The Project Gutenberg EBook of L'lixir de vie, by Jules Lermina

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Title: L'lixir de vie
       Conte magique

Author: Jules Lermina

Release Date: February 6, 2006 [EBook #17692]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LIXIR DE VIE ***




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                               JULES LERMINA



                              L'LIXIR DE VIE

                               CONTE MAGIQUE




                                   PARIS
                          GEORGES CARR, DITEUR
                     58, rue Saint-Andr-des-Arts, 58


                                   1890



                                  PRFACE


Peut-on prolonger la vie humaine?

Telle est la question qui, secrtement ou non, se pose tt ou tard
devant l'esprit investigateur du savant, qu'il s'agisse d'un alchimiste
ou d'un professeur du Collge de France.

Les coles spiritualistes, qui considraient la vie comme quelque chose
d'immatriel, de complet et d'existant par soi-mme, fournissaient
aux audacieux de solides arguments de recherche. Mais la froide
argumentation positiviste de l'cole de Mdecine de Paris vint dtruire
ces beaux rves au nom de l'exprimentation pure, et la vie ne fut
plus que le rsultat plus ou moins parfait d'actes chimiques accomplis
d'aprs des lois dtermines dans l'intimit des tissus.

Cette lutte entre les deux tendances opposes est bien curieuse 
suivre.--_Bichat_ sentant la puissance efficiente de la vie vient
la dfinir: _ce qui rsiste  la mort_; mauvaise dfinition pour le
philosophe; excellente pour le mdecin qui, tt ou tard, constate la
force curative de cette puissance mystrieuse.--_Claude Bernard_ jure de
savoir  quoi s'en tenir et, renversant la dfinition spiritualiste de
Bichat, il fait de l'tude de la vie la proccupation constante de ses
recherches. De superbes rsultats sur les fonctions particulires de
divers organes sont acquis chemin faisant, mais le but  atteindre
semble reculer sans cesse et le clbre adversaire de Bichat se dclare
vaincu dans un de ses derniers ouvrages[1]: (je cite de mmoire) La
vie, c'est ce qui fait qu'un oeuf de poule et un oeuf de rossignol,
constitus chimiquement de mme, produisent l'un une poule, l'autre un
rossignol.

[Note 1: Claude Bernard, _Science exprimentale_.]

Sans vouloir nous attarder plus que de mesure sur cette question qui
touche trop aux Causes Premires, constatons l'existence en l'homme
d'une force qui renouvelle sans cesse les lments uss et conserve la
forme du corps.

Les expriences de _Flourens_, faisant manger de la garance aux animaux,
sont venues en effet prouver que les cellules matrielles les plus dures
et les plus rsistantes du corps humain, les cellules osseuses, mettent
au maximum _un mois_  se renouveler. Il en rsulte, ainsi que le
remarque _Maldan_[2], qu'une personne que nous voyons au bout de trois
ou quatre mois n'est plus la mme, matriellement parlant, que celle
que nous avons vue quatre mois avant. Pourtant la physionomie n'a pas
chang; la forme gnrale du corps non plus; il faut donc qu'il y
ait dans l'homme une certaine force qui conserve les formes acquises
indpendamment du renouvellement incessant des cellules.

[Note 2: Maldan, _Matire et force_, Dentu, 1882.]

O se trouve donc cette force?

Dans l'homme, elle est charrie partout par un petit lment cellulaire,
le globule sanguin, qui vient redonner la force aux organes qui en ont
besoin et qui court ensuite qurir lui-mme une nouvelle provision de
cette force pour revenir de nouveau.--Cela s'appelle la circulation.

Empchez le globule d'arriver  un organe, cet organe _meurt_ bientt,
ce qui nous indique que le globule sanguin est bien le sige de cette
force qui n'est autre que _la vie_.

Un premier moyen, bien grossier, de redonner la vie  celui qui en
manque est donc de lui infuser directement une certaine quantit de
globules sanguins vivants. Cela s'appelle la transfusion du sang et
c'est l le procd de rajeunissement de certains riches Orientaux.

Mais la force dans l'homme n'est pas seulement fixe sur cet lment
qui circule toujours: la nature a mnag un peu partout une srie de
rservoirs dans lesquels cette force vient se condenser, se mettre en
tension, s'accumuler pour tre rpartie ensuite au fur et  mesure des
besoins. Ces rservoirs sont des ganglions nerveux runis souvent
en plexus et leur ensemble constitue le mystrieux systme de la vie
organique reprsent par le nerf grand sympathique.

Tout autour du coeur, tout le long de la colonne vertbrale, dans
l'intrieur de l'abdomen se trouvent _des centres de rserve de force
vitale_, centres sous l'influence desquels se meuvent tous les organes
qui marchent sans subir l'action de notre volont.

Or, un fait depuis longtemps connu des Indous et des Orientaux, c'est
que la vie, ainsi mise en rserve peut _sortir hors de l'tre humain_ et
venir agir  distance.

Celui qui possde le secret de cette action pourra donc, non plus
soutirer le sang qui doit le revivifier, procd tout au plus digne
des ignorants, mais s'adresser aux rserves vitales et, invisiblement,
attirer en lui la force qui lui manque.

A ceux qui douteraient de l'action de la vie hors de l'homme, je citerai
les dlicates et rigoureuses expriences de _William Crookes_, de la
Socit royale de Londres[3] sur la Force Psychique et son action 
distance, action vrifie par des appareils mcaniques enregistreurs.

[Note 3: William Crookes, _Force Psychique_.]

Nous voici donc retombs dans le domaine du Magntisme animal et du
Spiritisme, me direz-vous?

Appelez-le comme vous voudrez. Que m'importe. Il s'agit l de faits
rels, indiscutables, que les Acadmies admettront dans quelques
dizaines d'annes.

Puisque je suis lanc sur ce terrain de la science occulte, pourquoi
n'irais-je pas jusqu'au bout des hypothses en vous racontant l'origine
de la vie humaine d'aprs les occultistes.

Vous n'ignorez pas, n'est-ce pas, que la vie est en rserve dans les
ganglions nerveux du grand sympathique. D'o vient-elle avant d'tre
condense l?

Du globule sanguin, soit directement, soit par l'intermdiaire du
cervelet, si l'on en croit les admirables travaux, malheureusement peu
connus, du Dr Luys[4].

[Note 4: Dr Luys, _le Systme nerveux_. Paris, 1865, in 8.]

Ce globule sanguin, o puise-t-il cette force qu'il porte partout sous
l'influence de l'oxydation de l'hmoglobine?

Dans l'air qui baigne et qui vivifie tous les tres vivants de la terre,
soit directement, soit en dissolution.

Toute composition chimique mise  part, d'o vient l'air?

Un occultiste de haute valeur, _Chardel_[5], montre que l'atmosphre
terrestre rsulte de l'action du Soleil sur notre Terre.--L'Air est une
modalit de la Force solaire.

[Note 5: Chardel, _Esquisse de la Nature humaine_, I vol. in-8,
1840.]

L'origine premire de la Vie, c'est donc le Soleil qui, par une srie de
transformations successives, arrive  se loger dans un ganglion nerveux
sous forme de vie humaine.

Quand je brle du bois, croyez-vous que je fais autre chose que
d'extraire le Soleil que ce bois avait condens, alors que le vgtal
tait vivant?

Il en est de mme pour la vie dans toutes ses modalits.

Un troisime moyen plus mystrieux encore que les prcdents consiste
donc  aller chercher secrtement les lments vivificateurs dans le
Soleil lui-mme; mais alors nous faisons de la Magie, mot qui sonne
mal aux oreilles des savants contemporains et que les littrateurs se
chargeront du reste de leur faire comprendre mieux que nous pourrions le
faire nous-mme.

Il existe en effet de nos jours de vritables centres de recherches o
est tudie la Magie dans toutes ses branches.--Le _Groupe indpendant
d'tudes sotriques_, la Revue _l'Initiation_[6] traitent de ces
questions et de nombreux chercheurs: _Stanislas de Guaita, F.-Ch.
Barlet, Julien Lejay, Polti et Gary, Augustin Chaboseau_ appliquent la
Science Occulte  nos diverses sciences contemporaines.

[Note 6: 58, rue St-Andr-des-Arts, Paris.]

La liste se grossit chaque jour davantage des Mages-Littrateurs
reprsentant toutes les coles, depuis le catholique ultramontain
_Josphin Pladan_, l'initiateur du mouvement, jusqu'au charmant pote
_Gilbert Augustin Thierry_, en passant par le catholique socialiste
_Paul Adam_ et les potes _Alber Jhouney_, _Emile Michelet_, _Paul
Marrot et L. Mauchel_. Voil donc une nouvelle cole qui se lve 
l'horizon, cole tout  la fois scientifique, artistique et sociale, et
au nom de tous ses partisans je remercie _Jules Lermina_ d'avoir prt
son talent de littrateur  l'exposition de cette thse que la vie peut
s'infuser mystrieusement d'un tre  l'autre, secret redoutable de
l'_Elixir de Vie_ des anciens alchimistes et des initis de l'Orient.

Mais peut-on devenir immortel?

Demandez  MM. les docteurs _Brown Sequart_ et _Variot_ ou attendez la
prochaine nouvelle de Jules Lermina.

Papus.



L'LIXIR DE VIE




I


Il y avait trois mois  peine que j'avais pass ma thse et conquis
enfin ce grade de docteur qui tait toute l'ambition de ma jeunesse.
Avec quelle joie j'avais cris  mon brave homme de pre, avec quelle
motion j'avais ouvert la lettre m'apportant, avec ses flicitations
chaleureuses, le billet de cinq cents francs qui allait permettre mon
installation  Paris.

Mdecin  Paris! et vingt-sept ans! il faut avoir pass par ces
illusions pour en comprendre toute la force, pour en dguiser toute la
saveur. J'tais estim de mes professeurs, j'avais subi mes examens
dans des conditions exceptionnelles de succs; j'avais, en ces annes
d'tude, conquis quelques amis srs: n'est-il pas vrai que l'avenir
devait m'apparatre radieux?

Mes ressources taient minces, il est vrai: je savais que mon pre,
petit cultivateur de la Sarthe, s'tait impos un dur sacrifice en
m'envoyant une petite somme, et qu'il ne me fallait plus compter que
sur moi-mme. Mais j'avais foi en moi, en ma passion de travail, en la
_science_ qui est indulgente  qui l'aime sincrement.

Je me mis donc rsolument  l'oeuvre, prenant pour objectif prochain
l'agrgation, que j'tais dcid  poursuivre, tout en commenant 
pratiquer. J'tais robuste, j'tais sobre; en rsum, je me trouvais
en conditions excellentes, et je dois d'autant mieux le reconnatre
qu'aujourd'hui je suis arriv, et au del, au but que je m'tais fix.

Ce serait coquetterie de ma part que d'insister sur la duret des
premiers temps, que je regrette peut-tre quelquefois, ces temps de
jeunesse o parat si bon le pain arros d'un verre d'eau. En somme,
j'tais, ds mes dbuts, convenablement log; grce  ces fournisseurs
complaisants--que quelques-uns appellent rageusement des cranciers--et
qui furent en vrit mes bailleurs de fonds, puisque  qui n'a pas de
capital, il faut bien, sous peine de mort que des avances soient faites,
j'tais proprement meubl, confortablement vtu, et, si j'conomisais
quelque peu sur la nourriture, en fait nul n'y prenait garde, tant
j'avais bonne allure et saine physionomie.

