Project Gutenberg's Les possds, by Fdor Mikhalovitch Dostoevski

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Title: Les possds

Author: Fdor Mikhalovitch Dostoevski

Translator: Victor Derly

Release Date: October 8, 2005 [EBook #16824]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Fdor Mikhalovitch Dostoevski

LES POSSDS

Publication en 1872
Traduit du russe par Victor Derly en 1886.



Table des matires

PREMIRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER  _EN GUISE
D'INTRODUCTION: QUELQUES DTAILS
BIOGRAPHIQUES CONCERNANT LE TRS
HONORABLE STPAN TROPHIMOVITCH
VERKHOVENSKY._
CHAPITRE II  _LE PRINCE HARRY. -- UNE
DEMANDE EN MARIAGE._
CHAPITRE III  _LES PCHS D'AUTRUI._
CHAPITRE IV  _LA BOITEUSE._
CHAPITRE V  _LE TRS SAGE SERPENT._
DEUXIME PARTIE
CHAPITRE PREMIER  _LA NUIT._
CHAPITRE II  _LA NUIT (suite)._
CHAPITRE III  _LE DUEL._
CHAPITRE IV  _TOUT LE MONDE DANS
L'ATTENTE._
CHAPITRE V  _AVANT LA FTE._
CHAPITRE VI  _PIERRE STEPANOVITCH SE
REMUE._
CHAPITRE VII  _CHEZ LES NTRES._
CHAPITRE VIII  _LE TZAREVITCH IVAN._
CHAPITRE IX  _UNE PERQUISITION CHEZ
STEPAN TROPHIMOVITCH._
CHAPITRE X  _LES FLIBUSTIERS. UNE
MATINE FATALE._
TROISIME PARTIE
CHAPITRE PREMIER  _LA FTE -- PREMIRE
PARTIE._
CHAPITRE II  _LA FTE -- DEUXIME
PARTIE._
CHAPITRE III  _LA FIN D'UN ROMAN._
CHAPITRE IV  _DERNIRE RSOLUTION._
CHAPITRE V  _LA VOYAGEUSE._
CHAPITRE VI  _UNE NUIT LABORIEUSE._
CHAPITRE VII  _LE DERNIER VOYAGE DE
STEPAN TROPHIMOVITCH_.
CHAPITRE VIII  _CONCLUSION._




_Quand vous me tueriez, je ne vois nulle trace;_
_Nous nous sommes gars, qu'allons-nous faire?_
_Le dmon nous pousse sans doute  travers les champs_
_Et nous fait tourner en divers sens._

_Combien sont-ils? O les chasse-t-on?_
_Pourquoi chantent-ils si lugubrement?_
_Enterrent-ils un farfadet,_
_Ou marient-ils une sorcire?_

A. POUCHKINE.



Or, il y avait l un grand troupeau de pourceaux qui paissaient
sur la montagne; et les dmons Le priaient qu'Il leur permit
d'entrer dans ces pourceaux, et Il le leur permit. Les dmons,
tant donc sortis de cet homme, entrrent dans les pourceaux, et
le troupeau se prcipita de ce lieu escarp dans le lac, et fut
noy. Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui tait arriv,
s'enfuirent et le racontrent dans la ville et  la campagne.
Alors les gens sortirent pour voir ce qui s'tait pass; et tant
venu vers Jsus, ils trouvrent l'homme duquel les dmons taient
sortis, assis aux pieds de Jsus, habill et dans son bon sens; et
ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu ces choses
leur racontrent comment le dmoniaque avait t dlivr.

(_vangile selon saint Luc_, ch. VIII, 32-27.)

PREMIRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

_EN GUISE D'INTRODUCTION: QUELQUES DTAILS BIOGRAPHIQUES
CONCERNANT LE TRS HONORABLE STPAN TROPHIMOVITCH VERKHOVENSKY._

I

Pour raconter les vnements si tranges survenus dernirement
dans notre ville, je suis oblig de remonter un peu plus haut et
de donner au pralable quelques renseignements biographiques sur
une personnalit distingue: le trs-honorable Stpan
Trophimovitch Verkhovensky. Ces dtails serviront d'introduction 
la chronique que je me propose d'crire.

Je le dirai franchement: Stpan Trophimovitch a toujours tenu
parmi nous, si l'on peut ainsi parler, l'emploi de citoyen; il
aimait ce rle  la passion, je crois mme qu'il serait mort
plutt que d'y renoncer. Ce n'est pas que je l'assimile  un
comdien de profession: Dieu m'en prserve, d'autant plus que,
personnellement, je l'estime. Tout, dans son cas, pouvait tre
l'effet de l'habitude, ou mieux, d'une noble tendance qui, ds ses
premires annes, avait constamment pouss  rver une belle
situation civique. Par exemple, sa position de perscut et
d'exil lui plaisait au plus haut point. Le prestige classique
de ces deux petits mots l'avait sduit une fois pour toutes; en se
les appliquant, il se grandissait  ses propres yeux, si bien
qu'il finit  la longue par se hisser sur une sorte de pidestal
fort agrable  la vanit.

Je crois bien que, vers la fin, tout le monde l'avait oubli, mais
il y aurait injustice  dire qu'il fut toujours inconnu. Les
hommes de la dernire gnration entendirent parler de lui comme
d'un des coryphes du libralisme. Durant un moment, -- une toute
petite minute, -- son nom eut, dans certains milieux,  peu prs
le mme retentissement que ceux de Tchaadaeff, de Bilinsky, de
Granovsky et de Hertzen qui dbutait alors  l'tranger.
Malheureusement,  peine commence, la carrire active de Stpan
Trophimovitch s'interrompit, brise qu'elle ft, disait-il par le
tourbillon des circonstances.  cet gard, il se trompait. Ces
jours-ci seulement j'ai appris avec une extrme surprise, -- mais
force m'a t de me rendre  l'vidence, -- que, loin d'tre en
exil dans notre province, comme chacun le pensait chez nous,
Stpan Trophimovitch n'avait mme jamais t sous la surveillance
de la police. Ce que c'est pourtant que la puissance de
l'imagination! Lui-mme crut toute sa vie qu'on avait peur de lui
en haut lieu, que tous ses pas taient compts, toutes ses
dmarches pies, et que tout nouveau gouverneur envoy dans notre
province arrivait de Ptersbourg avec des instructions prcises
concernant sa personne. Si l'on avait dmontr clair comme le jour
au trs-honorable Stpan Trophimovitch qu'il n'avait absolument
rien  craindre, il en aurait t bless  coup sr. Et cependant
c'tait un homme fort intelligent...

Revenu de l'tranger, il occupa brillamment vers 1850 une chaire
de l'enseignement suprieur, mais il ne fit que quelques leons, -
- sur les Arabes, si je ne me trompe. De plus, il soutint avec
clat une thse sur l'importance civique et hansatique qu'aurait
pu avoir la petite ville allemande de Hanau dans la priode
comprise entre les annes 1413 et 1428, et sur les causes obscures
qui l'avaient empche d'acqurir ladite importance. Cette
dissertation tait remplie de traits piquants  l'adresse des
slavophiles d'alors; aussi devint-il du coup leur bte noire. Plus
tard, -- ce fut, du reste, aprs sa destitution et pour montrer
quel homme l'Universit avait perdu en lui, -- il fit paratre,
dans une revue mensuelle et progressiste, le commencement d'une
tude trs savante sur les causes de l'extraordinaire noblesse
morale de certains chevaliers  certaine poque. On a dit, depuis,
que la suite de cette publication avait t interdite par la
censure. C'est bien possible, vu l'arbitraire effrn qui rgnait
en ce temps-l. Mais, dans l'espce, le plus probable est que
seule la paresse de l'auteur l'empcha de finir son travail. Quant
 ses leons sur les Arabes, voici l'incident qui y mit un terme:
une lettre compromettante, crite par Stpan Trophimovitch  un de
ses amis, tomba entre les mains d'un tiers, un rtrograde sans
doute; celui-ci s'empressa de la communiquer  l'autorit, et
l'imprudent professeur fut invit  fournir des explications. Sur
ces entrefaites, justement, on saisit  Moscou, chez deux ou trois
tudiants, quelques copies d'un pome que Stpan Trophimovitch
avait crit  Berlin six ans auparavant, c'est--dire au temps de
sa premire jeunesse. En ce moment mme j'ai sur ma table l'oeuvre
en question: pas plus tard que l'an dernier, Stpan Trophimovitch
m'en a donn un exemplaire autographe, orn d'une ddicace, et
magnifiquement reli en maroquin rouge. Ce pome n'est pas
dpourvu de mrite littraire, mais il me serait difficile d'en
raconter le sujet, attendu que je n'y comprends rien. C'est une
allgorie dont la forme lyrico-dramatique rappelle la seconde
partie de _Faust._ L'an pass, je proposai  Stpan
Trophimovitch de publier cette production de sa jeunesse, en lui
faisant observer qu'elle avait perdu tout caractre dangereux. Il
refusa avec un mcontentement visible. L'ide que son pome tait
compltement inoffensif lui avait dplu, et c'est mme  cela que
j'attribue la froideur qu'il me tmoigna pendant deux mois. Eh
bien, cet ouvrage qu'il n'avait pas voulu me laisser publier ici,
on l'insra peu aprs dans un recueil rvolutionnaire dit 
l'tranger, et, naturellement, sans en demander la permission 
l'auteur. Cette nouvelle inquita d'abord Stpan Trophimovitch: il
courut chez le gouverneur et crivit  Ptersbourg une trs noble
lettre justificative qu'il me lut deux fois, mais qu'il n'envoya
point, faute de savoir  qui l'adresser. Bref, durant tout un
mois, il fut en proie  une vive agitation. J'ai nanmoins la
conviction que, dans l'intime de son tre, il tait profondment
flatt. Il avait russi  se procurer un exemplaire du recueil, et
ce volume ne le quittait pas, -- du moins, la nuit; pendant le
jour Stpan Trophimovitch le cachait sous un matelas, et il
dfendait mme  sa servante de refaire son lit. Quoiqu'il
s'attendt d'instant en instant  voir arriver un tlgramme,
l'amour-propre satisfait perait dans toute sa manire d'tre.
Aucun tlgramme ne vint. Alors il se rconcilia avec moi, ce qui
atteste l'extraordinaire bont de son coeur doux et sans rancune.

II

Je ne nie absolument pas son martyre. Seulement, je suis convaincu
aujourd'hui qu'il aurait pu, en donnant les explications
ncessaires, continuer tout  son aise ses leons sur les Arabes.
Mais l'ambition de jouer un rle le tenta, et il mit un
empressement particulier  se persuader une fois pour toutes que
sa carrire tait dsormais brise par le tourbillon des
circonstances. Au fond, la vraie raison pour laquelle il
abandonna l'enseignement public fut une proposition que lui fit 
deux reprises et en termes fort dlicats Barbara Ptrovna, femme
du lieutenant gnral Stavroguine: cette dame, puissamment riche,
pria Stpan Trophimovitch de vouloir bien diriger en qualit de
haut pdagogue et d'ami le dveloppement intellectuel de son fils
unique. Inutile de dire qu' cette place taient attachs de
brillants honoraires. Quand il reut pour la premire fois ces
ouvertures, Stpan Trophimovitch tait encore  Berlin, et venait
justement de perdre sa premire femme. Celle-ci tait une
demoiselle de notre province, jolie, mais fort lgre, qu'il avait
pouse avec l'irrflexion de la jeunesse. L'insuffisance de
ressources pour subvenir aux besoins du mnage, et d'autres causes
d'une nature plus intime, rendirent cette union trs malheureuse.
Les deux conjoints se sparrent, et, trois ans aprs, madame
Verkhovensky mourut  Paris, laissant  son poux un fils de cinq
ans, fruit d'un premier amour joyeux et sans nuages encore,
comme s'exprimait un jour devant moi Stpan Trophimovitch. On se
hta d'expdier le baby en Russie, o il fut lev par des tantes
dans un coin perdu du pays. Cette fois Verkhovensky dclina les
offres de Barbara Ptrovna, et, moins d'un an aprs avoir enterr
sa premire femme, il pousa en secondes noces une taciturne
Allemande de Berlin. D'ailleurs, un autre motif encore le dcida 
refuser l'emploi de prcepteur: la renomme d'un professeur trs
clbre alors l'empchait de dormir, et il aspirait  entrer au
plus tt en possession d'une chaire d'o il pt, lui aussi,
prendre son vol vers la gloire. Et voil que maintenant ses ailes
taient coupes!  ce dboire s'ajouta la mort prmature de sa
seconde femme. Il n'avait plus alors aucune raison pour se drober
aux insistances de Barbara Ptrovna, d'autant plus que cette dame
lui portait des sentiments vraiment affectueux. Disons le
franchement, Barbara Ptrovna lui ouvrait les bras, il s'y
prcipita. Qu'on n'aille point toutefois donner  mes paroles un
sens bien loign de ma pense: pendant les vingt ans que dura la
liaison de ces deux tres si remarquables, ils ne furent unis que
par le lien le plus fin et le plus dlicat.

D'autres considrations encore agirent sur l'esprit de Stpan
Trophimovitch pour lui faire accepter la place de prcepteur.
D'abord, le trs-petit bien laiss par sa premire femme tait
situ tout  ct du superbe domaine de Skvorechniki que les
Stavroguine possdaient aux environs de notre ville. Et puis, dans
le silence du cabinet, n'ayant pas  compter avec les mille
assujettissements de l'existence universitaire, il pourrait
toujours se consacrer  la science, enrichir de profondes
recherches la littrature nationale. S'il ne ralisa pas cette
partie de son programme, par contre il put, pendant tout le reste
de sa vie, tre, selon l'expression du pote, le reproche
incarn. Cette attitude, Stpan Trophimovitch la conservait mme
au club, en s'asseyant devant une table de jeu. Il tait  peindre
alors. Toute sa personne semblait dire: Eh bien, oui, je joue aux
cartes!  qui la faute? Qui est-ce qui m'a rduit  cela? Qui est-
ce qui a bris ma carrire? Allons, prisse la Russie! Et
noblement il coupait avec du coeur.

La vrit, c'est qu'il adorait le tapis vert. Dans les derniers
temps surtout, cette passion lui attira frquemment des scnes
dsagrables avec Barbara Ptrovna, d'autant plus qu'il perdait
toujours. Du reste, j'aurai l'occasion de revenir l-dessus. Je
remarquerai seulement ici que Stpan Trophimovitch avait de la
conscience (du moins quelquefois), aussi tait-il souvent triste.
Trois ou quatre fois par an il lui prenait des accs de chagrin
civique, c'est--dire tout bonnement d'hypocondrie, cependant
nous usions entre nous de la premire dnomination qui plaisait
davantage  la gnrale Stavroguine Plus tard, outre cela, il
s'adonna aussi au champagne; toutefois Barbara Ptrovna sut
toujours le prserver des inclinations vers tout penchant trivial.
Assurment, il avait besoin d'une tutelle, car il tait parfois
trs trange. Au milieu de la plus noble tristesse, il se mettait
tout  coup  rire de la faon la plus vulgaire.  de certains
moments, il s'exprimait sur son propre compte en termes
humoristiques, ce qui contrariait vivement Barbara Ptrovna, femme
imbue des traditions classiques et constamment guide dans son
mcnatisme par des vues d'ordre suprieur. Cette grande dame eut
durant vingt ans une influence capitale sur son pauvre ami. Il
faudrait parler un peu d'elle, c'est ce que je vais faire.

III

Il y a des amitis bizarres. Deux amis voudraient presque s'entre-
dvorer, et ils passent toute leur vie ainsi sans pouvoir se
sparer l'un de l'autre. Bien plus, celui des deux qui romprait la
chane en deviendrait malade tout le premier et peut-tre en
mourrait. Plus d'une fois, et souvent  la suite d'un entretien
intime avec Barbara Ptrovna, Stpan Trophimovitch, bondissant de
dessus son divan, se mit  frapper le mur  coups de poing.

Je n'exagre rien: un jour mme, dans un de ces transports
furieux, il dpltra la muraille. On me demandera peut-tre
comment un semblable dtail est parvenu  ma connaissance. Je
pourrais rpondre que la chose s'est passe sous mes yeux, je
pourrais dire que, nombre de fois, Stpan Trophimovitch a sanglot
sur mon paule, tandis qu'avec de vives couleurs il me peignait
tous les dessous de son existence. Mais voici ce qui arrivait
d'ordinaire aprs ces sanglots: le lendemain il se ft volontiers
crucifi de ses propres mains pour expier son ingratitude; il se
htait de me faire appeler ou accourait lui-mme chez moi,  seule
fin de m'apprendre que Barbara Ptrovna tait un ange d'honneur
et de dlicatesse, et lui tout oppos. Non content de verser ces
confidences dans mon sein, il en faisait part  l'intresse elle-
mme, et ce dans des ptres fort loquentes signes de son nom en
toutes lettres. Pas plus tard qu'hier, confessait-il, j'ai
racont  un tranger que vous me gardiez par vanit, que vous
tiez jalouse de mon savoir et de mes talents, que vous me
hassiez, mais que vous n'osiez manifester ouvertement cette haine
de peur d'tre quitte par moi, ce qui nuirait  votre rputation
littraire. En consquence, je me mprise, et j'ai rsolu de me
donner la mort; j'attends de vous un dernier mot qui dcidera de
tout, etc., etc. On peut se figurer, d'aprs cela, o en arrivait
parfois dans ses accs de nervosisme ce quinquagnaire d'une
innocence enfantine. Je lus moi-mme un jour une de ces lettres.
Il l'avait crite  la suite d'une querelle fort vive, quoique ne
d'une cause futile. Je fus pouvant et je le conjurai de ne pas
envoyer ce pli.

-- Il le faut... c'est plus honnte... c'est un devoir... je
mourrai, si je ne lui avoue pas tout, tout! rpondit-il avec
exaltation, et il resta sourd  toutes mes instances.

La diffrence entre Barbara Ptrovna et lui, c'est que la gnrale
n'aurait jamais envoy une pareille lettre. Il est vrai que Stpan
Trophimovitch aimait passionnment  noircir du papier. Alors
qu'elle et lui habitaient la mme maison, il lui crivait jusqu'
deux fois par jour dans ses crises nerveuses. Je sais de bonne
source qu'elle lisait toujours ces lettres avec la plus grande
attention, mme quand elle en recevait deux en vingt-quatre
heures. Ensuite, elle les serrait dans une cassette spciale; de
plus, elle en prenait note dans sa mmoire. Puis, aprs avoir
laiss son ami sans rponse pendant tout un jour, lorsque Barbara
Ptrovna le revoyait, elle lui montrait le visage le plus
tranquille, comme s'il ne s'tait rien pass de particulier entre
eux. Peu  peu elle le dressa si bien, que lui-mme n'osait plus
parler de l'incident de la veille, il se bornait  la regarder
furtivement dans les yeux. Mais elle n'oubliait rien, tandis que
Stpan Trophimovitch, rassur par le calme de la gnrale,
oubliait parfois trop vite. Souvent, le mme jour, s'il arrivait
des amis et qu'on bt du champagne, il riait, foltrait comme un
colier. Quel regard venimeux elle dardait probablement sur lui
dans ces moments-l! Et il ne s'en apercevait pas! Au bout de huit
jours, d'un mois, de six mois, elle lui rappelait  brle-
pourpoint telle expression de telle lettre, puis la lettre tout
entire, avec toutes les circonstances. Aussitt il rougissait de
honte, et son trouble se traduisait ordinairement par une lgre
attaque de cholrine.

En effet, Barbara Ptrovna se prenait trs souvent  le har.
Mais, chose qu'il ne remarqua jamais, elle avait fini par le
regarder comme son enfant, sa cration, on pourrait mme dire son
acquisition; il tait devenu la chair de sa chair, et si elle le
gardait, l'entretenait, ce n'tait pas seulement parce qu'elle
tait jalouse de ses talents. Oh! combien devaient la blesser de
telles suppositions! Un amour intense se mlait en elle  la
haine,  la jalousie et au mpris qu'elle prouvait sans cesse 
l'gard de Stpan Trophimovitch. Pendant vingt-deux ans elle
l'entoura de soins, veilla sur lui avec la sollicitude la plus
infatigable. Ds que se trouvait en jeu la rputation littraire,
scientifique ou civique de son ami, Barbara Ptrovna perdait le
sommeil. Elle l'avait invent, et elle croyait elle-mme la
premire  son invention. Il tait pour elle quelque chose comme
un rve. Mais, en revanche, elle exigeait beaucoup de lui, parfois
mme elle le traitait en esclave. Elle tait rancunire  un degr
incroyable...

IV

Au mois de mai 1855, on apprit  Skvorechniki le dcs du
lieutenant gnral Stavroguine. Sans doute Barbara Ptrovna ne
pouvait pas regretter beaucoup le dfunt, car, depuis quatre ans,
les deux poux vivaient spars l'un de l'autre pour cause
d'incompatibilit d'humeur, et la femme servait une pension au
mari. (En dehors de son traitement, le lieutenant gnral ne
possdait que cent cinquante mes; toute la fortune, y compris le
domaine de Skvorechniki, appartenait  Barbara Ptrovna, fille
unique d'un riche fermier des boissons.) Nanmoins, elle reut une
forte secousse de cet vnement imprvu et se retira tout  fait
du monde. Naturellement, Stpan Trophimovitch fut en permanence
auprs d'elle.

Le printemps dployait toutes ses magnificences; les putiets
fleuris remplissaient l'air de leur parfum; les dernires heures
du jour prtaient  la nature un charme particulirement potique.
Chaque soir les deux amis se retrouvaient au jardin, et, jusqu'
la tombe de la nuit, assis sous une charmille, ils se confiaient
leurs sentiments et leurs ides. Sous l'impression du changement
intervenu dans sa destine, Barbara Ptrovna parlait plus que de
coutume; son coeur semblait chercher celui de son ami. Ainsi se
passrent plusieurs soires. Une supposition trange se prsenta
tout  coup  l'esprit de Stpan Trophimovitch: Cette veuve
inconsolable n'a-t-elle pas des vues sur moi? N'attend-elle pas de
moi une demande en mariage  l'expiration de son deuil? Pense
cynique, mais plus on est cultiv, plus on est enclin aux penses
de ce genre, par cela seul que le dveloppement de l'intelligence
permet d'embrasser une plus grande varit de points de vue. En
examinant cette conjecture, il la trouva assez vraisemblable et
devint songeur: Certes, la fortune est immense, mais... Le fait
est que Barbara Ptrovna n'avait rien d'une beaut: c'tait une
femme grande, jaune, osseuse, dont le visage dmesurment allong
offrait quelque analogie avec une tte de cheval. Stpan
Trophimovitch hsitait de plus en plus et souffrait cruellement de
ne pouvoir prendre un parti. Deux fois mme son irrsolution lui
arracha des larmes (il pleurait assez facilement). Le soir, sous
la charmille, son visage exprimait, comme malgr lui, un mlange
de tendresse, de moquerie, de fatuit et d'arrogance. Ces jeux de
physionomie sont indpendants de la volont, et ils se remarquent
d'autant mieux que l'homme est plus noble. Dieu sait ce qu'il en
tait au fond, mais il est probable que Stpan Trophimovitch se
faisait quelque illusion sur la nature du sentiment n dans l'me
de Barbara Ptrovna. Elle n'aurait pas chang son nom de
Stavroguine contre celui de Verkhovensky, quelque glorieux que ft
ce dernier. Peut-tre n'tait-ce de sa part qu'un amusement
fminin, peut-tre obissait-elle tout bonnement  ce besoin de
flirter, si naturel aux dames dans certains cas.

