Project Gutenberg's Peaux-rouges et Peaux-blanches, by mile Chevalier

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Title: Peaux-rouges et Peaux-blanches

Author: mile Chevalier

Release Date: August 14, 2006 [EBook #19045]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                               A MON AMI
                         CAMILLE DE LA BOULIE
             Directeur du Syndicat administratif de France.

                           H.-E. CHEVALIER



                             PEAUX-ROUGES
                                  ET
                            PEAUX-BLANCHES

                                  PAR

                           MILE CHEVALIER

                                 PARIS
                        CALMANN-LEVY, DITEURS
                            3, RUE AUBER, 3




A M. MILE DESCHAMPS,

Vous aussi, mon cher pote, si doux, si aimable, vous, l'une des gloires
de la France et le charme de notre petite colonie contrexevilloise, vous
avez conspir avec mes amis, et m'avez impos une tche bien lourde,
l'HISTOIRE ANECDOTIQUE DU CANADA. Haute responsabilit. Ne
succomberai-je pas sous le fardeau? Pour m'encourager, pour me soutenir
et, peut-tre, me garer en cas d'chec, je place l'oeuvre sous votre
patronage. En voici le premier volume, acceptez-le, et croyez, quel que
soit d'ailleurs son sort en ce wide, wide wold, mon amiti la plus
sincre...

H-MILE CHEVALIER.
Contrexeville (Vosges), juillet 1864.




                            CHAPITRE PREMIER

                           LES DOUZE APOTRES


--Allons, Judas, verse-moi un verre de whisky, car je me sens altr en
diable.

--Vous pouvez bien vous servir vous-mme! fut-il rpondu d'un ton sec.

--Et si je veux que ce soit toi qui me donnes  boire, reprit le
_Mangeux-d'Hommes_, en fronant les sourcils.

Judas leva ddaigneusement les paules.

--Par le Christ, mon frre an! ne m'entends-tu pas? continua le
premier.

--La gourde est prs de vous, riposta Judas.

--Eh! ce n'est pas cela que je te demande...

--L'enfer vous confonde! vous tes ivre comme un Indien.

--Ivre! ose rpter que je suis ivre, vilain Iscariote hurla l'autre en
assnant sur la table un coup de poing, dont les chos de la salle
rpercutrent longuement le son.

--Oui, vous tes ivre.

Le Mangeux-d'Hommes se dressa, d'un bond, sur les pieds.

Ce mouvement ne parut pas causer la moindre impression  Judas, qui
tailladait, avec son couteau, le banc sur lequel il tait assis. Pourpre
d'alcool et de colre, son interlocuteur arma un revolver.

--Si tu ne m'obis pas, je te casse la tte!

--En campagne je suis votre lieutenant, toujours prt  me conformer 
vos ordres, mais ici, hors du service, votre gal.

--Mon gal, toi!...

--Voyons, capitaine, pas de btises!

--Qu'entends-tu par des btises?

--J'entends qu'il ne faut pas quereller pour des riens, quand nous avons
 causer de choses srieuses.

--Tu voudrais me braver, hein?

--Du tout; je veux que vous soyez raisonnable. Vous avez bu outre
mesure, ce matin...

--Tu mens!

A cette insulte, le front de Judas se plissa, un clair de ressentiment
flamboya dans ses yeux: nanmoins, il demeura matre de lui et repartit
avec calme:

--A votre aise; mais rasseyez-vous, et parlons de notre projet.

--Et s'il ne me plat pas de me rasseoir! vocifra le Mangeux-d'Hommes,
en frappant de nouveau la table, avec son pistolet, mais si violemment
que plusieurs des coups dont il tait charg firent explosion et que la
crosse se brisa en vingt morceaux.

Judas ne put rprimer un clat de rire, ce qui acheva d'exasprer son
chef.

--Ah! brigand, tu te moques de moi! profra-t-il entre les dents.

--Le fait est que vous prtez  la plaisanterie.

--La plaisanterie! je vais t'en donner, des plaisanteries, moi! En
disant ces mots, le Mangeux-d'Hommes avait tir de sa gaine un long
coutelas pendu  sa ceinture, et il se prcipitait, cumant de rage, sur
son lieutenant.

Celui-ci n'aurait pas eu de peine  se dfendre contre un homme pris de
liqueurs et  le dsarmer; mais, au mme moment, la porte de la salle o
se passait cette scne s'ouvrit, pour livrer passage  une dizaine
d'individus, qui se jetrent au devant du capitaine et l'arrtrent,
malgr ses menaces de mort, et la force prodigieuse qu'il dploya dans
sa lutte avec eux.

Ainsi que Judas, ces gens taient accoutrs et quips en aventuriers du
nord-ouest amricain. Ils portaient le casque ou toque en peau de
loutre; un capot ou capote, de laine blanche, boutonn jusqu'au menton,
et serr  la taille par une ceinture multicolore, dite ceinture
flche, parce que les bouts qui flottaient sur leur ct taient coups
en fer de flche; des mitasses ou gutres en cuir de caribou, ornes de
longues franges et de verroterie appele rassade; des mocassins ou
chaussures en peau molle, semblablement agrments.

A leur ceinture taient passs un couteau, une hachette, une paire de
pistolets.

Quelques-uns avaient  la main une carabine, de fabrication grossire,
mais dont la crosse tait dcore de clous  tte de cuivre, figurant
des dessins bizarres, des initiales, et le canon chamarr de plumes
brillantes, de rubans aux vives couleurs.

La plupart taient robustes, taills en Hercule; tous taient marqus au
coin de l'audace; tous inspiraient l'effroi, ou l'aversion, car les
vicissitudes d'une existence coupable et turbulente avaient stigmatis
leurs physionomies d'un cachet indlbile.

Ils avaient nom:
Pierre;
Andr;
Jean;
Philippe;
Jacques-le-Majeur;
Barthelemy;
Thomas;
Mathieu;
Thade;
Jacques-le-Mineur;
Paul.
Et finalement Judas,--sobriqutis l'Ecorch--, l'alter ego de ce
Mangeux-d'Hommes, qui, par un incroyable blasphme, se faisait appeler
Jsus.

Son surnom, l'corch le mritait de point en point.

Sept pieds de haut, droit comme un if, efflanqu, maigre plus qu'un
phthisique au troisime degr, il n'avait que la peau et les os.

Mais sous cette peau, tendue comme celle d'un tambour, les os faisaient
saillie partout. Et quoique longs, fusels, aussi grles que ceux d'un
loup aprs un hiver rigoureux, ils jouaient avec tant d'aisance sur
leurs charnires anguleuses, qu'on devinait aisment que l'ensemble
constituait une charpente solide comme le bronze, lastique comme
l'acier.

De vrai, l'corch avait la souplesse et la vigueur d'un ressort. Chose
trange, cependant! avec l'apparence d'un temprament fivreux,
excitable au possible, il tait gnralement froid, d'une irritante
impassibilit. Son costume diffrait peu de celui des autres
aventuriers: seulement la nuance du capot, plus fonce, tirait sur le
gris de fer.

A son casque on remarquait une cocarde verte, symbole de son grade, et
sans doute aussi en souvenir de l'Irlande o il avait reu la
naissance, suivant son expression.

Judas tait le lieutenant de Jsus, le Mangeux-d'Hommes, commandant des
Douze Aptres ainsi s'intitulait firement la bande dont nous venons
d'esquisser le tableau.

Ce titre, elle l'avait emprunt au lieu mme qui lui servait de repaire:
les les des Douze Aptres, situes dans le lac Suprieur, prs de son
extrmit occidentale.

C'est un archipel, couvert de sombres forts de pins, du haut des
rochers duquel la vue embrasse un horizon immense, et assez rapproch de
la terre ferme pour qu'un canot puisse aborder en quelques heures.

Sur la plus grande des les, les Franais tablirent,--y a bien des
annes dj,--un poste pour la traite des pelleteries. Appel La Pointe,
parce qu'il s'lve au bout mme de l'le, ce poste a conserv son nom,
quoiqu'il soit devenu, depuis le sicle dernier, la proprit des
Anglo-Saxons.

Une compagnie de commerants amricains le possde aujourd'hui, et y fait
des changes considrables avec les Indiens du voisinage. C'est un lieu
de rendez-vous annuel pour l'homme rouge et le trafiquant blanc un point
de dpart pour les excursions aux vastes solitudes de l'Amrique
septentrionale.

Bien dfendu, bien garnisonn maintenant, le poste de la Pointe n'avait,
en 1836, que quelques employs, facteurs, commis, trappeurs et engags,
pour la protger contre la haine des Indiens et l'avidit des rdeurs du
dsert, hordes pillardes, composes de l'cume de la socit civilise
et de la lie des races sauvages ou mtis, mais qui, sans cesse, errent
sur la frontire, dans le but de dtrousser les chasseurs isols et de
ravager les tablissements des colons assez tmraires pour affronter
leur rapacit.

Malgr le petit nombre de ses habitants, le poste de la Pointe tait
cependant, grassement approvisionn.

On disait que ses magasins renfermaient des fourrures pour plus de vingt
mille dollars, des articles de pacotille pour une somme gale et des
liqueurs en abondance.

Ce bruit parvint jusqu' un chef de bandits qui dsolait les rives du
lac Suprieur.

Le Mangeux-d'Hommes rsolut de s'emparer de la factorerie et de s'y
retrancher comme dans une citadelle.

Ce criminel dessein fut bientt mis  excution, mais non sans pertes
pour le brigand, dont la troupe se trouva, aprs le coup fait, rduite 
douze hommes.

De l, l'ide de les baptiser les Douze Aptres, du nom des les dont
ils taient devenus matres.

Les Douze Aptres commencrent par faire bombance, sans s'inquiter
beaucoup de leur sret personnelle, car ils savaient que de longtemps
on ne se hasarderait  les relancer dans leur repaire.

Pour varier les plaisirs, ils se livraient  de frquentes incursions
dans le voisinage, ruinaient les habitations des trappeurs, ravissaient
les jeunes Indiennes, et poussaient l'insolence jusqu' inquiter les
mineurs de la presqu'le Kiouin, ou diverses socits industrielles
avaient dj entrepris l'extraction du minerai de cuivre sur une grande
chelle.

Quand les misrables eurent gaspill leur butin, ce fut pis encore. Ils
osrent s'attaquer aux autres factoreries, comme celle de Fond du Lac,
et au printemps de 1831 ils interceptrent la plupart des convois de
pelleteries destin soit aux compagnies amricaines, soit mme  celle
de la baie d'Hudson, sur territoire Britannique.

Si grande que fut l'animosit gnrale contre les Douze Aptres, plus
grande tait encore la terreur qu'ils inspiraient,--leur chef surtout.

La lgende, active, fconde, dans ces rgions sauvages, s'tait saisie
de lui. Elle en avait fait un tre surnaturel, un dieu du mal.

Le Mangeux-d'Hommes se trouvait, d'ailleurs, parfaitement  son aise
dans l'habit merveilleux dont on l'avait revtu.

D'une taille qui approchait celle de son lieutenant, mais d'une
corpulence dmesure, toutefois dou de proportions symtriques et d'un
visage qu'on ne pouvait s'empcher d'admirer, malgr sa grosseur norme.
Nulle ligne, dans ses membres, qui ft irrgulire; nul trait, dans sa
figure, qui ne ft d'une puret antique. Si son air tait dur,
imprieux, le plus souvent il savait l'adoucir, l'empreindre de
bienveillance, de tendresse, d'un charme infini, quand il le voulait.

Et sa voix! une voix de Stentor, qui s'entendait  plus d'un mille, qui
portait l'effroi partout o elle retentissait, cette voix il la rendait
suave, harmonieuse, enchanteresse  ses heures d'amour. Elle mouvait
les hommes, elle enivrait les femmes.

Une chose pourtant dtonnait dans l'aspect de cet tre superbe, ce
roi-dmon de l'humanit.

Son costume.

Costume rouge qui lui prtait les dehors d'un bourreau, toque, plume,
tunique de chasse, ceinture, culottes, bottes, tout tait rouge, rouge
comme le sang.

Ce qu'on racontait de lui, de ses prouesses, je dpenserais un volume 
le redire.

Deux mots emprunts aux rapports des trappeurs suffiront pour donner une
ide de ce qu'il valait  leurs yeux: d'un coup de poing il avait
assomm un bison, il suivait un cheval  la course, logeait  deux cents
mtres de distance une balle dans l'oeil d'un daim, et  un mille
d'intervalle son oreille pouvait discerner, sur la prairie, le pas d'un
homme de celui d'une femme.

Nous sommes loin de nous porter garant pour ces rcits et nombre
d'autres plus extraordinaires dont le Mangeux-d'Hommes tait alors le
hros; mais tel on le reprsentait, et tel nous ne pouvions nous
empcher de le montrer.

--Par le Christ, mon frre an, je vous gorgerai tous comme des
chevreaux, tas de racailles que vous tes! s'cria-t-il, lorsque ses
gens l'eurent,  grand'peine, terrass et dsarm.

Assurment, rpondit l'corch d'un ton paisible; mais quand nous aurons
fait une prise que je sais.

--Toi, je te dfends de parler!

--Et, cependant, je parlerai, capitaine, car j'avais une bonne nouvelle
 vous annoncer...

Tais-toi! fit le Mangeux-d'Hommes, roulant autour de lui des regards
furieux.

--Si je me taisais, vous seriez bien attrap.

Le capitaine s'tait relev, toujours tenu par ses hommes qui
cherchaient  le calmer.

--D'abord, poursuivit son lieutenant, j'tais entr dans votre chambre
pour vous dire qu'on attend,  la pointe Kiouin, un navire, avec une
lourde cargaison expdie aux mineurs.

--- Et c'est pour cela que tu m'as manqu de respect!

--J'en laisse juges nos compagnons. Un article du Rglement des Aptres
porte...

--Je me moque des articles du Rglement!

--Porte, rpta flegmatiquement l'corch, que tous nous vous devons
respect et soumission dans les affaires du service...

--C'est vrai! dirent les bandits.

--Mais, continua Judas, cet article ajoute que, hors du service, nous
jouissons des mmes droits que vous.

--C'est encore vrai, appuyrent les auditeurs.

--Or, ajouta le lieutenant, vous m'avez ordonn de vous verser  boire:
j'ai refus; c'tait mon droit.

--Oui, oui.

--Lchez-moi commanda, le Mangeux-d'Hommes.

--A une condition.

--Laquelle?

--Vous m'couterez jusqu' la fin.

--On t'coutera, fils de...

--Pas d'injures.

--Bien; va! fit le capitaine en s'asseyant, les bras croiss sur le bord
de la table.

--Je disais donc, reprit l'corch, qu'en nous pressant un peu, nous
ferons une capture magnifique, qui remontera notre garde-manger, notre
cave, et nous procurera...

--Encore une de tes ides folles!

--Vous verrez, le navire attendu  la pointe Kiouin vient pour
ravitailler les gens des mines.

--Tu l'as dj dit! grommela le Mangeux-d'Hommes. Mais le moyen de s'en
emparer?

--Le moyen! il n'est pas difficile.

--Nous ne sommes que treize. Ils sont deux cents aux mines! sans cela,
depuis longtemps, je serais matre des trsors...

--Suivez mes avis, capitaine, et ils seront  nous... avant un mois.

--Hum! hum tu es un beau diseur

--Et un bon faiseur, quand je m'y mets

--Toi! fit le chef avec un geste de mpris.

L'corch ne parut pas faire attention  ce mouvement.

--Vous saurez, dit-il, qu'ils sont peu nombreux  bord du navire, une
quinzaine seulement. Nous n'en ferons pas deux bouches.

--D'o tiens-tu ces renseignements?

--Je les tiens de Jacques-le-Mineur, qui arrive du Sault-Sainte-Marie,
ou il a vu appareiller le btiment.

--Ah! ah! fit le capitaine, en se tournant vers l'homme que son
lieutenant venait de dsigner.

--Oui, affirma celui-ci. J'tais all, d'aprs vos ordres, au
Sault-Sainte-Marie, pour chercher les lettres de New-York...

--Je sais; passe.

--Et j'ai remarque qu'on affrtait un bateau pour Kiouin.

--Mais il est peut-tre dj arriv  sa destination!

--Du tout. Il devait mettre  la voile huit jours aprs mon dpart.

--En es-tu sr?

--Comme de raison, capitaine; j'ai pris, l-dessus, toutes mes
informations.

--C'est qu'il y a loin d'ici Kiouin.

--Deux fois quarante-huit heures de navigation, au plus, fit l'corch.
Et notez que nous commenons  jener. Le cellier se vide et les saloirs
aussi. Quant  la chasse ou  la pche, nous n'en sommes pas friands!

--Tout cela est bel et bon, mais comment s'emparer de ce bateau? murmura
le Mangeux-d'Hommes.

--En faisant diligence, nous le surprendrons,  la faveur de la nuit,
dans quelque baie. Il parat, d'ailleurs, qu'il a,  son bord, un jeune
Franais, un ingnieur, qui pourrait joliment nous servir si nous
entreprenions l'exploitation des mines, dit le lieutenant avec un
sourire d'intelligence  son chef.

--Par le Christ, mon frre an, j'adopte le projet, dit ce dernier en
se levant. Mais si tu nous mnes  une dception, matre Judas
Iscariote, gare  tes os j'en ferai des baguettes de tambour.

La boutade du capitaine souleva l'hilarit des assistants.

Je n'ai pas termin, reprit l'corch, sans se fcher ni partager la
gat des Aptres.

--Qu'est-ce encore?

--C'est  vous seul que je dois parler.

--Qu'on sorte d'ici! fit le capitaine  ses gens. Ils se retirrent
aussitt par la porte qui leur avait donn accs.

--Eh bien?

--Eh bien, j'ai, la nuit dernire, enlev Meneh-Ouiakon.

--Tu dis?

--J'ai enlev Meneh-Ouiakon.

Le Mangeux-d'Hommes, qui avait frmi en entendant cette dclaration, se
prit  trembler. Son visage se colora et plit tour  tour; ses
paupires s'humectrent, sa respiration devint chaude. Il se rapprocha
de son lieutenant, et, d'une voix altre:

--Tu as enlev Meneh-Ouiakon?

--Oui, prs du poste de Fond-du-Lac.

--La nuit dernire?

--La nuit dernire.

--Et?...

Le capitaine ne put achever sa pense, si vive tait l'motion qui le
poignait, mais ses yeux formulrent loquemment la question.

Judas rpondit avec son flegme habituel:

--Elle est ici.

--Ici! Meneh-Ouiakon est ici! et tu ne me le disais pas plus tt?

--Vous ne m'en avez pas laiss le temps.

--Mais, en quel coin? exclama le Mangeux-d'Hommes, saisissant, dans sa
puissante main, l'paule de son lieutenant, et l'treignant  la lui
briser.

--Je vais vous la montrer, rpliqua l'corch avec une lenteur
dsesprante.




                            CHAPITRE II

                       LE SAULT-SAINTE-MARIE


On sait que le lac Suprieur est le plus vaste volume d'eau frache
connu sur le globe. En longueur il a 120 milles, 160 milles dans son
extrme largeur, et 1750 de primtre.[1]

[Note 1: Le mille anglais est environ le tiers de la lieue franaise.]

L'tat du Minnesota borde ses rives ouest et nord-ouest; au sud il
confine au Wisconsin et au Michigan; les autres ctes ont pour limites
les possessions britanniques, auxquelles la moiti du lac divis par une
ligne imaginaire, appartient.

Les eaux de ce lac sont d'une transparence tonnante[2].

[Note 2: Par un temps calme, j'ai souvent vu les poissons s'battre 
plus de dix brasses de profondeur.]

Il les reoit par plus de deux cents affluents. Elles y descendent d'un
bassin qui embrasse une superficie 100,000 miles carrs.

Les parties nord et sud du Suprieur voient jaillir de leur sein une
foule d'les.

Le centre en est  peu prs dpourvu.

Au nord, plusieurs de ces les forment d'excellents abris pour les
vaisseaux et offrent aux yeux du voyageur ses perspectives les plus
pittoresques.

La cte elle-mme est fortifie par des rochers escarps dont
quelques-uns dpassent 300 mtres d'lvation.

Mais, au sud, le rivage se montre gnralement bas et sablonneux,
quoique, en certaines places, il soit coup par des chanes de calcaire
ou des roches trapennes et cuprifres normes, comme le Portail ou les
Rochers Peints, la pointe Kiouin, les Douze-Aptres, etc.

Encore aux trois quarts sauvage aujourd'hui, le littoral du lac
Suprieur ne tardera pas  se peupler, et  se fertiliser au soleil
fcondant de la civilisation, car, malgr la rigueur de l'hiver qui
rgne pendant plus de six mois dans cette rgion, la terre y est bonne,
productive, riche en minraux, et les eaux du lac abondent poissons
excellents de toute espce.

Le Suprieur se relie aux lacs Huron et Michigan par une artre longue
de 63 milles, large d'un au plus,  laquelle nos missionnaires franais,
qui en furent les premiers explorateurs, donnrent, en 1642, le nom de
rivire Sainte-Marie, mais appele par les indignes Pauoiting,
c'est--dire Petite Cataracte.

Le souvenir de ces hardis dcouvreurs europens mrite d'tre conserv.

C'tait les pres Charles Rimbault et Isaac Jogues.

A cette poque, ils habitaient la Mission Sainte-Marie, prs du lac
Huron.

Sur les bords de la rivire rsidait une tribu sauvage qu'ils
convertirent.

La tribu s'appelait _Pauoitigouei uhak_, mot  peu prs impossible 
articuler pour une bouche franaise.

Comme ces Peaux-Rouges tmoignaient d'une grande agilit dans tous les
exercices du corps, mais principalement pour franchir les obstacles, nos
missionnaires convinrent de les nommer Sauteux ou Sauteurs, nom qui leur
est rest, comme celui de Sainte-Marie au canal que la nature a creus
entre le lac Suprieur et les lacs Huron et Michigan.

La rivire Sainte-Marie est intercepte par des rapides dangereux, au
pied desquels s'lve, au sud, sur la rive amricaine, un village appel
Sault-Sainte-Marie, et au nord, sur la rive anglaise, un poste occup
par la compagnie de la baie d'Hudson.

Le village est donc amricain, le poste anglais.

Dans le premier, le gouvernement des tats-Unis a install une petite
garnison pour la protection de ses nationaux, qui se livrent  la traite
des pelleteries ou  l'exploitation des prcieuses mines de cuivre dont
est, comme nous l'avons dit, enrichie la rive mridionale du lac
Suprieur, primitivement appel lac Tracy, en l'honneur de M. de Tracy,
qui fut nomm vice-roi d'Amrique par le roi de France au mois de juin.
1665 [3]. Dans ses curieuses Lettres sur les tats-Unis d'Amrique, o,
 travers quelques apprciations fausses, on trouve des considrations
du premier ordre et des descriptions fort remarquables, le colonel
Pisani, qui visita le Sault Sainte-Marie en 1856, en a fait un tableau
auquel je suis heureux d'emprunter les lignes suivantes:

[Note 3: Mmoires de J. Long.]

La mission Sainte-Marie du Sault fut fonde en 1665 par le pre
Allouez.

A cette poque, les missionnaires, et, par eux, le gouvernement du
Canada, connaissaient dj parfaitement et la gographie du lac et la
nomenclature des tribus qui habitaient ses rives. Ces tribus taient
nombreuses, et la liste de leurs noms est aussi longue que baroque; mais
la population de chacune d'elles tait bien peu considrable. Trente
mille sauvages, au plus, erraient entre le lac Michigan, le
Haut-Mississipi et la baie d'Hudson, et avaient pour centre social,
gographique et religieux (si ces mots peuvent s'appliquer  des
agglomrations humaines  peine sorties de l'tat de nature) la race
sud-est du grand lac. C'tait principalement prs du rapide ou
Sault-Sainte-Marie qu'ils se runissaient,  l'poque du printemps, pour
s'y livrer  la pche du poisson blanc, l'une des plus abondantes qu'il
y ait au monde, et pour vendre leurs pelleteries aux traitants
canadiens. Ces peuples se rattachent  trois langues mres, les langues
siouse, algonquine et huronne. C'est le nom d'Ouattouais [4] qui revient
le plus frquemment dans les relations des jsuites, comme dsignant les
tribus de l'extrme ouest par rapport au Canada. Ainsi les missions des
bords du lac taient appeles missions chez les Ouattouais.

[Note 4: Ce nom doit s'crire Outaouais.--H.-E. C.]

Le christianisme, qui est la religion des races suprieures, eut peu de
prise sur les Ouattouais. Les jsuites furent presque toujours obligs
de tolrer chez les nophytes certains restes de leurs pratiques
idoltriques, sous lesquels on feignait de trouver un fond de foi
orthodoxe. Mais si les succs des religieux furent contestables, leurs
succs politiques furent clatants. En moins de dix ans, les missions du
Sault-Sainte-Marie, du Saint-Esprit, de Saint-Francois-Xavier avaient
fait du nom de la France l'objet de respect et de l'affection de toutes
les tribus de l'ouest [5]. En 1670, l'intendant du Canada Talon, l'un
des administrateurs les plus capables qu'ait eus la colonie, rsolut de
mettre  profit ces bonnes dispositions, et d'tablir d'une manire
solennelle et officielle le protectorat de la France sur ces contres
dont il devinait l'avenir. L'entreprise n'tait pas facile. Il
s'agissait, non pas de l'achat tel ou tel territoire, comme a fait Penn
sur les bonds de la Delaware, comme le font encore aujourd'hui plus ou
moins furtivement les Amricains, mais d'une sorte d'annexion politique,
consentie librement par le suffrage universal. Qu'on me passe ces mots
du vocabulaire moderne, assez tranges  l'occasion d'un acte politique
du dix-septime sicle et d'un acte politique du roi Louis XIV; mais
ils sont ncessaires pour caractriser cette conqute de la France,
conqute qui ne ressemble gure  celle de la Franche-Comt, de la
Flandre et de l'Alsace, mais qui contraste avec ces dernires encore
plus par sa nature pacifique et philanthropique que par ses proportions
territoriales.

[Note 5: Exemple frappant: Quoique Qubec et t prise, en 1759, par
les Anglais et que, ds lors, nous eussions perdu toute puissance
politique sur les rives du Saint-Laurent, les Indiens ne voulurent pas
reconnatre l'empire britannique avant 1763 un de leurs chefs les plus
influents, Pontiac, dont nous publierons prochainement. L'histoire,
forma mme alors le projet d'expulser, au profit des Franais, la race
saxonne du continent amricain. Si la France l'et soutenu, qui sait
s'il n'et pas russi? Mais l'ventail de madame de Pompadour faisait
la brise et la tempte.--H.-E. C.]

Talon choisit pour missaire un nomm Nicolas Perrot, laque, mais
employ longtemps au service des missionnaires. Perrot parcourut,
pendant le printemps et l't de 1670, toutes les contres de l'ouest.
Il ne s'arrta, au midi, que chez les Miamis, c'est--dire chez les
peuples qui habitaient le pays o est btie, maintenant, la ville de
Chicago. Il dcida toutes ces peuplades  envoyer, pour le printemps
suivant, des dputs au Sault-Sainte-Marie, afin d'y procder  la
reconnaissance du protectorat de la France sur les contres qui forment
les bassins des lacs Suprieur, Huron, Erie, Michigan. Quatorze cents
sauvages furent fidles au rendez-vous. M. de Saint-Lusson, dlgu, par
l'intendant Talon, procda solennellement  l'acte de reconnaissance.

Sur la prairie qui domine les Rapides, on avait prpar une Croix et
un poteau en Bois de cdre surmont d'un cusson aux armes de France.
Les Indiens, dans leur appareil de guerre, prcds du Dlgu,
formaient un vaste cercle autour de ces derniers emblmes de la foi
religieuse et de la domination politique. Au moment o l'on leva le
premier, les missionnaires et les Franais entonnrent le _Vexilla_,
puis, quand les armes de France parurent dans les airs, _l'Exaudiat._

Cela fait, le pre Claude Allouez, trs-vers dans la connaissance de
la langue algonquine, adressa aux Indiens un long discours pour leur
expliquer le but de la runion et les avantages qu'ils retireraient du
protectorat de la France. Il termina par un loge du monarque auquel ils
allaient se donner et par un pompeux tableau de sa puissance. Ce
discours a t conserv, en entier, dans les Relations des Jsuites: il
est fort curieux en ce qu'il montre l'extrme souplesse de l'esprit des
jsuites et leur habilet incomparable  adapter leur loquence et leurs
moyens d'action au caractre particulier des peuples qu'ils avaient 
soumettre au joug de la civilisation et de la foi.

Il est probable que les Indiens furent fortement impressionns de ce
discours, car, lorsque M. de Saint-Lusson, aprs que le pre Allouez eut
fini de parler, leur demanda s'ils consentaient  se ranger, eux, leurs
descendants et leurs pays sous l'autorit du grand Ononthio [6], ce ne
fut qu'un cri d'assentiment. Les Franais y rpondirent par les
acclamations de Vive le roi! et des dcharges de mousqueterie. La
crmonie se termina par un _Te Deum_.

Cet acte est clbre dans l'histoire de l'Amrique sous le nom de
Trait du Sault-Sainte-Marie. Il est peu de titres parmi ceux qui
garantissent les possessions territoriales des nations ou des princes
europens qui aient une origine aussi srieuse, aussi authentique et
aussi librale que le trait par lequel la France a possd, pendant
quatre-vingt-dix ans, tout le nord-ouest des tats-Unis [7].

[Note 6: C'est encore ainsi que les Indiens nomment le gouverneur du
Canada.--H.-E. C.]

[Note 7: L'auteur aurait d dire de l'Amrique septentrionale, puisque
le territoire de la baie d'Hudson qui fait partie de cette contre et qui
est maintenant aux Anglais devint, par ce trait, notre
proprit.--H.-E. C.]

La guerre de Sept-Ans et le trait qui en a t la suite nous ont
dpouills de ce magnifique hritage, mais aujourd'hui, quand un
Franais y pntre en tranger, il ne peut oublier que ses anctres le
reurent jadis librement des mains d'une race faible et confiante; que,
fidles  leurs engagements, ils avaient entrepris de la civiliser, et
que leurs successeurs, hritiers de leurs devoirs comme de leurs
droits, n'ont su que la dgrader, l'anantir [8].

[Note 8: Civiliser les Indiens utopie, prtexte de l'ambition ou du
fanatisme religieux. Le sauvage est moins fait pour la civilisation que
le civilis pour la vie sauvage. Les gens dsintresss, qui connaissent
les Peaux-Rouges, loin de songer  les civiliser, protestent contre les
tentatives faites  ce sujet. coutez Schoolcraft, un observateur
profond, un savant rudit, un crivain consciencieux, qui passe la
moiti de sa vie au milieu du dsert amricain:

L'Indien est possd d'un esprit de rminiscence qui se plat dans des
allusions au pass. Il parle d'une sorte d'ge d'or o tout allait mieux
pour lui que maintenant, alors qu'il avait de meilleures lois, de
meilleurs chefs, que les crimes taient plus promptement punis, que sa
langue tait parle avec une puret plus grande, que les moeurs taient
moins entaches de barbarie. Mais tout cela semble passer  travers le
cerveau indien comme un rve, et lui fournit plutt la source d'une
sorte de rtrospection agrable et secrte qu'un stimulant pour
l'exciter  des efforts prsents ou futurs. Il languit comme un tre
dchu et dsespr de se relever. Il ne parat, pas ouvrir les yeux  la
perspective de la civilisation et de l'exaltation mentale droule
devant lui, comme si cette scne lui tait nouvelle ou attrayante.
Depuis plus de deux sicles des instructeurs (teachers) et des
philanthropes lui ont peint ce tableau, mais il n'y a rien vu pour
secouer sa torpeur et s'lancer dans la carrire de la civilisation et
du perfectionnement. Il s'est plutt loign de ce spectacle avec l'air
d'une personne pour qui toutes ces choses nouvelles taient
vieilles, et il a rsolument prfr ses bois, son wigwam, son canot.
--_Algic Researches preliminary observations_, par H.-R. Schoolcraft.

Je le rpte, cela n'est que trop vrai pour ceux qui ont srieusement
tudi les races indiennes de l'Amrique, septentrionale.--H.-E-C.]

Le Sault-Sainte-Marie a donc une importance historique, considrable, et
dont tout Franais a le droit d'tre fier.

Les Rapides tant un obstacle  la navigation, on a creus un canal pour
obvier  cet inconvnient.

Ce canal, poursuit M. Pisani, a 1,600 mtres de long et une largeur
suffisante pour que les plus gros navires y puissent flotter. La
diffrence de niveau entre ses deux extrmits est de 8 mtres 37; c'est
prcisment la hauteur des Rapides, et la moiti de celle des eaux du
lac Suprieur au-dessus des eaux du lac Michigan, le premier tant  193
mtres et le second  482 mtres 65 au-dessus du niveau de la mer. Deux
cluses suffisent pour faire franchir aux btiments la diffrence du
niveau.

Le canal n'est ouvert que depuis six ans. Avant sa construction, un
chemin de fer de 1,600 mtres de parcours longeait les Rapides et
aboutissait  deux quais de dbarquement, l'un en amont, l'autre en aval
de l'obstacle  franchir. Les marchandises apportes par les Lacs de
l'Est et du Midi et destines  passer dans le lac Suprieur taient
dcharges  l'entre des Rapides, transbordes sur le chemin de fer,
embarques de nouveau sur les btiments faisant le service spcial des
lacs. Telle a t jusqu' ces dernires annes, l'insuffisance des
ressources de toute espce dans ces contres recules, que les bateaux 
vapeur ou  voiles, naviguant sur le lac Suprieur, n'taient pas
construits sur ses rives, au-dessus des Rapides [9]. On les apportait,
par pices, des ateliers de New-York ou de Cleveland; le chemin de fer
leur faisait franchir le saut et on les montait au-del de Sainte-Marie.
On comprend que, dans de pareilles conditions, la navigation intrieure
du lac ne pouvait pas recevoir un bien grand dveloppement.

[Note 9: Le premier navire de quelque importance construit au
Sault-Sainte-Marie fut le schooner ou golette John Jacob Astor, lance,
si je ne me trompe, en 1835.--H.-E. C.]

Il y a une huitaine d'annes, le Congrs, de concert avec la
lgislature de l'tat de Michigan, dcida que le chemin de fer serait
remplac par un canal. Ce qui tait difficile, ce n'tait pas de
s'entendre avec Washington et Lansing, mais de trouver des entrepreneurs
qui, en change d'une norme avance de fonds, consentissent  recevoir
des terrains sans valeur actuelle et susceptibles d'en acqurir
seulement par suite de l'ouverture mme du dbouch. On ne doit pas
perdre de vue qu' cette poque, le bassin du lac Suprieur, sans
communication autre que celle de la rivire Sainte-Marie avec le
continent amricain, tait un vrai pays perdu, tout  fait sauvage, d'un
avenir trs-problmatique. On y exploitait dj, des mines de cuivre,
mais il tait encore fort douteux que l'industrie mtallurgique russt
jamais  faire entrer cette contre isole dans le cercle de l'activit
amricaine. Il n'y avait certainement pas six mille habitants
travaillant aux mines ou vivant d'un commerce de pacotilles sur les
rives du lac. Par le fait, il ne s'agissait pas de crer un dbouch
pour une population dj existante, mais de crer une population par
l'ouverture d'un dbouch; mthode gnrale aux tats-Unis, et inverse
de celle que nous employons en Europe.

Dans cette affaire, comme dans tant d'autres, le gnie des entreprises
hasardeuses, qui fait la passion et la force des tats-Unis, n'a pas
recul devant le calcul des mauvaises chances. Une compagnie de Boston a
accept les termes et s'est engage  construire le canal. Le march,
conclu sur ces bases, a t rapidement excut. Au mois de juin 1855 la
Compagnie a fait remise du canal  l'tat, qui l'exploite  son profit.

Ce magnifique ouvrage a cot environ sept millions de francs. En
contemplant les vastes solitudes qui l'entourent, la nature sauvage,
grandiose et glaciale, dont il constate la puissance vaincue, semblable
 un sceau mis par l'industrie humaine sur sa nouvelle conqute, on ne
peut s'empcher d'admirer l'audace du peuple qui ne craint pas de se
lancer dans de pareilles entreprises aux extrmits perdues de son
immense territoire.

Il faut une heure et demie ou deux heures  un bateau  vapeur pour
traverser les cluses et faire le chargement et le dbarquement des
marchandises appartenant au commerce de Sainte-Marie.

Sainte-Marie est plutt une bourgade qu'une petite ville. Les maisons,
presque toutes  un seul tage, sont en bois et isoles les unes des
autres, double caractre propre  tous les centres de population des
pays situs vers l'extrme nord, soit dans le nouveau, soit dans
l'ancien monde [10]. Les habitants sont au nombre de deux mille environ.
Le fond de cette population, la partie fixe et attache au pays de pre
en fils, provient d'un croisement d'anciens colons franais avec la race
indienne. Ces mtis parlent encore presque tous le franais et
appartiennent  la religion catholique. Quant leur caractre ethnique,
c'est une moyenne entre le type caucasique et le type de la race rouge:
peau fonce, cheveux noirs, durs et abondants, os de la face
(principalement l'os et le cartilage nasal) trs-prominents. Ils
n'ont pas, il faut le dire, l'ardente activit des Yankees, leur
aptitude  amasser et  risquer les dollars, le gnie du commerce, de
l'industrie et de la spculation. Ils sont sdentaires borns dans leurs
dsirs, timides, mlancoliques, toujours prts  cder la place aux
autres [11]. C'est bien l la descendance mlange de deux races
vaincues, isoles et ddaignes au milieu des populations
anglo-saxonnes. Elle a trop de sang franais pour devenir amricaine.
Elle n'en a pas assez pour conserver et faire respecter sa nationalit!

[Note 10: Cette rflexion manque de justesse. Dans l'Amrique entire, au
sud comme au nord, sur les terrains nouvellement coloniss, les maisons
sont ainsi construites. Rien de plus logique: on a de la place, on les
espace; on est trop press de se mettre  l'abri pour songer  lever
un tage sur le rez-de-chausse.--H.-E. C.].

[Note 11: Faux. Ils ne sont que dissimuls. L'auteur ne les a point
pratiqus. Je renvoie  Poignet-d'Acier.--H.-E. C.]

Au milieu ou au-dessus de ce petit peuple de fermiers, manoeuvres,
pcheurs et chasseurs, s'agite la colonie amricaine, compose de
marchands de pacotilles, aventuriers, spculateurs de terrains et de
mines, population d'une pret au gain et d'une mobilit extrme, qui
promne sur toute la ligne des bords du lac son existence nomade,
essayant de tout, fondant et abandonnant les villes avec une gale
facilit. Son activit se dpense  escompter, par tous les moyens et
sous toutes les formes possibles, les esprances de richesses que
l'exploitation d'une rgion presque vierge laisse entrevoir.

Tel se prsentait, en 1856, le Sault-Sainte-Marie, tel  peu prs il se
montre au moment o nous crivons; voyons, maintenant, ce qu'il tait
une vingtaine d'annes auparavant,-- l'poque de notre rcit.




                             CHAPITRE III

                         L'INGNIEUR FRANAIS


Comblez  demi le canal, supprimez le chemin de fer, et le paysage du
Sault-Sainte-Marie sera, aujourd'hui,  peu prs semblable  ce qu'il
tait en 1837.

Dans le village aussi, il nous faudra supprimer ces riantes maisonnettes
blanchies  la chaux, le Chippewa Hotel, un temple protestant construit
avec got, une douzaine de magasins fort bien approvisionns. Et quoi
encore? Ah! les trottoirs en planches qui bordent les rues, et le
pavillon, d'apparence quelque peu aristocratique, on se tient le mess
[12] des officiers de la garnison du fort Brady.

[Note: 12 Cantine ou pension.]

Au lieu et place de ces modernits, nous aurons des cabanes moins
lgantes, des voies passagres plus fangeuses ou plus poudreuses,
suivant la saison, et des groupes de wigwams, en peaux de bison, tout
autour de la localit.

Le nombre des Bois-Brls et des blancs ne sera pas aussi considrable;
mais la quantit des Peaux-Rouges sera double. La fanfare du coq
domestique ne rveillera point les habitants, mais, frquemment encore,
les jappements du coyote, le beuglement du boeuf sauvage, le gloussement
de la poule des prairies, troubleront leur sommeil.

Si, sur la place publique, on voit dj parader le soldat de l'Union
Fdrale, souvent, aussi, on y entend encore le terrible cri de guerre
de l'Indien.

Si, au pied des Rapides, la noire fume des navires  vapeur se marie
rarement  la poussire argente des ondes, des centaines de canots
d'corce, dirigs par d'intrpides bateliers, sauteront journellement
les perfides cueils, au risque de se briser mille fois, et sans que
leurs conducteurs aient, un instant, souci du pril auquel ils
s'exposent.

A prsent, des milliers de touristes vont, chaque anne, par trains de
plaisir, visiter le Sault-Sainte-Marie. La civilisation, la police, le
luxe, l'ont envahi; la crinoline, c'est tout dire, y a port ses
cerceaux.

Il existe,--qui l'et cru, grand Dieu!--une gazette dans cette rgion
nagure si compltement ignore, une gazette  prtentions spirituelles,
encore, le _Lake Superior Journal_. N'allchait-elle pas, dernirement,
les voyageurs, curieux de parcourir les merveilles de son site, par un
pompeux article, duquel nous dtacherons cette ligne:

As-tu jamais vogu sur une gondole  Venise? n'est plus une
question. Maintenant, on demande sans cesse: As-tu jamais saut les
Rapides de Sainte-Marie, dans un canot d'corce? Quiconque est
capable de rpondre affirmativement  cette intressante question,
peut se vanter d'avoir joui du plus agrable divertissement qu'il soit
possible de se procurer sur l'eau.

Tout en faisant mes rserves pour la vanit de clocher qui a prsid 
la rdaction de cette rclame, j'avoue que le divertissement a quelque
chose de fascinateur comme l'abme, et que la scne dont on jouit sur le
bord de la chute est fort mouvante. M. Pisani, qu'on ne saurait
accuser de partialit aveugle, en parle en ces termes:

C'est un des plus beaux spectacles de l'Amrique. L'eau bouillonne et
tourbillonne comme si elle s'chappait du coursier d'une roue
hydraulique; seulement le coursier a quinze cents mtres de large et
quinze cents mtres de long. L'eau n'a gure plus que cinquante 
quatre-vingts centimtres, un mtre, au plus, au-dessus des rochers sur
lesquels et au milieu desquels elle bondit. Sans cumer prcisment,
elle a une teinte blanchtre trs-prononce qui contraste avec le bleu
profond de la rivire en amont et en aval de la chute. Dans certains
endroits o l'cartement des rochers et la grandeur de leurs dimensions
forment des enfoncements profonds, on voit se dessiner d'normes vortex
d'une vitesse de rotation effrayante. Dans d'autres, la crte des
rochers dpasse les vagues qui semblent leur livrer un assaut furieux.
On dirait, par moments, que cette prodigieuse somme de force vive
appartient  quelque tre anim, faisant des efforts dsesprs pour
entraner ces petits points noirs, immobiles et inbranlables, alors que
tout a cd autour d'eux. Le fracas de ce bouillonnement immense est
assourdissant, quoique nul cho ne soit renvoy par les noires forts de
sapins qui couvrent les rives plates et noyes du fleuve.

On de ces vortex ou entonnoirs, comme, dans son langage loquemment
figur, les appelle le peuple canadien-franais, a reu le nom de Trou
de l'Enfer [13].

[Note 13: Ce nom est fort commun en Amrique pour designer les abmes.
L'enfer et le diable jouent un grand rle dans la nomenclature des
pouvantails populaires.]

Il s'ouvre  une porte de fusil du village, entre deux chicots, dont
l'un, pointu comme une aiguille merge  trois pieds de la surface de
l'eau, et l'autre forme un bloc de granit empt dans le rivage.

Ce bloc peut avoir quatre mtres d'lvation: il est couronn par une
plate-forme troite, du haut de laquelle on plane sur la cataracte.

Une distance de trois  quatre pas au plus spare les deux rocs.

C'est dans cet intervalle que les eaux se prcipitent et roulent sur
elles-mmes avec une rapidit vertigineuse et un vacarme particulier,
caverneux, qui domine le bruit gnral de la chute. Nonobstant son
troitesse, le Trou de l'Enfer est fatal  toute crature vivante que le
sort lui a jete.

La tradition lui prte un nombre de victimes incroyable; et ces
victimes, rarement il les rend,--sinon broyes, haches--cadavres
informes, mconnaissables.

Malheur  qui l'affronte, malheur  qui ne le sait viter!

La sinistre renomme qu'il s'est acquise, le Trou de l'Enfer l'avait
dj en 1837.

Cependant, malgr la terreur dont il tait entour et le peu de scurit
que paraissait offrir le rocher qui lui sert de margelle du ct de la
rive,--car ce rocher semble frmir sans cesse sous les pieds--en
1837, comme de nos jours, c'est  cet endroit que les curieux venaient
contempler les Rapides.

Par une belle et piquante matine du mois de mai de cette anne-l, sur
la Pierre-Branlante,--ainsi la dsignent les habitants du
Sault-Sainte-Marie,--un jeune homme, grossirement mais confortablement
vtu d'un paletot et d'un pantalon de drap noir, d'une casquette de mme
toffe, retenue sous le menton par un cordon et de fortes gutres en
peau, qui lui montaient jusqu'au-dessus du genou, considrait d'un oeil
attentif le panorama dploy devant lui.

Ce personnage n'tait pas beau, dans l'acception vulgaire du mot; mais
la franchise, le courage respiraient dans sa physionomie hautement
intelligente.

De longs cheveux noirs boucls ondulaient librement sur ses paules  la
brise du matin.

Il portait une barbe de mme couleur, courte et bien fournie, que
caressait souvent sa main gauche. Dans la droite, il tenait un marteau
de gologue, arm d'une hachette qui flamboyait aux rayons du soleil
levant.

