
     jour: Comment cela se fait-il que le bon Dieu soit dans une si
     petite hostie? Thrse lui a rpondu: _Ce n'est pas si tonnant,
     puisque le bon Dieu est tout-puissant!_--Et qu'est-ce que a veut
     dire tout-puissant?--_a veut dire qu'il fait tout ce qu'il
     veut!_

     Mais le plus curieux encore, c'est de voir Thrse mettre la main
     cent fois par jour dans sa petite poche pour tirer une perle  son
     chapelet toutes les fois qu'elle fait un sacrifice.

     Ces deux enfants sont insparables et se suffisent pour se rcrer.
     La nourrice a donn  Thrse un coq et une poule de la petite
     espce; vite le bb a donn le coq  sa soeur. Tous les jours,
     aprs le dner, celle-ci va prendre son coq, elle l'attrape tout
     d'un coup ainsi que la poule; puis les voil qui viennent s'asseoir
     au coin du feu; elles s'amusent ainsi fort longtemps.

     Un matin, Thrse s'est avise de sortir de son petit lit pour
     aller coucher avec Cline; la bonne la cherchait pour l'habiller;
     elle l'aperoit enfin, et la petite lui dit, en embrassant sa
     soeur et la serrant bien fort dans ses bras: _Laissez-moi, ma
     pauvre Louise, vous voyez bien que toutes les deux, on est comme
     les petites poules blanches, on ne peut pas se sparer!_

Il est bien vrai que je ne pouvais rester sans Cline; j'aimais mieux
sortir de table avant d'avoir fini mon dessert que de ne pas la suivre
aussitt qu'elle se levait. Me tournant alors dans ma grande chaise
d'enfant, je voulais descendre bien vite et puis nous allions jouer
ensemble.

Le dimanche, comme j'tais trop petite pour aller aux offices, maman
restait  me garder. En cette circonstance, je montrais une grande
sagesse, ne marchant que sur le bout des pieds; mais aussitt que
j'entendais la porte s'ouvrir, c'tait une explosion de joie sans
pareille; je me prcipitais au-devant de ma jolie petite soeur, et je
lui disais: O Cline! donne-moi bien vite du pain bnit! Un jour, elle
n'en avait pas!... comment faire? Je ne pouvais m'en passer; j'appelais
ce festin, _ma messe_. Une ide lumineuse me traversa l'esprit: Tu n'as
pas de pain bnit, eh bien, _fais-en!_ Elle ouvrit alors le placard,
prit le pain, en coupa une bouche, et, rcitant dessus un _Ave Maria_
d'un ton solennel, me le prsenta triomphante. Et moi, faisant le signe
de la croix, je le mangeai avec une grande dvotion, lui trouvant tout 
fait le got du pain bnit.

Un jour, Lonie, se trouvant sans doute trop grande pour jouer  la
poupe, vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de
robes, de jolis morceaux d'toffe et autres garnitures, sur lesquels
ayant couch sa poupe, elle nous dit: Tenez, mes petites soeurs,
choisissez! Cline regarda et prit un peloton de ganse. Aprs un moment
de rflexion, j'avanai la main  mon tour en disant: _Je choisis
tout!_ et j'emportai corbeille et poupe sans autre crmonie.

Ce trait de mon enfance est comme le rsum de ma vie entire. Plus
tard, lorsque la perfection m'est apparue, j'ai compris que pour devenir
une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours ce qu'il y
a de plus parfait et s'oublier soi-mme. J'ai compris que, dans la
saintet, les degrs sont nombreux, que chaque me est libre de rpondre
aux avances de Notre-Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour son amour;
en un mot, de _choisir_ entre les sacrifices qu'il demande. Alors, comme
aux jours de mon enfance, je me suis crie: Mon Dieu, je choisis tout!
je ne veux pas tre sainte  moiti; cela ne me fait pas peur de
souffrir pour vous, je ne crains qu'une chose, c'est de garder ma
volont; prenez-la, car _je choisis tout_ ce que vous voulez!

Mais je m'oublie, ma Mre bien-aime; je ne dois pas encore vous parler
de ma jeunesse, j'en suis au petit bb de trois et quatre ans.

Je me souviens d'un songe que j'ai fait  cet ge et qui s'est grav
profondment dans ma mmoire:

J'allais me promener seule au jardin, quand j'aperus tout  coup,
auprs de la tonnelle, deux affreux petits diables qui dansaient sur un
baril de chaux avec une agilit surprenante, malgr des fers pesants
qu'ils avaient aux pieds. Ils jetrent d'abord sur moi des yeux
flamboyants; puis, comme saisis de crainte, je les vis se prcipiter en
un clin d'oeil au fond du baril, sortir ensuite par je ne sais quelle
issue, courir et se cacher finalement dans la lingerie qui donnait de
plain-pied sur le jardin. Les trouvant si peu braves, je voulus savoir
ce qu'ils allaient faire; et, dominant ma premire frayeur, je
m'approchai de la fentre... Les pauvres diablotins taient l, courant
sur les tables et ne sachant comment fuir mon regard. De temps en temps
ils s'approchaient, guettaient par les carreaux d'un air inquiet; puis,
voyant que j'tais toujours l, ils recommenaient  courir comme des
dsesprs.

Sans doute, ce rve n'a rien d'extraordinaire; je crois, cependant, que
le bon Dieu s'en est servi, afin de me prouver qu'une me en tat de
grce n'a rien  craindre des dmons qui sont des lches, capables de
fuir devant le regard d'un enfant.

O ma Mre, que j'tais heureuse  cet ge! Non seulement je commenais 
jouir de la vie; mais la vertu avait pour moi des charmes. Je me
trouvais, il me semble, dans les mmes dispositions qu'aujourd'hui,
ayant dj un trs grand empire sur toutes mes actions. Ainsi, j'avais
pris l'habitude de ne jamais me plaindre quand on m'enlevait ce qui
tait  moi; ou bien, lorsque j'tais accuse injustement, je prfrais
me taire que de m'excuser. Il n'y avait en cela aucun mrite de ma part;
je le faisais naturellement.

Ah! comme elles ont pass rapidement ces annes ensoleilles de ma
petite enfance, et quelle douce et suave empreinte elles ont laisse
dans mon me! Je me rappelle avec bonheur les promenades du dimanche o
toujours ma bonne mre nous accompagnait. Je sens encore les impressions
profondes et potiques qui naissaient dans mon coeur  la vue des
champs de bl maills de coquelicots, de bleuets et de pquerettes.
Dj, j'aimais les lointains, l'espace, les grands arbres; en un mot,
toute la belle nature me ravissait et transportait mon me dans les
cieux.

Souvent, pendant ces longues promenades, nous rencontrions des pauvres,
et la petite Thrse tait toujours charge de leur porter l'aumne; ce
qui la rendait bien heureuse. Souvent aussi, mon bon pre, trouvant la
route un peu longue pour sa petite reine, la ramenait au logis,  son
grand dplaisir! Alors, pour la consoler, Cline remplissait de
pquerettes son joli petit panier et les lui donnait au retour.

Oh! vritablement, tout me souriait sur la terre. Je trouvais des fleurs
sous chacun de mes pas, et mon heureux caractre contribuait aussi 
rendre ma vie agrable; mais une nouvelle priode allait s'ouvrir.
Devant tre si tt la fiance de Jsus, il m'tait ncessaire de
souffrir ds mon enfance. De mme que les fleurs du printemps commencent
 germer sous la neige et s'panouissent aux premiers rayons du soleil,
de mme la petite fleur dont j'cris les souvenirs a-t-elle d passer
par l'hiver de l'preuve, et laisser remplir son tendre calice de la
rose des pleurs...

[Illustration]

[Illustration: LAISSEZ VENIR A MOI LES PETITS ENFANTS. LE ROYAUME DES
CIEUX EST A CEUX QUI LEUR RESSEMBLENT Marc X]




CHAPITRE II

Mort de sa mre.--Les Buissonnets.--Amour paternel. Premire confession.
Les veilles d'hiver.--Vision prophtique.


Tous les dtails de la maladie de ma mre sont encore prsents  mon
coeur. Je me souviens surtout des dernires semaines qu'elle a passes
sur la terre. Nous tions, Cline et moi, comme de pauvres petites
exiles! Tous les matins Madame X*** venait nous chercher, et nous
passions la journe chez elle. Une fois, nous n'avions pas eu le temps
de faire notre prire avant de partir, et ma petite soeur me dit tout
bas pendant le trajet: Faut-il avouer que nous n'avons pas fait notre
prire?--Oh! oui, lui ai-je rpondu. Alors, bien timidement, elle
confia son secret  cette dame qui nous dit aussitt: Eh bien, mes
petites filles, vous allez la faire; puis, nous laissant dans une
grande chambre, elle partit. Cline me regarda stupfaite; je ne l'tais
pas moins et m'criai: Ah! ce n'est pas comme maman! toujours elle nous
faisait faire notre prire.

Dans la journe, malgr les distractions qu'on essayait de nous donner,
la pense de notre mre chrie nous revenait sans cesse. Je me rappelle
que ma soeur ayant reu un bel abricot, se pencha vers moi et me dit:
Nous n'allons pas le manger, je vais le donner  maman. Hlas! notre
mre bien-aime tait dj trop malade pour manger les fruits de la
terre; elle ne devait plus se rassasier qu'au ciel de la gloire de Dieu
et boire avec Jsus le vin mystrieux dont il parla dans sa dernire
Cne, promettant de le partager avec nous dans le royaume de son Pre.

La crmonie touchante de l'Extrme-Onction s'est imprime dans mon me.
Je vois encore l'endroit o l'on me fit agenouiller, j'entends encore
les sanglots de mon pauvre pre.

Ma mre quitta ce monde le 28 aot 1877, dans sa quarante-sixime anne.
Le lendemain de sa mort, mon bon pre me prit dans ses bras: Viens, me
dit-il, embrasser une dernire fois ta chre petite mre. Et moi, sans
prononcer un seul mot, j'approchai mes lvres du front glac de ma mre
chrie.

Je ne me souviens pas d'avoir beaucoup pleur. Je ne parlais  personne
des sentiments profonds qui remplissaient mon coeur; je regardais et
j'coutais en silence. Je voyais aussi bien des choses qu'on aurait
voulu me cacher: un moment, je me trouvai seule en face du cercueil,
plac debout dans le corridor; je m'arrtai longtemps  le considrer;
jamais je n'en avais vu, cependant je comprenais! J'tais si petite
alors qu'il me fallait lever la tte pour le voir tout entier, et il me
paraissait bien grand, bien triste...

Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de
notre sainte Mre Genevive[14]; et je me crus encore aux jours de mon
enfance! Tous mes souvenirs se pressrent en foule dans ma mmoire.
C'tait bien la mme petite Thrse qui regardait, mais elle avait
grandi, et le cercueil lui paraissait petit; elle ne levait pas la tte
pour le regarder, elle ne la levait plus que pour contempler le ciel qui
lui paraissait bien joyeux, car l'preuve avait mri et fortifi son me
de telle sorte que rien ici-bas ne pouvait plus l'attrister.

Le jour o la sainte Eglise bnit la dpouille mortelle de ma mre, le
bon Dieu ne me laissa pas tout  fait orpheline; il me donna une autre
mre et me la fit choisir librement. Nous tions runies toutes les
cinq, nous regardant avec tristesse. En nous voyant ainsi, notre bonne
fut mue de compassion et se tournant vers Cline et vers moi: Pauvres
petites, nous dit-elle, vous n'avez plus de mre! Alors Cline se jeta
dans les bras de Marie en s'criant: Eh bien, c'est toi qui seras
maman! Moi, toujours habitue  suivre Cline, j'aurais bien d
l'imiter dans une action si juste; mais je pensai que Pauline allait
peut-tre avoir du chagrin et se sentir dlaisse, n'ayant pas de petite
fille; alors je la regardai avec tendresse, et cachant ma petite tte
sur son coeur, je dis  mon tour: Pour moi, c'est Pauline qui sera
maman!

Comme je l'ai crit plus haut, c'est  partir de cette poque qu'il me
fallut entrer dans la seconde priode de mon existence, la plus
douloureuse, surtout depuis l'entre au Carmel de celle que j'avais
choisie pour ma seconde mre. Cette priode s'tend  partir de l'ge de
quatre ans et demi jusqu' ma quatorzime anne, o je retrouvai mon
caractre d'enfant, tout en comprenant de plus en plus le srieux de la
vie.

Il faut vous dire, ma Mre vnre, qu'aussitt la mort de maman, mon
heureux caractre changea compltement. Moi, si vive, si expansive, je
devins timide et douce, sensible  l'excs; un regard suffisait souvent
pour me faire fondre en larmes; il fallait que personne ne s'occupt de
moi; je ne pouvais souffrir la compagnie des trangers et ne retrouvais
ma gaiet que dans l'intimit de la famille. L, je continuais  tre
entoure des dlicatesses les plus grandes. Le coeur dj si
affectueux de mon pre semblait enrichi d'un amour vraiment maternel, et
je sentais mes soeurs devenues pour moi les mres les plus tendres,
les plus dsintresses. Ah! si le bon Dieu n'avait pas prodigu ses
bienfaisants rayons  sa petite fleur, jamais elle n'aurait pu
s'acclimater sur la terre. Encore trop faible pour supporter les pluies
et les orages, il lui fallait de la chaleur, une douce rose et des
brises printanires; ces bienfaits ne lui manqurent pas, mme sous la
neige de l'preuve.

       *       *       *       *       *


[Illustration: Maison o naquit Thrse. _Alenon (Orne)._]

[Illustration: Eglise Notre-Dame d'Alenon _o Thrse fut baptise_.]

[Illustration: LES BUISSONNETS (Lisieux).

La fentre marque d'une + est celle de la chambre de Thrse.]

Bientt, mon pre rsolut de quitter Alenon pour venir habiter Lisieux
et nous rapprocher ainsi de mon oncle, frre de ma mre. Il fit ce
sacrifice dans le but de confier mes soeurs, encore jeunes,  la
direction de ma chre tante, afin qu'elle les guidt dans leur nouvelle
mission et nous servt en quelque sorte de mre. Je ne ressentis
aucun chagrin en abandonnant ma ville natale; les enfants aiment le
changement et ce qui sort de l'ordinaire; ce fut donc avec plaisir que
je vins  Lisieux. Je me souviens du voyage, de l'arrive le soir chez
mon oncle; je vois encore mes petites cousines, Jeanne et Marie, nous
attendant sur le seuil de la maison avec ma tante. Oh! que je fus
touche de l'affection que nos chers parents nous tmoignrent!

Le lendemain, on nous conduisit dans notre nouvelle demeure, je veux
dire aux Buisson nets, quartier solitaire situ tout prs de la belle
promenade nomme Jardin de l'toile. La maison loue par mon pre me
parut charmante: un belvdre d'o la vue s'tendait au loin, le jardin
anglais devant la faade, et derrire la maison un autre grand jardin
potager; tout cela pour ma jeune imagination fut du nouveau heureux. En
effet, cette riante habitation devint le thtre de bien douces joies,
de scnes de famille inoubliables. Ailleurs, comme je l'ai dit plus
haut, j'tais exile, je pleurais, je sentais que je n'avais plus de
mre! L, mon petit coeur s'panouissait et je souriais encore  la
vie.

Ds le rveil, je trouvais les caresses de mes soeurs et puis  leurs
cts je faisais ma prire. Je prenais ensuite avec Pauline ma leon de
lecture; je me rappelle que le mot _cieux_ fut le premier que je pus
lire seule. Aussitt ma classe finie, je montais au belvdre, rsidence
habituelle de mon pre; ah! combien j'tais heureuse lorsque j'avais de
bonnes notes  lui annoncer!

Tous les aprs-midi j'allais faire avec lui une petite promenade,
visiter le Saint Sacrement, un jour dans une glise, le lendemain dans
une autre. C'est ainsi que j'entrai pour la premire fois dans la
chapelle du Carmel. Vois-tu, ma petite reine, me dit papa, derrire
cette grande grille, il y a de saintes religieuses qui prient toujours
le bon Dieu. J'tais bien loin de penser que, neuf ans plus tard, je
serais parmi elles; que l, dans ce Carmel bni, je recevrais de si
grandes grces!

Aprs la promenade, je rentrais  la maison o je faisais mes devoirs;
puis, tout le reste du temps, je sautillais dans le jardin autour de mon
bon pre. Je ne savais pas jouer  la poupe; mon plus grand plaisir
tait de prparer des tisanes avec des graines et des corces d'arbres.
Quand mes infusions prenaient une belle teinte, je les offrais vite 
papa, dans une jolie petite tasse qui donnait vraiment envie d'en
savourer le contenu. Ce tendre pre quittait aussitt son travail et
puis, en souriant, faisait semblant de boire.

J'aimais aussi  cultiver des fleurs; je m'amusais  dresser de petits
autels dans un enfoncement qui se trouvait, par bonheur, au milieu du
mur de mon jardin. Quand tout tait prt, je courais vers papa qui
s'extasiait, pour me faire plaisir, devant mes autels merveilleux,
admirant ce que j'estimais un chef-d'oeuvre! Je ne finirais pas, si je
voulais raconter mille traits de ce genre dont j'ai gard le souvenir.
Ah! comment dirais-je toutes les tendresses que mon incomparable pre
prodiguait  sa petite reine?

Ils taient pour moi de beaux jours ceux o mon _roi chri_--comme
j'aimais  l'appeler--m'emmenait avec lui  la pche. Quelquefois
j'essayais moi-mme de pcher avec ma petite ligne; plus souvent je
prfrais m'asseoir  l'cart sur l'herbe fleurie. Alors mes penses
devenaient bien profondes; et, sans savoir ce que c'tait que mditer,
mon me se plongeait dans une relle oraison. J'coutais les bruits
lointains, le murmure du vent. Parfois la musique militaire m'envoyait
de la ville quelques notes indcises, et mlancolisait doucement mon
coeur. La terre me semblait un lieu d'exil et je rvais le ciel!

L'aprs-midi passait vite; bientt il fallait revenir aux Buissonnets;
mais, avant de plier bagage, je prenais la collation apporte dans mon
petit panier. Hlas! la belle tartine de confiture prpare par mes
soeurs avait chang d'aspect. Au lieu de sa vive couleur, je ne voyais
plus qu'une lgre teinte rose toute _vieillie et rentre_. Alors la
terre me semblait plus triste encore, et je comprenais qu'au ciel
seulement la joie serait sans nuages.

A propos de nuages, je me souviens qu'un jour le beau ciel bleu de la
campagne s'en couvrit; bientt l'orage se mit  gronder avec force,
accompagn d'clairs tincelants. Je me tournais  droite et  gauche
pour ne rien perdre de ce majestueux spectacle; enfin je vis la foudre
tomber dans un pr voisin, et, loin d'en prouver la moindre frayeur, je
fus ravie; il me sembla que le bon Dieu tait tout prs de moi! Mon pre
chri, moins content que sa reine, vint la tirer de son ravissement;
dj l'herbe et les grandes pquerettes, plus hautes que moi,
tincelaient de pierres prcieuses, et nous avions  traverser plusieurs
prairies avant de gagner la route. Il me prit donc dans ses bras, malgr
son attirail de lignes, et de l, je regardais en bas les beaux
diamants, regrettant presque de n'en tre pas couverte et inonde.

       *       *       *       *       *

Il me semble ne pas avoir dit que, pendant mes promenades journalires,
 Lisieux comme  Alenon, je portais souvent l'aumne aux malheureux.
Un jour, nous vmes un pauvre vieillard qui se tranait pniblement sur
des bquilles. Je m'approchai pour lui donner ma petite pice; il fixa
sur moi un long et triste regard, puis, secouant la tte avec un
douloureux sourire, il refusa mon aumne. Je ne puis dire ce qui se
passa dans mon coeur. J'aurais voulu le consoler, le soulager; au lieu
de cela, je venais peut-tre de l'humilier, de lui faire de la peine!

Sans doute il devina ma pense, car je le vis bientt se dtourner et
me sourire de loin. A ce moment, mon bon pre venait de m'acheter un
gteau, j'avais grande envie de courir pour le donner au vieillard; je
me disais: Il n'a pas voulu d'argent, mais bien sr, un gteau lui
ferait plaisir. Puis je ne sais quelle crainte me retint; j'avais le
coeur si gros que je pouvais  peine cacher mes larmes; enfin je me
rappelai avoir entendu dire que le jour de la premire communion on
obtenait toutes les grces demandes: cette pense me consola aussitt.
Bien que je n'eusse alors que six ans, je me dis: Je prierai pour mon
pauvre, le jour de ma premire communion; et, cinq ans plus tard, je
tins fidlement ma rsolution. J'ai toujours pens que ma prire
enfantine pour ce membre souffrant de Notre-Seigneur avait t bnie et
rcompense.

En grandissant, j'aimais le bon Dieu de plus en plus, et je lui donnais
bien souvent mon coeur, me servant de la formule que ma mre m'avait
apprise; je m'efforais de plaire  Jsus en toutes mes actions et je
faisais grande attention  ne l'offenser jamais. Cependant, un jour, je
commis une faute qui vaut bien la peine d'tre rapporte ici; elle me
donne un grand sujet de m'humilier, et je crois en avoir eu la
contrition parfaite.

C'tait au mois de mai 1878. Mes soeurs me trouvant trop petite pour
aller aux exercices du mois de Marie tous les soirs, je restais avec la
bonne, et faisais avec elle mes dvotions devant mon autel  moi, que
j'arrangeais  ma faon. Tout tait si petit, chandeliers, pots de
fleurs, etc., que deux allumettes-bougies suffisaient pour l'clairer
parfaitement. Quelquefois Victoire, pour conomiser ma provision
d'allumettes, me faisait la surprise de deux vritables bouts de bougie;
mais c'tait rare.

Un soir, nous allions nous mettre en prire, je lui dis: Voulez-vous
commencer le _Souvenez-vous_, je vais allumer. Elle fit semblant de
commencer, puis me regarda en riant trs fort. Moi, qui voyais mes
prcieuses allumettes se consumer rapidement, je la suppliai encore une
fois de dire bien vite le _Souvenez-vous_. Mme silence! mmes clats de
rire! Alors, au comble de l'indignation, je me levai, et, sortant de ma
douceur habituelle, je frappai du pied avec force en criant bien haut:
Victoire, vous tes une mchante! La pauvre fille n'avait plus envie
de rire; elle me regardait, muette d'tonnement, et me montrait, mais
trop tard, la surprise de ses deux bouts de bougie cachs sous son
tablier. Aprs avoir pleur de colre, hlas! je versai des larmes de
contrition; j'tais toute honteuse et dsole et je pris la ferme
rsolution de ne plus jamais recommencer.

Peu de temps aprs, j'allai me confesser. Bien doux souvenir pour moi!
Pauline me disait: Ma petite Thrse, ce n'est pas  un homme, mais au
bon Dieu lui-mme que tu vas avouer tes pchs. J'en devins si
persuade que je lui demandai srieusement s'il ne fallait pas dire  M.
l'abb D*** _que je l'aimais de tout mon coeur_, puisque c'tait au
bon Dieu que j'allais parler en sa personne.

Bien instruite de tout ce que je devais faire, j'entrai au
confessionnal, et, me tournant juste en face du prtre pour mieux le
voir, je me confessai et reus sa bndiction avec un grand esprit de
foi;--ma soeur m'ayant assur qu' ce moment solennel les larmes du
petit Jsus allaient purifier mon me.--Je me souviens de l'exhortation
qui me fut adresse: elle m'invitait surtout  la dvotion envers la
sainte Vierge; et je me promis de redoubler de tendresse pour celle qui
tenait dj une bien grande place dans mon coeur.

Enfin, je passai mon petit chapelet pour le faire bnir, et je sortis du
confessionnal si contente et si lgre que jamais je n'avais senti
autant de joie. C'tait le soir. Arrive sous un rverbre je m'arrtai,
et tirant de ma poche le chapelet nouvellement bnit, je le tournai et
retournai dans tous les sens. Que regardes-tu, ma petite Thrse? me
dit Pauline. Mais, je regarde _comment c'est fait, un chapelet bnit_!
Cette nave rponse amusa beaucoup mes soeurs. Pour moi, je restai
bien longtemps pntre de la grce que j'avais reue; depuis, je
voulais me confesser aux grandes ftes, et cette confession, je puis le
dire, remplissait d'allgresse tout mon petit intrieur.

_Les ftes!_... Ah! que de souvenirs embaums ce simple mot me
rappelle!... _Les ftes!_... je les aimais tant! Mes soeurs savaient
si bien m'expliquer les mystres cachs en chacune d'elles! Oui, ces
jours de la terre devenaient pour moi des jours du ciel. J'aimais
surtout les processions du Saint Sacrement. Quelle joie de semer des
fleurs sous les pas du bon Dieu! Mais, avant de les y laisser tomber, je
les lanais bien haut et je n'tais jamais aussi heureuse qu'en voyant
mes roses effeuilles toucher l'ostensoir sacr.

_Les ftes!_ Ah! si les grandes taient rares, chaque semaine en
ramenait une bien chre  mon coeur: _le dimanche_. Quelle journe
radieuse! C'tait la fte du bon Dieu, la fte du _repos_. D'abord,
toute la famille partait  la grand'messe; et je me rappelle qu'au
moment du sermon,--notre chapelle tant loigne de la chaire--il
fallait descendre et trouver des places dans la nef, ce qui n'tait pas
trs facile. Mais, pour la petite Thrse et son pre, tout le monde
s'empressait de leur offrir des chaises. Mon oncle se rjouissait en
nous voyant arriver tous les deux; il m'appelait _son petit rayon de
soleil_, et disait que, de voir ce vnrable patriarche conduisant par
la main sa petite fille, c'tait un tableau qui le ravissait.

Moi, je ne m'inquitais gure d'tre regarde, je ne m'occupais que
d'couter attentivement le prtre. Un sermon sur la Passion de
Notre-Seigneur fut le premier que je compris et qui me toucha
profondment; j'avais alors cinq ans et demi, et depuis je pus saisir
et goter le sens de toutes les instructions.

Quand il tait question de sainte Thrse, mon pre se penchait et me
disait tout bas: Ecoute bien, ma petite reine, on parle de ta sainte
patronne. J'coutais bien, en effet, mais je l'avoue, je regardais plus
souvent papa que le prdicateur. Sa belle figure me disait tant de
choses! Parfois ses yeux se remplissaient de larmes qu'il s'efforait
vainement de retenir. En coutant les vrits ternelles, il semblait
dj ne plus habiter la terre; son me me paraissait plonge dans un
autre monde. Hlas! sa course tait loin, bien loin d'tre  son terme:
de longues et douloureuses annes devaient s'couler encore avant que le
beau ciel s'ouvrt  ses yeux et que le Seigneur, de sa main divine,
essuyt les larmes amres de son fidle serviteur.

Je reviens  ma journe du dimanche. Cette joyeuse fte qui passait si
rapidement avait bien aussi sa teinte de mlancolie: mon bonheur tait
sans mlange jusqu' complies; mais,  partir de cet office du soir, un
sentiment de tristesse envahissait mon me: je pensais que le lendemain
il faudrait recommencer la vie, travailler, apprendre des leons, et mon
coeur sentait l'exil de la terre, je soupirais aprs le repos du ciel,
le dimanche sans couchant de la vraie patrie!

Avant de rentrer aux Buissonnets, ma tante nous invitait, les unes aprs
les autres,  passer la soire chez elle: j'tais bien heureuse quand
venait mon tour. J'coutais avec un plaisir extrme tout ce que mon
oncle disait; ses conversations srieuses m'intressaient beaucoup; il
ne se doutait pas certainement de l'attention que j'y prenais.
Toutefois, ma joie tait mle de frayeur quand il m'asseyait sur un
seul de ses genoux, en chantant _Barbe-bleue_ d'une voix formidable!

Vers huit heures, mon pre venait me chercher. Alors je me souviens que
je regardais les toiles avec un ravissement inexprimable... Il y avait
surtout au firmament profond un groupe de perles d'or (le baudrier
d'Orion) que je remarquais avec dlices, lui trouvant la forme d'un T--

    *****
      *
      *
      *

--et je disais en chemin  mon pre chri: Regarde, papa, _mon nom est
crit dans le ciel!_ Puis, ne voulant plus rien voir de la vilaine
terre, je lui demandais de me conduire; et, sans regarder o je posais
les pieds, je mettais ma petite tte bien en l'air, ne me lassant pas de
contempler l'azur toil.

       *       *       *       *       *

Que pourrais-je dire des veilles d'hiver aux Buissonnets? Aprs la
partie de damier, mes soeurs lisaient l'_Anne liturgique_: puis
quelques pages d'un livre intressant et instructif  la fois. Pendant
ce temps, je prenais place sur les genoux de mon pre; et, la lecture
termine, il chantait, de sa belle voix, des refrains mlodieux comme
pour m'endormir. Alors j'appuyais ma tte sur son coeur, et lui me
berait doucement...

Enfin nous montions pour faire la prire; et, l encore, j'avais ma
place auprs de mon bon pre, n'ayant qu' le regarder pour savoir
comment prient les saints. Ensuite, Pauline me couchait; aprs quoi je
lui disais invariablement: Est-ce que j'ai t mignonne
aujourd'hui?--Est-ce que le bon Dieu est content de moi?--Est-ce que les
petits anges vont voler autour de moi?... Toujours la rponse tait
_oui_: autrement, j'aurais pass la nuit tout entire  pleurer. Aprs
cet interrogatoire, mes soeurs m'embrassaient, et la petite Thrse
restait seule dans l'obscurit.

Je regarde comme une vraie grce d'avoir t habitue ds l'enfance 
surmonter mes frayeurs. Parfois, Pauline m'envoyait seule le soir
chercher quelque chose dans une chambre loigne; elle ne souffrait
point de refus, et cela m'tait ncessaire, car je serais devenue trs
peureuse; tandis qu' prsent, il est bien difficile de m'effrayer. Je
me demande comment ma petite mre a pu m'lever avec tant d'amour, sans
me gter, car elle ne me passait aucune imperfection: jamais elle ne me
faisait de reproches sans sujet, mais jamais non plus,--je le savais
bien--elle ne revenait sur une chose dcide.

Cette soeur chrie recevait mes confidences les plus intimes; elle
clairait tous mes doutes. Un jour, je lui tmoignais ma surprise de ce
que le bon Dieu ne donne pas une gloire gale dans le ciel  tous les
lus; j'avais peur que tous ne fussent pas heureux. Alors elle m'envoya
chercher le grand verre de papa et le mit  cot de mon petit d; puis,
les remplissant d'eau tous deux, elle me demanda lequel paraissait le
plus rempli. Je lui dis que je les voyais aussi pleins l'un que l'autre,
et qu'il tait impossible de leur verser plus d'eau qu'ils n'en
pouvaient contenir. Pauline me fit alors comprendre qu'au ciel le
dernier des lus n'envierait pas le bonheur du premier. C'est ainsi que,
mettant  ma porte les plus sublimes secrets, elle donnait  mon me la
nourriture qui lui tait ncessaire.

       *       *       *       *       *

Avec quelle joie je voyais arriver chaque anne la distribution des
prix! Bien que toute seule  concourir, la justice, comme toujours, n'en
tait pas moins garde; je n'avais que les rcompenses absolument
mrites. Le coeur me battait bien fort en coutant ma sentence, en
recevant des mains de mon pre, devant toute la famille runie, les prix
et les couronnes. C'tait pour moi comme une image du jugement!

Hlas! en voyant papa si radieux, je ne prvoyais pas les grandes
preuves qui l'attendaient. Un jour cependant, le bon Dieu me montra
dans une vision extraordinaire l'image vivante de cette douleur  venir.

Mon pre tait en voyage et ne devait pas revenir de si tt; il pouvait
tre deux ou trois heures de l'aprs-midi: le soleil brillait d'un vif
clat et toute la nature semblait en fte. Je me trouvais seule  une
fentre donnant sur le jardin potager, l'esprit tout occup de penses
riantes; quand je vis devant la buanderie, en face de moi, un homme vtu
absolument comme papa, ayant la mme taille leve et la mme dmarche,
mais de plus trs courb et vieilli. Je dis _vieilli_, pour dpeindre
l'ensemble gnral de sa personne; car je ne voyais point son visage, sa
tte tant couverte d'un voile pais. Il s'avanait lentement, d'un pas
rgulier, longeant mon petit jardin. Aussitt, un sentiment de frayeur
surnaturelle me saisit et j'appelai bien haut d'une voix tremblante:
Papa! Papa!... Mais le mystrieux personnage ne semblait pas
m'entendre; il continua sa marche sans mme se dtourner, et se dirigea
ainsi vers un bouquet de sapins qui partageait l'alle principale du
jardin. Je m'attendais  le voir reparatre de l'autre ct des grands
arbres; mais _la vision prophtique_ s'tait vanouie!

Tout cela n'avait dur qu'un instant: un instant qui se grava si
profondment dans ma mmoire, qu'aujourd'hui encore, aprs tant
d'annes, le souvenir m'en est aussi prsent que la vision elle-mme.

Mes soeurs taient ensemble dans une chambre voisine. M'entendant
appeler papa, elles ressentirent elles-mmes une impression de frayeur.
Dissimulant son motion, Marie accourut vers moi: Pourquoi donc, me
dit-elle, appelles-tu ainsi papa qui est  Alenon? Je racontai ce que
je venais de voir, et, pour me rassurer, on me dit que la bonne, voulant
sans doute me faire peur, s'tait cach la tte avec son tablier.

Mais Victoire interroge assura n'avoir pas quitt sa cuisine;
d'ailleurs, la vrit ne pouvait s'obscurcir dans mon esprit: _j'avais
vu un homme, et cet homme ressemblait absolument  papa._ Alors nous
allmes toutes derrire le massif d'arbres, et, n'ayant rien trouv, mes
soeurs me dirent de ne plus penser  cela. Ne plus y penser! Ah! ce
n'tait pas en mon pouvoir. Bien souvent mon imagination me reprsentait
cette vision mystrieuse. Bien souvent je cherchais  soulever le voile
qui m'en drobait le sens, et je gardais au fond du coeur la
conviction intime qu'il me serait un jour entirement rvl.

Et vous connaissez tout, ma Mre bien-aime! Vous le savez maintenant:
c'tait bien mon pre que le bon Dieu m'avait fait voir, s'avanant
courb par l'ge, et portant sur son visage vnrable, sur sa tte
blanchie, le signe de sa grande preuve. Comme la Face adorable de Jsus
fut voile pendant sa Passion, ainsi la face de son fidle serviteur
devait tre voile aux jours de son humiliation, afin de pouvoir
rayonner avec plus d'clat dans les cieux. Ah! combien j'admire la
conduite de Dieu nous montrant d'avance cette croix prcieuse, comme un
pre fait entrevoir  ses enfants l'avenir glorieux qu'il leur prpare,
et se complat, dans son amour,  considrer lui-mme les richesses sans
prix qui doivent tre leur hritage!

Mais une rflexion me vient  l'esprit: Pourquoi le bon Dieu a-t-il
donn cette lumire  une enfant qui, si elle l'avait comprise, serait
morte de douleur? Pourquoi?... Voil un de ces mystres impntrables
que nous comprendrons seulement au ciel pour en faire le sujet de notre
ternelle admiration! Mon Dieu, que vous tes bon! Comme vous
proportionnez les preuves  nos forces! Je n'avais pas mme le courage
en ce temps-l de penser, sans effroi, que papa pouvait mourir. Il tait
un jour mont sur le haut d'une chelle et, comme je restais l tout
prs, il me dit: Eloigne-toi, ma petite reine, car, si je tombe, je
vais t'craser. Aussitt je ressentis une rvolte intrieure et,
m'approchant plus prs encore de l'chelle, je pensai:Au moins, si
papa tombe, je ne vais pas avoir la douleur de le voir mourir, je vais
mourir avec lui.

Non, je ne puis dire combien j'aimais mon pre! Tout en lui me causait
de l'admiration. Quand il m'expliquait ses penses sur des choses trs
srieuses,--comme si j'avais t une grande fille--je lui disais
navement: Bien sr, papa, que si tu parlais ainsi aux grands hommes du
gouvernement, ils te prendraient pour te faire roi, alors la France
serait heureuse comme jamais elle ne l'a t; mais toi, tu serais
malheureux, puisque c'est le sort de tous les rois; et puis tu ne serais
plus mon roi  moi toute seule, aussi j'aime mieux qu'ils ne te
connaissent pas.

       *       *       *       *       *

Vers l'ge de six ou sept ans, je vis la mer pour la premire fois. Ce
spectacle me causa une impression profonde, je ne pouvais en dtacher
mes yeux. Sa majest, le mugissement de ses flots, tout parlait  mon
me de la grandeur et de la puissance du bon Dieu. Je me rappelle que,
sur la plage, un monsieur et une dame me regardrent longtemps, et,
demandant  papa si je lui appartenais, ils dirent que j'tais une bien
jolie petite fille. Aussitt mon pre leur fit signe de ne pas
m'adresser de compliment. J'prouvai du plaisir en entendant cela, car
je ne me trouvais pas gentille; mes soeurs faisaient une si grande
attention  ne tenir jamais aucun langage capable de me faire perdre ma
simplicit et ma candeur enfantines! Aussi, comme je les croyais
uniquement, je n'attachai pas grande importance aux paroles et aux
regards admiratifs de ces personnes, et je n'y pensai plus.

Le soir de ce jour,  l'heure o le soleil semble se baigner dans
l'immensit des flots, laissant devant lui un sillon lumineux, j'allai
m'asseoir avec Pauline sur un rocher dsert; je contemplai longtemps ce
sillon d'or qu'elle me disait tre l'image de la grce illuminant
ici-bas le chemin des mes fidles. Alors je me reprsentai mon coeur
au milieu du sillon, comme une petite barque lgre  la gracieuse voile
blanche, et je pris la rsolution de ne jamais l'loigner du regard de
Jsus, afin qu'il pt voguer en paix et rapidement vers le rivage des
cieux.

[Illustration]

[Illustration: LE SEIGNEUR A TENDU SA MAIN. IL M'A DLIVR DE MON
TERRIBLE ADVERSAIRE. IL M'A SAUVE PARCE QU'IL S'EST COMPLU EN MOI. Ps.
XVIII]




CHAPITRE III

Le pensionnat.--Douloureuse sparation. Maladie trange. Un visible
sourire de la Reine du Ciel.


J'avais huit ans et demi lorsque Lonie sortit de pension et je la
remplaai  l'Abbaye des Bndictines de Lisieux. Je fus place dans une
classe d'lves toutes plus grandes que moi: l'une d'elles, ge de
quatorze ans, tait peu intelligente, mais savait cependant en imposer
aux pensionnaires. Me voyant si jeune, presque toujours la premire aux
compositions, et chrie de toutes les religieuses, elle en prouva de la
jalousie et me fit payer de mille manires mes petits succs. Avec ma
nature timide et dlicate, je ne savais pas me dfendre et me contentais
de pleurer sans rien dire. Cline, aussi bien que mes soeurs anes,
ignorait mon chagrin; mais je n'avais pas assez de vertu pour m'lever
au-dessus de ces misres et mon pauvre petit coeur souffrait beaucoup.

Chaque soir, heureusement, je retrouvais le foyer paternel; alors mon
me s'panouissait, je sautais sur les genoux de mon pre, lui disant
les notes qui m'avaient t donnes, et son baiser me faisait oublier
toutes mes peines. Avec quelle joie j'annonai le rsultat de ma
premire composition! J'avais le maximum, et pour ma rcompense je reus
une jolie petite pice blanche que je plaai dans ma tirelire pour les
pauvres, et qui fut destine  recevoir presque chaque jeudi une
nouvelle compagne. Ah! j'avais un rel besoin de ces gteries; il tait
bien utile  la petite fleur de plonger souvent ses tendres racines dans
la terre aime et choisie de la famille, puisqu'elle ne trouvait nulle
part ailleurs le suc ncessaire  sa subsistance.

Tous les jeudis nous avions cong; mais je ne reconnaissais plus les
congs donns par Pauline, que je passais en grande partie au belvdre
avec papa. Ne sachant pas jouer comme les autres enfants, je ne me
sentais pas une compagne agrable; cependant je faisais de mon mieux
pour imiter les autres, sans jamais y russir.

       *       *       *       *       *

Aprs Cline, qui m'tait pour ainsi dire indispensable, je recherchais
surtout ma petite cousine Marie, parce qu'elle me laissait libre de
choisir des jeux  mon got. Nous tions dj trs unies de coeur et
de volont, comme si le bon Dieu nous et fait pressentir qu'un jour,
au Carmel, nous embrasserions la mme vie religieuse[15].

Bien souvent,--la scne se passait chez mon oncle--Marie et Thrse
devenaient deux anachortes trs pnitents, ne possdant qu'une pauvre
cabane, un petit champ de bl, et un jardin pour y cultiver quelques
lgumes. Leur vie s'coulait dans une contemplation continuelle;
c'est--dire que l'un remplaait l'autre  l'oraison, quand il fallait
s'occuper de la vie active. Tout se faisait avec une entente, un silence
et des manires parfaitement religieuses. Si nous allions en promenade,
notre jeu continuait mme dans la rue: les deux ermites rcitaient le
chapelet, se servant de leurs doigts, afin de ne pas montrer leur
dvotion  l'indiscret public. Cependant, un jour, _le solitaire
Thrse_ s'oublia: ayant reu un gteau pour sa collation, il fit, avant
de le manger, un grand signe de croix; et plusieurs profanes du sicle
ne se privrent pas de sourire.

Notre union de volont passait quelquefois les bornes. Un soir, en
revenant de l'Abbaye, nous voulmes imiter la modestie des solitaires.
Je dis  Marie: Conduis-moi, je vais fermer les yeux.--Je veux les
fermer aussi, me rpondit-elle; et chacune fit sa volont.

Nous marchions sur un trottoir, nous n'avions donc pas  craindre les
voitures. Mais, aprs une agrable promenade de quelques minutes, o les
deux tourdies savouraient les dlices de marcher sans y voir, elles
tombrent ensemble sur des caisses places  la porte d'un magasin et
les renversrent du mme coup. Aussitt, le marchand sortit tout en
colre pour relever sa marchandise; mais les aveugles volontaires
s'taient bien releves toutes seules et marchaient  pas prcipits,
les yeux grands ouverts et les oreilles aussi, pour entendre les justes
reproches de Jeanne qui paraissait aussi fche que le marchand.

       *       *       *       *       *

Je n'ai rien dit encore de mes nouveaux rapports avec Cline. A Lisieux,
les rles avaient chang: elle tait devenue le petit lutin rempli de
malice, et Thrse une petite fille bien douce, mais pleureuse 
l'excs! Aussi avait-elle besoin d'un dfenseur, et qui pourra dire avec
quelle intrpidit ma chre petite soeur se chargeait de cet office?
Nous nous faisions souvent de petits cadeaux, qui, de part et d'autre,
causaient un bonheur sans pareil. Ah! c'est qu' cet ge nous n'tions
pas blases; notre me, dans toute sa fracheur, s'panouissait comme
une fleur printanire, heureuse de recevoir la rose du matin; la mme
brise lgre faisait balancer nos corolles. Oui, nos joies taient
communes: je l'ai bien senti au jour si beau de la premire communion de
ma Cline chrie!

J'avais sept ans alors, et n'allais pas encore  l'Abbaye. Qu'il m'est
doux le souvenir de sa prparation! Chaque soir, pendant les dernires
semaines, mes soeurs lui parlaient de la grande action qu'elle allait
faire; moi j'coutais, avide de me prparer aussi, et lorsqu'on me
disait de me retirer, parce que j'tais trop petite encore, j'avais le
coeur bien gros; je pensais que ce n'tait pas trop de quatre ans pour
se prparer  recevoir le bon Dieu.

Un soir, j'entendis ces paroles adresses  mon heureuse petite soeur:
A partir de ta premire communion, il faudra commencer une vie toute
nouvelle. Aussitt je pris la rsolution de ne pas attendre ce temps-l
pour moi, mais de commencer une vie nouvelle avec Cline.

Pendant sa retraite prparatoire, elle resta tout  fait pensionnaire 
l'Abbaye et son absence me parut bien longue. Enfin son beau jour
arriva. Quelle impression dlicieuse il laissa dans mon coeur! C'tait
comme le prlude de ma premire communion  moi! Ah! que de grces j'ai
reues ce jour-l! je le considre comme un des plus beaux de ma vie.

       *       *       *       *       *

Je suis retourne un peu en arrire pour rappeler cet ineffable
souvenir. Maintenant je dois parler de la douloureuse sparation qui
vint briser mon coeur, lorsque Jsus me ravit ma _petite mre_ si
tendrement aime. Je lui avais dit un jour que je voulais m'en aller
avec elle dans un dsert lointain; elle me rpondit alors que mon dsir
tait le sien, mais qu'elle attendrait que je fusse assez grande pour
partir. Cette promesse irralisable, la petite Thrse l'avait prise au
srieux, et quelle ne fut pas sa peine d'entendre sa chre Pauline
parler avec Marie de son entre prochaine au Carmel! Je ne connaissais
pas le Carmel; mais je comprenais qu'elle me quitterait pour entrer dans
un couvent, je comprenais qu'elle ne m'attendrait pas!

Comment pourrais-je dire l'angoisse de mon coeur? En un instant, la
vie m'apparut dans toute sa ralit: remplie de souffrances et de
sparations continuelles, et je versai des larmes bien amres.
J'ignorais alors la joie du sacrifice; j'tais faible, si faible, que je
regarde comme une grande grce d'avoir pu supporter sans mourir une
preuve en apparence bien au-dessus de mes forces.

Je me souviendrai toujours avec quelle tendresse ma petite mre me
consola. Elle m'expliqua la vie du clotre; et voil qu'un soir, en
repassant toute seule dans mon coeur le tableau qu'elle m'en avait
trac, je sentis que le Carmel tait le dsert o le bon Dieu voulait
aussi me cacher. Je le sentis avec tant de force qu'il n'y eut pas le
moindre doute dans mon esprit; ce ne fut pas un rve d'enfant qui se
laisse entraner, mais la certitude d'un appel divin. Cette impression
que je ne puis rendre me laissa dans une grande paix.

Le lendemain, je confiai mes dsirs  Pauline qui, les regardant comme
la volont du ciel, me promit de m'emmener bientt au Carmel pour voir
la Mre Prieure,  qui je pourrais dire mon secret.

Un dimanche fut choisi pour cette solennelle visite. Mon embarras fut
grand quand j'appris que ma cousine Marie, encore assez jeune pour voir
les Carmlites, devait m'accompagner. Il me fallait cependant trouver le
moyen de rester seule; et voici ce qui me vint  la pense: Je dis 
Marie qu'ayant le privilge de voir la Rvrende Mre, nous devions tre
bien gentilles, trs polies, et pour cela lui confier nos secrets; donc,
l'une aprs l'autre, il faudrait sortir un moment. Malgr sa rpugnance
 confier des secrets qu'elle n'avait pas, Marie me crut sur parole; et
ainsi je pus rester seule avec vous, ma Mre chrie. Ayant entendu mes
grandes confidences et croyant  ma vocation, vous me dtes nanmoins
qu'on ne recevait pas de postulantes de neuf ans, et qu'il faudrait
attendre mes seize ans. Je dus me rsigner, malgr mon vif dsir
d'entrer avec Pauline et de faire ma premire communion le jour de sa
prise d'Habit.

       *       *       *       *       *

Enfin le 2 octobre arriva! Jour de larmes et de bndictions o Jsus
cueillit la premire de ses fleurs, la fleur choisie qui devait tre,
peu d'annes aprs, la Mre de ses soeurs. Pendant que mon pre
bien-aim, accompagn de mon oncle et de Marie, gravissait la montagne
du Carmel pour offrir son premier sacrifice, ma tante me conduisit  la
messe avec mes soeurs et mes cousines. Nous fondions en larmes, si
bien qu'en nous voyant entrer dans l'glise, les personnes nous
regardaient avec tonnement; mais cela ne m'empchait pas de pleurer. Je
me demandais comment le soleil pouvait luire encore sur la terre!

Peut-tre trouverez-vous, ma Mre vnre, que j'exagre un peu ma
peine. Je me rends bien compte, en effet, que ce dpart n'aurait pas d
m'affliger  ce point; mais, je dois l'avouer, mon me tait loin d'tre
mrie; et je devais passer par bien des creusets avant d'atteindre le
rivage de la paix, avant de goter les fruits dlicieux de l'abandon
total et du parfait amour.

L'aprs-midi de ce 2 octobre 1882, je vis ma Pauline chrie, devenue
soeur Agns de Jsus, derrire les grilles du Carmel. Oh! que j'ai
souffert  ce parloir! Puisque j'cris l'histoire de mon me, je dois
tout dire, il me semble! eh bien, j'avoue que je comptai pour rien les
premires souffrances de la sparation, en comparaison de celles qui
suivirent. Moi, qui tais habitue  m'entretenir coeur  coeur avec
ma petite mre, j'obtenais  grand'peine deux ou trois minutes  la fin
des parloirs de famille; bien entendu, je les passais  verser des
larmes et m'en allais le coeur dchir.

Je ne comprenais pas qu'il et t impossible de nous donner souvent 
chacune une demi-heure, et qu'il fallait rserver les plus longs moments
 mon petit pre et  Marie; je ne comprenais pas, et je disais au fond
de mon coeur: Pauline est perdue pour moi! Mon esprit se dveloppa
d'une faon si tonnante au sein de la souffrance, que je ne tardai pas
 tomber gravement malade.

       *       *       *       *       *

La maladie dont je fus atteinte venait certainement de la jalousie du
dmon, qui, furieux de cette premire entre au Carmel, voulait se
venger sur moi du tort bien grand que ma famille devait lui faire dans
l'avenir. Mais il ne savait pas que la Reine du Ciel veillait fidlement
sur sa petite fleur, qu'elle lui souriait d'en haut et s'apprtait 
faire cesser la tempte, au moment mme o sa tige dlicate et fragile
devait se briser sans retour.

A la fin de cette anne 1882, je fus prise d'un mal de tte continuel,
mais supportable, qui ne m'empcha pas de poursuivre mes tudes; ceci
dura jusqu' la fte de Pques 1883. A cette poque, mon pre tant all
 Paris avec mes soeurs anes, il nous confia, Cline et moi,  mon
oncle et  ma tante.

Un soir que je me trouvais seule avec mon oncle, il me parla de ma mre,
des souvenirs passs, avec une tendresse qui me toucha profondment et
me fit pleurer. Ma sensibilit l'mut lui-mme; il fut surpris de me
voir  cet ge les sentiments que j'exprimais, et rsolut de me procurer
toutes sortes de distractions pendant les vacances.

Le bon Dieu en avait dcid autrement. Ce soir-l mme, mon mal de tte
devint d'une violence extrme, et je fus prise d'un tremblement trange
qui dura toute la nuit. Ma tante, comme une vraie mre, ne me quitta
pas un instant; elle m'entoura pendant cette maladie de la plus tendre
sollicitude, me prodigua les soins les plus dvous, les plus dlicats.

On devine la douleur de mon pauvre pre, lorsqu' son retour de Paris il
me vit tombe dans cet tat dsesprant. Il crut bientt que j'allais
mourir; mais Notre-Seigneur aurait pu lui rpondre: _Cette maladie ne
va pas  la mort, elle est envoye afin que Dieu soit glorifi._[16]
Oui, le bon Dieu fut glorifi dans cette preuve! Il le fut par la
rsignation admirable de mon pre, il le fut par celle de mes soeurs,
de Marie surtout. Qu'elle a souffert  cause de moi! Combien ma
reconnaissance est grande envers cette soeur chrie! Son coeur lui
dictait ce qui m'tait ncessaire, et vraiment un coeur de mre est
bien plus puissant que la science des plus habiles docteurs.

       *       *       *       *       *

Cependant la prise d'habit de soeur Agns de Jsus approchait, et l'on
vitait d'en parler devant moi de peur de me faire de la peine; pensant
bien que je n'y pourrais pas aller. Au fond du coeur, je croyais
fermement que le bon Dieu m'accorderait la consolation de revoir, ce
jour-l, ma chre Pauline. Oui, je savais bien que cette fte serait
sans nuages, je savais que Jsus n'prouverait pas sa fiance par mon
absence; elle qui dj avait tant souffert de la maladie de sa petite
fille. En effet, je pus embrasser ma _mre chrie_, m'asseoir sur ses
genoux, me cacher sous son voile et recevoir ses douces caresses; je pus
la contempler, si ravissante sous sa blanche parure! Vraiment ce fut un
beau jour au milieu de ma sombre preuve; mais ce jour, ou plutt cette
heure, passa vite, et bientt il me fallut monter dans la voiture qui
m'emporta loin du Carmel!

En arrivant aux Buissonnets, on me fit coucher, bien que je ne
ressentisse aucune fatigue; mais le lendemain je fus reprise violemment
et la maladie devint si grave que, suivant les calculs humains, je ne
devais jamais gurir.

Je ne sais comment dcrire un mal aussi trange: je disais des choses
que je ne pensais pas, j'en faisais d'autres comme y tant force malgr
moi; presque toujours je paraissais en dlire, et cependant je suis sre
de n'avoir pas t prive un seul instant de l'usage de ma raison.
Souvent, je restais vanouie pendant des heures, et d'un vanouissement
tel qu'il m'et t impossible de faire le plus lger mouvement.
Toutefois, au milieu de cette torpeur extraordinaire, j'entendais
distinctement ce qui se disait autour de moi, mme  voix basse, je me
le rappelle encore.

Et quelles frayeurs le dmon m'inspirait! J'avais peur absolument de
tout: mon lit me semblait entour de prcipices affreux; certains clous,
fixs au mur de la chambre, prenaient  mes yeux l'image terrifiante de
gros doigts noirs carboniss, et me faisaient jeter des cris
d'pouvante. Un jour, tandis que papa me regardait en silence, son
chapeau qu'il tenait  la main se transforma tout  coup en je ne sais
quelle forme horrible, et je manifestai une si grande frayeur que ce
pauvre pre partit en sanglotant.

Mais, si le bon Dieu permettait au dmon de s'approcher extrieurement
de moi, il m'envoyait aussi des anges visibles pour me consoler et me
fortifier. Marie ne me quittait pas, jamais elle ne tmoignait d'ennui,
malgr toute la peine que je lui donnais; car je ne pouvais souffrir
qu'elle s'loignt de moi. Pendant les repas, o Victoire me gardait, je
ne cessais d'appeler avec larmes: Marie! Marie! Lorsqu'elle voulait
sortir, il fallait que ce ft pour aller  la messe ou pour voir
Pauline; alors seulement, je ne disais rien.

Et Lonie! et ma petite Cline! Que n'ont-elles pas fait pour moi! Le
dimanche, elles venaient s'enfermer des heures entires avec une pauvre
enfant qui ressemblait  une idiote. Ah! mes chres petites soeurs,
que je vous ai fait souffrir!

Mon oncle et ma tante taient aussi pleins d'affection pour moi. Ma
tante venait tous les jours me voir et m'apportait mille gteries[17].
Je ne saurais dire combien ma tendresse pour ces chers parents augmenta
pendant cette maladie. Je compris mieux que jamais ce que nous disait
souvent mon pre: Rappelez-vous toujours, mes enfants, que votre oncle
et votre tante ont  votre gard un dvouement peu ordinaire. Aux jours
de sa vieillesse, il l'exprimenta lui-mme; et maintenant, comme il
doit protger et bnir ceux qui lui prodigurent des soins si dvous!

Dans les moments o la souffrance tait moins vive, je mettais ma joie 
tresser des couronnes de pquerettes et de myosotis pour la Vierge
Marie. Nous tions alors au beau mois de mai, toute la nature se parat
de fleurs printanires; seule, _la petite fleur_ languissait et semblait
 jamais fltrie! Cependant elle avait un soleil auprs d'elle, et ce
soleil tait la statue miraculeuse de la Reine des Cieux. Souvent, bien
souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre bni.

Un jour, je vis mon pre entrer dans ma chambre; il paraissait trs
mu, et, s'avanant vers Marie, il lui donna plusieurs pices d'or avec
une expression de grande tristesse, la priant d'crire  Paris pour
demander une neuvaine de messes au sanctuaire de Notre-Dame des
Victoires, afin d'obtenir la gurison de sa pauvre petite reine. Ah! que
je fus touche en voyant sa foi et son amour! Que j'aurais voulu me
lever et lui dire que j'tais gurie! Hlas! mes dsirs ne pouvaient
faire un miracle, et il en fallait un bien grand pour me rendre  la
vie! Oui, il fallait un grand miracle, et, ce miracle, Notre-Dame des
Victoires le fit entirement.

Un dimanche, pendant la neuvaine, Marie sortit dans le jardin, me
laissant avec Lonie qui lisait prs de la fentre. Au bout de quelques
minutes, je me mis  appeler presque tout bas: Marie! Marie! Lonie
tant habitue  m'entendre toujours gmir ainsi n'y fit pas attention;
alors je criai bien haut et Marie revint  moi. Je la vis parfaitement
entrer; mais hlas! pour la premire fois, je ne la reconnus pas. Je
cherchais tout autour de moi, je plongeais dans le jardin un regard
anxieux, et je recommenais  appeler: Marie! Marie!

C'tait une souffrance indicible que cette lutte force, inexplicable,
et Marie souffrait peut-tre plus encore que sa pauvre Thrse! Enfin,
aprs de vains efforts pour se faire reconnatre, elle se tourna vers
Lonie, lui dit un mot tout bas, et disparut ple et tremblante.

Ma petite Lonie me porta bientt prs de la fentre; alors je vis dans
le jardin, sans la reconnatre encore, Marie, qui marchait doucement, me
tendant les bras, me souriant, et m'appelant de sa voix la plus tendre:
Thrse, ma petite Thrse! Cette dernire tentative n'ayant pas
russi davantage, ma soeur chrie s'agenouilla en pleurant au pied de
mon lit, et, se tournant vers la Vierge bnie, elle l'implora avec la
ferveur d'une mre qui demande, qui _veut_ la vie de son enfant.
Lonie et Cline l'imitrent, et ce fut un cri de foi qui fora la porte
du ciel.

[Illustration: LA VIERGE DE LA CHAMBRE DE THRSE

O Marie, si j'tais la Reine du Ciel et si vous tiez Thrse, je
voudrais tre Thrse pour vous voir la Reine du Ciel! 8 Septembre 1897

_Dernires lignes crites par St Thrse de l'Enfant-Jsus._]

Ne trouvant aucun secours sur la terre et prs de mourir de douleur, je
m'tais aussi tourne vers ma Mre du ciel, la priant de tout mon
coeur d'avoir enfin piti de moi.

Tout  coup la statue s'anima! la Vierge Marie devint belle, si belle,
que jamais je ne trouverai d'expression pour rendre cette beaut divine.
Son visage respirait une douceur, une bont, une tendresse ineffable;
mais, ce qui me pntra jusqu'au fond de l'me, ce fut _son ravissant
sourire_! Alors toutes mes peines s'vanouirent, deux grosses larmes
jaillirent de mes paupires et coulrent silencieusement...

Ah! c'taient des larmes d'une joie cleste et sans mlange! _La sainte
Vierge s'est avance vers moi! elle m'a souri... que je suis heureuse!_
pensai-je; _mais je ne le dirai  personne, car mon bonheur
disparatrait_. Puis, sans aucun effort, je baissai les yeux, et je
reconnus ma chre Marie! elle me regardait avec amour, semblait trs
mue, et paraissait se douter de la grande faveur que je venais de
recevoir.

Ah! c'tait bien  elle,  sa prire touchante, que je devais cette
grce inexprimable _du sourire de la sainte Vierge_! En voyant mon
regard fix sur la statue, elle s'tait dit: Thrse est gurie! Oui,
la _petite fleur_ allait renatre  la vie, un rayon lumineux de son
_doux soleil_ l'avait rchauffe et dlivre pour toujours de son cruel
ennemi! _Le sombre hiver venait de finir, les pluies avaient
cess_[18], et la fleur de la Vierge Marie se fortifia de telle sorte
que, cinq ans aprs, elle s'panouissait sur la montagne fertile du
Carmel.

Comme je l'ai dit, Marie tait persuade que la sainte Vierge en me
rendant la sant m'avait accord quelque grce cache; aussi, lorsque
je fus seule avec elle, je ne pus rsister  ses questions si tendres,
si pressantes. Etonne de voir mon secret dcouvert sans que j'eusse dit
un seul mot, je le lui confiai tout entier. Hlas! je ne m'tais pas
trompe, mon bonheur allait disparatre et se changer en amertume.
Pendant quatre ans, le souvenir de cette grce ineffable devint pour moi
une vraie peine d'me; et je ne devais retrouver mon bonheur qu'aux
pieds de Notre-Dame des Victoires, dans son sanctuaire bni. L, il me
fut rendu dans toute sa plnitude; je parlerai plus tard de cette
seconde grce.

       *       *       *       *       *

Voici comment ma joie se changea en tristesse:

Marie, aprs avoir entendu le rcit naf et sincre de _ma grce_, me
demanda la permission de tout dire au Carmel; je ne pouvais refuser. A
ma premire visite  ce Carmel bni, je fus remplie de joie en voyant ma
petite Pauline avec l'habit de la sainte Vierge. Quels doux instants
pour nous deux! Il y avait tant de choses  se dire! Nous avions tant
souffert! Pour moi, je pouvais  peine parler, mon coeur tait trop
plein...

Vous tiez l, ma Mre bien-aime, et de combien de marques d'affection
ne m'avez-vous pas comble? Je vis encore d'autres religieuses, et vous
devez vous souvenir qu'elles me questionnrent sur le miracle de ma
gurison: les unes me demandrent si la sainte Vierge portait l'Enfant
Jsus; d'autres, si les anges l'accompagnaient, etc. Toutes ces
questions me troublrent et me firent de la peine; je ne pouvais
rpondre qu'une chose: _La sainte Vierge m'a sembl trs belle, je l'ai
vue s'avancer vers moi et me sourire._

M'apercevant que les carmlites s'imaginaient tout autre chose, je me
figurai avoir menti. Ah! si j'avais gard mon secret, j'aurais aussi
gard mon bonheur. Mais la Vierge Marie a permis ce tourment pour le
bien de mon me; sans cela, peut-tre, la vanit se serait glisse dans
mon coeur; au lieu que, l'humiliation devenant mon partage, je ne
pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur. Mon Dieu,
vous seul savez ce que j'ai souffert!

[Illustration]

[Illustration: O DIEU TU ES UN AUTRE MOI-MME, MON CONFIDENT ET MON AMI,
NOUS VIVONS ENSEMBLE DANS UNE DOUCE INTIMIT. Ps. LV.]




CHAPITRE IV

Premire Communion.--Confirmation.--Lumires et tnbres.--Nouvelle
sparation. Gracieuse dlivrance de ses peines intrieures.


En racontant cette visite au Carmel, je me souviens de la premire qui
eut lieu aprs l'entre de Pauline. Le matin de ce jour heureux, je me
demandais quel nom me serait donn plus tard. Je savais qu'il y avait
une soeur Thrse de Jsus; cependant mon beau nom de Thrse ne
pouvait m'tre enlev. Tout  coup, je pensai au petit Jsus que
j'aimais tant, et je me dis: Oh! que je serais heureuse de m'appeler
_Thrse de l'Enfant-Jsus_! Je me gardai bien toutefois, ma Mre
vnre, de vous exprimer ce dsir; et voil que vous me dtes au milieu
de la conversation: Quand vous viendrez parmi nous, ma chre petite
fille, vous vous appellerez _Thrse de l'Enfant-Jsus_! Ma joie fut
grande; et cette heureuse rencontre de penses me sembla une dlicatesse
de mon bien-aim petit Jsus.

       *       *       *       *       *

Je n'ai pas encore parl de mon amour pour les images et la lecture; et
pourtant, je dois aux belles images que Pauline me montrait, une des
plus douces joies et des plus fortes impressions qui m'aient excite 
la pratique de la vertu. J'oubliais les heures en les regardant. Par
exemple, la petite fleur du divin Prisonnier me disait tant de choses,
que j'en restais plonge dans une sorte d'extase; je m'offrais  Jsus
pour tre sa petite fleur, je voulais le consoler, m'approcher moi aussi
tout prs du tabernacle, tre regarde, cultive et cueillie par lui.

Comme je ne savais pas jouer, j'aurais pass ma vie  lire. Heureusement
j'avais pour me guider des anges visibles qui me choisissaient des
livres  la porte de mon ge, capables de me rcrer, tout en
nourrissant mon esprit et mon coeur. Je ne devais prendre pour cette
distraction choisie qu'un temps trs limit, et c'tait l souvent le
sujet de grands sacrifices; parce qu'aussitt l'heure passe, je me
faisais un devoir d'interrompre immdiatement, au milieu mme du passage
le plus intressant.

Quant  l'impression produite par ces lectures, je dois avouer qu'en
lisant certains rcits chevaleresques, je ne comprenais pas toujours le
positif de la vie. C'est ainsi qu'en admirant les actions patriotiques
des hrones franaises, particulirement de la Vnrable Jeanne d'Arc,
je sentais un grand dsir de les imiter. Je reus alors une grce que
j'ai toujours considre comme l'une des plus grandes de ma vie; car, 
cet ge, je n'tais pas favorise des lumires d'en haut comme je le
suis aujourd'hui.

Jsus me fit comprendre que la vraie, l'unique gloire est celle qui
durera toujours; que, pour y parvenir, il n'est pas ncessaire
d'accomplir des oeuvres clatantes, mais plutt de se cacher aux yeux
des autres et  soi-mme, en sorte que la main gauche ignore ce que fait
la droite. Pensant alors que j'tais ne pour la gloire, et cherchant le
moyen d'y parvenir, il me fut rvl intrieurement que ma gloire  moi
ne paratrait jamais aux regards des mortels, mais qu'elle consisterait
 devenir une sainte.

Ce dsir pourrait sembler tmraire, si l'on considre combien j'tais
imparfaite, et combien je le suis encore aprs tant d'annes passes en
religion; cependant je sens toujours la mme confiance audacieuse de
devenir une _grande sainte_. Je ne compte pas sur mes mrites, n'en
ayant aucun; mais j'espre en Celui qui est la Vertu, la Saintet mme.
C'est lui seul qui se contentant de mes faibles efforts m'lvera
jusqu' lui, me couvrira de ses mrites et me fera sainte. Je ne pensais
pas alors qu'il fallait beaucoup souffrir pour arriver  la saintet; le
bon Dieu ne tarda pas  me dvoiler ce secret par les preuves racontes
plus haut.

       *       *       *       *       *

Maintenant je reprends mon rcit au point o je l'avais laiss.

Trois mois aprs ma gurison, mon pre me fit faire un agrable voyage;
l, je commenai  connatre le monde. Tout tait joie, bonheur autour
de moi; j'tais fte, choye, admire; en un mot, ma vie pendant quinze
jours ne fut seme que de fleurs. La Sagesse a bien raison de dire que
_l'ensorcellement des bagatelles sduit l'esprit mme loign du
mal_[19]. A dix ans, le coeur se laisse facilement blouir; et
j'avoue que cette existence eut des charmes pour moi. Hlas! comme le
monde s'entend bien  allier les joies de la terre avec le service de
Dieu! Comme il ne pense gure  la mort!

Et cependant, la mort est venue visiter un grand nombre des personnes
que j'ai connues alors, jeunes, riches et heureuses! J'aime  retourner
par la pense aux lieux enchanteurs o elles ont vcu,  me demander o
elles sont, ce qui leur revient aujourd'hui des chteaux et des parcs o
je les ai vues jouir des commodits de la vie. Et je pense que _tout
est vanit sur la terre_[20], _hors aimer Dieu et le servir lui
seul_[21].

Peut-tre, Jsus voulait-il me faire connatre le monde avant sa
premire visite  mon me, afin de me laisser choisir plus srement la
voie que je devais lui promettre de suivre.

       *       *       *       *       *

Ma premire communion me restera toujours comme un souvenir sans nuages.
Il me semble que je ne pouvais tre mieux dispose. Vous vous rappelez,
ma Mre, le ravissant petit livre que vous m'aviez donn, trois mois
avant le grand jour? Ce moyen gracieux me prpara d'une faon suivie et
rapide. Si, depuis longtemps, je pensais  ma premire communion, il
fallait nanmoins donner  mon coeur un nouvel lan et le remplir de
fleurs nouvelles, comme il tait marqu dans le prcieux manuscrit.
Chaque jour, je faisais donc un grand nombre de sacrifices et d'actes
d'amour qui se transformaient en autant de fleurs; tantt c'taient des
violettes, une autre fois des roses; puis des bluets, des pquerettes,
des myosotis; en un mot, toutes les fleurs de la nature devaient former
en moi le berceau de Jsus.

Enfin, j'avais Marie qui remplaait Pauline pour moi.

Chaque soir, je restais bien longtemps prs d'elle, avide d'couter ses
paroles; que de belles choses elle me disait! Il me semble que tout son
coeur si grand, si gnreux, passait en moi. Comme les guerriers
antiques apprenaient  leurs enfants le mtier des armes, ainsi
m'apprenait-elle le combat de la vie, excitant mon ardeur et me montrant
la palme glorieuse. Elle me parlait encore des richesses immortelles
qu'il est si facile d'amasser chaque jour, du malheur de les fouler aux
pieds quand il n'y a, pour ainsi dire, qu' se baisser pour les
recueillir.

Qu'elle tait loquente cette soeur chrie! J'aurais voulu n'tre pas
seule  entendre ses profonds enseignements; je croyais dans ma navet
que les plus grands pcheurs se seraient convertis en l'coutant, et
que, laissant l leurs richesses prissables, ils n'eussent plus
recherch que celles du ciel.

A cette poque, il m'et t bien doux de faire oraison; mais Marie, me
trouvant assez pieuse, ne me permettait que mes seules prires vocales.
Un jour,  l'Abbaye, une de mes matresses me demanda quelles taient
mes occupations les jours de cong, quand je restais aux Buissonnets. Je
rpondis timidement: Madame, je vais bien souvent me cacher dans un
petit espace vide de ma chambre, qu'il m'est facile de fermer avec les
rideaux de mon lit, et l, _je pense_...--Mais  quoi pensez-vous? me
dit en riant la bonne religieuse.--Je pense au bon Dieu,  la rapidit
de la vie,  l'ternit; enfin, _je pense_! Cette rflexion ne fut pas
perdue, et plus tard ma matresse aimait  me rappeler le temps o _je
pensais_, me demandant _si je pensais encore_... Je comprends
aujourd'hui que je faisais alors une vritable oraison, dans laquelle le
divin Matre instruisait doucement mon coeur.

       *       *       *       *       *

Les trois mois de prparation  ma premire communion passrent vite;
bientt je dus entrer en retraite et pendant ce temps devenir grande
pensionnaire. Ah! quelle retraite bnie! Je ne crois pas que l'on puisse
goter une semblable joie ailleurs que dans les communauts religieuses:
le nombre des enfants tant petit, il est d'autant plus facile de
s'occuper de chacune. Oui, je l'cris avec une reconnaissance filiale:
nos matresses de l'Abbaye nous prodiguaient alors des soins vraiment
maternels. Je ne sais pour quel motif, mais je m'apercevais bien
qu'elles veillaient plus encore sur moi que sur mes compagnes.

Chaque soir, la premire matresse venait avec sa petite lanterne ouvrir
doucement les rideaux de mon lit, et dposait sur mon front un tendre
baiser. Elle me tmoignait tant d'affection, que, touche de sa bont,
je lui dis un soir: O Madame, je vous aime bien, aussi je vais vous
confier un grand secret. Tirant alors mystrieusement le prcieux petit
livre du Carmel, cach sous mon oreiller, je le lui montrai avec des
yeux brillants de joie. Elle l'ouvrit bien dlicatement, le feuilleta
avec attention et me fit remarquer combien j'tais privilgie.
Plusieurs fois, en effet, pendant ma retraite, je fis l'exprience que
bien peu d'enfants, comme moi prives de leur mre, sont aussi choyes
que je l'tais  cet ge.

J'coutais avec beaucoup d'attention les instructions donnes par M.
l'abb Domin, et j'en faisais soigneusement le rsum. Pour mes penses,
je ne voulus en crire aucune, disant que je me les rappellerais bien;
ce qui fut vrai.

Avec quel bonheur je me rendais  tous les offices comme les
religieuses! Je me faisais remarquer au milieu de mes petites compagnes
par un grand crucifix donn par ma chre Lonie; je le passais dans ma
ceinture  la faon des missionnaires, et l'on crut que je voulais
imiter ainsi ma soeur carmlite. C'tait bien vers elle, en effet, que
s'envolaient souvent mes penses et mon coeur! Je la savais en
retraite aussi; non pas, il est vrai, pour que Jsus se donnt  elle,
mais pour se donner elle-mme tout entire  Jsus, et cela le jour mme
de ma premire communion. Cette solitude passe dans l'attente me fut
donc doublement chre.

Enfin le beau jour entre tous les jours de la vie se leva pour moi!
Quels ineffables souvenirs laissrent dans mon me les moindres dtails
de ces heures du ciel! Le joyeux rveil de l'aurore, les baisers
respectueux et tendres des matresses et des grandes compagnes, la
chambre de toilette remplie de _flocons neigeux_, dont chaque enfant se
voyait revtue  son tour; surtout l'entre  la chapelle et le chant du
cantique matinal:

    O saint autel qu'environnent les anges!

Mais je ne veux pas et ne pourrais pas tout dire... Il est de ces choses
qui perdent leur parfum ds qu'elles sont exposes  l'air; il est des
penses intimes qui ne peuvent se traduire dans le langage de la terre,
sans perdre aussitt leur sens profond et cleste!

Ah! qu'il fut doux le premier baiser de Jsus  mon me! Oui, ce fut un
baiser d'amour! Je me sentais aime, et je disais aussi: Je vous aime,
je me donne  vous pour toujours! Jsus ne me fit aucune demande, il ne
rclama aucun sacrifice. Depuis longtemps dj, lui et la petite Thrse
s'taient regards et compris... Ce jour-l, notre rencontre ne pouvait
plus s'appeler un simple regard, mais une _fusion_. Nous n'tions plus
deux: Thrse avait disparu comme la goutte d'eau qui se perd au sein de
l'ocan, Jsus restait seul; il tait le Matre, le Roi! Thrse ne lui
avait-elle pas demand de lui ter sa libert? Cette libert lui faisait
peur; elle se sentait si faible, si fragile, que pour jamais elle
voulait s'unir  la Force divine.

Et voici que sa joie devint si grande, si profonde, qu'elle ne put la
contenir. Bientt des larmes dlicieuses l'inondrent, au grand
tonnement de ses compagnes qui, plus tard, se disaient l'une  l'autre:
Pourquoi donc a-t-elle pleur? N'avait-elle pas une inquitude de
conscience?--Non, c'tait plutt de ne pas avoir prs d'elle sa mre ou
sa soeur carmlite qu'elle aime tant! Et personne ne comprenait que
toute la joie du ciel venant dans un coeur, ce coeur exil, faible
et mortel, ne peut la supporter sans rpandre des larmes...

Comment l'absence de ma mre m'aurait-elle fait de la peine le jour de
ma premire communion? Puisque le ciel habitait dans mon me: en
recevant la visite de Jsus, je recevais aussi celle de ma mre
chrie... Je ne pleurais pas davantage l'absence de Pauline; nous tions
plus unies que jamais! Non, je le rpte, la joie seule, ineffable,
profonde, remplissait mon coeur.

L'aprs-midi, je prononai au nom de mes compagnes, l'acte de
Conscration  la Sainte Vierge. Mes matresses me choisirent sans
doute, parce que j'avais t prive bien jeune de ma mre de la terre.
Ah! je mis tout mon coeur  me consacrer  la Vierge Marie,  lui
demander de veiller sur moi! Il me semble qu'elle regarda sa _petite
fleur_ avec amour et lui sourit encore. Je me souvenais de son _visible_
sourire qui m'avait autrefois gurie et dlivre; je savais bien ce que
je lui devais! Elle-mme, le matin de ce 8 mai, n'tait-elle pas venue
dposer dans le calice de mon me, son Jsus, _la Fleur des champs et le
Lis des valles_[22]?

Au soir de ce beau jour, papa, prenant la main de sa petite reine, se
dirigea vers le Carmel; et je vis ma Pauline devenue l'pouse de Jsus:
je la vis avec son voile blanc comme le mien et sa couronne de roses. Ma
joie fut sans amertume; j'esprais la rejoindre bientt, et attendre 
ses cts le ciel...

Je ne fus pas insensible  la fte de famille prpare aux Buissonnets.
La jolie montre que me donna mon pre me fit un grand plaisir; et
cependant mon bonheur tait tranquille, rien ne pouvait troubler ma paix
intime. Enfin, la nuit termina ce beau soir; car les jours les plus
radieux sont suivis de tnbres: seul, le jour de la premire, de
l'ternelle communion de la patrie sera sans couchant!

       *       *       *       *       *

Le lendemain fut couvert  mes yeux d'un certain voile de mlancolie.
Les belles toilettes, les cadeaux que j'avais reus ne remplissaient pas
mon coeur! Jsus seul dsormais pouvait me contenter, et je ne
soupirais qu'aprs le moment bienheureux o je le recevrais une seconde
fois. Je fis cette seconde communion le jour de l'Ascension, et j'eus le
bonheur de m'agenouiller  la Table sainte entre mon pre et ma
bien-aime Marie. Mes larmes coulrent encore avec une ineffable
douceur; je me rappelais et me rptais sans cesse les paroles de saint
Paul: _Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jsus qui vit en moi[23]!_
Depuis cette seconde visite de Notre-Seigneur, je n'aspirais plus qu'
le recevoir. Hlas! les ftes alors me paraissaient bien loignes!...

La veille de ces heureux jours, Marie me prparait comme elle l'avait
fait pour ma premire communion. Une fois, je m'en souviens, elle me
parla de la souffrance, me disant qu'au lieu de me faire marcher par
cette voie, le bon Dieu, sans doute, me porterait toujours comme un
petit enfant. Ces paroles me revinrent  l'esprit aprs ma communion du
jour suivant, et mon coeur s'enflamma d'un vif dsir de la souffrance,
avec la certitude intime qu'il m'tait rserv un grand nombre de croix.
Alors mon me fut inonde de telles consolations que je n'en ai point eu
de pareilles en toute ma vie. La souffrance devint mon attrait, je lui
trouvai des charmes qui me ravirent, sans toutefois les bien connatre
encore.

Je sentis un autre grand dsir: celui de n'aimer que le bon Dieu, de ne
trouver de joie qu'en lui seul. Souvent, pendant mes actions de grces,
je rptais ce passage de l'Imitation: _O Jsus! douceur ineffable,
changez pour moi en amertume toutes les consolations de la terre._[24]
Ces paroles sortaient de mes lvres sans effort; je les prononais comme
une enfant qui rpte, sans trop comprendre, ce qu'une personne amie lui
inspire. Plus tard je vous dirai, ma Mre, comment Notre-Seigneur s'est
plu  raliser mon dsir; comment il fut toujours, lui seul, ma douceur
ineffable. Si je vous en parlais maintenant, il faudrait anticiper sur
ma vie de jeune fille; et j'ai beaucoup de dtails  vous donner encore
sur ma vie d'enfant.

       *       *       *       *       *

Peu de temps aprs ma premire communion, j'entrai de nouveau en
retraite pour ma confirmation. Je m'tais prpare avec beaucoup de soin
 la visite de l'Esprit-Saint; je ne pouvais comprendre qu'on ne ft pas
une grande attention  la rception de ce sacrement d'amour. La
crmonie n'ayant pas eu lieu au jour marqu, j'eus la consolation de
voir ma solitude un peu prolonge. Ah! que mon me tait joyeuse! Comme
les Aptres, j'attendais avec bonheur le Consolateur promis, je me
rjouissais d'tre bientt parfaite chrtienne, et d'avoir sur le front,
ternellement grave, la croix mystrieuse de ce sacrement ineffable.

Je ne sentis pas le vent imptueux de la premire Pentecte; mais plutt
cette _brise lgre_ dont le prophte Elie entendit le murmure sur la
montagne d'Horeb. En ce jour, je reus _la force_ de souffrir, force qui
m'tait bien ncessaire, car le martyre de mon me devait commencer peu
aprs.

[Illustration: PENSIONNAT DES BNDICTINES DE LISIEUX]

[Illustration: THRSE LE JOUR DE SA PREMIRE COMMUNION]

[Illustration: CHOEUR DES RELIGIEUSES _o Thrse fit sa Premire
Communion_.]

Ces dlicieuses et inoubliables ftes passes, je dus reprendre ma vie
de pensionnaire. Je russissais bien dans mes tudes et retenais
facilement le sens des choses; j'avais seulement une peine extrme 
apprendre mot  mot. Cependant, pour le catchisme, mes efforts furent
couronns de succs. Monsieur l'Aumnier m'appelait son _petit docteur_,
sans doute  cause de mon nom de Thrse.

Pendant les rcrations, je m'amusais bien souvent  contempler de loin
les joyeux bats de mes compagnes, me livrant  de srieuses rflexions.
C'tait l ma distraction favorite. J'avais aussi invent un jeu qui me
plaisait beaucoup: je recherchais avec soin les pauvres petits oiseaux
tombs morts sous les grands arbres, et je les ensevelissais
_honorablement_, tous dans le mme cimetire,  l'ombre du mme gazon.
D'autres fois je racontais des histoires, et souvent de grandes lves
se mlaient  mes auditeurs; mais bientt notre sage matresse me
dfendit de continuer mon mtier d'orateur, voulant nous voir _courir_
et non pas _discourir_.

Je choisis pour amies, en ce temps-l, deux petites filles de mon ge;
mais qu'il est troit le coeur des cratures! L'une d'elles fut
oblige de rentrer dans sa famille pour quelques mois; pendant son
absence je me gardai bien de l'oublier, et je manifestai une grande joie
de la revoir. Hlas! je n'obtins qu'un regard indiffrent! Mon amiti
tait incomprise; je le sentis vivement, et ne mendiai plus dsormais
une affection si inconstante. Cependant le bon Dieu m'a donn un coeur
si fidle, que, lorsqu'il a aim, il aime toujours; aussi je continue de
prier pour cette compagne et je l'aime encore.

En voyant plusieurs lves s'attacher particulirement  l'une des
matresses, je voulus les imiter, mais ne pus y russir. O heureuse
impuissance! qu'elle m'a vit de grands maux! Combien je remercie le
Seigneur de ne m'avoir fait trouver qu'amertume dans les amitis de la
terre! Avec un coeur comme le mien, je me serais laiss prendre et
couper les ailes; alors comment aurais-je pu _voler et me
reposer_[25]? Comment un coeur livr  l'affection humaine peut-il
s'unir intimement  Dieu? Je sens que cela n'est pas possible. J'ai vu
tant d'mes, sduites par cette fausse lumire, s'y prcipiter comme de
pauvres papillons et se brler les ailes, puis revenir blesses vers
Jsus, le feu divin qui brle sans consumer!

Ah! je le sais, Ntre-Seigneur me connaissait trop faible pour m'exposer
 la tentation; sans doute, je me serais entirement brle  la
trompeuse lumire des cratures: mais elle n'a pas brill  mes yeux.
L, o des mes fortes rencontrent la joie et s'en dtachent par
fidlit, je n'ai rencontr qu'affliction. O est donc mon mrite de ne
m'tre pas livre  ces attaches fragiles, puisque je n'en fus prserve
que par un doux effet de la misricorde de Dieu? Sans lui, je le
reconnais, j'aurais pu tomber aussi bas que sainte Madeleine; et la
profonde parole du divin Matre  Simon le pharisien retentit dans mon
me avec une grande douceur. Oui, je le sais, _celui  qui on remet
moins, aime moins_[26]. Mais je sais aussi que Jsus m'a plus remis
qu' sainte Madeleine. Ah! que je voudrais pouvoir exprimer ce que je
sens! Voici du moins un exemple qui traduira un peu ma pense:

Je suppose que le fils d'un habile docteur rencontre sur son chemin une
pierre qui le fasse tomber et lui casse un membre. Son pre vient
promptement, le relve avec amour, soigne ses blessures, employant  cet
effet toutes les ressources de l'art; et bientt son fils, compltement
guri, lui tmoigne sa reconnaissance. Sans doute, cet enfant a bien
raison d'aimer un si bon pre; mais voici une autre supposition:

Le pre, ayant appris qu'il se trouve sur le chemin de son fils une
pierre dangereuse, prend les devants et la retire sans tre vu de
personne. Certainement ce fils, objet de sa prvoyante tendresse, ne
sachant pas le malheur dont il est prserv par la main paternelle, ne
lui tmoignera aucune reconnaissance, et l'aimera moins que s'il l'et
guri d'une blessure mortelle. Mais, s'il vient  tout connatre, ne
l'aimera-t-il pas davantage? Eh bien, c'est moi qui suis cet enfant,
objet de l'amour prvoyant d'un Pre _qui n'a pas envoy son Verbe pour
racheter les justes, mais les pcheurs_[27]. Il veut que je l'aime,
parce qu'il m'a remis, non pas _beaucoup_, mais _tout_. Sans attendre
que je l'aime beaucoup, comme sainte Madeleine, il m'a fait savoir
comment il m'avait aime d'un amour d'ineffable prvoyance, afin que
maintenant _je l'aime  la folie_!

J'ai entendu dire bien des fois, pendant les retraites et ailleurs,
qu'il ne s'tait pas rencontr une me pure aimant plus qu'une me
repentante. Ah! que je voudrais faire mentir cette parole!

       *       *       *       *       *

Mais je suis bien loin de mon sujet, je ne sais plus trop o le
reprendre...

Ce fut pendant ma retraite de seconde communion que je me vis assaillie
par la terrible maladie des scrupules. Il faut avoir pass par ce
martyre pour le bien comprendre. Dire ce que j'ai souffert pendant prs
de deux ans me serait impossible! Toutes mes penses et mes actions les
plus simples me devenaient un sujet de trouble et d'angoisse. Je n'avais
de repos qu'aprs avoir tout confi  Marie, ce qui me cotait beaucoup;
car je me croyais oblige de lui dire absolument toutes mes penses les
plus extravagantes. Aussitt mon fardeau dpos, je gotais un instant
de paix; mais cette paix passait comme un clair, et mon martyre
recommenait! Mon Dieu, quels actes de patience n'ai-je pas fait faire 
ma soeur chrie!

       *       *       *       *       *

Cette anne-l, pendant les vacances, nous allmes passer quinze jours
au bord de la mer. Ma tante, toujours si bonne, si maternelle pour ses
petites filles des Buissonnets, leur procura tous les plaisirs
imaginables: promenades  ne, pche  l'quille, etc. Elle nous gtait
mme pour notre toilette. Je me souviens qu'un jour elle me donna des
rubans bleu ciel. J'tais encore si enfant, malgr mes douze ans et
demi, que j'prouvai de la joie en nouant mes cheveux avec ces jolis
rubans. J'en eus tant de scrupule ensuite que je me confessai, 
Trouville mme, de ce plaisir enfantin qui me semblait tre un pch.

L, je fis une exprience trs profitable:

Ma cousine Marie avait bien souvent la migraine; et ma tante en ces
occasions la clinait, lui prodiguait les noms les plus tendres, sans
obtenir jamais autre chose que des larmes, avec l'invariable plainte:
J'ai mal  la tte! Moi, qui presque chaque jour avais aussi mal  la
tte et ne m'en plaignais pas, je voulus un beau soir imiter Marie. Je
me mis donc en devoir de larmoyer sur un fauteuil, dans un coin du
salon. Bientt ma grande cousine Jeanne que j'aimais beaucoup s'empressa
autour de moi; ma tante vint aussi et me demanda quelle tait la cause
de mes larmes. Je rpondis comme Marie: J'ai mal  la tte!

Il parat que cela ne m'allait pas de me plaindre: jamais je ne pus
faire croire que ce mal de tte me ft pleurer. Au lieu de me caresser,
ainsi qu'elle le faisait d'habitude, ma tante me parla comme  une
grande personne. Jeanne me reprocha mme, bien doucement, mais avec un
accent de peine, de manquer de confiance et de simplicit envers ma
tante, ne lui disant pas la vraie cause de mes larmes, qu'elle pensait
tre un gros scrupule.

Finalement, j'en fus quitte pour mes frais, bien rsolue  ne plus
imiter les autres, et je compris la fable _de l'ne et du petit chien_.
J'tais l'ne qui, tmoin des caresses prodigues au petit chien, avait
mis son lourd sabot sur la table pour recevoir aussi sa part de baisers.
Si je ne fus pas renvoye  coups de bton, comme le pauvre animal, je
n'en reus pas moins pourtant la monnaie de ma pice, et cette monnaie
me gurit pour toujours du dsir d'attirer l'attention.

       *       *       *       *       *

Je reviens  ma grande preuve des scrupules. Elle finit par me rendre
malade, et l'on fut oblig de me faire sortir de pension ds l'ge de
treize ans. Pour terminer mon ducation, mon pre me conduisait,
plusieurs fois la semaine, chez une respectable dame de laquelle je
recevais d'excellentes leons. Ces leons avaient le double avantage de
m'instruire et de m'approcher du monde.

Dans cette chambre meuble  l'antique, entoure de livres et de
cahiers, j'assistais souvent  de nombreuses visites. La mre de mon
institutrice faisait, autant que possible, les frais de la conversation;
cependant, ces jours-l, je n'apprenais pas grand'chose. Le nez dans mon
livre, j'entendais tout, mme ce qu'il et mieux valu pour moi ne pas
entendre. Une dame disait que j'avais de beaux cheveux, une autre en
sortant demandait quelle tait cette jeune fille si jolie. Et ces
paroles, d'autant plus flatteuses qu'on ne les prononait pas devant
moi, me laissaient une impression de plaisir qui me montrait clairement
combien j'tais remplie d'amour-propre.

Que j'ai compassion des mes qui se perdent! Il est si facile de
s'garer dans les sentiers fleuris du monde! Sans doute, pour une me un
peu leve, la douceur qu'il offre est mlange d'amertume, et le vide
immense des dsirs ne saurait tre rempli par des louanges d'un instant;
mais, je le rpte, si mon coeur n'avait pas t lev vers Dieu ds
son premier veil, si le monde m'avait souri ds mon entre dans la vie,
que serais-je devenue? O ma Mre vnre, avec quelle reconnaissance je
chante les misricordes du Seigneur! Suivant une parole de la Sagesse,
ne m'a-t-il pas _retire du monde avant que mon esprit ne ft corrompu
par sa malice, et que les apparences trompeuses n'eussent sduit mon
me_[28]?

En attendant, je rsolus de me consacrer tout particulirement  la trs
sainte Vierge, en sollicitant mon admission parmi les Enfants de Marie;
pour cela, je dus rentrer deux fois par semaine au couvent, ce qui me
cota un peu, je l'avoue,  cause de ma grande timidit. J'aimais
beaucoup, sans doute, mes bonnes matresses, et je leur garderai
toujours une vive reconnaissance; mais, je l'ai dj dit, je n'avais
pas, comme les autres anciennes lves, une matresse particulirement
amie, avec laquelle il m'et t possible de passer plusieurs heures.
Alors je travaillais en silence jusqu' la fin de la leon d'ouvrage;
et, personne ne faisant attention  moi, je montais ensuite  la tribune
de la chapelle jusqu' l'heure o mon pre venait me chercher.

Je trouvais  cette visite silencieuse ma seule consolation. Jsus
n'tait-il pas mon unique Ami? Je ne savais parler qu' lui seul; les
conversations avec les cratures, mme les conversations pieuses, me
fatiguaient l'me. Il est vrai, dans ces dlaissements, j'avais bien
quelques moments de tristesse et je me rappelle que, souvent alors, je
rptais avec consolation cette ligne d'une belle posie que nous
rcitait mon pre:

    Le temps est ton navire et non pas ta demeure.

Toute petite, ces paroles me rendaient le courage. Maintenant encore,
malgr les annes qui font disparatre tant d'impressions de pit
enfantine, l'image du navire charme toujours mon me et lui aide 
supporter l'exil. La Sagesse aussi ne dit-elle pas que _la vie est
comme le vaisseau qui fend les flots agits et ne laisse aprs lui
aucune trace de son passage rapide_[29]?

Quand je pense  ces choses, mon regard se plonge dans l'infini; il me
semble toucher dj le rivage ternel! Il me semble recevoir le
embrassements de Jsus... Je crois voir la Vierge Marie venant  ma
rencontre avec mon pre, ma mre, les petits anges mes frres et
soeurs! Je crois jouir enfin, pour toujours, de la vraie, de
l'ternelle vie de famille!

       *       *       *       *       *

Mais avant de me voir assise au foyer paternel des cieux, je devais
souffrir encore bien des sparations sur la terre. L'anne o je fus
reue enfant de la sainte Vierge, elle me ravit ma chre Marie[30],
l'unique soutien de mon me. Depuis le dpart de Pauline, elle restait
mon seul oracle, et je l'aimais tant que je ne pouvais vivre sans sa
douce compagnie.

Aussitt que j'appris sa dtermination, je rsolus de ne plus prendre
aucun plaisir ici-bas; je ne puis dire combien de larmes je versai!
D'ailleurs, c'tait mon habitude en ce temps-l: je pleurais non
seulement dans les grandes occasions, mais dans les moindres. En voici
quelques exemples:

J'avais un grand dsir de pratiquer la vertu, toutefois je m'y prenais
d'une singulire faon: je n'tais pas habitue  me servir; Cline
faisait notre chambre, et moi je ne m'occupais d'aucun travail de
mnage. Il m'arrivait quelquefois, _pour faire plaisir au bon Dieu_, de
couvrir le lit, ou bien le soir d'aller, en l'absence de ma soeur,
rentrer ses boutures et ses pots de fleurs. Comme je l'ai dit, c'tait
_pour le bon Dieu tout seul_ que je faisais ces choses; ainsi, je
n'aurais pas d attendre le merci des cratures. Hlas! il en tait tout
autrement; si Cline avait le malheur de ne pas paratre heureuse et
surprise de mes petits services, je n'tais pas contente et le lui
prouvais par mes larmes.

S'il m'arrivait de causer involontairement de la peine  quelqu'un, au
lieu d'en prendre le dessus, je me dsolais  m'en rendre malade, ce qui
augmentait ma faute plutt que de la rparer; et, lorsque je commenais
 me consoler de la faute elle-mme, je pleurais d'avoir pleur.

Je me faisais vraiment des peines de tout! C'est le contraire
maintenant; le bon Dieu me fait la grce de n'tre abattue par aucune
chose passagre. Quand je me souviens d'autrefois, mon me dborde de
reconnaissance; par suite des faveurs que j'ai reues du ciel, il s'est
fait en moi un tel changement que je ne suis pas reconnaissable.

       *       *       *       *       *

Lorsque Marie entra au Carmel, ne pouvant plus lui confier mes
tourments, je me tournai du ct des cieux. Je m'adressai aux quatre
petits anges qui m'avaient prcde l-haut, pensant que ces mes
innocentes, n'ayant jamais connu le trouble et la crainte, devaient
avoir piti de leur pauvre petite soeur qui souffrait sur la terre. Je
leur parlai avec une simplicit d'enfant, leur faisant remarquer
qu'tant la dernire de la famille, j'avais toujours t la plus aime,
la plus comble de tendresses, de la part de mes parents et de mes
soeurs; que, s'ils taient rests sur la terre, ils m'eussent donn
sans doute les mmes preuves d'affection. Leur entre au ciel ne me
paraissait pas tre pour eux une raison de m'oublier; au contraire, se
trouvant  mme de puiser dans les trsors divins, ils devaient y
prendre pour moi _la paix_, et me montrer ainsi que l-haut on sait
encore aimer.

La rponse ne se fit pas attendre; bientt la paix vint inonder mon me
de ses flots dlicieux. J'tais donc aime, non seulement sur la terre,
mais aussi dans le ciel! Depuis ce moment, ma dvotion grandit pour mes
petits frres et soeurs du paradis; j'aimais  m'entretenir avec eux,
 leur parler des tristesses de l'exil et de mon dsir d'aller bientt
les rejoindre dans l'ternelle patrie.

[Illustration: LA PAIX SOIT AVEC TOI]

[Illustration: TOUT CE QUE VOUS DEMANDEREZ EN MON NOM A MON PRE IL VOUS
LE DONNERA. JOAN. XVI. 23]




CHAPITRE V

     La grce de Nol.--Zle des mes.--Premire conqute.--Douce
     intimit avec sa soeur Cline.--Elle obtient de son pre la
     permission d'entrer au Carmel  quinze ans.--Refus du
     Suprieur.--Elle en rfre  S. G. Mgr Hugonin, vque de Bayeux.


Si le ciel me comblait de grces, j'tais loin de les mriter. J'avais
constamment un vif dsir de pratiquer la vertu; mais quelles
imperfections se mlaient  mes actes! Mon extrme sensibilit me
rendait vraiment insupportable; tous les raisonnements taient
inutiles, je ne pouvais me corriger de ce vilain dfaut.

Comment donc osais-je esprer mon entre prochaine au Carmel? Un petit
miracle tait ncessaire pour me faire grandir en un moment; et, ce
miracle tant dsir, le bon Dieu le fit au jour inoubliable du 25
dcembre 1886. En cette fte de Nol, en cette nuit bnie, Jsus, le
doux Enfant d'une heure, changea la nuit de mon me en torrents de
lumire. En se rendant faible et petit pour mon amour, il me rendit
forte et courageuse; il me revtit de ses armes, et depuis je marchai de
victoire en victoire, commenant pour ainsi dire _une course de gant_.
La source de mes larmes fut tarie et ne s'ouvrit plus que rarement et
difficilement.

Je vous dirai maintenant, ma Mre, en quelle circonstance je reus cette
grce inestimable de ma complte conversion:

En arrivant aux Buissonnets, aprs la Messe de minuit, je savais trouver
dans la chemine, comme aux jours de ma petite enfance, mes souliers
remplis de gteries.--Ce qui prouve que, jusque-l, mes soeurs me
traitaient comme un petit bb.--Mon pre lui-mme aimait  voir mon
bonheur,  entendre mes cris de joie lorsque je tirais chaque nouvelle
surprise des souliers enchants, et sa gaiet augmentait encore mon
plaisir. Mais l'heure tait venue o Jsus voulait me dlivrer des
dfauts de l'enfance et m'en retirer les innocentes joies. Il permit que
mon pre, contre son habitude de me gter en toutes circonstances,
prouvt cette fois de l'ennui. En montant dans ma chambre, je
l'entendis prononcer ces paroles qui me percrent le coeur: Pour une
grande fille comme Thrse, c'est l une surprise trop enfantine; je
l'espre, ce sera la dernire anne.

Cline, connaissant ma sensibilit extrme, me dit tout bas: Ne
descends pas tout de suite, attends un peu; tu pleurerais trop en
regardant les surprises devant papa. Mais Thrse n'tait plus la
mme... Jsus avait chang son coeur!

Refoulant mes larmes, je descendis rapidement dans la salle  manger;
et, comprimant les battements de mon coeur, je pris mes souliers, les
posai devant mon pre, et tirai _joyeusement_ tous les objets, ayant
l'air heureux comme une reine. Papa riait, il ne paraissait plus sur son
visage aucune marque de contrarit, et Cline se croyait au milieu d'un
songe! Heureusement c'tait une douce ralit: la petite Thrse venait
de retrouver pour toujours sa force d'me, autrefois perdue  l'ge de
quatre ans et demi.

En cette nuit lumineuse commena donc la troisime priode de ma vie, la
plus belle de toutes, la plus remplie des grces du ciel. En un instant,
l'ouvrage que je n'avais pu faire pendant plusieurs annes, Jsus
l'accomplit, se contentant de ma bonne volont. Comme les Aptres, je
pouvais dire: _Seigneur, j'ai pch toute la nuit sans rien
prendre_[31]. Plus misricordieux encore pour moi qu'il ne le fut pour
ses disciples, _Jsus prit lui-mme le filet_, le jeta et le retira
plein de poissons; il fit de moi _un pcheur d'mes_... La charit entra
dans mon coeur avec le besoin de m'oublier toujours, et depuis lors je
fus heureuse.

       *       *       *       *       *

Un dimanche, en fermant mon livre  la fin de la Messe, une photographie
reprsentant Notre-Seigneur en croix glissa un peu en dehors des pages,
ne me laissant voir qu'une de ses mains divines perce et sanglante.
J'prouvai alors un sentiment nouveau, ineffable. Mon coeur se fendit
de douleur  la vue de ce sang prcieux qui tombait  terre sans que
personne s'empresst de le recueillir; et je rsolus de me tenir
continuellement en esprit au pied de la croix, pour recevoir la divine
rose du salut et la rpandre ensuite sur les mes.

Depuis ce jour, le cri de Jsus mourant: _J'ai soif!_ retentissait 
chaque instant dans mon coeur, pour y allumer une ardeur inconnue et
trs vive. Je voulais donner  boire  mon Bien-Aim; je me sentais
dvore moi-mme de la soif des mes, et je voulais  tout prix arracher
les pcheurs aux flammes ternelles.

Afin d'exciter mon zle, le bon Matre me montra bientt que mes dsirs
lui taient agrables. J'entendis parler d'un grand criminel,--du nom de
Pranzini--condamn  mort pour des meurtres pouvantables, et dont
l'impnitence faisait craindre une ternelle damnation. Je voulus
empcher ce dernier et irrmdiable malheur. Afin d'y parvenir,
j'employai tous les moyens spirituels imaginables; et, sachant que de
moi-mme je ne pouvais rien, j'offris pour sa ranon les mrites infinis
de Notre-Seigneur et les trsors de la sainte Eglise.

Faut-il le dire? je sentais au fond de mon coeur la certitude d'tre
exauce. Mais afin de me donner du courage pour continuer de courir  la
conqute des mes, je fis cette nave prire: Mon Dieu, je suis bien
sre que vous pardonnerez au malheureux Pranzini; je le croirais mme
s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de contrition,
tant j'ai confiance en votre infinie misricorde. Mais c'est mon premier
pcheur;  cause de cela, je vous demande seulement _un signe_ de
repentir pour ma simple consolation.

Ma prire fut exauce  la lettre!--Jamais mon pre ne nous laissait
lire les journaux; cependant je ne crus pas dsobir en regardant les
passages qui concernaient Pranzini. Le lendemain de son excution,
j'ouvre avec empressement le journal _la Croix_ et que vois-je?... Ah!
mes larmes trahirent mon motion et je fus oblige de m'enfuir.
Pranzini, sans confession, sans absolution, tait mont sur l'chafaud;
dj les bourreaux l'entranaient vers la fatale bascule, quand, remu
tout  coup par une inspiration subite, il se retourne, saisit un
Crucifix que lui prsentait le prtre _et baise par trois fois ses
plaies sacres_!...

J'avais donc obtenu le signe demand; et ce signe tait bien doux pour
moi! N'tait-ce pas devant les plaies de Jsus, en voyant couler son
sang divin, que la soif des mes avait pntr dans mon coeur? Je
voulais leur donner  boire ce sang immacul, afin de les purifier de
leurs souillures; et les lvres de mon premier enfant allrent se
coller sur les plaies divines! Quelle rponse ineffable! Ah! depuis
cette grce unique, mon dsir de sauver les mes grandit chaque jour; il
me semblait entendre Jsus me dire tout bas comme  la Samaritaine:
_Donne-moi  boire!_[32] C'tait un vritable change d'amour: aux
mes je versais le sang de Jsus,  Jsus j'offrais ces mmes mes
rafrachies par la rose du Calvaire; ainsi je pensais le dsaltrer;
mais plus je lui donnais  boire, plus la soif de ma pauvre petite me
augmentait, et je recevais cette soif ardente comme la plus dlicieuse
rcompense.

       *       *       *       *       *

En peu de temps, le bon Dieu m'avait conduite au del du cercle troit
o je vivais. Le grand pas tait donc fait; mais hlas! il me restait
encore un long chemin  parcourir.

Dgag de ses scrupules, de sa sensibilit excessive, mon esprit se
dveloppa. J'avais toujours aim le grand, le beau;  cette poque, je
fus prise d'un dsir extrme de savoir. Ne me contentant pas des leons
de ma matresse, je m'appliquais seule  des sciences spciales; et, par
ce moyen, j'acquis plus de connaissances en quelques mois seulement que
pendant toutes mes annes d'tudes. Ah! ce zle n'tait-il pas _vanit
et affliction d'esprit_?

Avec ma nature ardente, je me trouvais au moment de la vie le plus
dangereux. Mais le Seigneur fit  mon gard ce que rapporte Ezchiel
dans ses prophties:

_Il a vu que le temps tait venu pour moi d'tre aime; il a fait
alliance avec moi, et je suis devenue sienne; il a tendu sur moi son
manteau; il m'a lave dans les parfums prcieux; il m'a revtue de robes
tincelantes, me donnant des colliers et des parfums sans prix. Il m'a
nourrie de la plus pure farine, de miel et d'huile en abondance. Alors
je suis devenue belle  ses yeux, et il a fait de moi une puissante
reine._[33]

Oui, Jsus a fait tout cela pour moi! Je pourrais reprendre chaque mot
de cet ineffable passage et montrer qu'il s'est ralis en ma faveur;
mais les grces rapportes plus haut en sont dj une preuve suffisante.
Je vais donc seulement parler de la nourriture que le divin Matre m'a
prodigue en abondance.

Depuis longtemps je soutenais ma vie spirituelle avec la plus pure
farine contenue dans l'_Imitation_. C'tait le seul livre qui me ft du
bien; car je n'avais pas dcouvert les trsors cachs dans le saint
Evangile. Ce petit livre ne me quittait jamais. Dans la famille on s'en
amusait beaucoup; et souvent, ma tante, l'ouvrant au hasard, me faisait
rciter le chapitre tomb sous ses yeux.

A quatorze ans, avec mon dsir de science, le bon Dieu trouva ncessaire
de joindre  la plus pure farine, du miel et de l'huile en abondance.
Ce miel et cette huile, il me les fit goter dans les confrences de M.
l'abb Arminjon sur _la fin du monde prsent et les mystres de la vie
future_. La lecture de cet ouvrage plongea mon me dans un bonheur qui
n'est pas de la terre; je pressentais dj ce que Dieu rserve  ceux
qui l'aiment; et, voyant ces rcompenses ternelles si disproportionnes
avec les lgers sacrifices de cette vie, je voulais aimer, aimer Jsus
avec passion, lui donner mille marques de tendresse pendant que je le
pouvais encore.

       *       *       *       *       *

Cline tait devenue, depuis Nol surtout, la confidente intime de mes
penses. Jsus, qui voulait nous faire avancer ensemble, forma dans nos
coeurs des liens plus forts que ceux du sang. Il nous fit devenir
_soeurs d'mes_.

En nous se ralisrent les paroles de notre Pre saint Jean de la Croix,
dans son Cantique spirituel:

        En suivant vos traces,  mon Bien-Aim,
    Les jeunes filles parcourent lgrement le chemin.
        L'attouchement de l'tincelle,
        Le vin pic,
    Leur font produire des aspirations divinement embaumes.

Oui, c'tait bien lgrement que nous suivions les traces de Jsus! Les
tincelles brlantes semes par lui dans nos mes, le vin dlicieux et
fort qu'il nous donnait  boire faisaient disparatre  nos yeux les
choses passagres d'ici-bas; et de nos lvres sortaient des aspirations
toutes d'amour.

Avec quelle douceur je me rappelle nos conversations d'alors! Chaque
soir, au belvdre, nous plongions ensemble nos regards dans l'azur
profond sem d'toiles d'or. Il me semble que nous recevions de bien
grandes grces. Comme le dit l'Imitation: _Dieu se communique parfois
au milieu d'une vive splendeur, ou bien, doucement voil sous des ombres
ou des figures._[34] Ainsi daignait-il se manifester  nos coeurs;
mais que ce voile tait transparent et lger! Le doute n'et pas t
possible; dj la foi et l'esprance quittaient nos mes: l'amour nous
faisant trouver sur la terre Celui que nous cherchions. _L'ayant trouv
seul, il nous avait donn son baiser, afin qu' l'avenu-personne ne pt
nous mpriser[35]._

Ces divines impressions ne devaient pas rester sans fruit; la pratique
de la vertu me devint douce et naturelle. Au dbut, mon visage
trahissait le combat; mais, peu  peu, le renoncement me sembla facile,
mme au premier instant. Jsus l'a dit: _A celui qui possde on donnera
encore, et il sera dans l'abondance._[36] Pour une grce fidlement
reue, il m'en accordait une multitude d'autres. Il se donnait lui-mme
 moi dans la sainte communion, plus souvent que je n'aurais os
l'esprer. J'avais pris pour rgle de conduite de faire, bien
fidlement, toutes les communions permises par mon confesseur, sans lui
demander jamais d'en augmenter le nombre. Aujourd'hui, je m'y prendrais
d'une autre faon; car je suis bien sre qu'une me doit dire  son
directeur l'attrait qu'elle sent  recevoir son Dieu. Ce n'est pas pour
rester dans le ciboire d'or qu'il descend _chaque jour_ du ciel, mais
afin de trouver un autre ciel: le ciel de notre me o il prend ses
dlices.

Jsus, qui voyait mon dsir, inspirait donc mon confesseur de me
permettre plusieurs communions par semaine; et ces permissions, venant
directement de lui, me comblaient de joie. En ce temps-l, je n'osais
rien dire de mes sentiments intrieurs; la voie par laquelle je marchais
tait si droite, si lumineuse, que je ne sentais pas le besoin d'un
autre guide que Jsus. Je comparais les directeurs  des miroirs fidles
qui refltaient Ntre-Seigneur dans les mes; et je pensais que, pour
moi, le bon Dieu ne se servait pas d'intermdiaire, mais agissait
directement.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'un jardinier entoure de soins un fruit qu'il veut faire mrir
avant la saison, ce n'est jamais pour le laisser suspendu  l'arbre;
c'est afin de le prsenter sur une table richement servie. Dans une
intention semblable, Jsus prodiguait ses grces  sa petite fleurette.
Il voulait faire clater en moi sa misricorde; lui qui s'criait dans
un transport de joie, aux jours de sa vie mortelle: _Mon Pre, je vous
bnis de ce que vous avez cach ces choses aux sages et aux prudents,
pour les rvler aux plus petits._[37] Parce que j'tais petite et
faible, il s'abaissait vers moi et m'instruisait doucement des secrets
de son amour. Comme le dit saint Jean de la Croix dans son Cantique de
l'me:

    Je n'avais ni guide, ni lumire,
    Except celle qui brillait dans mon coeur.
    Cette lumire me guidait,
    Plus srement que celle du midi,
    Au lieu o m'attendait
    Celui qui me connat parfaitement.

Ce lieu, c'tait le Carmel; mais avant _de me reposer  l'ombre de Celui
que je dsirais_[38], je devais passer par bien des preuves. Et
toutefois l'appel divin devenait si pressant que, m'et-il fallu
traverser les flammes, je m'y serais lance pour rpondre 
Notre-Seigneur.

Seule, ma soeur Agns de Jsus m'encourageait dans ma vocation; Marie
me trouvait trop jeune, et vous, ma Mre bien-aime, essayiez aussi,
pour m'prouver sans doute, de ralentir mon ardeur. Ds le dbut, je ne
rencontrai qu'obstacles. D'un autre ct, je n'osais rien dire  Cline,
et ce silence me faisait beaucoup souffrir; il m'tait si difficile de
lui cacher quelque chose! Bientt cependant, cette soeur chrie apprit
ma dtermination, et, loin d'essayer de m'en dtourner, elle accepta le
sacrifice avec un courage admirable. Puisqu'elle voulait tre
religieuse, elle aurait d partir la premire; mais, comme autrefois les
martyrs donnaient joyeusement le baiser d'adieu  leurs frres, choisis
les premiers, pour combattre dans l'arne: ainsi me laissa-t-elle
m'loigner, prenant la mme part  mes preuves que s'il se ft agi de
sa propre vocation.

Du ct de Cline je n'avais donc rien  craindre; mais je ne savais
quel moyen prendre pour annoncer mes projets  mon pre. Comment lui
parler de quitter sa reine, lorsqu'il venait de sacrifier ses deux
anes? De plus, cette anne-l, nous l'avions vu malade d'une attaque
de paralysie assez srieuse dont il se remit promptement, il est vrai,
mais qui ne laissait pas de nous donner pour l'avenir bien des
inquitudes.

Ah! que de luttes intimes n'ai-je pas souffertes avant de parler!
Cependant il fallait me dcider: j'allais avoir quatorze ans et demi,
six mois seulement nous sparaient encore de la belle nuit de Nol, et
j'tais rsolue d'entrer au Carmel  l'heure mme o, l'anne
prcdente, j'avais reu ma grce de conversion.

Pour faire ma grande confidence je choisis la fte de la Pentecte.
Toute la journe, je demandai les lumires de l'Esprit-Saint, suppliant
les Aptres de prier pour moi, de m'inspirer les paroles que j'allais
avoir  dire. N'taient-ce pas eux, en effet, qui devaient aider
l'enfant timide que Dieu destinait  devenir l'aptre des aptres par la
prire et le sacrifice?

L'aprs-midi, en revenant des Vpres, je trouvai l'occasion dsire. Mon
pre tait all s'asseoir dans le jardin; et l, les mains jointes, il
contemplait les merveilles de la nature. Le soleil couchant dorait de
ses derniers feux le sommet des grands arbres, et les petits oiseaux
gazouillaient leur prire du soir.

Son beau visage avait une expression toute cleste, je sentais que la
paix inondait son coeur. Sans dire un seul mot, j'allai m'asseoir 
ses cts, les yeux dj mouills de larmes. Il me regarda avec une
tendresse indfinissable, appuya ma tte sur son coeur et me dit:
Qu'as-tu, ma petite reine? Confie-moi cela... Puis, se levant comme
pour dissimuler sa propre motion, il marcha lentement, me pressant
toujours sur son coeur.

[Illustration: _D'aprs un dessin de Cline._

THRSE A 15 ANS ET SON PRE]

    Qu as tu ma petite reine?... confie-moi cela...
    A travers mes larmes je parlai du Carmel...

A travers mes larmes je parlai du Carmel, de mes dsirs d'entrer
bientt; alors il pleura lui-mme! Toutefois, il ne me dit rien qui pt
me dtourner de ma vocation; il me fit simplement remarquer que j'tais
encore bien jeune pour prendre une dtermination aussi grave; et, comme
j'insistais, dfendant bien ma cause, mon incomparable pre avec sa
droite et gnreuse nature fut bientt convaincu. Nous continumes
longtemps notre promenade; mon coeur tait soulag, papa ne versait
plus de larmes. Il me parla comme un saint. S'approchant d'un mur peu
lev, il me montra de petites fleurs blanches, semblables  des lis en
miniature; et, prenant une de ces fleurs, il me la donna, m'expliquant
avec quel soin le Seigneur l'avait fait clore et conserve jusqu' ce
jour.

Je croyais couter mon histoire tant la ressemblance tait frappante
entre la petite fleur et la petite Thrse. Je reus cette fleurette
comme une relique; et je vis qu'en voulant la cueillir, mon pre avait
enlev toutes ses racines sans les briser: elle paraissait destine 
vivre encore dans une autre terre plus fertile. Cette mme action, papa
venait de la faire pour moi, en me permettant de quitter, pour la
montagne du Carmel, la douce valle tmoin de mes premiers pas dans la
vie.

Je collai ma petite fleur blanche sur une image de Notre-Dame des
Victoires: la sainte Vierge lui sourit, et le petit Jsus semble la
tenir dans sa main. C'est l qu'elle est encore, seulement la tige s'est
brise tout prs de la racine. Le bon Dieu, sans doute, veut me dire par
l qu'il brisera bientt les liens de sa petite fleur et ne la laissera
pas se faner sur la terre...

Aprs avoir obtenu le consentement de mon pre, je croyais pouvoir
m'envoler sans crainte au Carmel. Hlas! mon oncle, aprs avoir entendu
 son tour mes confidences, dclara que cette entre  quinze ans, dans
un ordre austre, lui paraissait contre la prudence humaine; que ce
serait faire tort  la religion de laisser une enfant embrasser une
pareille vie. Il ajouta qu'il allait y mettre de son ct toute
l'opposition possible, et qu' moins d'un miracle, il ne changerait pas
d'avis.

Je m'aperus que tous les raisonnements taient inutiles, et je me
retirai, le coeur plong dans la plus profonde amertume. Ma seule
consolation tait la prire; je suppliais Jsus de faire le miracle
demand, puisqu' ce prix seulement je pouvais rpondre  son appel. Un
temps assez long s'coula; mon oncle ne semblait plus se souvenir de
notre entretien; mais j'ai su plus tard que, tout au contraire, je le
proccupais beaucoup.

Avant de faire luire sur mon me un rayon d'esprance, le Seigneur
voulut m'envoyer un autre martyre bien douloureux qui dura trois jours.
Oh! jamais je n'ai si bien compris la peine amre de la sainte Vierge et
de saint Joseph, cherchant  travers les rues de Jrusalem le divin
Enfant Jsus. Je me trouvais dans un dsert affreux; ou plutt mon me
ressemblait au fragile esquif livr sans pilote  la merci des flots
orageux. Je le sais, Jsus tait l, dormant sur ma nacelle, mais
comment le voir au milieu d'une si sombre nuit? Si l'orage avait clat
ouvertement, un clair et peut-tre sillonn mes nuages. Sans doute,
c'est une bien triste lueur que celle des clairs; cependant,  leur
clart, j'aurais aperu un instant le Bien-Aim de mon coeur.

Mais non... c'tait la nuit! la nuit profonde, le dlaissement complet,
une vritable mort! Comme le divin Matre, au Jardin de l'Agonie, je me
sentais seule, ne trouvant de consolation ni du ct de la terre, ni du
ct des cieux. La nature semblait prendre part  ma tristesse amre:
pendant ces trois jours, le soleil ne montra pas un seul de ses rayons
et la pluie tomba par torrents. J'en fis toujours la remarque: dans
toutes les circonstances de ma vie la nature tait l'image de mon me.
Quand je pleurais, le ciel pleurait avec moi; quand je jouissais, l'azur
du firmament ne se trouvait obscurci d'aucun nuage.

Le quatrime jour qui se trouvait un samedi, j'allai voir mon oncle.
Quelle ne fut pas ma surprise en le trouvant tout chang  mon gard!
D'abord, sans que je lui en eusse tmoign le dsir, il me fit entrer
dans son cabinet; puis, commenant par m'adresser de doux reproches sur
ma manire d'tre, un peu gne avec lui, il me dit que le miracle exig
n'tait plus ncessaire; qu'ayant pri le bon Dieu de lui donner une
simple inclination de coeur, il venait de l'obtenir. Je ne le
reconnaissais plus. Il m'embrassa avec la tendresse d'un pre, ajoutant
d'un ton bien mu: Va en paix, ma chre enfant, tu es une petite fleur
privilgie que le Seigneur veut cueillir, je ne m'y opposerai pas.

Avec quelle allgresse je repris le chemin des Buissonnets _sous le beau
ciel dont les nuages s'taient compltement dissips_! Dans mon me
aussi la nuit avait cess. Jsus se rveillant m'avait rendu la joie, je
n'entendais plus le bruit des vagues: au lieu du vent de l'preuve, une
brise lgre enflait ma voile et je me croyais au port! Hlas! plus d'un
orage devait encore s'lever, me faisant craindre  certaines heures, de
m'tre loigne sans retour du rivage si ardemment dsir.

Aprs avoir obtenu le consentement de mon oncle, j'appris par vous, ma
Mre vnre, que M. le Suprieur du Carmel ne me permettait pas
d'entrer avant l'ge de vingt et un ans. Personne n'avait pens  cette
opposition, la plus grave, la plus invincible de toutes. Cependant, sans
perdre courage, j'allai moi-mme avec mon pre lui exposer mes dsirs.
Il me reut trs froidement, et rien ne put changer ses dispositions.
Nous le quittmes enfin sur un _non_ bien arrt: Toutefois,
ajouta-t-il, je ne suis que le dlgu de Monseigneur; s'il permet cette
entre, je n'aurai plus rien  dire. En sortant du presbytre, nous
nous trouvmes _sous une pluie torrentielle_; hlas! de gros nuages
aussi chargeaient le firmament de mon me. Papa ne savait comment me
consoler. Il me promit de me conduire  Bayeux si je le dsirais;
j'acceptai avec reconnaissance.

Bien des vnements se passrent avant qu'il nous ft possible
d'accomplir ce voyage. A l'extrieur, ma vie paraissait la mme:
j'tudiais, et surtout je grandissais dans l'amour du bon Dieu. J'avais
parfois des lans, de vritables transports...

Un soir, ne sachant comment dire  Jsus que je l'aimais et combien je
dsirais qu'il ft partout servi et glorifi, je pensai avec douleur
qu'il ne monterait jamais des abmes de l'enfer un seul acte d'amour.
Alors je m'criai que, de bon coeur, je consentirais  me voir plonge
dans ce lieu de tourments et de blasphmes, pour qu'il y ft aim
ternellement. Cela ne pourrait le glorifier, puisqu'il ne dsire que
notre bonheur; mais, quand on aime, on prouve le besoin de dire mille
folies. Si je parlais ainsi, ce n'tait pas que le ciel n'excitt mon
envie; mais alors, mon ciel  moi n'tait autre que _l'amour_, et je
sentais, dans mon ardeur, que rien ne pourrait me dtacher de l'objet
divin qui m'avait ravie...

       *       *       *       *       *

Vers cette poque, Ntre-Seigneur me donna la consolation de voir de
prs des mes d'enfants. Voici en quelle circonstance: pendant la
maladie d'une pauvre mre de famille, je m'occupai beaucoup de ses deux
petites filles dont l'ane n'avait pas six ans. C'tait un vrai plaisir
pour moi de voir avec quelle candeur elles ajoutaient foi  tout ce que
je leur disais. Il faut que le saint baptme dpose dans les mes un
germe bien profond des vertus thologales puisque, ds l'enfance,
l'espoir des biens futurs suffit pour faire accepter des sacrifices.
Lorsque je voulais voir mes deux petites filles bien conciliantes entre
elles, au lieu de leur promettre des jouets et des bonbons, je leur
parlais des rcompenses ternelles que le petit Jsus donnera aux
enfants sages. L'ane, dont la raison commenait  se dvelopper, me
regardait avec une expression de vive joie et me faisait mille questions
charmantes sur le petit Jsus et son beau ciel. Elle me promettait
ensuite avec enthousiasme de toujours cder  sa soeur, ajoutant que,
jamais de sa vie, elle n'oublierait les leons de la grande
demoiselle--c'est ainsi qu'elle m'appelait.

Considrant ces mes innocentes, je les comparais  une cire molle sur
laquelle on peut graver toute empreinte; celle du mal, hlas! comme
celle du bien; et je compris la parole de Jsus: _Qu'il vaudrait mieux
tre jet  la mer que de scandaliser un seul de ces petits
enfants_[39]. Ah! que d'mes arriveraient  une haute saintet si, ds
le principe, elles taient bien diriges!

Je le sais, Dieu n'a besoin de personne pour accomplir son oeuvre de
sanctification; mais, comme il permet  un habile jardinier d'lever des
plantes rares et dlicates, lui donnant  cet effet la science
ncessaire, tout en se rservant le soin de fconder; ainsi veut-il tre
aid dans sa divine culture des mes. Qu'arriverait-il si un
horticulteur maladroit ne greffait pas bien ses arbres? s'il ne savait
pas reconnatre la nature de chacun et voulait faire clore, par
exemple, des roses sur un pcher?

Cela me fait souvenir qu'autrefois, parmi mes oiseaux, j'avais un serin
qui chantait  ravir; j'avais aussi un petit linot auquel je prodiguais
des soins particuliers, l'ayant adopt  sa sortie du nid. Ce pauvre
petit prisonnier, priv des leons de musique de ses parents et
n'entendant du matin au soir que les joyeuses roulades du serin, voulut
l'imiter un beau jour.--Difficile entreprise pour un linot!--C'tait
charmant de voir les efforts de ce pauvre petit, dont la douce voix eut
bien du mal  s'accorder avec les notes vibrantes de son matre. Il y
arriva cependant,  ma grande surprise, et son chant devint absolument
le mme que celui du serin.

O ma Mre, vous savez qui m'a appris  chanter ds l'enfance! Vous savez
quelles voix m'ont charme! Et maintenant j'espre un jour, malgr ma
faiblesse, redire ternellement le cantique d'amour dont j'ai entendu
bien des fois moduler ici-bas les notes harmonieuses.

       *       *       *       *       *

Mais o en suis-je? Ces rflexions m'ont entrane trop loin... Je
reprends vite le rcit de ma vocation.

Le 31 octobre 1887, je partis pour Bayeux, seule avec mon pre, le
coeur rempli d'esprance, mais aussi bien mue  la pense de me
prsenter  l'vch. Pour la premire fois de ma vie, je devais aller
faire une visite sans tre accompagne de mes soeurs; et cette visite
tait  un Evque! Moi qui n'avais jamais besoin de parler que pour
rpondre aux questions qui m'taient adresses, je devais expliquer et
dvelopper les raisons qui me faisaient solliciter mon entre au Carmel,
afin de donner des preuves de la solidit de ma vocation.

Qu'il m'en a cot pour surmonter  ce point ma timidit! Oh! c'est bien
vrai que _jamais l'amour ne trouve d'impossibilit, parce qu'il se croit
tout possible et tout permis_[40]. C'tait bien, en effet, le seul
amour de Jsus qui pouvait me faire braver ces difficults et celles qui
suivirent; car je devais acheter mon bonheur par de grandes preuves.
Aujourd'hui, sans doute, je trouve l'avoir pay bien peu cher, et je
serais prte  supporter des peines mille fois plus amres pour
l'acqurir, si je ne l'avais pas encore.

_Les cataractes du ciel semblaient ouvertes_ quand nous arrivmes 
l'vch. M. l'abb Rvrony, Vicaire gnral, qui lui-mme avait fix
la date du voyage, se montra trs aimable, bien qu'un peu tonn.
Apercevant des larmes dans mes yeux, il me dit: Ah! je vois des
diamants, il ne faut pas les montrer  Monseigneur!

Nous traversmes alors de grands salons o je me faisais l'effet d'une
petite fourmi et me demandais ce que j'allais oser dire! Monseigneur se
promenait en ce moment dans une galerie, avec deux prtres; je vis M. le
Grand Vicaire changer avec lui quelques mots, et revenir en sa
compagnie dans l'appartement o nous attendions. L, trois normes
fauteuils taient placs devant la chemine o ptillait un feu ardent.

En voyant entrer Monseigneur, mon pre se mit  genoux prs de moi pour
recevoir sa bndiction, puis Sa Grandeur nous fit asseoir. M. Rvrony
me prsenta le fauteuil du milieu: je m'excusai poliment; il insista, me
disant de montrer si j'tais capable d'obir. Aussitt je m'excutai
sans la moindre rflexion, et j'eus la confusion de lui voir prendre une
chaise, tandis que je me trouvais enfonce dans un sige monumental o
quatre comme moi auraient t  l'aise--plus  l'aise que moi, car
j'tais loin d'y tre!--J'esprais que mon pre allait parler; mais il
me dit d'expliquer le but de notre visite. Je le fis le plus loquemment
possible, tout en comprenant trs bien qu'un simple mot du Suprieur
m'et plus servi que mes raisons. Hlas! son opposition ne plaidait
gure en ma faveur.

Monseigneur me demanda s'il y avait longtemps que je dsirais le Carmel.

Oh! oui, Monseigneur, bien longtemps.

--Voyons, reprit en riant M. Rvrony, il ne peut toujours pas y avoir
quinze ans de cela!

--C'est vrai, rpondis-je, mais il n'y a pas beaucoup d'annes 
retrancher; car j'ai dsir me donner au bon Dieu ds l'ge de trois
ans.

Monseigneur, croyant tre agrable  mon pre, essaya de me faire
comprendre que je devais rester quelque temps encore prs de lui.
Quelles ne furent pas la surprise et l'dification de Sa Grandeur de
voir alors papa prendre mon parti! ajoutant, d'un air plein de bont,
que nous devions aller  Rome avec le plerinage diocsain et que je
n'hsiterais pas  parler au Saint-Pre, si je n'obtenais auparavant la
permission sollicite.

Cependant, un entretien avec le Suprieur fut exig comme indispensable,
avant de nous donner aucune dcision. Je ne pouvais rien entendre qui me
ft plus de peine; car je connaissais son opposition formelle et bien
arrte. Aussi, sans tenir compte de la recommandation de M. l'abb
Rvrony, je fis plus que _montrer des diamants_  Monseigneur, _je lui
en donnai_. Je vis bien qu'il tait touch; il me fit des caresses comme
jamais, parat-il, aucune enfant n'en avait reu de lui.

Tout n'est pas perdu, ma chre petite, me dit-il; mais je suis bien
content que vous fassiez avec votre bon pre le voyage de Rome: vous
affermirez ainsi votre vocation. Au lieu de pleurer, vous devriez vous
rjouir! D'ailleurs, la semaine prochaine je vais aller  Lisieux; je
parlerai de vous  M. le Suprieur, et, certainement, vous recevrez ma
rponse en Italie.

Sa Grandeur nous conduisit ensuite jusqu'au jardin; mon pre l'intressa
beaucoup en lui racontant que, ce matin mme, afin de paratre plus
ge, je m'tais relev les cheveux. Ceci ne fut pas perdu! Aujourd'hui,
je le sais, Monseigneur ne parle  personne de _sa petite fille_, sans
raconter l'histoire des cheveux.--J'aurais prfr, je l'avoue, que
cette rvlation ne se ft point. M. le Grand Vicaire nous accompagna
jusqu' la porte, disant que jamais chose pareille ne s'tait vue: un
pre aussi empress de donner son enfant  Dieu, que cette enfant de
s'offrir elle-mme.

Il fallut donc reprendre le chemin de Lisieux sans aucune rponse
favorable. Il me semblait que mon avenir tait bris pour toujours; plus
j'approchais du terme, plus je voyais mes affaires s'embrouiller.
Cependant je ne cessai point d'avoir au fond de l'me une grande paix,
parce que je ne cherchais que la volont du Seigneur.

[Illustration]

[Illustration: LEVEZ LES YEUX AU CIEL ME VOICI ET AVEC MOI TOUS MES
SAINTS ILS ONT SOUTENU ICI-BAS UN GRAND COMBAT ET MAINTENANT ILS SE
REPOSENT IMIT. 4. III. Ch. XLVII]




CHAPITRE VI

     Voyage de Rome.--Audience de S. S. Lon XIII. Rponse de
     Monseigneur l'Evque de Bayeux. Trois mois d'attente.


Trois jours aprs le voyage de Bayeux, je devais en faire un beaucoup
plus long: celui de la Ville ternelle. Ce dernier voyage m'a montr le
nant de tout ce qui passe. Cependant j'ai vu de splendides monuments,
j'ai contempl toutes les merveilles de l'art et de la religion;
surtout, j'ai foul la mme terre que les saints Aptres, la terre
arrose du sang des Martyrs, et mon me s'est agrandie au contact des
choses saintes.

Je suis bien heureuse d'tre alle  Rome; mais je comprends les
personnes qui supposaient ce voyage entrepris par mon pre dans le but
de changer mes ides de vie religieuse. Il y avait certainement de quoi
branler une vocation mal affermie.

Nous nous trouvmes d'abord, ma soeur et moi, au milieu du grand monde
qui composait presque exclusivement le plerinage. Ah! bien loin de nous
blouir, tous ces titres de noblesse ne nous parurent qu'une vaine
fume. J'ai compris cette parole de l'Imitation: _Ne poursuivez pas
cette ombre que l'on appelle un grand nom_[41]. J'ai compris que la
vraie grandeur ne se trouve point dans le nom, mais dans l'me.

Le Prophte nous dit que _le Seigneur donnera_ UN AUTRE NOM _ ses
lus_[42]; et nous lisons dans saint Jean: _Le vainqueur recevra une
pierre blanche, sur laquelle est crit un_ NOM NOUVEAU _que nul ne
connat, hors celui qui le reoit_[43]. C'est donc au ciel que nous
saurons nos titres de noblesse. Alors _chacun recevra de Dieu la louange
qu'il mrite_[44], et celui qui, sur la terre, aura choisi d'tre le
plus pauvre, le plus inconnu pour l'amour de Notre-Seigneur, celui-l
sera le premier, le plus noble et le plus riche.

La seconde exprience que j'ai faite regarde les prtres. Jusque-l, je
ne pouvais comprendre le but principal de la rforme du Carmel; prier
pour les pcheurs me ravissait, mais prier pour les prtres dont les
mes me semblaient plus pures que le cristal, cela me paraissait
tonnant! Ah! j'ai compris ma vocation en Italie. Ce n'tait pas aller
chercher trop loin une aussi utile connaissance.

Pendant un mois, j'ai rencontr beaucoup de saints prtres; et j'ai vu
que, si leur sublime dignit les lve au-dessus des Anges, ils n'en
sont pas moins des hommes faibles et fragiles. Donc, si de saints
prtres, que Jsus appelle dans l'Evangile: _le sel de la terre_,
montrent qu'ils ont besoin de prires, que faut-il penser de ceux qui
sont tides? Jsus n'a-t-il pas dit encore: _Si le sel vient 
s'affadir, avec quoi l'assaisonnera-t-on?_[45]

O ma Mre, qu'elle est belle notre vocation! C'est  nous, c'est au
Carmel de conserver le sel de la terre! Nous offrons nos prires et nos
sacrifices pour les aptres du Seigneur; nous devons tre nous-mmes
leurs aptres, tandis que, par leurs paroles et leurs exemples, ils
vanglisent les mes de nos frres. Quelle noble mission est la ntre!
Mais je dois en rester l, je sens que, sur ce sujet, ma plume ne
s'arrterait jamais...

       *       *       *       *       *

Je vais, ma Mre chrie, vous raconter mon voyage avec quelques dtails:

Le 4 novembre,  trois heures du matin, nous traversions la ville de
Lisieux encore ensevelie dans les ombres de la nuit. Bien des
impressions passrent en mon me: je me sentais aller vers l'inconnu, je
savais que de grandes choses m'attendaient l-bas!

Arrivs  Paris, mon pre nous en fit visiter toutes les merveilles;
pour moi, je n'en trouvai qu'une seule: _Notre-Dame des Victoires_. Ce
que j'prouvai dans son sanctuaire, je ne pourrais le dire. Les grces
qu'elle m'accorda ressemblaient  celles de ma premire Communion:
j'tais remplie de paix et de bonheur... C'est l que ma Mre, la Vierge
Marie, _me dit clairement que c'tait bien elle qui m'avait souri et
m'avait gurie_. Avec quelle ferveur je la suppliai de me garder
toujours et de raliser mon rve, en me cachant  l'ombre de son manteau
virginal! Je lui demandai encore d'loigner de moi toutes les occasions
de pch.

Je n'ignorais pas que, pendant mon voyage, il se rencontrerait bien des
choses capables de me troubler; n'ayant aucune connaissance du mal, je
craignais de le dcouvrir. Je n'avais pas expriment que _tout est pur
pour les purs_[46], que l'me simple et droite ne voit de mal  rien,
puisque le mal n'existe que dans les coeurs impurs, et non dans les
objets insensibles. Je priai aussi saint Joseph de veiller sur moi;
depuis mon enfance, ma dvotion pour lui se confondait avec mon amour
pour la trs sainte Vierge. Chaque jour, je rcitais la prire: _O
saint Joseph, pre et protecteur des vierges..._ Il me semblait donc
tre bien protge et tout  fait  l'abri du danger.

Aprs notre conscration au Sacr-Coeur, dans la basilique de
Montmartre, nous partmes de Paris, le 7 novembre. Comme il s'agissait
de mettre chaque compartiment de wagon sous le vocable d'un saint, il
tait convenu de dcerner cet honneur  l'un des prtres qui habitaient
ce compartiment: soit en adoptant son patron ou celui de sa paroisse.

Et voici qu'en prsence de tous les plerins, nous entendmes appeler le
ntre: _Saint Martin_. Mon pre, trs sensible  cette dlicatesse, alla
remercier immdiatement Mgr Legoux, grand Vicaire de Coutances et
directeur du plerinage. Depuis, plusieurs personnes ne l'appelaient pas
autrement que _monsieur Saint Martin_.

M. l'abb Rvrony examinait soigneusement toutes mes actions; je
l'apercevais de loin qui m'observait. A table, lorsque je n'tais pas en
face de lui, il trouvait moyen de se pencher pour me voir et
m'entendre. Je pense qu'il dut tre satisfait de son examen; car,  la
fin du voyage, il parut bien dispos en ma faveur. Je dis, _ la fin_,
parce qu' Rome il fut loin de me servir d'avocat, comme je le dirai
bientt.--Nanmoins, je ne voudrais pas faire croire qu'il voult me
tromper, en n'agissant plus d'aprs les bonnes intentions manifestes 
Bayeux. Je suis persuade, au contraire, qu'il resta toujours pour moi
rempli de bienveillance; s'il contraria mes dsirs, ce fut uniquement
pour m'prouver.

       *       *       *       *       *

Avant d'atteindre le but de notre plerinage, nous traversmes la Suisse
avec ses hautes montagnes dont le sommet neigeux se perd dans les
nuages, ses cascades, ses valles profondes remplies de fougres
gigantesques et de bruyres roses.

Ma Mre bien-aime, que ces beauts de la nature, rpandues ainsi 
profusion, ont fait de bien  mon me! Comme elles l'ont leve vers
Celui qui s'est plu  jeter de pareils chefs-d'oeuvre sur une terre
d'exil qui ne doit durer qu'un jour!

Parfois nous tions emports jusqu'au sommet des montagnes:  nos pieds,
des prcipices dont le regard ne pouvait sonder la profondeur,
semblaient vouloir nous engloutir. Plus loin, nous traversions un
village charmant avec ses chalets et son gracieux clocher, au-dessus
duquel se balanaient mollement de lgers nuages. Ici, c'tait un vaste
lac aux flots calmes et purs, dont la teinte azure se mlait aux feux
du couchant.