Je ne dirai pas que les clients se portassent en foule chez moi:
j'obissais pourtant avec religion aux prescriptions volontaires que
j'avais graves  la fois, et dans ma conscience, et sur la plaque de
cuivre cloue prs de la porte cochre: Docteur-mdecin, consultations
de deux  cinq heures--la bonne mesure, comme on voit.

Je n'tais gure drang dans mes travaux, et j'aurais pu, s'il m'avait
plu, manquer parfois  la consigne que j'avais dicte. Mais j'avais le
respect de la parole donne, et aussi--jugez donc!--s'il tait venu un
client en mon absence! J'avais mme peine  sortir de chez moi avant
six heures et, aprs un rapide et frugal repas, je me htais de rentrer,
redoutant toujours de laisser chapper l'occasion qui ne pouvait manquer
de se prsenter.

Inutile de dire que je soignais d'ailleurs toute la maison en amateur.

Un soir de septembre, j'avais allum ma lampe de bonne heure et je
piochais avec acharnement, songeant au jour o il me serait donn de
proclamer mes ides et mes thories du haut d'une chaire, quand je fus
arrach  ma placidit par un violent coup de sonnette.

Tressautant sur ma chaise, je me htai vers la porte et j'ouvris, tenant
une lampe leve pour examiner le visage du visiteur.

C'tait une dame vtue de noir, mais dont l'extrieur ne prsentait
aucun des caractres romanesques qu'on pourrait supposer. Traits assez
communs, quarante ans, de l'embonpoint.

Elle pleurait. Je m'empressai de l'introduire dans mon cabinet de
consultation et, avec une certaine loquacit, je me mis tout  sa
disposition.

Mais je m'aperus bientt que la pauvre crature tait dans un tel tat
d'agitation et que, de plus, elle avait mont mes quatre tages avec une
telle hte qu'il lui tait impossible d'articuler une parole.

Je n'tais pas encore assez vieux praticien pour ne pas compatir aux
faiblesses humaines, et je me mis en devoir de lui prparer un verre
d'eau--avec du sucre, s'il vous plat!--quand elle murmura:

--Monsieur, je vous en prie... venez, venez tout de suite... Mon
enfant...

Un sanglot lui coupa la parole. Mais avait-elle besoin d'en dire plus?
Elle avait besoin de mon ministre... et pour un enfant!...

J'ai toujours ador ces petits tres, et 'a t une de mes plus
poignantes douleurs de me sentir, au pied d'un berceau, impuissant et
ignorant! Oh! la mningite! quelle ennemie!...

--Je suis  vos ordres, m'criai-je en saisissant mon chapeau.
Habitez-vous loin d'ici?

--Non, non! la maison voisine... Pardonnez-moi d'tre venue ici, mais
justement c'tait si prs...

J'aurais t mal venu  me blesser de cette excuse... inutile.
J'affirmai de nouveau que j'tais prt  la suivre, et nous sortmes.

Marchant  ct de la dame, dans la rue, je l'interrogeai au sujet de
l'enfant. De quelle maladie tait-il atteint? Depuis combien de temps?

--Elle se meurt, monsieur! C'est une fille et qui, il y a six mois,
tait si frache, si forte, si belle!...

--Quel ge?

--Dix ans. Voil, monsieur, je suis veuve... je vis seule avec ma fille.
Nous ne frquentons personne,  l'exception de M. Vincent...

--M. Vincent?

La pauvre femme crut-elle dcouvrir dans mon accent--et bien  tort
certes--une intention souponneuse? Car elle ajouta vivement:

--Oh! un vieillard, monsieur, soixante... peut-tre soixante-dix ans...
mais si bon et qui aime tant ma Pauline!...

Nous avions atteint la maison. Nous montmes au deuxime tage et nous
entrmes. Le logis tait propre, bien tenu. Un ordre parfait y rgnait.
De la salle  manger, qui servait de pice d'entre, nous pntrmes
dans la chambre  coucher, et l, du premier coup d'oeil, je vis,
tendue dans un petit lit auprs de celui de sa mre, celle qu'elle
avait appele Pauline.

Il est singulier que la maladie et la mort, contempls  l'hpital,
pendant la priode d'internat, ne nous causent point le centime de
l'effet que nous ressentons au chevet de nos premiers malades.

Mon coeur s'tait subitement contract et je m'tais senti plir.

La pauvre enfant tait blanche, si blanche qu'elle semblait n'avoir plus
une seule goutte de sang dans les veines: sous les paupires, aux bords
bleuis, le globe de l'oeil apparaissait terne, gristre, et les mains
s'tendaient, longues et maigres, sur les draps d'o leur pleur
ressortait encore.

--Une bougie! demandai-je vivement.

Et je me penchai sur ce lit, examinant avec une attention profonde
ce pauvre tre que la mort avait dj frapp de son doigt, en signe
d'irrvocable appel. C'tait l'anmie  son dernier priode.

Mais quelle lsion pouvait avoir dtermin cet tat?

La mre, interroge, me rpta, avec plus de dtails, que sa fille
s'tait toujours bien porte, qu'elle tait--six mois auparavant--d'une
sant parfaite, que tout le monde admirait cette fleur vivace et saine
en qui se devinait dj la jeune fille.

--Et il n'y a pas  dire, continuait la pauvre femme en pleurant, qu'il
y ait eu le moindre changement dans notre vie. Il y a trois ans que
nous demeurons ici. L'appartement est ar, donne sur des jardins. Je
n'envoie pas Pauline  l'cole; c'est notre voisin, M. Vincent, qui lui
donne des leons, et il est trop raisonnable pour l'avoir pousse trop
vite.

En vrit, j'avais presque peur de toucher cette frle crature dont
l'puisement si subit m'pouvantait en me paraissant inexplicable.
Cependant je ne pouvais me convaincre qu'il n'existait aucun moyen de la
sauver. Aid de sa mre, j'auscultai l'enfant avec un soin minutieux,
et je constatai--avec une vritable stupeur--qu'elle tait admirablement
conforme; le coeur tait intact et je n'y percevais point le souffle
caractristique de l'anmie, non plus que dans les vaisseaux du cou.

Les poumons taient intacts et bien dvelopps. Sous cette maigreur
d'tisie, la charpente vitale tait exceptionnelle. Aucun symptme de
lymphatisme.

La mre n'tait point pauvre: avec une petite pension qui lui venait de
son mari, ancien garde de Paris, elle possdait une rente de deux mille
francs. De plus, le vieillard dont elle m'avait parl, M. Vincent,
prenait pension chez elle et payait largement.

Par malheur, la jeune fille n'avait suivi aucun traitement rgulier,
avec un enttement qui provient d'une dfiance irraisonne, la mre
n'avait jamais appel le mdecin, se contentant de remdes anodins, eau
ferre--des clous dans une carafe--que sais-je?

Et maintenant j'tais contraint de m'avouer  moi-mme que tous
mes efforts, pour ranimer cet organisme si trangement puis,
n'aboutiraient mme pas  une prolongation d'existence, ft-ce de
quelques jours.

Je restais l, abattu, vaincu, attendant avec dcouragement une
inspiration qui ne pouvait me venir.

La mre me contemplait, silencieuse, devinant sans doute les penses
poignantes que trahissait mon visage. Je ne savais pas encore cacher
mon impuissance sous une phrasologie banale et consolatrice. Je ne m'en
fais pas un mrite, le mdecin devant agir sur le cerveau comme sur les
autres organes.

A ce moment nous entendmes un bruit de pas dans la premire pice.

--C'est M. Vincent, dit la mre.

La porte s'entr'ouvrit doucement; mais au mme instant, je vis le corps
de la jeune fille se soulever, sa tte se tourner, ses mains se tendre
du ct o ce bruit--presque imperceptible--s'tait produit.

Je soutins l'enfant et,  ma grande surprise, je sentis un effort
suprme dans ce pauvre corps, comme si elle voulait s'chapper de mes
bras: la porte s'tait referme, et la jeune fille retomba, morte!...

Je poussai un cri,  la fois surpris et dsespr. Cette mort si rapide,
sans agonie--cette extinction subite de la flamme vitale--me stupfiait
et j'prouvais une sorte de colre contre mon inintelligence. Car, en
vrit, je ne comprenais rien  ce qui venait de se passer sous mes
yeux; il me semblait que j'tais en proie  un cauchemar.

La mre, avec une clameur navre, s'tait jete sur le pauvre corps
immobile. Je m'cartai du lit et machinalement, comme embarrass de
l'inutilit de ma prsence, j'ouvris la porte et je pntrai dans la
premire pice.

Ce fut alors que je vis pour la premire fois M. Vincent.

Vtu de couleurs claires, il portait un habit gris, presque blanc.
Il tait de taille moyenne, assez replet; mais ce qui me frappa tout
d'abord, c'est qu'il me fut impossible de lui attribuer un ge positif.
Les cheveux taient blancs, court friss et formant trois pointes bien
dessines sur son front et sur ses tempes. Mais le visage tait si
frais, si ros, les yeux taient clairs d'une lueur si vive qu'en
vrit je me demandais si j'avais en face de moi un vieillard ou un
jeune homme, qui, par une prdisposition moins rare qu'on ne le croit
gnralement et tenant au tissu pigmentaire, aurait eu ds l'adolescence
les cheveux dcolors.

Et pourtant je me souvenais fort bien que la mre de la morte m'avait
parl de M. Vincent comme d'un septuagnaire.

Il tait debout auprs de la fentre, attrist, mais pas autant--me
sembla-t-il--que je l'aurais voulu trouver. Il s'inclina poliment et
m'interrogea du regard:

--Elle est morte, lui dis-je.

Une subite contraction bouleversa son visage, et dans ce mouvement
rflexe, je vis tous ses traits se plisser, montrant les mille rayures
qui sont l'indice sr de la vieillesse. Cette apparence de fracheur
tait toute superficielle. Du reste, sans doute par l'afflux du sang
au coeur, provoqu par l'motion, son teint avait pris subitement une
teinte jauntre, parchemineuse; les joues s'taient creuses sous les
pommettes saillantes. En une seconde, un masque de mort s'tait plaqu
sur cette figure.

Et sans dire un mot, saisissant son chapeau avec un emportement
fivreux, M. Vincent, comme pris d'une peur dont il n'tait pas
le matre, courut  la porte extrieure, l'ouvrit et--je puis
dire--s'enfuit avec une rapidit vertigineuse.

Je pensai que cet abandon d'un ami  l'heure suprme serait un nouveau
sujet de dsespoir pour la pauvre mre, et je me disposais  revenir
auprs d'elle, en dpit de la fausset de ma situation, quand j'entendis
frapper  la porte.

Croyant que M. Vincent, pris de remords, s'tait dcid  remonter,
j'ouvris promptement. C'taient deux voisines qui venaient prendre des
nouvelles de la jeune fille.