A sa tournure,  son costume, il tait facile de voir que ce jeune homme
tait tranger au pays.

Une riche contre--murmurait-il en bon franais;--et penser que nous
l'avons perdue... perdue par notre faute!... qu'elle appartient
maintenant en partie  nos mortels ennemis les Anglais, dont le drapeau
flotte triomphalement de l'autre ct de cette rivire! Ah s'il tait
possible de reconqurir...

A cette pense, il se prit  sourire.

--Allons, Adrien, continua-t-il gaiement, es-tu fou, mon ami? Toi,
expuls de l'cole polytechnique pour insubordination la dernire anne
de ton cours, au moment de passer officier dans le Genie; toi, oblig
de t'engager dans un rgiment de Dragons et parvenu  grand'peine au
grade de Marchal-des-logis-chef au bout de sept ans de service; toi, 
prsent, simple ingnieur d'une compagnie en embryon, tu rverais de
batailles, de victoires!... Laisse l les affaires politiques, mon ami.
Tu as pass la trentaine. Assez de btises comme a. Songe  faire tout
doucement ton bonhomme de chemin...

Un instant aprs, il ajouta, en se frappant sur la poitrine:

--a ne fait rien! On est toujours Franais, mme en Amrique; et quand
on voit tout ce que nous possdions, tout ce que ces coquins d'Anglais
nous ont vol...

Comme il en tait l de son monologue, l'apparition d'un canot qui
s'engageait dans les Rapides changea le cours de ses ides.

Ce canot d'corce blanche, orn de figures rouges et bleues, tait mont
par un Indien.

Le malheureux! Mais il va se suicider s'cria Adrien, ignorant encore
que, d'habitude, les Peaux-Rouges sillonnent dans leurs frles esquifs,
avec la lgret de l'oiseau, ces abmes inexorables.

Il venait de pousser cette exclamation, quand le canot, saisi par un
courant, fut entran dans le Trou-de-l'Enfer, o il volua cinq ou six
fois, en dcrivant des cercles de plus en plus troits, de plus en plus
rapides, et s'enfona pour ne reparatre jamais.

Le drame ne dura pas vingt secondes.

Un moment pouvant, sentant frissonner sous lui la roche sur laquelle
il se tenait, Adrien avait ferm les paupires, croyant que le cercueil
liquide allait s'ouvrir encore pour le recevoir et l'engloutir avec le
canot qu'il avait vu submerger si promptement.

Prolonge, cette hallucination et pu tre funeste au jeune homme. Par
bonheur, elle fut passagre comme la cause qui l'avait produite.

Adrien rouvrit les yeux.

Ses regards se portrent machinalement, quoique avec effroi, sur le
gouffre.

D'abord, il ne vit rien, n'entendit rien que le grondement des eaux en
furie.

Mais bientt, au milieu des flots, il aperut une tte, puis l'extrmit
suprieure d'un corps humain cramponn au rocher, vis--vis et 
quelques pas de lui.

Le malheureux s'puisait en efforts pour rsister au tourbillon qui,
comme un serpent affam, lui serrait les reins, les cuisses, les jambes
dans ses anneaux multiples.

Cet infortun, c'tait l'Indien.

Il ouvrait la bouche toute grande, il criait, il implorait du secours;
cela se voyait, cela se comprenait, mais cela n'arrivait pas aux
oreilles.

Adrien tait brave.

S'il et pu sauver la victime au pril de ses jours, il l'et fait, il
se ft jet  la nage.

Il n'y fallait pas songer. Au lieu d'une proie, l'abme en aurait dvor
deux.

Courir au village! Le temps ne pressait-il pas trop Adrien cherche,
cherche autour de lui. Il n'y a pas une planche, pas une perche!

Inspiration du ciel! Voici un bouleau qui a cr, en ligne diagonale,
dans une anfractuosit de la Pierre-Branlante, au-dessus du
Trou-de-l'Enfer. L'arbre est grand, pas trs-gros. Adrien se glisse  la
racine. D'une main il se tient au rocher, de l'autre il porte avec sa
hachette de vigoureux coups au bouleau, qui flchit, se penche,
chancelle, tombe transversalement dans les Rapides.

--Gare! crie le jeune homme, sans songer  l'inutilit de cet
avertissement.

Sa voix se perd dans le roulement de la cataracte.

Cependant le bouleau, tranch aux trois quarts, reste attach,  son
pied, par des ligaments, tandis que, accroch par les branches aux
cueils des Rapides, son tronc forme une passerelle sur le
Trou-de-l'Enfer.

Mais, en s'abattant, quelques rameaux ont atteint l'Indien que l'on ne
distingue plus.

Adrien s'lance sur l'arbre. Il arrive  l'endroit o le sauvage a t
immerg.

Une de ses mains apparat encore crispe au rocher.

Dubreuil casse les branches du bouleau, s'agenouille sur son pont
improvis, tend le bras, saisit cette main, et, dployant toute sa
vigueur, il ramne  la surface la tte et le buste du Peau-Rouge.

Mais celui-ci est affaibli, bris par la lutte effroyable qu'il a
soutenue, qu'il soutient encore.

Du geste, plutt que de la voix, le Franais l'encourage, tandis que,
lui passant les bras autour de son cou, il s'arcboute, se relve peu 
peu, et finit par le tirer entirement de l'entonnoir.

Sauv! J'en remercie Dieu! dit le brave Adrien, en s'essuyant le front,
aprs avoir dpos le sauvage sur la tte du bouleau, dont une partie
seulement trempe dans la rivire.

Comme il murmurait cet acte de reconnaissance, l'arbre, rest
jusque-l  peu prs immobile, s'branle.

Les filaments qui l'assujettissaient  sa racine ont cd sous le poids
des deux hommes: ils s'allongent! Ils rompent!

Le Trou-de-l'Enfer hurle dj plus fort: plus vite, plus vite et plus
vite il roule ses mortelles spirales. Dans un froid linceul
ensevelira-t-il donc deux cadavres au lieu d'un?

L'Indien est l, impassible, rsign. Ses lvres remuent.

Sans doute il a entonn un chant de mort.

Pauvre Adrien! il songe  sa mre,  sa bonne et tendre mre qu'il ne
reverra plus, qui jamais, non, jamais, ne saura sa misrable destine!

A elle! a elle la digne et vertueuse femme, sa pense suprme! car le
dernier lien qui retenait le bouleau  la rive s'en est spar et dj,
l es vagues entranent le tronc!

Mais non; ils ne prirons, pas. La Providence ne le permettra point.
Elle tend sur eux une main protectrice.

En glissant contre le rocher, le bout de l'arbre, coup en biseau,
rencontre une fente, il s'y arrte, s'y encastre. Et, loin de le
desceller, les flots rageurs ne font que l'enfoncer plus profondment
dans cette mortaise naturelle.

Moins d'une minute aprs, Adrien et son compagnon sont sur le rivage.

--On m'appelle Shungush-Ouseta, dit l'Indien au Franais; si jamais
mon frre a besoin d'un bras pour le servir, qu'il se souvienne de ce
nom.

--Comment, vous parlez ma langue? demanda Adrien.

--C'est la langue des vaillants.

--Merci du compliment!

--Dans ma famille, la plus puissante des Nadoessis, tout le monde la
parle et l'crit.

--Vous crivez aussi le franais!

Une Robe-Noire [14] l'apprit  mon grand-pre, qui nous donna le secret
de cette grande mdecine.

[Note 14: Missionnaire.]

--Mais pourquoi vous exposiez-vous au milieu de ces rcifs dangereux?

--Mon frre n'est-il donc pas Canadien?

--Non; je suis Francis, rpondit Adrien avec une nuance de vanit.

--Franais de la vieille France? reprit le sauvage d'un ton surpris.

--Oui, de la vieille France.

Shungush-Ouseta (le Bon-Chien) attacha sur son interlocuteur un regard
de respectueuse admiration; puis, se mettant  genoux devant lui:

--Mon frre, dit-il en tremblant d'motion, me fera-t-il l'amiti de me
donner la main?

--Comment! s'cria Adrien surpris, mais c'est avec le plus grand plaisir
que je serrerai la vtre, mon brave. Seulement, relevez-vous, je n'aime
pas les gens dans une posture semblable. Mais le Nadoessis, prenant la
main du Franais sans changer d'attitude, la baisa rvrencieusement.
Puis il dit en contemplant Dubreuil avec une sorte d'adoration:

--J'aime mille fois le jour o je t'ai rencontr, mon frre, car j'ai
constat que ta nation est aussi hardie aussi adroite que me l'avait
dpeinte mon grand-pre. Maintenant que j'ai vu un Franais, un Franais
de la France, je n'ai plus rien  dsirer.

--Mais ne restez pas ainsi prostern devant, moi, je ne suis pas une
idole! s'cria l'ingnieur, ne sachant trop s'il devait rire ou se
fcher. Shungush-Ouseta se leva.

--Comment, se porte notre chef, le Soleil? Pour le coup, Adrien crut
avoir affaire  un fou.

--Je ne comprends pas, fit-il en secouant la tte.

Le Nadoessis sourit d'un air fin.

--Mon frre, dit-il, craint que je ne sois un tratre, mais, ni moi ni
les miens n'avons accept la violence des Habits-Rouges ou des
Longs-Couteaux [15]; moi et les miens nous sommes rests fidles  la
France. Et toujours nous la servirons, elle et ses enfants [16].

[Note 15: Les Anglais et les Amricains.]

[Note 16: L'amour des Indiens de l'Amrique septentrionale pour les
Franais est si vrai, si profond, que nos rivaux eux-mmes n'ont os le
contester, je le rappelle avec un lgitime sentiment de fiert
nationale. Ainsi,  l'poque de la conqute du Canada par les Anglais,
en 1762, un de leurs officiers, le lieutenant Henry Timberlake crivait
A mon arrive dans le pays des Cherokees, je remarquai chez ce peuple
un vif attachement pour les Franais. Cette dernire nation a le talent
de se concilier l'affection de presque tous les Indiens avec lesquels
elle a des rapports, par les charmer de cette politesse qui cote si peu
et qui est quelquefois si utile, et par son attention  se conformer aux
moeurs et a ne pas froisser le caractre de ces tribus, tandis que le
SOT ORGUEIL de nos officiers n'a souvent d'autre effet que de les
rebuter... Quelques annes auparavant, un officier de la Compagnie de la
baie d'Hudson, J. Robson, dclarait qu'au bout d'un sicle la France
possderait toute l'Amrique septentrionale, si grande tait, en ce
pays, l'horreur du nom anglais. Voyez _An Account of six years residence
in Hudson Bay_, par Joseph Robson. Je pourrais citer vingt tmoignages
semblables tant anglais qu'amricains.]

En mme temps, le Bon-Chien tirait de son capot une large mdaille,
pendue  son cou par un cordon de cuir.

--Elle vient de nos anctres; c'est l'hritage du fils an dans ma
famille, dit-il avec orgueil en la montrant au Franais.

Celui-ci ne fut pas peu tonn de remarquer, sur cette mdaille,
l'effigie de Louis XIV, grave en relief, dans un nimbe de rayons de
soleil.

A la pile on lisait:

                            DONNE PAR NOUS,
                  LOUIS XIV, ROI DE FRANCE NAVARRE
                                  ET
                               AMRIQUE,
                                  AU
                       BRAVE CHEF DES NADOESSIS.

C'tait, en effet, un des symboles que les anciens gouverneurs franais
du Canada remettaient aux sagamos indiens quand ceux-ci avaient rendu
des services  notre gouvernement. Adrien saisit alors le sens de la
question que Shungush-Ouseta lui avait faite par rapport  la sant du
chef, le Soleil.

Le soleil ne mourant pas, l'Indien croyait que Louis XIV vivait encore
et clairait le monde de sa lumire.

--Qui vous a donn, cette mdaille? demanda-t-il.

--Mon pre qui l'avait reue de son pre, qui...

A ce moment, une voix agaante, comme le grincement d'un mchant couteau
coupant du lige se fit entendre.

--Ah! par exemple! vous voil dans un joli tat, mar'chef! J'en aurai
des maux pour astiquer votre fourniment.




                                CHAPITRE IV

                             JACOT GODAILLEUR


C'tait un trange personnage que celui qui venait d'articuler cette
apostrophe.

Imaginez, sur un corps maigre, sec comme un chalas, une tte piriforme,
dont le profile figure une serpe; des cheveux jaunes taills en brosse;
des yeux  fleur de tte, surmonts de sourcils jaunes; un nez d'une
longueur phnomnale, et avec cela si pinc que les narines sont
imperceptibles; des moustaches jaunes mesurant quatre pouces, raides,
coupant la face comme les bras d'une croix; une bouche large  faire
envie  un crocodile; un menton qui semble avoir hte de rattraper le
cou, lequel, effil, droit, guind, a assez l'aspect, en y ajoutant le
crne, d'un point d'exclamation tourn en sens inverse;--imaginez cela,
et vous aurez une ide approximative du portrait de matre Jacot
Godailleur. Ah! n'oublions pas: un visage osseux comme celui d'un
Indien, gravel, coutur, brouill de petite-vrole.

Le corps tait  l'avenant. Les omoplates formaient angle droit avec le
col, angle droit avec les bras. Pour le buste, sa petitesse surprenait;
mais, en revanche, quelles jambes! quels pieds! Ils rappelaient  s'y
mprendre ceux de feu don Quichotte.

A vrai dire, Jacot Godailleur n'avait pas que ce trait de ressemblance
avec le brave chevalier de la Manche.

En l'examinant de prs, soit au physique, soit au moral, on trouvait,
entre lui et le hros de Cervantes, un air de famille qui faisait
sincrement douter que le premier et t jamais le produit de
l'imagination du second.

Comme les physiologistes prouvent--ils l'affirment,--que les petits-fils
empruntent gnralement leur mine aux anctres, je suis assur que le
crateur de don Quichotte s'tait, pour sa cration, inspir de l'un des
aeux de Jacot Godailleur.

Mais nous n'en sommes pas encore au plus pittoresque de notre
description.

Une vingtaine de gamins, peaux rouges, peaux jaunes, peaux blanches,
avaient suspendu leur jeu de la _bag-gat-iwag_ [17] ou de la crosse,
pour suivre Jacot par derrire.

[Note 17: Sorte de jeu qui se joue avec des btons et une boule et que,
dans certaines parties de la France, les enfants nomment la truote.]

Et ils paraissaient bahis!

Au milieu d'eux s'taient mme timidement glisses quelques femmes.

Et elles paraissaient stupfaites.

Trois on quatre hommes s'approchaient encore! Et eux aussi paraissaient
tonns.

Le sujet de cet intrt gnral, c'tait Jacot; oui, Jacot Godailleur,
qui jamais, oh non, jamais n'avait t l'objet d'une pareille ovation.

Mais je dis Jacot Godailleur. Affaire de politesse. La vrit veut qu'on
rende  Cesar ce qui appartient Cesar.

Donc, il faut avouer de bonne foi que c'tait  l'habit, non  l'homme,
--quelle que ft d'ailleurs la distinction naturelle de celui-ci,--que
les habitants du Sault-Sainte-Marie rendaient cet hommage de curiosit.

Un habit bien ordinaire pourtant: un uniforme de dragon.

Oui, un simple uniforme de dragon, petite tenue encore, s'il vous plat.

Bonnet de police sur le coin de l'oreille, col de crin, veste d'curie,
pantalon de cheval, grandes bottes peronnes.

Nous coudoyons cela tous les jours, sans y faire plus attention qu' une
blouse ou  un paletot.

Mais, autres pays, autres costumes!

On peut dclarer hardiment que jamais pareil quipement n'avait brill
au soleil du Sault-Sainte-Marie.

L, tout le monde en tait aussi merveill que nous le serions si un
Peau-Rouge passait prs de nous dans sa robe de buffle.

Le pantalon de cheval, rouge d'un ct, noir, cir, luisant de l'autre,
faisait surtout l'admiration publique.

J'ajouterai qu'il accumulait dans l'esprit des admirateurs des sommes
d'envie rien moins que favorables  la scurit future du vtement et
mme  la sant de son honorable propritaire.

Cependant, Jacot Godailleur, la main droite lgrement inflchie et la
paume en avant,  la hauteur de son bonnet de police, le bras gauche
coll le long de la hanche, le petit doigt de la main sur la couture du
pantalon, les jambes rapproches, le corps droit, immobile, rptait,
en faisant son salut militaire:

--Ah! par exemple vous voil dans un joli tat, mar'chef J'en aurai des
maux pour astiquer votre fourniment.

Pour bien rendre l'intonation qu'il donnait  son maux, il faudrait
renforcer ce terme de trois accents circonflexes.

Pourquoi la langue crite est-elle si pauvre, la langue parle si
riche!

En entendant cette interjection, l'ingnieur se retourna.

Mais l'Indien ne bougea pas de place.

--Tiens, c'est toi, Jacot! dit Adrien.

--Jacot Godailleur, pour vous servir, mar'chef. Et le dragon fit trois
pas en avant avec toute la prcision rglementaire.

--Serait-ce, dit-il, un effet de votre bont, mar'chef, de me permettre,
mar'chef...

--Allons, explique-toi!

--En deux mots, mar'chef, je dsirerais, mar'chef, si ce n'tait la
crainte, mar'chef...

--Tu veux savoir pourquoi je suis mouill?

--Tout juste, mar'chef. On voit bien que vous tes all aux coles; vous
devinez tout, vous, mar'chef!

--C'est, reprit l'ingnieur que j'ai aid cet Indien  se tirer de la
rivire o son bateau avait chavir.

--Ce particulier-l fit Jacot avec une moue mprisante et en tirant ses
moustaches pour en augmenter la rigidit.

--Oui, ce particulier-l! rpondit l'ingnieur d'un ton souriant.

Et s'adressant au Peau-Rouge

--Voici encore un Franais! lui dit-il.

--Oui, Franais, mille carabines! corrobora Jacot Godailleur.

Le Bon-Chien se tourna alors vers le dragon.

--Il porte, dit-il lentement et d'un air ddaigneux, l'habit des
Anglais.

--Anglais, moi! moi, Jacot Godailleur, un Anglais! Qui est-ce qui vous a
dit a? profra le dragon d'une voix menaante.

--Pourquoi ce casque rouge? reprit l'Indien.

--Un casque! il prend mon bonnet de police pour un casque! Mais il est
toqu, votre bonhomme, mar'chef! L'ingnieur ne put s'empcher de
sourire. Shungush-Ouseta continuait:

--Pourquoi ce pantalon rouge?

--Parce que c'est l'ordonnance, imbcile rpliqua Godailleur d'une air
capable.

Adrien crut alors devoir intervenir.

--Parle avec plus de respect  cet homme, Jacot, dit-il: c'est un chef
de tribu.

--Chef de quoi?

--De tribu.

--Une tribu! qu'est-ce que c'est que a?

--Une runion d'Indiens. Il y a des tribus qui en comptent plusieurs
mille.

--Et ce citoyen est un chef?

--Oui.

--Comme qui dirait un coronel?

--Tu as trouv, Jacot.

--Alors on vous obira, mar'chef, quoique a n'empche, il a une drle
de frimousse pour un coronel, votre...

--Tais-toi! interrompit svrement Adrien.

--Suffit, on se tait! rpondit le dragon, en reculant de trois pas, et
s'arrtant fixe, comme s'il et, t dans les rangs  un appel.

--Cet homme est ton esclave? demanda alors l'Indien  son sauveur.

--Non; c'est mon domestique.

--Tu l'aimes?

--Sans doute; nous avons servi ensemble dans l'arme franaise. Ces
questions...

--Eh bien, si tu l'aimes, continua le Bon-Chien, conseille-lui de
changer le costume qu'il porte en ce moment; car on voudra le lui voler,
et pour le lui voler, on le tuera, s'il est ncessaire.

--Mais qui?

--Probablement des Indiens, et probablement aussi des trappeurs blancs;
les derniers aiment tout autant ce qui brille que les premiers. Vois-tu
ces squaws, l-bas? Et le doigt du Peau-Rouge indiqua les femmes qui
arrtaient toujours sur le dragon des regards aussi avides que ravis.

--Je les vois parfaitement, dit Adrien.

--Alors sois prvenu que, pour un bouton de l'habit de ton engag [18],
la plupart risqueraient leur vie. Adrien partit d'un clat de rire.

[Note 18: C'est le terme franais usit dans l'Amrique septentrionale
pour signifier domestique.]

--C'est impossible! dit-il en haussant les paules.

--Crois-en la parole de Shungush-Ouseta, qui n'a jamais laiss sortir un
mensonge de ses lvres.

--Mais...

--Tu es donc arriv depuis peu dans le pays?

--Hier soir seulement. Tu viens chasser sans doute?

--Non, je viens explorer des terrains miniers. Le front du Bon-Chien
s'claira.

--Enfin! murmura-t-il.

Puis  voix haute:

--Les Franais envoient-ils leurs jeunes guerriers pour reprendre le
territoire aux Anglais?

--Cela se pourrait bien, dit Adrien, rpondant  une secrte esprance
de son coeur plutt qu' la question de son interlocuteur.

--Mon frre, dit ce dernier d'un ton mu, une affaire m'appelle vers
l'Ontario. Je serai de retour dans trois ou quatre lunes. Ma tribu est
campe  l'ouest du grand lac. Si, dans tes voyages, tu rencontres un
Nadoessis, prsente-lui ce totem et le Nadoessis, homme, femme ou
enfant, sera heureux de se consacrer aussitt  ton service.

Avec ces mots, Shungush-Ouseta tira d'un sac de peau de vison pendu sur
sa poitrine un petit morceau de bois carr sur lequel tait grav
grossirement un oiseau de proie enlevant un serpent dans ses griffes.

Cette figure est le totem ou cusson des Nadoessis.

Adrien prit l'objet et le mit dans sa poche sans y attacher grande
importance, tandis que Shungush-Ouseta descendait, en courant les
Rapides, dans la direction du lac Huron.

--J'espre que c'en est l un original sans copie, sans vous manquer de
respect, mar'chef, clama alors Godailleur.

--Les Indiens sont assurment fort bizarres, repartit pensivement le
jeune homme.

--Ma foi, continua Jacot, si vous n'aviez pas t l, je lui aurais
flanqu une girofle  cinq feuilles, sans vous manquer de respect,
mar'chef. Conois-t-on un gueux pareil? m'appeler Anglais! moi, un
ancien cavalier de premire classe, au septime rgiment de dragons!

--Bon, bon, regagnons notre logis, car je suis, tremp; et je sens qu'il
est temps de changer de vtements.

--Vous vous tes donc jet  l'eau pour ce conscrit-l?

--Non, je l'ai simplement aid  en sortir.

--Ces sauvages, marmotta Godailleur, on nous disait que a nageait comme
des poissons. Ah! voyez-vous, n'y a encore rien de tel que le 7e. Et il
se mit  fredonner sur un air indit:

   Mais pour la grce et bon ton
   C'est le dragon Qu'a l'pompon.

Ils revinrent au village, suivis d'une multitude de curieux qui alla
grossissant, jusqu' ce qu'ils eussent pntr dans la maisonnette o on
leur avait donne l'hospitalit. Car,  cette poque, on ne comptait
pas, comme aujourd'hui, au Sault-Sainte-Marie, deux superbes htels:
l'un sur la rive amricaine, le Chippewa Hotel; l'autre sur la rive
canadienne, le Pine Hotel. Les voyageurs entraient dans la cabane qui
leur convenait, et jamais ni l'abri ni la nourriture ne leur taient
refuss. En partant, il ne fallait point parler de payer, l'hte se
serait fch. Pourvu que vous soldiez votre cot en nouvelles des pays
d'en bas ou d'en haut, il tait satisfait. Telle tait jadis la pratique
chez nos pres les Gaulois. Le voyageur trouvait bon accueil dans la
demeure o il lui plaisait de s'arrter; et cette demeure on l'estimait
privilgie. On l'aimait, on la jalousait.

L'tranger restaur, repos, chacun faisait cercle autour de lui pour
l'entendre raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il savait.

Puis, quand il partait, les voeux de la famille qui l'avait gratuitement
hberge l'accompagnaient.

Souvent mme on se disputait le plaisir de lui offrir des provisions et
de le conduire  plusieurs heures de la localit o il avait fait halte.

Tout cela est bien chang en Europe, tout cela change rapidement en
Amrique.

Un sicle moins peut-tre encore, et le dsert, avec ses merveilleux
rcits de chasse, de pche, de guerre, ne sera plus qu'un souvenir dont
l'ide se heurtera frquemment  l'incrdulit.

Des bateaux  vapeur, des chemins de fer relient dj le lac Suprieur
au monde polic: on projette un railroad  travers les prairies du
nord-ouest et les montagnes Rocheuses, pour marier l'ocan Atlantique 
l'ocan Pacifique.

Sans la guerre qui dsole prsentement l'Union amricaine, cette immense
artre serait, certes, en voie d'excution; ainsi, les vieilles
habitudes des chasseurs nord-ouestiers, les antiques exploits de la race
rouge n'auront plus bientt d'autres annales que la lgende et la
tradition.

Adrien Dubreuil songeait  ces volutions de la civilisation, tout en
remplaant par un costume sec et chaud son vtement mouill, dans la
chambrette o on l'avait log, chez un honnte pcheur canadien, le pre
Rondeau.

Non que la maison ft des plus commodes. Elle n'avait que deux pices:
la premire  l'entre, la salle, et celle o se trouvait le jeune
homme; mais l'une et l'autre taient propres  ravir et possdaient
plusieurs des ustensiles en usage dans les villes.

Spars par une mince cloison de sapin, un grand pole de fonte  deux
tages les chauffait toutes deux.

Des bancs-lits, peints en bleu, servaient de couchettes.

Ces bancs-lits, forms par quatre planches runies en carr long au
moyen de charnires, renferment des couvertures, et quelquefois, par
excs d'opulence, une maigre paillasse.

Le soir, on les ouvre pour se coucher, et ils remplissent tant bien que
mal leurs fonctions de lit; le matin, on les ferme, et ils redeviennent
bancs pour la journe.

Au besoin, ils font l'office de malle, voire mme de garde-manger.

Si ce meuble n'est ni lgant ni trs-confortable, il a au moins
l'avantage d'tre fort utile et peu coteux.

Dans la salle, on voyait encore une table longue, des escabeaux, des
instruments de pche, de chasse, une chaudire de fonte et cinq on six
plats de terre grise, avec quatre ou cinq assiettes de faence
historie, ce qui passait alors pour un vritable luxe au
Sault-Sainte-Marie.

Au plancher schaient des chapelets de ce poisson Blanc [19] du lac
Suprieur, le plus exquis que je sache, des quartiers de venaison et des
bottes d'herbes aromatiques, entre autres des paquets de gin-seng, cette
plante qui, pendant le sicle dernier, passait pour une panace
infaillible, et dont la dcouverte au Canada eut,  cette poque, tant
de retentissement en France.

[Note 19: Les Indiens l'appellent _addik-kum-maig_.]

La chambre d'Adrien tait celle o le pre Rondeau couchait d'ordinaire
mais il s'tait fait un point d'honneur de la cder  son hte, et avait
refus formellement de la reprendre, alors mme que celui-ci assurait
qu'accoutum  la vie des camps il dormirait trs-bien dans la salle,
avec son dragon.

Outre ses deux bancs-lits, cette chambre renfermait une armoire en noyer
tendre, diffrents trophes de chasse, un christ en pltre et quelques
images de saints outrageusement colories.

Une demi-douzaine de livres d'oraison, jaunis par le temps, noircis aux
tranches par les doigts et rongs par les mites, taient soigneusement
rangs sur un petit rayon, prs de l'unique fentre, au-dessous d'un
bnitier en bois dans lequel baignait une branche de buis.

A cette fentre, pas de vitres,--elles taient presque inconnues au
Sault-Sainte-Marie,--mais des carreaux de parchemin qui tamisaient, 
l'intrieur de la pice, un jour terne et jauntre. Pour plancher le sol
nu, battu comme l'aire d'une grange.

Ce n'tait vraiment point l la demeure de l'homme civilis, mais ce
n'tait plus celle du sauvage, ou du trappeur nomade; et, entre le
wigwam et cette cabane, il y avait bien la distance qu'il y a entre un
palais et une chaumire.

Enfin, se dit Adrien Dubreuil, en se chauffant les mains au tuyau du
pole, si je ne suis jamais plus malheureux que a dans ce qu'ils
appellent le dsert, je ne serai pas trop  plaindre.

--Ce n'est pas pour dire, sans vous manquer de respect, mar'chef, mais
le rata du rgiment ne valait pas celui qu'on mange ici, dit Jacot, qui
tendait le vtement que venait de quitter son matre pour le faire
scher.

--Ah! tu flaires la soupe, toi, reprit l'ingnieur en souriant.




                               CHAPITRE V

                                LE DPART


--Allons, bourgeois, la soupe est dresse! cria-t-on de la salle.

--Nous y sommes, rpondit Adrien en ouvrant la porte.

--Bonjour! dit un homme qui achevait de mettre le couvert.

--Bonjour, monsieur Rondeau. Vous vous portez bien?

--Toujours bien, bourgeois; et vous? On m'a dit que vous aviez fait une
bonne action, ce matin.

--Oh! il n'en faut pas parler.

--Pas parler! pas parler! Savez-vous que ce n'est pas tout un chacun qui
peut arracher un homme au Trou de l'Enfer? N'en pas parler, ma
conscience! on en parlera dans cent ans. C'est moi qui vous le dis. Mais
il tait donc fou, d'aller se jeter dans l'Entonnoir?

--Je n'ai pas compris qu'il voult descendre la chute avec son canot.

--Sauter les Rapides? On le fait tous les jours.

--Vraiment?

--Etait-ce un Indien?

--Oui; il m'a dit qu'il appartenait  la tribu des Nadoessis.

--Ah! je conois, dit le pre Rondeau. C'est un tranger  la contre...
il ne connaissait pas la passe. Il vous doit un fameux cierge, et il
peut se flatter d'tre le premier qui en rchappe. Mais je bavasse comme
une femme  la rivire... Le djeuner refroidit... A table.

--O donc est madame Rondeau? demanda Adrien.

--Elle, elle est alle, avec les enfants, au bois, chercher un caribou
que j'ai tu la nuit dernire.

--Comment! exclama notre Franais surpris, car le caribou est un animal
de la grosseur d'un jeune taureau.

--Ah! fit Rondeau, a vous tonne. Mais ici nous avons adopt l'usage
indien. Rarement nous ramassons le gibier que nous tuons. Ce sont nos
femmes qui se chargent de le rapporter  la maison. Asseyez-vous.

On se mit  table.

Une soupe aux pois, un morceau de porc sal, des tranches de poisson
fum, puis grill  mme sur les charbons, faisaient, avec une sorte de
galette, lourde comme du plomb, cuite sous la cendre, les frais du
repas, qui fut arros d'eau claire.

Malgr sa simplicit Adrien le trouva dlicieux, et Jacot jura, qu'on me
pardonne la locution, qu'il n'avait jamais fait pareille noce.

--Si seulement, sans vous manquer de respect, mar'chef, dit-il en
avalant sa dernire bouche, on avait pour deux sous de tord-boyaux...

--a complterait la fte, acheva Adrien en riant.

--Attendez, mon brave, on va vous en servir, et du chenu! fit le pre
Rondeau, qui se leva, prit dans un coin une cruche de grs au ventre
rebondi et l'apporta sur table.

A cette vue, les gros yeux ronds de Godailleur roulrent voluptueusement
dans leurs orbites, et il fit claquer sa langue contre son palais.

--C'est de l'eau-de-vie de riz sauvage! gotez-moi a! dit
l'amphitryon en remplissant  demi les verres de ses convives,  la
grande jubilation de l'ex-cavalier de premire classe, et malgr les
protestations d'Adrien, effray par cette libralit.

--A votre sant et  celle de la vieille France! dit le Canadien.

--A la vtre, monsieur! ajouta l'ingnieur.

--Va pour la mienne, reprit le pre Rondeau, mais _bumper_, alors

--Bum... qu'est-ce que c'est que a? interrogea Jacot, ne sachant s'il
devait boire ou laisser son verre, qu'il couvait d'un regard attendri.

--C'est un mot anglais, qui veut dire: vide tout! lui souffla Adrien.

--Quel joli mot! je le retiendrai, sans vous manquer de respect,
mar'chef; y en a-t-il beaucoup comme a dans l'anglais? rpliqua
Godailleur aprs avoir aval, d'un trait, le contenu de son verre.

Puis il continua en apart:

--Ils ont de bonnes choses, ces Anglais. J'ai eu tort de leur en vouloir
tant. Aprs tout, peut-tre bien que ce mot bum... bonne... pompe,--oui
c'est a mme--ils nous l'ont aussi vol. Pompe, pardi c'est franais;
pomper! sans vous commander, ni vous manquer de respect, c'est pomper,
le mot, n'est-ce pas, mar'chef? ajouta-t-il  mi-voix, en se penchant
vers l'ingnieur.

--Laisse-moi, dit celui-ci, avec un geste de la main, car le pre
Rondeau, tant de dessus sa tte sa tuque de laine bleue, avait pris la
parole.

--Je ne suis pas trop curieux, bourgeois; mais pourrait-on savoir ce
que vous tes venu faire par ici?

--Oh! parfaitement. Je vais vous le dire.

--Attendez, j'allume mon calumet.

Ce disant, il tira de sa poche une torquette ou rouleau de tabac, cord
comme un fouet et de la grosseur du pouce, en coupa, par tranches, une
petite quantit sur la table, acheva de rduire en pices les hachures,
en les frottant fortement entre les paumes de ses mains, puis bourra un
fourneau de pierre, fix  un roseau, et, avec un champignon sec, en
guise d'amadou, mit le feu  son tabac.

--Si vous en dsirez? fit-il ensuite.

--Merci, rpondit Adrien, j'ai des cigares.

Le Canadien offrit aussi sa pipe au dragon.

--Pouah! j'ai mon brle-gueule! exclama Jacot.

--Vous disiez donc, questionna de nouveau le pre Rondeau, un coude
appuy sur la table, la tte dans la main, les yeux  demi clos, et dans
l'attitude d'un homme qui digre dlicieusement; vous disiez donc,
bourgeois...

--C'est une affaire de mines qui m'a amen en Amrique.

--Ah! j'entends. Quelque compagnie...

--Oui et non. Je dois explorer le terrain, et si les fouilles rpondent
 mon attente...

--Mais, de quel ct vous dirigez-vous?

--On m'a parl de la pointe.

--Connu. Il y a dj des Bostonnais [20] qui y travaillent aux mines.
Des pas bonnes gens, bourgeois. Je ne vous engage pas  vous frotter 
eux.

[Note 20: Depuis l'insurrection de 1775, les Yankees sont souvent ainsi
appels par les Canadiens, parce que Boston fut un des principaux foyers
de cette insurrection.]

--Peuh! siffla Jacot, vos Amricains, mais j'en mangerais cent, 
chaque repas, pour ma part.

--Bah! fit gaiement Adrien, ce ne sont pas des ogres.

--Savez-vous l'anglais?

--Un peu.

--Tant mieux. Mais comment pensez-vous vous rendre  la Pointe?

--N'y a-t-il pas des canots?

Le Canadien secoua ngativement la tte.

--La navigation, dit-il, n'est pas encore ouverte sur les bonds du lac.
Ce n'est pas avant quinze jours que la glace sera fondue. Alors,
seulement, vous pourrez vous embarquer.

Dubreuil ne s'attendait pas  ce contretemps.

--Quinze jours! rpta-t-il d'un air dsappoint.

--Oui, quinze jours au moins.

--Mais que faire, d'ici la?

--Dame, bourgeois, ce que vous voudrez.

--Il me semble, sans vous manquer de respect, mar'chef, insinua
Godailleur, que nous ne sommes pas mal ici. Pour peu que je trouve une
petite Indienne, ni trop dchire, ni trop farouche...

Et l'ex-cavalier de premire classe tira galamment ses moustaches, en
faisant de nouveau claquer sa langue contre son palais.

--Laisse-nous tranquilles avec tes sottes rflexions rpliqua
impatiemment Dubreuil.

Puis s'adressant au Canadien:

--Mais, par terre, n'y aurait-il pas moyen?...

--Par terre! impossible. On n'y pourrait aller en raquettes. Il n'y a
plus assez de neige sur le sol, et vous ne savez probablement pas
marcher avec des raquettes.

--Vous avez des traneaux, je crois?...

--Ah! bien oui, la glace est pourrie... pourrie... qu'on cale [21] 
chaque pas.

[Note 21: Terme canadien, il signifie enfoncer.]

--Alors il faudra attendre!

--Comme de raison.

--Nous vous gnerons en restant si longtemps...

--Me gner! ma conscience!

--Je vous indemniserai!

--Indemniser, bourgeois! dit le pre Rondeau en se levant indign,
croyez-vous qu'il n'y ait plus de lard dans notre saloir, plus de
poisson dans les Rapides?

--Pardon! fit Dubreuil, s'apercevant qu'il avait bless le bonhomme;
vos coutumes sont si diffrentes des ntres que je suis excusable...
Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas?

Et il lui tendit la main.

--A preuve que je ne vous en veux pas, c'est que nous allons encore
trinquer ensemble, dit Rondeau aprs lui avoir fait craquer les doigts
dans les siens.

--Oui, c'est a trinquons, sans vous manquer de respect, mar'chef,
intervint le dragon.

Cette fois on but  la prosprit de l'htesse absente Puis Adrien
renoua l'entretien.

--Comme cela, dit-il, vous pensez que, dans une quinzaine, nous pourrons
engager un batelier pour nous transporter  Kiouin.

--Mieux que a! mieux que a!

--En vrit?

--La _Mouette_, un btiment de cinquante tonneaux doit appareiller
maintenant pour la Pointe; le capitaine est de mes amis. Il vous
arrangera... et pour pas cher... je m'en charge.

--C'est trop de bonts! dit Dubreuil.

--Mais, ajouta le Canadien, vous ferez bien de rflchir avant de vous
embarquer.

--Pourquoi?

--Il y a du danger... beaucoup de danger... je parierais gros que si
vous connaissiez le pays comme moi vous n'iriez pas.

--Ne dites pas qu'il y a du danger au mar'chef! c'est une double raison
pour l'y pousser, sans lui manquer de respect, s'cria Jacot.

--Quant  vous, mon homme, poursuivit Rondeau, je vous conseille de
serrer votre uniforme dans votre valise car si vous le portez longtemps
encore, mme ici, je ne rponds pas plus de votre peau que de lui.

--Cacher mon uniforme! l'uniforme du 7e dragons! jamais! rpondit
l'ex-cavalier avec un mouvement d'une grandeur hro-comique.

--Il le faudra, cependant, et ds aujourd'hui, dit Dubreuil.

Jacot jeta sur l'ingnieur un regard o se peignaient la consternation
et la douleur.

--Oui, appuya Adrien, je l'ordonne.

A ce mot, la pipe du dragon lui tomba des dents et se brisa sur le sol.

Deux grosses larmes brillrent au coin de ses paupires et roulrent sur
ses joues.

--Puisque c'est la consigne on obira, dit-il d'une voix altre.

Ce chagrin naf, mais vrai, mais profond, touchait vivement Dubreuil.

Cependant, il lui importait de ne pas faiblir, car il devinait les
ennuis, sinon les prils, auxquels les exposerait l'habit du dragon; il
feignit donc de ne point remarquer l'impression que son ordre avait
cause au pauvre Jacot.

Ce dernier s'tait lev, et lentement, tristement, la mort dans l'me,
il s'avanait vers la porte de la chambre  coucher, pour remplacer sa
tenue par un habillement de chasse, mais, aprs avoir mis la main sur
le loquet, il s'arrta et se tourna d'un air piteux, suppliant, vers
son matre.

Ne l'apercevant pas ou voulant ne pas l'apercevoir, Dubreuil continua 
de causer avec leur hte.

Cinq minutes durant Godailleur resta immobile comme une statue.

Puis, fatigu d'attendre, il toussa, toussa encore, et toussa comme s'il
et t subitement pris d'un accs de coqueluche.

Sa toux tait si bruyante, elle menaait de se prolonger tellement, que
Dubreuil leva enfin la tte vers lui.

Aussitt la quinte cessa comme par enchantement.

--Que veux-tu encore? demanda l'ingnieur d'un ton sec.

--Sans vous manquer de respect, mar'chef, balbutia Godailleur est-ce
qu'il n'y aurait pas moyen de garder mes bottes peronnes?

--Si, rpliqua Adrien en riant, mais je te prvient que toi-mme en
seras bien vite fatigu.

--Merci de la complaisance, mar'chef, s'cria le dragon en faisant un
salut militaire.

Et il rentra dans l'autre pice.

--Vous avez l un engag comme il n'y en a pas beaucoup, dit le
Canadien.

--C'est un ancien brosseur...

Brosseur! je n'y suis pas.

--En France, dans l'arme, les sous-officiers appellent brosseur l'homme
qui panse leur cheval et les sert.

Bien. Mais que veut dire ce mar'chef qu'il met  toutes les sauces?

--Marchal-des-logis-chef. C'est une abrviation usite au rgiment,
dites-moi, y a-t-il loin d'ici Kiouin?

--Quand le vent est bon, le bateau met trois  quatre jours, parce qu'on
ne marche gure la unit. La cte est trop dangereuse! Vous ferez bien de
louer deux ou trois chasseurs si vous ne voulez pas mourir de faim.

J'y avais song.

--Je vous trouverai a  raison d'un cu de trois francs par jour, leur
passage jusqu' la Pointe pay par vous, bien entendu. Maintenant,
bourgeois, au revoir! je m'en vas  la pche! Faites ici comme chez
vous! Mais, sans tre trop curieux, qu'est-ce que c'est que ce palet que
vous avez l dans vos mains?

Du doigt le pre Rondeau indiquait le totem donn par Shungush-Ouseta 
Dubreuil, et que celui-ci faisait pirouetter sous ses doigts.

--Oh! rien, rpondit le jeune homme, une amulette indienne. C'est,
ajouta-t-il en riant, la rcompense du sauv au sauveur de ce matin.

--Faites voir.

Aprs avoir considr l'objet, le Canadien dit  Adrien d'un ton
srieux:

--Gardez prcieusement cette mdecine, comme nous appelons ces
choses-l. Elle vous servira mieux que votre poudre, votre argent, ou
votre langue.

Sur ce il sortit.

Seize jours aprs, Adrien Dubreuil, accompagn de Godailleur en costume
de chasseur, plus les bottes peronnes, faisait ses adieux  la famille
Rondeau.

Il voulut offrir un souvenir: mais il ne russit  faire accepter qu'un
paquet de cigares.

Le Canadien conduisit ses htes au quai d'embarquement,  quatre milles
du village.

La _Mouette_ tait un joli navire pont et gr en barque, qui
semblait avide de prendre sa course sur l'onde.

Comme elle inaugurait la rouverture de la navigation, on l'avait
pavoise de cent flammes et banderoles aux couleurs de l'Union
amricaine.

Toute la population du Sault-Sainte-Marie s'tait assemble sur le
rivage pour assister au dpart du btiment.

Et ce spectacle tait plein d'intrt pour un tranger, par la diversit
des costumes, des physionomies, des idiomes.

Ici c'tait un groupe d'Indiens qui dansaient au son du tambourin en
poussant des cris assourdissants; l des Yankees faisaient retentir la
plage du chant de _Hail Columbia_; plus loin des Canadiens chantaient
_Par derrire chez mon pre_, la _Marseillaise_, ou _Je m'en va-t- la
fontaine_ [22]; plus loin encore des enfants de la verte Erin
entonnaient dvotieusement un hymne religieux.

[Note 22: Quelques lecteurs me sauront gr de leur donner copie de cette
charmante chansonnette, que savent par coeur tous les bateliers et
trappeurs canadiens:

  J'm'en va-t- la fontaine,
  O gai, vive le roi,
  J'm'en va-t- la fontaine
  O gai, vive le roi,
  Pour remplir mon cruchon
  Vive le roi et la reine,
  Pour remplir mon cruchon,
  Vive le roi, vive le roi!

  La fontaine est profonde,
  J'me suis coul au fond.
  Que donnerez-vous, la belle,
  Qui vous tir'rait du fond?
  Tirez, tirez, dit-elle,
  Aprs a, nous verrons.

  Quand la belle fut tire,
  S'en va-t- la maison,
  S'assoit sur la fentre,
  Compose une chanson.
  Ce n'est pas a, la belle,
  Que nous vous demandons;
  Vot' petit coeur en gage
  Savoir si nous l'aurons.

  Mon petit coeur en gage
  N'est pas pour un luron.
  Ma mre l'a promis
  A un joli garon.]

L'allgresse tait partout, dans les coeurs comme sur les visages, car
l'hiver avait t dur; on avait cruellement souffert du froid et du
manque de provisions au Sault-Sainte-Marie,--plus d'un imprvoyant
tait mort de faim,--et le dpart de la _Mouette_ annonait le dpart
des mauvais jours, le retour de l'abondance et de la belle saison.

A midi un coup de canon rsonna.

C'tait le signal pour lever l'ancre.

--Ma conscience! je suis tout comme un enfant, dit le pre Rondeau 
Dubreuil; je vous connais  peine et dj je vous aime autant que si
vous tiez mon fils. Laissez-moi vous embrasser; a me fera du bien.

--Oh! de tout mon coeur, rpondit Adrien, en se prcipitant dans les
bras du bonhomme.

--Et moi soupira la bouche grimaante de l'ex-cavalier de premire
classe.

--Toi repartit Rondeau, a serait dj fait si je n'avais peur de tes
crocs et de ta figure en lame de rasoir. Mais, tiens, a ira tout de
mme. Viens ici.

--Sans vous manquer de respect, dit Jacot, en accolant vigoureusement le
Canadien, qui lui souffla  l'oreille:

--Mon garon, prends bien soin de ton matre, c'est le meilleur des
hommes! tu m'en rponds, entends-tu!

