The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Madame la Duchesse de Tourzel, by 
Louise Elisabeth de Croy d'Havr Duchesse de Tourzel

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires de Madame la Duchesse de Tourzel
       Gouvernante des enfants de France pendant les annes 1789  1795

Author: Louise Elisabeth de Croy d'Havr Duchesse de Tourzel

Editor: Franois-Joseph Des Cars

Release Date: January 11, 2011 [EBook #34918]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUCHESSE DE TOURZEL ***




Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)







    Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
    le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
    conserve et n'a pas t harmonise.




    THE FRENCH REVOLUTION
    RESEARCH COLLECTION

    LES ARCHIVES DE LA
    REVOLUTION FRANAISE

    PERGAMON PRESS
    Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK




    MMOIRES

    DE MADAME

    LA DUCHESSE DE TOURZEL




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de
traduction et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mai 1883.


    PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




    MMOIRES

    DE MADAME

    LA DUCHESSE DE TOURZEL

    GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE

    PENDANT LES ANNES

    1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795

    PUBLIS PAR

    LE DUC DES CARS

    _Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine_

    TOME SECOND


    PARIS

    E. PLON ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS 10, RUE GARANCIRE

    1883

    _Tous droits rservs_




    MMOIRES

    DE

    MADAME LA DUCHESSE DE TOURZEL




CHAPITRE XIV

ANNE 1791

ASSEMBLE LGISLATIVE

  Discussion sur la formule de prestation du serment et sur la
    manire de recevoir le Roi.--Arrive et discours de ce prince
     l'Assemble.--Continuation des troubles et commencement de
    ceux de la Vende.--Demande du Roi aux commandants de la
    marine de ne pas abandonner leurs postes.--Mme demande aux
    officiers de la part de M. du Portail, ministre de la
    guerre.--Proclamation de M. de Lessart, ministre de
    l'intrieur, pour engager les migrs  rentrer en
    France.--Lettre crite par le Roi aux ministres trangers
    pour notifier aux puissances l'acceptation de la
    Constitution, et leur rponse  cette
    notification.--Changement dans le ministre.--Troubles
    d'Avignon.


L'Assemble ouvrit ses sances par une discussion sur la manire de
prter le serment exig des dputs. On convint d'un commun accord
que le serment serait prt sur la Constitution, devenue l'vangile
des Franais; qu'on irait la chercher en grande pompe dans les
Archives nationales; qu'elle serait apporte par six vieillards, et
que dans le moment o elle entrerait dans la salle, chacun se
lverait et resterait debout, la tte dcouverte. On avait propos,
pour lui faire encore plus d'honneur, de la recevoir au bruit du
canon, mais on se borna  la rception propose d'abord. Elle fut
reue aux cris de: _Vive la Constitution!_ et le serment fut prt
par chaque dput, la main leve sur ce livre sacr. Cette
Constitution, si solennellement jure et dont la dure devait tre
si courte, fut reporte avec la mme solennit dans les Archives
nationales.

On dlibra ensuite sur la manire de recevoir le Roi, lorsqu'il
viendrait  l'Assemble, s'il ne serait pas  propos de supprimer,
en lui parlant, le titre de Majest, et de se borner  celui de Roi
des Franais; et l'on se permit  ce sujet des rflexions peu
respectueuses pour l'autorit royale. On finit cependant par
conserver le titre usit, en rapportant le dcret qui avait dj t
prononc, vu le mauvais effet qu'il produisait dans le public, en
dclarant toutefois que toute la supriorit serait reconnue
appartenir  l'Assemble, et que le fauteuil du Roi serait  la
droite de celui du prsident et lui serait parfaitement conforme. On
convint ensuite que l'on ne se lverait que pour le moment de
l'arrive du Roi, et que l'on ne se dcouvrirait que lorsqu'il se
serait dcouvert lui-mme.

On fut promptement  mme d'observer ce crmonial. Le Roi arriva 
l'Assemble, et reprsenta la ncessit de donner  l'administration
toute la force et l'autorit ncessaires pour maintenir la paix dans
le royaume; de s'occuper srieusement des finances et des moyens
d'assurer la rpartition et le recouvrement de l'impt, pour
procurer la libration de l'tat et le soulagement du peuple. Il fit
sentir la ncessit de simplifier les procdures, de s'occuper de
l'ducation publique, d'encourager le commerce et l'industrie, de
protger la libert de croyance de chacun et les proprits, afin
d'ter par l tout prtexte de quitter un pays o les lois seraient
mises en vigueur, et dans lequel on saurait respecter les lois et
les proprits.

Il promit, de son ct, de ne rien ngliger pour le rtablissement
de la discipline militaire et de la marine, si ncessaire pour
protger le commerce et les colonies; il ajouta que les mesures
qu'il avait prises pour entretenir la paix et l'harmonie entre les
puissances trangres lui donnaient tout lieu d'esprer que sa
tranquillit ne serait pas trouble.

M. Pastoret, prsident de l'Assemble, rpondit  ce discours par un
loge pompeux de la Constitution, qui, loin d'branler la puissance
royale, lui donnait des bases plus solides et rendait le Roi le plus
grand monarque de l'univers, et il l'assura que son union avec
l'Assemble pour la pleine et entire excution de la Constitution
remplissait le voeu des Franais, dont les bndictions en seraient
le fruit.

L'acceptation de la Constitution ne ramena pas la paix en France, et
il y eut mme peu de temps aprs un commencement de troubles dans la
Vende, au sujet des perscutions religieuses. On y envoya des
commissaires, entre autres Goupilleau de Fontenay, qui, connaissant
bien le pays, engagea l'Assemble  prendre des moyens de douceur
vis--vis d'un peuple qui ne demandait que la libert de sa
croyance, en se chargeant des frais de son culte, lequel peuple
tait d'ailleurs simple, soumis aux lois, et d'un naturel docile.

M. Thevenard, ministre de la marine, ayant donn sa dmission, fut
remplac par M. Bertrand. Le profond attachement de ce dernier pour
le Roi, et un caractre bien prononc, taient des motifs suffisants
pour lui attirer la haine d'une Assemble dont il ne voulait pas
tre le vil flatteur. Aussi encourut-il promptement sa disgrce,
malgr son extrme attention  viter tout ce qui pouvait blesser
l'orgueil de ses membres, et  faire excuter ponctuellement tous
les articles de la Constitution.

Par le conseil de ce ministre, le Roi crivit de sa main aux
commandants de la marine une lettre, contre-signe Bertrand, pour
les engager, par les motifs les plus sacrs,  ne pas abandonner
leur poste, et  sentir ce qu'ils devaient  leur pays et  leur roi
dans les circonstances difficiles o l'on se trouvait. Mais, pour
que leur prsence ft utile, il et fallu supprimer cet esprit
d'insubordination soutenu par l'Assemble, qui mettait les
officiers dans l'impossibilit de se faire obir, et par consquent
d'oprer aucun bien.

M. du Portail voulut imiter la conduite de M. Bertrand vis--vis des
officiers de l'arme de terre, malgr le peu de confiance qu'il
pouvait inspirer, ce ministre tant regard comme le moteur de
l'insurrection, par sa demande d'admission des soldats dans tous les
clubs du royaume.

M. de Lessart fit aussi, de son ct, une proclamation pour engager
les migrs  rentrer en France, les assurant que le Roi ne
regarderait comme de vritables amis que ceux qui reviendraient dans
leur pays, o leur prsence tait si ncessaire, leur reprsentant,
de plus, que si leur attachement pour sa personne les avait fait
hsiter de prter un serment qu'ils considraient comme incompatible
avec leurs devoirs, la conduite de Sa Majest leur tait tout
prtexte de s'y refuser.

Mais la conduite de l'Assemble n'tait rien moins que propre 
appuyer la demande du Roi, et  persuader les migrs de l'utilit
de leur retour. Aussi cette proclamation fut-elle loin de produire
l'effet qu'en avait espr M. de Lessart.

L'Assemble profita d'une erreur qui avait retard la mise en
libert de quatre soldats accuss d'insubordination, pour dclamer
contre les ministres. Une ptition de sclrats dtenus dans les
prisons donna occasion aux injures les plus violentes contre leurs
personnes. On voulut qu'ils se prsentassent continuellement  la
barre pour rendre compte de leur conduite, et tout annona, ds le
commencement de la sance, l'impossibilit o ils se trouveraient
d'exercer les fonctions de leur ministre. Le but de l'Assemble
tait d'en dgoter les vritables serviteurs du Roi, en leur tant
tout moyen de le servir, et de forcer ce prince  les remplacer par
leurs amis et leurs cratures.

M. de Montmorin, ne pouvant plus soutenir la manire imprieuse dont
l'Assemble traitait les ministres, et les insultes journalires
qu'elle leur faisait prouver, demanda et obtint sa dmission. M. de
Lessart, ministre de l'intrieur, fut charg du portefeuille, en
attendant la nomination de son successeur. Le Roi en fit part 
l'Assemble, ainsi que de la nomination de MM. Geoffroy, de Bonnaire
de Forges, Boucaut, Gilbert des Mollires et Desjobert pour
commissaires de la trsorerie.

M. Tarb les avait indiqus  Sa Majest, qui les avait accepts
sans balancer. Ce ministre tait sincrement attach au Roi; j'eus
occasion de le voir, et il me parla de ce prince de la manire la
plus touchante. Il tait persuad de la ncessit de faire respecter
son autorit, sans compromettre sa personne, et, pour y parvenir, de
n'accorder des places qu' des gens instruits et capables de les
bien remplir, de manire que le public pt faire la diffrence des
choix du Roi avec ceux de l'Assemble. Mais la perscution que
cette dernire faisait souffrir  ceux qui ne partageaient pas son
dlire rendit souvent inutile cette sage prcaution.

Le Roi fit galement annoncer  l'Assemble le choix qu'il avait
fait de MM. de Brissac d'Hervilly et de Pont-l'Abb pour commander
sa garde constitutionnelle: le premier pour la commander en chef, le
second pour tre  la tte de la cavalerie, et le troisime  celle
de l'infanterie. La conduite franche, loyale et pleine d'honneur du
duc de Brissac lui avait acquis l'estime gnrale, et ceux qui ne
partageaient pas ses opinions ne pouvaient s'empcher de le
respecter. Les deux autres taient d'excellents officiers, et dont
la rputation ne laissait rien  dsirer; aussi ces choix furent-ils
gnralement approuvs. J'ai peu connu M. de Pont-l'Abb, mais
beaucoup M. d'Hervilly, dont le dvouement au Roi tait sans bornes,
et duquel j'aurai occasion de parler dans la suite de ces mmoires.

Quoique M. de Montmorin et quitt le ministre, il fut charg par
le Roi de donner communication  l'Assemble de la notification
qu'il avait donne aux puissances de l'Europe de son acceptation de
la Constitution, et de la rponse de chacune d'elles. Elle tait
dans le mme sens que toutes les lettres que l'on avait fait crire
au Roi depuis son retour de Varennes, et ses ministres dans les
cours trangres taient chargs d'insister auprs des puissances
sur la ncessit o avait t le Roi d'accepter une Constitution
pour laquelle le voeu du peuple tait si fortement prononc; que le
Roi, qui n'avait en vue que le bonheur de ses sujets, serait au
comble de ses voeux, si les restrictions mises  son autorit
remplissaient le but que l'Assemble s'tait propos; que les
imperfections que l'on pouvait remarquer dans la Constitution
avaient t prvues; et qu'il y avait tout lieu d'esprer qu'elles
pourraient tre rpares sans livrer la France  de nouvelles
secousses.

Le roi d'Espagne rpondit qu'il tait loin de vouloir troubler le
repos de la France, mais qu'il ne pouvait croire  la libre
accession du Roi son cousin  la Constitution, tant qu'il ne le
verrait pas loign de Paris et des personnes souponnes de lui
faire violence.

Le roi de Sude dclara avec sa franchise ordinaire que le roi de
France n'tant pas libre, il ne pouvait reconnatre aucune mission
de la part de la France.

Les autres puissances ne parlrent que de leur dsir de voir
le bonheur du Roi tre le fruit de tous les sacrifices qu'il
faisait  celui de la France; mais, comme elles ne parlaient que
trs-succinctement de la nation, elles furent loin de satisfaire
l'Assemble, encore plus enivre de sa puissance que celle qui
l'avait prcde.

M. de Montmorin l'assura qu'elle n'avait rien  craindre des
puissances trangres, et que c'tait au Roi qu'on devait la
tranquillit de la France; mais que pour la maintenir il fallait
mettre les lois en vigueur, et faire cesser l'abus des crits
incendiaires qui y mettaient un obstacle journalier.

Goupilleau et Audrein se plaignirent de ce que M. de Montmorin ne
rendit pas compte de l'tat de la ngociation avec la Suisse pour
faire participer les dserteurs de Chteauvieux  l'amnistie
accorde aux dserteurs franais. Quoiqu'il ait quitt le
ministre, s'cria un des membres de l'Assemble, il n'en est pas
moins responsable. Il ne faut pas que la responsabilit des
ministres soit un vain pouvantail. Et cette rflexion fut
applaudie du plus grand nombre des membres de l'Assemble.

Depuis un mois qu'elle avait ouvert ses sances, il y en avait eu
bien peu qui n'eussent t de nature  affliger le coeur du Roi et 
lui dmontrer l'impossibilit d'en esprer aucun bien. Sa conduite
lors des massacres d'Avignon suffisait seule pour en ter tout
espoir.

La ville d'Arles, menace par les brigands qui dsolaient le comtat
d'Avignon, prit le parti de la rsistance. Elle dclara 
l'Assemble sa rsolution de se dfendre plutt que d'tre victime
de la rage de ces forcens. Les nouveaux troubles d'Avignon
pouvaient lgitimer cette rsistance, mme aux yeux de l'Assemble.

Les brigands, ayant  leur tte Antonelle, non contents de leurs
premiers excs, voulurent encore s'approprier les dpouilles des
monastres et des glises d'Avignon. Ils en pillrent les objets
prcieux et les vendirent  des juifs, brisrent les cloches, et
finirent par s'emparer de l'argent qui tait au mont-de-pit. La
sortie de la ville de tant d'objets prcieux occasionna de grands
murmures. Lcuyer, un des chefs de ces bandits, pensa qu'ils en
pouvaient profiter pour exciter un mouvement, qu'ils attribueraient
aux personnes opposes  la runion du Comtat  la France. Ils
parviendraient par ce moyen  se dbarrasser de leurs ennemis et 
viter de rendre compte des effets prcieux dont ils s'taient
empars. Mais, tromp dans son attente, il devint lui-mme victime
de sa perfidie.

Un grand nombre de mcontents, auxquels s'tait jointe une troupe de
femmes, se rassembla dans l'glise des Cordeliers et somma Lcuyer
et ses complices de s'y rendre sur-le-champ. Lcuyer n'osa s'y
refuser. Press par cette assemble de rendre compte des effets dont
il s'tait empar, la frayeur s'empara de lui; il perdit la tte et
voulut s'enfuir. Il excita par l la fureur des meneurs de cette
assemble, qui se jetrent sur lui et le mirent en pices.

Les brigands de Savians, pour venger sa mort, massacrrent
quatre-vingt-dix habitants d'Avignon qu'ils retenaient prisonniers
depuis le 21 aot. Des familles entires subirent le mme sort dans
leur maison, et chaque heure annonait de nouveaux malheurs. L'abb
Mulot et M. Lescne des Maisons furent dnoncs pour s'tre opposs
 de pareilles horreurs et avoir requis, quoique inutilement, de M.
de Ferrire les soldats qu'il avait  sa disposition. Ce dernier
n'eut pas honte de protger ces brigands et de leur laisser
commettre tranquillement des crimes qui font frmir la nature. Ces
monstres, ne voulant cependant pas laisser connatre le nombre de
leurs victimes, firent ouvrir une glacire, o ils firent jeter
ple-mle les morts et les mourants, parmi lesquels se trouvaient
des femmes et des enfants, que leur barbarie n'avait pas mme
pargns.

Rovre, soi-disant dput d'Avignon, associ aux Jourdan, Manvielle,
Tournel, Raphal et autres brigands du Comtat, se chargea de
l'apologie de ces sclrats et dnona l'abb Mulot et Lescne des
Maisons comme ne leur ayant pas prt l'appui ncessaire et ayant,
au contraire, protg leurs victimes: Ils ont, disait-il, imit les
Franais, en combattant pour la libert, et on les a punis par
l'exil ou par la mort. Vergniaud n'eut pas honte de lui rpondre:
Vos commettants sont nos amis, et un peuple ne peut reprendre sa
libert sans passer par les horreurs de l'anarchie. Il promit
ensuite justice et paix, et fit accorder  Rovre les honneurs de la
sance.

Le Pape, dpossd de la souverainet du Comtat par des moyens aussi
iniques, fit publier un manifeste pour se plaindre d'une pareille
violation du droit public. Il y dveloppa toutes les manoeuvres qui
avaient t employes, et les crimes commis pour parvenir  oprer
cette runion, et il envoya le manifeste  toutes les puissances de
l'Europe.




CHAPITRE XV

ANNE 1791

RVOLTE DES COLONIES DE SAINT-DOMINGUE


Le coeur du Roi ne devait plus prouver un seul instant de
consolation. Chaque jour annonait les nouvelles les plus
dsastreuses des diffrentes parties du royaume, et celle de la
rvolte des colonies y mit le comble. Le dcret du 15 mai de
l'Assemble constituante, qui avait attnu celui qui avait t
rendu au mois de novembre prcdent, relativement aux colonies,
joint aux menes des commissaires envoys par les amis des noirs,
exalta tellement l'esprit de ces derniers, qu'ils se rvoltrent
contre les blancs, sous prtexte d'avoir une part gale  la leur
dans le gouvernement. Et comme rien n'arrte des gens sans
ducation, et dont la violence est l'essence du caractre, ils se
livrrent aux plus grands excs. Trente mille d'entre eux taient en
pleine insurrection et avaient dj incendi deux cent dix-huit
plantations de sucre et massacr trois cents blancs. Ils avaient
tabli un camp  six milles du Cap, dans des retranchements garnis
de canons. Chacun tait livr  la plus violente inquitude. La
division que les diffrents dcrets avaient mise parmi les colons
augmentait encore le danger.

Des lettres du Havre annonaient que tous les magasins taient
ferms et que la consternation tait gnrale. Le Roi apprit avec la
plus vive douleur les nouvelles de cette insurrection et en fit part
sur-le-champ  l'Assemble. Brissot, Condorcet et les amis des noirs
commencrent par mettre en doute la vrit de cette nouvelle, qui
pouvait tre, disaient-ils, un artifice des colons pour appesantir
le joug de leurs malheureux esclaves, et ils discoururent longtemps
sur la ncessit d'en attendre la confirmation. Mais des lettres
reues par diverses maisons de commerce des principaux ports du
royaume ne laissrent plus de doute sur l'existence de cette
terrible insurrection, qui fut encore confirme par M. Barthlemy,
charg d'affaires  Londres.

Il avait appris de plus, par des lettres arrives directement en
Angleterre, la runion d'une partie des troupes aux conjurs. Les
malheureux colons avaient demand du secours aux Anglais et aux
Espagnols; mais ceux-ci, ayant besoin de leurs troupes pour garantir
leurs possessions d'une pareille insurrection, n'avaient pu leur en
envoyer. Les Anglais leur avaient seulement fait parvenir
sur-le-champ cinq cents fusils et quatre cents livres de balles,
avec permission d'acheter de la poudre et autres provisions.

Les colons et les propritaires d'habitations  Saint-Domingue
s'assemblrent sur-le-champ  l'htel de Massiac, et y rdigrent
une adresse pour demander au Roi d'y envoyer les secours les plus
prompts pour arrter, s'il en tait encore temps, les malheurs qui
menaaient le reste de la colonie. Cette adresse dpeignait de la
manire la plus touchante les dsastres de Saint-Domingue. Elle
accusait la socit des amis des noirs de jeter des germes de
discorde dans ce malheureux pays; elle leur attribuait la surprise
faite  la religion de l'Assemble nationale lorsqu'elle avait rendu
le fatal dcret du 15 mai, qu'on pouvait regarder comme la cause des
malheurs de Saint-Domingue, et elle se terminait en assurant que si
cette rvolte n'tait promptement dissipe, elle entranerait la
ruine de six millions de Franais et du commerce de la France, qui
ne pouvait sparer sa ruine de celle des colons; que leur cause
tait celle des cranciers de l'tat, exposs ainsi qu'eux, par cet
vnement,  voir leur fortune anantie par une banqueroute
universelle. Les colons suppliaient le Roi, comme chef suprme de la
puissance excutive et protecteur-n des proprits, de prendre les
colonies sous sa sauvegarde et d'opposer son autorit aux nouvelles
tentatives de ces hommes qui travaillaient  augmenter nos malheurs,
et contre lesquels ils demandaient les informations les plus svres
et la plus clatante justice.

Cette adresse, signe par les principaux propritaires de
Saint-Domingue, fut prsente au Roi par leurs colons, tous vtus de
noir, et ayant  leur tte M. du Cormier, regard comme un homme du
premier mrite. Le Roi rpondit, avec la plus vive motion, qu'il
tait pntr de douleur de la situation de la colonie de
Saint-Domingue; que, n'en ayant point encore de nouvelles directes,
il se flattait que les maux taient moins grands qu'on ne les
annonait; qu'il s'occupait sans relche des moyens d'y porter
remde, par tout ce qui tait en son pouvoir; qu'il les acclrerait
le plus possible, et qu'ils pouvaient assurer les colons et la
colonie du vif intrt qu'il prenait  leur sort.

Les colons allrent ensuite chez la Reine et dirent  cette
princesse: Madame, dans notre grande infortune, nous avions besoin
de voir Votre Majest pour trouver un adoucissement  nos malheurs
et un grand exemple de courage. Les colons se recommandent  la
protection de Votre Majest.--Ne doutez pas, messieurs, de tout
l'intrt que je prends  vos malheurs, rpondit la Reine, si
profondment mue qu'elle ne put achever son discours. Mais ayant
rencontr, en sortant, les membres de cette mme dputation:
Messieurs, leur dit-elle du ton le plus sensible, mon silence vous
en dira plus que tout le reste. Ils reurent aussi de Madame
lisabeth les tmoignages du plus vif intrt.

Toute la famille royale tait dans la plus profonde douleur de
cette affreuse catastrophe, douleur qu'augmentait la conviction des
entraves que mettrait l'Assemble aux mesures qu'allait prendre le
Roi pour venir au secours de cette malheureuse colonie.

Mgr le Dauphin,  qui la Reine avait racont en deux mots les
malheurs de Saint-Domingue, et qui avait entendu louer l'loge
qu'avait fait M. du Cormier du courage de cette princesse, lui
demanda de lui donner son discours: Qu'en voulez-vous faire? lui
dit la Reine.--Je le mettrai dans ma poche gauche, qui est celle du
ct du coeur. Ce jeune prince tait charmant pour la Reine, et ne
perdait pas une occasion de lui dire des choses tendres et aimables.
Aussi l'aimait-elle passionnment, mais d'une tendresse claire, ne
le gtant jamais, et le reprenant toutes les fois qu'elle le
trouvait en faute.

Les nouvelles que l'on reut de M. de Blanchelande, gouverneur de
Saint-Domingue, ne confirmrent que trop les malheurs que l'on
redoutait.

Le Roi en fit part sur-le-champ  l'Assemble, qui chargea ce prince
de donner l'tat du secours qu'exigeait la position des colonies. Le
Roi, qui avait examin d'avance avec M. Bertrand tout ce que lui
permettait la Constitution, demanda dix millions  l'Assemble et
lui annona qu'il avait donn des ordres pour l'armement des
vaisseaux et l'embarquement des troupes qu'il tait ncessaire
d'envoyer. Gardez-vous, s'cria Isnard, d'accorder les dix
millions avant le rapport du Comit colonial. Or on tranait en
longueur ce rapport, tandis que la clrit des secours pouvait
seule sauver la colonie. On accorda seulement trois millions pour la
premire fois.

Les commerants du Havre et des autres ports du royaume offrirent
tous ceux de leurs btiments qui taient arms pour le transport des
troupes. Mais l'Assemble trouva moyen de paralyser les efforts du
Roi, et sa coupable ngligence causa la ruine de colonies aussi
prcieuses, et entrana avec elles celle du commerce de la France.

Le dcret de l'Assemble du 7 dcembre, qui bornait l'envoi des
troupes  rprimer seulement la rvolte des noirs et confirmait les
droits accords aux gens de couleur, acheva d'ter tout espoir aux
colons. Ceux-ci s'adressrent encore une fois au Roi pour lui
demander de venir  leur secours. Mais le malheureux prince, qui se
voyait dpouill chaque jour de quelque portion de sa faible
autorit, ne pouvait que gmir sur leurs malheurs et s'attrister de
ceux que prparaient  la France les meneurs de cette nouvelle
Assemble.

Les factieux tentrent galement d'introduire la rvolte  la
Martinique,  Sainte-Lucie et  Tabago; mais leurs efforts furent
rendus inutiles par le courage des habitants de ces diverses les,
qui, effrays de l'exemple de leurs voisins, se mirent en mesure
d'en rprimer les effets. Ils dclarrent unanimement qu'ils
priraient tous plutt que de laisser introduire dans leurs colonies
un rgime qui avait occasionn  Saint-Domingue de si cruels
malheurs; leur fermet les sauva. Ils eurent aussi de grandes
obligations au vicomte de Damas, qui s'opposa courageusement aux
efforts des malveillants. Aussi tmoignrent-ils les plus vifs
regrets de son rappel en France, et la satisfaction qu'ils avaient
prouve en l'y sachant heureusement arriv.

M. de la Jaille, officier de marine trs-distingu, et que le Roi
avait nomm pour commander les vaisseaux envoys  Saint-Domingue
pour porter des secours aux colons, fut assailli en arrivant  Brest
par une multitude soudoye pour s'crier qu'on y envoyait un
contre-rvolutionnaire pour massacrer les patriotes. Il aurait t
mis en pices sans le courage d'un charcutier, qui parait les coups
qu'on lui portait. La municipalit ne trouva d'autre moyen pour
rtablir l'ordre que d'emprisonner M. de la Jaille; et l'Assemble,
en donnant des loges  sa conduite, se garda bien d'improuver celle
de ce peuple gar par les meneurs de toutes ces meutes.




CHAPITRE XVI

ANNE 1791

  Perscution contre les prtres inserments.--Injures que leur
    prodigue l'Assemble, et dcret prononc contre
    eux.--Discussion sur les migrs, et loi qui en fut la
    suite.--Nomination de M. Cayer de Gerville au ministre de
    l'intrieur, et celle du comte Louis de Narbonne  la
    guerre.--Dmarche du Roi auprs des puissances trangres
    pour faire cesser les rassemblements des migrs, et le peu
    de succs de cette dmarche.--Dnonciation contre les
    ministres.--Pthion nomm maire de Paris, et Manuel procureur
    de la Commune.


Il y avait peu de sances o l'on ne trouvt moyen de faire
intervenir les prtres inserments, que les prtres jureurs devenus
vques poursuivaient avec une haine implacable. Il pleuvait de tous
cts des accusations qui, quoique dnues de preuves, n'en taient
pas moins favorablement accueillies. On les accusait, malgr la
tranquillit de leur conduite, d'tre les moteurs de toutes les
insurrections. Chabot, capucin, et Lequinio, un des plus violents
dmagogues de l'Assemble, taient leurs principaux accusateurs. Le
Josne, qui ne leur cdait en rien, leur imputait tous les malheurs
de la France; il voulait qu'on les relgut dans les chefs-lieux de
dpartements, avec injonction de se prsenter tous les jours  leur
directoire. Vaublanc, quoique oppos aux dmagogues, les traitait de
fanatiques. Tout leur prsageait une violente perscution. Baert,
qu'on ne pouvait souponner d'attachement au clerg, se rvolta
contre cette injustice et reprsenta que la Constitution ayant
dcrt la libert des cultes, on devait laisser les prtres
tranquilles, et leur accorder, mme dans les villes, une
chapelle pour y exercer leur culte sur la demande de trois cents
citoyens.--Pourvu, ajouta Rougemont, qu'elle soit aux frais des
femmes dvotes.--Baert demanda en mme temps que, pour prvenir
toute discussion, l'Assemble s'occupt des moyens de constater
civilement les mariages, naissances et dcs, et que l'on ft cesser
une perscution aussi odieuse que contraire  la libert, dcrte
par la Constitution et dont on laissait jouir toutes les autres
religions.

L'abb Fauchet se permit les plus sanglantes invectives contre les
prtres inserments, demanda qu'on supprimt tous leurs traitements,
les compara  des loups que la faim ferait sortir du bois. Il ajouta
qu'il n'tait point  craindre que le Roi vnt  leur secours, car
il devait tre bien aise de se dbarrasser d'une pareille vermine.

Isnard, encore plus violent, les traita de pestifrs qui vendaient
le ciel au crime: Frappez-les pour les moindres fautes, disait-il
dans sa fureur, et condamnez-les mme  la mort, quand on pourra
les en convaincre, ou tout au moins dportez-les. Il faut un
dnoment  la Rvolution franaise, car le peuple commence  se
dtacher des intrts publics. Provoquez des arrts, livrez des
batailles, crasez tout de vos victoires. Il faut tre tranchant au
commencement des rvolutions. Heureusement que Louis XVI n'en a pas
agi ainsi, sans quoi vous ne seriez pas ici, et sans cette svrit
vous seriez les premires victimes. On demanda l'impression de ce
discours et son envoi aux dpartements. Ducot, quoique vque
constitutionnel, s'opposa  son impression, se rcriant sur le
danger de propager de pareils principes. Les cris: A la barre le
prtre! applaudis par les galeries, le rduisirent au silence.
Quatremer et d'autres dputs voulurent appuyer ses raisons, mais
ils ne furent pas couts plus favorablement.

Torn, vque constitutionnel, au lieu d'accuser les prtres
inserments des malheurs de la France, plaa la racine du mal dans
la Constitution et dans le gouvernement, qui avait la manie
d'affaiblir son autorit pour qu'on le crt paralys. Il s'opposa 
la cessation du traitement des prtres inserments, mesure qui, sans
avoir l'iniquit du voleur, aurait au moins la duret du corsaire.
Il dclara tenir les sacrements administrs dans les maisons aussi
licites que les bals, les vocations magiques et autres
divertissements; que le prtre inserment devait avoir la libert
d'tre absurde dans sa croyance, implacable dans sa haine et
insociable avec ses rivaux de doctrine; mais qu'il fallait qu'il
s'abstnt de toute sdition, sans quoi il provoquerait lui-mme la
vengeance de la loi: Point de punition sans jugement, ajouta-t-il,
point de jugement sans procdure. Cette sance, aussi indcente
qu'orageuse, se termina par un arrt chargeant le comit de se
partager en quatre sections, pour prsenter une loi contre les
prtres.

Aprs une longue discussion sur le dcret  proposer  l'Assemble,
celui de Franois de Neufchteau obtint la prfrence. Le prambule
en tait la comparaison d'un champ rempli de reptiles venimeux qu'un
pre de famille s'occupait  dtruire, et non  nourrir de son sang;
et le rsultat de cette belle comparaison fut la proposition
suivante: Dans la huitaine, les ecclsiastiques inserments
prteront le serment civique, et en cas de refus ou de rtractation,
ils seront privs de leurs pensions, rputs suspects de rvolte
contre la loi et de mauvaises intentions contre la patrie, et
loigns des lieux o il y aurait du trouble.

Deux ou trois mauvais sujets excitaient-ils du dsordre, on le
mettait sur le compte des prtres inserments, et une dnonciation
suffisait pour les faire bannir ou jeter dans les fers. On invitait
les bons esprits  se rallier contre le fanatisme religieux et 
dfendre le peuple des piges qu'on lui tendait sous le prtexte
d'opinions religieuses. Les voix qui s'opposrent  ce dcret, en
raison de son inconstitutionalit, furent touffes par les clameurs
de l'Assemble, et il fut accept par la majorit et port  la
sanction du Roi.

Il y eut cependant diffrentes rclamations de plusieurs
dpartements sur l'injustice d'un pareil dcret; celui de Paris,
notamment, vint prier le Roi de refuser sa sanction  un dcret
aussi injuste qu'inconstitutionnel.

Les clubs, plus puissants que jamais, et les tribunes qu'ils avaient
soin de garnir de leurs affids, taient encore une arme dont se
servaient les factieux. Ils rpandirent des brigands dans toutes les
sections de Paris pour former des rclamations sur l'arrt du
dpartement, en annonant les plus grands malheurs si le Roi
refusait sa sanction  ce dcret. Sa Majest, bien dcide  ne le
pas sanctionner, ne tint aucun compte de leurs menaces, non plus que
de la colre de l'Assemble lorsqu'elle apprendrait son refus.

Ce dcret, quoique non sanctionn, ne s'en excuta pas moins dans
les dpartements influencs par les Jacobins. Aussi la perscution y
fut-elle violente. Elle redoubla mme de force lorsque l'on apprit
que le Roi avait refus sa sanction. C'tait un art des Jacobins d'y
prsenter des dcrets injustes pour avilir ce prince par leur
acceptation, ou pour faire retomber sur le refus de son acceptation
les troubles dont ils taient les premiers moteurs.

La conduite de l'Assemble n'tait pas propre  appuyer l'invitation
faite par le Roi aux migrs de rentrer en France. Il n'y avait pas
encore un mois qu'elle tenait ses sances, lorsqu'elle ordonna aux
comits de s'occuper d'une loi sur les migrs, et nommment sur les
princes franais. M. de Condorcet, aprs un discours aussi vague
qu'insignifiant, soutint qu'on ne pouvait emporter ses richesses ni
porter les armes contre la patrie sans mriter d'tre puni comme
tratre et assassin. Il traita les princes et la noblesse de lie de
la nation, qui osait encore s'en croire l'lite, et proposa de
dcrter que tout Franais ayant prt le serment civique serait
libre de rester chez l'tranger; mais que tout migr qui, en outre
de ce serment, ne prterait pas celui de ne porter les armes ni
contre la nation, ni contre les pouvoirs constitus, serait dclar
ennemi de la nation et verrait ses biens confisqus ou squestrs.
On convint en mme temps qu'une loi rglerait le sort des femmes,
des enfants et des cranciers desdits migrs.

Vergniaud les compara  des Pygmes luttant contre des Titans, et
engagea le Roi  ne pas couter sa sensibilit sur les objets chers
 son coeur, et  imiter Brutus immolant ses enfants au bien de la
patrie.

Pastoret proposa, pour concilier la loi sur les migrs et la
violation de la Constitution, de jeter pour le moment un voile sur
la libert, citant la suspension de l'_habeas corpus_ des Anglais,
et ne voyant dans les princes et les nobles que des mcontents qui
ne pouvaient s'accoutumer  voir exclues du premier rang l'intrigue
et l'opulence, remplaces par les talents et la vertu. Peu aprs ce
beau discours, il fut nomm membre de l'instruction publique, avec
Condorcet, Cerutti et l'abb Fauchet.

M. de Girardin demanda qu'au pralable l'Assemble ft en trois
jours une proclamation qui obliget Monsieur  rentrer en France
sous deux mois, sous peine d'tre cens avoir abdiqu son droit  la
rgence. Ramond demanda qu'on se donnt le loisir de discuter une
question aussi importante; mais M. de Girardin s'y opposa, et la
motion fut dclare urgente.

Ds que les trois jours furent rvolus, Isnard monta  la tribune,
traita les princes de conspirateurs, blma la pusillanimit de ceux
qui redoutaient de prononcer des peines contre eux: Il est temps,
dit-il, de donner  l'galit son aplomb; c'est la longue impunit
des grands criminels qui a rendu le peuple bourreau. La colre des
peuples, comme celle de Dieu, n'est que trop souvent le supplment
terrible du silence des lois. La motion de M. de Girardin fut
dcrte et affiche dans tous les coins de Paris.

On reprit la loi gnrale sur les migrs. Chaque sance tait
accompagne d'invectives et de dclamations contre leurs personnes,
et l'on finit par dcrter la peine de mort contre tous les
Franais qui seraient encore, le 1er janvier, en tat de
rassemblement. On dclara que leurs biens seraient squestrs au
profit de la nation, sans prjudice des droits de leurs femmes, de
leurs enfants et de leurs cranciers. Le mme dcret pronona la
peine de mort contre les princes franais et les fonctionnaires
publics faisant partie de ces rassemblements qui ne seraient pas
rentrs le 1er janvier, ordonna le squestre des biens des princes,
avec dfense de leur payer aucun traitement sous peine de vingt ans
de gne contre les ordonnateurs de ces payements; la destitution et
la perte du traitement de tout fonctionnaire public absent sans
cause lgitime avant et depuis l'amnistie. Mme peine contre tout
fonctionnaire public qui sortirait du royaume sans un cong du
ministre de son dpartement. On y soumit galement les officiers
gnraux, les officiers suprieurs et mme les sous-officiers. Tout
officier militaire abandonnant ses fonctions sans cong ou dmission
devait tre rput dserteur et puni comme tel; et tout embaucheur
au dedans comme au dehors devait aussi tre puni de mort.

L'Assemble chargea, en outre, le comit diplomatique de lui
proposer les mesures  prendre  l'gard des princes trangers qui
souffraient des rassemblements dans leurs tats, et de prier le Roi
de les accepter. Elle termina tous les articles de ce dcret en
dclarant qu'elle drogeait  toutes les lois qui pourraient y tre
contraires.

Le garde des sceaux apporta la sanction du Roi au dcret concernant
Monsieur, et son refus sur celui des prtres et des migrs; et
comme il voulait faire quelques observations sur ce refus,
l'Assemble s'y opposa, et il y eut un vacarme pouvantable: Tant
mieux, reprit Cambon; le Roi prouve par l  l'Europe qu'il est
libre au milieu de son peuple.

Les Jacobins firent pleuvoir de tous cts des ptitions 
l'Assemble pour dplorer le _veto_ mis par le Roi au dcret sur les
prtres et les migrs. Ils animaient les esprits contre le Roi et
la famille royale, qu'ils accusaient de protger les ennemis de la
patrie. Les femmes mmes se mlrent de faire des reprsentations,
et s'attachrent  persuader au peuple que le refus du Roi
attirerait les plus grands malheurs sur la nation, dont les rois et
les prtres taient les plus grands ennemis.

Les pamphlets rpandus contre le refus de la sanction du Roi
engagrent les ministres  lui faire faire de nouvelles
proclamations et  crire aux princes ses frres pour les engager 
revenir et  ne pas mettre en doute sa volont prononce d'observer
et de faire observer la Constitution. Ils crurent utile de rpandre
dans le public ces lettres et ces proclamations; mais elles ne
firent aucun effet, et les troubles et les perscutions qui se
multipliaient dans chaque partie de la France augmentrent encore
l'migration.

L'Assemble dcrta, de plus, que tout Franais ayant traitement,
pension ou rente sur le trsor national, serait oblig de se
prsenter en personne avec un certificat vis par la municipalit de
son domicile et par le directoire, lequel prouverait qu'il avait
habit l'empire franais pendant six mois. Tout transport et
dlgation ne pouvait non plus tre valable qu'avec le mme
certificat pour les vendeurs et les acheteurs. Les seuls commerants
furent excepts de cette loi, en produisant qu'ils exeraient le
commerce avant le dcret.

Le Roi nomma M. Cayer de Gerville ministre de l'intrieur, et M. de
Lessart resta ministre des affaires trangres. M. Cayer de Gerville
tait avocat et trs-rvolutionnaire. Il avait t envoy comme
commissaire  Nancy lors de la rvolte des rgiments, et tait
rempli de vanit et de susceptibilit. Il finit cependant par
prendre de l'attachement pour la personne du Roi, mais en obligeant
ce prince  user avec lui de grands mnagements, pour ne pas choquer
son amour-propre accompagn d'une grossiret rvolutionnaire. M. du
Portail, ministre de la guerre, ne pouvant plus tenir aux insultes
journalires qu'il prouvait, donna sa dmission, et fut remplac
par le comte Louis de Narbonne. Rempli de prsomption et se croyant
appel  de grandes destines, celui-ci accepta avec joie la place
de ministre. La lgret de son caractre ne lui permit pas de
calculer les obstacles qu'il devait ncessairement rencontrer.
Convaincu que cette place lui donnait le moyen de satisfaire son
ambition et le mettait mme  porte de procurer au Roi quelques
chances heureuses pour sortir de sa cruelle situation, il s'occupa
de raliser les esprances qu'il avait conues. La guerre fut celui
qui lui parut le plus propre  remplir ce but, et il travailla de
tout son pouvoir  la faire dsirer  l'Assemble, sous le prtexte
de venger la nation des insultes qu'elle recevait des puissances
trangres.

Enivr de ses folles esprances et persuad de ses grandes
capacits, il vint un jour trouver la Reine et lui prsenta un
mmoire pour lui prouver la ncessit d'opposer une attitude
formidable aux menaces des puissances trangres. Il appuya sur
l'utilit que la France retirerait d'une guerre qui ferait connatre
 ces puissances la force d'une nation qui avait recouvr sa
libert, et il travailla ensuite  persuader cette princesse de
l'avantage que le Roi pouvait tirer de la nomination d'un premier
ministre, qui runirait  l'attachement  sa personne l'instruction,
la capacit et l'art de la persuasion pour ramener les esprits
gars: Il faudrait de plus, ajouta-t-il, qu'il et l'adresse
d'occuper la nation d'une guerre qu'on lui ferait regarder comme
nationale, pour parvenir par ce moyen  rendre au Roi l'autorit
ncessaire pour le bonheur de la France.--Et o trouver un tel
homme? reprit la Reine.--Je crois, d'aprs ce que pensent mes
amis, qu'elle pourrait le trouver en ma personne et en faire la
demande au Roi.--Vous vous moquez, reprit la Reine en clatant de
rire; et  quoi pensez-vous donc en me faisant une pareille
proposition? Puis, reprenant son srieux, elle lui prouva que la
Constitution s'opposait formellement  sa demande.

Je tiens cette anecdote de la bouche de cette princesse; j'ignore si
cette conversation a t connue, mais peu de jours aprs il courut
dans Paris une caricature reprsentant M. de Narbonne avec une tte
de linotte, et dont le titre tait celui de ministre linotte.

L'Assemble, dirige par les Jacobins, nomma pour membres du comit
de surveillance Isnard, Bazire, Merlin, Grangeneuve, Fauchet,
Goupilleau de Fontenai, Chabot, Lecointre de Versailles, Lacroix,
Lacretelle, Quinette, Chauvelot, et pour supplants: Antonnelle,
maire d'Arles; Jagault et Montaut. Ces derniers entrrent
promptement en fonction. Trois d'entre eux ayant donn leur
dmission, presque tous prirent dans la suite sous la hache
rvolutionnaire et condamns par leurs semblables. Car ds que les
sclrats furent les matres, ils formrent diverses fractions, et
chaque fraction qui avait la prpondrance envoyait  l'chafaud
celle qui lui tait oppose.

Les ministres regardant comme avantageux que le Roi rpondit en
personne  la demande que lui faisait l'Assemble de s'occuper de
mesures qui fissent cesser les rassemblements extrieurs qui
entretenaient l'inquitude de la France et rendaient la guerre
prfrable  une paix ruineuse et avilissante, le Prince s'y rendit
en personne pour l'assurer qu'il ne ngligerait rien pour rpondre 
ses dsirs: Mais, ajouta-t-il, avant de se dterminer  la guerre,
il faudrait employer tous les moyens possibles pour prserver la
France des maux incalculables que la guerre ne peut manquer
d'entraner dans les premiers moments de l'essai d'un gouvernement
constitutionnel. Il fit esprer de trouver un alli fidle dans la
personne de l'Empereur, dispos  empcher les rassemblements qui
inquitaient la nation. Il ajouta que, dans ce but, il allait faire
dclarer  l'lecteur de Trves et aux autres princes voisins que
si, avant le 15 janvier, ils ne faisaient cesser lesdits
rassemblements, il ne verrait en eux que des ennemis de la France;
et il esprait beaucoup  cet gard de l'intervention de l'Empereur.
S'il ne pouvait russir dans ses efforts, il leur dclarerait la
guerre; mais qu'il fallait s'occuper des moyens d'en assurer le
succs, en affermissant le crdit national, en donnant aux
dlibrations de l'Assemble une marche fixe et imposante, et en se
conduisant de manire  prouver que le Roi ne faisait qu'un avec les
reprsentants de la nation; que quant  lui, rien ne ralentirait ses
efforts pour que la loi ft l'appui des citoyens et l'effroi des
perturbateurs du repos public; qu'il conserverait fidlement le
dpt de la Constitution sans souffrir qu'il y ft port atteinte,
sentant combien il tait beau d'tre roi d'un peuple libre. Cette
dernire phrase prouvait videmment que ce discours tait encore
l'ouvrage de ceux qui avaient dict tout ce qu'avait crit le Roi
depuis son retour de Varennes. Tant de mnagements en rponse  tant
d'outrages, au lieu d'adoucir les factieux, ne les rendirent que
plus insolents.

L'Assemble rpondit qu'elle dlibrerait sur les propositions du
Roi, quoiqu'il n'en et fait aucune; et M. de Narbonne, prenant
alors la parole, demanda la leve de trois armes, les fonds
ncessaires pour cet objet, et proposa, pour les commander, MM. de
Luckner, de Rochambeau et de la Fayette. Il donna l'espoir que la
nation ne serait point infrieure dans sa lutte contre les
puissances  ce qu'elle avait t sous le rgne de Louis XIV, et
qu'il tait essentiel de leur prouver, par l'ordre que l'on verrait
rgner dans le royaume, ce qu'tait une nation qui voulait et savait
conserver sa libert.

Cependant les dnonciations contre les ministres se renouvelaient
journellement; l'abb Fauchet attaqua M. de Lessart de la manire la
plus violente, attribuant les massacres d'Avignon au retard de
l'envoi du dcret de runion du Comtat  la France, et il demanda
que le ministre ft dcrt d'accusation. Sa demande fut renvoye
au comit pour en faire un rapport; mais M. de Lessart se justifia
si pleinement de toutes ces imputations, qu'on ne put y donner
aucune suite.

Pthion fut nomm maire de Paris, Manuel procureur-syndic de la
Commune, et toutes les places furent remplies par les cratures des
Jacobins. Il tait impossible de ne pas frmir de la rapidit avec
laquelle ils allaient  leur but. Toutes les dmarches que
l'Assemble exigeait du Roi n'avaient pour but que de l'avilir, et
nommment celle de ritrer auprs des cantons suisses la demande de
la grce des dserteurs de Chteauvieux.

M. de Narbonne, pour persuader de plus en plus l'Assemble de son
patriotisme, imagina d'exiger des six marchaux de France rsidant
encore en France un serment encore plus constitutionnel que le
serment civique dcrt par l'Assemble. Mais il fut refus par MM.
de Beauvau, de Noailles, de Mouchi, de Laval et de Contades, et un
seul, M. de Sgur, accda  la demande du ministre.

Les dcrets rendus contre les migrs ne firent sur ceux-ci aucune
impression. D'un autre ct, les rponses des puissances trangres
aux diverses demandes du Roi, par les voeux qu'elles formaient pour
qu'il trouvt dans la Constitution le bonheur qu'il en esprait,
irritrent l'Assemble, plus enorgueillie que jamais d'un pouvoir
qu'elle cherchait  accrotre journellement.




CHAPITRE XVII

ANNE 1792

  Dcret de l'Assemble pour faire sortir des galres les soldats
    de Chteauvieux.--Perscution contre les officiers fidles au
    Roi, et projet de l'Assemble de les remplacer par ses
    cratures.--Lettre du Roi  l'Assemble en lui envoyant celle
    de l'Empereur relative aux menaces faites  l'lecteur de
    Trves.--Dcret contre les princes frres du Roi.--Autre
    dcret pour faire payer aux migrs les frais de la
    guerre.--Empire que prennent les Jacobins sur toutes les
    parties de la France par la terreur qu'ils
    inspirent.--Demande de mettre en activit la haute cour
    nationale.--Rapport satisfaisant de M. de Narbonne sur l'tat
    de l'arme, et dnu de toute vrit.--Brissot dclare qu'on
    ne peut compter sur aucune puissance trangre.--Crainte des
    Jacobins d'une mdiation arme entre toutes les puissances
    pour le maintien de l'ordre en France.--tablissement de la
    garde constitutionnelle du Roi.


La municipalit ayant demand  l'Assemble de vouloir bien fixer le
jour o elle recevrait ses hommages  l'occasion du nouvel an, M.
Pastoret se rcria contre un usage aussi vicieux et indigne d'une
Assemble qui ne dsirait d'autre hommage que l'assurance du bonheur
du peuple, et fit dcrter qu'on n'en prsenterait aucun  qui que
ce ft.

L'Assemble, ne pouvant obtenir la grce des quarante soldats de
Chteauvieux, condamns aux galres par leur nation relativement 
l'affaire de Nancy, la dcrta elle-mme et les en fit sortir,
quoiqu'ils y fussent condamns par le jugement de leur nation.
Guadet assura que cette indulgence animerait d'une nouvelle ardeur
les rgiments suisses qui servaient en France, qu'elle ne dplairait
qu'aux officiers infects d'aristocratie, mais qu'heureusement les
officiers ne faisaient pas les armes.

Il n'y avait sorte de moyen que l'on n'employt pour dgoter les
officiers fidles  leur devoir et souponns d'attachement  la
personne du Roi. Toutes les dnonciations des soldats taient
coutes favorablement, et les officiers mis en tat d'arrestation
sur de simples rapports dont on ne pouvait administrer aucune
preuve. L'insubordination des soldats, le pillage des caisses et
l'emprisonnement des officiers trouvaient toujours une excuse dans
l'Assemble. Il tait visible que le plan des factieux tait de ne
laisser dans les rgiments aucun officier, et de les remplacer par
des cratures, pour pouvoir disposer de l'arme quand l'occasion
s'en prsenterait.

La violence de l'Assemble et le peu de mesures qu'elle gardait dans
ses menaces aux princes voisins de la France, s'ils continuaient 
souffrir dans leurs tats des rassemblements d'migrs,
dterminrent l'Empereur  faire crire  M. de Noailles,
ambassadeur de France, par M. le prince de Kaunitz, qu'il allait
mettre ses troupes  porte de secourir l'lecteur de Trves, si les
Franais se permettaient les moindres hostilits dans les tats de
ce prince. Le Roi crivit lui-mme  l'Assemble en lui envoyant
cette lettre, pour lui marquer son tonnement de la conduite de
l'Empereur, l'assurant cependant qu'il ne perdait pas encore
l'espoir de le ramener  des sentiments plus pacifiques; mais que
si, contre son attente, il persistait  ne point exiger de
l'lecteur de faire sortir les migrs de ses tats, il saurait
soutenir la justice de la cause des Franais, regardant le maintien
de la dignit nationale comme le plus essentiel de ses devoirs. Il
tait facile de reconnatre encore dans le style de cette lettre
l'ouvrage des mmes personnes qui avaient dict toutes celles de Sa
Majest.

L'Assemble, en applaudissant  cette dmarche, n'en continua pas
moins ses poursuites contre les princes frres du Roi, et M. de
Condorcet pronona un long discours pour servir de prambule au
dcret projet. Il assura que la nation franaise ne prendrait
jamais les armes pour faire de nouvelles conqutes, mais seulement
pour assurer sa libert, faire respecter sa dignit, et qu'elle
mnagerait toujours le peuple des tats avec lesquels elle serait en
guerre. Ce discours, accompagn des invectives ordinaires contre les
princes, les nobles, les prtres et les migrs, pouvait tre
regard comme une sollicitation de ce dcret si dsir. Aussi
fut-ce  sa suite que l'Assemble dcrta, le 1er janvier, qu'il y
avait lieu  accusation contre Monsieur, Mgr le comte d'Artois et
Mgr le prince de Cond, MM. de Bouill, de Calonne et Mirabeau
cadet,  qui elle ne donna que le nom de Riquetti, par respect pour
le grand homme qui avait port avec tant de gloire celui de
Mirabeau; et elle ordonna que, sous trois jours, les comits de
diplomatie et de lgislation runis lui prsenteraient un projet
d'acte d'accusation; que le ministre des affaires trangres serait
tenu de leur remettre toutes les notes et renseignements qu'il
aurait pu recevoir des agents de la nation sur les projets des
migrs, de dnoncer ceux qui auraient pu les favoriser ou auraient
nglig d'instruire le gouvernement des dispositions hostiles qu'ils
auraient prpares ou suivies dans les cours trangres.

Non contents de ce dcret, les dmagogues de l'Assemble la
persuadrent, par les discours les plus violents, qu'il fallait
faire payer aux migrs les frais de la guerre. En consquence, elle
dcrta, peu de jours aprs, une triple imposition sur tous leurs
biens, non compris les frais de culture et de rgie: ce qui rduisit
 rien leurs revenus et acheva de leur enlever le peu de ressources
qui leur restait. Les Jacobins, n'tant pas encore satisfaits,
envoyrent dans les provinces le comdien d'Orfeuil, un de leurs
plus ardents sectateurs, pour exciter le peuple contre eux et
l'engager  s'emparer de leurs biens.

Rien n'tait plus effrayant pour les propritaires que les maximes
dbites  l'Assemble par des dputs sans proprits, et qui
n'aspiraient qu' s'emparer de celles dont ils convoitaient la
dpouille. La partie saine des Franais, quelle que ft la nuance de
leurs opinions politiques, dtestait et mprisait cette Assemble;
mais les frayeurs qu'inspiraient les crimes qu'elle tait capable de
commettre contenaient chacun dans l'obissance, tandis qu'elle
mettait  profit la terreur qu'elle savait employer si  propos.

La grande majorit des Franais et des Parisiens tait sincrement
attache au Roi; mais n'osant rsister aux Jacobins, elle leur
laissa prendre un tel empire, qu'ils finirent par subjuguer
non-seulement l'Assemble, mais encore la France entire. Ils
avaient rempli les places de leurs cratures; les crimes ne leur
cotaient rien. Chacun, craignant d'tre leur victime en s'opposant
 leurs projets, finit par le devenir de sa lchet et de son
insouciance. Les dputs mmes n'osaient s'opposer aux dcrets
qu'ils provoquaient et dont ils sentaient l'injustice; leur vote fut
souvent dict par la peur, ainsi que les loges qu'ils prodiguaient
 l'Assemble contre le voeu de leur coeur. Le ministre de la
justice lui ayant dclar que pour l'organisation de la haute cour
nationale il tait indispensable de complter le dcret rendu le 15
mai de l'anne prcdente, elle en rendit un compos de huit
articles. Les factieux soulevrent la question de dcider s'il
serait soumis ou non  la sanction du Roi. Il y eut de grands dbats
 ce sujet; mais on leur prouva si videmment qu'ils ne pouvaient en
soustraire les dcrets sans violer ouvertement la Constitution, que,
n'ayant rien  rpondre  cette objection ni  celle qui montrait
l'injustice de laisser sans jugement un si grand nombre de dtenus,
l'Assemble se dcida  ajourner le dcret, laissant  la dcision
de la haute cour ce qu'il y avait  ajouter  son organisation. Et
cependant elle obligea le ministre de la justice  lui rendre
compte, sous huit jours, des mesures prises pour mettre la haute
cour en activit. Le pouvoir qu'on donnait  cette cour aurait t
bien dangereux, si le bonheur n'avait voulu qu'elle ft compose de
ttes froides et rflchies, qui, sous diffrents prtextes,
diffrrent de rendre les jugements provoqus par l'Assemble. Cette
dernire ne s'occupait que des moyens d'obliger le Roi  dclarer la
guerre aux puissances trangres, les factieux esprant en profiter
pour tablir plus promptement l'anarchie, qui favoriserait leur
cupidit et leur ambition caches sous le voile de l'galit.

M. de Narbonne, qui ne la dsirait pas moins, fit le rapport le plus
satisfaisant sur l'tat de l'arme et celui des places frontires.
Il n'y manquait que la vrit; mais on tait bien loign de
chercher  l'approfondir. Il assura  l'Assemble que la France
tait en tat de se dfendre contre tous ses ennemis; qu'en y
rtablissant l'ordre, elle deviendrait une puissance si formidable,
qu'elle serait recherche par toutes les autres. La cause de la
noblesse, ajouta-t-il, est trangre aux rois comme aux peuples;
faisons-lui perdre deux fois sa cause en nous emparant des vertus
gnreuses dont elle se croit en possession exclusive. Il tait
parvenu  obtenir du Roi, sur la demande de l'Assemble, le
commandement des trois armes dcrt pour MM. de Rochambeau, de
Luckner et de la Fayette, ainsi que le bton de marchal de France
pour les deux premiers, quoique la Constitution n'en portt le
nombre qu' six. Mais il promit qu'on ne remplacerait ceux qui
viendraient  manquer que lorsqu'ils seraient rduits au nombre fix
par la loi.

Brissot pronona,  cette occasion, un grand discours pour prouver
que nous ne pouvions compter sur aucune puissance de l'Europe; qu'il
fallait les obliger  se dclarer et donner seulement  l'Empereur
jusqu'au 10 fvrier pour se dcider; que, pass ce terme, son
silence serait tenu pour hostilit, et le Roi invit  acclrer les
prparatifs de guerre. Gensonn ajouta qu'on devait sommer
l'Empereur de dclarer s'il voulait observer fidlement le trait de
1766, secourir la France en cas d'hostilits des puissances
trangres, et ne rien entreprendre contre la Constitution. Cette
proposition, qui fut fort applaudie, fut accompagne des invectives
ordinaires contre les puissances trangres, les aristocrates et les
migrs.

M. de Lessart, en apportant  l'Assemble les promesses de
l'lecteur de Trves de faire cesser les rassemblements d'migrs,
et les ordres donns pour leur faire quitter ses tats, l'engagea 
ne pas presser la dclaration de guerre, et  employer tous les
moyens qui seraient en son pouvoir pour prserver la France des
flaux que cette guerre entranerait  sa suite. Mais l'Assemble
tait bien loigne d'couter de pareils conseils.

Les Jacobins, ayant eu connaissance du dsir qu'avait le Roi d'une
mdiation arme de toutes les puissances pour rtablir l'ordre en
France, et faire cesser l'inquitude que leur causait la violence de
l'Assemble, animrent contre cette mesure les factieux, qui, aprs
s'tre permis les invectives les plus violentes contre tous les
souverains, firent dcrter que l'Assemble regarderait comme infme
et criminel de lse-nation tout Franais qui prendrait part
directement ou indirectement  un congrs dont l'objet serait la
modification de la Constitution, la nation tant rsolue de la
maintenir ou de prir; que le prsent dcret serait port au Roi
pour qu'il ft notifier aux puissances la rsolution de la nation de
ne rien changer  sa Constitution.

Il y eut  la suite de ce dcret un vacarme pouvantable 
l'Assemble. On n'y entendait que les cris rpts de: Vive la
Constitution ou la mort! MM. de Lessart et Duport du Tertre furent
obligs de crier comme les autres, ce qui leur valut quelques
applaudissements.

Les factieux n'avaient garde de souffrir d'autres changements  la
Constitution que ceux qu'ils y feraient eux-mmes, dans la crainte
que l'on ne parvnt  la concilier avec la royaut, dont leurs
dcrets n'avaient pour but que de hter la destruction.

Malgr toutes ces bravades contre les souverains, on ne faisait
aucun prparatif pour soutenir la guerre. Les sclrats manquaient
de tout; on n'avait ni places approvisionnes, ni canons, ni rien de
tout ce qui tait ncessaire pour commencer une campagne. M. de
Narbonne reprsentait vainement la ncessit de s'occuper du
recrutement de l'arme et de commencer ses prparatifs pour n'tre
pas pris au dpourvu. L'Assemble ne rpondait que par de beaux
discours sur l'tat de la France, et passait  l'ordre du jour sur
les nouvelles qui lui arrivaient de tous cts, sur le dnment des
soldats et le mauvais tat des places frontires. On ne peut se
faire d'ide de la draison de cette Assemble, dont tous les
dcrets portaient l'empreinte de la violence et de la fureur. Elle
prolongea cependant le terme de la dcision demande  l'Empereur
jusqu'au 10 mars, sur l'observation que des retards de courrier
pourraient ne pas lui laisser le temps ncessaire  une dcision.

La fureur de l'Assemble ne l'empchait pas d'tre ombrageuse au
point de redouter les 1,800 hommes qui devaient composer la garde du
Roi; et sous divers prtextes, elle en retarda tellement la mise en
activit, qu'elle ne put commencer son service que le 19 fvrier. Le
Roi avait mis l'attention la plus scrupuleuse  ne donner aucune
prise sur sa composition. M. le ministre de l'intrieur avait
demand  chaque dpartement de fournir trois hommes dont la bonne
conduite pt rpondre de leur fidlit  tous leurs devoirs. Chaque
bataillon de Paris fournit aussi deux hommes, et la cavalerie fut
prise dans les divers rgiments de cette arme. Les factieux, n'ayant
pu s'opposer  l'tablissement de cette garde, cherchrent  la
corrompre avant mme qu'elle ft en activit; mais ils ne purent
russir vis--vis de la cavalerie, qui fut incorruptible, et ils ne
gagnrent qu'un petit nombre d'hommes dans l'infanterie, et qu'on
et mme ramens facilement s'il et t question de dfendre le
Roi. Pour rpondre aux reproches que l'Assemble ne cessait de faire
 M. Bertrand, le Roi lui crivit qu'aprs en avoir mrement examin
la nature et n'en trouvant aucun de fond, il croirait manquer  la
justice s'il lui retirait sa confiance. Cette lettre occasionna un
grand tumulte dans l'Assemble. Guadet et Brissot s'emportrent
contre les ministres, et mme contre le Roi, prtendant que les
aristocrates gouvernaient la France dans l'intrieur, tandis qu'au
dehors l'Empereur, l'Espagne et la Prusse nous dictaient des lois.
Brissot conseilla  l'Empereur de se sparer de ces deux puissances,
de favoriser les Jacobins et de les employer  prparer les peuples
 la libert, moyen certain d'affermir son trne chancelant.

Ce prince, peu touch de ces avis, fit courir un manifeste pour
assurer les Franais que, loin de dtruire leur Constitution, il se
joindrait au contraire au Roi pour l'appuyer de tout son pouvoir, en
en modifiant les articles qui pourraient en avoir besoin; qu'il ne
se dclarerait jamais que contre les factieux, fauteurs du dsordre
et de l'anarchie, et qui perptuaient seuls les malheurs de la
France, auxquels il dsirait ardemment voir une fin. Il se flattait
que cette dmarche attirerait dans le parti du Roi les vritables
amis d'une Constitution sage et une grande partie de la France. Mais
il ne connaissait pas la force des Jacobins, qu'il attaquait
ouvertement sous le nom de factieux, et que cette dmarche rendit
encore plus audacieux. Aussi la Reine s'en affligea-t-elle, la
trouvant prmature. Elle me dit en me montrant cet crit: Mon
frre ne connat pas la position de la France; en dclarant la
guerre aux Jacobins, il nous met sous le couteau, nous et nos
fidles serviteurs.

En effet, les factieux ne perdaient pas une occasion d'chauffer le
peuple. Ils lui persuadrent que le droit de veto tait le seul
obstacle  son bonheur, et avec ce mot, dont il n'entendait pas la
signification, ils l'animrent contre le Roi et la Reine, qu'ils
appelaient Monsieur et Madame Veto. Ils se permettaient les injures
les plus grossires contre leurs personnes, surtout lorsque ce
prince opposait le droit de veto aux dcrets de l'Assemble. Un de
ses membres poussa la hardiesse jusqu' dire que les ministres
devaient rpondre sur leurs ttes des suites du veto; et une
violation si manifeste de la Constitution n'prouva aucune
opposition.

