The Project Gutenberg EBook of La Tosca, by Victorien Sardou

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Title: La Tosca
       Drame en cinq actes

Author: Victorien Sardou

Release Date: October 14, 2006 [EBook #19540]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOSCA ***




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[Note du transcripteur: Les notes de scne apparaissent entre les signes
gaux.]




VICTORIEN--SARDOU




LA TOSCA

DRAME EN CINQ ACTES

The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress
in the year 1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office
of the Librarian of Congress at Washington. All rights
reserved.




PERSONNAGES


Baron Scarpia                              MM. P. BERTON.
Mario Cavaradossi                          DUMNY.
Cesare Angelotti                           ROSNY.
Le Marquis Attavanti                       FRANCS.
Eusbe, sacristain                         LACROIR.
Vicomte de Trvilhac                       VIOLET.
Caprola                                   JLIET.
Cennarino                                  M. LACROIX P.
Trivulce                                   DESCHAMPS.
Colometti                                  JEGU.
Spoletta, capitaine de carabinieres        BOUYER.
Schiarrone, agent de police                PIRON.
Ceccho, domestique                         GASPARD.
Paisiello                                  MALLET.
Diego Naselli, prince d'Aragon             DELISLE.
Un Huissier                                DUMONT.
Un Sergent                                 BESSON.
Floria Tosca                               Mme SARAH BERNHARDT.
Marie-Caroline, reine de Naples            BAUCH.
Luciana, femme de chambre de la Tosca      DURAND.
Princesse Orlonia                          AUGE.
Un Monsignor                               FORTIN.

La scne  Rome, le 17 juin 1800.




ACTE PREMIER


_L'glise Saint-Andra des jsuites  Rome. Architecture du Bernin,
pleins cintres sur gros piliers carrs de marbre banc plaqu rouge...
Stucs, dorures, etc... La vue est prise du transept de droite. Au fond,
le choeur entour d'une grille trs orne; et la fuite de l'abside vers
la droite noye dans l'ombre. Au premier plan  droite, porte latrale
avec son tambour et ses portes battantes. Au deuxime plan, faisant
angle avec un des gros piliers, la chapelle des Angelotti. Grille sur la
scne, grille du ct de l'abside surmonte des armes des Angelotti._
Trois anges d'argent, deux et un, sur un fond d'azur. _Tout le ct
gauche, est occup par un chafaudage de peintre, appuy sur un autel,
et par un grand cadre entourant une grande toile bauche. Sur
l'chafaudage, tout l'attirail d'un peintre, escabeaux, tabourets,
brosses, palettes, toffes, etc... On accde  cet chafaudage par un
petit escalier de bois blanc. Au pied de l'escalier, un panier avec un
flacon de vin, deux gobelets d'argent, du pain, un poulet froid, une
serviette et des figues. Au milieu de la scne au fond, un pilier avec
une madone en relief, peinte, sous un petit dais trs dor. Au pied, une
vasque pouvant porter des fleurs, et un trpied avec des cierges. En
avant de l'chafaudage, deux tabourets._


Scne premire

GENNARINO, EUSEBE, sacristain.

=Gennarino dort tendu tout de son long sur l'chafaudage. Eusbe, venu
du fond, s'approche de lui et fait tinter  son oreille un gros
trousseau de clefs.=


EUSBE.--Eh! Gennarino!...

GENNARINO, =s'veillant en sursaut.=--Hein. Plat-il?

EUSBE.--Tu dors?...

GENNARINO, =se frottant les yeux.=--Oui!... Je dors un peu.

EUSBE.--Paresseux!... Je vais en faire autant, du reste... C'est
l'heure de la sieste. Il est temps de fermer les portes... O est ton
patron?

GENNARINO.--Il est all jusqu'au quartier des Juifs, acheter une toffe
pour sa peinture.

EUSBE.--Voil bien de mon Franais, qui court les rues de Rome, au mois
de juin, par la grande chaleur du jour, et qui m'oblige  l'attendre.

GENNARINO, =debout.=--Le seigneur Mario Cavaradossi n'est pas Franais,
pre Eusbe. Il est Romain, comme vous et moi, et de vieille famille
patricienne, s'il vous plat.

EUSBE.-Bon, je sais ce que je dis... S'il est Romain par son pre, que
j'ai bien connu dans ma jeunesse, il est plus Franais encore par sa
mre, une Parisienne! En voil bien la preuve. Si ton matre tait un
vritable Italien, travaillerait-il  l'heure o tout Romain qui se
respecte est occup  faire un somme?

GENNARINO, =prparant la palette.=--Son Excellence prtend qu'il n'est pas
d'heure plus favorable au travail que celle-ci, o, les portes tant
closes, il n'est plus distrait par les Anglais visiteurs, et leurs
ciceroni bavards, par le bourdonnement des prires, le chant des
cantiques et les sons des orgues; et que, dans cette solitude et cette
fracheur silencieuse de l'glise, il se sent plus libre, plus inspir,
plus en verve!...

EUSBE, =grommelant.=--Oui, pour recevoir les visites de certaine dame.

GENNARINO, =de mme.=--Vous dites?

EUSBE.--Rien!... Aprs tout, c'est un gnreux seigneur. Il ne quitte
jamais la place sans me glisser dans la main trois ou quatre Pauli, en
tmoignage de son estime. Je regrette seulement, Gennarino, que le
cavalier Cavaradossi n'ait pas des sentiments plus religieux.

GENNARINO, =confirmant.=--Oh! a!...

EUSBE.--Car, enfin, je ne l'ai jamais vu assister aux offices, ni
marier sa voix  la ntre  l'heure des vpres... et, depuis qu'il
travaille  cette chapelle, il ne s'est pas confess une seule fois, pas
mme au saint jour de Pques.

GENNARINO.--C'est pourtant vrai, pre Eusbe.

EUSBE.--Un jacobin, Gennarino... un pur jacobin. Il a de qui tenir,
d'ailleurs. Le papa Cavaradossi passait dj pour philosophe. Il avait
longtemps vcu  Paris, dans la frquentation de l'abominable Voltaire,
et autres malfaiteurs de la mme bande... Prends garde, Gennarino, que
le contact de l'impie ne te mne droit en enfer.

GENNARINO, =billant=.--Pensez-vous, pre Eusbe, que l'on y dorme, en
enfer?

EUSBE.--Si l'on y dort!...

GENNARINO.--Oui...

EUSBE.--Au fait... y dort-on? J'avoue, garon, que ta question me prend
au dpourvu. Il faut que j'interroge sur ce point le pre Caraffa,
lumire de notre Eglise... Toutefois, je pencherais plutt pour
l'insomnie, qui est un supplice bien fait pour les damns.

GENNARINO, =de mme.=--Oh! Oui!

EUSBE.--Tu devrais au moins corriger un peu ce que la conduite de ton
matre a de rprhensible, en lui suggrant l'ide d'offrir pour le
sacrifice de la messe quelques flacons de ce marsala que je vois dans ta
corbeille.

GENNARINO.--Ce n'est pas du marsala,... c'est du gragnano.

EUSBE, =tirant le flacon et l'examinant.=--Tu m'tonnes, mon enfant... A
la couleur, je parierais pour du marsala.

=Il dbouche et flaire=

GENNARINO.--Vous perdriez, pre Eusbe.

EUSBE, =versant le vin dans un gobelet.=--Parbleu, j'en aurai le coeur
net.

=Il l'avale d'un trait.=

GENNARINO, =sautant  terre.=--H l donc!

EUSBE, =faisant claquer sa langue.=--Tu as raison, mon fils,... c'est du
gragnano, et du meilleur.

GENNARINO, =lui arrachant le flacon.=--Et puis le patron dira que c'est
moi!

=Il rince le gobelet.=

EUSBE.--Bon!... Il est trop amoureux pour y prendre garde. =(Il regarde
l'heure  sa montre.)= D'ailleurs, il me doit bien ce ddommagement pour
le temps qu'il me fait perdre  ne pas dormir.

GENNARINO, =remettant le flacon et le gobelet dans la corbeille.=--Il se
sera arrt  voir tes prparatifs de la fte au palais Farnse.

EUSBE.--Cette fte-l n'est pas pour le charmer, puisqu'elle clbre
une nouvelle victoire de nos armes sur les troupes franaises.

GENNARINO.--Quelle victoire?

EUSBE.--Bon Dieu! se peut-il que tu n'aies pas entendu parler de la
reddition de Gnes?

GENNARINO.--Vaguement.

EUSBE.--C'est--dire que le chevalier te laisse volontairement dans
l'ignorance de nos triomphes... Sache, donc, enfant, que les Franais
sont battus sur tous les points, et que le gnral Massna, enferm dans
Gnes, a d capituler et cder la ville aux troupes de Sa Majest
Impriale.

GENNARINO.--Ah!

EUSBE, =tirant un journal.=--Voici d'ailleurs ce que dit la gazette!...
Ecoute ceci, mon garon, =(il lit)= _Nous recevons de nouveaux dtails sur
la reddition de Gnes... Le gnral Massna est sorti de la ville avec
huit mille hommes seulement, plus ou moins clops et hors d'tat de
tenir la campagne. Le gnral Soult, prisonnier, est grivement bless.
Les trois quarts des gnraux, colonels, officiers franais de tout
grade, sont captifs comme lui ou blesss, ou morts. C'est un affreux
dsastre pour ces bandes indisciplines qui s'intitulent effrontment
l'arme franaise..._ Et ceci  la suite, =(il lit.)= _Sa Majest
Napolitaine la reine Marie-Caroline, auguste fille de l'impratrice
Marie-Thrse, soeur de l'infortune Marie-Antoinette, digne et
glorieuse pouse de Sa Majest Napolitaine-Ferdinand IV, notre
victorieux protecteur, est venue tout exprs de Livourne o elle tait
de passage, allant  Vienne, pour donner, ce soir 17 juin, une grande
fte au palais Farnse, en l'honneur de cette victoire... Il y aura
concert suivi de bal, avec illumination a giorno, sur la place Farnse,
et musique  tous les carrefours avoisinant le palais. On ne pourra
regretter  cette solennit vraiment patriotique, que l'absence de Sa
Majest Ferdinand retenu  Naples par l'obligation d'y effacer les
derniers vestiges de l'infme Rpublique parthnopenne. Ajoutons qu'aux
dernires nouvelles, M. de Mlas concentrait toutes ses troupes 
Alexandrie. Avant peu, nous pourrons fter une dernire et dcisive
victoire..._ Avec M. de Mlas, Gennarino, cela n'est pas douteux... Il y
a bien ce petit gnral Bonaparte qui serait, dit-on,  Milan; mais
prendrais-tu ce gnral Bonaparte au srieux, Gennarino?

GENNARINO.--Moi, je ne sais pas: mais le patron, oh! oui!

EUSBE.--Voil encore de mon jacobin! Passe pour l'ancien Bonaparte, le
vrai... Mais celui-l qui est faux...

GENNARINO.--Faux?

EUSBE.--Parfaitement. Je tiens de source certaine, que le gnral
Bonaparte est mort en Egypte, noy dans la mer Rouge comme Pharaon, et
que celui-ci n'est autre que son frre Joseph que l'on donne pour le
dfunt, afin d'inspirer confiance aux soldats franais, si dcourags
qu'ils refusent de se battre!

GENNARINO.--Ainsi. Voyez!.

EUSBE.--Oui, mon garon, voil o ils en sont  Paris. Et ce n'est pas
tout. Sais-tu ce qu'il a imagin, ce farceur-l?...

GENNARINO.--Joseph?

EUSBE.--Joseph!... Il fait courir, le bruit qu'il a franchi les Alpes
avec tous ses canons!... Les Alpes!... Non!... C'est  mourir de rire...

GENNARINO.--Voici le patron!


Scne II

LES MMES, MARIO CAVARADOSSSI


MARIO, =entrant par la droite portant une toffe.=--Je vous demande
pardon, pre Eusbe, je suis un peu en retard.

=Il monte sur son chafaudage et, pendant ce qui suit, drape son toffe
sur un mannequin.=

EUSBE, =repliant son journal.=--J'en profitais, Excellence, pour mettre
Gennarino au courant des oprations militaires.

MARIO.--Oh! Alors!

EUSBE.--Tout est ferm... Je puis sortir, Excellence?

MARIO.--Oui, oui, et toi aussi, Gennarino... Je n'ai pas besoin de toi
avant la rouverture des portes.

GENNARINO.--Merci, Excellence!

EUSBE.--Votre-. Excellence aura la bont de tirer les verrous.
=(Poussant Gennarino.)= Allons, passe devant, paresseux!

=Ils sortent par la droite. Eusbe tire la porte...=


Scne III

MARIO, CESARE ANGELOTTI

=Mario rest seul, aprs avoir dispos son toffe, descend de
l'chafaudage pour voir l'effet de loin. Puis tout en sifflotant, il
remonte sur l'chafaudage et corrige les plis de la draperie; aprs quoi
il te sa veste, pose son tabouret, et s'apprte  travailler... Ds
qu'il est remont sur son estrade, Angelotti parat derrire la grille
de la chapelle  droite, qu'il rouvre sans bruit et sort sans tre vu
par Mario qui lui tourne le dos; puis il descend vers la porte, et prte
l'oreille. A ce moment, Mario, agenouill pour choisir des vessies dans
sa bote, l'aperoit, et, sans changer de posture, l'interpelle.=


MARIO.--Tiens!... Quelqu'un?...

ANGELOTTI, =se retournant.=--Plus bas, je vous pri... Sommes-nous seuls?

MARIO.--Oui. Ah a, qui diable tes-vous, avec ces allures de
malfaiteur?

ANGELOTTI,--Un malfaiteur, en effet, pour certaines gens, mais pour
vous, non... si j'en crois ce que disaient cet homme et cet enfant.

MARIO, =descendant de l'estrade.=--Tout cela ne m'apprend pas qui vous
t...

ANGELOTTI, =rsolument.=--Eh bien, soit!... Advienne que pourra! Je suis
un prisonnier vad du chteau Saint-Ange!

MARIO.--Vous?

ANGELOTTI, =vivement.=--Et mon nom ne vous est peut-tre pas inconnu.
J'tais  Naples un des plus ardents dfenseurs de la Rpublique
parthnopenne, et, quand elle a succomb, je me suis rfugi  Rome...
o l'on m'a fait consul de la Rpublique romaine, gorge comme
l'autre... Vous avez pu lire sur toutes les listes de proscription ce
nom qui est le mien: Cesare...

MARIO, =vivement.=--Angelotti?...

ANGELOTTI.--Oui!

MARIO, =courant  la porte et tirant les verrous.=--Ah! bon Dieu!... Que
ne le disiez-vous plus tt?

ANGELOTTI.--Dieu soit lou! je ne me suis pas tromp sur votre compte...

MARIO.--Ah! certes, non! Mais comment tes-vous cach dans cette
glise?...

ANGELOTTI.--Comment et pourquoi, je vous le dirai; mais, par grce,
quelques gouttes de ce vin... Je n'ai rien pris depuis hier, et je n'en
puis plus de fatigue et de besoin.

=Il s'assied sur l'escabeau.=

MARIO, =allant vivement au panier, et lui versant  boire dans un
gobelet.=--Ah! Certes!... Tenez!... Buvez!... Buvez vite!

ANGELOTTI.--Merci! Ne retirez pas votre main... Quand on n'a plus
commerce depuis longtemps qu'avec des geliers, des bourreaux et autres
animaux malfaisants, vous ne sauriez croire quel plaisir c'est de serrer
enfin dans sa main la main d'un homme. =(Il vide le gobelet.)= Ce vin me
ranime.

MARIO, =retournant  son panier.=--J'ai mieux  VOUS offrir!...
Heureusement. =(Il rapporte le panier qu'il vide en parlait.)= Et comment
avez-vous pu vous vader?

ANGELOTTI, =prt  manger.=--Je n'y suis pour rien... =(S'interrompant pour
regarder autour de lui.)= Mais tes-vous bien sur?...

MARIO.--L'glise est vide et close de toute part... Le sacristain
lui-mme ne peut rentrer par cette porte que si j'en tire les verrous.
Nous avons devant nous deux bonnes heures de scurit pour le moins.

ANGELOTTI, =mangeant.=--Je n'ai pas, vous disais-je, le mrite de mon
vasion, qui est l'oeuvre de ma soeur, la marquise Attavanti... La
connaissez-vous?

MARIO.--De vue seulement.

ANGELOTTI.--C'est elle qui a tout fait! Hier  la tombe du jour, un
porte-clefs gagn par elle, le nomm Trebelli, m'a apport ces vtements
dans mon cachot dont il m'a ouvert la porte aprs avoir dtach mes
fers. On travaille en ce moment, au chteau Saint-Ange,  rparer les
dgts de l'occupation franaise. J'ai pu me mler,  la sortie des
ouvrires, et gagner au large. Mais,  cette heure-l, les portes de la
ville sont fermes, de l'_Anglus_ du soir  l'_Anglus_ du matin. Me
rfugier chez ma soeur? Impossible... Le marquis Attavanti, mon
beau-frre, est un fanatique, du trne et de l'autel, qui serait homme 
me livrer lui-mme au bourreau; non par mchancet--l'imbcile n'est pas
mchant--mais par courtisanerie, par peur et conscience de son
devoir!... O trouver asile pour la nuit?... Ma soeur avait prvu le
cas. Les Angelotti, fondateurs de cette glise, y ont leur chapelle dont
seuls ils gardent la clef... elle y a dpos hier des vtements de
femme, le voile, la mante, jusqu' l'ventail, pour cacher mon visage au
besoin, et des rasoirs, des ciseaux, etc., tout ce qui peut servir  me
rendre mconnaissable; la clef m'a t remise par Trebelli, j'ai pu me
glisser dans cette chapelle avant la fermeture des portes de l'glise, y
passer toute la nuit, et le jour venu, m'y couper les cheveux et la
barbe. J'attendais Trebelli ce matin. Lui seul entrant dans mon cachot,
mon vasion ne devait tre constate qu' la visite rglementaire de
demain. Il tait donc convenu que Trebelli ferait son service 
l'ordinaire, et qu'aprs s'tre entendu avec un voiturier, il viendrait
me prendre ici  l'heure de la grand'messe. Je sortais avec lui sous mes
habits de femme, nous montions en voiture, et nous allions  Frascati
rejoindre ma soeur qui, partie ce matin, y prpare toutes choses pour
ma sortie des Etats-Romains. Trebelli n'a pas paru, et je n'ai su que
rsoudre, balanc entre l'obligation de l'attendre, puisque sans lui je
ne sais que devenir, et la crainte de prolonger ici mon sjour. Car
enfin, si l'vasion est dcouverte, si Trebelli est arrt, s'il
parle...

MARIO.--S'il tait arrt, vous le seriez aussi; car de gr ou de force,
il aurait tout dit!... Et, si votre fuite tait connue, le canon du
chteau Saint-Ange l'aurait appris  toute la ville, en donnant le
signal d'en fermer les portes...

ANGELOTTI.--Ce qui me rassure, en effet, c'est de ne l'avoir pas
entendu. Mais l'absence de cet homme...

MARIO.--Un retard que le moindre accident peut motiver et qui n'a rien
de bien effrayant. Attendons ici patiemment que le jour baisse. Aucun
asile n'est plus sr pour vous que cette glise dserte... D'ailleurs
vous ne sortirez pas de ce ct, sous votre dguisement, sans attirer
l'attention des commres qui tricotent sur le pas de leurs portes, des
enfants, des joueurs de boules qui sont l sur la place. Tandis qu' la
rouverture de l'glise, vous pourrez sortir franchement par la grande
porte, et, dans le va-et-vient des dvotes, personne ne prendra garde 
une de plus. Si,  cette heure-l, Trebelli ne s'est pas encore montr,
je me charge du reste.

ANGELOTTI.--Ah! quel homme vous tes!... Ce qui aie fche, c'est
l'inquitude de ma pauvre soeur qui m'attend.

MARIO.--Et qu'on ne saurait prvenir, malheureusement. Mais je
m'explique sa prsence hier dans cette glise.

ANGELOTTI.--Vous l'avez vue?

MARIO.--Assez pour fixer sur cette toile le souvenir de sa merveilleuse
beaut.

ANGELOTTI, =regardant=.--En effet!...

MARIO.--Oh! une simple esquisse.

ANGELOTTI, =regardant le tableau.=--C'est bien le ton dor de ses cheveux,
et ses grands yeux bleus si doux... Ah! ma chre Giulia! Quel
dvouement. Pensez que depuis un an elle me dispute  la mort. Mais la
tendresse d'une femme est moins puissante que la haine d'une autre.

MARIO.--Ah! C'est l votre fait?...

ANGELOTTI.--Et par ma faute... Il y a une vingtaine d'annes, j'tais 
Londres, uniquement soucieux alors de mes plaisirs... Un soir, au
Waux-Hall, je fus accost par une de ces cratures qui rdent,  la
nuit, dans ces jardins publics, en qute d'un souper. Celle-l tait
prodigieusement belle. Notre liaison dura huit jours; puis je partis, ne
gardant de cette aventure que le souvenir, qu'elle mritait. Des annes
se passent: mon pre meurt, et le partage de ses biens me fait
propritaire de terres considrables dans les environs de Naples, et,
par suite, habitant de cette ville. J'y arrive un jour aprs une assez
longue absence. Le prince Pepoli chez oui je dne, me dit: Venez a que
je vous prsente  l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton, et  sa
dlicieuse femme qui rvolutionne ici toutes les ttes. Et dans lady
Hamilton, jugez de ma stupeur!... je reconnais ma facile conqute du
Waux-Hall...

MARIO.--Eh! oui. Emma Lyon, bonne d'enfants  ses dbuts, puis servante
de taverne, modle, fille publique, etc... et finalement, ambassadrice
du Royaume-Uni d'Angleterre.

ANGELOTTI.--Je dissimule en vain ma surprise. Lady Hamilton n'est pas
femme  s'y mprendre. Elle se sent reconnue. A table, on m'a fait
l'honneur de m'asseoir  sa droite. Mais un autre convive, La Haine, s'y
place entre nous... Et j'ai la folie de la braver... L'Hamilton n'tait
pas alors, comme aujourd'hui, la vraie souveraine de Naples, par
l'empire qu'elle a su prendre sur Marie-Caroline, son amie, sur l'amiral
Nelson, son amant, protecteur du Royaume!... Mais elle avait assez de
crdit dj, pour exciter la cour  toutes les rigueurs contre les
Napolitains suspects, comme moi, de pactiser avec l'ide
rvolutionnaire. Irrit de la voir hostile, pour nous, jusqu' la
cruaut, je m'oubliai  dire publiquement en quel lieu j'avais connu
cette aventurire. Deux jours aprs, ma maison tait envahie, mes
papiers saisis, fouills... Rien! Mais dans ma bibliothque, deux
volumes de Voltaire qu'une main perfide y avait glisss  mon insu, et
par quel ordre?... ai-je besoin de vous le dire? Or le dcret royal
tait formel. Pour tout possesseur d'un seul ouvrage de Voltaire,...
trois ans de galre!...

MARIO.--Et vous avez fait?...

ANGELOTTI.--Mes trois ans!

MARIO.--Ah! grand Dieu!

