The Project Gutenberg EBook of Correspondance de Voltaire avec le roi de
Prusse, by Franois Arouet Voltaire and Frdric II,  Roi de Prusse

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Title: Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse

Author: Franois Arouet Voltaire
        Frdric II,  Roi de Prusse

Commentator: Edouard de  Pompry

Release Date: June 9, 2008 [EBook #25734]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BIBLIOTHQUE NATIONALE

COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE AVEC LE ROI DE PRUSSE

NOTICE

PAR E. DE POMPERY

auteur du _Vrai Voltaire_

PARIS

LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHQUE NATIONALE

RUE DE RICHELIEU, 8, PRS LE THATRE-FRANAIS

1889

Tous droits rservs.




NOTICE



I

On ne l'a pas assez remarqu, parce que Voltaire a tant fait, tant
crit; son activit s'est dploye de tant de cts qu'on ne saurait
prendre garde  tout, et qu'il est difficile d'attacher  chacune de ses
oeuvres une importance suffisante.

Ainsi en est-il de la correspondance de Voltaire avec le grand Frdric
et encore avec Catherine II.

Il me semble qu'on ne connat pas une correspondance d'autant de valeur
entre un roi et un philosophe que celle dont nous allons nous occuper.

Nous possdons les billets du jeune Marc Aurle  son prcepteur
Fronton, ce sont d'aimables et tendres tmoignages de respect,
d'affection et de reconnaissance. Ces billets montrent combien tait
sensible et bonne l'me du futur empereur. Mais ces relations ne
pouvaient avoir l'importance de celles du prince royal de Prusse, g de
vingt-quatre ans, et plus tard du roi avec Voltaire, ayant dix-huit ans
de plus que son correspondant et dj en possession d'une notorit
considrable par ses travaux littraires et philosophiques.

Cette correspondance, commence en 1736, a dur jusqu' la mort de
Voltaire, c'est--dire pendant quarante-deux ans. Elle comprend plus de
cinq cents lettres, dont quelques-unes sont fort tendues.

On y traite tous les sujets avec une entire libert d'esprit:
mtaphysique, philosophie, littrature, sciences, posie, histoire,
politique, etc.

Assurment, cette correspondance permet d'apprcier plus justement
Frdric que l'histoire de ses faits et gestes, car elle nous fait
connatre l'homme dans sa spontanit, avec ses intentions, avec sa
volont toute nue et non modifie par les circonstances. Pour pntrer 
fond l'me d'un homme, rien ne saurait suppler au spectacle procur par
l'change continu de lettres nombreuses et familires. On voit vivre les
gens pour ainsi dire jour  jour, on les surprend en dshabill et dans
des situations trs diffrentes.

Ce petit volume est loin de contenir toutes les lettres qui nous ont t
conserves. Nous avons d en carter le plus grand nombre.

Nous nous sommes propos, par un choix judicieux de ces lettres, de
donner un ensemble qui en fasse ressortir exactement la physionomie.
Nous aurons ainsi atteint notre but, qui est de satisfaire en peu de
pages la curiosit du lecteur.


II

L'action de Voltaire s'tendit sur un certain nombre de ttes plus ou
moins leves. Quelques-unes portaient des couronnes, et le philosophe a
pu crire avec vrit: _j'ai brelan de rois quatrime_; d'autres furent
places  la direction de l'tat dans diverses contres de l'Europe,
d'autres enfin furent clbres dans les arts, les sciences ou
l'industrie.

Voltaire dut cette influence gnrale et considrable  plusieurs
causes. Les premires furent incontestablement son gnie facile et
brillant, son inconcevable activit et la radieuse expansion de son
coeur. Mais il en est de secondaires dont on doit tenir compte. Voltaire
a toujours vcu dans la haute socit et,  la fin de sa carrire, sa
vie ressembla par le dehors  l'existence d'un grand seigneur trs
rpandu dans le monde. Il tait d'une politesse exquise et entretenait
soigneusement toutes ses relations. Ses succs au thtre, ses
publications incessantes, ses voyages en Angleterre, en Hollande et en
Allemagne, sa renomme universelle, les posies lgres qui
s'chappaient de sa main prodigue de louanges dlicates, les
perscutions et les attaques passionnes dont il fut l'objet, tout
contribua  le rendre l'homme le plus vivant et le plus intressant du
XVIIIe sicle. Il attira et fora l'attention, si bien qu'il fut de
bon ton de connatre Voltaire ou tout au moins de l'avoir lu. Quelqu'un
qui n'aurait pu en parler, en bien ou en mal, et pass pour un homme de
mauvaise compagnie ou d'esprit inculte.

Tout le monde avait les yeux sur lui. Le savant, aussi bien que le
lettr ou le philosophe, lui adressait son oeuvre. Voltaire s'tait fait
centre, et comme il rayonnait pour tous, tous rayonnaient vers lui.

D'Alembert, Diderot, J.-B. et J.-J. Rousseau, Vauvenargues, Condillac,
Condorcet, Franklin, Mairan, Clairault, la Condamine, Maupertuis,
Lalande, Bailly, Raumur, Spallanzani, Parmentier, Turgot, l'abb
d'Olivet, Duclos, Thomas, La Harpe, Marmontel, l'abb Morellet, Saurin,
Piron, la Motte, Rulhire, Suard, Dorat, Dubelloi, Cailhava, Champfort,
Sedaine, Saint-Lambert, Goldoni, Algarotti, la Chalottais, Servan,
Dupaty, Bourgelat, fondateur des coles vtrinaires, tous allrent 
lui.

Le roi dont il s'occupa le plus et qui lui fit concevoir les plus hautes
esprances, le grand Frdric, est peut-tre celui qui, par la nature
de son caractre absolu et dur, fut le moins accessible  son influence.
Voltaire sentait juste, lorsqu'il crivait en 1759  d'Argental: Je ne
puis en conscience aimer Luc (Frdric), ce roi n'a pas une assez belle
me pour moi. Cependant, qui oserait dire que Voltaire ne parvint pas 
humaniser l'me de Frdric et ne contribua pas  fortifier en lui le
sentiment du juste et du vrai, que ce monarque possda  un certain
degr? Ce que est certain, c'est que le roi aima vritablement le
philosophe autant que le permettait sa rude nature, qu'il lui rendit
justice et fut rempli d'admiration pour son gnie et mme pour son grand
coeur. Ceci devint particulirement sensible  la fin de leur vie.

Voltaire s'acquit l'estime et l'affection des autres membres de la
famille royale de Prusse, qui lui tmoignrent toujours un vritable
attachement.


III

VOLTAIRE ET FRDRIC

Nous mettons le nom de Voltaire avant celui de Frdric, parce que nous
croyons que Voltaire restera le plus grand aux yeux de la postrit. En
outre, Voltaire a toujours aim les hommes et leur a fait beaucoup de
bien, tandis que Frdric est au rang de ceux qui les ont broys pour
les mler.

Quoi qu'il en soit, il y a de beaux cts dans les rapports de ces deux
hommes, et Frdric est, aprs tout, un de ceux qui ont le mieux compris
Voltaire et lui ont le plus rendu justice. Si Frdric tait haut plac
par la naissance, il le fut encore par le gnie; il put donc admirer
Voltaire par un ct qui leur tait commun, l'intelligence.

Frdric avait vingt-quatre ans lorsqu'il engagea avec Voltaire une
correspondance qui, malgr quelques interruptions, a dur jusqu' la
mort de ce dernier. Cultivant les arts, les lettres et la philosophie,
le jeune prince, aprs avoir cruellement souffert des brutalits froces
de son pre, vivait le plus souvent retir  la campagne et ne revenait
 Berlin qu' certaines poques dtermines. Il importe de dire ici
quelques mots du caractre singulier du pre de Frdric pour expliquer
le sien.

Le roi Frdric-Guillaume avait deux gots dominants, pousss jusqu' la
manie: une avarice sordide et l'ambition de possder l'infanterie la
mieux exerce et compose des plus beaux hommes du monde. Il joignait 
cela des moeurs dures et grossires. Il jetait au feu les livres de son
fils et lui cassait ses fltes; un beau jour il fit promener et fesser
sur la place publique de Postdam une malheureuse femme qui tait la
matresse du jeune homme et raccompagnait au piano. Ces procds
inspirrent au prince le dsir de quitter furtivement le toit paternel,
pour voyager en Angleterre et en Europe avec deux jeunes officiers, ses
amis. Le roi le sut, fit empoigner tout le monde, mit son fils au cachot
en attendant qu'on lui fit un procs captal. L'un des officiers parvint
 s'chapper; l'autre fut excut sous la fentre du prince royal, qui
s'vanouit de douleur entre les mains des quatre grenadiers chargs de
le faire assister  ce spectacle, auquel le roi tait lui-mme prsent.

Heureusement pour Frdric, l'empereur Charles VI dpcha  son pre un
ambassadeur, spcialement charg de lui reprsenter qu'un souverain de
l'Empire n'avait pas le droit de faire mourir un prince royal, comme un
sujet ordinaire. Le terrible Guillaume finit par se rendre  ces motifs
de haute politique. Lorsqu'il dcouvrit le projet de son fils, le roi
tait entr dans une telle colre que, souponnant l'ane de ses filles
d'y avoir pris part, il faillit la jeter  coups de pied par la fentre
de l'appartement. La reine s'attacha aux vtements de sa fille en
dsespre et le crime ne s'accomplit pas. Voltaire raconte que la
margrave de Bareith lui montra, sous le sein gauche, la marque
indlbile de cette paternelle cruaut.

On conoit aisment que Frdric dut recevoir de funestes impressions de
traitements aussi barbares. Sa jeunesse s'coula triste et misrable,
mais il la remplit d'occupations srieuses, car il tait dou d'une
activit dvorante et anim du plus louable dsir de s'instruire.

En aot 1736, Frdric adresse  Voltaire une premire lettre pleine des
sentiments les plus nobles et finissant ainsi:

J'espre un jour voir celui que j'admire de si loin et vous assurer de
vive voix que je suis, avec toute l'estime et la considration due 
ceux qui, suivant le flambeau de la vrit, consacrent leurs travaux au
public, votre affectionn ami.

Voltaire lui rpond en ces termes le 26 aot:

Mon amour-propre est trop flatt, mais l'amour du genre humain que j'ai
toujours eu dans le coeur et qui, j'ose le dire, fait mon caractre, m'a
donne un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le
monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les
hommes heureux.

Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne
doive des actions de grces aux soins que vous prenez de cultiver par la
philosophie une me ne pour commander... Pourquoi si peu de rois
recherchent-ils cet avantage! Vous le sentez, monseigneur, c'est que
presque tous songent plus  la royaut qu' l'humanit... Soyez sr que,
si un jour le tumulte des affaires et la mchancet des hommes
n'altrent point un si divin caractre, vous serez ador de vos peuples
et bni du monde entier.

En avril 1737, Voltaire crit  Frdric:

Je vous regarde comme un prsent que le ciel a fait  la terre.
J'admire qu' votre ge le got des plaisirs ne vous ait point emport,
et je vous flicite infiniment que la philosophie vous laisse le got
des plaisirs... Nous sommes ns avec un coeur qu'il faut remplir, avec
des passions qu'il faut satisfaire sans en tre matriss.

Le 19 avril 1738, je trouve dans une lettre de Frdric:

Pour l'amour de l'humanit ne m'alarmez plus par vos frquentes
indispositions, et ne vous imaginez pas que ces alarmes soient
mtaphoriques... Faites dresser, je vous prie, le _statum morbi_ de vos
incommodits, afin de voir si peut-tre quelque habile mdecin ne
pourrait vous soulager. Le 17 juin de la mme anne, il insiste de
nouveau: Je ne saurais me persuader que vous ayez la moindre amiti
pour moi si vous ne voulez vous mnager. En vrit, Mme la marquise
devrait y avoir l'oeil. Si j'tais  sa place, je vous donnerais des
occupations si agrables qu'elles vous feraient oublier toutes vos
expriences de laboratoire. La lettre du prince royal du 24 juillet
commence ainsi: Mon cher ami, me voil rapproch de plus de soixante
lieues de Cirey. Vous ne sauriez concevoir ce que me fait souffrir votre
voisinage: ce sont des impatiences, ce sont des inquitudes, ce sont
enfin toutes les tyrannies de l'absence. Du 6 aot mme anne: Je
viens de recevoir votre belle ptre sur l'_homme_; ces penses sont
aussi dignes de vous que la conqute de l'univers l'tait d'Alexandre.
Vous recherchez modestement la vrit et vous la publiez avec hardiesse.
Non, il ne peut y avoir qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature.

Le 16 fvrier 1739, Voltaire disait au prince, au milieu de l'amertume
que lui causaient les perscutions:

Je suis en France, parce que Mme du Chtelet y est; sans elle il y a
longtemps qu'une retraite plus profonde me droberait  la perscution
et  l'envie... Tous les huit jours je suis dans la crainte de perdre la
libert ou la vie.

Frdric lui rpond, le 15 avril:

Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition, et je vous
assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement.

Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que pour
tablir une galit de conditions parmi les hommes, il vous fallait des
revers capables de balancer les avantages de votre gnie, de vos talents
et de l'amiti de la marquise.

Pendant la maladie du roi son pre, Frdric termine ainsi une lettre du
23 mars 1740:

Si je change de condition, vous en serez instruit des premiers.
Plaignez-moi, car je vous assure que je suis effectivement  plaindre;
aimez-moi toujours, car je fais plus cas de votre amiti que de vos
respects. Soyez persuad que votre mrite m'est trop connu pour ne pas
vous donner, en toutes les occasions, des marques de la parfaite estime
avec laquelle je serai toujours votre trs fidle ami, Frdric.

Enfin Frdric est sur le trne, le 6 juin 1740, il crit  Voltaire:

Mon cher ami, mon sort est chang et j'ai assist aux derniers moments
d'un roi.... Je n'avais pas besoin de cette leon pour tre dgot de
la vanit des grandeurs humaines.... Enfin, mon cher Voltaire, nous ne
sommes pas matres de notre sort. Le tourbillon des vnements nous
entrane et il faut se laisser entraner. Ne voyez en moi, je vous prie,
qu'un citoyen zl, un philosophe un peu sceptique, mais un ami
vritablement fidle. Pour Dieu, ne m'crivez qu'en homme.... Adieu, mon
cher Voltaire, si je vis, je vous verrai, aimez-moi toujours et soyez
sincre avec votre ami, Frdric.

Il y a trois poques  distinguer dans la correspondance aussi bien que
dans les rapports de Frdric et de Voltaire. La premire comprend les
annes qui prcdrent l'avnement du prince au trne, la seconde celles
qui s'coulrent depuis cette date jusqu' la fin des guerres dont
Frdric sortit vainqueur aprs avoir t  deux doigts de sa perte, la
troisime embrasse les dernires annes de leur vie. Dans la premire
poque, le ton des lettres est celui d'un jeune homme trs srieusement
occup de s'instruire et trs enthousiaste du gnie de son
correspondant. L'admiration de Frdric est profonde, il le tmoigne par
un juste respect et par une sorte de culte, qui se traduit par mille
attentions et des craintes trs vives et trs rptes sur la mauvaise
sant de Voltaire. La seconde est celle qui fait le moins d'honneur au
monarque. L'ambition s'est presque entirement empare de l'homme.
L'usage du pouvoir en a fait un despote trs dur et qui souffre peu la
contradiction. Le mauvais succs de ses affaires, la ncessit de mener
la rude vie des camps au milieu des horreurs qu'entrane la guerre,
l'habitude de manier les hommes pour les asservir  sa volont et les
faire marcher  son but, la goutte et diffrentes incommodits, le poids
d'une couronne de conqurant et de roi absolu, toutes ces causes
troublrent profondment l'me de Frdric. Il y a loin du ton du jeune
prince  celui de l'homme mr.

Cette priode comprend aussi les relations directes de Frdric et de
Voltaire. L'amour-propre d'auteur, l'humeur despotique du souverain, les
basses manoeuvres de leur entourage troublrent bientt ces rapports,
malgr leur admiration mutuelle et la grce incomparable de l'esprit de
Voltaire. Le roi lui fit subir  Francfort de grossires avanies, tout 
fait dignes de la barbare rusticit de son pre. Jamais Voltaire ne put
les oublier, tant elles furent odieuses, et jamais Frdric ne les a
convenablement rpares, tant tait absolu le caractre de ce despote de
gnie. La margrave de Bareith principalement, et les autres membres de
la famille royale de Prusse, firent au contraire tout ce qui dpendait
d'eux pour panser cette blessure profonde.  deux reprises cependant,
Voltaire se donna le plaisir, digne d'une me gnreuse, d'essayer
d'tre utile  Frdric en le raccommodant avec la cour de France; puis
de consoler et de fortifier son hros, lorsque, dans une crise suprme,
quelque temps avant la bataille de Rosbach, il avait pris la rsolution
de mettre fin  sa vie. En cette circonstance grave, Voltaire montra
autant de coeur que de raison et agit heureusement sur l'me de Frdric
et sur celle de la malheureuse margrave de Bareith, plus digne de ces
preuves de haute sympathie. Le lecteur retrouvera quelques traces
touchantes de ces rapports affectueux dans les circonstances les plus
extrmes.

Aprs avoir dsespr de sa cause et rsolu de s'ter la vie (1757),
Frdric auquel Voltaire avait crit deux lettres trs nobles et trs
affectueuses pour l'en dtourner, Frdric abandonna ce funeste dessein.

    Pour moi, menac du naufrage,
      Je dois, affrontant l'orage
    Penser, vivre ou mourir en roi.

Voltaire rpond  l'ptre qui se termine par ces trois vers:

Non seulement ce parti dsesprait un coeur comme le mien, qui ne vous a
jamais t assez dvelopp et qui a toujours t attach  votre
personne, quoi qu'il ait pu arriver, mais ma douleur s'aigrissait des
injustices qu'une partie des hommes ferait  votre mmoire.

J'oserai ajouter que Charles VII, qui avait votre courage avec
infiniment moins de lumires et moins de compassion pour ses peuples,
fit la paix avec le czar, sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en
dire davantage, et votre raison suprme vous en dit cent fois davantage.

Je dois me borner  reprsenter  Votre Majest combien sa vie est
ncessaire  sa famille, aux tats qui lui demeureront, aux philosophes
qu'elle peut clairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup
de peine  justifier devant le public une mort volontaire, contre
laquelle tous les prjugs s'lveraient. Je dois ajouter que quelque
personnage que vous fassiez, il sera toujours grand.

Je prends du fond de ma retraite plus d'intrt  votre sort que je
n'en prenais dans Postdam et Sans-Souci. Cette retraite serait heureuse
et ma vieillesse infirme serait console, si je pouvais tre assur de
votre vie, que le retour de vos bonts me rend encore plus chre. C'est
tre vritablement roi que de soutenir l'adversit en grand homme (13
novembre 1757).

Plus tard, lorsque l'ambition de Frdric est satisfaite, lorsqu'il
n'est plus aux prises avec la fortune et plong dans les horreurs et les
crimes de la guerre, il semble retrouver la trace des sentiments de sa
jeunesse. Il est vrai que la brillante activit de Voltaire lui fait une
aurole lumineuse qui ne pouvait manquer de frapper un homme tel que
Frdric. Malgr la mauvaise opinion qu'il a de l'humanit, le despote
ne peut s'empcher de l'admirer en Voltaire.

En tmoignant au philosophe un sincre enthousiasme pour son gnie
inpuisable, il est forc de reconnatre son grand coeur; et il s'associe
 quelques-unes de ses bonnes actions. Enfin on voit avec plaisir chez
cette me, endurcie par la guerre et la rude besogne qui incombe  tout
despote, des clairs de sensibilit et des retours d'affection pour le
noble vieillard, que la maladie et les annes assigent sans jamais
l'abattre.

Voici quelques extraits des lettres changes entre le roi et le
philosophe dans la fin de la seconde et pendant la troisime poque, que
j'ai dtermines.

VOLTAIRE A FRDRIC, 19 mai 1759.--Je tombe des nues quand vous
m'crivez que je vous ai dit des durets. Vous avez t mon idole
pendant vingt annes de suite; _je l'ai dit  la terre, au ciel, 
Gusman mme_; mais votre mtier de hros et votre place de roi ne
rendent pas le coeur trs sensible. C'est dommage, car ce coeur tait fait
pour tre humain et sans l'hrosme et le trne vous auriez t le plus
aimable des hommes dans la socit,

En voil trop si vous tes en prsence de l'ennemi, et trop peu si vous
tes avec vous-mme dans le sein de la philosophie, qui vaut encore
mieux que la gloire.

Comptez que je suis toujours assez sot pour vous aimer, autant que je
suis assez juste pour vous admirer. Reconnaissez la franchise et recevez
avec bont le profond respect du Suisse Voltaire.

AU MME, 21 avril 1760.--Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez
brouill avec le roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et
mes pensions; vous m'avez maltrait  Francfort, moi et une femme
innocente, une femme considre, qui a t trane dans la boue et mise
en prison. Ensuite, en m'honorant de vos lettres vous corrompez la
douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-il possible
que ce soit vous qui me traitiez ainsi, quand je suis occup depuis
trois ans, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue que
celle de suivre ma faon de penser?

......C'est vous qui me faites des reproches et ajoutez ce triomphe aux
insultes des fanatiques! Cela me fait prendre le monde en horreur avec
justice; j'en suis heureusement loign dans mes domaines solitaires. Je
bnirai le jour o je cesserai, en mourant, d'avoir  souffrir et
surtout  souffrir par vous; mais ce sera en vous souhaitant un bonheur
dont votre position n'est peut-tre pas susceptible et que la
philosophie pouvait seule vous procurer dans les orages de votre vie, si
la fortune vous permet de vous borner  cultiver longtemps ce fonds de
sagesse que vous avez en vous; fonds admirable, mais altr par les
passions insparables d'une grande imagination, un peu par humeur, et
par des situations pineuses qui versent du fiel dans votre me, enfin
par le malheureux plaisir que vous vous tes toujours fait de vouloir
humilier les autres hommes, de leur dire, de leur crire des choses
piquantes, plaisir indigne de vous, d'autant plus que vous tes plus
lev au-dessus d'eux par votre rang et par vos talents uniques. Vous
sentez sans doute ces vrits.

Pardonnez a ces vrits que vous dit un vieillard qui a peu de temps 
vivre; et il vous le dit avec d'autant plus de confiance que, convaincu
lui-mme de ses misres et de ses faiblesses infiniment plus grandes que
les vtres, mais moins dangereuses par son obscurit, il ne peut tre
souponn par vous de se croire exempt de torts pour se mettre en droit
de se plaindre de quelques-uns des vtres. Il gmit des fautes que vous
pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer
qu' rparer avant sa mort les carts funestes d'une imagination
trompeuse, en faisant des voeux pour qu'un aussi grand homme que vous
soit aussi heureux et aussi grand en tout qu'il doit l'tre.

RPONSE DU ROI, 12 mai 1760.--Je sais trs bien que j'ai des dfauts et
mme de grands dfauts. Je vous assure que je ne me traite pas doucement
et que je ne me pardonne rien, quand je me parle  moi-mme; mais
j'avoue que ce travail serait moins infructueux si j'tais dans une
situation o mon me n'et pas  souffrir de secousses aussi
imptueuses...

Je n'entre pas dans la recherche du pass. Vous avez eu sans doute les
plus grands torts envers moi. Votre conduite n'et t tolre par aucun
philosophe. Je vous ai tout pardonn et mme je veux tout oublier. Mais
si vous n'aviez pas eu affaire  un fou amoureux de votre beau gnie,
vous ne vous en sriez pas tir aussi bien chez tout autre. Tenez-vous
le donc pour dit et que je n'entende plus parler de cette nice qui
m'ennuie...

Sans doute, Frdric avait encore sur le coeur le refus de Mme Denis de
venir  Berlin, avec de brillants avantages de sa part, pour y tenir la
maison de son oncle. Le roi songeait peut-tre que si cette Parisienne
avait fait moins la ddaigneuse et marqu plus d'affection  Voltaire,
il et gard toujours prs de lui le plus aimable et le plus grand homme
de son sicle. _Vous ne vous en seriez pas tir aussi bien chez tout
autre,_ on sent l cette main qui tint impitoyablement enferm ce
malheureux baron de Trenck.

DE FRDRIC., 31 octobre 1760.--Le gros de notre espce est sot et
mchant. Tout homme a une bte froce en soi, peu savent l'enchaner; la
plupart lui lchent le frein, lorsque la terreur et les lois ne les
retiennent pas.

Vous me trouverez peut-tre un peu misanthrope. Je suis malade, je
souffre, et j'ai affaire  une demi-douzaine de coquins et de coquines
qui dmonteraient un Socrate, un Antonin. Vous tes heureux de suivre
les conseils de Candide et de vous borner  cultiver votre jardin. Il
n'est pas donn  tout le monde d'en faire autant. Il faut que le boeuf
trace un sillon, que le rossignol chante, que le dauphin nage et que je
fasse la guerre.

DE FRDRIC.--24 octobre 1765.--Je vous flicite de la bonne opinion
que vous avez de l'humanit. Pour moi, qui, par le devoir de mon tat,
connais beaucoup cette espce  deux pieds sans plume, je vous prdis
que ni vous ni tous les philosophes du monde ne corrigeront le genre
humain de la superstition... Cependant je crois que la voix de la
raison,  force de s'lever contre le fanatisme, pourra rendre la race
future plus tolrante que celle de notre temps; et c'est beaucoup
gagner.

On vous aura l'obligation d'avoir corrig les hommes de la plus
cruelle, de la plus barbare folie qui les ait possds et dont les
suites font horreur.

DE FRDRIC, 14 octobre 1773,--J'ai t en Prusse abolir le servage,
rformer des lois barbares, en promulguer de plus raisonnables, ouvrir
un canal qui joint la Vistule, la Ntre, la Vaste, l'Oder et l'Elbe;
rebtir des villes dtruites depuis la peste de 1709, dfricher vingt
milles de marais et tablir quelque police dans un pays o ce nom tait
mme inconnu... De plus j'ai arrang la btisse de soixante villages
dans la haute Silsie, o il restait des terres incultes. Chaque village
a vingt familles. J'ai fait faire des grands chemins dans les montagnes
et rebti deux villes brles.

Je ne vous parle point de troupes, cette matire est trop prohibe 
Ferney pour que je la touche. Je vous souhaite cette paix, accompagne
de toutes les prosprits possibles et j'espre que le patriarche de
Ferney n'oubliera pas le philosophe de Sans-Souci, qui admire et
admirera son gnie, jusqu' extinction de chaleur humaine. _Vale._
Frdric.

DE VOLTAIRE, 8 novembre 1773.--Je vous bnis de mon village de ce que
vous en avez tant bti; je vous bnis au bord de mon marais de ce que
vous en avez tant dessch; je vous bnis avec mes laboureurs de ce que
vous en avez tant dlivrs de l'esclavage, et que vous les avez changs
en hommes.

DE FRDRIC, 26 novembre 1773.--Quoique je sois venu trop tt en ce
monde, je ne m'en plains pas; _j'ai vu Voltaire_, et, si je ne le vois
plus, je le lis et il m'crit. Continuez longtemps de mme et jouissez
de toute la gloire qui vous est due...

DU MME, 18 novembre 1774.--Votre lettre m'a afflig. Je ne saurais
m'accoutumer  vous perdre tout  fait, et il me semble qu'il manquerait
quelque chose  notre Europe si elle tait prive de Voltaire.

DU MME, 10 dcembre 1774.--Non, vous ne mourrez pas de sitt; vous
prenez les suites de l'ge pour les avant-coureurs de la mort. Ce feu
divin, que Promthe droba aux dieux et qui vous remplit, vous
soutiendra et vous conservera encore longtemps. _Vos sermons ne baissent
pas_.

DU ROI, 18 juin 1776.--La raison se dveloppe journellement dans notre
Europe, les pays les plus stupides en ressentent les secousses... C'est
vous, ce sont vos ouvrages qui ont produit cette rvolution dans les
esprits. La bonne plaisanterie a ruin les remparts de la
superstition..... Jouissez de votre triomphe; que votre raison domine
longues annes sur les esprits que vous avez clairs, et que le
patriarche de Ferney, le coryphe de la vrit, n'oublie pas le
solitaire de Sans-Souci.

DU MME, 22 octobre 1776.--Faites-moi au moins savoir quelques
nouvelles de la sant du vieux patriarche. Je n'entends pas raillerie
sur son compte, je me flatte que le quart d'heure de Rabelais sonnera
pour nous deux dans la mme minute... et que je n'aurai pas le chagrin
de lui survivre et d'apprendre sa perte, qui en sera une pour l'Europe.
Ceci est srieux: ainsi, je vous recommande  la sainte garde d'Apollon,
des Grces qui ne vous quittent jamais et des Muses qui veillent autour
de vous.

DU MME, dcembre 1776.--Quelle honte pour la France de perscuter un
homme unique... Quelle lchet plus rvoltante que de rpandre
l'amertume sur vos derniers jours! Ces indignes procds me mettent en
colre.. Cependant soyez sr que le plus grand crve-coeur que vous
puissiez faire  vos ennemis, c'est de vivre en dpit d'eux.

DU MME, 10 fvrier 1777.--Vous aurez toutefois eu l'avantage de
surpasser tous vos prdcesseurs par le noble hrosme avec lequel vous
avez combattu l'erreur.

DU MME, 9 novembre 1777.--Vous tes l'aimant qui attirez  vous les
tres qui pensent; chacun veut voir cet homme unique qui est la gloire
de notre sicle.

DU MME, 25 janvier 1778.--D'impitoyables gazetiers avaient annonc
votre mort, tout ce qui tient  la rpublique des lettres et moi
indigne, nous avons t frapps de terreur... Vivez, vivez pour
continuer votre brillante carrire, pour ma satisfaction et pour celle
de tous les tres qui pensent.

On est heureux de voir se terminer, avec dignit et affection, une
amiti, ne dans l'enthousiasme et l'estime rciproques, presque rompue
par de cruels orages, enfin ravive par le malheur et consacre par le
temps, car elle ne dura pas moins de quarante-deux ans. Frdric voulut
faire lui-mme l'loge de son ami, de l'homme du sicle, dans le sein de
l'Acadmie de Berlin.

Et il est juste de constater que dans cet loge, sous l'influence de
l'ge et de ses regrets sincres, l'ambitieux, le despote, le dur et
victorieux capitaine a prononc ces paroles: Quelque prcieux que
soient les dons du gnie, ces prsents que la nature ne prodigue que
rarement, ne l'emportent cependant jamais sur les actes d'humanit et de
bienfaisance: on admire les premiers et l'on bnit et vnre les
seconds. Il est beau pour la mmoire de Voltaire que sa noble
existence ait inspir de tels sentiments  Frdric; et il est assez
curieux de remarquer  cette occasion que Laharpe, en digne acadmicien,
n'a indiqu comme unique ressort de la prodigieuse activit de Voltaire
que l'_amour de la gloire_.  mesure, dit-il, qu'il sentait la vie lui
chapper, il embrassait plus fortement la gloire... Il ne respirait plus
que pour elle et par elle.

D'Alembert, Condorcet, Diderot, Frdric, Catherine, Turgot, Franklin,
Goethe, ont bien veng Voltaire de la myopie du pangyriste Laharpe,
myopie caractristique et qui donne la juste mesure de la pauvret de
coeur et d'intelligence de ce faiseur de phrases.

Quoi qu'il ait crit et quoi qu'il ait fait, on doit dire  l'honneur et
 la dcharge de Frdric: _Il admira Voltaire et il l'aima autant qu'il
pouvait aimer_.

Le roi survcut huit ans  son ami et mourut en 1786,  l'ge de 74 ans.

La correspondance de Voltaire avec la plupart des membres de la famille
royale de Prusse est assez considrable. Assurment, au point de vue du
coeur, tous les membres de cette famille valaient beaucoup mieux que leur
illustre chef. Ici, plus de traces d'amour-propre d'auteur, plus de
paroles sentant le despote ayant mauvaise opinion de l'espce humaine.
On ne voit que des preuves d'une affection sincre, d'une vritable
admiration, et souvent d'une reconnaissance trs relle. La margrave de
Bareith et le prince royal qui succda  son oncle le grand Frdric,
mritent d'tre particulirement distingus.

Par son dvouement  son frre, par la part qu'elle prit  ses malheurs,
par ses communications plus frquentes et plus importantes avec
Voltaire, par la manire gracieuse avec laquelle elle s'effora de
rparer l'indigne conduite de Frdric  Francfort, la margrave de
Bareith occupe naturellement la premire place dans ce recueil. Cette
princesse avait vcu prs de Voltaire pendant son sjour en Prusse. Elle
avait de l'instruction et un esprit, sans prjugs. On voit de ses
lettres qui commencent ainsi: Soeur Guillemette  frre Voltaire, salut,
car je me compte parmi les heureux habitants de votre abbaye (allusion
 la socit des soupers intimes de Frdric).

Mais c'est pendant la guerre de Sept Ans, lorsque Frdric, attaque  la
fois par l'Autriche, la France et la Russie, faillit succomber sous tant
d'ennemis, que les lettres de la margrave empruntent  la gravite des
circonstances et  l'tat violent de son me dsespre un intrt
extrme. Voltaire songea  oprer un rapprochement entre la cour de
Berlin et celle de Versailles. Il en crivit  cette princesse et au
marchal de Richelieu qui commandait une de nos armes en Allemagne.
C'tait quelques mois avant Rosbach. Le roi de Prusse semblait perdu et
Voltaire, qui ne dsirait point la ruine de son ancien disciple, ne
songea qu' le consoler et  essayer de le tirer de ce mauvais pas.
Cette ngociation n'aboutit pas, quoiqu'elle ft opportune et dans
l'intrt de la France. Mais Frdric avait bless l'amour-propre de Mme
de Pompadour et l'abb de Bernis, sa crature, tait ministre des
affaires trangres.

Le 19 aot 1757, la margrave rpondait  Voltaire:

On ne connat ses amis que dans le malheur; la lettre que vous m'avez
crite fait bien de l'honneur  votre faon de penser. Je ne saurais
vous tmoigner combien je suis sensible  votre procd. Le roi l'est
autant que moi... Je suis dans un tat affreux et je ne survivrai pas 
la destruction de ma maison et de ma famille. C'est l'unique consolation
qui me reste. Vous aurez de beaux sujets de tragdies... Je ne puis vous
en dire davantage, mon me est si trouble que je ne sais ce que je
fais. Quoi qu'il puisse arriver, soyez persuad que je suis plus que
jamais votre amie, Wilhelmine.

Vingt-huit jours aprs, le 12 septembre, la malheureuse princesse
continue ainsi: Votre lettre m'a sensiblement touche, celle que vous
m'avez adresse pour le roi a fait le mme effet sur lui. Je m'tais
flatte que vos rflexions feraient quelque impression sur son esprit.
Vous verrez le contraire par le billet ci-joint. Il ne me reste qu'
suivre sa destine, si elle est malheureuse; je ne me suis jamais pique
d'tre philosophe, j'ai fait mes efforts pour le devenir. Le peu de
progrs que j'ai fait m'a appris  mpriser les grandeurs et les
richesses, mais je n'ai rien trouv dans la philosophie qui puisse
gurir les plaies du coeur que le moyen de s'affranchir de ses maux en
cessant de vivre. L'tat o je suis est pire que la mort... Plt au ciel
que je fusse charge seule de tous les maux que je viens de vous
dcrire! je les souffrirais avec fermet! Pardonnez-moi ce dtail. Vous
m'engagez, par la part que vous prenez  ce qui me regarde,  vous
ouvrir mon coeur. Hlas! l'espoir en est presque banni. Que vous tes
heureux dans votre ermitage, je vous, y souhaite tout le bonheur
imaginable. Si la fortune nous favorise encore, comptez sur toute ma
reconnaissance, je n'oublierai jamais toutes les marques d'attachement
que vous m'avez donnes; ma sensibilit vous en est garant. Je ne suis
jamais amie  demi et je le serai toujours vritablement de frre
Voltaire. Bien des compliments  Mme Denis. Continuez, je vous prie,
d'crire au roi. Wilhelmine.

Aprs la bataille de Rosbach, 6 novembre 1757, les affaires du roi de
Prusse, quoique toujours en fcheux tat, prirent une meilleure
tournure; mais la sant de la margrave avait reu des atteintes trop
profondes pour qu'elle pt se remettre. Cette princesse mourut le 14
octobre 1758.

Frdric crivait  Voltaire le 6 novembre de cette anne: Il vous a
t facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite... Si cela
et dpendu de moi, je me serais volontiers dvou  la mort pour
prolonger les jours de celle qui ne voit plus la lumire. N'en perdez
jamais la mmoire et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour
lever un monument en son honneur. Vous n'avez qu' lui rendre justice,
et, sans vous carter de la vrit, vous trouverez la matire la plus
ample et la plus belle. Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que
je n'en ai.

Le pote satisfit aux dsirs du roi comme aux besoins de son coeur et
loua la grandeur d'me et l'intelligence leve de la princesse dans une
ode qui courut l'Europe.