On faisait fabriquer des piques dans Paris, et l'on fit paratre
dans les Tuileries des piques  crochets, pour arracher,
disaient-ils, les entrailles des aristocrates. Une dputation de ces
misrables vint  la barre, accuser les membres du ministre de
prparer un massacre des patriotes. C'tait la tactique des factieux
d'accuser leurs ennemis des crimes qu'ils se prparaient 
commettre, et ils assurrent l'Assemble qu'ils taient prts 
purger la terre des amis du Roi, qu'on pouvait regarder comme
ennemis de la nation. L'Assemble, loin de punir de pareilles
indignits, accorda  ces brigands les honneurs de la sance. Toutes
ces horreurs avaient pour but d'obtenir du Roi la sanction du dcret
concernant la libert des soldats de Chteauvieux, et celui de la
triple imposition sur les biens des migrs,  laquelle ce prince
ne pouvait se dterminer. Mais les ministres, effrays des dangers
que son refus pouvait faire courir  Sa Majest, l'engagrent
fortement  ne la pas refuser. Le Roi consentit donc,  son grand
regret,  donner cette sanction, qui affligea tous les gens de bien.

Ce prince n'en fut pas plus tranquille. Les factieux ne passaient
pas de jours sans se permettre les sorties les plus violentes contre
sa personne et ses plus fidles serviteurs. On les accusait du
renchrissement des denres, des crimes qui se commettaient dans les
diverses parties du royaume, et mme du pillage de quelques magasins
d'picerie, qu'ils avaient eux-mmes organis pour exciter quelques
troubles. Ils prtendirent qu'il se faisait des rassemblements pour
enlever le Roi dans l'intention de se joindre aux ennemis de l'tat,
pour mettre tout  feu et  sang; qu'il employait l'argent de sa
liste civile  corrompre les bons patriotes, et qu'il n'avait form
sa maison militaire que pour asservir les Parisiens, les gorger et
partir avec elle.

Le Roi, pour djouer les progrs des factieux, crivit  la
municipalit pour se plaindre des bruits rpandus par les
malintentionns. Il lui marquait en mme temps qu'il connaissait les
devoirs que lui imposait la Constitution, et qu'il saurait les
remplir; que rien ne l'obligeait  rester  Paris, et que s'il ne le
quittait pas, c'tait parce qu'il le voulait bien, et qu'il croyait
sa prsence utile; mais qu'il ne se cacherait pas s'il avait des
raisons qui lui fissent dsirer d'en sortir.

Cette lettre ne diminua pas la violence des dmagogues de
l'Assemble. Hrault de Schelles se permit dnoncer cette
proposition, que le pouvoir lgislatif avait le droit de traduire le
pouvoir excutif devant le pouvoir judiciaire; que la responsabilit
n'tait pas toujours la mort, mais qu'elle entranait galement la
perte de l'honneur et de la libert.

Rouyer proposa de faire un recensement de tous les habitants du
royaume qui avaient des enfants ou des neveux migrs, afin de
prendre, quand il en serait temps, des mesures fermes et solides
pour mettre la chose publique  l'abri de leur perfidie. On sait la
suite qui fut donne  cette proposition au fort de la Rvolution.

La loi sur les passe-ports fut mise en vigueur, malgr l'article de
la Constitution qui donnait  chacun le droit de sortir ou de
rentrer dans le royaume  sa volont, et l'Assemble ordonna que ce
dcret ft port sur-le-champ  la sanction du Roi par quatre
membres de l'Assemble.

Le Roi tenait conseil en ce moment. On leur offrit d'en attendre la
fin dans la salle des gardes ou dans celle des ambassadeurs,  leur
volont. Ils furent excessivement choqus de n'avoir pas t
introduits sur-le-champ, et encore plus qu'on ne leur et pas
ouvert les deux battants en entrant chez le Roi. L'huissier leur
dit que ce n'tait pas l'usage, et qu'elles ne s'ouvraient qu'aux
grandes dputations. Ils se plaignirent vivement  l'Assemble de ce
manque de respect, et l'Assemble attacha  cette prtention
l'importance qu'elle aurait pu mettre  l'affaire la plus
essentielle. Elle crivit au Roi pour se plaindre de ce manque
d'gards envers une dputation de l'Assemble. Ce prince, tonn de
la chaleur qu'elle mettait  une prtention aussi purile, lui
rpondit qu'on avait suivi l'usage accoutum; qu'il n'avait pu
prvoir le prix qu'elle paraissait attacher  l'ouverture des deux
battants; qu'il ne tenait nullement  la conservation de l'ancien
usage; mais puisqu'elle dsirait qu'on les ouvrt mme aux simples
dputations, il consentait volontiers  lui donner cette
satisfaction.

Aprs la lecture du dcret qui prescrivait la manire dont la plus
simple dputation serait reue chez le Roi, Condorcet dclara que
dsormais le prsident de l'Assemble ne se servirait, en lui
crivant, que de la mme formule dont ce prince se serait servi 
son gard. Elle ne perdait aucune occasion de diminuer le respect
qu'on lui portait, et le peuple l'imitait, en voyant le peu de
considration qu'on tmoignait  son souverain.

Le Roi, attentif  ne donner aucun sujet de plaintes contre sa garde
constitutionnelle, fit crire  Pthion, maire de Paris, pour lui
demander le jour o elle pourrait prter serment  la municipalit.
Pthion, n'osant prendre sur lui de rpondre seul  cette demande,
s'adressa  l'Assemble, qui dicta elle-mme la formule du serment;
bien entendu que les individus composant la garde du Roi devaient
justifier d'abord qu'ils avaient dj prt le serment civique,
dcrt par l'Assemble nationale.

Le serment exig tait conu en ces termes: Je jure d'tre fidle 
la nation,  la loi et au Roi, de maintenir de tout mon pouvoir la
Constitution dcrte par l'Assemble nationale en 1789, 1790 et
1791; de veiller avec fidlit  la sret de la personne du Roi, de
n'obir  aucune rquisition ou service tranger  celui de sa
garde.

Il fut dcid que ce seraient serait prt publiquement en prsence
des officiers municipaux, et renouvel chaque anne  la mme poque
o il aurait t prt la premire fois, et que la garde royale ne
pourrait suivre le Roi, s'il s'cartait de plus de vingt lieues du
Corps lgislatif, distance prescrite  ce monarque par la nouvelle
Constitution.

On ne peut faire trop d'loges de cette garde et des officiers qui
la composaient. Pour empcher que le dsoeuvrement des gardes ne les
rendit susceptibles de mauvaises impressions, ils les occupaient
continuellement, les surveillant avec l'attention la plus
scrupuleuse, ne s'absentant point, et prenant mme leurs repas chez
les traiteurs les plus voisins du chteau. Ils mnageaient avec la
plus grande attention les officiers de la garde nationale, leur
cdant mme dans toutes les prtentions qu'ils levaient,
lorsqu'elles n'taient pas incompatibles avec le bien du service.

Les Jacobins cherchaient, au contraire,  exciter la jalousie de la
garde nationale par les mensonges et les calomnies qu'ils avaient
coutume d'employer lorsqu'ils leur taient utiles. Les officiers de
la garde les recherchaient, au contraire, sans se rebuter, taient
avec eux d'une extrme politesse, ne ngligeant aucune occasion de
les attacher au Roi et de les engager  s'unir  eux pour la dfense
de ce prince, si les mauvaises intentions que manifestait
l'Assemble foraient  en venir  cette extrmit. Une conduite si
sage et tant de sacrifices ne purent cependant parvenir  diminuer
la jalousie de la garde nationale, qui se manifesta d'une manire
bien sensible.

On avait partag la grande salle des Cent-Suisses en deux salles
spares par une cloison, l'une pour la garde royale, et l'autre
pour la garde nationale. Cette dernire, excite par les Jacobins et
par un nomm Sevestre[1], murmura de cette sparation et demanda la
destruction de cette cloison. Le Roi, croyant devoir acquiescer 
cette demande, pria sa garde de lui donner cette marque
d'attachement de ne se permettre ni plaintes ni murmures, et il fut
obi, malgr la peine qu'elle en ressentait. Elle y avait d'autant
plus de mrite qu'il y avait dans la garde nationale des gens
trs-mal pensants, dont plusieurs taient souponns, et non sans
raison, d'tre les espions des Jacobins, et d'interprter
malignement les propos les plus innocents de cette excellente garde.

  [1] Ce Sevestre tait architecte du Roi. Oubliant tout ce qu'il
  devait  ce prince, il tait devenu jacobin forcen, ce qui lui
  valut d'tre nomm membre de la Convention, o il eut la
  sclratesse de voter la mort de son Roi, son bienfaiteur.




CHAPITRE XVIII

ANNE 1792

  Brigandages et fermentation excite par les factions dans
    toutes les provinces du royaume.--Audace des
    Jacobins.--Dcret d'accusation contre M. de Lessart, et son
    envoi  Orlans pour tre jug par la haute cour
    nationale.--Dnonciations journalires contre les
    ministres.--Le Roi reoit leur dmission et se dcide  en
    prendre dans le parti des Jacobins.--Amnistie accorde par
    l'Assemble pour tous les crimes commis  Avignon.--Son refus
    d'couter aucune reprsentation des dputs opposs aux
    factieux.--Suppression des professeurs de l'instruction
    publique, des confrries, de tous les Ordres religieux, et
    mme de celui des Soeurs de la Charit.


La France tait livre dans toutes ses provinces aux brigandages les
plus affreux. Les bois taient dvasts, les greniers pills, la
circulation des grains arrte par des paysans, qui, sous prtexte
de la crainte de disette, refusaient de les laisser sortir de la
province o ils abondaient pour alimenter celles qui en manquaient,
quoiqu'elles les eussent pays d'avance. Les riches propritaires
n'taient plus en sret contre les pillages; tout annonait une
prompte dissolution. Simoneau, maire d'tampes, ayant voulu
s'opposer  ces excs, fut assassin par ces furieux, qui hachrent
en pices un fermier des environs de Montlhry. Le Roi,  qui cette
nouvelle Assemble avait t le peu d'autorit qui lui restait,
n'avait aucun moyen de s'opposer  ces excs. S'il lui arrivait de
donner un ordre  ce sujet, l'Assemble trouvait le moyen de le
paralyser sur-le-champ, et d'accuser ensuite le pouvoir excutif de
faire le mort et de ne pas savoir rprimer tous ces excs. La
position du Roi tait affreuse et s'aggravait journellement.

Loin de rprimer les insurrections quotidiennes des diffrents corps
de l'arme, l'Assemble les favorisait et accueillait toutes les
dnonciations des soldats contre les officiers nobles et mme contre
le ministre de la guerre, dans le but d'avoir un prtexte pour
chasser tous les officiers nobles et les remplacer par d'autres qui
leur seraient dvous et sur lesquels elle pourrait compter. Elle
dmontra son peu de respect pour la personne du Roi, en passant 
l'ordre du jour sur une lettre que lui crivit ce prince pour se
plaindre de cette conduite.

Elle tait furieuse contre M. de Lessart, qui, craignant les suites
d'une guerre entre la France et toutes les puissances de l'Europe,
faisait tout ce qui dpendait de lui pour l'viter. Les factieux de
l'Assemble, voulant absolument le trouver en faute, chargrent le
comit des douze d'examiner sa conduite. Brissot se chargea du
rapport qui en fut fait  l'Assemble, y dnona formellement M. de
Lessart et proposa un dcret d'accusation contre ce ministre. Il
n'avait pas, disait-il, donn connaissance  l'Assemble de toutes
les pices qui prouvaient un concert entre les diverses puissances
de l'Europe contre la sret et l'indpendance de la France; il
avait affect de douter de leurs intentions, leur avait donn une
ide fausse de la situation du royaume, n'avait pas su faire
respecter la France dans ses correspondances avec l'Empereur, dont
on l'et cru plutt le ministre que celui de l'Assemble; avait
demand la paix, tran les ngociations en longueur, nglig ou
trahi les intrts de la nation, et avait mme refus d'obir aux
dcrets de l'Assemble, en retardant l'envoi de celui de la runion
du comtat d'Avignon  la France, retard qui avait t la cause des
crimes qui s'y taient commis. Il conclut par demander  l'Assemble
de charger le pouvoir excutif de le faire conduire  Orlans, pour
y tre jug par la haute cour nationale.

Plusieurs membres de l'Assemble s'opposrent  l'iniquit de cette
accusation, qui enlevait  l'accus les moyens de se dfendre, et
demandrent qu'on produist au moins les pices  l'appui. On n'eut
aucun gard  leur demande, et le dcret fut prononc. Les factieux,
fiers de ce succs, s'crirent qu'ils espraient bien qu'on userait
de la mme svrit envers le ministre de la justice; mais
l'Assemble, ne trouvant pas que ce ft encore le moment, ne donna
aucune suite au dsir qu'ils venaient d'exprimer.

M. de Lessart, craignant la fureur populaire  la suite d'un pareil
dcret, s'loigna de chez lui et informa le lendemain le directoire
du lieu de sa retraite. Il fut conduit sur-le-champ  Orlans. Il
crivit  l'Assemble avant son dpart une lettre trs-noble, pour
se plaindre de l'accusation prononce contre lui sans qu'on lui et
laiss la possibilit de se justifier, ajoutant que, fort de son
innocence, il tait loin de redouter le jugement qui serait
prononc, et qu'il regrettait seulement que l'Assemble ne l'et pas
mis  porte d'obtenir d'elle-mme la justice qu'il attendait du
tribunal auquel elle l'avait envoy.

M. de Lessart tait sincrement attache  la personne du Roi. Mais,
effray de la situation critique de ce prince, et influenc par les
constitutionnels, il n'eut pas la force de rsister  leurs
insinuations, et il contribua aux dmarches de faiblesse qu'on lui
reprocha avec raison. Il esprait par l le garantir des malheurs
qui le menaaient, et il en reconnut trop tard le danger. Il montra
dans sa captivit beaucoup de courage et un grand attachement pour
le Roi,  qui il fit mme parvenir d'Orlans des avis utiles sur les
dangers que courait sa personne, par les manoeuvres de cette
horrible Assemble.

Pthion,  la tte de la commune de Paris, n'eut pas honte de venir
remercier l'Assemble du dcret rendu contre M. de Lessart, et
de la preuve qu'elle venait de donner que la responsabilit n'tait
pas un vain mot, et que le glaive de la loi se promnerait
indistinctement sur toutes les ttes.

On se doute bien des applaudissements que lui valurent de pareils
propos, qui furent accompagns des honneurs de la sance.

La position du Roi tait affreuse. Dsol de l'emprisonnement de M.
de Lessart, il n'avait aucun moyen de le soustraire  la vengeance
de ses accusateurs. Il ne pouvait rprimer aucun dsordre, ni faire
agir ses ministres sans les exposer au mme sort. Craignant pour M.
Bertrand la malveillance de l'Assemble, qui brlait du dsir de
trouver matire  le mettre aussi en accusation, il lui demanda sa
dmission, ainsi qu' M. Tarb. M. Bertrand possdait la confiance
du Roi et la mritait. La fermet de son caractre ne se dmentit
jamais, non plus que son profond attachement pour le Roi, qui
prouva le regret le plus vif de ne pouvoir le conserver dans le
ministre. Il ne lui retira pas sa confiance; mais dans l'tat o
l'Assemble avait rduit la puissance royale, il tait difficile de
donner de bons conseils. Malgr les dangers qu'il courait, M.
Bertrand resta constamment auprs du Roi, jusqu'au moment o les
factieux, s'tant empars de sa personne, en loignrent par la
violence ses plus fidles serviteurs. En quittant le ministre, M.
Bertrand rendit un compte si dtaill et si exact de son
administration, que l'Assemble, malgr la haine qu'elle lui
portait, ne put trouver matire  accusation. Ce compte rendu
augmenta encore les regrets de voir sortir du ministre un homme qui
en avait rempli les fonctions avec tant de distinction.

M. de Narbonne, qui n'aimait pas M. Bertrand, et qui avait travaill
 l'loigner du ministre, dsirant conserver sa place de ministre,
imagina un moyen qu'il crut infaillible pour ne pas tre oblig de
donner sa dmission, et qui eut un effet tout contraire  celui
qu'il en attendait. Il se fit crire par MM. de Rochambeau, de
Luckner et de la Fayette, que le salut de l'tat dpendait de sa
stabilit dans le ministre, le tout accompagn de beaucoup d'loges
de sa personne et de sa conduite. Ne doutant pas que la publicit de
ces lettres ne lui assurt l'opinion publique, qui forcerait le Roi
 le conserver dans sa place, il les fit imprimer et distribuer dans
tout Paris, la veille du jour o M. Bertrand devait tre dnonc. Il
y joignit sa rponse, dans laquelle il donnait les plus fortes
assurances de son patriotisme. Il avait la bassesse de comparer ses
sentiments  ceux de M. Bertrand, que, tout en l'estimant,
disait-il, il ne pouvait s'empcher de blmer dans sa conduite
ministrielle. Cette dmarche produisit le plus mauvais effet. Le
public indign en fit justice. Le Roi lui demanda sa dmission, et
les Jacobins se virent avec plaisir dbarrasss d'un ministre li
avec les constitutionnels, qu'ils dtestaient encore plus que les
royalistes.

Plusieurs membres de l'Assemble voulaient lui faire subir le mme
sort qu' M. de Lessart. Le plus grand nombre ayant demand qu'il
ft entendu, Quinette s'y opposa fortement, tout en soutenant
l'utilit de son accusation. Il ajouta: Croyez-vous que si l'on et
entendu M. de Lessart, l'Assemble l'et envoy  Orlans? On eut
honte de renouveler le mme scandale, et il ne fut plus question
d'accusation. M. de Narbonne dclara qu'il allait partir pour
combattre sur la frontire les ennemis de la patrie, et il quitta
prudemment Paris, dont le sjour aurait pu lui tre funeste.

M. de Grave le remplaa au ministre de la guerre. Il tait
constitutionnel par principes, mais honnte homme et attach au Roi,
quoique vivant dans la socit de M. le duc d'Orlans. Faible par
caractre et redoutant la puissance des Jacobins et de l'Assemble,
il les flattait l'un et l'autre, et ses discours se ressentaient de
sa pusillanimit. Cette conduite le fit taxer de jacobinisme,
quoiqu'il en dtestt les principes. Incapable de se porter  aucun
excs, il ne put conserver sa place au del de six semaines.

Le Roi, voyant l'impossibilit de conserver aucun ministre sans
l'exposer  la perscution des Jacobins, qui subjuguaient alors
toute la France, se dtermina  essayer d'un ministre compos de
gens de leur parti. Il esprait par cette mesure calmer leur
fureur, qui s'accroissait de jour en jour, ouvrir les yeux de la
nation par ce dernier essai et ter aux malveillants le prtexte de
l'accuser de tous les dsordres qui se commettaient dans toutes les
parties du royaume. Il nomma en consquence ministre de l'intrieur
M. Roland de la Platire; de la marine, M. de la Coste; des affaires
trangres, M. Dumouriez, et M. Clavire, des contributions. M.
Davanthon, avocat de Bordeaux, remplaa peu aprs M. du Tertre, et
M. de Grave, nomm depuis peu de jours ministre de la guerre, resta
pour le moment charg de ce dpartement.

Le Roi crivit  l'Assemble pour lui faire part de ces diverses
nominations, et lui marqua que, profondment affect des maux qui
affligeaient la France, il avait d'abord nomm, pour excuter les
lois, des hommes recommandables par l'honntet de leurs principes;
mais que ceux-ci ayant quitt le ministre, il les remplaait par
des hommes accrdits par leurs opinions populaires; que l'Assemble
ayant souvent rpt que c'tait le seul moyen de faire marcher le
gouvernement, il l'employait dans l'espoir d'tablir l'harmonie
entre les deux pouvoirs, et d'ter aux malveillants tout prtexte
d'lever des doutes sur sa volont de concourir de toutes ses forces
 tout ce qui pouvait tre utile  la France.

Roland de la Platire tait un chef de manufacture, qui entendait
mieux cette partie que l'administration d'une monarchie. Il ne
respirait que l'amour de la libert et de l'galit, regardant comme
action vertueuse tout ce qui pouvait y conduire, et ne dsapprouvant
point les crimes dont la libert tait l'objet. De pareils principes
le firent accuser d'avoir contribu  l'amnistie accorde aux
brigands d'Avignon. Il poursuivit avec acharnement les migrs, la
ruine des grands propritaires, l'abaissement ou la mort des
aristocrates, et la destruction du trne. Il n'tait pas moins anim
contre les brigands, les assassins, les anarchistes et les
dilapidateurs de la fortune publique; ce qui lui valut dans son
parti le nom de vertueux Roland. Sa femme avait beaucoup d'esprit et
une ambition excessive, qu'elle cachait sous le voile de la
modestie. Elle partageait d'ailleurs tous les sentiments de son
mari,  qui elle fut fort utile dans l'exercice de son ministre,
dont elle faisait presque tout le travail.

Dumouriez, avec de l'esprit et des moyens, avait aussi une ambition
dmesure et d'autant plus dangereuse qu'il n'avait aucun principe.
Tout moyen lui paraissait bon pour la satisfaire. Il caressait
toujours le parti dominant et en changeait ds que son intrt
l'exigeait.

Aprs avoir contribu  la chute du trne, dgot des Jacobins, il
voulut tenter de le rtablir, lorsqu'il y avait peu d'espoir d'y
pouvoir russir. Sa vanit et son indiscrtion firent chouer tous
ses projets, et il fut,  son tour, forc d'migrer et d'imiter la
conduite de ceux qu'il avait si durement blms dans l'exercice de
son ministre.

Clavire, ami de Brissot et de Grgoire, auquel il s'tait associ
pour le soulvement des colonies, voulut singer M. Necker, dont il
n'avait ni les qualits ni l'intgrit. Ambitieux et agitateur par
caractre, il crivit et agita le peuple pour faire parler de lui et
arriver au ministre.

La Coste tait un jacobin insignifiant, qui suivit la route que lui
tracrent ses confrres. Cette nomination dconcerta les Jacobins,
qui ne purent s'empcher de dire en parlant du Roi: Si ce diable
d'homme nous cde sur tout, quel prtexte donner  sa destitution?
Sa condescendance ne les empcha pas de contribuer  entraver les
oprations des diverses administrations, de tonner ensuite contre
ces nouveaux ministres et de les accuser, et le Roi par contre-coup,
de ne pas savoir arrter les dsordres dont eux-mmes taient les
auteurs.

Les ministres vinrent prsenter leurs hommages  l'Assemble en
entrant au ministre, se parant de leurs vertus civiques et lui
promettant la plus entire obissance. Ils n'oublirent pas l'loge
de ses glorieux travaux, qu'ils promirent de seconder par leur
empressement  faire excuter ses dcrets. Les ministres du Roi,
ajouta M. Roland, ne sont que les ministres de la Constitution, par
laquelle le Roi rgne et les ministres existent.

Cayer de Gerville, avant de donner sa dmission, se crut oblig de
prsenter  l'Assemble un aperu de la situation de la France. Il
en attribua les malheurs aux insouciants, aux gostes et  la
corruption des moeurs. Il parla de la ncessit d'une rgnration
o l'on ne ferait point entrer la religion, qu'il regardait comme
inutile, et il s'emporta contre les prtres serments et
inserments, soupirant aprs le jour o les rois et les peuples ne
s'occuperaient plus de religion. Tout en approuvant la formation des
clubs, qui avaient t ncessaires  l'tablissement de la
Rvolution, il leur reprocha leur conduite actuelle et nommment le
mpris qu'ils tmoignaient pour une constitution jure par tous les
Franais.

M. de Vaublanc, effray des progrs de l'anarchie et revenu des
opinions qu'il avait professes  l'ouverture de l'Assemble,
reprocha  celle-ci d'avoir favoris trop longtemps l'insubordination
du peuple. Il appuya fortement sur l'impossibilit de faire cesser
les crimes et les malheurs qui dsolaient la France, si l'Assemble
ne s'occupait de faire de bonnes lois clairement exprimes, si elle
ne faisait pas respecter l'autorit du Roi, et si elle se permettait
de tracasser les ministres dans l'exercice de leurs fonctions, au
lieu de se borner  les punir s'ils se trouvaient en contravention
avec la loi. Il proposa ensuite l'tablissement d'un comit qui
tiendrait registre de toutes les dnonciations portes contre eux,
lesquelles seraient mises toutes  la fois sous les yeux de
l'Assemble. On n'eut aucun gard  ces reprsentations. Elles
taient trop loignes des vues de la majorit pour tre non-seulement
adoptes, mais mme coutes paisiblement.

Bien plus, un orateur du faubourg Saint-Antoine vint  l'Assemble
accuser le Roi de tous les malheurs de la France, et l'assurer
qu'elle pouvait compter sur le secours des piques. Il vaut mieux,
ajouta-t-il, servir la nation que les rois, qui passent, eux, leurs
ministres et leur liste civile, tandis que les droits de l'homme, la
souverainet nationale et les piques ne passeront jamais.
L'Assemble ne rougit pas d'accorder  l'orateur les honneurs de la
sance.

Une pareille conduite ne permit pas d'tre tonn de voir
Bassal-Cav, constitutionnel de Versailles et jacobin outr, s'unir
 Thurcoi et autres sclrats de son parti, pour solliciter une
amnistie en faveur des auteurs des massacres de la glacire
d'Avignon; et La Source prtendit qu'elle ne pouvait tre refuse,
puisque l'Assemble prcdente en avait accord une aux
aristocrates, dans laquelle l'infme Bouill avait t compris. La
majorit, prouvant une espce de honte de la prononcer expressment
en faveur des sclrats qui en taient l'objet, dcrta, sans les
nommer, une amnistie gnrale pour tous les crimes relatifs  la
Rvolution commis dans les deux comtats jusqu'au 8 octobre 1791.
Plusieurs reprsentants, consterns de cette effroyable sance, ne
purent s'empcher de tmoigner l'horreur que leur inspirait
l'impunit accorde  de pareils crimes, et la honte qui en
rejaillirait sur l'Assemble. Mais ils ne furent point couts, et
le dcret fut proclam tel qu'il avait t propos. Un grand nombre
de dputs gmissaient intrieurement des dcrets que rendait
journellement l'Assemble; mais contenus par la terreur, ils
cherchaient mme  capter sa bienveillance par des propositions
qu'ils savaient devoir lui tre agrables.

M. Pastoret, membre de l'instruction publique, proposa, par mesure
d'conomie, la suppression des professeurs, blmant la btise de
l'ancienne ducation, se moquant des quatre facults, des crmonies
religieuses qui s'y pratiquaient, et promettant des merveilles de la
nouvelle ducation, qui, fonde sur la philosophie, procurerait la
rgnration complte du peuple franais. La suppression des
professeurs fut dcrte. Elle fut suivie, peu aprs, d'un autre
dcret, portant celle de tous les Ordres religieux, de toutes les
confrries, des congrgations, mme de celle des Soeurs de la
Charit, avec la dfense absolue de porter aucun costume
ecclsiastique hors de l'intrieur des temples.

On ne peut se faire une ide de l'indcence de cette sance: Torn,
Fauchet, Gay, Vernon et autres vques constitutionnels jetrent en
pleine Assemble leur croix et leur calotte, accompagnant cette
action des discours les plus impies et les plus dplacs, ce qui
leur valut de grands applaudissements. Le vendredi saint fut choisi
pour cette fte aussi scandaleuse que dgotante; et, pour que rien
n'y manqut, des prtres maris vinrent  la barre avec leurs
enfants, dont ils firent hommage  l'Assemble.

Franois de Neufchteau profita de l'occasion pour renouveler ses
invectives contre les prtres et la religion, dclara le
christianisme une religion insociable et dangereuse, se prosternant
toujours devant le despotisme; il la mit en opposition avec le club
des Jacobins, protecteur des malheureux, qu'elle ne cessait
d'opprimer.

Courtaud demanda qu'on tolrt tous les cultes, except le culte
catholique, que nos lois ont montr, disait-il, le projet de
dtruire, en dtachant le clerg du Pape par des lections
populaires.

Cette sance se termina par une motion de Le Quinio, qui proposa,
pour enrichir la nation, de dtruire tous les monuments en bronze
qui existaient dans toute la France, de les convertir en sous, et de
se servir de cette monnaie pour toute espce de payement. Cette
motion, toute ridicule qu'elle tait, fut renvoye au comit des
finances. Elle n'eut cependant aucune suite.

La ville d'Arles, n'ayant plus voulu ployer sous le joug des
Jacobins, prouva l'animadversion de l'Assemble d'une manire bien
sensible. Les gardes nationales des environs de cette ville, sous
prtexte d'en protger les patriotes, se mirent en marche pour
dsarmer les habitants. Les Arlsiens, dcids  s'y refuser, mirent
leur ville en tat de dfense, bien dtermins  combattre s'il le
fallait. Les factieux, furieux d'une rsistance  laquelle ils ne
s'taient pas attendus, envoyrent des dputs pour dnoncer cette
ville  l'Assemble, comme un foyer d'aristocratie, et toujours
prte  prendre part aux troubles du Midi. Les Arlsiens en
envoyrent, de leur ct, pour justifier leur conduite et prouver
leur soumission aux lois et aux autorits. Mais leurs ennemis
l'emportrent. On changea les administrateurs et l'on dcrta
l'envoi de deux rgiments pour oprer le dsarmement, s'ils
s'opposaient  l'excution du dcret.




CHAPITRE XIX

ANNE 1792

  Continuation des troubles.--Dsarmement du rgiment d'Ernest
    par les troupes  la solde des Jacobins, connus sous le nom
    de Marseillais.--Les Suisses rappellent ce rgiment.--Mort de
    l'Empereur.--Assassinat du roi de Sude.--Honneurs rendus aux
    dserteurs de Chteauvieux.--M. de Fleurieu est nomm
    gouverneur de Mgr le Dauphin.--Le Roi est forc de dclarer
    la guerre aux puissances.--Son dbut peu favorable aux
    Franais.--L'Assemble ne dissimule plus son projet d'tablir
    en France une rpublique.--Dclamation contre les nobles et
    les prtres.--Abolition des cens et rentes.--loignement des
    Suisses de Paris.


La ville de Marseille tait gouverne par le club des Jacobins.
Ceux-ci, inquiets de voir dans cette ville le rgiment d'Ernest,
dont ils ne pouvaient corrompre la fidlit, s'unirent  la
municipalit pour en demander l'loignement. M. de Grave eut
l'imprudence d'accder  leur demande et de l'envoyer  Aix. Les
Marseillais, qui voulaient enlever toute possibilit de se dfendre
aux villes qui les environnaient, ne purent souffrir ce rgiment
encore si prs d'eux. Ils se mirent en marche, au nombre de deux
mille environ, avec des canons, dans l'intention de le dsarmer.
M. de Barbantane, qui commandait  Aix, les laissa entrer
tranquillement dans la ville, quoique le rgiment en bataille offrit
de marcher contre eux. Sous prtexte d'viter l'effusion du sang, M.
de Barbantane et la municipalit entrrent en pourparler avec eux et
ordonnrent au rgiment de rester dans ses casernes. Les
Marseillais, qui ne perdaient pas leur temps  les couter, aprs
avoir tent inutilement de corrompre la fidlit des soldats, par
l'appt du pillage des caisses et des effets du rgiment, marchrent
contre les casernes, les entourrent, tirrent sur elles et
demandrent la sortie du rgiment de la ville et son dsarmement. M.
de Barbantane et la municipalit en donnrent l'ordre. M. de
Watteville, qui commandait le rgiment, n'ayant aucun moyen de
rsistance et voulant viter un massacre, l'assembla et lui ordonna
de se tenir prt  excuter ses ordres, se rendant responsable
auprs des cantons de son obissance. Il donna ensuite l'ordre de
dposer les armes et de sortir de la ville, qu'il traversa  la tte
du rgiment au milieu des pleurs de tous les honntes gens. A peine
en fut-il sorti que la multitude se prcipita sur les casernes, et
pilla les caisses et les effets laisss sur la foi publique.

Les Marseillais, avant de quitter la ville, entrrent dans la maison
de madame Audibert de Ramatheul, femme d'un conseiller du parlement
d'Aix, la bouleversrent pour se faire livrer les armes qui s'y
trouvaient, et lui montrrent les cordes qu'ils avaient apportes
pour pendre son beau-frre, ecclsiastique inserment, qui tait
heureusement absent, ainsi que M. Audibert. Les mmes Marseillais,
en retournant chez eux, entrrent  Apt et dsarmrent ceux des
habitants qui leur taient suspects. Le silence de l'Assemble sur
de pareils dsordres mit les provinces mridionales sous le joug des
Jacobins, et la perscution des honntes gens en devint la suite
ncessaire.

Le canton de Berne, ayant appris le dsarmement du rgiment
d'Ernest, crivit au Roi pour lui en demander le rappel, un rgiment
dsarm ne pouvant plus tre utile  son service; il protesta en
mme temps que tous seraient morts  ses pieds plutt que de rendre
leurs armes, s'ils avaient eu  soutenir une guerre ouverte. Il se
plaignit de la conduite qui avait t tenue envers un rgiment aussi
fidle, depuis plus d'un sicle qu'il tait entr au service de nos
rois; et il priait Sa Majest de donner des ordres pour la sret de
sa route et la restitution de ses armes, dont il avait t dpouill
d'une manire si indigne.

Le rgiment de Streiner, en garnison  Lyon, ayant appris que Dubois
de Cranc avait opin, dans le club des Jacobins de cette ville,
pour le traiter de la mme manire que celui d'Ernest, dclara au
maire de la ville, par l'organe de M. de Saint-Gratien, son
commandant, que tous verseraient jusqu' la dernire goutte de leur
sang plutt que de rendre leurs armes. Sachant que M. du May, qui
commandait dans cette partie de la France, avait plein pouvoir de
les faire marcher vers la Provence, ils dclarrent  M. du Hallot,
commandant  Lyon, que, aprs la conduite qui avait t tenue 
l'gard du rgiment d'Ernest, ils n'obiraient pas  cet ordre, et
ne laisseraient diviser leurs bataillons que d'aprs l'autorisation
du conseil souverain de leurs pays. Le grand conseil de Zurich
remercia M. de Saint-Gratien de sa fermet, et crivit au Roi pour
le prier de ne point employer ce rgiment dans les provinces
mridionales, et d'interdire la sparation de ses bataillons.

La partie saine de la garde nationale, dsirant trouver une occasion
de tmoigner publiquement ses sentiments pour le Roi et la famille
royale, supplia la Reine avec tant d'instance d'aller  la Comdie
italienne, qu'elle ne crut pas pouvoir s'y refuser. On fit jouer, ce
jour-l, une pice susceptible d'allusions, qui furent saisies avec
transport par le public aux cris de: Vive le Roi et la famille
royale! Ce qu'il y avait de Jacobins dans la salle voulut s'y
opposer; mais n'tant pas les plus forts, ils furent obligs de
cder.

Dcids  prendre leur revanche, ils saisirent l'occasion d'une
pice appele l'_Auteur d'un moment_, qui se donnait au Vaudeville,
et o l'on tournait en ridicule Chnier et Palissot. Les royalistes
ayant applaudi et fait rpter les airs les plus mordants, les
Jacobins assemblrent leurs cohortes et accablrent d'injures les
spectateurs. Comme ils taient obligs de se contenir dans la salle,
ils en sortirent et continurent d'injurier ceux qui n'taient pas
de leur parti, leur jetrent des boules de neige et firent un tel
vacarme, que les dames qui taient au spectacle, craignant d'tre
insultes, se sauvrent si prcipitamment, qu'elles traversrent
mme des tas de boue pour regagner leurs voitures. Ils ne s'en
tinrent pas l; ils retournrent le lendemain au Vaudeville; et
malgr les remontrances du commissaire de police, ils forcrent les
acteurs  retirer la pice du thtre et  la brler en leur
prsence. Personne n'osait s'opposer  ces furieux, dont l'audace
croissait par l'assurance de l'impunit.

L'empereur Lopold, frre de la Reine, fut atteint d'une maladie si
aigu, qu'elle l'emporta en trois jours. On apprit sa mort en mme
temps que sa maladie. Les Jacobins, qui se crurent dbarrasss d'un
ennemi, s'en rjouirent, sans rflchir que, le cabinet de Vienne
restant toujours le mme et dans les mmes principes, elle
n'apporterait aucun changement dans la situation actuelle. La Reine
en jugea ainsi. Elle se persuada qu'un prince de l'ge de Franois
second, lev par l'Empereur, mettrait plus d'activit dans une
guerre que les bravades de la France vis--vis des puissances
trangres lui faisaient regarder comme invitable. Elle fut trompe
dans son attente, et la mme lenteur exista dans les prparatifs de
la cour de Vienne.

L'assassinat du roi de Sude fit une grande sensation dans toute la
France, et le Roi et la Reine furent consterns en apprenant cette
nouvelle. J'tais chez Mgr le Dauphin, et M. Ocharitz, ministre
d'Espagne, me fit prier de descendre dans mon appartement, ayant
quelque chose  me dire. Je lui trouvai le visage constern, et il
m'apprit le malheur dont on venait de recevoir la nouvelle. Les
ministres du Roi ne lui ont peut-tre pas appris, me dit-il, cet
horrible vnement, et je crois utile que vous le lui fassiez savoir
sur-le-champ. Je descendis chez la Reine, avec Madame qui soupait
tous les soirs avec le Roi et la Reine, et je priai cette princesse
de me permettre de lui dire un mot en particulier. J'tais dsole
d'avoir  lui apprendre un pareil malheur. Elle le savait dj et me
dit: Je vois  votre visage que vous savez dj la cruelle nouvelle
que nous venons d'apprendre. Il est impossible de n'tre pas pntr
de douleur, mais il faut s'armer de courage, car qui peut rpondre
de ne pas prouver un pareil malheur? La Reine l'apprit  Madame,
qui se jeta dans ses bras et dans ceux du Roi de la manire la plus
touchante. On parla de l'ge du prince royal de Sude. Je le
sais bien, dit le Roi; j'appris sa naissance dans le moment o
la Reine tait prs d'accoucher, et je lui dis:--Attendez-vous
 une fille, car deux rois n'ont pas deux fils dans le mme mois,
et peu de jours aprs (en regardant Madame) mademoiselle vint au
monde.--Votre Majest me permet-elle de lui demander s'il regrette
sa naissance?--Non certainement, dit ce prince, en la serrant
dans ses bras; et la regardant les larmes aux yeux, il l'embrassa
avec une motion qui attendrit la Reine et Madame lisabeth, et
produisit le sentiment le plus dchirant. La jeune princesse fondait
en larmes. Je n'oublierai jamais un spectacle qui m'a fait une si
vive impression, surtout quand la pense se reportait aux dangers
que courait ce prince si aimant, dans un moment o il se livrait
avec tant d'abandon aux sentiments qu'il prouvait pour ce qu'il
avait de plus cher au monde[2].

   [2] Je ne puis m'empcher de citer,  cette occasion, l'loge de
   Madame par Durdent: Louis XVI et la Reine taient poux depuis
   huit anne sans qu'aucun gage de leur union et combl leurs
   voeux et ceux des Franais. Enfin le 19 dcembre 1778, le Ciel
   leur accorda le plus rare, le plus prcieux des prsents, dont
   jamais parents aient pu s'enorgueillir: Marie-Thrse-Charlotte,
   dite Madame, aujourd'hui duchesse d'Angoulme, naquit au chteau
   de Versailles; Madame, dont le nom sera dans les sicles les plus
   reculs, comme il l'est parmi nous, l'emblme de toutes les
   vertus; Madame, clbre dans les chaumires comme dans les
   palais, aux extrmits de l'Europe comme au sein de la France,
   que l'on peut louer sans crainte d'tre accus d'adulation, parce
   que sa gloire est devenue depuis longtemps une gloire historique,
   et que jeune encore, la postrit a dj commenc pour elle.

Quoique la famille royale n'et conserv aucun espoir de la gurison
du roi de Sude, elle prouva cependant un grand saisissement en
apprenant la mort de ce prince. Nous faisons une grande perte, me
dit la Reine; il avait conserv pour nous un vritable attachement,
et nous fit dire encore, la veille de sa mort, qu'un de ses regrets,
en quittant la vie, tait de sentir que sa perte pourrait nuire 
nos intrts. Ce prince tmoigna jusqu' la fin un courage, une
prsence d'esprit et une sensibilit remarquables. Il tmoigna sa
sensibilit de la manire la plus touchante  ceux qu'il voyait
consterns de sa perte, et nommment aux comtes de Broh, de Fersen,
et plusieurs autres grands seigneurs de sa cour. Ils s'taient
retirs dans leurs terres  l'poque de la rvolution qu'il avait
opre, et avaient cess de paratre  la cour. Ds qu'ils eurent
appris sa blessure, ils se rendirent sur-le-champ auprs de sa
personne. Le comte de Fersen, qui avait t son gouverneur, accabl
de ce malheur, ne put dissimuler sa profonde affliction. Le Roi lui
prit la main en lui disant: Quoique nous ayons t d'avis
diffrents, j'tais bien persuad que vous seriez la premire
personne que je verrais auprs de moi. Et il ajouta, en regardant
le comte de Broh et les autres seigneurs qui environnaient son lit:
Il est doux de mourir entour de ses vieux amis.

La Reine fondait en larmes en me racontant la mort de ce prince. Il
fut extrmement regrett des Sudois, et l'on eut toutes les peines
du monde  empcher le peuple de mettre en pices ceux qu'il
souponnait d'avoir eu part  cet horrible assassinat.

Les Jacobins, qui regardaient ce prince comme leur plus mortel
ennemi, se rjouirent de sa mort, bien loin de se disculper d'y
avoir contribu. Il laissa la rgence  son frre, le duc de
Sudermanie, et la petite anecdote que je vais raconter prouvera
qu'il tait loin de le souponner du rle qu'il devait jouer dans la
suite. tant aux eaux d'Aix-la-Chapelle avec une personne de mes
parentes,  qui il parlait avec confiance, il lui fit l'loge le
plus complet du duc de Sudermanie. Comme ma parente en parut
tonne, il lui dit ces propres paroles: On a dit de grandes
faussets sur son compte; il s'est toujours bien conduit, et j'ai
pour lui estime et confiance.

Il tait impossible de voir une position plus triste et plus
inquitante que celle de la famille royale  cette poque. Le
ministre tait compos de ses plus mortels ennemis, qui
l'entouraient d'espions, mme dans son intrieur, au point que le
Roi et la Reine employrent plusieurs fois mon valet de chambre pour
faire entrer dans leur cabinet particulier des personnes  qui ils
dsiraient parler secrtement. Toutes leurs lettres taient
ouvertes; et pour obvier  cet inconvnient, ils taient obligs de
se servir d'un chiffre trs-long  crire et  dchiffrer, mais
impossible  dcouvrir quand on n'en avait pas la clef. La Reine
passait toutes ses matines  crire et le Roi  lire et  faire
des notes sur tout ce qui se passait. Ses conseils taient autant de
supplices; et il avait besoin de toute sa religion et de sa
rsignation pour supporter avec patience une situation aussi
violente que la sienne. Il tait convaincu qu'il finirait par tre
victime des factieux; mais persuad que dsormais tout ce que l'on
pourrait tenter en sa faveur ne ferait qu'en hter le moment et
entraner sa famille dans le mme malheur, il se rsigna  son sort,
et attendit avec courage ce que le Ciel dciderait pour lui.

Il prouvait une extrme sensibilit des marques d'attachement qu'on
lui donnait dans sa cruelle situation, et j'eus l'occasion de
l'prouver. La place de gouvernante des Enfants de France me donnait
le droit de travailler directement avec Sa Majest. Je lui
prsentais les comptes de leurs dpenses, qui, par le bon de la main
du Roi, taient acquittes sur-le-champ au trsor royal. Je fus chez
ce prince  l'poque ordinaire des payements, et je lui prsentai le
compte de ma dpense, qu'il prit sans y regarder, me disant: Je
sens tout le prix de votre attachement, et vous rpondez  ma
confiance de manire  n'avoir jamais besoin de regarder votre
travail. C'est une grande consolation de trouver des sujets
fidles.--Votre Majest en a encore de bien dvous, et qui
donneraient leur vie pour elle.--Ah! pourrais-je exister si je
n'avais pas cette croyance an milieu de tous les malheurs qui
m'accablent! Je ne pus me contenir, et je fondis en larmes:
Remettez-vous, me dit ce bon prince, et qu'on ne vous voie pas
sortir de chez moi dans cet tat. Je vins dans ma chambre le coeur
navr. J'prouvais souvent de pareils sentiments, mais je ne me
permettais pas de m'y livrer. Il tait trop essentiel de distraire
Mgr le Dauphin, et de ne pas laisser l'effroi et la mlancolie
s'emparer de son esprit dans un ge aussi tendre. Je cherchais au
contraire  lui donner du courage en causant et riant avec lui.

Les quarante soldats de Chteauvieux, sortis des galres par le
bienfait de l'amnistie, furent conduits en triomphe  Paris par des
habitants de Versailles, qui firent demander la permission de
paratre avec eux  la barre de l'Assemble. Un grand nombre de ses
membres se rcrirent contre un pareil scandale, et M. de Gouvion
s'lana  la tribune pour en faire sentir toute l'atrocit:
Comment pourrai-je voir, s'cria-t-il, l'assassin de mon frre, du
vertueux Desilles, et de tant d'autres victimes de leur obissance 
la loi!--Eh bien, sortez! lui cria Choudieu.--Le malheureux n'a
donc jamais eu de frre? rpondit Gouvion, qui, sortant de
l'Assemble, y envoya sur-le-champ sa dmission. Malgr l'opposition
qu'prouvrent les factieux pour laisser recevoir  la barre de
pareils sclrats, ils obtinrent pour eux non-seulement l'admission,
mais encore les honneurs de la sance, au milieu des cris et des
vocifrations des galeries contre les opposants  cette horrible
dcision.

Le ci-devant comdien Collot d'Herbois les prsenta  l'Assemble,
en y faisant un discours marqu au coin de la folie rpublicaine. Il
les reprsenta comme des victimes du despotisme militaire, dont
l'me brlait dans les fers du beau feu de la libert: En prenant
l'habit national, dit-il, ils ont fait serment de la dfendre, et le
ritrent devant vous.

Ils taient entrs dans la salle au son du tambour, prcds d'une
centaine de gardes nationaux, de femmes et d'enfants bien et mal
vtus, de quelques individus habills en Suisses et en invalides, et
des vainqueurs de la Bastille le sabre  la main. Ils faisaient
voltiger des drapeaux donns  la galerie par des patriotes des
dpartements, criant  tue-tte: Vivent l'Assemble nationale, nos
bons dputs et nos frres de Chteauvieux! et ils chantaient l'air
_a ira_, etc. Gauchon, patriote du faubourg Saint-Antoine, qui
marchait  leur tte, fit hommage  l'Assemble des nouvelles piques
que les hommes du 14 juillet avaient fait fabriquer, et la pria d'en
agrer la ddicace. Un dcret la fixa au dimanche suivant, jour o
la municipalit donnait une fte aux dserteurs de Chteauvieux, et
ordonna l'impression de la belle harangue de Collot d'Herbois.

Le dimanche 15 avril fut le jour de la fte triomphale de ces
misrables dserteurs. On promena, du faubourg Saint-Antoine  la
Bastille et de la Bastille au Champ de Mars, un char de triomphe
surmont d'une figure de la Libert en carton, qui chancelait 
chaque pas. On portait devant ce char deux sarcophages qui taient
censs renfermer les ossement des rvolts qui avaient t tus 
Nancy. Ils taient suivis d'un grand nombre de personnes qui
portaient des bannires, des emblmes et des inscriptions, et ne
cessaient de crier: Vivent la nation, la libert et les
sans-culottes! On brla dans des rchauds, sur l'autel de la
patrie, des parfums de trs-mauvaise odeur; une musique dtestable
chantait: _a ira!_ et des airs patriotiques, et l'on dansa autour
de l'autel aprs y avoir rcit des vers de Chnier, Pthion,
Manuel, Danton, Robespierre, quelques autres municipaux et plusieurs
autres dputs n'eurent pas honte de prendre part  un pareil
cortge. Il passa devant la place Louis XV, o l'on trouva la statue
de ce prince coiffe d'un bonnet rouge et couverte d'un voile aux
trois couleurs. On avait heureusement ferm les Tuileries ce
jour-l, et la garde nationale se conduisit si bien pendant cette
journe, que l'ordre ne fut pas troubl, un seul instant durant
cette ridicule et indcente promenade.

Ces misrables dserteurs allrent quter dans tout Paris pour
subvenir aux frais de cette fte, et poussrent l'audace jusqu'
venir aux Tuileries. Ils n'taient que cinq ou six; ils
s'adressrent, suivant l'usage, au premier valet de chambre du Roi.
C'tait M. de Chamilly qui tait alors de quartier, excellent homme,
extrmement dvou  Sa Majest. Effray des suites d'un refus dans
un moment d'une telle effervescence, il donna sans hsiter la somme
usite pour les qutes faites  Sa Majest, ainsi que le billet
d'usage, qui, prsent chez la Reine et les autres membres de la
famille royale, faisait donner  chacun une somme proportionne au
rang qu'il occupait. C'taient ordinairement les premiers valets de
chambre et les premires femmes de chambre qui taient chargs de
ces offrandes, dont on ne parlait mme pas aux princes et aux
princesses. Comme on ne donnait rien sans mes ordres pour les
Enfants de France, on vint me demander pour ces malheureux
dserteurs. Je rpondis qu'il n'tait pas d'usage que Mgr le Dauphin
donnt  de nouvelles qutes. On me produisit les billets du Roi et
de la Reine, qui me consternrent, et il n'y eut pas moyen de s'y
refuser. C'tait un jour de Cour, et je montai chez Mgr le Dauphin,
chez qui la Reine recevait. J'tais encore tout ahurie d'une
pareille audace; la Reine s'en aperut et m'en demanda la raison. Je
lui dis ce qui s'tait pass, et l'impossibilit o j'avais t de
ne pas faire pour Mgr le Dauphin ce qui avait t fait pour Leurs
Majests. La Reine, sans rien dire, alla  la messe avec le Roi; et
quand toute la Cour fut partie et qu'elle se trouva seule avec ses
enfants, elle se permit quelques reprsentations sur l'argent donn
 ces vilains galriens. Le Roi en fut indign, et ne pouvant encore
le croire, il envoya chercher M. de Chamilly, qui excusa sa conduite
par la crainte qu'il avait eue des inconvnients d'un refus. Le Roi
lui fit des reproches svres sur une condescendance aussi dplace,
qu'il n'aurait pas d se permettre sans son aveu; et le pauvre
homme, qui n'avait agi ainsi que par un motif d'attachement mal
calcul, s'en retourna effray.

Le petit Dauphin, qui n'avait pas perdu un mot de la conversation,
tait furieux, et attendait avec impatience le moment o nous
serions seuls pour me dire ce qu'il en pensait: Concevez-vous,
madame, une conduite aussi lche que celle de M. de Chamilly?
Qu'est-ce qu'on dira dans le public quand on saura que nous avons
donn  ces vilaines gens-l? Si j'avais t papa, j'aurais t sa
place  M. de Chamilly, et je ne l'aurais jamais revu.--Vous tes,
lui dis-je, bien svre pour un vieux serviteur du Roi, et qui lui
est profondment attach. Il a fait une grande faute, j'en conviens,
mais par un bon motif et sans avoir rflchi sur l'inconvenance de
sa dmarche.--Vous avez raison, me rpondit-il avec vivacit, mais
je lui aurais dit: Vous avez fait une grande faute; je vous la
pardonne pour cette fois, parce que vous m'tes bien attach; mais
n'en faites plus de semblable, car vous passeriez la porte.

C'est ce mme M. de Chamilly qui suivit le Roi au Temple, bien
persuad que cela lui coterait la vie. Il chappa comme par miracle
aux massacres du 2 septembre  la Force, et fut une des victimes du
rgime de la Terreur en 1794.

Mgr le Dauphin avait l'esprit le plus juste, et il tait n avec une
lvation d'me qui lui tait naturelle. Il avait le mensonge en
horreur, le regardant comme une bassesse; et il tait dou d'une
telle vrit, qu'il tait le premier  m'avouer les fautes qu'il
avait faites, sans que j'eusse besoin de m'adresser  d'autres qu'
lui pour le savoir. Quand il voyait chez moi des personnes qu'il
savait tre attaches au Roi et  la Reine, il leur disait toujours
des choses aimables et obligeantes. Il tait d'un caractre vif et
imptueux, et avait quelquefois des colres assez fortes. Quand
elles taient passes, il en tait si honteux, qu'il s'emportait
contre lui-mme, surtout si sa colre avait eu lieu devant quelques
personnes: Quelle opinion aura-t-on de moi dans le monde!
disait-il tout en larmes, et il leur demandait instamment de n'en
pas parler. Il tait ador de tous ceux qui l'approchaient, et l'on
ne pouvait s'empcher d'tre attendri en voyant tous les dangers que
courait un enfant aussi aimable, et qui donnait de si grandes
esprances.

Les ministres, ne se regardant que comme les cratures de
l'Assemble, ne pensaient qu' lui donner des preuves de leur
soumission  ses volonts. Roland lui crivit comme un vnement
tout naturel que Jourdan et les autres criminels dtenus en prison
dans le palais d'Avignon pour les crimes par eux commis les 16 et 17
octobre et autres assassinats, avaient t dlivrs publiquement par
quatre-vingts personnes vtues en gardes nationaux; que cet
vnement s'tait opr en plein jour et avec la plus grande
tranquillit, devant les citoyens de Nmes qui avaient, ce jour-l,
la garde des prisons. Genty, membre de l'Assemble, ajouta qu'ils
avaient t ports en triomphe, et demanda que le ministre de
l'intrieur et  rendre compte des mesures qu'il avait prises pour
mettre la socit  l'abri de pareils brigands. On accueillit sa
demande par des cris et des hues, et l'Assemble passa  l'ordre du
jour.

Tous les brigands des provinces mridionales, runis  ceux des pays
trangers, avaient form un corps d'arme au nombre de quatre mille
hommes, sous le nom de Marseillais. Ils avaient quatre pices de
canon, et parcouraient les provinces en commettant toute sorte
d'excs. Le ministre de la guerre, qui, d'aprs le dcret de
l'Assemble, avait donn l'ordre de faire marcher deux rgiments en
Provence pour y rtablir la tranquillit, mourant de peur des
jacobins, reprsenta  l'Assemble que l'envoi de ces rgiments
effrayait les patriotes de Marseille; qu'Arles, Carpentras et
Avignon tant parfaitement tranquilles, il n'y avait plus lieu 
leur dpart; que c'tait leur prsence qui excitait l'effervescence
des bons patriotes, et que, d'aprs cette conviction, il avait
propos au Roi de retirer les troupes de Lyon, voeu form par la
municipalit de cette ville; qu'on exagrait toutes les craintes, et
que les ministres du Roi ne craignaient pas de se confier  la
nation, qui mritait cette confiance par sa conduite et son
patriotisme. Guadet appuya ces avis, en disant que les circonstances
ayant chang par la soumission des villes aristocrates, il fallait
rvoquer le dcret de l'envoi des troupes, puisque l'oppression des
patriotes en tait le seul objet.

Genty, indign, reprsenta que les brigands jouissaient seuls de
cette tranquillit; que les patriotes d'Avignon taient libres et
les chteaux brls. On le rappela  l'ordre avec un bruit
pouvantable, et la proposition fut convertie en dcret. Les
brigands, n'prouvant plus aucun obstacle, marchrent vers Lyon avec
leur petite arme. L'affreuse majorit de l'Assemble, qui ne
perdait point de vue le renversement du trne et qui comptait s'en
servir pour l'excution de ses desseins, n'avait garde de s'opposer
 leur marche; elle les laissait traverser tranquillement le royaume
et s'approcher successivement de Paris, pour les employer quand il
en serait temps.

Les ministres forcrent encore le Roi  crire au nouvel empereur
pour lui faire sentir la ncessit d'pargner l'effusion du sang,
qui ne pouvait manquer d'tre rpandu s'il s'obstinait  s'opposer 
l'tablissement de la Constitution franaise. Il lui reprsentait
que, malgr les calomnies dont on l'accablait, elle mritait
l'estime des peuples; que, comme reprsentant hrditaire de la
nation, il avait jur de vivre libre ou de mourir avec elle, et
qu'il tait rsolu de la soutenir. Il tait facile de reconnatre
dans cette lettre le style de M. Dumouriez, ministre des affaires
trangres. Il en crivit une, en mme temps, au marquis de Noailles
pour tre communique  l'Empereur. Elle ne contenait que des loges
de la nation franaise. On y conseillait  l'Empereur de ne point se
commettre avec elle, de faire cesser les inquitudes qu'il donnait 
la France, et de ne point se mler de son rgime intrieur. On lui
exposait, en outre, qu'en renonant  son alliance, il s'exposait
aux plus grands dangers et  se trouver sans allis au milieu de ses
ennemis naturels.

L'avis de M. Dumouriez n'ayant fait aucune impression sur la cour de
Vienne, M. le marquis de Noailles, qui n'avait plus  esprer de
faire changer le systme de cette cour, renouvela avec tant
d'instances la demande de son rappel, qu'il parvint  l'obtenir et
fut remplac par M. de Maulde.

On recevait chaque jour des nouvelles de pillages, de meurtres et
d'incendies dans toutes les parties de la France. L'impunit
accorde aux brigands et la perscution des honntes gens glaaient
d'effroi toutes les autorits. Personne n'osait remplir son devoir
dans la crainte d'tre accus et de ne pouvoir faire entendre sa
justification. M. de Vaublanc, effray de la situation de la France,
monta  la tribune, et fit  l'Assemble la peinture la plus vive de
l'anarchie qui rgnait dans toutes les provinces, o personne
n'osait faire excuter les lois. Il l'attribua  la puissance des
clubs, qui dominaient l'Assemble et lui avaient fait rendre un
dcret d'amnistie, que les brigands, srs de l'impunit avaient
eux-mmes anticip; il dclarait qu'il tait urgent que les
ministres se concertassent avec l'Assemble sur les moyens de
rtablir l'ordre, sans quoi l'on verrait la perte de la France et de
la libert.

Le Roi fit part  l'Assemble du choix qu'il avait fait de M.
Davanthon pour remplacer M. Duport du Tertre au ministre de la
justice. Le nouveau ministre vint, suivant l'usage de ses collgues,
lui prsenter l'assurance qu'il ne serait jamais sorti de sa
retraite s'il n'avait vu la libert triompher du monstre  cent
ttes, assurant qu'il se regarderait comme l'tre le plus pervers
s'il portait la moindre atteintes  la Constitution, et que s'il
quittait le ministre, il n'aurait  se reprocher l'improbation de
personne.

M. Davanthon tait un avocat de Bordeaux qui, quoique trs-patriote,
conserva cependant vis--vis du Roi une mesure de respect dont ses
collgues ne lui donnaient pas l'exemple; et le prince n'eut point 
s'en plaindre pendant la dure de son ministre.

Mgr le Dauphin ayant atteint l'ge de sept ans, qui tait l'poque
o les princes devaient passer aux hommes, le Roi se trouva dans un
grand embarras pour lui choisir un gouverneur. On parlait sourdement
de lui ter cette nomination, et Condorcet intriguait pour se faire
nommer  cette place. Aprs une mre dlibration, le Roi jeta les
yeux sur M. de Fleurieu, qui, tant li avec tous les membres du
parti constitutionnel, donnerait moins d'ombrage que tout autre.
C'tait, dans les circonstances o l'on se trouvait, le meilleur
choix que l'on pt faire. M. de Fleurieu tait un honnte homme; il
avait de l'esprit et beaucoup d'instruction; il tait fort attach
au Roi. Mais il tait faible de caractre. Cette raison avait
dtermin le Roi  choisir pour sous-gouverneurs du jeune prince
deux officiers de marine, hommes de grand caractre et d'un courage
 toute preuve: l'un s'appelait M. de Marigni; j'ai oubli le nom
de l'autre. M. de Fleurieu craignait de laisser approcher de Mgr le
Dauphin des personnes qui eussent des droits antrieurs  l'estime
de la famille royale. Il avait cart, par cette considration, MM.
du Pujet et d'Allonville, sous-gouverneurs du premier Dauphin, tous
deux hommes de mrite; et cette mme raison lui avait fait refuser
la place de bibliothcaire du jeune prince  M. l'abb Davaux,
instituteur des deux Dauphins, qui s'tait tellement distingu dans
leur premire ducation, que cette rcompense lui tait
naturellement due.

Le Roi et la Reine apprirent avec beaucoup de peine le mariage de M.
de Fleurieu avec mademoiselle d'Arcambal. Il l'avait tenu cach
jusqu'au moment o sa nomination avait t publique; et la socit
ainsi que la parent de cette famille dplaisaient beaucoup  la
Reine. Mais il n'y avait pas  revenir sur ce choix, et dans la
triste position o tait le Roi, on devait le regarder comme
trs-heureux. J'en eus personnellement une grande satisfaction, par
la crainte que j'avais qu'un jacobin ne parvint  s'emparer de cette
place et  pervertir l'heureux naturel de ce jeune prince, qui
donnait de si grandes esprances.

Madame d'Arcambal tait fille de M. Le Normand d'tiolles, mari de
madame de Pompadour. Il l'avait eue du vivant de celle-ci, et la loi
ne lui permettant pas de la reconnatre pour sa fille, il l'avait
fait adopter  prix d'argent par un M. Dacvert, qui passait pour son
pre. Elle avait deux frres, enfants lgitimes de M. Le Normand et
d'une comdienne qu'il avait pouse aprs la mort de madame de
Pompadour. Une pareille socit, qui devait tre naturellement celle
de M. et de madame de Fleurieu, paraissait peu convenable  la Reine
pour le gouverneur de Mgr le Dauphin. Elle redoutait, de plus, le
caractre de madame d'Arcambal, qui avait le plus grand crdit sur
l'esprit de M. de Fleurieu. Elle lui avait fait pouser sa fille,
malgr l'extrme disproportion de son ge  celui de cette jeune
personne, et l'on craignait avec raison l'empire qu'elle pouvait
exercer sur elle.

Le Roi crivit  l'Assemble pour lui faire part du choix qu'il
avait fait de M. de Fleurieu pour gouverneur de Mgr le Dauphin,
choix o il n'avait consult que l'estime gnrale dont jouissait M.
de Fleurieu,  cause de sa probit et de son attachement  la
Constitution. Il ajoutait qu'il ne cesserait de lui recommander
d'inspirer  son fils toutes les vertus qui conviennent au roi d'un
peuple libre, et qu'il se rendrait digne de l'amour des Franais par
son attachement  la Constitution, son respect pour les lois et son
application  tout ce qui pourrait contribuer au bonheur du royaume.