ANGELOTTI.--Aprs quoi, exil, ruin, tous mes biens tant confisqus
par la couronne, je quittai Naples, o je ne rentrai qu' la suite de
Championnet. Au retour de l'arme royale, je russis  gagner Rome,
tandis qu' Naples, les patriotes, mes amis, taient cartels,
aveugls, mutils, brls vifs par la canaille napolitaine, qui se
rgalait de leur chair grille, et dans la campagne, traqus par les
san-fdistes  la solde d'un Fra-Diavolo ou d'un Mammone, ce monstre qui
troue la gorge de ses prisonniers, et qui boit leur sang!... Mais, quand
la garnison franaise dut cder Rome aux troupes; napolitaines, arrt
au mpris de la capitulation et jet dans, un cachot du chteau
Saint-Ange, j'y suis oubli depuis un an grce  ma soeur. Le prince
d'Aragon, gouverneur de Rome pour le roi, n'est pas un mchant homme, et
se prtait  cet oubli volontaire, dans l'espoir qu' l'arrive du
nouveau pape, je profiterais de quelque amnistie; mais, la cour de
Naples a dpch ici rcemment, comme rgent de police, un Sicilien qui
s'est fait l-bas une rputation le justicier impitoyable...

MARIO.--Le baron Scarpia!...

ANGELOTTI.--...Et celui-l n'est pas homme  m'oublier!

MARIO.--Ah! le misrable! Sous les dehors de la parfaite' politesse et
de la fervente dvotion, avec ses sourires et ses signes de croix, quel
vil gredin, cafard et pourri, artiste en sclratesse, raffin dans ses
mchancets, cruel par dilettantisme, sanguinaire jusque dans ses
orgies! Quelle femme, fille ou soeur, n'a pay de sa honte les dmarches
faites auprs de ce satyre immonde?...

ANGELOTTI.--A qui le dites-vous? Ma soeur a d le fuir pouvante, et
c'est alors qu'elle a conu le plan de mon vasion. Mais Scarpia nous
gagnait de vitesse et, dans trois jours, je devais tre expdi  Naples
pour y donner  lady Hamilton la joie de voir pendre son ancien
amant!... Plaisir qu'elle n'aura pas, quoi qu'il arrive; j'ai dans cette
bague, grce  ma soeur, de quoi leur pargner les frais de ma
potence...

MARIO.--Chut!...

ANGELOTTI.--On a frapp...

=Silence. Ils coutent. Bruit, de voix dehors.=

MARIO, =l'oreille colle  la porte.=--Non! C'est la boule de l'un, des
joueurs qui est venue heurter cette porte. Ils s'loignent... Ce n'est
rien.

=Il revient:  Angelotti.=

ANGELOTTI.--Que je m'en veux de vous associer  mes inquitudes... Mais,
bon Dieu! je vous parle de moi depuis une heure et je ne sais pas encore
de quel nom vous nommer.

MARIO..--Mario Cavaradossi.

ANGELOTTI.--Le fils?...

MARIO.--De Nicolas Cavaradossi! Un Romain comme vous.

ANGELOTTI.--Je croyais la famille teinte.

MARIO.--Pas encore, vous voyez. Mais votre erreur s'explique. Mon pre a
pass en France la plus grande partie de sa vie. Introduit par l'abb
Galiani dans la socit des Encyclopdistes, il tait fort li avec
Diderot, d'Alembert, etc. C'est ainsi qu'il pousa Mlle de Castron,
ma mre, petite-nice d'Hlvtius!... J'ai fait mes tudes  Paris et,
aprs la mort de mes parents, j'y ai vcu pendant toute la priode
rvolutionnaire, dans l'atelier de David, dont je suis l'lve...

ANGELOTTI.--Et vous pouvez vivre ici?...

MARIO.--Sans l'avoir dsir, ni mme prvu... J'avais  Rome des
intrts en souffrance. J'y suis venu au moment o les troupes
franaises sortaient par une porte, o l'arme napolitaine entrait par
l'autre. Et j'y suis rest pour mettre ordre  mes affaires...

ANGELOTTI.--Depuis un an?

MARIO.--J'aurais mauvaise grce  ne pas vous dire la vrit!... J'y
suis rest surtout...

ANGELOTTI, =souriant=.--Pour une femme?

MARIO.--Eh! oui.

ANGELOTTI.--Toujours!

MARIO.--Connaissez-vous la Tosca?

ANGELOTTI.--Floria Tosca? La cantatrice?

MARIO.--Oui!

ANGELOTTI.--De renomme seulement... C'est elle?

MARIO.--C'est elle!... L'artiste est incomparable; mais la femme... Ah!
la femme!... Et cette crature exquise a t ramasse dans les champs,
 l'tat sauvage, gardant les chvres. Les bndictines de Vrone, qui
l'avaient recueillie par charit, ne lui avaient gure appris qu' lire
et prier; mais elle est de celles qui ont vite fait de deviner ce
qu'elles ignorent. Son premier matre de musique fut l'organiste du
couvent. Elle profita si bien de ses leons qu' seize ans elle avait
dj sa petite clbrit. On venait l'entendre aux jours de fte.
Cimarosa, amen l par un ami, se mit en tte de la disputer  Dieu, et
de lui faire chanter l'opra. Mais les bndictines ne voulaient pas la
cder au diable. Ce fut un beau combat. Cimarosa conspirait; le couvent
intriguait. Tout Rome prit parti pour ou contre, tant que le dfunt pape
dut intervenir. Il se fit prsenter la jeune fille, l'entendit et,
charm, lui dit en lui tapant sur la joue: Allez en libert, ma fille,
vous attendrirez tous les coeurs, comme le mien, vous ferez verser de
douces larmes; et c'est encore une faon de prier Dieu. Quatre ans
aprs elle dbutait triomphalement dans la Nina et, depuis,  la Scala,
 San-Carlo,  la Fenice, partout il n'y a qu'elle. Quant  notre
liaison, elle a t improvise ici  l'Argentina o elle chante en ce
moment. Une de ces rencontres o l'on se sent  premire vue l'un pour
l'autre, l'un  l'autre, o deux tres se reconnaissent sans s'tre
jamais vus;--c'est lui!--c'est elle!--Et tout est dit.

ANGELOTTI.--Je ne vous connais, moi, que depuis un quart d'heure; mais
je ne lui pardonnerais pas de ne pas vous aimer.

MARIO.--Ah! pour cela!... Elle m'aime bien! Je ne lui sais mme qu'un
dfaut!... C'est une jalousie folle qui n'est pas sans troubler un peu
notre bonheur. Il y a bien aussi sa dvotion qui est excessive; mais
l'amour et la dvotion s'accommodent assez l'un de l'autre...

ANGELOTTI.--C'est la mme chose!...

MARIO.--Eh! oui... Enfin, je lui ai fait le sacrifice de mes rpugnances
en prolongeant ici mon sjour qui n'est pas sans pril. Car vous pensez
bien que j'y suis assez mal vu. Je n'ai pris aucune part  ce qu'ils
appellent votre rvolte; et,  cet gard, je ne saurais tre inquit;
mais, outre que mon nom sent un peu le roussi, mon pre ayant fait
scandale en son temps, le fait seul que je suis lve du conventionnel
David, ma faon de vivre qui n'a rien d'un san-fdiste, mes vtements et
jusqu' l'air de mon visage, tout est pour me signaler  la police. Ici,
comme  Naples, vous le savez, celui-l est mal not qui supprime la
perruque poudre, la culotte, les souliers  boucles, et s'habille et se
coiffe  la franaise. Mes cheveux  la Titus sont d'un libralisme
outr, ma barbe est libre penseuse, mes bottes sont rvolutionnaires.
J'aurais dj eu maille  partir avec le hideux Scarpia si je ne m'tais
avis d'une ruse...

ANGELOTTI.--Qui est?...

MARIO.--J'ai sollicit du chapitre de cette glise l'autorisation de
peindre ce mur-l gratuitement.

ANGELOTTI.--Oh! ils ont accept?

MARIO.--Vous pensez!... Ce pieux dvouement a conjur l'orage, et
peut-tre lui devrai-je ma scurit jusqu'au dpart de Floria pour
Venise o elle est engage la saison prochaine. L, du moins, nous
pourrons nous aimer sans crainte.

ANGELOTTI.--Et plus librement, sans doute...

MARIO.--Oh! ma foi, nous n'en faisons pas mystre. Quand elle n'est pas
chez moi, au palais Cavaradossi, c'est moi qui suis chez elle. Ici mme,
elle vient me retrouver en plein jour, et vous l'auriez dj entendue
frapper  cette porte si elle n'tait  quelque rptition pour le
concert de ce soir. Cela se trouve bien, du reste...

ANGELOTTI.--Pourquoi?

MARIO.--Sa prsence contrarierait nos projets!...

ANGELOTTI.--Bon; vous en seriez quitte pour lui dire qui je suis...

MARIO.--Oh! que non pas!... Et que je ne suis pas pour associer les
femmes  ces sortes d'aventures!...

ANGELOTTI.--Mme celle-l qui vous est si dvoue?

MARIO.--Mme celle-l!... Son concours nous est inutile, n'est-ce
pas?... Biffons l'inutile. Si petit que soit le risque  lui parler, il
est moindre encore  ne lui rien dire, et nous supprimons du coup les
questions, les inquitudes, la fivre, les nerfs, etc... surtout sa
mauvaise humeur  me voir protger un sclrat tel que vous. Car, pour
elle, royaliste, vous n'tes rien de mieux!... Et puis, supposons la
fuite impossible; que votre sjour  Rome se prolonge; un mot maladroit
peut tout perdre. Pensez surtout qu'elle est dvote, que le
confessionnal est un terrible confident, et que la seule femme vraiment
discrte est celle qui ne sait rien... et encore!...

=On frappe au dehors.=

FLORIA, =dehors=.--Mario!

MARIO.--C'est elle! =(Haut)= Oui! Oui! =(A Angelotti.)= Cachez-vous!...
J'abrgerai sa visite s'il le faut...

=Angelotti se rfugie dans la chapelle.=

FLORIA, =frappant toujours.=--Mais ouvre donc!...

MARIO, =saisissant sa palette et ses pinceaux.=--Mais attends... Je
viens!... Je viens!

=Il tire les verrous et ouvre.=


Scne IV

MARIO, FLORIA


FLORIA, =entrant avec une gerbe de fleurs.=--Voil des crmonies pour
m'ouvrir!...

MARIO, =un pinceau dans les dents.=--Tu ne me donnes pas le temps de
descendre.

FLORIA, =regardant partout d'un air souponneux.=--Tu tires donc les
verrous  prsent?

MARIO.--Oui, le pre Eusbe aime mieux cela.

FLORIA.--Le petit n'est pas l?...

MARIO. =nettoyant ses pinceaux.=--Non, je lui ai donn cong... =(Floria
remonte subitement vers le fond.)= Qu'est-ce que tu regardes?

FLORIA,--A qui donc parlais-tu?...

MARIO.--Moi!... Je ne parlais pas!... Je fredonnais... Tu m'as entendu
fredonner...

FLORIA.--Parler!... Tu faisais comme cela, ch... ch... ch... ch...

MARIO.--Quelle folie!... Qui veux-tu qui soit ici  cette heure?...

FLORIA.--Est-ce qu'on sait?... Quelque vieille dvote amoureuse de toi.

MARIO.--Oh!... Dj?... Une scne par cette chaleur... Attends au moins
la fracheur du soir... =(Il lui prend les mains et les baise
tendrement.)= Quelle moisson de fleurs!

FLORIA.--Pour la Madone... J'ai tant  me faire pardonner.

MARIO, =continuant.=--Par exemple?...

FLORIA.--Par exemple ce que tu fais l.

MARIO.--O est le mal?...

FLORIA.--Oh! si, sous ses yeux... =(Baissant la voix.)= Laisse-moi au
moins la saluer avant...

MARIO, =de mme, l'imitant.=--Oh! c'est trop juste...

=Floria remonte vers le pilier o est la Madone, dpose ses fleurs dans
la vasque et s'agenouille, le dos tourn  la rampe. Mario en profite
pour changer un signe d'intelligence avec Angelotti qu'on entrevoit une
seconde derrire la grille.=

FLORIA, =redescendant et lui rendant ses mains, plus  l'aise,  haute
voix.=--Voil qui est fait!

MARIO, =baisant les doigts.=--Alors, je peux?... Elle permet!...

FLORIA, =trs convaincue.=--Oui... Ah! je suis bien contrarie, va.

MARIO.--Parce que?...

FLORIA.--Nous ne nous verrons plus jusqu' demain.

MARIO.--Pourquoi?

FLORIA.--Cette fte!...

MARIO.--Au Palais Farnse?...

FLORIA.--Oui... Il y a concert, et tu penses bien que j'y ai la plus
grosse part.

MARIO.--Bon, mais aprs?...

FLORIA.--Il y  bal.

MARIO.--Et il faut que tu danses?

FLORIA.--Non!... Mais que je soupe... La reine m'a fait dire par le duc
d'Aseoli qu'elle me verrait avec plaisir  la, place qui m'est rserve.

MARIO.--Quelle faveur!

FLORIA.--Oh! oui... Elle est trs bonne pour moi. Or, on ne soupera
qu'au petit jour, et nous ne nous verrons pas avant midi.

MARIO, =lgrement=.--En effet!...

FLORIA.--Tu en prends facilement ton parti...

MARIO.--Ah! par exemple...

FLORIA.--Mais oui. C'est drle!... Vous acceptez cela, avec Une
philosophie!

MARIO.--Dis que je me rsigne...

FLORIA.--Oh! les hommes!... Ah! j'ai bien tort de vous tant aimer,--et
surtout de vous le laisser voir.

MARIO, =reprenant sa palette.=--Oh!

FLORIA, =regardant son tableau.=--Qu'est-ce que c'est encore que cette
femme-l?

MARIO, =cherchant derrire lui.=--Cette femme?

FLORIA.--L, l, sur le mur?

MARIO.--Ah! la blonde?

FLORIA.--Non!... La rousse?

MARIO.--C'est Marie-Magdeleine!... Comment la trouves-tu?

FLORIA.--Trop jolie.

MARIO.--Trop?

FLORIA.--Je n'aime pas que vous fassiez les femmes si jolies!

MARIO.--Si tu es jalouse aussi des femmes que je peins!

FLORIA.--C'est que je sais bien ce qui se passe entre elles et vous!

MARIO, =riant=--Ah! bon!... Et qu'est-ce qu'il se passe?...

FLORIA.--Vous n'avez pas plutt fait deux grands yeux  cette crature
que vous vous dites: Ah! les beaux yeux! Et une petite bouche! Oh! la
jolie bouche!... On y mordrait! Tant qu' la fin, c'est elle que vous
admirez, elle que vous aimez, et ce n'est plus moi!...

MARIO, =riant tout en travaillant.=--Ah! bien!

FLORIA.--Et puis, avec quoi fabriquez-vous ces cratures-l? Avec vos
souvenirs... ou vos dsirs!... Des yeux que vous avez beaucoup
regards... Des lvres qui vous ont dit: Je t'aime! Ou  qui vous
voudriez le faire dire!... A qui peuvent-ils bien tre ces
cheveux-l,--et ces yeux d'un bleu?... Oh! je les connais srement!...
Je les ai certainement vus quelque part!

=Tout en parlant elle est monte sur l'chafaudage.=

MARIO, =de mme.=--C'est probable!...

FLORIA, =vivement.=--Ah! c'est donc une vraie femme... Elle existe?...

MARIO.--Cherche!

FLORIA.--J'y suis!... L'Attavanti!...

MARIO.--Oui!... T'y voil!

FLORIA.--Tu la connais donc?... Tu la vois donc?... O la vois-tu?...
Chez elle!... Ici!... Chez toi!... Ne mens pas.

MARIO.--Mais...

FLORIA.--Mais parlez donc, rpondez donc!

MARIO.--Laisse-moi parler!... Je l'ai vue ici, une seule fois, hier, par
hasard?

FLORIA.--Oh! _par hasard_!... fait hasard est admirable!

MARIO.--Par hasard!... Elle est entre tandis que j'tais  peindre;
elle s'est agenouille l, comme toi. A fait sa prire, comme toi. Et,
avec ses grands yeux de pervenche levs au ciel... et ses beaux cheveux
blonds!...

FLORIA.--Ses _beaux_ cheveux, c'est bien cela!...

MARIO, =continuant tranquillement.=--Dors encore par le soleil couchant,
elle tait si parfaitement la Madeleine rve qu'en trois coups de
pinceau je l'ai fixe l, sans qu'elle s'en soit doute et que je lui
aie mme adress la parole.

FLORIA.--Et pourquoi cette femme, je vous prie, et pas moi?... Je ne
ferais pas une Madeleine aussi dore qu'elle?

MARIO, =gaiement.=--Ah! bien l, franchement, tu n'as pas l'air d'une
sainte, surtout en ce moment.

FLORIA.--Et elle donc?... Ah! elle est bonne la marquise, avec son
aurole!... Une farceuse qui trompe son mari et se promne partout avec
son amant!...

MARIO.--Pardon!... Ce n'est pas mi amant; mais un sigisbe, accept
comme tel, par tout le monde, et par le mari lui-mme... Donc, il n'est
pas tromp.

FLORIA.--Eh bien, je n'ai pas de mari, moi, ni de sigisbe!... J'ai un
amant que j'aime uniquement et qui est tout pour moi. C'est plus
honnte...

MARIO, =tendrement=.--Aussi, je t'adore!

FLORIA.--Cette effronte qui vient l poser tout exprs!

MARIO.--Allons, allons, tu en folle. Laissons la marquise.

FLORIA.--Si elle ne ferait pas mieux de convertir son sclrat de frre.

MARIO.--Oh! sclrat!

FLORIA.--Oh! naturellement, tu le dfendras... Un ennemi de Dieu, du roi
et du pape!... Un dmagogue, un athe!

MARIO, =jetant un coup d'oeil vers Angelotti, par-dessus l'paule de
Floria.=--Oh! l! l!

FLORIA, =assise sur la dernire marche.=--Oui, oh!
Oui. Oh! tu plaisantes... Mais c'est bien cela qui me dsole. C'est que
tu aies de si mauvais sentiments, avec, un si bon coeur. Un homme qui
lit Voltaire!... Et cet autre encore! dont tu m'as donn un-livre, une
horreur!...

MARIO.--La _Nouvelle Hlose_?

FLORIA.--Le pre Caraffa, mon confesseur,  qui j'en ai parl, m'a dit:
Mon enfant, brlez vite ce livre infme, ou c'est lui qui vous
brlera!

MARIO, =vivement.=--Et tu l'as brl?...

FLORIA.--Non!

MARIO.--Ah! tant mieux. J'y tiens. Un cadeau de Rousseau  mon pre.

FLORIA.--Et je l'ai lu!... Et il ne me brle pas du tout ce livre, mais
l, pas du tout!...

MARIO, =s'asseyant prs d'elle sur l'chafaudage, les jambes
pendantes.=--Parbleu!

FLORIA.--Des bavards, ces gens-l!... Ils parlent tout le temps et ne
s'aiment jamais!

MARIO.--Alors, le pre Caraffa se mle aussi de tes lectures?

FLORIA.--Naturellement, quand je lui avoue mes pchs.

MARIO.--Et les miens!

FLORIA.--Ce sont les mmes!... Et,  ce propos, si tu savais ce qu'il
m'a dit de toi!...

MARIO.--Oh! je m'en doute bien... Je suis un sans-culotte, et un buveur
de sang!

FLORIA.--Ah! surtout un impie,--et j'en suis assez malheureuse. Ce n'est
pas faute de prier Dieu de toute mon me pour le salut de la tienne.

MARIO, =la serrant contre lui.=--Pauvre bon petit coeur.

FLORIA.--D'autant que le Padre me l'a formellement dclar: notre
liaison est abominable.

MARIO.--Oh!

FLORIA.--Abominable!... Je l'entends encore: Mon enfant, si vous voulez
que le ciel l'excuse, faites qu'elle profite  la conversion de votre
ami. Ramenez  nous cette brebis gare et Dieu fermera les yeux sur
votre faute. L'amour sacr purifiera l'amour profane. Et d'abord obtenez
de lui qu'il sacrifie cet insigne rvolutionnaire qu'il tale
effrontment par les rues avec des airs de dfi!...

MARIO.--Quel insigne?...

FLORIA.--Tes moustaches.

MARIO.--Oh!...

FLORIA, =avec douleur.=--Ah! je? lui avais bien promis de te les faire
couper!

MARIO.--Tu n'en as pas souffl mot.

FLORIA, =de mme.=--Jamais!

MARIO.--Pourquoi?

FLORIA.--C'est horrible  dire... Elles te vont si bien!

MARIO.--Ah! Alors!...

FLORIA.--...je t'ai aim tout de suite comme cela. Je ne peux pas me
faire  l'ide de t'aimer autrement, avec un menton ras, comme celui du
pre Caraffa!... Seulement, voil bien le chtiment... Je n'ose plus me
confesser et lui avouer que les moustaches sont toujours l, parce que
j'ai plaisir  les frquenter. Car alors, il me dfendrait de
t'aimer!... Je lui rpondrais!... Dieu sait ce que je lui rpondrais...
Un vrai scandale!... Mais mon compte est bon, va!... Je suis en tat
constant de pch mortel, et si je venais  mourir subitement...

MARIO.--L'enfer!

FLORIA.--Encore si c'tait avec toi!...

MARIO.--Bon, qui sait!...

FLORIA, =rassure.=--Oui, je crois que a s'arrangera tout de mme...

MARIO.--Mais oui!... va...

FLORIA.--Grce  la Madone, je suis trs bien avec la Madone!

MARIO.--Ah! alors, continuons!

=On frappe  la porte.=

FLORIA.--Chut!...

MARIO.--Quoi?

FLORIA.--On a frapp.

LUCIANA, =dehors.=--Madame, madame!

FLORIA, =descendant.=--C'est ma femme de chambre... C'est toi, Luciana?

LUCIANA.--Oui, madame.

FLORIA, = Mario.=--Ouvre.

=Mario ouvre.=



Scne V

LES MMES, LUCIANA


FLORIA.--Qu'est-ce que c'est?... Quoi!

LUCIANA.--Une lettre que l'on vient d'apporter  la maison de la part du
maestro.

=Elle cherche la lettre sur elle.=

FLORIA.--Paisiello? Dieu, que c'est agaant de ne pas tre un moment
tranquille. =(Mario, pendant ce temps, fait  Angelotti un signe de
patience.)= Allons, donne donc? Dpche-toi!

LUCIANA.--La voici!

FLORIA.--Qu'est-ce qu'il me veut encore, ce vieux fou? =(Lisant.)= _Divine
Tosca. Son Excellence monsieur le duc d'Aseoli me communique une
nouvelle qui vous comblera de joie. Sa Majest vient de recevoir une
lettre du gnral Mlas qui lui annonce que, le 14 courant, il a livr
bataille  l'arme franaise commande par le gnral Bonaparte, dans la
plaine de Marengo, prs d'Alexandrie_...

MARIO, =vivement.=--Ah! donne, je t'en prie... =(Il prend la lettre et lit
de faon  tre entendu par Angelotti.)= ..._Le combat commenc  l'aube
s'est prolong avec un grand acharnement jusqu' trois heures de
l'aprs-midi et s'est termin par la droute complte de l'arme
franaise... C'est une victoire clatante pour nos armes_... =(Il repasse
la lettre  Floria.)= Tiens, achve.

=Il va s'asseoir, attrist,  gauche.=

FLORIA, =reprenant la lecture.=--..._En consquence, Sa Majest vient
d'ordonner des prires d'actions de grces dans toutes les glises. Et
j'ai pens qu'il tait de notre devoir de nous associer  cette joie
patriotique... L'excs mme de mon enthousiasme chauffant ma verve, je
viens d'improviser une cantate en l'honneur de cette victoire..._

MARIO.--Charlatan! Il veut rentrer en grce et faire oublier sa
Marseillaise parthnopenne!