Le prince de Prusse, depuis Frdric-Guillaume II, s'adresse ainsi 
Voltaire le 12 novembre 1770: Je vous admire, monsieur, depuis que je
vous lis... J'ai vu avec un extrme plaisir que la mme plume, qui
travaille depuis si longtemps  frapper la superstition et  ramener la
tolrance, s'occupe aussi  renverser le funeste principe du _Systme de
la Nature_... Souffrez, monsieur, que je vous demande pour ma seule
instruction, si en avanant en ge vous ne trouvez rien  changer  vos
ides sur la nature de l'me... Je n'aime pas  me perdre dans des
raisonnements mtaphysiques, mais je voudrais ne pas mourir tout entier
et qu'un gnie tel que le vtre ne ft pas ananti. Je regrette souvent,
monsieur, en vous lisant, de n'avoir pas t en ge de profiter des
charmes de votre conversation dans le temps que vous tiez ici. Je
n'ignore pas combien le feu prince de Prusse, mon frre, vous estimait;
je vous prie de croire que j'ai hrit de ses sentiments. J'embrasserai
avec plaisir l'occasion de vous en donner des preuves et de vous
convaincre, monsieur, combien je suis votre trs affectionn ami.

Le 28 du mme mois, Voltaire rpond: Il est vrai qu'on ne sait pas trop
bien ce que c'est qu'une me, on n'en a jamais vu. Tout ce que nous
savons, c'est que le matre ternel de la nature nous a donn la facult
de penser et de connatre la vertu. Il n'est pas dmontr que cette
facult vive aprs notre mort, mais le contraire n'est pas dmontr non
plus. Il se peut sans doute que Dieu ait accord la pense  une monade,
qu'il fera penser aprs nous: rien n'est contradictoire dans cette ide.
Au milieu de tous les doutes, le plus sage est de ne jamais rien faire
contre sa conscience. Avec ce secret, on jouit de la vie et l'on ne
craint rien  la mort.

Il est bien extravagant de dfinir Dieu, les anges, les esprits, et de
savoir prcisment pourquoi Dieu a form le monde, quand on ne sait pas
pourquoi on remue son bras  sa volont. Nous ne savons rien des
premiers principes.

Le systme des athes m'a toujours paru extravagant. Spinosa lui-mme
admettait une intelligence universelle. Il ne s'agit plus que de savoir
si cette intelligence a de la justice. Or il me parat impertinent
d'admettre un Dieu injuste. Tout le reste me semble cach dans la nuit.
Ce qui est sr, c'est que l'homme de bien n'a rien  craindre.

Le prince rpond, 10 mars 1771: Pour avoir l'esprit en repos sur
l'avenir, il ne faut qu'tre homme de bien. Je le serai toujours: j'en
ferai toute ma vie honneur  vos sages exhortations et j'attendrai
patiemment que la toile se lve pour voir dans l'ternit. Vous tes
assez heureux, monsieur, pour que je ne puisse vous tre bon  rien.
S'il se prsentait nanmoins quelque occasion de vous faire plaisir,
disposez, je vous prie, de votre trs affectionn ami.

 l'exposition universelle de 1867, on fit figurer  Paris le moulage en
pltre du monument lev  Berlin en l'honneur du grand Frdric. Je ne
veux point ici apprcier cette oeuvre au point de vue artistique. Mais je
remarquais alors et je crois bon de faire remarquer que sur les
bas-reliefs, illustrant les quatre faces du pidestal de cette statue
questre, l'un d'eux reprsentait Frdric entour des savants et des
membres de l'Acadmie dont il tait le fondateur. On y voit les figures
de Maupertuis, d'Argens, etc., mais on y cherche en vain celle de
Voltaire, qui fut cependant le plus illustre membre de cette acadmie,
laquelle a entendu de la bouche du roi philosophe l'loge du patriarche
de Ferney.

Pourquoi cette clatante omission? pourquoi Voltaire brille-t-il par son
absence dans cette runion?

Est-il besoin de le constater encore une fois c'est que Voltaire
libre-penseur, avocat du genre humain, promoteur et prcurseur de 89, ne
peut tre amnisti par des partisans du droit divin, tels que Guillaume
et Bismarck.

Il est bon de le faire remarquer, car cela est tout  l'honneur de
Voltaire.

Ces rpugnances ne se voient pas seulement en Allemagne.  la mort du
dernier marquis de Villette, fils de _Belle et Bonne_, la pupille de
Voltaire, les hritiers lgitimes, aprs avoir tout partag, cherchrent
un moyen honnte de se dbarrasser de l'urne d'argent contenant le coeur
de Voltaire et sur laquelle le mari de _Belle et Bonne_ avait inscrit ce
vers:

     Son esprit est partout, mais son coeur est ici!

Jusque-l ce vase avait t prcieusement conserv  Villette, avec
quelques autres reliques par le fils de la pupille de Voltaire.

On conoit l'embarras des hritiers Villette, tous bons catholiques et
bon lgitimistes. Ils imaginrent d'offrir l'urne, peu difiante, 
l'Acadmie franaise. C'tait assez bien trouv, car l'Acadmie possde
une bibliothque, un muse qui contient mme la statue de Voltaire,
excute en 1770 par Pigalle, grce  une souscription publique. Cette
statue historique avait t donne  l'Acadmie franaise par la nice
de Voltaire, Mme Denis, et naturellement l'Acadmie s'empressa de
l'accepter avec reconnaissance et enthousiasme.

 ce moment le monde tait plein de la gloire de Voltaire et tout aux
regrets causs par la perte de ce grand homme, comme le prouva en 91 la
translation des cendres et l'apothose de Voltaire au Panthon.

Autres temps, autres moeurs.

L'Acadmie de nos jours, o prdominait l'influence de MM. Guizot,
Dupanloup, de Broglie, etc., ne se soucia nullement d'accepter le don
des hritiers Villette.

Elle tourna comme elle put la difficult et l'urne consacre par la
pit filiale se trouve aujourd'hui dpose  la Bibliothque nationale.
C'est matriellement tout ce qui nous reste de Voltaire, car on sait que
la tombe du Panthon a t viole en 1816 et que de bons catholiques ont
jet aux gmonies les restes du philosophe. Ainsi a t repouss de
mains en mains, cette urne qui renferme le coeur de Voltaire, lequel
pendant 84 ans palpita avec la plus grande nergie pour la cause de la
Justice et de la Vrit.

Dame! avouer Voltaire, accepter l'ennemi implacable de la superstition
et du fanatisme, le don Quichotte de l'humanit, cela ne peut tre le
fait de tout le monde, pas plus en France qu'en Prusse.

Cette espce d'ostracisme posthume de Voltaire est un supplice bien
doux, quand on se rappelle que Socrate a bu la cigu, que Jsus a t
crucifi, qu'Arnauld de Brescia, Galile, Campanella, Jean Huss,
Giordano Bruno ont t brls, torturs ou pendus.

Je ne puis nommer tous les martyrs de la Vrit et de la Justice.
J'ajouterai seulement que Descartes, pour pouvoir penser et crire
librement, a t oblig de s'exiler en Hollande et en Sude.

Il faut donc reconnatre que Guillaume et Bismarck n'ont pas t plus
sots, plus ridicules et plus odieux que Louis XIV avec ses dragonnades,
et que toutes ces pitoyables violences n'empchent pas le monde de
tourner.

E. DE POMPERY.

       *       *       *       *       *




CORRESPONDANCE

DE VOLTAIRE

AVEC

LE ROI DE PRUSSE




DU PRINCE ROYAL

 Berlin, 8 auguste 1736.


Monsieur, quoique je n'aie pas la satisfaction de vous connatre
personnellement, vous ne m'en tes pas moins connu par vos ouvrages. Ce
sont des trsors d'esprit, si l'on peut s'exprimer ainsi, et des pices
travailles avec tant de got, de dlicatesse et d'art, que les beauts
en paraissent nouvelles chaque fois qu'on les relit. Je crois y avoir
reconnu le caractre de leur ingnieux auteur, qui fait honneur  notre
sicle et  l'esprit humain. Les grands hommes modernes vous auront un
jour l'obligation, et  vous uniquement, en cas que la dispute  qui
d'eux ou des anciens la prfrence est due, vienne  renatre, que vous
ferez pencher la balance de leur ct.

Vous ajoutez  la qualit d'excellent pote une infinit d'autres
connaissances qui,  la vrit, ont quelque affinit avec la posie,
mais qui ne lui ont t appropries que par votre plume. Jamais pote ne
cadena des penses mtaphysiques: l'honneur vous en tait rserv le
premier. C'est ce got que vous marquez dans vos crits pour la
philosophie, qui m'engage  vous envoyer la traduction que j'ai fait
faire de l'accusation et de la justification du sieur Wolf, le plus
clbre philosophe de nos jours, qui, pour avoir port la lumire dans
les endroits les plus tnbreux de la mtaphysique, et pour avoir trait
ces difficiles matires d'une manire aussi releve que prcise, et
nette, est cruellement accus d'irrligion et d'athisme. Tel est le
destin des grands hommes; leur gnie suprieur les expose toujours aux
traits envenims de la calomnie et de l'envie.

Je suis  prsent  faire traduire le _Trait de Dieu, de l'me et du
monde_, man de la plume du mme auteur. Je vous l'enverrai, monsieur,
ds qu'il sera achev, et je suis sr que la force de l'vidence vous
frappera dans toutes ses propositions, qui se suivent gomtriquement,
et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d'une chane.

La douceur et le support que vous marquez pour tous ceux qui se vouent
aux arts et aux sciences, me font esprer que vous ne m'exclurez pas du
nombre de ceux que vous trouvez dignes de vos instructions. Je nomme
ainsi votre commerce de lettres, qui ne peut tre que profitable  tout
tre pensant. J'ose mme avancer, sans droger au mrite d'autrui, que
dans l'univers entier il n'y aurait pas d'exception  faire de ceux dont
vous ne pourriez tre le matre. Sans vous prodiguer un encens indigne
de vous tre offert, je peux vous dire que je trouve des beauts sans
nombre dans vos ouvrages. Votre _Henriade_ me charme, et triomphe
heureusement de la critique peu judicieuse que l'on en a faite. La
tragdie de _Csar_ nous fait voir des caractres soutenus; les
sentiments y sont tous magnifiques et grands; et l'on sent que Brutus
est ou Romain ou Anglais. _Alzire_ ajoute aux grces de la nouveaut cet
heureux contraste des moeurs des sauvages et des Europens. Vous faites
voir, par le caractre de Gusman, qu'un christianisme mal entendu, et
guid par le faux zle, rend plus barbare et plus cruel que le paganisme
mme.

Corneille, le grand Corneille, lui qui s'attirait l'admiration de tout
son sicle, s'il ressuscitait de nos jours, verrait avec tonnement, et
peut-tre avec envie, que la tragique desse vous prodigue avec
profusion les faveurs dont elle tait avare envers lui.  quoi n'a-t-on
pas lieu de s'attendre de l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre! Quelles
nouvelles merveilles ne vont pas sortir de la plume qui jadis traa si
spirituellement et si lgamment _le Temple du Got_!

C'est ce qui me fait dsirer si ardemment d'avoir tous vos ouvrages. Je
vous prie, monsieur, de me les envoyer et de me les communiquer sans
rserve. Si parmi les manuscrits il y en a quelqu'un que, par une
circonspection ncessaire, vous trouviez  propos de cacher aux yeux du
public, je vous promets de le conserver dans le sein du secret, et de me
contenter d'y applaudir dans mon particulier. Je sais malheureusement
que la foi des princes est un objet peu respectable de nos jours, mais
j'espre nanmoins que vous ne vous laisserez pas proccuper par des
prjugs gnraux, et que vous ferez une exception  la rgle en ma
faveur.

Je me croirai plus riche en possdant vos ouvrages, que je ne le serai
par la possession de tous les biens passagers et mprisables de la
fortune, qu'un mme hasard fait acqurir et perdre. L'on peut se rendre
propres les premiers, s'entend vos ouvrages, moyennant le secours de la
mmoire, et ils nous durent autant qu'elle. Connaissant le peu d'tendue
de la mienne, je balance longtemps avant de me dterminer sur le choix
des choses que je juge dignes d'y placer.

Si la posie tait encore sur le pied o elle fut autrefois, savoir, que
les potes ne savaient que fredonner des idylles ennuyeuses, des
glogues faites sur un mme moule, des stances insipides, ou que tout au
plus ils savaient monter leur lyre sur le ton de l'lgie, j'y
renoncerais  jamais; mais vous ennoblissez cet art, vous nous montrez
des chemins nouveaux et des routes inconnues aux *** et aux Rousseau.

Vos posies ont des qualits qui les rendent respectables et dignes de
l'admiration et de l'tude des honntes gens. Elles sont un cours de
morale o l'on apprend  penser et  agir. La vertu y est peinte des
plus belles couleurs. L'ide de la vritable gloire y est dtermine; et
vous insinuez le got des sciences d'une manire si fine et si dlicate,
que quiconque a lu vos ouvrages respire l'ambition de suivre vos traces.
Combien de fois ne me suis-je pas dit: Malheureux! laisse l un fardeau
dont le poids surpasse tes forces: l'on ne peut imiter Voltaire, 
moins que d'tre Voltaire mme.

C'est dans ces moments que j'ai senti que les avantages de la naissance,
et cette fume de grandeur dont la vanit nous berce, ne servent qu'
peu de chose, ou pour mieux dire  rien. Ce sont des distinctions
trangres  nous-mmes, et qui ne dcorent que la figure. De combien
les talents de l'esprit ne leur sont-ils pas prfrables! Que ne doit-on
pas aux gens que la nature a distingus parce qu'elle les a fait natre!
Elle se plat  former des sujets qu'elle doue de toute la capacit
ncessaire pour faire des progrs dans les arts et dans les sciences; et
c'est aux princes  rcompenser leurs veilles. Eh! que la gloire ne se
sert-elle de moi pour couronner vos succs! Je ne craindrais autre
chose, sinon que ce pays, peu fertile en lauriers, n'en fournt pas
autant que vos ouvrages en mritent.

Si mon destin ne me favorise pas jusqu'au point de pouvoir vous
possder, du moins puis-je esprer de voir un jour celui que depuis si
longtemps j'admire de si loin, et de vous assurer de vive voix que je
suis avec toute l'estime et la considration due  ceux qui, suivant
pour guide le flambeau de la vrit, consacrent leurs travaux au public,
monsieur, votre affectionn ami, FDRIC, P. R. de Prusse[A].




DE M. DE VOLTAIRE

 Paris, le 26 auguste 1736.


Monseigneur, il faudrait tre insensible pour n'tre pas infiniment
touch de la lettre dont Votre Altesse Royale a daign m'honorer. Mon
amour-propre en a t trop flatt, mais l'amour du genre humain que j'ai
toujours eu dans le coeur, et qui, j'ose dire, fait mon caractre, m'a
donn un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le
monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les
hommes heureux.

Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne
doive des actions de grces au soin que vous prenez de cultiver par la
saine philosophie une me ne pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de
vritablement bons rois que ceux qui ont commenc comme vous par
s'instruire, par connatre les hommes, par aimer le vrai, par dtester
la perscution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en
pensant ainsi, ne puisse ramener l'ge d'or dans ses tats. Pourquoi si
peu de rois recherchent-ils cet avantage? Vous le sentez, monseigneur,
c'est que presque tous, songent plus  la royaut qu' l'humanit: vous
faites prcisment le contraire. Soyez sr que si un jour le tumulte des
affaires et la mchancet des hommes n'altrent point un si divin
caractre, vous serez ador de vos peuples et chri du monde entier. Les
philosophes dignes de ce nom voleront dans vos tats; et, comme les
artisans clbres viennent en foule dans le pays o leur art est plus
favoris, les hommes qui pensent viendront entourer votre trne.

L'illustre reine Christine quitta son royaume pour aller chercher les
arts; rgnez, monseigneur, et que les arts viennent vous chercher.

Puissiez-vous n'tre jamais dgot des sciences par les querelles des
savants! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me
mander, qu'ils sont hommes, pour la plupart, comme les courtisans mmes.
Ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi
cruels; et toute la diffrence qui est entre les pestes de cour et les
pestes de l'cole, c'est que ces derniers sont plus ridicules.

Il est bien triste pour l'humanit que ceux qui se disent les
dclarateurs des commandements clestes, les interprtes de la Divinit,
en un mot les thologiens soient quelquefois les plus dangereux de tous;
qu'il s'en trouve d'aussi pernicieux dans la socit qu'obscurs dans
leurs ides et que leur me soit gonfle de fiel et d'orgueil 
proportion qu'elle est vide de vrits. Ils voudraient troubler la terre
par un sophisme, et intresser tous les rois  venger, par le fer et par
le feu, l'honneur d'un argument _in ferio_ ou _in barbara_.

Tout tre pensant qui n'est pas de leur avis est un athe; et tout roi
qui ne les favorise pas sera damn. Vous savez, monseigneur, que le
mieux qu'on puisse faire, c'est d'abandonner  eux-mmes ces prtendus
prcepteurs et ces ennemis rels du genre humain. Leurs paroles, quand
elles sont ngliges, se perdent en l'air comme du vent; mais si le
poids de l'autorit s'en mle, ce vent acquiert une force qui renverse
quelquefois le trne.

Je vois, monseigneur, avec la joie d'un coeur rempli d'amour pour le bien
public, la distance immense que vous mettez entre les hommes qui
cherchent en paix la vrit, et ceux qui veulent faire la guerre pour
des mots qu'ils n'entendent pas. Je vois que les Newton, les Leibnitz,
les Bayle, les Locke, ces mes si leves, si claires et si douces,
sont ceux qui nourrissent votre esprit, et que vous rejetez les autres
aliments prtendus, que vous trouveriez empoisonns ou sans substance.

Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la bont qu'elle a
eue de m'envoyer le petit livre concernant M. Wolf. Je regarde ses ides
mtaphysiques comme des choses qui font honneur  l'esprit humain. Ce
sont des clairs au milieu d'une nuit profonde; c'est tout ce qu'on peut
esprer, je crois, de la mtaphysique. Il n'y a pas d'apparence que les
premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui
habitent quelques petits trous d'un btiment immense, ne savent ni si ce
btiment est ternel, ni quel en est l'architecte, ni pourquoi cet
architecte a bti. Elles tchent de conserver leur vie, de peupler leurs
trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous
sommes les souris; et le divin Architecte qui a bti cet univers n'a pas
encore, que je sache, dit son secret  aucun de nous. Si quelqu'un peut
prtendre  deviner juste, c'est M. Wolf. On peut le combattre, mais il
faut l'estimer: sa philosophie est bien loin d'tre pernicieuse; y
a-t-il rien de plus beau et de plus vrai que de dire, comme il fait, que
les hommes doivent tre justes, quand mme ils auraient le malheur
d'tre athes?

La protection qu'il semble que vous donnez, monseigneur,  ce savant
homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l'humanit de
vos sentiments.

Vous avez la bont, monseigneur, de me promettre de m'envoyer le _Trait
de Dieu, de l'me et du monde_. Quel prsent, monseigneur, et quel
commerce! L'hritier d'une monarchie daigne, du sein de son palais,
envoyer des instructions  un solitaire! Daignez me faire ce prsent,
monseigneur; mon amour pour le vrai est la seule chose qui m'en rende
digne. La plupart des princes craignent d'entendre la vrit, et ce sera
vous qui l'enseignerez.

 l'gard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur cet art aussi
sensment que sur tout le reste. Les vers qui n'apprennent pas aux
hommes des vrits neuves et touchantes ne mritent gure d'tre lus:
vous sentez qu'il n'y aurait rien de plus mprisable que de passer sa
vie  renfermer dans les rimes des lieux communs uss. S'il y a quelque
chose de plus vil, c'est de n'tre que pote satirique et de n'crire
que pour dcrier les autres. Ces potes sont au Parnasse ce que sont
dans les coles ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent
contre ceux qui crivent des choses.

Si _La Henriade_ a pu ne pas dplaire  Votre Altesse Royale, j'en dois
rendre grce  cet amour du vrai,  cette horreur que mon pome inspire
pour les factieux, pour les perscuteurs, pour les superstitieux, pour
les tyrans et pour les rebelles. C'est l'ouvrage d'un honnte homme; il
devait trouver grce devant un prince philosophe.

Vous m'ordonnez de vous envoyer mes ouvrages: je vous obirai,
monseigneur; vous serez mon juge, et vous me tiendrez, lieu du public.
Je vous soumettrai ce que j'ai hasard en philosophie; vos lumires
seront ma rcompense: c'est un prix que peu de souverains peuvent
donner. Je suis sr de votre secret, votre vertu doit galer vos
connaissances.

Je regarderais comme un bonheur bien prcieux celui de venir faire ma
cour  Votre Altesse Royale. On va  Rome pour voir des glises, des
tableaux, des ruines et des bas-reliefs. Un prince tel que vous mrite
bien mieux un voyage; c'est une raret plus merveilleuse. Mais l'amiti,
qui me retient dans la retraite o je suis ne me permet pas d'en sortir.
Vous pensez, sans doute, comme Julien, ce grand homme si calomni, qui
disait que les amis doivent toujours tre prfrs aux rois.

Dans quelque coin du monde que j'achve ma vie, soyez sr, monseigneur,
que je ferai continuellement des voeux pour vous, c'est--dire pour le
bonheur de tout un peuple. Mon coeur sera au rang de vos sujets: votre
gloire me sera toujours chre. Je souhaiterai que vous ressembliez
toujours  vous-mme, et que les autres rois vous ressemblent. Je suis
avec un profond respect, de Votre Altesse Royale, le trs humble, etc.




DU PRINCE ROYAL

Ce 9 septembre 1736.


Monsieur, c'est une preuve bien difficile pour un colier en
philosophie, que de recevoir des louanges d'un homme de votre mrite.
L'amour-propre et la prsomption, ces cruels tyrans de l'me qui
l'empoisonnent en la flattant, se croient autoriss par un philosophe,
et recevant des armes de vos mains, voudraient usurper sur ma raison un
empire que je leur ai toujours disput. Heureux si, en les convaincant
et en mettant la philosophie en pratique, je puis rpondre un jour 
l'ide, peut-tre trop avantageuse, que vous avez de moi!

Vous faites, monsieur, dans votre lettre, le portrait d'un prince
accompli, auquel je ne me reconnais point. C'est une leon habille de
la faon la plus ingnieuse et la plus obligeante; c'est enfin un tour
artificieux pour faire parvenir la timide vrit jusqu'aux oreilles d'un
prince. Je me proposerai ce portrait pour modle, et je ferai tous mes
efforts pour me rendre le digne disciple d'un matre qui sait si
divinement enseigner.

Je me sens dj infiniment redevable  vos ouvrages; c'est une source o
l'on peut puiser les sentiments et les connaissances dignes des plus
grands hommes. Ma vanit ne va pas jusqu' m'arroger ce titre; et ce
sera vous, monsieur,  qui j'en aurai l'obligation, si j'y parviens;

    Et d'un peu de vertu, si l'Europe me loue,
    Je vous le dois, seigneur, il faut que je l'avoue.

Je ne puis m'empcher d'admirer ce gnreux caractre, cet amour du
genre humain qui devrait vous mriter les suffrages de tous les peuples:
j'ose mme avancer qu'ils vous doivent autant et plus que les Grecs 
Solon et  Lycurgue, ces sages lgislateurs dont les lois firent fleurir
leur patrie, et furent le fondement d'une grandeur  laquelle la Grce
n'aurait jamais aspir ni os prtendre sans eux. Les auteurs sont les
lgislateurs du genre humain; leurs crits se rpandent dans toutes les
parties du monde; et tant connus de tout l'univers, ils manifestent des
ides dont les autres sont empreints. Ainsi vos ouvrages publient vos
sentiments. Le charme de votre loquence est leur moindre beaut; tout
ce que la force des penses et le feu de l'expression peuvent produire
d'achev quand ils sont runis, s'y trouve. Ces vritables beauts
charment vos lecteurs; elles les touchent: ainsi tout un monde respire
bientt cet amour du genre humain que votre heureuse impulsion a fait
germer en lui. Vous formez de bons citoyens, des amis fidles, et des
sujets qui, abhorrant galement la rbellion et la tyrannie, ne sont
zls que pour le bien public. Enfin, c'est  vous que l'on doit toutes
les vertus qui font la sret et le charme de la vie. Que ne vous
doit-on pas?

Si l'Europe entire ne reconnat pas cette vrit, elle n'en est pas
moins vraie. Enfin, si toute la nature humaine n'a pas pour vous la
reconnaissance que vous mritez, soyez du moins certain de la mienne.
Regardez dsormais mes actions comme le fruit de vos leons. Je les ai
enfin reues, mon coeur en a t mu, et je me suis fait une loi
inviolable de les suivre toute ma vie.

Je vois, monsieur, avec admiration, que vos connaissances ne se bornent
pas aux seules sciences: vous avez approfondi les replis les plus cachs
du coeur humain, et c'est l que vous avez puis le conseil salutaire que
vous me donnez en m'avertissant de me dfier de moi-mme. Je voudrais
pouvoir me le rpter sans cesse, et vous en remercie infiniment,
monsieur.

C'est un dplorable effet de la fragilit humaine que les hommes ne se
ressemblent pas  eux-mmes tous les jours: souvent leurs rsolutions se
dtruisent avec la mme promptitude qu'ils les ont prises. Les Espagnols
disent trs judicieusement: _Cet homme a t brave un tel jour_. Ne
pourrait-on pas dire de mme des grands hommes, qu'ils ne le sont pas
toujours, ni en tout?

Si je dsire quelque chose avec ardeur, c'est d'avoir des gens savants
et habiles autour de moi. Je ne crois pas que ce soient des soins perdus
que ceux qu'on emploie  les attirer: c'est un hommage qui est d  leur
mrite, et c'est un aveu du besoin que l'on a d'tre clair par leurs
lumires.

Je ne puis revenir de mon tonnement, quand je pense qu'une nation
cultive par les beaux-arts, seconde par le gnie et par l'mulation
d'une autre nation voisine; quand je pense, dis-je, que cette mme
nation, si polie et si claire, ne connat point le trsor qu'elle
renferme dans son sein. Quoi! ce mme Voltaire,  qui nos mains rigent
des autels et des statues, est nglig dans sa patrie, et vit en
solitaire dans le fond de la Champagne! C'est un paradoxe, c'est une
nigme, c'est un effet bizarre du caprice des hommes. Non, monsieur, les
querelles des savants ne me dgoteront jamais du savoir; je saurai
toujours distinguer ceux qui avilissent les sciences, des sciences
mmes. Leurs disputes viennent ordinairement ou d'une ambition dmesure
et d'une avidit insatiable de s'acqurir un nom, ou de l'envie qu'un
mrite mdiocre porte  l'clat brillant d'un mrite suprieur qui
l'offusque.

.....Je respecte trop les liens de l'amiti pour vouloir vous arracher
des bras d'milie: il faudrait avoir le coeur dur et insensible pour
exiger de vous un pareil sacrifice; il faudrait n'avoir jamais connu la
douceur d'tre auprs des personnes que l'on aime, pour ne pas sentir la
peine que vous causerait une telle sparation. Je n'exigerai de vous que
de rendre mes hommages  ce prodige d'esprit et de connaissances. Que de
pareilles femmes sont rares!

Soyez persuad, monsieur, que je connais tout le prix de votre estime,
mais que je me souviens en mme temps d'une leon que me donne _La
Henriade_ (ch. III):

     C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tt fameux.

Peu de personnes le soutiennent, tous sont accabls sous le faix.

Il n'est point de bonheur que je ne vous souhaite, et aucun dont vous ne
soyez digne. Cirey sera dsormais mon Delphes, et vos lettres, que je
vous prie de me continuer, mes oracles. Je suis, monsieur, avec une
estime singulire, votre trs affectionn ami. FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

Novembre, 1736.


Monseigneur, j'ai vers des larmes de joie en lisant la lettre du 9
septembre, dont Votre Altesse Royale a bien voulu m'honorer: j'y
reconnais un prince qui, certainement, sera l'amour du genre humain. Je
suis tonn de toute manire; vous parlez comme Trajan, vous crivez
comme Pline et vous parlez franais comme nos meilleurs crivains.
Quelle diffrence entre les hommes! Louis XIV tait un grand roi, je
respecte sa mmoire; mais il ne parlait pas aussi humainement que vous,
monseigneur, et ne s'exprimait pas de mme. J'ai vu de ses lettres: il
ne savait pas l'orthographe de sa langue. Berlin sera sous vos auspices
l'Athnes de l'Allemagne et pourra l'tre de l'Europe. Je suis ici dans
une ville o deux simples particuliers, M. Boerhaave d'un ct, et M.
S'Gravesande de l'autre, attirent quatre ou cinq cents trangers: un
prince tel que vous en attirera bien davantage; et je vous avoue que je
me tiendrais bien malheureux, si je mourais avant d'avoir vu l'exemple
des princes et la merveille de d'Allemagne.

Je ne veux point vous flatter, monseigneur, ce serait un crime; ce
serait jeter un souffle empoisonn sur une fleur; j'en suis incapable:
c'est mon coeur pntr qui parle  Votre Altesse Royale...

...Si je ne m'intressais pas au bonheur des hommes, je serais fch de
vous voir destin  tre roi. Je vous voudrais particulier; je voudrais
que mon me pt approcher en libert de la vtre; mais il faut que mon
got cde au bien public.

Souffrez, monseigneur, qu'en vous je respecte encore plus l'homme que le
prince; souffrez que, de toutes vos grandeurs, celle de votre me ait
mes premiers hommages; souffrez que je vous dise encore combien vous me
donnez d'admiration et d'esprance.

Je suis, etc.




DE M. DE VOLTAIRE

Mars 1737.


Je ne comptais pas assurment sortir de Cirey il y a un mois. Madame du
Chtelet, dont l'me est faite sur le modle de la vtre et qui a
srement avec vous une harmonie prtablie, devait me retenir dans sa
Cour que je prfre, sans hsiter,  celle de tous les rois de la terre,
et comme ami, et comme philosophe, et comme homme libre: car

         _Fuge suspicari_
    _Cujus octavum trepidavit oetas_
       _Claudere lustrum._
         (Hor. L. II, od. IV.)

Un orage m'a arrach de cette retraite heureuse: la calomnie m'a t
chercher jusque dans Cirey. Je ne suis perscut que depuis que j'ai
fait _La Henriade_. Croiriez-vous qu'on m'a reproch plus d'une fois
d'avoir peint la Saint-Barthlemy avec des couleurs trop odieuses? On
m'a appel athe, parce que je dis que les hommes ne sont point ns pour
se dtruire. Enfin, la tempte a redoubl, et je suis parti par les
conseils de mes meilleurs amis. J'avais esquiss les principes assez
faciles de la _Philosophie_ de Newton: madame du Chtelet avait sa part
 l'ouvrage: Minerve dictait, et j'crivais. Je suis venu  Leyde
travailler  rendre l'ouvrage moins indigne d'elle et de vous; je suis
venu  Amsterdam le faire imprimer et faire dessiner les planches. Cela
durera tout l'hiver. Voil mon histoire et mon occupation: les bonts de
Votre Altesse Royale exigeaient cet aveu.

J'tais d'abord en Hollande sous un autre nom pour viter les visites,
les nouvelles connaissances et la perte du temps; mais les gazettes
ayant dbit des bruits injurieux sems par mes ennemis, j'ai pris
sur-le-champ la rsolution de les confondre, en les dmentant et en me
faisant connatre...

...Dans les lettres que je reois de Votre Altesse Royale, parmi bien
des traits de prince et de philosophe, je remarque celui o vous dites:
_Csar est supra grammaticam_. Cela est trs vrai: il sied trs bien 
un prince de n'tre pas puriste; mais il ne sied pas d'crire et
d'orthographier comme une femme. Un prince doit en tout avoir reu la
meilleure ducation: et de ce que Louis XIV ne savait rien, de ce qu'il
ne savait pas mme la langue de sa patrie, je conclus qu'il fut mal
lev. Il tait n avec un esprit juste et sage; mais on ne lui apprit
qu' danser et  jouer de la guitare, il ne lut jamais: et s'il avait
lu, s'il avait su l'histoire, vous auriez moins de Franais  Berlin.
Votre royaume ne se serait pas enrichi, en 1686, des dpouilles du sien.
Il aurait moins cout le jsuite Letellier; il aurait, etc., etc.. etc.

Ou votre ducation a t digne de votre gnie, monseigneur, ou vous avez
tout suppl. Il n'y a aucun prince  prsent sur la terre qui pense
comme vous. Je suis fch que vous n'ayez point de rivaux. Je serai
toute ma vie, etc., etc.




DE M. DE VOLTAIRE

Mars 1737.


_Delici humani generis_, ce titre vous est plus cher que celui de
_monseigneur_, d'_altesse royale_ et de _majest_, et ne vous est pas
moins d.

Je dois d'abord rendre compte  Votre Altesse Royale de mes dmarches;
car enfin je me suis fait votre sujet. Nous avons, nous autres
catholiques, une espce de sacrement que nous appelons la Confirmation;
nous y choisissons un saint pour tre notre patron dans le ciel, notre
espce de dieu tutlaire: je voudrais bien savoir pourquoi il me serait
permis de me choisir un petit dieu plutt qu'un roi? Vous tes fait pour
tre mon roi, bien plus assurment que saint Franois d'Assise ou saint
Dominique ne sont faits pour tre mes saints. C'est donc  mon roi que
j'cris; et je vous apprends, _rex amate_, que je suis revenu dans votre
petite province de Cirey, o habitent la philosophie, les grces, la
libert, l'tude. Il n'y manque que le portrait Votre Majest. Vous ne
nous le donnez point; vous ne voulez point que nous ayons des images
pour les adorer, comme dit la sainte criture.

J'ai vu enfin le Socrate dont Votre Altesse Royale m'a daign faire
prsent: ce prsent me fait relire tout ce que Platon dit de Socrate. Je
suis toujours de mon premier avis:

     La Grce, je l'avoue, eut un brillant destin; Mais Frdric est n:
     tout change; je me flatte Qu'Athnes quelque jour doit cder 
     Berlin; Et dj Frdric est plus grand que Socrate,

aussi dgag des superstitions populaires, aussi modeste qu'il tait
vain. Vous n'allez point dans une glise de luthriens vous faire
dclarer le plus sage de tous les hommes: vous vous bornez  faire tout
ce qu'il faut pour l'tre. Vous n'allez point de maison en maison,
comme Socrate, dire au matre qu'il est un sot, au prcepteur qu'il est
un ne, au petit garon qu'il est un ignorant: vous vous contentez de
penser tout cela de la plupart des animaux qu'on appelle hommes, et vous
songez encore, malgr cela,  les rendre heureux.

J'apprends que Votre Altesse Royale vient de rendre justice  M. Wolf.
Vous immortalisez votre nom: vous le rendez cher  tous les sicles en
protgeant le philosophe clair contre le thologien absurde et
intrigant. Continuez, grand prince, grand homme; abattez le monstre de
la superstition et du fanatisme, ce vritable ennemi de la divinit et
de la raison. Soyez le roi des philosophes: les autres princes ne sont
que les rois des hommes.

Je remercie tous les jours le ciel de ce que vous existez. Louis XIV,
dont j'aurai l'honneur d'envoyer un jour  Votre Altesse Royale
l'histoire manuscrite, a pass les dernires annes de sa vie dans de
misrables disputes au sujet d'une bulle ridicule pour laquelle il
s'intressait sans savoir pourquoi, et il est mort tiraill par des
prtres qui s'anathmatisaient les uns les autres avec le zle le plus
insens et le plus furieux. Voil  quoi les princes sont exposs:
l'ignorance, mre de la superstition, les rend victimes de faux dvots.
La science que vous possdez vous met hors de leurs atteintes.

J'ai lu avec une grande attention la _Mtaphysique_ de M. Wolf. Grand
prince, me permettez-vous de dire ce que j'en pense? Je crois que c'est
vous qui avez daign la traduire: J'ai vu des petites corrections de
votre main. milie vient de la lire avec moi:

    C'est de votre Athnes nouvelle
    Que ce trsor nous est venu;
    Mais Versailles n'en a rien su,
    Ce trsor n'est pas fait pour elle.

Cette milie, digne de Frdric, joint ici son admiration et ses
respects pour le seul prince qu'elle trouve digne de l'tre; mais elle
en est d'autant plus fche de n'avoir point le portrait de Votre
Altesse Royale. Il y a enfin quelque chose de prt selon vos ordres.
J'envoie celle-ci au matre de la poste de Trves en droiture, sans
passer par Paris: de l elle ira  Vesel. Daignez ordonner si vous
voulez que je me serve de cette voie.

Je suis, avec un profond respect, etc.




DU PRINCE ROYAL

De Remusberg, le 7 avril 1737.


Mon empire sera bien petit, monsieur, s'il n'est compos que de sujets
de votre mrite. Faut-il des rois pour gouverner des philosophes? des
ignorants pour conduire des gens instruits? en un mot des hommes pleins
de leurs passions pour contenir les vices de ceux qui les suppriment,
non par la crainte des chtiments, non par la purile apprhension de
l'enfer et des dmons, mais par amour de la vertu?

La raison est votre guide; elle est votre souveraine; et Henri le Grand,
le saint qui vous protge. Une autre assistance vous serait superflue.
Cependant si je me voyais, relativement au poste que j'occupe, en tat
de vous faire ressentir les effets des sentiments que j'ai pour vous,
vous trouveriez en moi un saint qui ne se ferait jamais invoquer en
vain: je commence par vous en donner un petit chantillon. Il me parat
que vous souhaitez d'avoir mon portrait, vous le voulez, je l'ai
command sur l'heure.

Pour vous montrer  quel point les arts sont en honneur chez nous,
apprenez, monsieur, qu'il n'est aucune science que nous ne tchions
d'ennoblir. Un de mes gentilshommes, nomm Knobelsdorf, qui ne borne pas
ses talents  savoir manier le pinceau, a tir ce portrait. Il sait
qu'il travaille pour vous et que vous tes connaisseur: c'est un
aiguillon qui suffit pour l'animer  se surpasser. Un de mes intimes
amis, le baron de Kaiserling ou Csarion, vous rendra mon effigie. Il
sera  Cirey vers la fin du mois prochain. Vous jugerez, en le voyant,
s'il ne mrite pas l'estime de tout honnte homme. Je vous prie,
monsieur, de vous confier  lui. Il est charg de vous presser vivement
au sujet de la _Pucelle_, de la _Philosophie de Newton_, de l'_Histoire
de Louis XIV_, et de tout ce qu'il pourra vous extorquer.

