The Project Gutenberg eBook, La Mare au Diable, by George Sand


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Title: La Mare au Diable


Author: George Sand



Release Date: November 21, 2007  [eBook #23582]
[Last updated: November 24, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARE AU DIABLE***


Produced by Daniel Fromont.



George Sand (ne Amandine Aurore Lucile Dupin puis baronne 
Dudevant dite George Sand) (1804-1876), La mare au diable 
(1846), dition de 1929


Produit par Daniel Fromont


La Mare 

Au Diable


Par


George Sand


Calmann-Lvy

Editeurs

3, rue Auber

Paris

1929


 

NOTICE


Quand j'ai commenc, par la _Mare au Diable_, une srie de 
romans champtres, que je me proposais de runir sous le titre 
de _Veilles du Chanvreur_, je n'ai eu aucun systme, aucune 
prtention rvolutionnaire en littrature. Personne ne fait 
une rvolution  soi tout seul, et il en est, surtout dans les 
arts, que l'humanit accomplit sans trop savoir comment, parce 
que c'est tout le monde qui s'en charge. Mais ceci n'est pas 
applicable au roman de moeurs rustiques: il a exist de tout 
temps et sous toutes les formes, tantt pompeuses, tantt 
manires, tantt naves. Je l'ai dit, et dois le rpter ici, 
le rve de la vie champtre a t de tout temps l'idal des 
villes et mme celui des cours. Je n'ai rien fait de neuf en 
suivant la pente qui ramne l'homme civilis aux charmes de la 
vie primitive. Je n'ai voulu ni faire une nouvelle langue, ni 
me chercher une nouvelle manire. On me l'a cependant affirm 
dans bon nombre de feuilletons, mais je sais mieux que 
personne  quoi m'en tenir sur mes propres desseins, et je 
m'tonne toujours que la critique en cherche si long, quand 
l'ide la plus simple, la circonstance la plus vulgaire, sont 
les seules inspirations auxquelles les productions de l'art 
doivent l'tre. Pour _la Mare au Diable_ en particulier, le fait 
que j'ai rapport dans l'avant-propos, une gravure d'Holbein, 
qui m'avait frapp, une scne relle que j'eus sous les yeux 
dans le mme moment, au temps des semailles, voil tout ce qui 
m'a pouss  crire cette histoire modeste, place au milieu 
des humbles paysages que je parcourais chaque jour. Si on me 
demande ce que j'ai voulu faire, je rpondrai que j'ai voulu 
faire une chose trs touchante et trs simple, et que je n'ai 
pas russi  mon gr. J'ai bien vu, j'ai bien senti le beau 
dans le simple, mais voir et peindre sont deux! Tout ce que 
l'artiste peut esprer de mieux, c'est d'engager ceux qui ont 
des yeux  regarder aussi. Voyez donc la simplicit, vous 
autres, voyez le ciel et les champs, et les arbres, et les 
paysans surtout dans ce qu'ils ont de bon et de vrai: vous les 
verrez un peu dans mon livre, vous les verrez beaucoup mieux 
dans la nature.


GEORGE SAND.


Nohant, 12 avril 1851.


TABLE


NOTICE 


I. L'auteur au lecteur 

II. Le labour

III. Le pre Maurice 

IV Germain le fin laboureur 

V. La Guillette

VI. Petit-Pierre 

VII. Dans la lande

VIII. Sous les grands chnes

IX. La prire du soir 

X. Malgr le froid 

XI.  la belle toile 

XII. La lionne du village

XIII. Le matre

XIV La vieille 

XV. Le retour  la ferme 

XVI. La mre Maurice

XVII. La petite Marie


APPENDICE 


I. Les noces de campagne 

II. Les livres

III. Le mariage

IV. Le chou 


 

LA

MARE AU DIABLE


 

1


L'AUTEUR AU LECTEUR


A la sueur de ton visaige

Tu gagnerois ta pauvre vie,

Aprs long travail et usaige, 

Voicy la _mort_ qui te convie.


Le quatrain en vieux franais, plac au-dessous d'une 
composition d'Holbein, est d'une tristesse profonde dans sa 
navet. La gravure reprsente un laboureur conduisant sa 
charrue au milieu d'un champ. Une vaste campagne s'tend au 
loin, on y voit de pauvres cabanes; le soleil se couche 
derrire la colline. C'est la fin d'une rude journe de 
travail. Le paysan est vieux, trapu, couvert de haillons. 
L'attelage de quatre chevaux qu'il pousse en avant est maigre, 
extnu; le soc s'enfonce dans un fonds raboteux et rebelle. 
Un seul tre est allgre et ingambe dans cette scne de _sueur 
et usaige_. C'est un personnage fantastique, un squelette arm 
d'un fouet, qui court dans le sillon  ct des chevaux 
effrays et les frappe, servant de valet de charrue au vieux 
laboureur. C'est la mort, ce spectre qu'Holbein a introduit 
allgoriquement dans la succession de sujets philosophiques et 
religieux,  la fois lugubres et bouffons, intitule les 
_Simulachres de la mort_.

Dans cette collection, ou plutt dans cette vaste composition 
o la mort, jouant son rle  toutes les pages, est le lien et 
la pense dominante, Holbein a fait comparatre les 
souverains, les pontifes, les amants, les joueurs, les 
ivrognes, les nonnes, les courtisanes, les brigands, les 
pauvres, les guerriers, les moines, les juifs, les voyageurs, 
tout le monde de son temps et du ntre; et partout le spectre 
de la mort raille, menace et triomphe. D'un seul tableau elle 
est absente. C'est celui o le pauvre Lazare, couch sur un 
fumier  la porte du riche, dclare qu'il ne la craint pas, 
sans doute parce qu'il n'a rien  perdre et que sa vie est une 
mort anticipe.

Cette pense stocienne du christianisme demi-paen de la 
Renaissance est-elle bien consolante, et les mes religieuses 
y trouvent-elles leur compte? L'ambitieux, le fourbe, le 
tyran, le dbauch, tous ces pcheurs superbes qui abusent de 
la vie, et que la mort tient par les cheveux, vont tre punis, 
sans doute; mais l'aveugle, le mendiant, le fou, le pauvre 
paysan, sont-ils ddommags de leur longue misre par la seule 
rflexion que la mort n'est pas un mal pour eux? Non! Une 
tristesse implacable, une effroyable fatalit pse sur l'oeuvre 
de l'artiste. Cela ressemble  une maldiction amre lance 
sur le sort de l'humanit.

C'est bien l la satire douloureuse, la peinture vraie de la 
socit qu'Holbein avait sous les yeux. Crime et malheur, 
voil ce qui le frappait; mais nous, artistes d'un autre 
sicle, que peindrons-nous? Chercherons-nous dans la pense de 
la mort la rmunration de l'humanit prsente? l'invoquerons-
nous comme le chtiment de l'injustice et le ddommagement de 
la souffrance?

Non, nous n'avons plus affaire  la mort, mais  la vie. Nous 
ne croyons plus ni au nant de la tombe, ni au salut achet 
par un renoncement forc; nous voulons que la vie soit bonne, 
parce que nous voulons qu'elle soit fconde. Il faut que 
Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se rjouisse 
plus de la mort du riche. Il faut que tous soient heureux, 
afin que le bonheur de quelques-uns ne soit pas criminel et 
maudit de Dieu. Il faut que le laboureur, en semant son bl, 
sache qu'il travaille  l'oeuvre de vie, et non qu'il se 
rjouisse de ce que la mort marche  ses cts. Il faut enfin 
que la mort ne soit plus ni le chtiment de la prosprit, ni 
la consolation de la dtresse. Dieu ne l'a destine ni  
punir, ni  ddommager de la vie; car il a bni la vie, et la 
tombe ne doit pas tre un refuge o il soit permis d'envoyer 
ceux qu'on ne veut pas rendre heureux.

Certains artistes de notre temps, jetant un regard srieux sur 
ce qui les entoure, s'attachent  peindre la douleur, 
l'abjection de la misre, le fumier de Lazare. Ceci peut tre 
du domaine de l'art et de la philosophie; mais en peignant la 
misre si laide, si avilie, parfois si vicieuse et si 
criminelle, leur but est-il atteint, et l'effet en est-il 
salutaire, comme ils le voudraient? Nous n'osons pas nous 
prononcer l-dessus. On peut nous dire qu'en montrant ce 
gouffre creus sous le sol fragile de l'opulence, ils 
effraient le mauvais riche, comme, au temps de la danse 
macabre, on lui montrait sa fosse bante et la mort prte  
l'enlacer dans ses bras immondes. Aujourd'hui on lui montre le 
bandit crochetant sa porte et l'assassin guettant son sommeil. 
Nous confessons que nous ne comprenons pas trop comment on le 
rconciliera avec l'humanit qu'il mprise, comment on le 
rendra sensible aux douleurs du pauvre qu'il redoute, en lui 
montrant ce pauvre sous la fourre du forat vad et du rdeur 
de nuit. L'affreuse mort, grinant des dents et jouant du 
violon dans les images d'Holbein et de ses devanciers, n'a pas 
trouv moyen, sous cet aspect, de convertir les pervers et de 
consoler les victimes. Est-ce que notre littrature ne 
procderait pas un peu en ceci comme les artistes du moyen ge 
et de la Renaissance?

Les buveurs d'Holbein remplissent leurs coupes avec une sorte 
de fureur pour carter l'ide de la mort, qui, invisible pour 
eux, leur sert d'chanson. Les mauvais riches d'aujourd'hui 
demandent des fortifications et des canons pour carter l'ide 
d'une jacquerie, que l'art leur montre travaillant dans 
l'ombre, en dtail, en attendant le moment de fondre sur 
l'tat social. L'Eglise du moyen ge rpondait aux terreurs 
des puissants de la terre par la vente des indulgences. Le 
gouvernement d'aujourd'hui calme l'inquitude des riches en 
leur faisant payer beaucoup de gendarmes et de geliers, de 
baonnettes et de prisons.

Albert Drer, Michel-Ange, Holbein, Callot, Goya, ont fait de 
puissantes satires des maux de leur sicle et de leur pays. Ce 
sont des oeuvres immortelles, des pages historiques d'une 
valeur incontestable; nous ne voulons donc pas dnier aux 
artistes le droit de sonder les plaies de la socit et de les 
mettre  nu sous nos yeux; mais n'y a-t-il pas autre chose  
faire maintenant que la peinture d'pouvante et de menace? 
Dans cette littrature de mystres d'iniquit, que le talent 
et l'imagination ont mise  la mode, nous aimons mieux les 
figures douces et suaves que les sclrats  effet dramatique. 
Celles-l peuvent entreprendre et amener des conversions; les 
autres font peur, et la peur ne gurit pas l'gosme, elle 
l'augmente.

Nous croyons que la mission de l'art est une mission de 
sentiment et d'amour, que le roman d'aujourd'hui devrait 
remplacer la parabole et l'apologue des temps nafs, et que 
l'artiste a une tche plus large et plus potique que celle de 
proposer quelques mesures de prudence et de conciliation pour 
attnuer l'effroi qu'inspirent ses peintures. Son but devrait 
tre de faire aimer les objets de sa sollicitude, et, au 
besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un 
peu. L'art n'est pas une tude de la ralit positive; c'est 
une recherche de la vrit idale, et le _Vicaire de Wakefield_ 
fut un livre plus utile et plus sain  l'me que le _Paysan 
perverti_ et les _Liaisons dangereuses_.

Lecteurs, pardonnez-moi ces rflexions, et veuillez les 
accepter en manire de prface. Il n'y en aura point dans 
l'historiette que je vais vous raconter, et elle sera si 
courte et si simple que j'avais besoin de m'en excuser 
d'avance, en vous disant ce que je pense des histoires 
terribles.

C'est  propos d'un laboureur que je me suis laiss entraner 
 cette digression. C'est l'histoire d'un laboureur 
prcisment que j'avais l'intention de vous dire et que je 
vous dirai tout  l'heure.


II


LE LABOUR


Je venais de regarder longtemps et avec une profonde 
mlancolie le laboureur d'Holbein, et je me promenais dans la 
campagne, rvant  la vie des champs et  la destine du 
cultivateur. Sans doute il est lugubre de consumer ses forces 
et ses jours  fendre le sein de cette terre jalouse, qui se 
fait arracher les trsors de sa fcondit, lorsqu'un morceau 
de pain le plus noir et le plus grossier est,  la fin de la 
journe, l'unique rcompense et l'unique profit attachs  un 
si dur labeur. Ces richesses qui couvrent le sol, ces 
moissons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui 
s'engraissent dans les longues herbes, sont la proprit de 
quelques-uns et les instruments de la fatigue et de 
l'esclavage du plus grand nombre. L'homme de loisir n'aime en 
gnral pour eux-mmes, ni les champs, ni les prairies, ni le 
spectacle de la nature, ni les animaux superbes qui doivent se 
convertir en pices d'or pour son usage. L'homme de loisir 
vient chercher un peu d'air et de sant dans le sjour de la 
campagne, puis il retourne dpenser dans les grandes villes le 
fruit du travail de ses vassaux.

De son ct, l'homme de travail est trop accabl, trop 
malheureux, et trop effray de l'avenir, pour jouir de la 
beaut des campagnes et des charmes de la vie rustique. Pour 
lui aussi les champs dors, les belles prairies, les animaux 
superbes, reprsentent des sacs d'cus dont il n'aura qu'une 
faible part, insuffisante  ses besoins, et que pourtant, il 
faut remplir, chaque anne, ces sacs maudits, pour satisfaire 
le matre et payer le droit de vivre parcimonieusement et 
misrablement sur son domaine.

Et pourtant, la nature est ternellement jeune, belle et 
gnreuse. Elle verse la posie et la beaut  tous les tres, 
 toutes les plantes, qu'on laisse s'y dvelopper  souhait. 
Elle possde le secret du bonheur, et nul n'a su le lui ravir. 
Le plus heureux des hommes serait celui qui, possdant la 
science de son labeur, et travaillant de ses mains, puisant le 
bien-tre et la libert dans l'exercice de sa force 
intelligente, aurait le temps de vivre par le coeur et par le 
cerveau, de comprendre son oeuvre et d'aimer celle de Dieu. 
L'artiste a des jouissances de ce genre, dans la contemplation 
et la reproduction des beauts de la nature; mais, en voyant 
la douleur des hommes qui peuplent ce paradis de la terre, 
l'artiste au coeur droit et humain est troubl au milieu de sa 
jouissance. Le bonheur serait l o l'esprit, le coeur et les 
bras, travaillant de concert sous l'oeil de la Providence, une 
sainte harmonie existerait entre la munificence de Dieu et les 
ravissements de l'me humaine. C'est alors qu'au lieu de la 
piteuse et affreuse mort, marchant dans son sillon, le fouet  
la main, le peintre d'allgories pourrait placer  ses cts 
un ange radieux, semant  pleines mains le bl bni sur le 
sillon fumant.

Et le rve d'une existence douce, libre, potique, laborieuse 
et simple pour l'homme des champs, n'est pas si difficile  
concevoir qu'on doive le relguer parmi les chimres. Le mot 
triste et doux de Virgile: "O heureux l'homme des champs, s'il 
connaissait son bonheur!" est un regret; mais, comme tous les 
regrets, c'est aussi une prdiction. Un jour viendra o le 
laboureur pourra tre aussi un artiste, sinon pour exprimer 
(ce qui importera assez peu alors), du moins pour sentir le 
beau. Croit-on que cette mystrieuse intuition de la posie ne 
soit pas en lui dj  l'tat d'instinct et de vague rverie? 
Chez ceux qu'un peu d'aisance protge ds aujourd'hui, et chez 
qui l'excs du malheur n'touffe pas tout dveloppement moral 
et intellectuel, le bonheur pur, senti et apprci, est  
l'tat lmentaire; et, d'ailleurs, si du sein de la douleur 
et de la fatigue, des voix de potes se sont dj leves, 
pourquoi dirait-on que le travail des bras est exclusif des 
fonctions de l'me? Sans doute cette exclusion est le rsultat 
gnral d'un travail excessif et d'une misre profonde; mais 
qu'on ne dise pas que quand l'homme travaillera modrment et 
utilement il n'y aura plus que de mauvais ouvriers et de 
mauvais potes. Celui qui puise de nobles jouissances dans le 
sentiment de la posie est un vrai pote, n'et-il pas fait un 
vers dans toute sa vie.

Mes penses avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas 
que cette confiance dans l'ducatibilit de l'homme tait 
fortifie en moi par les influences extrieures. Je marchais 
sur la lisire d'un champ que des paysans taient en train de 
prparer pour la semaille prochaine. L'arne tait vaste comme 
celle du tableau d'Holbein. Le paysage tait vaste aussi et 
encadrait de grandes lignes de verdure, un peu rougie aux 
approches de l'automne, ce large terrain d'un brun vigoureux 
o des pluies rcentes avaient laiss, dans quelques sillons, 
des lignes d'eau que le soleil faisait briller comme de minces 
filets d'argent. La journe tait claire et tide, et la 
terre, frachement ouverte par le tranchant des charrues, 
exhalait une vapeur lgre. Dans le haut du champ un 
vieillard, dont le dos large et la figure svre rappelaient 
celui d'Holbein, mais dont les vtements n'annonaient pas la 
misre, poussait gravement son areau de forme antique, tran 
par deux boeufs tranquilles,  la robe d'un jaune ple, 
vritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu 
maigres, les cornes longues et rabattues, de ces vieux 
travailleurs qu'une longue habitude a rendus _frres_, comme on 
les appelle dans nos campagnes, et qui, privs l'un de 
l'autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et 
se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas 
la campagne taxent de fable l'amiti du boeuf pour son camarade 
d'attelage. Qu'ils viennent voir au fond de l'table un pauvre 
animal maigre, extnu, battant de sa queue inquite ses 
flancs dcharns, soufflant avec effroi et ddain sur la 
nourriture qu'on lui prsente, les yeux toujours tourns vers 
la porte, en grattant du pied la place vide  ses cts, 
flairant les jougs et les chanes que son compagnon a ports, 
et l'appelant sans cesse avec de dplorables mugissements. Le 
bouvier dira: "C'est une paire de boeufs perdue; son frre est 
mort, et celui-l ne travaillera plus. Il faudrait pouvoir 
l'engraisser pour l'abattre; mais il ne veut pas manger, et 
bientt il sera mort de faim."

Le vieux laboureur travaillait lentement, en silence, sans 
efforts inutiles. Son docile attelage ne se pressait pas plus 
que lui; mais grce  la continuit d'un labeur sans 
distraction et d'une dpense de forces prouves et soutenues, 
son sillon tait aussi vite creus que celui de son fils, qui 
menait,  quelque distance, quatre boeufs moins robustes, dans 
une veine de terres plus fortes et plus pierreuses.

Mais ce qui attira ensuite mon attention tait vritablement 
un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. A l'autre 
extrmit de la plaine labourable, un jeune homme de bonne 
mine conduisait un attelage magnifique: quatre paires de 
jeunes animaux  robe sombre mle de noir fauve  reflets de 
feu, avec ces ttes courtes et frises qui sentent encore le 
taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements 
brusques, ce travail nerveux et saccad qui s'irrite encore du 
joug et de l'aiguillon et n'obit qu'en frmissant de colre  
la domination nouvellement impose. C'est ce qu'on appelle des 
boeufs _frachement lis_. L'homme qui les gouvernait avait  
dfricher un coin nagure abandonn au pturage et rempli de 
souches sculaires, travail d'athlte auquel suffisaient  
peine son nergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi 
indompts.

Un enfant de six  sept ans, beau comme un ange, et les 
paules couvertes, sur sa blouse, d'une peau d'agneau qui le 
faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres 
de la Renaissance, marchait dans le sillon parallle  la 
charrue et piquait le flanc des boeufs avec une gaule longue et 
lgre, arme d'un aiguillon peu acr. Les fiers animaux 
frmissaient sous la petite main de l'enfant, et faisaient 
grincer les jougs et les courroies lis  leur front, en 
imprimant au timon de violentes secousses. Lorsqu'une racine 
arrtait le soc, le laboureur criait d'une voix puissante, 
appelant chaque bte par son nom, mais plutt pour calmer que 
pour exciter; car les boeufs, irrits par cette brusque 
rsistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges 
pieds fourchus, et se seraient jets de ct emportant l'areau 
 travers champs, si, de la voix et de l'aiguillon, le jeune 
homme n'et maintenu les quatre premiers, tandis que l'enfant 
gouvernait les quatre autres. Il criait aussi, le pauvret, 
d'une voix qu'il voulait rendre terrible et qui restait douce 
comme sa figure anglique. Tout cela tait beau de force ou de 
grce: le paysage, l'homme, l'enfant, les taureaux sous le 
joug; et, malgr cette lutte puissante, o la terre tait 
vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme 
profond qui planait sur toutes choses. Quand l'obstacle tait 
surmont et que l'attelage reprenait sa marche gale et 
solennelle, le laboureur, dont la feinte violence n'tait 
qu'un exercice de vigueur et une dpense d'activit, reprenait 
tout  coup la srnit des mes simples et jetait un regard 
de contentement paternel sur son enfant, qui se retournait 
pour lui sourire. Puis la voix mle de ce jeune pre de 
famille entonnait le chant solennel et mlancolique que 
l'antique tradition du pays transmet, non  tous les 
laboureurs indistinctement, mais aux plus consomms dans l'art 
d'exciter et de soutenir l'ardeur des boeufs de travail. Ce 
chant, dont l'origine fut peut-tre considre comme sacre, 
et auquel de mystrieuses influences ont d tre attribues 
jadis, est rput encore aujourd'hui possder la vertu 
d'entretenir le courage de ces animaux, d'apaiser leurs 
mcontentements et de charmer l'ennui de leur longue besogne. 
Il ne suffit pas de savoir bien les conduire en traant un 
sillon parfaitement rectiligne, de leur allger la peine en 
soulevant ou enfonant  point le fer dans la terre: on n'est 
point un parfait laboureur si on ne sait chanter aux boeufs, et 
c'est l une science  part qui exige un got et des moyens 
particuliers.

Ce chant n'est,  vrai dire, qu'une sorte de rcitatif 
interrompu et repris  volont. Sa forme irrgulire et ses 
intonations fausses selon les rgles de l'art musical le 
rendent intraduisible. Mais ce n'en est pas moins un beau 
chant, et tellement appropri  la nature du travail qu'il 
accompagne,  l'allure du boeuf, au calme des lieux agrestes,  
la simplicit des hommes qui le disent, qu'aucun gnie 
tranger au travail de la terre ne l'et invent, et qu'aucun 
chanteur autre qu'un _fin laboureur_ de cette contre ne saurait 
le redire. Aux poques de l'anne o il n'y a pas d'autre 
travail et d'autre mouvement dans la campagne que celui du 
labourage, ce chant si doux et si puissant monte comme une 
voix de la brise,  laquelle sa tonalit particulire donne 
une certaine ressemblance. La note finale de chaque phrase, 
tenue et tremble avec une longueur et une puissance d'haleine 
incroyable, monte d'un quart de ton en faussant 
systmatiquement. Cela est sauvage, mais le charme en est 
indicible, et quand on s'est habitu  l'entendre, on ne 
conoit pas qu'un autre chant pt s'lever  ces heures et 
dans ces lieux-l, sans en dranger l'harmonie.

Il se trouvait donc que j'avais sous les yeux un tableau qui 
contrastait avec celui d'Holbein, quoique ce ft une scne 
pareille. Au lieu d'un triste vieillard, un homme jeune et 
dispos; au lieu d'un attelage de chevaux efflanqus et 
harasss, un double quadrige de boeufs robustes et ardents; au 
lieu de la mort, un bel enfant; au lieu d'une image de 
dsespoir et d'une ide de destruction, un spectacle d'nergie 
et une pense de bonheur. 

C'est alors que le quatrain franais:


A la sueur de ton visaige, etc.


et le _O fortunatos... agricolas_ de Virgile me revinrent 
ensemble  l'esprit, et qu'en voyant ce couple si beau, 
l'homme et l'enfant, accomplir dans des conditions si 
potiques, et avec tant de grce unie  la force, un travail 
plein de grandeur et de solennit, je sentis une piti 
profonde mle  un regret involontaire. Heureux le laboureur! 
oui, sans doute, je le serais  sa place, si mon bras, devenu 
tout d'un coup robuste, et ma poitrine devenue puissante, 
pouvaient ainsi fconder et chanter la nature, sans que mes 
yeux cessassent de voir et mon cerveau de comprendre 
l'harmonie des couleurs et des sons, la finesse des tons et la 
grce des contours, en un mot la beaut mystrieuse des 
choses! et surtout sans que mon coeur cesst d'tre en relation 
avec le sentiment divin qui a prsid  la cration immortelle 
et sublime.

Mais, hlas! cet homme n'a jamais compris le mystre du beau, 
cet enfant ne le comprendra jamais!... Dieu me prserve de 
croire qu'ils ne soient pas suprieurs aux animaux qu'ils 
dominent, et qu'ils n'aient pas par instants une sorte de 
rvlation extatique qui charme leur fatigue et endort leurs 
soucis! Je vois sur leurs nobles fronts le sceau du Seigneur, 
car ils sont ns rois de la terre bien mieux que ceux qui la 
possdent pour l'avoir paye. Et la preuve qu'ils le sentent, 
c'est qu'on ne les dpayserait pas impunment, c'est qu'ils 
aiment ce sol arros de leurs sueurs, c'est que le vrai paysan 
meurt de nostalgie sous le harnais du soldat, loin du champ 
qui l'a vu natre. Mais il manque  cet homme une partie des 
jouissances que je possde, jouissances immatrielles qui lui 
seraient bien dues,  lui, l'ouvrier du vaste temple que le 
ciel est assez vaste pour embrasser. Il lui manque la 
connaissance de son sentiment. Ceux qui l'ont condamn  la 
servitude ds le ventre de sa mre, ne pouvant lui ter la 
rverie, lui ont t la rflexion.

Eh bien! tel qu'il est, incomplet et condamn  une ternelle 
enfance, il est encore plus beau que celui chez qui la science 
a touff le sentiment. Ne vous levez pas au-dessus de lui, 
vous autres qui vous croyez investis du droit lgitime et 
imprescriptible de lui commander, car cette erreur effroyable 
o vous tes prouve que votre esprit a tu votre coeur, et que 
vous tes les plus incomplets et les plus aveugles des 
hommes!... J'aime encore mieux cette simplicit de son me que 
les fausses lumires de la vtre; et si j'avais  raconter sa 
vie, j'aurais plus de plaisir  en faire ressortir les cts 
doux et touchants, que vous n'avez de mrite  peindre 
l'abjection o les rigueurs et les mpris de vos prceptes 
sociaux peuvent le prcipiter. 

Je connaissais ce jeune homme et ce bel enfant, je savais leur 
histoire, car ils avaient une histoire, tout le monde a la 
sienne, et chacun pourrait intresser au roman de sa propre 
vie, s'il l'avait compris... Quoique paysan et simple 
laboureur, Germain s'tait rendu compte de ses devoirs et de 
ses affections. Il me les avait raconts navement, 
clairement, et je l'avais cout avec intrt. Quand je l'eus 
regard labourer assez longtemps, je me demandai pourquoi son 
histoire ne serait pas crite, quoique ce ft une histoire 
aussi simple, aussi droite et aussi peu orne que le sillon 
qu'il traait avec sa charrue.

L'anne prochaine, ce sillon sera combl et couvert par un 
sillon nouveau. Ainsi s'imprime et disparat la trace de la 
plupart des hommes dans le champ de l'humanit. Un peu de 
terre l'efface, et les sillons que nous avons creuss se 
succdent les uns aux autres comme les tombes dans le 
cimetire. Le sillon du laboureur ne vaut-il pas celui de 
l'oisif, qui a pourtant un nom, un nom qui restera, si, par 
une singularit ou une absurdit quelconque, il fait un peu de 
bruit dans le monde?...

Eh bien! arrachons, s'il se peut, au nant de l'oubli, le 
sillon de Germain, le _fin laboureur_. Il n'en saura rien et ne 
s'en inquitera gure; mais j'aurai eu quelque plaisir  le 
tenter.


III


LE PERE MAURICE


Germain, lui dit un jour son beau-pre, il faut pourtant te 
dcider  reprendre femme. Voil bientt deux ans que tu es 
veuf de ma fille, et ton an a sept ans. Tu approches de la 
trentaine, mon garon, et tu sais que, pass cet ge-l, dans 
nos pays, un homme est rput trop vieux pour rentrer en 
mnage. Tu as trois beaux enfants, et jusqu'ici ils ne nous 
ont point embarrasss. Ma femme et ma bru les ont soigns de 
leur mieux, et les ont aims comme elles le devaient. Voil 
Petit-Pierre quasi lev; il pique dj les boeufs assez 
gentiment; il est assez sage pour garder les btes au pr, et 
assez fort pour mener les chevaux  l'abreuvoir. Ce n'est donc 
pas celui-l qui nous gne: mais les deux autres, que nous 
aimons pourtant, Dieu le sait, les pauvres innocents nous 
donnent cette anne beaucoup de souci. Ma bru est prs 
d'accoucher, et elle en a encore un tout petit sur les bras. 
Quand celui que nous attendons sera venu, elle ne pourra plus 
s'occuper de ta petite Solange et surtout de ton Sylvain, qui 
n'a pas quatre ans et qui ne se tient gure en repos ni le 
jour ni la nuit. C'est un sang vif comme toi: a fera un bon 
ouvrier, mais a fait un terrible enfant, et ma vieille ne 
court plus assez vite pour le rattraper quand il se sauve du 
ct de la fosse, ou quand il se jette sous les pieds des 
btes. Et puis, avec cet autre que ma bru va mettre au monde, 
son avant-dernier va retomber pendant un an au moins sur les 
bras de ma femme. Donc tes enfants nous inquitent et nous 
surchargent. Nous n'aimons pas  voir des enfants mal soigns; 
et quand on pense aux accidents qui peuvent leur arriver, 
faute de surveillance, on n'a pas la tte en repos. Il te faut 
donc une autre femme et  moi une autre bru. Songes-y, mon 
garon. Je t'ai dj averti plusieurs fois, le temps se passe, 
les annes ne t'attendront point. Tu dois  tes enfants et  
nous autres, qui voulons que tout aille bien dans la maison, 
de te marier au plus tt.

