The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugne Sue

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Title: Paula Monti, Tome I
       ou L'Htel Lambert - histoire contemporaine

Author: Eugne Sue

Release Date: October 14, 2005 [EBook #16875]
[Last updated on Novevember 4, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT


HISTOIRE CONTEMPORAINE
PAR
EUGNE SE.

TOME PREMIER.

PARIS
PAULIN, DITEUR
RUE RICHELIEU, 60.

1845

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.



PAULA MONTI.


PREMIRE PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

LE BAL DE L'OPRA.


En 1837, le bal de l'Opra n'tait pas encore tout  fait envahi par
cette cohue de danseurs frntiques et chevels, _chicards_ et
_chicandards_ (cela se dit ainsi), qui, de nos jours, ont presque
entirement banni de ces runions les anciennes traditions de
l'_intrigue_ et ce ton de bonne compagnie qui n'tait rien au piquant
des aventures.

Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se rassemblaient autour d'un
_grand coffre_ plac dans le corridor des premires loges, entre les
deux portes du foyer de l'Opra.

Les privilgis se faisaient un sige de ce coffre et le partageaient
souvent avec quelques dominos grillards qui n'taient pas toujours du
_monde_, mais qui le connaissaient assez par ou-dire pour faire assaut
de mdisance avec les plus mdisants.

Au dernier bal du mois de janvier 1837, vers deux heures du matin, un
assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino fminin
assis sur le coffre dont nous avons parl.

De bruyants clats de rire accueillaient les paroles de cette femme.
Elle ne manquait pas d'esprit; mais certaines expressions vulgaires et
le mode de _tutoiement_ qu'elle employait prouvaient qu'elle
n'appartenait pas  la trs bonne compagnie, quoiqu'elle part
parfaitement instruite de ce qui se passait dans la socit la plus
choisie, la plus exclusive.

On riait encore d'une des dernires saillies de ce domino, lorsque,
avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affair pour
entrer dans le foyer, cette femme lui dit:

--Bonsoir, Fierval... o vas-tu donc? Tu parais bien occup; est-ce que
tu cherches la belle princesse de Hansfeld,  qui tu fais une cour si
assidue? Tu perdras ton temps, je t'en prviens; elle n'est pas femme 
aller au bal de l'Opra.... C'est une rude vertu; vous vous brlerez
tous  la chandelle, beaux papillons!

M. de Fierval s'arrta et rpondit en sonnant:

--Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de
Hansfeld; mais j'ai trop peu de mrite pour prtendre le moins du monde
 tre distingu par elle.

--Ah! mon Dieu! quel ton formaliste et respectueux! on dirait que tu
espres tre entendu par la princesse!

--Je n'ai jamais parl de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle
inspire  tout le monde--dit M. de Fierval.

--Tu crois peut-tre que la princesse... c'est moi?

--Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa
taille, et il s'en faut de beaucoup.

--Madame de Hansfeld au bal de l'Opra?--dit un des hommes du groupe qui
entourait le domino--le fait est que ce serait curieux.

--Pourquoi donc?--demanda le domino.

--Elle demeure trop loin... htel Lambert... en face de l'le Louviers.
Autant venir de Londres.

--Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien use...--reprit
le domino.--Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude
pour commettre une telle lgret, elle que l'on voit chaque jour 
l'glise....

--Mais le bal de l'Opra n'a t invent que pour favoriser, au moins
une fois par an, les lgrets des prudes--dit un nouvel arrivant, qui
s'tait ml au cercle sans qu'on le remarqut.

Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.

--Eh! c'est Brvannes; d'o sors-tu donc?

--Il arrive sans doute de Lorraine.

--Te voil, mauvais sujet?

--Sa premire visite est pour le bal de l'Opra, c'est de rgle.

--Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.

--Ou en faire de nouvelles.

--Il est all se mettre au vert dans ses terres.

--Comme a lui a profit!

--On ne le reconnatra plus au foyer de la danse.

--Je parie qu'il a laiss sa femme  la campagne, afin de mener plus 
son aise la vie de garon.

--Voil toujours comme finissent les mariages d'inclination.

--Nous avons arrang un souper pour ce soir... Brvannes.

--Tu y viendras, a te remettra au fait de Paris.

M. de Brvannes tait un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint
fort brun, presque olivtre; sa figure, assez rgulire, avait une rare
expression d'nergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe trs noirs
lui donnaient l'air dur; ses manires taient distingues, sa mise
simple de bon got.

Aprs avoir cout les nombreuses interpellations qu'on lui adressait,
M. de Brvannes dit en riant:

--Maintenant j'essaierai de rpondre, puisqu'on m'en laisse le loisir;
mes rponses, ne seront pas longues. Je suis arriv hier de Lorraine. Je
suis meilleur mari que vous ne le pensez, car j'ai ramen ma femme 
Paris.

--Madame de Brvannes t'aurait peut-tre trouv encore meilleur mari si
tu l'avais laisse en Lorraine--dit le domino;--mais tu es trop jaloux
pour cela.

--Vraiment? reprit M. de Brvannes en regardant le masque avec
curiosit--je suis jaloux?

--Aussi jaloux qu'opinitre... c'est tout dire.

--Le fait est--reprit M. de Fierval--que, lorsque ce diable de Brvannes
a mis quelque chose dans sa tte....

--Cela y reste--dit en riant M. de Brvannes;--je mritais d'tre
Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois
savoir ma devise:--_vouloir c'est pouvoir_.

--Et comme tu crains qu' son tour ta femme ne te prouve aussi que...
_vouloir c'est pouvoir_, tu es jaloux comme un tigre.

--Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes.... Je ne mrite pas cet
loge....

--Ce n'est pas un loge, car tu es aussi infidle que jaloux, ou, si tu
le prfres, aussi orgueilleux que volage. C'tait bien la peine de
faire un mariage d'amour et d'pouser une fille du peuple.... Pauvre
Berthe Raimond! je suis sre qu'elle paye cher ce que les sots appellent
son lvation--dit le domino avec ironie.

M. de Brvannes frona imperceptiblement le sourcil; ce nuage pass, il
reprit gaiement:

--Beau masque, tu te trompes; ma femme est la plus heureuse des femmes,
je suis le plus heureux des hommes; ainsi notre _mnage_ n'offre aucune
prise  la mdisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de
l'an pass.

--Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la mdisance,
trs  la mode. Prfres-tu que nous causions de ton voyage d'Italie?

M. de Brvannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience; le domino
semblait connatre  merveille les endroits vulnrables de l'homme qu'il
intriguait.

--Sois donc gnreux, mchant masque--rpondit M. de Brvannes--immole
maintenant d'autres victimes.... Tu me sembles trs bien instruit;
mets-moi un peu au fait des histoires du jour.... Quelles sont les
femmes  la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore
cette saison? Ont-ils impunment travers l'preuve de l'absence, de
l't, des voyages?

--Allons, j'ai piti de toi... ou plutt je te rserve pour une
meilleure occasion--reprit le domino.--Tu parles de nouvelles beauts?
Justement nous nous entretenions tout  l'heure... de la femme la plus 
la mode de cet hiver... une belle trangre... la princesse de
Hansfeld....

--Rien qu' ce nom--dit M. de Brvannes--on voit qu'il s'agit d'une
Allemande... blonde et vaporeuse comme une mlodie de Schubert, j'en
suis sr.

--Tu te trompes--dit le domino--elle est brune et sauvage comme la
jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et
ampoule.

--Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld?--demanda M. de
Brvannes.

--Certainement....

--Et ce cher prince,  quelle cole appartient-il? A l'cole allemande,
italienne?... ou  l'cole... des maris?

--Tu en demandes plus qu'on n'en sait.

--Comment! cette belle princesse serait marie  un prince _in
partibus_?

--Pas du tout--reprit M. de Fierval--le prince est ici, mais personne ne
l'a encore vu; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un
tre bizarre, excentrique... on fait sur lui les rcits les plus
extravagants.

--On assure qu'il est compltement idiot--dit l'un.

--J'ai entendu soutenir que c'tait un homme de gnie--reprit un autre.

--Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se
ressemble quelquefois beaucoup--dit Brvannes--surtout quand l'homme de
gnie est _au repos_. Et le prince est-il jeune ou vieux?

--On ne le connat pas--dit Fierval;--ceux-ci prtendent qu'on le tient
en charte prive, de crainte que ses trangets ne donnent  rire....

--Ceux-l, au contraire, affirment qu'il a un si souverain mpris pour
le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez
lui.

--Diable! dit M. de Brvannes--c'est un personnage trs mystrieux que
cet Allemand; comme mari, il doit tre fort commode. Sait-on qui
s'occupe de la princesse?

--Personne--dit Fierval.

--Tout le monde!--s'cria le domino.

--C'est la mme chose--reprit M. de Brvannes.--Mais cette madame de
Hansfeld est donc bien sduisante?

--Je suis femme... et je suis oblige d'avouer que l'on ne peut rien
voir de plus remarquablement beau--dit le domino.

--Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des
yeux pareils--dit M. de Fierval.

--Quant  sa taille--ajouta le domino--c'est une perfection... de
contrastes... imposante comme une reine, svelte et souple comme une
bayadre.

--Ces louanges-l sont bien prs de devenir des mchancets, beau
masque--dit Brvannes.

--Vraiment--reprit Fierval--il n'y a personne  comparer  la princesse
pour la taille, pour la dignit, pour la grce, pour la distinction des
traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de
fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.

--Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose
de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait
des yeux... diaboliques.

--Peste! cela devient intressant--s'cria M. de Brvannes;--la
princesse est une vritable hrone de roman moderne. Aprs tout ce que
je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son
esprit. Ordinairement on n'exulte certaines miraculeuses perfections
qu'aux dpens des imperfections les plus prononces.

--Tu te trompes--dit le domino.--Ceux qui ont entendu parler madame de
Hansfeld, et ceux-l sont rares, la disent aussi spirituelle que belle.

--C'est vrai--reprit Fierval;--on peut seulement lui reprocher sa
sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.

--Il faut que la princesse y prenne garde--dit le domino.--Si ses
affections de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi
abandonne des hommes que recherche des femmes, qui  cette heure la
redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est rel ou affect.

--Mais--dit M. de Brvannes--qui peut faire supposer la princesse
capable d'hypocrisie?

--Rien. Elle est trs pieuse--reprit M. de Fierval.

--Dis donc dvote--reprit le domino--a n'est pas la mme chose.

--Quand on aime si passionnment l'glise--dit un autre--on aime moins
les salons et on donne moins de soin  sa toilette.

--Voil qui est injuste--dit M. de Fierval en souriant.--La princesse
s'habille toujours de la mme manire et avec la plus grande simplicit:
le soir une robe de velours noir ou grenat fonc avec ses cheveux en
bandeaux.

--Oui; mais ces robes, admirablement coupes, laissent admirer des
paules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de
crole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries!

--Autre injustice!--s'cria M. de Fierval,--elle ne porte qu'un simple
ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti  la couleur de
sa robe....

--Oui--reprit le domino--et ce pauvre petit ruban est attach par un
modeste fermoir compos d'une seule pierre.... Il est vrai que c'est un
diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs.... La
princesse possde, entre autres merveilles, une meraude grosse comme
une noix.

--a n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours--dit gaiement
M. de Fierval.

--Mais le prince, le prince m'inquite... moi--reprit M. de
Brvannes.--Srieusement, est-il aussi mystrieux qu'on le dit?

--Srieusement, reprit M. de Fierval.--Aprs avoir demeur quelque temps
rue Saint-Guillaume, il est all se loger sur le quai d'Anjou, au
Diable-Vert, dans cet ancien et immense htel Lambert. Une femme de ma
connaissance, madame de Lormoy, est alle rendre visite  la princesse;
elle n'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il parat que rien
n'est plus triste que ce palais norme, o l'on est comme perdu, o l'on
n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et
ces quais sont dserts.

Puisque vous connaissez des personnes qui ont pntr dans cette
habitation mystrieuse, mon cher Fierval--dit un autre--est-il vrai que
la princesse a toujours  ct d'elle une espce de nain ou de naine,
ngre ou ngresse, mais difforme?

--Quelle exagration! dit M. de Fierval en riant.

Et _voil justement comme on crit l'histoire_!

--Le nain ou la naine n'existe pas.

--Je suis dsol, messieurs, de dtruire vos illusions. Madame de
Lormoy, qui, je vous le rpte, va souvent  l'htel Lambert, a
seulement remarqu la fille de compagnie de madame de Hansfeld; c'est
une trs jeune personne qui n'est pas ngresse, mais dont le teint est
cuivr, et dont les traits ont le caractre arabe.

Voil ncessairement la source d'o est sortie la naine noire et
difforme.

--C'est dommage, je regrette le nain ngre et hideux; c'tait
furieusement moyen-ge! dit M. de Brvannes.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE II.

UNE INTRIGUE.


Un assez grand attroupement de curieux, form autour du coffre o
trnait le domino dont nous avons parl, coutait avidement les bizarres
versions qui circulaient sur la vie mystrieuse du prince et de la
princesse de Hansfeld.

Heureusement pour les curieux, ces rcits n'taient pas  leur fin.

--Il est  remarquer--reprit M. de Fierval--que madame de Lormoy, la
seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld, en dit un
bien infini.

--C'est tout simple--reprit M. de Brvannes--le moindre petit rocher est
toujours une Amrique pour les modernes Colomb.... Madame de Lormoy a
_dcouvert_ l'htel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la
princesse.... Mais,  propos de madame de Lormoy, que devient son neveu,
le beau des beaux, Lon de Morville? Quelle heureuse femme adore
maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a t oblig de se
sparer de lady Melford?

--Il est toujours fidle au souvenir de sa belle _insulaire_--rpondit
M. de Fierval.

--A la grande colre de plusieurs femmes  la mode--ajouta le
domino--entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte
l'originalit comme si elle n'tait pas assez jolie pour tre naturelle;
n'ayant pu enlever Lon de Morville  sa lady du _vivant_ de cet amour,
elle esprait au moins en hriter.

--Une liaison de cinq ans, c'est si rare....

--Ce qui est plus rare encore, c'est qu'on soit fidle...  un
souvenir.... Je n'en reviens pas--dit M. de Brvannes.

--Surtout lorsque le _fidle_ est aussi recherch que l'est Morville....

--Quant  moi, je n'ai jamais pu souffrir M. de Morville--dit M. de
Brvannes.--J'ai toujours vit de le rencontrer.

--Je vous assure, mon cher--dit M. de Fierval--qu'il est le meilleur
garon du monde....

--Cela se peut, mais il a l'air si vain de sa jolie figure!

--Lui?... allons donc!...

--Heureusement que cet Adonis est aussi bte qu'il est beau--dit le
domino.

--Beau masque, prenez garde--dit un nouvel arrivant qui s'tait fait
jour jusqu'au premier rang des auditeurs;--en vous entendant parler
ainsi de Lon de Morville, on pourrait croire que vos sductions ont
chou contre sa fidlit  lady Melford.... vous dites trop de mal de
lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien.

--Vraiment, Gercourt--reprit gaiement le domino--tu me parais trs
bienveillant aujourd'hui.... Est-ce qu'on joue ta comdie demain?

--Comment, beau masque! vous me croyez intress  ce point?

--Sans doute... un homme du monde comme toi...  la mode comme toi...
d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les
autres... hommes d'esprit, bien, entendu, est condamn  toutes sortes
de fcheux mnagements.... Malgr cela, si ta comdie tombe... n'en
accuse que tes amis.

--Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma comdie tombe, je
n'accuserai que moi.... Quand on a des amis comme Lon de Morville, dont
vous dites un mal si flatteur, on croit  l'amiti.

--Tu vas recommencer notre querelle?

--Sans doute.

--Soutenir que Lon de Morville a de l'esprit?

--Malheureusement pour lui, il est trs beau; aussi les envieux
aiment-ils  supposer qu'il est trs bte.... S'il tait louche, bgue
ou bossu... peste!... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De
nos jours il est inou combien la laideur a d'avantages.

--Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'tat?--reprit le
domino.--Le fait est qu'on pourrait dire maintenant: _Laid comme un
ministre_.

--Et puis, dans ce sicle _srieux_, rien n'est plus srieux que la
laideur.

--Sans compter--reprit le domino--qu'une figure patibulaire est toujours
une sorte d'introduction, de prparation  une vilenie: sous ce rapport,
il est trs adroit  certains hommes d'tat d'tre hideux.

--Pour en revenir  M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son
esprit--dit schement M. de Brvannes.

--Tant mieux pour lui--reprit M. de Gercourt--je me dfie des gens dont
on cite les bons mots.... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne
l'avais pas entendu causer.... Avouez du moins, mon cher Brvannes, que
Morville n'a pas un ennemi, malgr l'envie que ses succs devraient
exciter.

--Parce qu'il est niais--reprit opinitrment le domino;--les gens
vraiment suprieurs ont toujours des ennemis.

--Il me semble alors, beau masque--reprit M. de Gercourt--que votre
hostilit acharne constate fort la supriorit de Lon de Morville.

--Bah! bah!--reprit le domino sans rpondre  cette attaque--la preuve
que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours 
produire de l'effet,  se faire remarquer.... Ridicule ou non, peu lui
importe le moyen.

--Comment cela?--dit M. de Gercourt.

--Nous parlions tout  l'heure de l'admiration gnrale qu'inspirait la
princesse de Hansfeld--dit le domino.--Eh bien! M. de Morville affecte
de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indiffrent  la
beaut de madame de Hansfeld, soit; mais de l'indiffrence  la
version, il y a loin....

--A l'aversion! Que voulez-vous dire?--demanda M. de Brvannes.

--Voil un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent,
j'en suis sr--dit M. de Gercourt.

--Tout le monde sait--repartit le domino--qu'il feint l'aversion la plus
prononce pour madame de Hansfeld.

--Morville?

--Certainement, quoiqu'il aille assez peu dans le monde, maintenant il
affecte de fuir les endroits o il peut rencontrer la princesse. C'est 
ce point, qu'on ne le voit plus que trs rarement chez sa tante, madame
de Lormoy, sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld.
Voyons, Fierval, vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai?

--Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle.

--Tu l'entends?--dit le domino triomphant en s'adressant  M. de
Gercourt.--L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque; on en
jase... on s'en tonne.... Voil tout ce que voulait cet Apollon sans
cervelle.

--Cela est impossible--dit M. de Gercourt; personne n'est moins affect
que Morville; c'est un des hommes les plus aimables, les plus
naturellement aimables que je connaisse; de sa vie, je crois, il n'a
jamais ha, feint ou menti; il pousse mme le respect de la foi jure
jusqu' l'exagration.

Je suis de l'avis de Gercourt--dit M. de Fierval.--Seulement depuis
longtemps de Morville, profondment triste, va fort peu dans le monde.

--Cela s'explique--dit un des auditeurs de cet entretien.--Depuis
dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter.

--Et puis--dit un autre--la mre de M. de Morville est dans un tat trs
alarmant, et personne n'ignore combien il adore sa mre.

--Son attachement pour sa mre ne fait rien  l'affaire--rpondit le
domino.--Quant  sa fidlit au souvenir de lady Melford... il a chang
de ridicule et d'exagration; c'est gnreux  lui, il varie nos
plaisirs... il a reconnu le ridicule de cette exagration....

--Comment cela?

--Je ne suis pas dupe de son affectation  fuir madame de Hansfeld. Je
parie qu'il est pris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par
cette originalit calcule....

--C'est impossible--dit Fierval.

--Ce moyen est trop vulgaire--dit Gercourt.

--C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop
sot pour en inventer un autre....

--Comment!... il aurait attendu l'arrive de madame de Hansfeld pour tre
infidle... lorsque depuis prs de deux ans... il n'aurait eu qu'
choisir parmi les plus charmantes consolatrices?

--Rien de plus simple--dit le domino.--La difficult l'aura tent...
Personne n'a russi auprs de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de
ce succs.... Parce que de Morville est bte, il ne s'ensuit pas qu'il
ne soit pas vaniteux....

--Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque--dit M. de
Brvannes--il ne s'ensuit pas que vous soyez quitable....

Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin  cette discussion
sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant dfenseur.

--Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle 
Paris?--demanda M. de Brvannes.

--Depuis trois ou quatre mois environ--. dit M. de Fierval.

--Et qui l'a prsente dans le monde?

--La femme du ministre de Saxe; mais en vrit le prince est Saxon.

--Prince!--reprit M. de Brvannes--il est impossible qu'on ne sache rien
de plus sur ce secret mystrieux?

--Je puis vous dire, moi--reprit M. de Fierval--que, curieux comme tout
le monde de pntrer un coin de ce mystre, j'ai interrog le ministre
de Saxe.

--Eh bien?

--Il m'a rpondu d'une manire vasive. Le prince, d'une sant fort
dlicate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus
grands mnagements... son voyage l'avait beaucoup fatigu... enfin, je
vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, je rompis
la conversation; depuis, je me suis abstenu de lui reparler de M. de
Hansfeld.

--C'est trs bizarre, en effet, dit M. de Brvannes, et personne parmi
les trangers ne connat ce prince?

--Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est mari en Italie... et
qu'aprs un voyage en Angleterre, il est venu s'tablir ici.

--Autant qu'on peut avoir une opinion sur des choses si obscures, dit un
autre, je croirais dcidment que le prince est imbcile, ou quelque
chose d'approchant.

--Au fait, dit le domino, le soin qu'on met  le cacher  tous les
yeux....

--L'embarras du ministre de Saxe  vous rpondre, dit M. de Brvannes 
M. de Fierval.

--L'air sombre et mlancolique de la princesse.

--Mais alors--reprit Brvannes--pourquoi cette belle mlancolique
va-t-elle dans le monde?

--Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y
a?

--Mais si elle a toujours l'air mlancolique et mme sinistre dont vous
parlez, quel plaisir trouve-t-elle dans le monde?

--Ma foi, je n'en sais rien, dit M. de Fierval; c'est justement cette
espce de mystre qui, joint  la beaut de madame de Hansfeld, la met
si  la mode.

--Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose?
demanda M. de Brvannes.

--J'ai entendu dire  madame de Lormoy qu'tant alle un matin voir
madame de Hansfeld  l'htel Lambert, elle avait tout  coup entendu,
assez prs de l'appartement o elle se trouvait, une phrase musicale
d'une ravissante harmonie joue sur un buffet d'orgue avec un rare
talent.... La princesse ne put rprimer un lger mouvement d'impatience.
Elle fit un signe  sa fille de compagnie au visage cuivr. Celle-ci
sortit sur-le-champ. Peu d'instants aprs... _les chants avaient
cess_!!

--Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'o venait le son de cet
orgue.

--Si fait.

--Et que rpondit la princesse?

--Qu'elle n'en savait rien... que c'tait sans doute dans le voisinage
que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui agaait
horriblement les nerfs.... Madame de Lormoy lui lit observer que,
l'htel Lambert tant parfaitement isol, l'orgue dont on jouait devait
tre dans la maison.... Madame de Hansfeld parla d'autres choses.

--D'o il faut conclure--reprit le domino--que personne ne saura le mot
de cette nigme.... Ah! si j'tais homme... demain je le saurais, moi!

Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui
absorbrent l'attention:

--Quel est ce grand domino videmment masculin qui cherche aventure? Ce
noeud de rubans jaune et bleu  son camail lui sert sans doute de signe
de ralliement et de reconnaissance.

--Oh!--dit le domino en descendant du coffre o il tait assis--c'est
quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser  contrarier cette intrigue
en m'attachant aux pas de ce mystrieux personnage....

Malheureusement pour ce malin dsir, un flot de foule emporta le domino
qui portait un noeud de rubans jaune et bleu, et il disparut.

Quelques moments aprs, ce mme domino _masculin_, qui venait d'chapper
 la curieuse poursuite du domino du _coffre_, monta l'escalier qui
conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le
corridor.

Il fut bientt rejoint par un domino fminin, portant aussi un noeud de
rubans jaune et bleu.

Aprs un moment d'examen et d'hsitation, la femme s'approcha et dit 
voix basse:

--_Childe-Harold_.

--_Faust_--rpondit le domino masculin.

Ces mots changs, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit
dans le salon d'une des loges d'avant-scne.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE III.

LE DOMINO.


M. Lon de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce
salon) se dmasqua.

Les louanges que l'on avait donnes  sa figure n'taient pas exagres;
son visage, d'une puret de lignes idale, ralisait presque le divin
type de l'_Antinos_, encore potis, si cela se peut dire, par une
charmante expression de mlancolie, expression compltement trangre 
la beaut paenne. De longs cheveux noirs et boucls encadraient cette
noble et gracieuse physionomie.

Trs romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte
religieux qui prenait sa source dans la vnration passionne qu'il
ressentait pour sa mre.

D'une bont, d'une mansutude adorables, on citait de lui mille traits
de dlicatesse et de dvouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes
n'avaient de regards, de sourires, de prvenances que pour lui; il
savait rpondre  cette bienveillance gnrale avec tant de tact et de
spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre; sans sa
fidlit romanesque pour une femme qu'il avait perdument aime, et dont
il ne s'tait spar que par la force des circonstances, il aurait eu
les plus nombreux, les plus brillants succs.

M. de Morville tait surtout dou d'un grand charme de manires; son
affabilit naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou
flatteuses; la douce galit de son caractre n'tait mme jamais
altre par les dceptions qui devaient blesser de temps  autre cette
me dlicate et sensible.

Peut-tre son caractre manquait-il un peu de virilit; loin d'tre
hardiment agressif  ce qui tait misrable et injuste, loin de rendre
le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa gnrosit
encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plutt
un tel dgot des laideurs humaines, qu'il dtournait ses yeux des
coupables au lieu de s'en venger.

Au lieu d'craser un immonde reptile, il aurait cherch du regard
quelque fleur parfume, quelque nid de blanche tourterelle, quelque
horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.

Ce systme de commisration infinie vous expose souvent  tre de
nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne
pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconvnients.

De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville ft sans courage.
Il avait trop d'honneur, trop de loyaut, pour n'tre pas trs brave,
ses preuves taient faites: mais, sauf les griefs qu'un homme ne
pardonne jamais, il se montrait d'une clmence tellement inpuisable
que, s'il n'et pas douloureusement ressenti certains torts, cette
clmence et pass pour de l'indiffrence ou du ddain.

Ce crayon du caractre de M. de Morville tait ncessaire pour
l'intelligence de la scne qui va suivre.

Nous l'avons dit, une fois entr dans le salon qui prcdait la loge, M.
de Morville s'tait dmasqu; il attendait avec peut-tre plus
d'inquitude que de plaisir l'issue de cette mystrieuse entrevue.

La femme qu'il avait accompagne tait masque avec un soin extrme; son
capuchon rabattu empchait absolument de voir ses cheveux, son domino
trs ample dguisait sa taille; des gants, des souliers trs larges
empchaient enfin de reconnatre les mains et les pieds, indices si
certains, si rvlateurs.

Cette femme semblait mue; plusieurs fois elle voulut parler, les mots
expirrent sur ses lvres.

M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit:

--J'ai reu, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'crire, en me
priant de me rendre ici masqu, avec un signe et des mots de
reconnaissance; votre lettre m'a paru si srieuse que, malgr les
inquitudes que m'inspire l'tat de ma mre, je me suis rendu  vos
ordres....

M. de Morville ne put continuer.

D'une main tremblante d'motion, le domino se dmasqua violemment.

--Madame de Hansfeld!--s'cria M. de Morville, frapp de stupeur.

C'tait la princesse.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE IV.

PAULA MONTI.


M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux.

Ce n'tait pas une illusion... il se trouvait en prsence de madame de
Hansfeld.

Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caractre
nergique, svre de ce visage imprial, ple et beau comme un masque de
marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impntrable, que
les traditions du Nord prtent aux mauvais esprits.

Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en voquant la qualit
potique de Cloptre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-tre le
mlange de sduction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la
physionomie de la Vnitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld.

Madame de Hansfeld avait arrach son masque.

Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis
que le reste de son visage tait vivement clair; ses yeux brillaient
d'un nouvel clat au milieu du clair-obscur o se trouvait la partie
suprieure de la figure.

A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une toile
dans les tnbres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld
tait impassible.

La princesse dit  M. de Morville d'une voix mle et grave:

--Je confie sans crainte le secret de cette entrevue  votre honneur,
monsieur....

--Je serai digne de votre confiance, madame.

--Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une
dmarche... qu' votre insu... vous avez provoque....

--Moi, madame?...

--Vos procds seuls me forcent de venir ici, monsieur.

--Madame, expliquez-vous? de grce.

--Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez pri madame de Lormoy
votre tante, que je vois assez frquemment, de vous prsenter  moi;
j'avais accd  sa demande. Quelque jours aprs, vous avez annonc 
madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous rsoudre  cette
prsentation.

M. de Morville baissa la tte et rpondit:

--Cela est vrai, madame.

--De ce moment, monsieur, vous avez affect de fuir tous les endroits o
vous pouviez me rencontrer....

--Je ne le nie pas, madame--rpondit tristement M. de Morville.

Madame de Hansfeld reprit:

--Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait
donn une place dans sa loge, vous y tes venu; au bout d'un quart
d'heure vous tes sorti sous un vain prtexte qui n'a tromp
personne....

--Cela est encore vrai, madame.

--Enfin, madame de Smur vous ayant invit, ainsi qu'un trs petit
nombre de personnes,  une lecture intressante que vous dsiriez
beaucoup d'entendre, vous avez accept avec un vif plaisir. Mais madame
de Smur ayant ajout que j'assisterais  cette runion, vous n'y avez
pas paru.