Comment rpondre  vos vers,  moins d'tre n pote? Je ne suis pas
assez aveugl sur moi-mme pour imaginer que j'aie le talent de la
versification. crire dans une langue trangre, y composer des vers, et
qui pis est, se voir dsavou d'Apollon, c'en est trop.

    Je rime pour rimer: mais est-ce tre pote,
    Que de savoir marquer le repos dans un vers:
    Et se sentant press d'une ardeur indiscrte,
    Aller psalmodier sur des sujets divers?
    Mais lorsque je te vois t'lever dans les airs,
    Et d'un vol assur prendre l'essor rapide,
    Je crois, dans ce moment, que Voltaire me guide:
    Mais non; Icare tombe et prit dans les mers.

En vrit, nous autres potes nous promettons beaucoup et tenons peu.
Dans le moment mme que je fais amende honorable de tous les mauvais
vers que je vous ai adresss, je tombe dans la mme faute. Que Berlin
devienne Athnes, j'en accepte l'augure; pourvu qu'elle soit capable
d'attirer M. de Voltaire, elle ne pourra manquer de devenir une des
villes les plus clbres de l'Europe.

Je me rends, monsieur,  vos raisons. Vous justifiez vos vers 
merveille. Les Romains ont eu des bottes de foin en guise d'tendards.
Vous m'clairez, vous m'instruisez; vous savez me faire tirer profit de
mon ignorance mme.




DE M. DE VOLTAIRE

1737.


.....Je ne crois pas qu'il y ait de dmonstration, proprement dite, de
l'existence de cet tre indpendant de la matire. Je me souviens que je
ne laissais pas, en Angleterre, d'embarrasser un peu le fameux docteur
Clarke, quand je lui disais: on ne peut appeler dmonstration, un
enchanement d'ides qui laisse toujours des difficults. Dire que le
carr construit sur le grand ct d'un triangle est gal au carr des
deux cts, c'est une dmonstration qui, toute complique qu'elle est,
ne laisse aucune difficult. Mais l'existence d'un tre crateur laisse
encore des difficults insurmontables  l'esprit humain. Donc cette
vrit ne peut tre mise au rang des dmonstrations proprement dites. Je
la crois, cette vrit; mais je la crois comme ce qui est le plus
vraisemblable; c'est une lumire qui me frappe  travers mille
tnbres.

Il y aurait sur cela bien des choses  dire; mais ce serait porter de
l'or au Prou que de fatiguer Votre Altesse Royale de rflexions
philosophiques.

Toute la mtaphysique,  mon gr, contient deux choses: la premire,
tout ce que les hommes de bon sens savent; la seconde, ce qu'ils ne
sauront jamais.

Nous savons, par exemple, ce que c'est qu'une ide simple, une ide
compose: nous ne saurons jamais ce que c'est que cet tre qui a des
ides. Nous mesurons les corps: nous ne saurons jamais ce que c'est que
la matire. Nous ne pouvons juger de tout cela que par la voie de
l'analogie: c'est un bton que la nature a donn  nous autres aveugles,
avec lequel nous ne laissons pas d'aller et aussi de tomber.

Cette analogie m'apprend que les btes tant faites comme moi, ayant du
sentiment comme moi, des ides comme moi, pourraient bien tre ce que je
suis. Quand je veux aller au del, je trouve un abme; et je m'arrte
sur le bord du prcipice.

Tout ce que je sais, c'est que, soit que la matire soit ternelle (ce
qui est bien incomprhensible), soit qu'elle ait t cre dans le temps
(ce qui est sujet  de grands embarras), soit que notre me prisse avec
nous, soit qu'elle jouisse de l'immortalit, on ne peut dans ces
incertitudes prendre un parti plus sage, plus digne de vous, que celui
que vous prenez de donner  votre me, prissable ou non, toutes les
vertus, tous les plaisirs, et toutes les instructions dont elle est
capable, de vivre en prince, en homme et en sage, d'tre heureux et de
rendre les autres heureux.

Je vous regarde comme un prsent que le ciel a fait  la terre. J'admire
qu' votre ge le got des plaisirs ne vous ait point emport; et je
vous flicite infiniment que la philosophie vous laisse le got des
plaisirs. Nous ne sommes point ns uniquement pour lire Platon et
Leibnitz, pour mesurer des courbes, et pour arranger des faits dans
notre tte: nous sommes ns avec un coeur qu'il faut remplir, avec des
passions qu'il faut satisfaire, sans en tre matriss.

Que je suis charm de votre morale, monseigneur! que mon coeur se sent n
pour tre le sujet du vtre! J'prouve trop de satisfaction de penser en
tout comme vous.

Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me dire, dans sa dernire
lettre, qu'elle regarde le feu czar comme le plus grand homme du dernier
sicle; et cette estime que vous avez pour lui ne vous aveugle pas sur
ses cruauts. Il a t un grand prince, un lgislateur, un fondateur;
mais si la politique lui doit tant, quels reproches l'humanit
n'a-t-elle pas  lui faire? On admire en lui le roi; mais on ne peut
aimer l'homme. Continuez, monseigneur, et vous serez admir et aim du
monde entier.

Un des plus grands biens que vous ferez aux hommes, ce sera de fouler
aux pieds la superstition et le fanatisme; de ne pas permettre qu'un
homme en robe perscute d'autres hommes qui ne pensent pas comme lui. Il
est trs certain que les philosophes ne troubleront jamais les tats.
Pourquoi donc troubler les philosophes? Qu'importait  la Hollande que
Bayle et raison? Pourquoi faut-il que Jurieu, ce ministre fanatique,
ait eu le crdit de faire arracher  Bayle sa petite fortune? Les
philosophes ne demandent que la tranquillit; ils ne veulent que vivre
en paix sous le gouvernement tabli, et il n'y a pas un thologien qui
ne voult tre le matre de l'tat. Est-il possible que des hommes qui
n'ont d'autre science que le don de parler sans s'entendre et sans tre
entendus, aient domin et dominent encore presque partout?

Les pays du nord ont cet avantage sur le midi de l'Europe, que ces
tyrans des mes y ont moins de puissance qu'ailleurs. Aussi les princes
du Nord sont-ils, pour la plupart, moins superstitieux et moins mchants
qu'ailleurs. Tel prince italien se servira du poison et ira  confesse.
L'Allemagne protestante n'a ni de pareils sots, ni de pareils monstres;
et, en gnral, je n'aurais pas de peine  prouver que les rois les
moins superstitieux ont toujours t les meilleurs princes.

Vous voyez, digne hritier de l'esprit de Marc-Aurle, avec quelle
libert j'ose vous parler. Vous tes presque le seul sur la terre qui
mritiez qu'on vous parle ainsi.




DE M. DE VOLTAIRE

 Cirey, le 27 mai.


...On attend avec impatience, dans le petit paradis de Cirey, deux
choses qui seront bien rares en France: le portrait d'un prince tel que
vous, et M. de Kaiserling, que Votre Altesse Royale honore du nom de son
ami intime.

Louis XIV disait un jour  un homme qui avait rendu de grands services
au roi d'Espagne, Charles II, et qui avait eu sa familiarit: Le roi
d'Espagne vous aimait donc beaucoup? Ah! sire, rpondit le pauvre
courtisan, est-ce que vous autres rois vous aimez quelque chose?

Vous voulez donc, monseigneur, avoir toutes les vertus qu'on leur
souhaite si inutilement, et dont on les a toujours lous si mal 
propos; ce n'est donc pas assez d'tre suprieur aux hommes par l'esprit
comme par le rang, vous l'tes encore par le coeur. Vous, prince et ami!
Voil deux grands titres runis qu'on a cru jusqu'ici incompatibles.

Cependant, j'avais toujours os penser que c'tait aux princes  sentir
l'amiti pure, car d'ordinaire les particuliers qui prtendent tre amis
sont rivaux. On a toujours quelque chose  se disputer; de la gloire,
des places, des femmes, et surtout des faveurs de vous autres matres de
la terre, qu'on se dispute encore plus que celles des femmes, qui vous
valent pourtant bien.

Mais il me semble qu'un prince, et surtout un prince tel que vous, n'a
rien  disputer, n'a point de rival  craindre, et peut aimer sans
embarras et tout  son aise. Heureux, monseigneur, qui peut avoir part
aux bonts d'un coeur comme le vtre! M. de Kaiserling ne dsire rien
sans doute. Tout ce qui m'tonne, c'est qu'il voyage.

Cirey est aussi, monseigneur, un petit temple ddi  l'amiti. Madame
du Chtelet qui, je vous assure, a toutes les vertus d'un grand homme,
avec les grces de son sexe, n'est pas indigne de sa visite, et elle le
recevra comme l'ami du prince Frdric.

Que Votre Altesse Royale soit bien persuade, monseigneur, qu'il n'y
aura jamais  Cirey d'autre portrait que le vtre. Il y a ici une petite
statue de l'Amour, au bas de laquelle nous avons mis: _Noto Deo_; nous
mettrons au bas de votre portrait: _Soli Principi_.




DU PRINCE ROYAL

 Naven, le 25 mai 1737.


Monsieur, je viens de munir mon cher Csarion de tout ce qu'il lui
fallait pour faire le voyage de Cirey. Il vous rendra ce portrait que
vous voulez avoir absolument. Il n'y a que la malheureuse matrialit de
mon corps qui empche mon esprit de l'accompagner.

Csarion a le malheur d'tre n Courlandais (le baron de Kaiserling, son
pre, est marchal de la Cour du duc de Courlande); mais il est le
Plutarque de cette Botie moderne. Je vous le recommande au possible.
Confiez-vous entirement  lui. Il a le rare avantage d'tre homme
d'esprit et discret en mme temps. Je dirai, en le voyant partir:

    Cher vaisseau qui portes Virgile
    Sur le rivage Athnien, etc.

Si j'tais envieux, je le serais du voyage que Csarion va faire. La
seule chose qui me console, est l'ide de le voir revenir comme ce chef
des Argonautes, qui emporta les trsors de Colchos. Quelle joie pour
moi, quand il me rendra la _Pucelle_, le _Rgne de Louis XIV_, la
_Philosophie de Newton_ et les autres merveilles inconnues que vous
n'avez pas voulu, jusqu'ici, communiquer au public! Ne me privez pas de
cette consolation. Vous qui dsirez si ardemment le bonheur des humains,
voudriez-vous ne pas contribuer au mien! Une lecture agrable entre,
selon moi, pour beaucoup dans l'ide du vrai bonheur.

Il est juste que vous assuriez de mes attentions Vnus-Newton. La
science ne pouvait jamais se mieux loger que dans le corps d'une
aimable personne. Quel philosophe pourrait rsister  ses arguments? En
se laissant guider par cette aimable philosophe, la raison nous
guiderait-elle toujours? Pour moi, je craindrais fort les flches dores
du petit dieu de Cythre.

Csarion vous rendra compte de l'estime parfaite que j'ai pour vous: il
vous dira jusqu' quel point nous honorons la vertu, le mrite et les
talents. Croyez, je vous en prie, tout ce qu'il vous dira de ma part;
soyez sr qu'on ne peut exagrer la considration avec laquelle je suis,
monsieur, votre trs affectionn ami, FDRIC




DU PRINCE ROYAL

 Ruppin, le 6 juillet 1737.


...Les antiquaires  capuchon ne seront jamais ni mes historiographes,
ni les directeurs de ma conscience. Que votre faon de penser est
diffrente de celle de ces suppts de l'erreur! vous aimez la vrit,
ils aiment la superstition; vous pratiquez les vertus, ils se contentent
de les enseigner; ils calomnient, et vous pardonnez. Si j'tais
catholique, je ne choisirai ni saint Franois d'Assise, ni saint Benot
pour mes patrons. J'irais droit  Cirey, je trouverais des vertus et des
talents suprieurs en tout genre  ceux de la haine et du froc.

Ces rois sans amiti et sans retour, dont vous me parlez, me paraissent
ressembler  la bche que Jupiter donna pour roi aux grenouilles. Je ne
connais l'ingratitude que par le mal qu'elle m'a fait. Je peux mme
dire, sans affecter des sentiments qui ne me sont pas naturels, que je
renoncerais  toute grandeur si je la croyais incompatible avec
l'amiti. Vous avez bien votre part  la mienne. Votre navet, cette
sincrit et cette noble confiance que vous me tmoignez dans toutes les
occasions, mritent bien que je vous donne le titre d'ami.

Je voudrais que vous fussiez le prcepteur des princes, que vous leur
apprissiez  tre hommes,  avoir des coeurs tendres, que vous leur
fissiez connatre le vritable prix des grandeurs, et le devoir qui les
oblige  contribuer au bonheur des humains. Mon pauvre Csarion a t
arrt tout court par la goutte. Il s'en est dfait le mieux qu'il a pu,
et s'est mis en chemin pour Cirey. C'est  vous de juger s'il ne mrite
pas toute l'amiti que j'ai pour lui. En prenant cong de mon petit ami,
je lui ai dit: Songez que vous allez au paradis terrestre,  un endroit
mille fois plus dlicieux que l'le de Calypso; que la desse de ces
lieux ne le cde en rien  la beaut de l'enchanteresse de Tlmaque,
que vous trouverez en elle tous les agrments de l'esprit, si
prfrables  ceux du corps; que cette merveille occupe son loisir par
la recherche de la vrit. C'est l que vous verrez l'esprit humain dans
son dernier degr de perfection, la sagesse sans austrit, entoure des
tendres Amours et des Ris. Vous y verrez d'un ct le sublime Voltaire
et de l'autre l'aimable auteur du _Mondain_: celui qui sait s'lever au
dessus de Newton, et qui, sans s'avilir, sait chanter Phyllis. De quelle
faon, mon cher Csarion, pourra-t-on vous faire abandonner un sjour si
plein de charmes? Que les liens d'une vieille amiti sont faibles contre
tant d'appas!

Je remets mes intrts entre vos mains et c'est  vous, monsieur, de me
rendre mon ami. Il est peut-tre l'unique mortel digne de devenir
citoyen de Cirey; mais souvenez-vous que c'est tout mon bien, et que ce
serait une injustice criante de me le ravir.

J'espre que mon petit ambassadeur reviendra charg de la toison d'or,
c'est le dire de votre _Pucelle_ et de tant d'autres pices  moiti
promises, mais encore plus impatiemment attendues. Vous savez que j'ai
un got dtermin pour vos ouvrages et il y aurait plus que de la
cruaut  me les refuser.

Il me semble que la dpravation du got n'est pas si gnrale en France
que vous le croyez. Les Franais connaissent encore un Apollon  Cirey,
des Fontenelle, des Crbillon, des Rollin, pour la clart et la beaut
du style historique; des d'Olivet pour les traductions, des Bernard et
des Gresset, dont les muses naturelles et polies peuvent trs bien
remplacer les Chaulieu et les La Fare.

Si Gresset pche quelquefois contre l'exactitude, il est excusable par
le feu qui l'emporte; plein de ses penses, il nglige les mots. Que la
nature fait peu d'ouvrages accomplis! et qu'on voit peu de Voltaire.
J'ai pens oublier M. de Raumur qui, en qualit de physicien, est en
grande rputation chez vous. Voil ce qui me parat la quintescence de
vos grands hommes. Les autres auteurs ne me semblent pas fort dignes
d'attention. Les belles-lettres ne sont plus rcompenses, comme elles
l'taient du temps de Louis le Grand. Ce prince, quoique peu instruit,
se faisait une affaire srieuse de protger ceux dont il attendait son
immortalit. Il aimait la gloire, et c'est  cette noble passion que la
France est redevable de son acadmie et de ses arts qui y fleurissent
encore.....

Frdric Ier, roi de Prusse, prince d'un gnie fort born, bon, mais
facile, a fait assez fleurir les arts sous son rgne. Ce prince aimait
la grandeur et la magnificence; il tait libral jusqu' la profusion.
Au mpris de toutes les louanges qu'on prodiguait  Louis XIV, il crut
qu'en choisissant ce prince pour son modle, il ne pourrait manquer
d'tre lou  son tour. Dans peu on vit la cour de Berlin devenir le
singe de celle de Versailles: on imitait tout: crmonial, harangues,
pas mesurs, pas compts, grands mousquetaires, etc. Souffrez que je
vous pargne l'ennui d'un pareil dtail.

La reine Charlotte, pouse de Frdric, tait une princesse qui, avec
tous les dons de la nature, avait reu une excellente ducation. Elle
tait fille du duc de Lunebourg, depuis lecteur de Hanovre. Cette
princesse avait connu particulirement Leibnitz,  la cour de son pre.
Ce savant lui avait enseign les principes de la philosophie, et surtout
de la mtaphysique. La reine considrait beaucoup Leibnitz; elle tait
en commerce de lettres avec lui, ce qui lui fit faire de frquents
voyages  Berlin. Ce philosophe aimait naturellement toutes les
sciences: aussi les possdait-il toutes. M. de Fontenelle, en parlant de
lui, dit trs spirituellement qu'en le dcomposant, on trouverait assez
de matire pour former beaucoup d'autres savants. L'attachement de
Leibnitz pour les sciences ne lui faisait jamais perdre de vue le soin
de les tablir. Il conut le dessein de former  Berlin une acadmie
sur le modle de celle de Paris, en y apportant cependant quelques
lgers changements; il fit ouverture de son dessein  la reine, qui en
fut charme, et lui promit de l'assister de tout son crdit.

On parla un peu de Louis XIV; les astronomes assurrent qu'ils
dcouvriraient une infinit d'toiles dont le roi serait indubitablement
le parrain; les botanistes et les mdecins lui consacreraient leurs
talents, etc. Qui aurait pu rsister  tant de genres de persuasion?
Aussi en vit-on les effets. En moins de rien, l'Observatoire lev, le
thtre de l'anatomie ouvert; l'acadmie toute forme eut Leibnitz pour
son directeur. Tant que la reine vcut, l'acadmie se soutint assez
bien; mais,  sa mort, il n'en fut pas de mme. Le roi son poux la
suivit de prs. D'autre temps, d'autres soins.  prsent les arts
dprissent; et je vois, les larmes aux yeux, tout savoir fuir de chez
nous; et l'ignorant d'un air arrogant, et la barbarie des moeurs s'en
approprier la place:

     Du laurier d'Apollon, dans nos striles champs La feuille nglige
     est dsormais fltrie: Dieux! pourquoi mon pays n'est-il plus la
     patrie Et de la gloire et des talents?




DU PRINCE ROYAL

31 mars 1738.


Monsieur, je suis oblig de vous avertir que j'ai reu deux jours de
poste successivement les lettres de M. Thiriot ouvertes. Je ne jurerais
pas mme que la dernire que vous m'avez crite n'ait essuy le mme
sort. J'ignore si c'est en France, ou dans les tats du roi mon pre,
qu'elles ont t victimes d'une curiosit assez mal place. On peut
savoir tout ce que contient notre correspondance: vos lettres ne
respirent que la vertu et l'humanit, et les miennes ne contiennent pour
l'ordinaire que des claircissements que je vous demande sur des sujets
auxquels la plupart du monde ne s'intresse gure. Cependant, malgr
l'innocence des choses que contient notre correspondance, vous savez
assez ce que c'est que les hommes, et qu'ils ne sont que trop ports 
mal interprter ce qui doit tre exempt de tout blme. Je vous prierai
donc de ne point adresser par M. Thiriot les lettres qui rouleront sur
la philosophie ou sur des vers. Adressez-les plutt  M. Tronchin
Dubreuil; elles me parviendront plus tard, mais j'en serai rcompens
par leur sret. Quand vous m'crirez des lettres o il n'y aura que des
bagatelles, adressez-les  votre ordinaire par M. Thiriot, afin que les
curieux aient de quoi se satisfaire.

Csarion me charme par tout ce qu'il me dit de Cirey. Votre _histoire du
Sicle de Louis XIV_ m'enchante. Je voudrais seulement que vous
n'eussiez point rang Machiavel, qui tait un malhonnte homme, au rang
des autres grands hommes de son temps. Quiconque enseigne  manquer de
parole,  opprimer,  commettre des injustices, ft-il d'ailleurs
l'homme le plus distingu par ses talents, ne doit jamais occuper une
place due uniquement aux vertus et aux talents louables. Cartouche ne
mrite point de tenir un rang parmi les Boileau, les Colbert et les
Luxembourg. Je suis sr que vous tes de mon sentiment. Vous tes trop
honnte homme pour vouloir mettre en honneur la rputation fltrie d'un
coquin mprisable; aussi suis-je sr que vous n'avez envisag Machiavel
que du ct du gnie. Pardonnez-moi ma sincrit; je ne la prodiguerais
pas si je ne vous en croyais trs digne.

Si les histoires de l'univers avaient t crites comme celle que vous
m'avez confie, nous serions plus instruits des moeurs de tous les
sicles, et moins tromps par les historiens. Plus je vous connais plus
je trouve que vous tes un homme unique. Jamais je n'ai lu de plus beau
style que celui de l'_Histoire de Louis XIV_. Je relis chaque paragraphe
deux ou trois fois tant j'en suis enchant. Toutes les lignes portent
coup; tout est nourri de rflexions excellentes; aucune fausse pense,
rien de puril, et avec cela une impartialit parfaite. Ds que j'aurai
lu tout l'ouvrage, je vous enverrai quelques petites remarques entre
autres sur les noms allemands qui sont un peu maltraits: ce qui peut
rpandre de l'obscurit sur cet ouvrage, puisqu'il y a des noms qui sont
si dfigurs qu'il faut les deviner.

Je souhaiterais que votre plume et compos tous les ouvrages qui sont
fait et qui peuvent tre de quelque instruction; ce serait le moyen de
profiter et de tirer utilit de la lecture. Je m'impatiente quelquefois
des inutilits, des pauvres rflexions, ou de la scheresse qui rgne
dans certains livres; c'est au lecteur  digrer de pareilles lectures.
Vous pargnez cette peine  vos lecteurs. Qu'un homme ait du jugement ou
non, il profite galement de vos ouvrages. Il ne lui faut que de la
mmoire.

Il me faut de l'application et une contention d'esprit pour tudier vos
_Elments de Newton_; ce qui se fera aprs Pques, faisant une petite
absence pour prendre

    Ce que vous savez,
    Avec beaucoup de biensance.

Je vous exposerai mes doutes avec la dernire franchise, honteux de vous
mettre toujours dans le cas des Isralites, qui ne pouvaient relever les
murs de Jrusalem qu'en se dfendant d'une main, tandis qu'ils
travaillaient de l'autre.

Avouez que mon systme est insupportable; il me l'est quelquefois 
moi-mme. Je cherche un objet pour fixer mon esprit, et je n'en trouve
encore aucun. Si vous en savez, je vous prie de m'en indiquer qui soit
exempt de toute contradiction. S'il y a quelque chose dont je puisse me
persuader, c'est qu'il y a un Dieu adorable dans le ciel, et un Voltaire
presque aussi estimable,  Cirey.

J'envoie une petite bagatelle  madame la marquise, que vous lui ferez
accepter. J'espre qu'elle voudra la placer dans ses entresols et
qu'elle voudra s'en servir pour ses compositions.

Je n'ai pas pu laisser votre portrait entre les mains de Csarion. J'ai
envi  mon ami d'avoir convers avec vous, et de possder encore votre
portrait. C'en est trop, me suis-je dit; il faut que nous partagions les
faveurs du destin. Nous pensons tous de mme sur votre sujet, et c'est 
qui vous aimera et vous estimera le plus.

J'ai presque oubli de vous parler de vos pices fugitives: _La
Modration dans le bonheur, Le Cadenas, Le Temple de l'Amiti_, etc.,
tout cela m'a charm. Vous accumulez la reconnaissance que je vous dois.
Que la marquise n'oublie pas d'ouvrir l'encrier. Soyez persuad que je
ne regrette rien plus au monde que de ne pouvoir vous convaincre des
sentiments avec lesquels je suis, monsieur, votre trs fidlement
affectionn ami. FDRIC.




DU PRINCE ROYAL

 Loo en Hollande, le 6 auguste 1738.


Mon cher ami, je vous reconnais, je reconnais mon sang dans la belle
ptre _Sur l'Homme_, que je viens de recevoir, et dont je vous remercie
mille fois. C'est ainsi que doit penser un grand homme; et ces penses
sont aussi dignes de vous que la conqute de l'univers l'tait
d'Alexandre. Vous recherchez modestement la vrit, et vous la publiez
avec hardiesse lorsqu'elle vous est connue. Non, il ne peut y avoir
qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature. Il est impossible que cette
nature, si fconde d'ailleurs, recopie son ouvrage pour reproduire votre
semblable.

Il n'y a que de grandes vrits dans votre ptre _Sur l'Homme_. Vous
n'tes jamais plus grand ni plus sublime que lorsque vous restez bien ce
que vous tes. Convenez, mon cher ami, que l'on ne saurait bien tre que
ce que l'on est: et vous avez tant de raisons d'tre satisfait de votre
faon de penser, que vous ne devriez jamais vous rabaisser en empruntant
celle des autres.

Que les moines, obscurment enclotrs, ensevelissent dans leur
crasseuse bassesse leur misrable thologie; que nos descendants
ignorent  jamais les puriles sottises de la foi, du culte et des
crmonies des prtres et des religieux. Les brillantes fleurs de la
posie sont prostitues lorsqu'on les fait servir de parure et
d'ornement  l'erreur: et le pinceau qui vient de peindre les hommes,
doit effacer la Loyolade.

Je vous suis trs oblig et redevable  l'infini de la peine que vous
vous donnez de corriger mes fautes. J'ai une attention extrme sur
toutes celles que vous me faites apercevoir, et j'espre de me rendre de
plus en plus digne de mon ami et de mon matre dans l'art de penser et
d'crire.

Point de comparaison, je vous prie, de vos ouvrages aux miens. Vous
marchez d'un pas ferme par des routes difficiles, et moi je rampe par
des sentiers battus. Ds que je serai de retour chez moi, ce qui pourra
tre  la fin de ce mois, Csarion et Jordan voleront sur votre ptre
_Sur l'Homme_, et je vous garantis d'avance de leurs suffrages. Quant 
_sapientissimus Wolfius_, je ne le connais en aucune manire, ne lui
ayant jamais parl ni crit; et je crois, comme vous, que la langue
franaise n'est pas son fort.

Votre imagination, mon cher ami, nous rend conqurants  bon march:
aussi, soyez persuad que nous en aurons toute l'obligation  votre
gnrosit. Je sais bien que si de ma vie j'allais  Cirey, ce ne serait
pas pour l'assiger. Votre loquence, plus forte que les instruments
destructeurs de Jricho, ferait tomber les armes de mes mains. Je n'ai
d'autres droits sur Cirey que ceux que doit payer la reconnaissance 
une amiti dsintresse. Nouveau Jason, j'enlverais la toison d'or;
mais j'enlverais en mme temps le dragon qui garde ce trsor: gare
madame la marquise.

Au moins, madame, vous ne tomberiez pas entre les mains des corsaires.
En gnreux vainqueur, je partagerais avec vous, ne vous en dplaise, ce
M. de Voltaire que vous voulez possder toute seule.




DE M. DE VOLTAIRE

Auguste 1738.


Je vois toujours, monseigneur, avec une satisfaction qui approche de
l'orgueil, que les petites contradictions que j'essuie dans ma patrie
indignent le grand coeur de Votre Altesse Royale. Elle ne doute pas que
son suffrage ne me rcompense bien amplement de toutes ces peines: elles
sont communes  tous ceux qui ont cultiv les sciences; et parmi les
gens de lettres, ceux qui ont le plus aim la vrit ont toujours t
les plus perscuts.

La calomnie a voulu faire prir Descartes et Bayle; Racine et Boileau
seraient morts de chagrin s'ils n'avaient eu un protecteur dans Louis
XIV. Il nous reste encore des vers qu'on a faits contre Virgile. Je suis
bien loin de pouvoir tre compar  ces grands hommes; mais je suis bien
plus heureux qu'eux; je jouis de la paix; j'ai une fortune convenable 
un particulier, et plus grande qu'il ne la faut  un philosophe; je vis
dans une retraite dlicieuse, auprs de la femme la plus respectable,
dont la socit me fournit toujours de nouvelles leons. Enfin,
monseigneur, vous daignez m'aimer; le plus vertueux, le plus aimable
prince de l'Europe daigne m'ouvrir son coeur, me confier ses ouvrages et
ses penses et corriger les miennes. Que me faut-il de plus? La sant
seule me manque; mais il n'y a point de malade plus heureux que moi.

Votre Altesse Royale veut-elle permettre que je lui envoie la moiti du
cinquime acte de _Mrope_, que j'ai corrig? et si la pice, aprs une
nouvelle lecture, lui parat digne de l'impression, peut-tre la
hasarderai-je.

Madame la marquise du Chtelet vient de recevoir le plan de Remusberg,
dessin par cet homme aimable dont on se souviendra toujours  Cirey. Il
est bien triste de ne voir tout cela qu'en peinture, etc. _(Le reste
manque.)_




DU PRINCE ROYAL

Remusberg, 30 septembre 1738.


Thiriot doit tre  prsent  Cirey; il n'y aura donc que moi qui n'y
serai jamais! Ma curiosit est bien grande pour savoir ce que vous aurez
rpondu  madame de Brand; tout ce que j'en sais, c'est qu'il y a des
vers contenus dans votre rponse; je vous prie de me les communiquer.

La marquise aura autant de plumes[B] qu'elle en cassera, je me fais fort
de les lui fournir. J'ai dj fait crire en Prusse pour en avoir, et
pour ajouter ce qui pourrait tre omis  l'encrier. Assurez cette unique
marquise de mes attentions et de mon estime.

Je suis  jamais, et plus que vous ne pouvez le croire, votre trs
fidle ami, FDRIC.




DU PRINCE ROYAL

Remusberg, le 9 novembre 1738.


Mon cher ami, je viens de recevoir une lettre et des vers que personne
n'est capable de faire que vous. Mais si j'ai l'avantage de recevoir des
lettres et des vers d'une beaut prfrable  tout ce qui a jamais paru,
j'ai aussi l'embarras de ne savoir souvent comment y rpondre. Vous
m'envoyez de l'or de votre Potose, et je ne vous renvoie que du plomb.
Aprs avoir lu les vers assez vifs et aimables que vous m'adressez, j'ai
balanc plus d'une fois avant que de vous envoyer l'ptre _Sur
l'Humanit_, que vous recevrez avec cette lettre; mais je me suis dit
ensuite, il faut rendre nos hommages  Cirey, et il faut y chercher des
instructions et de sages corrections. Ces motifs,  ce que j'espre,
vous feront recevoir avec quelque support les mauvais vers que je vous
envoie.

Thiriot vient de m'envoyer l'ouvrage de la marquise _Sur le Feu_; je
puis dire que j'ai t tonn en lisant; on ne dirait point qu'une
pareille pice pt tre produite par une femme. De plus, le style est
mle, et tout  fait convenable au sujet. Vous tes tous deux de ces
gens admirables et uniques dans votre espce, et qui augmentez chaque
jour l'admiration de ceux qui vous connaissent. Je pense sur ce sujet
des choses que votre seule modestie m'oblige de vous cler. Les paens
ont fait des dieux qui assurment resteraient bien au dessous de vous
deux. Vous auriez tenu la premire place dans l'Olympe, si vous aviez
vcu alors.

Rien ne marque plus la diffrence de nos moeurs de celles de ces temps
reculs, que lorsqu'on compare la manire dont l'antiquit traitait les
grands hommes, et celle dont les traite notre sicle.

La magnanimit, la grandeur d'me, la fermet, passent pour des vertus
chimriques. On dit: Oh! vous vous piquez de faire le Romain; cela est
hors de saison; on est revenu de ces affectations dans le sicle d'
prsent. Tant pis. Les Romains, qui se piquaient de vertus, taient des
grands hommes; pourquoi ne point les imiter dans ce qu'ils ont eu de
louable?

La Grce tait si charme d'avoir produit Homre, que plus de dix villes
se disputaient l'honneur d'tre sa patrie; et l'Homre de la France,
l'homme le plus respectable de toute la nation, est expos aux traits de
l'envie. Virgile, malgr les vers de quelques rimailleurs obscurs,
jouissait paisiblement de la protection de Mcne et d'Auguste, comme
Boileau, Racine et Corneille, de celle de Louis le Grand. Vous n'avez
point ces avantages; et je crois,  dire vrai, que votre rputation n'y
perdra rien. Le suffrage d'un sage, d'une milie, doit tre prfrable 
celui du trne, pour tout homme n avec un bon jugement.

Votre esprit n'est point esclave, et votre muse n'est point enchane 
la gloire des grands. Vous en valez mieux, et c'est un tmoignage
irrvocable de votre sincrit; car on sait trop que cette vertu fut de
tout temps incompatible avec la basse flatterie qui rgne dans les
cours.

L'_Histoire de Louis XIV_, que je viens de relire, se ressent bien de
votre sjour  Cirey; c'est un ouvrage excellent, et dont l'univers n'a
point encore d'exemple. Je vous demande instamment de m'en procurer la
continuation; mais je vous conseille, en ami, de ne point le livrer 
l'impression. La postrit de tous ceux dont vous dites la vrit se
liguerait contre vous. Les uns trouveraient que vous en avez trop dit,
les autres, que vous n'avez pas assez exagr les vertus de leurs
anctres; et les prtres, cette race implacable, ne vous pardonneraient
point les petits traits que vous leur lancez. J'ose mme dire que cette
histoire, crite avec vrit et dans un esprit philosophique, ne doit
point sortir de la sphre des philosophes. Non, elle n'est point faite
pour des gens qui ne savent point penser.

Vos deux lettres ont produit un effet bien diffrent sur ceux  qui je
les ai rendues. Csarion, qui avait la goutte, l'en a perdue de joie, et
Jordan, qui se portait bien, pensa en prendre l'apoplexie: tant une mme
cause peut produire des effets diffrents! C'est  eux  vous marquer
tout ce que vous leur inspirez; ils s'en acquitteront aussi bien et
mieux que je ne pourrais le faire.

Il ne nous manque  Remusberg qu'un Voltaire, pour tre parfaitement
heureux; indpendamment de votre absence, votre personne est, pour ainsi
dire, inne dans nos mes. Vous tes toujours avec nous. Votre portrait
prside dans ma bibliothque; il pend au dessus de l'armoire qui
conserve notre Toison d'or; il est immdiatement plac au-dessus de vos
ouvrages, et vis--vis de l'endroit o je me tiens, de faon que je l'ai
toujours prsent  mes yeux. J'ai pens dire que ce portrait tait comme
la statue de Memnon, qui donnait un son harmonieux lorsqu'elle tait
frappe des rayons du soleil; que votre portrait animait de mme
l'esprit de ceux qui le regardent; pour moi, il me semble toujours
qu'il parat me dire:[C]

     vous donc qui brlant d'une ardeur prilleuse, etc.

Souvenez-vous toujours, je vous prie, de la petite colonie de Remusberg,
et souvenez-vous-en pour lui adresser vos lettres pastorales. Ce sont
des consolations qui deviennent ncessaires dans votre absence: vous les
devez  vos amis. J'espre bien que vous me compterez  leur tte. On ne
saurait du moins tre plus ardemment que je suis et que je serai
toujours, votre trs affectionn et fidle ami, FRDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

Octobre 1738


Monseigneur, que votre Altesse Royale pardonne  ce pauvre malade
enrichi de vos bienfaits, s'il tarde trop  vous payer ses tributs de
reconnaissance.

Ce que vous avez compos sur l'humanit vous assure, sans doute, le
suffrage et l'estime de Madame du Chtelet, et vous me forceriez 
l'admiration, si vous ne m'y aviez pas dj tout dispos. Non seulement
Cirey remercie votre Altesse Royale, mais il n'y a personne sur la terre
qui ne doive vous tre oblig. Ne connt-on de cet ouvrage que le titre,
c'en est assez pour vous rendre matre des coeurs. Un prince qui pense
aux hommes, qui fait son bonheur de leur flicit! on demandera dans
quel roman cela se trouve, et si ce prince s'appelle Alcimdon ou
Almanzor, s'il est fils d'une fe et de quelque gnie. Non, messieurs,
c'est un tre rel; c'est lui que le ciel donne  la terre sous le nom
de Frdric; il habite d'ordinaire la solitude de Remusberg; mais son
nom, ses vertus, son esprit, ses talens sont dj connus dans tout le
monde; si vous saviez tout ce qu'il a crit sur l'humanit, le genre
humain dputerait vers lui pour le remercier; mais ces dtails heureux
sont rservs  Cirey, et ces faveurs sont tenues secrtes. Les gens qui
se mlaient autrefois de consulter les demi-dieux, se vantaient d'en
recevoir des oracles: nous en recevons, mais nous ne nous en vantons
pas.

Il y a, monseigneur, une secrte sympathie qui assujettit mon me 
Votre Altesse Royale; c'est quelque chose de plus fort que l'harmonie
prtablie. Je roulais dans ma tte une ptre sur l'humanit, quand je
reus celle de Votre Altesse Royale. Voil ma tche faite. Il y a eu, 
ce que conte l'antiquit, des gens qui avaient un gnie qui les aidait
dans leurs grandes entreprises. Mon gnie est  Remusberg. Eh!  qui
appartenait-il de parler de l'humanit, qu' vous, grand prince,  votre
me gnreuse et tendre:  vous, monseigneur, qui avez daign consulter
des mdecins pour la maladie d'un de vos serviteurs qui demeure  prs
de trois cents lieues de vous? Ah! monseigneur, malgr ces trois cents
lieues, je sens mon coeur li  Votre Altesse Royale de bien prs.