Il est  supposer que la veuve ne tarda pas  lire dans le coeur
de son ami. Elle ne manquait pas de pntration, et il tait
quelquefois fort ingnu. Quoi qu'il en soit, les soires se
passaient comme de coutume, les causeries taient toujours aussi
potiques et aussi intressantes. Un jour,  l'approche de la
nuit, aprs un entretien plein d'animation et de charme, la
gnrale et le prcepteur, changeant une chaleureuse poigne de
main se sparrent  l'entre du pavillon o logeait Stpan
Trophimovitch. Chaque t, il transportait ses pnates dans ce
petit btiment qui faisait presque partie du jardin. Rentr chez
lui, il se mit  la fentre pour fumer un cigare, mais  peine
s'tait-il approch de la croise qu'un lger bruit le fit soudain
tressaillir. Il retourna la tte et aperut devant lui Barbara
Ptrovna. Il n'y avait pas cinq minutes qu'ils s'taient quitts.
Le visage jaune de la gnrale avait pris une teinte bleutre, un
frmissement presque imperceptible agitait ses lvres serres.
Pendant dix seconde elle garda le silence, fixant sur Stpan
Trophimovitch un regard d'une duret implacable, puis de sa bouche
sortirent ces quelques mots murmurs rapidement:

-- Jamais je ne vous pardonnerai cela!

Dix ans plus tard, quand il me raconta cette histoire  voix basse
et aprs avoir d'abord ferm les portes, il me dit qu'il tait
rest ptrifi de stupeur; il avait tellement perdu l'usage de ses
sens qu'il ne vit ni n'entendit Barbara Ptrovna quitter la
chambre. Comme jamais dans la suite elle ne fit la moindre
allusion  cet incident, il fut toujours port  croire qu'il
avait t le jouet d'une hallucination due  un tat morbide.
Supposition d'autant plus admissible que, cette nuit mme, il
tomba malade et fut souffrant pendant quinze jours, ce qui mit
fort  propos un terme aux entrevues dans le jardin.

V

Le costume que Stpan Trophimovitch porta toute sa vie, tait une
invention de Barbara Ptrovna. Cette tenue lgante et
caractristique mrite d'tre mentionne: redingote noire  longs
pans, boutonne presque jusqu'en haut; chapeau mou  larges bords
(en t c'tait un chapeau de paille); cravate de batiste blanche
 grand noeud et  bouts flottants; canne  pomme d'argent. Stpan
Trophimovitch se rasait la barbe et les moustaches, il laissait
tomber sur ses paules ses cheveux chtains qui ne commencrent 
blanchir un peu que dans les derniers temps. Jeune, il tait, dit-
on, extrmement beau. Dans sa vieillesse il avait encore,  mon
avis, un air assez imposant avec sa haute taille, sa maigreur et
sa chevelure mrovingienne.  la vrit, un homme de cinquante-
trois ans ne peut pas s'appeler un vieillard. Mais, par une sorte
de coquetterie civique, loin de chercher  se rajeunir, il aurait
plus volontiers pos pour le patriarche.

Dans les premires annes, ou, pour mieux dire, durant la premire
moiti de son existence chez Barbara Ptrovna, Stpan
Trophimovitch pensait toujours  composer un ouvrage. Plus tard
nous l'entendmes souvent rpter: Mon travail est prt, mes
matriaux sont runis, et je ne fais rien! Je ne puis me mettre 
l'oeuvre! En prononant ces mots, il inclinait douloureusement sa
tte sur sa poitrine. Un tel aveu de son impuissance devait
ajouter encore  notre respect pour ce martyr chez qui la
perscution avait tout tu!

Vers 1860, Barbara Ptrovna, voulant produire son ami sur un
thtre digne de lui, l'emmena  Ptersbourg. Elle-mme d'ailleurs
dsirait se rappeler  l'attention du grand monde o elle avait
vcu autrefois. Ils passrent un hiver presque entier dans la
capitale, mais sans atteindre aucun des rsultats esprs. Les
anciennes connaissances avec qui Barbara Ptrovna essaya de
renouer des relations accueillirent trs froidement ses avances,
ou mme ne les accueillirent pas du tout. De dpit, la gnrale se
jeta dans les ides nouvelles, elle songea  fonder une revue et
donna des soires auxquelles elle invita les gens de lettres. En
mme temps elle organisa des sances littraires destines 
mettre en vidence le talent de Stpan Trophimovitch. Mais, hlas!
le libral de 1840 n'tait plus dans le mouvement. En vain, pour
complaire  la jeune gnration, reconnut-il que la religion tait
un mal et l'ide de patrie une absurdit ridicule, ces concessions
ne le prservrent pas d'un fiasco lamentable. Le malheureux
confrencier ayant eu l'audace de dclarer qu'il prfrait de
beaucoup Pouchkine  une paire de bottes, il n'en fallut pas plus
pour dchaner contre lui une vritable tempte de sifflets et de
clameurs injurieuses. Bref, on le conspua comme le plus vil des
rtrogrades. Sa douleur fut telle en se voyant traiter de la
sorte, qu'il fondit en larmes avant mme d'tre descendu de
l'estrade.

Dcidment il n'y avait rien  faire  Ptersbourg. La gnrale et
son ami revinrent  Skvorechniki.

VI

Peu aprs Barbara Ptrovna envoya Stpan Trophimovitch se
reposer  l'tranger. Il partit avec joie. L je vais
ressusciter! s'criait-il, l je me reprendrai enfin  la
science! Mais ds ses premires lettres reparut la note dsole.
Mon coeur est bris, crivait-il  Barbara Ptrovna, je ne puis
rien oublier! Ici,  Berlin, tout me rappelle mon pass, mes
premires ivresses et mes premiers tourments. O est-elle? O
sont-elles maintenant toutes deux? Qu'tes-vous devenus, anges
dont je ne fus jamais digne? O est mon fils, mon fils bien-aim?
Enfin, moi-mme, o suis-je? Que suis-je devenu, moi jadis fort
comme l'acier, inbranlable comme un roc, pour qu'un Andrieff
puisse briser mon existence en deux? etc., etc. Depuis la
naissance de son fils bien-aim, Stpan Trophimovitch ne l'avait
vu qu'une seule fois, c'tait pendant son dernier sjour 
Ptersbourg o l'enfant, devenu un jeune homme, se prparait 
entrer  l'Universit. Pierre Stpanovitch, comme je l'ai dit,
avait t lev chez ses tantes dans le gouvernement de O..., 
sept cents verstes de Skvorechniki (Barbara Ptrovna faisait les
frais de son entretien). Quant  Andrieff, c'tait un marchand de
notre ville; il devait encore quatre cents roubles  Stpan
Trophimovitch, qui lui avait vendu le droit de faire des coupes de
bois dans son bien sur une tendue de quelques dessiatines.
Quoique Barbara Ptrovna n'et pas plaint les subsides  son ami
en l'envoyant  Berlin, celui-ci comptait bien toucher ces quatre
cents roubles avant son dpart: il en avait sans doute besoin pour
quelques dpenses secrtes, et peu s'en fallut qu'il ne pleurt,
lorsque Andrieff le pria d'attendre un mois. D'ailleurs le
marchand tait parfaitement fond  demander un rpit, car, sur le
dsir de Stpan Trophimovitch qui n'osait avouer certain dcouvert
 la gnrale, il avait fait le premier versement six mois avant
l'chance obligatoire.

Dans la seconde lettre reue de Berlin le thme s'tait modifi:
Je travaille douze heures par jour (s'il travaillait seulement
onze heures! grommela en lisant ces mots Barbara Ptrovna), je
fouille les bibliothques, je compulse, je prends des notes, je
fais des courses: je suis all voir des professeurs. J'ai
renouvel connaissance avec l'excellente famille Doundasoff. Que
Nadejda Nikolaevna est charmante encore  prsent! Elle vous
salue. Son jeune mari et ses trois neveux sont  Berlin. Je passe
les soires avec la jeunesse, nous causons jusqu'au lever du jour.
Ce sont presque des soires athniennes, mais seulement au point
de vue de la dlicatesse et de l'lgance. Tout y est noble: on
fait de la musique, on rve la rnovation de l'humanit, on
s'entretient de la beaut ternelle... etc., etc.

-- Ce ne sont que des contes  dormir debout! dcida Barbara
Ptrovna en serrant cette lettre dans sa cassette, -- si les
soires athniennes se prolongent jusqu'au lever du jour, il ne
donne pas douze heures au travail. tait-il ivre quand il a crit
cela? Et cette Doundasoff, comment ose-t-elle m'envoyer des
saluts? Du reste, qu'il se promne!

Mais il ne se promena pas longtemps; au bout de quatre mois il n'y
tint plus et raccourut en toute hte  Skvorechniki. Certains
hommes sont aussi attachs  leur niche que les chiens
d'appartement.

VII

Ds lors commena une priode d'accalmie qui dura prs de neuf
annes conscutives. Les explosions nerveuses et les sanglots sur
mon paule se reproduisaient  intervalles rguliers sans altrer
notre bonheur. Je m'tonne que Stpan Trophimovitch n'ait pas pris
du ventre  cette poque. Son nez seulement rougit un peu, ce qui
ajouta  la dbonnairet de sa physionomie. Peu  peu se forma
autour de lui un cercle d'amis qui, du reste, ne fut jamais bien
nombreux. Quoique Barbara Ptrovna ne s'occupt gure de nous,
nanmoins nous la reconnaissions tous pour notre patronne. Aprs
la leon reue  Ptersbourg, elle s'tait fixe dfinitivement en
province; l'hiver elle habitait sa maison de ville, l't son
domaine suburbain. Jamais elle ne jouit d'une influence aussi
grande que durant ces sept dernires annes, c'est--dire jusqu'
l'avnement du gouverneur actuel. Le prdcesseur de celui-ci,
notre inoubliable Ivan Osipovitch, tait le proche parent de la
gnrale Stavroguine, qui lui avait autrefois rendu de grands
services. La gouvernante sa femme tremblait  la seule pense de
perdre les bonnes grces de Barbara Ptrovna.  l'instar de
l'auguste couple, toute la socit provinciale tmoignait la plus
haute considration  la chtelaine de Skvorechniki.
Naturellement, Stpan Trophimovitch bnficiait, par ricochet, de
cette brillante situation. Au club o il tait beau joueur et
perdait galamment, il avait su s'attirer l'estime de tous, quoique
beaucoup ne le regardassent que comme un savant. Plus tard,
lorsque Barbara Ptrovna lui eut permis de quitter sa maison, nous
fmes encore plus libres. Nous nous runissions chez lui deux fois
la semaine, cela ne manquait pas d'agrment, surtout quand il
offrait du champagne. Le vin tait fourni par Andrieff dont j'ai
parl plus haut. Barbara Ptrovna rglait la note tous les six
mois, et d'ordinaire les jours de payement taient des jours de
cholrine.

Le plus ancien membre de notre petit cercle tait un employ
provincial nomm Lipoutine, grand libral, qui passait en ville
pour athe. Cet homme n'tait plus jeune; il avait pous en
secondes noces une jolie personne passablement dote; de plus, il
avait trois filles dj grandelettes. Toute sa famille tait
maintenue par lui dans la crainte de Dieu, et gouverne
despotiquement. D'une avarice extrme, il avait pu, sur ses
conomies d'employ, s'acheter une petite maison et mettre encore
de l'argent de ct. Son caractre inquiet et l'insignifiance de
sa situation bureaucratique taient cause qu'on avait peu de
considration pour lui; la haute socit ne le recevait pas. En
outre, Lipoutine tait trs cancanier, ce qui, plus d'une fois,
lui avait valu de svres corrections. Mais, dans notre groupe, on
apprciait son esprit aiguis, son amour de la science et sa
gaiet maligne. Quoique Barbara Ptrovna ne l'aimt point, il
trouvait pourtant moyen de capter sa bienveillance.

Elle n'aimait pas non plus Chatoff, qui ne fit partie de notre
cercle que dans la dernire anne. Chatoff tait un ancien
tudiant, exclu de l'Universit  la suite d'une manifestation.
Dans son enfance, il avait t l'lve de Stpan Trophimovitch. La
naissance l'avait fait serf de Barbara Ptrovna; il tait en effet
le fils d'un valet de chambre de la gnrale Stavroguine, et
celle-ci l'avait combl de bonts. Elle ne l'aimait pas  cause de
sa fiert et de son ingratitude; ce qu'elle ne pouvait lui
pardonner, c'tait de n'tre pas venu la trouver aussitt aprs
son expulsion de l'Universit. Elle lui crivit alors et n'obtint
pas mme une rponse. Plutt que de s'adresser  Barbara Ptrovna,
il prfra accepter un prceptorat chez un marchand civilis, et
il accompagna  l'tranger la famille de cet homme.  vrai dire,
sa position tait moins celle d'un prcepteur que d'un menin,
mais,  cette poque, Chatoff avait un trs vif dsir de visiter
l'Europe. Les enfants avaient aussi une gouvernante: c'tait une
intrpide demoiselle russe, qui tait entre dans la maison  la
veille mme du voyage; on l'avait engage sans doute parce qu'elle
ne demandait pas cher. Au bout de deux mois, le marchand la mit 
la porte  cause se de ses ides indpendantes. Chatoff suivit
la gouvernante et, peu aprs, l'pousa  Genve. Ils vcurent
ensemble pendant trois semaines, puis ils se quittrent comme des
gens qui n'attachent aucune importance au lien conjugal;
d'ailleurs, la pauvret des deux poux dut tre pour quelque chose
dans cette prompte sparation. Demeur seul, Chatoff erra
longtemps en Europe, vivant Dieu sait de quoi. On dit qu'il
dcrotta les bottes sur la voie publique, et que, dans un port de
mer, il fut employ comme homme de peine. Il y a un an, nous le
vmes enfin revenir dans notre ville. Il se mit en mnage avec une
vieille tante qu'il enterra un mois aprs. Sa soeur Dacha, leve
comme lui par les soins de Barbara Ptrovna, continuait  habiter
la maison de la gnrale qui la traitait presque en fille
adoptive; il avait fort peu de rapports avec elle. Dans notre
cercle, il gardait le plus souvent un morne silence, mais, de
temps  autre, quand on touchait  ses principes, il prouvait une
irritation maladive qui lui faisait perdre toute retenue de
langage. Si l'on veut discuter avec Chatoff, il faut commencer
par le lier, disait parfois, en plaisantant, Stpan
Trophimovitch, qui cependant l'aimait.  l'tranger, les anciennes
convictions socialistes de Chatoff s'taient radicalement
modifies sur plusieurs points, et il avait donn aussitt dans
l'excs contraire. Il tait de ces Russes qu'une ide forte
quelconque frappe soudain, annihilant du mme coup chez eux toute
facult de rsistance. Jamais ils ne parviennent  ragir contre
elle, ils y croient passionnment et passent le reste de leur vie
comme haletants sous une pierre qui leur crase la poitrine.
L'extrieur rbarbatif de Chatoff rpondait tout  fait  ses
convictions: c'tait un homme de vingt-sept ou vingt-huit ans,
petit, blond, velu, avec des paules larges, de grosses lvres, un
front rid, des sourcils blancs et trs touffus. Ses yeux avaient
une expression farouche, et il les tenait toujours baisss comme
si un sentiment de honte l'et empch de les lever. Sur sa tte
se dressait un pi de cheveux rebelle  tous les efforts du
peigne. Je ne m'tonne plus que sa femme l'ait lch dit un jour
Barbara Ptrovna, aprs l'avoir considr attentivement. Malgr
son excessive pauvret, il s'habillait le plus proprement
possible. Ne voulant point recourir  son ancienne bienfaitrice,
il vivait de ce que Dieu lui envoyait, et travaillait chez des
marchands quand il en trouvait l'occasion. Une fois, il fut sur le
point de partir en voyage pour le compte d'une maison de commerce,
mais il tomba malade au moment de se mettre en route. On
imaginerait difficilement l'excs de misre que cet homme tait
capable de supporter sans mme y penser. Lorsqu'il fut rtabli,
Barbara Ptrovna lui envoya cent roubles sous le voile de
l'anonyme. Chatoff dcouvrit nanmoins d'o lui venait cet argent;
aprs rflexion, il se dcida  l'accepter, et alla remercier la
gnrale. Elle fit un accueil trs cordial au visiteur qui,
malheureusement, s'en montra fort peu digne. Muet, les yeux fixs
 terre, un sourire stupide sur les lvres, il couta pendant cinq
minutes ce que Barbara Ptrovna lui disait; puis, sans mme la
laisser achever, il se leva brusquement, salua d'un air gauche et
tourna les talons. La dmarche qu'il venait d'accomplir tait, 
ses yeux, le comble de l'humiliation. Dans son trouble, il heurta
par mgarde un meuble de prix, une petite table  ouvrage en
marqueterie, qu'il fit choir et qui se brisa sur le parquet. Cette
circonstance s'ajouta encore  la confusion de Chatoff, et il
tait plus mort que vif lorsqu'il sortit de la maison. Plus tard,
Lipoutine lui reprocha amrement de n'avoir pas repouss avec
mpris ces cent roubles, et, -- chose pire, -- d'tre all
remercier l'insolente aristocrate qui les lui avait envoys.
C'tait au bout de la ville que demeurait Chatoff; il vivait seul,
et les visites lui dplaisaient, mme quand le visiteur tait l'un
des ntres. Il tait trs assidu aux soires de Stpan
Trophimovitch, qui lui prtait des journaux et des livres.

 ces runions assistait aussi un certain Virguinsky, jeune homme
d'une trentaine d'annes, mari comme Chatoff; mais  cela
s'arrtait la ressemblance entre eux. Virguinsky tait d'un
caractre extrmement doux, et possdait une srieuse instruction
qu'il devait en grande partie  lui-mme. Pauvre employ, il avait
 sa charge la tante et la soeur de sa femme; ces dames taient
toutes trois fort entiches des principes nouveaux; du reste, il
suffisait qu'une ide quelconque ft admise dans les cercles
progressistes de la capitale, pour qu'elles l'adoptassent aussitt
sans plus ample examen. Madame Virguinsky exerait dans notre
ville la profession de sage-femme; jeune fille, elle avait
longtemps habit Ptersbourg. Quant  son mari, c'tait un homme
d'une puret de coeur peu commune, et j'ai rarement rencontr chez
quelqu'un une plus honnte chaleur d'me. Jamais, jamais je ne
renoncerai  ces sereines esprances, me disait-il avec des yeux
rayonnants. Lorsque Virguinsky vous parlait des sereines
esprances, il baissait toujours la voix, comme s'il vous et
confi quelque secret. Son extrieur tait fort chtif: assez
grand mais trs fluet, il avait les paules troites, les cheveux
extrmement clairsems et d'une nuance rousstre. Quand Stpan
Trophimovitch raillait certaines de ses ides, il prenait trs
bien ces plaisanteries et trouvait souvent des rponses dont la
solidit embarrassait son contradicteur.

Au sujet de Virguinsky courait un bruit malheureusement trop
fond.  ce qu'on racontait, moins d'un an aprs son mariage sa
femme lui avait brusquement dclar qu'elle le mettait  la
retraite et qu'elle le remplaait par Lbiadkine. Ce dernier,
arriv depuis peu dans notre ville o il se donnait faussement
pour un ancien capitaine d'tat-major, tait, comme on le vit par
la suite, un personnage fort sujet  caution. Il ne savait que
friser ses moustaches, boire, et dbiter toutes les sottises qui
lui passaient par la tte. Cet homme eut l'indlicatesse d'aller
s'installer chez les Virguinsky, et, non content de se faire
donner par eux le vivre et le couvert, il en vint mme  regarder
du haut de sa grandeur le matre de la maison. On prtendait qu'en
apprenant son remplacement, Virguinsky avait dit  sa femme: Ma
chre, jusqu' prsent je n'avais eu pour toi que de l'amour,
maintenant je t'estime, mais il est douteux que cette parole
romaine ait t rellement prononce; suivant une autre version
plus croyable, le malheureux poux aurait, au contraire, pleur 
chaudes larmes. Quinze jours aprs le remplacement, toute la
famille alla, avec des connaissances, prendre le th dans un bois
voisin de la ville. On organisa un petit bal champtre; Virguinsky
manifestait une gaiet fivreuse, il prit part aux danses, mais
tout  coup, sans querelle pralable, au moment o son successeur
excutait une fantaisie cavalier seul, il le saisit des deux mains
par les cheveux et se mit  lui secouer violemment la tte; en
mme temps, il pleurait et poussait des cris furieux. Le gant
Lbiadkine eut si peur qu'il ne se dfendit mme pas et se laissa
houspiller sans presque souffler mot. Mais lorsque son ennemi eut
lch prise, il montra toute la susceptibilit d'un galant homme
qui vient de subir un traitement indigne. Virguinsky passa la nuit
suivante aux genoux de sa femme, lui demandant un pardon qu'il
n'obtint point, parce qu'il ne consentit pas  aller faire des
excuses  Lbiadkine. Le capitaine d'tat-major disparut peu
aprs, et ne revint chez nous que dans les derniers temps,
ramenant avec lui sa soeur. J'aurai  parler plus loin des vises
qu'il se mit ds lors  poursuivre. On comprend que le pauvre
Virguinsky ait cherch une distraction dans notre socit. Jamais,
du reste, il ne causait avec nous de ses affaires domestiques. Une
fois seulement, comme lui et moi revenions ensemble de chez Stpan
Trophimovitch, il laissa chapper une vague allusion  son
infortune conjugale, mais pour s'crier aussitt aprs en me
saisissant la main:

Ce n'est rien, c'est seulement un cas particulier, cela ne gne en
rien l'oeuvre commune!

Notre petit cercle recevait aussi des visiteurs d'occasion, tels
que le capitaine Kartouzoff et le Juif Liamchine. Ce dernier tait
employ  la poste, il possdait un grand talent de pianiste; en
outre, il imitait  merveille le bruit du tonnerre, les
grognements du cochon, les cris d'une femme en couche et les
vagissements d'un nouveau-n. Sa prsence tait un lment de
gaiet dans nos runions.