Comment dire mes impressions devant ce spectacle si potique et si
grandiose? Je pressentais les merveilles du ciel... La vie religieuse
m'apparaissait telle qu'elle est, avec ses assujettissements, ses petits
sacrifices quotidiens accomplis dans l'ombre. Je comprenais combien
alors il devient facile de se replier sur soi-mme, d'oublier le but
sublime de sa vocation; et je me disais: Plus tard,  l'heure de
l'preuve, lorsque, prisonnire au Carmel, je ne pourrai voir qu'un
petit coin du ciel, je me souviendrai d'aujourd'hui; ce tableau me
donnera du courage. Je ne ferai plus cas de mes petits intrts en
pensant  la grandeur,  la puissance de Dieu; je l'aimerai uniquement
et n'aurai pas le malheur de m'attacher  des pailles, maintenant que
mon coeur entrevoit ce qu'il rserve  ceux qui l'aiment.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir contempl les oeuvres de Dieu, je pus admirer aussi celles
de ses cratures. La premire ville d'Italie que nous visitmes fut
Milan. Sa cathdrale en marbre blanc, avec ses statues assez nombreuses
pour former un peuple, devint pour nous l'objet d'une tude
particulire.

Laissant les dames timides se cacher le visage dans leurs mains, aprs
avoir gravi les premiers degrs de l'difice, nous suivmes, Cline et
moi, les plerins les plus hardis, et atteignmes le dernier clocheton,
ayant ensuite le plaisir de voir  nos pieds la ville de Milan tout
entire, dont les habitants ressemblaient  de petites fourmis.
Descendues de notre pidestal, nous commenmes nos promenades en
voiture qui devaient durer un mois, et me rassasier pour toujours du
dsir de rouler sans fatigue.

Le Campo Santo nous ravit. Ses statues de marbre blanc, qu'un ciseau de
gnie semble avoir animes, sont semes sur le vaste champ des morts,
avec une sorte de ngligence qui ne manque point de charme. On serait
presque tent de consoler les personnages allgoriques qui vous
entourent. Leur expression est si vraie de douleur calme et chrtienne!
Et quels chefs-d'oeuvre! Ici, c'est un enfant qui jette des fleurs sur
la tombe de son pre; on oublie la pesanteur du marbre: les ptales
dlicats semblent glisser entre ses doigts. Ailleurs, le voile lger
des veuves et les rubans dont sont orns les cheveux des jeunes filles
paraissent flotter au gr du vent.

Nous ne trouvions pas de paroles pour exprimer notre admiration;
lorsqu'un vieux monsieur _franais_, qui nous suivait partout,
regrettant sans doute de ne pouvoir partager nos sentiments, dit avec
mauvaise humeur: Ah! que les Franais sont donc enthousiastes! Je
crois que ce pauvre monsieur aurait mieux fait de rester chez lui. Loin
d'tre heureux de son voyage, toujours des plaintes sortaient de sa
bouche: il tait mcontent des villes, des htels, des personnes, de
tout.

Souvent, mon pre, qui se trouvait bien n'importe o,--tant d'un
caractre diamtralement oppos  celui de son dsobligeant
voisin--essayait de le rjouir, lui offrait sa place en voiture et
ailleurs, lui montrait, avec sa grandeur d'me habituelle, le bon ct
des choses; rien ne le dridait! Que nous avons vu de personnages
diffrents! Quelle intressante tude que celle du monde, quand on est 
la veille de le quitter!

       *       *       *       *       *

A Venise, la scne changea compltement. Au lieu du tumulte des grandes
cits, on n'entend, au milieu du silence, que les cris des gondoliers et
le murmure de l'onde agite par les rames. Cette ville a bien ses
charmes, mais elle est triste. Le palais des doges avec toutes ses
splendeurs est triste lui-mme. Depuis longtemps, l'cho de ses votes
sonores ne rpte plus la voix des gouverneurs, prononant des arrts de
vie ou de mort dans les salles que nous avons traverses. Ils ont cess
de souffrir, les malheureux condamns, enterrs vivants dans les
oubliettes obscures.

En visitant ces affreuses prisons, je me croyais au temps des martyrs.
Cet asile tnbreux, je l'aurais avec joie choisi pour demeure, s'il se
ft agi de confesser ma foi; mais bientt la voix du guide me tira de
ma rverie, et je passai sur _le pont des soupirs_, ainsi appel  cause
des soupirs de soulagement des pauvres prisonniers, en se voyant
dlivrs de l'horreur des souterrains auxquels ils prfraient la mort.

Aprs avoir dit adieu  Venise, nous vnrmes  Padoue la langue de
saint Antoine; puis,  Bologne, le corps de sainte Catherine, dont le
visage conserve l'empreinte du baiser de l'Enfant Jsus.

       *       *       *       *       *

Je me vis avec bonheur sur la route de Lorette. Que la sainte Vierge a
bien choisi cet endroit pour y dposer sa Maison bnie! L, tout est
pauvre, simple et primitif: les femmes ont conserv le gracieux costume
italien, et n'ont pas, comme celles des autres villes, adopt la mode de
Paris. Enfin, Lorette m'a charme.

Que dirai-je de la sainte Maison? Mon motion fut bien profonde en me
trouvant sous le mme toit que la sainte Famille, en contemplant les
murs sur lesquels Notre-Seigneur avait fix ses yeux divins, en foulant
la terre que saint Joseph avait arrose de ses sueurs, o Marie avait
port Jsus dans ses bras, aprs l'avoir port dans son sein virginal.
J'ai vu la petite chambre de l'Annonciation. J'ai dpos mon chapelet
dans l'cuelle de l'Enfant Jsus. Que ces souvenirs sont ravissants!

Mais notre plus grande consolation fut de recevoir Jsus _dans sa
maison_ et de devenir ainsi son temple vivant, au lieu mme qu'il avait
honor de sa divine prsence. Suivant l'usage romain, la sainte
Eucharistie ne se conserve dans chaque glise que sur un autel; et, l
seulement, les prtres la distribuent aux fidles. A Lorette, cet autel
se trouve dans la basilique o la sainte Maison est renferme, comme un
diamant prcieux, en un crin de marbre blanc. Cela ne fit pas notre
affaire. C'tait dans le _diamant_, et non dans l'crin, que nous
voulions recevoir le Pain des Anges. Mon pre, avec sa douceur
ordinaire, suivit les plerins, tandis que ses filles moins soumises se
dirigeaient vers la _santa Casa_.

Par un privilge spcial, un prtre se disposait  y clbrer sa messe;
nous lui confimes notre dsir. Immdiatement, ce prtre dvou demanda
deux petites hosties qu'il plaa sur sa patne, et vous devinez, ma
Mre, le bonheur ineffable de cette communion! Les paroles sont
impuissantes  le traduire. Que sera-ce donc quand nous communierons
ternellement dans la demeure du Roi des cieux? Alors nous ne verrons
plus finir notre joie, il n'y aura plus pour l'assombrir la tristesse du
dpart, il ne sera pas ncessaire de gratter furtivement, comme nous
l'avons fait, les murs sanctifis par la prsence divine; puisque sa
maison sera la ntre pendant tous les sicles.

Il ne veut pas nous donner celle de la terre, il se contente de nous la
montrer, pour nous faire aimer la pauvret et la vie cache; celle qu'il
nous rserve est son palais de gloire, o nous ne le verrons plus voil
sous l'apparence d'un enfant ou d'un peu de pain, mais tel qu'il est
dans l'clat de sa splendeur infinie!

       *       *       *       *       *

Maintenant, c'est de Rome que je vais parler: de Rome, o je croyais
rencontrer la consolation; o, hlas! je trouvai la croix! A notre
arrive, il faisait nuit; et, m'tant endormie dans le wagon, je fus
rveille au cri des employs de la gare, rpt avec enthousiasme par
les plerins: _Roma! Roma!_ Ce n'tait pas un rve, j'tais  Rome!

Notre premire journe, peut-tre la plus dlicieuse, se passa hors les
murs. L, tous les monuments ont conserv leur antique cachet; tandis
qu'au centre de Rome, devant les htels et les magasins, on pourrait se
croire  Paris.

Cette promenade dans les campagnes romaines m'a laiss un souvenir
particulirement embaum. Comment pourrais-je traduire l'impression qui
me fit tressaillir devant le Colyse? Je la voyais donc enfin cette
arne, o tant de martyrs avaient vers leur sang pour Jsus! Dj je
m'apprtais  baiser la terre sanctifie par leurs combats glorieux.
Mais quelle dception! Le sol ayant t exhauss, la vritable arne est
ensevelie  huit mtres environ de profondeur. Par suite des fouilles,
le centre n'est qu'un amas de dcombres; une barrire infranchissable en
dfend l'entre. D'ailleurs, personne n'ose pntrer au sein de ces
ruines dangereuses.

Fallait-il tre venue  Rome sans descendre au Colyse?--Non, c'tait
impossible! Je n'coutais plus dj les explications du guide; une seule
pense m'occupait: descendre dans l'arne!

Il est dit dans le saint Evangile, que Madeleine restant toujours auprs
du Tombeau, et se baissant  plusieurs reprises pour regarder 
l'intrieur, finit par voir deux anges. Comme elle, continuant de me
baisser, je vis, non pas deux anges, mais ce que je cherchais; et,
poussant un cri de joie, je dis  ma soeur: Viens! suis-moi, nous
allons pouvoir passer! Aussitt nous nous lanons, escaladant les
ruines qui croulaient sous nos pas; tandis que mon pre, tonn de notre
audace, nous appelait de loin. Mais nous n'entendions plus rien.

De mme que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du
pril, ainsi notre joie grandissait en proportion de notre fatigue et du
danger que nous affrontions pour atteindre le but de nos dsirs.

Cline, plus prvoyante que moi, avait cout le guide. Se rappelant
qu'il venait de signaler un certain petit pav crois, comme tant
l'endroit o combattaient les martyrs, elle se mit  le chercher.
L'ayant trouv bientt, et nous tant agenouilles sur cette terre
bnie, nos mes se confondirent en une mme prire..... Mon coeur
battait bien fort lorsque j'approchai mes lvres de la poussire
empourpre du sang des premiers chrtiens. Je demandai la grce d'tre
aussi martyre pour Jsus, et je sentis au fond de mon me que j'tais
exauce.

Tout ceci dura trs peu de temps. Aprs avoir ramass quelques pierres,
nous nous dirigemes vers les murs pour recommencer notre prilleuse
entreprise. Mon pre nous voyant si heureuses ne put nous gronder; je
m'aperus mme qu'il tait fier de notre courage.

       *       *       *       *       *

Aprs le Colyse, nous visitmes les Catacombes. L, Cline et Thrse
trouvrent le moyen de se coucher ensemble jusqu'au fond de l'ancien
tombeau de sainte Ccile, et prirent de la terre sanctifie par ses
reliques bnies.

Avant ce voyage, je n'avais pour cette sainte aucune dvotion
particulire; mais en visitant sa maison, le lieu de son martyre, en
l'entendant proclamer reine de l'harmonie,  cause du chant virginal
qu'elle fit entendre au fond de son coeur  son Epoux cleste, je
sentis pour elle plus que de la dvotion: une vritable tendresse
d'amie. Elle devint ma sainte de prdilection, ma confidente intime. Ce
qui surtout me ravissait en elle, c'taient son abandon, sa confiance
illimite, qui l'ont rendue capable de _virginiser_ des mes n'ayant
jamais dsir que les joies de la vie prsente. Sainte Ccile est
semblable  l'pouse des Cantiques. En elle, je vois _un choeur dans
un camp d'arme_[47]. Sa vie n'a t qu'un chant mlodieux au milieu
mme des plus grandes preuves; et cela ne m'tonne pas, puisque
_l'Evangile sacr reposait sur son coeur_[48], et que dans son coeur
reposait l'Epoux des vierges.

La visite  l'glise de Sainte-Agns me fut aussi bien douce. L, je
retrouvais une amie d'enfance. J'essayai, mais sans succs, d'obtenir
une de ses reliques afin de la rapporter  ma petite mre Agns de
Jsus. Les hommes me refusant, le bon Dieu se mit de la partie: une
petite pierre de marbre rouge, se dtachant d'une riche mosaque dont
l'origine remonte au temps de la douce martyre, vint tomber  mes pieds.
N'tait-ce pas charmant? Sainte Agns me donnait elle-mme un souvenir
de sa maison!

       *       *       *       *       *

Six jours se passrent  contempler les principales merveilles de Rome;
et le septime, je vis la plus grande de toutes: LON XIII. Ce jour, je
le dsirais et le redoutais  la fois, de lui dpendait ma vocation; car
je n'avais reu aucune rponse de Monseigneur, et la permission du
Saint-Pre devenait mon unique planche de salut. Mais, pour obtenir
cette permission, il fallait la demander! Il fallait devant plusieurs
cardinaux, archevques et vques, _oser parler au Pape_! Cette seule
pense me faisait trembler.

Ce fut le dimanche matin, 20 novembre, que nous entrmes au Vatican dans
la chapelle du Souverain Pontife. A huit heures nous assistions  sa
messe; et, pendant le saint Sacrifice, il nous montra par son ardente
pit, digne du Vicaire de Jsus-Christ, qu'il tait vritablement le
_saint Pre_.

L'Evangile de ce jour contenait ces ravissantes paroles: _Ne craignez
rien, petit troupeau; car il a plu  mon Pre de vous donner son
royaume._[49] Et mon coeur s'abandonnait  la confiance la plus vive.
Non, je ne craignais pas, j'esprais que le royaume du Carmel
m'appartiendrait bientt. Je ne pensais pas alors  ces autres paroles
de Jsus: _Je vous prpare mon royaume comme mon Pre me l'a
prpar._[50]--C'est--dire, je vous rserve des croix et des
preuves; ainsi vous deviendrez digne de possder mon royaume.--_Il a
t ncessaire que le Christ souffrt avant d'entrer dans sa gloire[51].
Si vous dsirez prendre place  ses cts, buvez le calice qu'il a bu
lui-mme._[52]

Aprs la messe d'action de grces qui suivit celle de Sa Saintet,
l'audience commena.

Lon XIII tait assis sur un fauteuil lev, vtu simplement d'une
soutane blanche et d'un camail de mme couleur. Prs de lui se tenaient
des prlats et autres grands dignitaires ecclsiastiques. Suivant le
crmonial, chaque plerin s'agenouillait  son tour, baisait d'abord le
pied, puis la main de l'auguste Pontife, et recevait sa bndiction;
ensuite deux gardes-nobles le touchant du doigt, lui indiquaient par l
de se lever pour passer dans une autre salle et donner sa place au
suivant.

Personne ne disait mot; mais j'tais bien rsolue  parler quand, tout 
coup, M. l'abb Rvrony qui se tenait  la droite de Sa Saintet, nous
fit avertir bien haut _qu'il dfendait absolument de parler au
Saint-Pre_. Je me tournai vers Cline, l'interrogeant du regard; mon
coeur battait  se rompre...--_Parle!_ me dit-elle.

Un instant aprs, j'tais aux genoux du Pape. Ayant bais sa mule, il me
prsenta la main. Alors, levant vers lui mes yeux baigns de larmes, je
le suppliai en ces termes:

Trs Saint Pre, j'ai une grande grce  vous demander!

Aussitt, baissant la tte jusqu' moi, son visage toucha presque le
mien; on et dit que ses yeux noirs et profonds voulaient me pntrer
jusqu' l'intime de l'me.

Trs Saint Pre, rptai-je, en l'honneur de votre Jubil,
_permettez-moi d'entrer au Carmel  quinze ans_!

M. le grand Vicaire de Bayeux, tonn et mcontent, reprit bientt:

Trs Saint Pre, c'est une enfant qui dsire la vie du Carmel; mais les
suprieurs examinent la question en ce moment.

--_Eh bien, mon enfant,_ me dit Sa Saintet, _faites ce que les
suprieurs dcideront._

Joignant alors les mains et les appuyant sur ses genoux, je tentai un
dernier effort:

--O Trs Saint Pre, si vous disiez _oui_, tout le monde voudrait
bien!

Il me regarda fixement, et pronona ces mots en appuyant sur chaque
syllabe d'un ton pntrant:

--_Allons... Allons... vous entrerez si le bon Dieu le veut._

J'allais parler encore, quand deux gardes-nobles m'invitrent  me
lever. Voyant que cela ne suffisait pas, ils me prirent par les bras et
M. Rvrony leur aida  me soulever, car je restais encore les mains
jointes appuyes sur les genoux du Pape. Au moment o j'tais ainsi
enleve, le bon Saint-Pre posa doucement sa main sur mes lvres, puis,
la levant pour me bnir, il me suivit longtemps des yeux.

Mon pre eut bien de la peine en me trouvant tout en pleurs au sortir de
l'audience: ayant pass avant moi, il ne savait rien de ma dmarche.
Pour lui, M. le grand Vicaire s'tait montr on ne peut plus aimable, le
prsentant  Lon XIII comme le pre de deux carmlites. Le Souverain
Pontife, en signe de particulire bienveillance, avait pos sa main sur
sa tte vnrable, semblant ainsi le marquer d'un sceau mystrieux au
nom du Christ lui-mme.

Ah! maintenant qu'il est au ciel, ce pre de _quatre_ carmlites, ce
n'est plus la main du reprsentant de Jsus qui repose sur son front,
lui prophtisant le martyre, c'est la main de l'Epoux des vierges, du
Roi des cieux; et plus jamais cette main divine ne se retirera du front
qu'elle a glorifi.

[Illustration: _Reproduction d'un tableau de Cline._

Trs Saint Pre, en l'honneur de Votre Jubili,
permettez-moi d'entrer au Carmel  15 ans.]

Mon preuve tait grande; mais, ayant fait absolument tout ce qui
dpendait de moi pour rpondre  l'appel du bon Dieu, je dois avouer
que, malgr mes larmes, je ressentais au fond du coeur une grande
paix. Toutefois cette paix rsidait dans l'intime, et l'amertume
remplissait mon me jusqu'aux bords... Et Jsus se taisait... Il
semblait absent, rien ne me rvlait sa prsence.

Ce jour-l encore, _le soleil n'osa pas briller_; et le beau ciel bleu
d'Italie, charg de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi. Ah!
c'tait fini! Mon voyage n'avait plus aucun charme  mes yeux, puisque
le but venait d'en tre manqu. Cependant les dernires paroles du
Saint-Pre auraient d me consoler comme une vritable prophtie. En
effet, malgr tous les obstacles, _ce que le bon Dieu a voulu s'est
accompli_: il n'a pas permis aux cratures de faire ce qu'elles
voulaient, mais sa volont  lui.

Depuis quelque temps, je m'tais offerte  l'Enfant-Jsus pour tre _son
petit jouet_. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un
jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y
toucher; mais comme d'une petite balle de nulle valeur, qu'il pouvait
jeter  terre, pousser du pied, _percer_, laisser dans un coin, ou bien
presser sur son coeur si cela lui faisait plaisir. En un mot, _je
voulais amuser le petit Jsus et me livrer  ses caprices enfantins_.

Il venait d'exaucer ma prire! A Rome, Jsus _pera_ son petit jouet...
_il voulait voir sans doute ce qu'il y avait dedans..._ et puis, content
de sa dcouverte, il laissa tomber sa petite balle et s'endormit. Que
fit-il pendant son doux sommeil, et que devint la balle
abandonne?--Jsus rva qu'il s'amusait encore; qu'il la prenait, la
laissait tour  tour; qu'il l'envoyait bien loin rouler et finalement la
pressait sur son Coeur, sans plus jamais permettre qu'elle s'loignt
de sa petite main.

Vous comprenez, ma Mre, la tristesse de la petite balle en se voyant
par terre! Cependant elle ne cessait d'esprer contre toute esprance.

       *       *       *       *       *

Quelques jours aprs le 20 novembre, mon pre tant all rendre visite
au vnr Frre Simon,--directeur et fondateur du Collge
Saint-Joseph--rencontra dans l'tablissement M. l'abb Rvrony, et lui
reprocha aimablement de ne m'avoir pas aide dans ma difficile
entreprise; puis il raconta l'histoire au Cher Frre Simon. Le bon
vieillard couta ce rcit avec beaucoup d'intrt, en prit mme des
notes et dit avec motion: On ne voit pas cela en Italie!

Au lendemain de la mmorable journe de l'audience, il nous fallut
partir pour Naples et Pompi. Le Vsuve, en notre honneur, fit entendre
de nombreux coups de canon, laissant chapper de son cratre une paisse
colonne de fume. Ses traces sur Pompi sont effrayantes! Elles montrent
la puissance de Dieu _qui regarde la terre et la fait trembler, qui
touche les montagnes et les rduit en cendres_[53]. J'aurais dsir me
promener seule au milieu des ruines, mditant sur la fragilit des
choses humaines; mais il ne fallut pas songer  cette solitude.

A Naples, nous fmes une magnifique promenade au monastre de San
Martino, situ sur une haute colline dominant la ville entire. Mais, au
retour, nos chevaux prirent le mors aux dents, et je n'attribue qu' la
protection de nos anges gardiens d'tre arrivs sains et saufs  notre
splendide htel. Ce mot _splendide_ n'est pas de trop; pendant tout le
cours de notre voyage, nous sommes descendus dans des htels princiers.
Jamais je n'avais t entoure de tant de luxe. C'est bien le cas de le
dire: la richesse ne fait pas le bonheur. Je me serais trouve plus
heureuse mille fois sous un toit de chaume, avec l'esprance du Carmel,
qu'auprs des lambris dors, des escaliers de marbre, des tapis de soie,
avec l'amertume dans le coeur.

Ah! je l'ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les objets qui
nous entourent, elle rside au plus intime de l'me. On peut aussi bien
la possder au fond d'une obscure prison que dans un palais royal. Ainsi
je suis plus heureuse au Carmel, mme au milieu des preuves intrieures
et extrieures, que dans le monde o rien ne me manquait, surtout les
douceurs du foyer paternel.

Bien que mon me ft plonge dans la tristesse, au dehors j'tais la
mme; car je croyais cache ma demande au Saint-Pre. Bientt je pus me
convaincre du contraire. Reste seule un jour dans le wagon avec ma
soeur, tandis que les plerins descendaient au buffet, je vis Mgr
Legoux se prsenter  la portire. Aprs m'avoir bien regarde, il me
dit en souriant: Eh bien, comment va notre petite carmlite? Je
compris alors que tout le plerinage connaissait mon secret; d'ailleurs
je m'en aperus  certains regards sympathiques, mais heureusement
personne ne m'en parla.

A Assise il m'arriva une petite aventure. Aprs avoir visit les lieux
embaums par les vertus de saint Franois et de sainte Claire, j'garai
dans le monastre la boucle de ma ceinture. Le temps de la chercher et
de l'ajuster au ruban me fit perdre l'heure du dpart. Lorsque je me
prsentai  la porte, toutes les voitures avaient disparu,  l'exception
d'une seule: celle de M. le grand Vicaire de Bayeux! Fallait-il courir
aprs les voitures que je ne voyais plus, m'exposer  manquer le train,
ou demander une place dans la calche de M. Rvrony? Je me dcidai  ce
parti le plus sage.

Essayant de paratre trs peu embarrasse, malgr mon extrme embarras,
je lui exposai ma situation critique et le mis dans l'embarras
lui-mme; car sa voiture tait absolument au complet. Mais un de ces
messieurs se hta de descendre et, me faisant monter  sa place, alla
s'asseoir modestement prs du cocher. Je ressemblais  un cureuil pris
dans un pige! J'tais loin de me sentir  l'aise, entoure de tous ces
grands personnages, juste vis--vis _du plus redoutable_! Il fut
cependant trs aimable pour moi, interrompant de temps  autre la
conversation pour me parler du Carmel, et me promettant de faire tout ce
qui dpendrait de lui pour raliser mon dsir d'entrer  quinze ans.

Cette rencontre mit du baume sur ma plaie, sans toutefois m'empcher de
souffrir. J'avais perdu confiance en la crature, et ne pouvais plus
m'appuyer que sur Dieu seul.

Cependant ma tristesse ne m'empcha pas de prendre un vif intrt aux
saints lieux que nous visitions. A Florence, je fus heureuse de
contempler sainte Madeleine de Pazzi au milieu du choeur des
Carmlites. Tous les plerins voulaient faire toucher leurs chapelets au
tombeau de la sainte; mais ma main se trouva seule assez petite pour
passer dans les trous de la grille. Ainsi je me vis charge de ce noble
office qui dura longtemps et me rendit bien fire.

Ce n'tait pas la premire fois que j'obtenais des privilges. A Rome,
dans l'glise Sainte-Croix de Jrusalem, nous vnrmes plusieurs
fragments de la vraie Croix, deux pines et l'un des clous sacrs. Afin
de les considrer  mon aise, je fis en sorte de rester la dernire; et
comme le religieux charg de ces prcieux trsors s'apprtait  les
remettre sur l'autel, je lui demandai si je pouvais y toucher. Il me
rpondit affirmativement, paraissant douter que j'y russisse; je passai
alors mon petit doigt dans une ouverture du reliquaire, et pus toucher
ainsi au clou prcieux qui fut baign du sang de Jsus. On le voit,
j'agissais avec lui comme une enfant qui se croit tout permis et regarde
les trsors de son pre comme les siens.

Aprs avoir pass par Pise et Gnes, nous revnmes en France sur un
parcours des plus splendides. Tantt nous longions la mer; et, par suite
d'une tempte, le chemin de fer, un jour, s'en trouva si prs, que les
vagues semblaient arriver jusqu' nous. Plus loin, nous traversions des
plaines couvertes d'orangers, d'oliviers, de palmiers gracieux. Le soir,
les nombreux ports de mer s'clairaient de lumires clatantes, tandis
qu'au firmament d'azur scintillaient les premires toiles. Ce ferique
tableau, c'tait sans regret que je le voyais s'vanouir; mon coeur
aspirait  d'autres merveilles!

Cependant, mon pre me proposait encore un voyage  Jrusalem; mais,
malgr l'attrait naturel qui me portait  visiter les lieux sanctifis
par le passage de Notre-Seigneur, j'tais lasse des plerinages de la
terre, je ne dsirais plus que les beauts du ciel; et, pour les donner
aux mes, je voulais au plus tt devenir prisonnire.

Hlas! avant de voir s'ouvrir les portes de ma prison bnie, je le
sentais, il me fallait encore lutter et souffrir; toutefois ma confiance
ne diminuait pas, et j'esprais entrer le 25 dcembre, jour de Nol.

       *       *       *       *       *

A peine de retour  Lisieux, notre premire visite fut pour le Carmel.
Quelle entrevue! Vous vous en souvenez, ma Mre! Je m'abandonnai
compltement  vous, ayant de mon ct puis toutes les ressources.
Vous me dtes d'crire  Monseigneur et de lui rappeler sa promesse:
j'obis aussitt. La lettre jete  la poste, je croyais recevoir sans
aucun retard la permission de m'envoler. Chaque jour, hlas! nouvelle
dception! La belle fte de Nol arriva, et Jsus dormait encore. Il
laissa par terre sa petite balle sans mme jeter sur elle un regard!

Cette preuve fut bien grande; mais Celui dont le Coeur veille
toujours m'enseigna que, pour une me dont la foi gale seulement un
petit grain de snev, il accorde des miracles, dans le but d'affermir
cette foi si petite; mais que, pour ses intimes, pour sa Mre, il ne fit
pas de miracles avant d'avoir prouv leur foi. Ne laissa-t-il pas
mourir Lazare, bien que Marthe et Marie lui eussent envoy dire qu'il
tait malade? Aux noces de Cana, la sainte Vierge ayant demand  Jsus
de secourir le matre de la maison, ne lui rpondit-il pas que son heure
n'tait point venue? Mais aprs l'preuve, quelle rcompense! L'eau se
change en vin, Lazare ressuscite... Ainsi le Bien-Aim agit-il avec sa
petite Thrse: aprs l'avoir longtemps prouve, il combla tous ses
dsirs.

       *       *       *       *       *

Pour mes trennes du 1er janvier 1888, Jsus me fit encore prsent de
sa croix. Vous me dtes, ma Mre vnre, que vous aviez en main la
rponse de Monseigneur depuis le 28 dcembre, _fte des saints
Innocents_; que cette rponse autorisait mon entre immdiate, cependant
que vous tiez dcide  ne m'ouvrir qu'aprs le carme! Je ne pus
retenir mes larmes  la pense d'un si long dlai. Cette preuve eut
pour moi un caractre tout spcial: je voyais mes liens rompus du ct
du monde, et maintenant l'Arche sainte  son tour refusait de recueillir
la pauvre petite colombe!

Comment se passrent ces trois mois, si riches pour mon me en
souffrances, mais plus encore en grces de toutes sortes? D'abord il me
vint  l'esprit de ne pas me gner, de mener une vie moins rgle que
d'habitude; puis le bon Dieu me fit comprendre le bienfait du temps qui
m'tait offert, et je rsolus de me livrer plus que jamais  une vie
srieuse et mortifie.

Lorsque je dis mortifie, je n'entends pas les pnitences des saints.
Loin de ressembler aux belles mes qui, ds leur enfance, pratiquent
toute espce de macrations, je faisais uniquement consister les miennes
 briser ma volont,  retenir une parole de rplique,  rendre de
petits services autour de moi sans les faire valoir, et mille autres
choses de ce genre. Par la pratique de ces riens, je me prparais 
devenir la fiance de Jsus, et je ne puis dire combien cette attente me
fit grandir dans l'abandon, l'humilit et les autres vertus.

[Illustration]

[Illustration: NUL NE QUITTERA POUR MOI SON PRE SA MAISON ET SES BIENS
QU'IL NE REOIVE LE CENTUPLE EN CE TEMPS PRSENT ET DANS LE SICLE A
VENIR LA VIE TERNELLE. MARC X. XXX]




CHAPITRE VII

     Entre de Thrse dans l'Arche bnie.--Premires preuves.--Les
     fianailles divines.--De la neige. Une grande douleur.


Le lundi, 9 avril 1888, fut choisi pour mon entre.--C'tait le jour o
l'on clbrait au Carmel la fte de l'Annonciation, remise  cause du
Carme.--La veille, nous nous trouvions tous runis autour de cette
table de famille o je devais m'asseoir une dernire fois. Que ces
adieux sont dchirants! Alors que l'on voudrait se voir oubli, les
paroles les plus tendres s'chappent de toutes les lvres, comme pour
faire sentir davantage le sacrifice de la sparation.

Le matin, aprs avoir jet un dernier regard sur les Buissonnets, ce nid
gracieux de mon enfance, je partis pour le Carmel. J'assistai  la
sainte Messe, entoure comme la veille de mes parents chris. Au moment
de la communion, quand Jsus fut descendu dans leur coeur, je
n'entendis que des sanglots. Pour moi, je ne versai pas de larmes; mais
en marchant la premire pour me rendre  la porte de clture, mon
coeur battait si violemment que je me demandais si je n'allais pas
mourir. Ah! quel instant! quelle agonie! Il faut l'avoir prouve pour
la comprendre.

J'embrassai tous les miens et je me mis  genoux devant mon pre pour
recevoir sa bndiction. Il s'agenouilla lui-mme et me bnit en
pleurant. C'tait un spectacle qui dut faire sourire les anges que celui
de ce vieillard prsentant au Seigneur son enfant, encore au printemps
de la vie. Enfin, les portes du Carmel se fermrent sur moi... je tombai
dans vos bras, ma Mre bien-aime; et l, je reus les embrassements
d'une nouvelle famille dont on ne souponne pas dans le monde le
dvouement et la tendresse.

Mes dsirs taient donc enfin raliss; mon me ressentait une paix si
douce et si profonde qu'il me serait impossible de l'exprimer. Et,
depuis 8 ans et demi, cette paix intime est reste mon partage; elle ne
m'a pas abandonne, mme au milieu des plus grandes preuves.

Tout dans le monastre me parut ravissant; je me croyais transporte
dans un dsert; notre petite cellule surtout me charmait. Cependant, je
le rpte, mon bonheur tait calme, le plus lger zphyr ne faisait pas
onduler les eaux tranquilles sur lesquelles voguait ma petite nacelle.
Aucun nuage n'obscurcissait mon ciel d'azur. Ah! je me trouvais
pleinement rcompense de toutes mes preuves! Avec quelle joie profonde
je rptais: Maintenant je suis ici pour toujours!

Ce bonheur n'tait pas phmre, il ne devait pas s'envoler avec les
illusions des premiers jours. Les illusions! le bon Dieu m'en a
prserve dans sa misricorde. J'ai trouv la vie religieuse telle que
je me l'tais figure, aucun sacrifice ne m'tonna; et pourtant, vous le
savez, ma Mre, mes premiers pas ont rencontr plus d'pines que de
roses.

D'abord je n'avais pour mon me que le pain quotidien d'une scheresse
amre. Puis le Seigneur permit, ma Mre vnre, que, mme  votre insu,
je fusse traite par vous trs svrement. Je ne pouvais vous rencontrer
sans recevoir quelque reproche. Une fois, je me rappelle qu'ayant laiss
dans le clotre une toile d'araigne, vous m'avez dit devant toute la
communaut: On voit bien que nos clotres sont balays par une enfant
de quinze ans! c'est une piti! Allez donc ter cette toile d'araigne,
et devenez plus soigneuse  l'avenir.

Dans les rares directions o je restais prs de vous pendant une heure,
j'tais encore gronde presque tout le temps; et ce qui me faisait le
plus de peine, c'tait de ne pas comprendre la manire de me corriger de
mes dfauts: par exemple, de ma lenteur, de mon peu de dvouement dans
les offices; dfauts que vous me signaliez, ma Mre, dans votre
sollicitude et votre bont pour moi.

Un jour, je me dis que, sans doute, vous dsiriez me voir employer au
travail les heures de temps libre, ordinairement consacres  la prire,
et je fis marcher ma petite aiguille sans lever les yeux; mais, comme je
voulais tre fidle et n'agir que sous le regard de Jsus, personne n'en
eut jamais connaissance.

Pendant ce temps de mon postulat, notre Matresse m'envoyait le soir, 
quatre heures et demie, arracher de l'herbe dans le jardin: cela me
cotait beaucoup; d'autant plus, ma Mre, que j'tais presque sre de
vous rencontrer en chemin. Vous dtes en l'une de ces circonstances:
Mais enfin, cette enfant ne fait absolument rien! Qu'est-ce donc qu'une
novice qu'il faut envoyer tous les jours  la promenade? Et, pour
toutes choses, vous agissiez ainsi  mon gard.

O ma Mre bien-aime, que je vous remercie de m'avoir donn une
ducation si forte et si prcieuse! Quelle grce inapprciable! Que
serais-je devenue si, comme le croyaient les personnes du monde, j'avais
t _le joujou_ de la communaut? Peut-tre au lieu de voir
Notre-Seigneur en mes suprieures, n'aurais-je considr que la
crature, et mon coeur si bien gard dans le monde se serait attach
humainement dans le clotre. Heureusement, par votre sagesse maternelle,
je fus prserve de ce vritable malheur.

Oui, je puis le dire, non seulement pour ce que je viens d'crire, mais
pour d'autres preuves plus sensibles encore, la souffrance m'a tendu
les bras ds mon entre et je l'ai embrasse avec amour. Ce que je
venais faire au Carmel, je l'ai dclar dans l'examen solennel qui
prcda ma profession: _Je suis venue pour sauver les mes, et surtout
afin de prier pour les prtres._ Lorsqu'on veut atteindre un but, il
faut en prendre les moyens; et Jsus m'ayant fait comprendre qu'il me
donnerait des mes par la croix, plus je rencontrais de croix, plus mon
attrait pour la souffrance augmentait. Pendant cinq annes, cette voie
fut la mienne; mais j'tais seule  la connatre. Voil justement la
fleur ignore que je voulais offrir  Jsus, cette fleur dont le parfum
ne s'exhale que du ct des cieux.

Le Rvrend Pre Pichon[54], deux mois aprs mon entre, fut surpris
lui-mme de l'action de Dieu sur mon me; il croyait ma ferveur tout
enfantine et ma voie bien douce. Mon entretien avec ce bon Pre m'et
apport de grandes consolations, sans la difficult extrme que
j'prouvais  m'pancher. Je lui fis cependant une confession gnrale,
aprs laquelle il pronona ces paroles: En prsence de Dieu, de la
sainte Vierge, des Anges et de tous les Saints, je dclare que jamais
vous n'avez commis un seul pch mortel; remerciez le Seigneur de ce
qu'il a fait pour vous gratuitement, sans aucun mrite de votre part.

Sans aucun mrite de ma part! Ah! je n'avais pas de peine  le croire!
Je sentais combien j'tais faible, imparfaite: seule, la reconnaissance
remplissait mon coeur. La crainte d'avoir terni la robe blanche de mon
baptme me faisait beaucoup souffrir, et cette assurance, sortie de la
bouche d'un directeur comme le dsirait notre Mre sainte Thrse,
c'est--dire unissant la science  la vertu, me paraissait venir de
Dieu lui-mme. Le bon Pre me dit encore: Mon enfant, que
Notre-Seigneur soit toujours votre Suprieur et votre Matre des
novices. Il le fut en effet, et aussi mon _Directeur_. Par l, je ne
veux pas dire que mon me ait t ferme  mes suprieurs; bien loin de
leur cacher mes dispositions, j'ai toujours essay d'tre pour eux un
livre ouvert.

Notre Matresse tait une vraie sainte, le type achev des premires
carmlites; je ne la quittais pas un instant, car elle m'apprenait 
travailler. Sa bont pour moi ne se peut dire, je l'aimais beaucoup, je
l'apprciais; et cependant mon me ne se dilatait pas. Je ne savais
comment exprimer ce qui se passait en moi, les termes me manquaient, mes
directions devenaient un supplice, un vrai martyre.

Une de nos anciennes Mres sembla comprendre un jour ce que je
ressentais. Elle me dit  la rcration: Ma petite fille, il me semble
que vous ne devez pas avoir grand chose  dire  vos suprieurs.

--Pourquoi pensez-vous cela, ma Mre?

--Parce que votre me est extrmement simple; mais, quand vous serez
parfaite, vous deviendrez plus simple encore; plus on s'approche de
Dieu, plus on se simplifie.

La bonne Mre avait raison. Cependant la difficult extrme que
j'prouvais  m'ouvrir, tout en venant de ma simplicit, tait une
vritable preuve. Aujourd'hui, sans cesser d'tre simple, j'exprime mes
penses avec une trs grande facilit.

J'ai dit que Jsus m'avait servi de directeur. A peine le Rvrend Pre
Pichon se chargeait-il de mon me, que ses suprieurs l'envoyrent au
Canada. Rduite  ne recevoir qu'une lettre par an, la petite fleur
transplante sur la montagne du Carmel se tourna bien vite vers le
Directeur des directeurs et s'panouit  l'ombre de sa croix, ayant pour
rose bienfaisante ses larmes, son sang divin, et pour soleil radieux sa
Face adorable.

Jusqu'alors je n'avais pas sond la profondeur des trsors renferms
dans la sainte Face; ce fut ma petite Mre Agns de Jsus qui m'apprit 
les connatre. De mme qu'autrefois elle avait prcd ses trois
soeurs au Carmel; de mme elle avait pntr la premire les mystres
d'amour cachs dans le Visage de notre Epoux; alors, elle me les a
dcouverts, et j'ai compris... J'ai compris mieux que jamais ce qu'est
la vritable gloire. Celui dont _le royaume n'est pas de ce monde_[55],
me montra que la royaut seule enviable consiste _ vouloir tre ignore
et compte pour rien_[56],  mettre sa joie dans le mpris de soi-mme.
Ah! comme celui de Jsus, je voulais que _mon visage ft cach  tous
les yeux, que sur la terre personne ne me reconnt_[57]: j'avais soif de
souffrir et d'tre oublie.

Qu'elle est misricordieuse la voie par laquelle le divin Matre m'a
toujours conduite! Jamais il ne m'a fait dsirer quelque chose sans me
le donner; c'est pourquoi son calice amer me parut dlicieux.

       *       *       *       *       *

A la fin de mai 1888, aprs la belle fte de la Profession de Marie,
notre _ane_, que Thrse, _le Benjamin_, eut la faveur de couronner de
roses au jour de ses noces mystiques, l'preuve vint de nouveau visiter
ma famille. Depuis sa premire attaque de paralysie, nous constations
que notre bon pre se fatiguait trs facilement. Pendant notre voyage de
Rome, je remarquais souvent que son visage trahissait l'puisement et la
souffrance. Mais surtout ce qui me frappait, c'taient ses progrs
admirables dans la voie de la saintet; il tait parvenu  se rendre
matre de sa vivacit naturelle et les choses de la terre semblaient 
peine l'effleurer.

Permettez-moi, ma Mre, de vous citer  ce propos un petit exemple de sa
vertu:

Pendant le plerinage, les jours et les nuits en wagon paraissaient
longs aux voyageurs, et nous les voyions entreprendre des parties de
cartes qui parfois devenaient orageuses. Un jour, les joueurs nous
demandrent notre concours: nous refusmes, allguant notre peu de
science en cette matire; nous ne trouvions pas comme eux le temps long,
mais trop court pour contempler  loisir les magnifiques panoramas qui
s'offraient  nos yeux. Le mcontentement pera bientt; notre cher
petit pre prenant la parole avec calme nous dfendit, laissant 
entendre qu'tant en plerinage la prire ne tenait pas une assez large
place.

Un des joueurs, oubliant alors le respect d aux cheveux blancs, s'cria
sans rflexion: Heureusement, les pharisiens sont rares! Mon pre ne
rpondit pas un mot, il parut mme saintement joyeux et trouva le moyen
un peu plus tard de serrer la main de ce monsieur, accompagnant cette
belle action d'une parole aimable qui pouvait faire croire que
l'invective n'avait pas t entendue, ou du moins qu'elle tait oublie.

D'ailleurs, cette habitude de pardonner ne datait pas de ce jour. Au
tmoignage de ma mre et de tous ceux qui l'ont connu, jamais il ne
pronona une parole contre la charit.

Sa foi et sa gnrosit taient galement  toute preuve. Voici en
quels termes il annona mon dpart  l'un de ses amis: Thrse, ma
petite reine, est entre hier au Carmel. Dieu seul peut exiger un tel
sacrifice; mais il m'aide si puissamment qu'au milieu de mes larmes mon
coeur surabonde de joie.

A ce fidle serviteur, il fallait une rcompense digne de ses vertus, et
cette rcompense il la demanda lui-mme  Dieu. O ma Mre, vous
souvient-il de ce jour, de ce parloir, o mon pre nous dit: Mes
enfants, je reviens d'Alenon, o j'ai reu dans l'glise Notre-Dame de
si grandes grces, de telles consolations, que j'ai fait cette prire:
Mon Dieu, c'en est trop! oui, je suis trop heureux, il n'est pas
possible d'aller au ciel comme cela, je veux souffrir quelque chose pour
vous! Et je me suis offert... Le mot _victime_ expira sur ses lvres,
il n'osa pas le prononcer devant nous, mais nous avions compris!

Vous connaissez, ma Mre, toutes nos amertumes! Ces souvenirs
dchirants, je n'ai pas besoin d'en crire les dtails...

       *       *       *       *       *

Cependant l'poque de ma prise d'habit arriva. Contre toute esprance,
mon pre s'tant remis d'une seconde attaque, Monseigneur fixa la
crmonie au 10 janvier. L'attente avait t longue; mais aussi, quelle
belle fte! Rien n'y manquait, pas mme _la neige_.

Vous ai-je parl, ma Mre, de ma prdilection pour la neige? Toute
petite, sa blancheur me ravissait. D'o me venait ce got pour la neige?
Peut-tre de ce qu'tant une petite fleur d'hiver, la premire parure
dont mes yeux d'enfant virent la terre embellie fut son blanc manteau.
Je voulais donc voir, le jour de ma prise d'habit, la nature comme moi
pare de blanc. Mais la veille, la temprature tait si douce qu'on
aurait pu se croire au printemps et je n'esprais plus la neige. Le 10,
au matin, pas de changement! Je laissai donc l mon dsir d'enfant,
irralisable, et je sortis du monastre.

Mon pre m'attendait  la porte de clture. S'avanant vers moi, les
yeux pleins de larmes, et me pressant sur son coeur: _Ah!_
s'cria-t-il, _la voil donc ma petite reine[58]!_ Puis, m'offrant son
bras, nous fmes solennellement notre entre  la chapelle. Ce jour fut
son triomphe, sa dernire fte ici-bas! Toutes ses offrandes taient
faites[59], sa famille appartenait  Dieu. Cline lui ayant confi que
plus tard elle abandonnerait aussi le monde pour le Carmel, ce pre
incomparable avait rpondu dans un transport de joie: Viens, allons
ensemble devant le Saint Sacrement remercier le Seigneur des grces
qu'il accorde  notre famille, et de l'honneur qu'il me fait de se
choisir des pouses dans ma maison. Oui, le bon Dieu me fait un grand
honneur en me demandant mes enfants. Si je possdais quelque chose de
mieux, je m'empresserais de le lui offrir. _Ce mieux_, c'tait
lui-mme! _Et le Seigneur le reut comme une hostie d'holocauste, il
l'prouva comme l'or dans la fournaise et le trouva, digne de lui[60]._

       *       *       *       *       *

Aprs la crmonie extrieure, quand je rentrai au monastre,
Monseigneur entonna le _Te Deum_. Un prtre lui fit remarquer que ce
cantique ne se chantait qu'aux professions, mais l'lan tait donn et
l'hymne d'action de grces se continua jusqu' la fin. Ne fallait-il pas
que cette fte ft complte, puisqu'en elle se runissaient toutes les
autres?

Au moment o je mettais le pied dans la clture, mon regard se porta
d'abord sur mon joli petit Jsus[61] qui me souriait au milieu des
fleurs et des lumires; puis me tournant vers le prau, _je le vis tout
couvert de neige_! Quelle dlicatesse de Jsus! Comblant les dsirs de
sa petite fiance, il lui donnait de la neige! Quel est donc le mortel,
si puissant soit-il, qui puisse en faire tomber du ciel un seul flocon
pour charmer sa bien-aime?

Tout le monde s'tonna de cette neige comme d'un vritable vnement, 
cause de la temprature contraire; et depuis, bien des personnes
instruites de mon dsir parlrent souvent, je le sais, du petit
miracle de ma prise d'habit, trouvant que j'avais un singulier got
d'aimer la neige... Tant mieux! cela faisait ressortir davantage encore
l'incomprhensible condescendance de l'Epoux des vierges, de Celui qui
chrit les lis blancs comme la neige.

Monseigneur entra aprs la crmonie et me combla de toutes sortes de
bonts paternelles: il me rappela, devant tous les prtres qui
l'entouraient, ma visite  Bayeux, mon voyage  Rome, sans oublier _les
cheveux relevs_; puis, me prenant la tte dans ses mains, Sa Grandeur
me caressa longtemps. Notre-Seigneur me fit alors penser avec une
ineffable douceur aux caresses qu'il me prodiguera bientt devant
l'assemble des Saints, et cette consolation me devint comme un
avant-got de la gloire cleste.

[Illustration: D'aprs une photographie de Janvier 1888

    _Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre_
    _Fixer sa tente au sommet du Thabor_
    _Avec Jsus, c'est gravir le Calvaire_
    _C'est regarder la Croix comme un trsor!..._
]

       *       *       *       *       *

Je viens de le dire, la journe du 10 janvier fut le triomphe de mon bon
pre; je compare cette fte  l'entre de Jsus  Jrusalem, le dimanche
des Rameaux. Comme celle de notre divin Matre, sa gloire d'un jour fut
suivie d'une passion douloureuse; et de mme que les souffrances de
Jsus percrent le coeur de sa divine Mre, de mme nos coeurs
ressentirent bien profondment les blessures et les humiliations de
celui que nous chrissions le plus sur la terre...

Je me rappelle qu'au mois de juin 1888,--au moment o nous craignions
pour lui une paralysie crbrale--je surpris notre Matresse en lui
disant: Je souffre beaucoup, ma Mre, mais je le sens, je puis souffrir
davantage encore. Je ne pensais pas alors  l'preuve qui nous
attendait. Je ne savais pas que, le 12 fvrier, un mois aprs ma prise
d'habit, notre pre vnr s'abreuverait  un calice aussi amer!... Ah!
je n'ai pas dit alors pouvoir souffrir davantage! Les paroles ne peuvent
exprimer mes angoisses et celles de mes soeurs; je n'essaierai pas de
les crire...

Plus tard, dans les cieux, nous aimerons  nous entretenir de ces jours
sombres de l'exil. Oui, les trois annes du martyre de mon pre me
paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de notre vie, je ne
les changerais pas pour les plus sublimes extases; et mon coeur, en
prsence de ce trsor inestimable, s'crie dans sa reconnaissance:
_Soyez bni, mon Dieu, pour ces annes de grces que nous avons passes
dans les maux._[62]

O ma Mre bien-aime, qu'elle fut prcieuse et _douce_ notre croix si
_amre_, puisque de tous nos coeurs ne se sont chapps que des
soupirs d'amour et de reconnaissance! Nous ne marchions plus, nous
courions, nous volions dans les sentiers de la perfection.

Lonie et Cline n'taient plus du monde, tout en vivant au milieu du
monde. Les lettres qu'elles nous crivaient  cette poque sont
empreintes d'une rsignation admirable. Et quels parloirs je passais
avec ma Cline! Ah! loin de nous sparer, les grilles du Carmel nous
unissaient plus fortement: les mmes penses, les mmes dsirs, le mme
amour de Jsus et des mes nous faisaient vivre. Jamais un mot des
choses de la terre ne se mlait  nos conversations. Comme autrefois aux
Buissonnets, nous plongions, non plus nos regards, mais nos coeurs,
jusque par del les espaces et le temps; et, pour jouir bientt d'un
bonheur ternel, nous choisissions ici-bas la souffrance et le mpris.

Mon dsir de souffrances tait combl. Toutefois mon attrait pour elles
ne diminuait pas, aussi mon me partagea-t-elle bientt l'preuve du
coeur. La scheresse augmenta; je ne trouvais de consolation ni du
ct du ciel, ni du ct de la terre; et cependant, au milieu de ces
eaux de la tribulation que j'avais appeles de tous mes voeux, j'tais
la plus heureuse des cratures.

Ainsi s'coula le temps de mes fianailles, hlas! trop long pour mes
dsirs. A la fin de mon anne, vous me dtes, ma Mre, de ne pas songer
 faire profession, que M. le Suprieur s'y opposait formellement; et je
dus attendre encore huit mois! Au premier moment, il me fut difficile
d'accepter un pareil sacrifice; mais bientt la lumire divine pntra
dans mon me.

Je mditais alors les _Fondements de la Vie spirituelle_ par le P.
Surin. Un jour, pendant l'oraison, je compris que mon si vif dsir de
prononcer mes voeux tait mlang d'un grand amour-propre; puisque
j'appartenais  Jsus comme _son petit jouet_, pour le consoler et le
rjouir, je ne devais pas l'obliger  faire ma volont au lieu de la
sienne. Je compris de plus que, le jour de ses noces, une fiance ne
serait pas agrable  son poux si elle n'tait pare de magnifiques
ornements, et moi, je n'avais pas encore travaill dans ce but. Alors je
dis  Notre-Seigneur: Je ne vous demande plus de faire profession,
j'attendrai autant que vous le voudrez; seulement je ne pourrai souffrir
que, par ma faute, mon union avec vous soit diffre; je vais donc
mettre tous mes soins  me faire une robe enrichie de diamants et de
pierreries de toutes sortes: quand vous la trouverez assez riche, je
suis sre que rien ne vous empchera de me prendre pour pouse.

Je me mis  l'oeuvre avec un courage nouveau. Depuis ma prise d'habit,
j'avais reu dj des lumires abondantes sur la perfection religieuse,
principalement au sujet du voeu de pauvret. Pendant mon postulat,
j'tais contente d'avoir  mon usage des choses soignes et de trouver
sous ma main ce qui m'tait ncessaire. Jsus souffrait cela patiemment;
car il n'aime pas  tout montrer aux mes en mme temps, il ne donne
ordinairement sa lumire que petit  petit.

Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'ge de treize  quatorze
ans, je me demandais ce que je gagnerais plus tard, je croyais alors
impossible de mieux comprendre la perfection; mais j'ai reconnu bien
vite que plus on avance dans ce chemin, plus on se croit loign du
terme. Maintenant je me rsigne  me voir toujours imparfaite, et mme
j'y trouve ma joie.

Je reviens aux leons que me donna Notre-Seigneur. Un soir, aprs
complies, je cherchai vainement notre lampe sur les planches destines 
cet usage; c'tait grand silence, impossible de la rclamer. Je me dis
avec raison qu'une soeur croyant prendre sa lanterne avait emport la
ntre. Mais fallait-il passer une heure entire dans les tnbres, 
cause de cette mprise? Justement ce soir-l je comptais beaucoup
travailler. Sans la lumire intrieure de la grce, je me serais plainte
assurment; avec elle, au lieu de ressentir du chagrin, je fus heureuse,
pensant que la pauvret consiste  se voir prive, non seulement des
choses agrables, mais indispensables. Et dans les tnbres extrieures,
je trouvai mon me illumine d'une clart divine.

Je fus prise  cette poque d'un vritable amour pour les objets les
plus laids et les moins commodes: ainsi j'prouvai de la joie lorsque je
me vis enlever la jolie petite cruche de notre cellule, pour recevoir 
sa place une grosse cruche tout brche. Je faisais aussi bien des
efforts pour ne pas m'excuser, ce qui m'tait trs difficile surtout
avec notre Matresse  laquelle je n'aurais rien voulu cacher.

Ma premire victoire n'est pas grande, mais elle m'a bien cot. Un
petit vase, laiss par je ne sais qui derrire une fentre, se trouva
bris. Notre Matresse me croyant coupable de l'avoir laiss traner, me
dit de faire plus attention une autre fois, que je manquais totalement
d'ordre; enfin elle parut mcontente. Sans rien dire, je baisai la
terre, ensuite je promis d'avoir plus d'ordre  l'avenir. A cause de mon
peu de vertu, ces petites pratiques, je l'ai dit, me cotaient beaucoup,
et j'avais besoin de penser qu'au jour du Jugement tout serait rvl.

Je m'appliquais surtout aux petits actes de vertu bien cachs; ainsi
j'aimais  plier les manteaux oublis par les soeurs, et je cherchais
mille occasions de leur rendre service. L'attrait pour la pnitence me
fut aussi donn; mais rien ne m'tait permis pour le satisfaire. Les
seules mortifications que l'on m'accordait consistaient  mortifier mon
amour-propre; ce qui me faisait plus de bien que les pnitences
corporelles.

Cependant la sainte Vierge m'aidait  prparer la robe de mon me;
aussitt qu'elle fut acheve, les obstacles s'vanouirent, et ma
profession se trouva fixe au 8 septembre 1890. Tout ce que je viens de
dire en si peu de mots demanderait bien des pages; mais ces pages ne se
liront jamais sur la terre...

[Illustration]

[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE

TU MARCHES  LA SPLENDEUR QUI JAILLIT DE SON VISAGE HEUREUSE ES-TU PARCE
QUE CE QUI PLAT  DIEU T'A T RVL. Bar. III

... Avant de partir, mon Jsus m'a demand dans quel pays je
     voulais voyager, quelle route je dsirais suivre. Je lui ai rpondu
     que je n'avais qu'un seul dsir, celui de me rendre au sommet de la
     montagne de l'AMOUR.

     Et Notre-Seigneur me prit par la main...
]




CHAPITRE VIII

     Les Noces divines.--Une retraite de grces.--La dernire larme
     d'une sainte.--Mort de son pre.--Comment Notre-Seigneur comble
     tous ses dsirs.--Une victime d'Amour.


Faut-il vous parler, ma Mre, de ma retraite de profession? Bien loin
d'tre console, l'aridit la plus absolue, presque l'abandon, furent
mon partage. Jsus dormait comme toujours dans ma petite nacelle. Ah! je
vois que bien rarement les mes le laissent dormir tranquillement en
elles. Ce bon Matre est si fatigu de faire continuellement des frais
et des avances, qu'il s'empresse de profiter du repos que je lui offre.
Il ne se rveillera pas sans doute avant ma grande retraite de
l'ternit; mais au lieu d'en avoir de la peine, cela me fait un extrme
plaisir.

Vraiment, je suis loin d'tre sainte; rien que cette disposition en est
une preuve. Je devrais, non pas me rjouir de ma scheresse, mais
l'attribuer  mon peu de ferveur et de fidlit, je devrais me dsoler
de dormir bien souvent pendant mes oraisons et mes actions de grces. Eh
bien, je ne me dsole pas! Je pense que les petits enfants plaisent
autant  leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont veills;
je pense que, pour faire des oprations, les mdecins endorment leurs
malades; enfin je pense que _le Seigneur voit notre fragilit, qu'il se
souvient que nous ne sommes que poussire_[63].

       *       *       *       *       *

Ma retraite de profession fut donc, comme celles qui suivirent, une
retraite de grande aridit. Cependant, sans mme que je m'en aperusse,
les moyens de plaire  Dieu et de pratiquer la vertu m'taient alors
clairement dvoils. J'ai remarqu bien des fois que Jsus ne veut pas
me donner de provisions. Il me nourrit  chaque instant d'une nourriture
toute nouvelle; je la trouve en moi, sans savoir comment elle y est. Je
crois tout simplement que c'est Jsus lui-mme, cach au fond de mon
pauvre petit coeur, qui agit en moi d'une faon mystrieuse et
m'inspire tout ce qu'il veut que je fasse au moment prsent.

Quelques heures avant ma profession, je reus de Rome, par le vnr
Frre Simon, la bndiction du Saint-Pre, bndiction bien prcieuse
qui m'aida certainement  traverser la plus furieuse tempte de toute ma
vie.

Pendant la pieuse veille, ordinairement si douce, qui prcde l'aurore
du grand jour, ma vocation m'apparut tout  coup comme un rve, une
chimre; le dmon--car c'tait lui--m'inspirait l'assurance que la vie
du Carmel ne me convenait aucunement, que je trompais les suprieurs en
avanant dans une voie o je n'tais pas appele. Mes tnbres devinrent
si paisses que je ne compris plus qu'une seule chose: n'ayant pas la
vocation religieuse, je devais retourner dans le monde.

Ah! comment dpeindre mes angoisses! Que faire dans une semblable
perplexit? Je me dcidai au meilleur parti: dcouvrir sans retard cette
tentation  notre Matresse. Je la fis donc sortir du choeur; et,
remplie de confusion, je lui avouai l'tat de mon me. Heureusement elle
vit plus clair que moi, se contenta de rire de ma confidence et me
rassura compltement. D'ailleurs, l'acte d'humilit que je venais de
faire avait mis en fuite le dmon comme par enchantement. Ce qu'il
voulait, c'tait m'empcher de confesser mon trouble et, par l,
m'entraner dans ses piges. Mais je l'attrapai  mon tour: pour rendre
mon humiliation plus complte, je voulus aussi tout vous dire, ma Mre
bien-aime, et votre rponse consolante acheva de dissiper mes doutes.

       *       *       *       *       *

Ds le matin du 8 septembre, je fus inonde d'un fleuve de paix et, dans
cette paix _qui surpasse tout sentiment_[64], je prononai mes saints
voeux. Que de grces n'ai-je pas demandes! Je me sentais vraiment la
reine, et je profitai de mon titre pour obtenir toutes les faveurs du
Roi envers ses sujets ingrats. Je n'oubliai personne: je voulais que ce
jour-l tous les pcheurs de la terre se convertissent, que le
purgatoire ne renfermt plus un seul captif. Je portais aussi sur mon
coeur ce petit billet contenant ce que je dsirais pour moi:

     _O Jsus, mon divin Epoux, faites que la robe de mon baptme ne
     soit jamais ternie! Prenez-moi, plutt gu de me laisser ici-bas
     souiller mon me en commettant la plus petite faute volontaire. Que
     je ne cherche et ne trouve jamais que vous seul! Que les cratures
     ne soient rien pour moi, et moi, rien pour elles! Qu'aucune des
     choses de la terre ne trouble ma paix._

     _O Jsus, je ne vous demande que la paix!... La paix, et surtout
     l'_AMOUR _sans bornes, sans limites! Jsus! que pour vous je meure
     martyre; donnez-moi le martyre du coeur ou celui du corps. Ah!
     plutt donnez-les-moi tous deux!_

     _Faites que je remplisse mes engagements dans toute leur
     perfection, que personne ne s'occupe de moi, que je sois foule aux
     pieds, oublie comme un petit grain de sable. Je m'offre  vous,
     mon Bien-Aim, afin que vous accomplissiez parfaitement en moi
     votre volont sainte, sans que jamais les cratures y puissent
     mettre obstacle._

A la fin de ce beau jour, ce fut sans tristesse que je dposai, selon
l'usage, ma couronne de roses aux pieds de la sainte Vierge; je sentais
que le temps n'emporterait pas mon bonheur...

La Nativit de Marie! quelle belle fte pour devenir l'pouse de Jsus!
C'tait la _petite_ sainte Vierge d'un jour qui prsentait sa _petite_
fleur au _petit_ Jsus. Ce jour-l, tout tait _petit_; except les
grces que j'ai reues, except ma paix et ma joie en contemplant le
soir les belles toiles du firmament, en pensant que _bientt_ je
m'envolerais au ciel pour m'unir  mon divin Epoux, au sein d'une
allgresse ternelle.

       *       *       *       *       *

Le 24 eut lieu la crmonie de ma Prise de Voile. Cette fte fut tout
entire _voile_ de larmes. Papa tait trop malade pour venir bnir sa
reine; au dernier moment, Mgr Hugonin qui devait prsider en fut empch
lui-mme; enfin,  cause de plusieurs autres circonstances encore, tout
fut tristesse et amertume... Cependant la paix, toujours la paix se
trouvait pour moi au fond du calice. Ce jour-l, Jsus permit que je ne
pusse retenir mes larmes... et mes larmes ne furent pas comprises... En
effet, j'avais support sans pleurer des preuves beaucoup plus grandes;
mais alors, j'tais aide d'une grce puissante; tandis que, le 24,
Jsus me laissa  mes propres forces, et je montrai combien elles
taient petites.

Huit jours aprs ma Prise de Voile, ma cousine, Jeanne Gurin, pousa le
Dr La Nele. Au parloir suivant, l'entendant parler des prvenances
dont elle entourait son mari, je sentis mon coeur tressaillir: Il ne
sera pas dit, pensai-je, qu'une femme du monde fera plus pour son poux,
simple mortel, que moi pour mon Jsus bien-aim. Et, remplie d'une
ardeur nouvelle, je m'efforai plus que jamais de plaire en toutes mes
actions  l'Epoux cleste, au Roi des rois qui avait bien voulu m'lever
jusqu' son alliance divine.

Ayant vu la lettre de faire-part du mariage, je m'amusai  composer
l'invitation suivante que je lus aux novices, pour leur faire remarquer
ce qui m'avait tant frappe moi-mme: combien la gloire des unions de la
terre est peu de chose, compare aux titres d'une pouse de Jsus:

     LE DIEU TOUT-PUISSANT, Crateur du ciel et de la terre, souverain
     Dominateur du monde, et la TRS GLORIEUSE VIERGE MARIE, Reine de la
     cour cleste, veulent bien vous faire part du mariage spirituel de
     leur auguste Fils, JSUS, Roi des rois et Seigneur des seigneurs,
     avec la petite THRSE Martin, maintenant Dame et Princesse des
     royaumes apports en dot par son divin Epoux: l'Enfance de Jsus et
     sa Passion, d'o lui viennent ses titres de noblesse: DE
     L'ENFANT-JSUS ET DE LA SAINTE FACE.

     N'ayant pu vous inviter  la fte des Noces qui a t clbre sur
     la Montagne du Carmel, le 8 septembre 1890,--la cour cleste y
     tant seule admise--vous tes nanmoins pris de vous rendre au
     Retour de Noces qui aura lieu Demain, jour de l'Eternit, auquel
     jour Jsus, Fils de Dieu, viendra sur les nues du ciel, dans
     l'clat de sa majest, pour juger les vivants et les morts.

     L'heure tant encore incertaine, vous tes invits  vous tenir
     prts et  veiller.

Et maintenant, ma Mre, que vous dirai-je? C'est entre vos mains que je
me suis donne  Jsus, vous me connaissez depuis mon enfance, ai-je
besoin de vous crire mes secrets? Ah! je vous en prie, pardonnez-moi si
j'abrge beaucoup l'histoire de ma vie religieuse.

L'anne qui suivit ma profession, je reus de grandes grces pendant la
retraite gnrale. Ordinairement les retraites prches me sont trs
pnibles; mais cette fois il en fut autrement. Je m'y tais prpare par
une neuvaine fervente, il me semblait que j'allais tant souffrir! Le
Rvrend Pre, disait-on, s'entendait plutt  convertir les pcheurs
qu' faire avancer les mes religieuses. Eh bien, je suis donc une
grande pcheresse, car le bon Dieu se servit de ce saint religieux pour
me consoler.

J'avais alors des peines intrieures de toutes sortes que je me sentais
incapable de dire; et voil que mon me se dilata parfaitement, je fus
comprise d'une faon merveilleuse et mme devine. Le Pre me lana 
pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui
m'attiraient si fort, mais sur lesquels je n'osais avancer. Il me dit
que mes fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu: En ce moment,
ajouta-t-il, je tiens sa place auprs de vous; eh bien, je vous affirme
de sa part qu'il est trs content de votre me.

Oh! que je fus heureuse en coutant ces consolantes paroles! Jamais je
n'avais entendu dire que les fautes pouvaient ne pas faire de peine au
bon Dieu. Cette assurance me combla de joie; elle me fit supporter
patiemment l'exil de la vie. C'tait bien l, d'ailleurs, l'cho de mes
penses intimes. Oui, je croyais depuis longtemps que le Seigneur est
plus tendre qu'une mre, et je connais  fond plus d'un coeur de mre!
Je sais qu'une mre est toujours prte  pardonner les petites
indlicatesses involontaires de son enfant. Que de fois n'en ai-je pas
fait la douce exprience? Nul reproche ne m'aurait autant touche qu'une
seule des caresses maternelles; je suis d'une nature telle que la
crainte me fait reculer; avec l'amour, non seulement j'avance, mais je
vole!

       *       *       *       *       *

Deux mois aprs cette retraite bnie, notre vnre Fondatrice, Mre
Genevive de Sainte-Thrse, quitta notre petit Carmel pour entrer au
Carmel des Cieux.

Mais, avant de vous parler de mes impressions au moment de sa mort, je
veux, ma Mre, vous dire mon bonheur d'avoir vcu plusieurs annes avec
une sainte non point inimitable, mais sanctifie par des vertus caches
et ordinaires. Plus d'une fois j'ai reu d'elle de grandes consolations.

Un dimanche, en entrant  l'infirmerie pour lui faire ma petite visite,
je trouvai prs d'elle deux soeurs anciennes; je me retirais
discrtement, lorsqu'elle m'appela et me dit d'un air inspir:
Attendez, ma petite fille, j'ai seulement un mot  vous dire: vous me
demandez toujours un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui, je vous
donne celui-ci: _Servez Dieu avec paix et avec joie; rappelez-vous, mon
enfant, que notre Dieu est le Dieu de la paix._

Aprs l'avoir simplement remercie, je sortis, mue jusqu'aux larmes et
convaincue que le bon Dieu lui avait rvl l'tat de mon me. Ce
jour-l, j'tais extrmement prouve, presque triste, dans une nuit
telle que je ne savais plus si j'tais aime de Dieu. Mais la joie et
la consolation qui remplacrent ces tnbres, vous les devinez, ma Mre
chrie...

Le dimanche suivant, je voulus savoir quelle rvlation Mre Genevive
avait eue; elle m'assura n'en avoir reu aucune. Alors mon admiration
fut plus grande encore, voyant  quel degr minent Jsus vivait en son
me et la faisait agir et parler. Ah! cette saintet-l me parat la
plus vraie, la plus _sainte_; c'est elle que je dsire, car il ne s'y
rencontre aucune illusion.

Le jour o cette vnre Mre quitta l'exil pour la patrie, je reus une
grce toute particulire. C'tait la premire fois que j'assistais  une
mort; vraiment ce spectacle tait ravissant! Mais pendant les deux
heures que je passai au pied du lit de la sainte mourante, une espce
d'insensibilit s'tait empare de moi; j'en prouvais de la peine,
lorsqu'au moment mme de la naissance au ciel de notre Mre, ma
disposition intrieure changea compltement. En un clin d'oeil, je me
sentis remplie d'une joie et d'une ferveur indicibles, comme si l'me
bienheureuse de notre sainte Mre m'et donn,  cet instant, une partie
de la flicit dont elle jouissait dj; car je suis bien persuade
qu'elle est alle droit au ciel.

Pendant sa vie, je lui dis un jour: O ma Mre, vous n'irez pas en
purgatoire.--Je l'espre! me rpondit-elle avec douceur. Certainement
le bon Dieu n'a pu tromper une esprance si remplie d'humilit; toutes
les faveurs que nous avons reues en sont la preuve.

Chaque soeur s'empressa de rclamer quelque relique de notre Mre
vnre; et vous savez, ma Mre, celle que je conserve prcieusement.
Pendant son agonie, je remarquai une larme qui scintillait  sa paupire
comme un beau diamant. Cette larme, la dernire de toutes celles qu'elle
rpandit sur la terre, ne tomba pas; je la vis encore briller lorsque la
dpouille mortelle de notre Mre fut expose au choeur. Alors,
prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir, sans tre vue de
personne, et j'ai maintenant le bonheur de possder la dernire larme
d'une sainte.

Je n'attache pas d'importance  mes rves, d'ailleurs j'en ai rarement
de symboliques, et je me demande mme comment il se fait que, pensant
toute la journe au bon Dieu, je ne m'en occupe pas davantage pendant
mon sommeil. Ordinairement je rve les bois, les fleurs, les ruisseaux
et la mer. Presque toujours je vois de jolis petits enfants, j'attrape
des papillons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vu. Si mes rves
ont une apparence potique, vous voyez, ma Mre, qu'ils sont loin d'tre
mystiques.

Une nuit, aprs la mort de Mre Genevive, j'en fis un plus consolant.
Cette sainte Mre donnait  chacune de nous quelque chose qui lui avait
appartenu. Quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car ses
mains taient vides. Me regardant alors avec tendresse, elle me dit par
trois fois: _A vous, je laisse mon coeur._

       *       *       *       *       *

Un mois aprs cette mort si prcieuse devant Dieu, c'est--dire dans les
derniers jours de l'anne 1891, l'pidmie de l'influenza svit dans la
communaut; je ne fus que lgrement atteinte et restai debout avec deux
autres soeurs. Il est impossible de se figurer l'tat navrant de notre
Carmel en ces jours de deuil. Les plus malades taient soignes par
celles qui se tranaient  peine; la mort rgnait partout; et lorsqu'une
de nos soeurs avait rendu le dernier soupir, il fallait, hlas!
l'abandonner aussitt.

Le jour de mes 19 ans fut attrist par la mort de notre vnre Mre
Sous-Prieure; je l'assistai avec l'infirmire pendant son agonie. Cette
mort fut bientt suivie de deux autres. Je me trouvais seule alors  la
sacristie et je me demande comment j'ai pu suffire  tout.

Un matin, au signal du rveil, j'eus le pressentiment que soeur
Madeleine n'tait plus. Le dortoir[65] se trouvait dans une obscurit
complte; personne ne sortait des cellules. Je me dcidai pourtant 
pntrer dans celle de soeur Madeleine que je vis, en effet, habille
et couche sur sa paillasse dans l'immobilit de la mort. Je n'eus pas
la moindre frayeur; et, courant  la sacristie, j'apportai bien vite un
cierge, et lui mis sur la tte une couronne de roses. Au milieu de cet
abandon, je sentais la main du bon Dieu, son Coeur qui veillait sur
nous! C'tait sans effort que nos chres soeurs passaient  une vie
meilleure; une expression de joie cleste se rpandait sur leur visage,
elles semblaient reposer dans un doux sommeil.

Pendant ces longues semaines d'preuves, je pus avoir l'ineffable
consolation de faire tous les jours la sainte communion. Ah! que c'tait
doux! Jsus me gta longtemps, plus longtemps que ses fidles pouses.
Aprs l'influenza, il voulut venir  moi quelques mois encore, sans que
la communaut partaget mon bonheur. Je n'avais pas demand cette
exception, mais j'tais bien heureuse de m'unir chaque jour  mon
Bien-Aim.

Je l'tais aussi de pouvoir toucher aux vases sacrs, de prparer les
petits langes destins  recevoir Jsus. Je sentais qu'il me fallait
tre bien fervente, et je me rappelais souvent cette parole adresse 
un saint diacre: _Soyez saint, vous qui touchez les vases du
Seigneur._[66]

Que vous dirai-je, ma Mre, de mes actions de grces en ce temps-l et
toujours? Il n'y a pas d'instants o je sois moins console! Et n'est-ce
pas bien naturel, puisque je ne dsire pas recevoir la visite de
Notre-Seigneur pour ma satisfaction, mais uniquement pour son plaisir 
lui?

[Illustration: SOEUR THRSE DE L'ENFANT-JSUS

_prparant les vases sacrs lorsqu'elle tait sacristine_.

(D'aprs une photographie de juin 1890.)]

Je me reprsente mon me comme un terrain libre, et je demande  la
sainte Vierge d'en ter les dcombres, qui sont les imperfections;
ensuite je la supplie de dresser elle-mme une vaste tente digne du
ciel, et de l'orner de ses propres parures. Puis j'invite tous les Anges
et les Saints  venir chanter des cantiques d'amour. Il me semble alors
que Jsus est content de se voir si magnifiquement reu; et moi, je
partage sa joie. Tout cela n'empche pas les distractions et le sommeil
de venir m'importuner; aussi n'est-il pas rare que je prenne la
rsolution de continuer mon action de grces la journe entire, puisque
je l'ai si mal faite au choeur.

Vous voyez, ma Mre vnre, que je suis loin de marcher par la voie de
la crainte; je sais toujours trouver le moyen d'tre heureuse et de
profiter de mes misres. Notre-Seigneur lui-mme m'encourage dans ce
chemin. Une fois, contrairement  mon habitude, je me sentais trouble
en me rendant  la sainte Table. Depuis plusieurs jours le nombre des
hosties n'tant pas suffisant, je n'en recevais qu'une parcelle; et, ce
matin-l, je fis cette rflexion bien peu fonde: Si je ne reois
aujourd'hui que la moiti d'une hostie, je vais croire que Jsus vient
comme  regret dans mon coeur! Je m'approche... O bonheur! le prtre,
s'arrtant, me donna _deux hosties bien spares_! N'tait-ce pas une
douce rponse?

O ma Mre, que j'ai de sujets d'tre reconnaissante envers Dieu! Je vais
vous faire encore une nave confidence: Le Seigneur m'a montr la mme
misricorde qu'au roi Salomon. Tous mes dsirs ont t satisfaits; non
seulement mes dsirs de perfection, mais encore ceux dont je comprenais
la vanit sans l'avoir exprimente. Ayant toujours regard Mre Agns
de Jsus comme mon idal, je voulais lui ressembler en tout. La voyant
peindre de charmantes miniatures et composer de belles posies, je
pensais que je serais heureuse de savoir peindre aussi[67], de pouvoir
exprimer mes penses en vers et de faire du bien autour de moi.
Cependant je n'aurais pas voulu demander ces dons naturels, et mes
dsirs restaient cachs au fond de mon coeur.

Jsus, cach lui aussi dans ce pauvre petit coeur, se plut  lui
montrer une fois de plus le nant de ce qui passe. Au grand tonnement
de la communaut, je russis plusieurs travaux de peinture, je composai
des posies, il me fut donn de faire du bien  quelques mes. Et de
mme que _Salomon se tournant vers les ouvrages de ses mains, o il
avait pris une peine si inutile, vit que tout est vanit et affliction
d'esprit sous le soleil_[68], je reconnus, par exprience, que le seul
bonheur de la terre consiste  se cacher,  rester dans une totale
ignorance des choses cres. Je compris que, sans l'amour, toutes les
oeuvres ne sont que nant, mme les plus clatantes. Au lieu de me
faire du mal, de blesser mon me, les dons que le Seigneur m'a prodigus
me portent vers lui, je vois qu'il est seul immuable, seul capable de
combler mes immenses dsirs.

Mais, puisque je suis sur le chapitre de mes dsirs, il en est d'un
autre genre que le divin Matre s'est plu  combler encore: dsirs
enfantins, semblables  celui _de la neige_ de ma prise d'habit. Vous
savez, ma Mre, combien j'aime les fleurs. En me faisant prisonnire 
quinze ans, je renonai pour toujours au bonheur de courir dans les
campagnes mailles des trsors du printemps. Eh bien, jamais je n'ai
possd plus de fleurs que depuis mon entre au Carmel!

Il est d'usage dans le monde que les fiancs offrent de jolis bouquets 
leurs fiances; Jsus ne l'oublia pas... Je reus  foison pour son
autel des bluets, des coquelicots, de grandes pquerettes, toutes les
fleurs qui me ravissent le plus. Une petite fleurette de mes amies, la
nielle des bls, avait seule manqu au rendez-vous; je souhaitais
beaucoup la revoir, et voil que dernirement elle vint me sourire et me
montrer que, dans les moindres choses comme dans les grandes, le bon
Dieu donne le centuple ds cette vie aux mes qui pour son amour ont
tout quitt.

Un seul dsir, le plus intime de tous et le plus irralisable pour bien
des motifs, me restait encore. Ce dsir tait l'entre de Cline au
Carmel de Lisieux. Cependant j'en avais fait l'entier sacrifice,
confiant  Dieu seul l'avenir de ma soeur chrie. J'acceptais qu'elle
partt au bout du monde, s'il le fallait, mais je voulais la voir comme
moi l'pouse de Jsus. Ah! que j'ai souffert en la sachant expose dans
le monde  des dangers qui m'avaient t inconnus! Je puis dire que mon
affection fraternelle ressemblait plutt  un amour de mre, j'tais
remplie de dvouement et de sollicitude pour son me. Un certain jour,
elle dut aller avec ma tante et mes cousines  une runion mondaine. Je
ne sais pourquoi j'en prouvai plus de peine que jamais, et je versai un
torrent de larmes, suppliant Notre-Seigneur _de l'empcher de danser_...
Ce qui arriva justement! Il ne permit pas que sa petite fiance pt
danser ce soir-l--bien que d'habitude elle ne ft pas embarrasse pour
le faire gracieusement.--Son cavalier s'en trouva lui-mme incapable, il
ne put faire autre chose que _marcher trs religieusement avec
mademoiselle_, au grand tonnement de toute l'assistance. Aprs quoi, ce
pauvre monsieur s'esquiva tout honteux sans oser reparatre un seul
instant de la soire. Cette aventure, unique en son genre, me fit
grandir en confiance et me montra clairement que le signe de Jsus tait
aussi pos sur le front de ma soeur bien-aime.

Le 29 juillet 1894, le Seigneur rappela  lui mon bon pre si prouv et
si saint! Pendant les deux ans qui prcdrent sa mort, la paralysie
tant devenue gnrale, mon oncle le gardait prs de lui, comblant sa
douloureuse vieillesse de toutes sortes d'gards. Mais  cause de son
tat d'infirmit et d'impuissance, nous ne le vmes qu'une seule fois au
parloir pendant tout le cours de sa maladie. Ah! quelle entrevue! Au
moment de nous sparer, comme nous lui disions au revoir, il leva les
yeux et, nous montrant du doigt le ciel, il resta ainsi bien longtemps,
n'ayant pour traduire sa pense que cette seule parole prononce d'une
voix pleine de larmes: _Au ciel!!!_

Ce beau ciel tant devenu son partage, les liens qui retenaient dans le
monde _son ange consolateur_ se trouvaient rompus. Mais les anges ne
restent pas sur la terre: lorsqu'ils ont accompli leur mission ils
retournent aussitt vers Dieu, c'est pour cela qu'ils ont des ailes!
Cline essaya donc de voler au Carmel. Hlas! les difficults semblaient
insurmontables. Un jour, ses affaires s'embrouillant de plus en plus, je
dis  Notre-Seigneur aprs la sainte communion: Vous savez, mon Jsus,
combien j'ai dsir que l'preuve de mon pre lui servt de purgatoire.
Oh! que je voudrais savoir si mes voeux sont exaucs. Je ne vous
demande pas de me parler, je vous demande seulement un signe: Vous
connaissez l'opposition de Soeur***  l'entre de Cline; eh bien,
si dsormais elle n'y met plus d'obstacles, ce sera votre rponse, vous
me direz par l que mon pre est all droit au ciel.

O misricorde infinie! condescendance ineffable! Le bon Dieu, qui tient
en sa main le coeur des cratures et l'incline comme il veut, changea
les dispositions de cette soeur. La premire personne que je
rencontrai aussitt aprs l'action de grces, ce fut elle-mme qui,
m'appelant, les larmes aux yeux, me parla de l'entre de Cline, ne me
tmoignant plus qu'un vif dsir de la voir parmi nous! Et bientt
Monseigneur, tranchant les dernires difficults, vous permettait, ma
Mre, sans la moindre hsitation, d'ouvrir nos portes  la petite
colombe exile[69].

Maintenant je n'ai plus aucun dsir, si ce n'est d'aimer Jsus  la
folie! Oui, c'est l'AMOUR seul qui m'attire. Je ne dsire plus ni la
souffrance, ni la mort, et cependant je les chris toutes deux!
Longtemps je les ai appeles comme des messagres de joie... J'ai
possd la souffrance et j'ai cru toucher le rivage du ciel! J'ai cru,
ds ma plus tendre jeunesse, que _la petite fleur_ serait cueillie en
son printemps; aujourd'hui, c'est l'abandon seul qui me guide, je n'ai
point d'autre boussole. Je ne sais plus rien demander avec ardeur,
except l'accomplissement parfait de la volont de Dieu sur mon me. Je
puis dire ces paroles du cantique de notre Pre saint Jean de la Croix:

        Dans le cellier intrieur
    De mon Bien-Aim, j'ai bu... et quand je suis sortie,
        Dans toute cette plaine
        Je ne connaissais plus rien,
    Et je perdis le troupeau que je suivais auparavant.

        Mon me s'est employe
        Avec toutes ses ressources  son service;
        Je ne garde plus de troupeau,
        Je n'ai plus d'autre office,
    Car maintenant _tout mon exercice est d'_AIMER.

Ou bien encore:

    Depuis que j'en ai l'exprience,
    L'_amour_ est si puissant en oeuvres
    Qu'il sait tirer profit de tout,
    Du bien et du mal qu'il trouve en moi,
    Et transformer mon me en soi.

O ma Mre, qu'elle est douce la voie de _l'amour_! Sans doute on peut
tomber, on peut commettre des infidlits; mais l'amour, sachant _tirer
profit de tout_, a bien vite consum _tout_ ce qui peut dplaire 
Jsus, ne laissant plus au fond du coeur qu'une humble et profonde
paix.

Ah! que de lumires n'ai-je pas puises dans les oeuvres de saint Jean
de la Croix! A l'ge de dix-sept et dix-huit ans je n'avais pas d'autre
nourriture. Mais plus tard, les auteurs spirituels me laissrent tous
dans l'aridit; et je suis encore dans cette disposition. Si j'ouvre un
livre, mme le plus beau, le plus touchant, mon coeur se serre
aussitt et je lis sans pouvoir comprendre; ou, si je comprends, mon
esprit s'arrte sans pouvoir mditer.

Dans cette impuissance, l'Ecriture sainte et l'Imitation viennent  mon
secours; en elles je trouve une manne cache, solide et pure. Mais c'est
par-dessus tout l'Evangile qui m'entretient pendant mes oraisons; l je
puise tout ce qui est ncessaire  ma pauvre petite me. J'y dcouvre
toujours de nouvelles lumires, des sens cachs et mystrieux. Je
comprends et je sais par exprience que _le royaume de Dieu est au
dedans de nous_[70]. Jsus n'a pas besoin de livres ni de docteurs pour
instruire les mes; lui, le Docteur des docteurs, enseigne sans bruit de
paroles. Jamais je ne l'ai entendu parler; mais je sais qu'il est en
moi. A chaque instant, il me guide et m'inspire; j'aperois, juste au
moment o j'en ai besoin, des clarts inconnues jusque-l. Ce n'est pas
le plus souvent aux heures de prire qu'elles brillent  mes yeux, mais
au milieu des occupations de la journe.

Parfois cependant, une parole comme celle-ci--que j'ai tire ce soir, 
la fin d'une oraison passe dans la scheresse--vient me consoler:
Voici le Matre que je te donne, il t'apprendra tout ce que tu dois
faire. Je veux te faire lire dans le Livre de vie o est contenue _la
science d'amour_[71]. La science d'amour! Ah! cette parole rsonne
doucement  l'oreille de mon me. Je ne dsire que cette science-l!
Pour elle, _ayant donn toutes mes richesses_, comme l'pouse des
cantiques, _j'estime n'avoir rien donn_[72].

O ma Mre, aprs tant de grces, ne puis-je pas chanter avec le
Psalmiste, _que le Seigneur est bon, que sa misricorde est
ternelle_[73]! Il me semble que si toutes les cratures recevaient les
mmes faveurs, Dieu ne serait craint de personne, mais _aim_ jusqu'
l'excs; par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune me ne
commettrait la moindre faute volontaire.

Mais enfin, je comprends que toutes les mes ne peuvent pas se
ressembler; il faut qu'il y en ait de diffrentes familles, afin
d'honorer spcialement chacune des perfections divines. A moi, il a
donn sa MISRICORDE INFINIE, et c'est  travers ce miroir ineffable que
je contemple ses autres attributs. Alors tous m'apparaissent rayonnants
d'AMOUR: _la justice_ mme, plus que les autres peut-tre, me semble
revtue _d'amour_. Quelle douce joie de penser que le Seigneur est
juste, c'est--dire qu'il tient compte de nos faiblesses, qu'il connat
parfaitement la fragilit de notre nature! De quoi donc aurais-je peur?
Le bon Dieu infiniment juste qui daigne pardonner avec tant de
misricorde les fautes de l'enfant prodigue, ne doit-il pas tre _juste_
aussi envers moi _qui suis toujours avec lui_[74]?

En l'anne 1895, j'ai reu la grce de comprendre plus que jamais
combien Jsus dsire tre aim. Pensant un jour aux mes qui s'offrent
comme victimes  la justice de Dieu, afin de dtourner, en les attirant
sur elles, les chtiments rservs aux pcheurs, je trouvai cette
offrande grande et gnreuse, mais j'tais bien loin de me sentir porte
 la faire.

O mon divin Matre! m'criai-je au fond de mon coeur, n'y aura-t-il
que votre justice  recevoir des hosties d'holocauste? _Votre amour
misricordieux_ n'en a-t-il pas besoin lui aussi? De toutes parts il est
mconnu, rejet... les coeurs auxquels vous dsirez le prodiguer se
tournent vers les cratures, leur demandant le bonheur avec une
misrable affection d'un instant, au lieu de se jeter dans vos bras et
d'accepter la dlicieuse fournaise de votre amour infini.

O mon Dieu, votre amour mpris va-t-il rester en votre Coeur? Il me
semble que si vous trouviez des mes s'offrant comme VICTIMES
D'HOLOCAUSTE A VOTRE AMOUR, vous les consumeriez rapidement, que vous
seriez heureux de ne point comprimer les flammes de tendresse infinie
qui sont renfermes en vous.

Si votre justice aime  se dcharger, elle qui ne s'tend que sur la
terre, combien plus votre amour misricordieux dsire-t-il embraser les
mes, puisque _votre misricorde s'lve jusqu'aux cieux_[75]! O Jsus,
que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre petite hostie par
le feu du divin amour.

Ma Mre, vous savez les flammes, ou plutt les ocans de grces qui
vinrent inonder mon me, aussitt aprs ma donation du 9 juin 1895. Ah!
depuis ce jour, l'amour me pntre et m'environne;  chaque instant,
cet _amour misricordieux_ me renouvelle, me purifie et ne laisse en mon
coeur aucune trace de pch. Non, je ne puis craindre le purgatoire;
je sais que je ne mriterais mme pas d'entrer avec les mes saintes
dans ce lieu d'expiation; mais je sais aussi que le feu de l'amour est
plus sanctifiant que celui du purgatoire, je sais que Jsus ne peut
vouloir pour nous de souffrances inutiles, et qu'il ne m'inspirerait pas
les dsirs que je ressens s'il ne voulait les combler.

[Illustration]

[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE JE SERAI TON GUIDE CONTINUEL
JE TE TRANSPORTERAI COMME EN TRIOMPHE DANS LES HAUTEURS DU CIEL Is.
LVIII.

CONFIANCE

     Je suis trop petite pour gravir le rude escalier de la
     perfection... L'ascenseur qui doit m'lever jusqu'au ciel, ce sont
     vos bras,  Jsus!
]




CHAPITRE IX

     L'Ascenseur divin.--Premires invitations aux joies ternelles.--La
     nuit obscure.--La Table des pcheurs.--Comment cet ange de la terre
     comprend la charit fraternelle.--Une grande victoire.--Un soldat
     dserteur.


Mre bien-aime, je croyais avoir fini, et vous me demandez plus de
dtails sur ma vie religieuse. Je ne veux pas raisonner, mais je ne puis
m'empcher de rire en prenant de nouveau la plume pour vous raconter des
choses que vous savez aussi bien que moi; enfin j'obis. Je ne veux pas
chercher quelle utilit peut avoir ce manuscrit; je vous l'avoue, ma
Mre, si vous le brliez sous mes yeux avant mme de l'avoir lu, je n'en
prouverais aucune peine.

       *       *       *       *       *

Dans la communaut, on croit gnralement que vous m'avez gte de toute
faon depuis mon entre au Carmel; mais _l'homme ne voit que
l'apparence, c'est Dieu qui lit au fond des coeurs_[76]. O ma Mre, je
vous remercie une fois encore de ne m'avoir pas mnage; Jsus savait
bien qu'il fallait  sa petite fleur l'eau vivifiante de l'humiliation,
elle tait trop faible pour prendre racine sans ce moyen, et c'est 
vous qu'elle doit cet inestimable bienfait.

Depuis quelques mois, le divin Matre a chang compltement sa manire
de faire pousser sa petite fleur: la trouvant sans doute assez arrose,
il la laisse maintenant grandir sous les rayons bien chauds d'un soleil
clatant. Il ne veut plus pour elle que son sourire, qu'il lui donne
encore par vous, ma Mre vnre. Ce doux soleil, loin de fltrir la
petite fleur, la fait crotre merveilleusement. Au fond de son calice,
elle conserve les prcieuses gouttes de rose qu'elle a reues
autrefois; et ces gouttes lui rappelleront toujours qu'elle est petite
et faible. Toutes les cratures pourraient se pencher vers elle,
l'admirer, l'accabler de leurs louanges; cela n'ajouterait jamais une
ombre de vaine satisfaction  la vritable joie qu'elle savoure en son
coeur, se voyant aux yeux de Dieu un pauvre petit nant, rien de plus.

En disant que tous les compliments me laisseraient insensible, je ne
veux pas parler, ma Mre, de l'amour et de la confiance que vous me
tmoignez; j'en suis au contraire bien touche, mais je sens que je n'ai
rien  craindre, je puis en jouir maintenant  mon aise, rapportant au
Seigneur ce qu'il a bien voulu mettre de bon en moi. S'il lui plat de
me faire paratre meilleure que je ne le suis, cela ne me regarde pas,
il est libre d'agir comme il veut.

Mon Dieu, que les voies par lesquelles vous conduisez les mes sont
diffrentes! Dans la vie des Saints, nous en voyons un grand nombre qui
n'ont rien laiss d'eux aprs leur mort: pas le moindre souvenir, pas le
moindre crit. Il en est d'autres, au contraire, comme notre Mre sainte
Thrse, qui ont enrichi l'Eglise de leur doctrine sublime, ne craignant
pas _de rvler les secrets du Roi_[77], afin qu'il soit plus connu,
plus aim des mes. Laquelle de ces deux manires plat le mieux 
Notre-Seigneur? Il me semble qu'elles lui sont galement agrables.

Tous les bien-aims de Dieu ont suivi le mouvement de l'Esprit-Saint qui
a fait crire au prophte: _Dites au juste que tout est bien._[78]
Oui, tout est bien lorsqu'on ne recherche que la volont divine; c'est
pour cela que moi, pauvre petite fleur, j'obis  Jsus en essayant de
faire plaisir  celle qui me le reprsente ici-bas.

       *       *       *       *       *

Vous le savez, ma Mre, mon dsir a toujours t de devenir sainte; mais
hlas! j'ai toujours constat, lorsque je me suis compare aux saints,
qu'il existe entre eux et moi la mme diffrence que nous voyons dans la
nature entre une montagne dont le sommet se perd dans les nuages, et le
grain de sable obscur foul sous les pieds des passants.

Au lieu de me dcourager, je me suis dit: Le bon Dieu ne saurait
inspirer des dsirs irralisables; je puis donc, malgr ma petitesse,
aspirer  la saintet. Me grandir, c'est impossible! Je dois me
supporter telle que je suis, avec mes imperfections sans nombre; mais
je veux chercher le moyen d'aller au ciel par une petite voie bien
droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un
sicle d'inventions: maintenant ce n'est plus la peine de gravir les
marches d'un escalier; chez les riches, un ascenseur le remplace
avantageusement. Moi, je voudrais aussi trouver _un ascenseur_ pour
m'lever jusqu' Jsus; car je suis trop petite pour gravir le rude
escalier de la perfection.

Alors j'ai demand aux Livres saints l'indication de _l'ascenseur_,
objet de mon dsir; et j'ai lu ces mots sortis de la bouche mme de la
Sagesse ternelle: _Si quelqu'un est_ TOUT PETIT, _qu'il vienne 
moi._[79] Je me suis donc approche de Dieu, devinant bien que j'avais
dcouvert ce que je cherchais; voulant savoir encore ce qu'il ferait au
_tout petit_, j'ai continu mes recherches et voici ce que j'ai trouv:
_Comme une mre caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous
porterai sur mon sein, et je vous balancerai sur mes genoux._[80]

Ah! jamais paroles plus tendres, plus mlodieuses ne sont venues rjouir
mon me. _L'ascenseur_ qui doit m'lever jusqu'au ciel, _ce sont vos
bras,  Jsus!_ Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, il faut au
contraire que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon
Dieu, vous avez dpass mon attente, et moi je veux chanter vos
misricordes! _Vous m'avez instruite ds ma jeunesse, et jusqu' prsent
j'ai annonc vos merveilles: je continuerai de les publier dans l'ge le
plus avanc[81]._

       *       *       *       *       *

Quel sera-t-il pour moi cet ge avanc? Il me semble que ce pourrait
tre aussi bien maintenant que plus tard: deux mille ans ne sont pas
plus aux yeux du Seigneur que vingt ans... qu'un seul jour!

Mais ne croyez pas, ma Mre, que votre enfant dsire vous quitter,
estimant comme une plus grande grce de mourir  l'aurore plutt qu'au
dclin du jour; ce qu'elle estime, ce qu'elle dsire uniquement, c'est
de faire plaisir  Jsus. Maintenant qu'il semble s'approcher d'elle
pour l'attirer au sjour de la gloire, son coeur se rjouit; elle le
sait, elle l'a compris, le bon Dieu n'a besoin de personne, encore moins
d'elle que des autres, pour faire du bien sur la terre.

En attendant, ma Mre vnre, je connais votre volont: vous dsirez
que j'accomplisse prs de vous une mission bien douce, bien facile[82];
et cette mission je l'achverai du haut des cieux. Vous m'avez dit,
comme Jsus  saint Pierre: _Pais mes agneaux_; et moi, je me suis
tonne, je me suis trouve trop petite, je vous ai supplie de faire
patre vous-mme vos petits agneaux et de me garder par grce avec eux.
Rpondant un peu  mon juste dsir, vous m'avez plutt nomme leur
premire compagne que leur matresse, me commandant toutefois de les
conduire dans les pturages fertiles et ombrags, de leur indiquer les
herbes les meilleures et les plus fortifiantes, de leur dsigner avec
soin les fleurs brillantes, mais empoisonnes, auxquelles ils ne doivent
jamais toucher sinon pour les craser sous leurs pas.

Ma Mre, comment se fait-il que ma jeunesse, mon inexprience ne vous
aient point effraye? Comment ne craignez-vous pas que je laisse garer
vos agneaux? En agissant ainsi, peut-tre vous tes-vous rappel que
souvent le Seigneur se plat  donner la sagesse aux plus petits.

Sur la terre, elles sont bien rares les mes qui ne mesurent pas la
puissance divine  leurs courtes penses! Le monde veut bien que,
partout ici-bas, il y ait des exceptions; seul, le bon Dieu n'a pas le
droit d'en faire. Depuis longtemps, je le sais, cette manire de mesurer
l'exprience aux annes se pratique parmi les humains; car, en son
adolescence, le saint roi David chantait au Seigneur: _Je suis jeune et
mpris._ Dans le mme psaume cependant il ne craint pas de dire: _Je
suis devenu plus prudent que les vieillards, parce que j'ai recherch
votre volont. Votre parole est la lampe qui claire mes pas; je suis
prt  accomplir vos ordonnances, et je ne suis troubl de rien._[83]

Vous n'avez pas mme jug imprudent, ma Mre, de me dire un jour que le
divin Matre illuminait mon me et me donnait l'exprience des annes.
Je suis trop petite maintenant pour avoir de la vanit, je suis trop
petite encore pour savoir tourner de belles phrases afin de laisser
croire que j'ai beaucoup d'humilit; j'aime mieux convenir simplement
_que le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses_[84]; et la plus
grande, c'est de m'avoir montr ma petitesse, mon impuissance  tout
bien.

       *       *       *       *       *

Mon me a connu bien des genres d'preuves, j'ai beaucoup souffert
ici-bas! Dans mon enfance, je souffrais avec tristesse; aujourd'hui,
c'est dans la paix et la joie que je savoure tous les fruits amers. Pour
ne pas sourire en lisant ces pages, il faut, je l'avoue, que vous me
connaissiez  fond, ma Mre chrie; car est-il une me apparemment moins
prouve que la mienne? Ah! si le martyre que je souffre depuis un an
apparaissait aux regards, quel tonnement! Puisque vous le voulez, je
vais essayer de l'crire; mais il n'y a pas de termes pour expliquer ces
choses, et je serai toujours au-dessous de la ralit.

Au carme de l'anne dernire, je me trouvai plus forte que jamais, et
cette force, malgr le jene que j'observais dans toute sa rigueur, se
maintint parfaitement jusqu' Pques; lorsque le jour du Vendredi Saint,
 la premire heure, Jsus me donna l'espoir d'aller bientt le
rejoindre dans son beau ciel. Oh! qu'il m'est doux ce souvenir!

Le jeudi soir, n'ayant pas obtenu la permission de rester au Tombeau la
nuit entire, je rentrai  minuit dans notre cellule. A peine ma tte se
posait-elle sur l'oreiller, que je sentis un flot monter en bouillonnant
jusqu' mes lvres; je crus que j'allais mourir et mon coeur se fendit
de joie. Cependant, comme je venais d'teindre notre petite lampe, je
mortifiai ma curiosit jusqu'au matin et m'endormis paisiblement.

A cinq heures, le signal du rveil tant donn, je pensai tout de suite
que j'avais quelque chose d'heureux  apprendre; et, m'approchant de la
fentre, je le constatai bientt en trouvant notre mouchoir rempli de
sang. O ma Mre, quelle esprance! J'tais intimement persuade que mon
Bien-Aim, en ce jour anniversaire de sa mort, me faisait entendre un
premier appel, comme un doux et lointain murmure qui m'annonait son
heureuse arrive.

Ce fut avec une grande ferveur que j'assistai  Prime, puis au Chapitre.
J'avais hte d'tre aux genoux de ma Mre pour lui confier mon bonheur.
Je ne ressentais pas la moindre fatigue, la moindre souffrance, aussi
j'obtins facilement la permission de finir mon carme comme je l'avais
commenc; et, ce jour du Vendredi Saint, je partageai toutes les
austrits du Carmel, sans aucun soulagement. Ah! jamais ces austrits
ne m'avaient sembl aussi dlicieuses... l'espoir d'aller au ciel me
transportait d'allgresse.

Le soir de cet heureux jour je rentrai pleine de joie dans notre
cellule, et j'allais encore m'endormir doucement, lorsque mon bon Jsus
me donna, comme la nuit prcdente, le mme signe de mon entre
prochaine dans l'ternelle vie. Je jouissais alors d'une foi si vive,
si claire, que la pense du ciel faisait tout mon bonheur; je ne pouvais
croire qu'il y et des impies n'ayant pas la foi, et me persuadais que,
certainement, ils parlaient contre leur pense en niant l'existence d'un
autre monde.

Aux jours si lumineux du temps pascal, Jsus me fit comprendre qu'il y a
rellement des mes sans foi et sans esprance qui, par l'abus des
grces, perdent ces prcieux trsors, source des seules joies pures et
vritables. Il permit que mon me ft envahie par les plus paisses
tnbres et que la pense du ciel, si douce pour moi depuis ma petite
enfance, me devnt un sujet de combat et de tourment. La dure de cette
preuve n'tait pas limite  quelques jours,  quelques semaines; voil
des mois que je la souffre, et j'attends encore l'heure de ma
dlivrance. Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens; mais c'est
impossible! Il faut avoir voyag sous ce sombre tunnel pour en
comprendre l'obscurit. Cependant je vais essayer de l'expliquer par une
comparaison.

Je suppose que je suis ne dans un pays environn d'pais brouillards;
jamais je n'ai contempl le riant aspect de la nature, jamais je n'ai vu
un seul rayon de soleil. Ds mon enfance, il est vrai, j'entends parler
de ces merveilles, je sais que le pays o j'habite n'est pas ma patrie,
qu'il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. Ce n'est
pas une histoire invente par un habitant des brouillards, c'est une
vrit indiscutable; car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu
trente-trois ans dans le pays des tnbres... Hlas! _et les tnbres
n'ont point compris qu'il tait la lumire du monde_[85].

Mais, Seigneur, votre enfant l'a comprise votre divine lumire! elle
vous demande pardon pour ses frres incrdules, elle accepte de manger
aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur, elle
s'assied pour votre amour  cette table remplie d'amertume, o les
pauvres pcheurs prennent leur nourriture et dont elle ne veut point se
lever avant le signe de votre main. Mais ne peut-elle pas dire en son
nom, au nom de ses frres coupables: _Ayez piti de nous, Seigneur, car
nous sommes de pauvres pcheurs_[86]? Renvoyez-nous justifis! Que tous
ceux qui ne sont point clairs du flambeau de la foi le voient luire
enfin! O mon Dieu, s'il faut que la table souille par eux soit purifie
par une me qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain des
larmes, jusqu' ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux
royaume; la seule grce que je vous demande, c'est de ne jamais vous
offenser!

       *       *       *       *       *

Je vous disais, ma Mre, que la certitude d'aller un jour loin de mon
pays tnbreux m'avait t donne ds mon enfance; non seulement je
croyais d'aprs ce que j'entendais dire, mais encore je sentais dans mon
coeur, par des aspirations intimes et profondes, qu'une autre terre,
une rgion plus belle, me servirait un jour de demeure stable, de mme
que le gnie de Christophe Colomb lui faisait pressentir un nouveau
monde. Quand, tout  coup, les brouillards qui m'environnent pntrent
dans mon me et m'enveloppent de telle sorte, qu'il ne m'est plus
possible mme de retrouver en moi l'image si douce de ma patrie... Tout
a disparu!...

Lorsque je veux reposer mon coeur, fatigu des tnbres qui
l'entourent, par le souvenir fortifiant d'une vie future et ternelle,
mon tourment redouble. Il me semble que les tnbres, empruntant la voix
des impies, me disent en se moquant de moi: Tu rves la lumire, une
patrie embaume, tu rves la possession ternelle du Crateur de ces
merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards o tu languis;
avance!... avance!... rjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que
tu espres, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du nant!...

       *       *       *       *       *

Mre bien-aime, cette image de mon preuve est aussi imparfaite que
l'bauche compare au modle; cependant je ne veux pas en crire plus
long, je craindrais de blasphmer... j'ai peur mme d'en avoir trop dit.
Ah! que Dieu me pardonne! Il sait bien que, tout en n'ayant pas la
jouissance de la foi, je m'efforce d'en faire les oeuvres. J'ai
prononc plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie.

A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi veut me
provoquer, je me conduis en brave: sachant que c'est une lchet de se
battre en duel, je tourne le dos  mon adversaire sans jamais le
regarder en face; puis je cours vers mon Jsus, je lui dis tre prte 
verser tout mon sang pour confesser qu'il y a un ciel, je lui dis tre
heureuse de ne pouvoir contempler sur la terre, avec les yeux de l'me,
ce beau ciel qui m'attend, afin qu'il daigne l'ouvrir pour l'ternit
aux pauvres incrdules.

Aussi, malgr cette preuve qui m'enlve tout sentiment de jouissance,
je puis m'crier encore: _Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce
que vous faites._[87] Car est-il une joie plus grande que celle de
souffrir pour votre amour? Plus la souffrance est intense, moins elle
parat aux yeux des cratures, plus elle vous fait sourire,  mon Dieu!
Et si, par impossible, vous deviez l'ignorer vous-mme, je serais encore
heureuse de souffrir, dans l'esprance que, par mes larmes, je pourrais
empcher ou rparer peut-tre une seule faute commise contre la foi.

Vous allez croire sans doute, ma Mre vnre, que j'exagre un peu la
nuit de mon me. Si vous en jugez par les posies que j'ai composes
cette anne, je dois vous paratre inonde de consolations, une enfant
pour laquelle le voile de la foi s'est presque dchir! Et cependant...
ce n'est plus un voile, c'est un mur qui s'lve jusqu'aux cieux et
couvre le firmament toil!

Lorsque je chante le bonheur du ciel, l'ternelle possession de Dieu, je
n'en ressens aucune joie; car je chante simplement _ce que je veux
croire_. Parfois, je l'avoue, un tout petit rayon de soleil claire ma
sombre nuit, alors l'preuve cesse un instant; mais ensuite, le souvenir
de ce rayon, au lieu de me consoler, rend mes tnbres plus paisses
encore.

Ah! jamais je n'ai si bien senti que le Seigneur est doux et
misricordieux; il ne m'a envoy cette lourde croix qu'au moment o je
pouvais la porter; autrefois je crois bien qu'elle m'aurait jete dans
le dcouragement. Maintenant elle ne produit qu'une chose: enlever tout
sentiment de satisfaction naturelle dans mon aspiration vers la patrie
cleste.

       *       *       *       *       *

Ma Mre, il me semble qu' prsent rien ne m'empche de m'envoler: car
je n'ai plus de grands dsirs, si ce n'est celui d'aimer jusqu' mourir
d'amour... Je suis libre, je n'ai aucune crainte, mme celle que je
redoutais le plus, je veux dire la crainte de rester longtemps malade et
par suite d'tre  charge  la communaut. Si cela fait plaisir au bon
Dieu, je consens volontiers  voir ma vie de souffrances, du corps et de
l'me, se prolonger des annes. Oh! non, je ne crains pas une longue
vie, je ne refuse pas le combat: _Le Seigneur est la roche o je suis
leve, qui dresse mes mains au combat et mes doigts  la guerre; il est
mon bouclier, j'espre en lui._[88] Jamais je n'ai demand  Dieu de
mourir jeune; il est vrai, je n'ai pas cess de croire qu'il en serait
ainsi, mais sans rien faire pour l'obtenir.

Souvent le Seigneur se contente du dsir de travailler pour sa gloire;
et mes dsirs, vous le savez, ma Mre, ont t bien grands! Vous savez
aussi que Jsus m'a prsent plus d'un calice amer par rapport  mes
soeurs chries! Ah! le saint roi David avait raison lorsqu'il
chantait: _Qu'il est bon, qu'il est doux  des frres d'habiter
ensemble dans une parfaite union[89]!_ Mais c'est au sein des
sacrifices que cette union doit s'accomplir sur la terre. Non, ce n'est
pas pour vivre avec mes soeurs que je suis venue dans ce Carmel bni;
je pressentais bien, au contraire, que ce devait tre un sujet de
grandes souffrances lorsqu'on ne veut rien accorder  la nature.

Comment peut-on dire qu'il est plus parfait de s'loigner des siens?
A-t-on jamais reproch  des frres de combattre sur le mme champ de
bataille, de voler ensemble pour cueillir la palme du martyre? Sans
doute on a jug avec raison qu'ils s'encouragent mutuellement; mais
aussi que le martyre de chacun devient celui de tous.

Ainsi en est-il dans la vie religieuse que les thologiens appellent un
martyre. En se donnant  Dieu, le coeur ne perd pas sa tendresse
naturelle: cette tendresse, au contraire, grandit en devenant plus pure
et plus divine. C'est de cette tendresse que je vous aime, ma Mre, et
que j'aime mes soeurs. Oui, je suis heureuse de combattre en famille
pour la gloire du Roi des cieux; mais je serais prte aussi  voler sur
un autre champ de bataille, si le divin Gnral m'en exprimait le dsir:
un commandement ne serait pas ncessaire, mais un simple regard, un
signe suffirait!

Depuis mon entre au Carmel, j'ai toujours pens que, si Jsus ne
m'emportait bien vite au ciel, le sort de la petite colombe de No
serait le mien: qu'un jour le Seigneur, ouvrant la fentre de l'arche,
me dirait de voler bien loin vers des rivages infidles, portant avec
moi la branche d'olivier. Cette pense m'a fait planer plus haut que
tout le cr.

Comprenant que, mme au Carmel, il pouvait y avoir des sparations, j'ai
voulu par avance habiter dans les cieux; j'ai accept, non seulement de
m'exiler au milieu d'un peuple inconnu, mais, ce qui m'tait bien plus
amer, j'ai accept l'exil pour mes soeurs. Deux d'entre elles, en
effet, furent demandes par le Carmel de Sagon, que notre monastre
avait fond. Pendant quelque temps, il fut srieusement question de les
y envoyer. Ah! je n'aurais pas voulu dire une parole pour les retenir,
bien que mon coeur ft bris  la pense des preuves qui les
attendaient...

Maintenant tout est pass, les suprieurs ont mis des obstacles
insurmontables  leur dpart;  ce calice, je n'ai fait que tremper mes
lvres, juste le temps d'en goter l'amertume.

Laissez-moi vous dire, ma Mre, pourquoi, si la sainte Vierge me gurit,
je dsire rpondre  l'appel de nos Mres d'Hano. Il parat que pour
vivre dans les Carmels trangers, il faut une vocation toute spciale;
beaucoup d'mes s'y croient appeles sans l'tre en effet. Vous m'avez
dit, ma Mre, que j'avais cette vocation, et que ma sant seule mettait
obstacle  son accomplissement.

Ah! s'il me fallait un jour quitter mon berceau religieux, ce ne serait
pas sans blessure. Je n'ai pas un coeur insensible; et c'est justement
parce qu'il est capable de souffrir beaucoup, que je dsire donner 
Jsus tous les genres de souffrances qu'il pourrait supporter. Ici, je
suis aime de vous, ma Mre, de toutes mes soeurs, et cette affection
m'est bien douce: voil pourquoi je rve un monastre o je serais
inconnue, o j'aurais  souffrir l'exil du coeur. Non, ce n'est pas
dans l'intention de rendre service au Carmel d'Hano que je quitterais
tout ce qui m'est cher, je connais trop mon incapacit; mon seul but
serait d'accomplir la volont du bon Dieu et de me sacrifier pour lui au
gr de ses dsirs. Je sens bien que je n'aurais aucune dception; car,
lorsqu'on s'attend  une souffrance pure, on est plutt surpris de la
moindre joie; et puis, la souffrance elle-mme devient la plus grande
des joies, quand on la recherche comme un prcieux trsor.

Mais je suis malade maintenant, et je ne gurirai pas. Toutefois je
reste dans la paix; depuis longtemps je ne m'appartiens plus, je suis
livre totalement  Jsus... Il est donc libre de faire de moi tout ce
qui lui plaira. Il m'a donn l'attrait d'un exil complet, il m'a demand
si je consentais  boire ce calice: aussitt je l'ai voulu saisir, mais
lui, retirant sa main, me montra que l'acceptation seule le contentait.

Mon Dieu, de quelles inquitudes on se dlivre en faisant le voeu
d'obissance! Que les simples religieuses sont heureuses! Leur unique
boussole tant la volont des suprieurs, elles sont toujours assures
d'tre dans le droit chemin, n'ayant pas  craindre de se tromper, mme
s'il leur parat certain que les suprieurs se trompent. Mais, lorsqu'on
cesse de consulter la boussole infaillible, aussitt l'me s'gare dans
des chemins arides o l'eau de la grce lui manque bientt.

Ma Mre, vous tes la boussole que Jsus m'a donne pour me conduire
srement au rivage ternel. Qu'il m'est doux de fixer sur vous mon
regard et d'accomplir ensuite la volont du Seigneur! En permettant que
je souffre des tentations contre la foi, le divin Matre a beaucoup
augment dans mon coeur _l'esprit de foi_ qui me le fait voir vivant
en votre me et me communiquant par vous ses ordres bnis. Je sais
bien, ma Mre, que vous me rendez doux et lger le fardeau de
l'obissance; mais il me semble, d'aprs mes sentiments intimes, que je
ne changerais pas de conduite et que ma tendresse filiale ne souffrirait
aucune diminution, s'il vous plaisait de me traiter svrement, parce
que je verrais encore la volont de mon Dieu se manifestant d'une autre
faon pour le plus grand bien de mon me.

[Illustration: CELLULE DE Sr THRSE DE L'ENFANT-JSUS]

[Illustration: LE PREAU DU CARMEL DE LISIEUX

Un ct du Monastre.

_La fentre marque d'une croix est celle de la cellule que St
Thrse de l'Enfant-Jsus habita pendant les dernires annes de sa
vie.--A gauche la salle du Chapitre o elle fit Profession._]

       *       *       *       *       *

Parmi les grces sans nombre que j'ai reues cette anne, je n'estime
pas la moindre celle qui m'a donn de comprendre dans toute son tendue
le prcepte de la charit. Je n'avais jamais approfondi cette parole de
Notre-Seigneur: _Le second commandement est semblable au premier: Tu
aimeras ton prochain comme toi-mme._[90] Je m'appliquais surtout 
aimer Dieu, et c'est en l'aimant que j'ai dcouvert le secret de ces
autres paroles: _Ce ne sont pas ceux qui disent: Seigneur! Seigneur!
qui entreront dans le royaume des deux: mais celui qui fait la volont
de mon Pre._[91]

Cette volont, Jsus me l'a fait connatre, lorsqu' la dernire Cne il
donna son _commandement nouveau_, quand il dit  ses Aptres _de
s'entr'aimer comme il les a aims lui-mme_[92]... Et je me suis mise 
rechercher comment Jsus avait aim ses disciples; j'ai vu que ce
n'tait pas pour leurs qualits naturelles, j'ai constat qu'ils taient
ignorants et remplis de penses terrestres. Cependant il les appelle ses
amis, ses frres, il dsire les voir prs de lui dans le royaume de son
Pre et, pour leur ouvrir ce royaume, il veut mourir sur la croix,
disant _qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour
ceux qu'on aime_[93].

En mditant ces paroles divines, j'ai vu combien mon amour pour mes
soeurs tait imparfait, j'ai compris que je ne les aimais pas comme
Jsus les aime. Ah! je devine maintenant que la vraie charit consiste 
supporter tous les dfauts du prochain,  ne pas s'tonner de ses
faiblesses,  s'difier de ses moindres vertus; mais surtout, j'ai
appris que la charit ne doit point rester enferme dans le fond du
coeur, car _personne n'allume un flambeau pour le mettre sous le
boisseau, mais on le met sur le chandelier, afin qu'il claire tous ceux
qui sont dans la maison_[94]. Il me semble, ma Mre, que ce flambeau
reprsente la charit qui doit clairer, rjouir, non seulement ceux qui
me sont le plus chers, mais _tous ceux qui sont dans la maison_.

Lorsque le Seigneur, dans l'ancienne loi, ordonnait  son peuple d'aimer
son prochain comme soi-mme, il n'tait pas encore descendu sur la
terre; et, sachant bien  quel degr l'on aime sa propre personne, il ne
pouvait demander davantage. Mais lorsque Jsus fait  ses Aptres un
commandement nouveau, _son commandement  lui_[95], il n'exige plus
seulement d'aimer son prochain comme soi-mme, mais comme il l'aime
lui-mme, comme il l'aimera jusqu' la consommation des sicles.

O mon Jsus! je sais que vous ne commandez rien d'impossible; vous
connaissez mieux que moi ma faiblesse et mon imperfection, vous savez
bien que jamais je n'arriverai  aimer mes soeurs comme vous les
aimez, si vous-mme,  mon divin Sauveur, ne les aimez encore _en moi_.
C'est parce que vous voulez m'accorder cette grce que vous avez fait un
commandement _nouveau_. Oh! que je l'aime! puisqu'il me donne
l'assurance que votre volont est _d'aimer en moi_ tous ceux que vous me
commandez d'aimer.

Oui, je le sens, lorsque je suis charitable c'est Jsus seul qui agit en
moi; plus je suis unie  lui, plus aussi j'aime toutes mes soeurs. Si
je veux augmenter en mon coeur cet amour et que le dmon essaie de me
mettre devant les yeux les dfauts de telle ou telle soeur, je
m'empresse de rechercher ses vertus, ses bons dsirs; je me dis que, si
je l'ai vue tomber une fois, elle peut bien avoir remport un grand
nombre de victoires qu'elle cache par humilit; et que, mme ce qui me
parat une faute peut trs bien tre,  cause de l'intention, un acte de
vertu. J'ai d'autant moins de peine  me le persuader que j'en fis
l'exprience par moi-mme.

Un jour, pendant la rcration, la portire vint demander une soeur
pour une besogne qu'elle dsigna. J'avais un dsir d'enfant de
m'employer  ce travail, et justement le choix tomba sur moi. Aussitt
je commence  plier notre ouvrage, mais assez doucement pour que ma
voisine ait pli le sien avant moi, car je savais la rjouir en lui
laissant prendre ma place. La soeur qui demandait de l'aide, me voyant
si peu presse, dit en riant: Ah! je pensais bien que vous ne mettriez
pas cette perle  votre couronne, vous alliez trop lentement! Et toute
la communaut crut que j'avais agi par nature.

Je ne saurais dire combien ce petit vnement me fut profitable et me
rendit indulgente. Il m'empche encore d'avoir de la vanit quand je
suis juge favorablement, car je me dis: Puisque mes petits actes de
vertu peuvent tre pris pour des imperfections, on peut tout aussi bien
se tromper en appelant vertu ce qui n'est qu'imperfection; et je rpte
alors avec saint Paul: _Je me mets fort peu en peine d'tre juge par
aucun tribunal humain. Je ne me juge pas moi-mme. Celui qui me juge,
c'est le Seigneur._[96]

Oui, c'est le Seigneur, c'est Jsus qui me juge! Et pour me rendre son
jugement favorable, ou plutt pour ne pas tre juge du tout, puisqu'il
a dit: _Ne jugez pas et vous ne serez pas jugs_[97], je veux toujours
avoir des penses charitables.

       *       *       *       *       *

Je reviens au saint Evangile o le Seigneur m'explique bien clairement
en quoi consiste son _commandement nouveau_.

Je lis en saint Matthieu: _Vous avez appris qu'il a t dit: Vous
aimerez votre ami, et vous harez votre ennemi. Pour moi, Je vous dis:
Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous perscutent._[98]

Sans doute, au Carmel, on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin, il y a
des sympathies; on se sent attir vers telle soeur, au lieu que telle
autre vous ferait faire un long dtour pour viter sa rencontre. Eh
bien, Jsus me dit que cette soeur il faut l'aimer, qu'il faut prier
pour elle, quand mme sa conduite me porterait  croire qu'elle ne
m'aime pas: _Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gr vous en
saura-t-on? car les pcheurs aussi aiment ceux qui les aiment._[99] Et
ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement
heureux de faire plaisir  un ami; mais cela n'est point de la charit,
car les pcheurs le font aussi.

Voici ce que Jsus m'enseigne encore: _Donnez  quiconque vous demande;
et si l'on prend ce qui vous appartient, ne le redemandez pas._[100]
Donner  toutes celles qui demandent, c'est moins doux que d'offrir
soi-mme par le mouvement de son coeur; encore, lorsqu'on vous demande
avec affabilit, cela ne cote pas de donner; mais si par malheur on use
de paroles peu dlicates, aussitt l'me se rvolte quand elle n'est
pas affermie dans la charit parfaite; elle trouve alors mille raisons
pour refuser ce qui lui est ainsi demand, et ce n'est qu'aprs avoir
convaincu la solliciteuse de son indlicatesse qu'elle lui donne _par
grce_ ce qu'elle rclame, ou qu'elle lui rend un lger service qui lui
prend vingt fois moins de temps qu'il n'en a fallu pour faire valoir des
obstacles et des droits imaginaires.

S'il est difficile de donner  quiconque demande, il l'est encore bien
plus de _laisser prendre ce qui appartient sans le redemander_. O ma
Mre, je dis que c'est difficile, je devrais plutt dire que cela
_semble_ difficile; car _le joug du Seigneur est suave et lger_[101]:
lorsqu'on l'accepte, on sent aussitt sa douceur.

Je disais: Jsus ne veut pas que je rclame ce qui m'appartient; cela
devrait me paratre tout naturel, puisque rellement rien ne
m'appartient en propre: je dois donc me rjouir lorsqu'il m'arrive de
sentir la pauvret dont j'ai fait le voeu solennel. Autrefois je
croyais ne tenir  quoi que ce soit; mais, depuis que les paroles de
Jsus me sont lumineuses, je me vois bien imparfaite. Par exemple si, me
mettant  l'ouvrage pour la peinture, je trouve les pinceaux en
dsordre, si une rgle ou un canif a disparu, la patience est bien prs
de m'abandonner et je dois la prendre  deux mains pour ne pas rclamer
avec amertume les objets qui me manquent.

Ces choses indispensables je puis sans doute les demander, mais en le
faisant avec humilit je ne manque pas au commandement de Jsus; au
contraire, j'agis comme les pauvres qui tendent la main pour recevoir le
ncessaire; s'ils sont rebuts, ils ne s'en tonnent pas, personne ne
leur doit rien. Ah! quelle paix inonde l'me lorsqu'elle s'lve
au--dessus des sentiments de la nature! Non, il n'est pas de joie
comparable  celle que gote le vritable pauvre d'esprit! S'il demande
avec dtachement une chose ncessaire, et que non seulement cette chose
lui soit refuse, mais encore que l'on essaie de prendre ce qu'il a, il
suit le conseil de Ntre-Seigneur: _Abandonnez mme votre manteau 
celui qui veut plaider pour avoir votre robe._[102]

Abandonner son manteau, c'est, il me semble, renoncer  ses derniers
droits, se considrer comme la servante, l'esclave des autres. Lorsqu'on
a quitt son manteau, c'est plus facile de marcher, de courir, aussi
Jsus ajoute-t-il: _Et qui que ce soit qui vous force dfaire mille
pas, faites-en deux mille de plus avec lui._[103] Non, ce n'est pas
assez pour moi de donner  quiconque me demande, je dois aller au-devant
des dsirs, me montrer trs oblige, trs honore de rendre service; et,
si l'on prend une chose  mon usage, paratre heureuse d'en tre
_dbarrasse_.

Toutefois je ne puis pas toujours pratiquer  la lettre les paroles de
l'Evangile; il se rencontre des occasions o je me vois contrainte de
refuser quelque chose  mes soeurs. Mais lorsque la charit a jet de
profondes racines dans l'me, elle se montre  l'extrieur: il y a une
faon si gracieuse de refuser ce qu'on ne peut donner, que le refus fait
autant de plaisir que le don. Il est vrai qu'on se gne moins de mettre
 contribution celles qui se montrent toujours disposes  obliger;
cependant, sous prtexte que je serais force de refuser, je ne dois pas
m'loigner des soeurs qui demandent facilement des services, puisque
le divin Matre a dit: _N'vitez point celui qui veut emprunter de
vous._[104]

Je ne dois pas non plus tre obligeante afin de le paratre ou dans
l'espoir qu'une autre fois la soeur que j'oblige me rendra service 
son tour; car Ntre-Seigneur a dit encore: _Si vous prtez  ceux de
qui vous esprez recevoir quelque chose, quel gr vous en saura-t-on?
les pcheurs mme prtent aux pcheurs afin d'en recevoir autant. Mais
pour vous, faites du bien, prtez sans en rien esprer, et votre
rcompense sera grande._[105]

Oh! oui, la rcompense est grande, mme sur la terre. Dans cette voie,
il n'y a que le premier pas qui cote. _Prter sans en rien esprer_,
cela parat dur; on aimerait mieux _donner_, car une chose donne
n'appartient plus. Lorsqu'on vient vous dire d'un air tout  fait
convaincu: Ma soeur, j'ai besoin de votre aide pendant quelques
heures; mais soyez tranquille, j'ai permission de notre Mre, et je vous
rendrai le temps que vous me donnez. Vraiment, lorsqu'on sait trs bien
que jamais le temps prt ne sera rendu, on aimerait mieux dire: Je
vous le donne! Cela contenterait l'amour-propre; Car c'est un acte plus
gnreux de donner que de prter, et puis on fait sentir  la soeur
que l'on ne compte pas sur ses services.

Ah! que les enseignements divins sont contraires aux sentiments de la
nature! Sans le secours de la grce, il serait impossible, non seulement
de les mettre en pratique, mais encore de les comprendre.

       *       *       *       *       *

Ma Mre chrie, je sens que, plus que jamais, je me suis trs mal
explique. Je ne sais quel intrt vous pourrez trouver  lire toutes
ces penses confuses. Enfin je n'cris pas pour faire une oeuvre
littraire; si je vous ennuie par cette sorte de discours sur la
charit, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne
volont.

Hlas! je suis loin, je l'avoue, de pratiquer ce que je comprends; et
cependant le seul dsir que j'en ai me donne la paix. S'il m'arrive de
tomber en quelque faute contraire, je me relve aussitt; depuis
quelques mois, je n'ai plus mme  combattre, je puis dire avec notre
Pre saint Jean de la Croix: _Ma demeure est entirement pacifie_, et
j'attribue cette paix intime  un certain combat dans lequel j'ai t
victorieuse. A partir de ce triomphe, la milice cleste vient  mon
secours, ne pouvant souffrir de me voir blesse aprs avoir lutt
vaillamment dans l'occasion que je vais dcrire.

Une sainte religieuse de la communaut avait autrefois le talent de me
dplaire en tout; le dmon s'en mlait, car c'tait lui certainement qui
me faisait voir en elle tant de cts dsagrables; aussi, ne voulant
pas cder  l'antipathie naturelle que j'prouvais, je me dis que la
charit ne devait pas seulement consister dans les sentiments, mais se
laisser voir dans les oeuvres. Alors je m'appliquai  faire pour cette
soeur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus. A
chaque fois que je la rencontrais, je priais le bon Dieu pour elle, lui
offrant toutes ses vertus et ses mrites. Je sentais bien que cela
rjouissait grandement mon Jsus; car il n'est pas d'artiste qui n'aime
 recevoir des louanges de ses oeuvres, et le divin Artiste des mes
est heureux lorsqu'on ne s'arrte pas  l'extrieur, mais que, pntrant
jusqu'au sanctuaire intime qu'il s'est choisi pour demeure, on en admire
la beaut.

Je ne me contentais pas de prier beaucoup pour celle qui me donnait tant
de combats, je tchais de lui rendre tous les services possibles; et
quand j'avais la tentation de lui rpondre d'une faon dsagrable, je
m'empressais de lui faire un aimable sourire, essayant de dtourner la
conversation; car il est dit dans l'Imitation _qu'il vaut mieux laisser
chacun dans son sentiment que de s'arrter  contester_[106].

Souvent aussi, quand le dmon me tentait violemment et que je pouvais
m'esquiver sans qu'elle s'apert de ma lutte intime, je m'enfuyais
_comme un soldat dserteur_.... Et sur ces entrefaites, elle me dit un
jour d'un air radieux: Ma soeur Thrse de l'Enfant-Jsus,
voudriez-vous me confier ce qui vous attire tant vers moi? Je ne vous
rencontre pas que vous ne me fassiez le plus gracieux sourire. Ah! ce
qui m'attirait, c'tait Jsus cach au fond de son me, Jsus qui rend
doux ce qu'il y a de plus amer!

       *       *       *       *       *

Je vous parlais  l'instant, ma Mre, de mon dernier moyen pour viter
une dfaite dans les combats de la vie, je veux dire _la dsertion_. Ce
moyen peu honorable, je l'employais pendant mon noviciat, il m'a
toujours parfaitement russi. Je vais vous en citer un clatant exemple
qui, je crois, vous fera sourire:

Vous tiez malade depuis plusieurs jours d'une bronchite qui nous donna
bien des inquitudes. Un matin, je vins tout doucement remettre  votre
infirmerie les clefs de la grille de communion, car j'tais sacristine.
Au fond, je me rjouissais d'avoir cette occasion de vous voir, mais je
me gardais bien de le faire paratre. Or, l'une de vos filles, anime
d'un saint zle, crut que j'allais vous veiller et voulut discrtement
me prendre les clefs. Je lui rpondis, le plus poliment possible, que je
dsirais autant qu'elle ne point faire de bruit, et j'ajoutai que
c'tait _mon droit_ de rendre les clefs. Je comprends aujourd'hui qu'il
et t plus parfait de cder tout simplement, mais je ne le comprenais
pas alors et voulus entrer  sa suite, malgr elle.

Bientt le malheur redout arriva, le bruit que nous faisions vous fit
ouvrir les yeux, et tout retomba sur moi! La soeur  laquelle j'avais
rsist se hta de prononcer tout un discours, dont le fond tait ceci:
C'est ma soeur Thrse de l'Enfant-Jsus qui a fait le bruit. Je
brlais du dsir de me dfendre; mais heureusement il me vint une ide
lumineuse; je me dis que, certainement, si je commenais  me justifier
j'allais perdre la paix de mon me; de plus, que ma vertu tant trop
faible pour me laisser accuser sans rien rpliquer, je devais choisir la
fuite pour dernire planche de salut. Aussitt pens, aussitt fait. Je
partis... mais mon coeur battait si fort qu'il me fut impossible
d'aller loin, et je m'assis dans l'escalier pour jouir en paix des
fruits de ma victoire. Sans doute, c'tait l une singulire bravoure;
cependant il vaut mieux, je crois, ne pas s'exposer au combat lorsque la
dfaite est certaine.

Hlas! quand je pense au temps de mon noviciat, comme je constate mon
imperfection! Je ris maintenant de certaines choses. Ah! que le Seigneur
est bon d'avoir lev mon me, de lui avoir donn des ailes! Tous les
filets des chasseurs ne sauraient plus m'effrayer; car _c'est en vain
que l'on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes_[107].

Plus tard, il se pourra que le temps o je suis me paraisse rempli de
bien des misres encore, mais je ne m'tonne plus de rien, je ne
m'afflige pas en me voyant la faiblesse mme; au contraire, c'est en
elle que je me glorifie et je m'attends chaque jour  dcouvrir en moi
de nouvelles imperfections. Je l'avoue, ces lumires sur mon nant me
font plus de bien que des lumires sur la foi.

Me souvenant que _la charit couvre la multitude des pchs_[108], je
puise  cette mine fconde ouverte par le Seigneur dans son Evangile
sacr. Je fouille dans les profondeurs de ses paroles adorables, et je
m'crie avec David: _J'ai couru dans la voie de vos commandements,
depuis que vous avez dilat mon coeur._[109] Et la charit seule peut
dilater mon coeur... O Jsus! depuis que cette douce flamme le
consume, je cours avec dlices dans la voie de _votre commandement
nouveau_, et je veux y courir jusqu'au jour bienheureux o, m'unissant
au cortge virginal, je vous suivrai dans les espaces infinis, chantant
votre _Cantique nouveau_ qui doit tre celui de l'AMOUR.

[Illustration]

[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE PAIX  SIMPLICIT 

TA FORCE EST DANS LE REPOS ET LA CONFIANCE Is. XXX. LE PLUS PETIT
DEVIENDRA LE CHEF D'UN PEUPLE NOMBREUX Is. LX.

     Seigneur, vous le voyez, je suis trop petite pour nourrir vos
     enfants; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient 
     chacune, remplissez ma petite main, et sans quitter vos bras, sans
     mme dtourner la tte, je distribuerai vos trsors  l'me qui
     viendra me demander sa nourriture.
]




CHAPITRE X

     Nouvelles lumires sur la charit.--Le petit pinceau: sa manire de
     peindre dans les mes.--Une prire exauce.--Les miettes qui
     tombent de la table des enfants.--Le bon Samaritain.--Dix minutes
     plus prcieuses que mille ans des joies de la terre.


Ma Mre bien-aime, le bon Dieu m'a fait cette grce de pntrer les
mystrieuses profondeurs de la charit. Si je pouvais exprimer ce que je
comprends, vous entendriez une mlodie du ciel. Mais hlas! je n'ai que
des bgaiements enfantins, et, si les paroles de Jsus ne me servaient
d'appui, je serais tente de vous demander la permission de me taire.

Quand le divin Matre me dit _de donner  quiconque me demande et de
laisser prendre ce qui m'appartient sans le redemander_, je pense qu'il
ne parle pas seulement des biens de la terre, mais qu'il entend aussi
les biens du ciel. D'ailleurs, les uns et les autres ne sont pas  moi:
j'ai renonc aux premiers par le voeu de pauvret, et les seconds me
sont galement prts par Dieu qui peut me les retirer sans qu'il me
soit permis de me plaindre.

Mais les penses profondes et personnelles, les flammes de
l'intelligence et du coeur forment une richesse  laquelle on
s'attache comme  un bien propre, auquel personne n'a le droit de
toucher. Par exemple: si je communique  l'une de mes soeurs quelque
lumire de mon oraison et qu'elle la rvle ensuite comme venant
d'elle-mme, il semble qu'elle s'approprie mon bien; ou si l'on dit tout
bas  sa voisine, pendant la rcration, une parole d'esprit et
d'-propos et que celle-ci, sans en faire connatre la source, rpte
tout haut cette parole, cela parat comme un vol  la propritaire qui
ne rclame pas, mais en aurait bien envie et saisira la premire
occasion pour faire savoir finement qu'on s'est empar de ses penses.

Ma Mre, je ne pourrais vous expliquer aussi bien ces tristes sentiments
de la nature, si je ne les avais prouvs moi-mme; et j'aimerais  me
bercer de la douce illusion qu'ils n'ont visit que moi, si vous ne
m'aviez ordonn d'entendre les tentations des novices. J'ai beaucoup
appris en remplissant la mission que vous m'avez confie; surtout je me
suis vue force de pratiquer ce que j'enseignais.

Oui, maintenant je puis le dire, j'ai reu la grce de n'tre pas plus
attache aux biens de l'esprit et du coeur qu' ceux de la terre. S'il
m'arrive de penser et de dire une chose qui plaise  mes soeurs, je
trouve tout naturel qu'elles s'en emparent comme d'un bien  elles:
cette pense appartient  l'Esprit-Saint et non pas  moi, puisque saint
Paul assure _que nous ne pouvons, sans cet Esprit d'amour, donner  Dieu
le nom de Pre_[110]. Il est donc bien libre de se servir de moi pour
donner une bonne pense  une me et je ne puis croire que cette pense
soit ma proprit.

D'ailleurs, si je ne mprise pas les belles penses qui unissent  Dieu,
j'ai compris, il y a longtemps, qu'il faut bien se garder de s'appuyer
trop sur elles. Les inspirations les plus sublimes ne sont rien sans les
oeuvres. Il est vrai que d'autres mes peuvent en retirer beaucoup de
profit, si elles tmoignent au Seigneur une humble reconnaissance de ce
qu'il leur permet de partager le festin d'un de ses privilgis: mais si
celui-ci se complat dans sa richesse et fait la prire du pharisien, il
devient semblable  une personne mourant de faim devant une table bien
servie, pendant que tous ses invits y puisent une abondante nourriture
et jettent peut-tre un regard d'envie sur le possesseur de tant de
trsors.

Ah! comme il n'y a bien que le bon Dieu tout seul qui connaisse le fond
des coeurs! Comme les cratures ont de courtes penses! Lorsqu'elles
voient une me dont les lumires surpassent les leurs, elles en
concluent que le divin Matre les aime moins. Et depuis quand donc
n'a-t-il plus le droit de se servir de l'une de ses cratures pour
dispenser  ses enfants la nourriture qui leur est ncessaire? Au temps
de Pharaon, le Seigneur avait encore ce droit; car, dans l'Ecriture, il
dit  ce monarque: _Je vous ai lev tout exprs pour faire clater en
vous_ MA PUISSANCE, _afin que mon nom soit annonc par toute la
terre_[111]. Les sicles ont succd aux sicles depuis que le
Trs-Haut pronona ces paroles, et sa conduite n'a pas chang: toujours
il s'est choisi des instruments parmi les peuples pour faire son
oeuvre dans les mes.

       *       *       *       *       *

Si la toile peinte par un artiste pouvait penser et parler, certainement
elle ne se plaindrait pas d'tre sans cesse touche et retouche par le
pinceau; elle n'envierait pas non plus le sort de cet objet, sachant que
ce n'est point au pinceau, mais  l'artiste qui le dirige, qu'elle doit
la beaut dont elle est revtue. Le pinceau de son ct ne pourrait se
glorifier du chef-d'oeuvre excut par son moyen, car il n'ignorerait
pas que les artistes ne sont jamais embarrasss, qu'ils se jouent des
difficults et se servent parfois, pour leur plaisir, des instruments
les plus faibles, les plus dfectueux.

Ma Mre vnre, je suis un petit pinceau que Jsus a choisi pour
peindre son image dans les mes que vous m'avez confies. Un artiste a
plusieurs pinceaux, il lui en faut au moins deux: le premier, qui est le
plus utile, donne les teintes gnrales et couvre compltement la toile
en fort peu de temps; l'autre, plus petit, sert pour les dtails. Ma
Mre, c'est vous qui me reprsentez le prcieux pinceau que la main de
Jsus tient avec amour lorsqu'il veut faire un grand travail dans l'me
de vos enfants; et moi, je suis le tout petit qu'il daigne employer
ensuite pour les moindres dtails.

La premire fois que le divin Matre saisit son petit pinceau, ce fut
vers le 8 dcembre 1892; je me rappellerai toujours cette poque comme
un temps de grces.