Je me flatte, mme avec assez d'apparence, que cet intervalle
disparatra bientt. Monseigneur l'lecteur Palatin mourra s'il veut,
mais les confins de Clves et de Juliers verront au printemps prochain
madame la marquise du Chtelet. Nous arrangerons tout pour nous trouver
prs de vos tats. Je sais bien qu'en fait d'affaires, il ne faut
jamais rpondre de rien; mais l'esprance de faire notre cour  Votre
Altesse royale, de voir de prs ce que nous admirons, ce que nous aimons
de loin, aplanira bien des difficults. N'est-il pas vrai, monseigneur,
que Votre Altesse Royale donnera des saufs-conduits  madame du
Chtelet? mais qui voudrait l'arrter, quand on saura qu'elle sera l
pour voir Votre Altesse Royale; et qui m'osera faire du mal  moi, quand
j'aurai l'_Eptre de l'Humanit_  la main?

Que je suis enchant que Votre Altesse Royale ait t contente de cet
_Essai sur le feu_ que madame du Chtelet s'amusa de composer, et qui,
en vrit, est plutt un chef-d'oeuvre qu'un essai! Sans les maudits
tourbillons de Descartes, qui tournent encore dans les vieilles ttes de
l'acadmie, il est bien sr que madame du Chtelet aurait eu le prix, et
cette justice et fait l'honneur de son sexe et de ses juges: mais les
prjugs dominent partout. En vain Newton a montr aux yeux les secrets
de la lumire; il y a de vieux romanciers physiciens qui sont pour les
chimres de Malebranche. L'acadmie rougira un jour de s'tre rendue si
tard  la vrit; et il demeurera constant qu'une jeune dame osait
embrasser la bonne philosophie, quand la plupart de ses juges
l'tudiaient faiblement pour la combattre opinitrement.

M. de Maupertuis, homme qui ose aimer et dire la vrit, quoique
perscut, a mand hardiment, mais secrtement, que les discours
franais couronns taient pitoyables. Son suffrage, joint  celui de
Remusberg, sont le plus beau prix qu'on puisse jamais recevoir.

Madame du Chtelet sera trs flatte que Votre Altesse Royale fasse
lire  M. Jordan ce qui a plu  Votre Altesse Royale. Elle estime avec
raison un homme que vous estimez. Je suis, etc.




DU PRINCE ROYAL

 Remusberg, le 15 avril 1739.


J'ai t sensiblement attendri du rcit touchant que vous me faites de
votre dplorable situation. Un ami  la distance de quelques centaines
de lieues parat un homme assez inutile dans le monde, mais je prtends
faire un petit essai en votre faveur, dont j'espre que vous retirerez
quelque utilit. Ah! mon cher Voltaire, que ne puis-je vous offrir un
asile, o assurment vous n'auriez rien  souffrir de semblable aux
chagrins que vous donne votre ingrate patrie! Vous ne trouveriez chez
moi ni envieux, ni calomniateurs, ni ingrats; on saurait rendre justice
 vos mrites, et distinguer parmi les hommes ce que la nature a si fort
distingu parmi ses ouvrages.

Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition; et je vous
assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement.
Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que, pour
tablir une galit de conditions parmi tous les hommes, il vous fallait
des revers capables de balancer les avantages de votre gnie, de vos
talents, et de l'amiti de la marquise.

C'est dans des occasions semblables qu'il nous faut tirer de la
philosophie des secours capables de modrer les premiers transports de
la douleur, et de calmer les mouvements imptueux que le chagrin excite
dans nos mes. Je sais que ces conseils ne cotent rien  donner, et que
la pratique en est presque impossible; je sais que la force de votre
gnie est suffisante pour s'opposer  vos calamits. Mais on ne laisse
point que de tirer des consolations du courage que nous inspirent nos
amis.

Vos adversaires sont d'ailleurs des gens si mprisables, qu'assurment
vous ne devez pas craindre qu'ils puissent ternir votre rputation. Les
dents de l'envie s'mousseront toutes les fois qu'elles voudront vous
mordre. Il n'y a qu' lire sans partialit les crits et les calomnies
qu'on sme sur votre sujet pour en connatre la malice et l'infamie.
Soyez en repos, mon cher Voltaire, et attendez que vous puissiez goter
les fruits de mes soins.

J'espre que l'air de Flandre vous fera oublier vos peines, comme les
eaux du Lth en effaaient le souvenir chez les ombres.

J'attends de vos nouvelles pour savoir quand il serait agrable  la
marquise que je lui envoyasse une lettre pour le duc d'Aremberg. Mon vin
de Hongrie et l'ambre languissent de partir: j'enverrai le tout 
Bruxelles, lorsque je vous y saurai arriv.

Ayez la bont de m'adresser les lettres que vous m'crirez de Cirey par
le marchand Michelet; c'est la voie la plus courte. Mais si vous
m'crivez de Bruxelles, que ce soit sous l'adresse du gnral Bork 
Vesel. Vous vous tonnerez de ce que j'ai t si longtemps sans vous
rpondre; mais vous dbrouillerez facilement ce mystre, quand vous
saurez qu'une absence de quinze jours m'a empch de recevoir votre
lettre qui m'attendait ici.

Je vous prie de ne jamais douter des sentiments d'amiti et d'estime
avec lesquels je suis votre trs fidle ami, FDRIC.




DU PRINCE ROYAL

 Remusberg, le 26 juin 1739.


Mon cher ami, je souhaiterais beaucoup que votre toile errante se
fixt, car mon imagination droute ne sait plus de quel ct du Brabant
elle doit vous chercher. Si cette toile errante pouvait une fois
diriger vos pas du ct de notre solitude, j'emploierais assurment tous
les secrets de l'astronomie pour arrter son cours: je me jetterais mme
dans l'astrologie; j'apprendrais le grimoire, et je ferais des
invocations  tous les dieux et  tous les diables, pour qu'ils ne vous
permissent jamais de quitter ces contres. Mais, mon cher Voltaire,
Ulysse, malgr les enchantements de Circ, ne pensait qu' sortir de
cette le, o toutes les caresses de la desse magicienne n'avaient pas
tant de pouvoir sur son coeur que le souvenir de sa chre Pnlope. Il me
parat que vous seriez dans le cas d'Ulysse, et que le puissant souvenir
de la belle milie et l'attraction de son coeur auraient sur vous un
empire plus fort que mes dieux et mes dmons. Il est juste que les
nouvelles amitis le cdent aux anciennes; je le cde donc  la
marquise, toutefois  condition qu'elle maintiendra mes droits de second
contre tous ceux qui voudraient me les disputer.

J'ai cru que je pourrais aller assez vite dans ce que je m'tais propos
d'crire contre Machiavel, mais j'ai trouv que les jeunes gens ont la
tte un peu trop chaude. Pour savoir tout ce qu'on a crit sur
Machiavel, il m'a fallu lire une infinit de livres, et avant que
d'avoir tout digr, il me faudra encore quelque temps. Le voyage que
nous allons faire en Prusse ne laissera pas que de causer encore quelque
interruption  mes tudes, et retardera _la Henriade_, _Machiavel_ et
_Euryale_.

Je n'ai point encore de rponse d'Angleterre; mais vous pouvez compter
que c'est une chose rsolue, et que _la Henriade_ sera grave. J'espre
pouvoir vous donner des nouvelles de cet ouvrage et de l'avant-propos 
mon retour de Prusse, qui pourra tre vers le 15 d'auguste.

Un prince oisif est, selon moi, un animal peu utile  l'univers. Je veux
du moins servir mon sicle en ce qui dpend de moi; je veux contribuer 
l'immortalit d'un ouvrage qui est utile  l'univers; je veux multiplier
un pome o l'auteur enseigne le devoir des grands et le devoir des
peuples, une manire de rgner peu connue des princes, et une faon de
penser qui aurait ennobli les dieux d'Homre autant que leurs cruauts
et leurs caprices les ont rendus mprisables.

Vous faites un portrait vrai, mais terrible, des guerres de religion, de
la mchancet des prtres, et des suites funestes du faux zle. Ce sont
des leons qu'on ne saurait assez rpter aux hommes que leurs folies
passes devraient du moins rendre plus sages dans leur faon de se
conduire  l'avenir.

Ce que je mdite contre le Machiavlisme est proprement une suite de _la
Henriade_. C'est sur les grands sentiments de Henri IV que je forge la
foudre qui crasera Csar Borgia.

Pour _Nisus_ et _Euryale_, ils attendront que le temps et vos
corrections aient fortifi ma verve.

J'envoie par le lieutenant Shilling le vin de Hongrie, sous l'adresse du
duc d'Aremberg. Il est sr que ce duc est le patriarche des bons
vivants; il peut tre regard comme pre de la joie et des plaisirs.
Silne l'a dou d'une physionomie qui ne dment point son caractre, et
qui fait connatre en lui une volupt aimable et dcrasse de tout ce
que la dbauche a d'obscnits.

J'espre que vous respirerez en Brabant un air plus libre qu'en France,
et que la scurit de ce sjour ne contribuera pas moins que les remdes
 la sant de votre corps. Je vous assure qu'il m'intresse beaucoup, et
qu'il ne se passe aucun jour que je ne fasse des voeux en votre faveur 
la desse de la sant.

J'espre que tous mes paquets vous seront parvenus. Mandez-m'en, s'il
vous plat, quelques petits mots. On dit que les Plaisirs se sont donn
rendez-vous sur votre route:

    Que la Danse et la Comdie,
    Avec leur soeur la Mlodie.
    Toutes trois firent le dessein
    De vous escorter en chemin.
    Suivies de leur bande joyeuse;
    Et qu'en tous lieux leur troupe heureuse,
    Devant vos pas semant des fleurs,
    Vous a rendu tous les honneurs
    Qu'au sommet de la double croupe,
    Gouvernant sa divine troupe,
    Apollon reoit des neuf Soeurs.

On dit aussi

    Que la Politesse et les Grces
    Avec vous quittrent Paris;
    Que l'Ennui froid a pris les places
    De ces desses et des Ris;
    Qu'en cette rgion trompeuse,
    La Politique frauduleuse
    Tient le poste de l'Equit;
    Que la timide Honntet,
    Redoutant le pouvoir inique
    D'un prlat fourbe et despotique,
    Ennemi de la libert,
    S'enfuit avec la Vrit.

Voil une gazette potique de la faon qu'on les fait  Remusberg. Si
vous tes friand de nouvelles, je vous en promets en prose ou en vers,
comme vous les voudrez,  mon retour.

Mille assurances d'estime  la divine milie, ma rivale dans votre coeur.
J'espre que vous tiendrez les engagements de docilit que vous avez
pris avec Superville. Csarion vous dit tout ce qu'un coeur comme le sien
pense, lorsqu'il a t assez heureux pour connatre le vtre; et moi, je
suis plus que jamais votre trs fidle ami, FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

 Bruxelles, 1er septembre 1739.


    Ce nectar jaune de Hongrie
    Enfin dans Bruxelle est venu;
    Le duc d'Aremberg l'a reu
    Dans la nombreuse compagnie
    Des vins dont sa cave est fournie;
    Et quand Voltaire en aura bu
    Quelques coups avec milie,
    Son misrable individu,
    Dans son estomac morfondu
    Sentira renatre la vie:
    La facult, la pharmacie,
    N'auront jamais tant de vertu.
    Adieu, monsieur de Superville:
    Mon ordonnance est du bon vin,
    Frdric est mon mdecin,
    Et vous m'tes fort inutile.
    Adieu; je ne suis plus tent
    De vos drogues d'apothicaire,
    Et tout ce qui me reste  faire,
    C'est de boire  votre sant.

Monseigneur, c'est M. Shilling qui m'apprit, il y a quelques jours, la
nouvelle du dbarquement de ce bon vin, dans la cave du patron de cette
liqueur; et M. le duc d'Aremberg nous donnera ce divin tonneau  son
retour d'Enghien; mais la lettre de Votre Altesse Royale, date du 26
juin, et rendue par ledit M. Shilling, vaut tout le canton de Tokai:

     prince aimable et plein de grce.
    Parlez: par quel art immortel,
    Avec un got si naturel.
    Touchez-vous la lyre d'Horace.
    De ces mains dont la sage audace
    Va confondre Machiavel?
    Le ciel vous fit expressment
    Pour nous instruire et pour nous plaire.
     monarques que l'on rvre,
    Grands rois, tchez d'en faire autant;
    Mais, hlas! vous n'y pensez gure.

Et avec toutes ces grces lgres dont Votre charmante lettre est
pleine, voil M. Shilling qui jure encore que le rgiment de Votre
Altesse Royale est le plus beau rgiment de Prusse, et par consquent le
plus beau rgiment du monde; car _omne tulit punctum_ est votre devise.

Votre Altesse royale va visiter ses peuples septentrionaux, mais elle
chauffera tous ces climats-l; et je suis sr que quand j'y viendrai
(car j'irai sans doute, je ne mourrai point sans lui avoir fait ma
cour), je trouverai qu'il fait plus chaud  Remusberg qu' Frescati; les
philosophes auront beau prtendre que la terre s'est approche du
soleil, ils feront de vains systmes, et je saurai la vrit du fait.

Votre Altesse Royale me dit qu'il lui a fallu lire bien des livres pour
son _Anti-Machiavel_; tant mieux, car elle ne lit qu'avec fruit; ce sont
des mtaux qui deviendront or dans votre creuset; il y a des discours
politiques de Gordon,  la tte de sa traduction de _Tacite_, qui sont
bien dignes d'tre vus par un lecteur tel que mon prince; mais
d'ailleurs quel besoin Hercule a-t-il de secours pour touffer Ante ou
pour craser Cacus?

Je vais vite travailler  achever le petit tribut que j'ai promis  mon
unique matre; il aura, dans quinze jours, le second acte de _Mahomet_;
le premier doit lui tre parvenu par la mme voie des sieurs Grard et
compagnie.

On a achev une nouvelle dition de mes ouvrages en Hollande; mais Votre
Altesse Royale en a beaucoup plus que les libraires n'en ont imprim. Je
ne reconnais plus d'autre _Henriade_ que celle qui est honore de votre
nom et de vos bonts; ce n'est pas moi srement qui ai fait les autres
_Henriades_. Je quitte mon prince pour travailler  _Mahomet_, et je
suis, etc.




DU ROI DE PRUSSE

 Charlottembourg, le 6 juin 1740.


Mon cher ami, mon sort est chang, et j'ai assist aux derniers moments
d'un roi,  son agonie,  sa mort. En parvenant  la royaut, je n'avais
pas besoin assurment de cette leon pour tre dgot de la vanit des
grandeurs humaines.

J'avais projet un petit ouvrage de mtaphysique; il s'est chang en un
ouvrage de politique. Je croyais joter avec l'aimable Voltaire, et il
me faut escrimer avec Machiavel. Enfin, mon cher Voltaire, nous ne
sommes point matres de notre sort. Le tourbillon des vnements nous
entrane, et il faut se laisser entraner. Ne voyez en moi, je vous
prie, qu'un citoyen zl, un philosophe un peu sceptique, mais un ami
vritablement fidle. Pour dieu, ne m'crivez qu'en homme, et mprisez
avec moi les titres, les noms, et tout l'clat extrieur.

Jusqu' prsent il me reste  peine le temps de me reconnatre; j'ai des
occupations infinies: je m'en donne encore de surplus; mais malgr tout
ce travail, il me reste toujours du temps assez pour admirer vos
ouvrags et pour puiser chez vous des instructions et des dlassements.

Assurez la marquise de mon estime. Je l'admire autant que ses vastes
connaissances et la rare capacit de son esprit le mritent.

Adieu, mon cher Voltaire; si je vis, je vous verrai, et mme ds cette
anne. Aimez-moi toujours, et soyez toujours sincre ami avec votre ami
FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

18 juin 1740.


Sire, si votre sort est chang, votre belle me ne l'est pas; mais la
mienne l'est. J'tais un peu misanthrope, et les injustices des hommes
m'affligeaient trop. Je me livre  prsent  la joie avec tout le monde.
Grce au ciel, Votre Majest a dj rempli presque toutes mes
prdictions. Vous tes dj aim, et dans vos tats et dans l'Europe.
Un rsident de l'empereur disait dans la dernire guerre au cardinal de
Fleury: Monseigneur, les Franais sont bien aimables, mais ils sont tous
Turcs. L'envoy de Votre Majest peut dire  prsent, les Franais sont
tous Prussiens.

Le marquis d'Argenson, conseiller d'tat du roi de France, ami de M. de
Valori, et un homme d'un vrai mrite, avec qui je me suis entretenu
souvent  Paris de Votre Majest, m'crit du 13 que M. de Valori
s'exprime avec lui dans ces propres mots: Il commence son rgne comme
il y a apparence qu'il le continuera; partout des traits de bont de
coeur; justice qu'il rend au dfunt; tendresse pour ses sujets. Je ne
fais mention de cet extrait  Votre Majest que parce que je suis sr
que cela a t crit d'abondance de coeur qu'il m'est revenu de mme. Je
ne connais point M. de Valori, et Votre Majest sait que je ne devais
pas compter sur ses bonnes grces; cependant puisqu'il pense comme moi
et qu'il vous rend tant de justice, je suis bien aise de la lui rendre.

Le ministre qui gouverne le pays o je suis me disait: Nous verrons s'il
renverra tout d'un coup les gants inutiles qui ont fait tant crier; et
moi je lui rpondis: Il ne fera rien prcipitamment. Il ne montrera
point un dessein marqu de condamner les fautes qu'a pu faire son
prdcesseur; il se contentera de les rparer avec le temps. Daignez
donc avouer, grand roi, que j'ai bien devin.

Votre Majest m'ordonne de songer, en lui crivant, moins au roi qu'
l'homme. C'est un ordre bien selon mon coeur. Je ne sais comment m'y
prendre avec un roi, mais je suis bien  mon aise avec un homme
vritable, avec un homme qui a dans sa tte et dans son coeur l'amour du
genre humain.....




DU ROI

 Charlottembourg, le 12 juin 1740.


        Non, ce n'est plus du mont Rmus,
        Douce et studieuse retraite
        D'o mes vers vous sont parvenus,
        Que je date ces vers confus:
        Car dans ce moment le pote
        Et le prince sont confondus.
        Dsormais mon peuple que j'aime
        Est l'unique Dieu que je sers:
        Adieu les vers et les concerts.
        Tous les plaisirs. Voltaire mme;
        Mon devoir est mon Dieu suprme.
        Qu'il entrane de soins divers!
        Quel fardeau que le diadme!
        Quand ce dieu sera satisfait,
        Alors dans vos bras, cher Voltaire,
        Je volerai, plus prompt qu'un trait,
    Puiser, dans les leons de mon ami sincre,
    Quel doit tre d'un roi le sacr caractre.

Vous voyez, mon cher ami, que le changement du sort ne m'a pas tout 
fait guri de la mtromanie, et que peut-tre je n'en gurirai jamais.
J'estime trop l'art d'Horace et de Voltaire pour y renoncer; et je suis
du sentiment que chaque chose de la vie a son temps.

J'avais commenc une ptre sur les abus de la mode et de la coutume,
lors mme que la coutume de la primogniture m'obligeait de monter sur
le trne et de quitter mon ptre pour quelque temps. J'aurais
volontiers chang mon ptre en satire contre cette mme mode, si je ne
savais que la satire doit tre bannie de la bouche des princes.

Enfin, mon cher Voltaire, je flotte entre vingt occupations, et je ne
dplore que la brivet des jours, qui me paraissent trop courts de
vingt-quatre heures.

Je vous avoue que la vie d'un homme qui n'existe que pour rflchir et
pour lui-mme, me semble infiniment prfrable  la vie d'un homme dont
l'unique occupation doit tre de faire le bonheur des autres.

Vos vers sont charmants. Je n'en dirai rien, car ils sont trop
flatteurs.

Mon cher Voltaire, ne vous refusez pas plus longtemps  l'empressement
que j'ai de vous voir. Faites en ma faveur tout ce que vous croyez que
votre humanit comporte. J'irai  la fin d'auguste  Vesel, et peut-tre
plus loin. Promettez-moi de me joindre, car je ne saurais vivre heureux
ni mourir tranquille sans vous avoir embrass. Adieu. FDRIC.

Mille compliments  la marquise. Je travaille des deux mains; d'un ct
 l'arme, de l'autre au peuple et aux beaux-arts.




DU ROI

 Charlottembourg, le 27 juin 1740.


Mon cher Voltaire, vos lettres me font toujours un plaisir infini, non
pas par les louanges que vous me donnez, mais par la prose instructive
et les vers charmants qu'elles contiennent. Vous voulez que je vous
parle de moi-mme comme l'ternel abb de Chaulieu. Qu'importe? il faut
vous contenter.

Voici donc la gazette de Berlin telle que vous me la demandez.

J'arrivai le vendredi au soir  Postdam, o je trouvai le roi dans une
si triste situation que j'augurai bientt que sa fin tait prochaine. Il
me tmoigna mille amitis; il me parla plus d'une grande heure sur les
affaires, tant internes qu'trangres, avec toute la justesse d'esprit
et le bon sens imaginables. Il me parla de mme le samedi, le dimanche
et le lundi, paraissant trs tranquille, trs rsign, et soutenant ses
souffrances avec beaucoup de fermet. Il rsigna la rgence entre mes
mains le mardi matin  cinq heures, prit tendrement cong de mes frres,
de tous les officiers de marque, et de moi. La reine, mes frres et moi
nous l'avons assist dans ses dernires heures: dans ses angoisses il a
tmoign le stocisme de Caton. Il est expir avec la curiosit d'un
physicien sur ce qui se passait en lui  l'instant mme de sa mort, et
avec l'hrosme d'un grand homme, nous laissant  tous des regrets
sincres de sa perte, et sa mort courageuse comme un exemple  suivre.

Le travail infini qui m'est chu en partage aprs sa mort, laisse 
peine du temps  ma juste douleur. J'ai cru que depuis la perte de mon
pre, je me devais entirement  la patrie. Dans cet esprit, j'ai
travaill autant qu'il a t en moi pour prendre les arrangemens les
plus prompts et les plus convenables au bien public.

J'ai d'abord commenc par augmenter les forces de l'tat de seize
bataillons, de cinq escadrons de houssards et d'un escadron de gardes du
corps. J'ai pos les fondements de notre nouvelle acadmie. J'ai fait
acquisition de Wolf, de Maupertuis, d'Algarotti. J'attends la rponse de
S. Gravesande, de Vaucanson et d'Euler. J'ai tabli un nouveau collge
pour le commerce et les manufactures; j'engage des peintres et des
sculpteurs; et je pars pour la Prusse, pour y recevoir l'hommage, etc.
sans la sainte ampoule et sans les crmonies inutiles et frivoles que
l'ignorance et la superstition ont tablies, et que la coutume favorise.

Mon genre de vie est assez drgl quant  prsent, car la Facult a
trouv  propos de m'ordonner, _ex officio_, de prendre les eaux de
Pyrmont. Je me lve  quatre heures, je prends les eaux jusqu' huit,
j'cris jusqu' dix, je vois les troupes jusqu' midi, j'cris jusqu'
cinq heures, et le soir je me dlasse en bonne compagnie. Lorsque les
voyages seront finis, mon genre de vie sera plus tranquille et plus uni;
mais jusqu' prsent j'ai le cours des affaires  suivre, j'ai les
nouveaux tablissemens de surplus, et avec cela beaucoup de complimens
inutiles  faire, d'ordres circulaires  donner, etc......




DU ROI

 Olau, le 16 avril 1741.


    Je connais les douceurs d'un studieux repos;
    Disciple d'Epicure, amant de la Mollesse,
        Entre ses bras, plein de faiblesse,
    J'aurais pu sommeiller  l'ombre des pavots.

    Mais un rayon de gloire animant ma jeunesse,
    Me fit voir d'un coup d'oeil les faits de cent hros;
        Et plein de cette noble ivresse,
    Je voulus surpasser leurs plus fameux travaux.

    Je gote le plaisir, mais le devoir me guide.
    Dlivrer l'univers de monstres plus affreux
        Que ceux terrasss par Alcide,
    C'est l'objet salutaire auquel tendent mes voeux.

    Soutenir de mon bras les droits de ma patrie,
    Et rprimer l'orgueil des plus fiers des humains,
        Tous fous de la vierge Marie,
    Ce n'est point un ouvrage indigne de mes mains.

    Le bonheur, cher ami, cet tre imaginaire,
    Ce fantme clatant qui fuit devant nos pas,
        Habite aussi peu cette sphre.
    Qu'il tablit son rgne au sein de mes tats.

    Aux berceaux de Reinsberg, aux champs de Silsie,
    Mprisant du bonheur le caprice fatal,
        Ami de la philosophie,
    Tu me verras toujours aussi ferme qu'gal.

On dit les Autrichiens battus, et je crois que c'est vrai. Vous voyez
que la lyre d'Horace a son tour aprs la massue d'Alcide. Faire son
devoir, tre accessible aux plaisirs, ferrailler avec ses ennemis, tre
absent et ne point oublier ses amis: tout cela sont des choses qui vont
fort bien de pair, pourvu qu'on sache assigner des bornes  chacune
d'elles. Doutez de toutes les autres; mais ne soyez pas pyrrhonien sur
l'estime que j'ai pour vous, et croyez que je vous aime. Adieu. FDRIC.




DU ROI

 Selovitz, le 23 mars 1742.


Mon cher Voltaire, je crains de vous crire, car je n'ai d'autres
nouvelles  vous mander que d'une espce dont vous ne vous souciez
gure, ou que vous abhorrez.

Si je vous disais, par exemple, que des peuples de deux contres de
l'Allemagne sont sortis du fond de leurs habitations pour se couper la
gorge avec d'autres peuples dont ils ignoraient jusqu'au nom mme, et
qu'ils ont t chercher dans un pays fort loign: pourquoi? parce que
leur matre a fait un contrat avec un autre prince, et qu'ils
voulaient, joints ensemble, en gorger un troisime; vous me rpondriez
que ces gens sont fous, sots et furieux de se prter ainsi aux caprices
et  la barbarie de leurs matres. Si je vous disais que nous nous
prparons avec grand soin  dtruire quelques murailles leves  grands
frais; que nous faisons la moisson o nous n'avons point sem, et les
matres o personne n'est assez fort pour nous rsister; vous vous
crieriez: Ah! barbares! ah! brigands! inhumains que vous tes, les
injustes n'hriteront point du royaume des cieux, selon saint Mathieu,
chap. XII, vers. 24.

Puisque je prvois tout ce que vous me diriez sur ces matires, je ne
vous en parlerai point. Je me contenterai de vous informer qu'une tte
assez folle, dont vous aurez entendu parler sous le nom de _roi de
Prusse_, apprenant que les tats de son alli l'empereur taient ruins
par la reine d'Hongrie, a vol  son secours, qu'il a joint ses troupes
 celles du roi de Pologne, pour oprer une diversion en Basse-Autriche,
et qu'il y a si bien russi, qu'il s'attend dans peu  combattre les
principales forces de la reine de Hongrie, pour le service de son alli.

Voil de la gnrosit, direz-vous, voil de l'hrosme; cependant, cher
Voltaire, le premier tableau et celui-ci sont les mmes. C'est la mme
femme qu'on fait voir d'abord en cornette de nuit, et ensuite avec son
fard et ses pompons.

De combien de diffrentes faons n'envisage-t-on pas les objets? combien
les jugements ne varient-ils point? Les hommes condamnent le soir ce
qu'ils ont approuv le matin. Ce mme soleil qui leur plaisait  son
aurore, les fatigue  son couchant. De l viennent ces rputations
tablies effaces, et rtablies pourtant; et nous sommes assez insenss
de nous agiter pendant toute notre vie pour acqurir de la rputation!
Est-il possible qu'on ne soit pas dtromp de cette fausse monnaie
depuis le temps qu'elle est connue?

Je ne vous cris point de vers, parce que je n'ai pas le temps de toiser
des syllabes. Souffrez que je vous fasse souvenir de l'_Histoire de
Louis XIV_, je vous menace de l'excommunication du Parnasse si vous
n'achevez pas cet ouvrage.

Adieu, cher Voltaire, aimez un peu, je vous prie, ce transfuge
d'Apollon, qui s'est enrl chez Bellone. Peut-tre reviendra-t-il un
jour servir sous ses vieux drapeaux. Je suis toujours votre admirateur
et ami. FDRIC.




DU ROI

 Triban, le 12 avril 1742.


.....Vous pensez peut-tre que je n'ai point assez d'inquitudes ici, et
qu'il fallait encore m'alarmer sur votre sant. Vous devriez prendre
plus de soin de votre conservation: souvenez-vous, je vous prie, combien
elle m'intresse, et combien vous devez tre attach  ce monde-ci dont
vous faites les dlices.

Vous pouvez compter que la vie que je mne n'a rien chang de mon
caractre ou de ma faon de penser. J'aime Remusberg et les jours
tranquilles; mais il faut se plier  son tat dans le monde, et se faire
un plaisir de son devoir.

    D'abord que la paix sera faite,
    Je retrouve dans ma retraite
    Les Ris, les Plaisirs et les Arts,
    Nos belles aux touchants regards,
    Maupertuis avec ses lunettes,
    Algarotti le laboureur,
    Nos savants avec leurs lecteurs:
    Mais que me serviront ces ftes,
    Cher Voltaire, si vous n'en tes?

Voil tout ce que j'ai le temps de vous dire sur le point de poursuivre
ma marche. Adieu, cher Voltaire; n'oubliez pas un pauvre Ixion qui
travaille comme un misrable  la grande roue des vnements, et qui ne
vous admire pas moins qu'il vous aime. FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

Avril 1742.


Sire, pendant que j'tais malade, Votre Majest a fait de plus belles
actions que je n'ai eu d'accs de fivre. Je ne pouvais rpondre aux
dernires bonts de votre Majest. O aurais-je d'ailleurs adress ma
lettre?  Vienne?  Presbourg?  Temesvar? vous pouviez tre dans
quelqu'une de ces villes; et mme, s'il est un tre qui puisse se
trouver en plusieurs lieux  la fois, c'est assurment votre personne,
en qualit d'image de la Divinit, ainsi que le sont tous les princes,
et d'image trs pensante et trs agissante. Enfin, sire, je n'ai point
crit parce que j'tais dans mon lit quand Votre Majest courait 
cheval au milieu des neiges et des succs.

    D'Esculape les favoris
    Semblaient mme me faire accroire
    Que j'irais dans le seul pays
    O n'arrive point votre gloire;
    Dans ce pays dont par malheur
    On ne voit point de voyageur
    Venir nous dire des nouvelles;
    Dans ce pays o tous les jours
    Les mes lourdes et cruelles,
    Et des Hongrois et des Pandours,
    Vont au diable au son des tambours,
    Par votre ordre et pour vos querelles;
    Dans ce pays dont tout chrtien,
    Tout juif, tout musulman raisonne;
    Dont on parle en chaire, en Sorbonne,
    Sans jamais en deviner rien;
    Ainsi que le Parisien,
    Badaud, crdule et satirique,
    Fait des romans de politique,
    Parle tantt mal, tantt bien,
    De Belle-Isle et de vous peut-tre,
    Et dans son lger entretien
    Vous juge  fond sans vous connatre.

Je n'ai mis qu'un pied sur le bord du Styx; mais je suis trs fch,
sire, du nombre des pauvres malheureux que j'ai vu passer. Les uns
arrivaient de Scharding, les autres de Prague ou d'Iglau. Ne
cesserez-vous point, vous et les rois vos confrres, de ravager cette
terre que vous avez, dites-vous, tant l'envie de rendre heureuse?

    Au lieu de cette horrible guerre
    Dont chacun sent les contre-coups,
    Que ne vous en rapportez-vous
     ce bon abb de Saint-Pierre?




DE M. DE VOLTAIRE

Juin 1742.


    Sire, me voil dans Paris;
    C'est, je crois, votre capitale:
    Tous les sots, tous les beaux esprits,
    Gens  rabat, gens  sandale,
    Petits-matres, pdants aigris,
    Parlent de vous sans intervalle.
    Sitt que je suis aperu,
    On court, on m'arrte au passage:
    Eh bien! dit-on, l'avez-vous vu,
    Ce roi si brillant et si sage?
    Est-il vrai qu'avec sa vertu
    Il est pourtant grand politique?
    Fait-il des vers, de la musique,
    Le jour mme qu'il s'est battu?
    Comment,  lui-mme rendu,
    Le trouvez-vous sans diadme,
    Homme simple redevenu?
    Est-il bien vrai qu'alors on l'aime
    D'autant plus qu'il est mieux connu,
    Et qu'on le trouve dans lui-mme?
    On dit qu'il suit de prs les pas
    Et de Gustave et de Turenne
    Dans les champs et dans les combats,
    Et que le soir, dans un repas,
    C'est Catulle, Horace et Mcne.
     mes cts un raisonneur,
    Endoctrin par la gazette,
    Me dit d'un ton rempli d'humeur:
    Avec l'Autriche, on dit qu'il traite.
    Non, dit l'autre, il sera constant,
    Il sera l'appui de la France.

    Une bgueule, en s'approchant,
    Dit: Que m'importe sa constance?
    Il est aimable, il me suffit;
    Et voil tout ce que j'en pense;
    Puisqu'il sait plaire, tout est dit.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Thiriot me dit tristement:
    Ce philosophe conqurant
    Daignera-t-il incessamment
    Me faire payer mes messages?
    Ami, n'en doutez nullement;
    On peut compter sur ses largesses,
    Mon hros est compatissant,
    Et mon hros tient ses promesses:
    Car sachez que, lorsqu'il tait
    Dans cet ge o l'homme est frivole,
    D'tre un grand homme il promettait,
    Et qu'il a tenu sa parole.

C'est ainsi que tout le monde, en me parlant de Votre Majest, adouct
un peu mon chagrin de n'tre plus auprs d'elle. Mais, sire,
prendrez-vous toujours des villes, et serai-je toujours  la suite d'un
procs? N'y aura-t-il pas cet t quelques jours heureux o je pourrai
faire ma cour  Votre Majest, etc.




DE M. DE VOLTAIRE

 Paris, 17 mars 1749.


Sire, cet ternel malade rpond  la fois  deux lettres de Votre
Majest: dans votre premire, vous jugez de la conduite de _Catilina_
avec ce mme esprit qui fait que vous gouvernez un vaste royaume, et
vous parlez comme un homme qui connat  fond les gens qui gouvernaient
autrefois le monde, et que Crbillon a dfigurs. Vous aimez
_Rhadamiste_ et _Electre_. J'ai la mme passion que vous, sire; je
regarde ces deux pices comme des ouvrages vraiment tragiques, malgr
leurs dfauts, mais l'amour d'Itys et d'Iphianasse qui gtent et qui
refroidissent un des beaux sujets de l'antiquit, malgr l'amour
d'Arsame; malgr beaucoup de vers qui pchent contre la langue et contre
l posie. Le tragique et le sublime l'emportent sur tous ces dfauts et
qui sait mouvoir sait tout. Il n'en est pas ainsi de la _Semiramis_.
Apparemment Votre Majest ne l'a pas lue. Cette pice tomba absolument;
elle mourut dans sa naissance, et n'est jamais ressuscite; elle est mal
crite, mal conduite et sans intrt. Il me sied mal peut-tre de
parler ainsi, et je ne prendrais pas cette libert s'il y avait deux
avis diffrents sur cet ouvrage proscrit au thtre. C'est mme parce
que cette _Semiramis_ tait absolument abandonne, que j'ai os en
composer une. Je me garderais bien de faire _Rhamadiste_ et _Electre_.

J'aurai l'honneur d'envoyer bientt  Votre Majest ma _Semiramis_,
qu'on rejoue  prsent avec un succs dont je dois tre trs content.
Vous la trouverez trs diffrente de l'esquisse que j'eus l'honneur de
vous envoyer il y a quelques annes. J'ai tch d'y rpandre toute la
terreur du thtre des Grecs, et de changer les Franais en Athniens.
Je suis venu  bout de la mtamorphose, quoique avec peine. Je n'ai
gure vu la terreur et la piti, soutenues de la magnificence du
spectacle, faire un plus grand effet. Sans la crainte et sans la piti,
point de tragdies. Sire, voil pourquoi _Zare_ et _Alzire_ arrachent
toujours des larmes, et sont toujours redemandes. La religion,
combattue par les passions, est un ressort que j'ai employ, et c'est un
des plus grands pour remuer les coeurs des hommes. Sur cent personnes il
se trouve  peine un philosophe, et encore sa philosophie cde  ce
charme et  ce prjug qu'il combat dans le cabinet. Croyez-moi, sire,
tous les discours politiques, tous les profonds raisonnements, la
grandeur, la fermet, sont peu de choses au thtre; c'est l'intrt qui
fait tout, et sans lui il n'y a rien. Point de succs dans les
reprsentations, sans la crainte et la piti; mais point de succs dans
le cabinet, sans une versification toujours correcte, toujours
harmonieuse, et soutenue de la posie d'expression. Permettez-moi,
sire, de dire que cette puret et cette lgance manquent absolument 
_Catilina_. Il y a dans cette pice quelques vers nerveux, mais il n'y
en a jamais dix de suite o il n'y ait des fautes contre la langue, ou
dans lesquels cette lgance ne soit sacrifie.