Quand elles eurent appris la catastrophe, elles hochrent la tte.

--a devait finir comme a, dit l'une.

--Que voulez-vous dire? demandai-je vivement.

La femme allait rpondre, quand la mre, ayant entendu le son de voix
connues, sortit de la chambre et se jeta dans les bras de sa voisine en
sanglotant.

Mon rle tait fini; je m'inclinai et je sortis, prouvant un sentiment
d'indicible soulagement  quitter cette maison o ma sensibilit avait
t mise  une si rude preuve.

Je descendais l'escalier, lentement, oppress cependant par une angoisse
dont je dfinissais mal la nature. Il me semblait que je laissais
derrire moi un mystre inexpliqu.

Au moment o je passais devant la loge du concierge, celui-ci m'arrta:

--Eh! bien! monsieur le mdecin? commena-t-il.

--J'ai t appel trop tard, me htai-je de rpondre.

L'homme me regarda avec tonnement, comme s'il ne comprenait pas. Je lui
donnai quelques explications rapides. Il poussa un vigoureux juron; puis
brandissant le poing vers un ennemi absent:

--Ah! le bandit! gronda-t-il. Quand je pense, c'tait un colosse de
sant, monsieur! et frache et rose!...

--Combien y a-t-il de temps qu'elle est malade?

--Mais six mois, monsieur, six mois juste!

--Qui donc appeliez-vous tout  l'heure... le bandit?

--Mais lui! ce vieux tocasson qui n'avait que la peau sur les os et qui
est venu se faire nourrir par la mre aux dpens de la fille! Oh! il a
profit, lui!

--Quoi! m'criai-je, supposez-vous donc qu'elle soit morte de faim?

--Eh bien! et de quoi donc alors?

--Viens donc, mon homme, et ne t'occupe donc plus des affaires des
autres! cria du fond de la loge une voix fminine. C'est l'affaire du
mdecin de savoir la vrit!...

--Au fait, c'est vrai! fit le concierge en brisant l'entretien de faon
irrvrencieuse.




II


Je rentrai chez moi, fivreux, presque irrit. Pour la premire fois
qu'on faisait appel  ce qu'il me plaisait d'appeler ma science, je me
heurtais  un cas dsespr: brutalement, la mort me barrait le passage,
et il me semblait l'entendre murmurer  mon oreille le mot de la suprme
dsesprance: Tu n'iras pas plus loin!...

Mais je ne souffrais pas seulement de ce sentiment goste et humili:
l'angoisse qui me poignait tout  l'heure augmentait. Pour m'y
soustraire, j'essayais de classer mes ides, de grouper les faits
remarqus et d'obtenir d'eux une rponse aux doutes qui m'irritaient.

L'tat de cette enfant ne rpondait  aucune des observations connues.
J'ouvrais mes livres un  un, et nulle part je ne trouvais rien qui
me satisft. La malade ne prsentait aucun des symptmes classs, et
c'tait l justement ce qui me troublait le plus: l'absence de symptmes
s'affirmait  chaque instant davantage. Fallait-il croire, selon
l'insinuation du concierge, aux mauvais traitements,  l'inanition?
Mais, outre que les allures de la mre, l'affection profonde et non
joue qu'elle portait  sa fille donnaient un absolu dmenti  ces
suppositions, l'tat physique de la malade donnait,  ce point de vue,
des contre-indications formelles.

Pendant le peu de temps que j'avais pu l'examiner et l'ausculter,
j'avais t surtout tonn de l'tat sain des organes importants. Il y
avait eu videmment dperdition de vitalit, lente ou rapide; mais elle
ne s'tait opre par aucun de ces accidents qui laissent en l'organisme
des lsions ordinairement faciles  constater.

Mais pourquoi les deux commres avaient-elles paru si bien comprendre
ce qui, pour moi, restait inexpliquable? Pourquoi le concierge avait-il
sembl dans ses interjections rapides, accuser l'trange personnage que
je connaissais sous le nom de M. Vincent, dont l'abord, il est vrai,
m'avait frapp d'une impression pnible, mais que nul indice ne me
permettait de souponner... Et sur quoi auraient port mes soupons? Si
horribles que pussent tre certaines hypothses, je m'y arrtais et, l
encore, groupant mes observations, j'acqurais la conviction qu'elles
n'auraient repos sur aucune base possible.

Puis, je le rpte, il est des physionomies qui ne trompent pas, et
celle de cette mre respirait la plus parfaite honntet. Elle aimait
sa fille, ne l'avait jamais quitte... Non, non, il tait inutile de se
lancer sur une piste que tout dmontrait fausse et calomniatrice.

A la fin, cet examen de raison et de conscience m'nerva  ce point
qu'il me fut impossible de rester seul plus longtemps. J'avais besoin
d'entendre des voix humaines, d'changer mes penses, de me rafrachir
le cerveau dans le flot des banalits courantes.

Je sortis. Quand j'entrai dans le cercle de lumire projet par le gaz
de la brasserie, et d'o mergeait la silhouette remuante des jeunes
gens, ce fut une clameur de bienvenue. Depuis ma thse, on ne m'avait
pas vu trois fois. Et les quolibets amicaux de pleuvoir sur moi, et les
mains de m'attirer, pour me contraindre  m'asseoir devant une pile de
soucoupes, oblisque obituaire des chopes disparues. Je ne me fis pas
prier, d'ailleurs. Ce bruit, cette exubrance me rassrnaient.

Il me fallut rendre raison de ma perptuelle rclusion, me dfendre
d'ingratitude envers les anciennes amitis, confesser mes ambitions et
mes esprances, mais surtout trinquer et retrinquer encore, en absorbant
l'horrible dilution alcoolise qu'en notre beau pays on dcore du nom de
bire, et dont le principal mrite--apprci surtout du vendeur--est de
condamner le moins altr  une soif dvorante, mre du renouvellement.

Sous cette influence excitante pour le cerveau, jusqu'au moment o elle
torture l'estomac, mes ides se faisaient plus nettes: je reprenais la
perception active des faits et en mme temps, je sentais un invincible
dsir de raconter l'trange aventure  laquelle j'avais t ml tout
 l'heure. Naturellement je ne tardai pas  y succomber et, d'une seule
haleine, je narrai l'incident.

Comme il s'agissait d'un enfant--l'ternel problme qui meut les plus
sceptiques--on m'couta attentivement, et nul ne me railla lorsque
j'affirmai l'motion douloureuse que m'avait cause mon ignorance.

--Ecoute, me dit Gaston Dussault, un jeune docteur dont nous
reconnaissions tous la haute valeur, je n'ai pas la prtention de te
donner le mot du logogriphe que tu nous proposes. Mon observation sera
d'un caractre plus gnral et en mme temps de nature, hlas!
peu encourageante. Il y a deux priodes dans la vie du mdecin. La
premire--temps de jeunesse--comporte la curiosit ardente, la volont
de vaincre le mal, le dvouement que rien ne rebute. C'est aussi le
temps du travail acharn, avec quinze et vingt heures de lecture ou
de griffonnage, avec la brlure des yeux  des mches de chandelles
fumeuses et mal odorantes. Or pendant que nous potassons avec cette
furie, la vie marche, s'agite, se rue autour et en dehors de nous.
Nous nous bouchons les oreilles pour n'entendre pas le bruit que fait
l'humanit, la grande malade souffrant par les poumons, par le coeur,
par le cerveau. Nous demandons  autrui la science toute faite, celle
que le pass a entasse dans les in-8 formidables de lourdeur et de
prix et le temps nous manque pour apprendre le secret de la vie et de la
mort dans le seul livre toujours ouvert, illustr de _schmas_ toujours
nouveaux, sincres et probants, et ce livre, le voici...

D'un geste circulaire, il montrait le boulevard; le gaz jetait ses
bandes blanchtres dans lesquelles roulait le flot incessant des
promeneurs.

--Voil le grand manuel de pathologie interne et externe, continua-t-il;
voil la physiologie en action. Que voyons-nous de cela nous, les
jeunes, rivs  l'hpital ou au cabinet de travail? Et ceci est un
volume, un chapitre, un alina de la vaste encyclopdie mdicale qui est
la socit tout entire. Ah! s'cria-t-il d'un accent dont la
sincrit nous frappa, avoir le temps--c'est--dire l'argent de la vie
quotidienne--et se consacrer tout entier  la lecture de la bibliothque
humaine, de ce dictionnaire universel dont chaque homme est une
page, l'peler, la transcrire, l'annoter... et aprs cela faire de la
mdecine! Que dis-je? Aprs cela, la mdecine serait faite... car
alors on aurait autopsi, non des cadavres, mais des tres vivants,
des cerveaux, des poitrines et des coeurs... Dix ans d'observations
accomplies avec le superbe courage que nous mettons  remuer des cendres
d'rudition, et la vraie flamme jaillirait!...

--Mais aprs le travail forcen auquel nous devons nous condamner,
m'criai-je, il nous reste plus de la moiti de notre vie...

--Pour devenir le second homme qui est en tout mdecin, interrompit-il,
le dcourag, le sceptique, l'ignorant, le praticien banal et routinier
qui vise la croix d'honneur et l'Acadmie. Quand nous nous vadons des
livres, nous sommes aveugles et ne voyons plus l'homme...

A ce moment, je poussai une exclamation et, posant ma main sur son bras:

--Regarde, lui-dis-je.

Il suivit l'indication que lui donnait mon doigt.

--Quel est cet homme? demanda-t-il.

--C'est le vieillard dont je te parlais tout  l'heure... M. Vincent!...

En effet, sous le reflet cru des cristaux dpolis, le vieillard
s'avanait, lentement, pniblement, et je frissonnais en constatant
l'incroyable changement qui s'tait produit en lui depuis une heure 
peine que je l'avais quitt.

Il me paraissait blafard, maigre, vot, bris. A chaque pas tran sur
l'asphalte, il regardait autour de lui, tournant son cou branlant dont
je croyais entendre craquer les vertbres.

--H! mais, s'cria un de nos voisins, c'est le vieux Thvenin! Il n'est
donc pas mort?

--En effet, reprit Gaston, qui l'avait regard plus attentivement; je ne
l'avais pas reconnu tout d'abord...

--Mais qui est M. Thvenin? demandai-je impatiemment.

Sans me rpondre directement, Gaston continua, comme se parlant 
lui-mme:

--Je l'ai rencontr il y a quelques mois  peine, il tait alerte et
rajeuni...

--Puisque moi-mme, il y a une heure, j'ai cru, en le voyant, me trouver
en face d'un homme encore jeune... Il se peut, aprs tout, que le
chagrin ait produit cette mtamorphose...

--Viens, me dit Gaston, en me touchant lgrement l'paule; je te dirai
ce que je sais de lui...

M. Vincent--je continuerai  lui donner ce nom, qui lui appartenait
rellement: il s'appelait Vincent Thvenin--avait franchi la zone de
lumire dont nous occupions le centre.

Je me levai avec empressement et suivis mon camarade.

En un instant, nous emes retrouv la piste du vieillard, qui remontait
le boulevard, se perdant  travers la foule rieuse et gaie qui jouissait
de cette soire d't plantureuse et vivifiante.