En entrant au Carmel, je trouvai au noviciat une compagne plus ge que
moi de huit ans; et, malgr la diffrence des annes, il s'tablit entre
nous une vritable intimit. Pour favoriser cette affection qui semblait
propre  donner des fruits de vertu, de petits entretiens spirituels
nous furent permis: ma chre compagne me charmait par son innocence, son
caractre expansif et ouvert; mais, d'un autre ct, je m'tonnais de
voir combien son affection pour vous, ma Mre, tait diffrente de la
mienne; de plus, bien des choses dans sa conduite me paraissaient
regrettables. Cependant le bon Dieu me faisait dj comprendre qu'il est
des mes que sa misricorde ne se lasse pas d'attendre, auxquelles il ne
donne sa lumire que par degrs; aussi je me gardais bien de vouloir
devancer son heure.

Rflchissant un jour sur cette permission qui nous avait t donne de
nous entretenir ensemble, comme il est dit dans nos saintes
constitutions: pour nous enflammer davantage en l'amour de notre
Epoux, je pensai avec tristesse que nos conversations n'atteignaient
pas le but dsir; et je vis clairement qu'il ne fallait plus craindre
de parler, ou bien alors cesser des entretiens qui ressemblaient  ceux
des amies du monde. Je suppliai Notre-Seigneur de mettre sur mes lvres
des paroles douces et convaincantes, ou plutt de parler lui-mme pour
moi. Il exaua ma prire; car _ceux qui tournent leurs regards vers lui
en seront clairs[112], et la lumire s'est leve dans les tnbres
pour ceux qui ont le coeur droit_[113]. La premire parole, je me
l'applique  moi-mme, et la seconde  ma compagne qui vritablement
avait le coeur droit.

A l'heure marque pour notre entrevue, ma pauvre petite soeur vit bien
ds le dbut que je n'tais plus la mme, elle s'assit  mes cts en
rougissant; alors, la pressant sur mon coeur, je lui dis avec
tendresse tout ce que je pensais d'elle. Je lui montrai en quoi consiste
le vritable amour, je lui prouvai qu'en aimant sa Mre Prieure d'une
affection naturelle c'tait elle-mme qu'elle aimait, je lui confiai les
sacrifices que j'avais t oblige de faire  ce sujet au commencement
de ma vie religieuse; et bientt ses larmes se mlrent aux miennes.
Elle convint trs humblement de ses torts, reconnut que je disais vrai,
et me promit de commencer une vie nouvelle, me demandant comme une grce
de l'avertir toujours de ses fautes. A partir de ce moment, notre
affection devint toute spirituelle; en nous se ralisait l'oracle de
l'Esprit-Saint: _Le frre qui est aid par son frre est comme une
ville fortifie_[114].

O ma Mre, vous savez bien que je n'avais pas l'intention de dtourner
de vous ma compagne, je voulais seulement lui dire que le vritable
amour se nourrit de sacrifices, et que plus l'me se refuse de
satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et
dsintresse.

       *       *       *       *       *

Je me souviens qu'tant postulante j'avais parfois de si violentes
tentations de me satisfaire et de trouver quelques gouttes de joie, que
j'tais oblige de passer rapidement devant votre cellule et de me
cramponner  la rampe de l'escalier pour ne point retourner sur mes pas.
Il me venait  l'esprit quantit de permissions  demander, mille
prtextes pour donner raison  ma nature et la contenter. Que je suis
heureuse maintenant de m'tre prive ds le dbut de ma vie religieuse!
Je jouis dj de la rcompense promise  ceux qui combattent
courageusement. Je ne sens plus qu'il soit ncessaire de me refuser les
consolations du coeur; car mon coeur est affermi en Dieu... Parce
qu'il l'a aim uniquement, il s'est agrandi peu  peu, jusqu' donner 
ceux qui lui sont chers une tendresse incomparablement plus profonde que
s'il s'tait concentr dans une affection goste et infructueuse.

       *       *       *       *       *

Je vous ai parl, ma Mre bien-aime, du premier travail que Jsus et
vous avez daign accomplir par le petit pinceau; mais il n'tait que le
prlude du tableau de matre que vous lui avez ensuite confi.

Aussitt que je pntrai dans le sanctuaire des mes, je jugeai du
premier coup d'oeil que la tche dpassait mes forces; et, me plaant
bien vite dans les bras du bon Dieu, j'imitai les petits bbs qui, sous
l'empire de quelque frayeur, cachent leur tte blonde sur l'paule de
leur pre, et je dis: Seigneur, vous le voyez, je suis trop petite pour
nourrir vos enfants; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient
 chacune, remplissez ma petite main; et, sans quitter vos bras, sans
mme dtourner la tte, je distribuerai vos trsors  l'me qui viendra
me demander sa nourriture. Lorsqu'elle la trouvera de son got, je
saurai que ce n'est pas  moi, mais  vous qu'elle la doit; au
contraire, si elle se plaint et trouve amer ce que je lui prsente, ma
paix ne sera pas trouble, je tcherai de lui persuader que cette
nourriture vient de vous, et me garderai bien d'en chercher une autre
pour elle.

En comprenant ainsi qu'il m'tait impossible de rien faire par moi-mme,
la tche me parut simplifie. Je m'occupai intrieurement et uniquement
 m'unir de plus en plus  Dieu, sachant que le reste me serait donn
par surcrot. En effet, jamais mon esprance n'a t trompe: ma main
s'est trouve pleine autant de fois qu'il a t ncessaire pour nourrir
l'me de mes soeurs. Je vous l'avoue, ma Mre, si j'avais agi
autrement, si je m'tais appuye sur mes propres forces, je vous aurais,
sans tarder, rendu les armes.

De loin, il semble ais de faire du bien aux mes, de leur faire aimer
Dieu davantage, de les modeler d'aprs ses vues et ses penses. De prs,
au contraire, on sent que faire du bien est chose aussi impossible, sans
le secours divin, que de ramener sur notre hmisphre le soleil pendant
la nuit. On sent qu'il faut absolument oublier ses gots, ses
conceptions personnelles et guider les mes, non par sa propre voie,
par son chemin  soi, mais par le chemin particulier que Jsus leur
indique. Et ce n'est pas encore le plus difficile: ce qui me cote
par-dessus tout, c'est d'observer les fautes, les plus lgres
imperfections et de leur livrer une guerre  mort.

J'allais dire: malheureusement pour moi,--mais non, ce serait de la
lchet,--je dis donc: heureusement pour mes soeurs, depuis que j'ai
pris place dans les bras de Jsus, je suis comme le veilleur observant
l'ennemi de la plus haute tourelle d'un chteau fort. Rien n'chappe 
mes regards; souvent je suis tonne d'y voir si clair, et je trouve le
prophte Jonas bien excusable de s'tre enfui de devant la face du
Seigneur pour ne pas annoncer la ruine de Ninive. J'aimerais mieux
recevoir mille reproches que d'en adresser un seul; mais je sens qu'il
est trs ncessaire que cette besogne me soit une souffrance, car
lorsqu'on agit par nature, il est impossible que l'me en dfaut
comprenne ses torts, elle pense tout simplement ceci: la soeur charge
de me diriger est mcontente, et son mcontentement retombe sur moi qui
suis pourtant remplie des meilleures intentions.

Ma Mre, il en est de cela comme du reste: il faut que je rencontre en
tout l'abngation et le sacrifice; ainsi je sens qu'une lettre ne
produira aucun fruit, tant que je ne l'crirai pas avec une certaine
rpugnance et pour le seul motif d'obir. Quand je parle avec une
novice, je veille  me mortifier, j'vite de lui adresser des questions
qui satisferaient ma curiosit. Si je la vois commencer une chose
intressante, puis passer  une autre qui m'ennuie sans achever la
premire, je me garde bien de lui rappeler cette interruption, car il me
semble que l'on ne peut faire aucun bien en se recherchant soi-mme.

Je sais, ma Mre, que vos petits agneaux me trouvent svre!... S'ils
lisaient ces lignes, ils diraient que cela n'a pas l'air de me coter le
moins du monde de courir aprs eux, de leur montrer leur belle toison
salie, ou bien de leur rapporter quelques flocons de laine qu'ils ont
accrochs aux ronces du chemin. Les petits agneaux peuvent dire tout ce
qu'ils voudront: dans le fond, ils sentent que je les aime d'un trs
grand amour; non, il n'y a pas de danger que j'imite _le mercenaire qui,
voyant venir le loup, laisse le troupeau et s'enfuit_[115]. Je suis
prte  donner ma vie pour eux et mon affection est si pure que je ne
dsire mme pas qu'ils la connaissent. Jamais, avec la grce de Dieu, je
n'ai essay de m'attirer leurs coeurs; j'ai compris que ma mission
tait de les conduire  Dieu et  vous, ma Mre, qui tes ici-bas le
Dieu visible qu'ils doivent aimer et respecter.

       *       *       *       *       *

J'ai dit qu'en instruisant les autres j'avais beaucoup appris. D'abord
j'ai vu que toutes les mes ont  peu prs les mmes combats; et, d'un
autre ct, qu'il y a entre elles une diffrence extrme; cette
diffrence oblige  ne pas les attirer de la mme manire. Avec
certaines, je sens qu'il faut me faire petite, ne point craindre de
m'humilier en avouant mes luttes et mes dfaites; alors elles avouent
elles-mmes facilement les fautes qu'elles se reprochent et se
rjouissent que je les comprenne par exprience; avec d'autres, pour
russir, c'est la fermet qui convient, c'est ne jamais revenir sur une
chose dite: s'abaisser deviendrait faiblesse.

Le Seigneur m'a fait cette grce de n'avoir nulle peur de la guerre; 
tout prix, il faut que je fasse mon devoir. Plus d'une fois j'ai entendu
ceci: Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, ne me prenez pas par
la force mais par la douceur, autrement vous n'aurez rien. Mais je sais
que nul n'est bon juge dans sa propre cause, et qu'un enfant auquel le
chirurgien fait subir une douloureuse opration, ne manquera pas de
jeter les hauts cris et de dire que le remde est pire que le mal;
cependant s'il se trouve guri quelques jours aprs, il est tout heureux
de pouvoir jouer et courir. Il en est de mme pour les mes: bientt
elles reconnaissent qu'un peu d'amertume est prfrable au sucre et ne
craignent pas de l'avouer.

Quelquefois c'est un spectacle vraiment ferique de constater le
changement qui s'opre du jour au lendemain.

On vient me dire: Vous aviez raison hier d'tre svre; au
commencement, cela m'a rvolte, mais aprs je me suis souvenue de tout
et j'ai vu que vous tiez trs juste. En sortant de votre cellule, je
pensais que c'tait fini, je me disais: Je vais aller trouver notre Mre
et lui dire que je n'irai plus avec ma soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus, mais j'ai senti que c'tait le dmon qui me soufflait
cela; et puis il m'a sembl que vous priiez pour moi, alors je suis
reste tranquille et la lumire commence  briller; maintenant
clairez-moi tout  fait, c'est pour cela que je viens.

Et moi, tout heureuse de suivre le penchant de mon coeur, je sers vite
des mets moins amers... Oui, mais... je m'aperois qu'il ne faut pas
trop s'avancer... un mot pourrait dtruire le bel difice construit dans
les larmes! Si j'ai le malheur de dire la moindre chose qui semble
attnuer les vrits de la veille, je vois ma petite soeur essayer de
se raccrocher aux branches... Alors j'ai recours  la prire, je jette
un regard intrieur sur la Vierge Marie, et Jsus triomphe toujours! Ah!
c'est la prire et le sacrifice qui font toute ma force, ce sont mes
armes invincibles; elles peuvent, bien plus que les paroles, toucher les
coeurs, je le sais par exprience.

       *       *       *       *       *

Pendant le carme, il y a deux ans, une novice vint me trouver toute
rayonnante: Si vous saviez, me dit-elle, ce que j'ai rv cette nuit!
J'tais auprs de ma soeur qui est si mondaine, et je voulais la
dtacher de toutes les vanits du monde; pour cela je lui expliquais
ces paroles de votre cantique: _Vivre d'amour_:

    T'aimer, Jsus, quelle perte fconde!
    Tous mes parfums sont  loi sans retour.

Je sentais bien que mon discours pntrait jusqu'au fond de son me, et
j'tais ravie de joie. Ce matin, je pense que le bon Dieu veut peut-tre
que je lui donne cette me. Si je lui crivais  Pques pour lui
raconter mon rve et lui dire que Jsus la veut pour son pouse! Qu'en
pensez-vous? Je rpondis simplement qu'elle pouvait bien en demander la
permission.

Comme le carme ne touchait pas  sa fin, vous avez t surprise, ma
Mre, d'une demande si prmature; et, visiblement inspire par le bon
Dieu, vous avez rpondu que les carmlites doivent sauver les mes
plutt par la prire que par des lettres. En apprenant cette dcision,
je dis  ma chre petite soeur: Il faut nous mettre  l'oeuvre,
prions beaucoup; quelle joie si,  la fin du carme, nous tions
exauces! O misricorde infinie du Seigneur! _A la fin du carme_, une
me de plus se consacrait  Jsus! C'tait un vritable miracle de la
grce: miracle obtenu par la ferveur d'une humble novice!

Qu'elle est donc grande la puissance de la prire! On dirait une reine
ayant toujours libre accs auprs du roi et pouvant obtenir tout ce
qu'elle demande. Il n'est point ncessaire, pour tre exauc, de lire
dans un livre une belle formule compose pour la circonstance; s'il en
tait ainsi, que je serais  plaindre!

En dehors de l'office divin que je suis heureuse, quoique bien indigne,
de rciter chaque jour, je n'ai pas le courage de m'astreindre 
chercher dans les livres de belles prires; cela me fait mal  la tte,
il y en a tant! Et puis, elles sont toutes plus belles les unes que les
autres! Ne pouvant donc les rciter toutes, et ne sachant lesquelles
choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire: je dis tout
simplement au bon Dieu ce que je veux lui dire, et toujours il me
comprend.

Pour moi, la prire c'est un lan du coeur, c'est un simple regard
jet vers le ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au milieu
de l'preuve comme au sein de la joie! Enfin c'est quelque chose
d'lev, de surnaturel, qui dilate l'me et l'unit  Dieu. Quelquefois,
lorsque mon esprit se trouve dans une si grande scheresse que je ne
puis en tirer une seule bonne pense, je rcite trs lentement un
_Pater_ ou un _Ave Maria_; ces prires seules me ravissent, elles
nourrissent divinement mon me et lui suffisent.

       *       *       *       *       *

Mais o en tais-je de mon sujet? Me voici de nouveau perdue dans un
ddale de rflexions... Pardonnez-moi, ma Mre, d'tre si peu prcise!
Cette histoire, j'en conviens, est un cheveau bien embrouill. Hlas!
je ne saurais mieux faire; j'cris comme les penses me viennent, je
pche au hasard dans le petit ruisseau de mon coeur, et je vous offre
ensuite mes petits poissons comme ils se laissent prendre.

       *       *       *       *       *

J'en tais donc aux novices qui souvent me disent: Mais vous avez une
rponse  tout, je croyais cette fois vous embarrasser... o donc
allez-vous chercher ce que vous nous enseignez? Il en est mme d'assez
candides pour croire que je lis dans leur me, parce qu'il m'est arriv
de les prvenir en leur rvlant--sans rvlation--ce qu'elles
pensaient.

[Illustration: CHAPELLE DU CARMEL DE LISIEUX]

[Illustration: CHOEUR DES CARMLITES

_La stalle marque d'une croix fut celle de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus. A droite la grille de Communion._]

La plus ancienne du noviciat avait rsolu de me cacher une grande peine
qui la faisait beaucoup souffrir. Elle venait de passer une nuit
d'angoisses sans vouloir verser une seule larme, craignant que ses yeux
rouges ne la trahissent; lorsque, m'abordant avec le plus gracieux
visage, elle me parle comme  l'ordinaire, d'une faon plus aimable
encore s'il est possible. Je lui dis alors tout simplement: _Vous avez
du chagrin, j'en suis sre._ Aussitt elle me regarde avec un tonnement
inexprimable... sa stupfaction est si grande qu'elle me gagne moi-mme
et me communique je ne sais quelle impression surnaturelle. Je sentais
le bon Dieu l, tout prs de nous... Sans m'en apercevoir,--car je n'ai
pas le don de lire dans les mes--j'avais prononc une parole vraiment
inspire, et je pus ensuite consoler entirement cette me.

       *       *       *       *       *

Maintenant, ma Mre bien-aime, je vais vous confier mon meilleur profit
spirituel avec les novices. Vous comprenez que tout leur est permis, il
faut qu'elles puissent dire tout ce qu'elles pensent, le bien comme le
mal, sans restriction. Cela leur est d'autant plus facile avec moi
qu'elles ne me doivent pas le respect que l'on rend  une Matresse.

Je ne puis dire que Jsus me fasse marcher extrieurement par la voie
des humiliations; non, il se contente de m'humilier au fond de mon me.
Devant les cratures tout me russit, je suis le chemin prilleux des
honneurs,--si l'on peut s'exprimer ainsi en religion--et je comprends 
cet gard la conduite de Dieu et des suprieurs. En effet, si je passais
aux yeux de la communaut pour une religieuse incapable, sans
intelligence ni jugement, il vous serait impossible, ma Mre, de vous
faire aider par moi. Voil pourquoi le divin Matre a jet un voile sur
tous mes dfauts intrieurs et extrieurs.

Ce voile m'attire quelques compliments de la part des novices,
compliments sans flatterie, je sais qu'elles pensent ce qu'elles disent;
mais vraiment cela ne m'inspire point de vanit, car j'ai sans cesse
prsent le souvenir de mes misres. Quelquefois cependant, il me vient
un dsir bien grand d'entendre autre chose que des louanges, mon me se
fatigue d'une nourriture trop sucre, et Jsus lui fait servir alors une
bonne petite salade bien vinaigre, bien pice: rien n'y manque,
except _l'huile_, ce qui lui donne une saveur de plus.

Cette salade m'est prsente par les novices au moment o je m'y attends
le moins. Le bon Dieu soulve le voile qui leur cache mes imperfections;
et mes chres petites soeurs, voyant la vrit, ne me trouvent plus
tout  fait  leur got. Avec une simplicit qui me ravit, elles me
disent les combats que je leur donne, ce qui leur dplat en moi; enfin
elles ne se gnent pas plus que s'il tait question d'une autre, sachant
qu'elles me font un grand plaisir en agissant ainsi.

Ah! vraiment c'est plus qu'un plaisir, c'est un festin dlicieux qui
comble mon me de joie. Comment une chose qui dplat tant  la nature
peut-elle donner un pareil bonheur? Si je ne l'avais expriment, je ne
le pourrais croire.

Un jour, o je dsirais ardemment tre humilie, il arriva qu'une jeune
postulante se chargea si bien de me satisfaire que la pense de Smi
maudissant David me revint  l'esprit, et je rptai intrieurement avec
le saint roi: _Oui, c'est bien le Seigneur qui lui a ordonn de me dire
toutes ces choses._[116]

Ainsi le bon Dieu prend soin de moi. Il ne peut toujours m'offrir le
pain fortifiant de l'humiliation extrieure; mais, de temps en temps, il
me permet de me nourrir _des miettes qui tombent de la table des
enfants_[117]. Ah! que sa misricorde est grande!

       *       *       *       *       *

Mre bien-aime, puisque j'essaie de chanter avec vous ds ce monde
cette misricorde infinie, je dois encore vous faire part d'un rel
profit, retir comme tant d'autres de ma petite mission. Autrefois,
lorsque je voyais une soeur agir d'une faon qui me dplaisait et
paraissait contre la rgle, je me disais: Ah! si je pouvais donc
l'avertir, lui montrer ses torts, que cela me ferait de bien! Mais en
pratiquant le mtier, j'ai chang de sentiment. Lorsqu'il m'arrive de
voir quelque chose de travers, je pousse un soupir de soulagement:--Quel
bonheur! ce n'est pas une novice, je ne suis pas oblige de la
reprendre! Puis je tche bien vite d'excuser la coupable et de lui
prter de bonnes intentions qu'elle a sans doute.

       *       *       *       *       *

Mre vnre, les soins que vous me prodiguez pendant ma maladie m'ont
encore beaucoup instruite sur la charit. Aucun remde ne vous semble
trop cher; et, s'il ne russit pas, sans vous lasser vous essayez autre
chose. Lorsque je vais en rcration, quelle attention ne faites-vous
pas  me mettre  l'abri des moindres courants d'air! Ma Mre, je sens
que je dois tre aussi compatissante pour les infirmits spirituelles de
mes soeurs, que vous l'tes pour mon infirmit physique.

J'ai remarqu que les religieuses les plus saintes sont les plus aimes;
on recherche leur conversation, on leur rend des services sans mme
qu'elles les demandent; enfin, ces mes capables de supporter des
manques d'gard et de dlicatesse se voient entoures de l'affection
gnrale. On peut leur appliquer cette parole de notre Pre saint Jean
de la Croix: Tous les biens m'ont t donns, quand je ne les ai plus
recherchs par amour-propre.

Les mes imparfaites, au contraire, sont dlaisses; on se tient
vis--vis d'elles dans les bornes de la politesse religieuse: mais,
craignant peut-tre de leur dire quelque parole dsobligeante, on vite
leur compagnie. En disant les mes imparfaites, je n'entends pas
seulement les imperfections spirituelles, puisque les plus saintes ne
seront parfaites qu'au ciel; j'entends aussi le manque de jugement,
d'ducation, la susceptibilit de certains caractres: toutes choses qui
ne rendent pas la vie agrable. Je sais bien que ces infirmits sont
chroniques, sans espoir de gurison; mais je sais aussi que ma Mre ne
cesserait pas de me soigner, d'essayer de me soulager, si je restais
malade de longues annes.

Voici la conclusion que j'en tire: Je dois rechercher la compagnie des
soeurs qui ne me plaisent pas naturellement, et remplir  leur gard
l'office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable suffisent
souvent pour panouir une me triste et blesse. Toutefois ce n'est pas
seulement dans l'espoir de consoler que je veux tre charitable: je sais
qu'en poursuivant ce but je serais vite dcourage; car un mot dit dans
la meilleure intention sera pris peut-tre tout de travers. Aussi, pour
ne perdre ni mon temps, ni ma peine, j'essaie d'agir uniquement pour
rjouir Ntre-Seigneur et rpondre  ce conseil de l'Evangile:

_Quand vous faites un festin, n'invitez pas vos parents et vos amis, de
peur qu'ils ne vous invitent  leur tour, et qu'ainsi vous avez reu
votre rcompense: mais invitez les pauvres, les boiteux, les
paralytiques, et vous serez heureux de ce qu'ils ne pourront vous
rendre, et votre Pre qui voit dans le secret vous en rcompensera._[118]

Quel festin pourrais-je offrir  mes soeurs, si ce n'est un festin
spirituel compos de charit aimable et joyeuse? Non, je n'en connais
pas d'autre, et je veux imiter saint Paul qui se rjouissait avec ceux
qu'il trouvait dans la joie. Il est vrai qu'il pleurait avec les
affligs, et les larmes doivent quelquefois paratre dans le festin que
je veux servir; mais toujours j'essaierai que les larmes se changent en
sourires, puisque _le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie_[119].

Je me souviens d'un acte de charit que le bon Dieu m'inspira lorsque
j'tais encore novice. De cet acte tout petit en apparence, le Pre
cleste, _qui voit dans le secret_, m'a dj rcompense sans attendre
l'autre vie.

C'tait avant que ma soeur Saint-Pierre tombt tout  fait infirme. Il
fallait, le soir  six heures moins dix minutes, que l'on se dranget
de l'oraison pour la conduire au rfectoire. Cela me cotait beaucoup de
me proposer; car je savais la difficult ou plutt l'impossibilit de
contenter la pauvre malade. Cependant je ne voulais pas manquer une si
belle occasion, me souvenant des paroles divines: _Ce que vous aurez
fait au plus petit des miens, c'est  moi que vous l'aurez fait._[120]

Je m'offris donc bien humblement pour la conduire, et ce ne fut pas sans
peine que je parvins  faire accepter mes services. Enfin je me mis 
l'oeuvre avec tant de bonne volont que je russis parfaitement.
Chaque soir, quand je la voyais agiter son sablier, je savais que cela
voulait dire: Partons!

Prenant alors tout mon courage, je me levais, et puis toute une
crmonie commenait. Il fallait remuer et porter le banc _d'une
certaine manire_, surtout ne pas se presser, ensuite la promenade avait
lieu. Il s'agissait de suivre cette bonne soeur en la soutenant par la
ceinture; je le faisais avec le plus de douceur qu'il m'tait possible,
mais si par malheur survenait un faux pas, aussitt il lui semblait que
je la tenais mal et qu'elle allait tomber.--Ah! mon Dieu! vous allez
trop vite, j'vais m'briser! Si j'essayais alors de la conduire plus
doucement:--Mais suivez-moi donc, je n'sens pas vot'main, vous
m'lchez, j'vais tomber!... Ah! j'disais bien que vous tiez trop jeune
pour me conduire.

Enfin nous arrivions sans autre accident au rfectoire. L, surgissaient
d'autres difficults: je devais installer ma pauvre infirme  sa place
et agir adroitement pour ne pas la blesser; ensuite relever ses manches,
toujours _d'une certaine manire_, aprs cela je pouvais m'en aller.

Mais je m'aperus bientt qu'elle coupait son pain avec une peine
extrme; et depuis, je ne la quittais pas sans lui avoir rendu ce
dernier service. Comme elle ne m'en avait jamais exprim le dsir, elle
resta trs touche de mon attention, et ce fut par ce moyen nullement
cherch que je gagnai entirement sa confiance, surtout--je l'ai appris
plus tard--parce qu'aprs tous mes petits services je lui faisais,
disait-elle, _mon plus beau sourire_.

       *       *       *       *       *

Ma Mre, il y a bien longtemps que cet acte de vertu est accompli, et
pourtant le Seigneur m'en laisse le souvenir comme un parfum, une brise
du ciel. Un soir d'hiver, j'accomplissais comme d'habitude l'humble
office dont je viens de parler: il faisait froid, il faisait nuit...
Tout  coup, j'entendis dans le lointain le son harmonieux de plusieurs
instruments de musique, et je me reprsentai un salon richement meubl,
clair de brillantes lumires, tincelant de dorures; dans ce salon,
des jeunes filles lgamment vtues recevant et prodiguant mille
politesses mondaines. Puis mon regard se porta sur la pauvre malade que
je soutenais. Au lieu d'une mlodie, j'entendais de temps  autre ses
gmissements plaintifs; au lieu de dorures, je voyais les briques de
notre clotre austre  peine clair d'une faible lueur.

Ce contraste impressionna doucement mon me. Le Seigneur l'illumina des
rayons de la vrit qui surpassent tellement l'clat tnbreux des
plaisirs de la terre que, pour jouir mille ans de ces ftes mondaines,
je n'aurais pas donn les dix minutes employes  mon acte de charit.

Ah! si dj dans la souffrance, au sein du combat, on peut goter de
semblables dlices en pensant que Dieu nous a retires du monde, que
sera-ce l-haut lorsque nous verrons, au milieu d'une gloire ternelle
et d'un repos sans fin, la grce incomparable qu'il nous a faite en nous
choisissant pour habiter dans sa maison, vritable portique des cieux?

       *       *       *       *       *

Ce n'est pas toujours avec ces transports d'allgresse que j'ai pratiqu
la charit; mais, au commencement de ma vie religieuse, Jsus voulut me
faire sentir combien il est doux de le voir dans l'me de ses pouses:
aussi, lorsque je conduisais ma soeur Saint-Pierre, c'tait avec tant
d'amour, qu'il m'et t impossible de mieux faire si j'avais conduit
Ntre-Seigneur lui-mme.

       *       *       *       *       *

La pratique de la charit ne m'a pas toujours t si douce, je vous le
disais  l'instant, ma Mre chrie. Pour vous le prouver, je vais vous
raconter, entre bien d'autres, quelques-uns de mes combats.

Longtemps,  l'oraison, je ne fus pas loigne d'une soeur qui ne
cessait de remuer, ou son chapelet, ou je ne sais quelle autre chose;
peut-tre n'y avait-il que moi  l'entendre, car j'ai l'oreille
extrmement fine; mais dire la fatigue que j'en prouvais serait chose
impossible! J'aurais voulu tourner la tte pour regarder la coupable et
faire cesser son tapage; cependant au fond du coeur, je sentais qu'il
valait mieux souffrir cela patiemment pour l'amour du bon Dieu d'abord,
et puis aussi pour viter une occasion de peine.

Je restais donc tranquille, mais parfois la sueur m'inondait, et j'tais
oblige de faire simplement une oraison de souffrance. Enfin je
cherchais le moyen de souffrir avec paix et joie, au moins dans l'intime
de l'me; alors je tchais d'aimer ce petit bruit dsagrable. Au lieu
d'essayer de ne pas l'entendre,--chose impossible--je mettais mon
attention  le bien couter, comme s'il et t un ravissant concert; et
mon oraison, _qui n'tait pas celle de quitude_, se passait  offrir ce
concert  Jsus.

Une autre fois, je me trouvais  la buanderie devant une soeur qui,
tout en lavant les mouchoirs, me lanait de l'eau sale  chaque instant.
Mon premier mouvement fut de me reculer en m'essuyant le visage, afin de
montrer  celle qui m'aspergeait de la sorte qu'elle me rendrait service
en se tenant tranquille; mais aussitt je pensai que j'tais bien sotte
de refuser des trsors que l'on m'offrait si gnreusement, et je me
gardai bien de faire paratre mon ennui. Je fis tous mes efforts, au
contraire, pour dsirer recevoir beaucoup d'eau sale, si bien qu'au bout
d'une demi-heure, j'avais vraiment pris got  ce nouveau genre
d'aspersion, et je me promis de revenir autant que possible  cette
place fortune o l'on servait gratuitement tant de richesses.

Ma Mre, vous voyez que je suis une _trs petite_ me qui ne peut offrir
au bon Dieu que de _trs petites_ choses; encore m'arrive-t-il souvent
de laisser chapper ces petits sacrifices qui donnent tant de paix au
coeur; mais cela ne me dcourage pas, je supporte d'avoir un peu moins
de paix et je tche d'tre plus vigilante une autre fois.

       *       *       *       *       *

Ah! que le Seigneur me rend heureuse! Qu'il est facile et doux de le
servir sur la terre! Oui, toujours, je le rpte, il m'a donn ce que
j'ai dsir, ou plutt il m'a fait dsirer ce qu'il voulait me donner.
Ainsi, peu de temps avant ma terrible tentation contre la foi, je me
disais: Vraiment, je n'ai pas de grandes peines extrieures, et, pour en
avoir d'intrieures, il faudra que le bon Dieu change ma voie; je ne
crois pas qu'il le fasse. Pourtant je ne puis toujours vivre ainsi dans
le repos. Quel moyen donc trouvera-t-il?

La rponse ne se fit pas attendre; elle me montra que Celui que j'aime
n'est jamais  court de moyens; car, sans changer ma voie, il me donna
cette grande preuve qui vint mler bientt une salutaire amertume 
toutes mes douceurs.

[Illustration]

[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE

PAR LA BOUCHE D'ENFANTS TU T'ES FOND UNE FORCE VICTORIEUSE POUR
CONFONDRE TES ENNEMIS ET POUR IMPOSER SILENCE AUX BLASPHMATEURS. Ps.
VIII

     Dans le coeur de l'Eglise, ma Mre, je serai l'Amour...--Mes
     frres travaillent  ma place, et moi, petite enfant, je me tiens
     prs du trne royal. Je jette les fleurs des petits sacrifices, je
     chante le cantique de l'Amour. J'aime pour ceux qui combattent.
]




CHAPITRE XI

     Deux frres prtres--Ce qu'elle entend par ces paroles du livre des
     Cantiques: Attirez-moi...--Sa confiance en Dieu.--Une visite du
     Ciel.--Elle trouve son repos dans l'amour.--Sublime enfance.--Appel
      toutes les petites mes.


Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'envoyer des preuves que Jsus
me le fait pressentir et dsirer. Depuis bien longtemps je gardais un
dsir qui me paraissait irralisable: celui d'avoir un frre prtre. Je
pensais souvent que, si mes petits frres ne s'taient pas envols au
ciel, j'aurais eu le bonheur de les voir monter  l'autel; ce bonheur
je le regrettais! Et voil que le bon Dieu, dpassant mon rve,--puisque
je dsirais seulement un frre prtre qui, chaque jour, penst  moi au
saint autel--m'a unie par les liens de l'me  _deux_ de ses aptres. Je
veux, ma Mre bien-aime, vous raconter en dtail comment le divin
Matre combla mes voeux.

       *       *       *       *       *

Ce fut notre Mre sainte Thrse qui m'envoya pour bouquet de fte, en
1895, mon premier frre. C'tait un jour de lessive, j'tais bien
occupe de mon travail, lorsque Mre Agns de Jsus[121], alors Prieure,
me prit  l'cart et me lut une lettre d'un jeune sminariste, lequel,
inspir disait-il par sainte Thrse, demandait une soeur qui se
dvout spcialement  son salut et au salut des mes dont il
s'occuperait dans la suite; il promettait d'avoir toujours un souvenir
pour celle qui deviendrait sa soeur, quand il pourrait offrir le Saint
Sacrifice. Et je fus choisie pour devenir la soeur de ce futur
missionnaire.

Ma Mre, je ne saurais vous dire mon bonheur. Mon dsir, ainsi combl
d'une faon inespre, fit natre dans mon coeur une joie que
j'appellerai enfantine; car il me faut remonter aux jours de mon enfance
pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'me est trop petite
pour les contenir. Jamais, depuis des annes, je n'avais got ce genre
de bonheur; je sentais que de ce ct mon me tait neuve, comme si l'on
et touch en elle des cordes musicales restes jusque-l dans l'oubli.

Comprenant les obligations que je m'imposais, je me mis  l'oeuvre,
essayant de redoubler de ferveur, et j'crivis de temps  autre quelques
lettres  mon nouveau frre. Sans doute, c'est par la prire et le
sacrifice qu'on peut aider les missionnaires, mais parfois, lorsqu'il
plat  Jsus d'unir deux mes pour sa gloire, il permet qu'elles
puissent se communiquer leurs penses afin de s'exciter  aimer Dieu
davantage.

Je le sais, il faut pour cela une volont expresse de l'autorit; il me
semble qu'autrement cette correspondance _sollicite_ ferait plus de mal
que de bien, sinon au missionnaire, du moins  la carmlite
continuellement porte par son genre de vie  se replier sur elle-mme.
Au lieu de l'unir au bon Dieu, cet change de lettres--mme loign--lui
occuperait inutilement l'esprit; elle s'imaginerait peut-tre faire des
merveilles, et rellement ne ferait rien du tout que de se procurer,
sous couleur de zle, une distraction superflue.

       *       *       *       *       *

Mre bien-aime, me voici partie moi-mme, non pas dans une distraction,
mais dans une dissertation galement superflue... Je ne me corrigerai
jamais de ces longueurs qui devront tre pour vous si fatigantes  lire!
Pardonnez-moi, et permettez que je recommence  la prochaine occasion.

L'anne dernire,  la fin de mai, ce fut  votre tour de me donner mon
second frre; et sur ma rflexion, qu'ayant offert dj mes pauvres
mrites pour un futur aptre je croyais ne pouvoir le faire encore aux
intentions d'un autre, vous me ftes cette rponse: que l'obissance
doublerait mes mrites.

Dans le fond de mon me je pensais bien cela; et, puisque le zle d'une
carmlite doit embrasser le monde, j'espre mme, avec la grce de Dieu,
tre utile  plus de deux missionnaires. Je prie pour tous, sans laisser
de ct les simples prtres, dont le ministre est aussi difficile
parfois que celui des aptres prchant les infidles. Enfin je veux tre
fille de l'Eglise comme notre Mre sainte Thrse, et prier  toutes
les intentions du Vicaire de Jsus-Christ. C'est le but gnral de ma
vie.

Mais, comme je me serais unie spcialement aux oeuvres de mes petits
frres chris s'ils eussent vcu, sans dlaisser pour cela les grands
intrts de l'Eglise qui embrassent l'univers, ainsi je reste
particulirement unie aux nouveaux frres que Jsus m'a donns. Tout ce
qui m'appartient appartient  chacun d'eux, je sens que Dieu est trop
bon, trop gnreux pour faire des partages; il est si riche qu'il donne
sans mesure ce que je lui demande, bien que je ne me perde pas en de
longues numrations.

Depuis que j'ai seulement deux frres et mes petites soeurs les
novices, si je voulais dtailler les besoins de chaque me, les journes
seraient trop courtes, et je craindrais fort d'oublier quelque chose
d'important. Aux mes simples il ne faut pas de moyens compliqus, et
comme je suis de ce nombre, Ntre-Seigneur m'a inspir lui-mme un petit
moyen trs simple d'accomplir mes obligations.

       *       *       *       *       *

Un jour, aprs la sainte communion, il m'a fait comprendre cette parole
des Cantiques: _Attirez-moi, nous courrons  l'odeur de vos
parfums._[122] O Jsus, il n'est donc pas ncessaire de dire: En
m'attirant, attirez les mes que j'aime. Cette simple parole:
_Attirez-moi_ suffit! Oui, lorsqu'une me s'est laiss captiver par
l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes
les mes qu'elle aime sont entranes  sa suite; c'est une consquence
naturelle de son attraction vers vous!

De mme qu'un torrent entrane aprs lui, dans les profondeurs des mers,
ce qu'il rencontre sur son passage; de mme,  mon Jsus, l'me qui se
plonge dans l'ocan sans rivages de votre amour attire aprs elle tous
ses trsors! Seigneur, vous le savez, ces trsors pour moi ce sont les
mes qu'il vous a plu d'unir  la mienne; ces trsors, c'est vous qui me
les avez confis; aussi j'ose emprunter vos propres paroles, celles du
dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel.

Jsus, mon Bien-Aim! je ne sais pas quel jour mon exil finira... plus
d'un soir, peut-tre, me verra chanter encore ici-bas vos misricordes;
mais enfin, pour moi aussi viendra le dernier soir... alors je veux
pouvoir vous dire:

       *       *       *       *       *

_Je vous ai glorifi sur la terre, j'ai accompli l'oeuvre que vous
m'avez donne  faire, j'ai fait connatre votre Nom  ceux que vous
m'avez donns; ils taient  vous, et vous me les avez donns. C'est
maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donn vient de
vous: car je leur ai communiqu les paroles que vous m'avez confies;
ils les ont reues, et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoye. Je
prie pour ceux que vous m'avez donns, parce qu'ils sont  vous. Je ne
suis plus dans le monde, mais pour eux ils y sont encore, tandis que je
retourne  vous. Conservez-les  cause de votre Nom._

_Je vais maintenant  vous; et c'est afin que la joie qui vient de vous
soit parfaite en eux que je dis ceci,  prsent que je suis dans le
monde... Je ne vous prie pas de les ter du monde, mais de les prserver
du mal. Ils ne sont point du monde, de mme que moi je ne suis pas du
monde non plus._

_Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour
ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire._

_Mon Dieu, je souhaite qu'o je serai, ceux que vous m'avez donns y
soient aussi avec moi; et que le monde connaisse que vous les avez aims
comme vous m'avez aime moi-mme._[123]

Oui, Seigneur, voil ce que je voudrais rpter aprs vous avant de
m'envoler dans vos bras! C'est peut-tre de la tmrit; mais non...
Depuis longtemps, ne m'avez-vous pas permis d'tre audacieuse avec vous?
Comme le pre de l'enfant prodigue parlant  son fils an, vous m'avez
dit: _Tout ce qui est  moi est  toi._[124] Vos paroles,  Jsus,
sont donc  moi, et je puis m'en servir pour attirer sur les mes qui
m'appartiennent les faveurs du Pre cleste.

Vous le savez,  mon Dieu, je n'ai jamais dsir que vous aimer
uniquement, je n'ambitionne pas d'autre gloire. Votre amour m'a prvenue
ds mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c'est un abme dont
je ne puis sonder la profondeur.

L'amour attire l'amour, le mien s'lance vers vous, il voudrait combler
l'abme qui l'attire; mais, hlas! ce n'est mme pas une goutte de rose
perdue dans l'Ocan! Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut
emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon
Jsus, il me semble que vous ne pouvez combler une me de plus d'amour
que vous n'avez combl la mienne, c'est pour cela que j'ose vous
demander _d'aimer ceux que vous m'avez donns comme vous m'avez aime
moi-mme_.

Un jour, au ciel, si je dcouvre que vous les aimez plus que moi, je
m'en rjouirai, reconnaissant ds ce monde que ces mes le mritent
davantage; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensit
d'amour que celle dont il vous a plu de me gratifier, sans aucun mrite
de ma part.

       *       *       *       *       *

Ma Mre, je suis tout tonne de ce que je viens d'crire, je n'en avais
pas l'intention!

En rptant ce passage du saint Evangile: _Je leur ai commimique les
paroles que vous m'avez confies_, je ne pensais pas  mes frres, mais
 mes petites soeurs du noviciat; car je ne me crois pas capable
d'instruire des missionnaires. Ce que j'crivais pour eux, c'tait la
prire de Jsus: _Je ne vous prie pas de les ter du monde... Je vous
prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront
dire._ Comment, en effet, pourrais-je laisser dans l'oubli les mes qui
deviendront leur conqute par la souffrance et la prdication?

Mais je n'ai pas expliqu toute ma pense sur ce passage des Cantiques
sacrs: _Attirez-moi, nous courrons..._

_Personne,_ a dit Jsus, _ne peut venir aprs moi si mon Pre qui m'a
envoy ne l'attire_.[125] Ensuite il nous enseigne qu'il suffit de
frapper pour se faire ouvrir, de chercher pour trouver, et de tendre
humblement la main pour recevoir. Il ajoute que tout ce qu'on demande 
son Pre en son Nom, il l'accorde. C'est pour cela sans doute que
l'Esprit-Saint, avant la naissance de Jsus, dicta cette prire
prophtique: _Attirez-moi, nous courrons..._

Demander d'tre attir, c'est vouloir s'unir d'une manire intime 
l'objet qui captive le coeur. Si le feu et le fer taient dous de
raison et que ce dernier dit  l'autre: Attire-moi, ne prouverait-il
pas son dsir de s'identifier au feu jusqu' partager sa substance? Eh
bien! voil justement ma prire. Je demande  Jsus de m'attirer dans
les flammes de son amour, de m'unir si troitement  lui qu'il vive et
agisse en moi. Je sens que, plus le feu de l'amour embrasera mon
coeur, plus je dirai: _Attirez-moi_, plus aussi les mes qui
s'approcheront de la mienne _courront avec vitesse  l'odeur des parfums
du Bien-Aim_.

Oui, elles courront, nous courrons ensemble; car les mes embrases ne
peuvent rester inactives. Sans doute, comme sainte Madeleine, elles se
tiennent aux pieds de Jsus, coutant sa parole douce et enflamme.
Paraissant ne rien donner, elles donnent bien plus que Marthe qui se
tourmente de _beaucoup de choses_[126]. Ce ne sont pas cependant les
travaux de Marthe, mais son inquitude seule, que Jsus blme; ces mmes
travaux, sa divine Mre s'y est humblement soumise, puisqu'il lui
fallait prparer les repas de la sainte Famille.

Tous les saints ont compris cela, et plus particulirement peut-tre
ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine
vanglique. N'est-ce pas dans l'oraison que saint Paul, saint Augustin,
saint Thomas d'Aquin, saint Jean de la Croix, sainte Thrse et tant
d'autres amis de Dieu ont puis cette science admirable qui ravit les
plus grands gnies?

Un savant l'a dit: Donnez-moi un point d'appui et, avec un levier, je
soulverai le monde. Ce qu'Archimde n'a pu obtenir, les saints l'ont
reu pleinement. Le Tout-Puissant leur a donn un point d'appui:
_Lui-mme, Lui seul!_ Pour levier, l'oraison qui embrase d'un feu
d'amour; et c'est ainsi qu'ils ont soulev le monde, c'est ainsi que les
saints encore militants le soulvent et le soulveront jusqu' la fin
des temps.

       *       *       *       *       *

Ma Mre chrie, il me reste  vous dire ce que j'entends par _l'odeur
des parfums du Bien-Aim_. Puisque Jsus est remont au ciel, je ne puis
le suivre qu'aux traces qu'il a laisses. Ah! que ces traces sont
lumineuses! qu'elles sont divinement embaumes! Je n'ai qu' jeter les
yeux sur le saint Evangile: aussitt je respire le parfum de la vie de
Jsus et je sais de quel ct courir. Ce n'est pas  la premire place,
mais  la dernire que je m'lance. Je laisse le pharisien monter, et je
rpte, remplie de confiance, l'humble prire du publicain. Ah!
surtout, j'imite la conduite de Madeleine, son tonnante ou plutt son
amoureuse audace qui charme le Coeur de Jsus, sduit le mien!

Ce n'est pas parce que j'ai t prserve du pch mortel que je m'lve
 Dieu par la confiance et l'amour. Ah! je le sens, quand mme j'aurais
sur la conscience tous les crimes qui se peuvent commettre, je ne
perdrais rien de ma confiance; j'irais, le coeur bris de repentir, me
jeter dans les bras de mon Sauveur. Je sais qu'il chrit l'enfant
prodigue, j'ai entendu ses paroles  sainte Madeleine,  la femme
adultre,  la Samaritaine. Non, personne ne pourrait m'effrayer; car je
sais  quoi m'en tenir sur son amour et sa misricorde. Je sais que
toute cette multitude d'offenses s'abmerait en un clin d'oeil, comme
une goutte d'eau jete dans un brasier ardent.

Il est rapport dans la Vie des Pres du dsert, que l'un d'eux
convertit une pcheresse publique dont les dsordres scandalisaient une
contre entire. Cette pcheresse, touche de la grce, suivait le saint
dans le dsert pour y accomplir une rigoureuse pnitence, quand, la
premire nuit du voyage, avant mme d'tre rendue au lieu de sa
retraite, ses liens mortels furent briss par l'imptuosit de son
repentir plein d'amour; et le solitaire vit, au mme instant, son me
porte par les Anges dans le sein de Dieu.

Voil un exemple bien frappant de ce que je voudrais dire, mais ces
choses ne peuvent s'exprimer... Ah! ma Mre, si les mes faibles et
imparfaites comme la mienne sentaient ce que je sens, aucune ne
dsesprerait d'atteindre le sommet de la montagne de l'Amour, puisque
Jsus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la
reconnaissance.

_Je n'ai nul besoin_, dit-il, _des boucs de vos troupeaux, parce que
toutes les btes des forts m'appartiennent et les milliers d'animaux
qui paissent sur les collines: je connais tous les oiseaux des
montagnes._

_Si j'avais faim, ce n'est pas  vous que je le dirais: car la terre et
tout ce qu'elle contient est  moi. Est-ce que je dois manger la chair
des taureaux et boire le sang des boucs?_ IMMOLEZ A DIEU DES SACRIFICES
DE LOUANGES ET D'ACTIONS DE GRACES[127].

       *       *       *       *       *

Voil donc tout ce que Jsus rclame de nous! Il n'a pas besoin de nos
oeuvres, mais uniquement de notre _amour_. Ce mme Dieu, qui dclare
n'avoir nul besoin de nous dire s'il a faim, n'a pas craint de _mendier_
un peu d'eau  la Samaritaine..... Il avait soif!!! Mais en disant:
_Donne-moi  boire_[128], c'tait l'amour de sa pauvre crature que le
Crateur de l'univers rclamait. Il avait soif d'amour!

Oui, plus que jamais Jsus est altr. Il ne rencontre que des ingrats
et des indiffrents parmi les disciples du monde; et parmi _ses
disciples  lui_, il trouve, hlas! bien peu de coeurs qui se livrent
sans aucune rserve  la tendresse de son Amour infini.

Mre chrie, que nous sommes heureuses de comprendre les intimes secrets
de notre Epoux! Ah! si vous vouliez crire ce que vous en connaissez,
nous aurions de belles pages  lire. Mais, je le sais, vous aimez mieux,
comme la sainte Vierge, conserver au fond de votre coeur _toutes ces
choses_[129]... A moi, vous dites _qu'il est honorable de publier les
oeuvres du Trs-Haut_[130]. Je trouve que vous avez raison de garder
le silence; il est vraiment impossible de redire avec des paroles
terrestres les secrets du ciel!

Pour moi, aprs avoir trac toutes ces pages, je trouve n'avoir pas
encore commenc. Il y a tant d'horizons divers, tant de nuances varies
 l'infini, que la palette du peintre cleste pourra seule, aprs la
nuit de cette vie, me fournir les couleurs divines capables de peindre
les merveilles qu'il dcouvre  l'oeil de mon me.

[Illustration: _Ancien cimetire intrieur du Carmel de Lisieux._

Ah! ds  present je le reconnais; oui, toutes mes esprances seront
combles... oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront
infiniment mes immenses dsirs!..]

Cependant, ma Mre vnre, puisque vous me tmoignez le dsir de
connatre  fond, autant que possible, tous les sentiments de mon
coeur, puisque vous voulez que je mette par crit le rve le plus
consolant de ma vie, je terminerai l'histoire de mon me par cet acte
d'obissance. Si vous le permettez, c'est  Jsus que je m'adresserai;
de la sorte, je parlerai plus facilement. Vous trouverez peut-tre mes
expressions exagres; pourtant, je vous assure qu'il n'y a aucune
exagration dans mon coeur: tout y est calme et repos.

       *       *       *       *       *

O Jsus, qui pourra dire avec quelle tendresse, quelle douceur vous
conduisez ma petite me!...

L'orage grondait bien fort en elle depuis la belle fte de votre
triomphe, la radieuse fte de Pques; lorsqu'un des jours du mois de
mai, vous avez fait luire dans ma sombre nuit un pur rayon de votre
grce...

Pensant aux songes mystrieux que vous accordez parfois  vos
privilgis, je me disais que cette consolation n'tait pas faite pour
moi; que, pour moi, c'tait la nuit, toujours la nuit profonde! Et sous
l'orage, je m'endormis.

Le lendemain, 10 mai, aux premires lueurs de l'aurore, je me trouvai,
pendant mon sommeil, dans une galerie o je me promenais seule avec
notre Mre. Tout  coup, sans savoir comment elles taient entres,
j'aperus trois carmlites revtues de leurs manteaux et grands voiles,
et je compris qu'elles venaient du ciel. Ah! que je serais heureuse,
pensai-je, de voir le visage d'une de ces carmlites! Comme si ma
prire et t entendue, la plus grande des saintes s'avana vers moi et
je tombai  genoux. O bonheur! elle leva son voile, ou plutt le souleva
et m'en couvrit.

Sans aucune hsitation, _je reconnus_ la Vnrable Mre Anne de Jsus,
fondatrice du Carmel en France[131]. Son visage tait beau, d'une beaut
immatrielle; aucun rayon ne s'en chappait, et cependant, malgr le
voile pais qui nous enveloppait toutes les deux, je voyais ce cleste
visage clair d'une lumire ineffablement douce qu'il semblait produire
de lui-mme.

La sainte me combla de caresses et, me voyant si tendrement aime,
j'osai prononcer ces paroles: O ma Mre, je vous en supplie, dites-moi
si le bon Dieu me laissera longtemps sur la terre? Viendra-t-il bientt
me chercher? Elle sourit avec tendresse.--_Oui, bientt... bientt...
Je vous le promets._--Ma Mre, ajoutai-je, dites-moi encore si le bon
Dieu ne me demande pas autre chose que mes pauvres petites actions et
mes dsirs; est-il content de moi?

A ce moment, le visage de la Vnrable Mre resplendit d'un clat
nouveau, et son expression me parut incomparablement plus tendre.--_Le
bon Dieu ne demande rien autre chose de vous_, me dit-elle, _il est
content, trs content_!... Et me prenant la tte dans ses mains, elle
me prodigua de telles caresses, qu'il me serait impossible d'en rendre
la douceur. Mon coeur tait dans la joie, mais je me souvins de mes
soeurs et je voulus demander quelques grces pour elles... Hlas! je
m'veillai!

Je ne saurais redire l'allgresse de mon me. Plusieurs mois se sont
couls depuis cet ineffable rve, et cependant le souvenir qu'il me
laisse n'a rien perdu de sa fracheur, de ses charmes clestes. Je vois
encore le regard et le sourire pleins d'amour de cette sainte carmlite,
je crois sentir encore les caresses dont elle me combla.

O Jsus, _vous aviez command aux vents et  la tempte, et il s'tait
fait un grand calme_[132].

A mon rveil, je croyais, je sentais qu'il y a un ciel, et que ce ciel
est peupl d'mes qui me chrissent et me regardent comme leur enfant.
Cette impression reste dans mon coeur, d'autant plus douce que la
Vnrable Mre Anne de Jsus m'avait t jusqu'alors, j'ose presque dire
indiffrente; je ne l'avais jamais invoque, et sa pense ne me venait 
l'esprit qu'en entendant parler d'elle, chose assez rare.

Et maintenant, je sais, je comprends combien de son ct je lui tais
peu indiffrente, et cette pense augmente mon amour, non seulement pour
elle, mais pour tous les bienheureux habitants de la cleste patrie.

O mon Bien-Aim! cette grce n'tait que le prlude des grces plus
grandes encore dont vous vouliez me combler; laissez-moi vous les
rappeler aujourd'hui, et pardonnez-moi si je draisonne en voulant
redire mes esprances et mes dsirs qui touchent  l'infini...
pardonnez-moi et gurissez mon me en lui donnant ce qu'elle espre!

Etre votre pouse,  Jsus! tre carmlite, tre, par mon union avec
vous, la mre des mes, tout cela devrait me suffire. Cependant je sens
en moi d'autres vocations: je me sens la vocation de guerrier, de
prtre, d'aptre, de docteur, de martyr... Je voudrais accomplir toutes
les oeuvres les plus hroques, je me sens le courage d'un crois, je
voudrais mourir sur un champ de bataille pour la dfense de l'Eglise.

La vocation de prtre! Avec quel amour,  Jsus, je vous porterais dans
mes mains lorsque ma voix vous ferait descendre du ciel! avec quel amour
je vous donnerais aux mes! Mais hlas! tout en dsirant tre prtre,
j'admire et j'envie l'humilit de saint Franois d'Assise, et je me sens
la vocation de l'imiter en refusant la sublime dignit du sacerdoce.
Comment donc allier ces contrastes?

Je voudrais clairer les mes comme les prophtes, les docteurs. Je
voudrais parcourir la terre, prcher votre Nom et planter sur le sol
infidle votre croix glorieuse,  mon Bien-Aim! Mais une seule mission
ne me suffirait pas: je voudrais en mme temps annoncer l'Evangile dans
toutes les parties du monde, et jusque dans les les les plus recules.
Je voudrais tre missionnaire, non seulement pendant quelques annes,
mais je voudrais l'avoir t depuis la cration du monde, et continuer
de l'tre jusqu' la consommation des sicles.

Ah! par-dessus tout, je voudrais le martyre. Le martyre! voil le rve
de ma jeunesse; ce rve a grandi avec moi dans ma petite cellule du
Carmel. Mais c'est l une autre folie; car je ne dsire pas un seul
genre de supplice, pour me satisfaire il me les faudrait tous...

Comme vous, mon Epoux ador, je voudrais tre flagelle, crucifie... Je
voudrais mourir dpouille comme saint Barthlmy; comme saint Jean, je
voudrais tre plonge dans l'huile bouillante; je dsire, comme saint
Ignace d'Antioche, tre broye par la dent des btes, afin de devenir un
pain digne de Dieu. Avec sainte Agns et sainte Ccile, je voudrais
prsenter mon cou au glaive du bourreau; et comme Jeanne d'Arc, sur un
bcher ardent, murmurer le nom de Jsus!

Si ma pense se porte sur les tourments inous qui seront le partage des
chrtiens au temps de l'Antchrist, je sens mon coeur tressaillir, je
voudrais que ces tourments me fussent rservs. Ouvrez, mon Jsus, votre
Livre de Vie, o sont rapportes les actions de tous les Saints; ces
actions, je voudrais les avoir accomplies pour vous!

A toutes mes folies, qu'allez-vous rpondre? Y a-t-il sur la terre une
me plus petite, plus impuissante que la mienne? Cependant,  cause mme
de ma faiblesse, vous vous tes plu  combler mes petits dsirs
enfantins; et vous voulez aujourd'hui combler d'autres dsirs plus
grands que l'univers...

       *       *       *       *       *

Ces aspirations devenant un vritable martyre, j'ouvris un jour les
ptres de saint Paul, afin de chercher quelque remde  mon tourment.
Les chapitres XII et XIII de la premire ptre aux Corinthiens me
tombrent sous les yeux. J'y lus que tous ne peuvent tre  la fois
aptres, prophtes et docteurs, que l'Eglise est compose de diffrents
membres, et que l'oeil ne saurait tre en mme temps la main.

La rponse tait claire, mais ne comblait pas mes voeux et ne me
donnait pas la paix. _M'abaissant alors jusque dans les profondeurs de
mon nant, je m'levai si haut que je pus atteindre mon but._[133] Sans
me dcourager, je continuai ma lecture et ce conseil me soulagea:
_Recherchez avec ardeur les dons les plus parfaits; mais je vais encore
vous montrer une voie plus excellente._[134]

Et l'Aptre explique comment tous les dons les plus parfaits ne sont
rien sans _l'Amour_, que la Charit est la voie la plus excellente pour
aller srement  Dieu. Enfin j'avais trouv le repos!

Considrant le corps mystique de la sainte Eglise, je ne m'tais
reconnue dans aucun des membres dcrits par saint Paul, ou plutt je
voulais me reconnatre en tous. La Charit me donna la clef de _ma
vocation_. Je compris que, si l'Eglise avait un corps compos de
diffrents membres, le plus ncessaire, le plus noble de tous les
organes ne lui manquait pas; je compris qu'elle avait _un coeur_, et
que ce coeur tait brlant d'amour; je compris que l'amour seul
faisait agir ses membres, que, si l'amour venait  s'teindre, les
aptres n'annonceraient plus l'Evangile, les martyrs refuseraient de
verser leur sang. Je compris que l'amour renfermait toutes les
vocations, que l'amour tait tout, qu'il embrassait tous les temps et
tous les lieux, parce qu'il est ternel!

Alors, dans l'excs de ma joie dlirante, je me suis crie: O Jsus,
mon amour! ma vocation, enfin je l'ai trouve! _ma vocation, c'est
l'amour!_ Oui, j'ai trouv ma place au sein de l'Eglise, et cette place,
 mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donne: dans le coeur de l'Eglise
ma Mre, _je serai l'amour!_... Ainsi je serai tout; ainsi mon rve sera
ralis!

Pourquoi parler de joie dlirante? Non, cette expression n'est pas
juste; c'est plutt la paix qui devint mon partage, la paix calme et
sereine du navigateur apercevant le phare qui lui indique le port. O
phare lumineux de l'amour! je sais comment arriver jusqu' toi, j'ai
trouv le secret de m'approprier tes flammes!

Je ne suis qu'une enfant impuissante et faible; cependant, c'est ma
faiblesse mme qui me donne l'audace de m'offrir en victime  votre
amour,  Jsus! Autrefois les hosties pures et sans taches taient
seules agres par le Dieu fort et puissant: pour satisfaire  la
justice divine il fallait des victimes parfaites; mais  la loi de
crainte a succd la loi d'amour, et l'amour m'a choisie pour
holocauste, moi, faible et imparfaite crature! Ce choix n'est-il pas
digne de l'amour? Oui, pour que l'amour soit pleinement satisfait, il
faut qu'il s'abaisse jusqu'au nant et qu'il transforme en feu ce nant.

O mon Dieu, je le sais, _l'amour ne se paie que par l'amour_[135]. Aussi
j'ai cherch, j'ai trouv le moyen de soulager mon coeur en vous
rendant amour pour amour.

_Employez les richesses qui rendent injustes  vous faire des amis qui
vous reoivent dans les Tabernacles ternels._[136] Voil, Seigneur, le
conseil que vous donnez  vos disciples, aprs leur avoir dit que _les
enfants de tnbres sont plus habiles dans leurs affaires que les
enfants de lumire_[137].

Enfant de lumire, j'ai compris que mes dsirs d'tre tout, d'embrasser
toutes les vocations, taient des richesses qui pourraient bien me
rendre injuste; alors je m'en suis servie  me faire des amis. Me
souvenant de la prire d'Elise au prophte Elie, lorsqu'il lui demanda
son double esprit, je me prsentai devant les Anges et l'assemble des
Saints et je leur dis: Je suis la plus petite des cratures, je connais
ma misre, mais je sais aussi combien les coeurs nobles et gnreux
aiment  faire du bien; je vous conjure donc, bienheureux habitants de
la cit cleste, de m'adopter pour enfant:  vous seul reviendra la
gloire que vous me ferez acqurir; daignez exaucer ma prire,
obtenez-moi, je vous en supplie, _votre double amour_!

Seigneur, je ne puis approfondir ma demande, je craindrais de me trouver
accable sous le poids de mes dsirs audacieux! Mon excuse, c'est mon
titre _d'enfant_: les enfants ne rflchissent pas  la porte de leurs
paroles. Cependant, si leur pre, si leur mre montent sur le trne et
possdent d'immenses trsors, ils n'hsitent pas  contenter les dsirs
des petits tres qu'ils chrissent plus qu'eux-mmes. Pour leur faire
plaisir, ils font des folies, ils vont mme jusqu' la faiblesse.

Eh bien, je suis l'enfant de la sainte Eglise. L'Eglise est reine
puisqu'elle est votre Epouse,  divin Roi des rois! Ce ne sont pas les
richesses et la gloire--mme la gloire du ciel--que rclame mon coeur.
La gloire, elle appartient de droit  mes frres: les Anges et les
Saints. Ma gloire  moi sera le reflet qui rejaillira du front de ma
Mre. Ce que je demande, c'est _l'amour_! Je ne sais plus qu'une chose,
_vous aimer_,  Jsus! Les oeuvres clatantes me sont interdites, je
ne puis prcher l'Evangile, verser mon sang... qu'importe? Mes frres
travaillent  ma place, et moi, _petit enfant_, je me tiens tout prs du
trne royal, _j'aime_ pour ceux qui combattent.

Mais comment tmoignerai-je mon amour, puisque l'amour se prouve par les
oeuvres? Eh bien! _le petit enfant jettera des fleurs..._ il embaumera
de ses parfums le trne divin, il chantera de sa voix argentine le
cantique de l'amour!

Oui, mon Bien-Aim, c'est ainsi que ma vie phmre se consumera devant
vous. Je n'ai pas d'autre moyen pour vous prouver mon amour que de jeter
des fleurs: c'est--dire de ne laisser chapper aucun petit sacrifice,
aucun regard, aucune parole, de profiter des moindres actions et de les
faire par amour. Je veux souffrir par amour et mme jouir par amour;
ainsi je jetterai des rieurs. Je n'en rencontrerai pas une sans
l'effeuiller pour vous... et puis je chanterai, je chanterai toujours,
mme s'il faut cueillir mes roses au milieu des pines; et mon chant
sera d'autant plus mlodieux que ces pines seront plus longues et plus
piquantes.

Mais  quoi, mon Jsus, vous serviront mes fleurs et mes chants? Ah! je
le sais bien, cette pluie embaume, ces ptales fragiles et de nulle
valeur, ces chants d'amour d'un coeur si petit vous charmeront quand
mme. Oui, ces riens vous feront plaisir: ils feront sourire l'Eglise
triomphante qui, voulant jouer avec son petit enfant, recueillera ces
roses effeuilles et, les faisant passer par vos mains divines pour les
revtir d'une valeur infinie, les jettera sur l'Eglise souffrante afin
d'en teindre les flammes; sur l'Eglise militante afin de lui donner la
victoire.

O mon Jsus! je vous aime, j'aime l'Eglise ma mre, je me souviens que
_le plus petit mouvement de pur amour lui est plus utile que toutes les
autres oeuvres runies ensemble_[138]. Mais le pur amour est-il bien
dans mon coeur? Mes immenses dsirs ne sont-ils pas un rve, une
folie? Ah! s'il en est ainsi, clairez-moi; vous le savez, je cherche la
vrit. Si mes dsirs sont tmraires, faites-les disparatre; car ces
dsirs sont pour moi le plus grand des martyres. Cependant, je l'avoue,
si je n'atteins pas un jour ces rgions les plus leves vers lesquelles
mon me aspire, j'aurai got plus de douceur dans mon martyre, dans ma
folie, que je n'en goterai au sein des joies ternelles;  moins que,
par un miracle, vous ne m'enleviez le souvenir de mes esprances
terrestres. Jsus! Jsus! s'il est si dlicieux le dsir de l'amour,
qu'est-ce donc de le possder, d'en jouir  jamais?

Comment une me aussi imparfaite que la mienne peut-elle aspirer  la
plnitude de l'amour? Quel est donc ce mystre? Pourquoi ne
rservez-vous pas,  mon unique Ami, ces immenses aspirations aux
grandes mes, aux aigles qui planent dans les hauteurs? Hlas! je ne
suis qu'un pauvre petit oiseau couvert seulement d'un lger duvet; je ne
suis pas un aigle, j'en ai simplement les yeux et le coeur... Oui,
malgr ma petitesse extrme, j'ose fixer le Soleil divin de l'amour, et
je brle de m'lancer jusqu' lui! Je voudrais voler, je voudrais imiter
les aigles; mais tout ce que je puis faire, c'est de soulever mes
petites ailes; il n'est pas en mon petit pouvoir de m'envoler.

Que vais-je devenir? Mourir de douleur en me voyant si impuissante? Oh!
non, je ne vais pas mme m'affliger. Avec un audacieux abandon, je veux
rester l, fixant jusqu' la mort mon divin Soleil. Rien ne pourra
m'effrayer, ni le vent, ni la pluie; et, si de gros nuages viennent 
cacher l'Astre d'amour, s'il me semble ne pas croire qu'il existe autre
chose que la nuit de cette vie, ce sera alors le moment de la _joie
parfaite_, le moment de pousser ma confiance jusqu'aux limites extrmes,
me gardant bien de changer de place, sachant que par del les tristes
nuages mon doux Soleil brille encore!

O mon Dieu! jusque-l je comprends votre amour pour moi; mais, vous le
savez, bien souvent je me laisse distraire de mon unique occupation, je
m'loigne de vous, je mouille mes petites ailes  peine formes aux
misrables flaques d'eau que je rencontre sur la terre! Alors _je gmis
comme l'hirondelle_[139], et mon gmissement vous instruit de tout, et
vous vous souvenez,  misricorde infinie, _que vous n'tes pas venue
appeler les justes, mais les pcheurs_[140].

Cependant, si vous demeurez sourd aux gazouillements plaintifs de votre
chtive crature, si vous restez voil, eh bien! je consens  rester
mouille, j'accepte d'tre transie de froid, et je me rjouis encore de
cette souffrance pourtant mrite. O mon Astre chri! oui, je suis
heureuse de me sentir petite et faible en votre prsence et mon coeur
reste dans la paix... je sais que tous les aigles de votre cleste cour
me prennent en piti, qu'ils me protgent, me dfendent et mettent en
fuite les vautours, image des dmons, qui voudraient me dvorer. Ah! je
ne les crains pas, je ne suis point destine  devenir leur proie, mais
celle de l'Aigle divin.

O Verbe,  mon Sauveur! c'est toi l'Aigle que j'aime et qui m'attires:
c'est toi qui, t'lanant vers la terre d'exil, as voulu souffrir et
mourir afin d'enlever toutes les mes et de les plonger jusqu'au centre
de la Trinit sainte, ternel foyer de l'amour! C'est toi qui, remontant
vers l'inaccessible lumire, restes cach dans notre valle de larmes
sous l'apparence d'une blanche hostie, et cela pour me nourrir de ta
propre substance. O Jsus! laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'
la folie... Comment veux-tu, devant cette folie, que mon coeur ne
s'lance pas vers toi? Comment ma confiance aurait-elle des bornes?

Ah! pour toi, je le sais, les Saints ont fait aussi des folies, ils ont
fait de grandes choses, puisqu'ils taient des aigles! Moi, je suis trop
petite pour faire de grandes choses, et ma folie, c'est d'esprer que
ton amour m'accepte comme victime; ma folie, c'est de compter sur les
Anges et les Saints pour voler jusqu' toi avec tes propres ailes,  mon
Aigle ador! Aussi longtemps que tu le voudras, je demeurerai les yeux
fixs sur toi, je veux tre _fascine_ par ton regard divin, je veux
devenir la proie de ton amour. Un jour, j'en ai l'espoir, tu fondras sur
moi, et, m'emportant au foyer de l'amour, tu me plongeras enfin dans ce
brlant abme, pour m'en faire devenir  jamais l'heureuse victime.

       *       *       *       *       *

O Jsus! que ne puis-je dire  toutes les _petites mes_ ta
condescendance ineffable! Je sens que si, par impossible, tu en trouvais
une plus faible que la mienne, tu te plairais  la combler de faveurs
plus grandes encore, pourvu qu'elle s'abandonnt avec une entire
confiance  ta misricorde infinie!

Mais pourquoi ces dsirs de communiquer tes secrets d'amour,  mon
Bien-Aim? N'est-ce pas toi seul qui me les as enseigns, et ne peux-tu
pas les rvlera d'autres? Oui, je le sais, et je te conjure de le
faire; _je te supplie d'abaisser ton regard divin sur un grand nombre de
petites mes, je te supplie de te choisir en ce monde une lgion de
petites victimes, dignes de ton_ AMOUR!!!

       *       *       *       *       *

[Illustration: JE VOUS AI PORTS SUR DES AILES D'AIGLE ET AMENS VERS
MOI. (Ex., XIX, 4.)]

[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE

LE TRIOMPHE

_Le Royaume des Cieux est pour les enfants et pour ceux qui leur
ressemblent._

(LUC, XVIII, 16.)]

              _Jsus!_
       Rappelle-toi les divines tendresses
       Dont tu comblas les tout petits enfants;
       Je veux aussi recevoir tes caresses.
       Ah! donne-moi tes baisers ravissants;
    Pour jouir dans les Cieux de ta douce prsence
    Je saurai pratiquer les vertus de l'enfance;
          Tu nous l'as dit souvent:
         _Le Ciel est pour l'enfant..._
              Rappelle-toi!

        THRSE DE L'ENFANT-JSUS.

[Illustration: JE VEUX PASSER MON CIEL A FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE.
APRES MA MORT JE FERAI TOMBER UNE PLUIE DE ROSES.

     Je ne veux pas rester inactive au Ciel, mon dsir est de
     travailler encore pour l'Eglise et les mes. Je le demande a Dieu
     et je suis certaine qu'il m'exaucera...
]




CHAPITRE XII

Le Calvaire.--L'essor vers le Ciel.

    Il est de la plus haute importance que l'me s'exerce beaucoup 
    l'AMOUR, afin que, se consommant rapidement, elle ne s'arrte gure
    ici-bas, mais arrive promptement  voir son Dieu face  face.

       S. JEAN DE LA CROIX.


_Bien des pages de cette histoire ne se liront jamais sur la terre..._
Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus l'a dit; et nous le rptons forcment
aprs elle. Il est des souffrances qu'il n'est pas permis, de rvler
ici-bas; seul le Seigneur s'est jalousement rserv d'en dcouvrir le
mrite et la gloire dans la claire vision qui dchirera tous les
voiles...

Il fit _dborder en l'me de sa petite pouse les flots de tendresse
infinie renferms dans son Coeur divin_: ce fut l le martyre d'amour
que sa voix mlodieuse a si suavement chant. Mais, _s'offrir en
victime  l'amour, ce n'est pas s'offrir aux douceurs, aux
consolations_... Thrse l'prouva, car le divin Matre la conduisit 
travers les pres sentiers de la douleur; et c'est seulement  son
austre sommet qu'elle mourut VICTIME DE CHARIT.

       *       *       *       *       *

Nous avons vu combien fut grand le sacrifice de Thrse lorsqu'elle
quitta pour toujours son pre, qui l'aimait si tendrement, et la maison
de famille o elle avait t si heureuse; mais on pensera peut-tre que
ce sacrifice lui tait bien adouci, puisqu'au Carmel elle retrouvait ses
deux soeurs anes, les chres confidentes de son me: ce fut au
contraire pour la jeune postulante l'occasion des plus sensibles
privations.

La solitude et le silence tant rigoureusement gards, elle ne voyait
ses soeurs qu' l'heure des rcrations. Si elle et t moins
mortifie, souvent elle aurait pu s'asseoir  leurs cts; mais _elle
recherchait de prfrence la compagnie des religieuses qui lui
plaisaient le moins_; aussi l'on pouvait dire qu'on ignorait si elle
affectionnait ses soeurs plus particulirement.

Quelque temps aprs son entre, on la donna comme aide  Soeur Agns
de Jsus, sa _Pauline_ tant aime: ce fut une nouvelle source de
sacrifices. Thrse savait qu'une parole inutile est dfendue et jamais
elle ne se permit la moindre confidence. O ma petite Mre! dira-t-elle
plus tard, que j'ai souffert alors!... Je ne pouvais vous ouvrir mon
coeur, et je pensais que vous ne me connaissiez plus!...

Aprs cinq annes de ce silence hroque, Soeur Agns de Jsus fut
lue Prieure. Au soir de l'lection, le coeur de la _petite Thrse_
dut battre de joie,  la pense que dsormais elle pourrait parler  sa
_petite Mre_ en toute libert, et, comme autrefois, pancher son me
dans la sienne; mais le sacrifice tait devenu l'aliment de sa vie; si
elle demanda une faveur, ce fut celle d'tre considre comme la
dernire, d'avoir partout la dernire place. Aussi, de toutes les
religieuses, ce fut elle qui vit sa Mre Prieure le plus rarement.

       *       *       *       *       *

Elle voulait vivre la vie du Carmel avec toute la perfection demande
par sa sainte Rformatrice. Bien que plonge dans une habituelle
aridit, son oraison tait continuelle. Un jour une novice entrant dans
sa cellule s'arrta, frappe de l'expression toute cleste de son
visage. Elle cousait avec activit, et cependant semblait perdue dans
une contemplation profonde.

A quoi pensez-vous? lui demanda la jeune soeur.--Je mdite le Pater,
rpondit-elle. C'est si doux d'appeler le bon Dieu _notre Pre_!... et
des larmes brillaient dans ses yeux.

Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus au ciel que maintenant,
disait-elle une autre fois, je verrai le bon Dieu, c'est vrai; mais,
pour tre avec lui, j'y suis dj tout  fait sur la terre.

Une vive flamme d'amour la consumait. Voici ce qu'elle raconte
elle-mme:

Quelques jours aprs mon offrande  l'_Amour misricordieux_, je
commenais au Choeur l'exercice du Chemin de la Croix, lorsque je me
sentis tout  coup blesse d'un trait de feu si ardent que je pensai
mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport; il n'y a pas de
comparaison qui puisse faire comprendre l'intensit de cette flamme. Il
me semblait qu'une force invisible me plongeait tout entire dans le
feu. Oh! quel feu! quelle douceur!

Comme la Mre Prieure lui demandait si ce transport tait le premier de
sa vie, elle rpondit simplement:

Ma Mre, j'ai eu plusieurs transports d'amour, particulirement une
fois, pendant mon noviciat, o je restai une semaine entire bien loin
de ce monde; il y avait comme un voile jet pour moi sur toutes les
choses de la terre. Mais je n'tais pas brle d'une relle flamme, je
pouvais supporter ces dlices sans esprer de voir mes liens se briser
sous leur poids; tandis que, le jour dont je parle, une minute, une
seconde de plus, mon me se sparait du corps... Hlas! je me retrouvai
sur la terre, et la scheresse, immdiatement, revint habiter mon
coeur!

Encore un peu, douce victime d'amour. La main divine a retir son
javelot de feu, mais la blessure est mortelle...

       *       *       *       *       *

Dans cette intime union avec Dieu, Thrse acquit sur ses actes un
empire vraiment remarquable; toutes les vertus s'panouirent  l'envi
dans le dlicieux jardin de son me.

Et qu'on ne croie pas que cette magnifique efflorescence de beauts
surnaturelles grandit sans aucun effort.

Il n'est point sur la terre de fcondit sans souffrance: souffrances
physiques, angoisses prives, preuves connues de Dieu ou des hommes.
Lorsqu' la lecture de la vie des Saints germent en nous les pieuses
penses, les rsolutions gnreuses, nous ne devons pas nous borner,
comme pour les livres profanes,  solder un tribut quelconque
d'admiration au gnie de leurs auteurs; mais plus encore songer au prix
dont, sans nul doute, ils ont pay le bien surnaturel produit par eux en
chacun de nous[141].

Et, si aujourd'hui _la petite sainte_ opre dans les coeurs des
transformations merveilleuses, si le bien qu'elle fait sur la terre est
immense, on peut croire en toute vrit qu'elle l'a achet au prix mme
dont Jsus a rachet nos mes: la souffrance et la croix.

Une de ses moindres souffrances ne fut pas la lutte courageuse qu'elle
entreprit contre elle-mme, refusant toute satisfaction aux exigences de
sa fire et ardente nature. Toute enfant, elle avait pris l'habitude de
ne jamais s'excuser ni se plaindre; au Carmel, elle voulut tre la
petite servante de ses soeurs.

Dans cet esprit d'humilit, elle s'efforait d'obir  toutes
indistinctement.

Un soir, pendant sa maladie, la communaut devait se runir  l'ermitage
du Sacr-Coeur pour chanter un cantique. Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus, dj mine par la fivre, s'y tait pniblement rendue;
elle y arriva puise et dut s'asseoir aussitt. Une religieuse lui fit
signe de se lever pour chanter le cantique. Sans hsiter, l'humble
enfant se leva et, malgr la fivre et l'oppression, resta debout
jusqu' la fin.

L'infirmire lui avait conseill de faire tous les jours une petite
promenade d'un quart d'heure dans le jardin. Ce conseil devenait un
ordre pour elle. Un aprs-midi, une soeur, la voyant marcher avec
beaucoup de peine, lui dit: Vous feriez bien mieux de vous reposer,
votre promenade ne peut vous tre profitable dans de pareilles
conditions, vous vous puisez, voil tout!--C'est vrai, rpondit cette
enfant d'obissance, mais savez-vous ce qui me donne des forces?... Eh
bien! _je marche pour un missionnaire_. Je pense que l-bas, bien loin,
l'un d'eux est peut-tre puis dans ses courses apostoliques; et, pour
diminuer ses fatigues, j'offre les miennes au bon Dieu.

       *       *       *       *       *

Elle donnait  ses novices de sublimes exemples de dtachement:

Une anne, pour la fte de la Mre Prieure, nos familles et les ouvriers
du monastre avaient envoy des gerbes de fleurs. Thrse les disposait
avec got, quand une soeur converse lui dit d'un ton mcontent: On
voit bien que ces gros bouquets-l ont t donns par votre famille;
ceux des pauvres gens vont encore tre dissimuls! Un doux sourire fut
la seule rponse de la sainte carmlite. Aussitt, malgr le peu
d'harmonie qui devait rsulter du changement, elle mit au premier rang
les bouquets des pauvres.

Pleine d'admiration devant une si grande vertu, la soeur alla
s'accuser de son imperfection  la Rvrende Mre Prieure, louant
hautement la patience et l'humilit de Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus.

Aussi, quand la _Petite Reine_ eut quitt la terre d'exil pour le
royaume de son Epoux, cette mme soeur, pleine de foi en sa puissance,
approcha son front des pieds glacs de la virginale enfant, lui
demandant pardon de sa faute d'autrefois. Au mme instant, elle se
sentit gurie d'une anmie crbrale qui, depuis de longues annes, lui
interdisait tout travail intellectuel, mme la lecture et l'oraison
mentale.

       *       *       *       *       *

Loin de fuir les humiliations, elle les recherchait avec empressement;
c'est ainsi qu'elle s'offrit pour aider une soeur que l'on savait
difficile  satisfaire; sa proposition gnreuse fut accepte. Un jour
qu'elle venait de subir bien des reproches, une novice lui demanda
pourquoi elle avait l'air si heureux. Quelle ne fut pas sa surprise en
entendant cette rponse: C'est que ma Soeur *** vient de me dire des
choses dsagrables. Oh! qu'elle m'a fait plaisir! Je voudrais
maintenant la rencontrer afin de pouvoir lui sourire. Au mme instant
cette soeur frappe  la porte, et la novice merveille put voir
comment pardonnent les saints.

Je planais tellement au-dessus de toutes choses, dira-t-elle plus tard,
que je m'en allais fortifie des humiliations.

       *       *       *       *       *

A toutes ces vertus, elle joignait un courage extraordinaire. Ds son
entre,  quinze ans, sauf les jenes, on lui laissa suivre toutes les
pratiques de notre rgle austre. Parfois, ses compagnes du noviciat
remarquaient sa pleur et essayaient de la faire dispenser, soit de
l'Office du soir ou du lever matinal; la vnre Mre Prieure[142]
n'accdait point  leurs demandes: Une me de cette trempe,
disait-elle, ne doit pas tre traite comme une enfant, les dispenses ne
sont pas faites pour elle. Laissez-la, Dieu la soutient. D'ailleurs, si
elle est malade, elle doit venir le dire elle-mme.

Mais Thrse avait ce principe qu'il _faut aller jusqu'au bout de ses
forces avant de se plaindre._ Que de fois elle s'est rendue  Matines
avec des vertiges ou de violents maux de tte! Je puis encore marcher,
se disait-elle, eh bien, je dois tre  mon devoir! Et, grce  cette
nergie, elle accomplissait simplement des actes hroques.

Son estomac dlicat s'accommodait difficilement de la nourriture frugale
du Carmel; certains aliments la rendaient malade; mais elle savait si
bien le cacher que personne ne le souponna jamais. Sa voisine de table
dit avoir, en vain, essay de deviner quels taient les mets de son
got. Aussi, les soeurs de la cuisine, la voyant si peu difficile, lui
servaient invariablement les restes.

C'est seulement pendant sa dernire maladie, lorsqu'on lui ordonna de
dire ce qui lui faisait mal, que sa mortification fut dvoile.

Quand Jsus veut qu'on souffre, disait-elle alors, il faut absolument
en passer par l. Ainsi, pendant que ma soeur Marie du Sacr-Coeur
(sa soeur Marie) tait provisoire, elle s'efforait de me soigner avec
la tendresse d'une mre, et je paraissais bien gte! Pourtant que de
mortifications elle me faisait faire! car elle me servait selon ses
gots, absolument opposs aux miens!

       *       *       *       *       *

Son esprit de sacrifice tait universel. Tout ce qu'il y avait de plus
pnible et de moins agrable, elle s'empressait de le saisir comme la
part qui lui tait due; tout ce que Dieu lui demandait, elle le lui
donnait, sans retour sur elle-mme.

Pendant mon postulat, dit-elle, il me cotait beaucoup de faire
certaines mortifications extrieures, en usage dans nos monastres; mais
jamais je n'ai cd  mes rpugnances: il me semblait que le Crucifix du
prau me regardait avec des yeux suppliants et me mendiait ces
sacrifices.

Sa vigilance tait telle qu'elle ne laissait inobservs aucune des
recommandations de sa Mre Prieure, aucun de ces petits rglements qui
rendent la vie religieuse si mritoire. Une soeur ancienne, ayant
remarqu sa fidlit extraordinaire sur ce point, la considra ds lors
comme une sainte.

Elle se plat  dire qu'elle ne faisait pas de grandes pnitences: c'est
que sa ferveur comptait pour rien celles qui lui taient permises. Il
arriva pourtant qu'elle fut malade pour avoir port trop longtemps une
petite croix de fer dont les pointes s'taient enfonces dans sa chair.
Cela ne me serait pas arriv pour si peu de chose, disait-elle ensuite,
si le bon Dieu n'avait voulu me faire comprendre que les macrations des
saints ne sont pas faites pour moi, ni pour les petites mes qui
marcheront par la mme voie d'enfance.

       *       *       *       *       *

_Les mes les plus chries de mon Pre_, disait un jour Ntre-Seigneur
 sainte Thrse, _sont celles qu'il prouve le plus; et la grandeur de
leurs preuves est la mesure de son amour_. Thrse tait une de ces
mes les plus chries de Dieu; et il allait mettre le comble  son amour
en l'immolant dans un cruel martyre.

Nous connaissons l'appel du Vendredi-Saint, 3 avril 1896, o, suivant
son expression, elle entendit _comme un lointain murmure qui lui
annonait l'arrive de l'Epoux_. De longs mois, bien douloureux,
devaient s'couler encore avant cette heure bnie de la dlivrance.

Le matin de ce Vendredi-Saint, elle sut si bien faire croire que son
crachement de sang serait sans consquence, que la Mre Prieure lui
permit d'accomplir toutes les pnitences prescrites par la rgle, ce
jour-l. Dans l'aprs-midi, une novice l'aperut nettoyant des fentres.
Elle avait le visage livide et, malgr son nergie, semblait  bout de
forces. La voyant si puise, cette novice qui la chrissait fondit en
larmes, la suppliant de lui permettre de demander pour elle quelque
soulagement. Mais sa jeune matresse le lui dfendit expressment,
disant qu'elle pouvait bien supporter une lgre fatigue en ce jour o
Jsus avait tant souffert pour elle.

Bientt une toux persistante inquita la Rvrende Mre. Elle soumit
soeur Thrse de l'Enfant-Jsus  un rgime fortifiant, et la toux
disparut pour quelques mois.

Vraiment, disait alors notre chre petite soeur, la maladie est une
trop lente conductrice, _je ne compte que sur l'amour_.

Fortement tente de rpondre  l'appel du Carmel d'Hano qui la
demandait avec instances, elle commena une neuvaine au vnrable
Thophane Vnard, dans le but d'obtenir sa complte gurison. Hlas!
cette neuvaine devint le point de dpart d'un tat des plus graves.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir, comme Jsus, _pass dans le monde en faisant le bien_;
aprs avoir t oublie, mconnue comme lui, notre petite sainte allait
 sa suite gravir un douloureux Calvaire.

Habitue  la voir toujours souffrir, et cependant rester toujours
vaillante, sa Mre Prieure, inspire de Dieu sans doute, lui permit de
suivre les exercices de communaut dont certains la fatiguaient
extrmement.

Le soir venu, l'hroque enfant devait monter seule l'escalier du
dortoir; s'arrtant  chaque marche pour reprendre haleine, elle
regagnait pniblement sa cellule, et y arrivait tellement puise qu'il
lui fallait parfois--elle l'avoua plus tard--une heure pour se
dshabiller. Et, aprs tant de fatigues, c'tait sur sa dure paillasse
qu'il lui fallait passer le temps du repos.

Aussi les nuits taient-elles trs mauvaises; et, comme on lui demandait
si quelque secours ne lui tait pas ncessaire dans ces heures de
souffrance: Oh! non, rpondit-elle; je m'estime bien heureuse, au
contraire, de me trouver dans une cellule assez retire pour n'tre pas
entendue de mes soeurs. Je suis contente de souffrir seule; ds que je
suis plainte et comble de dlicatesses, _je ne jouis plus_.

Sainte enfant!... Quel empire aviez-vous donc acquis sur vous-mme pour
pouvoir dire en toute vrit ces sublimes paroles!... Ainsi, ce qui nous
cause  nous tant de dplaisir: l'oubli des cratures, devenait votre
jouissance!..... Ah! comme votre divin Epoux savait bien vous la mnager
cette amre jouissance qui vous tait si douce!

On lui faisait souvent des pointes de feu sur le ct. Un jour qu'elle
en avait particulirement souffert, elle se reposait dans sa cellule
pendant la rcration. Elle entendit alors  la cuisine une soeur
parler d'elle en ces termes: Ma soeur Thrse de l'Enfant-Jsus va
bientt mourir; et je me demande vraiment ce que notre Mre en pourra
dire aprs sa mort. Elle sera bien embarrasse, car cette petite
soeur, tout aimable qu'elle est, n'a pour sur rien fait qui vaille la
peine d'tre racont.

L'infirmire qui avait tout entendu lui dit:

Si vous vous tiez appuye sur l'opinion des cratures, vous seriez
bien dsillusionne aujourd'hui.

--L'opinion des cratures! ah! heureusement le bon Dieu m'a toujours
fait la grce d'y tre absolument indiffrente. Ecoutez une petite
histoire qui a achev de me montrer ce qu'elle vaut:

Quelques jours aprs ma prise d'habit, j'allais chez notre Mre. Une
soeur du voile blanc qui s'y trouvait dit en m'apercevant: Ma Mre,
vous avez reu l une novice qui vous fait honneur! A-t-elle bonne mine!
J'espre qu'elle suivra longtemps la rgle! J'tais toute contente du
compliment, quand une autre soeur du voile blanc, arrivant  son tour,
dit: Mais, ma pauvre petite soeur Thrse de l'Enfant-Jsus, que vous
avez l'air fatigu! Vous avez une mine qui fait trembler; si cela
continue vous ne suivrez pas longtemps la rgle!... Je n'avais pourtant
que seize ans; mais cette petite anecdote me donna une exprience telle,
que depuis je ne comptai plus pour rien l'opinion si variable des
cratures.

--On dit que vous n'avez jamais beaucoup souffert?

Souriant alors, et montrant un verre contenant une potion d'un rouge
clatant:

Voyez-vous ce petit verre, dit-elle, on le croirait plein d'une liqueur
dlicieuse; en ralit, je ne prends rien de plus amer. Eh bien, c'est
l'image de ma vie: aux yeux des autres, elle a toujours revtu les plus
riantes couleurs; il leur a sembl que je buvais une liqueur exquise; et
c'tait de l'amertume! Je dis, de l'amertume, et pourtant ma vie n'a pas
t amre, car j'ai su faire ma joie et ma douceur de toute amertume.

--Vous souffrez beaucoup en ce moment, n'est-ce pas?

--Oui, mais je l'ai tant dsir!

Que nous avons de peine de vous voir tant souffrir, et de penser que
peut-tre vous souffrirez davantage encore, lui disaient ses novices.

--Oh! ne vous affligez pas pour moi, _j'en suis venue  ne plus pouvoir
souffrir, parce que toute souffrance m'est douce_. D'ailleurs, vous avez
bien tort de penser  ce qui peut arriver de douloureux dans l'avenir,
c'est comme se mler de crer! Nous qui courons dans la voie de l'amour,
il ne faut jamais nous tourmenter de rien. Si je ne souffrais pas de
minute en minute, il me serait impossible de garder la patience; mais je
ne vois que le moment prsent, j'oublie le pass et je me garde bien
d'envisager l'avenir. Si on se dcourage, si parfois on dsespre, c'est
parce qu'on pense au pass et  l'avenir. Cependant, priez pour moi:
souvent, lorsque je supplie le Ciel de venir  mon secours, c'est alors
que je suis Je plus dlaisse!

--Comment faites-vous pour ne pas vous dcourager dans ces
dlaissements?

--Je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je les
remercie quand mme; _je cros qu'ils veulent voir jusqu'o je pousserai
mon esprance_... Mais ce n'est pas en vain que la parole de Job est
entre dans mon coeur: Quand mme Dieu me tuerait, j'esprerais
encore en lui[143]! Je l'avoue, j'ai t longtemps avant de m'tablir 
ce degr d'abandon; maintenant j'y suis, _le Seigneur m'a prise et m'a
pose l_!

Mon coeur est plein de la volont de Jsus, disait-elle encore;
aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela ne pntre pas
jusqu'au fond; c'est un rien qui glisse facilement, comme l'huile sur la
surface d'une eau limpide. Ah! si mon me n'tait pas remplie d'avance,
s'il fallait qu'elle le ft par les sentiments de joie ou de tristesse
qui se succdent si vite, ce serait un flot de douleur bien amer! mais
ces alternatives ne font qu'effleurer mon me; aussi je reste toujours
dans une paix profonde que rien ne peut troubler.

Pourtant son me tait enveloppe d'paisses tnbres: ses tentations
contre la foi, toujours vaincues et toujours renaissantes, taient l
pour lui enlever tout sentiment de bonheur  la pense de sa mort
prochaine.

Si je n'avais pas l'preuve qu'il est impossible de comprendre,
disait-elle, je crois que je mourrais de joie  la pense de quitter
bientt cette terre.

Le divin Matre voulait, par cette preuve, achever de la purifier et
lui permettre, non plus seulement de marcher  pas rapides, mais de
voler dans sa _petite voie de confiance et d'abandon_. Ses paroles le
prouvent  chaque instant:

Je ne dsire pas plus mourir que vivre; si le Seigneur m'offrait de
choisir, je ne choisirais rien; je ne veux que ce qu'il veut; _c'est ce
qu'il fait que j'aime_!

Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances de la
maladie, si grandes soient-elles. Le bon Dieu m'a toujours secourue: il
m'a aide et conduite par la main ds ma plus tendre enfance... je
compte sur Lui. La souffrance pourra atteindre les limites extrmes,
mais je suis sre qu'il ne m'abandonnera jamais.

       *       *       *       *       *

Une telle confiance devait exciter la fureur du dmon qui, aux derniers
moments, met en oeuvre toutes ses ruses infernales pour essayer de
semer le dsespoir dans les coeurs.

Hier soir, disait-elle  Mre Agns de Jsus, je fus prise d'une
vritable angoisse et mes tnbres augmentrent. Je ne sais quelle voix
maudite me disait: Es-tu sre d'tre aime de Dieu? Est-il venu te le
dire? Ce n'est pas l'opinion de quelques cratures qui te justifiera
devant lui.

Il y avait longtemps que je souffrais de ces penses lorsqu'on vint
m'apporter votre billet vraiment providentiel. Vous me rappeliez, ma
Mre, tous les privilges de Jsus sur mon me; et, comme si mon
angoisse vous et t rvle, vous me disiez que j'tais grandement
chrie de Dieu, et  la veille de recevoir de sa main la couronne
ternelle. Dj le calme et la joie renaissaient dans mon coeur.
Cependant je me dis encore: C'est l'affection de ma petite Mre pour
moi qui lui fait crire ces paroles. Immdiatement alors je fus
inspire de prendre le saint Evangile, et, l'ouvrant au hasard, mes yeux
tombrent sur ce passage que je n'avais jamais remarqu: _Celui que
Dieu a envoy dit les mmes choses que Dieu, parce qu'il ne lui a pas
communiqu son esprit avec mesure._[144]

Je m'endormis ensuite tout  fait console. C'est vous, ma Mre, que le
bon Dieu a envoye pour moi, et je dois vous croire, puisque vous dites
les mmes choses que Dieu.

       *       *       *       *       *

Dans le courant du mois d'aot, elle resta plusieurs jours comme hors
d'elle-mme, nous conjurant de faire prier pour elle. Jamais nous ne
l'avions vue ainsi. Dans cet tat d'angoisse inexprimable, nous
l'entendions rpter:

Oh! comme il faut prier pour les agonisants! si l'on savait!

Une nuit, elle supplia l'infirmire de jeter de l'eau bnite sur son lit
en disant:

Le dmon est autour de moi; je ne le vois pas, mais je le sens... il me
tourmente, il me tient comme avec une main de fer pour m'empcher de
prendre le plus lger soulagement; il augmente mes maux afin que je me
dsespre... Et je ne puis pas prier! Je puis seulement regarder la
Sainte Vierge et dire: Jsus! Combien elle est ncessaire la prire des
Compiles: _Procul recedant somnia, et noctium phantasmata!_
Dlivrez-nous des fantmes de la nuit.

J'prouve quelque chose de mystrieux, je ne souffre pas pour moi, mais
pour une autre me..... et le dmon ne veut pas.

L'infirmire, vivement impressionne, alluma un cierge bnit et l'esprit
de tnbres s'enfuit pour ne plus revenir. Cependant notre petite
soeur resta jusqu' la fin dans de douloureuses angoisses.

Un jour, tandis qu'elle regardait le ciel, on lui fit cette rflexion:

Bientt vous habiterez au del du ciel bleu; aussi avec quel amour vous
le contemplez!

Elle se contenta de sourire et dit ensuite  la Mre Prieure:

Ma Mre, nos soeurs ne savent pas ma souffrance! En regardant le
firmament d'azur, je ne pensais qu' trouver joli ce ciel matriel;
_l'autre m'est de plus en plus ferm..._ J'ai d'abord t afflige de la
rflexion que l'on m'a faite, puis une voix intrieure m'a rpondu:
_Oui, tu regardais le ciel par amour. Puisque ton me est entirement
livre  l'amour, toutes tes actions, mme les plus indiffrentes, sont
marques de ce cachet divin._ A l'instant j'ai t console.

En dpit des tnbres qui l'enveloppaient tout entire, de temps en
temps le Gelier divin entrouvrait la porte de son obscure prison;
c'tait alors un transport d'abandon, de confiance et d'amour.

Se promenant un jour au jardin, soutenue par une de ses soeurs, elle
s'arrta devant le tableau ravissant d'une petite poule blanche tenant
abrite sous ses ailes sa gracieuse famille. Bientt ses yeux se
remplirent de larmes, et, se tournant vers sa chre conductrice, elle
lui dit: Je ne puis rester davantage, rentrons vite...

Et, dans sa cellule, elle pleura longtemps sans pouvoir articuler une
seule parole. Enfin, regardant sa soeur avec une expression toute
cleste, elle ajouta:

Je pensais  Notre-Seigneur,  l'aimable comparaison qu'il a prise pour
nous faire croire  sa tendresse. Toute ma vie, c'est cela qu'il a fait
pour moi: _il m'a entirement cache sous ses ailes!_ Je ne puis rendre
ce qui s'est pass dans mon coeur. Ah! le bon Dieu fait bien de se
voiler  mes regards, de me montrer rarement et comme _ travers les
barreaux_[145] les effets de sa misricorde; je sens que je ne pourrais
en supporter la douceur.

       *       *       *       *       *

Nous ne pouvions nous rsigner  perdre ce trsor de vertus, et, le 5
juin 1897, nous commenmes une fervente neuvaine  Notre-Dame des
Victoires, esprant qu'une fois encore elle relverait par un miracle la
_petite fleur_ de son amour. Mais elle nous fit la mme rponse que le
vnrable martyr Thophane, et nous dmes accepter gnreusement la
perspective amre d'une prochaine sparation.

Au commencement de juillet, son tat devint trs grave, et on la
descendit enfin  l'infirmerie.

Voyant sa cellule vide, et sachant qu'elle n'y remonterait jamais, Mre
Agns de Jsus lui dit:

Quand vous ne serez plus avec nous, quelle peine j'aurai en regardant
cette cellule!

--Pour vous consoler, ma petite Mre, vous penserez que je suis bien
heureuse l-haut, et qu'une grande partie de mon bonheur, je l'ai acquis
dans cette petite cellule; car, ajouta-t-elle en levant vers le ciel son
beau regard profond, _j'y ai beaucoup souffert_; j'aurais t heureuse
d'y mourir.

       *       *       *       *       *

[Illustration: _D'aprs un phot. prise dans le jardin du monastre._

VUE GNRALE DU CARMEL DE LISIEUX]

[Illustration: L'infirmerie et la cellule de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus sont marques d'une [+]. La premire au rez-de-chausse,
la deuxime au premier tage.--La Servante de Dieu, le jour o elle
pleura en voyant la petite poule blanche, se trouvait dans la prairie,
au premier plan vers la gauche.

Au fond de ce clotre se trouve l'infirmerie de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus. Ou aperoit le lit o elle mourut et le fauteuil qui fut
a son usage pendant sa maladie.]

En entrant  l'infirmerie, le regard de Thrse se tourna d'abord vers
la Vierge miraculeuse que nous y avions installe. Il serait impossible
de traduire l'expression de ce regard: Que voyez-vous? lui dit sa
soeur Marie,--celle-l mme qui, dans son enfance, fut tmoin de son
extase et lui servit aussi de mre.--Elle rpondit:

Jamais elle ne m'a paru si belle!... mais aujourd'hui c'est la statue;
_autrefois, vous savez bien que ce n'tait pas la statue..._

Souvent depuis, l'anglique enfant fut console de la mme manire. Un
soir elle s'cria:

Que je l'aime la Vierge Marie! Si j'avais t prtre, que j'aurais bien
parl d'elle! On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable.
_Elle est plus mre que reine!_ J'ai entendu dire que son clat clipse
tous les saints, comme le soleil  son lever fait disparatre les
toiles. Mon Dieu! que cela est trange! Une mre qui fait disparatre
la gloire de ses enfants! Moi, je pense tout le contraire; je crois
qu'elle augmentera de beaucoup la splendeur des lus... La Vierge Marie!
comme il me semble que sa vie tait simple!

Et, continuant son discours, elle nous fit une peinture si suave, si
dlicieuse de l'intrieur de la sainte Famille, que nous en restmes
dans l'admiration.

       *       *       *       *       *

Une preuve bien sensible l'attendait. Depuis le 16 aot jusqu'au 30
septembre, jour bienheureux de sa communion ternelle,  cause de
vomissements qui se produisaient sans cesse, il ne lui fut plus possible
de recevoir la sainte Eucharistie. Le Pain des Anges! qui donc l'avait
plus aim que ce sraphin de la terre? Combien de fois, mme en plein
hiver de cette dernire anne, aprs ses nuits de cruelles souffrances,
la courageuse enfant se leva ds le matin, pour se rendre  la Table
sainte! Elle ne croyait jamais acheter trop cher le bonheur de s'unir 
son Dieu.

Avant d'tre prive de cette nourriture cleste, Notre-Seigneur la
visita souvent sur son lit de douleur. La communion du 16 juillet, fte
de Notre-Dame du Mont-Carmel, fut particulirement touchante. Pendant la
nuit, elle composa le couplet suivant qui devait tre chant avant la
communion:

    Toi qui connais ma petitesse extrme,
    Tu ne crains pas de t'abaisser vers moi!
    Viens en mon coeur,  Sacrement que j'aime;
    Viens en mon coeur... il aspire vers toi.
    Je veux, Seigneur, que ta bont me laisse
    Mourir d'amour aprs cette faveur;
    Jsus! entends le cri de ma tendresse,
        Viens en mon coeur!

Le matin, au passage du Saint Sacrement, le pav de nos clotres
disparaissait sous les fleurs des champs et les roses effeuilles. Un
jeune prtre, devant clbrer, ce jour-l mme, sa premire Messe dans
notre chapelle, porta le Viatique sacr  notre douce malade. Et soeur
Marie de l'Eucharistie, dont la voix mlodieuse avait des vibrations
clestes, chanta selon son dsir:

    Mourir d'amour, c'est un bien doux martyre,
    Et c'est celui que je voudrais souffrir.
    O Chrubins! accordez votre lyre,
    Car, je le sens, mon exil va finir...

           *       *       *       *       *

    Divin Jsus, ralise mon rve:
        Mourir d'amour!

Quelques jours aprs, la petite victime de Jsus se trouva plus mal; et,
le 30 juillet, elle reut l'Extrme-Onction. Toute radieuse elle disait
alors:

La porte de ma sombre prison est entr'ouverte, je suis dans la joie,
surtout depuis que notre Pre Suprieur m'a assur que mon me ressemble
aujourd'hui  celle d'un petit enfant aprs le baptme.

Sans doute, elle pensait s'envoler bien vite au milieu de la blanche
phalange des Saints Innocents. Elle ne savait pas que deux mois de
martyre la sparaient encore de sa dlivrance.

Un jour, elle dit  la Mre Prieure:

Ma Mre, je vous en prie, donnez-moi la permission de mourir...
Laissez-moi offrir ma vie  telle intention...

Et, comme cette permission lui tait refuse:

Eh bien, reprit-elle, je sais qu'en ce moment le bon Dieu dsire tant
_une petite grappe de raisin_, que personne ne veut lui offrir, qu'il va
bien tre oblig _de venir la voler..._ Je ne demande rien, ce serait
sortir de ma voie d'abandon, je prie seulement la Vierge Marie de
rappeler  son Jsus le titre de _Voleur_ qu'il s'est donn lui-mme
dans le saint Evangile, afin qu'il n'oublie pas de venir _me voler_.

Un jour, on lui apporta une gerbe d'pis de bl. Elle en prit un
tellement charg de grains qu'il s'inclinait sur sa tige, et le
considra longtemps... puis elle dit  la Mre Prieure:

Ma Mre, cet pi est l'image de mon me: _le bon Dieu m'a charge de
grces pour moi et pour bien d'autres!_.... Ah! je veux m'incliner
toujours sous l'abondance des dons clestes, reconnaissant que tout
vient d'en haut.

Elle ne se trompait pas: oui, son me tait charge de grces... et
qu'il semblait facile de distinguer l'Esprit de Dieu se louant lui-mme
par cette bouche innocente!

Cet Esprit de vrit n'avait-il pas dj fait crire  la grande Thrse
d'Avila:

_Avec une humble et sainte prsomption, que les mes arrives  l'union
divine se tiennent en haute estime, qu'elles aient sans cesse devant les
yeux le souvenir des bienfaits reus et se gardent bien de croire faire
acte a humilit en ne reconnaissant pas les grces de Dieu. N'est-il
pas clair qu'un souvenir fidle des bienfaits augmente l'amour envers le
bienfaiteur? Comment celui qui ignore les richesses dont il est
possesseur pourra-t-il en faire part et les distribuer avec
libralit?_

       *       *       *       *       *

Ce n'est pas la seule fois que _la petite Thrse de Lisieux_ pronona
des paroles vritablement inspires.

Au mois d'avril 1895, alors qu'elle tait trs bien portante, elle fit
cette confidence  une religieuse ancienne et digne de foi:

Je mourrai bientt; je ne vous dis pas que ce soit dans quelques mois;
_mais, dans 2 ou 3 ans au plus: je le sens par ce qui se passe dans mon
me_.

Les novices lui tmoignaient leur surprise de la voir deviner leurs plus
intimes penses:

Voici mon secret, leur dit-elle: je ne vous fais jamais d'observations
sans invoquer la Sainte Vierge, je lui demande de m'inspirer ce qui doit
vous faire le plus de bien; et moi-mme je suis souvent tonne des
choses que je vous enseigne. Je sens simplement, en vous les disant, que
je ne me trompe pas et que Jsus vous parle par ma bouche.

Pendant sa maladie, une de ses soeurs venait d'avoir un moment de
pnible angoisse, presque de dcouragement,  la pense d'une invitable
et prochaine sparation. Entrant aussitt aprs  l'infirmerie, sans
rien laisser paratre de sa peine, elle fut bien surprise d'entendre
notre sainte malade lui dire d'un ton srieux et triste: Il ne faudrait
pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'esprance!

Une de nos Mres, tant venue la visiter, lui rendait un lger service.
Que je serais heureuse, pensait-elle, si cet ange me disait: Au Ciel,
je vous rendrai cela!--Au mme instant, soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus se tournant vers elle, lui dit: Ma Mre, _au Ciel je
vous rendrai cela_!

Mais le plus surprenant, c'est qu'elle paraissait avoir conscience de la
mission pour laquelle le Seigneur l'avait envoye ici-bas. Le voile de
l'avenir semblait tomb devant elle; et, plus d'une fois, elle nous en
rvla les secrets en des prophties dj ralises:

_Je n'ai jamais donn au bon Dieu que de l'amour, disait-elle, il me
rendra de l'amour._--APRS MA MORT, JE FERAI TOMBER UNE PLUIE DE ROSES.

Une Soeur lui parlait de la batitude du ciel. Elle l'interrompit,
disant: Ce n'est pas cela qui m'attire...

--Quoi donc?

--Oh! c'est l'AMOUR! Aimer, tre aime, _et revenir sur la terre pour
faire aimer l'_AMOUR.

Un soir, elle accueillit Mre Agns de Jsus avec une expression toute
particulire de joie sereine:

Ma Mre, quelques notes d'un concert lointain viennent d'arriver
jusqu' moi, et j'ai pens que bientt j'entendrai des mlodies
incomparables; mais cette esprance n'a pu me rjouir qu'un instant; une
seule attente fait battre mon coeur: _c'est l'amour que je recevrai et
celui que je pourrai donner!_

_Je sens que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon
Dieu comme je l'aime... de donner ma petite voie aux mes._ JE VEUX
PASSER MON CIEL A FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE. _Ce n'est pas impossible,
puisqu'au sein mme de la vision batifique, les anges veillent sur
nous. Non, je ne pourrai prendre aucun repos jusqu' la fin du monde!
Mais lorsque l'ange aura dit: Le temps n'est plus[146]! alors je me
reposerai, je pourrai jouir, parce que le nombre des lus sera complet._

--Quelle petite voie voulez-vous donc enseigner aux mes?

--Ma Mre, _c'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de
la confiance et du total abandon_. Je veux leur indiquer les petits
moyens qui m'ont si parfaitement russi; leur dire qu'il n'y a qu'une
seule chose  faire ici-bas: _jeter  Jsus les fleurs des petits
sacrifices, le prendre par des caresses! C'est comme cela que je l'ai
pris, et c'est pour cela que je serai si bien reue!_

Si je vous induis en erreur avec ma petite voie d'amour, disait-elle 
une novice, ne craignez pas que je vous la laisse suivre longtemps. Je
vous apparatrais bientt pour vous dire de prendre une autre route;
mais, si je ne reviens pas, croyez  la vrit de mes paroles: _on n'a
jamais trop de confiance envers le bon Dieu, si puissant et si
misricordieux! On obtient de lui tout autant qu'on en espre!..._

La veille de la fte de Notre-Dame du Mont-Carmel une novice lui dit:

Si vous alliez mourir demain, aprs la communion, ce serait une si
belle mort qu'elle me consolerait de toute ma peine, il me semble.

Et Thrse rpondit vivement:

Mourir aprs la communion! Un jour de grande fte! Non, il n'en sera
pas ainsi: _les petites mes ne pourraient pas imiter cela_. Dans ma
petite voie, il n'y a que des choses trs ordinaires; _il faut que tout
ce que je fais, les petites mes puissent le faire_.

Elle crivait encore  l'un de ses frres missionnaires:

Ce qui m'attire vers la Patrie des cieux, c'est l'appel du Seigneur,
c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant dsir, et la pense
que je pourrai le faire aimer _d'une multitude d'mes_ qui le bniront
ternellement.

Et une autre fois:

Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon dsir est de
travailler encore pour l'Eglise et les mes; je le demande  Dieu et je
suis certaine qu'il m'exaucera. Vous voyez que, si je quitte dj le
champ de bataille, ce n'est pas avec le dsir goste de me reposer.
Depuis longtemps la souffrance est devenue mon ciel ici-bas; et j'ai du
mal  concevoir comment il me sera possible de m'acclimater dans un pays
o la joie rgne sans aucun mlange de tristesse. Il faudra que Jsus
transforme tout  fait mon me, autrement je ne pourrais supporter les
dlices ternelles.

       *       *       *       *       *

Oui, la souffrance tait devenue son ciel sur la terre; elle lui
souriait, comme nous sourions au bonheur.

Quand je souffre beaucoup, disait-elle, quand il m'arrive des choses
pnibles, dsagrables, au lieu de prendre un air triste, j'y rponds
par un sourire. Au dbut, je ne russissais pas toujours; mais
maintenant, c'est une habitude que je suis bien heureuse d'avoir
contracte.

Une de nos soeurs doutait de sa patience. Un jour, en la visitant,
elle vit sur son visage une expression de joie cleste et voulut en
savoir la cause.

C'est parce que je ressens une trs vive douleur, rpondit Thrse; je
me suis toujours efforce d'aimer la souffrance et de lui faire bon
accueil.

Pourquoi tes-vous si gaie ce matin? lui demandait Mre Agns de
Jsus.

--C'est parce que j'ai eu deux petites peines; rien ne me donne de
_petites joies_ comme les _petites peines_.

Et une autre fois:

Vous avez eu bien des preuves aujourd'hui?

--Oui, mais... puisque je les aime!... J'aime tout ce que le bon Dieu me
donne.

--C'est affreux ce que vous souffrez?

--Non, ce n'est pas affreux; une petite victime d'amour pourrait-elle
trouver affreux ce que son Epoux lui envoie? Il me donne  chaque
instant ce que je puis supporter; pas davantage; et si, le moment
d'aprs, il augmente ma souffrance, il augmente aussi ma force.

Cependant, je ne pourrais jamais lui demander des souffrances plus
grandes, _car je suis trop petite_; elles deviendraient alors mes
souffrances  moi, il faudrait que je les supporte toute seule; _et je
n'ai jamais rien pu faire toute seule_.

       *       *       *       *       *

Ainsi parlait au lit de mort cette vierge sage et prudente dont la
lampe, toujours remplie de l'huile des vertus, brilla jusqu' la fin.

Si l'Esprit-Saint nous dit au livre des Proverbes: _La doctrine d'un
homme se prouve par sa patience_[147], celles qui l'ont entendue
peuvent croire  sa doctrine, maintenant qu'elle l'a prouve par une
patience invincible.

       *       *       *       *       *

A chaque visite, le mdecin nous tmoignait son admiration: Ah! si vous
saviez ce qu'elle endure! Jamais je n'ai vu souffrir autant avec cette
expression de joie surnaturelle. C'est un ange! Et comme nous lui
exprimions notre chagrin  la pense de perdre un pareil trsor:--Je ne
pourrai la gurir, c'est une me qui n'est pas faite pour la terre.

Voyant son extrme faiblesse, il ordonnait des potions fortifiantes.
Thrse s'en attrista d'abord,  cause de leur prix lev; puis elle
nous dit:

Maintenant je ne m'afflige plus de prendre des remdes chers, car j'ai
lu que sainte Gertrude s'en rjouissait en pensant que tout serait 
l'avantage de nos bienfaiteurs, puisque Ntre-Seigneur a dit: _Ce que
vous ferez au plus petit d'entre les miens, c'est  moi-mme que vous le
ferez._[148]

Je suis convaincue de l'inutilit des mdicaments pour me gurir,
ajoutait-elle; mais je me suis arrange avec le bon Dieu pour qu'il en
fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps, ni les
moyens de se soigner.

       *       *       *       *       *

Touch des prvenances de sa petite pouse, le Seigneur, qui ne se
laisse jamais vaincre en gnrosit, l'entourait aussi de ses divines
attentions: tantt, c'taient des gerbes fleuries envoyes par sa
famille, tantt un petit rouge-gorge qui venait sautiller sur son lit,
la regardant d'un air de connaissance et lui faisant mille gentillesses.

Ma Mre, disait alors notre enfant, je suis profondment mue des
dlicatesses du bon Dieu pour moi;  l'extrieur, j'en suis comble...
et cependant je demeure dans les plus noires tnbres!... Je souffre
beaucoup... oui, beaucoup! mais avec cela, _je suis dans une paix
tonnante_: tous mes dsirs ont t raliss... je suis pleine de
confiance.

       *       *       *       *       *

Quelque temps aprs, elle racontait ce trait touchant:

Un soir,  l'heure du grand silence, l'infirmire vint me mettre aux
pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture d'iode sur la
poitrine.

J'tais consume par la fivre, une soif ardente me dvorait. En
subissant ces remdes, je ne pus m'empcher de me plaindre 
Ntre-Seigneur: Mon Jsus, lui dis-je, vous en tes tmoin, je brle et
l'on m'apporte encore de la chaleur et du feu! Ah! si j'avais, au lieu
de tout cela, un demi-verre d'eau, comme je serais bien plus
soulage!... Mon Jsus! _votre petite fille a bien soif!_ Mais elle est
heureuse pourtant de trouver l'occasion de manquer du ncessaire, afin
de mieux vous ressembler et pour sauver des mes.

Bientt l'infirmire me quitta, et je ne comptais plus la revoir que le
lendemain matin, lorsqu' ma grande surprise elle revint quelques
minutes aprs, apportant une boisson rafrachissante: Je viens de
penser  l'instant que vous pourriez avoir soif, me dit-elle, dsormais
je prendrai l'habitude de vous offrir ce soulagement tous les soirs. Je
la regardai, interdite, et, quand je fus seule, je me mis  fondre en
larmes. Oh! que notre Jsus est bon! Qu'il est doux et tendre! Que son
coeur est facile  toucher!

       *       *       *       *       *

Une des dlicatesses du Coeur de Jsus, qui causrent le plus de joie
 sa petite pouse, fut celle du 6 septembre, jour o, par un fait tout
providentiel, nous remes une relique du vnrable Thophane Vnard.
Plusieurs fois dj, elle avait exprim le dsir de possder quelque
chose ayant appartenu  son bienheureux ami; mais, voyant qu'on n'y
donnait pas suite, elle n'en parlait plus. Aussi son motion fut grande
quand la Mre Prieure lui remit le prcieux objet; elle le couvrit de
baisers et ne voulut plus s'en sparer.

Pourquoi donc chrissait-elle  ce point l'anglique missionnaire? Elle
le confia  ses soeurs bien-aimes dans un entretien touchant:

Thophane Vnard est _un petit saint_, sa vie est tout ordinaire. Il
aimait beaucoup la Vierge Immacule, il aimait beaucoup sa famille.

Appuyant alors sur ces derniers mots:

Moi aussi, j'aime beaucoup ma famille! Je ne comprends pas les saints
qui n'aiment pas leur famille!... Pour souvenir d'adieu, je vous ai
copi certains passages des dernires lettres qu'il crivit  ses
parents; ce sont mes penses, mon me ressemble  la sienne.

Nous transcrivons ici cette lettre que l'on croirait sortie de la plume
et du coeur de notre ange:

     Je ne trouve rien sur la terre qui me rende heureuse; mon coeur
     est trop grand, rien de ce qu'on appelle bonheur en ce monde ne
     peut le satisfaire. Ma pense s'envole vers l'ternit, le temps va
     finir! Mon coeur est paisible comme un lac tranquille ou un ciel
     serein; je ne regrette pas la vie de ce monde: j'ai soif des eaux
     de la vie ternelle...

     Encore un peu et mon me quittera la terre, finira son exil,
     terminera son combat. Je monte au ciel! Je vais entrer dans ce
     sjour des lus, voir des beauts que l'oeil de l'homme n'a
     jamais vues, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais
     entendues, jouir de joies que le coeur n'a jamais gotes... Me
     voici rendue  cette heure que chacune de nous a tant dsire! Il
     est bien vrai que le Seigneur choisit _les petits_ pour confondre
     les grands de ce monde. Je ne m'appuie pas sur mes propres forces,
     mais sur la force de Celui qui, sur la croix, a vaincu les
     puissances de l'enfer.

     Je suis une fleur printanire que le Matre du jardin cueille pour
     son plaisir. Nous sommes toutes des fleurs plantes sur cette terre
     et que Dieu cueille en son temps: un peu plus tt, un peu plus
     tard... Moi, petite phmre, je m'en vais la premire! Un jour
     nous nous retrouverons dans le paradis et nous jouirons du vrai
     bonheur.

SOEUR THRSE DE L'ENFANT-JSUS,

empruntant les paroles de l'anglique martyr Thophane Vnard.


Vers la fin de septembre, comme on lui rapportait quelque chose de ce
qui avait t dit  la rcration, touchant la responsabilit de ceux
qui ont charge d'mes, elles se ranima un instant et pronona ces belles
paroles:

_Pour les petits, ils seront jugs avec une extrme douceur[149]!_ Il
est possible de rester petit, mme dans les charges les plus
redoutables; et n'est-il pas crit qu' la fin _le Seigneur se lvera
pour sauver tous les doux et les humbles de la terre[150]? Il ne dit
pas juger, mais sauver!_

Cependant, le flot de la douleur montait de plus en plus. La faiblesse
devint si excessive que, bientt, la sainte petite malade en fut
rduite  ne plus pouvoir faire, sans secours, le plus lger mouvement.
Entendre parler prs d'elle, mme  voix basse, lui devenait une pnible
souffrance; la fivre et l'oppression ne lui permettaient pas
d'articuler une seule parole, sans ressentir la plus extrme fatigue. En
cet tat pourtant, le sourire ne quitta pas ses lvres. Un nuage
passait-il sur son front? c'tait la crainte de donner  nos soeurs un
surcrot de peine. Jusqu' l'avant-veille de sa mort elle voulut tre
seule la nuit. Cependant, son infirmire se levait plusieurs fois,
malgr ses instances. En l'une de ses visites, elle la trouva les mains
jointes et les yeux levs vers le ciel.

Que faites-vous donc ainsi? lui demanda-t-elle; il faudrait essayer de
dormir.

--Je ne puis pas, ma soeur, je souffre trop! alors je prie.....

--Et que dites-vous  Jsus?

--Je ne lui dis rien, _je l'aime!_

       *       *       *       *       *

Oh! que le _bon Dieu est bon!_... s'criait-elle parfois. Oui, il faut
qu'il soit bien bon pour me donner la force de supporter tout ce que je
souffre.

Un jour elle dit  sa Mre Prieure:

Ma Mre, je voudrais vous confier l'tat de mon me; mais je ne le
puis, je suis trop mue en ce moment.

Et, le soir, elle lui remit ces lignes, traces au crayon, d'une main
tremblante:

O mon Dieu, que vous tes bon pour la petite victime de votre amour
misricordieux! Maintenant mme que vous joignez la souffrance
extrieure aux preuves de mon me, je ne puis dire: _Les angoisses de
la mort m'ont environne._[151] Mais je m'crie, dans ma
reconnaissance: _Je suis descendue dans la valle des ombres de la
mort, cependant, je ne crains aucun mal, parce que vous tes avec moi,
Seigneur._[152]

Quelques-unes croient que vous avez peur de la mort, lui dit sa _petite
Mre_.

--Cela pourra bien arriver, je ne m'appuie jamais sur mes propres
penses, je sais combien je suis faible; mais je veux jouir du sentiment
que le bon Dieu me donne maintenant; il sera toujours temps de souffrir
du contraire.

Monsieur l'Aumnier m'a dit: Etes-vous rsigne  mourir? Je lui ai
rpondu: Ah! mon Pre, je trouve qu'il n'y a besoin de rsignation que
pour vivre..... pour mourir, c'est de la joie que j'prouve.

Ne vous faites pas de peine, ma Mre, si je souffre beaucoup, et si je
ne manifeste aucun signe de bonheur au dernier moment. Ntre-Seigneur
n'est-il pas mort Victime d'amour, et voyez quelle a t son agonie!...

       *       *       *       *       *

Enfin, l'aurore du jour ternel se leva! C'tait le jeudi, 30 septembre.
Le matin, notre douce victime, parlant de sa dernire nuit d'exil,
regarda la statue de Marie en disant:

Oh! je l'ai prie avec une ferveur!... mais c'est l'agonie toute pure,
sans aucun mlange de consolation...

L'air de la terre me manque, quand est-ce que j'aurai l'air du Ciel?

A deux heures et demie, elle se redressa sur son lit, ce qu'elle n'avait
pu faire depuis plusieurs semaines, et s'cria:

Ma Mre, le calice est plein jusqu'au bord! Non, je n'aurais jamais cru
qu'il ft possible de tant souffrir... Je ne puis m'expliquer cela que
par mon dsir extrme de sauver des mes...

Et quelque temps aprs:

Tout ce que j'ai crit sur mes dsirs de la souffrance, oh! c'est bien
vrai! _Je ne me repens pas de m'tre livre  l'amour._

Elle rpta plusieurs fois ces derniers mots.

Et un peu plus tard:

Ma Mre, prparez-moi  bien mourir.

Sa vnre Prieure l'encouragea par ces paroles:

Mon enfant, vous tes toute prte  paratre devant Dieu, parce que
vous avez toujours compris la vertu d'humilit.

Elle se rendit alors ce beau tmoignage:

Oui, je le sens, mon me n'a jamais recherch que la vrit... oui,
j'ai compris l'humilit du coeur!

A quatre heures et demie, les symptmes de la dernire agonie se
manifestrent. Ds que notre anglique mourante vit entrer la
communaut, elle la remercia par le plus gracieux sourire; puis tout
entire  l'amour et  la souffrance, tenant le crucifix dans ses mains
dfaillantes, elle entreprit le combat suprme. Une sueur abondante
couvrait son visage; elle tremblait... Mais, comme au sein d'une
furieuse tempte le pilote  deux doigts du port ne perd pas courage,
ainsi cette me de foi, apercevant tout prs le phare lumineux du rivage
ternel, donnait vaillamment les derniers coups de rame pour atteindre
le port.

Quand la cloche du monastre tinta l'Anglus du soir, elle fixa sur
l'Etoile des mers, la Vierge immacule, un inexprimable regard.
N'tait-ce pas le moment de chanter:

    Toi, qui vins me sourire au matin de ma vie,
    Viens me sourire encor, Mre, voici le soir!

A sept heures et quelques minutes, notre pauvre petite martyre, se
tournant vers sa Mre Prieure, lui dit:

Ma Mre, n'est-ce pas l'agonie?... Ne vais-je pas mourir?...

--Oui, mon enfant, c'est l'agonie, mais Jsus veut peut-tre la
prolonger de quelques heures.

Alors, d'une voix douce et plaintive:

Eh bien... allons... allons... _oh! je ne voudrais pas moins
souffrir!_

Puis, regardant son crucifix:

OH!... JE L'AIME!... MON DIEU, JE... VOUS... AIME!!!

       *       *       *       *       *

Ce furent ses dernires paroles. Elle venait  peine de les prononcer
qu' notre grande surprise elle s'affaissa tout  coup, la tte penche
 droite, dans l'attitude de ces vierges martyres s'offrant
d'elles-mmes au tranchant du glaive; ou plutt, comme une victime
d'amour, attendant de l'Archer divin la flche embrase dont elle veut
mourir...

Soudain elle se relve, comme appele par une voix mystrieuse, elle
ouvre les yeux et les fixe, brillants de paix cleste et d'un bonheur
indicible, un peu au-dessus de l'image de Marie.

Ce regard se prolongea l'espace d'un _Credo_, et son me bienheureuse
devenue la proie de l'_Aigle divin_ s'envola dans les cieux....

       *       *       *       *       *

Cet ange nous avait dit quelques jours avant de quitter ce monde: _La
mort d'amour que je souhaite, c'est celle de Jsus sur la croix._ Son
dsir fut pleinement exauc: les tnbres, l'angoisse accompagnrent son
agonie. Cependant, ne pouvons-nous pas lui appliquer aussi la prophtie
sublime de saint Jean de la Croix, touchant les mes consommes dans la
divine charit:

_Elles meurent dans des transports admirables et des assauts dlicieux
que leur livre l'amour, comme le cygne dont le chant est plus mlodieux
quand il est sur le point de mourir._ C'est ce qui faisait dire  David
que _la mort des justes est prcieuse devant Dieu_: car c'est alors
que les fleuves de l'amour s'chappent de l'me, et s'en vont se perdre
dans l'ocan de l'amour divin.

       *       *       *       *       *

Aussitt que notre blanche colombe eut pris son essor, la joie du
dernier instant s'imprima sur son front; un ineffable sourire animait
son visage. Nous lui mmes une palme  la main; et les lis et les roses
entourrent la dpouille virginale de celle qui emportait au ciel la
robe blanche de son baptme empourpre du sang de son martyre d'amour.
Le samedi et le dimanche, une foule nombreuse et recueillie ne cessa
d'affluer devant la grille du choeur, contemplant dans la majest de
la mort _la petite reine_ toujours gracieuse, et lui faisant toucher
par centaines: chapelets, mdailles, et jusqu' des bijoux.

Le 4 octobre, jour de l'inhumation, nous la vmes entoure d'une belle
couronne de prtres; cet honneur lui tait d: elle avait tant pri pour
les mes sacerdotales! Enfin, aprs avoir t solennellement bnit, ce
grain de froment prcieux fut jet dans le sillon par les mains
maternelles de la sainte Eglise...

Et qui dira maintenant de combien d'pis mrs il a port le germe?...
Une fois de plus, elle s'est ralise magnifiquement la parole du divin
Moissonneur: _En vrit, je vous le dis, si le grain de bl tant tomb
 terre ne vient  mourir, il demeure seul; mais s'il meurt, IL PORTE
BEAUCOUP DE FRUITS.._

[Illustration]

[Illustration: (Ce tableau reprsente fidlement l'expression du visage
et la pose de la tte de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus, aussitt
aprs sa mort.)

Du monde elle a pass la fugitive image...
 moi le Ciel!]

    Des Anges, ce soir-la, dans l'ombre descendirent,
    Pour chercher une soeur et l'emporter aux Cieux;
    Sur leurs ailes d'azur, joyeux, ils la ravirent,
    Et l'Enfant-Dieu, Jsus, accourait devant eux.

    Des Vierges taient l, pour faire sa conqute,
    Et l'ardeur du triomphe en leurs yeux clatait;
    Toutes la regardaient avec un air de fte,
    La Vierge Immacule aussi lui souriait!...

    Et, ses liens rompus, parut au milieu d'elles,
    Thrse, belle et jeune, et d'un oeil enflamm;
    Seule, elle avait le front orn de fleurs nouvelles,
    Plus brillantes que l'aube aux premiers jours de mai.

    Cette pouse choisie, me pure et sereine,
    Dj pleine de jours, allait chercher au Ciel,
    Au Ciel impatient de la proclamer reine,
    De son ardent amour le salaire ternel...

           *       *       *       *       *

    _Belle ROSE EFFEUILLE autrefois sur la terre,
    Nous courons  l'odeur de tes parfums si doux.
    Toi qui compris l'Amour, donne-nous ta lumire,
    Jette encor de L-Haut tes ptales sur nous!_




APPENDICE

[Illustration]

     _Je vous bnis, mon Pre, Seigneur du ciel et de la terre, de ce
     que vous avez cach ces choses aux savants et aux sages, et que
     vous les avez rvles aux plus petits._

     LUC., x, 21.




PORTRAIT PHYSIQUE

DE

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus.


Nous trouvons dans le portrait que RIBEIRA nous a laiss de la _grande_
Thrse de Jsus, les traits sous lesquels est fidlement peinte la
_petite_ Thrse de l'Enfant-Jsus (sauf de lgres modifications
indiques en italique):

Elle tait grande de taille et fort bien faite. Elle avait les yeux
_pers_, les cheveux _blonds_, _les traits fins et rguliers_, les mains
trs belles. Son visage tait d'une trs belle coupe, bien proportionn,
le teint de lis: il s'enflammait quand elle parlait de Dieu et lui
donnait une beaut ravissante. Sa figure tait ineffablement limpide,
tout y respirait une paix cleste. Enfin tout paraissait parfait en
elle. Sa dmarche tait pleine de dignit _en mme temps gu de
simplicit_ et de grce; elle tait si aimable, si paisible, qu'il
suffisait de la voir et de l'entendre pour lui porter du respect et
l'aimer.

[Illustration]




Conseils
     et Souvenirs


Dans les entretiens de Thrse avec ses novices, nous trouvons les plus
prcieux enseignements.

       *       *       *       *       *

Je me dcourageais  la vue de mes imperfections, raconte l'une d'entre
elles, Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus me dit:

Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence  se tenir
debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le
haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lve son petit pied afin
de monter la premire marche. Peine inutile! il retombe toujours sans
pouvoir avancer. Eh bien, soyez ce petit enfant; par la pratique de
toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir
l'escalier de la saintet, et ne vous imaginez pas que vous pourrez
monter mme la premire marche! non; mais le bon Dieu ne demande de vous
que la bonne volont. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec
amour. Bientt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-mme,
et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son
royaume o vous ne le quitterez plus. Mais, si vous cessez de lever
votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre.

       *       *       *       *       *

Le seul moyen de faire de rapides progrs dans la voie de l'amour,
disait-elle encore, est celui de rester toujours bien petite; c'est
ainsi que j'ai fait; aussi maintenant je puis chanter avec notre Pre
saint Jean de la Croix:

    _Et m'abaissant si bas, si bas,
    Je m'levai si haut, si haut,
    Que je pus atteindre mon but!..._

       *       *       *       *       *

Dans une tentation qui me semblait insurmontable, je lui dis: Cette
fois, je ne puis me mettre au-dessus, c'est impossible. Elle me
rpondit:

Pourquoi cherchez-vous  vous mettre au-dessus? _passez dessous_ tout
simplement. C'est bon pour les grandes mes de voler au-dessus des
nuages quand l'orage gronde; pour nous, nous n'avons qu' supporter
patiemment les averses. Tant pis si nous sommes un peu mouilles! Nous
nous scherons ensuite au soleil de l'amour.

Je me rappelle  ce propos ce petit trait de mon enfance: un cheval
nous barrait un jour l'entre du jardin; on parlait autour de moi
cherchant  le faire reculer; mais je laissai discuter, et passai tout
doucement entre ses jambes... Voil ce que l'on gagne  garder sa petite
taille!

       *       *       *       *       *

Ntre-Seigneur rpondait autrefois  la mre des fils de Zbde:
_Pour tre  ma droite et  ma gauche, c'est  ceux  qui mon Pre l'a
destin._[153] Je me figure que ces places de choix, refuses  de
grands saints,  des martyrs, seront le partage de petits enfants.

David n'en fait-il pas la prdiction lorsqu'il dit que _le petit
Benjamin prsidera les assembles_ (des saints)[154]?

       *       *       *       *       *

Vous avez tort de trouver  redire  ceci et  cela, de chercher  ce
que tout le monde plie  votre manire de voir. Puisque nous voulons
tre de _petits enfants_, les petits enfants ne savent pas ce qui est le
mieux, ils trouvent tout bien; imitons-les. D'ailleurs, il n'y a pas de
mrite  faire ce qui est raisonnable.

       *       *       *       *       *

Mes protecteurs au ciel et mes privilgis sont ceux qui l'ont vol,
comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l'ont
gagn par leurs oeuvres; moi, je veux imiter les voleurs, je veux
l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui m'en ouvrira l'entre,  moi et
aux pauvres pcheurs. L'Esprit-Saint m'encourage, puisqu'il dit dans les
proverbes: _O tout petit! venez, apprenez de moi la finesse._[155]

       *       *       *       *       *

Que feriez-vous si vous pouviez recommencer votre vie religieuse?

--Il me semble que je ferais ce que j'ai fait.

--Vous n'prouvez donc pas le sentiment de ce solitaire qui disait:
Quand mme j'aurais vcu de longues annes dans la pnitence, tant
qu'il me restera un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrai de me
damner?

--Non, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite pour me
damner, _les petits enfants ne se damnent pas_.

--Vous cherchez toujours  ressembler aux petits enfants, mais
dites-nous donc ce qu'il faut faire pour possder l'esprit d'enfance?
Qu'est-ce donc que rester petit?

--Rester petit, c'est reconnatre son nant, attendre tout du bon Dieu,
ne pas trop s'affliger de ses fautes; enfin, c'est ne point gagner de
fortune, ne s'inquiter de rien. Mme chez les pauvres, tant que
l'enfant est tout petit, on lui donne ce qui lui est ncessaire; mais,
quand il a grandi, son pre ne veut plus le nourrir et lui dit:
Travaille maintenant! tu peux te suffire  toi-mme. Eh bien! c'est
pour ne pas entendre cela que je n'ai jamais voulu grandir, me sentant
incapable de gagner _ma vie, la vie ternelle!_

       *       *       *       *       *

Afin d'imiter notre anglique Matresse, je voulais ne pas grandir,
aussi m'appelait-elle _le petit enfant_. Pendant une retraite elle
m'adressa ces dlicieux billets:

Ne craignez pas de dire  Jsus que vous l'aimez, mme sans le sentir,
c'est le moyen de le forcer  vous secourir,  vous porter comme un
petit enfant trop faible pour marcher.

C'est une grande preuve de voir tout en noir, mais cela ne dpend pas
de vous compltement, faites ce que vous pourrez pour dtacher votre
coeur des soucis de la terre, et surtout des cratures; puis, soyez
sre que Jsus fera le reste. Il ne pourra permettre que vous tombiez
dans l'abme. Consolez-vous, petit enfant, au ciel vous ne verrez plus
_tout en noir_ mais _tout en blanc_. Oui, tout sera revtu de la
blancheur divine de notre Epoux, le Lis des valles. Ensemble, nous le
suivrons partout o il ira... Ah! profitons du court instant de la vie!
faisons plaisir  Jsus, sauvons-lui des mes par nos sacrifices.
Surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler
aux pieds, sans mme que nous ayons l'air de le sentir et d'en
souffrir.

Je ne m'tonne pas des dfaites du petit enfant; il oublie qu'tant
aussi missionnaire et guerrier, il doit se priver de consolations par
trop enfantines. Mais que c'est vilain de passer son temps  se
morfondre, au lieu de s'endormir sur le Coeur de Jsus!

Si la nuit fait peur au petit enfant, s'il se plaint de ne pas voir
Celui qui le porte, _qu'il ferme les yeux_: c'est le seul sacrifice que
Jsus lui demande. En se tenant ainsi paisible, la nuit ne l'effrayera
pas, puisqu'il ne la verra plus; et bientt le calme, sinon la joie,
renatra dans son coeur.

       *       *       *       *       *

Pour m'aider  accepter une humiliation, elle me fit cette confidence:

Si je n'avais pas t accepte au Carmel, je serais entre dans un
Refuge, pour y vivre inconnue et mprise, au milieu des pauvres
repenties. Mon bonheur aurait t de passer pour telle  tous les
yeux; et je me serais faite l'aptre de mes compagnes, leur disant ce
que je pense de la misricorde du bon Dieu...

--Mais comment seriez-vous arrive  cacher votre innocence au
confesseur?

--Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession
gnrale et qu'il m'tait dfendu de la recommencer.

       *       *       *       *       *

Oh! quand je pense  tout ce que j'ai  acqurir!

--Dites plutt _ perdre_! C'est Jsus-qui se charge de remplir votre
me,  mesure que vous la dbarrassez de ses imperfections. Je vois bien
que vous vous trompez de route; vous n'arriverez jamais au terme de
votre voyage. Vous voulez gravir une montagne, et le bon Dieu veut vous
faire descendre: il vous attend au bas de la valle fertile de
l'humilit.

       *       *       *       *       *

Il me semble que l'humilit c'est la vrit. Je ne sais pas si je suis
humble, mais je sais que je vois la vrit en toutes choses.

       *       *       *       *       *

Vraiment, vous tes une sainte!

--Non, je ne suis pas une sainte; je n'ai jamais fait les actions des
saints: _je suis une toute petite me que le bon Dieu a comble de
grces..._ Vous verrez au ciel que je dis vrai.

--Mais vous avez toujours t fidle aux grces divines, n'est-ce pas?

--Oui, _depuis l'ge de trois ans_, je n'ai rien refus au bon Dieu.
Cependant je ne puis m'en glorifier. Voyez comme ce soir le soleil
couchant dore le sommet des arbres; ainsi mon me vous apparat toute
brillante et dore, parce qu'elle est expose aux rayons de l'amour. Si
le soleil divin ne m'envoyait plus ses feux, je deviendrais aussitt
obscure et tnbreuse.

--Nous voudrions aussi devenir toutes dores, comment faire?