Il n'y a certainement point de roi dans le monde qui sente mieux le prix
de cette lgance harmonieuse que Frdric le Grand. Qu'il se
ressouvienne des vers o il parle d'Alexandre, son devancier, dans une
ptre morale, et qu'il compare  ces vers ceux de _Catilina_, il verra
s'il trouvera dans l'auteur franais le mme nombre et la mme cadence
qui sont dans les vers d'un roi du Nord, qui m'tonnrent. Quand je dis
qu'il n'y a point de roi qui sente ce mrite comme Votre Majest,
j'ajoute qu'il y a aussi peu de connaisseurs  Paris qui aient plus de
got, et aucun auteur qui ait plus d'imagination.....




DE M. DE VOLTAIRE

 Paris, ce 15 octobre 1749.


Sire, si je viens faire un effort, dans l'tat affreux o je suis, pour
crire  M. d'Argens, je ferai bien un autre pour me mettre aux pieds de
Votre Majest.

J'ai perdu un ami de vingt-cinq annes, un grand homme qui n'avait de
dfaut que d'tre une femme[D], et que tout Paris regrette et honore. On
ne lui a pas peut-tre rendu justice pendant sa vie, et vous n'avez
peut-tre pas jug d'elle comme vous auriez fait, si elle avait eu
l'honneur d'tre connue de Votre Majest. Mais une femme qui a t
capable de traduire Newton et Virgile, et qui avait toutes les vertus
d'un honnte homme, aura sans doute part  vos regrets.

L'tat o je suis depuis un mois ne me laisse gure d'esprance de vous
revoir jamais; mais je vous dirai hardiment que si vous connaissiez
mieux mon coeur, vous pourriez avoir aussi la bont de regretter un homme
qui certainement dans Votre Majest n'avait aim que votre personne.

Vous tes roi, et par consquent vous tes accoutum  vous dfier des
hommes. Vous avez pens, par ma dernire lettre, ou que je cherchais une
dfaite pour ne pas venir  votre cour, ou que je cherchais un prtexte
pour vous demander une lgre faveur. Encore une fois, vous ne me
connaissez pas. Je vous ai dit la vrit, et la vrit la plus connue 
Lunville. Le roi de Pologne Stanislas est sensiblement afflig, et je
vous conjure, sire, de sa part et en son nom, de permettre une nouvelle
dition de l'_Anti-Machiavel_, o l'on adoucira ce que vous avez dit de
Charles XII et de lui; il vous en sera trs oblig. C'est le meilleur
prince qui soit au monde; c'est le plus passionn de vos admirateurs, et
j'ose croire que Votre Majest aura cette condescendance pour sa
sensibilit qui est extrme.....

BILLET DE CONG DE VOLTAIRE

    Non, malgr vos vertus, non, malgr vos appas,
    Mon me n'est point satisfaite;
    Non, vous n'tes qu'une coquette
    Qui subjuguez les coeurs et ne vous donnez pas.

_Rponse, crite au bas, de la main du roi._

    Mon me sent le prix de vos divins appas,
    Mais ne prsumez point qu'elle soit satisfaite;
    Tratre, vous me quittez pour suivre une coquette,
        Moi, je ne vous quitterai pas.




DE M. DE VOLTAIRE

Octobre 1757.


Sire, ne vous effrayez pas d'une longue lettre, qui est la seule chose
qui puisse vous effrayer.

J'ai t reu chez Votre Majest avec des bonts sans nombre; je vous ai
appartenu, mon coeur vous appartiendra toujours. Ma vieillesse m'a laiss
toute ma vivacit pour ce qui vous regarde, en la diminuant pour tout le
reste. J'ignore encore, dans ma retraite paisible, si Votre Majest a
t  la rencontre du corps d'arme de M. de Soubise, et si elle s'est
signale par de nouveaux succs. Je suis peu au fait de la situation
prsente des affaires; je vois seulement qu'avec la valeur de Charles
XII, et avec un esprit bien suprieur au sien, vous vous trouvez avoir
plus d'ennemis  combattre qu'il n'en eut quand il revint de Stralsund;
mais il y a une chose bien sre, c'est que vous aurez plus de rputation
que lui dans la postrit, parce que vous avez remport autant de
victoires sur des ennemis plus aguerris que les siens et que vous avez
fait  vos sujets tous les biens qu'il n'a pas faits, en ranimant les
arts, en fondant des colonies, en embellissant les villes. Je mets 
part d'autres talents aussi suprieurs que rares, qui auraient suffi 
vous immortaliser. Vos plus grands ennemis ne peuvent vous ter aucun
de ces mrites; votre gloire est donc absolument hors d'atteinte.
Peut-tre cette gloire est-elle actuellement augmente par quelque
victoire; mais nul malheur ne vous l'tera. Ne perdez jamais de vue
cette ide, je vous en conjure.

Il s'agit  prsent de votre bonheur; je ne parlerai pas aujourd'hui des
Treize-Cantons. Je m'tais livr au plaisir de dire  Votre Majest
combien elle est aime dans le pays que j'habite; mais je sais qu'en
France elle a beaucoup de partisans: je sais trs positivement qu'il y a
bien des gens qui dsirent le maintien de la balance que vos victoires
avaient tablie. Je me borne  vous dire des vrits simples, sans oser
me mler en aucune faon de politique; cela ne m'appartient pas.
Permettez-moi seulement de penser que, si la fortune vous tait
entirement contraire, vous trouveriez une ressource dans la France,
garante de tant de traits; que vos lumires et votre esprit vous
mnageraient cette ressource; qu'il vous resterait toujours assez
d'tats pour tenir un rang trs considrable dans l'Europe; que le
grand-lecteur, votre bisaeul, n'en a pas t moins respect pour avoir
cd quelques-unes de ses conqutes. Permettez-moi, encore une fois, de
penser ainsi en vous soumettant mes penses. Les Caton et les Othon,
dont Votre Majest trouve la mort belle, n'avaient gure autre chose 
faire qu' servir ou qu' mourir; encore Othon n'tait-il pas sr qu'on
l'et laiss vivre: il prvint, par une mort volontaire, celle qu'on lui
et fait souffrir. Nos moeurs et votre situation sont bien loin d'exiger
un tel parti; en un mot, votre vie est trs ncessaire: vous sentez
combien elle est chre  une nombreuse famille, et  tous ceux qui ont
l'honneur de vous approcher. Vous savez que les affaires de l'Europe ne
sont jamais longtemps dans la mme assiette, et que c'est un devoir pour
un homme tel que vous de se rserver aux vnements. J'ose vous dire
bien plus: croyez-moi, si votre courage vous portait  cette extrmit
hroque, elle ne serait pas approuve; vos partisans la condamneraient,
et vos ennemis en triompheraient. Songez encore aux outrages que la
nation fanatique des bigots ferait  votre mmoire. Voil tout le prix
que votre nom recueillerait d'une mort volontaire: et, en vrit, il ne
faudrait pas donner  ces lches ennemis du genre humain le plaisir
d'insulter  votre nom si respectable.

Ne vous offensez pas de la libert avec laquelle vous parle un vieillard
qui vous a toujours rvr et aim, et qui croit, d'aprs une longue
exprience, qu'on peut tirer de trs grands avantages du malheur. Mais
heureusement nous sommes trs loin de vous voir rduit  des extrmits
si funestes, et j'attends tout de votre courage et de votre esprit, hors
le parti malheureux que ce mme courage peut me faire craindre. Ce sera
une consolation pour moi, en quittant la vie, de laisser sur la terre un
roi philosophie.




DE M. DE VOLTAIRE

Octobre 1757.


Sire, votre Eptre d'Erfurth est pleine de morceaux admirables et
touchants. Il y aura toujours de trs belles choses dans ce que vous
crirez. Souffrez que je vous dise ce que j'ai crit  Son Altesse
Royale votre digne soeur, que cette ptre fera verser des larmes, si
vous n'y parlez pas des vtres. Mais il ne s'agit pas ici de discuter
avec Votre Majest ce qui peut perfectionner ce monument d'une grande
me et d'un grand gnie; il s'agit de vous, et de l'intrt de toute la
saine partie du genre humain, que la philosophie attache  votre gloire
et  votre conservation.

Vous voulez mourir, je ne vous parle pas ici de l'horreur douloureuse
que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de souponner au moins que du
haut rang o vous tes, vous ne pouvez gure voir quelle est l'opinion
des hommes, quel est l'esprit du temps. Comme roi on ne vous le dit pas,
comme philosophe et comme grand homme vous ne voyez que les exemples des
grands hommes de l'antiquit, vous aimez la gloire, vous la mettez
aujourd'hui  mourir d'une manire que les autres hommes choisissent
rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imagine
depuis la chute de l'empire romain. Mais, hlas! sire, en aimant tant la
gloire, comment pouvez-vous vous obstiner  un projet qui vous la fera
perdre? je vous ai dj reprsent la douleur de vos amis, le triomphe
de vos ennemis, et les insultes d'un certain genre d'hommes qui mettra
lchement son devoir  fltrir une action gnreuse.

J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous
regardera comme le martyr de la libert; il faut se rendre justice: vous
savez dans combien de cours on s'opinitre  regarder votre entre en
Saxe comme une infraction du droit des gens. Que dira-t-on dans ces
cours? que vous avez veng sur vous-mme cette invasion; que vous
n'avez pu rsister au chagrin de ne pas donner la foi. On vous accusera
d'un dsespoir prmatur quand on saura que vous avez pris cette
rsolution funeste dans Erfurth, quand vous tiez matre de la Silsie
et de la Saxe. On commentera votre Eptre d'Erfurth, on en fera une
critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.

Tout ce que je reprsente  Votre Majest est la vrit mme. Celui que
j'ai appel le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son
coeur.

Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y cherche un
honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas tre
humili par des ennemis personnels; il entre donc dans ce triste parti
de l'amour-propre, du dsespoir. coutez contre ces sentiments votre
raison suprieure: elle vous dit que vous n'tes point humili, et que
vous ne pouvez l'tre; elle vous dit qu'tant homme comme un autre, il
vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les
autres hommes heureux: biens, dignits, amis. Un homme qui n'est que roi
peut se croire trs infortun quand il perd des tats; mais un
philosophe peut se passer d'tats. Encore, sans que je me mle en aucune
faon de politique, je ne peux croire qu'il ne vous en restera pas assez
pour tre toujours un souverain considrable. Si vous aimiez mieux
mpriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint, la reine
Christine, le roi Casimir, et tant d'autres, vous soutiendriez ce
personnage mieux qu'eux tous; et ce serait pour vous une grandeur
nouvelle. Enfin, tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux
et dplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d'tre
philosophe si vous ne saviez pas vivre en homme priv? ou si en
demeurant souverain vous ne saviez pas supporter l'adversit?

Je n'ai d'intrt dans tout ce que je dis que le bien public et le
vtre. Je suis dans ma soixante et cinquime anne, je suis un infirme,
je n'ai qu'un moment  vivre, j'ai t bien malheureux, vous le savez;
mais je mourrais heureux si je vous laissais sur la terre mettant en
pratique ce que vous avez si souvent crit.




DE M. DE VOLTAIRE

Le 13 novembre 1757.


Sire, votre Eptre  d'Argens m'avait fait trembler; celle dont Votre
Majest m'honore me rassure. Vous sembliez dire un triste adieu dans
toutes les formes, et vouloir prcipiter la fin de votre vie. Non
seulement ce parti dsesprait un coeur comme le mien, qui ne vous a
jamais t assez dvelopp, et qui a toujours t attach  votre
personne, quoi qu'il ait pu arriver; mais ma douleur s'aigrissait des
injustices qu'une grande partie des hommes ferait  votre mmoire.

Je me rends  vos trois derniers vers, aussi admirables par le sens que
par les circonstances o ils sont faits:

    Pour moi menac du naufrage,
    Je dois, en affrontant l'orage,
    Penser, vivre et mourir en roi.

Ces sentiments sont dignes de votre me, et je ne veux entendre autre
chose par ces vers, sinon que vous vous dfendrez jusqu' la dernire
extrmit avec votre courage ordinaire. C'est une des preuves de ce
courage suprieur aux vnements de faire de beaux vers dans une crise
o tout autre pourrait  peine faire un peu de prose. Jugez si ce
nouveau tmoignage de la supriorit de votre me doit faire souhaiter
que vous viviez. Je n'ai pas le courage, moi, d'crire en vers  Votre
Majest dans la situation o je vous vois; mais permettez que je vous
dise tout ce que je pense.

Premirement, soyez trs sr que vous avez plus de gloire que jamais.
Tous les militaires crivent de tous cts qu'aprs vous tre conduit 
la bataille du 18 comme le prince de Cond  Snef, vous avez agi dans
tout le reste en Turenne. Grotius disait: Je puis souffrir les injures,
la misre et l'ignominie ensemble. Vous tes couvert de gloire dans vos
revers; il vous reste de grands tats: l'hiver vient; les choses peuvent
changer. Votre Majest sait que plus d'un homme considrable pensent
qu'il faut une balance, et que la politique contraire est une politique
dtestable: ce sont leurs propres paroles.

J'oserai ajouter que Charles XII, qui avait votre courage avec
infiniment moins de lumires, et moins de compassion pour ses peuples,
fit la paix avec le czar sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en dire
davantage, et votre raison suprieure vous en dit cent fois plus.

Je dois me borner  reprsenter  Votre Majest combien sa vie est
ncessaire  sa famille, aux tats qui lui demeureront, aux philosophes
qu'elle peut clairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup
de peine  justifier devant le public une mort volontaire, contre
laquelle tous les prjugs s'lveraient. Je dois ajouter que quelque
personnage que vous fassiez, il sera toujours grand.

Je prends du fond de ma retraite plus d'intrt  votre sort, que je
n'en prenais dans Potsdam et dans Sans-Souci. Cette retraite serait
heureuse, et ma vieillesse infirme serait console, si je pouvais tre
assur de votre vie, que le retour de vos bonts me rend encore plus
chre.

J'apprends que monseigneur le prince de Prusse est trs malade; c'est un
nouveau surcrot d'affliction, et une nouvelle raison de vous conserver.
C'est trs peu de chose, j'en conviens, d'exister un moment au milieu
des chagrins, entre deux ternits qui nous engloutissent; mais c'est 
la grandeur de votre courage  porter le fardeau de la vie, et c'est
tre vritablement roi que de soutenir l'adversit en grand homme.




DU ROI

 Breslau, le 16 janvier 1758.


J'ai reu vos lettres du 22 de novembre et du 2 de janvier en mme
temps[E]. J'ai  peine le temps de faire de la prose, bien moins des
vers pour rpondre aux vtres. Je vous remercie de la part que vous
prenez aux heureux hasards qui m'ont second  la fin d'une campagne o
tout semblait perdu. Vivez heureux et tranquille  Genve; il n'y a que
cela dans le monde; et faites des voeux pour que la fivre chaude
hroque de l'Europe se gurisse bientt, pour que le triumvirat se
dtruise, et que les tyrans de cet univers ne puissent pas donner au
monde les chanes qu'ils lui prparent. FDRIC.

Je ne suis malade ni de corps ni d'esprit mais je me repose dans ma
chambre. Voil ce qui a donn lieu aux bruits que mes ennemis ont sems.
Mais je peux leur dire comme Dmosthne aux Athniens: Eh bien! si
Philippe tait mort, que serait-ce?  Athniens! vous vous feriez
bientt un autre Philippe.

 Autrichiens! votre ambition, votre dsir de tout dominer, vous
feraient bientt d'autres ennemis; et les liberts germaniques et celles
de l'Europe ne manqueront jamais de dfenseurs.




DU ROI

Du 6 octobre 1758.


Il vous a t facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite.
Il y a des malheurs rparables par la constance et par un peu de
courage; mais il y en a d'autres contre lesquels toute la fermet dont
on veut s'armer, et tous les discours des philosophes ne sont que des
secours vains et inutiles; ce sont de ceux-ci dont ma malheureuse toile
m'accable dans les moments les plus embarrassants et les plus remplis de
ma vie.

Je n'ai pas t malade comme on vous l'a dit; mes maux ne consistent que
dans des coliques hmorrodales et quelquefois nphrtiques. Si cela et
dpendu de moi, je me serais volontiers dvou  la mort, que ces sortes
d'accidents amnent tt ou tard, pour sauver et pour prolonger les
jours de celle qui ne voit plus la lumire[F]. N'en perdez jamais la
mmoire, et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour lever un
monument  son honneur. Vous n'avez qu' lui rendre justice; et sans
vous carter de la vrit, vous trouverez la matire la plus ample et la
plus belle.

Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que je n'en ai. FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

SUR LA MORT DE SON ALTESSE ROYALE MADAME LA MARGRAVE DE BAREITH

Dcembre 1758.


    Ombre illustre, ombre chre, me hroque et pure,
    Toi que mes tristes yeux ne cessent de pleurer,
    Quand la fatale loi de toute la nature
        Te conduit dans la spulture,
        Faut-il te plaindre ou t'admirer?

    Les vertus, les talents ont t ton partage
        Tu vcus, tu mourus en sage;
    Et voyant  pas lents avancer le trpas,
        Tu montras le mme courage
    Qui fait voler ton frre au milieu des combats.

    Femme sans prjugs, sans vice et sans mollesse,
    Tu bannis loin de toi la Superstition,
    Fille de l'Imposture et de l'Ambition,
        Qui tyrannise la Faiblesse.

    Les Langueurs, les Tourments, ministres de la Mort,
        T'avaient dclar la guerre;
        Tu les bravas sans effort,
        Tu plaignis ceux de la terre.

    Hlas! si tes conseils avaient pu l'emporter
    Sur le faux intrt d'une aveugle vengeance,
    Que de torrents de sang on et vu s'arrter!
        Quel bonheur t'aurait d la France!
    Ton cher frre aujourd'hui, dans un noble repos,
    Recueillerait son me  soi-mme rendue;
        Le philosophe, le hros
    Ne serait afflig que de t'avoir perdue.

    Sur ta cendre adore il jetterait des fleurs
        Du haut de son char de victoire;
    Et les mains de la Paix et les mains de la Gloire
        Se joindraient pour scher ses pleurs.

    Sa voix clbrerait ton amiti fidle,
    Les chos de Berlin rpondraient  ses chants:
    Ah! j'impose silence  mes tristes accents,
    Il n'appartient qu' lui de te rendre immortelle.

Voil, sire ce que ma douleur me dicta quelque temps aprs le premier
saisissement dont je fus accabl  la mort de ma protectrice. J'envoie
ces vers  Votre Majest, puisqu'elle l'ordonne. Je suis vieux; elle
s'en apercevra bien. Mais le coeur qui sera toujours  vous et 
l'adorable soeur que vous pleurez, ne vieillira jamais. Je n'ai pu
m'empcher de me souvenir, dans ces faibles vers, des efforts que cette
digne princesse avait faits pour rendre la paix  l'Europe. Toutes ses
lettres (vous le savez sans doute) avaient pass par moi. Le ministre,
qui pensait absolument comme elle, et qui ne put lui rpondre que par
une lettre qu'on lui dicta, en est mort de chagrin. Je vois avec
douleur, dans ma vieillesse accable d'infirmits, tout ce qui se passe;
et je me console parce que j'espre que vous serez aussi heureux que
vous mritez de l'tre. Le mdecin Tronchin dit que votre colique
hmorrodale n'est point dangereuse; mais il craint que tant de travaux
n'altrent votre sang. Cet homme est srement le plus grand mdecin de
l'Europe, le seul qui connaisse la nature. Il m'avait assur qu'il y
avait du remde pour l'tat de votre auguste soeur, six mois avant sa
mort. Je fis ce que je pus pour engager Son Altesse Royale  se mettre
entre les mains de Tronchin; elle se confia  des ignorants entts; et
Tronchin m'annona sa mort deux mois avant le moment fatal. Je n'ai
jamais senti un dsespoir plus vif. Elle est morte victime de sa
confiance en ceux qui l'ont traite. Conservez-vous, sire, car vous tes
ncessaire aux hommes.




DU ROI

 Breslau, le 21 mars 1759.


Vous ne vous tes pas tromp tout  fait: je suis sur le point de me
mettre en marche. Quoique ce ne soit pas pour des siges, toutefois
c'est pour rsister  mes perscuteurs.

J'ai t ravi de voir les changements et les additions que vous avez
faits  votre ode. Rien ne me fait plus de plaisir que ce qui regarde
cette matire-l. Les nouvelles strophes sont trs belles, et je
souhaiterais fort que le tout ft dj imprim. Vous pourrez y ajouter
une lettre selon votre bon plaisir: et quoique je sois trs indiffrent
sur ce qu'on peut dire de moi en France et ailleurs, on ne me fchera
pas en vous attribuant mon _Histoire de Brandebourg_. C'est la trouver
trs bien crite, et c'est plutt me louer que me blmer.

Dans les grandes agitations o je vais entrer, je n'aurai pas le temps
de savoir si on fait des libelles contre moi en Europe, et si on me
dchire. Ce que je saurai toujours, et dont je serai tmoin, c'est que
mes ennemis font bien des efforts pour m'accabler. Je ne sais pas si
cela en vaut la peine. Je vous souhaite la tranquillit et le repos
dont je ne jouirai pas, tant que l'acharnement de l'Europe me
perscutera. Adieu. FDRIC.



DE M. DE VOLTAIRE

Aux Dlices, le 27 mars 1759.


.....Votre Majest me traite comme le monde entier; elle s'en moque
quand elle dit que le prsident se meurt. Le prsident vient d'avoir 
Ble un procs avec une fille qui voulait tre paye d'un enfant qu'il
lui a fait. Plt  Dieu que je pusse avoir un tel procs! j'en suis un
peu loin; j'ai t trs malade, et je suis trs vieux: j'avoue que je
suis trs riche, trs indpendant, trs heureux; mais vous manquez  mon
bonheur, et je mourrai bientt sans vous avoir vu; vous ne vous en
souciez gure, et je tche de ne m'en point soucier. J'aime vos vers,
votre prose, votre esprit, votre philosophie hardie et ferme. Je n'ai pu
vivre sans vous, ni avec vous. Je ne parle point au roi, au hros, c'est
l'affaire des souverains; je parle  celui qui m'a enchant, que j'ai
aim, et contre qui je suis toujours fch......




DU ROI

 Landshut, le 18 avril 1760.


.....Je vous flicite encore d'tre gentilhomme ordinaire du
_Bien-Aim_. Ce ne sera pas sa patente qui vous immortalisera; vous ne
devez votre apothose qu' _la Henriade_,  l'_OEdipe_,  _Brutus,
Semiramis, Mrope, le Duc de Foix, etc., etc_. Voil ce qui fera votre
rputation tant qu'il y aura des hommes sur la terre qui cultiveront
les lettres, tant qu'il y aura des personnes de got et des amateurs du
talent divin que vous possdez.

Pour moi je pardonne en faveur de votre gnie toutes les tracasseries
que vous m'avez faites  Berlin, tous les libelles de Leipsick, et
toutes les choses que vous avez dites ou fait imprimer contre moi, qui
sont fortes, dures et en grand nombre, sans que j'en conserve la moindre
rancune.

Il n'en est pas de mme de mon pauvre prsident que vous avez pris en
grippe. J'ignore s'il fait des enfants ou s'il crache ses poumons.
Cependant on ne peut que lui applaudir s'il travaille  la propagation
de l'espce, lorsque toutes les puissances de l'Europe font des efforts
pour la dtruire.

Je suis accabl d'affaires et d'arrangements. La campagne va s'ouvrir
incessamment. Mon rle est d'autant plus difficile, qu'il ne m'est pas
permis de faire la moindre sottise, et qu'il faut me conduire prudemment
et avec sagesse huit grands mois de l'anne. Je ferai ce que je pourrai;
mais je trouve la tche bien dure. Adieu. FDRIC.




DU ROI 2 juillet 1759.


.....Croyez-vous qu'il y ait du plaisir  mener cette chienne de vie, 
voir et  faire gorger des inconnus,  perdre journellement ses
connaissances et ses amis,  voir sans cesse sa rputation expose aux
caprices du hasard,  passer toute l'anne dans les inquitudes et les
apprhensions,  risquer sans fin sa vie et sa fortune?

Je connais certainement le prix de la tranquillit, les douceurs de la
socit, les agrments de la vie, et j'aime  tre heureux autant que
qui que ce soit. Quoique je dsire tous ces biens, je ne veux cependant
pas les acheter par des bassesses et des infamies. La philosophie nous
apprend  faire notre devoir,  servir fidlement notre patrie au prix
de notre sang, de notre repos, a lui sacrifier tout notre tre.
L'illustre Zadig essuya bien des aventures qui n'taient pas de son
got, Candide de mme: ils prirent cependant leur mal en patience. Quel
plus bel exemple  suivre que celui de ces hros?

Croyez-moi, nos habits courts valent vos talons rouges, les pelisses
hongroises et les justaucorps verts des Roxelans. On est actuellement
aux trousses de ces derniers, qui, par leur balourdise, nous donnent
beau jeu. Vous verrez que je me tirerai encore d'embarras cette anne,
et que je me dlivrerai des verts et des blancs.

Il faut que le Saint-Esprit ait inspir  rebours cette crature bnite
par Sa Saintet[G]. Il parat avoir bien du plomb dans le derrire. Je
sortirai d'autant plus srement de tout ceci, que j'ai dans mon camp une
vraie hrone, une pucelle plus brave que Jeanne d'Arc. Cette divine
fille est ne en pleine Wesphalie, aux environs de Hildesheim. J'ai de
plus un fanatique venu de je ne sais o, qui jure son dieu et son grand
diable que nous taillerons tout en pices.

Voici donc comme je raisonne. Le bon roi Charles chassa les Anglais des
Gaules  l'aide d'une pucelle; il est donc clair que par la mienne nous
vaincrons les trois _dames_; car vous savez que dans le paradis les
saints conservent toujours un peu de tendre pour les pucelles. J'ajoute
 ceci que Mahomet avait son pigeon, Sertorius sa biche, votre
enthousiaste des Cvennes sa grosse Nicole, et je conclus que ma pucelle
et mon inspir me vaudront au moins tout autant.

Ne mettez point sur le compte de la guerre des malheurs et des calamits
qui n'y ont aucun rapport.

L'abominable entreprise de Damiens, le cruel assassinat intent contre
le roi de Portugal, sont de ces attentats qui se commettent en paix
comme en guerre; ce sont les suites de la fureur et de l'aveuglement
d'un zle absurde. L'homme restera, malgr les coles de philosophie, la
plus mchante bte de l'univers. La superstition l'intrt, la
vengeance, la trahison, l'ingratitude, produiront, jusqu' la fin des
sicles, des scnes sanglantes et tragiques, parce que les passions, et
trs rarement la raison nous gouvernent. Il y aura toujours des guerres,
des procs, des dvastations, des pestes, des tremblements de terre, des
banqueroutes. C'est sur ces matires que roulent toutes les annales de
l'univers.

Je crois, puisque cela est ainsi, qu'il faut que cela soit ncessaire;
matre Pangloss vous en dira la raison. Pour moi, qui n'ai pas l'honneur
d'tre docteur, je vous confesse mon ignorance. Il me parat cependant
que si un tre bienfaisant avait fait l'univers, il nous aurait rendu
plus heureux que nous ne le sommes. Il n'y a que l'gide de Znon pour
les calamits, et les couronnes du jardin d'Epicure pour la fortune.

Pressez votre laitage, faites cuver votre vin et faucher vos prs sans
vous inquiter si l'anne sera abondante ou strile. Le gentilhomme du
Bien-Aim m'a promis, tout vieux lion qu'il est, de donner un coup de
patte  l'_inf_... J'attends son livre. Je vous envoie, en attendant, un
_Akakia_ contre Sa Saintet, qui, je m'en flatte, difiera votre
batitude.

Je me recommande  la muse du gnral des capucins, de l'architecte de
l'glise de Ferney, du prieur des filles du Saint-Sacrement, et de la
gloire mondaine du pape Rezzonico, de la pucelle Jeanne, etc.

En vrit, je n'y tiens plus. J'aimerais autant parler du comte de
Sabines, du chevalier de Tusculum, et du marquis d'Ands. Les titres ne
sont que la dcoration des sots; les grands hommes n'ont besoin que de
leur nom.

Adieu; sant et prosprit  l'auteur de la _Henriade_, au plus malin et
au plus sduisant des beaux esprits qui ont t et qui seront dans le
monde. _Vale._ FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

Au chteau de Tourney, par Genve, 22 avril 1760.


Sire, un petit moine de Saint-Just disait  Charles-Quint: Sacre
Majest, n'tes-vous pas lasse d'avoir troubl le monde? faut-il encore
dsoler un pauvre moine dans sa cellule? Je suis le moine, mais vous
n'avez pas encore renonc aux grandeurs et aux misres humaines comme
Charles-Quint. Quelle cruaut avez-vous de me dire que je calomnie
Maupertuis, quand je vous dis que le bruit a couru qu'aprs sa mort on
avait trouv les oeuvres du philosophe de Sans-Souci dans sa cassette? Si
en effet on les y avait trouves, cela ne prouverait-il pas au contraire
qu'il les avait gardes fidlement; qu'il ne les avait communiques 
personne, et qu'un libraire en aurait abus; ce qui aurait disculp des
personnes qu'on a peut-tre injustement accuses. Suis-je d'ailleurs
oblig de savoir que Maupertuis vous les avait renvoyes? Quel intrt
ai-je  parler mal de lui? que m'importe sa personne et sa mmoire? en
quoi ai-je pu lui faire tort en disant  Votre Majest qu'il avait gard
fidlement votre dpt jusqu' sa mort? Je ne songe moi-mme qu'
mourir, et mon heure approche: mais ne la troublez pas par des reproches
injustes, et par des durets qui sont d'autant plus sensibles que c'est
de vous qu'elles viennent.

Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez brouill pour jamais avec le
roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions; vous
m'avez maltrait  Francfort, moi et une femme innocente, une femme
considre, qui a t trane dans la boue et mise en prison, et
ensuite, en m'honorant de vos lettres, vous corrompez la douceur de
cette consolation par des reproches amers. Est-il possible que ce soit
vous qui me traitiez ainsi, quand je ne suis occup depuis trois ans
qu' tcher, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue
que celle de suivre ma faon de penser?

Le plus grand mal qu'aient fait vos oeuvres, c'est qu'elles ont fait
dire aux ennemis de la philosophie rpandus dans toute l'Europe: Les
philosophes ne peuvent vivre en paix, et ne peuvent vivre ensemble.
Voici un roi qui ne croit pas en Jsus-Christ; il appelle  sa cour un
homme qui n'y croit point, et il le maltraite; il n'y a nulle humanit
dans les prtendus philosophes, et Dieu les punit les uns par les
autres......




DU ROI

 Sans-Souci, le 24 octobre 1765.


.....Je vous flicite de la bonne opinion que vous avez de l'humanit.
Pour moi, qui par les devoirs de mon tat connais beaucoup cette espce
 deux pieds, sans plumes, je vous prdis que ni vous ni tous les
philosophes du monde ne corrigeront le genre humain de la superstition 
laquelle il tient. La nature a mis cet ingrdient dans la composition de
l'espce: c'est une crainte, c'est une faiblesse, c'est une crdulit,
une prcipitation de jugement, qui par un penchant ordinaire entrane
les hommes dans le systme du merveilleux.

Il est peu d'mes philosophiques et d'une trempe assez forte pour
dtruire en elles les profondes racines que les prjugs de l'ducation
y ont jetes. Vous en voyez dont le bon sens est dtromp des erreurs
populaires, qui se rvoltent contre les absurdits, et qui  l'approche
de la mort redeviennent superstitueux par crainte, et meurent en
capucins; vous en voyez d'autres dont la faon de penser dpend de leur
digestion, bonne ou mauvaise.

Il ne suffit pas,  mon sens, de dtromper les hommes: il faudrait
pouvoir leur inspirer le courage d'esprit, ou la sensibilit et la
terreur de la mort triompheront des raisonnements les plus forts et les
plus mthodiques.

Vous pensez, parce que les quakers et les sociniens ont tabli une
religion simple, qu'en la simplifiant encore davantage on pourrait sur
ce plan fonder une nouvelle croyance. Mais j'en reviens  ce que j'ai
dj dit, et suis presque convaincu que si ce troupeau se trouvait
considrable, il enfanterait en peu de temps quelque superstition
nouvelle,  moins qu'on ne choisit, pour le composer, que des mes
exemptes de crainte et de faiblesse. Cela ne se trouve pas communment.

Cependant je crois que la voix de la raison,  force de s'lever contre
le fanatisme, pourra rendre la race future plus tolrante que celle de
notre temps; et c'est beaucoup gagner.

On vous aura obligation d'avoir corrig les hommes de la plus cruelle,
de la plus barbare folie qui les ait possds, et dont les suites font
horreur.

Le fanatisme et la rage de l'ambition ont ruin des contres
florissantes dans mon pays. Si vous tes curieux du total des
dvastations qui se sont faites, vous saurez qu'en tout j'ai fait
rebtir huit mille maisons en Silsie; en Pomranie et dans la nouvelle
Marche, six mille cinq cents, ce qui fait, selon Newton et d'Alembert,
quatorze mille cinq cents habitations.

La plus grande partie a t brle par les Russes. Nous n'avons pas fait
une guerre aussi abominable; et il n'y a de dtruit de notre part que
quelques maisons dans les villes que nous avons assiges, dont le
nombre certainement n'approche pas de mille. Le mauvais exemple ne nous
a pas sduits; et j'ai de ce ct-l ma conscience exempte de tout
reproche.

 prsent que tout est tranquille et rtabli, les philosophes, par
prfrence, trouveront des asiles chez moi, partout o ils voudront, 
plus forte raison l'ennemi de Baal, ou de ce culte que dans le pays o
vous tes on appelle _la prostitue de Babylone_.

Je vous recommande  la sainte garde d'Epicure, d'Aristippe, de Locke,
de Gassendi, de Bayle, et de toutes ces mes pures de prjugs, que
leur gnie immortel a rendues des chrubins attachs  l'arche de la
vrit. Fdric.

Si vous voulez nous faire passer quelques livres dont vous parlez, vous
ferez plaisir  ceux qui esprent en celui qui dlivrera son peuple du
joug des imposteurs.




DU ROI

 Berlin, le 8 janvier 1766.


Non, il n'est point de plus plaisant vieillard que vous. Vous avez
conserv toute la gaiet et l'amnit de votre jeunesse. Votre lettre
sur les miracles m'a fait pouffer de rire. Je ne m'attendais pas  m'y
trouver et je fus surpris de m'y voir plac entre les Autrichiens et les
cochons. Votre esprit est encore jeune, et tant qu'il restera tel il n'y
a rien  craindre pour le corps. L'abondance de cette liqueur qui
circule dans les nerfs et qui anime le cerveau prouve que vous avez
encore des ressources pour vivre.

Si vous m'aviez dit, il y a dix ans, ce que vous dites en finissant
votre lettre, vous seriez encore ici. Sans doute que les hommes ont
leurs faiblesses, sans doute que la perfection n'est point leur partage,
je le ressens moi-mme, et je suis convaincu de l'injustice qu'il y a
d'exiger des autres ce qu'on ne saurait accomplir et  quoi soi-mme on
ne saurait atteindre. Vous deviez commencer par l, tout tait dit, et
je vous aurais aim avec vos dfauts, parce que vous avez assez de
grands talents pour couvrir quelques faiblesses.




DE M. DE VOLTAIRE

1er fvrier 1766.


Sire, je vous fais trs tard mes remerciements, mais c'est que j'ai t
sur le point de ne vous en faire jamais aucun. Ce rude hiver m'a presque
tu; j'tais tout prs d'aller trouver Bayle et de le fliciter d'avoir
eu un diteur qui a encore plus de rputation que lui dans plus d'un
genre; il aurait srement plaisant avec moi de ce que Votre Majest en
a us avec lui comme Jurieu; elle a tronqu l'article _David_. Je vois
bien qu'on a imprim l'ouvrage sur la seconde dition de Bayle. C'est
bien dommage de ne pas rendre  ce David toute la justice qui lui est
due; c'tait un abominable juif, lui et ses psaumes. Je connais un roi
plus puissant que lui et plus gnreux, qui,  mon gr, fait de
meilleurs vers. Celui-l ne fait point danser les collines comme des
bliers, et les bliers comme des collines. Il ne dit point qu'il faut
craser les petits enfants contre la muraille, au nom du Seigneur; il ne
parle point ternellement d'aspics et de basilics Ce qui me plat
surtout de lui, c'est que dans toutes ses ptres il n'y a pas une seule
pense qui ne soit vraie; son imagination ne s'gare point. La justesse
est le fonds de son esprit; et en effet, sans justesse il n'y a ni
esprit ni talent.

Je prends la libert de lui envoyer un caillou du Rhin pour un boisseau
de diamants. Voil les seuls marchs que je puisse faire avec lui.

Les dvotes de Versailles n'ont pas t trop contentes du peu de
confiance que j'ai en sainte Genevive; mais le monarque philosophe
prendra mon parti...




DU ROI

 Potsdam, le 28 fvrier 1767.


Je flicite l'Europe des productions dont vous l'avez enrichie pendant
plus de cinquante annes, et je souhaite que vous en ajoutiez encore
autant que les Fontenelle, les Fleury et les Nestor en ont vcu. Avec
vous finit le sicle de Louis XIV. De cette poque si fconde en grands
hommes, vous tes le dernier qui nous reste. Le dgot des lettres, la
satit des chefs-d'oeuvre que l'esprit humain a produits, un esprit de
calcul, voil le got du temps prsent.