CHAPITRE II

_LE PRINCE HARRY. -- UNE DEMANDE EN MARIAGE._

I

Il existait sur la terre un tre  qui Barbara Ptrovna n'tait
pas moins attache qu' Stpan Trophimovitch: c'tait son fils
unique, Nicolas Vsvolodovitch Stavroguine. Il avait huit ans
lorsque sa mre le confia aux soins d'un prcepteur. Rendons
justice  Stpan Trophimovitch: il sut se faire aimer de son
lve. Tout son secret consistait en ce que lui-mme tait un
enfant. Il ne me connaissait pas encore  cette poque; or, comme
toute sa vie il eut besoin d'un confident, il n'hsita pas 
investir de ce rle le petit garon, ds que celui-ci et atteint
sa dixime ou sa onzime anne. La plus franche intimit s'tablit
entre eux, nonobstant la diffrence des ges et des situations.
Plus d'une fois, Stpan Trophimovitch veilla son jeune ami, 
seule fin de lui rvler, avec des larmes dans les yeux, les
amertumes dont il tait abreuv, ou bien encore il lui dcouvrait
quelque secret domestique sans songer que cette manire d'agir
tait trs blmable. Ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre
et pleuraient. L'enfant savait que sa mre l'aimait beaucoup; la
payait-il de retour? j'en doute. Elle lui parlait peu et ne le
contrariait gure, mais elle le suivait constamment des yeux, et
il prouvait toujours une sorte de malaise en sentant ce regard
attach sur lui. Pour tout ce qui concernait l'instruction et
l'ducation de son fils, Barbara Ptrovna s'en remettait
pleinement  Stpan Trophimovitch, car, dans ce temps-l, elle le
voyait encore  travers ses illusions. Il est  croire que le
matre dtraqua plus ou moins le systme nerveux de son lve.
Quand,  l'ge se seize ans, Nicolas Vsvolodovitch fut envoy au
lyce, c'tait un adolescent dbile et ple dont la douceur et
l'humeur rveuse avaient quelque chose d'trange. (Plus tard il se
distingua par une force physique extraordinaire.) En tout cas, on
fit bien de sparer les deux amis; peut-tre mme aurait-on d
prendre cette mesure plus tt.

Pendant les deux premires annes de son sjour au lyce, le jeune
homme revint passer ses vacances  Skvorechniki. Lorsque Barbara
Ptrovna se fut rendue  Ptersbourg avec Stpan Trophimovitch, il
assista  quelques unes des soires littraires qui avaient lieu
chez elle. Parlant peu, tranquille et timide comme autrefois, il
se bornait  couter et  observer. Son ancienne affection pour
Stpan Trophimovitch ne semblait pas refroidie, mais elle tait
devenue moins expansive. Aprs avoir termin ses tudes, il entra
au service militaire, sur le dsir de Barbara Ptrovna. Bientt on
le fit passer dans un des plus brillants rgiments de la garde 
cheval. Il n'alla point montrer son uniforme  sa mre, et ne lui
crivit que rarement. Barbara Ptrovna ne lsinait point sur les
envois d'argent, bien que l'abolition du servage et tout d'abord
rduit de moiti son revenu. Du reste, les conomies faites par
elle depuis de longues annes avaient fini par former un capital
assez rondelet. Elle s'intressait vivement aux succs de son fils
dans la haute socit ptersbourgeoise. C'tait en quelque sorte
la revanche de ses ambitions dues. Elle tait heureuse de se
dire que les portes dont elle n'avait pu franchir le seuil
s'ouvraient toutes grandes devant ce jeune officier riche et plein
d'avenir. Mais des bruits assez tranges ne tardrent pas 
arriver aux oreilles de Barbara Ptrovna:  en croire ces rcits,
Nicolas Vsvolodovitch avait brusquement commenc une existence de
folies. Ce n'tait pas qu'il jout ou s'adonnt outre mesure  la
boisson; non, on signalait seulement chez lui des excentricits
sauvages, on parlait de gens crass par ses chevaux; on lui
reprochait un procd froce  l'gard d'une dame de la bonne
socit qu'il avait outrage publiquement aprs avoir eu des
relations intimes avec elle. Il y avait mme quelque chose de
particulirement ignoble dans cette affaire. De plus, on le
dpeignait comme un bretteur cherchant noise  tout le monde,
insultant les gens pour le plaisir de les insulter. L'inquitude
s'empara de la gnrale. Stpan Trophimovitch lui assura qu'une
organisation trop riche devait ncessairement jeter sa gourme, que
la mer avait ses orages, et que tout cela ressemblait  la
jeunesse du prince Harry que Shakespeare nous reprsente faisant
la noce en compagnie de Falstaff, de Poins et de mistress Quickly.
Cette fois, loin de traiter de sornettes les paroles de son ami,
comme elle avait coutume de le faire depuis quelque temps, Barbara
Ptrovna, au contraire, les couta trs volontiers; elle se les
fit expliquer avec plus de dtails et lut mme trs attentivement
l'immortel ouvrage du tragique anglais. Mais cette lecture ne lui
procura aucun apaisement: les analogies signales par Stpan
Trophimovitch ne la frapprent point. Voulant tre fixe sur la
conduite de son fils, elle crivit  Ptersbourg, et attendit
fivreusement la rponse  ses lettres. Le courrier lui apporta
bientt les plus fcheuses nouvelles: le prince Harry avait eu,
presque coup sur coup, deux duels dans lesquels tous les torts se
trouvaient de son ct; il avait tu roide l'un de ses
adversaires, bless l'autre grivement, et,  raison de ces faits,
il allait passer en conseil de guerre. L'affaire se termina par sa
dgradation et son envoi comme simple soldat dans un rgiment
d'infanterie; encore usa-t-on d'indulgence  son gard.

En 1863, ayant eu l'occasion de se distinguer, Nicolas
Vsvolodovitch fut dcor et promu sous-officier; peu aprs on lui
rendit mme l'paulette. Durant tout ce temps, Barbara Ptrovna
expdia  la capitale peut-tre cent lettres, pleines de
supplications et d'humbles prires: le cas tait trop exceptionnel
pour qu'elle ne rabattt pas un peu de son orgueil.  peine
rintgr dans son grade, le jeune homme s'empressa de donner sa
dmission, mais il ne revint pas  Skvorechniki, et cessa
compltement d'crire  sa mre. On apprit enfin, par voie
indirecte, qu'il tait encore  Ptersbourg, seulement il ne
voyait plus du tout la socit qu'il frquentait autrefois; on
aurait dit qu'il se cachait.  force de recherches, on dcouvrit
qu'il vivait dans un monde trange; il s'tait acoquin au rebut
de la population ptersbourgeoise,  des employs famliques, 
d'anciens militaires toujours ivres et n'ayant d'autre ressource
qu'une mendicit plus ou moins dguise; il visitait les
misrables familles de ces gens l, passait les jours et les nuits
dans d'obscurs taudis, et ne prenait plus aucun soin de sa
personne; apparemment cette existence lui plaisait. Sa mre ne
recevait de lui aucune demande d'argent; il vivait sur le revenu
du petit bien que son pre lui avait laiss et que, disait-on, il
avait afferm  un Allemand de la Saxe. Finalement, Barbara
Ptrovna le supplia de revenir auprs d'elle, et le prince Harry
fit son apparition dans notre ville. C'est alors que je le vis
pour la premire fois, auparavant je ne le connaissais que de
rputation.

C'tait un fort beau jeune homme de vingt-cinq ans, et j'avoue que
son extrieur ne rpondit nullement  mon attente. Je m'tais
figur Nicolas Vsvolodovitch comme une sorte de bohme dbraill,
aux traits fltris par le vice et les excs alcooliques. Je
trouvai au contraire en lui le gentleman le plus correct que
j'eusse jamais rencontr; sa mise ne laissait absolument rien 
dsirer, et ses faons taient celles d'un monsieur habitu 
vivre dans le meilleur monde. Il n'y eut pas que moi de surpris,
la ville entire partagea mon tonnement, car chacun chez nous
connaissait dj toute la biographie de M. Stavroguine. Son
arrive mit en rvolution tous les coeurs fminins; il eut parmi
nos dames des admiratrices et des ennemies, mais les unes et les
autres raffolrent de lui. Il plaisait  celles-ci parce qu'il y
avait peut-tre un affreux secret dans son existence, et  celles-
l parce qu'il avait positivement tu quelqu'un. De plus, on le
trouvait fort instruit;  la vrit, il n'tait pas ncessaire de
possder un grand savoir pour exciter notre admiration, mais,
outre cela, il jugeait avec un bon sens remarquable les diverses
questions courantes. Je note ce point comme une particularit
curieuse: presque ds le premier jour, tous chez nous
s'accordrent  reconnatre en lui un homme extrmement sens. Il
tait peu causeur, lgant sans recherche, et d'une modestie
tonnante, ce qui ne l'empchait pas d'tre plus hardi et plus sr
de soi que personne. Nos fashionables lui portaient envie et
s'effaaient devant lui. Son visage me frappa aussi: il avait des
cheveux trs noirs, des yeux clairs d'une srnit et d'un calme
peu communs, un teint blanc et dlicat, des dents semblables  des
perles, et des lvres qui rivalisaient avec le corail. Cette tte
faisait l'effet d'un beau portrait, et cependant il y avait en
elle un je ne sais quoi de repoussant. On disait qu'elle avait
l'air d'un masque. D'une taille assez leve, Nicolas
Vsvolodovitch passait pour un homme exceptionnellement vigoureux.
Barbara Ptrovna le considrait avec orgueil, mais  ce sentiment
se mlait toujours de l'inquitude. Pendant un semestre, il vcut
tranquillement chez nous; strict observateur des lois de
l'tiquette provinciale, il allait dans le monde o il ne
paraissait gure s'amuser; il avait ses grandes et ses petites
entres chez le gouverneur, qui tait son parent du ct paternel.
Mais, au bout de six mois, le fauve se rvla tout  coup.

Affable et hospitalier, notre cher Ivan Osipovitch tait plutt
fait pour tre marchal de la noblesse au bon vieux temps, que
gouverneur  une poque comme la ntre. On avait coutume de dire
que ce n'tait pas lui qui gouvernait la province, mais Barbara
Ptrovna. Mot plus mchant que juste, car, malgr la considration
dont toute la socit l'entourait, la gnrale avait depuis
plusieurs annes abdiqu toute action sur la marche des affaires
publiques, et maintenant elle ne s'occupait plus que de ses
intrts privs. Deux ou trois ans lui suffirent pour faire rendre
 son domaine  peu prs ce qu'il rapportait avant l'mancipation
des paysans. Le besoin d'amasser, de thsauriser, avait remplac
chez elle les aspirations potiques de jadis. Elle loigna mme
Stpan Trophimovitch de sa personne en lui permettant de louer un
appartement dans une autre maison (depuis longtemps lui-mme
sollicitait cette permission sous divers prtextes).

Nous tous qui avions nos habitudes chez la gnrale, nous
comprenions que son fils lui apparaissait maintenant comme une
nouvelle esprance, comme un nouveau rve. Sa passion pour lui
datait de l'poque o le jeune homme avait obtenu ses premiers
succs dans la socit ptersbourgeoise, et elle tait devenue
plus ardente encore  partir du moment o il avait t cass de
son grade. Mais en mme temps Barbara Ptrovna avait videmment
peur de Nicolas Vsvolodovitch, et, devant lui, son attitude tait
presque celle d'une esclave. Ce qu'elle craignait, elle-mme
n'aurait pu le prciser, c'tait quelque chose d'indtermin et de
mystrieux. Souvent elle regardait Nicolas  la drobe, comme si
elle et cherch sur son visage une rponse  des questions qui la
tourmentaient... et tout  coup la bte froce sortit ses griffes.

II

Brusquement, sans rime ni raison, notre prince fit  diverses
personnes deux ou trois insolences inoues. Cela ne ressemblait 
rien, ne s'expliquait par aucun motif, et dpassait de beaucoup
les gamineries ordinaires que peut se permettre un jeune cervel.
Un des doyens les plus considrs de notre club, Pierre Pavlovitch
Gaganoff, homme g et ancien fonctionnaire, avait contract
l'innocente habitude de dire  tout propos d'un ton de colre:
Non, on ne me mne pas par le nez! Un jour, au club, dans un
groupe compos de gens qui n'taient pas non plus les derniers
venus, il lui arriva de rpter sa phrase favorite. Au mme
instant, Nicolas Vsvolodovitch qui se trouvait un peu  l'cart
et  qui personne ne s'adressait, s'approcha du vieillard, le
saisit par le nez, et, le tirant avec force, l'obligea  faire
ainsi deux ou trois pas  sa suite. Il n'avait aucune raison d'en
vouloir  M. Gaganoff. On aurait pu ne voir l qu'une simple
espiglerie d'colier, espiglerie impardonnable, il est vrai;
cependant les tmoins de cette scne racontrent plus tard qu'au
cours de l'opration la physionomie du jeune homme tait rveuse,
comme s'il avait perdu l'esprit. Mais ce fut longtemps aprs que
cette circonstance revint  la mmoire, et donna  rflchir. Sur
le moment, on ne remarqua que l'attitude de Nicolas Vsvolodovitch
dans l'instant qui suivit l'offense faite par lui  Pierre
Pavlovitch: il comprenait trs bien l'acte qu'il venait de
commettre, et, loin d'en prouver aucune confusion, il souriait
avec une gaiet maligne, rien en lui n'indiquait le moindre
repentir. L'incident provoqua un vacarme indescriptible. Un
cercle, d'o partaient des exclamations indignes, s'tait form
autour du coupable. Celui-ci, sans rpondre  personne, se
contentait d'observer tous ces visages dont les bouches
s'ouvraient pour profrer des cris.  la fin, fronant le sourcil,
il s'avana d'un pas ferme vers Gaganoff:

-- Vous m'excuserez, naturellement... Je ne sais pas, en vrit,
comment cette ide m'est venue tout  coup... une btise...
murmura-t-il  la hte d'un air vex.

Cette faon cavalire de s'excuser quivalait  une nouvelle
insulte. Les vocifrations redoublrent. Nicolas Vsvolodovitch
haussa les paules et sortit.

Tout cela tait fort bte en mme temps que de la dernire
inconvenance. Calcul et prmdit, comme  premire vue il
semblait l'tre, l'insolent procd dont Pierre Pavlovitch avait
t victime tait un outrage rejaillissant sur toute notre
socit. Ainsi en jugea l'opinion publique. Le club commena par
rejeter de son sein M. Stavroguine, dont l'exclusion fut vote 
l'unanimit; ensuite, on se dcida  adresser une plainte au
gouverneur: Son Excellence tait prie, -- en attendant le
dnouement que cette affaire pourrait recevoir devant les
tribunaux, -- d'user immdiatement des pouvoirs administratifs 
elle confis, pour mettre  la raison un querelleur et un bretteur
de la capitale, dont les agissements brutaux compromettaient la
tranquillit de tous les gens comme il faut de notre ville. On
ajoutait avec une pointe de causticit que M. Stavroguine lui-mme
n'tait peut-tre pas au-dessus des lois. Cette phrase tait une
allusion maligne  l'influence prsume de Barbara Ptrovna sur le
gouverneur. Celui-ci se trouvait alors absent, mais on savait
qu'il reviendrait bientt: il tait all dans une localit voisine
tenir sur les fonts baptismaux l'enfant d'une jeune et jolie
veuve, que son mari, en mourant, avait laisse dans une situation
intressante. En attendant, on fit  l'offens Pierre Pavlovitch
une vritable ovation: on lui prodigua les poignes de mains et
les embrassades, toute la ville l'alla voir; on songea mme  lui
offrir un banquet par souscription, et l'on ne renona  cette
ide que sur ses instantes prires; peut-tre aussi les
organisateurs de la manifestation finirent-ils par comprendre
qu'aprs tout il n'y avait pas lieu de tant glorifier un homme
parce qu'on l'avait men par le nez.

Et pourtant comment cela tait-il arriv? Comment cela avait-il pu
arriver? Chose digne de remarque, personne chez nous n'attribuait
 la folie l'acte trange de Nicolas Vsvolodovitch. Donc, on
croyait que, mme en possession de sa raison, il tait capable de
se conduire ainsi. De mon ct, aujourd'hui encore je ne sais
comment expliquer le fait, bien qu'un vnement survenu peu aprs
ait paru en fournir une explication satisfaisante. J'ajouterai
que, quatre ans plus tard, Nicolas Vsvolodovitch, discrtement
questionn par moi  ce sujet, rpondit en fronant le sourcil:
Oui, je n'tais pas trs bien  cette poque. Mais n'anticipons
pas.

Je ne fus pas peu tonn non plus du dbordement de haine qui
alors se produisit partout contre le querelleur et bretteur de la
capitale. On voulait absolument voir dans son cas un affront fait
de propos dlibr  la socit tout entire. videmment cet homme
n'avait ralli autour de lui aucune sympathie, et s'tait au
contraire alin tout le monde, mais comment cela? Jusqu'
l'affaire du club, il n'avait eu de querelle avec personne,
n'avait offens me qui vive, s'tait toujours montr d'une
politesse irrprochable. Je suppose qu'on le hassait  cause de
son orgueil. Nos dames elles-mmes, qui avaient commenc par
l'adorer, criaient maintenant contre lui encore plus que les
hommes.

Barbara Ptrovna tait consterne. Elle avoua plus tard  Stpan
Trophimovitch qu'elle avait prvu cela longtemps en avance, que
chaque jour, depuis six mois, elle s'attendait prcisment 
quelque incartade de ce genre. Aveu remarquable dans la bouche
d'une mre. --Voil le commencement! pensait-elle frissonnante.
Le lendemain de l'incident survenu au club, elle dcida qu'elle
aurait un entretien avec son fils, mais, malgr son caractre
rsolu, la pauvre femme ne pouvait s'empcher de trembler. Aprs
une nuit sans sommeil, elle alla tout au matin confrer avec
Stpan Trophimovitch, et pleura chez lui, elle qui n'avait jamais
pleur devant personne. Elle voulait que Nicolas lui dit au moins
quelque chose, daignt s'expliquer. Nicolas, toujours si poli et
si respectueux avec sa mre, l'couta pendant quelque temps d'un
air maussade, mais trs srieusement; tout  coup il se leva, lui
baisa la main et sortit sans rpondre un mot. Comme par un fait
exprs, le soir de ce mme jour eut lieu un nouveau scandale, qui,
sans avoir  beaucoup prs la gravit du premier, accrut encore
l'irritation d'un public dj trs mal dispos.

Cette fois ce fut notre ami Lipoutine qui copa. Il arriva chez
Nicolas Vsvolodovitch au moment o celui-ci venait d'avoir son
explication avec sa mre: ce jour-l l'employ donnait une petite
soire pour clbrer l'anniversaire de la naissance de sa femme,
et il venait prier M. Stavroguine de lui faire l'honneur d'y
assister. Depuis longtemps, Barbara Ptrovna tait dsole de voir
que son fils aimait surtout  frquenter les gens de bas tage,
mais elle n'osait lui adresser aucune observation  ce sujet. Il
n'tait pas encore all chez Lipoutine, quoiqu'il se ft dj
rencontr avec lui. Dans la circonstance prsente, il n'eut pas de
peine  deviner pourquoi on lui faisait la politesse d'une
invitation: en sa qualit de libral, Lipoutine tait enchant du
scandale de la veille, et il estimait qu'il fallait procder ainsi
 l'gard des notabilits du club. Nicolas Vsvolodovitch sourit
et promit d'aller chez l'employ.

Il trouva l une socit nombreuse et peu choisie, mais pleine
d'entrain. Lipoutine, qui ne recevait que deux fois par an, ne
regardait pas  la dpense dans ces rares occasions. Stpan
Trophimovitch, le plus considrable des invits, n'avait pu venir
parce qu'il tait malade. Le th, l'eau-de-vie et les
rafrachissements d'usage figuraient en aussi grande abondance
qu'on pouvait le dsirer; les joueurs occupaient trois tables, et
la jeunesse dansait au piano en attendant le souper. Nicolas
Vsvolodovitch engagea la matresse de la maison, charmante petite
dame que cet honneur intimida fort; ils firent deux tours
ensemble; puis le jeune homme s'assit  ct de madame Lipoutine,
se mit  causer avec elle et l'gaya par sa conversation.
Remarquant enfin combien elle tait jolie quand elle riait, il la
saisit tout  coup par la taille, et,  trois reprises, devant
tout le monde, la baisa amoureusement sur les lvres. pouvante,
la pauvre femme s'vanouit. Nicolas Vsvolodovitch prit son
chapeau et s'approcha du mari qui avait perdu la tte au milieu de
la confusion gnrale; en le regardant, lui-mme se troubla. Ne
vous fchez pas, murmura-t-il rapidement, et il sortit. Lipoutine
courut aprs lui, le rejoignit dans l'antichambre, lui donna sa
pelisse et le reconduisit crmonieusement jusqu'au bas de
l'escalier. Mais cette histoire, au fond relativement innocente,
eut le lendemain un pilogue assez drle qui, par la suite, valut
 Lipoutine la rputation d'un homme trs perspicace.

 dix heures du matin, sa servante Agafia arriva  la maison de
Barbara Ptrovna. C'tait une fille de trente ans, au visage
vermeil et aux allures trs dcides. Elle demanda instamment 
voir Nicolas Vsvolodovitch en personne, disant que son matre
l'avait charg d'une commission pour lui. Quoique le jeune homme
et fort mal  la tte, il ne laissa pas de la recevoir. Le hasard
fit que la gnrale assista  l'entretien.

-- Serge Vasilitch, commena bravement Agafia, m'a charge de
vous remettre ses salutations et de m'informer de votre sant: il
dsire savoir si vous avez bien dormi et comment vous vous trouvez
depuis la soire d'hier.

Nicolas Vsvolodovitch sourit.

-- Tu prsenteras mes saluts et mes remerciements  ton matre;
tu lui diras aussi de ma part, Agafia, qu'il est l'homme le plus
intelligent de toute la ville.

-- Quant  cela, reprit plus hardiment encore la servante, il m'a
ordonn de vous rpondre qu'il n'a pas besoin que vous le lui
appreniez, et qu'il vous souhaite la mme chose.

-- Bah! Mais comment a-t-il pu savoir ce que je te dirais?

-- Je ne sais pas de quelle manire il l'a devin, mais j'tais
dj loin de la maison quand il a couru aprs moi tte nue:
Agafiouchka, me dit-il, si par hasard on t'ordonne de dire  ton
matre qu'il est l'homme le plus intelligent de toute la ville, ne
manque pas de rpondre aussitt: Nous le savons trs bien nous-
mmes, et nous vous souhaitons la mme chose...