--On vous obira, sans vous manquer de respect, papa Rondeau.

--Allons, messieurs, on n'attend plus que vous! cria le capitaine du
haut du pont.

Le pre Rondeau s'approcha encore de Dubreuil.

--Avez-vous la mdecine? lui demanda-t-il.

--Soyez tranquille.

--Surtout, ne la perdez pas.

--J'y veillerai.

--On vous appelle,  la revue [23]!

--Au revoir, et merci pour toutes vos bonts!

Les deux hommes changrent une poigne de main, et Dubreuil, suivi du
dragon, sauta sur le navire.

Aussitt les amarres furent largues, et la _Mouette_, pousse par une
bonne brise nord-est, s'loigna rapidement du rivage aux tumultueuses
acclamations des spectateurs.

[Note 23: Locution canadienne; elle signifie _au revoir!_]




                            CHAPITRE VI

                       A BORD DE LA MOUETTE


Avoir de dix-huit  trente ans, une imagination vive, un coeur chaud,
aimant, des ressources matrielles pour le prsent; tre libre, et
sillonner  bord d'un btiment lger, docile  la brise, ferme  la
vague, quelque grand cours d'eau de l'Amrique Septentrionale, en une
glorieuse journe de printemps, voil un de ces plaisirs, je devrais
crire bonheurs, dont on conserve ternellement la mmoire.

L'hiver fut long; il fut rigoureux. Sa dure, cinq, six mois, huit
peut-tre! Pendant la plus grande partie ce temps, ruisseau, rivire,
fleuve, a t couvert d'un monotone et lourd linceul de glace. De
verdure plus; la neige partout, au village,  la ville, comme  la
campagne,  la fort. La vie vgtale sommeille; la vie animale parat
teinte ailleurs que chez l'homme et ses animaux domestiques.

On dirait que notre mre nourricire ne respire plus.

Mais vienne le renouveau! Ainsi que la baguette d'un magicien, le
premier rayon de soleil chasse la torpeur, ravive le souffle, ranime la
nature engourdie.

Entendez! c'est la glace qui craque et se rompt sous l'effort des ondes.
Elles bondissent, elles ptillent, elles courent, volent, joyeuses
d'chapper  la captivit; pour leur faire fte, une opulente draperie,
se plat dj  les revtir. Ce double ruban d'meraudes, mille fleurs
odorantes le diapreront bientt, demain peut-tre.

Haut et loin filent les bandes d'oiseaux aquatiques. De cet arbre, hier
ployant sous des concrtions glaciales qui lui donnaient l'air d'une
girandole immense, de cet arbre, dont les verts bourgeons fendent,
aujourd'hui, leur capsule rougetre, s'lve un chant,--chant de
reconnaissance sans doute,--c'est celui du rossignol amricain.

A sa voix,  son appel, ne tardera pas  rpondre le concert des autres
virtuoses des bois, auquel se joindra, peu aprs, la musique des
habitants des fleurs et des gazons.

Moins de huit jours suffisent souvent  l'accomplissement de tous ces
prodiges annuels.

Ah comme il est dlicieux, je le rpte, de profiter de la rouverture de
la navigation, quand le ciel est pur, le temps pas trop froid, pour
faire une excursion fluviatile.

La _Mouette_ remontait gracieusement la Sainte-Marie, chamarre de
glaons qui brillaient au soleil comme des plaques d'or ou d'argent.

Les bords de la rivire,  demi pars de leur toilette d't, avaient
tout le charme du dshabill.

Des bouffes d'un air frais et balsamique invitaient la gaiet en
aiguisant les sens.

Aussi les passagers du btiment se tenaient sur le pont, mlant leurs
chants  ceux des matelots, occups, soit  arrimer les marchandises
dans l'entrepont, soit disposer leur voilure pour entrer dans le lac
Suprieur, dont les deux sentinelles, postes  la porte, le Gros cap
[24] et le cap Iroquois, se profilaient hardiment  l'horizon.

[Note 24: Les Indiens l'appellent Kitchi-Manitou, ou Divinit Suprme,
parce que, de loin, son sommet figure une tte d'homme. Ce qui fait,
dit Charlevoix, que les sauvages l'ont pris pour le Dieu tutlaire de
leur pays. Les Indiens nomment aussi le lac Suprieur _Kitchi-Gomi_, de
_kitchi_, grand, et _gomi_, eau.]

Vers deux heures, les caps furent doubls, et Adrien Dubreuil se trouva,
pour la premire fois, devant cette mer intrieure nomme lac Suprieur.

Aussitt la _Mouette_ commena  rouler et  donner de la bande,
presse, foule qu'elle tait par une multitude de petites lames,
courtes, mais violentes, qui la battaient en tous sens.

Le ballottement du navire rendait incommode le sjour sur le pont.
Cependant Dubreuil rsolut d'y rester, autant pour jouir du spectacle
qu'il avait sous yeux que pour viter la cabine, o l'on respirait une
odeur infecte d'huile de poisson, de goudron et de salaison.

Inutile de dire que Jacot Godailleur demeurait en planton prs de lui.

Si grotesque que ft le digne ex-cavalier de premire classe dans son
uniforme de dragon, il l'tait bien autrement dans son costume de
trappeur, rehauss de ses grandes bottes peronnes!

Il semblait que le tranchant de sa figure se ft effil et que ses
moustaches jaunes eussent allong.

Constatons, toutefois, pour l'acquit de notre conscience, que le
malheureux dragon commenait  sentir les atteintes de cette affection
si dsagrable, si accablante, qu'on appelle le mal de mer, et auquel
bien peu de personnes, mme parmi les plus aguerries aux tourmentes de
l'ocan, y chappent sur les grands lacs de l'Amrique Septentrionale.

Dubreuil, cependant, n'en tait point du tout incommod.

Assis sur une barrique, au pied du mat principal, et tenant  la main
son tlescope de voyage, il humait avec dlices un excellent havane,
sans trop s'inquiter de Godailleur qui geignait prs de lui.

--Sauf votre respect, vous tes bien heureux, vous, mar'chef, de pouvoir
fumer comme a! dit celui-ci entre deux hoquets!

--Veux-tu un cigare?

--Une cigale! mar'chef! vous dsirez ma mort, sans vous faire d'offense.

--Tu les aimes pourtant?

--Oui!  terre, on en fume tout de mme des cigales, avec les camaraux,
quand on est en goguette, mais...

Jacot n'acheva pas sa phrase. Saisi d'un besoin imprieux, il s'tait
prcipit, vers le plat-bord du btiment.

Une minute aprs, il revint fort ple  sa place, en s'essuyant la
moustache avec la manche de son capot.

--a vous arrache l'me, murmura-t-il; ah! si j'avais su!

--Je t'avais prvenu!

--Sans vous manquer de respect, mar'chef, je vous ai suivi et je vous
suivrais au bout du monde, mme entre les tigres et les lions! mais a
n'empche que j'aime mieux le plancher des vaches... Voyez-vous,
mar'chef, ma tte vire... vire... et a me gargouille l-dedans.

Il se frappa la poitrine.

--Oui, a me gargouille... brrrout...

Et Godailleur courut encore s'accouder  la prceinte.

A son retour Dubreuil lui dit:

--Dcidment, a te tient, mon pauvre vieux camarade. Emploie donc le
remde que je t'ai indiqu en traversant l'Atlantique.

--Nom d'une carabine! je pensais plus. Ce que c'est pourtant que d'avoir
t aux coles, voyez un peu, mar'chef, sans vous manquer de respect!
Vous m'aviez dit?

--craser une pomme de reinette dans un petit verre d'eau-de-vie, verser
dessus environ une cartouche de poudre  fusil, mlanger le tout et
avaler d'un trait!

--Ah! oui, c'est je m'en souviens. Mais si l'on mettait deux petits
verres d'eau-de-vie, est-ce que a ferait le mme effet, mar'chef?

--Mets-en trois si tu veux, ivrogne! dit Dubreuil en riant.

--C'est que, voyez-vous, j'ai l'estomac joliment dtrior par ces...

--Tu trouveras tout ce qu'il faut, sur mon cadre, dans mon sac de nuit.

Au bout d'un moment, le dragon remonta de la cabine en ternuant  faire
frmir la membrure du navire.

--Ah! c'est raide, raide, comme si on avalait une douzaine de lattes,
s'cria-t-il.

--Veux-tu fumer maintenant?

--Tout de mme si j'avais mon brle-gueule culott, celui qui venait du
7e! mais vous savez bien qu'il a t cass le jour... Mon uniforme...
est-ce que je ne pourrais pas le mettre ici, mon uniforme, hein,
mar'chef.

--Non.

--Sans vous manquer de respect, nous ne sommes pourtant plus au
Sault-Sainte-Marie. Il n'y a qu'un sauvage sur le vaisseau. S'il disait
un mot je...

--Je te dfends de rendosser ton uniforme.

--C'est que a me permettrait de fumer!

--Comment! comment! quelle sottise nouvelle encore.

--Puisque, dit Godailleur d'un ton larmoyant, j'avais cass ma pipe, une
pipe si bonne que vous m'aviez donne il y a cinq ans, au rgiment,
puisque je l'avais casse le jour... le jour... o vous m'avez retir la
permission... de porter... mon uniforme de petite tenue... j'ai... j'ai
jure... mar'chef... de ne plus fumer avant de l'avoir sur le dos...

--Oh! le niais! je te donnerai une autre pipe. Jacot hocha
mlancoliquement la tte.

--a ne sera pas comme l'ancienne... celle-l vous m'en aviez fait
cadeau le soir de votre promotion au grade de mar'chef. Ah! je m'en
souviens comme d'aujourd'hui! vous sortiez de la cantine... vous aviez
arros les galons, sans vous manquer de respect, mar'chef... C'tait le
bon temps... J'esprais que nous y resterions toujours au rgiment...
Dans deux ans, que je me disais, nous serons sous-lieutenant... on s'en
donnera alors du loisir... L'anne suivante lieutenant... puis
capitaine... chef d'escadron aprs, avec la croix!... et s'il survient
un petit bout de guerre, ah! malheureux! avant dix ans coronel!...
coronel dans dix ans! quand j'y pense, mar'chef, quand j'y pense.

Et l'ex-cavalier de premire classe, dont la potion qu'il venait de
prendre avait singulirement enflamm le sang, voulant ajouter du poids
 son ide, donna un grand coup de poing sur un tonneau prs de lui.

Sous la violence du choc, une douve cda, et le bras de Jacot plongea
tout entier dans la pice.

Aux clats de rire des matelots et de Dubreuil, il l'en retira enduit
d'une paisse couche de mlasse, dont il barbouilla affreusement ses
vtements et son visage en voulant s'en dbarrasser.

--Allons, va te changer, lui dit son matre.

--Oui, je vas me changer, et je vous prie de croire, sans vous manquer
de respect, mar'chef, que je leur revaudrai  tous ces pkins, pour
s'tre...

--Bien, bien!

--Vous me le paierez, brigands! criait le dragon en montrant son poing
aux gens de l'quipage.

La cloche du bord sonna alors le dner, et Dubreuil descendit  la
cabine, o le capitaine de la _Mouette_, son pilote et quelques Yankees,
actionnaires ou propritaires d'une partie des mines du lac Suprieur,
taient runis autour d'une table sans nappe, grossirement servie.

Un morceau de _mess pork_, entour de patates cuites  l'eau, une oie
sauvage bouillie, des _pickles_ et du biscuit dur comme du silex,
composaient le menu.

De mme, que tous les repas amricains, celui-ci fut silencieux;
silencieux cependant n'est pas le mot propre, car si l'on ne parla pas,
le cliquetis des mchoires et des fourchettes, les craquements secs de
biscuit, chaque fois qu'on le rompait, constiturent une somme, de sons
assez respectable.

Le couvert enlev, les Amricains se mirent  boire du whiskey en
faisant une partie de bluff avec le capitaine.

Dubreuil remonta sur le pont o il resta jusqu'au th.

La soire tant trs-frache, sa tasse de th prise avec un cracker et
un peu de beurre sal, Adrien se coucha, tandis que les Yankees se
remettaient au jeu et au whiskey.

Ils passrent ainsi la nuit.

Le lendemain l'un d'eux avait perdu cinq cents dollars. Cette perte ne
l'empcha pas de reprendre les cartes aussitt aprs le djeuner.

Il perdit encore ce jour-l, ainsi que le suivant, et ne s'en montra pas
plus triste.

La mme cabine servait de salle  manger, chambre coucher, tripot.

Durant la troisime nuit, Dubreuil entendit l'infortun perdant qui
disait  ses compagnons de jeu:

Je possdais deux mille dollars, plus deux actions en valant autant;
vous m'avez tout gagn, il ne me reste pas un penny; vous voudrez bien
m'employer comme ouvrier aux mines.

--Sans doute, John, rpondirent-ils, nous ferons cela pour un ami. Vous
tes fort, intelligent, vos services nous seront trs-prcieux.

Et, sur leur promesse, John alla se toucher avec le calme d'un homme qui
a bien rempli sa journe.

Cette insouciance de la fortune, ce stocisme dans l'adversit, joints 
cette pret au lucre,  cette dpense inoue de forces pour acqurir,
par tous les moyens, richesse ou _famosit_, merveillaient Dubreuil 
mesure qu'il s'initiait davantage aux moeurs de la population yankee.

John couchait dans un cadre au-dessus de l'ingnieur franais. Ce
dernier ne put s'empcher de lui dire:

--Je vous admire, monsieur, de passer ainsi, sans sourciller, de
l'aisance  la misre.

--Bah! rpondit l'Amricain avec l'accent nasal particulier  ses
compatriotes, cela m'est parfaitement gal. En travaillant quinze jours
aux mines j'aurai gagn vingt dollars, plus ma nourriture, j'organiserai
une partie de cartes ou une affaire quelconque, et ce serait bien le
diable si, dans un mois ou deux, je n'avais pas regagn ce que je viens
de perdre. _Good night, stranger!_

--Bonne nuit, monsieur, repartit Dubreuil, qui ne tarda pas 
s'endormir.

Plong dans un profond sommeil, il rvait  sa chre France, quand un
brusque et pouvantable mouvement de tangage, qui lui fit croire que le
navire sombrait, l'veilla soudain.

--Debout! cria t il en sautant  bas de son cadre.

--Qu'avez-vous, tranger? demanda sans bouger son voisin du lit
suprieur.

--Une tempte!

--Ce n'est pas la peine de se lever.

--Mais nous allons faire naufrage dit Adrien, qu'un nouveau coup de
tangage avait envoy rouler  l'autre bout de la cabine.

Il se rapprocha pniblement de son cadre, en s'aidant des mains et des
genoux.

--Recouchez-vous, tranger, lui dit John.

--Me recoucher!

--Il n'y a aucun danger. Ce n'est qu'un caprice du lac!

--Singulier caprice, murmura le jeune homme en s'habillant aussi vite
qu'il pouvait.

Son pantalon pass, il monta, pieds nus, sur le pont. Une scne
extraordinaire, unique, se droulait.

Le jour paraissait,  ses naissantes clarts, on distinguait,  bbord
et  tribord de la _Mouette_, la nappe du lac Suprieur unie comme une
glace.

Mais en avant, en arrire, elle formait,  perte de vue, un pli
formidable, haut de plus de quinze mtres.

Sur ce pli d'eau, au sommet duquel, comme une plume, voltigeait le lger
btiment, couraient des vagues normes, qui le prenaient soit en proue,
soit en poupe, le portaient tantt  la crte d'une, montagne, et tantt
le prcipitaient dans un abme.

C'tait effrayant! c'tait merveilleux!

Avec cela, pas un souffle d'air, pas une ride, pas un froncement  la
surface du lac, de chaque ct du btiment.

Il semblait que la _Mouette_ flottt dans l'air.

Mais des mugissements terribles, caverneux, comme ceux qui prcdent les
ruptions dans les contres volcaniques, se faisaient entendre; des
paquets d'eaux normes submergeaient,  chaque minute, ou l'avant ou
l'arrire du vaisseau.

Il tait  craindre qu'il ne s'engloutit.

Adrien Dubreuil se rappelait bien avoir lu la relation des singulires
tourmentes auxquelles sont sujets les lacs Suprieur et Huron, mais
combien ce qu'il voyait tait loin mme des rcits qu'il avait taxs
d'exagration!

Sur la _Mouette_, on avait serr toutes les voiles,  l'exception de
celles de beaupr.

Le pilote, le capitaine et deux robustes matelots se tenaient  la
Barre.

Leurs efforts runis tendaient  profiter d'un des plongements du navire
entre deux vagues, pour le pousser hors de cette redoutable chane de
brisants.

Longtemps ils chourent, et chaque tentative infructueuse faillit
causer la perte de la _Mouette_, les flots dferlant aussitt sur le
pont et le couvrant en entier.

Chaque fois, Dubreuil prenait un bain des pieds  la tte, et chaque
fois il regrettait d'avoir quitt la cabine. Mais il lui fallait
maintenant rester en place, cramponn au rtelier du grand mat, car on
avait ferm les coutilles pour empcher l'eau d'envahir l'intrieur du
vaisseau, et n'eussent-elles pas t fermes qu'en lchant son treinte
il et couru risque d'tre entran par la violence des flots.

Enfin, la _Mouette_, habilement lance dans une sorte de gorge, entre
deux caps liquides, d'une lvation qui dpassait de beaucoup la flche
de ses mats, la _Mouette_ sortit de cet affreux dfil, dont les
hauteurs verdtres se dressrent  sa droite comme une impntrable
barrire.

--Vous l'avez chapp belle! dit le capitaine au jeune homme. Si pareil
accident nous arrive dsormais, je ne vous conseille pas de monter sur
le pont admirer les beauts de la nature.

--Vraiment, monsieur, je n'ai aucun regret de ce que j'ai fait, rpondit
Adrien. Je n'imaginais pas tre un jour tmoin d'un spectacle...

--Ce n'est pas fini interrompit le capitaine, regardez derrire vous.

Dubreuil se retourna et vit, avec un tonnement nouveau, que le
renflement des eaux diminuait en longueur, pour se ramasser, se
condenser, s'exhausser  son milieu.

Quelques minutes aprs, il figurait une colonne dont la base pouvait
avoir un kilomtre de circonfrence et dont le ft, s'amincissant
progressivement, se perdait dans les airs.

Des secousses, terribles comme des tremblements de terre, faisaient
tour  tour rouler et tanguer la _Mouette_.

Le lac entier, si tranquille un moment auparavant, s'tait agit; il
moutonnait, cumait bruyamment aux flancs du navire.

Bientt, le temps, clair et serein jusque-l, s'assombrit. La colonne
disparut dans une bruine gristre,  laquelle succda une pluie
torrentielle, qui tomba tout le jour.

Sur le soir, on jeta l'ancre sous le Portage du lac, au pied mme de la
presqu'le ou pointe Kiouin. La _Mouette_ tait arrive  destination.

Elle devait dbarquer, le lendemain, ses passagers et son chargement.

Sauf un homme de bossoir laiss en sentinelle, tout la monde se coucha
de bonne heure, car si l'quipage tait excd par les travaux de cette
dure journe, les passagers taient fatigus par le ballottement qu'il
leur avait fallu endurer pendant plus de huit heures conscutives.

Chacun reposait dans le navire, lorsque du pont partit un cri sinistre,
immdiatement suivi d'un coup de feu.




                              CHAPITRE VII

                         L'OEUVRE DES APOTRES


Dans la cabine de la _Mouette_ chacun s'veilla en sursaut.

--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda Dubreuil.

--Rien, tranger, peut-tre une attaque de quelques rowdies [25],
rpondit John en tirant paresseusement ses membres.

[Note 25: A ce terme, fort usit chez les Yankees, je ne connais pas
d'quivalent en franais. Il signifie vaurien, tapageur, bandit, suivant
l'acception qu'on lui veut donner.]

--Nous sommes attaqus, messieurs; a ne peut tre que par les Aptres;
prparons-nous  la rsistance; car, avec eux, il faut vaincre ou
mourir! s'cria le capitaine du navire.

Puis il sauta  bas de son lit, sur lequel il reposait demi-habill,
saisit une paire de revolvers et s'assura qu'ils taient convenablement
chargs.

--Que veut-il dire, avec ses Aptres? murmurait Adrien en passant  la
hte un vtement.

--De braves gens,  qui on a fait, je crois, une trop mauvaise
rputation, repartit John sans trop se presser pour descendre de son
cadre. Ma foi, ajouta-t-il  mi-voix, si ce sont eux, ils viennent 
propos, car j'ai envie de m'engager dans leur bande. Ils gagnent des
dollars autant qu'ils veulent, et...

Un deuxime coup de feu l'arrta court dans son monologue.

Le capitaine de la _Mouette_ poussa un gmissement. Ses revolvers lui
tombrent des mains, et il roula mort aux pieds de John, qui dit  voix
haute:

--Pas si vite! pas si vite! pas si vite! h! trangers; je suis des
vtres, moi. Que diable, faites attention, et ne dchargez pas comme a
vos armes  tort et  travers...

--Qu'on se rende, et  l'instant! ordonna un homme d'une corpulence
gante, vtu de rouge de la tte aux pieds, qui venait d'apparatre
au-dessous de l'coutille.

--Non-seulement je me rends, mais je dclare qu' partir de ce moment je
vous appartiens corps et me, tranger; je ferai votre treizime aptre,
dit John, s'avanant  la rencontre de l'homme rouge et lui tendant
familirement la main.

Celui-ci rpliqua  cet acte d'obsquiosit par une gourmade en plein
visage, qui renversa John, tout sanglant, sur le plancher.

--Nom d'une carabine! est-ce que nous nous laisserons assassiner comme
a par ces bandits! hurla Godailleur, en se prcipitant sur le
meurtrier.

--Qui de vous est Franais? questionna Jsus, sans se proccuper de
l'attaque dont il tait l'objet.

Ces paroles avaient t prononces dans notre langue.

--Moi, je suis Franais, et je vas te l'apprendre, canaille! riposta
l'ex-cavalier de premire classe, en cherchant  treindre le
Mangeux-d'Hommes par la taille.

--Est-ce toi qui es ingnieur?

--Ce n'est pas moi, vilain soldat, mais le mar'chef que voici... l,
devant nous, et qui va m'aider...

--Faut-il craser ce ver de terre? dit l'corch, qui venait de pntrer
dans la cabine, suivi de la moiti des Aptres.

--Non; ouvre un panneau.

Judas obit.

Pendant ce temps, les brigands s'taient empars des passagers surpris,
terrifis par la soudainet de cette agression, et les garrottaient.

Le panneau ouvert, Jsus, dont une des puissantes mains avait suffi 
matriser le bouillant Godailleur, souleva notre homme jusqu' la
hauteur de sa bouche, le mordit au cou, et le lana comme une balle 
travers l'ouverture.

L'on entendit un cri d'effroi, puis le son sourd d'un corps qui tombe 
l'eau.

--Qu'il ne soit fait aucun mal au Franais! commanda le Mangeux-d'Hommes.

--Que me voulez-vous? lui dit Dubreuil, en se dbattant aux mains de
Pierre et de Jean, qui essayaient de lui lier les bras.

--Tu le sauras bientt.

--Vous tes un misrable!

--Possible, rpondit flegmatiquement Jsus; mais cesse de rsister, si
tu n'as pas envie de rejoindre ton compagnon.

--Vous croyez que je me soumettrai lchement...

--Qu'on le porte sur le pont et qu'on l'attache au pied du mat! fit le
Mangeux-d'Hommes, dont la voix, de douce qu'elle avait t en parlant 
Dubreuil, devint, tout  coup, retentissante comme un clat de tonnerre.

Cdant au nombre et  la force, Adrien se laissa tranquillement monter
sur le pont de la _Mouette_.

L,  la lueur d'un falot, il vit un spectacle digne de piti.

Cinq ou six cadavres gisaient baigns dans une mare de sang; et tous les
gens de l'quipage, les mains et les pieds solidement lis, taient
tendus le long du plat-bord.

L'pouvante tait peinte dans leurs traits. Quelques-uns priaient;
d'autres profraient des imprcations; le plus grand nombre
paraissaient plongs dans une prostration complte.

Auprs d'eux, les Aptres dposrent les corps des passagers, plus
surpris, mais aussi effrays que les matelots.

--Ah! je me doutais bien que a finirait ainsi, marmottait un de ces
derniers; mais le capitaine est un entt. Il n'a pas voulu m'couter.
J'tais pourtant bien sr que c'tait un des Aptres que j'avais vu au
Sault maintenant, nous allons filer notre dernier noeud!

--Est-ce qu'ils nous tueront? s'enquit un passager.

--Vous pouvez y compter, rpondit le matelot. Quand est-ce que les
Aptres ont jamais fait grce  leurs victimes? nous n'en avons pas
pour longtemps. Tenez, voil que a commence; regardez.

En ce moment, les Douze Aptres talent rassembls sur le pont de la
_Mouette_, dont on avait lev les ancres, dferl quelques basses
voiles, et qui rangeait la cte de la presqu'le Kiouin.

En outre des falots trouvs sur le btiment, ils avaient allum
plusieurs torches de rsine, dont la flamme vacillante zbrait de
teintes rouges, et de volutes, de fume gristre le noir de la nuit.
Noir opaque comme le mtal, profond comme l'immensit, lourd comme
l'inconnu.

Pas un rayon de lune, pas un scintillement d'toile, mais, seulement,
autour de la _Mouette_, un miroitement d'eau lugubre, produit par la
clart des lanternes, des torches, et qui ajoutait encore  l'horreur
des tnbres environnantes.

Quel drame au milieu de la zone lumineuse!

Le Mangeux-d'Hommes, en son sanglant appareil, est le hros principal.
Il domine tout de sa taille et de sa beaut satanique. Sur lui aussi
tous les yeux sont tourns: ses gens, dignes serviteurs d'un tel
matre, attendent des ordres; ses captifs attendent une sentence qui,
trop tt pour eux, hlas! tombera de sa bouche.

Mais il sait tre si grand, si majestueux dans son maintien, ce
capitaine de brigands, qu'Adrien Dubreuil ne le contemple pas sans une
sorte d 'admiration craintive.

Combien d'excrables criminels  qui il n'a manqu que les circonstances
et un thtre convenable pour tre glorifis par la majorit des
hommes!

--Allons, l'Ecorch,  l'oeuvre! clama Jsus de sa voix foudroyante.

--Faut-il commencer par les vivants, ou par les morts? rpondit Judas.

--Par les morts, a prparera les autres. Passe-moi le capitaine.

--Voici reprit l'corch en tendant  son chef le cadavre du patron de
la Mouette qu'il avait ramass sur le pont.

--Ou est notre scribe Jean?

--Prsent, dit un des Aptres, dont l'air arrogant se faisait encore
remarquer parmi toutes ces figures impudentes.

--As-tu ton registre?

--Oui.

--Nous en sommes?

--Au numro 75 des Blancs, 246 des Rouges et des Cuivrs, dit Jean, en
s'asseyant sur une barrique, au-dessous d'une lanterne, aprs avoir
ouvert un livret de parchemin, tout macul de taches dgotantes.

--Ecris donc, continua Jsus.

--J'y suis, fit Jean.

Et il trempa une plume dans le sang qui coulait sur le pont.

--Numro 76 des Blancs.

--a y est.

--Capitaine de la barque la Mouette.

En prononant ces paroles, le Mangeux-d'Hommes tira de la gaine pendue 
son ct un poignard, le planta dans le coeur du cadavre, qu'il tenait 
la main, puis, avec ses dents, il lui fit une profonde morsure au cou et
le jeta par-dessus bord.

--Et d'un. Dpchons!  qui le tour? dit-il ensuite.

--Le pilote, rpondit l'corch, lui passant un autre corps.

--Numro 77 des Blancs, dit Jsus.

--Nous y sommes, repartit Jean aprs avoir inscrit le chiffre.

Le corps du pilote fut trait comme l'avait t celui du patron.

Judas tendit  son chef un nouveau cadavre: c'tait celui d'un Indien.

--Numro 247 des Rouges! cria-t-il  Jean.

Mais, au lieu de lui dchirer le cou de ses dents, il pratiqua  cette
place une incision cruciale avec son poignard.

Je laisse  penser de quelle horreur devaient tre saisis les captifs
tmoins de cette scne abominable, que le Mangeux-d'Hommes rendait plus
terrible encore par les monstrueuses plaisanteries dont il assaisonnait
chaque excution:

--Vous voyez, mes enfants, que je n'ai pas vol mon nom. C'est ainsi
qu' chacun de vous je laisserai mon cachet. Et, comme vous tes de la
couleur blanche, on vous fera l'honneur d'un coup de dents. Quant  ces
chiens de Peaux-Rouges, la marque des Aptres au couteau suffit,
n'est-ce pas? mes bons amis. Il serait honteux d'accorder  des
sauvages les honneurs qu'on rend aux civiliss!

La colre, l'indignation suffoquaient Dubreuil et l'empchaient de
protester contre ces cruauts insenses. Mais il n'tait pas au bout.

--Le lot des morts est puis, dit tout  coup Judas, aprs quelques
actes comme ceux que nous venons de raconter.

--Attaque le lot des vivants.

L'corch saisit un des passagers yankees et le trana aux pieds de
Jsus.

C'tait John, le voisin de lit de Dubreuil.

--Vous ne voulez donc pas de moi pour votre treizime Aptre! a
m'aurait pourtant bien fait plaisir, et je vous aurais appris de fameux
tours! dit-il tranquillement au capitaine.

Mais, sans souffler mot, Jsus empoigna froidement le malheureux par sa
ceinture, l'enleva du pont, lui enfona son poignard dans le coeur,
imprima au cou de la victime son horrible scel, et la prcipita dans les
flots.

Adrien tait parvenu au paroxysme de l'exaspration. Il recouvra
subitement la parole.

--Misrable! profra-t-il en brisant ses liens par une tentative
dsespre.

Au mme instant il se ruait sur le Mangeux-d'Hommes.

--Au suivant! disait celui-ci d'un ton calme.

--Oh! tu ne pousseras pas plus loin la carrire de tes crimes! cria
Dubreuil, essayant d'arracher  Jsus son couteau.

Mais quelques Aptres fondirent sur le brave jeune homme, le
renversrent, avant qu'il et pu accomplir son dessein, et ils allaient
l'charper quand le chef leur dit:

--J'ai ordonn qu'on ne lui fasse aucun mal. Garrottez-le mieux. Celui
qui l'avait si faiblement attach sera, pour punition, priv du tiers de
son butin.

Puis il ajouta, en se tournant vers son secrtaire et en assassinant un
deuxime passager:

--Numro 81 des Blancs!

Dubreuil n'en entendit pas davantage. Accabl par les motions autant
que par la lutte, il s'vanouit.

Quand il reprit connaissance, la nuit avait disparu et le soleil tait
dj haut  l'horizon.

Adrien se trouvait toujours couch au pied du grand mat de la _Mouette_,
mais sur lui on avait tendu quelques pelleteries pour le garantir de
l'humidit de l'atmosphre.

Il avait le corps et l'esprit lourds; la mmoire des vnements
auxquels il avait assist lui chappait.

Peu  peu, cependant, il coordonna ses souvenirs et se rappela ce qui
s'tait pass la veille. Alors, il se mit sur son sant, roula autour de
lui des yeux inquiets.

Toute trace du massacre et du dsordre de la nuit prcdente avait t,
efface,  ce point que Dubreuil aurait pens qu'il venait de faire un
mauvais rve, si la vue du sanguinaire chef des Aptres, se promenant
sur le pont, n'et aussitt confirm dans son esprit la sinistre
ralit.

Il ventait grand frais sud-est, et la _Mouette_ doublait l'le Manitou,
 l'extrmit orientale de la presqu'le Kiouin, projete de vingt-cinq
lieues environ de la terre fertile dans le lac Suprieur.

Amarrs  l'arrire du vaisseau flottaient deux canots en corce de
bouleau, ceux-l mme qui avaient amen les pirates; mais ils taient
vides, car les Aptres reposaient ou s'occupaient  la manoeuvre de leur
prise.

Sombre et dsol surtout par la perte de son vieux compagnon, Dubreuil
rflchissait, non sans amertume, aux prils de sa situation, quand le
Mangeux-d'Hommes s'approcha de lui:

--D'o viens-tu? on allais-tu? et comment te nomme-t-on? lui
demanda-t-il de son air le plus impratif, en fixant sur le jeune homme
un regard scrutateur.

Ces questions furent faites en franais, bien qu'avec un accent flamand
trs-prononc.

Le sentiment de sa dignit conseillait  Dubreuil de ne pas rpondre 
cet interrogatoire. Mais il tait au pou voir de son ennemi. D'un mot,
d'un signe, celui-ci le ferait gorger. Mieux valait se soumettre,
ruser. Il rsolut donc de se plier aux circonstances.

--On m'appelle Adrien, dit-il, sans ajouter son nom de famille que la
pudeur arrta sur ses lvres.

--C'est bien. Tu es Franais, j'imagine?

--Oui.

--Tu te rendais aux mines?

--Oui.

--Tu les connais, les mines?

--Non.

--Qui donc t'y avait envoy?

--Une compagnie.

--Amricaine?

--Franaise.

--Franaise! rpta Jsus sans cacher sa surprise.

--Oui, une compagnie franaise, dit Dubreuil, examinant attentivement, 
son tour, le Mangeux-d'Hommes.

--Depuis quand est-elle forme? reprit ce dernier.

--Depuis six mois.

--A-t-elle obtenu des concessions du gouvernement de Washington?

--Je ne sais.

--Quelle tait ta mission en venant ici?

--D'explorer le terrain.

--Tu es ingnieur?

--Je le suis.

--Personne ne t'accompagnait?

A cette demande, qui ne lui rappelait que trop le malheureux sort de
Godailleur, Dubreuil prouva un accs de colre qui l'aurait pouss 
une tentative de vengeance s'il n'et eu les poignets et les chevilles
lis par de fortes cordes. Jsus feignit de ne pas remarquer le courroux
qui brillait sur son visage.

--Personne ne t'accompagnait? fit-il de nouveau.

--Un seul homme, que vous...

Le chef des Aptres l'interrompit.

--Oui, je me souviens; tu ne le reverras plus; il faut en prendre ton
parti, que veux-tu? Nous avons pour loi de ne faire jamais quartier 
personne. Tu es la premire exception et encore n'est-il pas bien sr
que je ne te dpche comme les autres. Cela dpendra absolument de toi.

Ces mots furent chants de cette voix harmonieuse et souriante qui,
n'et t sa stature, donnait  croire que Jsus tait une femme
dguise en homme.

--Tuez-moi donc sur-le-champ! s'cria Dubreuil avec un geste de dgot.

--Te tuer? Non; causons d'abord.

--Sclrat!

Le Mangeux-d'Hommes haussa les paules.

--A quoi bon des injures! dit-il. Elles n'amlioreront pas ta position
et ne changeront pas mon caractre...

--Je vous mprise...

--Eh! que m'importe ton mpris!

--Vos forfaits seront chtis.

--Peut-tre. Mais, en attendant, sache me servir fidlement, et je
saurai te rcompenser.

--Vous servir! moi!

Loin de s'irriter du ddain dont cette exclamation fut empreinte, le
Mangeux-d'Hommes se prit  rire.

--Oui, me servir, moi, Jsus-Christ, capitaine des Douze Aptres;
n'est-ce pas un beau rle? dit-il en se rengorgeant avec quelque
complaisance.

--Blasphmateur!

--Donc, reprit le Mangeux-d'Hommes, tu entres mon service, non comme
simple domestique, j'estime trop tes talents et mrites, mais comme
ingnieur.

--Jamais!

--Je te conduis  Kiouin, poursuivit froidement Jsus. L, grce  mon
aide et  celle de mes gens, tu fais tes explorations, sans tre
inquit par les Yankees ou les Anglais, qui t'auraient, sois-en
convaincu, jou quelque vilain tour de leur faon, car ils n'aiment pas
trop que des trangers; et des Franais surtout, viennent leur disputer
les mines ou les terrains qu'ils se sont appropris. Ton exploration
finie, tu m'en livres le rapport. Combien te donnait la compagnie de
laquelle tu relevais?

--Qu'est-ce que cela vous fait? s'cria Adrien avec emportement.

--Enfin, soit le renseignement ne m'est pas indispensable, continua le
chef en allumant un cigare. Je te rmunrerai de faon  ce que tu
n'aies pas  te plaindre de ma gnrosit. J'y mets une seule
condition: tu seras sage, c'est--dire que, comprenant que tu es en ma
puissance, sachant que je me soucie moins de la vie d'un homme que d'un
bout de cigare, tu ne chercheras t'chapper, ni  nuire  l'honorable
socit des Douze Aptres  laquelle tu es maintenant adjoint. Est-ce
convenu?

Dubreuil ne daigna pas lui rpondre.

--Ta parole de te conformer  mes avis, et je te fais dlier, ajouta
ngligemment le Mangeux-d'Hommes.

--Plutt mourir!

--Comme il te plaira. Tu as vingt-quatre heures pour rflchir. Aprs
quoi, si tu n'es pas plus raisonnable, mon poignard et mes mchoires
feront leur office!

En articulant son ultimatum, il carta les lvres et dcouvrit une
double range de dents blanches, longues, aigus comme celles d'une bte
froce.

Vos menaces ne m'effraient pas plus que vos promesses ne m'ont sduit!
Si je dois prir, que la volont de Dieu soit faite! dit Adrien en
dtournant la tte avec horreur.

Le Mangeux-d'Hommes appela son lieutenant.

--Descends cet imbcile dans l'entrepont, et qu'on veille sur lui.

Tandis que l'corch excutait son ordre, Jsus murmurait en jetant un
coup d'oeil sur l'ingnieur franais:

--Par le Christ! mon frre an, il y a d'tranges ressemblances dans
l'humanit! C'est tout  fait son portrait. J'en ai t saisi... Ah!
bah! oublions ce pass!

Et nanmoins il s'accouda soucieusement, la tte dans ses mains, sur le
plat-bord du vaisseau.




                             CHAPITRE VIII

                              LES CAPTIFS


Aprs avoir de nouveau garrott Dubreuil, l'corch le transporta dans
l'entrepont.

--O voulez-vous que je vous dpose? lui demanda-t-il

--L rpondit l'ingnieur en indiquant son cadre. Judas le jeta sur le
cadre avec ces mots:

--Bien, mais tchez de ne pas bouger avant d'en avoir reu l'ordre, sans
quoi je jure, foi d'Iscariote, que vous irez rejoindre vos compagnons.

Puis il remonta sur le pont, laissant notre jeune homme sous la garde
d'un des Aptres.

Le corps et l'esprit briss par la violence des impressions qu'il avait
revue, Adrien s'abandonnait au sommeil, sans se proccuper de son
gardien qui furetait dans la cabine, avec l'espoir de trouver quelque
liqueur, quand il lui sembla entendre gratter sous son maigre matelas.

D'abord il crut se tromper; le bruit continuant, il l'attribua  un
rat; mais un son de voix touff ne tarda pas  frapper son oreille:

--Mar'chef! mar'chef! disait-on.

--Suis-je le jouet d'une illusion de mes sens? pensa Dubreuil.

Et, cependant, s'tant assur que la sentinelle ne l'observait pas, il
releva furtivement, malgr les liens dont ses poignets taient entours,
un coin de son matelas, au fond du cadre.

Aussitt une main longue et dcharne parut entre les planchettes du
chlit.

N'et l'index de cette main t enserr par un large anneau de cuivre
rouge autour duquel la peau comprime faisait bourrelet, qu' la
dimension toute particulire des doigts Adrien en aurait aussitt
reconnu l'heureux propritaire et matre.

C'est toi, Jacot? dit-il trs-bas.

Moi-mme, sans vous offenser, mar'chef, fut-il rpondu vivement.

--Parle moins haut, reprit l'ingnieur tout mu, et en posant
affectueusement ses mains dans celle de l'ex-dragon.

--Qu'est-ce que c'est? s'cria celui-ci au contact de la corde.

--Chut! fit Dubreuil.

--Les gueux vous ont donc attach? mar'chef.

--Du calme, du calme, mon ami. On me surveille. Mais par quel hasard?...

--Une autre fois, je vous conterai mar'chef. A prsent, voulez-vous que
je sorte de ce trou o j'touffe, sans vous offenser? J'ai un couteau
dans ma poche, je couperai vos cordes, et  nous deux...

--Non, non. Pas d'imprudence; ce serait courir  notre perte, reste o
tu es...

--Cependant...

--Silence! on vient, dit Dubreuil, laissant retomber le matelas et
feignant de dormir.

C'tait le factionnaire qui se rapprochait.

Il tenait un de ces flacons carrs, en verre fonc, o les Amricains
ont l'habitude de mettre les alcools.

--Voulez-vous boire une gobe? dit-il en mauvais franais  l'ingnieur.

Dubreuil ne rpondant point, l'Aptre le secoua par le bras.

--Ah! , bourgeois, continua-t-il, est-ce qu'on dort comme a les uns
sans les autres?

--Que me voulez-vous? fit Adrien paraissant s'veiller.

--On vous demande si vous avez envie de vous rafrachir le gosier.

--Merci, je n'ai pas soif.

--A votre sant donc! reprit le gardien en plongeant le goulot du flacon
dans sa bouche. Mais, ajouta-t-il aprs avoir engouffr cinq ou six
gorges sans reprendre haleine, n'en dites rien au capitaine ni aux
camarades, ou je vous ferai un mauvais parti.

--Soyez tranquille, je ne vous trahirai pas.

--Fameux rhum! oui, fameux, aussi vrai que je m'appelle Thomas.

A ce moment un gros soupir partit de dessous le lit.

Par bonheur, tout occup  faire chanter  la sa bouteille un harmonieux
glou-glou, l'Aptre Thomas ne l'entendit pas.

A court de souffle, il suspendit son bachique concert et se mit 
chanter, en se dirigeant, non sans trbucher, vers l'extrmit de la
cabine:

    Nous irons sur l'eau nous y prom' promener
    Nous irons jouer dans l'le, etc.

Ds qu'il fut loign, Dubreuil souleva de nouveau son matelas.

--Ah mar'chef, sans vous offenser, moi je n'aurais pas refus sa goutte,
 ce brigand! dit Godailleur avec l'accent du regret le plus sincre.

--Vraiment.

--C'est que j'ai l'estomac aussi vide que celui de la baleine qui avala
ce civil de l'Histoire sainte... Comment qu'on l'appelait, sans vous
offenser, mar'chef?

--Dis-moi un peu et rapidement qui t'a sauv.

--Qui? qui, mar'chef? mais Jacot Godailleur, donc. N'est-il pas assez
grand pour a, sans vous offenser?

--Enfin de quelle manire es-tu rentr ici?

--Pas malais, mar'chef, pas malais. Votre grand sclrat des sclrats
de diable rouge m'avait mordu que les larmes m'en vinrent aux yeux et
que je pleurai, malheureux! comme jamais. Il me flanque  l'eau, sauf
votre respect, mar'chef, je nage comme un poisson, je m'accroche  un
des canots que les brigands avaient amarrs derrire notre barque; de
l, par un panneau, je me faufile dans la cabine et me fourre sous votre
lit, pour rflchir. Mais je suis tremp, mar'chef, tremp comme une
vraie soupe. Avec rien dans le coffre. Ah! si j'avais seulement un
petit verre de n'importe quoi.

--Tais-toi; voici du monde fit Dubreuil en se retournant.

Le Mangeux-d'Hommes entrait dans la cabine, suivi de sept ou huit de ses
compagnons.

--Thomas, appela-t-il.

--Prsent, capitaine, rpondit la sentinelle d'une voix pteuse.

--O est notre prisonnier?

--Ici, dit Thomas en approchant avec difficult.

Quoiqu'il fit assez sombre dans l'entrepont, Jsus remarqua tout de
suite que son factionnaire avait bu outre mesure.

--Cet homme est ivre, qu'on lui applique vingt-cinq coups de fouet,
dit-il.

Thomas voulut protester.

--Un seul mot encore et je te casse la tte, dit l'corch, qui marchait
derrire Jsus.

--Combien tes-vous hors de service? ajouta-t-il en s'adressant aux
autres Aptres.

--Six, lui rpondit-on.

L'corch alors tira de sa poche un carnet, dont il arracha quelques
feuilles de papier, en fit six morceaux, sur chacun desquels il traa un
numro, roula les papiers entre ses doigts et les jeta dans son chapeau.

--Le numro 1 sera, dit-il, charg d'excuter la sentence.

Tour  tour les six Aptres tirrent au sort.

Andr ramena le numro dsign.

--Allons, dit-il  Thomas, te ton capot, mon camarade, et place-toi l
contre le mt.

Le condamn se soumit sans opposer la moindre rsistance. Il tait
facile de voir que les Aptres taient accoutums  pareilles
excutions, car ils se rangrent froidement autour de Thomas, qui, le
dos nu, s'tait arcbout le front contre le mat de la _Mouette_, et
attendait, avec une surprenante impassibilit, son chtiment.

Andr, s'tant muni d'une corde  noeuds, l'corch lut sur son carnet:

                        RGLEMENT DES APOTRES

 DISCIPLINE

ART. V.--Sera puni de vingt-cinq coups de fouet ou de corde tout homme
qui s'enivrera une premire fois, durant le service; de cinquante la
deuxime fois, de mort la troisime.

Aprs ces mots, Judas dit  Thomas:

--Tu dclares que ta punition est juste?

--Oui, rpondit le dlinquant.

--Va! ordonna le lieutenant, faisant signe  Andr.

La corde siffla dans l'espace, et vingt-cinq fois de suite tomba
lourdement, comme une tige d'acier, sur les paules et les reins du
supplici, qui ne laissa pas chapper une plainte et, quoiqu'il et les
membres libres, il ne fit pas un geste pour se soustraire  cette
cruelle flagellation.

Cependant le sang ruisselait de son dos et la douleur faisait jaillir de
ses yeux des larmes brlantes.