--Eh bien, mon pre, rpondit le gendre, si vous le voulez 
absolument, il faudra donc vous contenter. Mais je ne veux pas 
vous cacher que cela me fera beaucoup de peine, et que je n'en 
ai gure plus d'envie que de me noyer. On sait qui on perd et 
on ne sait pas qui l'on trouve. J'avais une brave femme, une 
belle femme, douce, courageuse, bonne  ses pre et mre, 
bonne  son mari, bonne  ses enfants, bonne au travail, aux 
champs comme  la maison, adroite  l'ouvrage, bonne  tout 
enfin; et quand vous me l'avez donne, quand je l'ai prise, 
nous n'avions pas mis dans nos conditions que je viendrais  
l'oublier si j'avais le malheur de la perdre.

--Ce que tu dis l est d'un bon coeur, Germain, reprit le pre 
Maurice; je sais que tu as aim ma fille, que tu l'as rendue 
heureuse, et que si tu avais pu contenter la mort en passant  
sa place, Catherine serait en vie  l'heure qu'il est, et toi 
dans le cimetire. Elle mritait bien d'tre aime de toi  ce 
point-l, et si tu ne t'en consoles pas, nous ne nous en 
consolons pas non plus. Mais je ne te parle pas de l'oublier. 
Le bon Dieu a voulu qu'elle nous quittt, et nous ne passons 
pas un jour sans lui faire savoir par nos prires, nos 
penses, nos paroles et nos actions, que nous respectons son 
souvenir et que nous sommes fchs de son dpart. Mais si elle 
pouvait te parler de l'autre monde et te donner  connatre sa 
volont, elle te commanderait de chercher une mre pour ses 
petits orphelins. Il s'agit donc de rencontrer une femme qui 
soit digne de la remplacer. Ce ne sera pas bien ais; mais ce 
n'est pas impossible; et quand nous te l'aurons trouve, tu 
l'aimeras comme tu aimais ma fille, parce que tu es un honnte 
homme, et que tu lui sauras gr de nous rendre service et 
d'aimer tes enfants.

--C'est bien, pre Maurice, dit Germain, je ferai votre 
volont comme je l'ai toujours faite.

--C'est une justice  te rendre, mon fils, que tu as toujours 
cout l'amiti et les bonnes raisons de ton chef de famille. 
Avisons donc ensemble au choix de ta nouvelle femme. D'abord 
je ne suis pas d'avis que tu prennes une jeunesse. Ce n'est 
pas ce qu'il te faut. La jeunesse est lgre; et comme c'est 
un fardeau d'lever trois enfants, surtout quand ils sont d'un 
autre lit, il faut une bonne me bien sage, bien douce et trs 
porte au travail. Si ta femme n'a pas environ le mme ge que 
toi, elle n'aura pas assez de raison pour accepter un pareil 
devoir. Elle te trouvera trop vieux et tes enfants trop 
jeunes. Elle se plaindra et tes enfants ptiront.

--Voil justement ce qui m'inquite, dit Germain. Si ces 
pauvres petits venaient  tre maltraits, has, battus?

--A Dieu ne plaise! reprit le vieillard. Mais les mchantes 
femmes sont plus rares dans notre pays que les bonnes, et il 
faudrait tre fou pour ne pas mettre la main sur celle qui 
convient.

--C'est vrai, mon pre: il y a de bonnes filles dans notre 
village. Il y a la Louise, la Sylvaine, la Claudie, la 
Marguerite... enfin, celle que vous voudrez.

--Doucement, doucement, mon garon, toutes ces filles-l sont 
trop jeunes ou trop pauvres... ou trop jolies filles; car, 
enfin, il faut penser  cela aussi, mon fils. Une jolie femme 
n'est pas toujours aussi range qu'une autre.

--Vous voulez donc que j'en prenne une laide? dit Germain un 
peu inquiet.

--Non, point laide, car cette femme te donnera d'autres 
enfants, et il n'y a rien de si triste que d'avoir des enfants 
laids, chtifs et malsains. Mais une femme encore frache, 
d'une bonne sant et qui ne soit ni belle ni laide, ferait 
trs bien ton affaire.

--Je vois bien, dit Germain en souriant un peu tristement, 
que, pour l'avoir telle que vous la voulez, il faudra la faire 
faire exprs: d'autant plus que vous ne la voulez point 
pauvre, et que les riches ne sont pas faciles  obtenir, 
surtout pour un veuf.

--Et si elle tait veuve elle-mme, Germain? l, une veuve 
sans enfants et avec un bon bien?

--Je n'en connais pas pour le moment dans notre paroisse.

--Ni moi non plus, mais il y en a ailleurs.

--Vous avez quelqu'un en vue, mon pre; alors, dites-le tout 
de suite.


IV


GERMAIN LE FIN LABOUREUR


Oui, j'ai quelqu'un en vue, rpondit le pre Maurice. C'est 
une Lonard, veuve d'un Gurin, qui demeure  Fourche.

--Je ne connais ni la femme ni l'endroit, rpondit Germain 
rsign, mais de plus en plus triste.

--Elle s'appelle Catherine, comme ta dfunte.

--Catherine? Oui, a me fera plaisir d'avoir  dire ce nom-l; 
Catherine! Et pourtant, si je ne peux pas l'aimer autant que 
l'autre, a me fera encore plus de peine, a me la rappellera 
plus souvent.

--Je te dis que tu l'aimeras: c'est un bon sujet, une femme de 
grand coeur; je ne l'ai pas vue depuis longtemps, elle n'tait 
pas laide fille alors; mais elle n'est plus jeune, elle a 
trente-deux ans. Elle est d'une bonne famille, tous braves 
gens, et elle a bien pour huit ou dix mille francs de terres, 
qu'elle vendrait volontiers pour en acheter d'autres dans 
l'endroit o elle s'tablirait; car elle songe aussi  se 
remarier, et je sais que, si ton caractre lui convenait, elle 
ne trouverait pas ta position mauvaise.

--Vous avez donc dj arrang tout cela?

--Oui, sauf votre avis  tous les deux; et c'est ce qu'il 
faudrait vous demander l'un  l'autre, en faisant 
connaissance. Le pre de cette femme-l est un peu mon parent, 
et il a t beaucoup mon ami. Tu le connais bien, le pre 
Lonard?

--Oui, je l'ai vu vous parler dans les foires, et,  la 
dernire, vous avez djeun ensemble; c'est donc de cela qu'il 
vous entretenait si longuement?

--Sans doute; il te regardait vendre tes btes et il trouvait 
que tu t'y prenais bien, que tu tais un garon de bonne mine, 
que tu paraissais actif et entendu; et quand je lui eus dit 
tout ce que tu es et comme tu te conduis bien avec nous, 
depuis huit ans que nous vivons et travaillons ensemble, sans 
avoir jamais eu un mot de chagrin ou de colre, il s'est mis 
dans la tte de te faire pouser sa fille; ce qui me convient 
aussi, je te le confesse, d'aprs la bonne renomme qu'elle a, 
d'aprs l'honntet de sa famille et les bonnes affaires o je 
sais qu'ils sont.

--Je vois, pre Maurice, que vous tenez un peu aux bonnes 
affaires.

--Sans doute, j'y tiens. Est-ce que tu n'y tiens pas aussi?

--J'y tiens si vous voulez, pour vous faire plaisir; mais vous 
savez que, pour ma part, je ne m'embarrasse jamais de ce qui 
me revient ou de ce qui ne me revient pas dans nos profits. Je 
ne m'entends pas  faire des partages, et ma tte n'est pas 
bonne pour ces choses-l. Je connais la terre, je connais les 
boeufs, les chevaux, les attelages, les semences, la battaison, 
les fourrages. Pour les moutons, la vigne, le jardinage, les 
menus profits et la culture fine, vous savez que a regarde 
votre fils et que je ne m'en mle pas beaucoup. Quant  
l'argent, ma mmoire est courte, et j'aimerais mieux tout 
cder que de disputer sur le tien et le mien. Je craindrais de 
me tromper et de rclamer ce qui ne m'est pas d, et si les 
affaires n'taient pas simples et claires, je ne m'y 
retrouverais jamais.

--C'est tant pis, mon fils, et voil pourquoi j'aimerais que 
tu eusses une femme de tte pour me remplacer quand je n'y 
serai plus. Tu n'as jamais voulu voir clair dans nos comptes, 
et a pourrait t'amener du dsagrment avec mon fils, quand 
vous ne m'aurez plus pour vous mettre d'accord et vous dire ce 
qui vous revient  chacun.

--Puissiez-vous vivre longtemps, pre Maurice! Mais ne vous 
inquitez pas de ce qui sera aprs vous; jamais je ne me 
disputerai avec votre fils. Je me fie  Jacques comme  vous-
mme, et comme je n'ai pas de bien  moi, que tout ce qui peut 
me revenir provient de votre fille et appartient  nos 
enfants, je peux tre tranquille et vous aussi; Jacques ne 
voudrait pas dpouiller les enfants de sa soeur pour les siens, 
puisqu'il les aime quasi autant les uns que les autres.

--Tu as raison en cela, Germain. Jacques est un bon fils, un 
bon frre et un homme qui aime la vrit. Mais Jacques peut 
mourir avant toi, avant que vos enfants soient levs, et il 
faut toujours songer, dans une famille,  ne pas laisser des 
mineurs sans un chef pour les bien conseiller et rgler leurs 
diffrends. Autrement les gens de loi s'en mlent, les 
brouillent ensemble et leur font tout manger en procs. Ainsi 
donc, nous ne devons pas penser  mettre chez nous une 
personne de plus, soit homme, soit femme, sans nous dire qu'un 
jour cette personne-l aura peut-tre  diriger la conduite et 
les affaires d'une trentaine d'enfants, petits-enfants, 
gendres et brus... On ne sait pas combien une famille peut 
s'accrotre, et quand la ruche est trop pleine, qu'il faut 
essaimer, chacun songe  emporter son miel. Quand je t'ai pris 
pour gendre, quoique ma fille ft riche et toi pauvre, je ne 
lui ai pas fait reproche de t'avoir choisi. Je te voyais bon 
travailleur, et je savais bien que la meilleure richesse pour 
des gens de campagne comme nous, c'est une paire de bras et un 
coeur comme les tiens. Quand un homme apporte cela dans une 
famille, il apporte assez. Mais une femme, c'est diffrent: 
son travail dans la maison est bon pour conserver, non pour 
acqurir. D'ailleurs,  prsent que tu es pre et que tu 
cherches femme, il faut songer que tes nouveaux enfants, 
n'ayant rien  prtendre dans l'hritage de ceux du premier 
lit, se trouveraient dans la misre si tu venais  mourir,  
moins que ta femme n'et quelque bien de son ct. Et puis, 
les enfants dont tu vas augmenter notre colonie coteront 
quelque chose  nourrir. Si cela retombait sur nous seuls, 
nous les nourririons, bien certainement, et sans nous en 
plaindre; mais le bien-tre de tout le monde en serait 
diminu, et les premiers enfants auraient leur part de 
privations l-dedans. Quand les familles augmentent outre 
mesure sans que le bien augmente en proportion, la misre 
vient, quelque courage qu'on y mette. Voil mes observations, 
Germain, pse-les, et tche de te faire agrer  la veuve 
Gurin; car sa bonne conduite et ses cus apporteront ici de 
l'aide dans le prsent et de la tranquillit pour l'avenir.

--C'est dit, mon pre. Je vais tcher de lui plaire et qu'elle 
me plaise.

--Pour cela il faut la voir et aller la trouver.

--Dans son endroit? A Fourche? C'est loin d'ici, n'est-ce pas? 
et nous n'avons gure le temps de courir dans cette saison.

--Quand il s'agit d'un mariage d'amour, il faut s'attendre  
perdre du temps; mais quand c'est un mariage de raison entre 
deux personnes qui n'ont pas de caprices et savent ce qu'elles 
veulent, c'est bientt dcid. C'est demain samedi; tu feras 
ta journe de labour un peu courte, tu partiras vers les deux 
heures aprs dner; tu seras  Fourche  la nuit; la lune est 
grande dans ce moment-ci, les chemins sont bons, et il n'y a 
pas plus de trois lieues de pays. C'est prs du Magnier. 
D'ailleurs tu prendras la jument.

--J'aimerais autant aller  pied, par ce temps frais.

--Oui, mais la jument est belle, et un prtendu qui arrive 
aussi bien mont a meilleur air. Tu mettras tes habits neufs, 
et tu porteras un joli prsent de gibier au pre Lonard. Tu 
arriveras de ma part, tu causeras avec lui, tu passeras la 
journe du dimanche avec sa fille, et tu reviendras avec un 
oui ou un non lundi matin.

--C'est entendu, rpondit tranquillement Germain; et pourtant 
il n'tait pas tout  fait tranquille.

Germain avait toujours vcu sagement comme vivent les paysans 
laborieux. Mari  vingt ans, il n'avait aim qu'une femme 
dans sa vie, et, depuis son veuvage, quoiqu'il ft d'un 
caractre imptueux et enjou, il n'avait ri et foltr avec 
aucune autre. Il avait port fidlement un vritable regret 
dans son coeur, et ce n'tait pas sans crainte et sans 
tristesse qu'il cdait  son beau-pre; mais le beau-pre 
avait toujours gouvern sagement la famille, et Germain, qui 
s'tait dvou tout entier  l'oeuvre commune, et, par 
consquent,  celui qui la personnifiait, au pre de famille, 
Germain ne comprenait pas qu'il et pu se rvolter contre de 
bonnes raisons, contre l'intrt de tous.

Nanmoins il tait triste. Il se passait peu de jours qu'il ne 
pleurt sa femme en secret, et, quoique la solitude comment 
 lui peser, il tait plus effray de former une union 
nouvelle que dsireux de se soustraire  son chagrin. Il se 
disait vaguement que l'amour et pu le consoler, en venant le 
surprendre, car l'amour ne console pas autrement. On ne le 
trouve pas quand on le cherche; il vient  nous quand nous ne 
l'attendons pas. Ce froid projet de mariage que lui montrait 
le pre Maurice, cette fiance inconnue, peut-tre mme tout 
ce bien qu'on lui disait de sa raison et de sa vertu, lui 
donnaient  penser. Et il s'en allait, songeant, comme songent 
les hommes qui n'ont pas assez d'ides pour qu'elles se 
combattent entre elles, c'est--dire ne se formulant pas  
lui-mme de belles raisons de rsistance et d'gosme, mais 
souffrant d'une douleur sourde, et ne luttant pas contre un 
mal qu'il fallait accepter.

Cependant le pre Maurice tait rentr  la mtairie, tandis 
que Germain, entre le coucher du soleil et la nuit, occupait 
la dernire heure du jour  fermer les brches que les moutons 
avaient faites  la bordure d'un enclos voisin des btiments. 
Il relevait les tiges d'pine et les soutenait avec des mottes 
de terre, tandis que les grives babillaient dans le buisson 
voisin et semblaient lui crier de se hter, curieuses qu'elles 
taient de venir examiner son ouvrage aussitt qu'il serait 
parti.


 

V


LA GUILLETTE


Le pre Maurice trouva chez lui une vieille voisine qui tait 
venue causer avec sa femme tout en cherchant de la braise pour 
allumer son feu. La mre Guillette habitait une chaumire fort 
pauvre  deux portes de fusil de la ferme. Mais c'tait une 
femme d'ordre et de volont. Sa pauvre maison tait propre et 
bien tenue, et ses vtements rapics avec soin annonaient le 
respect de soi-mme au milieu de la dtresse.

--Vous tes venue chercher le feu du soir, mre Guillette, lui 
dit le vieillard. Voulez-vous quelque autre chose?

--Non, pre Maurice, rpondit-elle; rien pour le moment. Je ne 
suis pas qumandeuse, vous le savez, et je n'abuse pas de la 
bont de mes amis.

--C'est la vrit; aussi vos amis sont toujours prts  vous 
rendre service.

--J'tais en train de causer avec votre femme, et je lui 
demandais si Germain se dcidait enfin  se remarier.

--Vous n'tes point une bavarde, rpondit le pre Maurice, on 
peut parler devant vous sans craindre les propos: ainsi je 
dirai  ma femme et  vous que Germain est tout  fait dcid; 
il part demain pour le domaine de Fourche.

--A la bonne heure! s'cria la mre Maurice; ce pauvre enfant! 
Dieu veuille qu'il trouve une femme aussi bonne et aussi brave 
que lui!

--Ah! il va  Fourche? observa la Guillette. Voyez comme a se 
trouve! cela m'arrange beaucoup, et puisque vous me demandiez 
tout  l'heure si je dsirais quelque chose, je vas vous dire, 
pre Maurice, en quoi vous pouvez m'obliger.

--Dites, dites, vous obliger, nous le voulons.

--Je voudrais que Germain prt la peine d'emmener ma fille 
avec lui.

--O donc?  Fourche?

--Non pas  Fourche; mais aux Ormeaux, o elle va demeurer le 
reste de l'anne.

--Comment! dit la mre Maurice, vous vous sparez de votre 
fille?

--Il faut bien qu'elle entre en condition et qu'elle gagne 
quelque chose. a me fait assez de peine et  elle aussi, la 
pauvre me! Nous n'avons pas pu nous dcider  nous quitter  
l'poque de la Saint-Jean; mais voil que la Saint-Martin 
arrive, et qu'elle trouve une bonne place de bergre dans les 
fermes des Ormeaux. Le fermier passait l'autre jour par ici en 
revenant de la foire. Il vit ma petite Marie qui gardait ses 
trois moutons sur le communal. "Vous n'tes gure occupe, ma 
petite fille, qu'il lui dit; et trois moutons pour une 
pastoure, ce n'est gure. Voulez-vous en garder cent? je vous 
emmne. La bergre de chez nous est tombe malade, elle 
retourne chez ses parents, et si vous voulez tre chez nous 
avant huit jours, vous aurez cinquante francs pour le reste de 
l'anne jusqu' la Saint-Jean." L'enfant a refus, mais elle 
n'a pu se dfendre d'y songer et de me le dire lorsqu'en 
rentrant le soir elle m'a vue triste et embarrasse de passer 
l'hiver, qui va tre rude et long, puisqu'on a vu, cette 
anne, les grues et les oies sauvages traverser les airs un 
grand mois plus tt que de coutume. Nous avons pleur toutes 
deux; mais enfin le courage est venu. Nous nous sommes dit que 
nous ne pouvions pas rester ensemble, puisqu'il y a  peine de 
quoi faire vivre une seule personne sur notre lopin de terre; 
et puisque Marie est en ge (la voil qui prend seize ans), il 
faut bien qu'elle fasse comme les autres, qu'elle gagne son 
pain et qu'elle aide sa pauvre mre.

--Mre Guillette, dit le vieux laboureur, s'il ne fallait que 
cinquante francs pour vous consoler de vos peines et vous 
dispenser d'envoyer votre enfant au loin, vrai, je vous les 
ferais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme 
nous a commence  peser. Mais en toutes choses il faut 
consulter la raison autant que l'amiti. Pour tre sauve de 
la misre de cet hiver, vous ne le serez pas de la misre  
venir, et plus votre fille tardera  prendre un parti, plus 
elle et vous aurez de peine  vous quitter La petite Marie se 
fait grande et forte, et elle n'a pas de quoi s'occuper chez 
vous. Elle pourrait y prendre l'habitude de la fainantise...

--Oh! pour cela, je ne le crains pas, dit la Guillette. Marie 
est courageuse autant que fille riche et  la tte d'un gros 
travail puisse l'tre. Elle ne reste pas un instant les bras 
croiss, et quand nous n'avons pas d'ouvrage elle nettoie et 
frotte nos pauvres meubles qu'elle rend clairs comme des 
miroirs. C'est une enfant qui vaut son pesant d'or, et 
j'aurais bien mieux aim qu'elle entrt chez vous comme 
bergre que d'aller si loin chez des gens que je ne connais 
pas. Vous l'auriez prise  la Saint-Jean, si nous avions su 
nous dcider; mais  prsent vous avez lou tout votre monde, 
et ce n'est qu' la Saint-Jean de l'autre anne que nous 
pourrons y songer. 

--Eh! j'y consens de tout mon coeur, Guillette! Cela me fera 
plaisir. Mais en attendant, elle fera bien d'apprendre un tat 
et de s'habituer  servir les autres.

--Oui, sans doute; le sort en est jet. Le fermier des Ormeaux 
l'a fait demander ce matin; nous avons dit oui, et il faut 
qu'elle parte. Mais la pauvre enfant ne sait pas le chemin, et 
je n'aimerais pas  l'envoyer si loin toute seule. Puisque 
votre gendre va  Fourche demain, il peut bien l'emmener. Il 
parat que c'est tout  ct du domaine o elle va,  ce qu'on 
m'a dit; car je n'ai jamais fait ce voyage-l.

--C'est tout  ct, et mon gendre la conduira. Cela se doit; 
il pourra mme la prendre en croupe sur la jument, ce qui 
mnagera ses souliers. Le voil qui rentre pour souper. Dis-
moi, Germain, la petite Marie  la mre Guillette s'en va 
bergre aux Ormeaux. Tu la conduiras sur ton cheval, n'est-ce 
pas?

--C'est bien, rpondit Germain qui tait soucieux, mais 
toujours dispos  rendre service  son prochain.

Dans notre monde  nous, pareille chose ne viendrait pas  la 
pense d'une mre, de confier une fille de seize ans  un 
homme de vingt-huit; car Germain n'avait rellement que vingt-
huit ans; et quoique, selon les ides de son pays, il passt 
pour vieux au point de vue du mariage, il tait encore le plus 
bel homme de l'endroit. Le travail ne l'avait pas creus et 
fltri comme la plupart des paysans qui ont dix annes de 
labourage sur la tte. Il tait de force  labourer encore dix 
ans sans paratre vieux, et il et fallu que le prjug de 
l'ge ft bien fort sur l'esprit d'une jeune fille pour 
l'empcher de voir que Germain avait le teint frais, l'oeil vif 
et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents 
superbes, le corps lgant et souple comme celui d'un jeune 
cheval qui n'a pas encore quitt le pr.

Mais la chastet des moeurs est une tradition sacre dans 
certaines campagnes loignes du mouvement corrompu des 
grandes villes, et, entre toutes les familles de Belair, la 
famille de Maurice tait rpute honnte et servant la vrit. 
Germain s'en allait chercher femme; Marie tait une enfant 
trop jeune et trop pauvre pour qu'il y songet dans cette vue, 
et,  moins d'tre un _sans coeur_ et un _mauvais homme_, il tait 
impossible qu'il et une coupable pense auprs d'elle. Le 
pre Maurice ne fut donc nullement inquiet de lui voir prendre 
en croupe cette jolie fille; la Guillette et cru lui faire 
injure si elle lui et recommand de la respecter comme sa 
soeur; Marie monta sur la jument en pleurant, aprs avoir vingt 
fois embrass sa mre et ses jeunes amies. Germain, qui tait 
triste pour son compte, compatissait d'autant plus  son 
chagrin, et s'en alla d'un air srieux, tandis que les gens du 
voisinage disaient adieu de la main  la pauvre Marie sans 
songer  mal.


VI


PETIT-PIERRE


La _Grise_ tait jeune, belle et vigoureuse. Elle portait sans 
effort son double fardeau, couchant les oreilles et rongeant 
son frein, comme une fire et ardente jument qu'elle tait. En 
passant devant le pr-long, elle aperut sa mre, qui 
s'appelait la vieille Grise, comme elle la jeune Grise, et 
elle hennit en signe d'adieu. La vieille Grise approcha de la 
haie en faisant rsonner ses enferges, essaya de galoper sur 
la marge du pr pour suivre sa fille; puis, la voyant prendre 
le grand trot, elle hennit  son tour, et resta pensive, 
inquite, le nez au vent, la bouche pleine d'herbes qu'elle ne 
songeait plus  manger. 

--Cette pauvre bte connat toujours sa progniture, dit 
Germain pour distraire la petite Marie de son chagrin. a me 
fait penser que je n'ai pas embrass mon Petit-Pierre avant de 
partir. Le mauvais enfant n'tait pas l! Il voulait, hier au 
soir, me faire promettre de l'emmener, et il a pleur pendant 
une heure dans son lit. Ce matin, encore, il a tout essay 
pour me persuader. Oh! qu'il est adroit et clin! mais quand 
il a vu que a ne se pouvait pas, monsieur s'est fch: il est 
parti dans les champs, et je ne l'ai pas revu de la journe.

--Moi, je l'ai vu, dit la petite Marie en faisant effort pour 
rentrer ses larmes. Il courait avec les enfants de Soulas du 
ct des tailles, et je me suis bien doute qu'il tait hors 
de la maison depuis longtemps, car il avait faim et mangeait 
des prunelles et des mres de buisson. Je lui ai donn le pain 
de mon goter, et il m'a dit: "Merci, ma Marie mignonne: quand 
tu viendras chez nous, je te donnerai de la galette." C'est un 
enfant trop gentil que vous avez l, Germain!

--Oui, qu'il est gentil, reprit le laboureur, et je ne sais 
pas ce que je ne ferais pas pour lui! Si sa grand'mre n'avait 
pas eu plus de raison que moi, je n'aurais pas pu me tenir de 
l'emmener, quand je le voyais pleurer si fort que son pauvre 
petit coeur en tait tout gonfl.

--Eh bien! pourquoi ne l'auriez-vous pas emmen, Germain? Il 
ne vous aurait gure embarrass; il est si raisonnable quand 
on fait sa volont!

--Il parat qu'il aurait t de trop l o je vais. Du moins 
c'tait l'avis du pre Maurice... Moi, pourtant, j'aurais 
pens qu'au contraire il fallait voir comment on le recevrait, 
et qu'un si gentil enfant ne pouvait qu'tre pris en bonne 
amiti... Mais ils disent  la maison qu'il ne faut pas 
commencer par faire voir les charges du mnage... Je ne sais 
pas pourquoi je te parle de a, petite Marie; tu n'y comprends 
rien.

--Si fait, Germain; je sais que vous allez vous marier; ma 
mre me l'a dit, en me recommandant de n'en parler  personne, 
ni chez vous, ni l o je vais, et vous pouvez tre 
tranquille: je n'en dirai mot.

--Tu feras bien, car ce n'est pas fait; peut-tre que je ne 
conviendrai pas  la femme en question.

--Il faut esprer que si, Germain. Pourquoi donc ne lui 
conviendrez-vous pas?

--Qui sait? J'ai trois enfants, et c'est lourd pour une femme 
qui n'est pas leur mre!

--C'est vrai, mais vos enfants ne sont pas comme d'autres 
enfants.

--Crois-tu?

--Ils sont beaux comme des petits anges, et si bien levs 
qu'on n'en peut pas voir de plus aimables.

--Il y a Sylvain qui n'est pas trop commode.

--Il est tout petit! il ne peut pas tre autrement que 
terrible, mais il a tant d'esprit!

--C'est vrai qu'il a de l'esprit: et un courage! Il ne craint 
ni vaches, ni taureaux, et si on le laissait faire, il 
grimperait dj sur les chevaux avec son an.

--Moi,  votre place, j'aurais amen l'an. Bien sr a vous 
aurait fait aimer tout de suite, d'avoir un enfant si beau!

--Oui, si la femme aime les enfants; mais si elle ne les aime 
pas!

--Est-ce qu'il y a des femmes qui n'aiment pas les enfants?


Pas beaucoup, je pense; mais enfin il y en a, et c'est l ce 
qui me tourmente. 


Vous ne la connaissez donc pas du tout cette femme?

--Pas plus que toi, et je crains de ne pas la mieux connatre, 
aprs que je l'aurai vue. Je ne suis pas mfiant, moi. Quand 
on me dit de bonnes paroles, j'y crois: mais j'ai t plus 
d'une fois  mme de m'en repentir, car les paroles ne sont 
pas des actions.

--On dit que c'est une fort brave femme.

--Qui dit cela? le pre Maurice!

--Oui, votre beau-pre.

--C'est fort bien; mais il ne la connat pas non plus.

--Eh bien, vous la verrez tantt, vous ferez grande attention, 
et il faut esprer que vous ne vous tromperez pas, Germain.

--Tiens, petite Marie, je serais bien aise que tu entres un 
peu dans la maison, avant de t'en aller tout droit aux 
Ormeaux: tu es fine, toi, tu as toujours montr de l'esprit, 
et tu fais attention  tout. Si tu vois quelque chose qui te 
donne  penser, tu m'en avertiras tout doucement.