III

Enfin eut lieu aussi une explication avec le gouverneur.  peine
de retour de la ville, notre cher Ivan Osipovitch dut prendre
connaissance de la plainte dpose au nom du club. Sans doute il
fallait faire quelque chose, mais quoi? Notre aimable vieillard se
trouvait assez embarrass, car lui-mme n'tait pas sans avoir une
certaine peur de son jeune parent.  la fin pourtant, il s'arrta
 la combinaison suivante: agir sur Nicolas Vsvolodovitch pour le
dcider  prsenter au club ainsi qu' l'offens des excuses
satisfaisantes, crites mme, au besoin, puis lui insinuer en
douceur qu'il ferait bien de nous quitter, d'entreprendre, par
exemple, un voyage d'agrment en Italie ou dans tout autre pays de
l'Europe. Le jeune homme qui, comme membre de la famille, avait
accs dans toute la maison, fut cette fois reu  la salle. Un
employ de confiance, Alexis Tliatnikoff, tait assis devant une
table, dans un coin, et dcachetait les dpches. Dans la pice
suivante, prs de la fentre la plus rapproche de la porte de la
salle, se trouvait un colonel gros et bien portant qui, de passage
dans notre ville, tait venu faire visite  son ami et ancien
camarade Ivan Osipovitch. Ce militaire tournait le dos  la salle
et lisait le _Golos: _videmment il ne s'occupait pas de ce qui se
passait derrire lui. Le gouverneur commena  voix basse un
discours hsitant et quelque peu confus. Nicolas, assis prs du
vieillard, l'coutait avec une physionomie qui n'avait rien
d'aimable; ple, les yeux baisss, il fronait les sourcils comme
un homme qui lutte contre une violente souffrance.

-- Votre coeur, Nicolas, est bon et noble, dit entre autres choses
le gouverneur, -- vous tes un homme fort instruit, vous avez vcu
dans la haute socit, et, ici mme, jusqu' prsent, votre
conduite pouvait tre cite en exemple; vous faisiez le bonheur
d'une mre que nous aimons tous... Et voici que maintenant tout
prend un aspect nigmatique et inquitant pour tout le monde! Je
vous parle comme un ami de votre famille, comme un vieillard qui
vous porte un sincre intrt, comme un parent dont le langage ne
peut offenser... Dites-moi, qu'est-ce qui vous pousse  commettre
ces excentricits en dehors de toutes les rgles et de toutes les
conventions sociales? Que peuvent dnoter ces frasques, pareilles
 des actes de dmence?

Nicolas coutait avec colre et impatience. Soudain une expression
narquoise passa dans ses yeux.

-- Soit, je vais vous le dire, rpondit-il d'un air maussade, et,
aprs avoir jet un regard derrire lui, il se pencha  l'oreille
du gouverneur. Alexis Tliatnikoff fit trois pas vers la fentre,
et le colonel toussa derrire son journal. Le pauvre Ivan
Osipovitch sans dfiance se hta de tendre l'oreille; il tait
extrmement curieux. Et alors se produisit quelque chose
d'impossible, mais dont, malheureusement, il n'y avait pas moyen
de douter. Au moment o le vieillard s'attendait  recevoir la
confidence d'un secret intressant, il sentit tout  coup la
partie suprieure de son oreille happe par les dents de Nicolas
et serre avec assez de force entre les mchoires du jeune homme.
Il se mit  trembler, le souffle s'arrta dans son gosier.

-- Nicolas, qu'est-ce que cette plaisanterie? gmit-il
machinalement, d'une voix qui n'tait plus sa voix naturelle.

Alexis et le colonel n'avaient encore eu le temps de rien
comprendre, d'ailleurs ils ne voyaient pas bien ce qui se passait,
et jusqu' la fin ils crurent  une conversation confidentielle
entre les deux hommes. Cependant le visage dsespr du gouverneur
les inquita. Ils se regardrent l'un l'autre avec de grands yeux,
ne sachant s'ils devaient s'lancer au secours du vieillard, comme
cela tait convenu, ou s'il fallait attendre encore un peu.
Nicolas remarqua peut-tre leur hsitation, et ses dents serrrent
plus fort que jamais l'oreille d'Ivan Osipovitch.

-- Nicolas, Nicolas! gmit de nouveau celui-ci, -- allons... la
plaisanterie a assez dur...

Encore un moment, et sans doute le pauvre homme serait mort de
peur; mais le sclrat eut piti de sa victime et lcha prise. Le
vieillard qui avait t dans des transes mortelles pendant toute
une longue minute eut une attaque  la suite de cette scne. Une
demi-heure aprs, Nicolas fut arrt, emmen au corps de garde et
enferm dans une cellule spciale,  la porte de laquelle on plaa
un factionnaire muni d'instructions trs rigoureuses. Cette mesure
svre contrastait avec la douceur habituelle de notre aimable
gouverneur, mais il tait si fch qu'il ne craignit pas d'en
assumer la responsabilit, au risque d'exasprer Barbara Ptrovna.
 la nouvelle de l'arrestation de son fils, cette dame entra dans
une violente colre et se rendit aussitt chez Ivan Osipovitch,
dcide  rclamer de lui des explications immdiates.
L'tonnement fut grand en ville, quand on apprit que le gouverneur
avait refus de la recevoir; elle-mme croyait rver.

Et enfin tout s'expliqua!  deux heures de l'aprs-midi, le
prisonnier, qui jusqu'alors tait rest fort calme et mme avait
dormi, commena soudain  faire du tapage; il assna de furieux
coups de poing contre la porte, arracha par un effort presque
surhumain le grillage en fer plac devant l'troite fentre de sa
cellule, brisa la vitre et se mit les mains en sang. L'officier de
garde accourut avec ses hommes pour matriser le forcen, mais, en
pntrant dans la casemate, on s'aperut qu'il tait en proie  un
accs de _delirium tremens_ des mieux caractriss, et on le
transporta chez sa mre. Cet vnement fut une rvlation. Les
trois mdecins de notre ville mirent l'avis que les facults
mentales du malade taient peut-tre altres depuis trois jours
dj, et que, durant ce laps de temps, ses actes, tout en offrant
l'apparence de l'intentionnalit et mme de la ruse, avaient pu
tre accomplis en dehors de la volont et du jugement; les faits,
du reste, confirmaient cette manire de voir. La conclusion qui
ressortait de l, c'est que Lipoutine avait montr plus de
sagacit que tout le monde. Ivan Osipovitch, homme dlicat et
sensible, fut fort confus, mais sa conduite prouvait que lui aussi
avait cru Nicolas Vsvolodovitch capable de commettre en tat de
raison les actes les plus insenss. Au club, on eut honte de
s'tre si fort chauff contre un irresponsable, et l'on s'tonna
que nul n'ait song  la seule explication possible de toutes ces
trangets. Naturellement, il y eut aussi des sceptiques, mais ils
ne tardrent pas  tre dbords par le courant de l'opinion
gnrale.

Nicolas garda le lit pendant plus de deux mois. Un clbre mdecin
de Moscou fut appel en consultation; toute la ville alla voir
Barbara Ptrovna. Elle pardonna. Au printemps, comme son fils
tait tout  fait rtabli, elle lui proposa de partir pour
l'Italie, ce  quoi il consentit sans soulever la moindre
objection. Le jeune homme montra la mme docilit lorsque sa mre
l'engagea  aller dire adieu  ses connaissances et  profiter de
cette occasion pour prsenter des excuses l o il y avait lieu de
le faire. Sur ce point encore, il cda de trs bonne grce. On sut
au club que chez Pierre Pavlovitch Gaganoff, il s'tait expliqu
dans les termes les plus dlicats avec ce dernier et l'avait
laiss entirement satisfait. Durant cette tourne de visites,
Nicolas fut trs srieux et mme un peu sombre. Partout on le
reut avec toutes les apparences de l'intrt, mais partout aussi
on se sentait gn et l'on tait bien aise de savoir qu'il allait
en Italie. Lorsqu'il vint prendre cong d'Ivan Osipovitch, le
vieillard versa des larmes, mais ne put se rsoudre  l'embrasser,
mme au moment des derniers adieux.  la vrit, plusieurs chez
nous restaient convaincus que le vaurien s'tait simplement moqu
de toute notre population et que sa maladie n'avait t qu'une
frime. Nicolas passa galement chez Lipoutine.

-- Dites-moi, lui demanda-t-il, -- comment avez-vous pu deviner 
l'avance ce que je dirais de votre intelligence et charger Agafia
d'une rponse _ad hoc?_

-- Parce que je vous considre, moi aussi, comme un homme
intelligent, fit en riant Lipoutine, -- je pouvais par consquent
prvoir votre rponse.

-- La concidence n'en est pas moins remarquable. Mais pourtant
permettez: ainsi vous me considriez comme un homme intelligent,
et non comme un fou, quand vous avez envoy Agafia?

-- Comme un homme trs intelligent et trs sens; seulement, j'ai
fait semblant de croire que vous n'aviez pas votre bon sens...
Vous-mme alors vous avez immdiatement pntr ma pense et vous
m'avez fait remettre par Agafia une patente d'homme d'esprit.

-- Eh bien, ici vous vous trompez un peu; le fait est que... je ne
me portais pas bien... balbutia Nicolas Vsvolodovitch en fronant
le sourcil, -- bah! s'cria-t-il, pouvez-vous croire en ralit
que, possdant toute ma raison, je sois capable de me jeter sur
les gens? Mais pourquoi donc ferais-je cela?

Lipoutine ne sut que rpondre, mais sa physionomie rpondit pour
lui. Nicolas plit lgrement, du moins l'employ crut le voir
plir.

-- En tout cas, vous avez une tournure d'esprit fort amusante,
poursuivit le jeune homme, -- mais, quant  la visite d'Agafia, je
comprends, naturellement, que c'tait un affront que vous me
faisiez.

-- Aurait-il fallu vous appeler sur le terrain?

-- Hum! j'ai entendu dire que vous n'tes pas partisan du duel...

-- C'est une traduction du franais! rpliqua Lipoutine avec moue
dsagrable.

-- Vous tenez pour la nationalit?

L'expression de la mauvaise humeur s'accentua sur le visage de
Lipoutine.

-- Bah, bah! Que vois-je? s'exclama Nicolas remarquant tout  coup
un volume de Considrant bien en vue sur la table, -- est-ce que
vous seriez fouririste? J'en ai peur! Eh bien, et cela, ajouta-t-
il avec un rire, tandis que ses doigts tambourinaient sur le
livre, -- est-ce que ce n'est pas aussi une traduction du
franais?

-- Non, ce n'est pas une traduction du franais! reprit avec une
sorte d'emportement Lipoutine, -- ce sera une traduction de la
langue humaine universelle et pas seulement du franais! De la
langue de la rpublique sociale humanitaire et de l'harmonie
cosmopolite, voil! Mais pas du franais seulement!...

-- Diable! mais cette langue-l n'existe pas! rpondit le jeune
homme avec un nouveau rire.

Parfois une niaiserie mme nous frappe et retient longtemps notre
attention. De toutes les impressions que son sjour dans notre
ville laissa  Nicolas Vsvolodovitch, aucune ne se grava dans son
esprit en traits aussi ineffaables que le souvenir de cet
entretien avec Lipoutine. Qu'un petit employ provincial, un tyran
domestique, un usurier de bas tage, un ladre enfermant sous clef
les restes du dner et les bouts de chandelle, qu'un Lipoutine
enfin rvt Dieu sait quelle future rpublique sociale et quelle
harmonie cosmopolite, -- dcidment cela passait la comprhension
de Nicolas.

IV

Notre prince voyagea pendant plus de trois ans, si bien qu'en
ville on finit par l'oublier ou  peu prs. Nous smes par Stpan
Trophimovitch qu'aprs avoir visit toute l'Europe, il tait all
en gypte et  Jrusalem. Ensuite il prit part  une expdition
scientifique en Islande. On nous apprit aussi que, durant un
hiver, il avait suivi des cours dans une universit d'Allemagne.
Il crivait  sa mre de six mois en six mois, et mme quelquefois
 intervalles plus loigns. Recevant si rarement des nouvelles de
son fils, Barbara Ptrovna ne lui en voulait point pour cela;
puisque leurs relations taient tablies sur ce pied, elle
acceptait la chose sans murmures; mais, dans son for intrieur, et
quoiqu'elle n'en dit rien  personne, elle ne cessait de songer 
son Nicolas, dont l'absence la faisait beaucoup souffrir. Elle
laborait  part soi divers plans et semblait devenue plus avare
encore que par le pass.  mesure qu'elle se montrait plus
soucieuse d'amasser, elle tmoignait aussi plus de colre  Stpan
Trophimovitch quand ce dernier perdait au jeu.

Enfin, au mois d'avril de la prsente anne, Barbara Ptrovna
reut de Paris une lettre  elle crite par la gnrale Prascovie
Ivanovna Drozdoff, son amie d'enfance. Depuis huit ans les deux
dames ne s'taient pas vues et n'avaient eu aucune correspondance
ensemble. Les meilleurs rapports existent entre Nicolas
Vsvolodovitch et nous, crivait Prascovie Ivanovna, il a li
amiti avec ma Lisa et se propose de nous accompagner en Suisse, 
Vernex-Montreux, o nous irons cet t. Ce sera de sa part un
sacrifice mritoire, car il est reu comme un fils chez le comte
K... en ce moment  Paris, et l'on peut presque dire qu'il a son
domicile dans cette maison... (Le comte K... tait un personnage
trs influent  Ptersbourg.) La lettre tait courte et rvlait
clairement son but, quoiqu'elle se bornt  exposer des faits sans
en tirer aucune conclusion. Les rflexions de Barbara Ptrovna ne
furent pas longues, en un instant son parti fut pris: elle fit ses
prparatifs de dpart, et, au milieu d'avril, se rendit  Paris,
emmenant avec elle sa protge Dacha (la soeur de Chatoff).
Ensuite elle alla en Suisse et revint en Russie au mois de
juillet. Elle avait laiss Dacha chez les dames Drozdoff, qui
elles-mmes promettaient d'arriver chez nous  la fin d'aot.

La famille Drozdoff tait propritaire d'un fort beau domaine dans
notre province, mais le service du gnral Ivan Ivanovitch l'avait
toujours mise dans l'impossibilit d'y sjourner. Le gnral tant
mort l'anne prcdente, l'inconsolable Prascovie Ivanovna se
rendit avec sa fille  l'tranger. Ce voyage tait motiv par
diverses raisons: la gnrale voulait notamment faire une cure de
raisin  Vernex-Montreux, pendant la seconde moiti de l't.
Aprs son retour en Russie, elle comptait se fixer dfinitivement
parmi nous. Elle possdait en ville une grande maison qu'on
n'avait pas habite depuis de longues annes et dont les volets
restaient ferms. Les Drozdoff taient des gens riches. Prascovie
Ivanovna, marie en premires noces au capitaine de cavalerie
Touchine, tait, comme son amie de pension Barbara Ptrovna, la
fille d'un opulent fermier qui lui avait constitu une grosse dot
en la donnant pour femme  M. Touchine. Ce dernier n'tait pas non
plus sans ressource, et, quand il mourut, il laissa un joli
capital  sa fille unique Lisa, alors ge de sept ans. Maintenant
qu'lisabeth Nikolaevna approchait de sa vingt-deuxime anne, on
pouvait hardiment valuer sa fortune personnelle  deux cents
mille roubles, sans parler de l'hritage qui devait lui revenir
aprs la mort de sa mre, celle-ci n'ayant pas eu d'enfant de son
second mariage.

Barbara Ptrovna rentra dans ses foyers, enchante du rsultat de
son voyage. Elle s'applaudissait d'avoir russi  s'entendre avec
Prascovie Ivanovna; aussi,  peine arrive, se hta-t-elle de tout
raconter  Stpan Trophimovitch; elle se montra mme fort
expansive avec lui, ce qu'elle n'tait plus gure depuis quelque
temps.

-- Hurrah! s'cria-t-il en faisant claquer ses doigts.

Il tait ravi, et cela d'autant plus que jusqu'au retour de son
amie il avait t fort abattu. En partant pour l'tranger, elle ne
lui avait mme pas fait des adieux convenables et ne lui avait
rien confi de ses projets, peut-tre par crainte qu'il ne commt
quelque indiscrtion. La gnrale tait alors fche contre lui
parce qu'il venait d'attraper une forte culotte au club. Mais,
avant mme de quitter la Suisse, elle avait senti qu'elle ne
devait plus lui battre froid  son retour, et, de fait, la
punition durait depuis assez longtemps. Dj fort afflig d'un
dpart si brusque et si mystrieux, Stpan Trophimovitch avait
encore eu bien d'autres contrarits. Son grand tourment tait un
engagement pcuniaire considrable auquel il ne pouvait faire face
sans recourir  Barbara Ptrovna. De plus, au mois de mai, s'tait
produit un vnement grave: notre bon gouverneur Ivan Osipovitch
avait t relev de ses fonctions, et l'arrive de son successeur,
Andr Antonovitch Von Lembke, commenait  modifier sensiblement
les dispositions de presque toute la socit provinciale  l'gard
de la gnrale Stavroguine, et, par suite, de Stpan
Trophimovitch. Du moins, celui-ci avait dj recueilli plusieurs
observations dsagrables, quoique prcieuses, et son inquitude
tait grande. Ne l'avait-on pas dnonc au nouveau gouverneur
comme un homme dangereux? Il tenait de bonne source que certaines
de nos dames taient dcides  ne plus voir Barbara Ptrovna.
Quant  la future gouvernante (qu'on n'attendait pas avant
l'automne), on rptait, pour l'avoir entendu dire, qu'elle tait
fire, mais on ajoutait qu'en revanche elle appartenait  la
vritable aristocratie, et non  la noblesse de pacotille comme
notre pauvre Barbara Ptrovna.  en croire les bruits rpandus
partout, les deux dames s'taient autrefois rencontres dans le
monde, et il y avait eu entre elles de tels froissements que
madame Stavroguine ne pouvait plus entendre parler de madame Von
Lembke sans prouver une sensation maladive. L'air triomphant de
Barbara Ptrovna et l'indiffrence mprisante avec laquelle elle
apprit le revirement de l'opinion publique  son gard remontrent
le moral du craintif Stpan Trophimovitch. Subitement ragaillardi,
il se mit  raconter sur le mode humoristique l'arrive du nouveau
gouverneur.

-- Vous savez sans aucun doute, excellente amie, commena-t-il en
tranant les mots avec une intonation coquette, -- ce que c'est
qu'un administrateur russe en gnral, et en particulier un
administrateur russe nouvellement install. Mais c'est bien au
plus si vous avez pu apprendre pratiquement ce que c'est que
l'ivresse administrative...

-- L'ivresse administrative? Je ne sais pas ce que cela veut dire.

-- C'est... Vous savez, chez nous... En un mot, prenez la dernire
nullit, prposez-la  la vente des billets dans une gare de
chemin de fer, et aussitt cette nullit, pour vous montrer son
pouvoir, se croira en droit de trancher du Jupiter avec vous quand
vous irez prendre un billet. Sache que tu es sous ma coupe! a-t-
elle l'air de dire. Eh bien, c'est un effet de l'ivresse
administrative...

-- Abrgez, si vous pouvez, Stpan Trophimovitch.

-- M. Von Lembke est maintenant en tourne dans la province. En un
mot, cet Andr Antonovitch, quoique Allemand, appartient, je le
reconnais,  la religion orthodoxe; je conviens encore que c'est
un fort bel homme, de quarante ans...

-- O avez-vous pris que c'est un bel homme? Il a des yeux de
mouton.

-- Parfaitement exact. Mais je me suis fait ici l'cho de nos
dames...

-- Dispensez-moi de ces dtails, Stpan Trophimovitch, je vous en
prie!  propos, vous portez des cravates rouges, depuis quand?

-- C'est... c'est aujourd'hui seulement que je...

-- Et faites-vous de l'exercice? vous devez abattre vos six
verstes tous les jours, est-ce que vous vous conformez 
l'ordonnance du mdecin?

-- Non... pas toujours.

-- Je m'en doutais! En Suisse dj je l'avais pressenti! cria
d'une voix irrite Barbara Ptrovna, --  prsent ce n'est pas six
verstes que vous ferez, c'est dix verstes! vous vous affaissez
terriblement, terriblement! Vous tes, je ne dirai pas vieilli,
mais dcrpit... tantt, quand je vous ai aperu, cela m'a
frappe, en dpit de votre cravate rouge... Quelle ide rouge!
Continuez votre rcit, si vous avez rellement quelque chose  me
dire au sujet de Von Lembke, et dpchez-vous, je vous en prie; je
suis fatigue.

-- En un mot, je voulais seulement dire que c'est un de ces
administrateurs qui dbutent  quarante ans, aprs avoir vgt
dans l'obscurit jusqu' cet ge, un de ces hommes sortis tout 
coup du nant, grce  un mariage ou  quelque autre moyen non
moins dsespr... Il est maintenant parti... je veux dire qu'on
s'est empress de me dpeindre  lui comme un corrupteur de la
jeunesse, un prdicateur de l'athisme... Aussitt il est all aux
informations...

-- Mais est-ce vrai?

-- J'ai mme pris mes mesures. Quand on lui a rapport que vous
gouverniez la province, vous savez, -- il s'est permis de
rpondre qu'il n'y aurait plus rien de semblable.

-- Il a dit cela?

-- Oui, et avec cette morgue... Sa femme, Julie Mikhalovna, nous
la verrons ici  la fin d'aot, elle arrivera directement de
Ptersbourg.

-- De l'tranger. Nous nous y sommes rencontrs.

-- Vraiment?

--  Paris et en Suisse. C'est une parente des Drozdoff.

-- Une parente? Quelle singulire concidence! On la dit
ambitieuse, et... elle a, parat-il, des relations influentes?

-- Allons donc! Des relations de rien du tout! N'ayant pas un
kopek, elle est reste fille jusqu' quarante ans. Maintenant
qu'elle a agripp son Von Lembke, elle ne pense plus qu' le
pousser. Ce sont deux intrigants.

-- Et elle a, dit-on, deux ans de plus que lui?

-- Cinq ans.  Moscou, sa mre balayait mon seuil avec la trane
de sa robe; elle mendiait des invitations  mes bals, du temps de
Vsvolod Nikolavitch. Quant  Julie Mikhalovna, elle passait
toute la nuit seule, assise dans un coin, avec sa mouche en
turquoise sur le front; personne ne la faisait danser, si bien que
vers trois heures, par piti, je lui envoyais un cavalier. Elle
avait alors vingt-cinq ans, et l'on continuait  la mener dans le
monde vtue d'une robe courte, comme une petite fille. Il devenait
indcent de recevoir chez soi ces gens-l.

-- Il me semble que je vois cette mouche.

-- Je vous le dis, en arrivant je suis tombe au milieu d'une
intrigue. Vous avez lu la lettre de Prascovie Ivanovna, que
pouvait-il y avoir de plus clair? Eh bien, qu'est-ce que je
trouve? Cette mme imbcile de Prascovie, -- elle n'a jamais t
qu'une imbcile, -- me regarde avec bahissement: elle a l'air de
me demander pourquoi je suis venue. Vous pouvez vous figurer
combien j'ai t surprise. Je promne mes yeux autour de moi: je
vois cette Lembke qui ourdit ses trames et,  ct d'elle, ce
cousin, un neveu du vieux Drozdoff, -- tout s'explique!
Naturellement, en un clin d'oeil j'ai rtabli la situation, et
Prascovie fait de nouveau cause commune avec moi, mais une
intrigue, une intrigue!

-- Que vous avez pourtant djoue. Oh! vous tes un Bismarck!