FLORIA, =continuant.=--_...Ai-je besoin d'ajouter, diva, que cette
improvisation ne peut avoir quelque mrite que si vous lui prtez, ce
soir, au Palais-Farnse, l'appui de votre prestigieux talent?... Les
choeurs et l'orchestre sont convoqus. On n'attend plus que vous. Une
bonne rptition nous suffira avant l'heure du souper. Venez sans
retard, je vous en prie, et vous comblerez de joie le plus ardent, le
plus dvou, le plus! et ctera! Vieux singe, va..._

Le diable l'emporte avec sa cantate!

MARIO, =vivement.=--Ah! tu ne peux pas refuser!

FLORIA.--Eh! non... Pour la reine!... Mais comme c'est gai de te laisser
l pour aller rpter sa cantate!... Qu'est-ce que tu vas faire sans
moi?

=Elle s'apprte  partir.=

MARIO.--Je travaillerai jusqu' la nuit.

FLORIA.--Et aprs?

MARIO.--J'irai souper et coucher  la villa.

FLORIA.--C'est cela, oui!... Et demain matin?

MARIO.--Demain matin, tu me verras  midi.

FLORIA.--Pourquoi si tard?

MARIO.--Pour te laisser dormir.

FLORIA.--Je n'ai pas besoin de dormir tant que a! Je veux que tu me
rveilles.

MARIO.--C'est convenu. Allons,  demain.

FLORIA, =prte  partir, s'arrtant.=--Attends!...

MARIO.--Quoi?

FLORIA, =montrant, le tableau.=--Oh! je t'en prie! Fais-lui des yeux
noirs... Cela t'est bien gal, n'est-ce pas? Elle sera tout aussi
Madeleine avec des yeux noirs...

MARIO.--Mon Dieu, si tu y tiens?

FLORIA.--Oui, j'y tiens beaucoup. Comme cela tu ne penseras plus 
l'Attavanti.

MARIO.--Alors, c'est promis...

FLORIA, =l'embrassant.=--Tiens! Je t'adore!

MARIO,--Oh! devant la Madone!

FLORIA.--Oh! Elle est si bonne... Elle ne m'en veut pas... A demain,
trsor ador!

MARIO.--A demain, amour.

=Floria sort avec Luciana.=


Scne VI

MARIO, ANGELOTTI

=Angelotti sort de, la chapelle ds que la porte est referme et les
verrous tirs.=


MARIO.--Ah! mon ami, quelle nouvelle!... Cette bataille?

ANGELOTTI.--Hlas! oui! Ceci nous achve!...

MARIO.--Enfin, pensons  vous... On va rouvrir l'glise avant l'heure
pour les prires ordonnes... Toute la ville doit tre en moi... Si
nous en profitions pour sortir de la ville avant la fermeture des
portes?...

ANGELOTTI.--Sans attendre Trebelli, soit!

MARIO.--Alors...

=Coup de canon au lointain.=

ANGELOTTI, =saisi.=--Ah!

MARIO.--Le signal!... On sait votre vasion!...

ANGELOTTI.--Attendez!... C'est peut-tre une salve pour cette victoire.

=Ils prtent l'oreille.=

MARIO.--Non!... Vous voyez!... Plus rien!... Un seul coup. C'est bien
votre fuite que l'on signale!... Il n'y a plus  rester ici... Cote que
cote, partons... Vite  ce dguisement... Ds que vous serez prt,
sortez par l'autre grille, dans l'ombre, faites le tour de l'glise par
ce ct... Moi, je gagnerai par l'autre la grande porte o je vous
attendrai, et nous sortirons audacieusement, c'est le mieux!... Allez,
allez... Voici le sacristain, et vite, le danger nous talonne!

=Angelotti rentre dans la chapelle dont il ferme la grille et o il
disparat. Mario saute sur son estrade.=


Scne VII

MARIO, EUSEBE, puis GENNARINO


EUSBE, =paraissant par la gauche, au fond, ses clefs  la main, et
allant rouvrir les verrous  droite.=--Votre Excellence a entendu?

MARIO.--Quoi?

EUSBE.--Le coup de canon!

MARIO, =indiffremment.=--Ah! oui, n'est-ce pas pour fter cette victoire?

EUSBE.--Non! Non! C'est quelque jacobin qui se sera vad du chteau
Saint-Ange...

MARIO, =de mme.=--Peut-tre...

GENNARINO, =entrant vivement par la droite, essouffl.= Srement,
Excellence!... Angelotti s'est enfui!

EUSBE.--Ah! la canaille!

GENNARINO.--On crie sa fuite par les rues et le signalement avec
promesse de mille piastres pour qui le livrera; et, pour qui lui donnera
asile, la potence.

EUSBE,--C'est trop peu!...

GENNARINO.--Un porte-clefs, son complice, a t dnonc par un voiturier
avec qui il faisait prix, c'est ainsi qu'on a tout dcouvert!

MARIO.--Et ce porte-clefs est arrt?

GENNARINO.--Oui, Excellence.

MARIO, =descendant=.--Il a parl?

GENNARINO.--Oh! srement... On l'a mis  la question.

EUSBE.--C'est trop peu!...

MARIO, =vivement=.--Ma voiture est l?

=Il dsigne la droite.=

GENNARINO.--Oui, Excellence, avec Fabio.

MARIO, =prenant son chapeau.=--Dis  Fabio de faire le tour et d'aller
m'attendre sur la place, devant la grande porte... Aprs quoi tu
viendras tout mettre en ordre. Allons, vivement, dpche-toi!

GENNARINO.--Oui, Excellence!

=Il sort en tournant par la droite. Les cierges s'allument au fond et l'on
commence  voir de tous cts les fidles, hommes et femmes.=

EUSBE, =allant allumer les cierges devant la Madone.=--Alors, Votre
Excellence a dj entendu parler de cette victoire de Marengo?

MARIO, =anxieux, regardant du ct de la grille.=--Oui!

EUSBE, =mme jeu, lui tournant le dos et riant.= Joseph est ross... Ah!
Ah! Qu'est-ce qui a sur les doigts?... C'est Joseph!...

MARIO, =mme jeu.=--Joseph?...

EUSBE.--Oui... oui... le Bonaparte en carton... Ah! Ah! Celui qui
franchit les Alpes avec ses canons!... Farceur, va! C'est  se
tordre!...

=Angelotti parat vaguement, ouvrant l'autre grille et disparaissant dans
l'ombre.=

MARIO, = lui-mme.=--Enfin!...

EUSBE.--Vous dites?...

MARIO.--Rien! =(L'attirant  lui pour dtourner son attention.)= Tenez,
pre Eusbe, merci et bonsoir!...

=Il s'en va vivement par le fond,  gauche.=

EUSBE.--Il est vex tout de mme, le jacobin!... Trois Pauli! =(Faisant
la grimace.)= C'est trop peu!

=Chants d'glise, au fond, trs affaiblis, et prires.=

EUSEBE, SCARPIA, SCHIARRONE AGENTS.


Scne VIII

GENNARINO

=Ils entrent par la droite, sur les chants trs touffs qui
s'interrompent et reprennent par intervalles pendant la scne.=


SCARPIA, =aprs tre entr, en silence, et avoir jet un coup d'oeil, 
mi-voix.=--Gardez toutes les portes! Visitez l'glise et faites votre
besogne, sans trop veiller l'attention. =(Quatre agents remontent
lentement et disparaissent par les deux cts du fond. Au sacristain qui
descend et le reconnaissant salue jusqu' terre.)= Viens a, bonhomme. Tu
es le sacristain?

EUSBE, =tremblant.=--Oui, Excellence.

SCARPIA.--Un criminel, vad du chteau Saint-Ange, a pass la nuit dans
cette glise; il peut y tre encore.

EUSBE, =tremblant.=--Ah! mon Dieu! Ici!

SCARPIA.--O est la chapelle des Angelotti?

EUSBE.--De ce ct, Excellence. La voici.

SCARPIA, = Schiarrone.=--Voyez... =(Schiarrone et un agent entrent dans la
chapelle. Murmures de prires au fond. Schiarrone reparat.)= Eh bien?...

SCHIARRONE.--Personne, Excellence. La chapelle est vide.

SCARPIA.--Trop tard. L'homme s'est enfui au coup de canon. Aucune trace
de son passage?

SCHIARRONE, =montrant dans les mains de l'autre agent les objets
dsigns.=--Pardon, Excellence. Divers objets de toilette. Un miroir, des
ciseaux, des rasoirs... et des cheveux  terre.

SCARPIA.--Est-ce tout?

SCHIARRONE.--Oui, Excellence. =(L'autre agent reparat avec un ventail.)=
Oh! non... Un ventail.

SCARPIA.--Donnez. Ceci faisait partie de la toilette. =(Il ouvre
l'ventail.)= Une couronne de marquise. C'est bien cela... l'ventail de
l'Attavanti qu'il aura oubli dans sa hte, ou jug superflu... Rien
autre de tel?... Aucun ajustement de femme?

SCHIARRONE.--Aucun, Excellence.

SCARPIA.--C'est donc bien sous ce dguisement qu'il s'est enfui. Mais
o?... Qui peut lui venir en aide?... =(A Eusbe.)= Bonhomme! Tu n'as rien
remarqu de particulier autour de cette chapelle?

EUSBE.--Rien, Excellence... Ni avant, ni aprs l'ouverture des portes.

SCARPIA.--Ah! tu as ferm l'glise?

EUSBE.--Comme  l'ordinaire.

SCARPIA.--A clefs, bien entendu?

EUSBE.--Sauf cette porte, quelqu'un restant  l'intrieur.

SCARPIA..--Et qui donc?

EUSBE.--Le peintre qui travaille  ce tableau.

SCARPIA,--Et ce peintre s'appelle?

EUSBE.--Cavaradossi.

SCARPIA.--Allons donc!... Nous brlons... Ah! le chevalier
Cavaradossi!... Un libral, comme monsieur son pre... =(En ce moment
Gennarino, qui, depuis son retour, a tout rang sur l'chafaudage,
traverse avec le panier pour sortir.)= Que porte cet enfant?...

GENNARINO.--Excellence, c'est le panier o je mets tous les jours le
goter de mon matre.

SCARPIA.--Il est vide.

GENNARINO.--Comme Votre Excellence peut voir.

SCARPIA.--Ton matre fait si grand honneur  tes provisions?

GENNARINO.--Oh! Jamais, Excellence... C'est bien la premire fois. Le
vin, c'est toujours pre Eusbe qui le boit.

EUSBE, =protestant.=--Si l'on peut!...

SCARPIA.--Silence. =(Il fait signe au petit de s'loigner.)= Cela suffit
et me parat fort clair!... =(A Eusbe.)= Le chevalier tait ici  ton
retour?

EUSBE.--Oui, Excellence, il part  l'instant!

SCARPIA.--Tu l'as vu seul?

EUSBE.--Comme toujours, quand il travaille, sauf visites de certaine
dame.

SCARPIA.--La Tosca?

EUSBE.--Et, sans doute, elle est venue tantt, si j'en crois ces fleurs
qui n'taient pas l  mon dpart.

SCARPIA.--Oui, la Tosca est fidle  l'Eglise et
au roi. Ce n'est pas elle qui trahirait!... Toutefois, nous la
surveillerons. =(Les agents reparaissent. Prlude des orgues qui ne cesse
plus.)= Eh bien, Calometti?

L'AGENT.--Rien, Excellence.

SCARPIA.--Aucune personne suspecte?

L'AGENT.--Aucune.

SCARPIA.--Nous l'avons manqu de quelques minutes!... C'est assez, pour
l'instant!... Messieurs, allons rendre grce au dieu des armes qui nous
a donn la victoire!... Et prions la sainte Madone... =(Il se courbe
devant elle.)= de bnir nos efforts dans cette autre guerre que nous
faisons  l'impit!...

=Il met un genou  terre. Tous font comme lui. Le chant des orgues clate
avec toutes les voix chantant le _Te Deum_.=


RIDEAU




ACTE II

_Une grande salle au palais Farnse. Au fond, trois fentres sur balcon,
dominant la place illumine. A gauche et  droite, troisime plan,
portes latrales, deuxime plan  droite, estrade des musiciens, 
gauche, glace, et, en avant, estrade et sige pour la reine. Premier
plan,  droite et  gauche, portes. A droite, canap. Toute la scne est
occupe par des tables de jeux, avec joueurs des deux sexes. Invits
debout, allant et venant, au fond._

TREVILHAC, CAPREOLA, LE MARQUIS.


Scne premire

ATTAVANTI, TRIVULCE

=Ds le lever, menuet, musique d'orchestre, dans les salons lointains.
Attavanti et Trivulce sont en vue,  une table de jeu. Trvilhac et
Caprola entrent par la gauche premier plan, et, causant, viennent
s'asseoir  gauche sur le fauteuil et la chaise gauche premier plan:
pendant toute la scne, mouvement des joueurs, rires touffs, bruits
de jetons, etc. Les joueurs se dplacent, se remplacent. De nouveaux
venus entrent, saluant, vont et viennent; agitation constante et
bourdonnement de voix.=


CAPROLA, =entrant avec des programmes de satin  la main et continuant
une conversation commence dans la coulisse.=--Et alors, monsieur?...

TRVILHAC.--Et alors, monsieur, mon pre, qui ne se faisait pas illusion
sur la capacit du feu roi Louis XVI, me dit, un jour: Cela se gte...
mon ami, allons-nous-en!...

CAPROLA, =aprs lui avoir fait signe de s'asseoir sur le fauteuil, 
gauche.=--Et Votre Excellence a migr?...

TRVILHAC, =s'assied. Caprola, aprs lui, s'assied sur la chaise.=--Et
mon Excellence a migr, et, depuis dix ans, nous errons de ville en
ville, Ptersbourg, Londres ou Vienne; mais tout cela ne fait pas
oublier la France, et mon cher Paris me manque bien.

CAPROLA.--On ne doit pas y tre gai, ce soir,  Paris?

TRVILHAC.--Aussi, ce propre  rien de Bonaparte, qui va se faire battre
par votre Mlas.

CAPROLA.--Plaignez-vous!... Cette victoire-l vous rendra peut-tre
votre patrie.

TRVILHAC.--Eh, oui! mais le moyen de se rjouir comme proscrit, en
enrageant comme Franais!

CAPROLA.--Enfin, votre exil ne sera plus maintenant de longue dure et
nous aviserons  vous faire patienter jusqu' la paix. Vous arrivez
bien, du reste. La prsence de Sa Majest la reine Caroline donne  la
ville quelque animation... Et la venue prochaine de Sa Saintet sera le
signal de grandes rpouissances. Enfin Rome a de quoi vous distraire,
et, pourvu qu'on ne se mle ni de politique, ni de religion, la libert
y est complte.

TRVILHAC.--Je n'y suis que depuis trois jours, et la vie m'y parat
fort aimable.

CAPROLA.--Une grande bonhomie, monsieur, surtout dans les rapports de
la galanterie.

=Trvilhac regardant la table de milieu o les joueurs choisissent les
cartes sur les genoux des dames, leurs partenaires, et les posent, sur
La table o les cartes circulent.=

TRVILHAC.--Oui-da!... Je vois ici, par exemple, un jeu de cartes on ne
peut plus affriolant.

CAPROLA.--Ce groupe?...

TRVILHAC.--De jeunes dames si court-vtues et de petits monsignori si
coquets. Comment appelez-vous, monsieur, ce jeu badin o les cavaliers
cueillent les cartes sur les genoux des dames?

CAPROLA.--Le minchiate, invent dit-on par Michel-Ange.

TRVILHAC.--Je ne l'aurais jamais cru si foltre.

CAPROLA, =se levant  la vue de la princesse qui descend entoure de
dames, salue par les joueurs qui se lvent  son passage et rendent les
saluts.=--Votre Excellence dsire-t-elle que je la prsente  la
princesse Orlonia, dame de la reine.

TRVILHAC, =debout.=--Comment donc, je vous en prie.

CAPROLA, = la princesse, aprs l'avoir salue.=--Monsieur le vicomte de
Trvilhac, migr franais.

LA PRINCESSE.--Soyez  Rome le bienvenu, monsieur. Son Excellence
a-t-elle t prsente  la reine?

TRVILHAC.--Ce matin mme, princesse, et Sa Majest a daign me convier
 cette fte,  laquelle je suis bien forc de prendre part, comme
royaliste, mais sans plaisir patriotique, je vous prie de le croire.

LA PRINCESSE, =regardant le programme sur satin blanc que lui a remis
Caprola.=--Ah! Paisiello nous promet une cantate.

CAPROLA.--Chante par la Tosca.

=Il remet un programme  Trvilhac.=

LA PRINCESSE.--Votre Excellence a-t-elle entendu la Tosca?

TRVILHAC.--Pas encore, madame. J'arrive  peine.

LA PRINCESSE.--Vous aurez l, monsieur, un vrai rgal d'amateur. La
Tosca est une artiste incomparable.

=Caprola causant avec les dames remonte  la table du milieu.=

TRVILHAC, =dsignant le marquis Attavanti qui cause et rit bruyamment
debout,  une table de droite, derrire un joueur.=--Pardon, princesse,
excusez ma curiosit. Quel est, je vous prie, ce personnage, dont le
ventre a tant d'importance?

LA PRINCESSE.--Monsieur, c'est le mari de la plus jolie femme de Rome.

TRVILHAC.--Il en a bien l'air. Et ce gentilhomme de bonne mine qui lui
parle?

LA PRINCESSE.--Le vicomte Trivulce; c'est le cavalier servant de sa
femme, autrement dit, son sigisbe...

TRVILHAC.--Son amant?

LA PRINCESSE.--Oh! pardon, cela diffre. =(A Attavanti qui descend 
eux.)= N'est-Ce pas, marquis?

ATTAVANTI.--Princesse?

LA PRINCESSE.--J'explique  M. de Trvilhac, qui est Franais,
=(Salutations.)= qu'entre le sigisbe et l'amant il y a une diffrence...

ATTAVANTI, =avec complaisance  Trvilhac, tandis que la princesse
remonte.=--Oh! Considrable! L'amant est vin larron d'honneur introduit
frauduleusement, dans le mnage. Le sigisbe est un galant officiel,
dment autoris  faire sa cour, avec mesure et discrtion.

TRVILHAC.--Vous excuserez, monsieur le marquis, un nouveau dbarqu,
trs ignorant de vos moeurs italiennes.

ATTAVANTI, =assis dans le fauteuil.=--Et c'est ici leur supriorit,
monsieur. Nous avons constat que, dans tout mnage, la femme ne se
prive pas volontiers d'un galant qui lui rende des soins assidus.

TRVILHAC, =assis sur la chaise.=--Ma petite exprience m'avait dj
fourni les mmes conclusions.

ATTAVANTI.--Ds lors, pourquoi lutter contre un fait qui s'impose? Ne
vaut-il pas mieux l'accepter, pour le rendre inoffensif, et mme en
tirer quelque avantage?

TRVILHAC.--Eh! oui-da...

ATTAVANTI.--Laisser  la femme le choix de ce galant, c'est courir le
risque qu'elle donn la prfrence  quelque belltre sans relations et
sans influence. Choisissons-le nous-mmes, riche et bien apparent; ce
n'est plus qu'agrment et profit pour tout le monde.

TRVILHAC.--Admirablement raisonn.

ATTAVANTI.--C'est ainsi, monsieur, que l'usages s'est tabli parmi nous,
quand nous marions une fille de condition, de choisir dans son entourage
un cavalier servant qui, fasse honneur  la famille par son crdit,
plaisir,  madame par ses faons d'tre... Les parents des nouveaux
poux se runissent  cet effet. On passe en revue les candidats. On
pse les mrites respectifs. La jeune pouse consult dit son petit
mot!... Le cousin un tel lui sourirait assez! Examinons le cousin!...
Il est discut, lu! Le mari court  lui, les bras ouverts; toute la
famille lui donne l'accolade, et, de ce jour, monsieur, il est aux
ordres de madame, qu'il accompagne  l'glise,  l'Opra, aux
conversations!... Et nul ne songe  s'en tonner. Ce qui serait vraiment
choquant, c'est qu'elle y part au bras de son mari!

TRVILHAC.--Mais c'est charmant, monsieur, tout  fait charmant!

LA PRINCESSE, =redescendant, au marquis.=--Ne verrons-nous pas, ce soir,
la marquise? Je l'ai cherche vainement.

ATTAVANTI.--Eh! sans doute. Je m'en suis tonn moi-mme. Elle n'est
pas  Rome, parat-il!

LA PRINCESSE.--Ah! Bah!

ATTAVANTI.--Oui... Trivulce vient de me l'apprendre. =(Appelant Trivulce
qui a cd sa place  la table de jeu.)= Trivulce!

TRIVULCE, =descendant, entre le marquis et la princesse.=--Marquis...

ATTAVANTI.--Dites  madame, je vous prie, ce que vous savez de la
marquise.

TRIVULCE.--La marquise, princesse, est  Frascati.

LA PRINCESSE.--Un jour de fte?

TRIVULCE.--Votre Excellence n'ignore pas' l'vasion de son frre?

LA PRINCESSE.--Certes.

TRIVULCE.--La marquise a pens que, dans de telles circonstances, il
n'tait pas dcent  elle de paratre ici, ce soir, et m'a charg
d'offrir  la reine des excuses que Sa Majest a bien voulu agrer.

ATTAVANTI.--Sa Majest est trop bonne. C'est prcisment par sa prsence
que la marquise devait protester contre l'insolente vasion de monsieur
son frre, afin de bien tablir qu'elle n'y est pour rien... ni moi non
plus; moi surtout.

LA PRINCESSE.--Personne ne le croira, marquis!...

TRIVULCE.--On vous connat trop!

ATTAVANTI.--Je l'espre!... Mais si Trivulce faisait son devoir, il
irait de ce pas  Frascati, et ramnerait la marquise cette nuit mme,
pour qu'elle part au moins au souper.

TRIVULCE.--Ma foi, marquis, tentez-le vous-mme, car, pour moi, je n'y
russirais pas.

ATTAVANTI.--C'est donc, mon cher, que vous n'avez sur ma femme aucun
empire, et c'est bien ridicule, vous en conviendrez!...

=Il lui tourne le dos, et Trivulce s'loigne un peu honteux. La princesse
s'assied sur ce canap, entoure de courtisans.=

TRVILHAC, = mi-voix,  Caprola descendu  gauche.= Comme discussion de
mnage, on ne trouvera pas mieux!

UN MONSIGNOR, =qui joue  la table du milieu,  Attavanti.=--Eh bien,
marquis, voici de glorieuses nouvelles.

ATTAVANTI, =allant  lui,  l'adresse de tous, qui
l'coutent.=--Admirables, monsignor!... Du reste, de toutes parts!...
Ainsi, je reois des lettres de Naples... on ne peut plus
satisfaisantes. La terre de labour est absolument pacifie par le
colonel Pezza.

TRVILHAC.--Pardon... le colonel?...

CAPROLA.--Pezza.

ATTAVANTI, =avec complaisance.=--Autrement dit Fra Diavolo!

=Les joueurs de milieu se dispersent.=

TRVILHAC.--Le bandit?

ATTAVANTI.--Ah! Oui!... Jadis, il a eu quelques petites affaires. Mais
cela est oubli!... Et, avec ses honntes brigands, il a rendu de tels
services  la cause royale, que Sa Majest l'a fait colonel, baron, et
lui a donn le cordon de Saint-Georges.

TRVILHAC, = lui-mme.=--Ce n'est pas celui-l que je lui aurais donn.

ATTAVANTI, =gagnant la droite.=--Trs bonnes nouvelles galement de Sa
Majest qui a pche un esturgeon de grosseur fabuleuse.