Son dos troit semblait appartenir  une personnage macabre.

--Parle, dis-je  mon camarade; hte-toi de me dire ce que tu sais de ce
personnage qui m'intresse, m'inquite et m'irrite tout  la fois.

--Suivons-le d'abord, reprit Gaston; je connais son pass, il me
plairait de connatre quelque chose du prsent.

Je dus commander  mon impatience et, rglant notre pas sur celui de M.
Thvenin, nous nous arrangemes de faon  ne le pas perdre de vue.

Je remarquai alors que devant chaque caf il s'arrtait, restant sur
le seuil et fouillant du regard, cherchant sans doute quelqu'un... ou
peut-tre quelqu'une, ajouta Gaston en riant. En effet, il se portait de
prfrence devant les tablissements frquents par les jeunes femmes du
quartier.

--C'est une simple plaisanterie, du reste, ajouta Gaston; car, outre que
Thvenin a toujours t fort chaste, il doit tre plus que centenaire...

--Centenaire!

--J'ai trente-cinq ans, reprit mon interlocuteur, et, quand j'en avais
quinze, celui qui me raconta l'histoire de Thvenin m'affirma qu'il
vivait dj en 1789.

Cependant le vieillard avait repris--non sa course--mais son glissement
silencieux qui lui donnait un caractre quasi-fantastique.

A mesure qu'il marchait, il semblait qu'il se courbt davantage sous un
poids devenu plus lourd: son apparence falote s'accentuait. En vrit,
nous en venions  craindre qu'il ne s'affint au point de s'vanouir
dans l'air et de disparatre tout  fait.

Arriv  l'extrmit du boulevard, il s'arrta, comme hsitant sur la
direction qu'il devait suivre: mais l'heure passait, les promeneurs
devenaient rares. tant tout prs de lui, presque  le toucher, nous
le vmes esquisser un geste qui tenait  la fois de la colre et du
dcouragement; et il s'engagea dans une rue transversale.

Nous ne perdmes pas sa trace et bientt nous le vmes traverser la
rue et marcher droit  une porte cochre, devant laquelle une grosse
femme--videmment une concierge--humait les fracheurs de la soire,
tenant sur les genoux un garon de six  sept ans, solide et gras.

A peine le gars et-il aperu Thvenin qu'il sauta en bas du giron de
sa mre et courut  lui  grandes enjambes. Il heurta mme si fort le
vieillard que nous craignmes un instant qu'il ne le renverst. Mais au
contraire, avec une force qui nous tonna, Thvenin le saisit dans ses
bras, l'enleva de terre et l'embrassa longuement:

--Pauvre homme, murmurai-je attendri, il pense  la petite morte.

Cependant la grosse femme rappelait son garon, l'objurgant en criant:

--Veux-tu bien laisser monsieur... petit gredin!... Je vous demande
pardon, monsieur Vincent...

Il rpondait doucement, tapotant les joues du petit qui tait revenu se
coller contre lui.

--Ah! je sais bien que vous tes le papa Gteau de tous les enfants!
continuait la femme, et, du plus loin qu'ils vous aperoivent, ils
courent  vous...

Cependant M. Vincent n'entrait pas, quoique la concierge se ft carte
pour lui livrer passage.

Il paraissait hsiter; puis il lui dit timidement:

--Vous ne voulez pas me le confier..., je lui apprendrais tant de belles
choses!

--Oh! ce serait avec plaisir, monsieur Vincent. Mais vous savez bien
qu'il reste  la campagne, chez sa grand'mre. Pour qu'on me l'ait prt
huit jours, il a fallu la croix et la bannire... Et puis l'air est si
bon l-bas!...

M. Vincent n'insista pas. Il embrassa encore une fois l'enfant et
disparut dans le long corridor. Il semblait rajeuni, en vrit.

Gaston s'approcha:

--C'est bien le savant M. Vincent Thvenin qui vient de rentrer?...

--Oui, monsieur. Ah! oui, un savant, et puis un si brave homme! Le pre
aux enfants, quoi! Et ils le savent bien, les petits gueux; ils lui
soutirent des sous toute la journe.

--Il demeure ici?...

--Depuis dix ans...

--Je l'ai un peu connu autrefois. Il me parat bien vieilli...

--Ne vous y fiez pas! Tenez, il y a six mois, il tait si cass qu'il
n'avait plus que le souffle. Tout  coup, patatras! 'a t comme un
coup de baguette. Je ne sais pas ce qu'il avait invent pour se soigner,
mais en moins de six semaines il tait retap... l...  neuf! au point
que, si j'avais t veuve...

Elle rit franchement, en femme qui peut se permettre un peu de
gauloiserie sans que personne y trouve  critiquer.

--Mais quel ge lui donnez-vous? ajoutai-je.

--Oh! un zeste! dans les quatre-vingt-quinze... au moins.

--Voil l'homme, reprit Gaston quand, nous tant loigns, nous emes
repris notre promenade. Trs estim, trs respect, aimant les enfants.
Qu'en dis-tu?

--Rien. J'attends son histoire.

--Elle est fort simple, en somme, j'entends pour nous qui, en fait
de science, n'admettons gure l'impossible. M. Vincent de Bossaye de
Thvenin est le dernier descendant d'une grande famille qui a migr
pendant la Rvolution franaise. Son pre tait un des cent actionnaires
 2,400 livres du fameux Mesmer, qu'il suivit en Suisse o, comme tu le
sais, le clbre thaumaturge rsida jusqu' sa mort, survenue en 1815.
M. de Bossaye pre rentra en France avec les Bourbons et mourut bientt
aprs, laissant un fils, celui qui nous occupe. Vincent suivit les
leons de Carra et de Saussure, conquit ses grades dans la mdecine et
s'attacha au fameux Deleuze, qu'on surnommait, sous la Restauration,
l'Hippocrate du magntisme animal.

Ds lors, il rompit en visire avec la routine acadmique, fut pendant
quelques annes secrtaire de la Socit magntique fonde par le
marquis de Puysgur et devint enfin l'ami, le secrtaire, l'_alter ego_
du marquis de Mirville, directeur de la Socit d'Avignon et auteur
d'un trs trange ouvrage sur _les esprits et leurs manifestations
fluidiques_.

J'interrompis vivement Gaston, m'criant:

--En somme, ce grand savant est un spirite... un fou!

--Pourquoi t'emporter ainsi? reprit Gaston en souriant. L'homme qui, il
y a cent cinquante ans, aurait prvu l'clairage lectrique des gares
de chemins de fer et paru digne d'tre enferm aux Petites-Maisons.
La science part d'un fait minime et grandit par les hypothses. Un fou!
continua-t-il en s'animant; crois-tu que Crookes, qui a dcouvert un
mtal nouveau, le thallium; qui a pos l'irritante nigme du radiomtre,
dont le fonctionnement visible reste encore inexpliqu, soit un fou?
Eh bien! tudie ses dernires recherches et dis-moi si tu ne sens pas
branl en toi _quelque chose_ que tu jugeais bien solide. Mais revenons
 M. Vincent. Depuis 1825, environ, cet homme--en qui se combine
l'tonnante patience du fakir avec l'active persvrance du chercheur--a
t le chef universel, reconnu et respect, de cette bizarre population
de magntiseurs et de magntiss, beaucoup plus nombreuse qu'on ne le
croit, dont la bonne foi ne peut tre suspecte et qui a les passions,
les vaillances de l'apostolat. Alexandre Bertrand, Georget, furent
ses lves, et cependant jamais Thvenin n'a permis que son nom ft
prononc. Il n'intervint pas directement dans la fameuse querelle avec
l'Acadmie qui, en dpit du rapport d'Husson, se termina par un refus
absolu de la docte compagnie de prendre le magntisme au srieux. Tu
n'ignores pas que cette dcision date de 1837, sur l'initiative du
docteur Dubois d'Amiens.

Le docteur Thvenin ne protesta pas: au contraire, il sembla se
dsintresser de la question, et rompit avec ses adeptes. Mais je sais
de source certaine qu'il n'abandonna pas ses tudes. L'homme de qui je
tiens tous ces dtails et qui a t un des derniers lves de Thvenin
m'a dclar, quelques mois avant sa mort que la science de son matre
l'pouvantait--c'est le propre terme qu'il a employ. Et il ajoutait:

--Ne croyez  aucune jonglerie,  aucun charlatanisme, non plus qu'
une de ces _dsquilibrations_ crbrales qui peuvent tout expliquer
par un intrt d'argent ou d'orgueil, sinon par la folie. M. Vincent est
l'homme le plus froid, le plus strictement positif que j'aie rencontr
de ma vie. Jamais il n'a procd par -coups, c'est--dire en
laissant au hasard le soin de dcider du bien ou du mal fond de ses
observations. Il va lentement d'un point  un autre, degr par degr,
soumettant aux vrifications les plus minutieuses chaque progrs obtenu.
C'est peut-tre en raison de cette lenteur mme que j'ai tant de peine 
le suivre: sans cesse mon imagination m'emporte et m'entrane en fausse
route. Lui va tout droit, sans s'carter d'une ligne de la voie trace.

Tu comprends, continua Gaston, combien j'tais curieux d'obtenir des
dtails. Science soit! mais quelle science? A toutes les questions que
je lui adressai, mon ami rpondit avec une discrtion qui quivalait 
un refus de divulguer les secrets de son matre. Cependant, voici ce que
je pus obtenir. M. Vincent ne s'est proccup ni de la seconde vue ni
de la prvision de l'avenir. Ses tudes portent uniquement sur le fait
physiologique, ou mme physique, d'une force radiante--exactement le
terme employ depuis par Crookes--manant du corps de l'homme et dont
l'action--attirante ou pntrante--peut s'exercer  distance et sans
l'aide d'un conducteur matriel.

Tu vois que de l  l'hypnotisme et surtout  la suggestion, il n'y a
qu'un pas.

Avec l'audace de la jeunesse, je me suis rendu chez M. Vincent et j'ai
tent de le confesser. Un homme trs singulier, en vrit et qui m'a
produit une impression telle que jamais je n'en ai prouv de semblable.
Pendant que je lui parlais, m'autorisant du nom de mon ami--qui alors
n'existait plus--pour m'offrir en quelque sorte  prendre sa succession
d'lve, M. Vincent me regardait: et, chose singulire, je ressentais un
effet qui n'tait ni l'engourdissement somnambulique, ni la fascination
hypnotique: mais il me semblait qu'une irrsistible attraction
s'exerait sur moi. Comprends-moi bien: mon corps n'tait pas entran
vers lui, mais _quelque chose_ qui manait de toute la priphrie de
mon corps, comme si  travers mes pores une substance impalpable,
thrienne, avait t projete de moi vers lui. L'effet ne dura
d'ailleurs que quelques secondes, puis cessa tout  coup.

--Quel ge avez-vous? me demanda-t-il brusquement.

--Vingt-six ans, lui rpondis-je.

--Vous travaillez trop, reprit-il. Vous vous dpensez trop vite et trop
tt. Prenez garde, conomisez-vous.