Quand le bourreau eut termin sa terrible besogne, Thomas se redressa
lentement et lui dit:

Merci, mon cousin, tu as le poignet solide. a m'a dgris. Pose-moi un
linge huil sur les paules, et demain il n'y paratra plus.

Pendant qu'Andr oprait le pansement, le Mangeux-d'Hommes s'avana
vers Dubreuil, aussi indign de la barbarie de cette scne que surpris
de l'indiffrence qu'y avaient apporte les spectateurs et jusqu'aux
acteurs.

Tu vois, jeune homme, lui dit Jsus, qu'ici la discipline ne plaisante
pas. J'ai besoin de tes services, c'est  ce besoin que tu dois la vie.
Donne-moi ta parole de ne pas chercher , t'vader, et je te rends la
libert de tes mouvements. Inutile d'ajouter que si tu enfreignais ton
serment, tu signerais ton arrt de mort.

Bien qu'il lui rpugnt de prendre un engagement vis--vis du bandit,
Adrien jugea prudent d'obir. Ses liens furent tranchs, et Jsus
l'invita  dner avec sa bande.

L'ingnieur n'avait pas faim. Il eut d'abord l'intention de refuser.
Une rflexion l'engagea  accepter, et il se mit  table au milieu des
Aptres.

Ceux-ci firent un repas copieux, sans pourtant boire autre chose que de
l'eau, bien que le navire ft charg de liqueurs fortes; mais, en
expdition, il leur tait expressment dfendu de goter aux alcools.
Et, malgr sa passion pour les stimulants, le Mangeux-d'Hommes
s'astreignait alors  un rgime aussi svre que celui de ses gens.

Si Dubreuil mangea peu, il n'en trouva pas moins le moyen de faire
disparatre adroitement une certaine, quantit d'aliments qu'il glissa
dans ses poches, les rservant pour Jacot.

Aprs le dner, sous prtexte d'arranger sa toilette, il regagna son
cadre et passa ces vivres au dragon en lui disant de ne pas bouger de sa
cachette.

--Sans vous manquer de respect, mar'chef, dit Godailleur, je suis moulu
l-dessous.

Tche de t'y tenir encore jusqu' ce soir.

--Hum! c'est une fichue faction que vous m'imposez, mar'chef.

--Que veux-tu que j'y fasse? si on te dcouvrait...

--Oh! je sais bien, je sais bien, je serais flamb, n'est-ce pas,
mar'chef? Oh! les gueusards de gueusards!

--Assez caus! dors jusqu' mon retour! rpondit Dubreuil en se
retirant, car il lui avait sembl que l'corch l'observait du coin de
l'oeil.

Pour carter les soupons du lieutenant, si tant il tait que ce dernier
en et conu, Adrien prit un air dgag, alluma un cigare et monta sur
le pont.

On n'y remarquait plus une trace de dsordre, et la _Mouette_, gouverne
comme par des marins de profession, sillait les eaux du lac Suprieur,
dont la rive mridionale, fortement chancre, se profilait  quelques
milles  l'horizon.

La vue de la cte ranima l'esprance dans le coeur de Dubreuil, et avec
l'esprance le dsir de la libert.

Il jeta les yeux vers la poupe du navire mais les canots qui avaient
servi aux Aptres n'y taient plus: on les avait hisss aux flancs de
la Mouette.

--Non, mon garon, tu ne te sauveras pas, dit le Mangeux-d'Hommes 
Dubreuil en lui tapant familirement sur l'paule.

Facile d'avoir t si bien devin par car homme, dont la supriorit le
fatiguait, en dpit de l'aversion qu'il prouvait pour lui, Adrian
redescendit, sans rpondre, dans la cabine.

La nuit venue, il se coucha, aprs avoir repouss, comme inexcutables,
les propositions d'vasion que lui faisait Jacot, et exhorta le pauvre
dragon  la patience.

A peine eut-il pos sa tte sur le traversin qu'un sommeil de plomb
s'empara de ses sens et les domina compltement.

Quand Adrien s'veilla, aprs douze heures de cet tat voisin de la
lthargie, il tait jour. Le navire semblait immobile. Mais un grand
bruit se faisait sur le pont.

Dubreuil regarda dans la cabine. Il ne voyait personne.

--Jacot dit-il, en cartant son matelas.

Pas de rponse.

Adrien, inquiet, plongea son bras sous le lit. La place tait vide.

--Mon Dieu! pensa l'ingnieur, l'infortun aurait-il t dcouvert!

S'lanant de son cadre, il s'habilla  la hte, et voulut monter sur le
pont pour essayer de savoir ce qu'tait devenu Godailleur. Mais, par
mgarde ou  dessein, on avait ferm l'coutille.

Le coeur dbordant de chagrin, Dubreuil se mit  se promener dans la
cabine.

Il se livrait aux plus noires rflexions, lorsqu'une voix l'interpella:

--C'est pourtant vous, bourgeois, qui tes cause de ce qui m'est arriv!

Adrien se retourna et aperut Thomas couch sur un grabat au bout de la
pice.

--Je ne vous comprends pas, dit-il.

--C'est pas difficile  comprendre. Si vous aviez accept la gobe que je
vous offrais, il y aurait eu moins  boire dans la ngresse[26]; s'il y
avait eu moins  boire, j'aurais moins bu; si j'avais moins bu, j'aurais
t moins dans le lof; si j'avais t moins dans le lof, notre capitaine
ne se serait pas aperu que j'avais caress la bouteille; s'il ne s'en
tait pas aperu, je n'aurais pas t puni; et si je n'avais pas t
puni, je ne serais pas tendu ici comme un marsouin sur une botte de
paille; c'est clair a, comme dit frre Jean, notre secrtaire.

[Note 26: Bouteille.]

--Il est bien dur, votre capitaine! fit Dubreuil, heureux de trouver cet
homme et supposant qu'avec quelques flatteries il en obtiendrait des
renseignements.

--Dur, le Mangeux-d'Hommes! qui est-ce qui a jamais entendu dire a? il
est plus doux qu'une brebis, repartit Thomas d'un ton convaincu.

--Mais, enfin, le traitement...

--Puisque c'est la rgle!

--Quelle rgle?

--Eh! la rgle des Aptres!

--Vous formez donc une association?

--Je crois bien, bourgeois; et une association qui n'a pas sa pareille,
des Grands-Lacs aux montagnes de Roche, du golfe du Mexique  la baie
d'Hudson.

--Association de brigands! ne put s'empcher de murmurer Dubreuil.

Et,  haute voix

--Vous tes Franais, vous?

--Moi?

--Oui, vous.

--Est-ce que je sais?

--Mais vous parlez le franais?

--Comme je parle l'anglais, l'algonquin, le chippiouais, le chinouk et
bien d'autres langues, sans compter l'espagnol.

--O tes-vous donc n?

--Ah! bourgeois, rpondit en riant le bandit, c'est une question que
j'ai oubli de faire  ma mre.

--Mais vos parents?

--Mes parents est-ce que j'en ai connu, des parents, moi!

--Pauvre misrable! fit Adrien avec compassion.

--Pauvre, moi! s'cria Thomas,  d'autres, bourgeois! Les Aptres sont
tous riches, plus riches que les facteurs de la compagnie de la baie
d'Hudson. Pour ma part, j'ai cinq femmes!

--Cinq femmes!

--Cinq, et aussi bien huppes que celles de qui que ce soit, je m'en
flatte. Quand vous les aurez vues, vous m'en direz des nouvelles.

--O sont-elles donc? demanda Dubreuil, se figurant que Thomas dlirait
ou voulait se moquer de lui.

--O elles sont? pas loin d'ici.

--Vous plaisantez.

--Puisque le bateau ne marche plus, c'est que nous sommes arrivs.
Entendez-vous ce vacarme l-haut? on dcharge la cargaison.

Mais arrivs en quel endroit?

--Dans nos les, les les des Douze Aptres, bourgeois, et vous pourrez
vous vanter d'tre le premier philistin qui y soit entr vivant, depuis
que nous les habitons. Faut que vous ayez firement donn dans l'oeil au
capitaine, mille millions de serpents  sonnettes! pour qu'il ne vous
ait pas fait passer le got de la viande. Mais a viendra, allez,
bourgeois, vous ne perdrez rien pour attendre.

L'Aptre accompagna cette horrible plaisanterie d'un sourire qui fit
frissonner Dubreuil.

Comme il allait poursuivre son interrogatoire, le panneau de
l'coutille fut brusquement soulev.

--Filez vite, souffla Thomas, car si on me surprenait bavassant avec
vous, ma peau courrait risque de passer encore sous la main du tanneur,
et c'est un luxe dont il ne faut pas tre prodigue.




                              CHAPITRE IX

                          LA CNE DES APOTRES


--Adrien cria le capitaine.

--Me voici, rpondit Dubreuil, qui s'tait empress de regagner son
cadre.

--Monte.

L'ingnieur gravit lentement l'chelle qui conduisait sur le tillac de
la _Mouette_.

L, un spectacle nouveau, unique, l'attendait: le pont du navire tait
littralement encombr de femmes. Il y en avait une quarantaine au
moins, de tout ge, de tout costume, je dirais presque de toutes
couleurs, activement occupes  transborder la cargaison, sur une
multitude de canots en corce dissmins autour de la barque.

Quant aux Aptres, ils fumaient, paresseusement accroupis sur le
gaillard d'arrire.

On et dit des sagamos surveillant le travail de leurs femmes.

De fait, ces cratures les servaient de femmes pour la plupart:
Indiennes ou mtis, elles taient, par eux, traites comme les squaws
peaux-rouges par les hommes de mme race c'est--dire comme des btes
de somme.

Aprs une chasse ou une expdition, elles taient tenues d'aller ramasser
le gibier ou le butin et de le serrer dans les magasins de la troupe. En
campagne, elles portaient les fardeaux, tentes, piquets, ustensiles de
cuisine; au camp, elles dressaient les wigwams, allumaient les feux,
apprtaient les aliments; et, quand le matre tait de foltre humeur,
elles partageaient sa peau d'ours.

En retour des nombreuses obligations qu'il leur devait, celui-ci les
battait souvent, leur donnait  manger quelquefois, et parfois aussi les
laissait mourir de faim; mais il ne manquait gure, de les couvrir de
clinquant, parce que leur parure satisfaisait sa vanit et lui valait
cette rputation d'adresse qu'ambitionnent tous les aventuriers du
Nord-ouest amricain.

Aussi les femmes des Aptres,--bande clbre s'il y en eut
jamais,--taient-elles tincelantes de pierreries fausses et de bijoux
en chrysocale. Outre cela, toutes portaient des jupes rouges, vertes,
bleues, jaunes, d'une vivacit de couleurs  blesser les yeux.

Ces jupes, cependant, craient de terribles jalousies parmi les beauts
du lac Suprieur.

S'ils l'eussent voulu, les Aptres auraient attir  eux toutes les
jeunes squaws du pays,  cent milles  la ronde, tant la coquetterie 
d'empire sur l'esprit fminin des sauvagesses elles-mmes.

Mais un article de leur Rglement dfendait que chacun plus de cinq
femmes; et, gnralement, ils se montraient satisfaits de ce nombre...
assez raisonnable d'ailleurs.

On peut se contenter  moins.

Sauf l'addition du similor, soit dans leur chevelure, soit sur leur
habillement, nos rouges odalisques taient vtues  la mode
indienne:--robe courte, en laine ou calicot,  peine serre  la taille,
mitas et mocassins de peau de daim, orns de broderies en rassade ou
poil de porc-pic.

Elles avaient la tte nue, les cheveux plats, peu longs et peu fournis,
diviss en deux bandeaux sur le milieu du front.

Si quelques-unes pouvaient passer pour jolies, le plus grand nombre ne
paraissaient gure propres  inspirer de tendres sentiments. La laideur
d'une certaine quantit devait mme tre un antidote contre l'amour.

C'est au moins la rflexion que se fit Dubreuil, en se trouvant tout 
coup au milieu de cet essaim d'Indiennes, car, pour les Aptres, il est
probable qu'ils n'y regardaient pas de si prs.

--Tu vois notre harem, dit de sa voix mlodieuse le Mangeux-d'Hommes 
l'ingnieur. Si, pendant ton sjour avec nous, tu te sens quelque
dsir, tu m'en avertiras. Mais garde-toi de faire les yeux doux  l'une
de ces femmes, car alors je ne rpondrais pas de ta vie. Mes gens sont
jaloux comme des tigres, et ils ne souffrent pas qu'on se mle  leurs
affaires de mnage. Sois tranquille du reste: il ne manque pas, aux
environs, de jeunes filles...

--Merci pour votre complaisance, interrompit sche ment Dubreuil; mais
que pensez-vous faire de moi?

--Tu le sauras bientt. Par le Christ, mon frre an, tu le sauras
bientt! seulement, souviens-toi de ton serment.

--Vous tes le plus fort...

--Assez! s'cria impatiemment Jsus. On va te mener  terre, dans cette
le que tu vois sur la droite. Tu seras libre de t'y promener. Mais, je
te le rappelle encore n'oublie pas que tu m'as donn ta parole de ne pas
chercher  fuir. En prononant ces mots, le capitaine indiquait du doigt
un groupe d'lots assez considrable qui marquetaient le lac,  une
porte de pistolet du lieu o la _Mouette_ tait  l'ancre.

Ces les formaient l'archipel des Douze-Aptres.

Avec leurs ctes fantastiquement dcoupes, leurs rochers colors en
vert, en bleu, en jaune, par le suintement des eaux pluviales  travers
des terrains miniers, leurs crtes boises et dj tapisses d'une
luxuriante verdure, elles offraient, en vrit, un coup d'oeil charmant.

Autant qu'on en pouvait juger du pont de la _Mouette_, la majorit des
les des Douze-Aptres tait inhabite; mais sur celle dsigne 
Dubreuil par le Mangeux-d'Hommes se montraient divers btiments
entours d'une haute palissade, aux pieux taills en fer de lance.

Tel tait l'aspect extrieur de la Pointe, cet ancien poste de la
Compagnie amricaine de pelleteries, actuellement occup par le
Mangeux-d'Hommes et ses hideux compagnons.

Tandis que Dubreuil considrait attentivement ce tableau et tchait de
calculer la distance qui sparait l'let de la terre ferme, l'corch
lui ordonna de le suivre.

Ils descendirent dans un canot; deux Indiennes, accroupies sur les
talons, se mirent  pagayer, l'une  l'avant, l'autre  l'arrire de
l'embarcation, et, en quelques minutes, ils touchrent au rivage, sous
la palissade du fort.

--Tu peux te promener on nous attendre ici, dit Judas  l'ingnieur
aprs l'avoir dpos  terre.

Ensuite il retourna au navire, laissant sur la plage Dubreuil fort
embarrass de ce qu'il devait faire.

Mais il ne demeura pas longtemps dans cette perplexit.

La _Mouette_ tant aux trois quarts dcharge, et ses marchandises
emmagasines dans l'ancienne factorerie, les Aptres fixrent plusieurs
cbles au beaupr du navire et le remorqurent,  l'aide de leurs
canots, dans une anse troite, prs de la Pointe.

--Maintenant, camarades, faisons la cne! cria le Mangeux-d'Hommes ds
que la barque eut t solidement amarre. Je permets de manger, de boire
et de se divertir jusqu' demain. Mais, avant tout, pour viter les
accidents, que chacun dpose ses armes dans l'arsenal.

--Bravo! hourrah pour le capitaine! clamrent les Aptres.

--Hourrah pour le capitaine! rpondirent en cho leurs femmes.

Puis tous se dirigrent ple-mle vers la porte du fort, entranant avec
eux Dubreuil tourdi, enivr par l'tranget des vnements auxquels il
assistait depuis deux jours.

Sans trop savoir comment, il fut conduit dans une vaste salle basse que
partageait, dans toute sa longueur, une table immense, flanque de
bancs, et qui ployait sous le poids des mets dont elle tait couverte.

On y voyait des daims rtis tout entiers, des estomacs de caribous,
pendus par des ficelles au plafond et contenant la soupe[27], de
monstrueux boudins de pemmican, des bosses de bison cuites enveloppes
dans la peau de l'animal, des faisceaux d'os  moelle fumants, et
d'normes chaudires renfermant la fameuse _tiaude_, espce de ragot
compos de poisson frais, saumon, esturgeon, maskinong ou morue, et de
tranches de lard, en haut renom sur les bords du lac Suprieur et du
golfe Saint-Laurent.

[Note 27: Voir Poignet-d'Acier.]

Entre ces plats gigantesques, poss  mme sur le bois brut, se
dressaient des cruches remplies de whisky, de rhum, ou d'eau-de-vie de
riz sauvage.

La table pouvait aisment contenir cinquante personnes, mais le couvert
n'tait mis que pour treize.

Quel couvert! un morceau d'corce en guise d'assiette, un vase de corne
ou de bois servant de verre, une pine au lieu de fourchette.

Pour suppler aux ustensiles qui manquaient, nos Aptres n'avaient-ils
pas leurs couteaux?

Les voici attabls, le Mangeux-d'Hommes  un bout, l'corch en face,
leurs gens disperss  quatre ou cinq pieds les uns des autres. Mais les
concubines de chacun envahissent les espaces intermdiaires. Elles
s'empressent, par groupes, autour de leurs seigneurs, moins sans doute
pour les servir que pour en recevoir un os  demi rong ou un coup
d'eau-de-feu.

Toutefois, elles ne sont pas assises  la table,--c'est un bonheur
inconnu aux femmes dans le Far-West,--elles se tiennent
respectueusement debout.

Seul, le capitaine n'est pas environn de femmes. Il a plac Dubreuil
auprs de lui; une vieille squaw leur passe les aliments qu'ils
dsirent et leur verse  boire.

Pendant une demi-heure, on n'entend que le cliquetis des mchoires,
entrecoup de quelques jurons nergiques  l'adresse des Indiennes qui
se chamaillent, ou des hurlements d'une douzaine de chiens qui disputent
ces dernires les miettes du festin; mais, pendant cette demi-heure,
les Aptres et leur famlique suite ont englouti tout ce qui tait
matire mangeable.

Sur la table il ne reste plus que les cruches de grs demi vides. Le
Mangeux-d'Hommes se tourne vers sa squaw et lui dit:

--Maggy, sorcire du diable, enlve les couteaux!

Chaque Aptre remet alors son couteau  la vieille Indienne, car l'orgie
va commencer, pantelante, chevele, lubrique, ignoble, et il serait 
craindre que ses coryphes ne s'entre-dchirassent s'ils conservaient 
leur porte des armes d'aucune sorte.

--Par le Christ! mon frre an, braille Jsus qu'excitent les fumes de
l'alcool, aprs avoir empli de whisky son gobelet, je bois camarades, au
succs qui a couronn notre dernire expdition! Grce  la prise de ce
jeune homme, dans quelques mois nous possderons plus de richesses que
la Compagnie de la baie d'Hudson. Mais l'on veille bien sur lui, car il
tient notre fortune entre ses mains. Allons, monsieur l'ingnieur
franais, continua-t-il d'un air narquois, trinquez avec moi.

--Viva! beuglrent les brigands. A la sant du Franais!

Bon gr, mal gr, Dubreuil dut accepter ce toast et choquer sa coupe
contre celle des Aptres.

--Maintenant, une chanson pour nous gayer, car j'ai la liqueur triste
ce soir, reprit le capitaine.

--Oui, une chanson! rclama-t-on de toutes parts.

--Voici, cria Simon, jetant au milieu du brouhaha les beaux vers de
Byron:

    Fill the goblet again! for I never before
    Felt the glow which now gladdens my heart to its core;
    Let us drink! Who would not, etc.

--A qui le tour? interrogea le Mangeux-d'Hommes quand Simon se fut
rassis.

--Oui,  qui le tour?

--A Barthelemy.

--Va pour Barthelemy, mille buffles!

--Tant mieux, il daubera encore les Anglais!

--Qu'est-ce que tu dis, vilain Canadien?

--Silence! intervint Jsus. Sachez, enfants, que vous n'avez point de
nationalit. Les Aptres sont de toutes les origines, de tous les pays
du monde!

--Bravo! hurla la foule.

--Allons, Barthlmy, commence, nous t'coutons.

--Attendez d'abord que je m'claircisse le timbre, rpondit Barthelemy,
qui se versa une rasade de rhum et l'avala comme si c'et t un verre
d'eau.

Puis il entonna, d'une voix de Stentor, les couplets suivants:

  C'est sti'l qu'a pinc Berg-op-Zoom [28],
  C'est sti'l qu'a pinc Berg op-Zoom.
  Qu'est un vrai moule  Te Deum,
  Qu'est un vrai moule  Te Deum.
  Dame! c'est sti'l, qu'a du mrite,
  Et qui trousse un sige bien vite.

  Comme Alexandre il est petit,
  Comme Alexandre il est petit.
  Mais il a autant d'esprit;
  Mais il a autant d'esprit.
  Il en a toute la vaillance,
  De Cesar toute la prudence,

J'trillons messieurs les Angls.

--Je m'oppose, interrompit un des Aptres furieux.

[Note 28: Cette chansonnette, fort populaire en France vers la fin du
sicle dernier,--aprs la prise de Berg-op-Zoom la Pucelle, par le comte
Lowenthall, qui commandait nos troupes,--est encore en vogue au
Canada.]

--Et moi, je dispose, rpliqua le Mangeux-d'Hommes avec un coup d'oeil
svre  l'interrupteur, qui se rassit en maugrant.

On applaudit chaudement au mot du capitaine, et Barthlmy reprit:

  J'trillons messieurs les Angls,
  Qu'avions voulu faire les mauvs,
  Qu'avions voulu faire les mauvs,
  Dame! c'est qu'ils ont trouv des drilles,
  Qu'avec eux ont port l'trille.

--Ta chanson, dit Jsus, ne marque pas de sel, mais je voudrais, ce
soir, quelque chose qui sentit le trappeur. Voyons, toi,
Jacques-le-Majeur, qu'as-tu dans ton sac?

--Moi, je ne connais que _la Gloire des Bois-Brls_ [29].

[Note 29: Cette chanson a trait  un combat sanglant qui eut lieu en
1818,  la rivire Rouge (Voir la _Huronne_), entre les Bois-Brls et
les gens de lord Selkirk. On la chante toujours avec enthousiasme dans
les runions de trappeurs canadiens.]

--Eh bien! conte-nous la _Gloire des Bois-Brls_.

--Avec plaisir, capitaine, fit Jacques-le Majeur, qui tout aussitt
s'cria:

  Voulez-vous couter chanter (bis)
  Une chanson de vrit. (bis)
  Le dix-neuf de juin, la bande des Bois-Brls
  Sont arrivs comme de braves guerriers.

  En arrivant  la Grenouillre,
  Nous avons fait trois prisonniers,
  Trois prisonniers des Arkanys, [30]
  Qui sont ici pour piller notre pays.

[Note 30: Habitants des les Orkneys.]

  tant sur le point de dbarquer,
  Deux de nos gens se sont cris,
  Deux de nos gens se sont cris:
  Voil l'Anglais qui vient nous attaquer.

  Tous aussitt nous avons dvir,
  Nous avons t les rencontrer:
  J'avons cern la bande des grenadiers,
  Ils sont immobiles, ils sont tous dmonts.

  J'avons agi comme des gens d'honneur,
  J'avons envoy un ambassadeur
  Le gouverneur, voulez-vous arrter
  Un petit moment, nous voulons vous parler.

  Le gouverneur, qui est enrag,
  Il dit  ses soldats: Tirez.
  Le premier coup c'est l'Anglais qui a tir,
  L'ambassadeur ils ont manqu tuer,

  Le gouverneur qui se croit empereur,
  Il veut agir avec rigueur:
  Le gouverneur qui se croit empereur,
  A son malheur agit trop de rigueur.

  Ayant vu passer tous ces Bois-Brls
  Il a parti pour les pouvanter;
  Etant parti pour les pouvanter,
  Il s'est tromp, il s'est bien fait tuer.

  Il s'est bien fait tuer
  Quantit de grenadiers,
  J'avons tu presque toute son arme,
  Quatre ou cinq se sont sauvs.

  Si vous aviez vu tous ces Anglais,
  Tous ces Bois-Brls aprs,
  De butte en butte les Anglais culbutaient,
  Les Bois-Brls jetaient des cris de joie.

  Qui a compos la chanson?
  Perriche Falcon, ce bon garon.
  Elle a t faite et compose
  Sur la victoire que nous avons gagne.

--Oui, ajouta le chanteur en finissant, car je l'ai connu, Perriche
Falcon, un brave trappeur, et j'y tais  la bataille que les
Bois-Brls ont gagne sur les Anglais. Je bois  la sant des
Bois-Brls!

--C'est pas tonnant, car tu l'es, toi, Bois-Brl dit un voisin de
Jacques-le-Majeur.

On sait combien les aventuriers blancs et mme les Indiens du dsert
amricain mprisent les mtis. Nulle injure ne leur est, je crois, plus
sensible que l'appellation de Bois-Brl ou Demi-Sang. Aussi
Jacques-le-Majeur, dont le cerveau tait dj allum par l'ivresse,
riposta-t-il en appliquant  l'insulteur un coup de poing  dcorner un
boeuf.

Sans broncher, celui-ci se prcipita sur son adversaire, et une lutte
terrible s'engagea entre eux.

Nul des spectateurs ne cherchant  les sparer, car la plupart avaient
dj perdu la raison ou foltraient assez indiscrtement avec leurs
squaws, il est probable que la rixe se serait prolonge jusqu' ce que
l'un des antagonistes et t assomm, si le Mangeux-d'Hommes n'avait
jug convenable d'intervenir.

Il se leva froidement de table, s'avana, sans se presser, vers les
combattants, les saisit l'un et l'autre par la ceinture, les souleva de
terre avec ses puissantes mains, et les sparant aussi aisment qu'il
et fait de deux rameaux entrelacs, il dit de ce ton doux et musical
qui contrastait si trangement avec ses formes gigantesques.

--C'est un ami et non le capitaine qui vient vous rconcilier. Je ne
veux pas qu'on se dispute, car, par le Christ! mon frre an, j'ai jur
que les Aptres consacreraient cette journe  la table et l'amour.
Faites la paix, et, pour la signer, je propose la sant de
Meneh-Ouiakon!

--Oui, vive Meneh-Ouiakon! cria la bande.

Jsus alors fit un signe  la vieille squaw, qui sortit et reparut
bientt, poussant devant elle une jeune Indienne d'une beaut
merveilleuse.




                                CHAPITRE X

                            MENEH-OUIAKON [31].


[Note 31: Termes nadoessis: ils signifient l'Eau-de-Feu ou l'Esprit.]

La nuit avait surpris les Aptres  table; et, depuis quelque temps, des
torches de bois rsineux, tenues par des femmes, clairaient leur orgie.

Ces torches, aux lueurs sanglantes, projetaient de lourdes vapeurs,
qui, se runissant, se condensant au plafond de la salle, formaient sur
les convives un nuage pais, sous lequel leurs figures, si fortement
caractrises, se dtachaient en relief et semblaient flamboyer comme
dans une ardente fournaise.

Il y avait l un de ces rares, un de ces puissants sujets de peinture
qui firent la joie et la gloire du chef de l'cole hollandaise. Grand
cadre, fantastique distribution d'ombre et de lumire; personnages
tranges, aussi saisissants par la sauvage expression de leur mine que
par la forme, la couleur et la matire de leur accoutrement; la scne,
enfin, se ft  jamais grave dans le cerveau d'un artiste.

Quelle scne!

Montrerai-je ces gens ivres d'alcool, enflamms de dsirs sensuels, qui
sommeillent accouds sur la table, ou bredouillent quelque sale refrain,
ou, l'haleine brlante, les doigts et les prunelles avides, fourragent
brutalement les charmes grossiers de leurs matresses! Les
esquisserai-je, elles aussi, ces Indiennes, dbrailles, demi nues,
mendiant  l'envi les dgotantes caresses du matre? Me faudra-t-il
faire entendre les conversations immondes, ou le retentissement des
lvres qui se collent sur les chairs palpitantes, mls au bruit
coeurant des hoquets? A quoi bon! le thtre, les dcors, les acteurs
sont suffisamment indiqus, continuons plutt notre rcit.

L'entre de Meneh-Ouiakon fut accueillie par des hourrahs formidables,
qui rveillrent les dormeurs.

Chacun des Aptres prit une posture plus dcente, et les squaws
rparrent  la hte le dsordre de leur toilette.

--A la sant de Meneh-Ouiakon! dit le Mangeux-d'Hommes, aprs avoir
vers quelques gouttes de whisky dans sa coupe qu'il tendit  la jeune
Indienne.

--A sa sant et  celle de notre brave capitaine beugla toute la bande,
hommes et femmes.

pouvants par le tintamarre, les chiens poussrent un long hurlement.

Cependant, Meneh-Ouiakon avait repouss le gobelet du capitaine avec un
geste de dgot, et en murmurant quelques paroles que Dubreuil ne
comprit pas, car elles avaient t prononces dans un idiome indien.

Mais le Mangeux-d'Hommes les entendit sans doute: il frona les
sourcils, jeta sur Meneh-Ouiakon un regard sinistre et fit, du bras, un
mouvement comme pour lui jeter le gobelet au visage. Pour elle, cette
colre ne parut point l'mouvoir: debout,  deux pas du capitaine,
l'air provocateur, la lvre ddaigneuse, elle semblait vouloir
exasprer plutt qu'apaiser le courroux du chef des Aptres.

Adrien Dubreuil se sentit frissonner pour cette crature si frle, si
belle, qui ne craignait point de braver ce monstre sanguinaire. Un
instant, il crut que le colosse allait se ruer sur elle et la briser
comme un roseau. Mais il n'en fut rien: Jsus laissa retomber son bras,
teignit sous leurs longues paupires le feu sombre qui brillait dans
ses prunelles, et dit dune voix sourde, aprs avoir prcipitamment vid
la coupe refuse par Meneh-Ouiakon:

--Ouennokedj [32], chante-nous le chant de Pontiac.

[Note 32: Terme naodessis: il signifie femme. C'est ainsi que les
Indiens du Lac Suprieur apostrophent les squaws. Rarement les
appellent-ils par leur nom propre.]

--Oui, le chant de Pontiac! dirent plusieurs Aptres.

Cette demande changea sans doute les dispositions l'Indienne, car
l'expression mprisante de sa physionomie fit place  un fin sourire;
et, soulevant  la hauteur de la tte sa main gauche, au poignet de
laquelle tait attach par fine cordelette en corce un tambourin, assez
semblable  un tambour de basque, elle fit rsonner les coquilles et
becs d'oiseaux suspendus autour en guise de plaques de cuivre, et dit,
sur un ton rhythmique, tantt lev et hautain comme d'un sachem  ses
guerriers, tantt doux et tendre comme la prire d'un amant  sa
matresse:

Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aeux, gloire  Pontiac!
Le coup d'oeil de l'aigle tait le sien. Plus fine que celle de la
volverenne il avait l'oreille. Dans ses membres rgnait la force des
bisons; dans son esprit sjournait l'habilet des grands sagamos. Suave
comme le miel pour ses amis, sa parole retentissait comme le tonnerre
quand il s'adressait  un ennemi.

Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aeux, gloire  Pontiac!

Les perfides Saiganoschs [33] avaient dterr la hache de guerre contre
les braves Nitigusk [34]; Pontiac, qui aimait les derniers, rassembla ses
amis, et leur parla:

[Note 33: Les Anglais.]

[Note 34: Les Franais.]

Un indien de la tribu des Lenapies dsirait connatre le Matre de
la vie. Sans faire part de son dessein  qui que ce soit, il rsolut
de se rendre au paradis o il savait que Dieu faisait sa rsidence.
Mais quel tait le chemin du ciel? Il l'ignorait. Pensant qu'aucun de
ses amis n'tait mieux informs que lui, il se mit  jener dans l'espoir
de tirer de ses rves un prsage favorable.

Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aeux, gloire 
Pontiac!

Dans son rve, l'Indien s'imagina qu'il n'avait, qu' commencer son
voyage, et qu'un chemin continu le mnerait au cleste sjour. Le
lendemain matin, de trs-bonne heure, il s'quipa en chasseur, prit son
fusil, sa corne  poudre, ses munitions et sa chaudire pour cuire ses
aliments, et se mit en route. La premire partie de son voyage fut
assez favorable. Il marchait sans se dcourager, avec la ferme
conviction qu'il arriverait  son but.

Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aeux, gloire 
Pontiac!

Plusieurs jours s'coulrent ainsi, sans qu'il rencontrt un obstacle
 ses dsirs. Dans la soire du huitime, il s'arrta, au coucher du
soleil, sur le bord d'un ruisseau,  l'entre d'une petite
prairie qui lui parut convenable pour son campement de nuit.

Gloire au plus noble, etc.

Comme il prparait son logement, il aperut,  l'autre bout de la
prairie, trois sentiers larges et bien battus. Cela lui parut
singulier; mais il n'en continua pas moins d'arranger son wigwam.
Ensuite il alluma du feu, et fit cuire son repas. Cependant, quoique
l'obscurit devnt de plus en plus profonde, il remarqua que les
sentiers devenaient aussi de plus en plus visibles,  mesure qu'elle
augmentait. Il en fut surpris et mme effray.

Gloire au plus noble, etc.

Devait-il rester dans son camp, ou en aller tablir un  quelque
distance? En cette incertitude, il se rappela son rve. Le seul but
qu'il se proposait en entreprenant ce voyage n'tait-il pas de voir le
Matre de la vie? Cette rflexion lui rendit le calme, et il se dit
que, probablement, l'une de ces routes conduisait au lieu qu'il
dsirait visiter.

Gloire au plus noble, etc.

En consquence il se dtermina  demeurer dans son camp jusqu'au
matin, o il prendrait, au hasard, l'un de ces chemins. Cependant sa
curiosit lui laissa  peine le temps de manger, il quitta son camp et
prit le plus large des sentiers. L'ayant suivi jusqu'au milieu du jour
suivant, sans difficult aucune, s'arrta, vers le midi, pour souffler,
et vit tout  coup un feu qui jaillissait du sol.

Gloire au plus noble, etc.

Ce spectacle attira son attention. Il s'approcha pour voir ce que
c'tait, mais comme le feu semblait crotre  mesure qu'il avanait,
notre Indien fut tellement frapp de terreur, qu'il rebroussa chemin, et
prit le plus large des deux autres sentiers.

Gloire au plus noble, etc.

L'ayant suivi pendant le mme espace de temps que le premier, il
trouva la mme chose. Sa frayeur s'veilla de nouveau et il fut oblig
de prendre le troisime sentier, le long duquel marcha une journe
entire sans rien voir. Soudain, une montagne d'une blancheur
merveilleuse frappa ses regards. Quoique tonn au plus haut point, il
s'arma de courage et avana pour l'examiner.

Gloire au plus noble, etc.

Arriv  son pied, il ne vit plus aucune trace de chemin. Cela le
plongea dans une tristesse profonde, car il ne savait plus comment
poursuivre sa route. Dans cette conjoncture, il regarda de tous
cts, et dcouvrit une femme assise sur la montagne. Elle tait d'une
beaut ravissante, et la blancheur de sa robe surpassait celle de la
neige.

Gloire au plus noble, etc.

La femme lui dit dans la langue qu'il parlait: Tu parais surpris de
ne plus trouver de chemin pour parvenir au terme de tes dsirs. Je sais
que tu cherches le Matre de la vie. La route qui conduit  sa demeure
est sur la montagne. Pour y arriver, dpouille tous tes vtements, lave
ton corps dans la rivire qui coule prs de toi, et ensuite gravis la
montagne.

Gloire au brave, etc.

L'Indien obit ponctuellement aux ordres de la femme. Mais il restait
une difficult  surmonter. Comment atteindre le sommet de la montagne,
qui tait escarpe, sans un sentier, et unie comme une glace? Il demanda
conseil  la femme.--Si tu souhaites rellement, dit-elle, de voir le
Matre de la vie, tu dois grimper en te servant seulement de la main et
du pied gauches.

Gloire au plus brave, etc.

Cela paraissait presque impossible  l'Indien. Cependant, encourag
par la femme, il commence de monter, et russit avec beaucoup de peine.
Parvenu au sommet, il fut tonn de ne voir personne, la femme avait
disparu. Il se trouva seul et sans guide. Trois villages inconnus
taient en vue. Ils diffraient du sien par leur construction, et
taient beaucoup plus beaux et plus rguliers.

Gloire au plus brave, etc.

Aprs quelques moments de rflexion, il prit le chemin du plus
attrayant. Il n'tait plus qu' quelques pas du village, quand il se
rappela qu'il tait nu. Alors, honteux, incertain, il s'arrta. Mais
une voix lui dit de s'avancer et de marcher sans crainte puisqu'il
s'tait purifi. Il marcha donc fermement jusqu' un endroit qui lui
parut tre la porte du village.

Gloire au plus brave, etc.

Tandis qu'il considrait l'extrieur du village, la porte fut
ouverte et l'Indien vit venir  lui un bel homme tout vtu de blanc, qui
lui dit qu'il allait satisfaire ses dsirs en le menant devant le
Matre de la vie. Et aussitt il le conduisit dans un lieu d'une
incomparable beaut, o il vit le Matre de la vie qui le prit par la
main et lui donna pour sige un chapeau bord d'or.

Gloire au plus brave, etc.

Craignant de gter le chapeau, l'Indien hsitait  s'asseoir; mais, en
ayant de nouveau reu l'ordre, il obit sans rplique. Alors Dieu lui
dit: Je suis le Matre de la vie, que tu dsires voir et  qui tu
dsires parler; coute ce que j'ai  te dire,  toi et  tous les
Indiens:

Je suis le Matre du ciel, de la terre, des arbres, des lacs, des
rivires, des hommes et de tout ce que tu vois et as vu sur la terre ou
dans les cieux; et parce que je t'aime toi et les Indiens, vous devez
faire ma volont, vous devez aussi viter ce que je hais; je hais que
vous buviez comme vous le faites, jusqu' en perdre la raison; je
dsire que vous ne vous battiez pas les uns les autres.

Vous prenez deux, trois, quatre femmes, ou courez aprs les femmes
des autres, vous faites mal. Je hais une pareille conduite.
Vous devriez n'avoir qu'une femme et la garder jusqu' la mort.

Vous mentez, vous volez, vous assassinez, je hais tout cela. La terre
sur laquelle vous tes, je l'ai faite pour vous. D'o vient que vous
souffrez que les blancs s'en emparent!

Ne pouvez-vous vous passer d'eux? Je sais que ceux que vous appelez
les enfants de votre grand Pre fournissent  vos besoins.

Mais si vous n'tiez misrables comme vous l'tes, ils ne vous seraient
pas ncessaires. Vous devriez vivre comme vous le faisiez avant de les
connatre. Avant que fussent arrivs ceux que vous appelez vos frres,
votre arc et vos flches ne vous suffisaient-ils pas?

Vous n'aviez besoin ni de poudre, ni de plomb, ni de fusils. La chair
des animaux suffisait  votre nourriture, leur peau  votre
habillement. Mais quand je vous vis enclins au mal, je chassai les
animaux dans les profondeurs des forts, afin que vous dpendiez de vos
frres pour vos aliments et vos vtements. Redevenez bons, excutez mes
volonts, et je vous renverrai des animaux en abondance.

Toutefois, je ne vous dfends pas de souffrir parmi vous les enfants de
votre Pre. Je les aime, ils me connaissent, ils me prient; je subviens
 leurs besoins, et leur donne ce qu'ils vous apportent. Mais il n'en
est pas de mme pour ceux qui sont venue vous troubler dans vos
possessions [35]. Chassez-les, chassez-les; faites leur la guerre. Je ne
les aime pas, ils ne me connaissent point, ils sont les ennemis de vos
frres, ils sont les miens, repoussez-les dans les terres que je leur ai
faites. Qu'ils y restent.

[Note 35 Les Anglais qui nous avaient rcemment enlev le Canada.]

Oui chassez les de votre territoire, ces chiens en habits rouges.

Ils vous font injure, vous dshonorent. Mais unissez-vous  vos autres
frres blancs qui me servent et m'adorent, pour les obliger  quitter
votre pays o ils ne sont rests que trop longtemps et ont commis trop
de mchancets, de crimes, sur vous-mmes, vos femmes et vos enfants.

Le Matre de la vie ayant fini de parler, l'Indien lui promit
d'excuter sa volont et de la faire observer aux hommes de sa race.
Son conducteur revint alors. Il le guida jusqu'au pied de la montagne
et lui dit de reprendre ses vtements et de retourner  son village,
ce que l'autre s'empressa de faire.

Gloire au plus brave, etc.

Son retour causa beaucoup de surprise aux habitants du village, qui
ne savaient ce qu'il tait devenu. Ils lui demandrent d'o il
arrivait. Mais comme le Matre de la vie lui avait recommand de ne
parler  personne avant d'avoir vu le chef du village, il leur fit
signe avec la main qu'il arrivait d'en Haut.

Gloire au plus brave, etc.

Il alla immdiatement au wigwam du chef,  qui il transmit la parole du
Matre de la vie, pour que moi je vous la rpte, illustres guerriers,
et vous excite  soutenir nos frres Nitigusks dans la guerre qu'ils ont
entreprise contre les Saiganoschs. Aiguisez vos flches, affilez vos
couteaux  scalper, chargez vos fusils, et tous ensemble allons
combattre ces odieux ennemis. J'ai dit.

Tel fut le discours du chef, et moi j'ajoute: Gloire au plus noble, au
plus vaillant de mes aeux, gloire  Pontiac! Le coup d'oeil de l'aigle
tait le sien. Plus fine que celle de la volverenne il avait l'oreille.
Dans ses membres rgnait la force des bisons; dans son esprit
sjournait l'habilet des grands sagamos. Douce comme le miel pour ses
amis, sa parole retentissait comme le tonnerre quand il s'adressait 
un ennemi.

Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aeux, gloire  Pontiac!

Cette longue mlope avait t dite en franais, langue que parlent ou
comprennent gnralement tous les aventuriers du Nord-ouest amricain.

Malgr leur brit, la plupart des Aptres l'avaient coute avec une
attention soutenue, soit qu'ils fussent charms par la voix mlodieuse
de Meneh-Ouiakon, soit par dfrence pour leur capitaine, dont les yeux
couvaient avec amour la chanteuse.

Mais,  peine eut-elle fini, que l'un d'eux, Thade, celui qui s'tait
senti bless par les couplets de Jacques-le-Majeur, et qui, plus d'une
fois, avait tent d'interrompre la jeune fille, se leva dans un
transport de rage.

--On nous insulte! cria-t-il d'une voix altre.

--Qui? Quoi? demanda l'corch.

--On insulte les Anglais, et nous sommes plusieurs ici de cette origine.

--D'abord, fit le flegmatique Judas, nous ne reconnaissons pas de
nationalit ici. Tu as tort de te fcher.

--Eh bien, alors, par le diable, je vais chanter  mon tour, et rira
bien qui rira le dernier, reprit Thade.

--Chante si a te fait plaisir. Mais il me semble que c'est assez de
chansons comme cela.

--Non, j'ai dit que je chanterais, et je chanterai!

--A ton aise, rpliqua froidement l'corch.

Aussitt Thade, sautant sur la table, se mit  invectiver la France en
une mchante pice de vers, aussi absurde par le fond que dtestable par
la forme, dbutant par ces mots:

    Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen.

Dubreuil aurait d rire des efforts que faisait Thade pour se rendre
comique et qui n'aboutissaient qu'au grotesque, mais notre ingnieur
avait la fibre nationale d'une dlicatesse excessive; au premier
couplet, il sentit le rouge lui monter au visage, au second il faillit
clater, au troisime, l'explosion eut lieu.

--Sclrat! profra-t-il, en faisant un bond pour se jeter sur Thade.

Par malheur, celui-ci le prvint.

Saisissant une cruche de grs  demi pleine de whisky, il la lana  la
tte du jeune homme, qui, atteint par le projectile, roula aux pieds de
Meneh-Ouiakon, en poussant un cri douloureux, tandis que l'Aptre
rptait de sa voix insultante:

    Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen!




                               CHAPITRE XI

                                LE BLESS


La nuit tait noire, profonde; noire comme la tombe, profonde comme
l'immensit. Des sons lamentables emplissaient l'air: c'tait
l'aboiement des chiens, auquel rpondait le hurlement sinistre des
loups; puis, c'tait le meuglement mlancolique des boeufs, auquel se
mlaient, par brusques, par violentes rafales, les sifflements de la
bise. Et, faisant la basse dans ce sinistre concert, le lac Suprieur
broyait, avec un formidable fracas, ses ondes aux grves rocheuses de
l'archipel des Douze-Aptres.

Un grand clair violac dchira tout  coup les tnbres.

A son clat passager, mais intense, on et pu voir une Indienne qui,
rapidement, furtivement, traversait la cour du fort _La Pointe_.

Pour n'tre point observe, sans doute, elle glissait le long de la
haute palissade dont la factorerie tait entoure.

Ainsi, avec lgret, Meneh-Ouiakon,--vous l'auriez reconnue 
l'lgance de sa dmarche,--atteignit une porte basse, garnie de lourds
montants en bois.

Du bout du doigt elle gratta cette porte.

Point de rponse  son signal.

Le vacarme des lments en furie avait probablement empch que l'appel
de l'Indienne ft entendu.

Sans hsitation, mais non sans une certaine impatience, elle frappa le
panneau avec son poing.

La porte s'ouvrit.

--Je suis la fille du sachem Nadoessis, dit Meneh-Ouiakon en tendant la
main.

--Que la fille du sachem Nadoessis entre fut-il dit, d'un ton bas, par
une personne qu'il tait impossible de distinguer, quoique ses yeux
tincelassent dans la nuit comme des escarboucles.

--Mon frre au visage ple est-il mieux? demanda Meneh-Ouiakon.

--Ton frre au visage ple est mieux.

Meneh-Ouiakon, alors franchit le seuil de la porte, qui fut aussitt
referme doucement derrire elle.