TOUS, =avec satisfaction.=--Ah!

ATTAVANTI.--...De lady Hamilton, plus en beaut que jamais... et de
l'amiral Nelson, en ce moment  Malte, que les Anglais occupent
provisoirement.

TRVILHAC.--Si vous attendez qu'ils vous le rendent!...

ATTAVANTI, =assis  la table de milieu, abandonne par les joueurs.=--En
somme, la guerre est finie!... Joubert tu, Macdonald disparu, Massna
terrass, Bonaparte en miettes, Moreau dans une position
pouvantable!... =(Il indique un champ de bataille sur la table, entoure
par les joueurs.)= M. de Mlas va le prendre en flanc, M. de Kray va le
prendre en tte, M. de Reuss va le prendre en queue!... Avant quinze
jours, nous aurons culbut les Franais dans le Rhin.

TRVILHAC, =agac, entre ses dents.=--Culbut, culbut!... On ne culbute
pas les Franais comme cela.

=Mouvement de surprise.=

ATTAVANTI.--Plat-il?

TRVILHAC. = haute voix.=--Ne dirait-on pas que Monsieur n'a qu' sortir
son ventre pour que les Franais dtalent comme des lapins.

ATTAVANTI.--Permettez!

TRVILHAC.--Mais non, monsieur, prcisment... Je ne permets pas!

=Il lui tourne le dos et remonte par la gauche.=

ATTAVANTI, =ahuri, debout.=--Moi qui croyais lui faire plaisir!

TOUS.--Oui!

ATTAVANTI.--Ces Franais sont tous fous!


Scne II

LES MMES, SCARPIA, puis SCHIARRONE


LA PRINCESSE.--Voici M. le rgent.

=L'Orchestre, dans la coulisse, joue une gavotte. Scarpia entre par la
gauche, premier plan, s'avance, est salu, et saluant.=

LA PRINCESSE, =debout,  Scarpia, qui vient lui baiser la main.=--Rien
encore d'Angelotti?...

SCARPIA.--Rien!

ATTAVANTI.--Tant pis!

TRIVULCE, = la princesse.=--Princesse, tes-vous des ntres, pour le
pharaon?

LA PRINCESSE.--Volontiers!

=Ils remontent  la table de jeu au milieu d'autres joueurs, et Scarpia
reste seul  l'avant-scne. Les autres personnages se groupent au fond
causant assis et debout avec les dames. D'autres vont sur le balcon.=

SCHIARRONE, =entr depuis quelque temps et mis trs lgamment, bas, 
l'oreille du baron en le saluant.=--Monsieur le baron...

SCARPIA, = mi-voix.=--Ah! C'est toi, Schiarrone!

=(Il s'assied  gauche dans le fauteuil. Schiarrone de mme, sur la
chaise.)= Eh bien?...

SCHIARRONE, =bas=.--Eh bien, monsieur le baron, buisson creux.

SCARPIA.--Ah!...

SCHIARRONE.--Nos hommes ont cern le palais Cavaradossi... Le chevalier
n'a pas donn signe de vie. Impatient, j'ai donn l'ordre  Tibaldi
d'escalader le mur du jardin et de pntrer dans la maison dont les
portes et les fentres sont ouvertes. Il a tout visit, de la cave au
grenier. Nant.

SCARPIA.--Il est en compagnie de l'autre... c'est vident. Mais o? La
valetaille ne lui connat pas d'autre logis?

SCHIARRONE.--Aucun!... Le chevalier s'absente, souvent, des journes,
des nuits entires. Mais, sans jamais dire o il va. C'est un ruse qui
se sait suspect et se mfie.

SCARPIA.--Oui, comme le renard, il a plusieures gtes... Et la Tosca?

SCHIARRONE.--Rien non plus de ce ct. La Tosca est rentre chez elle,
aprs sa rptition, a soup seule, s'est mise  sa toilette et vient
d'arriver au palais. Dans tout cela, pas ombre de Cavaradossi.

SCARPIA.--Et l'Attavanti?

SCHIARRONE.--La surveillance de sa maison n'a rien donn non plus. La
marquise est  Frascati.

SCARPIA.--Je le sais, mais j'esprais que, l'affaire tant manque de ce
ct, un avis secret la ramnerait  Rome, qu'elle ferait acte de
prsence ce soir au palais, pour dtourner les soupons, et que, par
l'intimidation, la menace, et, au pis aller, son arrestation...

SCHIARRONE, =surpris.=--La marquise?

SCARPIA.--Et pourquoi pas? Sa complicit est assez prouve par
l'ventail!

SCHIARRONE.--M. le marquis est si bien en cour...

SCARPIA.--...Qu'il n'aurait garde de se compromettre en intervenant pour
sa femme: mais ce sont l paroles inutiles, puisque la marquise est
absente.

SCHIARRONE.--M. le baron croit vraiment la Tosca trangre  tout ceci?

SCARPIA.--Que sais-je?... Cet homme est bien fin pour mettre une femme
dans sa confidence, celle-l surtout qui est des ntres... Nous allons
bien voir, du reste, car la voici... =(il se lve.)= Nos hommes Sont en
bas?

SCHIARRONE, =debout.=--Oui. Excellence.

SCARPIA.--Qu'ils y restent!... Et toujours  ma porte!

=Ici la musique cesse. Schiarrone sort par la gauche.=


Scne III

LES MMES, FLORIA

=Elle entre en grande toilette par la seconde porte  droite, entoure de
galants et donnant sa main  baiser  Caprola, Trivulce, Attavanti et 
tous les petits monsignori qui se disputent cet honneur.=


ATTAVANTI.--Ah! Voici la charmante, l'exquise, la divine!

CAPROLA.--On ne sait jamais, diva, quel plaisir est le plus grand: de
vous voir ou de vous entendre.

FLORIA, =gaiement, descendant.=--Ainsi, jugez, quand on a les deux  la
fois... =(Sans y prendre garde, donnant tantt la main droite  baiser,
tantt la gauche, elle tend l'une machinalement  Trvilhac qui s'en
empare et la baise si longuement, qu'elle s'tonne et se retourne et le
regarde, surprise de ne pas le connatre.)= Ah! Pardon, un inconnu, il y
a maldonne.

TRVILHAC.--Alors, signora, coup nul... Recommenons!...

=Il ritre.=

FLORIA, =riant.=--Franais, n'est-ce pas? Cela se voit!

TRVILHAC.--A l'accent?...

FLORIA, =de mme.=--Des baisers, oui.

CAPROLA.--M. le chevalier de Trvilhac, que j'ai l'honneur de vous
prsenter.

FLORIA, =riant.=--Il est bien temps! =(Tout en descendant, elle arrive 
Scarpia qui, silencieusement, lui baise la main.)= Ah! bonjour, baron...
Eh bien! Et votre fugitif?

SCARPIA.--Son sort, vous intresse?

FLORIA.--Eh! oui, le pauvre!

SCARPIA.--Un criminel d'Etat! Vous plaignez ce misrable?.

FLORIA.--Oh! ma foi, baron, un homme qui fuit, la potence n'est plus un
misrable!... C'est un malheureux.

SCARPIA.--Et s'il frappait  votre porte, vous l'ouvririez?

FLORIA.--Oh! tout de suite.

SCARPIA, =toujours souriant.=--Savez-vous que VOUS y joueriez cette jolie
tte?...

FLORIA.--Raison de plus!... =(Elle se dtourne.)= Ah! bonsoir, princesse.

=Elle continue  parler bas,  rire, etc., avec d'autres empresses. Les
domestiques reportent au fond les siges qui sont  gauche de la grande
table pour prparer l'entre de la reine.=

SCARPIA, =seul  l'avant-scne, la suivant des yeux.=--Est-ce ignorance,
ou bravade?

UN HUISSIER DE LA CHAMBRE, au fond  droite, a voix trs
haute.--Messieurs, la reine!


Scne IV

LES MMES, MARIE-CAROLINE, DIEGO NASELLI, PRINCE D'ARAGON, LE GENERAL
FROELICH, OFFICIERS ANGLAIS, NAPOLITAINS, AUTRICHIENS, LE DUC D'ASCOLI,
PAISIELLO, CARDINAUX, MONSIGNORI, MUSICIENS, CHORISTES, etc.

=Tandis que les domestiques enlvent la table et les siges devant
l'estrade, et les emportent dans la coulisse par le fond, tous les
joueurs se lvent et s'effacent pour faire place  la reine qui entre
par la seconde porte de gauche, et descend, suivie  deux pas de
distance par le prince d'Aragon et le gnral Froelich. La reine
descend, salue par tous, et s'arrte devant Floria qui lui fait une
grande rvrence, tandis que le prince d'Aragon remet un programme  la
reine.=


MARIE-CAROLINE.--Bonjour, ma chre. Etes-vous en voix, ce soir?

FLORIA.--Je ferai en sorte que Votre Majest ne soit pas trop mcontente
de son humble servante.

MARIE-CAROLINE.--Est-ce russi, au moins, cette cantate?

FLORIA.--Je crois que Votre Majest en sera satisfaite.

MARIE-CAROLINE.--Paisiello a bien des sottises  se faire pardonner.

=Paisiello,  droite,  l'cart, reste trs humble sous les regards
tourns vers lui.=

FLORIA.--Je puis assurer  Votre Majest qu'il est encore plus repentant
que coupable.

MARIE-CAROLINE.--Bon, ma chre, ne parlez pas; mais chantez pour lui;
cela suffira peut-tre. =(Elle se dtourne. Paisiello remonte, enchant.
La reine,  Attavanti.)= Bonsoir, marquis!... =(Apercevant Scarpia.)= Ah!
C'est toi, Scarpia!... =(Elle descend un peu, et se trouve isole avec
lui,  l'avant-scne; les autres se retirent par discrtion.)= Eh bien,
quelles nouvelles d'Angelotti?

=Le prince d'Aragon et Trivulce,  droite, avec la Tosca.=

SCARPIA.--Bien de positif, encore, madame, sinon qu'il n'a pas d
quitter Rome.

MARIE-CAROLINE.--Prends garde que cette aventure ne te soit fatale. Tu
as bien des ennemis.

SCARPIA.--Les mmes que Votre Majest!

MARIE-CAROLINE.--Et ces gens-l font courir de mauvais bruits sur ton
compte!

SCARPIA.--J'arrte journellement ceux qui calomnient la reine.

MARIE-CAROLINE.--On constate qu'Angelotti, enferm depuis un an, n'a
russi  s'chapper que huit jours aprs ta venue.

SCARPIA.--On m'accuserait?...

MARIE-CAROLINE.--Sa soeur est riche et belle!

SCARPIA.--Votre Majest me croit coupable?...

MARIE-CAROLINE.--Ta rponse est facile.... Trouve Angelotti!

SCARPIA.--Oh! cette nuit mme...

MARIE-CAROLINE.--Tant mieux pour toi, car j'aurais bien du mal 
conjurer la mauvaise humeur du roi.

=Elle se dtourne. On entend de grands cris sur la place; ritournelle de
la saltarelle.=

LE PRINCE D'ARAGON.--Votre Majest ne donnera-t-elle pas  ce bon peuple
la joie de lui tmoigner son adoration?

MARIE-CAROLINE.--Oui, certes! Les braves gens!

=Choeur et orchestre sur le place, jouant la salterelle. Les acclamations
redoublent. La reine remonte vers la fentre du milieu,  droite de la
grande table, suivie de son entourage, et s'avance sur le balcon. Autres
personnages en scne se portent vers les deux autres fentres. A la vue
de la reine, les vivats ne cessent plus, ainsi que les chants. Le balcon
est envahi par les assistants.=

LA FOULE, =aprs avoir cri:= Vive la reine!--Angelotti!...
Angelotti!... A mort!...

TRVILHAC, = Caprola=.--Que disent-ils?

MARIE-CAROLINE, =sur le seuil de la fentre du milieu, se tournant vers
Scarpia, seul au milieu de la scne.=--Tu entends, Scarpia! Ils demandent
la tte d'Angelotti.

SCARPIA, =froidement.=--Oui, Majest!

LA FOULE.--Scarpia! A mort, Scarpia!

MARIE-CAROLINE, =mme jeu.=--Et la tienne.

=On rit.=

SCARPIA, =de mme, regardant firement le groupe form  gauche par
Caprola, Trivulce, et autres qui ricanent.=--Naturellement, la canaille
romaine serait la plus hideuse des canailles, s'il n'y avait pas la
canaille napolitaine! =(Vive la reine! Vive la reine! Musique et
choeurs sur la place. Les cris s'apaisent. Seule la musique continue.
Scarpia redescend seul devant la table. Tous coutant au fond, debout ou
assis, la tte tourne vers la place.)= Allons, si Angelotti se drobe,
c'est la disgrce prochaine, et ces courtisans qui la flairent font dj
gorge chaude  mes dpens. Ce n'est pas cette femme que je redoute, mais
l'autre, l'Hamilton, qui veut qu'Angelotti soit pendu et qui ne me
pardonnera jamais sa proie qui lui chappe. Un mot de cette Anglaise qui
mne tout l-bas, et c'est fait de moi. =(Il descend au fauteuil o il
s'assied.)= Voyons, du calme! Que faire? Arrter Cavaradossi demain, ds
qu'il affectera de se faire voir? Et aprs? Angelotti sera dj loin.
C'est avant l'ouverture des portes, qu'il me faut ces deux hommes... Et
comment?... J'ai beau chercher. Je ne vois toujours que cette femme qui
ne sait rien ou qui ne voudra rien dire. =(Il regarde la Tosca en ce
moment  la balustrade des musiciens, o elle cause avec Paisiello, un
morceau de musique  la main, dchiffrant.)= Du moins, contre l'autre,
l'Attavanti, j'avais une arme: cet ventail, mais ici... Ici? =(Il
s'arrte frapp d'une ide subite.)= Pourquoi pas la mme? Voyons donc!
Voyons donc! Une femme trs amoureuse, trs passionne!... Avec un
mouchoir, Jago a fait bien du chemin... Ou elle sait et je lui fais tout
dire, ou elle ignore... Et, pardieu, c'est elle qui trouvera, elle
trouvera pour nous! =(Fin de la saltarelle.)= Quel policier vaut une femme
jalouse? =(Debout.)=...Allons, allons, j'y suis, cette fois... Et,  la
bonne heure, je me retrouve!

=Pendant ce temps, Floria est venue s'asseoir sur le canap  droite de
la scne, son morceau de musique  la main, et Scarpia a travers la
scne, allant  elle derrire le canap, par un dtour. Orchestre dans
les salons lointains jouant l'andante en _sol_ majeur de la symphonie de
Haydn en _r_ majeur.=


Scne V

FLORIA, SCARPIA, PERSONNAGES, AU FOND.


SCARPIA, =accoud sur le canap derrire Floria, prenant sa main sur le
bras du canap et la serrant doucement dans ses deux mains, en
souriant.=--Savez-vous bien, signora, que je pourrais mettre les menottes
 cette jolie main-l et vous envoyer au chteau Saint-Ange?

FLORIA, =tranquillement, occupe de son papier, sans retirer sa
main.=--M'arrter?

SCARPIA, =de mme.=--Oui-da?

FLORIA, =de mme.=--Pourquoi?

SCARPIA.--Pour talage de couleurs sditieuses.

FLORIA, =de mme.=--Ma robe?

SCARPIA.--Ce bracelet!... Rubis, diamants et saphirs. Tricolore, tout
bonnement!

FLORIA, =vivement, retirant son bras.=--Ah! C'est vrai!... Si la reine le
voit!...

SCARPIA.--Quelle plaisanterie! Nul que moi n'y prendra garde. Vous tes
trop connue pour votre dvouement  l'glise et au roi... =(il s'assied
prs d'elle.).= malheureusement!

FLORIA.--Comment! Malheureusement?

SCARPIA, =galamment.=--Eh oui! J'aurais plaisir  vous avoir pour
prisonnire.

FLORIA, =gaiement.=--Dans un cachot?

SCARPIA, =de mme.=--Et sous triples verrous, pour vous empcher de fuir.

FLORIA.--Et la torture aussi, peut-tre?

SCARPIA.--Jusqu' ce que vous m'aimiez.

FLORIA, =reprenant son papier.=--Si vous n'avez que ce moyen-l!

SCARPIA.--Bon; les femmes ne dtestent pas un peu de violence.

FLORIA.--C'est qu'en vrit on fait courir d'assez vilains bruits sur ce
qui se passe l-bas, avec les femmes.

=Elle revient  son papier de musique.=

SCARPIA, =souriant.=--Bah! Que ne dit-on pas? Ce vieux chteau paye
aujourd'hui pour ses fredaines d'autrefois. C'est au souvenir des Borgia
qu'il doit cette mchante renomme. Est-ce que c'est vraiment bien,
cette cantate de Paisiello?

FLORIA, =mme jeu.=--Peuh! Il aurait aussi bien fait de donner cela  la
Romanelli.

SCARPIA.--Et de ne pas vous troubler si mal  propos dans vos dvotions
 l'glise Saint-Andra.

FLORIA, =tournant les feuillets.=--Ah! Vous savez?...

SCARPIA.--Oh! par profession, je sais tout.

FLORIA, =de mme.=--Il n'y a pas grand mrite  cela: je ne me cache
gure.

SCARPIA, =riant.=--C'est vrai! Il est donc bien charmant, ce Franais.

FLORIA.--Franais?... Il est Romain.

SCARPIA.--Oh! si peu, je veux dire par ses opinions... Comment, bien
pensante comme vous l'tes, pouvez-vous changer trois mots avec ce
voltairien sans, lui arracher les yeux.

FLORIA.--C'est que c'est trois mots-l sont: je t'aime!

SCARPIA.--A la bonne heure... Mais on n'aime pas tout le temps?...

FLORIA.--Mais si.

SCARPIA.--Enfin, vous causez bien un peu, dans l'intervalle. Et, avec
ses ides rvolutionnaires...

FLORIA.--Bah! L'amour songe bien  cela. Vous savez la rponse de la
Venotti au roi qui lui reprochait d'aimer un sans-culotte. Ah! ma foi,
sire, naturellement, l'amour!

SCARPIA.--Oui, mais vous savez la suite. Trois jours aprs, son
rpublicain la plantait l. Moralit: ne pas croire  celui qui,
lui-mme, ne croit  rien. Athe en religion, athe en amour: cela se
tient.

FLORIA.--Ah! bien, vous tes loin de compte.

Il est pour moi d'une dvotion...

SCARPIA.--En tes-vous bien sre?

FLORIA, =le regardant, vaguement inquite.=--Oui, j'en suis sre. Pourquoi
dites-vous cela?

SCARPIA.--Eh! mon Dieu!

FLORIA, =de mme.=--Vous savez quelque chose. Quoi! Qu'est-ce que vous
savez?... Mais, parlez donc, voyons!

SCARPIA.--Mais non. Rien, rien! Diamine!... Quelle vivacit! Un doute,
rien de plus; scepticisme professionnel. Mais, d'honneur, je ne sais
rien. Allons, c'est entendu; le chevalier vous adore. Il est fidle, et
je le crois sans peine: cela lui est bien facile.

FLORIA, =rassure  demi seulement.=--A la bonne heure.

SCARPIA, =tirant l'ventail.=--Je suis mme tellement convaincu, que je
n'hsite plus  vous remettre cet objet.

=Fin de l'andante.=

FLORIA.--Cet ventail?

SCARPIA.--Oui, le hasard m'a conduit tantt  Saint-Andra; le chevalier
venait de partir.

FLORIA, =vivement.=--A quelle heure?

SCARPIA.--Vers complies.

FLORIA, =saisie.=--Il devait travailler jusqu' la nuit!

SCARPIA.--Enfin, il tait absent et, comme par curiosit, j'examinais
son travail, j'ai vu cet ventail oubli sur son escabeau et, de peur
qu'il ne ft drob, je l'ai pris pour vous le rendre.

FLORIA, =saisie.=--Sur son escabeau!...

SCARPIA.--Oui! J'hsitais  vous le restituer; car enfin... Mais vous
tes tellement sre de lui... Eh! mon Dieu, signera, qu'avez-vous?

FLORIA, =qui a ouvert l'ventail.=--Mais cet ventail n'est pas  moi!

SCARPIA.--Est-ce possible!

FLORIA, =regardant l'ventail.=--Mais non! non, non!...

SCARPIA.--Ah! maladroit! Qu'ai-je fait?

FLORIA, =mme jeu.=--A qui peut-il tre? A qui? Une couronne de
marquise!...

SCARPIA.--En effet! Comment ce dtail m'a-t-il chapp?

FLORIA, =debout.=--Marquise!... L'Attavanti!

SCARPIA, =feignant la surprise.=--Hein?

FLORIA.--C'est l'Attavanti!

SCARPIA.--Pourquoi elle?

FLORIA.--Oh! pourquoi?... C'est elle! Oh! c'est elle!... Je la devine!
Je la sens, l, sous mes doigts! Elle sera venue aprs mon dpart! comme
hier!

SCARPIA.--Ah! Hier?...

FLORIA.--...Ou plutt, non! elle tait l,  mon arrive... elle s'est
cache... Et ces retards  m'ouvrir, ces chuchotements!... Son embarras
 lui... sa hte de me voir partir! Ah! maudite!... Elle tait l qui me
voyait, m'coutait!... Et, quand je suis sortie... elle s'est jete dans
ses bras, riant de moi!...

SCARPIA.--Oh!

FLORIA.--...De moi!... Avec lui... Dans ses bras!... Ah! Ruffiane, je
t'arracherai le coeur!

SCARPIA, =debout.=--Etes-vous bien sre?... Et si vous vous trompiez?

FLORIA.--Je me trompe? Vous allez voir si je me trompe... =(Appelant le
marquis.)= Marquis!...

ATTAVANTI.--Signora!

FLORIA.--Deux mots, je vous prie.

ATTAVANTI.--Quatre, et que ce soit un ordre, diva, pour me donner la
joie de vous obir!

FLORIA.--Un renseignement seulement! Connaissez-vous cet ventail?

ATTAVANTI, =regardant avec son binocle.=--Cet ventail? Pas du tout.

FLORIA.--Il a t perdu dans une glise et, comme il porte une couronne
de marquise, on a pens que, peut-tre, il appartenait...

ATTAVANTI.--A ma femme?

FLORIA.--Prcisment!

ATTAVANTI.--Oh! mais, pardon, alors, ce n'est pas  moi qu'il faut
demander cela. =(Appelant.)= Trivulce!

TRIVULCE, =descendant.=--Marquis!

ATTAVANTI.--Dites-moi, mon cher, reconnaissez-vous cet ventail comme
appartenant  ma femme?

TRIVULCE.--Parfaitement!

FLORIA.--Ah!

ATTAVANTI.--Vous voyez!... Oh! lui ne peut pas s'y tromper.

SCARPIA.--Vous tes sr?

TRIVULCE.--Trs sr! J'ai command moi-mme la couronne de perles chez
Costa.

ATTAVANTI.--Oh! alors...

TRIVULCE.--C'est tout?

ATTAVANTI.--C'est tout, pour vous, cher ami, merci. =(Trivulce remonte.)=
Quant  moi, signera...

FLORIA.--Vous, marquis, vous demanderez  votre femme de ma part:
Comment son ventail se trouve chez mon amant.

ATTAVANTI.--Impossible! Trivulce qui fait si bonne garde!

FLORIA.--Oh! Ce n'est pas avec lui que je m'expliquerai; c'est avec
elle.

ATTAVANTI.--La marquise?

FLORIA.--Oui. O est-elle, votre femme, que je lui casse son ventail
sur-la figure?

=Elle gagne la gauche, en remontant, pour chercher la marquise parmi les
dames qui sont au fond.=

ATTAVANTI, =lui barrant le passage.=--Ah!