Parmi la foule de gens d'esprit dont la France abonde, je ne trouve pas
de ces esprits crateurs, de ces vrais gnies qui s'annoncent par de
grandes beauts, des traits brillants et des carts mme. On se plat 
analyser tout. Les Franais se piquent  prsent d'tre profonds. Leurs
livres semblent faits de froids raisonneurs, et ces grces qui leur
taient si naturelles, ils les ngligent.

Un des meilleurs ouvrages que j'aie lus de longtemps, est ce _factum_
pour les Calas, fait par un avocat[H] dont le nom ne me revient pas. Ce
factum est plein de traits de vritable loquence, et je crois l'auteur
digne de marcher sur les traces de Bossuet, etc., non comme thologien,
mais comme orateur...

...Voici de suite trois jugements bien honteux pour les Parlements de
France. Les Calas, les Sirven et La Barre devraient ouvrir les yeux au
gouvernement, et le porter  la rforme des procdures criminelles: mais
on ne corrige les abus que quand ils sont parvenus  leur comble. Quand
ces cours de justice auront fait rouer quelque duc et pair par
distraction, les grandes maisons crieront, les courtisans mneront grand
bruit, et les calamits publiques parviendront au trne...




DU ROI

1768.


Bon jour et bon an au patriarche de Ferney, qui ne m'envoie ni la prose
ni les vers qu'il m'a promis depuis six mois. Il faut que vous autres
patriarches vous ayez des usages et des moeurs en tout diffrents des
profanes. Avec des btons marquets vous tachetez des brebis et trompez
des beaux-pres; vos femmes sont tantt vos soeurs, tantt vos femmes,
selon que les circonstances le demandent: vous promettez vos ouvrages et
ne les envoyez point. Je conclus de tout cela qu'il ne fait pas bon se
fier  vous autres, tout grands saints que vous tes. Et qui vous
empche de donner signe de vie? Le cordon qui entourait Genve et Ferney
est lev; vous n'tes plus bloqu par les troupes franaises, et l'on
crit de Paris que vous tes le protg de Choiseul. Que de raisons pour
crire! Sera-t-il dit que je recevrai clandestinement vos ouvrages, et
que je ne les tirerai plus de source? Je vous avertis que j'ai imagin
le moyen de me faire payer. Je vous bombarderai tant et si longtemps de
mes pices que, pour vous prserver de leur atteinte, vous m'enverrez
des vtres. Ceci mrite quelques rflexions. Vous vous exposez plus que
vous ne le pensez. Souvenez-vous combien le _Dictionnaire de Trvoux_
fut fatal au pre Berthier; et si mes pices ont la mme vertu, vous
billerez en les recevant, puis vous sommeillerez, puis vous tomberez en
lthargie, puis on appellera le confesseur, et puis..., etc., etc., etc.
Ah! patriarche! vitez d'aussi grands dangers, tenez-moi parole,
envoyez-moi vos ouvrages, et je vous promets que vous ne recevrez plus
de moi ni d'ouvrages soporifiques, ni de poisons lthargiques ni de
mdisances sur les patriarches, leurs soeurs, leurs nices, leurs brebis
et leur inexactitude, et que je serai toujours avec l'admiration due au
pre des croyants, etc.




DE M. DE VOLTAIRE

Novembre 1769


    Nul ne doit plaire  Dieu que nous et nos amis.

J'ai dit quelque part que La Motte Le Vayer, prcepteur du frre de
Louis XIV, rpondit un jour  un de ces maroufles: Mon ami, j'ai tant
de religion, que je ne suis pas de ta religion.

Ils ignorent, ces pauvres gens, que le vrai culte, la vraie pit, la
vraie sagesse, est d'adorer Dieu comme le pre commun de tous les hommes
sans distinction, et d'tre bienfaisant.

Ils ignorent que la religion ne consiste ni dans les rveries des bons
quakers, ni dans celles des bons anabaptistes ou des pitistes, ni dans
l'impanation et l'invination, ni dans un plerinage  Notre-Dame de
Lorette,  Notre-Dame des Neiges, ou  Notre-Dame des Sept-Douleurs;
mais dans la connaissance de l'tre suprme qui remplit toute la nature,
et dans la vertu.

Je ne vois pas que ce soit une pit bien claire qui ait refus aux
dissidents de Pologne les droits que leur donne leur naissance, et qui
ait appel les janissaires de notre Saint-Pre le Turc au secours des
bons catholiques romains de la Sarmatie. Ce n'est point probablement le
Saint-Esprit qui a dirig cette affaire,  moins que ce ne soit un
saint-esprit du rvrend pre Malagrida, ou du rvrend pre Guignard ou
du rvrend pre Jacques Clment.

Je n'entre point dans la politique qui a toujours appuy la cause de
Dieu, depuis le grand Constantin, assassin de toute sa famille, jusqu'au
meurtre de Charles Ier, qu'on fit assassiner par le bourreau,
l'vangile  la main; la politique n'est pas mon affaire: je me suis
toujours born  faire mes petits efforts pour rendre les hommes moins
sots et plus honntes. C'est dans cette ide que, sans consulter les
intrts de quelques souverains (intrts  moi trs inconnus), je me
borne  souhaiter trs passionnment que les barbares Turcs soient
chasss incessamment du pays de Xnophon, de Socrate, de Platon, de
Sophocle et d'Euripide. Si l'on voulait, cela serait bientt fait; mais
on a entrepris autrefois sept croisades de la superstition, et on
n'entreprendra jamais une croisade d'honneur: on en laissera tout le
fardeau  Catherine.

Au reste, sire, je suis dans mon lit depuis un an; j'aurais voulu que
mon lit ft  Clves.

J'apprends que Votre Majest, qui n'est pas faite pour tre au lit, se
porte mieux que jamais, que vous tes engraiss, que vous avez des
couleurs brillantes. Que le grand tre qui remplit l'univers vous
conserve! Soyez  jamais le protecteur de gens qui pensent, et le flau
des ridicules.

Agrez le profond respect de votre ancien serviteur, qui n'a jamais
chang d'ides quoi qu'on dise.




DU ROI

 Potsdam, le 25 novembre 1769.


Vous avez trop de modestie, si vous avez pu croire qu'un silence comme
celui que vous avez gard pendant deux ans peut tre support avec
patience. Non sans doute. Tout homme qui aime les lettres doit
s'intresser  votre conservation, et tre bien aise quand vous-mme lui
en donnez des nouvelles. Que des Suisses s'tablissent  Clves, ou
qu'ils restent  Genve, ce n'est pas ce qui m'intresse; mais bien de
savoir ce que fait le hros de la raison, le Promthe de nos jours, qui
apporte la lumire cleste pour clairer des aveugles, et les dsabuser
de leurs prjugs et de leurs erreurs.

Je suis bien aise que des sottises anglaises vous aient ressuscit:
j'aimerais les extravagants qui feraient de pareils miracles. Cela
n'empche pas que je ne prenne l'auteur anglais pour un ancien Picte qui
ne connat pas l'Europe. Il faut tre bien nouveau pour vous traduire en
pre de l'glise, qui par piti de mon me travaille  ma conversion. Il
serait  souhaiter que vos vques franais eussent une pareille opinion
de votre orthodoxie; vous n'en vivriez que plus tranquille....

...Pour passer  un sujet plus gai, je vous envoie un prologue de
comdie que j'ai compos  la hte, pour en rgaler l'lectrice de Saxe
qui m'a rendu visite. C'est une princesse d'un grand mrite, et qui
aurait bien valu qu'un meilleur pote la chantt. Vous voyez que je
conserve mes anciennes faiblesses: j'aime les belles-lettres  la folie;
ce sont elles seules qui charment nos loisirs et qui nous procurent de
vrais plaisirs. J'aimerais tout autant la philosophie, si notre faible
raison y pouvait dcouvrir les vrits caches  nos yeux, et que notre
vaine curiosit recherche si avidement; mais apprendre  connatre,
c'est apprendre  douter. J'abandonne donc cette mer si fconde en
cueils d'absurdits, persuad que tous les objets abstraits de nos
spculations tant hors de notre porte, leur connaissance nous serait
entirement inutile, si nous pouvions y parvenir.

Avec cette faon de penser, je passe ma vieillesse tranquillement; je
tache de me procurer toutes les brochures du neveu de l'abb Bazin; il
n'y a que ses ouvrages qu'on puisse lire.

Je lui souhaite longue vie, sant et contentement; et quoi qu'il ait
dit, je l'aime toujours. FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, le 9 dcembre 1769.


    Quand Thalestris, que le Nord admira,
    Rendit visite  ce vainqueur d'Arbelle,
    Il lui donna bals, ballets, opra,
    Et fit, de plus, de jolis vers pour elle.
    Tous deux avaient infiniment d'esprit:
    C'tait, dit-on, plaisir de les entendre.
    On avouait que Jupiter ne fit
    Des Thalestris que du temps d'Alexandre.




DU ROI

 Berlin, le 4 janvier 1770.


...Quand vous avez pris des pilules, vous purgez de meilleurs vers que
tous ceux qu'on fait actuellement en Europe. Pour moi, je prendrais
toute la rhubarbe de la Sibrie et tout le sn des apothicaires, sans
que jamais je fisse un chant de _la Henriade_. Tenez, voyez-vous, mon
cher, chacun nat avec un certain talent vous avez tout reu de la
nature: cette bonne mre n'a pas t aussi librale envers tout le
monde. Vous composez vos ouvrages pour la gloire, et moi pour mon
amusement. Nous russissons l'un et l'autre mais d'une manire bien
diffrente: car tant que le soleil clairera le monde, tant qu'il se
conservera une teinture de science une tincelle de got, tant qu'il y
aura des esprits qui aimeront des penses sublimes, tant qu'il se
trouvera des oreilles sensibles  l'harmonie, vos ouvrages dureront, et
votre nom remplira l'espace des sicles qui mne  l'ternit. Pour les
miens on dira: C'est beaucoup que ce roi n'ait pas t tout  fait
imbcile; cela est passable; s'il tait n particulier, il aurait
pourtant pu gagner sa vie en se faisant correcteur chez quelque
libraire! et puis on jette l le livre, et puis on en fait des
papillotes, et puis il n'en est plus question....




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 27 avril 1770.


Sire, quand vous tiez malade, je l'tais bien aussi, et je faisais tout
comme vous de la prose et des vers,  cela prs que mes vers et ma prose
ne valaient pas grand-chose; je conclus que j'tais fait pour vivre et
mourir auprs de vous, et qu'il y a eu du malentendu si cela n'est pas
arriv.

Me voil capucin pendant que vous tes jsuite; c'est encore une raison
de plus qui devait me retenir  Berlin; cependant on dit que frre
Ganganelli a condamn mes oeuvres, ou du moins celles que les libraires
vendent sous mon nom.

Je vais crire  Sa Saintet que je suis trs bon catholique, et que je
prends Votre Majest pour mon rpondant.

Je ne renonce point du tout  mon aurole; et comme je suis prs de
mourir d'une fluxion de poitrine, je vous prie de me faire canoniser au
plus vite: cela ne vous cotera que cent mille cus: c'est march donn.

Pour vous, sire, quand il faudra vous canoniser, on s'adressera 
Marc-Aurle. Vos dialogues sont tout  fait dans son got comme dans ses
principes; je ne sais rien de plus utile. Vous avez trouv le secret
d'tre le dfenseur, le lgislateur, l'historien et le prcepteur de
votre royaume; tout cela est pourtant vrai: je dfie qu'on en dise
autant de Moustapha. Vous devriez bien vous arranger pour attraper
quelques dpouilles de ce gros cochon; ce serait rendre service 
l'humanit.

Pendant que l'empire russe et l'empire ottoman se choquent avec un
fracas qui retentit jusqu'aux deux bouts du monde, la petite rpublique
de Genve est toujours sous les armes; mon manoir est rempli d'migrants
qui s'y rfugient. La ville de Jean Calvin n'est pas difiante pour le
moment prsent.

Je n'ai jamais vu tant de neige et tant de sottises. Je ne verrai
bientt rien de tout cela, car je me meurs.

Daignez recevoir la bndiction de frre Franois et m'envoyer celle de
saint Ignace.

Restez un hros sur la terre, et n'abandonnez pas absolument la mmoire
d'un homme dont l'me a toujours t aux pieds de la vtre.




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 4 mai 1770.


Sire, je me flatte que votre sant est entirement raffermie. Je vous ai
vu autrefois vous faire saigner  cloche-pied immdiatement aprs un
accs de goutte, et monter  cheval le lendemain: vos dialogues  la
Marc-Aurle sont fort au dessus d'une course  cheval et d'une parade.

Je ne sais si Votre Majest est encore autant dans le got des tableaux
qu'elle est dans celui de la morale. L'impratrice de Russie en fait
acheter  prsent de tous les cts; on lui en a vendu pour 100,000 fr.
 Genve: cela fait croire qu'elle a de l'argent de reste pour battre
Moustapha. Je voudrais que vous vous amusassiez  battre Moustapha
aussi, et que vous partageassiez avec elle; mais je ne suis charg que
de proposer un tableau  Votre Majest, et nullement la guerre contre le
Turc. M. Hnin, rsident de France  Genve, a le tableau des trois
Grces, de Vanloo, haut de six pieds, avec des bordures. Il le veut
vendre 11,000 livres: voil tout ce que j'en sais. Il tait destin pour
le feu roi de Pologne. S'il convient  votre nouveau palais, vous n'avez
qu' ordonner qu'on vous l'envoie, et voil ma commission faite.

Comme j'ai presque perdu la vue au milieu des neiges du mont Jura, ce
n'est pas  moi  parler de tableaux. Je ne puis gure non plus parler
de vers dans l'tat o je suis; car si Votre Majest a eu la goutte,
votre vieux serviteur se meurt de la poitrine. Nous avons l'hiver pour
printemps dans nos Alpes. Je ne sais si la nature traite mieux les
sables de Berlin, mais je me souviens que le temps tait toujours beau
auprs de Votre Majest. Je la supplie de me conserver ses bonts, et de
n'avoir plus de goutte. Je suis plus prs du paradis qu'elle; car elle
n'est que protectrice des jsuites, et moi je suis rellement capucin;
j'en ai la patente avec le portrait de saint Franois, tir sur
l'original.

Je me mets  vos pieds malgr mes honneurs divins.

Frre _Franois Voltaire_.




DU ROI

 Charlottembourg, le 24 mai 1770.


Je vous crois trs capucin, puisque vous le voulez, et mme sr de votre
canonisation parmi les saints de l'glise. Je n'en connais aucun qui
vous soit comparable, et je commence par dire: _Sancte Voltarie, ora pro
nobis_.

Cependant le saint-pre vous a fait brler  Rome. Ne pensez pas que
vous soyez le seul qui ayez joui de cette faveur: l'_Abrg_ de Fleury a
eu un sort tout semblable. Il y a je ne sais quelle affinit entre nous
qui me frappe. Je suis le protecteur des jsuites; vous, des capucins;
vos ouvrages sont brls  Rome; les miens aussi. Mais vous tes saint,
et je vous cde la prfrence.

Comment, monsieur le saint, vous vous tonnez qu'il y ait une guerre en
Europe dont je ne sois pas! cela n'est pas trop canonique. Sachez donc
que les philosophes, par leurs dclamations perptuelles contre ce
qu'ils appellent brigands mercenaires, m'ont rendu pacifique.
L'impratrice de Russie peut guerroyer  son aise: elle a obtenu de
Diderot,  beaux deniers comptants, une dispense pour faire battre les
Russes contre les Turcs. Pour moi, qui crains les censeurs philosophes,
l'excommunication encyclopdique, et de commettre un crime de
lse-philosophie, je me tiens en repos. Et comme aucun livre n'a paru
encore contre les subsides, j'ai cru qu'il m'tait permis, selon les
lois civiles et naturelles, d'en payer  mon alli auquel je les dois;
et je suis en rgle vis--vis de ces prcepteurs du genre humain qui
s'arrogent le droit de fesser les princes, rois et empereurs qui
dsobissent  leurs rgles.....




DE M. DE VOLTAIRE

8 juin 1770.


    Quand un cordelier incendie
    Les ouvrages d'un capucin,
    On sent bien que c'est jalousie,
    Et l'effet de l'esprit malin.
    Mais lorsque d'un grand souverain
    Les beaux crits il associe
    Aux farces de saint Cucufin,
    C'est une norme tourderie.
    Le saint-pre est un pauvre saint;
    C'est un sot moine qui s'oublie;
    Au hasard il excommunie.
    Qui trop embrasse mal treint.

Voil Votre Majest bien paye de s'tre voue  saint Ignace; passe
pour moi chtif, qui n'appartiens qu' saint Franois.

Le malheur, sire, c'est qu'il n'y a rien  gagner  punir frre
Ganganelli: plt  Dieu qu'il et quelque bon domaine dans votre
voisinage, et que vous ne fussiez pas si loin de Notre-Dame de Lorette!

    Il est beau de savoir railler
    Ces arlequins faiseurs de bulles;
    J'aime  les rendre ridicules;
    J'aimerais mieux les dpouiller.

Que ne vous chargez-vous du vicaire de Simon Barjone, tandis que
l'impratrice de Russie poussette le vicaire de Mahomet? Vous auriez 
vous deux purg la terre de deux tranges sottises. J'avais autrefois
conu ces grandes esprances de vous; mais vous vous tes content de
vous moquer de Rome et de moi, d'aller droit au solide, et d'tre un
hros trs avis.....




DU ROI

 Postdam, le 16 septembre 1770.


Je n'ai point t fch que les sentiments que j'annonce au sujet de
votre statue, dans une lettre crite  M. d'Alembert, aient t
divulgus. Ce sont des vrits dont j'ai toujours t intimement
convaincu, et que Maupertuis ni personne n'ont effaces de mon esprit.
Il tait trs juste que vous jouissiez vivant de la reconnaissance
publique, et que je me trouvasse avoir quelque part  cette
dmonstration de vos contemporains, en ayant eu tant au plaisir que leur
ont fait vos ouvrages.

Les bagatelles que j'cris ne sont pas de ce genre: elles sont un
amusement pour moi. Je m'instruis moi-mme en pensant  des matires de
philosophie, sur lesquelles je griffonne quelquefois trop hardiment mes
penses. Cet ouvrage sur le _Systme de la nature_ est trop hardi pour
les lecteurs actuels auxquels il pourrait tomber entre les mains. Je ne
veux scandaliser personne: je n'ai parl qu' moi-mme en l'crivant.
Mais ds qu'il s'agit de s'noncer en public, ma maxime constante est de
mnager la dlicatesse des oreilles superstitieuses, de ne choquer
personne et d'attendre que le sicle soit assez clair pour qu'on
puisse impunment penser tout haut.....

....Mon occupation principale est de combattre l'ignorance et les
prjugs dans les pays que le hasard de la naissance me fait gouverner,
d'clairer les esprits, de cultiver les moeurs et de rendre les hommes
aussi heureux que le comporte la nature humaine et que le permettent
les moyens que je puis employer.....

.....Ce que je sais certainement, c'est que j'aurai une copie de ce
buste auquel Pigalle travaille: ne pouvant possder l'original, j'en
aurai au moins la copie. C'est se contenter de peu lorsqu'on se souvient
qu'autrefois on a possd ce divin gnie mme. La jeunesse est l'ge des
bonnes aventures; quand on devient vieux et dcrpit, il faut renoncer
aux beaux esprits comme aux matresses.

Conservez-vous toujours pour clairer encore, dans vos vieux jours, la
fin de ce sicle qui se glorifie de vous possder, et qui sait connatre
le prix de ce trsor. FDRIC.



DU ROI

 Postdam, le 16 septembre 1770.


Il faut convenir que nous autres citoyens du nord de l'Allemagne, nous
n'avons point d'imagination. Le P. Bouhours l'assure; il faut l'en
croire sur sa parole.  vous autres voyants de Paris, votre imagination
vous fait trouver des liaisons o nous n'aurions pas suppos les
moindres rapports. En vrit le prophte, quel qu'il soit, qui me fait
l'honneur de s'amuser sur mon compte, me traite avec distinction. Ce
n'est pas pour tous les tres que les gens de cette espce exaltent leur
me. Je me croirai un homme important; et il ne faudra qu'une comte ou
quelque clipse qui m'honore de son attention, pour achever de me
tourner la tte.

Mais tout cela n'tait pas ncessaire pour rendre justice  Voltaire;
une me sensible et un coeur reconnaissant suffiraient. Il est bien juste
que le public lui paye le plaisir qu'il en a reu. Aucun auteur n'a
jamais eu un got aussi perfectionn que ce grand homme. La profane
Grce en aurait fait un dieu: on lui aurait lev un temple. Nous ne lui
rigeons qu'une statue: faible ddommagement de toutes les perscutions
que l'envie lui a suscites, mais rcompense capable d'chauffer la
jeunesse et de l'encourager  s'lever dans la carrire que ce grand
gnie a parcourue, et o d'autres gnies peuvent trouver encore 
glaner. J'ai aim ds mon enfance les arts, les lettres et les sciences;
et lorsque je puis contribuer  leurs progrs, je m'y porte avec toute
l'ardeur dont je suis capable, parce que dans ce monde il n'y a point de
vrai bonheur sans elles. Vous autres qui vous trouvez  Paris dans le
vestibule de leur temple, vous qui en tes les desservants, vous pouvez
jouir de ce bonheur inaltrable, pourvu que vous empchiez l'envie et la
cabale d'en approcher.....




DU ROI Postdam, le 30 octobre 1770.


Une mitte qui vgte dans le nord de l'Allemagne est un mince sujet
d'entretien pour des philosophes qui discutent des mondes divers
flottant dans l'espace de l'infini, du principe et du mouvement de la
vie, du temps et de l'ternit de l'esprit et de la matire, des choses
possibles et de celles qui ne sont pas. J'apprhende fort que cette
mitte n'ait distrait ces deux grands philosophes d'objets plus
importants et plus dignes de les occuper. Les empereurs ainsi que les
rois disparaissent dans l'immense tableau que la nature offre aux yeux
des spculateurs. Vous qui runissez tous les genres, vous descendez
quelquefois de l'empire; tantt Anaxagore, tantt Triptolme, vous
quittez le Portique pour l'agriculture, et vous offrez sur vos terres un
asile aux malheureux. Je prfrerais bien la colonie de Ferney dont
Voltaire est le lgislateur,  celle des quakers de Philadelphie,
auxquels Locke donna des lois.

Nous avons ici des fugitifs d'une autre espce; ce sont des Polonais
qui, redoutant les dprdations, le pillage et les cruauts de leurs
compatriotes, ont cherch un asile sur mes terres. Il y a plus de cent
vingt familles nobles qui se sont expatries pour attendre des temps
plus tranquilles et qui leur permettent le retour chez eux. Je
m'aperois de plus en plus que les hommes se ressemblent d'un bout de
notre globe  l'autre, qu'ils se perscutent et se troublent
mutuellement, autant qu'il est en eux: leur flicit, leur unique
ressource, est en quelques bonnes mes qui les recueillent et les
consolent de leurs adversits.....




DU ROI

 Berlin, le 29 janvier 1771.


J'ai reu en mme temps ces _Questions encyclopdiques_, qu'on pourrait
appeler  plus juste titre, _Instructions encyclopdiques_. Cet ouvrage
est plein de choses. Quelle varit! que de connaissances, de
profondeur! et quel art pour traiter tant de sujets avec le mme
agrment! Si je me servais du style prcieux, je pourrais dire qu'entre
vos mains tout se convertit en or.

Je vous dois encore des remerciements au nom des militaires pour le
dtail que vous donnez des volutions d'un bataillon. Quoique je vous
connusse grand littrateur, grand philosophe, grand pote, je ne savais
pas que vous joignissiez  tant de talents les connaissances d'un grand
capitaine. Les rgles que vous donnez de la tactique sont une marque
certaine que vous jugez cette fivre intermittente des rois, la guerre,
moins dangereuse que de certains auteurs ne la reprsentent.

Mais quelle circonspection difiante dans les articles qui regardent la
foi! Vos protgs les _Pediculosi_ en auront t ravis; la Sorbonne vous
agrgera  son corps, le Trs Chrtien (s'il lit) bnira le ciel d'avoir
un gentilhomme de la chambre aussi orthodoxe; et l'vque d'Orlans vous
assignera une place auprs d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.  coup sr
vos reliques feront des miracles, et l'_inf_.... clbrera son triomphe.

O donc est l'esprit philosophique du dix-huitime sicle, si les
philosophes, par mnagement pour leurs lecteurs, osent  peine leur
laisser entrevoir la vrit? Il faut avouer que l'auteur du _Systme de
la nature_ a trop impudemment cass les vitres. Ce livre a fait beaucoup
de mal: il a rendu la philosophie odieuse par de certaines consquences
qu'il tire de ses principes. Et peut-tre  prsent faut-il de la
douceur et du mnagement pour rconcilier avec la philosophie les
esprits que cet auteur avait effarouchs et rvolts.

Il est certain qu' Ptersbourg on se scandalise moins qu' Paris, et
que la vrit n'est point rejete du trne de votre souveraine, comme
elle l'est chez le vulgaire de nos princes. Mon frre Henri se trouve
actuellement  la cour de cette princesse. Il ne cesse d'admirer les
grands tablissements qu'elle a faits, et les soins qu'elle se donne de
dcrasser, d'lever et d'clairer ses sujets.

Je ne sais ce que vos ingnieurs sans gnie ont fait aux Dardanelles:
ils sont peut-tre cause de l'exil de Choiseul.  l'exception du
cardinal de Fleury, Choiseul a tenu plus longtemps qu'aucun autre
ministre de Louis XV. Lorsqu'il tait ambassadeur  Rome, Benot XIV le
dfinissait un fou qui avait bien de l'esprit. On dit que les parlements
et la noblesse le regrettent et le comparent  Richelieu: en revanche,
ses ennemis disent que c'tait un boute-feu qui aurait embras l'Europe.
Pour moi, je laisse raisonner tout le monde. Choiseul n'a pu me faire ni
bien ni mal; je ne l'ai point connu; et je me repose sur les grandes
lumires de votre monarque pour le choix et le renvoi de ses ministres
et de ses matresses. Je ne me mle que de mes affaires et du carnaval
qui dure encore.

Nous avons un bon Opra; et,  l'exception d'une seule actrice, mauvaise
comdie. Vos histrions welches se vouent tous  l'opra-comique; et des
platitudes mises en musique sont chantes par des voix qui hurlent et
dtonnent  donner des convulsions aux assistants. Durant les beaux
jours du sicle de Louis XIV, ce spectacle n'aurait pas fait fortune. Il
passe pour bon dans ce sicle de petitesses, o le gnie est aussi rare
que le bon sens, o la mdiocrit en tout genre annonce le mauvais got
qui probablement replongera l'Europe dans une espce de barbarie dont
une foule de grands hommes l'avaient tire.

Tant que nous conserverons Voltaire, il n'y aura rien  craindre; lui
seul est l'Atlas qui soutient par ses forces cet difice ruineux. Son
tombeau sera celui du bon got et des lettres. Vivez donc, vivez, et
rajeunissez, s'il est possible: ce sont les voeux de toutes les personnes
qui s'intressent  la belle littrature, et principalement les miens.
FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 15 fvrier 1771.


Sire, tandis que vos bonts me donnent les louanges qui me sont si
lgitimement dues sur mon orthodoxie et sur mon tendre amour pour la
religion catholique, apostolique et romaine, j'ai bien peur que mon zle
ardent ne soit pas approuv par les principaux membres de notre
sanhdrin infaillible. Ils prtendent que je me mets  genoux devant eux
pour leur donner des croquignoles, et que je les rends ridicules avec
tout le respect possible. J'ai beau leur citer la belle prface d'un
grand homme, qui est au devant d'une histoire de l'glise trs
difiante, ils ne reoivent point mon excuse; ils disent que ce qui est
trs bon dans le vainqueur de Rosbach et de Lissa, n'est pas tolrable
dans un pauvre diable qui n'a qu'une chaumire entre un lac et une
montagne, et que, quand je serais sur la montagne du Thabor en habits
blancs, je ne viendrais pas  bout de leur ter la pourpre dont ils
sont revtus. Nous connaissons, disent-ils, vos mauvais sentiments et
vos mauvaises plaisanteries. Vous ne vous tes pas content de servir un
hrtique, vous vous tes attach depuis peu  un schismatique, et si on
vous en croyait, le pouvoir du pape et celui du grand-turc seraient
bientt resserrs dans des bornes fort troites.

Vous ne croyez point aux miracles, mais sachez que nous en faisons. C'en
est dj un fort grand que nous ayons engag votre hros hrtique 
protger les jsuites.

C'en est un plus grand encore, que notre nonce en Pologne ait dtermin
les Mahomtans  faire la guerre  l'empire chrtien de Russie; ce
nonce, en cas de besoin, aurait bni l'tendard du grand prophte
Mahomet. Si les Turcs ont toujours t battus, ce n'est pas notre faute,
nous avons toujours pri Dieu pour eux.

On nous rendra peut-tre bientt Avignon, malgr tous vos quolibets;
nous rentrerons dans Bnvent, et nous aurons toujours un temporel trs
royal pour ressembler  Jsus-Christ notre Sauveur, qui n'avait pas o
reposer sa tte. Tchez de rgler l vtre qui radote, et recevez notre
maldiction sous l'anneau du pcheur.

Voil, Sire, comme on me traite, et je n'ai pas un mot  rpliquer. Si
je suis excommuni, j'en appellerai  mon hros,  Julien,  Marc-Aurle
ses devanciers, et j'espre que leurs aigles ou romaines ou prussiennes
(c'est la mme chose) me couvriront de leurs ailes. Je me mets sous leur
protection dans ce monde, en attendant que je sois damn dans l'autre.

J'ai envoy un petit paquet  monseigneur le prince royal, je ne sais
s'il l'a reu.

Je me mets aux pieds de mon hros avec autant de respect que
d'attachement. _Le vieux malade du mont Jura_.




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 1er mars 1771.


Sire, il n'est pas juste que je vous cite comme un de nos grands auteurs
sans vous soumettre l'ouvrage dans lequel je prends cette libert:
j'envoie donc  Votre Majest l'ptre contre Moustapha. Je suis
toujours acharn contre Moustapha et Frron. L'un tant un infidle, je
suis sr de faire mon salut en lui disant des injures; et l'autre tant
un sot et un trs mauvais crivain, il est de plein droit un de mes
justiciables.

Il n'y a rien  mon gr de si tonnant, depuis les aventures de Rosbach
et de Lissa, que de voir mon impratrice envoyer du fond du Nord quatre
flottes aux Dardanelles. Si Annibal avait entendu parler d'une pareille
entreprise, il aurait compt son voyage des Alpes pour bien peu de
chose.

Je harai toujours les Turcs oppresseurs de la Grce, quoiqu'ils m'aient
demand depuis peu des montres de ma colonie. Quels plats barbares! Il y
a soixante ans qu'on leur envoie des montres de Genve, et ils n'ont pas
su encore en faire: ils ne savent pas mme les rgler.

Je suis toujours trs fch que Votre Majest et l'empereur des
Vnitiens ne se soient pas entendus avec mon impratrice pour chasser
ces vilains Turcs de l'Europe: c'et t la besogne d'une seule
campagne; vous auriez partag chacun galement. C'est un axiome de
gomtrie qu'ajoutant choses gales  choses gales, les touts sont
gaux; ainsi vous seriez demeurs prcisment dans la situation o vous
tes.

Je persiste toujours  croire que cette guerre tait bien plus
raisonnable que celle de 1756, qui n'avait pas le sens commun; mais je
laisse l ma politique qui n'en a pas davantage, pour dire  Votre
Majest que j'espre faire ma cour aprs Pques, dans mon ermitage, aux
princes de Sude vos neveux, dont tout Paris est enchant. On parle
beaucoup plus d'eux que du Parlement. Deux princes aimables font
toujours plus d'effet que cent quatre-vingts pdants en robe.

On m'a dit que d'Argens est mort: j'en suis trs fch; c'tait un impie
trs utile  la bonne cause, malgr tout son bavardage.

 propos de la bonne cause, je me mets toujours  vos pieds et sous
votre protection. On me reprochera peut-tre de n'tre pas plus attach
 Ganganelli qu' Moustapha; je rpondrai que je le suis  Frdric le
Grand et  Catherine la Surprenante.

Daignez, Sire, me conserver vos bonts pour le temps qui me reste encore
 faire de mauvais vers en ce monde. _Le vieux ermite des Alpes_.




DU ROI

 Sans-Souci, le 18 novembre 1771.


.....Je vous ai mille obligations des sixime et septime tomes de votre
_Encyclopdie_, que j'ai reus. Si le style de Voiture tait encore  la
mode, je vous dirais que le pre des Muses est l'auteur de cet ouvrage;
et que l'approbation est signe du dieu du Got. J'ai t fort surpris
d'y trouver mon nom, que par charit vous y avez mis. J'y ai trouv
quelques paraboles moins obscures que celles de l'vangile, et je me
suis applaudi de les avoir expliques. Cet ouvrage est admirable, et je
vous exhorte  le continuer. Si c'tait un discours acadmique,
assujetti  la rvision de la Sorbonne, je serais peut-tre d'un autre
avis.

Travaillez toujours; envoyez vos ouvrages en Angleterre, en Hollande, en
Allemagne et en Russie: je vous rponds qu'on les y dvorera. Quelque
prcaution qu'on prenne, ils entreront en France; et vos Welches auront
honte de ne pas approuver ce qui est admir partout ailleurs.

J'avais un trs violent accs de goutte quand vos livres sont arrivs,
les pieds et les bras garrotts, enchans et perclus: ces livres m'ont
t d'une grande ressource. En les lisant, j'ai bni mille fois le ciel
de vous avoir mis au monde.

Pour vous rendre compte du reste de mes occupations, vous saurez qu'
peine eus-je recouvr l'articulation de la main droite, que je m'avisai
de barbouiller du papier; non pour clairer l'Europe, non pour instruire
le public et l'Europe qui a les yeux trs ouverts, mais pour m'amuser.
Ce ne sont pas les victoires de Catherine que j'ai chantes, mais les
folies des confdrs. Le badinage convient mieux  un convalescent que
l'austrit du style majestueux. Vous en verrez un chantillon. Il y a
six chants. Tout est fini; car une maladie de cinq semaines m'a donn le
temps de rimer et de corriger tout  mon aise. C'est vous ennuyer assez
que deux chants de lecture que je vous prpare.....




DE M. DE VOLTAIRE.

 Ferney, le 6 dcembre 1771.


Sire, je n'ai jamais si bien compris qu'on peut pleurer et rire dans le
mme jour. J'tais tout plein et tout attendri de l'horrible attentat
commis contre le roi de Pologne, qui m'honore de quelque bont. Ces
mots, qui dureront  jamais, _vous tes pourtant mon roi, mais j'ai fait
serment de vous tuer_, m'arrachaient des larmes d'horreur, lorsque j'ai
reu votre lettre et votre trs philosophique pome, qui dit si
plaisamment les choses du monde les plus vraies. Je me suis mis  rire
malgr moi, malgr mon effroi et ma consternation. Que vous peignez bien
le diable et les prtres, et surtout cet vque, premier auteur de tout
le mal!

Je vois bien que quand vous ftes ces deux premiers chants, le crime
infme des confdrs n'avait point encore t commis. Vous serez forc
d'tre aussi tragique dans le dernier chant que vous avez t gai dans
les autres que Votre Majest a bien voulu m'envoyer. Malheur est bon 
quelque chose, puisque la goutte vous a fait composer un ouvrage si
agrable. Depuis Scarron, on ne faisait point de vers si plaisants au
milieu des souffrances. Le roi de la Chine ne sera jamais si drle que
Votre Majest, et je dfie Moustapha d'en approcher.

N'ayez plus la goutte, mais faites souvent des vers  Sans-Souci dans ce
got-l. Plus vous serez gai, plus longtemps vous vivrez: c'est ce que
je souhaite passionnment pour vous, pour mon hrone, et pour moi
chtif.

Je pense que l'assassinat du roi de Pologne lui fera beaucoup de bien.
Il est impossible que les confdrs, devenus en horreur au genre
humain, persistent dans une faction si criminelle. Je ne sais si je me
trompe, mais il me semble que la paix de la Pologne peut natre de cette
excrable aventure.

Je suis fch de vous dire que voil cinq ttes couronnes assassines
en peu de temps dans notre sicle philosophique. Heureusement, parmi
tous ces assassins, il se trouve des Malagrida, et pas un philosophe. On
dit que nous sommes des sditieux; que sera donc l'vque de Kiovie? On
dit que les conjurs avaient fait serment sur une image de la sainte
Vierge, aprs avoir communi. J'ose supplier instamment Votre Majest,
si ingnieuse et si diabolique, de daigner m'envoyer quelques dtails
bien vrais de cet trange vnement, qui devrait bien ouvrir les yeux 
une partie de l'Europe. Je prends la libert de recommander  vos bonts
l'abbaye d'Oliva.

Je me mets  vos pieds (pourvu qu'ils n'aient plus la goutte) avec le
plus profond respect et le plus grand bahissement de tout ce que je
viens de lire.




DU ROI

 Berlin, le 12 janvier 1772.


Je conviens que je me suis impos l'obligation de vous instruire sur le
sujet des Confdrs que j'ai chants, comme vous avez t oblig
d'exposer les anecdotes de la Ligue, afin de rpandre tous les
claircissements ncessaires sur _la Henriade_.