--Cela est encore vrai, madame.

--Enfin, monsieur, vous avez mis  m'viter, une telle persistance, je
devrais dire une telle affectation, qu'elle a t remarque par bien
d'autres que par moi.

--Madame... croyez....

--On vante, monsieur, la loyaut de votre caractre, on cite votre
parfaite urbanit; il vous faut donc de srieux motifs pour afficher 
mon gard des procds si tranges.... Je me hte de vous dire qu'ils
m'eussent t trs indiffrents... sans une circonstance dont je dois
vous entretenir....

--Madame, je sais combien ma conduite doit vous paratre bizarre,
grossire, pourtant....

Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer:

--Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demand ce rendez-vous
pour me plaindre de votre loignement.... J'ai lieu de croire que votre
rsolution de m'viter est dicte par des motifs si graves... que s'ils
taient pntrs, le repos... la vie peut-tre de deux personnes
seraient compromis.

Et la princesse jeta un regard perant sur M. de Morville.

Celui-ci rpondit en rougissant:

--Je vous assure, madame, que si vous saviez....

--Je sais, monsieur--dit vivement la princesse--qu'il y a un secret
entre vous et moi.... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du
jour o vous aviez demand  m'tre prsent, et le jour fix pour cette
prsentation... de ce moment a dat votre rsolution de m'viter....
Vous tes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que
vous n'avez eu aucun motif de manifester l'loignement dont je vous
parle, jurez-moi que cet loignement a t caus par le hasard, le
caprice... je vous croirai, monsieur... et ds lors, grce  Dieu! cet
entretien n'aura plus de but.

Aprs quelques moments d'hsitation pnible, M. de Morville parut
prendre un parti violent et dit:

--Je ne puis pas mentir, madame, eh bien! oui... un secret des plus
graves!...

--Il suffit, monsieur--s'cria madame de Hansfeld, interrompant M. de
Morville:--je ne m'tais pas trompe, vous possdez un secret que je ne
croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte...
l'autre avait le plus puissant intrt  garder le silence, car il
s'agissait de son dshonneur.... Aussi me suis-je dcide  vous
demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant
maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde.... Peu
m'importe l'opinion que vous avez d concevoir de moi aprs la
rvlation qu'on vous a faite; vos frquents tmoignages d'aversion me
prouvent que cette opinion est horrible; cela doit tre.... Dieu sera
mon juge.... Mais il ne s'agit pas de cela--reprit la princesse;--vous
ignorez peut-tre, monsieur, de quelle terrible importance est le secret
que l'on vous a confi ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc
pas mort? Il est donc vrai qu'il n'a pas pri  Alexandrie, ainsi qu'on
l'avait cru d'abord? Rpondez, monsieur, de grce, rpondez.... S'il en
tait ainsi, bien des mystres me seraient expliqus....

--Osorio?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame....

--C'est donc M. de Brvannes?...--s'cria la princesse involontairement.

M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante,
depuis quelques minutes il ne la comprenait plus.

--Je connais  peine M. de Brvannes, j'ignore s'il est  Paris en ce
moment... madame.

Pour la premire fois, depuis le commencement de cet entretien, madame
de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva
brusquement, son ple visage devint pourpre, elle s'cria:

--Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brvannes qui ait pu vous dire ce
qui s'tait pass  Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril!

--Il y a trois ans?  Venise?... dans la nuit du 13 avril?--rpta
machinalement M. de Morville de plus en plus tonn.--Sur l'honneur,
madame, il n'est pas question de cela.... De grce, pas un mot de
plus.... Je serais dsol de surprendre une grave confidence.... Encore
une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur; le motif qui m'oblige 
vous viter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que
vous venez de citer.... Ce motif n'a rien qui puisse altrer la
profonde, la sincre admiration que je porte  votre caractre.... En
vitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obis
 un devoir sacr....

--Grand Dieu!.. qu'ai-je dit!...--s'cria madame de Hansfeld en cachant
sa tte dans ses mains et en songeant  la demi-rvlation qu'elle avait
involontairement faite  M. de Morville.--Non... non... ce n'est pas un
pige indigne!

Puis, s'adressant  M. de Morville:

--Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo
trange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir,
j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans
laquelle  des yeux prvenus je pourrais paratre avoir jou un rle
indigne de moi et mriter mme l'aversion que vous me tmoigniez....
Votre serment me rassure... je m'tais trompe.... Rien sans doute n'a
transpir de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien
n'a plus de but... j'tais venue ici pour vous faire connatre les
suites funestes que pouvait avoir l'indiscrtion que je redoutais....
Heureusement mes craintes taient vaines. Maintenant, peu m'importe que
l'on remarque ou non que vous vitez toutes les occasions de me
rencontrer; quant  la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est
indiffrente.... Adieu, monsieur... vous tes homme d'honneur, je ne
doute pas de votre discrtion.

Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.

M. de Morville l'arrta respectueusement par la main:

--Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul
avec vous.... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me
plaindrez peut-tre... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande
rsolution pour vous fuir, madame.... Lorsqu'un sentiment contraire  la
haine.... Oh! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie.... De
grce, coutez-moi.

Madame de Hansfeld, qui s'tait leve, se rassit, et couta en silence
M. de Morville.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE V.

L'AVEU.


--Lors de votre arrive  Paris, madame--dit M. de Morville  madame de
Hansfeld--avant d'aller occuper l'htel Lambert, vous avez habit
pendant quelque temps rue Saint-Guillaume; vous ignoriez sans doute que
la maison de ma mre tait voisine de la vtre?

--Je l'ignorais, monsieur.

--Permettez-moi d'entrer dans quelques dtails, peut-tre purils, mais
indispensables.... Dans la maison de ma mre, une petite croise, haute,
troite, presque entirement cache par les rameaux d'un lierre
immense, s'ouvrait sur votre jardin.... C'est de l que je vous aperus
par hasard et  votre insu, madame, car vous deviez croire que personne
au monde ne pouvait voir dans l'alle couverte et recule o vous vous
promeniez habituellement.

Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit:

--En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapiss de lierre;
j'ignorais qu'une fentre y ft cache.

--Pardonnez-moi l'indiscrtion que je commis alors, madame; elle devait
m'tre funeste....

--Expliquez-vous, monsieur.

--Retenu auprs de ma mre souffrante, je sortais fort peu; mon seul
plaisir tait de me mettre  cette croise; l'esprance de vous voir me
retenait de longues heures derrire le rideau de lierre.... Enfin
arrivait le moment de votre promenade; vous marchiez tantt  pas
lents... tantt  pas prcipits... souvent vous tombiez comme accable
sur un banc de marbre, o vous restiez longtemps le front cach dans vos
mains.... Hlas! que de fois, lorsque vous releviez la tte aprs ces
longues mditations, je vis votre visage baign de larmes.

A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'motion de sa voix.

Madame de Hansfeld lui dit schement:

--Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que
vous avez pu indiscrtement surprendre, mais d'un secret dont vous
croyez devoir m'instruire.

M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua:

--Au bout de quelques jours... pardonnez ma prsomption, madame, je crus
deviner le motif... de votre chagrin....

--Vous tes pntrant, monsieur.

--Je souffrais alors d'une peine pareille  celle que vous me sembliez
prouver... je le pense du moins. Voil le secret de ma pntration.

--Monsieur, je ne puis croire que vous parliez srieusement.. et une
plaisanterie serait dplace....

--Je parle srieusement, madame.

--Ainsi, monsieur--dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur--vous
me supposez des chagrins, et vous prtendez en savoir la cause!

--Il est des symptmes qui ne trompent pas.

--L'expression de toutes les douleurs est la mme, monsieur.

--Ah! madame, il n'y a qu'une manire de pleurer un objet aim!...

--Est-ce une confidence, monsieur? une allusion  vos regrets amoureux?

--Hlas! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le
pass....

--Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous
jugiez  propos de m'instruire, et jusqu' prsent....

--Encore un mot, madame. Un sentiment profond, que j'avais cru
inaltrable, un souvenir bien cher, s'effaait peu  peu et malgr moi
de mon coeur; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prvoyais
les peines que me causerait cet amour; le charme tait trop puissant...
j'y cdai.... Je n'eus plus qu'une pense, qu'un dsir, qu'un bonheur...
vous voir.... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre
physionomie, tantt rveuse, mlancolique ou dsole, ce dsespoir tour
 tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous
aimons....

Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.

--Hlas! madame, je vous le rpte, j'avais moi-mme trop souffert pour
ne pas reconnatre les mmes souffrances chez vous,  certains signes
indfinissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosit je
tchais de surprendre vos moindres penses sur votre visage! La partie
du jardin qui vous plaisait davantage tait spare du reste de
l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-mme...
vous seule entriez dans cette alle rserve; je risquai une folie...
qui du moins ne pouvait tre dangereuse: chaque jour je jetai au pied du
banc o vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mmento des
penses qui, selon moi, avaient d vous agiter la veille. Comment vous
exprimer mes angoisses la premire fois que je vous vis prendre une de
ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se
peignit sur vos traits aprs avoir lu.... Pardonnez aux rveries d'un
fou.... Mais je ne vous crus pas irrite d'tre ainsi devine; car, au
lieu de dchirer cette lettre, vous l'avez garde. Un jour votre
agitation tait si grande que vous ne vtes pas ma lettre.... Vous
sembliez transporte de colre et de douleur.... Mon instinct me dit que
ce chagrin n'tait pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir rveill
en vous un funeste souvenir.... Je vous crivis en ce sens, et, le
lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coulrent.

Madame de Hansfeld fit un mouvement.

--Oh! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils
sont ma seule consolation.... Ainsi, encourag par la curiosit avec
laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'crivis chaque jour.
Malheureusement l'tat de ma mre devint alarmant; pendant deux nuits je
ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu' elle. Son danger
diminua; mes inquitudes se calmrent: ma premire pense fut de courir
 ma prcieuse fentre.... Peu de temps aprs vous entriez dans l'alle;
j'en crus  peine mes yeux lorsque je vous vis courir lgrement au banc
de marbre... il n'y avait pas de lettre.... Un moment d'impatience vous
chappa... j'osai l'interprter favorablement....

M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquitude; ses yeux
taient baisss, ses bras croiss sur sa poitrine; sa figure restait
impassible.

En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des
circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville _brlait ses
vaisseaux_; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'et pas
commis sans cela une pareille maladresse.

--Que vous dirai-je, madame?--reprit-il--je jouissais depuis deux mois
du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris
que vous quittiez la maison voisine de la ntre pour aller habiter 
l'le Saint-Louis l'ancien htel Lambert. Alors mon chagrin fut
profond... oh! bien profond!... Peut-tre alors seulement je sentis
combien je vous aimais, madame....

A ces derniers mots, prononcs par M. de Morville d'une vois mue,
madame de Hansfeld redressa vivement la tte; une lgre rougeur colora
son ple visage, elle rpondit d'un ton de raillerie glaciale:

--Ce singulier aveu est sans doute indispensable  la rvlation du
secret que vous avez  m'apprendre, monsieur?

--Oui, madame....

--Je vous coute.

--Jusqu'au moment o vous quitttes la maison voisine de celle de ma
mre, je vous avais souvent rencontre chez quelques personnes de ma
connaissance; je n'avais voulu faire aucune dmarche pour avoir
l'honneur de vous tre prsent. Je trouvais un grand charme au mystre
qui entourait mon amour; je vous tais absolument inconnu, moi qui vous
connaissais si bien, moi tmoin invisible de toutes les motions qui se
rvlaient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalits au
milieu de la contrainte du monde, qu'et t cela pour moi auprs de mes
longues heures de contemplation silencieuse et passionne! Mais lorsque
votre dpart me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix
de ces relations mondaines que j'avais d'abord ddaignes, je rsolus de
vous tre prsent; vous vous tiez tout rcemment lie avec une de mes
tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime.
Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait
rapproch de vous; je lui demandai de vous tre prsent.
Malheureusement, le lendemain du jour o elle m'avait promis cette
grce, on me fit une rvlation telle... que loin de chercher  me
rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la dplorable
sant de ma mre, j'aurais quitt Paris pour viter toutes les occasions
de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste;
car si votre indiffrence m'accable, votre amour me mettrait au
dsespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez
pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition
insense... vous m'aimeriez aussi perdument que je vous aime, que je
serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais rpondre 
cet amour inespr sans porter un coup mortel  ma mre... sans fouler
aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacr, sans tre
enfin parjure et criminel!...

--Criminel!--s'cria madame de Hansfeld en se levant  demi, les traits
bouleverss par la crainte et par la douleur.

Ce cri involontaire tait un aveu; il trahissait l'amour de la
princesse, amour jusqu'alors profondment cach.

Si M. de Morville et t indiffrent  madame de Hansfeld, aurait-elle
manifest ce dsespoir, cette pouvante? Non, sans doute. Mais elle
voyait une barrire infranchissable s'lever entre elle et M. de
Morville; n'avait-il pas dit: _Si vous m'aimiez je serais le plus
malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans
crime, sans porter un coup mortel  ma mre_?

Et M. de Morville tait cit pour sa loyaut, et il ne vivait que pour
sa mre....

Madame de Hansfeld comprit la porte du mot qui lui tait chapp. Un
clair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son
instinct ne le trompa pas... il se crut aim; mais ce premier enivrement
pass, il frmit en songeant  l'abme de maux et de douleurs que
l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.

La princesse se possdait trop pour ne pas vaincre l'motion qui l'avait
un moment trahie. Esprant donner le change  M. de Morville, elle lui
dit en souriant avec un ton de lgret qui le confondit et renversa
ses ides:

--Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai mme ma frayeur,
tait assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait
entraner  sa suite de si pouvantables rsultats... le parjure... le
crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur
pour vous... surtout, que je sois parfaitement indiffrente  cette
passion... perdue... que vous croyez ressentir.... En vrit, monsieur,
vous tes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la
tentation de m'aimer dsormais, non seulement mon indiffrence, mais
encore les plus graves motifs qui puissent dterminer un homme comme
vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui
devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous
auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me
permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu' mes yeux
cet obstacle est le plus srieux de tous.... Il me reste, monsieur, 
vous parler des lettres que j'ai reues de vous parce que je ne pouvais
pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardes, parce
qu'un recueil de penses trs spirituellement crites et attribues,
comme elles l'taient,  un tre imaginaire, ne peut passer pour une
correspondance. Vous avez trop de mrite, monsieur, pour tre vain; je
ne blesserai donc pas votre amour-propre d_'auteur_--ajouta la
princesse en souriant--en vous avouant encore que si j'ai lu ces
_oeuvres_ distingues toujours avec curiosit, souvent avec une vive
motion, c'est un peu grce au mystre qui entourait cette
correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le
hasard vous inspirait parfois des penses fort touchantes dont j'tais
mue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutt le bonheur de
pleurer  la lecture du moindre roman sentimental....

--Ah! madame, vous raillez cruellement.

--Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commence sous de
si sombres auspices, se termint un peu plus gaiement; car, aprs tout,
nous sommes au bal de l'Opra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous
quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez
maussade.... Il n'en est rien, je suis compltement rassure.... J'ai
pour me dfendre de vos sductions mon respect pour mes devoirs, mon
indiffrence et la rvlation qu'on vous a faite.... Notre position est
parfaitement tranche, que pouvons-nous dsirer de plus? Adieu,
monsieur.... Cette entrevue m'a confirm tout le bien qu'on dit de
vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur
ma dmarche, qui pourrait tre indignement calomnie.... Pour plus de
prudence... je sortirai d'ici la premire.... Vous voudrez bien attendre
quelque temps avant de quitter cette loge.

Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la
porte.

--Ah! madame, de grce... un mot, un dernier mot--s'cria M. de Morville,
 peine revenu de sa surprise, et en se prcipitant vers la porte.

Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si imprieux, que M. de
Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.

La princesse ouvrit la porte et sortit.

Peu d'instants aprs, M. de Morville l'imita.

En passant auprs du coffre dont nous avons parl, il vit un assez grand
tumulte: la foule tait compacte; oblig d'attendre pour s'y frayer un
passage, M. de Morville entendit ces mots:

--Peste!... Brvannes--disait le malin domino qui, depuis le
commencement de la soire, tait assis sur le coffre--quel effet tu
produis! quel cri a jet ce domino  noeud de rubans jaune et bleu en
t'apercevant.

--Je nie le fait--rpondit gaiement M. de Brvannes;--je ne suis, pas
plus que Fierval ou qu'Hrouville, responsable du cri touff qu'a fait
ce beau masque en passant prs de nous tous.

--Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus
pouvant...--dit M. de Fierval.

M. de Morville couta trs attentivement, remarquant que l'on parlait de
la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un noeud de rubans jaune
et bleu qu'elle n'avait pas song  ter aprs avoir retrouv M. de
Morville, prcaution que celui-ci avait eue.)

--C'est peut-tre une de vos victimes, monstre!--dit en riant M. de
Fierval  M. de Brvannes.

--La malheureuse l'aura subitement reconnu--dit un autre.

--Infidle!

--Monstre de perfidie!

--Qui sait?--dit le malin domino--c'est peut-tre ta femme, Brvannes.

Un clat de rire universel accueillit cette plaisanterie.

--a serait trs piquant, au moins... tu lui as peut-tre cach que tu
venais au bal de l'Opra.... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans
sa candeur... elle sera venue de son ct.

M. de Brvannes endurait  merveille toutes les plaisanteries, sauf
celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise
humeur, et tcha de rompre la conversation, en disant  M. de Fierval:

--Venez-vous souper, Fierval? il est assez tard.

--Oh! affreux jaloux!--s'cria le domino--il est capable de faire, en
rentrant chez lui, une scne horrible  sa malheureuse femme, le tout 
cause de la plaisanterie stupide d'un domino.... Pauvre Berthe!

--La preuve que je ne suis pas piqu, beau masque--dit M. de Brvannes
en riant d'un air contraint--et que je ne te garde pas rancune, c'est
que je m'estimerais trs heureux si tu voulais venir souper avec nous.

--Je suis trop gnreuse pour cela.... Je ne pourrais m'empcher de te
dire de dures vrits... ce qui serait fastidieux pour les convives....
Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et trs vilain
jour.... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une
_excution_ publique.... Si tu n'es pas _sage_... si tu reviens ici...
je te retrouverai  l'un des prochains samedis, et alors... prends bien
garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de
singulires choses si tu oses t'y prsenter... mais tu n'oseras pas.

--Lui.... Brvannes?... ne pas oser?--dit Fierval en riant.

--Tu ne le connais donc pas, beau masque?

--Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut?...--dit un
autre.

--J'espre que vous ne reculez pas, Brvannes, et que vous reviendrez
samedi--reprit Fierval--_sage ou non_.

--Je n'ai rien de mieux  te dire, beau masque--ajouta Brvannes.--Ces
messieurs sont ma caution...  samedi.... Si c'est un dfi, je
l'accepte.

--A samedi--reprit le domino--mais je te le rpte, le cri de surprise,
presque d'effroi, jet par le domino  noeuds jaune et bleu s'adressait
 toi....

--Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous,
je te laisse.

--Oui... mais  samedi.

--A samedi--reprit Brvannes en s'loignant. M. de Morville avait
attentivement cout cette conversation; il ne doutait pas que la vue de
Brvannes n'et, en effet, caus la surprise et l'effroi de la
princesse.

Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci
lui avait nomm M. de Brvannes comme tant une des deux personnes qui
possdaient le secret dont elle redoutait si fort la rvlation.

Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brvannes de madame de
Hansfeld?

O l'avait-il connue?

Quel tait ce secret qu'il possdait?

Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld,  la fin de l'entretien
qu'elle avait eu avec M. de Morville, tait-il rel ou affect?

Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant
tristement chez lui.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE VI.

M. DE BRVANNES.


Quelques mots sur M. de Brvannes, acteur important  cette histoire,
sont ici ncessaires.

Le pre de M. de Brvannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon,
il tait venu chercher fortune  Paris sous le Directoire. A force de
finesse, de persvrance et d'entente des affaires, en peu d'annes il
ralisa, dans les fournitures des armes, une de ces fortunes
scandaleuses si frquentes  cette poque.

Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de
_Brvannes_ en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de
Brvannes, puis enfin seulement de _Brvannes_. Sa femme, fille d'un
notaire fort riche, qui s'tait ruin par des spculations hasardeuses,
mourut peu de temps avant la Restauration.

M. de Brvannes ne lui survcut pas longtemps. La tutelle de son fils,
Charles de Brvannes, fut confie  l'un de ses anciens associs. Soit
incurie, soit infidlit, cet homme ne gra pas avantageusement les
intrts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession
que de quarante mille livres de rentes environ.

M. de Brvannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de
collge, mena durant quelques annes une joyeuse vie de jeune homme,
sans pousser nanmoins ses dpenses jusqu' la prodigalit; il tait
goste et ordonn.

Vers la fin de 1831, il pousa Berthe Raimond.

Pour expliquer ce mariage, il est ncessaire de poser le caractre de M.
de Brvannes. Assez mal lev, n'ayant reu qu'une banale ducation de
collge, rien n'avait adouci, tempr sa fougue naturelle. Le trait
culminant, primordial de ce caractre singulirement nergique et
orgueilleux, tait une incroyable opinitret de volont.

Pour parvenir  son but, M. de Brvannes ne reculait devant aucun
sacrifice, devant aucun excs, devant aucun expchement.

Ce qu'il souhaitait, il voulait le possder, autant pour satisfaire son
got, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espce d'orgueil
tenace qu'il mettait  russir, bon gr, mal gr, cote que cote, dans
tout ce qu'il entreprenait.

M. de Brvannes poussait l'conomie jusqu'aux limites de l'avarice, la
personnalit jusqu' l'gosme, la scheresse d'me jusqu' la duret.
Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dvou, gnreux,
dlicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmont, ces
qualits phmres disparaissaient avec la cause qui les avait
produites, son caractre normal reprenait son cours, et ses mauvais
penchants se ddommageaient d'une contrainte passagre en redoublant de
violence.

Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, rsolue, prouvent
souvent que pour eux--_vouloir_ c'est _pouvoir_--comme disait M. de
Brvannes.

Maintenant parlons de son mariage.

M. de Brvannes occupait  Paris le premier tage d'une maison qui lui
appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites
chambres du quatrime: c'tait Berthe Raimond et son pre. (Madame
Raimond tait morte depuis longtemps.)

D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement
affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente
artiste, donnait des leons de piano; grce  ces ressources, le pre et
la fille vivaient  peu prs dans l'aisance.

Berthe tait remarquablement jolie. M. de Brvannes la rencontra
souvent, ressentit pour elle un got assez vif, et s'introduisit chez
Pierre Raimond sous un prtexte de _propritaire_.

M. de Brvannes avait une dtestable ide de l'humanit, il esprait, 
l'aide de quelques cajoleries, de quelques libralits, triompher de la
vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en
payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le
graveur donna cong  M. de Brvannes pour le terme suivant, et le pria
trs nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs t trs
bornes.

M. de Brvannes fut piqu de cet insuccs; cette rsistance inattendue
irrita son dsir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du
moins il en eut l'ardeur impatiente.

S'tant mnag quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la
suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leons, soit en la
rencontrant chez une de ses colires, M. de Brvannes parvint  nouer
une correspondance avec Berthe et fut bientt aim d'elle. Il tait
jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du
moins mle et expressive. Berthe ne rsista pas  ces avantages; mais
son amour tait aussi chaste que son me, et les mauvaises esprances de
M. de Brvannes furent dues. En lui avouant navement une affection
dont elle n'avait pas  rougir, Berthe lui dit qu'il tait trop riche
pour l'pouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui,
douloureuses pour elle.

La fin du terme arriva; Berthe et son pre allrent s'tablir dans un
des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, le
Saint-Louis.

Ce dpart blessa de nouveau l'orgueil et le coeur de M. de Brvannes. Il
dcouvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prtexta un voyage
de quelques mois, et alla secrtement s'tablir  l'le Saint-Louis,
dans un htel garni du quai d'Orlans, tout auprs de la rue o
demeurait Pierre Raimond.

La premire fois que Berthe revit M. de Brvannes, elle trahit par son
motion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien,
ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et
pourtant chries qu'elle avait verses pendant son absence.

Malgr ces aveux, M. de Brvannes ne fut pas plus heureux; sductions,
ruses, promesses, emportement, dsespoir, tout vint chouer devant la
vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.

Ceux qui connaissent le coeur de l'homme et surtout des hommes
orgueilleux et opinitres comme M. de Brvannes, comprendront ses
ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa
puret que lui dans sa corruption.

Un homme ne pardonne jamais  une femme d'avoir chapp, par adresse,
par instinct ou par vertu, au pige dshonorant qu'il lui tendait.

Il serait impossible de nombrer les imprcations _mentales_ dont M. de
Brvannes accablait Berthe; il alla jusqu' supposer cette normit,
que, par ses refus calculs, cette petite fille avait l'audacieuse
vise de l'amener un jour  l'pouser.

Abominable machination, trame sans doute avec le vieux graveur!

M. de Brvannes haussa les paules de piti en songeant  une manoeuvre
aussi odieuse qu'absurde, et rsolut de quitter Paris. Avant de partir
il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait  une scne de
dsespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, rsigne. Jamais elle
ne s'tait fait illusion sur son amour pour M. de Brvannes; elle
s'tait toujours attendue aux pnibles consquences de ce malheureux
attachement.

Et puis encore, chose singulire, Pierre Raimond, artiste probe,
austre, d'un rigorisme stoque, avait lev sa fille dans de telles
ides sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait
entre M. de Brvannes et Berthe semblait  celle-ci aussi
infranchissable que la distance qui spare un roi d'une fille du peuple.

Ainsi, loin de lui demander pourquoi, tant libre, il ne l'pousait pas,
moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait
ingnument avou  M. de Brvannes que leur amour tait d'autant plus
dsespr que Pierre Raimond, dans sa fire pauvret, ne consentirait
jamais  marier sa fille  un homme riche.

Au moment de se sparer de M. de Brvannes, Berthe lui promit de faire
tout au monde pour l'oublier, afin d'pouser un homme pauvre comme elle;
sinon, elle ne se marierait jamais.

Ces paroles, exemptes de toute exagration, simples, vraies comme la
pauvre fille qui les prononait, ne firent aucune impression sur M. de
Brvannes; dans l'anglique rsignation de Berthe, il vit une flagrante
et dernire preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de
l'amener  un mariage absurde.

M. de Brvannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant
parfaitement dlivr de son amour; fier d'avoir chapp  un pige
indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prire de
retour, qu'il se prparait  accueillir avec le dernier mpris. A son
grand tonnement, il ne reut aucune nouvelle de Berthe.

A Dieppe, M. de Brvannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du
_coffre_), fort jolie, fort  la mode dans un certain monde, fort
coquette, et fort aime d'un homme des plus agrables.

Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns,
et aussi pour se relever  ses propres yeux de son chec auprs de la
fille du graveur, M. de Brvannes entreprit de plaire  madame
Beauvoisis et de supplanter l'amant aim. Il russit.

M. de Brvannes fut d'autant plus irrit, d'autant plus humili de
n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la _conqute_ de madame
Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se rvolta de ce
qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, et os rsister 
l'homme qu'une femme trs dsirable avait choisi.

Nous sommes loin de prtendre que M. de Brvannes n'et pas d'amour pour
Berthe; mais chez lui les tendres esprances de l'amour, ses charmantes
impatiences, ses craintes mlancoliques, s'taient transformes en
dsirs effrns, en orgueilleuse irritation.

Il rsumait amrement et brutalement la question en disant:

J'ai mis dans ma tte que cette fille serait  moi.... Cote que cote,
elle sera  moi.

Courrouc de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines
qu'il l'avait quitte, M. de Brvannes rompit brusquement avec madame
Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint
s'enterrer dans l'le Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait;
elle n'avait pu rsister  tant de chagrins....

Presque touch de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs  tout prix
que cette jeune fille ft  lui, M. de Brvannes, malgr ses rsolutions
de ne jamais faire un mariage _de dupe_, comme il disait, alla trouver
Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille,
s'attendant  une explosion de reconnaissance de la part du vieux
graveur.

Chose incroyable, inoue, exorbitante, qui renversa toutes les ides de
M. de Brvannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir  cette union.

M. de Brvannes tait n riche, Berthe tait ne pauvre, il n'y avait
entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position,
aucuns rapports d'habitude, d'ducation, de principes; parlant, aucune
garantie de bonheur pour l'avenir.

Tel fut le thme invariable de Pierre Raimond.

Il y avait dans la manire absolue dont cet homme austre envisageait la
distance qui spare les riches des pauvres, plus de fiert que
d'humilit. Il tablissait entre ces deux conditions, qu'il regardait
comme htrognes et inconciliables, une ligne aussi tranche, aussi
infranchissable, que celle que les rpublicains tracent entre eux et les
aristocraties.

L'nergique opinitret de M. de Brvannes et chou devant la fire
pauvret de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'et pas t
compromise.

L'instinct d'un pre est presque toujours d'une admirable perspicacit;
lorsque cet instinct s'allie  un rare bon sens, il atteint  la
divination.

Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Nanmoins, oblig
d'opter entre la mort de cette enfant chrie et un avenir redoutable,
qu'il serait peut-tre possible de conjurer, le graveur consentit enfin
au mariage, qui se fit peu de temps aprs le retour de M. de Brvannes.

Berthe n'avait pas un moment dout de l'amour de son mari.

Ce coeur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se dfendre contre
le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatt;
dans sa vanit nave, la jeune fille se demandait avec une certaine
fiert s'il ne fallait pas que M. de Brvannes l'aimt beaucoup pour
avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une tnacit si nergique.