SCARPIA, =de mme.=--Vous ne ferez pas cela!

FLORIA.--En plein bal!

ATTAVANTI.--Devant l reine?

FLORIA.--Ah! la reine!... Elle a des amants, la reine! Elle me
comprendra!

ATTAVANTI.--Bon Dieu!

SCARPIA.--Taisez-vous!

ATTAVANTI, =tranquille.=--Rien  craindre, du reste! La marquise n'est pas
l.

=Il remonte vers la droite pour s'loigner.=

FLORIA, =vivement.=--Elle n'est pas l?

ATTAVANTI.--Non! elle est partie pour Frascati.

FLORIA, = gauche, avant-scne.=--Ah! Frascati! Elle a fait croire!... Oh!
Je comprends. Elle est avec lui! L'infme!...

ATTAVANTI et SCARPIA.--Avec lui!

FLORIA.--Oui, oui, ils sont l-bas! Pour souper ensemble et pour y
passer la unit.

SCARPIA, =vivement, allant  elle.=--L-bas?

FLORIA.--Oui!

SCARPIA.--Et o... l-bas?

FLORIA, =passant devant lui.=--Ah! je vais vous le dire, n'est-ce-pas,
pour que-vous les prveniez?

SCARPIA.--Mais non! Je vous jure...

FLORIA.--Allons donc! La police n'a rien  voir l dedans... La
police!... C'est moi, la police, et j'y cours.

=Elle veut remonter vers le fond  droite.=

SCARPIA, =remontant vivement pour lui barrer le passage.=--Et le concert?

ATTAVANTI, =mme jeu, prs de Scarpia.=--La cantate?

FLORIA.--Ah! Je m'en moque pas mal de la cantate!

SCARPIA.--Mais c'est impossible!

ATTAVANTI.--Quel scandale!

FLORIA, =redescendant pour gagner la premire porte  droite.=--C'est
encore a qui m'est gal, le scandale!

ATTAVANTI.--Mais, diva!...

SCARPIA.--La reine!...

FLORIA.--Dites  la reine que je suis malade, enroue; que je ne peux
pas chanter! Dites ce que vous voudrez. Bonsoir!...

=Elle passe devant le canap pour gagner la sortie  droite.=

SCARPIA, =la devanant vivement de ce ct en passant derrire le
canap.=--Mais c'est insens!

ATTAVANTI.--Elle n'en croira rien!

FLORIA.--Alors, dites-lui que mon amant me trompe! Elle comprendra!...

SCARPIA.--Tosca! Au nom du ciel!...

FLORIA, =prte  sortir par la droite.=--Laissez-moi!...

SCARPIA, =lui barrant le passage devant la porte.=--Alors, pardon! Ce
n'est plus l'ami qui parle, mais le rgent de police. Je vous arrte.

FLORIA,--Vous?

SCARPIA.--Mon Dieu, oui!

FLORIA.--Et vous m'empcherez?... Vous ferez cela? Vous, complice de la
femme de cet imbcile!

ATTAVANTI.--Hein?...

SCARPIA.--Je ferai mon devoir, en vous obligeant  faire le vtre, qui
est de chanter...

FLORIA.--Mais, je ne peux pas! J'ai bien envie, je suis bien en tat de
chanter! Est-ce que je peux chanter?

SCARPIA.--Mal ou bien, peu importe! mais la cantate, s'il vous plat, la
cantate!

FLORIA.--Ah! Dieu!

SCARPIA.--Et aprs, sur mon honneur, je vous permets de sortir... je
vous y aide!

FLORIA, =vivement.=--C'est promis?

SCARPIA.--Je le jure!

FLORIA, =prenant son cahier de musique sur le canap.=--Alors, vite! Tout
de suite! Commenons!...

SCARPIA.--Doucement!

FLORIA.--Ah! Coquine!... Et lui!... Ah! Dieu, me tromper ainsi! Est-ce
possible?... Mon Dieu, est-ce possible!

=Elle tombe assise et pleure.=

SCARPIA, =derrire le dossier du canap.=--Allons, diva, courage!
Remettez-vous.

FLORIA, =assise, de mme, essuyant ses yeux.=--O en sont-ils
maintenant?... Dieu le sait! Ils soupent!...

SCARPIA.--Peut-tre!

FLORIA.--Ils ont fini?... Vous croyez qu'ils ont fini de souper?

SCARPIA.--C'est probable!...

FLORIA.--Et je suis l... moi, tandis...

SCARPIA, =apercevant la reine qui reparat au fond, sur le balcon.=--La
reine!... Allons... patience, c'est l'affaire d'un petit quart d'heure!

FLORIA.--Mais c'est long, un quart d'heure! C'est trs long!

=Elle se lve  la vue de la reine. Les musiciens s'installent  leurs
pupitres.=

PAISIELLO, = Floria qui est toujours devant le canap.=--Vous tes prte,
diva?

FLORIA.--Oui, oui, je suis prte! Dpchons, dpchons!

=Les musiciens accordent leurs instruments.=

PAISIELLO.--_Si_ naturel, n'est-ce pas?

FLORIA.--Non, bmol!...

PAISIELLO.--Oh!

FLORIA, =violemment.=--Bmol!

PAISIELLO, =retournant  ses musiciens.=--Bmol! Bmol!

=On enlve le canap par la droite, premier plan. Reprise sur la place de
la saltarelle avec choeurs, et, cette fois, fanfare. A la premire
attaque de l'air, les domestiques ont rapidement pris tous les siges
reports au fond, peu  peu par les assistants eux-mmes, et les placent
en ligne, sur deux rangs, faisant face au public, devant la fentre du
milieu et celle de droite, pour que les dames y prennent place. Un
intervalle est laiss entre le mur du fond et les chaises pour les
courtisans, officiers, etc. Tandis que la table du milieu, enleve
vivement, est emporte par le premier plan  gauche, ainsi que le
fauteuil. La scne est donc absolument vide. Il ne reste plus que le
canap  droite. Le trne de la reine, un tabouret devant le trne,
contre le mur, destin au prince d'Aragon, et un autre tabouret, de
l'autre ct, pour Froelich. La reine entre en scne par la fentre de
gauche, trouvant devant elle le chemin libre, et suivie par tous les
assistants qui se rangent, les femmes sur deux rangs debout, devant les
chaises du fond; les hommes derrire les dames: Paisiello restant en
scne, hors de la barrire, ainsi que la Tosca et Scarpia. Les
choristes, entrs par la porte du troisime plan de droite, se groupent
devant cette porte. La reine, aprs quelques mots changs avec le
prince d'Aragon et Froelich, monte sur l'estrade. Ces mouvements sont
excuts vivement, mais sans confusion. Pendant tout le temps que dure
le choeur et la saltarelle,  la dernire mesure, tout le monde doit
tre en place. Attavanti, Trivulce, Trvilhac, Caprola, au premier plan
 gauche. On ferme les fentres.=

FLORIA, = mi-voix.=--Allons, finira-t-elle par s'asseoir, cette reine?

SCARPIA.--Plus bas, de grce!

=La reine s'assied. Toutes les dames font comme elle. Le prince d'Aragon
et Froelich prennent place sur leurs tabourets. Caprola s'incline
devant la reine, qui fait un signe de consentement, et s'avanant vers
Paisiello.=

FLORIA, =de mme.=--Enfin, ce n'est pas malheureux!

CAPROLA, = Paisiello.=--Monsieur, vous pouvez commencer.

PAISIELLO, =trs agit.=--Oui, Excellence!... =(A l'orchestre.)= Allons,
messieurs!

=Derrire Floria,  son oreille.=

FLORIA.--Oui!

PAISIELLO.--Largo! Largo!

FLORIA.--Tu m'ennuies!

PAISIELLO.--Oui, charmante. =(A Scarpia.)= Elle a ses nerfs!

SCARPIA, =souriant,  droite, devant l'estrade.=--Un peu.

PAISIELLO.--A nous, messieurs!

=Il remonte aux musiciens, frappe sur le pupitre et attaque
l'introduction. Floria remonte et, se plaant en face de la reine, lui
fait une grande rvrence et s'apprte  chanter. Au mme instant, et
pendant les premiers accords, un aide de camp entre par la gauche,
premier plan. Caprola va  lui et, aprs l'avoir entendu, dit un mot au
prince d'Aragon qui parle bas  la reine tandis que Caprola remonte
devant le trne en attendant les ordres. Sur un signe de la reine, il se
dirige vers Paisiello et tout haut.=

CAPROLA.--Doucement, messieurs! Suspendez, s'il vous plat.

PAISIELLO, =effar.=--Basta! basta!

=La musique s'arrte court, Scarpia va vivement a Caprola qui lui dit
tout bas: C'est une lettre du gnral Mlas!=

FLORIA.--Qu'est-ce encore?

SCARPIA, = Floria.=--Un courrier! Une lettre du gnral Mlas.

=Pendant ce temps, l'aide de camp remet la lettre du prince d'Aragon qui
se lve et, s'inclinant, la remet  la reine.=

FLORIA, = elle-mme.=--Ah! mon Dieu! Encore un retard!... Elle ne peut
pas la lire plus tard sa lettre?

SCARPIA, =la calmant.=--D'un gnral victorieux!... Chut! allons...

=Floria hausse l'paule et remonte vers Paisiello en tordant son
mouchoir. La reine se lve, tous se lvent. Profond silence.=

MARIE-CAROLINE.--Ceci, messieurs, vient bien  point pour le
couronnement de la fte. C'est une lettre du gnral Mlas qui m'envoie
de nouveaux dtails sur son triomphe. =(Murmures de satisfaction.
Marie-Caroline rompant le cachet.)= Je ne veux cder  personne le
plaisir de nous faire connatre ce bulletin de victoire. Je vous le
lirai moi-mme.

=Tous font un mouvement pour se rapprocher d'elle  distance
respectueuse. Vivats, acclamations, sur la place.=

ATTAVANTI, =ravi.=--Entendez-vous?

SCARPIA, = mi-voix, au milieu.=--Ils ont vu le courrier, ils
applaudissent!

MARIE-CAROLINE, =qui, pendant ce temps, a dpli la lettre, la
lit.=--D'Alexandrie, minuit du 14 au 15 juin. =(Profond silence.)= Madame.
A la chute du jour, l'ennemi, renforc d'une nouvelle arme, aprs un
combat livr dans les mmes plaines de Marengo, pendant une grande
partie de la nuit a battu nos troupes...

=Elle retombe assise.=

TOUS, =exclamations de dception.=--Oh!

MARIE-CAROLINE, =dont la voir s'altre et faiblit  mesure qu'elle avance
dans sa lecture.=...victorieuses dans la journe. En ce moment, camps
sous les dbris de notre arme... =(Murmures de dception plus grand.)= et
nous dlibrons sur...

=Sa voix s'teint, laissant glisser la lettre, elle s'vanouit dans son
fauteuil. Les femmes l'entourent vivement pour la ranimer et la cachent
au public pendant tout ce qui suit.=

SCARPIA, =s'avanant.=--Messieurs, la reine s'vanouit!... Vite... un
mdecin. =(Mouvement, d'effarement. La foule pousse des cris de joie.)=
Vivat! Vivat! Victoire! Victoire!

=Les choeurs et l'orchestre reprennent sur la place la saltarelle dans un
mouvement enrag jusqu'au tomber du rideau.=

ATTAVANTI, =effray, gagnant le milieu.=--Imbciles... qui
applaudissent...

TRIVULCE.--...qui crient: Victoire!

ATTAVANTI.--Faites-les donc taire!

=On ouvre les fentres, Trivulce, Caprola, etc., bousculant les chaises,
courent au balcon et font de grands gestes de silence  la foule qui
crie de plus belle.=

CAPROLA, =redescendant.=--Ah! oui, ils sont lancs,  prsent!

=Tout le monde se disperse. Les musiciens ramassent leurs instruments.
Paisiello va, vient, s'agite, dsespr.=

FLORIA, =sortant de ses rflexions,  Trivulce.=--Qu'est-ce que c'est,
quoi? Qu'est-ce qu'ils ont tous?

TRIVULCE.--Vous n'avez pas cout?

FLORIA.--Non, je ne sais pas! J'tais ailleurs! Une victoire?

CAPROLA.--Eh! non, Bonaparte nous  battus!...

FLORIA.--Ah! =(Ravie.)= Alors, on ne chante plus?

TRIVULCE.--Parbleu, non!

=Les musiciens disparaissent avec les choeurs.=

FLORIA, =jetant au vol son cahier de musique.=--Ah! Quelle chance!... Je
me sauve!... =(A Luciana.)= Vite! mon manteau!

=Luciana lui jette vivement sa plisse sur les paules.=

CAPROLA.--Comprend-on cet animal qui perd la bataille le matin et qui
la gagne le soir!

=Il remonte avec Trivulce.=

FLORIA.--Eh bien! Je vais faire comme lui!

=Elle sort par la droite.=

SCARPIA, =seul  gauche,  l'avant-scne, avec Schiarrone. Vivement 
Schiarrone.=--Tes hommes en voiture... La mienne, vite, et la suivre de
loin. =(A Attavanti qui cause avec Trivulce tandis que Schiarrone
s'lance dehors.)= Allons, marquis, je vous enlve!

ATTAVANTI, =surpris.=--Pour?...

SCARPIA, =lui prenant le bras.=--La chasse!... Vous comprendrez plus
tard... Dpchons...

=Il l'entrane par la mme porte que Floria.=

TRVILHAC, =redescendant au fond, en riant aux clats.=--Non! Cette
fameuse victoire qui est une dfaite, c'est trop drle!

CAPROLA.--Pas pour vous!

TRVILHAC.--Ah! ma foi! tant pis! Je suis battu! Mais nous sommes
vainqueurs! Vive la France!

=La musique et les cris qui n'ont pas cess redoublent sur la place,
malgr les gestes de Trivulce, Caprola et autres qui se prcipitent de
nouveau sur le balcon pour les faire taire.=


RIDEAU




ACTE III

_Rez-de-chausse d'une villa. A gauche, premier plan, trs en vue, porte
d'intrieur  deux battants. Plus loin, dans l'angle form par la
rencontre des deux murs, installation d'atelier provisoire: chevalet, la
plus grande partie du dcor, au fond, est occupe par des arcades 
jours, ainsi que toute la droite du thtre. Ces arcades ont un
soubassement, sauf au premier plan,  droite, o il y a passage, et, au
fond, vers le milieu. Elles laissent voir un portique rgnant tout
autour du btiment et form par des colonnes qui portent des traverses
munies d'une treille. Au del, on aperoit le jardin, clair par la
lune, des cyprs, une, fontaine Renaissance, etc. Une table  droite de
la scne et une grande milieu du fond. Chaises, fauteuils, etc. Une
colonne prs de la porte._


Scne premire

MARIO, ANGELOTTI, CECCHO

=Au lever du rideau, la scne est vide. Ceccho parat le premier, au
fond,  l'entre, portant un flambeau qu'il va poser sur lu colonne.
Mario suit Angelotti, et portant sur son bras ses vtements de femme.=


MARIO.--Ici, respirons et rjouissons-nous. Vous tes en sret!

ANGELOTTI.--Grce  vous!

MARIO.--Et traverser Rome, sous ce dguisement, sans attirer
l'attention, mme la nuit, ce n'tait pas petite affaire!... Ceccho,
gardien du logis, le plus fidle des serviteurs, est aussi le plus
habile des cuisiniers. Il va nous improviser un excellent souper. Aprs
quoi, dispos et lucides, nous examinerons tranquillement la marche 
suivre. =(A Ceccho.)= Ton fils est l?

CECCHO.--Oui, Excellence.

MARIO.--Dis-lui de fermer avec soin toutes les portes et d'avoir l'oeil
au guet.

=Ceccho sort.=


Scne II

MARIO, ANGELOTTI


MARIO.--Nous sommes ici, mon cher hte, comme vous l'avez pu voir  la
clart de la lune, entre les Thermes de Caracalla et le mausole des
Scipions. Le sjour est bien un peu mlancolique. Ce n'est, autour de
nous, que ruines et tombeaux, tous les dbris de la Rome antique; un
dsert poudreux, avec quelques oasis de cultures marachres... Mais
cette tristesse mme n'est pas sans charmes. J'aime cette solitude
peuple de grands souvenirs, o je n'entends que les abois des chiens de
garde, le roulement des charrettes lointaines, les cloches voisines de
Saint-Sixte et Saint-Jean, et les rumeurs touffes de la Rome vivante
qui parlent moins  ma pense que le silence de la morte.=

ANGELOTTI.--Ceci est votre demeure?

MARIO.,--Pas prcisment. J'habite au coeur mme de la ville, sur la
place d'Espagne, une vieille maison qui, porte encore Je nom prtentieux
de Palais Cavaradossi. Ceci est ma campagne, ma villa, ma _vigne_,
comme disent nos Romains. Toutefois, je n'y suis qu' titre de
locataire, et pourtant cette habitation fut construite par un de mes
anctres, Luigi Cavaradossi, sur les ruines d'une villa antique. Mais
elle n'tait plus aux Cavaradossi depuis bien des; annes, quand,
surpris par un orage dans les Thermes de Caracalla, je vins ici chercher
un abri. Ceccho m'ouvrit la porte: vieille connaissance, il avait t au
service de mon pre. Il m'apprit que la villa, dont il avait la garde,
appartenait prsentement  un Anglais, chass de Rome par la guerre, et
qu'elle tait  vendre ou  louer. J'eus la curiosit de visiter ce
logis de mes aeux. Il tait, comme vous le voyez, fort habitable. Ma
premire pense fut de l'acheter; mais, je vous l'ai dit, je ne compte
pas prolonger ici un sjour dangereux. L'acquisition eut t une folie.
Il tait sage, au contraire de louer,  l'cart, une habitation
charmante qui m'offrait, avec un abri contre les chaleurs de l't, un
asile contre les tracasseries de la police. Je louai donc, sance
tenante,  la condition expresse que le march ne serait connu que de
Ceccho, son fils et moi. Je viens ici frquemment, mais par certains
dtours, et avec clos prcautions que la solitude du lieu rend presque
inutiles. Floria seule m'y accompagne. Qui donc s'aviserait de m'y
chercher, et, surtout, d'y souponner votre prsence?... D'ailleurs,
quel rapport tablir entre nous?... On ne nous a pas vus dans cette
glise. Nous ayons travers la ville sans tre reconnus, ni suives; vous
n'avez rien  craindre. Enfin, mettons les choses au pis: On est sur vos
traces... On vient... On cerne la maison... Je vous sauve encore...

ANGELOTTI.--Comment?

MARIO.--Dans cette ville, qui a conquis le monde, mais sur qui, le monde
entier a pris la revanche de sa servitude... et que toutes les nations,
 tour de rle, ont assige et mise  sac; dans cette Rome des
chrtiens et des barbares, des Nrons et des Borgias, de tous les
perscuteurs et de toutes les victimes, il n'est pas, vous le savez, un
vieux logis, qui n'ait son abri secret, contre le bourreau du dedans ou
l'envahisseur du dehors... =(Il se lve.)= Et cette habitation a le sien,
dont une tradition de famille m'a gard le souvenir, =(Il va  la
porte-fentre de droite.)= Voyez-vous, l-bas, en pleine clart de lune,
ces deux colonnes de marbre blanc?

ANGELOTTI.--Relies par une traverse munie d'une poulie? Un puits, si je
ne me trompe?

MARIO.--Un vieux puits romain, entour de cyprs; seul reste de la villa
primitive. Il tait bien abandonn et combl aux trois quarts, quand
Luigi Cavaradossi, l'ayant fait curer, retrouva au fond une eau trs
pure, infiltration de la Marrana; mais, la vraie trouvaille, ce fut, 
vingt pieds sous la margelle, dans la paroi qui nous fait face, la
dcouverte d'une sorte de niche vote, si troite  son orifice, que
l'on n'y entre qu'en rampant, puis s'largissant assez pour qu'un homme
s'y tienne  l'aise, debout ou couch... L, divers objets sans valeur:
poteries, bronzes... et quelques monnaies antiques... A quel esclave
fugitif,  quel proscrit le Marius ou de Scylla,  quel chrtien vou
aux btes, ce rduit a-t-il servi d'asile?... Cavaradossi n'eut garde de
le supprimer, et fit bien. Car, ayant poignard un Medicis qui l'avait
trait de btard, et s'efforant de gagner  cheval la porte de
Saint-Sbastien, il se vit serr de prs par les archers pontificaux,...
et n'eut que le temps de se jeter dans sa vigne, de courir au puits,
d'en, saisir les cordes, de se laisser glisser jusqu'au rduit et de s'y
blottir... Les archers fouillrent vainement la maison, les jardins, et
vinrent mme puiser de l'eau pour leurs chevaux. Le puits est si troit,
tellement assombri par les vieux cyprs qui l'entourent, l'ouverture de
la niche se drobe si naturellement sous la trane de longues herbes
gluantes, que Cavaradossi, de sa retraite humide, coutait paisiblement
les maldictions et les menaces pleuvoir sur sa tte avec l'eau
dbordant des seaux trop pleins... Les archers partis, il put s'vader
et fut sauv. Cette vieille histoire et la tradition du refuge taient
si bien oublies que je dus rvler son existence a Ceccho. Il est
toujours l, comme suprme ressource, et j'ai tout dispos pour qu'en
cas d'alerte il puisse encore sauver un Cavaradossi, ou--c'est tout
un--l'un de ses amis!...

ANGELOTTI.--C'est--dire un homme que vous ne connaissiez pas ce matin
et pour qui vous vous dvouez en frre!

MARIO.--Bah! J'ai l'humeur aventureuse, et ces choses-l m'amusent...

ANGELOTTI.--Brave coeur, croyez-vous m'abuser sur le mrite de votre
action en la traitant si lgrement?... C'est votre vie, tout bonnement,
que vous jouez ici pour moi.

MARIO.--On ne fait que cela tous les jours.

ANGELOTTI.--Et qui?...

MARIO.--Le premier venu qui, pour sauver un noy, se jette  l'eau.

ANGELOTTI.--Il n'expose que sa vie. Vous risquez l'chafaud.

MARIO.--Avec ces raisonnements-l, on ne ferait rien de bon. Laissons
cela, mon cher hte, et ne parlons plus de mes prils, mais des vtres.

ANGELOTTI.--Les mmes,  prsent.

MARIO.--Scarpia a mis tous ses sbires; en campagne, et il ne faut plus
songer  sortir de la ville par les portes, qui vont tre surveilles
rigoureusement.

Etes-vous bon nageur?

ANGELOTTI.--Excellent!

MARIO.--Luigi Cavaradossi s'est enfui par le Tibre,  la nage, sous un
paquet d'herbes qui semblaient suivre le courant. Pourquoi ne
feriez-vous pas comme lui?

ANGELOTTI.--La chose est praticable...

MARIO.--Nous en recauserons, en soupant. En attendant, venez voir le
puits, et vous familiariser avec la manoeuvre. =(Ils vont pour sortir par
la droite. Angelotti passe le premier.)= Chut!... =(Angelotti, sur le
seuil, s'arrte. Mario traverse la scne et va couter  la porte du
fond.)= On vient de fermer une porte, l-bas, dont Floria seule a la
clef.

ANGELOTTI.--Alors, c'est elle?

MARIO.--Oui!

ANGELOTTI.--Cela vous inquite?

MARIO.--Un peu... A cette heure... Allez seul de ce ct, et tenez-vous
dans le jardin... Je saurai d'abord ce qui l'amne et vous appellerai,
s'il y a lieu.