-- Sans tre un Bismarck, je suis cependant capable de discerner
la fausset et la btise o je les rencontre. Lembke, c'est la
fausset, et Prascovie la btise. J'ai rarement rencontr une
femme plus affaiblie, sans compter qu'elle a les jambes enfles et
qu'avec cela elle est bonne. Que peut-il y avoir de plus bte que
la btise d'une bonne personne?

-- Celle d'un mchant, ma chre amie: un sot mchant est encore
plus bte, observa noblement Stpan Trophimovitch.

-- Vous avez peut-tre raison. Vous souvenez-vous de Lisa?

-- Charmante enfant!

-- Maintenant ce n'est plus une enfant, mais une femme, et une
femme de caractre. Une nature noble et ardente. Ce que j'aime en
elle, c'est qu'elle ne se laisse pas dominer par sa mre, cette
crature imbcile. Il a failli y avoir une histoire  propos du
cousin.

-- Bah! mais, au fait, entre lui et lisabeth Nikolaevna la
parent n'existe pas... Est-ce qu'il a des vues?

-- Voyez-vous, c'est un jeune officier qui parle fort peu, qui est
mme modeste. Je tiens  tre toujours juste. Il me semble que,
personnellement, il est oppos  cette intrigue et qu'il ne dsire
rien; je ne vois dans cette machination que l'oeuvre de la Lembke.
Il avait beaucoup de considration pour Nicolas. Vous comprenez,
toute l'affaire dpend de Lisa, mais je l'ai laisse dans les
meilleurs termes avec Nicolas, et lui-mme m'a formellement promis
sa visite en novembre. Il n'y a donc en cause ici que la rouerie
de la Lembke et l'aveuglement de Prascovie. Cette dernire m'a dit
que tous mes soupons n'taient que de la fantaisie; je lui ai
rpondu en la traitant d'imbcile. Je suis prte  l'affirmer au
jugement dernier. Et si Nicolas ne m'avait prie d'attendre
encore, je ne serais pas partie sans avoir dmasqu cette crature
artificieuse. Elle cherchait  s'insinuer, par l'entremise de
Nicolas, dans les bonnes grces du comte K..., elle voulait
brouiller le fils avec la mre. Mais Lisa est de notre ct, et je
me suis entendue avec Prascovie. Vous savez, Karmazinoff est mon
parent?

-- Comment! il est parent de madame Von Lembke?

-- Oui. Parent loign.

-- Karmazinoff, le romancier?

-- Eh! oui, l'crivain, qu'est-ce qui vous tonne? Sans doute il
se prend pour un grand homme. C'est un tre bouffi de vanit! Elle
arrivera avec lui, actuellement ils sont ensemble  l'tranger.
Elle a l'intention de fonder quelque chose dans notre ville,
d'organiser des runions littraires. Il viendra passer un mois
chez nous, il veut vendre le dernier bien qu'il possde ici. J'ai
failli le rencontrer en Suisse, et je n'y tenais gure. Du reste,
j'espre qu'il daignera me reconnatre. Dans le temps il
m'crivait et venait chez moi. Je voudrais vous voir soigner un
peu plus votre mise, Stpan Trophimovitch; de jour en jour vous la
ngligez davantage... Oh! quel chagrin vous me faites! Qu'est-ce
que vous lisez maintenant?

-- Je... Je...

-- Je comprends. Toujours les amis, toujours la boisson, le club,
les cartes et la rputation d'athe. Cette rputation ne me plat
pas, Stpan Trophimovitch. Je n'aime pas qu'on vous appelle athe,
surtout  prsent. Je ne l'aimais pas non plus autrefois, parce
que tout cela n'est que du pur bavardage. Il faut bien le dire 
la fin.

-- Mais, ma chre...

-- coutez, Stpan Trophimovitch, en matire scientifique, sans
doute, je ne suis vis--vis de vous qu'une ignorante, mais j'ai
beaucoup pens  vous pendant que je faisais route vers la Russie.
Je suis arrive  une conviction.

-- Laquelle?

-- C'est que nous ne sommes pas,  nous deux, plus intelligents
que tout le reste du monde, et qu'il y a plus intelligent que
nous...

-- Votre observation est trs juste. Il y a plus intelligent que
nous, par consquent on peut avoir plus raison que nous, par
consquent nous pouvons nous tromper, n'est-ce pas? Mais, ma bonne
amie, mettons que je me trompe, aprs tout ma libert de
conscience est un droit humain, ternel, suprieur! J'ai le droit
de ne pas tre un fanatique et un bigot, si je le veux, et  cause
de cela naturellement je serai ha de divers messieurs jusqu' la
consommation des sicles. Et puis, comme on trouve toujours plus
de moines que de raisons, et que je suis tout  fait de cet
avis...

-- Comment? Qu'est-ce que vous avez dit?

-- J'ai dit: on trouve toujours plus de moines que de raisons, et
comme je suis tout  fait de cet...

-- Cela n'est certainement pas de vous; vous avez d prendre ce
mot-l quelque part.

-- C'est Pascal qui l'a dit.

-- Je me doutai bien que ce n'tait pas vous! Pourquoi vous-mme
ne parlez-vous jamais ainsi? Pourquoi, au lieu de vous exprimer
avec cette spirituelle prcision, tes-vous toujours si
filandreux? Cela est bien mieux dit que toutes vos paroles de
tantt sur l'ivresse administrative...

-- Ma foi, chre, pourquoi?... D'abord, apparemment, parce que je
ne suis pas Pascal, et puis... en second lieu, nous autres Russes,
nous ne savons rien dire dans notre langue... Du moins, jusqu'
prsent on n'a encore rien dit...

-- Hum! ce n'est peut-tre pas vrai. Du moins, vous devriez
prendre note de tels mots et les retenir pour les glisser, au
besoin, dans la conversation... Ah! Stpan Trophimovitch, je
voulais vous parler srieusement!

-- Chre, chre amie!

-- Maintenant que tous ces Lembke, tous ces Karmazinoff... Oh! mon
Dieu, comme vous vous galvaudez! Oh! que vous me dsolez!... Je
dsirerais que ces gens-l ressentent de l'estime pour vous, parce
qu'ils ne valent pas votre petit doigt, et comment vous tenez-
vous? Que verront-ils? Que leur montrerai-je? Au lieu d'tre par
la noblesse de votre attitude une leon vivante, un exemple, vous
vous entourez d'un tas de fripouilles, vous avez contract des
habitudes pas possibles, vous vous abrutissez, les cartes et le
vin sont devenus indispensable  votre existence, vous ne lisez
que Paul de Kock et vous n'crivez rien, tandis que l-bas ils
crivent tous; tout votre temps se dpense en bavardage. Peut-on,
est-il permis de se lier avec une canaille comme votre insparable
Lipoutine?

-- Pourquoi donc l'appelez-vous _mon insparable?_ protesta
timidement Stpan Trophimovitch.

-- O est-il maintenant? demanda d'un ton sec Barbara Ptrovna.

-- Il... il vous respecte infiniment, et il est all  S... pour
recueillir l'hritage de sa mre.

-- Il ne fait, parat-il, que toucher de l'argent. Et Chatoff?
Toujours le mme?

-- Irascible, mais bon.

-- Je ne puis souffrir votre Chatoff; il est mchant, et a une
trop haute opinion de lui-mme.

-- Comment se porte Daria Pavlovna?

-- C'est de Dacha que vous parlez? Quelle ide vous prend?
rpondit Barbara Ptrovna en fixant sur lui un regard curieux. --
Elle va bien, je l'ai laisse chez les Drozdoff... En Suisse, j'ai
entendu parler de votre fils, on n'en dit pas de bien, au
contraire.

-- Oh! c'est une histoire bien bte! Je vous attendais, ma bonne
amie, pour vous raconter...

-- Assez, Stpan Trophimovitch, laissez-moi la paix, je n'en puis
plus. Nous avons le temps de causer, surtout de pareilles choses.
Vous commencez  envoyer des jets de salive quand vous riez, c'est
un signe de snilit! Et quel rire trange vous avez
maintenant!... Mon Dieu, que de mauvaises habitudes vous avez
prises! Allons, assez, assez, je tombe de fatigue! On peut bien
avoir enfin piti d'une crature humaine!

Stpan Trophimovitcheut piti de la crature humaine, mais il se
retira tout chagrin.

V

Dans les derniers jours d'aot, les dames Drozdoff revinrent
enfin, elles aussi. Leur arrive, qui prcda de peu celle de
notre nouvelle gouvernante, fit en gnral sensation dans la
socit. Mais je parlerai de cela plus tard; je me bornerai 
dire, pour le moment, que Prascovie Ivanovna, attendue avec tant
d'impatience par Barbara Ptrovna, lui apporta une nouvelle des
plus tranges: Nicolas avait quitt les dames Drozdoff ds le mois
de juillet; ensuite, ayant rencontr le comte K... sur les bords
du Rhin, il tait parti pour Ptersbourg avec ce personnage et sa
famille. (_N. B_. Le comte avait trois filles  marier.)

-- Je n'ai rien pu tirer d'lisabeth, trop fire et trop entte
pour rpondre  mes questions, acheva Prascovie Ivanovna, -- mais
j'ai vu de mes yeux qu'il y avait quelque chose entre elle et
Nicolas Vsvolodovitch. Je ne connais pas les causes de la
brouille; vous pouvez, je crois, ma chre Barbara Ptrovna, les
demander  votre Daria Pavlovna. Selon moi, elle n'y est pas
trangre. Je suis positivement enchante de vous ramener enfin
votre favorite et de la remettre entre vos mains, c'est un fardeau
de moins sur mes paules.

Ces mots venimeux furent prononcs d'un ton plein d'amertume. On
voyait que la femme affaiblie les avait prpars  l'avance et
qu'elle en attendait un grand effet. Mais, avec Barbara Ptrovna,
les allusions voiles et les rticences nigmatiques manquaient
leur but. Elle somma carrment son interlocutrice de mettre les
points sur les _i_. Prascovie Ivanovna changea aussitt de
langage: aux paroles fielleuses succdrent les larmes et les
panchements du coeur. Comme Stpan Trophimovitch, cette dame
irascible, mais sentimentale, avait toujours besoin d'une amiti
sincre, et ce qu'elle reprochait surtout  sa fille lisabeth
Nikolaevna, c'tait de ne pas tre pour elle une amie.

Mais de toutes ses explications et de tous ses panchements il ne
ressortait avec nettet qu'un seul point: Lisa et Nicolas
s'taient brouills; du reste, Prascovie Ivanovna ne se rendait
videmment aucun compte prcis de ce qui avait amen cette
brouille. Quant aux accusations portes contre Daria Pavlovna, non
seulement elle ne les maintint pas, mais elle pria instamment
Barbara Ptrovna de n'attacher aucune importance  ses paroles de
tantt, parce qu'elle les avait prononces dans un moment de
colre. Bref, tout prenait un aspect fort obscur et mme louche.
Au dire de la gnrale Drozdoff, la rupture tait due  l'esprit
obstin et moqueur de Lisa; quoique fort amoureux, Nicolas
Vsvolodovitch s'tait senti bless dans son amour-propre par les
railleries de la jeune fille, et il lui avait ripost sur le mme
ton.

-- Peu aprs, ajouta Prascovie Ivanovna, nous avons fait la
connaissance d'un jeune homme qui doit tre le neveu de votre
professeur, du moins, il porte le mme nom...

-- C'est son fils et non pas son neveu, rectifia Barbara Ptrovna.

Prascovie Ivanovna ne pouvait jamais retenir le nom de Stpan
Trophimovitch, et, en parlant de lui, l'appelait toujours le
professeur.

-- Eh bien, va pour son fils; moi, cela m'est gal. C'est un jeune
homme comme les autres, trs vif et trs dgourdi, mais voil
tout. Ici, Lisa elle-mme agit mal: elle se mit en frais
d'amabilit pour le jeune homme afin d'veiller la jalousie chez
Nicolas Vsvolodovitch. Je ne la blme pas trop d'avoir eu recours
 un procd que les jeunes filles ont coutume d'employer et qui
est mme assez gentil. Seulement, loin de devenir jaloux, Nicolas
Vsvolodovitch se lia d'amiti avec son rival; on aurait dit qu'il
ne remarquait rien ou que tout cela lui tait indiffrent. Lisa en
fut irrite. Le jeune homme partit brusquement, comme si une
affaire urgente l'et oblig de nous quitter sans retard. Ds que
la moindre occasion s'en prsentait, Lisa cherchait noise 
Nicolas Vsvolodovitch. Elle s'aperut que celui-ci causait
quelquefois avec Dacha, ce qui la rendit furieuse. Pour moi,
matouchka, je ne vivais plus. Les mdecins m'ont dfendu les
motions violentes, et ce lac si vant avait fini par m'exasprer:
je n'y avais gagn qu'un mal de dents et un rhumatisme. J'ai lu,
imprim quelque part, que le lac de Genve fait du tort aux dents:
c'est une proprit qu'il a. Sur ces entrefaites, Nicolas
Vsvolodovitch reut une lettre de la comtesse, et, le mme jour,
prit cong de nous. Ma fille et lui se sparrent en amis. Pendant
qu'elle le conduisait  la gare, Lisa fut fort gaie, fort
insouciante, et rit beaucoup, seulement, c'tait une gaiet
d'emprunt. Lorsqu'il fut parti, elle devint trs soucieuse, mais
ne pronona plus un seul mot  son sujet. Je vous conseillerais
mme pour le moment, chre Barbara Ptrovna, de ne pas
entreprendre Lisa sur ce chapitre, vous ne feriez que nuire 
l'affaire. Si vous vous taisez, c'est elle qui vous parlera la
premire, et alors vous en saurez davantage.  mon avis, l'accord
se rtablira entre eux, si toutefois Nicolas Vsvolodovitch ne
tarde pas  arriver comme il l'a promis.

-- Je vais lui crire tout de suite. Si les choses se sont passes
ainsi, cette brouille ne signifie rien! D'ailleurs, pour ce qui
est de Daria, je la connais trop bien; cela n'a pas d'importance.

-- J'ai eu tort, je le confirme, de vous parler de Dachenka comme
je l'ai fait. Elle n'a eu avec Nicolas Vsvolodovitch que des
conversations banales  haute voix. Mais alors tout cela m'avait
tellement nerve... Lisa elle-mme n'a pas tard  lui rendre ses
bonnes grces...

Barbara Ptrovna crivit le mme jour  Nicolas et le supplia
d'avancer son retour, ne ft-ce que d'un mois. Cependant cette
affaire continuait  l'intriguer. Elle passa toute la soire et
toute la nuit  rflchir. L'opinion de Prascovie Ivanovna lui
semblait pcher par un excs de navet et de sentimentalisme.
Prascovie a toujours eu l'esprit romanesque, se disait-elle, en
pension elle tait dj comme cela. Nicolas n'est pas homme 
battre en retraite devant les plaisanteries d'une fillette. La
brouille, si rellement brouille il y a, doit avoir une autre
cause. Cet officier pourtant est ici, elles l'ont amen avec
elles, et il loge dans leur maison, comme un parent. Et puis, en
ce qui concerne Daria, Prascovie s'est rtracte trop vite: elle a
certainement gard par devers soi quelque chose qu'elle n'a pas
voulu dire...

Le lendemain matin, Barbara Ptrovna avait arrt un projet
destin  trancher l'une au moins des questions qui la
proccupaient. Ce projet brillait surtout par l'imprvu. Au moment
o elle l'laborait, qu'y avait-il dans son coeur? il serait
difficile de le dire, et je ne me charge pas d'accorder les
contradictions nombreuses dont il fourmillait. En ma qualit de
chroniqueur, je me borne  relater les faits exactement comme ils
se sont produits, ce n'est pas ma faute s'ils paraissent
invraisemblables. Je dois pourtant dclarer que le matin, il ne
restait  la gnrale aucun soupon concernant Dacha;  la vrit,
elle n'en avait jamais conu, ayant toute confiance dans sa
protge. Elle ne pouvait mme admettre que son Nicolas et t
entran par sa Daria. Quand toutes deux se mirent  table pour
prendre le th, Barbara Ptrovna fixa sur la jeune fille un regard
attentif et prolong, aprs quoi, pour la vingtime fois peut-tre
depuis la veille, elle se rpta avec assurance:

-- C'est absurde!

La gnrale remarqua seulement que Dacha avait l'air fatigue et
qu'elle tait plus tranquille et plus apathique encore qu'
l'ordinaire. Aprs le th, suivant leur habitude invariable, les
deux femmes s'occuprent d'un ouvrage de main. Barbara Ptrovna
exigea un compte rendu dtaill des impressions que Dacha avait
rapportes de son voyage  l'tranger; elle la questionna sur la
nature, les villes, les populations, les moeurs, les arts,
l'industrie, etc., laissant absolument de ct les Drozdoff et
l'existence que Dacha avait mene chez eux. Assise prs de sa
bienfaitrice, devant une table  ouvrage, la jeune fille parla
pendant une demi-heure d'une voix coulante, monotone et un peu
faible.

-- Daria, interrompit tout  coup Barbara Ptrovna, -- tu n'as
rien de particulier  me communiquer?

Daria rflchit durant une seconde.

-- Non, rien, rpondit-elle en levant ses yeux limpides sur
Barbara Ptrovna.

-- Tu n'as rien sur le coeur, sur la conscience?

-- Rien.

Ce mot fut prononc d'un ton bas, mais avec une sorte de fermet
morne.

-- J'en tais sre! Sache, Daria, que je ne douterai jamais de
toi.  prsent, assieds-toi et coute. Mets-toi sur cette chaise,
assieds-toi en face de moi, je veux te voir tout entire. L,
c'est bien. coute, -- veux-tu te marier?

Un long regard interrogateur, point trop tonn, du reste, fut la
rponse de Dacha.

-- Attends, tais-toi. D'abord, il y a une diffrence d'ge, une
diffrence trs grande; mais, mieux que personne, tu sais combien
cela est insignifiant. Tu es raisonnable, et il ne doit pas y
avoir d'erreur dans ta vie. D'ailleurs, c'est encore un bel homme.
En un mot, c'est Stpan Trophimovitch que tu as toujours estim.
Eh bien?

Cette fois la physionomie de Dacha exprima plus que de la
surprise, une vive rougeur colora son visage.

-- Attends, tais-toi, ne te presse pas! Sans doute, je ne
t'oublierai pas dans mon testament, mais si je meurs, que
deviendras-tu, mme avec de l'argent? On te trompera, on te volera
ton argent, et tu seras perdue. Marie  Stpan Trophimovitch, tu
seras la femme d'un homme connu. Maintenant, envisage l'autre face
de la question: si je viens  mourir, mme en lui laissant de quoi
vivre, -- que deviendra-t-il? C'est sur toi que je compte.
Attends, je n'ai pas fini; il est frivole, veule, dur, goste, il
a des habitudes basses, mais apprcie-le tout de mme, d'abord
parce qu'il y a beaucoup pire que lui. Voyons, t'imagines-tu que
je voudrais te donner  un vaurien? Ensuite et surtout tu
l'apprcieras parce que c'est mon dsir, fit-elle avec une
irritation subite, -- entends-tu? Pourquoi t'obstines-tu  ne pas
rpondre?

Dacha se taisait toujours et coutait.

-- Attends encore, je n'ai pas tout dit. C'est une femmelette, --
mais cela n'en vaut que mieux pour toi. Une pitoyable femmelette,
 vrai dire; ce ne serait pas la peine de l'aimer pour lui-mme,
mais il mrite d'tre aim parce qu'il a besoin de protection,
aime-le pour ce motif. Tu me comprends? Comprends-tu?

Dacha fit de la tte un signe affirmatif.

J'en tais sre, je n'attendais pas moins de toi. Il t'aimera
parce qu'il le doit, il le doit; il est tenu de t'adorer! vocifra
avec une vhmence particulire Barbara Ptrovna, -- du reste,
mme en cartant cette considration, il s'amourachera de toi, je
le sais. Et puis, moi-mme je serai l. Ne t'inquite pas, je
serai toujours l. Il se plaindra de toi, il te calomniera, il
racontera au premier venu tes prtendus torts envers lui, il
geindra continuellement; habitant la mme maison que toi, il
t'crira des lettres, parfois deux dans la mme journe, mais il
ne pourra se passer de toi, et c'est l'essentiel. Fais-toi obir;
si tu ne sais pas lui imposer ta volont, tu seras une imbcile.
Il menacera de se pendre, ne fais pas attention  cela: dans sa
bouche de telles menaces ne signifient rien. Mais, sans les
prendre au srieux, ne laisse pas cependant d'ouvrir l'oeil.  un
moment donn il pourrait se pendre en effet: de pareilles gens se
suicident, non parce qu'ils sont forts, mais parce qu'ils sont
faibles. Aussi ne le pousse jamais  bout, c'est la premire rgle
dans un mnage. Rappelle-toi en outre que Stpan Trophimovitch est
un pote. coute, Dacha: il n'y a pas de bonheur qui l'emporte sur
le sacrifice de soi-mme. Et puis tu me feras un grand plaisir, et
c'est l l'important. Ne prends pas ce mot pour une navet que
j'aurais laiss chapper par mgarde; je comprends ce que je dis.
Je suis goste, sois-le aussi. Je ne te force pas, tout dpend de
toi, il sera fait comme tu l'auras dcid. Eh bien, parle!

-- Cela m'est gal, Barbara Ptrovna, s'il faut absolument que je
me marie, rpondit Dacha d'un ton ferme.

-- Absolument?  quoi fais-tu allusion? demanda la gnrale en
attachant sur elle un regard svre.

La jeune fille resta silencieuse.

-- Quoique tu sois intelligente, tu viens de dire une sottise. Il
est vrai, en effet, que je tiens absolument  te marier, mais ce
n'est pas par ncessit, c'est seulement parce que cette ide
m'est venue, et je ne veux te faire pouser que Stpan
Trophimovitch. Si je n'avais pas ce parti en vue pour toi, je ne
penserais pas  te marier tout de suite, quoique tu aies dj
vingt ans... Eh bien?

-- Je ferai ce qu'il vous plaira, Barbara Ptrovna.

-- Alors tu consens! Attends, tais-toi, o vas-tu donc? je n'ai
pas fini. Tu tais inscrite sur mon testament pour quinze mille
roubles, tu les recevras ds maintenant, -- aprs la crmonie
nuptiale. L-dessus, tu lui donneras huit mille roubles, c'est--
dire pas  lui, mais  moi. Il a une dette de huit mille roubles;
je la payerai, mais il faut qu'il sache que c'est avec ton argent.
Il te restera sept mille roubles, ne lui en donne jamais un seul.
Ne paye jamais ses dettes. Si tu le fais une fois, ce sera
toujours  recommencer. Du reste, je serai l. Vous recevrez
annuellement de moi douze cents roubles, et, en cas de besoins
extraordinaires, quinze cents, indpendamment du logement et de la
table qui seront aussi  ma charge; je vous dfrayerai sous ce
rapport, comme je le dfraye dj. Vous n'aurez  payer que le
service. Vous toucherez en une seule fois tout le montant de la
pension annuelle que je vous fais. C'est  toi, entre tes mains
que je remettrai l'argent. Mais aussi sois bonne; donne-lui
quelque chose de temps en temps et permets-lui de recevoir ses
amis une fois par semaine; s'ils viennent plus souvent, mets-les 
la porte. Mais je serai l. Si je viens  mourir, votre pension
continuera  vous tre servie jusqu' son dcs, tu entends,
jusqu' _son_ dcs seulement, parce que cette pension, ce n'est
pas  toi que je la fais, mais  lui. Quant  toi, en dehors des
sept mille roubles dont j'ai parl tout  l'heure et que tu
conserveras intgralement si tu n'es pas une bte, je te laisserai
encore huit mille roubles par testament. Tu n'auras pas davantage
de moi, il faut que tu le saches. Eh bien, tu consens? Rpondras-
tu,  la fin?