La pauvre Berthe confondait, hlas! l'enttement orgueilleux d'un esprit
impatient de toute rsistance avec l'abngation, avec l'opinitre
dvouement de la passion.

M. de Brvannes tait capable d'employer tous les moyens possibles, mme
les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir  ses fins;
mais, le but atteint, il tait capable aussi de se venger cruellement
des sacrifices qu'il s'tait imposs lui-mme pour triompher dans une
lutte o son orgueil tait aussi vivement intress que son amour.

Pour ce caractre intraitable, le lendemain de la victoire tait
rarement heureux; plus l'attaque avait t rude, plus la rsistance
avait dur, plus sa vanit souffrait. Dans la chaleur de l'action, il
oubliait les blessures de son amour-propre; mais, aprs le succs, il
ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractre
vritable reprenait le dessus.

Lorsque la fivre de vouloir acharn qui avait contraint M. de Brvannes
 pouser Berthe eut cess, il eut des regrets extrmes de ce
mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure
et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu
prtendre, les qualits charmantes, la beaut, l'me anglique de Berthe
lui parurent  peine une consolation. Il se crut en butte  tous les
sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour
qualifier son ridicule mariage d'inclination.

M. de Brvannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant pouser une
fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposrent un caractre gnreux,
lev; on prna, on vanta son admirable dsintressement, et il fut
absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer  une
femme pour laquelle il _avait tant fait_.

Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'oeuvre de ruse
et d'habilet; les autres se moqurent de M. de Brvannes et de son
mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient gnralement de tout le
monde.

Personne ne souponna le vritable motif de ce mariage, et que
l'enttement de M. de Brvannes y avait eu au moins autant de part que
son amour....

Dernier trait du caractre de M. de Brvannes.

Depuis quatre ans il tait mari. Berthe, plus aimante, plus rsigne
que jamais, ne lui avait pas donn le moindre sujet de plainte.
Quoiqu'il lui et fait ouvertement des infidlits frquentes,
quelquefois donn des rivales du plus bas tage... la malheureuse femme
avait secrtement vers des larmes amres, mais ne s'tait jamais
plainte.

Malgr cette patience, malgr cette douceur parfaite, M. de Brvannes se
livrait quelquefois  d'inconcevables soupons de jalousie, et cela sous
le prtexte le plus frivole.

Cette violente jalousie n'tait pas une preuve de l'amour de M. de
Brvannes. S'il entrait en fureur  la seule pense (compltement fausse
et injuste) que sa femme pouvait lui tre infidle, c'tait surtout
parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule
ineffaable ce _mariage d'inclination_ auquel il avait tant sacrifi. M.
de Brvannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite
irrprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait
choisie.

Aprs dix-huit mois de mariage, M. de Brvannes, s'ennuyant beaucoup de
son bonheur, avait t faire en Italie un voyage de quelques mois,
laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il
reconnaissait d'ailleurs l'austre moralit. Le vieux graveur n'avait
jamais voulu consentir  venir habiter avec sa fille chez M. de
Brvannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'tablir auprs de
son pre dans l'le Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite
chambre de jeune fille.

Depuis ce voyage d'Italie, o il avait connu madame de Hansfeld, ainsi
qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Brvannes s'tait beaucoup
aigrie; son caractre tait devenu sombre, irascible, souvent mme d'une
duret cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert.
Ces prliminaires tablis, nous suivrons M. de Brvannes chez lui  son
retour du bal de l'Opra, o il avait t si malignement _intrigu_ par
madame Beauvoisis (le domino du _coffre_).

       *       *       *       *       *




CHAPITRE VII.

MADAME DE BRVANNES.


La maison dont M. de Brvannes occupait le premier tage tait situe
rue Saint-Florentin. Fort indiffrent aux jouissances et aux recherches
dlicates du _chez soi_, il avait charg un tapissier de le _meubler_
richement; grce  cette latitude laisse au marchand, ce logis avait
compltement l'aspect de ce qu'on appelle un _bel appartement garni_,
c'est--dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on
puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui traht
un got, une passion: pas un portrait, pas un tableau, pas un objet
d'art. La seule pice de ce vaste appartement qui n'et pas un aspect
vulgaire et glacial, tait un petit salon o Berthe se tenait
habituellement.

Malgr l'heure avance de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans
cette pice que nous conduirons le lecteur.

Madame de Brvannes, toujours inquite des absences prolonges de son
mari, quoiqu'elle dt y tre habitue, se couchait rarement avant d'tre
assure de son retour.

Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les
mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui
s'teint; une lampe, place auprs d'elle sur une petite table o l'on
voit un livre entr'ouvert, claire vivement la figure de la jeune femme,
et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux chtains qui, ne
laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans
la natte paisse qui se tord derrire sa tte.

Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'tait
son expression d'anglique bont; lorsqu'elle levait ses grands yeux
bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrsistible; sa bouche,
un peu srieuse, semblait plutt faite pour le sourire bienveillant et
affectueux que pour le rire bruyant de gaiet; son col blanc arrondi, un
peu long, se courbait avec une grce indicible lorsqu'elle penchait sa
tte sur son sein.

Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la ple nuance
s'harmonisait  merveille avec la dlicate blancheur de son teint; d'un
ct de la chemine on voyait un piano ouvert et charg de musique;
au-dessus, deux portraits de grandeur ingale reprsentaient la mre et
le pre de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir,
renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'_oeuvre_ de
Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velout,
et lui donnaient une apparence trs diffrente du reste de l'habitation;
enfin, sur la chemine, on voyait une vieille pendule de marqueterie et
deux petits flambeaux blancs et bleus, en mail de Limoges, qui avaient
appartenu  la mre de Berthe, et avaient t le cadeau de noce du
graveur.

Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme
roula sur sa joue comme une goutte de rose; son sein se souleva 
plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son
front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.

En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de
Berthe.

Pendant son dernier sjour en Lorraine, M. de Brvannes avait accord
une protection trs particulire  une des _femmes_ de Berthe.
L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brvannes, ou du
moins lui donna des soupons assez violents pour exiger le dpart de
cette crature.

Cette scne cruelle s'tait passe quelques jours avant le retour de M.
de Brvannes  Paris, et avait laiss un douloureux ressentiment dans le
coeur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidlits
de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.

Quatre heures du matin sonnrent; absorbe dans une profonde rverie,
madame de Brvannes n'avait pas cru la nuit si avance; une voiture
s'arrta  la porte. Berthe regretta d'avoir veill si tard; une fois
pour toutes son mari lui avait expressment dfendu de l'attendre; ses
gens mme se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte
btarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le
petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres  coucher
qui communiquaient  cette pice.

Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla  sa rencontre en tchant
de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.

Les traits contracts de M. de Brvannes tmoignaient de sa mauvaise
humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur
son voyage d'Italie avaient veill en lui une foule d'ides pnibles,
forcment contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque
satisfait de trouver sa femme encore leve; en la querellant il esprait
pancher l'amertume qui le dvorait.

--Comment!--s'cria-t-il,--vous n'tes pas encore couche!  quatre
heures du matin! A quoi pensez-vous donc? Suis-je ou non matre de mes
actions? A peine arrivs ici, votre systme d'inquisition va-t-il
recommencer? Aussi bien, puisque nous voil sur ce chapitre, puisons-le
une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver.

Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout
prs du piano, stupfaite de ce brusque dbordement de reproches.

--Mon ami,--dit-elle timidement,--vous savez que votre volont est
toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas
pour pier vos actions que j'ai veill si tard.... Je m'tais amuse 
mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupe jusqu' une heure du
matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas  rentrer, j'ai voulu
vous attendre. J'ai sommeill un peu.... Quatre heures sont arrives
sans que je m'en aperusse. Voil mon crime, Charles, me le
pardonnerez-vous?--dit-elle en souriant et en levant son anglique
regard sur son mari.

M. de Brvannes ne parut pas dsarm.

--Mon Dieu!--reprit-il,--ce n'est pas un _crime_ que je vous reproche;
il est inutile de prter un sens ridicule  mes paroles. Je ne suis pas
dupe de cette veille.... Vous avez voulu vous assurer par vous-mme de
l'heure  laquelle je rentrais.... Mais vous m'obligerez de ne pas
prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scnes de l'an pass se
renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me
reprochiez ou ceci ou cela.

--Charles, ai-je jamais dit un mot... except....

--Mou Dieu!--s'cria M. de Brvannes en interrompant sa femme,--certains
silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des
paroles.

--Mais enfin, Charles, puis-je m'empcher d'tre triste?

--Et pourquoi seriez-vous triste? Que vous manque-t-il? N'tes-vous pas
dans une position inespre? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je
pouvais faire pour vous?

--Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne
pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.

--Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agrable,
c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma
conduite par vos affections mlancoliques.... Si j'ai suivi mon
inclination en me mariant avec vous, 'a t d'abord parce que je vous
aimais... et ensuite pour....

--Pour avoir une femme soumise  toutes vos volonts, mon ami, je le
sais; vous m'avez prfre  un parti riche, parce que la reconnaissance
du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands
encore.... J'aurais t dsole que vous eussiez calcul autrement,
Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous
vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est
une critique de vos actions: il ne m'appartient pas de les juger.

--Mais que signifie donc alors cette tristesse?

Aprs un moment d'hsitation, Berthe reprit en baissant les yeux:

--Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me
plaigne.

--Ceci est trop subtil pour moi. Je vais tre plus clair, et vous
rvler  vous-mme ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire.... Au
lieu d'avoir recours  toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi
ne pas avouer franchement que vous tes jalouse?

--Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie.

--Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de
poser nettement notre position.... Que j'aie ou non des matresses,
voil le grand mot lch... c'est ce que vous devez compltement ignorer
ou feindre d'ignorer.... Telle est la conduite que doit tenir une femme
de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.

--Charles... franchement... est-ce bien  vous  dire qu'on peut
raisonner... vaincre la jalousie, si peu fonde qu'elle soit, ou si
indignes qu'en soient les objets?

--Fort bien, madame, vous me reprochez d'tre jaloux.

--Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami.... Je suis indulgente
pour ce sentiment, dont j'ai prouv toutes les angoisses.

--Vous vous trompez compltement, madame, si vous nous croyez dans une
position pareille  cet gard.... Que j'aie ou non des matresses, votre
considration n'en sera nullement altre; mais moi qui ai tout sacrifi
pour vous... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta
M. de Brvannes en se levant, les dents serres, et en fermant les
poings avec rage,  cette seule pense je ne me possde pas.

Et il se mit  marcher  grands pas.

--Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est
pas pareille; la mienne intresse mon coeur, la vtre votre orgueil;
mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me
plaindre de l'isolement o je vis? Except mon pre, que vous me
permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de
votre famille que vous dsirez que je reoive, je vis seule...; heureuse
de vivre seule, je me hte de vous le dire.

--Ce qui ne vous empche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas? Et
tout le monde sait l'effet de la solitude et du dsoeuvrement chez les
femmes....

--Je ne suis pas dsoeuvre, mon ami; j'aime passionnment la musique...
je dessine, je lis. Quant  la solitude, il ne dpend pas de moi que
vous restiez davantage chez vous.

Pendant que madame de Brvannes parlait, son mari s'tait machinalement
approch de la croise, dont il avait entr'ouvert les rideaux.

Il vit de l'autre ct de la rue, au premier tage d'une maison situe
en face de la sienne, une fentre aussi claire, et derrire les
vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fentre.

Il tait prs de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue dserte,
que pouvait regarder cet homme, sinon la fentre du salon de madame de
Brvannes, seule fentre qui ft sans doute encore claire dans la
maison.

Un de ces soupons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des
jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux
tromps), un de ces soupons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de
M. de Brvannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrit, le
front menaant.

--Madame, pourquoi y a-t-il de la lumire dans cette maison en face?
s'cria-t-il.

Puis, s'interrompant pour cder  une inspiration non moins ridicule que
sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la croise, et
s'avana sur le balcon, o il se campa firement.

A cette brusque apparition, les rideaux de la fentre de la maison d'en
face se refermrent subitement, l'ombre s'effaa, et un moment aprs la
lumire disparut.

Madame de Brvannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et
encore moins  sa fantaisie d'ouvrir les croises par une nuit de
janvier, s'avanait vers le balcon, lorsque M. de Brvannes se retourna,
ferma violemment les rideaux, et s'cria:

--Ah! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant,
madame....

--En vrit, Charles, je ne vous comprends pas....

--Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fentre du premier tage de la
maison d'en face tait-elle encore claire il n'y a qu'un moment?

--Il n'y a qu'un moment?... une fentre?... dans la maison d'en face?
demanda Berthe avec une surprise croissante.

--Faites donc l'tonne, madame! Tout  l'heure quelqu'un regardait
attentivement votre fentre. On a disparu ds que je me suis montr.

--Cela peut tre, Charles, je n'en sais rien.... Mais pourquoi me
dites-vous cela?

--Pourquoi!

--Pourquoi?

--Parce que vous tes sans doute d'intelligence avec cette personne....
Et qu'il y a l-dessous quelque intrigue.... Je ne m'tonne plus de
votre veille.

A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne
put trouver un mot  rpondre; elle joignit les mains en levant les yeux
au ciel.

--Ce n'est pas rpondre, madame, s'cria M. de Brvannes exaspr. Je
vous demande pourquoi il y avait de la lumire dans cette chambre en
face, pourquoi un homme regardait ici?

--Mais, mon Dieu! le sais-je?--s'cria Berthe.

--Encore une fois, cela n'est pas rpondre, madame.

--Mais que voulez-vous que je vous rponde?

--Prenez garde! s'cria M. de Brvannes hors de lui. Ne me croyez pas
assez sot pour tre dupe de votre hypocrisie.... J'ai vu ce que j'ai vu;
je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face?

--Mais, Charles, je n'en sais rien; nous sommes arrivs depuis hier
matin.

M. de Brvannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'cria:

--C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est
arrive peu de temps aprs nous et est entre dans cette maison; on nous
suivait... peut-tre mme en Lorraine.... Oh! j'en suis sr, il y a
l-dessous quelque indigne mystre... mais je le dcouvrirai...
malheureuse que vous tes!

Cette injure, cette duret, ce reproche, si peu mrits, touchrent
Berthe jusqu'au vif. Malgr sa douceur, malgr sa rsignation
habituelle, sa dignit, sa conscience se rvoltrent; elle dit d'un ton
ferme  son mari:

--Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles; vous pourriez
pousser ma patience  bout, et me faire dire des choses... que, pour
votre propre dignit, je voudrais taire.

--Des menaces....

--Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas
gnreux  vous, qui m'avez donn tant de fois des sujets de plaintes et
de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce mpris  propos d'un
soupon insens.

--Voil, pardieu! un nouveau langage.

--Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis
que je pourrais moi-mme vous en adresser de malheureusement trop
fonds.

--De mieux en mieux....

--Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite;
je l'ai toujours fait; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures
est venu jusqu' moi,  moi qui vis seule loin du monde?... N'est-ce pas
encore le bruit public et les insolences de la misrable crature que
j'ai chasse de chez moi il y a huit jours qui....

--Madame, pas un mot de plus.

--Pardonnez-moi, Charles, je parlerai; je ne veux pas abuser de la
position que mon dvoment  mes devoirs m'a faite; mais je veux que
vous la respectiez.... Je consens  fermer les yeux sur des erreurs si
basses, qu'elles ne mritent pas mme mon indignation... mais je ne
souffrirai pas que vous m'crasiez injustement....

--Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans
doute, me faire entendre que quatre ans de fidlit et de respect pour
vos devoirs vous ont acquitte envers moi, et que vous tes maintenant
libre d'agir comme bon vous semblera? Mais c'est incroyable! mais vous
oubliez donc que je vous ai tire de la misre, que votre pre vit de
mes bienfaits, et que j'avais t assez bon pour lui offrir autrefois
d'habiter chez moi?...

--Je n'ai jamais oubli que vous m'avez tire de la misre, comme vous
le dites, Charles, et cela a t d'autant plus mritoire de ma part, que
j'tais parfaitement indiffrente  cette misre; il m'a fallu, pour
vous aimer, _quoique riche_, surmonter peut-tre autant de rpugnance
qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer _quoique pauvre_!

--Vraiment! vous m'avez fait cette grce-l, de m'aimer malgr mes
quarante mille livres de rentes?

--Quant  ce reproche, Charles, que mon pre vit de vos bienfaits...
c'est la premire fois que vous me le faites... ce sera la dernire....
Depuis bientt un an la vue de mon pre est si affaiblie qu'il a t
oblig de renoncer au travail qui jusque-l lui avait suffi pour
vivre.... A force d'instances, je suis parvenue  lui faire accepter une
modique pension... il a consenti  la recevoir.

--Afin de n'tre pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M.
Raimond m'a fait aussi la grce d'accepter de quoi vivre  l'aise au
lieu d'aller  l'hospice.

--Oui, mon pre a fait grce  votre vanit en n'allant pas  l'hospice.
Dans ses principes, il n'y avait l rien de dshonorant; vieux, infirme,
hors d'tat de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait,
il aurait us sans honte de l'asile que la charit publique offre 
l'infortune honnte.... Mais puisque....

--Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bonts de monsieur
votre pre pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le
soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller
s'tablir  l'hpital.

--Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos
reproches....

En prononant ces dernires paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors
ferme, s'mut beaucoup; ses forces taient  bout; elle avait depuis
longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put
conserver davantage cet empire sur elle-mme: elle cacha sa tte dans
ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit  pleurer avec amertume.

M. de Brvannes tait goste, dur, orgueilleux; mais il tait fort
intelligent. Malgr ses sarcasmes sur les tranges principes du pre de
Berthe  l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que,
raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond
tait  ce sujet sincre et profonde. Ses plaisanteries n'avaient t
qu'un jeu cruel....

La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses
derniers torts envers elle; il rflchit enfin  tout ce qu'il lui avait
dit d'humiliant. Plus elle semblait dpendre de lui, plus il devait
mnager sa dlicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.

Et puis il faut tout dire: pourrions-nous dvoiler un de ces mille
replis du coeur humain, ou plutt de l'organisation humaine?
pourrions-nous faire croire  l'un de ces revirements soudains, brutaux,
dont les hommes seuls sont capables, aprs les plus aigres, les plus
basses, les plus injurieuses rcriminations?

Berthe tait retombe assise sur son fauteuil, accable sous
l'impression que lui avait cause cette scne cruelle. La jeune femme
baissait la tte; son joli cou, ses charmantes paules blanches et
polies comme de l'ivoire, que l'motion couvrait d'un lger incarnat,
frapprent la vue de M. de Brvannes.

Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oubli sa femme pour
des cratures indignes de lui tre compares, mme sous le rapport de la
beaut... Depuis la scne  laquelle Berthe avait fait allusion en
parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chasse, les deux poux
taient rests l'un envers l'autre sous une profonde impression de
froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reu un
mortel et dernier coup.

M. de Brvannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de
ces imaginations grossires naturelles  l'homme, qu'en flattant Berthe
sur la puissance et sur l'clat de sa beaut, il se ferait pardonner les
outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc
silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit:

--Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.

Il est impossible de rendre l'expression de rpugnance, de honte, de
douleur profonde qui clata sur les traits de la jeune femme. Elle se
dgagea brusquement des bras de M. de Brvannes, se leva et s'cria:

--Ah! monsieur, il me manquait cette dernire insulte.... Celle-l, du
moins, jamais je ne la supporterai....

Et Berthe se prcipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur
elle.

Nous renonons  peindre la rage de M. de Brvannes et le regard de
courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE VIII.

LE RETOUR.


L'ancien et immense htel Lambert, occup par le prince et par la
princesse de Hansfeld, tait situ rue _Saint-Louis en l'le_; les murs
du jardin terminaient le quai d'Anjou: ce quai est spar de l'Arsenal
par les bras de la Seine qui entourent l'le Louviers.

Nous l'avons dit, rien de plus dsert que les abords de ce palais. Les
curieux peuvent encore visiter ces salles normes, proportionnes aux
splendeurs des existences princires des temps passs.

On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mlancoliques ces
vieux htels autrefois si peupls de pages, de gardes, d'cuyers, de
gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses plantes, de
ces illustres maisons qui jetaient tant d'clat sur la France.

Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bties pour
des sicles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondes
pour leurs puissantes races.

Heureusement l'difice dont nous parlons conservait un peu de sa posie,
grce  la solitude du quartier dsert o il s'levait. Lorsque les
ombres transparentes de la nuit le voilaient  demi, cette antique
demeure reprenait la svre majest de son caractre monumental.

La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les sicles;
contemporains de tous les ges, ils sont immuables comme l'ternit...
Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux difices au milieu de la nuit,
du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a chang... la
distance du prsent au pass s'efface....

C'est  peu prs au moment o M. de Brvannes sortait de l'Opra que
nous conduirons le lecteur  l'htel Lambert.

Des nuages pais et gris, chasss par l'pre bise du nord, couraient
rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours
fantastiques des nues. Au-dessus d'elle,  et l quelques toiles
scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.

La masse irrgulire du vieux palais, avec ses toits aigus, ses
chemines, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se dcoupait en
noir sur la limpidit bleutre et nocturne de l'atmosphre; une alle de
pins sculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus
des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.

Les eaux de la Seine, gonfles par les pluies d'hiver, se brisaient sur
la grve, et rpondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements
de la bise du nord.

Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence o tait
enseveli ce quartier de Paris..

Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain  l'Arsenal, lorsqu'un
fiacre s'arrta devant la muraille du jardin.

Une personne coiffe d'un chapeau rond, enveloppe d'un manteau,
descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientt aprs,
madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit  son tour du fiacre et
entra dans le jardin.

La princesse parcourut d'un pas rapide la longue alle de pins qui
aboutissait  une des ailes de l'htel.

De temps  autre les rayons de la lune, glissant  travers le branchage
touffu, faisaient une ple troue dans les tnbres qui couvraient cette
alle; c'tait alors quelque chose de bizarre  voir que la figure de la
princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces
claircies de lumire douteuse et blanchtre.

Les anciennes habitations comme l'htel Lambert avaient toujours de
mystrieux petits escaliers aboutissant  l'alcve ou aux cabinets des
chambres  coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la
reprsentation et d'une rigoureuse tiquette, le nombre immense de
domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs
services varis, laissaient si peu de libert qu'on tait gnralement
rduit aux expdients nocturnes.

On ne s'tonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant 
l'aile gauche de l'htel, ouvrir une petite porte cache dans un massif
d'arbres, et gravir lestement un escalier troit et rapide qui la
conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui prcdait sa
chambre  coucher.

A peine entre, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si
elle et t puise de fatigue.

Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de
l'escalier secret, se dbarrassa de son manteau et de son chapeau
d'homme  larges bords.

C'tait une femme.

Elle ranima le foyer  demi teint, alluma deux bougies et entra dans la
chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire
souponner son absence.

La princesse, aprs un moment d'abattement, arracha son masque, se leva
brusquement, dnoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds
avec colre.

Sous ce premier vtement elle portait une robe noire  manches courtes,
qui laissait voir ses paules, ses bras et sa taille dignes de la Diane
antique.

Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien
avec M. de Morville, tait alors agite par la violence des plus
furieuses passions.

Ses yeux, un peu creux, tincelaient comme deux diamants noirs. Debout
devant la glace de la chemine, elle semblait vouloir ptrir le marbre
du chambranle sous ses mains convulsives. Emporte par le flot de ses
tumultueuses penses, elle ne s'aperut pas du retour de la personne qui
l'avait accompagne.

L'aspect de cette jeune fille tait trange.

Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint
mat et faisait ressortir la blancheur nacre du globe de l'oeil et le
bleu clair de la pupille; ses cheveux chtains, pais, courts, friss,
se sparaient sur son front  la manire des hommes qui, de nos jours,
portent leur chevelure trs longue; ses traits, assez rguliers, avaient
quelque chose de viril, de rsolu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lvres
rouges et charnues, on voyait des dents trs blanches, mais cartes les
unes des autres.

Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, tait
beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite
cravate de soie serrait autour de son col sa collerette  plis trs
fins.

Coiffe d'un chapeau rond, enveloppe d'un long manteau, cette jeune
fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld,
qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier dsert et de se
trouver presque  la merci d'un cocher.

Pendant l'entrevue du bal de l'Opra, la jeune fille avait attendu la
princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramene.

Elle s'aperut de la proccupation de madame de Hansfeld, et lui dit:

--Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher....

--Je l'ai vu! il peut me perdre!--s'cria imptueusement la princesse,
le visage enflamm de colre, en se retournant vers sa filleule (nous
l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).

--Qui donc avez-vous vu, marraine?--dit la jeune tille, effraye de
l'exaspration de madame de Hansfeld.

--Charles de Brvannes.

--Il est ici?

--Tout  l'heure...  l'Opra... je l'ai vu.... Oh! c'tait bien lui....
La prsence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur....

--Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le
hassez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il
vous avait caus de grands chagrins.

En prononant ces mots: Je ne sais pourquoi vous hassez cet homme, Iris
ne put vaincre un lger tressaillement qui ne fut pas remarqu par
madame de Hansfeld.

--Pourquoi je le hais, tu me le demandes!--s'cria la princesse presque
avec garement.

--Je ne vous le demande pas par curiosit, marraine; si vous hassez...
vous voulez vous venger....

--Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance clatante,
terrible... comme le mal qu'il m'a fait....

--Si je puis vous servir, parlez.

--Toi, pauvre fille?

--Ordonnez, j'obis; Iris est  vous, c'est votre bien; elle vit par
votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle
veut par votre volont.

Sans lui rpondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main  Iris;
celle-ci en approcha ses lvres rouges et humides avec une expression de
respect et de dvouement filial: puis elle se redressa vivement et
s'cria:

--Mon Dieu! marraine, votre main est glace... vous frissonnez.... Il
faut vous coucher....

--Pas encore... mais coute.... Je ne sais ce que me prsage l'arrive
de Charles de Brvannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes
services me seront peut-tre plus ncessaires que jamais.... Il faut que
tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu
comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une
expiation....

Et la princesse s'assit prs de la chemine.

Iris prit un manteau de velours doubl d'hermine, et en enveloppa
soigneusement sa marraine; car, malgr le feu qui brlait dans l'tre,
ces pices immenses devenaient glaciales  la fin des nuits d'hiver.

Madame de Hansfeld resta quelques moments rveuse avant de parler.

Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse  la fois
respectueuse, farouche et passionne.

C'tait un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque
impitoyables, tant ils sont exclusifs.

La princesse croyait s'tre  jamais attach par une profonde
reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque leve; elle ne
se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment,
absorbant tous les autres, s'tait dvelopp dans le coeur de sa
filleule.

Celle-ci avait toujours soigneusement cach les accs de jalousie froce
que lui causaient les moindres prfrences de sa matresse....

Sombre, taciturne, imprieuse avec les autres domestiques de la
princesse, Iris tait gnralement crainte ou dteste  l'htel
Lambert.

Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler
compltement et de se vouer  cette ide fixe, absolue, incessante:

_Vivre pour sa marraine_.

Son chagrin de tous les instants tait de ne pas se trouver assez utile,
assez ncessaire  madame de Hansfeld, qui, riche, titre, libre de ses
actions, pouvait se passer du secours ou du dvouement de sa
filleule....

Alors quelquefois, dans la funeste exagration de son attachement, Iris
formait des voeux dtestables: elle dsirait presque voir sa matresse
malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la
secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin
dvelopper dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.

D'aprs cet aperu du caractre d'Iris, enfant abandonne, bohmienne ou
Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amre les ennemis,
non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes
auxquelles celle-ci tmoignait quelque bienveillance. Sa haine
augmentait toujours en raison de la vivacit des sentiments qu'on
inspirait  sa marraine.

Ainsi, la sachant passionnment prise de M. de Morville, elle excrait
celui-ci autant... plus mme que M. de Brvannes... car elle ressentait
une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de
l'aversion  la princesse.

Iris sortait  peine de l'enfance; elle s'entourait d'une impntrable
dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de
cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant
son but avec une inflexible nergie, gare par une jalousie froce,
avait frapp sa matresse dans ses affections les plus chres..

Aprs un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rverie,
fit signe  Iris de s'approcher d'elle.

Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les
Espagnols  l'glise, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs,
fixes et perants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mlange
d'intelligence, de soumission et de dvoment particulier  la race
canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la
physionomie de sa marraine, ds que celle-ci eut commenc de parler,
elle se suspendit  ses lvres... pour nous servir de l'expression
consacre.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE IX.

LE RCIT.


--Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai 
Venise pour aller  Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre
camriste; tu venais d'tre longtemps malade et tu ne pouvais nous
accompagner.

--Je m'en souviens.... Gianetta m'crivit quelquefois par votre ordre,
afin de me donner de vos nouvelles....

--Cette Gianetta tait curieuse, indiscrte, sans fidlit; je crains de
l'avoir trop longtemps garde  mon service.

--Pendant votre sjour  Florence elle m'crivait  peine quelques
lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tche
semblait lui coter--ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle
mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant
de ce qui s'tait pass  Florence, pendant le voyage de sa marraine.

--Au bout de six mois d'absence--reprit la princesse--je revins 
Venise.

--Alors vous etes cette longue maladie de langueur dont vous avez
failli mourir.

--Et pendant laquelle tu m'as donn tant de preuves de dvouement et
d'affection, Iris, que de ce moment-l je t'aimai comme une soeur, comme
une fille....

Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement  ses
lvres.