=Angelotti disparat  droite dans le jardin. Mario remonte fond milieu.=


Scne III

MARIO, FLORIA

=Floria entre brusquement par le fond, jardin, embrassant toute la scne
d'un coup d'oeil.=


MARIO, =allant  elle, et lui prenant la main, tendrement.=--Toi?

FLORIA, =le regardant bien dans les yeux.=--Moi!... Cela te gne?

MARIO.--Cela m'inquite... Qui t'amne?

FLORIA, =de mme.=--La curiosit... Je veux la voir!

MARIO.--Qui?

FLORIA.--Ta matresse.

MARIO, =riant.=--Eh! bon Dieu, tu m'as fait une peur!... C'est une scne
de jalousie... Mais qui, ma matresse?

FLORIA, =clatant.=--Ta drlesse, ta marquise!...

MARIO.--Ah! toujours la marquise!...

FLORIA, =saisissant la robe.=--Et a?... Ce n'est pas

 elle, a?... C'est  toi?... C'est  toi?...

MARIO, =allant  elle.=--Allons, coute-moi, et je t'expliquerai...

FLORIA, =sans l'couter.=--Oui, elle posait encore?... Oh! mon Dieu, voil
tout!... Elle posait, l'innocente... et pour une sainte!... toute
nue!...

MARIO, =mme jeu, prenant ses deux mains.=--Si tu permets...

FLORIA, =se dgageant violemment d'une main, sans l'couter, pour courir
 la porte de gauche.=--Vous tes l!... Montrez-vous donc!... Vous tes
donc bien mal faite!...

MARIO.--Floria, voyons...

FLORIA, =jetant l'ventail par terre.=--Tiens, jette-lui son ventail, 
ta coquine!... qu'elle se cache un peu!

MARIO.--Mais, tu es folle! faite! folle!

FLORIA, =dgageant ses deux mains.=--Oui, je suis folle, oui, d'aimer un
tre abject, fourbe, lche, goste, ingrat... Un ruffian, qui va de
cette crature  moi, de ses bras aux miens, lui arrive tout chaud de,
mes caresses, et me revient avec de sales baisers qui ont le got d'une
autre!

MARIO.--Mais deux mots seulement!...

FLORIA, =dsole et finissant par pleurer.=--Ah! misrable! misrable!...
Et je l'adore!... Je ne vis que pour lui!... Je ne suis plus moi, je
suis lui!... Je l'ai dans l'me, dans le coeur, dans la chair, dans les
veines!... La premire effronte me le vole, et je suis si lche que je
l'aime encore; et je sens que j'aurai beau le dtester... je' l'aimerai
toujours... Serai-je assez malheureuse...

MARIO, =doucement.=--Voyons, est-ce fini?...

FLORIA.--Ah! canaglia?

MARIO.--Veux-tu me permettre de placer un mot!... Un seulement...

=Il prend une de ses mains, qu'elle abandonne, essuyant ses yeux avec
l'autre.=

FLORIA, =amoureusement, sans lever la tte.=--Ah! canaglia!...

MARIO.--Eh bien, oui, cette robe est  la marquise.

FLORIA, =bondissant, en larmes.=--Ah! tu Vois bien!...

MARIO, =tranquillement, la faisant rasseoir.=--Mais ce n'est pas elle qui
l'a dpose l. C'est un malheureux  qui elle a servi de dguisement,
un fugitif!...

FLORIA.--Son frre?

MARIO.--Qui est l!

FLORIA.--Ah! ce n'est pas elle!... C'est Angelotti!... Son frre!... Son
frre!... =(Le prenant  bras le corps.)= Ah! que je t'aime!

MARIO.--A la bonne heure!

FLORIA, =le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, mon trsor, ma vie!...
=(S'arrtant court.)= Si tu mentais?

MARIO.--Oh!

FLORIA, =vivement, lui fermant la bouche.=--Non, je te crois!...

MARIO.--Tu peux le voir!...

FLORIA.--Non, non, non, je ne veux pas!

MARIO, =toujours assis.=--Il est l-bas... Tiens, regarde.

FLORIA.--Mais puisque je te dis que je ne veux pas le voir!... Je veux
te croire comme cela, sur parole!... sans preuves!... Pour que tu
oublies mes folles ides, et sache bien qu'il n'en reste rien, rien,
rien, que plus d'amour pour toi... =(En tournant autour de lui, et sans
en avoir l'air, elle regarde dans le jardin, tout en l'embrassant.)= Oui,
c'est vrai! Je le vois!

MARIO, =riant.=--Ah! que c'est bien femme!... Et tu me pardonnes aussi,
n'est-ce pas?...

FLORIA, =avec conviction.=--Oh! oui!

MARIO, =de mme.=--Toutes tes injures!... Merci!

FLORIA, =tendrement, debout, l'entourant de ses bras, par derrire.=--Non!
non! C'est moi, qui te demande pardon!... Risquer ta vie pour le salut
d'un autre, cela est si gnreux  toi, et si bon... Ah! tu vaux-mieux
que moi. C'est pour cela qu'il faut tre indulgent... D'ailleurs, tu ne
peux pas m'en vouloir d'tre jalouse de mon bien et de t'aimer?... Car
je t'aime trop... Ah! si tu m'aimais autant...

MARIO.--Ah! bon!... Querelle-moi encore!

FLORIA, =de mme.=--Oh! non!... Je suis trop heureuse!... =(Silence.)=
Est-ce qu'il va rester ici, cet homme-l?...

MARIO.--Angelotti?... Mais, toute la nuit, pour le moins. Nous tenterons
la sortie de la ville au petit jour.

FLORIA.--Alors, je reste aussi, moi.

MARIO, =debout.=--Ah! mais non!... Nous n'avons que faire de toi, dans
cette aventure.

FLORIA.--Pourtant!...

MARIO.--Non, non, tu vas retourner  cette fte.

FLORIA.--Ah! la fte!... Il est bien question de chanter!... Bonaparte
est vainqueur...

MARIO, =ravi.=--Vainqueur?...

FLORIA.--A Marengo!

MARIO.--Ah! bravo!... Alors?...

FLORIA.--Alors, la marmite est renverse, tu penses!...

MARIO.--Tu vas donc rentrer chez toi...

FLORIA.--Comme cela... tristement?

MARIO.--Oui, oui, je le veux!... Ta voiture est l?

FLORIA.--Un peu plus loin. Je voulais te surprendre!

MARIO.--Quelle imprudence!... La nuit, sur cette route dserte...

FLORIA.--Ambroise est arm!...

MARIO.--Le fils de Ceccho t'accompagnera.

FLORIA.--Et quand te reverrai-je?

MARIO.--Demain, aprs le dpart d'Angelotti.

FLORIA.--Mon Dieu, si tu allais te faire prendre avec lui?

MARIO, =l'aidant  se rajuster.=--Mais non, sois donc tranquille... Je ne
tenterai rien que de sr... Attends-moi dans la matine,  la premire
heure.

FLORIA.--Oh! oui, je serai si inquite!...

MARIO, =prenant l'ventail.=--C'est donc cet ventail qui t'a mis cette
folie en tte?...

FLORIA.--Il n'y avait pas de quoi, n'est-ce pas?

MARIO.--Il tait pour son frre, comme la robe.

FLORIA.--Comment le deviner?... Ne puis-je lui parler?

MARIO.--A Angelotti?... Si tu veux... =(Il se dirige vers le jardin, tout
en parlant.)= Il est l qui examine le puits en cas de surprise...

FLORIA.--Ah! oui.

MARIO.--Tu es clone retourne  l'glise, aprs mon, dpart?

FLORIA.--Non.

MARIO, =s'arrtant.=--Non?... Eh bien, alors, comment l'ventail est-il
dans tes mains?

FLORIA.--Ah! c'est... =(Elle s'arrte, saisie par une pense subite.)=
Ah!...

MARIO.--Qu'as-tu?

FLORIA.--Ah! mon Dieu!... On le cherche?... La police?...

MARIO.--Naturellement!

FLORIA.--Scarpia!

MARIO.--Oui!

FLORIA.--Ah! je comprends: c'est un pige!

MARIO.--Un pige?

FLORIA.--Ces soupons sur toi... C'est lui!

MARIO.--Scarpia?

FLORIA.--Il me lanait sur la piste, l'infme!

MARIO, =effray.=--Il t'a vu partir?...

FLORIA.--Il a d me suivre!

MARIO.--Ah! malheureuse!... Qu'as-tu fait!...

FLORIA.--Tais-toi! Ecoute...

MARIO.--Des sons de voix...

FLORIA, =pouvante.=--Les Voici!


Scne IV

LES MMES, CECCHO, ANGELOTTI


CECCHO, =accourant.=--Excellence!... Des hommes!... On frappe en bas!

MARIO.--Parlemente et gagne du temps! =(Il court  la fentre.)=
Angelotti! =(Angelotti parat sur le seuil du jardin tandis que la Tosca
coute au fond.)= Dcouverts!... Ils sont l!...

ANGELOTTI.--Je gagne les champs et me jette dans les ruines.

MARIO.--Trop tard, la maison est cerne!... Au refuge, vite! vite!

ANGELOTTI.--Ah! je vous jure Dieu qu'ils ne m'auront pas vivant!

=Il disparat.=

MARIO, = Floria.=--Ils viennent... Et du sang-froid!... si tu ne veux pas
me perdre avec lui!

FLORIA.--Ah! Dieu, et c'est moi qui ai fait cela!...

=On entend et l'on voit au fond les agents paratre de tous cts dans,
le jardin, gardant toutes les issues.=


Scne V

FLORIA, MARIO, CECCHO, SCARPIA, LE MARQUIS ATTAVANTI, SCHIARRONE,
GREFFIER, SPOLETTA, ALBERTI, AGENTS.

=Scarpia entre par le fond, ainsi que le marquis, Schiarrone, Alberti et
ses aides, et descend lentement.=


MARIO, =allant  lui.=--M'est-il permis de demander  monsieur le baron
quel motif me vaut,  pareille heure, l'honneur de sa visite?

SCARPIA, =froidement.=--Madame a d vous en instruire.

MARIO.--Madame--puisqu'il lui a plu de vous initier  ces dtails
intimes--avait conu des soupons dont elle vient de reconnatre la
fausset. Mais, ce sont l choses domestiques qui ne menacent pas la
scurit de l'Etat et o je ne pense pas que votre vigilance ait 
s'exercer.

SCARPIA.--Vous vous trompez. Je suis ici dans l'exercice de mes
fonctions, Son Excellence =(Il dsigne le marquis.)= m'ayant pri de
constater l'outrage fait  son honneur par la prsence, chez vous, 
cette heure, de la marquise Attavanti, sa femme.

MARIO.--Ah! c'est la raison?... Monsieur fait erreur... Madame la
marquise n'est pas chez moi et n'a aucune raison d'y tre... Et madame
vient elle-mme de constater cette absence.

FLORIA, =vivement.=--Oui!...

ATTAVANTI, =avec satisfaction.=--Oh! si madame reconnat?...

FLORIA.--Je l'atteste!

ATTAVANTI.--Quand je vous le disais, baron?... Monsieur est incapable...
Nous n'avons plus qu' lui offrir nos excuses...

SCARPIA.--Pardon, monsieur le marquis... Mais vous me permettrez de ne
pas accorder tant de crdit aux affirmations intresses de monsieur et
complaisantes de madame.

MARIO.--Mais, je vous rpte, monsieur...

SCARPIA, =prenant l'ventail sur la table.= Enfin monsieur, cet ventail
entre vos mains?... Expliquez cela, je vous prie.

MARIO.--Rien de plus simple. La marquise Attavanti daigne me faire
l'honneur de poser pour l'un des personnages du tableau que je peins 
Saint-Andra: elle a oubli son ventail au dpart, voil tout.

ATTAVANTI.--Eh! sans doute!... Cela s'explique...

SCARPIA.--Et la preuve de ce que vous dites?

MARIO.--Son portrait que tout le monde peut voir  Saint-Andra, et
l'absence mme de la marquise, qui n'a pu s'enfuir, vos hommes gardant
toutes les issues... Visitez cette maison, qui n'est pas grande... Si
vous y trouvez la personne que vous cherchez, je ne propose pas 
monsieur le marquis de lui faire raison, je l'invite  me passer son
pe au travers du corps, sans autre forme de procs! Ouvre toutes les
portes. Ceccho, claire ces messieurs!

ATTAVANTI.--S'il n'y a jamais que moi pour vous tuer, jeune homme!...
=(Au baron.)= Inutile, baron, parfaitement inutile, cet examen!

SCARPIA.--En effet, monsieur n'ouvrirait pas ses portes  deux battants
si la personne que nous cherchons tait cachet derrire.

ATTAVANTI.--Parbleu!... Je n'ai donc plus rien  faire ici, n'est-ce
pas?

SCARPIA, =tranquillement.=--Rien. Votre Excellence peut rentrer chez elle.
Elle y trouvera sans doute la marquise qui n'a pas commis l'imprudence
d'accompagner ici monsieur son frre.

=Mouvement de tous.=

ATTAVANTI.--Son frre! Ici?

SCARPIA.--Regardez monsieur, vous n'en douterez pas!

MARIO, =se remettant.=--Moi, monsieur!... Je ne sais ce que vous voulez
dire...

SCARPIA.--Pardonnez-moi... Nous nous comprenons trs bien... Mais ceci
doit tre l'objet d'un entretien particulier qui prolongerait
pniblement la veille de monsieur. Son rle est fini, le mien commence.

ATTAVANTI.--Oui, je l'avoue... Mon beau-frre... J'aime mieux me
dispenser...

SCARPIA.--Si monsieur le marquis, en rentrant chez lui, va prendre des
nouvelles de Sa Majest...

LE MARQUIS.--Assurment.

SCARPIA.--Votre Excellence peut lui annoncer que le fugitif est
dcouvert et qu'il est pris... =(Mouvement. Il regarde sa montre.
Froidement.)= Ce n'est plus qu'une question de minutes.

ATTAVANTI.--Ma foi, baron, c'est une commission que vous ferez
vous-mme. C'est trop, dj, de m'avoir impos une dmarche qui, de la
part d'un mari, est du plus mauvais got. =(A Mario.)= Chevalier, toutes
mes excuses. =(A Tosca.)= Diva, je reste  vos pieds.

SCARPIA, = Schiarrone, bas.=--Par politesse, accompagnez jusqu' sa
voiture ce matre sot!...

=Schiarrone sort avec le marquis.=


Scne VI

LES MMES, moins LE MARQUIS


MARIO, =vivement et bas  Tosca, tandis que Scarpia salue la sortie du
marquis.=--Pse tous tes mots!

FLORIA, =de mme.=--S'il ne sait rien que par moi!...

SCARPIA, = Schiarrone qui a visit la maison pendant ce qui
prcde.=--Vous avez visit toute la maison?

SCHIARRONE.--Oui, Excellence Personne.

SCARPIA.--Et dans le jardin?

SCHIARRONE.--Personne.

SCARPIA.--Il n'a pu s'vader. Tout est cern. Il est donc ici, cach
quelque part.

SCHIARRONE.--On peut visiter plus  fond... et sonder les murailles.

SCARPIA.--Ridicule et trop long... Il est tard. Nous saurons plus vite
ce que nous voulons savoir en priant monsieur de nous le dire.

MARIO.--Moi!

SCARPIA.--A l'instant.

MARIO.--Je ne vous dirai jamais qu'une seule chose: c'est qu'Angelotti
n'est pas chez moi.

SCARPIA.--Vous verrez pourtant qu'il y sera. Mais il est inutile de
prolonger la discussion. Entrez dans cette chambre o vous rpondrez aux
questions que vous posera M. le procureur fiscal.

MARIO.--Et pourquoi pas ici?

SCARPIA.--Parce que telle est ma volont serait une raison suffisante.
Mais je veux bien, vous en donner une autre: c'est que madame n doit
pas assister  votre interrogatoire, ayant elle-mme  subir le sien.

MARIO, =vivement.=--Madame ne sait rien de plus que moi.

SCARPIA.--Nous verrons bien... Allons, finissons... Conduisez monsieur
dans cette chambre.

=Mouvement des agents.=

MARIO,--Il est inutile d'user de violence. Que ces messieurs me suivent.

=Il entre dans la chambre,  gauche, avec les agents.=


Scne VII

LES MMES, moins MARIO


LE PROCUREUR FISCAL.--Votre Excellence dsire que j'interroge?...

SCARPIA.--Dans les formes ordinaires. Vous suspendrez l'interrogatoire,
ou le reprendrez, suivant les ordres que je vous donnerai de cette
place, et qui vont dpendre des rponses de madame. Allez!

=Le procureur sort avec le greffier.=


Scne VIII

FLORIA, SCARPIA, SCHIARRONE, SOLDATS.

=au fond, DEUX AGENTS  la porte de gauche avec SCHIARRONE.=


FLORIA, =assise prs de la table  droite.=--De mes rponses,  moi?...

SCARPIA, =venant  elle.=--Mon Dieu, oui!...

FLORIA.--Et que puis-je rpondre, sur des faits que j'ignore?...

SCARPIA, =souriant et trs poli.=--Causons amicalement, voulez-vous?...
=(Il avance un sige.)= Et reprenons l'entretien o nous l'avons laiss au
Palais Farnse... Donc, cet ventail nous a tromps, et ces soupons
jaloux n'avaient aucune raison d'tre?...

FLORIA, =schement.=--Vous le saviez bien!...

SCARPIA.--J'ai fait erreur sur la personne, voil tout... Le chevalier
n'tait pas ici avec la marquise, mais avec son frre.

FLORIA.--Ni l'un, ni l'autre. Il tait seul.

SCARPIA, =railleur.=--Tout de bon?

FLORIA.--Oui.

SCARPIA, =de mme.=--Vous affirmez?...

FLORIA, =nerveusement.=--Mais oui, j'affirme!... Oui, j'affirme! Oui!

SCARPIA, =froidement.=--Oh! du calme, signera, je me le tiens pour dit!...
=(Se retournant sur sa chaise et, pans se lever, tranquillement.)=
Schiarrone?...

SCHIARRONE.--Excellence?

SCARPIA.--Que dit le chevalier?

SCHIARRONE, =sur le seuil de la porte de gauche qu'il tient
entre-bille.=--Rien, Excellence.

SCARPIA.--Il persiste  nier la prsence du sieur Angelotti?

SCHIARRONE.--Absolument.

SCARPIA, =haussant la voix pour tre entendu de l'intrieur.=--Alors,
insistez, Roberti, insistez!...

FLORIA, =vivement.=--Votre insistance ne lui fera pas dire ce qui n'est
pas!

SCARPIA, =de mme.=--Mon Dieu, il ne faut qu'un coup d'oeil pour juger un
homme: j'avais prvu l'obstination du chevalier. Mais j'esprais vous
trouver plus raisonnable.

FLORIA.--Ne faut-il pas que je mente pour vous faire plaisir?

SCARPIA, =souriant.=--Non!... Mais, en disant la vrit, vous pargneriez
au chevalier un mauvais quart d'heure.

FLORIA. =saisie.=--Comment?... Que voulez-vous dire?... =(Debout.)= Que se
passe-t-il donc dans cette chambre?...

SCARPIA, =de mme.=--Oh! rien que de trs simple: on y interroge votre ami
dans les formalits requises.

FLORIA, =inquite.=--Je veux voir ce qui se passe l!...

SCARPIA, =l'arrtant par le bras.=--Je puis vous le dire: le chevalier est
tendu dans un fauteuil, les bras et les mains lis, coiff d'une griffe
d'acier  trois pointes: une pour la nuque, deux pour les tempes.

FLORIA, =terrifie.=--Oh!...

SCARPIA, =debout.=--Et,  chaque refus de parler, la vis tourne... et la
griffe mord!

FLORIA, =tordant son bras pour se dgager.=--Ah! maudits!... Arrtez
cela!... Arrtez!...

SCARPIA, =la retenant.=--Et VOUS parlerez?

FLORIA.--Oh! que l'on cesse donc!... Mais criez-leur donc de cesser,
vous!... Criez-le donc!...

SCARPIA.--Arrtez! Roberti, et desserrez...

FLORIA.--Oh! encore! encore! encore!

SCARPIA.--Encore, Roberti... Entirement.

SCHIARRONE, =sur le seuil.=--C'est fait, Excellence.

SCARPIA.--C'est fait!...

FLORIA.--Oh! lches! lches!... Je veux le voir!... =(Schiarrone lui
barrant le chemin.)= Ouvrez-moi!...

SCARPIA.--Fermez!...

=Schiarrone ferme.=

FLORIA, = Schiarrone qui lui barre le chemin, ainsi qu'un autre
agent.=--Laissez-moi, vous!... Laissez-moi! =(Elle va se heurter  la
porte ferme o elle frappe. Appelant.)= Mario!... Rponds-moi!...
M'entends-tu?... Mario!... Mais, parle-moi donc, rponds-moi donc!... Un
mot! Un seul... que je ta sache vivant! =(Silence.)= Dmons!... Ils l'ont
tu!...

SCARPIA, =assis  droite, tranquillement.=--Non... Laissez-lui le temps de
se remettre...

FLORIA.--Mario!... Mon Mario!...

MARIO, =avec effort.=--Floria!...

FLORIA.--Ah!...

MARIO.--Ne crains rien!... J'ai bon courage!

FLORIA.--On ne te fait plus aucun mal, dis?... Je veux le savoir!...
Dis-le-moi!...

MARIO.--Non, pas en ce moment... Courage, ma chrie... courage!...

FLORIA.--Ah! cette voix!... Comme il souffre!... =(Elle s'loigne de la
porte.)= Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Est-ce possible?... Le torturer
ainsi, cet tre doux et bon comme un enfant!... Ils sont l dix contre
ce malheureux sans dfense  chercher ce qui lui fera le plus de mal...
Et ils ont trouv cela!... cette atrocit... ces griffes d'acier dans
les tempes... Quelle horreur!... Et celui-l sourit, tenez... et se
pourlche de sang humain!... Il est content de Lui, ce tigre!...

SCARPIA, =souriant.=--Point, ma chre!... C'est de vous que je suis
ravi!... Par ma foi, vous tes aussi tragique dans l'intimit que sur la
scne... Mes compliments!... Mais revenons aux choses srieuses... Vous
l'avez entendu?... J'ai bon courage. C'est--dire: on ne m'arrachera
pas un mot.

FLORIA.--Ah! vous lui arracherez plutt l'me!

SCARPIA.--J'en suis sr!

FLORIA.--Eh bien, alors, dlivrez-le!... Rendez-le-moi!... Puisqu'il ne
dira rien, c'est fini, n'est-ce pas?...

SCARPIA.--Fini?... Nous commenons  peine.

FLORIA, =suffoque.=--A...?

SCARPIA.--A le questionner.

FLORIA.--Le torturer encore?... Et pour ne rien savoir?

SCARPIA.--Erreur!... Je saurai tout: c'est lui que l'on interrogera,
c'est vous qui rpondrez!

FLORIA.--Moi?

SCARPIA.--Vous!... Et prenez garde que tout refus de parler est un tour
de vis que vous donnez  son tau...

FLORIA.--Oh! bourreau!

SCARPIA.--Ce n'est plus moi, le bourreau, c'est vous, si vous refusez
de me rpondre... =(Trs haut.)= Allons, Roberti, tenez-vous prt!... Nous
recommenons!...

=Schiarrone entre-bille la porte et se tient prt a transmettre les
ordres.=

FLORIA.--Assassin!... =(Mouvement de Scarpia. Elle se reprend.)= Non!...
Pardon, grce, piti, Excellence, pas cela!... C'est horrible... pas
cela!

SCARPIA.--Alors, o est Angelotti?...