Je ne comprenais gure, me sentant jeune et vigoureux, sous cette
rserve qu'aprs l'effet singulier dont je viens de te parler je
ressentais une sorte de lassitude, comme aprs un excs.

J'essayai de revenir au sujet qui m'avait amen. Mais il m'interrompit.

--N'attendez rien de moi, me dit-il avec une certaine rudesse. En
l'tat actuel des connaissances, ou plutt en face de l'ignorance
universelle, il m'est interdit de communiquer  qui que ce soit ce que
je sais.

--Mais pourquoi donc? m'criai-je. Pourquoi ne pas nous aider, nous les
jeunes gens,  lutter contre les stupides routines?

--Pourquoi? acheva-t-il en se levant et en dardant sur moi ses yeux
dans lesquels brillait une flamme; parce que... parce que ma science est
un crime!

Et alors, sans que j'eusse insist, il se mit, en un discours d'une
loquence stupfiante,  me tracer un tableau complet, encyclopdique,
de la science actuelle. Il n'tait pas un systme, pas une thorie,
pas une dcouverte qu'il n'et tudie et vrifie. Et avec une verve
sarcastique qui parfois devenait froce, il flagellait les prjugs, les
timidits, les lchets qui arrtaient tous les travailleurs au seuil de
la science relle. Prophte inou, il me prdit, il y a de cela dix
ans, les quelques progrs que nous avons accomplis depuis lors;
il voyait--positivement--au del de notre horizon, et cela sans
charlatanisme, par la force de dductions dont j'apprciais moi-mme
la justesse. Et quand il eut termin, il ajouta, en me congdiant d'un
geste:

--Je vous refuse ma science, qui est criminelle... Oui, criminelle!
car elle augmente, elle centuple l'ingalit terrible qui, dans la lutte
pour la vie, fait les vainqueurs et les vaincus.

Sur cette parole nigmatique, je dus me retirer, emportant, je l'avoue,
une impression d'admiration terrifie. Oui, en ces quelques minutes
d'entretien, cet homme m'tait apparu comme un tre surhumain,  la
fois superbe et sinistre. Y avait-il l prdisposition nerveuse? C'est
possible. Cependant, si je voulais peindre d'un mot l'trange concept
qui avait jailli de son cerveau, tout  coup, sans raisonnement, comme
ces mots qui parfois obsdent la mmoire sans cause apprciable, je te
dirais--ne ris pas de moi surtout--que cet homme m'avait produit l'effet
d'un vampire savant. Qu'est-ce que cela veut dire? Aujourd'hui encore,
je serais bien embarrass de l'expliquer nettement. Cherche si tu veux!

L-dessus, il est tard. Rentrons.

--Encore un mot, dis-je. As-tu revu M. Vincent?

--Oui, plusieurs fois je l'ai rencontr, tantt vieux, bris, comme il
nous est apparu ce soir; tantt, au contraire, rajeuni, vivace, rose,
robuste.

--Et tu le crois centenaire?

--Rappelle-toi les dates que je t'ai cites, et conclus.

Un instant aprs, nous nous sparions, et bientt seul, chez moi,  la
lueur de ma lampe, je reprenais l'tude interrompue.

On a souvent ri de la rapidit avec laquelle les enfants passent d'une
ide  une autre. Au moment o toute leur attention est concentre sur
un fait, voici qu'une mouche s'envole et, soudain, le cours de leurs
penses est modifi, et ils oublient ce qui,  la minute prcdente,
excitait si fort leur intrt.

Des enfants aux hommes, la diffrence est-elle, aprs tout, si grande?
L'importance des faits qui dtournent l'attention des uns et des autres
est, en ralit, quivalente et a pour mesure commune l'intensit
diverse de leurs sensations. La course d'un chat nous laisse
indiffrents et ne nous trouble pas: mais une jupe qui passe nous
arrache  nos rflexions de l'heure et parfois nous emporte bien loin du
chemin que nous suivions.

Puis-je dire quelles circonstances m'empchrent de donner suite au
dessein bien net que j'avais form de revoir M. Vincent et de l'tudier
de plus prs? J'en serais fort embarrass. Des impressions nouvelles,
les unes futiles, les autres plus graves, s'taient superposes 
celle-l:  peine si, de temps  autre, le souvenir de l'trange
personnage traversait ma mmoire, mais  la faon d'une vision vague et
sans contours prcis.

Des semaines, des mois, deux annes passrent et amenrent dans ma
situation d'importants changements: mon pre tait mort, me laissant une
petite fortune amasse sou  sou, avec cette tnacit superbe du paysan
qui se prive de tout pour assurer l'avenir de l'enfant. La clientle
tait venue, et j'avais renonc  mes projets de professorat. Enfin je
m'tais mari et, dans les dlais lgaux, mais rigoureux, je fus pre
d'une adorable petite fille.

On devine si M. Vincent et sa science-crime taient loin de ma pense.
Et encore, et encore les annes s'coulrent. L'aisance tait venue; mes
tudes sur les maladies nerveuses, mes expriences sur les hystriques
avaient fait quelque bruit. Ma fille grandissait de plus en plus
adorable et adore. J'tais heureux, et cependant j'avais une histoire,
car les Acadmies accueillaient mes communications, et les _Revues_
les imprimaient. Une pidmie de cholra m'avait mis dfinitivement en
lumire et m'avait signal  la bienveillance rubanire du gouvernement.

Il y avait justement dix ans que j'avais pass quelques heures  deviser
sur un trottoir, avec mon ami et matre Gaston, sur le personnage
en question, et j'avais oubli jusqu' son nom, quand le hasard, qui
dispose toute notre vie, me le rappela en des circonstances encore plus
bizarres que la premire fois.

Un de mes confrres, le docteur F..., directeur d'une maison de sant,
m'crivit un billet pour me prier de passer chez lui-- loisir--dans le
but d'examiner un de ses malades.

Me trouvant alors surcharg de besogne, je tardai de quelques jours  me
rendre  son invitation. Mais sur une nouvelle lettre plus pressante,
je me htai d'aller chez lui. Le cas dont il dsirait m'entretenir tait
des plus intressants et rentrait exactement dans la spcialit des
tudes auxquelles je m'tais vou. Il s'agissait du trs curieux
phnomne du ddoublement de la personnalit et, pendant plusieurs
heures, nous nous livrmes  des expriences d'un intrt toujours
grandissant. Mais, craignant de fatiguer la malade outre mesure, nous
prmes rendez-vous pour le lendemain.

Nous descendmes dans le jardin qui prcde le magnifique tablissement
que toute l'Europe connat et admire, et lentement mon confrre
me reconduisait, me communiquant le rsultat de ses observations
personnelles sur le sujet que nous venions d'examiner.

Au moment o nous allions franchir la grille d'entre et changer
la poigne de main d'adieu, un petit garon dboucha d'une alle de
lauriers et de trones et, courant vers le docteur, se jeta dans ses
bras.

Celui-ci le souleva, et me dit:

--Monsieur mon fils... huit ans... et une bonne nature.

C'tait un trs joli enfant, aux traits dlicats, mais qui me parut un
peu ple. Je le caressai en songeant  ma petite fille, si rose et si
frache, et je dis:

--Pourquoi donc courais-tu si vite? On dirait que tu te sauvais?

Question banale et  laquelle je n'attachais aucune importance.

--Oh! c'est pour rire! fit le gamin. C'est pour taquiner M. Vincent...

--M. Vincent! m'criai-je; quel M. Vincent?

Ce nom avait vibr en ma mmoire comme un coup de clairon.

L'enfant rpondit avec une certaine irritation:

--Pardi! il n'y a qu'un M. Vincent... c'est papa Gteau!

Papa Gteau! On appelait ainsi un M. Vincent, il y avait dix ans.

--C'est un bien singulier personnage, ajouta mon confrre.

--Serait-ce Vincent... Thvenin?

--Lui-mme. Vous le connaissez?...

--Il n'est donc pas mort!

--Ah! vous aussi, fit le docteur en riant, vous le croyiez disparu.
Point. Cent dix  cent quinze ans, mon cher. Qu'on dise aprs cela que
la folie n'est pas un brevet de longvit!

--Et depuis quand est-il dans votre maison?

--Depuis quatre mois environ. Et il y est entr en des circonstances
bien curieuses que je vous raconterai demain; car, pour aujourd'hui, ma
journe quotidienne me rclame. Il est six heures...

--Six heures! moi aussi je suis en retard. A demain, nous causerons de
M. Vincent.

--A vos ordres, cher confrre.

Je me jetai dans ma voiture, dont la portire se referma sur moi.
J'tais dans un singulier tat d'agitation, mordu d'une indicible
curiosit. En une seconde, j'avais revu tout le pass, le petit
appartement dans lequel j'attendais patiemment un client trop
retardataire, puis la pauvre mre accourant et m'appelant  l'aide, puis
ce lit funbre o gisait la jeune fille. Je me demandais si aujourd'hui,
en face du mme problme de mort, je serais plus habile qu'alors. Et,
en vrit, je frissonnais, me disant qu'aujourd'hui comme alors je ne
comprenais rien  cette catastrophe. J'essayais de sauver mon orgueil,
en supposant que certains symptmes avaient chapp  mon diagnostic qui
maintenant me frapperaient au premier coup d'oeil. Et je sentais que je
me mentais  moi-mme. Non, je n'avais rien devin et, fuss-je appel
demain dans des conditions identiques, je ne devinerais rien!

A cette souffrance d'amour-propre,  ce regret sincre du travailleur,
se juxtaposait alors le souvenir de M. Vincent, de cet tre falot,
presque fantastique qui vivait, vivait encore, vivait toujours, en dpit
de la snilit abominable qui nous avait si fort troubls, Gaston et
moi, alors que nous le suivions par les rues.

Par quel miracle avait-il rsist au poids crasant d'un sicle, auquel
venaient encore s'ajouter dix annes! Je me rappelais les paroles
inexplicables que m'avait rapportes Gaston:

Ma science criminelle centuple l'ingalit terrible qui, dans la lutte
pour la vie, fait les vainqueurs et les vaincus.

Et aussi ce mot chapp  mon ami, comme l'expression d'une ide
rflexe: Un vampire savant.

Ces mots accoupls ne prsentaient en ralit aucun sens  mon
intelligence: mais je les rptais mentalement avec une sorte d'horreur,
comme les termes d'un problme insoluble, expression d'une algbre
inconnue.

Jusqu' mon retour en mon cabinet, il me fut impossible de me soustraire
 cette obsession. Par bonheur, le travail, puis les occupations de
la soire, puis le sommeil eurent enfin raison de cet tat anormal.
Au matin, la hantise s'tait vanouie et, de toute cette motion, je
n'avais conserv qu'un prurit de curiosit qui n'avait plus rien de
maladif.

A l'heure convenue, je me prsentai de nouveau chez le docteur F..., qui
me parut soucieux. L'interrogeant avec un intrt dict par la sincre
sympathie qu'il m'inspirait, j'appris que depuis quelque temps la sant
de son fils lui donnait de vagues inquitudes. Il coupa court d'ailleurs
 ces confidences, repris par la passion du chercheur, et nous nous
rendmes  l'infirmerie auprs du sujet que nous avions dj examin
la veille. Nous restmes plusieurs heures absorbs dans l'tude des
stupfiantes manifestations de la catalepsie et de l'hypnotisme.
Puis nous revnmes dans le cabinet du docteur afin de coordonner nos
observations.