--Ma tante Vasari--reprit Paula--se rendait  Florence pour suivre un
procs; elle sortait toute la journe pour solliciter ses juges. Le
soir, nous allions  la promenade; l, je rencontrai plusieurs fois un
Franais.... M. Charles de Brvannes. Bientt il fut toujours sur mes
pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstines; alors mon
indiffrence se changea en aversion.

--tait-il donc fait pour inspirer tant d'loignement?

--Que dis-tu?--s'cria la princesse en regardant Iris avec surprise.
Puis elle ajouta:

--Tu tais si jeune alors que tu n'auras pas remarqu.... Oui, cela
tait naturel  ton ge.... Tu te rappelles mon cousin Raphal Monti...
fils du frre de mon pre?

Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et rpondit d'une voix
brve:

--Oui,  chaque retour de mer il venait passer son cong  Venise....
N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre dpart
d'Italie, sa mre commenait  s'inquiter de son absence.

--Il est mort...--dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.

--Raphal... mort!!--s'cria Iris en feignant l'tonnement.

--Charles de Brvannes l'a tu!!

--Et votre tante ignore?...

--coute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais t, tu le
sais, leve avec Raphal; enfant, je l'aimai comme un frre; jeune
fille, comme mon fianc, ou plutt ces deux sentiments se fondirent en
un seul.... Tu tais alors si tourdie que notre amour a d t'chapper.

--En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques
circonstances qui auraient du m'clairer. Mais est-ce possible....
Raphal mort!... Et quand cela? o cela?

--coute encore: je devais l'pouser  mon retour de Florence.... Tu
comprends maintenant pourquoi M. de Brvannes m'inspirait tant
d'aversion.

--Je comprends....

--Ses poursuites redoublrent: instruit du sujet de notre sjour 
Florence,  force de persvrance, d'adresse, il parvint  se lier avec
les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procs, et 
prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientt en tat de
nous tre du plus grand secours.

Les voies ainsi prpares, il se fit un jour audacieusement annoncer
chez ma tante, sous le prtexte qu'il logeait dans notre htellerie.
Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bientt si
insinuant, si flatteur, il prouva si clairement  ma tante de quelle
utilit il pouvait lui tre pour le gain de son procs, qu'elle le pria
instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard
significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.

Je fis part  ma tante de mes soupons; elle me rpondit que j'tais
folle... qu'il fallait se servir de la bonne volont de M. de Brvannes,
puisqu'il pouvait nous tre si utile.... Tu le sais, ma tante avait t
trs belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brvannes s'aperut un
jour qu'elle prenait au srieux quelques galanteries qu'il lui adressait
par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientt elle ne put se passer de
lui. Il nous accompagnait partout,  la promenade, au thtre. Je fis
observer  ma tante qu'il tait jeune, riche, que cette intimit pouvait
me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que
je m'alarmais  tort. Elle tait veuve, libre; M. de Brvannes lui avait
dclar son amour, et avou qu'il ne s'tait si vivement intress 
notre procs qu'afin d'avoir accs auprs d'elle. Je voulus faire
quelques observations  ma tante; elle ne me laissa pas achever, se
rcria avec aigreur sur la vanit des jeunes filles, et me reprocha
d'avoir pu croire que M. de Brvannes s'occupait de moi. Il nous voyait
chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fentres, nous
offrait des bouquets toujours pareils, disait-il  ma tante, pour ne
pas blesser mon amour-propre.

Un jour, me trouvant seule, il me dclara son amour, se faisant un
mrite  mes yeux de l'habilet avec laquelle il avait, disait-il,
tromp, gar l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice
norme, dont je lui devais savoir gr.

--Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brvannes?

--Le soir mme elle sut tout.

--Le voil dmasqu.

--Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanit des femmes!

--Elle ne vous crut pas?

--Si, d'abord..., ce soir-l, notre porte fut refuse  M. de Brvannes.
Il devina tout, crivit une longue lettre  ma tante... le lendemain il
fut reu plus affectueusement encore que d'habitude.--En le quittant, ma
tante vint me gronder svrement.--Jalouse, me dit-elle, de la passion
de M. de Brvannes, je l'avais calomni, afin de lui faire interdire
l'entre de la maison.

--Malheureuse femme...; elle tait folle....

--Les choses reprirent leur marche accoutume.... Charles de Brvannes
ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journes entires
avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma
tante me dit, aprs djeuner, que le bruit de la cour de l'htellerie
l'incommodait, et qu'elle changerait le soir mme de logement avec moi.
Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste  te
dire est affreux.... Ce jour-l, nous avions fait une longue promenade
en voiture avec M. de Brvannes. Au retour, la veille s'tait prolonge
fort tard; ma tante paraissait proccupe. Il se retira. Je me couchai.

La princesse devint horriblement ple, tressaillit, puis continua d'une
voix mue....

--Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour 
ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrass que madame Vasari tait
souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.

Au moment o je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme,
sombre, ple... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne
sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle
renfermait un anneau que j'avais donn  Raphal.

--Et cette lettre, marraine, cette lettre?

--Elle tait de Raphal mourant.

--De Raphal?

--Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracs en caractres de
sang:

Je suis  Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu
Brvannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite ferm la
fentre. Je me suis battu avec lui... tout  l'heure... cela tait
convenu. J'ai cherch la mort: il me l'a donne. Soyez maudite....
Osorio vous dira... lorsque vous retournerez  Venise.... Cachez  ma
mre.... Ma vue se...

--Puis plus rien--s'cria madame de Hansfeld avec une expression
dchirante... rien que quelques caractres sans forme.

--Quel mystre! dit Iris en joignant les mains--qui avait donc paru  la
fentre de votre chambre?...

--Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la mme chambre que
j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Brvannes en avait
obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir
comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de l cette fatale
mprise de Raphal.

--Oh! c'est horrible....

--Aprs avoir lu cette lettre, j'tais comme folle, je croyais rver....
Osorio m'apprit le reste.... Raphal,  son retour d'un voyage 
Constantinople, vint  Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette
ville... mais, tromp par je ne sais quelle abominable calomnie venue
jusque-l de Florence, il partit subitement pour cette ville avec
Osorio, auquel il dit:--On m'assure que Paula me trompe indignement; si
cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.

--Mais qui avait ainsi pu vous calomnier  Venise?

--Le sais-je?... Raphal n'y avait pas mme vu sa mre; tout le monde a
ignor sa courte apparition  Venise; en vain j'ai interrog Osorio  ce
sujet, il est rest muet.

--Cela est trange....

--Malheureusement il partageait les prventions de Raphal.... Ce que
j'avais prvu tait arriv: les assiduits de M. de Brvannes,
interprtes par ses infmes calomnies, m'avaient affreusement
compromise. Je passais  Florence pour tre sa matresse; et lorsque
Raphal s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser.
Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il tait all trouver
loyalement M. de Brvannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous
tions fiancs... que souvent les jeunes filles, sans tre coupables,
taient lgres, inconsidres... le monde mchant; il supplia M. de
Brvannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vrit; quelle
qu'elle ft, il le croirait.

--Et Charles de Brvannes?

--Loin d'tre touch de ce langage, il traita Raphal avec hauteur et
lui dit:

--Puisque vous piez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir
o est sa chambre.--Je le sais; sans qu'elle me vt, ce matin mme je
l'ai aperue  son balcon.--Eh bien! trouvez-vous cette nuit  trois
heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma rponse.--Tu sais le
reste.... Brvannes dit alors insolemment  Raphal: tes-vous
satisfait?

Dans sa rage, Raphal le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point
du jour, il succomba.... Son dernier voeu fut de cacher sa mort  sa
mre. Il prfrait la laisser dans l'incertitude o l'on demeure
souvent de longues annes au sujet du sort des marins, que de lui faire
savoir que ma trahison l'avait tu. Voil ce que m'apprit Osorio. Cette
funeste mission termine, il repartit sans vouloir entendre un mot de
mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il tait mort en
Orient... et la mre de Raphal attend toujours son fils.... Et il est
mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infme et
parjure.... Mort... tu par Charles de Brvannes, calomniateur et
meurtrier!

--Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Aprs un instant de
silence pendant lequel la princesse paraissait tre sous le poids d'un
souvenir pnible, elle reprit ainsi:

--Les lois sur le duel taient d'une svrit extrme: Charles de
Brvannes partit le jour mme; Raphal tait inconnu  Florence; ni
Osorio ni le tmoin de M. de Brvannes ne reparurent.... Personne ne put
donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus
inconsolable du brusque dpart de Charles de Brvannes que, son appui
lui manquant, elle perdit son procs et fut compltement ruine. Nous
revnmes  Venise, o je tombai malade.

--Et un an aprs vous tiez princesse de Hansfeld.

--Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me rsignai 
ce mariage, qui aurait d me paratre inespr... Grce  la bont, aux
soins et  la dlicatesse du prince, j'entrevoyais dj des jours plus
heureux;  la reconnaissance allait peut-tre succder un sentiment plus
doux... lorsque tout  coup M. de Hansfeld..., frapp de je ne sais quel
vertige, oubliant sa bont, sa douceur accoutume... enfin,--reprit
madame de Hansfeld avec un profond soupir,--commena la vie atroce que
je mne.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter
des chocs si violents sans s'branler. La crainte, la stupeur que me
cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque
dans le monde o je vais parfois chercher, non des distractions, mais de
l'tourdissement. Il y a six mois, je tranais cette vie misrable... en
apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M.
de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidlit
qu'il avait voue comme moi  un souvenir ador... Partout on parlait de
son dvouement, de sa dlicatesse..., et surtout de sa tendre constance
pour une femme dont il avait t forc de se sparer.... Attrist par
son amour, pieusement dvou  sa mre souffrante, il sortait peu.... Il
demeurait prs de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une
lettre sur le banc d'une partie rserve de notre jardin.... Sans
pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait l, mon
premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.

Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journe cache
dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lance d'une
petite fentre cache par un lierre.

M. de Morville semblait deviner les penses qui m'agitaient: gaies, si
j'tais gaie; tristes, si j'tais triste; sombres et dsoles, si
j'tais sombre et dsole; ses lettres semblaient l'cho de mes
impressions les plus fugitives.

--Comment les devinait-il?

--En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon
esprit..

--Il vous aimait bien...--dit Iris d'une voix profondment altre.

--Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour pass...
et, chose trange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi
dire de lien entre cet amour pass et notre amour nouveau.

--Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre libert....

--Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces
dures paroles.... Que de fois il a pass de la cruaut la plus froide...
la plus ddaigneuse, la plus crasante,  des paroles de tendresse
adorable.... Mais qu'importe maintenant... ses cruauts et ses
tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de
les braver... mon amour!... et pourtant ma conscience me reproche
d'oublier Raphal!!! Depuis que j'ai revu M. de Brvannes, il me semble
qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche  expier
mon inconstance; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance
clatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonn... Et
encore... malheur  moi!... ce nouvel amour a-t-il besoin d'tre
pardonn?... une barrire insurmontable me spare  jamais de M. de
Morville....

--Une barrire insurmontable?--dit Iris.

--Oui... je ne sais quelle fatalit me poursuit... mon me commenait 
renatre; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait  moi; je
me croyais sre de l'amour de M. de Morville.... J'tais parvenue  me
lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes; il avait demand 
m'tre prsent... lorsque tout  coup il parat me vouer l'aversion la
plus profonde, il vite de me rencontrer avec une persistance si
blessante, que je me suis dcide  cette dmarche d'aujourd'hui.

--Et le motif de sa haine, marraine?

--Oh! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant; il m'aime aussi
passionnment que je l'aime... quoique je lui aie cach ce sentiment.
Mais, je te le rpte... un obstacle insurmontable... nous spare 
jamais.... Te dire ce que j'ai souffert  cette rvlation, la force
qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible.... Eh bien!
pourtant j'aurais accept cette position presque avec bonheur, sans cet
infernal Brvannes.

--Comment cela?

--Consacre tout entire  cet amour triste et pur, je n'aurais jamais
revu M. de Morville; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant
que je l'aimais.... L'humanit est si fantasque, que les raisons qui
s'opposaient  ce que cet amour ft heureux, en auraient peut-tre
assur la dure; mais si M. de Brvannes parle... malheur... malheur 
moi!... Le mpris succde  l'adoration dans le coeur de M. de
Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de ddain pour
m'accabler.... Mprise par lui... ah! je sais ce que j'ai souffert...
lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret.... Et songer que
Brvannes peut me porter ce coup affreux en rpandant de nouveau la
calomnie infme qui a caus la mort de Raphal; oh! c'est  en devenir
folle!...

--De tout cela, marraine, il rsulte deux choses.... Il faut connatre
le mystre qui force Morville  vous fuir... il faut rduire Charles de
Brvannes au silence....

--Oui, il le faudrait; mais comment faire? hlas!... oh! je suis bien
malheureuse!...

--Iris n'est rien pour vous?--dit la jeune fille avec une farouche
amertume.

La princesse en fut frappe et lui rpondit avec bont:

--Si, mon enfant; je puis tout te dire,  toi... cela me soulage....

A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie,
mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes.

C'tait le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une
expression mlancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'cria:

--Oh! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma tte est si
faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce
ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix
mystrieuses d'un monde invisible, rpondant au prince qui les
interroge.... Oh! grce!... grce!... cela m'pouvante!...

Par un hasard singulier, et comme si le voeu de la princesse et t
entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la
nuit, en s'exhalant comme une plainte....

--Cet entretien m'a abattue, je frissonne,--dit Paula.

--Il faut vous coucher, marraine.

Aprs avoir prsid au coucher de madame de Hansfeld avec la plus
grande sollicitude, et bais respectueusement sa main, Iris ferma la
porte de la chambre de sa marraine, plaa en travers un divan qui,
dcouvert, formait un lit, et, aprs avoir verrouill l'entre de
l'escalier secret, s'endormit profondment.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE X.

LE PRINCE DE HANSFELD.


Une pice immense, occupant une aile de l'htel Lambert, formait  elle
seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage
mystrieux dont l'existence prtait  de si tranges commentaires.

L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant
d'accusations d'originalit. Nous y conduirons le lecteur, un peu aprs
le moment o les sons de l'orgue avaient cess, au grand plaisir de la
princesse... c'est--dire alors que la ple clart d'un jour d'hiver
commenait  dissiper la brume du matin....

Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond ray
de solives saillantes, autrefois peintes et dores, ainsi que les
caissons qui les sparaient. Par un caprice du prince, toutes les
fentres avaient t bouches, sauf une haute, longue et troite ogive,
garnie de vitraux de couleurs, et place  l'extrmit de la galerie. Le
jour, pntrant par cette troite ouverture, produisait un effet
bizarre, car il luttait contre la clart des six bougies d'un petit
lustre de cuivre rouge gothique, suspendu  l'une des poutrelles du
plafond par un cordon de soie, trs prs du vitrail.

Grce  ce mode d'clairage, dont le foyer, factice ou naturel, se
concentrait en cet endroit, qu'il ft nuit ou qu'il ft jour, la
lumire, d'abord rassemble dans la partie avoisinante de la croise,
s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se
trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette
salle immense se perdait dans l'ombre.

Rien de plus trange que la dcroissance successive de cette lumire
qui, d'autant plus vive qu'elle tait d'abord filtre par une haute
fentre, s'teignait insensiblement dans de profondes tnbres. La
coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet
affaiblissement gradu, semblait prendre des formes tranges.

Ainsi, vers l'extrmit de la galerie o venait mourir la lumire, ces
dernires lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier
damasquines, de rares tincelles de lumire scintillaient a et l dans
l'obscurit.

Presque  ct de l'unique petite porte qui communiquait  cette
galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchtre.
C'tait un squelette bizarrement accoutr: sur son crne il portait une
mitre piscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau
temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire 
sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice
bizarre, une couronne de roses (raret pour la saison) d'une fracheur
et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc,
constell d'X et d'M entrelacs, brods en rouge, se drapait en plis
majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne
laissait voir que l'extrmit du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une
petitesse remarquable, tait (amre drision!) chauss d'un soulier de
satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur
l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.

Si l'oeil, s'habituant aux tnbres, pouvait percevoir certains dtails,
on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin
quelques taches d'un brun rougetre... que l'on reconnaissait facilement
pour des traces de sang.

Ce singulier _objet de curiosit_ tait pos sur un socle d'bne
merveilleusement rehauss de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et
d'ivoire.

Par un trange contraste, car l tout tait contraste, les ornements de
ce pidestal ne participaient en rien de la tristesse de l'_ossuaire_
qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du XVe sicle
a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre
dans ce dlicieux ouvrage, vritable chef-d'oeuvre de ciselure et de
sculpture. Nanmoins ces ornements enchanteurs n'taient pas absolument
trangers au lugubre objet dont ils dcoraient la base; la figure du
squelette, s'appuyant d'une main sur une pe nue, de l'autre sur une
lyre, et portant une mitre piscopale en tte, et un soulier de femme au
pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des
plus charmantes combinaisons artistiques.

Ainsi, des amours supports par ces fabuleux oiseaux de la renaissance,
qui tenaient de l'aigle par la tte, par les ailes, et de la syrne par
les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs
petits bras cette lugubre image.

Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une lgance  la fois
chaste et voluptueuse eussent t avoues par les Grecs, se jouaient
sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprts
de la toilette du fantme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre,
celle-ci la mitre.

Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes,
tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balanaient entre elles,
tandis qu'un petit amour, nich dans l'intrieur de cette chaussure de
Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette....

Pendant ces apprts, la sinistre figure  demi-couche sur un lit grec 
draperies tranantes, accoude sur son bras gauche, regardait en
souriant (comme une tte de mort peut sourire) les foltres jeux des
nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un
bouquet de roses que lui prsentait un groupe d'adorables enfants.

Un petit trpied de vermeil d'un travail exquis, plac auprs de ce
socle, pouvait  la fois servir de lampe et de cassolette  parfums.

Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette
bizarre alliance des sujets les plus funbres et des ides les plus
riantes, ils n'en taient pas moins singuliers et remarquables, les uns
par leur raret, les autres par les incroyables mutilations qu'ils
avaient subies.

Un tableau, plac dans une des zones de la galerie o n'arrivait qu'un
demi-jour, reprsentait une femme d'une beaut rare;  la fracheur du
coloris,  la transparence voile du clair-obscur,  la grce divine du
dessin,  la suavit de la touche, on reconnaissait la main inimitable
de Lonard de Vinci.... Mais, hlas! au lieu de ce regard fluide,
transparent, auquel le peintre avait sans doute donn la vie, les yeux,
barbarement, outrageusement crevs, dardaient deux lames de stylets,
fines, aigus, tincelantes.

tait-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton
mythologique: _Les yeux de la beaut lancent des traits mortels_.

On ne pouvait voir sans indignation cet outrage  l'un des
chefs-d'oeuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une
sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements emprunts aux
mythologies paenne et chrtienne.

Dans un cartouche support par des amours et par des anges, on lisait en
lettres d'or: _Phidias_, _Raphal_; puis au bas une sorte de prie-Dieu
(qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Crateur en
faveur de la crature) dont le coussin de velours us prouvait un
frquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces
deux gnies immortels venait souvent leur demander  genoux de hautes
inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science
du beau donne  l'homme.

En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphal,
places tout auprs de quelques fragments des bas-reliefs du Parthnon,
choisis avec un got excellent, annonaient un amour et un sentiment de
l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie des mutilations dont
nous avons parl.

A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette
galerie, trange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient
aussi de caractre.... Plus ils devaient tre clairs, plus ils
augmentaient de splendeur.

Ainsi, prs de la fentre, on voyait une rare collection d'armes
indiennes et orientales, des sabres d'argent incrusts de corail, des
poignards au fourreau de velours rouge brod d'or,  la poigne enrichie
de pierres prcieuses; le bleutre acier de Damas se recourbait sous sa
garde d'or tincelante de rubis et d'meraudes; des boucliers indiens
aux reliefs de vermeil taient constells de pierreries.

Prs de la fentre, c'tait un fourmillement lumineux, color,
scintillant, blouissant, auquel la lumire prismatique des vitraux
donnait encore des tons plus chauds et plus riches; il est impossible de
nombrer les curieux objets d'orfvrerie maills, cisels, entasss sur
des tagres de nacre qui avoisinaient la fentre.

A voir tomber de la haute fentre cette blouissante cascade de lumire
irise par les lueurs chatoyantes des objets qui la refltaient, on et
dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances
du prisme.

Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immdiatement
au-dessous de la croise, et occupant toute la largeur de sa baie, on
voyait un grand buffet d'orgue: deux figures d'anges de trois pieds de
haut, sculptes en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de
mme matire; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de
la fentre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire;
travaills  jour comme une dentelle, ils n'altraient en rien la
sonorit de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, mailles
de couronnes d'or, ornes de pierreries, comme des ostensoirs,
sparaient ces lgers panneaux, et supportaient une frise en pierres
dures, reprsentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits...
cerises de cornaline, prunes d'amthyste, abricots de topaze, bluets de
lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient
d'clat et de vrit relative.

Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait
le soubassement de la longue fentre  vitraux coloris, perce  l'une
des extrmits de la galerie.

L'espace qui restait de chaque ct de cette fentre pour atteindre les
parois latrales de la galerie, tait rempli, encombr des innombrables
richesses dont nous avons parl.

Le prince de Hansfeld tait assis devant cet orgue d'ivoire; il portait
une longue tunique de laine noire serre autour de sa taille; une sorte
de berret de velours de mme couleur laissait chapper de longues mches
de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses paules un peu
courbes.

Ses larges manches taient presque releves jusqu'au coude par la
position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras
amaigris, ses mains fluettes, effiles, taient d'une blancheur de
marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient
pas cette nuance rose, signe certain de la sant; ils taient cercls
d'un ple azur; la position de la tte un peu replie en arrire
annonait que le prince de Hansfeld avait les yeux levs au plafond.

Aprs s'tre interrompu un moment, il recommena  jouer de l'orgue,
mais _pianissimo_.

tait-ce la qualit suprieure de cet admirable instrument, tait-ce la
puissance du talent de l'excutant? jamais orgue n'exhala des sons  la
fois plus suaves, plus sonores, plus mlancoliques, d'une tristesse, si
cela peut se dire, plus passionne!

Il serait impossible de deviner quel tait le motif de ces chants d'une
expression  la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le
sourire d'une mre  son enfant... harmonie vague, indcise, capricieuse
comme la pense qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination
attriste, aperoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, clairci,
serein....

Le coeur le plus bronz se ft amolli, dtendu  ces mlodies
pntrantes, douces comme une rose de larmes.

Au milieu, du silence de la nuit, les sons dj si graves de l'orgue
augmentaient encore de solennit; ils montaient au ciel... comme
l'encens....

Il y avait surtout une phrase d'une puret charmante qui revenait
souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.

Pour rendre les ides qu'veillait cette phrase enchanteresse, joue sur
les notes les plus leves, les plus _cristallines_ de l'instrument, il
faudrait voquer les idalits les plus riantes, les plus jeunes, les
plus fraches;

Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs roses
dans l'aube d'un beau jour de printemps;

Tout ce qu'il y a de mystre, de rverie dans les clarts argentines de
la lune, lorsqu'au milieu d'une tide nuit d't elles se jouent dans la
pnombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux
solitaires accents du rossignol;

Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'esprance ingnue dans
le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle
se sent heureuse en regardant sa mre et en voyant le soleil dorer la
cime des arbres au moment o les fleurs redressent leur calice embaum;

Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'lev dans la contemplation
o nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui
dcrivent leurs cours dans l'immensit;

Oui,  peine cette vocation de riantes posies donnerait-elle une ide
de la mlodie pleine de grce et de srnit qui,  d'assez longs
intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et
sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince....

Quant  ce morceau que l'on pourrait considrer comme l'expression
constante du caractre d'Arnold de Hansfeld, c'tait l'idalisation de
la rverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui
fait clore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire
tristesse, voque le ple fantme de Lnore.

La tristesse d'Arnold tait caractristique en cela qu'elle tait
rsigne, mais non pas amre et irrite.

Il semblait se complaire  moduler avec amour la phrase musicale dont
nous avons parl, comme on s'abandonne  un souvenir chri de sa
jeunesse.

Le tintement aigu, strident et prolong d'un timbre le fit tressaillir
douloureusement.

A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant.... Les dernires
vibrations de l'orgue s'exhalrent dans la vaste galerie comme un long
soupir.

Arnold inclina avec accablement sa tte sur sa poitrine; ses mains
blanches et effiles, se dtachant du clavier, retombrent inertes sur
ses genoux. Sa taille mince et frle se courba, la force factice,
fivreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna; il s'affaissa
sur lui-mme....

Les premires lueurs d'une matine d'hiver, se joignant  la clart des
bougies du lustre gothique, formaient une lumire fausse, lugubre comme
celle des cierges qui brlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire;
cette lumire tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues
d'Arnold, car il avait la tte incline sur sa poitrine.

A travers ses longs cils baisss, on aurait pu voir la prunelle immobile
perdre l'humide clat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque
terne.

Ses doigts se roidirent par l'intensit du froid; car depuis longtemps
le feu tait teint dans la vaste chemine....

A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux
fois.

Le prince sembla sortir d'un sommeil lthargique, se leva pniblement
et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que
par une petite porte paisse et barde de fer.

Arnold ouvrit  moiti et d'un air souponneux un guichet pratiqu dans
cette porte, et dit d'une voix faible:

--C'est vous, Frank?

--Oui, Arnold... voici le jour.... Tiens... prends la cassette, mon cher
enfant--rpondit une autre voix un peu casse.

--C'est bien vous.... Frank?--rpta le prince.

--Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank?...
ouvre la porte... tu me verras en pied....

--Oh! non, non, pas aujourd'hui....

--Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais...
mais prends donc la cassette... j'ai achet le pain d'un ct... les
fruits de l'autre....

Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois
d'acajou cercle d'acier qu'on lui passa par le guichet....

--Bonne nuit... ou plutt bonjour, Arnold.

--Adieu, Frank....

Et le guichet se referma.

Non loin de la porte tait un lit compos de deux paisses et soyeuses
peaux d'ours tendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et
mit la cassette sur une petite table d'bne d'un curieux travail o
tait dpose une paire de pistolets chargs.

--Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle
contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.

Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorte avec une sorte
de dfiance, ses soupons luttaient contre son apptit; pourtant il
cassa le pain en deux morceaux, et aprs avoir longtemps examin,
flair, il le porta enfin  ses lvres....

Mais tout  coup il le jeta loin de lui avec pouvante....

Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa
sur son lit en pleurant avec amertume.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XI.

LE PRE ET LA FILLE.


Berthe de Brvannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son
pre, les matines du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours le
_Saint-Louis_, rue _Poultier_, prs de l'htel Lambert, habit par le
prince de Hansfeld.

Depuis le retour de sa fille  Paris, le vieux graveur ne l'avait pas
revue; mais, prvenu de son arrive, il l'attendait le dimanche matin,
car les diffrentes scnes que nous venons de raconter s'taient passes
dans la nuit du samedi.

Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tchait, selon sa coutume,
de donner un air de fte  son pauvre logis, compos d'une petite
cuisine et de deux chambres situes au quatrime tage.

Des fentres on dominait le quai, la Seine;  l'horizon s'levaient les
massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le dme du
Panthon.

La chambre autrefois occupe par Berthe tait pour le graveur l'objet
d'une sorte de culte. Rien n'y avait t chang; on y voyait encore le
petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique
commode de noyer qui avait appartenu  madame Raimond, un vieux et
mauvais piano en merisier o Berthe avait tudi et appris son art;
enfin, sous verre et renfermes dans un cadre, les couronnes que la
jeune fille avait remportes au Conservatoire.

Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille tait courbe
par l'ge; son crne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus
depuis plusieurs annes, ajoutaient encore  l'austrit de ses traits;
ses paupires toujours  demi baisses tmoignaient du mauvais tat de
sa vue affaiblie par l'excs du travail; cette infirmit, jointe  un
lger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait oblig de
renoncer  la gravure de la musique, et  accepter, malgr sa
rpugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brvannes.

La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, tait
d'une scrupuleuse propret. Au-dessus de la fentre on voyait son tabli
de graveur, ses burins depuis longtemps abandonns, et quelques planches
prpares pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une
table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une
simplicit stoque.

Un vieux sabre d'honneur, gagn par Pierre Raimond, ancien volontaire
des armes de la rpublique, ornait son alcve. Au-dessous de ce sabre
tait encadr un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au
peuple lors de l'assassinat des envoys franais:

            _Le neuf floral de l'an sept_,
                _A neuf heures du soir_,
_Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres_
    _la rpublique franaise:_ _Bonnier_, _Roberjot et Jean_
       _Debry_, _chargs par le Directoire excutif_
            _de ngocier la paix de Rastadt_.

LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE!

Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spcimen de la
farouche loquence de cette poque sanglante, terrible, mais non pas
sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur tait rest fidle 
l'utopie rpublicaine, dans ce qu'elle avait de gnreux, de
patriotique.

Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher  Pierre Raimond
que des ides trop absolues sur les diffrences morales qui existaient,
selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'
l'exagration l'orgueil de la pauvret, il faisait excuser ce travers
par le plus noble dsintressement.

Ainsi, pouvant pouser la fille d'un riche diteur de gravures, il avait
refus, parce qu'il aimait la mre de Berthe, aussi pauvre que lui.

Aprs trente ans de travail et d'conomie, il tait parvenu  amasser
vingt-cinq mille francs qu'il destinait  sa fille. Un notaire
banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner
au moins  sa fille, trs jeune encore, une profession qui la mt 
l'abri du besoin.