L'obscurit devint encore plus complte qu'au dehors. Un froid humide,
pntrant, se faisait sentir.

L'Indienne fit sept ou huit pas droit devant elle, comme si elle
possdait une connaissance exacte des lieux, et elle s'arrta.

--Tu peux pousser la porte, ma fille, elle n'est pas close, dit la voix
qui dj avait parl.

Meneh-Ouiakon se conforma  cet avis. Elle allongea le bras, et fit
rouler sur ses gonds une grosse porte qui grina aigrement en s'ouvrant.

Aussitt, un jet de lumire vive, blouissante, enveloppa la jeune
Indienne.

Elle se trouvait au bout d'une sorte de galerie taille dans le roc, et,
sous ses yeux, se dployait une chambre ou salle qui semblait galement
avoir t creuse au coeur d'un rocher.

Cette chambre tait nue. L'eau suintant  sa vote et  ses parois y
avait form des stalactites, figures tranges, qui resplendissaient
comme des pierreries aux rayons d'une petite lampe faite avec un crne
d'animal et pendue par une corne de daim  un angle de la muraille.

Sous cette lampe, et sur un mchant lit de mousse et de sapinette ou
branches de pin, tait tendu un homme.

Une peau de bison recouvrait ses membres. Au front, il portait un
grossier bandeau de toile ensanglante qui lui cachait la moiti du
visage.

Malgr son bandeau, malgr la pleur et l'altration de ses traits, on
ne pouvait mconnatre cet homme. C'tait Adrien Dubreuil.

A la vue de Meneh-Ouiakon, un doux sourire erra sur les lvres
dessches du malade.

--Je craignais, dit-il faiblement, que la vieille ne vous entendit pas
frapper; car elle est bien sourde.

--Elle m'a entendue, rpondit l'Indienne. Mais, parle, mon frre: le
feu qui brlait tes veines commence-t-il  s'assoupir?

--Oui, grce  vous, noble fille, ma sant s'amliore. Une lueur de
satisfaction colora le visage de Meneh-Ouiakon.

--Mais, continua Dubreuil, approchez, ma soeur, je vous en prie.
Donnez-moi votre main, que je la serre dans les miennes. Ce m'est,
hlas! le seul moyen de vous tmoigner la reconnaissance qui dborde mon
coeur...

--Ne parle pas de reconnaissance, dit l'Indienne d'un ton simple,
charmant, la reconnaissance est une chose ignore chez nous.
Puisse-t-elle l'tre toujours!

En prononant ces mots, elle s'accroupit prs d'Adrien et reprit, aprs
lui avoir tendu sa main que le jeune homme pressa avec effusion:

--Ta peau brle encore; tu as soif, mon frre.

--Ah! je vous aime! s'cria-t-il.

--Et moi aussi, je t'aime! dit navement la sduisante Nadoessis.

Dubreuil l'embrassa dans un regard si passionn que Meneh-Ouiakon rougit
et dtourna la tte.

--Mon frre a soif; je vais lui donner  boire, dit-elle en se
relevant.

Dans un coin de la salle, il y avait une outre en cuir de caribou et une
cuelle de bois. Meneh-Ouiakon prit cette cuelle, y versa de l'eau
contenue dans l'outre, et, tirant de sa poche deux morceaux de sucre
d'rable, jaunes comme l'ambre, elle les frotta l'un contre l'autre
au-dessus de l'cuelle. Il en tomba une poudre abondante qui, remue et
mlange avec l'eau, produisit une boisson rafrachissante et tonique
tout  la fois.

Pendant cette opration, Adrien Dubreuil contemplait l'Indienne avec une
tendresse qui ne pouvait gure laisser de doute sur la nature des
sentiments que la jeune fille lui inspirait.

Elle revint vers lui, son vase  la main, s'agenouilla, passa avec
prcaution son bras sous la tte du jeune homme, la souleva tout
doucement et approcha l'cuelle de sa bouche ardente.

Tableau saisissant, unique, que celui-l.

Pour le peindre, il et fallu la palette d'un Herrera.

Voyez-vous cette grotte, mi-partie plonge dans une ombre rougetre,
mi-partie flamboyante de clarts indcises, flottantes, qui font
tinceler les murailles, la voussure et jusqu'au sol; et puis,
voyez-vous, l, dans la zone lumineuse, ces deux bustes gracieux, ces
deux figures souriantes, harmonieuses, mais dont l'ensemble, mais dont
le dtail tranchent en un si puissant contraste!

Le visage de l'Indienne est beau, nonobstant le peu de rgularit des
lignes; mais comme il est trange, comme ses teintes chaudes, bistres,
sont en opposition avec la blancheur marmorenne, livide du visage de
l'Europen! comme la barbe noire de celui-ci fait encore ressortir la
matit de sa carnation! comme enfin l'attitude, touchante et le costume
pittoresque de l'Amricaine donnent de l'clat, de la vie  cette scne
si grande dans sa simplicit!

--C'est assez, ma soeur, dit Adrien aprs avoir savour une gorge et en
abaissant sur Meneh-Ouiakon un regard humide.

--Mon frre ne veut plus boire?

--Je n'ai plus soif.

La jeune file dsirait replacer la tte du malade sur la couche.

--Non, demeurez ainsi, je vous en supplie, je suis si bien, dit-il en la
couvant des yeux.

La belle Indienne palpitait. Son sein soulevait, par bonds ingaux, la
couverte drape sur ses paules.

--Mon frre, dit-elle, en retirant son bras, et en arrangeant le lit du
malade avec une sollicitude toute maternelle, mon frre a besoin de
repos.

--Oh non, j'ai dormi assez; laissez-moi causer avec vous. Je veux vous
remercier des bonts que vous avez eues pour un tranger, un inconnu...

--Tu ne m'es ni tranger, ni inconnu, fit-elle gravement.

--Ni tranger! ni inconnu! dit Adrien d'un air dubitatif.

--Ni tranger, ni inconnu.

--Je ne vous comprends pas, balbutia Dubreuil.

--Qui t'a donn cela? questionna Meneh-Ouiakon, en montrant 
l'ingnieur le symbole qu'il avait reu de Shungush-Ouseta.

--a?

--Oui, ce totem?

--C'est un Indien.

--O te l'a-t-il donn, mon frre?

--Au Sault-Sainte-Marie.

--Au Sault-Sainte-Marie?

--Oui.

--Et cet Indien t'a-t-il dit son nom?

--Oui, mais je ne me le rappelle pas.

--Ah! fit-elle avec un soupir.

--Seulement, reprit Dubreuil, je me souviens qu'il tait de la tribu des
Nadoessis.

--En es-tu bien sr, mon frre? pronona-t-elle en plongeant ses yeux
dans ceux de son interlocuteur.

--Parfaitement sr.

--Mais, dit-elle, aprs un moment de rflexion, pourquoi l'Indien
t'a-t-il fait ce prsent?

--Je lui avais rendu un service.

Meneh-Ouiakon fit un geste d'tonnement.

--Oui, poursuivit Adrien, son canot avait chavir, et j'ai aid le
Nadoessis  sortir du gouffre dans lequel son imprudence l'avait
entran.

--Tu as sauv la vie  Shungush-Ouseta.

--Shungush-Ouseta! c'est en effet, je crois, le nom qu'il portait.

--Ah exclama l'Indienne, si tu dis vrai, que le ciel soit toujours sur
ta tte, que ton sentier dans la vie soit droit, sans pines ni
cailloux; que le soleil t'claire sans cesse de ses rayons!

--Ces paroles furent profres avec une exaltation qui surprit
douloureusement Dubreuil.

--Vous connaissez donc cet Indien? dit-il avec vivacit.

--Oui, Meneh-Ouiakon le connat bien.

--Peut-tre l'aimez-vous? hasarda le jeune homme.

--Je l'aime.

A cette dclaration si nette, faite d'un ton ferme, l'ingnieur
frissonna.

Pour dissimuler le trouble qu'il prouvait, il ramena sur son visage sa
couverture de peau de buffle.

--Ainsi, reprit Meneh-Ouiakon au bout d'un instant, c'est en rcompense
de ce que tu as fait pour lui que Shungush-Ouseta t'a fait prsent de ce
totem?

--Je vous l'ai dit.

--Mon frre voudrait-il me conter comment la chose arriva?

--Je vous le dirai, dit le malade avec un effort pour surmonter son
motion.

Et il narra brivement, sans forfanterie, les circonstances qui avaient
accompagn sa rencontre avec le Bon-Chien au trou de l'Enfer.

Quand il eut termin, Meneh-Ouiakon, qui l'avait cout avec un intrt
marqu, lui dit:

--Toi que j'aimais bien, je t'aime mieux encore. Commande et je
t'obirai. Meneh-Ouiakon est ton esclave.

--Mais vous aimez aussi ce Shungush-Ouseta.

--Je l'aime dans l'tendue de mon coeur.

Un sourire amer plissa le visage de Dubreuil.

--Comment, dit-il avec ironie, les femmes de votre race ont-elles le
coeur si large qu'il puisse contenir deux amours  la fois?

--Oui.

--Vous vous moquez de moi! s'cria-t-il en haussant les paules.

--Quoi! les femmes des visages ples ne peuvent-elles aimer leurs
enfants, leur mari?...

--Mais Shungush-Ouseta n'est pas votre enfant?

--Si tu ne m'avais pas interrompue, j'aurais ajout: leurs frres.

--Shungush-Ouseta serait votre frre?

--C'est mon _osyaiman_.

--Je ne comprends pas, dit Adrien en secouant la tte.

--J'ai voulu dire qu'il est le fils de mon pre, et de ma mre.

--Vrai! s'cria le malade avec joie, vrai! c'est votre frre?

--Mon frre an, celui qui doit remplacer mon pre au conseil des
chefs.

--Oh! alors, je suis doublement heureux d'avoir pu lui tre de quelque
utilit.

--Tu l'as arrach  la mort. Mais, sois assur que, si elle le peut, la
soeur paiera la dette de son frre.

--N'est-ce point moi qui suis votre oblig? Sans vous, le pauvre
Franais aurait cess de vivre.

--Ne parlons point de moi.

--Mais j'en veux parler! Que serais-je devenu, bless  la tte, la
jambe casse  la suite de ma chute, en proie  une fivre crbrale, si
vous n'eussiez pris soin de moi, en exposant votre propre scurit; car,
j'en ai la conviction, c'est au pril de vos jours que vous venez me
visiter ainsi chaque nuit...

--Mon frre se trompe, dit froidement l'Indienne.

--Je me trompe! mais la vieille Maggy me l'a dit!

--Maggy draisonne.

--Vainement,  Meneh-Ouiakon! vous tenteriez de me drober la vrit.
Votre dvouement pour le malheureux prisonnier m'est connu. Et quand
mme Maggy, ma gardienne, n'aurait pas trahi votre secret, je l'ai
dcouvert. Plus d'une fois, quand vous me croyiez endormi, j'tais
veill. Je vous ai entendu causer avec ma gelire. Je sais que vous
l'avez gagne, qu'elle vous ouvre toutes les nuits la porte de cette
caverne...

--Mon frre en est-il mcontent? demanda la jeune fille d'un air triste.

--Mcontent! Le pouvez-vous penser?... Je vous aime...

L'Indienne, qui se trouvait prs du lit, tressaillit. Une brlante
rougeur monta  ses joues, elle dgagea doucement sa main dont Dubreuil
s'tait empar, et qu'il pressait chaleureusement sur sa poitrine.

--Ainaway-min (ami), dit-elle, nous devons, ce soir, causer
srieusement.

--Avant tout, dites-moi que vous m'aimez.

--Je vous aime, rpondit-elle d'un accent sincre, mais sans animation.

--Dites-moi aussi, continua le Franais, quel intrt vous a pousse 
me servir?

--Quand mon frre est tomb, frapp par son ennemi, je me suis baisse
pour aider  le relever. Mais mon frre n'avait plus le sentiment de
l'existence; on l'a emport hors de la salle du banquet. Mais,  la
place qu'il occupait, j'ai trouv ce totem. Il m'indiquait mon devoir,
j'y ai t fidle.

--Sans cela, sans ce carr de bois, vous m'eussiez laiss prir, dit
Dubreuil d'un ton sombre.

L'Indienne ne rpondit pas.

Il y eut un moment de pnible silence,  peine troubl par les sourds
rugissements de la tempte qui dferlait au dehors.

--Ah! soupira le malade, je comprends. Mais ce n'est pas ainsi que je
voudrais tre aim, pas ainsi que les femmes aiment dans mon pays...
Vous auriez mieux fait de m'abandonner  mon sort.

--Je croyais que mon frre tait un homme fort. Nos jeunes guerriers ne
savent pas pleurer. On les habillerait en femmes ceux-l qui verseraient
des larmes.

--Mais que deviendrai-je? Je n'avais ici qu'un ami; il est perdu.
Maintenant, me voici captif, grelottant la fivre, estropi et condamn
 ne plus voir la lumire du jour; car, dans ce cachot rgne une nuit
ternelle, et l'air respirable n'arrive que difficilement par quelques
fissures imperceptibles.

--L'impatience, mon frre, est l'arme des faibles. Prends courage, et tu
sortiras d'ici.

--J'aimerais mieux n'en sortir jamais que de vous laissez au milieu de
ces brigands.

--De qui mon frre veut-il parler?

--Eh! de celui que vous appelez le Mangeux-d'Hommes et de ses complices
rpliqua-t-il avec irritation.

Le front de l'Indienne se couvrit d'un nuage que Dubreuil remarqua
aussitt.

--Ah! dit-il, avec une inflexion sarcastique, j'oubliais que vous
l'aimiez aussi, lui!

--Jsus! murmura-t-elle d'une voix rveuse, oui, je l'ai aim, bien
aim!

--Et vous l'aimez encore siffla l'ingnieur entre ses dents serres, en
croisant convulsivement les mains au-dessus de sa tte.

--Mon frre, dit avec une exasprante tranquillit Meneh-Ouiakon,
l'esprit de feu court toujours dans ton sang. Il faut l'arrter, sans
quoi Kitchi-Manitou s'emparerait encore de toi, et je ne pourrais
remplir la promesse que j'ai faite au totem de mon frre.

--Expliquez-vous, fut-il rpondu schement.

--J'ai rv, dit-elle, la nuit dernire, que je te rendais la libert.
Il faut que mon rve s'accomplisse [36].

[Note 36: Dans la premire srie des Drames de l'Amrique du Nord, j'ai
dj eu occasion de montrer combien les sauvages sont superstitieux,
surtout  l'endroit de leurs songes. La plupart des voyageurs ont t,
comme moi, frapps de cette aberration qui ne compte encore, quoi que
nous en ayons, que trop de fidles dans les socits civilises. Mais si
la plupart des Indiens apportent souvent une grande bonne foi dans
l'explication des rves, il en est qui savent trs-bien les utiliser au
profit de leurs passions. En voici un exemple cite par un missionnaire.
Un sauvage ayant rv que le bonheur de sa vie tait attach  la
possession d'une femme marie  l'un des plus considrables du village
o il demeurait, il lui fit faire la mme proposition que Hortensius eut
la hardiesse de faire autrefois  Caton d'Utique. Le mari et la femme
vivaient dans une grande union et s'entr'aimaient beaucoup. La
sparation fut rude  l'un et  l'autre; cependant ils n'osrent
refuser. Ils se sparrent donc. La femme prit un nouvel engagement, et
le mari abandonn ayant t pri de se pourvoir ailleurs, il le fit par
complaisance, et pour ter tout soupon qu'il pensait encore  sa
premire pouse. Il la reprit nanmoins aprs la mort de celui qui les
avait dsunis, laquelle arrive quelque temps aprs. Dans ses Aventures
en Amrique, Le Beau raconte l'anecdote suivante Un sauvage, de ce
qu'on avait donn la vie  un esclave dans sa cabane contre son
inclination, en conserva une haine mortelle pour lui, qu'il couva
pendant plusieurs annes. Enfin pouvant plus dissimuler, il dit qu'il
avait rv de la chair humaine, et peu aprs, il dclara que c'tait la
chair de l'esclave en question. On chercha vainement  luder ce songe
barbare; on fit plusieurs figures d'hommes de pte qu'on fit cuire sous
les cendres; il les rejeta. On n'omit rien pour lui faire changer de
pense; il ne se rendit point, et il fallut faire casser la tte 
l'esclave.]

Dubreuil fit un mouvement d'incrdulit et de ddain.

A cet instant, un coup de tonnerre effroyable branla la caverne jusque
dans ses fondements, et une vieille squaw se prcipita dans la salle par
le couloir qui avait donn accs  Meneh-Ouiakon, en s'criant:

--La fille des sachems et le visage ple sont perdus!




                             CHAPITRE XII

                               LE MATRE


--Que veut-elle dire? demanda Dubreuil; car, si la vieille Indienne
avait pouss son exclamation en nadoessis, dialecte qu'il ne comprenait
pas, la soudainet de son entre dans la salle, le bouleversement de son
visage annonaient suffisamment que quelque chose de grave tait
survenu.

--Tais-toi et sois calme, dit, dans son idiome, Meneh-Ouiakon  la squaw.

Puis, s'adressant  Dubreuil:

--Mon frre, du courage, du sang-froid; si l'on tentait de te faire du
mal, je te protgerais.

Ces paroles souffles rapidement, elle se glissa dans la ruelle du lit,
derrire le malade, et, en un clin d'oeil, elle eut tout  fait disparu
sous l'amas de brindilles dont se composait la couche.

Un pas sec et cadenc rsonnait dans le couloir.

La porte extrieure s'ouvrit sans secousse, et, le lieutenant du
Mangeux-d'Hommes. Judas, pntra dans la salle.

Dj Maggy, remise de son moi, paraissait fort occupe auprs du
bless.

--Hors d'ici, vilaine peau-rouge, lui dit durement Judas.

La squaw se courba en deux pour saluer le terrible lieutenant, et quitta
immdiatement la pice.

Ds qu'elle fut partie, Judas alla s'assurer que la porte tait ferme;
ensuite, il se rapprocha de Dubreuil.

--Jeune homme, lui dit-il lentement et en fixant sur l'ingnieur un
regard incisif, jeune homme, ta sant marche  son rtablissement. La
plaie que tu avais  la tte est presque gurie, n'est-ce pas?

--Oui, la cicatrisation a fait de grands progrs.

--Et ta jambe?

--Je ne puis encore la remuer.

--C'est juste, j'oubliais qu'elle est toujours emprisonne dans les
clisses de bois que j'y ai appliques; car ta vie, tu me la dois, jeune
homme, tu ne l'oublieras pas, j'espre. Sans mes connaissances
mdicales, et sans l'intrt que je te porte depuis bientt un mois tu
voyagerais sur la grande route de l'ternit.

--Je vous sais gr de ce que vous avez fait pour moi.

--Et je ferai plus encore, par la vertueuse Shelagh! pouse du
bienheureux saint Patrice, dit Judas en aiguisant davantage le regard
qu'il tenait riv sur Dubreuil.

--Je n'ai qu'un seul dsir, insinua ce dernier.

--Recouvrer ta libert?

--Oui.

--Eh bien, tu la recouvreras.

Adrian leva les yeux sur l'Aptre.

--Oui, appuya Judas, tu la recouvreras ta libert;... mais  une
condition.

--Laquelle? dites.

Comme un feu follet, sur la face osseuse du lieutenant passa une lueur
de satisfaction qui s'vanouit ds qu'elle y eut rpandu un faible
rayonnement.

Avant de rpondre, il se dirigea vers la porte, l'ouvrit pour s'assurer
qu'il n'y avait personne dans la galerie, et revint se placer devant le
lit du malade.

--Ainsi, jeune homme, dit-il en tranant ses paroles, la libert te
semble un bien inestimable, et tu sacrifierais volontiers quelques
annes de ta vie pour l'obtenir, ce bien.

--Quelques annes rpta Dubreuil surpris.

--J'entends quelques annes qui ne te seraient pas sans profit.

--Soyez plus clair, je vous prie.

--D'abord, as-tu du courage?

--Je le crois.

--De l'audace?

--Cela dpend.

--Enfin, dit Judas, s'il s'agissait de faire ta fortune; une grande
fortune... une fortune de prince?

--Par des moyens honntes!

--Honntes! tous les moyens le sont, quand ils chappent 
l'apprciation.

Dubreuil fit un geste de dngation.

--Qui veut la fin veut les moyens, reprit silencieusement Judas. Je
tiens ta libert, ta vie entre mes mains.

Et il se mit  se promener dans la longueur de la caverne.

Il y eut une pause de quelques minutes.

L'orage grondait toujours au dehors; toujours, de temps  autre, les
clats de la foudre rsonnaient comme de lointaines et formidables
dcharges d'artillerie.

Dubreuil tait sous le coup d'une agitation fbrile que doublait la
prsence de Meneh-Ouiakon. Si Judas la dcouvrait, elle serait perdue;
et si la situation se prolongeait, il pouvait se faire qu'il la
dcouvrt.

C'est pourquoi Adrien, tchant de dominer son motion, se dcida rompre
le silence. Il esprait, par une promesse vague, se dbarrasser du
froce lieutenant.

--Mais enfin, dit-il, que proposez-vous?

Cette question si directe moussa l'impassibilit ordinaire de Judas.

Il s'arrta court au milieu de sa promenade.

La trahison est peut-tre--quel que soit d'ailleurs son but--le plus
affreux des forfaits. Les grands criminels y rpugnent souvent. On en a
vu pour qui voler, violer, assassiner, incendier, torturer taient un
jeu, qui se raillaient de la justice divine et humaine, mais pour qui
aussi l'appellation de tratre et t une injure sanglante, dont ils
auraient eu plus horreur que du bagne on de l'chafaud.

Judas n'avait point de ces pudeurs dans le vice; cependant, malgr
l'absence de sens moral dont il faisait preuve et parade, il ne se
sentait pas tout  fait  l'aise dans le plan qu'il avait conu, et
auquel sa pense avait associ l'ingnieur franais.

--Ce que je propose, dit-il avec une lenteur rveuse; oui, je vais te
les faire, mes propositions...

Il s'avana de nouveau vers Dubreuil, se reprit  l'examiner comme s'il
et voulu sonder jusqu'au plus profond de son me, et brusquement lui
dit:

--Tu es discret?

--Sans doute, fit Adrien intrigu.

--Ta parole que jamais tu ne rvleras ce que je te communiquerai?

--Je vous la donne.

--Du reste, tu sais, ajouta le lieutenant du Mangeux-d'Hommes avec
menace, si par imprudence ou autrement tu me trahissais, la mort serait,
de toute faon, ton chtiment.

--Je vous ai engag mon honneur, ne craignez rien.

--Tu as d remarquer, reprit froidement Judas, que notre chef
s'abandonne avec excs aux liqueurs fortes. Les dbauches ont affaibli
ses facults intellectuelles. Quoique une partie de nos gens tienne
encore  lui, plusieurs l'ont en aversion. Ils me voudraient pour
capitaine. Mais je suis las de cette vie vagabonde que je mne depuis
tant d'annes. Le dsir de revoir ma patrie, la belle Irlande, l'le
d'meraude, s'est empar de moi, et je n'attends qu'une occasion
favorable pour la satisfaire. Cette occasion, toi seul ici peux me la
fournir. Je connais, non loin du lieu que nous habitons, une mine d'or
dont l'exploitation...

--Une mine d'or! interrompit Dubreuil; je doute que les terrains
avoisinant le lac Suprieur reclent des gisements aurifres.

--Tu en jugeras toi-mme. Ce n'est pas une mine, mais une montagne d'or,
oui une montagne d'or, par la vertueuse Shilagh, pouse du bienheureux
saint Patrice[37]! s'cria l'Irlandais d'un ton enthousiaste qui
contrastait singulirement avec son flegme habituel. Je te conduirai l,
ds que tu seras guri, avec deux hommes qui me sont dvous. Tu
dirigeras nos travaux, et bientt nos richesses dpasseront celles des
plus grands seigneurs de la terre. Cela te convient-il?

[Note 37: A cinq journes de Fond du Lac, sur le Suprieur, et au bord de
la rivire Outonagon, il existait alors un norme rocher de cuivre pur,
que les coureurs des bois et les aventuriers du Nord-Ouest ont souvent
pris pour de l'or.]

--Mais qui vous dit que le rocher dont vous parlez...

--De l'or! c'est de l'or! c'est de l'or! tiens, regarde!

En disant ces mots, Judas plaa sous les yeux de Dubreuil un gros
morceau de mtal jaune qui brillait effectivement comme l'or.

Mais, ni sa couleur, ni son clat, ne pouvaient en imposer 
l'ingnieur.

Il reconnut promptement que c'tait du cuivre. Cependant, il crut
convenable d'entretenir Judas dans son erreur.

--Mes yeux sont, dit-il, trop fatigus pour que je puisse bien apprcier
ce spcimen. Mais je crois, comme vous, que la mine d'o il sort est
trs-prcieuse.

--Prcieuse! mais il n'y en a pas une comparable au monde. De retour
dans mon pays, j'achterai une seigneurie, et l'on ne me connatra plus
que sous le non de lord Peter O'Crane. Ah! j'ai longtemps dissimul, oui
bien longtemps, pour atteindre le sommet auquel je voulais parvenir!

--Si le rocher est considrable, pourquoi ne pas vous faire assister de
vos compagnons? questionna Dubreuil.

--Mes compagnons je les mprise, je les excre rpliqua Judas d'une voix
sourde.

--Mais votre capitaine?

--Jsus! ne me parle pas de lui. Avant de quitter le fort, je me
vengerai. Il m'a ravi l'amour de la seule femme que j'aie jamais aime
mais, vois-tu, je lui enlverai sa prfre, sa Meneh-Ouiakon...

Dubreuil tressaillit.

--Oui, poursuivit Judas, cdant au cours de ses passions comme un
torrent, longtemps comprim, qui a rompu ses digues, oui, oui,
j'enlverai Meneh-Ouiakon. Elle me suivra dans les vieux pays. J'en
ferai ma femme, et le bonheur que j'ai attendu avec patience depuis tant
d'annes, luira enfin sur ma vieillesse.

Il se remit en marche en se frottant les mains, fit deux on trois tours
dans la chambre, et se rapprochant tout  coup de Dubreuil:

--Ainsi, dit-il, c'est convenu?

--Mais je ne puis bouger de mon lit.

--Oh! nous te transporterons dans un canot. Dans deux jours, j'aurai
dpch le capitaine chez le diable, dans huit au plus tard nous
partirons. Souviens-toi de ton serment.

L-dessus, Judas composa son maintien et sortit.

Quand le bruit de la porte qui donnait sur la cour eut annonc que le
lieutenant du Mangeux-d'Hommes tait loin, Meneh-Ouiakon quitta sa
cachette.

Elle tait calme, mais triste.

--Mon frre, dit-elle  Dubreuil, plus que jamais ta vie est en danger.

--La vtre, ne court-elle aucun risque? repartit-il avec un accent de
reproche.

--Non, moi je n'ai rien  craindre. Mais toi, malade, infirme, tu peux
tre assassin par ces misrables.

--Que faut-il faire? demanda Dubreuil srieux.

--Je cherche. Ah! si le fils de ma mre tait ici. Il est habile, il est
fort; mon incertitude ne durerait gure.

--Noble crature, dit Adrien, lui prenant une main qu'elle abandonna
volontiers, songez  vous plutt qu' moi. Qu'importe le sort qui m'est
rserv! je me sens si malade, que la vie serait plutt un fardeau qu'un
bien pour moi. Mais vous, jeune, riche de sant, de bont, pourvoyez 
votre salut, c'est votre droit, c'est votre devoir, c'est la prire que
je vous adresse au nom de l'affection que vous me tmoignez.

Inclinant sur le bless un long et doux regard, Meneh-Ouiakon lui dit:

--Mon frre n'a pas lu dans le coeur de la fille du sachem nadoessis.
Elle ne lui en veut pas; mais elle est afflige de son ignorance.
Meneh-Ouiakon a rv qu'elle rendait la libert  son frre blanc: le
rve de Meneh-Ouiakon s'accomplira.

--Ne redoutez-vous pas?...

--Meneh-Ouiakon ne redoute quoi que ce soit.

--Mais, vous-mme, vous tes prisonnire?

--Autant vaudrait prtendre retenir la vipre dans sa main sans en tre
piqu, ou l'eau entre ses doigts sans soient mouills, que d'esprer
retenir Meneh-Ouiakon captive quand elle a rsolu de briser ses liens.
Maintenant, mon frre, ouvre ton oreille  mes paroles. As-tu des amis
prs d'ici?

--Hlas! non; j'en avais un, un seul, mais il est je le crains... dit
Adrien avec des larmes dans la voix.

--Si, continua l'Indienne, comme si elle se parlait elle-mme, si la
tribu des Nadoessis n'tait en chasse sur les bords du lac des Bois
[38], j'irais trouver nos parents, nos allis...

[Note 38: Pour une description de ce lieu, voir la _Huronne_.]

--Dans ce pays, interrompit Dubreuil, je connais pourtant une personne
qui s'intresse peut-tre  moi, c'est un Canadien-Franais du
Sault-Sainte-Marie.

--Que mon frre me dise le nom de ce Canadien-Franais.

--Il s'appelle Rondeau.

--Rondeau, je m'en souviendrai.

--Quel est donc votre projet?

--Mon frre le saura quand je l'aurai excut.

--Meneh-Ouiakon, j'ai confiance en vous; mais, je vous en conjure, ne
commettez point d'imprudence, n'exposez pas une existence qui m'est cent
fois plus chre que la mienne, dans l'intention de me servir.

--Ami, dit-elle, tu seras quelques jours sans me voir. Mais ne te laisse
pas abattre par le chagrin. Le dvouement de Maggy t'est assure. Compte
sur elle. Je vais travailler  ta dlivrance.

--Non, s'cria Dubreuil; non, vous ne vous loignerez pas avant que je
sache!

--Cela n'est point ncessaire.

--Meneh-Ouiakon, vous ne m'aimez pas! s'cria douloureusement
l'ingnieur.

--J'ai dj dit  mon frre qu'il ne savait pas lire dans mon coeur.

--Mais enfin, renseignez-moi sur ce que vous allez faire.

--Il n'est pas sage et il manque d'adresse, ou il est vaniteux, celui
qui cherche un conseil pour une chose qu'il a dcid d'excuter.

--Je mourrai d'anxit, dit le jeune homme en attirant l'Indienne contre
sa poitrine.

--Non, tu ne mourras pas, car mon rve a dit que tu verrais bien des
hivers blanchir ta chevelure, rpondit l'Eau-de-Feu d'un ton
prophtique.

--Et, s'cria Dubreuil domin par son accent fascinateur, votre rve
a-t-il dit aussi que ma vie s'coulerait avec vous?

Meneh-Ouiakon ne rpondit point; mais, tournant  lui, s'il touchait 
notre malade, il le faudrait tuer. Je suis ogiemau [39] de la dame des
femmes; je te le commande.

[Note 39: Proprement chef, mais dans ce sens il signifie plutt grand
matre, grande-matresse,]

--Je le tuerais, dit la Perdrix-Grise.

--A prsent, va me chercher la peau du dernier veau que l'on a abattu.

Maggy rentra dans le couloir, aprs avoir accroch sa lampe  un clou
fich dans la muraille de la galerie.

Au bout d'une minute la vieille squaw reparut.

Elle tranait derrire elle la peau d'un veau frachement corch.

--Enveloppe-moi dans cette peau et couds-la sur mes membres, dit
Meneh-Ouiakon.

Avec une aiguille faite d'une arte de poisson, et quelques menus nerfs
d'animal, Maggy excuta, sans mot dire, l'ordre qu'elle avait reu.

--Maintenant, reprit la jeune Indienne se mettant rsolument  quatre
pattes, conduis-moi  l'table aux bestiaux; puis tu diras  la
sentinelle de garde  la porte de la factorerie qu'il est l'heure
d'envoyer brouter les btes. Aprs cela tu ouvriras les curies, et tu
amuseras le factionnaire pendant que les animaux passeront sous la porte
du fort.

Maggy inclina la tte en signe d'assentiment, et teignit sa lampe.

La nuit finissait et,  travers les nuages pais qui roulaient au ciel,
quelques teintes grises commenaient  se montrer vers l'Orient.




                             CHAPITRE XIII

              LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPRIEUR


Ainsi que la plupart des tablissements de mme espce, la factorerie de
la Pointe renfermait une certaine quantit de bestiaux. Chaque matin,
ces bestiaux taient lchs sous la garde de quelques chiens, qui les
menaient patre autour du fort ou dans les les voisines et les
ramenaient, le soir, aussi fidlement que s'ils eussent t accompagns
par des bergers [40].

[Note 40: Cette habitude de confier les troupeaux  la direction des
chiens, sans le concours de bergers, est trs-gnrale dans l'Amrique
septentrionale. Sur le bord des fleuves, le btail franchit souvent des
espaces considrables  la nage pour aller patre dans les les
environnantes, et le soir il rentre sous la conduite du chien qui l'a
guid dans ses excursions fluviatiles.]

Revtue de sa peau de jeune taureau, Meneh-Ouiakon se plaa rsolument
au milieu du troupeau, que la vieille Maggy fit aussitt sortir de
l'curie  coups de houssine.

--Tu ne te couches donc pas plus que les chouettes, sorcire! grommela
le factionnaire auquel elle demanda d'ouvrir la porte du fort.

--Mon frre dormait, car, sans cela, il aurait vu que le jour va luire,
rpondit ironiquement Maggy.

--Le jour! le jour je suis sr qu'il n'est pas plus de minuit...

--Si je disais au chef qu'il m'a fallu veiller mon frre...

--Tais-toi! tais-toi! je te donnerai un verre d'eau-de-feu; surtout, ma
soeur, ma bonne soeur, ne dis pas au capitaine que je sommeillais,
repartit la sentinelle d'un ton singulirement radouci.

--Il ne le saura pas. Alors que mon frre se hte de laisser passer les
btes, car le soleil ne tardera pas  se montrer.

La porte fut immdiatement ouverte, et, mugissant, bondissant les uns
sur les autres, se bousculant, les bestiaux se prcipitrent, en
tumulte, sur la grve du lac.

Malgr la prudence et l'agilit qu'elle dploya au milieu des lourds
ruminants, Meneh-Ouiakon faillit tre victime de sa hardiesse dans ce
court mais prilleux trajet, car un fougueux taureau, voulant devancer
les autres, la heurta violemment. Et il l'aurait renverse, foule aux
pieds, peut-tre crase, si, par un mouvement rapide, elle n'et fui
entre ses jambes.

Cet accident vit, elle fut sauve, en libert!

Le soleil n'tait pas encore lev, mais dj un brouillard pais
achevait de fondre les objets dans la pnombre du crpuscule matinal.

On ne distinguait pas  cinq pas devant soi.

Meneh-Ouiakon se redressa, se dbarrassa, en un tour de main, de la peau
dont elle tait couverte, la mit sous son bras, et sauta dans un des
canots d'corce amarrs le long du rivage.

Combien peu, mme parmi les bateliers canadiens, ces hardis marins, les
plus intrpides du monde, eussent os s'aventurer sur le lac Suprieur,
 travers cette brume si intense qu'on l'et pu couper au couteau, pour
nous servir d'une locution du pays!

Et, cependant, la jeune Indienne s'y lana, sans boussole, sans vivres
d'aucune sorte, avec son seul instinct pour phare, son amour de Dubreuil
pour espoir!

Toute la journe elle resta, accroupie sur les talons, clans le lger
esquif, pagayant avec la vigueur d'un homme, ne s'arrtant ni pour se
reposer, ni pour prendre de la nourriture.

Mais, quelques heures aprs qu'elle se fut embarque, l'astre du jour
avait, aprs une lutte opinitre, vaincu, et dchir le voile gristre
qui l'enveloppait, et il s'tait dploy dans toute sa glorieuse
splendeur, pour rjouir les tres anims et fconder la terre.

Meneh-Ouiakon, ctoyant le bord mridional du lac, avait pass tour 
tour la rivire Montral, que commande  droite une haute montagne; la
pointe de la Petite-Fille; et enfin elle avait fait halte  la rivire
Noire.

L, elle dterra et mangea des oignons qui croissent abondamment dans
ces parages; puis, s'tant rafrachie  l'onde du lac, elle se remit en
route avec autant d'ardeur que si elle et fait un repas substantiel et
rpar ses forces par un long sommeil.

Toute la nuit notre brave Nadoessis poursuivit sa route. Au matin, elle
se trouvait  la baie de la Pcherie, o sa bonne fortune voulut qu'elle
rencontrt un de ces voliers de pigeons ramiers,--appels _tourtes_ par
les Canadiens, _me-me_ par les Indiens du lac Suprieur,--qui se
prsentent par bandes si nombreuses dans l'Amrique septentrionale, au
retour du printemps.

Avec sa pagaie, Meneh-Ouiakon tua une vingtaine de ces volatiles, en fit
cuire deux dont elle djeuna, serra les autres en un coin de son canot,
sous une couche d'herbages humides pour qu'ils se conservassent frais,
et repartit heureuse de n'avoir pas encore t trouble dans sa fuite.

Comme le soleil allait se coucher, elle arriva  la presqu'le Kiouin.
Meneh-Ouiakon avait rsolu d'y camper pendant la nuit, et de traverser
le lendemain la presqu'le, son canot sur les paules, ce qui devait
abrger sa course de prs de trente lieues.

Le portage [41] a deux mille pas de longueur.

[Note 41: Pour la signification de ce terme, voir la premire srie des
Drames de l'Amrique du Nord.]

La jeune fille tait trop fatigue pour le faire ce soir-l. Elle
s'arrta  la _pose_,  vingt pieds au-dessus du niveau du lac, et,
avec sa peau de veau tendue sur deux piquets, se dressa une petite
tente.

Aprs avoir pris quelques aliments, elle s'tendit sur le sable, sous sa
tente, et tomba dans un profond sommeil, dont elle ne fut tire que par
cette exclamation chappe au plus bruyant enthousiasme:

--Cent mille millions de carabines! la jolie crature pour une
sauvagesse, sans t'offenser, mam'selle!

Meneh-Ouiakon s'tait veille en sursaut. Elle bondit sur ses pieds
avec la vivacit d'une panthre, et darda sur le perturbateur de son
repos un regard incisif.

Aux naissantes clarts de l'aube, elle vit un personnage singulier,
tirant complaisamment de longues moustaches jaunes, qui la contemplait
avec une vivacit rien moins que modeste et dont le sons ne trompa point
la jeune Nadoessis.

--Oui, l vraiment, tu es firement belle pour une sauvagesse, et si tu
avais seulement la chose de comprendre le franais, nous nous
entendrions bien vite, ma poulette, fit-il en tendant la main
comme pour lui prendre la taille.

Sans rien dire, l'Indienne recula d'un pas; mais le feu de ses prunelles
s'tait adouci.

--Quel malheur, poursuivit l'homme avec, un accent de regret sincre,
quel malheur que a ne sache pas la langue des braves! Sans cela, ma
foi, je serais bien capable de lui offrir ma main, aussi sr que je
m'appelle Jacot Godailleur Mais, ajouta agrablement l'ex-cavalier de
premire classe, en roulant, de plus en plus belle, ses moustaches entre
le pouce et l'index et en se balanant, d'un air conqurant, sur la
pointe du pied, mais y a un langage que saisissent tous les coeurs,
blancs, rouges, jaunes on noirs.

Et il se pencha, de nouveau, pour saisir Meneh-Ouiakon dans ses bras.

--Que dsire mon frre? demanda froidement celle-ci.

--Vous parlez franais! tu parles franais! elle parle franais! s'cria
le dragon d'un ton aussi stupfait que s'il et entendu un quadrupde
lui rpondant dans sa langue.

Puis, aprs un moment de silence, donn  la surprise, il reprit avec la
joyeuse insouciance qui lui tait habituelle:

--Mais a me va parfaitement. D'abord, sans vous offenser, comment vous
appelle-t-on, mam'selle?

Meneh-Ouiakon ne rpliquant pas, Jacot Godailleur continua:

--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, m'obliger, et je vous rcompenserai
comme vous le dsirerez. Si le mariage mme ne vous dgote pas, eh
bien! nous nous marierons,  la mode de mon pays ou du vtre; c'est-il
dit? Si vous tes aussi bonne que vous tes belle, je ne ferai pas un
trop mauvais march, aprs tout, car vous tes tonnerrement taille pour
l'amour, ma petite. Jacot Godailleur, ex-cavalier de 1re classe au 7e
rgiment de dragons, s'y connat, croyez-le.

--Mon frre, dit la jeune fine, est l'esclave d'un chef franais?

--Esclave! moi! jamais! brosseur,  la bonne heure, et je m'en flatte,
mam'selle. J'ai t le brosseur de mon mar'chef, un propre soldat. Le
connatriez-vous? alors, si vous avez eu l'avantage de lui plaire, je
retire mes propositions. Sauf votre respect, mam'selle, je ne vais
jamais sur les brises de mes suprieurs. Mais, o est le mar'chef,
dites?

--Adrien Dubreuil est prisonnier, rpondit Meneh-Ouiakon.

--Les brigands ne l'ont donc pas tu? vous l'avez vu? vous lui avez
parl? quand? o? s'enquit l'ex-dragon avec une volubilit extrme.

--Je l'ai vu, je lui ai parl, il y a trois nuits, dit l'Indienne.

--O, dites-moi.

--Aux les des Aptres.

--Connais pas, fit Jacot avec un mouvement des paules. Mais,
ajouta-t-il d'un ton suppliant, vous m'indiquerez le chemin.

--Non, dit Meneh-Ouiakon; si mon frre dsire tre utile  son matre,
il fera mieux de me suivre.

--Vous suivre! mais j'irais au bout de la terre, sans vous manquer de
respect, mam'selle. Car figurez-vous que j'ai t pris avec le mar'chef
par ces sclrats d'assassins, que leur capitaine, un diable rouge, m'a
mordu au cou, jet  l'eau; que je suis rentr  la nage dans le bateau,
ou j'ai retrouv le mar'chef, mais pas pour longtemps, car, au milieu de
la nuit, regardant par un panneau de la golette et voyant qu'elle
voguait prs de terre, j'ai pens que je ne pouvais pas servir le
mar'chef, tandis que je courais risque de me desservir beaucoup moi-mme
en restant sur le navire, et j'ai pris de la poudre d'escampette. Ah! si
j'avais su! Je gagne le bord; j'attends le jour pour m'orienter. Je
dcouvre des tas de gens. Bon, je me dis, te voil sauv, Godailleur.
Mais c'taient des Amricains qui travaillaient aux mines de cuivre. Ils
ne me comprenaient pas, ni moi non plus. A grand'peine j'ai pu vivre
depuis ce temps-la... Quel coquin de pays, sauf votre respect,
mam'selle! a ne fait rien, si le mar'chef ne vous a pas... vous
m'entendez... et si vous pouvez me fournir le moyen de retourner en
France... ma foi, mille millions de carabines, je vous pouse! Mais, il
parat que vous me connaissez aussi!

--Je te connais, mon frre.

--Ah! j'y suis, le mar'chef vous a parl de moi!

--Ton chef m'a parl de toi.

--Mais, sans vous offenser, fit alors Jacot Godailleur l'un ton
mditatif, vous me tutoyez comme si nous avions t camarades de lit
pendant tout un cong est-ce qu'il me serait permis de vous rendre la
rciproque, sauf votre respect?

Cette question saugrenue demeura sans rponse.

Meneh-Ouiakon ne l'avait pas entendue, tout occupe qu'elle tait 
examiner un point presque imperceptible sur le lac.

--Mon frre, dit-elle soudain, je vais chercher du secours pour ton
chef. Es-tu dispos  m'accompagner?

--A l'extrmit du monde, je le rpte.

--Viens alors.

--Mais o irons-nous?

--Au Sault-Sainte-Marie.

--C'est diablement loin, dit le dragon.

--Ton coeur est-il timide comme celui d'un livre? Alors, reste ici.

--Pas du tout, pas du tout, riposta Jacot. C'est que ce n'est pas gai
ici, ma colombe. J'aime bien mieux faire trois ou quatre tapes en tte
 tte avec un aussi gentil compagnon de route.

Ce disant, le galant ex-cavalier de 1re classe se rapprocha de
Meneh-Ouiakon dans l'intention de lui prouver qu'il tait un digne
apprciateur de ses charmes.

Mais elle se rejeta en arrire en s'criant d'un ton noble et fier qui
glaa les dispositions galantes de Jacot.

--Esclave, sois respectueux, si tu veux que la fille des sachems
nadoessis te conserve une partie de l'amiti qu'elle a pour ton chef.

Ensuite, elle replia sa tente, plaa son canot sur sa tte sans prter
l'oreille aux instances de Godailleur, qui la priait de lui permettre de
porter l'embarcation, et, d'un pas rapide, s'avana vers la cime du cap.

Emerveill, fascin, le dragon la suivit, en poussant, de temps  autre,
des exclamations laudatives.

En moins d'un quart d'heure, ils atteignirent un terrain plat,
marcageux, plant de saules, de trembles nains et de frnes.

A travers ce marais, qui pouvait avoir un mille d'tendue, et o
s'levaient,  et l, des huttes de castors, serpente un ruisseau d'eau
vive.

L'Indienne y lana son canot et s'y tablit  l'arrire, sa pagaie  la
main.

--Sauf votre respect, mam'selle, cette coquille de noix ne pourra jamais
nous soutenir tous les deux! dit Jacot d'un ton inquiet.

--Monte, mon frre, et ne crains rien.

--Du diable si j'oserais.

--N'aie donc pas peur!

--Mais a va chavirer, reprit Godailleur qui, entrant dans l'eau
jusqu' mi-jambe, avait pose un pied dans le frle esquif.

--Couche-toi  l'avant et ne bouge pas.

Jacot obit, non sans trembler quelque peu, et le canot glissa dans la
baie profonde forme par le lac Suprieur au sein mme de la presqu'le
Kiouin.