--Maintenant, lui dis-je, permettez-moi de vous rappeler que vous m'avez
promis hier de me parler plus longuement de votre pensionnaire, M.
Vincent.

--Je ne vous ai pas oubli, et je ferai mieux que de vous exposer mes
souvenirs. J'ai l'habitude,  l'entre de mes clients, de relater par
crit les circonstances intressantes de notre premire entrevue.

Le docteur se leva, ouvrit un carton et en tira quelques feuilles de
papier qu'il me remit, en ajoutant:

--Lisez, pendant que je vaquerai  quelques occupations ncessaires. Je
reviendrai tout  l'heure.

Rest seul, voici ce que je lus:

Aujourd'hui 15 avril 188.,  six heures du soir, on me prsenta la
carte d'un visiteur qui rclamait un entretien immdiat. Elle portait
ce nom: _Vincent de Bossaye de Thvenin, de la facult de mdecine
de Paris_. J'eus un mouvement de surprise. Comme aliniste, j'ai d
m'occuper spcialement de l'histoire du magntisme animal, et je me
rappelai avoir t frapp de ce nom,  une poque dj lointaine. Il me
semblait qu'il devait tre port par un contemporain de mon grand-pre
ou tout au moins de mon pre. Je donnai ordre d'introduire immdiatement
la personne qui avait remis cette carte, et un instant aprs je vis
entrer un vieillard portant dans tout son tre la trace non quivoque
de la dcrpitude, quoique sur le visage parchemin subsistassent des
vestiges singuliers d'une fracheur inaccoutume. La marche tmoignait
encore d'une certaine vigueur.

M. Thvenin s'inclina, je lui rendis son salut en lui dsignant un
sige, puis je le priai de me faire connatre le motif de sa visite.

--Je viens, me dit-il d'une voix qui n'avait point de tremblotement
snile, je viens vous prier de me prendre comme pensionnaire... Oh!
payant, bien entendu, ajouta-t-il vivement, comme pour rpondre d'avance
 une objection possible.

--Pardon, lui dis-je, mais vous tes bien le docteur Thvenin?...

--L'ancien lve de Mesmer, l'ami de Puysgur. C'est bien moi.

--Vous devez tre trs g?...

--J'ai cent neuf ans...

--Ne prenez point pour une dfaite l'objection que je dois vous faire.
Ignorez-vous que ma maison est spcialement destine aux alins!

--Je le sais, me dit-il. Ma demande n'en est que mieux justifie. Je
suis fou.

Bien que je sois accoutume  bien des excentricits, celle-ci me parut
dpasser quelque peu les bornes.

--Vous me permettrez d'en douter, lui dis-je. Vous me paraissez en
possession de toute votre raison.

--Vous vous trompez, ajouta-t-il avec le mme calme, je suis fou et,
j'appuierai sur ce point, un des fous les plus dangereux qui existent.

--Soit. Mais puisque vous tes mdecin, et des plus savants, je le
sais, vous avez sans doute analys votre tat et pouvez aisment me
donner les raisons de votre affirmation si premptoire.

Il fixait sur moi ses yeux d'une pntration trange. Je compris
comment, dans la force de l'ge, cet homme avait d tre un des plus
fervents et des plus convaincus adeptes du magntisme. Il garda le
silence pendant quelques minutes, se livrant complaisamment en quelque
sorte  mon observation.

Je repris alors:

--En ce moment, sans doute, vous sentez que vous vous trouvez en ce
que, acceptant votre hypothse, j'appellerai un moment lucide?

--C'est une erreur.

--Cependant je crois avoir quelque exprience, et je ne dcouvre en
vous, en votre physionomie, en votre regard, aucun signe caractristique
de l'alination mentale.

--Les folies les plus dangereuses, dit-il, sont celles que nul oeil
humain ne peut deviner.

Et il ajouta, d'une voix basse  peine perceptible:

--Il y a cinquante ans que je suis fou et personne, parmi les plus
savants, n'a souponn mon tat.

--Mais enfin, cette folie, m'criai-je, en quoi consiste-t-elle?
Avez-vous des visions? voquez-vous les morts? Croyez-vous tre Mahomet
ou Jsus-Christ? tes-vous de verre? N'tes-vous pas vous-mme?...

--Je suis, reprit-il nettement, l'homme qui peut ne pas mourir et qui,
jusqu' ce jour, ne l'a pas voulu.

--Ainsi, selon vous, c'est grce  votre seule volont que vous tes
parvenu  vivre cent dix ans?

--C'est cela.

--Vous possdez des moyens infaillibles pour prolonger la vie humaine?

--Non pas la vie d'autrui, mais la mienne.

--Le grand oeuvre! m'criai-je, la pierre philosophale...

--Point d'alchimie, dans le sens o vous l'entendez.

--Et ce moyen, tes-vous dispos  me le faire connatre?

Je constatais maintenant que j'avais affaire  un genre spcial de
monomanie raisonnante, et je m'efforais de pousser le sujet plus avant
sur son propre terrain.

--Je ne puis rien vous dire, reprit-il sans s'mouvoir, pour deux
motifs...

--Lesquels?

--Le premier, c'est qu'en vous dvoilant mon secret je courrais grand
risque, en l'tat actuel de la socit, d'tre trait comme un des pires
criminels...

--Mais, vous-mmes, vous reconnaissez-vous coupable?

--Non, en raison des lois suprieures de la lutte pour la vie. Oui, en
face des prjugs rgnants...

--Avez-vous tu?

--Oui, me rpondit-il sans hsiter.

--Vos crimes ont-ils t dcouverts...?

--Non.

--Ont-ils donn lieu  des poursuites contre des innocents?

--Non.

--Cependant, vos victimes... que sont-elles devenues? Les avez-vous
fait disparatre?

--Non.

--Et nul ne s'est aperu qu'elles taient mortes de mort violente?

--Personne.

La folie se caractrisait de plus en plus.

--Vous m'avez parl de deux motifs qui vous imposaient le silence. Quel
est le second?

--Je me tais, reprit-il d'un accent solennel, parce que, de deux choses
l'une: ou, connaissant mon secret, vous seriez impuissant  vous en
servir, ou, tant parvenu  en user, vous commettriez les crimes que
j'ai commis...

--Sans doute, fis-je en souriant, quelque prparation vnneuse qui ne
laisse aucune trace?

--Ne cherchez pas. Vous ne pourriez trouver. D'ailleurs coupons au
court. Je viens chez vous, aliniste, et je vous dis: Je suis fou, fou
dangereux. Voulez-vous m'interner?

--Une entre volontaire vous donnerait droit  une sortie volontaire.
Je ne puis vous admettre chez moi qu' la condition d'avoir toute
autorit sur vous. Pour cela il vous faudra vous soumettre  l'examen de
deux mdecins dont le certificat sera ma garantie. Acceptez-vous cette
condition?

--Oui. Mais,  mon tour, je pose mes conditions.

--Je vous coute.

--Mon but, en entrant chez vous, est de mourir. Tant que je serai
libre, je suis sr de vivre, n'ayant pas le courage de ne point user de
mon secret. Ici, je ne pourrai le faire, et alors la nature agira seule.
J'exige d'tre trait comme vos autres pensionnaires  cette seule
diffrence prs que personne du dehors ne sera admis auprs de moi.

--Avez-vous des parents, des amis?

--Je suis seul, tout seul. Nul n'a autorit sur moi.

--Je puis vous assurer que votre dsir sera respect,  moins que
l'administration suprieure n'exige votre comparution...

--Oh! cela m'importe peu. Donc, que personne, en dehors de vous et de
vos infirmiers, ne parvienne jusqu' moi. D'autre part, je puis vous
affirmer que nul ne s'apercevra de ma folie, que je n'aurai ni accs
de fureur, ni fantaisies excentriques. D'ailleurs, si vous observez
fidlement le trait que nous signons ici, dans trois mois... je serai
mort.

--Vous savez que la surveillance exerce par les gardiens carte toute
possibilit de suicide.

--Oh! ils ne pourront rien contre moi.

--Vous savez encore qu'avant d'tre intern dans le local que vous
aurez choisi vous serez fouill, visit si exactement qu'il vous sera
impossible de conserver n'importe quelle substance vous permettant de
vous donner la mort.

--On ne me dpouillera pas de mes cent dix ans, fit-il en souriant
pour la premire fois depuis le dbut de notre entretien. Je connais la
provision de vie qui reste en moi... douze semaines environ.

Toute discussion tant inutile, je n'avais plus qu' accepter mon
trange client, qui fixa lui-mme des prix trs levs, en change
desquels il rclamait un grand confortable...

Ici se terminait le manuscrit du docteur. En marge tait inscrite cette
note: Pavillon 2, n 17.

J'avais lu ces lignes avec un intrt profond, et, quand j'eus termin,
j'prouvai un sentiment de dsappointement. M. Vincent restait pour moi
non moins nigmatique que par le pass.

Mon confrre rentra.

--Eh bien! me demanda-t-il. Que pensez-vous de l'ancien mesmrien...?

--Je ne sais trop que vous rpondre. Il y a l une folie peu ordinaire.
Mais j'y songe, M. Thvenin est entr ici le 15 avril, et nous voici au
10 septembre. Or, il est encore vivant: son diagnostic infaillible l'a
donc tromp.

--Absolument.

--Comment s'est-il comport depuis qu'il est votre hte?

--Comme intern, je n'en ai jamais rencontr de plus docile ni d'un
commerce plus agrable. Il s'est prt d'abord de la meilleure grce 
l'examen de deux de mes confrres, qui n'ont pas hsit  confirmer
mon diagnostic de monomanie. C'tait en fait un exemple assez banal
de rectitude raisonnante sur tous les points, sauf un seul. Donc, sa
situation tant rgularise, je n'eus plus d'autre but que de lui
rendre ses dernires annes--ou ses derniers mois--aussi agrables que
possible. Je l'ai install dans un pavillon isol, avec un jardin assez
spacieux. Deux infirmiers sont attachs spcialement  son service. Il
s'est compos une bibliothque scientifique des plus curieuses et parat
travailler. Un seul dtail prouve le drangement d'esprit. Pendant
quinze jours de suite, il a pass plusieurs heures tendu nu sur
la terre. Il m'avait d'ailleurs prvenu, ajoutant qu'il tentait une
exprience. Comme c'tait en juin, pendant une priode rellement
caniculaire, je ne crus pas devoir m'y opposer. Il y renona bientt de
lui-mme.