Vous saurez donc que mes Confdrs, moins braves que vos Ligueurs, mais
aussi fanatiques, n'ont pas voulu leur cder en forfaits. L'horrible
attentat entrepris et manqu contre le roi de Pologne s'est pass,  la
communion prs, de la manire qu'il est dtaill dans les gazettes. Il
est vrai que le misrable qui a voulu assassiner le roi de Pologne en
avait prt le serment  Pulawski, marchal de confdration, devant le
matre-autel de la Vierge  Czenstokova. Je vous envoie des papiers
publics, qui peut-tre ne se rpandent pas en Suisse, o vous trouverez
cette scne tragique dtaille avec les circonstances exactement
conformes  ce que mon ministre  Varsovie en a marqu dans sa relation.
Il est vrai que mon pome (si vous voulez l'appeler ainsi) tait achev
lorsque cet attentat se commit; je ne le jugeai pas propre  entrer dans
un ouvrage o rgne d'un bout  l'autre un ton de plaisanterie et de
gaiet. Cependant je n'ai pas voulu non plus passer cette horreur sous
silence, et j'en ai dit deux mots en passant, au commencement du
cinquime chant; de sorte que cet ouvrage badin, fait uniquement pour
m'amuser, n'a pas t dfigur par un morceau tragique qui aurait jur
avec le reste.

Il semble que pour dtourner mes yeux des sottises polonaises et de la
scne atroce de Varsovie, ma soeur la reine de Sude ait pris ce temps
pour venir revoir ses parents, aprs une absence de vingt-huit annes.
Son arrive a ranim toute la famille; je m'en suis cru de dix ans plus
jeune. Je fais mes efforts pour dissiper les regrets qu'elle donne  la
perte d'un poux tendrement aim, en lui procurant toutes les sortes
d'amusements dans lesquels les arts et les sciences peuvent avoir la
plus grande part. Nous avons beaucoup parl de vous. Ma soeur trouvait
que vous manquiez  Berlin: je lui ai rpondu qu'il y avait treize ans
que je m'en apercevais. Cela n'a pas empch que nous n'ayons fait des
voeux pour votre conservation; et nous avons conclu, quoique nous ne vous
possdions pas, que vous n'en tiez pas moins ncessaire  l'Europe.

Laissez donc  la Fortune,  l'Amour,  Plutus, leur bandeau: ce serait
une contradiction que celui qui claira si longtemps l'Europe ft
aveugle lui-mme. Voil peut-tre un mauvais jeu de mots; j'en fais
amende honorable au dieu du Got qui sige  Ferney; je le prie de
m'inspirer, et d'tre assur qu'en fait de belles lettres, je crois ses
dcisions plus infaillibles que celles de Ganganelli pour les articles
de foi. _Vale_. FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 1er fvrier 1772.


Sire, mon coeur, quoique bien vieux, est tout aussi sensible  vos bonts
que s'il tait jeune. Vos troisime et quatrime chants m'ont presque
guri d'une maladie assez srieuse; vos vers ne le sont pas. Je m'tonne
toujours que vous ayez pu faire quelque chose d'aussi gai sur un sujet
si triste. Ce que Votre Majest dit des Confdrs dans sa lettre
inspire l'indignation contre eux autant que vos vers inspirent de
gaiet. Je me flatte que tout ceci finira heureusement pour le roi de
Pologne et pour Votre Majest. Quand vous n'auriez que six villes pour
vos six chants, vous n'auriez pas perdu votre papier et votre encre.

La reine de Sude ne gagnera rien aux dissensions polonaises, mais elle
augmentera le bonheur de son frre et le sien. Permettez que je la
remercie des bonts dont vous m'apprenez qu'elle daigne m'honorer, et
que je mette mes respects pour elle dans votre paquet.....




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, le 4 septembre 1772.


Sire, si votre vieux baron a bien dans  l'ge de quatre-vingt-six ans,
je me flatte que vous danserez mieux que lui  cent ans rvolus. Il est
juste que vous dansiez longtemps au son de votre flte et de votre lyre,
aprs avoir fait danser tant de monde, soit en cadence, soit hors de
cadence, au son de vos trompettes. Il est vrai que ce n'est pas la
coutume des gens de votre espce de vivre longtemps. Charles XII, qui
aurait t un excellent capitaine dans un de vos rgiments;
Gustave-Adolphe, qui et t un de vos gnraux; Valstein,  qui vous
n'eussiez pas confi vos armes; le grand-lecteur, qui tait plutt un
prcurseur de grand: tout cela n'a pas vcu ge d'homme. Vous savez ce
qui arriva  Csar, qui avait autant d'esprit que vous, et  Alexandre,
qui devint ivrogne, n'ayant plus rien  faire; mais vous vivrez
longtemps, malgr vos accs de goutte, parce que vous tes sobre, et que
vous savez temprer le feu qui vous anime, et empcher qu'il vous
dvore.

Je suis fch que Thorn n'appartienne point  Votre Majest, mais je
suis bien aise que le tombeau de Copernic soit sous votre domination.
levez un gnomon sur sa cendre, et que le soleil, remis par lui  sa
place, le salue tous les jours  midi de ses rayons joints aux vtres.

Je suis trs touch qu'en honorant les morts, vous protgiez les
malheureux vivants qui le mritent. Morival doit tre  Vesel,
lieutenant dans un de vos rgiments: son vritable nom n'est point
Morival, c'est d'Etallonde; il est fils d'un prsident d'Abbeville.
Copernic n'aurait t qu'excommuni, s'il avait survcu au livre o il
dmontra le cours des plantes et de la terre autour du soleil; mais
d'Etallonde,  l'ge de quinze ans, a t condamn par des Iroquois
d'Abbeville  la torture ordinaire et extraordinaire,  l'amputation du
poing et de la langue, et  tre brl  petit feu avec le chevalier de
La Barre, petit-fils d'un lieutenant-gnral de nos armes, pour n'avoir
pas salu des capucins, et pour avoir chant une chanson; et un
Parlement de Paris a confirm cette sentence, pour que les vques de
France ne leur reprochassent plus d'tre sans religion: ces messieurs du
Parlement se firent assassins afin de passer pour chrtiens.

Je demande pardon aux Iroquois de les avoir compars  ces abominables
juges qui mritaient qu'on les corcht sur leurs bancs sems de fleurs
de lis, et qu'on tendt leur peau sur ces fleurs. Si d'Etallonde, connu
dans vos troupes sous le nom de Morival, est un garon de mrite, comme
on me l'assure, daignez le favoriser. Puisse-t-il venir un jour dans
Abbeville,  la tte d'une compagnie, faire trembler ses dtestables
juges, et leur pardonner!

Le jugement que vous portez sur l'oeuvre posthume d'Helvtius ne me
surprend pas: je m'y attendais: vous n'aimez que le vrai. Son ouvrage
est plus capable de faire du tort que du bien  la philosophie; j'ai vu
avec douleur que ce n'tait que du fatras, un amas indigeste de vrits
triviales et de faussets reconnues. Une vrit assez triviale, c'est la
justice que l'auteur vous rend; mais il n'y a plus de mrite  cela. On
trouve d'ailleurs dans cette compilation irrgulire beaucoup de petits
diamants brillants sems  et l. Ils m'ont fait grand plaisir, et
m'ont consol des dfauts de tout l'ensemble.....




DU ROI

 Potsdam, 24 octobre 1772.


S'il m'est interdit de vous revoir  tout jamais, je n'en suis pas moins
aise que la duchesse de Virtemberg vous ait vu. Cette faon de converser
par procuration ne vaut pas le _ facie ad faciem_. Des relations et des
lettres ne tiennent pas lieu de Voltaire, quand on l'a possd en
personne.

J'applaudis aux larmes vertueuses que vous avez rpandues au souvenir de
ma dfunte soeur. J'aurais srement ml les miennes aux vtres si
j'avais t prsent  cette scne touchante. Soit faiblesse, soit
adulation outre, j'ai excut pour cette soeur ce que Cicron projetait
pour sa Tullie. Je lui ai rig un temple ddi  l'amiti; sa statue se
trouve au fond, et chaque colonne est charge d'un mascaron contenant le
buste des hros de l'amiti. Je vous en envoie le dessin. Ce temple est
plac dans un des bosquets de mon jardin. J'y vais souvent me rappeler
mes pertes, et le bonheur dont je jouissais autrefois.

Il y a plus d'un mois que je suis de retour de mes voyages. J'ai t en
Prusse abolir le servage, rformer des lois barbares, en promulguer de
plus raisonnables, ouvrir un canal qui joint la Vistule, la Netze, la
Varte, l'Oder et l'Elbe, rebtir des villes dtruites depuis la peste de
1709[?] dfricher vingt milles de marais, et tablir quelque police dans
un pays o ce nom mme tait inconnu. De l j'ai t en Silsie consoler
mes pauvres ignatiens des rigueurs de la cour de Rome, corroborer leur
ordre, en former un corps de diverses provinces o je les conserve, et
les rendre utiles  la patrie en dirigeant leurs coles pour
l'instruction de la jeunesse,  laquelle ils se voueront entirement. De
plus, j'ai arrang la btisse de soixante villages dans la
Haute-Silsie, o il restait des terres incultes: chaque village a vingt
familles. J'ai fait faire de grands chemins dans les montagnes pour la
facilit du commerce, et rebtir deux villes brles: elles taient de
bois; elles seront de briques, et mme de pierres de taille, tires des
montagnes.

Je ne vous parle point des troupes: cette matire est trop prohibe 
Ferney pour que je la touche.

Vous sentirez qu'en faisant tout cela, je n'ai pas t les bras croiss.

 propos de croiss; ni l'empereur ni moi ne nous croiserons contre le
Croissant; il n'y a plus de reliques  remporter de Jrusalem. Nous
esprons que la paix se fera peut-tre cet hiver; et d'ailleurs nous
aimons le proverbe qui dit: Il faut vivre et laisser vivre.  peine y
a-t-il dix ans que la paix dure; il faut la conserver autant qu'on le
pourra sans risque, et ni plus ni moins se mettre en tat de n'tre pas
pris au dpourvu par quelque chef de brigands, conducteur d'assassins 
gage.

Ce systme n'est ni celui de Richelieu ni celui de Mazarin; mais il est
celui du bien des peuples, objet principal des magistrats qui les
gouvernent.

Je vous souhaite cette paix accompagne de toutes les prosprits
possibles et j'espre que le patriarche de Ferney n'oubliera pas le
philosophe de Sans-Souci qui admire et admirera son gnie jusqu'
extinction de chaleur humaine. _Vale_. FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 28 octobre 1772


    Monsieur Guibert, votre colier
    Dans le grand art de la tactique,
     vu ce bel esprit guerrier
    Que tout prince aujourd'hui se pique
    D'imiter, sans lui ressembler,
    Et que tout hros, germanique,
    Espagnol, gaulois, britannique,
    Vainement voudrait galer.
    Monsieur Guibert est vridique:
    Il dit qu'il a lu dans vos yeux
    Toute votre histoire hroque,
    Quoique votre bouche s'applique
     la cacher aux curieux.
    Vous vous obstinez  vous taire
    Sur tant de travaux glorieux;
    Et l'Europe fait beaucoup mieux,
    Car elle fait tout le contraire.

Ce M. Guibert, Sire, fait comme l'Europe; il parle de Votre Majest avec
enthousiasme. Il dit qu'il vous a trouv en tat de faire vingt
campagnes; Dieu nous en prserve! mais accordez-vous donc avec lui; car
il dit que vous avez un corps digne de votre me, et vous prtendez que
non; il est vrai qu'il vous a contempl principalement des jours de
revue; et ces jours-l, vous pourriez bien vous rengorger et vous
requinquer, comme une belle  son miroir.

Je ne vous proposais pas, Sire, vingt campagnes, je n'en proposais
qu'une ou deux; et encore c'tait contre les ennemis de Jsus-Christ et
de tous les beaux-arts. Je disais: Il protge les jsuites, il protgera
bien la Vierge Marie contre Mahomet et la bonne Vierge lui donnera sans
doute deux ou trois belles provinces  son choix pour rcompense d'une
si sainte action.

Je viens de relire l'article _Guerre_, dont Votre Majest pacifique a la
bont de me parler: il est vraiment un peu insolent par excs
d'humanit; mais je vous prie de considrer que toutes ces injures ne
peuvent tomber que sur les Turcs, qui sont venus du bord oriental de la
mer Caspienne jusqu'auprs de Naples, et qui, chemin faisant, se sont
empars des lieux saints, et mme du tombeau de Jsus-Christ qui ne fut
jamais enterr. En un mot, je ressemblais comme deux gouttes d'eau  ce
fou de Pierre l'Ermite, qui prchait la croisade. L'empereur des
Romains, que vous aimez, et qui se regarde comme votre disciple, ne
pouvait se plaindre de moi; je lui donnais d'un trait de plume un trs
beau royaume. On aurait pu, avant qu'il ft dix ans, jouer un opra grec
 Constantinople. Dieu n'a pas bni mes intentions, toutes chrtiennes
qu'elles taient, du moins les philosophes vous bniront d'riger un
mausole  Copernic, dans le temps que votre ami Moustapha fait
enseigner la philosophie d'Aristote  Stamboul. Vous ne voulez point
rebtir Athnes, mais vous levez un monument  la raison et au gnie.

Quand je vous suppliais d'tre le restaurateur des beaux-arts de la
Grce, ma prire n'allait pas jusqu' vous conjurer de rtablir la
dmocratie athnienne; je n'aime point le gouvernement de la canaille.
Vous auriez donn le gouvernement de la Grce  M. de Lentulus, ou 
quelque autre gnral qui aurait empch les nouveaux grecs de faire
autant de sottises que leurs anctres. Mais enfin j'abandonne tous mes
projets. Vous prfrez le port de Dantzick  celui du Pire: je crois
qu'au fond Votre Majest a raison, et que, dans l'tat o est l'Europe,
ce port de Dantzick est bien plus important que l'autre.

Je ne sais plus quel royaume je donnerai  l'impratrice Catherine II,
et franchement, je crois que dans tout cela vous en savez plus que moi,
et qu'il faut s'en rapporter  vous. Quelque chose qui arrive, vous
aurez toujours une gloire immortelle. Puisse votre vie en approcher!




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 17 novembre 1772.


Sire, quelques petits avant-coureurs que la nature envoie quelquefois
aux gens de quatre-vingt et un ans, ne m'ont pas permis de vous
remercier plus tt d'une lettre charmante, remplie des plus jolis vers
que vous ayez jamais faits; ni roi, ni homme ne vous ressemble: je ne
suis pas assurment en tat de vous rendre vers pour vers.

    Muses, que je me sens confondre!
    Vous daignez encor m'inspirer
    L'esprit qu'il faut pour l'admirer
    Mais non celui de lui rpondre.

Je puis du moins rpondre  Votre Majest que mon coeur est pntr des
bonts que vous daignez tmoigner pour ce pauvre Morival. Je voudrais
qu'il pt au milieu de nos neiges lever le plan du pays que vous lui
avez permis d'habiter; Votre Majest verrait combien il s'est form, en
trs peu de temps, dans un art ncessaire aux bons officiers, et trs
rare, dont il n'avait pas la plus lgre connaissance; vous serez touch
de sa reconnaissance et du zle avec lequel il consacre ses jours 
votre service. Son extrme sagesse m'tonne toujours: on a dessein de
faire revoir son procs, qu'on ne lui a fait que par contumace; ce parti
me parat plus convenable et plus noble que celui de demander grce. Car
enfin grce suppose crime, et assurment il n'est point criminel; on n'a
rien prouv contre lui. Cela demandera un peu de temps, et il se peut
trs bien que je meure avant que l'affaire soit finie; mais j'ai lgu
cet infortun  M. d'Alembert, qui russira mieux que je n'aurais pu
faire.

J'ose croire qu'il ne serait peut-tre de votre dignit qu'un de vos
officiers restt avec le dsagrment d'une condamnation qui a toujours
dans le public quelque chose d'humiliant, quelque injuste qu'elle puisse
tre. En vrit, c'est une de vos belles actions de protger un jeune
homme si estimable et si infortun: vous secourrez  la fois l'innocence
et la raison; vous apprendrez aux Welches  dtester le fanatisme, comme
vous leur avez appris le mtier de la guerre, suppos qu'ils l'aient
appris. Vous avez toutes les sortes de gloire: c'en est une bien grande
de protger l'innocence  trois cents lieues de chez soi.

Daignez agrer, Sire, le respect, la reconnaissance, l'attachement d'un
vieillard qui mourra avec ces sentiments.




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 22 dcembre 1772.


Sire, en recevant votre jolie lettre et vos jolis vers, du 6 dcembre,
en voici que je reois de Thiriot, votre feu nouvelliste, qui ne sont
pas si agrables:

    C'en est fait, mon rle est rempli,
    Je n'crirai plus de nouvelles;
    Le pays du fleuve d'oubli
    N'est pas pays de bagatelles.
    Les morts ne me fournissent rien.
    Soit pour les vers, soit pour la prose
    Ils sont d'un fort sec entretien,
    Et font toujours la mme chose.
    Cependant ils savent fort bien
    De Frdric toute l'histoire,
    Et que ce hros prussien
    A dans le temple de Mmoire
    Toutes les espces de gloire;
    Except celle de chrtien.
    De sa trs clatante vie
    Ils savent tous les plus beaux traits,
    Et surtout ceux de son gnie:
    Mais ils ne m'en parlent jamais.
    Salomon eut raison de dire
    Que Dieu fait en vain ses efforts
    Pour qu'on le loue en cet empire;
    Dieu n'est point lou par les morts.
    Ou a beau dire, on a beau faire,
    Pour trouver l'immortalit,
    Ce n'est rien qu'une vanit,
    Et c'est aux vivants qu'il faut plaire.

Les seules lettres, sire, que vous dictez  M. de Catt mriteraient
cette immortalit; mais vous savez mieux que personne que c'est un
chteau enchant qu'on voit de loin, et dans lequel on n'entre pas.

Que nous importe, quand nous ne sommes plus, ce qu'on fera de notre
chtif corps, et de notre prtendue me, et ce qu'on en dira? cependant
cette illusion nous sduit tous,  commencer par vous sur votre trne,
et  finir par moi sur mon grabat au pied du mont Jura.

Il est pourtant clair qu'il n'y a que le diste ou l'athe auteur de
l'_Ecclsiaste_, qui ait raison: il est bien certain qu'un lion mort ne
vaut pas un chien vivant; qu'il faut jouir, et que tout le reste est
folie.

Il est bien plaisant que ce petit livre tout picurien, ait t sacr
parmi nous parce qu'il est juif.

Vous prendrez sans doute contre moi le parti de l'immortalit, vous
dfendrez votre bien. Vous direz que c'est un plaisir dont vous jouissez
pendant votre vie; vous vous faites dj dans votre esprit une image
trs plaisante de la comparaison qu'on fera de vous avec un de vos
confrres, par exemple, avec Moustapha. Vous riez en voyant ce
Moustapha, ne se mlant de rien que de coucher avec ses odalisques qui
se moquent de lui, battu par une dame ne dans votre voisinage, tromp,
vol, mpris par ses ministres, ne sachant rien, ne se connaissant 
rien. J'avoue qu'il n'y aura point dans la postrit de plus norme
contraste mais j'ai peur que ce gros cochon, s'il se porte bien, ne soit
plus heureux que vous. Tchez qu'il n'en soit rien; ayez autant de sant
et de plaisir que de gloire, l'anne 1773, et cinquante autres annes
suivantes si faire se peut; et que Votre Majest conserve ses bonts
pour les minutes que j'ai encore  vivre au pied des Alpes. Ce n'est pas
l que j'aurais voulu vivre et mourir.

La volont de sa sacre majest le Hasard soit faite.




DU ROI

 Potsdam, le 3 janvier 1773.


    Que Thiriot a de l'esprit,
    Depuis que le trpas en a fait un squelette!
    Mais lorsqu'il vgtait dans ce monde maudit,
    Du Parnasse franais composant la gazette,
    Il n'eut ni gloire ni credit,
    Maintenant il parait, par les vers qu'il crit,
    Un philosophe, un sage, autant qu'un grand pote.
    Aux bords de l'Achron o son destin le jette,
    Il a trouv tous les talents
    Qu'une fatalit bizarre
    Lui dnia toujours lorsqu'il en tait temps.
    Pour les lui prodiguer au fin fond du Tnare.
    Enfin, les trpasss et tous nos sots vivants
    Pourront donc aspirer  briller comme  plaire,
    S'ils sont assez adroits, aviss et prudents
    De choisir pour leur secrtaire
    Homre, Virgile ou Voltaire.

Solon avait donc raison: on ne peut juger du mrite d'un homme qu'aprs
sa mort. Au lieu de m'envoyer souvent un fatras non lisible d'extraits
de mauvais livres, Thiriot aurait d me rgaler de tels vers, devant
lesquels les meilleurs qu'il m'arrive de faire baissent le pavillon.
Apparemment qu'il mprisait la gloire au point qu'il ddaignait d'en
jouir. Cette philosophie asctique surpasse, je l'avoue, mes forces.

Il est trs vrai qu'en examinant ce que c'est que la gloire, elle se
rduit  peu de chose. tre jug par des ignorants et estim par des
imbciles: entendre prononcer son nom par une populace qui approuve,
rejette, aime, ou hait sans raison, ce n'est pas de quoi s'enorgueillir.
Cependant, que deviendraient les actions vertueuses et louables, si nous
ne chrissions pas la gloire?

     Les dieux sont pour Csar, mais Caton suit Pompe.

Ce sont les suffrages de Caton que les honntes gens dsirent mriter.
Tous ceux qui ont bien mrit de leur patrie, ont t encourags dans
leurs travaux par le prjug de la rputation; mais il est essentiel
pour le bien de l'humanit, qu'on ait une ide nette et dtermine de ce
qui est louable: on peut donner dans des travers tranges en s'y
trompant.

Faites du bien aux hommes et vous en serez bni: voil la vraie gloire.
Sans doute que tout ce qu'on dira de nous aprs notre mort pourra nous
tre aussi indiffrent que tout ce qui s'est dit  la construction de la
tour de Babel; cela n'empche pas qu'accoutums  exister, nous ne
soyons sensibles au jugement de la postrit. Les rois doivent l'tre
plus que les particuliers puisque c'est le seul tribunal qu'ils aient 
redouter.

Pour peu qu'on soit n sensible, on prtend  l'estime de ses
compatriotes: on veut briller par quelque chose, on ne veut pas tre
confondu dans la foule qui vgte. Cet instinct est une suite des
ingrdients dont la nature s'est servie pour nous ptrir: j'en ai ma
part. Cependant je vous assure qu'il ne m'est jamais venu dans l'esprit
de me comparer avec mes confrres ni avec Moustapha, ni avec aucun
autre; ce serait, une vanit purile et bourgeoise je ne m'embarrasse
que de mes affaires. Souvent pour m'humilier, je me mets en parallle
avec le [Grec illisible], avec l'archtype des stociens; et je confesse alors
avec Memnon, que des tres fragiles comme nous ne sont pas forms pour
atteindre  la perfection.

Si l'on voulait recueillir tous les prjugs qui gouvernent le monde, le
catalogue remplirait un gros in-folio. Contentons-nous de combattre ceux
qui nuisent  la socit, et ne dtruisons pas les erreurs utiles autant
qu'agrables.

Cependant quelque got que je confesse d'avoir pour la gloire, je ne me
flatte pas que les princes aient le plus de part  la rputation; je
crois au contraire que les grands auteurs, qui savent joindre l'utile 
l'agrable, instruire en amusant, jouiront d'une gloire plus durable,
parce que la vie des bons princes se passant tout en action, la
vicissitude et la foule des vnements qui suivent, effacent les
prcdents; au lieu que les grands auteurs sont non seulement les
bienfaiteurs de leurs contemporains, mais de tous les sicles.

Le nom d'Aristote retentit plus dans les coles que celui d'Alexandre.
On lit et relit plus souvent Cicron que les _Commentaires de Csar_.
Les bons auteurs du dernier sicle ont rendu le rgne de Louis XIV plus
fameux que les victoires du conqurant. Les noms de Fra-Paolo, du
cardinal Bembo, du Tasse, de l'Arioste, l'emportent sur ceux de
Charles-Quint et de Lon X, tout vice-dieu que ce dernier prtendt
tre. On parle cent fois de Virgile, d'Horace, d'Ovide, pour une fois
d'Auguste, et encore est-ce rarement  son honneur. S'agit-il de
l'Angleterre, on est bien plus curieux des anecdotes qui regardent les
Newton, les Locke, les Shaftesbury, les Milton, les Bolingbroke, que de
la cour molle et voluptueuse de Charles II, de la lche superstition de
Jacques II, et de toutes les misrables intrigues qui agitrent le rgne
de la reine Anne. De sorte que vous autres prcepteurs du genre humain,
si vous aspirez  la gloire, votre attente est remplie, au lieu que
souvent nos esprances sont trompes, parce que nous ne travaillons que
pour nos contemporains, et vous pour tous les sicles.

On ne vit plus avec nous quand un peu de terre a couvert nos cendres; et
l'on converse avec tous les beaux esprits de l'antiquit qui nous
parlent par leurs livres.

Nonobstant tout ce que je viens de vous exposer, je n'en travaillerai
pas moins pour la gloire, duss-je crever  la peine, parce qu'on est
incorrigible  soixante et un ans et parce qu'il est prouv que celui
qui ne dsire pas l'estime de ses contemporains en est indigne. Voil
l'aveu sincre de ce que je suis, et de ce que la nature a voulu que je
fusse.

Si le patriarche de Ferney, qui pense comme moi, juge mon cas un pch
mortel, je lui demande l'absolution. J'attendrai humblement ma sentence;
et si mme il me condamne, je ne l'en aimerai pas moins.

Puisse-t-il vivre la millime partie de ce que durera sa rputation; il
passera l'ge des patriarches. C'est ce que lui souhaite le philosophe
de Sans-Souci. _Vale_. FDRIC.

Je fais copier mes lettres, parce que ma main commence  devenir
tremblante, et qu'crivant d'un trs petit caractre, cela pourrait
fatiguer vos yeux.




DU ROI

 Berlin, le 16 janvier 1773.


Je me souviens que lorsque Milton, dans ses voyages en Italie, vit
reprsenter une assez mauvaise pice qui avait pour titre _Adam et ve_,
cela rveilla son imagination et lui donna l'ide de son pome du
_Paradis perdu_. Ainsi ce que j'aurai fait de mieux par mon persiflage
des Confdrs, c'est d'avoir donn lieu  la bonne tragdie que vous
allez faire reprsenter  Paris. Vous me faites un plaisir infini de me
l'envoyer; je suis trs sr qu'elle ne m'ennuiera pas.

Chez vous le Temps a perdu ses ailes: Voltaire,  soixante-dix ans, est
aussi vert qu' trente. Le beau secret de rester jeune! vous le possdez
seul. Charles-Quint radotait  cinquante ans. Beaucoup de grands princes
n'ont fait que radoter toute leur vie. Le fameux Clarke, le clbre
Swift, taient tombs en enfance; le Tasse, qui pis est, devint fou;
Virgile n'atteignit pas vos annes, ni Horace non plus; pour Homre, il
ne nous est pas assez connu pour que nous puissions dcider si son
esprit se soutint jusqu' la fin; mais il est certain que ni le vieux
Fontenelle, ni l'ternel Saint-Aulaire ne faisaient pas aussi bien les
vers, n'avaient pas l'imagination aussi brillante que le patriarche de
Ferney. Aussi enterrera-t-on le Parnasse franais avec vous....




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 22 septembre 1773.


Sire, il faut que je vous dise que j'ai bien senti ces jours-ci, malgr
tous mes caprices passs, combien je suis attach  votre Majest et 
votre maison. Madame la duchesse de Virtemberg, ayant eu, comme tant
d'autres, la faiblesse de croire que la sant se trouve  Lausanne, et
que le mdecin Tissot la donne  qui la paye, a fait, comme vous savez,
le voyage de Lausanne: et moi, qui suis plus vritablement malade
qu'elle, et que toutes les princesses qui ont pris Tissot pour Esculape,
je n'ai pas eu la force de sortir de chez moi. Madame de Virtemberg,
instruite de tous les sentiments que je conserve pour la mmoire de
madame la margrave de Bareith, sa mre, a daign venir dans mon ermitage
et y passer deux jours. Je l'aurais reconnue quand mme je n'aurais pas
t averti; elle a le tour du visage de sa mre, avec vos yeux.

Vous autres, hros qui gouvernez le monde, vous ne vous laissez pas
subjuguer par l'attendrissement; vous prouvez tout comme nous, mais
vous gardez votre dcorum. Pour nous autres chtifs mortels, nous cdons
 toutes les impressions: je me mis  pleurer en lui parlant de vous et
de madame la princesse, sa mre; et quoiqu'elle soit la nice du premier
capitaine de l'Europe, elle ne put retenir ses larmes. Il me parat
qu'elle a l'esprit et les grces de votre maison, et que surtout elle
vous est plus attache qu' son mari. Elle s'en retourne, je crois, 
Bareith, o elle trouvera une autre princesse d'un genre diffrent;
c'est mademoiselle Clairon, qui cultive l'histoire naturelle, et qui est
la philosophe de monsieur le margrave.....




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, le 8 novembre 1773.


Sire, la lettre dont Votre Majest m'a honor le 22 octobre, est, depuis
vingt ans, celle qui m'a le plus consol; votre temple aux mnes de
votre soeur, _Wilhelminae sacrum_, est digne de la plus belle antiquit
et de vous seul dans le temps prsent; madame la duchesse de Virtemberg
versera bien des larmes de tendresse, en voyant le dessin de ce beau
monument.

Le canal, les villes rebties, les marais desschs, les villages
tablis, la servitude abolie, sont de Marc-Aurle ou de Julien. Je dis
de Julien, car je le regarde comme le plus grand des empereurs, et je
suis toujours indign contre Labletterie, qui ne l'a justifi qu' demi,
et qui a pass pour impartial, parce qu'il ne lui prodigue pas autant
d'injures et de calomnies que Grgoire de Nazianze et Thodoret.

Je vous bnis dans mon village de ce que vous en avez tant bti: je vous
bnis au bord de mon marais de ce que vous en avez tant dessch: je
vous bnis avec mes laboureurs de ce que vous en avez tant dlivrs
d'esclavage, et que vous les avez changs en hommes. Gengis-kan et
Tamerlan ont gagn des batailles comme vous, ils ont conquis plus de
pays que vous; mais ils dvastaient, et vous amliorez. Je ne sais s'ils
auraient recueilli les jsuites; mais je suis sr que vous les rendrez
utiles, sans souffrir qu'ils puissent jamais tre dangereux. On dit
qu'Antoine fit le voyage de Brindes  Rome dans un char tran par des
lions; vous attelez des renards au vtre, mais vous leur mettez un frein
dans leur gueule; et, quand il le faudra, vous leur mettrez le feu au
derrire, comme Samson, aprs les avoir attachs par la queue.




DU ROI

10 dcembre 1773.


Madame la landgrave de Darmstadt est de retour de Ptersbourg. Elle ne
tarit point sur les loges de l'impratrice et des choses utiles qu'elle
a excutes, et des grands projets qu'elle mdite encore. Diderot et
Grimm y passeront l'hiver. Cette cour runit le faste, la magnificence
et la politesse: et l'impratrice surpasse tout le reste par l'accueil
gracieux qu'elle fait aux trangers.

Aprs vous avoir parl de cette cour, comment vous entretenir des
jsuites? Ce n'est qu'en faveur de l'instruction de la jeunesse que je
les ai conservs. Le pape leur a coup la queue; ils ne peuvent plus
servir, comme les renards de Samson, pour embraser les moissons des
Philistins. D'ailleurs, la Silsie n'a produit ni de pre Guignard ni de
Malagrida. Nos Allemands n'ont pas les passions aussi vives que les
peuples mridionaux.

Si toutes ces raisons ne vous touchent point, j'en allguerai une plus
forte: j'ai promis, par la paix de Dresde, que la religion demeurerait
_in statu quo_ dans mes provinces. Or j'ai eu des jsuites, donc il
faut les conserver. Les princes catholiques ont tout  propos un pape 
leur disposition qui les absout de leurs serments par la plnitude de sa
puissance: pour moi, personne ne peut m'absoudre, je suis oblig de
garder ma parole, et le pape se croirait pollu s'il me bnissait; il se
ferait couper les doigts avec lesquels il aurait donn l'absolution  un
maudit hrtique de ma trempe.....




DU ROI

 Postdam. 19 juin 1774.


.....Pour le bon roi Louis XV, il est all en poste chez le pre
ternel. J'en ai t fch: c'tait un honnte homme, qui n'avait
d'autre dfaut que celui d'tre roi. Son successeur dbute avec beaucoup
de sagesse, et fait esprer aux Welches un gouvernement heureux. Je
voudrais qu'il et trait la Du Barry plus doucement, par respect pour
son bisaeul.

Si la monarchie influe sur ce jeune homme, les petits-matres seront en
rosaire, et les inities de Vnus couvertes d'_Agnus Dei_. Il faudra que
quelque vque s'intresse pour Morival, et qu'un picpuce plaide sa
cause. On prtend qu'un orage se forme et menace les philosophes.
J'attends tranquillement dans mon petit coin les nouveauts et les
vnements que ce nouveau rgne va produire. Dispos  admirer tout ce
qui sera admirable, et  faire mes rflexions sur ce qui ne le sera pas,
ne m'intressant qu'au sort des philosophes, et principalement a celui
du patriarche de Ferney, dont le philosophe de Sans-Souci a t, est et
sera le sincre admirateur. _Vale_. FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

Juillet 1774.


.....Celui dont Votre Majest veut bien me parler avait, comme vous
dites trs bien, le dfaut d'tre roi. Il tait, ainsi que tant
d'autres, peu fait pour sa place, indiffrent  tout, mais se piquant
aisment dans les petites choses qui lui taient personnelles; il ne
m'avait jamais pu pardonner de l'avoir quitt pour un autre qui tait
vritablement roi; et moi, je n'avais jamais pu imaginer qu'il
s'embarrasst si j'tais ou non sur la liste de ses domestiques. Je
respecte sa mmoire, et je vous souhaite une vie qui soit juste le
double de la sienne.....




DU ROI

 Postdam, le 30 juillet 1774.


.....Vous qui avez des liaisons en France, vous pouvez savoir, sur le
sujet de la cour, des anecdotes que j'ignore. Si le parti de l'_inf_...
l'emporte sur celui de la philosophie, je plains les pauvres Welches;
ils risqueront d'tre gouverns par quelque cafard en froc ou en
soutane, qui leur donnera la discipline d'une main, et les frappera du
crucifix de l'autre. Si cela arrive, adieu les beaux-arts et les hautes
sciences; la rouille de la superstition achvera de perdre un peuple
d'ailleurs aimable, et n pour la socit.

Mais il n'est pas sr que cette triste folie religieuse secoue ses
grelots sur le trne des Capets.

Laissez en paix les mnes de Louis XV. Il vous a exil de son royaume,
il m'a fait une guerre injuste: il est permis d'tre sensible aux torts
qu'on ressent, mais il faut savoir pardonner. La passion sombre et
atrabilaire de la vengeance n'est pas convenable  des hommes qui n'ont
qu'un moment d'existence. Nous devons rciproquement oublier nos
sottises, et nous borner  jouir du bonheur que notre nature comporte.

Je contribuerai volontiers au bonheur du pauvre Morival, si je le puis.
Corriger les injustices et faire le bien, sont les inclinations que tout
honnte homme doit avoir dans le coeur.....




DU ROI

 Potsdam, le 18 novembre 1774.


Ne me parlez point de l'lyse. Puisque Louis XV y est, qu'il y demeure.
Vous n'y trouveriez que des jaloux: Homre, Virgile, Sophocle, Euripide,
Thucydide, Dmosthne et Cicron; tous ces gens ne vous verraient
arriver qu' contrecoeur, au lieu qu'en restant chez nous, vous pouvez
conserver une place que personne ne vous dispute, et qui vous est due 
bon droit. Un homme qui s'est rendu immortel n'est plus assujetti  la
condition du reste des nommes: ainsi vous vous tes acquis un privilge
exclusif.

Cependant, comme je vous vois fort occup du sort de ce pauvre
d'Etallonde, je vous envoie une lettre de Paris qui donne quelque
esprance. Vous y verrez les termes dans lesquels le garde des sceaux
s'exprime, et vous verrez en mme temps que M. de Vergennes se prte 
la justification de l'innocence. Cette affaire sera suivie par M. de
Goltz; j'espre  prsent que ce ne sera pas en vain, et que Voltaire,
le promoteur de cette oeuvre pie, en recevra les remerciements de
d'Etallonde, et les miens.

Si je ne vous croyais pas immortel, je consentirais volontiers  ce que
d'Etallonde restt jusqu' la fin de son affaire chez votre nice; mais
j'espre que ce sera vous qui le congdierez.

Votre lettre m'a afflig. Je ne saurais m'accoutumer  vous perdre tout
 fait, et il me semble qu'il manquerait quelque chose  notre Europe,
si elle tait prive de Voltaire.

Que votre pouls ingal ne vous inquite pas: j'en ai parl  un fameux
mdecin anglais qui se trouve actuellement ici: il traite la chose de
bagatelle, et dit que vous pouvez vivre encore longtemps. Comme mes voeux
s'accordent avec ses dcisions, vous voulez bien ne pas m'ter
l'esprance, qui tait le dernier ingrdient de la bote de Pandore.

C'est dans ces sentiments-l que le philosophe de Sans-Souci fait mille
voeux  Apollon, comme  son fils Esculape, pour la conservation du
patriarche de Ferney. FDRIC.




DU ROI

 Potsdam, le 10 dcembre 1774.


Non, vous ne mourrez pas de si tt: vous prenez les suites de l'ge pour
des avant-coureurs de la mort. Cette mort viendra  la fin; mais ce feu
divin que Promthe droba aux cieux, et qui vous remplit, vous
soutiendra et vous conservera encore longtemps.