Au lieu d'tre touch d'une pareille lettre, Lasource n'eut pas de
honte de parler du dcret rendu par l'Assemble constituante lors du
retour du Roi de Varennes, pour faire nommer par les membres de
l'Assemble le gouverneur de Mgr le Dauphin, et de rappeler la liste
ridicule des quatre-vingts candidats prsente  cette poque.
Rouger prtendit que la lettre du Roi tait inconstitutionnelle, et
demanda qu'elle ft envoye au comit de Constitution, pour dcider
qui, du Roi ou de la nation, devait faire cette nomination, tant
extrmement important de donner  ce jeune prince une ducation
conforme aux sentiments et aux voeux du peuple franais. L'Assemble
adopta le renvoi au comit: ce qui empcha le Roi de remettre
sur-le-champ Mgr le Dauphin entre les mains de M. de Fleurieu.
Cependant celui-ci nomma les personnes qui devaient composer sa
maison, en attendant qu'il pt remplir les fonctions de sa place.
Comme l'ducation de Mgr le Dauphin ne souffrait point de ce retard,
le Roi et la Reine attendirent avec patience le moment o ils
pourraient mettre  excution la volont qu'ils avaient exprime.

La position du Roi devenait chaque jour plus affligeante, entour
comme il tait de ministres qui ne lui inspiraient aucune confiance,
et dont toutes les vues contrariaient les siennes. Influencs par
les jacobins, ils voulaient absolument la guerre, et nommment
Dumouriez, qui fondait sur elle de grandes esprances de fortune, et
qui employait tous les moyens qui taient en son pouvoir pour
obliger le Roi  en faire la proposition  l'Assemble. Ce prince,
qui prvoyait qu'elle serait la source de nouveaux malheurs pour la
France, ne pouvait s'y dterminer. Press cependant par ses
ministres et par la majorit de l'Assemble, qui traitait de
trahison la lenteur de ses dcisions, il se dtermina enfin 
accder  leurs voeux. Il partit du chteau le 20 avril, la
tristesse peinte sur le visage, et entour de ses six ministres, il
arriva  l'Assemble. Il y fit un petit discours pour l'engager 
rflchir srieusement sur les malheurs que pourrait entraner une
dcision sur une matire aussi importante que la dclaration d'une
guerre; puis il ajouta: M. Dumouriez va vous lire le rapport fait
au conseil sur la situation de la France relativement  l'Autriche.

Il portait en substance que cette puissance s'tait toujours refuse
 l'accomplissement du trait de 1756, qui l'obligeait  s'unir  la
France contre tous ses ennemis; qu'elle ne cessait de se montrer
l'ennemie du gouvernement et d'attenter  sa souverainet, en
soutenant les prtentions des princes possessionns en Alsace;
qu'elle laissait tablir les migrs dans ses tats, se liait avec
les puissances de l'Europe sans son accord, et tmoignait un mpris
pour la France que sa dignit ne lui permettait plus de soutenir;
que, d'aprs ces considrations, le conseil du Roi tait d'avis que
ce prince ft  l'Assemble la proposition de dclarer la guerre 
l'Empereur, le refus de rpondre aux dernires dpches ne laissant
plus d'espoir d'une ngociation amicale.

Le Roi prit alors la parole, et d'une voix altre en fit la
proposition  l'Assemble, l'engageant encore  dlibrer avec la
plus srieuse rflexion si elle devait accder  une proposition qui
pouvait entraner la France dans de grands malheurs, si le succs
ne rpondait pas  son attente; et dans le cas o elle s'y
dterminerait, de s'assurer de tous les moyens de soutenir la guerre
avantageusement.

L'Assemble avait dcid, avant l'arrive du Roi, que l'on
n'applaudirait pas; mais  la sortie de Sa Majest, un grand nombre
d'assistants, n'ayant pu retenir le tmoignage d'attendrissement et
d'attachement qu'ils prouvaient, se mirent  crier: Vive le Roi!
Silence! s'crirent les habitus des galeries, avec des signes
d'indignation, et l'on entendit une femme s'crier: Sortez,
esclaves, et allez crier plus loin: _Vive le Roi!_

Ce malheureux prince revint aux Tuileries pntr de douleur. Il
tait loin de partager l'espoir de Dumouriez, qui comptait faire
servir cette guerre au rtablissement de l'autorit royale, que le
dsir de conserver sa place lui faisait alors sincrement dsirer.
La lgret de son caractre ne lui permettait pas de rflchir sur
la difficult de faire russir les moyens qu'il voulait employer
pour y parvenir, et qui prcipitrent le Roi dans un abme de
malheurs.

L'Assemble s'ajourna  cinq heures pour dlibrer sur la
proposition du Roi. Le parti tait pris d'avance; et tout ce que
purent dire les personnes senses qui existaient dans l'Assemble,
sur les dangers d'une guerre pour une nation dont l'arme n'tait
pas organise, dont les finances taient en mauvais tat, et qui
faisait l'essai d'une Constitution, ne fut point cout. La guerre,
cria-t-on, obviera  tous ces inconvnients; et au milieu des
divagations les plus compltes et du tapage le plus effroyable, la
guerre fut dclare  l'Empereur. M. de Laureau eut alors le courage
de proposer  l'Assemble de mettre sous la protection de la nation
les femmes et les enfants des migrs, ainsi que les ci-devant
nobles rests en France: Une pareille mesure, disait-il, ferait
honneur  la nation et serait la rponse aux calomnies que les
trangers se permettaient contre elle. L'ordre du jour fut la seule
rponse  cette proposition.

La France commenait la guerre sans argent, avec une arme
dsorganise, des places sans dfense, et si les allis n'eussent
pas laiss aux Franais le temps de revenir de leur premire
frayeur, il est plus que probable qu'ils eussent termin la
Rvolution et forc la France  accepter un gouvernement
raisonnable. Mais agissant toujours mollement, ils laissrent
ranimer le courage si naturel aux Franais, qui finirent par se
dfendre comme des lions et devenir invincibles.

Le dbut de la guerre ne fut cependant pas heureux pour la France.
Un dtachement de l'arme du Nord fut battu prs de Tournay et
rentra  Lille dans un dsordre pouvantable. Les soldats se mirent
ensuite en insurrection, massacrrent Thobald Dillon, commandant du
dtachement, blessrent grivement M. de Chaumont, son aide de
camp, qui passa pour mort, et pendirent ensuite six chasseurs
tyroliens, qu'ils avaient fait prisonniers. M. Arthur Dillon vint
demander justice  l'Assemble de l'assassinat de son parent, en lui
prsentant la ptition la plus noble et la plus dtaille sur les
circonstances de ce cruel vnement. Elle fut envoye au Comit pour
examiner les faits qu'elle contenait et en faire un rapport 
l'Assemble.

M. de Rochambeau, profondment affect de ce qui se passait,
crivit au Roi pour se plaindre des ordres donns par Dumouriez,
qu'on pouvait accuser de l'chec qu'on venait d'prouver; de
l'insubordination de l'arme et de ces accusations continuelles
contre les gnraux, qui rendaient tout succs impossible. Il
finissait sa lettre en demandant  Sa Majest d'en faire part 
l'Assemble, et de vouloir bien agrer sa dmission, ne pouvant
esprer aucun bien.

On fit des reproches  Dumouriez. Celui-ci se justifia, en
dmontrant qu'il avait eu droit de compter sur une insurrection
qu'il avait donn l'ordre d'tendre partout, et que, d'aprs les
dtails qu'il avait reus, elle paraissait si certaine, qu'on ne
pouvait la mettre en doute: insurrection dont on n'avait point donn
connaissance  M. de Rochambeau. Le Roi ayant agr la dmission de
ce dernier, il fut remplac par le marchal Lukner, qui vint  Paris
rendre compte  Sa Majest de l'tat de l'arme, et la supplier de
lui promettre de faire tous ses efforts pour engager M. de
Rochambeau  reprendre le commandement de l'arme, ajoutant qu'il le
considrait tellement, qu'il tiendrait  honneur de lui servir
d'aide de camp, et qu'il regardait l'acceptation de sa dmission
comme le plus grand malheur que l'arme et prouv. Il fit ensuite
l'loge de la sienne, qu'il comparait  des moutons. Tout cela fut
racont  l'Assemble par Dumouriez, qui fut couvert d'applaudissements.

M. de la Fayette se plaignit aussi, de son ct, du dnment de son
arme, qui, manquant d'objets de premire ncessit, ne pouvait
oprer sa jonction avec celle de M. de Rochambeau. En louant sa
bonne conduite et l'ardeur qu'elle tmoignait, il fit tellement
sentir la ncessit de punir svrement l'assassinat des
prisonniers, qui devait ncessairement occasionner des reprsailles
et produire sur l'arme l'effet le plus dangereux, que l'Assemble
arrta la cration d'un conseil de guerre pour le jugement et la
punition des assassins des prisonniers et de leurs officiers, ainsi
que des soldats qui par leur fuite avaient mis le dsordre dans
l'arme.

Les malheureux Avignonnais, en butte  tous les sclrats qui les
dsolaient depuis si longtemps, envoyrent  l'Assemble quarante
commissaires pour se plaindre de Bertin et Rebecqui, nomms tels par
l'Assemble, qui, non contents d'avoir favoris la sortie des
prisons d'Avignon de Jourdan et de ses complices, venaient,
avec leur secours, d'organiser la municipalit et les corps
administratifs, qu'ils avaient remplis de leurs cratures, tenaient
des propos affreux, menaaient pour cette fois de remplir la
Glacire et rpandaient la terreur dans tout le pays. Bertin et
Rebecqui voulurent se dfendre en les accusant d'aristocratie; mais
ayant tous offert leur tte pour garant de la vrit, on promit
d'examiner leur affaire. Aprs plusieurs sances dans lesquelles
elle fut discute, on annula les lections faites par les
commissaires, on les manda  la barre, et l'on ordonna, la sortie de
la garde nationale des environs, qu'ils avaient fait venir 
Avignon, ainsi que de tous les gens arms sans rquisition lgale.
On demanda ensuite au ministre ce qu'il avait fait relativement 
l'vasion de Jourdan et de ses complices; il rpondit navement
qu'il n'avait rien fait.

M. de Grave, ne pouvant soutenir le poids du ministre, donna sa
dmission, et fut remplac par Servan, grand patriote, et qui vint
protester  l'Assemble que son seul patriotisme avait pu lui faire
accepter le ministre de la guerre, mais qu'aid des lumires de
l'Assemble et second du Roi et de ses ministres, il esprait tre
utile  la chose publique et mriter son estime.

L'Assemble ne dissimulait plus le projet d'tablir en France un
gouvernement rpublicain. Pour y parvenir, elle ne s'occupait qu'
diffamer le Roi, et  lui prter les intentions les plus loignes
de son caractre pour parvenir  renverser la Constitution et 
reprendre le pouvoir qu'il avait perdu. Pthion la secondait de tous
les moyens que sa place lui mettait entre les mains. Il faisait
circuler sous main que le Roi pensait encore  quitter Paris pour se
mettre  la tte des trangers, oprer la contre-rvolution et punir
ensuite les amis de la libert. Il recommandait la surveillance la
plus active sur tous les mouvements du chteau, et travaillait 
inspirer une inquitude qui servait parfaitement les intrts des
factieux.

Le Roi, indign de cette conduite, crivit  l'Assemble pour se
plaindre des calomnies rpandues par Pthion dans le but d'animer le
peuple et le porter ensuite  de nouveaux excs. Pthion rpondit 
la lettre du Roi par la lettre la plus insidieuse et la plus propre
 fortifier les soupons qu'il avait lui-mme excits. Il s'y
plaignait de l'inquitude que causait la conduite du Roi, qui, au
lieu d'tre entour de patriotes, ne l'tait que d'ennemis de la
Rvolution, et il protestait de son inaltrable attachement  la
Rpublique, qu'il dfendrait toujours de tout son pouvoir. Il fit
circuler cette lettre dans tout Paris pour chauffer la multitude et
lui faire perdre tout respect pour le Roi et la famille royale.

L'insolence des factieux de l'Assemble tait  son comble. Leurs
principaux chefs, tels que Brissot, Isnard, Vergniaud, tous les
dputs de la Gironde et plusieurs autres se permettaient
journellement les plus violentes invectives contre le Roi, la Reine
et leurs plus fidles serviteurs. Ils excitaient le peuple  la
rvolte, et, par la protection qu'ils accordaient aux sclrats, il
se formait un parti formidable qui faisait trembler toute la France.
Enrags contre les prtres et les nobles, ils appelaient sur eux les
torches et les poignards, distribuant  leur gr les soupons et les
calomnies, accueillant toute espce de dnonciation, et en inventant
mme au besoin. Franois de Neufchteau, ennemi dclar de la
religion, renouvelait continuellement ses diatribes contre les
prtres et ne cessait de demander leur dportation.

Tout annonait une prochaine rvolution: l'Assemble violait
ouvertement la Constitution, et les factieux se moquaient des
dputs qui s'en plaignaient. Ils leur taient la parole, et
envoyaient  l'Abbaye ceux qui reprsentaient trop fortement
l'indcence de leur conduite. Devenus matres de l'Assemble
dont ils avaient subjugu la majorit, ils faisaient passer
sans difficult les dcrets les plus rvoltants et les plus
inconstitutionnels.

L'Assemble dsirait depuis longtemps l'loignement des Suisses de
Paris. Pour y parvenir sous un prtexte apparent, M. de Kersaint les
dnona pour avoir arrt plusieurs citoyens. On eut beau lui donner
la preuve que des propos infmes avaient occasionn cette mesure,
il n'en continua pas moins ses dclamations sur le danger de laisser
autant de troupes  la disposition du Roi. Il ne peut avoir,
ajouta-t-il, une arme  ses ordres; la garde doit lui suffire. Il
se plaignit ensuite de voir fermer le jardin des Tuileries par la
volont du Roi. La nation le loge aux Tuileries, mais on ne lui
donne pas la jouissance exclusive du jardin; il est soumis  la
police nationale, et quand il est ferm, il l'est  celle de sa
garde, qui ne peut cependant, dans aucun cas, s'tendre au del des
murs du palais.

A l'appui de ce discours, une dputation du faubourg Saint-Antoine,
compose des vainqueurs de la Bastille et de deux mille personnes
ayant  leur tte Santerre et Saint-Huruge, demanda la permission de
dfiler devant l'Assemble. Cette dputation marchait sur trois
colonnes; celle du centre tait compose de gardes nationaux, et les
deux autres d'hommes du faubourg, porteurs de piques de toutes les
formes, ornes de banderoles aux couleurs nationales, avec des
devises analogues  leur costume. Ils taient accompagns de femmes
armes de fusils, de pistolets et de sabres. Ils entrrent tous au
son du tambour, prcds de la Dclaration des droits de l'homme
crite en lettres d'or, et au son d'une musique guerrire jouant
l'air _a ira_, etc. L'orateur tonna contre les despotes coaliss,
les avertit de trembler parce que leur heure tait venue; il finit
par dnoncer le Roi comme violateur de la Constitution en gardant
les Suisses auprs de sa personne.

Ils tentrent, mais inutilement, de s'introduire dans le chteau.
Les grilles en taient fermes et gardes avec tant de soin, qu'ils
ne purent y pntrer et furent obligs de renoncer pour ce jour 
cette premire tentative.

Malgr le dcret de l'Assemble qui ordonnait de ne rien changer au
sort des Suisses jusqu' la rponse des cantons, le Roi fut forc de
les renvoyer  Courbevoie, et l'on ne conserva  Paris que ceux qui
faisaient le service du chteau.

L'Assemble abolit encore les cens et rentes, hormis ceux qui
reprsenteraient le titre primordial: chose impossible par le
pillage des chteaux et le brlement des chartriers. Elle ordonna de
jeter au feu toutes les gnalogies qui se trouveraient dans les
bibliothques et autres dpts publics, et elle supprima, avec effet
rtroactif  compter du 1er fvrier, le million accord aux princes,
frres de Sa Majest.




CHAPITRE XX

ANNE 1792.

  Le prtendu comit autrichien.--Le Roi dnonce cette calomnie
    au tribunal du juge de paix La Rivire.--Condamnation de
    celui-ci.--Retour aux Tuileries de madame de Lamballe.--Proposition
    Goyer relative au mariage.--Protestation de Dumouriez contre le
    le roi de Sardaigne.--Plaintes de la Reine contre M. de
    Mercy.--Son grand courage.--Louis XVI fait brler l'dition des
    _Mmoires de madame de la Motte_.--Dcret contre les prtres
    inserments.--Licenciement de la garde constitutionnelle
    du Roi et envoi de M. de Brissac  Orlans.--Pauline de Tourzel.


Les factieux inventaient chaque jour de nouveaux moyens de soulever
le peuple. Chabot, Basire et Merlin, membres du comit de
surveillance, imaginrent la fable d'un comit autrichien existant
aux Tuileries, lequel contrariait les dispositions des ministres,
tait la cause de nos dsastres et n'avait pour but que le
bouleversement de la France et le rtablissement du despotisme. Ils
donnrent cette fable  Carra pour l'imprimer dans ses _Annales
politiques_; et, pour lui donner plus de consistance, ils l'avaient
fait prcder du discours le plus violent qu'Isnard et encore
prononc  la tribune. Il y avait fait le tableau le plus sinistre
du dplorable tat de la France, qu'il attribuait au Roi,  la
famille royale et  tout ce qui l'entourait. Il y blmait fort
l'Assemble constituante de ne s'tre pas laiss assez pntrer de
cette vrit: que la libert n'est jamais trop chrement achete, et
que quelques gouttes de sang verses ne se comptaient pas dans les
veines du corps politique; qu'elle avait fait une grande faute en
innocentant le Roi et en dcrtant la rvision des articles
constitutionnels; que ce prince, au lieu de sentir tout ce qu'il
devait  la clmence nationale, en avait profit pour dsorganiser
la France et se mettre ensuite  la tte des troupes, pour proposer
un accommodement  la partie goste de la nation et anantir la
libert et l'galit. Il ajouta que si les ennemis du dehors avaient
l'avantage, ceux qui taient en dedans seraient mis  mort. Il
poussa mme la rage jusqu' proposer indirectement la destitution ou
la mort du Roi, comme un moyen de faire cesser les dangers qui
menaaient la patrie. L'ordre du jour fut invoqu, et cet horrible
discours n'eut heureusement pas les honneurs de l'impression.

La calomnie insre dans les _Annales politiques_ fut rpte 
l'Assemble par Chabot, Basire et Merlin. Le Roi entendait crier
toutes ces infamies par des colporteurs, qui avaient grand soins de
les dbiter sous ses fentres. Pntr de douleur de voir  quel
point on cherchait  garer le peuple, il crut devoir dnoncer aux
tribunaux l'auteur de ces calomnies; il en prvint l'Assemble par
une lettre que lui porta le ministre de la justice. Gensonn la
dnona comme injurieuse au corps lgislatif et pouvant tre
regarde comme une preuve de plus du comit autrichien. Il enveloppa
M. Bertrand dans cette dnonciation, et Brissot fit remonter ce
comit  l'anne 1756, en accusant, de plus, M. Bertrand des
massacres et des incendies de Saint-Domingue. M. Bertrand et M. de
Montmorin (qui avait t aussi dnonc par Carra) l'attaqurent en
justice, et portrent galement plainte contre Chabot, Basire et
Merlin devant M. La Rivire, juge de paix des Tuileries, qui dcerna
contre eux un mandat d'amener. L'Assemble se rcria contre
l'insolence d'un juge de paix qui osait donner un pareil ordre, et
elle dclara qu'il s'tait rendu coupable de lse-nation comme ayant
attent  l'inviolabilit des reprsentants de la nation et cherch
 avilir la reprsentation nationale.

Les factieux ne voulurent point couter les raisons allgues par le
juge de paix pour sa justification, non plus que sa demande de
fournir des preuves contre la fausset de la dnonciation des
dputs. On ne dnoncerait plus, dit Brissot, si l'on n'tait
assur du secret; et l'Assemble dcrta l'envoi de M. La Rivire 
la haute cour d'Orlans pour y tre jug du crime qu'on lui
imputait. Ce dni de justice ne fit aucune impression dans Paris et
servit seulement  faire tomber les dnonciations du comit
autrichien.

D'aprs le bruit rpandu par les factieux que le prtendu comit se
tenait chez madame la princesse de Lamballe, le juge de paix l'avait
interroge comme tmoin, ce qui fit rire l'Assemble dans le compte
qu'il lui rendit et o il justifia l'emploi de toutes les formes
requises par la loi.

Aprs l'acceptation de la Constitution, la Reine, craignant d'tre
force d'ter  madame la princesse de Lamballe la place de
surintendante de sa maison, si elle continuait  rester hors de
France, l'avait engag  revenir auprs d'elle. Malgr son intime
persuasion du danger qu'elle courait en y revenant, madame de
Lamballe ne balana pas un instant  se rendre  ses dsirs; et on
lui donna,  son arrive, un appartement qui n'tait spar de celui
de la Reine que par le palier de l'escalier. La proximit de son
appartement et son amiti pour madame de Lamballe la faisaient aller
souvent chez elle; mais ses visites ayant t le sujet de plusieurs
dnonciations, elle se crut oblige de les rendre plus rares.

Madame la princesse de Lamballe,  son arrive en France, reut
d'abord une socit assez nombreuse. On lui rapportait exactement
tout ce qui se passait dans Paris, et l'on y parlait assez
librement. Mais les vnements qui se prcipitaient la forcrent 
la restreindre pour ne donner aucune prise contre elle et ne pas
compromettre la Reine, dont on la regardait comme l'amie.

La disette d'argent se faisait vivement sentir dans toutes les
parties de l'administration, et, pour obvier aux inconvnients qui
en rsultaient, on proposa la vente des forts nationales. Mais on
donna des raisons si fortes sur le danger d'employer un pareil
moyen, que l'Assemble passa  l'ordre du jour.

Goyer, athe dclar, aprs avoir prononc le discours le plus
impie, obtint de l'Assemble que les mariages ne se clbreraient
plus  l'glise, mais au pied de l'arbre de la libert; il ajouta
des vises contre toute espce d'acte religieux, qu'il aurait voulu
voir abolir. La crainte du mauvais effet que paraissait produire ce
dcret le fit promptement rvoquer.

Malgr l'tat de dtresse o se trouvaient les troupes, qui
manquaient de tout, Dumouriez, assur de la confiance de
l'Assemble, demanda et obtint six millions pour ses dpenses
secrtes. Il avait fait prcder cette demande du refus du roi de
Sardaigne de recevoir M. de Semonville pour ambassadeur, l'accusant
de rpandre des principes d'insurrection dans ses tats. Il fit part
 l'Assemble de la lettre qu'il avait crite au nom du Roi au
charg d'affaires pour demander rparation de cette injure, avec
ordre de revenir en France si l'on refusait d'y recevoir M. de
Semonville. Sa conduite fut approuve et lui valut beaucoup
d'applaudissements.

La position de la famille royale s'aggravait tous les jours. Le
courage et la fermet de la Reine redoublaient la rage des factieux.
Profondment affecte, elle conservait toujours un visage calme et
un maintien rempli de dignit. On lui prodiguait jusque sous ses
fentres les plus dgotantes injures, et des menaces capables
d'effrayer un courage moins ferme que le sien. Elle allait
quelquefois  Saint-Cloud, avec ses enfants, pour prendre l'air et
se dissiper un peu. Un jour o son coeur tait plus oppress qu'
l'ordinaire, elle fit retirer ses enfants, les envoya jouer plus
loin, et se trouvant seule entre madame de Tarente et moi, elle nous
dit: J'ai besoin d'pancher mon coeur devant des personnes aussi
sres que vous, et sur l'attachement desquelles je puis compter. Je
suis blesse au vif par les endroits les plus sensibles. J'avais
mis, en arrivant en France, ma confiance dans M. le comte de Mercy,
par les conseils de ma mre: Il connat bien la France, o il est
ambassadeur depuis longtemps, me dit-elle; il ne peut vous donner
que des conseils propres  vous faire russir dans le pays o vous
tes destine  rgner; regardez-les comme les miens, et soyez
persuade que vous n'en recevrez que de bons de sa part. J'avais
quatorze ans, j'aimais et je respectais ma mre; je mis ma confiance
dans M. de Mercy; je le regardais comme un pre, et j'ai la douleur
de voir combien j'ai t trompe, par le peu de part qu'il prend
aujourd'hui  ma triste situation. M. de Breteuil, de son ct,
calcule toujours ses intrts en agissant pour nous, et ne peut
nous inspirer une entire confiance. Le Roi est trs-mcontent de M.
de la Queuille, qui lui crit des lettres du style le plus
singulier.

Il fallait en effet qu'elles fussent bien extraordinaires, car le
Roi, qui ne parlait jamais de politique, dit un jour devant moi: M.
de la Queuille dit bien du mal de nous, et il sera bien tonn s'il
relit un jour de sang-froid toutes les lettres qu'il m'a crites et
que j'ai toutes conserves.

La Reine nous dit ensuite qu'elle ne se dissimulait aucun des
dangers qu'elle pouvait courir, mais qu'elle ne voulait pas se
laisser abattre, voulant, au contraire, conserver un courage dont
elle avait tant besoin. Nous tions, madame de Tarente et moi,
pntres de douleur d'une pareille conversation, et bien plus
occupes de ses dangers que de ceux que nous pouvions courir; mais,
ne voulant point s'attendrir, elle rappela ses enfants, s'amusa de
leurs jeux et revint  Paris sans que l'on pt se douter de
l'motion qu'elle avait prouve.

J'ai encore t tmoin, peu de temps aprs, d'un autre trait de
grandeur d'me de cette princesse, qui fit sur moi une vive
impression.

Plusieurs personnes, effrayes des dangers qu'elle pouvait courir,
lui proposrent un moyen sr d'vasion. Elle m'en parla, exigeant
que je lui disse sans dguisement ce que je ferais  set place:
Quitteriez-vous, me dit-elle, le Roi et vos enfants pour mettre
votre personne en sret? Je la suppliai de ne pas me mettre 
pareille preuve et de me dispenser de lui rpondre. Mon parti est
pris, ajouta-t-elle alors; je regarderais comme la plus insigne
lchet d'abandonner dans le danger le Roi et mes enfants. Que
serait d'ailleurs la vie pour moi, sans des objets aussi chers, et
qui peuvent seuls m'attacher  une vie aussi malheureuse que la
mienne? Convenez qu' ma place vous prendriez le mme parti. Il me
fut impossible de la contredire, pensant absolument comme elle sur
ce point.

On poussa l'audace jusqu' parler de sparer la Reine de la personne
du Roi, et de la relguer au Val-de-Grce, pour l'empcher de donner
des conseils  Sa Majest. Elle en eut l'inquitude pendant
plusieurs jours, et elle prit, avec un courage et une tranquillit
admirables, toutes les prcautions ncessaires pour viter de se
compromettre, ainsi que les personnes qui lui taient attaches et
qui l'avertissaient de ce qui se passait. Elle passa plusieurs nuits
 trier ses papiers, avec madame Campan, une de ses premires femmes
de chambre, en qui elle avait beaucoup de confiance, et elle lui en
donna mme  emporter pour les brler chez elle et ne pas laisser de
traces d'un trop grand nombre de papiers brls. Je dois  la vrit
ce tmoignage: que madame Campan, malgr les calomnies qu'on n'a
cess de rpandre sur son compte, n'a jamais abus de la confiance
que la Reine lui a tmoigne en diverses circonstances, et qu'elle
a toujours gard le plus profond secret sur ce que cette princesse
lui avait confi, sans jamais chercher  s'en prvaloir.

La Reine tait toujours l'objet de la rage des factieux. Irrits de
ce grand courage qu'elle montrait dans toutes les occasions, ils
n'en perdaient aucune d'exhaler contre elle leur fureur. Toujours
grande en particulier comme en public, elle me fit, au sujet de
cette horrible proposition de la sparer du Roi, une rponse que je
ne puis passer sous silence: Le Roi ne souffrira jamais, lui
disais-je, l'accomplissement d'un projet aussi atroce.--Je le
prfrerais, dit-elle hroquement, plutt que d'exposer ses jours,
si son refus pouvait produire cet effet.

Le Roi, ayant appris qu'on avait envoy d'Angleterre au libraire
Greffier les Mmoires imprims de madame de la Motte, et craignant
avec raison de voir accueillir avec empressement les mensonges dont
ils taient remplis, crut prudent de ne pas les laisser rpandre
dans le public et en fit acheter l'dition pour son compte. Aprs
avoir discut avec M. de la Porte le moyen de la dtruire sans
laisser aucune trace, il fut dcid qu'elle serait mise en ballots
pour la faire brler dans le four de la manufacture de porcelaine de
Svres, qui appartenait au Roi: ce qui fut excut en prsence de M.
de la Porte, et de MM. Rgnier et Grard, l'un, directeur, et
l'autre, peintre de la manufacture, assists de deux ouvriers qui
ventraient les ballots et les jetaient ensuite au feu.

La municipalit de Saint-Cloud, ayant appris qu'on avait brl des
papiers dans le four de la manufacture, vint dnoncer  l'Assemble
le brlement d'un grand nombre de papiers qui pouvaient tre les
preuves d'un grand complot dont on cherchait  drober la trace. M.
de la Porte, ainsi que ceux qui avaient assist au brlement de ces
papiers, furent mands sur-le-champ  l'Assemble. Ils avourent
simplement ce qui s'tait pass, et cette dnonciation n'eut aucune
suite.

Le nouveau dcret rendu contre les prtres inserments fut un
nouveau sujet de chagrin pour la famille royale. Les factieux,
enrags de leur soumission aux lois et de leur respect pour celles
que leur prescrivait leur conscience, aprs un long prambule sur le
danger de laisser impunis une classe d'hommes qui se refusaient 
prter les serments exigs, dcrtrent que lorsque vingt citoyens
actifs du mme canton demanderaient la dportation d'un ou plusieurs
ecclsiastiques, le directoire du dpartement serait tenu de la
prononcer, si son avis tait conforme  la ptition, sinon il serait
tenu de faire examiner par des commissaires si la prsence des
ecclsiastiques tait contraire  la tranquillit publique. Dans le
cas de l'affirmative, le directoire serait tenu de prononcer la
dportation.

Un dcret aussi rvoltant ne pouvant obtenir la sanction du Roi, ils
mirent tout en usage pour l'obtenir par la force: pamphlets contre
la famille royale, brochures infmes, rien ne fut pargn; et comme,
malgr leur puissance, la garde royale, peu dispose  se prter 
leurs projets, tait pour eux un objet d'inquitude, ils
commencrent  l'insulter dans l'espoir de la voir se dfendre, et
de se mnager un prtexte pour en demander le licenciement.
L'Assemble, dont l'inquitude accompagnait l'impuissance, ne put
voir un grand nombre de personnes des diverses provinces se rfugier
 Paris pour y tre plus en sret, sans en prendre de l'ombrage.
Elle fit, en consquence, un nouveau dcret sur les passe-ports, qui
obligea toute personne arrivant  Paris sans y avoir antrieurement
son domicile,  se prsenter dans la huitaine du prsent devant le
commissaire de la section qu'elle habiterait, pour y faire viser son
passe-port et y dclarer son nom, son tat, son domicile ordinaire
et sa demeure dans Paris. La mme disposition devait avoir lieu pour
toute personne arrivant  Paris, ne ft-ce que pour trois jours; et
tout principal locataire, concierge ou portier de maison, tait tenu
 la mme dclaration, sous peine d'amende et de trois mois de
prison. On y ajouta la dfense de donner des logements  des
personnes non munies de passe-ports sans en prvenir la section.

Tous les efforts de l'Assemble pour corrompre la garde royale
tant inutiles, ils en vinrent  des insultes plus graves que les
premires, dans l'espoir de provoquer quelque rixe; mais l'excellent
esprit de cette garde et son attachement pour la personne de Sa
Majest leur faisant tout supporter avec autant de courage que de
patience, l'Assemble se servit d'une lettre de Pthion pour
chauffer les esprits et feindre la plus violente inquitude d'un
complot form contre la libert. Chabot et ceux de son parti
recommencrent leurs dclamations; Pthion dclara la chose publique
en danger, engagea les citoyens  se lever et demanda la permanence
de l'Assemble. Croyant alors le moment favorable pour tenter une
insurrection contre le chteau, il favorisa sous main une troupe de
gens arms de piques et de btons, qui vint provoquer la garde du
Roi et tablir sur la principale porte du chteau le drapeau
tricolore et le bonnet de la libert. Ils insultaient le Roi et la
famille royale par les propos les plus affreux; ils tentrent, mais
inutilement, de pntrer dans le chteau. Les portes taient bien
fermes, la garde du Roi tait  son poste, et l'on ne put faire
russir cette premire tentative.

Pthion vint dire  l'Assemble, l'aprs-midi du mme jour, que
Paris tait tranquille pour le moment mais qu'il devenait le
rassemblement d'ennemis de la chose publique, et que tout annonait
une crise violente. Il assura que l'esprit de la garde nationale
tait bon, que tous les citoyens s'taient levs  la parole de
l'Assemble; puis il ajouta: Montrez-vous toujours grands,
constamment inflexibles; maintenez-vous dans une attitude imposante,
et ne craignez rien. L'Assemble permit ensuite  une portion de la
section des Gobelins de traverser la salle de l'Assemble. Ils
taient au nombre de deux mille hommes, en y comprenant les femmes
et les enfants. Ils taient arms de piques, de sabres, de faux,
etc., et portaient un bonnet rouge en guise de drapeau. Ils
traversrent la salle au son de six tambours et au milieu des
applaudissements et des cris de: Vive la nation! Quand ils furent
sortis, Barrre fit un rapport sur la garde constitutionnelle du
Roi, qu'il accusa d'incivisme et de mpris pour les couleurs
nationales, pour les dcrets de l'Assemble et les respectables
sans-culottes; selon lui, elle avait tmoign une joie insultante
des dsastres de notre arme. Et sans avoir pu prouver aucun des
faits noncs, il conclut au licenciement de cette garde. Plusieurs
insistrent pour lui faire donner des preuves de sa dnonciation. Il
se trouva dans l'embarras; mais il en fut heureusement tir par une
dputation d'invalides qui vint dnoncer ses chefs comme ayant donn
l'ordre d'ouvrir les portes  toute troupe arme qui se prsenterait
jour et nuit, soit de la garde nationale, soit de la garde royale.

M. de Sombreuil, gouverneur des Invalides, convint d'avoir donn
l'ordre en question pour donner un asile aux personnes de la garde
du Roi et de la garde nationale, si le trouble qu'on lui avait dit
exister dans Paris les forait d'y avoir recours, et pour laisser
entrer sans opposition toute troupe arme, n'ayant aucun moyen de
dfense et voulant pargner l'effusion du sang. On se contenta de
cette rponse, et il fut renvoy aux Invalides.

On reprit le rapport sur la garde du Roi. Couthon appuya sur la
ncessit de purger le voisinage de l'Assemble d'une poigne de
brigands qui conspiraient contre la patrie, et il proposa d'oprer
cela par mesure de police pour viter le _veto_.

Damas, Ramond, Jaucourt et plusieurs autres dputs parlrent contre
cette mesure et demandrent qu'on entendt les accuss et qu'on
mandt M. de Brissac  la barre: A Orlans! dit Lasource.--Il est
coupable, s'crirent les factieux, et nous n'avons pas besoin de
l'entendre. MM. Calvet et Frondires, ayant fait vivement sentir
l'injustice de cette mesure, furent envoys  l'Abbaye pour trois
jours, et le dcret de licenciement de la garde fut prononc, ainsi
que l'envoi de M. de Brissac  Orlans.

Le tumulte de cette journe avait eu pour but d'effrayer le Roi et
ses ministres afin d'obtenir la sanction de ce dcret. Il fut rendu
dans la nuit et envoy sur-le-champ  Sa Majest. Personne ne
s'tait couch au chteau; chacun tait constern, et les personnes
qui n'taient pas de sentiments bien purs dsiraient autant que
nous que le Roi oppost son veto  ce dcret, au risque de ce qui
pouvait en arriver. Mais les ministres, qui, indpendamment de leur
accord avec l'Assemble, redoutaient pour eux-mmes le refus de la
sanction, reprsentrent si vivement au Roi le danger qu'il ferait
courir  sa famille,  ceux qui lui taient attachs, et mme  M.
de Brissac, dont il rendait le sort encore plus alarmant; ils le
tourmentrent tellement par l'ide des excs auxquels se porterait
le peuple, qu'ils arrachrent cette fatale sanction, qui remplit le
coeur du Roi d'amertume et fut une arme de plus entre les mains des
factieux.

Le prince fit sur-le-champ une ordonnance portant que, voulant
reconnatre le zle et l'affection de sa garde, il continuait  tous
les membres les appointements de solde dont ils jouissaient, qu'il
aurait voulu amliorer si cela lui et t possible; qu'il leur
accordait  tous des congs pour se retirer o ils voudraient, et
leur continuait leur logement  l'cole militaire, jusqu' ce qu'ils
eussent trouv  se loger. L'Assemble, de son ct, permit aux
soldats et aux officiers de reprendre, dans les corps d'o ils
taient sortis ou dans d'autres de la ligne, le grade qu'ils
auraient eu s'ils eussent continu d'y rester. Peu en profitrent,
quelques-uns migrrent, et le plus grand nombre resta dans Paris et
les environs, et nommment tous les officiers, dont aucun ne
s'loigna, pour pouvoir tre utiles, si l'occasion s'en prsentait.


La conduite de M. de Brissac fut hroque dans cette circonstance.
Pas une plainte ne lui chappa. Il reut courageusement les adieux
de ses amis, vit d'un oeil calme et tranquille la consternation de
ceux qui l'entouraient, s'honora d'un dcret qui prouvait sa
constante fidlit, forma le voeu que le Roi retirt le fruit du
sacrifice qu'on venait d'exiger de lui, et le fit assurer en
partant, que sa position ne diminuait pas son attachement pour sa
personne et son dsir de continuer  lui en donner des preuves, si
les circonstances le permettaient.

Le dpart de la garde du Roi pour le Champ de Mars, o devait
s'oprer le licenciement, fut un spectacle bien touchant. Chacun,
les larmes aux yeux et le coeur bien oppress, se mit  sa fentre
pour rendre un dernier hommage  cette brave et fidle garde. Le
Roi, la famille royale et les personnes de tout ordre qui leur
talent attaches, taient plongs dans la plus profonde douleur.
Nous pensions continuellement  ce bon duc de Brissac, et nous
n'tions pas non plus sans inquitude sur l'arrive de la garde
royale  l'cole militaire. On fut oblig de la faire escorter par
un dtachement de la garde nationale pour la prserver des insultes
de la canaille; elle y arriva saine et sauve,  quelques injures
prs qu'elle ddaigna. Les chefs, aprs l'y avoir conduite,
revinrent aux Tuileries prendre les ordres du Roi pour le
licenciement. Cette garde tait enrage contre l'Assemble et les
jacobins, sans en excepter le petit nombre de ceux que l'on
souponnait de ne pas partager le sentiment de leurs camarades.

M. d'Hervilly fut chez le Roi  midi, et lui dit: Sire, je viens de
quitter dix-huit cents hommes anims du plus profond ressentiment et
de l'attachement le plus vif pour la personne de Votre Majest. Le
dcret de l'Assemble ne leur laisse que trop apercevoir les vues
qu'elle peut avoir en loignant de votre personne une garde si
fidle. Elle bride du dsir de venger l'insulte faite  Votre
Majest; dix-huit cents hommes dtermins  vaincre ou  mourir sont
bien forts. Sur un mot de Votre Majest, ils fondront sur les
jacobins et les factieux de l'Assemble. Les sclrats sont faibles
quand on leur rsiste, et ce jour peut tre un jour bien prcieux
pour dfendre la cause royale. Si nous russissons, nous ferons le
bonheur de la France; si nous succombons, dsavouez-moi,
accusez-moi, et faites tomber sur moi la colre de l'Assemble. Si
je n'ai pas le bonheur de sauver mon roi de la fureur de ses
ennemis, je m'estimerai heureux de mourir pour une si belle cause.
Je ne puis donner que deux heures  Votre Majest pour se dcider;
plus tard il ne serait plus temps, et pareille occasion ne se
retrouvera jamais.

Le Roi, effray d'une pareille dmarche si elle n'tait couronne du
succs, n'osa la tenter, et cette proposition fut ensevelie dans le
plus profond secret. Je menai, ce jour-l, Mgr le Dauphin chez la
Reine  une heure et demie, avec laquelle il dnait depuis quelque
temps. Elle me prit en particulier et me dit: Vous nous voyez en ce
moment dans une grande anxit. Voici la proposition de M.
d'Hervilly: elle est grande et honorable, mais elle entranerait des
suites si funestes, si elle ne russissait pas, que le Roi ne peut
se dterminer  l'accepter; et dans cette position, je me
reprocherais d'avoir influenc sa dcision. Il est impossible
d'avoir t plus dvou au Roi et de lui avoir donn plus de marques
d'attachement que n'a fait M. d'Hervilly pendant tout le cours de la
Rvolution, et d'avoir donn des conseils plus sages. L'nergie de
ses sentiments lui fit toujours combattre les demi-mesures qu'il
croyait plus nuisibles qu'utiles, et je suis tmoin qu'il reprsenta
souvent le danger de flotter entre les partis constitutionnel et
jacobin. Quoique ses conseils n'eussent point t couts, il n'en
resta pas moins profondment attach  la personne de Sa Majest,
toujours auprs de lui  l'apparence du moindre pril, et prt 
excuter ses ordres, quelques dangers qu'ils pussent lui faire
courir.

Le Roi et la Reine dfendirent  Mgr le Dauphin de rien dire de ce
qui se passait. Il n'en ouvrait pas la bouche en public; mais, ne se
croyant pas oblig  la mme discrtion avec moi, l'abb Davaux et
ma fille Pauline, il ne nous cachait pas la peine qu'il prouvait du
renvoi de la garde. Pauline me secondait parfaitement dans le soin
que je prenais de lui former le coeur et l'esprit; et quoiqu'elle ne
lui passt rien et qu'elle le reprt de ses petits dfauts, chaque
fois qu'il y donnait occasion, il ne l'en aimait pas moins. Sa
jeunesse lui inspirait de la confiance, et elle n'en profitait que
pour lui tre utile. Elle avait d'ailleurs tant de complaisance
pour lui, qu'il ne pouvait s'en passer. Il me dit un jour
trs-srieusement qu'il avait une grce  nous demander, et que,
comme il tait en mon pouvoir de la lui accorder, il fallait lui
promettre de ne la pas refuser: J'ai six ans, dit-il, et je dois
passer aux hommes  sept ans: promettez-moi de ne pas marier Pauline
jusque-l. Je serais si afflig de la quitter! Non, vous ne me
refuserez pas ma chre Pauline. Et se jetant  son cou, il
l'embrassa avec une grce et une amabilit parfaites. Elle n'eut pas
de peine  lui accorder sa demande: son attachement pour la famille
royale lui faisait craindre de prendre des liens qui eussent pu la
priver de lui donner des marques de son entier dvouement; et elle
tait convenue avec moi que l'on ne penserait  son tablissement
que lorsque le Roi, la Reine et leurs augustes enfants se
trouveraient dans une situation plus heureuse. Il tait impossible
de s'occuper de mariage avec un coeur bris de douleur et dans un
moment si critique, qu'on ne pouvait rpondre du lendemain. Cette
Pauline, dont je parlerai plus en dtail par la part qu'elle a eue
aux scnes de douleur dont j'ai t tmoin, a pous en 1797 le
comte de Barn, qui avait servi dans la garde du Roi. Mais sa
conduite a tellement honor son nom de Pauline, que je ne lui en
donnerai pas d'autres dans le cours de ces Mmoires.

Pendant le peu de temps que le Roi eut sa garde, nous faisions faire
de jolies promenades  Mgr le Dauphin dans les environs de Paris.
Mais les vnements devinrent si graves, et nous tions si peu srs
de ceux qui nous accompagnaient, que nous sortions rarement du petit
jardin de Mgr le Dauphin. L'abb Davaux trouvait moyen de l'y
occuper agrablement; et, rentr chez lui, il lui rendait ses leons
si intressantes, qu'il les quittait  regret. Il nous fit un jour
une peine et un plaisir extrmes  la fois: Mon bon abb, dit-il 
l'abb Davaux en finissant sa leon, je suis bien heureux! J'ai un
si bon papa et une si bonne maman, et en vous et ma bonne madame de
Tourzel, un second pre et une seconde mre. Les larmes nous
vinrent aux yeux, quand nous pensmes que d'un moment  l'autre, cet
aimable enfant pouvait tre prcipit dans un abme de malheurs,
dont nous tions cependant loin de prvoir l'tendue. Il ne perdait
pas une occasion de nous dire des choses tendres et aimables; et il
tait impossible de se trouver malheureux de l'excessif
assujettissement o nous tenaient auprs de lui les fcheuses
circonstances dans lesquelles nous nous trouvions.




CHAPITRE XXI

ANNE 1792.

  Proposition d'un camp de vingt mille hommes  Paris.--Manuel et
    la Fte-Dieu.--Dnonciation de Chabot.--Le duc d'Orlans.--Lettre
    de M. Roland rendue publique avant que le Roi en et
    connaissance.--Le Roi nomme de nouveaux ministres.--Dmarche
    courageuse du directoire de Paris pour remdier aux maux que la
    lettre de M. Roland pouvait produire.--Moyens employs pour
    oprer un mouvement dans Paris.--Journe du 20 juin.--Suites
    de cette journe et menes des factieux pour hter le renversement
    de la monarchie.


L'Assemble, ne voyant plus d'obstacle  l'excution de ses projets,
avanait rapidement  son but. Le ministre de la guerre, qui lui
tait totalement dvou, vint lui proposer de faire lire par chaque
canton du royaume quatre fantassins et quatre cavaliers bien arms
pour les runir le 14 juillet  la garde nationale de Paris;
d'envoyer divers corps de cette garde aux frontires et de donner
leurs canons aux fdrs. Cette proposition fut vivement combattue
par MM. de Jaucourt, Dumas et de Girardin, et il y eut des dbats
trs-vifs  ce sujet. Ils ne purent cependant empcher qu'on ne
dcrtt l'tablissement d'un camp de vingt mille hommes pris parmi
les citoyens qui avaient servi dans les gardes nationales du
royaume: on se servit du prtexte de remplacer les troupes de ligne
qu'on avait envoyes aux frontires, en raison de l'attachement
qu'elles conservaient pour la personne de Sa Majest.

Ce dcret mcontenta une partie de la garde nationale, et plusieurs
membres de divers bataillons signrent une ptition pour en demander
le rapport.

Le commandant de la garde nationale vint rendre compte  l'Assemble
du mauvais effet qu'elle produisait et lui annoncer qu'il lui serait
prsent une ptition par deux gardes nationaux, laquelle serait
signe individuellement, la Constitution ne permettant pas  la
force arme de la lui prsenter en corps.

Vergniaud s'emporta contre les dputs qui s'taient opposs aux
dcrets, en les accusant d'avoir excit le mcontentement de la
garde nationale, en lui faisant craindre qu'on lui tt ses canons.

L'Assemble reut trs-mal la ptition, et quoiqu'elle ft signe
par huit mille personnes, elle prtendit que les signatures avaient
t mendies, et elle la renvoya sans la lire aux comits de
surveillance et de lgislation.

On approchait de la Fte-Dieu. Manuel, aussi irrligieux qu'ennemi
des rois, fit placarder dans les rues de Paris qu'il regardait comme
inutile que les gardes nationaux accompagnassent les processions,
quoiqu'elles ne fussent cependant composes que de prtres
serments. On craignait quelque tumulte  cette occasion; mais tout
se passa tranquillement, et, malgr l'insinuation de Manuel,
beaucoup de gardes nationaux suivirent les processions.

Manuel, quoique suspendu des fonctions de sa place par un dcret
d'ajournement personnel, n'en allait pas moins tte leve. Il tait
accus et convaincu d'avoir vol dans les dpts de la police les
lettres et les ouvrages de Mirabeau, et de les avoir vendus pour son
propre compte. Tout autre aurait subi une punition exemplaire pour
un pareil dlit, mais il comptait avec raison que le crdit de ses
amis empcherait de donner suite  l'accusation. Il ne se trompait
pas, et il fut rintgr dans sa place, quoiqu'il ne pt offrir de
justification d'un vol aussi manifeste.

Pthion,  la tte des canonniers de Paris, vint assurer l'Assemble
qu'elle pouvait compter sur leur patriotisme. L'orateur de ces
bataillons, en se plaignant des bruits infmes qui se rpandaient
sur le retour de la noblesse et la cration de deux Chambres, offrit
ses services aux reprsentants de la nation pour le maintien de la
libert et de l'galit.

Des serruriers, brlant d'ardeur de forger des piques pour la
dfense de cette mme libert, vinrent aussi prsenter les mmes
hommages, criant  tue-tte: Tremblez, aristocrates, nous sommes
debout! Ils furent suivis des forts de la halle, qui demandrent de
leur accorder le titre de porteurs de la loi.

Chabot, pour tenir sa promesse de fournir les preuves de l'existence
du comit autrichien, dnona une multitude de personnes, entre
autres: MM. Bertrand, Duport du Tertre, de Montmorin, de Brissac, de
Lessart, Barnave, Chapellier, Lameth et autres, sans pargner mme
M. de la Fayette; mais sur la rumeur que causa cette dernire
dnonciation, il s'excusa en prtendant n'avoir voulu que l'avertir
des sentiments qu'on lui prtait, et qu'il tait loin de lui
attribuer. Il dnona, de plus, l'ordonnance du Roi relative  sa
garde, en l'interprtant de la manire la plus perfide.

Tant de dnonciations occasionnrent un tumulte affreux dans la
salle. On entendait les uns crier: Oh! le sclrat, le coquin!
D'autres rpondaient par les cris de: A l'Abbaye!  l'Abbaye! Et
quoique les dnonciations fussent dnues de toute preuve, elles
n'en furent pas moins envoyes  l'examen des comits.

Raymond Ribes prit ensuite la parole, pour dnoncer une vritable
conspiration existant depuis le 6 octobre pour placer sur le trne
le duc d'Orlans: Je la dcouvre, dit-il, dans les journes des 5
et 6 octobre, du 18 fvrier 1791, dans les dangers journaliers que
courent le Roi et la Reine, dans la scne scandaleuse de la fte de
Chteauvieux, dans l'vasion de Jourdan, dans la mission de M. de
Talleyrand en Angleterre paye si largement, dans les insultes
prodigues au Roi et  la Reine, dans les six millions donns
 Dumouriez, dans les libelles atroces de Carra, Nol et
Bonne-Carrre, o des noms infmes sont donns au Roi et  la Reine
par les dbiteurs de ces odieux pamphlets, et je conclus par la
demande de l'arrestation du duc d'Orlans, de Dumouriez, et des
autres nomms ci-dessus.

Embarrass de rpondre  de pareilles assertions, on se borna 
traiter de fou Raymond Ribes, et l'Assemble passa  l'ordre du
jour.

Le but de l'Assemble, en employant de pareils moyens, tait de
dgoter le Roi de son droit de veto, et de l'engager  en faire
l'abandon. Tous les patriotes couraient en consquence dans les rues
et les places de Paris, criant: A bas M. et madame Veto! nom
qu'ils avaient l'insolence de donner au Roi et  la Reine, en
raccompagnant d'pithtes aussi infmes que leurs propos. Ils
espraient au moins appuyer les efforts des ministres, pour faire
sanctionner le dcret sur les prtres et sur le camp de vingt mille
hommes dans Paris et les environs; mais le Roi, qui croyait sa
conscience engage  s'y refuser, persista dans son opinion.

Le ministre Roland lui crivit, pour l'y dcider, une lettre
soi-disant confidentielle, mais qu'il eut soin de rpandre dans tout
Paris. Elle portait en substance que les Franais taient dcids 
soutenir la Constitution qu'ils s'taient donne, et qu'ils voyaient
la guerre avec plaisir comme un moyen d'y parvenir; que toutes les
personnes qui entouraient le Roi, se voyant prives par elle des
grandes prrogatives dont elles jouissaient, devaient naturellement
dsirer de la renverser; que l'alternative o se trouvait le Roi de
cder  ses sentiments naturels, ou d'en faire le sacrifice  la
philosophie et  l'imprieuse ncessit, inquitait la nation et
enhardissait les factieux; qu'il tait temps de faire cesser cette
incertitude en s'unissant franchement  la nation et en adoptant les
sentiments du corps lgislatif; que les dcrets qui venaient d'tre
rendus lui en fournissaient l'occasion; qu'en les adoptant, le Roi
inspirerait la confiance qui lui tait si ncessaire  obtenir, et
sans laquelle il pouvait s'attendre aux plus grands malheurs; que sa
rsistance  l'opinion publique avait t cause qu'en plusieurs
occasions le zle s'tait cru permis de suppler  la loi; que la
rvolution tait faite et se cimenterait par le sang, si la sagesse
de Sa Majest ne prvenait pas des malheurs encore possibles 
viter; qu'on le trompait lorsqu'on cherchait  lui inspirer de la
dfiance d'un peuple qui le comblerait de bndictions s'il le
voyait faire marcher la Constitution.

Il accusait la conduite des prtres d'avoir t la cause du dcret
rendu contre eux, et faisait voir au Roi que le dfaut de sa
sanction forcerait les dpartements  lui substituer des mesures
violentes, et que le peuple irrit y supplerait par des excs. Il
se plaignait des tentatives de la garde nationale pour empcher la
formation du camp prs Paris, qu'on supposait agir par une impulsion
suprieure; et il faisait craindre qu'en diffrant la sanction, le
peuple ne vt dans son roi l'ami des conspirateurs. Il terminait
enfin cette trange lettre par reprsenter que les princes, en se
refusant  entendre des vrits utiles, rendaient les conspirations
ncessaires; que pour lui il avait rempli son devoir de ministre en
mettant toutes ces considrations sous les yeux de Sa Majest.

Le Roi, indign, demanda  Roland sa dmission, et il donna sa place
 M. Mourgues. C'tait un protestant, honnte homme dans le fond,
mais rpublicain par caractre, et qui, sous le voile de la
modestie, cachait une profonde ambition.

Dumouriez, se croyant absolument ncessaire, exigea la sanction du
Roi d'une manire imprieuse sur les deux dcrets, et crut l'y
dterminer en lui disant, d'un ton insolent, que s'il ne la lui
donnait pas sur-le-champ, il offrait sa dmission. Le Roi, bless au
vif, se leva en lui disant: C'est trop fort, monsieur Dumouriez, et
je reois votre dmission. L'tonnement prit la place de l'audace.
Revenu  lui-mme, il jura de se venger et de faire repentir le Roi
de sa dmission; et il ne fut malheureusement que trop fidle  sa
promesse.

Le Roi, voyant qu'il n'avait rien  gagner  conserver un ministre
jacobin, se dtermina  en nommer un dont la composition pt
inspirer plus de confiance.

Il eut de la peine  faire accepter des places aussi dangereuses que
celles de ministres dans les circonstances o l'on se trouvait; mais
il parvint cependant  les faire remplir par des hommes dont la
conduite fut sage et mme courageuse dans les derniers moments de la
monarchie.

M. de Monciel, prsident du dpartement du Jura, fut nomm ministre
de l'intrieur  la place de M. Mourgues, qui ne le fut que deux
jours; M. de la Jarre, aide de camp de M. de la Fayette, le fut de
la guerre; M. de Chambonas, des affaires trangres, et M. de
Beaulieu, premier commis de la comptabilit des finances. M.
Duranthon, ministre de la justice, fut le seul qui ne fut point
encore remplac.

Ce choix fut gnralement approuv,  l'exception de M. de
Chambonas. Il avait eu une jeunesse trs-vive, et avait tellement
drang ses affaires, que n'ayant plus aucune ressource, il s'tait
dcid  pouser la fille de madame Sabattier, matresse de M. de
Saint-Florentin, ministre de Louis XV. Un pareil mariage l'avait
brouill avec toute sa famille. Il avait d'ailleurs conserv une
assez mauvaise rputation, et ce choix causa un tonnement gnral.
C'tait un tre fort lger, qui ne manquait pas d'esprit; mais le
poids du ministre tant au-dessus de ses forces, on le remplaa peu
aprs par M. Bigot de Sainte-Croix.

Pendant que Roland rpandait sa lettre dans les villes et dans les
dpartements, avant peut-tre mme qu'elle ft parvenue au Roi, le
directoire du dpartement de Paris lui crivit que tous les bruits
de conjuration taient sans fondement, et que toutes ces terreurs
imaginaires par lesquelles on agitait le peuple taient aussi
contraires  son repos qu' son bonheur. Il se plaignait de lui voir
laisser tablir tranquillement dans Paris une socit ayant ses
sances publiques, ses bureaux de correspondance pour dicter ses
lois dans toutes les parties du royaume, dnonant  son gr,
calomniant ouvertement et se moquant de toutes les administrations,
occupe journellement  avilir le Roi et ses ministres, se
permettant l'impression d'un journal qui autorisait le meurtre et le
pillage, protgeait les sclrats et se dbitait avec profusion dans
le public pour y rpandre le poison d'une si funeste doctrine.

Il y avait du courage  crire une pareille lettre dans les
circonstances o l'on se trouvait, et elle et pu faire ouvrir les
yeux  un ministre qui n'et t qu'aveugle; mais elle ne pouvait
produire aucun effet sur un homme qui se croyait tout permis,
pourvu que ce ft au profit de la libert et de l'galit.

M. de la Fayette fit part  l'Assemble d'un avantage de son arme
qui avait repouss les ennemis prs de Maubeuge. Il avait t achet
par la perte de M. de Gouvion, ancien major de la garde nationale,
officier distingu, et dont j'ai eu occasion de parler plus d'une
fois dans une des parties de ces Mmoires. On prtend que, dsespr
de la tournure que prenait la Rvolution, il cherchait  se faire
tuer, et qu'il s'exposa tellement, qu'il parvint  terminer une vie
qui lui tait devenue odieuse.

M. de la Fayette, effray de la puissance des jacobins, et craignant
que les excs auxquels ils se livraient ne finissent par anantir la
Constitution, profita de cette circonstance pour reprsenter 
l'Assemble le danger de laisser lever au-dessus des lois une
puissance qui finirait par lui en dicter  elle-mme, et qui ferait
prir la libert dans les horreurs de l'anarchie; qu'elle
s'attachait  tout dtruire pendant que l'arme se battait pour la
conservation de la Constitution, et qu'il tait de son devoir de la
prvenir du mauvais effet que produisaient les excs qui se
commettaient, ainsi que l'avilissement du pouvoir des autorits
constitues.

Cette lettre ne fit aucun effet sur l'Assemble; la plus grande
partie de ses membres, affilis  la socit des jacobins, en
partageaient les sentiments. La terreur qu'elle inspirait lui avait
donn une majorit imposante, et elle mprisait les plaintes de la
minorit sur la violation de la Constitution et les abus de pouvoir
qui en taient la suite. Le soupon qu'elle eut du concert de la
lettre de M. de la Fayette avec la dmarche du dpartement, ne la
rendit que plus ardente  hter l'excution de ses complots pour la
destruction de la monarchie.

Le Roi fit part  l'Assemble du changement de son ministre; elle
tait si assure de la prompte destruction de la royaut, qu'elle
parut insensible au renvoi de ceux qui avaient tous des droits  sa
reconnaissance, et elle se contenta de dclarer pour la forme qu'ils
emportaient les regrets de la nation. Elle s'acharnait de plus en
plus contre la personne du Roi, et elle recevait avec honneur les
ptitions les plus incendiaires, les plus insultantes et les plus
menaantes contre l'autorit royale et la sret de la personne mme
de Sa Majest.

Les dputs du ct gauche, tels qu'Isnard, Duquesnoy et autres, se
permettaient des discours analogues  ces ptitions, et tout
annonait une crise prochaine. Le directoire du dpartement fit part
au Roi et  l'Assemble de la demande des habitants des faubourgs
Saint-Antoine et Saint-Marceau, pour qu'il leur ft permis de
s'assembler et de prsenter, le 20 juin, arms, une ptition au
Corps lgislatif, avec leurs habits de 1789. Le dpartement y
joignit les raisons du refus qu'il en avait fait, refus motiv sur
la loi qui dfendait des ptitions prsentes par des gens arms; et
il fit remettre  Sa Majest l'arrt qu'il avait pris pour que le
maire et toutes les autorits ne ngligeassent aucune mesure de
prudence pour s'opposer  ce rassemblement.

L'Assemble, qui en connaissait mieux l'objet que le dpartement, ne
daigna pas faire attention  ce rapport, et pour toute rponse passa
 l'ordre du jour.

La conduite qu'elle tint en cette circonstance ne peut laisser aucun
doute sur la part qu'elle avait prise aux vnements de l'affreuse
journe dont nous allons raconter les circonstances.


JOURNE DU 20 JUIN.

Le refus du directoire n'ayant point empch les rassemblements
projets, Roederer fit part  l'Assemble que le grand nombre de
personnes qui se rassemblaient pour planter un tremble  la porte
des Tuileries, donnant lieu de craindre que cette multitude ne se
portt au chteau et n'y commt des excs, le directoire avait donn
l'ordre de faire marcher des troupes pour carter les dangers qui
pourraient le menacer.

Avant dix heures, le Carrousel tait dj couvert d'une foule
immense, et la gendarmerie nationale bordait les accs du chteau.
Elle tait commande par M. de Rulhires, honnte homme, attach au
Roi, mais dont le zle tait paralys par la municipalit, 
laquelle il tait oblig d'obir. M. de Wittengoff patriote,
commandait les troupes, et l'intrieur des cours et des jardins
tait gard par la garde nationale avec ses canons. Les deux
faubourgs, dont la marche tait annonce, se grossissent en route
d'une multitude arme qui, sans s'informer de ce qu'on allait
demander au Roi, sans rien savoir, sans rien vouloir, insouciante,
furieuse et gaie tout  la fois, menace, s'agite, chante, tient les
propos les plus infmes contre le Roi et sa famille, et se dirige
vers l'Assemble,  qui elle crut devoir prsenter ses hommages.

Santerre, gnral de cette nouvelle milice, crivit  l'Assemble
que les citoyens des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau,
rassembls pour clbrer l'anniversaire du serment du Jeu de paume,
demandaient  paratre  sa barre et  dfiler devant les pres de
la patrie, se plaignant qu'on calomnit leurs intentions.

La dlibration commena, et plusieurs dputs demandrent s'il
n'tait pas inconstitutionnel de laisser entrer dans l'Assemble une
troupe arme qui pouvait influer sur ses dcisions. Ils opinaient
pour qu'on levt la sance et qu'on s'occupt avant tout de la
sret du Roi; mais les jacobins s'y opposrent, voulant jouir de
leur succs et recevoir les hommages de leurs soldats. Vergniaud
mme n'eut pas honte de rpondre que si le Roi se trouvait en
danger, on enverrait auprs de lui une dputation, et que ds le
lendemain on rendrait un dcret pour ne plus tolrer de pareilles
admissions.--Le bruit continuait, la dputation s'ennuyait et
annona qu'elle tait au nombre de huit mille hommes. On voulait
faire dsarmer les ptitionnaires, mais les jacobins s'y opposrent.
Ils se plaignent qu'on les fait attendre, font dire qu'ils sont  la
porte, et un huissier trouve plus court de la leur ouvrir. Au mme
instant, cette troupe de sans-culottes arrive  la barre, s'y
prcipite en foule avec ses armes, et l'Assemble lui permet de
dfiler devant elle, aprs avoir entendu un discours contre le Roi,
dans lequel les ptitionnaires annonent que le peuple est prt  se
venger, et que si Capet ne change pas de conduite, il ne sera plus
rien.