Le ciel tait d'un bleu sans tache, l'air vif. On respirait,  pleins
poumons, les fortifiantes senteurs des plantes qui commenaient 
fleurir; cent oiseaux, au brillant plumage, babillaient sur l'onde, ou
voltigeaient, en caquetant, dans les branches des arbres; Meneh-Ouiakon
se prit  adresser sa prire  l'ternel:

       Rot Ko ni yest ne Ra nih ha,
       Ne o ni Roe w ye,
       Ne o ni ne sa da yough touh,
       Ro ni gogh vi yough stouh...[42]

[Note 42; Mot  mot:

       Au Pre, au Fils, au Saint-Esprit,
       Le Dieu que nous adorons,
       Gloire soit, comme a t, est maintenant,
       Et sera tout jamais.]

Elle achevait cette hymne si belle, si musicale en l'idiome dont elle se
servait, quand le canot dboucha dans le lac Suprieur.

--Vous avez dj fini, mam'selle? demanda Godailleur d'un ton de regret.
Je n'y ai pas compris un mot, mais n'empche qu'elle est diablement
harmonieuse, votre chanson, et si vous vouliez m'en dire encore un
couplet on deux...

--Mon frre, ne remue pas ainsi, car tu ferais verser le canot, dit
Meneh-Ouiakon,  qui un mouvement du dragon avait failli faire perdre
l'quilibre.

--C'est, rpondit Jacot, que a me transporte, sauf votre respect,
mam'selle.

L'Indienne ne rpondit pas, et, malgr sa bonne envie de jaser,
l'ex-cavalier de 1re classe ne russit pas  lui arracher une parole
pendant le reste de la journe.

Le canot, lourdement charge, ne marchait pas au gr de l'impatience de
Meneh-Ouiakon, qui se serait repentie d'avoir emmen Godailleur avec
elle, si elle n'avait pens qu'il l'aiderait prs du pre Rondeau, au
Sault-Sainte-Marie.

A la nuit close, ils atterrirent  la pointe aux Gteaux, prs des les
Huron, pour souper et se reposer.

Jacot tait moulu de fatigue,  cause de la position incommode qu'il
avait du observer. Mais, ignorant l'art de pagayer, il aurait plutt
gn sa batelire, en cherchant  la seconder, qu'en se tenant couch au
fond du canot.

Le lendemain, ils repartirent avant l'aurore et atteignirent, vers midi,
le Dtour, prs de la Grande-le.

Pour la premire fois, l'ex-dragon vit une de ces merveilles que la
Providence a libralement semes dans le lac Suprieur et sur ses ctes.

C'est un vase en grs jaune, ayant vingt pieds d'lvation, douze de
circonfrence  son extrmit suprieure, et dont les dimensions sont
aussi parfaites que celles d'une coupe de cristal taille par un ouvrier
habile [43]. Rien n'gale l'lgance de cette curiosit naturelle; Rien
de comparable  l'tonnement qu'elle cause, si ce n'est, cependant, la
srie de prodiges de mme espce, dont elle n'est, en quelque sorte, que
le prlude.

[Note 43: Nous croyons devoir faire remarquer que cette description, et
toutes celles que l'on va lire, ne sont pas le fruit de l'imagination de
l'auteur, mais d'une vrit que surpasse beaucoup encore la
ralit.--Editeur.]

A six milles de l, vous trouvez l'Autel et l'Urne, deux nouveaux jeux
de la nature; un intervalle de cent mtres, coup  distance gale par
un ruisseau, les spare. De mme que le Vase, ils sont en grs jaune
trs-friable. Leur hauteur peut galer dix mtres. L'Autel se compose de
trois blocs. L'Urne est un monolithe dont le sommet a cinq mtres de
rayon et le pidestal  peu prs deux.

Dresss sur le bord du lac, eux aussi semblent dfier la production
humaine la plus parfaite.

Mais nous ne faisons qu'aborder ces monuments gigantesques de la
puissance et de l'art divins.

Voici que se prsentent les Rochers-Peints, cet incroyable spectacle
dont le lac Suprieur a l'unique privilge.

La rive mridionale crot, monte; elle touche aux nues. L'orgueil de
l'homme s'abaisse, il se rapetisse, il se replie, s'effraie devant la
sublimit de la scne.

Ces rochers sourcilleux, suspendus dans les airs, couronns par de
sombres forts de pins, trous  leur base par de noires cavernes o les
eaux s'engouffrent avec des bruits plus effroyables que les roulements
du tonnerre, et ces couleurs clatantes,--or, argent, pourpre, azur,
meraude,--si savamment distribues leur face, tout concourt  troubler
l'me,  lui infliger le sentiment de son humilit et du pouvoir de
l'ternel Crateur. Non-seulement ces couleurs sont ombres et fondues
d'une manire surprenante, mais, comme le dit avec raison un voyageur
amricain, elles offrent, en quelques places, de vritables tableaux
[44], dessins sur le roc, avec une correction de lignes, une
combinaison, un brillant de teintes, dont la contemplation ne fatigue
jamais l'oeil, et auxquelles l'esprit ne parvient jamais  s'accoutumer
suffisamment pour les regarder sans que quelque crainte se mle  son
admiration.

[Note 44: Ces tableaux naturels, d'une grande rgularit de dessin, ne
sont pas rares en Amrique. Dans les _Derniers Iroquois_, j'ai dj
essay de dcrire celui que l'on remarque sur les bords si pittoresques
du Saguenay.]

Ici, c'est un paysage avec des arbres dont vous reconnaissez
l'essence, le mur d'un parc ou d'un jardin, une pice d'eau, et, tout 
fait dans le fond, broute un troupeau conduit par un berger, coulant du
faite des rockers, les eaux, trempes de minerai de fer ou de cuivre,
ont peint un chteau gothique. Et quel chteau! Un sjour de gants. Il
a deux cents pieds de haut, ses fentres ogivales, avec leurs vitraux en
losange, en ont cinquante ou soixante, et ses portes crneles,
flanques de tourelles, une centaine au moins!

Passons  cette plaque de granit, veine comme de l'agate et
resplendissante de mille feux aux rayons du soleil. Le morceau embrasse
vingt pieds carrs. Essayer de dcrire la varit, la richesse de ses
tons, impossible! impossible! l'imagination y chouerait mme.

Mais j'aperois flamboyer, sur cet immense rempart, cette oeuvre
cyclopenne dont l'tendue, l'altitude, trompent mes sens; j'aperois
flamboyer un incendie. C'est une fort en feu. La fume roule en larges
spirales;  travers ses nuages pais scintillent des flammches; les
arbres se rompent, ils chancellent, roulent  terre, des troncs embrass
s'chappent des tisons ardents; vous semble-t-il pas entendre le bruit
de leur chute?

La conflagration brille au loin, elle nous poursuit, dvore tout sur
son passage;... mais enfin ses horreurs s'teignent, se perdent dans de
profondes et fraches valles, aux verts ombrages toujours riants, ou
l'on aimerait se promener,  rver, si le fracas affreux qui se fait
sous les pas ne rappelait bientt que toutes ces scnes, vallons,
incendie, manoir, parc, troupeaux, ne sont que des fictions, des mirages
dcevants.

Notre vue s'est heurte tout  coup aux lourdes assises du Chteau de
Roche, qui mesurent trois cents pieds de haut et se rflchissent  plus
de soixante dans le miroir du lac, chteau tout hriss de colonnes
brises, de dcombres normes, dont les artes saillantes, les gouffres
informes, insondables, produits par l'accumulation des blocs tombs des
caps voisins, donnent le frisson, le vertige, quand on plonge les
regards  ses pieds.

Silencieusement, avec une blouissante rapidit, le canot qui porte
Meneh-Ouiakon et Jacot Godailleur a fil devant ce ferique panorama que
l'ex-dragon voit se drouler sous ses yeux avec un mlange d'tonnement
et d'effroi, mais auquel l'Indienne ne prte pas la moindre attention.

Elle pagaie, pagaie de toute sa vigueur. Son bras fatigue la rame sans
se lasser.

Parfois elle tourne la tte, une seconde ses noires prunelles vers
l'ouest on apparat un canot mont par un seul homme, et murmure:

--C'est Judas. Je l'avais devin  la pointe Kiouin; je le reconnais
maintenant. Il ne me reste qu'un moyen de lui chapper, c'est en me
rfugiant sous la Portaille.




                               CHAPITRE XIV

          LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPRIEUR, (suite)


La Portaille, disent les aventuriers franais du Nord-Ouest, dans leur
langage si imag, si vivement nergique; le Portail, crirait un
puriste; _Cave Rock_, traduisent les Anglo-Saxons, dnaturant, comme
ils l'ont fait partout en Amrique, le nom primitif, et affaiblissant,
dans leur pauvre traduction, l'ide attache  la chose par les premiers
dcouvreurs; la Portaille occupe une place prminente entre les
colossales singularits des Rochers-Peints.

C'est une sorte de tour quadrangulaire, qui se projette dans le lac
Suprieur, avec des pans coups  pic et dont la base est perce, sur
trois faces, par trois ouvertures immenses assez semblables au portique
d'un temple. Ce remarquable rocher, d'une lvation qui dpasse
peut-tre cent mtres, offre la mme diversit de couleurs que les
strates avoisinantes; mais la corniche semble avoir blanchie par le
temps et l'action des lments, ce qui ajoute encore  l'tranget de
son aspect. D'normes fragments, dtachs de la crte sans doute par les
mmes agents, gisent alentour.

On dirait vraiment que le tout est une oeuvre d'art dont des gants ont
t les constructeurs.

--Mais, mam'selle, sans vous offenser, nous allons nous perdre s'cria
Jacot Godailleur, en voyant que Meneh-Ouiakon dirigeait le canot vers
l'arche occidentale de la Portaille.

--Que mon frre se rassure, la fille des sachems connat ce passage.

--Se rassurer, se rassurer, que je me rassure; c'est bien ais  dire,
murmura l'ex-dragon. Mais mille millions de carabines, a ne doit pas
tre agrable de naviguer l-dessous, avec une montagne sur la tte et
plus de cent pieds d'eau sous la semelle de ses bottes. Encore de l'eau
qui est claire, claire qu'on se verrait au fond si on y tait.

Tout haut il ajouta:

--Pour l'amour de Dieu o du diable, car je ne sais pas au juste quelle
est votre religion, n'allons pas dans ce trou.

Meneh-Ouiakon avait tourn la tte; le canot qui la poursuivait
approchait de plus en plus. Une porte de flche  peine le sparait.

La grande taille de Judas, lieutenant du Mangeux-d'Hommes, se
distinguait parfaitement au milieu de l'embarcation.

L'Indienne redoubla d'efforts pour s'enfoncer promptement dans la
caverne.

--Par la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice, patron
de mon pays natal! tu as beau faire, ngresse rouge, je te rattraperai,
cria Judas d'une voix perante, dont les chos du rivage rptrent dix
fois les accents.

--Qui est-ce qui parle? qui est-ce qui parle, mam'selle? demanda
l'ex-cavalier de 1re classe en faisant un mouvement pour regarder du
ct d'o venait le son.

Le canot vacilla et menaa de chavirer; sa course fut retarde de
quelques secondes.

--Tiens-toi tranquille, mon frre, dit Meneh-Ouiakon avec une teinte
d'impatience.

--Non, non, rptait Judas, tu ne m'chapperas pas, et je te donnerai
des leons d'amour, moi, par Jsus-Christ!

--Tiens, fit Jacot, qui, s'tant soulev doucement sur ses coudes, avait
fini par apercevoir l'autre embarcation, quoiqu'il n'en pt tre vu,
parce que l'Indienne le masquait, tiens, c'est ce grand escogriffe, ce
gibier de guillotine, qui....

Un coup de fusil l'interrompit.

La balle frappa et troua la proue du canot, mais heureusement sans
atteindre nos fugitifs.

--Oh! je ne voulais pas te tuer, la belle; seulement te casser le bras
pour t'arrter, vocifra Judas, en rechargeant son fusil.

--Le bandit des bandits! maugrait Jacot entre ses dents. Ah! si
j'avais seulement une bonne carabine du 7e dragons.

--Silence! dit froidement Meneh-Ouiakon, que la dtonation de l'arme 
feu n'avait pas fait sourciller. Ils entraient sous la vote!

--Silence? pourquoi? demanda Godailleur.

--Nous sommes dans le sjour de Matchi-Monedo; interdit de parler, et
ceux qui n'obissent pas  ses ordres, il les crase, rpondit la jeune
fille; car, bien qu'initie depuis son enfance  la religion catholique,
elle ne pouvait encore, comme la plupart des Peaux-Rouges convertis, se
dfendre d'un certain penchant aux superstitions qui caractrisent si
fortement les races sauvages.

Suivant la tradition indienne, la Portaille est habite par
Matchi-Monedo, le Mauvais-Esprit. On lui doit, on lui fait des
prsents (monedo-oun). Mais il ne permet pas de causer dans son empire,
sans quoi il vous tue.................................................
trs-tendre et trs-friable, qui cde, tombe en fragment parfois
considrables,  la moindre pression.

L'clat de la voix suffit mme  la faire choir, d'o l'ide nave que
le Mauvais-Esprit punit de mort ceux qui ne savent pas retenir leur
langue dans son palais.

Jacot Godailleur, ne connaissant point Matchi-Monedo ignorait ses
injonctions. Peut-tre que s'il et connu l'un il et mpris les
autres; peut-tre aussi y et-il dfr avec autant de soumission qu'un
Indien, car, tout civilis que nous soyons, tout clairs que nous nous
estimions nous n'avons pas encore renonc  certains prjugs, certaines
chimres suces avec le lait, et qui font, en maintes circonstances, des
plus fameux de nos hros, comme les Napoleon Ier, les Wellington, les
Pierre le Grand, des enfants pusillanimes et inavouables.

Dans un sac de peau de vison, qu'elle portait pendu au cou,
Meneh-Ouiakon prit quelques grains de mas, de riz sauvage, avec les
becs et les griffes des pigeons abattus l'avant-veille, et les jeta dans
l'eau.

Puis, ayant quitt sa pagaie, qui fut dpos, doucement au fond du
canot, elle le fit avancer sous l'arche, en se servant de ses deux mains
comme de deux nageoires aux deux cts de l'embarcation.

Malgr la faiblesse apparente de ce moyen, l'esquif sillait vivement
les ondes diaphanes, et sans plus de bruit que s'il et t conduit par
la baguette d'un enchanteur.

Pour n'tre pas positivement un poltron, l'ex-cavalier de 1re classe
ne se sentait pas  l'aise dans cette caverne, aux murailles
fantastiques, armes, comme une herse, de pointes longues, lourdes,
aussi affiles que des aiguilles, o de masses colossales de toutes
formes, et dont quelques-unes ne paraissaient soutenues que par un fil.

Il frmissait la pense que la chute d'un seul de ces mille pendentifs,
que les lueurs du jour, faiblissant  mesure qu'ils avanaient,
clairaient de teintes lugubres, les submergerait  tout jamais, dans un
abme dont la transparence extraordinaire du lac, sous la vote, rendait
l'horreur plus grande encore.

Lui, qui et affront en souriant la mort sur un champ de bataille, il
en concevait l une pouvante qui glaait son sang et baignait ses
membres d'une sueur froide.

Le silence de la tombe rgnait dans ces lieux, que les anciens eussent
assurment pris pour la porte de leur Tnare: il en doublait l'effroi.

Tout  coup retentit le ruissellement de deux avirons battant l'eau avec
violence.

--Ah! je te tiens enfin! braille le lieutenant du Mangeux-d'Hommes.

Et dans la caverne s'lance, comme un loup sur sa proie, le canot que
dirige Judas.

--Oui, je te tiens rpte-t-il avec les accents d'une joie frntique;
je te tiens, et, par la vertueuse Shilagh, femme du bien...

A ces cris, la Portaille s'tait emplie de sons formidables comme la
rpercussion de cent pices d'artillerie.

Tant de voix, tant de vibrations partaient, se heurtaient, se
fracassaient dans les cavits de l'antre, que l'oreille en tait
assourdie, la tte brise.

Un instant, l'ex-dragon crut que son cerveau, martelant son crne comme
une enclume, allait le faire clater.

Mais, alors que Judas profrait son juron favori, un grondement sourd,
mat, succde  ces meurtrires clameurs. L'eau jaillit avec force et
couvre d'une pluie battante le canot de Meneh-Ouiakon, qui se trouve
prcipitamment chass hors de la Portaille, par l'entre orientale.

--Matchi-Monedo est descendu de son toit, et il m'a dlivre de mon
ennemi, dit l'Indienne, en considrant avec motion cette prodigieuse
quantit de rochers tombs de la vote de la caverne, et qui interdit
maintenant le passage entre les deux orifices latraux.

--Mille millions de carabines! j'ai cru que je n'en reviendrais pas,
sauf votre respect, mam'selle, ajouta Jacot Godailleur en respirant 
pleins poumons.

--Mon frre n'avait rien  redouter. Meneh-Ouiakon avait fait au
Mauvais-Esprit le _pugedinegay'win_ [45] ncessaire, et il
l'a protge.

[Note 45: Proprement, sacrifice.]

--Le? demanda Jacot, en ouvrant de grands yeux.

--Elle avait fait les prsents ncessaires.

--Ah! j'y suis. Et, comme a, vous croyez, mam'selle, sans vous offenser,
que votre Mauvais-Esprit est venu tout exprs pour envoyer ad patres cet
efflanqu d'assassin, homicide, parricide...

--Matchi-Monedo ne nuit pas  ceux qui lui sont fidles.

--Alors, sauf votre respect, c'est un bon et pas mauvais esprit.

--Mon frre est trop subtil pour moi, dit l'Indienne, en se remettant 
pagayer.

--Trop subtil, trop subtil! murmura l'ex-cavalier; il n'y a pas de
subtilit l-dedans: ou il est mauvais, ou il est bon? de deux choses
l'une. S'il est bon, pourquoi l'appeler mauvais? s'il est mauvais,
pourquoi nous a-t-il tirs des griffes de ce vaurien? Je ne connais que
a, moi. Ah! si le mar'chef tait ici, il m'aurait bien vite expliqu ce
mystre, comme disait monsieur notre cur. Mais,  propos, qu'est-ce
qu'il avait  nous poursuivre ainsi, le Judas bien nomm? Eh! mam'selle?

--Que veut mon frre?

--Maintenant que nous pouvons causer, voulez-vous avoir la bont, sans
vous manquer de respect, de me permettre de vous poser une toute petite
question?

--Mes oreilles sont ouvertes. Parle.

--Vous ne vous fcherez pas?

--J'coute, dit tranquillement Meneh-Ouiakon.

--Je voudrais simplement savoir d'o vient que ce brigand courait aprs
vous.

L'Indienne rougit quelque peu; mais aussitt elle repartit:

--J'ai dit  mon frre que j'allais au Sault-Sainte-Marie chercher du
secours pour son chef, qui est prisonnier du Mangeux-d'Hommes.

--Ah! bien, je comprends. Mais vous restiez donc avec eux, les Aptres,
sans vous manquer de respect? continua Jacot avec un air curieux.

Meneh-Ouiakon rpliqua d'un ton froid

--Mon frre veut trop savoir; il ne saura rien.

Aprs ces mots, elle retomba dans un mutisme complet, d'o elle ne
sortit qu' leur arrive dans la baie de la Chapelle.

La nuit approchait.

--Mon frre, dit Meneh-Ouiakon, il faut descendre du canot dans le lac.

--Volontiers, mam'selle, mais dans quel but?

--Parce que l'eau n'est pas assez profonde.

--Oui, oui, je conois, dit-il en se levant et tournant entre ses doigts
sa coiffure qu'il avait te de dessus sa tte.

Sa mine tait si embarrasse que l'Indienne lui demanda:

--Mon frre dsire-t-il quelque chose?

--Ah! si vous y consentiez!

--Dlie ta langue.

--Souffrez, sauf votre respect, mam'selle, en la couvant du regard, que
je vous porte sur mes paules jusqu'au rivage.

Meneh-Ouiakon se mit  rire.

--Non frre est fou, rpliqua-t-elle.

Et, sautant dans le lac avec lgret, tandis que Godailleur en sortait
assez lourdement, elle s'attela au canot et le trana jusqu' la berge,
dans une petite anse, au pied mme de la Chapelle.

La chapelle, ou le _Doric Rock_, ainsi que l'ont rebaptise les Anglais
[46], est le vestibule des Rochers-Peints. La structure de ce roc
trange, son nom l'annonce.

[Note 46: J'ai dj montr, dans mes prcdents ouvrages, combien cette
dplorable manie d'altrer les noms propres, dploye par la race
anglo-saxonne, remplit de confusion la gographie de l'Amrique
Septentrionale. Deux nouveaux exemples, pris sur les lieux mmes dont je
parle, achveront d'en illustrer le ridicule. Sur diverses cartes, le
Gros-Cap, situ, comme l'on sait,  l'entre du lac Suprieur, est
dsign sous le nom de _Crow-Cape_, parce que les voyageurs
anglais, ignorant le franais, ont prix _gros_ pour _crow_,
qui signifie corbeau. Ailleurs, sur le lac Huron, ils ont fait,
d'un passage appel les Chenaux, The Snows (les neiges)! J'en pourrais
malheureusement citer bien d'autres!]

Trois marches de grs naturelles, peu rgulires, conduisent au temple,
qui s'lve  trente pieds environ la surface du lac. Ce temple
reprsente un arceau lev d'une quarantaine de pieds, dont la vote,
d'un mtre d'paisseur, est supporte aux quatre angles par quatre
piliers, qui ont six  huit pieds de diamtre. Elle est excessivement
intressante, mesure une longueur quinze mtres environ, et donne
naissance et vie  plusieurs cdres fort gros et dont l'un atteint douze
pieds circonfrence.

Il est saisissant au possible l'effet produit par ce monarque des
forts, qui, de loin, figure le clocher de la Chapelle.

Quel pays, quelles scnes, quels spectacles grandioses!

Le brave Godailleur s'imaginait faire un rve, car toutes ces merveilles
il ne les avait pas souponnes, en effectuant sur la _Mouette_ le
trajet du Sault-Sainte-Marie  la pointe Kiouin.

La tempte l'avait empch de les voir.

Aussi restait-il l, devant la Chapelle, les bras ballants, les
prunelles hors de leurs orbites et les pieds encore dans l'eau oubliant,
en son extase, de prter aide  Meneh-Ouiakon.

Les forces de la vaillante Indienne taient considrablement puises.
Cependant, aussitt  terre, elle ramassa du bois, alluma du feu avec
deux branches de cdre sec frottes l'une contre l'autre, et fit cuire
le reste de sa provision de pigeons, qu'elle partagea avec son
compagnon.

Ils se couchrent ensuite, elle sur la grve, roule dans sa peau de
veau, Jacot Godailleur derrire la Chapelle,  cent pas de la jeune
fille, sous un massif de saules qui le masquait entirement.

Inutile de dire qu'un sommeil pesant vint bientt clore leurs paupires.

La nuit avait envahi le lac Suprieur. Mais le ciel tait azur,
constell de pierreries, et la lune ne tarda pas  monter  l'horizon.
L'immense mer intrieure apparut alors comme une cuve d'argent en fusion
o miroitaient mille lueurs tremblotantes.

Les bruits autour de la Chapelle taient lgers, harmonieux; c'tait la
brise qui frmissait dans le feuillage des sapinires, le frou-frou
d'une chauve-souris passant et repassant sous la vote, et,  de rares
intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de l'onde
moire.

Tout  coup un son cadenc, quoique faible, trouble cette nocturne
musique: ou plutt il la change, lui prte des notes nouvelles.

Le sommeil des dormeurs n'en est pas interrompu.

Le son prend de la consistance, il augmente, il domine le concert.

Puis un canot dbouche dans la baie, avance, touche lgrement au
rivage.

Les premiers bruits autour de la Chapelle ont repris leur empire.

Ce n'est plus que la brise qui frmit dans le feuillage des sapinires,
le frou-frou d'une chauve-souris passant et repassant dans les airs, et,
 de rares intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de
l'onde moire.

Cinq minutes s'coulent.

Le sommeil des dormeurs n'est pas interrompu.

Meneh-Ouiakon fait un beau rve. Elle soupire, ses bras s'entr'ouvrent
comme pour serrer une image chrie. Sur ses lvres glissent des paroles
d'amour.

Mais un cri d'effroi lui chappe maintenant. Elle se dresse, jette
autour d'elle des regards effars.

Comme dans un tau, une main rude l'a saisie par le poignet; un homme
est devant elle.

C'est Judas, le lieutenant du Mangeux-d'Hommes

--Asseyons-nous et causons, la belle, dit-il d'un ton sec et pntrant
comme la lame d'un poignard.

Meneh-Ouiakon recouvre sur-le-champ son sang-froid.

--Mon frre est lche comme le carcajou, dit-elle.

--Possible. Mais asseyons-nous, car je suis fatigu et tu m'as fait
faire une course qui aurait dgot moins amoureux que moi.

En disant ces mots, il la force  s'asseoir  ct de lui.

--Tu sais, continua-t-il sans lui lcher le bras, que ce n'est point par
affection pour Jsus que je t'ai enleve de Fond-du-Lac, aprs ta
premire fuite, pour te ramener  la Pointe. J'avais mes vues; oui, par
la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice!

--Je connais ta perfidie.

--Trs-bien, alors nous nous entendrons.

--La tribu des Nadoessis saura me venger.

--En attendant, tu es en mon pouvoir, et je, vais profiter de mes
droits; car je t'aime et j'ai dcid que tu serais  moi. Allons, soit
raisonnable et livre-toi de bon gr.

--Fils de chienne s'cria Meneh-Ouiakon en le souffletant avec celle de
ses mains qui tait libre.

--Oh! tes injures ne me touchent gure, Judas.

--Tu es si vil!

--Tes coups sont caresses pour moi, ma charmante, et tes paroles, mme
les plus mauvaises, douces comme miel. Va, cesse de te dbattre.
Rends-toi plutt  mes dsirs, et je ferai ton bonheur! Vois! la sainte
Vierge me tient en sa garde. Sans elle, tout  l'heure, j'aurais et
cras, ananti sous cette montagne de pierres qui s'est croule entre
mon canot et le tien. Viens donc avec moi, dlicieuse fille du dsert.
Je te donnerai autant de ouampums et de jupes de toutes les couleurs que
tu en pourras souhaiter. Jamais la chair d'animal ou de poisson ne
manquera dans notre wigwam, et je te jure par la vertueuse Shilagh,
femme du bienheureux saint Patrice, que toutes les squaws autour des
Grands-Lacs envieront ton sort.

Judas avait mis dans l'accentuation de ces paroles une douceur mlange
de passion qui ne lui tait pas habituelle. Il fallait qu'il ft bien
srieusement mu pour sortir ainsi de son flegme ordinaire.

Ce n'tait plus le mme homme; au contact de la jeune fille son sang
s'chauffait, sa tte prenait feu, son coeur battait  rompre sa
poitrine. Il continua d'un ton agit:

--Si tu comprenais ce que j'ai souffert alors que j'entendais Jsus te
parler d'amour! Je l'aurais tu cet homme!... oui, je l'aurais tu! mais
j'esprais qu'un jour tu me remarquerais, que tes yeux s'abaisseraient
sur moi, qui vivais seul, sans matresse, absorb dans l'amour que tu
m'avais inspir.

--Et c'est parce que tu m'aimes que tu me traites ainsi? dit
ironiquement Meneh-Ouiakon.

--Oui, c'est parce que je t'aime que j'ai couru aprs toi, ds que je me
suis aperu de ta fuite.

--L'amour de mon frre est comme l'amour de l'pervier pour la perdrix;
il dvore celle qui en est l'objet.

--Veux-tu te donner  moi? dit-il en cherchant l'embrasser.

--On ne donne, rpliqua Meneh-Ouiakon en le repoussant, que ce que l'on
possde. Je ne suis pas libre.

--Et si je te lche, reprit-il d'une voix palpitante, m'accorderas-tu un
baiser?

--L'esclave ne peut rien promettre.

--Tiens fit-il en desserrant son treinte, sois libre; mais je t'en
prie, je t'en conjure....

--Et je suis libre! interrompt Meneh-Ouiakon, se prcipitant d'un bond
au bas des marches qui conduisaient  son canot, qu'elle poussa au large
et o elle monta, tandis que Judas s'criait:

--Imbcile! ma sottise me la fait perdre une seconde fois. Mais elle
n'ira pas loin; non, par la vertueuse femme du bienheureux saint
Patrice!

Et il courut  son embarcation que, pour surprendre plus srement sa
victime, il avait laiss  une demi-porte de fusil de la Chapelle.




                              CHAPITRE XV

                           LES GRANDS SABLES


Le jour allait bientt poindre; une trane lumineuse  l'est
l'indiquait.

Meneh-Ouiakon fit appel  toute sa vigueur pour profiter des dernires
ombres de la nuit, et chercher dans quelque grotte de la cte un coin
o son farouche amant perdrait sa trace.

Mais, avec le retour de l'aurore, le temps avait chang; d'pais nuages
d'un gris de plomb ne tardrent pas  voiler le firmament; le vent du
nord-ouest se leva, sifflant avec violence et neutralisant les efforts
que faisait la jeune fine pour refouler les vagues blanchissantes qui
dj montaient, hurlaient autour de son embarcation.

Afin de rsister  tant de puissantes colres combines pour sa perte,
il fallait un courage hroque, une force surhumaine; Meneh-Ouiakon
possdait le premier, l'instinct de la conservation lui prta la
seconde.

Accroupie dans son canot, elle pagaya pendant deux heures sans regarder
une seule fois derrire elle, pour ne pas perdre une seconde dans cette
lutte avec les lments dchans.

Mais elle savait bien que son ennemi la poursuivait; et, par intuition,
elle devinait qu'il marchait plus vite qu'elle.

Un cri de joie qui, subitement, comme un clat de la foudre, domina les
rugissements de la tempte, confirma ses funestes apprhensions.

Meneh-Ouiakon alors tourne  demi la tte.

Le canot de Judas n'est plus loign du sien que d'une vingtaine de
brasses.

Que faire?

L'Indienne promne autour d'elle un regard rapide.

De plus en plus furieux, le lac enfle ses flots. Dans cinq minutes il
sera impossible  une fragile embarcation d'corce de le tenir.

Mais sur la droite,  peu de distance, se montre le rivage, domin par
une haute montagne jaune comme le safran.

Cette montagne, Meneh-Ouiakon la connat; les Nadoessis la nomment
_Nega-Wadju_, c'est--dire la Montagne de Sable, ou les
Grands-Sables, suivant l'appellation qui lui a t donne par les
Canadiens-Franais.

Le parti de l'Indienne est aussitt pris.

Elle tourne son canot vers cette falaise. L'abordage offre des
difficults, du danger, car les lames, aprs s'tre brises avec fracas
 la grve, reviennent, se replient comme d'normes serpents sur
elles-mmes, et menacent de mettre en pices tout ce qui tenterait de
leur faire obstacle.

Mais Meneh-Ouiakon, berce depuis son jeune ge sur le lac Suprieur, en
sait affronter les furies.

Elle donne deux vigoureux coups de pagaie, se porte  la crte d'une
vague haute comme une colline, y maintient adroitement son esquif,
arrive  dix pas de la berge, et au moment o la vague qui l'a amene va
se retirer, elle abandonne son canot pour sauter dans l'eau, et
s'accroche, avec l'nergie du dsespoir,  une roche erratique, empte
dans le sable du rivage.

Les flots s'loignent, laissant pour un moment le batture  sec.

Meneh-Ouiakon se hte de saisir ce court intervalle et franchit les
premiers gradins de la montagne.

L elle est en sret; elle s'arrte pour reprendre haleine. Sa vue
tombe sur le lac qu'elle vient de quitter.

Judas s'puise  imiter son exemple; il n'y peut parvenir. Si parfois il
s'approche  quelques toises du bord, un paquet d'eau reflue brusquement
sur son embarcation et la repousse au loin.

--Ah! crie-t-il, en grinant des dents comme une bte fauve, si je
n'avais perdu ma carabine sous la Portaille, morte ou vive, je t'aurais
bientt, maudite Peau-Rouge! Mais, patience, je te rejoindrai. Tu ne
perdras rien pour attendre!

Aprs avoir respir et remerci Dieu dans son coeur, Meneh-Ouiakon se
remit en marche.

La montagne n'tait pas facile  gravir, surtout alors qu'un ouragan
terrible bouleversait ses flancs.

Notre hrone enfonait dans le sable jusqu' mi-jambe, et des
tourbillons de gravier l'obligeaient,  tout moment,  se courber en
deux pour n'tre pas aveugle.

En atteignant le faite, ce dernier inconvnient, au lieu de diminuer,
augmenta encore.

Meneh-Ouiakon aurait pu s'adosser  quelques-uns des monticules coniques
dont est parsem le sommet de cette montagne arnace, et attendre que
la tourmente ft calme, pour continuer sa route.

Mais attendre ce calme, n'tait-ce pas aussi attendre l'ennemi?

Entre deux rafales, l'Indienne examina le lieu o elle se trouvait.

Aussi loin que le regard pouvait s'tendre, on n'apercevait que du
sable.

Cependant,  un mille  l'ouest apparaissait, comme une verte oasis dans
le dsert, un bouquet de pins.

Quoique cette direction ft contraire  celle que Meneh-Ouiakon devait
suivre pour se rendre au Sault-Sainte-Marie, la jeune fille se dtermina
 la suivre, dans l'espoir de trouver quelque chose  manger dans ce
petit bois, car elle se sentait trs-faible.

Si la route n'tait pas longue, elle tait fort pnible; Meneh-Ouiakon
la fit  grand'peine.

Arrive dans le bois, elle dcouvrit qu'il se prolongeait  l'est et
entourait une charmante pice d'eau, nomme par les Indiens
Negawadju-Sagaagun, ou lac de la Montagne-de-Sable.

Ce lac abonde en coquillages de diffrentes espces.

Meneh-Ouiakon en mangea plusieurs avec dlices, et, s'tant rafrachie,
elle songea  prendre une heure on deux de repos.

Pour satisfaire ce besoin sans s'exposer  retomber entre les mains de
son perscuteur, elle se blottit dans un buisson touffu et s'abandonna
au sommeil.

Quand elle s'veilla, l'ouragan s'tait dissip; mais on entendait
toujours les beuglements du lac Suprieur, se ruant, avec une rage
insense, aux parois de son vaste bassin.

Meneh-Ouiakon, du regard, interrogea le soleil. Il tait sur son dclin.

La jeune fille fit une provision de coquillages, les serra dans un coin
de sa jupe nou  la ceinture, et partit, en s'avanant vers l'orient.

Elle cheminait depuis une demi-heure environ, sous le couvert du bois,
quand son pied trbucha dans un trou, et elle tomba sur les mains. En se
relevant, elle remarqua que le trou qui l'avait fait choir tait d'une
grande profondeur, et que le sol  l'entour portait les traces d'un
affaissement gnral.

Un coup d'oeil et une seconde de rflexion suffirent  l'Indienne pour
lui apprendre que ces traces taient celles d'une cache [47] effondre.

[Note 47: Voir les Nez-Percs.]

L'effondrement pouvait avoir t produit par les pluies, et la cache
pouvait n'tre pas vide.

Meneh-Ouiakon eut bien vite enlev quelques mottes de gazon, et agrandi
l'ouverture de faon  y passer son corps.

Elle entra ainsi dans une sorte de caveau, battu comme l'aire d'une
grange et tout enduit de glaise, qui le rendait impermable, mais dont
une partie de la vote tait enfonce.

A l'intrieur, il y avait un taureau de pemmican [48], quelques fusils,
des couteaux mines et deux barillets renfermant, l'un du rhum, l'autre
du whisky.

[Note 48: Voir la Tte-Plate.]

Enchante de sa trouvaille, l'Indienne s'arma de deux couteaux, d'un
fusil, puis elle chargea sur ses deux paules l'norme boudin de
pemmican...

Dsormais, elle n'aurait plus  redouter les tourments de la faim;
dsormais elle serait en tat de se dfendre si elle tait attaque.

Meneh-Ouiakon reprit sa marche, d'un pas plus alerte, aprs avoir
rebouch la cache aussi bien que possible. Mais un bruit trange
l'arrta bientt.

C'tait comme un chant nasillard, qui allait des notes les plus basses
aux notes les plus aigues, s'teignait parfois et reprenait tout  coup
avec une vivacit voisine de l'emportement.

Depuis longtemps, Meneh-Ouiakon avait quitt le bois. Elle suivait
alors une piste  travers des broussailles et des arbustes nains.

Voulant savoir ce que signifiait ce chant, elle se coula entre les
buissons, et, aprs avoir fait ainsi une cinquantaine de pas, elle
arriva levant une hutte toute grande ouverte, dans laquelle flambait un
feu ptillant.

Autour du feu un vieil Indien misrablement vtu de quelques oripeaux,
dansait et gesticulait en chantant. La nuit tait tombe, mais grce 
la flamme qui rayonnait du foyer, on voyait parfaitement l'intrieur de
la hutte.

Quelle fut la surprise de Meneh-Ouiakon en y apercevant Jacot
Godailleur, attach  un pieu et la consternation peinte sur les traits!

Cache dans un pais hallier, la Nadoessis ne pouvait tre aperue. Elle
jugea prudent d'attendre que l'Indien et fini son chant pour se
prsenter et tcher d'arracher le pauvre dragon  sa dplorable
situation.

Le vieillard disait, en langue chippiouaise:

Les visages-ples, les chiens de visages-ples ont gorg mon pre, mes
frres et mes fils; ils ont viol ma femme et mes filles; leurs victimes
crient depuis vingt hivers vengeance  mes oreilles, mais j'ai fait un
captif, un captif blanc, mais je le brlerai, mon captif, mon captif
blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de Nanibojou.

Car Nanibojou a fait la terre [49].

[Note 49: Nanibojou, appel aussi Manabojou, est considr comme le
crateur du monde par plusieurs tribus indiennes.]

Ces paroles, il les rptait sur tous les tons imaginables, en se
dmenant dans sa cabane comme un pileptique.

Las enfin de vocifrer et de se dsarticuler les membres, il prit un
calumet, le bourra de tabac, et s'asseyant sur les talons, en face de
Jacot, plus mort que vif, il se mit  fumer.

Meneh-Ouiakon alors se leva et entra rsolument dans le wigwam.

A sa vue, Godailleur fit un mouvement de joie. Mais elle lui adressa un
signe pour qu'il se contint.

Quoique l'arrive de la jeune squaw n'et point chapp  l'Indien, il
ne bougea pas, n'ouvrit pas la bouche.

--Je suis la fille des sachems nadoessis, dit Meneh-Ouiakon.

--Je le sais, rpondit le vieillard.

--Mon pre est il un jossakeed [50]?

[Note 50: Sorcier; on les nomme aussi maakudayouickooyga. Avis aux
amateurs de mots composs!]

--Oui.

--Alors, mon pre n'ignore pas le motif qui m'amne.

--Non, rpondit le rus sorcier, qui avait surpris le geste
d'intelligence change entre son prisonnier et la jeune squaw.

--Je connais le captif de mon pre. Son coeur est grand. Il a oblig la
fille des sachems nadoessis.

--- La fille des sachems nadoessis aime un visage-ple rpliqua l'Indien
avec mpris.

Cette insinuation fit profondment rougir Meneh-Ouiakon.

--Mon pre se trompe, dit-elle, aprs un moment un silence, je n'aime
pas ce Visage-Ple.

--Quel intrt alors t'a pousse ici? Si ce n'est pas l'amour, c'est la
haine, n'est-ce pas? En ce cas, ma fille tu seras satisfaite. Je vais
brler le captif blanc.

A ces mots, il se redressa, tourna pendant une minute sur les talons et
reprit en cabriolant autour du brasier, dans lequel il venait de jeter
un fagot de sapinette.

Les visages-ples, les chiens de visages-ples ont gorg mon pre, mes
frres et mes filles; ils ont viol ma femme et mes filles; leurs
victimes crient, depuis vingt hivers, vengeance  mes oreilles, mais
j'ai fait un captif, un captif blanc, mais je vais le brler, mon
captif, mon captif blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de
Nanibojou.

Car Nanibojou a fait la terre.

En terminant, il saisit un tison embrase et l'approcha de Jacot
Godailleur, qui poussa des cris de dtresse.

--Mon pre, dit Meneh-Ouiakon arrtant le bras du vieillard, mon pre
voudrait-il, avant de commencer, se rchauffer avec de l'eau-de-feu?

--De l'eau-de-feu! Tu en as, ma fille! donne, donne vite, rpondit
vivement l'Indien, qui laissa tomber le charbon  ses pieds.

--Si mon pre veut m'accompagner?

--Ma fille, je crois que ta langue est fourchue, dit-il en jetant 
Meneh-Ouiakon un regard empreint de dfiance.

Que mon pre vienne, et ses yeux verront, et son estomac se rjouira.

--Ton intention est de m'enlever mon prisonnier.

--J'ai dit que je savais o il y a de l'eau-de-feu.

Le visage du jossakeed exprima encore une brlante convoitise.

--Nous irons la chercher aprs le sacrifice.

--Mais elle est dans une cache ouverte, et on la pourrait voler pendant
ce temps.

--Tu as raison. Est-ce loin?

--A la distance de deux jets de flche.

--Je conduirai mon prisonnier avec moi. Mais n'essaie pas de me tromper,
car je vois dans ton coeur.

--Mon pre n'y peut voir le dsir de lui faire mal. Par hasard, j'ai
dcouvert la cache qui renferme l'eau-de-feu, et je suis heureuse de
communiquer la bonne nouvelle  un puissant jossakeed chippiouais.

Cette adroite flatterie caressa la vanit du vieillard; dtacha
l'ex-dragon du pieu auquel il tait assujetti, et le poussa devant lui,
en le tenant par le bout de la corde qui lui serrait les poignets.

L'infortun Jacot ne comprenait rien  cette scne. Cependant il se
sentait tout aise de s'loigner du feu qui, pour lui, dgageait dj de
mortelles manations de chair brle.

Allumant une torche de rsine, Meneh-Ouiakon sortit ngligemment la
premire de la cabane, et ouvrit la marche.

Au bout de quelques minutes, ils taient  la cachette.

L'Indien lia son prisonnier  un arbre, puis il dit  la jeune file:

--Descends, et va me chercher l'eau-de-feu. Meneh-Ouiakon obit avec un
empressement qui dissipa en partie les soupons du jongleur.

Elle rapporta les deux barils.

L'Indien en dboucha un, l'approcha de ses lvres; mais une ide
traversant son cerveau, il dit  la jeune squaw:

--Gote. Meneh-Ouiakon but une gorge et rendit le baril au sorcier, qui
en appuya la bonde sur sa bouche. Il l'y tint longtemps colle, faisant
entendre un bruyant glou-glou, s'arrta pour respirer, se remit  boire,
s'assit  terre, en roulant des yeux ravis de Meneh-Ouiakon  son
prisonnier, posa un instant le barillet  ct de lui, le reprit
encore, pour en pomper le liquide  grands traits, et aprs un quart
d'heure de ce mange, dont les deux spectateurs suivaient avec anxit
les diverses pripties, il repoussa le vase  demi vide, en tendant
ses bras dcharns vers la Nadoessis, et en balbutiant:

--Tu es belle comme une Fleur des prairies... et bonne... comme cette
eau-de-feu... Ce soir tu partageras ma peau de buffle... quand nous
aurons brl mon prisonnier en l'honneur de Nanibojou....

Ensuite il essaya de chanter:

Les Visages-Ples, les chiens de Visages-Ples ont gorg...

Mais il n'en put articuler davantage. Vaincu par l'norme quantit
d'alcool qu'il avait absorbe, son corps roula inerte sur le gazon.

Aussitt, d'un coup de couteau, Meneh-Ouiakon trancha les liens de
Godailleur.

--Vite, en route, mon frre! dit-elle.

--Ah! s'cria le dragon, avant de partir, sauf votre respect, mam'selle,
je vous demanderai la permission de siroter une larme de ce nectar, que
le malotru a renvers  terre, sans gard pour l'excellence de la chose.

En parlant, il ramassa le baril et lui fit, sur-le-champ, une copieuse
saigne.

--Bon! fameux! divin! du vrai rhum de la Jamaque! exclamait-il en
reprenant haleine; et penser que voil plus d'un mois que mon palais
tait en deuil de pareille ambroisie Allons, encore un coup, un dernier,
sans vous offenser, mam'selle, et je vous suis.

Ayant sabl une nouvelle rasade, il ajouta

--Mais n'y aurait-il pas moyen d'emporter ce gentil petit tonneau avec
nous? Je m'en chargerais avec bien du plaisir.

--Non, que mon frre se dpche! rpondit impatiemment Meneh-Ouiakon.

Ils s'loignrent alors de la cache, revinrent  la hutte du sorcier, o
la jeune fille prit de la poudre et du plomb pour son fusil qu'elle confia
 l'ex-cavalier de 1re classe, et ils repartirent.

En chemin Jacot raconta  la Nadoessis que, ne l'ayant pas trouve quand
il s'tait rveill derrire la Chapelle, il l'avait appele et cherche
partout.

Comme il continuait ses perquisitions, un Indien jet sur lui 
l'improviste, l'avait garrott et tran  ce wigwam on elle l'avait
rencontr et arrach  une mort certaine.

Ce dont Jacot Godailleur, ex-dragon de 1re classe au 7e rgiment de
dragons, un propre rgiment, sans vous offenser, mam'selle, vous aura
une reconnaissance ternelle! ajouta-t-il avec emphase, pour couronner
son rcit.

Huit jours aprs, les deux voyageurs arrivaient, sains et saufs, au
village du Sault-Sainte-Marie et descendaient chez le pre Rondeau.




                              CHAPITRE XVI

                       UNE EXPDITION DES APOTRES


ADRIEN DUBREUIL A SON AMI ERNEST LENORMAND.

                                               Fond-du-Lac, aot, 1838.