--Il faut pratiquer les petites vertus. C'est quelquefois difficile,
mais le bon Dieu ne refuse jamais la premire grce qui donne le courage
de se vaincre; si l'me y correspond, elle se trouve immdiatement dans
la lumire. J'ai toujours t frappe de la louange adresse  Judith:
_Vous avez agi avec un courage viril et votre coeur s'est
fortifi._[156] D'abord, il faut agir avec courage; puis le coeur se
fortifie, et l'on marche de victoire en victoire.

       *       *       *       *       *

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus ne levait jamais les yeux au
rfectoire, ainsi que le veut le rglement. Comme j'avais beaucoup de
mal  m'y astreindre, elle composa cette prire qui me fut une
rvlation de son humilit, car elle y demande pour elle une grce dont
j'avais seule besoin:

Jsus, vos deux petites pouses prennent la rsolution de tenir les
yeux baisss pendant le rfectoire, afin d'honorer et d'imiter l'exemple
que vous leur avez donn chez Hrode. Quand ce prince impie se moquait
de vous,  Beaut infinie, pas une plainte ne sortait de vos lvres,
vous ne daigniez pas mme fixer sur lui vos yeux adorables. Oh! sans
doute, divin Jsus, Hrode ne mritait pas d'tre regard par vous;
mais, nous qui sommes vos pouses, nous voulons attirer sur nous vos
regards divins. Nous vous demandons de nous rcompenser par ce regard
d'amour, chaque fois que nous nous priverons de lever les yeux; et mme,
nous vous prions de ne pas nous refuser ce doux regard quand nous serons
tombes, puisque nous nous en humilierons sincrement devant vous.

       *       *       *       *       *

Je lui confiais que je n'arrivais  rien; et je m'en dcourageais.

Jusqu' l'ge de quatorze ans, me dit-elle, j'ai pratiqu la vertu sans
en sentir la douceur; je dsirais la souffrance, mais je ne pensais pas
 en faire ma joie; c'est une grce qui m'a t accorde plus tard. Mon
me ressemblait  un bel arbre dont les fleurs tombaient aussitt
qu'elles taient closes.

Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits. S'il
veut que, toute votre vie, vous sentiez de la rpugnance  souffrir, 
tre humilie; s'il permet que toutes les fleurs de vos dsirs et de
votre bonne volont tombent  terre sans rien produire, ne vous
troublez pas. En un clin d'oeil, au moment de votre mort, il saura
bien faire mrir de beaux fruits sur l'arbre de votre me.

Nous lisons dans l'Ecclsiastique: _Il est tel homme manquant de force
et abondant en pauvret, et l'oeil de Dieu l'a regard en bien, et il
l'a relev de son humiliation, et il a lev sa tte; beaucoup s'en sont
tonns et ont honore Dieu._

_Confie-toi en Dieu et demeure  ta place, car il est facile au
Seigneur d'enrichir tout d'un coup le pauvre. Sa bndiction se hte
pour la rcompense du juste, et en un instant rapide il fait fructifier
ses progrs._[157]

--Mais, si je tombe, on me trouvera toujours imparfaite, tandis qu'
vous, on vous reconnat de la vertu?

--C'est peut-tre parce que je ne l'ai jamais dsir... Mais, qu'on vous
trouve toujours imparfaite, c'est ce qu'il faut, c'est l votre gain. Se
croire soi-mme imparfaite et trouver les autres parfaites, voil le
bonheur. Que les cratures vous reconnaissent sans vertu, cela ne vous
enlve rien et ne vous rend pas plus pauvre; ce sont elles qui perdent
en joie intrieure! Car il n'y a rien de plus doux que de penser du bien
de notre prochain.

Pour moi, j'prouve une grande joie, non seulement quand on me trouve
imparfaite, mais surtout, quand je sens que je le suis: au contraire,
les compliments ne me causent que du dplaisir.

       *       *       *       *       *

Le bon Dieu a pour vous un amour particulier, puisqu'il vous confie
d'autres mes.

--Cela ne me donne rien, et je ne suis rellement que ce que je suis
devant Dieu... Ce n'est pas parce qu'il veut que je sois son interprte
prs de vous qu'il m'aime davantage: il me fait plutt votre petite
servante. C'est pour vous et non pour moi qu'il m'a donn les charmes et
les vertus qui paraissent  vos yeux.

Je me compare souvent  une petite cuelle que le bon Dieu remplit de
toutes sortes de bonnes choses. Tous _les petits chats_ viennent en
prendre leur part; ils se disputent parfois  qui en aura davantage.
Mais l'Enfant-Jsus est l qui guette! _Je veux bien que vous buviez
dans ma petite cuelle_, dit-il, _mais prenez garde de la renverser et
de la casser!_

A vrai dire, il n'y pas grand danger, parce que je suis pose  terre.
Pour les Prieures, ce n'est pas la mme chose: tant places sur des
tables, elles courent beaucoup plus de prils. L'honneur est toujours
dangereux.

Ah! quel poison de louanges est servi journellement  ceux qui tiennent
les premires places! Quel funeste encens! et comme il faut qu'une me
soit dtache d'elle-mme pour n'en pas prouver de mal!

       *       *       *       *       *

C'est une consolation pour vous de faire du bien, de procurer la gloire
de Dieu. Que je voudrais me voir aussi privilgie!

--Qu'est-ce que cela me fait que le bon Dieu se serve de moi, plutt que
d'une autre, pour procurer sa gloire? Pourvu que son rgne s'tablisse
dans les mes, peu importe l'instrument. D'ailleurs, il n'a besoin de
personne.

Je regardais, il y a quelque temps, la mche d'une petite veilleuse
presque teinte. Une de nos soeurs y approcha son cierge; et, par ce
cierge, tous ceux de la communaut se trouvrent allums. Je fis alors
cette rflexion: Qui donc pourrait se glorifier de ses oeuvres?
Ainsi, par la faible lueur de cette lampe, il serait possible
d'embraser l'univers. Nous croyons souvent recevoir les grces et les
lumires divines par le moyen de cierges brillants; mais d'o ces
cierges tiennent-ils leur flamme? Peut-tre de la prire d'une me
humble et toute cache, sans clat apparent, sans vertu reconnue,
abaisse  ses propres yeux, prs de s'teindre.

Oh! que nous verrons de mystres plus tard! Combien de fois ai-je pens
que je devais peut-tre toutes les grces dont j'ai t comble aux
instances d'une petite me que je ne connatrai qu'au ciel!

C'est la volont du bon Dieu qu'en ce monde les mes se communiquent
entre elles les dons clestes par la prire, afin que, rendues dans leur
patrie, elles puissent s'aimer d'un amour de reconnaissance, d'une
affection bien plus grande encore que celle de la famille la plus idale
de la terre.

L, nous ne rencontrerons pas de regards indiffrents, parce que tous
les saints s'entre-devront quelque chose.

Nous ne verrons plus de regards envieux; d'ailleurs le bonheur de
chacun des lus sera celui de tous. Avec les martyrs, nous ressemblerons
aux martyrs; avec les docteurs, nous serons comme les docteurs; avec les
vierges, comme les vierges; et de mme que les membres d'une mme
famille sont fiers les uns des autres, ainsi le serons-nous de nos
frres, sans la moindre jalousie.

Qui sait mme si la joie que nous prouverons en voyant la gloire des
grands saints, en sachant que, par un secret ressort de la Providence,
nous y avons contribu, qui sait si cette joie ne sera pas aussi
intense, et plus douce peut-tre, que la flicit dont ils seront
eux-mmes en possession?

Et, de leur ct, pensez-vous que les grands saints, voyant ce qu'ils
doivent  de toutes petites mes, ne les aimeront pas d'un amour
incomparable? Il y aura l, j'en suis sre, des sympathies dlicieuses
et surprenantes. Le privilgi d'un aptre, d'un grand docteur, sera
peut-tre un petit ptre; et l'ami intime d'un patriarche, un simple
petit enfant. Oh! que je voudrais tre dans ce royaume d'amour!

       *       *       *       *       *

Croyez-moi, crire des livres de pit, composer les plus sublimes
posies, tout cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement.
Cependant, lorsque nous souffrons de notre impuissance  faire le bien,
notre seule ressource c'est d'offrir les oeuvres des autres. Voil le
bienfait de la communion des Saints. Souvenez-vous de cette belle
strophe du Cantique spirituel de notre Pre saint Jean de la Croix:

               _Revenez, ma colombe,
                Car le cerf bless
    Apparat sur le haut de la colline,
    Attir par l'air de votre vol, et il y prend le frais._

Vous le voyez, l'Epoux, _le Cerf bless_ n'est pas attir par _la
hauteur_, mais seulement par l'_air_ du vol, et un simple coup d'aile
suffit pour produire cette brise d'amour.

       *       *       *       *       *

La seule chose qui ne soit pas soumise  l'envie, c'est la dernire
place; il n'y a donc que cette dernire place qui ne soit point vanit
et affliction d'esprit. Cependant _la voie de l'homme n'est pas toujours
en son pouvoir_[158]; et, parfois, nous nous surprenons  dsirer ce qui
brille. Alors, rangeons-nous humblement parmi les imparfaits,
estimons-nous de petites mes que le bon Dieu doit soutenir  chaque
instant. Ds qu'il nous voit bien convaincues de notre nant, ds que
nous lui disons: _Mon pied a chancel, votre misricorde, Seigneur, m'a
affermi_[159], il nous tend la main; mais, si nous voulons essayer de
faire quelque chose de grand, mme sous prtexte de zle, il nous laisse
seules. Il suffit donc de s'humilier, de supporter avec douceur ses
imperfections: voil la vraie saintet pour nous.

       *       *       *       *       *

Je me plaignais un jour d'tre plus fatigue que mes soeurs, parce
qu'en plus d'un travail commun j'en avais fait un autre qu'on ignorait.
Elle me rpondit:

Je voudrais toujours vous voir comme un vaillant soldat qui ne se
plaint pas de ses peines, qui trouve trs graves les blessures de ses
frres, et n'estime les siennes que des gratignures. Pourquoi
sentez-vous  ce point cette fatigue? C'est parce que personne ne la
connat...

La bienheureuse Marguerite-Marie ayant eu deux panaris, disait n'avoir
vraiment souffert que du premier, parce qu'il ne lui fut pas possible de
cacher le second qui devint ainsi l'objet de la compassion des soeurs.

Ce sentiment nous est naturel: mais, c'est faire comme le vulgaire de
dsirer qu'on sache quand nous avons du mal.

       *       *       *       *       *

Il ne faut jamais croire, quand nous commettons une faute, que c'est
par une cause physique, comme la maladie ou le temps; mais attribuer
cette chute  notre imperfection sans jamais nous dcourager. _Ce ne
sont pas les occasions qui rendent l'homme fragile, mais elles montrent
ce qu'il est._[160]

       *       *       *       *       *

Le bon Dieu n'a pas permis que notre Mre me dt d'crire mes posies 
mesure que je les composais, et je n'aurais pas voulu le lui demander,
de peur de faire une faute contre la pauvret. J'attendais donc l'heure
de temps libre, et ce n'tait pas sans une peine extrme que je me
rappelais,  huit heures du soir, ce que j'avais compos le matin.

Ces petits riens sont un martyre, il est vrai; mais il faut bien se
garder de le diminuer en se permettant, ou se faisant permettre, mille
choses qui nous rendraient la vie religieuse agrable et commode.

       *       *       *       *       *

Un jour que je pleurais, soeur Thrse de l'Enfant-Jsus me dit de
m'habituer  ne pas laisser paratre ainsi mes petites souffrances,
ajoutant que rien ne rendait la vie de communaut plus triste que
l'ingalit d'humeur.

Vous avez bien raison, lui rpondis-je, je l'avais moi-mme pens, et
dsormais je ne pleurerai plus jamais qu'avec le bon Dieu;  lui seul je
confierai mes peines, il me comprendra et me consolera toujours. Elle
reprit vivement:

Pleurer devant le bon Dieu! gardez-vous d'agir ainsi. Vous devez
paratre triste, bien moins encore devant lui que devant les cratures.
Comment! ce bon Matre n'a pour rjouir son Coeur que nos monastres;
il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes
continuelles de ses amis du monde; car le plus souvent sur la terre, au
lieu de reconnatre le prix de la Croix, on pleure et on gmit; et vous
feriez comme le commun des mortels?... Franchement, ce n'est pas de
l'amour dsintress. _C'est  nous de consoler Jsus, ce n'est pas 
lui de nous consoler._

Je le sais, _il a si bon coeur_ que, si vous pleurez, il essuiera vos
larmes; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu se reposer en
vous. Jsus aime les coeurs joyeux, il aime une me toujours
souriante. Quand donc saurez-vous _lui cacher vos peines_, ou lui dire
en chantant que vous tes heureuse de souffrir pour lui?

Le visage est le reflet de l'me, ajouta-t-elle, vous devez sans cesse
avoir un visage calme et serein, comme un petit enfant toujours content.
Lorsque vous tes seule, agissez encore de mme, parce que vous tes
continuellement en spectacle aux Anges.

       *       *       *       *       *

Je voulais qu'elle me flicitt d'avoir pratiqu un acte de vertu
hroque  mes yeux; mais elle me dit:

Qu'est ce petit acte de vertu, en comparaison de ce que Jsus a le
droit d'attendre de votre fidlit? Vous devriez plutt vous humilier de
laisser chapper tant d'occasions de lui prouver votre amour.

Peu satisfaite de cette rponse, j'attendais une occasion difficile,
pour voir comment soeur Thrse de l'Enfant-Jsus s'y comporterait.
Cette occasion se prsenta bientt. Notre Rvrende Mre nous ayant
demande un travail fatigant et sujet  mille contradictions, je me
permis malicieusement de lui en augmenter la charge; mais je ne pus un
seul instant la trouver en dfaut; je la vis toujours gracieuse,
aimable, ne comptant pas avec la fatigue. S'agissait-il de se dranger,
de servir les autres? elle se prsentait avec entrain. A la fin, n'y
tenant plus, je me jetai dans ses bras et lui confiai les sentiments qui
avaient agit mon me.

Comment faites-vous, lui dis-je, pour pratiquer ainsi la vertu, pour
tre constamment joyeuse, calme et semblable  vous-mme?

--Je n'ai pas toujours fait ainsi, me rpondit-elle, _mais depuis que je
ne me recherche jamais, je mne la vie la plus heureuse qu'on puisse
voir_.

       *       *       *       *       *

A la rcration plus qu'ailleurs, disait notre anglique Matresse,
vous trouverez l'occasion d'exercer votre vertu. Si vous voulez en
retirer un grand profit, n'y allez pas avec la pense de vous rcrer,
mais avec celle de rcrer les autres; pratiquez-y un complet
dtachement de vous-mme. Par exemple, si vous racontez  l'une de vos
soeurs une histoire qui vous semble intressante, et que celle-ci vous
interrompe pour vous raconter autre chose, coutez-la avec intrt,
quand mme elle ne vous intresserait pas du tout, et ne cherchez pas 
reprendre votre conversation premire. En agissant ainsi, vous sortirez
de la rcration avec une grande paix intrieure et revtue d'une force
nouvelle pour pratiquer la vertu; parce que vous n'aurez pas cherch 
vous satisfaire, mais  faire plaisir aux autres. Si l'on savait ce que
l'on gagne  se renoncer en toutes choses!...

--Vous le savez bien, vous; c'est ainsi que vous avez toujours fait?

--Oui, je me suis oublie, j'ai tch de ne me rechercher en rien.

       *       *       *       *       *

Il faut tre mortifie lorsqu'on nous sonne, lorsqu'on frappe  notre
porte, jusqu' ne pas faire un point de plus avant de rpondre. J'ai
pratiqu cela; et je vous assure que c'est une source de paix.

Aprs cet avis, lorsque l'occasion se prsentait, je me drangeais
promptement. Un jour, pendant sa maladie, elle en fut tmoin et me dit:

Au moment de la mort, vous serez bien heureuse de retrouver cela! Vous
venez de faire une action plus glorieuse que si, par des dmarches
habiles, vous aviez obtenu la bienveillance du gouvernement pour les
communauts religieuses, et que toute la France vous acclamt comme
Judith!

       *       *       *       *       *

Interroge sur sa manire de sanctifier les repas, elle rpondit:

Au rfectoire, nous n'avons qu'une seule chose  faire: accomplir cette
action si basse avec des penses leves. Je vous l'avoue, c'est souvent
au rfectoire qu'il me vient les plus douces aspirations d'amour.
Quelquefois, je suis force de m'arrter en songeant que, si
Ntre-Seigneur tait  ma place, devant les mets qui me sont servis, il
les prendrait certainement... Il est bien probable que, pendant sa vie
mortelle, il a got aux mmes aliments; _il mangeait du pain, des
fruits_...

Voici mes petites rubriques enfantines:

Je me figure tre  Nazareth dans la maison de la sainte Famille. Si
l'on me sert, par exemple, _de la salade, du poisson froid, du vin ou
quelque autre chose qui a le got fort, je l'offre au bon saint Joseph.
A la sainte Vierge, je donne les portions chaudes, les fruits bien mrs,
etc.: et les mets des jours de fte, particulirement la bouillie, le
riz, les confitures, je les offre  l'Enfant-Jsus._ Enfin, lorsqu'on
m'apporte un mauvais dner, je me dis gaiement: _Aujourd'hui, ma petite
fille, tout cela c'est pour toi!_

Elle nous cachait ainsi sa mortification sous des dehors gracieux.
Cependant, un jour de jene, o notre Rvrende Mre lui avait impos un
soulagement, je la surpris assaisonnant d'absinthe cette douceur trop 
son got.

Une autre fois, je la vis boire lentement un excrable remde.

Mais dpchez-vous donc, lui dis-je, buvez cela tout d'un trait!

--Oh! non; ne faut-il pas que je profite des petites occasions qui se
rencontrent de me mortifier un peu, puisqu'il m'est interdit d'en
chercher de grandes?

C'est ainsi que, pendant son noviciat,--je l'ai su dans les derniers
mois de sa vie--une de nos soeurs, ayant voulu rattacher son scapulaire,
lui traversa en mme temps l'paule avec sa grande pingle, souffrance
qu'elle endura plusieurs heures avec joie.

Une autre fois, elle me donna une preuve de sa mortification intrieure.
J'avais reu une lettre fort intressante qu'on avait lue  la
rcration en son absence. Le soir, elle me manifesta le dsir de la
lire  son tour et je la lui donnai. Quelque temps aprs, comme elle me
rendait cette lettre, je la priai de me dire sa pense au sujet d'une
chose qui, particulirement, avait d la charmer. Elle parut embarrasse
et me rpondit enfin:

Le bon Dieu m'en a demand le sacrifice,  cause de l'empressement que
j'ai tmoign l'autre jour; je ne l'ai pas lue...

       *       *       *       *       *

Je lui parlais des mortifications des saints, elle me rpondit: Que
Ntre-Seigneur a bien fait de nous prvenir _qu'il y a plusieurs
demeures dans la maison de son Pre! Sans cela il nous l'aurait
dit_[161]... Oui, si toutes les mes appeles  la perfection avaient
d, pour entrer au ciel, pratiquer ces macrations, il nous l'aurait
dit, et nous nous les serions imposes de grand coeur. Mais il nous
annonce _qu'il y a plusieurs demeures dans sa maison_. S'il y a celle
des grandes mes, celles des Pres du dsert et des martyrs de la
pnitence, il doit y avoir aussi celle des petits enfants. Notre place
est garde l, si nous l'aimons beaucoup, Lui et notre Pre cleste et
l'Esprit d'amour.

       *       *       *       *       *

Autrefois, dans le monde, en m'veillant le matin, je pensais  ce qui
devait probablement m'arriver d'heureux ou de fcheux dans la journe;
et, si je ne prvoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant,
c'est tout le contraire: je pense aux peines, aux souffrances qui
m'attendent; et je me lve d'autant plus joyeuse et pleine de courage,
que je prvois plus d'occasions de tmoigner mon amour  Jsus _et de
gagner la vie de mes enfants_, puisque je suis mre des mes. Ensuite je
baise mon crucifix, je le pose dlicatement sur l'oreiller tout le temps
que je m'habille et je lui dis:

Mon Jsus, vous avez assez travaill, assez pleur, pendant les
trente-trois annes de votre vie sur cette pauvre terre! Aujourd'hui,
reposez-vous... C'est  mon tour de combattre et de souffrir.

       *       *       *       *       *

Un jour de lessive je me rendais  la buanderie sans me presser,
regardant en passant les fleurs du jardin. Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus y allait aussi, marchant rapidement. Elle me croisa
bientt et me dit:

Est-ce ainsi qu'on se dpche quand on a des enfants  nourrir et qu'on
est oblig de travailler pour les faire vivre?

       *       *       *       *       *

Savez-vous quels sont mes dimanches et jours de fte?... Ce sont les
jours o le bon Dieu m'prouve davantage.

       *       *       *       *       *

Je me dsolais de mon peu de courage, ma chre petite soeur me dit:

Vous vous plaignez de ce qui devrait causer votre plus grand bonheur.
O serait votre mrite s'il fallait que vous combattiez seulement quand
vous vous sentez du courage? Qu'importe que vous n'en ayez pas, pourvu
que vous agissiez comme si vous en aviez! Si vous vous trouvez trop
lche pour ramasser un bout de fil, et que nanmoins vous le fassiez
pour l'amour de Jsus, vous avez plus de mrite que si vous
accomplissiez une action beaucoup plus considrable dans un moment de
ferveur. Au lieu de vous attrister, rjouissez-vous donc de voir qu'en
vous laissant sentir votre faiblesse, le bon Jsus vous mnage
l'occasion de lui sauver un plus grand nombre d'mes!

       *       *       *       *       *

Je lui demandais si Ntre-Seigneur n'tait pas mcontent de moi en
voyant toutes mes misres. Elle me rpondit:

Rassurez-vous, Celui que vous avez pris pour Epoux a certainement
toutes les perfections dsirables; mais, si j'ose le dire, il a en mme
temps une grande infirmit: _c'est d'tre aveugle!_ et il est une
science qu'il ne connat pas: _c'est le calcul_. Ces deux grands
dfauts, qui seraient des lacunes fort regrettables dans un poux
mortel, rendent le ntre infiniment aimable.

S'il fallait qu'il y vit clair et qu'il st calculer, croyez-vous qu'en
prsence de tous nos pchs, il ne nous ferait pas rentrer dans le
nant? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle!

Voyez plutt: Si le plus grand pcheur de la terre, se repentant de ses
offenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour, aussitt,
sans calculer d'une part les nombreuses grces dont ce malheureux a
abus, de l'autre tous ses crimes, il ne voit plus, il ne compte plus
que sa dernire prire, et le reoit sans tarder dans les bras de sa
misricorde.

Mais, pour le rendre ainsi aveugle et l'empcher de faire la plus
petite addition, il faut savoir le prendre par le coeur; c'est l son
ct faible...

       *       *       *       *       *

Je lui avais fait de la peine, et j'allais lui demander pardon. Elle
parut trs mue et me dit:

Si vous saviez ce que j'prouve! Je n'ai jamais aussi bien compris avec
quel amour Jsus nous reoit quand nous lui demandons pardon aprs une
faute! Si moi, sa pauvre petite crature, j'ai senti tant de tendresse
pour vous, au moment o vous tes revenue  moi, que doit-il se passer
dans le coeur du bon Dieu quand on revient vers lui!... Oui,
certainement, plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera
toutes nos iniquits pour ne plus jamais s'en souvenir... Il fera mme
davantage: il nous aimera plus encore qu'avant notre faute!...

       *       *       *       *       *

J'avais une frayeur extrme des jugements de Dieu; et, malgr tout ce
qu'elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour
cette objection: On nous rpte sans cesse que Dieu trouve des taches
dans ses anges, comment voulez-vous que je ne tremble pas? Elle me
rpondit:

Il n'y a qu'un moyen pour forcer le bon Dieu  ne pas nous juger du
tout, c'est de se prsenter devant lui les mains vides.

--Comment cela?

--C'est tout simple: ne faites aucune rserve, donnez vos biens  mesure
que vous les gagnez. Pour moi, si je vis jusqu' quatre-vingts ans, je
serai toujours aussi pauvre; je ne sais pas faire d'conomies: tout ce
que j'ai, je le dpense aussitt pour acheter des mes.

Si j'attendais le moment de la mort pour prsenter mes petites pices
et les faire estimer  leur juste valeur, Ntre-Seigneur ne manquerait
pas d'y dcouvrir de l'alliage que j'irais certainement dposer en
purgatoire.

N'est-il pas racont que de grands saints, arrivant au tribunal de Dieu
les mains charges de mrites, s'en vont quelquefois dans ce lieu
d'expiation, parce que toute justice est souille aux yeux du Seigneur?

--Mais, repris-je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, il jugera nos
mauvaises, et alors?

--Que dites-vous l? Ntre-Seigneur est la Justice mme; s'il ne juge
pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mauvaises. Pour les
victimes de l'amour, il me semble qu'il n'y aura pas de jugement; mais
plutt que le bon Dieu se htera de rcompenser, par des dlices
ternelles, son propre amour qu'il verra brler dans leur coeur.

--Pour jouir de ce privilge, croyez-vous qu'il suffise de faire l'acte
d'offrande que vous avez compos?

--Oh! non, les paroles ne suffisent pas... Pour tre vritablement
victime d'amour, il faut se livrer totalement. _On n'est consum par
l'amour qu'autant qu'on se livre  l'amour._

       *       *       *       *       *

Je me repentais amrement d'une faute que j'avais commise. Elle me dit:

Prenez votre crucifix et baisez-le.

Je lui baisai les pieds.

Est-ce ainsi qu'une enfant embrasse son Pre? Bien vite, passez vos
mains autour de son cou et baisez son visage...

J'obis.

Ce n'est pas tout, il faut se faire rendre ses caresses.

Et je dus poser le crucifix sur chacune de mes joues; alors, elle me
dit:

C'est bien, maintenant tout est pardonn!

       *       *       *       *       *

Quand on me fait un reproche, lui disais-je, j'aime mieux l'avoir
mrit que d'tre accuse  tort.

--Moi, je prfre tre accuse injustement, parce que je n'ai rien  me
reprocher, et j'offre cela au bon Dieu avec joie; ensuite, je m'humilie
 la pense que je serais bien capable de faire ce dont on m'accuse.

Plus vous avancerez, moins vous aurez de combats, ou plutt vous les
vaincrez avec plus de facilit, parce que vous verrez le bon ct des
choses. Alors votre me s'lvera au-dessus des cratures. Tout ce qu'on
peut me dire maintenant me laisse absolument indiffrente, parce que
j'ai compris le peu de solidit des jugements humains.

Quand nous sommes incomprises et juges dfavorablement, ajouta-t-elle,
 quoi bon se dfendre? Laissons cela, ne disons rien, c'est si doux de
se laisser juger n'importe comment! Il n'est point dit dans l'Evangile
que sainte Madeleine se soit explique, quand sa soeur l'accusait
d'tre aux pieds de Jsus sans rien faire. Elle n'a pas dit: Marthe! si
tu savais le bonheur que je gote, si tu entendais les paroles que
j'entends, toi aussi, tu quitterais tout pour partager ma joie et mon
repos. Non, elle a prfr se taire... O bienheureux silence qui donne
tant de paix  l'me!

       *       *       *       *       *

Dans un moment de tentation et de combat, je reus d'elle ce billet:

_Que le juste me brise par compassion pour le pcheur! Que l'huile dont
on parfume la tte n'amollisse pas la mienne[162]._ Je ne puis tre
brise, prouve que par des justes, puisque toutes mes soeurs sont
agrables  Dieu. C'est moins amer d'tre bris par un pcheur que par
un juste; mais, _par compassion pour les pcheurs_, pour obtenir leur
conversion, je vous demande,  mon Dieu, d'tre brise par les mes
justes qui m'entourent. Je vous demande encore _que l'huile des
louanges_, si douce  la nature, _n'amollisse pas ma tte_, c'est--dire
mon esprit, en me faisant croire que je possde des vertus qu' peine
j'ai pratiques plusieurs fois.

O mon Jsus! _votre nom est comme une huile rpandue_[163]; c'est dans
ce divin parfum que je veux me plonger tout entire, loin du regard des
cratures.

       *       *       *       *       *

Vouloir persuader nos soeurs qu'elles sont dans leur tort, mme
lorsque c'est parfaitement vrai, ce n'est pas de bonne guerre, puisque
nous ne sommes pas charges de leur conduite. Il ne faut pas que nous
soyons _des juges de paix_, mais seulement _des anges de paix_.

       *       *       *       *       *

Vous vous livrez trop  ce que vous faites, nous disait-elle, vous vous
tourmentez trop de vos emplois, comme si vous en aviez seules la
responsabilit. Vous occupez-vous, en ce moment, de ce qui se passe dans
les autres Carmels? si les religieuses sont presses ou non? leurs
travaux vous empchent-ils de prier, de faire oraison? Eh bien, vous
devez vous exiler de mme de votre besogne personnelle, y employer
consciencieusement le temps prescrit, mais avec dgagement de coeur.

J'ai lu autrefois que les Isralites btirent les murs de Jrusalem,
travaillant d'une main et tenant une pe de l'autre[164]. C'est bien
l'image de ce que nous devons faire: ne travailler que d'une main, en
effet, et de l'autre dfendre notre me de la dissipation qui l'empche
de s'unir au bon Dieu.

       *       *       *       *       *

Un dimanche, raconte Thrse, je me dirigeais toute joyeuse vers
l'alle des marronniers; c'tait le printemps, je voulais jouir des
beauts de la nature. Hlas! dception cruelle! on avait mond mes
chers marronniers. Les branches, dj charges de bourgeons verdoyants,
taient l, gisant  terre! En voyant ce dsastre, en pensant qu'il
me faudrait attendre trois annes avant de le voir rpar, mon
coeur se serra bien fort. Cependant mon angoisse dura peu: _Si
j'tais dans un autre monastre_, pensai-je, _qu'est-ce que cela me
ferait qu'on coupt entirement les marronniers du Carmel de Lisieux?_
Je ne veux plus me faire de peine des choses passagres; mon Bien-Aim
me tiendra lieu de tout. Je veux me promener sans cesse dans les
bosquets de son amour, auxquels personne ne peut toucher.

[Illustration: Alle des marronniers dans le jardin du Carmel de
Lisieux.

(La petite voiture que l'on voit, aprs avoir servi au pre de Soeur
Thrse-de l'Enfant-Jsus, pendant ses annes d'infirmit, fut donne au
Carmel.

C'est dans cette voiture que la servante du Dieu, malade, et installe 
cette mme place, crivit les dernires pages de sa Vie.)]

       *       *       *       *       *

Une novice demandait  plusieurs soeurs de lui aider  secouer des
couvertures, et leur recommandait, un peu vivement, de veiller  ne pas
les dchirer, parce qu'elles taient passablement uses. Soeur Thrse
de l'Enfant-Jsus dit:

Que feriez-vous si vous n'tiez pas charge de raccommoder ces
couvertures?... Comme vous agiriez avec dgagement d'esprit! Et, si vous
faisiez remarquer qu'elles sont faciles  dchirer, comme ce serait sans
attache! Ainsi, qu'en toutes vos actions ne se glisse jamais la plus
lgre ombre d'intrt personnel.

       *       *       *       *       *

Voyant une de nos soeurs trs fatigue, je dis  ma soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus: Je n'aime pas  voir souffrir, surtout les mes
saintes. Elle reprit aussitt:

Oh! je ne suis pas comme vous! Les saints qui souffrent ne me font
jamais piti! Je sais qu'ils ont la force de supporter leurs
souffrances, et qu'ils donnent ainsi une grande gloire au bon Dieu; mais
ceux qui ne sont pas saints, qui ne savent pas profiter de leurs
souffrances, oh! que je les plains! ils me font piti ceux-l! Je
mettrais tout en oeuvre pour les consoler et les soulager.

       *       *       *       *       *

Si je devais vivre encore, l'office d'infirmire serait celui qui me
plairait davantage. Je ne voudrais pas le solliciter; mais s'il me
venait directement de l'obissance, je me croirais bien privilgie. Il
me semble que je le remplirais avec un tendre amour, pensant toujours 
ce que dit Ntre-Seigneur: _J'tais malade et vous m'avez
visit._[165] La cloche de l'infirmerie devrait tre pour vous une
mlodie cleste. Il faudrait passer tout exprs sous les fentres des
malades, pour leur donner la facilit de vous appeler et de vous
demander des services. Ne devez-vous pas vous considrer comme une
petite esclave  laquelle tout le monde a le droit de commander? Si vous
voyiez les Anges qui, du haut du ciel, vous regardent combattre dans
l'arne! Ils attendent la fin de la lutte, pour vous couvrir de fleurs
et de couronnes. Vous savez bien que nous prtendons tre de _petits
martyrs_:  nous de gagner nos palmes!

Le bon Dieu ne mprise pas ces combats ignors et d'autant plus
mritoires: _L'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui
dompte son me vaut mieux que celui qui prend des villes._[166]

Par nos petits actes de charit pratiqus dans l'ombre, nous
convertissons au loin les mes, nous aidons aux missionnaires, nous leur
attirons d'abondantes aumnes; et, par l, nous construisons de
vritables demeures spirituelles et matrielles  Jsus-Hostie.

       *       *       *       *       *

J'avais vu notre Mre parler de prfrence  l'une de nos soeurs et
lui tmoigner, me semblait-il, plus de confiance et d'affection qu'
moi. Je racontais ma peine  soeur Thrse de l'Enfant-Jsus, croyant
recevoir de sympathiques condolances, lorsqu' ma grande surprise elle
me dit:

Vous croyez aimer beaucoup notre Mre?

--Certainement! Si je ne l'aimais pas, il me serait indiffrent de lui
voir prfrer les autres  moi.

--Eh bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument: ce
n'est pas notre Mre que vous aimez, c'est vous-mme.

Lorsqu'on aime rellement, on se rjouit du bonheur de la personne
aime, on fait tous les sacrifices pour le lui procurer. Donc, si vous
aviez cet amour vritable et dsintress, si vous aimiez notre Mre
pour elle-mme, vous vous rjouiriez de lui voir trouver du plaisir 
vos dpens; et, puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction 
parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine
lorsqu'il vous semble tre dlaisse.

       *       *       *       *       *

Je me dsolais de mes nombreuses distractions dans mes prires:

Moi aussi, j'en ai beaucoup, me dit-elle, mais aussitt que je m'en
aperois, je prie pour les personnes qui m'occupent l'imagination, et
ainsi elles bnficient de mes distractions.

... J'accepte tout pour l'amour du bon Dieu, mme les penses les plus
extravagantes qui me viennent  l'esprit.

       *       *       *       *       *

On m'avait demand une pingle qui m'tait trs commode, et je la
regrettais. Elle me dit alors:

Oh! que vous tes riche! vous ne pouvez pas tre heureuse!

       *       *       *       *       *

Etant charge de l'ermitage de l'Enfant-Jsus, et sachant que les
parfums incommodaient une de nos Mres, elle se priva toujours d'y
mettre des fleurs odorantes, mme une petite violette, ce qui fut
matire  de vrais sacrifices.

Un jour qu'elle venait de placer une belle rose artificielle au pied de
la statue, notre bonne Mre l'appela. Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus,
devinant bien que c'tait pour lui faire enlever la rose, et ne voulant
pas l'humilier, prit la fleur et, prvenant toute rflexion, elle lui
dit:

Voyez, ma Mre, comme on imite bien la nature aujourd'hui. Ne dirait-on
pas que cette rose vient d'tre cueillie dans le jardin?

       *       *       *       *       *

Elle disait un jour:

Il y a des instants o l'on est si mal _chez soi_, dans son intrieur,
qu'il faut se hter d'en sortir. Le bon Dieu ne nous oblige pas alors 
rester en notre compagnie. Souvent mme, il permet qu'elle nous soit
dsagrable, pour que nous la quittions. Et je ne vois pas d'autre moyen
de sortir de _chez soi_ que d'aller rendre visite  Jsus et  Marie, en
courant aux oeuvres de charit.

       *       *       *       *       *

Ce qui me fait du bien, lorsque je me reprsente l'intrieur de la
sainte Famille, c'est de penser  une vie tout ordinaire.

La sainte Vierge et saint Joseph savaient bien que Jsus tait Dieu,
mais de grandes merveilles leur taient nanmoins caches, et, comme
nous, ils vivaient de la foi. N'avez-vous pas remarqu cette parole du
texte sacr: _Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait_[167], et
cette autre non moins mystrieuse: _Ses parents taient dans
l'admiration de ce qu'on disait de lui_[168]? Ne croirait-on pas qu'ils
apprenaient quelque chose? car cette admiration suppose un certain
tonnement.

       *       *       *       *       *

A Sexte, il y a un verset que je prononce tous les jours 
contre-coeur. C'est celui-ci: _Inclinavi cor meum ad faciendas
justificationes tuas in ternum, propter retributionem._[169]

Intrieurement je m'empresse de dire: O mon Jsus, vous savez bien que
ce n'est pas pour la rcompense que je vous sers; mais uniquement parce
que je vous aime et pour sauver des mes.

       *       *       *       *       *

Au ciel seulement nous verrons la vrit absolue en toutes choses. Sur
la terre, mme dans la sainte Ecriture, il y a le ct obscur et
tnbreux. Je m'afflige de voir la diffrence des traductions. Si
j'avais t prtre, j'aurais appris l'hbreu, afin de pouvoir lire la
parole de Dieu telle qu'il daigna l'exprimer dans le langage humain.

       *       *       *       *       *

Elle me parlait souvent d'un jeu bien connu, avec lequel elle s'amusait
dans son enfance. C'tait un kalidoscope, sorte de petite longue-vue,
 l'extrmit de laquelle on aperoit de jolis dessins de diverses
couleurs; si l'on tourne l'instrument, ces dessins varient  l'infini.

Cet objet, me disait-elle, causait mon admiration, je me demandais ce
qui pouvait produire un si charmant phnomne; lorsqu'un jour, aprs un
examen srieux, je vis que c'taient simplement quelques petits bouts de
papier et de laine jets a et l, et coups n'importe comment. Je
poursuivis mes recherches et j'aperus trois glaces  l'intrieur du
tube. J'avais la clef du problme.

Ce fut pour moi l'image d'un grand mystre: Tant que nos actions, mme
les plus petites, ne sortent pas du foyer de l'amour, la Sainte Trinit,
figure par les trois glaces, leur donne un reflet et une beaut
admirables. Jsus, nous regardant par la petite lunette, c'est--dire
comme  travers lui-mme, trouve nos dmarches toujours belles. Mais, si
nous sortons du centre ineffable de l'amour, que verra-t-il? Des brins
de paille... des actions souilles et de nulle valeur.

       *       *       *       *       *

Un jour, je racontais  soeur Thrse de l'Enfant-Jsus les phnomnes
tranges produits par le magntisme sur les personnes qui veulent bien
remettre leur volont au magntiseur. Ces dtails parurent l'intresser
vivement, et le lendemain elle me dit:

Que votre conversation d'hier m'a fait de bien! _Oh! que je voudrais me
faire magntiser par Ntre-Seigneur!_ C'est la premire pense qui m'est
venue  mon rveil. Avec quelle douceur je lui ai remis ma volont! Oui,
je veux qu'il s'empare de mes facults, de telle sorte que je ne fasse
plus d'actions humaines et personnelles, mais des actions toutes
divines, inspires et diriges par l'Esprit d'amour.

       *       *       *       *       *

Avant ma profession, je reus par ma sainte Matresse une grce bien
particulire. Nous avions lav toute la journe et j'tais brise de
fatigue, accable de peines intrieures. Le soir avant l'oraison, je
voulus lui en dire deux mots, mais elle me rpondit:

L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler; d'ailleurs je
vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut
que vous souffriez seule pour le moment.

Je la suivis  l'oraison, dans un tel tat de dcouragement que, pour la
premire fois, je doutai de ma vocation. Jamais je n'aurai la force
d'tre carmlite, me disais-je, c'est une vie trop dure pour moi!

J'tais  genoux depuis quelques minutes, dans ce combat et ces tristes
penses, quand tout  coup, sans avoir pri, sans mme avoir dsir la
paix, je sentis en mon me un changement subit, extraordinaire; je ne me
reconnaissais plus. Ma vocation m'apparut belle, aimable; je vis les
charmes, le prix de la souffrance. Toutes les privations et les fatigues
de la vie religieuse me semblrent infiniment prfrables aux
satisfactions mondaines; enfin, je sortis de l'oraison absolument
transforme.

Le lendemain, je racontai  ma soeur Thrse de l'Enfant-Jsus ce qui
s'tait pass la veille; et comme elle paraissait trs mue, je voulus
en savoir la cause.

Ah! que Dieu est bon! me dit-elle alors. Hier soir, vous me faisiez une
si profonde piti que je ne cessai point, au commencement de l'oraison,
de prier pour vous, demandant  Notre-Seigneur de vous consoler, de
changer votre me et de vous montrer le prix des souffrances. Il m'a
exauce!

       *       *       *       *       *

Comme je suis enfant de caractre, le petit Jsus m'inspira, pour
m'aider  pratiquer la vertu, _de m'amuser avec lui_. Je choisis le _jeu
de quilles_. Je me les reprsentais de toutes grandeurs et de toutes
couleurs, afin de personnifier les mes que je voulais atteindre. La
boule du jeu, c'tait _mon amour_.

Au mois de dcembre 1896, les novices reurent, au profit des missions,
diffrents bibelots pour leur arbre de Nol. Et voil que, par hasard,
il se trouva au fond de la bote enchante un objet bien rare au Carmel:
_une toupie_. Mes compagnes dirent: Que c'est laid! A quoi cela peut-il
servir? Moi qui connaissais bien le jeu, j'attrapai la toupie en
m'criant: Mais c'est trs amusant! a pourrait marcher une journe
entire sans s'arrter, moyennant de bons coups de fouet! Et l-dessus
je me mis en devoir de leur donner une reprsentation qui les jeta dans
l'tonnement.

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus m'observait sans rien dire, et, le
jour de Nol, aprs la Messe de Minuit, je trouvai dans notre cellule
_la fameuse toupie_ avec cette petite lettre dont l'enveloppe portait
comme adresse:

     _A ma petite pouse chrie_,

     JOUEUSE DE QUILLES _sur la Montagne du Carmel_.

Nuit de Nol 1896.

MA PETITE POUSE CHRIE,

     Ah! que je suis content de toi! Toute l'anne tu m'as beaucoup
     amus en _jouant aux quilles_. J'ai eu tant de plaisir que la cour
     des anges en tait surprise et charme. Plusieurs petits chrubins
     m'ont demand pourquoi je ne les avais pas faits enfants; d'autres
     ont voulu savoir si la mlodie de leurs instruments ne m'tait pas
     plus agrable que ton rire joyeux, lorsque tu fais tomber _une
     quille_ avec _la boule de ton amour_. J'ai rpondu  tous qu'ils ne
     devaient pas se chagriner de n'tre point enfants, puisqu'un jour
     ils pourraient jouer avec toi dans les prairies du ciel; je leur ai
     dit que, certainement, ton sourire m'tait plus doux que leurs
     mlodies, parce que tu ne pouvais jouer et sourire qu'en souffrant
     et en t'oubliant toi-mme.

     Ma petite pouse bien-aime, j'ai quelque chose  te demander  mon
     tour. Vas-tu me refuser?... Oh! non, tu m'aimes trop pour cela. Eh
     bien, je voudrais changer de jeu: _les quilles, a m'amuse bien,
     mais je voudrais maintenant jouer  la toupie_; et, si tu veux,
     c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modle; tu
     vois qu'elle n'a pas de charmes extrieurs, quiconque ne sait pas
     s'en servir la repoussera du pied; mais un enfant qui l'aperoit
     sautera de joie et dira: _Ah! que c'est amusant! a peut marcher
     toute la journe sans s'arrter!_...

     Moi, le petit Jsus, je t'aime, bien que tu sois sans charmes, et
     je te supplie de toujours marcher pour m'amuser. Mais, pour faire
     tourner la toupie, il faut _des coups de fouet_! Eh bien, laisse
     tes soeurs te rendre ce service, et sois reconnaissante envers
     celles qui seront les plus assidues  acclrer ta marche...
     Lorsque je me serai bien amus avec toi, je t'emmnerai l-haut et
     nous pourrons jouer sans souffrir.

     Ton petit frre, JSUS.

       *       *       *       *       *

J'avais l'habitude de pleurer continuellement et pour des riens, ce qui
lui causait une peine trs grande.

Un jour, il lui vint une ide lumineuse: prenant sur sa table de
peinture une coquille de moule, et me tenant les mains pour m'obliger 
ne pas m'essuyer les yeux, elle se mit  recueillir mes larmes dans
cette coquille. Au lieu de continuer  pleurer, je ne pus alors
m'empcher de rire.

Allez, me dit-elle, dsormais je vous permets de pleurer tant que vous
voudrez, pourvu que ce soit dans la coquille.

Or, huit jours avant sa mort, j'avais pleur toute une soire en pensant
 son prochain dpart. Elle s'en aperut et me dit:

Vous avez pleur.--_Est-ce dans la coquille?_

Je ne pouvais mentir... et mon aveu l'attrista. Elle reprit:

Je vais mourir, et je ne serai pas tranquille sur vtre compte, si vous
ne me promettez de suivre fidlement ma recommandation. J'y attache une
importance capitale pour votre me.

Je donnai ma parole, demandant toutefois, comme une grce, la permission
de pleurer librement sa mort.

Pourquoi pleurer ma mort? Voil des larmes bien inutiles. Vous
pleurerez mon bonheur! Enfin, j'ai piti de votre faiblesse et je vous
permets de pleurer les premiers jours. Mais, aprs cela, il faudra
reprendre la coquille.

Je dois dire que j'ai t fidle, bien qu'il m'en ait cot des efforts
hroques.

Quand je voulais pleurer, je m'armais avec courage de l'impitoyable
instrument; mais, quelque besoin que j'en eusse, le soin que je devais
prendre  courir d'un oeil  l'autre distrayait ma pense du sujet de
ma peine, et cet ingnieux moyen ne tarda pas  me gurir entirement de
ma trop grande sensibilit.

       *       *       *       *       *

Je voulais me priver de la sainte Communion pour une infidlit qui lui
avait caus beaucoup de peine, mais dont je me repentais amrement. Je
lui crivis ma rsolution; et voici le billet qu'elle m'envoya:

Petite fleur chrie de Jsus, cela suffit bien que, par l'humiliation
de votre me, _vos racines mangent de la terre_... il faut entr'ouvrir,
ou plutt lever bien haut votre corolle, afin que le Pain des Anges
vienne, comme une rose divine, vous fortifier et vous donner tout ce
qui vous manque.

Bonsoir, pauvre fleurette, demandez  Jsus que toutes les prires qui
sont faites pour ma gurison servent  augmenter le feu qui doit me
consumer.

       *       *       *       *       *

Au moment de communier, je me reprsente quelquefois mon me sous la
figure d'un petit bb de trois ou quatre ans qui,  force de jouer, a
ses cheveux et ses vtements salis et en dsordre.--Ces malheurs me sont
arrivs en bataillant avec les mes.--Mais bientt la Vierge Marie
s'empresse autour de moi. Elle a vite fait de me retirer _mon petit
tablier tout sale_, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un joli
ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre
gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des anges.

       *       *       *       *       *

A l'infirmerie, nous attendions  peine que ses actions de grces
fussent termines pour lui parler et lui demander ses conseils. Elle
s'en attrista d'abord et nous en fit de doux reproches. Puis bientt
elle nous laissa faire, disant:

J'ai pens que je ne devais pas dsirer plus de repos que
Notre-Seigneur. Lorsqu'il s'enfuyait au dsert aprs ses prdications,
le peuple venait aussitt troubler sa solitude. Approchez de moi tant
que vous voudrez. Je dois mourir les armes  la main, _ayant  la bouche
le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu_[170].

       *       *       *       *       *

Donnez-nous un conseil pour nos directions spirituelles. Comment
devons-nous les faire?

--Avec une grande simplicit, sans trop compter sur un secours qui peut
vous manquer au premier moment. Vous seriez vite forces de dire avec
l'pouse des Cantiques: _Les gardes m'ont enlev mon manteau, ils m'ont
blesse; et ce n'est qu'en les DPASSANT un peu que j'ai trouv Celui
que j'aime!_[171] Si vous demandez humblement et sans attache o est
votre Bien-Aim, _les gardes_ vous l'indiqueront. Toutefois, le plus
souvent, vous ne trouverez Jsus qu'aprs avoir _dpass_ toute
crature. Que de fois, pour ma part, n'ai-je pas rpt cette strophe du
Cantique spirituel:

              _Ne m'envoyez plus
            Dsormais de messagers
    Qui ne savent pas me dire ce que je veux._

           *       *       *       *       *

    _Tous ceux qui s'occupent de vous, sans exception,
    Me parlent continuellement de vos mille grces
        Et tous me blessent encore davantage;
        Et surtout ce qui me fait mourir_
    C'EST UN JE NE SAIS QUOI QU'ILS NE FONT QUE BALBUTIER[172].

       *       *       *       *       *

Si, par impossible, le bon Dieu lui-mme ne voyait pas mes bonnes
actions, je n'en serais pas afflige. Je l'aime tant que je voudrais
pouvoir lui faire plaisir, sans qu'il sache que c'est moi. Le sachant et
le voyant, il est comme oblig de me rendre... je ne voudrais pas lui
donner cette peine.

       *       *       *       *       *

Si j'avais t riche, je n'aurais pu voir un pauvre ayant faim sans lui
donner  manger. Je fais ainsi dans ma vie spirituelle:  mesure que je
gagne quelque chose, je sais que des mes sont sur le point de tomber en
enfer, alors je leur donne mes trsors et je n'ai pas encore trouv un
moment pour me dire: Maintenant, je vais travailler pour moi.

       *       *       *       *       *

Il y a des personnes qui prennent tout de manire  se faire le plus de
peine, pour moi c'est le contraire: je vois toujours le bon ct des
choses. Si je n'ai que la souffrance pure, sans aucune claircie, eh
bien, j'en fais ma joie.

       *       *       *       *       *

Toujours ce que le bon Dieu m'a donn m'a plu, mme les choses qui me
paraissent moins bonnes et moins belles que celles des autres.

       *       *       *       *       *

Quand j'tais toute petite, on m'avait mis, chez ma tante, un beau
livre entre les mains. En lisant une histoire, je vis qu'on louait
beaucoup une matresse de pension parce qu'elle savait adroitement se
tirer d'affaire sans blesser personne. Je remarquai surtout cette
phrase: Elle disait  celle-ci: Vous n'avez pas tort;  celle-l: Vous
avez raison; et tout en lisant, je pensais: Oh! moi je n'aurais pas
fait ainsi, il faut toujours dire la vrit.

Et maintenant je la dis toujours. J'ai bien plus de peine, il est vrai,
car ce serait si facile, quand on vient vous raconter un ennui, de
mettre le tort sur les absents; aussitt celle qui se plaint serait
apaise. Oui, mais... je fais tout le contraire. Si je ne suis pas
aime, tant pis! Qu'on ne vienne pas me trouver si on ne veut pas savoir
la vrit.

Pour qu'une rprimande porte du fruit, il faut que cela cote de la
faire; et il faut la faire sans une ombre de passion dans le coeur.

Il ne faut pas que la bont dgnre en faiblesse. Quand on a grond
avec justice, il faut en rester l et ne pas se laisser attendrir au
point de se tourmenter d'avoir fait de la peine. Courir aprs l'afflige
pour la consoler, c'est lui faire plus de mal que de bien. La laisser 
elle-mme, c'est la forcer  ne rien attendre du ct humain,  recourir
au bon Dieu,  voir ses torts,  s'humilier. Autrement elle
s'habituerait  tre console aprs un reproche mrit, et elle agirait
comme un enfant gt qui trpigne et crie, sachant bien qu'il fera
revenir sa mre pour essuyer ses larmes.

       *       *       *       *       *

_Que le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu demeure
perptuellement en votre bouche et en vos coeurs._[173] Si nous
trouvons une me dsagrable, ne nous rebutons pas, ne la dlaissons
jamais. Ayons toujours _le glaive de l'esprit_ pour la reprendre de
ses torts; ne laissons pas aller les choses pour conserver notre repos;
combattons sans relche, mme sans espoir de gagner la bataille.
Qu'importe le succs! Allons toujours, quelle que soit la fatigue de la
lutte. Ne disons pas: Je n'obtiendrai rien de cette me, elle ne
comprend pas, elle est  abandonner! Oh! ce serait de la lchet! Il
faut faire son devoir jusqu'au bout.

       *       *       *       *       *

Autrefois, si quelqu'un de ma famille avait de la peine, et qu'au
parloir je n'avais pu russir  le consoler, je m'en allais le coeur
navr; mais bientt, Jsus me fit comprendre que j'tais incapable de
consoler une me. A partir de ce jour, je n'avais plus de chagrin quand
on s'en allait triste: je confiais au bon Dieu les souffrances de ceux
qui m'taient chers, et je sentais bien que j'tais exauce. Je m'en
rendais compte au parloir suivant. Depuis cette exprience, quand j'ai
fait de la peine involontairement, je ne me tourmente pas davantage: je
demande simplement  Jsus de rparer ce que j'ai fait.

       *       *       *       *       *

Que pensez-vous de toutes les grces dont vous avez t comble?

--Je pense que _l'Esprit de Dieu souffle o il veut_[174].

       *       *       *       *       *

Elle disait  sa Mre Prieure:

Ma Mre, si j'tais infidle, si je commettais seulement la plus lgre
infidlit, je sens qu'elle serait suivie de troubles pouvantables, et
je ne pourrais plus accepter la mort.

Et comme la Mre Prieure manifestait sa surprise de l'entendre tenir ce
langage, elle reprit:

Je parle d'une infidlit d'orgueil. Par exemple, si je disais: J'ai
acquis telle ou telle vertu, je puis la pratiquer; ou bien: O mon
Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrter  une seule
pense contre la foi; aussitt, je le sens, je serais assaillie par les
plus dangereuses tentations, et j'y succomberais certainement.

Pour viter ce malheur, je n'ai qu' dire humblement du fond du
coeur: O mon Dieu, je vous en prie, ne permettez pas que je sois
infidle!

Je comprends trs bien que saint Pierre soit tomb. Il comptait trop
sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de s'appuyer uniquement sur la
force divine. Je suis bien sre que s'il avait dit  Jsus: Seigneur,
donnez-moi le courage de vous suivre jusqu' la mort, ce courage ne lui
aurait pas t refus.

Ma Mre, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant ce qui devait
arriver, ne lui dit pas: Demande-moi la force d'accomplir ce que tu
veux? Je crois que c'est pour nous montrer deux choses: la premire
qu'il n'apprenait rien de plus  ses Aptres par sa prsence sensible,
qu'il ne nous apprend  nous-mmes par les bonnes inspirations de sa
grce; la seconde que, destinant saint Pierre  gouverner toute l'Eglise
o il y a tant de pcheurs, il voulait qu'il exprimentt par lui-mme
ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. C'est pour cela qu'avant sa
chute, Jsus lui dit: _Quand tu seras revenu  toi, confirme tes
frres_[175]; c'est--dire raconte-leur l'histoire de ton pch,
montre-leur par ta propre exprience combien il est ncessaire, pour le
salut, de s'appuyer uniquement sur moi.

       *       *       *       *       *

J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui rptais souvent:
Oh! que la vie est triste! Mais elle me reprenait aussitt, disant:

La vie n'est pas triste! elle est au contraire trs gaie. Si vous
disiez: L'exil est triste, je vous comprendrais. On fait erreur en
donnant le nom de vie  ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du
ciel,  ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce vrai nom; et,
puisque nous en jouissons ds ce monde, la vie n'est pas triste, mais
gaie, trs gaie!...

       *       *       *       *       *

Elle tait elle-mme d'une gaiet ravissante:

Pendant plusieurs jours, elle avait t beaucoup mieux et nous lui
disions: Nous ne savons pas encore de quelle maladie vous mourrez?...

--Mais je mourrai _de mort_! Le bon Dieu n'a-t-il pas dit  Adam de quoi
il mourrait? Il lui a dit: _Tu mourras de mort[176]!_

--Eh bien, c'est donc la mort qui viendra vous chercher!

--Non, ce n'est pas la mort qui viendra me chercher, c'est le bon Dieu.
La mort n'est point un fantme, un spectre horrible comme on la
reprsente sur les images. Il est crit dans le catchisme que _la mort
est la sparation de l'me et du corps_, ce n'est que cela! Eh bien, je
n'ai pas peur d'une sparation qui me runira pour toujours au bon
Dieu.

       *       *       *       *       *

Le _divin Voleur_ viendra-t-il bientt voler sa petite grappe de
raisin?

--Je l'aperois de loin et je me garde bien de crier: _Au voleur!!!_
Au contraire, je l'appelle en disant: _Par ici! par ici!_

       *       *       *       *       *

Je lui disais que les plus beaux anges, vtus de robes blanches, le
visage joyeux et resplendissant, transporteraient son me au ciel. Elle
me rpondit:

Toutes ces images ne me font aucun bien; je ne puis me nourrir que de
la vrit. Dieu et les anges sont de purs esprits, personne ne peut les
voir des yeux du corps tels qu'ils sont en ralit. C'est pour cela que
je n'ai jamais dsir les grces extraordinaires. J'aime mieux attendre
la vision ternelle.

--J'ai demand au bon Dieu de m'envoyer un joli rve pour me consoler de
votre dpart.

--Ah! voil une chose que je n'aurais jamais faite! Demander des
consolations!... Puisque vous voulez me ressembler, vous savez bien que,
moi, je dis:

    _Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'veille;_
    _J'attends en paix le rivage des cieux..._

Il est si doux de servir le bon Dieu dans la nuit et dans l'preuve,
nous n'avons que cette vie pour vivre de foi.

       *       *       *       *       *

Je suis bien heureuse de m'en aller au ciel, mais quand je pense 
cette parole du Seigneur: _Je viendrai bientt et je porte ma
rcompense avec moi, pour rendre  chacun selon ses oeuvres_[177], je
me dis qu'il sera bien embarrass pour moi: je n'ai pas d'oeuvres...
Eh bien! il me rendra SELON SES OEUVRES A LUI!

       *       *       *       *       *

Certainement, vous ne ferez pas une minute de purgatoire, ou bien alors
personne ne va droit au ciel!

--Oh! je ne m'inquite gure de cela; je serai toujours contente de la
sentence du bon Dieu. Si je vais en purgatoire, eh bien! je me
promnerai au milieu des flammes, comme les trois Hbreux dans la
fournaise, en chantant le cantique de l'amour.

       *       *       *       *       *

Vous serez place dans le ciel parmi les sraphins.

--S'il en est ainsi, je ne les imiterai pas; _tous se couvrent de leurs
ailes_  la vue de Dieu, _je me garderai bien de me couvrir de mes
ailes_!

       *       *       *       *       *

Je lui montrais une photographie reprsentant Jeanne d'Arc console dans
la prison par ses voix. Elle me dit:

Je suis console, moi aussi, par une voix intrieure. D'en haut, les
saints m'encouragent, ils me disent: Tant que tu es dans les fers, tu
ne peux remplir ta mission; mais plus tard, aprs ta mort, ce sera le
temps de tes conqutes.

       *       *       *       *       *

Le bon Dieu fera toutes mes volonts au ciel, parce que je n'ai jamais
fait ma volont sur la terre.

       *       *       *       *       *

Vous nous regarderez du haut du ciel, n'est-ce pas?

--Non, _je descendrai_.

       *       *       *       *       *

Citons encore ce trait touchant:

Quelques mois avant la mort de soeur Thrse de l'Enfant-Jsus, nous
lisions au rfectoire la vie de saint Louis de Gonzague, et l'une de nos
bonnes Mres fut frappe de l'affection touchante et rciproque du jeune
saint et d'un vnrable religieux de la Compagnie de Jsus, le P.
Corbinelli.

C'est vous le petit Louis, dt-elle  notre sainte petite soeur, et
moi je suis le vieux P. Corbinelli; quand vous serez au ciel,
souvenez-vous de moi.

--Voulez-vous, ma Mre, que je vienne bientt vous chercher?

--Non, je n'ai pas encore assez souffert.

--O ma Mre, moi je vous dis que vous avez bien assez souffert.

Et Mre Hermance du Coeur de Jsus de rpondre:

Je n'ose encore vous dire oui... Pour une chose aussi grave, il me faut
la sanction de l'autorit.

En effet, la demande fut adresse  la Mre Prieure; et, sans y attacher
d'importance, elle donna une rponse affirmative.

Or, l'un des derniers jours de sa vie, soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus, ne pouvant presque plus parler en raison de sa grande
faiblesse, reut, par l'entremise de l'infirmire, un bouquet de fleurs
cueillies par notre chre Mre, avec prire instante de lui transmettre
ensuite, comme remerciement, un seul mot d'affection. Et voici quel fut
ce mot:

_Dites  Mre du Coeur de Jsus que ce matin, pendant la messe, j'ai
vu la tombe du P. Corbinelli tout prs de celle du petit Louis._

--C'est bien, rpondit tout mue notre bonne Mre, dites  soeur
Thrse de l'Enfant-Jsus que j'ai compris...

A partir de ce moment, elle demeura persuade de sa mort prochaine qui
arriva, en effet, un an aprs.

Et, suivant la prdiction du _petit Louis, la tombe du P. Corbinelli se
trouva tout prs de la sienne_.

[Illustration: Je descendrai]

[Illustration: _Tombe de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. (Cimetire de
la ville de Lisieux.)_

Je compte bien ne pas rester inactive au
Ciel: mon dsir est de travailler encore pour
l'Eglise et les mes; je le demande  Dieu
et je suis certaine qu'il m'exaucera.]

[Illustration]




Acte d'offrande de moi-mme, comme victime d'holocauste  l'Amour
misricordieux du bon Dieu.

_Cet crit a t trouv, aprs la mort de soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus, dans le livre des saints Evangiles qu'elle portait jour
et nuit sur son coeur._

O mon Dieu, Trinit bienheureuse, je dsire vous aimer et vous faire
aimer, travailler  la glorification de la sainte Eglise, en sauvant les
mes qui sont sur la terre et en dlivrant celles qui souffrent dans le
Purgatoire. Je dsire accomplir parfaitement votre volont et arriver au
degr de gloire que vous m'avez prpar dans votre royaume; en un mot,
je dsire tre sainte, mais je sens mon impuissance, et je vous demande,
 mon Dieu, d'tre vous-mme ma saintet.

Puisque vous m'avez aime jusqu' me donner votre Fils unique pour tre
mon Sauveur et mon Epoux, les trsors infinis de ses mrites sont  moi;
je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu'
travers la Face de Jsus et dans son Coeur brlant d'amour.

Je vous offre encore tous les mrites des Saints qui sont au ciel et sur
la terre, leurs actes d'amour et ceux des saints Anges; enfin je vous
offre,  bienheureuse Trinit, l'amour et les mrites de la sainte
Vierge, ma Mre chrie; c'est  elle que j'abandonne mon offrande, la
priant de vous la prsenter.

Son divin Fils, mon Epoux bien-aim, aux jours de sa vie mortelle, nous
a dit: _Tout ce que vous demanderez  mon Pre en mon nom, il vous le
donnera._ (Joan., XVI, 23.) Je suis donc certaine que vous exaucerez
mes dsirs... Je le sais,  mon Dieu, _plus vous voulez donner, plus
vous faites dsirer_.

Je sens en mon coeur des dsirs immenses, et c'est avec confiance que
je vous demande de venir prendre possession de mon me. Ah! je ne puis
recevoir la sainte communion aussi souvent que je le dsire; mais,
Seigneur, n'tes-vous pas Tout-Puissant? Restez en moi comme au
Tabernacle, ne vous loignez jamais de votre petite hostie.

Je voudrais vous consoler de l'ingratitude des mchants, et je vous
supplie de m'ter la libert de vous dplaire. Si par faiblesse je tombe
quelquefois, qu'aussitt votre divin regard purifie mon me, consumant
toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en
lui-mme.

Je vous remercie,  mon Dieu, de toutes les grces que vous m'avez
accordes: en particulier de m'avoir fait passer par le creuset de la
souffrance. C'est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour,
portant le sceptre de la croix; puisque vous avez daign me donner en
partage cette croix si prcieuse, j'espre au ciel vous ressembler, et
voir briller sur mon corps glorifi les sacrs stigmates de votre
passion.

Aprs l'exil de la terre, j'espre aller jouir de vous dans la patrie;
mais je ne veux pas amasser de mrites pour le ciel, je veux travailler
pour votre seul amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de
consoler votre Coeur sacr, et de sauver des mes qui vous aimeront
ternellement.

Au soir de cette vie, je paratrai devant vous les mains vides; car je
ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes oeuvres... _Toutes nos
Justices ont des taches  vos yeux!_ Je veux donc me revtir de votre
propre Justice, et recevoir de votre amour la possession ternelle de
vous-mme. Je ne veux point d'autre trne et d'autre couronne que vous,
 mon Bien-Aim!

A vos yeux, le temps n'est rien; _un seul jour est comme mille
ans_[178]. Vous pouvez donc en un instant me prparer  paratre devant
vous.

       *       *       *       *       *

Afin de vivre dans un acte de parfait amour, JE M'OFFRE COMME VICTIME
D'HOLOCAUSTE A VOTRE AMOUR MISRICORDIEUX, vous suppliant de me consumer
sans cesse, laissant dborder en mon me les flots de tendresse infinie
qui sont renferms en vous, et qu'ainsi je devienne martyre de votre
amour,  mon Dieu!

Que ce martyre, aprs m'avoir prpare  paratre devant vous, me fasse
enfin mourir, et que mon me s'lance sans retard dans l'ternel
embrassement de votre misricordieux amour!

Je veux,  mon Bien-Aim,  chaque battement de mon coeur, vous
renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu' ce que, _les
ombres s'tant vanouies_[179], je puisse vous redire mon amour dans un
face  face ternel!!!...

MARIE-FRANOISE-THRSE DE L'ENFANT-JSUS
ET DE LA SAINTE FACE,
_rel. carm. ind._

Fte de la Trs Sainte Trinit, le 9 juin,
de l'an de grce 1895.




Conscration  la sainte Face.

(Compose pour le noviciat.)


O Face adorable de Jsus! puisque vous avez daign choisir
particulirement nos mes pour vous donner  elles, nous venons les
consacrer  vous.

Il nous semble,  Jsus, vous entendre nous dire: _Ouvrez-moi, mes
soeurs, mes pouses bien-aimes, car ma Face est couverte de rose, et
mes cheveux sont humides des gouttes de la nuit._[180] Nos mes
comprennent votre langage d'amour; nous voulons essuyer votre doux
Visage et vous consoler de l'oubli des mchants. A leurs yeux, vous tes
encore _comme cach... ils vous considrent comme un objet de
mpris!_[181]

O Visage plus beau que les lis et les roses du printemps, vous n'tes
pas cach  nos yeux! Les larmes qui voilent votre divin regard nous
apparaissent comme des diamants prcieux que nous voulons recueillir,
afin d'acheter, avec leur valeur infinie, les mes de nos frres.

De votre bouche adore, nous avons entendu la plainte amoureuse.
Comprenant que la soif qui vous consume est une soif d'amour, nous
voudrions, pour vous dsaltrer, possder un amour infini!

Epoux bien-aim de nos mes! si nous avions l'amour de tous les
coeurs, cet amour serait  vous... Eh bien, donnez-nous cet amour, et
venez vous dsaltrer en vos petites pouses.

Des mes, Seigneur, il nous faut des mes! surtout des mes d'aptres et
de martyrs; afin que, par elles, nous embrasions de votre amour la
multitude des pauvres pcheurs.

O Face adorable, nous saurons obtenir de vous cette grce! Oubliant
notre exil, _sur les bords des fleuves de Babylone_, nous chanterons 
vos oreilles les plus douces mlodies. Puisque vous tes la vraie,
l'unique patrie de nos mes, _nos cantiques ne seront pas chants sur
une terre trangre_[182].

O Face chrie de Jsus! en attendant le jour ternel, o nous
contemplerons votre gloire infinie, notre unique dsir est de charmer
vos yeux divins, en cachant aussi notre visage, afin qu'ici-bas personne
ne puisse nous reconnatre... Votre regard voil, voil notre ciel, 
Jsus!




Prires.


    _Tout ce que vous demanderez  mon Pre
    en mon nom, il vous le donnera[183]._

Pre Eternel, votre Fils unique, le doux Enfant Jsus est  moi, puisque
vous me l'avez donn. Je vous offre les mrites infinis de sa divine
Enfance, et je vous demande, en son nom, d'appeler aux joies du Ciel
d'innombrables phalanges de petits enfants qui suivront ternellement ce
divin Agneau.

       *       *       *       *       *

    _De mme que, dans un royaume, on se
    procure tout ce qu'on dsire avec l'effigie du
    prince, ainsi avec la pice prcieuse de ma
    sainte humanit, qui est mon adorable Face,
    vous obtiendrez tout ce que vous voudrez._

N.-S.  Sr MARIE DE ST-PIERRE.

Pre Eternel, puisque vous m'avez donn pour hritage la Face adorable
de votre divin Fils, je vous l'offre et vous demande, en change de
cette _Pice_ infiniment prcieuse, d'oublier les ingratitudes des mes
qui vous sont consacres et de pardonner aux pauvres pcheurs.




Prire  l'Enfant Jsus.

O petit Enfant Jsus! mon unique trsor, je m'abandonne  tes divins
caprices, je ne veux pas d'autre joie que celle de te faire sourire.
Imprime en moi tes grces et tes vertus enfantines, afin qu'au jour de
ma naissance au ciel, les Anges et les Saints reconnaissent en ta petite
pouse: THRSE DE L'ENFANT-JSUS.




Prire  la sainte Face.

O Face adorable de Jsus, seule beaut qui ravit mon coeur, daigne
imprimer en moi ta divine ressemblance, afin que tu ne puisses regarder
l'me de ta petite pouse sans te contempler toi-mme. O mon Bien-Aim,
pour ton amour, j'accepte de ne pas voir ici-bas la douceur de ton
regard, de ne pas sentir l'inexprimable baiser de ta bouche, mais je te
supplie de m'embraser de ton amour, afin qu'il me consume rapidement et
fasse bientt paratre devant toi: THRSE DE LA SAINTE FACE.




Prire inspire par une image reprsentant la Bienheureuse Jeanne d'Arc.


Seigneur, Dieu des armes, qui nous avez dit dans votre Evangile: _Je
ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive_[184], armez-moi pour
la lutte; je brle de combattre pour votre gloire; mais, je vous en
supplie, fortifiez mon courage... Alors, avec le saint roi David, je
pourrai m'crier: _C'est mus seul qui tes mon bouclier; c'est vous,
Seigneur, qui dressez mes mains  la guerre._[185]

O mon Bien-Aim! je comprends  quels combats vous me destinez; ce n'est
point sur les champs de bataille que je lutterai... Je suis prisonnire
de votre amour, j'ai librement riv la chane qui m'unit  vous et me
spare  jamais du monde. Mon glaive c'est l'AMOUR! avec lui _je
chasserai l'tranger du royaume, je vous ferai proclamer Roi_ dans les
mes.

Sans doute, Seigneur, un aussi faible instrument que moi ne vous est
pas ncessaire; mais Jeanne, votre virginale et valeureuse pouse, l'a
dit: _Il faut batailler pour que Dieu donne victoire._ O mon Jsus, je
bataillerai donc pour votre amour jusqu'au soir de ma vie. Puisque vous
n'avez pas voulu goter de repos sur la terre, je veux suivre votre
exemple; alors cette promesse tombe de vos lvres divines se ralisera
pour moi: _Si quelqu'un me suit, en quelque lieu que je sois il y sera
aussi; et mon Pre l'lvera en honneur._[186] Etre avec vous, tre en
vous, voil mon unique dsir; cette assurance que vous me donnez de sa
ralisation m'aide  supporter l'exil, en attendant le radieux jour du
face  face ternel.




Prire pour obtenir l'humilit.

(Compose pour une novice.)


O Jsus, lorsque vous tiez voyageur sur la terre, vous avez dit:
_Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur et vous
trouverez le repos de vos mes._[187] Puissant Monarque des Cieux, oui,
mon me trouve le repos en vous voyant, revtu de la forme et de la
nature d'esclave, vous abaisser jusqu' laver les pieds de vos aptres.
Je me souviens alors de ces paroles que vous avez prononces, pour
m'apprendre  pratiquer l'humilit: _Je vous ai donn l'exemple, afin
que vous fassiez vous-mme ce que j'ai fait. Le disciple n'est pas plus
grand que le Matre... Si vous comprenez ceci, vous serez heureux en le
pratiquant._[188] Je les comprends, Seigneur, ces paroles sorties de
votre Coeur doux et humble, je veux les pratiquer, avec le secours de
votre grce.

Je veux m'abaisser humblement et soumettre ma volont  celle de mes
soeurs, sans les contredire en rien, et sans rechercher si elles ont,
ou non, le droit de me commander. Personne,  mon Bien-Aim, n'avait ce
droit envers vous, et cependant vous avez obi, non seulement  la
sainte Vierge et  saint Joseph, mais encore  vos bourreaux. Maintenant
c'est dans l'Hostie que je vous vois mettre le comble  vos
anantissements. Avec quelle humilit,  divin Roi de gloire, vous vous
soumettez  tous vos prtres, sans faire aucune distinction entre ceux
qui vous aiment et ceux qui sont, hlas! tides ou froids dans votre
service. Ils peuvent avancer, retarder l'heure du saint Sacrifice,
toujours vous tes prt  descendre du ciel  leur appel.

O mon Bien-Aim, sous le voile de la blanche Hostie, que vous
m'apparaissez doux et humble de coeur! Pour m'enseigner l'humilit,
vous ne pouvez vous abaisser davantage; aussi je veux, pour rpondre 
votre amour, me mettre au dernier rang, partager vos humiliations, afin
_d'avoir part avec vous_[189] dans le royaume des Cieux.

Je vous supplie, mon divin Jsus, de m'envoyer une humiliation, chaque
fois que j'essaierai de m'lever au-dessus des autres.

Mais, Seigneur, ma faiblesse vous est connue; chaque matin je prends la
rsolution de pratiquer l'humilit et, le soir, je reconnais que j'ai
commis encore bien des fautes d'orgueil. A cette vue, je suis tente de
me dcourager; mais, je le sais, le dcouragement est aussi de
l'orgueil; je veux donc,  mon Dieu, fonder sur vous seul mon esprance:
puisque vous pouvez tout, daignez faire natre en mon me la vertu que
je dsire. Pour obtenir cette grce de votre infinie misricorde, je
vous rpterai souvent:

_Jsus, doux et humble de coeur, rendez mon coeur semblable au
vtre._




Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus

ET DE LA SAINTE FACE




LETTRES

(Fragments.)

      Celui qui enseigne la justice  son frre
    brillera comme un soleil dans les perptuelles
    ternits.

    (DAN., XII, 3.)




LETTRES

De Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus  sa soeur Cline.


Lettre Ire.

Jsus.

J. M. J. T.

8 mai 1888.

MA CLINE CHRIE,

Il y a des moments o je me demande s'il est bien vrai que je suis au
Carmel; parfois, je n'y puis croire! Qu'ai-je donc fait au bon Dieu pour
qu'il me comble de tant de grces?

Dj un mois que nous sommes spares! Mais pourquoi dire spares?
Quand l'ocan serait entre nous, nos mes resteraient unies. Cependant,
je le sais, tu souffres de ne plus m'avoir, et si je m'coutais, je
demanderais  Jsus de me donner tes tristesses; mais vois-tu, je ne
m'coute pas, j'aurais peur d'tre goste, voulant pour moi la
meilleure part, c'est--dire la souffrance.

Tu as raison, la vie est souvent pesante et amre; il est pnible de
commencer une journe de labeur, surtout quand Jsus se cache  notre
amour. Que fait-il ce doux Ami? Il ne voit donc pas notre angoisse, le
poids qui nous oppresse; o est-il? Pourquoi ne vient-il pas nous
consoler?

Cline, ne crains rien, il est l, tout prs de nous! Il nous regarde;
c'est lui qui nous mendie cette peine, ces larmes... il en a besoin pour
les mes, pour notre me; il veut nous donner une si belle rcompense!
Ah! je t'assure qu'il lui en cote pour nous abreuver d'amertume, mais
il sait que c'est l'unique moyen de nous prparer  _le connatre comme
il se connat,  devenir des dieux nous-mmes_! Oh! quelle destine! Que
notre me est grande! Elevons-nous au-dessus de ce qui passe,
tenons-nous  distance de la terre; plus haut, l'air est si pur! Jsus
peut se cacher, mais on le devine...


Lettre IIe.

20 octobre 1888.

MA SOEUR CHRIE

Que ton impuissance ne te dsole pas. Lorsque le matin nous ne sentons
aucun courage, aucune force pour pratiquer la vertu, c'est une grce,
c'est le moment de mettre _la cogne  la racine de l'arbre_[190], ne
comptant que sur Jsus seul. Si nous tombons, tout est rpar dans un
acte d'amour, et Jsus sourit! Il nous aide sans en avoir l'air; et les
larmes que lui font verser les mchants sont essuyes par notre pauvre
et faible amour. L'amour peut tout faire; les choses les plus
impossibles lui semblent faciles et douces. Tu sais bien que
Notre-Seigneur ne regarde pas tant  la grandeur des actions, ni mme 
leur difficult, qu' l'amour avec lequel nous les accomplissons.
Qu'avons-nous  craindre?

Tu voudrais devenir une sainte, et tu me demandes si ce n'est pas trop
oser. Cline, je ne te dirai pas de viser  la saintet sraphique des
mes les plus privilgies, mais bien _d'tre parfaite, comme ton Pre
cleste est parfait_[191]. Tu vois donc que ton rve, que nos rves et
nos dsirs ne sont pas des chimres, puisque Jsus nous en a fait
lui-mme _un commandement_.


Lettre IIIe.

Janvier 1889.

MA CHRE PETITE CLINE,

Jsus te prsente la croix, une croix bien pesante! et tu t'effraies de
ne pouvoir porter cette croix sans faiblir; pourquoi? Notre Bien-Aim,
sur la route du Calvaire, est bien tomb trois fois, pourquoi
n'imiterions-nous pas notre Epoux?

Quel privilge de Jsus! Comme il nous aime pour nous envoyer une si
grande douleur! Ah! l'ternit ne sera pas assez longue pour l'en bnir.
Il nous comble de ses faveurs, comme il en comblait les plus grands
saints. Quels sont donc ses desseins d'amour sur nos mes? Voil un
secret qui ne nous sera dvoil que dans notre patrie, le jour _o le
Seigneur essuiera toutes nos larmes_[192].

Maintenant, nous n'avons plus rien  esprer sur la terre, _les fraches
matines sont passes_[193], il ne nous reste que la souffrance! Oh!
quel sort digne d'envie! Les Sraphins dans les cieux sont jaloux de
notre bonheur.

J'ai trouv ces jours-ci cette parole admirable: _La rsignation est
encore distincte de la volont de Dieu, il y a la mme diffrence qui
existe entre l'union et l'unit; dans l'union on est encore deux, dans
l'unit on n'est plus qu'un._[194]

Oh! oui, ne soyons qu'un avec Dieu, mme ds ce monde; et pour cela
soyons plus que rsignes, embrassons la croix avec joie.


Lettre IVe.

28 fvrier 1889.

MA CHRE PETITE SOEUR,

Jsus est _un Epoux de sang_[195], Il veut pour lui tout le sang de
notre coeur! Tu as raison, il en cote pour lui donner ce qu'il
demande. Et quelle joie que cela cote! Quel bonheur de porter nos croix
_faiblement_!

Cline, loin de me plaindre  Notre-Seigneur de cette croix qu'il nous
envoie, je ne puis comprendre l'amour infini qui l'a port  nous
traiter ainsi. Il faut que notre pre soit bien aim de Dieu, pour avoir
tant  souffrir! Quelles dlices d'tre humilies avec lui!
L'humiliation est la seule voie qui fait les saints, je le sais; je sais
aussi que notre preuve est une mine d'or  exploiter. Moi, petit grain
de sable, je veux me mettre  l'oeuvre, sans courage, sans force; et
cette impuissance mme me facilitera l'entreprise, je veux travailler
par amour. C'est le martyre qui commence... Ensemble, ma soeur chrie,
entrons dans la lice; offrons nos souffrances  Jsus pour sauver des
mes...


Lettre Ve.

12 mars 1889.

..... Cline, j'ai besoin d'oublier la terre; ici-bas tout me fatigue,
je ne trouve qu'une joie, celle de souffrir... et cette joie non sentie
est au-dessus de toute joie. La vie passe, l'ternit s'avance; bientt
nous vivrons de la vie mme de Dieu. Aprs avoir t abreuves  la
source des amertumes, nous serons dsaltres  la source mme de toutes
les douceurs.

Oui, _la figure de ce monde passe_[196], bientt nous verrons de
nouveaux cieux; un soleil plus radieux clairera de ses splendeurs des
mers thres et des horizons infinis... Nous ne serons plus
prisonnires sur une terre d'exil, tout sera pass! Avec notre Epoux
cleste, nous voguerons sur des lacs sans rivages; _nos harpes sont
suspendues aux saules qui bordent le fleuve de Babylone_[197]; mais au
jour de notre dlivrance, quelles harmonies ne ferons-nous pas entendre!
Avec quelle joie nous ferons vibrer toutes les cordes de nos
instruments! Aujourd'hui, _nous rpandons des larmes en nous souvenant
de Sion, comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur sur
une terre trangre[198]?_

Notre refrain, c'est le cantique de la souffrance. Jsus nous prsente
un calice bien amer; n'en retirons pas nos lvres, souffrons en paix!
Qui dit _paix_ ne dit pas _joie_, ou du moins joie sentie; pour souffrir
en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que veut Notre-Seigneur.

Ne croyons pas trouver l'amour sans la souffrance. Notre nature est l,
elle n'y est pas pour rien; mais quels trsors elle nous fait acqurir!
C'est notre gagne-pain; elle est si prcieuse que Jsus est descendu sur
la terre tout exprs pour la possder. Nous voudrions souffrir
gnreusement, grandement; nous voudrions ne jamais tomber: quelle
illusion! Et que m'importe,  moi, de tomber  chaque instant! je sens
par l ma faiblesse et j'y trouve un grand profit. Mon Dieu, vous voyez
ce que je puis faire si vous ne me portez dans vos bras; et si vous me
laissez seule, eh bien! c'est qu'il vous plat de me voir _par terre_;
pourquoi donc m'inquiter?

Si tu veux supporter en paix l'preuve de ne pas te plaire  toi-mme,
tu donneras au divin Matre un doux asile; il est vrai que tu
souffriras, puisque tu seras  la porte de chez toi, mais ne crains pas:
plus tu seras pauvre, plus Jsus t'aimera. Je sais bien qu'il aime mieux
te voir heurter dans la nuit les pierres du chemin, que marcher en plein
jour sur une route maille de fleurs, parce que ces fleurs pourraient
retarder ta marche.


Lettre VIe.

14 juillet 1889.

MA SOEUR CHRIE,

Mon me ne te quitte pas. Oh! oui, c'est bien dur de vivre sur cette
terre! Mais demain, dans une heure, nous serons au port! Mon Dieu, que
verrons-nous alors? Qu'est-ce donc que cette vie qui n'aura pas de
fin?... Le Seigneur sera l'me de notre me. Mystre insondable!
_L'oeil de l'homme n'a point vu la lumire incre, son oreille n'a
point entendu les incomparables mlodies des cieux, et son coeur ne
peut comprendre ce qui lui est rserv dans l'avenir._[199] Et tout
cela viendra bientt! oui, bientt, si nous aimons Jsus avec passion.

Il me semble que le bon Dieu n'a pas besoin d'annes pour faire son
oeuvre d'amour dans une me; un rayon de son Coeur peut, en un
instant, faire panouir sa fleur pour l'ternit... Cline, pendant les
courts instants qui nous restent, sauvons des mes; je sens que notre
Epoux nous demande des mes, des mes de prtres, surtout... C'est lui
qui veut que je te dise cela.

Il n'y a qu'une seule chose  faire ici-bas: aimer Jsus, lui sauver des
mes pour qu'il soit aim. Soyons jalouses des moindres occasions pour
le rjouir, ne lui refusons rien. Il a tant besoin d'amour!

Nous sommes ses lis prfrs; il rside au milieu de nous, il y rside
en Roi, et nous fait partager les honneurs de sa royaut: son Sang divin
arrose nos corolles; et ses pines, en nous dchirant, laissent exhaler
le parfum de notre amour.


Lettre VIIe.

22 octobre 1889.

MA CLINE CHRIE,

Je t'envoie une image de la Sainte Face, je trouve que ce sujet divin
convient si parfaitement  la vraie petite soeur de mon me... Oh!
qu'elle soit une autre Vronique! Qu'elle essuie tout le sang et les
larmes de Jsus, son unique Bien-Aim! Qu'elle lui donne des mes!
Qu'elle s'ouvre un chemin  travers les soldats, c'est--dire le monde,
pour arriver jusqu' lui!... Oh! qu'elle sera heureuse quand elle verra
un jour, dans la gloire, la valeur de ce breuvage mystrieux dont elle
aura dsaltr son Fianc cleste; quand elle verra ses lvres,
autrefois dessches par une soif ardente, lui dire l'unique et
ternelle parole de l'AMOUR! le _merci_ qui n'aura pas de fin...

A bientt, _petite Vronique_[200] chrie, demain sans doute le
bien-Aim te demandera un nouveau sacrifice, un nouveau soulagement  sa
soif; mais _allons et mourons avec lui_[201].


Lettre VIIIe.

18 juillet 1890.

MA CHRE PETITE SOEUR,

Je t'envoie un passage d'Isae qui te consolera. Vois donc, il y a si
longtemps! et dj l'me du prophte se plongeait comme la ntre dans
les beauts caches de la Face divine... Il y a des sicles! Ah! je me
demande ce qu'est le temps. Le temps n'est qu'un mirage, un rve; dj
Dieu nous voit dans la gloire, il jouit de notre batitude ternelle.
Que cette pense fait de bien  mon me! Je comprends alors pourquoi il
nous laisse souffrir...

Eh bien, puisque notre Bien-Aim _a t seul  fouler le vin_[202] qu'il
nous donne  boire;  notre tour, ne refusons pas de porter des
vtements teints de sang, foulons pour Jsus un vin nouveau qui le
dsaltre, _et, regardant autour de lui[203], il ne pourra plus dire
qu'il est seul_, nous serons l pour lui venir en aide.

_Son visage tait cach_[204], hlas! il l'est encore aujourd'hui,
personne ne comprend ses larmes... _Ouvre-moi, ma soeur, mon pouse_,
nous dit-il, _car ma tte est pleine de rose, et mes cheveux humides
des gouttes de la nuit_[205]. Oui, voil ce que Jsus dit  notre me
lorsqu'il est abandonn, oubli... _L'oubli_, il me semble que c'est
encore ce qui lui fait le plus de peine.

Et notre pre chri! Ah! mon coeur est dchir; mais comment nous
plaindre, puisque Notre-Seigneur lui-mme a t considr _comme un
homme frapp de Dieu et humili_[206]? Dans cette grande douleur,
oublions-nous et _prions pour les prtres_; que notre vie leur soit
consacre. Le divin Matre me fait de plus en plus sentir qu'il veut
cela de nous deux...


Lettre IXe.

Mardi, 23 septembre 1890.

O Cline, comment te dire ce qui se passe dans mon me?... Quelle
blessure! Mais je sens qu'elle est faite par une main amie, par une main
_divinement jalouse_!...

Tout tait prt pour mes noces[207]; cependant ne trouves-tu pas qu'il
manquait quelque chose  la fte? Il est vrai que Jsus avait dj mis
bien des joyaux dans ma corbeille, mais il en fallait un, sans doute,
d'une beaut incomparable, et ce diamant prcieux, Jsus me l'a donn
aujourd'hui... Papa ne viendra pas demain! Cline, je te l'avoue, mes
larmes ont coul... elles coulent encore pendant que je t'cris, je puis
 peine tenir ma plume.

Tu sais  quel point je dsirais revoir notre Pre chri; eh bien!
maintenant, je sens que c'est la volont du bon Dieu qu'il ne soit pas 
ma fte. Il a permis cela simplement pour prouver notre amour... Jsus
me veut _orpheline_, il veut que je sois seule avec Lui seul, pour
s'unir plus intimement  moi; et il veut aussi me rendre, dans la
Patrie, les joies si _lgitimes_ qu'il m'a refuses dans l'exil.

L'preuve d'aujourd'hui est une douleur difficile  comprendre: une joie
nous tait offerte, elle tait possible, naturelle, nous avanons la
main... et nous ne pouvons saisir cette consolation si dsire! Mais ce
n'est pas une main humaine qui a fait cela, c'est Jsus! Cline,
comprends ta Thrse! et, toutes deux, acceptons de bon coeur l'pine
qui nous est prsente; la fte de demain sera une fte de larmes pour
nous, mais je sens que Jsus sera si consol!...


Lettre Xe.

14 octobre 1890.

MA SOEUR CHRIE,

Je comprends tout ce que tu souffres, je comprends tes dchirements et
je les partage. Ah! si je pouvais te communiquer la paix que Jsus a
mise dans mon me au plus fort de mes larmes... Console-toi! Tout passe!
Notre vie d'autrefois est passe, la mort passera aussi, et alors nous
jouirons de la vie, de la vraie vie, pour des millions de sicles, pour
toujours!

En attendant, faisons de notre coeur un parterre de dlices o notre
doux Sauveur vienne se reposer... N'y plantons que des lis, et puis
chantons avec saint Jean de la Croix:

    Le visage inclin sur mon Bien-Aim,
    Je restai l et m'oubliai;
    Tout disparut pour moi et je m'abandonnai,
    Laissant toutes mes sollicitudes
    Perdues au milieu des lis.


Lettre XIe.

26 avril 1891.

MA CHRE PETITE SOEUR,

Il y a trois ans, nos mes n'avaient pas encore t brises, le bonheur
nous souriait ici-bas; mais Jsus nous a regardes, et ce regard s'est
chang pour nous en un ocan de larmes, mais aussi en un ocan de grces
et d'amour. Le bon Dieu nous a ravi celui que nous aimions avec une si
grande tendresse; n'est-ce pas afin que nous puissions dire
vritablement: _Notre Pre qui tes aux cieux_? Qu'elle est consolante
cette divine parole! Quels horizons elle ouvre  nos yeux!

Ma Cline chrie, toi qui m'adressais tant de questions lorsque tu tais
petite, je me demande comment tu ne m'as jamais fait celle-ci: Pourquoi
donc le bon Dieu ne m'a-t-il pas cre un ange? Eh bien, je vais te
rpondre quand mme:--Le Seigneur veut avoir ici-bas sa cour comme
l-haut, il veut des anges-martyrs, des anges-aptres; et s'il ne t'a
pas cre un ange du ciel, c'est qu'il te veut un ange de la terre, afin
que tu puisses souffrir pour son amour.

Cline, ma soeur chrie! les ombres bientt se seront dissipes, aux
durs frimas de l'hiver succderont les rayonnements du soleil
ternel... bientt nous serons dans notre terre natale; bientt les
joies de notre enfance, les soires du dimanche, les panchements
intimes nous seront rendus pour toujours!


Lettre XIIe

15 aot 1892.

MA CHRE PETITE SOEUR,

Pour t'crire aujourd'hui, je suis oblige de drober quelques instants
 Ntre-Seigneur; il ne m'en voudra pas, car c'est de lui que nous
allons parler ensemble.

Cline! les vastes solitudes, les horizons enchanteurs qui s'ouvrent
devant toi, dans la belle campagne que tu habites, doivent lever
grandement ton me. Moi je ne vois pas tout cela, je me contente de dire
avec saint Jean de la Croix dans son Cantique spirituel:

    J'ai en mon Bien-Aim les montagnes,
    Les valles solitaires et boises...

Dernirement, je pensais  ce qu'il m'tait possible d'entreprendre pour
sauver les mes; et cette simple parole de l'Evangile m'a donn la
lumire. Autrefois, Jsus disait  ses disciples en leur montrant les
champs de bls mrs:

_Levez les yeux et voyez comme les campagnes sont dj assez blanches
pour tre moissonnes_[208], et un peu plus loin: _La moisson est
abondante, mais le nombre des ouvriers est petit; demandez donc au
Matre de la moisson d'envoyer des ouvriers._[209]

Quel mystre! Jsus n'est-il pas tout-puissant? Les cratures ne
sont-elles pas  celui qui les a cres? Pourquoi s'abaisse-t-il  dire:
_Demandez au Matre de la moisson d'envoyer des ouvriers?_...--Ah!
c'est qu'il a pour nous un amour si incomprhensible, si dlicat, qu'il
ne veut rien faire sans nous y associer. Le Crateur de l'univers attend
la prire d'une pauvre petite me pour en sauver une multitude d'autres,
rachetes comme elle au prix de son sang.

Notre vocation  nous, ce n'est pas d'aller moissonner dans les champs
du Pre de famille; Jsus ne nous dit pas: _Baissez les yeux, moissonnez
les campagnes_; notre mission est plus sublime encore. Voici les paroles
du divin Matre: _Levez les yeux et voyez_... Voyez comme dans le ciel
il y a des places vides; c'est  vous de les combler... vous tes mes
Mose priant sur la montagne; demandez-moi des ouvriers et j'en
enverrai, je n'attends qu'une prire, un soupir de votre coeur!

L'apostolat de la prire n'est-il pas, pour ainsi dire, plus lev que
celui de la parole? C'est  nous de former des ouvriers vangliques qui
sauveront des milliers d'mes dont nous deviendrons les mres;
qu'avons-nous donc  envier aux prtres du Seigneur?


Lettre XIIIe.

MA SOEUR CHRIE,

Notre tendresse d'enfant s'est change en union bien grande de penses
et de sentiments. Jsus nous a attires ensemble, car n'es-tu pas  lui
dj? Il a mis le monde sous nos pieds. Comme Zache, nous sommes
montes sur un arbre pour le voir; arbre mystrieux qui nous lve bien
au-dessus de toutes choses; alors nous pouvons dire: _Tout est  moi,
tout est pour moi: la terre est  moi, les cieux sont  moi, Dieu est 
moi, et la Mre de mon Dieu est  moi._[210]

A propos de la sainte Vierge, il faut que je te confie une de mes
simplicits: parfois je me surprends  lui dire: Savez-vous, ma Mre
chrie, que _je me trouve plus heureuse que vous_? Je vous ai pour Mre,
et _vous n'avez pas comme moi de sainte Vierge  aimer_!... Il est vrai
que vous tes la Mre de Jsus, mais vous me l'avez donn; et lui, sur
la croix, vous a donne  nous comme notre Mre; ainsi nous sommes plus
riches que vous! Autrefois, dans votre humilit, vous souhaitiez de
devenir la petite servante de la Mre de Dieu; et moi, pauvre petite
crature, je suis, non pas votre servante, mais _votre enfant_! Vous
tes la Mre de Jsus et vous tes _ma Mre_!

Cline, qu'elle est donc admirable notre grandeur en Jsus! Que de
mystres il nous a dvoils en nous faisant monter sur l'arbre
symbolique dont je te parlais tout  l'heure! Et maintenant, quelle
science va-t-il nous enseigner? Ne nous a-t-il pas tout appris?
Ecoutons:

_Htez-vous de descendre, il faut que je loge aujourd'hui chez
vous._[211]

Eh quoi! Jsus nous dit de descendre! O donc faudra-t-il aller?
Autrefois, les Juifs lui demandaient: _Matre, o logez-vous[212]?_ et
il leur rpondait: _Les renards ont leurs tanires, les oiseaux du ciel
leurs nids: et moi, je n'ai pas o reposer la tte._[213] Voil
jusqu'o nous devons descendre afin de pouvoir servir de demeure 
Jsus: _tre si pauvres que nous n'ayons pas o reposer la tte_.

Cette lumire m'a t donne pendant ma retraite. Notre-Seigneur dsire
que nous le recevions dans nos coeurs; sans doute, ils sont vides des
cratures, mais hlas! le mien n'est pas vide de moi-mme, et c'est pour
cela qu'il m'est command de descendre. Oh! je veux descendre bien bas,
afin que dans mon coeur Jsus puisse reposer sa tte divine, et que l
il se sente aim et compris.


Lettre XIVe.

25 avril 1893.

MA PETITE CLINE,

Je viens te faire part des dsirs de Jsus sur ton me. Rappelle-toi
qu'il n'a pas dit: Je suis la fleur des jardins, la rose cultive, mais:
_Je suis la Fleur des champs et le Lis des valles._[214] Eh bien, tu
dois rester toujours _une goutte de rose_ cache dans la divine corolle
du beau Lis des valles.

Une goutte de rose, qu'y a-t-il de plus simple et de plus pur? Ce ne
sont pas les nuages qui l'ont forme, elle nat sous le ciel toil. La
rose n'existe que la nuit; quand le soleil darde ses chauds rayons, les
charmantes perles qui scintillent  l'extrmit des brins d'herbe se
changent bientt en vapeur lgre. Voil le portrait de ma petite
Cline... Cline est une goutte de rose descendue du beau ciel, sa
patrie. Pendant la nuit de cette vie, elle doit se cacher dans le calice
vermeil de _la Fleur des champs_; nul regard ne doit l'y dcouvrir.

Heureuse petite goutte de rose, connue de Dieu seul, ne t'arrte pas 
considrer le cours retentissant des neuves de ce monde, n'envie mme
pas le clair ruisseau qui serpente dans la prairie. Sans doute son
murmure est bien doux, mais les cratures peuvent l'entendre, et puis le
calice de _la Fleur des champs_ ne saurait le contenir. Pour approcher
de Jsus, il faut tre si petit! Oh! qu'il y a peu d'mes qui aspirent 
tre petites et inconnues! Mais, disent-elles, le fleuve et le
ruisseau ne sont-ils pas plus utiles que la goutte de rose? Que
fait-elle? Nous la jugeons propre  rien, sinon  rafrachir un instant
la corolle fragile d'une fleur champtre.

Ah! vous ne connaissez pas la vritable _Fleur champtre_! Si vous la
connaissiez, vous comprendriez mieux le reproche de Notre-Seigneur 
Marthe. Le Bien-Aim n'a besoin ni de nos oeuvres clatantes, ni de
nos belles penses; s'il veut des conceptions sublimes, n'a-t-il pas ses
Anges, dont la science surpasse infiniment celle des plus grands gnies
de ce monde? Ce n'est donc ni l'esprit, ni les talents qu'il vient
chercher ici-bas... Il ne s'est fait _la Fleur des champs_ qu'afin de
nous montrer combien il chrit la simplicit.

_Le Lis de la valle_ ne demande _qu'une goutte de rose_, laquelle,
pendant une nuit seulement, restera cache aux regards humains. Mais
lorsque les ombres commenceront  dcliner, que _la Fleur des champs_
sera devenue _le Soleil de Justice_[215], l'humble compagne de son exil
montera jusqu' lui comme une vapeur d'amour; il arrtera sur elle un de
ses rayons, et, devant toute la cour cleste, elle brillera
ternellement, comme une perle prcieuse, clatant miroir du Soleil
divin.


Lettre XVe.

2 aot 1893.

MA CHRE CLINE,

Ce que tu m'cris me comble de joie, tu marches par un chemin royal.
L'pouse des Cantiques, n'ayant pu trouver son Bien-Aim dans le repos,
se leva, dit-elle, pour le chercher dans la ville, mais en vain... elle
ne le put trouver qu'en dehors des remparts[216]. Jsus ne veut pas que
nous trouvions dans le repos sa prsence adorable, il se cache, il
s'enveloppe de tnbres... Ce n'est pas ainsi qu'il agit  l'gard des
foules, car nous lisons dans le saint Evangile que _le peuple tait
enlev ds qu'il parlait_[217].

Jsus charmait les mes faibles par ses divines paroles, il essayait de
les rendre fortes pour le jour de la tentation et de l'preuve; mais
combien fut petit le nombre de ses amis fidles _lorsqu'il se tut_[218]
devant ses juges! Oh! quelle mlodie pour mon coeur que ce silence du
divin Matre!

Il veut que nous lui fassions la charit comme  un pauvre; il se met,
pour ainsi dire,  notre merci; il ne veut rien prendre sans que nous le
lui donnions de bon coeur, et la plus petite obole est prcieuse  ses
yeux divins. Il nous tend la main pour recevoir un peu d'amour, afin
qu'au jour radieux du Jugement, ce doux Sauveur puisse nous adresser ces
paroles ineffables: _Venez, les bnis de mon Pre; car j'ai eu faim et
vous m'avez donn  manger: j'ai eu soif et vous m'avez donn  boire:
je ne savais o loger et vous m'avez donn un asile; j'tais en prison,
malade, et vous m'avez secouru._[219]

Ma Cline chrie, rjouissons-nous de notre part; donnons, donnons au
Bien-Aim, soyons prodigues envers lui, mais n'oublions jamais qu'il est
un Trsor cach: peu d'mes savent le dcouvrir. Pour trouver une chose
cache, il faut se cacher soi-mme; que notre vie soit un mystre.
_Voulez-vous apprendre quelque chose qui vous serve?_ dit l'auteur de
l'Imitation, _aimez  tre inconnu et compt pour rien[220]... Aprs
avoir tout quitt, il faut encore se quitter soi-mme[221]; que celui-ci
se glorifie d'une chose, celui-l d'une autre; pour vous, ne mettez
votre joie que dans le mpris de vous-mme._[222]


Lettre XVIe.

Tu me dis, ma Cline chrie, que mes lettres te font du bien; j'en suis
heureuse, mais je t'assure que je ne me mprends pas. _Si le Seigneur
ne btit lui-mme la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui
l'lvent._[223] Tous les plus beaux discours seraient incapables de
faire jaillir un acte d'amour, sans la grce qui touche le coeur.

Voici une belle pche rose et si suave que tous les confiseurs ne
sauraient composer un semblable nectar. Dis-moi, Cline, est-ce pour la
pche que le Bon Dieu a cr cette jolie couleur et ce velout si
agrable? Est-ce pour elle encore qu'il a dpens tant de sucre? Mais
non, c'est pour nous; ce qui lui appartient uniquement, ce qui fait
l'essence de son tre, c'est son noyau; elle ne possde que cela.

Ainsi Jsus se plat  prodiguer ses dons  quelques-unes de ses
cratures, dans le but de s'attirer d'autres mes; mais intrieurement,
il les humilie par misricorde, il les force doucement  reconnatre
leur nant et sa toute-puissance. Ces sentiments forment en elles comme
un noyau de grce qu'il se hte de dvelopper pour le jour bienheureux
o, revtues d'une beaut immortelle et imprissable, elles seront
servies sans danger sur la table des cieux.

Chre petite soeur, doux cho de mon me, ta Thrse ne se trouve pas
dans les hauteurs en ce moment; mais vois-tu, quand je suis dans la
scheresse, incapable de prier, de pratiquer la vertu, je cherche de
petites occasions, des riens, pour faire plaisir  mon Jsus: par
exemple, un sourire, une parole aimable, alors que je voudrais me taire
et montrer de l'ennui. Si je n'ai pas d'occasions, je veux au moins lui
rpter souvent que je l'aime; ce n'est pas difficile, et cela
entretient le feu dans mon coeur. Quand mme il me semblerait teint
ce feu d'amour, je jetterais encore de petites pailles sur la cendre et
je suis sre qu'il se rallumerait.

Il est vrai que je ne suis pas toujours fidle; mais je ne me dcourage
jamais, je m'abandonne dans les bras du Seigneur; il m'apprend _ tirer
profit de tout, du bien et du mal qu'il trouve en moi_[224], il
m'apprend  jouer  la banque de l'amour, ou plutt c'est lui qui joue
pour moi, sans me dire comment il s'y prend: cela c'est son affaire, et
pas la mienne; ce qui me regarde, c'est de me livrer entirement, sans
rien me rserver, pas mme la jouissance de savoir combien la banque me
rapporte... Aprs tout, je ne suis pas l'enfant prodigue, ce n'est pas
la peine que Jsus me fasse un festin, _puisque je suis toujours avec
lui_[225].

J'ai lu dans le saint Evangile, que le divin Pasteur abandonne toutes
les brebis fidles dans le dsert pour courir aprs la brebis perdue.
Que je suis touche de cette confiance! Vois donc, il est sr d'elles!
Comment pourraient-elles s'enfuir? elles sont captives de l'amour. Ainsi
le bien-aim Pasteur de nos mes nous drobe sa prsence sensible, pour
donner ses consolations aux pcheurs; ou bien, s'il nous conduit au
Thabor, c'est pour un instant... les valles sont presque toujours le
lieu des pturages, _c'est l qu'il prend son repos  midi_[226].


Lettre XVIIe.

20 octobre 1893.

MA SOEUR CHRIE,

Je trouve dans les Cantiques sacrs ce passage qui te convient
parfaitement: _Que voyez-vous dans l'pouse, sinon un choeur de
musique dans un camp d'arme[227]?_ Par la souffrance, ta vie est en
effet un champ de bataille; il y faut un choeur de musique, eh bien!
tu seras la petite lyre de Jsus. Mais un concert est-il complet quand
personne ne chante? Puisque Jsus joue, ne faut-il pas que Cline
chante? Quand l'air sera triste, elle chantera les cantiques de l'exil;
quand l'air sera joyeux, elle modulera quelques refrains d'en haut...

Tout ce qui arrivera d'heureux ou de fcheux, tous les vnements de la
terre ne seront que des bruits lointains, incapables de faire vibrer la
lyre de Jsus; seul, il se rserve le droit d'en toucher lgrement les
cordes.

Je ne puis penser sans ravissement  la chre petite sainte Ccile; quel
modle! Au milieu d'un monde paen, au sein du danger, au moment d'tre
unie  un mortel qui ne respire que l'amour profane, il me semble
qu'elle aurait d trembler et pleurer. Mais non, _tandis que les
instruments de joie clbraient ses noces, Ccile chantait en son
coeur_[228]. Quel abandon! Elle entendait sans doute d'autres mlodies
que celles de la terre, son Epoux divin chantait lui aussi, et les Anges
rptaient en choeur ce refrain d'une nuit bnie: _Gloire  Dieu au
plus haut des cieux et paix sur la terre aux mes de bonne
volont._[229]

La gloire de Dieu! Oh! Ccile la comprenait, elle l'appelait de tous ses
voeux, elle devinait que son Jsus avait soif des mes... C'est
pourquoi tout son dsir tait de lui amener bientt celle du jeune
Romain qui ne songeait qu' la gloire humaine; cette vierge sage en fera
un martyr, et des multitudes marcheront sur ses traces. Elle ne craint
rien: les Anges ont promis et chant la paix; elle sait que le Prince de
la paix est oblig de la protger, de garder sa virginit et de lui
donner sa rcompense. _Oh! qu'elle est belle la gnration des mes
vierges[230]!_

Ma soeur chrie, je ne sais trop ce que je te dis, je me laisse aller
au courant de mon coeur. Tu m'cris que tu sens ta faiblesse, c'est
une grce; c'est Ntre-Seigneur qui imprime en ton me ces sentiments de
dfiance de toi-mme. Ne crains pas; si tu restes fidle  lui faire
plaisir dans les petites occasions, il se trouvera oblig de t'aider
dans les grandes.

Les Aptres, sans lui, travaillrent longtemps, toute une nuit, sans
prendre aucun poisson; leur travail pourtant lui tait agrable, mais il
voulait prouver que lui seul peut nous donner quelque chose. Il
demandait seulement un acte d'humilit: _Enfants, n'avez-vous rien 
manger[231]?_ et le bon saint Pierre avoue son impuissance: _Seigneur,
nous avons pch toute la nuit sans rien prendre[232]!_ C'est assez! le
Coeur de Jsus est touch, il est mu... Peut-tre que si l'aptre et
pris quelques petits poissons, le divin Matre n'aurait pas fait de
miracle; mais il n'avait _rien_, aussi par la puissance et la bont
divines ses filets furent bientt remplis de gros poissons!

Voil bien le caractre de Ntre-Seigneur: il donne en Dieu, mais il
veut l'humilit du coeur.


Lettre XVIIIe.

7 juillet 1894.

MA CHRE PETITE SOEUR,

Je ne sais pas si tu te trouves encore dans les mmes dispositions
d'esprit que tu manifestais dans ta dernire lettre; je le suppose, et
j'y rponds par ce passage du _Cantique des Cantiques_ qui explique
parfaitement l'tat d'une me plonge dans la scheresse, d'une me que
rien ne peut rjouir ni consoler:

_Je suis descendue dans le jardin des noyers, pour voir les fruits de
la valle, pour considrer si la vigne a fleuri et si les pommes de
grenade ont pouss. Je n'ai plus su o j'tais; mon me a t trouble 
cause des chariots d'Aminadab._[233]

Voil bien l'image de nos mes. Souvent nous descendons dans les valles
fertiles o notre coeur aime  se nourrir; et le vaste champ des
saintes Ecritures, qui tant de fois s'est ouvert pour rpandre en notre
faveur ses plus riches trsors, ce champ lui-mme nous semble un dsert
aride et sans eau; nous ne savons mme plus o nous sommes: au lieu de
la paix, de la lumire, le trouble et les tnbres sont notre partage...

Mais, comme l'pouse, nous connaissons la cause de cette preuve:
_Notre me est trouble  cause des chariots d'Aminadab._ Nous ne
sommes pas encore dans notre patrie, et la tentation doit nous purifier
comme l'or  l'action du feu; nous nous croyons parfois abandonnes,
hlas! _les chariots_, c'est--dire les vains bruits qui nous assigent
et nous affligent, sont-ils en nous ou en dehors de nous? Nous ne
savons! mais Jsus le sait; il est tmoin de notre tristesse, et dans
la nuit soudain sa voix se fait entendre:

_Reviens, reviens, ma Sulamite, reviens afin que nous le
considrions[234]!_

Quel appel! Eh quoi! nous n'osions plus mme nous regarder, notre tat
nous faisait horreur, et Jsus nous appelle pour nous considrer 
loisir... Il veut nous voir, il vient, et les deux autres Personnes
adorables de la Sainte Trinit viennent avec lui prendre possession de
notre me.

Ntre-Seigneur l'avait promis autrefois, lorsqu'il disait avec une
tendresse ineffable: _Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole; et mon
Pre l'aimera, et nous viendrons  lui, et nous ferons en lui notre
demeure._[235] Garder la parole de Jsus, voil l'unique condition de
notre bonheur, la preuve de notre amour pour lui; et _cette parole_, il
me semble que c'est lui-mme, puisqu'il se nomme _le Verbe_ ou _Parole_
incre du Pre.

Dans le mme Evangile de saint Jean, il fait cette prire sublime:
_Sanctifiez-les par votre parole; votre parole est la vrit._[236] En
un autre endroit, Jsus nous apprend _qu'il est la voie, la vrit et la
vie_[237]. Nous savons donc quelle est la _parole_  garder; nous ne
pouvons pas dire comme Pilate: _Qu'est-ce que la vrit[238]?_--_La
vrit_, nous la possdons, puisque le Bien-Aim habite dans nos
coeurs.

Souvent _ce Bien-Aim nous est un bouquet de myrrhe_[239], nous
partageons le calice de ses douleurs; mais qu'il nous sera doux
d'entendre un jour cette parole suave: _C'est vous qui tes demeurs
avec moi dans toutes les preuves que j'ai eues, aussi je vous prpare
mon royaume, comme mon Pre me l'a prpar[240]!_


Lettre XIXe.

19 aot 1894.

C'est peut-tre la dernire fois, ma chre petite soeur, que je me
sers de la plume pour parler avec toi; le bon Dieu a exauc mon voeu
le plus cher! Viens, nous souffrirons ensemble... et puis _Jsus prendra
l'une de nous_, et les autres resteront pour un peu de temps dans
l'exil. Ecoute bien ce que je vais te dire: _Jamais, jamais, le bon Dieu
ne nous sparera; si je meurs avant loi, ne crois pas que je
m'loignerai de ton me, jamais nous n'aurons t plus unies_. Surtout
ne te fais pas de peine de ma prophtie, c'est un enfantillage! je ne
suis pas malade, j'ai une sant de fer; mais _le Seigneur peut briser le
fer comme l'argile_...

Notre pre chri nous fait sentir sa prsence d'une manire qui me
touche profondment. Aprs une mort de cinq longues annes, quelle joie
de le retrouver comme autrefois, et plus paternel encore! Oh! comme il
va te rendre les soins que tu lui as prodigus! Tu as t son ange, il
sera ton ange  son tour. Vois donc, il n'y a pas un mois qu'il est au
ciel, et dj, par son intervention puissante, toutes tes dmarches
russissent. Maintenant ce lui est chose facile d'arranger nos affaires,
aussi a-t-il eu moins de peine pour sa Cline que pour sa pauvre petite
reine!

Depuis longtemps tu me demandes des nouvelles du noviciat, surtout des
nouvelles de mon mtier; je vais te satisfaire:

Je suis _un petit chien de chasse_, et ce titre me donne bien des
sollicitudes,  cause des fonctions qu'il exige, tu en jugeras: toute la
journe, du matin jusqu'au soir, je cours aprs le gibier. Les
chasseurs--Rvrende Mre Prieure et Matresse des novices--sont trop
grands pour se couler dans les buissons; tandis qu'un petit chien, a se
faufile partout... et puis a a le nez fin! Aussi je veille de prs mes
petits lapins; je ne veux pas leur faire de mal; mais je les lche en
leur disant, tantt que leur poil n'est pas assez lisse, d'autres fois
que leur regard est trop semblable  celui des lapins de garenne...
enfin je tche de les rendre tels que le Chasseur le dsire: des petits
lapins bien simples, occups seulement de l'herbette qu'ils doivent
brouter.

Je ris, mais au fond je pense bien sincrement qu'un de ces petits
lapins--celui que tu connais--vaut mieux cent fois que le petit chien:
il a couru bien des dangers... Je t'avoue qu' sa place, il y a
longtemps que je me serais perdue pour toujours dans la vaste fort du
monde.


Lettre XXe.

Je suis heureuse, ma petite Cline, que tu n'prouves aucun attrait
sensible en venant au Carmel; c'est une dlicatesse de Jsus qui veut
recevoir de toi un prsent. Il sait qu'il est bien plus doux de donner
que de recevoir. Quel bonheur de souffrir pour celui qui nous aime  la
folie, et de passer pour folles aux yeux du monde! On juge les autres
d'aprs soi-mme, et comme le monde est insens, naturellement il nous
appelle de ce nom.

Consolons-nous, nous ne sommes pas les premires! Le seul crime reproch
 Notre-Seigneur par Hrode fut celui d'tre fou... et franchement
c'tait vrai! Oui, c'tait de la folie de venir chercher les pauvres
petits coeurs des mortels pour en faire ses trnes, lui, le Roi de
gloire qui est assis au-dessus des Chrubins! N'tait-il pas
parfaitement heureux en compagnie de son Pre et de l'Esprit d'amour?
Pourquoi venir ici--bas chercher des pcheurs pour en faire ses amis,
ses intimes?

Nous ne pourrons jamais accomplir pour notre Epoux les folies qu'il a
accomplies pour nous; nos actes sont trs raisonnables en comparaison
des siens. Que le monde nous laisse tranquilles! Je le rpte, c'est lui
qui est insens, puisqu'il ignore ce que Jsus a fait et souffert pour
le sauver de la damnation.

Nous ne sommes pas non plus des fainantes, des prodigues; le divin
Matre s'est charg de notre dfense. Ecoute: Il tait  table avec
Lazare et ses disciples, Marthe servait; pour Marie, elle ne pensait pas
 prendre de nourriture, mais  faire plaisir  son Bien-Aim, _aussi
rpandit-elle sur la tte du Sauveur un parfum de grand prix, et,
cassant le vase fragile[241], toute la maison fut embaume de cette
liqueur_[242].

Les Aptres murmurrent contre Madeleine; c'est encore ce qui arrive
pour nous: les chrtiens les plus fervents trouvent que nous sommes
exagres, que nous devrions servir Jsus avec Marthe, au lieu de lui
consacrer les vases de nos vies avec les parfums qui y sont renferms.
Et cependant, qu'importe que ces vases soient briss, puisque
Notre-Seigneur est consol, et que, malgr lui, le monde est contraint
de sentir les parfums qui s'en exhalent! Oh! ces parfums sont bien
ncessaires pour purifier l'atmosphre malsaine qu'il respire.

A bientt, ma soeur chrie. Voici ta barque prs du port; le vent qui
la pousse est un vent d'amour, et ce vent-l est plus rapide que
l'clair! Adieu! dans quelques jours nous serons runies au Carmel, puis
l-haut! Jsus n'a-t-il pas dit pendant sa Passion: _Au reste vous
verre BIENTT le Fils de l'homme assis  la droite de Dieu et venant sur
les nues du ciel[243]?_

Nous y serons!!!

TA THRSE.


[Illustration: THRSE ET CLINE

AUX BUISSONNETS

    _Alors nos voix taient mles,_
    _Nos mains l'une  l'autre enchanes;_
    _Ensemble, chantant les noces sacres,_
    _Dj nous rvions le Carmel,_
    _Le Ciel!_
]




Lettres  la Rde Mre Agns de Jsus.

FRAGMENTS


Lettre Ire.

_Quelques mois avant l'entre de Thrse au Carmel._

1887.

MA PETITE MAMAN CHRIE,

Tu as raison de dire que la goutte de fiel doit tre mle  tous les
calices, mais je trouve que les preuves aident beaucoup  se dtacher
de la terre; elles font regarder plus haut que ce monde. Ici-bas rien ne
peut nous satisfaire; on ne gote un peu de repos qu'en tant prte 
faire la volont du bon Dieu.

Ma nacelle a bien de la peine  atteindre le port. Depuis longtemps je
l'aperois, et toujours je m'en trouve loigne; mais Jsus la guide,
cette petite nacelle, et je suis sre qu'au jour choisi par lui, elle
abordera heureusement au rivage bni du Carmel. O Pauline! quand Jsus
m'aura fait cette grce, je veux me donner tout entire  lui, toujours
souffrir pour lui, ne plus vivre que pour lui. Oh non! je ne craindrai
pas ses coups, car, mme dans les souffrances les plus amres, on sent
que c'est sa douce main qui frappe.

Et quand je pense que, pour une souffrance supporte avec joie, nous
aimerons davantage le bon Dieu toujours! Ah! si au moment de ma mort je
pouvais avoir une me  offrir  Jsus, que je serais heureuse! Il y
aurait une me de moins dans l'enfer, une de plus  bnir le bon Dieu
toute l'ternit!


Lettre IIe.

_Pendant sa retraite de Prise d'Habit._

Janvier 1889.

Dans mes rapports avec Jsus, rien: scheresse! sommeil! Puisque mon
Bien-Aim veut dormir, je ne l'en empcherai pas; je suis trop heureuse
de voir qu'il ne me traite point comme une trangre, qu'il ne se gne
pas avec moi. Il crible _sa petite balle_ de piqres d'pingles bien
douloureuses. Quand c'est ce doux Ami qui perce lui-mme sa balle, la
souffrance n'est que douceur, sa main est si douce! Quelle diffrence
avec celle des cratures!

Je suis pourtant heureuse, oui, bien heureuse de souffrir! Si Jsus ne
perce pas directement sa petite balle, c'est bien lui qui conduit la
main qui la blesse! O ma Mre, si vous saviez jusqu' quel point je veux
tre indiffrente aux choses de la terr! Que m'importent toutes les
beauts cres? Je serais bien malheureuse si je les possdais! Ah! que
mon coeur me parat grand, quand je le considre par rapport aux biens
de ce monde, puisque tous runis ne pourraient le contenter; mais quand
je le considre par rapport  Jsus, comme il me semble petit!

Qu'il est bon pour moi Celui qui sera bientt mon Fianc! qu'il est
divinement aimable en ne permettant pas que je me laisse captiver par
aucune chose d'ici-bas! Il sait bien que, s'il m'envoyait seulement une
ombre de bonheur, je m'y attacherais avec toute l'nergie, toute la
force de mon coeur; et cette ombre il me la refuse!... Il prfre me
laisser dans les tnbres, plutt que de me donner une fausse lueur qui
ne serait pas Lui.

Je ne veux pas que les cratures aient un seul atome de mon amour; je
veux tout donner  Jsus, puisqu'il me fait comprendre que lui seul est
le bonheur parfait. Tout sera pour lui, tout! Et mme quand je n'aurai
rien  lui offrir, comme ce soir, je lui donnerai ce rien...


Lettre IIIe.

1889.

       *       *       *       *       *

Oui, je les dsire ces blessures de coeur, ces coups d'pingle qui
font tant souffrir!... A toutes les extases, je prfre le sacrifice.
C'est l qu'est le bonheur pour moi, je ne le trouve nulle part
ailleurs. _Le petit roseau_ n'a pas peur de se rompre, car il est plant
au bord des eaux de l'amour; aussi, lorsqu'il plie, cette onde
bienfaisante le fortifie et lui fait dsirer qu'un autre orage vienne 
nouveau courber sa tte. _C'est ma faiblesse qui fait toute ma force._
Je ne puis me briser, puisque quelque chose qui m'arrive, je ne vois que
la douce main de Jsus.

Rien de trop  souffrir pour conqurir la palme!


Lettre IVe.

_Pendant sa retraite de Profession._

Septembre 1890.

MA MRE CHRIE,

Il faut que votre petit solitaire vous donne l'itinraire de son
voyage.

Avant de partir, mon Fianc m'a demand dans quel pays je voulais
voyager, quelle route je dsirais suivre. Je lui ai rpondu que je
n'avais qu'un seul dsir, celui de me rendre _au sommet de la Montagne
de l'_AMOUR.

Aussitt, des routes nombreuses s'offrirent  mes regards; mais il y en
avait tant de parfaites que je me vis incapable d'en choisir aucune de
mon plein gr. Je dis alors  mon divin Guide: Vous savez o je dsire
me rendre, vous savez pour qui je veux gravir la montagne, vous
connaissez Celui que j'aime et que je veux contenter uniquement. C'est
pour lui seul que j'entreprends ce voyage, menez-moi donc par les
sentiers de son choix; pourvu qu'il soit content, je serai au comble du
bonheur.

Et Notre-Seigneur me prit par la main et me fit entrer dans un
souterrain o il ne fait ni froid ni chaud, o le soleil ne luit pas, o
la pluie et le vent n'ont pas d'accs; un souterrain o je ne vois rien
qu'une clart  demi voile, la clart que rpandent autour d'eux les
yeux baisss de la Face de Jsus.

Mon Fianc ne me dit rien, et moi je ne lui dis rien non plus, sinon que
je l'aime plus que moi, et je sens au fond de mon coeur qu'il en est
ainsi, car je suis plus  lui qu' moi.

Je ne vois pas que nous avancions vers le but de notre voyage, puisqu'il
s'effectue sous terre; et pourtant il me semble, sans savoir comment,
que nous approchons du sommet de la montagne.

Je remercie mon Jsus de me faire marcher dans les tnbres; j'y suis
dans une paix profonde. Volontiers je consens  rester toute ma vie
religieuse dans ce souterrain obscur o il m'a fait entrer; je dsire
seulement que mes tnbres obtiennent la lumire aux pcheurs.

Je suis heureuse, oui, bien heureuse de n'avoir aucune consolation;
j'aurais honte que mon amour ressemblt  celui des fiances de la
terre qui regardent toujours aux mains de leurs fiancs pour voir s'ils
ne leur apportent pas quelque prsent; ou bien  leur visage, pour y
surprendre un sourire d'amour qui les ravit.

Thrse, la petite fiance de Jsus, aime Jsus pour lui-mme; elle ne
veut regarder le visage de son Bien-Aim qu'afin d'y surprendre des
larmes qui la ravissent par leurs charmes cachs. Ces larmes, elle veut
les essuyer, elle veut les recueillir, comme des diamants inestimables,
pour en broder sa robe de noces.

_Jsus! Je voudrais tant l'aimer! L'aimer comme jamais il n'a t
aim_...

Atout prix, je veux cueillir la palme d'Agns; _si ce n'est par le sang,
il faut que ce soit par l'_AMOUR...


Lettre Ve.

1890.

L'amour peut suppler  une longue vie. Jsus ne regarde pas au temps
puisqu'il est ternel. _Il ne regarde qu' l'amour._ O ma petite Mre,
demandez-lui de m'en donner beaucoup! Je ne dsire pas l'amour sensible;
pourvu qu'il soit sensible pour Jsus, cela me suffit. Oh! l'aimer et le
faire aimer, que c'est doux! Dites-lui de me prendre le jour de ma
Profession si je dois encore l'offenser, car je voudrais emporter au
Ciel la robe blanche de mon second baptme, sans aucune souillure. Jsus
peut m'accorder la grce de ne plus l'offenser ou bien de ne faire que
des fautes _qui ne l'offensent pas_. qui ne lui fassent pas de peine,
mais ne servent qu' m'humilier et  rendre mon amour plus fort.

Il n'y a aucun appui  chercher hors de Jsus. Lui seul est immuable.
Quel bonheur de penser qu'il ne peut changer!


Lettre VIe.

1891.

MA PETITE MRE CHRIE,

Oh! que votre lettre m'a fait de bien! Ce passage a t lumineux pour
mon me: _Retenons une parole qui pourrait nous lever aux yeux des
autres._ Oui, il faut tout garder pour Jsus avec un soin jaloux; c'est
si bon de travailler pour lui tout seul! Alors, comme le coeur est
rempli de joie! comme l'me est lgre!...

Demandez  Jsus que _son grain de sable_ lui sauve beaucoup d'mes en
peu de temps, pour voler plus promptement vers sa Face adore.


Lettre VIIe.

1892.

Voici le rve d'_un grain de sable_: Jsus seul!... rien que lui! Le
grain de sable est si petit que, s'il voulait ouvrir son coeur  un
autre qu' Jsus, il n'y aurait plus de place pour ce Bien-Aim.

Quel bonheur d'tre si bien caches que personne ne pense  nous, d'tre
inconnues, mme aux personnes qui vivent avec nous! O ma petite Mre!
comme je dsire tre inconnue de toutes les cratures! Je n'ai jamais
dsir la gloire humaine, le mpris avait eu de l'attrait pour mon
coeur; mais, ayant reconnu que c'tait encore trop glorieux pour moi,
je me suis passionne pour l'oubli.

La gloire de mon Jsus, voil toute mon ambition; la mienne, je la lui
abandonne; et s'il semble m'oublier, eh bien! il est libre, puisque je
ne suis plus  moi, mais  Lui. Il se lassera plus vite de me faire
attendre que moi de l'attendre!


Lettre VIIIe.

28 mai 1897.

     _Ce jour-l, tandis que soeur Thrse de l'Enfant-Jsus souffrait
     d'un fort accs de fivre, une de nos soeurs vint lui demander
     son concours immdiat pour un travail de peinture difficile 
     excuter; un instant, son visage trahit le combat intrieur, ce
     dont s'aperut Mre Agns de Jsus qui tait prsente. Le soir,
     Thrse lui crivit cette lettre:_

MA MRE BIEN-AIME,

Tout  l'heure votre enfant a vers de douces larmes; des larmes de
repentir, mais plus encore de reconnaissance et d'amour. Aujourd'hui je
vous ai montr ma vertu, mes trsors de patience! Et moi qui prche si
bien les autres! Je suis contente que vous ayez vu mon imperfection.
Vous ne m'avez pas gronde... cependant je le mritais; mais en toute
circonstance, votre douceur m'en dit plus long que des paroles svres;
vous tes pour moi l'image de la divine misricorde.

Oui, mais Soeur ***, au contraire, est ordinairement l'image de la
svrit du bon Dieu. Eh bien, je viens de la rencontrer. Au lieu de
passer froidement prs de moi, elle m'a embrasse en mdisant: Pauvre
petite soeur, vous m'avez fait piti! Je ne veux pas vous fatiguer,
laissez l'ouvrage que je vous ai demand, j'ai eu tort.

Moi qui sentais dans mon coeur la contrition parfaite, je fus bien
surprise de ne recevoir aucun reproche. Je sais bien qu'au fond elle
doit me trouver imparfaite; c'est parce qu'elle croit  ma mort
prochaine qu'elle m'a ainsi parl. Mais n'importe, je n'ai entendu que
des paroles douces et tendres sortir de sa bouche; alors je l'ai trouve
bien bonne, et moi je me suis trouve bien mchante!

En rentrant dans notre cellule, je me demandais ce que Jsus pensait de
moi. Aussitt, je me suis rappel ce qu'il dit un jour  la femme
adultre: Quelqu'un t'a-t-il condamne[244]? Et moi, les larmes aux
yeux, je lui ai rpondu: Personne, Seigneur... ni ma petite Mre, image
de votre tendresse, ni ma Soeur ***, image de votre justice; et je
sens bien que je puis aller en paix, car vous ne me condamnerez pas non
plus!

O ma Mre bien-aime, je vous l'avoue, je suis bien plus heureuse
d'avoir t imparfaite que si, soutenue par la grce, j'avais t un
modle de patience. Cela me fait tant de bien de voir que Jsus est
toujours aussi doux, aussi tendre pour moi. Vraiment, il y a de quoi
mourir de reconnaissance et d'amour.

Ma petite Mre, vous comprendrez que, ce soir, le vase de la misricorde
divine a dbord pour votre enfant. _Ah! ds  prsent, je le reconnais:
oui, toutes mes esprances seront combles... oui, le Seigneur fera pour
moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses dsirs_...




Lettres  Soeur Marie du Sacr-Coeur.


Lettre Ire.

21 fvrier 1888.

MA CHRE MARIE,

Si tu savais le cadeau que papa m'a fait la semaine dernire!... Je
crois que si je te le donnais en cent, et mme en mille, tu ne le
devinerais pas. Eh bien! ce bon petit pre m'a achet un petit agneau
d'un jour, tout blanc et tout fris. Il m'a dit, en me l'offrant, qu'il
voulait, avant mon entre au Carmel, me faire le plaisir d'avoir un
petit agneau. Tout le monde tait heureux, Cline tait ravie. Ce qui
surtout m'avait touche, c'tait la bont de papa en me le donnant; et
puis, un agneau, c'est si symbolique! il me faisait penser  Pauline.

Jusqu'ici tout va bien, tout est ravissant; mais il faut attendre la
fin. Dj, nous faisions des chteaux en Espagne, nous nous attendions 
voir notre agneau bondir autour de nous, au bout de deux ou trois jours;
mais hlas! la jolie petite bte est morte dans l'aprs-midi. Pauvre
petite!  peine ne, elle a souffert, puis elle est morte.

Elle tait si gentille, elle avait l'air si innocent que Cline a fait
son portrait; puis, papa a creus une fosse dans laquelle on a mis le
petit agneau qui semblait dormir; je n'ai pas voulu que la terre le
recouvrt: nous avons jet de la neige sur lui et puis tout a t
fini...

Tu ne sais pas, ma chre marraine, combien la mort de ce petit animal
m'a donn  rflchir. Oh! oui, sur la terre il ne faut s'attacher 
rien, pas mme aux choses les plus innocentes, car elles nous manquent
au moment o nous y pensons le moins. Seul ce qui est ternel peut nous
contenter.


Lettre IIe.

_Pendant sa retraite de Prise d'Habit._

8 janvier 1889.

Ma soeur chrie, votre _petit agnelet_--comme vous aimez 
m'appeler--voudrait vous emprunter un peu de force et de courage. Il ne
peut rien dire  Jsus; et surtout, Jsus ne lui dit absolument rien.
Priez pour moi, afin que ma retraite plaise quand mme au Coeur de
Celui qui seul lit au plus profond de l'me!

La vie est pleine de sacrifices, c'est vrai; mais pourquoi y chercher du
bonheur? N'est-ce pas simplement _une nuit  passer dans une mauvaise
htellerie_, comme le dit notre Mre sainte Thrse?

Je vous avoue que mon coeur a une soif ardente de bonheur; mais je
vois bien que nulle crature n'est capable de l'tancher! Au contraire,
plus je boirais  cette source enchanteresse, plus ma soif serait
brlante.

Je connais une source _o, aprs avoir bu, on a soif encore_[245]:
mais d'une soif trs douce, d'une soif que l'on peut toujours
satisfaire: cette source, c'est la souffrance connue de Jsus seul!...


Lettre IIIe.

14 aot 1889.

Vous voulez un mot de votre petit agnelet. Que voulez-vous qu'il vous
dise? N'a-t-il pas t instruit par vous? Rappelez-vous le temps o, me
tenant sur vos genoux, vous me parliez du Ciel...

Je vous entends encore me dire: Regarde ceux qui veulent s'enrichir,
vois quel mal ils se donnent pour gagner de l'argent; et nous, ma petite
Thrse, nous pouvons  chaque instant, et sans prendre tant de peine,
acqurir des trsors pour le Ciel; nous pouvons ramasser des diamants
comme avec un rteau! Pour cela, il suffit de faire toutes nos actions
par amour pour le bon Dieu. Et je m'en allais le coeur rempli de joie
et du dsir d'amasser aussi de grands trsors. Le temps a fui, depuis
ces heureux moments couls dans notre doux nid. Jsus est venu nous
visiter, il nous a trouves dignes de passer par le creuset de la
souffrance.

Le bon Dieu nous dit qu'au dernier jour _il essuiera toutes les larmes
de nos yeux_[246]; et, sans doute, plus il y aura de larmes  essuyer,
plus la consolation sera grande...

Priez bien, demain, pour la petite fille que vous avez leve et qui,
sans vous, ne serait peut-tre pas au Carmel.


Lettre IVe.

_Pendant sa Retraite de Profession._

4 septembre 1890.

Votre petite fille n'entend gure les harmonies clestes: son voyage de
noces est bien aride! Son Fianc, il est vrai, lui fait parcourir des
pays fertiles et magnifiques; mais la nuit l'empche de rien admirer et
surtout de jouir de toutes ces merveilles.

Vous allez peut-tre croire qu'elle s'en afflige? Mais non, au
contraire, elle est heureuse de suivre son Fianc pour Lui seul et non 
cause de ses dons. Lui seul, il est si beau! si ravissant! mme quand il
se tait, mme quand il se cache!

Comprenez votre petite fille: elle est lasse des consolations de la
terre, elle ne veut plus que son Bien-Aim.

Je crois que le travail de Jsus, pendant cette retraite, a t de me
dtacher de tout ce qui n'est pas lui. Ma seule consolation est une
force et une paix trs grandes; et puis, j'espre tre comme Jsus veut
que je sois: c'est ce qui fait tout mon bonheur.

Si vous saviez combien ma joie est grande de n'en avoir aucune pour
faire plaisir  Jsus! C'est de la joie raffine, bien qu'elle ne soit
nullement sentie!


Lettre Ve.

7 septembre 1890.

Demain je serai l'pouse de Jsus, de Celui dont le _Visage tait cach
et que personne n'a reconnu_[247]! Quelle alliance et quel avenir! Que
faire pour le remercier, pour me rendre moins indigne d'une telle
faveur?...

... Que j'ai soif du Ciel, de ce sjour bienheureux o l'on aimera Jsus
sans rserve! Mais il faut souffrir et pleurer pour y arriver; eh bien!
je veux souffrir tout ce qu'il plaira  mon Bien-Aim, je veux le
laisser faire de sa petite balle tout ce qu'il dsire.

Ma Marraine chrie, vous me dites que mon petit Jsus est trs bien par
pour le jour de mes noces; vous vous demandez seulement pourquoi je ne
lui ai pas mis les bougies roses neuves? Les autres m'en disent plus
long  l'me: elles ont commenc  brler le jour de ma Prise d'habit,
alors elles taient fraches et roses; papa, qui me les avait donnes,
tait l, et tout tait joie! Mais maintenant, la couleur de rose est
passe..... Y a-t-il encore ici-bas des joies couleur de rose pour votre
petite Thrse? Oh! non, il n'y a plus pour elle que des joies clestes,
des joies o tout le cr, qui n'est rien, fait place  l'incr qui est
la ralit...


Lettre VIe.

17 septembre 1896.

Ma soeur bien-aime, je ne suis pas embarrasse pour vous rpondre...
Comment pouvez-vous me demander s'il vous est possible d'aimer le bon
Dieu comme je l'aime?... Mes dsirs du martyre ne sont rien; je ne leur
dois pas la confiance illimite que je sens en mon coeur. A vrai dire,
on peut les appeler ces richesses spirituelles _qui rendent
injuste_[248], lorsqu'on s'y repose avec complaisance, et que l'on croit
qu'ils sont quelque chose de grand... Ces dsirs sont une consolation
que Jsus accorde parfois aux mes faibles comme la mienne--et ces mes
sont nombreuses.--Mais, lorsqu'il ne donne pas cette consolation, c'est
une grce de privilge; rappelez-vous ces paroles d'un saint religieux:
Les martyrs ont souffert avec joie et le Roi des Martyrs a souffert
avec tristesse! Oui, Jsus a dit: _Mon Pre, loignez de moi ce
calice._[249] Comment pouvez-vous penser maintenant que mes dsirs sont
la marque de mon amour? Ah! je sens bien que ce n'est pas cela du tout
qui plat au bon Dieu dans ma petite me. Ce qui lui plat, c'est de me
voir aimer ma petitesse et ma pauvret, c'est l'esprance aveugle que
j'ai en sa misricorde... Voil mon seul trsor, Marraine chrie,
pourquoi ce trsor ne serait-il pas le vtre?

N'tes-vous pas prte  souffrir tout ce que le bon Dieu voudra? Oui, je
le sais bien; alors, si vous dsirez sentir de la joie, avoir de
l'attrait pour la souffrance, c'est donc votre consolation que vous
cherchez, puisque, lorsqu'on aime une chose, la peine disparat. Je vous
assure que si nous allions ensemble au martyre, vous auriez un grand
mrite, et moi je n'en aurais aucun,  moins qu'il ne plaise  Jsus de
changer mes dispositions.

O ma soeur chrie, je vous en prie, comprenez-moi! comprenez que pour
aimer Jsus, tre sa victime d'amour, plus on est faible et misrable,
plus on est propre aux oprations de cet amour consumant et
transformant... Le seul dsir d'tre victime suffit; mais il faut
consentir  rester toujours pauvre et sans force, et voil le difficile,
car _le vritable pauvre d'esprit, o le trouver? Il faut le chercher
bien loin_[250], dit l'auteur de l'Imitation... Il ne dit pas qu'il faut
le chercher parmi les grandes mes, mais bien loin, c'est--dire dans la
bassesse, dans le nant... Ah! restons donc _bien loin_ de tout ce qui
brille, aimons notre petitesse, aimons  ne rien sentir; alors nous
serons pauvres d'esprit, et Jsus viendra nous chercher, si loin que
nous soyons; il nous transformera en flammes d'amour!... Oh! que je
voudrais pouvoir vous faire comprendre ce que je sens! C'est la
confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire  l'Amour...
La crainte ne conduit-elle pas  la justice svre telle qu'on la
reprsente aux pcheurs? Mais ce n'est pas cette justice que Jsus aura
pour ceux qui l'aiment.