On pense avec quelle inquitude Pierre Raimond attendait Berthe.

Enfin une voiture s'arrta sur le quai; il entendit dans l'escalier un
pas lger, rapide et bien connu.

Quelques secondes aprs, Berthe embrassait son pre.

--Enfin... te voil, te voil--rptait le vieillard d'une voix mue, en
serrant sa fille dans ses bras.

--Mon bon pre!... disait Berthe en pleurant.

Pierre Raimond dbarrassa lui-mme la jeune femme de son chapeau, de
son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son
fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui taient froides.

--Pauvre petite... tu es glace, rchauffe-toi....

--Pre.. tu gtes toujours ton enfant....

Sans lui rpondre, le vieillard la regardait avec bonheur.

--Te voil donc.. Depuis six mois... six mois!...

--Pauvre pre... le temps t'a bien dur....

--Mais tu tais heureuse?...

--Oui, oh! oui....

--Bien heureuse?...

--Comme toujours....

--Jusqu' prsent ton bonheur a fait mon courage.... Ainsi ton mari...
est pour toi toujours bon, prvenant, dvou?...

--Sans doute....

--Et pendant ton sjour en Lorraine?... Ces six grands mois passs dans
le tte--tte ont t plus doux encore pour toi, s'il est possible, que
le temps de ton sjour  Paris?

--Oui, mon pre.

--Tu es toujours fire d'tre sa femme?

--Toujours.... Mais pourquoi ces questions?

--Brvannes est enfin tel que tu l'avais jug lorsque tu m'as dclar
que tu n'pouserais que lui?

--Oui, certainement--rpondit Berthe de plus en plus tonne des paroles
de son pre, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait
soigneusement cach ses chagrins.

--C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu
serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persist dans mes refus?...

--Oui, mon pre.... Charles n'a pas chang.

--Dieu soit lou! Eh bien! je l'avoue... je me suis tromp....

--Tromp?... Et sur qui, bon pre?

--Tu ne sais pas pourquoi, cette anne, j'attendais ton retour avec plus
d'impatience encore que les autres annes?

--Mon Dieu, non.

--Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir
aujourd'hui?

--Explique-toi donc.... Mais, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures!

--Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu...
oh! bien de joie.

--Oh! tant mieux!

--Mon enfant... l'preuve a assez dur.

--Quelle preuve?

--Je souffrais tant! vieux, infirme, rduit  passer mes jours seul...
moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqu de t'embrasser le matin
et le soir... j'avais report sur toi la tendresse que j'avais pour ta
mre.... Quelle amertume d'tre condamn  ne te voir que quelques
heures par semaine et  ne pas te voir pendant des mois entiers.

--Bon pre... je souffrais bien aussi....

--Ce n'est pas tout encore: le temps que tu as pass ici pendant que ton
mari tait en Italie m'avait rendu notre nouvelle sparation plus
pnible encore; c'tait te perdre une seconde fois.

--Mais, mon pre....

--Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage,
Brvannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison.... Bien
souvent depuis tu tais revenue sur cette proposition... je t'avais
constamment refuse....

--Hlas! oui.

--C'est que, vois-tu, je doutais de Brvannes; je doutais de la dure de
cet amour, d'abord si violent.... Je n'aurais pu tre tranquille
spectateur de tes chagrins; ma dfiance mme aurait troubl ton mnage.
Je me suis donc impos un rigoureux devoir... je me suis dit:
J'attendrai.... Berthe ne m'a jamais menti.... Si, aprs quatre annes
de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai l une
garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bont du coeur de
Brvannes. Ce moment est arriv. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui
je lui dirai: J'ai dout de vous, j'ai eu tort... je vous en demande
pardon.... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre
que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.

--Tu dis, pre?--s'cria Berthe.

--Je dis, mon enfant chrie, que je n'ai plus assez d'annes  vivre
pour les passer loin de toi.... Ma foi, je me laisse tre heureux tout 
mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus...
dsormais.

Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.

Il se mprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la
jeune femme dans ses bras.

--Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la
joie t'agite et t'plore  ce point....

--Entre nous--ajouta Pierre Raimond en souriant--je fais le brave, le
Brutus, et je suis aussi mu que toi... en pensant que je ne te
quitterai plus.

Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.

La position de Berthe tait cruelle.

M. de Brvannes, non content d'avoir combl la mesure de ses torts
envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension
qu'il faisait  son pre. A ce moment mme Pierre Raimond, abus par les
gnreux mensonges de sa fille, s'apprtait  aller vivre chez M. de
Brvannes dans la plus complte intimit.

Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler  son pre ses chagrins
croissants, attribuer sa tristesse  ses regrets de vivre loigne de
lui; mais les esprances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec
la scne cruelle qui s'tait passe la veille entre Berthe et M. de
Brvannes, que la jeune femme resta frappe de stupeur, presque de
crainte.

Au lieu d'accueillir la rsolution de son pre avec la joie la plus
vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses
bras.

Pierre Raimond connaissait le coeur de sa fille; il attribua d'abord ses
pleurs  la joie,  une surprise inespre; mais ces larmes se
changrent en sanglots. Berthe reposa sa tte sur l'paule du vieillard,
et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un
mouvement convulsif.

Pierre Raimond comprit une partie de la vrit; ses anciens soupons
revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'cria d'une
voix svre:

--Berthe... vous me trompiez.... Vous n'tes pas heureuse!...

Berthe, rappele  elle-mme par ces paroles, frmit de son imprudence,
et regretta malheureusement trop tard l'motion qu'elle n'avait pu
cacher.

Elle allait rassurer son pre, lorsque la porte s'ouvrit:

--Mon mari!...--s'cria Berthe avec crainte. M. de Brvannes entrait
chez le graveur.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XII.

LE BEAU-PRE ET LE GENDRE.


L'apparition de M. de Brvannes fit rgner un silence de quelques
instants entre les trois acteurs de cette scne.

Berthe frmit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la
duret.

L'austre figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit
tout  coup un caractre d'nergie hautaine. Redressant sa grande
taille, et mettant sa fille derrire lui comme pour la protger, il
marcha deux pas  la rencontre de M. de Brvannes:

--Que voulez-vous, monsieur?

--Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle
venait passer la matine chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit; j'ai mes
raisons pour en douter.

--Ah! Charles!--dit tristement madame de Brvannes.

--Je vous dfends de souponner ma fille de mensonge, monsieur.

--Mon pre...--s'cria Berthe.

--Je n'ai, monsieur Raimond, de compte  rendre  personne.... Si je
souponne ma femme de mensonge, c'est que....

--Si elle a menti... ce n'est pas  vous, c'est  moi--s'cria Pierre
Raimond en interrompant son gendre.

--Comment cela, monsieur?--dit celui-ci en regardant Berthe avec
tonnement.

--Charles, je vous en conjure.... Et vous, mon pre....

--Elle m'a menti--reprit le vieillard d'une voix forte;--tout  l'heure
encore, elle se disait heureuse....

--Ah! j'y suis--reprit froidement M. de Brvannes--madame est venue
parler ici de son bonheur avec des gmissements hypocrites.... C'est
fort adroit....

--Monsieur de Brvannes--s'cria Pierre Raimond--il y a quatre ans, ma
fille se mourait dans cette chambre.... Je vous disais: J'aime mieux
perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des
tortures que vous lui causerez.... J'avais raison, vous la tuerez!

--Mon pre--dit Berthe--je ne dois pas vous laisser dans une fcheuse
erreur.... Il m'en cote, mais je dirai la vrit; je ne justifierai pas
par mon silence les reproches peu mrits, je vous l'assure, que vous
adressez  mon mari.... J'ai pu vous cacher quelques contrarits
domestiques auxquelles les meilleurs mnages n'chappent pas. Vous
tiez si content de me savoir compltement, absolument heureuse, que je
voulais vous laisser cette illusion; elle ne nuisait  personne, et
j'esprais vous rapprocher de celui que vous jugez trop svrement.

--Ma fille, je connais votre faiblesse; c'est  moi d'tre svre....

--D'tre svre!--s'cria M. de Brvannes avec un clat de rire
sardonique...--d'tre svre.... Ah c! est-ce que je suis ici 
l'cole, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous plat?

--Au bourreau de ma fille....

--Ceci tombe dans l'exagration, monsieur Raimond... vos souvenirs
rvolutionnaires vous garent....

--Berthe... emmne cet homme...--dit froidement le graveur.

--Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon pre,  jeudi...
pardonnez-moi de vous quitter sitt... peut-tre reviendrai-je
demain,--dit Berthe en voulant  tout prix rompre cette fcheuse
conversation.

--Puisque vous tes en train de donner des leons, monsieur--dit M. de
Brvannes--dites donc  votre fille qu'il est toujours maladroit de
tmoigner  son mari de mprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-tre
le droit d'tre jaloux....

--Berthe, que veut-il dire?

--Ah! Charles... est-ce  vous de rappeler cette scne....

--Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte dlicatesse... de vos
beaux scrupules.... Il y a l-dessous... quelque intrigue... je la
pntrerai....

--De grce, Charles, ne parlons pas de cela ici.... Adieu, mon pre.

Aprs un moment de silence, Pierre Raimond dit  sa fille:

--Berthe... mritez-vous ce reproche?

--Non, mon pre...--rpondit Berthe avec dignit.

--Je vous crois, mon enfant.... Maintenant, monsieur, coutez-moi.
Pendant quatre ans j'ai t votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse;
aujourd'hui je sais la vrit... Berthe n'a pas au monde d'autre appui
que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez
garde....

--Des menaces, monsieur....

--Oui, notre position sera nette.... Ds aujourd'hui... je renonce aux
secours que j'avais accepts  la seule instance de ma fille....

--Il vous est plus commode d'tre ingrat....

--Ingrat... parce que j'ai bien voulu mnager votre orgueil....

--Mon pre....

--Ainsi, monsieur--dit Pierre Raimond--c'est de vous  moi, d'homme 
homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille.... Je vous
donne quinze jours pour abjurer vos torts....

--Quinze jours? Pas davantage?...

--Et si au bout de quinze jours vous n'tes pas pour Berthe ce que vous
devez tre....

--Eh bien! monsieur, que ferez-vous?

--Vous le verrez.

--Venez, madame--dit M. de Brvannes en prenant Berthe par le bras.

--Mon pre, adieu.... Je reviendrai; de grce, calmez-vous.

--Vous reviendrez si je vous le permets--dit M. de Brvannes avec
ironie.

--Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi--dit Pierre Raimond.

Berthe suivit son mari en pleurant.

Le vieillard resta seul.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XIII.

UNE PREMIRE REPRSENTATION.


On donnait ce soir-l  la Comdie-Franaise la premire reprsentation
du _Sducteur_, comdie en cinq actes et en vers.

Cette oeuvre tait le dbut littraire de M. le vicomte de Gercourt.
Trs jeune encore et fort  la mode, d'une figure extrmement agrable,
il passait  bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux,
de manires charmantes, et du caractre le plus honorable.

La premire reprsentation de sa comdie avait ncessairement attir la
meilleure compagnie de Paris,  laquelle il appartenait.

Grce  son naturel aimable et bienveillant, et surtout  quelques
revers de fortune qui avaient suffisamment content l'envie, pendant
longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son
ambition littraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour
un homme de cette sorte) lui cra d'innombrables et d'hostiles
jalousies. Quelques rares amis lui restrent fidles, mais une chute
humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance
gnrale.

La majorit des gens de lettres voyait avec jalousie les dbuts de cet
intrus, de ce profane.

Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des
crivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir lever ses
loisirs  la dignit des lettres.

Nous conduirons le lecteur dans quelques loges diffrentes, o il
rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosit
gnrale avait attirs  cette _solennit dramatique_.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XIV.

PREMIRES LOGES N 7.


Berthe de Brvannes occupait une des places de cette loge; son mari
tait derrire elle; les deux autres places taient vacantes.

Berthe, coiffe en cheveux, portait une robe de crpe noir; sa belle
chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses paules
d'ivoire brillaient d'un doux clat; ses traits taient empreints de
mlancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre
Raimond le pnible entretien que nous avons racont; elle aurait dsir
rester chez elle; mais, craignant d'irriter M. de Brvannes, elle avait
consenti  l'accompagner.

Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels  l'homme, tait
profondment bless de la froideur de sa femme, et il s'obstinait  en
triompher, moins par repentir du pass, que pour obir  l'opinitret
naturelle de son caractre. Mais en vain il tchait de lui faire oublier
les torts dont il devait rougir; elle avait t trop cruellement
ulcre pour se gurir si vite.

M. de Brvannes avait lou une loge pour cette curieuse reprsentation,
dans le but d'tre agrable  sa femme.

La toile n'tait pas encore leve, peu  peu la salle se garnissait.
Berthe allait fort rarement dans le monde; malgr sa tristesse, elle
regardait avec une curiosit d'enfant les personnes qui arrivaient dans
les loges, puis retombait dans de pnibles proccupations.

M. de Brvannes, impatient du silence de sa femme, lui dit en
contraignant sa mauvaise humeur:

--Berthe, qu'as-tu donc?

--Je n'ai rien, Charles....

--Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous tes triste  prir. En
admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement
sentir....

--Je voudrais pouvoir les oublier... peut-tre un jour....

--La perspective est agrable.

--Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que
les motifs de tristesse ne me manquent pas.

--Est-ce pour votre pre que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a
t bien violent envers moi....

--Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagr vos torts.... Il n'a que
moi au monde.... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez
dsormais la permission d'aller le voir comme de coutume.

--Ma petite Berthe, vous tes trop jolie pour que je ne mette pas des
conditions  cette promesse.

--Mon ami, soyez gnreux tout  fait.

--Ce que vous dites l est flatteur, dit brusquement M. de Brvannes;
puis il reprit doucement: Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que
vous voulez; j'y consens.

--Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon pre, dit Berthe en se
retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse.

M. de Brvannes, plac dans le fond de la loge, se mit en riant la main
sur les yeux et dit:

--Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse.

--Oh! merci! merci, Charles! me voil heureuse pour toute la soire.

--C'est--dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari
n'aura pas  craindre pour toi le voisinage de madame Girard.

--Je n'ai pas la prtention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive
tard... tes-vous sur qu'elle aura reu le coupon que vous lui avez
envoy il y a deux jours?

--Sans doute, on l'a remis  Girard lui-mme; mais en sa qualit de
merveilleuse... surnumraire, madame Girard ne peut arriver qu'aprs
tout le monde... pour produire son effet.

--Charles, vous tes mchant.

--Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gte une jolie
figure par les plus sottes prtentions du monde.... Elle n'a qu'une
pense, celle d'imiter, ou plutt de parodier en tout la mise de madame
de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus  la mode de Paris.

--En effet, vous m'avez dj parl de ce travers de madame Girard. Je
voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je
crois? on la dit charmante.

--Charmante, trs originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'
elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement,
sous le prtexte qu'elle lui ressemble.

--Est-ce qu'en effet?...

--Oui--reprit M. de Brvannes--comme une oie ressemble  un cygne....

A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie
de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'ventail, le flacon de sa
femme; de plus, il avait, en manire de plastron, entre son habit et sa
redingote, une petite chancelire en maroquin double d'hermine, madame
Girard ayant toujours trs froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'tait
pas vrai; mais elle avait vu un des valets gants et poudrs de la
marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelire, et, 
dfaut d'un valet de pied gant et poudr, le pauvre M. Girard se
chargeait de la fourrure.

Madame Girard tait une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite,
qui et t jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe
ne put cacher sa surprise en voyant la singulire coiffure de madame
Girard.

Voici en quoi consistait cette _chose_, bien faite pour exciter
l'tonnement.

Qu'on se figure une espce de casquette polonaise en velours noir et 
petite visire, orne d'un bouquet de plumes blanches attaches sur le
ct par un gros chou de satin ponceau, le tout crnement pos un peu de
travers sur la tte de madame Girard, dont les cheveux bruns taient
crps en grosses touffes.

Avec cette _chose_ madame Girard portait une robe montante de velours
nacarat  corsage juste comme un habit de cheval et orne de
brandebourgs de soie assortis  la couleur.

Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais complt
par la casquette  plumes, il devenait si extraordinairement trange,
qu'il fit, pour ainsi dire, vnement dans la salle... et toutes les
lorgnettes commencrent  se diriger sur madame Girard, qui ne se
possdait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion.

M. de Brvannes se mordit les lvres de dpit en se voyant, lui et sa
femme, pour ainsi dire affichs par l'inconcevable casquette de madame
Girard; il ne put s'empcher de dire tout bas au Girard:

--Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met
toujours si bien?

Le pauvre mari donna un coup de coude  M. de Brvannes d'un air effar,
en lui disant tout bas:

--Chut!...

Pendant ce temps-l, madame Girard, se penchant hors de sa loge,
regardait de tous cts avec une expression d'impatience.

--Alphonsine--lui dit tendrement M. Girard--est-ce que tu cherches
quelqu'un?

--Sans doute--reprit Alphonsine d'un petit air agaant, malicieux et
triomphant--je cherche la marquise de Luceval, elle va tre joliment
furieuse..

--Pourquoi donc cela, madame?...--demanda Berthe, qui ne savait quelle
contenance garder.

--Il s'agit d'un excellent tour--reprit madame Girard--que j'ai jou 
la marquise; vous savez combien elle tient  avoir la primeur des modes,
et  ce qu'on ne porte rien qu'aprs elle. Je vais, il y a deux jours,
chez Barenne, notre marchande de modes  la marquise et  moi, et je lui
demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien command pour ce
soit, tout Paris devant tre aux Franais. Aprs des difficults sans
nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'tait
command une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller
qu' elle...--Aller qu' elle!--dit madame Girard en piaffant firement
sous sa casquette.--Enfin,  force de promesses et de clineries,
j'obtiens de cette chre Barenne de me montrer cette dlicieuse coiffure
et de m'en faire une pareille  celle de la marquise, et... la voici....
Cela s'appelle un _sobieska_. Vous jugez du dpit de madame de Luceval,
qui, croyant avoir l'trenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi
qu'elle.

--Vous me permettrez, madame, d'tre d'un avis contraire--dit Berthe en
souriant  demi.--Je crois qu'elle sera trs contente de ne pas tre la
seule coiffe ainsi.

--Je vous assure, ma chre, qu'elle sera furieuse--riposta madame
Girard.

--Je pense comme toi, bonne amie--dit M. Girard.

--Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer--dit Alphonsine
avec dignit.--Vous avez l'air d'un portier.

--Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-tre  vous reprocher
d'avoir fait perdre  votre marchande de modes la pratique de madame la
marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il
y a abus de confiance; n'est-ce pas, Brvannes, il y a abus de
confiance?...

--Timolon--dit madame Girard  son mari sans lui rpondre autrement--il
n'y a plus que trois loges vides aux premires. Allez demander si l'une
d'elles n'est pas loue  la marquise de Luceval....

Timolon se leva comme s'il avait t m par un ressort et partit
prcipitamment.

--Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pice? On dit qu'il est
charmant--dit madame Girard.

--Je l'ai souvent rencontr; il est fort aimable.

--Mais pourquoi se mle-t-il d'crire?

--Quand ce ne serait, madame--rpondit M. de Brvannes--que pour avoir
le plaisir de vous voir assister  la premire reprsentation de son
ouvrage avec un si dlicieux sobi... sob...

--Sobieska...--dit vivement madame Girard.

--A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut.

--Eh bien?--lui demanda sa femme.

--Alphonsine, vous ne vous tes pas trompe... il y a une de ces loges
loue  madame la marquise de Luceval.

--Bravo! dit Alphonsine.

--Ce n'est pas tout: vous qui tes curieuse de nouvelles, je vais vous
en donner une fameuse.

--Comment?

--Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arriv un chasseur
galonn sur toutes les coutures, demandant o tait la loge loue 
madame la princesse de Hansfeld.... C'tait justement la loge voisine de
celle de madame de Luceval... l, juste en face de nous.

--Quel bonheur! je ne l'ai jamais rencontre, la princesse; on la dit
si belle!...--dit madame Girard.

--Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame--reprit M. de
Brvannes--de voir enfin cette mystrieuse beaut. L'autre jour, au bal
de l'Opra, on ne parlait que d'elle, des trangets de son invisible
mari.

--Il ne sera du moins pas invisible ce soir--dit M. Girard.

--Pourquoi cela?--demanda sa femme.

--Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est
venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui
est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la premire fois depuis
une longue maladie.

--Quelle ide! venir au spectacle!--dit madame Girard.

--Fantaisie de malade, sans doute--reprit Brvannes.

--L'ouvreuse a rpondu au chasseur qu'il fallait demander cela au
contrleur--reprit M. Girard.--L-dessus le chasseur est descendu, et je
suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de
nouvelles.

--Enfin, c'est heureux--dit Brvannes--nous allons donc voir ce couple
singulier, trange, fantastique.

--Quelle est donc cette princesse, mon ami?--demanda Berthe  M. de
Brvannes.

--Une trs belle et admirable personne, dit-on,  la mode cet hiver, et
auprs de qui tous nos lgants ont perdu leurs galanteries.... Quant au
prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la
plus contradictoires; mais....

--Ah! mon Dieu!--s'cria madame Girard en interrompant M. de
Brvannes--voil la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son
sobieska!

Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, o il
apprendra peut-tre pourquoi elle n'a pas son sobieska.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XV.

LOGE DE PREMIRE, N 29.


Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.

Elle tait mise avec autant de got que de simplicit. La seule
innovation qu'elle se ft permise consistait dans un trs haut peigne
d'caille  l'espagnole qui rattachait  ses beaux cheveux bruns un
demi-voile de blonde noire (la marquise tait en deuil).

Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, tait charmant
et donnait un nouvel attrait  la piquante physionomie de madame de
Luceval. Elle tait accompagne de son frre et de sa belle-soeur, M. et
madame de Beaulieu.

--Alfred... regardez, j'ai gagn mon pari--s'cria gaiement la marquise
en s'adressant  son frre.--Madame Girard porte mon sobieska... Ma
chre Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!--ajouta-t-elle en
s'adressant  sa belle-soeur.

--Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?--demanda madame de
Beaulieu,--et qu'est-ce que madame Girard?

--Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de
nous aux premires... une femme en robe montante, de couleur nacarat....

Naturellement madame de Beaulieu tait trs rieuse; la figure
contracte, courrouce de madame Girard, qui fronait les sourcils sous
sa casquette  plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la
belle-soeur de madame de Luceval eut grand'peine  se contenir.

--Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, reprsenter la Pologne
dans un bal patriotique, fantastique et allgorique...--dit madame de
Beaulieu.

--Mais, ma chre milie,--reprit madame de Beaulieu en contraignant son
envie de rire,--quel rapport a donc votre pari avec cet adorable
toquet?

--Rien de plus simple,--dit madame de Luceval;--je ne pouvais avoir une
coiffure sans me voir  l'instant imite, ou plutt parodie par cette
madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai pari avec Alfred
que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que
mademoiselle Barenne la montrerait en secret  madame Girard, comme
m'tant destine, et que madame Girard la supplierait de lui en faire
une toute semblable.... J'ai invent le sobieska. Mademoiselle Barenne
s'est mise  l'oeuvre. Vous voyez madame Girard orne du sobieska; j'ai
gagn mon pari, et mon cher frre me doit une garniture de fleurs
naturelles.

--Le tour est parfait; et comme la pice ne commence pas encore,--dit M.
de Beaulieu,--je vais aller rpandre cette malice pour doubler l'effet
du sobieska de madame Girard.

--Mais savez-vous,--reprit madame de Luceval,--qu'il y a une charmante
personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, tchez donc de
savoir qui elle est.

--En effet,--dit madame de Beaulieu en regardant attentivement
Berthe,--elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement....
Voil qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on
n'aime pas la simplicit, et par consquent le bon got. C'est si
commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre
ridicule....

--Est-ce que vous dites cela  propos de M. de Gercourt et de sa
comdie, ma chre Alix?

--Mchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.

--Il lui tait si facile de ne pas faire cette comdie.

--Mais attendez au moins... pour la juger....

--Pas du tout, je serais influence. Maintenant mon jugement est bien
plus indpendant....

--Folle que vous tes!... et vous avez encourag M. de Gercourt dans
cette tentative....

--Il est si bon d'avoir  consoler ses amis dans leur infortune!

--Vous tes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous
jettent  l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver....

--Votre comparaison n'est pas juste, ma chre Alix; car je ne pourrais
pas sauver la comdie de ce pauvre M. de Gercourt.

--milie, milie, prenez garde,--dit en souriant madame de Beaulieu.--M.
de Gercourt vous a longtemps admire.... Vous feriez croire qu'il y a
chez vous du dpit et....

--Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renonc trop tt 
l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis
franche.

--Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas mme qu'on renonce 
elle.... Il faut que sa victime reste l pour souffrir.

--Hlas! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demand ma
voiture qu' onze heures.

Ce charitable entretien fut troubl par M. de Beaulieu et par M. de
Fierval.

--Ma chre milie,--dit M. de Beaulieu  sa soeur,--je vous amne un
renseignement vivant sur la charmante femme qui est  ct du sobieska.

--Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?--demanda
madame de Luceval.

--Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de
Brvannes.

--Brvannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?

--A peu prs.... Le pre tait environ comme fournisseur... agioteur.

--Et cette jeune femme?

--Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leons de piano pour
vivre....

--Il est impossible d'avoir l'air plus distingu,--reprit madame de
Luceval.

--Elle est mise  ravir.... C'est donc un mariage d'amour?...

--Certainement... mais Brvannes est trs infidle, dit-on.

--Comment! ce gros homme  lunettes?

--Non, ma chre; ceci doit tre au moins le Sobieski de la
Sobieska,--dit M. de Beaulieu  sa soeur.

--M. de Brvannes--reprit Fierval--est cet homme trs brun  figure
expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez....

--Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air mchant.

--Mais non, je vous assure; Brvannes est ce qu'on appelle un trs bon
garon; seulement il a un caractre de fer... et ce qu'il veut, il le
veut....

Au bruit de quelques chaises que l'on drangea dans la loge voisine,
madame de Luceval avana un peu la tte et reconnut madame de Lormoy,
tante de M. de Morville.

--Ah! madame, quel heureux voisinage?--dit madame de Luceval--tes-vous
seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite....

--J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari
l'accompagne--dit madame de Lormoy.

--Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystrieux
personnage.... Tchez qu'il reste jusqu' la sortie....

--S'il vous avait aperue, ma chre milie, je n'aurais pas  le lui
demander... mais malheureusement....

Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tte,
et dit  madame de Luceval:

--Le voici.

C'tait en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient
dans la loge.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XVI.

LES STALLES D'AMIS.


--Que de monde!... que de monde!...

--A la place de Gercourt, moi, j'aurais  cette heure une furieuse
motion; et vous?

--Moi aussi....

--Mais quelle fantaisie lui a pris?

--Il ne peut rien faire comme tout le monde.

--Ah! bah! Est-ce que sa comdie est vraiment trs extraordinaire?

--Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comdies;
il n'avait qu' faire comme eux et se tenir tranquille.

--Je croyais que vous aviez vu une rptition gnrale.

--Oui.

--Eh bien!

--Je suis arriv au troisime acte, et, ma foi, je me suis trouv  ct
de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scne; j'ai caus
tout le temps avec elle, et je n'ai rien cout du tout de la pice de
Gercourt. Elle est trs gentille, cette demoiselle ***.

--Alors vous ne savez rien de la pice?

--Saint-Clair, qui a vu deux rptitions, dit que c'est trs faible.
Moi, je voudrais que sa pice russt, bien certainement; mais quant 
applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien....

--Dieu nous en prserve!

--Il n'y a rien de plus mauvais got que d'applaudir.

--Tout le club sera ici.

--Ils viendront gris.... Ce sera drle.

--Ah! voil l'ambassadeur turc....

--Allons, bon! voil la petite marquise de Luceval qui se dmanche le
cou pour voir l'ambassadeur ou pour en tre vue....

--Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit
avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc....

--Je dteste cette femme-l... elle est si moqueuse....

--Et si mauvaise langue!

--Est-ce que vous la trouvez rellement trs jolie?

--Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voil tout.

--Quelle diffrence avec madame de Longpr, qui entre dans cette
loge!... Voil une femme rellement ravissante.

--Elle est avec cette petite bte de madame de Dinville.

--Il faut toujours que cette sotte crature s'accroche  une femme  la
mode....

--Tiens,  propos de madame de Longpr... o est donc Maubray?

--Le voil qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpr
peut se passer de lui?...

--Malheureux Longpr!...

--Ah! voil mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est
jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la
vaillent.

--C'est vrai.

--Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a
pas de soins  avoir, on n'est pas forc  des gards.

--Sans doute; mais on est si bte.... On prfre  tout la vanit.

--Dcidment, la princesse de Hansfeld est en beaut... Cette robe de
velours grenat lui sied  ravir.... Quelles admirables paules!... Je ne
l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc l?

--Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.

--Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge....

--Non.

--Si... je vous assure.

--Ces loges sont si obscures!

--C'est peut-tre le prince....

--Est-ce qu'on le lche maintenant?

--Il parat.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le
cache.

--A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de
Gercourt?

--Il viendra tout  l'heure, je l'ai rencontr; sa mre va mieux.

--Et lui, comment va-t-il?

--Comment, lui?

--Il ne gurit pas de son Anglaise?

--Non.... Voil une fidlit incurable.

--Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de
contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon....