Le discours fini, la marche s'ouvrit. Une musique militaire jouant
l'air _a ira_ prcdait la dputation, qui dfila pendant deux
heures et demie. Il y avait parmi elle beaucoup de gardes nationaux
en uniforme avec leur fusil; les autres taient arms de piques, de
crocs, de crochets, de massues, de fourches, de haches, de pieux et
de faux. De distance en distance, on prenait pour enseignes des
diverses compagnies, des bonnets de diverses couleurs au bout d'un
bton, et mme une culotte. Les applaudissements des jacobins et des
tribunes taient continuels, pendant que les constitutionnels
tremblaient et que les plus lches d'entre eux applaudissaient.
Pthion, qui avait dclar le matin que tout ce qui se passait
n'tait qu'une fte civique, et qui avait engag la garde nationale
 se joindre  ces honntes citoyens, tait all  Versailles; et ce
fut inutilement que le dpartement indign l'envoya chercher, pour
lui demander compte de ce qui se passait.

Le rcit qu'on en fit aux Tuileries y causa les plus vives alarmes.
Le Roi, la Reine et toute la famille royale se runirent dans
l'appartement du Roi comme le plus sr, attendant avec une grande
anxit l'issue de cette fatale journe. La position du Roi tait
des plus critiques; il n'avait pour toute garde que la garde
nationale, qui remplissait le chteau et refusait de le dfendre.
Peu contents de rester neutres, ils proposaient mme de chasser des
appartements du Roi les fidles sujets de Sa Majest qui taient
venus servir de rempart  sa personne et dfendre sa vie aux dpens
de la leur. Le Roi, pour ter tout prtexte d'insurrection  la
garde nationale, prit le parti de les faire retirer; et elle, de son
ct, forait de sortir des cours tout ce qui ne portait pas son
habit. Il tait trois heures. La dputation qui tait  l'Assemble
voulait traverser les Tuileries et insulter le Roi sous les fentres
mmes de son appartement. L'ordre avait t donn de ne laisser
entrer personne dans le jardin, et il y avait  la porte de la
terrasse des Feuillants un poste de cinquante hommes, dcid  faire
observer cette consigne; mais un officier municipal, dclarant que
c'tait une fte civique, ouvrit lui-mme la porte et introduisit
cette foule dans le jardin. Les cris commencrent alors de toute
part, et l'on n'entendit que: A bas le veto! Vivent la nation et
les sans-culottes!

La garde nationale, effraye du double engagement de dfendre le Roi
et de plaire  cette multitude, tait dans un tat de stupeur qui
faisait peu d'honneur  son courage. Elle voyait tranquillement
dfiler cette troupe dans le mme ordre qu' l'Assemble, insulter
le Roi par des cris abominables, les plus hardis d'entre eux
menaant mme d'en faire justice.

Aprs avoir pass et repass dans les jardins, les chefs de la
horde, assurs de ne trouver aucune rsistance dans la garde
nationale, dont les canonniers avaient fraternis avec les siens, et
voyant qu'ils pouvaient tout entreprendre sans courir aucun danger,
s'acheminrent vers le chteau. Ils font sortir leur troupe par la
porte des Tuileries donnant sur le pont Royal, passent par les
guichets sans prouver aucun obstacle de la part de la garde
nationale, et vont rejoindre la partie de leur arme arrivant par la
rue Saint-Nicaise. La grande porte des Tuileries, qui tait
entr'ouverte, fut referme ds qu'on aperut l'arme des piques.
Elle menaa de la forcer, et un des chefs, qui tait un ngre,
fougueux patriote, fait charger le canon, et engage sa troupe 
jurer sur sa bannire qu'elle entrera dans le chteau. Tous le
jurrent, et  l'instant les portes s'ouvrirent par l'ordre d'un
officier municipal. M. de Romainvilliers, chef de division, qui
commandait ce jour-l la garde nationale, homme faible et craignant
toujours de se compromettre, reste immobile, et la garde nationale,
qui ne reoit aucun ordre de son chef, ne s'oppose  rien. Le brave
Acloque, commandant de bataillon, et qui n'abandonnait jamais le Roi
dans le danger, proposa  cette multitude effrne de choisir
quarante des leurs pour porter au Roi leur ptition. Il ne fut point
cout, et en cinq minutes la cour, les escaliers et les salles des
appartements sont remplis de vingt mille hommes, arms de la mme
manire que ceux qui avaient travers l'Assemble, et qui, dans la
fureur dont ils sont anims, tranent leur canon sur l'escalier et
le font entrer dans la salle des cent-suisses, prsentement celle
des gardes du corps.

Le Roi, la Reine et la famille royale taient dans la petite chambre
 coucher de Sa Majest, entours de quelques serviteurs fidles,
auxquels elle avait permis de rester auprs de sa personne. Le Roi,
voyant que les portes allaient tre forces, veut aller au-devant
des factieux, essayer de leur en imposer par sa prsence. Il
s'lance en avant; un garde national s'approche, le conjure de ne
pas s'avancer davantage, et de lui permettre de rester auprs de
lui. Le Roi, touch du dvouement de ce brave homme, le prie de ne
pas se sparer de lui, mais d'tre calme, et poursuit son chemin. Il
demande qu'on loigne la Reine et ses enfants, voulant s'exposer
seul au danger. Cette princesse, quittant le Roi les yeux baigns de
larmes, adresse avec un ton plein d'me et de confiance ces mots
touchants  ceux qui l'entouraient: Franais, mes amis, grenadiers,
sauvez le Roi!

Ce prince, allant toujours en avant, donne l'ordre d'ouvrir la porte
de l'oeil-de-Boeuf qui le sparait encore des brigands. Ceux-ci
avaient dj forc la porte oppose  celle par laquelle le Roi
allait au-devant d'eux. Acloque tait retourn auprs du Roi, qu'il
trouva entour de M. le marchal de Mouchy, de MM. d'Hervilly, de
Tourzel, mon fils, de Septeuil, d'Aubier, de Bourcet, de Joly,
canonnier, frre de l'actrice de ce nom, et de quelques autres
serviteurs de Sa Majest, qui avaient trouv moyen de pntrer
auprs de sa personne.

Des flots de sditieux s'amoncelrent auprs du Roi. Un sclrat,
arm d'une pique, l'oeil plein de rage, s'avance, faisant un
mouvement sinistre; Vanot, commandant du bataillon de Sainte-Opportune,
se prcipite sur le monstre et dtourne le fer; un grenadier du
mme bataillon pare un coup d'pe dirig de manire  indiquer
le mme crime. Les grenadiers, indigns, veulent mettre le
sabre  la main; Acloque a la prudence de sentir le danger d'une
imprudente rsistance: Point d'armes! s'crie-t-il, vous allez
faire assassiner le Roi. Et il fait placer ce prince dans
l'embrasure d'une fentre, et il se range devant lui, ainsi que le
marchal de Mouchy.

Madame lisabeth, voyant le danger que courait le Roi, ne voulut
point l'abandonner, et se plaa dans l'embrasure de la fentre qui
prcdait celle o tait ce prince. Les ministres l'y suivirent. Ce
fut alors qu'elle fut prise pour la Reine. Voyant les factieux
s'avancer vers elle en criant: L'Autrichienne, o est-elle? sa
tte, sa tte! avec le calme de la vertu, qui ne l'abandonna
jamais, elle dit  ceux qui l'entouraient ces paroles sublimes: Ne
les dtrompez pas; s'ils pouvaient me prendre pour la Reine, on
aurait le temps de la sauver. Un furieux prsenta une pique  sa
gorge: Vous ne voudriez pas me faire du mal, lui dit-elle avec
douceur; cartez votre arme.

Les cris, les hurlements se font entendre de tout ct. Chaque
tendard porte des menaces qu'on tale aux yeux du Roi. Il lit d'un
ct: _Tremblez, tyrans, le peuple est arm_; de l'autre: _Union
des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, voici les
sans-culottes._ On lui adresse la parole, mais c'est pour
l'insulter. On lui prsente un bonnet rouge au haut d'une pique; un
grenadier le lui pose sur la tte; on y ajoute des rubans aux trois
couleurs, il les accepte. La foule se presse et demande  le voir;
ce prince monte sur la fentre avec ce calme et ce courage qui ne
l'abandonnrent jamais dans le danger. touff par la chaleur et
mourant de soif, il tmoigne le dsir de boire un verre d'eau; un
grenadier lui prsente une bouteille; il boit sans hsiter, et sans
avoir cru faire un acte de courage. Un autre l'engage  ne rien
craindre, l'assurant qu'il lui fera un rempart de son corps: Un
homme qui n'a rien  se reprocher ne connat, rpond le Roi, ni la
peur ni la crainte. Et prenant la main de cet homme, il la pose sur
son coeur, lui disant: _Voyez s'il bat plus vite._

M. de la Jarre, ministre de la guerre, tmoin du danger que courait
le Roi, descendit dans la cour par un escalier dtourn en
s'criant: A moi vingt grenadiers, pour faire  Sa Majest un
rempart de nos corps. Il les conduit par l'escalier du Roi; il
tait obstru. On n'entendait de toutes parts que le bruit des armes
et les propos les plus outrageants contre la personne de Sa Majest.
Il les fait entrer par un autre ct, dans la pice o tait ce
prince, par une porte figurant une croise. Ils augmentent le nombre
de ses dfenseurs, en faisant haie depuis la premire fentre, o
tait Madame lisabeth, jusqu' celle o tait le Roi, entour des
personnes dont nous avons dj parl. La multitude ne cessait de
dfiler devant Sa Majest, et semblait sortir des pavs, tant le
nombre en tait considrable. Ils affectrent de faire passer devant
elle un jeune homme avec un coeur de veau ensanglant, portant pour
devise: _Coeur des aristocrates._ Un homme, en regardant la
cocarde qui tait au chapeau du Roi, en prsenta une  Madame
lisabeth, qui la mit sur-le-champ  son bonnet.

La Reine tait heureusement un peu loigne du Roi au moment o ce
prince se dtermina  se prsenter  cette multitude; mais elle
voulait absolument retourner prs de lui et partager ses dangers. On
eut bien de la peine  lui persuader que, dans une situation aussi
critique, sa place tait auprs de ses enfants, et qu'elle devait
d'ailleurs se conformer  la volont du Roi, qui avait senti que les
prils qu'il lui verrait courir affaibliraient le courage dont il
avait besoin. Il fallut l'entraner presque de force chez Mgr le
Dauphin, dont on avait ferm toutes les portes avec des crochets et
des verrous. M. Hue, craignant que son appartement ne parvnt  tre
forc, emporta, par un mouvement de zle, le jeune prince dans
l'appartement de Madame, l'y croyant plus en sret, de manire que
j'avais peine  le suivre. Quand la Reine entra dans la chambre de
Mgr le Dauphin, elle ne le trouva plus, et ce fut un moment cruel
pour elle; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant. L'appartement
de Madame se trouvant encore plus expos que celui du jeune prince,
on le ramena chez lui. La Reine le serra entre ses bras. touffe de
sanglots, elle fut un quart d'heure sans savoir le sort du Roi,
demandant toujours qu'on la laisst le retrouver. Au bout de ce
temps, Madame lisabeth trouva moyen de lui faire savoir qu'il ne
lui tait rien arriv, qu'il montrait le plus grand courage, et que
sa prsence serait nuisible dans la position o il se trouvait. La
premire salle de l'appartement de Mgr le Dauphin ayant t force
et se remplissant de la foule qui inondait le chteau, la Reine, ses
enfants et ceux qui les entouraient rentrrent dans la chambre 
coucher du Roi, dont les portes taient fermes du ct du cabinet
du conseil.

MM. d'Assonville et Dorival, juges de paix, ne pouvant,  eux seuls,
rprimer de pareils excs, coururent avertir l'Assemble des dangers
auxquels le Roi tait expos. Elle s'occupait si peu du rcit qui
lui en avait dj t fait, qu'elle avait lev la sance, et que M.
Fressinel, dput, ne put rassembler qu'une douzaine de ses
collgues, avec lesquels il se porta au chteau. Ils se firent jour
 travers cette multitude, et vinrent grossir le nombre des
dfenseurs de Sa Majest.

La sance fut rouverte  cinq heures, et l'Assemble se dtermina 
envoyer vingt-quatre dputs pour lui rendre compte de ce qui se
passait au chteau, et ordonna qu'ils seraient relays de demi-heure
en demi-heure.

En arrivant, ils voulurent haranguer le peuple, ainsi qu'un officier
municipal, mais ils ne furent point couts. Le peuple souverain ne
reconnaissait que ses chefs. Vergniaud, Bigot, Hrault et le
fougueux Isnard ne furent pas plus heureux. Ils invoquent
inutilement la Constitution qu'on dshonore; ils sont rejets, et
sont tmoins des outrages et des vocifrations prodigus  Sa
Majest.

Le Roi,  qui l'on continuait de demander l'observation de la
Constitution pour le bonheur du peuple, assura qu'elle avait
toujours t le premier objet de ses soins; qu'il avait observ
fidlement la Constitution, et qu'il la maintiendrait de tout son
pouvoir. Des cris de: _Vive le Roi!_ se firent entendre, mais ils
furent touffs par ceux-ci: _Point de: Vive le Roi! mais: Vive la
nation!_ D'autres ajoutrent: Il nous donne des promesses; il y a
longtemps qu'il nous abuse; nous voulons la sanction du dcret sur
les prtres, sur le camp de vingt mille hommes, le renvoi des
ministres actuels et le rappel de MM. Servan et Roland. Un jeune
homme, entre autres, adressant la parole  Sa Majest, lui fit,
pendant plus de trois quarts d'heure, les demandes les plus
absurdes. Ce n'est ni le moment de faire de pareilles demandes, ni
celui de les obtenir, rpond tranquillement le Roi; adressez-vous
aux magistrats, organes de la loi, ils vous rpondront. Les dputs
tentrent encore de se faire entendre, mais inutilement. Santerre,
l'ami et le chef de ces forcens, a plus de pouvoir qu'eux: Je
rponds, dit-il, de la famille royale; qu'on me laisse faire. Un
moment de silence est interrompu par les cris de: _Vive Pthion!
vive le bon Pthion!_ Il tait six heures du soir, et le Roi tait
depuis trois heures au milieu de ces forcens. Le _bon_ Pthion
s'approche du Roi et n'a pas honte de lui adresser les paroles
suivantes: _Le peuple s'est prsent avec dignit; le peuple
sortira de mme, que Votre Majest soit tranquille._ Santerre fit
approcher les ptitionnaires; ils parlrent tous  la fois, et rien
ne fut entendu.

Pthion quitta le chteau pour aller rendre compte  l'Assemble de
ce qui s'y passait. Il y arriva avec une figure bouleverse et qui
portait l'empreinte de la sclratesse. Il y fit l'loge du bon
peuple, justifia la municipalit et assura qu'il avait fait son
devoir dans cette journe, o tout s'tait pass dans le meilleur
ordre. La personne du Roi, dit-il, a t respecte; le rassemblement
n'avait pour but que de prsenter au Roi une ptition, et la force
publique n'aurait pu empcher une pareille multitude de commettre
des dlits, si elle en avait eu le projet. Il finit son discours par
inviter les membres de l'Assemble qui auraient connaissance d'un
complot de le dvoiler aux magistrats du peuple, qui feraient leur
devoir.

Un dput, nomm Boulanger, s'offrit  en donner la preuve. Il ne
fut point cout, et Pthion, assur du silence qui serait impos 
ceux qui voudraient en donner connaissance, sortit de l'Assemble au
milieu des cris et des applaudissements des tribunes, qui
touffrent les hues dont quelques membres de l'Assemble
accueillirent ce _magistrat du peuple_, qui justifiait avec autant
de lchet que d'impudence la violation des devoirs que lui imposait
la dignit dont il tait revtu.

La Reine tait toujours dans la chambre du Roi, lorsqu'un valet de
chambre de Mgr le Dauphin accourut tout hors de lui avertir cette
princesse que la salle tait prise, la garde dsarme, les portes de
l'appartement forces, casses et enfonces, et qu'on le suivait. On
se dcida  faire entrer la Reine dans la salle du conseil, par
laquelle Santerre faisait dfiler sa troupe pour lui faire quitter
le chteau. Elle se prsenta  ces factieux au milieu de ses
enfants, avec ce courage et cette grandeur d'me qu'elle avait
montres les 5 et 6 octobre, et qu'elle opposa toujours  leurs
injures et  leurs violences.

Sa Majest s'assit, ayant une table devant Elle, Mgr le Dauphin  sa
droite et Madame  sa gauche, entoure du bataillon des
Filles-Saint-Thomas, qui ne cessa d'opposer un mur inbranlable au
peuple rugissant, qui l'invectivait continuellement. Plusieurs
dputs s'taient aussi runis auprs d'Elle. Santerre fait carter
les grenadiers qui masquaient la Reine, pour lui adresser ces
paroles: On vous gare, on vous trompe, Madame, le peuple vous aime
mieux que vous ne le pensez, ainsi que le Roi; ne craignez
rien.--Je ne suis ni gare ni trompe, rpondit la Reine, avec
cette dignit qu'on admirait si souvent dans sa personne, et je sais
(montrant les grenadiers qui l'entouraient) que je n'ai rien 
craindre au milieu de la garde nationale.

Santerre continua de faire dfiler sa horde en lui montrant la
Reine. Une femme lui prsente un bonnet de laine; Sa Majest
l'accepte, mais sans en couvrir son auguste front. On le met sur la
tte de Mgr le Dauphin, et Santerre, voyant qu'il l'touffait, le
lui fait ter et porter  la main.

Des femmes armes adressent la parole  la Reine et lui prsentent
les sans-culottes; d'autres la menacent, sans que son visage perde
un moment de son calme et de sa dignit. Les cris de: Vivent la
nation, les sans-culottes, la libert!  bas le veto! continuent.
Cette horde s'coule enfin par les instances amicales et parfois
assez brusques de Santerre, et le dfil ne finit qu' huit heures
du soir.

Madame lisabeth, aprs avoir quitt le Roi, vint rejoindre la
Reine, et lui donner de ses nouvelles. Ce prince revint peu aprs
dans sa chambre, et la Reine, qui en fut avertie, y entra
immdiatement avec ses enfants. Excd de fatigue, il s'tait jet
sur un fauteuil, et remerciait de la manire la plus affectueuse
ceux qui l'entouraient, de l'attachement qu'ils lui avaient
tmoign. La Reine, en pleurs, se jeta  ses pieds avec ses enfants;
il les tint tous quelque temps embrasss, et cette scne touchante
attendrit ceux qui taient tmoins du bonheur qu'ils prouvaient en
se retrouvant sains et saufs. Le Roi et la Reine embrassrent Madame
lisabeth, en lui tmoignant la plus tendre sensibilit de tout ce
qu'elle avait fait pour eux dans cette horrible journe.

Le Roi, environn d'une dputation de l'Assemble et de ceux qui ne
l'avaient pas quitt, les faisait connatre  la Reine, et parlait 
chacun avec cette bont qui le caractrisait. L'Assemble avait
envoy successivement trois dputations, dont la dernire ne sortit
du chteau qu' dix heures. Pthion, qui l'avait quitt bien
auparavant, dit au peuple avant de s'en sparer: Mes frres et mes
amis, vous venez de prouver que vous tes un peuple libre et sage;
retirez-vous, et moi-mme vais vous en donner l'exemple.

Le Roi ne fut jamais plus grand que dans cette journe; son visage
n'prouva pas un instant d'motion; toujours calme, intrpide et
suprieur aux efforts qu'on faisait pour lui faire dgrader sa
couronne. Son courage hroque au milieu de tant de sclrats, sa
prsence d'esprit, sa patience  supporter les injures dont on
l'accablait, la srnit de son me, la constance de ses refus et
cette ferme rsignation, sauvrent, _pour ce jour-l_, la France du
crime que nous ne cessons de dplorer.

Il est douloureux de penser qu'avec tant de courage personnel, ce
prince n'ait pas dploy la mme fermet dans les diverses poques
de la Rvolution; mais son amour pour son peuple lui faisant
envisager la guerre civile comme le plus grand flau qu'il put
prouver; la crainte de l'attirer sur la France lui fit manquer plus
d'une occasion favorable de sortir de la cruelle situation o
l'avait rduit son excessive bont.

Avant le dpart des dputs, la Reine leur fit voir elle-mme les
dgts qui avaient t commis dans l'appartement de Mgr le Dauphin.
Trois portes en avaient t brises; les serrures et les crochets en
avaient t emports, les panneaux enfoncs; les mmes dgts
existaient chez Madame, o l'on avait pntr par l'appartement de
Mgr le Dauphin. Celui du Roi n'avait pas t plus mnag; les
brigands s'taient rpandus pur tout le chteau, montant sur les
combles et sur les toits, laissant partout les marques de leur
fureur. L'appartement de la Reine tait le seul o ils n'eussent pas
pntr. Les dputs ne pouvant que rendre compte  l'Assemble de
tous ces dsordres et non les constater par crit, on fit venir le
juge de paix pour en dresser procs-verbal, et le lendemain, 22
juin, les officiers de paix confrontrent les dgts avec le
procs-verbal.

Des officiers municipaux vinrent examiner le travail; l'un d'eux, et
M. le maire lui-mme, furent injuris par la garde nationale dans la
cour du chteau. Elle sentait la honte qui rejaillirait sur elle.
Inquite de la manire dont elle serait juge par les dpartements,
elle tmoigna vivement son ressentiment  ceux qu'elle accusait
d'tre les auteurs de cette horrible journe, promettant bien de
s'opposer dornavant  de nouvelles entreprises des factieux. Mais
on avait eu soin de dsorganiser tellement la garde nationale, qu'
l'exception de quelques bataillons cits pour leur fidlit, on ne
pouvait gure compter sur elle.

Le Roi crivit  l'Assemble sur les vnements de la veille, et
donna une proclamation parfaite  tous gards. Elle porte tellement
le caractre de sa bont et de sa gnrosit  oublier les injures
qui lui taient personnelles, et dont il ne s'occupe qu'en qualit
de reprsentant hrditaire de la nation, que je ne puis me dfendre
de la citer.


PROCLAMATION DU ROI

SUR LES VNEMENTS DES 20 ET 21 JUIN AN IV DE LA LIBERT.

Les Franais n'auront pas appris sans douleur qu'une multitude,
gare par quelques factieux, est venue arme dans l'habitation du
Roi, tranant un canon jusque dans la salle de ses gardes; qu'elle a
enfonc les portes  coups de hache, et qu'abusant odieusement du
nom de la nation, elle a tent d'obtenir par la violence la sanction
de deux dcrets refuse constitutionnellement par le Roi.

Il n'a oppos aux menaces et aux insultes que sa conscience et son
amour pour le bien public, et il ignore quel sera le terme o les
factieux voudront s'arrter; mais il a besoin de dire  la nation
franaise que la violence,  quelques excs qu'on veuille la porter,
ne lui arrachera jamais de consentement  tout ce qu'il croira
contraire au bien public, pour lequel il exposera sans regret sa
tranquillit et sa sret. Il sacrifierait mme sans peine la
jouissance des droits qui appartiennent  tous les hommes, et que la
loi devrait faire respecter chez lui comme chez tous les citoyens,
si, comme reprsentant hrditaire de la nation, il n'avait des
devoirs  remplir, et que, s'il peut faire le sacrifice de son
repos, il ne fera pas celui de ses devoirs.

Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre dans l'tat de crise o elle se
trouve; mais le Roi donnera toujours, jusqu'au dernier moment, 
toutes les autorits constitues, l'exemple du courage et de la
fermet qui peut seul sauver l'empire, et ordonne en consquence 
toutes les municipalits et  tous les corps administratifs de
veiller  la sret des personnes et des proprits.

    A Paris, ce 22 juin 1792, l'an IV de la libert.

    _Sign:_ LOUIS. Et plus bas: TERRIER.


L'Assemble avait dj fait, avant la lettre du Roi, un dcret
contre les rassemblements arms, lequel avait t sanctionn sans
retard; et sur le bruit qu'il s'en formait un nouveau autour du
chteau, elle avait envoy une dputation demander  Sa Majest si
elle avait quelque crainte de voir troubler sa tranquillit, car
alors elle se rendrait sur-le-champ auprs de sa personne. Le Roi
reut la dputation au milieu de sa famille et rpondit: On
m'apprend  l'instant que Paris est calme; s'il cessait de l'tre,
je ferais prvenir l'Assemble. Dites-lui, messieurs, combien je
suis sensible  l'intrt qu'elle me tmoigne, et assurez-la que, au
moindre danger qu'elle pourrait courir, je me rendrai auprs
d'elle.

Cette dmarche n'empcha pas Couthon et les autres factieux de
proposer  l'Assemble de se passer du veto royal dans les dcrets
de circonstance, et de joindre  cette proposition leurs invectives
ordinaires contre la conduite et la personne de Sa Majest. Si l'on
et accd  cette motion, l'Assemble redevenait sur-le-champ
constituante; elle ne crut pas prudent de hasarder encore une
pareille dmarche; au contraire, conformment  la dnonciation de
M. Terrier de Monciel, elle s'occupa de placards sditieux qui
s'affichaient dans Paris; elle fit un dcret pour enjoindre aux
autorits constitues de maintenir l'ordre et la tranquillit, de
garantir la sret des personnes et des proprits, et ordonna au
ministre de l'intrieur de lui rendre chaque jour un compte exact de
ce qui se passait dans Paris.

Pthion, ayant appris que l'on avait cru le chteau menac, y arriva
sur les sept heures du soir. Ce fut alors que la garde nationale lui
fit de sanglants reproches, en lui tmoignant le plus profond
mpris. Il monta chez le Roi et se fit annoncer comme maire de
Paris. Le Roi le reut au milieu de sa famille, entour de sa suite
et de la leur: Sire, dit Pthion, nous avons t prvenus que vous
aviez t averti d'un rassemblement qui se portait sur votre
demeure; nous venons vous informer que ce rassemblement n'est
compos que de citoyens sans armes qui viennent planter un mai. Je
sais, Sire, qu'on a calomni la municipalit, dont la conduite sera
connue de Votre Majest.--Elle doit l'tre de la France, rpondit
le Roi; _je n'accuse personne, j'ai tout vu_.--Pthion: Sans les
mesures de prcaution prises par la municipalit, il serait
peut-tre arriv des vnements beaucoup plus fcheux, non pas
contre votre personne (et fixant la Reine qui tait  ct du Roi):
vous devez savoir, Sire, que votre personne sera toujours
respecte.--Le Roi, le regardant avec le visage de l'indignation:
_Est-ce me respecter que d'entrer chez moi en armes et de briser
mes portes? Ce qui s'est pass, monsieur, est un sujet de scandale
pour tout le monde; vous rpondez de la tranquillit de
Paris._--Je connais l'tendue de mes devoirs, et je les
remplirai, reprend Pthion en regardant encore la Reine avec
insolence.--_C'en est trop_, lui dit le Roi d'un ton menaant,
_taisez-vous et retirez-vous_. Pthion se retira, la colre peinte
sur le visage, et se promettant bien de tirer vengeance de l'affront
qu'il avait reu.

La plus grande partie des Parisiens taient dans la stupeur des
vnements dont ils venaient d'tre tmoins; mais, glacs de
terreur, ils se contentaient de s'affliger dans l'intrieur de leurs
maisons, o ils se renfermaient  l'apparence du moindre danger. Un
jeune notable, nomm Cayer,  la tte d'un nombre de personnes assez
considrable, eut cependant le courage de dnoncer  la commune le
maire, le procureur de la commune et les autorits qui avaient
manqu  leurs devoirs dans la journe du 20 juin, et de demander la
punition d'attentats dont gmirait toute la France: Oui, dit-il, je
dnonce un commandant de bataillon qui a viol la loi, en osant se
permettre de traverser les rues et les places de la capitale  la
tte de vingt mille hommes arms; les gardes nationaux mls parmi
eux, en tranant des canons qui leur avaient t donns pour un tout
autre usage; les brigands qui se sont permis de tourner leurs armes
contre leur roi et de prononcer devant lui et la famille royale les
provocations les plus meurtrires; les citoyens de tout ge et de
tout sexe marchant  leur suite et se permettant galement les
injures les plus graves contre le Roi et la famille royale pendant
plusieurs heures; le procureur de la commune, comme ayant nglig de
requrir les moyens de dissiper l'attroupement; et vous, maire de
Paris, qui, au mpris des lois, n'avez fait aucun usage des moyens
que vous donnaient votre place et la loi, pour dtourner un danger
dont vous aviez t averti et assurer la libert du Roi et de
l'Assemble en maintenant la tranquillit publique. Il dnona
galement la conduite lche et perfide des officiers municipaux et
celle du commandant gnral,  qui toutes les lois civiles et
militaires ordonnaient de repousser par la force l'attaque d'un
poste qui lui tait confi. Il termina en demandant que le conseil
gnral de la commune condamnt la conduite du maire, du procureur
gnral de la commune et des administrateurs de police depuis
l'arrt du 16 juin; qu'elle improuvt cet arrt et le dnont au
directoire du dpartement; qu'il rendt responsables de la journe
du 20 juin les personnes dnommes ci-dessus, et que l'arrt qu'on
lui demandait ft affich, imprim et envoy aux quarante-huit
sections, aux quatre-vingt-trois dpartements, au directoire de
celui de Paris,  l'Assemble et au ministre de l'intrieur.

Un grand nombre de dpartements envoyrent des adresses pour
tmoigner leur indignation sur la violation de la Constitution dans
cette effroyable journe. Celle du dpartement de la Somme, plus
nergique que les autres, fut envoye au comit des douze. Toutes
les ptitions factieuses taient, au contraire, accueillies par
l'Assemble, qui accordait les honneurs de la sance  ceux qui les
prsentaient. Mais comme les adresses qui tmoignaient leur
mcontentement taient plus nombreuses que les autres, l'Assemble,
craignant l'effet qu'elles pourraient produire, n'en voulut plus
recevoir et les renvoya toutes au comit des douze.

Dupont de Nemours et Guillaume, ex-constituants, eurent le courage
de prsenter une ptition signe de vingt mille personnes, rclamant
la punition des attentats commis le 20 juin. Cette ptition fut,
sous le rgime de la Terreur, un sujet de perscution pour ceux qui
furent accuss ou mme souponns de l'avoir signe.

Le veto du Roi sur la dportation des prtres n'empcha pas
plusieurs dpartements de le mettre  excution et de se permettre
l'emprisonnement des ecclsiastiques inserments, quoiqu'il n'y et
aucun jugement port contre eux. Les crimes les plus atroces taient
assurs de l'impunit quand ils s'exeraient contre des individus
religieux ou souponns d'attachement au Roi et  la famille royale;
ils trouvaient toujours des dfenseurs dans l'Assemble. L'accueil
qu'elle fit  la dputation du faubourg Saint-Antoine, qui vint y
justifier les attentats du 20 juin, en fut la preuve.

Vingt dputs de ce faubourg lui prsentrent une ptition pour se
justifier des calomnies qu'on se permettait sur leur conduite. Ils
n'avaient pris les armes, disaient-ils, que pour montrer au Roi des
millions de bras disposs  dfendre une Assemble qu'on ne
calomniait que pour avoir l'occasion de la dissoudre. Elle n'eut pas
honte d'accueillir une pareille ptition.




CHAPITRE XXII

ANNE 1792

  Voyage de M. de la Fayette pour se plaindre de la violation de la
    Constitution; son peu de succs.--Continuation des menes pour
    oprer la destruction de la monarchie.--Arrt du conseil
    gnral pour suspendre de leurs fonctions Pthion et Manuel, et
    leur renvoi aux tribunaux; sa dnonciation contre Santerre et
    les officiers militaires et municipaux qui avaient particip 
    la journe du 20 juin.--Dmarche de l'Assemble vis--vis du
    Roi pour annoncer son retour  des sentiments de paix et de
    concorde.--Rhabilitation de Pthion, qu'elle se fait demander
    par le peuple, qu'elle anime de plus en plus contre le Roi et
    sa famille.--Elle proclame la patrie en danger.--Changement de
    ministre.--Dmarche des constitutionnels pour sauver le Roi,
    l'engageant  se remettre entre leurs mains; ce prince s'y
    refuse.--L'Assemble ne dissimule plus ses projets et se permet
    les insultes les plus violentes contre le Roi et sa
    famille.--Renvoi des troupes de ligne dont on redoutait
    l'attachement pour la personne de Sa Majest.--Arrive des
    Marseillais.--Manifeste du duc de Brunswick.--L'Assemble se
    sert de cette occasion pour exasprer les esprit.--Pthion
    dnonce le Roi  la barre et provoque par sa conduite la
    journe du 10 aot.


Le peu de personnes attaches au Roi qui taient restes  Paris,
loin d'tre effrayes de la journe du 20 juin et des vnements qui
se prparaient, n'en taient que plus assidues auprs de sa
personne, dcides  lui servir de rempart contre les entreprises
des factieux et  donner leur vie pour la conservation de la sienne.
On distinguait parmi elles M. de Malesherbes, qui, profondment
afflig de la position du Roi, disait avec cette franchise qui l'a
toujours caractris: Tromp moi-mme par de fausses apparences,
j'ai pu donner au Roi mon matre des impressions que la bont de son
coeur lui a fait saisir avec empressement. J'en ai malheureusement
reconnu trop tard les inconvnients, et plus que personne je dois
risquer ma vie pour sa dfense. Aussi le voyait-on toujours au
chteau,  l'apparence du moindre danger, l'pe au ct, quoiqu'il
n'en et jamais port, faisant ainsi, ds ce moment, l'apprentissage
de ce courage si simple et si touchant avec lequel il se dvoua  la
dfense de notre auguste souverain[3].

  [3] Je tient de Boze, peintre du Roi, l'anecdote suivante: Le peu
  de succs des efforts de M. de Malesherbes pour sauver la vie du
  Roi avait rendu la sienne amre. Lorsqu'il entra  la
  Conciergerie, Boze, qui y tait depuis quelque temps, lui
  tmoigna sa douleur de le voir arriver dans ce triste sjour, et
  en mme temps son espoir de lui voir rendre la justice qu'il
  mritait. Malesherbes, pour toute rponse: Je ne puis,
  rpondit-il, regretter la vie lorsque je n'ai pas eu le bonheur
  de sauver celle du Roi mon matre. Ce mme Boze resta neuf mois
   la Conciergerie et ne dut la vie qu'au sacrifice de toute sa
  fortune, que sa femme employa journellement  payer sa
  conservation jusqu'au 9 thermidor.

M. de la Fayette, voyant avec douleur la violation d'une
Constitution  laquelle il avait tant contribu, se dtermina 
venir en personne reprsenter  l'Assemble l'indignation
qu'excitait dans l'arme et dans le coeur de tous les honntes gens
la journe scandaleuse du 20 juin. Il lui dclara qu'il avait reu 
ce sujet des adresses des diffrents corps d'arme, qu'il avait
arrtes par respect pour la Constitution, prfrant se prsenter
seul pour exprimer un sentiment commun.

Il lui fit sentir qu'il tait plus que temps d'arrter les atteintes
portes journellement  la Constitution, d'assurer la libert de
l'Assemble, celle du Roi; de respecter son indpendance et sa
dignit, et de dtromper les mauvais citoyens qui n'attendaient que
de l'tranger le rtablissement de la tranquillit publique, qui
deviendrait pour des hommes libres un honteux et dangereux
esclavage. Il supplia l'Assemble de faire punir comme criminels de
lse-nation les auteurs de la journe du 20 juin, et de dtruire une
secte qui envahissait la royaut, tyrannisait les citoyens, et dont
les dbuts ne laissaient aucun doute sur l'atrocit des projets de
ceux qui la dirigeaient. Il lui reprsenta, en finissant son
discours, qu'il tait de son devoir de soutenir la Constitution,
quand tant de braves gens mouraient pour la dfendre, et il l'assura
qu'il s'tait concert avec le marchal Luckner pour que son arme
ne pt souffrir de son absence.

Guadet s'opposa  ce que l'on accordt  M. de la Fayette les
honneurs de la sance, et lui reprocha de calomnier la nation et
d'tre lui-mme violateur de la Constitution par son arrive 
Paris. Il demanda que le ministre de la guerre ft mand sance
tenante, pour savoir s'il avait accord un cong  M. de la Fayette;
que le comit ft charg d'examiner si un gnral en fonction
pouvait prsenter des ptitions, et qu'il en ft un rapport ds le
lendemain. Ramond et plusieurs autres dputs dfendirent M. de la
Fayette, et l'Assemble passa  l'ordre du jour.

M. de la Fayette s'tait prsent au Roi comme dfenseur de
l'autorit royale, n'ayant d'autre but que de chasser les jacobins
et d'employer, pour y parvenir, l'ascendant qu'il croyait avoir
conserv sur la garde nationale. On demanda  tout ce qui tait
attach au Roi d'avoir pour lui beaucoup d'gards; et comme son
expdition devait avoir lieu le soir mme, on avait tabli une
grande surveillance dans le chteau et engag tous ceux qui
l'habitaient  n'en pas sortir ou  tre rentrs  huit heures du
soir. M. de la Fayette fit la triste exprience du peu de crdit
qu'il avait conserv; il ne put runir qu'une douzaine de gardes
nationaux et vit vanouir en quelques heures les esprances qu'il
avait fait concevoir sur le succs de sa dmarche.

En repartant pour l'arme, il crivit encore  l'Assemble pour lui
rappeler de nouveau le danger de ne pas s'opposer  un pouvoir qui,
s'levant au-dessus des pouvoirs constitus, finirait par les
dominer; qu'on pouvait  juste titre lui reprocher les dsastres
actuels, occasionns par l'insubordination qu'il ne cessait
d'exciter parmi les soldats contre leurs chefs. Sa lettre n'eut pas
plus de succs que son voyage, et il acquit plus d'une fois la
preuve que le mal qui s'opre si facilement ne se rpare que
difficilement, et qu'il est des fautes que des circonstances
imprvues rendent irrparables.

Les dclarations des dputs connus par leur violence se
renouvelaient  chaque sance. Ils accusaient le Roi de trahison et
faisaient retomber sur sa personne tout le mal qui s'oprait par
leurs ordres et par leur dfaut de prvoyance. Ils poussrent
l'audace jusqu' demander sa dchance. Vergniaud le prtendait
responsable des fautes qui se commettaient aux armes, lui
reprochait de redouter leur triomphe, de se cacher sous le manteau
de l'inviolabilit pour dtruire la libert et de refuser sa
sanction aux dcrets de l'Assemble, quelque utiles et ncessaires
qu'ils pussent tre. La Chambre mit en question le rappel de M. de
Luckner, ne pouvant lui pardonner son adhsion aux sentiments de M.
de la Fayette. Tout ce que l'on voyait annonait une crise o il
tait facile de prvoir le danger que couraient le Roi, la famille
royale et mme la monarchie.

On accorda les honneurs de la sance  des citoyens de Paris qui
vinrent dnoncer M. de la Fayette, ainsi qu' ceux qui demandaient
le licenciement de l'tat-major de la garde nationale et la
suppression du veto royal.

M. Pastoret, charg par le comit des douze du rapport sur la
tranquillit du royaume, craignant de s'attirer la haine des
jacobins et redoutant leur fureur, pronona un discours assez
insignifiant et dans lequel il se crut oblig de blmer l'inertie du
pouvoir excutif, d'inculper les prtres inserments et d'emprunter,
en parlant de l'ducation publique, de grands mots tels que ceux-ci:
_La police de la nature et de la sant morale du peuple_, discours
qu'on appela assez plaisamment une dose d'opium pour les agonisants.

Les sances devenaient de plus en plus orageuses. Jean de Brie
proposa de dclarer la patrie en danger, de mettre en permanence
tous les corps administratifs et toutes les conomies du royaume, de
faire porter les armes de chacun au directoire de son dpartement,
lequel en ferait la distribution au chef-lieu, et d'ordonner  tous
les citoyens choisis pour combattre l'ennemi de se tenir prts 
partir au premier ordre.

De Launay d'Angers voulait qu'on se prservt d'un respect servile
pour un pouvoir excutif qui pouvait employer son or et ses moyens
au dtriment de la nation, proposant, en outre, de ne plus consulter
l'acte constitutionnel et de regarder le salut public comme la
suprme loi. Il tonna contre M. de la Fayette, qu'il s'tonnait de
ne pas voir dans les prisons d'Orlans. Il demanda qu'il ft grav
sur le sanctuaire des lois que les reprsentants du peuple ne
reconnatraient que la loi imprieuse et suprme du salut de l'tat
contre les conspirateurs et les perturbateurs du repos public.

L'union du roi de Prusse aux autres puissances et l'approche des
armes trangres augmentrent la rage des factieux. Rouger,
Couthon, etc., rclamaient  grands cris le licenciement de
l'tat-major de la garde nationale. L'opposition des dputs du ct
droit ne fut point coute, et tous les tats-majors de toutes les
villes de cinquante mille mes furent supprims par un mme dcret.

Vergniaud accusa le Roi de tout ce qui se passait  Coblentz, fit
voir le gnie des Mdicis, du cardinal de Lorraine, des La Chaise et
Le Tellier planant sur les Tuileries et faisant craindre le
renouvellement de la Saint-Barthlemy et des dragonnades. Il termina
en proposant de dclarer la patrie en danger, de rendre les
ministres responsables de l'entre des troupes trangres en France
et des troubles qui existaient dans le royaume, de faire une adresse
aux Franais pour les engager  la dfense de la patrie, et de
charger le comit de faire un prompt rapport sur la conduite de M.
de la Fayette. Jean de Brie demanda, en outre, que la dclaration de
la patrie en danger se ft avec l'appareil le plus lugubre et le
plus propre  exciter les Franais  voler au secours de la patrie.


On faisait venir de tout ct des adresses jacobines, demandant que
l'Assemble suspendit le veto et prit promptement les grandes
mesures de salut public qui lui avaient t proposes. On
supprimait, au contraire, toutes celles qui taient contraires  ses
vues, et il n'y avait pas de moyens qu'on n'employt pour soulever
le peuple et le porter  la rvolte.

Torn, vque constitutionnel, fit un discours dans le genre de
Vergniaud. Il tourna en ridicule la demande de M. de la Fayette,
qu'il proposa d'appeler la Fayette Jacobin, de mme que Scipion
s'appelait l'Africain; et il demanda qu'on tablt une dictature en
proclamant le danger de la patrie.

L'Assemble ayant dclar qu'elle irait en corps  la fdration du
14 juillet, le Roi ne crut pas devoir se dispenser d'y assister. Il
lui crivit qu'il se joindrait  elle, ce jour-l, pour renouveler
le serment qui s'y prtait et recevoir celui des habitants des
provinces qui taient  Paris, de mme que celui des fdrs passant
par cette ville pour se rendre  l'arme. L'Assemble ne daigna pas
faire de rponse  cette lettre, et l'envoya au comit des douze
pour en faire un rapport.

Le directoire, aprs les informations prises sur la journe du 20
juin, se dtermina  donner un arrt pour suspendre de leurs
fonctions Pthion et Manuel, qu'il renvoya devant les tribunaux pour
y tre jugs sur la conduite qu'ils avaient tenue, ordonnant au
procureur-syndic de dnoncer Santerre, le lieutenant des canonniers
du Val-de-Grce et les officiers municipaux accuss d'avoir fait
marcher diverses parties de la force publique sans rquisition
lgale, d'avoir admis, ce jour-l, des trangers dans la garde
nationale, chang ou lev  leur gr les postes des Tuileries et
dirig l'attroupement contre le domicile du Roi.

Cet arrt fut lu au conseil gnral de la commune, assembl
extraordinairement ce jour-l, et M. Borie fut charg de remplir
provisoirement les fonctions de maire jusqu' la dcision du sort de
Pthion. Il fut, de plus, ordonn de faire part de ces dispositions
au Corps lgislatif, pour le prier de prononcer sans dlai sur la
suspension porte par le prsent arrt.

Aussitt que Pthion en eut entendu la lecture, il se retira, et
Danton s'cria: Que tous les bons citoyens et les bons officiers
municipaux suivent le maire  l'Assemble nationale. Quelques
membres le suivirent, mais le plus grand nombre resta au conseil et
continua la dlibration. Les amis de Pthion excitrent le peuple
contre cet arrt, en lui reprsentant que sa conduite du 20 juin,
qui faisait la matire de son accusation, n'avait eu pour but que
d'pargner le sang du peuple, que l'on aurait voulu faire couler ce
jour-l.

Deux jours aprs, au moment o Brissot allait lire un discours sur
les mesures de scurit gnrale qu'exigeaient les circonstances,
Lamourette, vque constitutionnel de Lyon, proposa un moyen certain
de dconcerter les ennemis de la France: Faisons, dit-il, le
serment de vouer  l'excration ceux qui voudraient tablir la
rpublique et les deux chambres; jurons de ne vouloir que
l'observation de la Constitution et de n'avoir qu'un mme esprit et
un mme sentiment. Que tous ceux qui adoptent ma proposition se
lvent. Toute l'Assemble se leva spontanment, les membres des
deux cts se mlrent ensemble et s'embrassrent. L'motion gagna
les spectateurs, et l'on dcrta qu'une dputation de vingt-quatre
membres porterait au Roi le procs-verbal de la sance; que les
corps administratifs seraient mands pour leur en donner
connaissance, et que le Roi serait charg d'en faire l'envoi aux
quatre-vingt-trois dpartements.

Sa Majest, entour de la famille royale, reut la dputation dans
sa chambre et lui tmoigna sa satisfaction d'un accord si
ncessaire; et  peine fut-elle partie qu'il se rendit  l'Assemble
entour de ses ministres, se plaa  ct du prsident et pronona
le petit discours suivant: Messieurs, l'acte le plus attendrissant
pour moi est la runion de toutes les volonts pour le salut de la
patrie. J'ai dsir ce moment depuis longtemps; mon voeu est
accompli, et je viens vous assurer moi-mme que le Roi et la nation
ne font qu'un, et s'ils marchent vers le mme but, leurs efforts
runis sauveront la France. L'attachement  la Constitution runira
tous les Franais, et leur roi leur en donnera toujours l'exemple.

Le prsident rpondit que l'poque mmorable qui amenait le Roi dans
son sein serait un signal d'allgresse pour les amis de la libert
et de terreur pour ses ennemis; que l'harmonie des pouvoirs
constitus donnerait  la France la force de dissiper la ligue des
tyrans contre son indpendance, et qu'elle voyait dj dans la
loyaut de la dmarche du Roi le signe de la dfaite de ses ennemis.
Les cris de: _Vive le Roi!_ se firent entendre de toute part, et il
sortit au bruit des acclamations de l'Assemble et des galeries.

Cette dmarche n'empcha pas de continuer les mmes manoeuvres pour
dconsidrer le Roi et exciter la fureur du peuple, dont elle avait
besoin pour prononcer sa dchance et tablir ensuite le
gouvernement qui lui conviendrait. Aussi n'ai-je jamais compris le
but de ces contradictions multiplies. Ds le mme jour, l'Assemble
en donna la preuve, en coutant la lecture d'un arrt de la commune
qui demandait une prompte dcision sur la suspension de Pthion et
de Manuel. Cet arrt ne se contentait pas d'excuser leur conduite,
mais osait, de plus, assurer qu'elle avait sauv la France en
pargnant le sang du peuple, qui aurait tir une terrible vengeance
des pervers qui voulaient allumer les brandons de la guerre civile.
Au lieu de faire encourir  cet arrt le blme qu'il mritait,
l'Assemble en dcrta l'impression, ordonnant que Sa Majest rendt
compte ds le lendemain de sa dcision sur ladite suspension.

Tellier, orateur de la section des Gravilliers, forma la mme
demande et fit un discours dans le genre de celui qu'avait prononc
Osselin au nom de la commune.

Le Roi, sentant l'embarras de sa position, refusa de donner son avis
dans une affaire o il tait personnellement intress, et pria
l'Assemble de dcider la question. Celle-ci trouva la dmarche du
Roi inconstitutionnelle, et, sans respect pour la majest royale,
n'y rpondit que par l'ordre du jour. Le Roi dut donner une dcision
qui confirmait la suspension prononce par le dpartement.

Pthion, se rendit sur-le-champ  l'Assemble pour justifier sa
conduite, se plaignant du dpartement, qui aurait d rendre plus de
justice  une conduite qui avait pargn de grands malheurs; il lui
reprocha de calomnier avec impudence ce bon peuple,  qui l'on ne
pouvait reprocher qu'un peu trop d'exaltation; qu'il n'y avait eu
que de lgers dgts dans le chteau, occasionns par une multitude
presse par le grand nombre de personnes qui remplissaient les
appartements; qu'il n'y avait pas eu d'assassinat, et qu'il serait
bien dangereux pour la chose publique de destituer des maires
patriotes au gr de la cour, laquelle influenait tous les
directoires de dpartement.

Une pareille justification tait une insulte de plus pour la majest
royale. Cependant il fut applaudi par les factieux de l'Assemble,
qui dcrta que le rapport de cette affaire se ferait le lendemain 
midi, et qu'elle ne dsemparerait pas qu'elle ne ft termine. Les
galeries applaudirent, en criant: Vive Pthion! le vertueux
Pthion, notre ami Pthion!

On tablit dans divers endroits de Paris des trteaux, o montaient
des orateurs qui haranguaient le peuple, pour l'inviter  demander
le rtablissement de Pthion. Des artisans, des sans-culottes et des
bandits couraient les rues, ayant crit sur leur chapeau: Pthion
ou la mort! et criant  tue-tte ces mmes mots, qu'on entendait
distinctement des Tuileries; car rien n'tait oubli pour soulever
le peuple et l'animer contre le Roi et la famille royale. Malgr les
reprsentations de MM. Boulanger, Delmas, Daverhoust et de plusieurs
autres dputs, sur le dshonneur qu'imprimait sur l'Assemble la
justification de la journe du 20 juin, le maire fut relev de sa
suspension, et l'on attendit pour en faire autant  l'gard de
Manuel, qui tait malade, qu'il ft en tat de venir lui-mme
prsenter sa justification. Par une inconsquence digne de la
faction qui gouvernait alors la France, les tribunaux furent en
mme temps chargs par son ordre d'informer contre les auteurs de
cette journe.

Ds que Manuel fut guri, il se rendit  l'Assemble, justifia sa
conduite dans le mme sens que Pthion, en y ajoutant les diatribes
les plus insolentes, qu'il termina par ces paroles: Pouvez-vous
craindre de vous mesurer avec celui que vous devez juger? On se
doute bien qu'une pareille audace ne pouvait manquer de le faire
rintgrer dans sa place.

La fureur de l'Assemble augmentait en proportion des dangers que
lui faisait courir la dfection des allis de la France. Le ministre
des affaires trangres ayant annonc qu'on ne pouvait plus se
dissimuler les dispositions peu favorables du roi de Sardaigne et
l'arrive de six mille Autrichiens sur les frontires de la Savoie,
il y eut une grande rumeur dans l'Assemble, et M. de Kersaint
s'cria: Jusqu' quand jouerez-vous le rle honteux de voir
tranquillement les trahisons du pouvoir excutif, sur lequel vous
avez la prminence, sans en faire justice? Je demande que ma
dnonciation soit envoye au comit des douze, pour qu'il juge si
l'Assemble, n'a pas le droit de prononcer sa dchance, comme
n'ayant pas fuit son devoir en prservant la nation de ses ennemis.

Brissot pronona, de son ct, le discours le plus incendiaire qui
et jamais t prononc. Il dclara que la France, ne pouvant plus
compter sur aucun alli, devait se suffire  elle-mme et regarder
le Roi comme son plus dangereux ennemi: Frapper la cour des
Tuileries, ajouta-t-il, c'est frapper tous les tratres d'un seul
coup. Faites juger le Roi, dcrtez d'accusation les ministres de la
guerre, de l'intrieur et des affaires trangres; rendez-les
responsables des mesures prises pour remplacer le veto; informez
contre le comit autrichien; crez une commission secrte, compose
de patriotes intrpides qu'on chargera de toutes les accusations de
haute trahison; acclrez l'excution des sentences de la haute
cour; punissez le gnral ptitionnaire; vendez les biens des
migrs pour leur ter tout espoir d'amnistie; maintenez les
socits populaires; soyez peuple et ternellement peuple; ne
distinguez pas les propritaires des non-propritaires; clairez les
dpenses de la liste civile; que l'Assemble soit le comit du Roi,
que le Roi soit l'homme du 14 juillet, le peuple son confident, et
que les hommes  piques soient mls parmi la garde nationale.

Le soin qu'avaient les ministres de ne pas faire dvier le Roi des
principes qu'on lui avait fait adopter  l'poque de l'tablissement
de la Constitution, ne les empchait pas, comme on voit, d'tre en
butte aux insultes de l'Assemble. La lettre qu'ils firent crire
par le Roi aux armes franaises pour les engager  se dfendre
courageusement contre les ennemis de la patrie, dont il se dclarait
vouloir tre le soutien, ainsi que sa rsolution, qu'il fit notifier
aux puissances trangres, de suivre fidlement la Constitution dans
l'exercice de son autorit, ne fit aucune impression sur
l'Assemble; elle continua ses perscutions de telle manire, que
les ministres, aprs avoir rendu compte au Roi de la position de
l'arme, de l'tat du royaume et de sa situation vis--vis des
puissances trangres, lui dclarrent par l'organe de M. Joly,
ministre de la justice, qu'tant mis dans l'impossibilit de faire
aucun bien, ils donnaient tous leur dmission.

Le Roi eut beaucoup de peine  trouver des personnes qui voulussent
accepter des places de ministres; il finit cependant par nommer M.
d'Abancourt ministre de la guerre; M. Champion, de la justice; M.
Bigot de Sainte-Croix, ministre de l'intrieur, et, par intrim, des
affaires trangres; et M. de Beaulieu, des contributions publiques.

D'aprs le rapport du comit des douze, l'Assemble dclara, le 9
juillet, la patrie en danger, et fit une proclamation aux Franais
pour les engager  courir aux armes, pour dfendre la patrie menace
d'envahissement par les trangers. Elle en adressa une autre aux
armes, dans laquelle elle leur rappelait la ncessit de la
subordination pour pouvoir soutenir l'honneur des armes franaises,
ajoutant que la valeur seule ne les ferait point triompher d'armes
disciplines, et qu'il fallait montrer ce que pouvait faire l'amour
de la libert dans le coeur des Franais, dcids tous  mourir
plutt que d'y voir porter atteinte, ainsi qu' l'intgrit de leur
pays.

On fabriquait dans les clubs des jacobins des adresses atroces
contre le Roi, o l'on demandait sa destitution et l'tablissement
d'une rpublique. On en prsenta une de ce genre du soi-disant maire
de Marseille, au nom de la commune de cette ville; mais elle fut
dmentie sur-le-champ par M. Martin, ancien maire. Celui-ci dclara,
au nom des habitants, qu'elle tait l'ouvrage des factieux, qui
tenaient dans l'oppression tous les bons citoyens. Ces derniers
demandaient, au contraire, que l'Assemble svit contre cet
abominable crit. Mais on ne tint aucun compte de cette demande.

Le moment de la fdration approchait, et l'on craignait qu'on ne
profitt de cette circonstance pour oprer le mouvement que les
factieux travaillaient  organiser. Heureusement, la garde nationale
n'tait pas dispose  entrer dans leurs vues, ce qui les obligea de
diffrer encore l'excution de leurs projets. Il tait arriv 
Paris, pour assister  la Fdration, un grand nombre de gardes
nationaux des provinces, auxquels s'taient joints les jeunes gens
partant pour la dfense des frontires. Le plus grand nombre des
derniers partageaient les sentiments des factieux, mais les autres,
indigns de ce qu'ils voyaient et des manoeuvres employes pour
corrompre leur fidlit, demandaient avec instance qu'on les ft
quitter Paris et partir pour l'arme.

Le 14 juillet, jour de la Fdration, le Roi sortit  midi des
Tuileries pour aller au Champ de Mars, ayant dans sa voiture la
Reine, ses deux enfants, Madame lisabeth, madame la princesse de
Lamballe et moi. Ses ministres taient  pied aux portires de sa
voiture, devant laquelle taient trois officiers au service de Sa
Majest, quatre cuyers et dix pages. Dans la voiture qui prcdait
celle de Sa Majest taient: MM. de Saint-Priest, de Fleurieu, de
Poix, de Tourzel, de Briges, de Montmorin, le gouverneur de
Fontainebleau, de Champcenetz et de Nantouillet. Dans celle qui
suivait immdiatement Sa Majest taient: madame d'Ossun, dame
d'atour de la Reine; mesdames de Tarente, de Maill et de la
Roche-Aymon, dames du palais, et madame de Serne, dame d'honneur de
Madame lisabeth. L'escorte du Roi tait compose de Suisses, de
grenadiers de la garde nationale et d'un dtachement de cent
cinquante ou deux cents hommes de cette mme garde, qui tenaient les
meilleurs propos. Leur contenance en imposa aux factieux, et le
retour, dans le mme ordre, se passa avec la mme tranquillit.
Leurs Majests tmoignrent  cette escorte,  plusieurs reprises,
combien elles taient sensibles  l'attachement qu'elle leur
tmoignait, et ces braves gens, qui en taient profondment touchs,
portaient sur leurs visages l'empreinte de la douleur dont ils
taient pntrs de tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Deux
colonnes de grenadiers marchaient aux deux cts du cortge, et
taient commands par MM. de Wittengoff, de Menou et de Boissieu.

Jamais crmonie ne fut plus triste; le triomphe de Pthion fut
complet. Le peuple ne cessait de crier: _Vivent les sans-culottes
et la nation! A bas le veto! Vive Ptition, le vertueux Pthion!_
Son nom tait crit sur les chapeaux et sur les bannires des
socits populaires. On voyait dans le Champ de Mars une multitude
de soldats de province; des femmes et des enfants dguenills,
tenant des branches d'arbres; des hommes qui portaient des piques,
des sabres, des emblmes de la libert, reprsents en carton, et
des criteaux chargs des maximes de la libert, au haut de btons
peints aux trois couleurs. Cette multitude tait prcde de corps
militaires et civils, de gardes nationaux venus des dpartements, de
la municipalit et de l'Assemble nationale. Arrivs au Champ de
Mars, tous les diffrents corps prirent les places qui leur avaient
t indiques, et l'on couta un morceau de musique.

La partie de la colonne des fdrs, des femmes, des enfants et des
gens  piques dont nous avons parl, dfila dans le Champ de Mars
sous le balcon o taient le Roi et sa famille, affectant de
rpter continuellement: _Vive Pthion! Vivent la nation et
l'Assemble nationale!_ et agitant les criteaux abominables qu'ils
portaient sur des btons levs, pour qu'ils fussent vus du Roi et
de la famille royale.

Lors de la prestation du serment, le Roi quitta sa famille et se
plaa  la tte de l'Assemble, entre le prsident et un de ses
autres membres. Le reste suivait  cinq de front, entre une colonne
de grenadiers nationaux et une de troupes de ligne, prcds de
quelques cavaliers qui faisaient ouvrir le passage.

Le serment fut prononc par l'Assemble, puis ensuite par le Roi et
par le peuple. A l'instant o le Roi montait  l'autel, trente ou
quarante soi-disant vainqueurs de la Bastille, portant le modle de
ce chteau, parvinrent assez prs du Roi; et, dans le but de
troubler la tranquillit publique, ils proposrent d'ajouter au
serment ordinaire celui de _vivre libre ou mourir_. Puis, provoquait
quelques membres de l'Assemble, ils finirent par leur dire qu'ils
avaient bien fait de leur rendre Pthion, sans quoi ils s'en
seraient repentis, et l'auraient port eux-mmes sur l'autel de la
patrie, pour le faire rintgrer par le peuple.

La Reine, qui ne perdait pas de vue le Roi et observait tous ses
mouvements au moyen d'une lunette d'approche, eut un moment
d'inquitude quand elle le vit approcher de si prs; mais elle fut
bientt rassure par l'air calme qui n'abandonna pas un instant ce
prince, malgr tout ce qu'eut de pnible pour lui une pareille
crmonie. Aprs le serment, il fut reconduit  l'cole militaire et
retourna aux Tuileries dans le mme ordre qu'en partant, et y arriva
 sept heures du soir.

On cria peu: Vive le Roi! mais beaucoup (tant dans la route que
dans le Champ de Mars): _Vive Pthion! A bas la Fayette! A bas le
veto! Les aristocrates  la lanterne!_

Les anciens constitutionnels, effrays des doctrines
rvolutionnaires et des dangers que couraient le Roi et sa famille,
s'occuprent srieusement des moyens de le faire sortir de Paris,
pour qu'il pt s'tablir dans une ville sre et y rformer les
principaux abus de la Constitution. M. de Liancourt rpondit de la
fidlit de son rgiment, qui tait en garnison  Rouen, et offrit
de conduire le Roi dans cette ville. Il s'unit alors aux amis de M.
de la Fayette pour lui reprsenter qu'il n'y avait pas un moment 
perdre pour s'assurer de son arme, tirer le Roi de sa captivit, et
conserver  la France une Constitution  laquelle il attachait tant
de prix. M. de Lally-Tollendal fit plusieurs voyages  cet effet et
engagea fortement le Roi  profiter de la bonne volont de M. de la
Fayette.

Ce prince redoutait de se mettre entre les mains des
constitutionnels, auxquels il attribuait avec raison la triste et
dangereuse situation o il se trouvait. Il ne pouvait prendre
confiance en M. de la Fayette, toujours aveugl par son attachement
 une Constitution qu'il regardait comme son ouvrage, ni se
dterminer  accepter leurs propositions. Il fut cependant branl
un moment; mais ayant fait prendre des informations sur le secours
qu'il pouvait attendre des habitants de Rouen et de ceux du
dpartement, et n'en ayant pas eu de satisfaisantes, il ne put
soutenir la pense d'une seconde arrestation ou d'une fuite dans les
pays trangers, et renona  toute ide de dpart. Il esprait
d'ailleurs, en restant  Paris, avoir en sa faveur la chance du
besoin qu'aurait la France vis--vis des puissances trangres, et
de la possibilit de pouvoir y tablir alors un gouvernement sage et
propre  assurer son bonheur.

Afin de n'avoir plus d'obstacles  redouter pour l'excution de ses
projets, l'Assemble fit un dcret pour envoyer  l'arme les
rgiments qui taient  Paris et qu'elle souponnait de conserver
quelque attachement  la personne de Sa Majest. Elle aurait bien
voulu en faire autant des Suisses et leur ter la garde du Roi,
qu'ils partageaient avec la garde nationale; mais la crainte de voir
allier la Suisse avec les ennemis de la France fit ajourner cette
mesure. Elle se contenta, pour le moment, d'loigner  quinze
lieues de Paris deux de leurs bataillons.

Chaque chec qu'prouvaient les armes redoublait la fureur des
factieux de l'Assemble. Les injures contre la personne de Sa
Majest se renouvelaient  chaque sance, et elle ne craignait plus
de mettre en question si le droit de veto ne lui serait pas enlev,
et si sa conduite ne le mettait pas dans un cas de dchance.

M. de la Fayette tait aussi l'objet de leur fureur depuis son
voyage  Paris. Ils l'accusaient de trahir la patrie, et proposrent
de le mettre en jugement. La discussion qui s'leva  ce sujet fut
trs-orageuse et fut la matire de nouvelles insultes contre la
majest royale.