--Pendant le premier mois, je ne remarquai en lui aucun changement.
Mais,  partir du milieu de mai, les symptmes de dcrpitude
commencrent  se manifester et quand, en juin, il fit sa trs
singulire exprience, je crus vritablement qu'il avait bien prvu
la date de sa mort en la fixant  trois mois. Quand l'accs de
nudit--passez-moi l'expression--fut pass, nous reprmes nos relations
ordinaires. J'avoue que j'ai rarement rencontr chez un de mes confrres
autant d'rudition et de hardiesse dans les aperus. Si cet homme
n'avait pas la double monomanie du magntisme et de ce que j'appellerai
sa prtendue volont vitale, je le proclamerais un des plus grands
savants d'aujourd'hui. Vers les premiers jours de juillet, je m'aperus
que ses forces dclinaient de plus en plus, sans d'ailleurs que la
lucidit de son esprit diminut. Seulement j'avais piti, je l'avoue,
de ce centenaire, seul, abandonn de tous, et qui passait ses dernires
journes assis sur un fauteuil, cherchant le soleil revivifiant. Je
m'aperus un jour qu'il adorait les enfants, et j'amenai mon petit
garon auprs de lui. Je ne saurais vous dcrire l'expression de joie
qui claira son visage. Si je ne l'eusse aussi bien connu, j'aurais t
presque effray de la lueur qui tout  coup passa dans ses yeux. Quant
 mon petit Georges, sa sympathie n'hsita pas. Il courut  lui, comme
s'il l'et connu depuis de longues annes. Ce fut une amiti subite,
comme en conoivent souvent les enfants. Et depuis lors il n'est pas
de jour o Georges ne passe plusieurs heures auprs de lui. L'effet de
cette distraction a t tel sur le centenaire qu'en vrit depuis lors
il semble avoir retrouv une nouvelle jeunesse... Oui, c'est comme un
sang restaur qui coule dans ses veines. Sa maigreur a disparu, et je
ne m'tonnerais pas qu'il et un bail prolong avec la vie. C'est une
organisation tonnante.

--Mais ne me disiez-vous pas, lorsque je suis arriv, que votre fils
vous causait de son ct quelque inquitude?

--Oh! un peu de faiblesse, la fatigue de l't... et puis la croissance.
Je suis tranquille. Il y a deux mois, il avait trop de fracheur. Cela
reviendra.

Depuis quelques instants, j'tais saisi du dsir de revoir ce singulier
personnage que j'avais aperu seulement dans des circonstances assez
bizarres. J'en fis part  mon confrre. Mais il me fit observer
que l'engagement pris par lui s'opposait  ce qu'il y satisft. Ne
s'tait-il pas formellement interdit d'introduire auprs de M. Vincent
toute personne qui ne ferait pas partie du personnel de l'tablissement?

Je n'avais qu' m'incliner. Je n'insistai pas, et je pris cong de mon
confrre, bien rsolu d'ailleurs  carter dfinitivement de mon
esprit les ides incohrentes, presque folles, qui me hantaient
douloureusement.

Oui, j'avais en moi je ne sais quelle pouvante inexplique qui tenait
du vertige. Comme Pascal, je voyais un gouffre ouvert devant moi et, au
fond, tout au fond, j'apercevais une face ricanante qui avait les traits
de l'lve de Mesmer!




III


J'avais repris mes occupations et encore une fois perdu le souvenir
agaant de ce personnage quand, au matin d'un des premiers jours de
novembre, je reus une dpche qui me causa une indicible motion.

Elle tait signe du docteur F..., et ainsi conue:

Mon enfant se meurt. Je fais appel  tous mes amis. Venez.

Je bondis hors de mon fauteuil et, quelques instants aprs, je sautais
dans une voiture dont le cocher, allch par la promesse d'un fort
pourboire, fouettait vigoureusement son cheval.

Je ne puis dire que cette dpche me surprenait. Cache sous les
proccupations de chaque jour, dont je me faisais un rempart contre les
visions du ressouvenir, il tait une pense latente dont il me semblait
que cette nouvelle ft l'explosion.

La silhouette de M. Vincent, grave dans les lobes de mon cerveau, se
liait invinciblement  celle d'un enfant, de cette pauvre fille que
j'avais vue l-bas, morte avant d'tre mourante, et qui m'avait laiss
cette impression--absolument nulle au point de vue de la science
vraie--d'un arrachement de la vie, de la force animique.

Et voici que, cette fois encore, l'apparition de ce centenaire, entt
 vivre, se confondait avec celle d'un enfant, si vigoureux, parat-il,
six mois auparavant, et mourant aujourd'hui!

Si long que ft le trajet, je n'en eus pas conscience, tant j'tais
absorb dans mes mditations, et, quand la voiture s'arrta, quand le
cocher, tant descendu, ouvrit la portire en me criant: Bourgeois,
nous y sommes! je descendis en chancelant comme un homme ivre, ne
sachant ni o j'tais, ni o j'allais.

Ce fut instinctivement, et rien qu'instinctivement, que, salu par le
concierge, je m'engageai dans la longue alle d'ormes qui conduisait au
btiment principal.

Lorsque j'arrivai au perron, un infirmier, qui semblait faire
sentinelle, me reconnut: sans mme me demander mon nom, il me prcda
dans la maison et, ouvrant une porte, m'introduisit dans un salon o,
du premier coup d'oeil, je reconnus quatre de mes confrres, sans doute
appels comme moi par dpche, et qui me serrrent silencieusement la
main.

Aprs un court temps de silence que je ne cherchai pas  troubler,
incapable que j'eusse t de prononcer deux mots senss, un d'eux prit
la parole.

Ils avaient examin l'enfant. Tous avaient constat que les organes
taient sains et qu'ils ne prsentaient aucun caractre de nature 
faire redouter un dnouement fatal. Cependant, en dpit de ce diagnostic
qui leur tait commun, ils ne se dissimulaient pas que la situation
tait grave: il y avait dans le pauvre petit comme une exhaustion
(ce mot me frappa) des facults vitales, et cela sans qu'une lsion
apprciable expliqut cette dgnrescence.

A ce moment, le pre nous rejoignit: il tait dans un tat de dsespoir
qui faisait peine  voir. Ayant perdu deux ans auparavant une femme
qu'il adorait, il avait report toutes ses affections sur ce petit tre
qu'un mal inconnu lui enlevait tout  coup. Il m'aperut, vint  moi,
voulut me parler: mais, empch par les sanglots qui emplissaient sa
gorge, il me prit par la main et m'entrana.

Un instant aprs, j'tais auprs du lit; et muet, glac, je
reconnaissais avec horreur ces mmes apparences qui, il y avait dix ans
de cela, avaient laiss dans mon esprit un trouble ineffaable. L'enfant
ne bougeait plus, semblait exsangue. C'tait un puisement total, comme
si tout son sang et coul par une blessure invisible: et l'illusion
tait si complte que je demandai, en balbutiant, au pauvre pre s'il
n'y avait pas eu une hmorragie.

Il me rpondit  voix basse. L'enfant n'avait subi aucun accident: cet
effet de dpression s'tait produit lentement; puis tout  coup, en
ces derniers jours, l'acclration du mal avait pris des allures
foudroyantes. Pourtant l'avant-veille encore il courait dans le jardin.

--M. Vincent vit toujours? demandai-je soudainement, obissant  une
impulsion dont je ne fus pas le matre.

J'aurais jur qu'une autre personnalit que la mienne avait parl par ma
bouche, tant ces mots avaient jailli  mon insu.

Le pre ne parut pas surpris de ma question.

--Oui, et il est bien dsol! Il aimait tant mon petit Georges, qui
lui rendait bien son affection, d'ailleurs, car il ne voulait pas
le quitter. Il a fallu l'emporter pour l'amener ici, et, malgr sa
faiblesse, il rsistait encore. C'tait comme une attraction  laquelle
il ne voulait pas se soustraire... Mais qu'importe M. Vincent? Examinez
l'enfant, et dites-moi--oh! je vous en prie!--dites-moi qu'on le
sauvera...

Je n'avais pas le courage de profrer ce gnreux mensonge: car, si
encore mes confrres pouvaient conserver quelque espoir, moi... est-ce
que je pouvais douter? Et pourtant!... une ide encore obscure, germait
dans mon cerveau.

Nous restions ainsi tous deux, le pre n'osant plus me questionner, dans
la crainte d'entendre tomber de mes lvres l'arrt de dsesprance; moi
n'osant me laisser entraner dans la voie mystrieuse o je me sentais
invinciblement glisser.

Tout  coup des lvres de l'enfant, une faible voix, comme un souffle,
s'chappa:

--M. Vincent! soupirait-il.

--Vous voyez, il veut voir encore son ami, dit le pre.

Mais je m'tais dj lanc vers la fentre... et, les rideaux carts,
je vis passer dans une alle cet homme que surveillaient deux infirmiers
et qui se dirigeait vers la maison.

Je poussai un cri:

--Sur votre vie, clamai-je en m'adressant au pre, ne quittez pas votre
enfant d'une seconde, et, quoi que je fasse, quoi qu'on vienne vous dire
de moi, dites que j'agis par votre ordre.

--Mais que voulez-vous dire?

--N'oubliez pas... par votre ordre!

Et sans m'expliquer davantage, car je voyais l'enfant qui peu  peu se
soulevait, je m'lanai dehors.

Sur le seuil du perron, je vis M. Vincent qui se disposait  monter.

--Je vous dfends de faire un pas en avant! lui dis-je violemment, en le
saisissant par le bras.

--Qui tes-vous? Que me voulez-vous? dit-il.

Et se tournant vers les infirmiers qui s'taient arrts interdits:

--Je veux parler  votre matre...

--Et moi, je vous rpte que vous ne passerez pas. J'agis d'aprs les
ordres du docteur F... lui-mme, qui ordonne que vous soyez rintgr 
l'instant dans votre pavillon.

Je me nommai aux infirmiers, qui ne jugrent pas  propos de me
dsobir; d'ailleurs, j'avais pass solidement mon bras sous celui du
vieillard et je l'entranais rapidement, il n'tait pas de force  me
rsister.

--Vous, dis-je  l'un des deux hommes, allez auprs de votre matre et
dites-lui que je serai de retour dans une demi-heure; ajoutez que je
tente un suprme effort pour sauver son enfant.

Nous tions arrivs au pavillon. Je fis entrer M. Vincent et nous nous
trouvmes seuls, tous deux, dans le petit jardin sur lequel les arbres
tendaient la vote de leurs feuilles automnales.

Enfin je me trouvais donc en face de cet homme!... Je le regardai.

Il tait trs ple et, dans sa face blanche et bouffie, ses yeux
semblaient deux trous noirs et brillants.

Nous restmes ainsi quelques instants, l'un devant l'autre, comme deux
ennemis qui s'examinent avant le combat. J'tais en proie  une colre
qui me faisait trembler, mais qui devait communiquer  mon regard un
clat excessif. Car ses yeux,  lui, semblaient fuir les miens.

Tout  coup, j'tendis le bras vers lui, et, lui touchant l'paule:

--Monsieur Vincent de Bossaye de Thvenin, lui dis-je, vous tes un
assassin!

Il ne rpondit pas; mais cette fois il me regarda  son tour, bien 
plein.

--Oh! n'essayez pas de me fasciner, repris-je en ricanant. Je ne suis
pas un enfant... moi, et vous ne me tuerez pas...

Il releva la tte d'un air de dfi.

--Que me voulez-vous? dit-il; je ne vous connais pas...