--A-t-elle d tre vexe! elle est si coquette... elle aime tant 
tourmenter les autres femmes....

--Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la
mne durement!

--Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant  moiti fou.

--Est-ce que leur liaison dure toujours?

--On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.

--Silence... le voil... Bonjour, Saint-Renant....

--Bonjour, trs chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise,
en sobieska?

--Non. Qu'est-ce que c'est que a?

--Tenez, l... aux premires,  ct d'une trs jolie femme blonde.

--a?... mais c'est un homme!

--C'est un cuyer du Cirque.

--C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.

--Dites plutt de _lancires_ polonaises.

--Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est
ravissante.

--C'est madame de Brvannes.

--La femme de ce grand brun qui s'avance!...

--Oui....

--Ah! voil Morville.

--Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais a
n'avance gure, il est retranch dans sa loge, avec votre tante et la
princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.

--Madame de Hansfeld est ici?

--Oui, l... tenez, Morville.

--En effet....

--Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de prs la
figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour
nous, Morville.

--Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fum un
cigare.... Il y a de quoi la faire vanouir. Je vais tcher au contraire
de n'tre pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah !
j'espre que nous allons soutenir Gercourt, je suis mu pour lui.

--Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?

--Mais sans doute. La pice le mrite, d'abord.... Et puis il faut
encourager Gercourt. S'il russit, on ne nous appellera plus des gens
oisifs, inutiles; et il russira, il a tant d'esprit!

--Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa
chute.

--Pas plus que vous ne serez responsables de son succs.

--Mais voici les trois coups....

--Le moment solennel....

--Malheureux Gercourt....

--Silence, messieurs, coutons....

--Soyez tranquille, Morville.

--Nous sommes tout oreilles.

--Tiens! a se passe sous Louis XV!...

--Moi, d'abord, je dteste les pices du temps de la Rgence....

--Quel affreux habit a ce pre noble!

--Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise  merveille.

--Elle a trop de rouge....

--On en mettait alors beaucoup.

--Certainement, et trs prs des yeux....

--Comme la poudre lui va bien!

--Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est trs
piquante.... Figurez-vous....

--Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, coutez donc un peu la pice.

--C'est trs joli! trs joli!

--Les dcors sont charmants.

--Le fait est que pour une premire pice....

--Pour quelqu'un qui n'en fait pas son tat....

--Oh! un monologue?... Moi, je n'coute jamais les monologues... c'est
assommant.

--Ni moi non plus....

--Eh bien! pour en revenir  Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs
fois mademoiselle *** dans son dernier rle... vous savez la pice de
Scribe.... Il en devient trs amoureux... quand je dis amoureux....

--Parbleu....

--Il connaissait... dans la maison de....

--Mon cher Auguste, de grce, coutez donc un peu.... Gercourt est de
nos amis.

--Nous parlons justement d'une actrice de sa pice....

--Et puis les monologues... sont toujours du remplissage....

--Bravo! bravo!

--Diable! ceci est un peu risqu. a ne se dit pas en bonne
compagnie....

--Oui, mais sous la Rgence....

--Ah! voil madame d'Hauterive et sa soeur dans la loge du ministre....
Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sr de les y voir.

--Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente.

--Il y a des gens si avares!

--Voyons, coutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire
d'Octave, a dsolerait ce pauvre Morville.

--Oui, coutons....

--Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-l...

--Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long....

--Et l'amoureux, comme il parle du nez....

--Ah! voil les deux loges du club qui se garnissent....

--Ils ont trop dn...

--Ils vont se faire mettre  la porte....

--Regardez donc d'Orville, il est carlate....

--Bon! voil qu'il parle aux acteurs....

--Je le reconnais bien l... il est si spirituel!... Je parie qu'il va
leur dire de drles de choses....

--On le fait se tenir tranquille....

--C'est dommage.... Une fois nous avons t ensemble  la Gat: il y
avait un mouton dans la pice; nous tions dans une avant-scne de
baignoires; d'Orville a tir le mouton par les pattes de derrire....

--Ah! ah! cela devait tre bien drle.

--Je vous en rponds.... Mais voyons, coutons, coutons.... Hum....
Dites donc, a me parat trs embrouill... cette intrigue.

--Le fait est que je n'y comprends rien....

--De qui est-il pre, celui-l?...

--L'habit ponceau?

--Non, l'autre  gauche du thtre, le maigre, celui du monologue.

--Je ne sais pas.

--Est-ce que vous trouvez a trs amusant?

--C'est glacial.

--Quelle diable d'ide a eue Gercourt de faire une comdie?

--Pourtant ce mot-l est joli.

--Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?

--C'est gal, voyez comme on applaudit. Allons, a russit... mais c'est
faible....

--Le premier acte est enlev; au second maintenant.

--Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?

--Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si
bien.

--Pourquoi donc?

--Le reste de la pice ne pourra certainement pas se soutenir  cette
hauteur.

--Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du
succs.

--Oh! vous, Morville, vous tes toujours optimiste. Le fait est que
l'exposition est trs embrouille.

--Vous n'coutez pas.

--Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre,
c'est un vrai travail alors.

--Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer  chercher des
explications....

--Si c'est embrouill... a regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour
son plaisir, m'empcher de parler  mon voisin....

--C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans
tre cout...

--Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt!

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XVII.

ENTR'ACTES. LOGE N 7.


Cette loge tait, nous l'avons dit, occupe par M. de Brvannes et par
sa femme.

Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnatre Paula Monti....

Heureusement l'attention de Berthe tait occupe, car la profonde
altration des traits de son mari ne lui aurait pas chapp. Malgr la
trempe nergique de son caractre, M. de Brvannes se sentit dfaillir.
Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il
sentit se rveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui
avait inspire Paula.

Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admire par tous les
hommes, envie par toutes les femmes, dans la position sociale la plus
minente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du
sang qu'il avait rpandu, du moyen infme qu'il avait employ pour
donner une apparence  ses lches calomnies.

Dans la crainte des poursuites qui devaient lui tre intentes aprs son
duel avec Raphal (duel o celui-ci succomba), M. de Brvannes avait
prcipitamment quitt Florence. Depuis lors, il avait cherch 
s'tourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa
passion indomptable, qui, malgr lui, couvait toujours au fond de son
coeur.

Son aigreur, sa brusquerie, sa duret envers Berthe, n'avaient pas
d'autre cause que le ressentiment de ce pass qu'il ne pouvait chasser
de sa mmoire.

Que devint-il lorsqu'il se retrouva face  face avec madame de Hansfeld
et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse,
d'abord attirs par le sobieska de madame Girard, s'arrtrent ensuite
sur M. de Brvannes au moment mme o, reconnaissant en elle Paula
Monti, il la contemplait avec stupeur....

Il la vit tressaillir, porter vivement la main  ses yeux, puis
redevenir bientt impassible.

       *       *       *       *       *

Berthe avait t trs intresse; allant peu au spectacle, elle y
apportait des motions jeunes et fraches. Tout entire  l'action de la
comdie, fort indiffrente  ce qui se passait dans la salle, le
commencement du second acte du _Sducteur_ l'absorba compltement.

Le second acte eut un succs peut-tre encore plus complet que le
premier. Les amis de M. de Gercourt commencrent  s'impatienter de cet
_heureux hasard_, et l'un des plus dvous dit:

--Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgr le talent qu'il y
a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette
chute.... Je le dis  prsent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux
ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pice; a
n'est pas son esprit.

Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame
de Hansfeld.

Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ,
tait une grande dame dans toute l'acception du mot.

Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a dj
entrevu dans la galerie de l'htel Lambert.

M. de Hansfeld, si enfonc dans sa loge que de la salle on ne pouvait
l'apercevoir, tait de taille moyenne, frle, mince, et g de
vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits taient d'une extrme
dlicatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu
fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendre, s'harmonisaient
avec la pleur transparente de son visage. Ses yeux trs grands, trs
doux, taient d'un bleu si lumineux que, malgr la demi-obscurit de la
loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumire
semblait ne pas s'y rflchir, mais le traverser, et lui donnait la
limpidit bleutre d'un saphir.

Son sourire tait plein de mansutude, de finesse et de grce. Il
manquait  ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la
sant; de mme que les fleurs qui vgtent  l'ombre et loin des rayons
salutaires du soleil perdent la vivacit de leur coloris et se nuancent
de teintes ples d'une dlicatesse extrme, de mme les traits d'Arnold
avaient quelque chose d'tiol et de languissant.

Depuis quelques moments il tait profondment proccup.

Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer  la princesse la ridicule
coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce ct, M.
de Hansfeld tait rest en contemplation devant Berthe.

Madame de Brvannes n'tait pas d'une beaut tourdissante; mais son
doux et joli visage avait une si touchante expression de mlancolie,
qu'Arnold se sentit mu.... A ce moment mme de l'entr'acte, Berthe, par
un retour involontaire sur sa position et sur celle de son pre, trop
fier pour accepter dsormais le moindre secours de M. de Brvannes, et
trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'tant plus
distraite par l'intrt du spectacle, se laissait aller  la tristesse
de ses penses; la taille un peu courbe, la tte incline sur sa
poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camlias roses
qu'elle tenait  la main, elle semblait plier sous le poids de quelque
chagrin.

M. de Hansfeld se sentait attir vers cette jeune femme par la
mystrieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui tait
presque reconnaissant d'tre, ainsi que lui, trangre au bruit, au
mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la
perfection des traits de Berthe rpondait  leur gracieux ensemble, il
prit sa lorgnette.

A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.

--Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous?

--Mille grces, madame!--rpondit le prince en franais et sans aucun
accent, mais d'une voix faible et douce,--je me trouve trs bien.

--La lumire vous fatigue peut-tre, mon ami?--demanda la princesse 
son mari.

--Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si
mondain!--ajouta-t-il en souriant.

--A la bonne heure, prince,--reprit madame de Lormoy.--Il n'y a rien de
tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous
recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est
auprs de vous.

--C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,--dit le
prince avec bont; mais j'ai une peine extrme  obtenir d'elle qu'elle
aille davantage dans le monde.

--Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des
mmes reproches.... Ma pauvre soeur, sa mre, a t si longtemps malade,
et il l'a si affectueusement soigne, qu'il s'est dshabitu du monde.
Dieu merci! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas
moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai t
oblige de l'excuser auprs de vous, chre princesse, car aprs m'avoir
demand la grce de vous tre prsent, sa sauvagerie a repris le
dessus, et il a prtext de son loignement du monde pour renoncer 
cette faveur d'abord si dsire.

Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de
Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperu aux stalles de
l'orchestre. Elle rpondit en souriant:

--J'ai entendu attribuer  une cause trs romanesque la sauvagerie de M.
de Morville. On parlait d'une peine de coeur trs profonde... d'une
fidlit qui n'est plus de ce temps-ci.

--Et on disait vrai.... Les tantes doivent toujours avoir l'air
d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la
constance hroque de mon neveu.... Ah! mon Dieu! mais c'est lui, le
voil aux stalles...--dit tout  coup madame de Lormoy en apercevant M.
de Morville.

--Monsieur de Fierval, puisque Lon ne veut pas me voir, ayez donc la
bont d'aller lui dire que je suis ici.... Il ne nous chappera pas
cette fois.

M. de Fierval, qui tait venu faire une visite  madame de Lormoy et 
la princesse, quitta aussitt la loge pour se rendre aux ordres de la
tante de M. de Morville.

--Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de
Fierval fut sorti, je serais dsole de faire tomber M. de Morville dans
un vritable pige et de surprendre ainsi une prsentation qu'il dsire
peut-tre viter.

--Ma chre princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre
autres celle d'tre fire de mon neveu, et son plus beau succs serait
de mriter votre bienveillance.

--Je n'ai pas le droit de la refuser  quelqu'un qui vous appartient
d'aussi prs que M. de Morville; seulement je regrette que cette
bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.

--Permettez-moi de vous dire que quant  cela vous vous trompez
compltement.

--Mais...--ajouta madame de Lormoy--dcidment il faut que je vous
dnonce M. de Hansfeld. Il me parat beaucoup trop proccup du
_sobieska_ de madame Girard, il ne cesse de la lorgner;  moins que ce
ne soit cette jolie madame de Brvannes, que M. de Fierval nous a nomme
tout  l'heure.

--Et qui est vritablement charmante--dit la princesse en lorgnant
intrpidemment dans la loge de Charles de Brvannes.

M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme,
et continua de regarder Berthe.

--Mais--reprit madame de Lormoy--savez-vous, princesse, que j'admire
beaucoup ce M. de Brvannes? D'aprs ce que nous a dit M. de Fierval, il
s'est montr plein de dlicatesse et de gnrosit dans ce mariage...
pouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos
jours!... D'aprs un trait pareil, il me semble qu'on peut prjuger de
la valeur d'un homme.... Ne le pensez-vous pas? Avec l'lvation d'ides
que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Brvannes, ou
plutt de son noble dsintressement, de sa belle action, puisqu'il n'a
pas le bonheur de vous connatre....

Madame de Brvannes est si jolie--dit la princesse sans trahir aucune
motion--elle parat si distingue, que le _sacrifice_ de M. de
Brvannes me parat simplement _du bonheur_.

--Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison; mais  voir la figure
caractrise, presque dure, de M. de Brvannes, je ne l'aurais jamais
cru capable d'un pareil trait de tendre passion.... Et vous, princesse?

--Les physionomies sont quelquefois si trompeuses!--rpondit Paula,
dont le calme ne se dmentait pas.

A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.

--Comment! seul?--dit madame de Lormoy.

--Et Lon?

--Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets; mais aprs
avoir dn au club il a fum un cigare... et....

--Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac.
Puisse au moins la leon lui profiter en songeant  ce que lui fait
perdre cette habitude de corps-de-garde! Encore une fois, pardon et
regret pour lui, chre princesse.

--Nous y perdons tous, madame--reprit Paula.

On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre
auprs de sa tante tait consquente  sa rsolution d'viter dsormais
la rencontre de la princesse.

--Que dit-on de la pice?--demanda madame de Lormoy  M. de Fierval.

--On ne s'attendait pas, madame,  un semblable succs, et les _amis_ de
Gercourt... en sont... consterns....

--C'est indigne! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux
portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succs de
M. de Gercourt leur ft plus dsagrable encore.

--M. de Gercourt est de vos amis, madame?--demanda madame de Hansfeld.

--S'il en est! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages,
avant la rvolution de juillet, il est entr dans le monde sous mon
patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous tions, je
vous assure, trs fires de mettre M. de Gercourt dans le monde; il
tait charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort  la
mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des
manires parfaites, il n'avait qu' vouloir plaire pour plaire..., et
parce qu'aprs avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son
ge, il cherche maintenant des jouissances plus leves, des occupations
plus srieuses, il soulve un dchanement universel. En vrit, cela
fait honte et piti... mon Dieu! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas
aussi indulgents pour le mrite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre
nullit?... On ne leur en demande pas davantage.

--Il est bon d'tre de vos amis, madame,--dit Paula en souriant de
l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.

--Certes--dit M. de Fierval..., et je regrette d'tre de l'avis de
madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'tre
converti par elle.

--Oh! je ne prtends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux
mchants et aux jaloux... c'est un privilge de vieilles femmes, j'en
use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon
Dieu, comme vous tes ple!...

En effet, M. de Hansfeld avait sa tte appuye sur une des parois de la
loge, et semblait au moment de se trouver mal....

--Princesse, votre flacon!--s'cria madame de Lormoy.

Madame de Hansfeld se leva  demi.

Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effraye:

--Non..., non, pas ce flacon....

Et le prince perdit connaissance.

Malgr son impassibilit habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu
s'empcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement
d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni
madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occups auprs du prince, ne
remarqurent l'motion de la princesse.

L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte.
Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld  sa voiture;
parmi ces curieux tait M. Girard, que sa femme avait envoy savoir
comment son _sobieska_ tait accueilli du public.

M. Girard n'avait os faire aucune question  ce sujet, se promettant
bien de dire  sa femme que son audacieuse casquette avait excit
l'admiration gnrale. Il revint donc en hte auprs de sa femme pour
lui raconter l'vanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la
porte et dit  madame Girard:--Bonne amie...--que celle-ci, sans lui
laisser le temps de parler davantage, s'cria:

--Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de
Hansfeld; on vient de l'emporter,  ce qu'on dit,  la galerie, l,
devant nous.

--Mais, bonne amie....

--Allez vite, allez.

--Mais, bonne amie, je viens....

--Mais allez donc, Timolon.

--coutez de grce, je....

--Mon Dieu que vous tes impatientant! Courez donc vite.

--Je viens justement pour....

--Il ne s'agit pas de cela, mais du prince.... Encore une fois, allez
donc vite.

--Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous dsirez
savoir!--s'cria M. Girard avec une extrme volubilit.

C'est diffrent; entrez et fermez la porte de la loge.... Il fallait
dire cela tout de suite.

--Bonne amie, vous ne m'en avez pas laiss le temps, et je....

--Au fait, au fait.

--Est-ce que le prince a compltement perdu connaissance?--demanda
Berthe avec intrt.

--La princesse est sans doute partie avec lui?--dit M. de Brvannes.

--Est-ce qu'on lui a donn l les premiers secours?--repartit madame
Girard-Timolon.--Mais rpondez donc, vous restez l comme un _tertre_,
sans mot dire.

--Je ne puis rpondre  tant de questions  la fois.... D'aprs ce que
j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une
longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommod; selon
d'autres, c'tait un accs de folie qui lui avait pris lorsqu'on le
croyait pourtant compltement guri; selon ceux-l, enfin, c'tait une
motion violente et inattendue qui a caus sa dfaillance.

--Pauvre prince, si jeune et si souffrant--dit navement Berthe  M. de
Brvannes;--jusqu' ses douleurs, tout est donc un mystre?...

--Ah! ma chre madame de Brvannes, comme cela est intressant, n'est-ce
pas?--s'cria madame Girard avec exaltation.--Quel dommage que nous
n'ayons pas pu le voir! car il tait tellement cach dans le fond de la
loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.

--J'avoue--dit Berthe--que j'aurais t curieuse de voir sa figure....

M. de Brvannes avait fronc le sourcil en examinant avec intention la
physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifest son intrt pour
M. de Hansfeld.... Il attendit avec une certaine inquitude la rponse
de madame Girard qui avait ajout sentimentalement:

--En admettant que le prince ft jeune et beau, intressant comme il
l'est, on ne choisirait pas autrement son idal si l'on tait jeune
fille et matresse de son coeur; n'est-ce pas, madame de Brvannes?

--Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrari votre
inclination, et que....

--Ah a! j'espre bien, Timolon, que vous n'avez jamais eu la
prtention d'tre un tre idal, fantastique?

--Je n'ai pas la prtention d'tre fantastique, bonne amie, mais....

--Silence! on lve la toile....

M. Girard se tut.

Berthe et madame Girard prtrent une nouvelle attention au dernier acte
de la comdie, et M. de Brvannes, dont les traits s'assombrissaient de
plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son
absurde jalousie s'alarmait de l'intrt que Berthe venait de tmoigner
en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait mme pas
vu les traits.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XVIII.

LA SORTIE.


--Eh bien!

--C'est un succs.

--Un grand succs.

--Ce diable de Gercourt a du bonheur.

--C'est un beau dbut.

--Bah! ce n'est pas lui qui a fait cela.

--C'est l'ide qui m'est venue  mesure que le succs se dcidait.

--Si cela n'avait que mdiocrement russi, on aurait pu croire  la
rigueur Gercourt auteur de cette comdie.

--Si elle tait tombe on n'aurait pas eu le moindre doute.

--C'est un succs,  la bonne heure; mais le jeu des acteurs est tout
dans ces espces de pices-l.

--C'est trs vrai; tout  l'heure je passais  ct d'un journaliste: il
disait que c'tait spirituel, mais que ce n'tait pas _charpent_.

--Voil justement le mot que je cherchais; a n'est pas ce que l'on
appelle charpent.

--Que diable! quand on veut se mler d'crire pour le thtre, il faut
au moins savoir charpenter.

--La charpente, c'est toute une pice.

--Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.

--Moi, je sais que je trouvais Gercourt trs bon garon, trs aimable
avant qu'il n'et sa manie d'crire.... Maintenant il a un air
mystrieux, occup...

--C'est du dernier ridicule.

--Voil Morville. Malgr sa mlancolie, il a l'air aussi satisfait que
s'il tait l'auteur lui-mme.

--Il n'y a pourtant pas de quoi.

--Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit: le dnouement, quel
effet! a n'est pas un succs, c'est un vrai triomphe....

--a prouve surtout en faveur de notre amiti, nous tions tous l, nous
remplissions la salle... a s'est pass en famille.

--Il faudra voir cela devant un vrai public.

--Franchement, c'est malgr votre amiti que Gercourt a russi.

--Oh! vous voil toujours avec vos paradoxes, vous, Morville.... Ds que
quelqu'un est votre ami, il aurait tu pre et mre qu'il serait
excusable  vos yeux.

--A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante
comdie; au moins reconnaissez quelques circonstances attnuantes  son
crime. D'abord, il ne croyait pas que le succs qu'il ambitionnait pt
vous tre si dsagrable; il n'y a pas eu, quant  cela, prmditation,
je vous le jure.

--Vous plaisantez, Morville.

--Mais c'est la vrit...

--Tenez, si vous tiez l'ami de cette femme qui porte cette drle de
casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure
est de bon got.

--De quelle femme voulez-vous donc parler? o est-elle?

--L-bas, au pied de la statue de Voltaire,  cte de madame de
Brvannes, qui a l'air toute honteuse du _compagnonnage_.

--Est-ce que M. de Brvannes est  Paris?

--Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela?

--Et depuis longtemps?

--Je ne le crois pas; je l'ai vu pour la premire fois, depuis son
retour, au bal de l'Opra.--Ah , qu'avez-vous donc, Morville? Vous
semblez tout proccup de Brvannes, est-ce que vous seriez amoureux de
sa femme? Elle en vaut la peine.

--Son seul dfaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.

--Vous qui prenez tant de pari aux succs de Gercourt, mon cher
Morville, vous oubliez le plus beau.... Sa comdie a fait un tel effet
sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imbcile que jamais.
On l'a transport dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa
premire sortie, dit-on, il a eu du bonheur.

--Comme c'est agrable pour madame de Hansfeld!

--Oh! de celle-l nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la
dteste, et son prtexte de sentir le cigare, qu'il a donn pour n'aller
pas rpondre  sa tante et  cette belle princesse, tait une dfaite...
tes-vous original assez, Morville?

--Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brvannes est 
Paris?

--Allons, vous en tes encore  M. de Brvannes? Je vous y laisse.
Bonsoir, Morville.... Voici ma voiture.

--Dcidment, Morville est timbr.

--Voil pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis
par la passion.

--Lady Melfort a fait l un bel ouvrage.

--Pauvre garon!... Ah! voici Gercourt l-bas; il a l'air de se
sauver... d'chapper  son triomphe. Quelle fatuit!

--Il faut l'appeler:--Gercourt!... Gercourt!...

--Il va tre ravi.

--Bravo! mon cher ami.

--C'est un beau succs.

--Un grand succs.

--Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.

--Ah! mes amis.

--Nous le disions tout  l'heure: d'un homme dont c'est le mtier...
c'et t dj trs bien; mais d'un homme du monde, c'est double mrite.

--Eh bien! vrai, ce que vous me dites l, ces tmoignages de bonne
amiti me sont plus prcieux que le succs en lui-mme.

--Mais c'est tout simple, on a un succs autant pour ses amis que pour
soi.

--Mais  quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma
pice?

--Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde....
Il a l'air de ne pas vous voir.

--Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux
de faire le _lion_, adieu....

--Adieu, mon cher, et encore bravo.

--C'est--dire qu'il est charm d'avoir fait son effet.

--Quelle ridicule et insupportable vanit!

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XIX.

LA POSTE RESTANTE.


Huit jours environ s'taient passs depuis l'entrevue de madame de
Hansfeld et de M. de Morville  l'Opra.

M. de Morville, accabl d'une mlancolie profonde, n'avait pas quitt sa
mre, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec
un mlange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de
Hansfeld; le cri qui tait chapp  la princesse lui donnait un fugitif
espoir d'tre aim par elle, mais rendait plus pnible encore la lutte
qu'il avait  soutenir contre le devoir.

Par une fatalit  laquelle tous les hommes obissent, son amour
s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le sparaient de
Paula.

Par cela mme qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant,
il se consolait en nourrissant au fond de son coeur cette fatale
passion; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre  son ancien
amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque tincelle de
ces cendres refroidies.

En vain il se demandait par quel dcroissement insensible il tait
arriv si vite  l'oubli complet d'un sentiment qui nagure encore
occupait toute sa pense.... En vain il se demandait la cause de son
amour pour madame de Hansfeld. Elle tait sans doute d'une beaut
remarquable.... Quant  son coeur,  son esprit, il ne pouvait en juger.
Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait t
ddaigneuse, ironique et froide....

Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus
essentielle... ses lettres  madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris
par une singulire intuition de l'amour, presque toutes les motions
dont elle tait agite. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des
sacrifices que l'on a faits  l'objet aim, certaines mes d'lite
aiment en raison de l'lvation des sentiments qu'on leur inspire. Et M.
de Morville devait  son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles
inspirations.

Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, dlicat, entour de
sductions, il fallait que M. de Morville ft une manire de Scipion
pour se vouer  un amour impossible aprs tre rest si longtemps fidle
au souvenir d'une femme aime, nous rpondions que si ces exemples de
constance phnomnale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi
les honnies jeunes et beaux, sensibles, dlicats et entours de
sductions; ils ont eu assez de succs pour n'tre pas infidles par
fausse honte, ou pour ajouter par vanit un chiffre de plus  leurs
heureuses fortunes.

Puis la facilit mme des triomphes auxquels ils peuvent prtendre les
en loigne. Enfin, sans tre absolument rassasis de plaisirs, leur
premire fougue tant ds longtemps apaise, ils sont alors avides de
jouissances plus dlicates... heureux d'y consacrer la plus large part
de leur existence....

Pour exercer ainsi leurs facults sensitives, il n'est pas besoin d'un
amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets
incessants que cause un souvenir ador, aux tendres angoisses d'un amour
sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupt de la mlancolie,
les raffinements des passions pures et leves.

Des hommes moins bien dous, moins accoutums au succs, sont fidles ou
_dsintresss_ en amour... par ncessit.

Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.

C'est parce qu'il ne tiendrait qu' eux d'_avoir_, qu'ils mettent une
sorte de noble dpravation  ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons 
tout prix excuser la constance et la rsignation de notre hros),
certains gourmets senss savent de temps  autre rafrachir, renouveler
la sensibilit de leur got par une intelligente sobrit. Ceci pos, M.
de Morville disculp (nous l'esprons du moins), des ridicules inhrents
 la position d'amant fidle ou d'amant malheureux, nous instruirons le
lecteur d'une nouvelle particularit.

Huit jours environ aprs son entretien avec madame de Hansfeld, M. de
Morville reut par la poste la lettre suivante d'une criture inconnue:

La dmarche que l'on tente auprs de vous est trange et folle; vous
pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y
rpondre par le silence, par les plaisanteries ou par le ddain; on ne
s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette dmarche, pourtant
aussi srieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble
ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a jou toute une
existence... sur l'espoir presque insens que l'instinct de votre coeur
vous rvlerait ce qu'il y a de sincre, de grave dans la question qu'on
va vous faire: _Votre coeur est-il libre_?

On sait qu'un souvenir chri le remplit depuis presque deux annes;
mais il ne s'agit pas de ce pass: on s'adresse  votre honneur,  votre
loyaut bien connus. Pouvez-vous rpondre  un amour profond, nourri
depuis longtemps dans le silence et dans le mystre, amour passionn que
vous seul pouvez inspirer et justifier?

Rpondez.... Voulez-vous de cet amour?...

Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela
par orgueil... car cet amour... on le met  vos pieds avec autant
d'humilit que de crainte.... Si vous tes libre, si vous pouvez
consacrer... ou plutt si vous permettez qu'on vous consacre une vie
tout entire... dites un mot... et demain vous saurez qui vous crit
cette lettre....

La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira
aveuglement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un coeur
rempli de vous. Vous pourrez prendre impunment cet amour comme un jouet
avec l'arrire-pense de le briser bientt; vous pourrez lgrement,
insoucieusement, porter un coup mortel  un coeur trop pris.... On vous
dit cela parce qu'on vous sait bon et gnreux... parce qu'on ne prsume
pas trop de votre coeur et de votre franchise en attendant une rponse
loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera reue avec reconnaissance....
Votre sincrit consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux
amour rentrera dans le mystre et dans l'obscurit dont il n'aurait
jamais d sortir; quoiqu'il ne soit pas partag, il ne sera pas moins
fervent et ternel; vous pouvez y tre insensible, mais vous ne pouvez
l'empcher d'exister.

P.S. Rpondre poste restante,  Paris,  madame Derval.

Soit qu'il ft dans un milieu d'ides romanesques et mlancoliques, soit
qu'il crt  la sincrit de cette lettre, soit enfin que, dcid 
refuser l'_offre de ce coeur_, il vitt, de la sorte, le ridicule
d'tre dupe d'une plaisanterie, M. de Morville rpondit srieusement 
cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante,  l'adresse de
madame Derval.

J'aimerais mieux mille fois tre victime d'une plaisanterie que risquer
de rpondre lgrement  l'expression d'un sentiment dont un honnte
homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mrite
que je prtends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai
commis une action lche ou mchante, jamais je n'ai regard comme vains
et frivoles les engagements de deux coeurs qui se donnent l'un 
l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son
repos, son honneur, son avenir  la merci d'un homme; engagements dans
lesquels la femme risque tout, l'homme rien....