FLORIA.--Mais je ne sais pas!... Je n'en sais rien!... Comment le
saurais-je?... =(Scarpia lve la main. Mouvement de Schiarrone. Elle
bondit et rabat la main.)= Non!... Attendez!... Ah! mon Dieu!... Attendez
donc!... Perdre l'un pour sauver l'autre, c'est effroyable aussi!...
Donnez-moi le temps... On ne lui fait rien, n'est-ce pas?... Vous en
tes sr?

SCARPIA.--Non!... J'attends... mais dpchons!... Rpondez.

FLORIA.--Mais quoi?... Que faut-il que je rponde?... Je ne sais pas
moi!... Dites-moi ce qu'il faut dire... Ah! seigneur, pourvu, qu'on lie
lui fasse rien, je dirai bien tout ce qu'on voudra!...

SCARPIA.--Soit!... Il y avait un homme ici  votre arme?

FLORIA.--Non!... =(Mouvement de Scarpia)= Si! Si!... Attendez!...
Laissez-moi chercher, au moins!... Un homme?... Je ne sais plus... =(Mme
jeu)= Oui, oui! je crois! Je crois!... =(A Schiarrone)= Mais, puisque je
rponds pour lui, ferme donc ta porte, toi, damn!

SCARPIA.--Et cet homme est Angelotti?

FLORIA.--Oh! pour cela, non! par exemple!...

SCARPIA, =railleur.=--C'est--dire: _si_.

FLORIA.--Non! Je vous dis: _non_!

SCARPIA, =de mme.=--Si nergiquement que c'est oui!

FLORIA.--Ah! quand tu rgleras tes comptes avec Dieu, toi, sois
tranquille, va, je serai l... Et puis, d'ailleurs, est-ce que je sais,
moi... Est-ce que je le connais, votre Angelotti?...

SCARPIA.--Enfin, cet homme, quel qu'il soit, o est-il?

FLORIA.--Ah! vous pouvez bien courir aprs lui... Il est loin!

SCARPIA.--Non!... Tout est cern...

FLORIA.--Alors, si vous dmentez tout ce que je dis... =(Epouvante)= Un
cri!... On recommence!...

SCARPIA.--Non!

FLORIA.--Si! Si!... J'ai entendu!...

=Elle coute=

SCARPIA.--Rien, vous dis-je!... Eh bien, Schiarrone?...

SCHIARRONE.--Evanoui.

SCARPIA.--Vous voyez bien?... Continuons... Cet homme est donc cach,
quelque part, ici-mme, peut-tre?...

FLORIA, =proccupe de la porte.=--Plt au ciel qu'il ft l!... Il ne
vous laisserait pas broyer vif son sauveur!

SCARPIA.--Il est donc son sauveur?

FLORIA, =saisie=--Non!

SCARPIA.--Vous venez de le dire!

FLORIA.--Ah! ce que je dis!... Vous me forcez  parler, il faut bien que
je dise n'importe quoi... ce qui me passe par la tte!...

=Mme jeu d'attention vers la chambre.=

SCARPIA.--Bref, il est cach!... =(Mouvement de Floria pour protester.
Menaant.)= O, cach?... Allons, finissons!...

FLORIA.--Je ne sais pas!...

SCARPIA, =vers la porte.=--Allez, Roberti!...

FLORIA, =pouvante.=--Non!... Je sais!... Il est.

SCARPIA.--Il est...?

FLORIA, =qui, dans son premier mouvement, suivi de tous, a presque
dsign le jardin, s'arrte court, dsole.=--Mais c'est trop affreux!...
Je ne peux pourtant pas livrer ce malheureux pour qu'on le tue!...

SCARPIA.--Il est...?

FLORIA, =fondant en larmes.=--Mais je ne peux pas le dire!... Je ne peux
pas!... Vous voyez bien que je ne peux pas...

=Elle tombe assise. Silence.=

SCARPIA, = son oreille, doucement.=--Allons, courage... et votre amant
est libre!

FLORIA, =sanglotant.=--Ah! Dieu!... Il ne me pardonnera jamais cela...
jamais!

SCARPIA.--Tout bas... et il n'en saura rien?... Allons?...

FLORIA, =sans voix.=--Je veux lui parler d'abord...

SCARPIA.--A quoi bon?

FLORIA.--Tout ce qu'on voudra aprs, mais, que je le voie, que je lui
parle!... Je vous en prie!

SCARPIA.--Suspendez un instant, Roberti. =(A Schiarrone.)= Ouvrez la
porte!... Le chevalier, encore vanoui?

SCHIARRONE.--Non!

=On ouvre la porte toute grande. Schiarrone et les agents devant pour la
garder. Scarpia au milieu de la scne. Floria  sa droite. Silence d'une
seconde. Floria essuie son front et veut s'avancer.=

SCARPIA, =l'arrtant.=--Oh! Pardon!... De cette place seulement.

FLORIA.--Mario, mon Mario! Tu m'entends, n'est-ce pas?...

MARIO, =pniblement.=--Oui!

FLORIA.--Tu vois, mon Mario ador!... Tu es a bout de forces... Moi
aussi, je t'assure!... N'est-ce pas, que tu veux bien?... Dis que tu
veux bien que je parle?...

MARIO.--Et, que dirais-tu, malheureuse?... Tu ne sais rien!...

FLORIA, =suppliant.=--Mon Mario!...

MARIO, =avec force.=--Tu ne sais rien!

FLORIA, =vivement, les mains tendues vers lui.=--Je ne peux pourtant pas
te laisser dchirer ainsi!... Ma chair crie avec la tienne!... Mon
amour, je t'en prie,  genoux!... Mon Mario bien-aim, dis... dis que tu
veux bien!...

MARIO, =nergiquement.=--Non! Non!... Tu n'as rien  dire!... Et je te
dfends, entends-tu!... Je te dfends!...

FLORIA, =dsespre.=--Mais, ils te tueront!...

MARIO.--Je te dfends!...

SCARPIA, =terrible.=--Allez! Et n'arrtez plus!

FLORIA, =bondissant  ses pieds.=--Non! Je parlerai!

MARIO.--Tais-toi... ou je te maudis!...

FLORIA.--Ah! Dieu!...

SCARPIA.--Allez toujours!...

FLORIA, =se cramponnant  lui,  genoux.=--Non!... Arrtez!...

SCARPIA, = Floria.=--O est cet homme?...

MARIO, =poussant un cri de douleur.=--Ah!...

FLORIA, =rptant le cri.=--Ah!... Tant pis pour l'autre!... Je dis
tout!...

SCARPIA, = Schiarrone.=--Suspens!

FLORIA, =dsignant le jardin.=--L!...

SCARPIA.--Le jardin?

FLORIA.--Le puits!...

SCARPIA.--Le puits!...

=Les agents s'lancent dans le jardin, par la droite. Les soldats, au
fond, font le mme mouvement dans les arbres.=

FLORIA, =debout.=--Mon Mario,  prsent!... Bandits, rendez-le-moi!

=Elle court vers la chambre dont on lui barre le passage.=

SCARPIA.--C'est fait! dliez l'autre.

=Il se tourne vers le jardin, regardant.=


Scne IX

LES MMES, MARIO, puis COLOMETTI

=Mario parat sur le seuil, livide, gar, effar, se tenant  montant de
la porte. Il a deux taches rouges aux tempes. Floria court a lui, le
soutient et l'entrane jusqu'au sige o il tombe muet et hagard.=


FLORIA, =essuyant son front et le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, ma
vie!... Mon ange, mort hros!...

MARIO, =rouvrant les yeux, aprs un temps, et pniblement, comme un homme
ivre.=--Ah! que cela fait mal!... Tu n'a rien dit, n'est-ce pas?... Ni
moi?...

FLORIA.--Non! non!... tu n'as rien dit!... Rien!

=Il retombe puis. Silence. Elle pleure en baisant ses mains. Colometti
reparat sur le seuil.=

SCARPIA.--Eh bien?

COLOMETTI.--Mous l'avons.

SCARPIA.--Enfin!

COLOMETTI.--Mort.

SCARPIA.--Mort?... Le poison?...

COLOMETTI.--Sans doute.

=Les agents dposent le corps d'Angelotti dans le jardin, prs du seuil,
en vue, clair par la lune. Mario rouvre les yeux. Floria se place; de
faon  lui cacher Angelotti.=

MARIO.--Mort?... =(A Floria.)= Qui est mort?... Je veux voir!... =(Mme jeu
de Floria. Il se redresse.)= Laisse-moi!... =(Il l'carte et aperoit le
corps.)= Lui?... =(Debout.)= Ah! malheureuse!

FLORIA.--Mario!...

MARIO.--Ne me touche pas! Va-t'en!... Je te hais!... C'est toi! toi qui
l'as tue!...

FLORIA, = genou.=--Pour te sauver!...

MARIO.--Oh!...

SCARPIA, =aux agents.=--Allons, Schiarrone, finissons!... Enlevez tout!...
Le mort, pour le fumier, et le vivant, son complice.

FLORIA, =terrifie.=--Lui?...

=On entoure Mario et on l'entrane.=

SCARPIA.--Pour la potence!...

=Floria veut parler, elle le regarde, effares sans trouver un mot, ni un
cri et tombe comme foudroye.=

SCHIARRONE.--Et la femme?...

SCARPIA.--La femme aussi!...


RIDEAU




ACTE IV

_Une chambre au chteau Saint-Ange. A gauche, pan coup. Alcve
richement dcore. Le lit au fond. Pan coup, droite, large fentre
avec bacon praticable. Au fond, milieu, porte d'entre, premier plan
droite, secrtaire ouvert. Premier plan gauche, console surmonte d'une
glace. Au pied du lit, dans l'alcve, un prie-Dieu, avec crucifix
d'ivoire.; Au milieu, vers la gauche, une table couverte de sa nappe, et
sur laquelle est servi un souper. Un canap  droite de la table au
milieu de la, scne. Il faut encore nuit, et la pice n'est claire que
par deux candlabres allums placs sur console, et une lampe avec
abat-jour sur la table. Au lever du rideau, la fentre est ferme. Un
matre d'htel et un laquais font le service. Scarpia soupe, assis entre
la table et la console,  laquelle il tourne le dos._


Scne premire

SCARPIA, SCHIARRONE, UN MATRE D'HTEL, UN LAQUAIS, COLOMETTI


SCARPIA.--Ouvrez la fentre, Colometti. L'air de cette chambre est
touffant. =(Colometti ouvre la fentre  droite toute grande.)= Quelle
heure est-il?... Schiarrone.

SCHIARRONE.--Excellence, on a chant les matines.

SCARPIA.--La ville me parat fort calme.

SCHIARRONE.--Trs calme, Excellence... M. le gouverneur a fait doubler
les postes; et toute la garnison est sous les armes.

SCARPIA.--Prcautions inutiles. Cette victoire des Franais a moins
chauff les ttes romaines que je ne l'aurais cru.

SCHIARRONE.--Plus d'tonnement que de joie, Excellence. Voil, je crois
le sentiment gnral.

SCARPIA.--Le prisonnier est en chapelle?

SCHIARRONE.--Oui, Excellence, avec les moines blancs de la mort. Mais, 
leurs saintes exhortations, pour qu'il se recommande  la misricorde
divine, il se borne  rpondre qu'il n'a aucun pardon  demander  Dieu,
n'ayant fait que son devoir d'honnte homme qui est de venir en aide 
toute victime de la tyrannie.

SCARPIA, =dcoupant et se servant.=--Voil bien de mon jacobin!

SCHIARRONE.--...Et que si quelqu'un est coupable en cette affaire, ce
n'est pas lui envers le ciel, mais le ciel envers lui.

SCARPIA.--Affreux blasphme!... Et alors?

SCHIARRONE.--Alors les blancs se sont lasss de tant d'impit, et l'ont
laiss en repos... Il en a profit pour s'endormir.

SCARPIA.--Belle prparation  la mort, et digne d'un chrtien!


Scne II

LES MMES, SPOLETTA


SCARPIA.--Eh bien, capitaine, M. le gouverneur?...

SPOLETTA.--Excellence, monseigneur rentrait  l'instant ayant pass la
nuit au Palais Farnse, o l'avait retenu l'indisposition de Sa Majest.
Il a paru fort satisfait de l'arrestation d'Angelotti, et m'a remis cet
ordre crit de sa main.

SCARPIA, =lisant.=--_Le chevalier Mario Cavaradossi devra tre excut
avant le lever du soleil_. =(il dpose l'acte sur la table.)= J'ai
rflchi. Angelotti tant condamn  la potence a dcidment droit  sa
potence. Il est inutile de faire savoir qu'il nous a chapp par le
poison, et que nous ne pendons qu'un cadavre. Ces morts volontaires sont
d'un dtestable exemple. Le criminel ne doit pas se drober au
chtiment. Donc, pour tous, Angelotti sera mort de la main du bourreau.
La potence est prte?

SCHIARRONE.--On la dresse en ce moment, sous cette fentre,  la tte du
pont.

SCARPIA.--Vous laisserez le corps en vue jusqu' l'heure de la
grand'messe. Aprs quoi, vous le jetterez dans une fosse quelconque; et
pas en terre sainte. Un suicid n'a pas droit  la spulture chrtienne,
pas mme  une croix sur sa tombe. =Il boit.=

SPOLETTA.--Il sera fait ainsi Excellence. Et l'autre?

SCARPIA.--Pour le Cavaradossi, nous verrons. O est la femme?

SPOLETTA.--Dans la chambre o Votre Excellence a donn ordre qu'on
l'enfermt.

SCARPIA, =le verre  la main.=--Et furieuse, toujours?...

SCHIARRONE.--Plus calme. Elle s'est fort inquite du chevalier d'abord;
puis du lieu o elle se voyait transporte. Nous n'avons pas cru devoir
le lui dire, n'ayant pas d'instructions  cet gard.

SCARPIA, = Schiarrone.=--Introduisez ici la Tosca... =(Schiarrone sort. A
Spoletta.)= Vous, Spoletta, veillez  la pendaison du mort. La chose
faite, je vous appellerai de cette fentre. Allez... =(Aux laquais, se
levant a la vue de la Tosca introduite par Schiarrone.)= Et qu'on me
laisse...

=Le matre d'htel salue; le laquais emporte le plateau pos sur la
console.=


Scne III

SCARPIA, FLORIA

=Elle entre silencieusement, ple, et regarde autour d'elle, appuye sur
le dossier du canap.=


SCARPIA, =aprs un temps.=--Vous voulez savoir o vous tes, Tosca. Vous
tes, ainsi que le chevalier Cavaradossi, au chteau Saint-Ange, chez
moi... Maintenant, j'estime qu'aprs une telle nuit vous tes  bout de
forces. Laissez-moi vous faire les honneurs de ce triste logis, et
prenez votre part d'un souper qui serait meilleur, si j'avais prvu que
je vous aurais cette nuit pour convive. =(Floria, sans le regarder, fait
un geste de refus mprisant. Il reprend, souriant.)= Bon... N'allez pas
rver poison... Ce sont l moeurs d'un autre ge. Nous n'usons plus du
poison.

FLORIA, =sourdement.=--Mais vous gorgez toujours!

SCARPIA, =froidement=--Rarement, et les meurtrires seuls... Pour les
rebelles et leurs complices, je les fais plus volontiers fusiller, ou
pendre,  mon choix. =(Mouvement de Floria.)= Ce mot vous tonne... Vous
tes-vous figure que le chevalier serait mis en jugement?

FLORIA, =anxieuse.=--Il ne sera plus jug?...

SCARPIA, =souriant toujours.=--Quelle folie... Un interrogatoire, des
tmoins et des plaidoiries!... Nous avons bien le temps de nous amuser 
ces bagatelles!... Sa Majest Catholique a simplifi la procdure...
Venez ici, et voyez  la lueur des falots ces gens s'agiter l-bas  la
tte du pont. Ils dressent un gibet  deux branches. A l'une ils
accrocheront un mort: Angelotti... A l'autre, un vivant!...

FLORIA, =pouvante.=--Mario?

SCARPIA.--Vous l'avez dit!... Et il ne tiendrait qu' moi d'embellir ce
groupe en vous y associant. Mais  Dieu ne plaise que je prive les
Romains de leur idole,--qui est aussi la mienne. Votre voiture est en
bas qui vous attend. Toutes les portes du chteau vous sont ouvertes.
Vous pouvez sortir, vous tes libre!

FLORIA, =avec un cri de joie.=--Ah!

=Elle s'lance vers la porte.=

SCARPIA.--Attendez!... =(Elle s'arrte.)= Le vrai sens de ce cri, je le
devine. Ce n'est pas la joie de votre salut!... Mais cette pense: Je
cours au Palais Farnse, je force la porte de la reine, et je lui
arrache la grce de mon amant! N'est-ce pas cela?

FLORIA.--Oui, c'est cela!

SCARPIA, =prenant l'ordre sur la table.=--Malheureusement, l'order est
formel. Le chevalier doit tre excut avant le lever du soleil. Quand
sa grce m'arrivera, il sera pendu depuis une heure.

FLORIA.--Tu ferais cela?

SCARPIA.--Ah! de bonne foi, ma chre... Je vous tiens quitte de votre
peine; mais, de la sienne, non pas!

FLORIA.--Mais alors... alors... misrable!... Tu n'es mme plus le
bourreau... Tu es l'assassin!...

SCARPIA.--Peut-tre!... Cela dpend... Mais voyons... prenez place, je
vous en prie, et acceptez au moins ce verre de vin d'Espagne. =(Il le
verse.)= Nous causerons ainsi plus  l'aise du chevalier Cavaradossi, et
de la meilleure faon de le tirer de ce mauvais pas.

FLORIA.--Je n'ai soif et faim que de sa libert! Allons, au fait!...
=(Elle s'assied rsolument en face de lui  la table, cartant le verre.)=
Combien?

SCARPIA, =se versant  boire.=--Combien?

FLORIA.--Oui!... Question d'argent, je suppose?

SCARPIA.--Fi donc, Tosca, vous me connaissez bien mal... Vous m'avez vu,
froce, implacable, dans l'exercice de mes devoirs; c'est qu'il y allait
de mon honneur et de mon propre salut, la fuite d'Angelotti entranant
forcment ma disgrce... Mais, le devoir accompli, je suis comme le
soldat qui dpose sa colre avec ses armes; et vous n'ayez plus ici
devant vous que le baron Scarpia, votre applaudisseur ordinaire, dont
l'admiration va pour vous jusqu'au fanatisme... et mme a pris cette
nuit un caractre nouveau... Oui, jusqu'ici, je n'avais su voir en vous
que l'interprte exquise de Cimarosa ou de Paisiello... Cette lutte m'a
rvl la femme... La femme plus tragique, plus passionne que l'artiste
elle mme, et cent fois plus admirable dans la ralit de l'amour et de
ses douleurs que dans leur fiction! Ah! Tosca, vous avez trouv l des
accents, des cris, des gestes, des attitudes... Non, c'tait prodigieux,
et j'en tais bloui au point d'oublier mon propre rle, dans cette
tragdie, pour vous acclamer en simple spectateur, et me dclarer
vaincu!...

FLORIA, =toujours inquite,  mi-voix.=--Plt  Dieu!

SCARPIA.--Mais savez-vous ce qui m'a retenu de le faire... C'est qu'avec
cet enthousiasme pour la femme affolante, grisante, que vous tes, et si
diffrente de toutes celles qui ont t miennes... une jalousie... une
jalousie subite me mordait le coeur... Eh! quoi, ces colres et ces
larmes au profit de ce chevalier qui, entre nous, ne justifie gure tant
de passion? Ah! fi donc! Plus vous me conjuriez pour lui, plus je me
fortifiais dans la volont tenace de le garder en mon pouvoir, pour lui
faire expier tant d'amour et l'en punir, oui, ma foi, l'en punir! Je lui
veux tant de mal de son bonheur immrit. Je lui envie  ce point la
possession d'une crature telle que vous,--que je ne saurais la lui
pardonner qu'a une condition... C'est d'en avoir ma part.

FLORIA, =debout, bondissant.=--Toi!...

SCARPIA, =assis, la retenant par le bras.=--Et je l'aurai!...

FLORIA, =elle se dgage violemment, en clatant de rire.=--Imbcile!...
J'aimerais mieux sauter par cette fentre!...

SCARPIA, =froidement, sans bouger.=--Fais... Ton amant te suit!... Dis:
Oui, je le sauve... Non: je le tue!

FLORIA, =le regardant, pouvante.=--Ah! cynique sclrat! Cet horrible
march!... Et par l'pouvante et la force!...

SCARPIA.--Bon, ma chre o prenez-vous la violence? Si le march ne vous
va pas, allez-vous-en, la porte est libre... Mais je vous en dfie...
Vous allez crier, m'insulter, invoquer la Vierge et les saints... Perdre
le temps en paroles inutiles... Aprs quoi, n'ayant pas mieux  faire,
vous direz: _oui_...

FLORIA.--Jamais... Je vais rveiller toute la ville et lui crier ton
infamie.

SCARPIA, =de mme, froidement, buvant une gorge.=--Cela ne rveillera pas
le mort!... =(Floria s'arrte court avec un geste de dsespoir. Il
reprend, souriant.)= Tu me hais bien, n'est-ce pas?

FLORIA.--Ah! Dieu!

SCARPIA, =de mme.=--A la bonne heure!... Voil comme je t'aime!... =(Il
repose sa coupe sur la table.)= Une femme qui se donne, la belle
affaire... J'en suis rassasi, de celles-l!... Mais ton mpris et ta
colre  humilier... ta rsistance  briser et  tordre dans mes
bras!... Pardieu, c'est la saveur de la chose, et ta rsignation me
gterait la fte!...

FLORIA.--Oh! dmon!

SCARPIA.--Dmon, soit!... Comme tel, ce qui me charme, crature
hautaine, c'est que tu sois  moi... avec rage et douleur! que je sente
bien ton me indigne se dbattre... ton corps rvolt frmir de son
abandon forc  mes dtestables caresses, et de toute ta chair, esclave
de la mienne! Quelle revanche de ton mpris, quelle vengeance de tes
insultes, quel raffinement de volupt, que mon plaisir soit aussi ton
supplice... Ah! tu me hais!... Moi, je te veux, et je me promets une
diabolique joie de l'accouplement de mon dsir et de ta haine!


FLORIA.--De quel accouplement pareil es-tu n, bte fauve, ce n'est pas
une mamelle de femme qui t'a nourri de son lait!

SCARPIA.--Va! va!... Poursuis!... Insulte-moi... Tu ne saurais trop...
crache-moi tes mpris  la face, mords et dchire... Tout cela fouette
mes dsirs et ne les rend que plus avides de toi!...

FLORIA, =se drobant, pouvante.=--Ne m'approche pas! A l'aide, au
secours...  moi!...

SCARPIA.--Personne ne viendra!... Et tu perds le temps en cris
inutiles!... Vois, l'horizon s'claire, et ton Mario n'a plus un quart
d'heure  vivre!

FLORIA.--Ah! Dieu bon, Dieu grand, Dieu sauveur! Qu'il y ait un tel
homme! et que tu le laisses faire! Tu ne le vois donc pas? Tu ne
l'entends donc pas?

SCARPIA, =railleur.=--Si tu ne comptes que sur lui!... Angelotti est  son
gibet. =(Elle recule effraye.)= Et c'est le tour de l'autre!...
=(Criant.)= Spoletta!

FLORIA, =s'lanant vers la fentre.=--Non!... Non!... Sauvez-le!...

SCARPIA.--Tu consens?...