A la vue du nom du lieu d'o je t'cris, tu ouvres tes yeux tout grands;
prends donc, une carte de l'Amrique septentrionale, mon bon ami, et, un
peu au-dessous de l'angle occidental form par le 47 de latitude et le
92 de longitude, tu apercevras, sans lunettes, je l'espre, un nom fort
peu connu maintenant des populations civilises, mais auquel je ne
crains pas de prdire une notorit considrable, d'ici un sicle ou
deux, rien que cela, si quelque folle comte ne s'avise, dans ses
nocturnes bats, de donner un coup de queue  notre globe sublunaire, ce
que je ne lui souhaite pas, de mon vivant au moins!

Quelle phrase! as-tu eu chaud pour la lire? je sue comme dans une tuve.
Le papier d'emballage sur lequel je t'cris t'en dira long. Si tu savais
quelle peine j'ai eue  me le procurer! D'encre ici il n'est point
question. Un peu de suie dtrempe avec de l'eau en fait l'office. Quant
 ma plume, c'est un piquant de porc-pic que j'ai, tant bien que mal,
aiguis sur un caillou, car on ne me permet pas d'avoir de couteau. Tu
t'tonnes! Ah! rserve tes surprises, mon cher; je vais t'en apprendre
bien d'autres. Mais procdons par ordre.

Tu te souviens avec quelle joie je reus la mission d'aller explorer les
mines du lac Suprieur. Pour moi qui aimais passionnment l'Amrique
pour ses institutions librales, pour les splendeurs dont Chateaubriand
nous avait cont que son immense territoire tait cras, et peut-tre
aussi parce qu'il est de tradition dans ma famille que mes anctres
contriburent largement  la dcouverte et  la colonisation du
Nouveau-Monde; pour moi la place que j'obtenais tait le comble de voeux
souvent caresss quoique dissimuls avec soin, car je craignais
d'affliger ma bonne mre.

Ce mot d'Amrique, tu sais, la faisait tressaillir, fondre en
larmes. tait-ce au souvenir de mon frre an, parti depuis tant
d'annes, sans que l'on et jamais su ce qu'il tait devenu? Mais qui
prouve qu'il soit all sur cet hmisphre?

Juge s'il m'en cota beaucoup de dclarer cette tendre mre que j'avais
trouv un emploi en Amrique et que je devais la quitter pour quelques
annes.

Cependant elle se montra plus forte, plus rsigne que je ne l'aurais
cru.

Mon pauvre enfant, me dit-elle, ton dpart me crve le coeur. Je n'ai
plus que toi ici-bas... mais je t'aime assez pour sacrifier ma tendresse
 ton bonheur si tu penses russir l-bas. Une destine fatale semble
vous y conduire tous. La plupart de tes aeux ont votre nom et sont
morts de l'autre ct de l'Atlantique; ton pre a pri dans le golfe
Saint-Laurent avec le navire qu'il commandait, et ton frre...

Elle se mit  sangloter.

Ah ton frre an, mon bel Adolphe, poursuivit-elle  travers ses
sanglots, ah! si tu le rencontres, dis-lui que je lui pardonne, que son
pre lui avait pardonn avant son dernier voyage, dans lequel, hlas!
il a succomb, dis-lui de revenir, que je l'en prie, que mes bras lui
sont ouverts, que je voudrais le voir une fois encore avant de rendre
mon me  Dieu!

Et je m'embarquai en compagnie de ce brave Jacot, mon ancien brosseur,
qui s'est attach  moi comme hampe au drapeau, pour me servir de son
expression.

Un voyage  travers l'ocan n'a rien de trs-divertissant, n'en parlons
pas.

Nous voici  New-York, une ville dont le site est merveilleusement beau
et qui me semble destine  conqurir le beau titre de capitale du monde
commercial Nulle part je n'ai vu un port plus vaste, plus commode, nulle
part un emplacement aussi bien dispos pour tre l'emporium, comme on
dit ici, du trafic de l'univers. Et cet emplacement n'est pas seulement
avantageux aux gens du ngoce, mais pour un artiste, pour un ami des
charmes de la nature, il n'en est gure,  mon avis, de plus attrayant.

La ville, qui n'a que 200,000 mes maintenant, en comptera peut-tre un
million dans vingt ans [51], et, avant la fin du sicle sera la cit la
plus populeuse de notre plante. Pour le moment elle est
trs-mouvemente, trs-affaire, trs-enfivre, pas du tout agrable
pour un Franais. De monuments publics, il y a peu ou point; de lieux
de divertissements, je n'en ai pas entrevu l'ombre. Chacun s'occupe,
chacun songe _to make business_. Les seules distractions sont la bar ou
le caf (mchante traduction d'une mchante chose); on s'y enivre. Le
soir, l'ivresse n'est pas dplace. En plein soleil c'est une infamie.
Ainsi sont les gens, un peu partout d'ailleurs: ils rpugnent  se
montrer sans un masque ou un voile sur la figure.

[Note 51: C'est le chiffre actuel.]

levons, mon cher, un autel  l'hypocrisie, ou plutt quittons New-York
et suis-moi dans l'intrieur des terres.

L je remarque une activit prodigieuse, un esprit d'entreprise inou.
On travaille avec une ardeur, dans une multiplicit de genres, dont un
Europen n'a pas ide. En cinq ans, d'une fort vierge, on a fait un
village florissant, avec son glise, sa maison commune, ses champs, ses
promenades et jusqu' ses parterres orns de fleurs; J'oublie de
mentionner l'imprimerie et le journal, car, dans ce pays, ds qu'un
groupe de cent individus s'est runi, il lui faut sa presse et sa
gazette. Admirant ce concert si harmonieux et si fcond pour la
civilisation, je me suis pris  formuler un axiome: Plus grande est la
somme de libert donne aux hommes, moins grands sont les moyens d'en
abuser [52].

[Note 52: Voir l'Espion-Noir, par H.-E. Chevalier et F. Pharaon.]

Pardonne-moi ce grain de vaniteuse philosophie.

Je passe  Niagara, simplement pour constater que M. de Chateaubriand
nous a dbit, sur cette prodigieuse cataracte des bourdes dignes de la
mythologie antique. Je ris encore comme un fou, en songeant  l'histoire
de son sapajou se suspendant aux lianes de la chute (o il n'y a point
de lianes) et repchant dans le tourbillonnement des eaux des carcasses
d'orignaux. Or le sapajou est un mythe dans l'Amrique septentrionale,
et existt-il, que l'orignal est un quadrupde aussi gros qu'un boeuf.

Tiens, laissons cela, traversons le lac Huron, remontons la rivire
Sainte-Marie et embarque-toi avec moi sur le lac Suprieur.

Ici, bien cher, commence mon odysse. Tu n'en croirais pas tes oreilles,
si j'tais l, prs de toi, pour te la narrer (tu le vois, j'adopte dj
le style pique); mais tche de ne pas douter du tmoignage de tes yeux.

Note d'abord que nous quittons les tablissements civiliss pour entrer
dans le dsert, o police, gendarmerie, ni le moindre garde champtre
n'est plus possible.

Je suis sur un petit vaisseau appel la Mouette, ayant pour socit mon
intrpide Godailleur, qui jure, jour et nuit, contre le mal de mer,
d'eau, devrais-je dire, quoiqu'il n'en boive qu' son corps dfendant,
et cinq ou six Yankees, joueurs de cartes infatigables, les plus drles
d'originaux que j'aie jamais coudoys sous la calotte des cieux.

Notre btiment a pour destination Kiouin, but de mon voyage. Nous
arrivons sans encombre en vue de la presqu'le. Je me couche dans
l'esprance de dbarquer le lendemain et de faire connaissance avec ces
valeureux Peaux-Rouges dont j'ai entendu rciter de si clatantes
prouesses.

Ami, donne-moi toute ton attention.

C'tait pendant l'horreur d'une profonde nuit, je suis veill en
sursaut. Des coups de fusil retentissent sur le pont du navire. Un
bandit d'opra-comique tombe dans l'entrepont. Je crois rver, je me
frotte les yeux. Mais, bon Dieu, je ne rvais pas. Cet homme tait vtu
de rouge des pieds  la tte et beau comme Apollon. On le nomme le
Mangeux-d'Hommes! Quelle dsignation! Il commande douze bandits, qu'il
appelle ses Aptres, et lui-mme s'intitule--le monstre!--Jsus.

Je n'invente rien. Les Douze-Aptres existent, par malheur. Et pour
repaire ils ont choisi les les du lac Suprieur qui portent ce nom. Je
ne plaisante pas, tout ceci est de l'histoire, de l'histoire
contemporaine. Notre quipage fut tu, massacr. Je m'attendais 
partager le sort commun, quand il plut au capitaine de me rserver
pour... devine?... lui servir d'ingnieur.

Oui, mon cher, me voici ingnieur en chef d'une troupe de brigands comme
il ne s'en voit plus gure que dans les Apennins ou la fort Noire. Mais
ce n'est pas  leur creuser des souterrains qu'ils me destinent, du
tout, du tout. Les cumeurs du lac Suprieur habitent, au grand soleil,
un poste qu'ils ont enlev  une compagnie amricaine de pelleteries.
Plus habiles et plus grands dans leurs projets que nos voleurs
europens, ils convoitent la possession et l'exploitation des terrains
cuprifres de la pointe Kiouin, ou je devais faire mes oprations, et
ils veulent que je dirige leurs travaux.

Singulire destine que la mienne, n'est-il pas vrai? Poursuivons mon
rcit. Je restai donc seul vivant de tous ceux qui s'taient embarqus
sur la _Mouette_,  moins que mon pauvre Jacot n'ait chapp une
seconde fois  la cruaut des Aptres, car, jet  l'eau par le
Mangeux-d'Hommes, il avait russi  rentrer inaperu dans le bateau et
s'tait cach sous mon lit; mais, durant la nuit, il a disparu et je
crains fort que, dcouvert pendant que je dormais on ne l'ait
impitoyablement gorg. C'tait le plus fidle, le meilleur des
serviteurs. Je ne puis penser  lui sans pleurer. Ne dis rien,
cependant, je te prie, de tout cela  ma mre. Elle en mourrait.

Quant  moi, on me conduit  la factorerie, occupe maintenant par ces
misrables, qui vivent avec un grand nombre d'Indiennes, aussi cruelles,
aussi dbauches qu'eux, quoique chacun ait une favorite, qui commande
aux autres concubines et se fait orgueilleusement appeler madame ou
mistress.

L, les Aptres firent une orgie  laquelle je dus assister. Aprs le
festin, et en buvant des alcools, ils se mirent  chanter, les uns en
franais, les autres en anglais, chacun ici parle et comprend ces deux
idiomes, fort corrompus du reste, comme bien tu peux l'imaginer.

L'un des ivrognes se prend  entonner une sale diatribe contre notre
patrie. J'aurais d en rire. Mais je suis vif, la tte prs du bonnet;
je me laisse emporter, il me lance un vase  la tte et je roule sans
connaissance sous la table.

Quand je repris mes sens, j'tais dans une caverne claire par une
lampe.

Prs de moi, attentive, se tenait une jeune Indienne: d'une beaut rare.
Elle s'exprimait assez facilement dans notre langue, et m'apprit que
dans ma chute je m'tais lux la jambe. De plus, j'avais  la tte une
blessure qui avait dtermin un accs de fivre crbrale. Cette jeune
Indienne, cette noble fille me soignait; elle me soigna au pril de ses
jours, car ainsi que moi elle tait captive, la bien-aime du
Mangeux-d'Hommes, j'ose  peine l'avouer, et cependant je suis sr, j'ai
l'intime conviction qu'elle n'est pas, n'a jamais t sa matresse.
Meneh-Ouiakon, matresse d'un vil assassin! elle si pure, si douce, si
digne, la fille d'un sachem nadoessis, oh non, cela n'est pas possible,
je le nie, je le dclarerais  la face de la terre!... Pourtant... Ah!
bannissons ces rflexions mauvaises, qui souillent la plus estimable des
cratures! Tu le vois, cher, j'aime Meneh-Ouiakon. Elle m'a sauv la
vie; en ce moment mme, peut-tre est-elle expose  mille dangers pour
moi. Ah! que le ciel me permette de la revoir, de contempler encore ses
traits adors, de lui prouver mon amour.

Pendant plus d'un mois, elle vint chaque nuit panser ma plaie et me
consoler. Elle avait, je ne sais comment, gagn une vieille Indienne, ma
gelire.

Une fois elle me dit:

Ami, il faut te tirer d'ici. Je te rendrai la libert, je l'ai rsolu.
Je pars pour te chercher du secours.

Et, malgr mes supplications, malgr les prils, elle s'est chappe du
fort, a entrepris un voyage de plusieurs centaines de lieues... Me
sera-t-il donn de la retrouver?

Je me rtablis, je sortis de ma prison et pus vaguer dans l'enceinte
palissade de l'ancien fort. Souvent je rencontrais le
Mangeux-d'Hommes, il paraissait triste, soucieux; et souvent aussi son
regard s'arrtait sur moi avec une expression indfinissable qui me
forait  baisser les yeux. Cet homme est bien extraordinaire. Il exerce
sur tout ce qui l'entoure une fascination que je ne puis concevoir et
qui me gagne moi-mme, malgr l'horreur qu'il m'inspire.

Son lieutenant a quitt la troupe. Je crains qu'il ne soit  la
poursuite de Meneh-Ouiakon. Mais impossible de m'en assurer. Les secrets
de la bande sont gards avec une fidlit religieuse et ses rglements
trs-svres observs avec une stricte ponctualit.

Je commenais  trouver lourde ma captivit, quand, il y a environ un
mois, je vis les Aptres faire de grands prparatifs. On m'annona qu'on
se disposait  une expdition, et que j'en ferais partie. Je prvis bien
tout de suite de quelle nature serait cette expdition, et les barbaries
qu'elle entranerait. Il me rpugnait grandement d'en tre encore le
tmoin. Par malheur, je n'tais pas le matre.

Nous partmes en canot et remontmes vers l'ouest.

Le dsir de m'vader s'empara d'abord de moi. Mais j'tais surveill de
prs, et je savais que toute tentative d'vasion serait, sans
misricorde, punie de mort, si elle avortait. O aller, du reste, au
milieu de ce dsert sans limite? Que devenir? Prir de faim, ou tre
scalp par les Indiens, ou dvor par les btes fauves.

Le lendemain de notre embarquement, je renonai cette ide et rsolus
d'utiliser le voyage, quel qu'il ft au bnfice de mon instruction.

A partir de ce moment, chaque fois que nous abordmes, soit pour fumer
une pipe [53], soit pour camper, j'tudiai la faune et la flore du pays.

[Note 53: Dans le langage des bateliers nord-ouestiers, cette locution
exprime l'heure consacre, chaque jour, vers le midi, pour se reposer 
terre.]

Un soir, sur le bord d'une grande rivire qu'on appelle la
Rivire-Brle, si j'en ai gard la mmoire, je dcouvris une hutte
abandonne, puis une petite croix de bois, et au pied une fosse  demi
couverte de mousse.

Dans la fosse gisait le cadavre d'un homme.

--C'est Cadieux; c'est ce pauvre Cadieux! cria l'Aptre qui m'escortait.

--Qu'est-ce que Cadieux? demandai-je.

Il me regarda avec plus d'tonnement que si je lui eusse demand:
Qu'est-ce qu'un canot?

--Je renouvelai ma question.

Alors, il me conta que Cadieux avait t un clbre interprte
canadien-franais, connu dans toutes les parties du Far-West comme
_voyageur_, guerrier et pote; qu'il s'tait attir la haine d'une tribu
sauvage l'hiver prcdent, et qu'on supposait qu'il avait t massacr,
par elle.

Nous examinmes le corps, qui n'tait pas encore entr en
dcomposition. Il ne portait la trace d'aucune blessure rcente,
quoiqu'il ft cribl de vieilles cicatrices. Mais la maigreur du visage
et des membres indiquait une mort terriblement douloureuse. Le
malheureux, traqu par ses ennemis, sans doute, qui l'entouraient sans
le voir, car d'normes rochers masquaient sa retraite, le malheureux,
priv de son canot, avait succomb aux atteintes de la faim et peut-tre
aussi de ce mal terrible que les Canadiens-Franais appellent la _folie
des bois_ [54]. Se voyant mourir, il avait creus sa tombe et s'y tait
tendu.

[Note 54: Voir les Pieds-Noirs (Tom Slocomb).]

Quoi qu'il en soit, ses mains croises contre sa poitrine reposaient sur
une large feuille d'corce de cdre.

Cette feuille je n'aurais point voulu la toucher, mais mon Aptre
l'enleva, et je lui sais gr cette fois de sa brutalit, car elle m'a
permis de conserver le dernier chant du trappeur-pote.

Sur l'corce taient graves, en caractres grossiers, ces lignes si
touchantes et si loquentes dans leur simplicit primitive, que, comme
les miennes, j'en suis certain, tes paupires se mouilleront en les
lisant:

  Petit rocher de la Haute-Montagne,
  Je viens finir ici cette campagne!
  Ah! doux chos, entendez mes soupirs,
  En languissant je vais bientt mourir.

  Petits oiseaux, vos douces harmonies,
  Quand vous chantez, rattachent  la vie:
  Ah! si j'avais des ailes comme vous,
  Je s'rais heureux avant qu'il ft deux jours!

  Seul en ces bois, que j'ai eu de soucis!
  Pensant toujours  mes si chers amis,
  Je demandais: Hlas! sont-ils noys?
  Les Iroquois les auraient-ils tus?

  Un de ces jours que, m'tant loign,
  En revenant je vis une fume,
  Je me suis dit: Ah! mon Dieu qu'est-ce ceci?
  Les Iroquois m'ont-ils pris mon logis?

  Je me suis mis un peu  l'ambassade,
  Afin de voir si c'tait embuscade;
  Alors je vis trois visages Franois
  M'ont mis le coeur d'une trop grande joie.

  Mes genoux plient, ma faible voix s'arrte,
  Je tombe... Hlas!  partir ils s'apprtent:
  Je reste seul.. Pas un qui me console,
  Quand la mort vient par un si grand dsole!

  Un loup hurlant vient prs de ma cabane,
  Voir si mon feu n'avait plus de boucane;
  Je lui ai dit: Retire-toi d'ici,
  Car, par ma foi, je percerai ton habit.

  Un noir corbeau, volant  l'aventure,
  Vient, se percher tout prs de ma toiture;
  Je lui ai dit: Mangeur de chair humaine,
  Va-t'en chercher autre viande que la mienne.

  Va-t'en l-bas, dans ces bois et marais,
  Tu trouveras plusieurs corps iroquois:
  Tu trouveras des chairs, aussi des os;
  Va-t'en plus loin, laisse-moi en repos.

  Rossignolet, va dire  ma matresse,
  A mes enfants qu'un adieu je leur laisse,
  Que j'ai gard mon amour et ma foi,
  Et dsormais faut renoncer  moi!

  C'est donc ici que le monde m'abandonne,
  Mais j'ai recours en vous, Sauveur des hommes!
  Trs-Sainte Vierge, ah! ne m'abandonnez pas,
  Permettez-moi d'mourir entre vos bras!

N'est-ce pas, ami, qu'il n'est gure d'lgie plus pathtique, plus
saisissante, mme parmi les plus correctement crites?

Pauvre! pauvre Cadieux [55]!

[Note 55: Historique.]

Nous lui rendmes les derniers devoirs, et je retournai, tout attrist,
au camp.

L'motion que j'ai prouve en copiant, d'aprs l'corce originale, ce
mlancolique adieu d'un bon et brave homme, m'empche de continuer.
C'est enfant, mais j'ai envie de pleurer.

Permets, ami, que j'ajourne la suite de mon rcit.

Affectueusement  toi,

ADRIEN DUBREUIL.




                               CHAPITRE XVII

                        LES APOTRES ET LES INDIENS


DU MME AU MME.

                                       Fond-du-Lac, fin septembre 1838.

J'ai enfin retrouv, mon cher Ernest, un moment favorable et les objets
indispensables pour t'crire, car on me garde toujours  vue, et je
crois, je ne sais trop pourquoi, cependant, que le capitaine des Aptres
verrait avec le plus vif dplaisir que j'entretinsse une correspondance
avec quelqu'un, surtout en France. Puisses-tu avoir reu ma lettre du
mois d'aot Sans cela, tu ne comprendras gure celle-ci. Je l'ai
furtivement remise  un Indien qui, pour quelque menue monnaie, s'est
charg de la faire passer au Sault-Sainte-Marie, o la poste doit alors
en prendre soin. Mais  combien d'ventualits peut tre soumis un
chtif chiffon de papier durant ce voyage de prs de deux cents
lieues! c'est, au reste, le seul moyen de faire circuler les missives.
Et l'on assure que ceux qui acceptent cette commission, trappeurs blancs
ou trappeurs rouges, s'en acquittent avec une fidlit qui ferait
honneur  nos facteurs europens. C'est un trait de moeurs que j'aime
signaler en passant.

J'avais, s'il m'en souvient bien, interrompu mon histoire  l'inhumation
de Cadieux.

Nous tions alors  vingt milles de Fond-du-Lac.

Quand je rentrai au camp, je remarquai qu'il s'tait grossi d'une
quantit considrable d'hommes, appartenant  la plupart des nations
du globe. Les blancs et les mtis portaient le costume de voyageurs
nord-ouestiers, c'est--dire mchant chapeau d'corce de cdre ou de
paille de riz sauvage, tout pavois de rubans aux vives nuances. Une
chemise grossire leur couvrait les paules. Elle tait en laine, coton,
on toile; des fanfreluches ornaient le devant. Une ceinture carlate,
bleue verte, un pantalon, dont des bottes en cuir de boeuf ou des
mocassins recouvrent le bas, compltent l'ajustement, bigarr, chez
plusieurs, de verroteries et de dessins en piquants de porc-pic.

Pour armes, les voyageurs avaient, en gnral, une longue carabine  la
main et une hache, un couteau, parfois un ou deux pistolets passs dans
la ceinture.

Leur teint tait bronz, leur face osseuse, leur front bas, souvent
dprim, leur mine audacieuse. Des cheveux raides, hrisss, des barbes
incultes ajoutaient encore  la duret de leurs traits.

Au cou de plusieurs pendait un scapulaire ou quelque amulette indienne.

Quant aux Peaux-Rouges, leur vtement se recommandait par une
simplicit vraiment adamique: c'tait, en tout et partout, _l'auzeum_,
sorte de ceinture en corce qui ceignait les reins et descendait 
mi cuisses. Ce qui ne les empchait pas d'tre suprieurement hideux;
car ils avaient une touffe de cheveux empanache, dresse sur la tte,
le visage coutur de balafres et peint des couleurs les plus tranges
que tu te puisses imaginer, et la peau semblable  du vieux parchemin,
quand elle n'tait pas, elle aussi, bariole de peintures bizarres.

Des casse-ttes, des tomahawks, espce de pipe qui sert en mme temps de
hachette, des fusils, des couteaux des sabres et jusqu' des baonnettes
annonaient leurs intentions belliqueuses.

Tout cela avait piqu ses tentes prs des ntres,--tentes en peaux de
bison,--et passa la nuit  boire et  chanter, car le Mangeux-d'Hommes
avait fait donner d'abondantes rations de whiskey, ou sirop d'avoine,
comme les Canadiens-Franais ont baptis cette dtestable liqueur.

De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, si grand fut le vacarme que
fit cette bande alcoolise. Ce fut un train d'enfer. On changea des
coups de couteau et des coups de fusil. Le lendemain, j'appris que
quatre hommes avaient t tus, cinq on six blesss. Mais la chose
paraissait si naturelle que nul n'en prenait souci. On me montra les
meurtriers qui, loin d'tre intimids, portaient la tte plus haut que
la veille.

On enterra dans le sable deux des cadavres qui appartenaient aux blancs;
sur des chafauds forms de quatre pieux et d'une claie en branchages de
cdre, on plaa les deux autres, rouls, cousus dans leurs robes de
buffle, avec quelques provisions et leurs armes aux cts; puis, nous
nous embarqumes.

Le soir, nous touchmes  Fond-du-Lac, qui n'est autre que l'extrmit
occidentale du lac Suprieur. Je connaissais alors le but et le motif de
notre expdition: un Canadien-Franais, des nouveaux arrivs, m'en
avait inform.

A vingt-quatre milles de Fond-du-Lac, sur la rivire Saint-Louis, qui
dbouche dans la baie de ce nom, les Amricains ont fond un important
tablissement pour la traite de la pelleterie. Jsus en tait inquiet;
car, outre que ce poste avait un personnel de plus de cent employs,
on parlait d'y installer quelques troupes rgulires, lesquelles
n'auraient pas manqu de faire aux Aptres une guerre acharne. Il
importait donc de s'emparer du fort avant l'arrive de ces troupes.

Le Mangeux-d'Hommes fit appel  cette tourbe malfaisante qui vit de
pillages et de rapines sur les frontires du dsert, et assigna un
rendez-vous gnral  la Grande-Rivire Brle. Le froce capitaine
tait bien connu. Pas un, parmi les brigands du Nord-Ouest, visage ple
ou visage rouge, qui ne dsirt servir sous les ordres d'un chef aussi
fameux. Ils rpondirent en masse  son appel.

Quand nous emes atterri, Jsus distribua son monde en quatre
dtachements.

L'un devait suivre la rive droite de la rivire Saint-Louis, l'autre la
rive gauche, un troisime prendre par les bois, et le quatrime, form
par les Aptres dont je faisais forcment partie, se proposait de
remonter la rivire.

Il avait t ordonn que l'attaque serait simultane, et qu'elle aurait
lieu  deux heures du matin.

Au moment convenu, nous dbarquions sans bruit, dans une petite le,
vis--vis de laquelle les toiles me permirent de voir huit  dix log
houses (maisons en troncs d'arbres), dont l'une surmonte du drapeau de
l'Union amricaine.

Une clture de piquets enfermait un champ d'une certaine tendue
derrire ces maisons. Des tentes de toile, de cuir ou d'corce taient
dissmines alentour. Une flottille de canots se balanait dans la
rivire, au pied de la factorerie.

Cet endroit me sembla charmant, et il l'est en effet; car dans le fond
des collines onduleuses, plantes de beaux arbres, l'abritent contre
les souffles trop violents, et le terrain jouit d'une fcondit
admirable.

Jsus commanda aux Aptres de se cacher dans une oseraie bordant le
rivage. Pour moi, je restai dans un canot sous la garde de deux chefs
Indiens qui avaient fait la navigation de la rivire avec nous.

Je contemplais avec une noire mlancolie ce dlicieux paysage qui, dans
un moment, serait le thtre des plus excrables forfaits, et je
m'apitoyais profondment sur le sort de ces malheureux, maintenant
plongs dans le sommeil et faisant peut-tre des rves de bonheur 
l'instant o la mort planait sur eux, quand un hurlement strident,
inqualifiable, comme je n'en avais jamais entendu, comme je souhaite
n'en entendre plus jamais, vint dchirer mes oreilles.

Et, telle qu'une fourmilire, je vis alors une multitude d'tres anims
se presser sur la berge en face de nous, assaillir le fort et l'investir
de toutes parts.

Les cris ne discontinuaient pas. J'en tais tourdi. Bientt des
lumires se montrrent aux fentres de la factorerie; une vive fusillade
commena...

Mon sang bouillait dans mes veines; ce spectacle acheva de m'enflammer.
Sans trop savoir ce que je faisais, mais avec le dsir irrsistible de
porter secours aux assigs, j'enjambai le canot pour me prcipiter dans
la rivire.

--Mon frre est leste comme un couguar, mais main du Serpent-Jaune est
plus leste encore, dit un de mes gardiens en m'arrtant par le cou.

Je n'essayai pas de lutter: il m'tranglait.

Alors son compagnon et lui me lirent les mains et les pieds et me
couchrent au fond de l'embarcation. Je n'en fus pas fch. Dans cette
position je ne pouvais plus considrer le drame horrible qui se jouait,
tout  l'heure, sous mes yeux.

Cependant, le Mangeux-d'Hommes et ses Aptres, qui n'avaient pas boug
jusque-l, se mirent en devoir de passer la rivire. Je compris la
tactique du capitaine. Ne comptant qu' demi sur la bonne foi de ses
auxiliaires, il avait voulu leur laisser engager l'action avant
d'exposer sa propre bande. S'ils l'avaient tromp ou s'ils avaient t
repousss, il pouvait encore se sauver. Mais la victoire se rangeant de
son ct, il allait en recueillir les fruits.

Quoique les vocifrations augmentassent, les dtonations des armes  feu
diminuaient sensiblement.

Lorsque le jour se leva, elles avaient tout  fait cess. On me
conduisit  l'autre bord, o je fus dli, mis en libert.

Des ruisseaux de sang coulaient sur le rivage, jonch de morts et de
mourants.

Debout prs d'un monceau de corps qu'on lui passait les uns aprs les
autres, le Mangeux-d'Hommes travaillait  prouver qu'il mritait son
abominable surnom.

Chaque corps, il le mordait au cou s'il tait blanc, lui enfonait un
poignard dans le coeur quand il tait rouge.

Son secrtaire, Jean, inscrivait sur un registre le nombre des excuts.
Je crois qu'il en tait quatre-vingt-seize blancs, et deux cent
soixante-dix rouges!

Permets que je n'achve pas cet odieux tableau; il te soulverait le
coeur!

Pendant les huit jours qui suivirent cette scne de carnage, ce ft un
wa-ba-na (dbauche) indescriptible. La lecture des saturnales antiques
t'en donnerait une faible ide. La factorerie contenait une norme
quantit de liqueurs. Ces liqueurs furent libralement distribues aux
allis qui se livrrent ensuite publiquement  des excs inimaginables.

Aprs m'avoir fait donner une chambre dans le fort, Jsus m'engagea  ne
la point quitter tant que les Indiens seraient ivres, car autrement ma
vie courrait des dangers. Mais, par une troite fentre, j'tais tmoin
de leurs danses et des actes lubriques auxquels elles donnent lieu.

Quoiqu'un grand nombre de squaws se fussent mles  eux aprs la
capture de la factorerie, j'ai remarqu qu'ils ne se contentaient pas de
ces cratures et leur prfraient souvent certains hommes dguiss en
femmes [56].

[Note 56: Longtemps contest, ce fait est aujourd'hui certifi par le
tmoignage des voyageurs les plus consciencieux, comme Schoolcraft, Mc
Kenney, le prince Maximilien de Wied-Neu Wied etc.]

Les querelles, les rixes, les meurtres taient journaliers,
non-seulement parmi les Peaux-Rouges, mais parmi les Bois-Brls ou
mtis, et, j'ai regret  le confesser, parmi les gens de notre race,
qui, du reste, ont en majorit adopt, les usages indiens.

Dfense expresse avait t faite aux Aptres de se mler au wa-ba-na.
Ils passrent les huit jours d'orgie  se partager le butin, compos de
pelleteries, poudre, plomb, spiritueux, instruments de chasse et de
pche, toffes, quincaillerie, et  le charger sur un schooner qui tait
 l'ancre dans le port de la factorerie lorsqu'ils s'en rendirent
matres.

Les sauvages et les allis blancs reurent une faible part de ce butin;
puis ils s'loignrent aprs avoir puis les rations d'eau-de-feu que
Jsus avait octroyes  chacun d'eux.

Quelques-uns en voulaient davantage. Mais il s'y refusa. Je craignais
qu'une rvolte ne ft le rsultat de son refus et qu'il ne mit en pril
sa vie et celle de ses gens; car, me disais-je, que peuvent une douzaine
d'individus contre plus de deux cents! J'ignorais encore le prestige
exerc par les Aptres sur les bords du lac Suprieur.

Si les mcontents se retirrent en murmurant, ils n'osrent tenter la
plus lgre dmonstration d'hostilit. Depuis leur dpart, je jouis ici
du repos le plus absolu.

Jsus m'a donn ma libert sur parole. Mais tous mes mouvements sont
surveills, je le sais. Mon temps s'coule entre la pche, la chasse,
quelques excursions dans le voisinage et l'tude des moeurs indiennes.

Ces moeurs sont curieuses  plus d'un titre. En veux-tu une esquisse,
mon cher Ernest?

L'Indien de l'Amrique septentrionale n'est pas, suivant moi, un tre
primitif. Il a vu, il a connu une civilisation fort avance, je le
crois, et dont on retrouve une forte trace dans ses traditions, dans ses
usages, dans son culte, dans sa langue. Cette civilisation devait se
rapprocher de la civilisation asiatique. La proximit de l'Amrique
avec la Chine vient  l'appui de mon assertion. Je pense que le dtroit
de Behring a t form, dans des ges trs-reculs, par une convulsion
terrestre, qui aurait divis en deux vastes portions l'immense empire
mongolique. Nos Amricains furent polics, ils eurent des villes, le
confort des arts et du luxe. Mais l'invasion les repoussa dans les
contres inhabites, ils oublirent peu  peu, dans leur lutte pour la
pressante faction des besoins matriels, le culte des sciences et des
choses belles. De peuple pasteur ou commercial, ils devinrent peuple
chasseur, guerrier.

Ne va pas m'objecter qu'alors ils auraient conserv le souvenir de ce
qu'ils ont t. La mmoire du pass s'oblitre vite parmi les races qui
vgtent dans l'isolement. Quel est celui de nos paysans qui a
souvenance du gouvernement des druides? Et, sans aller aussi loin,
combien peu savent ce que c'est que la glorieuse rvolution de 1789, qui
leur a donn l'mancipation.

Dans le dsert amricain, l'oubli de l'ducation premire marche d'un
tel pas que les blancs, je parle mme de ceux qui occupent une position
honorable, comme les chefs facteurs des diverses compagnies de
pelleteries, ne rougissent pas de mener une existence identiquement
semblable  celle des sauvages. L'ivrognerie et la pluralit des femmes
sont de mode. La supercherie est estime habilet, et la vie d'un homme
compte moins que rien.

Les Peaux-Rouges qui hantent ces parages sont des Chippiouais ou des
Nadoessis. Du jour de leur naissance celui de leur mort, ils sont,
dresss  la chasse, c'est--dire  la guerre, au mpris de la
souffrance et de tout ce qui n'est pas d'une ncessit immdiate.

La seule jouissance dont ils aient une ide exacte, c'est le repos, ou
plutt l'inactivit la plus entire.

Ah! mon frre, me disait un Nadoessis, tu ne connatras jamais comme
nous le bonheur de ne penser  rien et de ne rien faire. Aprs le
sommeil, c'est ce qu'il y a de plus dlicieux. Voil comme nous tions
avant d'avoir eu le malheur de natre. Qui a mis dans la tte de tes
gens ce dsir perptuel d'tre mieux nourris, mieux vtus et de laisser
tant et tant de terres et d'argent  leurs enfants? Craignent-ils donc
que le soleil et la lune ne se lvent pas pour eux, que la rose des
nuages cesse de tomber, que les rivires tarissent, quand ils seront
partis pour l'Ouest [57]? Comme la fontaine qui sort du rocher, comme les
eaux de nos rapides et de nos chutes, ils ne se reposent jamais: ds
qu'ils ont rcolt un champ, tout de suite ils en labourent un autre;
aprs avoir abattu et brl un arbre, ils vont en renverser et brler un
autre; et, comme si le jour du soleil n'tait pas assez long, j'en ai
vu qui travaillaient au clair de la lune. Qu'est-ce donc que leur vie
compare  la ntre, puisque le prsent n'est rien pour eux! Il arrive,
aveugles qu'ils sont! ils le laissent passer. Nous autres, au contraire,
ne vivons que de cela, aprs tre revenus de nos guerres et de nos
chasses. Semblable  la fume que le vent dissipe et que l'air absorbe,
le pass n'est rien, nous disons nous; quant  l'avenir; il n'est point
encore arriv, peut-tre ne le verrons-nous jamais. Jouissons donc
aujourd'hui du prsent; demain il sera dj loin.

[Note 57: C'est l que l'Indien place son paradis.]

Tu nous parles de prvoyance, tourment de la vie: eh! ne sais-tu pas
que c'est le mauvais gnie qui l'a donn aux blancs, pour les punir
d'tre plus savants que nous? incessamment elle les blesse et les
aiguillonne sans pouvoir jamais les gurir, puisqu'elle ne peut jamais
prvenir l'arrive du mal, qui s'attache aux enfants de la terre comme
les ronces aux jambes du voyageur.

Comment trouves-tu cette philosophie, mon cher Ernest? N'a-t-elle pas
son ct vrai, sduisant, et n'est-elle pas aussi logique que bon nombre
de savantes thories de nos sages civiliss?

Encore un peu, je me sauvagiserais; grce pour le barbarisme, il est de
circonstance.

Quand l'Indien vient au monde, sa mre lui donne un nom, gnralement
pris dans la nature. Il s'appellera l'clat-de-Tonnerre, le
Pied-de-Bison, le Grand-Chne, l'pervier, le Nuage-qui-File, si c'est
un garon; la Feuille-Verte, la Petite-Corneille, l'clair, la
Colombe-Agile, si c'est une fille.

Cet enfant, mle ou femelle, est tendu sur une planche o on
l'assujettit par des courroies et o il demeure jusqu' l'ge de trois
on quatre ans. Rarement la mre le change. En route, elle porte le
berceau sur son dos,  l'aide d'une bande de cuir ou d'corce passe
devant son front; au repos, elle l'appuie obliquement contre un arbre,
une pierre, un canot, on le suspend  une branche.

Ds que l'enfant marche, on lui apprend  se fabriquer un arc, des
flches, ou  manier l'aiguille.

A quinze ans, les garons se prparent  accompagner leur pre  la
chasse; A vingt, ils font leur grand jene pour aller  la guerre.

Ds qu'ils ont scalp: un ennemi, il leur est permis de courir
l'allumette, c'est--dire de se marier. Le jeune homme se rend
nuitamment dans la hutte de celle qu'il aime. Au foyer de la cabane, il
enflamme un brin de bois, et s'approche de la couche ou repose l'objet
de ses amours. Si elle souffle et teint la flamme, le galant est
accept; si elle laisse flamber le bois, il n'a qu' se retirer au plus
vite, car les hues des autres habitants du wigwam le poursuivront
jusque chez lui.

Libre de ses actions tant qu'elle est fille, honore mme, [58] en raison
du nombre de ses amants, l'Indienne devient esclave aussitt aprs son
mariage. Dure, effroyable servitude que la sienne! le matre possde
toute autorit, elle aucune. Son fils mme la pourra battre sans qu'elle
ait droit de se plaindre. C'est une bte de somme, qui travaille sans
cesse. Encore le cheval du Peau-Rouge est mieux trait qu'elle! La
famille change-t-elle de rsidence, son seigneur portera seulement ses
armes; elle, il lui faudra porter un, quelquefois deux enfants, les
peaux et les pieux pour la tente, la chaudire pour la cuisine, et les
hardes de tout le mnage. Au camp, le mari s'accroupira sur le sol et
fumera tandis que la misrable squaw dressera le wigwam, ira couper
et chercher le bois pour allumer le feu, puisera de l'eau, et prparera
les aliments ncessaires au repas de la famille. Enceinte, on n'aura pas
plus d'gards pour elle. Prise des douleurs de l'enfantement, elle se
retirera dans quelque coin, se dlivrera elle-mme et retournera
aussitt  ses accablantes occupations.

[Note 58: Voir _Poignet-d'Acier ou les Chippiouais_.]

Ainsi ou  peu prs est traite la femme orientale.

Mais l'infortune aura-t-elle une spulture au moins?

Rarement. Quant au guerrier, ses obsques se font en grande pompe. Il
s'est rserv une place dans le sjour des esprits; mais il en a refus
une  celle qui fut la compagne de sa vie. Qu'irait-elle y faire,
d'ailleurs? Le paradis des Peaux-Rouges est un lieu o l'on ne fait que
chasser et se battre. Il ressemble en cela  celui des hros
scandinaves; mais la charmante Walkyrie qui doit verser l'hydromel aux
braves n'y figure nulle part. Elle n'y a pas de rle, car, avant
l'arrive des Europens, l'Amrique ignorait les avantages d'une
civilisation qui lui a apport les boissons fermentes et la
petite-vrole!

Tu supposes probablement que le veuvage est pour les squaws une
condition trs-enviable. Ah! bien oui! Le bourreau n'abandonne pas ainsi
sa victime. Ici, le mort prend le vif. Il y a quelques jours, je
remarquai une squaw dguenille et portant soigneusement dans ses bras
une sorte de sac, arrang comme une poupe. Je demandai ce que c'tait;
on me rpondit que c'tait le gage des veuves.

Voici l'explication:

Un Indien vient-il  dcder, sa femme fait avec ses plus beaux
vtements  elle un rouleau qu'elle place dans le sac o son mari
serrait les siens. Si elle a quelque bijoux, quelques ornements, elle
les fixe  la tte, du sac, et l'enveloppe finalement dans un morceau
d'toffe.

Elle appelle ce paquet son mari (onobaim'eman) et le doit toujours avoir
avec elle quand elle sort En marchant, elle le tient entre ses bras,
dans sa loge, prs d'elle. Cela dure un an et plus, car la veuve ne peut
dposer son gage que quand une personne de la famille du dfunt,
trouvant qu'elle l'a suffisamment pleur, lui en donne la permission!

Que te semble, mon cher Ernest, de cette coutume?

Il est vrai que le frre du mort peut,  son gr, viter  la veuve les
ennuis du gage en pousant celle-ci le jour mme du dcs, et qu'elle
est force de l'accepter!

Un volume ne suffirait pas pour consigner les observations que j'ai
faites sur ces peuplades, mais le papier me manque, comprends-tu? Avant
que je puisse t'crire de nouveau, il faudra que je me procure cet
article indispensable, presque aussi rare ici que le merle blanc chez
nous.

Le Mangeux-d'Hommes est toujours le mme avec moi. Il me parle peu et me
regarde souvent quand il croit que je ne fais pas attention  lui.
Parfois il m'aborde, de l'air d'un homme qui a quelque chose  me
demander. J'attends qu'il ouvre la bouche, et, tout  coup, il tourne
les talons. Au surplus, je n'ai pas--en tant que captif-- me plaindre
de ses procds ou de ceux de ses gens  mon gard. On me surveille,
mais on me traite bien, comme un prisonnier de distinction. En somme, je
ne serais pas trop malheureux, si j'avais des nouvelles de ma mre et de
la femme qu'aprs elle j'aime le plus au monde. Mais, hlas! je n'ai
plus entendu parler de Meneh-Ouiakon depuis son vasion. Et Judas, le
lieutenant de Jsus, n'est pas revenu! Tout cela me cause de cruels
tourments....

Je suis au bout de ma dernire feuille de papier gris. Il me reste juste
la place ncessaire pour te dire que, je crois que nous passerons
l'hiver  la factorerie et que l'expdition de Kiouin semble remise.
J'en suis dsol, car l'espoir que, je trouverais l'occasion de fuir
l'excrable socit  laquelle je suis condamn.

Embrasse bien vivement ma bonne mre pour moi.

Ton tout dvou,

ADRIEN DUBREUIL.

P. S. J'y pense. Tu pourrais m'envoyer une lettre l'adresse suivante:
Monsieur RONDEAU Au Sault-Sainte-Marie, Amrique du Nord.
Peut-tre me parviendrait-elle.




                             CHAPITRE XVIII

                            LA LOI DE LYNCH


Quelque temps aprs que Dubreuil eut expdi cette lettre, secrtement
remise, comme la premire,  un coureur des Bois qui la devait jeter ou
faire jeter  la poste du Sault-Sainte-Marie, et un soir que l'ingnieur
se promenait derrire la factorerie, dans l'enclos renfermant le
cimetire des Blancs et celui des Indiens, Jsus vint  sa rencontre.

--Tu aimes, dit-il de sa voix mlodieuse, les charmes de la nature?

--Prs d'un champ mortuaire je ne saurais les admirer, rpondit
schement l'ingnieur.

--Pourquoi? C'est le champ du repos, du seul et unique repos! murmura le
Mangeux-d'Hommes avec douceur. Moi aussi j'aime  rver ici, devant ces
tombes qui parlent si loquemment dans leur profond silence, alors que
l'oreille est rjouie par le concert de la grive, de l'oiseau jaune, de
l'oiseau bleu, de ce robin  la gorge carlate, du whip-poor-whip [59]
dont le chant trange ouvre carrire aux mditations de l'homme
rflchi.

[Note 59: Espce de tiercelet dont le cri a quelque chose d'humain.
C'est surtout le soir et la nuit qu'il se fait entendre.]

Ces paroles singulires dans la bouche d'un tre comme le
Mangeux-d'Hommes furent prononces d'un ton si simple que Dubreuil jeta
sur son interlocuteur un regard tout surpris.

Mais aussitt celui-ci changea de gamme:

--On t'appelle?... dit-il imprativement.

--Adrien.

--Je sais, je sais, fit Jsus avec impatience. Mais, ton nom de famille,
tu en as un?

--Sans doute.

--Quel est-il?

--Que vous importe de le savoir?

Le Mangeux-d'Hommes frona les sourcils. Dubreuil craignit qu'il ne se
livrt  une de ces fureurs aveugles auxquelles il tait sujet quand un
de ses hommes n'obissait pas avec la rapidit dsire. Mais le signe de
mauvaise humeur disparut aussitt, et Jsus reprit avec, ngligence en
quittant Dubreuil:

--En rien, que m'importe!

A partir de ce moment, il n'adressa plus la parole  l'ingnieur.

Ce dernier avait fini par s'habituer  sa nouvelle existence, ou plutt
il la supportait moins difficilement. Pour tromper les longues heures de
la journe, il formait des collections d'insectes et de plantes sur des
feuilles d'corce de cdre, car il ne pouvait se procurer de papier, et
il faisait de frquentes visites aux familles indiennes tablies dans le
voisinage.

Une partie des Aptres taient retourns au fort la Pointe avec le butin
fait  la factorerie de Fond-du-Lac. Le reste habitait cette factorerie,
qui paraissait tre devenue, depuis le commencement d'octobre, un
centre de recrutement.