-- J'ai dj rpondu, Barbara Ptrovna.

-- N'oublie pas que tu es parfaitement libre: il sera fait comme
tu l'as voulu.

-- Permettez-moi seulement une question, Barbara Ptrovna: est-ce
que Stpan Trophimovitch vous a dj dit quelque chose?

-- Non, il n'a rien dit, il ne sait rien encore, mais... il va
parler tout de suite.

Elle quitta vivement sa place et jeta sur ses paules son chle
noir. Une lgre rougeur se montra de nouveau sur les joues de
Dacha, qui suivit la gnrale d'un regard interrogateur. Barbara
Ptrovna se retourna soudain vers elle, le visage enflamm de
colre:

-- Tu es une sotte! Une sotte et une ingrate! Qu'as-tu dans
l'esprit? Peux-tu supposer que je veuille te mettre dans une
position fausse? Mais il viendra lui-mme demander ta main 
genoux, il doit mourir de bonheur, voil comment la chose se fera!
Voyons, tu sais bien que je ne t'exposerais pas  un affront! Ou
bien crois-tu qu'il t'pousera pour ces huit mille roubles, et que
j'aie hte maintenant d'aller te vendre? Sotte, sotte, vous tes
toutes des sottes et des ingrates! Donne-moi un parapluie!

Et elle courut  pied chez Stpan Trophimovitch, bravant
l'humidit des trottoirs de brique et des passerelles de bois.

VI

C'tait vrai qu'elle n'aurait pas expos Daria  un affront en ce
moment mme, elle croyait lui rendre un signal service.
L'indignation la plus noble et la plus lgitime s'tait allume
dans son me quand, en mettant son chle, elle avait surpris,
attach sur elle, le regard inquiet et dfiant de sa protge.
Daria Pavlovna tait bien, comme l'avait dit la gnrale Drozdoff,
la favorite de Barbara Ptrovna qui l'avait prise en affection
quand elle n'tait encore qu'une enfant. Depuis longtemps, madame
Stavroguine avait dcid, une fois pour toutes, que le caractre
de Daria ne ressemblait pas  celui de son frre (Ivan Chatoff),
qu'elle tait douce, tranquille, capable d'une grande abngation,
pleine de dvouement, de modestie, de bon sens et surtout de
reconnaissance. Jusqu' prsent, Dacha paraissait avoir
compltement rpondu  l'attente de sa bienfaitrice. Il n'y aura
pas d'erreurs dans cette vie, avait dit Barbara Ptrovna, lorsque
la fillette n'tait ge que de douze ans, et, comme elle avait
pour habitude de s'attacher passionnment  ses ides, elle
rsolut sur le champ de donner  Dacha l'ducation qu'elle aurait
donne  sa propre fille. Elle confia l'enfant aux soins d'une
gouvernante anglaise, miss Kreegs; cette personne resta dans la
maison jusqu' ce que son lve et seize ans, puis on se priva
brusquement de ses services. On fit venir des professeurs du
gymnase, entre autres un Franais authentique, ce dernier tait
charg d'enseigner la langue franaise  Dacha, mais il se vit,
lui aussi, brusquement congdi presque chass. On engagea comme
matresse de piano une dame noble, veuve et sans fortune.
Toutefois le principal percepteur fut Stpan Trophimovitch.  vrai
dire, il avait le premier dcouvert Dacha; cette enfant tranquille
l'avait intress, et il s'tait mis  lui donner des leons,
avant que Barbara Ptrovna s'occupt d'elle. Je le rpte, il
exerait sur les babies une sduction tonnante. De huit  onze
ans, lisabeth Nikolaevna Touchine tudia sous sa direction (bien
entendu, il l'instruisait gratuitement, et, pour rien au monde, il
n'aurait consenti  accepter de l'argent des Drozdoff). Mais lui-
mme s'tait pris de la charmante enfant et lui racontait toutes
sortes de pomes sur l'origine de l'univers, la formation de la
terre, l'histoire de l'humanit. Les leons concernant les
premiers peuples et l'homme primitif taient plus attachantes que
des contes arabes. Lisa se pmait  ces rcits, et, chez elle,
imitait son professeur de la faon la plus comique. Stpan
Trophimovitch le sut; il la guetta, et un jour la surprit en
flagrant dlit de parodie. Lisa confuse se jeta dans ses bras en
pleurant; il pleura aussi -- de tendresse. Mais bientt Lisa
quitta le pays, et Dacha resta seule. Quand celle-ci eut pour
matres des professeurs du gymnase, Stpan Trophimovitch ne
s'occupa plus de son ducation, et, peu  peu, cessa de faire
attention  elle. Longtemps plus tard, un jour qu'il dnait chez
Barbara Ptrovna, l'extrieur agrable de son ancienne lve le
frappa tout  coup; Dacha avait alors dix-sept ans. Il engagea la
conversation avec elle, fut satisfait de ses rponses, et finit
par proposer de lui faire un cours d'histoire de la littrature
russe. Barbara Ptrovna le remercia de cette ide qu'elle trouvait
fort louable. La jeune fille fut enchante. La premire leon eut
lieu en prsence de la gnrale. Elle avait t prpare avec le
plus grand soin, et le professeur russit  intresser vivement
ses auditrices. Mais quand, ayant termin, il annona le sujet
qu'il traiterait la fois prochaine, Barbara Ptrovna se leva
brusquement et dclara qu'il n'y aurait plus de leons. La mine de
Stpan Trophimovitch s'allongea, toutefois il ne rpondit rien.
Dacha rougit. Ainsi prit fin le cours d'histoire de la littrature
russe. Ce fut juste trois ans aprs que vint  l'esprit de Barbara
Ptrovna l'trange fantaisie matrimoniale dont il est question en
ce moment.

Le pauvre Stpan Trophimovitch tait seul dans son logis et ne se
doutait de rien. En proie  la mlancolie, il regardait de temps 
autre par la fentre, esprant voir arriver quelqu'une de ses
connaissances. Mais il n'apercevait personne. Au dehors, il
bruinait, le froid commenait  se faire sentir; il fallait
chauffer le pole; Stpan Trophimovitch soupira. Soudain une
vision terrible s'offrit  ses yeux: par un temps pareil,  une
heure aussi indue, Barbara Ptrovna venait chez lui! Et  pied!
Dans sa stupeur, il oublia mme de changer de costume et la reut
vtu de la camisole rose ouate qu'il portait habituellement.

-- Ma bonne amie!... s'exclama-t-il d'une voix faible, en voyant
entrer la gnrale.

-- Vous tes seul, j'en suis bien aise; je ne puis pas souffrir
vos amis! Comme vous fumez toujours! Seigneur, quelle atmosphre!
Vous n'avez pas encore fini de prendre votre th, et il est plus
de midi! Vous trouvez votre bonheur dans le dsordre, vous vous
complaisez dans la salet! Qu'est-ce que c'est que ces papiers
dchirs qui jonchent le parquet? Nastasia, Nastasia! Que fait
votre Nastasia? matouchka, ouvre les fentres, les vasistas, les
portes, il faut arer ici. Nous allons passer dans la salle; je
suis venue chez vous pour affaire. Donne au moins un coup de balai
dans ta vie, matouchka!

-- Il salit tant! grommela la servante.

-- Mais toi, balaye, balaye quinze fois par jour! Votre salle est
affreuse, ajouta Barbara Ptrovna quand ils furent entrs dans
cette pice. -- Fermez mieux la porte, elle pourrait se mettre aux
coutes et nous entendre. Il faut absolument que vous changiez ce
papier. Je vous ai envoy un tapissier avec des chantillons,
pourquoi n'avez-vous rien choisi? Asseyez-vous et coutez.
Asseyez-vous donc enfin, je vous prie. O allez-vous donc? O
allez-vous donc?

-- Je suis  vous tout de suite! cria de la chambre voisine Stpan
Trophimovitch, -- me revoici!

-- Ah! vous tes all faire toilette! dit-elle en le considrant
d'un air moqueur. (Il avait pass une redingote par-dessus sa
camisole.) En effet, cette tenue est plus en situation... tant
donn l'objet de notre entretien. Asseyez-vous donc, je vous prie.

Elle lui exposa ses intentions, carrment, sans ambages, en femme
sre d'tre obie. Elle fit allusion aux huit mille roubles dont
il avait un besoin urgent, et entra dans des explications
dtailles au sujet de la dot. Tremblant, ouvrant de grands yeux,
Stpan Trophimovitch coutait tout, mais sans se faire une ide
nette de ce qu'il entendait. Chaque fois qu'il voulait parler, la
voix lui manquait. Il savait seulement que la volont de Barbara
Ptrovna s'accomplirait, qu'il aurait beau rpliquer, refuser son
consentement, il tait  partir de ce moment un homme mari.

-- Mais, ma bonne amie, pour la troisime fois et  mon ge... et
avec une pareille enfant! objecta-t-il enfin. -- Mais c'est une
enfant!

-- Une enfant qui a vingt ans, grce  Dieu! Ne tournez pas ainsi
vos prunelles, je vous prie, vous n'tes pas un acteur de
mlodrame. Vous tes fort intelligent et fort instruit, mais vous
ne comprenez rien  la vie, vous avez besoin qu'on s'occupe
continuellement de vous. Si je meurs, que deviendrez-vous? Elle
sera pour vous une excellente niania; c'est une jeune fille
modeste, sense, d'un caractre ferme; d'ailleurs, moi-mme je
serai l, je ne vais pas mourir tout de suite. C'est une femme de
foyer, un ange de douceur. J'tais encore en Suisse quand cette
heureuse ide m'est venue. Comprenez-vous, quand je vous dis moi-
mme qu'elle est un ange de douceur! s'cria la gnrale dans un
brusque mouvement de colre. -- Vous vivez dans la salet, elle
fera rgner la propret chez vous, tout sera en ordre, on pourra
se mirer dans vos meubles... Eh! vous vous figurez peut-tre qu'en
vous offrant un trsor pareil, je dois encore vous supplier 
mains jointes de l'accepter! Mais c'est vous qui devriez tomber 
mes genoux!... Oh! homme vain et pusillanime!

-- Mais... je suis dj un vieillard.

-- Vous avez cinquante-trois ans, la belle affaire! Cinquante ans,
ce n'est pas la fin, mais le milieu de la vie. Vous tes un bel
homme, et vous le savez vous-mme. Vous savez aussi combien elle
vous estime. Que je vienne  mourir, qu'adviendra-t-il d'elle?
Avec vous elle sera tranquille, et ce sera galement une scurit
pour moi. Vous avez une signification, un nom, un coeur aimant;
vous toucherez une pension que je me ferai un devoir de vous
servir. Peut-tre sauverez-vous cette jeune fille! En tout cas,
vous serez pour elle un porte-respect. Vous la formerez  la vie,
vous dvelopperez son coeur, vous dirigerez ses penses. Combien
se perdent aujourd'hui par suite d'une mauvaise direction
intellectuelle! Votre ouvrage sera prt pour ce temps-l, et, du
mme coup, vous vous rappellerez  l'attention publique.

-- Justement, je me dispose  crire mes _Rcits de l'histoire
d'Espagne, _murmura Stpan Trophimovitch sensible  l'adroite
flatterie de Barbara Ptrovna.

-- Eh bien, vous voyez, cela tombe  merveille.

-- Mais... elle? Vous lui avez parl?

-- Ne vous inquitez pas d'elle; vous n'avez pas  vous enqurir
de cela. Sans doute, vous devez vous-mme demander sa main, la
supplier de vous faire cet honneur, vous comprenez? Mais soyez
tranquille, je serai l. D'ailleurs, vous l'aimez...

Le vertige commenait  saisir Stpan Trophimovitch; les murs
tournaient autour de lui. Il ne pouvait s'arracher  l'obsession
d'une ide terrible.

-- Excellente amie, fit-il tout  coup d'une voix tremblante, --
je... je ne me serais jamais imagin que vous vous dcideriez  me
marier...  une autre... femme!

-- Vous n'tes pas une demoiselle, Stpan Trophimovitch; on ne
marie que les demoiselles, vous vous marierez vous-mme, rpliqua
d'un ton sarcastique Barbara Ptrovna.

-- Oui, j'ai pris un mot pour un autre. Mais... c'est gal, dit-il
en la regardant d'un air gar.

-- Je vois que c'est gal, rpondit-elle avec mpris. -- Seigneur!
il s'vanouit! Nastasia, Nastasia! De l'eau!

Mais l'eau ne fut pas ncessaire. Il ne tarda pas  revenir  lui.
Barbara Ptrovna prit son parapluie.

-- Je vois qu'il n'y a pas moyen de causer avec vous maintenant...

-- Oui, oui, je suis incapable...

-- Mais vous rflchirez d'ici  demain. Restez chez vous, s'il
arrive quelque chose, faites-le moi savoir, ft-ce de nuit. Ne
m'crivez pas, je ne lirais pas vos lettres. Demain,  cette
heure-ci, je viendrai moi-mme, seule, chercher votre rponse
dfinitive, et j'espre qu'elle sera satisfaisante. Faites en
sorte qu'il n'y ait personne, et que votre logement soit propre.
Cela,  quoi a ressemble-t-il? Nastasia! Nastasia!

Naturellement, le lendemain il consentit. D'ailleurs, il ne
pouvait pas faire autrement. Il y avait ici une circonstance
particulire...

VII

Ce qu'on appelait chez nous le bien de Stpan Trophimovitch (un
domaine de cinquante mes attenant  Skvorechniki) n'tait pas 
lui mais avait appartenu  sa premire femme, et, comme tel, se
trouvait tre maintenant la proprit de leur fils, Pierre
Stpanovitch Verkhovensky. Stpan Trophimovitch n'en avait que
l'administration, d'abord comme tuteur de son fils, puis comme
fond de pouvoirs de celui-ci, qui, devenu majeur, avait donn
procuration  son pre pour grer sa fortune. L'arrangement tait
fort avantageux pour le jeune homme: chaque anne il recevait de
son pre mille roubles comme revenu d'un bien qui, depuis
l'abolition du servage, en rapportait  peine cinq cents. Dieu
sait comment avaient t tablies de pareilles conventions. Du
reste, ces mille roubles, c'est Barbara Ptrovna qui les envoyait,
sans que Stpan Trophimovitch y ft pour un kopek. Bien plus, non
content de garder dans sa poche tout le revenu de la proprit, il
finit par la dvaster en l'affermant  un industriel et en
vendant,  diverses reprises,  l'insu de Barbara Ptrovna, le
droit de faire des coupes dans un bois qui constituait la
principale valeur du domaine. Il retira ainsi quatre mille roubles
de futaies qui en valaient au moins huit mille. Mais force lui
tait de battre monnaie d'une faon quelconque, lorsque la fortune
l'avait trop maltrait au club et qu'il n'osait recourir  la
bourse de la gnrale. Celle-ci grina des dents quand enfin elle
apprit tout. Or, maintenant, Pierre Stpanovitch annonait qu'il
allait venir vendre lui-mme ses proprits et chargeait son pre
de s'occuper sans retard de cette vente. Comme bien on pense, le
noble et dsintress Stpan Trophimovitch se sentait des torts
envers ce cher enfant (leur dernire rencontre remontait  neuf
ans: il s'taient vus  Ptersbourg au moment o le jeune homme
venait d'entrer  l'Universit). Primitivement, le domaine avait
pu valoir treize ou quatorze mille roubles,  prsent on devait
s'estimer heureux s'il trouvait acqureur pour cinq mille. Sans
doute Stpan Trophimovitch, muni qu'il tait d'une procuration en
bonne forme, avait parfaitement le droit de vendre le bois;
d'autre part, il pouvait allguer  sa dcharge cet impossible
revenu de mille roubles que, depuis tant d'annes, il envoyait 
son fils. Mais Stpan Trophimovitch tait un homme dou de
sentiments nobles et gnreux. Dans sa tte germa une ide grande:
quand Ptroucha arriverait, dposer soudain sur la table le prix
maximum du domaine, c'est--dire quinze mille roubles, sans faire
la moindre allusion aux sommes expdies jusqu'alors, puis, les
larmes aux yeux, serrer fortement ce cher fils contre sa
poitrine et terminer ainsi tous les comptes. Avec beaucoup de
prcaution il droula ce petit tableau devant Barbara Ptrovna; il
lui fit entendre que cela donnerait mme comme un cachet
particulier de noblesse  leur amicale liaison...  leur ide.
Cela montrerait combien l'ancienne gnration l'emportait en
grandeur d'me et en dsintressement sur la mesquine jeunesse
contemporaine. Il invoqua encore plusieurs autres considrations;
Barbara Ptrovna l'couta en silence; finalement elle lui dclara
d'un ton sec qu'elle consentait  acheter le domaine, et qu'elle
le payerait au prix le plus lev, c'est--dire six ou sept mille
roubles (on aurait mme pu l'avoir pour cinq), mais elle ne dit
pas un mot au sujet des huit mille roubles qu'il aurait fallu pour
indemniser Ptroucha de la destruction du bois.

Cet entretien qui eut lieu un mois avant la demande en mariage
laissa Stpan Trophimovitch soucieux. Nagure on pouvait encore
esprer que son fils ne se montrerait jamais dans nos parages. En
m'exprimant ainsi, je me place au point de vue d'un tranger, car,
comme pre, Stpan Trophimovitch aurait repouss avec indignation
l'ide mme d'un pareil espoir. Quoi qu'il en soit, prcdemment
des bruits tranges s'taient rpandus chez nous en ce qui
concernait Ptroucha. Il avait termin ses tudes depuis six ans
et, au sortir de l'Universit, avait men une existence dsoeuvre
sur le pav de Ptersbourg. Tout  coup nous apprmes qu'il avait
pris part  la rdaction d'un placard sditieux, puis qu'il avait
quitt la Russie, qu'il se trouvait en Suisse,  Genve: on avait
donc lieu de le croire en fuite.

Cela m'tonne, nous disait alors Stpan Trophimovitch fort
contrari de cette nouvelle, -- Ptroucha, c'est une si pauvre
tte; il est bon, noble, trs sensible, et,  Ptersbourg, j'tais
fier de lui en le comparant  la jeunesse moderne, mais c'est un
pauvre sire tout de mme... Et, vous savez, cela provient toujours
de ce dfaut de maturit, de ce sentimentalisme! Ce qui les
fascine, ce n'est pas le ralisme, mais le ct idaliste,
mystique, pour ainsi dire, du socialisme... Et pour moi, pour moi
quelle affaire! J'ai ici tant d'ennemis, _l-bas_ j'en ai encore
plus, ils attribueront  l'influence du pre... Mon Dieu!
Ptroucha un agitateur! Dans quel temps nous vivons!

Du reste, Ptroucha ne tarda pas  envoyer de Suisse son adresse
exacte, afin de continuer  recevoir ses fonds: donc il n'tait
pas tout  fait un rfugi. Et voici que, maintenant, aprs un
sjour de quatre ans  l'tranger, il reparaissait dans sa patrie,
et annonait sa prochaine arrive chez nous: donc, il n'tait
inculp de rien. Bien plus, il semblait mme que quelqu'un
s'intresst  lui et le protget. Sa lettre venait du sud de la
Russie, o il se trouvait alors charg d'une mission qui, pour
n'avoir rien d'officiel, ne laissait pas d'tre importante. Tout
cela tait trs bien, mais o prendre les sept  huit mille
roubles destins  parfaire le prix maximum du domaine? Et s'il
surgissait des contestations, si, au lieu d'un touchant tableau de
famille, c'tait un procs qu'on allait avoir? Quelque chose
disait  Stpan Trophimovitch que le sensible Ptroucha dfendrait
ses intrts mordicus. J'ai remarqu, me faisait-il observer un
jour, que tous ces socialistes fanatiques, tous ces communistes
enrags sont en mme temps les individus les plus avares, les
propritaires les plus durs  la dtente; on peut mme affirmer
que plus un homme est socialiste, plus il tient  ce qu'il a. D'o
cela vient-il? Serait-ce encore une consquence du
sentimentalisme? J'ignore si cette observation est juste; tout ce
que je puis dire, c'est que Ptroucha avait eu quelque
connaissance de la vente du bois, etc., et que Stpan
Trophimovitch le savait. Il m'arriva aussi de lire des lettres de
Ptroucha  son pre: il crivait fort rarement, une fois par an
tout au plus. Dernirement, nanmoins, ayant  annoncer sa
prochaine arrive, il avait envoy deux missives presque coup sur
coup. Courtes et sches, toutes les lettres du jeune homme
traitaient exclusivement d'affaires, et comme,  Ptersbourg, le
pre et le fils avaient adopt entre eux le tutoiement  la mode,
la correspondance de Ptroucha rappelait  s'y mprendre les
instructions que les propritaires du temps pass adressaient de
la capitale aux serfs chargs d'administrer leurs biens. Et
maintenant, la somme indispensable pour sauver la situation, voici
que Barbara Ptrovna l'offrait avec la main de Dacha, donnant
clairement  entendre qu'on n'obtiendrait jamais l'une si l'on
n'acceptait pas l'autre. Naturellement, Stpan
Trophimovitch s'excuta.

Ds que la gnrale l'et quitt, il m'envoya chercher et consigna
tous les autres  sa porte pour toute la journe. Comme on le
devine, il pleura un peu, dit beaucoup de belles choses, divagua
aussi passablement, fit par hasard un calembour et en fut
enchant, puis eut une lgre cholrine, -- bref, tout se passa
dans l'ordre accoutum. Aprs quoi, il dtacha du mur le portrait
de son Allemande dcde depuis vingt ans, et l'interpella d'un
ton plaintif: Me pardonnes-tu? En gnral, il ne semblait pas
dans son assiette. Pour noyer son chagrin, il se mit  boire avec
moi. Du reste, il ne tarda pas  s'endormir d'un sommeil paisible.
Le lendemain matin, il s'habilla avec soin, noua artistement sa
cravate blanche, et alla  plusieurs reprises se regarder dans la
glace. Il parfuma mme son mouchoir, mais il se hta de le fourrer
sous un coussin et d'en prendre un autre, aussitt qu'il et
aperu par la fentre Barbara Ptrovna.