--Oh! non, Germain, je ne ferai pas cela! je craindrais trop 
de me tromper; et, d'ailleurs, si une parole dite  la lgre 
venait  vous dgoter de ce mariage, vos parents m'en 
voudraient, et j'ai bien assez de chagrins comme a, sans en 
attirer d'autres sur ma pauvre chre femme de mre.

Comme ils devisaient ainsi, la Grise fit un cart en dressant 
les oreilles, puis revint sur ses pas, et se rapprocha du 
buisson, o quelque chose qu'elle commenait  reconnatre 
l'avait d'abord effraye. Germain jeta un regard sur le 
buisson, et vit dans le foss, sous les branches paisses et 
encore fraches d'un tteau de chne, quelque chose qu'il prit 
pour un agneau.

--C'est une bte gare, dit-il, ou morte, car elle ne bouge. 
Peut-tre que quelqu'un la cherche; il faut voir!

--Ce n'est pas une bte, s'cria la petite Marie: c'est un 
enfant qui dort; c'est votre Petit-Pierre.

--Par exemple! dit Germain en descendant de cheval; voyez ce 
petit garnement qui dort l, si loin de la maison, et dans un 
foss o quelque serpent pourrait bien le trouver!

Il prit dans ses bras l'enfant, qui lui sourit en ouvrant les 
yeux et jeta ses bras autour de son cou en lui disant: Mon 
petit pre, tu vas m'emmener avec toi!

--Ah oui! toujours la mme chanson! Que faisiez-vous l, 
mauvais Pierre?

--J'attendais mon petit pre  passer, dit l'enfant; je 
regardais sur le chemin, et  force de regarder, je me suis 
endormi.

--Et si j'tais pass sans te voir, tu serais rest toute la 
nuit dehors, et le loup t'aurait mang!

--Oh! je savais bien que tu me verrais! rpondit Petit-Pierre 
avec confiance.

--Eh bien,  prsent, mon Pierre, embrasse-moi, dis moi adieu, 
et retourne vite  la maison, si tu ne veux pas qu'on soupe 
sans toi.

--Tu ne veux donc pas m'emmener? s'cria le petit en 
commenant  frotter ses yeux pour montrer qu'il avait dessein 
de pleurer.

--Tu sais bien que grand-pre et grand'mre ne le veulent pas, 
dit Germain, se retranchant derrire l'autorit des vieux 
parents, comme un homme qui ne compte gure sur la sienne 
propre.

Mais l'enfant n'entendit rien. Il se prit  pleurer tout de 
bon, disant que puisque son pre emmenait la petite Marie, il 
pouvait bien l'emmener aussi. On lui objecta qu'il fallait 
passer les grands bois, qu'il y avait l beaucoup de mchantes 
btes qui mangeaient les petits enfants, que la Grise ne 
voulait pas porter trois personnes, qu'elle l'avait dclar en 
partant, et que dans le pays o l'on se rendait, il n'y avait 
ni lit ni souper pour les marmots. Toutes ces excellentes 
raisons ne persuadrent point Petit-Pierre; il se jeta sur 
l'herbe, et s'y roula, en criant que son petit pre ne 
l'aimait plus, et que s'il ne l'emmenait pas, il ne rentrerait 
point du jour ni de la nuit  la maison.

Germain avait un coeur de pre aussi tendre et aussi faible que 
celui d'une femme. La mort de la sienne, les soins qu'il avait 
t forc de rendre seul  ses petits, aussi la pense que ces 
pauvres enfants sans mre avaient besoin d'tre beaucoup 
aims, avaient contribu  le rendre ainsi, et il se fit en 
lui un si rude combat, d'autant plus qu'il rougissait de sa 
faiblesse et s'efforait de cacher son malaise  la petite 
Marie, que la sueur lui en vint au front et que ses yeux se 
bordrent de rouge, prts  pleurer aussi. Enfin il essaya de 
se mettre en colre; mais en se retournant vers la petite 
Marie, comme pour la prendre  tmoin de sa fermet d'me, il 
vit que le visage de cette bonne fille tait baign de larmes, 
et tout son courage l'abandonnant, il lui fut impossible de 
retenir les siennes, bien qu'il grondt et menat encore.

--Vrai, vous avez le coeur trop dur, lui dit enfin la petite 
Marie, et, pour ma part, je ne pourrais jamais rsister comme 
cela  un enfant qui a un si gros chagrin. Voyons, Germain, 
emmenez-le. Votre jument est bien habitue  porter deux 
personnes et un enfant,  preuve que votre beau-frre et sa 
femme, qui est plus lourde que moi de beaucoup, vont au march 
le samedi avec leur garon, sur le dos de cette bonne bte. 
Vous le mettrez  cheval devant vous, et d'ailleurs j'aime 
mieux m'en aller toute seule  pied que de faire de la peine  
ce petit.

--Qu' cela ne tienne, rpondit Germain, qui mourait d'envie 
de se laisser convaincre. La Grise est forte et en porterait 
deux de plus, s'il y avait place sur son chine. Mais que 
ferons-nous de cet enfant en route? il aura froid, il aura 
faim... et qui prendra soin de lui ce soir et demain pour le 
coucher, le laver et le rhabiller? Je n'ose pas donner cet 
ennui-l  une femme que je ne connais pas, et qui trouvera, 
sans doute, que je suis bien sans faons avec elle pour 
commencer.

--D'aprs l'amiti ou l'ennui qu'elle montrera, vous la 
connatrez tout de suite, Germain, croyez-moi; et d'ailleurs, 
si elle rebute votre Pierre, moi je m'en charge. J'irai chez 
elle l'habiller et je l'emmnerai aux champs demain. Je 
l'amuserai toute la journe et j'aurai soin qu'il ne manque de 
rien.

--Et il t'ennuiera, ma pauvre fille! Il te gnera! toute une 
journe, c'est long!

--a me fera plaisir, au contraire, a me tiendra compagnie, 
et a me rendra moins triste le premier jour que j'aurai  
passer dans un nouveau pays. Je me figurerai que je suis 
encore chez nous.

L'enfant, voyant que la petite Marie prenait son parti, 
s'tait cramponn  sa jupe et la tenait si fort qu'il et 
fallu lui faire du mal pour l'en arracher. Quand il reconnut 
que son pre cdait, il prit la main de Marie dans ses deux 
petites mains brunies par le soleil, et l'embrassa en sautant 
de joie et en la tirant vers la jument, avec cette impatience 
ardente que les enfants portent dans leurs dsirs.

--Allons, allons, dit la jeune fille, en le soulevant dans ses 
bras, tchons d'apaiser ce pauvre coeur qui saute comme un 
petit oiseau, et si tu sens le froid quand la nuit viendra, 
dis-le-moi, mon Pierre, je te serrerai dans ma cape. Embrasse 
ton petit pre, et demande-lui pardon d'avoir fait le mchant. 
Dis que a ne t'arrivera plus, jamais! jamais, entends-tu?

--Oui, oui,  condition que je ferai toujours sa volont, 
n'est-ce pas? dit Germain en essuyant les yeux du petit avec 
son mouchoir: ah! Marie, vous me le gtez, ce drle-l!... Et 
vraiment, tu es une trop bonne fille, petite Marie. Je ne sais 
pas pourquoi tu n'es pas entre bergre chez nous  la Saint-
Jean dernire. Tu aurais pris soin de mes enfants, et j'aurais 
mieux aim te payer un bon prix pour les servir, que d'aller 
chercher une femme qui croira peut-tre me faire beaucoup de 
grce en ne les dtestant pas.

--Il ne faut pas voir comme a les choses par le mauvais ct, 
rpondit la petite Marie, en tenant la bride du cheval pendant 
que Germain plaait son fils sur le devant du large bt garni 
de peau de chvre: si votre femme n'aime pas les enfants, vous 
me prendrez  votre service l'an prochain, et, soyez 
tranquille, je les amuserai si bien qu'ils ne s'apercevront de 
rien.


VII


DANS LA LANDE


Ah , dit Germain, lorsqu'ils eurent fait quelques pas, que 
va-t-on penser  la maison en ne voyant pas rentrer ce petit 
bonhomme? Les parents vont tre inquiets et le chercheront 
partout.

--Vous allez dire au cantonnier qui travaille l-haut sur la 
route, que vous l'emmenez, et vous lui recommanderez d'avertir 
votre monde.

--C'est vrai, Marie, tu t'avises de tout, toi; moi, je ne 
pensais plus que Jeannie devait tre par l.

--Et justement, il demeure tout prs de la mtairie; et il ne 
manquera pas de faire la commission.

Quand on eut avis  cette prcaution, Germain remit la jument 
au trot, et Petit-Pierre tait si joyeux, qu'il ne s'aperut 
pas tout de suite qu'il n'avait pas dn; mais le mouvement du 
cheval lui creusant l'estomac, il se prit, au bout d'une 
lieue,  biller,  plir, et  confesser qu'il mourait de 
faim.

--Voil que a commence, dit Germain. Je savais bien que nous 
n'irions pas loin sans que ce monsieur crit la faim ou la 
soif.

--J'ai soif aussi! dit Petit-Pierre.

--Eh bien! nous allons donc entrer dans le cabaret de la mre 
Rebec,  Corlay, au _Point du Jour_. Belle enseigne, mais pauvre 
gte! Allons, Marie, tu boiras aussi un doigt de vin.

--Non, non, je n'ai besoin de rien, dit-elle, je tiendrai la 
jument pendant que vous entrerez avec le petit.

--Mais j'y songe, ma bonne fille, tu as donn ce matin le pain 
de ton goter  mon Pierre, et toi tu es  jeun; tu n'as pas 
voulu dner avec nous  la maison, tu ne faisais que pleurer.

--Oh! je n'avais pas faim, j'avais trop de peine! et je vous 
jure qu' prsent encore je ne sens aucune envie de manger.

--Il faut te forcer, petite; autrement tu seras malade. Nous 
avons du chemin  faire, et il ne faut pas arriver l-bas 
comme des affams pour demander du pain avant de dire bonjour. 
Moi-mme je veux te donner l'exemple, quoique je n'aie pas 
grand apptit; mais j'en viendrai  bout, vu que, aprs tout, 
je n'ai pas dn non plus. Je vous voyais pleurer, toi et ta 
mre, et a me troublait le coeur. Allons, allons, je vais 
attacher la Grise  la porte; descends, je le veux.

Ils entrrent tous trois chez la Rebec, et, en moins d'un 
quart d'heure, la grosse boiteuse russit  leur servir une 
omelette de bonne mine, du pain bis et du vin clairet.

Les paysans ne mangent pas vite, et le petit Pierre avait si 
grand apptit qu'il se passa bien une heure avant que Germain 
pt songer  se remettre en route. La petite Marie avait mang 
par complaisance d'abord; puis, peu  peu, la faim tait 
venue: car  seize ans on ne peut pas faire longtemps dite, 
et l'air des campagnes est imprieux. Les bonnes paroles que 
Germain sut lui dire pour la consoler et lui faire prendre 
courage produisirent aussi leur effet; elle fit effort pour se 
persuader que sept mois seraient bientt passs, et pour 
songer au bonheur qu'elle aurait de se retrouver dans sa 
famille et dans son hameau, puisque le pre Maurice et Germain 
s'accordaient pour lui promettre de la prendre  leur service. 
Mais comme elle commenait  s'gayer et  badiner avec le 
petit Pierre, Germain eut la malheureuse ide de lui faire 
regarder, par la fentre du cabaret, la belle vue de la valle 
qu'on voit tout entire de cette hauteur, et qui est si 
riante, si verte et si fertile. Marie regarda et demanda si de 
l on voyait les maisons de Belair.

--Sans doute, dit Germain, et la mtairie, et mme ta maison. 
Tiens, ce petit point gris, pas loin du grand peuplier  
Godard, plus bas que le clocher. 

--Ah! je la vois, dit la petite; et l-dessus elle recommena 
de pleurer.

--J'ai eu tort de te faire songer  a, dit Germain, je ne 
fais que des btises aujourd'hui! Allons, Marie, partons, ma 
fille; les jours sont courts, et dans une heure, quand la lune 
montera, il ne fera pas chaud.

Ils se remirent en route, traversrent la grande _brande_, et 
comme, pour ne pas fatiguer la jeune fille et l'enfant par un 
trop grand trot, Germain ne pouvait faire aller la Grise bien 
vite, le soleil tait couch quand ils quittrent la route 
pour gagner les bois.

Germain connaissait le chemin jusqu'au Magnier; mais il pensa 
qu'il aurait plus court en ne prenant pas l'avenue de 
Chanteloube, mais en descendant par Presles et la Spulture, 
direction qu'il n'avait pas l'habitude de prendre quand il 
allait  la foire. Il se trompa et perdit encore un peu de 
temps avant d'entrer dans le bois; encore n'y entra-t-il point 
par le bon ct, et il ne s'en aperut pas, si bien qu'il 
tourna le dos  Fourche et gagna beaucoup plus haut du ct 
d'Ardentes.

Ce qui l'empchait alors de s'orienter, c'tait un brouillard 
qui s'levait avec la nuit, un de ces brouillards des soirs 
d'automne, que la blancheur du clair de lune rend plus vagues 
et plus trompeurs encore. Les grandes flaques d'eau dont les 
clairires sont semes exhalaient des vapeurs si paisses que, 
lorsque la Grise les traversait, on ne s'en apercevait qu'au 
clapotement de ses pieds et  la peine qu'elle avait  les 
tirer de la vase.

Quand on eut enfin trouv une belle alle bien droite, et 
qu'arriv au bout, Germain chercha  voir o il tait, il 
s'aperut bien qu'il s'tait perdu; car le pre Maurice, en 
lui expliquant son chemin, lui avait dit qu' la sortie des 
bois il aurait  descendre un bout de cte trs raide,  
traverser une immense prairie et  passer deux fois la rivire 
 gu. Il lui avait mme recommand d'entrer dans cette 
rivire avec prcaution, parce qu'au commencement de la saison 
il y avait eu de grandes pluies et que l'eau pouvait tre un 
peu haute. Ne voyant ni descente, ni prairie, ni rivire, mais 
la lande unie et blanche comme une nappe de neige, Germain 
s'arrta, chercha une maison, attendit un passant, et ne 
trouva rien qui pt le renseigner. Alors il revint sur ses pas 
et rentra dans les bois. Mais le brouillard s'paissit encore 
plus, la lune fut tout  fait voile, les chemins taient 
affreux, les fondrires profondes. Par deux fois, la Grise 
faillit s'abattre; charge comme elle l'tait, elle perdait 
courage, et, si elle conservait assez de discernement pour ne 
pas se heurter contre les arbres, elle ne pouvait empcher que 
ceux qui la montaient n'eussent affaire  de grosses branches, 
qui barraient le chemin  la hauteur de leurs ttes et qui les 
mettaient fort en danger. Germain perdit son chapeau dans une 
de ces rencontres et eut grand'peine  le retrouver. Petit-
Pierre s'tait endormi, et, se laissant aller comme un sac, il 
embarrassait tellement les bras de son pre, que celui-ci ne 
pouvait plus ni soutenir ni diriger le cheval.

--Je crois que nous sommes ensorcels, dit Germain en 
s'arrtant: car ces bois ne sont pas assez grands pour qu'on 
s'y perde,  moins d'tre ivre, et il y a deux heures au moins 
que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n'a 
qu'une ide en tte, c'est de s'en retourner  la maison, et 
c'est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller 
chez nous, nous n'avons qu' la laisser faire. Mais quand nous 
sommes peut-tre  deux pas de l'endroit o nous devons 
coucher, il faudrait tre fou pour y renoncer et recommencer 
une si longue route. Cependant, je ne sais plus que faire. Je 
ne vois ni ciel ni terre, et je crains que cet enfant-l ne 
prenne la fivre si nous restons dans ce damn brouillard, ou 
qu'il ne soit cras par notre poids si le cheval vient  
s'abattre en avant.

--Il ne faut pas nous obstiner davantage, dit la petite Marie. 
Descendons, Germain; donnez-moi l'enfant, je le porterai fort 
bien, et j'empcherai mieux que vous que la cape, se 
drangeant, ne le laisse  dcouvert. Vous conduirez la jument 
par la bride, et nous verrons peut-tre plus clair quand nous 
serons plus prs de la terre.

Ce moyen ne russit qu' les prserver d'une chute de cheval, 
car le brouillard rampait et semblait se coller  la terre 
humide. La marche tait pnible, et ils furent bientt si 
harasss qu'ils s'arrtrent en rencontrant enfin un endroit 
sec sous de grands chnes. La petite Marie tait en nage, mais 
elle ne se plaignait ni ne s'inquitait de rien. Occupe 
seulement de l'enfant, elle s'assit sur le sable et le coucha 
sur ses genoux, tandis que Germain explorait les environs, 
aprs avoir pass les rnes de la Grise dans une branche 
d'arbre.

Mais la Grise, qui s'ennuyait fort de ce voyage, donna un coup 
de reins, dgagea les rnes, rompit les sangles, et lchant, 
par manire d'acquit, une demi-douzaine de ruades plus haut 
que sa tte, partit  travers les taillis, montrant fort bien 
qu'elle n'avait besoin de personne pour retrouver son chemin.

--, dit Germain, aprs avoir vainement cherch  la 
rattraper, nous voici  pied, et rien ne nous servirait de 
nous trouver dans le bon chemin, car il nous faudrait 
traverser la rivire  pied; et  voir comme ces routes sont 
pleines d'eau, nous pouvons tre srs que la prairie est sous 
la rivire. Nous ne connaissons pas les autres passages. Il 
nous faut donc attendre que ce brouillard se dissipe; a ne 
peut pas durer plus d'une heure ou deux. Quand nous verrons 
clair, nous chercherons une maison, la premire venue  la 
lisire du bois; mais  prsent nous ne pouvons sortir d'ici; 
il y a l une fosse, un tang, je ne sais quoi devant nous; et 
derrire, je ne saurais pas non plus dire ce qu'il y a, car je 
ne comprends plus par quel ct nous sommes arrivs.


VIII


SOUS LES GRANDS CHENES


Eh bien! prenons patience, Germain, dit la petite Marie. Nous 
ne sommes pas mal sur cette petite hauteur. La pluie ne perce 
pas la feuille de ces gros chnes, et nous pouvons allumer du 
feu, car je sens de vieilles souches qui ne tiennent  rien et 
qui sont assez sches pour flamber. Vous avez bien du feu, 
Germain? Vous fumiez votre pipe tantt.

--J'en avais! mon briquet tait sur le bt dans mon sac, avec 
le gibier que je portais  ma future; mais la maudite jument a 
tout emport, mme mon manteau, qu'elle va perdre et dchirer 
 toutes les branches.

--Non pas, Germain; la btine, le manteau, le sac, tout est l 
par terre,  vos pieds. La Grise a cass les sangles et tout 
jet  ct d'elle en partant.

--C'est, vrai Dieu, certain! dit le laboureur; et si nous 
pouvons trouver un peu de bois mort  ttons, nous russirons 
 nous scher et  nous rchauffer.

--Ce n'est pas difficile, dit la petite Marie, le bois mort 
craque partout sous les pieds; mais donnez-moi d'abord ici la 
btine.

--Qu'en veux-tu faire?

--Un lit pour le petit: non, pas comme a,  l'envers; il ne 
roulera pas dans la ruelle; et c'est encore tout chaud du dos 
de la bte. Calez-moi a de chaque ct avec ces pierres que 
vous voyez l!

--Je ne les vois pas, moi! Tu as donc des yeux de chat!

--Tenez! voil qui est fait, Germain! Donnez-moi votre 
manteau, que j'enveloppe ses petits pieds, et ma cape par-
dessus son corps. Voyez! s'il n'est pas couch l aussi bien 
que dans son lit! et ttez-le comme il a chaud!

--C'est vrai! tu t'entends  soigner les enfants, Marie!

--Ce n'est pas bien sorcier. A prsent, cherchez votre briquet 
dans votre sac, et je vais arranger le bois.

--Ce bois ne prendra jamais, il est trop humide.

--Vous doutez de tout, Germain! vous ne vous souvenez donc pas 
d'avoir t ptour et d'avoir fait de grands feux aux champs, 
au beau milieu de la pluie?

--Oui, c'est le talent des enfants qui gardent les btes; mais 
moi j'ai t toucheur de boeufs aussitt que j'ai su marcher.

--C'est pour cela que vous tes plus fort de vos bras 
qu'adroit de vos mains. Le voil bti ce bcher, vous allez 
voir s'il ne flambera pas! Donnez-moi le feu et une poigne de 
fougre sche. C'est bien! soufflez  prsent; vous n'tes pas 
poumonique?

--Non pas que je sache, dit Germain en soufflant comme un 
soufflet de forge. Au bout d'un instant, la flamme brilla, 
jeta d'abord une lumire rouge, et finit par s'lever en jets 
bleutres sous le feuillage des chnes, luttant contre la 
brume et schant peu  peu l'atmosphre  dix pieds  la 
ronde.

--Maintenant, je vais m'asseoir auprs du petit pour qu'il ne 
lui tombe pas d'tincelles sur le corps, dit la jeune fille. 
Vous, mettez du bois et animez le feu, Germain! nous 
n'attraperons ici ni fivre ni rhume, je vous en rponds.

--Ma foi, tu es une fille d'esprit, dit Germain, et tu sais 
faire le feu comme une petite sorcire de nuit. Je me sens 
tout ranim, et le coeur me revient; car avec les jambes 
mouilles jusqu'aux genoux, et l'ide de rester comme cela 
jusqu'au point du jour, j'tais de fort mauvaise humeur tout  
l'heure.

--Et quand on est de mauvaise humeur, on ne s'avise de rien, 
reprit la petite Marie.

--Et tu n'es donc jamais de mauvaise humeur, toi?

--Eh non! jamais. A quoi bon?

--Oh! ce n'est bon  rien, certainement; mais le moyen de s'en 
empcher, quand on a des ennuis! Dieu sait que tu n'en as pas 
manqu, toi, pourtant, ma pauvre petite: car tu n'as pas 
toujours t heureuse!

--C'est vrai, nous avons souffert, ma pauvre mre et moi. Nous 
avions du chagrin, mais nous ne perdions jamais courage.

--Je ne perdrais pas courage pour quelque ouvrage que ce ft, 
dit Germain; mais la misre me fcherait; car je n'ai jamais 
manqu de rien. Ma femme m'avait fait riche et je le suis 
encore; je le serai tant que je travaillerai  la mtairie: ce 
sera toujours, j'espre; mais chacun doit avoir sa peine! j'ai 
souffert autrement.

--Oui, vous avez perdu votre femme, et c'est grand'piti!

--N'est-ce pas?

--Oh! je l'ai bien pleure, allez, Germain! car elle tait si 
bonne! Tenez, n'en parlons plus; car je la pleurerais encore, 
tous mes chagrins sont en train de me revenir aujourd'hui.

--C'est vrai qu'elle t'aimait beaucoup, petite Marie! elle 
faisait grand cas de toi et de ta mre. Allons! tu pleures? 
Voyons, ma fille, je ne veux pas pleurer, moi...

--Vous pleurez, pourtant, Germain! Vous pleurez aussi! Quelle 
honte y a-t-il pour un homme  pleurer sa femme? Ne vous gnez 
pas, allez! je suis bien de moiti avec vous dans cette peine-
l!

--Tu as un bon coeur, Marie, et a me fait du bien de pleurer 
avec toi. Mais approche donc tes pieds du feu; tu as tes jupes 
toutes mouilles aussi, pauvre petite fille! Tiens, je vas 
prendre ta place auprs du petit, chauffe-toi mieux que a.

--J'ai assez chaud, dit Marie; et si vous voulez vous asseoir, 
prenez un coin du manteau, moi je suis trs bien.

--Le fait est qu'on n'est pas mal ici, dit Germain en 
s'asseyant tout auprs d'elle. Il n'y a que la faim qui me 
tourmente un peu. Il est bien neuf heures du soir, et j'ai eu 
tant de peine  marcher dans ces mauvais chemins, que je me 
sens tout affaibli. Est-ce que tu n'as pas faim, aussi, toi, 
Marie?

--Moi? pas du tout. Je ne suis pas habitue, comme vous,  
faire quatre repas, et j'ai t tant de fois me coucher sans 
souper, qu'une fois de plus ne m'tonne gure.

--Eh bien, c'est commode une femme comme toi; a ne fait pas 
de dpense, dit Germain en souriant.

--Je ne suis pas une femme, dit navement Marie, sans 
s'apercevoir de la tournure que prenaient les ides du 
laboureur. Est-ce que vous rvez?

--Oui, je crois que je rve, rpondit Germain; c'est la faim 
qui me fait divaguer peut-tre!

--Que vous tes donc gourmand! reprit-elle en s'gayant un peu 
 son tour; eh bien! si vous ne pouvez pas vivre cinq ou six 
heures sans manger, est-ce que vous n'avez pas l du gibier 
dans votre sac, et du feu pour le faire cuire?

--Diantre! c'est une bonne ide! mais le prsent  mon futur 
beau-pre?

--Vous avez six perdrix et un livre! Je pense qu'il ne faut 
pas tout cela pour vous rassasier?

--Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, a 
deviendra du charbon!

--Non pas, dit la petite Marie; je me charge de vous le faire 
cuire sous la cendre sans got de fume. Est-ce que vous 
n'avez jamais attrap d'alouettes dans les champs, et que vous 
ne les avez pas fait cuire entre deux pierres? Ah! c'est vrai! 
j'oublie que vous n'avez pas t pastour! Voyons, plumez cette 
perdrix! Pas si fort! vous lui arrachez la peau!

--Tu pourrais bien plumer l'autre pour me montrer!

--Vous voulez donc en manger deux? Quel ogre! Allons, les 
voil plumes, je vais les cuire.

--Tu ferais une parfaite cantinire, petite Marie; mais, par 
malheur, tu n'as pas de cantine, et je serai rduit  boire 
l'eau de cette mare.

--Vous voudriez du vin, pas vrai? Il vous faudrait peut-tre 
du caf? vous vous croyez  la foire sous la rame! Appelez 
l'aubergiste: de la liqueur au fin laboureur de Belair!

--Ah! petite mchante, vous vous moquez de moi? Vous ne 
boiriez pas du vin, vous, si vous en aviez?

--Moi? j'en ai bu ce soir avec vous chez la Rebec, pour la 
seconde fois de ma vie; mais si vous tes bien sage, je vais 
vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore!

--Comment, Marie, tu es donc sorcire, dcidment?

--Est-ce que vous n'avez pas fait la folie de demander deux 
bouteilles de vin  la Rebec? Vous en avez bu une avec votre 
petit, et j'ai  peine aval trois gouttes de celle que vous 
aviez mise devant moi. Cependant vous les avez payes toutes 
les deux sans y regarder.

--Eh bien?

--Eh bien, j'ai mis dans mon panier celle qui n'avait pas t 
bue, parce que j'ai pens que vous ou votre petit auriez soif 
en route; et la voil.

--Tu es la fille la plus avise que j'aie jamais rencontre. 
Voyez! elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant, en sortant 
de l'auberge! a ne l'a pas empche de penser aux autres plus 
qu' elle-mme. Petite Marie, l'homme qui t'pousera ne sera 
pas sot.

--Je l'espre, car je n'aimerais pas un sot. Allons, mangez 
vos perdrix, elles sont cuites  point; et, faute de pain, 
vous vous contenterez de chtaignes.

--Et o diable as-tu pris aussi des chtaignes?

--C'est bien tonnant! tout le long du chemin, j'en ai pris 
aux branches en passant, et j'en ai rempli mes poches.

--Et elles sont cuites aussi?

--A quoi donc aurais-je eu l'esprit si je ne les avais pas 
mises dans le feu ds qu'il a t allum? a se fait toujours, 
aux champs.

--Ah , petite Marie, nous allons souper ensemble! je veux 
boire  ta sant et te souhaiter un bon mari... l, comme tu 
le souhaiterais toi-mme. Dis-moi un peu cela!

--J'en serais fort empche, Germain, car je n'y ai pas encore 
song.

--Comment, pas du tout? jamais? dit Germain, en commenant  
manger avec un apptit de laboureur, mais coupant les 
meilleurs morceaux pour les offrir  sa compagne, qui refusa 
obstinment et se contenta de quelques chtaignes. Dis-moi 
donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu'elle ne songeait pas 
 lui rpondre, tu n'as pas encore eu l'ide du mariage? tu es 
en ge, pourtant!

--Peut-tre, dit-elle; mais je suis trop pauvre. Il faut au 
moins cent cus pour entrer en mnage, et je dois travailler 
cinq ou six ans pour les amasser.

--Pauvre fille! je voudrais que le pre Maurice voult bien me 
donner cent cus pour t'en faire cadeau.

--Grand merci, Germain. Eh bien! qu'est-ce qu'on dirait de 
moi?

--Que veux-tu qu'on dise? on sait bien que je suis vieux et 
que je ne peux pas t'pouser. Alors on ne supposerait pas que 
je... que tu...

--Dites donc, laboureur! voil votre enfant qui se rveille, 
dit la petite Marie.


 

IX


LA PRIERE DU SOIR


Petit-Pierre s'tait soulev et regardait autour de lui d'un 
air pensif.