Le bon Dieu ne vous donnerait pas ce dsir d'tre possde par son Amour
misricordieux, s'il ne vous rservait cette faveur; ou plutt, il vous
l'a dj faite, puisque vous tes toute livre  Lui, puisque vous
dsirez tre consume par Lui, et que jamais le bon Dieu ne donne de
dsirs qu'il ne veuille raliser.

Puisque nous voyons la voie, courons ensemble. Je le sens, Jsus veut
nous faire les mmes grces, il veut nous donner gratuitement son Ciel.

Marraine chrie, vous voudriez encore entendre les secrets que Jsus
confie  votre petite fille; mais la parole humaine est impuissante 
redire des choses que le coeur humain peut  peine pressentir.
D'ailleurs, ses secrets, Jsus vous les confie aussi, car c'est vous qui
m'avez appris  recueillir ses divins enseignements; c'est vous qui, en
mon nom, avez promis au jour de mon baptme que je ne voulais servir que
Lui seul; vous avez t l'ange qui m'a conduite et guide sur la route
de l'exil, c'est vous qui m'avez offerte au Seigneur! Aussi je vous aime
comme une enfant sait aimer sa mre; au ciel seulement vous connatrez
toute la reconnaissance qui dborde de mon coeur.

Votre petite fille,

_Thrse de l'Enfant-Jsus_.




Lettres  Soeur Franoise-Thrse[251].


Lettre Ire.

13 aot 1893.

CHRE PETITE SOEUR _Thrse_,

Tes voeux sont donc combls! Comme la colombe sortie de l'arche, tu ne
pouvais trouver sur la terre du monde o poser le pied, tu as vol
longtemps, cherchant  rentrer dans la demeure bnie o ton coeur
avait pour jamais fix son sjour. Jsus s'est fait attendre, mais enfin
les gmissements de sa colombe l'ont touch, il a tendu sa main divine,
il l'a prise et l'a place dans son Coeur, dans le tabernacle de son
amour.

Ah! sans doute, ma joie est toute spirituelle puisque dsormais je ne
dois plus te revoir ici-bas, je ne dois plus entendre ta voix en
panchant mon coeur dans le tien. Mais je sais que la terre est un
lieu de passage, nous sommes des voyageurs qui cheminons vers notre
patrie; qu'importe si la route que nous suivons n'est pas absolument la
mme, puisque notre terme unique c'est le Ciel, o nous serons runies
pour ne plus nous quitter. C'est l que nous goterons ternellement les
joies de la famille... Que de choses nous aurons  nous dire aprs
l'exil de cette vie! Ici-bas la parole est impuissante, mais l-haut un
seul regard suffira pour nous comprendre et, je le crois, notre joie
sera encore plus grande que si jamais nous ne nous tions spares.

En attendant, il nous faut vivre de sacrifices, sans cela la vie
religieuse serait-elle mritoire? Non, n'est-ce pas! Comme on nous le
disait dans une instruction: Si les chnes des forts atteignent une si
grande hauteur, c'est parce que, presss de tous cts, ils ne dpensent
pas leur sve  pousser des branches  droite et  gauche, mais
s'lvent droit vers le ciel. Ainsi, dans la vie religieuse, l'me se
trouve presse de toutes parts par sa rgle, par l'exercice de la vie
commune, et il faut que tout lui devienne un moyen de s'lever trs haut
vers les Cieux.

Ma soeur bien-aime, prie pour ta petite Thrse afin qu'elle profite
de l'exil de la terre et des moyens abondants qu'elle a pour mriter le
Ciel...


Lettre IIe.

Janvier 1895.

CHRE PETITE SOEUR,

Comme l'anne qui vient de s'couler a t fructueuse pour le Ciel!...
Notre pre chri a vu ce que l'oeil de l'homme ne peut contempler,
il a entendu l'harmonie des anges... et son coeur comprend, son me
jouit des rcompenses que Dieu a prpares  ceux qui l'aiment!...
Notre tour viendra aussi; oh! qu'il est doux de penser que nous voguons
vers l'ternel rivage!

Ne trouves-tu pas, comme moi, que le dpart de notre pre bien-aim nous
a rapproches des Cieux? Plus de la moiti de la famille jouit
maintenant de la vue de Dieu, et les cinq exiles ne tarderont pas 
s'envoler vers leur Patrie. Cette pense de la brivet de la vie me
donne du courage, elle m'aide  supporter les fatigues du chemin.
Qu'importe un peu de travail sur la terre, nous passons et n'avons
point ici de demeure permanente[252]!

       *       *       *       *       *

Pense  ta Thrse pendant ce mois consacr  l'Enfant-Jsus,
demande-lui qu'elle reste toujours petite, toute petite!... Je lui ferai
pour toi la mme prire, car je connais tes dsirs et je sais que
l'humilit est ta vertu prfre.

Laquelle des _Thrse_ sera la plus fervente? Celle qui sera la plus
humble, la plus unie  Jsus, la plus fidle  faire toutes ses actions
par amour. Ne laissons passer aucun sacrifice, tout est si grand dans la
vie religieuse... Ramasser une pingle par amour peut convertir une me!
C'est Jsus qui seul peut donner un tel prix  nos actions, aimons-le
donc de toutes nos forces...


Lettre IIIe.

12 juillet 1896.

MA CHRE PETITE LONIE,

J'aurais rpondu  ta lettre dimanche dernier, si elle m'avait t
donne; mais tu sais qu'tant la plus petite, je suis expose  ne voir
les lettres que bien aprs mes soeurs, ou mme pas du tout... Ce
n'est que vendredi que j'ai lu la tienne, ainsi pardonne-moi si je suis
en retard.

Oui, tu as raison, Jsus se contente d'un regard, d'un soupir d'amour.
Pour moi, je trouve la perfection bien facile  pratiquer, parce que
j'ai compris qu'il n'y a qu' prendre Jsus par le coeur. Regarde un
petit enfant qui vient de fcher sa mre, soit en se mettant en colre
ou bien en lui dsobissant; s'il se cache dans un coin avec un air
boudeur et qu'il crie dans la crainte d'tre puni, sa maman ne lui
pardonnera certainement pas sa faute; mais s'il vient lui tendre ses
petits bras en disant: Embrasse-moi, je ne recommencerai plus, est-ce
que sa mre ne le pressera pas aussitt sur son coeur avec tendresse,
oubliant tout ce qu'il a fait?... Cependant elle sait bien que son cher
petit recommencera  la prochaine occasion, mais cela ne fait rien, et,
s'il la prend encore par le coeur, jamais il ne sera puni.

Au temps de la loi de crainte, avant la venue de Notre-Seigneur, le
prophte Isae disait dj en parlant au nom du Roi des Cieux: Une mre
peut-elle oublier son enfant?... Eh bien! quand mme une mre oublierait
son enfant, moi, je ne vous oublierai jamais[253]. Quelle ravissante
promesse! Ah! nous qui vivons sous la loi d'amour, comment ne pas
profiter des amoureuses avances que nous fait notre Epoux? Comment
craindre Celui _qui se laisse enchaner par un cheveu qui vole sur notre
cou_[254]? Sachons donc le retenir prisonnier, ce Dieu qui devient le
mendiant de notre amour. En nous disant que c'est un cheveu qui peut
oprer ce prodige, il nous montre que les plus petites actions faites
par amour sont celles qui charment son Coeur. Ah! s'il fallait faire
de grandes choses, combien serions-nous  plaindre! Mais que nous
sommes heureuses, puisque Jsus se laisse enchaner par les plus
petites!... Ce ne sont pas les petits sacrifices qui te manquent, ma
chre Lonie, ta vie n'en est-elle pas compose? Je me rjouis de te
voir en face d'un pareil trsor et surtout en pensant que tu sais en
profiter, non seulement pour toi, mais encore pour les pauvres pcheurs.
Il est si doux d'aider Jsus  sauver les mes qu'il a rachetes au prix
de son sang, et qui n'attendent que notre secours pour ne pas tomber
dans l'abme.

Il me semble que, si nos sacrifices captivent Jsus, nos joies
l'enchanent aussi; pour cela il suffit de ne pas se concentrer dans un
bonheur goste, mais d'offrir  notre Epoux les petites joies qu'il
sme sur le chemin de la vie, pour charmer nos coeurs et les lever
jusqu' lui.

Tu me demandes des nouvelles de ma sant. Eh bien, je ne tousse plus du
tout. Es-tu contente? Cela n'empchera pas le bon Dieu de me prendre
quand il voudra. Puisque je fais tous mes efforts pour tre un tout
petit enfant, je n'ai pas de prparatifs  faire. Jsus doit lui-mme
payer tous les frais du voyage et le prix d'entre au Ciel!

Adieu, ma soeur bien-aime, n'oublie pas, prs de lui, la dernire, la
plus pauvre de tes soeurs.


Lettre IVe.

17 juillet 1897.

MA CHRE LONIE,

Je suis bien heureuse de pouvoir m'entretenir avec toi, il y a quelques
jours je ne pensais plus avoir cette consolation sur la terre; mais le
bon Dieu parat vouloir prolonger un peu mon exil. Je ne m'en afflige
pas, car je ne voudrais point entrer au Ciel une minute plus tt par ma
propre volont. L'unique bonheur ici-bas, c'est de s'appliquer 
toujours trouver dlicieuse la part que Jsus nous donne; la tienne est
bien belle, ma chre petite soeur. Si tu veux tre une sainte cela te
sera facile, n'aie qu'un seul but: faire plaisir  Jsus, t'unir
toujours plus intimement  lui.

Adieu, ma soeur chrie, je voudrais que la pense de mon entre au
Ciel te remplt de joie, puisque je pourrai plus que jamais te prouver
ma tendresse. Dans le Coeur de notre cleste Epoux, nous vivrons de la
mme vie, et pour l'ternit je resterai

Ta toute petite soeur,

_Thrse de l'Enfant-Jsus_.




A sa cousine Marie Gurin.


Lettre Ire.

1888.

Avant de recevoir tes confidences (_ propos des scrupules_), je
pressentais tes angoisses; mon coeur tait uni au tien. Puisque tu as
l'humilit de demander des conseils  ta petite Thrse, elle va te dire
ce qu'elle pense. Tu m'as caus beaucoup de peine en laissant tes
communions, parce que tu en as caus  Jsus. Il faut que le dmon soit
bien fin pour tromper ainsi une me! Ne sais-tu pas, ma chrie, que tu
lui fais atteindre ainsi le but de ses dsirs? Il n'ignore pas, le
perfide, qu'il ne peut faire pcher une me qui veut tre toute au bon
Dieu; aussi, s'efforce-t-il seulement de lui persuader qu'elle pche.
C'est dj beaucoup; mais, pour sa rage, ce n'est pas encore assez... il
poursuit autre chose: il veut priver Jsus d'un tabernacle aim. Ne
pouvant entrer, lui, dans ce sanctuaire, il veut du moins qu'il demeure
vide et sans matre. Hlas! que deviendra ce pauvre coeur!... Quand le
diable a russi  loigner une me de la communion, il a tout gagn, et
Jsus pleure!...

O ma petite Marte, pense donc que ce doux Jsus est l, dans le
Tabernacle, exprs pour toi, pour toi seule, qu'il brle du dsir
d'entrer dans ton coeur. N'coute pas le dmon, moque-toi de lui, et
va sans crainte recevoir le Jsus de la paix et de l'amour.

Mais je t'entends dire: Thrse pense cela parce qu'elle ne sait pas mes
misres... Si, elle sait bien, elle devine tout, elle t'assure que tu
peux aller sans crainte recevoir ton seul Ami vritable. Elle a aussi
pass par le martyre du scrupule, mais Jsus lui a fait la grce de
communier toujours, alors mme qu'elle pensait avoir commis de grands
pchs. Eh bien, je t'assure qu'elle a reconnu que c'tait le seul moyen
de se dbarrasser du dmon; s'il voit qu'il perd son temps, il nous
laisse tranquille.

Non, il est impossible qu'un coeur dont l'unique repos est de
contempler le Tabernacle--et c'est le tien, me dis-tu--offense
Ntre-Seigneur au point de ne pouvoir le recevoir. _Ce qui offense
Jsus, ce qui le blesse au Coeur, c'est le manque de confiance._

Prie-le beaucoup, afin que tes plus belles annes ne se passent pas en
craintes chimriques. Nous n'avons que les courts instants de la vie 
dpenser pour la gloire de Dieu; le diable le sait bien; c'est pour cela
qu'il essaie de nous les faire consumer en travaux inutiles. Petite
soeur chrie, communie souvent, bien souvent, voil le seul remde si
tu veux gurir.


Lettre IIe.

1894.

Tu ressembles  une petite villageoise qu'un roi puissant demanderait en
mariage, et qui n'oserait accepter sous prtexte qu'elle n'est pas assez
riche, qu'elle est trangre aux usages de la cour. Mais son royal
fianc ne connat-il pas mieux qu'elle sa pauvret et son ignorance?

Marie, si tu n'es rien, oublies-tu que Jsus est tout? Tu n'as qu'
perdre ton petit rien dans son infini tout, et  ne plus penser qu' ce
tout uniquement aimable.

Tu voudrais voir, me dis-tu, le fruit de tes efforts? C'est justement ce
que Jsus veut te cacher. Il se plat  regarder tout seul ces petits
fruits de vertu que nous lui offrons et qui le consolent.

Tu te trompes, ma chrie, si tu crois que ta Thrse marche avec ardeur
dans le chemin du sacrifice: elle est faible, bien faible; et, chaque
jour, elle en fait une nouvelle et salutaire exprience. Mais Jsus se
plat  lui communiquer la science de _se glorifier de ses
infirmits_[255]. C'est une grande grce que celle-l, et je le prie de
te la donner, car dans ce sentiment se trouvent la paix et le repos du
coeur. Quand on se voit si misrable, on ne veut plus se considrer;
on regarde seulement l'unique Bien-Aim.

Tu me demandes un moyen pour arriver  la perfection. Je n'en connais
qu'un seul: L'AMOUR. Aimons, puisque notre coeur n'est fait que pour
cela. Parfois, je cherche un autre mot pour exprimer l'amour; mais sur
la terre d'exil, _la parole qui commence et finit_[256] est bien
impuissante  rendre les vibrations de l'me; il faut donc s'en tenir 
ce mot unique et simple: AIMER.

Mais  qui notre pauvre coeur prodiguera-t-il l'amour? Qui donc sera
assez grand pour recevoir ses trsors? Un tre humain saura-t-il les
comprendre? et surtout, pourra-t-il les rendre? Marie, il n'existe qu'un
Etre pour comprendre l'amour: c'est notre JSUS; Lui seul peut nous
rendre infiniment plus que nous ne lui donnerons jamais...




A sa cousine Jeanne Gurin.

(Mme La Nele.)


Aot 1895.

Il est bien grand, ma chre Jeanne, le sacrifice que Dieu t'a demand en
appelant au Carmel ta petite Marie; mais souviens-toi qu'il a promis le
centuple  celui qui, pour son amour, aura quitt son pre, ou sa mre,
ou _sa soeur_[257]. Eh bien, puisque tu n'as pas hsit, pour l'amour
de Jsus,  te sparer d'une soeur, chrie au del de tout ce qu'on
peut dire, il se trouve oblig de tenir sa promesse. Je sais
qu'ordinairement ces paroles sont appliques aux mes religieuses;
cependant, je sens au fond de mon coeur qu'elles ont t prononces
aussi pour les gnreux parents, qui font  Dieu le sacrifice d'enfants
plus chers qu'eux-mmes.




Aux deux missionnaires

ses Frres spirituels.

FRAGMENTS


Lettre Ire.

26 dcembre 1895.

Notre-Seigneur ne nous demande jamais de sacrifice au-dessus de nos
forces. Parfois, il est vrai, ce divin Sauveur nous fait sentir toute
l'amertume du calice qu'il prsente  notre me. Lorsqu'il demande le
sacrifice de tout ce qui est le plus cher au monde, il est impossible, 
moins d'une grce toute particulire, de ne pas s'crier comme lui au
jardin de l'Agonie: _Mon Pre, que ce calice s'loigne de moi_... Mais
empressons-nous d'ajouter aussi: _Que votre volont soit faite et non
la mienne._[258] Il est bien consolant de penser que Jsus, le divin
Fort, a connu toutes nos faiblesses, qu'il a trembl  la vue du calice
amer, ce calice qu'il avait autrefois si ardemment dsir.

Monsieur l'Abb, votre part est vraiment belle, puisque Notre-Seigneur
vous l'a choisie et que, le premier, il a tremp ses lvres  la coupe
qu'il vous prsente. Un saint l'a dit: _Le plus grand honneur que Dieu
puisse faire  une me, ce n'est pas de lui donner beaucoup, c'est de
lui demander beaucoup._ Jsus vous traite en privilgi; il veut que,
dj, vous commenciez votre mission et que, par la souffrance, vous
sauviez des mes. N'est-ce pas en souffrant, en mourant, que lui-mme a
rachet le monde? Je sais que vous aspirez au bonheur de sacrifier votre
vie pour lui; mais le martyre du coeur n'est pas moins fcond que
l'effusion du sang; et, ds maintenant, ce martyre est le vtre. J'ai
donc bien raison de dire que votre part est belle, qu'elle est digne
d'un aptre du Christ.


Lettre IIe.

1896.

Travaillons ensemble au salut des mes; nous n'avons que l'unique jour
de cette vie pour les sauver, et donner ainsi au Seigneur des preuves de
notre amour. Le lendemain de ce jour sera l'ternit; alors Jsus vous
rendra au centuple les joies si douces que vous lui sacrifiez. Il
connat l'tendue de votre immolation, il sait que la souffrance de ceux
qui vous sont chers augmente encore la vtre; mais Lui-mme a souffert
ce martyre pour sauver nos mes. Il a quitt sa Mre, il a vu la Vierge
Immacule debout au pied de la Croix, le coeur transperc d'un glaive
de douleur; aussi j'espre que notre divin Sauveur consolera votre bonne
mre, et je le lui demande instamment.

Ah! si le divin Matre laissait entrevoir  ceux que vous allez quitter
pour son amour la gloire qu'il vous rserve, la multitude d'mes qui
formeront votre cortge au Ciel, ils seraient dj rcompenss du grand
sacrifice que votre loignement va leur causer.


Lettre IIIe.

24 fvrier 1896.

Je vous demande de faire chaque jour pour moi cette petite prire qui
renferme tous mes dsirs:

_Pre misricordieux, au nom de votre doux Jsus, de la sainte Vierge
et des saints, je vous demande d'embraser ma soeur de votre Esprit
d'amour, et de lui accorder la grce de vous faire beaucoup aimer._

Si le Seigneur me prend bientt avec Lui, je vous supplie de continuer
chaque jour la mme prire, car je dsirerai au Ciel la mme chose que
sur la terre: AIMER JSUS ET LE FAIRE AIMER.


Lettre IVe.

       *       *       *       *       *

La seule chose que je dsire, c'est de voir le bon Dieu aim; et j'avoue
que si, dans le ciel, je ne pouvais plus travailler pour sa gloire,
_j'aimerais mieux l'exil que la Patrie_.


Lettre Ve.

21 juin 1897.

Vous pouvez chanter les divines misricordes! elles brillent en vous
dans toute leur splendeur. Vous aimez saint Augustin, sainte Madeleine,
ces mes auxquelles beaucoup de pchs ont t remis, parce qu'elles ont
beaucoup aim; moi aussi, je les aime, j'aime leur repentir et surtout
leur amoureuse audace. Lorsque je vois Madeleine s'avancer devant les
nombreux convives de Simon, arroser de ses larmes les pieds de son
Matre ador, qu'elle touche pour la premire fois, je sens que son
coeur a compris les abmes d'amour et de misricorde du Coeur de
Jsus, et que, non seulement il est dispos  lui pardonner, mais encore
 lui prodiguer les bienfaits de son intimit divine,  l'lever
jusqu'aux plus hauts sommets de la contemplation.

Ah! mon frre, depuis qu'il m'a t donn de comprendre, moi aussi,
l'amour du Coeur de Jsus, j'avoue qu'il a chass de mon coeur toute
crainte. Le souvenir de mes fautes m'humilie, me porte  ne jamais
m'appuyer sur ma force qui n'est que faiblesse; mais, plus encore, ce
souvenir me parle de misricorde et d'amour. Comment, lorsqu'on jette
ses fautes, avec une confiance toute filiale, dans le brasier dvorant
de l'amour, comment ne seraient-elles pas consumes sans retour?

Je sais qu'un grand nombre de saints passrent leur vie  faire
d'tonnantes mortifications pour expier leurs pchs, mais que
voulez-vous! _Il y a plusieurs demeures dans la maison du Pre
cleste_[259]... Jsus l'a dit, et c'est pour cela que je suis la voie
qu'il me trace: je tche de ne plus m'occuper de moi-mme en rien; et ce
que Jsus daigne oprer dans mon me, je le lui abandonne sans rserve.


Lettre VIe.

1897.

Sur cette terre o tout change, une seule chose reste stable: la
conduite du Roi des Cieux  l'gard de ses amis. Depuis qu'il a lev
l'tendard de la Croix, c'est  son ombre que tous doivent combattre et
remporter la victoire. _Toute vie de missionnaire est fconde en
croix_, disait Thophane Vnard; et encore: _Le vrai bonheur est de
souffrir, et, pour vivre, il nous faut mourir._

Mon frre, les dbuts de votre apostolat sont marqus du sceau de la
croix: rjouissez-vous! C'est bien plus par la souffrance et la
perscution que par de brillantes prdications que Jsus veut affermir
son rgne dans les mes.

Vous dites: Je suis encore un petit enfant qui ne sait pas parler. Le
Pre Mazel, qui fut ordonn prtre le mme jour que vous, ne savait pas
parler non plus; cependant, il a dj cueilli la palme... Oh! que les
penses divines sont au-dessus des ntres!... En apprenant que ce jeune
missionnaire tait mort, avant mme d'avoir foul le sol de sa mission,
je me suis sentie porte  l'invoquer; il me semblait le voir au Ciel
dans le glorieux choeur des martyrs. Sans doute, aux yeux des hommes,
il ne mrite pas le titre de martyr; mais, au regard du bon Dieu, ce
sacrifice sans gloire n'est pas moins fcond que ceux des confesseurs de
la foi.

S'il faut tre bien pur pour paratre devant le Dieu de toute saintet,
je sais, moi, qu'il est infiniment juste; et cette justice qui effraie
tant d'mes fait le sujet de ma joie et de ma confiance. Etre juste, ce
n'est pas seulement exercer la svrit envers les coupables, c'est
encore reconnatre les intentions droites et rcompenser la vertu.
J'espre autant de la justice du bon Dieu que de sa misricorde; c'est
parce qu'il est juste _qu'il est compatissant et rempli de douceur,
lent  punir et abondant en misricorde. Car il connat notre fragilit,
il se souvient que nous ne sommes que poussire. Comme un pre a de la
tendresse pour ses enfants, ainsi le Seigneur a compassion de
nous[260]!_... O mon frre! en entendant ces belles et consolantes
paroles du Roi-Prophte, comment douter que le bon Dieu ne veuille
ouvrir les portes de son royaume  ses enfants qui l'ont aim jusqu'
tout sacrifier pour lui, qui, non seulement, ont quitt leur famille et
leur patrie, pour le faire connatre et aimer, mais encore dsirent
donner leur vie pour lui!... Jsus avait bien raison de dire qu'il n'est
pas de plus grand amour que celui-l! Comment donc se laisserait-il
vaincre en gnrosit? Comment purifierait-il, dans les flammes du
purgatoire, des mes consumes des feux de l'amour divin?...

Voici bien des phrases pour exprimer ma pense, ou plutt pour ne pas
arriver  le faire. Je voulais simplement vous dire que, selon moi, tous
les missionnaires sont martyrs par le dsir et la volont; et que, par
consquent, pas un ne devrait aller en purgatoire.

Voil, mon frre, ce que je pense de la justice du bon Dieu; ma voie est
toute de confiance et d'amour, je ne comprends pas les mes qui ont peur
d'un si tendre Ami. Parfois, lorsque je lis certains traits o la
perfection est montre  travers mille entraves, mon pauvre petit esprit
se fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tte et
me dessche le coeur, et je prends l'Ecriture Sainte. Alors tout me
parat lumineux, une seule parole dcouvre  mon me des horizons
infinis, la perfection me semble facile, je vois qu'il suffit de
reconnatre son nant et de s'abandonner, comme un enfant, dans les bras
du bon Dieu. Laissant aux grandes mes, aux esprits sublimes les beaux
livres que je ne puis comprendre, encore moins mettre en pratique, je me
rjouis d'tre petite, puisque _les enfants seuls et ceux qui leur
ressemblent seront admis au banquet cleste._[261] Heureusement que le
Royaume des Cieux est compos de plusieurs demeures! car, s'il n'y avait
que celles dont la description et le chemin me semblent
incomprhensibles, certainement je n'y entrerais jamais...


Lettre VIIe.

13 juillet 1897.

Votre me est trop grande pour s'attacher aux consolations d'ici-bas!
C'est dans les Cieux que vous devez vivre par avance, car il est dit:
_L o est votre trsor, l aussi est votre coeur._[262] Votre
unique trsor, n'est-ce pas Jsus? Puisqu'il est au Ciel, c'est l que
doit habiter votre coeur. Ce doux Sauveur a, depuis longtemps, oubli
vos infidlits; seuls vos dsirs de perfection lui sont prsents pour
rjouir son coeur.

Je vous en supplie, ne restez plus  ses pieds; suivez ce premier lan
qui vous entrane dans ses bras; c'est l votre place, et je constate,
plus encore que dans vos autres lettres, qu'il vous est interdit d'aller
au Ciel par une autre voie que celle de votre petite soeur.

Je suis tout  fait de votre avis: le Coeur de Jsus est bien plus
attrist des mille petites imperfections de ses amis que des fautes,
mme graves, que commettent ses ennemis. Mais, mon frre, il me semble
que c'est seulement quand les siens se font une habitude de leurs
indlicatesses et ne lui en demandent pas pardon, qu'il peut dire: _Ces
plaies que vous voyez au milieu de mes mains, je les ai reues dans la
maison de ceux qui m'aimaient._[263]

Pour ceux qui l'aiment et qui, aprs chaque petite faute, viennent se
jeter dans ses bras en lui demandant pardon, Jsus tressaille de joie.
Il dit  ses anges ce que le pre de l'enfant prodigue disait  ses
serviteurs: _Mettez-lui un anneau au doigt et rjouissons-nous._[264]
Ah! mon frre, que la bont et l'amour misricordieux du Coeur de
Jsus sont peu connus! Il est vrai que, pour jouir de ces trsors, il
faut s'humilier, reconnatre son nant, et voil ce que beaucoup d'mes
ne veulent pas faire...


Lettre VIIIe.

1897.

_Ce qui m'attire vers la Patrie des Cieux, c'est l'appel du Seigneur,
c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant dsir, et la pense
que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'mes qui le bniront
ternellement._

Jamais je n'ai demand au bon Dieu de mourir jeune: cela m'aurait paru
de la lchet; mais lui, ds mon enfance, a daign me donner la
persuasion intime que ma course ici-bas serait courte.

Je le sens, nous devons aller au Ciel par la mme voie: la souffrance
unie  l'amour. Quand je serai au port, je vous enseignerai comment vous
devez naviguer sur la mer orageuse du monde: avec l'abandon et l'amour
d'un enfant qui sait que son pre le chrit, et ne saurait le laisser
seul  l'heure du danger.

Oh! que je voudrais vous faire comprendre la tendresse du Coeur de
Jsus, ce qu'il attend de vous! Votre dernire lettre a fait tressaillir
doucement mon coeur. J'ai compris jusqu' quel point votre me est
soeur de la mienne, puisqu'elle est appele  s'lever  Dieu par
_l'ascenseur de l'amour_, et non  gravir le rude escalier de la
crainte. Je ne m'tonne pas de voir que la familiarit avec Jsus vous
semble difficile: on ne peut y arriver en un jour; mais j'en suis sre,
je vous aiderai beaucoup plus  marcher dans cette voie dlicieuse,
quand je serai dlivre de mon enveloppe mortelle; et bientt vous
direz, comme saint Augustin: _L'amour est le poids qui m'entrane._


Lettre IXe.

26 juillet 1897.

Quand vous lirez ce petit mot, peut-tre ne serai-je plus sur la terre.
Je ne connais pas l'avenir; cependant, je puis dire avec assurance que
_l'Epoux est  la porte_. Il faudrait un miracle pour me retenir dans
l'exil, et je ne pense pas que Jsus le fasse, car il ne fait rien
d'inutile.

O mon frre, que je suis heureuse de mourir! Oui, je suis heureuse, non
parce que je serai dlivre des souffrances d'ici-bas: la souffrance
unie  l'amour est, au contraire, la seule chose qui me parat dsirable
en cette valle de larmes; je suis heureuse de mourir parce que, bien
plus qu'ici-bas, je serai utile aux mes qui me sont chres.

Jsus m'a toujours traite en enfant gte... C'est vrai que sa croix
m'a accompagne ds le berceau; mais cette croix, il me l'a fait aimer
avec passion.


Lettre Xe.

14 aot 1897.

Au moment de paratre devant le bon Dieu, je comprends plus que jamais
qu'il n'y a qu'une chose ncessaire: travailler uniquement pour Lui, et
ne rien faire pour soi ni pour les cratures. Jsus veut possder
compltement votre coeur; pour cela, il vous faudra beaucoup
souffrir... mais aussi quelle joie inondera votre me quand vous serez
arriv  l'heureux moment de votre entre au Ciel!...

Je ne meurs pas, j'entre dans la vie... et tout ce que je ne puis vous
dire ici-bas, je vous le ferai comprendre du haut des
Cieux...................

[Illustration]

[Illustration: Posies de Soeur Thrse de l'Enfant Jsus et de la
Ste Face]

[Illustration: _Portrait de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus d'aprs un
tableau de Celine._

_Ce qui m'attire vers la patrie des cieux c'est l'appel du Seigneur,
c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant dsir, et la pense
que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'mes qui les bniront
ternellement._]




PREMIRE PARTIE




Mon chants d'aujourd'hui.

Air: _Dieu de paix et d'amour_.


    Ma vie est un instant, une heure passagre,
    Ma vie est un moment qui m'chappe et qui fuit.
    Tu le sais,  mon Dieu, pour t'aimer sur la terre,
                Je n'ai rien qu'aujourd'hui!

    Oh! je t'aime Jsus!... vers toi mon me aspire...
    Pour un jour seulement reste mon doux appui!
    Viens rgner en mon coeur, donne-moi ton sourire
                Rien que pour aujourd'hui!

    Que m'importe, Seigneur, si l'avenir est sombre!
    Te prier pour demain, oh! non, je ne le puis...
    Conserve mon coeur pur, couvre-moi de ton ombre
                Rien que pour aujourd'hui!

    Si je songe  demain, je crains mon inconstance,
    Je sens natre en mon coeur la tristesse et l'ennui;
    Mais je veux bien, mon Dieu, l'preuve, la souffrance
                Rien que pour aujourd'hui!

    Je dois te voir bientt sur la rive ternelle,
    O Pilote divin, dont la main me conduit!
    Sur les flots orageux guide en paix ma nacelle,
                Rien que pour aujourd'hui!

    Ah! laisse-moi, Seigneur, me cacher en ta Face;
    L je n'entendrai plus du monde le vain bruit.
    Donne-moi ton amour, conserve-moi ta grce
                Rien que pour aujourd'hui!

    Prs de ton Coeur divin, oubliant ce qui passe,
    Je ne redoute plus les traits de l'ennemi.
    Ah! donne-moi, Jsus, dans ton Coeur une place,
                Rien que pour aujourd'hui!

    Pain vivant, Pain du ciel, divine Eucharistie,
    O mystre touchant que l'amour a produit!
    Viens habiter mon coeur, Jsus, ma blanche Hostie,
                Rien que pour aujourd'hui!

    Daigne m'unir  toi, Vigne sainte et sacre,
    Et mon faible rameau te donnera son fruit,
    Et je pourrai t'offrir une grappe dore,
                Seigneur, des aujourd'hui.

    Cette grappe d'amour dont les grains sont les mes,
    Je n'ai pour la former que ce jour qui s'enfuit...
    Oh! donne-moi, Jsus, d'un aptre les flammes,
                Rien que pour aujourd'hui!

    O Vierge Immacule! O toi la douce Etoile
    Qui rayonne Jsus et qui m'unit  lui,
    O Mre! laisse-moi me cacher sous ton voile,
                Rien que pour aujourd'hui!

    O mon Ange gardien! couvre-moi de ton aile,
    Eclaire de tes feux ma route,  doux ami!
    Viens diriger mes pas, aide-moi, je t'appelle,
                Rien que pour aujourd'hui!

    Je veux voir mon Jsus, sans voile, sans nuage;
    Cependant ici-bas je suis bien prs de lui...
    Il ne sera cach son aimable Visage
                Rien que pour aujourd'hui!

    Je volerai bientt pour dire ses louanges,
    Quand le jour sans couchant sur mon me aura lui;
    Alors je chanterai sur la lyre des anges
                L'TERNEL AUJOURD'HUI!

Juin 1894.




Vivre d'amour!

Air du cantique: _Il est  moi!_


     Si quelqu'un m'aime, il gardera ma Parole, et mon Pre l'aimera...
     et nous viendrons  lui, et nous ferons en lui notre demeure.....

     Je vous donne ma paix... demeurez en mon amour.

     (Joan., XIV, 23, 27.--XV, 9.)

    Au soir d'amour, parlant sans parabole,
    Jsus disait: _Si quelqu'un veut m'aimer,
    Fidlement qu'il garde ma parole,
    Mon Pre et moi viendrons le visiter;
    Et, de son coeur, faisant notre demeure,
    Notre palais, notre vivant sjour,
    Rempli de paix, nous voulons qu'il demeure
            En notre amour._

    Vivre d'amour, c'est te garder toi-mme,
    Verbe incr! Parole de mon Dieu!
    Ah! tu le sais, divin Jsus, je t'aime!
    L'Esprit d'amour m'embrase de son feu.
    C'est en t'aimant que j'attire le Pre,
    Mon faible coeur le garde sans retour;
    O Trinit! vous tes prisonnire
            De mon amour.

    Vivre d'amour, c'est vivre de ta vie,
    Roi glorieux, dlices des lus!
    Tu vis pour moi cach dans une hostie...
    Je veux pour toi me cacher,  Jsus!
    A des amants il faut la solitude,
    Un coeur  coeur qui dure nuit et jour;
    Ton seul regard fait ma batitude,
            Je vis d'amour!

    Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre
    Fixer sa tente au sommet du Thabor;
    Avec Jsus, c'est gravir le Calvaire,
    C'est regarder la croix comme un trsor!
    Au ciel, je dois vivre de jouissance,
    Alors l'preuve aura fui sans retour:
    Mais, ici-bas, je veux dans la souffrance
            Vivre d'amour!

    Vivre d'amour, c'est donner sans mesure,
    Sans rclamer de salaire ici-bas;
    Ah! sans compter je donne, tant bien sre
    Que lorsqu'on aime on ne calcule pas.
    Au Coeur divin, dbordant de tendresse,
    J'ai tout donn! lgrement je cours...
    Je n'ai plus rien que ma seule richesse:
            Vivre d'amour!

    Vivre d'amour, c'est bannir toute crainte,
    Tout souvenir des fautes du pass.
    De mes pchs je ne vois nulle empreinte,
    Au feu divin chacun s'est effac.
    Flamme sacre,  trs douce fournaise,
    En ton foyer je fixe mon sjour;
    Jsus, c'est l que je chante  mon aise:
            Je vis d'amour!

    Vivre d'amour, c'est garder en soi-mme
    Un grand trsor en un vase mortel.
    Mon Bien-Aim! ma faiblesse est extrme!
    Ah! je suis loin d'tre un ange du ciel.
    Mais, si je tombe  chaque heure qui passe,
    Me relevant, m'embrassant tour  tour,
    Tu viens  moi, tu me donnes ta grce,
            Je vis d'amour!

    Vivre d'amour, c'est naviguer sans cesse,
    Semant la joie et la paix dans les coeurs;
    Pilote aim! la charit me presse,
    Car je te vois dans les mes, mes soeurs.
    La charit, voil ma seule toile:
    A sa clart, je vogue sans dtour;
    J'ai ma devise crite sur ma voile:
            Vivre d'amour!

    Vivre d'amour, lorsque Jsus sommeille,
    C'est le repos sur les flots orageux.
    Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'veille,
    J'attends en paix le rivage des cieux...
    La Foi bientt dchirera son voile,
    Et mon Espoir ne comptera qu'un jour;
    La Charit gonfle et pousse ma voile,
            Je vis d'amour!

    Vivre d'amour, c'est,  mon divin Matre!
    Te supplier de rpandre tes feux
    En l'me lue et sainte de ton prtre;
    Qu'il soit plus pur qu'un sraphin des cieux!
    Protge-la ton Eglise immortelle,
    Je t'en conjure  chaque instant du jour.
    Moi, son enfant, je m'immole pour elle,
            Je vis d'amour!

    Vivre d'amour, c'est essuyer ta Face,
    C'est obtenir des pcheurs le pardon.
    O Dieu d'amour! qu'ils rentrent dans ta grce,
    Et qu' jamais ils bnissent ton Nom!
    Jusqu' mon coeur retentit le blasphme;
    Pour l'effacer je redis chaque jour:
    O Nom sacr! je t'adore et je t'aime,
            Je vis d'amour!

    Vivre d'amour, c'est imiter Marie
    Baignant de pleurs, de parfums prcieux
    Tes pieds divins, qu'elle baise ravie,
    Les essuyant avec ses longs cheveux;
    Puis, se levant, dans une sainte audace,
    Ton doux Visage elle embaume  son tour:
    Moi, le parfum dont j'embaume ta Face,
            C'est mon amour!

    Vivre d'amour, quelle trange folie!
    Me dit le monde, ah! cessez de chanter;
    Ne perdez pas vos parfums, votre vie;
    Utilement, sachez les employer!
    --T'aimer, Jsus, quelle perte fconde!
    Tous mes parfums sont  toi sans retour.
    Je veux chanter en sortant de ce monde:
            _Je meurs d'amour!_

    Mourir d'amour, c'est un bien doux martyre,
    Et c'est celui que je voudrais souffrir.
    O Chrubins! accordez votre lyre,
    Car, je le sens, mon exil va finir...
    Dard enflamm, consume-moi sans trve,
    Blesse mon coeur en ce triste sjour.
    _Divin Jsus, ralise mon rve:
            Mourir d'amour!_

    Mourir d'amour, voil mon esprance!
    Quand je verrai se briser mes liens,
    Mon Dieu sera ma grande rcompense;
    Je ne veux point possder d'autres biens.
    De son amour je suis passionne;
    Qu'il vienne enfin m'embraser sans retour!
    Voil mon ciel, voil ma destine:
            VIVRE D'AMOUR!...

25 fvrier 1895.

[Illustration]


LA SAINTE FACE

DE NOTRE-SEIGNEUR JSUS-CHRIST

(_D'aprs le Saint Suaire de Turin._)

[Illustration:

Proprit rserve.

Carmel de Lisieux, pinx1.
]


PRIRE


_O Jsus, qui dans votre cruelle Passion tes devenu l'opprobre des
hommes et l'homme de douleurs, je vnre votre divin Visage, sur lequel
brillaient la beaut et la douceur de la divinit, maintenant devenu
pour moi comme le visage d'un lpreux! Mais sous ces traits dfigurs,
je reconnais votre amour infini, et je me consume du dsir de vous aimer
et de vous faire aimer de tous les hommes. Les larmes qui coulrent si
abondamment de vos yeux m'apparaissent comme des perles prcieuses que
je veux recueillir, afin d'acheter, avec leur valeur infinie, les mes
des pauvres pcheurs._

_O Jsus, dont le Visage est la seule beaut qui ravit mon coeur,
j'accepte de ne pas voir ici-bas la douceur de votre regard, de ne pas
sentir l'inexprimable baiser de votre bouche; mais je vous supplie
d'imprimer en moi votre divine ressemblance et de m'embraser de votre
amour, afin qu'il me consume rapidement, et que j'arrive bientt  voir
votre glorieux Visage dans le Ciel!_

_Ainsi soit-il._

(_Prire de la servante de Dieu,
Thrse de l'Enfant-Jsus et de la Sainte Face._)

Indulgence de 300 jours, chaque fois, applicable aux mes du Purgatoire.

PIE X, 13 Fvrier 1905.

       *       *       *       *       *

FAVEURS ACCORDES PAR SA SAINTET PIE X

LE 9 DCEMBRE 1905

 tous ceux qui mditeront pendant quelques instants sur la Passion
_devant cette Image de la Sainte Face_.

1 Toutes les indulgences accordes prcdemment par les Souverains
Pontifes  _la Couronne des Cinq Plaies_.

2 La Bndiction Apostolique.




Cantique  la sainte Face.

Air: _Les regrets de Mignon_. (F. BOISSIRE.)


    Jsus, ton ineffable image
    Est l'astre qui conduit mes pas;
    Tu le sais bien, ton doux Visage
    Est pour moi le ciel ici-bas!
    Mon amour dcouvre les charmes
    De tes yeux embellis de pleurs.
    Je souris  travers mes larmes,
    Quand je contemple tes douleurs.

    Oh! je veux pour te consoler
    Vivre ignore et solitaire;
    Ta beaut que tu sais voiler
    Me dcouvre tout son mystre,
    Et vers toi je voudrais voler!

    Ta Face est ma seule patrie,
    Elle est mon royaume d'amour;
    Elle est ma riante prairie,
    Mon doux soleil de chaque jour;
    Elle est le lis de la valle
    Dont le parfum mystrieux
    Console mon me exile,
    Lui fait goter la paix des cieux.

    Elle est mon repos, ma douceur,
    Et ma mlodieuse lyre...
    Ton Visage,  mon doux Sauveur,
    Est le divin bouquet de myrrhe
    Que je veux garder sur mon coeur!

    Ta Face est ma seule richesse;
    Je ne demande rien de plus.
    En elle, me cachant sans cesse,
    Je te ressemblerai, Jsus!
    Laisse en moi la divine empreinte
    De tes traits remplis de douceurs,
    Et bientt je deviendrai sainte,
    Vers toi j'attirerai les coeurs!

    Afin que je puisse amasser
    Une belle moisson dore,
    De tes feux daigne m'embraser!
    Bientt, de ta bouche adore,
    Donne-moi l'ternel baiser!

12 aot 1895.

[Illustration]




Dirupisti, Domine, vincula mea!

Vous avez rompu mes liens, Seigneur! (Ps. cxv, 7.)

A Sr MARIE DE L'EUCHARISTIE

POUR LE JOUR DE SON ENTRE AU CARMEL

Air: _Mignon, connais-tu le pays_? (A. THOMAS.)


    O Jsus, en ce jour tu brises mes liens!
    C'est dans l'Ordre bni de la Vierge Marie
    Que je pourrai trouver les vritables biens.
    Seigneur, si j'ai quitt ma famille chrie,
    Tu sauras la combler de clestes faveurs...
    A moi, tu donneras le pardon des pcheurs!

        Jsus, au Carmel je dois vivre,
    Puisqu'en cette oasis ton amour m'appela;
        C'est l que je veux te suivre,
        T'aimer et bientt mourir...
          C'est l, oui, c'est l!

    O Jsus, en ce jour tu combles tous mes voeux:
    Je pourrai dsormais, prs de l'Eucharistie,
    M'immoler en silence, attendre en paix les cieux!
    M'exposant aux rayons de la divine Hostie,
    A ce foyer d'amour je me consumerai,
    Et comme un sraphin, Seigneur, je t'aimerai.

        Jsus, bientt je dois te suivre
    Au rivage ternel, quand finiront mes jours;
        Toujours, au ciel je dois vivre,
        T'aimer et ne plus mourir,
          Toujours, oui, toujours!

15 aot 1895.




Jsus, mon Bien-Aim, rappelle-toi!...

Air: _Rappelle-toi_.


     Ma fille, cherche celles de mes paroles qui respirent le plus
     d'amour; cris-les, et puis, les gardant prcieusement comme des
     reliques, aie soin de les relire souvent. Quand un ami veut
     rveiller au coeur de son ami la vivacit premire de son
     affection, il lui dit: Souviens-toi de ce que tu prouvais quand tu
     me dis un jour telle parole; ou bien: Te souviens-tu de tes
     sentiments  telle poque, un tel jour, en un tel lieu? Crois-le
     donc, les plus prcieuses reliques qui demeurent de moi sur la
     terre sont les paroles de mon amour, les paroles sorties de mon
     trs doux Coeur.

NOTRE-SEIGNEUR _ sainte Gertrude_.


      Oh! souviens-toi de la gloire du Pre,
      Rappelle-toi les divines splendeurs
      Que tu quittas, t'exilant sur la terre,
      Pour racheter tous les pauvres pcheurs.
    O Jsus! t'abaissant vers la Vierge Marie,
    Tu voilas ta grandeur et ta gloire infinie.
            De ce sein maternel
            Qui fut ton second ciel,
              Oh! souviens-toi!

      Rappelle-toi qu'au jour de ta naissance,
      Quittant le ciel, les Anges ont chant:
      _A notre Dieu: gloire, honneur et puissance!
      Et paix aux coeurs de bonne volont!_
    Depuis dix-neuf cents ans, tu remplis ta promesse.
    Seigneur, de tes enfants, la paix est la richesse:
            Pour goter  jamais
            Ton ineffable paix,
              Je viens  toi!

      Je viens  toi, cache-moi dans tes langes,
      En ton berceau je veux rester toujours!
      L, je pourrai, chantant avec les anges,
      Te rappeler les ftes de ces jours:
    O Jsus! souviens-toi des bergers et des mages
    Qui t'offrirent, joyeux, leurs coeurs et leurs hommages;
            Du cortge innocent
            Qui te donna son sang,
              Oh! souviens-toi!

      Rappelle-toi que, les bras de Marie,
      Tu prfras  ton trne royal;
      Petit enfant, pour soutenir ta vie,
      Tu n'avais rien que le lait virginal!
    A ce festin d'amour que te donne ta Mre,
    Oh! daigne m'inviter, Jsus, mon petit frre,
            De ta petite soeur
            Qui fit battre ton Coeur,
              Oh! souviens-toi!

      Rappelle-toi que tu nommas ton pre
      L'humble Joseph, qui, par l'ordre du Ciel,
      Sans t'veiller sur le sein de ta Mre,
      Sut t'arracher aux fureurs d'un mortel.
    Verbe-Dieu, souviens-toi de ce mystre trange:
    Tu gardas le silence et fis parler un ange!
            De ton lointain exil
            Sur les rives du Nil,
              Oh! souviens-toi!

      Rappelle-toi que, sur d'autres rivages,
      Les astres d'or et la lune d'argent,
      Que je contemple en l'azur sans nuages,
      Ont rjoui, charm tes yeux d'enfant.
    De ta petite main qui caressait Marie,
    Tu soutenais le monde et lui donnais la vie.
            Et tu pensais  moi!
            Jsus, mon petit Roi,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi que, dans la solitude,
      Tu travaillais de tes divines mains;
      Vivre oubli fut ta plus chre tude,
      Tu rejetas le savoir des humains!
    O toi qui d'un seul mot pouvais charmer le monde,
    Tu te plus  cacher ta sagesse profonde...
            Tu parus ignorant!
            O Seigneur tout-puissant,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi qu'tranger sur la terre,
      Tu fus errant, toi, le Verbe ternel!
      Tu n'avais rien, non pas mme une pierre,
      Pas un abri, comme l'oiseau du ciel.
    O Jsus! viens en moi, viens reposer ta tte,
    Viens!...  te recevoir mon me est toute prte.
            Mon bien-aim Sauveur,
            Repose dans mon coeur,
              Il est  toi!

      Rappelle-toi les divines tendresses
      Dont tu comblas les tout petits enfants;
      Je veux aussi recevoir tes caresses.
      Ah! donne-moi tes baisers ravissants!
    Pour jouir dans les cieux de ta douce prsence,
    Je saurai pratiquer les vertus de l'enfance:
            Tu nous l'as dit souvent:
            _Le Ciel est pour l'enfant_.....
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi qu'au bord de la fontaine
      Un Voyageur, fatigu du chemin,
      Fit dborder sur la Samaritaine
      Les flots d'amour que renfermait son sein.
    Ah! je connais Celui qui demandait  boire:
    Il est le _Don de Dieu_, la source de fa gloire!
            C'est toi l'eau qui jaillit,
            Jsus! tu nous as dit:
              _Venez  moi!_

      _Venez  moi, pauvres mes charges;
      Vos lourds fardeaux bientt s'allgeront,
      Et, pour toujours, dans mon Coeur submerges,
      De votre sein des sources jailliront._
    J'ai soif,  mon Jsus! cette eau, je la rclame.
    De ses torrents divins daigne inonder mon me;
            Pour fixer mon sjour
            En l'ocan d'amour,
              Je viens  toi!

      Rappelle-toi qu'enfant de la lumire,
      Souvent, hlas! je nglige mon Roi;
      Oh! prends piti de ma grande misre,
      Dans ton amour, Jsus, pardonne-moi!
    Aux affaires du ciel daigne me rendre habile,
    Montre-moi les secrets cachs dans l'Evangile.
            Ah! que ce livre d'or
            Est mon plus cher trsor,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi que ta divine Mre
      A sur ton Coeur un pouvoir merveilleux!
      Rappelle-toi qu'un jour,  sa prire,
      Tu changeas l'onde en vin dlicieux!
    Daigne aussi transformer mes oeuvres indigentes...
    A la voix de Marie,  Dieu! rends-les ferventes:
            Que je suis son enfant,
            Mon Jsus, bien souvent,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi que souvent les collines
      Tu gravissais au coucher du soleil;
      Rappelle-toi tes oraisons divines,
      Tes chants d'amour  l'heure du sommeil!
    Ta prire,  mon Dieu, je l'offre avec dlice
    Pendant mes oraisons, pendant le saint office:
            L, tout prs de ton Coeur,
            Je chante avec bonheur,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi que, voyant la campagne,
      Ton divin Coeur devanait les moissons;
      Levant les yeux vers la sainte Montagne,
      De tes lus tu murmurais les noms!
    Afin que ta moisson soit bientt recueillie,
    Chaque jour,  mon Dieu, je m'immole et je prie.
            Que ma joie et mes pleurs
            Sont pour tes moissonneurs,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi cette fte des Anges,
      Cette harmonie au royaume des cieux,
      Et le bonheur des sublimes phalanges,
      Lorsqu'un pcheur vers toi lve les yeux!
    Ah! je veux augmenter cette grande allgresse...
    Jsus, pour les pcheurs je veux prier sans cesse;
            Que je vins au Carmel
            Pour peupler ton beau ciel,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi cette trs douce flamme
      Que tu voulais allumer dans les coeurs:
      Ce feu du ciel, tu l'as mis en mon me,
      Je veux aussi rpandre ses ardeurs.
    Une faible tincelle,  mystre de vie,
    Suffit pour allumer un immense incendie.
            Que je veux,  mon Dieu,
            Porter au loin ton feu,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi cette fte splendide
      Que tu donnas  ton fils repentant;
      Rappelle-toi que pour l'me candide,
      Tu la nourris toi-mme,  chaque instant!
    Jsus, avec amour tu reois le prodigue...
    Mais les flots de ton Coeur, pour moi, n'ont pas de digue.
            Que tes biens sont  moi,
            Mon Bien-Aim, mon Roi,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi que, mprisant la gloire,
      En prodiguant tes miracles divins
      Tu t'criais: _Comment pouvez-vous croire_
      _Vous qui cherchez l'estime des humains?_
    _Les oeuvres que je fais vous semblent surprenantes:_
    _Mes amis en feront de bien plus clatantes._
            Que tu fus humble et doux,
            Jsus, mon tendre Epoux,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi qu'en une sainte ivresse
      L'Aptre-vierge approcha de ton Coeur!
      En son repos il connut ta tendresse;
      Et tes secrets il les comprit, Seigneur!
    De ton disciple aim je ne suis pas jalouse;
    Je connais tes secrets, car je suis ton pouse...
            O mon divin Sauveur,
            Je m'endors sur ton Coeur.
              Il est  moi!

      Rappelle-toi qu'au soir de l'agonie,
      Avec ton sang se mlrent les pleurs;
      Perles d'amour! leur valeur infinie
      A fait germer de virginales fleurs.
    Un Ange, te montrant cette moisson choisie,
    Fit renatre la joie en ton me bnie;
            Jsus, que tu me vis
            Au milieu de tes lis,
              Rappelle-toi!

      Ton sang, tes pleurs, cette source fconde
      _Virginisant_ les calices des fleurs,
      Les a rendus capables, ds ce monde,
      De t'enfanter un grand nombre de coeurs.
    Je suis vierge,  Jsus! Cependant, quel mystre!
    En m'unissant  toi, des mes je suis mre...
            Des virginales fleurs
            Qui sauvent les pcheurs,
              Oh! souviens-toi!

      Rappelle-toi qu'abreuv de souffrance
      Un Condamn, se tournant vers les cieux,
      S'est cri: _Bientt dans ma puissance_
      _Vous me verrez paratre glorieux!_
    Qu'il ft le Fils de Dieu, nul ne le voulait croire,
    Car elle se cachait son ineffable gloire.
            _O Prince de la Paix!_
            Moi, je te reconnais...
              Je crois en toi!

      Rappelle-toi que ton divin Visage,
      Parmi les tiens, fut toujours inconnu!
      Mais tu laissas pour moi ta douce image...
      Et tu le sais, je t'ai bien reconnu!
    Oui, je te reconnais, mme  travers tes larmes,
    Face de L'Eternel, je dcouvre tes charmes.
            Que ton regard voil
            Mon coeur a consol,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi cette amoureuse plainte
      Qui, sur la croix, s'chappa de ton Coeur.
      Ah! dans le mien, Jsus, elle est empreinte:
      Oui... de ta soif il partage l'ardeur!
    Plus il se sent bless de ses divines flammes,
    Plus il est altr de te donner des mes.
            Que, d'une soif d'amour,
            Je brle nuit et jour,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi, Jsus, Verbe de vie,
      Que tu m'aimas jusqu' mourir pour moi!
      Je veux aussi t'aimer  la folie;
      Je veux aussi vivre et mourir pour toi:
    Tu le sais,  mon Dieu, tout ce que je dsire,
    C'est de te faire aimer, et d'tre un jour martyre.
            _D'amour je veux mourir.
            Seigneur, de mon dsir,
              Oh! souviens-toi!_

      Rappelle-toi qu'au jour de ta victoire,
      Tu nous disais: _Celui qui n'a pas vu_
      _Le Fils de Dieu tout rayonnant de gloire_,
      _Il est heureux... si quand mme il a cru!_
    Dans l'ombre de la foi, je t'aime et je t'adore:
    O Jsus, pour te voir j'attends en paix l'aurore.
            Que mon dsir n'est pas
            De te voir ici-bas,
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi que, montant vers le Pre,
      Tu ne pouvais nous laisser orphelins;
      Que, te faisant prisonnier sur la terre,
      Tu sus voiler tes rayons tout divins;
    Mais l'ombre de ton voile est lumineuse et pure,
    Pain vivant de la foi, cleste nourriture.
            O mystre d'amour!
            Mon Pain de chaque jour:
              Jsus, c'est toi!

      Jsus, c'est toi qui malgr les blasphmes
      Des ennemis du Sacrement d'amour,
      C'est toi qui veux montrer combien tu m'aimes,
      Puisqu'en mon coeur tu fixes ton sjour.
    O Pain de l'exil! sainte et divine Hostie!
    Ce n'est plus moi qui vis; mais je vis de ta vie:
            Ton ciboire dor,
            Entre tous prfr,
              Jsus, c'est moi!

      Jsus, c'est moi ton vivant sanctuaire
      Que les mchants ne peuvent profaner.
      Reste en mon coeur, n'est-il pas un parterre
      Dont chaque fleur vers toi veut se tourner?
    Mais, si tu t'loignais,  blanc Lis des valles!
    Je le sais bien, mes fleurs seraient vite effeuilles.
            Toujours, mon Bien-Aim,
            Jsus, Lis embaum,
              Fleuris en moi!

      Rappelle-toi que je veux sur la terre
      Te consoler de l'oubli des pcheurs;
      Mon seul Amour, exauce ma prire:
      Ah! pour t'aimer, donne-moi mille coeurs!
    Mais c'est encore trop peu, Jsus, beaut suprme,
    Donne-moi pour t'aimer ton divin Coeur lui-mme;
            De mon dsir brlant,
            Seigneur,  chaque instant,
              Oh! souviens-toi!

      Rappelle-toi que ta volont sainte
      Est mon repos, mon unique bonheur;
      Je m'abandonne et je m'endors sans crainte
      Entre tes bras,  mon divin Sauveur!
    Si tu t'endors aussi lorsque l'orage gronde,
    Je veux rester toujours en une paix profonde;
            Mais pendant ton sommeil,
            Jsus! pour le rveil
              Prpare-moi!

      Rappelle-toi que souvent je soupire
      Aprs le jour du grand avnement.
      Qu'il vienne enfin l'Ange qui doit nous dire:
      _Le temps n'est plus, venez au jugement!_
    Alors rapidement je franchirai l'espace,
    Et j'irai me cacher en ta divine Face.
            Qu'au sjour ternel
            Tu dois tre mon ciel,
              Rappelle-toi!

21 octobre 1895.

[Illustration]




Au Sacr-Coeur.

Air: _Petit soulier de Nol_.


    Auprs du Tombeau, sainte Madeleine,
    Cherchant son Jsus, se baissait en pleurs.
    Les Anges voulaient adoucir sa peine,
    Mais rien ne pouvait calmer ses douleurs.
    Votre doux clat, lumineux Archanges,
    Ne suffisait pas  la contenter;
    Elle voulait voir le Seigneur des Anges,
    Le prendre en ses bras, bien loin l'emporter.

    Au Spulcre Saint, restant la dernire,
    Marie tait l, bien avant le jour;
    Son Dieu vint aussi, voilant sa lumire.
    Elle ne pouvait le vaincre en amour...
    Lui montrant alors sa Face bnie,
    Bientt un seul mot jaillit de son Coeur;
    Murmurant le nom si doux de _Marie_,
    Jsus lui rendit la paix, le bonheur.

           *       *       *       *       *

    Un jour,  mon Dieu, comme Madeleine,
    J'ai voulu te voir, m'approcher de toi;
    Mon regard plongeait dans l'immense plaine
    Dont je recherchais le Matre et le Roi.
    Et je m'criais, voyant l'onde pure,
    L'azur toil, la fleur et l'oiseau:
    Si je ne vois Dieu, brillante nature,
    Tu n'es rien pour moi qu'un vaste tombeau.

    J'ai besoin d'un coeur brlant de tendresse,
    Restant mon appui sans aucun retour;
    Aimant tout en moi, mme ma faiblesse,
    Ne me quittant pas la nuit et le jour.
    Je n'ai pu trouver nulle crature
    Qui m'aimt toujours sans jamais mourir;
    Il me faut un Dieu prenant ma nature,
    Devenant mon frre et pouvant souffrir.

    Tu m'as entendue, oh! l'Epoux que j'aime...
    Pour ravir mon coeur, te faisant mortel,
    Tu versas ton sang, mystre suprme!
    Et tu vis encor pour moi sur l'Autel.
    Si je ne puis voir l'clat de ta Face,
    Entendre ta voix pleine de douceur,
    Je puis,  mon Dieu, vivre de ta grce,
    Je puis reposer sur ton Sacr-Coeur!

    O Coeur de Jsus, trsor de tendresse,
    C'est toi mon bonheur, mon unique espoir!
    Toi qui sus bnir, charmer ma jeunesse,
    Reste auprs de moi jusqu'au dernier soir.
    Seigneur,  toi seul j'ai donn ma vie,
    Et tous mes dsirs te sont bien connus.
    C'est en ta bont toujours infinie
    Que je veux me perdre,  Coeur de Jsus!

    Ah! je le sais bien, toutes nos justices
    N'ont, devant tes yeux, aucune valeur;
    Pour donner du prix  mes sacrifices,
    Je veux les jeter en ton divin Coeur.
    Tu n'as pas trouv tes Anges sans tache;
    Au sein des clairs tu donnas ta loi;
    En ton Coeur Sacr, Jsus, je me cache,
    Je ne tremble pas: ma vertu c'est toi!

    Afin de pouvoir contempler ta gloire,
    Il faut, je le sais, passer par le feu.
    Et moi, je choisis pour mon purgatoire
    Ton amour brlant,  Coeur de mon Dieu!
    Mon me exile, en quittant la vie,
    Voudrait faire un acte de pur amour,
    Et puis, s'envolant au ciel, sa patrie,
    _Entrer dans ton Coeur, sans aucun dtour!_...

Octobre 1895.

[Illustration]




Le Cantique ternel

Chant ds l'exil.

Air: _Mignon regrettant sa patrie_. (LUIGI BORDSE.)


    Ton pouse,  mon Dieu, sur la rive trangre
    Peut chanter de l'amour le cantique ternel;
    Puisqu'au sein de l'exil tu daignes, sur la terre,
    Du feu de ton amour l'embraser comme au ciel!

        Mon Bien-Aim, beaut suprme!
        A moi tu te donns toi-mme;
        Mais en retour, Jsus, je t'aime:
      Fais de ma vie un seul acte d'amour!

        Oubliant ma grande misre,
        Tu viens habiter dans mon coeur.
        Mon faible amour, ah! quel mystre!
        Suffit pour t'enchaner, Seigneur.

            Amour qui m'enflamme,
            Pntre mon me!
            Viens, je te rclame,
            Viens, consume-moi!

            Ton ardeur me presse,
            Et je veux sans cesse,
            Divine fournaise,
            M'abmer en toi.

            Seigneur, la souffrance
            Devient jouissance,
            Quand l'amour s'lance
            Vers toi sans retour.

            Cleste patrie,
            Douceur infinie,
            Mon me ravie
            Vous a chaque jour...
            Cleste patrie
            O joie infinie,
        _Vous n'tes que l'_AMOUR!

10 mars 1896.




J'ai soif d'amour!

Air: _Au sein de l'heureuse patrie_.


    Dans ton amour, t'exilant sur la terre,
    Divin Jsus, tu t'immolas pour moi.
    Mon Bien-Aim, reois ma vie entire;
    Je veux souffrir, je veux mourir pour toi.

      Seigneur, tu nous l'as dit toi-mme:
      _L'on ne peut rien faire de plus
      Que de mourir pour ceux qu'on aime._
      Et mon amour suprme
        C'est toi, Jsus!

    Il se fait tard, dj le jour dcline:
    Reste avec moi, cleste Plerin.
    Avec ta croix je gravis la colline;
    Viens me guider, Seigneur, dans le chemin!

      Ta voix trouve cho dans mon me:
      Je veux te ressembler, Seigneur
      La souffrance, je la rclame...
        Ta parole de flamme
          Brle mon coeur!

    Avant d'entrer dans l'ternelle gloire,
    _Il a fallu que l'Homme-Dieu souffrt_.
    C'est par sa croix qu'il gagna la victoire;
    O doux Sauveur, ne nous l'as-tu pas dit?

      Pour moi, sur la rive trangre,
      Quels mpris n'as-tu pas reus!...
      Je veux me cacher sur la terre,
        Etre en tout la dernire,
          Pour toi, Jsus.

    Mon Bien-Aim, ton exemple m'invite
    A m'abaisser,  mpriser l'honneur:
    Pour te ravir, je veux rester petite;
    En m'oubliant, je charmerai ton Coeur.

      Ma paix est dans la solitude,
      Je ne demande rien de plus.
      Te plaire est mon unique tude,
        Et ma batitude
          C'est toi, Jsus!

    Toi, le grand Dieu que l'univers adore,
    Tu vis en moi, prisonnier nuit et jour;
    Ta douce voix  toute heure m'implore,
    Tu me redis: _J'ai soif! j'ai soif d'amour!_...

      Je suis aussi ta prisonnire,
      Et je veux redire  mon tour
      Ta tendre et divine prire,
        Mon Bien-Aim, mon Frre:
          _J'ai soif d'amour!_

    _J'ai soif d'amour!_ Comble mon esprance:
    Augmente en moi, Seigneur, ton divin feu!
    _J'ai soif d'amour!_ bien grande est ma souffrance.
    Ah! je voudrais voler vers toi, mon Dieu!

      Ton amour est mon seul martyre;
      Plus je le sens brler en moi,
      Et plus mon me te dsire.
        _Jsus, fais que j'expire
          D'amour pour toi!_

30 avril 1896.

[Illustration]




Mon ciel  moi.

Air: _Dieu de paix et d'amour_.


    Pour supporter l'exil de la terre des larmes,
    Il me faut le regard de mon divin Sauveur;
    Ce regard plein d'amour m'a dvoil ses charmes,
    Il m'a fait pressentir le cleste bonheur.
    Mon Jsus me sourit, quand vers lui je soupire;
    Alors je ne sens plus l'preuve de la foi.
    Le regard de mon Dieu, son ravissant sourire,
              _Voil mon ciel  moi!_

    _Mon ciel_ est d'attirer sur l'Eglise bnie,
    Sur la France coupable et sur chaque pcheur,
    La grce que rpand ce beau fleuve de vie
    Dont je trouve la source,  Jsus, dans ton Coeur.
    Je puis tout obtenir lorsque, dans le mystre,
    Je parle coeur  coeur avec mon divin Roi.
    Cette douce oraison, tout prs du sanctuaire,
              _Voil mon ciel  moi!_

    _Mon ciel_, il est cach dans la petite hostie
    O Jsus, mon Epoux, se voile par amour.
    A ce foyer divin je vais puiser la vie;
    Et l, mon doux Sauveur m'coute nuit et jour.
    Oh! quel heureux instant, lorsque dans ta tendresse
    Tu viens, mon Bien-Aim, me transformer en toi!
    Cette union d'amour, cette ineffable ivresse,
              _Voil mon ciel  moi!_

    _Mon ciel_ est de sentir en moi la ressemblance
    Du Dieu qui me cra de son souffle puissant;
    Mon ciel est de rester toujours en sa prsence,
    De l'appeler mon Pre et d'tre son enfant;
    Entre ses bras divins je ne crains pas l'orage...
    Le total abandon, voil ma seule loi!
    Sommeiller sur son Coeur, tout prs de son Visage,
              _Voil mon ciel  moi!_

    _Mon ciel_, je l'ai trouv dans la Trinit sainte
    Qui rside en mon coeur, prisonnire d'amour.
    L, contemplant mon Dieu, je lui redis sans crainte
    Que je veux le servir et l'aimer sans retour.
    _Mon ciel_ est de sourire  ce Dieu que j'adore,
    Lorsqu'il veut se cacher pour prouver ma foi;
    Sourire, en attendant qu'il me regarde encore,
              _Voil mon ciel  moi!_

7 juin 1896.

[Illustration]




Mon esprance.

Air: _O saint autel qu'environnent les Anges_.


    Je suis encor sur la rive trangre;
    Mais, pressentant le bonheur ternel,
    Oh! je voudrais dj quitter la terre
    Et contempler les merveilles du ciel!
    Lorsque je rve  l'immortelle vie,
    De mon exil je ne sens plus le poids;
    Bientt, mon Dieu, vers ma seule patrie
    _Je volerai pour la premire fois!_

    Ah! donne-moi, Jsus, de blanches ailes,
    Pour que, vers toi, je prenne mon essor.
    Je veux voler aux rives ternelles,
    Je veux te voir,  mon divin Trsor!
    Je veux voler dans les bras de Marie,
    Me reposer sur ce trne de choix,
    Et recevoir de ma Mre chrie,
    _Le doux baiser pour la premire fois!_

    Mon Bien-Aim, de ton premier sourire
    Fais-moi bientt entrevoir la douceur;
    Ah! laisse-moi, dans mon brlant dlire,
    Oui, laisse-moi me cacher en ton Coeur.
    Heureux instant!... O bonheur ineffable!
    Quand j'entendrai le doux son de ta voix...
    Quand je verrai, de ta Face adorable
    _L'clat divin, pour la premire fois!_

    Tu le sais bien, mon unique martyre
    C'est ton amour, Coeur sacr de Jsus!
    Vers ton beau ciel, si mon me soupire,
    C'est pour t'aimer... t'aimer de plus en plus!
    Au ciel, toujours m'enivrant de tendresse,
    Je t'aimerai sans mesure et sans lois.
    Et mon bonheur me paratra sans cesse
    _Aussi nouveau que la premire fois!_

12 juin 1896.




Jeter des fleurs.

Air: _Oui, je le crois, elle est immacule_.


    Jsus, mon seul amour, au pied de ton calvaire,
    Que j'aime, chaque soir,  te jeter des fleurs!
    En effeuillant pour toi la rose printanire,
        Je voudrais essuyer tes pleurs!

      _Jeter des fleurs!_... c'est t'offrir en prmices
    Les plus lgers soupirs, les plus grandes douleurs.
    Mes peines, mon bonheur, mes petits sacrifices:
                _Voil mes fleurs!_

    Seigneur, de ta beaut mon me s'est prise;
    Je veux te prodiguer mes parfums et mes fleurs.
    En les jetant pour toi sur l'aile de la brise,
              Je voudrais enflammer les coeurs!

    _Jeter des fleurs!_ Jsus, voil mon arme
    Lorsque je veux lutter pour sauver les pcheurs.
    La victoire est  moi: toujours je te dsarme
              _Avec mes fleurs!_

    Les ptales des rieurs caressant ton Visage
    Te disent que mon coeur est  toi sans retour.
    De ma rose effeuille, ah! tu sais le langage,
              Et tu souris  mon amour...

    _Jeter des fleurs!_ redire tes louanges,
    Voil mon seul plaisir sur la rive des pleurs.
    Au ciel j'irai bientt avec les petits anges
              _Jeter des fleurs!_

28 juin 1896.




Mes dsirs prs du Tabernacle.

Air: _Prvenons les feux de l'aurore._


    _Petite clef_, oh! je t'envie,
    Toi qui peux ouvrir chaque jour
    La prison de l'Eucharistie,
    O rside le Dieu d'amour.
    Mais je puis, quel touchant miracle!
    Par un seul effort de ma foi,
    Ouvrir aussi le Tabernacle,
    M'y cacher prs du divin Roi...

    Je voudrais, dans le sanctuaire,
    Me consumant prs de mon Dieu,
    Toujours briller avec mystre,
    Comme _la lampe_ du saint Lieu.
    O bonheur! en moi, j'ai des flammes,
    Et je puis gagner chaque jour,
    A Jsus, un grand nombre d'mes,
    Les embraser de son amour...

    A chaque aurore, je t'envie,
    _O pierre sainte_ de l'autel!
    Comme dans l'table bnie,
    Sur toi veut natre l'Eternel.
    Ecoute mon humble prire:
    Viens en mon me, doux Sauveur!
    Bien loin d'tre une froide pierre,
    Elle est le soupir de ton Coeur.

    _O corporal_ entour d'Anges,
    Que je te porte envie encor!
    Sur toi, comme en ses humbles langes,
    Je vois Jsus, mon seul trsor.
    Change mon coeur, Vierge Marie,
    En un corporal pur et beau,
    Pour recevoir la blanche hostie
    O se cache ton doux Agneau.

    Sainte _patne_, je t'envie...
    Sur toi, Jsus vient reposer!
    Oh! que sa grandeur infinie,
    Jusqu' moi daigne s'abaisser...
    Jsus, comblant mon esprance,
    De l'exil n'attend pas le soir:
    Il vient en moi!... par sa prsence,
    Je suis un vivant _ostensoir_.

    Je voudrais tre le _calice_
    O j'adore le Sang divin!
    Mais je puis, au saint Sacrifice,
    Le recueillir chaque matin.
    Mon me  Jsus est plus chre
    Que les prcieux vases d'or;
    L'autel est un nouveau Calvaire,
    O, pour moi, son Sang coule encor.

    Jsus, Vigne sainte et sacre,
    Tu le sais,  mon divin Roi,
    Je suis une _grappe dore_
    Qui doit disparatre pour loi.
    Sous le pressoir de la souffrance,
    Je te prouverai mon amour.
    Je ne veux d'autre jouissance
    Que de m'immoler chaque jour.

    Quel heureux sort! Je suis choisie
    Parmi _les grains de pur froment_
    Qui, pour Jsus, perdent la vie;
    Bien grand est mon ravissement!
    Je suis ton pouse chrie,
    Mon Bien-Aim, viens vivre en moi.
    Oh! viens, ta Beaut m'a ravie,
    Daigne me transformer en toi!

    1896.

[Illustration]




Jsus seul.

Compos pour une novice.


Air: _Prs d'un berceau._

    Mon coeur ardent veut se donner sans cesse,
    Il a besoin de prouver sa tendresse.
    Ah! qui pourra comprendre mon amour?
    Quel coeur voudra me payer de retour?
    Mais, ce retour, en vain je le rclame;
    Jsus, toi seul peux contenter mon me.
    Rien ne saurait me charmer ici-bas;
    Le vrai bonheur ne s'y rencontre pas.

      Ma seule paix, mon seul bonheur,
      Mon seul amour, c'est toi, Seigneur!

    O toi qui sus crer le coeur des mres,
    Je trouve en toi le plus tendre des pres.
    Mon seul Amour, Jsus, Verbe ternel,
    Pour moi, ton Coeur est plus que maternel!
    A chaque instant, tu me suis, tu me gardes;
    Quand je t'appelle, ah! jamais tu ne tardes.
    Et si parfois tu sembles te cacher,
    C'est toi qui viens m'aider  te chercher...

    C'est  toi seul, Jsus, que je m'attache;
    C'est dans tes bras que j'accours et me cache.
    Je veux t'aimer comme un petit enfant;
    Je veux lutter comme un guerrier vaillant.
    Comme un enfant plein de dlicatesses,
    Je veux, Seigneur, te combler de caresses;
    Et, dans le champ de mon apostolat,
    Comme un guerrier je m'lance au combat!

    Ton Coeur, qui garde et qui rend l'innocence,
    Ne saurait pas tromper ma confiance;
    En toi, Seigneur, repose mon espoir:
    Aprs l'exil, au ciel j'irai te voir.

    Lorsqu'en mon coeur s'lve la tempte,
    Vers toi, Jsus, je relve la tte;
    En ton regard misricordieux,
    Je lis: Enfant... pour toi, j'ai fait les cieux!

    Je le sais bien, mes soupirs et mes larmes
    Sont devant toi tout rayonnants de charmes;
    Les Sraphins, au ciel, forment ta cour,
    Et cependant tu cherches mon amour...
    Tu veux mon coeur... Jsus, je te le donne!
    Tous mes dsirs je te les abandonne;
    Et ceux que j'aime,  mon Epoux, mon Roi,
    Je ne veux plus les aimer que pour toi.

    15 aot 1896.

[Illustration]




La volire de l'Enfant-Jsus.

Air: _Au Rossignol._ (GOUNOD.)


    Pour les exils de la terre,
    Le bon Dieu cra les oiseaux;
    Ils vont, gazouillant leur prire,
    Dans les vallons, sur les coteaux.
    Les enfants joyeux et volages,
    Ayant choisi leurs prfrs,
    Les emprisonnent dans des cages
    Dont les barreaux sont tout dors.

           *       *       *       *       *

    O Jsus, notre petit Frre,
    Pour nous, tu quittas le beau ciel;
    Mais, tu le sais bien, ta volire,
    Divin Enfant, c'est le Carmel.

    Notre cage n'est pas dore,
    Cependant nous la chrissons;
    Dans les bois, la plaine azure,
    Plus jamais nous ne volerons!
    Jsus! les bosquets de ce monde
    Ne peuvent pas nous contenter;
    Dans la solitude profonde,
    Pour toi seul nous voulons chanter.
    Ta petite main nous attire;
    Enfant, que tes charmes sont beaux!
    O divin Jsus! ton sourire
    Captive les petits oiseaux.

    Ici l'me simple et candide
    Trouve l'objet de son amour;
    Ici la colombe timide
    N'a plus  craindre le vautour.
    Sur les ailes de la prire,
    On voit monter le coeur ardent,
    Comme l'alouette lgre
    Qui, bien haut, s'lve en chantant!
    Ici l'on entend le ramage
    Du roitelet, du gai pinson.
    O petit Jsus! dans leur cage,
    Tes oiseaux gazouillent ton Nom.

    Le petit oiseau toujours chante:
    Son pain ne l'inquite pas...
    Un grain de millet le contente,
    Jamais il ne sme ici-bas.
    Comme lui, dans notre volire,
    Nous recevons tout de ta main;
    L'unique chose ncessaire,
    C'est de t'aimer, Enfant divin!
    Aussi nous chantons tes louanges
    Avec les purs esprits du ciel;
    Et, nous le savons, tous les Anges
    Aiment les oiseaux du Carmel.

    Jsus, pour essuyer les larmes
    Que te font verser les pcheurs,
    Tes oiseaux redisent tes charmes,
    Leurs doux chants te gagnent des coeurs.
    Un jour, loin de la triste terre,
    Lorsqu'ils entendront ton appel,
    Tous les oiseaux de ta volire
    Prendront leur essor vers le ciel.
    Avec les charmantes phalanges
    Des petits chrubins joyeux,
    Eternellement, tes louanges
    Nous les chanterons dans les cieux!

25 dcembre 1896.

[Illustration]




Glose sur le Divin.

D'aprs saint Jean de la Croix.


     Appuy sans aucun appui; sans lumire et dans les tnbres, je vais
     me consumant d'amour. (S. JEAN DE LA CROIX.)

    Au monde, quel bonheur extrme!
    J'ai dit un ternel adieu.
    Elev plus haut que lui-mme,
    Mon coeur n'a d'autre appui que Dieu;
    Et maintenant je le proclame:
    Ce que j'estime prs de lui,
    C'est de voir mon coeur et mon me
    Appuys sans aucun appui!

    Bien que je souffre sans lumire,
    En cette existence d'un jour,
    Je possde au moins sur la terre
    L'Astre cleste de l'amour.
    Dans le chemin qu'il me faut suivre
    Se rencontre plus d'un pril;
    Mais, par amour, je veux bien vivre
    Dans les tnbres de l'exil.

    L'amour, j'en ai l'exprience,
    Du bien, du mal qu'il trouve en moi,
    Sait profiter; quelle puissance!
    Il transforme mon me en soi.
    Ce feu qui brle dans mon me
    Pntre mon coeur sans retour;
    Ainsi dans son ardente flamme
    Je vais, me consumant d'amour!

1896.

[Illustration]




A l'Enfant-Jsus.


      Jsus, tu connais mon nom,
      Et ton doux regard m'appelle...
      Il me dit: _Simple abandon_,
      Je veux guider ta nacelle.

    De ta petite voix d'enfant,
        Oh! quelle merveille!
    De ta petite voix d'enfant
    Tu calmes le flot mugissant,
            Et le vent.

      Si tu veux te reposer,
      Alors que l'orage gronde,
      Sur mon coeur daigne poser
      Ta petite tte blonde.

    Que ton sourire est ravissant
        Lorsque tu sommeilles!
    Toujours avec mon plus doux chant,
    Je veux te bercer tendrement,
            Bel Enfant!

Dcembre 1896.

[Illustration]




Ma Paix et ma Joie.

Air: _Petit oiseau, dis, o vas-tu?_

    Il est des mes sur la terre
    Qui cherchent en vain le bonheur;
    Mais, pour moi, c'est tout le contraire,
    _La joie_ habite dans mon coeur.
    Cette fleur n'est pas phmre,
    Je la possde sans retour;
    Comme une rose printanire,
    Elle me sourit chaque jour.

    Vraiment je suis par trop heureuse.
    Je fais toujours ma volont;
    Pourrais-je n'tre pas joyeuse
    Et ne pas montrer ma gat?
    _Ma joie_ est d'aimer la souffrance,
    Je souris en versant des pleurs.
    J'accepte avec reconnaissance
    L'pine au milieu de mes fleurs.

    Lorsque le ciel bleu devient sombre,
    Et qu'il semble me dlaisser,
    _Ma joie_ est de rester dans l'ombre,
    De me cacher, de m'abaisser.
    _Ma paix_, c'est la volont sainte
    De Jsus, mon unique amour:
    Ainsi je vis sans nulle crainte;
    J'aime autant la nuit que le jour.

    _Ma paix_, c'est de rester petite;
    Aussi, quand je tombe en chemin,
    Je puis me relever bien vite,
    Et Jsus me prend par la main.
    Alors, le comblant de caresses,
    Je lui dis qu'il est tout pour moi...
    Et je redouble de tendresses,
    Lorsqu'il se drobe  ma foi.

    _Ma paix_, si je verse des larmes,
    C'est de les cacher  mes soeurs.
    Oh! que la souffrance a de charmes,
    Quand on sait la voiler de fleurs!
    Je veux bien souffrir sans le dire,
    Pour que Jsus soit consol;
    _Ma joie_ est de le voir sourire
    Lorsque mon coeur est exil.

    _Ma paix_, c'est de lutter sans cesse
    Afin d'enfanter des lus;
    C'est de redire avec tendresse,
    Bien souvent,  mon doux Jsus:
    Pour toi, mon divin petit Frre,
    Je suis heureuse de souffrir!
    _Ma joie_ unique sur la terre,
    C'est de pouvoir te rjouir.

    Longtemps encor je veux bien vivre,
    Seigneur, si c'est l ton dsir.
    Dans le ciel je voudrais te suivre,
    Si cela te faisait plaisir.
    _L'amour_, ce feu de la patrie,
    Ne cesse de me consumer;
    Que me fait la mort ou la vie?
    _Mon seul bonheur, c'est de t'aimer!_...

21 janvier 1897.

[Illustration]




Mes Armes.

A une novice pour sa Profession.

Air: _Partez, hrauts_...


     L'pouse du Roi est terrible comme une arme range en bataille;
     elle est semblable  un choeur de musique dans un camp d'arme.
     _Cant._, VI, 3; VII, I.

     Revtez-vous des armes de Dieu, afin que vous puissiez rsister
     aux embches de l'ennemi. Ephes., VI, II.

      Du Tout-Puissant j'ai revtu _les armes_,
      Sa main divine a daign me parer;
      Rien dsormais ne me cause d'alarmes,
      De son amour qui peut me sparer?
      A ses cts, m'lanant dans l'arne,
      Je ne craindrai ni le fer ni le feu;
      Mes ennemis sauront que je suis reine,
        Que je suis l'pouse d'un Dieu.

      O mon Jsus! je garderai l'armure
      Que je revts sous tes yeux adors;
    Jusqu'au soir de l'exil, ma plus belle parure
            Sera mes voeux sacrs.

      _O Pauvret_, mon premier sacrifice,
      Jusqu' la mort tu me suivras partout;
      Car, je le sais, pour courir dans la lice,
      L'athlte doit se dtacher de tout.
      Gotez, mondains, le remords et la peine,
      Ces fruits amers de votre vanit;
      Joyeusement, moi je cueille en l'arne
        Les palmes de la Pauvret.

      Jsus a dit: _C'est par la violence
      Que l'on ravit le royaume des cieux._
    Eh bien! la Pauvret me servira de _lance_,
            _De casque glorieux_.

      _La Chastet_ me rend la soeur des Anges,
      De ces esprits purs et victorieux.
      J'espre un jour voler en leurs phalanges;
      Mais, dans l'exil, je dois lutter comme eux.
      Je dois lutter, sans repos et sans trve,
      Pour mon Epoux, le Seigneur des seigneurs.
      La Chastet, c'est le cleste _glaive_
        Qui peut lui conqurir des coeurs.

      La Chastet, c'est mon arme invincible;
      Mes ennemis, par elle, sont vaincus;
    Par elle je deviens,  bonheur indicible!
            L'pouse de Jsus.

      L'Ange orgueilleux, au sein de la lumire,
      S'est cri: Je n'obirai pas!...
      Moi, je rpte en la nuit de la terre:
      Je veux toujours obir ici-bas.
      Je sens en moi natre une sainte audace,
      De tout l'enfer je brave la fureur.
      _L'Obissance_ est ma forte _cuirasse_
        Et le _bouclier_ de mon coeur.

      O Dieu vainqueur! je ne veux d'autres gloires
      Que de soumettre en tout ma volont;
    Puisque l'_obissant redira ses victoires_
            Toute l'ternit!

      Si du guerrier j'ai les armes puissantes,
      Si je l'imite et lutte vaillamment,
      Comme _la vierge aux grces ravissantes,
      Je veux aussi chanter en combattant_.
      Tu fais vibrer de _ta lyre_ les cordes,
      Et cette lyre,  Jsus, _c'est mon coeur!_
      Alors je puis de tes misricordes
        Chanter la force et la douceur.

      En souriant je brave la mitraille,
      Et dans tes bras,  mon Epoux divin,
    En chantant je mourrai sur le champ de bataille,
            _Les armes  la main!_

25 mars 1897.




Un lis au milieu des pines.

Compos pour une novice.

Air: _L'envers du ciel_.


    O Seigneur tout-puissant! ds ma plus tendre enfance,
    Je puis bien m'appeler l'oeuvre de ton amour;
    Je voudrais,  mon Dieu, dans ma reconnaissance,
    Ah! je voudrais pouvoir te payer de retour.
    Jsus, mon Bien-Aim, quel est ce privilge?
    Pauvre petit nant, qu'avais-je fait pour toi?
    Et je me vois ici, suivant le blanc cortge
    Des vierges de ta cour, aimable et divin Roi!

    Hlas! je ne suis rien que la faiblesse mme;
    Tu le sais bien, mon Dieu, je n'ai pas de vertus!
    Mais tu le sais aussi, pour moi, le bien suprme
    Qui me charma toujours... c'est toi, mon doux Jsus!
    Lorsqu'en mon jeune coeur s'alluma cette flamme
    Qui se nomme l'amour... tu vins la rclamer.
    Et loi seul,  Jsus, pus contenter mon me,
    Car jusqu' l'infini j'avais besoin d'aimer!

    Comme un petit agneau loin de la bergerie,
    Gament je foltrais, ignorant le danger;
    Mais,  Reine des cieux, ma Bergre chrie,
    Ton invisible main savait me protger!
    Ainsi, tout en jouant au bord des prcipices,
    Dj tu me montrais le sommet du Carmel;
    Je comprenais alors les austres dlices
    Qu'il me faudrait aimer pour m'envoler au ciel.

    Seigneur, si tu chris la puret de l'Ange,
    De ce brillant esprit qui nage dans l'azur,
    N'aimes-tu pas aussi, s'levant de la fange,
    Le lis que ton amour a su conserver pur?
    S'il est heureux, mon Dieu, l'Ange  l'aile vermeille
    Qui parat devant toi tout blanc de puret,
    Ma robe, ds ce monde,  la sienne est pareille,
    Puisque j'ai le trsor de la virginit!

1897.




La rose effeuille.

Air: _Le fil de la Vierge ou La Rose mousse._


    Jsus, quand je te vois soutenu par ta Mre,
                  Quitter ses bras,
    Essayer en tremblant sur notre triste terre
                  Tes premiers pas;
    Devant toi je voudrais effeuiller une rose
                  En sa fracheur,
    Pour que ton petit pied bien doucement repose
                  Sur une fleur.

    Cette rose effeuille est la fidle image,
                  Divin Enfant!
    Du coeur qui veut pour toi s'immoler sans partage
                  A chaque instant.
    Seigneur, sur tes autels plus d'une frache rose
                  Aime  briller;
    Elle se donne  toi, mais je rve autre chose:
                  C'est m'effeuiller...

    La rose en son clat peut embellir ta fte,
                  Aimable Enfant!
    Mais la rose effeuille, on l'oublie, on la jette
                  Au gr du vent...
    La rose, en s'effeuillant, sans recherche se donne
                  Pour n'tre plus.
    Comme elle, avec bonheur,  toi je m'abandonne,
                  Petit Jsus!

    L'on marche sans regret sur des feuilles de rose,
                  Et ces dbris
    Sont un simple ornement que sans art on dispose,
                  Je l'ai compris...
    Jsus, pour ton amour j'ai prodigu ma vie,
                  Mon avenir;
    Aux regards des mortels, rose  jamais fltrie,
                  Je dois mourir!

    Pour toi je dois mourir, Jsus, beaut suprme,
                  Oh! quel bonheur!
    Je veux en m'effeuillant te prouver que je t'aime
                  De tout mon coeur.
    Sous tes pas enfantins je veux avec mystre
                  Vivre ici-bas;
    Et je voudrais encore adoucir au Calvaire
                  Tes derniers pas...

Mai 1897.

[Illustration]




L'abandon.

L'abandon est le fruit dlicieux de l'amour.

_Saint Augustin._


    Il est sur cette terre
    Un arbre merveilleux;
    Sa racine,  mystre!
    Se trouve dans les cieux.
    Jamais, sous son ombrage,
    Rien ne saurait blesser;
    L, sans craindre l'orage,
    On peut se reposer.
    De cet arbre ineffable,
    _L'amour_, voil le nom;
    Et son fruit dlectable
    S'appelle l'_abandon_!

    Ce fruit, ds cette vie,
    Me donne le bonheur;
    Mon me est rjouie
    Par sa divine odeur.
    Ce fruit, quand je le touche,
    Me parat un trsor;
    Le portant  ma bouche,
    Il m'est plus doux encor.
    Il me donne en ce monde
    Un ocan de paix;
    En cette paix profonde
    Je repose  jamais.

    Seul, l'_abandon_ me livre
    En tes bras,  Jsus!
    C'est lui qui me fait vivre
    Du pain de tes lus;
    A toi je m'abandonne,
    O mon divin Epoux!
    Et je n'ambitionne
    Que ton regard si doux.
    Toujours je veux sourire,
    M'endormant sur ton Coeur...
    Et l, je veux redire
    Que je t'aime, Seigneur!

    Comme la pquerette
    Au calice vermeil,
    Moi, petite fleurette,
    Je m'entr'ouvre au soleil.
    Mon doux soleil de vie,
    O mon aimable Roi!
    C'est ta divine Hostie,
    Petite comme moi...
    De sa cleste flamme
    Le lumineux rayon
    Fait natre dans mon me
    Le parfait _abandon_.

    Toutes les cratures
    Peuvent me dlaisser;
    Je saurai sans murmures
    Prs de toi m'en passer.
    Et si tu me dlaisses,
    O mon divin Trsor!
    N'ayant plus tes caresses,
    Je veux sourire encor.
    En paix je veux attendre,
    Doux Jsus, ton retour,
    Et sans jamais suspendre
    Mes cantiques d'amour!

    Non, rien ne m'inquite,
    Rien ne peut me troubler.
    Plus haut que l'alouette
    Mon me sait voler!
    Au-dessus des nuages,
    Le ciel est toujours bleu;
    On touche les rivages
    O rgne le bon Dieu!
    J'attends en paix la gloire
    Du cleste sjour,
    Car je trouve au ciboire
    _Le doux fruit de l'amour_!

    Mai 1897.

[Illustration: LA VIERGE-MRE

_Reproduction d'un tableau peint par Cline, en 1864  la demande de
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus._]

_A ce Festin d'Amour que te donne ta Mre Oh! daigne m'inviter, Jsus,
mon petit Frre!_]




DEUXIME PARTIE

Premire posie de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus.



La Rose divine ou le Lait virginal de Marie.

Air: _Nol d'Adam_.

    Mon doux Jsus, sur le sein de ta Mre
    Tu m'apparais tout rayonnant d'amour;
    Daigne  mon coeur rvler le mystre
    Qui t'exila du cleste sjour.
    Ah! laisse-moi me cacher sous le voile
    Qui te drobe  tout regard mortel.
    Prs de toi seule,  matinale toile,
    Mon me trouve un avant-got du ciel!

    Quand, au rveil d'une nouvelle aurore,
    Du soleil d'or on voit les premiers feux,
    La tendre fleur qui commence d'clore
    Attend d'en haut un baume prcieux:
    C'est du matin la perle tincelante,
    Mystrieuse et pleine de fracheur,
    Qui, produisant une sve abondante,
    Tout doucement fait entr'ouvrir la fleur.

    C'est toi, Jsus, la Fleur  peine close.
    Je te contemple  ton premier veil;
    C'est toi, Jsus, la ravissante rose,
    Le frais bouton, gracieux et vermeil.
    Les bras si purs de ta Mre chrie
    Forment pour toi: berceau, trne royal.
    Ton doux soleil, c'est le sein de Marie,
    _Et ta rose est le lait virginal!_

    Mon Bien-Aim, mon divin petit Frre,
    En ton regard je vois tout l'avenir:
    Bientt pour moi tu quitteras ta Mre;
    Dj l'amour te presse de souffrir!
    Mais sur la croix,  Fleur panouie!
    Je reconnais ton parfum matinal;
    Je reconnais les perles de Marie:
    _Ton sang divin c'est le lait virginal!_

    Cette rose, elle est au sanctuaire,
    L'Ange voudrait s'en abreuver aussi;
    Offrant  Dieu sa sublime prire,
    Comme saint Jean il redit: _Le Voici!_
    Oui, le voici ce Verbe fait Hostie,
    Prtre ternel, Agneau sacerdotal!
    Le Fils de Dieu, c'est le Fils de Marie...
    _Le Pain de l'Ange est le lait virginal!_

    Le Sraphin se nourrit de la gloire,
    Du pur amour et du bonheur parfait;
    Moi, faible enfant, je ne vois au ciboire
    Que la couleur, la figure du lait.
    Mais c'est le lait qui convient  l'enfance,
    Du Coeur divin, l'amour est sans gal...
    O tendre amour, insondable puissance!
    _Ma blanche Hostie est le lait virginal!_

2 fvrier 1893.

[Illustration]




La Reine du ciel  sa petite Marie.

A une postulante nomme Marie.

Air: _Petit oiseau, dis, o vas-tu?_


    Je cherche un enfant qui ressemble
    A Jsus, mon unique Agneau,
    Afin de les cacher ensemble,
    Tous deux en un mme berceau.

    L'Ange de la sainte patrie
    De ce bonheur serait jaloux;
    Mais je le donne  toi, Marie,
    L'Enfant-Dieu sera ton Epoux!

    C'est toi-mme que j'ai choisie
    Pour tre de Jsus la soeur.
    Veux-tu lui tenir compagnie?
    Tu reposeras sur mon coeur!

    Je te bercerai sous le voile
    O se cache le Roi des cieux,
    Mon Fils sera la seule toile
    Dsormais brillante  tes yeux.

    Mais pour que, toujours, je t'abrite
    Sous mon voile, prs de Jsus,
    Il te faudra rester petite
    Avec d'enfantines vertus.

    Je veux que sur ton front rayonne
    La douceur et la puret;
    Mais la vertu que je te donne
    Surtout, c'est la _simplicit_.

    Le Dieu, l'Unique en trois Personnes,
    Qu'adorent les anges tremblants...
    L'Eternel veut que tu lui donnes
    Le simple nom de _Fleur des champs_!

    Comme une blanche pquerette
    Qui toujours regarde le ciel,
    Sois aussi la simple fleurette
    Du petit Enfant de Nol.

    Le monde mconnat les charmes
    Du Roi qui s'exile des cieux;
    Bien souvent tu verras des larmes
    Briller en ses doux petits yeux.

    Il faudra qu'oubliant tes peines
    Pour rjouir l'aimable Enfant,
    Tu bnisses tes nobles chanes,
    Et que tu chantes doucement...

    Le Dieu dont la toute-puissance
    Arrte le flot qui mugit,
    Empruntant les traits de l'enfance,
    Est devenu faible et petit.

    Le Verbe, Parole du Pre,
    Qui, pour toi, s'exile ici-bas,
    Mon doux Agneau, ton petit Frre,
    Enfant, ne te parlera pas!

    Le silence est le premier gage
    De son inexprimable amour.
    Comprenant ce muet langage,
    Tu l'imiteras chaque jour.

    Et si parfois Jsus sommeille,
    Tu reposeras prs de lui;
    Son Coeur divin, qui toujours veille,
    Te servira de doux appui!

    Ne t'inquite pas, Marie,
    De l'ouvrage de chaque jour;
    Ton seul travail en cette vie
    Doit tre uniquement l'_amour_!

    Et si quelqu'un vient  redire
    Que tes oeuvres ne se voient pas:
    J'aime _beaucoup_, pourras-tu dire:
    Voil mon travail ici-bas.

    Jsus tressera ta couronne,
    Si tu ne veux que son amour;
    Si ton coeur  lui s'abandonne,
    Il te fera rgner un jour.

    Aprs la nuit de cette vie,
    Tu verras son trs doux regard;
    Et l-haut ton me ravie
    Volera sans aucun retard...

Nol 1894.

[Illustration]




Dernire posie de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus.




Pourquoi je t'aime,  Marie!


Air: _La plainte du Mousse._


    Oh! je voudrais chanter, Mre, pourquoi je t'aime!
    Pourquoi ton nom si doux fait tressaillir mon coeur!
    Et pourquoi de penser  ta grandeur suprme
    Ne saurait  mon me inspirer de frayeur.
    Si je te contemplais dans ta sublime gloire,
    Et surpassant l'clat de tous les bienheureux;
    Que je suis ton enfant, je ne pourrais le croire.....
    Marie, ah! devant toi je baisserais les yeux.

    Il faut, pour qu'un enfant puisse chrir sa mre,
    Qu'elle pleure avec lui, partage ses douleurs.
    O Reine de mon coeur, sur la rive trangre,
    Pour m'attirer  toi, que tu versas de pleurs!
    En mditant ta vie crite en l'Evangile,
    J'ose te regarder et m'approcher de toi;
    Me croire ton enfant ne m'est pas difficile,
    Car je te vois mortelle et souffrant comme moi.

    Lorsqu'un Ange des cieux t'offre d'tre la Mre
    Du Dieu qui doit rgner toute l'ternit,
    Je te vois prfrer, quel tonnant mystre!
    L'ineffable trsor de la virginit.
    Je comprends que ton me,  Vierge immacule,
    Soit plus chre au Seigneur que le divin sjour.
    Je comprends que ton me, humble et douce valle,
    Contienne mon Jsus, l'Ocan de l'amour!

    Je t'aime, te disant la petite servante
    Du Dieu que tu ravis par ton humilit.
    Cette grande vertu te rend toute-puissante,
    Elle attire en ton coeur la Sainte Trinit!

    Alors l'Esprit d'amour te couvrant de son ombre,
    Le Fils gal au Pre en toi s'est incarn...
    De ses frres pcheurs bien grand sera le nombre,
    Puisqu'on doit l'appeler: _Jsus, ton premier-n!_

[Illustration: ORATOIRE

o se trouve actuellement la Vierge de la chambre de Thrse.

Cet oratoire communique avec la cellule de Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus dont ou voit la porte entr'ouverte.

L sont dposes journellement les nombreuses suppliques adresss  la
Servante de Dieu.)

    Marie, ah! tu le sais, malgr ma petitesse,
    Comme toi je possde en moi le Tout-Puissant.
    Mais je ne tremble pas en voyant ma faiblesse:
    Le trsor de la Mre appartient  l'enfant...
    Et je suis ton enfant,  ma Mre chrie!
    Tes vertus, ton amour ne sont-ils pas  moi?
    Aussi, lorsqu'en mon coeur descend la blanche Hostie,
    Jsus, ton doux Agneau, croit reposer en toi!

    Tu me le fais sentir, ce n'est pas impossible
    De marcher sur tes pas,  Reine des lus!
    L'troit chemin du ciel, tu l'as rendu visible
    En pratiquant toujours les plus humbles vertus.
    Marie, auprs de toi j'aime  rester petite;
    Des grandeurs d'ici-bas je vois la vanit.
    Chez sainte Elisabeth recevant ta visite,
    J'apprends  pratiquer l'ardente charit.

    L, j'coute  genoux, douce Reine des Anges,
    Le cantique sacr qui jaillit de ton coeur;
    Tu m'apprends  chanter les divines louanges,
    _A me glorifier en Jsus, mon Sauveur_.
    Tes paroles d'amour sont de mystiques roses
    Qui doivent embaumer les sicles  venir:
    En toi, _le Tout-Puissant a fait de grandes choses_:
    Je veux les mditer, afin de l'en bnir.

    Quand le bon saint Joseph ignore le miracle
    Que tu voudrais cacher dans ton humilit,
    Tu le laisses pleurer _tout prs du tabernacle_
    Qui voile du Sauveur la divine beaut.
    Oh! que je l'aime encor ton loquent silence!
    Pour moi, c'est un concert doux et mlodieux
    Qui me dit la grandeur et la toute-puissance
    D'une me qui n'attend son secours que des cieux...

    Plus tard,  Bethlem,  Joseph,  Marie,
    Je vous vois repousss de tous les habitants;
    Nul ne veut recevoir en son htellerie
    De pauvres trangers... la place est pour les grands!
    La place est pour les grands, et c'est dans une table
    Que la Reine des cieux doit enfanter un Dieu.
    O Mre du Sauveur, que je te trouve aimable!
    Que je te trouve grande en un si pauvre lieu!

    Quand je' vois l'Eternel envelopp de langes,
    Quand, du Verbe divin, j'entends le faible cri...
    Marie,  cet instant, envierais-je les Anges?
    Leur Seigneur adorable est mon Frre chri!
    Oh! que je te bnis, toi qui sur nos rivages
    As fait panouir cette divine Fleur!
    Que je t'aime, coutant les bergers et les mages,
    _Et gardant avec soin toute chose en ton coeur_!

    Je t'aime, te mlant avec les autres femmes
    Qui, vers le Temple saint, ont dirig leurs pas;
    Je t'aime, prsentant le Sauveur de nos mes
    Au bienheureux vieillard qui le presse en ses bras;
    D'abord en souriant j'coute son cantique;
    Mais bientt ses accents me font verser des pleurs...
    Plongeant dans l'avenir un regard prophtique,
    Simon te prsente _un glaive de douleurs_!

    O Reine des martyrs, jusqu'au soir de ta vie
    Ce glaive douloureux transpercera ton coeur.
    Dj tu dois quitter le sol de ta patrie,
    Pour viter d'un roi la jalouse fureur.
    Jsus sommeille en paix sous les plis de ton voile,
    Joseph vient te prier de partir  l'instant;
    Et ton obissance aussitt se dvoile:
    Tu pars sans nul retard et sans raisonnement.

    Sur la terre d'Egypte, il me semble,  Marie,
    Que dans la pauvret ton coeur reste joyeux;
    Car Jsus n'est-il pas la plus belle patrie?
    Que t'importe l'exil?... Tu possdes les cieux
    Mais  Jrusalem une amre tristesse,
    Comme un vaste ocan, vient inonder ton coeur...
    Jsus, pendant trois jours, se cache  ta tendresse.
    Alors c'est bien l'exil dans toute sa rigueur!

    Enfin tu l'aperois, et l'amour te transporte...
    Tu dis au bel Enfant qui charme les Docteurs:
    _O mon Fils, pourquoi donc agis-tu de la sorte?_
    _Voil ton pre et moi qui te cherchions en pleurs!_...
    Et l'Enfant-Dieu rpond--oh! quel profond mystre!--
    A la Mre qu'il aime et qui lui tend les bras:
    _Pourquoi me cherchiez-vous?_... _Aux oeuvres de mon Pre_
    _Je dois penser dj!... Ne ne le savez-vous pas?_

    L'Evangile m'apprend que, croissant en sagesse,
    A Marie,  Joseph, Jsus reste soumis;
    Et mon coeur me rvle avec quelle tendresse
    Il obit toujours  ses parents chris.
    Maintenant je comprends le mystre du Temple,
    La rponse, le ton de mon aimable Roi:
    Mre, ce doux Enfant veut que tu sois l'exemple
    De l'me qui le cherche en la nuit de la foi...

    Puisque le Roi des Cieux a voulu que sa Mre
    Ft soumise  la nuit,  l'angoisse du coeur,
    Alors, c'est donc un bien de souffrir sur la terre?
    Oui!... souffrir en aimant, c'est le plus pur bonheur!
    Tout ce qu'il m'a donn, Jsus peut le reprendre,
    Dis-lui de ne jamais se gner avec moi;
    Il peut bien se cacher, je consens  l'attendre
    Jusqu'au jour sans couchant o s'teindra ma foi.

    Je sais qu' Nazareth, Vierge pleine de grces,
    Tu vis trs pauvrement, ne voulant rien de plus;
    Point de ravissements, de miracles, d'extases
    N'embellissent ta vie,  Reine des lus!
    Le nombre des petits est bien grand sur la terre,
    Ils peuvent, sans trembler, vers toi lever les yeux;
    Par la commune voie, incomparable Mre,
    Il te plat de marcher pour les guider aux cieux!

    Pendant ce triste exil,  ma Mre chrie,
    Je veux vivre avec toi, te suivre chaque jour;
    Vierge, en te contemplant je me plonge ravie,
    Dcouvrant dans ton coeur des abmes d'amour!
    Ton regard maternel bannit toutes mes craintes:
    Il m'apprend  pleurer, il m'apprend  jouir.
    Au lieu de mpriser les jours de ftes saintes,
    Tu veux les partager, tu daignes les bnir.

    Des poux de Cana voyant l'inquitude
    Qu'ils ne peuvent cacher, car ils manquent de vin,
    Au Sauveur tu le dis, dans ta sollicitude,
    Esprant le secours de son pouvoir divin.
    Jsus semble d'abord repousser ta prire:
    _Qu'importe_, rpond-il, _femme,  vous comme  moi?_
    Mais, au fond de son coeur il te nomme sa _Mre_,
    Et son premier miracle il l'opre pour toi!

    Un jour que les pcheurs coutent la doctrine
    De Celui qui voudrait au ciel les recevoir:
    Je te trouve avec eux, Mre, sur la colline;
    Quelqu'un dit  Jsus que tu voudrais le voir.
    Alors ton divin Fils, devant la foule entire,
    De son amour pour nous montre l'immensit;
    Il dit: _Quel est mon frre, et ma soeur, et ma mre_,
    _Si ce n'est celui-l qui fait ma volont_?

    O Vierge immacule,  Mre la plus tendre!
    En coutant Jsus tu ne t'attristes pas,
    Mais tu te rjouis qu'il nous fasse comprendre
    Que notre me devient _sa famille_ ici-bas.
    Oui, tu te rjouis qu'il nous donne sa vie,
    Les trsors infinis de sa Divinit!
    Comment ne pas t'aimer, te bnir,  Marie!
    Voyant,  notre gard, ta gnrosit?...

    Tu nous aimes vraiment comme Jsus nous aime,
    Et tu consens pour nous  t'loigner de lui.
    Aimer, c'est tout donner, et se donner soi-mme:
    Tu voulus le prouver en restant notre appui.
    Le Sauveur connaissait ton immense tendresse,
    Il savait les secrets de ton coeur maternel...
    Refuge des pcheurs, c'est  toi qu'il nous laisse
    Quand il quitte la croix pour nous attendre au ciel!

    Tu m'apparais, Marie, au sommet du Calvaire,
    _Debout, prs de la Croix_, comme un prtre  l'autel;
    Offrant, pour apaiser la justice du Pre,
    Ton bien-aim Jsus, le doux Emmanuel.
    Un prophte l'a dit,  Mre dsole:
    _Il n'est pas de douleur semblable  ta douleur!_
    O Reine des martyrs, en restant exile,
    Tu prodigues pour nous tout le sang de ton coeur!

    La maison de saint Jean devient ton seul asile;
    Le fils de Zbde a remplac Jsus!
    C'est le dernier dtail que donne l'Evangile:
    De la Vierge Marie il ne me parle plus...
    Mais son profond silence,  ma Mre chrie,
    Ne rvle-t-il pas que le Verbe ternel
    Veut lui-mme chanter les secrets de ta vie
    Pour charmer tes enfants, tous les lus du ciel?

    Bientt je l'entendrai cette douce harmonie;
    Bientt, dans le beau ciel, je vais aller te voir!
    _Toi qui vins me sourire au matin de ma vie,
    Viens me sourire encor... Mre, voici le soir!_
    Je ne crains plus l'clat de ta gloire suprme;
    Avec toi j'ai souffert... et je veux maintenant
    _Chanter sur tes genoux, Vierge, pourquoi je t'aime.....
    Et redire  jamais que je suis ton enfant!_

Mai 1897.

[Illustration]




A saint Joseph.


Air: _Par les chants les plus magnifiques._

    Joseph, votre admirable vie
    Se passa dans l'humilit;
    Mais de Jsus et de Marie
    Vous contempliez la beaut!
    Le Fils de Dieu dans son enfance,
    Plus d'une fois, avec bonheur,
    Soumis  votre obissance
    S'est repos sur votre coeur!

    Comme vous dans la solitude
    Nous servons Marie et Jsus;
    Leur plaire est notre seule tude,
    Nous ne dsirons rien de plus.
    Sainte Thrse, Notre Mre,
    En vous se confiait toujours;
    Elle assure que sa prire
    Vous l'exauciez d'un prompt secours.

    Quand l'preuve sera finie,
    Nous en avons le doux espoir,
    Prs de la divine Marie,
    O Pre, nous irons vous voir!
    Alors nous lirons votre histoire
    Inconnue au monde mortel;
    Nous dcouvrirons votre gloire
    Et la chanterons dans le ciel.

[Illustration]




A mon Ange gardien.


Air: _Par les chants les plus magnifiques._

    Glorieux gardien de mon me,
    Toi qui brilles dans le beau ciel
    Comme une douce et pure flamme,
    Prs du trne de l'Eternel;
    Tu viens pour moi sur cette terre,
    Et m'clairant de ta splendeur,
    Bel Ange, tu deviens mon frre,
    Mon ami, mon consolateur!

    Connaissant ma grande faiblesse,
    Tu me diriges par la main;
    Et je te vois, avec tendresse,
    Oter la pierre du chemin.
    Toujours ta douce voix m'invite
    A ne regarder que les cieux;
    Plus tu me vois humble et petite,
    Et plus ton front est radieux.

    O toi qui traverses l'espace
    Plus promptement que les clairs,
    Vole bien souvent  ma place
    Auprs de ceux qui me sont chers;
    De ton aile sche leurs larmes,
    Chante combien Jsus est bon!
    Chante que souffrir a des charmes,
    Et tout bas murmure mon nom.

    Je veux, pendant ma courte vie,
    Sauver mes frres les pcheurs;
    O bel Ange de la patrie,
    Donne-moi tes saintes ardeurs.
    Je n'ai rien que mes sacrifices,
    Et mon austre pauvret;
    Unis  tes pures dlices,
    Offre-les  la Trinit.

    A toi, le royaume et la gloire,
    Les richesses du Roi des rois.
    A moi, le Pain du saint ciboire,
    A moi, le trsor de la Croix.
    Avec la Croix, avec l'Hostie,
    Avec ton cleste secours,
    J'attends en paix, de l'autre vie,
    Le bonheur qui dure toujours!

Fvrier 1897.

[Illustration]




A mes petits Frres du ciel, les saints Innocents.


Air: _Le fil de la Vierge_ ou _La Rose mousse_.

     Le Seigneur rassemblera les petits Agneaux et les prendra sur son
     sein. Is., XL, II.

     Heureux ceux que Dieu tient pour justes sans les oeuvres! car 
     l'gard de ceux qui font les oeuvres, la rcompense n'est point
     regarde comme une grce, mais comme une chose due. C'est donc
     gratuitement que ceux qui ne font pas les oeuvres sont justifis
     par la grce, en vertu de la Rdemption dont Jsus-Christ est
     l'Auteur.

Rom., IV, 4, 5, 6.

    Heureux petits enfants! avec quelles tendresses
                Le Roi des cieux
    Vous bnit autrefois, et combla de caresses
                Vos fronts joyeux!
    De tous les Innocents vous tiez la figure,
                Et j'entrevois
    Les biens que, dans le ciel, vous donne sans mesure
                Le Roi des rois.

    Vous avez contempl les immenses richesses
                Du paradis,
    Avant d'avoir connu nos amres tristesses,
                Chers petits lis!
    O boutons parfums, moissonns ds l'aurore
                Par le Seigneur...
    Le doux soleil d'amour qui sut vous faire clore,
                Ce fut son Coeur!

    Quels ineffables soins, quelle tendresse exquise,
                Et quel amour
    Vous prodigue ici-bas notre Mre l'Eglise,
                Enfants d'un jour!
    Dans ses bras maternels vous ftes en prmices
                Offerts  Dieu.
    Toute l'ternit vous ferez les dlices
                Du beau ciel bleu.

    Enfants, vous composez le virginal cortge
                Du doux Agneau;
    Et vous pouvez redire, tonnant privilge!
                Un chant nouveau.
    Vous tes, sans combats, parvenus  la gloire
                Des conqurants;
    Le Sauveur a pour vous remport la victoire,
                Vainqueurs charmants!

    On ne voit point briller de pierres prcieuses
                Dans vos cheveux,
    Seul, le reflet dor de vos boucles soyeuses
                Ravit les cieux...
    Les trsors des lus, leurs palmes, leurs couronnes,
                Tout est  vous!
    Dans la sainte patrie, enfants, vos riches trnes
                Sont leurs genoux.

    Ensemble vous jouez avec les petits anges
                Prs de l'autel;
    Et vos chants enfantins, gracieuses phalanges,
                Charment le ciel!
    Le bon Dieu vous apprend comment il fait les roses,
                L'oiseau, les vents;
    Nul gnie ici-bas ne sait autant de choses
                Que vous, Enfants!

    Du firmament d'azur, soulevant tous les voiles
                Mystrieux,
    En vos petites mains vous prenez les toiles
                Aux mille feux.
    En courant vous laissez une trace argente;
                Souvent le soir,
    Quand je vois la blancheur de la route lacte,
                Je crois vous voir.....

    Dans les bras de Marie, aprs toutes vos ftes,
                Vous accourez;
    Sous son voile toil cachant vos blondes ttes,
                Vous sommeillez...

    Charmants petits lutins, votre enfantine audace
                Plat au Seigneur;
    Vous osez caresser son adorable Face,
                Quelle faveur!

    C'est vous que le Seigneur me donna pour modle,
                Saints Innocents!
    Je veux tre ici-bas votre image fidle,
                Petits enfants.
    Ah! daignez m'obtenir les vertus de l'enfance;
                Votre candeur,
    Votre abandon parfait, votre aimable innocence
                Charment mon coeur.

    O Seigneur, tu connais de mon me exile
                Les voeux ardents:
    Je voudrais moissonner, beau Lis de la valle,
                Des lis brillants...
    Ces boutons printaniers, je les cherche et les aime
                Pour ton plaisir;
    Sur eux daigne verser l'eau sainte du baptme:
                Viens les cueillir!

    Oui, je veux augmenter la candide phalange
                Des Innocents;
    Ma joie et mes douleurs, j'offre tout en change
                D'mes d'enfants.
    Parmi ces Innocents je rclame une place,
                Roi des lus,
    Comme eux je veux au ciel baiser ta douce Face,
                O mon Jsus!

Fvrier 1897.

[Illustration]




La mlodie de sainte Ccile.


     Pendant le son des instruments, Ccile chantait en son coeur.

OFF. DE L'EGLISE.

    O Sainte du Seigneur, je contemple ravie
    Le sillon lumineux qui demeure aprs toi;
    Je crois entendre encor ta douce mlodie,
    Oui, ton cleste chant arrive jusqu' moi!
    De mon me exile coute la prire,
    Laisse-moi reposer sur ton coeur virginal:
    Ce lis immacul qui brilla sur la terre
    D'un clat merveilleux et presque sans gal.

    O trs chaste colombe, en traversant la vie
    Tu ne cherchas jamais d'autre poux que Jsus;
    Ayant choisi ton me, il se l'tait unie,
    La trouvant embaume et riche de vertus.
    Cependant un mortel, radieux de jeunesse,
    Respira ton parfum, blanche et cleste fleur;
    Afin de te cueillir, de gagner ta tendresse,
    Valrien voulut te donner tout son coeur.
    Bientt il prpara des noces magnifiques,
    Son palais retentit de chants mlodieux;
    Mais ton coeur virginal redisait des cantiques
    Dont l'cho tout divin s'levait jusqu'aux cieux...
    Que pouvais-tu chanter si loin de ta patrie,
    Et voyant prs de toi ce fragile mortel?
    Sans doute tu voulais abandonner la vie
    Et t'unir pour jamais  Jsus dans le ciel?
    Mais non! j'entends vibrer ta lyre sraphique,
    Lyre de ton amour, dont l'accent fut si doux;
    Tu chantais au Seigneur ce sublime cantique:
    _Conserve mon coeur pur, Jsus, mon tendre Epoux!_
    Ineffable abandon! divine mlodie!
    Tu rvles l'amour par ton cleste chant:
    L'amour qui ne craint pas, qui s'endort et s'oublie
    Sur le Coeur de son Dieu, comme un petit enfant...

    Dans la vote d'azur parut la blanche toile
    Qui venait clairer, de ses timides feux,
    La lumineuse nuit qui nous montra sans voile
    Le virginal amour des poux dans les cieux.
    . . . . . . . . . . . . . . . .

    Alors Valrien rvait la jouissance,
    Ccile, ton amour tait tout son dsir;
    Il trouva plus encor dans ta noble alliance:
    Tu lui montras d'en haut l'ternel avenir!
    Jeune ami, lui dis-tu, prs de moi toujours veille
    Un Ange du Seigneur qui garde mon coeur pur;
    Il ne me quitte pas, mme quand je sommeille,
    Et me couvre joyeux de ses ailes d'azur.
    La nuit, je vois briller son aimable visage
    D'un clat bien plus doux que les feux du matin;
    Sa face me parat la transparente image,
    Le pur rayonnement du Visage divin.
    Valrien reprit: Montre-moi ce bel Ange,
    Afin qu' ton serment je puisse ajouter foi;
    Autrement, crains dj que mon amour ne change
    En terrible fureur, en haine contre toi.

    O colombe cache aux fentes de la pierre,
    Tu ne redoutais pas les filets du chasseur!
    La Face de Jsus te montrait sa lumire,
    L'Evangile sacr reposait sur ton coeur...
    Tu lui dis aussitt avec un doux sourire:
    Mon cleste Gardien exauce ton dsir;
    Bientt tu le verras, il daignera te dire
    Que pour voler aux cieux, tu dois tre martyr...
    Mais avant de le voir, il faut que le baptme
    Rpande dans ton me une sainte blancheur;
    Il faut que le vrai Dieu l'habite par lui-mme,
    Il faut que l'Esprit-Saint donne vie  ton coeur.

    Le Verbe, Fils du Pre, et le Fils de Marie,
    Dans son immense amour s'immole sur l'autel;
    Tu dois aller t'asseoir au Banquet de la vie,
    Afin de recevoir Jsus, le Pain du ciel.
    Alors le Sraphin t'appellera son frre,
    Et, voyant dans ton coeur le trne de son Dieu,
    Il te fera quitter les plages de la terre;
    Tu verras le sjour de cet esprit de feu.
    --Je sens brler mon coeur d'une nouvelle flamme,
    S'cria, transform, l'ardent patricien;
    Je veux que le Seigneur habite dans mon me,
    Ccile, mon amour sera digne du tien!

    Revtu de la robe, emblme d'innocence,
    Valrien put voir le bel Ange des deux;
    Il contempla ravi sa sublime puissance,
    Il vit le doux clat de son front radieux.
    Le brillant Sraphin tenait de fraches roses,
    Il tenait de beaux lis clatants de blancheur...
    Dans les jardins du ciel, ces fleurs taient closes
    Sous les rayons d'amour de l'Astre crateur.

    --Epoux chris des cieux, les roses du martyre
    Couronneront vos fronts, dit l'Ange du Seigneur.
    Il n'est pas une voix, il n'est pas une lyre
    Capable de chanter cette grande faveur.
    Je m'abme en mon Dieu, je contemple ses charmes,
    Mais je ne puis pour lui m'immoler et souffrir,
    Je ne puis lui donner ni mon sang, ni mes larmes;
    Pour dire mon amour, je ne saurais mourir.
    La puret, de l'Ange est le brillant partage,
    Son immense bonheur ne doit jamais finir;
    Mais sur le Sraphin vous avez l'avantage:
    Vous pouvez tre purs et vous pouvez souffrir!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    De la virginit, vous voyez le symbole
    Dans ces lis embaums, doux prsent de l'Agneau;
    Vous serez couronns de la blanche aurole,
    Vous chanterez toujours le cantique nouveau...
    Votre chaste union enfantera des mes
    Qui ne rechercheront d'autre poux que Jsus;
    Vous les verrez briller comme de pures flammes,
    Prs du trne divin, au sjour des lus.

    Ccile, prte-moi ta douce mlodie;
    Je voudrais convertir  Jsus tant de coeurs!
    Je voudrais, comme toi, sacrifier ma vie,
    Je voudrais lui donner tout mon sang et mes pleurs...
    Obtiens-moi de goter, sur la rive trangre,
    Le parfait abandon, ce doux fruit de l'amour;
    O Sainte de mon coeur! bientt, loin de la terre,
    Obtiens-moi de voler prs de toi, sans retour...

    28 avril 1893.

[Illustration]




Cantique de sainte Agns.


Air: _Le Lac_ (NIEDERMEYER).


    Le Christ est mon amour, il est toute ma vie,
    Il est le Fianc qui seul ravit mes yeux;
    J'entends dj vibrer de sa douce harmonie
            Les sons mlodieux.

    Mes cheveux sont orns de pierres prcieuses,
    Dj brille  mon doigt son anneau nuptial;
    Il a daign couvrir d'toiles lumineuses
            Mon manteau virginal.

    Il a par ma main de perles sans pareilles,
    Il a mis  mon cou des colliers de grand prix;
    En ce jour bienheureux, brillent  mes oreilles
            De clestes rubis.

    Oui, je suis fiance  Celui que les Anges
    Serviront en tremblant toute l'ternit;
    La lune et le soleil racontent ses louanges,
            Admirent sa beaut.

    Son empire est le ciel, sa nature est divine,
    Une Vierge ici-bas, pour Mre, il se choisit;
    Son Pre est le vrai Dieu qui n'a pas d'origine,
            Il est un pur esprit.

    Lorsque j'aime le Christ et lorsque je le touche,
    Mon coeur devient plus pur, je suis plus chaste encor;
    De la virginit, le baiser de sa bouche
            M'a donn le trsor...

    Il a dj pos son signe sur ma face,
    Afin que nul amant n'ose approcher de moi;
    Mon coeur est soutenu par la divine grce
            De mon aimable Roi.

    De son sang prcieux je suis tout empourpre,
    Je crois goter dj les dlices du ciel!
    Et je puis recueillir sur sa bouche sacre
            Le lait avec le miel.

    Aussi je ne crains rien, ni le fer, ni la flamme,
    Non, rien ne peut troubler mon ineffable paix;
    Et le feu de l'amour qui consume mon me
            Ne s'teindra jamais...

    21 janvier 1896.




Au Vnrable Thophane Vnard.

Air: _Les adieux du Martyr._


    Tous les lus clbrent tes louanges,
    O Thophane, anglique martyr!
    Et je le sais, dans les saintes phalanges,
    Le Sraphin aspire  te servir.
    Ne pouvant pas, sur la rive trangre,
    Mler ma voix  celle des lus,
    Je veux du moins, sur cette pauvre terre,
    Prendre ma lyre et chanter tes vertus.

    Ton court exil fut comme un doux cantique
    Dont les accents savaient toucher les coeurs,
    Et, pour Jsus, ton me potique,
    A chaque instant, faisait natre des fleurs...
    En t'levant vers la cleste sphre,
    Ton chant d'adieu fut encore printanier;
    Tu murmurais: _Moi, petit phmre,
    Dans le beau ciel, je m'en vais le premier!_

    Heureux martyr,  l'heure du supplice,
    Tu savourais le bonheur de souffrir!
    Souffrir pour Dieu te semblait un dlice;
    En souriant, tu sus vivre et mourir.
    A ton bourreau tu t'empressas de dire,
    Lorsqu'il t'offrit d'abrger ton tourment:
    _Plus durera mon douloureux martyre,
    Mieux a vaudra, plus je serai content!_

    Lis virginal, au printemps de ta vie,
    Le Roi du ciel entendit ton dsir;
    Je vois en toi _la fleur panouie
    Que le Seigneur cueillit pour son plaisir_.
    Et maintenant tu n'es plus exile,
    Les bienheureux admirent ta splendeur;
    Rose d'amour, la Vierge immacule
    De ton parfum respire la fracheur...

    Soldat du Christ, ah! prte-moi tes armes;
    Pour les pcheurs, je voudrais ici-bas
    Lutter, souffrir, donner mon sang, mes larmes;
    Protge-moi, viens soutenir mon bras.
    Je veux pour eux, ne cessant pas la guerre,
    Prendre d'assaut le royaume de Dieu;
    Car le Seigneur apporta sur la terre,
    Non pas la paix, mais le glaive et le feu.

    Je la chris, cette plage infidle
    Qui fut l'objet de ton ardent amour;
    Avec bonheur je volerais vers elle,
    Si mon Jsus le demandait un jour...
    Mais devant lui s'effacent les distances;
    Il n'est qu'un point tout ce vaste univers!
    Mes actions, mes petites souffrances
    Font aimer Dieu jusqu'au del des mers.

    Ah! si j'tais une fleur printanire
    Que le Seigneur voult bientt cueillir!
    Descends du ciel  mon heure dernire,
    Je t'en conjure,  bienheureux Martyr!
    De ton amour aux virginales flammes,
    Viens m'embraser en ce sjour mortel,
    Et je pourrai voler avec tes mes
    Qui formeront ton cortge ternel.

    2 fvrier 1897.

[Illustration]




TROISIME PARTIE




La Bergre de Domremy coutant ses Voix.

Fragments.

RCRATION PIEUSE


    Moi, Jeanne la bergre,
    Je chris mon troupeau;
    Ma houlette est lgre
    Et j'aime mon fuseau.

    J'aime la solitude
    De ce joli bosquet;
    J'ai la douce habitude
    D'y venir en secret.

    J'y tresse une couronne
    De belles fleurs des champs;
    Je l'offre  la Madone
    Avec mes plus doux chants.

    J'admire la nature,
    Les fleurs et les oiseaux;
    Du ruisseau qui murmure
    Je contemple les eaux.

    Les vallons, les campagnes
    Rjouissent mes yeux;
    Le sommet des montagnes
    Me rapproche des cieux.

    J'entends des voix tranges
    Qui viennent m'appeler...
    Je crois bien que les anges
    Doivent ainsi parler.

    J'interroge l'espace,
    Je contemple les cieux;
    Je ne vois nulle trace
    D'tres mystrieux.

    Franchissant le nuage
    Qui doit me les voiler,
    Au cleste rivage
    Que ne puis-je voler!

           *       *       *       *       *

    _Sainte Catherine et Sainte Marguerite._

    Air: _L'Ange et l'me_.

    Aimable enfant, notre douce compagne,
    Ta voix si pure a pntr le ciel,
    L'Ange gardien qui toujours t'accompagne
    A prsent tes voeux  l'Eternel.

    Nous descendons de son cleste empire,
    O nous rgnons pour une ternit;
    C'est par nos voix que Dieu daigne te dire
              Sa volont.

    Il faut partir pour sauver la patrie,
    Garder sa foi, lui conserver l'honneur;
    Le Roi des cieux et la Vierge Marie
    Sauront toujours rendre ton bras vainqueur.

    (_Jeanne pleure._)

    Console-toi, Jeanne, sche tes larmes,
    Prte l'oreille et regarde les cieux:
    L, tu verras que souffrir a des charmes,
    Tu jouiras de chants harmonieux.

    Ces doux refrains fortifieront ton me
    Pour le combat qui doit bientt venir;
    Jeanne, il te faut un amour tout de flamme,
            Tu dois souffrir!

        Pour l'me pure, en la nuit de la terre,
        L'unique gloire est de porter la croix;
        Un jour au ciel, ce sceptre tout austre
        Sera plus beau que le sceptre des rois.


        _Saint Michel._

        Air: _Partez, hrauts_.

        Je suis Michel, le gardien de la France,
        Grand Gnral au royaume des cieux;
        Jusqu'aux enfers j'exerce ma puissance,
        Et le dmon en est tout envieux.
        Jadis aussi, trs brillant de lumire,
        Satan voulut rgner dans le saint lieu;
        Mais je lanai comme un bruit de tonnerre
          Ces mots: _Qui peut galer Dieu?_

        Au mme instant la divine vengeance,
        Creusant l'abme, y plongea Lucifer;
    Car pour l'ange orgueilleux il n'est point de clmence,
              Il mrite l'enfer.

        Oui, c'est l'orgueil qui, renversant cet ange,
        De Lucifer a fait un rprouv:
        Plus tard aussi, l'homme chercha la fange,
        Mais de secours il ne fut pas priv.
        C'est l'Eternel, le Verbe gal au Pre,
        Qui, revtant la pauvre humanit,
        Rgnra son oeuvre tout entire
          Par sa profonde humilit.

        Ce mme Dieu daigne sauver la France;
        Mais ce n'est pas par un grand conqurant.
    Il rejette l'orgueil et prend de prfrence
                Un faible bras d'enfant.

        Jeanne, c'est toi que le ciel a choisie,
        Il faut partir pour rpondre  sa voix;
        Il faut quitter tes agneaux, ta prairie,
        Ce frais vallon, la campagne et les bois.
        Arme ton bras! vole et sauve la France!
        Va... ne crains rien, mprise le danger;
        Va! je saurai couronner ta vaillance,
          Et tu chasseras l'tranger.

        Prends cette pe et la porte  la guerre;
        Depuis longtemps Dieu la gardait pour toi:
    Prends pour ton tendard une blanche bannire,
              Et va trouver le roi...


_Jeanne seule._

Air: _La plainte du Mousse_.

    Pour vous seul,  mon Dieu, je quitterai mon pre,
    Tous mes parents chris et mon clocher si beau.
    Pour vous je vais partir et combattre  la guerre,
    Pour vous je vais laisser mon vallon, mon troupeau.
    Au lieu de mes agneaux je conduirai l'arme...
    Je vous donne ma joie et mes dix-huit printemps!
    Pour vous plaire, Seigneur, je manierai l'pe,
    Au lieu de me jouer avec les fleurs des champs.
    Ma voix, qui se mlait au souffle de la brise,
    Doit bientt retentir jusqu'au sein du combat;
    Au lieu du son rveur d'une cloche indcise,
    J'entendrai le grand bruit d'un peuple qui se bat!
    Je dsire la croix, j'aime le sacrifice:
    Ah! daignez m'appeler, je suis prte  souffrir.
    Souffrir pour votre amour,  Matre, c'est dlice!
    Jsus, mon Bien-Aim, pour vous je veux mourir...

_Saint Michel._

Air: _Les Rameaux_ (de FAURE).

    Il en est temps, Jeanne, tu dois partir.
    C'est le Seigneur qui t'arme pour la guerre;
    Fille de Dieu, ne crains pas de mourir,
    Bientt viendra l'ternelle lumire!


_Sainte Marguerite._

    O douce enfant, tu rgneras.


_Sainte Catherine._

    Tu suivras de l'Agneau la trace virginale...


_Les deux Saintes ensemble._

        Comme nous tu chanteras
    Du Dieu Trs-Haut, la puissance royale.


    _Saint Michel._

      Jeanne, ton nom est crit dans les cieux,
      Avec les noms des sauveurs de la France;
      Tu brilleras d'un clat merveilleux,
      Comme une reine en sa magnificence.

    _Les saintes offrant  Jeanne la palme et la couronne._

      Avec bonheur nous contemplons
    Ce reflet qui dj sur ta tte rayonne,
            Et du ciel nous t'apportons.


    _Sainte Catherine._

      La palme du martyre.


    _Sainte Marguerite._

                      Et la couronne.


    _Saint Michel, prsentant l'pe._

      Il faut combattre avant d'tre vainqueur;
      Non, pas encor la palme et la couronne!
      Mrite-les dans les champs de l'honneur;
      Jeanne, entends-tu le canon qui rsonne?


    _Les Saintes ensemble._

        Dans les combats nous te suivrons,
    Nous te ferons toujours remporter la victoire,
          Et bientt nous poserons
      Sur ton front pur l'aurole de gloire.


    _Jeanne seule._

          Avec vous, saintes bien-aimes,
          Je ne craindrai pas le danger;
          Je prierai le Dieu des armes,
          Et je chasserai l'tranger.
          J'aime la France, ma patrie;
          Je veux lui conserver la foi,
          Je lui sacrifierai ma vie
          Et je combattrai pour mon roi.
          Non, je ne crains pas de mourir,
          C'est l'ternit que j'espre.
          Maintenant qu'il me faut partir,
          O mon Dieu, consolez ma mre...
          Saint Michel, daignez me bnir!


    _Saint Michel._

      J'entends dj tous les lus du ciel
      Chanter joyeux en coutant la lyre
      Du Pape-Roi, du Pontife immortel
      Appelant Jeanne _une sainte Martyre_.

      J'entends l'univers proclamer
    Les vertus de l'enfant qui fut humble et pieuse;
              Et je vois Dieu confirmer
      Le beau nom de Jeanne _la Bienheureuse!_

      En ces grands jours la France souffrira,
      L'impit souillera son enceinte;
      De Jeanne, alors, la gloire brillera;
      Toute me pure invoquera la Sainte.

        Des voix monteront vers les cieux,
    S'harmonisant en choeur, vibrantes d'esprance:
          Jeanne d'Arc, entends nos voeux;
    Une seconde fois, sauve la France!

    1894.

[Illustration]





Hymne de Jeanne d'Arc aprs ses victoires.

Air: _Les regrets de Mignon._


    A vous tout l'honneur et la gloire,
    O mon Dieu, Seigneur tout-puissant!
    Vous m'avez donn la victoire
    A moi, faible et timide enfant.
    Et vous,  ma divine Mre,
    Bel astre toujours radieux,
    Vous avez t ma lumire,
    Me protgeant du haut des cieux!
    De votre clatante blancheur,
    O douce et lumineuse toile,
    Quand donc verrai-je la splendeur?
    Quand serai-je sous votre voile,
    Me reposant sur votre coeur?...

    Mon me en l'exil de la terre
    Aspire au bonheur ternel;
    Rien ne saurait la satisfaire...
    Il lui faut son Dieu dans le ciel!
    Mais, avant de le voir sans ombre,
    Je veux combattre pour Jsus,
    Lui gagner des mes sans nombre,
    Je veux l'aimer de plus en plus.
    L'exil passera comme un jour;
    Bientt au cleste rivage
    Je m'envolerai sans retour;
    Bientt, sans ombre, sans nuage,
    Je verrai Jsus, mon amour!

[Illustration]




Prire de Jeanne d'Arc dans sa prison.

Air: _La plainte du Mousse_.


    Mes voix me l'ont prdit: me voici prisonnire;
    Je n'attends de secours que de vous,  mon Dieu!
    Pour votre seul amour j'ai quitt mon vieux pre,
    Ma campagne fleurie et mon ciel toujours bleu;
    J'ai quitt mon vallon, ma mre bien-aime,
    Et montrant aux guerriers l'tendard de la croix,
    Seigneur, en votre nom j'ai command l'arme:
    Les plus grands gnraux ont entendu ma voix.

    Une sombre prison, voil ma rcompense,
    Le prix de mes travaux, de mon sang, de mes pleurs!...
    Je ne reverrai plus les lieux de mon enfance,
    Ma riante prairie avec ses mille fleurs...
    Je ne reverrai plus la montagne lointaine
    Dont le sommet neigeux se plonge dans l'azur,
    Et je n'entendrai plus, de la cloche incertaine,
    Le son doux et rveur onduler dans l'air pur...

    Dans mon cachot obscur, je cherche en vain l'toile
    Qui scintille le soir au firmament si beau!
    La feuille, au printemps, qui me servait de voile,
    Lorsque je m'endormais en gardant mon troupeau.
    Ici, quand je sommeille au milieu de mes larmes,
    Je rve les parfums, la fracheur du matin;
    Je rve mon vallon, les bois remplis de charmes,
    Mais le bruit de mes fers me rveille soudain...

           *       *       *       *       *

    Seigneur, pour votre amour j'accepte le martyre,
    Je ne redoute plus ni la mort, ni le feu.
    C'est vers vous,  Jsus, que mon me soupire;
    Je n'ai plus qu'un dsir, et c'est vous,  mon Dieu!
    Je veux prendre ma croix, doux Sauveur, et vous suivre,
    Mourir pour votre amour, je ne veux rien de plus.
    Je dsire mourir pour commencer  vivre,
    Je dsire mourir pour m'unir  Jsus.

    1894.




Les Voix de Jeanne pendant son martyre.

Air: _Au sein de l'heureuse patrie._


    Nous descendons de la rive ternelle
    Pour te sourire et t'emporter aux cieux;
    Vois en nos mains la couronne immortelle
    Qui brillera sur ton front glorieux.

        Viens avec nous, vierge chrie,
        Oh! viens en notre beau ciel bleu;
        Quitte l'exil pour la patrie,
          Viens jouir de la vie,
            Fille de Dieu!

    De ce bcher la flamme est embrase,
    Mais plus ardent est l'amour de ton Dieu;
    Bientt pour toi l'ternelle rose
    Va remplacer le supplice du feu.

        Enfin voici la dlivrance,
        Regarde, ange librateur...
        Dj la palme se balance,
          Vers toi Jsus s'avance,
            Fille au grand coeur!

    Vierge martyre, un instant de souffrance
    Va te conduire au repos ternel.
    Ne pleure pas, ta mort sauve la France;
    A ses enfants tu dois ouvrir le ciel!


    _Jeanne, expirant._

        J'entre dans l'ternelle vie,
        Je vois les anges, les lus...
        Je meurs pour sauver ma patrie!
          Venez, Vierge Marie;
            _Jsus... Jsus!..._




Le jugement divin.

Air: _Mignon regrettant sa patrie._


    Je te rponds d'en haut, puisque ta voix m'appelle;
    Je brise le lien qui t'enchane en ces lieux.
    Oh I vole jusqu' moi, colombe toute belle,
    Viens... l'hiver est pass; viens rgner dans les cieux!
            Jeanne, ton Ange te rclame,
            Et moi, le Juge de ton me,
            En toi, toujours, je le proclame,
          J'ai vu briller la flamme de l'amour.

            Oh! viens, tu seras couronne,
            Tes pleurs, je veux les essuyer.
            De l'exil l'ombre est dcline,
            Je veux te donner mon baiser!