FLORIA, =glissant  reculons dans ses bras et tombant  ses
pieds.=--Piti!... Grce!... Ah! mon Dieu!... Vous tes bien assez
veng!... pourtant!... Je suis assez punie, humilie!... Je suis  vos
pieds!... Je vous supplie... Je vous demande pardon... humblement
pardon... de tout ce que j'ai dit!... humblement!... Grce!... Grce!...

SCARPIA.--Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?...

=Il la relve en la serrant contre lui.=

FLORIA, =se dgageant avec un cri de dgot.=--Ah! non!... Non!... Je ne
veux pas!... Je ne pourrais pas!... Je ne veux pas!...


Scne IV

LES MMES, SPOLETTA, sur le seuil.

=Soldats, derrire, dans l'antichambre.=


SPOLETTA.--Dois-je aller prendre Cavaradossi?

FLORIA.--Oh! non! non!

SCARPIA.--Attendez!... =(Il vient  Floria, cramponne au dossier du
canap.)=--Tu as une minute pour te dcide!

FLORIA, =puise cramponne au dossier du canap.=--C'est fini!... Tout
est contre moi!... C'est fini!...

SCARPIA, = son oreille.=--Allons!...

=Silence.=

FLORIA, =aprs un temps, avec effort, honteusement.=--Oui!...

=Elle fond en larmes, la face sur le dossier du canap.=

SCARPIA, =remontant.=--Capitaine... j'ai chang d'avis... Le bourreau peut
aller dormir. Nous ne pendrons pas le chevalier, qu'on le laisse en
chapelle.

=Spoletta se retourne vers les hommes qui l'accompagnaient, et qui, sur
un mot de lui, se retirent. Il reste seul en vue.=

FLORIA, =bas,  Scarpia.=--Je le veux libre, libre  instant.

SCARPIA, =de mme.=--Doucement, Tosca!... Il y faut plus de mystre!...
Voici l'ordre du prince auquel je dois obir. =(Il prsente le
papier.)=--Je n'ai que le choix du supplice; nous en profiterons... Mais
pour tous, sauf pour cet homme qui m'est dvou, le chevalier doit
passer pour mort!...

FLORIA.--Et qui m'assure qu'aprs... vous le sauverez?...

SCARPIA.--L'ordre que je vais donner ici, vous prsente!... =(A
Spoletta.)= Spoletta! fermez-cette porte... =(Spoletta obit.)= Ecoutez
bien!... Nous ne pendons plus le chevalier, nous le fusillons...
=(Mouvement de Floria qu'il arrte du geste.)= sur la plate-forme du
chteau, comme nous avons fusill le comte Palmieri...

SPOLETTA.--Alors, Excellence, une excution?...

SCARPIA.--Simule... Exactement comme vous avez fait pour Palmieri!

SPOLETTA.--Parfaitement, Excellence.

SCARPIA.--Vous; prendrez douze hommes de votre compagnie dont vous
chargerez les fusils vous-mme...  poudre seulement, avec le plus grand
soin...

SPOLETTA.--Oui, Excellence.

SCARPIA.--Le chevalier, bien averti du rle qu'il doit jouer, sera
conduit sur la plate-forme, sans autres tmoins que vous et vos hommes.
Aux coups de feu, il tombera comme foudroy... Vous ferez mme constater
qu'il est mort, et que le coup de grce est inutile, et vous renverrez
vos hommes. Aprs quoi, un manteau sur l'paule, un chapeau sur les
yeux, il sera conduit par vous hors du chteau, jusqu' la voiture de
madame, qui l'y attendra. Vous y prendrez place avec le chevalier, la
voiture vous conduira jusqu' la porte Anglique, que vous vous ferez
ouvrir, par mon ordre, et quand la voiture aura franchi les murs sans
accident, alors seulement, vous la laisserez suivre son chemin, et irez
vous reposer... Le reste me regarde. Vous m'avez bien compris?

SPOLETTA.--Oui, Excellence!

SCARPIA.--Les fusils?...

SPOLETTA.--Je les chargerai moi-mme. Dois-je procder immdiatement?...

SCARPIA.--Non pas! Laissez le chevalier en chapelle et attendez.

FLORIA, = mi-voix.=--Je veux le voir, et lui dire moi-mme ce qui est
convenu.

SCARPIA.--Trs bien!... =(A Spoletta..)= Madame est libre. Elle peut,
circuler dans le chteau et en sortir  son gr. Postez un homme au bas
de l'escalier. Il conduira madame  la chapelle. C'est seulement aprs
son entretien avec Cavaradossi et tandis qu'elle regagnera sa voiture,
que vous procderez  l'excution comme; je l'ai dit...

SPOLETTA.--C'est entendu, Excellence.

SCARPIA.--Allez... N'oubliez rien, et qu'on me laisse seul jusqu' ce
que j'appelle.

=Spoletta salue et sort, fermant la porte dont Scarpia tire le verrou.=


Scne V

SCARPIA, FLORIA

=Au bruit de la porte ferme et du verrou tir, Floria tressaille et se
lve en chancelant.=


SCARPIA, =redescendant.=--Est-ce bien cela?

FLORIA, =faiblement et toute tremblante.=--Non!...

SCARPIA.--Quoi de plus?...

FLORIA, =de mme, avec effort.=--Je veux un sauf-conduit qui, aprs la
sortie de Rome, m'assure celle des Etats romains...

SCARPIA.--C'est juste!... =(Il va au secrtaire o il crit debout.
Floria gagne la table o elle prend d'une main tremblante le verre de
vin d'Espagne, vers par Scarpia. Dans ce mouvement, et quand elle a
dj port le verre  ses lvres, elle aperoit sur la table le couteau
 dcouper  lame pointue, s'arrte, jette un coup d'oeil  Scarpia qui
lui tourne le dos en crivant, et, attentive  ne pas tre surprise dans
ses mouvements, repose le verre lentement, attire le couteau  sa
porte. Scarpia lisant tout haut ce qu'il vient d'crire.)= _Ordre  tous
de laisser sortir librement de la ville de Rome et des Etats romains la
signora Tosca et le cavalier qui l'accompagne.--Vitellio Scarpia, rgent
de la police romaine._ =(Il revient  elle. Elle a repris le verre
qu'elle vide d'un trait.)= Etes-vous satisfaite?

=Il lui passe le papier qu'elle lit debout, lui tant derrire elle, et
tout prs d'elle.=

FLORIA, =aprs avoir feint de lire, reposant le verre, ce qui rapproche
sa main du couteau.=--Oui... C'est bien.

SCARPIA.--Alors... ce qui m'est d!...

=Il l'enlace d'un bras, et baise ardemment son paule nue.=

FLORIA.--Le voil!...

=Elle lui plonge le couteau dans le coeur.=

SCARPIA.--Ah! maudite!

=Il tombe sur le canap.=

FLORIA, =avec une joie et un rire froces.=--Enfin!... C'est fait!...
Enfin!... Enfin!... Ah! c'est fait!...

SCARPIA.--A moi!... Je suis mort!...

FLORIA.--J'y compte bien! Ah! bourreau! Tu m'auras torture pendant
toute une nuit, et je n'aurais pas mon tour?... =(Elle se penche sur lui,
les yeux dans les yeux.)= Regarde-moi bien, bandit!... me repatre de ton
agonie, et meurs de la main d'une femme, lche! Meurs, bte froce,
meurs dsespr, enrag! Meurs!... Meurs!... Meurs!...

SCARPIA, =sur le meuble et reprend le couteau. Ils se regardent ainsi
dossier du canap, et d'une voix touffe.=--Au Secours!... A moi!...

FLORIA. =remontant vers la porte o elle coute.=--Crie! Le sang
t'touffe! On ne t'entendra pas!... =(Scarpia, par un dernier effort, se
redresse presque debout. Elle bondit sur le meuble et reprend le
couteau. Ils se regardent ainsi une seconde, lui suffoquant, elle
menaante. Aprs un effort inutile, il retombe sur le canap de dos, en
poussant un gmissement sourd, et de l glisse  terre. Elle repose le
couteau sur le meuble, froidement.)= A la bonne heure!... =(Elle fait
glisser le flambeau pour clairer son visage. Il expire.)= A prsent, je
te tiens quitte! =(Sans le quitter des yeux, elle essuie ses doigts  la
nappe, au bord extrme de la table. Puis, au bout de cette table, prend
une carafe et mouille une serviette avec laquelle elle essuie une tache
de sang sur sa robe; tord la serviette et la jette du ct de l'alcve.
Elle tourne la table et va  la glace qui est sur la console, l elle
prend un des flambeaux  une seule bougie qui est sur la console et
rajuste ses cheveux devant la glace.)= Et c'est devant a que tremblait
toute une ville! =(Roulement de tambour lointain. Trompettes battant la
diane. Tressaillant.)= La diane!... Le jour!... dj?...

=Elle remonte entre la table et le mort et souffle le candlabre  sa
porte. Elle prend sur la table le sauf-conduit qu'elle glisse dans son
sein. Elle tend l'oreille vers la porte du fond. Elle va sortir, puis,
aperoit la bougie allume, va pour l'teindre et se ravise. Elle
rallume l'autre flambeau, les place  terre, l'un  gauche, l'autre 
droite du mort, cherche autour d'elle, aperoit le crucifix dans
l'alcve, le dcroche, le pose sur la poitrine de Scarpia. Puis se
relve et gagne la porte du fond qu'elle ouvre doucement; le vestibule
est noir. Elle coute et sort, refermant la porte sur elle au moment o
les tambours de la citadelle battent  leur tour.=


RIDEAU




ACTE V


PREMIER TABLEAU

_La chapelle des condamns  mort au chteau Saint-Ange. Fentre grille
au fond. Rtable  droite. Porte  gauche._


Scne premire

MARIO, =endormi,= UN GUICHETIER, UN AIDE, DEUX CARABINIERS, SPOLETTA

=Un sergent entre et descend vers Mario.=


SPOLETTA, =secouant doucement Mario pour le rveiller.=--Chevalier!...
Chevalier!...

MARIO, =se rveillant en sursaut.=--Hein?... Plat-il?... Ah! c'est vous,
capitaine! Je dormais si bien... Le moment est-il venu?... Et ne me
rveillez-vous d'un si bon sommeil que pour m'en faire connatre un
autre plus profond?...

SPOLETTA, =dsignant la porte qui est reste entr'ouverte.=--Non,
monsieur, c'est quelqu'un qui voudrait...

MARIO.--Oh! si celui-l est encore un de ces moines blancs qui veulent 
tout prix me faire implorer la misricorde de Dieu, pour avoir tent de
sauver Angelotti, je m'y refuse nergiquement. Je vous en prie,
capitaine, pargnez-moi leurs instances inutiles et leurs chants
lugubres. La mort est assez fcheuse par elle-mme sans qu'on l'attriste
encore par de telles crmonies.

=Il s'tend de nouveau pour se rendormir.=

SPOLETTA.--Les moines blancs sont partis, monsieur, sur l'ordre de Son
Excellence, et pour une raison que vous saurez tout  l'heure. Ce n'est
pas d'eux qu'il s'agit, mais d'une personne que vous verrez sans doute
avec plus de plaisir.

MARIO, =vivement, sur son sant.=--Floria?

SPOLETTA.--Oui, monsieur!

MARIO, =se tournant vers la porte.=--Oui! qu'elle vienne! O est-elle?
Floria! Ma chrie... Mon amour!... Mais viens donc... Viens donc!

=Sur un signe de Spoletta, le guichetier ouvre la porte toute grand 
Floria.=


Scne II

LES MMES, FLORIA

=Floria, courant  lui, et, agenouille, le prenant dans ses bras.=--Tu
m'as donc pardonn?


MARIO.--Oh! ma chre me! C'est  toi de me pardonner un mouvement de
colre bien injuste, bien ingrat, que je me suis assez reproch. Et au
moment de nous dire adieu...

FLORIA, =bas  son oreille, avec un coup d'oeil aux personnages qui, sur
l'ordre muet de Spoletta, gagnent la porte.=--Non!... Non!... Pas
adieu!...

MARIO.--Comment?

FLORIA, =de mme.=--Tais-toi! Attends... Attends qu'ils Sortent. =(En
rapprochant son visage de celui de Mario, elle frle le front de
celui-ci qui n'est pas matre d'un petit mouvement de douleur.
Vivement.)= Tu Souffres?...

MARIO, =prenant sa main qu'il porte  ses lvres.=--Un peu, oui.

FLORIA.--Ah! mon amour, je vais pouvoir te soigner, te gurir!... Dans
quelques instants, nous serons loin de cette horrible ville, et de tout
pril! =(Les voyant tous sortis, sauf Spoletta.)= J'ai ta grce!

MARIO.--Ma grce?

FLORIA.--Entire!...

MARIO.--De Scarpia?

FLORIA.--De Scarpia! N'est-ce pas, capitaine, n'est-ce pas qu'il est
sauv?

SPOLETTA.--Son Excellence, monsieur, m'a effectivement donn des ordres
qui confirment tout ce que dit madame.

FLORIA.--Tu vois!...

MARIO, = Spoletta.=--Et quels ordres?

FLORIA.--On doit faire semblant de te fusiller, pour l'apparence, tu
comprends. Mais les fusils ne seront chargs qu' poudre,  poudre
seulement, et, pour plus de sret, c'est le capitaine qui doit les
charger lui-mme. N'est-ce pas, capitaine? Dites-le-lui bien; dites-le,
il a l'air de ne pas me croire.

SPOLETTA.--Chargs de ma propre main, monsieur. C'est l'ordre formel de
Son Excellence...

FLORIA.--Tu vois bien! Le capitaine te le dit. Alors, on te conduit sur
la plate-forme, sans tmoins... Les soldats tirent... tu tombes comme
s'ils t'avaient tu. Le capitaine congdie ses hommes; les portes du
chteau nous sont ouvertes; nous montons dans ma voiture et nous partons
ensemble pour aller o nous voudrons! et libres, libres!... Quel
bonheur!

MARIO.--Est-ce possible?

FLORIA.--Tiens, le sauf-conduit =(Elle le lui donne.)= qui nous ouvre les
portes du chteau, de la ville, et qui nous assure le passage jusqu'
l'a frontire.

MARIO.--A toi?

FLORIA.--Et  toi? Lis donc: _La, signora Tosca, et le cavalier qui
l'accompagne._

MARIO.--En effet. Et sign Scarpia?

FLORIA.--Tu vois bien!

SPOLETTA.--Et si vous m'en croyez, monsieur, vous avez tout intrt  ne
pas attendre le grand jour. Plus tt nous agirons, mieux cela vaudra.

FLORIA, =vivement.=--Ah! je crois bien! Vite, vite, capitaine, tout de
suite!

SPOLETTA, = Mario.=--Mes hommes sont dj sur la plate-forme. J'ai mis
les fusils en lieu sr. Je vais m'assurer que la place est dserte et je
reviens vous prendre.

FLORIA.--Oui, oui, c'est cela, capitaine, allez vite! Ah! que je vous
suis reconnaissante!

=Spoletta sort.=


Scne III

FLORIA, MARIO


MARIO, =ds que Spoletta est sorti, il saisit violemment la main de
Tosca.=--Malheureuse! De quel prix as-tu pay mon salut?

FLORIA.--D'un coup de couteau!

MARIO.--Tu l'as tu?

FLORIA.--Ah! si je l'ai tu! =(Avec une joie sauvage.)= Oh! a, oui, je
l'ai bien tu!

MARIO.--Et tu es la? Mais on va dcouvrir ce mort, tu es perdue.

FLORIA.--Non, mon Mario, non, je ne suis pas perdue. Devant moi il a
donn l'ordre qu'on le laisst reposer! Il repose! Personne ne
s'tonnera qu'ayant veill toute la nuit il dorme jusqu' l'heure du
repas, midi, une heure. Nous avons donc six ou sept heures devant nous,
quatre au pis aller. Et, dans quatre heures, nous serons 
Civita-Vecchia o nous trouverons un navire en partance, un bateau, une
barque?... Avant qu'on ait dcouvert ce mort nous serons loin, bien
loin, hors d'atteinte, en pleine mer!...

MARIO.--Ah! vaillante femme. Tu es bien une Romaine. Une vraie Romaine
d'autrefois!

=La porte s'ouvre.=

FLORIA.--Spoletta!


Scne IV

LES MMES, SPOLETTA, SOLDATS, au fond, dans le vestibule.


SPOLETTA.--Vous tes prt, monsieur?

FLORIA, =joyeusement.=--Oui, capitaine. Oui!... =(Elle aperoit les soldats
et change de ton.)= Oui, nous sommes prts! =(Bas  Spoletta, en tenant
Mario serr dans ses bras, pour les soldats, tmoins, comme si elle lui
faisait ses derniers adieux.)= Ne puis-je pas vous accompagner?

SPOLETTA, =bas.=--Oh! non, madame. Il vaut mieux ne pas vous montrer, et
ne venir l qu'aprs les, coups de feu.

FLORIA, =de mme.=--De ce ct, n'est-ce pas, la plate-forme?

SPOLETTA, =de mme.=--De ce ct! Vingt marches  monter.

FLORIA, =de mme.=--Bien! Ne me faites pas trop attendre.

SPOLETTA, =de mme.=--C'est l'affaire de cinq minutes au plus!... =(Haut 
Mario.)= Allons, monsieur.

FLORIA, =dans les bras de Mario.=--Joue bien ton, rle! Tombe sur le
coup... Et fais bien le mort.

MARIO.--Sois tranquille!

FLORIA.--Va, va vite! Nous aurons le temps de nous embrasser en route!

SPOLETTA, =aux soldats.=--Portez armes!

=Ils sortent avec Mario. Tous disparaissent.=


Scne V

FLORIA, seule.

=Silence d'un moment.=


FLORIA.--Srement, avec les chevaux de poste que nous trouverons sur la
route, nous pouvons tre  Civita-Vecchia dans quatre heures!... Ah!
Dieu! quand je verrai les ctes d'Italie s'effacer au loin! Quelle
dlivrance... =(Silence.)= Ah! je les entends marcher l-haut, sur la
plate-forme... Ils s'arrtent!... C'est le moment... Pourvu, maintenant,
que l'on ne s'avise pas de rveiller l'autre, pour quelque affaire!...
=(Silence.)= Eh bien, qu'est-ce qu'ils attendent?... Cela devrait tre
fait dj!... Un retard peut tout perdre... Et puis, c'est odieux cette
attente!... Cela serre le coeur... J'ai beau savoir que ce n'est qu'un
jeu... la pense qu'on va tirer sur lui!... Ah! mon Dieu! Mais allez
donc, allez donc! Finissez donc!... =(Dtentions. Elle pousse un cri
d'effroi involontaire.)= Ah!... Je suis folle... C'est fait!... Allons,
maintenant! Ah! son manteau que j'oubliais!

=Elle prend le manteau et sort vivement par la gauche.=


DEUXIEME TABLEAU

_Plate-forme du chteau Saint-Ange, ct sud. Au fond, le parapet et les
canons. Et, en perspective la ville, entre le colyse et le dme de
Saint-Pierre, claire par le soleil levant. Au premier plan,  gauche,
un grand mur montant jusqu'aux frises. A droite, mur et grande
chauguette qui sert de couronnement  un escalier praticable par o
l'on vient de l'tage infrieur. Au deuxime plan, passage praticable
entre l'chauguette et le parapet. Il fait  peine jour au lever du
rideau, et la scne va s'clairant de plus en plus._


Scne premire

SPOLETTA, MARIO, SOLDATS, FLORIA

=Mario est tendu, immobile,  gauche de la scne, en avant du grand mur.
Les soldats sont  droite, au fond, entre le parapet et l'chauguette
Spoletta, pench sur Mario, dont la tte est tourne du ct du mur. Un
sergent, une lanterne  la main, attend.=


SPOLETTA, =aprs un temps, se relevant, aux soldats.=--C'est inutile...
Vous pouvez vous retirer.

=Le sergent remonte et sort avec les hommes par la droite.=

FLORIA, =parat sur le seuil de l'chauguette, le manteau sur le
bras.=--C'est bien cela... C'est la plate-forme!... =(l'apercevant.)= Ah!
c'est vous?... Capitaine... vos hommes sont partis?

SPOLETTA.--A l'instant!

FLORIA.--O est-il?

SPOLETTA.--L!

FLORIA.--Ah!... bien! Voyez si le chemin est libre!... =(Spoletta sort
par la droite, deuxime plan. Elle va  Mario.)= C'est moi... Ne bouge
pas!... Un soldat qui passe... Attends!... =(Elle suit des yeux le
soldat.)= Bien!... Il s'loigne... =(Elle redescend. Quatre hommes
paraissent  droite, premier plan, conduits par un sergent, deux avec
des lanternes. Vivement.)= Reste encore... Voici des lumires!... =(Les
yeux toujours tourns vers le ct o les hommes ont disparu.)= Reste
encore... Ils pourraient te voir. Attends qu'ils aient tourn le mur...
L... bien, les voici qui disparaissent... le dernier... maintenant...
bien! Tiens, voil le manteau. =(Elle le lui jette les yeux tournes vers
le fond.)= Jette-le sur tes paules et lve-toi!... Vite!  prsent!...
Vite! vite donc! =(Elle se retourne et le voit immobile.)= Mais lve-toi
donc!... Tu ne m'entends donc pas?... Mario!... Mario!... =(Effraye,
elle court  lui.)= Evanoui?... Mario!... =(Elle retourne vivement le
corps, la tte de Mario apparat livide et son bras fouettant l'air
vient retomber sur le sol avec un bruit mat.)= Du Sang!... Mort!... Mon
Mario!... Tu!... Tu!... Ils me l'ont tu! =(Spoletta reparat avec
Schiarrone et les quatre porteurs, le sergent et des soldats. Elle
bondit vers lui.)= Assassin! Assassin... qui devais le sauver!

SPOLETTA.--Vous le faire croire et le fusiller, comme Palmieri! c'tait
l'ordre du matre!...

FLORIA.--Ah! le tigre! Et je ne peux plus le tuer!

=Mouvement de tous.=

SPOLETTA, SCHIARRONE et UN OFFICIER.--Le tuer?

FLORIA,--Oui, je l'ai tu, votre Scarpia... Tu, tu, entendez-vous?
D'un coup de couteau dans le coeur, et je voudrais encore l'y plonger et
l'y tordre... Ah! vous fusillez... Moi, j'gorge! =(Deux hommes, sur un
geste de Spoletta s'lancent, par la gauche.)= Oui, allez! Allez voir ce
que j'ai fait de ce monstre... dont le cadavre assassine encore...

SCHIARRONE.--Misrable femme!

SPOLETTA, =l'arrtant.=--Eh! Ne vois-tu pas que la douleur trouble sa
cervelle et qu'elle nous conte ses rveries!

SCHIARRONE.--Et si elle l'a tu, pourtant?

SPOLETTA.--Elle le payera trop peu de sa vie.

FLORIA.--Prends-la donc! Que je n'aie plus l'horreur de vous voir,
bandits qui faites de telles choses, peuple pourri qui les accepte...
soleil infme qui les claire!

=Voix confuses. Cris dehors. Roulement de tambours.=

SPOLETTA, =vivement.=--Eh bien?

UN OFFICIER.--C'est vrai!

TOUS.--Oh!

SPOLETTA.--Frapp?

L'OFFICIER,--Mort!

=Cris de colre.=

SPOLETTA, = Floria qui, pendant ce temps, a gagne le fond.=--Ah!
Dmon!... je t'enserrai rejoindre ton amant!

FLORIA, =debout sur le parapet.=--J'y vais, canailles!

=Elle se lance dans le Vide.=

RIDEAU


The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress in the year
1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office of the Librarian of
Congress at Washington. All rights reserved.






End of the Project Gutenberg EBook of La Tosca, by Victorien Sardou

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