--Ah! il n'en fait jamais d'autre quand il entend manger, 
celui-l! dit Germain: le bruit du canon ne le rveillerait 
pas; mais quand on remue les mchoires auprs de lui, il ouvre 
les yeux tout de suite.

--Vous avez d tre comme a  son ge, dit la petite Marie 
avec un sourire malin. Allons, mon petit Pierre, tu cherches 
ton ciel de lit? Il est fait de verdure, ce soir, mon enfant; 
mais ton pre n'en soupe pas moins. Veux-tu souper avec lui? 
Je n'ai pas mang ta part; je me doutais bien que tu la 
rclamerais!

--Marie, je veux que tu manges, s'cria le laboureur, je ne 
mangerai plus. Je suis un vorace, un grossier: toi, tu te 
prives pour nous, ce n'est pas juste, j'en ai honte. Tiens, a 
m'te la faim; je ne veux pas que mon fils soupe, si tu ne 
soupes pas.

--Laissez-nous tranquilles, rpondit la petite Marie, vous 
n'avez pas la clef de nos apptits. Le mien est ferm 
aujourd'hui, mais celui de votre Pierre est ouvert comme celui 
d'un petit loup. Tenez, voyez comme il s'y prend! Oh! ce sera 
aussi un rude laboureur!

En effet, Petit-Pierre montra bientt de qui il tait fils, et 
 peine veill, ne comprenant ni o il tait, ni comment il y 
tait venu, il se mit  dvorer. Puis, quand il n'eut plus 
faim, se trouvant excit comme il arrive aux enfants qui 
rompent leurs habitudes, il eut plus d'esprit, plus de 
curiosit et plus de raisonnement qu' l'ordinaire. Il se fit 
expliquer o il tait, et quand il sut que c'tait au milieu 
d'un bois, il eut un peu peur.

--Y a-t-il des mchantes btes dans ce bois? demanda-t-il  
son pre.

--Non, fit le pre, il n'y en a point. Ne crains rien.

--Tu as donc menti quand tu m'as dit que si j'allais avec toi 
dans les grands bois les loups m'emporteraient?

--Voyez-vous ce raisonneur? dit Germain embarrass.

--Il a raison, reprit la petite Marie, vous lui avez dit cela: 
il a bonne mmoire, il s'en souvient. Mais apprends, mon petit 
Pierre, que ton pre ne ment jamais. Nous avons pass les 
grands bois pendant que tu dormais, et nous sommes  prsent 
dans les petits bois, o il n'y a pas de mchantes btes.

--Les petits bois sont-ils bien loin des grands?

--Assez loin; d'ailleurs les loups ne sortent pas des grands 
bois. Et puis, s'il en venait ici, ton pre les tuerait.

--Et toi aussi, petite Marie?

--Et nous aussi, car tu nous aiderais bien, mon Pierre? Tu 
n'as pas peur, toi? Tu taperais bien dessus!

--Oui, oui, dit l'enfant enorgueilli, en prenant une pose 
hroque, nous les tuerions!

--Il n'y a personne comme toi pour parler aux enfants, dit 
Germain  la petite Marie, et pour leur faire entendre raison. 
Il est vrai qu'il n'y a pas longtemps que tu tais toi-mme un 
petit enfant, et tu te souviens de ce que te disait ta mre. 
Je crois bien que plus on est jeune, mieux on s'entend avec 
ceux qui le sont. J'ai grand'peur qu'une femme de trente ans, 
qui ne sait pas encore ce que c'est que d'tre mre, 
n'apprenne avec peine  babiller et  raisonner avec des 
marmots.

--Pourquoi donc pas, Germain? Je ne sais pourquoi vous avez 
une mauvaise ide touchant cette femme; vous en reviendrez!

--Au diable la femme! dit Germain. Je voudrais en tre revenu 
pour n'y plus retourner. Qu'ai-je besoin d'une femme que je ne 
connais pas?

--Mon petit pre, dit l'enfant, pourquoi donc est-ce que tu 
parles toujours de ta femme aujourd'hui, puisqu'elle est 
morte?...

--Hlas! tu ne l'as donc pas oublie, toi, ta pauvre chre 
mre?

--Non, puisque je l'ai vu mettre dans une belle bote de bois 
blanc, et que ma grand'mre m'a conduit auprs pour 
l'embrasser et lui dire adieu!... Elle tait toute blanche et 
toute froide, et tous les soirs ma tante me fait prier le bon 
Dieu pour qu'elle aille se rchauffer avec lui dans le ciel. 
Crois-tu qu'elle y soit,  prsent?

--Je l'espre, mon enfant; mais il faut toujours prier, a 
fait voir  ta mre que tu l'aimes.

--Je vas dire ma prire, reprit l'enfant; je n'ai pas pens  
la dire ce soir. Mais je ne peux pas la dire tout seul; j'en 
oublie toujours un peu. Il faut que la petite Marie m'aide.

--Oui, mon Pierre, je vas t'aider, dit la jeune fille. Viens 
l te mettre  genoux sur moi.

L'enfant s'agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit 
ses petites mains, et se mit  rciter sa prire, d'abord avec 
attention et ferveur, car il savait trs bien le commencement; 
puis avec plus de lenteur et d'hsitation, et enfin rptant 
mot  mot ce que lui dictait la petite Marie, lorsqu'il arriva 
 cet endroit de son oraison, o le sommeil le gagnant chaque 
soir, il n'avait jamais pu l'apprendre jusqu'au bout. Cette 
fois encore, le travail de l'attention et la monotonie de son 
propre accent produisirent leur effet accoutum, il ne 
pronona plus qu'avec effort les dernires syllabes, et encore 
aprs se les tre fait rpter trois fois; sa tte 
s'appesantit et se pencha sur la poitrine de Marie: ses mains 
se dtendirent, se sparrent et retombrent ouvertes sur ses 
genoux. A la lueur du feu du bivouac, Germain regarda son 
petit ange assoupi sur le coeur de la jeune fille, qui, le 
soutenant dans ses bras et rchauffant ses cheveux blonds de 
sa pure haleine, s'tait laisse aller aussi  une rverie 
pieuse, et priait mentalement pour l'me de Catherine.

Germain fut attendri, chercha ce qu'il pourrait dire  la 
petite Marie pour lui exprimer ce qu'elle lui inspirait 
d'estime et de reconnaissance, mais ne trouva rien qui pt 
rendre sa pense. Il s'approcha d'elle pour embrasser son fils 
qu'elle tenait toujours press contre son sein, et il eut 
peine  dtacher ses lvres du front du petit Pierre.

--Vous l'embrassez trop fort, lui dit Marie en repoussant 
doucement la tte du laboureur, vous allez le rveiller. 
Laissez-moi le recoucher puisque le voil reparti pour les 
rves du paradis.

L'enfant se laissa coucher, mais en s'tendant sur la peau de 
chvre du bt, il demanda s'il tait sur la Grise. Puis, 
ouvrant ses grands yeux bleus, et les tenant fixs vers les 
branches pendant une minute, il parut rver tout veill, ou 
tre frapp d'une ide qui avait gliss dans son esprit durant 
le jour, et qui s'y formulait  l'approche du sommeil. "Mon 
petit pre, dit-il, si tu veux me donner une autre mre, je 
veux que ce soit la petite Marie."

Et, sans attendre de rponse, il ferma les yeux et s'endormit.


X


MALGRE LE FROID


La petite Marie ne parut pas faire d'autre attention aux 
paroles bizarres de l'enfant que de les regarder comme une 
parole d'amiti; elle l'enveloppa avec soin, ranima le feu, 
et, comme le brouillard endormi sur la mare voisine ne 
paraissait nullement prs de s'claircir, elle conseilla  
Germain de s'arranger auprs du feu pour faire un somme.

--Je vois que cela vous vient dj, lui dit-elle, car vous ne 
dites plus mot, et vous regardez la braise comme votre petit 
faisait tout  l'heure. Allons, dormez, je veillerai  
l'enfant et  vous.

--C'est toi qui dormiras, rpondit le laboureur, et moi je 
vous garderai tous les deux, car jamais je n'ai eu moins envie 
de dormir; j'ai cinquante ides dans la tte.

--Cinquante, c'est beaucoup, dit la fillette avec une 
intention un peu moqueuse; il y a tant de gens qui seraient 
heureux d'en avoir une!

--Eh bien! si je ne suis pas capable d'en avoir cinquante, 
j'en ai du moins une qui ne me lche pas depuis une heure.

--Et je vas vous la dire, ainsi que celles que vous aviez 
auparavant.

--Eh bien! oui, dis-la si tu la devines, Marie; dis-la-moi 
toi-mme, a me fera plaisir.

--Il y a une heure, reprit-elle, vous aviez l'ide de 
manger... et  prsent vous avez l'ide de dormir.

--Marie, je ne suis qu'un bouvier, mais vraiment tu me prends 
pour un boeuf. Tu es une mchante fille, et je vois bien que tu 
ne veux point causer avec moi. Dors donc, cela vaudra mieux 
que de critiquer un homme qui n'est pas gai.

--Si vous voulez causer, causons, dit la petite fille en se 
couchant  demi auprs de l'enfant, et en appuyant sa tte 
contre le bt. Vous tes en train de vous tourmenter, Germain, 
et en cela vous ne montrez pas beaucoup de courage pour un 
homme. Que ne dirais-je pas, moi, si je ne me dfendais pas de 
mon mieux contre mon propre chagrin?

--Oui, sans doute, et c'est l justement ce qui m'occupe, ma 
pauvre enfant! Tu vas vivre loin de tes parents et dans un 
vilain pays de landes et de marcages, o tu attraperas les 
fivres d'automne, o les btes  laine ne profitent pas, ce 
qui chagrine toujours une bergre qui a bonne intention; enfin 
tu seras au milieu d'trangers qui ne seront peut-tre pas 
bons pour toi, qui ne comprendront pas ce que tu vaux. Tiens, 
a me fait plus de peine que je ne peux te le dire, et j'ai 
envie de te ramener chez ta mre au lieu d'aller  Fourche.

--Vous parlez avec beaucoup de bont, mais sans raison, mon 
pauvre Germain; on ne doit pas tre lche pour ses amis, et au 
lieu de me montrer le mauvais ct de mon sort, vous devriez 
m'en montrer le bon, comme vous faisiez quand nous avons got 
chez la Rebec.

--Que veux-tu! a me paraissait ainsi dans ce moment-l, et  
prsent a me parat autrement. Tu ferais mieux de trouver un 
mari.

--a ne se peut pas, Germain, je vous l'ai dit; et comme a ne 
se peut pas, je n'y pense pas.

--Mais enfin si a se trouvait? Peut-tre que si tu voulais me 
dire comment tu souhaiterais qu'il ft, je parviendrais  
imaginer quelqu'un.

--Imaginer n'est pas trouver. Moi, je n'imagine rien puisque 
c'est inutile.

--Tu n'aurais pas l'ide de trouver un riche?

--Non, bien sr, puisque je suis pauvre comme Job.

--Mais s'il tait  son aise, a ne te ferait pas de peine 
d'tre bien loge, bien nourrie, bien vtue et dans une 
famille de braves gens qui te permettrait d'assister ta mre?

--Oh! pour cela, oui! assister ma mre est tout mon souhait.

--Et si cela se rencontrait, quand mme l'homme ne serait pas 
de la premire jeunesse, tu ne ferais pas trop la difficile?

--Ah! pardonnez-moi, Germain. C'est justement la chose  
laquelle je tiendrais. Je n'aimerais pas un vieux!

--Un vieux, sans doute; mais, par exemple, un homme de mon 
ge?

--Votre ge est vieux pour moi, Germain; j'aimerais l'ge de 
Bastien, quoique Bastien ne soit pas si joli homme que vous.

--Tu aimerais mieux Bastien le porcher? dit Germain avec 
humeur. Un garon qui a les yeux faits comme les btes qu'il 
mne?

--Je passerais par-dessus ses yeux,  cause de ses dix-huit 
ans.

Germain se sentit horriblement jaloux.

--Allons, dit-il, je vois que tu en tiens pour Bastien. C'est 
une drle d'ide, pas moins!

--Oui, ce serait une drle d'ide, rpondit la petite Marie en 
riant aux clats, et a ferait un drle de mari. On lui ferait 
accroire tout ce qu'on voudrait. Par exemple, l'autre jour, 
j'avais ramass une tomate dans le jardin  monsieur le cur; 
je lui ai dit que c'tait une belle pomme rouge, et il a mordu 
dedans comme un goulu. Si vous aviez vu quelle grimace! Mon 
Dieu, qu'il tait vilain!

--Tu ne l'aimes donc pas, puisque tu te moques de lui?

--Ce ne serait pas une raison. Mais je ne l'aime pas: il est 
brutal avec sa petite soeur, et il est malpropre.

--Eh bien! tu ne te sens pas porte pour quelque autre?

--Qu'est-ce que a vous fait, Germain?

--a ne me fait rien, c'est pour parler. Je vois, petite 
fille, que tu as dj un galant dans la tte.

--Non, Germain, vous vous trompez, je n'en ai pas encore; a 
pourra venir plus tard: mais puisque je ne me marierai que 
quand j'aurai un peu amass, je suis destine  me marier tard 
et avec un vieux.

--Eh bien, prends-en un vieux tout de suite.

--Non pas! quand je ne serai plus jeune, a me sera gal;  
prsent, ce serait diffrent.

--Je vois bien, Marie, que je te dplais: c'est assez clair, 
dit Germain avec dpit, et sans peser ses paroles.

La petite Marie ne rpondit pas. Germain se pencha vers elle: 
elle dormait; elle tait tombe vaincue et comme foudroye par 
le sommeil, comme font les enfants qui dorment dj lorsqu'ils 
babillent encore.

Germain fut content qu'elle n'et pas fait attention  ses 
dernires paroles; il reconnut qu'elles n'taient point sages, 
et il lui tourna le dos pour se distraire et changer de 
pense.

Mais il eut beau faire, il ne put s'endormir, ni songer  
autre chose qu' ce qu'il venait de dire. Il tourna vingt fois 
autour du feu, il s'loigna, il revint; enfin, se sentant 
aussi agit que s'il et aval de la poudre  canon, il 
s'appuya contre l'arbre qui abritait les deux enfants et les 
regarda dormir.

--Je ne sais pas comment je ne m'tais jamais aperu, pensait-
il, que cette petite Marie est la plus jolie fille du pays!... 
Elle n'a pas beaucoup de couleur, mais elle a un petit visage 
frais comme une rose de buissons! Quelle gentille bouche et 
quel mignon petit nez!... Elle n'est pas grande pour son ge, 
mais elle est faite comme une petite caille et lgre comme un 
petit pinson!... Je ne sais pas pourquoi on fait tant de cas 
chez nous d'une grande et grosse femme bien vermeille... La 
mienne tait plutt mince et ple, et elle me plaisait par-
dessus tout... Celle-ci est toute dlicate, mais elle ne s'en 
porte pas plus mal, et elle est jolie  voir comme un chevreau 
blanc!... Et puis, quel air doux et honnte! comme on lit son 
bon coeur dans ses yeux, mme lorsqu'ils sont ferms pour 
dormir!... Quant  de l'esprit, elle en a plus que ma chre 
Catherine n'en avait, il faut en convenir, et on ne 
s'ennuierait pas avec elle... C'est gai, c'est sage, c'est 
laborieux, c'est aimant, et c'est drle. Je ne vois pas ce 
qu'on pourrait souhaiter de mieux....

Mais qu'ai-je  m'occuper de tout cela? reprenait Germain, en 
tchant de regarder d'un autre ct. Mon beau-pre ne voudrait 
pas en entendre parler, et toute la famille me traiterait de 
fou!... D'ailleurs, elle-mme ne voudrait pas de moi, la 
pauvre enfant!... Elle me trouve trop vieux: elle me l'a 
dit... Elle n'est pas intresse, elle se soucie peu d'avoir 
encore de la misre et de la peine, de porter de pauvres 
habits, et de souffrir de la faim pendant deux ou trois mois 
de l'anne, pourvu qu'elle contente son coeur un jour, et 
qu'elle puisse se donner  un mari qui lui plaira... elle a 
raison, elle! je ferais de mme  sa place... et, ds  
prsent, si je pouvais suivre ma volont, au lieu de 
m'embarquer dans un mariage qui ne me sourit pas, je 
choisirais une fille  mon gr...

Plus Germain cherchait  raisonner et  se calmer, moins il en 
venait  bout. Il s'en allait  vingt pas de l, se perdre 
dans le brouillard; et puis, tout d'un coup, il se retrouvait 
 genoux  ct des deux enfants endormis. Une fois mme il 
voulut embrasser Petit-Pierre, qui avait un bras pass autour 
du cou de Marie, et il se trompa si bien que Marie, sentant 
une haleine chaude comme le feu courir sur ses lvres, se 
rveilla et le regarda d'un air tout effar, ne comprenant 
rien du tout  ce qui se passait en lui.

--Je ne vous voyais pas, mes pauvres enfants! dit Germain en 
se retirant bien vite. J'ai failli tomber sur vous et vous 
faire du mal.

La petite Marie eut la candeur de le croire, et se rendormit. 
Germain passa de l'autre ct du feu, et jura  Dieu qu'il 
n'en bougerait jusqu' ce qu'elle ft rveille. Il tint 
parole, mais ce ne fut pas sans peine. Il crut qu'il en 
deviendrait fou.

Enfin, vers minuit, le brouillard se dissipa, et Germain put 
voir les toiles briller  travers les arbres. La lune se 
dgagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commena  
semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chnes 
restait dans une majestueuse obscurit; mais, un peu plus 
loin, les tiges blanches des bouleaux semblaient une range de 
fantmes dans leurs suaires. Le feu se refltait dans la mare; 
et les grenouilles, commenant  s'y habituer, hasardaient 
quelques notes grles et timides; les branches anguleuses des 
vieux arbres, hrisses de ples lichens, s'tendaient et 
s'entre-croisaient comme de grands bras dcharns sur la tte 
de nos voyageurs; c'tait un bel endroit, mais si dsert et si 
triste, que Germain, las d'y souffrir, se mit  chanter et  
jeter des pierres dans l'eau pour s'tourdir sur l'ennui 
effrayant de la solitude. Il dsirait aussi rveiller la 
petite Marie; et lorsqu'il vit qu'elle se levait et regardait 
le temps, il lui proposa de se remettre en route.

--Dans deux heures, lui dit-il, l'approche du jour rendra 
l'air si froid, que nous ne pourrons plus y tenir, malgr 
notre feu... A prsent, on voit  se conduire, et nous 
trouverons bien une maison qui nous ouvrira, ou du moins 
quelque grange o nous pourrons passer  couvert le reste de 
la nuit.

Marie n'avait pas de volont; et, quoiqu'elle et encore 
grande envie de dormir, elle se disposa  suivre Germain.

Celui-ci prit son fils dans ses bras sans le rveiller, et 
voulut que Marie s'approcht de lui pour se cacher dans son 
manteau, puisqu'elle ne voulait pas reprendre sa cape roule 
autour du petit Pierre.

Quand il sentit la jeune fille si prs de lui, Germain, qui 
s'tait distrait et gay un instant, recommena  perdre la 
tte. Deux ou trois fois il s'loigna brusquement, et la 
laissa marcher seule. Puis voyant qu'elle avait peine  le 
suivre, il l'attendait, l'attirait vivement prs de lui, et la 
pressait si fort, qu'elle en tait tonne et mme fche sans 
oser le dire.

Comme ils ne savaient point du tout de quelle direction ils 
taient partis, ils ne savaient pas celle qu'ils suivaient; si 
bien qu'ils remontrent encore une fois tout le bois, se 
retrouvrent, de nouveau, en face de la lande dserte, 
revinrent sur leurs pas, et, aprs avoir tourn et march 
longtemps, ils aperurent de la clart  travers les branches.

--Bon! voici une maison, dit Germain, et des gens dj 
veills, puisque le feu est allum. Il est donc bien tard?

Mais ce n'tait pas une maison: c'tait le feu de bivouac 
qu'ils avaient couvert en partant, et qui s'tait rallum  la 
brise...

Ils avaient march pendant deux heures pour se retrouver au 
point de dpart.


 

XI


A LA BELLE ETOILE


Pour le coup j'y renonce! dit Germain en frappant du pied. 
On nous a jet un sort, c'est bien sr, et nous ne sortirons 
d'ici qu'au grand jour. Il faut que cet endroit soit endiabl.

--Allons, allons, ne nous fchons pas, dit Marie, et prenons-
en notre parti. Nous ferons un plus grand feu, l'enfant est si 
bien envelopp qu'il ne risque rien, et pour passer une nuit 
dehors nous n'en mourrons point. O avez-vous cach la btine, 
Germain? Au milieu des grands houx, grand tourdi! C'est 
commode pour aller la reprendre!

--Tiens l'enfant, prends-le, que je retire son lit des 
broussailles; je ne veux pas que tu te piques les mains.

--C'est fait, voici le lit, et quelques piqres ne sont pas 
des coups de sabre, reprit la brave petite fille.

Elle procda de nouveau au coucher du petit Pierre, qui tait 
si bien endormi cette fois qu'il ne s'aperut en rien de ce 
nouveau voyage. Germain mit tant de bois au feu que toute la 
fort en resplendit  la ronde; mais la petite Marie n'en 
pouvait plus, et quoiqu'elle ne se plaignt de rien, elle ne 
se soutenait plus sur ses jambes. Elle tait ple et ses dents 
claquaient de froid et de faiblesse. Germain la prit dans ses 
bras pour la rchauffer; et l'inquitude, la compassion, des 
mouvements de tendresse irrsistible s'emparant de son coeur, 
firent taire ses sens. Sa langue se dlia comme par miracle, 
et toute honte cessant:

--Marie, lui dit-il, tu me plais, et je suis bien malheureux 
de ne pas te plaire. Si tu voulais m'accepter pour ton mari, 
il n'y aurait ni beau-pre, ni parents, ni voisins, ni 
conseils qui pussent m'empcher de me donner  toi. Je sais 
que tu rendrais mes enfants heureux, que tu leur apprendrais  
respecter le souvenir de leur mre, et, ma conscience tant en 
repos, je pourrais contenter mon coeur. J'ai toujours eu de 
l'amiti pour toi, et  prsent je me sens si amoureux que si 
tu me demandais de faire toute ma vie tes mille volonts, je 
te le jurerais sur l'heure. Vois, je t'en prie, comme je 
t'aime, et tche d'oublier mon ge. Pense que c'est une fausse 
ide qu'on se fait quand on croit qu'un homme de trente ans 
est vieux. D'ailleurs je n'ai que vingt-huit ans! une jeune 
fille craint de se faire critiquer en prenant un homme qui a 
dix ou douze ans de plus qu'elle, parce que ce n'est pas la 
coutume du pays; mais j'ai entendu dire que dans d'autres pays 
on ne regardait point  cela; qu'au contraire on aimait mieux 
donner pour soutien,  une jeunesse, un homme raisonnable et 
d'un courage bien prouv qu'un jeune gars qui peut se 
dranger, et, de bon sujet qu'on le croyait, devenir un 
mauvais garnement. D'ailleurs, les annes ne font pas toujours 
l'ge. Cela dpend de la force et de la sant qu'on a. Quand 
un homme est us par trop de travail et de misre ou par la 
mauvaise conduite, il est vieux avant vingt-cinq ans. Au lieu 
que moi... Mais tu ne m'coutes pas, Marie.

--Si fait, Germain, je vous entends bien, rpondit la petite 
Marie, mais je songe  ce que m'a toujours dit ma mre: c'est 
qu'une femme de soixante ans est bien  plaindre quand son 
mari en a soixante-dix ou soixante-quinze, et qu'il ne peut 
plus travailler pour la nourrir. Il devient infirme, et il 
faut qu'elle le soigne  l'ge o elle commencerait elle-mme 
 avoir grand besoin de mnagement et de repos. C'est ainsi 
qu'on arrive  finir sur la paille.

--Les parents ont raison de dire cela, j'en conviens, Marie, 
reprit Germain; mais enfin ils sacrifieraient tout le temps de 
la jeunesse, qui est le meilleur,  prvoir ce qu'on deviendra 
 l'ge o l'on n'est plus bon  rien, et o il est 
indiffrent de finir d'une manire ou d'une autre. Mais moi, 
je ne suis pas dans le danger de mourir de faim sur mes vieux 
jours. Je suis  mme d'amasser quelque chose, puisque, vivant 
avec les parents de ma femme, je travaille beaucoup et ne 
dpense rien. D'ailleurs, je t'aimerai tant, vois-tu, que a 
m'empchera de vieillir. On dit que quand un homme est 
heureux, il se conserve, et je sens bien que je suis plus 
jeune que Bastien pour t'aimer; car il ne t'aime pas, lui, il 
est trop bte, trop enfant pour comprendre comme tu es jolie 
et bonne, et faite pour tre recherche. Allons, Marie, ne me 
dteste pas, je ne suis pas un mchant homme: j'ai rendu ma 
Catherine heureuse, elle a dit devant Dieu  son lit de mort 
qu'elle n'avait jamais eu de moi que du contentement, et elle 
m'a recommand de me remarier. Il semble que son esprit ait 
parl ce soir  son enfant, au moment o il s'est endormi. 
Est-ce que tu n'as pas entendu ce qu'il disait? et comme sa 
petite bouche tremblait, pendant que ses yeux regardaient en 
l'air quelque chose que nous ne pouvions pas voir! Il voyait 
sa mre, sois-en sre, et c'tait elle qui lui faisait dire 
qu'il te voulait pour la remplacer.

--Germain, rpondit Marie, tout tonne et toute pensive, vous 
parlez honntement et tout ce que vous dites est vrai. Je suis 
sre que je ferais bien de vous aimer, si a ne mcontentait 
pas trop vos parents: mais que voulez-vous que j'y fasse? le 
coeur ne m'en dit pas pour vous. Je vous aime bien, mais 
quoique votre ge ne vous enlaidisse pas, il me fait peur. Il 
me semble que vous tes quelque chose pour moi, comme un oncle 
ou un parrain; que je vous dois le respect, et que vous auriez 
des moments o vous me traiteriez comme une petite fille 
plutt que comme votre femme et votre gale. Enfin, mes 
camarades se moqueraient peut-tre de moi, et quoique a soit 
une sottise de faire attention  cela, je crois que je serais 
honteuse et un peu triste le jour de mes noces.

--Ce sont l des raisons d'enfant; tu parles tout  fait comme 
un enfant, Marie!

--Eh bien! oui, je suis un enfant, dit-elle, et c'est  cause 
de cela que je crains un homme trop raisonnable. Vous voyez 
bien que je suis trop jeune pour vous, puisque dj vous me 
reprochez de parler sans raison! Je ne puis pas avoir plus de 
raison que mon ge n'en comporte.

--Hlas! mon Dieu, que je suis donc  plaindre d'tre si 
maladroit et de dire si mal ce que je pense! s'cria Germain. 
Marie, vous ne m'aimez pas, voil le fait; vous me trouvez 
trop simple et trop lourd. Si vous m'aimiez un peu, vous ne 
verriez pas si clairement mes dfauts. Mais vous ne m'aimez 
pas, voil!

--Eh bien! ce n'est pas ma faute, rpondit-elle, un peu 
blesse de ce qu'il ne la tutoyait plus; j'y fais mon possible 
en vous coutant, mais plus je m'y essaie et moins je peux me 
mettre dans la tte que nous devions tre mari et femme.

Germain ne rpondit pas. Il mit sa tte dans ses deux mains et 
il fut impossible  la petite Marie de savoir s'il pleurait, 
s'il boudait, ou s'il tait endormi. Elle fut un peu inquite 
de le voir si morne et de ne pas deviner ce qui roulait dans 
son esprit; mais elle n'osa pas lui parler davantage, et comme 
elle tait trop tonne de ce qui venait de se passer pour 
avoir envie de se rendormir, elle attendit le jour avec 
impatience, soignant toujours le feu et veillant l'enfant, 
dont Germain paraissait ne plus se souvenir. Cependant Germain 
ne dormait point; il ne rflchissait pas  son sort, et ne 
faisait ni projets de courage, ni plans de sduction. Il 
souffrait, il avait une montagne d'ennui sur le coeur. Il aurait 
voulu tre mort. Tout paraissait devoir tourner mal pour lui, 
et s'il et pu pleurer il ne l'aurait pas fait  demi. Mais il 
y avait un peu de colre contre lui-mme, mle  sa peine, et 
il touffait sans pouvoir et sans vouloir se plaindre.

Quand le jour fut venu et que les bruits de la campagne 
l'annoncrent  Germain, il sortit son visage de ses mains et 
se leva. Il vit que la petite Marie n'avait pas dormi non 
plus, mais il ne sut rien lui dire pour marquer sa 
sollicitude. Il tait tout  fait dcourag. Il cacha de 
nouveau le bt de la Grise dans les buissons, prit son sac sur 
son paule, et tenant son fils par la main:

--A prsent, Marie, dit-il, nous allons tcher d'achever notre 
voyage. Veux-tu que je te conduise aux Ormeaux?

--Nous sortirons du bois ensemble, lui rpondit-elle, et quand 
nous saurons o nous sommes, nous irons chacun de notre ct.

Germain ne rpondit pas. Il tait bless de ce que la jeune 
fille ne lui demandait pas de la mener jusqu'aux Ormeaux, et 
il ne s'apercevait pas qu'il le lui avait offert d'un ton qui 
semblait provoquer un refus.