                Avec tes compagnes,
                Viens sur les montagnes;
                Et dans les campagnes,
                Tu suivras l'Agneau.

                O ma bien-aime,
                Je t'ai rclame;
                Chante, transforme,
                Le refrain nouveau.

                De tous les saints Anges,
                Les blanches phalanges
                Chantent tes louanges
                Prs de l'Eternel.

                Timide bergre,
                Vaillante guerrire,
                Ton nom sur la terre
                Doit tre immortel.
                Timide bergre,
                Vaillante guerrire,
              Je te donne le ciel!...




Le cantique du triomphe.

Air: _Oui, je le crois, elle est immacule_.


    _Les Saints_.

      Elle est  toi l'immortelle couronne;
    Martyre du Seigneur, cette palme est  toi.
    Nous t'avons prpar cet admirable trne,
                Tout prs du Roi.

    Ah! reste dans les cieux, Jeanne, colombe pure
    Echappe  jamais du filet des chasseurs.
    Tu trouveras ici le ruisseau qui murmure,
        L'espace avec des champs en fleurs.

      Prends ton essor, ouvre tes blanches ailes,
    Et tu pourras voler en chaque toile d'or;
    Tu pourras visiter les votes ternelles.
                Prends ton essor!

    Jeanne, plus d'ennemis, plus de prison obscure,
    Le brillant Sraphin va te nommer sa soeur;
    Epouse de Jsus, ton Bien-Aim t'assure
        L'ternel repos sur son Coeur!


    _Jeanne._

      Il est  moi... quelle douceur extrme!
    Tout le ciel est  moi!


    _Les Saints._

                            Tout le ciel est  toi!


    _Jeanne._

    Les anges et les saints, Marie et Dieu lui-mme,
                Ils sont  moi!

           *       *       *       *       *


    _Les Saints._

    Des sicles ont pass sur la terre lointaine
    Depuis l'instant heureux o tu volas au ciel.
    Mille ans sont comme un jour en la cleste plaine;
        Mais ce jour doit tre ternel!


    _Jeanne._

      Jour ternel, sans ombre, sans nuage,
    Nul ne me ravira ton clat immortel.
    Du monde elle a pass la fugitive image...
                A moi le ciel!


    _Les Saints._

                A toi le ciel!




Prire de la France  la Vnrable Jeanne d'Arc.

Air: _Rappelle-toi_.


      Oh! souviens-toi, Jeanne, de ta patrie,
      De tes vallons tout maills de fleurs.
      Rappelle-toi la riante prairie
      Que tu quittas pour essuyer mes pleurs.
    O Jeanne, souviens-toi que tu sauvas la France.
    Comme un ange des cieux tu guris ma souffrance,
            Ecoute dans la nuit
            La France qui gmit:
              Rappelle-toi!

      Rappelle-toi tes brillantes victoires,
      Les jours bnis de Reims et d'Orlans;
      Rappelle-toi que tu couvris de gloire,
      Au nom de Dieu, le royaume des Francs.
    Maintenant, loin de toi, je souffre et je soupire.
    Viens encor me sauver, Jeanne, douce martyre!
              Daigne briser mes fers...
              Des maux que j'ai soufferts,
                Oh! souviens-toi!

      Je viens  toi, les bras chargs de chanes,
      Le front voil, les yeux baigns de pleurs;
      Je ne suis plus grande parmi les reines,
      Et mes enfants m'abreuvent de douleurs!
    Dieu n'est plus rien pour eux! Ils dlaissent leur Mre
    O Jeanne, prends piti de ma tristesse amre!
              Reviens, fille au grand coeur.
              Ange librateur,
                J'espre en toi!


    1894

[Illustration]




Cantique pour obtenir la canonisation de la Vnrable Jeanne d'Arc.

Air: _Piti, mon Dieu._


    O Dieu vainqueur! l'Eglise tout entire
    Voudrait bientt honorer sur l'autel
    Une martyre, une vierge guerrire
    Dont le doux nom retentit dans le ciel.

          Par ta puissance,
          O Roi du ciel!
        Donne  Jeanne de France
        L'aurole et l'autel.

    Un conqurant pour la France coupable,
    Non, ce n'est pas l'objet de son dsir;
    De la sauver Jeanne seule est capable:
    Tous les hros psent moins qu'un martyr!

    Jeanne, Seigneur, est ton oeuvre splendide.
    Un coeur de feu, une me de guerrier,
    Tu les donnas  la vierge timide,
    La couronnant de lis et de laurier.

    Elle entendit, dans son humble prairie,
    Des voix du ciel l'appeler aux combats;
    Partant alors pour sauver la patrie,
    Son seul aspect branla les soldats.

    Des fiers guerriers, Jeanne gagna les mes:
    L'clat divin de cet ange des cieux,
    Son pur regard, ses paroles de flammes,
    Surent courber les fronts audacieux.

    Par un prodige unique dans l'histoire,
    On vit alors un monarque tremblant
    Reconqurir sa couronne et sa gloire
    Par le moyen d'un faible bras d'enfant.

    Ce ne sont pas de Jeanne les victoires
    Que nous voulons clbrer en ce jour;
    Nous appelons ses vritables gloires:
    La puret, le martyre et l'amour.

    En combattant elle sauva la France,
    Mais il fallait  ses grandes vertus
    Le sceau divin d'une amre souffrance,
    Cachet bni de son Epoux, Jsus.

    Sur le bcher, sacrifiant sa vie,
    Jeanne entendit la voix des bienheureux,
    Elle quitta l'exil pour la patrie.
    L'ange sauveur remonta vers les cieux!...

    Enfant, c'est toi notre douce esprance;
    Nous t'en prions, daigne entendre nos voix;
    Descends vers nous! Viens convertir la France,
    Viens la sauver une seconde fois!

          Par la puissance
          Du Dieu vainqueur,
        Sauve, sauve la France,
        Ange librateur!

    Chassant l'Anglais hors du pays de France,
    Fille de Dieu, que tes pas taient beaux!
    Mais souviens-toi qu'aux jours de ton enfance,
    Tu ne gardais que de faibles agneaux.

          Prends la dfense
          Des impuissants,
        Conserve l'innocence
        Dans le coeur des enfants.

    Douce martyre,  toi nos monastres!
    Tu le sais bien, les vierges sont tes soeurs:
    Et, comme toi, l'objet de leurs prires
    C'est de voir Dieu rgner dans tous les coeurs.

          Sauver les mes
          Est leur dsir,
        Ah! donne-leur tes flammes
        D'aptre et de martyr!

    Bien loin de nous s'enfuira toute crainte,
    Quand nous verrons l'Eglise couronner
    Le front si pur de Jeanne notre sainte;
    Et c'est alors que nous pourrons chanter:

          Notre esprance
          Repose en vous,
        _Sainte Jeanne de France_,
        Priez, priez pour nous!

    8 mai 1894.

[Illustration]




Histoire d'une Bergre devenue Reine.

A une jeune Soeur converse du nom de Mlanie Marie-Madeleine pour le
jour de sa profession.


    En ce beau jour,  Madeleine,
    Nous venons chanter prs de vous
    La merveilleuse et douce chane
    Qui vous unit  votre Epoux.
    Ecoutez la charmante histoire
    D'une bergre qu'un grand Roi
    Voulut un jour combler de gloire,
    Et qui rpondit  sa voix:

    _Refrain_:

      Chantons la bergre,
      Pauvre sur la terre,
      Que le Roi du ciel
    Epouse en ce jour au Carmel.

    Une petite bergerette,
    En filant, gardait ses agneaux.
    Elle admirait chaque fleurette,
    Ecoutait le chant des oiseaux;
    Comprenant bien le doux langage
    Des grands bois et du beau ciel bleu,
    Tout pour elle tait une image
    Qui lui rvlait le bon Dieu.

    Elle aimait Jsus et Marie
    Avec une bien grande ardeur.
    Ils aimaient aussi _Mlanie_,
    Et vinrent lui parler au coeur.
    Veux-tu, disait la douce Reine,
    Prs de moi, sur le Mont Carmel,
    Veux-tu devenir Madeleine,
    Et ne plus gagner que le ciel?
    Enfant, quitte cette campagne,
    Ne regrette pas ton troupeau;
    L-bas, sur ma sainte Montagne,
    Jsus sera ton seul Agneau.
    --Oh! viens, ton me m'a charme,
    Redisait Jsus  son tour;
    Je te prends pour ma fiance,
    Tu seras  moi sans retour.

    Avec bonheur l'humble bergre
    Rpondit  ce doux appel,
    Et, suivant la Vierge, sa Mre,
    Parvint au sommet du Carmel.

           *       *       *       *       *

    C'est vous, petite Madeleine,
    Que nous ftons en ce grand jour.
    La bergre est maintenant reine
    Prs du Roi Jsus, son Amour!

    Vous le savez,  soeur chrie,
    Servir notre Dieu, c'est rgner.
    Le doux Sauveur, pendant sa vie,
    Ne cessait de nous l'enseigner:
    _Si, dans la cleste patrie,
    Vous voulez tre le premier,
    Il faudra, toute votre vie,
    Vous cacher, tre le dernier._

    Heureuse tes-vous, Madeleine,
    De votre place, en ce Carmel!
    Serait-il pour vous quelque peine,
    Etant si proche du beau ciel?
    Vous imitez Marthe et Marie:
    Prier, servir le doux Sauveur,
    Voil le but de votre vie;
    Il vous donne le vrai bonheur.

    Si parfois l'amre souffrance
    Venait visiter votre coeur,
    Faites-en votre jouissance;
    Souffrir pour Dieu, quelle douceur!
    Alors les tendresses divines
    Vous feront bien vite oublier
    Que vous marchez sur les pines,
    Et vous croirez plutt voler...

    Aujourd'hui l'Ange vous envie,
    Il voudrait goter le bonheur
    Que vous possdez,  Marie,
    Etant l'pouse du Seigneur!
    Bientt, dans les saintes phalanges,
    Parmi les Trnes, les Vertus,
    Vous direz bien haut les louanges
    De votre Epoux, le Roi Jsus.

      Bientt la bergre,
      Pauvre sur la terre,
      S'envolant au ciel,
    Rgnera prs de l'Eternel!

    20 novembre 1894.

[Illustration]




Le divin petit Mendiant de Nol.

Rcration pieuse.


     Un ange apparat portant l'Enfant-Jsus dans ses bras et chante ce
     qui suit:

     Air: SANCTA MARIA--_J'ai vu les sraphins en songe._ (FAURE.)


    Au nom de Celui que j'adore,
    Mes soeurs, je viens tendre la main,
    Et chanter pour l'Enfant divin,
    Car il ne peut parler encore!
    Pour Jsus, l'Exil du ciel,
    Je n'ai rencontr dans le monde
    Qu'une indiffrence profonde;
    C'est pourquoi je viens au Carmel.

      Toujours, toujours, que vos caresses,
      Votre louange et vos tendresses,
          Soient pour l'Enfant!
      Brlez d'amour, me ravie;
      Un Dieu pour vous s'est fait mortel.
    O mystre touchant! Celui qui vous mendie
        C'est le Verbe ternel!

      O mes soeurs, approchez sans crainte:
      Venez, chacune  votre tour,
      Offrir  Jsus votre amour;
      Vous saurez sa volont sainte.
      Je vous apprendrai le dsir
      De l'Enfant couch dans les langes,
      A vous, pures comme des anges
      Et qui, de plus, pouvez souffrir!

      Toujours, toujours, que vos souffrances,
      Et de mme vos jouissances
          Soient pour l'Enfant

[Illustration: L'Enfant Jsus du clotre.

(Cette statue est ici  la place mme ou Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus l'ornait de fleurs.)]

      Brlez d'amour, me ravie;
      Un Dieu pour vous s'est fait mortel.
    O mystre touchant! Celui qui vous mendie
        C'est le Verbe ternel!

       *       *       *       *       *

     L'Ange ayant dpos l'Enfant-Jsus dans la crche, prsente  la
     Mre Prieure, puis  toutes les carmlites, une corbeille remplie
     de billets; chacune en prend un au hasard, et, sans l'ouvrir, le
     donne  l'Ange qui chante l'aumne demande par le divin Enfant.

Les strophes suivantes se chantent sur l'air du _Nol_ (d'HOLMS).


       _Un trne d'or_.

    De Jsus, votre seul trsor,
    Ecoutez le dsir aimable:
    Il vous demande un _trne d'or_,
    N'en trouvant aucun dans l'table.
    L'table est comme le pcheur
    O Jsus ne voit nulle chose
    Qui puisse rjouir son Coeur,
    O jamais il ne se repose...
      Sauvez, ma soeur,
      L'me du pcheur!
    Vers ce _trne_, Jsus soupire.
        Mais, plus encor,
      Pour son _trne d'or_,
    C'est votre coeur pur qu'il dsire.


       _Du lait._

    Celui qui nourrit les lus
    De sa sainte et divine essence,
    S'est fait pour vous l'Enfant-Jsus;
    Il rclame votre assistance!
    Au ciel son bonheur est parfait;
    Mais il est pauvre sur la terre...
    Donnez, ma soeur, _un peu de lait_
    A Jsus votre petit Frre!
        Il vous sourit,
      Tout bas vous redit:
    C'est la simplicit que j'aime.
       Nol! Nol!
      Je descends du ciel;
    Mon doux _lait d'amour_, c'est toi-mme.


       _Des petits oiseaux._

    Ma soeur, vous brlez de savoir
    Ce que l'Enfant-Jsus dsire;
    Eh bien! je vous dirai ce soir
    Comment vous le ferez sourire:
    Attrapez des _oiseaux charmants_;
    Faites-les voler dans l'table.
    Ils sont l'image des enfants
    Que chrit le Verbe adorable.
        A leurs doux chants,
      Leurs gazouillements,
    Son visage enfantin rayonne.
        Priez pour eux;
      Un jour dans les cieux,
    Ils formeront votre couronne.


       _Une toile._

    Parfois, lorsque le ciel est noir
    Et couvert d'un nuage sombre,
    Jsus est bien triste le soir,
    Etant sans lumire, dans l'ombre.
    Pour rjouir l'Enfant-Jsus,
    Comme une _toile scintillante_,
    Brillez par toutes vos vertus...
    Soyez une lumire ardente!
        Ah! que vos feux,
      Les guidant aux cieux,
    Des pcheurs dchirent le voile.
        L'Enfant divin,
      L'Astre du matin,
    Vous choisit pour _sa douce toile_.


       _Une lyre._

    Ecoutez, ma petite soeur,
    Ce que l'Enfant-Jsus dsire:
    Il vous demande _votre coeur_
    Pour sa _mlodieuse lyre_!
    Il avait bien, dans son beau ciel,
    L'harmonie et l'encens des Anges;
    Mais il veut que, sur le Carmel,
    Comme eux, vous chantiez ses louanges.
        Aimable soeur,
      C'est de votre coeur
    Que Jsus veut la mlodie...
        La nuit, le jour,
      En des chants d'amour,
    Se consumera votre vie.

       _Des roses._

    Votre me est un lis embaum
    Qui charme Jsus et sa mre;
    Ecoutez votre Bien-Aim
    Dire tout bas avec mystre:
    Ah! si je chris la blancheur
    Des lis, symboles d'innocence,
    J'aime aussi la riche couleur
    _Des roses de la pnitence_.
        Lorsque tes pleurs
      Arrosent les coeurs,
    Quel charmant plaisir tu me causes!
        Car je pourrai,
      Tant que je voudrai,
    A pleines mains, cueillir _des roses_!


       _Une valle._

    Comme, par l'clat du soleil,
    La nature est tout embellie;
    Qu'il dore de son feu vermeil
    Et la valle, et la prairie:
    Ainsi Jsus, Soleil divin,
    N'approche rien qu'il ne le dore.
    Il resplendit  son matin,
    Bien plus qu'une brillante aurore.
        A son rveil,
      Le divin Soleil
    Rpand sur votre me exile,
        Avec ses dons,
      Ses plus chauds rayons:
    Soyez _sa riante valle_!...


       _Des moissonneurs._

    L-bas, sous d'autres horizons,
    Malgr les frimas et la neige,
    Dj se dorent les moissons
    Que le divin Enfant protge.
    Mais, hlas! pour les recueillir
    Il faudrait de brlantes mes:
    Des _Moissonneurs_ voulant souffrir,
    Se jouant du fer et des flammes;
        Nol! Nol!
      Je viens au Carmel,
    Sachant que mes voeux sont les vtres.
        Au doux Sauveur
      Enfantez, ma soeur,
    Un grand nombre _d'mes d'aptres_...


      _Une grappe de raisin[265]._

    Je voudrais un fruit savoureux,
    Une _grappe_ toute dore,
    Pour rafrachir du Roi des cieux
    La petite bouche altre.
    Ma soeur, qu'il est doux votre sort!
    _C'est vous cette grappe choisie;
    Jsus vous pressera bien fort
    Dans sa main mignonne et chrie._
        En cette nuit,
      Il est trop petit
    Pour manger le raisin lui-mme;
        Le jus sucr,
      Par lui tout dor,
    Voil simplement ce qu'il aime!



       _Une petite hostie._

    Jsus, le bel Enfant divin,
    Pour vous communiquer sa vie,
    Transforme en lui, chaque matin,
    Une petite et blanche hostie;
    Avec bien plus d'amour encor,
    Il veut vous changer en lui-mme.
    Votre coeur est son cher trsor,
    Son bonheur, son plaisir suprme.
        Nol! Nol!
      Je descends du ciel,
    Pour dire  votre me ravie:
        L'Agneau si doux
      S'abaisse vers vous;
    Soyez _sa blanche et pure hostie_!

     Les strophes suivantes se chantent sur l'air: _Au Rossignol._
     (GOUNOD.)


       _Un sourire._

    Le monde mconnat les charmes
    De Jsus votre aimable Epoux,
    Et je vois de petites larmes
    Scintiller en ses yeux si doux.
    Consolez,  ma soeur chrie,
    Cet Enfant qui vous tend les bras.
    Pour le charmer, je vous en prie,
    Souriez toujours ici-bas!
    Voyez... son regard semble dire:
    Lorsque tu souris  tes soeurs,
    O mon pouse, _ton sourire_
    Suffit pour essuyer mes pleurs!


       _Un jouet._

    Voulez-vous tre sur la terre
    Le _jouet_ de l'Enfant divin?
    Ma soeur, dsirez-vous lui plaire?
    Restez en sa petite main.
    Si l'aimable Enfant vous caresse,
    S'il vous approche de son Coeur,
    Ou si, parfois, il vous dlaisse,
    De tout, faites votre bonheur!
    Recherchez toujours ses caprices,
    Vous charmerez ses yeux divins.
    Dsormais, toutes vos dlices
    Seront ses dsirs enfantins.


       _Un oreiller._

    Dans la crche o Jsus repose,
    Souvent je le vois s'veiller.
    Voulez-vous en savoir la cause?
    Il n'y trouve pas d'oreiller...
    Je le sais, votre me n'aspire
    Qu' le consoler nuit et jour;
    Eh bien! _l'oreiller_ qu'il dsire,
    C'est _votre coeur_ brlant d'amour.
    Ah! soyez toujours humble et douce,
    Et le plus chri des Trsors
    Pourra vous dire: Mon pouse,
    En toi doucement je m'endors!...


       _Une fleur._

    La terre est couverte de neige,
    Partout rgnent les durs frimas.
    L'hiver et son triste cortge
    Ont fltri les fleurs d'ici-bas.
    Mais pour vous s'est panouie
    La ravissante _Fleur des champs_
    Qui vient de la sainte patrie,
    O rgne un ternel printemps.
    Ma soeur, cachez-vous dans l'herbette,
    Prs de la Rose de Nol;
    Et soyez aussi _la fleurette_
    De votre Epoux, le Roi du ciel.


       _Du pain._

    Chaque jour, en votre prire,
    Parlant  l'Auteur de tout bien,
    Vous rptez: O notre Pre!
    Donnez-nous le pain quotidien.
    Ce Dieu, qui s'est fait votre Frre,
    Comme vous souffre de la faim.
    Ecoutez son humble prire:
    Il vous demande _un peu de pain_!...
    O ma soeur, soyez-en bien sre,
    Jsus ne veut que votre amour.
    Il se nourrit de l'me pure;
    Voil _son pain de chaque jour_.


       _Un miroir._

    Tout enfant aime qu'on le place
    Devant un fidle miroir,
    Alors il sourit avec grce
    A l'autre petit qu'il croit voir.
    Ah! venez dans la pauvre table:
    Votre me est un cristal brillant;
    Refltez le Verbe adorable,
    Les charmes du Dieu fait enfant...
    Oui, soyez la vivante image,
    Le _pur miroir_ de votre Epoux;
    L'clat divin de son Visage,
    Il veut le contempler en vous!


       _Un palais._

    Les grands, les nobles de la terre
    Ont tous des palais somptueux;
    Des masures sont, au contraire,
    Les asiles des malheureux.
    Ainsi, voyez dans une table
    Le petit Pauvre de Nol:
    Il voile sa gloire ineffable
    En quittant son palais du ciel.
    La pauvret, votre coeur l'aime,
    En elle vous trouvez la paix;
    Aussi, c'est votre coeur lui-mme
    Que Jsus veut pour _son palais_!


       _Une couronne de lis._

    Les pcheurs couronnent d'pines
    La tte aimable de Jsus.
    Admirez les grces divines
    Que la terre ne connat plus...
    Oh! que votre me virginale
    Lui fasse oublier ses douleurs;
    Et, pour _sa couronne royale_,
    Offrez-lui les vierges, vos soeurs.
    Approchez tout prs de son trne...
    Pour charmer ses yeux ravissants,
    Devant lui, tressez _sa couronne_:
    Formez-la _de beaux lis brillants_!


     Les strophes suivantes se chantent sur l'air _du Passant_.
     (MASSENET.)



       _Des bonbons._

    Ma soeur, les petits poupons
    Aiment beaucoup _les bonbons_;
    Remplissez-en donc bien vite,
    De Jsus la blanche main.
    A ce don, l'Enfant divin
    Par son regard vous invite.

    _Les pralines_ du Carmel
    Qui charment le Roi du ciel,
    Ce sont tous vos sacrifices.
    Ma soeur, votre austrit,
    Votre grande pauvret,
    De Jsus font les dlices!


       _Une caresse._

    A vous le petit Jsus
    Ne demande rien de plus
    Qu'une trs douce _caresse_.
    Donnez-lui tout votre amour;
    Et vous saurez en retour
    La charit qui le presse.

    Si quelqu'une de vos soeurs
    Venait  verser des pleurs,
    Aussitt, avec tendresse,
    Suppliez l'Enfant divin,
    Que, de sa petite main,
    Doucement _il la caresse_.


       _Un berceau._

    Sur terre il est peu de coeurs
    Qui n'aspirent aux faveurs
    De Jsus, le Roi de gloire;
    Mais, s'il vient  s'endormir,
    Ils cessent de le servir,
    En lui ne voulant plus croire.

    Si vous saviez le plaisir
    Que l'Enfant trouve  dormir
    Sans craindre qu'on le rveille,
    Vous serviriez de _berceau_
    A Jsus, le doux Agneau,
    Souriant lorsqu'il sommeille!


       _Des langes._

    Voyez que l'aimable Enfant,
    De son petit doigt charmant,
    Vous montre la paille sche.
    Ah! comprenez son amour,
    Et garnissez en ce jour,
    _De langes_, la pauvre crche.

    Excusant toujours vos soeurs,
    Vous gagnerez les faveurs
    De Jsus, le Roi des Anges;
    C'est l'ardente charit,
    L'aimable simplicit
    Qu'il rclame pour _ses langes_.


       _Du feu._

    Ma soeur, le petit Jsus,
    Le doux foyer des lus,
    Tremble de froid dans l'table...
    Cependant, au beau ciel bleu,
    Des Anges, flammes de feu,
    Servent le Verbe adorable!
    Mais, sur la terre, c'est vous
    _Le foyer_ de votre Epoux...
    Il vous demande _vos flammes_.
    C'est vous qui devez, ma soeur,
    Pour rchauffer le Sauveur,
    Embraser toutes les mes!


       _Un gteau._

    Vous savez que tout enfant
    Prfre un gteau brillant
    A la gloire d'un empire.
    Offrez donc au Roi des cieux
    _Un gteau dlicieux_,
    Et vous le verrez sourire.

    Savez-vous, du Roi des rois,
    Quel est _le gteau de choix_?
    C'est la prompte obissance!
    Votre Epoux vous ravissez,
    Lorsque vous obissez
    Comme lui, dans son enfance.


       _Du miel._

    Aux premiers feux du matin,
    Formant son riche butin,
    On voit la petite abeille
    Voltiger de fleur en fleur,
    Visitant avec bonheur
    Les corolles qu'elle veille.

    Ainsi, butinez l'amour:
    Et revenez chaque jour,
    Prs de la crche sacre,
    Offrir au divin Sauveur
    _Le miel_ de votre ferveur,
    Petite abeille dore!


       _Un agneau._

    Pour charmer le doux Agneau,
    Ne gardez plus de troupeau;
    Et, dlaissant toute chose,
    Ne songez qu' le ravir;
    Dsirez le bien servir,
    Tout le temps qu'il se repose.

    O ma soeur, ds aujourd'hui,
    Abandonnez-vous  lui,
    Et vous dormirez ensemble...
    Marie, allant au berceau,
    Verra prs de son Agneau
    _Un agneau_ qui lui ressemble!

       *       *       *       *       *

     L'Ange, ayant pris de nouveau l'Enfant-Jsus dans ses bras, chante
     ce qui suit:

     Air: AINSI SOIT-IL. _Chaque matin dans sa prire..._ (RUPS.)

    L'Enfant divin vous remercie;
    Il est charm de tous vos dons.
    Aussi, dans son Livre de vie,
    Il les crit avec vos noms.

    Jsus a trouv ses dlices
        En ce Carmel;
    Et pour payer vos sacrifices,
      Il a son beau ciel!

    Si vous tes toujours fidles
    A contenter ce doux Trsor,
    L'amour vous donnera des ailes
    Pour voler d'un sublime essor!

    Un jour, dans la sainte patrie,
        Aprs l'exil,
    Vous verrez Jsus et Marie:
        _Ainsi soit-il!_

    Nol 1895.




Les Anges  la Crche.

RCRATION PIEUSE




L'Ange de l'Enfant-Jsus.

(Rle rempli par Sr Thrse.)

Air: _Tomb du nid._


    O Verbe-Dieu! gloire du Pre!
    Je te contemplais dans le ciel;
    Maintenant je vois sur la terre
    Le Trs-Haut devenu mortel!
    Enfant, dont la lumire inonde
    Les Anges du brillant sjour,
    Jsus, tu viens sauver le monde,
    Qui donc comprendra ton amour?

          O Dieu dans les langes,
          Tu ravis les Anges!
          Verbe fait enfant,
    Vers toi, je m'incline en tremblant.

    Qui donc comprendra ce mystre:
    Un Dieu se fait petit enfant?
    Il vient s'exiler sur la terre,
    Lui, l'Eternel, le Tout-Puissant!
    Divin Jsus, beaut suprme,
    Je veux rpondre  ton amour:
    Pour tmoigner combien je t'aime,
    Je te veillerai nuit et jour.

          L'clat de tes langes
          Attire les Anges;
          Verbe fait enfant,
    Vers toi, je m'incline en tremblant.

    Depuis que ce sjour de larmes
    Possde le Roi des lus,
    Pour moi, les cieux n'ont plus de charmes,
    Et j'ai vol vers toi, Jsus!
    Je veux te couvrir de mes ailes,
    Te suivre partout ici-bas;
    Et toutes les fleurs les plus belles,
    Je les smerai sous tes pas.

    Je veux d'une toile brillante,
    Enfant, te former un berceau;
    Et, de la neige blouissante,
    Te faire un gracieux rideau.
    Je veux, des lointaines montagnes,
    Abaisser pour toi les hauteurs;
    Je veux que pour toi les campagnes
    Produisent de clestes fleurs.

    De Dieu, la fleur est le sourire;
    Elle est l'cho lointain du ciel,
    Le son fugitif de la lyre
    Que tient en sa main l'Eternel.
    Cette note mlodieuse
    De la bont du Crateur
    Veut, de sa voix mystrieuse,
    Glorifier le Dieu Sauveur.

        Douce mlodie,
        Suave harmonie,
        Silence des fleurs,
    D'un Dieu vous chantez les grandeurs!

    Je sais que tes chres amies,
    Jsus, sont les _vivantes fleurs_...
    Tu viens des clestes prairies
    Pour chercher les mes, tes soeurs.
    Une me est la fleur embaume,
    Enfant, que tu voudrais cueillir;
    Ta petite main l'a seme
    Et pour elle tu veux mourir!

        Mystre ineffable!
        Le Verbe adorable
        Versera des pleurs
    En cueillant sa moisson de fleurs!




_L'Ange de la sainte Face._

Air: _L'encens divin._


    Divin Jsus, au matin de ta vie,
    Ton beau Visage est tout baign de pleurs!
    Larmes d'amour, sur la Face bnie,
    Vous coulerez jusqu'au soir des douleurs...

          Divine Face,
          Oui, ta beaut,
          Pour l'Ange efface
        La cleste clart!

    Je reconnais, de ton divin Visage
    Tous les attraits, sur ce voile sanglant;
    Je reconnais, Jsus, en cette image,
    L'clat si pur de ta Face d'enfant.

    Divin Jsus, la souffrance t'est chre,
    Ton doux regard pntre l'avenir:
    Tu veux dj boire la coupe amre;
    Dans ton amour, tu rves de mourir!

          Rve ineffable!
          Enfant d'un jour,
          Face adorable,
        Vous m'embrasez d'amour!


_L'Ange de la Rsurrection._

Air: _Nol! Nol! lta voce Nol!_

    Ne pleurez plus, Anges du Dieu Sauveur,
    Je viens du ciel consoler votre coeur.
          Ce faible Enfant
        Un jour sera puissant;
        Il ressuscitera,
        Et toujours rgnera.

    O Dieu cach sous les traits d'un enfant,
        Je te vois rayonnant,
        Et dj triomphant!

    Je lverai la pierre du tombeau,
    Et, contemplant ton Visage si beau,
          Je chanterai
        Et me rjouirai,
        Te voyant de mes yeux
        T'lever glorieux!

    Je vois briller des divines splendeurs
    Tes yeux d'enfant, ce soir mouills de pleurs.
          Verbe de Dieu,
        Ta parole de feu
        Doit retentir un jour
        Consumante d'amour!


_L'Ange de l'Eucharistie._

Air: _Par les chants les plus magnifiques_.

    Contemplez, bel Ange, mon frre,
    Notre Roi montant vers le ciel;
    Moi, je descends sur cette terre
    Pour l'adorer au saint autel.
    Voil dans son Eucharistie,
    Je reconnais le Tout-Puissant,
    Je vois le Matre de la vie
    Bien plus petit qu'un humble enfant.

    Ah! dsormais, au sanctuaire
    Je veux tablir mon sjour,
    Offrant au Trs-Haut ma prire,
    L'hymne de mon ardent amour.
    Sur ma lyre mlodieuse,
    Je chanterai le Dieu Sauveur,
    Et la Manne dlicieuse
    Qui nourrit l'me du pcheur!

    Que ne puis-je, par un miracle,
    Me nourrir aussi de ce Pain!
    Ah! que ne puis-je au Tabernacle,
    Prendre ma part du Sang divin!
    Du moins,  l'me aimante et sainte,
    Je communiquerai mes feux,
    Afin que, sans la moindre crainte,
    Elle approche du Roi des cieux.


_L'Ange du jugement dernier._

Air: _Nol_ (d'ADAM).

    Bientt viendra le jour de la vengeance,
    Ce monde impur passera par le feu.
    Tous les mortels entendront la sentence
    Qui sortira de la bouche de Dieu.
    Nous le verrons dans l'clat de sa gloire,
    Non plus cach sous les traits d'un enfant,
    Nous serons l pour chanter sa victoire,
    Et proclamer qu'il est le Tout-Puissant!

    Ils brilleront d'un clat ineffable,
    Ces yeux voils de larmes et de sang.
    Nous la verrons cette Face adorable,
    Dans la splendeur de son rayonnement!
    Sur le nuage, en voyant apparatre
    Jsus, portant le sceptre de sa croix:
    L'impie, alors, pourra le reconnatre
    Ce Roi, ce Juge, aux clats de sa voix!

[Illustration: SI VOUS CONNAISSIEZ LE DON DE DIEU!

Fresque compose et peinte par Sr Thrse de l'Enfant-Jsus

_autour du Tabernacle de l'Oratoire intrieur du Carmel._]

    Vous tremblerez, habitants de la terre;
    Vous tremblerez  votre dernier jour!
    Ne pouvant plus soutenir la colre
    De cet Enfant, aujourd'hui Dieu d'amour.
    Pour vous, mortels, il choisit la souffrance,
    Ne rclamant que votre faible coeur;
    Au jugement vous verrez sa puissance,
    Vous tremblerez devant le Dieu vengeur.

Tous les Anges,  l'exception de l'Ange du jugement dernier.

Air: _O Coeur de notre aimable Mre._


    Oh! daigne couter la prire
    De tes Anges, divin Jsus!
    Toi qui viens racheter la terre,
    Prends la dfense des lus.

    De ta main, ah! brise ce glaive,
    Apaise cet Ange en courroux!
    Bel Enfant, que ta voix s'lve
    Pour sauver le coeur humble et doux.




L'Enfant-Jsus.

Air: _Petit oiseau, dis, o vas-tu?_


    Consolez-vous, Anges fidles;
    Vous seuls, pour la premire fois,
    Loin des collines ternelles,
    Du Verbe, couterez la voix:

    Je vous chris,  pures flammes!
    Anges du cleste sjour!
    Mais, comme vous, j'aime les mes,
    Je les aime d'un grand amour.

    Je les ai faites pour moi-mme,
    J'ai fait leurs dsirs infinis;
    La plus petite me qui m'aime
    Devient pour moi le paradis.


     L'Ange de l'Enfant-Jsus lui demande de cueillir sur la terre une
     abondante moisson d'mes innocentes, avant qu'elles soient ternies
     par le souffle impur du pch.


_Rponse de l'Enfant-Jsus._

    O bel Ange de mon enfance!
    J'exaucerai tes voeux ardents:
    Je saurai garder l'innocence
    En l'me des petits enfants.

    Je les cueillerai ds l'aurore,
    Charmants boutons, pleins de fracheur;
    Au ciel tu les verras clore
    Sous les purs rayons de mon Coeur.

    Leur belle corolle argente,
    Plus brillante que mille feux,
    Formera la route lacte
    De l'azur toil des cieux.

    Je veux des lis pour ma couronne,
    Moi, Jsus, le beau Lis des champs,
    Et je veux, pour former mon trne,
    Une gerbe de lis brillants.


L'Ange de la Sainte Face demande le pardon des pcheurs.


_Rponse de l'Enfant-Jsus._

    Toi qui contemples mon Visage
    Dans un ravissement d'amour,
    Et qui, pour garder mon image,
    Quittas le cleste sjour,

    Je veux exaucer ta prire:
    Toute me obtiendra son pardon,
    Je la remplirai de lumire,
    Ds qu'elle invoquera mon Nom.

    O toi qui voulus sur la terre
    Honorer ma croix, ma douleur;
    Bel Ange, coute ce mystre:
    Toute me qui souffre est ta soeur.

    Au ciel, l'clat de sa souffrance
    Sur ton front viendra rejaillir;
    Et le rayon de ton essence
    Illuminera le martyr.




L'Ange de l'Eucharistie demande ce qu'il pourra faire pour le consoler
de l'ingratitude des hommes.


_Rponse de l'Enfant-Jsus._

    Ange de mon Eucharistie,
    C'est toi qui charmeras mon Coeur;
    Oui, c'est ta douce mlodie
    Qui consolera ma douleur.

    J'ai soif de me donner aux mes;
    Mais bien des coeurs sont languissants:
    Sraphin, donne-leur tes flammes,
    Attire-les par tes doux chants.

    Je voudrais que l'me du prtre
    Ressemblt  l'Ange du ciel!
    Ah! je voudrais qu'il pt renatre
    Avant de monter  l'autel.

    Afin d'oprer ce miracle,
    Il faut que, brlantes d'amour,
    Des mes, prs du Tabernacle,
    S'immolent la nuit et le jour.




L'Ange de la Rsurrection demande ce que deviendront les pauvres exils
de la terre, quand le Sauveur sera mont aux cieux.


_Rponse de l'Enfant-Jsus._

    Je remonterai vers mon Pre,
    Afin d'attirer mes lus;
    Aprs l'exil de cette terre,
    Dans mon Coeur ils seront reus.

    Quand sonnera la dernire heure,
    Je rassemblerai mon troupeau;
    Et, dans la cleste demeure,
    Je lui servirai de flambeau.


_L'Ange du jugement dernier._

    Oublieras-tu, Jsus, bont suprme,
    Que le pcheur doit tre enfin puni?
    Oublieras-tu, dans ton amour extrme,
    Que, des ingrats, le nombre est infini?
    Au jugement je chtierai le crime,
    Et ma fureur saura se dcharger.
    Mon glaive est prt!... Jsus, douce Victime,
    Mon glaive est prt; je viendrai te venger!


_L'Enfant-Jsus._

    O bel Ange, abaisse ton glaive,
    Ce n'est pas  toi de juger
    La nature que je relve:
    De la paix, je suis Messager.

    Celui qui jugera le monde:
    C'est moi... que l'on nomme _Jsus_!
    De mon sang, la source fconde
    Purifiera tous mes lus.

    Sais-tu que les mes fidles
    Me consoleront chaque jour
    Des blasphmes des infidles,
    Par un simple regard d'amour?

    Aussi, dans la sainte patrie,
    Mes lus seront glorieux;
    Et, leur communiquant ma vie,
    J'en ferai comme autant de dieux.


_L'Ange du jugement dernier_.

Air: _Dieu de paix et d'amour._

Devant toi, doux Enfant, le Chrubin s'incline: Il admire, perdu, ton
ineffable amour, Il voudrait, comme toi, sur la sombre colline Pouvoir
mourir un jour!

REFRAIN

_Chant par tous les Anges._

Qu'il est grand le bonheur de l'humble crature! Le Sraphin voudrait,
dans son ravissement, Dlaisser,  Jsus, l'anglique nature, _Et
devenir enfant..._

Nol 1894.




La fuite en Egypte.

Rcration pieuse (Fragment).


L'Ange _avertit saint Joseph_.

Air: _La folle de la plage._

    Vers l'Egypte, bien vite,
    Il faut prendre la fuite!...
    Joseph, ds cette nuit,
    Eloigne-toi sans bruit.

    Hrode, en sa furie,
    Cherche le Roi nouveau:
    A ce divin Agneau
    Il veut ter la vie.
    Prends la Mre et l'Enfant,
    Fuyez rapidement!


_Chant des Anges accompagnant la sainte Famille._

Air: _Les gondolires vnitiennes._

    Ineffable mystre!
    Jsus, le Roi du ciel,
    Exil sur la terre,
    Fuit devant un mortel!
    A ce Dieu dans les langes,
    Offrons tout notre amour;
    Que nos blanches phalanges
    Viennent former sa cour.

    Couvrons-le de nos ailes
    Et des fleurs les plus belles;
    Far nos concerts joyeux,
    Berons le Roi des cieux.
    Pour consoler sa Mre,
    Chantons avec mystre
    Les charmes du Sauveur,
    Sa grce et sa douceur!

    Ah! quittons ce rivage,
    Bien loin de l'orage,
      Fuyons cette nuit,
        Loin de tout bruit.

    La Vierge sous son voile
      Cache notre toile:
      L'astre des lus,
        L'Enfant-Jsus.

        Le Roi du ciel
    Fuit devant un mortel!...

_L'Ange du dsert._

Air: du Credo d'_Herculanum._

    Je viens chanter, de la sainte Famille,
    L'clat divin qui m'attire en ces lieux;
    Dans le dsert, cette toile qui brille
    Me charme plus que la gloire des cieux.
    Ah! qui pourra comprendre ce mystre:
    Parmi les siens, Jsus est rejet!
    Il est errant, voyageur sur la terre,
    Et nul ne sait dcouvrir sa beaut.

    Mais, si les grands redoutent votre empire,
    O Roi du ciel, Astre mystrieux!
    Depuis longtemps plus d'un coeur vous dsire,
    C'est vous l'espoir de tous les malheureux.
    Verbe ternel,  Sagesse profonde!
    Vous rpandez vos ineffables dons
    Sur les petits, les faibles de ce monde:
    Et dans le ciel vous crivez leurs noms.

    Si vous donnez la sagesse en partage
    A l'ignorant, s'il est humble de coeur,
    C'est que toute me est faite  votre image.
    Vous appelez, vous sauvez le pcheur!
    Un jour viendra qu'en la mme prairie,
    L'agneau patra doucement prs du lion;
    Et le dsert, votre unique patrie,
    Plus d'une fois entendra votre Nom.

    O Dieu cach! des mes virginales,
    Brlant de zle au foyer de l'amour,
    S'lanceront sur vos traces royales,
    Et les dserts se peupleront un jour.
    Ces coeurs ardents, ces mes sraphiques
    Rjouiront tous les Anges des cieux,
    Et l'humble accent de leurs divins cantiques
    Fera trembler l'abme tnbreux.

    Dans sa fureur, sa basse jalousie,
    Satan voudra dpeupler les dserts;
    Il ne sait pas la puissance infinie
    Du faible Enfant qu'ignore l'univers.
    Il ne sait pas que la vierge fervente
    Trouve toujours le repos en son coeur;
    Il ne sait pas combien elle est puissante
    Cette me unie  son divin Sauveur!

    Peut-tre un jour vos pouses chries
    Partageront votre exil,  mon Dieu!
    Mais les pcheurs qui les auront bannies,
    De leur amour n'teindront pas le feu.
    Du monde impur la haine sacrilge
    N'atteindra pas les vierges du Seigneur
    Jusqu' souiller leur vtement de neige,
    Jusqu' ternir leur cleste blancheur.

    O monde ingrat, dj ton rgne expire;
    Ne vois-tu pas que ce petit Enfant
    Cueille joyeux la palme du martyre,
    La rose d'or, le lis blouissant?
    Ne vois-tu pas que ses vierges fidles
    Tiennent en main la lampe de l'amour?
    Ne vois-tu pas les portes ternelles,
    Qui, pour les saints, doivent s'ouvrir un jour?

    Heureux instant!  bonheur sans mlange,
    Quand les lus, paraissant glorieux,
    De leur amour recevront en change
    L'ternit pour aimer dans les cieux!
    Aprs l'exil, plus jamais de souffrance,
    Mais le repos du cleste sjour;
    Aprs l'exil, plus de foi, d'esprance,
    Rien que la paix, l'extase de l'amour!

21 janvier 1896.




Jsus  Bthanie.

Rcration pieuse.

Air: _L'Ange et l'aveugle._

    _Marie-Madeleine._

    O Dieu, mon divin Matre,
    Jsus, mon seul amour!
    A vos pieds je veux tre,
    J'y fixe mon sjour.
    En vain sur cette terre
    J'ai cherch le bonheur.
    Une tristesse amre
    Seule a rempli mon coeur...

    _Jsus._

    Marie,  Madeleine!
    Je suis ton doux Sauveur!
    Oubliant toute peine,
    Jouis de ton bonheur.
    Tes regrets sont extrmes,
    Et mon Coeur te redit:
    Je sais bien que tu m'aimes.
    Ton amour me suffit!

    _Marie-Madeleine._

    C'en est trop, mon bon Matre,
    Je me sens dfaillir...
    Que ne puis-je renatre
    En ce jour, ou mourir!
    Comprenez mes alarmes,
    O Jsus, mon Sauveur!
    J'ai fait couler vos larmes:
    Quelle immense douleur!

    _Jsus._

    Il est vrai, sur ton me
    J'ai rpandu des pleurs;
    Mais d'un seul trait de flamme,
    Te puis changer les coeurs.
    Ton me, rajeunie
    Par mon regard divin,
    Dans l'ternelle vie
    Me bnira sans fin!

    _Marie-Madeleine._

    Jsus, votre amour mme
    Vient dchirer mon coeur,
    Votre bont suprme
    Augmente ma douleur;
    J'ai mconnu vos charmes
    Et, dans mon repentir,
    Je n'ai plus que des larmes,
    Seigneur,  vous offrir!

    _Jsus._

    Ces larmes prcieuses
    Brillent plus  mes yeux
    Que les perles nombreuses
    Qui scintillent aux Cieux.
    A l'toile charmante
    Rayonnant dans l'azur,
    Je prfre l'amante
    Au coeur devenu pur.

    _Marie-Madeleine._

    Quel tonnant mystre!
    O mon divin Sauveur,
    N'est-il rien sur la terre
    Qui charme votre Coeur?
    Les lointaines montagnes,
    Le blanc et doux agneau,
    Les fleurs de nos campagnes,
    Est-il rien de plus beau?


    _Jsus._

    Tu vois la fleur close
    Et son clat charmant;
    Pour moi, je vois la rose
    De ton amour ardent.
    Cette rose empourpre
    A su ravir mon coeur;
    Elle est ma prfre
    Entre toute autre fleur.

    _Marie-Madeleine._

    L'oiseau, de sa voix pure,
    Chante votre grandeur;
    Le ruisseau qui murmure
    Vous donne sa fracheur;
    Le lis de la valle
    Vous offre son trsor:
    Sa blancheur toile
    De fines perles d'or.

    _Jsus._

    Salomon, dans sa gloire,
    tait moins bien par
    Sur son trne d'ivoire
    Que ce beau lis nacr;
    Les simples pquerettes
    Surpassent le grand roi,
    Et toutes ces fleurettes
    N'closent que pour toi.

    _Marie-Madeleine._

    Du virginal cortge
    Vous offrant son amour,
    Le blanc manteau de neige
    Brillera sans retour...
    Moi, d'une triste vie,
    Je vous offre la fin;
    Hlas! je l'ai fltrie
    Encore  son matin!...

    _Jsus._

    Si j'aime, de l'aurore,
    Les purs et brillants feux:
    Marie... ah! j'aime encore
    Un beau soir radieux.
    Ma bont sans gale
    Placera le pcheur
    Et l'me virginale
    Ensemble sur mon Coeur!


    _Marie-Madeleine._

    N'avez-vous pas vos Anges,
    Aux sublimes ardeurs?
    Sur leurs blanches phalanges
    Rpandez vos faveurs!
    Moi, pauvre pcheresse,
    Je n'ai pas mrit
    L'ineffable tendresse
    De votre intimit.


    _Jsus._

    Bien plus haut que les Anges
    Tu monteras un jour;
    Ils diront tes louanges,
    Enviant ton amour!
    Mais il faut sur la terre,
    Pour tes frres pcheurs,
    Que, vivant solitaire,
    Tu m'attires leurs coeurs.


    _Marie-Madeleine._

    Seigneur, d'un zle extrme
    Je sens brler mon coeur;
    Et votre voix que j'aime
    En redouble l'ardeur.
    Mais, pour tre un aptre,
    Bien trop faible est ce coeur;
    Ah! prtez-moi le vtre,
    Jsus, mon doux Sauveur!

    _Marthe._

    Considrez ma soeur, bon Matre, elle s'oublie:
    Voyez: tout mon travail ne l'inquite pas.
    Dites-lui donc, Seigneur, ah! je vous en supplie,
    Dites-lui de m'aider  servir le repas.


    _Jsus._

    Marthe! ma charitable htesse,
    Pourquoi voudriez-vous blmer
    Votre soeur qui toujours s'empresse
    Vers Celui qui sait la charmer?


    _Marthe._

    Mais,  divin Sauveur, voil ce qui m'tonne:
    Ne devrait-elle pas dtourner un instant
    Ses regards de Celui qui chaque jour lui donne,
    Et songer  donner aussi quelque prsent?


    _Jsus._

    O Marthe, je vous le confie:
    Si votre amour est gnreux,
    Celui de votre soeur Marie
    M'est infiniment prcieux!


    _Marthe._

    Vos paroles, Seigneur, sont pour moi des mystres,
    Et je ne puis encor m'empcher de penser
    Qu'il vaut mieux travailler que dire des prires;
    Moi, je sens mon amour qui veut se dpenser.


    _Jsus._

    Le travail est bien ncessaire,
    Je viens moi-mme l'honorer;
    Mais, au moyen de la prire,
    Vous devez le transfigurer.


    _Marthe._

    Je savais bien, Seigneur, que, restant inactive,
    Je ne pouvais avoir de charmes  vos yeux;
    C'est pourquoi je m'empresse, adorable Convive,
    A prparer pour vous des mets dlicieux.

    _Jsus._

    Votre me est gnreuse et pure,
    Votre travail peut le prouver;
    Mais savez-vous la nourriture
    Que je dsirerais trouver?

    Un seul ouvrage est ncessaire:
    Si votre soeur reste  l'cart
    Dans une amoureuse prire,
    _Elle a choisi la bonne part!_

    Oui, cette part est la meilleure,
    Je le proclame ds ce jour;
    O Marthe! venez  cette heure
    Partager ce repos d'amour...

    _Marthe._

    Je le comprends enfin, Jsus, bont suprme!
    Votre divin regard a pntr mon coeur.
    Tous mes dons sont trop peu: c'est mon me elle-mme
    Que je dois vous offrir,  trs aimant Sauveur!

    _Jsus._

    Oui, c'est votre coeur que j'envie.
    Jusqu' lui, je viens m'abaisser:
    Les cieux et leur gloire infinie,
    Pour lui, j'ai voulu dlaisser.

    _Marthe._

    Pourquoi, divin Sauveur, avez-vous, de Marie,
    Fait un si grand loge  Simon le lpreux?
    Il me semble pourtant, que, dans toute sa vie,
    Vous auriez d compter plus d'un jour orageux...

    _Jsus._

    J'ai su comprendre le langage,
    D'un coeur par l'amour entran;
    _Celui-l chrit davantage_
    _A qui l'on a plus pardonn..._

    _Marthe._

    Oh! qu'il en soit ainsi, je m'en tonne encore:
    Car vous m'avez, Seigneur, pargn le danger;
    Je vous dois mon amour, puisque ds mon aurore
    Vous avez bien voulu me suivre et protger.

    _Jsus._

    Il est bien vrai qu'une me pure,
    Le chef-d'oeuvre de mon amour,
    Devrait, sans aucune mesure,
    M'aimer, me bnir sans retour.

    Vous m'avez charm ds l'enfance
    Par votre grande puret;
    Mais, si vous avez l'innocence,
    Madeleine a l'humilit.

    _Marthe._

    Jsus, pour vous ravir, je veux toute ma vie
    Mpriser les honneurs, la gloire des humains;
    En travaillant pour vous, j'imiterai Marie,
    Ne recherchant jamais que vos regards divins.

    _Jsus._

    Ainsi vous sauverez les mes,
    Et les attirerez vers moi;
    Bien loin, vous porterez mes flammes
    Avec le flambeau de la foi.

    _Marthe et Marie-Madeleine._

    Votre voix, doux Jsus, est une mlodie
    Qui nous ravit d'amour, enflammant notre coeur.
    Restez donc avec nous pour charmer notre vie;
    Restez ici toujours, aimable Rdempteur!


    _Jsus._

    Je suis heureux  Bthanie,
    Je m'y reposerai souvent;
    Et votre Dieu, dans la patrie,
    Se montrera reconnaissant...

    Vous avez compris le mystre
    Qui m'a fait descendre en ces lieux:
    L'me intrieure m'est chre,
    Bien plus que la gloire des cieux.

    Cette gloire, un jour, sera vtre,
    Et tous mes biens seront  vous:
    Honneur comparable  nul autre:
    Vous m'appellerez votre Epoux!

    Ici-bas, fidles amies,
    Vous vous chargez de me nourrir;
    Au festin des noces bnies,
    Je me ceindrai pour vous servir.

    29 juillet 1895.

[Illustration]




Prire de l'enfant d'un Saint.

A son bon Pre, rappel  Dieu le 29 juillet 1894.


      Rappelle-toi qu'autrefois sur la terre
      Ton seul bonheur tait de nous chrir:
      De tes enfants exauce la prire,
      Protge-nous, daigne encor nous bnir!
    Tu retrouves l-haut notre mre chrie,
    Depuis longtemps dj dans la sainte patrie;
            Maintenant, dans les cieux,
            Vous rgnez tous les deux...
              Veillez sur nous!

      Rappelle-toi ton ardente Marie,
      Celle qui fut la plus chre  ton coeur;
      Rappelle-toi qu'elle remplit ta vie,
      Par son amour, de charme et de bonheur.
    Pour Dieu, tu renonas  sa douce prsence,
    Et tu bnis la main qui t'offrait la souffrance.
              De ton beau _diamant_[266]
              Toujours plus scintillant,
                Oh! souviens-toi!

      Rappelle-toi ta belle _perle fine_,
      Que tu connus faible et timide agneau;
      Vois-la, comptant sur la force divine,
      Et du Carmel conduisant le troupeau.
    De tes autres enfants elle est aujourd'hui mre,
    Viens guider ici-bas celle qui t'est si chre;
              Et sans quitter le ciel,
              De ton petit Carmel,
                Oh! souviens-toi...

      Rappelle-toi cette ardente prire
      Que tu formas pour ta troisime enfant.
      Dieu l'entendit!... elle estime la terre
      Un lieu d'exil et de bannissement.
    La Visitation la cache aux yeux du monde,
    Elle aime le Seigneur, sa douce paix l'inonde;
              De ses brlants soupirs,
              De ses ardents dsirs,
                Oh! souviens-toi...

      Rappelle-toi ta fidle Cline
      Qui fut pour toi comme un ange des cieux,
      Lorsqu'un regard de la Face divine
      Vint t'prouver par un choix glorieux.
    Tu rgnes dans le ciel... sa tche est accomplie;
    Maintenant  Jsus elle donne sa vie...
              Protge ton enfant
              Qui redit bien souvent:
                Rappelle-toi!...

      Oh! souviens-toi de ta _petite reine_,
      Du tendre amour dont son coeur dborda...
      Rappelle-toi que sa marche incertaine
      Ce fut toujours ta main qui la guida.
    Papa, rappelle-toi qu'aux jours de son enfance
    Tu voulus pour Dieu seul garder son innocence.
              Ses boucles de cheveux
              Qui ravissaient tes yeux,
                Rappelle-toi!

      Rappelle-toi que dans le belvdre,
      Tu l'asseyais souvent sur tes genoux,
      Et, murmurant alors une prire,
      Tu la berais par ton refrain si doux!
    Elle voyait du ciel un reflet sur ta face,
    Quand ton regard profond se plongeait dans l'espace...
              Et de l'ternit
              Tu chantais la beaut,
                Rappelle-toi!

      Rappelle-toi ce radieux dimanche
      O, la pressant sur ton coeur paternel,
      Tu lui donnas une _fleurette blanche_,
      Et lui permis de voler au Carmel.
    O pre, souviens-toi qu'en ses grandes preuves,
    Du plus sincre amour tu lui donnas des preuves;
              A Rome aprs Bayeux
              Tu lui montras les cieux;
                Rappelle-toi!

      Rappelle-toi que la main du Saint-Pre,
      Au Vatican, sur ton front se posa;
      Mais tu ne pus comprendre le mystre
      Du sceau divin qui sur toi s'imprima.
    Maintenant tes enfants t'adressent leur prire;
    Ils bnissent ta croix et ta douleur amre!
              Sur ton front glorieux
              Rayonnent dans les cieux
              _Neuf lis_ en fleurs!

    Aot 1894.




Ce que j'aimais...

Compos  la demande de sa soeur Cline pendant son noviciat.

    Air: _Combien j'ai douce souvenance._

    J'ai en mon Bien-Aim les montagnes.
    Les valles solitaires et boises,
    Les les trangres,
    Les fleuves retentissants,
    Le murmure des zphyrs amoureux.

           *       *       *       *       *

    La nuit paisible,
    Pareille au lever de l'aurore;
    La musique silencieuse,
    La solitude harmonieuse,
    Le souper qui charme et qui accrot l'amour.

    (SAINT JEAN DE LA CROIX.)


      Oh! que j'aime la souvenance
      Des jours bnis de mon enfance!
    Pour garder la fleur de mon innocence,
      Le Seigneur m'entoura toujours
                D'amour.

      Aussi, malgr ma petitesse,
      A Dieu je donnai ma tendresse;
    Et de mon coeur s'chappa la promesse
      D'pouser le Roi des lus,
                Jsus.

      J'aimais, au printemps de ma vie,
      Saint Joseph, la Vierge Marie;
    Dj mon me se plongeait ravie
      Quand se refltaient dans mes yeux
                Les cieux!

      J'aimais les champs de bl, la plaine,
      J'aimais la colline lointaine;
    Dans mon bonheur, je respirais  peine.
      En moissonnant avec mes soeurs,
                Les fleurs.

      J'aimais  cueillir les herbettes,
      Les bluets, toutes les fleurettes;
    Je trouvais le parfum des violettes
      Et surtout celui des coucous
                Bien doux.

      J'aimais la pquerette blanche,
      Les promenades du dimanche,
    L'oiseau lger gazouillant sur la branche,
      Et l'azur toujours radieux
                Des cieux.

      J'aimais  poser chaque anne
      Mon soulier dans la chemine;
    Accourant ds que j'tais veille,
      Je chantais la fte du ciel:
                Nol!

      De maman, j'aimais le sourire,
      Son regard profond semblait dire:
    L'ternit me ravit et m'attire,
      Je vais aller dans le ciel bleu
                Voir Dieu!

      Je vais trouver dans la patrie
      _Mes anges_, la Vierge Marie.
    De mes enfants que je laisse en la vie,
      A Jsus j'offrirai les pleurs,
                Les coeurs!

      Oh! que j'aimais Jsus-Hostie
      Qui vint, au matin de ma vie,
    Se fiancer  mon me ravie!
      Oh! que j'ouvris avec bonheur
                Mon coeur!

      J'aimais encore, au belvdre
      Inond de vive lumire,
    A recevoir les doux baisers d'un pre,
      A caresser ses blancs cheveux
                Neigeux.

      Sur ses genoux, tant place
      Avec Thrse,  la veille,
    Je m'en souviens, j'tais longtemps berce.
      J'entends encor, de son doux chant,
                L'accent.

      O souvenir! tu me reposes.
      Tu me rappelles bien des choses...
    Les repas du soir, le parfum des roses,
      Les Buissonnets pleins de gat
                L't.

      A l'heure o tout vain bruit s'apaise,
      J'aimais  confondre  mon aise
    Mon me avec celle de ma Thrse;
      Je ne formais avec ma soeur
                Qu'un coeur!

      Alors nos voix taient mles,
      Nos mains, l'une  l'autre enchanes;
    Ensemble, chantant les noces sacres,
      Dj nous rvions le Carmel,
                Le ciel!

      De la Suisse et de l'Italie,
      Ciel bleu, fruits d'or m'avaient ravie.
    J'aimai surtout le regard plein de vie
      Du saint Vieillard, Pontife-Roi,
                Sur moi.

      Avec amour je t'ai baise,
      Terre sainte du Colyse!
    Des Catacombes la vote sacre
      A rpt bien doucement
                Mon chant.

      Mon bonheur fut suivi de larmes;
      Bien grandes furent mes alarmes!
    De mon Epoux je revtis les armes,
      Et sa croix devint mon soutien,
                Mon bien.

      Alors j'aimais, fuyant le monde,
      Que l'Echo lointain me rponde;
    En la valle ombrage et fconde
      Je cueillais,  travers mes pleurs,
                Les fleurs.

      J'aimais, de la lointaine glise,
      Entendre la cloche indcise.
    Pour couter les soupirs de la brise,
      Dans les champs j'aimais  m'asseoir
                Le soir.

      J'aimais le vol des hirondelles,
      Le chant plaintif des tourterelles;
    Avec plaisir j'entendais le bruit d'ailes
      De l'insecte au bourdonnement
                Bruyant.

      J'aimais la perle matinale
      Ornant la rose de Bengale;
    J'aimais  voir l'abeille virginale
      Prparer sous les feux du ciel
                Le miel.

      J'aimais  cueillir la bruyre;
      Courant sur la mousse lgre,
    Je prenais, voltigeant sur la fougre,
      Les papillons au reflet pur
                D'azur.

      J'aimais le ver luisant dans l'ombre,
      J'aimais les toiles sans nombre...
    Surtout j'aimais l'clat, en la nuit sombre,
      De la lune au disque d'argent
                Brillant.

      A mon pre, dans sa vieillesse,
      J'offrais l'appui de ma jeunesse...
    Il m'tait tout: bonheur, enfant, richesse.
      Ah! je l'embrassais tendrement
                Souvent.

      Nous aimions le doux bruit de l'onde,
      L'clat de l'orage qui gronde;
    Le soir, en la solitude profonde,
      Du rossignol au fond du bois
                La voix.

      Mais un matin son beau visage
      Du Crucifix chercha l'image.....
    De son amour il me laissa le gage,
      Me donnant son dernier regard:
                Ma part!...

      Et de Jsus la main divine
      Prit le seul trsor de Cline,
    Et, l'emportant bien loin de la colline,
      Le plaa prs de l'Eternel,
                Au ciel!

           *       *       *       *       *

      Maintenant je suis prisonnire,
      J'ai fui les bosquets de la terre,
    J'ai vu que tout en elle est phmre,
      J'ai vu tout mon bonheur finir,
                Mourir!

      Sous mes pas l'herbe s'est meurtrie,
      La fleur en mes mains s'est fltrie...
    Jsus, je veux courir en ta prairie,
      Sur elle ne marqueront pas
                Mes pas.

      Comme un cerf, en sa soif ardente,
      Soupire aprs l'eau jaillissante,
    O Jsus, vers toi j'accours dfaillante:
      Il faut, pour calmer mes ardeurs,
                Tes pleurs...

      C'est ton seul amour qui m'entrane;
      Mon troupeau je laisse en la plaine,
    De le garder je ne prends pas la peine;
      Je veux plaire  mon seul Agneau
                Nouveau.

      Jsus, c'est toi l'Agneau que j'aime;
      Tu me suffis,  Bien suprme!
    En toi j'ai tout: la terre et le ciel mme:
      La fleur que je cueille,  mon Roi,
                C'est toi!

      Jsus, beau lis de la valle,
      Ton doux parfum m'a captive.
    Bouquet de myrrhe,  corolle embaume,
      Sur mon coeur je veux te garder,
                T'aimer!

      Toujours ton amour m'accompagne;
      En toi j'ai les bois, la campagne,
    J'ai les roseaux, la lointaine montagne,
      La pluie et les flocons neigeux
                Des cieux.

      En toi, Jsus, j'ai toutes choses,
      J'ai les bls, les fleurs demi-closes,
    Myosotis, boutons d'or, belles roses;
      Du blanc muguet, j'ai la fracheur,
                L'odeur.

      J'ai la lyre mlodieuse,
      La solitude harmonieuse,
    Fleuves, rochers, cascade gracieuse,
      Le doux murmure du ruisseau,
                L'oiseau.

      J'ai l'arc-en-ciel, j'ai l'aube pure,
      Le vaste horizon, la verdure;
    J'ai l'le trangre et la moisson mre,
      Les papillons, le gai printemps,
                Les champs.

      En ton amour je trouve encore
      Les palmiers que le soleil dore,
    La nuit pareille au lever de l'aurore;
      En toi je trouve pour jamais
                La paix!

      J'ai les grappes dlicieuses,
      Les libellules gracieuses,
    La fort vierge aux fleurs mystrieuses;
      J'ai tous les blonds petits enfants,
                Leurs chants.

      En toi j'ai sources et collines,
      Lianes, pervenche, aubpines,
    Frais nnuphars, chvrefeuille, glantines,
      Le frisilis du peuplier
                Lger.

      J'ai l'avoine folle et tremblante,
      Des vents la voix grave et puissante,
    Le fil de la Vierge et la flamme ardente,
      Le zphir, les buissons fleuris,
                Les nids.

      En toi j'ai la colombe pure;
      En toi, sous ma robe de bure,
    Je trouve joyaux et riche parure,
      Colliers, bagues et diamants
                Brillants.

      J'ai le beau lac, j'ai la valle
      Solitaire et toute boise;
    De l'Ocan j'ai la vague argente,
      Perles, corail, trsors divers
                Des mers.

      J'ai le vaisseau fuyant la plage,
      Le sillon d'or et le rivage;
    J'ai, du soleil festonnant le nuage
      Alors qu'il disparat des cieux,
                Les feux.

      En toi j'ai la brillante toile;
      Souvent ton amour se dvoile,
    Et j'aperois comme  travers un voile,
      Quand le jour est sur son dclin,
                Ta main!

      O toi qui soutiens tous les mondes!
      Qui plantes les forts profondes;
    D'un seul coup d'oeil, toi qui les rends fcondes,
      Tu me suis d'un regard d'amour
                Toujours!

      J'ai ton Coeur, ta Face adore,
      _De ta flche je suis blesse_...
    J'ai le baiser de ta bouche sacre,
      Je t'aime et ne veux rien de plus,
                Jsus!

      J'irai chanter avec les Anges
      De l'amour sacr les louanges...
    Fais-moi voler bientt en leurs phalanges.
      _O Jsus, que je meure un jour
                D'amour!_

      Attir par sa transparence,
      Vers le feu l'insecte s'lance;
    Ainsi ton amour est mon esprance,
      C'est en lui que je veux voler,
                Brler...

      Je l'entends dj qui s'apprte,
      Mon Dieu, ton ternelle fte!
    Aux saules, prenant ma harpe muette,
      Sur tes genoux je vais m'asseoir,
                Te voir!

      Prs de toi, je vais voir Marie,
      Les Saints, ma famille chrie;
    Je vais, aprs l'exil de cette vie,
      Retrouver le toit paternel
                Au ciel...

    28 avril 1895.




Je chanterai ternellement les misricordes du Seigneur.


Armoiries de Jsus et de Thrse[267].

[Illustration: JHS FMT

L'AMOUR NE SE PAIE QUE PAR L'AMOUR]

_Jours de grces accords par le Seigneur  sa petite pouse._

Naissance: 2 janvier 1873.--Baptme: 4 janvier 1873.--Sourire de la
sainte Vierge: 10 mai 1883.--Premire Communion: 8 mai
1884.--Confirmation: 14 juin 1884.--Conversion: 25 dcembre
1886.--Audience de Lon XIII: 20 novembre 1887.--Entre au Carmel: 9
avril 1888.--Prise d'Habit: 10 janvier 1889.--Profession: 8 septembre
1890.--Prise de Voile: 24 septembre 1890.--Offrande de moi-mme 
l'Amour: 9 juin 1895.


EXPLICATION DES ARMOIRIES

Le blason J.H.S.[+] est celui que Jsus a daign apporter en dot  sa
pauvre petite pouse, l'appelant Thrse de l'_Enfant-Jsus_ et de la
_Sainte Face_. Ce sont l ses titres de noblesse, sa richesse et son
esprance.--La vigne qui spare le blason est encore la figure de Celui
qui daigna nous dire: _Je suis la vigne et vous tes les branches; je
veux que vous me rapportiez beaucoup de fruit_[268]. Les deux rameaux,
entourant l'un la Sainte Face, l'autre le petit Jsus, sont l'image de
Thrse qui n'a qu'un dsir ici-bas, celui de s'offrir comme une petite
grappe de raisin pour rafrachir Jsus-Enfant, l'amuser, se laisser
presser par lui au gr de ses caprices... et puis tancher aussi la soif
ardente qu'il ressentit pendant sa Passion. La harpe reprsente encore
Thrse qui veut chanter sans cesse  Jsus des mlodies d'amour.

Le blason FMT[+] est celui de Marie-Franoise-Thrse, la petite fleur
de la sainte Vierge; aussi cette petite fleur est-elle reprsente
recevant les rayons bienfaisants de la douce Etoile du matin.--La terre
verdoyante, c'est la famille bnie au sein de laquelle la fleurette a
grandi. Plus loin se voit la montagne du Carmel, o Thrse figure en
ses armoiries le dard enflamm de l'amour qui doit lui mriter la palme
du martyre. Mais elle n'oublie pas qu'elle n'est qu'un faible roseau;
aussi l'a-t-elle plac sur son blason. Le triangle lumineux reprsente
l'adorable Trinit qui ne cesse de rpandre ses dons inestimables sur
l'me de la petite Thrse; aussi, dans sa reconnaissance,
n'oubliera-t-elle jamais cette devise:

_L'amour ne se paie que par l'amour._

_Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus et de la Sainte Face_.




QUELQUES-UNES

_Des Grces et Gurisons_

ATTRIBUES A L'INTERCESSION

DE LA SERVANTE DE DIEU

THRSE DE L'ENFANT-JSUS

ET DE LA SAINTE FACE


Rcit de son exhumation.


Bayeux, le 4 janvier 1911.

Nous, Evque de Bayeux, sur le rapport qui Nous a t fait, autorisons
d'imprimer en appendice  la _Vie de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus
crite par elle-mme_, la relation des grces et gurisons attribues 
l'intercession de la Servante de Dieu et publie sous le titre: _Pluie
de Roses._

Nous autorisons pareillement l'adjonction du rcit qui Nous a t soumis
de l'exhumation des restes de la Servante de Dieu, au cimetire de
Lisieux.

[+] THOMAS, _Ev. de Bayeux et Lisieux_.




AVERTISSEMENT

Ces pages ne sont pas destines  publier tous les bienfaits de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, mais seulement  en dsigner quelques-uns 
l'attention du pieux lecteur.

Les faveurs de tout genre attribues  son intercession se multiplient
d'une manire toujours plus rapide et plus universelle, comme on le
verra dans ce premier recueil et dans un second opuscule: _Pluie de
Roses, II._

Ce second opuscule, contrairement  celui-ci, ne peut trouver place  la
fin de l'HISTOIRE D'UNE AME.

       *       *       *       *       *

Il ne sera parl qu'incidemment des parfums. Les personnes qui ont t
favorises de ces manations mystrieuses sont en trs grand nombre. Il
ne se passe gure de jour sans qu'il en soit question dans le volumineux
courrier concernant la Servante de Dieu. Sur sa tombe et dans
l'intrieur de son monastre les mmes manifestations ne cessent de se
produire.




Pluie de Roses.

I


JE VEUX PASSER MON CIEL A FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE.

APRS MA MORT, JE FERAI TOMBER UNE PLUIE DE ROSES.

(Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.)


1.

Monastre des Carmes Dchausss, Wadourie,
Autriche (Gallicie), 9 octobre 1902.

_Rparation_.

TRS RVRENDE MRE,

L'inscription place en tte de cette lettre indique mon devoir de
rparer une faute commise par moi envers votre petite sainte, Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus.

Il y a deux ou trois ans, quand on me prsenta le manuscrit, avec
traduction en langue polonaise de la vie de cette petite fleur du
Carmel, je me suis permis de faire la remarque que la langue de notre
pays ne sied aucunement au style de l'original, et que la lecture ne
causerait que du dgot. C'tait comme mettre un frein  l'apostolat de
cette lue de Dieu. Elle a d prendre cela  coeur; et, en revanche,
non seulement a su agir de manire que la dite traduction ft mise au
jour, mais, de plus, s'est prise directement  ma personne.

Il y a une huitaine de jours, je suis rentr  la cellule, l'me toute
ballotte par les flots d'une mer orageuse de peines intrieures, et ne
sachant o trouver refuge pour s'abriter. Voil que mon regard s'arrte
sur le livre franais de la vie de la _soeur vengeresse_... Je
l'ouvre, et je tombe sur la posie: VIVRE D'AMOUR.

Soudain, l'orage s'apaise, le calme revient, quelque chose d'ineffable
envahit tout mon tre et me transforme de fond en comble. Ce cantique
fut donc pour moi la barque de sauvetage: l'aimable soeur s'tant
offerte pour pilote.

Je dois donc constater aujourd'hui que la promesse: _Je veux passer mon
ciel  faire du bien sur la terre... Aprs ma mort, je ferai tomber une
pluie de roses_, s'est ralise en vrit.

Fr. RAPHAEL DE ST-JOSEPH, _Carm. Dch.,

Vicaire-Provincial_.

(Le R. P. Raphal Kalinowski mourut en odeur de saintet, en l'anne
1907. Sa cause de batification est soumise  la sainte Eglise.)


2.

Marnes-la-Coquette (Seine-et-Oise), 10 novembre 1902.

Mme Hlose Debossu, habitant  Reims, actuellement 9, rue Luiquet,
et prcdemment 5, avenue de Laon, souffrait depuis une dizaine d'annes
d'une tumeur fibreuse, situe du ct gauche, un peu au-dessous des
ctes. De nombreux mdecins consults rclamaient avec instance une
opration, devenant chaque jour plus urgente. La malade ne voulut jamais
y consentir. En dsespoir de cause, elle fut soumise  divers
traitements de massage et d'lectricit qui ne lui procurrent qu'un
soulagement trs passager. Au mois de janvier 1901, son tat s'aggrava
tellement qu'elle dut garder la chambre et mme le lit  peu prs
continuellement. La maigreur et les souffrances taient devenues
effrayantes. Au mois de septembre, une pritonite venait mme de se
dclarer. C'est alors que, dsesprant du ct de la terre, j'envoyai 
la pauvre malade un sachet de cheveux de la chre et vnre petite
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, en l'engageant  s'unir  une neuvaine
que j'allais demander  votre Carmel. Le rsultat ne se fit pas
attendre. Le dernier jour de la neuvaine, la malade, gurie de sa
tumeur, pouvait se rendre  sa paroisse et y faire la sainte communion
en action de grces. Depuis, ses forces n'ont fait qu'aller en
augmentant. Sa figure annonce une sant parfaite, et sa maigreur a fait
place  un embonpoint et  une fracheur de teint qui ne laissent aucun
doute sur sa gurison. Tous ceux qui connaissent cette personne, qui
l'ont vue si malade et si dsespre, s'accordent  proclamer la chre
petite Sr Thrse de l'Enfant-Jsus comme l'agent merveilleux de sa
gurison.

Voil, ma Rvrende Mre, simplement, sans phrases et sans exagration,
l'entire et sincre vrit. Aussi, impossible de vous dire la
reconnaissance de Mme Debossu pour son incomparable bienfaitrice.

     Cinq ans aprs: 23 fvrier 1907.

Je soussign certifie que Mme Hlose Debossu, ne Dauphinot, qui fut
gurie  la suite d'une neuvaine faite  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus
et de la Sainte Face, dcde au Carmel de Lisieux en 1897, a continu
depuis 1902  jouir d'une excellente sant et qu'elle demeure convaincue
que sa gurison, aussi prompte que complte, est due entirement et
uniquement  l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus et de la
Sainte Face. Les mdecins l'avaient condamne et, mme avec une
opration, ne rpondaient pas de sa gurison. Elle n'a pas t opre
et,  la fin de la neuvaine, elle qui gardait le lit depuis de longs
mois, elle allait  pied communier  l'glise de sa paroisse.

En foi de quoi, je signe la prsente attestation.

L'abb D. PETIT,

_Ancien directeur du Sminaire de Versailles,
actuellement cur de Marnes-la-Coquette_[269].

3.

Marnes-la-Coquette (Seine-et-Oise), 23 janvier 1903.

Une dame Jouanne, marie  un jardinier, et mre de deux enfants dont
l'an a dix ans, eut  subir, il y a plus d'un an, une opration pour
une double hernie trangle. Elle faillit y laisser la vie. Depuis elle
pouvait  peine se traner, et sa maigreur tait extrme. Il y a trois
semaines environ, cette femme est retombe gravement malade d'une
appendicite complique d'une pritonite complte. Les mdecins dclarent
qu'elle est perdue. Un matin de la semaine dernire, le mari se
prcipite chez moi: Venez vite, Monsieur le Cur, elle se meurt. Un
grand chirurgien de Paris, celui-l mme qui prcdemment l'avait opre
de sa double hernie, appel par son confrre de Ville-d'Avray, tait
venu la veille pour tenter une opration. La malade avait t endormie.
On lui ouvre le ventre, mais on se trouve en prsence de tels abcs et
de pus rpandu, que vite on renonce  toute opration et qu'aprs
quelques points de suture, pour rejoindre tant bien que mal les bords de
la plaie, on dclare qu'elle n'a plus que quelques heures  vivre, un
jour ou deux tout au plus.

J'arrive promptement. La malade ne pouvait plus parler, avait le teint
cadavrique, tait glace et semblait ne plus avoir qu'un souffle. Elle
gardait cependant sa connaissance. Je lui adresse du fond du coeur
quelques mots, je lui recommande de se mettre intrieurement sous la
protection de notre bien-aime petite Thrse, puis je lui donne
l'absolution et l'indulgence de la bonne mort. J'avais oubli les
Saintes Huiles, peut-tre par une permission de Dieu.

La religieuse qui tait prs d'elle dclarait qu'elle baissait de minute
en minute. Alors je glisse, en la prvenant, sous le traversin de la
malade, un sachet renfermant des feuilles de roses dont Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus avait caress son crucifix.

Le mme jour, les vomissements, qui depuis six jours taient continuels,
cessaient entirement; le surlendemain, les mdecins dclaraient qu'elle
tait hors de danger et lui permettaient des aliments. Cinq jours aprs,
le mari venait me dire et la joie de la malade et toute sa
reconnaissance pour la chre petite sainte.

Vous le voyez, ma Rvrende Mre, un rien qu'a touch cet ange a une
valeur et une vertu inexprimables...


Du mme, 23 juillet 1907.

M{me} Jouanne, femme du jardinier, gurie miraculeusement, il y a prs
de cinq ans, par S{r} Thrse de l'Enfant-Jsus, n'habite plus depuis
longtemps dj ma paroisse; elle demeure actuellement  Versailles. Je
l'ai revue plusieurs fois en parfaite sant; elle conserve pour notre
chre petite sainte la plus vive et la plus durable reconnaissance.
Comme moi, elle attribue uniquement sa gurison si surprenante, si
clatante et si subite  la relique de S{r} Thrse. Tous les dtails
que je vous ai donns au moment de sa gurison sont de la plus exacte
vrit et je les confirme de nouveau en son nom et au mien par la
prsente.

L'abb D. PETIT,

_Cur de Marnes-la-Coquette_.


4.

T. (Morbihan), 28 mai 1903.

Que je l'aime, cette petite Sr Thrse de l'Enfant-Jsus! Combien de
fois n'est-elle pas venue  mon secours dans les luttes acharnes, et
pour ainsi dire corps  corps, que me livre l'enfer contre la sainte
vertu! Je ne puis les nombrer. Hlas! ma bonne Mre, depuis trente ans,
je subis ce martyre. J'ai soixante ans passs, et l'ennemi est toujours
sur la brche. La mort me serait prfrable mille fois  ces luttes
journalires. Mon auxiliaire de tous les jours, de tous les instants a
t notre bonne Mre du Ciel. Mais depuis cinq ou six mois, la Trs
Sainte Vierge m'a confi  votre chre sainte que j'aime autant et plus
que si j'tais son frre. Et le bien qu'elle m'a fait, je serais prt 
en rendre tmoignage 'devant quelque tribunal que ce soit, quand viendra
le moment o l'Eglise s'occupera d'elle.

Je ne puis que vous engager, ma bonne Mre,  exhorter les mes que vous
sauriez soumises  cette preuve humiliante de s'adresser  cette chre
petite bienheureuse.

R. P. Eugne (dcd).


5.


N. (Meurthe-et-Moselle), 7 mai 1905.

Une jeune fille de dix-neuf ans, trs chre  ma famille, tait atteinte
de l'appendicite. Quand les mdecins s'aperurent du mal, il tait dj
trop tard. Cependant, aprs avoir longtemps hsit, l'opration fut
dcide; mais la gangrne s'tait dj tendue aux parties
environnantes, et l'opration dut tre courte. Huit jours aprs, la
pauvre jeune fille tait  toute extrmit, et on n'attendait plus qu'un
dnouement prochain. De plus, une fissure s'tait produite dans
l'intestin et avait singulirement compliqu le cas: bref, suivant
toutes les prvisions humaines, tout espoir tait perdu.

Je m'empressai de porter  la mourante ce que j'avais de plus cher; des
cheveux de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, et une neuvaine fut
commence. Deux jours aprs, subitement, la fissure se ferma; et, depuis
ce moment, le mieux a continu, si bien et si vite que la chre malade
est absolument hors de danger, se lve plusieurs heures par jour et n'a
plus qu' reprendre des forces.

L'tonnement des mdecins ne peut s'exprimer. Je vous avoue, disait le
chirurgien en chef, que je n'avais jamais eu le moindre espoir, je la
croyais bien perdue... Cette gurison est un phnomne, c'est  n'y rien
comprendre!

Nous, ma Rvrende Mre, nous comprenons bien!

R. P. M. R.


6.


Cracovie (Autriche), 19 mai 1906.

Le frre Ignace Boron, coadjuteur de notre Compagnie de Jsus, souffrait
cruellement de pierres dans le foie, depuis Nol 1905 jusqu'au 20 mars
de cette anne. Deux mdecins, professeurs de l'Universit, MM. P. et
D., avaient dclar le mal incurable. Le professeur K., clbre
chirurgien, disait qu'une opration tait indispensable.

Aprs avoir fait inutilement plusieurs neuvaines, nous en avons commenc
une au Sacr-Coeur et  la trs sainte Vierge par l'intercession de
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus de Lisieux. Le deuxime jour de la
neuvaine, le frre eut une crise, et le troisime, il se leva
compltement guri, au grand tonnement des docteurs qui dclarrent le
fait inconnu  la mdecine.

R. P. K., S. J.

Carmel de Cracovie, 20 mai 1906.

Le 19 mai, le R. P. K. est venu dire chez nous une messe d'action de
grces, o le frre Boron a communi. Ce dernier a dit qu'il se sent
tout rajeuni, tout renouvel, et mieux portant qu'il ne l'a jamais t.


7.


Nancy (Meurthe-et-Moselle), 11 septembre 1906.

Gabrielle-Marie-Antoinette Barroyer, ne le 4 aot 1896, est tombe
malade en dcembre 1900. Des suites d'un fort rhume et d'une rougeole
infectieuse lui est venue la terrible maladie appele tuberculose. Du
nez et des yeux, il sortait un pus dont l'odeur nausabonde tait si
repoussante qu'il fallait vraiment la tendresse et le dvouement de ses
parents pour procder au nettoyage si minutieux de ces parties malades.

En mars et avril 1901, le mal empira et le pritoine se contamina comme
les yeux et le nez; le ventre devint trs gros et trs dur: il se
couvrit de boutons normes d'o s'coulait galement du pus. La petite
malade eut des crises trs violentes qui formrent des noeuds sur le
dessus de la main droite et au pied gauche. C'tait la tuberculose qui
gagnait les extrmits. A partir de ce jour, on ne put lever la pauvre
enfant que pour la mettre dans une longue voiture, o elle passait ses
journes au grand air, dans le jardin.

Vers la fin de cette anne 1901, les douleurs des yeux, du nez et du
ventre semblrent diminuer d'intensit; mais les grosseurs, celle de la
main droite surtout, augmentrent d'une manire effrayante. Le docteur
nous dit que c'tait la tuberculose qui se localisait, qu'il fallait
absolument une opration. Aprs avoir au pralable essay toutes sortes
de remdes sans aucun rsultat, l'opration fut fixe au mois de mai
1902; elle russit bien, mais la maladie tait reste; et, aprs de
grandes souffrances, la grosseur reparut avec une nouvelle vigueur, un
peu en dessous de l'ancienne.--En avril 1903, on recommena de nouveau
l'opration, on enleva un petit bout de l'os du dessus de la main, os
fonctionnant avec le grand doigt et qui se putrfiait; mais on ne fut
pas plus heureux que la premire fois; et, toujours aprs quantit de
soins de toute nature, on recommena une troisime opration en mars
1904. Ce fut en vain; le mal revint ensuite, plus intense encore que les
fois prcdentes; on brla, pendant de longues sances, au crayon de
nitrate d'argent; rien ne fit.

Un jour, je demandai  voir la main de ma pauvre petite fille, on refusa
d'abord, puis on cda enfin  mes instances; mais quelle douleur
j'prouvai  ce triste spectacle: on aurait dit deux normes lvres d'un
bleu noirtre, toutes tumfies. Ce jour-l, on m'avoua qu'il fallait
recommencer un quatrime grattage de l'os. Il faut tre mre pour
comprendre tout ce que renfermait d'inquitudes pour nous le sort de
notre chre enfant.

Quand enfin mon cher cousin, M. l'abb Renard, touch de notre
affliction, mu de voir souffrir ainsi ce petit ange, nous proposa de
faire une neuvaine  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. Nous acceptmes
cette nouvelle esprance, car depuis longtemps nous avions adress
neuvaines sur neuvaines  diffrents saints de notre choix; mais Dieu
voulait se manifester pour la gloire et l'honneur de sa jeune et si
dvoue servante, Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. Mon cousin nous
apporta une relique de cette anglique soeur, et chaque soir, pendant
la neuvaine, nous l'appliquions sur la main malade. Est-il besoin de
dire la foi, l'esprance que nous avions en adressant notre prire 
Dieu par l'intercession de sa fidle pouse? Mais ce n'est pas  nos
prires seulement que nous devons d'avoir flchi le bon Dieu; mon cher
cousin priait et faisait prier lgion de belles mes avec nous.

Ds le quatrime jour de la neuvaine, un mieux trs sensible fut
constat par le mdecin et on conclut que l'opration ne serait
peut-tre pas ncessaire. Le huitime jour, nouvelle visite du docteur;
non seulement le mieux se maintenait, mais cette fois, il nous dit qu'on
n'oprerait pas. La bonne soeur Charles, qui soignait ma petite fille,
me demanda ce que nous faisions, car la rapidit de cette belle
amlioration l'avait frappe. Nous lui donnmes notre recette. Ah! ne
vous arrtez pas, nous dit-elle, et faites une autre neuvaine, je me
joindrai  vous. Nous recommenmes immdiatement une autre supplique,
dans les mmes conditions que la prcdente. A la fin de cette seconde
requte, ma petite Gabrielle fut gurie compltement. Je lui laissai
nanmoins un petit linge sur la main pendant une partie du mois de
juillet de la mme anne 1904, parce que la peau reforme tait encore
trop fine, mais, aprs cela, je lui laissai la main libre, et depuis
elle se fortifie et l'enfant aussi.

Nous gardons une profonde reconnaissance  Dieu et  Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus, que nous continuons d'invoquer en notre particulier, en
attendant que nous puissions la prier comme une sainte.

E. BARROYER.


8.


P. R. (Bretagne), 7 janvier 1907.

Sr Thrse de l'Enfant-Jsus vient de m'accorder une grce inespre
de conversion.

A la fin d'une neuvaine  cette petite sainte, une femme ge, en tat
de pch mortel ds avant sa premire Communion qui fut mauvaise, aprs
une vie toute de dsordres, de scandales et de sacrilges, s'est sentie
prise d'un tel repentir, aprs avoir contempl cinq minutes au plus
l'image de la Sainte Face, peinte par une de vos soeurs, qu'elle a
fondu en larmes et a voulu faire au plus tt sa confession gnrale.
Vous dire son bonheur actuel et sa reconnaissance envers Sr Thrse
de l'Enfant-Jsus est chose impossible.


9.


R. (Bretagne), 11 janvier 1907.

Au mois de juillet dernier, ma sant, dj branle par une longue
maladie d'estomac, me laissa dans un tat de langueur difficile 
dcrire; j'tais devenue si maigre qu'il me fut bientt impossible de
faire un mouvement. Je m'alitai le 20 juillet, et, depuis ce jour,
incapable mme de soulever ma tte sur l'oreiller, je fus oblige de me
confier compltement aux religieuses qui me soignaient. Cependant, mon
tat s'aggravait encore: mon bras droit, devenu paralys, me refusait
tout service; et les mdecins me condamnrent.

Ma soeur ane, Carmlite  A., eut la pense d'invoquer la sainte
Vierge, par l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, pour
obtenir ma gurison. Deux neuvaines successives n'amenrent aucune
amlioration. Enfin, nous commenmes une troisime neuvaine, et la
Prieure des Carmlites m'envoya une relique de la robe de Sr Thrse,
m'engageant  la porter sur moi. Pendant cette troisime neuvaine, mon
tat devint plus alarmant, les mdecins, perdant tout espoir, cessrent
leurs visites; mes parents et les autres personnes qui m'entouraient
reconnurent que c'tait la fin. Je reus l'extrme-onction le 29 aot au
soir; et, dans la pense de chacun, tout devait tre fini le lendemain
matin.

Ma mre eut cependant un dernier espoir; elle crivit aussitt au
sanctuaire de Notre-Dame des Victoires pour demander une messe. Nous
recourions ainsi de nouveau  la sainte Vierge, toujours par l'entremise
de la petite Sr Thrse.

La messe fut clbre le lendemain  10 h. 1/2; pendant ce temps les
supplications redoublrent, et cette fois le ciel se laissa flchir.
Pendant la messe, une vigueur toute nouvelle me transforma: Sr
Thrse, le dernier jour de la troisime neuvaine, exauait enfin nos
prires en me gurissant.

MARIE-THRSE L. (22 ans).


10.


Carmel de Nmes exil  Florence, Italie, 3 avril 1907.

Avec quel bonheur je viens vous dire le miracle opr par notre
anglique Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. Aidez-nous  lui dire merci!
Oh! qu'elle est puissante, ma Mre!

Sr Josphine, l'une de nos soeurs converses, fut atteinte, le 18
janvier 1907, d'une pneumonie dclare infectieuse. En quatre jours,
elle fut  toute extrmit, la fivre montait  43. Aussitt que je
compris la gravit du mal, je m'adressai avec une confiance inbranlable
 l'ange de Lisieux; je plaai son image au chevet du lit de la malade
qui, elle, ne dsirait pas gurir.

Cependant, le sixime jour de la maladie, le docteur ne nous laissa
plus aucun espoir, et nous avertit de lui faire recevoir les derniers
sacrements, craignant un dnouement fatal pour le lendemain.

Je voulus passer cette dernire nuit auprs de notre chre enfant: mais
nos soeurs m'obligrent  aller prendre un peu de repos, ce que je fis
pour ne pas les contrister, mais en redoublant mes instantes prires 
notre soeur du Ciel.

Vers 2 heures du matin, je fus rveille par une force mystrieuse,
j'avais l'intuition que notre Sr Josphine tait  l'agonie.
J'accourus immdiatement et la trouvai, en effet, sur le point de rendre
le dernier soupir, elle tait noire... les yeux vitrs... D'une voix
touffe elle balbutia: Ma Mre, je ne puis pas mourir!

Je dis  la Mre Sous-Prieure qui me pressait de faire les prires des
agonisants: Non, la petite Thrse la gurira, et je rcitai le Credo
avec toute l'nergie de ma foi. J'avais dans l'me une sorte de
saisissement, comme si notre petite S' Thrse de l'Enfant-Jsus m'et
touche, pour me signifier que le miracle tait obtenu. Et je crus 
cette touche inoubliable et je dis tout haut: S' Josphine est sauve!
Elle l'tait, en effet. La crise de suffocation s'apaisa, les yeux
reprirent de la vie et de l'clat. Le lendemain, le docteur vint
constater lui-mme la rsurrection de celle dont il croyait constater la
mort. A plusieurs reprises, il s'cria: C'est un miracle! oui, c'est
bien un miracle.

Et maintenant, ma Rvrende Mre, que vous dirai-je? Jusqu' mon dernier
soupir, ces souvenirs resteront gravs dans mon coeur pour en rendre
grce  Dieu.

Sr M., _prieure_.

Suit le certificat du mdecin.


11.


Dinan (Ctes-du-Nord), 7 mai 1907.

Au mois de juin 1902, le jour de la Fte-Dieu, ma mre, souffrante
depuis le matin, fut oblige de se coucher. Nous croyions  une grippe,
mais, le lendemain et les jours suivants, elle fut trs malade. Le
docteur vint chaque jour pendant plusieurs semaines, essayant de tout et
ne voyant pas de quelle nature pouvait tre la maladie. Il tait
impossible de faire prendre  ma mre aucune nourriture, les oeufs
l'empoisonnaient. Elle tait arrive  un tel tat de faiblesse que le
docteur ne put nous cacher la gravit du mal. Un second mdecin fut
alors appel. Tous deux disaient: Elle se meurt.

Madame la Suprieure de l'hospice de Dinan, trs dvoue  ma famille,
ne nous cachait pas son extrme inquitude. Un jour, la soeur qui
soignait ma mre nous appela en toute hte. Nous montmes, mon frre et
moi. Maman n'avait plus de connaissance, ses yeux taient vitrs.
Epouvants, nous envoyons chercher le docteur; il fit une piqre d'ther
et la connaissance revint. Depuis plusieurs jours, elle ne pouvait
parler qu'avec une extrme difficult; ce jour-l, ce fut bien pis et
les crises se renouvelrent dans l'aprs-midi. Enfin, le soir, vers 8 h.
1/2, une dernire faiblesse survint. Quand la violence de la crise fut
un peu calme, la connaissance ne revenant pas, Monsieur l'Aumnier de
l'hospice apporta les Saintes Huiles. Mon frre et moi, nous tions
comme fous de douleur. Alors, je me rappelle que nous avions une relique
de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus: c'taient des cheveux. Je la mets au
cou de maman: immdiatement elle s'endort. Quelques heures aprs, elle
se rveille, parlant parfaitement; elle me dit qu'elle tait trs bien.
La soeur et moi n'emes pas un instant de doute, ce n'tait pas un
mieux trompeur. Maman tait gurie. Le lendemain elle s'est leve, a
voulu manger des oeufs; je ne les lui donnai qu'en tremblant, mais ils
ne lui firent aucun mal. Le docteur vint encore pendant plusieurs jours,
car il ne voulait pas croire  cette gurison. Il fut bien forc de
convenir de la vrit.

Est-il ncessaire de vous dire, ma Rvrende Mre, quels furent notre
bonheur et notre reconnaissance. Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, une
fois de plus, _avait fait du bien sur la terre_.

M. P.


12.


Carmel de R. (Aveyron), 27 avril 1908.

MA RVRENDE MRE,

Permettez  une humble petite soeur du Carmel de venir vous faire part
d'une grande faveur dont elle vient d'tre l'objet ces jours-ci, par
l'intercession de notre chre Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

Depuis six ans, ma sant tait mauvaise et la faiblesse m'avait
occasionn une extinction de voix. Je ne parlais qu' voix basse depuis
seize mois et encore avec beaucoup de peine. Un grand nombre de remdes
avaient t employs, et tous taient rests sans effet. La communaut
avait adress de ferventes prires au Saint Enfant Jsus de Prague, mais
notre aimable _Petit-Grand_ tait rest sourd  nos supplications.

Notre Rvrende Mre nous ayant lu, en rcration, les nombreuses
faveurs dj obtenues par l'intercession de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus, et consignes dans la grande dition de sa Vie, la
pense de s'adresser  cette petite sainte pour solliciter le
recouvrement de ma voix fut gnrale, et, le lundi de Pques, 20 avril,
notre Mre commenait en communaut une neuvaine en l'honneur de la
Sainte Face, afin d'obtenir, par l'intercession de sa dvoue Servante,
la grce dsire. Elle promit, si nous tions exauces, de propager le
plus possible les images de la Sainte Face et aussi la Vie de la petite
sainte.

Le second jour de la neuvaine, dans la matine, tant occupe  un
travail manuel, je repassais intrieurement le cantique _Vivre
d'amour_. Arrive  ces vers:

    _Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre_
    _Fixer sa tente au sommet du Thabor_,

il me prit envie de les chanter. O surprise! Sans effort, je pus en
fredonner quelques mots, quoique pniblement. Le lendemain, je parlais
bien distinctement; enfin, le jeudi, quatrime jour de la neuvaine, je
fus compltement gurie. Depuis je chante, je fais la lecture au
rfectoire, sans la moindre difficult; il y a six ans que j'tais
prive de cette satisfaction!

Vous trouverez ci-joint, ma Rvrende Mre, un mandat de 300 francs, sur
lesquels vous voudrez bien nous envoyer quelques exemplaires de la Vie
de notre puissante petite Reine. Le reste vous est envoy par ma
famille, pour aider  l'achat de la chsse qui devra renfermer son
corps, lorsque l'Eglise l'aura dclare bienheureuse.


_Tmoignage de la Rvrende Mre Prieure._

Ds le second jour de la neuvaine, la voix de notre chre malade devint
un peu plus libre; chaque jour, le mieux s'accentuait, et vers la fin de
la neuvaine, elle tait entirement revenue  son tat normal. Notre
chre soeur put reprendre immdiatement l'office de lectrice au
rfectoire, ce qu'elle continua toute la semaine sans fatigue. Quatre
mois se sont couls depuis, et notre soeur jouit toujours de sa bonne
voix. L'tat gnral s'est aussi sensiblement amlior, et plusieurs
accidents qui se produisaient souvent, tels que crachements de sang,
n'ont pas reparu.

Notre anglique Sr Thrse a bien voulu donner une preuve de son
affection fraternelle  notre soeur et  toute notre Communaut:
qu'elle en soit mille fois remercie!

Carmel de R., le 27 aot 1908.

Sr S., _prieure_.

Suit le certificat du mdecin.


13.

Saint-S. (Creuse), 12 mai 1908.

Devant aller prcher une mission, j'en mis le succs sous la protection
de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, cette me si fidle  la grce
pendant toute sa vie. Je promis en retour, au cas o les prdications
produiraient des fruits de salut, de les lui attribuer pleinement et de
les publier pour hter sa batification.

Je tiens  vous dire aujourd'hui, ma Rvrende Mre, que cette mission a
t particulirement bnie. Grce  la puissante intercession de votre
soeur du Ciel, les pcheurs se sont convertis en grand nombre. Nous
tions trs surpris, mon confrre et moi, des accents que le divin
Matre nous mettait dans le coeur et sur les lvres, pour tenir notre
auditoire attentif, d'une faon soutenue. Et certes, ils avaient du
mrite  nous couter, les pauvres gens! car, pendant huit jours, ils
venaient tous les soirs de plusieurs kilomtres, parfois de deux lieues,
malgr la neige, la pluie et le vent, dans une glise o nous les
gardions deux longues heures. En s'en retournant, ils taient obligs de
s'clairer avec des flambeaux pour se prserver des prcipices, dans des
chemins pouvantables.

Que Dieu bnisse votre Carmel d'avoir fait connatre un ange qui lui
ramne tant d'mes!

C.


14.

S., Belgique, 15 mai 1908.

Le Cur de la paroisse de H. se recommande particulirement  vos
prires. Sr Thrse de l'Enfant-Jsus,  laquelle il avait confi le
succs d'une retraite d'hommes, a attir de telles bndictions sur
celle-ci et opr de si clatantes conversions que toutes ses esprances
de pasteur ont t dpasses.

T. P.


15.

Je reconnais que ma fille Reine, ge de 4 ans 1/2, tait atteinte,
depuis le 11 janvier 1906, d'une maladie des yeux reconnue incurable par
les mdecins.

Aprs seize mois de soins inutiles, ma femme porta notre enfant aveugle
sur la tombe de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus et nous commenmes une
neuvaine  cette petite sainte. Ds le deuxime jour, le 26 mai 1908,
avant-veille de l'Ascension, pendant que ma femme tait  la Messe de 6
heures, car elle se proposait d'y aller tous les jours de la neuvaine,
ma petite Reine, aprs une crise violente, recouvra subitement la vue.
Ce que ma femme a d'abord constat, et moi ensuite.

Le docteur L. tient de ma femme elle-mme tous les dtails qu'il donne 
ce sujet et je les reconnais conformes  la vrit.

En foi de quoi, avec beaucoup de reconnaissance pour le miracle opr en
notre faveur, nous signons le prsent certificat avec les tmoins.

A. F.--J. F.

Suivent 11 signatures.

Samedi, 12 dcembre 1908.

     _Observation mdicale de la jeune Reine F., ge de 4 ans et demi,
     demeurant  L..., atteinte de kratite phlyctmulaire et gurie le
     26 mai 1908._

Reine F. n'a jamais t malade, sauf de la rougeole quand elle avait un
an.

Le 11 janvier 1906, elle a commenc  souffrir des yeux. Ses paupires
taient colles et renfermaient du pus, les yeux taient rouges et
irrits. Au bout de quinze jours, on la conduisit au docteur D., qui lui
continua ses soins pendant plus d'un an. La malade avait des rmissions
pendant quelque temps, puis survenaient des crises plus aigus. Elle vit
trois oculistes: le docteur D.  L., et les docteurs M. et L.  C.
Ceux-ci dirent  la mre de ne pas leur ramener l'enfant, parce que ses
yeux taient perdus. Ils taient, en effet, injects de sang et couverts
de taies blanchtres (une douzaine environ). L'enfant souffrait
beaucoup, surtout la nuit. Elle ne voyait pas pour se conduire et ne
distinguait aucun objet plac devant elle. Elle tenait les yeux ferms
et portait des lunettes pour souffrir moins.

Touche de cet tat, une religieuse de la Providence  L., matresse de
la classe enfantine, conseilla  la mre de demander la gurison de sa
petite infirme  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus et de la porter sur sa
tombe, en lui recommandant d'avoir d'autant plus de confiance que sa
fille s'appelait Reine, nom que M. Martin, pre de Sr Thrse, se
plaisait  donner  celle-ci. La mre hsitait. Elle se dcida
cependant, aprs la lecture de la vie abrge de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus, et porta l'enfant au cimetire. Elle demanda au Carmel
une neuvaine de prires.

Le lendemain, 26 mai 1908, avant-veille de l'Ascension, elle assista 
la Messe de six heures et demie et mit un cierge  la sainte Vierge en
l'honneur de Sr Thrse.

En rentrant chez elle, on lui apprend que sa fille a eu une crise de
souffrance plus forte que les autres. Mets tes lunettes, puisqu'elles
te soulagent, dit la mre  la fillette. Mais celle-ci de s'crier
toute joyeuse: Maman, je n'en ai plus besoin, _je vois aussi bien que
toi,  prsent_.

Alors la mre approche l'enfant de la fentre et appelle son mari:
_Regarde ta fille! Tu te moquais de ma confiance, vois ses yeux! Elle
est gurie!_

En effet, les yeux grands ouverts n'taient plus rouges; il n'y avait
plus de pus, d'inflammation ni de taies, et l'enfant voyait
distinctement tout ce qui l'entourait.

Depuis elle n'a eu aucune rechute. Le docteur D. la dclara compltement
gurie de sa kratite phlyctmulaire et dlivra un certificat  la date
du 6 juillet 1908.

Cette maladie, trs frquente chez les enfants  constitution faible et
lymphathique, est caractrise par des ulcrations de la corne. Elle
est sujette  des rcidives trs frquentes, d'abord, puis, 
intervalles plus loigns,  mesure que l'enfant se fortifie. Elle ne
peut donc gurir que _trs lentement_, et elle laisse presque toujours
des traces indlbiles, sous forme de taies plus ou moins opaques.

Dr L.

L., le 7 dcembre 1908.

Suivent les tmoignages recueillis par le docteur, des diffrentes
personnes qui ont vu l'enfant avant et aprs sa gurison.


_Tmoignage des Carmlites de Lisieux._

Nous, soussignes, avons entendu les parents de Reine F, et vu cette
enfant au parloir. La mre nous a fait exactement le mme rcit qu'au
docteur L. Elle a ajout que le premier jour de la neuvaine, elle avait
cueilli sur la tombe de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus deux petites
feuilles de granium et les avait places chez elle avec respect. Le
pre nous a affirm que le docteur D. leur avait dclar que, s'ils
voyaient les yeux de leur petite fille devenir phosphorescents, c'tait
signe qu'ils taient perdus, sans aucun espoir de gurison; or, qu'ils
avaient vu tous deux ce phnomne se produire.

La femme nous a dit encore que le 25 mai 1908, elle tait alle chez
Mme D., boulangre, dans la mme rue, pour acheter un petit pain;
que, le lendemain, elle y tait retourne pour montrer son enfant
gurie, et que cette dame, aprs avoir examin les yeux de l'enfant
qu'elle avait vus si malades, la veille encore, s'tait crie avec une
grande motion: Ah! ma pauvre femme, c'est un grand miracle qui s'est
opr chez vous!

Marie F., ge de 9 ans et demi, nous a dit avoir vu sa petite soeur,
au matin du 26 mai, s'apaiser tout  coup, aprs sa grande crise, puis
regarder fixement quelque chose en souriant, et faisant des gestes
d'amiti avec son petit bras; enfin, s'endormir paisiblement. J'ai
pens, nous dit-elle, _quelle se gurissait_ et regardait les objets au
fond de la chambre. Je lui ai demand ensuite ce qu'elle avait tant
regard et pourquoi elle avait ri. Elle m'a rpondu: _J'ai vu la petite
Thrse, l, tout prs de mon lit, elle m'a pris la main, elle me riait,
elle tait belle, elle avait un voile, et c'tait tout allum autour de
sa tte._

L'enfant nous a racont la mme chose  nous-mmes. Devant nous, sa mre
a essay de l'effrayer en lui disant de prendre garde de mentir, ou bien
que la petite Thrse lui reprendrait ses yeux. Elle s'est retourne
vers sa mre et lui a rpt avec assurance: Oui, maman, c'est vrai, je
l'ai vue...--Comment tait-elle habille, ma petite Reine? lui
dmes-nous.--_Pareille  vous!_

5 fvrier 1909.

Suivent les signatures de la Mre Prieure et de plusieurs religieuses.


16.

Le C., Juin 1908.

Un matin, en allant  la Messe, je demandai avec une trs grande
confiance au Sacr-Coeur et  Notre-Dame des Victoires, par
l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, la conversion d'une
me qui--je le savais par ses confidences--n'tait point sincre dans
ses confessions.

Le soir de ce mme jour, je rencontre cette personne qui me dit: Oh! je
ne sais pourquoi, mais aujourd'hui j'ai t trs tourmente au sujet de
la confession et c'est ce qui ne m'arrive jamais. Le lendemain, elle
alla se confesser et revint aussitt me voir pour me dire combien elle
tait heureuse.

X.


17.

Constantinople, 8 juin 1908.

Mon mari vivait depuis seize ans loin des sacrements et ne voulait rien
entendre  ce sujet. Un jour, ma fille, en revenant de l'cole, me parla
de la petite Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, et ce qu'elle m'en dit
m'inspira beaucoup de confiance. Le soir mme, nous rcitmes un _Pater_
et un _Ave_ pour obtenir de la chre sainte la conversion dsire et,
ds le lendemain matin, mon mari me dit spontanment: _Cette anne, je
veux faire mes Pques et dsormais je m'approcherai plus souvent des
sacrements._ C'tait le Mercredi Saint, et, tout transform et tout
joyeux, il communia le Jeudi Saint. Maintenant, il communie tous les
mois.

X.


18.

X., Italie, 8 aot 1908.


Quelques mois avant mes voeux perptuels et mon sous-diaconat, je
traversai une crise violente dont mon avenir sacerdotal et religieux a
videmment dpendu. Au plus fort de la lutte, sans aucune initiative de
ma part, la pense de votre sainte s'est impose  mon esprit avec une
obstination et un charme irrsistibles. Elle a continu  m'occuper
ainsi tout le jour, sans que je dusse faire des efforts pour chercher sa
chre pense; elle m'a appris  l'appeler _ma Mre_, et  mettre en elle
toute l'esprance de mon me. Elle m'a bni mieux encore que par ses
joies sensibles; elle a _tourn_ mon coeur. Mon directeur, un homme
prudent et rserv s'il en fut, a t extrmement frapp de ce qui
s'tait pass en moi, des changements subits et inexplicables qu'elle y
avait faits, et il m'a dit: Il y a l quelque chose d'extraordinaire:
c'est une grande grce que vous avez reue! Ce que je vous dis en
termes un peu voils, ma bonne Mre, je serais heureux de pouvoir vous
le dire clairement de vive voix. Alors vous comprendriez mieux comment
elle est _ma Mre_, la mre de mon sacerdoce et de tous mes apostolats
futurs; vous comprendriez combien je dsire la faire bnir comme je la
bnis, aimer comme je l'aime.

B.


19.

Estado do Ceara, Brsil, 21 aot 1908.

Mon pre tait trs malade et avait dj reu les derniers sacrements,
quand, providentiellement, une personne amie m'apporta une relique de
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. Elle-mme adressa ces questions au
malade qui souffrait extrmement: Croyez-vous que cette petite sainte
puisse obtenir votre gurison? Voulez-vous suspendre  votre cou cette
relique?--_Oui!_ a rpondu mon pre avec une grande foi.

Alors j'ai fait une prire  la petite Reine, et aussitt mon pre
s'est trouv trs bien.

J'ai promis de publier cette gurison extraordinaire.

A. C.


20.

S. J. (Calvados), 23 septembre 1908.

MA RVRENDE MRE,

Je suis alle faire un plerinage sur la tombe de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus en reconnaissance d'une grande faveur obtenue par son
intercession.

Voici le fait.

Le jour de la Pentecte, mon frre a t pris d'une arthrite infectieuse
dans le genou gauche. Quelques jours aprs, une pricondite se dclarait
au coeur, puis une miocardite. Son tat alors rclama son transport
dans une maison de sant; il fallait prs de lui la prsence
continuelle d'un mdecin. En arrivant  l'hpital Saint-Joseph,
mdecins, internes, religieuses se sont cris: C'est un mourant que
vous nous amenez, il ne passera pas la nuit. Pendant plusieurs jours,
son tat tait si dsespr que les personnes qui le soignaient ne lui
faisaient aucun traitement, aucun remde, prtextant que c'tait un
condamn  mort et qu'il valait mieux le laisser mourir tranquille.
Pendant trois semaines, il ne prit qu'un peu de champagne, et sa
faiblesse tait si grande qu'il perdait souvent connaissance.

Nous avons t amens  prier Sr Thrse de l'Enfant-Jsus par ma
soeur ane, religieuse Carmlite. Ma soeur, mon frre et moi avons
commenc une neuvaine, et, le dernier jour, mon frre tait hors de
danger.

Les personnes qui l'ont soign sont encore dans l'tonnement de cette
gurison.

L. M.


21.

F., Angleterre.

Dans la troisime semaine de juin 1908, soeur Catherine C., postulante
au noviciat de la congrgation de X., Londres, glissa malheureusement
deux marches d'un escalier et se foula gravement le pied. Le repos et
les remdes ordonns par le mdecin n'apportrent aucune amlioration.
Le pied restait enfl et dcolor, de sorte que la soeur ne pouvait
marcher.

    _On fait examiner la blessure  l'Hpital du Royal Collge
    au moyen des Rayons X,_

et le pied malade est enferm dans une gouttire de pltre. Le
chirurgien ordonne qu'il reste ainsi durant six semaines. Au bout de ce
temps, le mal n'ayant point diminu, et la soeur souffrant beaucoup,
on essaya un vsicatoire pour rduire l'enflure, mais sans plus de
succs. Enfin, le spcialiste de l'Hpital fut appel  F. Aprs une
consultation avec le mdecin du couvent, il donna une trs srieuse
apprciation du mal, et dclara qu'il n'esprait le gurir que sous sa
particulire surveillance.


    _Une opration devient ncessaire._

Ayant su que les parents de la novice dsiraient qu'elle ft soigne
chez eux, le spcialiste parla d'crire  un certain professeur du pays
pour lui donner ses conseils au sujet de l'opration. De plus, il
avertit que les plus grandes prcautions seraient  prendre pour le
voyage, et que le moindre choc suffirait pour aggraver le mal et rendre
une amputation invitable.

Le mardi suivant, 3 novembre, le Rvrend Pre C., frre de la novice,
arriva  F. dans le but de la ramener chez elle. Il fut bien afflig de
l'tat de son pied, et, en le voyant d'une si mauvaise couleur, enfl et
compltement informe, il comprit clairement qu'une opration devenait
urgente.

On prit des mesures pour qu'une voiture d'ambulance se trouvt prte ds
l'arrive de l'infirme  G. Jusqu'alors on avait cach  soeur
Catherine la ncessit de son dpart. Elle fit des instances pour rester
au monastre, mais le cas tait trop grave et il lui fallut accepter
l'preuve. Elle fit donc bien tristement ses adieux au noviciat, et la
voiture qui devait l'emporter loin du couvent qu'elle aimait et
regrettait si vivement, fut demande pour le lendemain matin,  huit
heures et demie.

    _Venons maintenant  la Thaumaturge_

qui intervint si merveilleusement cette nuit-l mme.

Lors de l'accident, on avait plac sur le pied malade une mdaille du
Sacr-Coeur, on avait employ de l'eau de Lourdes pour les pansements.
Des neuvaines furent faites au Sacr-Coeur,  la trs sainte Vierge et
 plusieurs saints, mais le Ciel semblait sourd  toutes les demandes.

Le 30 octobre, aprs la dcision du chirurgien, soeur Catherine, de
l'avis de sa Suprieure, commena une neuvaine  Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus et plaa parmi ses bandages un ptale de rose avec lequel
Sr Thrse avait autrefois embaum et caress son crucifix, sur son
lit d'agonie. On avait d'ailleurs dans le couvent une grande dvotion 
cette jeune sainte contemporaine, et cette dvotion tait sur le point
de recevoir sa rcompense.

Le vendredi soir, 30 octobre, crit soeur Catherine dans sa relation,
j'avais commenc une neuvaine  la Petite Fleur avec une grande
confiance. Je ne la perdais pas de vue un seul instant, toujours je la
priais d'avoir piti de moi et de me gurir pour sauver ma vocation.

Le 3 novembre, veille de mon dpart, je me couchai vers 9 heures,
ressentant une excessive douleur dans le pied. Je conjurai alors la
Petite Fleur de m'obtenir enfin du Dieu Tout-Puissant ma gurison. A
chaque fois que je m'veillais, je lui faisais les mmes instances. Vers
3 heures, je m'veillai encore, mais cette fois, ma cellule tait
remplie de lumire. Je ne savais quoi penser de cette exquise clart et
je m'criai: _O mon Dieu! qu'est-ce que cela?_ Je restai dans cette
lumire pendant trois quarts d'heure, et je n'arrivais pas  me
rendormir, malgr mes efforts. Alors je sentis comme l'impression de
quelqu'un qui enlevait les couvertures de mon lit et m'excitait  me
lever. Je remuai mon pied, et quelle ne fut pas ma surprise de trouver
les sept mtres de bandages, qui avaient t lis trs fortement et dont
je n'aurais pu me passer, compltement retirs. Je regardai mon pied, il
tait entirement guri. Je me levai, je marchai, et, ne sentant plus
aucun mal, je tombai  genoux en m'criant: _O Petite Fleur de Jsus,
qu'est-ce que vous avez fait pour moi ce matin! Je suis gurie!_

Vers l'heure de la Messe, on vint chercher soeur Catherine pour la
conduire  la chapelle, mais elle dit qu'elle n'avait plus besoin de
l'appui d'un bras, ni de la canne dont elle se servait d'habitude. Elle
descendit seule l'escalier et courut vers sa Suprieure.

    _La_ _Petite Fleur_ _m'a gurie!_

ma Mre, lui dit-elle. Et tout aussitt, la nouvelle se rpandit dans
la communaut, comme une trane de poudre. Une sorte de crainte planait
sur la maison avec le sentiment que Dieu avait pass par l.

La Mre Provinciale vint bientt et se rendit compte par elle-mme de
l'vnement. Pour prouver qu'elle tait bien gurie, la novice marcha de
long en large  l'extrieur de l'glise, et montra qu'elle portait sa
chaussure ordinaire, au lieu de la chaussure d'infirme qu'on lui avait
prpare  cause de l'enflure.

Enfin, elle resta tout le temps de la Messe  genoux et marcha d'un pas
ferme pour recevoir la sainte Communion des mains de son frre. Celui-ci
ignorait encore le miracle, mais il avoua ensuite que jamais, depuis sa
premire Messe, il n'avait reu autant de consolations divines qu'
cette Messe-l. Tmoignage touchant encore du pouvoir d'intercession de
Sr Thrse en faveur des prtres, pour lesquels elle aimait tant 
prier!

Immdiatement aprs la Messe, la Mre Prieure alla le trouver et lui
raconta ce qui tait arriv. Alors, trs mu, il entonna le _Te Deum_,
que la novice poursuivit debout avec la Communaut entire, dans une
joie et une motion indicibles.

L'examen du pied montra que la dcoloration, l'enflure, les marques du
vsicatoire et des pointes de feu avaient disparu et qu'il tait revenu
 sa forme naturelle.

La gratitude de la novice et des soeurs fut profonde, en vrit,
devant cette intervention de leur bien-aime Petite Fleur. D'autres,
pour lesquels son parfum odorant est une joie toujours renaissante,
apprendront avec plaisir ce nouveau gage de sa puissance au milieu d'une
gnration incroyante.

Vous nous regarderez d'en haut, n'est-ce pas? disait-on  Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, lorsque, ge de 24 ans, elle tait mourante
 Lisieux.

_Non_, rpondit-elle, _je descendrai_.

A F., comme en bien d'autres lieux, la _Fleur de Jsus_ descendit.

T. N. T.


22.

Vende, 5 novembre 1908.

J'aurais pu, ds le premier jour de la neuvaine, vous crire pour vous
annoncer la gurison de mon petit Jean, mais je ne l'ai pas voulu pour
ne pas agir avec tmrit.

Ds que nous avons eu attach  la robe du petit malade le morceau
d'toffe ayant appartenu  votre Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, les
vomissements et autres accidents ont cess; ils ont cess si brusquement
que nous n'osions pas y croire. Depuis ce jour, l'enfant se porte 
merveille; jamais il n'avait t aussi gai. C'est de grand coeur que
ma femme et moi nous remercions Sr Thrse.

Docteur C.


23.

G., Ecosse, 8 novembre 1908.

Une gurison spirituelle--dlivrance d'une tentation qui durait depuis
plusieurs annes--a t obtenue en un instant par une relique de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, dans un couvent de G. La religieuse avait
dj demand de quitter la Congrgation, et maintenant elle est si
heureuse d'y tre reste!

T.


24.

V. (Seine-et-Oise), 4 dcembre 1908.

MA RVRENDE MRE,

Je suis trs heureuse de venir vous annoncer que Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus a exauc vos prires et mes supplications en gurissant
Mademoiselle S., ge de 67 ans, et atteinte d'une bronchite aigu,
suivie de deux congestions pulmonaires. Son tat nous inspirait beaucoup
d'inquitudes.

Lorsque je reus le sachet contenant de la laine de l'oreiller de la
petite sainte, je le posai aussitt sur la malade, qui l'accepta avec
bonheur, me disant qu'elle avait pens  demander une relique de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus. C'tait la premire fois qu'elle me parlait
depuis plusieurs jours. Elle ajouta en me regardant: _Oh! que cela sent
bon! Quelle odeur de roses! Quel dlicieux parfum!_ Et pendant cinq
minutes, elle respira ce mme parfum. Moi qui tais prs d'elle, je ne
sentais absolument rien!

Le soir,  6 h., le docteur revint, et quelle ne fut pas sa surprise de
voir que la fivre avait disparu. Il n'en voulait pas croire ses yeux
et, quatre fois, il remit le thermomtre.

Depuis ce jour, Mademoiselle S. est alle de mieux en mieux. Aujourd'hui
elle est gurie et me charge de vous dire, ma Rvrende Mre, que nous
viendrons cet t remercier nous-mmes la chre _petite Reine_  son
tombeau. Veuillez nous envoyer sa Vie, et croyez que nous sommes
prtes  nous dvouer pour la faire connatre et avancer sa
batification.

M. M.


25.

Carmel de S. P., Espagne, 15 dcembre 1908.

MA RVRENDE MRE,

J'ai la consolation d'crire  Votre Rvrence ce qui suit:

Une de nos soeurs, ge de trente et quelques annes, tait reconnue
tuberculeuse par le mdecin qui lui donnait, tout au plus, deux ans de
vie.

Nous commenmes une neuvaine  l'Immacule Conception par
l'intercession de votre aimable petite sainte, et nous la terminmes le
20 septembre par la sainte Communion.

La malade, se voyant dans le mme tat, me dit: _Ma Mre, le 30 de ce
mois, c'est l'anniversaire de la mort de la petite Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus. Ce jour-l, je crois qu'elle fera quelque chose pour
moi._

Voyant sa confiance, nous recommenmes une neuvaine et, le lendemain du
dernier jour, je fis appeler le docteur qui, aprs avoir auscult notre
chre soeur, me dit tout surpris: Mais elle est beaucoup mieux!

Cependant, je croyais qu'il fallait un certain temps pour constater une
gurison complte. Ces jours derniers, je la fis donc examiner de
nouveau. Aprs l'auscultation, le mdecin se tourna vers moi et me dit:
Il n'y a plus rien, elle est gurie! Il me promit volontiers le
certificat que je vous envoie. Vous y lirez que: _Cette gurison, si
prompte, lui parat trange et merveilleuse._

Je ne puis vous dire, ma Rvrende Mre, avec quel bonheur et quelle
reconnaissance nous avons rcit, au choeur, un _Te Deum_ et un
_Magnificat_ en actions de grces.

Chre petite Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, combien nous l'aimons!


Sr T., _prieure_.

Suit le certificat du mdecin.


26.

D., Suisse, 18 dcembre 1908.

MA RVRENDE MRE,

Pardonnez-moi si je viens un peu tard vous raconter la gurison de ma
petite fille, Marie-Thrse, ge de deux ans, gurison obtenue par
l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

En 1907, cette enfant, d'ailleurs trs chtive, fut atteinte d'un mal 
l'index de la main droite. La phalange suprieure devint si enfle
qu'elle galait en grosseur le pouce d'une grande personne.

Ce mal, parat-il, tait la tuberculose osseuse localise (_Spina
ventosa_), et on l'appelle _doigt en radis_.

Le docteur jugea une opration indispensable. Il ouvrit donc le petit
doigt malade et gratta l'os. Pendant cinq mois, je dus lui conduire tous
les deux ou trois jours ma petite fille pour les pansements, mais l'tat
ne s'amliorait gure. Il se forma mme une excroissance de chair, que
l'on dut enlever, au moyen du cautre lectrique, et le doigt suppurait
toujours un peu.

En rentrant en France, au mois d'avril, je le fis voir  un autre
docteur qui, ne le trouvant pas bien du tout, me dit qu'une seconde
opration serait ncessaire.

C'est alors que, dsol, mais confiant en votre anglique soeur, je
rsolus de conduire mon enfant  son tombeau.

Arriv l, j'assis tout simplement _Marie-Thrse_ sur la tombe de la
petite sainte en disant: _Bonne petite Sr Thrse, vous qui avez
promis de faire du bien sur la terre, gurissez ma petite
Marie-Thrse._

Eh bien, ma Rvrende Mre, le doigt qui, jusqu'alors, ne cessait point
de suppurer, scha; une petite crote se forma, puis tomba, et huit
jours aprs, tout tait cicatris et guri.

Depuis cette poque, ma petite fille se porte  merveille.

De la part de son pre et de sa mre, mille fois merci et vive
reconnaissance  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

G. H.--C. H.


27.

21 dcembre 1908.

C'est un devoir de reconnaissance qui m'amne aujourd'hui prs de vous.
Ayant obtenu par l'intermdiaire de la petite Sr Thrse une grce
signale, je me fais une joie de venir vous la raconter:

Depuis un certain temps, j'allais voir un pauvre malade. Elev dans la
religion, cet homme, sans devenir sectaire, tait devenu plus
qu'indiffrent; il avait beaucoup lu, et, de ses lectures, il avait
retir avec l'incroyance la volont de se faire enterrer civilement;
cette volont, il l'avait manifeste  ses enfants.

C'est dans ces dispositions que je le trouvai il y a deux mois. Je ne
fis d'abord que des visites d'ami; quand j'en arrivai aux visites de
prtre, quand je parlai du bon Dieu, de l'Eternit, un sourire sceptique
et des paroles de dngation accueillirent mes premires tentatives
d'apostolat. Je revins souvent sur la question et toujours ce fut la
mme rponse: _J'ai trop lu, mon cher Monsieur, pour ne pas savoir la
fausset de toutes les religions._ Un miracle seul pouvait sauver cette
me, et ce miracle c'est  l'ange de Lisieux que je le rclamai. Je
priai, je fis prier; une neuvaine fut entreprise. Elle n'tait pas
termine qu'une nuit le pauvre malade, de lui-mme, en pleine
connaissance, me fit demander: _Va me chercher Monsieur l'abb_,
dit-il  sa femme. Et, cette demande, il la ritra depuis 1 h. jusqu'
6 h. du matin. A 6 h., la femme, vaincue par cette persistance, vint me
chercher. J'arrivai en toute hte et en toute joie surtout. Le malade
m'accueillit tout heureux; il se confessa, reut l'Extrme-Onction. Le
loup tait devenu agneau, l'impie d'autrefois tait devenu subitement un
chrtien repenti. Oh! ils seront pour moi inoubliables ces instants de
retour subit et convaincu vers Dieu. Longtemps j'entendrai dans mon
coeur la voix, maintenant teinte, de ce pauvre malade qui, en
embrassant son Christ, lui disait avec une relle pit: _Seigneur,
avez piti de moi qui vous ai offens!... Seigneur, je vous aime!... Mon
Dieu, pardonnez-moi!..._

Oui, Dieu t'a pardonn, cher ami! Plus heureux que nous, tu jouis
maintenant, peut-tre, de Celui que tu ne connaissais plus, de Celui
que, pendant les huit jours qui suivirent ta conversion, tu prias avec
tant d'humilit confiante! Tu me pardonneras d'avoir lev le voile sur
tes derniers instants: il s'agissait de glorifier celle qui se fit
auprs de Dieu ton avocate et ton sauveur...

L'abb M.


28.

Collge de X., tats-Unis, 11 janvier 1909.

MA RVRENDE MRE,

Je viens vous relater, avec une reconnaissance bien profonde, le fait
d'une protection merveilleuse dont j'ai t l'objet de la part de votre
anglique Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

Le 22 septembre 1908, tant  New-York avec notre Rvrende Mre, nous
emes  traverser, pour reprendre le train, un croisement de voies
ferres encombr de voitures, de tramways, d'automobiles, etc. Je crus
que notre Mre tait passe et je voulus la suivre, mais elle avait vu
venir, sans avoir eu le temps de m'en prvenir, un tramway lectrique
qui me heurta en plein front et me fit tomber. Lorsque le mcanicien
parvint  l'arrter (aprs un trajet de 5 ou 6 mtres), tout le monde me
croyait crase et la foule se pressait autour de moi; mais je me
relevai sans le moindre mal! Notre Mre s'tait approche, ple comme sa
guimpe... On nous entourait, on voulait m'aider  marcher. Des
reporters de journaux demandaient mon nom. Notre Mre disait: C'est
une religieuse exile de France, le bon Dieu a fait un miracle en sa
faveur. Alors on nous laissa passer avec une sorte de respect, bien que
la foule augmentt toujours. Pour nous soustraire  une ovation, nous
entrmes dans une maison o l'on nous reut avec la plus grande bont et
je dis  notre Mre: _C'est la petite Sr Thrse de l'Enfant-Jsus
qui m'a prserve: je l'ai sentie au moment de l'accident._ Et sortant
de ma poche une de ses petites photographies que j'avais dans un carnet,
je la baisai avec reconnaissance. Depuis, elle ne me quitte plus.

Je ne puis dire quelle impression de surnaturel nous avait envahies.
Cependant, les reporters nous avaient suivies pour demander des
dtails. Ils me regardaient avec bahissement, ne semblant pouvoir
admettre que je n'eusse pas t blesse; car sous ces lourdes machines,
appeles ici streets cars et beaucoup plus volumineuses que nos
tramways franais, il y a tout un attirail de chanes qui devraient au
moins blesser ceux qui sont dessous. Le mcanicien avait dit  notre
Mre que j'avais t enferme entre les roues avec tant de prcision,
que c'est comme si la mesure de mon corps avait t prise. Plusieurs
journaux ont d relater le fait.

Enfin, lorsque la foule fut presque disperse, nous nous dirigemes vers
la gare, marchant assez vite pour ne pas tre suivies de nouveau. Quand
nous fmes installes dans notre compartiment, notre Mre encore tout
mue me demanda: N'avez-vous pas mal  la tte?--Pas du tout, pas plus
que si j'tais tombe sur un lit de plumes.--Ne portiez-vous pas vos
lunettes bleues quand vous tes tombe?--Oui, je les avais et les ai
remises inconsciemment dans ma poche en me relevant: les voici, elles
sont intactes. Je ne sais vraiment, ni comment je suis tombe, ni
comment je me suis releve; tout ce que je puis dire, c'est qu'il m'a
sembl pendant quelques instants tre dans un autre monde, une puissance
surnaturelle agissait.

Nous convnmes, notre Rvrende Mre et moi, de ne parler de cet
vnement qu' M. l'Aumnier, pour lui demander une messe d'action de
grces. Cependant, notre Mre crut de son devoir de tout raconter au
docteur du couvent. Il vint, me croyant du moins couverte de blessures;
mais... rien, pas mme une gratignure! et il partagea notre sentiment
que cette protection tenait du miracle.

Veuillez, ma Rvrende Mre, avec toute votre communaut, m'aider 
remercier celle qui a t pour moi ce que l'ange Raphal a t au jeune
Tobie, et croyez  mes sentiments  jamais dvous en Ntre-Seigneur.

Sr M., ne C. de V.,

Sr X., _Prieure_.


29.

Carmel de X., janvier 1909.

Une de nos Soeurs souffrait depuis dix ans de peines morales qui la
torturaient et lui faisaient dlaisser la sainte communion des semaines
entires. Elle fit plusieurs neuvaines  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus
qu'elle aime beaucoup. Il y a trois semaines, un soir, pendant l'oraison
de 5 h., s'y tant rendue encore plus bouleverse que jamais et tout 
fait dcourage, elle redoubla de ferveur et de supplication auprs de
Thrse, priant devant son image et baisant sa sainte relique.

Tout  coup, en un clin d'oeil, dit-elle, son coeur se trouva rempli
de paix et de consolation, avec l'assurance, comme le sentiment intime,
que la Petite Thrse avait pass prs d'elle et lui avait t comme
un lourd vtement. Elle ne pouvait _mme_ plus se rappeler ce qui avait
tant de fois tourment sa pauvre me! Alors, dit-elle encore, j'aurais
voulu pouvoir communier deux fois au lieu d'une! Elle est toute change
depuis ce jour de grces, et son visage, autrefois si triste, ne reflte
plus qu'une joie profonde.

C'est en reconnaissance de cette inestimable faveur que notre Rvrende
Mre vous envoie une offrande pour la batification tant dsire.

Sr G.


30.

Saint-H. (Vende), 18 janvier 1909.

Mon fils Louis, n le 27 septembre 1908, tait trs fort et se portait
trs bien, lorsque le jeudi, 8 octobre, dans l'aprs-midi, il fut pris
d'une forte fivre accompagne d'une sueur abondante. Il ne dormit point
la nuit suivante et ne cessa de crier. Le lendemain, ses petites mains
taient fermes, sans qu'il ft possible de les lui ouvrir. La
sage-femme, le trouvant trs mal, nous dit d'aller chercher le mdecin.
Celui-ci dclara qu'il tait atteint du ttanos et ne nous laissa aucun
espoir de gurison. Il nous dit cependant d'essayer de mettre l'enfant
dans les bains; mais la maladie ne fit qu'augmenter. Bientt mon petit
garon devint raide comme un cadavre, sa bouche tait ferme,  peine si
l'on pouvait faire couler entre ses lvres quelques gouttes d'eau ou de
lait, il tait absolument impossible de passer la cuiller. Ses bras
taient allongs, ses mains fermes, ses poignets tourns  l'envers et
replis, de sorte que ses petites mains touchaient aux bras. Son dos et
son estomac taient contrefaits, on aurait dit deux bosses de chaque
ct. Ses jambes taient serres l'une contre l'autre; bientt la droite
passa par-dessus la gauche et tourna. Enfin, tous les membres taient
contracts. Le pauvre petit ne pouvait faire aucun mouvement, il n'avait
point de sommeil et ne cessait de crier jour et nuit. Sa maigreur tait
telle qu'on aurait dit un squelette. Sa peau avait, au toucher, la
duret d'une pierre. Dans les crises il devenait tout bleu.

Le mdecin revint la semaine suivante; il fut surpris de le trouver dans
un tat pareil et nous dit: Pour moi, cet enfant est perdu, il ne
vivra pas et la mort est prfrable, car, s'il survit, il restera en cet
tat. Jamais encore, de ma vie de mdecin, je n'ai vu pareille chose.
Toutes les personnes qui voyaient mon enfant me plaignaient beaucoup.

Cinq semaines s'coulrent ainsi. Je priais et faisais prier,
accompagnant mes supplications de toutes sortes de promesses, sans rien
obtenir. Touches de mon extrme affliction, les demoiselles
institutrices m'envoyrent, le dimanche 15 novembre, une image de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus,  laquelle tait attache une relique, me
disant qu'elles allaient prier et faire prier leurs petites filles, et
nous recommandant de commencer une neuvaine  la petite sainte. Le soir
mme, nous commencions la neuvaine; chaque jour je faisais toucher
l'image  mon enfant, demandant  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus sa
gurison ou sa mort. J'ajoutai que, s'il devait tre plus tard un
mauvais chrtien, je prfrais le voir mourir.

La petite sainte ne fut pas sourde  nos prires. Le jeudi suivant,
cinquime jour de la neuvaine, je pus faire plier le bras gauche de mon
petit enfant, puis son autre bras. Bientt il reprit le sein, et, 
Nol, il tait compltement guri. Aujourd'hui, on ne le reconnat plus,
tant il est beau et fort! Il rit et commence  gazouiller; les personnes
qui le voient n'en reviennent pas et croient bien  un miracle.

A sa naissance, mon petit Louis avait  la tte une bosse qui lui
restait encore aprs sa gurison. Je fis alors toucher  sa tte l'image
de Sr Thrse, et depuis la bosse diminue de jour en jour.

Ma reconnaissance est bien grande envers Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus, de mme que ma confiance. Je demande  cette chre
petite sainte de m'accorder maintenant toutes les grces ncessaires 
mon tat, que mon mari et mes enfants soient toujours de bons chrtiens.
Je lui demande de m'accorder cette grce encore, de voir au moins l'un
de mes enfants se consacrer  Dieu.

M. G.

Suivent 19 signatures.


31.

Couvent du Bon Pasteur de X., France, 9 fvrier 1909.

Si les miracles extrieurs oprs par votre petite thaumaturge sont
grands et admirables, que dire des miracles intrieurs de la grce qui
sont toujours plus grands et plus nombreux! C'est une pluie serre de
roses. Dieu soit bni de cette grande consolation qu'il nous mnage au
milieu d'preuves toujours plus pnibles et plus dures! Il serait bien
difficile, je crois, d'arriver  exprimer tous les bienfaits spirituels
que Sr Thrse n'a cess de faire descendre sur notre grande famille
religieuse depuis un an et plus. C'est le secret du bon Dieu et du
sacrement de Pnitence o le coeur du prtre ne peut moins faire que
d'tre sans cesse dbordant de reconnaissance.

L'abb B.,

_aumnier_.


32.

I. (Seine), 11 fvrier 1909.

MA BONNE MRE,

Nous avons ici une jeune fille atteinte d'un ulcre  l'estomac, elle
vomit le sang. Entendant parler des nombreuses gurisons obtenues par
l'intercession de votre chre petite Sr Thrse de l'Enfant-Jsus,
elle y a recours. Nous allons commencer une neuvaine, et nous demandons
 votre communaut de bien vouloir s'y unir pour obtenir sa gurison.

Sr X.

Tlgramme reu le dimanche 21 fvrier, dernier jour de la neuvaine:

_Malade entirement gurie par Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus._

Sr X., _suprieure_.


_Relation de la jeune fille gurie._

MA RVRENDE MRE,

Depuis quatre ans je souffrais de l'estomac. Le 29 dcembre 1908, j'ai
eu, pour la premire fois, un vomissement de sang. Le 30 et le 31, les
mdecins taient encore indcis; mais le 1er janvier 1909, ils se
prononcrent et dclarrent que j'avais un ulcre. Du 29 au 31 dcembre,
j'eus plusieurs vomissements; on essayait de me faire boire du lait,
mais je le rejetais immdiatement. Du 1er au 21 janvier, je restai en
traitement  l'hpital Saint-Joseph o l'on me soumit au rgime lact.
Pointes de feu, vsicatoires, calmants, tout fut essay sans succs; je
souffrais toujours. A la fin de janvier je suis venue me faire soigner
chez les Dames de...  I. Le 8 fvrier j'eus une trs forte crise avec
plusieurs vomissements de sang. Je ne gardais pas le lait, mais
seulement un peu d'eau de Vals, et, encore, pas toujours. On crivit
alors au Carmel de Lisieux, afin de me mettre sous la protection
spciale de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. La Mre Prieure m'envoya un
petit sachet contenant de la laine de son oreiller d'infirmerie; je le
mis immdiatement sur moi et l'on commena une fervente neuvaine  la
petite Soeur, en union avec Lisieux.

Pendant la neuvaine les souffrances taient plus vives, les vomissements
continuels, l'insomnie tait perptuelle. On ne pouvait plus me nourrir
par les moyens ordinaires.

Le 21 fvrier, jour o la neuvaine se terminait, je voulus absolument
aller  la messe de 6 h., avec le dsir d'y communier, persuade que je
serais gurie. Pendant tout le temps de la messe je souffrais
horriblement, mais je priais avec beaucoup de ferveur et mon esprance
tait bien grande. Lorsque je revins de la sainte Table, o je m'tais
trane bien pniblement, mes souffrances redoublrent. Enfin, au
troisime Ave Maria que dit le prtre au bas de l'autel, je sentis une
douleur atroce  l'estomac, cette douleur correspondait dans le dos; il
me semblait qu'on m'arrachait l'estomac. J'eus ensuite la sensation trs
nette _d'une main qui se posait sur la partie malade et y rpandait un
baume cleste_... puis, plus rien, un grand calme... _J'tais gurie!_

Je sentis alors que j'avais faim et j'avalai une grande tasse de lait
que je trouvai exquise. Je restai ensuite  la messe de 7 h. en action
de grces, et je l'entendis  genoux. Aprs cette deuxime messe,
j'allai au rfectoire o je pris une grande tasse de chocolat
accompagne de deux morceaux de pain, moi qui, depuis quatre mois,
n'avais pas mis une bouche de pain dans ma bouche! Et j'avais encore
faim!