-- C'est trs bien! dit-elle en apprenant qu'il consentait. --
D'abord, vous avez pris l une noble rsolution, et ensuite vous
avez prt l'oreille  la voix de la raison que vous coutez si
rarement dans vos affaires prives. Du reste, rien ne presse,
ajouta-t-elle aprs avoir remarqu le superbe noeud de cravate de
Stpan Trophimovitch, -- pour le moment, taisez-vous, je me tairai
aussi. C'est bientt l'anniversaire de votre naissance, j'irai
chez vous avec elle. Vous donnerez une soire, mais, je vous prie,
point de liqueurs, ni de victuailles, rien que du th. Du reste,
j'organiserai tout moi-mme. Vous inviterez vos amis, -- nous
ferons ensemble un choix parmi eux. La veille vous confrerez avec
elle, si c'est ncessaire. Votre soire ne sera pas prcisment
une soire de fianailles, nous nous bornerons  annoncer le
mariage, sans aucune solennit. Et quinze jours aprs, la noce
sera clbre avec le moins de fracas possible. Vous pourriez
mme,  l'issue de la crmonie nuptiale, partir tous deux en
voyage, aller  Moscou, par exemple. Je vous accompagnerai peut-
tre... Mais l'essentiel, c'est que, d'ici l, vous vous taisiez.

Ce langage tonna Stpan Trophimovitch. Il balbutia que cela
n'tait pas possible, qu'il fallait bien au pralable s'entretenir
avec sa future, mais Barbara Ptrovna lui rpliqua avec
irritation:

-- Pourquoi cela? D'abord, il se peut encore que la chose ne se
fasse pas.

-- Comment, il se peut qu'elle ne se fasse pas? murmura le futur
compltement abasourdi.

-- Oui, il faut encore que je voie... Mais, du reste, tout aura
lieu comme je l'ai dit, ne vous inquitez pas, je la prparerai
moi-mme. Votre intervention est absolument inutile. Tout le
ncessaire sera dit et fait, vous n'avez aucun besoin de vous
mler de cela.  quoi bon? Quel serait votre rle? Ne venez pas,
n'crivez pas non plus. Et pas un mot  personne, je vous prie. Je
me tairai aussi.

Elle refusa dcidment de s'expliquer, et se retira en proie  une
agitation visible. Elle avait t frappe, semblait-il, de
l'excessif empressement de Stpan Trophimovitch. Hlas! celui-ci
tait loin de comprendre sa situation, et n'avait pas encore
envisag la question sous toutes ses faces. Il se mit  faire le
rodomont:

-- Cela me plat! s'cria-t-il en s'arrtant devant moi et en
cartant les bras, -- vous l'avez entendue? Elle fera si bien,
qu' la fin je ne voudrai plus. C'est que je puis aussi perdre
patience, et... ne plus vouloir! Restez chez vous, vous n'avez
pas besoin de venir, mais pourquoi, au bout du compte, faut-il
absolument que je me marie? Parce qu'une fantaisie ridicule lui a
pass par la tte? Mais je suis un homme srieux, et je puis
refuser de me soumettre aux caprices baroques d'une cervele!
J'ai des devoirs envers mon fils et... envers moi-mme! Je fais un
sacrifice, -- comprend-elle cela? Si j'ai consenti, c'est peut-
tre parce que la vie m'ennuie, et que tout m'est gal. Mais elle
peut me pousser  bout, et alors tout ne me sera plus gal: je me
fcherai, et je retirerai mon consentement. Et enfin, le
ridicule... Que dira-t-on au club? Que dira... Lipoutine? Il se
peut encore que la chose ne se fasse pas, -- en voil une, celle-
l! a, c'est le comble! _Je suis un forat, un Badinguet[1]_, un
homme coll au mur!...

 travers ces dolances perait une sorte de fatuit et
d'enjouement. Du reste, nous nous remmes  boire.

CHAPITRE III

_LES PCHS D'AUTRUI._

I

Huit jours s'coulrent, et la situation commena  s'claircir un
peu.

Je noterai en passant que, durant cette malheureuse semaine, j'eus
beaucoup d'ennui, car ma qualit de confident m'obligea  rester,
pour ainsi dire, en permanence auprs de mon pauvre ami. Ce qui le
faisait le plus souffrir, c'tait la honte, et pourtant il n'avait
 rougir devant personne, attendu que, pendant ces huit jours,
notre tte--tte ne fut troubl par aucune visite. Mais en ma
prsence mme il se sentait honteux, et cela  tel point que plus
il s'ouvrait  moi, plus ensuite il m'en voulait d'avoir reu ses
aveux. Par suite de son humeur souponneuse, il se figurait que la
ville entire savait dj tout; aussi n'osait-il plus se montrer
ni au club, ni mme dans son petit cercle. Bien plus, il attendait
la tombe de la nuit pour faire la promenade ncessaire  sa
sant.

Au bout de huit jours, il ignorait encore s'il tait ou non
fianc, et toutes ses dmarches pour tre fix  ce sujet taient
restes infructueuses. Il n'avait pas encore vu sa future, et il
ne savait mme pas s'il tait autoris  lui donner ce nom; bref,
il en tait  se demander s'il y avait quelque chose de srieux
dans tout cela! Barbara Ptrovna refusait absolument de le
recevoir.  une de ses premires lettres (il lui en crivit une
foule) elle rpondit net en le priant de la dispenser
momentanment de tous rapports avec lui, parce qu'elle tait
occupe. J'ai moi-mme, ajoutait-elle, plusieurs choses fort
importantes  vous communiquer, j'attends pour cela un moment o
je sois plus libre qu' prsent: je vous ferai savoir moi-mme, en
temps utile, quand vous pourrez venir chez moi. Elle promettait
de renvoyer  l'avenir, non dcachetes, les lettres de Stpan
Trophimovitch, attendu que ce n'tait que de la polissonnerie.
Je lus moi-mme ce billet, il me le montra.

Et pourtant toutes ces grossirets, toutes ces incertitudes
n'taient rien en comparaison du principal souci qui le
tourmentait. Cette inquitude le harcelait sans relche, le
dmoralisait, le faisait dprir, c'tait quelque chose dont il se
sentait plus honteux que de tout le reste, et dont il ne pouvait
se rsoudre  me parler; loin de l,  l'occasion, il mentait et
cherchait  m'abuser par des faux-fuyants dignes d'un petit
colier; cependant lui-mme me faisait appeler tous les jours, il
ne pouvait rester deux heures sans me voir, je lui tais devenu
aussi ncessaire que l'air ou l'eau.

Une telle conduite blessait un peu mon amour-propre. Il va sans
dire que depuis longtemps j'avais devin ce grand secret. Dans la
profonde conviction o j'tais alors, la rvlation du souci qui
tourmentait tant Stpan Trophimovitch ne lui aurait pas fait
honneur; c'est pourquoi, jeune comme je l'tais, j'prouvais
quelque indignation devant la grossiret de ses sentiments et la
vilenie de certains de ses soupons. Peut-tre le condamnais-je
trop svrement, sous l'influence de l'ennui que me causait mon
rle de confident forc. J'avais la cruaut de vouloir lui
arracher des aveux complets, tout en admettant, du reste, qu'il
tait difficile d'avouer certaines choses. Lui aussi m'avait
compris: il voyait clairement que j'avais devin son secret, et
mme que j'tais fch contre lui;  son tour, il ne poupouvait me
pardonner ni ma perspicacit, ni mon mcontentement. Certes, dans
le cas prsent, mon irritation tait fort bte mais l'amiti la
plus vive ne rsiste gure  un tte--tte indfiniment prolong.
Sous plusieurs rapports, Stpan Trophimovitch se rendait un compte
exact de sa situation, et mme il en prcisait trs finement les
cts sur lesquels il ne croyait pas ncessaire de garder le
silence.

-- Oh! est-ce qu'elle tait ainsi dans le temps? me disait-il
quelquefois en parlant de Barbara Ptrovna. -- Est-ce qu'elle
tait ainsi, jadis, quand nous causions ensemble... Savez-vous
qu'alors elle savait encore causer? Pourrez-vous le croire? elle
avait alors des ides, des ides  elle. Maintenant elle n'est
plus  reconnatre! Elle dit que tout cela n'tait que du
bavardage! Elle mprise le pass...  prsent, elle est devenue
une sorte de commis, d'conome, une crature endurcie, et elle se
fche toujours...

-- Pourquoi donc se fcherait-elle maintenant que vous avez dfr
 son dsir? rpliquai-je.

Il me regarda d'un air fin.

-- Cher ami, si j'avais refus, elle aurait t furieuse, fu-ri-
euse! Moins toutefois qu'elle ne l'est maintenant que j'ai
consenti.

Sa phrase lui parut joliment tourne, et nous bmes ce soir-l une
petite bouteille. Mais cette accalmie ne dura gure; le lendemain,
il fut plus maussade et plus insupportable que jamais.

Je lui reprochais surtout de ne pouvoir se rsoudre  aller faire
visite aux dames Drozdoff; elles-mmes, nous le savions,
dsiraient renouer connaissance avec lui, car, depuis leur
arrive, elles avaient plus d'une fois demand de ses nouvelles,
et, et, de son ct, il mourait d'envie de les voir. Il parlait
d'lisabeth Nikolaevna avec un enthousiasme incomprhensible pour
moi. Sans doute il se rappelait en elle l'enfant qu'il avait tant
aime jadis; mais, en dehors de cela, il s'imaginait, je ne sais
pourquoi, qu'auprs d'elle il trouverait tout de suite un
soulagement  ses peines prsentes, et mme une rponse aux graves
points d'interrogation poss devant lui. lisabeth Nikolaevna lui
faisait, par avance, l'effet d'une crature extraordinaire. Et
pourtant il n'allait pas chez elle, quoique chaque jour il en
formt le projet. Pour dire toute la vrit, j'tais moi-mme trs
dsireux alors d'tre prsent  cette jeune fille, et je ne
voyais que Stpan Trophimovitch qui pt me servir d'introducteur
auprs d'elle. Je l'avais plus d'une fois aperue se promenant 
cheval en compagnie du bel officier, qui passait pour son cousin
(le neveu du feu gnral Drozdoff), et elle avait produit sur moi
une impression extraordinaire. Mon aveuglement fut de fort courte
dure; je reconnus vite combien ce rve tait irralisable, mais
avant qu'il se dissipt, on comprend la colre que je dus souvent
prouver en voyant mon pauvre ami s'obstiner dans son existence
d'ermite.

Ds le dbut, tous les ntres avaient t officiellement informs
que les rceptions de Stpan Trophimovitch taient momentanment
suspendues. Quoi que je fisse pour l'en dissuader, il tint  leur
notifier la chose. Sur sa demande, je passai donc chez toutes nos
connaissances, je leur dis que Barbara Ptrovna avait confi un
travail extraordinaire  notre vieux (c'tait ainsi que nous
appelions entre nous Stpan Trophimovitch), qu'il avait  mettre
en ordre une correspondance embrassant plusieurs annes, qu'il
s'tait enferm, que je l'aidais dans sa besogne, etc., etc.
Lipoutine tait le seul chez qui je ne fusse pas encore all, je
remettais toujours cette visite, et,  dire vrai, je n'osais pas
la faire. Il ne croira pas un mot de ce que je lui raconterai,
me disais-je, il ne manquera pas de s'imaginer qu'il y a l un
secret qu'on veut lui cacher,  lui surtout, et, ds que je
l'aurai quitt, il courra toute la ville pour recueillir des
informations et rpandre des cancans. Tandis que je me faisais
ces rflexions, je le rencontrai par hasard dans la rue. Les
ntres, que je venais de prvenir, l'avaient dj mis au courant.
Mais, chose trange, loin de me questionner et de tmoigner aucune
curiosit  l'endroit de Stpan Trophimovitch, il m'interrompit
ds que je voulus m'excuser de n'tre pas encore all chez lui, et
aborda aussitt un autre sujet de conversation.  la vrit, ce
n'tait pas la matire qui lui manquait, il avait une grande envie
de causer et tait enchant d'avoir trouv en moi un auditeur. Il
commena  parler des nouvelles de la ville, de l'arrive de la
gouvernante, de l'opposition qui se formait dj au club, etc.,
etc. Bref, il bavarda pendant un quart d'heure et d'une faon si
amusante que je ne me lassais pas de l'entendre. Quoique je ne
pusse le souffrir, j'avoue qu'il avait le talent de se faire
couter, surtout quand il pestait contre quelque chose. Cet homme,
 mon avis, tait n espion. Il savait toujours les dernires
nouvelles et connaissait toute la chronique secrte de la ville,
particulirement les vilenies; on ne pouvait que s'tonner en
voyant combien il prenait  coeur des choses qui, parfois, ne le
concernaient pas du tout. Il m'a toujours sembl que le trait
dominant de son caractre tait l'envie. Le mme soir, je fis part
 Stpan Trophimovitch de ma rencontre avec Lipoutine et de
l'entretien que nous avions eu ensemble.  ma grande surprise, il
parut extrmement agit et me posa cette trange question:
Lipoutine sait-il ou non? J'essayai de lui dmontrer que, dans
un temps si court, Lipoutine n'avait rien pu apprendre;
d'ailleurs, par qui aurait-il t mis au fait? mais Stpan
Trophimovitch ne se rendit point  mes raisonnements.

-- Croyez-le ou non, finit-il par me dire, -- moi, je suis
persuad que non seulement il connat _notre_ situation dans tous
ses dtails, mais que, de plus, il sait encore quelque chose que
ni vous ni moi ne savons, quelque chose que nous ne saurons peut-
tre jamais, ou que nous apprendrons quand il sera trop tard,
quand il n'y aura plus moyen de revenir en arrire!...

Je ne rpondis rien, mais ces paroles donnaient fort  penser.
Durant les cinq jours qui suivirent, il ne fut plus du tout
question de Lipoutine entre nous. Je voyais trs bien que Stpan
Trophimovitch regrettait vivement de n'avoir pas su retenir sa
langue et d'avoir manifest de tels soupons devant moi.

II

Sept ou huit jours aprs le consentement donn par Stpan
Trophimovitch  son mariage, tandis que je me rendais, selon mon
habitude, vers onze heures du matin chez le pauvre fianc, il
m'arriva une aventure en chemin.

Je rencontrai Karmazinoff[2], le grand crivain, comme l'appelait
Lipoutine. Ses romans sont connus de toute la dernire gnration
et mme de la ntre; ds l'enfance, je les avais lus et j'en avais
t enthousiasm; ils avaient fait la joie de mes jeunes annes.
Plus tard, je me refroidis un peu pour les productions de sa
plume. Les ouvrages  tendance de sa seconde manire me plurent
moins que les premiers o il y avait tant de posie spontane; les
derniers me dplurent tout  fait.

 en croire la renomme, il n'tait rien que Karmazinoff mt au-
dessus de ses relations avec les hommes puissants et avec la haute
socit. On racontait qu'il vous faisait l'accueil le plus
charmant, vous comblait d'amabilits, vous sduisait par sa
bonhomie, surtout s'il avait besoin de vous, et si, bien entendu,
vous lui aviez t prsent au pralable. Mais,  l'arrive du
premier prince, de la premire comtesse, du premier personnage
dont il avait peur, il s'empressait de vous oublier avec le ddain
le plus insultant, comme un copeau, comme une mouche, et cela
avant mme que vous fussiez sorti de chez lui; cette manire
d'agir lui paraissait le suprme du bon ton. Malgr une
connaissance parfaite du savoir-vivre, il tait, disait-on, si
follement vaniteux qu'il ne pouvait cacher son irascibilit
d'crivain mme dans les milieux sociaux o l'on ne s'occupe gure
de littrature. Si quelqu'un semblait se soucier peu de ses
ouvrages, il en tait mortellement bless et ne respirait que
vengeance.

Ds que s'tait rpandu chez nous le bruit de la prochaine arrive
de Karmazinoff, j'avais conu un vif dsir de le voir, et, si
c'tait possible, de faire sa connaissance. Je savais que je
pourrais y arriver par Stpan Trophimovitch qui avait t son ami
autrefois. Et voil que, tout  coup, je le rencontre dans un
carrefour. Je le reconnus tout de suite. Trois jours auparavant,
on me l'avait montr se promenant en calche avec sa gouvernante.

C'tait un petit homme aux airs pincs, qu'on aurait pris pour un
vieillard, quoiqu'il n'et pas plus de cinquante ans; d'paisses
boucles de cheveux blancs sortaient de dessous son chapeau  haute
forme et s'enroulaient autour d'oreilles petites et roses. Son
visage assez vermeil n'tait pas fort beau; il avait un nez un peu
gros, de petits yeux vifs et spirituels, des lvres longues et
minces dont le pli dnotait l'astuce. Sur ses paules tait
ngligemment jet un manteau comme on en aurait port  cette
saison en Suisse ou dans l'Italie septentrionale. Mais, du moins,
tous les menus accessoires de son costume: boutons de manchettes,
lorgnon, bague, etc., taient d'un got irrprochable. Je suis sr
qu'en t il doit porter des bottines de prunelle  boutons de
nacre. Quand nous nous rencontrmes, il tait arrt au coin d'une
rue et cherchait  s'orienter. S'apercevant que je le regardais
avec curiosit, il m'adressa la parole d'une petite voix
mielleuse, quoiqu'un peu criarde:

-- Permettez-moi de vous demander le plus court chemin pour aller
rue des Boeufs.

-- Rue des Boeufs? Mais c'est ici tout prs, m'criai-je en proie
 une agitation extraordinaire. -- Vous n'avez qu' suivre cette
rue et prendre ensuite la deuxime  gauche.

-- Je vous suis bien reconnaissant.

Minute maudite! je crois que j'tais intimid et que ma
physionomie avait une expression servile. Il remarqua tout cela en
un clin d'oeil, et,  l'instant sans doute, comprit tout, c'est--
dire, que je savais qui il tait, que je l'avais lu, que je
l'admirais depuis mon enfance, et qu'en ce moment je me sentais
troubl devant lui. Il sourit, inclina encore une fois la tte, et
se mit en marche dans la direction que je lui avais indique.
J'ignore comment il se fit qu'au lieu de continuer ma route, je le
suivis  quelques pas de distance. Tout  coup il s'arrta de
nouveau.

-- Ne pourriez-vous pas me dire o je trouverais une station de
fiacres? me cria-t-il.

Vilain cri! vilaine voix!

-- Une station de fiacres? Mais il y en a une  deux pas d'ici...
prs de la cathdrale; c'est toujours l que les cochers se
tiennent, rpondis-je, et peu s'en fallut que je ne courusse
chercher une voiture  Karmazinoff. Je prsume qu'il attendait
justement cela de moi. Bien entendu, je me ravisai  l'instant
mme et n'en fis rien, mais mon mouvement ne lui chappa point, et
l'odieux sourire de tout  l'heure reparut sur ses lvres. Alors
se produisit un incident que je n'oublierai jamais.

Il laissa soudain tomber un sac minuscule qu'il tenait dans sa
main gauche. Du reste, ce n'tait pas,  proprement parler, un
sac, mais une petite bote, ou plutt un petit portefeuille, ou,
mieux encore, un ridicule dans le genre de ceux que les dames
portaient autrefois. Enfin, je ne sais pas ce que c'tait; tout ce
que je sais, c'est que je me prcipitai pour ramasser cet objet.

Je suis parfaitement convaincu que je ne le ramassai pas, mais le
premier mouvement fait par moi tait incontestable, il n'y avait
plus moyen de le cacher, et je rougis comme un imbcile. Le malin
personnage tira aussitt de la circonstance tout ce qu'il lui
tait possible d'en tirer.

-- Ne vous donnez pas la peine, je le ramasserai moi-mme, me dit-
il avec une grce exquise quand il fut bien sr que je ne lui
rendrais pas ce service. Puis il ramassa son ridicule en ayant
l'air de prvenir ma politesse, et s'loigna, aprs m'avoir une
dernire fois salu d'un signe de tte. Je restai tout sot.
C'tait exactement comme si j'avais moi-mme ramass son sac.
Pendant cinq minutes, je me figurais que j'tais un homme
dshonor. Ensuite je partis d'un clat de rire. Cette rencontre
me parut si drle que je rsolus de la raconter  Stpan
Trophimovitch pour l'gayer un peu.

III

Cette fois je constatai, non sans surprise, un changement
extraordinaire en lui. Ds que je fus entr, il s'avana vers moi
avec un empressement particulier et se mit  m'couter; seulement
il avait l'air si distrait qu'il ne comprit videmment pas les
premiers mots de mon rcit. Mais  peine eus-je prononc le nom de
Karmazinoff que je le vis perdre tout sang-froid.

-- Ne me parlez plus, taisez-vous! s'cria-t-il avec une sorte de
rage, -- voil, voil, regardez, lisez! lisez!

Il prit dans un tiroir et jeta sur la table trois petits morceaux
de papier, sur lesquels Barbara Ptrovna avait griffonn  la hte
quelques lignes au crayon. Le premier billet remontait  l'avant-
veille, le second avait t crit la veille, et le dernier tait
arriv depuis une heure. Tous trois, fort insignifiants, avaient
trait  Karmazinoff, et dnotaient chez Barbara Ptrovna la
crainte purile que le grand crivain n'oublit de lui faire
visite.

Premier billet:

S'il daigne enfin vous aller voir aujourd'hui, je vous prie de ne
pas lui parler de moi. Pas le moindre mot. Ne me rappelez d'aucune
manire  son attention.

B. S.

Deuxime billet:

S'il se dcide enfin  vous faire visite ce matin, vous agirez,
je crois, plus noblement en refusant de le recevoir. Voil mon
avis, je ne sais comment vous en jugerez.

B. S.

Troisime et dernier billet:

Je suis sre qu'il y a chez vous une pleine charrete d'ordures,
et que la fume de tabac empoisonne votre logement. Je vous
enverrai Marie et Thomas; dans l'espace d'une demi-heure, ils
mettront tout en ordre. Mais ne les gnez pas, et restez dans
votre cuisine, pendant qu'ils nettoieront. Je vous envoie un tapis
de Boukharie et deux vases chinois; depuis longtemps je me
proposais de vous les offrir; j'y joins mon Tniers (que je vous
prte). On peut placer les vases sur une fentre; quant au
Tniers, pendez-le  droite sous le portrait de Goethe, l il sera
plus en vue. S'il se montre enfin, recevez-le avec une politesse
raffine, mais tchez de mettre la conversation sur des riens, sur
quelque sujet scientifique, faites comme si vous retrouviez un ami
que vous auriez quitt hier. Pas un mot de moi. Peut-tre
passerai-je chez vous dans la soire.

B. S.

_P. S._ S'il ne vient pas aujourd'hui, il ne viendra jamais.

Aprs avoir pris connaissance de ces billets, je m'tonnai de
l'agitation que de pareilles niaiseries causaient  Stpan
Trophimovitch. En l'observant d'un oeil anxieux, je remarquai tout
 coup que, pendant ma lecture, il avait remplac sa cravate
blanche accoutume par une cravate rouge. Son chapeau et sa canne
se trouvaient sur la table. Il tait ple, et ses mains
tremblaient.