Un bcheron qu'ils rencontrrent au bout de deux cents pas les 
mit dans le bon chemin, et leur dit qu'aprs avoir pass la 
grande prairie ils n'avaient qu' prendre, l'un tout droit, 
l'autre sur la gauche, pour gagner leurs diffrents gtes, qui 
taient d'ailleurs si voisins qu'on voyait distinctement les 
maisons de Fourche de la ferme des Ormeaux, et rciproquement.

Puis, quand ils eurent remerci et dpass le bcheron, celui-
ci les rappela pour leur demander s'ils n'avaient pas perdu un 
cheval.

--J'ai trouv, leur dit-il, une belle jument grise dans ma 
cour, o peut-tre le loup l'aura force de chercher un 
refuge. Mes chiens ont _japp  nuite_, et au point du jour 
j'ai vu la bte chevaline sous mon hangar; elle y est encore. 
Allons-y, et si vous la reconnaissez, emmenez-la.

Germain ayant donn d'avance le signalement de la Grise et 
s'tant convaincu qu'il s'agissait bien d'elle, se mit en 
route pour aller rechercher son bt. La petite Marie lui 
offrit alors de conduire son enfant aux Ormeaux, o il 
viendrait le reprendre lorsqu'il aurait fait son entre  
Fourche.

--Il est un peu malpropre aprs la nuit que nous avons passe, 
dit-elle. Je nettoierai ses habits, je laverai son joli 
museau, je le peignerai, et, quand il sera beau et brave, vous 
pourrez le prsenter  votre nouvelle famille.

--Et qui te dit que je veuille aller  Fourche? rpondit 
Germain avec humeur. Peut-tre n'irai-je pas!

--Si fait, Germain, vous devez y aller, vous irez, reprit la 
jeune fille.

--Tu es bien presse que je me marie avec une autre, afin 
d'tre sre que je ne t'ennuierai plus?

--Allons, Germain, ne pensez plus  cela: c'est une ide qui 
vous est venue dans la nuit, parce que cette mauvaise aventure 
avait un peu drang vos esprits. Mais  prsent il faut que 
la raison vous revienne; je vous promets d'oublier ce que vous 
m'avez dit et de n'en jamais parler  personne.

--Eh! parles-en si tu veux. Je n'ai pas l'habitude de renier 
mes paroles. Ce que je t'ai dit tait vrai, honnte, et je 
n'en rougirai devant personne.

--Oui; mais si votre femme savait qu'au moment d'arriver, vous 
avez pens  une autre, a la disposerait mal pour vous. Ainsi 
faites attention aux paroles que vous direz maintenant; ne me 
regardez pas comme a devant le monde, avec un air tout 
singulier. Songez au pre Maurice qui compte sur votre 
obissance, et qui serait bien en colre contre moi si je vous 
dtournais de faire sa volont. Bonjour, Germain; j'emmne 
Petit-Pierre afin de vous forcer d'aller  Fourche. C'est un 
gage que je vous garde.

--Tu veux donc aller avec elle? dit le laboureur  son fils, 
en voyant qu'il s'attachait aux mains de la petite Marie, et 
qu'il la suivait rsolument.

--Oui, pre, rpondit l'enfant qui avait cout et compris  
sa manire ce qu'on venait de dire sans mfiance devant lui. 
Je m'en vais avec ma Marie mignonne: tu viendras me chercher 
quand tu auras fini de te marier; mais je veux que Marie reste 
ma petite mre.

--Tu vois bien qu'il le veut, lui! dit Germain  la jeune 
fille. Ecoute, Petit-Pierre, ajouta-t-il, moi je le souhaite, 
qu'elle soit ta mre et qu'elle reste toujours avec toi: c'est 
elle qui ne le veut pas. Tche qu'elle raccorde ce qu'elle me 
refuse.

--Sois tranquille, mon pre, je lui ferai dire oui: la petite 
Marie fait toujours ce que je veux.

Il s'loigna avec la jeune fille. Germain resta seul, plus 
triste, plus irrsolu que jamais.


 

XII


LA LIONNE DU VILLAGE


Cependant, quand il eut rpar le dsordre du voyage dans ses 
vtements et dans l'quipage de son cheval, quand il fut mont 
sur la Grise et qu'on lui eut indiqu le chemin de Fourche, il 
pensa qu'il n'y avait plus  reculer, et qu'il fallait oublier 
cette nuit d'agitations comme un rve dangereux.

Il trouva le pre Lonard au seuil de sa maison blanche, assis 
sur un beau banc de bois peint en vert-pinard. Il y avait six 
marches de pierre disposes en perron, ce qui faisait voir que 
la maison avait une cave. Le mur du jardin et de la chnevire 
tait crpi  chaux et  sable. C'tait une belle habitation; 
il s'en fallait de peu pour qu'on ne la prt pour une maison 
de bourgeois.

Le futur beau-pre vint au-devant de Germain, et aprs lui 
avoir demand, pendant cinq minutes, des nouvelles de toute sa 
famille, il ajouta la phrase consacre  questionner poliment 
ceux qu'on rencontre, sur le but de leur voyage: _Vous tes 
donc venu pour vous promener par ici?_

--Je suis venu vous voir, rpondit le laboureur, et vous 
prsenter ce petit cadeau de gibier de la part de mon beau-
pre, en vous disant, aussi de sa part, que vous devez savoir 
dans quelles intentions je viens chez vous.

--Ah! ah! dit le pre Lonard en riant et en frappant sur son 
estomac rebondi, je vois, j'entends, j'y suis! Et, clignant de 
l'oeil, il ajouta: Vous ne serez pas le seul  faire vos 
compliments, mon jeune homme. Il y en a dj trois  la maison 
qui attendent comme vous. Moi, je ne renvoie personne, et je 
serais bien embarrass de donner tort ou raison  quelqu'un, 
car ce sont tous de bons partis. Pourtant,  cause du pre 
Maurice et de la qualit des terres que vous cultivez, 
j'aimerais mieux que ce ft vous. Mais ma fille est majeure et 
matresse de son bien; elle agira donc selon son ide. Entrez, 
faites-vous connatre; je souhaite que vous ayez le bon 
numro!

--Pardon, excuse, rpondit Germain, fort surpris de se trouver 
en surnumraire l ou il avait compt d'tre seul. Je ne 
savais pas que votre fille ft dj pourvue de prtendants, et 
je n'tais pas venu pour la disputer aux autres.

--Si vous avez cru que, parce que vous tardiez  venir, 
rpondit, sans perdre sa bonne humeur, le pre Lonard, ma 
fille se trouvait au dpourvu, vous vous tes grandement 
tromp, mon garon. La Catherine a de quoi attirer les 
pouseurs, et elle n'aura que l'embarras du choix. Mais entrez 
 la maison, vous dis-je, et ne perdez pas courage. C'est une 
femme qui vaut la peine d'tre dispute.

Et poussant Germain par les paules avec une rude gaiet:

--Allons, Catherine, s'cria-t-il en entrant dans la maison, 
en voil un de plus!

Cette manire joviale mais grossire d'tre prsent  la 
veuve, en prsence de ses autres soupirants, acheva de 
troubler et de mcontenter le laboureur. Il se sentit gauche et 
resta quelques instants sans oser lever les yeux sur la belle 
et sur sa cour.

La veuve Gurin tait bien faite et ne manquait pas de 
fracheur. Mais elle avait une expression de visage et une 
toilette qui dplurent tout d'abord  Germain. Elle avait 
l'air hardi et content d'elle-mme, et ses cornettes garnies 
d'un triple rang de dentelle, son tablier de soie, et son 
fichu de blonde noire taient peu en rapport avec l'ide qu'il 
s'tait faite d'une veuve srieuse et range.

Cette recherche d'habillement et ces manires dgages la lui 
firent trouver vieille et laide, quoiqu'elle ne ft ni l'un ni 
l'autre. Il pensa qu'une si jolie parure et des manires si 
enjoues siraient  l'ge et  l'esprit de la petite Marie, 
mais que cette veuve avait la plaisanterie lourde et hasarde, 
et qu'elle portait sans distinction ses beaux atours.

Les trois prtendants taient assis  une table charge de 
vins et de viandes, qui taient l en permanence pour eux 
toute la matine du dimanche; car le pre Lonard aimait  
faire montre de sa richesse, et la veuve n'tait pas fche 
non plus d'taler sa belle vaisselle, et de tenir table comme 
une rentire. Germain, tout simple et confiant qu'il tait, 
observa les choses avec assez de pntration, et pour la 
premire fois de sa vie il se tint sur la dfensive en 
trinquant. Le pre Lonard l'avait forc de prendre place avec 
ses rivaux, et, s'asseyant lui-mme vis--vis de lui, il le 
traitait de son mieux et s'occupait de lui avec prdilection. 
Le cadeau de gibier, malgr la brche que Germain y avait 
faite pour son propre compte, tait encore assez copieux pour 
produire de l'effet. La veuve y parut sensible, et les 
prtendants y jetrent un coup d'oeil de ddain.

Germain se sentait mal  l'aise en cette compagnie et ne 
mangeait pas de bon coeur. Le pre Lonard l'en plaisanta.

--Vous voil bien triste, lui dit-il, et vous boudez contre 
votre verre. Il ne faut pas que l'amour vous coupe l'apptit, 
car un galant  jeun ne sait point trouver de jolies paroles 
comme celui qui s'est clairci les ides avec une petite 
pointe de vin. Germain fut mortifi qu'on le suppost dj 
amoureux, et l'air manir de la veuve, qui baissa les yeux en 
souriant, comme une personne sre de son fait, lui donna 
l'envie de protester contre sa prtendue dfaite; mais il 
craignit de paratre incivil, sourit et prit patience.

Les galants de la veuve lui parurent trois rustres. Il fallait 
qu'ils fussent bien riches pour qu'elle admt leurs 
prtentions. L'un avait plus de quarante ans et tait quasi 
aussi gros que le pre Lonard; un autre tait borgne et 
buvait tant qu'il en tait abruti; le troisime tait jeune et 
assez joli garon; mais il voulait faire de l'esprit et disait 
des choses si plates que cela faisait piti. Pourtant la veuve 
en riait comme si elle et admir toutes ces sottises, et, en 
cela, elle ne faisait pas preuve de got. Germain crut d'abord 
qu'elle en tait coiffe; mais bientt il s'aperut qu'il 
tait lui-mme encourag d'une manire particulire, et qu'on 
souhaitait qu'il se livrt davantage. Ce lui fut une raison 
pour se sentir et se montrer plus froid et plus grave.

L'heure de la messe arriva, et on se leva de table pour s'y 
rendre ensemble. Il fallait aller jusqu' Mers,  une bonne 
demi-lieue de l, et Germain tait si fatigu qu'il et fort 
souhait avoir le temps de faire un somme auparavant; mais il 
n'avait pas coutume de manquer la messe, et il se mit en route 
avec les autres.

Les chemins taient couverts de monde, et la veuve marchait 
d'un air fier, escorte de ses trois prtendants, donnant le 
bras tantt  l'un, tantt  l'autre, se rengorgeant et 
portant haut la tte. Elle et fort souhait produire le 
quatrime aux yeux des passants; mais Germain trouva si 
ridicule d'tre tran ainsi de compagnie par un cotillon,  
la vue de tout le monde, qu'il se tint  distance convenable, 
causant avec le pre Lonard, et trouvant moyen de le 
distraire et de l'occuper assez pour qu'ils n'eussent point 
l'air de faire partie de la bande.


 

XIII


LE MAITRE


Lorsqu'ils atteignirent le village, la veuve s'arrta pour les 
attendre. Elle voulait absolument faire son entre avec tout 
son monde; mais Germain, lui refusant cette satisfaction, 
quitta le pre Lonard, accosta plusieurs personnes de sa 
connaissance, et entra dans l'glise par une autre porte. La 
veuve en eut du dpit.

Aprs la messe, elle se montra partout triomphante sur la 
pelouse o l'on dansait, et ouvrit la danse avec ses trois 
amoureux successivement. Germain la regarda faire, et trouva 
qu'elle dansait bien, mais avec affectation.

--Eh bien! lui dit Lonard en lui frappant sur l'paule, vous 
ne faites donc pas danser ma fille? Vous tes aussi par trop 
timide! 

--Je ne danse plus depuis que j'ai perdu ma femme, rpondit le 
laboureur.

--Eh bien! puisque vous en recherchez une autre, le deuil est 
fini dans le coeur comme sur l'habit.

--Ce n'est pas une raison, pre Lonard; d'ailleurs je me 
trouve trop vieux, je n'aime plus la danse.

--Ecoutez, reprit Lonard en l'attirant dans un endroit isol, 
vous avez pris du dpit, en entrant chez moi, de voir la place 
dj entoure d'assigeants, et je vois que vous tes trs 
fier; mais ceci n'est pas raisonnable, mon garon. Ma fille 
est habitue  tre courtise, surtout depuis deux ans qu'elle 
a fini son deuil, et ce n'est pas  elle  aller au-devant de 
vous.

--Il y a dj deux ans que votre fille est  marier, et elle 
n'a pas encore pris son parti? dit Germain.

--Elle ne veut pas se presser, et elle a raison. Quoiqu'elle 
ait la mine veille et qu'elle vous paraisse peut-tre ne pas 
beaucoup rflchir, c'est une femme d'un grand sens, et qui 
sait fort bien ce qu'elle fait.

--Il ne me semble pas, dit Germain ingnument, car elle a 
trois galants  sa suite, et si elle savait ce qu'elle veut, 
il y en aurait au moins deux qu'elle trouverait de trop et 
qu'elle prierait de rester chez eux.

--Pourquoi donc? vous n'y entendez rien, Germain. Elle ne veut 
ni du vieux, ni du borgne, ni du jeune, j'en suis quasi 
certain; mais si elle les renvoyait, on penserait qu'elle veut 
rester veuve, et il n'en viendrait pas d'autre.

--Ah! oui! ceux-l servent d'enseigne!

--Comme vous dites. O est le mal, si cela leur convient?

--Chacun son got! dit Germain.

--Je vois que ce ne serait pas le vtre. Mais voyons, on peut 
s'entendre,  supposer que vous soyez prfr: on pourrait 
vous laisser la place.

--Oui,  supposer! Et en attendant qu'on puisse le savoir, 
combien de temps faudrait-il rester le nez au vent?

--a dpend de vous, je crois, si vous savez parler et 
persuader. Jusqu'ici ma fille a trs bien compris que le 
meilleur temps de sa vie serait celui qu'elle passerait  se 
laisser courtiser, et elle ne se sent pas presse de devenir 
la servante d'un homme, quand elle peut commander  plusieurs. 
Ainsi, tant que le jeu lui plaira, elle peut se divertir; mais 
si vous plaisez plus que le jeu, le jeu pourra cesser. Vous 
n'avez qu' ne pas vous rebuter. Revenez tous les dimanches, 
faites-la danser, donnez  connatre que vous vous mettez sur 
les rangs, et si on vous trouve plus aimable et mieux appris 
que les autres, un beau jour on vous le dira sans doute.

--Pardon, pre Lonard, votre fille a le droit d'agir comme 
elle l'entend, et je n'ai pas celui de la blmer. A sa place, 
moi, j'agirais autrement; j'y mettrais plus de franchise et je 
ne ferais pas perdre du temps  des hommes qui ont sans doute 
quelque chose de mieux  faire qu' tourner autour d'une femme 
qui se moque d'eux. Mais, enfin, si elle trouve son amusement 
et son bonheur  cela, cela ne me regarde point. Seulement, il 
faut que je vous dise une chose qui m'embarrasse un peu  vous 
avouer depuis ce matin, vu que vous avez commenc par vous 
tromper sur mes intentions, et que vous ne m'avez pas donn le 
temps de vous rpondre: si bien que vous croyez ce qui n'est 
point. Sachez donc que je ne suis pas venu ici dans la vue de 
demander votre fille en mariage, mais dans celle de vous 
acheter une paire de boeufs que vous voulez conduire en foire 
la semaine prochaine, et que mon beau-pre suppose lui 
convenir.

--J'entends, Germain, rpondit Lonard fort tranquillement; 
vous avez chang d'ide en voyant ma fille avec ses amoureux. 
C'est comme il vous plaira. Il parat que ce qui attire les 
uns rebute les autres, et vous avez le droit de vous retirer 
puisque aussi bien vous n'avez pas encore parl. Si vous 
voulez srieusement acheter mes boeufs, venez les voir au 
pturage; nous en causerons, et, que nous fassions ou non ce 
march, vous viendrez dner avec nous avant de vous en 
retourner.

--Je ne veux pas que vous vous drangiez, reprit Germain, vous 
avez peut-tre affaire ici; moi je m'ennuie un peu de voir 
danser et de ne rien faire. Je vais voir vos btes, et je vous 
trouverai tantt chez vous.

L-dessus Germain s'esquiva et se dirigea vers les prs, o 
Lonard lui avait, en effet, montr de loin une partie de son 
btail. Il tait vrai que le pre Maurice en avait  acheter, 
et Germain pensa que s'il lui ramenait une belle paire de 
boeufs d'un prix modr, il se ferait mieux pardonner d'avoir 
manqu volontairement le but de son voyage.

Il marcha vite et se trouva bientt  peu de distance des 
Ormeaux. Il prouva alors le besoin d'aller embrasser son 
fils, et mme de revoir la petite Marie, quoiqu'il et perdu 
l'espoir et chass la pense de lui devoir son bonheur. Tout 
ce qu'il venait de voir et d'entendre, cette femme coquette et 
vaine, ce pre  la fois rus et born, qui encourageait sa 
fille dans des habitudes d'orgueil et de dloyaut, ce luxe 
des villes, qui lui paraissait une infraction  la dignit des 
moeurs de la campagne, ce temps perdu  des paroles oiseuses et 
niaises, cet intrieur si diffrent du sien, et surtout ce 
malaise profond que l'homme des champs prouve lorsqu'il sort 
de ses habitudes laborieuses, tout ce qu'il avait subi d'ennui 
et de confusion depuis quelques heures donnait  Germain 
l'envie de se retrouver avec son enfant et sa petite voisine. 
N'et-il pas t amoureux de cette dernire, il l'aurait 
encore cherche pour se distraire et remettre ses esprits dans 
leur assiette accoutume.

Mais il regarda en vain dans les prairies environnantes, il 
n'y trouva ni la petite Marie ni le petit Pierre: il tait 
pourtant l'heure o les pasteurs sont aux champs. Il y avait 
un grand troupeau dans une _chme;_ il demanda  un jeune 
garon, qui le gardait, si c'taient les moutons de la 
mtairie des Ormeaux.

--Oui, dit l'enfant.

--En tes-vous le berger? est-ce que les garons gardent les 
btes  laine des mtairies, dans votre endroit?

--Non. Je les garde aujourd'hui parce que la bergre est 
partie: elle tait malade.

--Mais n'avez-vous pas une nouvelle bergre, arrive de ce 
matin?

--Oh! bien oui? elle est dj partie aussi.

--Comment, partie? n'avait-elle pas un enfant avec elle?

--Oui: un petit garon qui a pleur. Ils se sont en alls tous 
les deux au bout de deux heures.

--En alls, o?

--D'o ils venaient, apparemment. Je ne leur ai pas demand.

--Mais pourquoi donc s'en allaient-ils? dit Germain de plus en 
plus inquiet.

--Dame! est-ce que je sais?

--On ne s'est pas entendu sur le prix? ce devait tre pourtant 
une chose convenue d'avance.

--Je ne peux rien vous en dire. Je les ai vus entrer et 
sortir, voil tout.

Germain se dirigea vers la ferme et questionna les mtayers. 
Personne ne put lui expliquer le fait; mais il tait constant 
qu'aprs avoir caus avec le fermier, la jeune fille tait 
partie sans rien dire, emmenant l'enfant qui pleurait.

--Est-ce qu'on a maltrait mon fils? s'cria Germain dont les 
yeux s'enflammrent.

--C'tait donc votre fils? Comment se trouvait-il avec cette 
petite? D'o tes-vous donc, et comment vous appelle-t-on?

Germain, voyant que, selon l'habitude du pays, on allait 
rpondre  ses questions par d'autres questions, frappa du 
pied avec impatience et demanda  parler au matre.

Le matre n'y tait pas: il n'avait pas coutume de rester 
toute la journe entire quand il venait  la ferme. Il tait 
mont  cheval, et il tait parti on ne savait pour quelle 
autre de ses fermes.

--Mais enfin, dit Germain en proie  une vive anxit, ne 
pouvez-vous savoir la raison du dpart de cette jeune fille?

Le mtayer changea un sourire trange avec sa femme, puis il 
rpondit qu'il n'en savait rien, que cela ne le regardait pas. 
Tout ce que Germain put apprendre, c'est que la jeune fille et 
l'enfant taient alls du ct de Fourche. Il courut  
Fourche: la veuve et ses amoureux n'taient pas de retour, non 
plus que le pre Lonard. La servante lui dit qu'une jeune 
fille et un enfant taient venus le demander, mais que, ne les 
connaissant pas, elle n'avait pas voulu les recevoir, et leur 
avait conseill d'aller  Mers.

--Et pourquoi avez-vous refus de les recevoir? dit Germain 
avec humeur. On est donc bien mfiant dans ce pays-ci, qu'on 
n'ouvre pas la porte  son prochain?

--Ah dame! rpondit la servante, dans une maison riche comme 
celle-ci on a raison de faire bonne garde. Je rponds de tout 
quand les matres sont absents, et je ne peux pas ouvrir aux 
premiers venus.

--C'est une laide coutume, dit Germain, et j'aimerais mieux 
tre pauvre que de vivre comme cela dans la crainte. Adieu, la 
fille! adieu  votre vilain pays!

Il s'enquit dans les maisons environnantes. On avait vu la 
bergre et l'enfant. Comme le petit tait parti de Belair  
l'improviste, sans toilette, avec sa blouse un peu dchire et 
sa petite peau d'agneau sur le corps; comme aussi la petite 
Marie tait, pour cause, fort pauvrement vtue en tout temps, 
on les avait pris pour des mendiants. On leur avait offert du 
pain; la jeune fille en avait accept un morceau pour l'enfant 
qui avait faim, puis elle tait partie trs vite avec lui, et 
avait gagn les bois.

Germain rflchit un instant, puis il demanda si le fermier 
des Ormeaux n'tait pas venu  Fourche.

--Oui, lui rpondit-on; il a pass  cheval peu d'instants 
aprs cette petite.

--Est-ce qu'il a couru aprs elle?

--Ah! vous le connaissez donc? dit en riant le cabaretier de 
l'endroit, auquel il s'adressait. Oui, certes; c'est un 
gaillard endiabl pour courir aprs les filles. Mais je ne 
crois pas qu'il ait attrap celle-l; quoique aprs tout, s'il 
l'et vue...

--C'est assez, merci! Et il vola plutt qu'il ne courut  
l'curie de Lonard. Il jeta la btine sur la Grise, sauta 
dessus, et partit au grand galop dans la direction des bois de 
Chanteloube.

Le coeur lui bondissait d'inquitude et de colre, la sueur lui 
coulait du front. Il mettait en sang les flancs de la Grise, 
qui, en se voyant sur le chemin de son curie, ne se faisait 
pourtant pas prier pour courir.


XIV


LA VIEILLE


Germain se retrouva bientt  l'endroit o il avait pass la 
nuit au bord de la mare. Le feu fumait encore; une vieille 
femme ramassait le reste de la provision de bois mort que la 
petite Marie y avait entasse. Germain s'arrta pour la 
questionner. Elle tait sourde, et, se mprenant sur ses 
interrogations:

--Oui, mon garon, dit-elle, c'est ici la Mare au Diable. 
C'est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans 
jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le 
signe de la croix de la main droite: a loigne les esprits. 
Autrement il arrive des malheurs  ceux qui en font le tour. 

--Je ne vous parle pas de a, dit Germain en s'approchant 
d'elle et en criant  tue-tte: N'avez-vous pas vu passer dans 
le bois une fille et un enfant?

--Oui, dit la vieille, il s'est noy un petit enfant!

Germain frmit de la tte aux pieds; mais heureusement la 
vieille ajouta:

--Il y a bien longtemps de a; en mmoire de l'accident on y 
avait plant une belle croix; mais, par une belle nuit de 
grand orage, les mauvais esprits l'ont jete dans l'eau. On 
peut en voir encore un bout. Si quelqu'un avait le malheur de 
s'arrter ici la nuit, il serait bien sr de ne pouvoir jamais 
en sortir avant le jour. Il aurait beau marcher, marcher, il 
pourrait faire deux cents lieues dans le bois et se retrouver 
toujours  la mme place. --L'imagination du laboureur se 
frappa malgr lui de ce qu'il entendait, et l'ide du malheur 
qui devait arriver pour achever de justifier les assertions de 
la vieille femme s'empara si bien de sa tte, qu'il se sentit 
froid par tout le corps. Dsesprant d'obtenir d'autres 
renseignements, il remonta  cheval et recommena de parcourir 
le bois en appelant Pierre de toutes ses forces, et en 
sifflant, faisant claquer son fouet, cassant les branches pour 
remplir la fort du bruit de sa marche, coutant ensuite si 
quelque voix lui rpondait; mais il n'entendait que la cloche 
des vaches parses dans les taillis, et le cri sauvage des 
porcs qui se disputaient la glande.

Enfin Germain entendit derrire lui le bruit d'un cheval qui 
courait sur ses traces, et un homme entre deux ges, brun, 
robuste, habill comme un demi-bourgeois, lui cria de 
s'arrter. Germain n'avait jamais vu le fermier des Ormeaux; 
mais un instinct de rage lui fit juger de suite que c'tait 
lui. Il se retourna, et, le toisant de la tte aux pieds, il 
attendit ce qu'il avait  lui dire.

--N'avez-vous pas vu passer par ici une jeune fille de quinze 
ou seize ans, avec un petit garon? dit le fermier en 
affectant un air d'indiffrence, quoiqu'il ft visiblement 
mu.

--Et que lui voulez-vous? rpondit Germain sans chercher  
dguiser sa colre.

--Je pourrais vous dire que a ne vous regarde pas, mon 
camarade! mais comme je n'ai pas de raisons pour le cacher, je 
vous dirai que c'est une bergre que j'avais loue pour 
l'anne sans la connatre... Quand je l'ai vue arriver, elle 
m'a sembl trop jeune et trop faible pour l'ouvrage de la 
ferme. Je l'ai remercie, mais je voulais lui payer les frais 
de son petit voyage, et elle est partie fche pendant que 
j'avais le dos tourn... Elle s'est tant presse, qu'elle a 
mme oubli une partie de ses effets et sa bourse, qui ne 
contient pas grand'chose,  coup sr; quelques sous 
probablement!... mais enfin, comme j'avais  passer par ici, 
je pensais la rencontrer et lui remettre ce qu'elle a oubli 
et ce que je lui dois.

Germain avait l'me trop honnte pour ne pas hsiter en 
entendant cette histoire, sinon trs vraisemblable, du moins 
possible. Il attachait un regard perant sur le fermier, qui 
soutenait son investigation avec beaucoup d'impudence ou de 
candeur.

--Je veux en avoir le coeur net, se dit Germain, et, contenant 
son indignation:

--C'est une fille de chez nous, dit-il; je la connais: elle 
doit tre par ici... Avanons ensemble... nous la retrouverons 
sans doute.

--Vous avez raison, dit le fermier. Avanons... et pourtant, 
si nous ne la trouvons pas au bout de l'avenue, j'y renonce... 
car il faut que je prenne le chemin d'Ardentes.

--Oh! pensa le laboureur, je ne te quitte pas! quand mme je 
devrais tourner pendant vingt-quatre heures avec toi autour de 
la Mare au Diable!

--Attendez! dit tout  coup Germain en fixant des yeux une 
touffe de gents qui s'agitait singulirement: hol! hol! 
Petit-Pierre, est-ce toi, mon enfant?

L'enfant, reconnaissant la voix de son pre, sortit des gents 
en sautant comme un chevreuil, mais quand il le vit dans la 
compagnie du fermier, il s'arrta comme effray et resta 
incertain.

--Viens, mon Pierre! viens, c'est moi! s'cria le laboureur en 
courant aprs lui, et en sautant  bas de son cheval pour le 
prendre dans ses bras: et o est la petite Marie?

--Elle est l, qui se cache, parce qu'elle a peur de ce vilain 
homme noir, et moi aussi.

--Eh! sois tranquille; je suis l... Marie! Marie! c'est moi!

Marie approcha en rampant, et ds qu'elle vit Germain, que le 
fermier suivait de prs, elle courut se jeter dans ses bras; 
et, s'attachant  lui comme une fille  son pre:

--Ah! mon brave Germain, lui dit-elle, vous me dfendrez; je 
n'ai pas peur avec vous.

Germain eut le frisson. Il regarda Marie: elle tait ple, ses 
vtements taient dchirs par les pines o elle avait couru, 
cherchant le fourr, comme une biche traque par les 
chasseurs. Mais il n'y avait ni honte ni dsespoir sur sa 
figure.

--Ton matre veut te parler, lui dit-il, en observant toujours 
ses traits.

--Mon matre? dit-elle firement; cet homme-l n'est pas mon 
matre et ne le sera jamais!... C'est vous, Germain, qui tes 
mon matre. Je veux que vous me rameniez avec vous... Je vous 
servirai pour rien!

Le fermier s'tait avanc, feignant un peu d'impatience.