Je rpondrai donc: _Non, mon coeur n'est pas libre; j'aime, et j'aime
sans espoir_....

Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en rpondant de la sorte je crois
tre  la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi
touch qu'honor?

En admettant la ralit du sentiment dont on me parle, je suis absous
de prsomption par cette vrit bien connue: _tre aim ne prouve pas
qu'on mrite d'tre aim_. Mais, quant  moi, j'ai toujours pens que
ceux qui aimaient mritaient toujours autant de respect que
d'admiration.

          LON DE MORVILLE.

Le lendemain, M. de Morville reut cette rponse par la poste:

On vous avait bien jug, noble et gnreux coeur; votre lettre a fait
couler des larmes sans amertume. Votre rare dlicatesse aurait encore,
si cela tait possible, augment la folle passion que vous avez
inspire.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a t
plus rflchi, plus mdit, plus sage... car vous tes digne de rpondre
 toutes les exigences de l'me la plus pure, la plus leve.

Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on
s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une
dernire grce  vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas
elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous
comprendrez de quelle immense consolation elle peut-tre pour un coeur
rempli de vous. On voudrait de temps  autre vous crire, non pas pour
vous parler d'un amour qui dsormais n'lvera plus la voix, mais pour
vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.

_Votre coeur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir_.

On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous
prsageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir  ceux qui
souffrent; si votre amour continue d'tre malheureux, peut-tre au
milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la
consolation d'un coeur tendre et dvou qui, mieux que tout autre, saura
compatir  votre douleur.

Si vous tes heureux, vous serez gnreux, et vous aurez quelques
bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins
en songeant  vos souffrances ou  votre bonheur.... Vous tes si loyal
que vous ne suspecterez pas la loyaut des autres. Le but de cette
correspondance n'est pas de tendre un pige  votre affection, ou de
profiter d'un moment de dpit pour vous offrir de nouveau un coeur que
vous avez repouss; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des
mes dignes de la vtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive,
jamais vous ne saurez qui vous crit.

Enfin, vous ne verrez dans cette rsolution ni orgueil froiss, ni
amertume. L'lvation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors
d'atteinte de ces misrables passions. Le sort a voulu que cette offre
d'un coeur dvou vous ft faite trop tt ou trop tard.... Ce coeur n'en
est pas moins  vous, c'est--dire toujours digne de vous.

Rpondez poste restante,  la mme adresse.

Le calme et la dignit de cette nouvelle lettre frapprent M. de
Morville; il en fut touch, malgr les proccupations que lui causait
son amour pour madame de Hansfeld. Il rpondit avec sa sincrit
habituelle:

J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon coeur
est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais  pancher
mes impressions, non pas raconter des faits agrables ou pnibles, et
les confidents s'inquitent des personnes, non des sentiments. Il se
peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation  dire
mes tristesses ou mes esprances, ou  m'entendre plaindre si je
souffre, ou fliciter si je suis heureux, par la mystrieuse et
gnreuse amie qui vient  moi.

          LON DE MORVILLE.

Ce dernier billet crit et envoy  son adresse, M. de Morville, absorb
par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que
rarement  sa mystrieuse correspondante, la personne inconnue (que le
lecteur a sans doute devine) ne voulant pas abuser par une hte
indiscrte de la permission que M. de Morville lui avait donne.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XX.

L'MISSAIRE.


Huit jours s'taient passs depuis que M. de Brvannes avait reconnu, 
la Comdie-Franaise, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.

Il tait dix heures du matin: M. de Brvannes descendait de fiacre  la
porte d'une maison de mdiocre apparence, situe  l'extrmit de la rue
des Martyrs, rue gnralement assez dserte, ainsi que chacun sait.

Il n'y avait pas de portier dans cette maison: M. de Brvannes monta
donc jusqu'au premier tage o il sonna en matre. Presque aussitt la
porte lui fut ouverte par une femme assez ge, modestement mais
proprement vtue. Son visage tait fortement couperos; elle portait des
lunettes et tenait une tabatire  la main.

En deux mots nous dirons que cette femme, appele madame Grassot, tait
gardienne d'un petit appartement lou par M. de Brvannes pour y
recevoir en toute scurit les rivales de Berthe.

--Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles?--dit M. de Brvannes en
entrant dans un joli salon o flambait un bon feu.

--De trs bonnes, monsieur Charles--dit la vieille en tant ses lunettes
et en aspirant une forte prise de tabac.

--De trs bonnes?--s'cria M. de Brvannes en se retournant vers elle.

--D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous tonne?

--Non, car je sais par exprience que vous tes habile.... Pourtant il
s'agissait d'une chose trs difficile....

--Et vous doutiez de moi?...

--Il y avait tant d'obstacles  surmonter.... Enfin que savez vous?...

--Vous m'aviez donn huit jour?... et en cinq j'ai russi.

--Eh bien!...

--Eh bien!... commenons, comme on dit, par le commencement, et
coutez-moi attentivement.

--Je n'y manquerai pas.

--Mardi matin, vous m'avez dit: Madame Grassot, il faut absolument que
vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des
femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis,
htel Lambert.

--Vous me faites mourir d'impatience....

--Ah! monsieur Charles, si vous m'interrompez....

--Mais vous ne savez pas  quel point ceci m'intresse....

Laissez-moi parler. Aussitt pris, aussitt pendu, comme on dit. Ds que
vous avez eu tourn les talons, je suis descendue  pied jusqu'au
boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille; de la porte
Saint-Antoine, je suis arrive dans l'le Saint-Louis. J'ai commenc,
comme de juste, par faire le tour de l'htel,  partir de la grande
porte situe rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu' l'extrmit du mur du
jardin qui donne sur le quai d'Anjou....

--Je vous avais surtout recommand d'observer de ce ct; il y a une
petite porte qui s'ouvre sur ce quai dsert....

--Je n'ai rien oubli, soyez tranquille.... Mais pour mes premires
observations, je devais d'abord m'attacher  la porte cochre.... Comme
il n'y avait ni caf, ni cabaret o j'aurais pu m'tablir pour observer,
et que, dans les rues dsertes, on et bien vite remarqu ma prsence,
je descendis jusqu' la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris
une petite voiture  l'heure, et baissant bien les stores, j'allai
m'embusquer au coin de la rue Poultier, o demeure votre beau-pre.

--C'est bon... c'est bon.... Eh bien!...

--De l j'apercevais parfaitement la porte de l'htel sans tre dans la
rue; jusqu' trois heures je ne vis personne; les jours sont si courts
que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vtue d'une robe puce et d'un
chapeau brun, sortit de l'htel et se dirigea justement de mon ct:
c'tait une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une
multresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure
pareille; j'ai laiss passer la moricaude, j'ai pay mon fiacre, et j'ai
suivi....

--Eh bien!

--Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orlans, le pont, elle a fait
enfin le tour de l'le, et est rentre par la petite porte en question.
C'tait une simple promenade.

--Lui avez-vous parl?

--Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort,
c'est la prudence.... Jusqu'au moment o j'ai vu la moricaude rentrer
par la petite porte, rien ne me disait qu'elle ft de la maison de la
princesse.... Voil pour le premier jour. a n'a l'air de rien, mais je
savais dj qui demander en me prsentant  l'htel.

--Soit. Mais ensuite!

--Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes chantillons de dentelles
et de guipures. Quelle bonne ide que ce carton, monsieur Charles! nous
a-t-il servi! mon Dieu... nous a-t-il servi!...

--Au fait... au fait....

--Cette fois-l, j'arrive bravement  la grand'porte; je frappe, on
m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis
pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'empcher de sentir un tic-tac en
entrant l-dedans.

--Pourquoi cela?

--La cour est petite, dalle et entoure de grands btiments sombres.
C'est triste comme un clotre. Le soleil ne doit jamais venir l-dedans,
c'est sr. Au fond de la cour, il y a comme un pristyle norme et si
profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant,  cause de sa
blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer  cheval
qui montait en dehors jusqu'au premier tage; le pristyle allait
jusqu'au fond.

--Mais c'est un palais.

--Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un
tombeau que de vivre l-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait
ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le
passage.--Que voulez-vous? me dit-il.--C'est bien ici l'htel
Lambert?--Oui.--Habit par madame la princesse de Hansfeld?--Oui.--Eh
bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune
dame trs brune qui est venue  mon magasin sur les quatre heures. Comme
la multresse tait sortie la veille  cette heure-l, mon conte parut
vraisemblable; le cerbre me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre
pas que j'entendis siffler derrire moi, ni plus ni moins que dans une
caverne de brigands. C'tait le concierge qui annonait.

--En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais
o l'on sifflait de la sorte.

--C'est un drle d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas,
naturellement a m'a surprise. Je monte cet norme escalier qui ne
finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espce de grand
olibrius vtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait
le franais. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse;
il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre  colonnes de
pierre, grande comme une maison, sonore comme une glise, si grande
enfin qu'il y avait de l'cho; jugez comme c'tait gai. Au bout de cinq
minutes, l'olibrius revient me dire que sa matresse n'avait pas demand
de dentelles, et il me montre la porte; je rponds que c'est une jeune
multresse qui est venue.--C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle
de compagnie de S.E. la princesse?--me dit l'olibrius.--Justement, c'est
mademoiselle Iris; j'avais oubli son nom--rpondis-je. Et le chasseur
s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagn  cela
de savoir que la moricaude tait demoiselle de compagnie, et s'appelait
Iris....

--Iris?... quel nom singulier....

--Il y a bien d'autres choses singulires dans cette diable de maison.
Comme je l'avais prvu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire
que j'tais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demand de
dentelles. Le chasseur tait rest, ce qui ne m'empche pas de dire
rapidement et tout bas  la multresse:--J'ai quelque chose de trs
important  vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain 
la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, 
la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu' ce que vous
veniez...--Vous concevez, monsieur Charles... _la mort d'un homme_... on
dit toujours a... c'est d'un effet sr pour piquer la curiosit des
jeunesses.

--Qu'a rpondu la multresse?

--Elle m'a rpondu trs aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait
pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante;
finalement elle dit  l'olibrius en me montrant: Qu'on ne laisse jamais
rentrer cette femme ici! L'olibrius me fait un geste et me montre la
porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je
descends le grand escalier comme si j'avais retrouv mes jambes de
quinze ans.... Voil pour le second jour. Vous voyez que a marche
joliment bon train.

--Pas trop.

--Comment, pas trop?... Ce n'tait rien de donner un rendez-vous  cette
moricaude en lui annonant qu'il y allait de la mort d'un homme?

--Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.

--Mon Dieu! monsieur Charles, est-ce vous,  votre ge, avec votre
exprience, qui me faites une telle observation? Si je lui avais dit:
Je serai seulement demain  la petite porte du jardin pour vous
apprendre quelque chose de trs important. la curiosit de la
multresse aurait pu se contenir jusqu' demain, et aprs-demain il
tait trop tard pour y cder  cette curiosit; mais remarquez donc bien
que j'avais dit demain et les _jours suivants_... je lui laissais le
temps de succomber.

--C'est juste.

--Or, une sainte, une vraie sainte ne rsisterait pas  la curiosit de
savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un
temps d'hiver me camper  la porte; et si j'y venais, le secret tait
donc bien important; il tait donc possible qu'il s'agt de la mort d'un
homme. Et quelle est la sainte, je le rpte, qui rsisterait au dsir
de connatre un tel secret?

--Allons, allons, madame Grassot, je me rtracte; vous tes une
matresse femme.... Ceci est fort habile.

--Je le crois bien.

--Continuez.

--Le troisime jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre,
une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la
faction pouvait tre longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et:
Cocher, quai d'Anjou, la dernire petite porte du quai  main droite; je
m'attendais bien  ne pas voir la moricaude. Ce soir-l, en effet, je me
morfonds jusqu' neuf heures, j'tais gele... rien....

--Et le lendemain?

--Ah! monsieur Charles, il faut que a soit vous.... Le lendemain, mme
jeu.... J'arrive en fiacre; il s'arrte  raser la petite porte; ses
lanternes l'clairaient comme en plein jour.... A sept heures environ,
la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'tait chose
gagne, la curieuse tait  moi. Pourtant le lendemain,  mon grand
tonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu' dix heures et demie,
rien.... Mais enfin, hier soir, j'ai t bien ddommage....

--Et je vais l'tre aussi de tous ces dtails.

--Cela vous impatiente, monsieur Charles. tes-vous impatient! Enfin,
hier, j'arrive; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de
suite, et la moricaude, enveloppe dans un manteau, s'avance sur le pas
de la porte; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande  voix basse
si c'est bien la marchande de dentelles qui est l.... Pauvre agneau!!

C'est elle-mme, ma belle demoiselle; mais si vous voulez monter avec
moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus  notre aise...

Oh! madame, je n'ose pas. La pauvre petite tait toute effraye; c'est
si jeune et si timide. Enfin, aprs des si et des mais dont je vous fais
grce, elle consent  monter dans le fiacre auprs de moi. Je dis au
cocher de faire le tour de l'le au pas, et nous partons. La pauvre
petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde  la
rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fire
trembleuse, la plus fameuse ingnue....

--Enfin... enfin....

Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de
bien important  m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?
Voyez-vous, monsieur Charles, a fait toujours son effet.

Oui, ma belle demoiselle; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce
secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente
matresse, que vous aimez de tout votre coeur, n'est-ce pas?--Oui,
madame.--Et  qui vous ne voudriez pas causer de chagrins?--Non,
madame.--Eh bien! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la
mettant pas  mme d'empcher un grand malheur.--Comment cela,
madame?--Un malheureux jeune homme.... Mais je ne puis vous en dire
davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!... Si vous consentez 
l'couter, il viendra  ma place demain soir, en fiacre,  la petite
porte, et il vous expliquera tout cela.--Oh! madame, je n'oserai
jamais.--Mais il s'agit de quelque chose de trs grave pour votre
matresse.--Alors j'en parlerai  Son Excellence (vous voyez comme la
moricaude est simple, monsieur Charles).--Gardez-vous-en bien,--lui
dis-je,--coutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous
dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien  votre matresse. Il
y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple; ce serait que Son
Excellence vnt avec vous.... Attendez donc, ne vous effarouchez pas
ainsi, mon enfant; c'est en tout bien tout honneur.... Ne croyez pas
qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mlerait pas
de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux....
Mais je ne puis vous en dire davantage.... Accordez le rendez-vous que
je vous demande; au besoin mme prvenez-en la princesse.--Et le prince,
madame, faudrait-il aussi le prvenir?--me dit l'innocente.

--Diable!...

--Je vous avoue qu' ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir
t si avant; mais je m'assurai bientt que c'tait pure ingnuit de la
part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez.... Enfin,
 force de raisonnements, de promesses, je l'ai dcide  vous donner
rendez-vous, comme  moi,  la petite porte du jardin.

--Ce soir?

--Non, demain. Elle m'a dit que sa matresse ne sortait pas aujourd'hui;
mais qu'elle irait demain  l'Opra, et qu'alors, sur les neuf heures,
vous pouviez venir en fiacre  la petite porte. Maintenant, monsieur
Charles, le reste vous regarde; vous voici en relation avec la petite,
et jusqu' un certain point avec sa matresse; car, ingnue comme est
cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire  sa
matresse; et, si la multresse reparat avec l'agrment de la
princesse, vous tes en bonne voie.... Si elle ne reparat pas, c'est
mauvais signe.

--Allons, maman Grassot, vous tes une femme incomparable. Tenez, voici
cinq louis pour vos frais de fiacre.

--Monsieur est bien bon; monsieur n'a rien de plus  m'ordonner?

--Non; mais dites-moi: avez-vous demand au locataire du second s'il
voulait dmnager? je prfrerais avoir cette petite maison  moi seul.

--Que je suis tourdie,  mon ge! j'oubliais de dire  monsieur que ce
locataire consentirait  dmnager sur-le-champ, si on lui donnait mille
francs d'indemnit.

--Il est fou; son loyer est  peine de quatre cents francs.

--J'ai bataill; il n'y a pas eu moyen de le faire dmordre.

--Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge.

--Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de
suite. Dans vingt-quatre heures, son dmnagement serait fait.

--Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs,
vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste....

--Monsieur sera en effet bien plus tranquille en tant seul dans la
maison. Quant  moi, je n'en serai pas plus effraye, quoiqu'il n'y ait
pas de portier; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi.

--D'ailleurs le quartier est trs sr quoique solitaire.

--Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa gurite, voit notre
porte.

--Allons, madame Grassot, faites vite dmnager ce locataire du second,
j'ai hte d'tre seul ici.

--Aprs-demain ce sera fait, monsieur.... Allons, bonne chance.... Je
sais bien pour qui je voudrais l'trenne de cette maison, aprs que le
locataire du second sera parti.... Mais je connais monsieur, a sera
plus tt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa
tte....

--Vous tes une flatteuse, madame Grassot.

Et M. de Brvannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs.

Aprs avoir attendu le lendemain soir avec une extrme impatience, il
arriva vers les huit heures quai d'Anjou; il faisait une trs belle nuit
d'hiver, le froid tait vif et sec, la lune brillait. Aprs quelques
moments d'attente, la petite porte du jardin de l'htel s'ouvrit: Iris
parut sur le seuil bien encapuchonne. M. de Brvannes avait laiss sa
voiture  quelques pas; il accourut auprs de la jeune multresse, qui
prit son bras en tremblant.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXI.

L'ENTRETIEN.


--Tenez, d'abord, ma chre enfant, voici pour vous--dit M. de Brvannes
en voulant glisser une bourse dans la main de la multresse.

Celle-ci repoussa firement la bourse en disant:

--Vous vous trompez, monsieur.

--C'est une faible marque de mon estime--reprit M. de Brvannes en
insistant.

--De votre estime, monsieur?

A l'expression d'ironie amre qui accompagna ces mots, M. de Brvannes
s'aperut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit:

--Vous tes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld?

--Oui.

--Y a-t-il longtemps que vous tes  son service?

--Il y a longtemps.

--Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait  Florence
avec sa tante?

--Oui..

--La femme que je vous ai envoye a d vous dire que j'avais des choses
du plus haut intrt  communiquer  la princesse?

--Elle me l'a dit.

--Avez-vous prvenu madame de Hansfeld des dmarches de cette femme et
de l'entretien que vous m'accordiez ici?

--Non....

--Vous avez sans doute gard le mme secret  l'gard du prince?

--Je ne parle jamais  Son Excellence.

--Vous tes donc venue....

--Pour savoir ce que vous aviez  dire  ma matresse, et l'en
instruire, si je le jugeais convenable....

--Vous tes bien jeune, et je ne sais  quel point vous tes dans la
confiance de madame de Hansfeld pour....

--Alors adressez-vous directement  elle....

--C'est ce que je vous demande: donnez-m'en les moyens.

--Cela dpend de ma matresse....

--Quel que soit le prix que vous mettiez  ce service....

--Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse.

--Remettez-lui cette lettre.

--Impossible....

--Il ne s'y trouve rien de compromettant.... Je lui dis seulement
qu'ayant les choses les plus graves  lui crire, je la supplie de me
mettre  mme de lui adresser une lettre en toute scurit...

--Alors cette lettre est inutile.... Je lui ferai cette proposition; si
elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre
adresse?

--Je m'appelle Charles de Brvannes; voici ma carte.... Vous entendez
bien? Charles de Brvannes.

--J'entends bien....

--Ce nom vous est tout  fait inconnu?

--Tout  fait.

--Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononc devant vous?

--Jamais.

M. de Brvannes, contrari de la rserve de la jeune fille, tenta une
autre voie pour la gagner.

--Tenez, ma chre enfant, il faut tout vous dire.... J'ai en effet des
choses intressantes  rvler  madame de Hansfeld; mais--ajouta-t-il
avec un accent flatteur, presque tendre--j'ai quelque chose aussi  vous
dire,  vous.

--A moi?

--Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue
Saint-Louis, je vous ai trouve charmante... trop charmante pour mon
repos....

La multresse baissa la tte sans rpondre.

Peut-tre sera-t-elle plus sensible  des douceurs,  des cajoleries
qu' de l'argent, pensa M. de Brvannes; il reprit:

--Oui, et depuis ce jour j'ai doublement dsir de vous voir, d'abord
pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis
des choses importantes qui regardent la princesse.

--Vous vous moquez, monsieur?

--Ne croyez pas cela.... J'aurais peut-tre trouv d'autres moyens de
parvenir jusqu' madame de Hansfeld; mais j'ai prfr avoir recours 
vous; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions
si ardentes, si gnreuses, qu'en vous parlant de la matresse que vous
aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mriter d'tre bien
accueilli par vous.... Iris....

--Vous savez mon nom?

--Je sais bien d'autres choses encore.... Depuis trs longtemps je ne
m'occupe que de vous.... Votre sincre attachement pour la princesse a
encore augment mon intrt pour vous.

--Je ne dois pas entendre ces paroles--dit Iris d'une voix lgrement
mue.

Elle est  moi, cette petite fille ne pouvait rsister  quelques
amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai,
pensa M. de Brvannes; il reprit tout haut:

--Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de
moi, ma chre Iris.

--Non, il faut que je rentre.

--Pas encore...  peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.

--Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.

--C'est mon plus vif dsir; mais pour cela il faut que nous soyons bien
en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-tre  nous
deux prvenir de grands malheurs.

--Que dites-vous? la princesse risquerait....

--N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous
conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie allie comme vous, on ferait
des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien,
nous, il serait peut-tre mieux de ne pas prvenir encore la princesse.

--Comment cela?

--Elle pourrait ne pas rester matresse d'elle-mme, s'effrayer et
compromettre l'heureux succs des projets que je forme dans son intrt.

--Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous
entendions bien ensemble?

--Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord rpondre avec
franchise  quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous?

--Hlas! monsieur, je ne sais pourquoi, malgr moi, vous m'inspirez
presque de la confiance.

--Parce que mon langage et mes sentiments sont sincres....

--Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez
envoye si souvent... tant de ruses, tant de persvrance....

--Mon violent dsir de parvenir jusqu' vous, jusqu' la princesse, est
mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris.

--Je ne le devrais pas peut-tre.... M'amener presque maigri moi  vous
donner un rendez-vous.

Dcidment madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de
Brvannes; cette jeune fille est ingnue et niaise autant que possible;
et il reprit:

--Quel mal y a-t-il  cela... m'accorder un rendez-vous... presque
malgr vous?... D'abord, vous n'avez pas cd tout de suite, et puis
vous me rendez si heureux....

--Vous le dites....

--N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le
mien?...

--Je vous en supplie, parlons de la princesse....

--C'est maintenant vous qui me le demandez....

--Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.

--Parlons encore de vous, ou plutt laissez-moi jouir en silence du
plaisir d'tre prs de vous.

--Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me
tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler  Son
Excellence: c'est un pige que vous me tendiez....

--Quand cela serait....

--Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille....
Laissez-moi.... Je veux rentrer.

--Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais  quoi bon vous
entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas rpondre.

--J'aime mieux, parler de ma matresse que de vous entendre ainsi parler
de moi.

--Eh bien!... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours...
madame de Hansfeld est alle aux Franais avec son mari, n'est-ce pas?

--Oui. Le prince sortait pour la premire fois depuis longtemps.

--Et vous tiez reste seule, peut-tre,  l'htel, charmante Iris....
Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec
vous!

--Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.

--Eh bien! en revenant des Franais... comment s'est trouve votre
matresse?

--Trs inquite, d'abord, car le prince n'a t compltement remis de
son indisposition qu'une heure aprs son retour  l'htel....

--Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... Bnie soit la
clart de la lune qui me permet de les admirer!

--N'avez-vous donc plus rien  me dire sur Son Excellence?...

--Lorsqu'elle a t rassure sur l'tat de son mari... elle est
redevenue sans doute calme... comme  l'ordinaire?... Quelle jolie main
vous avez.

--Laissez-moi donc, monsieur...  quoi bon me faire des questions, vous
ne vous occupez pas des rponses?

--Voyons, je vous coute.... Vous avez raison, de graves intrts sont
en jeu, c'est malgr moi que je cde aux distractions que vous me
causez. Eh bien! la princesse?

--Loin d'tre calme lorsque l'tat du prince ne l'a plus inquite, son
agitation a encore augment; j'tais, comme d'habitude, venue avec ses
femmes, elle les a renvoyes et m'a garde seule.... Alors elle a
pleur, oh! bien longtemps pleur.

--Elle a pleur!

--Et moi-mme je n'ai pu retenir mes larmes.

--Elle avait l'air bien courrouce, n'est-ce pas?

--Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle tait abattue, accable;
elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses
larmes recommenaient de couler.... Vers une heure elle a sonn ses
femmes, on l'a dshabille, elle est reste seule avec moi; alors, au
lieu de se coucher, elle s'est mise  crire sur son livre noir 
secret, o elle crit toujours, je l'ai remarqu, lorsqu'il lui arrive
quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se
fatiguer encore; elle m'a rpondu que non, que cela la calmerait au
contraire. Je l'ai quitte vers les quatre heures du matin. Voyant
encore de la lumire chez elle, je suis entre doucement; elle crivait
toujours.

Ce que venait de dire la multresse (elle mentait compltement 
l'endroit du livre noir et de l'_accablement_ de la princesse) tait
pour M. de Brvannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa
rencontre imprvue avait caus l'agitation, l'anxit, les larmes de la
princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait dj vu au bal de
l'Opra, il s'tonnait seulement qu'elle et paru plus accable
qu'irrite de cette rencontre.

M. de Brvannes tait non seulement opinitre et goste, il tait
singulirement vain; malgr la froideur, l'loignement que madame de
Hansfeld lui avait tmoigns en Italie, il n'avait jamais dsespr de
s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forant de la quitter, n'avait
ni teint son amour, ni ruin ses esprances, et bien souvent il s'tait
dit que, sans sa fuite, devenue ncessaire par la rigueur des lois
italiennes, il serait parvenu  intresser Paula Monti par la violence,
les excs mme de son amour pour elle... et  lui faire oublier le nom
de Raphal, qui, aprs tout, l'avait provoqu.

La vanit est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Brvannes
tait aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il et une lueur
d'espoir en apprenant que la princesse avait t plus accable
qu'irrite  son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup  penser
tait cette circonstance:

Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement crit dans un livre
auquel elle confiait ses plus secrtes penses....

Il s'agissait videmment et de la mort de Raphal et des circonstances
qui l'avaient amene.... Donc il devait tre question de lui, de
Brvannes.

Possder ce livre, y surprendre les penses les plus intimes de madame
de Hansfeld, tel fut ds lors l'unique dsir de M. de Brvannes; mais
plus la satisfaction de ce dsir tait importante pour lui, plus il
devait craindre d'en compromettre la russite; il crut donc prudent et
habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance  la rvlation
qu'Iris avait paru lui faire avec la navet d'un enfant.

La multresse, surprise de son silence, lui dit:

--Eh bien! monsieur,  quoi songez-vous donc?

--A vous, Iris.... Encore une distraction....

--Comment, monsieur, malgr vos promesses?... Et moi qui rponds 
toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais...
vous ne m'avez pas coute....

--Si... trs bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous
adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront
en rien si vous y rpondez; je ne puis encore vous dire quel en est le
but.... Bientt peut-tre je vous demanderai davantage; mais alors
j'aurai, je l'espre, fait assez de progrs dans votre confiance pour
que vous ayez toute foi en moi.

--Je ne devrais pas consentir  vous revoir, monsieur...  quoi bon? Je
le vois, je ne suis l qu'un moyen de correspondance entre vous et la
princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas
toujours t sacrifis... aux heureux... aux grands de ce monde?

L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces
derniers mots fit tressaillir M. de Brvannes; une ide nouvelle lui
vint  l'esprit.

Peut-tre la fille de compagnie tait-elle jalouse de sa matresse, et
mcontente de sa position, quoi de plus naturel?

Les gens de l'espce de M. de Brvannes, si russ qu'ils soient, sont
presque toujours dupes de leur funeste ddain pour l'espce humaine, et
de leur propension  croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de
supposer, selon toute probabilit, que la multresse tait dvoue  sa
matresse, et de se tenir prudemment sur la rserve, il suffit  M. de
Brvannes, non pas mme d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix,
pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-tre mme
hostile  sa matresse.

Il tait d'autant plus port  admettre cette hypothse qu'elle servait
parfaitement ses projets. Il et t pour lui d'une haute importance
d'avoir chez madame de Hansfeld un tre  sa dvotion qui ne ft retenu
par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dvoment.
Voulant pourtant s'assurer de la ralit de son soupon, il dit  Iris
d'un ton affectueux de tendre intrt:

--Vous tes heureuse? trs heureuse auprs de la princesse... n'est-ce
pas?

La jeune fille comprit la porte de cette question, qu'elle avait trs
habilement amene. Elle ne rpondit pas d'abord, elle soupira, puis
aprs un silence de quelques secondes, elle dit:

--Oui, oui, trs heureuse; et quand bien mme je ne le serais pas, 
quoi bon me plaindre?...

Puis, dgageant brusquement son bras de celui de M. de Brvannes, elle
courut vers la petite porte du jardin, reste entr'ouverte.

tonn de cette fuite soudaine, M. de Brvannes la suivit en disant:

--Mais au moins je vous reverrai?...

--Je ne sais, rpondit-elle.

--Mais quand cela? aprs demain?  la mme heure?

--Peut-tre... et encore... non, non, plus jamais, je suis dj assez
malheureuse.