Torn, vque constitutionnel, aprs avoir fait l'loge de la
journe du 20 juin, invectiva contre le Roi de la manire la plus
violente, reprsenta ce prince comme sujet du peuple souverain, qui
avait tout droit sur sa personne, et pour excuser l'emportement de
son discours, il avoua naturellement qu'il avait fait cder sa
modration ordinaire et sa charit pastorale  l'intrt de la
nation. Dumolard dfendit courageusement M. de la Fayette, accus
par Guadet, Gensonn et La Source d'avoir engag le marchal Luckner
 marcher avec lui sur Paris. Ils prtendaient le tenir du marchal
lui-mme, et en signrent la dnonciation. L'Assemble ajourna cette
affaire jusqu' la rponse  la lettre qu'elle avait fait crire, 
ce sujet, au marchal lui-mme.

On avait tellement travaille les fdrs, qu'un grand nombre d'entre
eux prsentrent une ptition  l'Assemble pour demander la
suspension provisoire du Roi, afin de pouvoir le juger et prononcer
sa dchance. Ils lui demandrent, en outre, la convocation des
assembles primaires pour l'tablissement d'une Convention, qui fit
connatre le voeu de la nation sur les articles relatifs au pouvoir
excutif considrs faussement comme constitutionnels. Il y eut un
grand vacarme au sujet de cette ptition. Vergniaud ayant reprsent
qu'un dcret ordonnait de renvoyer aux comits toutes celles qui
seraient prsentes  l'Assemble, on passa  l'ordre du jour, en
accordant cependant aux ptitionnaires les honneurs de la sance.

Toutes les ptitions de ce genre, qui se renouvelaient frquemment,
taient accueillies par l'Assemble, qui ne voyait plus d'obstacles
 l'excution de ses projets. Il y en eut une, entre autres, de la
Socit patriotique du Puy en Velay, remarquable par l'excs de son
atrocit. Elle tait signe de deux mille personnes, qui menaaient
le Roi de milliers de Brutus et de Scvola, s'il continuait 
s'opposer au bonheur de vingt-cinq millions d'hommes, qui finiraient
par venger l'esclavage de leurs pres et partager la terre des
brigands couronns. Une pareille ptition, qui n'prouva pas mme un
blme de l'Assemble, ne pouvait laisser aucun doute sur la nature
de ses dispositions.

Le 22 juillet, jour dsign dans Paris pour faire la proclamation
solennelle de la patrie en danger, le conseil gnral de la commune
s'assembla  sept heures du matin, et les six lgions de la garde
nationale se runirent sur la place de Grve avec leurs drapeaux. Le
parc d'artillerie du pont Neuf, destin  tirer le canon d'alarme,
tira trois coups, auxquels celui de l'Arsenal rpondit, et pareille
dcharge eut lieu  chaque heure de la journe. A huit heures, deux
cortges partirent de chaque ct pour faire la proclamation dans
les lieux qui leur taient dsigns. Ils taient prcds de
dtachements de cavalerie, de tambours, de musique, et suivis de six
pices de canon. Ils taient accompagns de quatre huissiers de la
municipalit, portant des enseignes tricolores sur lesquelles on
lisait: _Libert, galit, constitution, patrie!_ et au-dessus:
_Publicit et responsabilit._ Derrire eux se trouvaient douze
officiers municipaux, avec leurs charpes, et quelques notables,
membres du conseil de cette ville, tous monts sur de mauvais
chevaux et mal arrangs. La marche tait ferme par un dtachement
de la garde nationale, portant un drapeau sur lequel tait crit:
_Citoyens, la patrie est en danger_, et ils taient suivis de
quelques pices de canon.

Les deux grandes bannires de chaque cortge furent dposes, l'une
 l'Htel de ville, et l'autre au parc d'artillerie du pont Neuf, o
elles devaient rester jusqu'au moment o l'Assemble dclarerait que
la patrie n'tait plus en danger.

Cette proclamation fut lue par les officiers municipaux dans douze
endroits de la ville, o l'on avait tabli douze chafauds garnis
d'une petite tente, pour faire les enrlements de ceux qui
voudraient s'engager pour aller aux frontires. Les engagements
furent peu nombreux, et cette crmonie, qui dura deux jours, fit
peu d'impression sur les Parisiens. Les spectacles, les cabarets,
les Champs-lyses, le bois de Boulogne et les autres lieux de
plaisir taient aussi frquents qu' l'ordinaire. L'insouciance des
Parisiens tait  son comble. Ils ne pouvaient se persuader que le
pril pt les approcher, et ils cherchaient  en carter la pense.
La proclamation du Roi, pour les engager  voler au secours de la
patrie en danger et  se faire inscrire pour complter l'arme de
ligne, n'avait pas produit plus d'effet. Il n'y avait d'agitation
que parmi les factieux, qui ne laissaient pas endormir la partie du
peuple dont ils disposaient  leur gr, et dont ils continuaient 
se servir pour consommer leurs forfaits.

L'Assemble ne ngligeait rien pour augmenter le nombre des
dfenseurs de la patrie. Elle accorda cinq cent mille francs pour la
leve d'un corps de mille cinq cents Belges ou Ligeois, qui
offraient de s'enrler sous les drapeaux de la libert. On juge
bien que ce corps fut compos de tous les mauvais sujets du pays, et
l'on s'en servait dans les occasions o les Franais refusaient de
tremper leurs mains dans le sang de leurs compatriotes. L'Assemble
dcrta galement la formation d'une lgion d'Allobroges, pour
recevoir tous les habitants de la Savoie qui voudraient s'enrler au
service; et elle dcrta qu'il suffirait d'avoir dix-huit ans et une
taille de cinq pieds pour pouvoir tre enrl pour la dfense de la
patrie.

L'Assemble dfendit aussi  tous les Franais de sortir de la
France, sous peine d'tre rputs migrs, et aux autorits de
donner des passe-ports  d'autres qu'aux agents du gouvernement.
Dans le but de dgoter du ministre et de rendre la position des
ministres plus difficile, elle dcrta leur solidarit jusqu'au
moment o la patrie serait hors de danger.

Les provinces du Midi taient loin d'tre tranquilles. M. du
Saillant, ne pouvant soutenir les perscutions exerces sur les
personnes souponnes d'attachement  la personne du Roi, prit les
armes et s'empara du chteau de Baunes, dont il laissa sortir la
garnison, par capitulation, avec armes et bagages. M. de
Montesquieu, qui commandait dans cette partie de la France, donna
ordre  M. d'Albignac de se mettre  la tte des volontaires de
Nmes, Montpellier, Uzs, Pont-Saint-Esprit, et de marcher contre
M. du Saillant. Ils mirent le feu au chteau de Baunes, turent sans
aucune forme de procs les malheureux qu'ils avaient faits
prisonniers, et brlrent ce qui restait du chteau ainsi que celui
de Jals. Ces mmes volontaires se rpandirent dans tout le pays et
y commirent toutes sortes de dsordres.

A Bordeaux et  Limoges, les patriotes assassinrent avec la
dernire cruaut plusieurs ecclsiastiques respectables, retirs
chez leurs parents ou leurs amis, uniquement pour avoir refus leur
adhsion  la constitution civile du clerg. Tout ce qui pouvait
exciter  un soulvement trouvait toujours son excuse dans
l'Assemble et tait assur de l'impunit.

Il y avait souvent des mouvements partiels dans le faubourg
Saint-Antoine, qu'on avait soin d'exciter pour tenir la populace en
mouvement, mais qu'on savait rprimer  propos, en attendant le
moment favorable pour faire usage de ses bras.

Pour viter le renouvellement de la journe du 20 juin, on avait
ferm le jardin des Tuilerie, devenu l'unique promenade de la
famille royale, qui ne sortait plus dehors de peur d'prouver
quelque insulte, et il n'y avait eu aucune rclamation  ce sujet.
L'abb Faucher, qui voyait avec peine ce lger gard pour la famille
royale et tait bien aise, du reste, d'y mnager une entre au
peuple en cas de besoin, demanda que l'alle des Feuillants ft
excepte, par un dcret, du jardin des Tuileries, comme faisant
partie de l'enceinte de l'Assemble, dont elle tait cependant
spare par un mur. Il assura que le bon peuple, plein de respect
pour l'Assemble, obirait sans peine  ses dcrets, et qu'une
simple barrire de ruban tricolore suffirait pour l'empcher de
pntrer dans l'enceinte rserve au pouvoir excutif. Malgr
l'opposition d'un certain nombre de membres de l'Assemble, qui lui
reprsentrent l'inconvnient de se rendre responsable, par cette
mesure, de la personne du Roi, l'Assemble n'en dcrta pas moins la
motion de l'abb Faucher; et le peuple eut la facilit d'entrer  sa
volont dans cette partie du jardin, d'o il insultait  son gr la
malheureuse famille royale.

L'Assemble ne gardait plus aucune mesure. Elle se livrait chaque
jour aux excs les plus scandaleux et les plus propres  faire
ouvrir les yeux  la nation, si elle n'et t dans un aveuglement
gal  la terreur que lui inspirait la faction jacobine, devenue une
puissance dans notre malheureux royaume. Guadet proposa de rendre le
Roi responsable de tout ce qui se ferait en son nom dans toute
l'Europe, et les motions de suspension du Roi, de convocation
d'assembles primaires et de dchance ne cessaient de se
renouveler.

Brissot fit sentir  l'Assemble le danger de la suspension du Roi
avant d'avoir prouv qu'il tait dans le cas de la dchance; que
la convocation d'assembles primaires pouvait devenir dangereuse
pour l'Assemble et rallier autour du Roi des individus qui
pouvaient faire cause avec les migrs. Il proposa que ce ft la
commission des douze qui ft charge d'examiner si le Roi tait
dans le cas de la dchance, et de charger de prsenter un
projet d'adresse pour prmunir le peuple contre les mesures
inconstitutionnelles et exagres qui pouvaient entraner la ruine
de la libert.

Le 20 juillet, les fdrs passrent la nuit en orgie sur la place
de la Bastille; et, sur le bruit d'une dispute trs-vive qui avait
lieu entre divers membres de l'Assemble, on rpandit parmi eux que
Merlin, Chabot et les patriotes du ct gauche avaient t
assassins par les aristocrates; qu'un dpt de dix-huit mille
fusils existait aux Tuileries, et qu'on emmenait les canons des
faubourgs. A ce rcit, ils entrrent en fureur et crirent:
Investissons les Tuileries et exterminons les tratres. A cinq
heures du matin, ils font battre la gnrale; quatre  cinq mille
gardes nationaux se rendent alors aux Tuileries. L'incertitude de
leur runion aux fdrs et une lettre du Roi  Pthion lui
demandant de faire faire sur-le-champ une perquisition pour
s'assurer de la fausset du dpt d'armes qu'on y prtendait cach,
empchrent, pour ce jour-l, le renouvellement de la scne du 20
juin. Pthion se rendit au faubourg Saint-Antoine et calma, pour le
moment, l'effervescence qui y rgnait.

La fermentation qui existait ce jour-l aux environs des Tuileries
donna beaucoup d'inquitude au Roi et  la famille royale. Elle
s'tait renferme dans la chambre de Sa Majest, qui confra avec le
comte de Viomenil et les ministres sur le parti qu'il y avait 
prendre si l'on venait attaquer le chteau. Comme il n'y avait aucun
moyen de dfense, et que le Roi ne voulait pas risquer de voir
renouveler la scne du 20 juin, il se dtermina, si le chteau
venait  tre forc,  traverser la salle de la comdie et
l'appartement de Mesdames, pour arriver  l'Assemble par l'alle
des Feuillants et y demander justice de semblables attentats. On
n'eut pas besoin d'en venir  cette extrmit pour ce jour-l, mais
le parti auquel on s'tait dcid influa malheureusement sur celui
que fit prendre Roederer dans la journe du 10 aot.

La position de la famille royale s'aggravait tous les jours;
renferme dans l'enceinte des Tuileries, d'o l'on n'osait mme plus
faire sortir Mgr le Dauphin, dans la crainte de rencontrer des
rassemblements de factieux, elle tait prive d'air et de toute
espce de distraction. Un soir, cependant, qu'il y avait aux
Tuileries une excellente garde nationale, elle alla au petit jardin
de Mgr le Dauphin, dont elle revint par la terrasse de l'eau. Des
fdrs qui passaient sur le quai, ayant aperu la Reine, se mirent
 tenir de trs-mauvais propos et  chanter une chanson dtestable,
en affectant de la regarder sans ter leur chapeau. Cette princesse
voulait se retirer, mais les gardes nationaux la supplirent de n'en
rien faire et de leur laisser apprendre  ces drles-l qu'on ne les
redoutait pas. Ils se mirent alors  crier: Vivent le Roi et la
famille royale! et absorbrent tellement les cris des fdrs, que
ceux-ci, n'tant pas les plus forts, furent obligs de se taire et
d'ter leurs chapeaux. Ils s'en plaignirent le lendemain 
l'Assemble, qui, quoique instruite de leur insolence, ne les en
accueillit pas moins favorablement.

Les gardes nationaux qui accompagnaient la Reine  cette promenade
lui tmoignrent un respect si profond, un attachement si sincre et
une si vive douleur de ce qui s'tait pass, qu'ils en taient
touchants. La Reine leur en tmoigna sa sensibilit avec cette grce
et cette bont qui accompagnaient toutes ses paroles. Ils taient de
ce bon bataillon des Filles-Saint-Thomas; si toute la garde
nationale lui et ressembl, nous n'eussions pas prouv les
malheurs dont nous gmissons tous les jours. Il semblait que le ciel
partaget le courroux de ces braves gens; le bruit du tonnerre, qui
grondait de toute part et se mlait  celui des grosses cloches de
Saint-Sulpice, qui se faisaient entendre  ce moment, ajoutait
encore  la tristesse dont nous tions pntrs. Il semblait que
nous assistions aux funrailles de la monarchie. A peine fmes-nous
rentrs au chteau, qu'un violent orage clata; le tonnerre tomba 
deux ou trois reprises aux environs des Tuileries et semblait tre
le prsage des malheurs que nous tions sur le point d'prouver.

Peu de jours aprs, M. d'prmnil, se promenant sur la terrasse des
Feuillants et voulant reconnatre l'esprit public, se mla parmi les
groupes et y fut malheureusement reconnu. Accus d'tre l'espion de
Coblentz, il fut dpouill, frapp de coups de sabre, menac de la
lanterne et aurait infailliblement pri, sans le secours de quelques
gardes nationaux qui parvinrent  le soustraire  la rage de la
multitude et qui le portrent au trsor public. Pthion, ayant
appris ce qui se passait, se rendit sur-le-champ auprs de M.
d'prmnil, et le voyant ensanglant et tout couvert de blessures
plus ou moins dangereuses, il tmoigna une grande motion, qui
redoubla sensiblement lorsque M. d'prmnil, lui tendant la main et
le regardant fixement, lui adressa ces seules paroles: Et moi
aussi, Pthion, je fus l'idole du peuple. Ses blessures ne furent
heureusement pas mortelles; mais, tant rest en France, il fut dans
la suite une des victimes de la fureur rvolutionnaire.

Les soldats de la garde nationale qui avaient t maltraits et
insults par la populace pour avoir sauv M. d'prmnil, vinrent
demander  l'Assemble de fermer la terrasse des Feuillants pour
viter de mettre la garde nationale aux prises avec les citoyens;
mais elle s'y refusa net. M. de Kersaint imputa  M. d'prmnil des
propos qu'il n'avait pas tenus, ajoutant que son nom seul avait t
la cause de tant d'excs, et que le peuple, regardant les Tuileries
comme un pays ennemi, n'avait jamais tent de franchir la barrire
qui lui avait t impose par un dcret de l'Assemble. Thuriot
prtendit que cette garde, qui se disait outrage, n'tait compose
que de chevaliers du poignard, et qu'il fallait bien prendre garde
qu'il ne ft admis  la garde du chteau que des citoyens inscrits
dans le bataillon de service.

L'espoir d'tre utile au Roi avait, en effet, dtermin plusieurs
personnes attaches  son service  entrer dans la garde nationale.
Le duc de Choiseul et quelques autres personnes de la cour avaient
pris, par cette raison, le mme parti; mais ils ne tardrent pas 
s'apercevoir de l'inutilit de cette mesure.

L'arme marseillaise, annonce depuis si longtemps, arriva enfin le
30 juillet  Paris. Elle tait compose de tous les bandits du Midi.
Elle n'tait dans le principe compose que de six  sept cents
hommes; mais, s'tant recrute en chemin de tous les mauvais sujets
qui avaient dsir se joindre  elle, elle s'tait fort augmente.
Elle entra dans la ville avec armes et bagages, et suivie de deux
canons. C'tait le corps d'lite des factieux, et sur lequel ils
comptaient le plus pour l'excution de leurs projets. Pthion les
avait caserns dans le district des Cordeliers, si connu par son
club, d'o sortaient les motions les plus violentes, et les plus
incendiaires. On vit clairement dans cette occasion le peu de fond
que l'on pouvait faire sur une garde nationale qui, forte de
soixante bataillons et de cent vingt pices de canon, laissait
s'tablir tranquillement une poigne de brigands dans un des
quartiers de la ville, et qui se laissa subjuguer par eux sans leur
opposer la moindre rsistance. La prsence de l'arme marseillaise
se fit remarquer par un mouvement d'effervescence populaire. Leurs
mauvais propos et les insultes qu'ils se permirent contre les
citoyens qui portaient des cocardes en ruban au lieu de celles de
laine qu'ils avaient adoptes, augmentrent leur audace naturelle,
qu'excitaient ceux qui comptaient bien en profiter.

Les provocations existaient journellement entre les deux partis de
la capitale; elles donnrent lieu  une rixe entre les Marseillais
et un bataillon de la garde nationale. Des hommes, qui cherchaient 
la provoquer, insultrent  dessein quelques soldats de ce
bataillon, lequel, dcid  ne pas se laisser molester, rpondit de
manire  inquiter les assaillants, qui appelrent  leur secours
les Marseillais. Une centaine d'entre eux rpondirent  leur appel,
et la querelle allait s'engager, lorsque des hommes sages
s'interposrent entre les deux partis et parvinrent  les calmer. On
croyait que tout tait fini, lorsque des soldats de ce bataillon,
qui tait de garde aux Tuileries, s'en retournant tranquillement 
leur poste, furent suivis par des Marseillais, qui recommencrent
non-seulement  les insulter, mais de plus  les attaquer. Trois
d'entre eux, qui revenaient par la rue Saint-Florentin, furent
assaillis et percs de coups. M. du Hamel, lieutenant du bataillon
des Filles-Saint-Thomas, fut tu, et les autres plus ou moins
blesss. Leurs camarades vinrent  leur secours et blessrent
plusieurs Marseillais. La crainte de voir arriver un trop grand
nombre de gardes nationaux pour venger leurs camarades les fit seule
retirer. Ces gardes nationaux taient tous du bataillon des
Filles-Saint-Thomas, et n'avaient t provoqus qu'en raison de leur
attachement au Roi et  la famille royale. Les blesss, qui
revinrent aux Tuileries, y reurent tous les secours dont ils
pouvaient avoir besoin, et Madame lisabeth en pansa mme plusieurs
de ses propres mains.

Les factieux redoublaient d'audace depuis l'arrive des Marseillais
et insultaient mme la Reine jusque sous les fentres de ses petits
cabinets, qui donnaient sur la cour. Je n'osais plus recevoir Mgr
le Dauphin dans mon appartement, qui donnait sur cette mme cour et
qui, tant situ au rez-de-chausse, pouvait donner quelques
inquitudes. Au sortir de la promenade, je le remontais dans sa
chambre; l'abb Davaux l'y occupait de manire  ne lui laisser
connatre ni l'ennui ni le danger de sa position, et le soir M. de
Fleurieu, qui avait servi dans la marine, qui avait de l'esprit et
contait  merveille, lui faisait le rcit de ses voyages, qui
l'amusaient et l'instruisaient agrablement. Cet aimable enfant, qui
n'tait pas d'ge  prvoir les malheurs qui le menaaient, se
trouvait encore heureux et nous disait,  moi et  ma fille Pauline,
les choses les plus aimables sur le bonheur que nous lui procurions
et dont, hlas! la dure devait tre si courte.

Ce jeune prince, tant extrmement discret, ne rptait jamais rien
de ce qu'il entendait dire chez la Reine et chez moi: Avouez, me
dit-il un jour, que je suis bien discret et que je n'ai jamais
compromis personne (car ce mot, qui devait tre tranger  son ge,
ne lui tait que trop connu). Je suis curieux, j'aime  savoir ce
qui se passe, et si l'on se mfiait de moi, l'on s'en cacherait et
je ne saurais jamais rien. Cette discrtion, si rare  son ge, l'a
accompagn jusqu'au tombeau, malgr les mauvais traitements qu'il a
soufferts dans son affreuse captivit.

La Reine tait si mal garde, et il tait si facile de forcer son
appartement, que je lui demandai avec instance de venir coucher dans
la chambre de Mgr le Dauphin. Elle eut bien de la peine  s'y
dcider, ne voulant pas laisser souponner l'inquitude qu'elle
pouvait avoir sur sa position; mais lui ayant fait observer qu'en
passant par l'escalier intrieur du jeune prince, rien n'tait si
facile que d'en drober la connaissance, elle finit par y consentir,
mais seulement pour les jours o il y aurait du bruit dans Paris.
Cette princesse tait si bonne et si occupe de tous ceux qui lui
taient attachs, qu'elle comptait pour beaucoup de leur causer la
moindre petite gne. Jamais princesse ne fut plus attachante, ne
marqua plus de sensibilit pour le dvouement qu'on lui tmoignait
et ne fut plus occupe de ce qui pouvait tre agrable aux personnes
qui l'approchaient. Croira-t-on qu'une reine de France en tait
rduite  avoir un petit chien couch dans sa chambre pour l'avertir
au moindre bruit que l'on ferait entendre dans son appartement?

Mgr le Dauphin, qui aimait beaucoup la Reine, enchant de la voir
coucher dans sa chambre, courait  son lit ds qu'elle tait
veille, la serrait dans ses petits bras et lui disait les choses
les plus tendres et les plus aimables. C'tait le seul moment de la
journe o cette princesse prouvait quelque consolation; son seul
courage la soutenait, ainsi que l'espoir que les puissances
trangres la tireraient de sa cruelle situation. Elles la
connaissent, me dit-elle un jour, et elles savent bien que nous ne
sommes matres ni de nos paroles ni de nos actions.

Le Roi, qui s'tait refus  sanctionner le dcret de vingt mille
hommes que l'on voulait tablir  Paris, en raison de la composition
que voulait lui donner l'Assemble, proposa, pour calmer ses
inquitudes sur l'approche des puissances trangres, d'tablir un
camp  Soissons, qui servt d'intermdiaire entre les frontires et
la capitale, et de le composer de troupes de ligne, dont les chefs
auraient la confiance de l'Assemble. Il lui fit part, en mme
temps, qu'il avait nomm pour officiers gnraux de ce camp MM. de
Custine, Alexandre Beauharnais, Charton le cadet et Servan.

L'Empereur et le roi de Prusse ayant donn le commandement des
armes qu'ils avaient rassembles sur les frontires de la France au
duc de Brunswick, ce prince voulut, avant de rentrer en France,
annoncer  ses habitants les motifs et les intentions qui guidaient
les deux souverains, et fit paratre en consquence un manifeste o
il annona:

1 La volont de faire rendre justice aux princes possessionns en
Alsace et en Lorraine;

2 De faire cesser l'anarchie qui existait en France, les atteintes
portes au trne et  la majest royale par les violences exerces
contre le Roi et son auguste famille, et d'y rtablir le pouvoir
lgal;

3 De rendre au Roi la sret et la libert dont il tait priv, et
de le mettre  mme d'exercer l'autorit lgitime qu'il aurait
toujours d conserver.

Il dclara, en outre, au nom de ces deux puissances, qu'elles ne
prtendaient point s'enrichir par des conqutes, ni s'immiscer dans
le gouvernement de la France, mais procurer au Roi le moyen de
pouvoir faire telles convocations qu'il croirait convenables, pour
travailler  assurer le bonheur de ses sujets;

Que les armes combines protgeraient tous ceux qui se
soumettraient au Roi et qui concourraient au rtablissement de
l'ordre dans le royaume;

Qu'elles ordonnaient aux gardes nationaux de veiller  la sret
des personnes et des proprits jusqu' l'arrive des troupes, sous
peine d'en tre responsables, avertissant que ceux qui seraient pris
les armes  la main seraient traits comme rebelles  leur roi et
perturbateurs du repos public;

Qu'elles rendaient galement responsables sur leurs ttes et sur
leurs biens les membres de dpartements, de districts et de
municipalits des excs qui se commettaient dans leur territoire,
leur ordonnant de continuer leurs fonctions jusqu' ce que Sa
Majest en ordonnt autrement; sommaient les gnraux, officiers,
sous-officiers et soldats de ligne, de se soumettre au Roi
sur-le-champ, comme  leur lgitime souverain, et dclaraient aux
habitants des villages qui oseraient se dfendre contre les troupes
de Leurs Majests Impriales et Royales, et tirer sur elles, qu'ils
seraient traits dans toute la rigueur des lois militaires, que
leurs maisons seraient dmolies ou brles, tandis que les habitants
qui s'empresseraient de se soumettre  leur roi seraient sous la
protection des troupes allies.

Leurs Majests Impriales et Royales ordonnaient  la ville de
Paris et  tous ses habitants, sans distinction, de se soumettre au
Roi sur-le-champ, de lui rendre, avec la libert, les gards et les
respects dus  sa personne et  la famille royale, les rendant
personnellement responsables des violences exerces contre eux, dont
ils tireraient la vengeance la plus clatante, en livrant Paris 
une excution militaire et  une subversion complte. Elles
protestaient d'avance contre toutes les lois et dcisions manes du
Roi, tant que ce prince et sa famille ne seraient pas en lieu de
sret, et elles invitaient Sa Majest  dsigner la ville de son
royaume la plus voisine des frontires o il lui plairait de se
retirer sous bonne escorte, pour pouvoir y appeler ses ministres et
les conseillers qu'elle jugerait  propos d'admettre, pour aviser
aux moyens de rtablir l'ordre et rgler l'administration du
royaume; s'engageant  faire respecter  leurs troupes la
discipline la plus exacte, et demandant, par tous ces motifs, aux
habitants de ne pas s'opposer  la marche des troupes, et de leur
prter assistance au besoin.

Ce manifeste exaspra l'Assemble, qui se livra sans mnagement  la
plus violente colre; et comme les armes manquaient, elle proposa
d'employer les piques, les lances, les haches et les frondes, pour
armer les citoyens. Dans l'excs de sa fureur, Lecointre s'cria:
Ne s'lvera-t-il pas un homme de gnie qui invente la manire dont
les hommes libres doivent faire la guerre?

Le manifeste du duc de Brunswick engagea le Roi  une nouvelle
dclaration de ses sentiments, pour s'opposer  l'envahissement de
la France. Il parla  son peuple gar comme un pre qui ne veut que
son bonheur et le ramener  son devoir, en lui retraant tout ce
qu'il a sacrifi dans l'espoir de le rendre heureux, cherchant  lui
prouver que c'est dans l'union seule et dans l'exacte observation de
la Constitution qu'il parviendra  viter les malheurs dont il se
voit menac.

En rponse  cette dclaration, Pthion se prsenta  l'Assemble et
demanda la permission de lire une ptition dont les sections
l'avaient charg comme premier magistrat de la Commune, pour
dnoncer le pouvoir excutif. Dicte par les factieux, cette
ptition tait du style le plus violent. Elle reprsentait le Roi
comme fortement oppos  la Constitution, exaltant la clmence de
la nation  propos du voyage de Varennes. Elle accusait le Roi de la
trahir et le rendait responsable de tous les maux dont les deux
Assembles taient les auteurs. Elle demandait sa dchance et la
nomination d'une Convention pour la prononcer, faisait sentir la
ncessit d'un changement de dynastie, et demandait que, jusqu'
l'tablissement d'une Convention, l'Assemble nommt des ministres
pris hors de son sein, pour exercer provisoirement les fonctions du
pouvoir excutif, jusqu' la dclaration de la volont du peuple par
l'organe de la Convention nationale. Elle finissait par assurer que
si les lches et les perfides se rangeaient du ct de l'ennemi,
celui-ci trouverait dix millions d'hommes libres prts  mourir pour
la dfense de la patrie.

Plusieurs sections suivirent cet exemple, et l'Assemble dcrta
qu'elle traiterait, le 9 aot, la grande question de la dchance.

Aprs de grands dbats sur la validit de la dnonciation de M. de
la Fayette, dnonciation dmentie par le marchal Luckner,
l'Assemble dcrta qu'il n'y avait pas matire  accusation centre
ce gnral.

La conduite de M. le duc d'Orlans ayant fait ouvrir les yeux 
madame la duchesse d'Orlans, elle demanda et obtint en justice sa
sparation de biens d'avec ce prince, et se retira ensuite chez M.
le duc de Penthivre, son pre. Madame la princesse de Lamballe,
qu'il accusa d'y avoir contribu, fut de ce moment l'objet de sa
haine, que l'on assura tre une des causes de la fin cruelle de
cette malheureuse princesse.

Les jacobins, srs de la direction du mouvement qu'ils se
prparaient  excuter, ne s'en cachaient plus; et leur plan tait
tellement connu, que Branger, mdecin de Mgr le Dauphin, me remit
plus de huit jours avant l'vnement un petit imprim qui tait le
programme le plus fidle de cette effroyable journe, lequel fut
suivi de point en point.

Il tait devenu impossible de se faire illusion sur les prils que
nous courions. L'Assemble, unie d'intrts avec les jacobins,
disposant de toutes les administrations, concentrant en elle tous
les pouvoirs, laissait au Roi bien peu d'espoir de pouvoir rsister
 des ennemis aussi dangereux qu'acharns contre sa personne, et
tout donnait lieu de craindre que ce prince ne fint par succomber
dans une lutte aussi ingale.

Dans cette extrmit, on conseilla  Sa Majest de traiter avec les
jacobins et les principaux factieux de l'Assemble; de gagner les
uns par l'espoir de places lucratives qui flatteraient leur ambition
et leur cupidit, et les autres par l'appt de sommes considrables,
et de parvenir par ce moyen  dtourner l'orage qui tait  la
veille d'clater.

Boze, peintre du Roi et fort attach  ce prince, et que l'on
savait avoir quelques relations avec Vergniaud et quelques autres
dputs de la Gironde, fut charg de traiter avec eux. Il fut
galement question d'entrer en ngociation avec Pthion, Santerre,
Lacroix et autres jacobins. Mais ils dclarrent positivement ne
vouloir traiter qu'avec un aristocrate d'une rputation bien
tablie; car, disaient-ils, nous n'avons jamais t tromps par
ceux-ci, et nous l'avons t plus d'une fois par les constitutionnels.

La Reine me demanda si je connaissais encore  Paris une personne de
probit, au-dessus de tout soupon et capable de mener adroitement
une pareille ngociation. Je lui indiquai M. de La Chze, membre du
ct droit de l'Assemble constituante, d'une probit et d'un
dsintressement  toute preuve, et qui, mme dans le parti oppos
au sien, jouissait d'une grande considration. Mais je ne pus lui
dissimuler qu'tant pre de huit enfants, il aurait peut-tre de la
peine  se charger d'une ngociation dont les suites pouvaient tre
si dangereuses. A la premire proposition qui lui en fut faite, il
n'hsita pas un instant: Je ne connais pas, dit-il, le danger d'une
dmarche, lorsqu'elle peut tre utile  mon roi, et je sacrifierais
volontiers ma vie pour le sortir de la cruelle situation o il se
trouve.

Le Roi le fit venir dans son cabinet, o il fut introduit
secrtement par mon valet de chambre, qui le fit passer par le
petit escalier de Mgr le Dauphin, pour que personne n'en et
connaissance. Il fut charg de sonder les personnes en question,
pour savoir ce qu'elles demandaient et si l'on croyait pouvoir se
fier  leurs promesses. Elles demandrent huit cent mille francs
pour les partager entre elles, et s'engagrent  employer tous les
moyens qui taient en leur pouvoir pour dtourner le coup qui se
prparait. Pthion promit de se rendre au chteau, au premier bruit
du danger, et de donner l'ordre de repousser la force par la force,
si l'on tentait une entreprise contre les Tuileries.

M. de La Chze leur parla  plusieurs reprises, et croyant les avoir
persuads du grand intrt qu'ils avaient  sauver le Roi pour la
sret de leur vie et de leur fortune, il vint rapporter  Sa
Majest leurs demandes et leurs promesses. Pour la convaincre de
leur sincrit, ils firent de concert avec elle quelques dmarches
prparatoires, mais de nature  ne pas compromettre leur secret. Le
Roi accepta leurs propositions, et pour ne pas compromettre M. de La
Chze, si on le voyait chez lui, il me chargea de lui remettre les
huit cent mille francs, qu'il n'avait pu lui donner sur-le-champ.

Les constitutionnels, alarms du danger que leur faisait courir le
pril qui menaait le Roi, se dterminrent  le servir malgr lui,
et formrent le projet de s'assurer des chefs des jacobins et des
factieux de l'Assemble, de runir ensuite les dputs sages et
modrs, qui en entraneraient ncessairement bien d'autres, et de
redonner au Roi l'autorit ncessaire pour faire marcher la
Constitution.

Les jacobins, ayant eu connaissance de ce complot, n'en devinrent
que plus acharns  l'excution de leurs projets; et ceux qui
avaient trait avec le Roi, suspectant sa bonne foi, incertains
d'ailleurs de l'issue de la journe du 10 aot, et craignant d'tre
dcouverts, se runirent dans la nuit  la majorit de l'Assemble
et affichrent  la tribune, dans la matine du mme jour, des
sentiments dicts par la peur, qui les leur fit soutenir jusqu' ce
qu'ils fussent eux-mmes victimes de leurs collgues; tant il est
vrai que le courage et la bonne foi se trouvent rarement lis avec
le vice et l'intrt personnel.

Tout ce qui se passait donnait les plus vives inquitudes aux
personnes bien pensantes, et chacun faisait parvenir au Roi les avis
que l'on recevait sur la situation de Paris. M. de Paroy, craignant
pour les jours de Leurs Majests et ceux de Mgr le Dauphin, me pria
d'offrir de sa part  la Reine trois cuirasses de douze doubles de
taffetas, impntrables  la balle et au poignard, qu'il avait fait
faire pour elle, pour le Roi et pour Mgr le Dauphin, et me remit un
poignard pour en faire l'essai. Je les portai chez la Reine, qui
essaya sur-le-champ celle qui lui tait destine; et, me voyant le
poignard entre les mains, elle me dit, du plus grand sang-froid:
Frappez-moi pour en faire l'essai. Je ne pus soutenir une pareille
ide, qui me fit frmir, et je lui dclarai que rien ne me
dterminerait  un pareil geste. Elle ta alors sa cuirasse dont je
me saisis; je la mis sur ma robe, et je la frappai du poignard, qui,
comme l'avait dit M. de Paroy, se trouva impntrable  ses coups.
La Reine convint alors avec le Roi que chacun d'eux s'en revtirait
 la premire apparence de danger, ce qui fut excut. Or peut juger
par ce trait de l'horreur de la situation de la famille royale et de
celle des habitants des Tuileries, lorsqu'on en tait rduit 
employer de pareils moyens.




CHAPITRE XXIII

ANNE 1792

  Journes des 9 et 10 aot.--Le Roi se dtermine  aller 
    l'Assemble.--On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille,
    et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour
     ses sances et y entendant les discours les plus outrageants
    pour sa personne.--La Commune de Paris se rend matresse de
    l'Assemble, se charge, sur sa responsabilit, de la personne
    du Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous
    renferms au Temple.--Pthion, Manuel et plusieurs autres
    officiers municipaux les y conduisent.--Madame la princesse de
    Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur
    service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple
    avec la famille royale, en sont enleves huit jours aprs, et
    conduites  la Force.--Journes des 2 et 3 septembre.--Mort de
    madame la princesse de Lamballe.


On avait grand soin d'entretenir l'effervescence qui rgnait parmi
les habitants des faubourgs, les fdrs et les Marseillais. On les
faisait boire, on leur donnait de l'argent; et enhardis par les
chefs des conjurs, qui les rassemblaient et les excitaient au
carnage, ils tenaient des propos affreux. Leurs provocations
devinrent si menaantes, que M. Joly, ministre de la justice,
crivit le 9 aot  l'Assemble que le mal tait  son comble; que
huit lettres, qu'il lui avait crites successivement pour lui
rendre compte des progrs de l'effervescence, taient restes sans
rponse; qu'il tait vident qu'il se prparait un mouvement
terrible pour le lendemain, et que, sans un prompt secours du corps
lgislatif, il tait impossible au gouvernement de rpondre des
personnes et des proprits. Quelques membres de l'Assemble se
plaignirent d'avoir t insults, et M. de Vaublanc demanda que,
sans diffrer, on transfrt ailleurs le lieu de ses sances.

Aprs plusieurs dbats, l'Assemble se borna  mander Roederer,
procureur-syndic du dpartement, pour savoir de lui ce qui se
passait. Il dclara qu'aussitt qu'il avait appris l'insulte faite
aux dputs, il avait t trouver le maire et lui avait demand
compte du bruit qui se rpandait; que neuf cents hommes devaient
entrer le soir dans Paris; qu'il l'avait assur n'en avoir aucune
connaissance, mais que, d'aprs ce qui se passait, il avait
convoqu, la veille, le corps municipal pour le matin, et le conseil
de la commune pour le soir; qu'il avait charg des officiers
municipaux de se rendre  l'Assemble et au chteau, et crit au
commandant gnral de la garde nationale de renforcer les postes et
d'avoir des rserves. Il ajouta que le conseil gnral du
dpartement avait reu un arrt de la section du Roi-de-Sicile,
dclarant dsapprouver celui que lui avait envoy la section des
Quinze-Vingts. On y annonait que si l'Assemble n'avait pas
prononc le lendemain sur le sort du Roi, la section sonnerait le
tocsin et battrait la gnrale pour que le peuple se levt en
entier; qu'elle envoyait cet arrt aux quarante-sept autres
sections de Paris et aux fdrs, les invitant  y adhrer. Le
conseil gnral avait sur-le-champ improuv cet arrt et enjoint 
la municipalit de lui faire part des mesures qu'elle avait prises
pour en empcher l'excution.

Pthion se rendit  la barre pour rendre compte des mesures qu'il
avait prises pour maintenir la tranquillit publique, trouble,
disait-il, par des bruits d'enlvement du Roi. (Car le sclrat
avait des moyens de rserve pour justifier sa conduite en cas de
besoin.)

Le Roi, sentant enfin la ncessit de se dfendre, si l'on venait 
l'attaquer, fit venir quatre-vingt-dix Suisses de Courbevoie pour la
dfense du chteau. On les posta  toutes les issues et sur les
escaliers intrieurs, en leur dfendant de tirer,  moins que ce ne
ft pour dfendre la garde nationale. Celle qui tait aux Tuileries,
et nommment le bataillon des Filles-Saint-Thomas, tait bien
dispose  les seconder. Elle tait commande, ainsi que les
Suisses, par MM. de Menou et de Boissire, et M. de la Jarre,
ex-ministre. Tous les gentilshommes qui taient en ce moment 
Paris, et notamment tous les officiers de la garde du Roi, se
rendirent au chteau pour la dfense de Sa Majest. Ils taient
commands par M. le marchal de Mailly, qui avait sous lui M. de
Puysgur, ex-ministre du Roi, et MM. d'Hervilly et de Pont-l'Abb.
M. d'Hervilly demanda au Roi de lui donner l'ordre de s'emparer de
l'Arsenal, des armes de sa garde qu'on y avait dposes, et des
cartouches qui devaient s'y trouver. Ce prince, qui ne voulait pas
qu'on pt l'accuser d'tre l'agresseur dans le mouvement qui se
prparait, se refusa  cette proposition. Les conjurs, moins
scrupuleux, commencrent par s'emparer de l'Arsenal, et se servirent
des armes de la garde royale et des cartouches qu'ils y trouvrent,
dans l'horrible journe du 10 aot.

Plusieurs serviteurs de Sa Majest se mirent aussi dans les rangs
des gentilshommes pour concourir avec eux  sa dfense. Des
personnes zles firent des patrouilles pendant la nuit; et ayant
t arrtes, elles fournirent aux conjurs un moyen d'augmenter
l'effervescence du peuple. A minuit, on entendit sonner le tocsin et
battre de toute part la gnrale. On crut prudent de faire venir
Pthion au chteau. Il s'y rendt de bonne grce et donna mme par
crit  M. Maudat, commandant gnral de la garde nationale, l'ordre
de repousser par la force les entreprises que l'on pourrait former
contre le chteau. Les braves gardes nationaux du bataillon des
Filles-Saint-Thomas, voulant l'engager, par intrt de sa propre
sret,  s'unir  eux pour dfendre le Roi, dirent assez haut pour
en tre entendus: Nous le tenons enfin ici; il n'en sortira pas,
et sa tte nous rpondra de la personne de Sa Majest. Effray de
ce propos, il trouva le moyen de faire connatre  l'Assemble le
danger qu'il courait, et elle le manda  sa barre par un dcret. On
n'osa s'opposer  son excution, et il sortit ainsi du chteau pour
se rendre  l'Assemble, qu'il assura de sa vigilance pour le
maintien de la tranquillit publique. Et, bien assure qu'elle
pouvait compter sur lui, elle le renvoya  ses fonctions.

La garde nationale fut sur pied toute la nuit, sans recevoir aucun
ordre sur la conduite qu'elle devait tenir. Le Roi n'en pouvait
donner sans la signature de ses ministres, et ceux-ci n'osaient rien
signer  cause de leur responsabilit. Le commandant gnral, soumis
par la loi  la municipalit, ne pouvait non plus donner d'ordres
sans en tre requis par elle, et le sort du Roi se trouvait par l
entre les mains de Pthion et de Manuel.

Le Roi fit  cinq heures la revue de la garde nationale et eut lieu
d'tre content des dispositions qu'elle annonait; mais Pthion,
totalement retourn du ct des conjurs et inquiet des sentiments
qu'elle dmontrait, la fit remplacer  six heures par des bataillons
sur lesquels il pouvait compter, et la revue qu'en fit le Roi fut
loin d'tre satisfaisante.

Il y avait, parmi ces nouveaux bataillons, des gens  piques qui
excitaient  la rvolte les gardes nationaux dont la fidlit
n'tait pas bien affermie. On entendait parmi eux des cris de:
_Vive Pthion! vive la nation! A bas les tratres et le veto!_ Des
corps entiers de gardes nationaux se rangrent du ct des rebelles,
de manire que le Roi ne pouvait compter que sur les Suisses, sur
six cents hommes de la garde nationale et sur trois cents personnes
 peu prs, tant gentilshommes qu'officiers de la garde du Roi et
serviteurs de Sa Majest, arms seulement d'pes et de pistolets,
tous sincrement attachs  sa personne, et habills en bourgeois,
pour ne porter aucun ombrage  la garde nationale.

Il y avait dans la chambre du conseil, devant la porte de la chambre
du Roi, une vingtaine de grenadiers de la garde nationale, auxquels
la Reine adressa ces paroles: Messieurs, tout ce que vous avez de
plus cher, vos femmes et vos enfants, dpendent de notre existence;
notre intrt est commun. Et leur montrant la petite troupe de
gentilshommes qui occupait les appartements: Vous ne devez pas
avoir de dfiance de ces braves gens, qui partageront vos dangers et
vous dfendront jusqu' leur dernier soupir. Touchs jusqu'aux
larmes, ils tmoignrent leur gnreuse rsolution de mourir, s'il
le fallait, pour la dfense de Leurs Majests.

Personne ne se coucha au chteau; tout le monde se tenait dans les
appartements, attendant avec anxit le dnoment d'une journe qui
s'annonait sous des auspices aussi funestes. La Reine parlait 
chacun de la manire la plus affectueuse et encourageait le zle
qu'on lui tmoignait. Je passai la nuit, ainsi que ma fille Pauline,
auprs de Mgr le Dauphin, dont le sommeil calme et paisible formait
le contraste le plus frappant avec l'agitation qui rgnait dans tous
les esprits.

J'allai sur les quatre heures du matin dans l'appartement du Roi,
pour savoir ce qui se passait et ce que nous avions  craindre ou 
esprer. J'ai, me dit M. d'Hervilly, la plus mauvaise opinion de
cette journe; ce qu'il y a de pis en pareil cas est de ne prendre
aucun parti, et l'on ne se dcide  rien.

On annona sur les sept heures que les habitants du faubourg et
l'arme marseillaise se portaient au chteau; que des commissaires
choisis par les factieux des quarante-huit sections s'taient rigs
en conseil gnral de la commune; qu'ils avaient mand M. Maudat,
commandant de la garde nationale, sous prtexte de se concerter avec
lui, l'avaient fait assassiner prs de l'Htel de ville, afin de
s'emparer de l'ordre par crit qu'il avait reu de Pthion de
repousser la force par la force, et promenaient sa tte dans Paris;
que Santerre lui avait t donn pour successeur, que l'tat-major
tait renouvel, et que tout cela se faisait de concert avec le
comit de surveillance de l'Assemble, qui avait mis plus de quatre
millions  la disposition de Santerre pour propager l'insurrection.
L'Assemble, qui sentait le danger qu'elle courait, si les
puissances trangres avaient le dessus, employait tous ses efforts
pour associer le peuple  ses crimes, afin que, perdant tout espoir
de pardon, il ft excit par ses frayeurs  partager sa rsistance.

L'ordre du conseil du dpartement et de la municipalit, envoy aux
gardes nationaux, de dfendre le Roi comme autorit constitue, fut
lu dans tous les rangs par des commissaires dputs aux Tuileries;
mais il fit si peu d'effet sur cette garde renouvele, que les
canonniers dchargrent et abandonnrent leurs canons en apprenant
la marche des Marseillais et des brigands de la capitale. M.
d'Hervilly, voyant l'impossibilit d'en faire usage pour la dfense
du Roi, les encloua sur-le-champ, pour qu'on ne pt s'en servir
contre le chteau.

Le Roi, qui avait dj fait demander  l'Assemble d'envoyer une
dputation pour en imposer aux brigands, lui en fit renouveler la
demande par M. Joly, ministre de la justice; mais, sous le prtexte
qu'elle n'tait pas assez nombreuse pour dlibrer, Cambon fit
prononcer l'ajournement, malgr le pril que courait le Roi et qui
croissait  chaque instant.

L'incertitude du parti  prendre dans un danger aussi imminent parut
favorable  Roederer pour engager le Roi  se rendre  l'Assemble
nationale. Il entra chez ce prince, suivi de quelques membres du
dpartement; et, le priant de faire retirer le grand nombre de
personnes qui l'entouraient, il lui adressa ces paroles: Sire, le
danger est imminent; les autorits constitues sont sans force, et
la dfense est impossible. Votre Majest et sa famille courent les
plus grands dangers, ainsi que tout ce qui est au chteau; elle n'a
d'autre ressource pour viter l'effusion du sang que de se rendre 
l'Assemble. La Reine, qui tait  ct du Roi avec ses enfants,
reprsenta qu'on ne pouvait abandonner tant de braves gens qui
n'taient venus au chteau que pour la dfense du Roi: Si vous vous
opposez  cette mesure, lui dit Roederer d'un ton svre, vous
rpondrez, Madame, de la vie du Roi et de celle de vos enfants.
Cette pauvre malheureuse princesse se tut, et prouva une telle
rvolution que sa poitrine et son visage devinrent, en un instant,
tout vergets. Elle tait dsole de voir le Roi suivre les conseils
d'un homme si justement suspect, et semblait prvoir d'avance tous
les malheurs qui l'attendaient. Roederer flatta la famille royale du
succs de cette dmarche et de son prompt retour au chteau. La
Reine, quoique loin d'y croire, rpta ces paroles  ceux qu'elle
tait si afflige d'abandonner; et le Roi, profondment affect, se
tournant vers cette troupe fidle, ne put que leur adresser ces
paroles: Messieurs, je vous prie de vous retirer et de cesser une
dfense inutile; il n'y a plus rien  faire ici, ni pour vous ni
pour moi.

La consternation fut gnrale lorsqu'on vit partir le Roi pour aller
 l'Assemble; la Reine le suivait, tenant ses deux enfants par la
main. A ct d'eux taient Madame lisabeth et madame la princesse
de Lamballe, qui, comme parente de Leurs Majests, avait obtenu de
les suivre; et j'tais derrire Mgr le Dauphin. Le Roi tait
accompagn de ses ministres et escort par un dtachement de la
garde nationale. Je quittai ma chre Pauline la mort dans le coeur,
en pensant aux dangers qu'elle allait courir, et je la recommandai 
la bonne princesse de Tarente, qui me promit de ne pas s'en sparer
et d'unir son sort au sien.

Nous traversmes tristement les Tuileries pour gagner l'Assemble.
MM. de Poix, d'Hervilly, de Fleurieu, de Bachmann, major des
Suisses, le duc de Choiseul, mon fils et plusieurs autres se mirent
 la suite de Sa Majest, mais on ne les laissa pas entrer. Il y eut
 la porte un encombrement qui fit craindre un moment pour les jours
du Roi et de la Reine. On parvint enfin  leur ouvrir un passage, et
ils furent reus  la porte par une dputation que leur avait
envoye l'Assemble. Le Roi traversa la salle accompagn de ses
ministres, et fut se placer  ct du prsident; et la Reine, ses
enfants et sa suite se tinrent vis--vis: Je viens, messieurs, dit
le Roi, pour viter un grand attentat, pensant que je ne puis tre
mieux en sret qu'au milieu de vous. Vergniaud, qui prsidait en
ce moment, lui rpondit: Vous pouvez compter, Sire, sur la fermet
de l'Assemble nationale; ses membres ont jur de mourir en
soutenant les droits des autorits constitues.

Le Roi s'assit alors auprs du prsident, et la famille royale se
plaa dans le banc des ministres. Mais, sur l'observation de
quelques membres de l'Assemble, que la Constitution interdisait
toute dlibration en prsence du Roi, l'Assemble dcida que le
Roi et sa famille se placeraient dans la loge du logographe,
derrire le fauteuil du prsident. Les fidles serviteurs de Sa
Majest arrachrent sur-le-champ les barreaux de cette loge et
communiqurent une partie de la journe avec la malheureuse
famille royale.

Roederer se rendit  la barre, accompagn des administrateurs du
dpartement et de la municipalit, pour rendre compte de ce qui se
passait dans Paris et des motifs qui l'avaient engag  presser le
Roi de se rendre  l'Assemble: Notre force, ajouta-t-il, tait
paralyse et n'existait mme plus; nous n'en pouvons avoir d'autre
que celle qu'il plaira  l'Assemble de nous donner. Nous apprenons
dans l'instant que le chteau vient d'tre forc.

L'Assemble fit un dcret pour mettre les personnes et les
proprits sous la sauvegarde du peuple, et envoya une dputation de
vingt-cinq de ses membres pour lui porter cette dclaration. A peine
fut-elle partie qu'on entendit le bruit du canon et de la
mousqueterie; la dputation se dispersa, et une partie rentra dans
la salle. Le Roi les rassura en leur disant qu'il avait donn
l'ordre de ne pas tirer; mais voyant entrer des personnes armes
dans l'Assemble, celle-ci s'y opposa; car, au milieu de ses succs,
elle mourait de peur et craignait toujours qu'on ne vint dlivrer le
Roi et faire main basse sur les conjurs.

Il arriva des ptitionnaires qui dposrent que les Suisses les
avaient attirs en signe d'amiti et avaient fusill un grand nombre
d'entre eux: Nous avons, dirent-ils, mis le feu aux Tuileries, et
nous ne l'teindrons que quand la justice du peuple sera satisfaite.
Nous sommes chargs de vous demander encore une fois la dchance du
pouvoir excutif; c'est une justice que nous rclamons et que nous
attendons de vous. Le prsident leur rpondit: L'Assemble veille
au salut de l'empire; assurez le peuple qu'elle va s'occuper des
grandes mesures qu'exige son salut.

Une dputation de la section des Thermes vint dire  la barre
qu'elle ratifiait la ptition prsente la veille pour demander la
dchance; que le peuple, fatigu des crimes de la Cour, avait jur
de maintenir l'galit et la libert, et que tous les citoyens de
Paris partageaient ces sentiments: Osez jurer, dit-elle aux
dputs, que vous sauverez l'empire.--Oui, nous le jurons, dirent
en se levant tous les dputs.

Le concert de toutes ces voix sditieuses, jointes au bruit du canon
et de la mousqueterie, nous faisait  tous un mal affreux. Chaque
coup de canon nous faisait tressaillir; le coeur du Roi et celui de
la Reine taient dchirs; et nous tions dans la plus profonde
douleur, en pensant au sort qu'prouvaient peut-tre en ce moment
ceux que nous avions laisss aux Tuileries. Le pauvre petit Dauphin
pleurait, s'occupait de ceux qu'il aimait et qui taient rests au
chteau, se jetait dans mes bras et m'embrassait. Plusieurs dputs
en furent frapps, et la Reine leur dit: Mon fils aime tendrement
la fille de sa gouvernante, qui est reste aux Tuileries; il partage
l'inquitude de sa mre, et celle que nous prouvons, du sort de
ceux que nous y avons laisss. Malgr leur frocit, ils ne purent
se dfendre d'un sentiment d'attendrissement et de piti, en
regardant cet aimable enfant, qui commenait dans un ge si tendre 
sentir dj le malheur qui l'attendait. Les nouveaux reprsentants
de la Commune, qui devait bientt elle-mme dicter des lois 
l'Assemble, vinrent lui faire part de la nomination provisoire de
Santerre comme commandant gnral de la garde nationale de Paris, et
de la continuation de Pthion, de Manuel et de Danton dans les
places qu'ils occupaient. Montaut fit la motion que chaque dput
jurt  la tribune de maintenir la libert et l'galit, et de
mourir  son poste; et nous les entendmes successivement rpter
ces mmes paroles pendant plus de deux heures.

Les pompiers, que l'on avait envoy chercher pour teindre le feu
des Tuileries, vinrent reprsenter  l'Assemble l'impossibilit d'y
russir, si l'on n'y envoyait des commissaires pour rtablir
l'ordre. Elle rpondit d'abord que ce soin regardait la
municipalit; mais sur la reprsentation de Chabot, qu'il tait
cependant fcheux de laisser tendre l'incendie, et qu'il tait
urgent de mettre un homme de confiance  la tte des pompiers, elle
nomma  cet effet Palloy, architecte de la ville, qui s'tait
signal par son zle lors de la destruction de la Bastille.

Plusieurs fidles serviteurs du Roi, ayant trouv moyen de pntrer
dans l'Assemble, se rendirent auprs de ce prince dans la loge du
logographe, et rendirent compte  Sa Majest de ce qui se passait
aux Tuileries. Ils nous apprirent que les femmes en taient sorties
sans qu'il leur ft arriv d'accident, et mon fils m'assura que
Pauline tait en sret. Cette certitude et sa prsence furent d'une
grande consolation pour mon coeur, quoiqu'il ft encore
profondment touch du sort de tant de braves gens qui s'taient
dvous pour le Roi et la famille royale. Mgr le Dauphin fut
charmant, en cette occasion, par la sensibilit avec laquelle il me
tmoigna sa satisfaction de savoir sa chre Pauline hors de danger.
Ces messieurs nous dirent que les Suisses avaient eu un moment le
dessus, mais que n'tant pas seconds, et la multitude croissant 
chaque instant, ils avaient t forcs de se retirer; qu'on en avait
massacr un grand nombre, et que la fureur s'tait tendue jusqu'aux
Suisses des particuliers, dont plusieurs, et nommment le mien,
avaient pri; qu'on ne pouvait se dissimuler qu'il y aurait beaucoup
de victimes, par la rage dont tait anime la populace, prsentement
matresse du chteau.

On vint avertir en ce moment que les Suisses marchaient sur
l'Assemble, que les fdrs marchaient  leur rencontre, et qu'ils
allaient se livrer un combat sanglant. L'Assemble en frmit et
demanda au Roi qu'une des personnes qui taient avec lui allt les
parlementer et leur ft rendre les armes. Le prsident proposa d'en
donner l'ordre par crit, et M. d'Hervilly s'offrit pour remplir
cette commission; mais avant de partir, il dclara qu'il ne pouvait
agir utilement que sur l'ordre et la signature de ce prince.
L'Assemble, qui frmissait de la possibilit de voir arriver les
Suisses, s'empressa de prsenter au Roi de l'encre et du papier
pour qu'il donnt l'ordre de mettre bas les armes et de faire
retourner les Suisses sur leurs pas. M. d'Hervilly traversa la rue
Saint-Honor au milieu des coups de fusil et des balles qui
pleuvaient sur lui de toute part, et fut admir par sa bravoure de
tous ces enrags. Voyant avec douleur l'impossibilit o seraient
les Suisses de rsister  la multitude de gens arms qui venait 
leur rencontre, il leur signifia l'ordre du Roi de mettre bas les
armes, et revint lui rendre compte de la commission dont il avait
t charg.

Les Marseillais et autres brigands, voyant les Suisses dsarms, se
mirent  courir sur eux, et ces derniers se virent obligs de se
cacher et de changer d'habits pour ne pas tre victimes de leur
fureur. On apprit  l'Assemble que M. d'Affry avait t mis en
prison pour sa propre sret, et qu'on avait mis les scells chez
lui. Elle dcrta alors, sur la motion de Bazire, que les Suisses
seraient mis sous la sauvegarde de la loi et des vertus
hospitalires du peuple; ce qui n'empcha pas que celui-ci ne mt 
mort tous ceux qui eurent le malheur de tomber sous sa main.

Les dputs, inquiets de voir le Roi environn de personnes qui lui
taient attaches, dclarrent que le Roi ne devait tre gard que
par la garde nationale, et que toute autre devait se retirer. Le
comte Charles de Chabot, qui tait rest dans cette garde dans la
vue d'tre utile au Roi, alla prendre sur-le-champ son uniforme et
son fusil, et fit le service de factionnaire  la porte du
logographe. Les marques d'attachement qu'il donna  Sa Majest
l'ayant rendu suspect aux factieux, il fut arrt peu de jours aprs
l'entre du Roi au Temple et conduit  la prison de l'Abbaye, o il
fut une des premires victimes de la journe du 2 septembre.

Il avait adopt pendant quelque temps les principes de la
Rvolution; mais, ayant le sens droit et le coeur pur, il en avait
reconnu le danger, et n'avait cess, depuis, de chercher  rparer
l'erreur d'un esprit exalt par les propos qu'il entendait
journellement chez la duchesse d'Enville, sa grand'mre. Elle avait
t lie de tout temps avec les diffrents membres de la socit
philosophique, qui l'avaient imbue des prtendus principes de
libert et d'galit, sous lesquels ils cachaient leur ambition et
leur esprit de domination. Ils lui firent payer bien cher l'appui
qu'elle leur avait donn au commencement de la Rvolution, son fils
et son petit-fils ayant t massacrs par suite de leurs principes.

Lamarque annona  l'Assemble qu'on avait arrt le dpart des
courriers, pour empcher qu'on ne portt l'alarme dans les
dpartements. Il proposa que l'on ft une adresse aux Franais pour
les instruire que leurs reprsentants ne ngligeraient rien pour
sauver la patrie, qui ne pouvait l'tre que par l'union de tous les
bons Franais. L'Assemble adopta cette proposition et le chargea de
la rdaction de l'adresse.

Vergniaud lui succda  la tribune: Je viens, dit-il, au nom de la
commission extraordinaire, vous proposer une mesure bien rigoureuse,
mais devenue ncessaire, malgr la douleur dont je vous vois
pntrs. Les dangers de la patrie, qui sont  leur comble,
proviennent de la dfiance qu'inspire la conduite du chef du pouvoir
excutif dans une guerre entreprise contre la libert et
l'indpendance nationales. Des adresses de toutes les parties de
l'empire demandent la rvocation de l'autorit dlgue  Louis XVI;
et l'Assemble, ne voulant point agrandir la sienne par aucune
usurpation de pouvoir, vous propose de dcrter: l'tablissement
d'une Convention nationale dont elle vous proposera le mode de
convocation; l'organisation d'un nouveau ministre, les ministres
actuels conservant provisoirement leurs fonctions jusqu' sa
nomination; celle d'un gouverneur du prince royal; la suppression de
la liste civile, dont on dposera les registres sur les bureaux de
l'Assemble, accordant seulement une somme de quatre cent mille
francs pour la dpense de la famille royale jusqu' l'tablissement
de la Convention; la demeure du Roi et de la famille royale dans
l'enceinte du corps lgislatif, jusqu' ce que la tranquillit soit
rtablie dans Paris, avec injonction au dpartement de lui prparer
un logement au Luxembourg, o elle sera sous la garde des citoyens
et de la loi; la dclaration d'infamie et de tratre  la patrie
pour tout fonctionnaire public, tout soldat, officier ou mme
gnral, de quelque grade qu'il ft, qui abandonnerait son poste; et
ordre de faire publier sur-le-champ le prsent dcret, et de
l'envoyer aux quatre-vingt-trois dpartements, en leur imposant
l'obligation de le faire parvenir dans les vingt-quatre heures aux
diverses municipalits de leur ressort.

On juge bien que la proposition fut convertie sur-le-champ en
dcret.

Aussitt que les ministres eurent entendu les reproches faits au Roi
et sur lesquels l'Assemble motivait la suspension de la royaut,
ils voulurent se rendre  la barr de l'Assemble, pour prendre sur
eux toute la responsabilit de la conduite du Roi; mais il le leur
dfendit absolument, leur disant: Vous augmenteriez le nombre des
victimes sans pouvoir m'tre utiles, et ce serait un chagrin de plus
pour moi. Retirez-vous, je vous l'ordonne, et ne revenez plus ici.
Car le malheur qui accablait cet excellent prince ne l'empchait pas
de s'occuper de tous ceux qui lui taient attachs.

La Reine, dsole d'tre spare de Mgr le Dauphin et de le voir
entre des mains du choix d'une pareille assemble, pria plusieurs
dputs sur lesquels elle croyait pouvoir compter de chercher 
parer un coup qui lui serait aussi sensible. Ils y russirent
d'autant plus facilement, que l'Assemble, qui projetait
l'tablissement d'une rpublique, s'embarrassait peu de donner un
gouverneur  Mgr le Dauphin.

Pendant que l'Assemble rendait dcrets sur dcrets, les Tuileries
taient livres au pillage. On apportait  l'Assemble l'or, les
bijoux trouvs chez la Reine, et divers autres effets dont on lui
faisait l'offrande. On y porta aussi une malle pleine d'assignats et
un paquet de lettres. Ces dernires furent envoyes au comit de
surveillance, et beaucoup d'autres  la Commune; car, lorsque nous
fmes conduits  l'Htel de ville avant d'tre mens  la Force,
nous vmes un monceau de lettres dans le cabinet de Tallien. Les
divers effets furent galement ports  la Commune, et les assignats
aux Archives.

Il est remarquable que cette arme de bandits s'tait interdit le
vol aux Tuileries, et mettait impitoyablement  mort ceux qu'elle
surprenait s'appropriant quelque effet du chteau. Elle s'y permit
seulement le vol du vin et des liqueurs, dont elle n'y laissa pas
une bouteille. Elle cassait, brisait, parpillait, et il y eut un
dgt norme qui ne profita  personne.

Tout ce qui habitait les Tuileries perdit tout ce qu'il possdait;
mais la majeure partie de nos effets fut vole par les commissaires
tablis dans le chteau, sous prtexte de les conserver, et ils ne
se firent pas de scrupule, non plus que leurs affids, de
s'approprier ce qui tait  leur convenance. On rendit dans la suite
un peu de linge et quelques nippes, mais rien de ce qui avait une
valeur relle.