--H! la petite, dit-il, vous avez oubli chez nous quelque 
chose que je vous rapporte.

--Nenni, monsieur, rpondit la petite Marie, je n'ai rien 
oubli, et je n'ai rien  vous demander...

--Ecoutez un peu ici, reprit le fermier, j'ai quelque chose  
vous dire, moi!... Allons!... n'ayez pas peur... deux mots 
seulement...

--Vous pouvez les dire tout haut... je n'ai pas de secrets 
avec vous.

--Venez prendre votre argent, au moins.

--Mon argent? Vous ne me devez rien, Dieu merci!

--Je m'en doutais bien, dit Germain  demi-voix; mais c'est 
gal, Marie... coute ce qu'il a  te dire... car, moi, je 
suis curieux de le savoir. Tu me le diras aprs: j'ai mes 
raisons pour a. Va auprs de son cheval... je ne te perds pas 
de vue.

Marie fit trois pas vers le fermier, qui lui dit, en se 
penchant sur le pommeau de sa selle et en baissant la voix:

--Petite, voil un beau louis d'or pour toi! tu ne diras rien, 
entends-tu? Je dirai que je t'ai trouve trop faible pour 
l'ouvrage de ma ferme... Et qu'il ne soit plus question de 
a... Je repasserai par chez vous un de ces jours; et si tu 
n'as rien dit, je te donnerai encore quelque chose... Et puis, 
si tu es plus raisonnable, tu n'as qu' parler: je te 
ramnerai chez moi, ou bien, j'irai causer avec toi  la brune 
dans les prs. Quel cadeau veux-tu que je te porte?

--Voil, monsieur, le cadeau que je vous fais, moi! rpondit  
haute voix la petite Marie, en lui jetant son louis d'or au 
visage, et mme assez rudement. Je vous remercie beaucoup, et 
vous prie, quand vous repasserez par chez nous, de me faire 
avertir: tous les garons de mon endroit iront vous recevoir, 
parce que chez nous, on aime fort les bourgeois qui veulent en 
conter aux pauvres filles! Vous verrez a, on vous attendra.

--Vous tes une menteuse et une sotte langue! dit le fermier 
courrouc, en levant son bton d'un air de menace. Vous 
voudriez faire croire ce qui n'est point, mais vous ne me 
tirerez pas d'argent: on connat vos pareilles!

Marie s'tait recule effraye; mais Germain s'tait lanc  
la bride du cheval du fermier, et la secouant avec force:

--C'est entendu, maintenant! dit-il, et nous voyons assez de 
quoi il retourne... A terre! mon homme!  terre! et causons 
tous les deux!

Le fermier ne se souciait pas d'engager la partie: il peronna 
son cheval pour se dgager, et voulut frapper de son bton les 
mains du laboureur pour lui faire lcher prise; mais Germain 
esquiva le coup, et, lui prenant la jambe, il le dsaronna et 
le fit tomber sur la fougre, o il le terrassa, quoique le 
fermier se ft remis sur ses pieds et se dfendt 
vigoureusement. Quand il le tint sous lui:

--Homme de peu de coeur! lui dit Germain, je pourrais te rouer 
de coups si je voulais! Mais je n'aime pas  faire du mal, et 
d'ailleurs aucune correction n'amenderait ta conscience... 
Cependant, tu ne bougeras pas d'ici que tu n'aies demand 
pardon,  genoux,  cette jeune fille.

Le fermier, qui connaissait ces sortes d'affaires, voulut 
prendre la chose en plaisanterie. Il prtendit que son pch 
n'tait pas si grave, puisqu'il ne consistait qu'en paroles, 
et qu'il voulait bien demander pardon,  condition qu'il 
embrasserait la fille, que l'on irait boire une pinte de vin 
au prochain cabaret, et qu'on se quitterait bons amis.

--Tu me fais peine! rpondit Germain en lui poussant la face 
contre terre, et j'ai hte de ne plus voir ta mchante mine. 
Tiens, rougis si tu peux, et tche de prendre le chemin des 
_affronteux_1 [1. C'est le chemin qui dtourne de la rue 
principale  l'entre des villages et les ctoie  
l'extrieur. On suppose que les gens qui craignent de recevoir 
quelque affront mrit le prennent pour viter d'tre vus.] 
quand tu passeras par chez nous.

Il ramassa le bton de houx du fermier, le brisa sur son genou 
pour lui montrer la force de ses poignets, et en jeta les 
morceaux au loin avec mpris.

Puis, prenant d'une main son fils, et de l'autre la petite 
Marie, il s'loigna tout tremblant d'indignation.


 

XV


LE RETOUR  LA FERME


Au bout d'un quart d'heure ils avaient franchi les brandes. 
Ils trottaient sur la grand'route, et la Grise hennissait  
chaque objet de sa connaissance. Petit-Pierre racontait  son 
pre ce qu'il avait pu comprendre dans ce qui s'tait pass.

--Quand nous sommes arrivs, dit-il, cet _homme-l_ est venu 
pour parler  ma Marie dans la bergerie o nous avons t tout 
de suite, pour voir les beaux moutons. Moi, j'tais mont dans 
la crche pour jouer, et cet _homme-l_ ne me voyait pas. Alors 
il a dit bonjour  ma Marie, et il l'a embrasse.

--Tu t'es laiss embrasser, Marie? dit Germain tout tremblant 
de colre.

--J'ai cru que c'tait une honntet, une coutume de l'endroit 
aux arrives, comme, chez vous, la grand'mre embrasse les 
jeunes filles qui entrent  son service, pour leur faire voir 
qu'elle les adopte et qu'elle leur sera comme une mre.

--Et puis alors, reprit Petit-Pierre, qui tait fier d'avoir  
raconter une aventure, cet _homme-l_ t'a dit quelque chose de 
vilain, quelque chose que tu m'as dit de ne jamais rpter et 
de ne pas m'en souvenir: aussi je l'ai oubli bien vite. 
Cependant, si mon pre veut que je lui dise ce que c'tait...

--Non, mon Pierre, je ne veux pas l'entendre, et je veux que 
tu ne t'en souviennes jamais.

--En ce cas, je vas l'oublier encore, reprit l'enfant. Et puis 
alors, cet _homme-l_ a eu l'air de se fcher parce que Marie 
lui disait qu'elle s'en irait. Il lui a dit qu'il lui 
donnerait tout ce qu'elle voudrait, cent francs! Et ma Marie 
s'est fche aussi. Alors il est venu contre elle, comme s'il 
voulait lui faire du mal. J'ai eu peur, et je me suis jet 
contre Marie en criant. Alors cet _homme-l_ a dit comme a: 
"Qu'est-ce que c'est que a? d'o sort cet enfant-l? Mettez-
moi a dehors." Et il a lev son bton pour me battre. Mais ma 
Marie l'a empch, et elle lui a dit comme a: "Nous causerons 
plus tard, monsieur;  prsent il faut que je conduise cet 
enfant-l  Fourche, et puis je reviendrai." Et aussitt qu'il 
a t sorti de la bergerie, ma Marie m'a dit comme a: 
"Sauvons-nous, mon Pierre, allons-nous-en d'ici bien vite, car 
cet homme-l est mchant, et il ne nous ferait que du mal." 
Alors nous avons pass derrire les granges, nous avons pass 
un petit pr, et nous avons t  Fourche pour te chercher. 
Mais tu n'y tais pas et on n'a pas voulu nous laisser 
t'attendre. Et alors cet _homme-l_, qui tait mont sur son 
cheval noir, est venu derrire nous, et nous nous sommes 
sauvs plus loin, et puis nous avons t nous cacher dans le 
bois. Et puis il y est venu aussi, et quand nous l'entendions 
venir, nous nous cachions. Et puis, quand il avait pass, nous 
recommencions  courir pour nous en aller chez nous; et puis 
enfin tu es venu, et tu nous as trouvs; et voil comme tout 
a est arriv. N'est-ce pas, ma Marie, que je n'ai rien 
oubli?

--Non, mon Pierre, et a est la vrit. A prsent, Germain, 
vous rendrez tmoignage pour moi, et vous direz  tout le 
monde de chez nous que si je n'ai pas pu rester l-bas, ce 
n'est pas faute de courage et d'envie de travailler.

--Et toi, Marie, dit Germain, je te prierai de te demander  
toi-mme si, quand il s'agit de dfendre une femme et de punir 
un insolent, un homme de vingt-huit ans n'est pas trop vieux! 
Je voudrais un peu savoir si Bastien, ou tout autre joli 
garon, riche de dix ans moins que moi, n'aurait pas t 
cras par cet _homme-l_, comme dit Petit-Pierre: qu'en penses-
tu?

--Je pense, Germain, que vous m'avez rendu un grand service, 
et que je vous en remercierai toute ma vie.

--C'est l tout?

--Mon petit pre, dit l'enfant, je n'ai pas pens  dire  la 
petite Marie ce que je t'avais promis. Je n'ai pas eu le 
temps, mais je le lui dirai  la maison, et je le dirai aussi 
 ma grand'mre.

Cette promesse de son enfant donna enfin  rflchir  
Germain. Il s'agissait maintenant de s'expliquer avec ses 
parents, et, en leur disant ses griefs contre la veuve Gurin, 
de ne pas leur dire quelles autres ides l'avaient dispos  
tant de clairvoyance et de svrit. Quand on est heureux et 
fier, le courage de faire accepter son bonheur aux autres 
parat facile; mais tre rebut d'un ct, blm de l'autre, 
ne fait pas une situation fort agrable.

Heureusement, le petit Pierre dormait quand ils arrivrent  
la mtairie, et Germain le dposa, sans l'veiller, sur son 
lit. Puis il entra sur toutes les explications qu'il put 
donner. Le pre Maurice, assis sur son escabeau  trois pieds, 
 l'entre de la maison, l'couta gravement, et, quoiqu'il ft 
mcontent du rsultat de ce voyage, lorsque Germain, en 
racontant le systme de coquetterie de la veuve, demanda  son 
beau-pre s'il avait le temps d'aller les cinquante-deux 
dimanches de l'anne faire sa cour, pour risquer d'tre 
renvoy au bout de l'an, le beau-pre rpondit, en inclinant 
la tte en signe d'adhsion: "Tu n'as pas tort, Germain; a ne 
se pouvait pas." Et ensuite, quand Germain raconta comme quoi 
il avait t forc de ramener la petite Marie au plus vite 
pour la soustraire aux insultes, peut-tre aux violences d'un 
indigne matre, le pre Maurice approuva encore de la tte en 
disant: "Tu n'as pas eu tort, Germain; a se devait."

Quand Germain eut achev son rcit et donn toutes ses 
raisons, le beau-pre et la belle-mre firent simultanment un 
gros soupir de rsignation, en se regardant. 

Puis, le chef de famille se leva en disant: "Allons! que la 
volont de Dieu soit faite! l'amiti ne se commande pas!"

--Venez souper, Germain, dit la belle-mre. Il est malheureux 
que a ne se soit pas mieux arrang; mais, enfin, Dieu ne le 
voulait pas,  ce qu'il parat. Il faudra voir ailleurs.

--Oui, ajouta le vieillard, comme dit ma femme, on verra 
ailleurs.

Il n'y eut pas d'autre bruit  la maison, et quand, le 
lendemain, le petit Pierre se leva avec les alouettes, au 
point du jour, n'tant plus excit par les vnements 
extraordinaires des jours prcdents, il retomba dans 
l'apathie des petits paysans de son ge, oublia tout ce qui 
lui avait trott par la tte, et ne songea plus qu' jouer 
avec ses frres et  faire l'homme avec les boeufs et les 
chevaux.

Germain essaya d'oublier aussi, en se replongeant dans le 
travail; mais il devint si triste et si distrait, que tout le 
monde le remarqua. Il ne parlait pas  la petite Marie, il ne 
la regardait mme pas; et pourtant si on lui et demand dans 
quel pr elle tait et par quel chemin elle avait pass, il 
n'tait point d'heure du jour o il n'et pu le dire s'il 
avait voulu rpondre. Il n'avait pas os demander  ses 
parents de la recueillir  la ferme pendant l'hiver, et 
pourtant il savait bien qu'elle devait souffrir de la misre. 
Mais elle n'en souffrit pas, et la mre Guillette ne put 
jamais comprendre comment sa petite provision de bois ne 
diminuait point, et comment son hangar se trouvait rempli le 
matin lorsqu'elle l'avait laiss presque vide le soir. Il en 
fut de mme du bl et des pommes de terre. Quelqu'un passait 
par la lucarne du grenier et vidait un sac sur le plancher 
sans rveiller personne et sans laisser de traces. La vieille 
en fut  la fois inquite et rjouie; elle engagea sa fille  
n'en point parler, disant que si on venait  savoir le miracle 
qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcire. Elle 
pensait bien que le diable s'en mlait, mais elle n'tait pas 
presse de se brouiller avec lui en appelant les exorcismes du 
cur sur sa maison; elle se disait qu'il serait temps, lorsque 
Satan viendrait lui demander son me en retour de ses 
bienfaits.

La petite Marie comprenait mieux la vrit, mais elle n'osait 
en parler  Germain, de peur de le voir revenir  son ide de 
mariage, et elle feignait avec lui de ne s'apercevoir de rien.


XVI


LA MERE MAURICE


Un jour la mre Maurice, se trouvant seule dans le verger avec 
Germain, lui dit d'un air d'amiti: "Mon pauvre gendre, je 
crois que vous n'tes pas bien. Vous ne mangez pas aussi bien 
qu' l'ordinaire, vous ne riez plus, vous causez de moins en 
moins. Est-ce que quelqu'un de chez nous, ou nous-mmes, sans 
le savoir et sans le vouloir, vous avons fait de la peine?

--Non, ma mre, rpondit Germain, vous avez toujours t aussi 
bonne pour moi que la mre qui m'a mis au monde, et je serais 
un ingrat si je me plaignais de vous, ou de votre mari, ou de 
personne de la maison.

--En ce cas, mon enfant, c'est le chagrin de la mort de votre 
femme qui vous revient. Au lieu de s'en aller avec le temps, 
votre ennui empire, et il faut absolument faire ce que votre 
beau-pre vous a dit fort sagement: il faut vous remarier.

--Oui, ma mre, ce serait aussi mon ide; mais les femmes que 
vous m'avez conseill de rechercher ne me conviennent pas. 
Quand je les vois, au lieu d'oublier ma Catherine, j'y pense 
davantage.

--C'est qu'apparemment, Germain, nous n'avons pas su deviner 
votre got. Il faut donc que vous nous aidiez, en nous disant 
la vrit. Sans doute il y a quelque part une femme qui est 
faite pour vous, car le bon Dieu ne fait personne sans lui 
rserver son bonheur dans une autre personne. Si donc vous 
savez o la prendre, cette femme qu'il vous faut, prenez-la; 
et qu'elle soit belle ou laide, jeune ou vieille, riche ou 
pauvre, nous sommes dcids, mon vieux et moi,  vous donner 
consentement; car nous sommes fatigus de vous voir triste, et 
nous ne pouvons pas vivre tranquilles si vous ne l'tes point.

--Ma mre, vous tes aussi bonne que le bon Dieu, et mon pre 
pareillement, rpondit Germain; mais votre compassion ne peut 
pas porter remde  mes ennuis: la fille que je voudrais ne 
veut point de moi.

--C'est donc qu'elle est trop jeune? S'attacher  une jeunesse 
est draison pour vous.

--Eh bien! oui, bonne mre, j'ai cette folie de m'tre attach 
 une jeunesse, et je m'en blme. Je fais mon possible pour 
n'y plus penser; mais que je travaille ou que je me repose, 
que je sois  la messe ou dans mon lit, avec mes enfants ou 
avec vous, j'y pense toujours, je ne peux penser  autre 
chose.

--Alors c'est comme un sort qu'on vous a jet, Germain? Il n'y 
a  a qu'un remde, c'est que cette fille change d'ide et 
vous coute. Il faudra donc que je m'en mle, et que je voie 
si c'est possible. Vous allez me dire o elle est et comment 
on l'appelle.

--Hlas! ma chre mre, je n'ose pas, dit Germain, parce que 
vous allez vous moquer de moi.

--Je ne me moquerai pas de vous, Germain, parce que vous tes 
dans la peine et que je ne veux pas vous y mettre davantage. 
Serait-ce point la Fanchette?

--Non, ma mre, a ne l'est point.

--Ou la Rosette?

--Non.

--Dites donc, car je n'en finirai pas, s'il faut que je nomme 
toutes les filles du pays.

Germain baissa la tte et ne put se dcider  rpondre.

--Allons! dit la mre Maurice, je vous laisse tranquille pour 
aujourd'hui, Germain; peut-tre que demain vous serez plus 
confiant avec moi, ou bien que votre belle-soeur sera plus 
adroite  vous questionner. 

Et elle ramassa sa corbeille pour aller tendre son linge sur 
les buissons.

Germain fit comme les enfants qui se dcident quand ils voient 
qu'on ne s'occupera plus d'eux. Il suivit sa belle-mre, et 
lui nomma enfin en tremblant _la petite Marie  la Guillette_.

Grande fut la surprise de la mre Maurice: c'tait la dernire 
 laquelle elle et song. Mais elle eut la dlicatesse de ne 
point se rcrier et de faire mentalement ses commentaires. 
Puis, voyant que son silence accablait Germain, elle lui 
tendit sa corbeille en lui disant: --Alors est-ce une raison 
pour ne point m'aider dans mon travail? Portez donc cette 
charge, et venez parler avec moi. Avez-vous bien rflchi, 
Germain? tes-vous bien dcid?

--Hlas! ma chre mre, ce n'est pas comme cela qu'il faut 
parler: je serais dcid si je pouvais russir; mais comme je 
ne serais pas cout, je ne suis dcid qu' m'en gurir si je 
peux.

--Et si vous ne pouvez pas?

--Toute chose a son terme, mre Maurice: quand le cheval est 
trop charg, il tombe; et quand le boeuf n'a rien  manger, il 
meurt.

--C'est donc  dire que vous mourrez, si vous ne russissez 
point? A Dieu ne plaise, Germain! Je n'aime pas qu'un homme 
comme vous dise de ces choses-l, parce que quand il les dit 
il les pense. Vous tes d'un grand courage, et la faiblesse 
est dangereuse chez les gens forts. Allons, prenez de 
l'esprance. Je ne conois pas qu'une fille dans la misre, et 
 laquelle vous faites beaucoup d'honneur en la recherchant, 
puisse vous refuser.

--C'est pourtant la vrit, elle me refuse.

--Et quelles raisons vous en donne-t-elle?

--Que vous lui avez toujours fait du bien, que sa famille doit 
beaucoup  la vtre, et qu'elle ne veut point vous dplaire en 
me dtournant d'un mariage riche.

--Si elle dit cela, elle prouve de bons sentiments, et c'est 
honnte de sa part. Mais en vous disant cela, Germain, elle ne 
vous gurit point, car elle vous dit sans doute qu'elle vous 
aime, et qu'elle vous pouserait si nous le voulions?

--Voil le pire! elle dit que son coeur n'est point port vers 
moi.

--Si elle dit ce qu'elle ne pense pas, pour mieux vous 
loigner d'elle, c'est une enfant qui mrite que nous 
l'aimions et que nous passions par-dessus sa jeunesse  cause 
de sa grande raison.

--Oui, dit Germain, frapp d'une esprance qu'il n'avait pas 
encore conue: a serait bien sage et bien _comme il faut_ de sa 
part! mais si elle est si raisonnable, je crains bien que 
c'est  cause que je lui dplais.

--Germain, dit la mre Maurice, vous allez me promettre de 
vous tenir tranquille pendant toute la semaine, de ne point 
vous tourmenter, de manger, de dormir, et d'tre gai comme 
autrefois. Moi, je parlerai  mon vieux, et si je le fais 
consentir, vous saurez alors le vrai sentiment de la fille  
votre endroit.

Germain promit, et la semaine se passa sans que le pre 
Maurice lui dt un mot en particulier et part se douter de 
rien. Le laboureur s'effora de paratre tranquille, mais il 
tait toujours plus ple et plus tourment.


XVII


LA PETITE MARIE


Enfin, le dimanche matin, au sortir de la messe, sa belle-mre 
lui demanda ce qu'il avait obtenu de sa bonne amie depuis la 
conversation dans le verger.

--Mais, rien du tout, rpondit-il. Je ne lui ai pas parl.

--Comment donc voulez-vous la persuader si vous ne lui parlez 
pas?

--Je ne lui ai parl qu'une fois, rpondit Germain. C'est 
quand nous avons t ensemble  Fourche; et, depuis ce temps-
l, je ne lui ai pas dit un seul mot. Son refus m'a fait tant 
de peine que j'aime mieux ne pas l'entendre recommencer  me 
dire qu'elle ne m'aime pas.

--Eh bien, mon fils, il faut lui parler maintenant; votre 
beau-pre vous autorise  le faire. Allez, dcidez-vous! je 
vous le dis, et, s'il le faut, je le veux; car vous ne pouvez 
pas rester dans ce doute-l.

Germain obit. Il arriva chez la Guillette, la tte basse et 
l'air accabl. La petite Marie tait seule au coin du feu, si 
pensive qu'elle n'entendit pas venir Germain. Quand elle le 
vit devant elle, elle sauta de surprise sur sa chaise, et 
devint toute rouge.

--Petite Marie, lui dit-il en s'asseyant auprs d'elle, je 
viens te faire de la peine et t'ennuyer, je le sais bien: mais 
_l'homme et la femme de chez nous_ (dsignant ainsi, selon 
l'usage, les chefs de famille) veulent que je te parle et que 
je te demande de m'pouser. Tu ne le veux pas, toi, je m'y 
attends.

--Germain, rpondit la petite Marie, c'est donc dcid que 
vous m'aimez?

--a te fche, je le sais, mais ce n'est pas ma faute: si tu 
pouvais changer d'avis, je serais trop content, et sans doute 
je ne mrite pas que cela soit. Voyons, regarde-moi, Marie, je 
suis donc bien affreux?

--Non, Germain, rpondit-elle en souriant, vous tes plus beau 
que moi.

--Ne te moque pas; regarde-moi avec indulgence; il ne me 
manque encore ni un cheveu ni une dent. Mes yeux te disent que 
je t'aime. Regarde-moi donc dans les yeux, a y est crit, et 
toute fille sait lire dans cette criture-l.

Marie regarda dans les yeux de Germain avec son assurance 
enjoue; puis, tout  coup, elle dtourna la tte et se mit  
trembler.

--Ah! mon Dieu! je te fais peur, dit Germain, tu me regardes 
comme si j'tais le fermier des Ormeaux. Ne me crains pas, je 
t'en prie, cela me fait trop de mal. Je ne te dirai pas de 
mauvaises paroles, moi; je ne t'embrasserai pas malgr toi, et 
quand tu voudras que je m'en aille, tu n'auras qu' me montrer 
la porte. Voyons, faut-il que je sorte pour que tu finisses de 
trembler? 

Marie tendit la main au laboureur, mais sans dtourner sa tte 
penche vers le foyer, et sans dire un mot.

--Je comprends, dit Germain; tu me plains, car tu es bonne; tu 
es fche de me rendre malheureux: mais tu ne peux pourtant 
pas m'aimer?

--Pourquoi me dites-vous de ces choses-l, Germain? rpondit 
enfin la petite Marie, vous voulez donc me faire pleurer?

--Pauvre petite fille, tu as bon coeur, je le sais; mais tu ne 
m'aimes pas, et tu me caches ta figure parce que tu crains de 
me laisser voir ton dplaisir et ta rpugnance. Et moi, je 
n'ose pas seulement te serrer la main! Dans le bois, quand mon 
fils dormait, et que tu dormais aussi, j'ai failli t'embrasser 
tout doucement. Mais je serais mort de honte plutt que de te 
le demander, et j'ai autant souffert dans cette nuit-l qu'un 
homme qui brlerait  petit feu. Depuis ce temps-l j'ai rv 
 toi toutes les nuits. Ah! comme je t'embrassais, Marie! Mais 
toi, pendant ce temps-l, tu dormais sans rver. Et,  
prsent, sais-tu ce que je pense? c'est que si tu te 
retournais pour me regarder avec les yeux que j'ai pour toi, 
et si tu approchais ton visage du mien, je crois que j'en 
tomberais mort de joie. Et toi, tu penses que si pareille 
chose t'arrivait tu en mourrais de colre et de honte!

Germain parlait comme dans un rve sans entendre ce qu'il 
disait. La petite Marie tremblait toujours; mais comme il 
tremblait encore davantage, il ne s'en apercevait plus. Tout  
coup elle se retourna; elle tait toute en larmes et le 
regardait d'un air de reproche. Le pauvre laboureur crut que 
c'tait le dernier coup, et, sans attendre son arrt, il se 
leva pour partir; mais la jeune fille l'arrta en l'entourant 
de ses deux bras, et, cachant sa tte dans son sein:

--Ah! Germain, lui dit-elle en sanglotant, vous n'avez donc 
pas devin que je vous aime?

Germain serait devenu fou, si son fils, qui le cherchait et 
qui entra dans la chaumire au grand galop sur un bton, avec 
sa petite soeur en croupe qui fouettait avec une branche 
d'osier ce coursier imaginaire, ne l'et rappel  lui-mme. 
Il le souleva dans ses bras, et le mettant dans ceux de sa 
fiance:

--Tiens, lui dit-il, tu as fait plus d'un heureux en m'aimant!


 

 

APPENDICE


I


LES NOCES DE CAMPAGNE


Ici finit l'histoire du mariage de Germain, telle qu'il me l'a 
raconte lui-mme, le fin laboureur qu'il est! Je te demande 
pardon, lecteur ami, de n'avoir pas su te la traduire mieux; 
car c'est une vritable traduction qu'il faut au langage 
antique et naf des paysans de la contre que je _chante_ (comme 
on disait jadis). Ces gens-l parlent trop franais pour nous, 
et, depuis Rabelais et Montaigne, les progrs de la langue 
nous ont fait perdre bien des vieilles richesses. Il en est 
ainsi de tous les progrs, il faut en prendre son parti. Mais 
c'est encore un plaisir d'entendre ces idiotismes pittoresques 
rgner sur le vieux terroir du centre de la France; d'autant 
plus que c'est la vritable expression du caractre 
moqueusement tranquille et plaisamment disert des gens qui 
s'en servent. La Touraine a conserv un certain nombre 
prcieux de locutions patriarcales. Mais la Touraine s'est 
grandement civilise avec et depuis la Renaissance. Elle s'est 
couverte de chteaux, de routes, d'trangers et de mouvement. 
Le Berry est rest stationnaire, et je crois qu'aprs la 
Bretagne et quelques provinces de l'extrme midi de la France, 
c'est le pays le plus _conserv_ qui se puisse trouver  l'heure 
qu'il est. Certaines coutumes sont si tranges, si curieuses, 
que j'espre t'amuser encore un instant, cher lecteur, si tu 
permets que je te raconte en dtail une noce de campagne, 
celle de Germain, par exemple,  laquelle j'eus le plaisir 
d'assister il y a quelques annes.

Car hlas! tout s'en va. Depuis seulement que j'existe il 
s'est fait plus de mouvement dans les ides et dans les 
coutumes de mon village, qu'il ne s'en tait vu durant des 
sicles avant la rvolution. Dj la moiti des crmonies 
celtiques, paennes ou moyen ge, que j'ai vues encore en 
pleine vigueur dans mon enfance, se sont effaces. Encore un 
ou deux ans peut-tre, et les chemins de fer passeront leur 
niveau sur nos valles profondes, emportant, avec la rapidit 
de la foudre, nos antiques traditions et nos merveilleuses 
lgendes.

C'tait en hiver, aux environs du carnaval, poque de l'anne 
o il est sant et convenable chez nous de faire les noces. 
Dans l't on n'a gure le temps, et les travaux d'une ferme 
ne peuvent souffrir trois jours de retard, sans parler des 
jours complmentaires affects  la digestion plus ou moins 
laborieuse de l'ivresse morale et physique que laisse une 
fte. --J'tais assis sous le vaste manteau d'une antique 
chemine de cuisine, lorsque des coups de pistolet, des 
hurlements de chiens, et les sons aigus de la cornemuse 
m'annoncrent l'approche des fiancs. Bientt le pre et la 
mre Maurice, Germain et la petite Marie, suivis de Jacques et 
de sa femme, des principaux parents respectifs et des parrains 
et marraines des fiancs, firent leur entre dans la cour.

La petite Marie n'ayant pas encore reu les cadeaux de noces, 
appels _livres_, tait vtue de ce qu'elle avait de mieux dans 
ses hardes modestes: une robe de gros drap sombre, un fichu 
blanc  grands ramages de couleurs voyantes, un tablier 
d'_incarnat_, indienne rouge fort  la mode alors et ddaigne 
aujourd'hui, une coiffe de mousseline trs blanche, et dans 
cette forme heureusement conserve, qui rappelle la coiffure 
d'Anne Boleyn et d'Agns Sorel. Elle tait frache et 
souriante, point orgueilleuse du tout, quoiqu'il y et bien de 
quoi. Germain tait grave et attendri auprs d'elle, comme le 
jeune Jacob saluant Rachel aux citernes de Laban. Toute autre 
fille et pris un air d'importance et une tenue de triomphe; 
car, dans tous les rangs, c'est quelque chose que d'tre 
pouse pour ses beaux yeux. Mais les yeux de la jeune fille 
taient humides et brillants d'amour; on voyait bien qu'elle 
tait profondment prise, et qu'elle n'avait point le loisir 
de s'occuper de l'opinion des autres. Son petit air rsolu ne 
l'avait point abandonne; mais c'tait toute franchise et tout 
bon vouloir chez elle; rien d'impertinent dans son succs, 
rien de personnel dans le sentiment de sa force. Je ne vis 
oncques si gentille fiance, lorsqu'elle rpondait nettement  
ses jeunes amies qui lui demandaient si elle tait contente:

--Dame! bien sr! je ne me plains pas du bon Dieu.