A en juger par le bien-tre que j'prouve, je ne croirais pas avoir t
malade. Je suis absolument gurie. Il ne me reste qu'une faiblesse dans
les jambes qui me rappelle seule les heures douloureuses que j'ai
vcues.

Cette nuit j'ai parfaitement dormi; je me sens tout  fait bien. Toutes
les personnes qui m'ont connue malade admirent en moi l'oeuvre de
Sr Thrse, ma chre bienfaitrice. Voil, ma Rvrende Mre, le
compte rendu de ma maladie et de ma gurison si miraculeuse.

Notre bonne Mre Suprieure espre avoir demain le certificat du
docteur. Je commence une neuvaine d'action de grces que j'irai terminer
par un plerinage au tombeau de la petite sainte de Lisieux.

Agrez, etc.

M. C.

Suit le certificat du mdecin.


33.

C., Autriche, 25 fvrier 1909.

Ma Rvrende Mre,

Je vous renvoie la notice sur le miracle d'Angleterre, en vous
remerciant de me l'avoir communique. Mais tout cela n'est _rien_  ct
des grces que je sais avoir t reues par l'intervention de soeur
Thrse, grces de conversions vraiment immenses et miraculeuses. Une
jeune personne, par exemple, a pass en moins d'une anne de la boue la
plus dgradante  un tat de puret tel qu'on peut l'imaginer chez les
saints, et  la prsence de Dieu presque continuelle; et cela dans le
milieu le plus mondain et le plus frivole, entoure de toutes les
occasions de chute!

Ah! vous avez bien raison de dire qu'une _pluie de roses_ est descendue
sur la terre, depuis que cette sainte est monte au ciel. Oui, cette
remarque qu'elle _descend_ de nouveau sur la terre est _littralement
vraie_. Que de fois je l'ai sentie prs de moi dans cette dernire
anne!

M.-H. D.,

_professeur  l'Universit de X_.


34.

L. (Normandie), 29 janvier 1907.

Je suis un sminariste g de 23 ans. Aprs de nombreux crachements de
sang et hmorragies violentes, j'tais arriv  un tel degr
d'affaiblissement que je dus m'aliter le 28 aot 1906. Deux mdecins
jugrent mon tat trs grave: une caverne profonde s'tait forme au
poumon droit, les bronches taient trs endommages, et l'analyse des
crachats rvla la prsence du bacille de la tuberculose. Les mdecins
s'avourent impuissants et me condamnrent.

Alors, mes parents, plors, sollicitrent ma gurison de Notre Dame de
Lourdes par l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, et je
passai  mon cou un sachet des cheveux de cette petite sainte. Les
premiers jours de cette neuvaine, mon tat s'aggrava: j'eus une
hmorragie si violente que je pensai mourir; on appela en toute hte un
prtre; mais, bien que l'on m'engaget  faire le sacrifice de ma vie,
je ne pouvais m'y rsoudre et j'attendais avec confiance la fin de cette
neuvaine. Le dernier jour, aucun mieux ne s'tait produit. Alors le
souvenir de Thrse se prsenta  mon coeur, la parole qui a si
nettement esquiss sa grande me me pntra d'une confiance indicible:
_Je veux passer mon ciel  faire du bien sur la terre._ Je pris au mot
la jeune Carmlite. Elle tait au ciel, oh! oui, j'en tais sr; j'tais
sur la terre, je souffrais, j'allais mourir: _il y avait du bien 
faire_, il fallait qu'elle le ft. Serrant donc fortement contre ma
poitrine la chre relique, je priai la petite sainte avec tant de force,
qu' la vrit, les efforts mmes, faits en vue de la vie, eussent d me
donner la mort.

Nous recommenmes une neuvaine, demandant cette fois ma gurison 
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus elle-mme, avec promesse, si elle nous
exauait, d'en publier la relation. Ds le lendemain la fivre baissa
subitement, et, les jours suivants, aprs l'auscultation, le mdecin
conclut au rtablissement d'une faon aussi catgorique qu'il avait
affirm la fin. De la caverne du poumon il n'y avait plus trace;
l'oppression avait cess et l'apptit revenait sensiblement. J'tais
guri.

Mais en mme temps qu'elle renouvelait mes forces physiques, Thrse
accomplissait aussi en mon me une transformation merveilleuse. En un
jour, elle a fait en moi le travail de toute une vie.

Je m'arrte, ma Rvrende Mre, Dieu m'a mis au coeur une telle
reconnaissance que je ne saurai jamais l'exprimer. Aidez-moi  lui
rendre grce.

L'abb A.[270]

Suit le certificat du mdecin.


35.

Q. (Eure), mars 1909.

Sr Thrse de l'Enfant-Jsus semble favoriser particulirement ma
famille. Il y a deux ans, c'tait moi qu'elle gurissait de la
tuberculose; aujourd'hui c'est mon jeune frre, g de 11 ans, qui vient
d'tre soudainement sauv et rtabli par elle.

Voici en quelles circonstances: Le samedi, 22 aot 1908, il fut victime
d'un accident terrible. Etant tomb d'une hauteur d'environ six mtres,
par une trappe donnant sur une cave, sa tte vint frapper brutalement 
terre. On releva le pauvre petit sans connaissance et perdant son sang 
pleine bouche. Le mdecin, mand aussitt, dclara que c'tait l'affaire
de deux heures; le crne tait, en effet, fractur en plusieurs
endroits, la mort tait imminente. Cependant la nuit se passa sans le
dnouement qu'on attendait. Le docteur se fit assister d'un chirurgien
spcialiste de R... qui, sans aucune hsitation, confirma le jugement de
son confrre. Nous n'avions donc plus rien  esprer, humainement du
moins; moi-mme j'avais entendu le docteur, et c'et t de la folie
d'esprer quand mme.

J'eus cette folie, mes parents l'eurent avec moi: et, le 24 aot, ma
Rvrende Mre, vous commenciez, sur ma demande, une neuvaine  Sr
Thrse pour la gurison de mon frre.

Cependant, des crises violentes et ritres nous jetaient dans de
cruelles alarmes. Nous avons cru quatre fois que la mort allait venir.
Le pauvre enfant resta huit jours entiers sans connaissance et se
dbattait continuellement dans son dlire.

Le neuvime jour, il reconnut tout son monde, le calme revint, c'tait
fini! Il n'avait qu' reprendre des forces; ce qu'il fit. Il est
aujourd'hui en classe, ne conservant aucune trace, ni physique ni
morale, de son accident.

L'abb A.


36.

Lisieux (Calvados).

En mars 1908, un petit enfant de cinq ans tait atteint d'une mningite
des plus graves. J'engageai sa mre  prier avec confiance Sr Thrse
de l'Enfant-Jsus. Une neuvaine fut commence. L'enfant tait dans un
perptuel dlire; et, cependant, lorsqu'on voulait lui faire baiser la
relique de Sr Thrse qu'il portait sur lui, il la retenait et la
pressait sur son coeur. Il allait toujours plus mal. Il y a deux
jours qu'il devrait tre mort, disait le docteur. Mais sa mre ne
perdait pas courage. Tandis qu'il tait presque agonisant et que, depuis
plusieurs jours, il ne pouvait articuler une parole, elle vint 
l'glise et dit  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus: Ma petite sainte, si
je dois croire que vous voulez bien gurir mon fils, faites qu'en
revenant de la messe il me demande  boire.--_Maman, donne-moi 
boire_, dit l'enfant aussitt que sa mre eut mis le pied sur le seuil
de sa chambre. Ds lors il alla de mieux en mieux. Aujourd'hui il se
porte bien.

L'abb L.

16 avril 1909.


37.

X. (Seine-Infrieure), 9 avril 1909.

Le 8 mars dernier M. D. tombait gravement malade. Le docteur le
dclarait atteint d'une grippe infectieuse. Au bout de quelques jours le
mal se compliquait d'une fluxion de poitrine double. M. D. tait en
proie  un dlire effrayant; jamais une minute de raison. Deux hommes
taient ncessaires pour le tenir. Le docteur dit qu'il n'y avait plus
aucun espoir, qu'il tait absolument perdu.

Tous les regards se portrent alors vers le ciel. On appliqua une
relique de Sr Thrse sur la poitrine du malade qui s'endormit et
recouvra ensuite au bout de quelques heures l'usage de sa raison; c'est
alors que la famille s'empressa de lui faire recevoir l'Extrme-Onction.

Dans l'aprs-midi le malade demanda  sa femme ce que tout cela
signifiait.--Ai-je donc t si malade? dit-il; mais je ne souffre pas
et j'ai grand'faim! On manda  nouveau le docteur, il crut que c'tait
pour constater le dcs. Grande fut sa stupfaction! Je n'y comprends
rien, dit-il, M. D. est sauv; qu'il se lve et mange!

Et depuis, ma bonne Mre, le mal ne laisse plus aucune trace; le malade
dborde de reconnaissance envers la chre thaumaturge.

D.

Suit le certificat du docteur.


38[271].

Carmel de.... Espagne, 7 avril 1909.

J'prouve un dsir trs grand, ma Rvrende Mre, de vous raconter un
petit miracle opr par notre bien-aime Sr Thrse. Nous possdons
ici sa Vie abrge, en espagnol; mais, la premire fois que je lus ce
livre, je n'eus pour elle qu'une grande indiffrence, je me dis: Cette
petite Soeur est par trop enthousiaste! Un jour qu'on me demandait ce
que je pensais de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, ma rponse fut
celle-ci: Ce que j'en pense? c'est qu'elle ne me plat pas! Thrse
allait se venger en reine... Quelque temps aprs, une de nos postulantes
nous apporte un exemplaire franais de l'_Histoire d'une me_. Je ne
comprenais pas un seul mot de cette langue; mais, tente d'une trs
grande curiosit, je dis  notre Rvrende Mre: Ma Mre, voudriez-vous
me permettre de lire ce livre? Notre Mre Prieure, toute surprise,
rpondit: Permission pour lire ce livre? et de quel profit vous peut-il
tre puisque vous ne comprenez pas le franais?--Mais je ne sais quelle
force intrieure m'attire et me dit de le lire. La permission me fut
accorde.

Et que vous dirai-je, ma bien chre Mre, de mon impression et de la
trs grande allgresse qu'prouva mon pauvre coeur, de voir qu'en
commenant  lire les premires pages de ce livre d'or, je compris dans
la perfection la langue franaise!... Toute la communaut en resta dans
un grand tonnement. Ma Mre, que de lumires j'ai reues en lisant ces
pages embaumes d'un parfum si cleste! que de grces intimes connues de
Jsus seul! Lorsque mon esprit se trouve dans la scheresse, quelques
pages seulement de la vie de l'anglique Thrse suffisent pour
enflammer mon me de l'amour divin.

Aussi toute l'indiffrence que j'avais pour elle s'est transforme en
amour le plus reconnaissant et le plus profond. Que de fois, en me
jetant  genoux, lui ai-je demand pardon de ma faute! Qu'elle m'accorde
la grce d'aimer Jsus comme elle l'a aim, afin qu'un jour je puisse
faire partie de la lgion des petites victimes de l'amour divin et
chanter en sa compagnie les misricordes du Seigneur!

Sr...

Cette religieuse, ayant t interroge plus tard sur la manire dont
elle avait russi  crire en franais la lettre qui prcde, rpondit
que c'tait une continuation de la faveur reue.

En novembre 1910, une jeune Soeur d'un autre Carmel d'Espagne nous
confia avoir reu une grce identique en tous points  la premire, soit
pour la forme extrieure, soit pour les effets intrieurs. Interroge 
son tour sur son rcit, fait par elle-mme en franais, elle crivit ce
qui suit:

Je ne savais pas si vous alliez pouvoir lire ma lettre, je la croyais
comble de fautes, car je n'avais jamais crit un seul mot de franais
en toute ma vie; de mme qu'avant de lire l'_Histoire d'une me_, je ne
comprenais pas un seul mot de cette langue. C'est par un effet de la
mme grce que j'ai pu lire et crire. Notre anglique Sr Thrse a
t ma seule matresse de franais. Ah! cette faveur m'en a procur une
autre incomparablement plus grande, celle de l'avoir pour matresse en
sa petite voie d'enfance spirituelle. Je ne puis dire, ma Rvrende
Mre, ma reconnaissance envers cette bien-aime sainte!


39.

Paris, 24 avril 1909.

Dans la dernire quinzaine de fvrier, je fus prise d'un coryza aigu qui
dgnra vite en grippe infectieuse. Une otite des plus douloureuses fit
suite  cette grippe, je devins compltement sourde et, aprs avoir subi
deux fois la paracentse du tympan, une mastodite se dclara. Elle fut
des plus graves; ses dbuts amenrent vite des symptmes de mningisme.

Le spcialiste qui me soignait ne voulut pas prendre sur lui seul la
responsabilit de cette maladie si terrible en complications, et appela
 mon chevet le clbre spcialiste des hpitaux, qui lui-mme voulut
avoir l'avis d'un autre confrre. Les six premiers jours de ces
consultations, les progrs du mal furent troitement et savamment
surveills; les soins les plus minutieux, les plus nergiques me furent
prodigus et, malgr cela, la fivre allait croissant, alternant de 40
 41. Enfin le matin du septime jour, le mot d'opration fut prononc
et j'y fus prpare par de dlicats mnagements. Ds le premier jour de
la consultation des trois docteurs, je commenai avec ferveur une
neuvaine  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus du Carmel de Lisieux. Le mal
pourtant allait s'aggravant, mais je gardais trs ferme ma confiance.

Ma famille, plusieurs Carmels et d'autres personnes s'unirent dans la
mme prire. L'opration semblait pour tous une vidence et devait se
faire le dimanche qui tait le neuvime jour de ma neuvaine. La veille
je voulus recevoir la sainte communion; les prparatifs se faisaient, je
lisais une douloureuse angoisse dans les yeux rougis de ma soeur.

Le soir j'eus 41 de fivre; ma nuit fut atroce; les douleurs crbrales
m'arrachaient des cris et, malgr cela, ma foi tait inbranlable... une
voix intrieure, infiniment douce, m'insinuant le triomphe de mes
prires, celles de ma chre famille sur le Coeur de Jsus!...

Oh! cette voix intrieure je l'entendrai toujours!... Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus, suppliai-je avec ferveur, j'ai foi en votre saintet,
ne m'abandonnez pas, demandez  Jsus qu'il ait piti de ma mre, qu'il
exauce les prires de mes chres tantes, qu'il entende les invocations
des Carmels, qu'il ait piti de moi! Et toujours cette mme voix si
douce faisait descendre en moi une suave confiance!... Ma tante,
carmlite, eut la mme intuition trs nergique, elle tait certaine que
je ne serais pas opre.

Le matin de l'opration arriva:  7 h., j'avais 40 de fivre! je priai,
m'isolant dans une foi absolue.

A 8 h. 1/2 les docteurs arrivrent, prtant la main aux derniers
prparatifs... J'eus un dernier lan! Soeur Thrse, suppliai-je,
restez avec moi, ne m'abandonnez pas, j'ai foi, j'ai confiance! Les
docteurs entrrent: il fallait me rsigner... Quand, soudain, un
apaisement de mon mal, une dcroissance subite de ma fivre et
l'coulement de l'abcs de ma mastode se faisant normalement par
l'oreille! J'eus un cri d'allgresse, j'tais gurie! Les docteurs ne
voulaient pas en croire leurs yeux; ils observrent, constatrent, et
furent muets de stupfaction, enregistrant un cas unique dans la
mastodite.

Oh! merci de toute mon me  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus que je
vnre et glorifie comme une sainte!


40.

_Relations de la Rvrende Mre Saint-Jean Berchmans, Fondatrice et
Suprieure des Missions des Soeurs de la Providence  Madagascar._

I

Ambatolampy (Madagascar), 16 mai 1909.

Je suis depuis deux jours  l'hpital de X. auprs de ma Soeur
Ste-R., atteinte de fivre bilieuse hmaturique. Le cas est mortel.
Deux Europens de Tananarive viennent d'tre enlevs en quarante-huit
heures par cette maladie. Notre si chre Soeur a t plusieurs fois
sur le point d'expirer; un miracle seul peut la sauver, nous le
demandons ardemment  Notre-Dame de Lourdes par l'intercession de
l'anglique Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.


13 aot 1909.

Quelques heures aprs mon arrive, les derniers sacrements furent
administrs  la chre malade. Elle fit gnreusement le sacrifice de sa
vie, disant qu'elle tait heureuse de mourir missionnaire...

Nous avions perdu tout espoir. Nos Malgaches taient inconsolables; ils
assigeaient les portes de l'hpital pour essayer de voir leur bonne
Mre une dernire fois.

Le lundi 17 mai, vers 6 h. du soir, une dernire absolution lui fut
donne. Tout  coup elle m'appela et me dit d'un accent dont je fus
frappe: Vous savez ma Mre, que jusqu' ce jour j'ai cru que j'allais
mourir. Eh bien, ce soir je sens natre la confiance...

Depuis lors notre chre Soeur alla mieux; maintenant elle est gurie.
Gloire et reconnaissance  Notre-Dame de Lourdes et  Thrse de
l'Enfant-Jsus!


II

19 dcembre 1909.

Notre petite sainte continue  travailler fort  la mission et nous fait
constater une fois de plus la vrit de ses paroles: Je veux passer mon
ciel  faire du bien sur la terre. Ce bien, je vois qu'elle aime
surtout  le faire chez les plus petits, les plus pauvres, les plus
dshrits des biens de la fortune et mme de la grce.

J'avais une pauvre infirme qui, depuis plus de dix ans, ne pouvait se
mouvoir. Aprs plusieurs neuvaines  Sr Thrse, elle s'est trouve
gurie et peut maintenant marcher. Elle vient d'tre baptise et a pris
le nom de _Marie-Thrse_.


III

Il y a un peu plus d'un mois, j'administrai le baptme  un petit enfant
que je quittai ayant dj le rle de la mort sur les lvres. J'avais
remis  la mre une image de Sr Thrse en l'engageant  la prier.
Quelques jours plus tard, je vois arriver la pauvre Malgache portant
dans ses bras son bb plein de sant. Et me le prsentant, ainsi que
l'image que nous lui avions donne pour tout remde, elle me dit: _La
belle dame que tu m'as donne a guri mon fils pendant la nuit; je le
croyais mort et dj je pleurais... et elle arriva en portant une robe
blanche qu'elle dposa sur lui, et quand mon petit se rveilla, il tait
guri._

N'est-il pas vrai, ma Rvrende Mre, que ce sont l de beaux traits 
insrer dans la Pluie de roses?


IV

29 mai 1910.

Sr Thrse de l'Enfant-Jsus continue  _descendre_ souvent dans
notre le. Sa pieuse intervention, nous aide beaucoup  prouver la
vrit de notre sainte Religion.

En mai dernier, une de nos nouvelles Soeurs malgaches, la filleule de
Thrse (car la petite sainte, tant une des premires protectrices de
notre noviciat, nous avons appel: _Thrse de l'Enfant-Jsus_, la plus
jeune de nos novices, celle qui par sa simplicit nous rappelle le mieux
notre petite soeur du Ciel), soeur Thrse de l'Enfant-Jsus,
dis-je, accompagne de Flore, une de nos postulantes, visitait les
malades d'une petite chrtient qui a nom: Ambadivona, prs
d'Ambatolampy. Elles rencontrrent dans une case dlabre une pauvre
femme mine par la fivre. Aprs l'avoir fait prier et lui avoir donn
quelques remdes, la soeur et sa compagne se prparaient  sortir,
lorsqu'elles entendirent un profond gmissement: Y a-t-il quelque autre
malade ici? demandrent-elles  la pauvre femme. Cette dernire, leur
montrant un trou au fond de la case, leur dit: Il y a l mon fils qui
est mourant. Nos deux visiteuses pntrrent par le trou et virent
tendu sur une natte, faisant entendre le rle de l'agonie, un jeune
homme de 16  17 ans. Prs de lui tait blottie la grand'mre. Est-il
baptis? lui demandrent-elles; la vieille fit un signe ngatif. Alors
soeur Thrse de l'Enfant-Jsus essaya de dire quelques mots du
baptme, mais le malade paraissait avoir perdu connaissance. La soeur
eut alors la pense de sortir une image de Thrse qu'elle portait sur
elle, et de la mettre devant les yeux du mourant. A l'aspect de cette
image, le regard de ce dernier parut s'illuminer et la connaissance lui
revenir. La soeur profita de cette lueur de raison pour instruire le
jeune homme, puis elle l'ondoya. Enfin, elle invita fortement la famille
 prier et  suivre les catchismes prparatoires au baptme. Tous
promirent.

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus et sa compagne sortirent, laissant la
petite image de Thrse au pre du jeune homme qui venait de rentrer
dans la case, apportant un linceul pour l'ensevelir. Elles remercirent
leur protectrice,  qui elles devaient la consolation d'avoir donn une
me de plus  Dieu; mais elles n'espraient gure la gurison du malade
qui n'avait plus qu'un souffle de vie.

Quel ne fut pas leur tonnement quand une huitaine de jours aprs cet
incident, la femme du catchiste d'Ambadivona vint leur dire que le
malade presque mourant tait compltement guri. Elles crurent d'abord 
une erreur.

Pour en avoir le coeur net, elles me demandrent la permission d'aller
s'assurer de la vrit. Leur surprise fut grande lorsque, arrives 
quelques pas de la case, elles aperurent le jeune homme qui s'avanait
 leur rencontre, aussi vigoureux que s'il n'avait jamais t malade.
Quel remde as-tu pris, lui dirent-elles, pour retrouver si vite tes
forces?--Mais aucun, rpondit-il, c'est l'image que vous m'avez laisse
qui m'a guri; chaque fois que je la regardais, je sentais mes forces
revenir.

Cette petite image est toujours dans la case, elle fait l'admiration de
tous ces pauvres paens.


V

Il y a quelques mois, une pauvre mre nous amenait son petit enfant
couvert de plaies; pas une place sur tout ce petit corps qui ft
intacte. Comme toujours, ma premire question fut de demander si
l'enfant tait baptis. A la rponse ngative de ses parents, j'appelai
une de nos soeurs, nouvellement arrive de France et qui brlait du
dsir de faire un baptme. Aprs avoir conduit les parents de l'enfant
dans notre chapelle et les avoir fait prier, la soeur toute tremblante
d'motion fit couler l'eau sur la tte de ce pauvre petit dont la seule
vue et l'odeur nausabonde, s'chappant des plaies, soulevaient le
coeur. Elle donna ensuite une image de Thrse aux parents de l'enfant
en leur disant: Priez bien la petite soeur qui est l sur cette
(sary) image. Elle seule peut gurir votre enfant, ou, si ce n'est pas
la volont de Dieu, elle viendra le chercher pour le mettre au ciel.
Ils partirent; nous ne pensions plus du tout  cet enfant, lorsque, une
quinzaine de jours aprs, la jeune soeur m'appela: Venez vite voir
mon petit Paul, me dit-elle, il est tout  fait guri, il n'a plus une
seule plaie; et la jeune soeur tait vivement mue.

Qui a guri ton fils? demandai-je  la mre du petit. Et soulevant
les pauvres haillons qui couvraient le corps de son enfant, la femme me
montra une image de Thrse, plie dans un petit chiffon, et attache 
son cou: Depuis que l'image est l, me dit-elle, les plaies ont sch
presque subitement.


VI

Une de nos chrtiennes, atteinte de la tuberculose, aprs s'tre fait
soigner  l'hpital, fut congdie par le docteur qui avait perdu tout
espoir de gurison pour sa malade. En s'en allant dans son pays
(Andraraty, 8 kilom. d'Ambatolampy), elle entra au couvent pour me
demander des prires. Je lui donnai une image de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus en lui disant de solliciter sa gurison auprs de cette
religieuse dont elle emportait le portrait.

Le dimanche suivant,  la runion des chrtiens d'Andraraty, je fus bien
tonne d'y trouver la pauvre femme toute transforme. Son visage tait
plein de sant.

Qui t'a gurie? lui dis-je.--Mais, c'est l'image que vous m'avez
donne!

Toute sa famille est dans l'admiration et croit fermement  l'efficacit
de la prire.


VII

La petite relique de Thrse vient encore de gurir une de nos
meilleures chrtiennes d'Ambatolampy, Angle Rasoa. La pauvre femme
venait de perdre sa fille, en quelques heures, d'un fort accs de
fivre. Le lendemain de cette mort presque subite, elle fut terrasse
elle-mme. Son fils nous appela immdiatement. Je prvins le R. P.
Roblet, et je partis en toute hte. Je fis respirer de l'ammoniaque  la
mourante, ce qui lui rendit assez de connaissance pour que le Pre pt
la confesser. Ensuite nous fmes quelques prires auprs de son lit;
elle paraissait n'avoir plus qu'un souffle de vie. Voyant la douleur de
ses pauvres enfants qui l'entouraient, il me vint  la pense de
demander sa gurison  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, et j'pinglai
une de ses reliques  la couverture de la malade. A partir de ce moment,
cette dernire parut aller mieux; le lendemain, elle tait hors de
danger, et deux jours aprs compltement gurie. Depuis lors, elle et sa
famille ne cessent de remercier leur bienfaitrice.


VIII

10 novembre 1910.

Dans notre orphelinat de Betafo (Madagascar) tait leve, depuis cinq
ans, Justine Raivo, jeune fille d'une trs robuste constitution. En
octobre 1907, elle tomba malade, et depuis, sa sant alla de jour en
jour en dclinant. Deux ans aprs, les crises taient si violentes
qu'elle devint bientt mconnaissable. Plus d'apptit, de forces, de
sommeil. Aprs quelques instants de repos au dortoir, la pauvre enfant
commenait  gmir, se plaignant de douleurs vers le coeur, puis
criait, dlirait, se promenait dans la maison, dans la cour, ne sachant
que faire pour obtenir quelque soulagement. Elle tait alors, tantt
transie de froid, tantt brlante de fivre.

Deux docteurs prodigurent les soins les plus intelligents et les plus
assidus  la jeune fille, sans obtenir aucun rsultat. La malade tait
devenue maigre, son teint tait terne, ses yeux tantt hagards, tantt
brillants dmesurment.

Elle se plaignait de souffrances violentes dans la tte, les reins, les
genoux, etc... Les deux docteurs finirent par nous avouer qu'on pouvait
la prolonger de quelques mois; mais une gurison tait impossible,
disaient-ils.

Dix mois s'taient ainsi couls quand la jeune fille, qui, depuis
longtemps, nous avait tmoigne le dsir de se faire religieuse,
m'crivit pour me supplier de vouloir bien l'accepter au noviciat
indigne. Sa demande aie m'tonna pas; mais comment penser  recevoir
une postulante dans un pareil tat de sant? Nous commenmes alors
immdiatement une neuvaine  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, et je
donnai une rponse affirmative  la jeune fille. Le lendemain de son
arrive (31 juillet), commencement d'une seconde neuvaine  la petite
sainte. La nuit suivante fut extrmement douloureuse; jamais peut tre
la pauvre enfant n'avait autant gmi, dlir, souffert. On et dit que
Thrse voulait nous prouver  toutes que la terrible maladie existait
bien toujours. Puis ce fut fini; depuis ce moment, les journes et les
nuits de la jeune fille ont t parfaitement calmes.

Chaque jour de la neuvaine on la voyait redevenir plus frache, plus
forte, et,  partir du dernier jour, elle reprit son apptit
d'autrefois, toutes ses forces lui revinrent.

Elle n'a cess depuis d'tudier, de mme que ses compagnes, d'aller
faire des catchismes dans les chrtients environnantes assez
loignes, et jamais elle n'a ressenti la moindre lassitude.

Aidez-nous, ma Rde Mre,  remercier notre chre petite Sr Thrse
de l'Enfant Jsus et demandez-lui de multiplier ses visites; alors,
malgr notre petit nombre, nous pourrons donner  Ntre-Seigneur les
mes de tous les paens qui nous entourent.

Sr St-JEAN BERCHMANS.

       *       *       *       *       *

Je soussign, vque titulaire de Soruze, vicaire apostolique de
Madagascar central, dclare que Sr St-Jean Berchmans est tout 
fait digne de foi.

     Tananarive (Madagascar), le 22 novembre 1910.

[+] J.-B. CAZET,

_Vic. apost. de Madagascar central_.


41.

Carmel de Mangalore, Indes-Orientales, 7 juin 1909.

MA TRS RVRENDE MRE,

Vous serez heureuse d'apprendre que votre petite Soeur, qui aimait
tant les Carmels des missions, a bien voulu nous favoriser d'une de ses
visites.

Nous avions une de nos chres Soeurs trs mal d'une pneumonie
complique d'une maladie de foie et d'une affection des reins; le
docteur avait peu d'espoir et d'autant moins que notre bien-aime
malade ne voulait pas gurir, tant si heureuse d'entrevoir le ciel,
objet de tous les dsirs de son coeur.

Elle venait de recevoir avec une pit touchante le saint Viatique et
l'Extrme-Onction, lorsque nous arriva la circulaire relatant les faits
merveilleux oprs par l'intervention toute-puissante, auprs de Dieu,
de votre aimable petite sainte.

Nous commenmes une neuvaine en communaut, pour obtenir la gurison de
notre chre malade qui voulut s'unir  nos supplications, dans le but de
glorifier le bon Dieu et de contribuer aussi, autant que possible,  la
glorification de la Servante de Dieu, par sa gurison.

Elle vous dit elle-mme comment elle a t gurie.

Cette grce obtenue au Carmel a fait grand bruit dans la ville, et on
nous demande des neuvaines. Nous vous serions bien reconnaissantes, si
vous vouliez nous envoyer quelques reliques et images.

SR MARIE DE L'ENFANT-JSUS.

_prieure_.


_Relation de la Soeur._

Sans me rendre exactement compte des maladies graves dont j'tais
atteinte, souffrant beaucoup sous l'influence d'une forte fivre,
crachant le sang et comme des morceaux de poumon, j'interrogeai le
docteur afin de savoir si ma vie tait en danger, pour recevoir les
derniers sacrements. Il me rpondu que, depuis trois jours, je me
trouvais dans ce cas.

J'exprimai alors mon dsir  notre Rvrende Mre de ne point diffrer 
me procurer cette grce et, dans l'aprs-midi de ce mme jour, 16 mars
1909, je reus la sainte communion en viatique ainsi que
l'Extrme-Onction, et me disposai de mon mieux au grand passage du temps
 l'ternit.

Voyant que le docteur ritrait ses visites trois et mme quatre fois
par jour, et qu'il s'tait adjoint un autre mdecin en consultation, je
fus afflige de sa sollicitude  vouloir m'arracher  la mort, moi qui
me sentais si heureuse de quitter cette terre d'exil, et je lui en
exprimai ma peine, lui reprochant d'agir contrairement aux desseins de
Dieu qui m'appelait.

Il tait attrist de mes dispositions, contraires, disait-il, aux
efforts de la science pour me gurir.

Sa pit avait cependant plus d'espoir dans la puissance de la prire
que dans les secours humains. Ce jour mme, la communaut commenait une
neuvaine pour solliciter un miracle par l'intercession de la Servante de
Dieu, Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

Bien aprs le dpart du docteur, j'prouvai quelque chose qui ne saurait
s'exprimer; j'tais seule et ne dormais point; il me semblait que
j'tais comme suspendue dans l'espace. Je ne vis rien, mais je
m'entendis interroger ainsi: Pourquoi voulez-vous mourir? Croyant
parler  Dieu, je rpondis: Pour vous voir. Mais la voix reprit qu'il
serait plus glorieux  Dieu de m'abandonner  lui, soit pour vivre, soit
pour mourir, et de m'unir  la neuvaine que faisait la communaut.

J'entendis encore ces paroles: Quelle plus grande gloire pour Dieu,
pour la sainte Eglise, pour votre saint Ordre et votre communaut, si
le miracle de votre gurison doit hter la glorification de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus!

Aussitt mes dispositions furent compltement changes, je rpondis:
Non, je ne veux plus dsirer mourir, je veux prier et commencer une
neuvaine.

Lorsque le docteur revint dans l'aprs-midi, je lui fis rparation des
reproches que je lui avais adresss; le mme jour, sur ma demande, on me
donna une image reprsentant Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, que je
plaai prs de mon chevet. Je la priais sans cesse, avec une grande
confiance,  proportion de mes souffrances qui s'accentuaient davantage,
 mesure que la neuvaine approchait de son terme.

La veille du dernier jour, 23 mars, vers 5 h. de l'aprs-midi, alors que
toute la communaut se trouvait runie au choeur pour l'oraison, tant
seule avec la Soeur infirmire, je fus subitement prise de violentes
suffocations. A la quatrime crise, qui fut la dernire, j'endurai
toutes les angoisses de l'asphyxie. M'tant souleve du lit par l'excs
de la souffrance, j'treignais la Soeur qui me soutenait dans ses
bras, croyant, comme moi, que j'allais expirer. L'air me manquait
absolument pour respirer. Lorsque je fus remise de cette terrible lutte,
aussitt que je pus parler, j'invitai la pauvre Soeur bien motionne
 remercier Dieu. Puisque je n'en suis pas morte, lui dis-je, c'est une
preuve que nos prires seront exauces.

J'avais l'espoir que je serais gurie le lendemain  la sainte
communion. La nuit fut trs mauvaise. A 3 h. du matin, j'endurai une
vritable agonie, j'tais inonde d'une sueur froide, grelottant malgr
les fortes chaleurs de l't et la couverture de laine dont j'tais
enveloppe; j'en demandai mme une autre plus chaude. A 3 h. 1/2
j'prouvai soudainement un indfinissable bien-tre, je dis aux Soeurs
qui me prodiguaient leurs soins: Retirez-vous dans vos cellules, allez
vous reposer, je n'ai plus besoin que personne me veille, je suis
gurie! Aussitt que notre Mre sera leve, veuillez le lui annoncer.

En effet, je dormis d'un bon sommeil jusqu' l'Anglus.

La veille encore, je recevais la sainte communion dans mon lit en
viatique et ne pouvais avaler qu'une parcelle de la sainte Hostie avec
difficult. Ce dernier jour de la neuvaine je me levais, m'habillais,
recevais la sainte communion et demeurais  genoux, sans appui, environ
une demi-heure.

A la fin de mon action de grces, je chantais un des cantiques composs
par notre chre Sr Thrse de l'Enfant-Jsus!

Quelques instants aprs, le docteur vint m'ausculter et dclarait qu'il
n'y avait plus aucune trace de la pneumonie qui m'avait conduite aux
portes du tombeau, et qui tait complique d'une affection au foie et
d'une maladie non moins srieuse des reins. Ma sant, si prouve depuis
plusieurs annes, m'a t rendue bien meilleure. En peu de jours j'ai pu
reprendre et exercer sans interruption mon office de portire avec
d'autres occupations fatigantes. La nuit du Jeudi Saint, 7 avril, j'ai
pu veiller avec la communaut devant le Saint Sacrement. Je prends la
nourriture commune de nos Soeurs au rfectoire et ne ressens nullement
aucune des indispositions des maladies prcdentes. J'ai su depuis, par
une religieuse du Tiers-Ordre, qu'ayant interrog le docteur sur mon
tat le soir, veille de ma gurison, celui-ci avait rpondu: Elle
expirera peut-tre cette nuit. Gloire soit rendue  Dieu et  la chre
me qui a daign intercder pour son indigne petite soeur! Qu'elle
achve maintenant son oeuvre en m'obtenant l'inapprciable grce de
marcher fidlement sur ses traces dans la pratique des vertus
religieuses.

SR MARIE DU CALVAIRE.

Suit le certificat du docteur.


42.

Carmel de Mangalore, Indes-Orientales, 31 juillet 1909.

La sant de notre chre miracule est bonne, trs bonne. Elle, qui
depuis de bien longues annes endurait de cruelles douleurs, prive des
exercices de communaut, vient maintenant partout. La joie est rpandue
dans tout son tre, on sent qu'une divine transformation s'est opre en
elle. Jamais nous ne pourrons oublier l'expression du visage de notre
bien-aime Soeur le jour de sa gurison; elle tait transfigure,
comme en extase, et encore, quand elle parle de sa cleste bienfaitrice,
elle est toute rayonnante de reconnaissance et d'amour.

Une de nos Soeurs eut la pense d'obtenir, elle aussi, la gurison
d'un coulement d'oreille qui la faisait bien souffrir et la privait de
sa voix au choeur, soit pour la psalmodie, soit pour le chant; elle
avait encore des ulcres extrieurs. Eh bien! pendant la neuvaine, tout
a disparu! Et maintenant elle donne sa voix librement, et il n'y a
aucune trace des ulcres d'o sortait un pus verdtre qui nous
inquitait.

Nous faisons quelques conomies afin d'offrir notre obole pour la
glorification de notre douce sainte.

Nous vous prions de faire faire une visite pour nous  sa glorieuse
tombe et de lui recommander plusieurs intentions.

SR MARIE DE L'ENFANT-JSUS,

_Prieure_.


43.

Communaut de X. (Finistre), 15 juin 1909.

Thrse, la gracieuse petite Reine, vient de jeter sur notre monastre
un de ses ptales de rose.

Depuis le 1er dcembre 1908, une de nos Soeurs, ge de 31 ans,
tait atteinte d'une maladie infectieuse du cerveau et de la moelle
pinire, le tout augment d'une phlbite aux deux jambes.

Le 16 mars, le docteur, ayant constat que les phlbites avaient
disparu, mais que la jambe droite tait ankylose, plia lui-mme les
deux jambes afin de permettre  la Soeur de marcher: ce fut une
souffrance ajoute  tant d'autres, car quand il fallut faire circuler
la patiente, les jambes flchissaient et taient incapables de la
porter. Ds l'abord, on crut  de la faiblesse et l'on esprait que le
temps en aurait raison. Hlas! la malade restait impotente, et le
docteur disait que, probablement, elle serait paralyse toute sa vie et
que, seule, Notre-Dame de Lourdes, pourrait la gurir. C'tait le jeudi
3 juin.

Le vendredi, 11 juin, la malade, ds son rveil, se sentit plus fatigue
encore qu' l'ordinaire et souffrit cruellement pendant la sainte Messe.
Au moment de la communion, quand l'infirmire la prit pour la conduire 
la sainte Table, elle faillit tomber, tant ses jambes taient rebelles.

De retour  l'infirmerie, la Soeur dit  la malade: Quand vous tes
seule, il faudrait essayer de vous lever du fauteuil. Elle rpondit
tristement: Je ne le puis j'essaie souvent, mais il m'est impossible de
remuer les reins. L'infirmire n'insista pas, persuade, en effet, de
son impuissance; elle la prit par le bras et la fit marcher dans
l'appartement. La Soeur coadjutrice,--aide pour les malades--arrivant
 ce moment, dit  l'infirmire: Pourquoi vous fatiguer ainsi? On n'est
pas plus avanc de faire marcher la Soeur aujourd'hui qu'au premier
jour.

L'infirmire remit la malade dans son fauteuil, puis alla prendre une
image sur laquelle est imprime la posie de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus: Les Anges  la crche, avec le portrait de Sr
Thrse. Elle fit baiser ce portrait  la malade et lui dit en
s'loignant de quelques pas: Maintenant, venez chercher l'image.
Aussitt la Soeur fit quelques efforts des reins, s'appuya sur le bras
du fauteuil, se leva et suivit l'infirmire qui, tenant l'image  la
main, faisait le tour de la chambre. Vivement impressionne, elle dit 
la malade: Retournez au fauteuil et levez-vous sans vous appuyer. Ce
qu'elle fit.

Depuis ce jour, elle marche et suit en tout la communaut. Elle a repris
son emploi et se porte trs bien. On ne dirait jamais qu'elle est reste
six mois sans bouger.

Le docteur, appel  constater le fait, s'est cri: C'est merveilleux!
car cette Soeur avait des symptmes de mningite crbro-spinale avec
paralysie des quatre membres.

     Suit le certificat de ce docteur.


44.

Monastre de la Trappe.

Tarrega, Espagne, 27 juin 1909.

_Relation de la gurison du Frre Marie-Paul._

Dans le courant du mois de septembre de l'anne dernire, notre bon
frre Marie-Paul (dans le sicle Philippe Tobzanc, n  Narbonne,
diocse de Carcassonne, dpartement de l'Aude, le 12 juin 1877, entr en
religion le 9 mai 1905), convers de notre monastre, sentit dans la
rgion du coeur les premires atteintes d'un mal auquel, tout d'abord,
il ne prit pas garde. Mais ce qui, au dbut, n'tait qu'une simple
oppression, se changea peu  peu en douleur si intense que tout travail
prolong ou trop pnible lui devint impossible. Le docteur, consult,
dclara que le mal venait de l'estomac et soumit le malade  un rgime
exclusivement lact. Aprs six mois de ce traitement, un mieux s'tant
produit, notre bon frre crut pouvoir reprendre la vie de communaut.

Mais deux mois ne s'taient pas couls que les douleurs se rveillrent
plus vives et plus intenses que la premire fois, et nous dmes
recourir aux mmes remdes. Cette fois-ci, nulle fut leur efficacit; le
mal empirait tous les jours et les souffrances devenaient parfois si
cruelles que, pour soulager le patient, nous dmes employer des
injections de morphine.

Notre bon frre dut cesser alors tout travail, car il tait d'une
faiblesse extrme; manger tait pour lui un vritable supplice; son
estomac ne pouvait rien conserver, pas mme quelques cuilleres de
bouillon qui ne servaient qu' lui faire prouver de violentes douleurs.

Parfois aussi le malade crachait comme de la chair hache; et, de plus,
son haleine tait si ftide que la charit seule nous pouvait faire
rester auprs de lui.

Aprs un nouvel examen, le mdecin conclut  une ulcration de l'estomac
qui, facilement, pouvait dgnrer en cancer et me prvint de
l'opportunit d'une opration dans le cas de complications graves. Pour
pouvoir sustenter de quelque manire le malade, le docteur prescrivit
des lavements aux oeufs et au lait, mais ce mode d'alimentation ne
pouvait durer longtemps, car notre frre s'affaiblissait et dprissait
 vue d'oeil.

Pour se conformer aux prescriptions du docteur, notre cher malade
faisait chaque jour une petite promenade. Le lundi 3 mai, il en revint
plus fatigu que de coutume; et, cependant, elle n'avait pas dur un
quart d'heure. Rencontrant alors le Pre sous-Prieur, il lui dit: Priez
pour moi, mon Pre, car je sens que c'est bien fini...

Tout espoir n'tait cependant pas perdu, et le Seigneur allait, ds le
lendemain de ce jour, faire clater le pouvoir qu'a sur son Coeur
misricordieux l'intercession de sa petite Thrse.

--Puisque les moyens humains sont impuissants  vous soulager, dit
notre Pre infirmier au malade, faites une neuvaine de prires  Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, religieuse du Carmel de Lisieux, morte, il y
a quelques annes, en odeur de saintet.

La proposition est accepte avec d'autant plus de joie que le bon frre
avait grande confiance en la Petite Fleur blanche dont il avait lu un
rsum de la vie dans la petite brochure intitule: Appel aux petites
mes. Depuis ce jour, en effet, il portait sur lui une photographie de
Sr Thrse, disant qu'elle lui porterait bonheur.--Elle ne trompa pas
sa confiance.

Le lendemain, mardi 4 mai, notre malade ne put conserver les lavements,
les douleurs se portrent sur les reins avec tant d'acuit qu'il fallut
cette fois encore avoir recours  la morphine: le pauvre frre n'en
pouvait plus.--Cela ne peut pas durer, dit-il alors au Pre infirmier.
Si vous voulez bien demander pour moi  mon Pre X... une relique de
Sr Thrse, je l'appliquerai sur mon mal, et j'ai confiance qu'elle
me gurira.

Le soir, le Pre infirmier lui remit la relique et lui conseilla, en
mme temps, de prendre un autre lavement.

Mais notre malade avait son ide; plein de confiance, il avait rsolu de
boire le liquide. Il pria la Petite Fleur de lui rendre la sant pour
aider ses frres dj si accabls de travail; puis il dtache quelques
parcelles de la relique et les met dans son breuvage. Aprs en avoir
aval quelques gorges, il craint de commettre une imprudence en voulant
absorber une si grande quantit de liquide (3/4 de litre). Mais,
toujours plein de confiance qu'il va gurir, il ajoute quelques
nouvelles parcelles de la relique et boit le tout. Il attend... Plus de
souffrances! plus de cruels maux d'estomac! Le mal est compltement
disparu, notre bon frre est guri!

Il sort alors, fait une longue promenade, gravit sans prouver ni
malaise, ni fatigue, le plateau qui domine notre proprit. Il rentre
ensuite tout ragaillardi, se sentant fort, vigoureux, et aussitt
demande  manger.--Prenez des oeufs, lui dit le Pre infirmier. Et
notre bon frre, dont l'estomac ne pouvait supporter la plus lgre
nourriture, prend non seulement des oeufs, mais encore des pommes de
terre frites, des raisins secs, des noix, des figues sches, et achve
son repas par un bon verre de vin, boisson dont il tait oblig de
s'abstenir depuis huit mois... Pas la moindre souffrance!

Notre heureux frre me fait part de sa gurison qui me rjouit
souverainement et, ds le lendemain, il reprend la vie de communaut, en
suit le rgime austre et se remet  son pnible travail. Il continue sa
neuvaine, la transformant en action de grces. A la fin de la neuvaine,
la gurison s'tant maintenue, j'ai cru de mon devoir, ma Rde Mre,
de vous envoyer ma premire relation.

Aujourd'hui, prs de deux mois se sont couls depuis la faveur insigne
dont notre cher frre a t l'objet, et nous pouvons tous certifier ici
qu'il ne se ressent nullement de son mal, a repris de bonnes couleurs et
continue avec gnrosit et joie le travail que l'obissance lui a
impos.

En notre Abbaye de Notre-Dame du Suffrage, ce 27 juin 1909.

R. P. MARI HAVUR, _abb de N.-D. de Fontfroide_.

     (Rfugi avec sa Communaut  N.-D. du Suffrage.)

     Suit le certificat du docteur, du cur de Tarrega et du maire.

       *       *       *       *       *

Le frre Marie-Paul a t, en 1910, miraculeusement protg par Sr
Thrse dans une explosion o il aurait d trouver la mort ou tre
grivement bless.

La lampe d'actylne qui a clat, faisant projectile, l'a frapp en
pleine poitrine  l'endroit mme o se trouvait une image de la servante
de Dieu. Le frre a t renvers  terre par la violence du choc, mais
s'est relev sans aucun mal.


45.

Monastre de X., Belgique, 2 juillet 1909.

Un vieillard de 80 ans qui, depuis prs de 50 ans, ne s'approchait plus
des sacrements et pour lequel nous avons fait une neuvaine au
Sacr-Coeur par l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, est
transform; sa conversion va faire un bien immense dans la localit
qu'il habite, car il est ires connu.

Il fallait un miracle de grce, nous disait-on, pour amener le retour de
cet octognaire qui, dans son testament, on le savait, donnait 6.000 fr.
pour son enterrement civil. Or,  la premire visite qu'on lui fait
aprs avoir invoqu la petite Sr Thrse, il accepte volontiers une
mdaille du Sacr-Coeur et un scapulaire du Carmel;  la deuxime
visite, le septime jour de la neuvaine, on peut lui administrer les
sacrements, qu'il reoit avec des sentiments admirables de pit. Il a
vcu onze jours aprs sa conversion, faisant l'dification des personnes
qui l'approchaient et se prtant volontiers  ce qu'on demandait de lui
pour ses funrailles.

L'enterrement fut donc religieux et trs difiant; on et dit un
triomphe, et c'en tait un! Remerciements et actions de grces au
Sacr-Coeur et  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.


46.

Paris, 8 juillet 1909.

Ainsi que je vous l'crivais il y a huit jours, mon frre avait
formellement refus les sacrements. Le Rvrend Pre X., qui s'tait
prsent, avait compltement chou dans sa tentative. Il n'y a plus
qu' prier, nous dit-il: c'est une barre de fer, il n'y a rien 
tenter.

C'est alors que j'eus la pense de m'adresser au Carmel de Lisieux,
comptant sur l'intervention de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. Voyant
mon frre au plus mal vendredi, on lui envoya encore le prtre, qui
revint prs de nous tout mu, nous disant que le malade, en pleine
lucidit, avait reu avec reconnaissance l'absolution aprs un entretien
assez long. Sa femme, ses enfants, taient dans le plus grand
tonnement... Moi, je pensais que les prires faites au Carmel avaient
t exauces.

Cependant, je dsirais beaucoup avoir une preuve comme quoi ce retour 
Dieu avait t obtenu par l'intercession de Sr Thrse, et je
demandai pour signe  cette chre petite sainte que mon frre m'adresst
une parole de reconnaissance que je dsignai--chose en dehors de ses
habitudes et de son caractre.--Je me rendis chez lui, et quelle ne fut
pas mon motion d'entendre sortir de sa bouche cette mme parole que
j'avais demande... Il ne dit pas un mot de plus.

C***** DE W.


47.

Porto-Novo (Dahomey), 15 juillet 1909.

Depuis un mois, une de nos chrtiennes ressentait une douleur
insignifiante dans toute la jambe gauche; cela ne l'empchait pas de
vaquer  ses occupations. Un samedi, cette jambe enfle horriblement,
causant la plus vive douleur, puis il se forme un gros bouton, genre
abcs. On sait que c'est le ver de Guine, voulant sortir.

Ce ver a la grosseur du vermicelle et une longueur d'au moins 75
centimtres. On l'absorbe avec l'eau, il se rpand dans l'organisme;
ordinairement il sort par les jambes. Les mdecins europens ont trouv
des remdes pour s'en dfaire assez promptement: mais avec les
traitements indignes, l'extraction de ce ver est trs longue. Jamais il
ne se montre avant trois jours, et alors on se contente de le fixer au
dehors avec un fil, sans exercer de traction, car celles-ci font
beaucoup souffrir. Ce n'est que dans les cas extrmes que les noirs ont
recours aux procds chirurgicaux. Avec ce genre de soins, il survient
souvent de graves ulcres qui peuvent devenir mortels.

Ce matin, samedi, je rencontre le mari de la malade: il m'annonce qu'il
l'a confie aux soins du mdecin indigne. Le lendemain dimanche, je
reois une image de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. La pense me vient
de demander une faveur au Coeur eucharistique de Jsus par
l'intercession de sa chre petite pouse. Comme prtre-adorateur, je
vais faire mon heure de garde de 4  5 heures, et pendant ce temps je
prsente ma requte.

Le jeudi suivant, je vais visiter la malade. Quel n'est pas mon
tonnement de la voir dans le jardin, venir  pas presss, tenant son
bb dans ses bras!

--Mais ce ver de Guine?--Il est parti, et tout le monde est trs
tonn.--Mais, vous ne souffrez plus?--Non, mon Pre (et elle me montre
une profonde cicatrice); ce matin, j'tais  la Messe (elle habite 
prs d'un kilomtre de l'glise), et hier, je suis alle au march (2
kilomtres); c'est la neuvaine qui m'a gurie!--Mais,  quel moment
exact ce ver est-il sorti?--Dimanche soir, quand on tintait la cloche
pour la bndiction (exactement 4 h. 1/3).--Avez-vous souffert?--Point
du tout! Quand le ver a commenc  sortir, j'ai tire dessus, mais il
s'est cass.--Avez-vous alors souffert? (le ver ainsi cass cause
ordinairement de trs vives douleurs; il ne meurt pas et l'tat du
malade empire).--Point du tout; mais il est sorti de l'eau paisse et ma
jambe a dsenfl tout de suite.

Ainsi c'tait  l'instant mme o je commenais la neuvaine que
l'intervention d'en haut se manifestait... Trois mois se sont passs
depuis, et la protge de Sr Thrse a continu  se porter
parfaitement.

R. P. B.


48.

Chine, 20 juillet 1909.

Sr Thrse de l'Enfant-Jsus m'a aid auprs d'une paenne dont je
dsirais plus spcialement la conversion. Pendant son sommeil, elle vit
un tre ravissant et mystrieux qui lui montrait le ciel sans profrer
une parole; elle me parla longuement de son costume, et je fus frapp en
reconnaissant, dans sa description, l'habit de carmlite, absolument
inconnu au Sutchuen. A la fin, je lui montrai une image de Sr Thrse
de l'Enfant-Jsus, devant laquelle elle s'cria, comme en prsence d'une
dcouverte: Mais c'est cela, mais c'est bien cela! je la reconnais!

Elle va donc se faire instruire; dj ses deux enfants tudient chez moi
depuis une semaine.

R. Pre A.


49.

Monastre de la Visitation de Caen (Calvados), 25 juillet 1909.

Vers le mois de dcembre 1908, je commenai  souffrir de l'estomac; je
pus cependant encore continuer les travaux de nos soeurs converses
jusqu'au mois de fvrier. Mais au commencement de ce mois, je fus prise
de douleurs si aigus qu'il me semblait qu'une bte me dvorait
l'estomac. Quand ces douleurs me prenaient, je ne pouvais plus marcher,
et lorsqu'il me fallait prendre un peu de nourriture, elles augmentaient
encore.

Le docteur, ayant reconnu un ulcre, me condamna au repos complet et me
fit suivre un rgime qui consistait  ne prendre que du lait coup d'eau
de Vals. Mais bientt les vomissements reprirent et devinrent plus
frquents; quatre  cinq fois par jour, je rejetais le peu de lait que
je prenais, et chaque vomissement tait ml de sang.

Me voyant dans ce triste tat, je fus inspire de faire une neuvaine 
S' Thrse de l'Enfant-Jsus. Nous la commenmes le jeudi 24 juin; nos
soeurs la firent avec moi. Pendant la neuvaine, les souffrances ne
firent qu'augmenter; malgr cela ma confiance tait inbranlable.

Le dernier jour de la neuvaine, vers midi, j'eus une crise trs forte;
il me semblait que l'on m'arrachait l'estomac, la douleur tait la mme
dans le dos; cela dura un quart d'heure  peu prs.

A 1 heure, soeur Franoise-Thrse (LONIE), soeur de la bien-aime
petite Thrse de l'Enfant-Jsus, me donna  boire un peu d'eau dans
laquelle elle avait mis un ptale de rose dont Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus s'tait servie pour caresser son crucifix, et, en mme
temps, notre Mre, pleine de foi en la puissante intercession de la
petite sainte, se mit  genoux et dit un _Laudate_ et un _Gloria Patri_.
Sa confiance ne fut pas due... Aussitt que j'eus pris cette eau
miraculeuse, je sentis quelque chose de trs doux qui cicatrisait la
plaie.

A partir de ce moment, je ne ressentis plus aucune douleur, mais une
faim dvorante. Je bus aussitt une tasse de lait qui passa trs bien,
puis, jusqu'au soir, j'en bus un litre et j'avais encore faim.

Le lendemain, au djeuner, on me servit comme la communaut: je mangeai
de l'omelette, des pois, de la salade... Enfin, je me trouve aujourd'hui
dans un tat de sant des meilleurs. J'ai fait une neuvaine d'action de
grces pour remercier ma chre bienfaitrice, mais mon coeur aura pour
elle une ternelle reconnaissance.

SR MARIE-BNIGNE.

     Suit le certificat du docteur.


50.

New-York, 12 aot 1909.

A la gloire de Dieu tout-puissant et de sa servante Thrse, la petite
Fleur de Jsus, je raconterai la grande faveur reue par l'intercession
de la sainte carmlite.

Cette grce obtenue est la gurison extraordinaire de ma soeur
mortellement blesse. Cette chre soeur marchait dans les rues de
New-York le matin du 30 juillet 1909, quand un cheval indompt se
prcipita sur elle et la pitina. Sa figure fut horriblement
contusionne et sa tte reut un tel coup qu'elle tait tout en sang.
Bien plus, les ctes brises percrent le poumon; le coeur fut
galement bless et comprim; en un mot elle offrait l'aspect le plus
pitoyable.

Dans son intense agonie, elle ne perdit pas cependant connaissance et
put se confesser dans la rue, au prtre accouru de l'glise la plus
proche.

Le docteur de l'ambulance de New-York ne pensait pas qu'il lui ft
possible d'arriver vivante  l'hpital et, pour tout espoir, dit
seulement qu'une personne sur mille pouvait en rchapper aprs de si
terribles brisements.

Tout le jour, la pauvre jeune fille resta suspendue entre la vie et la
mort et, vers minuit, tout espoir de gurison tait abandonn. Chaque
respiration semblait tre la dernire. Elle resta dans cette agonie
jusqu'au 3 aot. Le mdecin la croyait si bien perdue que, pour lui
redonner un peu de respiration, il osa lui faire une piqre qui devait
infailliblement amener la mort par l'empoisonnement.

Le 3 aot, tandis que le mdecin attendait sa mort, une religieuse trs
dvote  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus nous conseilla de placer en
elle toute notre esprance et de lui commencer une neuvaine. Je donnai 
ma soeur une image-relique de la petite sainte; elle l'appliqua, avec
la plus grande confiance, sur son corps broy. Aussitt une amlioration
se produisit, et le dernier jour de la neuvaine, la malade tait sauve.

6 septembre 1909.

Je pensais que du moins ma chre soeur resterait un peu dlicate des
poumons; mais il n'en a rien t; elle jouit maintenant d'une sant
aussi forte qu'avant son accident.

Sr M. A.


51.

X. (Loiret), 31 aot 1909.

Il m'est venu un mal au bras  la suite d'un coup. Je le fis voir au
mdecin qui me dit que j'avais un trs mauvais mal. Et, en effet, je ne
dormais plus et je souffrais horriblement. Alors j'eus la pense
d'appliquer sur mon bras une relique de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.
Quelques heures aprs que la relique l'eut touch, je sentis un mieux
extraordinaire; je passai une trs bonne nuit, et le lendemain j'tais
compltement gurie.

En reconnaissance je veux faire connatre ma bienfaitrice et la prier
tous les jours de ma vie.

M. D.


52.

Communaut de G. (Eure-et-Loir), 15 septembre 1909.

Depuis quelques mois j'avais un larmoiement perptuel et douloureux de
l'oeil gauche; la glande lacrymale s'tait enflamme et rendait de
l'humeur.

Notre Mre m'envoya alors chez l'oculiste qui me dit que souvent cette
inflammation amenait un flegmon, et commena  me soigner en m'enfonant
une sonde qui me fit trs mal. Sur ma demande s'il aurait  y revenir,
il me rpondit: C'est toujours trs long; il faut parler au moins de 14
ou 15 fois, en venant trois fois par semaine.

Je me rsignai et retournai le surlendemain; il prit une sonde un peu
plus grosse et, aprs avoir examin mon oeil qui me faisait beaucoup
souffrir, il parla de 20 sondages. C'tait jeudi dernier, 9 septembre.

Le vendredi l'coulement continuait et la douleur aussi; c'est alors que
j'ai eu la pense de m'adresser  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus et que
je vous ai crit pour demander des prires. Mais, ma Rvrende Mre,
votre petite sainte ne les a pas attendues pour m'exaucer car,  partir
du moment o j'ai fait cette dmarche, je n'ai plus souffert et je n'ai
plus eu  l'oeil le plus petit suintement. Ds le lendemain, samedi,
je retournai chez l'oculiste; il m'examina et parut positivement
stupfait de me voir si bien et si rapidement gurie contre toutes ses
prvisions.

Sr X.


53.

Piacenza, Italie, 25 septembre 1909.

Notre petite Henriette, ge de 11 ans, tait depuis deux ans malade
d'entrite aigu opinitre. Tous les remdes employs avaient t
impuissants  la gurir, mme  l'amliorer.

Elle demeura un mois  l'hpital, soumise aux traitements des mdecins
les plus distingus, mais le mal ne faisait qu'empirer. Nul aliment ne
pouvait s'arrter dans l'intestin et la pauvre petite malade en tait
venue  un affaiblissement extrme. Emacie, dcolore, elle n'avait
qu' fermer les yeux au sommeil de la mort. On lui prescrivit les bains
de mer, les bains de _salsemaggiore_; rien ne lui profita. Le mdecin
frappait du pied en voyant l'insuccs de la science.

Affligs, dcourags, nous ne songions plus dsormais ni  mdecins, ni
 remdes. Ce fut alors qu'on nous remit providentiellement un objet
ayant appartenu  une religieuse carmlite: Thrse de l'Enfant-Jsus.
Une neuvaine fut commence, et le dernier jour la gurison tait
parfaite.

Aujourd'hui, aprs deux mois, notre petite Henriette se porte aussi bien
que si elle n'avait jamais t malade; pas de rechute, pas de menaces de
rechute. C'est un miracle pour nous, car la longue dure et la gravit
du mal, la gurison soudaine au moment o la maladie semblait
s'aggraver, c'est l un fait que nous ne saurions expliquer par notre
courte raison humaine.

X. X.


54.

S., Angleterre. 13 octobre 1909.

Je prends la libert de vous crire pour vous raconter la gurison
merveilleuse que la chre petite Fleur de Jsus a opre en ma faveur.

Je suis une Pnitente et dsirais beaucoup entrer dans la communaut des
_Madeleine_, mais je tombai malade. En juillet, une nvrite se dclara
au bras droit: les douleurs que je souffrais la nuit taient
intolrables, il m'tait impossible de dormir. Le docteur me donna des
remdes trs nergiques, mais rien ne me soulageait.

Le 4 septembre, j'allai voir la Mre matresse des Pnitentes, qui me
donna un feuillet de la chre Petite Fleur en me disant de lui faire
une neuvaine. Je commenai le soir mme, cessant tout remde.

Ds le troisime jour je ne ressentis plus aucune douleur; j'tais
gurie.

A. C.


55.

Barcelone, Espagne, 14 octobre 1909.

J'tais atteinte depuis douze ans de douleurs  la jambe gauche. Pendant
18 mois, elles furent intolrables, malgr les soins que l'on me
prodiguait. Notre Rvrende Mre Suprieure me fit conduire alors chez
un spcialiste. A la vue de ma jambe qui se desschait, celui-ci dclara
la gravit du mal, ordonna du repos et dit qu'il fallait craindre une
paralysie.

J'en tais l, quand une religieuse de notre communaut me prta une
relique de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, m'engageant  la prier avec
une confiance absolue. Je lui fis alors une neuvaine et cessai tout
traitement, n'attendant de secours que de notre chre sainte. Les sept
premiers jours les douleurs augmentrent; j'tais tente de me
dcourager, mais une voix intrieure que je ne saurais rendre me disait:
Tu guriras.

Le huitime jour je me sentis grandement soulage, mais ma gurison
n'tait pas encore complte; alors je fis une seconde neuvaine, et la
chre petite sainte me prit en piti.

Depuis un an, non seulement je n'ai donn aucun soin  ma jambe; mais je
remplis une charge qui me force  marcher ou  me tenir debout la plus
grande partie de la journe, sans prendre jamais une heure de repos.
Quelle reconnaissance je garde  Sr Thrse pour une gurison si
inespre!

Sr J. D.


56.

X., Angleterre, 15 octobre 1909.

Depuis onze ans, Mme D. souffrait de douleurs presque incessantes,
causes par le dveloppement d'une tumeur qui poussait de profondes
racines visibles jusque sur le dos de la malade.

A mesure que le temps s'coulait, les douleurs devenaient plus intenses
et la tumeur plus volumineuse. Durant les trois dernires annes avant
la gurison, la malade n'eut pas une heure de rpit; elle passait des
nuits blanches, ronge par la douleur incessante, ne dormant jamais plus
de sept minutes de suite.

En 1909, son mdecin lui conseilla de se faire oprer; mais plusieurs
chirurgiens l'ayant examine, la dclarrent inoprable, la tumeur
affectant tous les organes du corps.

A partir de ce moment, elle ne cessa de s'affaiblir; et, durant les dix
dernires semaines qui prcdrent sa gurison, elle ne put boire que de
l'eau gazeuse, additionne d'alcool, ou un peu de glace sucre. Cette
alimentation si lgre lui causait des crises de vomissements. La
tumeur, devenue norme, pesait sur les organes intrieurs et en
paralysait toutes les fonctions.

Sa vie semblait toucher au terme, et on tait sur le point de lui
administrer de nouveau les derniers sacrements.

Bien des neuvaines avaient t faites pour obtenir sa gurison; mais une
de ses amies lui ayant fait connatre Sr Thrse, LA PETITE FLEUR DE
JSUS, une neuvaine fut commence le dimanche 22 aot, en l'honneur de
l'anglique sainte.

Durant les trois premiers jours la malade baissa rapidement, et le jeudi
on s'attendait  ce qu'elle mourt dans la nuit. Ses douleurs taient
aigus, ses yeux voils.

A onze heures du soir elle eut un vomissement qui l'puisa compltement,
puis elle s'endormit et, pour la premire fois depuis bien des annes,
reposa paisiblement jusque vers cinq heures et demie du matin. Elle fut
rveille par un lger attouchement sur les paules, comme si quelqu'un
se penchait sur elle; elle sentit en mme temps une douce chaleur, telle
qu'une respiration, et comprit qu'il y avait auprs d'elle une prsence
invisible...

Toute douleur, toute souffrance avait disparu.

Mme D. ne dit rien  personne du miracle dont elle venait d'tre
favorise; elle attendait la visite du docteur pour qu'il s'en rendt
compte lui-mme. Pendant une heure, il l'examina, la palpa et avoua que
tous les organes fonctionnaient bien; que l'enflure et la tumeur avaient
disparu, ne laissant qu'une petite grosseur sur le ct, telle qu'une
petite bille, comme pour prouver que la tumeur avait exist. Il ne
restait plus trace de ces racines qu'on avait constates auparavant
jusque sur le dos de la malade.

Quand,  la fin de cet examen, une des filles de Mme D. rentra dans
la chambre, elle trouva le docteur--un protestant--la tte dans ses
mains, stupfait: Aprs tout, lui dit-il, je crois en Dieu; je sais
qu'il peut faire des miracles: certes, en voici un!

X.

     Suit le certificat du mdecin.


57.

X. (Maine-et-Loire), 15 octobre 1909.

Depuis de longues annes, ma domestique souffrait de malaises d'estomac
allant toujours s'aggravant. Finalement, le docteur dit: Il n'y a plus
qu'une chance de prolongement de vie: l'opration.

La malade, ne pouvant plus se nourrir, s'y rsigna. Il y avait
rtrcissement et affection grave au pylore. C'tait l'affaire de
quelques jours, de quelques semaines au plus.

L'opration eut lieu un vendredi. Le dimanche j'allai voir la malade que
je trouvai dans un tat pouvantable. Des vomissements de sang  pleine
cuvette l'avaient rduite  ce qu'il y a de pire: physionomie sans vie,
yeux ternes. Comme voix, un souffle  peine perceptible, inconscience
presque complte. Comme nourriture, une seule chose possible: de la
glace trempe dans du lait. On croyait si bien  sa mort, que les
dmarches taient faites auprs des municipalits pour obtenir les
pices ncessaires  l'inhumation.

Mais la fille de la malade m'avait envoy une petite relique de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, me demandant avec instance de la faire
appliquer  sa mre. Je la confiai  la religieuse qui la soignait, et
elle lui fut applique.

A partir de ce moment, je reus chaque jour des nouvelles de plus en
plus rassurantes. Au cours de la neuvaine, la malade avait
considrablement repris. Elle mourait de faim et avait grand'peine 
s'en tenir au rgime exig.

Quinze jours aprs, je la ramenai chez moi. Depuis longtemps elle a
repris son travail, ne sent point de malaises, mange bien, en un mot se
sent gurie.

L'abb B., _cur_.


58.

X., Turquie d'Asie, 18 octobre 1909.

Je soussign, pour la plus grande gloire de Dieu et la glorification de
ses saints, dclare ce qui suit:

Au mois de juin dernier, ma belle-soeur, se trouvant dans son
cinquime mois, reut un srieux coup de la part de son premier enfant
g de deux ans qui, tout en s'amusant, se prcipita sur elle. Il
s'ensuivit des douleurs tellement vives que le docteur, appel en toute
hte, dclara qu'il y avait  craindre sur l'heure un terrible accident
ou bien que l'enfant natrait estropi.

Je recommandai aussitt la chre malade et son enfant aux prires des
religieuses carmlites de cette ville, qui demandrent  Dieu la
gurison de la mre en mme temps que le parfait tat de l'enfant, par
l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, morte en odeur de
saintet au Carmel de Lisieux. En mme temps, elles me remirent pour la
malade un morceau de vtement de ladite sainte.

Aussitt que la relique fut applique sur le mal, les douleurs cessrent
et la mre se leva le lendemain pour reprendre ses occupations
habituelles.

Depuis, tout marcha bien et jamais plus douleur ne reparut. La mre
tait sauve... Restait  examiner l'tat de l'enfant.

Ce fut une fillette qui vint au monde le 13 octobre, dans un parfait
tat de sant et nullement estropie, au grand tonnement du docteur. En
signe de reconnaissance, toute la famille a dcid  l'unanimit que
l'enfant portera le nom entier de Thrse de l'Enfant-Jsus.

Abb X.

_Aumnier du Carmel de X._


59.

Rome, 30 octobre 1909.

En lisant la brochure des faveurs attribues  l'intercession de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, j'ai pens qu'un petit chapitre y manquait:
celui de ma gurison spirituelle qui,  mon avis, est un grand miracle.
Je vais le dire le plus brivement possible:

Ma pauvre me rpondait en tout au portrait de ce qu'on pourrai appeler
d'une manire gnrale, l'_me moderne_: tnbres de l'esprit et
sentimentalit maladive et non moins pnible du coeur.

J'avais reu une de ces formations si communes de nos jours, o tout est
superficiel, o, comme le disait un religieux minent, l'on croirait
trouver l'lment du semi-pelligianisme. C'est une tude continuelle,
nerve de soi, et un oubli complet de la grce. Il arrive alors que les
meilleures volonts succombent, se croyant seules  lutter contre la
mauvaise nature.

Il faut connatre cet tat par exprience, ma Rvrende Mre, pour
pouvoir s'en faire une ide exacte. Aujourd'hui que Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus a donn la paix  mon me, je puis jeter un regard sur ce
pass et en comprendre toutes les misres.

Ce que j'ai souffert pendant ma premire anne de noviciat, je renonce 
vous en parler. Je crois tout dire en vous assurant que ce fut un
martyre perptuel.

Le scrupule avait form en moi comme une seconde nature, mon esprit
voyait tout en noir. C'tait la nuit, nuit horrible, nuit que je sentais
et que je me voyais impuissant  viter. On ne marche pas impunment
dans les tnbres, dans un chemin compos d'une suite de prcipices;
aussi ma pauvre me tomba  diverses reprises dans des abmes de
misres. Jsus le permit sans doute pour mieux manifester un jour la
puissance de sa petite pouse, car le salut devait me venir par elle.

Je souffrais toujours beaucoup lorsque l'Histoire d'une me arriva
providentiellement dans notre monastre. Je voulus la lire  mon tour,
et cette lecture produisit en mon esprit une telle impression qu'un
rayon d'esprance vint clairer les tnbres de mon me.

Sachant que je ne pouvais garder le livre, je m'empressai de prendre des
notes car je crus voir l comme l'aurore de ma dlivrance. C'tait bien
cela en effet. Cette petite reine venait d'tendre son royaume jusque
dans ma pauvre me, et elle agit en vraie souveraine dans le royaume
qu'elle venait de conqurir. Elle commena en moi un travail de
transformation qui, en peu de temps, allait remplacer une vie de trouble
et de souffrances par une autre toute de paix et de joie sainte.

La premire parole qui sortit des lvres de mon vnr Pre Abb, en
constatant par lui-mme l'action toute divine de cette lue de Dieu sur
moi, fut un conseil pressant de vous le faire savoir afin que cela pt
servir  la gloire de celle que j'appelle ma libratrice, la vraie mre
de mon me...

Rd P. X.


60.

N. (Aube), 2 novembre 1909.

Le 2 aot dernier, mon petit garon, g de cinq ans, fut atteint d'une
pritonite  la suite de la rougeole. Malgr les soins du mdecin,
l'enfant s'affaiblissait de jour en jour de sorte qu'on craignait pour
la poitrine. Il avait une forte fivre, un point douloureux au ct et
tait devenu d'une extrme maigreur.

Au bout de deux mois, le mdecin ayant dclar qu'il n'y avait ni
mdecin, ni mdicament capable de le gurir, on eut recours  un
spcialiste qui ne fit que confirmer le diagnostic du docteur, ne nous
cachant pas que l'enfant tait perdu, et que la seule chose  tenter
tait le grand air et la suralimentation. Nous comprenions qu'un miracle
seul pouvait le sauver.

Madame la Suprieure du Carmel de X. nous conseilla de faire une
neuvaine  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, dont elle avait prouv pour
elle-mme la puissante intercession.

Dieu nous a exaucs! Le huitime jour de notre neuvaine, le cher enfant
se lve, l'apptit revient, et l'obstruction intestinale disparat,
c'est une vritable rsurrection.

Quelle reconnaissance ne devons-nous pas  Sr Thrse! Que Dieu nous
accorde sa prompte batification afin qu'elle soit connue et aime de
tous!

A. R.

     Suit le certificat du mdecin.


61.

Carmel de V. (Espagne), 7 novembre 1909.

Pour comprendre combien je suis redevable  votre chre petite Sainte,
vous devez savoir de quel mal elle m'a gurie; je vous confierai donc
mon secret afin que vous rendiez grces  Dieu qui seul peut oprer de
pareils changements.

Depuis plus de six annes, je souffrais d'une tentation terrible qui
semblait vouloir empoisonner toute ma vie religieuse. Si heureuse
pourtant dans ma vocation, je me demandais souvent si je ne m'tais pas
trompe et  quoi me servirait ma vie austre de Carmlite, si je
n'avais en perspective qu'une ternit de tourments, car je croyais dj
mon arrt de damnation prononc!... Ces suggestions entravrent mes
lans vers Dieu que je n'osais plus regarder comme mon Pre, mais comme
un juge terrible et irrit.

Pendant cette dernire anne 1909,  cet tat d'me si pnible vinrent
se joindre des souffrances physiques continuelles qui rendaient les
preuves morales encore plus insupportables. C'est alors que je
commenai une neuvaine  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus pour obtenir ma
double gurison.

Au matin du deuxime jour, je la sentis prs de moi, infusant dans mon
me, avec cette paix qui surpasse tout sentiment, un ardent dsir de ma
sanctification, une volont ferme de ne plus vouloir que celle de Dieu.
Ma cleste libratrice oprait en moi une transformation telle que,
depuis lors, l'ombre mme de la dfiance ne m'a plus effleure.

Cette grce ne peut s'exprimer.

Sr X.


62.

S. M., Portugal, 14 novembre 1909.

Au commencement du mois de mai, mon frre s'tait fait mal  la jambe et
la blessure, d'abord insignifiante, devint de plus en plus grande et
prit un aspect horrible: elle allait du genou au pied. Il souffrait de
grandes douleurs, et tous les jours le mal devenait plus grave. Ce qui
nous faisait perdre courage, c'tait l'exemple de notre oncle, afflig,
depuis bien des annes, d'une semblable blessure qu'on n'a jamais pu
gurir... Je me suis alors tourne avec confiance vers Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus. Nous fmes trois neuvaines de suite, et,  la dernire,
la jambe fut gurie.

J. M. de B.


63.

D., Sngal, 18 novembre 1909.

Vers la mi-janvier 1909, je fus pris d'un chagrin immense, d'une
tristesse et d'un abattement insupportables.

J'avais perdu tout apptit, toute gaiet, je maigrissais  vue d'oeil,
le temps me paraissait ne pas s'couler; et, ne prenant de plaisir
absolument  rien, la neurasthnie vraiment horrible qui m'treignait me
rendait l'existence d'une amertume que pourront comprendre seuls ceux
qui ont subi les effets de cette mauvaise maladie...

Je m'adressai au Sacr-Coeur de Jsus,  Notre-Dame de Lourdes, les
suppliant de faire cesser cet tat de dcouragement si profond et cette
lassitude dont je ne pouvais m'affranchir.

Pendant quatre longs mois, le ciel sembla demeurer sourd  mes prires
et  mes supplications, et je songeais  me faire rapatrier du Sngal,
quand, vers les premiers jours du mois de Marie, je me pris  rougir de
mon manque d'nergie, je me sentis pris d'un grand courage pour ragir
contre mon tat mental, cause de tous les maux dont je souffrais. Les
forces me revinrent avec l'apptit: la neurasthnie avait totalement
disparu. La vie me rapparut pour ainsi dire belle et pleine de charmes.

Le 17 mai, je reus de ma famille une lettre o l'on m'annonait que
l'on avait commenc et mme termin,  mon intention, une neuvaine en
l'honneur de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, carmlite, morte en 1897,
en odeur de saintet, au Carmel de Lisieux.

Je dois dire que mes souffrances morales ont pris fin vers les premiers
jours de mai, c'est--dire prcisment au moment o commenait la
neuvaine en l'honneur de la sainte carmlite.

Je dlivre cette attestation en reconnaissance de la faveur obtenue.

O. B., _officier_.


64.

N. (Alpes-Maritimes), 21 novembre 1909.

TRS RVRENDE MRE,

Je viens accomplir un devoir bien doux que m'impose ma conscience, en
vous crivant ces quelques lignes.

Atteint depuis plus de vingt ans d'une maladie d'estomac, je croyais
tre au terme d'une longue dure de souffrances, car, au mois de juillet
dernier, mon mal empira d'une faon inquitante et mon docteur ne
conservait qu'un bien faible espoir. Les mdications n'opraient plus
et ne m'apportaient aucun adoucissement. L'apptit tait nul et je
n'avais plus de sommeil. Les professeurs et lves devaient partir, vers
le 8 juillet, en colonie de vacances, et j'avais depuis longtemps
renonc au plaisir de les suivre, tant j'tais puis, puisque mon
pauvre estomac ne pouvait plus supporter la moindre nourriture, mme
quelques gorges de lait.

Je reus alors la visite d'un jeune sminariste qui me parla, en termes
trs mus, de la dvotion  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus; il me
proposa de m'associer  une neuvaine de prires faites au Carmel pour ma
gurison. Je priai avec toute la confiance que m'avait inspire mon ami,
et le 6 juillet, au soir, je demandai  la petite reine de pouvoir
dormir jusqu'au lendemain, cinq heures.

Moi qui ne dormais plus, je ne me rveillai le lendemain qu' l'heure
fixe. Mieux encore: l'apptit tait revenu, et le 8 juillet, au matin,
je partis pour un long voyage.

Quinze jours aprs, je pus suivre une excursion et faire 40 km.  pied
dans une seule journe! Bien des amis qui m'avaient vu si prs de la
mort tmoigneraient volontiers aujourd'hui du miracle de ma gurison.

Je fais des voeux pour que Sr Thrse soit connue, vnre et
bientt glorifie sur nos autels.

A. H., _professeur_.


65.

A., 9 dcembre 1909.

MA RVRENDE MRE,

Je suis charge par une de mes amies de vous crire le fait suivant.

Avant de commencer, permettez-moi de vous donner quelques dtails pour
vous la faire connatre:

Mme X. est protestante; sa fille, marie  un Hollandais catholique,
a fait son abjuration et sa premire communion depuis son mariage; ce
jeune mnage habite Buenos-Ayres.

Au commencement de cette anne, mon amie vous crivit, vous demandant un
livre de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, car elle voulait faire une
neuvaine  cette petite sainte; elle avait appris que sa fille tait
malade et, en mme temps, elle recevait la nouvelle que son gendre se
disposait  revenir en Hollande pour recevoir un dernier adieu de son
pre mourant. Cette pense tait pour elle une vritable preuve,
sachant loin d'elle sa fille reste seule et malade.

Chaque jour de la neuvaine, Mme X. lisait un chapitre de la vie de
Sr Thrse. Or, un jour qu'elle venait d'achever sa lecture, aprs
avoir senti plusieurs fois une odeur de fleurs et d'encens, elle voit
tout  coup devant elle une mer bleue, sur laquelle voguait un bateau
qu'elle reconnut pour tre un de ceux de la Compagnie hollandaise; en
mme temps elle entendit comme des bruits de cloches et des voix
clestes qui la ravissaient. Cela dura quelques instants, puis tout
cessa... Qu'est-ce que ceci?!... se dit-elle.

Elle ne parla d'abord  personne de ce qui venait de lui arriver; mais
au bout de quelques jours, elle dit  son mari: Nous avons la
certitude que notre gendre est en route; mais si toute la famille
revient, notre gendre, notre fille, notre petit-fils, je puis te dire
que mes ides religieuses seront changes: je croirai  la communion des
saints, car voil ce que, pendant ma neuvaine, j'ai vu et entendu.

Les choses s'tant ralises  la lettre, Mme X. a tenu sa promesse,
elle croit maintenant  la communion des saints.

Elle-mme veut signer cette lettre que je vous cris en son nom.

Veuillez, etc...

C. TH. de C.

Aprs avoir lu la lettre de mon amie, j'affirme que c'est la vrit.

D. B.-P.


66.

L. (Calvados), 16 dcembre 1909.

Voil quinze jours, une jeune parente, ge de vingt-deux ans,
descendait chez moi pour se faire oprer d'une fistule. Je lui donne 
lire les faveurs attribues  votre petite sainte; et, profondment
touche de ces gurisons, elle se recommande elle-mme avec confiance 
votre chre soeur.

Nous commenons ensemble une neuvaine et, le jeudi 9 novembre, la malade
voulut faire un plerinage sur sa tombe. A mesure que nous priions, il
nous semblait qu'un petit oignon de fleurs sortait de terre; la malade
le prit et, rentre  la maison, je l'appliquai avec une grande foi sur
la fistule qui tait grosse comme un oeuf.

Le dernier jour de la neuvaine, cette jeune fille tait compltement
gurie. Depuis, elle fait de longues marches sans se fatiguer et ne
souffre plus du tout. Nous ne savons comment exprimer notre
reconnaissance  la chre Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, si puissante
auprs du bon Dieu.

V. L.


67.

R. R. (Orne), 10 janvier 1910.

En allant  Lisieux, le 4 aot dernier, accomplir un plerinage  la
tombe de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, je passai  Caen pour
consulter un oculiste renomm, car je souffrais beaucoup des yeux. Il me
les trouva, en effet, trs malades et me condamna  subir une opration
dans le dlai d'un mois.

Sur la tombe de la petite sainte je fus dlivre de doutes cruels dont
je souffrais depuis plusieurs annes, je retrouvai la paix de l'me et
je passai des horreurs de l'enfer aux suavits du ciel. Pendant que
Sr Thrse soulevait ainsi la montagne de ma dtresse d'me, j'eus la
pense de lui demander de gurir aussi mes yeux. Je les appuyai sur la
croix de sa tombe avec confiance. Il me sembla alors qu'elle y mettait
du velours et le mal disparut... Je n'ai fait aucun remde et n'ai point
eu  subir d'opration. Je travaille sans fatigue  la lumire, ce que
je ne pouvais plus faire.

L. A.


68.

S. (Mayenne), Il janvier 1910.

Au mois de mai 1909, ma mre tomba trs gravement malade et le mdecin
me dit en particulier: Votre mre est perdue: elle est atteinte d'un
ulcre  l'estomac. J'tais dsole et ne savais  quel saint la
recommander, quand une de mes amies me conseilla de faire une neuvaine 
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

Ma mre avait vomi plusieurs fois un sang noir et ftide; depuis 15
jours, elle ne pouvait plus digrer ni les oeufs, ni le lait, et
passait des nuits pouvantables.

Le premier jour de la neuvaine, je fis tremper dans l'eau une relique de
la petite sainte; ma mre en but et se trouva mieux; le troisime jour
elle prouva, au moment o elle buvait l'eau, quelque chose d'anormal,
comme un resserrement subit  l'estomac. _Elle tait gurie_, et, pleine
de joie et de confiance, elle se mit  manger du pain et de la viande,
ce qu'elle n'avait pas fait depuis quatre mois.

Aujourd'hui, 11 janvier 1910, son parfait tat de sant s'est trs bien
maintenu. Je garde, ainsi que toute ma famille, une profonde
reconnaissance  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

M. H., _couturire_.

     Suit la signature de M. le Cur et de plusieurs autres personnes.


69.

X., 17 janvier 1910.

J'tais souffrante depuis plusieurs jours d'un grand mal de tte,
j'avais de plus mal aux jambes et ne pouvais me tenir debout, de sorte
que ma matresse m'avait envoye coucher. Bientt je fus prise d'une
sueur froide et, au bout de deux jours, me sentant de plus en plus
malade, je mis la relique de votre chre petite sainte sur mon front. A
l'instant mme je me sentis gurie. Je me levai et je repris mon travail
sans prouver aucune fatigue.

Mais voici une autre grce que j'estime bien autrement grande. J'ai
demand  mon confesseur si je pouvais vous la faire connatre. Il m'a
rpondu que non seulement je le pouvais, mais que c'tait un devoir de
le faire.

Depuis environ 22 ans, je n'avais pas cess d'prouver des doutes contre
la foi. J'en tais rduite, la plupart du temps,  aimer le bon Dieu, 
le servir, _au cas o il existerait_. En mme temps, j'avais une grande
soif de Dieu; de sorte que cette soif de Dieu, avec l'impossibilit de
le trouver, me faisait quelquefois penser aux souffrances des damns
dans l'enfer.

Mais depuis que j'ai lu, dans la vie de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus,
ce qu'elle dit de l'Amour misricordieux du Seigneur, les doutes se sont
enfuis, la reconnaissance et la confiance ont pris tout mon coeur.

Pour remercier la chre petite sainte, j'ai l'intention de prlever sur
mes gages ce qui me sera possible, pour aider  faire connatre sa
petite voie d'amour et d'abandon; ce sera mon humble merci.

A. F., _servante  X_.

De la mme; quelques mois plus tard.

Je viens de faire la donation complte de moi-mme  votre chre petite
sainte. Voici comment: je connais une me qui, dans son enfance, s'est
livre au dmon. Songeant  l'influence que celui-ci avait exerc sur
elle, je me suis dit qu'en me donnant  Sr Thrse, elle n'aurait pas
moins de zle pour ma sanctification que le diable n'en avait eu pour la
perte de cette me.

Aprs avoir soumis ce projet  mon confesseur qui l'a pleinement
approuv, je me suis livre totalement et irrvocablement  ma chre
sainte pour qu'elle me donne au bon Dieu.

Depuis ce jour, je ne cesse d'prouver sa bienfaisante influence.


70.

N. (Oise), 17 janvier 1910.

Mon petit garon avait t pris de fivre, points dans le dos,
vomissements et violents maux de tte.

Il tait ainsi depuis deux jours, quand, lui ayant pos sur la poitrine
la relique de votre chre sainte, il se trouva guri _ l'instant mme_.
Il s'est mis alors  tousser et  chanter pour me prouver qu'il n'avait
plus aucun mal. Depuis, il ne s'est ressenti de rien.

L. B.


71.

Monastre de X.. Canada, 18 janvier 1910.

Je venais  peine d'achever la lecture du rcit des grces
extraordinaires que Sr Thrse de l'Enfant-Jsus accorde de tous
cts, que l'occasion s'est prsente pour moi d'avoir recours  sa
puissance sur le divin Coeur de Jsus.

Un de nos frres qui travaille au moulin s'tait fait une blessure
grave. Il venait de descendre au bas du moulin ( la turbine) lorsqu'il
s'aperoit que quelque drangement se produisait  l'tage suprieur. Il
remonte prcipitamment l'escalier, quand tout  coup le couteau qu'il
porte toujours suspendu  la ceinture est venu heurter le manche contre
le degr de l'escalier, et la lame sur laquelle il a frapp de toute sa
force est entre profondment dans le genou, entre la rotule et le
kondyle; cette lame, de 6 centimtres de long, tait si fortement
engage que le pauvre frre ne pouvait la retirer. Mais le plus grand
mal venait de ce que le sang, au lieu de sortir de la plaie, avait coul
 l'intrieur; le mdecin, qui ne se dissimulait pas la gravit du coup,
disait que la poche ou rcipient  synovie tait perc, et il eut
grand'peine  faire sortir un peu de sang au dehors; il restait au fond
du rcipient, ce qui faisait craindre qu'il ne se corrompt et ne formt
un abcs. Le docteur dcida, que, dans quelques jours, il faudrait
seringuer fortement la plaie.

Le travail tait urgent au moulin, et personne pour remplacer notre
frre meunier. J'eus alors l'inspiration de m'adresser  la chre sainte
Thrse de l'Enfant-Jsus. Pendant qu'on donnait des soins au bless,
je disais intrieurement: Puisque vous avez promis de faire descendre
du ciel une pluie de roses, _laissez tomber une petite feuille de rose
sur ce genou_.

Tout le jour, le frre souffrit beaucoup; son estomac ne pouvait rien
supporter, pas mme du liquide, et il se trouvait toujours prs de
s'vanouir. Il m'a avou depuis qu'il avait pens  me demander les
derniers sacrements.--Nuit sans sommeil.--Le lendemain, le bon frre me
dit: _J'ai vu Sr Thrse cette nuit, elle tait vtue de blanc et
couronne de fleurs blanches. Elle passa prs de moi et me sourit..._

De fait, la plaie tait ferme... plus de douleur, mme  forte
pression. L'obissance seule a t capable de retenir le bless au
repos; trois jours aprs, il a chapp et est revenu au moulin.

Ma reconnaissance et ma confiance sont acquises pour toujours  cette
me privilgie. Je la prie souvent, et mon grand dsir serait d'avoir
quelque petit objet qui lui ait appartenu.

Fr. X., _prieur_.


72.

Qubec, Canada, 18 janvier 1910.

Ma mre souffrait depuis longtemps de vives douleurs  un pied,
tellement qu'au mois de dcembre, elle n'avait plus d'espoir que dans
une opration. Je pris alors une image de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus que je plaai le soir dans le bandage, et le lendemain
tout mal avait disparu.

A. B.


73.

M., Indes, 19 janvier 1910.

Un prodige de grces s'est opr par la lecture de la vie de votre
aimable sainte.

Cette histoire est tombe entre les mains d'une dame veuve qui a pass
toute la nuit  la lire... Le matin, elle tait convertie! Accable de
remords, elle s'est confesse, et maintenant elle n'aspire plus qu' la
vie religieuse.

X.


74.

E., Belgique, 19 janvier 1910.

C'est  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus que j'attribue d'tre gurie
d'un abcs au foie sans avoir d subir l'opration juge ncessaire par
plusieurs docteurs. Je l'ai prie avec grande confiance, lui promettant
de propager sa dvotion et de faire un plerinage  son tombeau si elle
m'accordait la grce demande.

Aujourd'hui je suis mieux portante qu'avant ma maladie.

E. V.


75.

L. S., 9 fvrier 1910.

Un petit garon de sept ans, qui paraissait possd du dmon, tait
dlaiss par tous les mdecins, il criait nuit et jour et dchirait tout
son petit corps qui n'tait qu'une plaie. Aprs une neuvaine faite  la
sainte Vierge par l'intercession de Sr Thrse, l'enfant s'est calm,
les cris ont cess et son corps est redevenu sain[272].

L. L.


76.

T., Italie, 11 fvrier 1910.

C'est la reconnaissance qui m'amne  vous, ma Rvrende Mre, pour vous
annoncer une nouvelle grce reue au milieu d'innombrables autres moins
grandes, mais continuelles, par l'intercession de votre petite sainte.

Une de nos jeunes soeurs de la Maison centrale des Filles de la
Charit de T. avait t frappe d'un rsiple si violent qu'en quatre
jours elle fut  toute extrmit.

Profitant d'une lueur d'intelligence au milieu de son douloureux dlire,
on lui fit recevoir les derniers sacrements.

Nous en tions  ce point quand je me sentis inspir de recourir 
l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. Je fis commencer une
neuvaine aux petites lves de la malade et, au troisime jour, notre
chre Soeur tait hors de danger.

Aidez-nous, ma Rvrende Mre,  remercier Sr Thrse dont la
charitable et suave mission se fait sentir au milieu des pines de notre
chemin.

D., pr., _Directeur de l'OEuvre de_...


77.

Carmel de Gallipoli, Italie, 25 fvrier 1910.

MA RVRENDE MRE,

Le Coeur de Jsus a voulu se servir de moi, la plus indigne de cette
communaut, pour faire clater son infinie misricorde.

Je vous envoie la relation du miracle accompli en notre faveur. Mais il
y a  Rome un grand document sign non seulement de toutes nos Soeurs,
mais encore de l'Illme Mgr l'Evque et d'une commission de Rvrends.

Dans la nuit du 16 janvier, je me trouvai trs souffrante et proccupe
de graves difficults[273]. Trois heures venaient de sonner, et,
presque puise, je me soulevai un peu sur mon lit comme pour mieux
respirer, puis je m'endormis et, en rve, il me semble, je me sentis
touche par une main qui, faisant revenir la couverture sur mon visage,
me couvrait avec tendresse. Je crus qu'une de mes Soeurs tait venue
me faire cette charit, et, sans ouvrir les yeux, je lui dis:
Laissez-moi, car je suis tout en sueur, et le mouvement que vous faites
me donne trop d'air. Alors une douce voix inconnue me dit: _Non, c'est
une bonne chose que je fais._ Et continuant de me couvrir: _Ecoutez...
le bon Dieu se sert des habitants clestes comme des terrestres pour
secourir ses serviteurs. Voil 500 francs, avec lesquels vous paierez la
dette de votre Communaut._

Je rpondis que la dette de la Communaut n'tait que de 300 francs.
Elle reprit: _Eh bien, le reste sera en plus. Mais comme vous ne pouvez
garder cet argent dans votre cellule, venez avec moi._ Comment me
lever, tant tout en sueur? pensai-je. Alors la cleste vision,
pntrant dans ma pense, ajouta souriante: _La bilocation nous viendra
en aide._

Et dj je me trouvai hors de ma cellule, en compagnie d'une jeune
Soeur carmlite dont les habits et le voile laissaient transparatre
une clart de Paradis qui servit pour nous clairer dans notre chemin.

Elle me conduisit en bas dans l'appartement du tour, me fit ouvrir une
cassette en bois o il y avait la note de la dette de la Communaut, et
elle y dposa les 500 fr. Je la regardai avec une joyeuse admiration et
je me prosternai pour la remercier en disant: O ma sainte Mre!...
Mais elle, m'aidant  me relever et me caressant avec affection, reprit:
_Non, je ne suis pas notre sainte Mre_, JE SUIS LA SERVANTE DE DIEU,
SOEUR THRSE DE LISIEUX. _Aujourd'hui, au Ciel et sur la terre, on
fte le Saint Nom de Jsus._ Et moi, mue, trouble, ne sachant que
dire, je m'criai plus encore avec mon coeur qu'avec mes lvres: O ma
Mre... mais je ne pus continuer. Alors l'anglique Soeur, aprs
avoir pos sa main sur mon voile comme pour l'ajuster et m'avoir fait
une caresse fraternelle, s'loigna lentement. Attendez, lui dis-je,
vous pourriez vous tromper de chemin. Mais avec un sourire cleste elle
me rpondit: _Non, non_, MA VOIE EST SRE, ET JE NE ME SUIS PAS TROMPE
EN LA SUIVANT...

Je m'veillai et, malgr mon puisement, je me levai, je descendis au
Choeur, et je fis la sainte Communion.

Les Soeurs me regardaient et, ne me trouvant pas comme  l'habitude,
elles voulaient faire appeler le mdecin. Je passai par la sacristie et
les deux sacristines insistrent beaucoup pour savoir ce que j'avais.
Elles aussi voulaient absolument m'envoyer au lit et faire appeler le
mdecin. Pour viter tout cela, je leur dis que l'impression d'un rve
m'avait beaucoup mue et je le leur racontai en toute simplicit.

Ces deux religieuses me pressrent alors d'aller ouvrir la cassette,
mais je rpondis qu'il ne fallait pas croire aux rves. Enfin, sur leurs
instances, je fis ce qu'elles voulaient: j'allai au tour, j'ouvris la
bote et... _j'y trouvai rellement la somme miraculeuse de cinq cents
francs_!...

Je laisse le reste, ma Rvrende Mre,  votre considration.....

Nous toutes, nous nous sentons confuses d'une si immense bont et nous
appelons de nos voeux le moment de voir sur les autels la petite
soeur Thrse, notre grande protectrice.

Suor _M. Carmela del Cuore di Gesu_,
r. c. i.
_prieure_.


78.

De la mme. Septembre 1910.

MA RVRENDE MRE,

Il m'en cote beaucoup de vous confier ce que ma chre petite Sr
Thrse a fait pour nous depuis le mois de janvier. Mais je ne peux pas
rsister plus longtemps  vos prires ni  ma petite sainte qui veut
m'obliger  manifester les prodiges de Dieu oprs par elle.

A la fin du mois de janvier, malgr les soins avec lesquels notre
soeur dpositaire, la clavire et les deux soeurs du tour tiennent
leurs livres de comptes, nous avons trouv dans la recette un surplus de
25 lires que nous n'avons pas pu nous expliquer, si ce n'est en pensant
que Sr Thrse l'avait gliss dans notre caisse. Alors Mgr notre
Evque voulut que je sparasse l'argent de la communaut d'avec les deux
billets qui nous restaient des dix apports du Ciel.

A la fin de fvrier, de mars et d'avril, nous avons remarqu la mme
chose trange; seulement la somme variait.

Au mois de mai, j'ai revu ma petite Thrse; elle m'a d'abord parl de
choses spirituelles, et elle m'a dit ensuite: _Pour vous prouver que
c'est bien moi qui vous ai apport le surplus d'argent constat  vos
diffrents rglements de comptes, vous trouverez dans la cassette un
billet de 50 fr._ Puis elle ajouta: _La parole de Dieu opre ce
qu'elle dit._--Vous l'avouerai-je, ma bonne Mre, pour ma grande
confusion? Cette fois encore, je n'osais pas aller voir dans la
cassette; mais le bon Dieu, qui voulait que je constate la nouvelle
merveille, permit que l'un des jours suivants, deux soeurs vinssent
par dvotion me demander  revoir les deux billets miraculeux... Et, ma
Mre, que vous dirai-je? Vous devinez notre motion: au lieu des deux
billets, il y en avait trois!...

Au mois de juin, nous trouvmes 50 fr. de la manire ordinaire.

Dans la nuit du 15 au 16 juillet, je revis ma soeur bien-aime, elle
me promit d'apporter bientt 100 fr. Et puis elle me souhaita ma
fte[274], en me donnant un billet de 5 lires. Mais moi je n'osais pas
l'accepter, et alors elle le dposa au pied de la petite statue du
Sacr-Coeur qui est dans notre cellule; et peu aprs, l'heure du
rveil tant sonne, je trouvai en effet le billet o je l'avais vue le
dposer.

Quelques jours aprs, Mgr notre Evque, en causant, nous dit qu'il avait
perdu un billet de 100 fr. en faisant les comptes pour son clerg, et
qu'il esprait que Sr Thrse les apporterait chez nous.

Le 6 aot arriva; c'tait la veille de la fte de Monseigneur, qui
s'appelle Gatan. Je vis encore ma bien-aime Sr Thrse..... elle
tenait  la main un billet de 100 fr.!!! Elle me dit alors _que la
puissance de Dieu retire ou donne avec la mme facilit dans les choses
temporelles aussi bien que dans les choses spirituelles_. Ayant trouv
ce billet de 100 fr. dans la cassette, je me htai de l'envoyer 
Monseigneur avec les souhaits de la communaut; mais lui me le renvoya
aussitt.

Depuis ce temps, elle ne nous a plus apport d'argent, car notre
dtresse ayant t connue par toutes ces merveilles, nous avons reu
quelques aumnes.

Mais le 5 septembre, la veille de son exhumation, je l'ai revue et,
aprs m'avoir parl comme elle le fait toujours du bien spirituel de la
communaut, elle m'a annonc qu'on retrouverait _ peine ses
ossements_. Et puis elle m'a fait comprendre quelque chose des prodiges
qu'elle fera dans l'avenir. Soyez sre, ma chre Mre, que ses ossements
bnis feront des miracles clatants et seront des armes puissantes
contre le dmon.

Presque toutes les fois, elle s'est fait voir vers l'aurore, en quelque
moment de prire particulire. Son visage est trs beau, brillant; ses
vtements luisent d'une lumire comme d'argent transparent, ses paroles
ont une mlodie d'ange. Elle me rvle ses grandes et occultes
souffrances supportes hroquement sur cette terre... Ma petite Thrse
a beaucoup, beaucoup souffert!!!

Que dois-je vous dire de plus? Qu'il vous suffise de savoir, ma chre
Mre, que nous sentons autour de nous l'esprit de votre anglique
enfant. Toutes les soeurs affirment, avec franche et tendre
vnration, que, outre les grces temporelles accordes  la communaut,
chacune a reu des grces intimes et trs grandes.

Suor _M. Carmela del Cuore Gesu_,
r. c. i.
_prieure_.


79.

S. (Meuse), 1er avril 1910.

Une de nos deux religieuses de la Doctrine chrtienne, Sr A.,
souffrait depuis longtemps d'un mal intrieur (tumeur) qui ne pouvait
gurir sans une opration chirurgicale fort dangereuse. Aprs bien des
soins inutiles et un repos prolong, le mal ne cessait d'empirer, au
point que le moment arriva o elle fut envoye  Nancy pour y subir
l'opration. Elle fut mise en observation pendant huit jours, au bout
desquels devait tre tente l'opration.

Durant ce temps, une neuvaine fut commence  Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus, avec promesse de rpandre son culte par une distribution
d'images si l'opration russissait.

Or, le moment d'oprer tant arriv, le docteur constata que le mal
avait disparu; il ne restait plus qu'un peu de sensibilit  la place o
avait t la tumeur.

Abb F. N.


80.

Quimper (Finistre), 18 avril 1910.

Souffrant depuis huit ans d'un panchement de synovie et d'une arthrite
au genou gauche, et, ne trouvant aucun soulagement dans les remdes,
j'eus la pense d'invoquer la petite Fleur de l'Enfant Jsus et de lui
faire une neuvaine.

Dix-huit petites filles se prparant  leur premire Communion s'unirent
 moi.

Le huitime jour, je ressentis du mieux, et le neuvime (3 avril), la
douleur avait compltement disparu. Depuis je marche trs bien, ne
souffre plus du tout et sors tous les jours.

Mlle M. T.

Le Docteur a promis un certificat.


81.

Carmel de N., avril 1910.

MA RVRENDE MRE,

Je vous envoie la lettre d'une pnitente gurie au cours d'une neuvaine
 Sr Thrse.


(Lettre  une amie.)

Couvent de la Prservation, N., mars 1910.

Je suis une miracule de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

J'tais atteinte d'une grippe infectieuse et le docteur dsesprait de
me sauver. Il dit un soir en me quittant: Madame la Suprieure,
commencez une neuvaine pour que nous la tirions de l. Je souffrais de
vomissements continuels, mes lvres taient noires et j'avais dj le
hoquet de la mort: les infirmires apprtaient ce qu'il fallait pour
m'ensevelir; et moi, je voyais bien que j'allais mourir.

Quand notre Mre Suprieure revint me voir, elle me dit: Charlotte, si
vous voulez me promettre d'tre fidle  Dieu, je vais demander votre
gurison. Je rpondis en rassemblant mes forces: Oh! oui, Madame, je
vous le promets. Les compagnes qui entouraient mon lit me dirent: O
Charlotte! c'est une promesse sacre! Notre Mre Suprieure me dit
encore: Me promettez-vous que, si vous gurissez, votre vie sera pour
la gloire de Dieu et pour votre salut? Je rpondis de nouveau: Oh!
oui, Madame, je vous le promets.--Eh bien! reprit-elle, nous allons
faire une neuvaine  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, et demain je vous
apporterai une relique de cette petite sainte.

A ce moment suprme o je voyais dj s'entr'ouvrir ma tombe, j'ai tout
oubli, mme les petites austrits de la vie des pnitentes, et j'ai
promis de rester toute ma vie dans la maison si je gurissais.

Une demi-heure aprs, j'tais mieux; je m'endormis, et quand je me
rveillai le lendemain matin, j'tais compltement gurie. Tout le monde
fut stupfait dans la maison. Ma premire parole  notre Mre fut
celle-ci: Je suis  vous pour toujours.

Maintenant mes forces sont bien revenues. Ah! c'est un vrai miracle!
Comment en remercierai-je assez le bon Dieu! Il voulait que je lui fasse
le sacrifice de ma libert, car, lorsque je suis tombe malade, je
voulais absolument retourner dans le monde, o j'aurais sans doute
repris ma vie de pchs.

C'est donc  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus que je dois la vie de l'me
et celle du corps.

CHARLOTTE X.



(Lettre de la Suprieure.)

Prservation, N., 3 janvier 1911.

Je vous ai dj crit, ma Rvrende Mre, que nous avions remarqu une
frappante concidence entre la rechute de Charlotte et une infidlit 
sa promesse: elle avait voulu en effet nous quitter. Le miracle que fit
Sr Thrse en lui redonnant pour si peu de temps la sant tait
destin, je crois,  l'amener  faire une confession gnrale. La pauvre
enfant a rachet son moment de faiblesse, car sa famille tant venue la
voir et voulant l'emmener pour mourir  Q., elle se montra vraiment
gnreuse et refusa.

Jusqu'au dernier moment elle n'a cess d'invoquer la petite sainte. Une
fois, elle assura l'avoir vue  ses cts. Voici ce que m'en a racont
son infirmire:

C'tait pendant la nuit; Charlotte m'appela pour lui ramasser un objet
qu'elle avait fait tomber. Je me levai. Charlotte avait les yeux fixs
sur quelque chose. J'en fus frappe et lui dis: Vous voyez donc le
ciel? Elle me rpondit: Je vois la petite Sr Thrse. Alors j'eus
peur et, pour cacher mon trouble, je feignis de me moquer d'elle:
Allons donc, nous voil bien si vous avez des visions! Mais Charlotte,
les yeux toujours fixes, redit: J'ai vu la petite Sr Thrse! Et
comme je cherchais la relique qui avait disparu du chevet de son lit:
Elle est l, me dit-elle en la serrant fortement dans sa main.

Pour moi, je me souviens de la consolation qu'elle me confia avoir
prouve de cette visite de votre ange: Je l'ai vue comme je vous
vois, m'a-t-elle dit.

Pendant son agonie, elle avait toute sa connaissance et n'a cess de
prier durant les trois dernires heures. Ses compagnes pleuraient et
disaient: Quelle belle mort!

C'tait le 26 septembre.


82.

Carmel de X. (Espagne), mai 1910.

Je viens vous faire part de la gurison d'une de mes filles, gurison
due  votre petite sainte. Voici le fait:

La miracule est une crole de prs de 70 ans, d'une nature craintive
et peu crdule de temprament, croyant difficilement aux faits
surnaturels, comme visions, gurisons, etc. Elle tait atteinte depuis
des annes d'un affreux rhumatisme au bras droit, qui lui rendait tout
travail pnible et la faisait souffrir au point qu'elle ne pouvait
rester couche, la chaleur du lit excitant le mal. Elle fit neuvaines
sur neuvaines  l'Ange de Lisieux, et chaque fois qu'elle fit une
neuvaine, elle fut favorise la nuit d'une lumire argente et
merveilleuse qui clairait sa cellule. Cette soeur, trs peureuse,
avoue ingnuement qu'elle fermait les yeux pour ne pas voir cette
lumire qui ne ressemblait en rien  celles de la terre. Avant et aprs
l'apparition de la lumire argente, la cellule tait plonge dans la
plus profonde obscurit.

A la dernire neuvaine, la gurison survint si complte que, depuis un
an pass, sans faire les remdes prescrits (remdes qu'on disait
indispensables), la soeur n'a pas senti la moindre petite atteinte de
ses anciennes douleurs, malgr l'hiver humide et pluvieux que nous
venons de traverser.

Sr X., _Prieure_.


83.

Un artiste-peintre, ami du Carmel de L. (France), mai 1910.

J'ai l'honneur de porter  votre connaissance le fait suivant:

Ayant travaill toute la journe au portrait de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus, je rentrais le soir dans mon atelier quand, portant les
yeux  la place de mon chevalet, je vis Sr Thrse de l'Enfant-Jsus
dans un nuage lumineux. Je fus saisi!... Lorsque je revins de ma
surprise, tout avait disparu.

_La Mre Prieure du Carmel de L. ajoute ceci_:

Notre Fra Angelico a senti les parfums pendant l'excution du portrait.

De quelle nature taient-ils? demandai-je.

--C'tait comme des parfums d'autel!...


84.

Carmel d'Oloron (Basses-Pyrnes), 4 mai 1910.

MA RVRENDE MRE,

Je veux vous raconter un fait qui vous montrera une fois de plus la
bienfaisante intervention de votre petite sainte.

C'tait en automne dernier. J'tais en souffrance, et toute la maison
avec moi, du manque d'eau pour nos lessives et l'arrosage du jardin. Ce
n'est pas que l'eau fasse dfaut dans notre grand enclos, mais les
sources se sont dtournes peu  peu. Comme il s'agit d'une forte
rparation, on ajourne sans cesse,  cause de l'incertitude de l'avenir.
Il en rsulte que le besoin est pressant. Diverses fois, nous avions
confi  l'anglique Thrse nos inquitudes, mais  elle seulement. Et
quelle n'est pas notre surprise quand, en octobre dernier, une dame
vient nous apporter 100 fr.  cette intention. Elle avait compris, je ne
pus savoir par quelle voie, notre besoin d'eau. Je lui promis que nous
emploierions son aumne aux premiers frais de la recherche des sources,
je veux dire  l'examen du terrain. Notre but tait de profiter d'un
prtre du Midi qui a reu de Dieu un talent rare pour cela. Aussitt je
me procurai son adresse, qu'on ne me donna pas comme certaine, et je lui
crivis. J'eus soin de mettre dans la lettre une image de Sr Thrse,
en disant  la petite faiseuse de miracles, avec beaucoup de foi:
Soeur Thrse, allez droit au but! Elle y fut en effet, mais M.
l'abb X. se trouva juste parti pour l'Autriche o mon courrier alla le
rejoindre, dans un monastre o il procdait aussi  une canalisation.
Il y sjourna trois semaines. Le temps nous parut long, car il ne donna
pas signe de vie.

De retour en France, ce bon prtre se posa la question--lui-mme me l'a
dit--: Devrai-je, oui ou non, aller au Carmel? Que me voulait-on? sans
doute peu de chose, et on y aura pourvu, aprs un long mois.

Dans la nuit,--il assure qu'il ne dormait pas--une religieuse se montre
dans sa chambre, majestueuse dans un rayon de lumire, et lui dit:
_Monsieur l'Abb, vous oubliez les Carmlites d'Oloron qui ont besoin
de vous! Allez au Carmel d'Oloron, on vous attend._--Le prtre
reconnat aussitt la Carmlite qui avait accompagn ma lettre, je veux
dire l'image de Sr Thrse. Et vous le comprenez, ma Rvrende Mre,
il n'hsita plus, et nous arriva aussitt. Son travail fut merveilleux,
car il trouva le noeud de toutes les sources de notre enclos qui,
ayant dvi de leur vrai sens, nous causent des prjudices
extraordinaires par l'humidit  la chapelle, au choeur et dans
presque toute la maison.


85.

_Conversion d'un soldat d'infanterie coloniale._

M. Alfred-Marie L. vint au Carmel de Sagon la premire lois pour
demander un scapulaire. En lui remettant le scapulaire demand, je
sentais qu'il voulait dire autre chose, et, pour le mettre  l'aise, je
lui posai plusieurs questions. Il me dit qu'il dsirait beaucoup se
faire Carme aprs l'anne de service militaire qui lui restait  faire.
Puis il me raconta son histoire. Il avait perdu sa mre peu aprs sa
premire Communion: elle tait pieuse et il faisait sa dsolation, car
il tait diable et ne voulait pas travailler au collge. Il eut beaucoup
de peine de la mort de sa mre. Son pre ne pratiquait pas. N'ayant pas
voulu travailler pour ses examens, il s'engagea comme simple soldat et
vint  Sagon o il se livrait plus librement  toutes ses passions. Les
premires annes de service acheves, il s'engagea de nouveau pour deux
ans au grand mcontentement de son pre. Enfin il tomba malade et dut
aller  l'hpital. C'est l que le bon Dieu l'attendait.

Pendant sa convalescence, on lui prta la _Vie de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus_. Le portrait du commencement le frappa d'abord; l'air si
pur de Thrse lui disait quelque chose;  mesure qu'il lisait, il se
mit  aimer la petite sainte et le dgot lui venait de sa vie mauvaise.
Rentr  la caserne, il n'tait plus le mme dj; le souvenir de
Thrse le poursuivait, puis il comparait les soeurs qui l'avaient
soign avec tant de douceur et d'abngation aux personnes vicieuses
qu'il avait l'habitude de frquenter, et il rsolut d'en finir avec sa
vie honteuse et coupable.

Voulant retrouver Sr Thrse, les Soeurs et l'aumnier, il fit
croire qu'il tait malade, et on le renvoya  l'hpital. C'est alors
qu'il revint pour tout de bon  Dieu, et ce fut peu de temps aprs sa
seconde sortie de l'hpital qu'il nous demanda le scapulaire. Il fit,
depuis, plusieurs visites au Carmel, et je ne puis dire combien j'tais
merveille de voir une me, tombe au point o en tait la sienne,
s'lever si rapidement et si haut dans l'intelligence des choses de
Dieu. Il venait  la messe dans notre chapelle, o il communiait tous
les dimanches,  moins d'impossibilit, et souvent il emmenait ses
camarades auprs desquels il commenait un vritable apostolat, les
entranant avec lui dans le bien comme autrefois il les avait entrans
dans le mal. Comme je suis grand et fort, me racontait-il, ils me
craignaient tous, ils avaient peur de mes poings; ceux qui me fchaient,
je les roulais par terre.

Quand il se convertit on n'osa rien lui dire d'abord, mais ensuite en le
voyant doux et tout chang, quelques-uns de la chambre commencrent 
le taquiner. Il me dit un jour avec beaucoup de confusion que, s'tant
senti bouillonner devant les grossirets d'un de ses camarades, il
avait eu la tentation de lui jeter son balai  la tte et de le
rouler, mais qu'il s'tait souvenu de Ntre-Seigneur essuyant les
affronts des soldats et qu'alors il n'avait plus prouv que de la joie.
Que de traits de ce genre j'ai oublis!

Au commencement du mois de mai 1900, il voulut s'imposer un sacrifice en
l'honneur de la sainte Vierge: il trouva que de ne plus fumer serait ce
qui lui coterait le plus, et il s'en abstint pour le reste de sa vie.
Je lui demandais un jour s'il pensait souvent au bon Dieu  la caserne.
Il parut un peu tonn de ma question et me rpondit: Mais j'y pense
tout le temps! comment pourrais-je ne pas penser  Lui?

Vers la fin du mois de juin, son rgiment reut l'ordre de se tenir prt
 partir pour la guerre de Chine qui commenait. Le dpart devait avoir
lieu le samedi matin. Le jeudi il vint me voir, disant qu'il dsirait
bien communier encore une fois avant de partir, mais qu'il craignait de
ne pouvoir sortir vendredi matin. Il me demanda de prier notre Pre
Aumnier de lui donner la sainte Communion quand il pourrait venir. Il
fut convenu ainsi. Le lendemain, _ 7 heures du soir_, il arrivait 
jeun: il n'avait pu s'chapper plus tt de la caserne. Il se confessa et
reut la sainte Communion avec une ferveur touchante. Je lui remis une
petite mche des cheveux de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. Demandez
que je meure l-bas si je ne dois pas tre Carme  mon retour, dit-il
en me quittant. Il a t exauc, car, peu avant d'arriver  Tientsin, il
est mort d'une insolation  bord, assist de M. l'Aumnier. Frapp le
soir sur le pont, il eut la fivre toute la nuit. Dans son dlire, il
parlait du Carmel et d'une lettre  nous remettre. Son me s'envola avec
celle de Sr Thrse qui l'avait tant protg.

On peut voir par ses lettres combien il l'aimait. Je vous en envoie
quelques passages.

Sr X., _prieure_, 31 mai 1910.

       *       *       *       *       *

     _Lettres de M. Alfred-Marie L., soldat d'infanterie coloniale
     (converti par Sr Thrse de l'Enfant-Jsus), adresses  la
     Rde Mre X., Prieure du Carmel de Sagon_:

6 mai 1900.--Samedi matin nous faisions la pose durant une manoeuvre,
et, comme il tait 6 h. 10, ma pense tait dans la chapelle du Carmel,
car c'tait l'heure de la messe et je dsirais ardemment recevoir mon
Dieu. J'tais un peu triste en pensant  la longue anne qu'il me faut
encore passer dans la dissipation force, quand, levant machinalement la
tte, j'aperus la grande croix du cimetire d'Han-Ho et, sans
recherche aucune de ma part, cette pense me vint que je ne devais pas
envier le bonheur que vous avez de communier tous les jours, car moi
aussi je le puis  chaque instant, sinon en recevant le Corps adorable
de notre Sauveur, du moins en embrassant avec amour les croix qu'il sme
sous mes pas et en cooprant en quelque sorte avec lui  l'oeuvre de
la Rdemption.

Si Dieu veut bien commencer  me faire comprendre qu'il accepte la
donation que je lui ai faite de moi-mme, il a exauc, je crois, ma
prire et n'a pas voulu permettre que je l'offense volontairement depuis
ma conversion. Grces lui soient rendues! J'prouve le besoin de
m'entretenir de nouveau avec Sr Thrse et de lui demander de
m'enseigner par son exemple la simplicit et l'humilit. Je voudrais la
revoir au pied de la croix, dans le jardin du monastre. C'est l
qu'elle m'a dit d'aimer... J'espre que vous pourrez me prter ce livre,
ma soeur; c'est elle qui me donnera la confiance qui me manque.

19 juin 1900.--Tout  l'heure je feuilletais, au hasard, la _Vie de
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus_ et je me laissais aller  la tristesse
en comparant sa jeunesse avec la mienne. Quand, brusquement, un passage
fixa mon attention; c'est celui o elle raconte qu'il lui fut rvl
intrieurement que sa gloire consisterait  devenir une grande sainte:
Ce dsir pourrait sembler tmraire si l'on considre combien j'tais
imparfaite et le suis encore aprs tant d'annes passes en religion;
cependant je me sens toujours la mme confiance audacieuse de devenir
une grande sainte. Je ne compte pas sur mes mrites, n'en ayant aucun,
mais j'espre en Celui qui est la Vertu, la Saintet mme... Cela m'a
suffi et, j'ose  peine le dire tellement c'est insens, humainement
parlant, si je considre ma vie passe, cependant je sens en moi, non
pas le mme dsir, mais _la mme conviction_. Avoir cette pense, il y a
quelques heures, m'et sembl une insulte  Dieu. Mais n'est-il pas le
Tout-Puissant et ne peut-il pas, en une minute, faire du plus grand
pcheur un saint? Bien que je ne le mrite nullement, ma soeur,
conjurez Marie Immacule de me livrer totalement  l'amour du Coeur de
Jsus, mais comme l'entendait Sr Thrse, pour souffrir et expier
pour les autres et obtenir la grce d'une conversion sincre aux
pcheurs, pour consoler ce Coeur adorable et le faire aimer. Vendredi
prochain, en union avec ma soeur du Ciel, je rciterai son acte
d'offrande  l'Amour misricordieux.

24 juin 1900.--C'est  6 heures ce matin que nous quitterons la caserne
pour embarquer le Vaucan; je ne sais ce qui arrivera, mais je pars
bien en paix et bien rsolu  tout. Que Dieu est bon pour moi! Il va
au-devant de tous mes dsirs! J'avais l'intention d'crire au Carmel de
Lisieux pour solliciter un morceau du vtement de Sr Thrse. Je ne
vous avais pas fait part de ce dsir, et voil que vous me donnez une
mche de ses cheveux!

Je ne puis vous dire ma reconnaissance. Demandez pour moi  notre petite
soeur la grce de mourir sur le champ de bataille plutt que d'tre
infidle. Et si je ne dois jamais revoir Sagon, au revoir au Carmel
des Cieux! Je vais prparer une lettre  votre adresse que je porterai
sur moi; j'en ai averti le camarade qui marchera  mes cts, il se
charge de vous la faire parvenir en cas de malheur. Cette lettre
contiendra la prcieuse mche de cheveux que, pour rien au monde, je ne
voudrais perdre, ni laisser tomber aux mains des Chinois.

A.-M. L.,
Corps expditionnaire de Chine.


86.

Couvent de N.-D. de la Compassion, M. (France),

20 mai 1910.

J'avais reu une ducation chrtienne chez les religieuses de la
Compassion  X., prs M.--Mais, rentre dans le monde, j'eus vite oubli
tout et j'abandonnai bientt les saintes pratiques de notre religion. Je
revins, quelques annes aprs, pensionnaire au mme couvent, et je puis
dire,  ma confusion, que les sentiments chrtiens s'taient
compltement teints en moi.

Cependant, on me prta la Vie de la petite fleur de Jsus.
Machinalement,--car je n'avais aucun attrait pour tout ce qui tait
religieux--je lus ce livre; je l'avais fini le mme jour. Mes
sentiments, durant cette lecture, ne changrent pas; mais pourtant je me
sentis attire vers cette me si pure et si sainte; le soir, lorsque
j'eus fini, un quelque chose d'indfinissable s'emparait de mon me; la
petite sainte commenait son oeuvre.

Le lendemain, 15 juillet 1909, mon esprit tait encore plus fortement
proccup par le mme objet; en mme temps, le regret de mes fautes
passes entrait dans mon coeur et l'appel divin se faisait entendre.
Alors il s'engagea en moi une lutte acharne entre la nature et la
grce. Le monde m'appelait en me montrant tous ses charmes, et Jsus
m'invitait  le suivre en me faisant voir sa croix et son amour. Je ne
pourrai jamais exprimer ce qui se passa dans mon me en cette
inoubliable journe!...

Enfin, vaincue par la grce, j'allai confier mon bonheur  une
religieuse qui tient auprs de moi la place de ma mre. Je lui racontai
le miracle que Sr Thrse venait d'oprer, je lui dis le dsir que
j'avais de me donner entirement  Ntre-Seigneur. Puis j'allai trouver
mon confesseur  qui je fis une confession gnrale de ma vie
passe..... C'tait bien fini, la petite Reine venait d'effeuiller sa
rose sur mon me, et dsormais j'appartenais  Jsus!.....

Et aujourd'hui, ma Rvrende Mre, que j'ai revtu le saint Habit,
j'attends de notre grande sainte de voir se lever pour moi l'aurore du
beau jour de ma profession. Quelle reconnaissance et quel amour j'ai
pour elle! Ah! remerciez-la avec moi pour le miracle opr en ma
faveur!...


87.

Couvent du Sacr-Coeur, W. (Angleterre). 24 juin 1910.

Au mois d'aot dernier, j'ai d subir une srieuse opration qui avait
trs bien russi; mais, quelques mois plus tard, un autre mal ayant fait
son apparition, une nouvelle opration fort critique devint urgente; je
(?)us administre, il semblait ne plus y avoir d'espoir. Cependant, pour
des raisons  Lui seul connues, Ntre-Seigneur ne m'appela pas encore;
mais ma sant restait des plus prcaires.

Au mois d'avril, j'eus une terrible crise de foie, et cette partie de
l'organisme restait srieusement atteinte.

Quand je reus la Vie de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, je me sentis
alors vivement presse de lui faire une neuvaine. Avec la permission de
ma Suprieure, je vous priai d'avoir la bont de m'envoyer une relique
de votre chre petite sainte et, dimanche dernier, je commenai la
neuvaine.

La journe, depuis mon lever, fut trs mauvaise; j'prouvais de telles
douleurs, que je me demandais si je pourrais me tenir sur les jambes
jusqu' la fin du jour. Quand, au moment de la Bndiction du Saint
Sacrement, toutes douleurs disparurent, et depuis je ne m'en ressens
plus. Je vais trs bien, et les forces reviennent  vue d'oeil.

Que Sr Thrse de l'Enfant-Jsus m'aide  faire un bon usage de cette
sant que je lui dois, aprs Dieu!

Sr X.


88.

L. (Calvados), 20 juin 1910.

Je ne puis passer sous silence le miracle que notre chre Sr Thrse
de l'Enfant-Jsus vient de faire.

Notre lessiveuse, Mme G..., avait des plaies variqueuses depuis des
annes; sa jambe faisait peur, tant les plaies taient profondes. Elle
fut examine par plusieurs mdecins. Quand l'un d'eux, qui avait dj
guri des malades atteints de cette infirmit, examina sa jambe, il fut
surpris de voir de pareilles plaies; il lui ordonna un grand repos et
d'aller deux fois la semaine se faire panser au dispensaire, ce qu'elle
fit; et aprs des mois, sa jambe tait toujours trs mal. Il lui et
fallu le repos complet au lit, mais cela tait impossible  cette pauvre
femme qui vit uniquement de son travail. Elle souffrait donc atrocement,
surtout la nuit. Emue de piti, je lui conseillai une neuvaine  notre
chre petite sainte et lui donnai aussi une relique pour la poser sur sa
jambe. A la fin de la seconde neuvaine, toutes les plaies taient
fermes.

Sr X.,
_religieuse garde-malade_.

Suit le certificat du docteur.


89.

S. (Alsace), juin 1910.

Les personnes les plus rfractaires  la pit--personnes du monde et
jetes dans le tourbillon des oeuvres matrielles--se sont trouves
conquises d'emble  la vie d'union au Sacr-Coeur,  la communion, au
pur esprit de l'Evangile par quelques mots  peine sur la chre petite
sainte, par quelques pages, que dis-je? _quelques lignes_ de ses crits
ptris d'amour de Dieu et d'onction du Saint-Esprit. Elles suivent,
depuis, allgrement la voie des _aigles_ et tonnent leur entourage... A
leur tour, elles sont aptres et des intimes de leur amie du ciel.

Un autre groupe d'mes, maintenant parues devant Dieu, a consol mon
ministre--grce  l'oeuvre et  la _voie_ de Sr Thrse--: les
agonisants! Oh! que de transformations intimes obtenues par elle  ces
minutes dernires o le soleil couchant de la grce se hte de mrir ses
lus pour la rcolte, dans la gloire! Ici, les traits sont innombrables
et ravissants...

Rd P. H.


90.

Couvent de X. (Espagne), 3 juillet 1910.


_Gurison de Soeur M._

Il y avait huit ans que notre chre Sr M***, Converse de ce
Couvent, souffrait d'une maladie d'estomac. Plusieurs mdecins, 
diverses reprises, dirent que ce pouvait tre un cancer ou un ulcre;
mais ils ne l'affirmrent pas, la maladie n'tant pas arrive  son
dernier degr, o les vomissements de sang ne laissent plus de doute.

Pendant ce long espace de temps, la malade eut des intervalles de mieux,
elle pouvait alors travailler et suivre en partie la communaut, non
pour la nourriture, car elle tait  un rgime spcial. Les crises
violentes arrivaient ensuite; alors elle ne pouvait prendre que du lait
et en petite quantit, la morphine seule la calmait dans ce cas. Ces
derniers six mois, les crises se succdrent trs rapproches; la
malade, d'une maigreur extrme, tait trs faible. On comprenait que le
mal progressait, et  grands pas; dj la morphine ne lui produisait
plus l'effet ordinaire. Notre chre soeur souffrait avec une patience
anglique, elle tait contente de souffrir pour expier ses pchs, faire
son purgatoire ici-bas et convertir les pcheurs,  l'exemple de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus,  laquelle elle tait trs dvote, ayant dj
reu d'elle, il y a quelques mois, une grande grce qu'elle estimait
davantage que sa gurison. Les choses en taient l, lorsqu'une des
Mres franaises exiles, qui venait de lire la dernire dition de la
grande Vie de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus et les nouveaux miracles
qu'elle raconte, parla  la malade de ces gurisons, surtout de celles
de quatre ulcres  l'estomac, et l'engagea  faire une neuvaine. La
soeur s'y refusa absolument: Non, dit-elle, car je sais que je
gurirais, et je veux souffrir pour aller au ciel, ou plutt je ne veux
pas demander la sant, parce que je ne veux que la volont de Dieu.
Mais le soir, la Rvrende Mre Suprieure visitant la malade, celle-ci
lui raconta l'offre de la Mre franaise: Oui, dit la Suprieure, vous
devez faire la neuvaine et demander la sant, car vous savez que la
communaut a besoin de sujets.

En vraie fille d'obissance, la soeur, voyant l l'ordre du ciel,
commena ds le lendemain, dimanche 12 juin, une neuvaine trs fervente
ayant la conviction intime qu'elle allait gurir. Elle plaa sur son
estomac une relique de Trsita, rendit tous les mdicaments 
l'infirmire, disant: A prsent, j'attends Trsita, c'est elle qui
doit me gurir.

Les premiers jours de la neuvaine furent pnibles, surtout de nuit o la
malade ne pouvait trouver aucun repos (depuis longtemps d'ailleurs). De
jour, elle travaillait tant qu'elle pouvait  son emploi de cordonnire,
trop mme, et comme une des soeurs qui faisait la neuvaine avec elle
l'en reprenait, disant qu'elle gterait l'oeuvre de Sr Thrse:
Laissez-moi, rpondit la vaillante soeur, quand Trsita verra que je
n'en puis plus, elle viendra, je l'attends, je l'attends!

Sa grande foi fut rcompense. Le soir du 18, elle se coucha comme 
l'ordinaire, ne pouvant trouver de position reposante dans son lit. Un
peu avant minuit, elle s'assoupit; alors il lui sembla qu'elle sentait
prs d'elle une personne qui voulait la gurir. Comprenant que c'tait
Trsita, la malade lui dit: Non, non, je ne veux pas gurir, si ce
n'est pour la plus grande gloire de Dieu. Mais Sr Thrse, sans
faire cas de ces paroles, ou plutt accomplissant la volont divine,
soulevait les couvertures et passait doucement sa main sur l'estomac de
la soeur. Alors, dit celle-ci, je sentis comme une rose cleste qui
tombait goutte  goutte dans tout mon intrieur et le rafrachissait
d'une manire qui ne se peut dire. Le bien-tre surnaturel que
j'prouvais m'veilla et je me dis  moi-mme: Mon Dieu! serait-ce
vrai? suis-je gurie?...

Elle se leva, fit plusieurs mouvements qu'avant cette gurison
miraculeuse elle ne pouvait absolument se permettre sans beaucoup
souffrir; plus rien... aucune douleur! elle se sentait bien, trs bien.

Au mme instant, minuit sonna: Oui, pensa la malade, c'est vrai,
Thrse de l'Enfant-Jsus est descendue  l'heure de la naissance de
l'Enfant-Dieu, et, profondment mue, elle pleura. Puis, elle rcita le
_Te Deum_ et la prire  la sainte Trinit, si en honneur en Espagne, et
passa le reste de la nuit en actions de grces. A 4 heures, elle se leva
comme la communaut et courut chez la Mre Suprieure: Ma Mre, je suis
gurie; Trsita est venue! La prudente Prieure demanda  la miracule
une preuve de quinze jours avant de rien publier de ce fait
merveilleux.

Pendant cette quinzaine, Sr Marie a repris toute la vie commune:
lever, nourriture, travail. Elle a mang exprs les choses les plus
indigestes et dont elle tait prive depuis des annes, elle a bu du
vin... et tout a t trouv excellent, rien ne lui a fait mal. Les
premiers jours il lui restait une grande faiblesse, dans les jambes
surtout, mais peu  peu les forces sont revenues avec l'alimentation.
Aujourd'hui, sa sant est excellente et elle semble rajeunie. Son
visage, trs souvent enflamm autrefois par l'ardeur intrieure qui lui
dvorait l'estomac, a repris une teinte naturelle. Enfin, tout prouve
que Thrse est descendue et que, voyant du bien  faire sur ce petit
coin de terre, elle a laiss tomber du ciel un ptale de rose ou plutt
une rose bienfaisante qui a rendu la sant  sa privilgie.

Nous l'appelons ainsi, puisque voil deux fois qu'elle reoit de Sr
Thrse des preuves de son affection.

Sr X.


91.

Couvent de la Providence, X., 14 juillet 1910.

Ma soeur et son mari taient un sujet de mauvais exemple pour leur
nombreuse famille de sept enfants. Aucun moyen n'avait t pargn pour
les rappeler  leurs devoirs. Ne sachant plus  quel saint me
recommander, j'abandonnai  la bonne Providence le soin d'intrts si
chers et si sacrs.

Cependant, sur les instances ritres d'une de nos soeurs, je me
dcidai, quoique avec un peu d'hsitation,  prier Sr Thrse, et je
demandai  la chre petite sainte qu'elle me fit savoir par un signe
manifeste, le 2 janvier, qu'elle s'occupait de ma requte. Ce jour mme,
au matin, sans que rien pt le faire pressentir, sans que j'aie fait
aucune dmarche nouvelle, ma soeur et mon beau-frre venaient me
tmoigner leurs regrets et me faire des promesses pour l'avenir.

Toute saisie de ce rsultat inespr, je le fus bien davantage au rcit
qu'ils me firent. Ne pensant nullement la veille  faire ce voyage, ils
s'taient sentis comme pousss par une force surnaturelle et s'taient
dcids, presque malgr eux,  venir vers moi.

Vous pensez, ma Rvrende Mre, que non seulement j'tais branle, mais
convaincue de la puissance de Sr Thrse au ciel!

Aprs avoir fait connatre la petite sainte  ces pauvres gars et
gliss son image dans leur foyer, je lui demandai instamment d'achever
son oeuvre en ramenant aux pratiques de la vie chrtienne cette
famille d'infidles baptiss. Elle n'a pas fait les choses  demi. J'ai
eu dernirement le bonheur de voir mon beau-frre et ma soeur
s'approcher du tribunal sacr et de la Table sainte avec une foi et une
simplicit vraiment difiantes.

Sr B.


92.

Trouville-sur-Mer (Calvados), 16 juillet 1910.

Je soussigne, Mme M., demeurant  Trouville-sur-Mer, certifie
l'exactitude absolue des faits ci-dessous relats et en autorise la
publication pour la plus grande gloire de Dieu et de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus.

Ma fille ane, Thrse, ne le 6 octobre 1898, se trouva prise, 14
jours avant la premire Communion de l'anne dernire, fixe au 6 juin,
d'une entrite aigu telle qu'elle ne pouvait plus rien prendre que de
l'eau bouillie. Un remde donn imprudemment  dose trop forte l'avait
affaiblie  ce point que, trois jours avant la premire Communion, le
jeudi dans l'aprs-midi, quand elle voulut se lever pour essayer ses
habits de premire communiante, elle s'vanouit et dut aussitt se
remettre au lit. Le docteur, qui la voyait tous les jours, dclara
qu'il tait impossible de songer  ce qu'elle prt part  la crmonie
du dimanche.

Le lendemain vendredi, dcourage, j'allai assister  la Messe. Je
rencontrai M. l'abb L., il me parla de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus
et m'engagea  l'invoquer pour la gurison de ma fille. Je le fis
aussitt, et quels ne furent pas mon tonnement et ma joie en rentrant
quand je constatai une amlioration subite et considrable! Le docteur,
revenu dans la matine, m'autorisa  lever l'enfant une heure, et, si le
mieux continuait le lendemain samedi,  la faire confesser dans son lit,
et  la faire assister  la Messe de communion le dimanche matin, 
condition qu'elle se recoucherait aussitt et se reposerait toute la
journe.

Le lendemain, le mieux s'tait confirm et mme augment. Thrse alla
se confesser  l'glise et prit part  tous les exercices de retraite de
l'aprs-midi. Le dimanche, leve ds 5 heures du matin, elle assista,
non seulement  la Messe de communion, mais encore  la grand'Messe, aux
Vpres et  la procession extrieure, sans aucune fatigue. Le lendemain,
elle assista  la Messe d'actions de grces, et le surlendemain, au
plerinage de Notre-Dame de Grce,  Honfleur.

Depuis, elle n'a jamais t malade, si bien que je suis heureuse de
pouvoir la compter au nombre de ceux qui ont manifestement prouv la
bienfaisante protection de la petite Sr Thrse dont elle porte le
nom.

En foi de quoi j'ai sign la prsente attestation.

Mme M.


93.

X. (Loire-Infrieure), 20 juillet 1910.

Le 2 janvier, une de nos lves, ge de onze ans, enfant de complexion
dlicate, est prise de la fivre; on la soigne pour un point de ct.

Quinze jours plus tard, la fillette se lve et constate que les jambes
lui font mal, qu'elle a beaucoup de peine  marcher. Le mdecin attribue
ses souffrances  la faiblesse, ordonne des fortifiants et fait
frictionner les jambes; mais notre petite malade ne peut souffrir qu'on
y touche sans pousser des cris, tant les douleurs sont vives et le mal
fait des progrs.

Un second mdecin consult dclare de la mtrifrictrique et veut forcer
l'enfant  marcher; celle-ci ne peut plus faire un pas seule et sans
grandes douleurs, les frictions deviennent intolrables.

Dsols de voir tant souffrir leur fillette sans qu'aucun remde puisse
enrayer le mal, les parents font appel  un autre mdecin, qui la soigne
pour de la coxalgie. Aprs un mois de nouveaux traitements, la maladie,
loin de cder, s'accentue toujours. Ce ne sont plus les jambes seules
qui, en lui refusant service, la font souffrir; les reins sont aussi
attaqus, les os se disjoignent, une bosse se forme. Le mdecin veut
mettre sa malade dans une gouttire, mais il fait d'abord consulter un
spcialiste qui croit que l'enfant est atteinte de paralysie de la
moelle pinire. Essayons l'lectricit, dit le praticien, peut-tre
obtiendrons-nous un peu d'amlioration, peut-tre marchera-t-elle dans
un an.

Notre petite lve s'attristait beaucoup, car l'poque de la premire
Communion approchait et elle comprenait qu'elle serait hors d'tat de la
faire avec ses compagnes.

Voyant que la science humaine tait impuissante, nous emes la pense de
lui faire connatre Sr Thrse de l'Enfant-Jsus dont nous lisions la
Vie, et nous l'engagemes  lui demander sa gurison.

Cette pense mit la joie dans son me, elle s'cria: La petite Fleur de
Jsus me gurira! je marcherai pour ma premire Communion! Depuis ce
jour, elle l'invoquait sans cesse. Ses parents s'unissaient  elle matin
et soir, nos enfants priaient aussi avec confiance; mais la petite
Fleur semblait sourde  nos supplications. Trois semaines avant la
premire Communion, l'enfant allait plus mal. Tout espoir de gurison
tait perdu. Suivant l'avis du dernier docteur, elle avait t
lectrise deux fois sans succs; n'avait-il pas dit: Peut-tre
marchera-t-elle dans un an!