Tous ceux qui apportaient des offrandes enleves aux Tuileries les
accompagnaient des plus grossires invectives contre le Roi et la
Reine, et laissaient percer, en les regardant, la joie qu'ils
prouvaient de pouvoir les insulter  leur gr. De pareilles
bassesses taient trop au-dessous d'eux pour leur faire une grande
impression; mais ce qui les touchait sensiblement et brisait leur
coeur de douleur, tait de voir conduire  la barre leurs plus
fidles serviteurs, ne prvoyant que trop le sort qui les attendait
entre les mains de ces furieux.

Je vis conduire, entre autres, le vicomte de Maill, beau-frre de
la duchesse de Maill, mon amie intime, et auquel j'tais attache
depuis ma jeunesse. Il tait tout en sang, ses habits dchirs, et
il tait vident qu'il avait t cruellement maltrait. C'tait un
brave et loyal gentilhomme, plein d'honneur et de probit, et qui
avait trs bien servi. Dvou  son roi, il ne l'avait quitt dans
cette cruelle journe que lorsqu'on loigna de sa personne ses plus
fidles serviteurs. Je ne puis dire ce que cette vue nous fit
souffrir; je le vis ce jour-l pour la dernire fois; emprisonn 
l'Abbaye, il y fut massacr dans la journe du 2 septembre,
laissant une femme et des enfants inconsolables de sa perte.

On ne peut se faire d'ide de la rapidit avec laquelle se
succdaient les dcrets. Il y en eut un pour donner  l'Assemble le
droit de nommer, pour chaque ministre, un secrtaire du conseil; un
autre pour que chaque ministre nomm par elle pt signer tous les
objets relatifs  son ministre, sans avoir besoin de la sanction du
Roi; un autre pour tablir un camp sous les murs de Paris, ou
s'enrlerait qui voudrait. Un autre dcidait que les canonniers
pourraient, d'aprs la demande qu'ils en auraient forme, tablir
des esplanades d'artillerie sur les hauteurs de Montmartre. Elle
donna aussi le droit  chaque citoyen, g de vingt-cinq ans et
vivant de son travail, de pouvoir tre admis aux assembles
primaires pour l'tablissement de la prochaine Convention.

Elle dcrta, en outre, la permanence de l'Assemble et la
nomination de douze commissaires pour tre envoys aux quatre
armes, lesquels feraient signer aux ministres du Roi qu'ils n'y
avaient pas envoy de proclamation.

On rapporta,  la grande satisfaction du Roi, la nomination du
gouverneur du prince royal; et ce fut le seul moment de consolation
qu'prouva la famille royale dans cette effroyable journe.

Toutes les ptitions taient accompagnes, aussi bien que les
dcrets, des injures les plus atroces contre le Roi et la Reine. Un
grand nombre de dputs rivalisaient avec les ptitionnaires, dans
les reproches qu'ils se permettaient d'adresser  la malheureuse
famille royale, qui passa douze longues heures  entendre la
rptition de tout ce qui pouvait affliger son coeur et fatiguer son
esprit.

Dans le nombre de ceux qui avaient contribu au succs de cette
effroyable journe, il y en eut cependant plusieurs qui,
respectant le malheur de la famille royale, mirent au moins dans
leurs discours plus de rserve et de dcence. Les membres du ct
droit, privs depuis longtemps de toute influence et rduits au
silence par la majorit de l'Assemble, tmoignrent au Roi la
profonde douleur dont ils taient pntrs, et leur regret d'tre
dans l'impossibilit de pouvoir s'opposer  ce dont ils avaient
le malheur d'tre tmoins.

Le rsultat des votes de l'Assemble pour la composition des
ministres fut d'abord la rintgration de Roland, Servan et
Clavires dans les ministres de la guerre, de l'intrieur et des
finances; puis les nominations de Danton dans celui de la justice;
de Monge  la marine, de Grouvelle aux affaires trangres, et de Le
Brun aux contributions publiques.

M. d'Abancourt, ministre du Roi au dpartement de la guerre, fut
dcrt d'accusation pour n'avoir pas fait partir les Suisses. Mais,
d'aprs l'ordre du Roi de le quitter, il s'tait mis en sret et
ne put tre arrt.

Conformment au dcret de l'Assemble, qui ordonnait que le Roi et
sa famille resteraient dans son enceinte jusqu'au moment o la
tranquillit rgnerait dans Paris, on prpara des cellules aux
Feuillants pour y loger la famille royale. Le Roi fut seul dans la
sienne, sans pouvoir garder auprs de lui les personnes qu'on y
avait laisses jusqu'alors. La Reine et Madame restrent ensemble
dans une seconde cellule, et Madame lisabeth, madame de Lamballe et
moi fmes mises dans une troisime avec Mgr le Dauphin. Nous
passmes une nuit telle qu'on peut se l'imaginer, entendant
distinctement le vacarme de l'Assemble, les applaudissements et les
battements des tribunes; et,  l'exception de Mgr le Dauphin et de
Madame, qui, accabls de fatigue, s'endormirent sur-le-champ,
personne ne put fermer l'oeil de la nuit. Ce fut cependant un petit
adoucissement pour le Roi et la Reine de pouvoir tre seuls un
instant; mais quel moment que celui o ils purent se livrer sans
contrainte  tous les sentiments qu'ils prouvaient! On leur fit le
triste dtail de ce qui se passait dans la ville, de la
consternation qui y rgnait, et de la terreur qu'inspiraient
l'audace et la fureur des factieux.

Des commissaires vinrent  onze heures du soir reconnatre si chacun
tait couch dans la cellule qui lui tait destine; car, malgr
toutes leurs prcautions, ils ne pouvaient se dfendre d'une
inquitude qui leur faisait pousser la mfiance au dernier degr.
MM. de Choiseul, de Brz, de Briges, de Poix, de Nantouillet, de
Goguelas, d'Hervilly, d'Aubier et mon fils, et quelques autres dont
je n'ai pu retenir les noms, passrent la nuit auprs du Roi. Mais
on ne le laissa pas jouir longtemps de la consolation de se voir
entour de personnes sur l'attachement desquelles il avait tout lieu
de compter. On lui signifia, ds le lendemain, de les renvoyer, sous
le prtexte que leur prsence pouvait porter le peuple  de nouveaux
excs: Je suis donc en prison, leur dit le Roi, et moins heureux
que Charles Ier qui conserva tous ses amis jusqu' l'chafaud?
Puis, se tournant vers ces messieurs, il leur tmoigna son regret de
les quitter, et leur ordonna de se retirer. La Reine leur dit, les
larmes aux yeux: Ce n'est que dans ce moment que nous sentons toute
l'horreur de notre position; vous l'adoucissiez par votre prsence
et votre dvouement, et l'on nous prive de cette dernire
consolation. Comme la famille royale tait sans argent et sans
linge, ils mirent tous aux pieds du Roi l'or qu'ils avaient alors
sur eux; mais le Roi ne voulut point l'accepter, leur disant:
Gardez, messieurs, vos portefeuilles, vous en aurez plus de besoin
que nous, ayant, j'espre, plus de temps  vivre.

Le Roi et sa famille reprirent encore les mmes places dans les
mmes loges que la veille, et ils y entendirent, ainsi que le jour
suivant, les flicitations sans nombre que reut l'Assemble des
dputations qui se succdaient les unes aux autres, lesquelles
taient accompagnes des mmes injures contre le Roi et sa famille.
Ce prince eut la douleur d'entendre les transports de joie avec
lesquels l'Assemble reut l'hommage du drapeau conquis sur les
Suisses par le sieur Lange, aid des grenadiers du faubourg
Saint-Laurent, et dont elle ordonna sur-le-champ la suspension  la
vote de l'Assemble. Elle applaudit galement  la nomination d'une
cour martiale pour juger les Suisses, sans distinction de grade,
avec l'ordre donn  Santerre de pourvoir  la sret de soixante
d'entre eux, rfugis dans un btiment adjoint  l'Assemble. Elle
voulut se donner un air de gnrosit  leur gard, mais ils furent
tous fusills le lendemain.

Le Roi entendit prononcer la suspension provisoire de tous les juges
de paix de toutes les sections de Paris, l'ordre de conduire 
l'Abbaye M. de La Porte, intendant de la liste civile, et d'apposer
les scells sur tous ses papiers; enfin, le rapport des commissaires
nomms pour faire l'inventaire du propre secrtaire de Sa Majest,
ainsi que de tous ses papiers. Pour combler la mesure des insultes
prodigues  notre pauvre malheureux roi, il fut condamn  entendre
la lecture faite par Condorcet de l'exposition des motifs qui
avaient dcid l'Assemble  la convocation d'une Convention
nationale, et  la suspension du pouvoir excutif dans les mains du
Roi. C'tait le rsum de tous les griefs reprochs au Roi par les
factieux, de ceux attribus aux nobles et aux prtres, qu'on
accusait ce prince d'avoir soutenus au prjudice de l'tat. On l'y
rendait responsable de la guerre actuelle et de la conduite des
puissances trangres, et l'on peut juger de tout ce que cette
exposition contenait d'injurieux pour Sa Majest, en y voyant les
signatures de Guadet, Romme, Goujon et autres factieux de la
Montagne; elle fut envoye dans tous les dpartements.

Afin d'entretenir la fermentation dans Paris, on rpandit le bruit
d'un attentat projet sur les jours de Pthion, et l'on vint dire 
l'Assemble que les assassins taient dans les fers, et qu'on lui
avait donn une garde pour veiller sur des jours aussi prcieux.

Pour tre plus  porte de surveiller le Roi et sa famille,
l'Assemble changea l'habitation du Luxembourg, pour l'habitation du
Roi et de sa famille, en celle de l'htel du ministre de la justice,
place Vendme; mais cette dcision ne fut pas de longue dure.
Manuel, au nom de la Commune de Paris, vint reprsenter 
l'Assemble qu'tant charge de la garde du Roi, elle proposait de
l'tablir au Temple, o elle le croyait plus en sret que partout
ailleurs. La Reine frmit quand elle entendit nommer le Temple, et
me dit tout bas: Vous verrez qu'ils nous mettront dans la tour,
dont ils feront pour nous une vritable prison. J'ai toujours eu une
telle horreur pour cette tour, que j'ai pri mille fois M. le comte
d'Artois de la faire abattre, et c'tait srement un pressentiment
de tout ce que nous aurons  y souffrir. Et sur ce que je cherchais
 carter d'elle une pareille ide: Vous verrez si je me trompe,
rpta-t-elle. L'vnement n'a malheureusement que trop justifi un
pressentiment aussi extraordinaire.

Manuel fit  l'Assemble le rcit de la conduite barbare qui devait
tre tenue vis--vis de la famille royale: Le Temple, dit-il, sera
gard par vingt hommes pris dans chaque section de la ville de
Paris. On y conduira demain le Roi et sa famille, avec le respect d
au malheur. Les rues qu'ils traverseront seront bordes des soldats
de la Rvolution, qui les feront rougir d'avoir cru qu'il pouvait y
avoir parmi eux des esclaves du despotisme, et leur plus grand
supplice sera d'entendre crier: Vivent la nation et la libert! Il
ajouta que le Roi et la Reine n'ayant que des tratres pour amis,
toute correspondance leur serait interdite.

Une dputation de cette mme Commune vint demander le rapport du
dcret relatif  la cration d'un nouveau directoire de dpartement
qui pourrait casser tout ce que le peuple venait de faire; et
l'Assemble, qui s'tait mise dans sa dpendance de manire  ne
pouvoir lui rien refuser, se vit oblige, quoique malgr elle,
d'adhrer  sa demande, ainsi qu' celles qu'elle y ajouta par la
suite.

On fit grce au Roi, le lundi 13, de la sance de l'Assemble, et la
matine se passa  concerter les prparatifs du dpart pour le
Temple. Pthion dclara  Sa Majest qu'elle ne pouvait emmener
qu'une personne pour la servir, et quatre femmes pour le service de
la Reine, des deux princesses et de Mgr le Dauphin. Madame Thibault
se prsenta pour le service de la Reine, madame Navarre pour celui
de Madame lisabeth, et mesdames Basire et de Saint-Brice pour celui
de Mgr le Dauphin et de Madame. Les deux premires taient premires
femmes de chambre des deux princesses, qui avaient en elles la
confiance qu'elles mritaient par leur dvouement et l'anciennet de
leurs services. Les deux autres tmoignaient le mme attachement et
un vritable dvouement. Comme on permit un moment  la Reine
d'emmener une seconde femme, madame Auguier demanda  suivre Sa
Majest et arriva mme aux Feuillants; mais cette permission ayant
t promptement rvoque, elle fut oblige,  son grand regret, de
retourner chez elle, car elle tait fort attache  la Reine.

MM. de Champlost, premiers valets de chambre du Roi, qui faisaient 
eux deux leur quartier, n'ayant pu suivre le Roi  cause de leur
mauvaise sant[4], M. de Chamilly, qui tait aussi premier valet du
Roi, s'offrit pour les remplacer avec tout le dvouement d'un
vritable attachement. Employ au service intrieur de Sa Majest,
il trouva le moyen d'ennoblir les fonctions les plus humbles,
auxquelles il n'tait point habitu, par les sentiments avec
lesquels il s'occupait de tout ce qu'il croyait pouvoir adoucir les
gnes de toute espce qu'prouvait la famille royale, et il fut pour
ma fille et pour moi d'une obligeance qu'il m'est impossible
d'oublier.

  [4] J'ai appris depuis qu'un des deux MM. de Champlost avait t
  tu aux Tuileries, le 10 aot.

M. Hue, nomm premier valet de chambre de Mgr le Dauphin jusqu'au
moment o il devait passer aux hommes, et qui connaissait Pthion de
vieille date, sollicita celui-ci si vivement de le laisser suivre
Mgr le Dauphin, qu'il obtint la permission de ne point abandonner ce
jeune prince. Sa conduite et son attachement  la famille royale ont
t si connus, que je n'apprendrai rien de nouveau en ajoutant son
nom  mes faibles loges.

Meunier, de la bouche du Roi, fut charg de la cuisine de Sa
Majest, et y continua le mme service jusqu'au dpart de Madame
pour Vienne. Targ parvint aussi  tre employ au service intrieur
de la Tour, et donna  la famille royale, au risque mme de sa vie,
les preuves d'une fidlit peu commune et d'un dvouement absolu.

La Reine, qui ne cessait jamais de s'occuper de tout ce qui pouvait
adoucir la peine de ceux qui taient auprs d'elle, voulant me
procurer la consolation d'emmener avec moi ma fille Pauline,
m'offrit, avec une bont parfaite, de la demander  Pthion. Je fus
glace de la proposition, ne prvoyant que trop que l'on ne nous
laisserait pas longtemps au Temple; je frmissais  l'ide d'exposer
ma fille, jeune et jolie,  la merci de ces furieux; car je
connaissais trop la fermet de son caractre et le bonheur qu'elle
prouverait de pouvoir adoucir par ses soins, son respect et son
attachement, la cruelle position de la famille royale, pour me
permettre de calculer les dangers qu'elle pouvait courir d'ailleurs.
Mgr le Dauphin et Madame, qui me virent un moment d'incertitude, se
jetrent  mon cou, me demandant avec instance de leur donner leur
chre Pauline; Madame ajouta mme avec une grce parfaite: Ne nous
refusez pas, elle fera notre consolation, et je la traiterai comme
ma soeur. Il me fut impossible de rsister  de pareilles
instances; je recommandai ma fille  la Providence. Je tmoignai 
la Reine toute ma reconnaissance et mon extrme dsir de lui voir
obtenir pour Pauline une faveur  laquelle elle attacherait tant de
prix. La Reine en fit la demande  Pthion, qui l'accorda de bonne
grce. Il me dit d'envoyer chercher ma fille par son frre, qui la
mnerait au comit de l'Assemble, laquelle lui donnerait la
permission dont elle avait besoin pour accompagner Leurs Majests.
Pauline prouva la joie la plus vive en apprenant cette nouvelle, et
se rendit sur-le-champ  l'Assemble avec mon fils, qui la remit
ensuite entre mes mains. Il profita de cette circonstance pour
passer encore une partie de la journe auprs du Roi, et supplia Sa
Majest de lui obtenir la mme permission qu' sa soeur; mais
Pthion n'y voulut pas consentir, et mon fils ne put rester avec le
Roi que jusqu' son dpart des Feuillants; encore fut-il oblig de
quitter Sa Majest deux heures auparavant, par l'ordre exprs
qu'elle lui en donna.

Ce bon prince, toujours plus occup des autres que de lui-mme, lui
dit ces propres paroles: Monsieur de Tourzel, allez-vous-en, je
vous en prie; plus nous approchons de l'heure de notre dpart, plus
la fureur du peuple augmentera, et vous courrez le risque d'en tre
une victime. Et voyant que mon fils ne pouvait se rsoudre  le
quitter, il lui dit: Je vous l'ordonne, monsieur de Tourzel, et
c'est peut-tre le dernier ordre que vous recevrez de moi. Puis,
prenant les cheveux qu'on venait de lui couper, il les lui donna,
ajoutant: Il faut esprer que nous verrons des temps plus heureux,
et je serai bien aise de vous revoir auprs de moi. Puis il
l'embrassa; la Reine, le jeune prince, Madame et Madame lisabeth
lui firent le mme honneur, et il se retira pntr de la plus
profonde douleur.

Comme mon fils n'avait pas quitt le Roi pendant toute la Rvolution
et lui avait toujours tmoign un grand attachement, le Roi m'avait
dit de lui-mme: Que votre fils ne pense point  quitter la France,
je veux le conserver auprs de ma personne, et si je suis assez
heureux pour tre un jour  la tte de mes troupes, je le ferai un
de mes aides de camp. J'tais loin d'avoir pens  solliciter pour
lui une pareille faveur, m'tant impos la loi de ne former aucune
demande, et de ne penser qu' donner  Sa Majest des preuves du
dvouement le plus sincre et le plus dsintress.

Mon fils, en quittant le Roi, fut au moment d'tre arrt par la
populace, qui, dans l'attente du dpart du Roi pour le Temple,
entourait le btiment des Feuillants; et il ne dut son salut qu'
quelques gendarmes ci-devant gardes de la prvt de l'Htel, qui,
l'ayant reconnu, le firent sortir par une porte dtourne et ne le
quittrent que lorsqu'il fut en sret. Ne pouvant se rsoudre 
perdre de vue la personne du Roi, il prit, en rentrant chez lui, un
costume qui le dguisa, se mla parmi les bandits qui entouraient la
voiture de Sa Majest jusqu'au Temple. Quand il en vit refermer la
porte, il prouva, m'a-t-il dit mille fois, un sentiment de douleur
qu'il lui serait impossible d'exprimer.

Le Roi monta  six heures du soir dans une des grandes voitures de
la cour; le cocher et le valet de pied taient habills de gris, et
servirent, ce jour-l, pour la dernire fois ce bon et excellent
prince. Il tait dans le fond de la voiture avec la Reine, Mgr le
Dauphin et Madame; Madame lisabeth, madame la princesse de Lamballe
et Pthion sur le devant; Pauline et moi  une des deux portires,
et Manuel  l'autre, avec Colonges, officier municipal. Tous ces
messieurs avaient le chapeau sur la tte et traitaient Leurs
Majests de la manire la plus rvoltante.

A peine la voiture eut-elle pass la porte des Feuillants, que la
troupe des fdrs et la nombreuse populace qui raccompagnait firent
retentir l'air des cris de: _Vive la nation! Vive la libert!_ en
y ajoutant les injures les plus sales et les plus grossires; et ces
abominables cris ne cessrent pas un instant pendant toute la route.

Pour plaire  cette multitude effrne, Manuel commena par faire
arrter la voiture du Roi  la place Vendme, et de manire qu'elle
se trouvt comme foule par les pieds du cheval de la statue de
Louis XIV, qui avait t renverse depuis deux jours, ainsi que
toutes les autres statues de nos rois. Puis, apostrophant Sa Majest
avec la dernire insolence: Voil, dit-il, Sire, comment le peuple
traite ses rois.--Plaise  Dieu, lui rpondit ce prince avec calme
et dignit, que sa fureur ne s'exerce que sur des objets inanims!

Au milieu de tant d'indignits, la famille royale conserva un
courage et une dignit qui tonnrent mme ceux qui se plaisaient 
l'abreuver d'amertumes.

Le Roi fut deux heures et demie  se rendre au Temple, passant par
les boulevards. Car cette effroyable escorte, non contente de faire
aller au pas la voiture de Sa Majest, la faisait encore arrter de
temps en temps. Plusieurs d'entre eux s'approchaient avec des yeux
tincelants de fureur; et il y eut mme des instants o l'on voyait
l'inquitude peinte sur les visages de Pthion et de Manuel. Ils
mettaient alors la tte  la portire, haranguaient la populace et
la conjuraient, au nom de la loi, de laisser cheminer la voiture.

Quelque affreuse que dut tre l'entre du Temple pour la famille
royale, elle en tait rduite  la dsirer pour voir la fin d'une
scne aussi atroce que prolonge. Elle se flattait de se trouver
seule dans les appartements qu'elle allait occuper et de pouvoir
respirer un moment au milieu de tant d'angoisses; mais les insultes
qu'elle n'avait cess d'prouver n'taient pas encore  leur terme.

Le Temple prsentait l'aspect d'une fte; tout tait illumin,
jusqu'aux crneaux des murailles des jardins. Le salon tait
clair par une infinit de bougies, et rempli des membres de
cette infme Commune, qui, le chapeau sur la tte et avec le
costume le plus sale et le plus dgotant, traitaient le Roi avec
une insolence et une familiarit rvoltantes. Ils lui faisaient
mille questions plus ridicules les unes que les autres; et un
d'entre eux, couch sur un sofa, lui tint les propos les
plus tranges sur le bonheur de l'galit: Quelle est votre
profession? lui dit le Roi.--Savetier, rpondit-il. C'tait
cependant la compagnie du successeur de tant de rois. Ce prince
et la famille royale conservrent toujours le maintien le plus
noble, et rpondirent  leurs questions avec une bont qui aurait
d les faire rentrer en eux-mmes, si l'ivresse du pouvoir ne les
avait rendus insensibles  toute espce de sentiment.

Le pauvre petit Dauphin, tombant de sommeil et de fatigue, demandait
instamment  se coucher. Je sollicitai  plusieurs reprises qu'on me
le laisst conduire dans sa chambre; on rpondait toujours qu'elle
n'tait pas prte. Je le mis sur un canap, o il s'endormit
profondment. Aprs une longue attente, on servit un grand souper.
Personne n'tait tent d'y toucher; on fit semblant de manger pour
la forme, et Mgr le Dauphin s'endormit si profondment en mangeant
la soupe, que je fus oblige de le mettre sur mes genoux, o il
commena sa nuit. On tait encore  table qu'un municipal vint dire
que sa chambre tait prte, le prit sur-le-champ entre ses bras, et
l'emporta avec une telle rapidit, que madame de Saint-Brice et moi
emes toutes les peines du monde  le suivre. Nous tions dans une
inquitude mortelle en le voyant traverser les souterrains, et
elle ne put qu'augmenter quand nous vmes conduire le jeune prince
dans une tour et le dposer dans la chambre qui lui tait destine.
La crainte d'en tre spare et la peur d'irriter les municipaux
m'empchrent de leur faire aucune question. Je le couchai sans dire
un mot, et je m'assis ensuite sur une chaise, livre aux plus
tristes rflexions. Je frmissais  l'ide de le voir spar du Roi
et de la Reine, et j'prouvai une grande consolation en voyant
entrer cette princesse dans la chambre. Elle me serra la main en me
disant: Ne vous l'avais-je pas bien dit? Et s'approchant ensuite
du lit de cet aimable enfant, qui dormait profondment, les larmes
lui vinrent aux yeux en le regardant; mais, loin de se laisser
abattre, elle reprit sur-le-champ ce grand courage qui ne
l'abandonna jamais, et elle s'occupa de l'arrangement des chambres
de ce triste sjour.

La famille royale occupa d'abord la petite tour; il n'y avait que
deux chambres  chaque tage, et une petite qui servait de passage
de l'une  l'autre. On y plaa la princesse de Lamballe, et la Reine
occupa la seconde chambre, en face de celle de Mgr le Dauphin. Le
Roi logea au-dessus de la Reine, et l'on tablit un corps de garde
dans la chambre  ct de la sienne. Madame lisabeth fut tablie
dans une cuisine, qui donnait sur ce corps de garde et dont la
salet tait affreuse. Cette princesse, qui joignait  une vertu
d'ange une bont sans pareille, dit sur-le-champ  Pauline qu'elle
voulait se charger d'elle, et fit placer dans sa chambre un lit de
sangle  ct du sien. Nous ne pourrons jamais oublier toutes les
marques de bont qu'elle en reut pendant le temps qu'il nous fut
permis d'habiter avec elle ce triste sjour.

Comme la chambre de la Reine tait la plus grande, on s'y runissait
toute la journe, et le Roi lui-mme y descendait ds le matin.
Leurs Majests n'prouvrent pas mme la consolation d'y tre seules
avec leur famille; un commissaire de la Commune, que l'on changeait
d'heure en heure, tait toujours dans la chambre o elles se
tenaient. La famille royale leur parlait  tous avec une telle
bont, qu'elle parvint  en adoucir plusieurs.

On descendait  l'heure des repas dans une pice au-dessous de la
chambre de la Reine, qui servait de salle  manger, et, sur les cinq
heures du soir, Leurs Majests se promenaient dans le jardin, car
elles n'osaient laisser promener seul Mgr le Dauphin, de peur de
donner aux commissaires l'ide de s'en emparer. Elles y entendaient
quelquefois de bien mauvais propos, qu'elles ne faisaient pas
semblant d'entendre, et la promenade durait mme assez longtemps
pour faire prendre l'air aux deux enfants  qui il tait bien
ncessaire, la famille royale s'oubliant elle-mme pour ne s'occuper
que de ce qui l'entourait.

Il y avait,  ct de la salle  manger, une bibliothque, que
Truchon, un des commissaires de la Commune, fit remarquer  Leurs
Majests. Elles y prirent quelques livres pour elles et pour leurs
enfants. Le Roi prit, entre autres, le premier volume des _tudes de
la nature_, par Bernardin de Saint-Pierre, ce qui donna occasion 
Truchon de parler du mrite de cet ouvrage. Il dbutait par une
ddicace, qui tait l'loge le plus vrai des vertus de Sa Majest.
Il ne put s'empcher de nous le faire voir; et le contraste de sa
situation avec celle du temps o ce livre avait t imprim nous fit
faire de douloureuses rflexions.

Ce Truchon, membre de la Commune de Paris, tait un mauvais sujet;
il tait accus de bigamie et avait une condamnation contre lui.
Pour tre mconnu, il avait laiss crotre sa barbe, qui tait d'une
si grande longueur, qu'on l'appelait l'homme  la grande barbe. Il
paraissait avoir reu de l'ducation par sa manire de s'noncer et
ses formes polies, bien diffrentes de celles de ses camarades,
quand il adressait la parole  Leurs Majests.

On voyait s'lever avec rapidit les murs du jardin du Temple.
Palloy, qui avait t nomm architecte de cette prison, montra au
Roi le plan de l'appartement qui lui tait destin dans la grande
tour, ainsi que celui de la famille royale. Pthion et Santerre
venaient quelquefois les visiter, et les voyant toujours avec ce
calme que la bonne conscience seule peut donner, ils en taient tout
tonns. Quelques municipaux, plus humains que le grand nombre
d'entre eux, cherchaient  donner quelques consolations  Leurs
Majests, mais toujours avec circonspection, par la peur d'tre
dnoncs.

MM. de Chamilly et Hue redoublaient de soins et d'attentions pour le
service de Leurs Majests et de la famille royale; ils ne se
donnaient pas un moment de repos pendant tout le cours de la
journe. Madame de Saint-Brice se conduisit aussi trs-bien.
Mesdames Thibaut et Navarre justifiaient tous les jours la confiance
qu'avaient en elles la Reine et Madame lisabeth; et c'tait une
consolation pour la famille royale d'tre entoure de si fidles
serviteurs.

Elle tait l'unique objet de nos penses, et nous n'tions occupes,
Pauline et moi, qu' adoucir l'horreur de sa situation, par notre
respect et notre dvouement. Elle tait si touche de la plus lgre
attention et le tmoignait d'une manire si affectueuse, qu'il tait
impossible de ne pas lui tre attach au del de toute expression.
Mgr le Dauphin et Madame taient charmants pour Pauline; ils lui
tmoignaient l'amiti la plus touchante, et le Roi et la Reine la
comblaient de bonts. Nous cherchions, l'une et l'autre,  faire
entrer dans leur coeur quelque rayon d'esprance, et nous nous
flattions que tant de vertus pourraient flchir la colre cleste.
Mais l'arrt de la Providence tait prononc: elle voulait punir
cette France si coupable, et jadis si orgueilleuse de son amour
pour ses rois; elle permit que l'esprit de vertige l'aveuglt au
point de la conduire aux plus grands excs.

Nous vmes bien, dans la journe du 18 (samedi), quelques
pourparlers entre les municipaux, qui nous donnrent de
l'inquitude; et l'un d'eux, qui n'osait s'expliquer ouvertement,
chercha  nous faire entendre que nous tions au moment d'tre
spars de la famille royale; mais ce qu'il disait tait si peu
intelligible que nous n'y pmes rien comprendre. Nous nous couchmes
comme  l'ordinaire, et comme je commenais  m'endormir, madame de
Saint-Brice m'veilla, en m'avertissant qu'on arrtait madame de
Lamballe. L'instant d'aprs, nous vmes arriver dans ma chambre un
municipal qui nous dit de nous habiller promptement; qu'il avait
reu l'ordre de nous conduire  la Commune pour y subir un
interrogatoire, aprs lequel nous serions ramenes au Temple. Le
mme ordre fut intim  Pauline, dans la chambre de Madame
lisabeth. Il n'y avait qu' obir, dans la position o nous tions.
Nous nous habillmes et nous nous rendmes ensuite chez la Reine,
entre les mains de laquelle je remis ce cher petit prince, dont on
porta le lit dans sa chambre, sans qu'il se ft rveill. Je
m'abstins de le regarder pour ne pas branler le courage dont nous
allions avoir tant de besoin, pour ne donner aucune prise sur nous
et reprendre, s'il tait possible, une place que nous quittions avec
tant de regret. La Reine vint sur-le-champ dans la chambre de
madame la princesse de Lamballe, dont elle se spara avec une vive
douleur. Elle nous tmoigna,  Pauline et  moi, la sensibilit la
plus touchante, et me dit tout bas: Si nous ne sommes pas assez
heureux pour nous revoir, soignez bien madame de Lamballe; dans
toutes les occasions essentielles prenez la parole, et vitez-lui,
autant que possible, d'avoir  rpondre  des questions captieuses
et embarrassantes. Madame tait tout interdite et bien afflige de
nous voir emmener. Madame lisabeth arriva de son ct et se joignit
 la Reine pour nous encourager. Nous embrassmes pour la dernire
fois ces augustes princesses, et nous nous arrachmes, la mort dans
l'me, d'un lieu que nous rendait si chre la pense de pouvoir tre
de quelque consolation  nos malheureux souverains.

Nous traversmes les souterrains  la lueur des flambeaux; trois
fiacres nous attendaient dans la cour. Madame la princesse de
Lamballe, ma fille Pauline et moi, montmes dans le premier, les
femmes de la famille royale dans le second, et MM. de Chamilly et
Hue dans le troisime. Un municipal tait dans chaque voiture, qui
tait escorte par des gendarmes et entoure de flambeaux. Rien ne
ressemblait plus  une pompe funbre que notre translation du Temple
 l'Htel de ville; et, pour que rien ne manqut  l'impression
qu'on cherchait  nous faire prouver, on nous y fit entrer par
cette horrible petite porte par laquelle passaient les criminels qui
allaient subir leur supplice. On nous conduisit tous dans une grande
salle, chacun entre deux gendarmes, qui ne nous permettaient pas
mme de nous regarder. On commena par interroger MM. Hue et de
Chamilly, puis mesdames Thibaut, Navarre et Saint-Brice; et, vers
trois heures du matin, on fit appeler madame la princesse de
Lamballe. Son interrogatoire ne fut pas long. Le mien le fut
davantage; et je fus injurie, en passant, par des femmes, espces
de furies qui ne quittaient pas ce triste lieu. Comme les sances de
jour et de nuit taient publiques, elles se relayaient, et il y en
avait toujours dans la salle. En y entrant, je demandai qu'on me
permt de conserver ma fille avec moi aprs l'interrogatoire. On me
rpondit durement qu'elle ne courait aucun danger, tant sous la
garde du peuple. J'tais monte sur une estrade, en prsence d'une
foule de peuple qui remplissait la salle. Il y avait aussi des
tribunes remplies d'hommes et de femmes.

Billaud de Varennes interrogeait, et un secrtaire inscrivait les
demandes et les rponses. Comme elles se prolongeaient infiniment,
et que j'tais trs-fatigue, je crus pouvoir m'asseoir sur un banc
qui tait derrire moi. Un grand nombre de voix s'crirent: Elle
doit rester debout devant son souverain. Mais sur l'observation de
Billaud de Varennes, qu'un criminel avait le droit de s'asseoir sur
la sellette, on me laissa m'asseoir. On me questionna de toutes les
manires sur ce que faisaient le Roi et la Reine, sur les personnes
qu'ils voyaient; on me demanda ce qu'ils pensaient de tout ce qui se
passait, me sommant de donner tous les dtails dont je pouvais me
rappeler sur leur vie ordinaire et sur la journe du 10 aot;
quelles taient les personnes qui taient autour d'eux dans la nuit
qui prcda cette horrible journe. Mes rponses furent courtes et
prcises: Ma position de gouvernante du jeune prince m'obligeant 
ne le pas perdre de vue, et passant toutes les nuits dans sa
chambre, j'tais peu au courant de ce qui se passait ailleurs, leur
rpondis-je. Comme on se rappela que j'avais t du voyage de
Varennes, on me demanda comment j'avais os l'accompagner dans cette
fuite. Ma rponse fut simple: J'ai fait serment de ne le jamais
quitter, je ne pouvais m'en sparer; et je lui tais d'ailleurs trop
attache pour l'abandonner lorsqu'il pouvait courir quelque danger,
et ne pas chercher  conserver sa vie, mme aux dpens de la mienne,
si je ne le pouvais qu' ce prix. Cette rponse me valut quelques
applaudissements, et je repris alors un peu l'espoir de retourner
auprs de nos malheureux souverains. On trouva mes rponses
raisonnables, et je n'prouvai ni hues ni malveillances. Nous
avions un grand soin, madame de Lamballe, ma fille et moi, d'viter
tout ce qui pouvait choquer cette multitude, qui trouva tant de
simplicit dans nos personnes et dans nos rponses, que nous fmes
au moment d'tre renvoyes au Temple; et mme, lorsque Manuel vint
parler de nous envoyer  la Force, plusieurs voix s'crirent qu'il
n'y avait plus de place; mais Manuel, qui l'avait dcid, rpliqua
d'un ton goguenard qu'il y en avait toujours pour les dames chez un
peuple aussi galant que les Franais. Et cette plaisanterie, qui eut
tout le succs qu'il en attendait, dtermina notre entre  la
Force.

Nous fmes conduites, aprs notre interrogatoire, dans le cabinet de
Tallien, balances entre la crainte et l'esprance. Un de ses
secrtaires, mu de piti  la vue de notre situation, alla voir ce
qui se passait  l'assemble de la Commune, et nous donna l'espoir
de retourner au Temple; mais une demi-heure aprs, tant encore
retourn  cette assemble, il revint, ne nous dit mot, et nous
regardant: Non, dit-il, je n'y puis plus tenir. Il sortit de la
chambre, et nous ne le vmes plus. Nous ne pmes douter alors que
notre sort ft dcid; nous nous regardmes tristement, et la bonne
princesse me serra la main en me disant: J'espre au moins que nous
ne nous quitterons pas. Elle montra dans cette occasion, et pendant
tout le temps qu'elle fut au Temple et  la Force, un courage qui ne
se dmentit pas un instant[5].

  [5] Madame la princesse de Lamballe tait sujette  des attaques
  de nerfs qui la rendaient trs-malade. La Reine, craignant qu'il
  ne lui en prt au Temple, fit l'impossible pour l'engager 
  rester chez elle. Un commencement d'attaque qu'elle eut dans la
  loge du logographe, et qui l'obligea de la quitter pendant les
  quelques heures qu'elle passa dans le btiment des Feuillants,
  parut favorable  la Reine pour redoubler ses instances; mais
  comme ce mouvement de nerfs n'eut aucune suite, elle insista pour
  rester avec Sa Majest, qui paraissait avoir un pressentiment de
  sa destine; et sur ce que je lui parlais de la peine qu'avait
  eue la Reine, en la voyant persister dans la rsolution, elle
  m'avoua que si son attaque avait eu sa suite ordinaire, elle
  aurait tellement senti l'impossibilit de se risquer  subir une
  captivit, qu'elle aurait t chez M. le duc de Penthivre
  aussitt qu'elle aurait t remise, et serait partie de l pour
  l'Angleterre. Qu'il est douloureux de lui avoir vu payer tant de
  dvouement par une fin aussi dplorable!

  M. le duc de Penthivre, qui l'aimait tendrement, fit l'impossible
  pour la sauver. Il se faisait envoyer d'heure en heure des
  courriers pour en savoir des nouvelles. Il faisait chaque jour
  offrir  la Commune des sommes normes. Il en vint mme jusqu'
  offrir la moiti de sa fortune. (Je tiens ceci de M. Mars,
  sous-prfet de Dreux et membre du conseil.) La mort de madame de
  Lamballe plongea le prince dans la plus profonde douleur; celle du
  Roi y mit le comble. Sa sant dprit de jour en jour, et il
  succomba peu de temps aprs sous le poids de tant de douleurs
  qu'il n'eut pas la force de supporter.

M. Hue fut le seul qui eut la permission de revenir au Temple; mais
ce ne fut pas pour longtemps. Peu de jours aprs, il fut incarcr
de nouveau, et n'chappa que par une espce de miracle aux massacres
des 2 et 3 septembre.

Manuel, qui ne ngligeait aucune occasion de plaire au peuple
souverain, voulut lui donner le plaisir de notre translation  la
Force. Il nous y fit conduire  midi, dans trois fiacres escorts
par la gendarmerie. Comme c'tait un jour de dimanche, une foule
de curieux se portrent sur notre passage, et nous fmes
accables d'injures pendant notre trajet de l'Htel de ville  la
Force. Nous y entrmes par la rue des Ballets, et nous restmes
tous dans la salle du conseil, pendant qu'on inscrivait nos noms
sur le registre de madame de Hanre, concierge de cette prison.
C'tait une trs-bonne femme, qui avait avec elle une fille qui
fut parfaite sous tous les rapports.

Quand nos noms furent inscrits, Pauline et moi fmes conduites dans
deux cachots de cette prison, spars l'un de l'autre; et madame la
princesse de Lamballe dans une chambre un peu meilleure. Je fis
l'impossible pour ne point tre spare de ma chre Pauline; et
voyant que je ne pouvais rien gagner sur le coeur endurci de nos
municipaux, je leur reprochai avec la plus grande vhmence
l'inconvenance de sparer de sa mre une jeune personne de son ge;
et je me laissai aller  toute l'imptuosit de ma douleur sans
mnager aucune de mes expressions.

J'entrai dans mon cachot la mort dans l'me, et dans un tel
dsespoir, que le guichetier, appel Franois, et qui tait un bon
homme, eut piti de moi, et m'assura qu'il aurait le plus grand soin
de ma fille, qui tait confie  sa garde. L'tat de cet homme et
son ge de vingt-cinq ans me rassuraient mdiocrement. L'ide de
tout ce que ma pauvre Pauline pouvait avoir  supporter me mettait
dans une agitation sans bornes,  laquelle succdait un abattement
excessif. On m'apporta  dner; il me fut impossible de rien avaler,
et je souffrais au del de tout ce que l'on peut imaginer. Le pauvre
guichetier, afflig de me voir dans un tat aussi violent, vint me
faire la confidence que ma fille tait au-dessus de moi, et qu'il
lui avait donn un petit barbet pour lui tenir compagnie.
L'attention de cet homme me toucha, et je commenai  esprer que la
Providence viendrait  notre secours. Je me mis  genoux; j'implorai
la misricorde de Dieu pour elle et pour moi, et je le priai de
donner  cette pauvre enfant le courage qui me manquait. Elle fut
mise d'abord dans un cachot si bas, qu'elle ne pouvait s'y tenir
debout; mais, comme il y manquait plusieurs carreaux de vitre, on
l'en fit changer, et elle en eut un autre un peu moins mauvais que
le premier.

M. Hardi, car c'est ainsi que s'appelait celui  qui Pauline et moi
devons la conservation de notre existence, tmoin de mon dsespoir,
fut trouver Manuel et lui reprsenta que c'tait une barbarie
inutile de sparer la mre et la fille, et le fit consentir  nous
runir. J'tais loin de l'esprer, et je fus bien tonne d'entendre
ouvrir ma porte  sept heures du soir, et de voir entrer Manuel et
Pauline dans ma chambre. Je n'ai jamais prouv dans ma vie de
satisfaction plus vive. Nous nous jetmes dans les bras l'une de
l'autre, sans pouvoir exprimer une parole, et avec un tel
sentiment, que Manuel en fut attendri. Nous lui tmoignmes ensuite
notre reconnaissance avec une telle vivacit, qu'il en fut mu au
point de verser quelques larmes, et il m'offrit de m'amener aussi
madame de Lamballe. Quoique ce ft naturellement  nous  l'aller
trouver, je ne fis aucune objection, de peur de refroidir sa bonne
volont, et je lui en tmoignai le plus grand dsir. Il sortit
sur-le-champ pour l'aller chercher et l'amena dans ma chambre. Nous
le remercimes de bien bon coeur; et cette bonne princesse, ne
voulant plus nous quitter, demanda qu'il lui ft permis d'occuper le
second lit qui tait dans mon cachot. Pauline, qui vit la rpugnance
qu'elle avait  passer la nuit seule dans cette prison, offrit de
retourner dans la sienne, et Manuel nous proposa de nous tablir
toutes trois, le lendemain, dans la chambre o avait t mise
d'abord cette princesse, comme tant plus saine et plus commode que
la mienne. Ce n'tait pas difficile, car celle-ci tait un vrai
cachot, priv d'air, n'ayant pour toute fentre que trois carreaux
de vitre, et d'une humidit si excessive, que je fus enrhume pour y
avoir couch une seule nuit.

Le lendemain,  huit heures du matin, Manuel vint lui-mme nous
conduire dans la chambre de madame de Lamballe, o nous fmes toutes
trois runies. On nous permit de faire venir de chez nous ce dont
nous avions besoin. Comme Pauline et moi n'avions rien sauv des
Tuileries, et que nous ne possdions que ce qui tait dans notre
cassette, nous n'abusmes pas de la permission, et nous loumes ce
qui nous tait absolument ncessaire et dont nous ne pouvions nous
passer.

On nous renvoya le lendemain notre cassette, et la Reine, voulant
nous montrer qu'elle tait bien occupe de nous, nous fit dire
qu'elle avait fait elle-mme notre cassette; et comme elle
n'oubliait jamais rien de ce qui pouvait tre utile aux personnes
qui lui taient attaches, elle m'envoya la moiti de sa flanelle
d'Angleterre, ajoutant qu'elle me l'aurait donne tout entire, si
elle n'avait craint d'avoir de la peine  la ravoir. Quelle bont
dans une situation telle que la sienne! J'en fus profondment
touche, et dsole de ne pouvoir lui exprimer tout ce que mon coeur
prouvait en ce moment.

Nous cherchmes  rendre notre situation moins pnible dans ce
triste sjour, en partageant notre temps en diverses occupations,
telles que le soin de notre chambre, le travail et la lecture. Nos
penses se portaient toujours vers le Temple, et nous nous livrions
quelquefois  l'espoir que les trangers en imposeraient  nos
perscuteurs; qu'ils prendraient le Roi pour mdiateur, et que nous
sortirions saines et sauves de cette prison pour nous retrouver
auprs de la famille royale. Madame la princesse de Lamballe fut
parfaite dans sa triste situation. Douce, bonne, obligeante, elle
nous rendait tous les petits services qui taient en son pouvoir.
Pauline et moi tions sans cesse occupes d'elle, et nous avions au
moins la consolation, dans nos malheurs, de n'avoir qu'un coeur et
qu'un esprit. Cette bonne princesse voulait qu'on lui parlt avec
franchise, et sur ce que je lui disais qu'aprs une conduite aussi
honorable que la sienne, elle ne devait plus se permettre de petits
enfantillages, qui lui faisaient tort, et commencer au contraire une
nouvelle existence, elle me rpondit avec douceur qu'elle en avait
dj form la rsolution, ainsi que celle de revenir  ses principes
religieux, qu'elle avait un peu ngligs. Elle avait pris Pauline en
amiti et nous disait journellement les choses les plus aimables sur
le bonheur qu'elle prouvait de nous avoir avec elle. Il nous fut
impossible de ne pas prendre pour elle un vritable attachement;
aussi fmes-nous profondment affliges quand nous apprmes la fin
cruelle de cette pauvre malheureuse princesse.

Nous emes encore une fois la visite de Manuel pendant notre sjour
 la Force. Nous lui demandmes des nouvelles du Roi et de sa
famille: Vous savez que je n'aime pas les rois, fut sa premire
rponse; mais lui ayant rpliqu avec douceur qu'il devait trouver
tout simple que nous aimions le ntre, et que nous fussions bien
occupes de toute la famille royale, il nous assura qu'ils se
portaient tous bien, et remit en mme temps  madame de Lamballe
une lettre de M. le duc de Penthivre. Il nous permit de lui-mme
d'crire quelques mots dcachets et de recevoir les lettres qui
nous seraient adresses. J'usai de cette permission pour donner de
nos nouvelles  cette bonne marquise de Lde, dont le grand ge ne
donnait aucun soupon; car, dans notre affreuse position, j'aurais
t bien fche de donner connaissance d'un seul de nos parents et
amis. Manuel dit aussi  Franois, notre guichetier, qu'il pouvait
nous promener le soir dans la cour de la Force; nous y allmes ds
le mme soir,  huit heures, et cette triste promenade nous faisait
cependant un petit dlassement.

Un soir que nous tions dans cette cour, nous y vmes arriver madame
de Septeuil, femme du premier valet de chambre du Roi. Nous
accourmes auprs d'elle pour savoir ce qui se passait; car, depuis
notre entre au Temple, nous tions dans la plus complte ignorance
sur ce qui nous intressait si vivement. Quel fut notre tonnement
de trouver une petite femme uniquement occupe d'elle, et d'une si
complte indiffrence sur tout autre objet, que nous ne pmes rien
apprendre par elle de ce que nous dsirions savoir! Elle voulait
qu'on la mt dans notre chambre; mais madame de Lamballe pria
Franois de nous laisser seules entre nous, et on la logea ailleurs.

Nous fmes un jour bien tonnes de voir entrer dans notre chambre
un inconnu, qui venait, disait-il, nous donner des nouvelles de
madame de Tarente, qui tait  l'Abbaye, et qui l'avait pri de lui
en donner des ntres. Il nous parla beaucoup d'elle, de son grand
courage, et avait l'air de chercher  s'insinuer dans notre esprit.
Il nous fit entendre qu'il tait ce du Verrier qui avait t charg
de diffrentes missions. Nous rpondmes avec prudence  toutes ses
questions, ne pouvant croire qu'on et laiss entrer d'autres
individus dans notre triste sjour que ceux qui s'offraient  jouer
le rle de mouton de prison. Il nous dit qu'il reviendrait nous
voir, mais nous ne le vmes plus.

Nous emes encore la visite de ce vilain Colonges, qui tait dans la
voiture du Roi lorsqu'il fut conduit au Temple. Il portait un paquet
de grosses chemises, qu'il remit  madame de Lamballe; et, nous
regardant toutes avec un air ironique, il ajouta: Il est d'usage,
mesdames, de travailler dans les prisons; je vous apporte des
chemises  faire pour nos frres d'armes; vous tes srement trop
bonnes patriotes pour n'y pas travailler avec plaisir.--Tout ce
qui peut tre utile  nos compatriotes, lui rpondit doucement
madame de Lamballe, ne sera jamais rejet par nous. Franois, qui
voyait que c'tait une moquerie, nous retira les chemises, et nous
n'entendmes plus parler de ce misrable, qui mourut, peu d'annes
aprs, dans des accs de rage pouvantables. Ce Franois tait un
excellent homme, qui nous avait dit plus d'une fois qu'il nous
sauverait, s'il y avait un mouvement dans Paris. Il avait bien la
volont, mais non pas, malheureusement, le moyen de pouvoir excuter
sa promesse.

Le sjour de la Force tait affreux; cette maison n'tait remplie
que de coquins et de coquines qui tenaient des propos abominables et
chantaient des chansons dtestables; les oreilles les moins chastes
eussent t blesses de tout ce qui s'y entendait sans discontinuer,
la nuit comme le jour; et il tait difficile de pouvoir prendre un
moment de repos. La pauvre princesse de Lamballe supportait cette
cruelle vie avec une douceur et une patience admirables; et, par un
hasard bien trange, sa sant s'tait fortifie dans ce triste
sjour. Elle n'avait plus d'attaques de nerfs, et elle convenait
qu'elle ne s'tait pas aussi bien porte depuis longtemps.

Nous tions  la Force depuis quinze jours, lorsque, le dimanche 2
septembre, Franois entra dans notre chambre d'un air gar, disant:
Il ne faudra pas penser  sortir de votre chambre aujourd'hui; les
trangers avancent, et cela met beaucoup d'inquitude dans Paris.
Et contre son habitude, il ne reparut plus de la journe. Nous
faisions mille conjectures sur ce qui nous avait t dit;
l'inquitude et l'esprance se balanaient dans notre esprit. Nous
nous recommandmes  Dieu, et aprs notre prire nous nous
couchmes.

Nous tions  peine endormies que nous entendmes tirer les verrous
de notre porte, et que nous vmes paratre un homme bien mis et
d'une figure assez douce, qui, s'approchant du lit de Pauline, lui
dit: Mademoiselle de Tourzel, habillez-vous promptement et
suivez-moi.--Que voulez-vous faire de ma fille? lui dis-je avec
motion.--Cela ne vous regarde pas, madame; qu'elle se lve et me
suive.--Obissez, Pauline; j'espre que le Ciel vous protgera.

J'tais si mue et si trouble de me voir ainsi enlever ma fille,
que je demeurai immobile et sans pouvoir me remuer. Cet homme
restait toujours dans un coin de la chambre, en disant:
Dpchez-vous donc! Cette bonne princesse de Lamballe se leva
alors, et, quoique bien trouble, aida Pauline  s'habiller. Cette
pauvre Pauline s'approcha de mon lit et me prit la main. Cet homme,
la voyant habille, la prit par le bras et l'entrana vers la porte:
Dieu vous assiste et vous protge, chre Pauline! lui criai-je
encore en entendant refermer nos verrous. Et je restai dans cet tat
d'immobilit, sans pouvoir placer ni mme articuler une seule parole
pour rpondre  tout ce que me disait cette bonne princesse, pour
exciter ma confiance et calmer ma douleur. Quand je fus revenue de
ce premier saisissement, je me levai; je me jetai  genoux,
j'implorai la bont de Dieu pour cette chre Pauline; je lui
demandai pour elle et pour moi le courage et la rsignation dont
nous avions tant de besoin, et je me relevai avec un peu plus de
force. Je remerciai alors madame de Lamballe de toutes ses bonts
pour moi et pour ma fille. Il est impossible d'tre plus parfaite
qu'elle ne le fut pour nous dans cette triste nuit, et de montrer
plus de sensibilit et de courage. Elle s'empara des poches de
Pauline, brla tous les papiers et les lettres qu'elle y trouva,
pour que rien ne pt la compromettre, et elle tait aux aguets pour
couter si elle n'entendrait rien qui pt nous donner quelque
connaissance de son sort. Elle se recoucha ensuite, me reprochant,
avec une bont parfaite, de laisser remplacer par la faiblesse le
courage qu'elle m'avait toujours connu. Je ne pus lui rpondre que
par ces paroles: Ah! chre princesse, vous n'tes pas mre! Je
l'engageai  prendre un peu de repos, et elle dormit quelques heures
du sommeil le plus tranquille. Je me jetai sur mon lit, tout
habille, dans l'tat le plus violent. Pauline occupait toutes mes
penses; je ne pouvais ni lire ni mme faire autre chose que
rpter: Mon Dieu! ayez piti de ma chre Pauline, et faites-nous
la grce de nous rsigner  votre sainte volont!

Sur les six heures du matin, nous vmes entrer Franois, avec l'air
tout effar, qui nous dit sans rpondre  aucune de nos questions:
On vient faire ici la visite. Et nous vmes entrer six hommes,
arms de fusils, de sabres et de pistolets, qui, s'approchant de
nos lits, nous demandrent nos noms et sortirent ensuite. Comme ils
taient entrs sans prononcer d'autres paroles, je m'aperus que le
dernier, en me regardant, leva les yeux et les mains au ciel, ce qui
n'annonait rien de bon. La pauvre princesse ne s'en aperut pas
heureusement; mais cette visite nous donna tellement  penser, que
je ne pus m'empcher de lui dire: Cette journe s'annonce, chre
princesse, d'une manire trs-orageuse; nous ne savons pas ce que le
Ciel nous destine; il faut nous rconcilier avec Dieu et lui
demander pardon de nos fautes; disons,  cette fin, le _Miserere_,
le _Confiteor_, un acte de contrition, et recommandons-nous  sa
bont. Je fis tout haut ces prires, qu'elle rpta avec moi; nous
y joignmes celle que nous faisions habituellement tous les matins,
et nous nous excitmes mutuellement au courage.

Comme il y avait une fentre qui donnait sur la rue et de laquelle
on pouvait, quoique de bien haut, voir ce qui s'y passait, en
montant sur le lit de madame de Lamballe et de l sur le bord de la
fentre, elle y monta, et aussitt qu'on eut aperu de la rue
quelqu'un qui regardait par cette fentre, on fit mine de tirer
dessus. Elle vit, de plus, un attroupement considrable  la porte
de la prison, ce qui n'tait rien moins que rassurant. Nous fermmes
cette fentre et nous ouvrmes celle qui tait dans la cour. Les
prisonniers consterns taient dans la stupeur, et il rgnait ce
profond silence, avant-coureur de la mort, qui avait succd  ce
bruit continuel qui nous tait si importun. Nous attendions Franois
avec impatience; il ne venait point; et quoique nous n'eussions rien
pris depuis le dner de la veille, nous tions trop agites et trop
proccupes pour penser  djeuner. Je proposai alors  la pauvre
princesse de prendre notre ouvrage pour faire un peu de diversion 
nos cruelles penses. Nous travaillions tristement l'une  ct de
l'autre, attendant l'issue de cette fatale journe, et pensant
toujours  ma chre Pauline.

Notre porte s'ouvrit sur les onze heures du matin, et notre chambre
s'emplit de gens arms, qui demandrent la princesse de Lamballe. On
ne parla pas de moi d'abord, mais je ne voulus pas l'abandonner, et
je la suivis. On nous fit asseoir sur une des marches de l'escalier,
pendant qu'on allait chercher toutes les femmes qui taient dans la
prison. La princesse de Lamballe, se sentant faible, demanda un peu
de pain et de vin; on le lui apporta; nous en prmes toutes les
deux; car, dans les occasions pareilles, un physique trop affaibli
influe ncessairement sur le moral. Quand on nous eut toutes
rassembles, on nous fit descendre dans la cour, o nous retrouvmes
mesdames Thibaut, Navarre et Basire. Je fus bien tonne d'y trouver
madame de Mackau, qui me dit qu'on l'avait enleve, la veille, de
Vitry pour la conduire dans cette effroyable prison.

On avait tabli au greffe un tribunal pour juger les prisonniers;
chacun d'eux y tait conduit par deux assassins de cette prison, qui
les prenaient sous les bras pour les massacrer ou les sauver,
suivant le jugement port contre eux. Il y avait dans la cour, o
nous tions tous rassembles, un grand nombre de ces hommes de sang;
ils taient mal vtus,  moiti ivres, et nous regardaient d'un air
barbare et froce. Il s'tait cependant gliss parmi eux quelques
personnes honntes, et qui n'y taient que dans l'espoir de saisir
un moyen d'tre utiles aux prisonniers, s'ils en pouvaient trouver
l'occasion; et deux d'entre elles me rendirent de grands services
dans cette fatale journe.

Je ne quittai pas un instant cette pauvre princesse de Lamballe,
tout le temps qu'elle fut dans cette cour. Nous tions assises 
ct l'une de l'autre, quand on vint la chercher pour la conduire 
cet affreux tribunal. Nous nous serrmes la main pour la dernire
fois, et je puis certifier qu'elle montra beaucoup de courage et de
prsence d'esprit, rpondant sans se troubler  toutes les questions
que lui faisaient les monstres mls parmi nous, pour contempler
leurs victimes avant de les conduire  la mort; et j'ai su
positivement, depuis, qu'elle avait montr le mme courage dans
l'interrogatoire qui prcda sa triste fin.

On ne pouvait se dissimuler le pril que nous courions tous; mais
celui o je croyais Pauline absorbait toute autre ide de ma part.
J'aperus celui qui m'avait enlev si durement ma fille; sa vue me
fit horreur, et je cherchai  l'viter, lorsque, passant auprs de
moi, il me dit  voix basse: Votre fille est sauve; et il
s'loigna sur-le-champ. Je vis clairement qu'il ne voulait pas tre
connu, et je renfermai dans mon coeur l'expression de ma
reconnaissance, esprant que si Dieu me donnait la vie, elle n'y
resterait pas toujours.

La certitude que Pauline tait sauve me rendit heureuse au milieu
de tant de dangers. Je sentis renatre mon courage, et, rassure sur
le sort de cette chre partie de moi-mme, il me sembla que je
n'avais plus rien  craindre pour l'autre. Les propos qui se
tenaient auprs de nous ne nous permettaient cependant pas de nous
dissimuler le danger que nous courions; mais ma fille sauve me le
faisait supporter avec rsignation. Pensant que s'il y avait quelque
moyen de se tirer d'affaire, ce ne pouvait tre que par une grande
prsence d'esprit, je ne m'occupai qu' la conserver. Je me trouvai
heureusement assez calme pour esprer garder jusqu' la fin, et dans
quelque situation que je pusse me trouver, la tranquillit
ncessaire pour ne rien dire que de convenable, et dont on pt tirer
d'inductions fcheuses contre moi et contre ceux qui m'taient plus
chers que moi-mme.

On nous faisait mille questions sur la famille royale; car on avait
eu soin de donner  tous ces meurtriers les impressions les plus
fcheuses contre chacun de ses membres. Nous cherchions  les
dissuader, en leur racontant des traits de bont dont nous avions
t tmoins, et madame de Mackau, notamment, se conduisit
parfaitement. Nous apprmes avec grand plaisir que, rclame par la
commune de Vitry, le maire en personne tait venu la chercher et
tait parvenu  la ramener avec lui. La mise en libert de mesdames
Thibaut, Navarre et Basire m'en fit aussi un sensible; mais,
n'entendant pas parler de madame la princesse de Lamballe, je
n'avais que trop de motifs de croire  la ralisation des craintes
que ce silence me faisait concevoir.

Je commenai  faire quelques questions aux gens qui se trouvaient
auprs de moi. Ils y rpondirent et m'en firent  leur tour.
Ils me demandrent mon nom; je le leur dis. Ils m'avourent alors
qu'ils me connaissaient bien; que je n'avais pas une trop mauvaise
rputation, mais que j'avais accompagn le Roi lorsqu'il avait
voulu fuir du royaume; que cette action tait inexcusable; qu'ils
ne concevaient pas comment j'avais pu m'y dcider, et qu'elle
serait la cause de ma perte. Je leur rpondis que je n'avais pas
le moindre remords, parce que je n'avais fait que mon devoir. Je
niai que le Roi et jamais eu l'ide de quitter le royaume, et je
leur demandai s'ils croyaient qu'on dt tre fidle  ses serments.
Tous rpondirent unanimement qu'il fallait mourir plutt que d'y
manquer. Eh bien! leur dis-je, j'ai pens comme vous, et voil ce
que vous blmez: j'tais gouvernante de Mgr le Dauphin; j'avais jur,
entre les mains du Roi, de ne le jamais quitter, et je l'ai suivi
dans ce voyage comme je l'aurais suivi partout ailleurs, quoi qu'il
dt m'en arriver.--Elle ne pouvait pas faire autrement,
rpondirent-ils.--C'est bien malheureux, dirent quelques-uns d'eux,
d'tre attach  des gens qui font de mauvaises actions. Je parlai
longtemps avec ces hommes. Ils paraissaient frapps de ce qui tait
juste et raisonnable, et je ne pouvais craindre que ces hommes, qui
ne paraissaient pas avoir un mauvais naturel, vinssent froidement
commettre un crime, que l'exaltation de la vengeance aurait eu peine
 se permettre.

Pendant cette conversation, un de ces hommes, plus mchant que les
autres, ayant aperu un anneau  mon doigt, me demanda ce qui tait
autour; je le lui prsentai; mais un de ses camarades, qui
paraissait s'intresser  moi et qui craignit qu'on ne dcouvrt
quelque signe de royalisme, me dit: Lisez-le vous-mme. Je lus
alors: _Domine, salvum fac Regem, Delphinum et sororem._ Ce qui
veut dire en franais: Sauvez le Roi, le Dauphin et sa soeur. Un
mouvement d'indignation saisit ceux qui m'entouraient: Jetez 
terre cet anneau, s'crirent-ils, et foulez-le aux pieds.--C'est
impossible, leur dis-je; tout ce que je puis faire, si vous tes
fchs de le voir, c'est de le mettre dans ma poche; je suis
tendrement attache  Mgr le Dauphin et  Madame, qui sont tous deux
des enfants charmants. Je donne, depuis plusieurs annes, des soins
particuliers au premier, et je l'aime comme mon enfant; je ne puis
renier le sentiment que je porte dans mon coeur, et vous me
mpriseriez, j'en suis sre, si je faisais ce que vous me
proposez.--Faites comme vous voudrez, dirent alors quelques-uns.
Et je mis l'anneau dans ma poche.

Quelques gens d'aussi mauvaise mine que ceux qui m'entouraient
vinrent, de l'autre bout de la cour, pour me demander de venir
donner des secours  une jolie femme qui se trouvait mal. J'y allai,
et je reconnus madame de Septeuil, qui tait vanouie. Ceux qui la
secouraient essayaient en vain de la faire revenir; elle touffait;
je commenai par la dlacer. Un de ces gens-l, pour aller plus
vite, voulait couper le lacet avec un sabre; je frmis d'un tel
secours, mais plus encore quand je les entendis se dire entre eux:
C'est dommage qu'elle soit marie; elle aurait pu, pour se sauver,
pouser l'un de nous. Que je remerciai Dieu de n'avoir pas Pauline
auprs de moi en cet instant! Pendant que je m'occupais  faire
revenir madame de Septeuil, un de ceux qui nous entouraient aperut
 son cou un mdaillon sur lequel tait le portrait de son mari; le
prenant pour celui du Roi, il s'approcha de moi et me dit tout bas:
Cachez ceci dans votre poche, car si on le trouvait dans la
sienne, cela pourrait lui nuire. Je ne pus m'empcher de rire de la
sensibilit de cet homme, qui l'engageait  me demander de prendre
sur moi une chose qui lui paraissait si dangereuse  conserver, et
je m'tonnais de plus en plus de ce mlange de piti et de frocit
qui existait dans ceux qui m'entouraient. Quand madame de Septeuil
fut revenue de son vanouissement, ces mmes hommes la consolrent,
l'encouragrent, et, mus de compassion, ils la firent sortir de la
cour et la ramenrent chez elle.