Le pre Maurice porta la parole; il venait faire les 
compliments et invitations d'usage. Il attacha d'abord au 
manteau de la chemine une branche de laurier orne de rubans; 
ceci s'appelle l'_exploit_, c'est--dire la lettre de faire 
part; puis il distribua  chacun des invits une petite croix 
faite d'un bout de ruban bleu travers d'un autre bout de 
ruban rose; le rose pour la fiance, le bleu pour l'pouseur; 
et les invits des deux sexes durent garder ce signe pour en 
orner les uns leur cornette, les autres leur boutonnire le 
jour de la noce. C'est la lettre d'admission, la carte 
d'entre.

Alors le pre Maurice pronona son compliment. Il invitait le 
matre de la maison et toute _sa compagnie_, c'est--dire tous 
ses enfants, tous ses parents, tous ses amis et tous ses 
serviteurs,  la bndiction, _au festin,  la divertissance,  
la dansire et  tout ce qui en suit_. Il ne manqua pas de 
dire: --Je viens vous _faire l'honneur_ de vous _semondre_. 
Locution trs juste, bien qu'elle nous paraisse un contresens, 
puisqu'elle exprime l'ide de rendre les honneurs  ceux qu'on 
en juge dignes.

Malgr la libralit de l'invitation porte ainsi de maison en 
maison dans toute la paroisse, la politesse, qui est 
grandement discrte chez les paysans, veut que deux personnes 
seulement de chaque famille en profitent, un chef de famille 
sur le mnage, un de leurs enfants sur le nombre. 

Ces invitations faites, les fiancs et leurs parents allrent 
dner ensemble  la mtairie.

La petite Marie garda ses trois moutons sur le communal, et 
Germain travailla la terre comme si de rien n'tait.

La veille du jour marqu pour le mariage, vers deux heures de 
l'aprs-midi, la musique arriva, c'est--dire le _cornemuseux_ 
et le _vielleux_, avec leurs instruments orns de longs rubans 
flottants, et jouant une marche de circonstance, sur un rythme 
un peu lent pour des pieds qui ne seraient pas indignes, mais 
parfaitement combin avec la nature du terrain gras et des 
chemins onduls de la contre. Des coups de pistolet, tirs 
par les jeunes gens et les enfants, annoncrent le 
commencement de la noce. On se runit peu  peu, et l'on dansa 
sur la pelouse devant la maison pour se mettre en train. Quand 
la nuit fut venue, on commena d'tranges prparatifs, on se 
spara en deux bandes, et quand la nuit fut close, on procda 
 la crmonie des _livres_.

Ceci se passait au logis de la fiance, la chaumire  la 
Guillette. La Guillette prit avec elle sa fille, une douzaine 
de jeunes et jolies _pastoures_, amies et parentes de sa fille, 
deux ou trois respectables matrones, voisines fortes en bec, 
promptes  la rplique et gardiennes rigides des anciens us. 
Puis elle choisit une douzaine de vigoureux champions, ses 
parents et amis; enfin le vieux _chanvreur_ de la paroisse, 
homme disert et beau parleur s'il en fut.

Le rle que joue en Bretagne le _bazvalan_, le tailleur du 
village, c'est le broyeur de chanvre ou le cardeur de laine 
(deux professions souvent runies en une seule) qui le remplit 
dans nos campagnes. Il est de toutes les solennits tristes ou 
gaies, parce qu'il est essentiellement rudit et beau diseur, 
et, dans ces occasions, il a toujours le soin de porter la 
parole pour accomplir dignement certaines formalits usites 
de temps immmorial. Les professions errantes, qui 
introduisent l'homme au sein des familles sans lui permettre 
de se concentrer dans la sienne, sont propres  le rendre 
bavard, plaisant, conteur et chanteur.

Le broyeur de chanvre est particulirement sceptique. Lui et 
un autre fonctionnaire rustique, dont nous parlerons tout  
l'heure, le fossoyeur, sont toujours les esprits forts du 
lieu. Ils ont tant parl de revenants et ils savent si bien 
tous les tours dont ces malins esprits sont capables, qu'ils 
ne les craignent gure. C'est particulirement la nuit que 
tous, fossoyeurs, chanvreurs et revenants exercent leur 
industrie. C'est aussi la nuit que le chanvreur raconte ses 
lamentables lgendes. Qu'on me permette une digression.

Quand le chanvre est _arriv_  point, c'est--dire suffisamment 
tremp dans les eaux courantes et  demi sch  la _rive_, on 
le rapporte dans la cour des habitations; on le place debout 
par petites gerbes qui, avec leurs tiges cartes du bas et 
leurs ttes lies en boules, ressemblent dj passablement le 
soir  une longue procession de petits fantmes blancs, 
plants sur leurs jambes grles, et marchant sans bruit le 
long des murs.

C'est  la fin de septembre, quand les nuits sont encore 
tides, qu' la ple clart de la lune on commence  broyer. 
Dans la journe, le chanvre a t chauff au four; on l'en 
retire, le soir, pour le broyer chaud. On se sert pour cela 
d'une sorte de chevalet surmont d'un levier en bois, qui, 
retombant sur des rainures, hache la plante sans la couper. 
C'est alors qu'on entend la nuit, dans les campagnes, ce bruit 
sec et saccad de trois coups frapps rapidement. Puis, un 
silence se fait; c'est le mouvement du bras qui retire la 
poigne de chanvre pour la broyer sur une autre partie de sa 
longueur. Et les trois coups recommencent; c'est l'autre bras 
qui agit sur le levier, et toujours ainsi jusqu' ce que la 
lune soit voile par les premires lueurs de l'aube. Comme ce 
travail ne dure que quelques jours dans l'anne, les chiens ne 
s'y habituent pas et poussent des hurlements plaintifs vers 
tous les points de l'horizon.

C'est le temps des bruits insolites et mystrieux dans la 
campagne. Les grues migrantes passent dans des rgions o, en 
plein jour, l'oeil les distingue  peine. La nuit, on les 
entend seulement; et ces voix rauques et gmissantes, perdues 
dans les nuages, semblent l'appel et l'adieu d'mes 
tourmentes qui s'efforcent de trouver le chemin du ciel, et 
qu'une invincible fatalit force  planer non loin de la 
terre, autour de la demeure des hommes; car ces oiseaux 
voyageurs ont d'tranges incertitudes et de mystrieuses 
anxits dans le cours de leur traverse arienne. Il leur 
arrive parfois de perdre le vent, lorsque des brises 
capricieuses se combattent ou se succdent dans les hautes 
rgions. Alors on voit, lorsque ces droutes arrivent durant 
le jour, le chef de file flotter  l'aventure dans les airs, 
puis faire volte-face, revenir se placer  la queue de la 
phalange triangulaire, tandis qu'une savante manoeuvre de ses 
compagnons les ramne bientt en bon ordre derrire lui. 
Souvent, aprs de vains efforts, le guide puis renonce  
conduire la caravane; un autre se prsente, essaie  son tour, 
et cde la place  un troisime, qui retrouve le courant et 
engage victorieusement la marche. Mais que de cris, que de 
reproches, que de remontrances, que de maldictions sauvages 
ou de questions inquites sont changs, dans une langue 
inconnue, entre ces plerins ails!

Dans la nuit sonore, on entend ces clameurs sinistres 
tournoyer parfois assez longtemps au-dessus des maisons; et 
comme on ne peut rien voir, on ressent malgr soi une sorte de 
crainte et de malaise sympathique, jusqu' ce que cette nue 
sanglotante se soit perdue dans l'immensit.

Il y a d'autres bruits encore qui sont propres  ce moment de 
l'anne, et qui se passent principalement dans les vergers. La 
cueille des fruits n'est pas encore faite, et mille 
crpitations inusites font ressembler les arbres  des tres 
anims. Une branche grince, en se courbant, sous un poids 
arriv tout  coup  son dernier degr de dveloppement; ou 
bien, une pomme se dtache et tombe  vos pieds avec un son 
mat sur la terre humide. Alors vous entendez fuir, en frlant 
les branches et les herbes, un tre que vous ne voyez pas: 
c'est le chien du paysan, ce rdeur curieux, inquiet,  la 
fois insolent et poltron, qui se glisse partout, qui ne dort 
jamais, qui cherche toujours on ne sait quoi, qui vous pie, 
cach dans les broussailles, et prend la fuite au bruit de la 
pomme tombe, croyant que vous lui lancez une pierre.

C'est durant ces nuits-l, nuits voiles et gristres, que le 
chanvreur raconte ses tranges aventures de follets et de 
livres blancs, d'mes en peine et de sorciers transforms en 
loups, de sabbat au carrefour et de chouettes prophtesses au 
cimetire. Je me souviens d'avoir pass ainsi les premires 
heures de la nuit autour des _broyes_ en mouvement, dont la 
percussion impitoyable, interrompant le rcit du chanvreur  
l'endroit le plus terrible, nous faisait passer un frisson 
glac dans les veines. Et souvent aussi le bonhomme continuait 
 parler en broyant; et il y avait quatre  cinq mots perdus: 
mots effrayants, sans doute, que nous n'osions pas lui faire 
rpter, et dont l'omission ajoutait un mystre plus affreux 
aux mystres dj si sombres de son histoire. C'est en vain 
que les servantes nous avertissaient qu'il tait bien tard 
pour rester dehors, et que l'heure de dormir tait depuis 
longtemps sonne pour nous: elles-mmes mouraient d'envie 
d'couter encore; et avec quelle terreur ensuite nous 
traversions le hameau pour rentrer chez nous! comme le porche 
de l'glise nous paraissait profond, et l'ombre des vieux 
arbres paisse et noire! Quant au cimetire, on ne le voyait 
point; on fermait les yeux en le ctoyant.

Mais le chanvreur n'est pas plus que le sacristain adonn 
exclusivement au plaisir de faire peur; il aime  faire rire, 
il est moqueur et sentimental au besoin, quand il faut chanter 
l'amour et l'hymne; c'est lui qui recueille et conserve dans 
sa mmoire les chansons les plus anciennes, et qui les 
transmet  la postrit. C'est donc lui qui est charg, dans 
les noces, du personnage que nous allons lui voir jouer  la 
prsentation des livres de la petite Marie.


II


LES LIVREES


Quand tout le monde fut runi dans la maison, on ferma, avec 
le plus grand soin, les portes et les fentres; on alla mme 
barricader la lucarne du grenier; on mit des planches, des 
trteaux, des souches et des tables en travers de toutes les 
issues, comme si on se prparait  soutenir un sige; et il se 
fit dans cet intrieur fortifi un silence d'attente assez 
solennel, jusqu' ce qu'on entendt au loin des chants, des 
rires, et le son des instruments rustiques. C'tait la bande 
de l'pouseur, Germain en tte, accompagn de ses plus hardis 
compagnons, du fossoyeur, des parents, amis et serviteurs, qui 
formaient un joyeux et solide cortge.

Cependant,  mesure qu'ils approchrent de la maison, ils se 
ralentirent, se concertrent et firent silence. Les jeunes 
filles, enfermes dans le logis, s'taient mnag aux fentres 
de petites fentes, par lesquelles elles les virent arriver et 
se dvelopper en ordre de bataille. Il tombait une pluie fine 
et froide, qui ajoutait au piquant de la situation, tandis 
qu'un grand feu ptillait dans l'tre de la maison. Marie et 
voulu abrger les lenteurs invitables de ce sige en rgle; 
elle n'aimait pas  voir ainsi se morfondre son fianc, mais 
elle n'avait pas voix au chapitre dans la circonstance, et 
mme elle devait partager ostensiblement la mutine cruaut de 
ses compagnes.

Quand les deux camps furent ainsi en prsence, une dcharge 
d'armes  feu, partie du dehors, mit en grande rumeur tous les 
chiens des environs. Ceux de la maison se prcipitrent vers 
la porte en aboyant, croyant qu'il s'agissait d'une attaque 
relle, et les petits enfants, que leurs mres s'efforaient 
en vain de rassurer, se mirent  pleurer et  trembler. Toute 
cette scne fut si bien joue qu'un tranger y et t pris, 
et et song peut-tre  se mettre en tat de dfense contre 
une bande de chauffeurs.

Alors le fossoyeur barde et orateur du fianc, se plaa devant 
la porte, et, d'une voix lamentable, engagea avec le 
chanvreur, plac  la lucarne qui tait situe au-dessus de la 
mme porte, le dialogue suivant:


LE FOSSOYEUR

Hlas! mes bonnes gens, mes chers paroissiens, pour l'amour de 
Dieu, ouvrez-moi la porte.


LE CHANVREUR

Qui tes-vous donc, et pourquoi prenez-vous la licence de nous 
appeler vos chers paroissiens? Nous ne vous connaissons pas.


LE FOSSOYEUR 

Nous sommes d'honntes gens bien en peine. N'ayez peur de 
nous, mes amis! donnez-nous l'hospitalit. Il tombe du 
verglas, nos pauvres pieds sont gels, et nous revenons de si 
loin que nos sabots en sont fendus.


LE CHANVREUR 

Si vos sabots sont fendus, vous pouvez chercher par terre; 
vous trouverez bien un brin d'oisil (osier) pour faire des 
_arcelets_ (petites lames de fer en forme d'arcs qu'on place sur 
les sabots fendus pour les consolider).


LE FOSSOYEUR

Des arcelets d'oisil, ce n'est gure solide. Vous vous moquez 
de nous, bonnes gens, et vous feriez mieux de nous ouvrir. On 
voit luire une belle flamme dans votre logis; sans doute vous 
avez mis la broche, et on se rjouit chez vous le coeur et le 
ventre. Ouvrez donc  de pauvres plerins qui mourront  votre 
porte si vous ne leur faites merci.


LE CHANVREUR 

Ah! ah! vous tes des plerins? vous ne nous disiez pas cela. 
Et de quel plerinage arrivez-vous, s'il vous plat?


LE FOSSOYEUR

Nous vous dirons cela quand vous nous aurez ouvert la porte, 
car nous venons de si loin que vous ne voudriez pas le croire.


LE CHANVREUR

Vous ouvrir la porte? oui-da! nous ne saurions nous fier  
vous. Voyons: est-ce de Saint-Sylvain de Pouligny que vous 
arrivez?


LE FOSSOYEUR

Nous avons t  Saint-Sylvain de Pouligny, mais nous avons 
t bien plus loin encore.


LE CHANVREUR

Alors vous avez t jusqu' Sainte-Solange?


LE FOSSOYEUR

A Sainte-Solange nous avons t, pour sr; mais nous avons t 
plus loin encore.


LE CHANVREUR

Vous mentez; vous n'avez mme jamais t jusqu' Sainte-
Solange.


LE FOSSOYEUR

Nous avons t plus loin, car  cette heure, nous arrivons de 
Saint-Jacques de Compostelle.


LE CHANVREUR

Quelle btise nous contez-vous? Nous ne connaissons pas cette 
paroisse-l. Nous voyons bien que vous tes de mauvaises gens, 
des brigands, des rien du tout et des menteurs. Allez plus 
loin chanter vos sornettes; nous sommes sur nos gardes, et 
vous n'entrerez point cans.


LE FOSSOYEUR

Hlas! mon pauvre homme, ayez piti de nous! Nous ne sommes 
pas des plerins, vous l'avez devin; mais nous sommes de 
malheureux braconniers poursuivis par des gardes. Mmement les 
gendarmes sont aprs nous et, si vous ne nous faites point 
cacher dans votre fenil, nous allons tre pris et conduits en 
prison.


LE CHANVREUR

Et qui nous prouvera que, cette fois-ci, vous soyez ce que 
vous dites? car voil dj un mensonge que vous n'avez pas pu 
soutenir.


LE FOSSOYEUR

Si vous voulez nous ouvrir, nous vous montrerons une belle 
pice de gibier que nous avons tue.


LE CHANVREUR

Montrez-la tout de suite, car nous sommes en mfiance.


LE FOSSOYEUR

Eh bien, ouvrez une porte ou une fentre, qu'on vous passe la 
bte.


LE CHANVREUR

Oh! que nenni! pas si sot! Je vous regarde par un petit 
pertuis! et je ne vois parmi vous ni chasseurs, ni gibier.


Ici un garon bouvier, trapu et d'une force herculenne, se 
dtacha du groupe o il se tenait inaperu, leva vers la 
lucarne une oie plume, passe dans une forte broche de fer, 
orne de bouquets de paille et de rubans.

--Oui-da! s'cria le chanvreur, aprs avoir pass avec 
prcaution un bras dehors pour tter le rt; ceci n'est point 
une caille, ni une perdrix; ce n'est ni un livre, ni un 
lapin; c'est quelque chose comme une oie ou un dindon. 
Vraiment, vous tes de beaux chasseurs! et ce gibier-l ne 
vous a gure fait courir. Allez plus loin, mes drles! toutes 
vos menteries sont connues, et vous pouvez bien aller chez 
vous faire cuire votre souper. Vous ne mangerez pas le ntre.


LE FOSSOYEUR

Hlas! mon Dieu, o irons-nous faire cuire notre gibier? C'est 
bien peu de chose pour tant de monde que nous sommes; et, 
d'ailleurs, nous n'avons ni feu ni lieu. A cette heure-ci 
toutes les portes sont fermes, tout le monde est couch; il 
n'y a que vous qui fassiez la noce dans votre maison, et il 
faut que vous ayez le coeur bien dur pour nous laisser transir 
dehors. Ouvrez-nous, braves gens, encore une fois; nous ne 
vous occasionnerons pas de dpenses. Vous voyez bien que nous 
apportons le rti; seulement un peu de place  votre foyer, un 
peu de flamme pour le faire cuire, et nous nous en irons 
contents.


LE CHANVREUR

Croyez-vous qu'il y ait trop de place chez nous, et que le 
bois ne nous cote rien?


LE FOSSOYEUR

Nous avons l une petite botte de paille pour faire le feu, 
nous nous en contenterons; donnez-nous seulement la permission 
de mettre la broche en travers de votre chemine.


LE CHANVREUR

Cela ne sera point; vous nous faites dgot et point du tout 
piti. M'est avis que vous tes ivres, que vous n'avez besoin 
de rien, et que vous voulez entrer chez nous pour voler notre 
feu et nos filles.


LE FOSSOYEUR

Puisque vous ne voulez entendre  aucune bonne raison, nous 
allons entrer chez vous par force.


LE CHANVREUR

Essayez, si vous voulez. Nous sommes assez bien renferms pour 
ne pas vous craindre. Et puisque vous tes insolents, nous ne 
vous rpondrons pas davantage.


L-dessus le chanvreur ferma  grand bruit l'huis de la 
lucarne, et redescendit dans la chambre au-dessous, par une 
chelle. Puis il reprit la fiance par la main, et les jeunes 
gens des deux sexes se joignant  eux, tous se mirent  danser 
et  crier joyeusement tandis que les matrones chantaient 
d'une voix perante, et poussaient de grands clats de rire en 
signe de mpris et de bravade contre ceux du dehors qui 
tentaient l'assaut.

Les assigeants, de leur ct, faisaient rage: ils 
dchargeaient leurs pistolets dans les portes, faisaient 
gronder les chiens, frappaient de grands coups sur les murs, 
secouaient les volets, poussaient des cris effroyables; enfin 
c'tait un vacarme  ne pas s'entendre, une poussire et une 
fume  ne se point voir.

Pourtant cette attaque tait simule: le moment n'tait pas 
venu de violer l'tiquette. Si l'on parvenait, en rdant,  
trouver un passage non gard, une ouverture quelconque, on 
pouvait chercher  s'introduire par surprise, et alors, si le 
porteur de la broche arrivait  mettre son rti au feu, la 
prise de possession du foyer ainsi constate, la comdie 
finissait et le fianc tait vainqueur. Mais les issues de la 
maison n'taient pas assez nombreuses pour qu'on et nglig 
les prcautions d'usage, et nul ne se ft arrog le droit 
d'employer la violence avant le moment fix pour la lutte. 

Quand on fut las de sauter et de crier, le chanvreur songea  
capituler. Il remonta  sa lucarne, l'ouvrit avec prcaution, 
et salua les assigeants dsappoints par un clat de rire.

--Eh bien, mes gars, dit-il, vous voil bien penauds! Vous 
pensiez que rien n'tait plus facile que d'entrer cans, et 
vous voyez que notre dfense est bonne. Mais nous commenons  
avoir piti de vous, si vous voulez vous soumettre et accepter 
nos conditions.


LE FOSSOYEUR

Parlez, mes braves gens; dites ce qu'il faut faire pour 
approcher de votre foyer.


LE CHANVREUR

Il faut chanter, mes amis, mais chanter une chanson que nous 
ne connaissions pas, et  laquelle nous ne puissions pas 
rpondre par une meilleure.

--Qu' cela ne tienne! rpondit le fossoyeur, et il entonna 
d'une voix puissante:

_Voil six mois que c'tait le printemps_,

--_Me promenais sur l'herbette naissante_, rpondit le chanvreur 
d'une voix un peu enroue, mais terrible. Vous moquez-vous, 
mes pauvres gens, de nous chanter une pareille vieillerie? 
vous voyez bien que nous vous arrtons au premier mot!

--_C'tait la fille d'un prince_...

--_Qui voulait se marier_, rpondit le chanvreur. Passez, passez 
 une autre! nous connaissons celle-l un peu trop.


LE FOSSOYEUR

Voulez-vous celle-ci?

--_En revenant de Nantes_...


LE CHANVREUR

--_J'tais bien fatigu, voyez! J'tais bien fatigu_.

Celle-l est du temps de ma grand'mre. Voyons-en une autre!


LE FOSSOYEUR

--_L'autre jour en me promenant_...


LE CHANVREUR

--_Le long de ce bois charmant!_ En voil une qui est bte! Nos 
petits enfants ne voudraient pas se donner la peine de vous 
rpondre! Quoi! voil tout ce que vous savez?


LE FOSSOYEUR

Oh! nous vous en dirons tant que vous finirez par rester 
court.


Il se passa bien une heure  combattre ainsi. Comme les deux 
antagonistes taient les deux plus forts du pays sur la 
chanson, et que leur rpertoire semblait inpuisable, cela et 
pu durer toute la nuit, d'autant plus que le chanvreur mit un 
peu de malice  laisser chanter certaines complaintes en dix, 
vingt ou trente couplets, feignant, par son silence, de se 
dclarer vaincu. Alors on triomphait dans le camp du fianc, 
on chantait en choeur  pleine voix, et on croyait que cette 
fois la partie adverse ferait dfaut; mais,  la moiti du 
couplet final, on entendait la voix rude et enrhume du vieux 
chanvreur beugler les derniers vers; aprs quoi il s'criait: 
Vous n'aviez pas besoin de vous fatiguer  en dire une si 
longue, mes enfants! Nous la savions sur le bout du doigt!

Une ou deux fois pourtant le chanvreur fit la grimace, frona 
le sourcil et se retourna d'un air dsappoint vers les 
matrones attentives. Le fossoyeur chantait quelque chose de si 
vieux, que son adversaire l'avait oubli, ou peut-tre qu'il 
ne l'avait jamais su; mais aussitt les bonnes commres 
nasillaient, d'une voix aigre comme celle de la mouette, le 
refrain victorieux; et le fossoyeur, somm de se rendre, 
passait  d'autres essais.

Il et t trop long d'attendre de quel ct resterait la 
victoire. Le parti de la fiance dclara qu'il faisait grce  
condition qu'on offrirait  celle-ci un prsent digne d'elle.

Alors commena le chant des livres sur un air solennel comme 
un chant d'glise.

Les hommes du dehors dirent en basse-taille  l'unisson:


Ouvrez la porte, ouvrez, 

Marie, ma mignonne, 

J'_ons_ de beaux cadeaux  vous prsenter.

Hlas! ma mie, laissez-nous entrer.


A quoi les femmes rpondirent de l'intrieur, et en fausset, 
d'un ton dolent:


Mon pre est en chagrin, ma mre en grand'tristesse, 

Et moi je suis fille de trop grand merci 

Pour ouvrir ma porte  _cette heure ici_.


Les hommes reprirent le premier couplet jusqu'au quatrime 
vers, qu'ils modifirent de la sorte:


_J'ons un beau mouchoir  vous prsenter_.


Mais, au nom de la fiance, les femmes rpondirent de mme que 
la premire fois.

Pendant vingt couplets, au moins, les hommes numrrent tous 
les cadeaux de la livre, mentionnant toujours un objet 
nouveau dans le dernier vers: un beau _devanteau_ (tablier), de 
beaux rubans, un habit de drap, de la dentelle, une croix 
d'or, et jusqu' _un cent d'pingles_ pour complter la modeste 
corbeille de la marie. Le refus des matrones tait 
irrvocable; mais enfin les garons se dcidrent  parler 
_d'un beau mari  leur prsenter_ et elles rpondirent en 
s'adressant  la marie, en lui chantant avec les hommes:


Ouvrez la porte, ouvrez, 

Marie, ma mignonne, 

C'est un beau mari qui vient vous chercher, 

Allons, ma mie, laissons-les entrer.


III


LE MARIAGE


Aussitt le chanvreur tira la cheville de bois qui fermait la 
porte  l'intrieur: c'tait encore,  cette poque, la seule 
serrure connue dans la plupart des habitations de notre 
hameau. La bande du fianc fit irruption dans la demeure de la 
fiance, mais non sans combat; car les garons cantonns dans 
la maison, mme le vieux chanvreur et les vieilles commres se 
mirent en devoir de garder le foyer. Le porteur de la broche, 
soutenu par les siens, devait arriver  planter le rti dans 
l'tre. Ce fut une vritable bataille, quoiqu'on s'abstnt de 
se frapper et qu'il n'y et point de colre dans cette lutte. 
Mais on se poussait et on se pressait si troitement, et il y 
avait tant d'amour-propre en jeu dans cet essai de forces 
musculaires, que les rsultats pouvaient tre plus srieux 
qu'ils ne le paraissaient  travers les rires et les chansons. 
Le pauvre vieux chanvreur, qui se dbattait comme un lion, fut 
coll  la muraille et serr par la foule, jusqu' perdre la 
respiration. Plus d'un champion renvers fut foul aux pieds 
involontairement, plus d'une main cramponne  la broche fut 
ensanglante. Ces jeux sont dangereux, et les accidents ont 
t assez graves dans les derniers temps pour que nos paysans 
aient rsolu de laisser tomber en dsutude la crmonie des 
livres. Je crois que nous avons vu la dernire  la noce de 
Franoise Meillant et encore la lutte ne fut-elle que simule.

Cette lutte fut encore assez passionne  la noce de Germain. 
Il y avait une question de point d'honneur de part et d'autre 
 envahir et  dfendre le foyer de la Guillette. L'norme 
broche de fer fut tordue comme une vis sous les vigoureux 
poignets qui se la disputaient. Un coup de pistolet mit le feu 
 une petite provision de chanvre en poupes, place sur une 
claie, au plafond. Cet incident fit diversion, et, tandis que 
les uns s'empressaient d'touffer ce germe d'incendie, le 
fossoyeur, qui tait grimp au grenier sans qu'on s'en 
apert, descendit par la chemine, et saisit la broche au 
moment o le bouvier qui la dfendait auprs de l'tre, 
l'levait au-dessus de sa tte pour empcher qu'elle ne lui 
ft arrache. Quelque temps avant la prise d'assaut, les 
matrones avaient eu le soin d'teindre le feu, de crainte 
qu'en se dbattant auprs, quelqu'un ne vnt  y tomber et  
se brler. Le factieux fossoyeur, d'accord avec le bouvier, 
s'empara donc du trophe sans difficult et le jeta en travers 
sur les _landiers_. C'en tait fait! il n'tait plus permis d'y 
toucher. Il sauta au milieu de la chambre et alluma un reste 
de paille, qui entourait la broche, pour faire le simulacre de 
la cuisson du rti, car l'oie tait en pices et jonchait le 
plancher de ses membres pars.

Il y eut alors beaucoup de rires et de discussions 
fanfaronnes. Chacun montrait les horions qu'il avait reus, et 
comme c'tait souvent la main d'un ami qui avait frapp, 
personne ne se plaignit ni ne se querella. Le chanvreur,  
demi aplati, se frottait les reins, disant qu'il s'en souciait 
fort peu, mais qu'il protestait contre la ruse de son compre 
le fossoyeur, et que, s'il n'et t  demi mort, le foyer 
n'et pas t conquis si facilement. Les matrones balayaient 
le pav, et l'ordre se faisait. La table se couvrait de brocs 
de vin nouveau. Quand on eut trinqu ensemble et repris 
haleine, le fianc fut amen au milieu de la chambre, et, arm 
d'une baguette, il dut se soumettre  une nouvelle preuve.