--Mais je vous connais, moi! monsieur Vincent. Vous souvenez-vous d'une
pauvre mre (je lui citai la rue et la date) qui, il y a dix ans, vint
chercher un mdecin pour un enfant, une jeune fille qui se mourait?...
Vous souvenez-vous que ce mdecin vous rencontra dans la premire
pice... et cela...

J'accentuai chaque mot distinctement, lentement:

--... Alors qu'une minute auparavant, en entendant le bruit de vos pas,
la malheureuse avait tent un dernier effort pour aller  vous et tait
retombe morte dans mes bras...

--Ah! c'tait vous! fit M. Vincent.

--Oui, c'tait moi qui vis aussi ce phnomne trange: la mtamorphose
presque instantane d'un homme vigoureux, au teint frais, aux allures
relativement vigoureuses, en un vieillard bris, pli, cras.

--Continuez.

--Vous souvenez-vous encore que ce soir-l vous avez tent d'amener une
brave femme, la concierge de la maison que vous habitiez,  vous confier
son enfant...

--Elle refusa. C'est exact...

--Il y a dix ans de cela... et je vous retrouve ici, encore vivant, vous
que la mort guette et menace... Vivant... tandis que l haut un
enfant se meurt, sans lsion intrieure, sans maladie scientifiquement
apprciable... Or, comprenez-vous maintenant, monsieur Vincent, pourquoi
je vous ai empch d'entrer dans cette maison o vous vous introduisiez
pour voler sur les lvres de l'agonisant le dernier souffle de vie
auquel la vtre est attache?...

--Entrons! dit M. Vincent en me dsignant la porte du pavillon.

Il parlait avec une parfaite simplicit, sans irritation. Je lui obis,
et nous nous trouvmes dans un cabinet dont les murs disparaissaient
sous des rayons de livres.

Il me dsigna un sige, s'assit  son tour et me dit:

--Que supposez-vous?...

J'avais recouvr mon calme: je constatai que je n'obtiendrais rien de
cet homme par intimidation. Aussi repris-je avec plus de sang-froid:

--Je ne suppose pas... je sais...

--Quoi?...

--Vous vous livrez depuis votre jeunesse, depuis prs d'un sicle, aux
pratiques du magntisme. Quels sont vos moyens d'action, je l'ignore. La
science actuelle dcouvre en ce moment les lois de l'hypnotisme et de
la suggestion; mais elle n'a encore obtenu aucun des rsultats que
vous recherchez et que vous avez atteints. Je m'empare de vos propres
paroles. Votre science,  vous, est criminelle: elle centuple la
terrible ingalit qui fait, dans la lutte pour la vie, les vainqueurs
et les vaincus. Je pars de votre aveu, je m'en empare et je vous dis
que vous tes un assassin! Osez me dire que je ne suis pas sur la voie
de la vrit...

M. Vincent laissa tomber sa tte dans sa main, parut rflchir pendant
quelques instants, puis, se redressant, il reprit:

--Pourquoi ne vous ai-je pas rencontr plus tt?

--Regretteriez-vous d'aventure de ne m'avoir point appris votre
abominable science?...

--Nulle science n'est abominable, reprit-il gravement. Le scalpel aux
mains du chirurgien peut tre un outil de meurtre; l'hypnotisme et la
suggestion dont vous me parlez peuvent tre des instruments de crime...

--Votre science,  vous, n'est que criminelle...

--Ne dites pas cela. Entre elle et l'usage que j'en ai fait, il y a
toute la distance qui spare le bien du mal, le remde du poison...

--Vous avouez donc!

--J'avoue. Aussi bien je me fais horreur  moi-mme moins en raison des
crimes commis, que de la lchet qui m'a pouss  les commettre...

--La lchet de vous tre attaqu  des enfants!

--Non, ce n'est pas cela. La lchet de n'avoir pas voulu mourir.

--Expliquez-vous, car il me semble que je suis emport dans un
cauchemar.

--Oui, je veux parler. Seulement j'exige de vous un serment...

--Lequel?

--Vous tes homme de science. Je vais vous rvler le secret suprme,
mais vous prenez l'engagement solennel de ne jamais en user vous-mme...

--Ai-je besoin de jurer de n'tre point criminel?

--Et de ne jamais le rvler  personne...

--Je vous le jure.

--Eh bien, coutez-moi. Il y a en l'homme trois priodes distinctes:
l'une de rayonnement, c'est l'enfance jusqu'aux extrmes limites de
l'adolescence; la seconde, de consommation, qui va jusqu' la fin de
l'ge mr; puis la troisime, de rduction, qui est la vieillesse et se
termine par la mort.

De l'organisme vivant, de l'homme surtout, qui est jusqu'ici la plus
complte expression de la vie, s'exhale pendant la premire priode le
trop-plein de la vitalit. L'enfant absorbe plus de fluide vital qu'il
n'en consomme, et de tout son tre rayonne une force en excs. Dans la
seconde priode l'tre consomme autant qu'il absorbe. C'est l'quilibre
des forts. Dans la vieillesse, cet quilibre est rompu; la rsorption
est infrieure  la consommation, la dpense vitale est suprieure 
l'acquisition, d'o la faiblesse, d'o la mort.

Maintenant, en l'tat actuel de la science, il vous parat impossible,
n'est-il pas vrai? qu'un homme, un vieillard, puisse rompre ces lois
de la nature et, par des pratiques spciales, voler  l'enfant, par
exemple, ces effluves vitaux qui sont en excs, et mme, par une sorte
d'endosmose, attirer  lui tout le fluide dont une partie seule, celle
extrieure, serait  sa disposition immdiate. L est pourtant la
vrit. Oui, je suis un criminel, oui, je suis un assassin, car depuis
quarante ans je procde, nouvel Eson,  un rajeunissement perptuel de
moi-mme. Oui, j'ai tu des enfants, mais non pas, comme les ignorants
le pourraient croire ou comme l'avait follement invent Jean-Henri
Cohausen dans son _Hermippus redivivus_, en absorbant l'air qui
s'chappe des poumons de l'enfant, ou bien encore  la faon des
Vudoklacks lgendaires en suant leur sang... non pas, mais en attirant
 moi le fluide vital qui s'chappe en excs de tout leur organisme...

Ah! si j'avais eu le courage de m'en tenir l! Mais, je vous l'avoue,
il n'est pas d'ivresse plus profonde, plus attrayante, plus follement
heureuse que celle-l! Quand dans les membres refroidis pntre ce
fluide chaud et vivifiant; quand l'imbibition s'accomplit, pntrant
les pores, se glissant  tous les organes, c'est la jouissance inoue,
entire, absolue... c'est la sensation de la rsurrection, si un cadavre
pouvait se sentir renatre!...

Et toujours je me criais: Arrte-toi, mais arrte-toi donc! et
toujours mon tre tout entier continuait  boire ces effluves... Et je
tuais! et j'assassinais!... ne conservant pour tout remords qu'une soif
inassouvie!...

Par les doigts, par le regard--oh! par le regard surtout--s'exerce
cette attraction qui donne  la victime une sensation d'abandon de
soi-mme, non douloureuse, mais dlicieusement enivrante!...

Il parlait! il parlait toujours, le misrable vieillard, ayant dans la
voix, dans les yeux la volupt d'un spasme... et je ne l'interrompais
pas, par pouvante peut-tre... que sais-je?...

Et lui, sentant que j'tais domin par son horrible et sublime infamie,
il me disait tout: quelles passes devaient excuter les mains, quelle
direction il fallait donner aux regards; et je l'coutais, enfouissant
au plus profond de mon me ces enseignements hideux qui m'enivraient
comme une liqueur vnneuse!...

--Et maintenant que j'ai tout dit, s'cria-t-il enfin, il faut que je
meure... Conduisez-moi auprs de l'enfant!

--Horrible vieillard! m'criai-je. Veux-tu donc que je te serve de
complice!

Il se pencha  mon oreille et, en vrit, il me sembla que sa voix tait
comme une liqueur subtile qui coulait en moi...

--Toi que j'ai initi, me dit-il, ne comprends-tu pas que _notre_
science nous donne galement le pouvoir de la restitution? Je ne vis que
de ce que j'ai vol  cet enfant, et je t'ai dit que je voulais mourir.

Et je lui obis. Je n'aurais pas pu ne pas lui obir.

Tous deux nous remontmes le perron; tous deux nous pntrmes dans la
maison; tous deux nous entrmes dans le salon o les quatre mdecins
causaient encore  voix basse, et de l dans la chambre o agonisait
l'enfant...

L'enfant, qui avait reconnu le pas de M. Vincent et qui s'tait soulev,
les yeux tourns, les bras tendus vers lui...

C'tait l'instant suprme, l'instant atroce dont je me souvenais, et qui
avait prcd, comme le coup prcde la souffrance, la mort de la jeune
fille.

Les mdecins taient entrs derrire nous; le pre s'tait dress, ne
comprenant pas, mais ayant, comme les dsesprs, l'espoir du miracle.

Je vis le corps de l'enfant osciller, hsiter entre deux mouvements,
l'lan ou le recul.

M. Vincent le regardait de ses pupilles agrandies, et il s'avanait
lentement, les mains inertes en apparence, mais actives... pour moi,
pour moi qui savais tout.

L'enfant se recoucha doucement. M. Vincent s'approchait toujours. Enfin,
il posa sa main sur le front du petit malade. Et soudain je vis--oh! je
n'en peux douter--une pousse de rose s'tendre sur son visage, clairer
ses lvres, en mme temps qu'une lueur s'allumait au fond de ses yeux
teints. Et je comprenais bien, moi... moi seul! Cet homme _rinjectait_
en l'enfant la vie qu'il lui avait vole...

--Votre enfant est sauv, dit le vieillard d'une voix qui n'tait plus
qu'un souffle.

Puis, se tournant vers les mdecins et se redressant lgrement:

--Messieurs, dit-il, vous porterez tmoignage que le docteur de Bossaye
de Thvenin, le dernier lve de Mesmer, a ressuscit un mort...

Disant cela, il chancela et il serait tomb  terre si je ne l'avais
soutenu.

--Emportez-moi, me dit-il tout bas, l-bas au pavillon.

Je le soulevai dans mes bras. Ce corps n'avait plus de poids, et je le
dposai sur son lit.

L, obissant  son ultime dsir, je restai auprs de lui, et il
me parla longtemps, longtemps, d'une voix qui allait toujours
s'affaiblissant, et il me confia des choses que jamais oreille mortelle
n'avait entendues et qui me faisaient frissonner.

Ces choses, je les sais et je ne puis les oublier: et j'ai peur de la
vieillesse qui vient et qui peut rendre criminel!



L'enfant vcut.

M. Vincent mourut le lendemain.

Un de mes confrres me rencontra quelques jours aprs et me dit:

--Avez-vous vu ce vieux charlatan! comme il a su se faire honneur d'une
raction naturelle!

Et moi, je sais... et j'ai peur de ma science!

____________________________________
IMPRIMERIE E. ARRAULT ET CIE, TOURS.







End of the Project Gutenberg EBook of L'lixir de vie, by Jules Lermina

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LIXIR DE VIE ***

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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page at http://pglaf.org

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