Pendant ce temps, M. Hardi, mon librateur, ne m'oubliait pas, et
s'occupait  tenir la promesse qu'il avait faite  Pauline
d'employer tous ses moyens pour me sauver. Pour loigner vis--vis
de ces gens-l toute ide de rapport entre moi et la malheureuse
princesse de Lamballe, il fit passer  ce tribunal, avant moi, un
grand nombre de malfaiteurs qu'on y devait juger, et tous ceux qui
se trouvaient marqus taient impitoyablement massacrs. J'en vis
passer un qui me fit un mal affreux. Il portait dj sur son visage
l'empreinte de la mort, tant sa frayeur tait grande; il implorait
en sanglotant la piti de ceux qui le conduisaient. J'tais
entoure, en ce moment, de gens  figure atroce, et qui ne me
cachaient pas le sort qui m'tait destin. M. Hardi, qui sentit que
j'tais perdue s'ils entraient au tribunal, forma le projet de les
enivrer. Il y parvint avec le secours d'un nomm Labre, gendarme,
et d'un excellent petit homme, appel Gremet, qui tait venu au
secours de mademoiselle de Hanre, fille de la concierge de la
Force. Elle lui avait demand, lorsqu'il l'eut mise en sret, de
travailler  me sauver, et, en effet, il ne me quitta que lorsqu'il
m'eut ramene chez moi. Ces misrables qu'on avait enivrs, ne
pouvant plus se tenir sur leurs jambes, furent obligs de s'en aller
coucher, et ceux qui restaient s'adoucissaient sensiblement,
nommment deux d'entre eux, qui taient toujours  ct de moi.

Plusieurs gardes nationaux commencrent alors  me marquer de
l'intrt, et me dirent: Vous nous avez toujours bien traits aux
Tuileries, et bien diffremment de la princesse de Tarente, qui
tait si fire avec nous; vous en allez trouver la rcompense. Ce
propos me fit trembler pour elle, et je cherchai  les dissuader de
cette ide, en leur disant qu'elle tait, malgr cet extrieur, la
bont mme, et qu'elle aurait t la premire  les obliger, s'ils
eussent t dans le cas d'avoir recours  elle. Quand les gardes
nationaux me virent prte  entrer au tribunal, ils voulurent me
donner le bras; mais ceux qui me tenaient s'y opposrent: Nous
avons toujours t auprs d'elle lorsqu'elle courait les plus grands
dangers, rpliqurent-ils; nous ne la quitterons pas quand nous la
voyons au moment d'tre sauve. Ils cherchaient  m'inspirer de la
confiance, et elle redoubla quand j'aperus M. Hardi, que je vis
clairement n'tre l que pour me protger.

Aprs avoir pass dans cette cour quatre mortelles heures, qu'on
pourrait appeler quatre heures d'agonie, je me prsentai au
tribunal d'un air calme et tranquille. Je restai environ dix
minutes, pendant lesquelles on me fit diverses questions sur ce
qui s'tait pass aux Tuileries. Je rpondis avec simplicit; et
comme on allait me mettre en libert, un de ces monstres, qui ne
respirait que le carnage, m'interpella en me disant: Vous tiez
du voyage de Varennes?--Nous ne sommes ici, dit le prsident,
que pour juger les crimes commis le 10 aot. Je pris alors la
parole et je dis  cet homme: Que voulez-vous savoir? je vous
rpondrai. Honteux du peu d'effet que faisait sa question, il se
tut; et le prsident, voyant le moment favorable pour me sauver,
se pressa de mettre aux voix la question de ma libration ou de
ma mort; et le cri de: _Vive la nation!_ que je savais tre celui
du salut, m'apprit que j'tais sauve. On me conduisit  la porte
de la prison, et lorsque je fus au moment de passer le guichet,
ces mmes hommes, qui taient prts  me massacrer, se jetrent
sur moi pour m'embrasser et me fliciter d'avoir chapp au
danger qui me menaait. Cela me fit horreur, mais il n'y avait
pas moyen de s'y refuser. J'en prouvai une bien plus vive
lorsque, sortant de la rue des Ballets pour entrer dans la rue
Saint-Antoine, je vis comme une montagne de dbris des corps de
ceux qui avaient t massacrs, de vtements dchirs et couverts
de boue, entours d'une populace furieuse qui voulait que je
montasse dessus pour crier: _Vive la nation!_ A ce spectacle, mes
forces m'abandonnrent, je me trouvai mal. Mes conducteurs
crirent pour moi, et je ne repris connaissance qu'en entrant
dans un fiacre, dont on fit descendre un homme, qui, effray de
tout ce qu'il voyait, ne se fit pas presser pour en sortir. Ce
fiacre fut entour de ces mmes personnes qui taient  ct de
moi dans la cour de la Force. Trois d'entre eux se placrent avec
moi dans la voiture, deux autres  chaque portire et un autre 
ct du cocher. Ils eurent pour moi, tout le long du chemin, des
attentions inimaginables, recommandant au cocher d'viter les
rues o je pourrais trouver des objets effrayants, et ils me
demandrent o je voulais aller. Je me fis conduire chez cette
bonne marquise de Lde, qui me reut avec la tendresse d'une
mre, et qui, dans l'excs de sa joie, voulait rcompenser
gnreusement ceux qui m'avaient amene chez elle. Quoique leur
extrieur n'annont rien moins que l'opulence, nous ne pmes les
dcider  rien accepter.

Pendant le chemin, je remarquai avec tonnement l'extrme dsir
qu'ils tmoignaient de me voir en sret. Ils pressaient le cocher
pour le faire aller plus vite, et chacun d'eux paraissait tre
personnellement intress  ma conservation. J'oubliais de dire que
ceux qui refusrent l'argent que je voulus leur donner, me dirent
qu'ils avaient voulu me sauver, parce que j'tais innocente des
crimes qui m'taient imputs; qu'ils se trouvaient heureux d'avoir
russi, et qu'ils ne voulaient rien recevoir, parce qu'on ne se
faisait pas payer pour avoir t juste. Tout ce que je pus obtenir
d'eux fut que chacun me donnt son nom, esprant pouvoir les
rcompenser un jour des services que j'en avais reus.

Un jeune Marseillais, qui paraissait s'tre vivement intress  mon
sort, revint le lendemain savoir de mes nouvelles et m'engager 
quitter Paris, o je ne serais pas en sret si les allis
approchaient. Je fis de nouvelles instances pour leur faire accepter
une marque de reconnaissance, et je n'en ai plus entendu parler
depuis. J'ai pu tre utile  deux d'entre eux; les deux autres sont
probablement morts, car ils ne sont pas revenus chez moi.

Les expressions me manquent pour exprimer ma reconnaissance de tout
ce que fit pour nous madame de Lde dans les cruelles circonstances
o nous nous trouvions. Elle fut pour nous ce qu'aurait t la mre
la plus tendre; elle nous prodigua les soins les plus empresss et
les plus touchants. Je l'avais toujours tendrement aime; je la
soignais le mieux qu'il m'tait possible, et elle me prouva qu'elle
n'avait pas t insensible  mes soins. Son grand ge et sa grande
faiblesse n'avaient point altr la dlicatesse de ses sentiments.
Toujours bonne, douce, aimable, j'prouvais auprs d'elle la seule
consolation dont mon coeur pouvait tre susceptible; mais, hlas!
elle ne devait pas tre de longue dure.

Il y avait  peine une heure que j'tais chez elle, lorsqu'on me dit
qu'un homme demandait  me parler. C'tait M. Hardi, qui, en
m'assurant que ma chre Pauline se portait bien, ajouta qu'il ne
voulait pas me dire encore o elle tait, de peur que mon
empressement  la revoir ne lui ft nuisible; mais que s'il n'y
avait pas d'inconvnient un peu plus tard, il me donnerait son
adresse pour que je l'envoyasse chercher. Je voulus lui tmoigner ma
reconnaissance: Ne parlez pas de cela, dit-il, vous m'affligeriez.
Je lui demandai au moins son adresse; il me la refusa et s'clipsa.
Il revint deux heures aprs m'apporter le nom et la rue o logeait
Babet des Hayes, qui tait celle qui avait retir Pauline. Madame la
comtesse de Charry, fille de madame de Lup, parvint  la trouver,
et avant sept heures Pauline tait entre mes bras! On peut juger de
l'motion avec laquelle nous nous embrassmes, et que de sentiments
se confondirent dans notre premire entrevue. Je ne pus soutenir
tant d'assauts, et je tombai dans un abattement excessif. Cette
bonne madame de Lde voulait que je prisse un peu de nourriture;
mais mon gosier tait tellement serr, que je ne pouvais rien
avaler. On me fit coucher, et je m'endormis d'excs de fatigue.

Il y avait  peine une heure que j'tais couche, que ce Truchon,
dont j'ai dj parl, vint nous demander que nous lui donnassions un
petit mot d'crit par lequel nous nous engagions  lui reprsenter
Pauline quand il la demanderait. Pauline, ne voulant rien crire
sans mon aveu, entra dans ma chambre; je me rveillai avec horreur,
croyant, avec raison, entendre le son d'une de ces voix sinistres
auxquelles mes oreilles n'taient que trop accoutumes. Je lui
donnai un mot insignifiant que je signai; c'tait tout ce qu'il
voulait, et je n'en ai plus entendu parler. J'ai toujours cru qu'il
voulait se faire un rempart de ce billet, si les choses tournaient
en notre faveur, et M. Hardi n'en doutait pas. En sortant de la
maison, il dit aux gens de madame de Lde qu'il ne fallait pas que
Pauline en sortt sans son aveu, paroles qu'ils retinrent avec soin,
car ils taient tous de grands patriotes et avaient beaucoup de
considration pour un membre de la Commune.

Nous tions, Pauline et moi, combles de marques d'amiti de cette
bonne madame de Lde. Je me faisais un bonheur de la soigner et de
partager avec elle les dangers qu'elle pouvait courir, lorsque je
vis arriver chez moi M. Hardi, qui m'engagea  quitter Paris, o
nous n'tions pas en sret: Non, lui dis-je, je ne quitterai pas
madame de Lde, que je regarde comme une mre, dans l'tat de
faiblesse o la rduisent des vnements beaucoup trop forts pour
son ge; je vivrai ou mourrai avec elle.--C'est fort bien pour
vous, qui n'avez, dit-il, que les risques de chacun  courir,
puisque vous avez t juge et innocente; il n'en est pas de mme
pour mademoiselle Pauline, qui, ayant t sauve de la prison,
pourrait tre reprise et y tre reconduite. Et il me rpta que
c'tait trs-srieusement qu'il me donnait le conseil de l'loigner
de Paris, le plus promptement possible et de manire que personne ne
pt dcouvrir le lieu de sa retraite, et qu'il viendrait le
lendemain savoir ma dtermination.

J'tais au dsespoir d'tre oblige de quitter madame de Lde, dans
un moment o je pouvais lui tre si utile, et je ne savais comment
lui annoncer l'impossibilit o je me trouvais de pouvoir rester
plus longtemps chez elle. Elle me devina du premier mot; et comme
elle s'oubliait toujours pour s'occuper de ceux qu'elle aimait, elle
fut la premire  m'engager  presser mon dpart. M. Hardi vint me
revoir le lendemain, et je le priai de me choisir un endroit o je
pusse vivre inconnue et en sret. Il me loua deux chambres 
Vincennes et me dit que je pouvais, sans me compromettre, mener avec
moi la vieille bonne de ma fille, et ma femme de chambre comme
cuisinire, si elle voulait s'engager  en prendre le costume, et
qu'il viendrait nous prendre le lendemain pour nous y mener. Je lui
parlai de l'engagement pris avec Truchon; il s'en moqua et nous
confia qu'il tait si peu accrdit, qu'il allait tre oblig de
quitter la Commune, et il rassura les gens de madame de Lde sur
l'inquitude qu'ils concevaient du dpart de Pauline. J'embrassai,
la mort dans l'me, cette bonne et excellente parente. Un secret
pressentiment m'avertissait que je ne la reverrais plus, et il ne me
trompait pas; car, un mois aprs, j'eus la douleur d'apprendre
qu'elle n'existait plus.

Nous partmes de Paris le 7 septembre, sur les quatre heures aprs
midi, et nous nous fmes conduire en fiacre dans un caf, o M.
Hardi nous avait donn rendez-vous. Nous renvoymes notre fiacre et
nous en prmes un autre, un peu plus loin, pour gagner Vincennes. Il
tait temps, car on commenait  tablir des corps de garde sur les
barrires de cette route. L'adresse de M. Hardi parvint  surmonter
toutes les difficults, et nous arrivmes  bon port  Vincennes.

Il nous donna d'abord le conseil de ne pas sortir et de ne pas nous
mettre  la fentre, jusqu' ce que nous fussions reconnues dans la
maison pour tre des gens calmes et tranquilles. Il nous dit qu'il
viendrait nous voir de temps en temps, et qu'tant au courant de ce
qui se passait, il nous ferait aller plus loin, s'il y avait du
pril  rester si prs de Paris. Il me promit de m'amener mon homme
d'affaires, qui fut le seul dans la confidence du lieu de notre
retraite. Ce fut pour moi une grande consolation. Il m'tait fort
attach, et nous donna, dans tous les dangers que nous courmes, des
preuves de son entier dvouement.

Les prcautions que nous prmes pendant le courant de notre sjour 
Vincennes s'adoucirent un peu  la longue. Nous nous promenions tous
les jours dans de petits sentiers sous le bois de Vincennes, et nous
allmes mme une fois  Paris voir une de mes soeurs, qui tait
religieuse et  qui la bonne madame de Lde avait lou un petit
appartement, quand elle fut force de quitter son couvent. Nous ne
vmes personnes d'ailleurs, et nous passmes quatre mois  Vincennes
dans une entire solitude, mais plonges dans la plus profonde
douleur. Toutes nos penses se portaient vers le Temple, et nous ne
voulmes jamais penser  quitter la France, tant qu'elle
renfermerait des tres qui nous taient si chers, et que nous ne
pouvions nous rsoudre  perdre de vue.

Je n'ai point parl des prils qu'prouva Pauline aprs le dpart du
Roi, non plus que ceux qu'elle courut le 3 septembre, lorsqu'on la
sauva des massacres de la Force. J'ai pens qu'il serait plus
intressant de les lui laisser raconter  elle-mme, et j'ai joint,
en consquence,  ces mmoires la lettre qu'elle crivit  la
comtesse de Sainte-Aldegonde, sa soeur, deux jours aprs sa sortie
de l'affreuse prison de la Force.




COPIE D'UNE LETTRE

  crite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse
    de Barn,  madame la comtesse de Sainte-Aldegonde, sa soeur,
    dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la
    prison de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre, en
    date du 8 septembre 1792.


Je n'ai eu que le temps de vous dire, chre Josphine, que ma mre
et moi tions hors de Paris; mais je veux vous raconter aujourd'hui
comment nous chappmes aux plus affreux dangers. Une mort certaine
en tait le moindre, tant la crainte des horribles circonstances
dont elle pouvait tre accompagne augmente encore ma frayeur.

Je reprendrai l'histoire d'un peu loin, c'est--dire du moment o la
prison mit fin  notre correspondance. Vous savez que, le 10 aot,
ma mre accompagna la famille royale  l'Assemble. Reste seule aux
Tuileries, dans l'appartement du Roi, je m'attachai  la bonne
princesse de Tarente, aux soins de laquelle ma mre m'avait
recommande; et nous nous prommes, quels que fussent les
vnements, de ne nous jamais sparer l'une de l'autre.

Bientt aprs le dpart du Roi, commena une canonnade dirige
contre le chteau. Nous entendmes siffler les balles d'une manire
effrayante. Les carreaux casss et les fentres brises faisaient un
vacarme pouvantable. Pour nous mettre un peu  l'abri et n'tre
point du ct o on tirait le canon, nous nous retirmes dans
l'appartement de la Reine, au rez-de-chausse. L, il nous vint 
l'ide de fermer les volets et d'allumer toutes les bougies des
lustres et des candlabres, esprant que, si les brigands venaient 
forcer notre porte, l'tonnement que leur causerait tant de lumires
nous sauverait du premier coup et nous laisserait le temps de
parler.

A peine notre arrangement tait-il fini, que nous entendmes des
cris affreux dans la chambre prcdente, et un cliquetis d'armes qui
ne nous annonait que trop que le chteau tait forc et qu'il
fallait s'armer de courage. Ce fut l'affaire d'un moment; les portes
furent enfonces, et des hommes, le sabre  la main et les yeux hors
de la tte, se prcipitrent dans la salle. Ils s'arrtrent un
moment, tonns de ce qu'ils voyaient, et de ne trouver qu'une
douzaine de femmes dans la chambre (plusieurs dames de la Reine, de
Madame lisabeth et de madame de Lamballe s'taient runies avec
nous). Ces lumires, rptes dans les glaces, en contraste avec les
lumires du jour, firent un tel effet sur ces brigands, qu'ils en
restrent stupfaits. Plusieurs dames se trouvrent mal, entre
autres madame de Genestoux, qui avait tellement perdu la tte,
qu'elle se mit  genoux en balbutiant les mots de pardon. Nous la
fmes taire; et, pendant que je la rassurais, cette bonne madame de
Tarente priait un jeune Marseillais d'avoir piti de la faiblesse de
la tte de cette dame et de la prendre sous sa protection. Cet homme
y consentit, et la tira aussitt de la chambre; puis, revenant tout
 coup  celle qui lui avait parl pour une autre, et frapp d'un
tel courage dans une pareille circonstance, il lui dit: Je sauverai
cette dame, vous aussi et votre compagne. Effectivement, il mit
madame de Genestoux entre les mains d'un de ses camarades, puis il
prit madame de Tarente et moi chacune sous le bras, et nous mena
hors de l'appartement. En sortant de l'appartement, il nous fallut
passer sur les corps de Diert, garon de la chambre de la Reine, et
de Pierre, un de ses valets de pied, qui, n'ayant jamais voulu
abandonner la chambre de leur matresse, avaient t victimes de
leur attachement. Cette vue nous serra le coeur, et nous nous
regardmes, madame de Tarente et moi, pensant que nous aurions
peut-tre bientt le mme sort. Aprs beaucoup de peines, cet homme
parvint enfin  nous faire sortir du chteau par une petite porte,
prs des souterrains. Nous nous trouvmes sur la terrasse, puis  la
porte du pont Royal. L, notre homme nous quitta, ayant, dit-il,
rempli l'engagement de nous conduire srement hors des Tuileries.

Je pris alors le bras de madame de Tarente, qui, croyant se
soustraire aux regards de la multitude, voulut, pour retourner chez
elle, descendre sur le bord de la rivire. Nous marchions doucement,
sans profrer une seule parole, lorsque nous entendmes des cris
affreux derrire nous; et, en nous retournant, nous apermes une
foule de brigands qui couraient sur nous le sabre  la main. Il en
parut d'autres au mme instant devant nous, sur le quai et
par-dessus le parapet. Ces derniers nous couchaient en joue, en
criant que nous tions les chapps des Tuileries. Pour la premire
fois de ma vie j'eus peur. Cette manire d'tre massacre me
paraissait affreuse. Madame de Tarente parla  la multitude, et
obtint que, sous escorte, nous serions conduites au district.

Il fallut traverser toute la place Louis XV, au milieu des morts et
des mourants, car beaucoup de Suisses et de malheureux gentilshommes
y avaient t massacrs[6]. Nous tions suivies d'un peuple immense
qui nous accablait d'injures, en nous conduisant au district de la
rue Neuve-des-Capucines.

  [6] Voyez la note  la fin de la lettre.

Nous nous fmes connatre au prsident du district. C'tait un homme
honnte et qui jugea promptement tout ce qu'avait de pnible et de
dangereux la position o nous nous trouvions. Il donna un reu de
nos personnes, dit trs-haut que nous serions conduites en prison,
et parvint, par cette assurance,  congdier ceux qui nous avaient
amenes. Se trouvant seul avec nous, il nous assura de son intrt,
et nous promit qu' la chute du jour il nous ferait reconduire chez
nous. Effectivement, il nous donna, sur les huit heures et demie du
soir, deux personnes sres pour nous reconduire, et nous fit passer
par une porte de derrire, pour viter les assassins qui entouraient
la maison. Nous arrivmes enfin chez la duchesse de la Vallire,
grand'mre de madame de Tarente, et chez laquelle elle logeait. Je
demandai  cette bonne princesse de ne la pas quitter de la nuit, et
je couchai sur un canap dans sa chambre.

Le lundi 13,  huit heures du matin, pendant que nous causions
ensemble de tout ce qui nous tait arriv, nous entendmes frapper 
la porte. C'tait mon frre, qui, ayant pass deux nuits auprs du
Roi aux Feuillants, venait nous en donner des nouvelles et me dire
que la Reine avait demand  ma mre que je vinsse la rejoindre, que
le Roi l'avait demand  Pthion, qui l'avait accord, et que, dans
une heure, il viendrait me chercher pour me conduire aux Feuillants.
Cette nouvelle me fit un sensible plaisir. Je me trouvais heureuse
de me retrouver avec ma mre, d'unir mon sort au sien et  celui de
la famille royale.

J'arrivai  neuf heures aux Feuillants. Je ne puis exprimer la bont
avec laquelle je fus reue du Roi et de la Reine. Ils me firent
mille questions sur les personnes dont je pouvais leur donner des
nouvelles; Mgr le Dauphin et Madame m'embrassrent, en me tmoignant
une amiti touchante et me disant que nous ne nous sparerions plus.

Une demi-heure avant de quitter les Feuillants, Madame lisabeth
m'appela, m'emmena avec elle dans un cabinet, et me dit: Chre
Pauline, nous connaissons votre discrtion et votre attachement pour
nous. J'ai une lettre de la plus grande importance dont je voudrais
me dbarrasser avant de partir d'ici; aidez-moi  la faire
disparatre. Nous prmes cette lettre de huit pages, nous en
dchirmes quelques morceaux que nous essaymes de broyer dans nos
doigts et sous nos pieds; mais, comme ce moyen tait trs-long et
qu'elle craignait qu'une trop longue absence ne donnt quelques
soupons, je pris une page de la lettre, je la mis dans ma bouche et
je l'avalai. Madame lisabeth en voulut faire autant, mais son coeur
se soulevait; je m'en aperus; et lui demandant les deux dernires
pages de la lettre, je les avalai, de manire qu'il n'en resta aucun
vestige. Nous rentrmes dans la chambre, et l'heure du dpart tant
arrive, la famille royale monta dans une voiture compose de la
manire suivante:

Le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin et Madame se placrent dans le
fond; Madame lisabeth, Pthion et Manuel, sur le devant; madame la
princesse de Lamballe, sur une banquette de portire avec ma mre;
et moi avec Colonges, officier municipal, sur la banquette
vis--vis. La voiture allait an petit pas. On traversa d'abord la
place Vendme, o la voiture s'arrta. Et Manuel, faisant remarquer
au Roi la statue de Louis XIV qui venait d'tre renverse, eut
l'insolence d'ajouter ces paroles: Vous voyez comme le peuple
traite les rois. Le Roi rougit d'indignation; mais, se modrant 
l'instant, il rpondit avec un calme anglique: Il est heureux,
monsieur, que sa rage ne se porte que sur des objets inanims. Le
plus profond silence suivit cette rponse et dura tout le long du
chemin. On prit les boulevards, et le jour commenait  tomber
lorsqu'on arriva au Temple.

La cour, la maison, le jardin, taient illumins, et cet air de fte
contrastait terriblement avec la position de la famille royale. Le
Roi, la Reine et nous entrmes dans un fort beau salon, o l'on
resta plus d'une heure sans pouvoir obtenir de rponse aux questions
que l'on faisait pour savoir o taient les appartements. On servit
ensuite  souper, et l'on fut forc de se mettre  table, quoique
l'on n'et gure envie de manger. Mgr le Dauphin tombait de sommeil
et demandait  se coucher; ma mre pressait vivement pour savoir o
tait la chambre qu'on lui destinait. On annona enfin qu'on allait
l'y conduire.

On alluma des torches, on fit traverser la cour, puis un souterrain;
on arriva enfin  la Tour du Temple, et nous y entrmes par une
petite porte, qui ressemblait fort  un guichet de prison.

La Reine et Madame furent tablies dans la mme chambre, qui tait
spare de celle de Mgr le Dauphin par une petite antichambre, dans
laquelle couchait madame de Lamballe. Le Roi fut log au second, et
Madame lisabeth, pour laquelle il n'y avait plus de chambre, dans
une cuisine prs celle du Roi, d'une salet pouvantable. Cette
bonne princesse dit  ma mre qu'elle se chargeait de moi, et elle
fit effectivement mettre un lit de sangle pour moi  ct du sien.
La chambre dans laquelle donnait cette cuisine tait un corps de
garde. On peut juger du bruit qui s'y faisait; nous passmes ainsi
la nuit, sans pouvoir dormir un instant.

Le lendemain,  huit heures, nous descendmes chez la Reine, qui
tait dj leve, et dont la chambre devait servir de salon. On y
passait les journes entires, et on ne remontait au second que pour
se coucher. On n'tait jamais seuls dans cette chambre; un municipal
y tait toujours prsent, et il tait chang  toutes les heures.

Tous nos effets avaient t pills dans notre appartement des
Tuileries, et je ne possdais que la robe que j'avais sur le corps
lors de ma sortie du chteau. Madame lisabeth,  qui on venait
d'en envoyer quelques-unes, m'en donna une des siennes. Comme elle
ne pouvait aller  ma taille, nous nous occupmes  la dcoudre pour
la refaire. Tous les jours, la Reine, Madame et Madame lisabeth
avaient l'extrme bont d'y travailler; mais nous ne pmes la finir
avant de les quitter.

La nuit du 19 au 20 aot, il tait environ minuit lorsque nous
entendmes frapper  la porte de notre chambre, et on nous intima
l'ordre de la Commune d'enlever du Temple madame la princesse de
Lamballe, ma mre et moi. Madame lisabeth se leva sur-le-champ,
m'aida mme  m'habiller, et me conduisit chez la Reine. Nous
trouvmes tout le monde sur pied, et le lit de Mgr le Dauphin dj
transport dans la chambre de la Reine. Notre sparation d'avec la
famille royale fut cruelle; et quoique l'on nous assurt que nous
reviendrions aprs avoir subi un interrogatoire, un instinct secret
nous disait que nous les quittions au moins pour longtemps.

Nous traversmes les souterrains aux flambeaux, et nous montmes en
fiacre  la porte du Temple. On nous conduisit d'abord  l'Htel de
ville, et on nous tablit dans une grande salle, spares les unes
des autres par un municipal, pour que nous ne pussions causer
ensemble. Sur les trois heures du matin, la princesse de Lamballe
fut appele pour subir un interrogatoire. Il dura environ un quart
d'heure, aprs lequel on appela ma mre. Je voulus la suivre; on
s'y opposa, disant que j'aurais aussi mon tour. Ma mre demanda,
dans la salle d'interrogatoire, dont les sances taient publiques,
que je fusse ramene auprs d'elle. Mais elle fut refuse
trs-durement, en lui disant que je ne courais aucun danger, tant
sous la sauvegarde du peuple.

On vint enfin me chercher et on me conduisit  la salle
d'interrogatoire. L, monte sur une estrade, on tait en prsence
d'une foule immense de peuple qui remplissait la salle; il y avait
aussi des tribunes remplies d'hommes et de femmes. Billaud de
Varennes nous questionnait, et un secrtaire crivait nos rponses
sur un grand registre. On me demanda mon ge, et on me questionna
beaucoup sur la journe du 10 aot, me disant de dclarer ce que
j'avais vu et entendu dire au Roi,  la Reine et  la famille
royale. Ils ne surent que ce que je voulus bien leur dire. Je
n'avais nulle peur, et je me sentais soutenue par une main
invisible, qui ne m'a jamais abandonne et m'a toujours fait
conserver ma tte et mon sang-froid au milieu des plus grands
dangers.

Je demandai d'tre runie  ma mre et de ne la pas quitter.
Plusieurs voix s'levrent pour dire: Oui, oui! D'autres
murmurrent, et, l'interrogatoire fini, on me fit descendre de
l'estrade sur laquelle j'avais t interroge, et aprs avoir
travers plusieurs corridors, je me vis ramener  ma mre, qui
tait bien inquite de ce que j'allais devenir; elle tait alors
avec madame de Lamballe, et nous fmes toutes trois runies.

Nous restmes dans le cabinet de Tallien jusqu' midi, que l'on vint
nous chercher pour nous conduire dans la prison de la Force. On nous
fit monter dans un fiacre. Il tait entour de gendarmes et suivi
d'un peuple immense. Un officier de gendarmerie tait avec nous dans
la voiture, qui n'arriva qu' une heure et demie  la Force. Ce fut
par le guichet donnant dans la rue des Ballets que nous, entrmes
dans cette horrible prison. On nous fit passer d'abord par la salle
du conseil, pendant qu'on inscrivait nos noms sur les registres de
la prison.

Je n'oublierai jamais qu'un individu fort bien mis, qui se trouvait
l, s'approcha de moi qui tais seule dans la chambre, et me dit:
Mademoiselle, votre position m'intresse, et je vous donne le
conseil de quitter vos petits airs de cour et d'tre plus familire
et plus affable. Indigne de l'impertinence de ce monsieur, je le
regardai fixement et lui rpondis que telle j'avais t, telle je
serais toujours; que rien ne pouvait changer mon caractre, et que
l'impression qu'il pouvait remarquer sur mon visage n'tait autre
chose que l'image de ce qui se passait dans mon coeur, indign des
horreurs que nous voyions. Il se tut et se retira fort mcontent. Ma
mre rentra alors dans la chambre, mais ce ne fut pas pour
longtemps. Nous fmes toutes trois spares. On conduisit ma mre
dans un cachot et moi dans un autre; je suppliai qu'on voult bien
nous runir, mais on fut inexorable, et je me vis seule dans mon
cachot.

Le guichetier vint m'apporter une cruche d'eau; c'tait un trs-bon
homme, qui, me voyant au dsespoir d'tre spare de ma mre et ne
sollicitant d'autre consolation que d'y tre runie, fut touch de
ma situation, et, imaginant me faire plaisir, il me laissa son petit
chien afin de me donner une distraction: Mais surtout ne me
trahissez pas, dit-il; j'aurai l'air de l'avoir oubli par mgarde.

A six heures du soir il revint me voir, et me trouvant toujours dans
le mme tat de chagrin, il me dit: Je vais vous confier un secret.
Votre mre est dans le cabinet au-dessus du vtre; ainsi vous n'tes
pas loin d'elle; d'ailleurs, ajouta-t-il, vous allez avoir, dans une
heure, la visite de Manuel, procureur de la Commune, qui viendra
s'assurer si tout est dans l'ordre; n'ayez pas l'air de le savoir.

J'entendis effectivement, quelque temps aprs, tirer les verrous de
la chambre voisine, puis ceux de la mienne, et je vis entrer trois
hommes dans ma chambre, dont je reconnus trs-bien l'un pour tre ce
mme Manuel qui avait conduit le Roi au Temple. Il trouva ma chambre
humide, et parla de m'en faire changer. Je saisis cette occasion
pour lui dire que tout m'tait gal, spare de ma mre; que la
seule grce que je sollicitais de lui particulirement tait de me
runir  elle. Je le lui demandai avec tant de vivacit qu'il m'en
parut touch. Il eut l'air de rflchir un moment, puis il dit: Je
dois revenir ici demain, nous verrons, et je ne vous oublierai pas.
Le pauvre guichetier, fermant la porte, me dit  voix basse: Il est
touch; je lui ai vu les larmes aux yeux; ayez courage:  demain.

Ce bon Franois, car c'tait le nom du guichetier, me donna de
l'espoir, et me fit un bien que je ne puis exprimer. Je priai Dieu
avec un calme et une tranquillit extrmes, je me jetai tout
habille sur l'horrible grabat qui me servait de lit, et je
m'endormis.

A sept heures du soir, je vis rentrer Manuel dans ma chambre; il me
dit qu'il allait me conduire chez ma mre. Je crus voir en lui un
librateur; et quand j'aperus ma pauvre mre si afflige, je me
jetai entre ses bras, en croyant tous nos malheurs finis, puisque je
me retrouvais auprs d'elle. Il fut si touch du bonheur que nous
prouvions et de la vivacit avec laquelle nous lui tmoignions
notre reconnaissance, que les larmes lui en vinrent aux yeux, et
qu'il offrit  ma mre de la runir  madame la princesse de
Lamballe, et il fut la chercher sur-le-champ. Elle passa la nuit
dans sa chambre, et je retournai dans la mienne pour cette seule
nuit. Le lendemain,  huit heures du matin, Manuel vint nous
chercher, et nous conduisit dans la chambre qui avait t donne 
madame de Lamballe et qui tait plus saine et plus commode que les
autres. Nous tions toutes les trois runies, seules, et nous
prouvmes un moment de bonheur de pouvoir partager ensemble nos
infortunes.

Le lendemain matin, nous remes un paquet venant du Temple;
c'taient nos effets que nous renvoyait la Reine, laquelle, avec
cette bont qui ne se dmentait jamais, nous fit dire qu'elle avait
eu soin de les runir elle-mme. Parmi eux se trouvait cette robe de
Madame lisabeth dont je vous ai parl plus haut. Elle est pour moi
le gage d'un ternel souvenir; je la garde avec un saint respect, et
je la conserverai toute ma vie.

L'incommodit de notre logement, l'horreur de notre prison, le
chagrin d'tre spares du Roi et de la famille royale, la svrit
avec laquelle cette sparation nous menaait d'tre traites,
m'attristaient fort, je l'avoue, et effrayaient extrmement cette
malheureuse princesse de Lamballe. Quant  ma mre, elle montrait
cet admirable courage que vous lui avez vu dans de tristes
circonstances de sa vie, courage qui, n'tant rien  la sensibilit,
laissait cependant  son me la tranquillit ncessaire pour faire
usage de son esprit, si l'occasion s'en prsentait. Elle lisait,
travaillait et causait d'une manire aussi calme que si elle n'et
rien craint; elle paraissait afflige, mais ne semblait pas mme
inquite.

Nous tions depuis quinze jours dans ce triste sjour, lorsque, le 3
septembre,  une heure du matin, tant toutes trois couches et
dormant de ce sommeil qui laisse encore place  l'inquitude, nous
entendmes les verrous de notre porte, et nous vmes paratre un
homme qui me dit: Mademoiselle de Tourzel, levez-vous promptement
et suivez-moi. Je tremblais et ne rpondais ni ne remuais: Que
voulez-vous faire de ma fille? dit ma mre  cet homme.--Peu vous
importe, rpondit-il d'une manire qui me parut bien dure; il faut
qu'elle se lve.--Levez-vous, Pauline, me dit ma mre, et
suivez-le. Il n'y avait rien  faire que d'obir. Je me levai
lentement. Cet homme restait toujours dans la chambre, en rptant:
Dpchez-vous donc.--Dpchez-vous, Pauline, me dit aussi ma
mre. J'tais habille, mais je n'avais pas chang de place. J'allai
alors  son lit et je pris sa main. Cet homme, ayant vu que j'tais
leve, s'approcha, me prit par le bras et m'entrana malgr moi:
Adieu, Pauline, que Dieu vous protge, vous bnisse! me cria ma
mre. Je ne pouvais plus lui rpondre; deux grosses portes taient
dj entre elle et moi, et cet homme m'entranait toujours.

Comme nous descendions l'escalier, il entendit du bruit, et, d'un
air inquiet et agit, il me fit entrer prcipitamment dans un petit
cachot, dont il ferma la porte  clef, et disparut. Ce cachot venait
d'tre occup et tait encore clair par un reste de bout de
chandelle. Je la vis finir en moins d'un quart d'heure, et je ne
puis vous exprimer ce que je ressentis et les rflexions sinistres
que m'inspirait cette lueur, tantt forte, tantt mourante. Elle me
reprsentait l'agonie, et me disposait  faire le sacrifice de ma
vie, mieux que n'auraient pu faire les discours les plus touchants.

Je restai alors dans la plus profonde obscurit, et, quelque temps
aprs, j'entendis ouvrir doucement ma porte; je fus appele, et  la
lueur d'une petite lanterne, je vis entrer un homme que je reconnus
pour tre le mme qui m'avait enferme dans ce petit cachot, et qui
tait  la salle du conseil  notre entre  la Force, et m'avait
donn les conseils dont j'avais t si choque.

Il me fit marcher doucement; et, parvenu au bas de l'escalier, il me
fit entrer dans une chambre, me montra un paquet et me dit de
m'habiller dans ce que je trouverais dedans. Il referma ensuite la
porte, et je restai immobile, sans agir ni presque penser.

Je ne sais combien de temps je restai dans cet tat. Je n'en fus
tire que par le bruit de la porte qui s'ouvrit, et je vis paratre
le mme homme: Quoi! vous n'tes pas encore habille, me dit-il
d'un air inquiet; il y va de votre vie si vous ne sortez
promptement d'ici. Je regardai alors les habits qui taient dans le
paquet, et j'y vis des habits de paysanne. Ils me parurent assez
larges pour aller par-dessus les miens, et je les eus passs en un
instant. Cet homme me prit alors par le bras, et me fit sortir de la
chambre. Je me laissai entraner sans faire aucune question, aucune
rflexion, et je voyais  peine ce qui se passait autour de moi.
Lorsque nous fmes hors des portes de la prison, j'aperus, au plus
beau clair de lune, une multitude prodigieuse de peuple, et je me
vis entoure, dans le mme moment, d'hommes arms de sabres, d'un
air froce, qui semblaient attendre quelque victime pour la
sacrifier: Voici un prisonnier que l'on sauve, crirent-ils tous 
la fois, en me menaant de leurs sabres.

Ce mme homme qui me conduisait faisait l'impossible pour les
carter de moi et se faire entendre. Je vis alors qu'il portait la
marque qui distinguait les membres de la Commune de Paris. Cette
marque lui donnait la possibilit de se faire couter, et on le
laissa parler. Il leur dit que je n'tais pas prisonnire, qu'une
circonstance m'avait fait trouver  la Force, et qu'il venait m'en
tirer par ordre suprieur, n'tant pas juste de faire prir les
innocents avec les coupables.

Cette phrase me fit frmir pour ma mre, qui y tait reste
enferme; les discours de mon librateur (car je vis clairement que
c'tait ce rle qu'entreprenait cet homme dont les manires
m'avaient paru si dures) faisaient effet sur la multitude, et l'on
allait me laisser passer, lorsqu'un soldat en uniforme de garde
national s'avana et dit au peuple qu'on le trompait, que j'tais
mademoiselle de Tourzel, et qu'il me reconnaissait trs-bien,
m'ayant vue mille fois au Tuileries, chez Mgr le Dauphin, lorsqu'il
y tait de garde, et que mon sort ne devait pas tre diffrent de
celui des autres prisonniers.

La fureur qui s'tait calme redoubla alors tellement contre moi et
mon protecteur, que je crus bien fermement tre  mon dernier
moment, et que le service qu'il avait voulu me rendre serait celui
de me conduire  la mort au lieu de me laisser attendre. Il ne se
rebuta point. Son adresse, son loquence, ou peut-tre mon bonheur,
me tirrent encore de ce danger, et nous nous trouvmes libres de
continuer notre chemin.

Nous pouvions encore rencontrer mille obstacles; nous tions obligs
de passer par des rues o nous devions rencontrer beaucoup de
peuple; j'tais bien connue et je courais le risque d'tre encore
arrte. Cette crainte dtermina mon guide  me laisser dans une
petite cour fort sombre, et par laquelle il ne devait passer
personne, pour aller voir ce qui se passait dans les environs, et si
nous pouvions continuer notre marche sans courir de nouveaux
dangers. Il revint au bout d'une demi-heure, me disant qu'il
croyait prudent de me faire changer de costume; et il m'apporta un
habit, un pantalon et une redingote dont il voulait me faire
revtir. Je n'tais gure tente d'user de ce dguisement; il me
rpugnait de prir sous des habits qui ne devaient pas tre les
miens; je m'aperus heureusement qu'il n'avait apport ni souliers
ni chapeau; j'avais sur la tte un bonnet de nuit, des souliers de
couleur aux pieds; le dguisement devenait donc impossible, et je
restai comme j'tais.

Pour sortir de cette petite cour, il fallait repasser prs des
portes de la prison, qu'entouraient les assassins, ou traverser
l'glise du petit Saint-Antoine, dans laquelle se tenait une
assemble qui devait lgaliser leur crimes. L'un ou l'autre de ces
deux passages tait galement dangereux pour moi.

Nous choismes celui de l'glise, et je fus oblige de la traverser
en passant par les bas cts, et me tranant presque  terre pour
n'tre pas aperue de ceux qui composaient l'assemble.

Mon conducteur me fit entrer dans une petite chapelle d'un bas ct,
et me plaant derrire les dbris d'un autel renvers, il me
recommanda de ne pas remuer, quelque bruit que j'entendisse, et
d'attendre son retour, qui serait le plus prompt possible. Je
m'assis sur mes talons, et quoique j'entendisse un grand bruit et
mme des cris, je ne bougeai pas du lieu o il m'avait place,
rsolue  y attendre le sort qui m'tait destin; et me remettant
entre les mains de la Providence, je m'y abandonnai avec confiance,
rsigne  attendre la mort, si tels taient ses dcrets.

Je fus trs-longtemps dans cette chapelle; je vis enfin arriver mon
guide, et nous sortmes de l'glise avec les mmes prcautions que
nous avions prises pour y entrer. Peu loin de l, mon librateur
(car je ne puis lui donner d'autre nom) s'arrta devant une maison
qu'il me dit tre la sienne, me fit entrer dans une chambre, et, m'y
ayant enferme, me quitta sur-le-champ. J'eus un moment de joie en
me retrouvant seule; mais je n'en jouis pas longtemps; le souvenir
des prils que j'avais courus ne me montrait que trop ceux auxquels
ma mre tait expose, et je restai livre  la plus mortelle
inquitude. Je m'y abandonnais depuis plus d'une heure, lorsque M.
Hardy rentra (car il est temps de vous nommer celui auquel nous
devons la vie). Il me parut encore plus effray que je ne l'avais
encore vu: Vous tes connue, me dit-il, on sait que je vous ai
sauve; on veut vous ravoir, on croit que vous tes ici; on pourrait
venir vous y prendre; il en faut sortir tout de suite, mais non pas
avec moi, ce serait vous exposer  un danger certain. Prenez ceci,
me dit-il, en me montrant un chapeau avec un voile et un mantelet
noir. coutez bien tout ce que je vais vous dire, et n'en oubliez
pas la moindre chose. En sortant de cette porte, vous tournerez 
droite, puis vous prendrez la premire rue  gauche, qui vous
conduira  une petite place o aboutissent trois rues; vous prendrez
celle du milieu, puis, auprs d'une fontaine, vous trouverez un
passage qui vous conduira dans une autre grande rue; vous trouverez
un fiacre arrt prs d'une alle sombre. Cachez-vous dans cette
alle, et vous n'y serez pas longtemps sans me voir paratre. Partez
vite, et surtout n'oubliez pas ma leon (qu'il me rpta encore une
fois), car je ne saurais alors comment vous retrouver, et que
deviendriez-vous? Je vis la crainte qu'il avait que je ne me
ressouvinsse pas bien de tous les renseignements qu'il m'avait
donns; et cette crainte, augmentant celle que j'avais dj, me
troubla tellement, qu'en sortant de sa maison je savais  peine si
je devais tourner  droite ou  gauche; comme il vit de sa fentre
que j'hsitais, il me fit un signe, et je me souvins alors de tout
ce qu'il m'avait dit.

Mes deux habillements l'un sur l'autre me donnaient une trange
figure; mon air inquiet pouvait me faire paratre suspecte; il me
semblait que chacun me regardait avec tonnement. J'eus bien de la
peine  arriver jusqu' l'endroit o je devais trouver le fiacre,
mais enfin je l'aperus, et je ne puis vous dire la joie que j'en
ressentis: je me crus pour lors absolument sauve. Je me retirai
dans l'alle sombre, attendant que M. Hardy part. Il ne venait
point; j'tais depuis plus d'un quart d'heure dans cette alle; mes
craintes redoublrent; si j'y restais plus longtemps, je craignais
de paratre suspecte aux gens du voisinage; mais comment en sortir?
o aller? Je ne connaissais pas le quartier dans lequel je me
trouvais; si je faisais la moindre question, je pouvais me trouver
dans un grand danger.

Comme je mditais tristement sur le parti que je devais prendre, je
vis venir M. Hardy avec un autre homme. Ils me firent monter dans le
fiacre et y montrent avec moi. L'inconnu se plaa sur le devant de
la voiture et me demanda si je le connaissais. Je le regardai et lui
dis: Vous tes, je crois, M. Billaud de Varennes qui m'avez
interrog,  l'Htel de ville.--Il est vrai, dit-il; je vais vous
conduire chez Danton et y prendre ses ordres  votre sujet. Arrivs
 la porte de Danton, ces messieurs descendirent de voiture,
montrent chez lui, et revinrent peu aprs en me disant: Vous voil
sauve; il ne nous reste plus maintenant qu' vous conduire dans un
endroit o vous ne soyez pas connue; autrement il pourrait encore ne
pas tre sr.

Je demandai  tre mene chez la marquise de Lde, ma parente, femme
d'un ge trop avanc pour que ma prsence pt la compromettre.
Billaud s'y opposa,  cause du grand nombre de domestiques qui
taient dans cette maison, dont plusieurs pouvaient ne pas tre
discrets sur mon arrive dans la maison. Il me demanda d'en indiquer
une plus obscure. Je me souvins alors de notre bonne Babet, notre
fille de garde-robes; je pensai que je ne pouvais tre mieux que
dans une maison pauvre et dans un quartier retir. Billaud de
Varennes (car c'tait lui qui entrait dans tous les dtails) me
demanda le nom de la rue pour l'indiquer au cocher: je nommai la rue
du Spulcre. Ce nom, dans un moment tel que celui o nous tions,
lui fit une grande impression, et je vis sur son visage un sentiment
d'horreur de ce rapprochement avec tous les vnements qui se
passaient. Il dit un mot tout bas  M. Hardy, lui recommanda de me
conduire chez cette pauvre fille, et disparut.

Pendant le chemin, je parlai de ma mre; je demandai  M. Hardy si
elle tait encore en prison. Je voulais aller la rejoindre si elle y
tait encore, et plaider moi-mme son innocence. Il me paraissait
affreux de voir ma mre expose  la mort  laquelle on venait de
m'arracher. Moi sauve et ma mre prir! cette pense me mettait
hors de moi.

M. Hardy chercha  me calmer, et me fit remarquer que depuis le
moment o il m'avait spare d'elle, il n'avait t occup que du
soin de me sauver; qu'il y avait malheureusement employ beaucoup de
temps; mais qu'il se flattait qu'il lui en resterait encore assez
pour sauver ma mre; qu'il allait sur-le-champ retourner  la
prison, et qu'il ne regarderait sa mission comme finie, que
lorsqu'il nous aurait runies; qu'il me demandait du calme, et
qu'il avait tout espoir.

Il me laissa pntre de reconnaissance pour le danger qu'il avait
couru afin de me sauver, et de l'espoir qu'il me donnait de tirer ma
mre de tous ceux que je craignais pour elle.

Adieu, chre Josphine, je suis si fatigue que je ne puis plus
crire; ma mre veut d'ailleurs vous raconter elle-mme ce qui la
regarde, et vous crira demain.

       *       *       *       *       *

Pauline, en racontant les tristes preuves par lesquelles elle a
pass, a nglig de vous dire la manire dont elle les a soutenues.
Elle a bien prouv que la patience et le courage peuvent s'allier 
la douceur et  l'extrme jeunesse. Elle n'a pas montr, dit M.
Hardy, un seul moment de faiblesse dans les dangers qu'elle a
courus. Et je ne lui ai pas vu un instant d'humeur dans la prison,
ni pendant les quatre mois que nous avons passs si tristement 
Vincennes; elle a adouci toutes mes peines, augmentant cependant les
inquitudes que j'prouvais. L'ide de lui voir partager des prils
dont son ge devait naturellement la mettre  l'abri, me tourmentait
sans cesse, et m'empchait de jouir du bonheur de l'avoir auprs de
moi. Le Ciel eut piti de nous; il protgea son innocence et permit
qu'elle ft la sauvegarde de sa mre. Sans ma chre Pauline, je
n'existerais plus, et c'est une grande consolation pour une mre de
devoir au courage et  la tendresse de sa fille le bonheur de se
retrouver au milieu de tous ses enfants.




CHAPITRE XXIV

  Ce chapitre contient ce que j'ai pu apprendre de positif sur la
    situation de la famille royale en 1793.--Les dmarches
    infructueuses que nous, fmes, Pauline et moi, pour nous
    enfermer au Temple avec Madame en 1795.--La permission que nous
    obtnmes enfin d'y entrer, mais seulement pour faire des
    visites  cette princesse.--L'espoir que l'on nous donna de
    l'accompagner  Vienne, d'aprs la demande de la cour
    d'Autriche, espoir qui se termina par une nouvelle arrestation,
    une prison et une accusation, pour avoir un prtexte de s'y
    refuser.--Circonstances de la mort du jeune roi Louis XVII, et
    dtails positifs que j'ai recueillis  ce sujet.


Nous allmes au mois de dcembre nous tablir  Abondant, chteau
appartenant  mon fils,  une lieue et demie de la petite ville de
Dreux. Nous n'tions qu' dix-neuf lieues de Paris, et il ne fallait
que six heures pour y retourner. Nous ne voulions pas nous loigner
davantage des objets de notre continuelle sollicitude, et nous y
portmes notre douleur et nos inquitudes. La fin cruelle de notre
bon et malheureux roi y mit le comble. Nous nous reprsentions
l'tat de la famille royale, et nous prouvions une peine sensible
de ne pouvoir lui faire parvenir l'expression de notre douleur et
d'un attachement que rien ne pourrait affaiblir.

Nous emes, quinze jours aprs cette cruelle catastrophe, un petit
moment de consolation. J'avais charg une de mes femmes,
mademoiselle Pion, personne de mrite et de beaucoup de tte, du
soin des atours de Madame. Elle avait toujours continu, mme depuis
son entre au Temple, de lui porter tous les objets ncessaires 
son usage journalier. On lui fit dire de prparer promptement le
deuil de cette princesse et de le lui porter sur-le-champ. Il tait
question, lorsqu'elle arriva au Temple, de raccommoder les robes de
la Reine, qui taient mal faites, et on lui demanda si elle pouvait
s'en charger. Elle n'hsita pas, pensant qu'tant connue de la Reine
et de la famille royale, celle-ci verrait plus volontiers un visage
qui ne lui tait pas tranger. Elle fut employe pendant deux jours
 cet ouvrage, et, comme elle ne pouvait quitter Paris  cause du
service de Madame, elle trouva moyen de me faire savoir qu'elle
aurait quelque chose  me dire relatif  la famille royale, si je
pouvais arriver  Paris. M. Hardy me fit avoir un passe-port et me
loua un petit appartement, rue Bourgtibourg, au Marais, o Pauline
et moi arrivmes sur-le-champ. Elle me raconta comment elle tait
entre au Temple, et m'assura que toute la famille royale se portait
bien.

Je ne puis vous dire, ajouta-t-elle, tout ce que j'prouvai en
voyant ma chtive personne faire briller sur le visage de cette
auguste famille un rayon de consolation. Leurs regards m'en
disaient plus que n'auraient pu faire leurs paroles; et Mgr le
Dauphin, dont l'ge excusait les espigleries, en profitait pour me
faire, sous l'apparence d'un jeu, toutes les questions que pouvait
dsirer la famille royale. Il courait tantt  moi, puis  la Reine,
aux deux princesses, et mme au municipal. Chaque fois qu'il
s'approchait de moi, il ne manquait pas de me faire une question sur
les personnes qui intressaient la famille royale. Il me chargea de
vous embrasser de sa part, ainsi que mademoiselle Pauline, n'oublia
personne de ceux qu'il aimait, et jouait si bien son rle qu'on ne
pouvait se douter qu'il m'et parl.

La bonne sant dont jouissaient les membres de la famille royale ne
fut pas de longue dure. La jeune princesse eut un petit mal  la
jambe qui finit par devenir srieux; l'inquitude et la douleur lui
en avaient aigri le sang, et elle tait trs-souffrante. On fit
venir Brunger, mdecin des enfants, qui la trouva manquant des
objets les plus ncessaires, tels, entre autres, que du linge pour
panser sa jambe, et il fut oblig d'en apporter de chez lui. Il vint
nous voir plusieurs fois, pendant mon petit sjour  Paris, et se
chargea de nos commissions verbales, mais jamais d'un mot crit, de
peur d'tre fouill et priv de la consolation de donner des soins 
Madame. Nous en prouvmes une grande, Pauline et moi, de pouvoir
parler avec lui de la famille royale, et de savoir exactement des
nouvelles de cette jeune princesse. Il nous parla de sa douceur au
milieu de sa profonde douleur et de la patience avec laquelle elle
souffrait. Il leur tait si attach, qu'il n'en parlait que les
larmes aux yeux, et nous trouvions de la douceur  pleurer ensemble
sur les malheurs de cette auguste famille[7].

  [7] Rien de plus beau que la conduite de Brunger. Il s'tait fait
  une petite fortune qu'il mnageait avec grand soin, ce qui lui
  avait donn une rputation d'avarice; mais aprs le 10 aot, sa
  bourse fut constamment ouverte  tous les serviteurs de la
  famille royale qui n'avaient jamais dvi; et quoiqu'il et sujet
  d'tre mcontent du jugement qu'en partait la Reine dans un petit
  crit qui se trouvait chez cette princesse, il ne lui en fut pas
  moins dvou jusqu'au tombeau. Quand Madame eut quitt la France,
  n'coutant que son zle, il voulut l'aller rejoindre, quoique
  accabl d'infirmits, et ce ne fut que par la considration de
  l'embarras qu'il lui causerait, qu'on parvint  l'en dissuader.
  Appel comme tmoin dans le procs de notre auguste et infortune
  souveraine, il se conduisit avec tout le respect qu'il lui
  devait, sans s'embarrasser du danger que lui faisaient courir les
  manires respectueuses qu'on lui reprochait d'avoir employes
  vis--vis de la famille royale quand il fut appel au Temple pour
  soigner Madame. Il tait si mu de la position dans laquelle il
  voyait la Reine, que lorsqu'on lui parla de ses correspondances
  secrtes avec elle pendant ses visites au Temple, il oublia de
  dire qu'il n'tait jamais entr dans sa chambre qu'avec un
  municipal qui ne le quittait pas d'un instant. Cette courageuse
  princesse, qui sentit que cette omission pourrait lui nuire, prit
  alors la parole pour rappeler ce que le docteur oubliait de dire.
  La situation critique dans laquelle elle se trouvait ne
  l'empchait pas d'couter avec la plus grande attention ce qui
  pouvait intresser les personnes qui lui taient attaches, pour
  les disculper des accusations qu'on pouvait former contre elles.
  On lui demanda quelle tait la personne qui l'avait suivie 
  Varennes: Madame de Tourzel, gouvernante de mes enfants, que
  nous avons oblige de nous y suivre. Quel courage dans un pareil
  moment! et serait-il possible de ne pas conserver un souvenir
  profond d'une princesse aussi dvoue  ceux qui avaient t 
  porte d'apprcier tant de grande et hroques qualits?

Nous emes aussi le bonheur de voir l'abb Edgeworth, pendant notre
petit voyage de Paris. Le rcit touchant qu'il nous fit des derniers
moments de notre bon roi nous fit verser bien des larmes; nous
l'coutions avec le plus profond respect, et j'ai bni mille fois le
Ciel de m'avoir permis de voir cet ange consolateur. Je ne fus pas
assez heureuse pour voir M. l'abb de Malesherbes, qui tait alors 
Malesherbes; mais je vis madame de Senozan, sa soeur, et j'appris
que le Roi, en lui demandant ce que j'tais devenue, lui articula
ces propres paroles qu'il me fit transmettre  Abondant: Je
dsirerais que vous pussiez me donner des nouvelles de madame de
Tourzel. Elle m'a tout sacrifi, et j'prouverais une grande
consolation si vous pouviez lui faire savoir combien j'ai t
sensible  son attachement.

Souvenir prcieux qui restera toujours grav dans ce coeur dont il
avait bien voulu apprcier les sentiments dans un si cruel moment.

On n'eut pas, dans la suite, pour notre pauvre petit roi les gards
qu'on avait eus pour Madame. Ce jeune prince tomba malade au mois de
mai, et on ne voulut pas lui donner d'autre mdecin que celui des
prisons. C'tait heureusement Thierry, mdecin du marchal de
Mouchy, ce qui me donna la facilit de le voir, et de savoir de
lui-mme des nouvelles de notre cher petit prince. Il tait
profondment touch de la situation de la famille royale; il alla
trouver Brunger pour s'informer du temprament de l'enfant, et
correspondit avec lui tout le temps de la maladie. Elle ne fut pas
de longue dure, et il fut promptement rtabli. On ne peut
s'empcher de regretter que le Ciel n'en ait pas alors dispos; il
lui aurait pargn les mauvais traitements qu'il prouva, et
l'affreuse captivit o il fut rduit, lors de sa sparation de la
famille royale: barbarie sans exemple et qui l'a conduit au tombeau.

Il est impossible d'exprimer ce que nous souffrmes quand nous
apprmes que le jeune roi avait t enlev  la Reine, pour tre mis
dans l'appartement du Roi son pre, sous la garde d'un nomm Simon,
homme atroce et qui avait donn sa mesure au Temple, le jour o il y
fut de garde comme commissaire. Je voyais jour et nuit ce pauvre
petit prince seul dans cet affreux sjour, malgr sa jeunesse, ses
grces et tout ce qu'il avait de propre  exciter la piti d'un tre
moins froce, maltrait, menac et dans un dsespoir affreux. Je me
reprsentais la profonde douleur dont tait pntre la famille
royale; et les larmes me venaient continuellement aux yeux en
regardant le portrait de ce cher petit prince, que j'ai toujours
port sur moi depuis le moment de notre sparation.

Nous n'tions pas encore au comble du malheur, et nous ne
l'prouvmes que trop quand nous apprmes que la Reine avait t
conduite  la Conciergerie. Nous ne pouvions penser sans effroi aux
suites de cette effroyable mesure; mais tant qu'existent encore les
personnes qui nous sont chres, il reste toujours un rayon
d'esprance, que fait bien connatre le sentiment que l'on prouve
quand elles ne sont plus. Nous en fmes la triste exprience en
apprenant la fin hroque de cette illustre et courageuse princesse.
Je ne puis exprimer tout ce qui se passa alors dans mon me; la
douleur de sa perte, l'inquitude pour tout le reste de la famille
royale me causa un si violent dsespoir, que j'en pensai perdre la
tte, et je n'aspirais qu' rejoindre ceux dont la perte nous
affligeait si sensiblement. Le Ciel en dcida autrement, et nous
sauva comme par miracle des dangers que nous courmes sous le rgime
de la Terreur, dans les diverses prisons o nous fmes conduits au
mois de mars 1794, et dont nous ne sortmes qu' la fin du mois
d'octobre de la mme anne, trois mois aprs la mort de Robespierre.

Nous emes encore la douleur de pleurer Madame lisabeth, cet ange
de courage et de vertu. Elle tait le soutien, l'appui et la
consolation de Madame. Nous tions dans la plus vive inquitude de
cette jeune princesse. Nous nous reprsentions ce coeur si sensible,
seule dans cette horrible tour, livre  elle-mme, sans
consolation, et au milieu des peines les plus vives que le coeur
puisse ressentir. Les ntres taient dchirs en pensant  sa
situation et  celle de notre cher petit prince, traits l'un et
l'autre avec une barbarie sans exemple, et privs mme de la douceur
de pleurer ensemble sur les malheurs dont ils taient accabls. Non,
nous n'avons jamais pens  nous plaindre; nous tions trop occups
de celui du jeune roi et de Madame.

Quand nous fmes sortis de prison, et que nous emes un peu plus de
libert, nous cherchmes  avoir de leurs nouvelles; mais on gardait
un tel silence sur leur situation, que l'on ne pouvait former que
des conjectures souvent dmenties par les vnements. M. Hue faisait
l'impossible pour apprendre quelque chose sur ce qui les concernait,
et venait ensuite, avec une obligeance extrme, me faire part de ce
qu'il avait appris. Mais, malgr tous ses soins, il tait si peu
instruit de leur vritable situation, qu'il m'assura, huit jours
avant la mort du jeune roi, qu'il tait alors bien portant.

J'appris ce cruel vnement hors de chez moi et sans aucune
prparation. Je tombai alors dans un profond abattement; tout me
devint indiffrent, et je ne sortis de cet tat que lorsque j'appris
que l'Assemble avait laiss mettre quelqu'un auprs de Madame. Mon
attachement pour elle me rendit des forces, et je me dterminai 
faire toutes les dmarches ncessaires afin d'obtenir, pour Pauline
et pour moi, la faveur de partager de nouveau la captivit de cette
jeune princesse. On m'indiqua un dput nomm Pmartin, qu'on
m'assura tre un homme sensible, touch de sa situation et qui me
donnerait de bons conseils sur la conduite  tenir pour parvenir 
notre but. J'allai chez lui avec Pauline, et nous le trouvmes tel
qu'on nous l'avait dpeint. Il n'avait malheureusement aucun crdit,
et ne put que nous indiquer les personnes auxquelles il fallait
s'adresser. Il nous nomma Cambacrs, Bergoin, Gauthier de l'Ain et
Boudin, tous membres du Comit de salut public. Les deux derniers,
chargs de la partie de la police de ce Comit, taient les plus
influents. Nous commenmes par aller chez Boudin, dont nous
tirerions meilleur parti que des autres. J'appris avec plaisir qu'il
n'avait pas vot la mort du Roi, et je m'en serais bien doute  la
manire dont il nous reut. Il nous couta avec attention, parut
touch des malheurs de Madame, et je ne doute pas que nous
n'eussions obtenu cette permission si elle avait uniquement dpendu
de lui; mais malheureusement son collgue Gauthier avait plus de
crdit que lui. Il nous reut d'abord assez bien, ainsi que
Cambacrs et Bergoin; mais ce dernier et Gauthier devinrent plus
difficiles lorsqu'il fut question de l'change de Madame. Ils
commencrent par lever quelques difficults, qui augmentrent
encore quand M. de Chantereine, employ  la police, demanda pour
sa femme ce que nous sollicitions avec tant d'ardeur. Ce Gauthier de
l'Ain, qui la protgeait probablement, nous mit trs-durement  la
porte de son cabinet, quand nous revnmes chez lui, et nous laissa
voir clairement, par le peu d'honntet avec lequel il nous traita,
que nous n'avions plus rien  esprer; et nous apprmes peu de jours
aprs que madame de Chantereine avait t mise auprs de Madame.