Il faut, monseigneur, que vos sermons baissent (disait Gilblas 
l'archevque de Tolde) pour qu'on prsage votre dcadence. Jusqu'
prsent vos sermons ne baissent pas. Rcemment j'en ai lu deux, l'un 
l'vque de Snez, l'autre  l'abb Sabathier, qui marquaient de la
vigueur et de la force d'esprit. Cet esprit tient au genre nerveux et 
la finesse des sucs qui se distillent et se prparent pour le cerveau.
Tant que cette laboration se fait bien, la machine ne menace pas ruine.

Vous vivrez, et vous verrez la fin du procs de Morival. J'aurais sans
doute d penser plus tt  lui, mais la multitude et la diversit des
affaires m'en ont empch. Je vous ai de l'obligation de m'en avoir fait
souvenir. Peut-tre ce dlai de dix ans ne nuira pas  nos
sollicitations: nous trouverons les esprits moins chauffs, par
consquent plus raisonnables. Peut-tre alors y aura-t-il des bonnes
mes qui rougiront de cet exemple de barbarie au dix-huitime sicle, et
qui tcheront d'effacer cette fltrissure, en faisant dperscuter le
compagnon du malheureux La Barre.

Vous serez l'auteur de cette bonne action. Je m'associerai toujours de
grand coeur  ceux qui me fourniront l'occasion de soutenir l'innocence
et de dlivrer les opprims. C'est un devoir de tout souverain d'en user
ainsi chez lui, et selon les cas il peut en user quelquefois de mme en
d'autres pays, surtout s'il mesure ses dmarches selon les rgles de la
prudence.....




DE M. DE VOLTAIRE

Janvier 1775.


Sire, je reois dans ce moment le buste de ce vieillard en porcelaine.
Je m'crie en voyant l'inscription[I], dont je suis si indigne:

    Les rois de France et d'Angleterre
    Peuvent de rubans bleus parer leurs courtisans;
    Mais il est un roi sur la terre
    Qui fait de plus nobles prsents.
    Je dis  ce hros, dont la main souveraine
    Me donne l'immortalit:
    Vous m'accordez, grand homme, avec trop de bont
    Des terres dans votre domaine.

 propos d'immortalit, on vient de faire une magnifique dition de la
vie d'un de vos admirateurs[J], qui a march dans une partie de cette
carrire de la gloire que vous avez parcourue dans tous les sens. Il y a
un volume tout entier de plans de batailles, de campements et de
marches, et de toutes les actions o il s'tait trouv ds l'ge de
douze ans. Les cartes sont trs fidles et trs bien dessines:
quoiqu'en qualit de poltron je dteste cordialement la guerre,
cependant j'avoue  Votre Majest que je dsirerais avec passion que
Votre Majest permt de dessiner vos batailles; j'ose vous dire que
personne n'y serait plus propre que d'Etallonde Morival. C'est une chose
tonnante que la clrit, la prcision et la bont de ses desseins, il
semble qu'il ait t vingt ans ingnieur.

Puisque j'ai commenc, sire,  vous parler de lui, je continuerai 
prendre cette libert, mon coeur est pntr des bonts dont vous
l'honorez; le moment approche o il espre s'en servir. Mais aussi le
cong que Votre Majest lui accorde va expirer au mois de mars. Il
abandonnera sans doute toutes ses esprances pour voler  son devoir,
c'est son dessein. Je vous implore pour lui et malgr lui. Accordez-nous
encore six mois. Je n'ose renouveler ma prire de l'honorer du titre de
votre ingnieur et de lieutenant ou capitaine: tout ce que je sais,
c'est qu'une victime des prtres peut tre immole, et qu'un homme 
vous sera respect. Vous ne vous bornez pas  donner l'immortalit, vous
donnez des sauvegardes dans cette vie. Je passerai le reste de la mienne
 remercier,  relire Marc-Aurle Julien Frdric, hros de la guerre et
de la philosophie. _Le vieux malade de Ferney._




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 7 juillet 1775.


Sire, Morival s'occupait  mesurer le lac de Genve, et  construire sur
ses bords une citadelle imaginaire, lorsque je lui ai appris qu'il
pourrait en tracer de relles dans la Prusse occidentale et dans vos
autres tats. Il a senti vos bienfaits avec une respectueuse
reconnaissance gale  sa modestie. Vous tes son seul roi, son seul
bienfaiteur. Puisque vous permettez qu'il vienne se jeter  vos pieds
dans Potsdam, voudriez-vous bien avoir la bont de me dire  qui il
faudra qu'il s'adresse pour tre prsent  Votre Majest.

Permettez que je me joigne  lui dans la reconnaissance dont il ne
cessera d'tre pntr; je ne peux pas aspirer, comme lui,  l'honneur
d'tre tu sur un bastion ou sur une courtine; je ne suis qu'un vieux
poltron fait pour mourir dans mon lit. Je n'ai que de la sensibilit, et
je la mets tout entire  vous admirer et  vous aimer.

Votre allie l'impratrice Catherine fait, comme vous, de grandes
choses. Elle fait surtout du bien a ses sujets; mais le roi de France
l'emporte sur tous les rois, puisqu'il fait des miracles. Il a touch 
son sacre deux mille quatre cents malades d'crouelles, et il les a sans
doute guris. Il est vrai qu'il y eut une des matresses de Louis XIV
qui mourut de cette maladie, quoiqu'elle et t trs bien touche, mais
un tel cas est trs rare.....




DU ROI

Potsdam, le 12 juillet 1775.


.....Lekain est venu ici: il jouera OEdipe, Orosmane et Mahomet. Je sais
qu'il a t  Ferney; il sera oblig de me conter tout ce qu'il sait et
ne sait pas de celui qui rend ce bourg si clbre. J'ai vu jouer
Aufresne l'anne passe. Je vous dirai auquel des deux je donne la
prfrence, quand j'aurai vu jouer celui-ci.

J'ai toute la maison pleine de nices, de neveux et de petits-neveux: il
faut leur donner des spectacles qui les ddommagent de l'ennui qu'ils
peuvent gagner en la compagnie d'un vieillard. Il faut se rendre
justice, et se rendre supportable  la jeunesse. Ceci me regarde. Vous
aurez le privilge exclusif de ne jamais vieillir; et quand mme
quelques infirmits attaquent votre corps, votre esprit triomphe de
leurs atteintes, et semble acqurir tous les jours des forces nouvelles.

Que Minerve et Apollon, que les Muses et les Grces veillent sur leur
plus bel ouvrage, et qu'ils conservent encore longtemps celui dont les
sicles ne pourraient rparer la perte. Voil les voeux que l'ermite de
Sans-Souci fait pour le patriarche de Ferney. _Vale._ FDRIC.




DU ROI

 Potsdam, le 24 juillet 1775.


Je viens de voir Lekain. Il a t oblig de me dire comme il vous a
trouv, et j'ai t bien aise d'apprendre de lui que vous vous promenez
dans votre jardin, que votre sant est assez bonne, et que vous avez
encore plus de gat dans votre conversation que dans vos ouvrages.
Cette gat, que vous conservez, est la marque la plus sure que nous
vous possderons encore longtemps. Ce feu lmentaire, ce principe
vital, est le premier qui s'affaiblit lorsque les annes minent et
sapent la mcanique de notre existence. Je ne crains donc plus
maintenant que le trne du Parnasse devienne sitt vacant; je vous
nommerai hardiment mon excuteur testamentaire: ce qui me fait grand
plaisir.

Lekain a lou les rles d'Oedipe, de Mahomet et d'Orosmane: pour Oedipe
nous l'avons entendu deux fois. Ce comdien est trs habile; il a un bel
organe, il se prsente avec dignit, il a le geste noble, et il est
impossible d'avoir plus d'attention pour la pantomime qu'il en a. Mais
vous dirai-je navement l'impression qu'il a faite sur moi? Je le
voudrais un peu moins outr, et alors je le croirais parfait.

L'anne passe j'ai entendu Aufresne: peut-tre lui faudrait-il un peu
du feu que l'autre a de trop. Je ne consulte en ceci que la nature, et
non ce qui peut tre en usage en France. Cependant je n'ai pu retenir
mes larmes ni dans _OEdipe_, ni dans Zare: c'est qu'il y a des morceaux
si touchants dans la dernire de ces pices, et de si terribles dans la
premire, qu'on s'attendrit dans l'une, et qu'on frmit dans l'autre.
Quel bonheur pour le patriarche de Ferney d'avoir produit ces
chefs-d'oeuvre et d'avoir form celui dont l'organe les rend si
suprieurement sur la scne!

Il y a eu beaucoup de spectateurs  ces reprsentations: ma soeur Amlie,
la princesse Ferdinand, la landgrave de Hesse, et la princesse de
Virtemberg, votre voisine, qui est venue ici de Montbelliard pour
entendre Lekain. Ma nice de Montbelliard m'a dit qu'elle pourrait bien
entreprendre un jour le voyage de Ferney pour voir l'auteur dont les
ouvrages font les dlices de l'Europe. Je l'ai fort encourage 
satisfaire cette digne curiosit. Oh! que les belles-lettres sont utiles
 la socit! Elles dlassent de l'ouvrage de la journe, elles
dissipent agrablement les vapeurs politiques qui enttent, elles
adoucissent l'esprit, elles amusent jusqu'aux femmes, elles consolent
les affligs, et sont enfin l'unique plaisir qui reste  ceux que l'ge
a courbs sous son faix, et qui se trouvent heureux d'avoir contract ce
got ds leur jeunesse.

Nos Allemands ont l'ambition de jouir  leur tour des avantages des
beaux-arts: ils s'efforcent d'galer Athnes, Rome, Florence et Paris.
Quelque amour que j'aie pour ma patrie, je ne saurais dire qu'ils
russissent jusqu'ici: deux choses leur manquent, la langue et le got.
La langue est trop verbeuse: la bonne compagnie parle franais, et
quelques cuistres de l'cole et quelques professeurs ne peuvent lui
donner la politesse et les tours aiss qu'elle ne peut acqurir que dans
la socit du grand monde. Ajoutez  cela la diversit des idiomes;
chaque province soutient le sien, et jusqu' prsent rien n'est dcid
sur la prfrence. Pour le got, les Allemands en manquent; ils n'ont
pas encore pu imiter les auteurs du sicle d'Auguste: ils font un
mlange vicieux du got romain, anglais, franais et tudesque; ils
manquent encore de ce discernement fin qui saisit les beauts o il les
trouve, et sait distinguer le mdiocre du parfait, le noble du sublime,
et les appliquer chacun  leurs endroits convenables. Pourvu qu'il y ait
beaucoup d'_r_ dans les mots de leur posie, ils croient que leurs vers
sont harmonieux; et pour 1 ordinaire ce n'est qu'un galimatias de termes
ampouls. Dans l'histoire, ils n'omettraient pas la moindre
circonstance, quand mme elle serait inutile.

Leurs meilleurs ouvrages sont sur le droit public. Quant  la
philosophie, depuis le gnie de Leibnitz et la grosse monade de Wolf,
personne ne s'en mle plus. Ils croient russir au thtre; mais,
jusqu'ici, rien de parfait n'a paru. L'Allemagne est actuellement comme
tait la France du temps de Franois Ier. Le got des lettres
commence  se rpandre: il faut attendre que la nature fasse natre de
vrais gnies, comme sous les ministres des Richelieu et des Mazarin.
Le sol qui a produit Leibnitz en peut produire d'autres.

Je ne verrai pas ces beaux jours de ma patrie, mais j'en prvois la
possibilit. Vous me direz que cela peut vous tre trs indiffrent et
que je fais le prophte tout  mon aise, en tendant, le plus que je le
peux, le terme de ma prdilection. C'est ma faon de prophtiser, et la
plus sre de toutes, puisque personne ne me donnera le dmenti.

Pour moi, je me console d'avoir vcu dans le sicle de Voltaire; cela me
suffit. Qu'il vive, qu'il digre, qu'il soit de bonne humeur, et surtout
qu'il n'oublie pas le solitaire de Sans-Souci. _Vale_. FDRIC.




DU ROI

Potsdam, le 27 juillet 1775.


Mnagez l'huile de la lampe pour qu'elle brle longtemps encore. C'est 
quoi je m'intresse plus que madame Denis et votre mnagre suisse, qui
vous fait quitter l'ouvrage quand elle craint qu'il ne nuise  votre
sant. Elles n'ont qu'une ide confuse de ce que vaut le patriarche de
Ferney, et j'en ai une prcise. Pour trouver un Voltaire dans
l'antiquit, il faut rassembler le mrite de cinq ou six grands hommes,
d'un Cicron, d'un Virgile, d'un Lucien et d'un Salluste; et dans la
renaissance des lettres, c'est la mme chose: il faut englober un
Guichardin, un Tasse, un Artin, un Dante, un Arioste, et encore ce
n'est pas assez; dans le sicle de Louis XIV, il manquera toujours pour
l'pope quelqu'un qui rende l'assemblage complet.

Voil comme on pense de vous sur les bords de la mer Baltique, o l'on
vous rend plus de justice que dans votre ingrate patrie.

N'oubliez pas ces bons Germains qui se souviennent toujours avec plaisir
de vous avoir possd autrefois, et qui vous clbrent autant qu'il est
en eux. _Vale_. FDRIC.

Je viens de recevoir la _Diatribe  l'auteur des Ephmrides_. On dit
que cet ouvrage vient de Ferney, et je crois y reconnatre l'auteur au
style, qu'il ne saurait dguiser.




DE M. DE VOLTAIRE

3 auguste 1775.


    Lekain, dans vos jours de repos,
    Vous donne une volupt pure.
    On le prendrait pour un hros:
    Vous les aimez mme en peinture.
    C'est ainsi qu'Achille enchanta
    Les beaux jours de votre jeune ge.
    Marc-Aurle enfin l'emporta.
    Chacun se plat dans son image.

Le plus beau des spectacles, sire, est de voir un grand homme entour de
sa famille, quitter un moment tous les embarras du trne pour entendre
des vers, et en faire, le moment d'aprs, de meilleurs que les ntres.
Il me parait que vous jugez trs bien l'Allemagne; et cette foule de
mots qui entrent dans une phrase, et cette multitude de syllabes qui
entrent dans un mot, et ce got qui n'est pas plus form que la langue;
les Allemands sont  l'aurore; ils seraient en plein jour, si vous aviez
daign faire des vers tudesques.

C'est une chose assez singulire que Lekain et mademoiselle Clairon
soient tous deux  la fois auprs de la maison Brandebourg. Mais tandis
que le talent de rciter du franais vient obtenir votre indulgence 
Sans-Souci, Gluck vient nous enseigner la musique  Paris. Nos Orphes
viennent d'Allemagne, si nos Roscus vous viennent de France. Mais la
philosophie d'o vient-elle, de Potsdam, sire, o vous l'avez loge, et
d'o vous l'avez envoye dans la plus grande partie de l'Europe.

Je ne sais pas encore si notre roi marchera sur vos traces, mais je sais
qu'il a pris pour ministres des philosophes,  un seul prs[K], qui a le
malheur d'tre dvot.

Nous perdons le got, mais nous acqurons la pense. Il y a surtout un
M. Turgot qui serait digne de parler avec Votre Majest. Les prtres
sont au dsespoir. Voil le commencement d'une grande rvolution.....




DU ROI

 Potsdam, le 13 auguste 1775.


.....Je flicite votre nation du bon choix que Louis XVI a fait de ses
ministres. Les peuples, a dit un ancien, ne seront heureux que lorsque
les sages seront rois. Vos ministres, s'ils ne sont pas rois tout 
fait, en possdent l'quivalent en autorit Votre roi a les meilleures
intentions. Il veut le bien. Rien n'est plus  craindre pour lui que ces
pestes des cours, qui tcheront de le corrompre et de le pervertir avec
le temps. Il est bien jeune; il ne connat pas les ruses et les
raffinements dont les courtisans se serviront pour le faire tourner 
leur gr, afin de satisfaire leur intrt, leur haine et leur ambition.
Il a t dans son enfance  l'cole du fanatisme de l'imbcillit: cela
doit faire apprhender qu'il ne manque de rsolution pour examiner par
lui-mme ce qu'on lui a appris  adorer stupidement.

Vous avez prch la tolrance: aprs Bayle, vous tes sans contredit un
des sages qui ont fait le plus de bien  l'humanit. Mais si vous avez
clair tout le monde, ceux que leur intrt attache  la superstition
ont rejet vos lumires; et ceux-l dominent encore sur les peuples.....




DU ROI

 Potsdam, le 18 juin 1776.


.....Nous avons appris galement ici le dplacement de quelques
ministres franais. Je ne m'en tonne point. Je me reprsente Louis XVI
comme une jeune brebis entoure de vieux loups: il sera bien heureux
s'il leur chappe. Un homme qui a toute la routine du gouvernement
trouverait de la besogne en France; pi, sduit par des dtours
fallacieux, on lui ferait faire des faux pas; il est donc tout simple
qu'un jeune monarque sans exprience, se soit laiss entraner par le
torrent ds intrigues et des cabales. Mais je ne croirai jamais que la
patrie de Voltaire redevienne de nos jours l'asile ou le dernier
retranchement de la superstition. Il y a trop de connaissances et trop
d'esprit en France pour que la barbarie superstitieuse du clerg puisse
commettre dsormais des atrocits dont les temps passs fourmillent
d'exemples. Si Hercule a dompt le lion de Nme, un fort athlte,
nomm Voltaire, a cras sous ses pieds l'hydre du fanatisme.

La raison se dveloppe journellement dans notre Europe; les pays les
plus stupides en ressentent les secousses. Je n'en excepte que la
Pologne. Les autres tats rougissent des btises o l'erreur a entran
leurs pres: l'Autriche, la Vestphalie, tous, jusqu' la Bavire,
tchent d'attirer sur eux quelques rayons de lumire. C'est vous, ce
sont vos ouvrages qui ont produit cette rvolution dans les esprits.
L'hlpole de la bonne plaisanterie a ruin les remparts de la
superstition que la bonne dialectique de Bayle n'a pu abattre.

Jouissez de votre triomphe: que votre raison domine de longues annes
sur les esprits que vous avez clairs, et que le patriarche de Ferney,
le coryphe de la vrit, n'oublie pas le vieux solitaire de Sans-Souci.
_Vale_. FDRIC.




DU ROI

 Potsdam, le 7 septembre 1776.


On me fait bien de l'honneur de parler de moi en Suisse, et les
gazetiers doivent prodigieusement manquer de matire, puisqu'ils
emploient mon nom pour remplir leurs feuilles.

J'ai t malade, il est vrai, l'hiver pass; mais depuis ma
convalescence je me porte,  peu prs comme auparavant. Il y a peut-tre
des gens au monde au gr desquels je vis trop longtemps, et qui
calomnient ma sant dans l'esprance qu' force d'en parler, je pourrais
peut-tre faire le saut prilleux aussi vite qu'ils le dsirent. Louis
XIV et Louis XV lassrent la patience des Franais: il y a trente-six
ans que je suis en place; peut-tre qu' leur exemple j'abuse du
privilge de vivre, et que je ne suis pas assez complaisant pour
dcamper quand on se lasse de moi.

Quant  ma mthode de ne me point mnager, elle est toujours la mme.
Plus on se soigne, plus le corps devient dlicat et faible. Mon mtier
veut du travail et de l'action, il faut que mon corps et mon esprit se
plient  leur devoir. Il n'est pas ncessaire que je vive, mais bien que
j'agisse. Je m'en suis toujours bien trouv. Cependant je ne prescris
cette mthode  personne, et me contente de la suivre.....




DU ROI

 Potsdam, le 26 dcembre 1776.


Pour crire  Voltaire, il faut se servir de sa langue; celle des dieux.
Faute de me bien exprimer dans ce langage, je bgayerai mes penses.

    Serez-vous toujours en butte
    Au dvot qui vous perscute?
     l'envieux obscur, bloui de l'clat
    Dont vos rares talents offusquent son tat?
    Quelque odieux que soit cet indigne mange;
    Les exemples en sont nombreux;
    On a pouss le sacrilge
    Jusqu'au point d'insulter les dieux:
    Ces dieux dont les bienfaits enrichissent la terre,
    Ont t dchirs par des blasphmateurs:
    Est-il donc tonnant que l'immortel Voltaire
    Ait  gmir des traits des calomniateurs?

Je ne m'en tiens pas  ces mauvais vers: J'ai fait crire dans le
Virtemberg pour solliciter vos arrrages...

Au reste, je crois que pour vous soustraire  l'cret du zle des
bigots, vous pourriez vous rfugier en Suisse, o vous seriez  l'abri
de toute perscution. Pour les dsagrments dont vous vous plaignez 
l'gard de vos nouveaux tablissements de Ferney, je les attribue 
l'esprit de vengeance des commis de vos financiers, qui vous hassent 
cause du bien que vous avez voulu faire au pays de Gex en le drobant un
temps  la voracit de ces gens-l.

Quant  ce point, je vous avoue que je suis embarrass d'y trouver un
remde parce qu'on ne saurait inspirer des sentiments raisonnables  des
drles qui n'ont ni raison ni humanit. Toutefois soyez persuad que si
la terre de Ferney appartenait  Apollon mme, cette race maudite ne
l'et pas mieux traite. Quelle honte pour la France de perscuter un
homme unique qu'un destin favorable a fait natre dans son sein! un
homme dont dix royaumes se disputeraient  qui pourrait le compter parmi
ses citoyens, comme jadis tant de villes de la Grce soutenaient
qu'Homre tait n chez elles! Mais quelle lchet plus rvoltante de
rpandre l'amertume sur vos derniers jours! Ces indignes procds me
mettent en colre, et je suis fch de ne pouvoir vous donner de secours
plus efficaces que le souverain mpris que j'ai pour vos perscuteurs.
Mais Maurepas n'est pas dvot; M. de Vergennes se contente d'entendre la
messe, quand il ne peut pas se dispenser d'y aller; Necker est
hrtique; de quelle main peut donc partir le coup qui vous accable?
L'archevque de Paris est connu pour ce qu'il est, et j'ignore si son
Mentor ex-jsuite est encore auprs de lui; personne ne connat le nom
du confesseur du roi: le diable incarn dans la personne de l'vque du
Puy aurait-il excit cette tempte? Enfin plus j'y pense, moins je
devine l'auteur de cette tracasserie.




DU ROI

Le 9 juillet 1777.


    Oui, vous verrez cet empereur,
    Qui voyage afin de s'instruire,
    Porter son hommage  l'auteur
    De _Henri quatre_ et de _Zare_,
    Votre gnie est un aimant
    Qui, tel que le soleil, attire
     soi les corps du firmament,
    Par sa force victorieuse
    Amne les esprits  soi:
    Et Thrse la scrupuleuse
    Ne peut renverser cette loi.

    Joseph a bien pass par Rome
    Sans qu'il ft jamais introduit
    Chez le prtre que Jurieu nomme
    Trs civilement l'Antchrist.
    Mais  Genve qu'on renomme,
    Joseph, plus fortement sduit,
    Rvrera le plus grand homme
    Que tous les sicles aient produit.

Cependant, les Autrichiens ont, jusqu' prsent, encore mal profit des
leons de tolrance que vous avez donnes  l'Europe. Voil en Moravie,
dans le cercle de Prraw, quarante villages qui se dclarent  la fois
protestants. La Cour, pour les ramener au giron de l'glise, a fait
marcher des convertisseurs avec des arguments  poudre et  balle, qui
ont fusill une douzaine de ces malheureux, en attendant qu'on brle les
autres. Ces faits, que nous vous communiquons, sont par malheur peu
consolants pour l'humanit.

Je ne sais si je me trompe, mais il semble qu'il y a un levain de
frocit dans le coeur de l'homme, qui reparat souvent quand on croit
l'avoir dtruit. Ceux que les sciences et les arts ont dcrasss, sont
comme ces ours que les conducteurs ont appris  danser sur les pattes de
derrire; les ignorants sont comme les ours qui ne dansent point. Les
Autrichiens (j'en excepte l'empereur) pourraient bien tre de cette
dernire classe.

Il est bien fcheux que les Franais d'ailleurs si aimables, si polis,
ne puissent pas dompter cette fougue barbare qui les porte si souvent 
perscuter les innocents En vrit, plus on examine les fables absurdes
sur lesquelles toutes les religions sont fondes, plus on prend en piti
ceux qui se passionnent pour ces balivernes.....




DU ROI

 Potsdam, le 5 septembre 1777.


.....Je reviens de la Silsie, dont j'ai t trs content: l'agriculture
y fait des progrs trs sensibles; les manufactures prosprent; nous
avons dbit  l'tranger pour 5,000,000 de toile, et pour 1,200,000
cus de draps. On a trouv une mine de cobalt dans les montagnes, qui
fournit  toute Silsie. Nous faisons du vitriol aussi bon que
l'tranger. Un homme fort industrieux y fait de l'indigo tel que celui
des Indes; on change le fer en acier avec avantage, bien plus simplement
que de la faon que Raumur le propose. Notre population est augmente,
depuis 1756 (qui tait l'anne de la guerre), de cent quatre-vingt
mille hommes. Enfin tous les flaux qui avaient abm ce pauvre pays
sont comme s'ils n'avaient jamais t; et je vous avoue que je ressens
une douce satisfaction  voir une province revenir de si loin.

Ces occupations ne m'ont point empch de barbouiller mes ides sur le
papier; et pour pargner la peine de les transcrire, j'ai fait imprimer
six exemplaires de mes rveries: je vous en envoie un. Je n'ai eu que le
temps de faire une esquisse; cela devrait tre plus tendu; mais c'est 
de vrais savants  y mettre la dernire main. Messieurs les
encyclopdistes ne seront peut-tre pas toujours de mon avis: chacun
peut avoir le sien. Toutefois si l'exprience est le plus sr des
guides, j'ose dire que mes assertions sont uniquement fondes sur ce que
j'ai vu, et sur ce que j'ai rflchi.

Vivez, patriarche des tres pensants, et continuez, comme l'astre de la
lumire,  tirer l'univers. _Vale_. FDRIC.




DU ROI

 Potsdam, le 9 novembre 1777.


Monsieur Bitaub doit se trouver fort heureux d'avoir vu le patriarche
de Ferney. Vous tes l'aimant qui attirez  vous tous les tres qui
pensent: chacun veut voir cet homme unique qui fait la gloire de notre
sicle. Le comte de Falkenstein a senti la mme attraction; mais, dans
sa course, l'astre de Thrse lui imprima un mouvement centrifuge qui,
de tangente en tangente, l'attira  Genve. Un traducteur d'Homre se
croit gentilhomme de la chambre de Melpomne, ou marmiton dans les
offices d'Apollon; et muni de ce caractre il se prsente hardiment  la
cour de l'auteur de _La Henriade_; et celui-l sait abaisser son gnie
pour se mettre au niveau de ceux qui lui rendent leurs hommages.

Bitaub vous a dit vrai: j'ai fait construire  Berlin une bibliothque
publique. Les oeuvres de Voltaire taient trop maussadement loges
auparavant; un laboratoire chimique qui se trouvait au rez-de-chausse
menaait d'incendier toute notre collection. Alexandre-le-Grand plaa
bien les oeuvres d'Homre dans la cassette la plus prcieuse qu'il avait
trouve parmi les dpouilles de Darius: pour moi qui ne suis ni
Alexandre ni grand, et qui n'ai dpouill personne, j'ai fait, selon mes
petites facults, construire le plus bel tui possible pour y placer les
oeuvres de l'Homre de nos jours.

Si, pour complter cette bibliothque vous vouliez bien y ajouter ce que
vous avez compos sur les lois, vous me feriez plaisir, d'autant plus
que je ne crains pas les ports. Je crois vous avoir donn, dans ma
dernire lettre, des notions gnrales  l'gard de nos lois, et du
nombre des punitions qui se font annuellement. Je dois cependant y
ajouter ncessairement qu'une bonne police empche autant de crimes que
la douceur des lois. La police est ce que les moralistes appellent le
principe rprimant. Si l'on ne vole point, si l'on n'assassine point,
c'est qu'on est sr d'tre incontinent dcouvert et saisi. Cela retient
les sclrats timides. Ceux qui sont plus aguerris vont chercher fortune
dans l'empire o la proximit des frontires de tant de petits tats
leur offre des asiles en assez grand nombre.

Vous voyez que dans l'empire on ne restitue pas mme l'argent qu'on a
emprunt des philosophes. Je vous envoie ci-joint la copie de la rponse
que j'ai reue de M. le duc de Virtemberg. Ce prince, qui tend au
sublime, veut imiter en tout les grandes puissances; et, comme la
France, l'Angleterre, la Hollande et l'Autriche sont surcharges de
dettes, il veut ranger son duch de Virtemberg dans la mme catgorie;
et s'il arrive que quelqu'une de ces puissances fasse banqueroute, je ne
garantirais pas que, piqu d'honneur, il n'en ft autant. Cependant je
ne crois pas que maintenant vous ayez  craindre pour votre capital, vu
que les tats de Virtemberg ont garanti les dettes de Son Altesse
Srnissime, et qu'au demeurant il vous reste libre de vous adresser aux
parlements de Lorraine et d'Alsace. J'avais bien prvu que Son Altesse
Srnissime serait rcalcitrante sur le fait des remboursements, et je
vous assure de plus que ce soi-disant pupille n'a jamais cout mes avis
ni suivi mes conseils.

Que ces misres ne troublent point la srnit de vos jours: tranquille,
du palais des sages, vous pouvez contempler de cette lvation les
dfauts et les faiblesses du genre humain, les garements des uns, et
les folies des autres: heureux dans la possession de vous-mme, vous
vous conserverez pour ceux qui savent vous admirer, au nombre desquels,
et en premire ligne, vous compterez, comme je l'espre, le solitaire de
Sans-Souci. _Vale_. FDRIC.




DU ROI

Potsdam, le 18 novembre 1777.


....On ne trouve dans nos contres aucun catholique lettr, si ce n'est
parmi les jsuites; nous n'avions personne capable de tenir les classes;
nous n'avions ni pres de l'oratoire ni piaristes; le reste des moines
est d'une ignorance crasse; il fallait donc conserver les jsuites ou
laisser prir toutes les coles. Il fallait donc que l'ordre subsistt
pour fournir des professeurs  mesure qu'il venait  en manquer; et la
fondation pouvait fournir la dpense  ces frais. Elle n'aurait pas t
suffisante pour payer des professeurs laques. De plus c'tait 
l'universit des jsuites que se formaient les thologiens destins 
remplir les cures. Si l'ordre avait t supprim, l'universit ne
subsisterait plus, et l'on aurait t ncessit d'envoyer les Silsiens
tudier la thologie en Bohme, ce qui aurait t contraire aux
principes fondamentaux du gouvernement.

Toutes ces raisons valables m'ont fait le paladin de cet ordre. Et j'ai
si bien combattu pour lui que je l'ai soutenu,  quelques modifications
prs, tel qu'il se trouvait  prsent, sans gnral, sans troisime voeu,
et dcor d'un nouvel uniforme que le pape lui a confr. Le malheur de
cet ordre a influ sur un gnral qui en avait t dans sa jeunesse: ce
M. de Saint-Germain avait de grands et de beaux desseins, trs
avantageux  vos Welches; mais tout le monde l'a travers, parce que les
rformes qu'il se proposait de faire auraient oblig des freluquets 
une exactitude qui leur rpugnait. Il lui fallait de l'argent pour
supprimer la maison du roi; on le lui a refus. Voil donc quarante
mille hommes, dont la France pouvait augmenter ses forces sans payer un
sou de plus, perdus pour vos Welches afin de conserver dix mille
fainants bien chamarrs et bien galonns. Et vous voulez que je
n'estime pas un homme qui pense si juste? Le mpris ne peut tomber que
sur les mauvais citoyens qui l'ont contrecarr.

Souvenez-vous, je vous prie, du P. Tournemine, votre nourricier (vous
avez suc chez lui le doux lait des Muses), et rconciliez-vous avec un
Ordre qui vous a port, et qui, le sicle pass, a fourni  la France
des hommes du plus grand mrite. Je sais trs bien qu'ils ont cabal et
se sont mls d'affaires; mais c'est la faute du gouvernement. Pourquoi
l'a-t-il souffert? Je ne m'en prends pas au pre Letellier, mais  Louis
XIV.

Mais tout cela m'embarrasse moins que le patriarche de Ferney: il faut
qu'il vive, qu'il soit heureux et qu'il n'oublie pas les absents. Ce
sont les voeux du solitaire de Sans-Souci. _Vale_. FDRIC.




DE M. DE VOLTAIRE

 Ferney, 6 janvier 1778.


Sire, grand homme, que vous m'instruisez, que vous me consolez, que vous
me fortifiez dans toutes mes ides au bout de ma carrire! Votre
Majest, ou plutt votre humanit a bien raison; le fatras mtaphysique,
thologique, fanatique, est sans doute ce que nous avons de plus
mprisable, et cependant on crira sur ces chimres absurdes tant qu'il
y aura des universits, des esprits faux, et de l'argent  gagner.

Parmi les gomtres, il n'y a gure qu'Archimde et Newton qui aient
acquis une vritable gloire, parce qu'ils ont invent des choses trs
difficiles, trs inconnues et trs utiles; il n'y a point de gloire pour
ceux qui ne savent que diviser A-B plus C, par X moins Z, et qui passent
leur vie  crire ce que les autres ont imagin.

Pour l'histoire, ce n'est, aprs tout qu'une gazette; la plus vraie est
remplie de faussets; et elle ne peut avoir de mrite que celui du
style. Ce style est le fruit de la littrature: c'est donc  la
littrature qu'il faut s'en tenir. C'est ainsi que pense le grand Cond
dans sa retraite de Chantilly; c'est ainsi que pense le grand Frdric 
Sans-Souci.....

.....Je vous ai plus d'obligation que vous ne pensez; votre pupille
vient de se laisser un peu attendrir; il m'a pay 20,000 francs sur les
80,000 que je lui avais prts, et peut-tre avant ma mort me
payera-t-il le reste; c'est vous que j'en ai  remercier.

M. le comte de Montmorency-Laval saura bientt assez d'allemand pour
faire tourner  droite et  gauche, et pour commander l'exercice; mais
en vous entendant parler franais, il donnera la prfrence  la langue
des Montmorency; sans doute les hommes de sa maison doivent aimer les
Prussiens. Il n'y a jamais eu que le cardinal Bernis qui ait imagin
d'unir la France avec la maison d'Autriche contre la maison de
Brandebourg; il en a t bien puni. Sa politique a t aussi
malheureuse que les chimres thologiques de trente autres cardinaux
ont t ridicules.....




DE M. DE VOLTAIRE

 Paris, le 1er avril 1778.


Sire, le gentilhomme franais qui rendra cette lettre  Votre Majest,
et qui passe pour tre digne de paratre devant Elle, pourra vous dire
que si je n'ai pas eu l'honneur de vous crire depuis longtemps, c'est
que j'ai t occup  viter deux choses qui me poursuivaient dans
Paris: les sifflets et la mort.

Il est plaisant qu' quatre-vingt-quatre ans j'aie chapp  deux
maladies mortelles. Voil ce que c'est que de vous tre consacr: je me
suis renomm de vous, et j'ai t sauv.

J'ai vu avec surprise et avec une satisfaction bien douce,  la
reprsentation d'une tragdie nouvelle, que le public, qui regardait il
y a trente ans Constantin et Thodose comme les modles des princes, et
mme des saints, a applaudi avec des transports inous  des vers qui
disent que Constantin et Thodose n'ont t que des tyrans
superstitieux. J'ai vu vingt preuves pareilles du progrs que la
philosophie a fait enfin dans toutes les conditions. Je ne dsesprerais
pas de faire prononcer dans un mois le pangyrique de l'empereur Julien:
et assurment si les Parisiens se souviennent qu'il a rendu chez eux la
justice comme Caton, et qu'il a combattu pour eux comme Csar, ils lui
doivent une ternelle reconnaissance.

Il est donc vrai, Sire, qu' la fin les hommes s'clairent, et que ceux
qui se croient pays pour les aveugler ne sont pas toujours les matres
de leur crever les yeux! Grces en soient rendus  Votre Majest! Vous
avez vaincu les prjugs comme vos autres ennemis: vous jouissez de vos
tablissements en tout genre. Vous tes le vainqueur de la superstition,
ainsi que le soutien de la libert germanique.

Vivez plus longtemps que moi, pour affermir tous les empires que vous
avez fonds. Puisse Frdric le Grand tre Frdric l'immortel!

Daignez agrer le profond respect et l'inviolable attachement de
VOLTAIRE.


FIN

Paris.--Impr. Dubuisson et Ce, 5, rue Coq-Hron, (PALLET grant.)


NOTES:

[A] Le roi de Prusse a toujours sign _Fdric_ qui est plus doux 
prononcer que _Frdric_.

[B] Il s'agit d'une plume d'ambre envoye  madame du Chtelet, et
qu'elle avait casse.

[C] Boileau, _Art potique_, ch. Ier.

[D] La marquise du Chtelet.

[E] On n'a point trouv ces lettres et plusieurs autres qui manquent
galement.

[F] La margrave de Bareith.

[G] Le pape Rezzonico (Clment XIII) avait envoy une pe bnite et un
bonnet doubl d'agnus au marchal Daun, qui avait eu la btise de se
prter  cette factie digne du treizime sicle.

[H] lie de Beaumont.

[I] _Immortali_. Ce buste est conserv par madame la marquise de
Villette.

[J] Le marchal de Saxe.

[K] M. le comte de Mui.






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de Prusse, by Franois Arouet Voltaire and Frdric II,  Roi de Prusse

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