Et la porte du jardin se referma sur M. de Brvannes.

Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa premire
entrevue avec Iris....

Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui
rendre compte de son entrevue avec M. de Brvannes.

La jeune fille se rservait, nanmoins, de supprimer certains dtails se
rapportant  un projet infernal rcemment clos dans sa pense.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXII.

RENCONTRE.


Quelques jours aprs l'entrevue d'Iris et de M. de Brvannes, au moment
o quatre heures venaient de sonner  l'glise de Saint-Louis, un
brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la
Seine qui baignent l'le Saint-Louis, se rpandit sur ce quartier
solitaire.

Environ  la hauteur de l'ancien htel de Bretonvilliers alors en
dmolition, le quai d'Orlans, n'tant pas encore revtu d'un parapet,
formait un talus trs escarp, qui,  cet endroit, encaissait la
rivire.

Un homme envelopp d'un manteau se promenait lentement sur cette berge,
s'arrtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine,
gonfle par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si dsert, tait
plong dans un morne silence; la brume s'paississait de plus en plus,
cachait presque entirement l'autre rive du fleuve, et, voilant  demi
les btiments abattus de l'htel Bretonvilliers, leur donnait une
apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie dtruites,
 et l dcoupes  jour par de larges baies vides de fentres,
dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris,
ressemblaient  des ruines imposantes.

L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect
mlancolique de ce quartier. La tte baisse sur sa poitrine, il
marchait lentement le long du talus, s'arrtant de temps  autre pour
couter le murmure des eaux sur la grve, ou pour regarder d'un oeil
fixe le courant du fleuve.

Il fut tir de sa rverie par un bruit de pas; il leva la tte, et vit
s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe
blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il part de temps  autre
tter le terrain avec sa canne.

Le brouillard tait devenu trs pais: ce vieillard (le lecteur a dj
reconnu Pierre Raimond), dont la vue tait faible et incertaine, au lieu
de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dvi  droite, et s'avanait
directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.

Ce dernier, plac sur le bord du talus, se drangea machinalement pour
le laisser passer.

Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'quilibre,
roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en
tendant les bras et en poussant un cri affreux.

Tout ceci s'tait pass en moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire.

Se dbarrasser de son manteau, se prcipiter dans la Seine, et plonger
pour arracher ce malheureux  la mort, tel fut le premier mouvement du
prince de Hansfeld, car c'tait lui qui se promenait sur ce quai dsert,
voisin, comme on le sait, de l'htel Lambert.

Frle, dbile, mais d'une organisation trs nerveuse, Arnold de Hansfeld
pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son nergie une
force passagre; aprs des efforts inous, il parvint  saisir Pierre
Raimond.

Le courant tait si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce
_sauvetage_ inespr, les deux hommes se trouvrent entrans bien loin
du talus, et heureusement vers un endroit du rivage trs plane, trs
accessible, car les forces de M. de Hansfeld taient  bout.

Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita
les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela
arrive quelquefois dans ces luttes dsespres contre la mort.

Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sret sur la grve,
le vieux graveur eut, pour ainsi dire,  sauver  son tour son sauveur;
 la force factice, fbrile du prince succda un anantissement complet.

La nuit approchait, le crpuscule rendait la brume encore plus sombre;
en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des
grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait
presque personne sur ces quais solitaires.

M. de Hansfeld tremblait convulsivement; frle et chtif, il lui avait
fallu tre deux fois courageux pour s'exposer  un si grand pril avec
si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste
pour son ge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant,
remonta la grve en marchant avec prcaution, et atteignit un escalier
qui conduisait au quai.

Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, situe  l'angle de la
rue Poultier et du quai d'Anjou.

Aid de son portier, le pre de Berthe transporta M. de Hansfeld dans
son appartement, et malgr son culte pour la chambre de sa fille, il l'y
tablit devant un bon feu.

M. de Hansfeld commenait  reprendre connaissance; il regardait autour
de lui avec tonnement.

--Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauv au risque de prir
mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma
reconnaissance--s'cria le graveur.

--O suis-je!... Qui tes-vous, monsieur?--dit Arnold de Hansfeld en
cherchant  rassembler ses ides.

--Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arriv... Tout  l'heure,
tromp par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dvi de
mon chemin; je me suis trouv, sans m'en apercevoir, sur le talus qui
encaisse la rivire devant les dmolitions de l'htel Bretonvilliers; je
n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tomb  l'eau....
Alors, n'coutant que votre gnreux dvouement....

--Je me souviens de tout maintenant--dit le prince.--Je me souviens mme
que si mon premier mouvement a t de tcher de vous arracher au pril
qui vous menaait, ma premire pense a t de craindre que ma bonne
volont vous ft fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-tre
fallu vous dfendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-mme
aprs vous tre sauv--dit M. de Hansfeld en souriant.

--Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les coeurs braves et
gnreux, vous avez t fort... tant qu'il vous a fallu tre fort pour
m'arracher  une mort certaine.... Sauv par vous, j'ai d  mon tour
venir en aide  votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de
force.... Je vous ai transport ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.

M. de Hansfeld allait sans doute se nommer  son tour, lorsque la porte
de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, ple, les
yeux noys de larmes, les traits bouleverss, se jeta dans ses bras en
s'criant:

--Mon pre, je n'ai plus de refuge que chez toi!...

Berthe s'tait, en entrant, si brusquement prcipite dans les bras de
son pre, qui, retourn vers elle, lui cachait compltement M. de
Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperu ce dernier.

--Il m'a chasse... chasse de chez lui,--murmura Berthe d'une voix
entrecoupe de sanglots en tenant son pre troitement embrass.

--Mon enfant, nous ne sommes pas seuls--dit tout bas le vieillard.

M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise  la vue de
Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui
une si profonde impression  la Comdie-Franaise... impression qui
s'tait change en une sorte d'amour vague, romanesque, idal.

On se souvient que la loge du prince tait si obscure que madame de
Brvannes, malgr sa curiosit, n'avait pu l'apercevoir.

A ces mots de Pierre Raimond: Nous ne sommes pas seuls, Berthe,
rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.

Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de
Hansfeld:

--Ma fille... mon sauveur.

--Que dites-vous, mon pre?

--Tout  l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin,
je suis tomb dans la rivire.

--Grand Dieu!

Et Berthe se prcipita dans les bras du vieux graveur, le serra
fortement contre son coeur, puis le regarda avec anxit.

--Monsieur se trouvait par hasard sur le quai--reprit Pierre Raimond--il
m'a sauv... Mais ses forces s'taient puises dans la lutte, je l'ai
transport ici....

--Ah! monsieur--s'cria Berthe--vous m'avez rendu mon pre, alors que je
n'ai peut-tre jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa
protection!... Hlas! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se
chargera d'acquitter notre dette....

--Je suis trop pay, madame, en apprenant que j'ai rendu un pre  sa
fille.

--Mais au moins que nous sachions  qui nous devons tant--dit Pierre
Raimond.

--Quel nom joindre  nos prires en priant Dieu de vous bnir?--ajouta
Berthe.

--Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider--dit M. de Hansfeld en
rougissant et balbutiant un peu.

Pierre Raimond attribua cet embarras  la modestie de son sauveur, et
reprit:

--Mais o pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grce de m'avoir
conserv pour mon enfant?

M. de Hansfeld rougit de nouveau; aprs un moment de silence il
rpondit:

--Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois
m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez...
ma bonne action....

--Je n'insiste pas, monsieur--dit Pierre Raimond;--je conois le
sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-tre mme votre
vrai nom. Je respecterai votre rserve... seulement, soyez assez
gnreux pour venir quelquefois  moi, puisque vous ne me permettez pas
d'aller  vous.... Promettez-le-moi... pargnez-moi jusqu' l'apparence
de l'ingratitude.

--Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout  fait remis 
cette heure; auriez-vous la bont, si cela se peut, de me faire venir
une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
hospitalit.

Le portier tant rest dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire
d'amener un fiacre.

Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du
graveur.

Pierre Raimond quitta ses vtements mouills, et revint trouver sa
fille.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXIII.

CHAGRINS.


En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'criant:

--Maintenant je puis sans crainte me livrer  ma joie... tu es l, tu es
l.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre pre!... cela est
horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu
aies couru ce pril.... Non, non... quand je venais ici, quelque
pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaait... car
enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son pre sans qu'un affreux
brisement de coeur vous en avertisse....

--Calme-toi, chre enfant, la Providence a eu piti de nous. Aucun
pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais tre
sauv... Tu le vois--dit Pierre Raimond en souriant tristement--tu me
rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous
devons  ce gnreux inconnu.

--Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma
reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon,
excellent pre... maintenant je n'ai plus que toi au monde...--s'cria
Berthe en fondant en larmes.

Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et
lui dit avec amertume:

--Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!...

--Il ne m'aime plus!... je _lui_ suis  charge!... je lui suis
odieuse!...--dit Berthe en fondant en larmes.

--Oh! mes prdictions!...--s'cria douloureusement le vieillard.

--Mon pre, ne m'accablez pas!...

--Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... Hlas! c'est un cri de
satisfaction amre.... Mon amour pour toi ne m'avait pas tromp... Mais
qu'y a-t-il donc encore?

--Vous le savez, depuis la pnible scne qui eut lieu ici le
surlendemain de notre arrive, l'humeur de Charles s'est de plus en plus
aigrie, surtout  dater du jour o nous sommes alls aux Franais.
Jusqu'alors au moins il avait gard quelque mesure; il m'avait mme
exprim son regret de s'tre montr un peu dur envers vous.... Mais 
partir de cette funeste reprsentation aux Franais, je dis funeste,
parce que le lendemain ont commenc pour moi de nouveaux tourments....

--Et tu me les avais encore cachs? Lorsque tu es venue dimanche...
pourquoi ne m'as-tu rien dit?

--Je craignais tant de vous affliger.... Mais  prsent... mes forces
sont  bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez....

--Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....

--Eh bien, mon pre... depuis cette reprsentation des Franais,
l'humeur de mon mari dj trs irritable... est devenue sombre et
mchante. Je le voyais  peine... il sortait toute la journe et ne
revenait qu' une heure avance de la nuit. A l'heure du repas, il tait
taciturne, proccup... deux ou trois fois il se leva de table avant la
fin du dner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les
soucis qu'il paraissait avoir, il me rpondait durement que cela ne me
regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot  ce sujet.... Ce
matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui
dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours,
Charles.... Voil tout... mon pre, pas autre chose, je te le jure.

--Pauvre enfant...--Continue.

--Ses traits se rembrunirent aussitt; il s'cria avec amertume:--A quoi
cela me sert-il d'tre mieux? A quoi bon esprer... si j'ai quelque
chose  esprer... lorsque vous tes l comme une chane  laquelle je
suis dsormais et pour toujours attach... Maudit, maudit soit le jour
o j'ai t assez faible pour vous pouser... pour donner, comme un sot,
dans le pige que vous et votre pre m'avez tendu....

Le vieillard comprima un mouvement de colre, et reprit d'une voix
ferme:--Et puis ensuite... mon enfant....

--Ce reproche tait si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai
su que rpondre... j'ai pleur. Il s'est lev violemment en
s'criant:--_Quel supplice! oh! ma libert! ma libert_!... Mon Dieu...
je ne le gne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de
me permettre de venir vous voir.

--Oh! patience... patience...--s'cria le graveur d'une voix contenue.

--Voyant qu'il me traitait ainsi--reprit Berthe--je m'criai: Charles,
voulez-vous vous sparer de moi? si je vous suis  charge, dites-le....

--Eh bien! oui--me rpondit-il en fureur--oui! vous m'tes  charge;
oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des
mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...--Mais, mon Dieu--lui
dis-je--qu'ai-je fait, qu'avez-vous  me reprocher?

--Oh! rien! vous tes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si
vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas
la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant,
ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous
trouver, mon pre... car elle n'a plus que vous au monde--s'cria Berthe
en fondant en larmes.

--Cela devait tre--dit Pierre Raimond;--ce coeur goste, ce caractre
orgueilleux et ttu devait te faire payer cher... bien cher un jour...
les sacrifices qu'il s'tait imposs pour obtenir ta main...  tout
prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il
faudra que j'empche cet homme de torturer de la sorte mon enfant
chrie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te
brisera pas comme un jouet de son caprice.

--Mais que faire  cela? que faire?

--Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de
l'nergie.

--Oh! de grce, pas de scnes violentes!

--Pas de violence... mais de la fermet. J'ai le bon droit et la raison
pour moi, je dfends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais
d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai vcu assez
conomiquement avec ce que tu m'as forc d'accepter pour avoir mis une
petite somme de ct... Jointe  la vente de ce modeste mobilier... elle
assurera mon entre  Sainte-Prine.

--Oh! mon pre.... Jamais... jamais....

--Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces
asiles dus et ouverts  l'infortune honnte; et d'ailleurs, voyons,
crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation 
ton mari?

--Non, sans doute.... Oh! jamais.... Aprs ses durs et humiliants
reproches.

--Eh bien donc!... que faire? comment vivre?

--Ecoute, mon bon pre.... Depuis la scne pnible qui a eu lieu ici...
il y a quelques jours, lorsque mon mari a os vous reprocher le secours
qu'il vous accordait..., j'ai bien rflchi  votre position, et j'ai,
je crois, trouv un bon moyen de l'amliorer... si vous voulez toutefois
me seconder.

--Parle... parle.

--Hlas! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le
talent que vous m'avez donn... Autrefois, il nous aida  vivre....
Depuis mon mariage, il a t ma consolation pendant de cruels moments de
chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource.

--Chre enfant... que veux-tu dire?

--Charles me laisse libre de vous consacrer les matines du jeudi et du
dimanche de chaque semaine.... Qui m'empche ces jours-l d'avoir ici,
comme autrefois, des colires dans la chambre que vous m'avez
conserve? je prierai quelques-unes de mes anciennes lves de m'en
chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je
donnerai, s'il le faut, les leons sous mon nom de fille.... De la
sorte, bon pre, vous ne manquerez de rien, et....

Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec
attendrissement.

--Pauvre chre enfant.... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les
proccupations de l'tude, du travail,  tes autres chagrins....

--Oh! mon pre, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des
consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-tre
dont je puisse jouir?

--Non... eh bien, non... mon enfant bien-aime... cette rsolution est
noble, et belle... l'accepter... c'est l'apprcier ce qu'elle vaut....

--Vous consentez...--s'cria Berthe avec une joie indicible.

--J'y consens... et cette nouvelle marque de l'lvation de ton coeur
m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec
les gards, les soins, le respect que tu mrites, et aussi vrai que je
m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je
l'obtiendrai.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXIV.

DCOUVERTE.


Madame de Hansfeld, continuant d'crire  M. de Morville sous un nom
suppos, avait reu plusieurs rponses. Un matin (quelques jours aprs
que M. de Hansfeld eut sauv la vie du pre de Berthe de Brvannes),
Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre  sa
matresse.

Le coeur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'criture de
M. de Morville.

Celle lettre tait ainsi conue:

Voil la cinquime fois que j'cris  ma mystrieuse amie, ses
consolations me sont tellement douces et prcieuses, elles me viennent
si bien en aide pour supporter la tristesse o me plonge un amour
malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre intrt.
Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences  la fois si
vagues et si prcises faites  une inconnue, qui apprcie l'tat de mon
coeur avec une dlicatesse infinie.... J'ai t frapp de ce que vous me
dites sur _le bonheur d'aimer mme sans espoir, de mme qu'on aime Dieu
pour Dieu, et de trouver dans la seule dvotion  l'objet ador une pure
et ineffable flicit_. Vos penses,  ce sujet, sont en tout si
semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus
insaisissables, qu' force de m'en tonner, il m'est venu  l'esprit une
ide absurde, bizarre, folle.... Cette ide est que... mais non... je
n'oserai pas mme vous l'crire... du moins, avant de vous avoir avou
une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux
personnes, passionnment prises l'une de l'autre, doivent avoir sur
l'amour certaines ides absolument semblables.... Aussi, en consquence
de toutes mes folles penses, je suis assez fou pour conclure... que
vous pourriez bien tre... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, 
un bal de l'Opra, m'a dit ces mots: _Faust_ et _Childe-Harold_... lors
d'une soire que je n'oublierai de ma vie.

En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre
de surprise, de bonheur et de confusion; elle continua de lire avec un
violent battement de coeur.

Pardonnez-moi cet espoir insens... Si je me trompe, ces mots seront
incomprhensibles pour vous; si je ne me trompe pas, il peut nanmoins
vous convenir que je _n'aie pas devin_, alors vous me rpondrez que je
suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le
pass.

Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je t amen
 croire que ces lettres m'taient crites par vous? Je l'ignore....
Sans doute la prsence de l'tre aim se manifeste en tout et partout,
mme malgr le mystre qui semble le plus impntrable. Si l'on
distingue entre mille voix... une voix adore, pourquoi ne
reconnatrait-on pas de mme l'esprit, la pense de la femme que l'on
chrit? Si je ne me suis pas tromp... ce phnomne s'expliquerait plus
encore par la sincrit que par la sagacit de mon amour. Alors... je
vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste...
j'allais presque dire qui nous reste. Songez  tout le bonheur que nous
pouvons encore esprer de cette correspondance... et puis quelle
confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon
trange dcouverte! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre
amour que du mien? Vous ne m'avez pas crit un mot qui pt vous dceler,
et pourtant je vous ai reconnue.... Oh! de grce, rpondez-moi! Oui,
nous pouvons tre encore bien heureux, malgr la barrire
infranchissable qui nous spare. Croyant n'tre pas aim de vous, je
vous fuyais obstinment, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins
d'une passion dj si malheureuse; mais si vous la partagiez... pourquoi
me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en
restant, aux yeux du monde, trangers l'un  l'autre? J'ai jur... non
de ne plus vous aimer, cela m'tait impossible; mais j'ai jur, lors
mme que vous rpondriez  mon amour, de ne jamais porter atteinte  la
saintet de vos devoirs, et de ne jamais me prsenter chez vous. En
restant fidle, comme je le dois,  ce serment, quels seraient nos
torts? qu'aurions-nous  redouter? N'tes-vous pas lie par votre amour
comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais dli que le
jour o je _pourrais aspirer  votre main_?

Mais  quoi bon entrer dans de pareils dtails si mon coeur se
trompe... si vous n'tes pas _vous_? Un mot encore... si j'ai devin
juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit
qui put me faire souponner que vous m'criviez.... Cette dcouverte est
un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies
et aux athes.

L. DE M.

A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire blouie. Cette
preuve clatante de divination dans l'amour la confondait et la
ravissait  la fois. Ne fallait-il pas aimer immensment pour arriver 
ce point de pntration?

Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un
mensonge; aussi elle se livrait en toute scurit aux enchantements de
cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.

Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson  ce
passage o M. de Morville disait clairement qu'il ne serait dli de
son serment que si elle devenait veuve.

Pour la premire fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pens qui
lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.

Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que
devait lui inspirer l'amour de M. de Morville; comme lui, elle vit un
avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignor. Il chapperait au
moins  la grossire malignit du monde, et conserverait, cach dans
l'ombre, toute sa dlicatesse, toute sa fleur, tout son parfum....

crire souvent  M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir
aime de lui... lui rpter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir
jamais  rougir de cette affection si passionnment partage... quelles
brillantes, quelles radieuses esprances!

Un lger frappement qu'elle entendit  sa porte rappela madame de
Hansfeld  elle-mme. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un
meuble  secret, et dit:

--Entrez.

La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXV.

DOULEUR.


La physionomie du prince tait froide et hautaine. On aurait
difficilement cru que ses traits fins, mlancoliques et d'une
dlicatesse toute juvnile, pussent se prter  cette expression de
duret glaciale.

La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inquitude.
Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold tait ple et vtu
de noir.

Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit:

--tes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold?

--Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments....

--Je vous coute.

--J'ai dcid que nous quitterions cet htel....

--Comme il vous plaira, monsieur; seulement, aprs les dpenses toutes
rcentes que vous y avez faites....

--Cela me regarde.

--Je n'ai plus la moindre objection  lever. Je vous avouerai mme
franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier dsert
o vous aviez absolument voulu habiter.

--Je suis si bizarre, si original.... Mais voici qui vous paratra,
madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet
htel aprs-demain.

--Et o irons-nous loger, monsieur?

--Vous partirez pour l'Allemagne.

--Vous dites, monsieur?

--Que vous partirez pour l'Allemagne.

--C'est une plaisanterie, sans doute?

--Je n'ai gure l'habitude de plaisanter.

--En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si
brusquement Paris au milieu de l'hiver?

--Je ne quitte pas Paris... madame... mais _vous_, vous quitterez Paris
aprs-demain.... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre.... Je
l'ai rsolu... cela sera.

Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'tait
montr courrouc, violent; mais au milieu de ces emportements dont Paula
cherchait en vain la cause, il y avait des lans de passion, des cris de
dsespoir dont elle tait aussi apitoye que blesse; jamais de sa vie
le prince ne lui avait parl de ce ton froid, dur et tranchant. Elle
rpondit donc avec une sorte de crainte cause par la surprise:

--J'espre, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage,
lorsque vous saurez qu'il me serait extrmement dsagrable de quitter
Paris en ce moment.

--Vous vous trompez, madame... vous partirez..

--Monsieur....

--Madame... aprs-demain vous partirez.

--Je ne partirai pas....

--Vraiment?

--D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au srieux ce que vous me
dites.... Quelquefois vos ides sont tellement... bizarres, vos caprices
si tranges, vos volonts si phmres, qu'il y a de l'enfantillage 
moi de m'inquiter de cette nouvelle fantaisie.

--Peu m'importe, madame, que vous vous inquitiez, pourvu que prvenue
vous obissiez.

--Obir... le mot est un peu dur... monsieur....

--Il est juste.

--Ainsi, monsieur... c'est un ordre?

--Un ordre.

--Si j'tais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien
tyrannique....

--Je serais trs indulgent.

--Indulgent!... Et qu'avez-vous  me reprocher, monsieur? N'est-ce pas
moi... qui ai mille fois t indulgente de supporter vos emportements,
de les soigneusement cacher  tout le monde.... Ne m'avez-vous pas cent
fois rpt que, bien que nous vcussions sous le mme toit... j'tais
libre de mes actions.... Il est vrai que bientt aprs vous veniez tout
plor renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort
de vous rpondre.... Je suis sans doute  cette heure, et comme vous,
dupe d'une aberration de votre esprit.

--Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire
croire? Oh! il n'a pas tenu  vous que ces apparences, dont vous tiez
la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne
mritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas
tenu  vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une ralit...
Mais je croyais au moins qu'claire par ces alternatives de passion et
d'horreur....

--D'horreur!--s'cria la princesse.

--D'horreur--reprit froidement le prince;--je croyais que vous auriez
compris l'normit de vos forfaits et l'opinitret de ma passion qui
leur survivait.... Mais non!... pas mme cela.... Heureusement pour moi,
 cette heure la passion est morte; votre dernier trait l'a tue....
Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien?

--Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas.

--Mais je vous ai aime, vous portez mon nom... cet abominable secret
restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du
ciel, partez... et remerciez-moi  genoux d'tre aussi clment que je
le suis.

Madame de Hansfeld regardait son mari avec pouvante; elle n'avait  se
reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne mritait
pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant
semblait plein de raison; il n'y avait rien d'gar dans son regard,
d'altr dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion  l'amour
qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard
inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-tre pntr, elle lui dit:

--Lorsque je vous ai pous, monsieur, je vous l'ai dit loyalement...
mon coeur n'tait pas libre... j'ai aim, passionnment aim... Ce que
je vous disais alors,  cette heure je vous le rpte.... Je ne vous
aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai
t infidle....

--M'tre infidle!--s'cria le prince--ce serait une action louable
auprs des crimes que vous avez commis.

--Moi!--s'cria Paula en joignant les mains avec force--mais c'est une
calomnie aussi infme qu'absurde....

--Comment... vous oserez nier qu'hier soir.... Oh! non, jamais!--s'cria
le prince en frmissant;--jamais machination plus infernale n'est entre
dans une tte humaine. J'ai frissonn d'pouvante autant que de
surprise.... Et vous n'tes pas  genoux... devant moi, les mains
suppliantes.... Et vous tes l, froide, mprisante.... Mais vous ne
savez donc pas qu'il y a des juges et un chafaud, madame!

Paula, cette fois, trembla.

Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que
dans ses accs de colre ou plutt de douleur dsespre. Il lui avait
fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des rticences;
mais jamais il n'avait formul contre elle une accusation aussi prcise,
aussi terrible.

La princesse crut sincrement que la raison d'Arnold tait gare.
Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit
d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentre:

--Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par gard
pour vous, mais par gard pour mon nom.... Je serai cens vous
accompagner. Je passe pour fou--ajouta-t-il avec un sourire amer--on ne
s'tonnera pas de mon dpart prcipit. Je resterai ici sous un nom
emprunt. Except madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu
dans sa loge, personne ne me connat; cette fable sera donc facilement
admise.... D'ailleurs, je frquenterai peu le monde; et dans un mois ou
deux, avant peut-tre, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en
Bohme, o vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes
ordres.... Alors je vous dirai mes volonts, sinon je vous les crirai.
Ce soir, vous irez  l'Opra; on rpandra le bruit de mon dpart
subit.... Ce sera une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer 
l'aberration de mon caractre... on y croira sans peine. Vous partirez
dans une voiture ferme; tous mes gens vous suivront; on croira
facilement que je vous ai accompagne. Un mot encore. Le mpris et
l'excration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens  vous bien
persuader que c'est non par clmence, mais par respect pour mon nom que
je ne dvoile pas ici tous vos crimes.... Mais prenez bien garde;  la
moindre hsitation de votre part  m'obir, soit ici, soit ailleurs, je
surmonte ce dgot, et je vous abandonne  la vengeance divine et
humaine.

Et le prince sortit.

Madame de Hansfeld l'avait cout sans l'interrompre, se disant qu'il
fallait toujours se garder de contrarier les fous.

Iris entra d'un air effray:

--Ah! marraine... quel malheur!--s'cria-t-elle.

--Qu'as-tu?...

--D'aprs vos ordres, je suis alle au troisime rendez-vous que m'a
donn Charles de Brvannes....

--Eh bien!

--Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir  le voir....

--Ensuite!

--Il s'est cri les yeux brillants de fureur:

Dis  ta matresse que je suis l... que si elle ne me donne pas un
rendez-vous prochain o tu assisteras... j'y consens... ce soir je
rpands partout l'histoire de Raphal Monti... ta matresse me
comprendra...

--Il a dit cela... il a dit cela?...

--Et il a ajout: Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la
perdrai.

--Malheur!... malheur  moi! Et M. de Morville?... Que pensera-t-il de
moi?... Il croira ces calomnies... le malheureux Raphal y a bien cru!

--Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retir... Le
Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes.... Vous y viendrez
avec moi... et il s'y trouvera.... Sinon... il parlera. Que faire?...
que faire?... Ce mchant homme est capable de tout....

Aprs quelques moments de rflexion, Paula dit  Iris d'une voix ferme:

--Donnez-moi... du papier... une plume....

--Que voulez-vous faire?

--Donner  M. de Brvannes un rendez-vous o tu viendras.

--Y pensez-vous, marraine: crire... laisser une lettre de vous entre
les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais.... Il ne connat pas
votre criture?

--Non....

--Si j'crivais pour vous.

--Tu as raison... cris....

_Aprs-demain,  dix heures, au Jardin-des-Plantes_... _sous le cdre du
labyrinthe_....

--As-tu crit?

--Oui, marraine.

--Signe... _Paula Monti_.

--Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris aprs avoir sign, il sera
dupe de sa propre infamie....

--Quand lui remettras-tu cette lettre?

--A l'instant.... Il attend votre rponse  la petite porte du quai
d'Anjou.

--Va vite et reviens....

--Et j'aurai bien des choses  vous dire que j'apprends  l'instant.

--Qu'est-ce?

--Depuis huit jours... le prince est all quatre fois chez un vieil
homme, nomm Pierre Raimond, qui demeure ici prs....

--Et qu'importe!

--Mais Pierre Raimond est le pre de Berthe de Brvannes, que vous
trouvez si jolie.

--Que dis-tu?

--Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontr le
prince....

--Lui... lui?

--Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider....

--Ah! maintenant... je comprends tout--s'cria la princesse en mettant
ses deux mains sur son front.

--Quoi donc, marraine?

--Tu le sauras plus tard... laisse-moi.

Iris sortit.

Quelques minutes aprs, tromp par les perfides paroles d'Iris, M. de
Brvannes, ivre d'une esprance insense, couvrait de baisers passionns
le billet qu'il croyait avoir t crit par la princesse de Hansfeld.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




TABLE DES CHAPITRES.


CHAPITRE I.

I. Le bal de l'Opra

II. Une intrigue

III. Le domino

IV. Paula Monti

V. L'aveu

VI. M. de Brvannes

VII. Madame de Brvannes

VIII. Le retour

IX. Le rcit

X. Le prince de Hansfeld

XI. Le pre et la fille

XII. Le beau-pre et le gendre

XIII. Une premire reprsentation

XIV. Premires loges, n 7

XV. Loge de premire, n 29

XVI. Les stalles d'amis

XVII. Entr'actes. Loge n 7

XVIII. La sortie

XIX. La poste restante

XX. L'missaire

XXI. L'entretien

XXII. Rencontre

XXIII. Chagrins

XXIV. Dcouverte

XXV. Douleur

FIN DE LA TABLE.


       *       *       *       *       *






End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugne Sue

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