Pendant la lutte, la fiance avait t cache avec trois de 
ses compagnes par sa mre, sa marraine et ses tantes, qui 
avaient fait asseoir les quatre jeunes filles sur un banc, 
dans un coin recul de la salle, et les avaient couvertes d'un 
grand drap blanc. Les trois compagnes avaient t choisies de 
la mme taille que Marie, et leurs cornettes de hauteur 
identique, de sorte que le drap leur couvrant la tte et les 
enveloppant jusque par-dessous les pieds, il tait impossible 
de les distinguer l'une de l'autre.

Le fianc ne devait les toucher qu'avec le bout de sa 
baguette, et seulement pour dsigner celle qu'il jugeait tre 
sa femme. On lui donnait le temps d'examiner, mais avec les 
yeux seulement, et les matrones, places  ses cts, 
veillaient rigoureusement  ce qu'il n'y et point de 
supercherie. S'il se trompait, il ne pouvait danser de la 
soire avec sa fiance, mais seulement avec celle qu'il avait 
choisie par erreur. 

Germain, se voyant en prsence de ces fantmes envelopps sous 
le mme suaire, craignait fort de se tromper; et, de fait, 
cela tait arriv  bien d'autres, car les prcautions taient 
toujours prises avec un soin consciencieux. Le coeur lui 
battait. La petite Marie essayait bien de respirer fort et 
d'agiter un peu le drap, mais ses malignes rivales en 
faisaient autant, poussaient le drap avec leurs doigts, et il 
y avait autant de signes mystrieux que de jeunes filles sous 
le voile. Les cornettes carres maintenaient ce voile si 
galement qu'il tait impossible de voir la forme d'un front 
dessin par ses plis.

Germain, aprs dix minutes d'hsitation, ferma les yeux, 
recommanda son me  Dieu, et tendit la baguette au hasard. Il 
toucha le front de la petite Marie, qui jeta le drap loin 
d'elle en criant victoire. Il eut alors la permission de 
l'embrasser et, l'enlevant dans ses bras robustes, il la porta 
au milieu de la chambre, et ouvrit avec elle le bal, qui dura 
jusqu' deux heures du matin.

Alors on se spara pour se runir  huit heures. Comme il y 
avait un certain nombre de jeunes gens venus des environs, et 
qu'on n'avait pas des lits pour tout le monde, chaque invite 
du village reut dans son lit deux ou trois jeunes compagnes, 
tandis que les garons allrent ple-mle s'tendre sur le 
fourrage du grenier de la mtairie. Vous pouvez bien penser 
que l ils ne dormirent gure, car ils ne songrent qu' se 
lutiner les uns les autres,  changer des lazzis et  se 
conter de folles histoires. Dans les noces, il y a de rigueur 
trois nuits blanches, qu'on ne regrette point.

A l'heure marque pour le dpart, aprs qu'on eut mang la 
soupe au lait releve d'une forte dose de poivre, pour se 
mettre en apptit, car le repas de noces promettait d'tre 
copieux, on se rassembla dans la cour de la ferme. Notre 
paroisse tant supprime, c'est  une demi-lieue de chez nous 
qu'il fallait aller chercher la bndiction nuptiale. Il 
faisait un beau temps frais, mais les chemins tant fort 
gts, chacun s'tait muni d'un cheval, et chaque homme prit 
en croupe une compagne jeune ou vieille. Germain partit sur la 
Grise, qui, bien panse, ferre  neuf et orne de rubans, 
piaffait et jetait le feu par les naseaux. Il alla chercher sa 
fiance  la chaumire avec son beau-frre Jacques, lequel, 
mont sur la vieille Grise, prit la bonne mre Guillette en 
croupe tandis que Germain rentra dans la cour de la ferme, 
amenant sa chre petite femme d'un air de triomphe.

Puis la joyeuse cavalcade se mit en route, escorte par les 
enfants  pied, qui couraient en tirant des coups de pistolet 
et faisaient bondir les chevaux. La mre Maurice tait monte 
sur une petite charrette avec les trois enfants de Germain et 
les mntriers. Ils ouvraient la marche au son des 
instruments. Petit-Pierre tait si beau, que la vieille grand-
mre en tait tout orgueilleuse. Mais l'imptueux enfant ne 
tint pas longtemps  ses cts. A un temps d'arrt qu'il 
fallut faire  mi-chemin pour s'engager dans un passage 
difficile, il s'esquiva et alla supplier son pre de l'asseoir 
devant lui sur la _Grise_.

--Oui-da! rpondit Germain, cela va nous attirer de mauvaises 
plaisanteries! il ne faut point.

--Je ne me soucie gure de ce que diront les gens de Saint-
Chartier, dit la petite Marie. Prenez-le, Germain, je vous en 
prie: je serai encore plus fire de lui que de ma toilette de 
noces.

Germain cda, et le beau trio s'lana dans les rangs au galop 
triomphant de la _Grise_.

Et, de fait, les gens de Saint-Chartier, quoique trs 
railleurs et un peu taquins  l'endroit des paroisses 
environnantes runies  la leur, ne songrent point  rire en 
voyant un si beau mari, une si jolie marie, et un enfant qui 
et fait envie  la femme d'un roi. Petit-Pierre avait un 
habit complet de drap bleu barbeau, un gilet rouge si coquet 
et si court qu'il ne lui descendait gure au-dessous du 
menton. Le tailleur du village lui avait si bien serr les 
entournures qu'il ne pouvait rapprocher ses deux petits bras. 
Aussi comme il tait fier! Il avait un chapeau rond avec une 
ganse noir et or, et une plume de paon sortant crnement d'une 
touffe de plumes de pintade. Un bouquet de fleurs plus gros 
que sa tte lui couvrait l'paule, et les rubans lui 
flottaient jusqu'aux pieds. Le chanvreur, qui tait aussi le 
barbier et le perruquier de l'endroit, lui avait coup les 
cheveux en rond, en lui couvrant la tte d'une cuelle et 
retranchant tout ce qui passait, mthode infaillible pour 
assurer le coup de ciseau. Ainsi accoutr, le pauvre enfant 
tait moins potique,  coup sr, qu'avec ses longs cheveux au 
vent et sa peau de mouton  la saint Jean-Baptiste; mais il 
n'en croyait rien, et tout le monde l'admirait, disant qu'il 
avait l'air d'un petit homme. Sa beaut triomphait de tout, et 
de quoi ne triompherait pas, en effet, l'incomparable beaut 
de l'enfance?

Sa petite soeur Solange avait, pour la premire fois de sa vie, 
une cornette  la place du bguin d'indienne que portent les 
petites filles jusqu' l'ge de deux ou trois ans. Et quelle 
cornette! plus haute et plus large que tout le corps de la 
pauvrette. Aussi comme elle se trouvait belle! Elle n'osait 
pas tourner la tte, et se tenait toute raide, pensant qu'on 
la prendrait pour la marie.

Quant au petit Sylvain, il tait encore en robe, et, endormi 
sur les genoux de sa grand'mre, il ne se doutait gure de ce 
que c'est qu'une noce.

Germain regardait ses enfants avec amour, et, en arrivant  la 
mairie, il dit  sa fiance:

--Tiens, Marie, j'arrive l un peu plus content que le jour o 
je t'ai ramene chez nous, des bois de Chanteloube, croyant 
que tu ne m'aimerais jamais; je te pris dans mes bras pour te 
mettre  terre comme  prsent; mais je pensais que nous ne 
nous retrouverions plus jamais sur la pauvre bonne Grise avec 
cet enfant sur nos genoux. Tiens, je t'aime tant, j'aime tant 
ces pauvres petits, je suis si heureux que tu m'aimes, et que 
tu les aimes, et que mes parents t'aiment, et j'aime tant ta 
mre et mes amis, et tout le monde aujourd'hui, que je 
voudrais avoir trois ou quatre coeurs pour y suffire. Vrai, 
c'est trop peu d'un pour y loger tant d'amitis et tant de 
contentement! J'en ai comme mal  l'estomac.

Il y eut une foule  la porte de la mairie et de l'glise pour 
regarder la jolie marie. Pourquoi ne dirions-nous pas son 
costume? il lui allait si bien! Sa cornette de mousseline 
claire et brode partout, avait les barbes garnies de 
rientelle. Dans ce temps-l les paysannes ne se permettaient 
pas de montrer un seul cheveu; et quoiqu'elles cachent sous 
leurs cornettes de magnifiques chevelures roules dans des 
rubans de fil blanc pour soutenir la coiffe, encore 
aujourd'hui ce serait une action indcente et honteuse que de 
se montrer aux hommes la tte nue. Cependant elles se 
permettent  prsent de laisser sur le front un mince bandeau 
qui les embellit beaucoup. Mais je regrette la coiffure 
classique de mon temps: ces dentelles blanches  cru sur la 
peau avaient un caractre d'antique chastet qui me semblait 
plus solennel, et quand une figure tait belle ainsi, c'tait 
d'une beaut dont rien ne peut exprimer le charme et la 
majest nave.

La petite Marie portait encore cette coiffure, et son front 
tait si blanc et si pur, qu'il dfiait le blanc du linge de 
l'assombrir. Quoiqu'elle n'et pas ferm l'oeil de la nuit, 
l'air du matin et surtout la joie intrieure d'une me aussi 
limpide que le ciel, et puis encore un peu de flamme secrte, 
contenue par la pudeur de l'adolescence, lui faisaient monter 
aux joues un clat aussi suave que la fleur du pcher aux 
premiers rayons d'avril.

Son fichu blanc, chastement crois sur son sein, ne laissait 
voir que les contours dlicats d'un cou arrondi comme celui 
d'une tourterelle; son dshabill de drap fin vert-myrte 
dessinait sa petite taille, qui semblait parfaite, mais qui 
devait grandir et se dvelopper encore, car elle n'avait pas 
dix-sept ans. Elle portait un tablier de soie violet-pense, 
avec la bavette, que nos villageoises ont eu le tort de 
supprimer et qui donnait tant d'lgance et de modestie  la 
poitrine. Aujourd'hui elles talent leur fichu avec plus 
d'orgueil, mais il n'y a plus dans leur toilette cette fine 
fleur d'antique pudicit qui les faisait ressembler  des 
vierges d'Holbein. Elles sont plus coquettes, plus gracieuses. 
Le bon genre autrefois tait une sorte de raideur svre qui 
rendait leur rare sourire plus profond et plus idal.

A l'offrande, Germain mit, selon l'usage, le _treizain_, c'est-
-dire treize pices d'argent, dans la main de sa fiance. Il 
lui passa au doigt une bague d'argent, d'une forme invariable 
depuis des sicles, mais que _l'alliance d'or_ a remplace 
dsormais. Au sortir de l'glise, Marie lui dit tout bas:

--Est-ce bien la bague que je souhaitais? celle que je vous ai 
demande, Germain?

--Oui, rpondit-il, celle que ma Catherine avait au doigt 
lorsqu'elle est morte. C'est la mme bague pour mes deux 
mariages.

--Je vous remercie, Germain, dit la jeune femme d'un ton 
srieux et pntr. Je mourrai avec, et si c'est avant vous, 
vous la garderez pour le mariage de votre petite Solange.


 

IV


LE CHOU


On remonta  cheval et on revint trs vite  Belair. Le repas 
fut splendide, et dura, entreml de danses et de chants, 
jusqu' minuit. Les vieux ne quittrent point la table pendant 
quatorze heures. Le fossoyeur fit la cuisine et la fit fort 
bien. Il tait renomm pour cela, et il quittait ses fourneaux 
pour venir danser et chanter entre chaque service. Il tait 
pileptique pourtant, ce pauvre pre Bontemps! Qui s'en serait 
dout? Il tait frais, fort, et gai comme un jeune homme. Un 
jour nous le trouvmes comme mort, tordu par son mal dans un 
foss,  l'entre de la nuit. Nous le rapportmes chez nous 
dans une brouette, et nous passmes la nuit  le soigner. 
Trois jours aprs il tait de noce, chantait comme une grive 
et sautait comme un cabri, se trmoussant  l'ancienne mode. 
En sortant d'un mariage, il allait creuser une fosse et clouer 
une bire. Il s'en acquittait pieusement, et quoiqu'il n'y 
part point ensuite  sa belle humeur, il en conservait une 
impression sinistre qui htait le retour de son accs. Sa 
femme, paralytique, ne bougeait de sa chaise depuis vingt ans. 
Sa mre en a cent quarante et vit encore. Mais lui, le pauvre 
homme, si gai, si bon, si amusant, il s'est tu l'an dernier 
en tombant de son grenier sur le pav. Sans doute, il tait en 
proie au fatal accs de son mal, et, comme d'habitude, il 
s'tait cach dans le foin pour ne pas effrayer et affliger sa 
famille. Il termina ainsi, d'une manire tragique, une vie 
trange comme lui-mme, un mlange de choses lugubres et 
folles, terribles et riantes, au milieu desquelles son coeur 
tait toujours rest bon et son caractre aimable.

Mais nous arrivons  la troisime journe des noces, qui est 
la plus curieuse, et qui s'est maintenue dans toute sa rigueur 
jusqu' nos jours. Nous ne parlerons pas de la rtie que l'on 
porte au lit nuptial; c'est un assez sot usage qui fait 
souffrir la pudeur de la marie et tend  dtruire celle des 
jeunes filles qui y assistent. D'ailleurs je crois que c'est 
un usage de toutes les provinces, et qui n'a chez nous rien de 
particulier.

De mme que la crmonie des _livres_ est le symbole de la 
prise de possession du coeur et du domicile de la marie, celle 
du _chou_ est le symbole de la fcondit de l'hymen. Aprs le 
djeuner du lendemain de noces commence cette bizarre 
reprsentation d'origine gauloise, mais qui, en passant par le 
christianisme primitif, est devenue peu  peu une sorte de 
_mystre_, ou de moralit bouffonne du moyen ge.

Deux garons (les plus enjous et les mieux disposs de la 
bande) disparaissent pendant le djeuner, vont se costumer, et 
enfin reviennent escorts de la musique, des chiens, des 
enfants et des coups de pistolet. Ils reprsentent un couple 
de gueux, mari et femme, couverts des haillons les plus 
misrables. Le mari est le plus sale des deux: c'est le vice 
qui l'a ainsi dgrad; la femme n'est que malheureuse et 
avilie par les dsordres de son poux.

Ils s'intitulent _le jardinier et la jardinire_, et se disent 
prposs  la garde et  la culture du chou sacr. Mais le 
mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On 
l'appelle indiffremment le _pailloux_, parce qu'il est coiff 
d'une perruque de paille ou de chanvre, et que, pour cacher sa 
nudit mal garantie par ses guenilles, il s'entoure les jambes 
et une partie du corps de paille. Il se fait aussi un gros 
ventre ou une bosse avec de la paille ou du foin cachs sous 
sa blouse. Le _peilloux_, parce qu'il est couvert de _peille_ (de 
guenilles). Enfin, le _paen_, ce qui est plus significatif 
encore, parce qu'il est cens, par son cynisme et ses 
dbauches, rsumer en lui l'antipode de toutes les vertus 
chrtiennes.

Il arrive, le visage barbouill de suie et de lie de vin, 
quelquefois affubl d'un masque grotesque. Une mauvaise tasse 
de terre brche, ou un vieux sabot, pendu  sa ceinture par 
une ficelle, lui sert  demander l'aumne du vin. Personne ne 
lui refuse, et il feint de boire, puis il rpand le vin par 
terre, en signe de libation.  chaque pas, il tombe, il se 
roule dans la boue; il affecte d'tre en proie  l'ivresse la 
plus honteuse. Sa pauvre femme court aprs lui, le ramasse, 
appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent 
en mches hrisses de sa cornette immonde, pleure sur 
l'abjection de son mari et lui fait des reproches pathtiques.

--Malheureux! lui dit-elle, vois o nous a rduits ta mauvaise 
conduite! J'ai beau filer, travailler pour toi, raccommoder 
tes habits! tu te dchires, tu te souilles sans cesse. Tu m'as 
mang mon pauvre bien, nos six enfants sont sur la paille, 
nous vivons dans une table avec les animaux; nous voil 
rduits  demander l'aumne, et encore tu es si laid, si 
dgotant, si mpris, que bientt on nous jettera le pain 
comme  des chiens. Hlas! mes pauvres _mondes_ (mes pauvres 
gens), ayez piti de nous! ayez piti de moi! Je n'ai pas 
mrit mon sort, et jamais femme n'a eu un mari plus malpropre 
et plus dtestable. Aidez-moi  le ramasser, autrement les 
voitures l'craseront comme un vieux tesson de bouteille, et 
je serai veuve, ce qui achverait de me faire mourir de 
chagrin, quoique tout le monde dise que ce serait un grand 
bonheur pour moi.

Tel est le rle de la jardinire et ses lamentations 
continuelles durant toute la pice. Car c'est une vritable 
comdie libre, improvise, joue en plein air, sur les 
chemins,  travers champs, alimente par tous les accidents 
fortuits qui se prsentent, et  laquelle tout le monde prend 
part, gens de la noce et du dehors, htes des maisons et 
passants des chemins pendant trois ou quatre heures de la 
journe, ainsi qu'on va le voir. Le thme est invariable, mais 
on brode  l'infini sur ce thme, et c'est l qu'il faut voir 
l'instinct mimique, l'abondance d'ides bouffonnes, la 
faconde, l'esprit de repartie, et mme l'loquence naturelle 
de nos paysans.

Le rle de la jardinire est ordinairement confi  un homme 
mince, imberbe et  teint frais, qui sait donner une grande 
vrit  son personnage, et jouer le dsespoir burlesque avec 
assez de naturel pour qu'on en soit gay et attrist en mme 
temps comme d'un fait rel. Ces hommes maigres et imberbes ne 
sont pas rares dans nos campagnes, et, chose trange, ce sont 
parfois les plus remarquables pour la force musculaire.

Aprs que le malheur de la femme est constat, les jeunes gens 
de la noce l'engagent  laisser l son ivrogne de mari, et  
se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entranent. 
Peu  peu elle s'abandonne, s'gaie et se met  courir, tantt 
avec l'un, tantt avec l'autre, prenant des allures 
dvergondes: nouvelle _moralit_, l'inconduite du mari provoque 
et amne celle de la femme.

Le paen se rveille alors de son ivresse, il cherche des yeux 
sa compagne, s'arme d'une corde et d'un bton, et court aprs 
elle. On le fait courir, on se cache, on passe la femme de 
l'un  l'autre, on essaie de la distraire et de tromper le 
jaloux. Ses _amis_ s'efforcent de l'enivrer. Enfin il rejoint 
son infidle et veut la battre. Ce qu'il y a de plus rel et 
de mieux observ dans cette parodie des misres de la vie 
conjugale, c'est que le jaloux ne s'attaque jamais  ceux qui 
lui enlvent sa femme. Il est fort poli et prient avec eux, il 
ne veut s'en prendre qu' la coupable, parce qu'elle est 
cense ne pouvoir lui rsister.

Mais au moment o il lve son bton et apprte sa corde pour 
attacher la dlinquante, tous les hommes de la noce 
s'interposent et se jettent entre les deux poux. _Ne la battez 
pas! ne battez jamais votre femme!_ est la formule qui se 
rpte  satit dans ces scnes. On dsarme le mari, on le 
force  pardonner,  embrasser sa femme, et bientt il affecte 
de l'aimer plus que jamais. Il s'en va bras dessus, bras 
dessous avec elle, en chantant et en dansant, jusqu' ce qu'un 
nouvel accs d'ivresse le fasse rouler par terre: et alors 
recommencent les lamentations de la femme, son dcouragement, 
ses garements simuls, la jalousie du mari, l'intervention 
des voisins, et le raccommodement. Il y a dans tout cela un 
enseignement naf, grossier mme, qui sent fort son origine 
moyen ge, mais qui fait toujours impression, sinon sur les 
maris, trop amoureux ou trop raisonnables aujourd'hui pour en 
avoir besoin, du moins sur les enfants et les adolescents. Le 
paen effraie et dgote tellement les jeunes filles, en 
courant aprs elles et en feignant de vouloir les embrasser, 
qu'elles fuient avec une motion qui n'a rien de jou. Sa face 
barbouille et son grand bton (inoffensif pourtant) font 
jeter les hauts cris aux marmots. C'est de la comdie de moeurs 
 l'tat le plus lmentaire, mais aussi le plus frappant.

Quand cette farce est bien mise en train, on se dispose  
aller chercher le chou. On apporte une civire sur laquelle on 
place le paen arm d'une bche, d'une corde et d'une grande 
corbeille. Quatre hommes vigoureux l'enlvent sur leurs 
paules. Sa femme le suit  pied, les _anciens_ viennent en 
groupe aprs lui d'un air grave et pensif; puis la noce marche 
par couples au pas rgl par la musique. Les coups de pistolet 
recommencent, les chiens hurlent plus que jamais  la vue du 
paen immonde, ainsi port en triomphe. Les enfants 
l'encensent drisoirement avec des sabots au bout d'une 
ficelle.

Mais pourquoi cette ovation  un personnage si repoussant? On 
marche  la conqute du chou sacr, emblme de la fcondit 
matrimoniale, et c'est cet ivrogne abruti qui, seul, peut 
porter la main sur la plante symbolique. Sans doute il y a l 
un mystre antrieur au christianisme, et qui rappelle la fte 
des Saturnales, ou quelque bacchanale antique. Peut-tre ce 
paen, qui est en mme temps le jardinier par excellence, 
n'est-il rien moins que Priape en personne, le dieu des 
jardins et de la dbauche, divinit qui dut tre pourtant 
chaste et srieuse dans son origine, comme le mystre de la 
reproduction, mais que la licence des moeurs et l'garement des 
ides ont dgrade insensiblement. 

Quoi qu'il en soit, la marche triomphale arrive au logis de la 
marie et s'introduit dans son jardin. L on choisit le plus 
beau chou, ce qui ne se fait pas vite, car les anciens 
tiennent conseil et discutent  perte de vue, chacun plaidant 
pour le chou qui lui parat le plus convenable. On va aux 
voix, et quand le choix est fix, le _jardinier_ attache sa 
corde autour de la tige, et s'loigne autant que le permet 
l'tendue du jardin. La jardinire veille  ce que, dans sa 
chute, le lgume sacr ne soit point endommag. Les _Plaisants_ 
de la noce, le chanvreur, le fossoyeur, le charpentier ou le 
sabotier (tous ceux enfin qui ne travaillent pas la terre, et 
qui, passant leur vie chez les autres, sont rputs avoir, et 
ont rellement plus d'esprit et de babil que les simples 
ouvriers agriculteurs), se rangent autour du chou. L'un ouvre 
une tranche  la bche, si profonde qu'on dirait qu'il s'agit 
d'abattre un chne. L'autre met sur son nez une _drogue_ en bois 
ou en carton qui simule une paire de lunettes: il fait 
l'office d'_ingnieur_, s'approche, s'loigne, lve un plan, 
lorgne les travailleurs, tire des lignes, fait le pdant, 
s'crie qu'on va tout gter, fait abandonner et reprendre le 
travail selon sa fantaisie, et le plus longuement, le plus 
ridiculement possible dirige la besogne. Ceci est-il une 
addition au formulaire antique de la crmonie, en moquerie 
des thoriciens en gnral que le paysan coutumier mprise 
souverainement, ou en haine des arpenteurs qui rglent le 
cadastre et rpartissent l'impt, ou enfin des employs aux 
ponts et chausses qui convertissent des communaux en routes, 
et font supprimer de vieux abus chers au paysan? Tant il y a 
que ce personnage de la comdie s'appelle le _gomtre_, et 
qu'il fait son possible pour se rendre insupportable  ceux 
qui tiennent la pioche et la pelle.

Enfin, aprs un quart d'heure de difficults et de momeries, 
pour ne pas couper les racines du chou et le dplanter sans 
dommage, tandis que des pelletes de terre sont lances au nez 
des assistants (tant pis pour qui ne se range pas assez vite; 
ft-il vque ou prince, il faut qu'il reoive le baptme de 
la terre), le _paen_ tire la corde, la paenne tend son 
tablier, et le chou tombe majestueusement aux _vivat_ des 
spectateurs. Alors on apporte la corbeille, et le couple paen 
y plante le chou avec toutes sortes de soins et de 
prcautions. On l'entoure de terre frache, on le soutient 
avec des baguettes et des liens, comme font les bouquetires 
des villes pour leurs splendides camlias en pot; on pique des 
pommes rouges au bout des baguettes, des branches de thym, de 
sauge et de laurier tout autour; on chamarre le tout de rubans 
et de banderoles; on recharge le trophe sur la civire avec 
le paen, qui doit le maintenir en quilibre et le prserver 
d'accident, et enfin on sort du jardin en bon ordre et au pas 
de marche.

Mais l quand il s'agit de franchir la porte, de mme lorsque 
ensuite il s'agit d'entrer dans la cour de la maison du mari, 
un obstacle imaginaire si oppose au passage. Les porteurs du 
fardeau trbuchent, poussent de grandes exclamations, 
reculent, avancent encore, et, comme repousss par une force 
invincible, feignent de succomber sous le poids. Pendant cela, 
les assistants crient, excitent et calment l'attelage humain. 
"Bellement, bellement, enfant! L, l, courage! Prenez garde! 
patience! Baissez-vous. La porte est trop basse! Serrez-vous, 
elle est trop troite! un peu  gauche;  droite  prsent! 
allons, du coeur, vous y tes!"

C'est ainsi que dans les annes de rcolte abondante, le char 
 boeufs, charg outre mesure de fourrage ou de moissons, se 
trouve trop large ou trop haut pour entrer sous le porche de 
la grange. C'est ainsi qu'on crie aprs les robustes animaux 
pour les retenir ou les exciter; c'est ainsi qu'avec de 
l'adresse et de vigoureux efforts on fait passer la montagne 
des richesses, sans l'crouler, sous l'arc de triomphe 
rustique. C'est surtout le dernier charroi, appel la 
_gerbaude_, qui demande ces prcautions, car c'est aussi une 
fte champtre, et la dernire gerbe enleve au dernier sillon 
est place au sommet du char, orne de rubans et de fleurs, de 
mme que le front des boeufs et l'aiguillon du bouvier Ainsi, 
l'entre triomphale et pnible du chou dans la maison est un 
simulacre de la prosprit et de la fcondit qu'il 
reprsente.

Arriv dans la cour du mari, le chou est enlev et port au 
plus haut de la maison ou de la grange. S'il est une chemine, 
un pignon, un pigeonnier plus lev que les autres fates, il 
faut,  tout risque, porter ce fardeau au point culminant de 
l'habitation. Le paen l'accompagne jusque-l, le fixe, et 
l'arrose d'un grand broc de vin, tandis qu'une salve de coups 
de pistolet et les contorsions joyeuses de la paenne 
signalent son inauguration.

La mme crmonie recommence immdiatement. On va dterrer un 
autre chou dans le jardin du mari pour le porter avec les 
mmes formalits sur le toit que sa femme vient d'abandonner 
pour le suivre. Ces trophes restent l jusqu' ce que le vent 
et la pluie dtruisent les corbeilles et emportent le chou. 
Mais ils y vivent assez longtemps pour donner quelque chance 
de succs  la prdiction que font les anciens et les matrones 
en le saluant: "Beau chou, disent-ils, vis et fleuris, afin 
que notre jeune marie ait un beau petit enfant avant la fin 
de l'anne; car si tu mourais trop vite ce serait signe de 
strilit, et tu serais l-haut sur sa maison comme un mauvais 
prsage."

La journe est dj avance quand toutes ces choses sont 
accomplies. Il ne reste plus qu' faire la conduite aux 
parrains et marraines des conjoints. Quand ces parents 
putatifs demeurent au loin, on les accompagne avec la musique 
et toute la noce jusqu'aux limites de la paroisse. L, on 
danse encore sur le chemin et on les embrasse en se sparant 
d'eux. Le paen et sa femme sont alors dbarbouills et 
rhabills proprement, quand la fatigue de leur rle ne les a 
pas forcs  aller faire un somme.

On dansait, on chantait et on mangeait encore  la mtairie de 
Belair, ce troisime jour de noce,  minuit, lors du mariage 
de Germain. Les anciens, attabls, ne pouvaient s'en aller, et 
pour cause. Ils ne retrouvrent leurs jambes et leurs esprits 
que le lendemain au petit jour. Alors, tandis que ceux-l 
regagnaient leurs demeures, silencieux et trbuchants, 
Germain, fier et dispos, sortit pour aller lier ses boeufs, 
laissant sommeiller sa jeune compagne jusqu'au lever du 
soleil. L'alouette, qui chantait en montant vers les cieux, 
lui semblait tre la voix de son coeur rendant grce  la 
Providence. Le givre, qui brillait aux buissons dcharns, lui 
semblait la blancheur des fleurs d'avril prcdant 
l'apparition des feuilles. Tout tait riant et serein pour lui 
dans la nature. Le petit Pierre avait tant ri et tant saut la 
veille, qu'il ne vint pas l'aider  conduire ses boeufs; mais 
Germain tait content d'tre seul. Il se mit  genoux dans le 
sillon qu'il allait refendre, et fit la prire du matin avec 
une effusion si grande que deux larmes coulrent sur ses joues 
encore humides de sueur. 

On entendait au loin les chants des jeunes garons des 
paroisses voisines, qui partaient pour retourner chez eux, et 
qui redisaient d'une voix un peu enroue les refrains joyeux 
de la veille.


 

 




***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARE AU DIABLE***


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