Nous ne perdmes pas encore toute esprance, et nous nous occupmes
d'obtenir au moins la permission de la voir au Temple, puisqu'il n'y
avait plus moyen de nous y enfermer. Nous retournmes chez Boudin,
qui nous laissa entrevoir la possibilit d'y russir, et nous
engagea  avoir un peu de patience et  ne pas nous dcourager. Nous
fmes deux mois sans rien obtenir, au bout desquels une dame, que je
ne connaissais pas, vint me trouver, et m'offrit de me faire avoir
la permission d'entrer au Temple pour voir Madame, si je voulais l'y
employer. Elle me dit qu'tant en mesure de me rendre ce service,
elle s'en tait fait un plaisir; mais que lui ayant t dit que
j'avais renonc  l'ide d'aller au Temple, elle tait au moment
d'abandonner ses dmarches; que ne pouvant cependant pas me
souponner capable d'une pareille indiffrence, elle avait voulu
s'en assurer par elle-mme, et que tel tait l'objet de sa visite.
On jugera facilement de la vivacit avec laquelle je l'en dissuadai,
et lui demandai de me procurer un bonheur auquel j'attachais tant
de prix, et dont j'aurais une reconnaissance ternelle. Je la priai
seulement de me permettre de prvenir Boudin, qui avait t trop
bien pour nous pour risquer de nous en faire un ennemi. Elle y
consentit, et revint le soir mme me dire que la permission tait
accorde et que je pouvais me la faire dlivrer ds le lendemain. Je
lui demandai comment je pourrais lui tmoigner ma reconnaissance.
Elle me rpondit qu'elle tait trop heureuse de pouvoir faire une
chose qui devait tre agrable  Madame; qu'elle partait dans deux
jours pour la Normandie, et qu'elle ne me demandait qu'un petit mot
d'crit quand j'aurais vu Madame, pour lui marquer ma satisfaction
du bonheur qu'elle m'avait procur, et qu'elle le viendrait chercher
elle-mme. Elle ne voulut pas me dire son nom, vint chercher le
petit mot d'crit, et je n'en ai jamais entendu parler depuis.

Nous allmes, ds le lendemain, chez Boudin, et lui dmes qu'on nous
avait assur que si nous renouvelions nos dmarches auprs du Comit
de salut public, nous pouvions esprer de voir Madame. Il nous dit
que c'tait vrai, et nous conseilla de nous adresser de nouveau 
Gauthier de l'Ain, qui nous accorderait sur-le-champ la permission
d'entrer au Temple. Nous tions  onze heures du matin au Comit de
salut public, o Gauthier nous la remit lui-mme. Elle nous donnait
la facult d'entrer au Temple trois fois par dcade, et il nous fut
enjoint de la laisser entre les mains des gardiens de Madame au
Temple. Je demandai  Gauthier si Madame avait connaissance de
toutes les pertes qu'elle avait faites; il nous dit qu'il n'en
savait rien; et nous emes tout le long du chemin, du Comit, qui se
tenait  l'htel de Brienne, jusqu'au Temple, l'inquitude d'avoir
peut-tre  lui apprendre qu'elle avait perdu tout ce qui lui
restait de plus cher au monde.

En arrivant au Temple, je remis ma permission aux deux gardiens de
Madame, et je demandai  voir madame de Chantereine en particulier.
Elle me dit que Madame tait instruite de tous ses malheurs, qu'elle
nous attendait et que nous pouvions entrer. Je la priai de dire 
Madame que nous tions  la porte. Je redoutais l'impression que
pouvait produire sur cette princesse la vue des deux personnes qui,
 son entre au Temple, accompagnaient ce qu'elle avait de plus cher
au monde, et dont elle tait rduite  pleurer la perte; mais
heureusement la sensibilit qu'elle prouva n'eut aucune suite
fcheuse. Elle vint  notre rencontre, nous embrassa tendrement, et
nous conduisit  sa chambre, o nous confondmes nos larmes sur les
objets de ses regrets. Elle ne cessa de nous en parler, et nous fit
le rcit le plus touchant et le plus dchirant du moment o elle se
spara du Roi son pre, dont elle tait si tendrement aime, et
auquel elle tait si attache. Je ne puis ajouter au rcit de Clry
qu'un trait, qui peint la grandeur d'me de ce prince et son amour
pour son peuple. Je laisse parler Madame.

Mon pre, avant de se sparer de nous pour jamais, nous fit
promettre  tous de ne jamais penser  venger sa mort; et il tait
bien assur que nous regarderions comme sacr l'accomplissement de
sa dernire volont. Mais la grande jeunesse de mon frre lui fit
dsirer de produire sur lui une impression encore plus forte. Il le
prit sur ses genoux et lui dit: Mon fils, vous avez entendu ce que
je viens de dire; mais comme le serment est encore quelque chose de
plus sacr que les paroles, jurez, en levant la main, que vous
accomplirez la dernire volont de votre pre. Mon frre lui obit
fondant en larmes, et cette bont si touchante fit encore redoubler
les ntres.

On ne peut rien ajouter  une semblable rflexion dans un pareil
moment.

Nous avions laiss Madame faible et dlicate, et en la revoyant au
bout de trois ans de malheurs sans exemple, nous fmes bien tonnes
de la trouver belle, grande et forte, et avec cet air de noblesse
qui fait le caractre de sa figure. Nous fmes frappes, Pauline et
moi, d'y retrouver des traits du Roi, de la Reine, et mme de Madame
lisabeth. Le Ciel, qui la destinait  tre le modle de ce courage
qui, sans rien ter  la sensibilit, rend cependant capable de
grandes actions, ne permit pas qu'elle succombt sous le poids de
tant de malheurs.

Madame en parlait avec une douceur anglique; nous ne lui vmes
jamais un seul sentiment d'aigreur contre les auteurs de tous ses
maux. Digne fille du Roi son pre, elle plaignait encore les
Franais, et elle aimait toujours ce pays o elle tait si
malheureuse; et sur ce que je lui disais que je ne pouvais
m'empcher de dsirer sa sortie de France pour la voir dlivre de
son affreuse captivit, elle me rpondit avec l'accent de la
douleur: J'prouve encore de la consolation, en habitant un pays o
reposent les cendres de ceux que j'avais de plus cher au monde. Et
elle ajouta, fondant en larmes et du ton le plus dchirant:
J'aurais t plus heureuse de partager le sort de mes bien-aims
parents que d'tre condamne  les pleurer. Qu'il tait douloureux
et touchant en mme temps d'entendre s'exprimer ainsi une jeune
princesse de quinze ans, qui, dans un ge o tout est espoir et
bonheur, ne connaissait encore que la douleur et les larmes!

Elle nous parla avec attendrissement du jeune roi son frre, et des
mauvais traitements qu'il essuyait journellement. Ce barbare Simon
le maltraitait pour l'obliger  chanter la _Carmagnole_ et des
chansons dtestables, de manire que les princesse pussent
l'entendre; et quoiqu'il et le vin en horreur, il le forait d'en
boire lorsqu'il voulait l'enivrer. C'est ce qui arriva le jour o il
lui fit dire devant Madame et Madame lisabeth les horreurs dont il
fut question dans le procs de notre malheureuse reine. A la fin de
cette scne atroce, le malheureux petit prince, commenant  se
dsenivrer, s'approcha de sa soeur, et lui prit la main pour la
baiser; l'affreux Simon, qui s'en aperut, lui envia cette lgre
consolation et l'emporta sur-le-champ, laissant les princesses dans
la consternation de ce dont elles venaient d'tre tmoins.

Je ne pus m'empcher de demander  Madame comment avec tant de
sensibilit, et dans une si affreuse solitude, elle avait pu
supporter tant de malheurs. Rien de si touchant que sa rponse, que
je ne puis m'empcher de transcrire:

Sans religion, c'et t impossible; elle fut mon unique ressource,
et me procura les seules consolations dont mon coeur pt tre
susceptible; j'avais conserv les livres de pit de ma tante
lisabeth; je les lisais, je repassais ses avis dans mon esprit, je
cherchais  ne m'en pas carter et  les suivre exactement. En
m'embrassant pour la dernire fois et m'excitant au courage et  la
rsignation, elle me recommanda positivement de demander que l'on
mit une femme auprs de moi. Quoique je prfrasse infiniment ma
solitude  celle que l'on y aurait mise alors, mon respect pour les
volonts de ma tante ne me permit pas d'hsiter. On me refusa, et
j'avoue que j'en suis bien aise.

Ma tante, qui ne prvoyait que trop le malheur auquel j'tais
destine, m'avait accoutume  me servir seule et  n'avoir besoin
de personne. Elle avait arrang ma vie de manire  en employer
toutes les heures: le soin de ma chambre, la prire, la lecture, le
travail, tout tait class. Elle m'avait habitue  faire mon lit
seule, me coiffer, me lacer, m'habiller, et elle n'avait, de plus,
rien nglig de ce qui pouvait entretenir ma sant. Elle me faisait
jeter de l'eau pour rafrachir l'air de ma chambre, et avait exig,
en outre, que je marchasse avec une grande vitesse pendant une
heure, la montre  la main, pour empcher la stagnation des
humeurs.

Ces dtails si intressants  entendre de la bouche mme de Madame
nous faisaient fondre en larmes; nous admirions le courage de cette
sainte princesse et cette prvoyance qui s'tendait sur tout ce qui
pouvait tre utile  Madame. Elle fut la consolation de son auguste
famille et nommment de la Reine, qui, moins pieuse qu'elle en
entrant au Temple, eut le bonheur d'imiter cet ange de vertu. Non
contente de s'occuper de ceux qui lui taient chers, elle employa
ses derniers moments  prparer  paratre devant Dieu les personnes
condamnes  partager son sort; et elle exera la charit la plus
hroque jusqu' l'instant o elle alla recevoir les rcompenses
promises  une vertu aussi clatante et aussi prouve que l'avait
t celle de cette vertueuse et sainte princesse.

Madame eut bien de la peine  se persuader qu'elle en tait prive
pour toujours. Elle n'avait jamais pu croire qu'on pt pousser la
fureur jusqu' attenter aux jours d'une princesse qui ne pouvait
avoir eu aucune part au gouvernement et dont on respectait tellement
la vertu, qu'un profond silence l'accompagna de la Conciergerie
jusqu' la barrire de Monceaux. Il n'en tait pas de mme de la
Reine; elle l'avait vue trop en butte aux mchancets; on redoutait
trop son courage et son titre de mre du jeune roi, pour qu'elle pt
se flatter de se retrouver un jour entre ses bras. Aussi ses adieux
furent-ils dchirants.

Cette jeune princesse, depuis sa sparation d'avec Madame lisabeth,
passa prs de quinze mois seule, livre  sa douleur et aux plus
tristes rflexions, n'ayant d'autre livre que les voyages de La
Harpe, qu'elle lut et relut plusieurs fois, manquant de tout, ne
demandant rien, et raccommodant elle-mme jusqu' ses bas et ses
souliers. Elle fut visite quelquefois par des commissaires de la
Convention; ses rponses furent si courtes et si laconiques, qu'ils
ne prolongeaient pas la visite. Il semblait que le Ciel et imprim
sur elle le sceau de sa protection, car ils prouvaient tous un
sentiment de respect dont aucun ne s'carta un seul instant. Quand
elle entendait battre la gnrale, elle prouvait un rayon
d'esprance; car, dans sa triste situation et sans crainte de la
mort, tout changement ne pouvait que lui tre favorable. Elle se
crut un jour au bout de ses peines, et vit arriver la mort avec le
calme de l'innocence et de la vertu. Elle se trouva mal jusqu'
perdre connaissance, et se rveilla comme d'un profond sommeil, sans
savoir combien de temps elle tait reste dans ce triste tat.
Malgr tout son courage, elle nous avoua qu'elle tait si fatigue
de sa profonde solitude, qu'elle se disait  elle-mme: Si l'on
finit par mettre auprs de moi une personne qui ne soit pas un
monstre, je sens que je ne pourrai m'empcher de l'aimer.

Dans cette disposition, elle vit arriver avec plaisir au Temple
madame de Chantereine. Celle-ci ne manquait pas d'esprit et
paraissait avoir reu de l'ducation. Elle savait l'italien, ce qui
avait t agrable  Madame,  qui on l'avait fait apprendre pendant
son ducation. Elle tait adroite et brodait bien, ce qui tait une
ressource pour cette jeune princesse,  qui elle donnait des leons
de broderie. Mais, leve dans une petite ville de province, dans la
socit de laquelle elle brillait, elle y avait pris un ton de
suffisance et une si grande ide de son mrite, qu'elle croyait
devoir tre le mentor de Madame, et prendre avec elle un ton de
familiarit dont la bont de cette princesse l'empchait de
s'apercevoir. Nous cherchions, Pauline et moi,  lui montrer le
respect qu'elle lui devait par celui que nous lui tmoignions; mais
ce fut inutilement. Elle avait si peu d'ide des convenances,
qu'elle se croyait autorise  prendre des airs d'autorit qui nous
faisaient mal  voir. Elle tait, de plus, trs-susceptible, aimait
qu'on lui ft la cour, et nous regarda de trs-mauvais oeil, quand
elle vit que nous nous bornions vis--vis d'elle aux seuls gards de
politesse. Madame l'avait prise en amiti, et lui donna les soins
les plus touchants dans une violente attaque de nerfs qu'elle
prouva un jour o nous tions au Temple. Elle paraissait s'tre
attache  Madame, et dans les circonstances o l'on se trouvait, on
devait tre heureux de voir auprs d'elle une personne qui
paraissait lui tre agrable et  qui on ne pouvait refuser des
qualits.

Elle nous laissa seules avec Madame dans les premires visites que
nous rendmes  cette princesse; mais elle se mit ensuite presque
toujours en tiers avec nous, et nous la vmes moins  notre aise,
surtout aprs le 13 vendmiaire; car craignant alors de se
compromettre, elle fut moins complaisante qu'elle ne l'avait t
d'abord. Je trouvai cependant le moyen de mettre Madame au courant
de ce qu'il lui importait de savoir, et de lui remettre une lettre
du Roi. C'tait la rponse  une lettre bien touchante que Madame
lui avait crite le lendemain du jour o je la vis pour la premire
fois. Le Roi lui parlait en pre le plus tendre, et elle aurait bien
dsir garder sa lettre, mais il n'y avait pas moyen. Je courais
risque de la vie chaque fois que je me chargeais d'une de ses
correspondances, et il en et t de mme si on et trouv chez
Madame une lettre de Sa Majest. Elle la brla,  son grand regret,
et j'prouvai une peine sensible  lui en demander le sacrifice.

J'avais crit au Roi le lendemain du jour o j'eus le bonheur de
voir Madame pour la premire fois. J'en reus une rponse pleine de
bont, que j'ai galement regrett de n'avoir pu conserver. Il me
chargeait de pressentir Madame sur le dsir qu'il avait de lui voir
pouser Mgr le duc d'Angoulme. Ce mariage s'alliait si bien 
l'attachement qu'elle conservait pour son auguste famille, et mme
pour cette France qui l'avait si maltraite, qu'elle y tait porte
d'elle-mme. Un motif bien puissant pour son coeur vint encore 
l'appui: c'tait le voeu bien prononc du Roi son pre et de la
Reine de conclure ce mariage  l'instant de la rentre des princes,
et je lui rapportai les propres paroles de la Reine, quand Leurs
Majests me donnrent la marque de confiance de me parler de leurs
projets  cet gard:

On s'est plu, me dit cette princesse,  donner  mes frres des
impressions dfavorables au sentiment que nous leur portons. Nous
leur prouverons le contraire en donnant sur-le-champ la main de ma
fille au duc d'Angoulme, malgr sa grande jeunesse, qui aurait pu
nous faire dsirer d'en retarder le moment.

Elle entra, de plus, dans le dtail de petits arrangements qui y
taient relatifs, et dont je fis part  Madame pour confirmer la
vrit de mon rcit. Elle parut tonne qu'ils ne lui en eussent
jamais parl, et je lui fis sentir que c'tait une mesure de
prudence de leur part de ne pas occuper son imagination de penses
de mariage, qui auraient pu nuire  l'application qu'exigeaient ses
tudes.

L'ide d'unir ses malheurs  ceux de sa famille et d'tre encore
utile  son pays, en prvenant les prtentions qu'aurait pu former
un prince tranger  l'occasion de son mariage, fit encore une
grande impression sur l'esprit de Madame. Elle me fit mille
questions sur Mgr le duc d'Angoulme, auxquelles je ne pus rpondre,
vu l'ignorance o nous tions de ce qui se passait hors de France;
car nous tions obliges, Pauline et moi, d'user d'une grande
circonspection pour ne pas perdre l'espoir de l'accompagner 
Vienne.

Elle me demanda, ds le premier jour de notre entre au Temple, des
nouvelles de toutes les personnes qui lui avaient t attaches,
ainsi qu' la Reine et  la famille royale, et nommment des jeunes
personnes qu'elle voyait chez moi. Son coeur n'oubliait rien de ce
qui pouvait les intresser. Elle tait aussi sensiblement touche de
l'intrt qu'on mettait  lui prouver l'attachement qu'elle
inspirait. Les fentres qui donnaient sur le jardin du Temple ne
dsemplissaient pas  l'heure de sa promenade. On faisait de la
musique dans les environs; on y chantait des romances dont on ne
pouvait dissimuler qu'elle ft l'objet. Ce sentiment qu'on lui
portait tait une consolation pour son coeur afflig; mais, aprs le
13 vendmiaire, il ne fut plus possible de les exprimer aussi
visiblement.

Je demandai un jour  Madame si elle n'avait jamais t incommode
pendant le temps de sa profonde solitude: Ma personne m'occupait si
peu, dit-elle, que je n'y faisais pas grande attention. Ce fut
alors qu'elle nous parla de cet vanouissement dont j'ai fait
mention plus haut, en y ajoutant des rflexions si touchantes sur le
peu de cas qu'elle faisait de la vie, qu'on ne pouvait l'entendre
sans tre profondment mu. Je ne puis rappeler ces dtails sans
attendrissement, mais je me reprocherais de ne pas faire connatre
le courage et la gnrosit de cette jeune princesse. Loin de se
plaindre de tout ce qu'elle avait eu  souffrir dans cette horrible
tour, qui lui rappelait tant de malheurs, elle n'en parlait jamais
d'elle-mme; et son souvenir ne put jamais effacer de son coeur
l'amour d'un pays qui lui fut toujours cher.

Elle nous dit qu'aprs le 9 thermidor on eut plus d'attentions pour
elle. On chargea du soin de sa personne et de celle du jeune roi un
nomm Laurent, qui fut mieux pour elle que pour lui, car le sort du
jeune prince ne fut vritablement amlior que lorsqu'il eut t
remplac par Lasne et Gomin, que l'on nomma commissaires du Temple.
Ils trouvrent ce malheureux petit prince dans un tat affreux, et
dans les dtails duquel je ne me sens pas le courage d'entrer. Ils
se trouvent d'ailleurs dans d'autres ouvrages o ce fait est
rapport avec beaucoup d'exactitude.

Lasne tait un franc soldat, loyal et sans ambition; il se bornait 
rpondre aux questions qu'on lui faisait, et ne parlait de Madame
qu'avec le plus profond respect[8]. Gomin avait plus d'esprit que
Lasne, mais moins de franchise et plus d'ambition. Il faisait sa
cour  madame de Chantereine, dans l'espoir qu'elle pourrait lui
tre utile; et il lui avait persuad qu'il tait de trs-bonne
famille, quoiqu'il ft fils tout simplement du garde de madame de
Nicola. Ces deux gardiens taient bien pour Madame, qui se louait
de leur conduite, et ils paraissaient lui tre fort attachs.

  [8] Aprs le dpart du Temple de Madame, on fit de ce monument
  une prison d'tat dont Lasne fut nomm concierge. Tous les
  prisonniers s'en sont gnralement lous, malgr son exactitude 
  remplir les fonctions de sa place. Je n'en fus pas tonne
  d'aprs sa conduite  mon gard, dont je rendrai compte dans le
  courant de ces Mmoires.

J'interromps un moment ce qui regarde Madame pour parler de ce que
j'appris au Temple concernant le jeune roi, dont je parlais souvent
 Gomin et  Lasne, et je joindrai  ces dtails le rcit de sa
mort et des prcautions que je pris pour m'assurer de sa ralit,
dont je ne puis conserver le plus lger doute. Il me parat utile
d'en donner la preuve  ceux qui liraient ces Mmoires.

Gomin me dit que, lorsqu'on leur avait remis le jeune prince entre
les mains, il tait dans un tat d'abandon qui faisait mal avoir, et
dont il prouvait les plus fcheux inconvnients. Il tait tomb
dans un tat d'absorbement continuel, parlant peu, ne voulant ni
marcher ni s'occuper de quoi que ce pt tre. Il avait cependant
quelques clairs de gnie surprenants. Il aimait  quitter sa
chambre, et on lui faisait plaisir quand on le portait dans la
chambre du Conseil et qu'on l'asseyait auprs de la fentre. Le
pauvre Gomin, qui, malgr sa bonne volont, ne s'entendait pas au
soin des malades, ne s'aperut pas d'abord que cet tat
d'absorbement tenait  une maladie dont le pauvre petit prince tait
atteint, et qui tait la suite des mauvais traitements, du dfaut
d'air et d'exercices plus ncessaires  cet enfant qu' tout autre;
car, en parlant de la beaut de son visage qui s'est conserve au
del mme de sa vie, il faisait l'loge de deux petites pommes
rouges qu'il avait sur les joues, et qui n'annonaient que trop la
fivre interne qui le consumait. Il ne tarda cependant pas 
s'apercevoir qu'il avait des grosseurs  toutes les articulations,
et il demanda  plusieurs reprises qu'on lui ft voir un mdecin. On
ne tint aucun compte de ses instances, et on ne lui envoya
Dussault, chirurgien en chef de l'Htel-Dieu, que lorsque les
secours lui taient devenus totalement inutiles.

Dussault prouva la plus vive motion en voyant l'tat dplorable o
tait rduit cet auguste et malheureux enfant. Il avait le plus
grand dsir de le rappeler  la vie et y employait tous ses soins.
Il n'avait que cette pense dans l'esprit, ne dormait ni jour ni
nuit, et passait tout son temps  chercher s'il ne pourrait trouver
quelque moyen d'y parvenir. Son imagination s'chauffa tellement,
que sa sant s'en ressentit. Il prouva une fonte d'humeur
considrable. La crainte de se voir remplacer par un individu qui ne
partagerait pas ses sentiments lui fit prendre les moyens de
l'arrter; ses humeurs s'enflammrent, et il fut atteint d'une
dysenterie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Pelletan,
qui lui succda dans la place de chirurgien-major de l'Htel-Dieu,
fut envoy au Temple pour le remplacer. L'enfant tait mourant; il
ne put qu'adoucir ses souffrances, et peu de jours aprs le jeune
roi n'existait plus.

Ne pouvant soutenir l'ide d'une perte qui m'tait aussi sensible,
et conservant quelques doutes sur sa ralit, je voulus m'assurer
positivement s'il fallait perdre tout espoir. Je connaissais depuis
mon enfance le mdecin Jeanroi, vieillard de plus de quatre-vingts
ans, d'une probit peu commune et profondment attach  la famille
royale. Il avait t choisi pour assister  l'ouverture du corps du
jeune roi; et pouvant compter sur la vrit de son tmoignage comme
sur le mien propre, je le fis prier de passer chez moi. Sa
rputation l'avait fait choisir par les membres de la Convention
pour fortifier de sa signature la preuve que le jeune roi n'avait
point t empoisonn. Ce brave homme refusa d'abord de se rendre au
Temple pour constater les causes de sa mort, les avertissant que,
s'il apercevait la moindre trace de poison, il en ferait mention au
risque mme de sa vie: Vous tes prcisment l'homme qu'il nous est
essentiel d'avoir, lui dirent-ils, et c'est pour cette raison que
nous vous avons prfr  tout autre. Ils n'avaient pas eu besoin
d'employer le poison; la barbarie de leur conduite vis--vis d'un
enfant de cet ge devait immanquablement le conduire au tombeau. Sa
bonne constitution prolongea son supplice; la malpropret dans
laquelle on le laissait volontairement, et le dfaut d'air et
d'exercices, lui avaient dissous le sang et vici toutes les
humeurs. Ce jeune prince, que j'avais quitt dans un tat si frais
et si sain, tait dans un tat affreux, suite ncessaire de la
cruelle vie  laquelle des tres aussi corrompus qu'impitoyables
l'avaient condamn. Sa jeunesse, sa beaut et ses grces n'avaient
pu attendrir la duret de leurs coeurs.

Je demandai  Jeanroi s'il l'avait bien connu avant son entre au
Temple. Il me dit qu'il l'avait vu rarement, et ajouta, les larmes
aux yeux, que la figure de cet enfant, dont les ombres de la mort
n'avaient point altr les traits, tait si belle et si
intressante, qu'elle tait toujours prsente  sa pense, et qu'il
reconnatrait parfaitement le jeune prince si on lui en montrait un
portrait. Je lui en fis voir un frappant que j'avais heureusement
conserv. On ne peut s'y mprendre, dit-il, fondant en larmes,
c'est lui-mme, et on ne peut le mconnatre.

Ce tmoignage fut encore fortifi par celui de Pelletan, qui, appel
chez moi en consultation quelques annes aprs la mort de Jeanroi,
fut frapp de la ressemblance d'un buste qu'il trouva sur ma
chemine avec celle de ce cher petit prince, et quoiqu'il n'et
aucun signe qui pt le faire reconnatre, il s'cria en le voyant:
C'est le Dauphin; ah! qu'il est ressemblant! et il rpta le
propos de Jeanroi: Les ombres de la mort n'avaient point altr la
beaut de ses traits. Il ajouta qu'il ne l'avait vu que bien peu,
qu'il tait mourant, insensible  tout, except aux soins qu'on lui
rendait, dont il tait encore touch.

Il m'tait impossible de former le plus lger doute sur le
tmoignage de deux personnes aussi recommandables. Il ne me restait
plus qu' pleurer la mort de mon cher petit prince. Je le fis encore
avec plus de certitude, lorsque le hasard me fournit une dernire
preuve, qu'on pouvait regarder comme irrcusable, mme avant le
tmoignage de Pelletan.

Madame nous offrit un jour de nous mener dans l'appartement du Roi;
elle y entra, suivie de Pauline, avec un saint respect. La perte du
jeune roi tait encore si rcente, que je ne me sentis pas le
courage de revoir un lieu o il avait tant souffert, et je priai
Madame de me permettre de ne l'y pas accompagner. J'entrai dans les
appartements de la petite tour, et je fus bien aise de ne pas avoir
eu la mme faiblesse. Aprs avoir revu les lieux que Pauline et moi
avions quitts avec tant de regrets, Madame nous mena  la
bibliothque, et nous y passmes l'aprs-midi. Elle se mit  causer
avec Pauline et me dit: Si vous aviez la curiosit de feuilleter le
registre qui est sur cette table, vous y verriez le compte rendu par
les commissaires depuis notre entre au Temple. Je ne me fis pas
prier et je me mis sur-le-champ  feuilleter et  examiner ce
registre. J'y vis, jour par jour, les comptes rendus  la Convention
sur les augustes prisonniers. Ils ne me confirmrent que trop qu'on
ne pouvait raisonnablement conserver le plus lger espoir sur la vie
du jeune roi. Comme je craignais que le temps me manqut, je
m'attachai d'abord  examiner ce qui regardait notre jeune roi. J'y
vis tous les progrs de sa maladie, les dtails de ses derniers
moments, et mme ceux qui concernaient sa spulture[9]. Quand j'eus
fini cette triste lecture et que je commenais  reprendre ce qui
concernait la famille royale, Gomin entra dans la bibliothque, et
me voyant le registre entre les mains, il s'emporta violemment, me
reprocha trs-aigrement l'imprudence de ma conduite, et me menaa de
s'en plaindre. Madame, avec sa bont ordinaire, s'avoua coupable de
m'avoir donn le registre, et lui dit qu'il lui ferait de la peine
de pousser les choses plus loin. La peur de se compromettre lui
tournait la tte, et il appela son confrre Lasne pour savoir s'il
pouvait accder  ce que Madame dsirait. Lasne lui conseilla de ne
rien faire qui pt lui faire de la peine, et de se contenter de me
faire promettre de ne dire  personne que j'eusse vu le registre et
rien de ce qu'il pouvait contenir. J'ai tenu fidlement ma promesse
jusqu'au moment o parut ce dernier petit imposteur qui se disait M.
le Dauphin, et o je crus utile de confondre son imposture par le
rcit de tout ce que je viens d'crire de relatif  notre jeune roi.
Il ne pouvait plus d'abord y avoir d'inconvnient pour Lasne et pour
Gomin, et je n'ai jamais compris comment ce dernier avait t si
afflig de me voir lire un registre qui n'tait qu' son avantage,
puisqu'il prouvait videmment qu'il n'avait rien nglig pour
procurer au jeune prince les secours qui lui ont t si constamment
refuss.

  [9] Le cur de Sainte-Marguerite, feu M. Dubois, m'a dit
  plusieurs fois, et nommment peu de temps avant sa mort, que le
  suisse de cette paroisse, qui avait t tmoin de l'inhumation du
  jeune roi, ainsi que les porteurs du corps et le fossoyeur,
  pouvaient donner des renseignements prcis sur l'endroit du
  cimetire o reposaient les cendres du jeune roi.

Sa mort avait fait une grande sensation, et avait opr un
changement sensible dans l'opinion publique, qui en accusait les
conventionnels. Inquiets de leur sort, si la France renouvelait la
majorit de ses dputs, ils proposrent de dcrter que leur
renouvellement ne se ferait que par tiers. Cette proposition fut
dbattue, et le dcret qu'ils prononcrent pour son admission ne
passa que par une fraude manifeste. Mais n'tant plus assez forts
pour se livrer  leur gnie perscuteur, ils nous laissaient assez
tranquilles. Je profitai de ce calme pour faire regarder ma
permission de rentrer au Temple comme de trois fois par semaine, au
lieu de dcade, et nous y allmes ainsi rgulirement jusqu'au 13
vendmiaire, o il devint ncessaire de nous renfermer strictement
dans la lettre de la permission qui nous avait t accorde.

Le mouvement qui existait dans Paris ds le commencement de cette
journe, et qui tait la suite de celui qu'il y avait eu la veille
dans toutes les sections de cette ville, nous dcida, Pauline et
moi,  aller au Temple pour nous trouver auprs de Madame  tout
vnement[10].

  [10] Paris se trouvait alors, ainsi que toute la France, excd
  du joug de la Convention, et il se serait estim heureux de se
  retrouver sous le gouvernement de son souverain lgitime. Les
  sections de Paris se montrrent mme avec plus de courage qu'on
  n'en aurait os attendre; mais comme il n'y avait pas d'ensemble
  dans leur conduite, ni personne qui pt en imposer de manire 
  runir tous les esprits sous une mme direction, cette bonne
  volont devint inutile. Il est hors de doute que s'il y et eu un
  chef pour diriger ce mouvement, la contre-rvolution se serait
  opre par la France elle-mme et sans le secours de personne. On
  m'a assur qu' cette poque Pichegru avait offert  Mgr le
  prince de Cond de venir (mais seul) prendre le commandement de
  son arme, dont il pourrait disposer autrement, voulant avoir 
  lui seul l'honneur de la Restauration; mais ce prince, qui ne
  connaissait pas assez Pichegru pour s'y fier totalement, n'osa
  risquer de quitter la sienne, et nous perdmes une des plus
  belles occasions qui se soient prsentes pendant le cours de
  cette malheureuse rvolution.

Nous tions, ainsi qu'elle, dans une grande agitation, n'osant nous
livrer  l'esprance, lorsque Gomin vint nous avertir qu'on tirait
le canon, et qu'tant mont sur la plate-forme de la Tour, il y
avait entendu une grande fusillade. Il devenait vident, puisque
nous n'entendions parler de rien, que les vnements n'taient pas
en notre faveur, et Gomin nous fit observer qu'il serait imprudent
d'attendre la nuit ferme pour rentrer chez nous. Nous reculions
toujours, ne pouvant nous dterminer  quitter Madame; il fallut
cependant bien nous dcider. Elle nous dit adieu bien tristement,
pensant aux malheurs que pourrait occasionner cette fatale journe,
et nous lui prommes de revenir le lendemain, pour peu qu'il y en
et de possibilit.

Nous cheminmes en silence, et dans une grande inquitude sur ce qui
se passait dans les rues de Paris. Nous ne vmes rien d'effrayant
jusqu' la place de Grve, o il y avait une foule norme qui
se pressait et s'touffait pour se sauver plus vite. Nous
demandmes  un homme qui paraissait plus calme que les autres si
nous pouvions passer les ponts sans danger pour retourner au
faubourg Saint-Germain. Il nous conseilla de nous loigner des
quais, de passer promptement le pont Notre-Dame, et de nous enfoncer
dans l'intrieur de Paris. Le passage du pont tait effrayant; on
voyait la fume et la lueur des canons qui ne discontinuaient pas de
tirer; mais une fois rentres dans les rues, nous ne rencontrmes
qui que ce soit. Chacun s'tait renferm dans sa maison, et nous
vmes pour la premire fois dans la rue du Colombier quelques
personnes rassembles, mais qui ne purent nous dire ce qui se
passait. Nous ne le smes qu'en arrivant chez la duchesse de
Charost, ma fille, qui tait dans une mortelle inquitude de ne pas
entendre parler de nous. Nous ne revnmes chez elle qu' neuf heures
du soir, et elle prouva une grande joie de nous revoir saines et
sauves.

Nous retournmes au Temple le lendemain; Madame nous vit arriver
avec grand plaisir. Elle tait inquite de ce qui se passait dans la
ville et de notre retour. Nous ne pmes lui apprendre que des
vnements affligeants. La Convention, qui mourait de peur de voir
marcher sur elle les sections, avait perdu la tte; entrait qui
voulait au Comit de salut public et y donnait son avis. Bonaparte,
qui avait examin avec soin tout ce qui se passait, et qui avait vu
le peu d'ordre qu'il y avait dans tous les mouvements des sections
et la terreur qui rgnait dans tous les esprits, promit  la
Convention de faire tourner cette journe  son avantage, si elle
voulait lui laisser la direction de la conduite  tenir. Elle y
consentit. Il fit venir sur-le-champ des canons qu'il tablit rue
Saint-Honor, et fit tirer  mitraille sur les troupes des sections
et les dispersa en un moment. Ce fut l'poque du commencement de sa
fortune. La frayeur et la stupeur prirent alors la place de
l'esprance; les soldats insultaient les passants, et chacun
frmissait des suites que pourrait avoir cette cruelle journe.

Malgr le mouvement qui existait dans Paris, nous continumes nos
courses au Temple paisiblement et sans prouver le moindre
inconvnient. Nous y allions  pied, seules et sans domestique, et
nous n'en revenions qu' la nuit, pour prolonger le plus longtemps
possible le temps que nous passions avec Madame. Nous nous
promenions avec elle dans le jardin, quand le temps le permettait,
et nous faisions ensuite sa partie de reversi. Nous lui apportmes
un peu de tapisserie, et nous faisions tout ce qui dpendait de nous
pour lui procurer un peu de distraction.

Nous n'emes pas  nous reprocher de ne pas avoir fait toutes les
dmarches possibles pour parvenir  accompagner Madame  Vienne.
Nous revmes Cambacrs et tous les membres des divers comits de
qui cette permission pouvait dpendre, et nous avions tout espoir de
russir, lorsque, le 8 novembre, la force arme, accompagne de deux
commissaires de police, arriva chez moi  huit heures du matin, avec
ordre de m'arrter; et ne m'y trouvant point, les deux commissaires
s'tablirent dans ma chambre jusqu' mon retour. J'tais sortie de
trs-bonne heure, et je rentrais tranquillement pour djeuner,
lorsque la femme de notre suisse m'avertit de ce qui se passait. Je
rebroussai chemin et j'allai chez mon homme d'affaires, rue de
Bagneux, petite rue dans un quartier peu frquent, pour me donner
le temps de rflchir sur ce qu'exigeait ma position.

Je savais qu'on avait arrt la personne qui avait la correspondance
du Roi, laquelle avait dans ses papiers une lettre que j'crivais 
Sa Majest, en lui en envoyant une de Madame. J'avais, de plus, chez
moi le manuscrit de l'ouvrage de M. Hue, qui avait insist pour que
je prisse le temps de le lire, malgr l'inquitude que je lui avais
tmoigne d'en tre dpositaire. Tout cela me tourmentait
extrmement et me mettait dans une grande incertitude sur le parti
que je devais prendre, lorsque madame de Charost,  qui j'avais
trouv moyen de faire savoir l'endroit o j'tais retire, me fit
dire qu'elle avait soustrait le manuscrit, qui tait en sret. De
son ct, mon brave homme d'affaires, qui avait t avertir M. Hue
de ce qui venait d'arriver en le rassurant sur le sort de son
manuscrit, m'apporta aussi l'heureuse nouvelle que la personne
charge de la correspondance du Roi avait t mise en libert et
tait dj loin de Paris. N'ayant plus rien de positif  redouter et
ne voulant pas que l'on pt dire que je m'tais cache dans le
moment o j'avais l'espoir d'accompagner Madame, je revins chez moi,
au risque de ce qui pouvait en arriver. Je fus avertie par
d'excellentes personnes de mon quartier, que je rencontrai dans la
rue, que la force arme tait chez moi, et qui ne comprirent pas que
je pusse volontairement m'exposer  tomber en pareilles mains.

Ds que je fus de retour chez moi, les commissaires de police firent
l'inventaire de mes papiers. Comme je n'en avais conserv aucun,
j'tais parfaitement tranquille sur le rsultat de cette mesure, et
je dnai tranquillement chez moi avant de me rendre  l'htel de
Brienne, o se tenait le Comit de salut public, qui ne s'ouvrait
qu' six heures. Mes deux filles, la duchesse de Charost et Pauline,
ne voulurent point m'abandonner, et me suivirent  ce Comit, qui,
quoique supprim, continuait encore ses fonctions. On nous fit
attendre une grande heure avant de m'interroger, et il n'y eut pas
de moyen qu'on n'employt pour m'effrayer. C'tait prcisment le
jour o l'on avait fait prir le pauvre Lematre, accus de
correspondance tendant  rappeler en France la maison de Bourbon,
et l'on ne m'pargna aucun des dtails de cette triste journe,
ajoutant que l'on userait dornavant de la plus grande svrit
envers tous les royalistes, mme pour les dames  chapeaux, ayant
grand soin de me fixer en tenant ces aimables propos. Ils finirent
par renvoyer mes filles, lorsque je fus prte  paratre devant ceux
qui devaient m'interroger.

On me fit subir un interrogatoire de plus de deux heures, et il est
impossible d'imaginer des questions plus captieuses et plus sottes
que celles qui formrent la matire de cet interrogatoire. Ils me
supposaient en correspondance avec l'Empereur et avec toutes les
puissances qui s'intressaient  la maison de Bourbon; ils voulaient
savoir le nom de toutes les personnes que je connaissais dans Paris,
et ils me firent mille questions sur ce qui concernait Madame, me
demandant ce que je lui disais lorsque j'tais seule avec elle,
quels taient ses occupations et ses sentiments. Ces derniers, que
je leur exprimai hardiment, ne pouvaient que les faire rougir. Ils
taient enrags de ne pouvoir me prendre en dfaut. Plusieurs me
menaaient, et un d'entre eux, plus violent que les autres, me dit
en gesticulant fortement: Vous nous guettez comme le chat guette la
souris; je vais bientt vous confondre par toutes les preuves que je
vais produire contre vous.--Quand vous me les aurez fait
connatre, lui rpondis-je, je verrai ce que j'aurai  y rpondre.
Ils s'arrtaient de temps en temps pour signer des mandats d'arrt,
passant et repassant devant moi pour essayer de me troubler. N'en
ayant pu venir  bout, ils terminrent enfin ce bel interrogatoire,
qu'ils trouvrent eux-mmes si pitoyable, qu'ils refusrent de m'en
donner la copie, quoique je fusse en droit de l'obtenir.

Je fus conduite  onze heures du soir au collge des Quatre Nations,
dont on avait fait une prison, et je restai trois fois vingt-quatre
heures au secret. Au bout de ce temps, la nouvelle Assemble, dont
le tiers renouvel tait bien compos, demanda que l'on ft sur ma
personne l'application de la nouvelle Constitution; et comme elle
exigeait que sous deux ou trois fois vingt-quatre heures au plus
tard le prvenu ft interrog par le juge de paix de sa section, qui
avait le droit de dcider s'il y avait matire ou non  accusation,
on me mena chez le juge de paix de notre section. C'tait,
heureusement pour moi, un honnte homme, et il se conduisit comme
tel. Un des dputs, qui avait assist  mon interrogatoire, le lui
apporta lui-mme, et lui demanda si, sur l'expos des faits qui en
faisaient la matire, il n'y pouvait pas trouver quelque motif
d'accusation. Le juge de paix lui rpondit sans hsiter que c'tait
impossible, tant qu'on n'en produirait pas d'une autre nature. Il
insista sans plus de succs; et le juge Violette, indign, trouva
moyen de me faire dire que je fusse parfaitement tranquille, que je
serais renvoye chez moi. Le dput, mcontent de la rponse,
parvint  faire rendre un dcret qui laissait sous le joug de
l'accusation toute personne saisie d'un mandat d'arrt, quoique
justifie par son interrogatoire, jusqu' ce que le jury
d'accusation l'et acquitte dfinitivement. Le juge de paix me
donna copie de l'interrogatoire qu'il m'avait fait subir, et j'y vis
avec douleur qu'on n'avait pas eu plus d'gards pour Madame, et que
c'tait sur la conformit de ses rponses avec les miennes, dans
l'interrogatoire qu'on lui avait fait subir, que j'avais t mise en
libert.

Je connaissais trop Madame pour avoir mis en doute sa discrtion, et
je n'avais nulle inquitude d'tre compromise par ses rponses.
Cette nouvelle perscution fut la suite d'une intrigue particulire,
dont le but tait de m'empcher de suivre Madame  Vienne, et
d'avoir un prtexte pour faire dire  l'Empereur que je n'avais pu
l'y accompagner, tant sous le poids d'une accusation. Je n'en ferai
pas connatre les auteurs, ce qui me regarde personnellement ne
pouvant avoir d'intrt qu'autant que cela a quelque rapport avec la
famille royale.

Je me doutais bien que nous ne rentrerions plus au Temple; mais
comme on n'avait pas rvoqu notre permission d'y entrer, nous y
retournmes, Pauline et moi, comme  l'ordinaire, quoique plusieurs
personnes, par intrt pour nous, voulussent nous en dtourner,
nous avertissant qu'elles avaient entendu dire que c'tait bien ma
faute si j'avais t arrte, que je ne pouvais m'en prendre qu'
l'indiscrtion de ma conduite avec Madame. Selon eux, j'exaltais son
imagination, en lui donnant des ides de mariage avec Mgr le duc
d'Angoulme, et mon dsir de retourner prs d'elle pourrait avoir
des suites fcheuses pour moi. Je me moquai de ces propos, et je me
serais reproch toute ma vie de m'tre condamne moi-mme  une
privation aussi sensible. Arrives au Temple, on nous fit attendre
dans la loge du portier, o Gomin vint nous signifier la dfense de
nous y recevoir  l'avenir.

Nous ne pmes exprimer, mme par crit,  Madame les sentiments que
nous prouvions. Gomin fut seul notre interprte; et de ce moment
jusqu' son dpart nous fmes prives de toute correspondance avec
elle; nous n'apprmes son dpart que par les journaux. M. Hue, qui
avait obtenu la permission de l'aller rejoindre  la frontire pour
rester auprs d'elle  Vienne, vint nous voir avant son dpart, et
se chargea de nos commissions verbales. Madame m'crivit d'Huningue,
avant de quitter la France. Je conserve prcieusement cette lettre,
ainsi que celle que j'en reus de Calais,  sa rentre en France,
comme des monuments prcieux de ses bonts pour moi et de la justice
qu'elle n'a cess de rendre au profond attachement que je lui ai
vou jusqu' mon dernier soupir.

Quand Madame fut partie, on me conseilla de faire des dmarches pour
obtenir le jugement du jury d'accusation, et de m'adresser  M.
Benezech, ministre de l'intrieur, qui avait t la chercher au
Temple pour la remettre entre les mains de madame de Soucy et de M.
Mchin, que l'Assemble avait nomms pour la conduire  la
frontire. Je saisis avec empressement cette occasion d'apprendre de
lui quelques dtails sur le voyage de Madame, et j'allai chez lui
avec Pauline. Il nous parla de cette princesse avec le plus profond
respect et en homme touch de ses malheurs et du courage avec lequel
elle les supportait. Il tait tonn de l'attachement qu'elle
conservait pour la France et de l'impression de douleur qu'elle
prouvait en la quittant; il tait encore attendri en parlant de la
sensibilit avec laquelle elle remerciait les personnes qui
l'avaient soigne au Temple, et de cette indulgente bont qui
n'avait conserv aucun ressentiment de tout ce qu'elle avait
souffert pendant sa captivit. Elle lui laissa le sentiment d'une
profonde estime. Et comment s'en dfendre quand on voyait une
princesse aussi jeune, capable d'aussi grands efforts sur elle-mme?
Elle les avait puiss dans les grands principes qui fortifirent le
grand caractre que le Ciel lui avait donn en partage.

J'eus le bonheur de recevoir plusieurs lettres de Madame pendant son
sjour en pays tranger, et une, entre autres, qui n'a pu tre lue
sans respect et sans attendrissement, mme par des personnes d'une
opinion douteuse, lesquelles ne pouvaient revenir de sa grandeur
d'me et de la sensibilit avec laquelle elle exprimait des
sentiments si opposs  ceux que lui prtaient les ennemis de la
maison de Bourbon.

Les perscutions que j'prouvai dans la suite et que l'on fit
rejaillir sur mes enfants, et notamment sur la marquise de Tourzel,
ma belle-fille, et la duchesse de Charost, ma fille, ont trop peu
d'intrt pour tre rappeles dans un ouvrage uniquement consacr 
rendre hommage  la mmoire de nos augustes et malheureux
souverains,  rappeler leurs souffrances, cette extrme bont qui ne
les abandonna jamais, et faire connatre en mme temps le beau
caractre qu'a dvelopp Madame,  peine sortie de l'enfance, dans
toutes les circonstances d'une vie aussi prouve que la sienne.




FRAGMENTS

  Sur l'arrive et le mariage de Madame  Mittau, crits par M.
    l'abb de Tressan  un de ses amis, aprs en avoir t
    tmoin.

    7 JUIN 1799.


Je suis arriv ici, il y a quelques jours, avec milord Folkestone;
et malgr le peu de temps qui me reste pour complter notre voyage,
nous n'avons pu rsister au dsir d'tre tmoins de l'arrive de
Madame  Mittau. Les bonts du Roi nous autorisent  y rester
jusqu'aprs le mariage de cette princesse avec Mgr le duc
d'Angoulme.

Il nous serait impossible de peindre tous les sentiments qui nous
animent; mais, puisque tous les dtails qui tiennent  cet ange
consolateur intressent la religion, l'honneur et la sensibilit de
toutes les mes honntes, nous allons recueillir nos souvenirs et
nos penses pour que vous puissiez leur donner quelque ordre, et
nous vous prions, milord et moi, de citer de cette lettre tout ce
que vous croirez capable d'inspirer les sentiments que nous
prouvons.

Vous vous rappelez l'vnement dirig par le Ciel qui vint adoucir
les larmes que rpandait l'hritier de saint Louis, de Louis XII et
de Henri IV sur les malheurs de la France et de sa famille. Quelque
srnit ne reparut sur son front qu'au moment o il apprit que
Madame se rendait  Vienne; son coeur soupira plus librement
lorsqu'il la vit dans cet asile; et aid, comme il se plat  le
rpter, d'un ami fidle, que le temps o nous vivons ne permet pas
de nommer, il runit tous ses soins et ses efforts pour obir aux
vues de la Providence, qui lui confiait le soin de veiller sur
l'auguste fille de Louis XVI.

Il ne resta pas un moment incertain sur le choix de l'poux qu'il
dsirait voir accepter par Madame. Jamais son coeur paternel et
franais ne put soutenir l'ide de la voir spare de la France,
quelque ncessaire qu'il part tre de lui donner un appui et de la
sauver du dnment qui la menace encore. Madame fut la premire 
dsirer un mariage qui lui permt d'unir son sort  celui de sa
famille; et, conservant dans son coeur un sentiment profond pour
cette France qui l'avait rendue si malheureuse, elle y donna son
approbation. Le Roi s'occupa alors uniquement d'obtenir que cette
princesse vnt s'unir aux larmes, aux esprances et aux sentiments
de l'hritier de son nom. Les voeux du Roi furent exaucs, Madame
est dans ses bras; c'est l qu'elle rclame ses droits  l'amour des
Franais et qu'elle forme des voeux ardents pour leur bonheur; car
de ses longs et terribles malheurs, il ne lui reste que l'extrme
besoin de faire des heureux.

Ds que le Roi eut lev tous les obstacles qui s'opposaient  ses
dsirs, il instruisit la Reine qu'il allait unir bientt ses enfants
adoptifs, et lui demanda de venir l'aider  les rendre heureux. La
Reine accourut. Elle est  Mittau depuis le 4 de ce mois; elle voit
tous les regards satisfaits de sa prsence, et les voeux qu'elle
entend former pour son bonheur lui prouvent combien les Franais qui
l'entourent ont de dvouement et d'amour pour leurs matres.

Le lendemain du retour de la Reine, le Roi se mit en voiture pour
aller au-devant de Madame. Une route longue et pnible n'avait point
altr ses forces; elle ne souffrait que du retard qui la tenait
encore loigne du Roi. Ds que les voitures furent un peu
rapproches, Madame commanda d'arrter et descendit rapidement; on
voulut essayer de la soutenir, mais s'chappant avec une incroyable
lgret, elle courait  travers les tourbillons de poussire vers
le Roi, qui, les bras tendus, accourait pour la serrer contre son
coeur. Les efforts du Roi pour la soutenir ne purent l'empcher de
se jeter  ses pieds. Il se prcipita pour la relever, et on
l'entendit s'crier: Je vous vois enfin, je suis heureuse; voil
votre enfant; veillez sur moi, soyez mon pre. Ah! Franais, que
n'tiez-vous l pour voir pleurer votre Roi! vous auriez senti que
celui qui verse des larmes ne peut tre l'ennemi de personne; vous
auriez senti que vos regrets, votre repentir, votre amour,
pouvaient seuls ajouter au bonheur qu'il prouvait en ce moment.

Le Roi, sans profrer une parole, serra Madame contre son sein, et
lui prsenta le duc d'Angoulme. Ce jeune prince, retenu par le
respect, ne put s'exprimer que par des larmes, qu'il laissa tomber
sur les mains de sa cousine en les pressant contre ses lvres.

On se remit en voiture, et bientt aprs Madame arriva. Aussitt que
le Roi aperut ceux de ses serviteurs qui volaient au-devant de lui,
il s'cria rayonnant de bonheur: La voil! et il la conduisit
auprs de la Reine.

A l'instant, le chteau retentit de cris de joie. On se prcipitait;
il n'existait plus de consigne, plus de sparation; il ne semblait
plus y avoir qu'un sanctuaire, o tous les coeurs allaient se
runir. Les regards avides restaient fixs sur les appartements de
la Reine. Ce ne fut qu'aprs que Madame eut prsent ses hommages 
Sa Majest, que, conduite par le Roi, elle vint se montrer  nos
yeux, trop inonds de larmes pour conserver la puissance de
distinguer ses traits.

Le premier mouvement du Roi, en apercevant la foule qui
l'environnait, fut de conduire Madame auprs de l'homme inspir qui
dit  Louis XVI: Fils de saint Louis, montez au ciel. Ce fut  lui
le premier  qui il prsenta Madame. Des larmes coulrent de tous
les yeux, et le silence fut universel. A ce premier mouvement de la
reconnaissance, un second succda. Le Roi conduisit Madame au milieu
de ses gardes: Voil, dit-il, les fidles gardes de ceux que vous
pleurez; leur ge, leurs blessures et leurs larmes vous disent tout
ce que je voudrais exprimer. Il se retourna ensuite vers nous tous,
en disant: Enfin, elle est  nous, nous ne la quitterons plus, et
nous ne sommes plus trangers au bonheur.

N'attendez pas que je vous rpte nos voeux, nos penses, nos
questions; supplez  tout le dsordre de nos sentiments.

Madame rentra dans son appartement pour s'acquitter d'un devoir
aussi cher que juste, celui d'exprimer sa reconnaissance  S. M.
l'empereur de Russie. Ds les premiers pas qu'elle avait faits dans
son empire, elle avait reu les preuves les plus nobles et les plus
empresses de son intrt, et le coeur de Madame avait senti tout ce
qu'elle devait au coeur auguste et gnreux auquel le Ciel a confi
la puissance et donn la volont de secourir les rois malheureux.

Aprs avoir rempli ce devoir, Madame demanda l'abb Edgeworth. Ds
qu'elle fut seule avec ce dernier consolateur du Roi son pre, ses
larmes coulrent en abondance, et les mouvements de son coeur furent
si violents, qu'elle fut prte  s'vanouir. L'abb Edgeworth
effray voulut appeler: Ah! laissez-moi pleurer avec vous, lui dit
Madame; ces larmes en votre prsence me soulagent. Elle n'avait
alors pour tmoin que le Ciel et celui qu'elle regardait comme son
interprte. Pas une plainte n'chappa de son coeur; M. l'abb
Edgeworth n'a vu que des larmes. C'est de lui-mme que je tiens ce
rcit; il m'a permis de le citer; il sait que sa modestie
personnelle doit cder  la ncessit de faire connatre cette me
pure et cleste.

La famille royale dna dans son intrieur, et nous emes  cinq
heures du soir l'honneur d'tre prsents  Madame. Ce fut alors
seulement que nous pmes considrer l'ensemble de ses traits. Il
semble que le Ciel ait voulu joindre  la fracheur,  la grce, 
la beaut, un caractre sacr pour le rendre plus cher et plus
vnrable aux Franais, en retraant sur sa physionomie les traits
de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de Madame lisabeth. Ces
ressemblances augustes sont si grandes, que nous sentions le besoin
d'invoquer ceux qu'elle rappelait.

Ces souvenirs, et la prsence de Madame, semblaient unir le ciel et
la terre, et toutes les fois qu'elle voudra parler en leur nom, son
me douce et gnreuse forcera tous les sentiments  se modeler sur
les siens.


  FIN DU TOME SECOND.




  TABLE

  DU TOME SECOND.


  CHAPITRE XIV.

  (1791)

  Discussion sur la formule de prestation du serment et sur la
    manire de recevoir le Roi.--Arrive et discours de ce prince 
    l'Assemble.--Continuation des troubles et commencement de ceux
    de la Vende.--Demande du Roi aux commandants de la marine de
    ne pas abandonner leurs postes.--Mme demande aux officiers de
    la part de M. du Portail, ministre de la guerre.--Proclamation
    de M. de Lessart, ministre de l'intrieur, pour engager les
    migrs  rentrer en France.--Lettre crite par le Roi aux
    ministres trangers pour notifier aux puissances l'acceptation
    de la Constitution, et leur rponse  cette
    notification.--Changement dans le ministre.--Troubles
    d'Avignon                                                         1


  CHAPITRE XV.

  RVOLTE DES COLONIES DE SAINT-DOMINGUE                             13


  CHAPITRE XVI.

  (1791)

  Perscution contre les prtres inserments.--Injures que leur
    prodigue l'Assemble, et dcret prononc contre
    eux.--Discussion sur les migrs, et loi qui en fut la
    suite.--Nomination de M. Cayer de Gerville au ministre de
    l'intrieur, et celle du comte Louis de Narbonne  la
    guerre.--Dmarche du Roi auprs des puissances trangres pour
    faire cesser les rassemblements des migrs, et le peu de
    succs de cette dmarche.--Dnonciation contre les
    ministres.--Pthion nomm maire de Paris, et Manuel procureur
    de la Commune.                                                   20


  CHAPITRE XVII.

  (1792)

  Dcret de l'Assemble pour faire sortir des galres les soldats
    de Chteauvieux.--Perscution contre les officiers fidles au
    Roi, et projet de l'Assemble de les remplacer par ses
    cratures.--Lettre du Roi  l'Assemble en lui envoyant celle
    de l'Empereur relative aux menaces faites  l'lecteur de
    Trves.--Dcret contre les princes frres du Roi.--Autre dcret
    pour faire payer aux migrs les frais de la guerre.--Empire
    que prennent les Jacobins sur toutes les parties de la France
    par la terreur qu'ils inspirent.--Demande de mettre en activit
    la haute cour nationale.--Rapport satisfaisant de M. de
    Narbonne sur l'tat de l'arme, et dnu de toute
    vrit.--Brissot dclare qu'on ne peut compter sur aucune
    puissance trangre.--Crainte des Jacobins d'une mdiation
    arme entre toutes les puissances pour le maintien de l'ordre
    en France.--tablissement de la garde constitutionnelle du Roi.  35


  CHAPITRE XVIII.

  (1792)

  Brigandages et fermentation excite par les factions dans toutes
    les provinces du royaume.--Audace des Jacobins.--Dcret
    d'accusation contre M. de Lessart, et son envoi  Orlans pour
    tre jug par la haute cour nationale.--Dnonciations
    journalires contre les ministres.--Le Roi reoit leur
    dmission et se dcide  en prendre dans le parti des
    Jacobins.--Amnistie accorde par l'Assemble pour tous les
    crimes commis  Avignon.--Son refus d'couter aucune
    reprsentation des dputs opposs aux factieux.--Suppression
    des professeurs de l'instruction publique, des confrries, de
    tous les Ordres religieux, et mme de celui des Soeurs de la
    Charit.                                                         53


  CHAPITRE XIX.

  (1792)

  Continuation des troubles.--Dsarmement du rgiment d'Ernest par
    les troupes  la solde des Jacobins, connus sous le nom de
    Marseillais.--Les Suisses rappellent ce rgiment.--Mort de
    l'Empereur.--Assassinat du roi de Sude.--Honneurs rendus aux
    dserteurs de Chteauvieux.--M. de Fleurieu est nomm
    gouverneur de Mgr le Dauphin.--Le Roi est forc de dclarer la
    guerre aux puissances.--Son dbut peu favorable aux
    Franais.--L'Assemble ne dissimule plus son projet d'tablir
    en France une rpublique.--Dclamations contre les nobles et
    les prtres.--Abolition des cens et rentes.--loignement des
    Suisses de Paris.                                                68


  CHAPITRE XX.

  (1792)

  Le prtendu comit autrichien.--Le Roi dnonce cette calomnie au
    tribunal du juge de paix La Rivire.--Condamnation de
    celui-ci.--Retour aux Tuileries de madame de
    Lamballe.--Proposition Goyer relative au mariage.--Protestation
    de Dumouriez contre le roi de Sardaigne.--Plaintes de la Reine
    contre M. de Mercy.--Son grand courage.--Louis XVI fait brler
    l'dition des Mmoires de madame de la Motte.--Dcret contre
    les prtres inserments.--Licenciement de la garde
    constitutionnelle du Roi et envoi de M. de Brissac 
    Orlans.--Pauline de Tourzel.                                   102


  CHAPITRE XXI.

  (1792)

  Proposition d'un camp de vingt mille hommes  Paris.--Manuel et
    la Fte-Dieu.--Dnonciation de Chabot.--Le duc
    d'Orlans.--Lettre de M. Roland rendue publique avant que le
    Roi en et connaissance.--Le Roi nomme de nouveaux
    ministres.--Dmarche courageuse du directoire de Paris pour
    remdier aux maux que la lettre de M. Roland pouvait
    produire.--Moyens employs pour oprer un mouvement dans
    Paris.--Journe du 20 juin.--Suites de cette journe et menes
    des factieux pour hter le renversement de la monarchie.        122


  CHAPITRE XXII.

  (1792)

  Voyage de M. de la Fayette pour se plaindre de la violation de la
    Constitution; son peu de succs.--Continuation des menes pour
    oprer la destruction de la monarchie.--Arrt du conseil
    gnral pour suspendre de leurs fonctions Pthion et Manuel, et
    leur renvoi aux tribunaux; sa dnonciation contre Santerre et
    les officiers militaires et municipaux qui avaient particip 
    la journe du 20 juin.--Dmarche de l'Assemble vis--vis du
    Roi pour annoncer son retour  des sentiments de paix et de
    concorde.--Rhabilitation de Pthion, qu'elle se fait demander
    par le peuple, qu'elle anime de plus en plus contre le Roi et
    sa famille.--Elle proclame la patrie en danger.--Changement de
    ministres.--Dmarche des constitutionnels pour sauver le Roi,
    l'engageant  se remettre entre leurs mains; ce prince s'y
    refuse.--L'Assemble ne dissimule plus ses projets et se permet
    les insultes les plus violentes contre le Roi et sa
    famille.--Renvoi des troupes de ligne dont on redoutait
    l'attachement pour la personne de Sa Majest.--Arrive des
    Marseillais.--Manifeste du duc de Brunswick.--L'Assemble se
    sert de cette occasion pour exasprer les esprits.--Pthion
    dnonce le Roi  la barre et provoque par sa conduite la
    journe du 10 aot.                                             158


  CHAPITRE XXIII.

  (1792)

  Journes des 9 et 10 aot.--Le Roi se dtermine  aller 
    l'Assemble.--On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille,
    et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour
     ses sances et y entendant les discours les plus outrageants
    pour sa personne.--La Commune de Paris se rend matresse de
    l'Assemble, se charge, sur sa responsabilit, de la personne
    du Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous
    renferms au Temple.--Pthion, Manuel et plusieurs autres
    officiers municipaux les y conduisent.--Madame la princesse de
    Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur
    service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple
    avec la famille royale, en sont enleves huit jours aprs, et
    conduites  la Force.--Journes des 2 et 3 septembre.--Mort de
    madame la princesse de Lamballe.                                206


  COPIE D'UNE LETTRE

  crite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse
    de Barn,  madame la comtesse de Saint-Aldegonde, sa soeur,
    dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la
    prison de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre,
    en date du 8 septembre 1792.                                    279


  CHAPITRE XXIV.

  Ce chapitre contient ce que j'ai pu apprendre de positif sur la
    situation de la famille royale en 1793.--Les dmarches
    infructueuses que nous fmes, Pauline et moi, pour nous
    enfermer au Temple avec Madame en 1795.--La permission que nous
    obtnmes enfin d'y entrer, mais seulement pour faire des
    visites  cette princesse.--L'espoir que l'on nous donna de
    raccompagner  Vienne, d'aprs la demande de la cour
    d'Autriche, espoir qui se termina par une nouvelle arrestation,
    une prison et une accusation, pour avoir un prtexte de s'y
    refuser.--Circonstances de la mort du jeune roi Louis XVII et
    dtails positifs que j'ai recueillis  ce sujet.                304

  FRAGMENTS

  Sur l'arrive et le mariage de Madame  Mittau, crits par M.
    l'abb de Tressan  un de ses amis, aprs en avoir t tmoin.  345


  FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.


  PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Madame la Duchesse de
Tourzel, by Louise Elisabeth de Croy d'Havr Duchesse de Tourzel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUCHESSE DE TOURZEL ***

***** This file should be named 34918-8.txt or 34918-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/4/9/1/34918/

Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