Chaque jour il y arrivait des trappeurs blancs qui subissaient une sorte
d'examen et d'inspection de la part du Mangeux-d'Hommes, puis taient
renvoys ou admis, et incorpores,--aprs avoir entendu la lecture d'un
rglement spcial et y avoir jure fidlit,--dans une compagnie, sous
les ordres d'un Aptre.

Il devait y avoir dix compagnies composes de vingt hommes chacune. Pour
y pouvoir entrer il fallait n'tre ni Indien, ni mtis, ni negro,
possder la taille, la force d'un hercule, ne pas redouter le meurtre on
la potence, et savoir se soumettre  tous les ordres du chef suprme, le
Mangeux-d'Hommes.

videmment, il se prparait une grande expdition.

Dubreuil pensa qu'elle serait de longue dure, car, chaque jour, les
brigands allaient  la pche et  la chasse et faisaient boucaner
quantit de chairs de poissons, bisons et daims, dont ils
convertissaient aussi une partie en taureaux de pemmican.

L'hiver, le rigoureux hiver arriva. Notre ingnieur dut renoncer  ses
promenades,  ses excursions au dehors. Il y avait cinq pieds de neige
autour de la factorerie, et le thermomtre descendait souvent 
trente-cinq degrs au-dessous de zro.

Les gens du fort, Jsus en tte, n'en allaient pas moins traquer le
bison et les btes fauves. Dubreuil passa alors plus d'une journe seul,
sans livres, sans moyens d'crire, trouvant l'inactivit mortelle, et
attisant, dans la solitude, l'ardent amour que Meneh-Ouiakon avait
allum en son coeur.

Ses ennuis, ses souffrances, je les tairai; mais qui de mes lecteurs ne
les devinera pas? Qui ne devinera les tortures de ce bon jeune homme,
bien lev, aimant, enterr dans un cercueil de glace,  plus de deux
mille lieues de son pays natal, au milieu du dsert, et rduit 
recevoir sa subsistance d'une horde d'assassins.

Les plus mauvais jours s'en vont comme les bons.

L'hiver tirait  sa fin, et le froid ne svissait plus avec autant de
rigueur, lorsqu'un matin Dubreuil fut veill par un hourvari dans
l'enceinte du tort.

C'taient des aboiements de chiens, des cris d'hommes, des claquements
de fouets.

Sortant de dessus le paquet de robes de buffles qui lui servait de lit,
Adrien courut  sa fentre, garnie avec des carreaux de parchemin, en
guise de vitres.

Il l'ouvrit.

La cour de la factorerie tait pleine de monde et d'animaux. On attelait
des chiens  des traneaux [60], dont les Aptres avaient fabriqu en
grand nombre durant les derniers mois. Les chiens rcalcitrants,
cruellement fustigs, hurlaient  fendre les oreilles; et les hommes, en
costume d'hiver, tuque rouge, couverte de molleton pantalon de mme
toffe, mocassins en cuir de caribou, juraient, temptaient  l'envi.

[Note 60: Voir Poignet-d'Acier.]

Il y avait l les prparatifs d'un dpart. Dubreuil se hta de finir sa
toilette. Ce ne fut pas long.

Comme il achevait, on vint le prvenir d'avoir  se disposer  se mettre
en route.

L'ingnieur jeta sur ses paules un pardessus en peau d'ours, que le
Mangeux-d'Hommes lui avait donn, et descendit dans la cour.

Jsus commanda  Dubreuil de monter dans l'un de ces vhicules, tran
par cinq chiens-loups aussi blancs que la neige, et donna le signal du
dpart.

Les fouets firent aussitt sonner l'air. Dfilant lestement sous la
porte de la factorerie, laisse  la garde d'un Aptre, avec une
vingtaine de recrues, les traneaux, dirigs par le Mangeux-d'Hommes,
s'lancrent sur la crote de glace qui pontait la rivire de
Saint-Louis, et la longrent, aux chants de ces coureurs des bois, qui
n'entreprennent jamais un voyage sans entonner quelques couplets de
leur propre facture.

L'un disait:

    Tous les printemps,
    Tant de nouvelles,
    Tous les amants
    Changent de matresses.
    Le bon vin m'endort,
    L'amour me rveille.

    Tous les amants
    Changent de matresses.
    Qu'ils changent qui voudront
    Pour moi, je garde la mienne.
    Le bon vin m'endort,
    L'amour me rveille.

Un autre reprenait:

    Dans mon chemin j'ai rencontr
    Trois cavaliers bien monts.
    Lon lon, laridon daine,
    Lon lon, laridon dai.

    Trois cavaliers bien monts,
    L'un  cheval et l'autre  pied.
    Lon lon laridon daine,
    Lon lon laridon dai.

Un Anglais sentimental ajoutait:

In the region of lakes, where the blue waters sleep,
   Our beautiful fabric was built;
Light cedar supported its weight on the deep
   And its sides with the sun-beams were built.

The bright leafy bark of the Betula tree
   A flexible sheathing provides;
And the fir's thready roots drew the parts to agree
   And bound down its high-swelling sides.

Le temps tait superbe, quoique l'air ft vif et piquant. Chaudement
envelopp de moelleuses fourrures, c'tait une jouissance inexprimable
que de voyager, en sl[61], sous ce beau ciel bleu, profond, qui
ressemblait  un immense dais d'azur, plac sur une vaste nappe
d'argent, dont l'oeil bloui ne pouvait saisir les franges, gares 
l'horizon.

[Note 61: Terme canadien. Il signifie traneau, et vient de l'anglais
(sleigh).]

Oubliant la compagnie au milieu de laquelle il se trouvait, Dubreuil
laissait son coeur se dilater. Il admirait, en artiste, cette longue
file de lgers traneaux, revtus de peintures clatantes et couverts
des pelleteries les plus prcieuses, que l'on voyait se drouler comme
les anneaux d'un serpent,  chaque coude de la rivire; il admirait les
piquants costumes des conducteurs, glissant agilement sur leurs larges
raquettes prs des attelages, dont la tte tait  demi noye dans le
nuage de vapeurs qui s'chappait de leurs naseaux.

De temps en temps la voix rude d'un Canadien-Franais les apostrophait:

--Eh, hie donc!

Puis, c'tait un coup de fouet suivi d'un plaintif aboiement, et le
cortge fantastique, entran par le Mangeux-d'Hommes, toujours habill
de rouge, filait, filait comme l'quipage du prince des Enfers dans
quelque vieille lgende allemande.

La troupe arriva, de bonne heure,  l'embouchure de la rivire
Saint-Louis dans le lac Suprieur.

On y fit halte, pour laisser reposer les hommes et les btes.

Jsus vint trouver Dubreuil, en contemplation devant la plaine de glace
qui se droulait  plusieurs lieues devant lui.

--Tu sais o nous allons? lui dit-il.

--Non.

--Nous allons  Kiouin, o j'aurai besoin de tes services, et o je te
rcompenserai suivant tes mrites. Si tu ambitionnes la fortune, tu
seras bientt satisfait, car les mines sont riches; dans deux jours,
elles seront  moi, et par le Christ, mon frre an, je suis gnreux
avec ceux qui me servent!

Adrien ne jugea pas  propos de rpliquer.

--Mais, ajouta Jsus, en ponctuant ses paroles d'un regard plein de
fiert, il faut tre entirement  ma dvotion. Je tue les
dsobissants. Tu connais ma manire de procder  leur gard,
ajouta-t-il avec un sourire sinistre.

--Oui, je ne connais que trop votre odieuse....

--C'est bon. Je compte sur toi. L-bas, tes instruments d'ingnieur te
seront rendus. Tu auras pleine libert, et cent hommes sous ta
direction. Mais souviens-toi encore que toute tentative d'vasion serait
punie de mort.

S'adressant alors  l'Aptre qui conduisait le traneau de Dubreuil

--Tu rponds sur ta vie de cet homme; veille  sa conservation.

Il rejoignit ensuite la tte de la colonne, qui s'branla de nouveau en
suivant la rive mridionale du lac.

Dans la soire, on bivouaqua sur la glace, aprs avoir allum de grands
feux et dress des tentes.

On avait fait plus de cinquante milles.

Le lendemain on se remit en route avant l'aube, et, durant huit jours
successifs, la bande s'avana, ainsi,  marches forces, vers la
presqu'le Kiouin.

Elle atteignit sans obstacle les bords de la rivire de la
Petite-Truite-Saumone,  neuf milles du portage de la presqu'le.

L, Jsus runit ses Aptres en conseil, et dlibra longuement avec
eux. Les hommes taient en bonne disposition, tous brlaient d'attaquer
les tablissements amricains, o ils espraient trouver des trsors
inpuisables, et tous comptaient sur une victoire facile.

On n'avait signal que deux dsertions.

Au conseil il fut rsolu de partager la troupe en deux portions: l'une
quitterait le lac pour s'enfoncer dans les bois sur la droite et cerner
les Yankees au pied de la pointe; la seconde, dirige par le
Mangeux-d'Hommes, remonterait le portage jusqu'au petit lac marcageux
dont nous avons prcdemment parl, et envelopperait les mineurs de
l'autre.

Quoiqu'ils fussent quatre ou cinq cents, Jsus ne doutait pas que, pris
entre deux feux, et ignorant la force des assaillants, ils ne se
rendissent promptement  sa merci.

Les tnbres de la nuit devaient encore aider  l'excution de
l'entreprise.

La premire bande, ayant un long trajet  faire, partit vers deux heures
de l'aprs-midi; l'autre ne commena ses oprations qu' neuf heures du
soir.

Tous les traneaux, avec Dubreuil et quelques hommes de garde, furent
laisss au bas du portage.

Le temps tait noir, temptueux. Il soufflait du nord une bise glaciale
qui chassait devant elle une aveuglante poudrerie de neige.

Aprs avoir allum, sous sa tente, un bon feu, Dubreuil s'tendit dans
sa robe de bison et essaya de dormir; mais l'motion et le froid
l'empchrent longtemps de fermer les yeux. Cependant, vers le milieu de
la nuit, il finit par s'assoupir, et n'entendit pas la crpitation d'une
fusillade nourrie sur les caps qui dominaient le campement.

Des cris tumultueux l'veillrent brusquement.

Aux lueurs mourantes de son feu, il vit sa tente envahie par des gens
qu'il ne connaissait pas, qui se saisirent de lui, le garrottrent
durement, en profrant en anglais mille maldictions contre les Aptres.

Ces gens appartenaient aux compagnies de mineurs de la Pointe.

Prvenus par un des dserteurs de l'attaque que Jsus avait projete
contre eux, ils s'taient mis sur la dfensive, et, au lieu d'une
victime endormie, incapable de rsister, les Aptres avaient rencontr
un ennemi arm jusqu'aux dents, fort par le nombre et la lgitimit de
son droit, qui les avait repousss et drouts, aprs leur avoir tu une
cinquantaine d'hommes et fait prisonnier le redoutable Jsus, avec
plusieurs de ses subordonns.

Jsus s'tait battu comme un lion. Mais, cribl de blessures, il tomba
dans la mle, et tenta de se donner la mort en se tirant un coup de
pistolet  la tte.

Un Amricain, qui l'avait reconnu  son costume rouge tranchant sur la
blancheur de la neige, dtourna le canon de l'arme, s'empara du
Mangeux-d'Hommes, lui lia les mains derrire le dos et le trana
triomphalement  la hutte qui servait de bureau  la compagnie des
Mines.

C'est dans cette cabane que Dubreuil fut aussi dpos avec les autres
prisonniers.

Il avait essay de protester de son innocence, de raconter ses
msaventures.

Alors, loin de l'couter, les Yankees s'taient moqus de sa difficult
 s'exprimer en anglais.

Un moment l'infortun jeune homme caressa encore l'ide que bientt on
dcouvrirait l'erreur, et qu'il y avait plutt lieu de se fliciter que
de s'affliger de sa situation. Ce moment fut, hlas! de courte dure.
La conversation de ses codtenus lui fit dresser les cheveux sur la
tte.

--Nous serons pendus demain, disait tranquillement l'un.

--C'est probable.

--Aprs tout, un jour ou un autre, a devait m'arriver.

--Mais on fera une enqute? demanda Dubreuil.

--Une enqute!

--Oui, un procs? continua l'ingnieur tremblant.

--Un procs, ici! a serait du beau, ma foi! Qui aurait jamais vu a? On
nous lynchera, mon brave!

--Que voulez-vous dire?

--Ah! vous n'tes pas du pays, vous, a se sent. Eh bien, tre lynch a
signifie tre accroch par le cou  un arbre ou  une potence, sans
jugement d'aucune sorte, et pourtant jusqu' ce que mort s'ensuive,
ajouta-t-il avec un ricanement cynique.

Dubreuil frissonna, et passa le reste de la nuit livr aux plus
violentes impressions.

Le Mangeux-d'Hommes ne pronona pas une parole, ne laissa pas chapper
une plainte, quoiqu'il souffrit atrocement de ses blessures.

Parfois ses yeux s'attachaient avec intrt sur Dubreuil; il eut l'air
de vouloir lui communiquer quelque chose, et cependant il demeura muet.

Ds le matin un roulement de tambour annona un vnement
extraordinaire.

On fit sortir les prisonniers de la salle o ils taient entasss.

Devant le bureau de la compagnie il y avait une esplanade, et sur cette
esplanade trois grands chnes, dont les membres squelettiques pliaient
et gmissaient douloureusement aux rafales du nord-ouest.

Des plus grosses branches pendaient des cordes munies d'un noeud
coulant.

On en pouvait compter quinze, juste autant que de prisonniers. Au
sommet des arbres, quelques corbeaux tournoyaient lentement, en
poussant, par intervalles, des cris aigus.

Le ciel tait gris, sombre, il faisait, comme disent les
Canadiens-Franais, un froid noir. Une foule compacte de mineurs,
arms de leurs fusils, formait autour des arbres un cercle qui venait se
fermer de chaque ct du bureau.

Un homme quitta le cercle, s'avana au milieu de l'esplanade, et avec un
accent grave, solennel, il dit:

Au nom de Dieu qui m'entend, je dclare, moi, Joseph Cartman, que,
nous tant runis douze, sous la prsidence de l'honorable Wilkinson,
pour juger sommairement les prisonniers que nous avons faits sur la bande
d'assassins dite les Douze Aptres, et principalement leur chef,
surnomm le Mangeux-d'Hommes, les avons trouvs et trouvons coupables de
conspirations homicides et meurtres au premier degr, et les avons
condamns  tre pendus ce jour et  cet instant mme.

Que Dieu ait piti de leur me!

Comme il terminait, Jsus s'cria d'une voix tonnante, en dsignant du
regard Adrien Dubreuil, terrifi par ce spectacle lugubre:

--Ce jeune homme ne doit pas partager notre sort. Il n'a rien de commun
avec nous. C'tait mon captif. Je l'ai amen de force  Kiouin. Je
compte, citoyens, sur votre justice pour lui rendre la libert.

--Et je crois bien qu'on la lui rendra, la libert! car il est innocent
comme l'enfant qui vient de natre, M. Dubreuil! ajouta un vieux
trappeur en se prcipitant vers Adrien.

--Et je vous le jure, moi aussi, qu'il est innocent, le mar'chef, sans
vous manquer de respect, cria un personnage aux longues moustaches
jaunes, se dmenant comme un enrag entre les mains des mineurs qui
voulaient l'empcher de forcer leurs rangs.

--M. Rondeau! fit Dubreuil  la vue du trappeur.

--Pas monsieur, mais le pre Rondeau, s'il vous plat.

--Dubreuil! il s'appelle Dubreuil mes pressentiments ne me trompaient
donc pas? murmurait le Mangeux-d'Hommes en examinant Adrien avec la plus
vive attention.

Les excuteurs de la loi de Lynch se consultaient. Mais la plupart des
mineurs, connaissant le pre Rondeau, se portrent garants pour son
protg, dont les liens furent aussitt coups.

Maintenant, le supplice des coupables! reprit l'homme qui avait prononc
la sentence.

Quatorze individus, vtus de noir et le visage barbouill de charbon,
s'approchrent des quatorze prisonniers.

--Je demande  parler  ce jeune homme, dit alors Jsus.

On lui accorda cette faveur.

--Vous vous appelez Dubreuil? fit-il avec motion.

--Oui, rpondit Adrien, que le pre Rondeau tenait serr dans ses bras.

--Vous tes de Cambrai?

--Oui.

--Votre pre tait capitaine de vaisseau? continua le Mangeux-d'Hommes,
en proie  une agitation croissante.

--Comment...

--Et vous aviez un frre nomm Adolphe, qui s'enfuit de la maison
paternelle  la suite d'un vol qu'il avait commis pour satisfaire le
caprice d'une matresse... quand vous n'aviez gure que sept ou huit
ans?...

--Vous seriez!... balbutia l'ingnieur dans un trouble inexprimable.

--Je suis votre frre... Adieu! Je remercie le ciel de ne m'avoir pas
permis de couronner mes crimes par le plus abominable de tous.

Il se livra au bourreau, pendant que le pre Rondeau arrachait Dubreuil
 cette horrible scne d'expiation.

Quelques minutes aprs, quatorze cadavres se balanaient aux rameaux
dcharns des chnes.

Et les corbeaux rtrcissaient leurs cercles, en battant des ailes,
coassant et s'abaissant de plus, en plus sur les ttes de ces
cadavres!




                             CHAPITRE XIX

                           PAUVRE INDIENNE


MENEH-OUIAKON A ADRIEN DUBREUIL

                                       Montral, mois des neiges, 1837.

_Ihouam Miouah _[62],

[Note 62: Mot  mot: amour  moi ou mon amour.]

Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pense, dont sans
cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Que je te parle donc, au moyen de ces signes mystrieux que les bons
Visages-Ples ont enseigns aux miens, ds le temps de mon illustre
aeul Pontiac, en leur mettant, par vos longues robes noires [63] ta
langue dans la bouche, ta religion dans le coeur; oui, que je te parle
au moyen de ces signes muets qui disent tout, puisque ton absence comme
l'paisseur d'une montagne te cache aux yeux corporels de Meneh-Ouiakon,
et que, comme la gele d'hiver, elle a ferm ses lvres. Pendant le
silence des nuits mon esprit inquiet songe  toi, et comme la surface
des eaux il rflchit ta prsence; pendant la chute du jour, je cherche
Celui qui  mon amour. Celui que je n'ai jamais eu le bonheur de
contempler aux rayons du soleil; je le cherche et ne le trouve plus.
Son ombre mme m'a quitte.

[Note 63: Les prtres catholiques.]

Puisses-tu ne pas trop languir l o Meneh-Ouiakon t'a laiss, il y a
bientt six lunes, et puisse cette feuille plus lgre que la feuille du
bouleau, cette feuille  laquelle je confie le chagrin et l'espoir de
mon coeur, te parvenir fidlement, Ihouam Miouah!

Ouvre  mon rcit, Aitigush-Ouseta [64], il est l'heure que tu remontes
avec la fille des sachems nadoessis le courant de sa vie, car si ton
amour est grand, gnreux, le sien est grand aussi comme le chne aux
verts ombrages, sous lequel il fait bon se reposer, et il est
transparent comme l'onde de la source.

[Note 64: Franais: bon.]

Meneh-Ouiakon sent son me lourde; elle l'ouvre celui qu'elle aime, afin
que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.

Je veux m'entretenir avec toi qui vis dans ma pense, dont sans cesse
les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

En ma famille, l'illustre famille de Pontiac vit la tradition, du beau.
On y a toujours aim et on y aime toujours ardemment la race franaise.
Elle nous avait relevs, nous jadis les possesseurs heureux, fiers, mais
dchus de cet immense pays; pourquoi nous a-t-elle abandonns? dis
Ihouam Miouah pourquoi nous as-tu abandonns? pourquoi nous avoir
laisss sans dfense,  la merci des Habits-Rouges et des
Longs-Couteaux? si vous eussiez voulu? nos lacs poissonneux, nos
prairies, nos bois giboyeux, nos terres abondantes en trsors que vous
savez utiliser, comme jadis le surent, rapporte-t-on, les hommes de
notre origine, tout ce que nous possdons serait  vous Mes anctres
le disaient, mes anctres le dsiraient, mes anctres ne mentaient pas.
Leur langue n'tait pas fourchue, les sachems nadoessis n'ont pas reni
ce magnifique hritage. Ils aiment ton Dieu, sans le bien connatre,
car le temps a roul, roul; les arbres ont germ, grandi, ils sont
tombs de vieillesse dans la fort et on ne vous a pas revus, ni ceux
qui nous montraient  servir,  votre manire, le Matre de la Vie. Sur
les bords du lac Suprieur, les rivires pleurent leur dpart. Dis-moi,
Ihouam Miouah que ces pleurs auront une fin.

Je veux m'entretenir avec Toi qui vis dans ma pense, dont sans cesse
les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

coute mon discours.

Nous avions plant nos loges prs du fort Williams [65], pour y changer
des pelleteries contre des couvertes, de la poudre et des munitions. Un
jour, j'tais seule dans le wigwam, mon frre et notre pre faisaient la
traite  la factorerie. Un homme blanc entra. Sa parole tait douce
comme le miel, sa langue, celle des Nitigush, il tait si beau, son
regard avait une telle douceur, sa voix une suavit si grande, que je le
crus bon. Je t'aime me dit-il et moi, entendant cette musique
harmonieuse, comme aprs une chaude journe le frmissement de la brise
dans le feuillage, moi je ne pus lui rpondre: Je ne t'aime pas. Il
m'avait trouble. Je songeai  lui toute la journe, quand il fut parti.
Mon frre et mon pre ne revinrent pas le soir. Je m'endormis en rvant
 cet homme blanc que j'avais vu. Tout  coup je m'veille, on
m'emportait. Je veux me dbattre, m'chapper, fuir! des bras de fer me
tiennent captive. A la clart de la lune, j'avais reconnu le Visage-Ple
dont la visite m'avait mue le matin. Il m'entrana loin! loin!
cherchant  m'enivrer avec sa parole d'amour. Mais je n'tais pas libre.
La fille des sachems nadoessis n'entendait plus le langage de son
ennemi. En libert, elle ne lui et rien refus; prisonnire, elle et
soutenu jusqu' la mort son droit de se donner. Je ne connaissais pas
Schedjah-Nitigush [66].

[Note 65: Sur le lac Suprieur. Voyez la _Huronne_.]

[Note 66: Le mauvais Franais. C'est ainsi que les Indiens du lac
Suprieur dnommaient Jsus, le Mangeux-d'Hommes.]

Quand j'eus vu que son existence tait sombre comme l'eau qui coule sous
les noirs sapins, quand j'eus vu que, comme le carcajou, il gorgeait
pour sucer le sang de sa victime, je le mprisai, et pourtant, je
l'avoue, puisque tu dois lire dans mon sein, Ihouam Miouah je ne put
me dfendre de l'aimer encore. Explique cela, toi, qui sais tout.
J'tais son esclave, et il me respectait; je ne pouvais rien contre lui,
et il obissait  mes ordres,  mes moindres dsirs. Pour moi les plus
brillants ouampums, les plus riches pelleteries, les parties les plus
dlicates du gibier ou du Poisson qu'il prenait. Ses gens, sa bande me
traitaient en otah [67]. Un seul, peut-tre, me regardait d'un oeil
trange. C'tait Judas, son lieutenant. Mais je n'avais d'ailleurs pas 
me plaindre de lui. Rus comme le renard, il cachait son plan.

[Note 67: Reine.]

Meneh-Ouiakon sent son me lourde, elle l'ouvre  celui qu'elle aime,
afin que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.

Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pense, dont sans cesse
les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Dans la troupe de Schedjah-Nitigush, il y avait une femme nadoessis,
nomme la Perdrix-Grise, que le capitaine avait aime, mais dlaisse
pour moi. Malgr la jalousie que je lui inspirais, cette femme m'tait
dvoue, car j'tais Grande-Matresse d'une danse [68]  laquelle la
Perdrix-Grise appartenait dans notre tribu. Bientt mme, remarquant que
jamais Schedjah-Nitigush ne dormait avec moi, elle me porta de
l'attachement, et m'avertit, un soir, que Judas avait rsolu de profiter
de l'absence momentane de son capitaine pour se glisser sous ma peau
d'ours.

[Note 68: Ces danses sont des sortes d'associations secrtes, dont les
chefs (ogeomau) exercent une puissance suprme sur les affilis.]

Tu le connatras, Ihouam Miouah, et tu l'aimeras aussi comme
Meneh-Ouiakon.

Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pense, dont sans cesse
les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Comme, aprs un long hiver, l'alouette attend avec impatience le
velours du soleil, ainsi Meneh-Ouiakon attendait le retour de Shungush
Unseta. Alors son ennemi, mais Judas veillait. Comme le vautour fond sur
sa proie, tandis qu'elle tait  la pche, il fondit sur elle, lui lia
les pieds et les mains et la transporta dans cette le o, Ihouam
Miouah, elle a eu le bonheur de te voir et de t'aimer.

Meneh-Ouiakon sent son me lgre, elle l'ouvre  celui qu'elle aime,
afin que le ciel devienne pour lui bleu et pur comme il l'est pour elle.

L, les jours de la fille des sachems nadoessis devaient tre troubles,
mais le Matre de la Vie les fit clairs et sereins. Elle t'a aperu, mon
frre, et au soleil de tes yeux son coeur s'est illumin, ainsi que la
fort s'embrase et flamboie au contact de l'tincelle. Sans tache
encore, purifie en son esprit de son amour indigne par le feu que tu as
allum en elle, elle aurait t joyeuse d'tre ton pouse devant ton
Dieu qui est le sien et qui a proclam l'galit des races. L'amour de
Meneh-Ouiakon est immense comme les territoires de l'Ouest, inpuisable
comme les eaux du Grand-Lac. Cet amour, il est  toi. Tu le sais. Aussi
bien il te faudrait douter de la nourriture que tu manges, du breuvage
que tu prends, que de la tendresse qui gonfle mon coeur pour toi. J'en
suis fire, j'en suis heureuse, je l'annoncerais aux guerriers
nadoessis, dussent-ils me faire souffrir mille tortures. Mais toi, 
Ihouam Miouah as-tu bien sond ton amour? sa profondeur t'est-elle
connue? les cueils dont il est environn, les as-tu tous explors?
N'en est-il pas un inobserv par toi et sur lequel viendra chouer le
canot qui porte notre commune destine? J'ai peur. Pardonne, ami, j'ai
peur! Le bonheur m'effraie Mon pass, mon ignorance, la couleur de mon
visage... Ah! je n'aurai fait qu'un rve.

Meneh-Ouiakon sent son me lourde; elle l'ouvre  celui qu'elle aime
afin que le ciel ne devienne pas pour lui sombre et nuageux comme il
l'est pour elle.

Hlas! oui, je me sens effraye: j'ai vu vos villes merveilleuses, vos
palais de toutes sortes, vos temples superbes; j'ai vu ce que vous
appelez la civilisation, et j'ai pleur la honte de mon tonnement, de
mon admiration. Que sommes-nous, que sommes-nous, misrables
Peaux-Rouges,  ct de vous, si grands, si puissants, que j'en suis  me
demander quelle peut tre la supriorit de ce Dieu devant qui vous
courbez la tte! Non, non, jamais Meneh-Ouiakon, la fille des sachems
nadoessis, ne sera l'pouse d'un Visage-Ple. Il la mpriserait;
pourrait-il faire autrement? et Meneh-Ouiakon ne saurait supporter un
affront de celui qu'elle aime Je sors tristement de ce doux songe. Mais,
si tu le veux, Ihouam Meneh-Ouiakon sera ta servante. Elle demeurera
prs de toi, contente de t'aimer, de t'admirer en silence, contente
d'entendre ta voix, de recevoir tes commandements, de soigner la vierge
blanche qu'un jour tu conduiras  ta couche. N'aie point sourire
ddaigneux  mon langage. Je puis aimer celle que tu aimeras. L'amour de
la fille indienne est plus grand que celui de la fille au visage ple.
Souviens-toi. Je suis partie pour te chercher secours. Le Dieu de notre
culte m'a protge. En route, j ai trouv ton esclave, celui dont tu
dplorais la perte. Il m'a aide  chapper aux griffes de Judas, qui me
poursuivait, et ensemble nous avons gagn le village du
Sault-Sainte-Marie. J'y ai vu cet excellent Canadien que tu m'avais
recommand, otah [69] Rondeau. Sa loge nous a t ouverte avec son coeur.
C'est  lui que j'adresse cette lettre pour qu'il te la fasse parvenir.
Il aurait voulu, Ihouam Miouah, courir  ta dlivrance; il n'a pas
rencontr d'alli. Les Longs-Couteaux ont refus de marcher avec lui.
Ils sont lches pour seconder les intrts des autres, brillants comme
le fer rouge pour les leurs. Va, ma fille, m'a dit Rondeau, vas trouver
l'Ononthio [70] des Franais  New-York, lui seul pourra servir notre
ami. Je suis partie, laissant avec lui ton serviteur. Peut-tre ont-ils
russi  t'arracher  la captivit, car ils devaient tenter de runir
des auxiliaires et de diriger une expdition centre les Aptres! Ah! si
les succs ont accompagn leurs pas; si tu es libre, je ne demande plus
au ciel que de te voir une fois encore et mourir aprs! Mais te
verrai-je? Non, non, non, Ihouam Miouah, je ne te verrai plus. Il y a
dans le fond de mon coeur, quelque chose qui me le dit, et voil
pourquoi je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pense dont
sans cesse les veux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
Ah! que je voudrais te revoir! que je voudrais suivre cette feuille qui
ira  toi, j'en suis sre, et pourtant je sais qui te la portera.

[Note 69: Le Pre.]

[Note 70; Consul.]

coute encore. Que ton oeil ne se fatigue pas  suivre cette voie o je
laisse entire la piste d'un coeur qui t'aime et s'embaume de ton amour.
Sur cette piste, tu recueilleras quelques-unes des fleurs que tu m'as
offertes pendant ces courtes nuits o il m'tait donn de te regarder,
de te sentir, d'entendre ces accents dont mon oreille avide ne se serait
lasse jamais! J'tais partie du Sault-Sainte-Marie, et traversais le
lac Huron pour me rendre  la ville habite par le chef Franais,
lorsque je rencontrai, au-dessous de Michillimakinack, un Indien
Nadoessis. Il m'apprit que mon frre dsesprant de me retrouver, tait
 Montral, chez un de nos parents, interprte pour la Compagnie de la
baie d'Hudson. Mon frre est prudent, il est sage, il est habile;
Meneh-Ouiakon rsolut de le consulter. merveille par ces vastes
maisons flottantes, qu'elle rencontrait sur le Saint-Laurent; ravie,
puis pouvante par le mugissement de ces longs canots qui marchent
conduits par le feu sous une ondoyante colonne de fume; se croyant
transporte dans les lieux habits par le Matre de la Vie,  la vue de
ces hautes cabanes, de ces populeux villages, de ce mouvement
incomparable qu'elle distinguait sur les deux rives du fleuve, elle
arriva  Montral.

Ihouam, Miouah, la fille des sachems nadoessis sent son me lourde;
elle l'ouvre  celui aime, afin que le ciel ne devienne pas pour lui
sombre et orageux comme il l'est pour elle.

Ici la douleur a tir son voile sur ma radieuse journe. En prsence des
filles blanches, lumineuses comme la lune, parfumes comme les fleurs de
nos bois, lgres et gracieuses comme les biches, qu'est-ce qu'une
malheureuse squaw? L'onde des fontaines m'avait fait croire que j'avais
quelques charmes; vos miroirs me montrent si laide que je les vite; la
teinte de ma chair est hideuse, mes cheveux sont durs et raides comme
des flches, mes joues sans rondeur n'offrent que des angles; j'ai la
taille maigre et sche; mon plus beau costume est aussi disgracieux que
mes formes. Je sens tout cela, j'ai horreur de moi-mme! Mon Dieu,
pourquoi cette distinction entre ma race et celle de mon bien-aim?
Ihouam Miouah tu ne reverras plus la fille des sachems nadoessis. Elle
n'tait point faite pour toi. Non-seulement son coeur n'a ni la
vaillance, ni l'ardeur du tien, mais son esprit rampe comme la tortue,
et celui de l'homme blanc s'lve, vole comme l'aigle des Montagnes de
Roche.

Meneh-Ouiakon veut s'entretenir avec le Toi qui vit dans sa pense, dont
sans cesse les yeux de son esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Le vent de la tempte souffle sur nous, Nitigush Ouseta! Mon frre, qui
rglait  Montral une affaire avec notre parent de la Compagnie de la
baie d'Hudson, a appris de la bouche de Meneh-Ouiakon qu'elle t'aimait.
Il dsapprouve notre amour. Sang rouge et sang blanc ne peuvent se
mler, dit-il. Je le pensais. La fille des sachems nadoessis restera une
plante strile. Plains-la, car son sort est biens cruel! T'avoir vu,
t'avoir souhait t'avoir espr, et s'loigner volontairement de toi!
Mais, tais-je digne de ces dlices? Non; mieux vaut encore les avoir
imagines, que d'avoir savour leur ralit pour les perdre ensuite. Tu
m'aimes sans doute, tu m'eusses aime quelque temps, mais tu serais
revenu aux femmes de ton origine. Rien de plus naturel, rien de plus
juste. Adieu, comme ils disent ici, adieu, Ihouam Miouah va, sois
heureux, tu le mrites, tu es beau, tu es bon, tu es brave;
Meneh-Ouiakon priera pour toi. On lui a racont que des vierges se
runissaient et s'enfermaient dans une enceinte particulire pour
implorer le Matre de la Vie en faveur de ceux qu'elles aiment.
Meneh-Ouiakon leur demandera asile, et si ses voeux sont exaucs,
Ihouam Miouah, la flicit te prtera chaque jour son bras, chaque nuit
elle bercera ton sommeil. Adieu donc, encore adieu, Ihouam Miouah; je
me suis entretenue une dernire fois avec le Toi qui vit dans ma pense,
dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble
image.

MENEH-OUIAKON.

Un voyageur canadien portera cette lettre au Sault-Saint-Louis, et mon
frre, auquel j'ai dit ton nom, s'apprte  partir pour te dlivrer. Il
a des choses importantes  te rvler. O Ihouam Miouah, quand tu seras
par-del le grand lac Sal, rappelle-toi, aux heures de loisir, la fille
des sachems nadoessis, dont le coeur ne cessera qu'avec le souffle de
battre pour le Toi qui vit dans sa triste pense.




                             CHAPITRE XX

                      LES MMOIRES DE FAMILLE


--Combien est difficile  combattre la puissance de l'amour, puisque ma
raison a beau protester contre le dsir de revoir cette jeune Indienne,
la tentation l'emporte, je le sens, sur les meilleures barrires que
j'oppose  mon ide folle, oui, bien folle! car Meneh-Ouiakon ne m'aime
pas, aprs tout! Si elle m'aimait, bannirait-elle de son coeur
l'esprance de nous unir un jour? Les arguments contenus dans cette
lettre sont pitoyables! Du reste, elle a du tre crite  diverses
reprises. C'est plutt un journal qu'une lettre, cela se voit; et, aprs
tout, je n'ai pas de prjugs de race, moi. Eh! j'pouserais aussi bien
une ngresse, si elle me plaisait, que la plus blanche de nos
Franaises. Vraiment, elle me fait rire avec sa peau rouge! Elle a tout
bonnement la mine d'une Mridionale au sang chaud et gnreux. Son
esprit est son caractre hroque, elle possde l'me d'une reine, et si
son extrieur offre, tant au moral qu'au physique, quelques
singularits, disons mieux, quelques bizarreries, six mois de sjour 
Paris la priveront compltement, hlas! de ce dlicieux parfum
exotique. Est-elle belle! est-elle noble! Ah! comme je l'aime, comme je
comprends qu'on la puisse, qu'on la doive aimer.

A cette rflexion Adrien Dubreuil, qui se promenait, la lettre de
Meneh-Ouiakon  la main, dans la chambrette qu'il avait occupe un an
environ auparavant chez le pre Rondeau, au Sault-Sainte-Marie, Adrien
Dubreuil s'arrta; il croisa les bras sur sa poitrine, pencha la tte,
et son front s'assombrit.

--Cependant, continua-t-il aprs un moment, si elle avait aim cet
homme... ce... Jsus... mon frre... elle avoue que son sein a battu
pour si... mais non, s'cria-t-il avec force, en frappant du pied, non,
c'est impossible... Meneh-Ouiakon, grande et courageuse comme je la
connais, se serait plutt tue que de se laisser souiller par les
embrassements d'un pareil... N'ajoutons rien, il fut mon frre... Il a
expi ses crimes!... Nanmoins, je ne puis donner mon nom  la femme qui
vcut au milieu de ses concubines, qui partagea peut-tre leurs
dbauches... la sagesse, le devoir me le dfendent... j'accuse ma
bienfaitrice, je suis un misrable... c'est indigne.

Dubreuil recommena  arpenter la pice. Il tait en proie  une vive
agitation. Des larmes roulaient sous ses paupires et coulaient
lentement de ses joues sur le sol.

On frappa  la porte. Il n'entendit pas.

Les coups redoublrent; il n'entendit pas davantage. Alors la porte fut
ouverte discrtement, et Jacot Godailleur, en petite tenue de dragon,
parut dans l'entrebillement.

--Pardon de vous dranger, mar'chef, dit-il en portant la main droite 
son bonnet de police; pardon, mais sans vous manquer de respect, le
bourgeois demande quand vous serez prt  partir.

--Ah! c'est juste; dis-lui que je me tiens  sa disposition.

--Il voudrait encore savoir si nous gagnons Montral ou New-York.

Adrien tressaillit. Il hsita, se frappa le front, et, au bout d'une
minute, rpondit comme un homme entirement irrsolu:

--Eh bien, en route je me dciderai.

Il allait reprendre sa marche dans la chambre. Jacot Godailleur l'en
empcha.

--C'est qu'il y a quelqu'un qui dsire vous parler, dit-il niaisement.

--Qui a?

--Un sauvage. Il arrive des pays d'en bas [71] comme dit le bourgeois
Rondeau, et il a une lettre pour vous.

[Note 71: Les pays  l'est du dsert, par opposition aux pays d'en haut.
Voir nos prcdents ouvrages.]

--Une lettre pour moi! qu'il entre, fit Adrien avec vivacit.

Un Indien de haute taille et de belle prestance se prsenta peu aprs.

--On m'appelle, dit-il, Shungush-Ouseta: mon frre me reconnat-il? il
m'a sauv la vie, je ne l'ai pas oubli.

--Shungush-Ouseta! Oh! oui, je vous reconnais, vous tes le frre...

Dubreuil s'interrompit, n'osant prononcer le nom de celle qu'il aimait.

--Je suis, dit gravement le chef nadoessis, frre de Meneh-Ouiakon.
Voici sa parole qu'elle t'envoie par moi, pour que tes yeux en prennent
connaissance et la marquent dans ton esprit.

Et il lui tendit une lettre.

Adrien Dubreuil la parcourut rapidement, en frmissant et en plissant.
Puis, d'une voix altre, il s'cria:

--Quoi ce sclrat de Judas l'a poursuivie jusqu' Montral; il a tent
de l'enlever, de lui faire violence, et, n'y pouvant parvenir, lui a
jet une bouteille de vitriol au visage. Oh! le monstre!... Ah! je suis
dtermin, maintenant. J'irai droit au Canada, au lieu de retourner en
France, comme c'tait mon intention... je vengerai Meneh-Ouiakon... et
l'pouserai!... Elle est malheureuse... elle est afflige... plus de
mprisables considrations mondaines... je serai son mari... son
protecteur naturel...

Le brave jeune homme fondit en pleurs.

Pendant ce temps, Shungush-Ouseta l'examinait en silence, mais avec une
attention soutenue.

Le voyant un peu plus calme, il lui dit

--Meneh-Ouiakon est venge, que mon frre se rassure. Voil la main qui
a frapp son lche assaillant.

--Mais elle, o est-elle? dites-le moi.

--Meneh-Ouiakon, rpondit l'Indien, est parmi les robes noires de
Montral.

--Au couvent?

--Oui! s'exclama Dubreuil avec une explosion de douleur, j'ai mrit mon
sort! Si, au lieu de rester ici dans i'irrsolution, depuis que le pre
Rondeau m'a remis la premire lettre de cette pauvre Meneh-Ouiakon, il y
a dj deux mois, j'tais parti pour Montral... si j'avais cout la
voix de l'honneur, la voix de l'amour... Mais, dites-moi, mon frre, ses
voeux sont-ils prononcs?

--La parole de Meneh-Ouiakon, repartit le jeune chef, doit tre coute.
Elle ne veut plus voir mon frre; que mon frre lui obisse. A prsent,
je vais t'adresser une question: tu es Franais de race?

--Oui, rpondit distraitement Adrien.

--N  Cambrai?

--Oui.

Tes anctres ont vcu sur nos territoires de chasse?

--Oui, fit encore l'ingnieur, reprenant quelque intrt la
conversation.

--Ils taient chefs et s'appelaient du Breuil?

--C'est juste; lors de la Rvolution franaise, nous nous sommes
volontairement dpouills de notre titre.

--Et ton aeul est mort ici?

--Je l'ignore...

--Il est mort glorieusement, en s'ensevelissant sous les ruines du fort
Sainte-Marie, pour ne pas tomber entre les mains des Anglais.

--Comment savez-vous?...

--Connais-tu cela? fit l'Indien.

Et, tirant de son sac  mdecine une miniature qui reprsentait un
capitaine du temps de Louis XV, il la montra  Dubreuil.

--Mais, s'cria celui-ci, c'est mon grand-pre; nous avons son portrait
en pied  la maison. D'o tenez-vous ce mdaillon?

--Je le tiens de mon pre qui fut l'ami de ton aeul, comme nos anctres
le furent des tiens depuis bien des hivers. Suis-moi, je vais te rendre
un hritage qui t'appartient.

Dubreuil cda  cette invitation sans trop savoir ce qu'il faisait, tant
son coeur tait gros d'motions.

Ils sortirent silencieusement, accompagns par Jacot Godailleur et le
pre Rondeau, munis de pioches et de pelles, et s'avancrent  une
courte distance du village.

Le printemps renaissait, gay par les sourires de la nature et le
ramage des oiseaux.

Nos quatre hommes firent halte sur une sorte de monticule, compose de
terre et de pierres, sur lequel avait cr un pais hallier.

C'taient les ruines, encore visibles, de l'ancien fort franais du
Sault-Sainte-Marie, alors que village tait un des plus considrables
tablissements que nous eussions dans l'Amrique septentrionale pour la
traite des pelleteries.

Shungush-Ouseta s'assit solennellement sur le sol, croisa ses jambes sous
lui, bourra son calumet, l'alluma, et s'adressant au pre Rondeau:

--Il faut fouiller l, dit-il, en indiquant le sommet du tertre.

Le Canadien et l'ex-dragon se mirent  l'oeuvre, creusrent un trou
profond de plusieurs mtres, et tout  coup un son sourd se fit
entendre. Ils taient arrivs sur la vote de l'un des caveaux de
l'ancien fort.

Cette vote fut dfonce. Dans le caveau, on trouva un coffret de fer,
annonant par sa forme et ses fines ciselures l'art merveilleux du XVIe.

--En voil une jolie bote, un peu plus propre que la caisse du 7e, sans
vous offenser, mar'chef! s'cria Jacot Godailleur  la vue du coffret.

L'ayant souleve, il ajouta en secouant la tte:

--Mais tout ce qui reluit n'est pas or; sauf votre respect, mar'chef,
c'est lger comme une plume.

La caisse fut apporte aux pieds de Dubreuil. Shungush-Ouseta, rompant la
taciturnit dans laquelle il tait plong, dit  l'ingnieur, en lui
prsentant une cl qu'il avait prise dans son sac aux amulettes:

--Ouvre, mon frre.

D'une main tremblante, Adrien Dubreuil ouvrit le coffret.

Il renfermait une pe brise et un fort rouleau de parchemin avec ce
titre:

                      LA VIE ET LES AVENTURES
          DE DIVERS MEMBRES DE LA NOBLE FAMILLE DES DU BREUIL
                   ES-PAYS DE LA NOUVELLE-FRANCE.

--Sans vous manquer de respect, mar'chef, vous nous lirez a, dit Jacot
Godailleur  Adrien, qui considrait avec un respect religieux ces
souvenirs de ses aeux.

--Et, si vous m'en croyez, jeune homme, vous en ferez des livres
imprims, afin qu'on sache dans la vieille France, qui nous a oublis,
quoique nous l'aimions toujours, ce que valurent les Canadiens, si
malheureusement abandonns par elle, continua le pre Rondeau d'une voix
mue.

--Et Shungush-Ouseta espre, ajouta le sagamo, que son frre n'omettra
pas de mentionner, dans sa parole crite, la vaillance des Nadoessis et
leur vieil attachement pour les Franais!

--Vive la France! s'cria Jacot Godailleur en se levant.

--Vive la France! rptrent le Canadien et l'indien d'un ton
enthousiaste.

--Mes amis, dit Adrien Dubreuil, profondment touch, j'essaierai de
vous satisfaire.




TABLE


I. Les douze Aptres
II. Le Sault-Sainte-Marie
III. L'ingnieur franais
IV. Jacot Godailleur
V. Le dpart
VI. A bord de la _Mouette_
VII. L'oeuvre des Aptres
VIII. Les captifs
IX. La cne des Aptres
X. Meneh-Ouiakon
XI. Le bless
XII. Le tratre
XIII. La fuite et les merveilles du lac Suprieur
XIV. La fuite et les merveilles du lac Suprieur (suite)
XV. Les grands sables
XVI. Une expdition des Aptres
XVII. Les Aptres et les Indiens
XVIII. La loi de Lynch
XIX. Pauvre Indienne
XX. Les mmoires de famille.


____________________________
IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI.






End of Project Gutenberg's Peaux-rouges et Peaux-blanches, by mile Chevalier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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concept of a library of electronic works that could be freely shared
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