Or, dans la nuit du mercredi au jeudi de Pques (il y avait toujours de
la lumire dans la chambre, l'enfant tant devenue trs peureuse et
dormant trs peu), en ouvrant les yeux elle vit, selon son expression,
une jolie petite figure qui lui souriait. Elle fut lgrement effraye
et fit un signe de croix. L'apparition sourit davantage, sembla se
rapprocher d'elle et lui dit: _Tu marcheras dans peu de temps.....
aujourd'hui mme_! Puis elle resta quelques instants, toujours
souriante,  contempler sa petite protge, tout  fait rassure, et
disparut.....

Le matin, l'heureuse voyante dit  ses parents: Je vais marcher
aujourd'hui; j'ai vu cette nuit ma petite Fleur qui me l'a dit. Elle
n'avait jamais vu de photographie de Sr Thrse, mais son coeur lui
disait que cette anglique vision ne pouvait tre que la petite sainte
qu'elle invoquait avec tant de confiance.

Vers 3 heures de l'aprs-midi, une voix suave et douce, qu'elle
reconnat bien, se fait entendre  son oreille: _Marche!_ dit-elle. La
malade se lve aussitt et elle court se jeter dans les bras de sa mre,
qui ne peut croire  tant de bonheur...

Il y avait trois mois que l'enfant ne marchait plus.

Quelques jours plus tard, l'heureuse privilgie vint nous voir et nous
lui mmes dans les mains l'_Histoire d'une me_. Lorsqu'elle fut en face
de la premire gravure, l'enfant s'cria: C'est bien elle que j'ai vue,
je la reconnais! puis elle ajouta: Elle tait en religieuse, cependant
je n'avais pas remarqu le voile, sa figure seule s'est grave dans mon
me.

Sa physionomie en porte l'empreinte... La petite sainte lui a inspir
des penses srieuses pendant sa maladie; elle nous l'a rendue, je
pourrais dire _convertie_!

A partir du jeudi de Pques, 31 mars, notre petite lve marcha trs
bien. Elle a eu le grand bonheur, grce  Sr Thrse, de faire sa
premire Communion et d'tre confirme avec ses compagnes.

Mlle X., _directrice de l'cole libre_.


94.

Saint-Jean-de-Luz (Basses-Pyrnes), 23 juillet 1910.

MA RVRENDE MRE,

Je vous adresse enfin sous ce pli la relation de la gurison vraiment
merveilleuse de ma vue. J'ai laiss au temps le loisir d'imprimer 
cette gurison le cachet de la ralit et de la persvrance. Si,
immdiatement aprs la premire amlioration et mme  la suite des
progrs plus tonnants encore de ma vue, j'avais publi ce merveilleux
bienfait, on se serait avec raison demand ce que, tout d'abord, je me
suis demand moi-mme: N'est-ce pas une de ces facilits de voir,
momentanes et purement accidentelles, qui, parfois, se produisent chez
des vieillards de mon ge (je suis dans ma 76e anne), lueurs
passagres qui ne prouvent rien?

Voici le fait, en toute simplicit et vrit:

Au printemps 1900, M. le Dr X., de C., que je consultais au sujet
d'une anmie, me regardant incidemment dans les yeux, me dit:
Savez-vous que vous tes menac d'une cataracte?--D'une cataracte,
moi? lui rpliquai-je; mais je vois encore assez bien pour mon ge, et
jamais personne de ma famille n'a t afflig de ce mal.--Dites tout
ce que vous voulez, insista-t-il, vous avez un commencement de cataracte
bien caractrise.

Je crus  une erreur de la part du mdecin. Cependant, me trouvant en
septembre suivant  Paris, je suis all consulter le distingu oculiste
Abadie, du boulevard Saint-Germain. Je fus reu par l'un de ses aides:
Je ne vois rien, me dit celui-ci, mais venez... Et il m'introduisit
dans la chambre noire. L, il m'examina minutieusement les yeux,  la
lumire lectrique. Oui, convint-il alors, vous avez un commencement de
cataracte; mais que cela ne vous inquite pas, a vous viendra plus
tard... et dans une dizaine d'annes, quand elle sera mre, vous
viendrez nous trouver et l'on vous fera l'opration gratuitement.

La belle fiche de consolation! pensai-je en m'en allant: vivre dix ans
dans la perspective d'avoir les yeux gratuitement charcuts! Et quel en
sera le rsultat?

Depuis lors,]e n'ai plus consult aucun oculiste ni aucun mdecin au
sujet de mes yeux, ni employ aucun remde. J'attendais que la cataracte
ft mre.

Cependant le pronostic de l'aide de M. Abadie ne tarda pas  se
raliser. Faible d'abord, le trouble de ma vue devint petit  petit tel
que, ds l'anne 1906, je ne pouvais plus que difficilement lire et
crire, mme avec de fortes lunettes. J'avais comme un voile sur les
yeux, et ce voile s'paississait de plus en plus les annes suivantes.

A partir du commencement de 1908, je ne pouvais plus reconnatre  douze
pas mes meilleurs amis. Le crpuscule venu, je n'osais plus me hasarder
dehors de peur de heurter les passants, de manquer le trottoir et de me
faire craser par les voitures.

En mai 1909, un opticien de passage ici, voulant me vendre des lunettes,
me fit avec ses instruments lire,  des distances varies, des imprims
 caractres gradus, tour  tour des deux yeux et de chaque oeil 
part. Il finit par me dclarer l'_oeil droit compltement teint_ et
l'autre oeil bien malade.

Il avait quelque peu exagr, car d'une personne place  deux pas de
moi je voyais encore, de ce seul oeil droit, la silhouette, mais une
silhouette vague, imprcise, informe, dont je n'aurais pas pu dire si
elle tait d'homme ou de quoi. La vision de l'oeil gauche tait
devenue si faible que le dimanche des Rameaux 1909, je suis tomb en bas
des degrs du choeur que je ne distinguais plus, et cela devant toute
la paroisse. Depuis lors, je tremblais de descendre les marches de
l'autel, que j'tais oblig de chercher au ttonnement du pied.

Bref, j'tais menac de ccit complte  prochaine chance, et me
sentais  la veille de ne pouvoir plus ni rciter mon brviaire, ni dire
la sainte Messe.

J'envisageais dj avec angoisse le voyage  Paris pour la fameuse
opration gratuite, opration en elle-mme scabreuse et de chance
douteuse. Mais la divine Providence, qui dispose toutes choses avec
suavit, m'avait,  mon insu, mis en relation avec les consoeurs d'une
oculiste qui sait rendre la vue aux aveugles, sans onguent ni scalpel
chirurgical.

Au printemps dernier, la Rde Mre Prieure du Carmel de Bordeaux,
exil  Zaraz, Espagne, fit appel  mon talent d'apiculteur, et je dus
lui exposer le triste tat de ma vue qui me rendait incapable d'accder
 son dsir. Alors elle, avec sa robuste foi de Carmlite, me rpondit:
Puisque la prire est toute-puissante, nous allons faire violence au
bon Dieu, et il sera bien oblig de vous rendre la vue.

Quelques jours aprs, je fus tout tonn de la facilit avec laquelle je
pouvais lire et distinguer  mes pieds les marches de l'autel.

Je me rendis donc au Carmel de Zaraz, et l, j'appris que la communaut
avait fait une neuvaine pour obtenir la gurison de ma vue, par
l'intercession de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, dont jusqu'alors
j'avais ignor l'existence.

C'est donc  un prtre qui ne la connaissait pas, qui ne lui avait--lui
personnellement--rien demand, que votre anglique soeur avait obtenu
de son divin Epoux une insigne _amlioration_ de sa vue. Je dis
amlioration, car, pour grand et surprenant que ft ce changement en
mieux, je n'avais pas recouvr la vision claire et pleine. Nous
convnmes donc, la Rde Mre et moi, de faire une seconde neuvaine, et
elle me remit une image-relique de celle que des lors j'appelais ma
cleste oculiste, me recommandant de l'appliquer sur mes yeux chaque
soir de la neuvaine. Or, cette neuvaine n'tait pas finie que dj je
pouvais lire aisment les Dcrets de la Sacre Congrgation des Rites
qui se trouvent imprims en caractres trs fins en tte du _Brviaire
Romain_ de Tournai (dition de 1902, de la Socit de Saint-Jean
l'Evangliste) et qui, auparavant, ne prsentaient  mes yeux qu'une
page macule, indchiffrable. Bien plus, je reconnais depuis lors les
personnes  plus de cent pas.

Nous avions commenc cette neuvaine dans l'octave de la Pentecte (19
mai). Vers la mi-juin, je suis retourn en Espagne pour mettre ordre aux
ruches du Carmel. Nous dcidmes alors de faire une troisime neuvaine,
en action de grces celle-l, et en mme temps pour obtenir une plus
parfaite lucidit de vue. Et, cette fois encore, ma cleste oculiste
exaua nos prires!

Ayant recouvr la vue, je voulais redevenir apiculteur. J'achte donc
une colonie d'abeilles; quelques jours aprs, je visite ma ruche et j'y
trouve plusieurs cellules royales, dont les unes contenaient des larves
dj closes et d'autres de simples oeufs.

Oh! la vue de ces minimes oeufs d'abeille, pareils a de petits bouts
de tnu fil  coudre d'un blanc bleutre! Depuis des annes, il m'avait
t impossible de les apercevoir, mme avec de puissantes lunettes, et
maintenant je les voyais de nouveau _a l'oeil nu_! Aussi avec quelle
reconnaissance mes yeux se sont instantanment levs vers le ciel o ma
cleste oculiste venait de raliser en ma faveur sa rsolution de faire
du bien sur la terre.

Il n'y a donc plus de doute possible: la gurison de ma vue est relle
et persvrante. Et cette gurison, incontestablement merveilleuse
puisqu'elle est obtenue sans l'intervention d'aucun secours ni remde
humains, je la dois videmment  l'intercession de celle que nous avions
invoque: Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, morte en 1897, au Carmel de
Lisieux.

Gloire  Dieu! et reconnaissance  _ma cleste oculiste_!

Abb CH. WBER, _prtre habitu_.


95.

Alenon (Orne), 25 juillet 1910.

En lisant l'_Histoire d'une me_, j'prouvai une motion profonde, et,
voyant que Sr Thrse de l'Enfant-Jsus voulait employer sa vie du
ciel  convertir les pcheurs, je la priai d'avoir piti de moi car
j'tais du nombre de ces derniers... Je lui demandai d'tre ma
mdiatrice prs du bon Dieu, d'tre mon guide; chaque jour, matin et
soir, je rptais cette prire.

Mais bientt je dsirai un signe vident de sa protection et je me
disais: Oh! si je pouvais la voir, je serais certain alors qu'elle veut
bien tre ma protectrice et _mon guide_! Puis je me repentis de ce
dsir que je trouvai prsomptueux, et je n'y pensai plus.

Or,  quelque temps de l, vers 3 h. 1/2 du matin (c'tait en t et,
par consquent, au moment de l'aurore) alors que je dormais si
profondment que je n'avais plus conscience de l'existence, j'eus tout 
coup une vision en esprit. J'aperus au fond de ma chambre une nue
lumineuse et j'entendis un appel. Je me dirigeai donc en esprit vers cet
tre mystrieux, et comme j'approchais, la nue s'ouvrit et je me
trouvai en prsence d'une jeune religieuse toute brillante de lumire et
couronne d'un nimbe d'or. Ses traits et ses vtements taient ceux des
portraits de Sr Thrse; son regard tait trs vif et son visage
tincelant; une lumire argente baignait l'ensemble de l'apparition.
Elle s'avana vers moi jusqu'au milieu de l'appartement et me dit:
Monsieur, _suivez-moi_! Puis elle disparut et, peu aprs, la lumire
argente qui l'enveloppait s'vanouit  son tour.

Je m'veillai trs mu et rflchis  la signification de cette vision.
_Suivez-moi_, m'avait dit Soeur Thrse; c'tait la rponse  ma
prire quotidienne: _Soyez mon guide, conduisez-moi  Dieu_.

J'ai fait part  mon confesseur de cette faveur insigne et des
sentiments qu'elle m'avait inspirs; il m'a dit qu'il fallait y croire.

Et maintenant je comprends mieux que jamais que, pour aller au ciel, _je
dois suivre Soeur Thrse_ dans sa voie d'humilit, de confiance et
d'amour.

A. V.


96.

Tours (Indre-et-Loire), 28 juillet 1910.

Vous recevrez,  la fin de cette semaine ou au commencement de l'autre,
un ex-voto que j'offre avec une pieuse reconnaissance  Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus. Voici dans quelle circonstance j'avais fait cette
promesse:

Il y a environ douze jours, une de mes tantes faisait une malheureuse
chute dans la rue et se cassait la cuisse. L'os sortant fit plaie, et le
mal s'aggrava tellement qu'au bout de quelques jours tout espoir tait
perdu. Je ne quittais gure ma pauvre blesse car une angoisse me
torturait: je savais ma tante trs incroyante, et je ne voulais pas la
voir partir ainsi pour l'au del.

Cependant le 22 juillet arriva, apportant une nouvelle aggravation du
mal et aucune amlioration morale. La gangrne s'tait dclare et
faisait de terribles progrs. La Soeur garde-malade me demanda s'il
fallait parler. Je crus que le moment tait venu. Alors ce fut une lutte
terrible: la mort approchait, ma pauvre tante ne voulait pas recevoir le
prtre, elle ne voulait pas prier, elle nous repoussait mme avec
violence et en blasphmant. Ce fut bientt une question de minutes...

Malgr toute mon angoisse, je ne dsesprais pas et rptais sans cesse:
Coeur sacr de Jsus, j'ai confiance en vous! Quand, tout  coup,
pousse par une impulsion irrsistible, je fis mentalement cette prire:
Mon Jsus, glorifiez votre petite servante Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus; si ma tante consent  se confesser et si elle le peut
faire en pleine connaissance, je lui enverrai un ex-voto au Carmel de
Lisieux.

A peine avais-je termin que je me penchai sur la mourante et lui
demandai si elle voulait baiser ma mdaille du Sacr-Coeur: elle fit
un signe d'acquiescement et l'embrassa; puis, je lui demandai si elle me
permettait d'amener un prtre: elle dit oui deux fois, et fermement.

L'aumnier, dcourag, tait parti; personne  la cathdrale, personne 
l'archevch; enfin je ramenai un prtre. Je pus en quelques mots le
mettre au courant; ma tante se confessa en pleine lucidit et,  peine
l'absolution donne, elle perdait connaissance et expirait.

Au ressouvenir de cette grce inespre, mon me s'est mue d'une
reconnaissance sans nom, et c'est avec une joie profonde que je viens
excuter ma promesse.

Mlle M. V.


97.

(Calvados), 31 juillet 1910.

Le mardi 5 avril 1910, vers 4 h. 1/2 du soir, passant devant le monument
funbre de M. le comte de Colbert-Laplace, qui se trouve en face du
cimetire de Lisieux, je fus pousse  invoquer Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus pour lui demander la gurison de Mme G...

La manire dont j'avais t attire  la prier me causa une vive
impression et me donna une certaine assurance d'tre exauce. Cinquante
mtres plus loin, je trouvai une personne qui tait charge, de la part
de Mr G..., de me demander de passer la nuit prs de sa femme presque
agonisante.

Vers 8 h. j'arrivai chez la malade que je voyais pour la premire fois,
ce mnage n'tant install dans notre paroisse de Saint-J. de M. que
depuis le 28 dcembre 1909. Je la trouvai trs mal, prouvant des
touffements terribles et de vives douleurs dans le ct gauche,
rpandant d'abondantes sueurs froides. Elle me fit remarquer l'enflure
de l'abdomen et de l'estomac; tout faisait prvoir une mort prochaine.
Il faut dire que cette pauvre femme, affaiblie par une pleursie qui
avait exig dix vsicatoires, tait de plus puise par la venue d'un
enfant qu'elle avait port en ce triste tat. Cet enfant, le douzime,
tait n six jours avant, le 30 mars 1910.

J'exhortai la malade  la confiance et je lui suggrai d'invoquer la
petite Sr Thrse dont elle n'avait jamais, me dit-elle, entendu
parler. Ensuite je lui dis de dormir... que je me chargeais du reste.

Dans la soire, vers 8 h. 3/4, le docteur vint et parut rflchir
longuement avant de rdiger son ordonnance. Il fut reconduit jusqu' la
barrire de la cour par le mari et lui dit: Mon pauvre homme,
qu'allez-vous devenir? Votre femme peut mourir  l'instant; et, si elle
passe la nuit, elle ne passera pas la journe de demain. Puis il le fit
se tourner et lui traa sur le dos un carr: Tout cela est creux comme
une lanterne, dit-il, et le poumon gauche est compltement pourri.

Pendant la nuit, la malade n'eut aucun repos. Entre 5 h. 1/4 et 5 h. 1/2
du matin, alors que j'tais dans la cuisine contigu  la chambre, elle
se sentit plus mal et appela son mari; un instant aprs, ses yeux se
portrent sur un tableau de Jsus en croix qui tait prs de son lit et
elle s'cria: Oh! que c'est beau! que c'est beau! puis elle se mit 
rire et  pleurer.

A ce bruit qui me parut trange, je me rendis prs d'elle; aussitt elle
me dit: O ma Soeur, que c'tait beau! J'ai vu le ciel ouvert, puis
j'ai entendu distinctement  mon oreille une petite voix si douce qui
m'a dit: _Aie confiance! tu guriras_... Mais, ma Soeur, criez donc
au miracle! je suis gurie, je ne souffre plus du tout, je ne suis plus
enfle, je marcherais bien, je veux me lever!

On ne le lui permit pas. A ce moment je ne pensais nullement au miracle,
mais simplement  un dlire qui annonait la mort prochaine. Alors elle
dit  son mari,  sa mre et  moi: Otez toute cette pharmacie qui est
l devant moi; retirez-vous, fermez la porte, que je sois seule pour
penser aux belles choses que j'ai vues!...

Dans la journe le mdecin revint et dit au mari: Je suis stupfait, je
n'y comprends plus rien! et  la femme: Je ne sais pas d'o vous
revenez, vous tes ressuscite!...--Cette gurison est un miracle,
dit-il encore  d'autres.

Le miracle tait bien rel, car voil plusieurs mois que Mme G...
jouit d'une parfaite sant et peut donner elle-mme  sa nombreuse
famille tous les soins qu'elle rclame.

Sr St-J.

La gurison s'est parfaitement maintenue jusqu' ce jour.

2 janvier 1911.


98.

(Loire-Infrieure), 17 aot 1910.

Une pauvre vieille femme infirme, Mme V., ge de 84 ans, ne peut
marcher. Elle demeure seule toute la journe. Sa vie toute de privation
tait bien triste avant qu'elle connt Sr Thrse. Mais un jour je
lui portai une image de la petite sainte. Ce fut alors le bonheur qui
entra dans sa maison; sa tristesse a disparu, elle ne s'ennuie plus et
quand, le matin, je la quitte pour aller  mes autres pauvres et
malades, elle me dit en souriant: Vous me quittez, ma Soeur, mais je
ne suis plus seule, je cause avec la petite sainte qui me garde et ne me
quitte pas. Le soir, je la trouve  la mme note. La chre sainte a
apport avec elle dans ce pauvre rduit la paix de l'me, la joie du
coeur, elle y a combl toutes les absences.

Tous mes malades auxquels j'ai pu donner son portrait ont prouv de sa
prsence un bien-tre vident que je constate avec reconnaissance.

Sr St-P.,
_religieuse garde-malade_.


99.

N., Belgique, 30 aot 1910.

Je soussign, F. F., avocat, me fais un devoir d'attester l'exactitude
des faits suivants:

Je souffrais depuis plusieurs annes d'eczma tendu et permanent  la
partie infrieure des jambes, depuis la cheville jusqu'au genou.
Frquemment il se produisait des pousses inflammatoires douloureuses,
quelquefois des abcs ou furoncles. Cette affection cutane ne
paraissait gure laisser d'espoir de gurison, et le traitement
consistait uniquement dans l'emploi de simples palliatifs:
enveloppements humides, compresses, poudres adoucissantes telles que
talc ou autres du mme genre.

Aucune amlioration ne se produisait, lorsque, dans mon entourage, on
eut la pieuse pense de recourir  l'intercession de la petite Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, envers qui ma femme et ma fille professaient
une dvotion particulire.

Aux bandages qui entouraient la partie malade, on attacha une relique
provenant d'objets ayant appartenu  cette sainte religieuse, et des
neuvaines de prires eurent lieu pour obtenir ma gurison.

Bientt l'inflammation disparut avec les rougeurs, rugosits, pustules
et tous les phnomnes douloureux ou pnibles par lesquels le mal
n'avait cess de s'accuser depuis des annes. La peau a repris
compltement son aspect normal, et il ne reste aucune trace, soit
externe, soit interne, des dsordres passs. Il en est ainsi depuis un
an environ et,  en juger par les apparences, il n'y a, semble-t-il,
aucune raison de supposer que la gurison, qui est complte, n'ait pas
le caractre d'une gurison durable et dfinitive.

Je fais]a prsente dclaration pour rendre hommage  la vrit, et je
serais heureux si l'autorit comptente pouvait un jour en faire tat,
en vue de la glorification de la pieuse carmlite  l'intercession de
laquelle nous avons eu, en famille, la confiance d'avoir recours[275].

F. F., _avocat_.

     Signature lgalise  l'Evch de N...


100.

C. (Angleterre), 16 septembre 1910.

Un mal de gorge persistant me faisait craindre de ne plus pouvoir
remplir les obligations de mon saint ministre.

Aprs une courte instruction d'un quart d'heure que j'avais faite avec
beaucoup de peine, je rentrais triste  la maison, quand un sentiment de
confiance envers Sr Thrse ranima mon courage. Avec son portrait je
traai le signe de la croix sur ma gorge. Immdiatement je remarquai un
parfum exquis de violettes qui s'exhalait de l'image, et ds le
lendemain j'tais compltement guri.

Rd Pre Ed. J.


101.

X., septembre 1910.

Etant alle rendre visite  Mme X., je la trouvai dans une trs
grande affliction. Son mari, g de 35 ans, tait bien malade depuis 7
mois, perdu au dire des mdecins... Je lui conseillai de lire la vie de
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus et de la prier, ce qu'elle fit.

Le 15 mars, le malade ayant reu une relique de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus, une neuvaine fut commence  la petite sainte. Il se
trouvait alors  toute extrmit, et ce que sa femme demandait, ce
n'tait plus sa gurison mais sa conversion: depuis l'ge de 20 ans, il
avait laiss toute pratique religieuse!

Le 19 mars, cinquime jour de la neuvaine, il tait mourant, dans le
coma, il rlait; son corps tait tout noir par la dcomposition et
sentait comme un mort de trois jours.

Sa femme, au dsespoir, priait tout haut: Mon Dieu! disait-elle, et
dire qu'il meurt sans s'tre converti!... pourtant j'ai tant pri!...

Tout  coup, le mourant ouvre les yeux, s'assied sur son lit, reste un
moment comme en contemplation et dit: C'est elle... oui... c'est bien
elle!... Je suis guri!

Il demande un prtre, se confesse et communie  la grande dification de
chacun. Il tait radicalement converti.

Commenons une neuvaine pour remercier Sr Thrse, dit-il, elle m'a
guri... Ah! je n'ai plus qu'un dsir: c'est de vivre en bon chrtien,
c'est de rparer tant d'annes passes loin de Dieu!

Il ne souffrait plus et avait repris toutes les fonctions de la vie;
c'tait une gurison bien relle, il ne lui restait plus qu'une grande
faiblesse.

Mais cette gurison, ou plutt ce retour  la vie ne lui avait t
accord qu'afin de lui permettre de revenir  Dieu avec toute sa
lucidit d'esprit et toute la force de sa volont; quinze jours plus
tard, les crises le reprenaient. Sa femme et les religieuses rappeles
en toute hte, craignirent pour sa foi, mais elle n'en reut aucune
atteinte; au contraire, de converti qu'il tait pendant les quinze jours
de retour  la sant, il devint un saint dans sa maladie qui devait
durer six semaines encore. Alors, il donna les plus beaux exemples de
patience et de rsignation, craignant de prendre ce qui pouvait le
soulager. Pour n'en citer qu'un exemple: J'ai tant  expier, disait-il
 la religieuse qui voulait lui faire une piqre pour calmer d'extrmes
douleurs, ne serait-ce pas mieux de souffrir?...

Un mois aprs l'vnement, sa femme lui ayant demand s'il avait vu la
petite sainte: Non, dit-il, je ne l'ai pas vue; mais elle tait l, je
la sentais, je ne saurais expliquer comment... Et aprs une hsitation:
J'ai vu, ajouta-t-il, la sainte Face de Ntre-Seigneur. Plus tard
lorsqu'on lui montra une image de la sainte Face, peinte au Carmel de
Lisieux: C'est ainsi que je l'ai vue, dit-il. Les religieuses m'ont
dit qu'il avait d la revoir plusieurs fois. Quelques jours avant sa
mort, comme il venait de dicter ses dernires volonts et qu'il voyait
tous les visages attrists: Pourquoi tant vous dsoler? dit-il. Puis,
aprs avoir hsit un moment... Il faut que je vous fasse une
confidence: Je sais que je vais au Ciel. Alors il demanda qu'on mt
avec lui sa relique et recommanda  la religieuse de prier bien haut
quand il ne pourrait plus parler, afin qu'il pt s'y unir. Il fit de
tout coeur le sacrifice de sa vie, disant qu'il n'avait dsir vivre
qu'afin de pouvoir rparer. Le matin de sa mort, il s'efforait encore
de s'unir aux prires.

Sept personnes de la famille et le valet de chambre se convertirent et
firent leurs Pques, tant cette conversion les avait touchs.

Sr X.


102.

Strasbourg (Alsace), 17 septembre 1910.

Notre petit garon, Franois, g de 5 ans, languissait depuis deux
jours lorsque le mdecin nous dclara, dans la nuit du 13 au 14 aot
1910, qu'il tait atteint d'une broncho-pneumonie; il avait  ce moment
une trs forte fivre. Dans la journe du 14, ma tante, Mme K., me
remit une petite relique de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus afin que je
la mette  l'enfant. Je le fis avec une grande confiance; aussi deux
heures aprs, la fivre qui, le matin, tait encore de 385, tomba 
374, et le soir, quand le mdecin revint, le thermomtre ne marquait
plus que 373.

Le mdecin, qui venait trois fois par jour, tant il jugeait le cas
grave, me dit alors: Ce n'est pas possible que le thermomtre ne marque
que 373, vous vous tes trompe. A son tour il vrifia, c'tait bien
cela. Il n'en revenait pas et ajoutait: Ne vous faites pas illusion,
c'est une nouvelle crise qui se prpare... Moi, j'tais sre de la
gurison miraculeuse, et je ne m'tais pas trompe. _La fivre ne revint
plus_: notre petit tait sauv! L'enfant qui avait perdu tout apptit et
trouvait tout amer, a commenc, le 15 dj,  bien manger; le poumon
tait dgag, et la toux diminuait. Ds ce jour, il tait tout  fait
remis.

Ce qu'il y a d'extraordinaire dans les faits que je vous relate, c'est
que le mal a t coup pour ainsi dire _instantanment_, qu'il n'y a pas
eu un mieux progressif, mais _subit_.

Mme N.


103.

Carmel de X. (Alsace), 29 septembre 1910.

Il y a un lien trs fort entre mon me et Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus. Dans des affaires personnelles, elle m'a exauce d'une
manire _sensible_ et je l'ai mme _vue_ une fois passer devant moi en
souriant. Une autre fois, il y a 6 ans, alors que tout tait  redouter
pour notre pauvre France, je me vis transporte, en un songe mystrieux
que je n'oublierai jamais, dans une sorte d'oratoire o se trouvait un
grand Christ et  ses pieds une religieuse plonge dans la prire. Elle
pleurait et,  mesure que ses larmes tombaient  terre, je les voyais se
transformer en diamants...

M'approchant alors, je pus voir le doux visage de la sainte et je
reconnus Sr Thrse: C'est pour la France, n'est-ce pas? lui
demandai-je. Elle leva vers moi son regard plein de larmes: _Oui_,
dit-elle, _Jsus ne veut plus attendre, il va svir_. Elle se remit 
prier, et je pleurai et priai avec elle. Soudain elle se releva et dit
d'un accent que je n'oublierai jamais: _Jsus m'a promis de ne pas
punir encore._

Je le rpte, cette vision a laiss dans mon me un inoubliable
souvenir.

Sr X.


104.

Carmel de St-Ch. (France), 3 octobre 1910.

Mme X., aprs une maladie dont elle se croyait  peu prs remise, eut
une de ses jambes qui enfla dmesurment et devint noire comme du
charbon. Pendant vingt-quatre heures, elle en souffrit atrocement. Ne
trouvant de soulagement en aucun des moyens essays, elle mit sur sa
jambe malade une image-vtement de notre vnre Soeur. Aussitt
enflure et douleur disparurent.


105.

Congrgation des Soeurs de Ste-Marie. T. (M.-et-L.),
5 octobre 1910.

Depuis treize ou quatorze ans, je souffrais d'ulcres de l'intestin avec
entrite membraneuse. Les douleurs, plus ou moins vives, taient
presque continuelles. Je ne pouvais supporter aucune fatigue srieuse
sans tre oblige de me mettre au lit. J'avais parfois des crises aigus
qui duraient trois ou quatre semaines, quelquefois plus.

Tous les remdes et traitements ne m'ont jamais procur qu'un
soulagement momentan; aussi, ces deux dernires annes, je n'en faisais
plus aucun, je me contentais de prendre des calmants quand les douleurs
devenaient plus fortes.

Depuis que notre Rde Mre Suprieure nous a fait connatre Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, je me suis sentie attire vers elle... Et,
voyant un jour une petite plante prise sur sa tombe, il m'a sembl
qu'elle m'apportait ma gurison.

Aussi le dimanche de la Passion, 28 mars 1909, me sentant prise de
douleurs aigus, j'en appliquai une feuille sur la partie malade, et je
commenai avec grande confiance une neuvaine  Sr Thrse. Au cours
de la neuvaine je me trouvai mieux; mais le dernier jour, lundi des
Rameaux, je fus reprise, pendant la Messe, de douleurs si vives que je
me demandais si je pourrais aller faire la sainte Communion.

Je priai alors Sr Thrse avec plus d'insistance et de confiance que
jamais, et aussitt les douleurs disparurent pour ne plus revenir.
J'tais compltement gurie!

Depuis dix-huit mois, j'ai pu supporter la marche et le travail sans
fatigue.

J'ai reu en mme temps de Sr Thrse des faveurs spirituelles que je
n'estime pas moindres que ma gurison miraculeuse.

Sr M.

     Suivent les signatures de la Suprieure et de plusieurs
     religieuses.


106.

Paris, 9 octobre 1910.

Depuis un an, mon fils g de 9 ans 1/2 souffrait de violents maux de
tte. Le samedi matin, 28 mai, il se plaignit d'une douleur dans
l'oreille gauche; malgr cela, je l'envoyai  l'cole comme d'habitude.
En revenant  midi, il souffrait horriblement, il avait le dlire et,
pendant trois jours, il ne fit que crier, appelant le petit Jsus  son
secours. Alors, le docteur me dit qu'il fallait voir un spcialiste.

Je conduisis mon enfant  l'hpital le 31 mai; les docteurs dclarrent
qu'il avait une mastodite double,--le mal avait gagn l'autre oreille
et il ne pouvait plus poser sa tte sur l'oreiller--qu'une intervention
chirurgicale tait ncessaire et qu'il fallait le trpaner.

Ah! ma Rvrende Mre, comment vous dire notre dsespoir! Ce petit
enfant, c'est notre seul bonheur, nous n'avons plus que lui, le bon Dieu
nous a dj repris deux petits anges; allait-il encore nous prendre
celui-ci?... Je courus  l'glise Sainte-Marie des Batignolles; un
prtre tait de garde; je lui dis ma peine, mon dsespoir. Alors ce bon
prtre, que je ne connaissais pas, me rconforta en me disant de
demander avec confiance  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus la gurison de
mon petit Edmond. Tous les jours,  sept heures, j'assistais  la Messe,
et avec quelle confiance je priais Sr Thrse!... puis j'allais voir
mon enfant.

De jour en jour, l'opration a t remise; le dpt qu'il avait dans la
tte s'coula de lui-mme par les oreilles, et le 10 juin, j'avais le
bonheur de ramener chez nous mon fils entirement guri.

Mme G.


107.

Lisieux, 21 octobre 1910.

Notre enfant, g aujourd'hui de dix ans et demi, tait malade depuis
l'ge de sept ans, d'une coxalgie tuberculeuse. Pendant que nous
habitions Lisieux, il reut les soins de docteurs dvous, qui furent
obligs de constater leur impuissance; l'un d'eux nous conseilla d'aller
 Paris chez un spcialiste, lequel, aprs consultation de l'enfant, ne
nous cacha pas ses craintes. Il nous dit que le cas tait trs grave et
qu'il en voyait rarement de pareils. Le petit avait des douleurs si
aigus qu'il ne faisait que crier, ce que le docteur n'avait pas encore
vu jusque-l.

Aprs l'avoir endormi pour lui redresser le ct, car il avait une
dviation de la colonne vertbrale, il lui mit un appareil en nous
disant de revenir tous les quatre mois, car il fallait cette dure pour
que le docteur se pronont.

A cause des inondations de Paris, nous ne retournmes qu'au mois de
fvrier cette anne 1910, voir ce spcialiste. L'enfant s'tait encore
affaibli et tait maigre comme un squelette, et il lui tait survenu une
entrite aigu qui aggravait beaucoup son tat. Il souffrait de plus en
plus et ne pouvait prendre que trs peu de nourriture et difficilement.
Sa respiration tait si faible et il tait d'une telle pleur, que
souvent, la nuit, je me levais pour m'assurer, quand il dormait, s'il
vivait encore; mais son sommeil tait rare, car cet appareil de pltre
le faisait beaucoup souffrir.

Cela dura jusqu'au mois d'avril; ayant entendu parler des miracles
obtenus par votre petite sainte, j'en entretins M. l'abb X., vicaire de
St-J., lorsqu'il vint voir notre petit Ernest, et il nous conseilla
de l'invoquer pour obtenir la gurison de notre enfant. Puis il dit 
celui-ci: Prie bien la petite sainte du Carmel, elle opre beaucoup de
miracles, et mme elle apparat quelquefois pour gurir les petits
enfants malades comme toi, qui ont confiance en elle. Et mon petit
Ernest se mit  la prier de tout son coeur. Seulement il s'tonnait de
ne pas la voir apparatre et il dit  M. l'abb: J'ai pri la petite
sainte pour qu'elle vienne me gurir, mais je ne l'ai pas encore vue.

Le 25 avril, malgr que je sois moi-mme trs souffrante et oblige de
garder le lit, je me sentis pousse d'aller au cimetire; mon mari
voulait s'y opposer, ayant peur que je fasse une imprudence; mais je
partis quand mme, et l, sur la tombe de Sr Thrse, je la suppliai
de bien vouloir m'obtenir, avec l'aide de Notre-Dame de Lourdes, la
gurison de notre enfant si malheureux. Je rapportai deux fleurs que je
fis baiser au petit malade. Nous priions tous en famille la chre petite
sainte. L'enfant souffrait toujours, on ne pouvait le toucher pour le
mettre sur la chaise longue sans qu'il jette des cris. Mais, voil que
le 15 mai, jour de la Pentecte, aprs avoir soup, il s'cria devant
plusieurs personnes qui taient l avec nous: Oh! comme j'ai chaud!
Sa tante lui dit: Dcouvre-toi, mon petit Ernest, mais il rpondit:
Non, je vais me lever car je ne souffre plus, a ne me fait plus mal.
Alors il se leva et vint nous trouver, et fit le tour de la table.

O ma Mre! je ne croyais pas  un tel bonheur et aussitt je dis devant
tout le monde: Oh! Sr Thrse de l'Enfant-Jsus m'a exauce, mon
petit Ernest est guri!... Tous taient stupfaits de le voir se tenir
debout, lui qui, le matin, criait encore. A partir de ce moment il se
levait tous les jours, marchant comme il pouvait avec son lourd appareil
et descendant mme l'escalier.

Mais votre petite sainte ne voulait pas seulement la gurison de notre
enfant, elle voulait aussi la gurison de nos mes, et cela fut obtenu 
la fin d'une neuvaine que nous faisions  Sr Thrse pour qu'elle
affermisse la gurison de notre enfant.

En lisant quelques traits de la vie de cette vritable sainte, une
transformation s'opra en nous, et aprs quatorze ans d'oubli de Dieu,
mon mari et moi nous approchmes du sacrement de Pnitence la veille de
la Fte-Dieu, ainsi que de la sainte Table, en suppliant Notre-Seigneur,
par l'intercession de sa petite pouse, que notre enfant ft bien guri
et bien fort pour que lui aussi puisse faire sa premire Communion.

Le docteur X., merveill de ce qui tait arriv  notre petit Ernest,
ne voulut pas se charger de retirer son appareil; il prfra me renvoyer
pour cela au spcialiste de Paris, afin qu'il pt, lui aussi, constater
la gurison. Je ne pus y aller qu'au mois de juin, mais ce docteur ne
voulut pas croire mon enfant guri et refusa d'enlever l'appareil,
disant qu'il lui fallait le porter encore plusieurs annes, si,
toutefois, il arrivait  le gurir. Je lui dis: Vous voyez bien,
docteur, que mon enfant est guri puisqu'il marche. Alors, devant la
clinique entire, il me dit: Cet enfant n'est pas guri, il en est loin
et je ne retire pas l'appareil, ou alors je ne rponds pas des suites
fcheuses qui en rsulteront. Le petit, intimid et effar, ne voulait
plus qu'on le touche et pleurait. Voyant tout cela, je dis au docteur
que je voulais lui parler seule. Je sortis de la salle avec lui et, une
fois dans son cabinet de consultation, je lui avouai, bien mue, ce que
j'avais fait, comment cette gurison avait t obtenue par la prire et
comment mon mari et moi tions revenus  Dieu. Ce docteur, qui est
pratiquant, me crut alors et me dit: Cela est autre chose! Et,
rentrant dans la salle, il dit  ses aides: Messieurs, coupez
l'appareil! Puis, se tournant vers moi, il me dit: L'enfant marche
avec son appareil, mas je ne serais pas surpris qu'il y ait un abcs,
et certainement il y en a un; nous allons voir.

Certes, je n'en croyais rien, puisque l'enfant ne souffrait pas depuis
ce jour bni de la Pentecte!... Enfin, un interne coupa le pltre aprs
m'avoir dit: Vous avez tort.

Le ct et la jambe de mon fils apparurent trs beaux, tandis qu'au mois
de fvrier la peau tait toute tumfie. Alors le docteur dit: Oui, il
y a un abcs, et un trs grave; et il fit une ponction pour vider
l'abcs qui s'tait form et qui tait la preuve de la coxalgie
tuberculeuse. Il retira deux seringues de pus en me disant: C'tait
mortel. Vous avez bien fait de venir et d'insister pour faire enlever
l'appareil; cet abcs profond serait venu  la peau et aurait caus un
ulcre qu'on n'aurait pu gurir; mais,  prsent, il faut de toute
ncessite remettre un nouvel appareil.

Aussitt je m'criai: Non, non, je ne veux pas d'appareil, je suis
certaine que mon enfant est guri.--Eh bien, allez, dit le docteur d'un
air mcontent; mais votre enfant va endurer de si cruelles souffrances
que d'ici deux jours vous reviendrez, s'il n'est rien survenu avant.

Il voulait dire: Si votre enfant n'est pas mort, car il pensait, nous
a dit la soeur directrice de la clinique, qu'il ne ferait pas le
voyage.

L'enfant avait le ct sensible, c'est vrai, mais l'avoir eu si
longtemps immobilis, ce n'tait pas extraordinaire!

Je ne dis rien et partis en gardant toute ma confiance. Je me rendis
chez une tante, ma seconde mre, qui est femme de chambre au Luxembourg.
La dame de la maison fit donner  mon petit Ernest un consomm de
bouillon, une aile de poulet, une tartine de confiture, un gteau et
deux verres de vin qu'il trouva excellents.

Le voyage de Paris  Lisieux se fit sans qu'il ressentt aucune douleur;
il dormit paisiblement dans le wagon, ce que le docteur apprenant, il
n'en revenait pas; car il croyait bien apprendre sa mort ou qu'il avait
souffert d'une manire pouvantable, plutt qu'une chose aussi
miraculeuse!

Au mois d'aot nous retournmes  Paris, et le docteur trouva  peine
une demi-seringue de pus dans l'abcs qui s'tait form _sans
occasionner la moindre souffrance_. C'est vraiment merveilleux, dit-il,
un cas pareil! en si peu de temps, s'asseoir et se mettre  genoux! Cela
me surpasse!

Nous y retournmes encore fin septembre et, aprs examen de quatre
docteurs, on ne trouva plus rien: ni abcs, ni ankylose; l'articulation
de la hanche se faisait trs bien; ces messieurs taient stupfaits:
Mais, o tout cela est-il pass en si peu de temps? disaient-ils; ils
ne trouvaient mme plus la place de l'ancien abcs.

Or, ma bonne Mre, dans l'tat o tait le petit, il fallait compter au
moins six ans, si toutefois on avait pu le gurir.

Encore un fait que je dois vous dire. D'abord il faut que vous sachiez
qu'Ernest n'osait pas se risquer  marcher sans deux petits btons. Le
15 aot, en rentrant de la grand'messe, il se mit tout  coup  fixer un
objet invisible; sa figure tait illumine. Puis il se mit  marcher
sans btons, trs droit, pendant cinq minutes; on aurait cru que
quelqu'un le tenait par les paules; mon mari et moi, nous nous
demandions ce qu'il avait. Il nous dit: _C'est ma petite Mre Thrse
qui me tient comme cela et qui me fait marcher sans m'appuyer; je ne la
vois pas, mais je la sens derrire moi._ Et comme i! fixait toujours le
mur, les yeux comme clairs d'une cleste vision, nous lui dmes:
Mais, que vois-tu, mon petit Ernest? Il s'cria: _Oh! ma petite Mre
est partie!_ En effet, tout tait fini... Mais que nous tions
heureux!.....

A partir de ce jour bni, il marcha sans se tenir et beaucoup mieux;
l'apptit revint tout  fait; maintenant il mange trs bien et dort de
mme, marche sans appui et va tous les jours  l'cole. Sa jambe encore
bien faible le fait boiter, mais j'ai confiance en la petite Sr
Thrse pour lui enlever cette faiblesse. L'autre jour, en jouant, il
est tomb et ne s'est aperu de rien, malgr que le docteur nous ait
prvenus qu'il fallait viter la moindre chute qui, pour lui, serait
trs grave.

Voil, ma rvrende Mre, comment Sr Thrse protge son petit
enfant. Aussi est-ce avec une profonde reconnaissance que nous vous
adressons, mon mari et moi, cette relation et que nous serions heureux
si elle pouvait aider  glorifier Sr Thrse de l'Enfant-Jsus et de
la Sainte Face. C'est l notre plus grand dsir!

     Suivent les signatures de la mre, du pre et de l'enfant, avec
     l'attestation d'un des mdecins.


108.

24 octobre 1910.

MA RVRENDE MRE,

Le rcit que vous avez bien voulu m'envoyer m'a prouv encore davantage
que Sr Thrse de l'Enfant-Jsus est au ciel pour nous, et m'a
rappel une de ses visites, quelques mois avant mon dpart de Trinidad.
Elle ne vint pas pour me faire des caresses, mais pour m'adresser un
reproche fraternel, car, dans la journe, j'avais manqu  la charit.

J'avais,  la procure, un petit bout de crayon que je regardais comme
une relique, car il venait de mon pauvre pre. Un jour, ce crayon
disparat et, intrieurement, j'accuse une de nos soeurs qui se
servait parfois des plumes et crayons  notre usage. Pendant plusieurs
jours j'oubliai le crayon, lorsqu'un matin l'attachement a cette relique
se fit de nouveau sentir. En rcration, je demande  la soeur d'un
ton un peu fch si le crayon en question ne se trouve pas  l'externat.
La bonne soeur me dit que, pour le moment, elle ne se souvient pas de
ce larcin, mais qu'elle est bien capable d'oublier de me rendre un objet
prt. Peu satisfaite, je vais dans l'aprs-midi chez la Mre Prieure
lui exposer ma peine et lui dire que certainement le crayon tait 
l'externat. Une bonne leon de dtachement fut la consolation que me
donna la Mre Prieure.

Dans la nuit, je vois en rve Sr Thrse de l'Enfant-Jsus qui, d'un
air doux mais un peu mcontent, me dit: _Vous avez, manqu  la charit
en accusant injustement Sr X. d'avoir pris votre crayon. Le crayon
que vous cherchez est dans le tiroir du bureau de la procure entre le
bois et le papier que vous avez mis pour le prserver._ En mme temps,
je vois le tiroir s'ouvrir et j'aperois le crayon  la place indique.
Aprs m'avoir encore recommand la charit, Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus disparat et l'Anglus sonne. Pendant l'oraison, la messe
et mme l'action de grces, je ne voyais que ma cleste visiteuse me
reprochant mon manquement  la charit et m'indiquant la place du
crayon. Vous comprenez, ma Mre, qu'au premier moment libre j'allai  la
procure, j'ouvris le tiroir, et ce n'est pas sans motion que je trouvai
le crayon exactement  la place o je l'avais vu la nuit. Alors, en
hte, je le portai  la Mre Prieure qui, mue elle aussi des attentions
de Sr Thrse, me recommanda d'tre bien fidle  suivre les conseils
du second ange gardien que le bon Dieu m'avait donn.

Sr X., _religieuse dominicaine_.


109.

Lisieux (Calvados), novembre 1910.

Il y a quatorze ans, mon fils an fit sa premire Communion. Ce
jour-l, le prtre charg du catchisme nous prit  part, son pre et
moi, et nous dit: Je vous plains de n'avoir que cet enfant; il a de
mauvaises dispositions, et vous aurez beaucoup  en souffrir plus tard.

Cette dclaration laissa mon mari tout pensif. Pour moi, je me mis 
prier de tout mon coeur pour obtenir de Dieu un autre enfant que je
promis de lui consacrer.

Dix mois aprs naissait mon second fils.

A cette poque, notre aine commenait dj  se perdre, et bientt il
nous quitta tout  fait et ne nous donna plus de ses nouvelles qu' de
rares intervalles.

Le cadet,  peine g de 7 ans, disait qu'il voulait tre prtre, et il
entra au petit Sminaire. Je le donnai avec joie au bon Dieu, mais il
n'en tait pas de mme de mon mari qui,  plusieurs reprises, voulut le
retirer du Sminaire pour lui faire apprendre un mtier. Cette anne
1910,  Pques, l'enfant tomba malade, et un jour, pendant sa maladie,
son pre lui raconta un rve mystrieux qu'il avait fait la nuit
prcdente: J'ai vu, dit-il, Sr Thrse avec son manteau blanc; elle
paraissait triste... Le petit, regardant son pre, lui dit: Papa,
c'est parce que tu ne veux pas que je sois prtre. Je t'en supplie, va
la prier sur sa tombe pour ma gurison.

Ce jour-l mme, mon mari alla deux fois au cimetire; et peu de temps
aprs, notre fils pouvait reprendre ses tudes. Mais quand il fut rentr
 la maison pendant les vacances, son pre recommena  dire qu'il ne
consentirait jamais  le laisser suivre sa vocation. Puis il dclara
qu'il ne s'approcherait pas des Sacrements pour la fte de l'Assomption.

Dans la nuit du dimanche 14 au lundi 15 aot, il vit en songe le prtre
(mort depuis plusieurs annes) qui s'tait occup de notre fils an
pour sa premire Communion. Ce prtre lui serra la main en lui rappelant
ses paroles d'autrefois. Comme il y restait indiffrent, il leva les
yeux et vit Sr Thrse; en mme temps, il entendit ces paroles
prononces d'un ton solennel: _Souvenez-vous de ce qui vous a t
prdit, il y a quatorze ans, sur votre fils an. Rappelez-vous encore
que le second ne vous a t donn que pour rpondre au pieux dsir de sa
mre._

Il s'veilla trs mu et me raconta ce qui lui tait arriv, ajoutant:
Je me confesserai et communierai aujourd'hui.

Le dimanche 4 septembre, je me rendis au cimetire avec mon fils. Chemin
faisant, je me mis  lui parler, avec douleur, de son frre an, et
l'enfant me rpondit avec animation: Maman, puisque Sr Thrse t'a
accord toutes les grces que tu lui as demandes pour moi, je t'en
prie, laisse-moi de ct maintenant et prions ensemble pour la
conversion de mon frre.

Arriv sur la tombe, l'enfant se mit  rciter avec ferveur un _Ave
Maria_ pour son frre. A peine avait-il commenc sa prire qu'il sentit
un parfum dlicieux et inconnu. Au retour, en descendant le chemin du
cimetire, au moment o je lui parlais de l'exhumation de Sr Thrse
qui devait avoir lieu deux jours aprs, nous sentmes passer  ct de
nous comme un tre cleste que je ne saurais pas dfinir, c'tait comme
un souffle chaud et embaum. Ce passage fut trs rapide.

Nous restmes tout impressionns, et le petit me dit: C'est la petite
Sr Thrse! Je suis sr qu'en ce moment mon frre a une bonne
inspiration et qu'il vient d'obtenir une grande grce. Sr Thrse
vient nous dire que nous sommes exaucs.

L'enfant ne s'tait pas tromp. Le matin du 8 septembre, comme nous
sortions de la Messe, le facteur vint  nous en souriant pour nous dire
qu'une lettre nous attendait  la maison.

Cette lettre, date du _4 septembre_, tait de mon malheureux enfant. Ce
nouveau prodigue avait obtenu la grce du repentir _au jour et  l'heure
mme_ o nous accomplissions pour lui notre plerinage  la tombe de la
petite sainte, et il nous demandait de l'aider  quitter sa vie
coupable et  mettre fin  sa situation irrgulire.

X.


110.

B. (Belgique), 9 novembre 1910.

Intimement persuad que le bon Dieu s'est servi de l'intermdiaire de
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus pour m'accorder la plus grande des
grces, je crois de mon devoir d'en marquer ici l'expression de ma
profonde reconnaissance.

Bien qu'ayant reu une ducation profondment chrtienne, j'tais,
hlas! comme Augustin, la victime de toutes les sductions, et sauf un
naturel instinct de rvolte contre toute intolrance sectaire, tout en
moi dmentait les pieuses ardeurs de ma jeunesse. Je lisais cependant
parfois des vies de saints, mais je n'y cherchais que de curieux
problmes de psychologie; j'tais un dilettante, et je ne trouvais dans
ces lectures que l'amusement d'un instant.

C'est ainsi qu'un jour,--je dirais par hasard, si tout ici n'tait
providentiel--disons: sans motif humainement plausible, le samedi 23
juillet 1904 (je n'oublierai jamais cette date!) j'achetai l'_Histoire
d'une me_. J'en entamai la lecture, je la poursuivis toute la nuit et,
remu jusqu'aux fibres les plus intimes de l'tre, je ne cessai de
sangloter comme un enfant. J'avais  cette date 36 ans. Le surlendemain,
je me confessai. L'anne suivante, j'tais tertiaire du Carmel. Je suis
loin d'tre un saint, et Sr Thrse a en moi un bien triste client;
mais enfin, ce que je puis avoir de bon, c'est  coup sr  elle que je
le dois.

Inutile de vous dire, ma rvrende Mre, que depuis lors je professe
pour sa mmoire un vritable culte. Le Pre Jsuite auquel je me suis
confess--vous pouvez avoir son tmoignage si vous le dsirez--estimait
que j'tais l'objet d'une grce extraordinaire.

Je vous autorise, ma rvrende Mre,  faire de cette communication
l'usage que vous jugerez bon pour la gloire de ma cleste bienfaitrice.

X., _avocat  la Cour d'appel_.


111.

Hospice de Lisieux (Calvados), 18 novembre 1910.

Je suis heureuse d'ajouter aux tmoignages de reconnaissance dj si
nombreux pour Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, celui de ma profonde et
vive gratitude, car elle a exauc mes prires en m'obtenant la gurison
d'une tumeur que le chirurgien jugeait inoprable, et notre docteur ne
pouvait mme plus me soulager.

Il y a six ans (j'en ai 70), je commenai  prouver de vives douleurs
dans un ct de l'abdomen; mais depuis quatre ans, les souffrances
taient devenues plus vives et continuelles.

Cette tumeur[276], dont le docteur me disait atteinte, gnait plusieurs
organes intrieurs, ce qui augmentait et multipliait les souffrances.

Au mois d'aot 1910, je fis une neuvaine  Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus. J'avais d'abord reu une relique de la petite Soeur;
puis un jour, on me donna de la terre et des fleurs de sa tombe, je les
mis sur moi, et je les portai et les porte encore avec respect et
vnration.

Pendant cette neuvaine, j'prouvai des douleurs terribles. Un jour mme,
en descendant l'escalier, elles redoublrent de violence et je sentis
quelque chose qui me torturait les membres  tel point que je tombai sur
les degrs. Le docteur, appel par notre Mre, ne put en aucune faon me
soulager. Cependant je continuais  prier, ayant toujours confiance que,
si c'tait la volont de Dieu, Sr Thrse m'obtiendrait ma gurison.

Mon espoir si grand ne fut pas tromp, car le 23 aot, dernier jour de
la neuvaine, je me sentis tout  coup compltement gurie et dbarrasse
de mon mal. Je pus faire un voyage et passer quelques jours chez ma
nice. L, je me nourris de tout ce que l'on me prsenta; entre autres,
je mangeai des tripes et du canard que je digrai trs bien, tandis
qu'auparavant je ne pouvais prendre que du lait, quelques potages, et
l'estomac ne les digrait pas toujours.

Je ne cesse de remercier chaque jour ma chre petite sainte car, en plus
de ma gurison, elle m'a obtenu de trs grandes grces spirituelles.
Aussitt que je me sentis gurie, j'prouvai un bonheur inexprimable,
une sorte de faim de prire. Il me semblait m'entendre dire: Prie, prie
sans cesse. J'aurais voulu, je voudrais encore pouvoir le faire jour et
nuit et tre retire dans un clotre afin de prier avec plus de
recueillement.

Comment aprs cela, ma rvrende Mre, vous dire mon affection et ma
reconnaissance pour Sr Thrse de l'Enfant-Jsus?... Je voudrais
faire connatre partout la bont et la puissance de ma cleste
bienfaitrice et rpter sans cesse des paroles  sa louange. Si
j'entendais dire quelque chose contre elle, jamais je ne pourrais le
supporter.

Sr M.-J., _religieuse converse_.

Suivent les signatures de la Mre Suprieure, de M. l'Aumnier de
l'tablissement et le certificat du docteur X.


112.

R., France, 27 novembre 1910.

M.-M. L., dont les parents demeurent  P. (Ctes-du-Nord), tait, il y a
trois ans, chez les Soeurs Franciscaines de R., comme aide
garde-malade.

Certain jour elle venait de la cuisine portant  bout de bras un grand
plateau contenant le repas des malades, quand,  la descente d'un
escalier de ciment dont les marches sont bordes de fer, elle glissa,
tomba en arrire et se blessa grivement aux reins et  la hanche
droite.--Souffrant beaucoup de ces deux blessures, elle continua trs
courageusement son travail pendant cinq mois environ.

Elle rentra ensuite chez elle,  P..., pour aider sa mre charge
d'enfants. De plus en plus malade, elle fit ce qu'elle put, s'arrtant
ou marchant, selon le rpit laiss par les crises. A ce moment on
s'aperut d'un commencement de claudication. Dix mois environ se
passrent en pareille alternative.

Alors il y eut aggravation du mal par une enflure de la hanche, par une
pousse du corps vers la gauche, comme dit la malade; enfin par un plus
sensible rapetissement de la jambe droite.

N'y tenant plus, elle revint  R... le 24 juillet 1910. Malgr les soins
des religieuses, la malade dut s'aliter le 3 aot suivant, tant les
souffrances lui rendaient la marche intolrable. Le 3 aot, visite du
mdecin ordinaire de la communaut, le docteur B., qui diagnostiqua une
coxalgie. Le 20 aot, il ordonna la mise en gouttire. Les souffrances
de la malade taient passes entre temps  l'tat si aigu qu'elle ne
pouvait supporter, sans crier, qu'on la toucht aux parties malades: la
hanche, les reins et le genou.

C'est  cette poque de douleurs intenses que lui vint l'ide de faire
une neuvaine  la petite sainte de Lisieux; cette neuvaine commena le
17 septembre 1910, pendant laquelle elle appliqua sur le mal une petite
relique. Le 26 septembre, jour final de la neuvaine, aucun changement
sensible. On dcida de continuer les prires avec application de la
relique.

Le lundi 3 octobre, commencement d'une nouvelle neuvaine. Le soir la
malade est rveille subitement par des douleurs atroces qui durrent
sans rpit depuis 11 h. jusqu' 3 h. du matin. A 3 h. elle croit
entendre une sorte de craquement dans sa hanche; la souffrance
disparat, elle s'endort. A son rveil, elle assure  la garde-malade
qu'elle est gurie; celle-ci ne veut pas le croire; alors la miracule
se lve et se jette dans ses bras.

La Soeur ne peut retenir ses larmes en voyant la ralit du prodige.

La malade tait en effet compltement gurie.

(_Rcit de l'aumnier complt par la miracule  son plerinage
d'action de grces au tombeau de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus._)

Suit le certificat du docteur lgalis  la mairie de R.


113.

St-D. (Seine), 29 novembre 1910.

L'une de nos jeunes Soeurs novices tait atteinte d'entrite
muco-membraneuse, occasionnant de continuelles souffrances augmentes
par des crises aigus trs frquentes que le docteur dclarait tre des
crises appendiculaires. Les mdecins, aprs avoir song  une
intervention chirurgicale, jugrent plus prudent de ne pas la tenter 
cause de la faiblesse du temprament et prescrivirent un rgime
alimentaire trs svre qui dbilitait la malade sans amener
l'amlioration dsire. Elle y tait condamne depuis dix mois et ne
pouvait d'ailleurs s'en carter, ni se livrer  une occupation quelque
peu fatigante, sans souffrir extrmement.

La pauvre enfant se dsolait dans la crainte fonde de n'tre pas admise
 la profession et de se trouver oblige de rentrer dans le monde,
malgr son dsir ardent de se consacrer  Ntre-Seigneur. Lors du
plerinage national  Lourdes, au mois d'aot dernier, elle avait
demand et obtenu l'autorisation d'aller solliciter sa gurison sur la
terre privilgie de la sainte Vierge. Mais notre petite malade nous
tait revenue dans un tat de souffrance qu'aggravait la fatigue du
voyage.

Alors tout le noviciat implora avec une ferveur persvrante
l'intervention de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, dont la vie offre
naturellement  ces petites mes dsireuses d'aimer Ntre-Seigneur un
idal bien capable de les attirer.

Jusqu'au 15 octobre, rien ne changea dans la situation de la malade. Ce
jour-l,  4 h. de l'aprs-midi, elle ressentit tout  coup de vives
douleurs et crut qu'une crise plus violente que les prcdentes
s'annonait. Mais aprs quelques minutes, dit la jeune Soeur, une
sorte de secousse intrieure se produisit, et instantanment toute
douleur disparut. Croyant  peine  son bonheur, elle le fit connatre
discrtement autour d'elle et, le soir mme, elle put prendre un repas
plus substantiel sans prouver aucune souffrance. Convaincue de sa
gurison radicale, elle dsirait se mettre immdiatement au rgime
commun; nous ne l'y autorismes que peu  peu. Maintenant elle suit,
sans aucune exception, la vie de communaut, elle prend sa part de
travail et ne ressent aucun retour du mal qui a disparu avec toutes ses
consquences.

Cette gurison instantane ne nous laisse aucun doute sur la douce et
puissante intervention qui nous l'a obtenue.

Aprs une attente de plus de six semaines, nous regardons comme un
devoir sacr de faire connatre cette faveur, selon le trs vif dsir de
l'heureuse novice qui craint dj de se montrer ingrate envers sa sainte
protectrice.

Sr St-V.,

_Suprieure gnrale des religieuses de N.-D. de la Compassion_.


114.

L. (Hautes-Pyrnes), novembre 1910.

Notre fillette, ge de trois ans, tomba malade aprs avoir mang des
mres o se trouvait probablement quelque insecte venimeux. Elle fut
prise d'un tel dlire qu'elle ne nous reconnaissait plus. Elle avait le
ventre enfl et dur comme une pierre; elle reposait trs peu et ne
pouvait supporter qu'on la touche sans pousser de grands cris, tant la
souffrance tait atroce. Ses violentes crises la laissaient puise et
mourante;  peine pouvait-elle prendre quelques gouttes de lait. Le
mdecin tait trs inquiet.

Le 24 octobre, une personne pieuse, touche de notre douleur, donna  la
grand'mre qui soignait notre pauvre petite, une relique de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus et l'engagea  commencer une neuvaine  cette
sainte religieuse. De retour  la maison, notre mre profita d'un moment
trs court o la petite s'tait assoupie--car elle criait lorsqu'on
s'approchait d'elle, craignant qu'on ne la touche--pour poser la relique
sur la partie douloureuse. Un instant aprs, l'enfant se rveillait en
souriant. Emue et pleine de confiance, la grand'mre se mit alors 
genoux, reprit dans ses mains la relique et demanda avec ferveur  Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus la gurison de sa petite-fille. Immdiatement
elle se sentit enveloppe d'un parfum dlicieux qui l'embauma pendant
plusieurs minutes. A partir de ce moment, sans recourir  aucun remde
humain, l'enfant alla de mieux en mieux, et le dernier jour de la
neuvaine, qui tait celui de la Toussaint, elle tait compltement
gurie.

     Suit la signature des parents.


115.

A., Belgique, 2 dcembre 1910.

Le soussign E. T., vicaire de Saint-Augustin  A., atteste que Mlle
Marie V., ge de 74 ans, portait depuis quatre  cinq ans sur la joue
droite une espce de durillon bien vilain. Ce mal, tout petit dans les
commencements de son apparition, se dveloppait peu  peu et prenait
dans ces derniers temps des proportions inquitantes,  tel point qu'on
songea  le faire enlever par une opration chirurgicale; mais on
craignait un rsultat dsastreux, surtout pour une personne d'un ge si
avanc. En un mot, il s'agissait d'un cancer.

Au mois de novembre dernier, une religieuse du Carmel de M... envoya 
l'intresse une petite relique de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, avec
conseil d'appliquer la relique sur la partie malade et d'invoquer avec
confiance la petite sainte. Il fut fait ainsi; et, ds le premier jour
de la neuvaine, aprs qu'on eut appliqu la relique, le durillon
commena  diminuer progressivement.--Il noircit, blanchit, enfin se
dtacha et disparut.

Les membres de la famille et les connaissances de Mlle V. sont
unanimes  exprimer leur grand tonnement au sujet de cette disparition
merveilleuse, disparition concidant d'une faon surprenante avec
l'application de la relique ainsi qu'avec les prires de la neuvaine.

Le soussign dclare avoir suivi les diffrentes phases du dveloppement
et surtout de la disparition rapide et extraordinaire de ce mal si
inquitant.

Abb E. T., _vicaire_.


116.

Carmel de Tulle (Corrze), novembre 1910.

MA RVRENDE MRE,

En mme temps que je vous demandais des prires pour la gurison de
Mme X., j'crivis  une personne de notre connaissance pour lui
demander de faire la neuvaine avec vous. A peine cette dame
recevait-elle ma lettre et l'image de Sr Thrse qu'elle posa
celle-ci sur son front et se trouva compltement gurie, car elle tait
trs malade elle-mme.

Il n'est pas tonnant que notre bien-aime Soeur se soit penche vers
elle; ge, malade et accable de grandes peines, elle tait bien digne
d'attirer sa compassion.


_Relation de la personne gurie._

Nmes (Gard), 13 dcembre 1910.

Souffrante depuis 25 ou 30 ans (j'ai 80 ans), je passais une partie de
l'anne au lit, ne pouvant prendre d'autre nourriture qu'un peu de lait
ou presque rien.

Vers l'poque de la fte de sainte Thrse, j'endurais des douleurs trs
vives dans le cerveau, dans les yeux et dans les oreilles; ma vue tait
trouble, mes ides semblaient m'abandonner; je ne pouvais rester debout
sans me trouver mal.

Le 15 octobre, j'eus la pense d'crire au Carmel de Tulle afin qu'on
intercde pour moi auprs de la grande sainte Thrse.

Le jour mme, on m'crivait de ce Carmel en m'envoyant l'image de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus et me disant de la prier.

Je reus cette lettre le 16 octobre; je pris l'image bnie et la posai
sur mon front en invoquant Sr Thrse. _Immdiatement_ toute
souffrance disparut; je ne ressentis plus les douleurs qui me venaient
du coeur, du foie, des rhumatismes et de l'albumine; ma vue devint
claire, je pus lire et travailler sans prouver aucune fatigue. En
outre, depuis ce jour, je mange avec apptit, je dors bien, et j'assiste
 la Messe tous les matins,  7 h., ce qui fait l'admiration de tout le
monde. On m'appelle la ressuscite. Je suis toute transforme.

Ma fille et ma petite-fille, qui sont venues passer les ftes de la
Toussaint chez la grand'mre paternelle, n'en pouvaient croire leurs
yeux. Elles ont rpandu la grce obtenue. Les malades viennent chez moi
prier devant la sainte image qui m'a gurie et la baiser.

Gloire  Dieu et remerciements  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus! Sa Vie
est un festin dlicieux pour mon me; elle me ravit tellement que je
suis continuellement absorbe dans sa pense.

V** ROUMIEUX.


117.

Fours (Nivre), 10 dcembre 1910.

Je venais de m'offrir en victime  Ntre-Seigneur quand je reus le
livre de la petite Sr Thrse. Je l'ouvris par hasard le 6 aot, jour
de la Transfiguration, et aussitt je me sentis envahi, comme je ne
l'avais jamais t, par les ardeurs de l'amour divin. Au mme instant o
je commenais  lire, je sentis--oh! mais intensment--la prsence 
ct de moi de la petite Sr Thrse.

FERNAND RICHARD[277].


118.

29 dcembre 1910.

_Relation de la Rde Mre Prieure du Carmel de X._

En fvrier 1909, Sr X. fut atteinte d'un gros rhume, accompagn d'une
toux fatigante. Le 1er mars, elle eut une hmorragie, suivie de
fortes douleurs  la poitrine et au dos, et sa faiblesse devint grande.
Les hmorragies se renouvelrent, presque chaque jour, jusqu'au 1er
avril. Ce jour-l, le mdecin dclara que les poumons taient
srieusement atteints.

En avril et en mai, le mal empira, et elle fut condamne par le docteur
qui exigea qu'elle ft spare du reste de la communaut  cause de la
contagion. Je remis alors  la malade une relique de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus et je fis avec les Soeurs deux neuvaines  la chre
petite sainte que nous vnrons beaucoup ici et qui nous a obtenu de
grandes grces.

A la fin de la deuxime neuvaine (le 2 juillet 1909), la malade tait
gurie. Il y a de cela dix-huit mois et elle continue  jouir d'une
sant parfaite.


_Relation du docteur._

J'ai soign la Sr X. au cours d'une maladie trs prolonge qui
s'tait annonce par tous les symptmes de l'influenza aigu et qui,
s'tendant aux deux poumons, prsenta ensuite les symptmes d'une
consomption aigu. Il y avait expectoration abondante, muco-purulente;
une fivre hectique d'un caractre trs prononc; un pouls extrmement
rapide et trs faible, des sueurs abondantes la nuit, et un
dprissement tel que la malade fut presque rduite  l'tat de
squelette.

Les remdes habituels: inhalations de formol, absorptions de crosote
furent employs sans succs et je m'attendais tous les jours  recevoir
la nouvelle de sa mort. Alors les religieuses de sa communaut eurent
recours  la prire et,  mon grand tonnement, je l'avoue, une
amlioration rapide se manifesta, et bientt eut lieu la gurison
complte. Le cas de la malade tait cependant dsespr et rien moins
qu'un miracle ne pouvait la sauver de la mort.

Docteur X.


119.

Belgique, dcembre 1910.

Quelques jours aprs avoir subi ma douloureuse opration, le 9 dcembre,
Dieu me fit la grce de comprendre et de sentir que je n'tais pas
inutile  la Cause de Sr Thrse et que ma vie de souffrances,
offerte dans ce but, l'aiderait  accomplir sa mission. Depuis cette
lumire, mon me est dans un ineffable abandon, dans un tat
d'acquiescement complet  tout ce que Dieu voudra pour aider l'oeuvre
de la chre petite sainte.

Celle-ci a voulu me montrer, par une vision symbolique, jusqu'o elle
pourrait m'entraner dans cette voie; elle m'a fait entrevoir le calice
de Jsus avec ses amertumes.

Il me semble, ma Mre, que le dmon serait intress  ce que je ne
parle pas de cette faveur, car le jour o je fus engage  vous en faire
la confidence et au moment mme o je m'y dcidai, je fus torture
pendant un quart d'heure par une puissance infernale qui voulait
m'empcher de parler.

Je dois dire d'abord que, depuis mon opration, je reois chaque jour
Ntre-Seigneur dans ma chambre. La religieuse qui me soigne me fait
boire, aprs l'action de grces, l'eau des ablutions.

Le lundi 12 dcembre 1910, je faisais comme d'ordinaire mon action de
grces, les yeux ferms, quand une religieuse s'approcha de moi, ayant 
la main un petit verre dont le contenu un peu trouble, comme laiteux, me
frappa. Je bus une longue gorge du liquide qui m'tait prsent;
aussitt une amertume affreuse se rpandit dans ma bouche; je pensais au
fiel qui abreuva Ntre-Seigneur et j'hsitais  achever disant: O ma
Soeur, comme c'est amer! j'en ai pris assez, je vous assure, et n'en
pourrais prendre davantage. Mais la religieuse, me le prsentant de
nouveau, me dit: Buvez, buvez encore, _car au fond c'est Jsus_!
J'achevai avec effort de boire l'amer breuvage et repris mon action de
grces. Un moment aprs survint mon infirmire apportant le verre d'eau
habituel. Je lui dis avec simplicit: Pourquoi m'en donner deux
aujourd'hui, vous venez de me l'offrir dj tout  l'heure?--Mais non,
rpondit-elle en riant,  quoi donc pensez-vous?

Alors je commenai  comprendre qui m'avait apport le premier verre 
la mystrieuse amertume!

Dans la mme matine, Dieu acheva de m'clairer. Il permit qu'une
personne de mon entourage ayant vu, dans mon tat, des symptmes
alarmants qui ne m'auraient pas inquite  cause de mon inexprience,
eut la maladresse de me dire que je ne gurirais pas et qu'il me
faudrait deux oprations successives et des plus graves. A cette preuve
s'en ajoutrent, en mme temps, d'autres plus intimes et non moins
crucifiantes.

C'tait bien Sr Thrse qui tait venue me prsenter le calice de ma
passion! Depuis elle continue de m'abreuver divinement; chaque jour
amne sa goutte d'amertume, goutte dlicieuse puisque la chre sainte
est l pour m'aider  la boire et  l'offrir  Jsus.

Dans les sacrifices plus grands qui m'attendent encore, _c'est Jsus que
je vois_; Thrse me l'a dit, et ce mot d'elle a suffi pour jeter sur ma
vie entire cette lumire pntrante qui rduit tout en joie.

X.


120.

Hospice de Cl. (Seine), 30 dcembre 1910.

Nous avons t tmoin de la gurison d'une jeune fille de 17 ans,
atteinte d'hydrarthrose du genou droit, en traitement ici depuis quatre
mois, sans aucune amlioration, et qui devait, d'aprs l'avis du
docteur, subir une grave opration.

Malade depuis l'enfance, elle a dj t opre plusieurs fois et a t
longtemps traite dans les hpitaux pour des humeurs froides.

Dans l'attente de son admission  l'hpital Necker (Paris), nous emes
la pense de vous crire pour demander des reliques de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus. A leur arrive, la pauvre malade pleine de confiance
commena pieusement une neuvaine avec son infirmire, et nous
appliqumes sur le genou un sachet contenant un morceau du rideau du lit
d'infirmerie de la petite sainte.

Ds le premier jour, qui tait le 10 dcembre 1910, la malade fut prise
de vomissements violents, ce qui nous parut trange, car elle a un trs
bon estomac et montrait d'habitude un excellent apptit. Les
vomissements durrent ainsi jusqu'au 13. La pauvre enfant souffrait
beaucoup aussi d'un violent point de ct. Chaque jour l'infirmire lui
lisait, pour l'encourager, quelques gurisons dues  l'intercession de
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus. Alors sa confiance se ranimait; elle
voulait tre toute seule et priait continuellement l'anglique sainte.
Elle affirme que, dans la nuit du 13 au 14, Sr Thrse lui dit en
songe: _Je te gurirai_ (la malade ordinairement ne rvait jamais).

La journe du 14 fut fort pnible; les douleurs s'accenturent. Pas de
changement le 15. Le vendredi 16 dcembre 1910, septime jour de la
neuvaine, le calme se fit, la malade sentit un grand mieux et, pleine de
joie, se mit  chanter. Le samedi matin, au rveil, ne ressentant plus
aucune douleur, elle sauta hors de son lit en s'criant: Je suis
gurie!

Nous examinmes son genou: tout avait disparu. A midi, elle mangea sans
aucun malaise. Le mdecin arriva le lendemain, il regarda le genou, le
tta et s'cria: C'est renversant! plus rien! Elle est gurie!
renvoyez-la chez elle.

Depuis, la miracule se porte parfaitement et marche sans aucune
fatigue.

SR TH., _suprieure_.


121.

Asile des Petites Soeurs des Pauvres, Lisieux, 30 dcembre 1910.

_Gurison d'un cancer  la langue._

Sr Thrse de l'Enfant-Jsus a exauc la prire d'un de nos bons
vieillards (car bien qu'g de 60 ans seulement, il paraissait en avoir
80) qui lui demandait sa gurison.

Ferdinand Aubry--c'est le nom du privilgi de la petite Sainte--est
entr dans notre asile au mois de mai 1910. Ds ce moment nous avons
remarqu sur sa langue des taches qui nous firent craindre pour plus
tard un cancer. Il commenait dj  souffrir un peu. Aux mois d'aot et
septembre, les douleurs augmentrent; il ne pouvait plus manger de
viande ni prendre d'aliments chauds.

Le 22 septembre, la langue se trouvait trs envenime; le lendemain 23,
la Soeur infirmire s'aperut que le mal commenait  ronger les
chairs. Le 24, M. le docteur V. vint le voir. Il trouva en effet la
langue dans un tat trs grave. Selon notre conviction il tait atteint,
soit de gangrne, soit d'un cancer; mais nous pensions plutt que
c'tait un cancer,  cause des taches que nous avions constates  son
entre  l'asile.

Le docteur ordonna de l'envoyer  l'hpital, car, disait-il, nous
n'avions pas ici les tubes et ce qu'il fallait pour le soulager dans les
horribles souffrances qui l'attendaient; il voulait en mme temps nous
pargner le spectacle de sa mort qu'il prvoyait devoir tre affreuse.
Nous pensions bien, nous aussi, qu'elle serait cruelle, car nous avions
soign dj un vieillard atteint de cette maladie. En attendant son
transfert, le docteur approuva que nous prenions des prcautions
srieuses, comme celle de laver son linge  part. Il aurait voulu que
nous l'isolions des autres vieillards  cause de l'odeur infecte qu'il
exhalait. Il nous conseilla aussi de lui procurer sans tarder la sainte
Communion afin qu'il pt la faire encore une fois avant de mourir, car
le mal faisait des progrs rapides; il jugea mme prudent de dire 
Monsieur l'Aumnier de ne lui donner qu'une parcelle de la sainte
hostie.

Ds le lendemain 25, on fit communier le malade. Quelques instants plus
tard, nous lui donnmes une image et une relique de Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus en lui disant d'avoir confiance en elle, et de lui faire
une neuvaine pour obtenir sa gurison.

Nous avions confiance nous-mmes, car cette petite Sainte si pure aime
les pcheurs, et nous savions que les antcdents de ce pauvre homme
n'empcheraient pas sa cleste charit de s'exercer sur lui. Il avait
vcu de longues annes loin du bon Dieu, adonn au vice abrutissant de
l'ivrognerie. A son arrive ici, nous avions agi avec lui selon notre
coutume en pareil cas, ne le sevrant pas tout  coup, mais l'habituant
peu  peu  la sobrit; et, sa bonne volont et son courage aidant, il
avait fini par se corriger tout  fait.

Quand je lui fis connatre la petite Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, je
lui lus le passage de sa vie o elle parle d'un pauvre vieillard  qui
elle porta l'aumne et qui lui inspira une si vive compassion qu'elle se
souvint de lui le jour de sa premire Communion. Le bon Ferdinand en fut
touch; cette petite Sainte qui aimait les pauvres et les vieillards
l'avait conquis. Aussi fit-il sa neuvaine, selon son expression, _avec
deux coeurs_. Tous les vieillards, mus d'une vive piti, s'unirent 
sa neuvaine en rcitant la prire pour demander la batification de
Sr Thrse.

Ce mme jour, 25 septembre 1910, deux Petites Soeurs allrent en
plerinage  la tombe de la Servante de Dieu,  la mme intention; et,
le lendemain, M. l'Aumnier offrit le saint sacrifice de la Messe pour
demander  Dieu la batification de l'anglique Sr Thrse et, par
son intercession, la gurison de notre malade.

Le lendemain, lundi 26, l'infirmire, en pansant le pauvre homme,
arracha avec un linge un lambeau de chair pourrie qui pendait de la
langue. Elle en fut trs impressionne, car le mal parut encore plus
visible; le bout de la langue avait disparu, et le reste continuait  se
ronger. Le cou tait trs enfl. A chaque pansement, on voyait les
progrs du mal. L'infirmire dclara plusieurs fois qu'il tait
impossible,  moins d'un miracle, que le malheureux gurisse.

Le mercredi 28, nous allmes au Carmel demander un ptale de roses avec
lesquelles Sr Thrse avait embaum et caress son crucifix sur son
lit de mort. Au retour, nous posmes la relique auprs du malade.
Revenant un instant aprs, nous fmes surprises de ne rien retrouver
dans le petit sachet authentiqu; nous lui demandmes ce qu'il avait
fait du prcieux ptale: Mais, ma Soeur, je l'ai mang! rpondit-il
d'un ton rsolu et qui rvlait sa foi profonde.

A partir de ce moment nous constatmes une lgre amlioration. Pour lui
il ne disait rien, mais il ne souffrait plus. Nous l'apprmes le 2
octobre lorsque,  notre grande surprise, il nous dclara tout  coup:
Je suis guri!--Mais depuis quand?--Depuis trois ou quatre jours!

Le lendemain, 3 octobre 1910, dernier jour de la neuvaine, nous primes
notre docteur de venir voir notre miracul. Nous le prvnmes de la
gurison, mais il crut que nous nous trompions. Lorsqu'il arriva prs du
bon Ferdinand, celui-ci tout heureux ouvrit la bouche, et le docteur
s'cria: Il est guri, sa langue est cicatrise!

Alors, d'une voix rendue  peine intelligible  cause de l'absence du
morceau de langue que la gangrne avait fait disparatre, le vieillard
demanda: Ma langue va-t-elle repousser?--Oh! pour a non, mon ami; n'y
comptez pas, c'est bien impossible! lui rpondit le docteur tonn de
cette foi nave.

Mais la petite Sainte ne voulut pas se contenter d'avoir miraculeusement
guri son vieux protg, elle lui obtint encore la merveille
extraordinaire qu'il dsirait; sa langue se mit aussitt  repousser,
et,  la fin d'octobre, elle avait repris l'aspect normal d'une langue
parfaitement saine.

Notre vieillard tait atteint de paralysie; aussi en lui faisant
demander la gurison de sa langue, l'avions-nous engag  demander en
mme temps celle de son autre maladie. Mais il ne l'avait pas voulu,
disant que, pourvu qu'il ne meure pas de son cancer, tout le reste lui
tait gal. Il ne tenait pas  la vie et prfrait mme mourir dans les
bonnes dispositions o il tait.

Aprs tre rest quelque temps dans un tat stationnaire qui permit  de
nombreux tmoins d'admirer en lui la puissance d'intercession de la
petite Sainte du Carmel, il s'affaiblit graduellement. Il put cependant
encore, le 8 dcembre, aller en voiture jusqu'au cimetire pour
remercier sa cleste bienfaitrice; mais ce fut sa dernire sortie.
Quelques jours plus tard, le 18 dcembre 1910, il rendait doucement son
me  Dieu aprs avoir reu les derniers sacrements avec une grande
pit.--Il tait dans une parfaite tranquillit d'me. Un des soirs qui
prcda sa mort, il dit: Je suis si faible, je crois que je vais mourir
cette nuit; pour ne pas dranger Monsieur l'Aumnier, on pourrait me
donner tout de suite l'Extrme-Onction.

Pendant son agonie, on l'encourageait par la pense d'aller voir au ciel
son anglique protectrice; alors il demanda dans une pense d'humilit:
Mais, vais-je pouvoir entrer dans l'appartement o elle est?

La nuit de sa mort,  onze heures et demie, l'infirmire voulut lui
donner de l'eau bnite. Le malade lui prit la main et fit un geste qui
indiquait son dsir d'tre aid  faire le signe de la croix; il fixait
en mme temps avec attention le portrait de Sr Thrse attach au
bnitier et paraissait ne pouvoir en dtacher les yeux. On l'exhortait 
avoir confiance en Dieu, lui promettant l'assistance de sa cleste
bienfaitrice au moment de sa mort. En entendant le nom de Sr Thrse
de l'Enfant-Jsus, il eut comme un tressaillement d'allgresse; son
regard mourant s'illumina tout  coup et se dirigea en haut vers un
certain point de la chambre. Il y avait dans ce regard comme une
assurance de salut!!!

Encore une remarque sur l'organe guri: avant de mettre le corps dans le
cercueil, un docteur voulut examiner la langue, et nous pmes voir avec
lui qu'elle tait reste belle et saine.

Puisse-t-elle chanter maintenant les misricordes du Seigneur!

Sr X., _suprieure_.


122.

X., France, janvier 1911.

A la suite d'une fivre typhode je fus prise, vers la fin de 1908, de
vives douleurs au bras gauche qui annonaient la carie des os. Une large
plaie suppurante s'tait forme au poignet et un jour, en baignant mon
bras, je vis avec frayeur un petit fragment d'os s'en dtacher.

Le mdecin dclara l'urgence d'une opration: il s'agissait de mettre
l'os  nu et de nettoyer la partie atteinte afin d'arrter--si c'tait
possible--les progrs du mal.

Un retard forc me permit d'aller, le 15 avril 1909, me recommander aux
prires du Carmel de X. L on m'engagea  prier Sr Thrse de
l'Enfant-Jsus et on me remit une de ses reliques. Je l'appliquai sur
mon mal et elle y resta pendant la neuvaine que je commenai ds le
lendemain, 16 avril, en union avec le Carmel.

Au jour fix pour l'opration, le mdecin arrive avec ses instruments de
chirurgie, il strilise la lancette qui doit fouiller mon pauvre bras
tandis que je le dbande. J'entre dans la salle d'opration, le docteur
s'approche, regarde ma plaie: elle est cicatrise; il s'crie: Mais
c'est guri, il n'y a pas besoin d'opration! En effet je ne souffrais
plus!

Prs de deux ans se sont couls depuis et jamais la moindre douleur n'a
reparu.

X.


123.

N.-D. de la Misricorde de Lisieux, 2 janvier 1911.

Louise Lamy a t atteinte de grosseurs le long de la jambe droite en
1900. Il s'est form du pus et une plaie. Avec les soins le mal a cd,
mais pour reparatre les annes suivantes, et,  deux reprises surtout,
a t trs difficile  enrayer.

La malade ne pouvait rester couche sur le ct droit sans tre
rveille par les douleurs, et souffrait en marchant.

En 1907, le mal fit de tels progrs que, le 28 janvier, Louise dut
entrer  l'infirmerie. Le mdecin constata une ncrose  la cuisse
droite. Il s'y forma trois trous sur une superficie de 15  20
centimtres. Le pus sortait en telle abondance qu'il fallait passer des
drains pour l'coulement, la plaie tait panse plusieurs fois par jour,
et des paquets de linge taient employs  chaque fois.

Les plaies et l'tat gnral donnaient des craintes si srieuses que le
docteur commenait  dsesprer de la gurison.

La malade ne pouvait supporter le moindre pansement sans souffrir
d'atroces douleurs; elle ne pouvait s'appuyer aucunement sur la jambe,
l'apptit avait disparu ainsi que le sommeil, et on s'attendait  un
dnouement prochain.

Notre chre malade, qui aimait beaucoup Sr Thrse de l'Enfant-Jsus,
eut l'ide de lui faire une neuvaine. Elle la commena avec une grande
confiance. Pendant cette neuvaine elle souffrit davantage. On lui
conseilla d'en recommencer une seconde, puis, pour les pansements, on se
servit d'une goutte d'huile bnite de la Sainte Face, pour laquelle
Sr Thrse de l'Enfant-Jsus avait tant de dvotion. Vers le milieu
de la neuvaine, Jeudi Saint, 28 mars, notre malade, qui avait pass une
bonne nuit, sentit en s'veillant qu'elle pouvait remuer la jambe et dit
 la Mre infirmire qui se disposait  faire le pansement matinal:
Vous pouvez aller  la Messe sans me changer, je suis mieux.

En effet, il restait de petits trous, mais qui ne la faisaient pas
souffrir. La suppuration avait cess. Les plaies mirent deux ou trois
jours  se fermer. La malade s'tait leve vers neuf heures. Le docteur
venu pour la voir ne pouvait en croire ses yeux. Je suis gurie, lui
dit-elle, je ne souffre plus.

L'aprs-midi, elle descendit  la cuisine et remonta les escaliers sans
souffrance.

Le jour de Pques, 31 mars, elle fut  la Messe  la chapelle, et
s'agenouilla  la sainte Table, comme ses compagnes. Le docteur ne
pouvait revenir d'un tel changement, car il ne voyait pas de remde  ce
mal affreux.

L'anne suivante, novembre 1908, ce mme docteur demande  voir sa
malade. Il est frapp de sa mine de sant; puis, aprs examen srieux,
ne trouvant aucune trace de l'horrible plaie, il se retire persuad de
l'intervention de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus.

Depuis, aucune rechute, la sant est excellente.

Sr X.

_Suprieure._

     Suit le certificat du mdecin.


124.

Trouville-s.-Mer (Calvados), 2 janvier 1911.

J'avais, depuis l'enfance, une grosseur sous l'aisselle droite,
semblable  une bille mobile place entre cuir et chair. Elle se sentait
trs nettement  la palper, mais n'tait pas visible  l'extrieur. Je
n'en souffrais nullement.

Il y a quatre ans, elle augmenta de volume et devint douloureuse. Je
consultai alors un mdecin de Bernay qui l'appela ganglion tubreux et
me conseilla une opration pour plus tard.

Souffrant davantage, je consultai durant l't 1905 un mdecin de
Trouville qui me fit subir un traitement continu, pendant trois mois et
dix-sept jours. Il appela mon mal kyste nogne et me l'ouvrit trs
souvent, c'est--dire plusieurs fois chaque semaine. Il en extrayait
alors,  l'aide de pinces, de petits cheveux enrouls en forme de
limaon. Aprs ce traitement je souffris un peu moins, mais je n'tais
nullement guri.

Au printemps 1910, je fus repris plus violemment et incapable de
travailler. La douleur se faisait sentir non pas seulement sous le bras
qui me semblait comme rong intrieurement, mais encore dans tout le
ct du corps et de la tte, si bien que mon caractre avait
compltement chang et que j'tais devenu, par la persistance du mal,
d'humeur chagrine et irascible.

Une opration fut donc dcide par le docteur X. et le jour fix  l'un
des derniers samedis de mai, je ne sais plus lequel.--Par une
concidence providentielle, une personne pieuse engagea ma femme  faire
une neuvaine  Sr Thrse de l'Enfant-Jsus pour ma gurison. C'tait
la premire fois que nous entendions parler de cette Soeur; nous nous
empressmes quand mme de suivre le conseil.

Or, chaque jour de la neuvaine, nous constations que le kyste diminuait
de grosseur et de duret, si bien que le samedi, jour de clture de la
neuvaine et jour fix pour mon entre  la clinique, o l'opration
devait avoir lieu le surlendemain lundi, la grosseur avait compltement
disparu. J'hsitai  me rendre  la consultation; sur les instances de
ma femme, je m'y dcidai. Je trouvai le docteur X. en compagnie d'un
autre chirurgien qu'il me demanda de faire assister  l'opration, 
titre de tmoin, car, disait-il, mon cas tait intressant et rare. Je
lui rpondis en souriant--car j'avais repris ma gaiet d'autrefois--que
la prsence d'un autre docteur ne me gnait nullement... puis je
dcouvris l'paule et le bras, et le docteur parut stupfait quand,
aprs avoir examin et palp de toutes faons le sige du mal, il
constata qu'il n'y avait plus rien, que j'tais compltement guri. Il
me demanda si j'avais employ des remdes nouveaux et lesquels; et, sur
ma rponse ngative, il me renvoya en disant: C'est trange! Enfin, si
le mal vous reprend, je suis toujours l: vous viendrez me retrouver.

Depuis cette poque, fin mai 1910, je n'ai plus jamais senti la moindre
trace de cette grosseur, ni prouv la moindre douleur  l'endroit jadis
malade; et pourtant, je me suis livr aux plus pnibles travaux.

En foi de quoi j'ai sign de plein coeur la prsente attestation,
attribuant ma gurison uniquement  la puissante intercession de Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus dont je n'ai jamais cess depuis lors de
porter les reliques et d'implorer la bienfaisante protection.

X.


125.

X., 2 janvier 1911.

_Parmi les faveurs que l'on nous signale des cinq parties du monde,
citons enfin celle-ci_:

MA RVRENDE MRE,

Vous vous souvenez de mon plerinage  Lisieux, vous vous rappelez dans
quel tat de dcouragement je me prsentai  vous. Vous m'avez promis
alors de prier pour moi, et vous l'avez fait certainement car le mme
jour, sur la tombe de Sr Thrse de l'Enfant-Jsus, tandis que je
sanglotais le front appuy sur la croix, subitement le calme, la paix,
l'abandon succdrent  une angoisse mortelle; quand je dis paix, je
veux parler d'un tat de quitude que je n'ai jamais ressenti, mme aux
heures divines de mes ordinations, et qui, depuis lors, ne m'a jamais
quitt.

En mme temps, une lumire subite inonda mon me et la transforma. Sr
Thrse me faisait comprendre et m'obtenait la force de vouloir suivre
la voie du renoncement total et continu. Ce fut un vrai miracle.

A cette mme heure, ma mre, reste dans ma paroisse, reut cette
inspiration: _Inutile de te proccuper, ton fils est guri._ Elle
ouvrit alors au hasard un livre de pit qu'elle tenait  la main, et ce
fut le portrait de Thrse qui s'offrit  ses regards. Elle le couvrit
de larmes de joie.

Depuis lors, je suis comme sur un rivage bni, en possession d'une paix
inexprimable.

Mais tout cela, ma Rvrende Mre, n'est que le prlude des faveurs
admirables dont je suis l'objet de la part de notre anglique Soeur.
Je sens  tout moment l'assistance de quelqu'un qui fconde et conduit
merveilleusement mon ministre et mes labeurs, et me fait demeurer avec
Notre-Seigneur dans une ineffable intimit. Mes plus grosses difficults
sont rduites  nant comme par enchantement. Malgr l'opposition
humainement insurmontable des mchants, le bien s'accentue tous les
jours davantage.

Parfois, au moment de monter en chaire, je change subitement mon sujet
d'instruction, une force mystrieuse m'inspire et me dicte des paroles
que je trouve tranges; il me serait souvent impossible de me les
rappeler ensuite pour les mettre par crit. Et aprs, l'on me fait cette
rflexion: Mais ce que vous nous avez dit, c'est divin!

Enfin, ma Rvrende Mre, je dois vous avouer que non seulement je sens
la prsence de Sr Thrse, mais aussi que je l'ai _vue_--sous les
traits de sa photographie, celle qui se trouve au commencement de
l'_Histoire d'une me_.

La premire fois, j'tais dans une grande tentation de dcouragement;
l'angoisse dont elle me dlivra sur sa tombe me revenait. Je disais le
brviaire dans mon jardin; tout  coup,  bout de forces, je m'arrtai
et m'criai tout haut: Thrse! Thrse!..... Et je la vis apparatre
devant moi; elle souriait et me dit avec une autorit toute cleste:
CONFIANCE! et elle disparut, ayant mis fin par ce seul mot  mon
tourment intime.

La seconde fois, je revenais de visiter un confrre; chemin faisant, je
songeais aux mille obstacles que l'impit fait surgir contre moi dans
mon ministre paroissial, et le dcouragement me saisit de nouveau avec
une telle violence que je fus tent de rebrousser chemin. Alors, avec la
simplicit et l'insistance d'un enfant, j'appelle ma libratrice... Que
vois-je? Comme un ange elle plane dans les airs, tendant son blanc
manteau sur ma paroisse, tandis que j'entends ces paroles: _Ce n'est
pas vous seulement que je protge, je protge aussi votre peuple. Soyez,
en paix, je dirigerai tout, je serai votre bouclier._

Confus des tendresses du Ciel, je me mis  pleurer et rentrai chez moi
l'me inonde de joie et de confiance.

Dans une autre circonstance, l'appelant  mon secours, je la vis se
prcipiter sur le dmon et le terrasser, puis elle me couvrit de son
manteau avec une sollicitude de mre. A ce moment, j'avais
l'intelligence de la grandeur du prtre. Oui, cette me privilgie est
terrible aux dmons comme une arme range en bataille.

Lorsqu'elle est auprs de moi, je perds conscience des personnes et des
choses, je ne vois plus les objets qui m'environnent, je ne vois
qu'elle, toute baigne de lumire, la physionomie rayonnante de grce
divine, de tendresse et de force. Ces visions trs rapides ne durent que
le temps de faire natre un sentiment profitable  mon me et glorieux 
Dieu.

       *       *       *       *       *

Depuis quelque temps, au commencement du saint Sacrifice, je lui demande
de me suivre dans l'oblation divine, et,  merveille! elle m'apparat
avec une dignit et une majest clestes. Elle me fait alors comprendre
l'amour infini de Jsus pour l'homme pcheur, et je me sens pntr de
tendresse pour les mes.

Ah! ma Rvrende Mre, vous le voyez, Sr Thrse de l'Enfant-Jsus
s'est charge de moi. Au ciel seulement on saura tout ce que je lui
dois. Elle m'a donn l'attrait de la vie cache et oublie, elle me fait
vivre dans la pratique constante du renoncement absolu; elle m'a rvl
le vrai sens de l'humilit du coeur; maintenant dtach de tout, je
comprends que je suis l'instrument indigne entre les mains de Dieu, et
j'ose dire que mon amour pour Jsus est devenu un feu qui me consume.

Je supplie  genoux mes confrres, qui ne me connatront jamais, de
mettre toute leur confiance en cette lue de Dieu. Qu'ils me croient:
_Sr Thrse aime les prtres comme elle aimait Jsus sur ta terre._
Le prtre, n'est-ce pas Jsus avec son autorit et sa misricorde? ON NE
CONNAT PAS ASSEZ LA PUISSANCE ET LE ZLE DE CETTE SAINTE CARMLITE POUR
LA SANCTIFICATION DES PRTRES. _Elle a daign me le faire comprendre,
non seulement par sa sollicitude  mon gard, mais par une vision
spciale o elle me montrait le Ciel, m'excitant  travailler avec elle
 la sanctification de mes frres dans le sacerdoce._

Oui, Sr Thrse sera le salut des prtres. C'est la mission qui lui a
t confie par le Seigneur!

       *       *       *       *       *

La main sur le saint Evangile, je jure que tout ce que j'ai dit dans
cette relation est conforme  la vrit.

X., _cur_.

     Suivent les attestations du directeur et du confesseur de ce
     prtre.


     _Les Carmlites de Lisieux demandent aux personnes qui reoivent
     des grces attribues  l'intercession de soeur Thrse de
     l'Enfant-Jsus, de bien vouloir, sans tarder, les faire connatre 
     leur monastre._

     _Elles remercient des relations dj envoyes, ainsi que des dons
     offerts en reconnaissance des grces obtenues,--dons de toute
     nature, gards prcieusement et discrtement, jusqu'au jour o il
     sera permis de les exposer et de s'en servir:--ex-voto de marbre
     blanc, objets d'art, dentelles de prix, bijoux d'or, pierreries,
     etc.; dons en argent, faits en vue du Procs de Batification._

[Illustration]

[Illustration: Exhumation de la Servante de Dieu, Thrse de
l'Enfant-Jsus. (6 septembre 1910.)

Aprs avoir retir le cercueil de l'ancienne tombe o l'on voit la
croix, S. G. Mgr Lemonnier, vque de Bayeux et Lisieux, bnit la
nouvelle tombe et permet  la foule de dnier devant le cercueil. Mgr de
Teil, Vice-Postulateur, crit, le procs-verbal;  ses pieds on voit la
palme retrouve intacte.]




Le six Septembre 1910, au Cimetire de Lisieux


Bien des fois durant sa dernire maladie, Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus avait annonce qu'on ne retrouverait d'elle, _selon son
dsir_, que des ossements.

Vous avez trop aim le bon Dieu, il fera pour vous des merveilles, nous
retrouverons votre corps sans corruption, lui disait une novice peu de
temps avant sa mort.--_Oh non! rpondit-elle, pas cette merveille-l!
ce serait sortir de ma petite voie d'humilit, il faut que les petites
mes ne puissent rien m'envier._

L'exhumation des restes de la Servante de Dieu, faite dans le but
d'assurer leur conservation et non de les exposer dj  la vnration
des fidles, eut lieu le 6 septembre 1910.

On avait essay de tenir la chose secrte, mais elle fut cependant assez
connue pour permettre  plusieurs centaines de personnes d'accourir au
cimetire.

Mgr Lemonnier, vque de Bayeux et Lisieux, Mgr de Teil,
vice-postulateur de la cause, MM. les chanoines Quiri et Dubosq,
vicaires gnraux, et beaucoup de prtres parmi lesquels tous les
membres du Tribunal charg d'instruire le Procs de Batification,
taient prsents.

Le travail de l'exhumation offrait de grandes difficults, le cercueil
se trouvant plac  une profondeur de 3 m. 50, et dans un trs mauvais
tat. Un expert en ces sortes de manoeuvres dirigeait celle-ci. Il fit
glisser des planches sous le cercueil, pour faire un fond artificiel
destin  soutenir l'autre qui menaait de s'effondrer; puis on
enveloppa le tout de fortes toiles maintenues par de solides courroies.
Avec bien du temps et des anxits, on parvint ainsi  remonter le
cercueil sans accident. Lorsqu'il apparut  ses regards, le Pontife
entonna d'une voix mue le chant de David louant le Seigneur qui _tire
l'humble de la poussire pour le faire asseoir avec les princes de son
peuple_. Et tandis que les prtres psalmodiaient le LAUDATE PUERI
DOMINUM, on aperut au travers des planches disjointes, toute verte et
frache comme au premier jour, la palme que le 4 octobre 1897, on avait
place sur la dpouille virginale de la Servante de Dieu[278].
N'tait-ce point le symbole de la palme immortelle qu'elle avait
remporte par le martyre du coeur? ce martyre au sujet duquel elle
avait crit: _A tout prix je veux cueillir la palme d'Agns; si ce
n'est par le sang, il faut que ce soit par l'_AMOUR.

On ouvrit alors le cercueil.

Deux ouvriers, le pre et le fils, se tenaient prs de l; ils sentirent
 ce moment un suave et fort parfum de violettes qu'aucune cause
naturelle ne pouvait expliquer et qui les mut profondment[279].

Les vtements apparurent en ordre; ils semblaient aussi conservs, mais
ce n'tait qu'une apparence. Les voiles et la guimpe n'existaient plus,
la grosse bure des carmlites avait perdu toute consistance et se
dchirait sans effort... Enfin, comme l'humble enfant l'avait souhait,
on ne retrouvait d'elle que des ossements!

Un des mdecins prsents voulut en offrir une parcelle  Mgr Lemonnier,
mais Sa Grandeur s'y opposa et dfendit qu'on en emportt la moindre
partie. Il accepta seulement la petite croix de buis qui avait t
place dans les mains de la Servante de Dieu.

L'ancien cercueil fut alors dpos dans une bire de plomb dispose dans
un cercueil de chne. Puis on recouvrit le corps de vtements neufs qui
avaient t prpars, et la tte d'un voile que l'on entoura de roses,
les dernires cueillies  ces mmes rosiers du Carmel dont tant de fois
l'anglique Thrse avait jet les fleurs au pied du Calvaire.

A ce moment, sur l'ordre de Mgr Lemonnier, pour contenter la foule qui
stationnait dans le cimetire, silencieuse et recueillie, on carta les
toiles qui drobaient aux regards le petit enclos des Carmlites et le
cercueil fut plac sur des trteaux devant la porte grille.

Pendant trois quarts d'heure, on ne cessa de dfiler, de prier, de faire
toucher des objets de pit. Monseigneur l'vque de Bayeux avait t le
premier  faire toucher aux ossements des morceaux de soie violette
apports par lui  cette intention. On vit des ouvriers approcher leur
alliance de mariage; tous ceux qui avaient travaill  l'exhumation
semblaient pntrs de respect. On estima  plus de cinq cents personnes
celles qui vnrrent les restes, aprs trois heures d'attente.

Une impression extraordinaire de surnaturel, une motion dont ils
n'taient pas matres envahissait les assistants. L'me de Soeur
Thrse planait sans doute auprs de sa dpouille mortelle, heureuse
d'offrir  son Crateur l'anantissement de son tre physique... On
sentait qu'il se passait quelque chose de grand, de solennel. Malgr
les ralits lugubres et humiliantes du tombeau, les mes, au lieu
d'tre dconcertes, troubles, refroidies dans leur foi et leur amour,
sentaient crotre au contraire la ferveur et la tendresse de leur
vnration.

Quand le dfil eut pris fin, un procs-verbal, crit sur parchemin
timbr aux armes de Mgr Lemonnier, fut renferm dans un tube de mtal et
dpos dans le cercueil de plomb. Puis on ferma celui-ci, sur la
couverture duquel est soude une plaque avec l'inscription:

SOEUR THRSE DE L'ENFANT-JSUS ET DE LA SAINTE FACE.

MARIE-FRANOISE-THRSE MARTIN.

1873-1897.

Le mme texte se lit sur une plaque de cuivre fixe sur le cercueil de
chne. Deux empreintes de chacun des cachets de Mgr Lemonnier et de Mgr
de Teil furent apposes sur la soudure aux quatre angles du cercueil de
plomb. Il ne restait plus qu' fixer le couvercle en bois de chne.

A quelques pas de la premire tombe, on en avait creus une nouvelle, de
deux mtres de profondeur, o l'on avait prpar un caveau en briques,
aux dimensions du cercueil. Mgr Lemonnier l'avait bnite en arrivant, et
c'est l que fut descendue la prcieuse dpouille.

Le soir, les planches enleves au cercueil, quelques fragments des
vtements et la palme, que la dvotion indiscrte des ouvriers avait
mise en lambeaux, furent rapports au Carmel, et la Soeur charge de
les ramasser sentit par deux fois un parfum de roses. Des parcelles des
vtements et du cercueil exhalrent ailleurs un parfum d'encens.

Une autre planche, dtache de la tte du cercueil et qui n'avait pu
tre retrouve le jour mme, fut galement, huit jours aprs, rapporte
au monastre. La Soeur tourire qui l'avait dcouverte, doutant un peu
de son authenticit, supplia Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus de la
manifester par un signe sensible. Elle fut exauce, car plusieurs
Soeurs, qui n'avaient point t averties, furent embaumes d'un
merveilleux parfum d'encens qui s'exhalait de cette planche et que l'une
d'elles sentit  une assez grande distance.

Mais le coeur si tendre de Soeur Thrse voulait encore consoler
ceux qui l'aiment en leur donnant une image saisissante de la plnitude
de vie dont elle jouit dans le Ciel.

Une des mes qu'elle a favorises en cette circonstance de ses clestes
communications, et qui est fort estime de prtres pieux et clairs, a
attest sous la foi du serment la vrit du rcit qu'on va lire.

Cette personne souhaitait vivement assister  l'exhumation et avait
projet de s'informer de l'poque o elle aurait lieu, mais elle la
croyait fort loigne encore. Le fait suivant s'est pass dans la nuit
mme qui suivit l'exhumation, du 6 au 7 septembre.

Dans sa vision, elle aperut d'abord une grande foule qu'elle prit  la
fois pour un cortge triomphal et un enterrement trs solennel. Puis,
dit-elle, je vis une jeune vierge resplendissante de lumire. Son
vtement de neige et d'or tincelait de toute part. Je ne distinguais
pas ses traits, tant ils taient imprgns de lumire. A demi couche,
elle se souleva, paraissant sortir d'un suaire lumineux. Avec une
candeur et un sourire d'enfant, elle m'entoura de ses bras et me donna
un baiser. A ce cleste contact il me sembla que j'tais dans un ocan
de puret et que je buvais  la source des joies ternelles. Je n'ai
point de mots pour exprimer l'intensit de vie qui manait de tout son
tre. Tout en elle disait sans parole, par un rayonnement inexprimable
de tendresse, comment en Dieu, foyer de l'amour infini, les bienheureux
aiment au Ciel...

Ignorant ce qui se passait  Lisieux, l'heureuse privilgie se
demandait quelle tait cette jeune vierge et pourquoi elle lui tait
apparue couche et sortant d'un suaire. Trois jours aprs, lisant dans
_La Croix_ le rcit de l'exhumation, elle eut aussitt la certitude que
c'tait Soeur Thrse qui tait venue l'avertir de l'vnement, et
elle partit immdiatement pour l'en remercier sur sa tombe.

Mais ce n'tait pas assez pour la Servante de Dieu d'avoir donn aux
siens cette preuve d'affection, de leur avoir dit comme l'ange 
Madeleine: Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celle qui est pleine
de vie?, elle voulut encore leur faire des promesses pour l'avenir.

Le 5 septembre, veille de l'exhumation, elle tait apparue  la
rvrende Mre Prieure d'un Carmel tranger, et, lui annonant que le
lendemain on ne retrouverait d'elle que des ossements, _ peine des
ossements_, elle lui avait fait pressentir les merveilles qu'elle doit
oprer dans la suite. La rvrende Mre les rsume ainsi: Ces ossements
bnis feront des miracles clatants et seront des armes puissantes
contre le dmon.

Quelques semaines plus tard, le rsultat de l'exhumation parvenait  la
connaissance d'un professeur de l'Universit de X., homme d'une grande
valeur intellectuelle, d'une minente pit et, de plus, trs favoris
par la Servante de Dieu de grces de tout genre, depuis plus de dix ans
qu'il la connat. Il s'attrista d'abord de ce que l'anglique vierge
avait t soumise  la loi commune, et comme il se laissait aller  ces
penses mlancoliques, il entendit une voix intrieure lui rpondre:

_C'tait la robe de mes jours de travail que J'ai dpose; j'attends la
robe du dimanche ternel: peu m'importe ce qui arrivera  l'autre._

Et alors, dit-il, j'eus une lumire qui me consola, je compris que
cette dissolution rpandra des atomes de son corps en tous lieux, de
faon que non seulement son me, mais encore quelque chose de son corps
pourra tre prsent et FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE.

Il me semble, en effet, que tout ce qui a rellement appartenu au corps
d'un saint est une relique, et s'il en est ainsi, non seulement ses os,
mais encore les molcules invisibles de matire peuvent porter en elles
la grce des reliques.

N'est-ce pas la rponse  ce dsir si potiquement exprim:

    Seigneur, sur tes autels, plus d'une frache rose
              Aime  briller,
    Elle se donne  toi... mais je rve autre chose:
              C'EST M'EFFEUILLER...

[Illustration]




TABLE DES MATIRES


                                                                   Pages.

LETTRES D'APPROBATION                                                  V

AU LECTEUR                                                         XXIII

PRFACE                                                              XXV

INTRODUCTION                                                      XXXIII


HISTOIRE D'UNE AME

Chapitre premier.

Les premires notes d'un cantique d'amour.--Le coeur d'une mre.--Souvenirs
de deux  quatre ans                                                   3

Chapitre II.

Mort de sa mre.--Les Buissonnets.--Amour paternel.--Premire
confession.--Les veilles d'hiver.--Vision prophtique                19

Chapitre III.

Le pensionnat.--Douloureuse sparation.--Maladie trange.--Un
visible sourire de la Reine du ciel                                   37

Chapitre IV.

Premire Communion.--Confirmation.--Lumires et tnbres.--Nouvelle
sparation.--Gracieuse dlivrance de ses peines
intrieures                                                           53

Chapitre V.

La grce de Nol.--Zle des mes.--Premire conqute.--Douce
intimit avec sa soeur Cline.--Elle obtient de son pre la permission
d'entrer au Carmel  quinze ans.--Refus du Suprieur.--Elle
en rfre  sa Grandeur Mgr Hugonin, vque de Bayeux                 73

Chapitre VI.

Voyage de Rome.--Audience de Sa Saintet Lon XIII.--Rponse
de Monseigneur l'Evque de Baveux.--Trois mois d'attente              93

Chapitre VII.

Entre de Thrse dans l'Arche bnie.--Premires preuves.--Les
fianailles divines.--De la neige.--Une grande douleur               115

Chapitre VIII.

Les Noces divines.--Une retraite de grces.--La dernire larme
d'une sainte.--Mort de son pre.--Comment Ntre-Seigneur
comble tous ses dsirs.--Une victime d'amour                         131

Chapitre IX.

L'Ascenseur divin.--Premire invitation aux joies ternelles.--La
nuit obscure.--La table des pcheurs.--Comment cet ange
de la terre comprend la charit fraternelle.--Une grande victoire.--Un
soldat dserteur                                                     151

Chapitre X.

Nouvelles lumires sur la charit.--Le petit pinceau: sa manire
de peindre dans les mes.--Une prire exauce.--Les miettes
qui tombent de la table des enfants.--Le bon Samaritain.--Dix
minutes plus prcieuses que mille ans des joies de la terre          177

Chapitre XI.

Deux frres prtres.--Ce qu'elle entend par ces paroles du livre
des Cantiques: Attirez-moi...--Sa confiance en Dieu.--Une
visite du ciel.--Elle trouve son repos dans l'amour.--Sublime
enfance.--Appel  toutes les petites mes                            199

Chapitre XII.

Le Calvaire.--L'essor vers le ciel                                   223


APPENDICE

Conseils et Souvenirs.--Prires                                      257

Acte d'offrande                                                      301

Conscration  la sainte Face                                        304

Prires                                                              305

Prire  l'Enfant-Jsus                                              305

Prire  la sainte Face                                              306

Prire inspire par une image reprsentant la Vnrable Jeanne d'Arc 306

Prire pour obtenir l'humilit                                       307


LETTRES

FRAGMENTS

Lettres de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus  sa soeur Cline           311

Lettres  la Rde Mre Agns de Jsus                                 337

Lettres  Soeur Marie du Sacr-Coeur                                   344

Lettres  Soeur Franoise-Thrse                                     351

Lettres  sa cousine Marie Gurin                                    356

Lettre  sa cousine Jeanne Gurin                                    359

Lettres  ses Frres spirituels                                      360


POSIES

Premire partie.

Mon chant d'aujourd'hui                                              371

Vivre d'amour                                                        393

Cantique  la Sainte Face                                            377

_Dirupisti, Domine, vincula mea!_                                    379

Jsus mon Bien-Aim, rappelle-toi!                                   380

Au Sacr-Coeur                                                        389

Le Cantique ternel chant des l'exil                                391

J'ai soif d'amour                                                    392

Mon ciel  moi                                                       394

Mon esprance                                                        396

Jeter des rieurs                                                     397

Mes dsirs prs du Tabernacle                                        398

Jsus seul                                                           400

La volire de l'Enfant-Jsus                                         402

Glose sur le Divin                                                   404

A l'Enfant-Jsus                                                     405

Ma Paix et ma Joie                                                   406

Mes Armes                                                            408

Un lis au milieu des pines                                          410

La rose effeuille                                                   411

L'abandon                                                            413

Deuxime partie.

La Rose divine ou le lait virginal de Marie                         415

La Reine du ciel  sa petite Marie                                   417

Pourquoi je t'aime,  Marie!                                         420

A saint Joseph                                                       426

A mon Ange gardien                                                   427

A mes petits Frres du ciel, les saints Innocents                    429

La mlodie de sainte Ccile                                          430

Cantique de sainte Agns                                             436

Au Vnrable Thophane Vnard                                        438


Troisime partie.

La Bergre de Domremy coutant ses voix                              441

Hymne de Jeanne d'Arc aprs ses victoires                            447

Prire de Jeanne d'Arc dans sa prison                                448

Les voix de Jeanne pendant son martyre                               449

Le jugement divin                                                    450

Le cantique du triomphe                                              451

Prire de la France  la Vnrable Jeanne d'Arc                      453

Cantique pour obtenir la canonisation de la Vnrable Jeanne d'Arc   454

Histoire d'une Bergre devenue reine                                 457

Le divin petit Mendiant de Nol                                      460

Les Anges  la crche                                                472

La fuite en Egypte                                                   482

Jsus  Bthanie                                                     485

Prire de l'enfant d'un saint                                        493

Ce que j'aimais                                                      496


PLUIE DE ROSES

_Quelques-unes des grces et gurisons attribues  l'intercession
de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus_                                     1*

_Le six Septembre 1910, au Cimetire de Lisieux_                     107*

[Illustration]




TABLE DES GRAVURES


Portrait de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus          II

Thrse enfant et sa mre                                             11

Maison o naquit Thrse. Alenon (Orne).--Eglise Notre-Dame
d'Alenon o Thrse fut baptise.--Les Buissonnets (Lisieux)         23

La Vierge de la chambre de Thrse                                    49

Le Pensionnat des Bndictines de Lisieux.--Thrse le jour de
sa Premire Communion.--Choeur des religieuses o Thrse
fit sa Premire Communion                                             63

Thrse  15 ans et son pre                                          83

Thrse aux pieds de Lon XIII                                       107

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus novice                                125

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus, sacristine                           141

Cellule de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus.--Le Prau du Carmel
de Lisieux                                                           165

Chapelle du Carme! de Lisieux.--Choeur des Carmlites                 189

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus dans le jardin du monastre           209

Vue gnrale du Carmel de Lisieux.--Clotre d'o l'on aperoit
l'infirmerie o mourut Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus                239

Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus aprs sa mort, d'aprs un tableau de
Cline                                                             255

Alle des marronniers dans le jardin du Carmel de Lisieux            280

Tombe de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus                              301

Thrse et Cline                                                    339

Portrait de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus d'aprs un tableau de
Cline                                                             368

La Sainte Face                                                       395

Intrieur de la Chapelle du Carmel de Lisieux                        396

La Vierge-Mre                                                       413

Oratoire o se trouve actuellement la Vierge de la chambre
de Thrse                                                          418

L'Enfant Jsus du Clotre                                            458

Fresque compose et peinte par Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus        476

Les armoiries de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus                      505

Exhumation de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus                         103*

[Illustration]




DITIONS TRANGRES


L'=Histoire d'une Ame= et les diverses publications sur la Servante de
Dieu, Thrse de l'Enfant-Jsus, sont traduites et dites en diverses
langues: =anglaise=, =espagnole=, =portugaise=, =italienne=, =allemande=,
=polonaise=, =flamande=, =hollandaise=, =japonaise=.

Des traductions en d'autres langues sont galement en prparation.

Pour avoir le Catalogue dtaill de ces diffrentes ditions trangres
s'adresser _au Carmel de Lisieux_ (Calvados) ou _ l'Imprimerie
Saint-Paul_, 36, boulevard de la Banque, Bar-le-Duc (Meuse).


NOTES:

[1] _Une boucle des cheveux de Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus et sa
premire petite dent enchsse dans un de ses bijoux._

[2] Publie seule  la premire dition.

[3] _Univers_, 11 juillet 1906.

[4] Mgr d'Aviau, le saint et illustre archevque de Bordeaux, fit aux
parents l'honneur de baptiser le petit Louis. Lisant dans l'avenir, il
leur dit: Rjouissez-vous, cet enfant est un prdestin.

[5] Chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.

[6] Devenue bientt aprs Soeur Marie-Dosithe, au Monastre de la
Visitation du Mans, elle y pratiqua constamment toutes les vertus
religieuses. De son propre aveu, jamais, dans toute sa vie, elle ne
commit de propos dlibr la faute la plus lgre. Dom Guranger, qui la
connaissait, la citait comme un modle de parfaite religieuse.

Mgr d'Outremont, de sainte mmoire, vint la visiter quelques jours avant
sa mort et lui dit cette parole qui la combla de joie: Ma fille, n'ayez
aucune crainte, _o l'arbre tombe, il demeure_: vous allez tomber sur le
Coeur de Jsus pour y demeurer ternellement. Ainsi encourage, elle
mourut dans d'admirables sentiments de confiance, le 24 fvrier 1877,
dans sa quarante-huitime anne.

[7] R. P. de Santanna.

[8] Cette vierge prcieuse, bien que sans aucune valeur artistique,
s'tait anime deux fois pour clairer et consoler, en de graves
circonstances, la mre de Thrse. Elle-mme reut, par cette statue
bnie, des grces signales, comme nous le verrons plus loin.

[9] Marci, III, 13.

[10] Exod., XXXIII, 18, 19.

[11] Rom., IX, 16.

[12] Ps. XXII, 1, 2, 3, 4.

[13] Ps. CII, 8.

[14] Cette vnre Mre avait fait profession au Carmel de Poitiers,
d'o elle fut envoye pour fonder celui de Lisieux en 1838.

Sa mmoire est reste en bndiction dans ces deux monastres; elle y
pratiqua constamment sous le regard de Dieu seul les vertus les plus
hroques, et couronna par une mort trs sainte une vie charge de
bonnes oeuvres, le 5 dcembre 1891. Elle tait ge de
quatre-vingt-six ans.

[15] Marie Gurin entra au Carmel de Lisieux, le 15 aot 1895, et
pronona ses voeux sous le nom de _Soeur Marie de l'Eucharistie_.

Elle se fit remarquer par son grand esprit de pauvret et sa patience au
milieu de longues souffrances. _Je ne sais pas si j'ai bien souffert,_
dira-t-elle pendant sa dernire maladie, _mais il me semble que_ THRSE
_me communique ses sentiments et que j'ai son mme abandon_. _Oh! si je
pouvais comme elle mourir d'amour! Ce ne serait pas tonnant, puisque je
fais partie de la lgion des petites victimes qu'elle a demandes au bon
Dieu. Ma Mre, pendant mon agonie, si vous voyez que la souffrance
m'empche de faire des actes d'amour, je vous en conjure, rappelez-moi
mon dsir. Je veux mourir en disant  Jsus que je l'aime._

Ce dsir fut ralis. La Mre Prieure, dans une lettre circulaire
adresse  tous les Carmels, raconte ainsi ses derniers moments:

On respirait vraiment, dans sa cellule, une autre atmosphre que celle
d'ici-bas. Une de nos soeurs y apporta LA VIERGE DE THRSE. Le
regard dj si beau de la petite Marie s'illumina d'un reflet cleste.
_Que je l'aime!_ dit-elle en lui tendant les bras. _Oh! qu'elle est
belle!_

Le moment suprme approchait, et les lans de notre douce mourante
devenaient toujours plus expressifs et plus embrass: _Je ne crains pas
de mourir! oh! quelle paix!... Il ne faut pas avoir peur de la
souffrance... Il donne toujours la force... Oh! que je voudrais bien
mourir d'amour!... d'amour pour le bon Dieu..._ MON JSUS, JE VOUS
AIME! Et l'me de notre anglique soeur, quittant son enveloppe
fragile, s'exhala dans cet acte d'amour...

C'tait le 14 avril 1905. Elle avait 34 ans.

[16] Joan., XI, 4.

[17] Du haut du ciel, Thrse sut lui rendre ses soins maternels.
Pendant sa dernire maladie, elle la protgea visiblement. Un matin, on
la trouva paisible et radieuse: _Je souffrais beaucoup,_ dit-elle,
_mais ma petite Thrse m'a veille avec tendresse. Toute la nuit je
l'ai sentie prs de mon lit. A plusieurs reprises, elle m'a caresse, ce
qui m'a donn un courage extraordinaire._ Mme Gurin avait vcu et
mourut comme une sainte,  l'ge de 52 ans. Elle rptait, le sourire
sur les lvres: _Que je suis contente de mourir! C'est si bon d'aller
voir le bon Dieu! Mon Jsus, je vous aime. Je vous offre ma vie pour les
prtres, comme ma petite Thrse de l'Enfant-Jsus._ C'tait le 13
fvrier 1900.

M. Gurin, aprs avoir pendant bien des annes employ sa plume  la
dfense de l'Eglise et sa fortune au soutien des bonnes oeuvres,
mourut saintement, tertiaire du Carmel, le 28 septembre 1909, dans sa
69e anne.

[18] Cant., II, 11.

[19] Sap., IV, 12.

[20] Eccles., I, 2.

[21] _Imit._, l. I, ch. I, 3.

[22] Cant., II, 1.

[23] Galat., II, 20.

[24] _Imit._, l. III, c. XXVI, 3.

[25] Ps. LIV, 6.

[26] Luc, VII, 47.

[27] Luc, V, 32.

[28] Sap., IV, 11.

[29] Sap., V, 10.

[30] Elle entra au Carmel de Lisieux le 15 octobre 1886, et prit le nom
de _Soeur Marie du Sacr-Coeur_.

[31] Luc, V, 5.

[32] Joan., IV, 7.

[33] Ezech., XVI, 8, 9, 13.

[34] _Imit_., l. III, c. XLIII, 4.

[35] Cant., VIII, 1.

[36] Luc, XIX, 26.

[37] Luc, X, 21.

[38] Cant., II, 3.

[39] Matt., XVIII, 6.

[40] _Imit._, l. III, c. V, 4.

[41] _Imit._, l. III, c. XXIV, 2.

[42] Is., LXV, 15.

[43] Apoc., II, 17.

[44] I Cor., IV, 5.

[45] Matt., V, 13.

[46] Tit., I, 15.

[47] Cant., VII, 1.

[48] Office de sainte Ccile.

[49] Luc, XII, 32.

[50] _Id._, XXII, 29.

[51] Luc, XXIV, 26.

[52] Matt., XX, 22.

[53] Ps. CIII, 33.

[54] Ancien missionnaire de la Compagnie de Jsus au Canada.

[55] Joan., XVIII, 36.

[56] _Imit._, l. I, c. II, 3.

[57] Is., LIII, 3.

[58] Pour honorer Jsus, le divin Roi dont sa _petite reine_ allait
devenir la fiance, M. Martin avait voulu que, ce jour-l, elle ft
vtue d'une robe de velours blanc, garnie de cygne et de point
d'Alenon. Ses grandes boucles de cheveux blonds flottaient sur ses
paules et des lis composaient sa parure virginale.

[59] Lonie tant entre aux Clarisses, ordre trop austre pour sa sant
dlicate, dut revenir chez son pre. Plus tard elle fut reue  la
Visitation de Caen, o elle pronona ses voeux sous le nom de _Soeur
Franoise-Thrse_.

[60] Sap., III, 6.

[61] Elle fut charge jusqu' sa mort d'orner cette statue de
l'Enfant-Jsus.

[62] Ps. LXXXIX, 15.

[63] Ps. CII, 14.

[64] Philip., IV, 7.

[65] Corridor.

[66] Is., LII, 11.

[67] Ce dsir, Thrse le gardait dans son coeur depuis son enfance.
Voici ce qu'elle nous confia plus tard:

J'avais dix ans le jour o mon pre apprit  Cline qu'il allait lui
faire donner des leons de peinture, j'tais l et j'enviais son
bonheur. Papa me dit: Et toi, ma petite reine, cela te ferait-il
plaisir aussi d'apprendre le dessin? J'allais rpondre un oui bien
joyeux, quand Marie fit remarquer que je n'avais pas les mmes
dispositions que Cline. Elle eut vite gain de cause: et moi, pensant
que c'tait l une bonne occasion d'offrir un grand sacrifice  Jsus,
je gardai le silence. Je dsirais avec tant d'ardeur apprendre le dessin
que je me demande encore aujourd'hui comment j'eus la force de me
taire.

[68] Eccles., II, 11.

[69] Ce fut le 14 septembre 1894. _Cline_ devint _Sr Genevive de
Sainte-Thrse_.

[70] Luc, XVII, 21.

[71] _Notre-Seigneur_  la B** Marguerite-Marie.

[72] Cant., VIII, 7.

[73] Ps., CXII, 1.

[74] Luc, XV, 31.

[75] Ps. XXXV, 5.

[76] I Reg., XVI, 7.

[77] Tob., XII, 7.

[78] Is., III, 10.

[79] Prov., IX, 4.

[80] Is., LXVI, 13.

[81] Ps. LXX, 18.

[82] Elle exerait la charge de matresse des novices, sans en porter le
titre.

[83] Ps. CXVIII, 141, 100, 105, 106.

[84] Luc, I, 49.

[85] Joan., I, 5.

[86] Luc, XVIII, 13.

[87] Ps. XCI, 4.

[88] Ps. CXLIII, 1, 2.

[89] Ps. CXXXII, 1.

[90] Matt., XXII, 39.

[91] _Id._, VII, 21.

[92] Joan., XIII, 34.

[93] _Id._, XV, 13.

[94] Luc, XI, 33.

[95] Joan., XV, 12.

[96] I Cor., IV, 3, 4.

[97] Luc, VI, 37.

[98] Matt., V, 43, 44.

[99] Luc, VI, 32.

[100] _Id._, VI, 30.

[101] Matt., XI, 30.

[102] Matt., V, 40.

[103] _Ibid._, 41.

[104] _Ibid._, 42.

[105] Luc, VI, 34, 35.

[106] _Imit._, l. III, c. XLIV, 1.

[107] Prov., I, 17.

[108] _Id._, X, 12.

[109] Ps. CXVIII, 32.

[110] Rom., VIII, 15.

[111] Exod., IX, 14.

[112] Ps. XXXIII, 5.

[113] Ps. CXI, 4.

[114] Prov., XVIII, 19.

[115] Joan., X, 12.

[116] II Reg., XVI, 10.

[117] Marci, VII, 28.

[118] Luc, XIV, 12, 13, 14.

[119] II Cor., IX, 7.

[120] Matt., XXV, 40.

[121] Sa soeur Pauline.

[122] Cant., I, 3.

[123] Joan., XVII.

[124] Luc, XV, 31.

[125] Joan., VI, 44.

[126] Luc, X, 41.

[127] Ps. XLIX, 9, 10, 11, 12, 13, 14.

[128] Joan., IV, 7.

[129] Luc, II, 19.

[130] Tob., XII, 7.

[131] La Vnrable Mre Anne de Jsus, dans le monde Anne de Lobera,
naquit en Espagne en 1545. Elle entra dans l'Ordre du Carmel, au premier
monastre de Saint-Joseph d'Avila, en 1570, et devint bientt la
conseillre et la coadjutrice de sainte Thrse qui la nommait _sa
fille et sa couronne_. Saint Jean de la Croix, son directeur spirituel
pendant quatorze ans, se plaisait  l'appeler _un sraphin incarn_ et
l'on faisait une telle estime de sa sagesse et de sa saintet, que les
savants la consultaient dans leurs doutes et recevaient ses rponses
comme des oracles. Fidle hritire de l'esprit de sainte Thrse, elle
avait reu du Ciel la mission de conserver  la Rforme du Carmel sa
perfection primitive. Aprs avoir fond trois monastres de cette
rforme en Espagne, elle l'implanta en France, puis en Belgique, o,
dj clbre par les dons surnaturels les plus levs, particulirement
celui de la contemplation, elle mourut en odeur de saintet au Couvent
des carmlites de Bruxelles, le--mars 1621.

Le 3 mai 1878, Sa Saintet le Pape Lon XIII signa l'introduction de la
cause de batification de cette grande servante de Dieu.

[132] Matt., VIII, 26.

[133] Saint Jean de la Croix.

[134] I Cor., XII, 31.

[135] Saint Jean de la Croix.

[136] Luc, XVI, 9.

[137] _Ibid._, 8.

[138] Saint Jean de la Croix.

[139] Is., XXXVIII, 14.

[140] Matt., IX, 13.

[141] Dom Guranger.

[142] C'tait la Rvrende Mre Marie de Gonzague. Elle avait reconnu en
sa novice une me extraordinaire, dj sainte, et capable de devenir
plus tard une Prieure d'lite. C'est pourquoi elle lui donna cette
ducation religieuse si virile dont Thrse profita si bien et dont elle
se montra si filialement reconnaissante, comme elle le dit dans
l'_Histoire de son me_. Ce fut entre ses mains que soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus rendit le dernier soupir, _heureuse_, disait-elle, _de
n'avoir pas,  ce moment, pour Suprieure sa petite Mre, afin de
pouvoir exercer davantage son esprit de foi en l'autorit_.

Mre Marie de Gonzague mourut le 17 dcembre 1904, assiste de la
Rvrende Mre Agns de Jsus, alors Prieure. Elle tait ge de 71 ans.

[143] Job, xiii, 15.

[144] Joan., iii, 34.

[145] Cant., II, 9.

[146] Apoc., x, 6.

[147] Prov., XIX, 11.

[148] Matt., XXV, 40.

[149] Sap., vi, 7.

[150] Ps. lxxv, 9.

[151] Ps. xvii, 5.

[152] Ps. xxii, 4.

[153] Matt., XX, 23.

[154] Ps. LXVII, 29.

[155] Prov., I, 4.

[156] Judith, XV, 11.

[157] Eccl., XI, 12, 13, 22, 23, 24.

[158] Jerem., X, 23.

[159] Ps. XCIII, 18.

[160] Imitation, l. XVI, 4.

[161] Joan., XIV, 2.

[162] Ps. CXL, 5.

[163] Cant., I, 2.

[164] Esdras, IIe, iv, 17.

[165] Matt., xxv, 36.

[166] Prov., xvi, 32.

[167] Luc, II, 50.

[168] _Ibid._, 33.

[169] J'ai inclin mon coeur  l'observation de vos prceptes,  cause
de la rcompense, Ps. CXVIII, 12.

[170] Ephes., VI, 17.

[171] Cant., V, 7; III, 4.

[172] Saint Jean de la Croix.

[173] Ephes., VI, 17.

[174] Joan., III, 8.

[175] Luc, XXII, 32.

[176] Gen., II, 17.

[177] Apoc., XXII, 12.

[178] Ps. LXXXIX, 4.

[179] Cant., IV, 6.

[180] Cant., V, 2.

[181] Is., LIII, 3.

[182] Ps. CXXXVI, 4.

[183] Joan., XV, 16.

[184] Matt., X, 34.

[185] Ps. CXLIII, 1, 2.

[186] Joan., XII, 26.

[187] Matt., XI, 29.

[188] Joan., XIII, 15, 16, 17.

[189] Joan., XIII, 8.

[190] Matt., III, 10.

[191] Matt., V, 48.

[192] Apoc., XI, 4.

[193] S. Jean de la Croix.

[194] Mme Swetchine.

[195] Exod., IV, 25.

[196] I Cor., VII, 31.

[197] Ps. CXXXVI, 2.

[198] _Ibid._, I, 4.

[199] Is., LXIV, 4.

[200] Vronique signifie _vrai portrait_. Il est bien remarquable que
Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus ait appel ainsi sa soeur Cline,
qui devait plus tard, sous son inspiration, reproduire si fidlement le
_vrai portrait_ de NOTRE-SEIGNEUR JSUS-CHRIST, d'aprs le Saint Suaire
de Turin.

Il est bien remarquable encore, que ce fut _aussitt_ aprs la mort de
Thrse que cette prcieuse relique sortit du mystre: l'heure tait
venue o les secrets renferms dans ses plis allaient tre rvls au
monde. Lorsque se fit l'ostension solennelle de 1898, personne n'avait
vu le Saint Linceul depuis 30 ans. C'est alors que fut explique, par le
clich _positif_ de la photographie, la mystrieuse empreinte _ngative_
du corps de Jsus qui, jusque-l, avait dconcert les savants mmes, et
qu'apparut la majestueuse _Figure du Christ_; mais les contours taient
indcis, les traits effacs, et il devenait ncessaire de la retracer
avec plus de nettet et de prcision pour la prsenter  la pit des
fidles.

On sait quel accueil mu lui fit Notre Saint-Pre le Pape PIE X, et les
indulgences nombreuses qu'il attacha  cette sainte Effigie, manifestant
hautement le dsir _qu'elle et sa place dans toutes les familles
chrtiennes_.

Une indulgence de 300 jours, _toties quoties_, fut accorde, dans le
mme temps,  une prire  la Sainte Face compose par Soeur Thrse
de l'Enfant-Jsus, et qui est dsormais insparable de l'image peinte
par sa soeur.--On trouvera cette image, p. 378.

[201] Joan., XI, 16.

[202] Is., LXIII, 3.

[203] Is., LXIII, 5.

[204] _Ibid._, LIII, 3.

[205] Cant., V, 2.

[206] Is., LIII, 4.

[207] C'tait la veille de la crmonie de sa Prise de Voile.

[208] Joan., IV, 35.

[209] Matt., IX, 37, 38.

[210] S. Jean de la Croix.

[211] Luc, XIX. 5.

[212] Joan., I, 38.

[213] Luc, IX, 58.

[214] Cant. I.

[215] Malach., IV, 2.

[216] Cant., III, 2, 3, 4.

[217] Luc, XIX, 48.

[218] Matt., XXVI, 65.

[219] _Ibid._, XXV, 34, 35, 36.

[220] _Imit._, l. I, c. II, 3.

[221] _Ibid._, l. II, c. XI, 4.

[222] _Ibid._, l. III, c. XLIX, 7.

[223] Ps. CXXVI, 1.

[224] S. Jean de la Croix.

[225] Luc, XV, 31.

[226] Cant., I, 6.

[227] Cant., VII, 1.

[228] Off. de sainte Ccile.

[229] Luc, II, 14.

[230] Sap., IV, 1.

[231] Joan., XXI, 5.

[232] Luc, V, 5.

[233] Cant., VI, 10, 11.

[234] Cant., VI, 12.

[235] Joan., XIV, 23.

[236] _Ibid._, XVII, 18.

[237] _Ibid._, XIV, 6.

[238] _Ibid._, XVIII, 38.

[239] Cant., I, 12.

[240] Luc, XXII, 28, 29.

[241] Marci, XIV, 3.

[242] Joan., XII, 3.

[243] Matt., XXVI, 46.

[244] Joan., VIII, 10.

[245] Eccli., XXXIV, 20.

[246] Apoc., XXI, 4.

[247] Is., LIII, 3.

[248] Luc, XVI, 11.

[249] _Ibid._, XXII, 42.

[250] Imit., l. II, c. XI, 4.

[251] Presque toutes les lettres adresses par Soeur Thrse de
l'Enfant-Jsus  sa soeur Lonie, ont t perdues. On n'a retrouv que
celles-ci.

[252] Hebr., XIII, 14.

[253] Is., XLIX, 15.

[254] Cant., IV, 9.

[255] II Cor., XI, 5.

[256] Saint Augustin.

[257] Marci, X, 30.

[258] Matt., XXVI, 39.

[259] Joan., XIV, 2.

[260] Ps. CII, 8, 13, 14.

[261] Matt., XIX, 14.

[262] Luc, XII, 34.

[263] Zach., XIII, 6.

[264] Luc, XV, 22.

[265] Ce billet fut tir par SOEUR THRSE DE L'ENFANT-JSUS, et,
trois mois aprs, le divin Matre lui faisait entendre son premier
appel.

[266] _Diamant_ _perle fine_, surnoms donns aux deux anes.

[267] _D'aprs une peinture de soeur Thrse de l'Enfant-Jsus_.

[268] Joan., xv, 5.

[269] En 1910, Mme Debossu a crit plusieurs fois que la gurison se
maintenait parfaitement.

[270] Devenu prtre M. l'abb A. est actuellement vicaire dans une
paroisse importante et suffit sans fatigue a un travail laborieux.

[271] Les grces suivantes s'expliquent facilement lorsqu'on sait que
l'dition espagnole de la Vie complte de la servante de Dieu n'tait
pas encore parue.

[272] On ne peut livrer  la publicit les rvlations arraches aux
dmons dans les exorcismes  propos de la Servante de Dieu; mais les
observations faites sur ce sujet permettent de croire que sa puissance
sur les esprits de tnbres leur est grandement redoutable.

[273] Le Carmel de Gallipoli se trouvait  ce moment dans la plus
extrme dtresse. La Mre Prieure avait eu l'inspiration de faire un
triduum en l'honneur de la Sainte Trinit, prenant pour mdiatrice Sr
Thrse de l'Enfant-Jsus, dont la vie avait t lue en communaut
quelques mois auparavant.

Le triduum se terminait prcisment ce 16 janvier.

[274] La Mre Prieure se nomme Sr Marie du Mont-Carmel, ou Carmela.

[275] En janvier 1911, Mr F. F. a fait savoir que sa gurison se
maintenait.

[276] Corps fibreux volumineux de l'utrus. Ce fibrome, par son volume,
faisait obstacle  toutes les fonctions de l'organisme. (_Extrait du
certificat du docteur X._)

[277] M. Fernand Richard, jeune pote chrtien, mort comme un prdestin
en 1911. Un de ses derniers chants a t consacr  Sr Thrse.

[278] Il est vrai que cette palme tait strilise; mais les semblables,
aux feuilles trs minces, que l'on avait en 1897  la sacristie du
Carmel, devaient tre prserves avec soin de l'humidit et essuyes en
temps pluvieux; sans quoi elles jaunissaient et se remplissaient de
points de moisissure; finalement on dut les brler.

[279] L'un de ces ouvriers est le menuisier qui a fait les cercueils. En
reconnaissance de la faveur qu'ils avaient reue, ils apportrent au
Carmel, le 30 septembre, pour tre dpose dans la cellule de la
Servante de Dieu, une trs belle couronne de violettes blanches
artificielles.






End of the Project Gutenberg EBook of Soeur Thrse de l'Enfant-Jsus et de
la Sainte Face, by Sainte Thrse de Lisieux

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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