-- Je ne veux pas connatre ses proccupations! cria-t-il avec
colre en rponse au regard interrogateur que je fixais sur lui. -
- Je m'en fiche! Elle a le courage de s'inquiter de Karmazinoff,
et elle ne rpond pas  mes lettres! Tenez, voil la lettre
qu'elle m'a renvoye hier, non dcachete; elle est l, sur la
table, sous le livre, sous l'_Homme qui rit._ Que m'importent ses
tracas au sujet de Ni-ko-lenka! Je m'en fiche, et je proclame ma
libert. Au diable le Karmazinoff! Au diable la Lembke! Les vases,
je les ai cachs dans l'antichambre; le Tniers, je l'ai fourr
dans une commode, et je l'ai somme de me recevoir  l'instant
mme. Vous entendez, je l'ai somme! J'ai fait comme elle, j'ai
crit quelques mots au crayon sur un chiffon de papier, je n'ai
mme pas cachet ce billet, et je l'ai fait porter par Nastasia,
maintenant j'attends. Je veux que Daria Pavlovna elle-mme
s'explique avec moi  la face du ciel, ou, du moins, devant vous.
Vous me seconderez, n'est-ce pas? comme ami et tmoin. Je ne veux
pas rougir, je ne veux pas mentir, je ne veux pas de secrets, je
n'en admets pas dans cette affaire! Qu'on m'avoue tout,
franchement, ingnument, noblement, et alors ... alors peut-tre
tonnerai-je toute la gnration par ma magnanimit!... Suis-je un
lche, oui ou non, monsieur? acheva-t-il tout  coup en me
regardant d'un air de menace comme si je l'avais pris pour un
lche.

Je l'engageai  boire de l'eau; je ne l'avais pas encore vu dans
un pareil tat. Tout en parlant, il courait d'un coin de la
chambre  l'autre, mais, soudain, il se campa devant moi dans une
attitude extraordinaire.

-- Pouvez-vous penser, reprit-il en me toisant des pieds  la
tte, -- pouvez-vous supposer que moi, Stpan Verkhovensky, je ne
trouverai pas en moi assez de force morale pour prendre ma besace,
-- ma besace de mendiant! -- pour en charger mes faibles paules
et pour m'loigner  jamais d'ici, quand l'exigeront l'honneur et
le grand principe de l'indpendance? Ce ne sera pas la premire
fois que Stpan Verkhovensky aura oppos la grandeur d'me au
despotisme, ft-ce le despotisme d'une femme insense, c'est--
dire le despotisme le plus insolent et le plus cruel qui puisse
exister au monde, en dpit du sourire que mes paroles viennent, je
crois, d'amener sur vos lvres, monsieur! Oh! vous ne croyez pas
que je puisse trouver en moi assez de grandeur d'me pour savoir
finir mes jours en qualit de prcepteur chez un marchand, ou
mourir de faim au pied d'un mur! Rpondez, rpondez sur le champ:
le croyez-vous ou ne le croyez-vous pas?

Je me tus, comme un homme qui craint d'offenser son interlocuteur
par une rponse ngative, mais qui ne peut en conscience lui
rpondre affirmativement. Dans toute cette irritation il y avait
quelque chose dont j'tais dcidment bless, et pas pour moi, oh!
non! Mais... je m'expliquerai plus tard.

Il plit.

-- Peut-tre vous vous ennuyez avec moi, G...ff (c'est mon nom),
et vous dsireriez... mettre fin  vos visites? dit-il de ce ton
glac qui prcde d'ordinaire les grandes explosions. Inquiet, je
m'lanai vers lui; au mme instant entra Nastasia. Elle tendit
silencieusement un petit papier  Stpan Trophimovitch. Il le
regarda, puis me le jeta. C'tait la rponse de Barbara Ptrovna,
trois mots crits au crayon: Restez chez vous.

Stpan Trophimovitch prit son chapeau et sa canne, sans profrer
une parole, et sortit vivement de la chambre; machinalement, je le
suivis. Tout  coup un bruit de voix et de pas presss se fit
entendre dans le corridor. Il s'arrta comme frapp d'un coup de
foudre.

-- C'est Lipoutine, je suis perdu! murmura-t-il en me saisissant
la main.

Comme il achevait ces mots, Lipoutine entra dans la chambre.

IV

Pourquoi tait-il perdu par le fait de l'arrive de Lipoutine? je
l'ignorais, et, d'ailleurs, je n'attachais aucune importance 
cette parole; je mettais tout sur le compte des nerfs. Mais sa
frayeur ne laissait pas d'tre trange, et je me promis d'observer
attentivement ce qui allait suivre.

 premire vue, la physionomie de Lipoutine montrait que, cette
fois, il avait un droit particulier d'entrer, en dpit de toutes
les consignes. Il tait accompagn d'un monsieur inconnu de nous,
et sans doute tranger  notre ville. En rponse au regard hbt
de Stpan Trophimovitch que la stupeur avait clou sur place, il
s'cria aussitt d'une voix retentissante:

-- Je vous amne un visiteur, et pas le premier venu! Je me
permets de troubler votre solitude. M. Kiriloff, ingnieur et
architecte trs remarquable. Mais le principal, c'est qu'il
connat votre fils, le trs estim Pierre Stpanovitch; il le
connat tout particulirement, et il a t charg par lui d'une
commission pour vous. Il vient seulement d'arriver.

-- La commission, c'est vous qui l'avez invente, observa d'un ton
roide le visiteur, -- je ne suis charg d'aucune commission, mais
je connais en effet Verkhovensky. Je l'ai laiss, il y a dix
jours, dans le gouvernement de Kh...

Stpan Trophimovitch lui tendit machinalement la main et l'invita
du geste  s'asseoir; puis il me regarda, regarda Lipoutine, et,
comme rappel soudain au sentiment de la ralit, il se hta de
s'asseoir lui-mme; mais, sans le remarquer, il tenait toujours 
la main sa canne et son chapeau.

-- Bah! mais vous vous disposiez  sortir! On m'avait pourtant dit
que vos occupations vous avaient rendu malade.

-- Oui, je suis souffrant, c'est pour cela que je voulais
maintenant faire une promenade, je...

Stpan Trophimovitch s'interrompit, se dbarrassa brusquement de
sa canne et de son chapeau, et -- rougit.

Pendant ce temps j'examinais le visiteur. C'tait un jeune homme
brun, de vingt-sept ans environ, convenablement vtu, svelte et
bien fait de sa personne. Son visage ple avait une nuance un peu
terreuse; ses yeux taient noirs et sans clat. Il semblait
lgrement distrait et rveur; sa parole tait saccade et
incorrecte au point de vue grammatical; s'il avait  construire
une phrase de quelque longueur, il avait peine  s'en tirer et
transposait singulirement les mots. Lipoutine remarqua trs bien
l'extrme frayeur de Stpan Trophimovitch et en prouva une
satisfaction visible. Il s'assit sur une chaise de jonc qu'il
plaa presque au milieu de la chambre, de faon  se trouver 
gale distance du matre de la maison et de M. Kiriloff, lesquels
s'taient assis en face l'un de l'autre sur deux divans opposs.
Ses yeux perants furetaient dans tous les coins.

-- Je... je n'ai pas vu Ptroucha depuis longtemps... C'est 
l'tranger que vous vous tes rencontrs? balbutia Stpan
Trophimovitch en s'adressant au visiteur.

-- Et ici et  l'tranger.

-- Alexis Nilitch est lui-mme tout frachement arriv de
l'tranger o il a sjourn quatre ans, intervint Lipoutine; -- il
y tait all pour se perfectionner dans sa spcialit, et il est
venu chez nous parce qu'il a lieu d'esprer qu'on l'emploiera  la
construction du pont de notre chemin de fer: en ce moment il
attend une rponse. Il a fait, par l'entremise de Pierre
Stpanovitch, la connaissance de la famille Drozdoff et
d'lisabeth Nikolaevna.

L'ingnieur coutait avec une impatience mal dissimule. Il me
faisait l'effet d'un homme vex.

-- Il connat aussi Nicolas Vsvolodovitch.

-- Vous connaissez aussi Nicolas Vsvolodovitch? demanda Stpan
Trophimovitch.

-- Oui.

-- Je... il y a un temps infini que je n'ai vu Ptroucha, et... je
me sens si peu en droit de m'appeler son pre... c'est le mot;
je... comment donc l'avez-vous laiss?

-- Mais je l'ai laiss comme  l'ordinaire... il viendra lui-mme,
rpondit M. Kiriloff qui semblait press de couper court  ces
questions. Dcidment il tait de mauvaise humeur.

-- Il viendra! Enfin je... voyez-vous, il y a trop longtemps que
je n'ai vu Ptroucha! reprit Stpan Trophimovitch emptr dans
cette phrase; -- maintenant j'attends mon pauvre garon envers
qui... oh! envers qui je suis si coupable! Je veux dire que, dans
le temps, quand je l'ai quitt  Ptersbourg, je le considrais
comme un zro. Vous savez, un garon nerveux, trs sensible et...
poltron. Au moment de se coucher, il se prosternait jusqu' terre
devant l'icne, et faisait le signe de la croix sur son oreiller
pour ne pas mourir dans la nuit... je m'en souviens. Enfin, aucun
sentiment du beau, rien d'lev, par le moindre germe d'une ide
future... c'tait comme un petit idiot. Du reste, moi-mme je dois
avoir l'air d'un ahuri, excusez-moi, je... vous m'avez trouv...

-- Vous parlez srieusement quand vous dites qu'il faisait le
signe de la croix sur son oreiller? demanda brusquement
l'ingnieur que ce dtail paraissait intresser.

-- Oui, il faisait le signe de la croix...

-- Cela m'tonne de sa part; continuez.

Stpan Trophimovitch interrogea des yeux Lipoutine.

-- Je vous suis bien reconnaissant de votre visite, mais, je
l'avoue, maintenant je... je ne suis pas en tat... Permettez-moi
pourtant de vous demander o vous habitez.

-- Rue de l'piphanie, maison Philippoff.

-- Ah! c'est l o demeure Chatoff, fis-je involontairement.

-- Justement, c'est dans la mme maison, s'cria Lipoutine, --
seulement Chatoff habite en haut, dans la mezzanine tandis
qu'Alexis Nilitch s'est install en bas, chez le capitaine
Lbiadkine. Il connat aussi Chatoff et la femme de Chatoff. Il
s'est trouv en rapports trs intimes avec elle pendant son sjour
 l'tranger.

-- Comment! Se peut-il que vous sachiez quelque chose concernant
le malheureux mariage de ce pauvre ami et que vous connaissiez
cette femme? s'cria avec une motion soudaine Stpan
Trophimovitch, -- vous tes le premier que je rencontre l'ayant
connue personnellement; et si toutefois...

-- Quelle btise! rpliqua l'ingnieur dont le visage s'empourpra,
-- comme vous brodez, Lipoutine! Jamais je n'ai t en rapports
intimes avec la femme de Chatoff; une fois, il m'est arriv de
l'apercevoir de loin, voil tout... Chatoff, je le connais.
Pourquoi donc inventez-vous toujours des histoires?

Il se tourna tout d'une pice sur le divan et prit son chapeau,
puis il s'en dbarrassa et se rassit  sa premire place. En mme
temps ses yeux noirs tincelaient, fixs sur Stpan Trophimovitch
avec une expression de dfi. Je ne pouvais comprendre une
irritation si trange.

-- Excusez-moi, reprit d'un ton digne Stpan Trophimovitch, -- je
comprends que cette affaire est peut-tre fort dlicate...

-- Il n'y a ici aucune affaire dlicate, rpondit M. Kiriloff, --
et quand j'ai cri: Quelle btise! ce n'est pas  vous que j'en
avais, mais  Lipoutine, parce qu'il invente toujours. Pardonnez-
moi, si vous avez pris cela pour vous. Je connais Chatoff, mais je
ne connais pas du tout sa femme... pas du tout!

-- J'ai compris, j'ai compris; si j'insistais, c'est seulement
parce que j'aime beaucoup notre pauvre ami, notre irascible ami,
et parce que je me suis toujours intress... Cet homme a eu tort,
selon moi, de renoncer si compltement  ses anciennes ides, qui
pchaient peut-tre par un excs de jeunesse, mais qui ne
laissaient pas d'tre justes au fond.  prsent, il divague  un
tel point sur notre sainte Russie, que j'attribue cette lsion
de son organisme, -- je ne veux pas appeler la chose autrement, --
 quelque forte secousse domestique, et notamment  son malheureux
mariage. Moi qui ai tudi  fond notre pauvre Russie, et consacr
toute ma vie au peuple russe, je puis vous assurer qu'il ne le
connat pas, et que de plus...

-- Moi non plus je ne connais nullement le peuple russe, et... je
n'ai pas le temps de l'tudier! fit brusquement l'ingnieur
interrompant Stpan Trophimovitch au beau milieu de sa phrase.

-- Il l'tudie, il l'tudie, remarqua Lipoutine, -- il a dj
commenc  l'tudier, il est en train d'crire un article trs
curieux sur les causes qui multiplient les cas de suicide en
Russie, et, d'une faon gnrale, sur les influences auxquelles
est due l'augmentation ou la diminution des suicides dans la
socit. Il est arriv  des rsultats tonnants.

L'ingnieur se fcha.

-- Vous n'avez aucunement le droit de dire cela, grommela-t-il
avec colre, -- je ne fais pas du tout d'article. Je ne donne pas
dans ces stupidits. Je vous ai demand quelques renseignements en
confidence et tout  fait par hasard. Il n'est pas question
d'article; je ne publie rien, et vous n'avez pas le droit...

Cette irritation semblait faire le bonheur de Lipoutine.

-- Pardon, j'ai pu me tromper en donnant le nom d'article  votre
travail littraire. Alexis Nilitch se borne  recueillir des
observations et ne touche pas du tout au fond de la question,  ce
qu'on pourrait appeler son ct moral; bien plus, il repousse
absolument la morale elle-mme et tient pour le principe moderne
de la destruction universelle comme prface  la rforme sociale.
Il rclame plus de cent millions de ttes pour tablir en Europe
le rgne du bon sens: c'est beaucoup plus qu'on n'en a demand au
dernier congrs de la paix. En ce sens, Alexis Nilitch va plus
loin que personne.

L'ingnieur coutait, un ple et mprisant sourire sur les lvres.
Pendant une demi-minute, tout le monde se tut.

-- Tout cela est bte, Lipoutine, dit enfin avec une certaine
dignit M. Kiriloff. -- Si je vous avais expos ma manire de
voir, vous seriez libre de la critiquer. Mais vous n'avez pas ce
droit-l, parce que je ne parle jamais  personne. Je ddaigne de
parler... Si j'ai telle ou telle conviction, c'est que cela est
clair pour moi... et le langage que vous venez de tenir est bte.
Je ne disserte pas sur les points qui sont tranchs pour moi. Je
ne puis souffrir la discussion, je ne veux jamais raisonner...

-- Et peut-tre vous faites bien, ne put s'empcher d'observer
Stpan Trophimovitch.

-- Je vous demande pardon, mais ici je ne suis fch contre
personne, poursuivit avec vivacit le visiteur; -- depuis quatre
ans, j'ai vu peu de monde; pendant ces quatre annes j'ai peu
caus; j'vitais les rapports avec les gens parce que cela tait
sans utilit pour mes buts. Lipoutine a dcouvert cela, et il en
rit. Je le comprends et je n'y fais pas attention, je suis
seulement vex de la libert qu'il prend. Mais si je ne vous
expose pas mes ides, acheva-t-il  l'improviste en nous
enveloppant tous d'un regard assur, ce n'est pas du tout que je
craigne d'tre dnonc par vous au gouvernement; non; je vous en
prie, n'allez pas vous figurer des btises pareilles...

Personne ne rpondit  ces mots; nous nous contentmes de nous
regarder les uns les autres. Lipoutine lui-mme cessa de rire.

-- Messieurs, je suis dsol, dit Stpan Trophimovitch se levant
avec rsolution, -- mais je ne me sens pas bien. Excusez-moi.

-- Ah! il faut s'en aller, remarqua M. Kiriloff en prenant son
chapeau, -- vous avez bien fait de le dire, sans cela je n'y aurai
pas pens.

Il se leva et avec beaucoup de bonhomie s'avana, la main tendue,
vers le matre de la maison.

-- Je regrette d'tre venu vous dranger alors que vous tes
souffrant.

-- Je vous souhaite chez vous tout le succs possible, rpondit
Stpan Trophimovitch en lui serrant cordialement la main, -- Si,
comme vous le dites, vous avez vcu si longtemps  l'tranger, si
vous avez, dans l'intrt de vos buts, vit le commerce des gens
et oubli la Russie, je comprends que vous vous trouviez un peu
dpays au milieu de nous autres, Russes primitifs. Mais cela se
passera. Il y a seulement une chose qui me chiffonne: vous voulez
construire notre pont et en mme temps vous vous dclarez partisan
de la destruction universelle. On ne vous confiera pas la
construction de notre pont!

-- Comment! que dites-vous?... Ah diable! s'cria Kiriloff frapp
de cette observation, et il se mit  rire avec la plus franche
gaiet. Durant un instant son visage prit une expression tout 
fait enfantine qui, me sembla-t-il, lui allait trs bien.
Lipoutine se frottait les mains, enchant du mot spirituel de
Stpan Trophimovitch. Et moi je ne cessais de me demander pourquoi
ce dernier avait eu si peur de Lipoutine, pourquoi, en entendant
sa voix, il s'tait cri: Je suis perdu!

V

Nous nous arrtmes tous sur le seuil de la porte. C'tait le
moment o matres de maison et visiteurs changent les dernires
civilits avant de se sparer.

-- S'il est de mauvaise humeur aujourd'hui, dit brusquement
Lipoutine, -- c'est parce qu'il a eu tantt une prise de bec avec
le capitaine Lbiadkine  propos de la soeur de celui-ci. Elle est
folle, et chaque jour le capitaine Lbiadkine lui donne le fouet.
Il la fustige matin et soir avec une vraie nagaka de Cosaque.
Alexis Nilitch s'est mme transfr dans un pavillon attenant  la
maison pour ne plus tre tmoin de ces scnes. Allons, au revoir.

-- Une soeur? Malade? Avec une nagaka? s'cria Stpan
Trophimovitch, comme si on l'avait lui-mme cingl d'un coup de
fouet. -- Quelle soeur? Quel Lbiadkine?

Sa frayeur de tantt l'avait ressaisi instantanment.

-- Lbiadkine! Mais c'est un capitaine en retraite; auparavant il
s'intitulait seulement capitaine d'tat-major...

-- Eh! que m'importe son grade? Quelle soeur? Mon Dieu...
Lbiadkine, dites-vous? Mais nous avons eu ici un Lbiadkine...

-- C'est celui-l mme, c'est _notre_ Lbiadkine, celui de
Virguinsky, vous vous rappelez?

-- Mais celui-l a t pris faisant circuler de faux assignats?

-- Eh bien, il est revenu, il y a  peu prs trois semaines, et
dans des circonstances trs particulires.

-- Mais c'est un vaurien?

-- Comme s'il ne pouvait pas y avoir de vauriens chez nous! fit
brusquement Lipoutine; il souriait, et ses petits yeux malins
semblaient vouloir fouiller dans l'me de Stpan Trophimovitch.

-- Ah! mon Dieu, ce n'est pas du tout de cela que je... quoique,
du reste, je sois parfaitement d'accord avec vous sur ce point.
Mais la suite, la suite! Que vouliez-vous dire par l? Voyons,
vous vouliez certainement dire quelque chose!

-- Tout cela n'a aucune importance... D'aprs toutes les
apparences, ce n'est pas une affaire de faux billets qui a motiv,
dans le temps, le dpart de ce capitaine; il a quitt notre ville
simplement pour se mettre en qute de sa soeur; celle-ci, parat-
il, s'tait rfugie dans un endroit inconnu, esprant se drober
 ses recherches; eh bien, il vient de la ramener ici, voil toute
l'histoire! on dirait que vous avez peur, Stpan Trophimovitch;
pourquoi cela? Du reste, je ne fais que rpter ici les propos
qu'il tient sous l'influence de la boisson; quand il n'est pas
ivre, il se tait l-dessus. C'est un homme irascible, et, pour
ainsi dire, un militaire frott d'esthtique, mais de mauvais
got. Quant  sa soeur, elle est non seulement folle, mais encore
boiteuse. Il parat qu'elle a t sduite par quelqu'un, et que,
depuis plusieurs annes dj, M. Lbiadkine reoit du sducteur un
tribut annuel en rparation du prjudice caus  l'honneur de sa
famille; du moins, voil ce qui ressort de ses bavardages; mais, 
mon avis, ce ne sont que des paroles d'ivrogne et pures hbleries.
Les lovelaces s'en tirent  bien meilleur march. Quoi qu'il en
soit, une chose certaine, c'est qu'il a de l'argent. Il y a une
douzaine de jours, il allait pieds nus, et, maintenant, je l'ai vu
moi-mme, il a des centaines de roubles  sa disposition. Sa soeur
a tous les jours des accs durant lesquels elle pousse des cris,
et il la morigne  coups de nagaka. C'est ainsi, dit-il, qu'il
faut inculquer le respect  la femme. Je ne comprends pas comment
Chatoff qui demeure au-dessus d'eux n'a pas encore dmnag.
Alexis Nilitch n'a pas pu y tenir; il avait fait leur connaissance
 Ptersbourg, mais il n'est rest que trois jours chez eux; 
prsent, pou tre tranquille, il s'est install dans le pavillon.

-- Tout cela est vrai? demanda Stpan Trophimovitch  l'ingnieur.

-- Vous tes fort bavard, Lipoutine, murmura d'un ton fch
M. Kiriloff.

-- Des mystres, des secrets! Comment se fait-il qu'il y ait tout
 coup chez nous tant de secrets et de mystres! s'cria Stpan
Trophimovitch incapable de se contenir.

L'ingnieur frona le sourcil, rougit, et, avec un haussement
d'paules, sortit de la chambre.

-- Alexis Nilitch lui a mme arrach son fouet qu'il a bris et
jet par la fentre; ils ont eu une vive altercation ensemble,
ajouta Lipoutine.

--  quoi bon ces bavardages, Lipoutine? C'est bte,  quoi bon?
dit Alexis Nilitch en faisant un pas en arrire.

-- Pourquoi donc cacher, par modestie, les nobles mouvements de
son me, c'est--dire de votre me? je ne parle pas de la mienne.

-- Comme c'est bte... et cela ne sert  rien... Lbiadkine est
bte et absolument futile... inutile pour l'action et... tout 
fait nuisible. Pourquoi racontez-vous toutes ces choses-l? Je
m'en vais.

-- Ah! quel dommage! s'cria en souriant Lipoutine, -- sans cela,
Stpan Trophimovitch, je vous aurais encore amus avec une petite
anecdote. J'tais mme venu dans l'intention de vous la raconter,
quoique, du reste, vous la connaissiez dj, j'en suis sr.
Allons, ce sera pour une autre fois, Alexis Nilitch est si
press... Au revoir. Il s'agit, dans cette anecdote, de Barbara
Ptrovna, elle m'a fait rire avant-hier! elle m'a envoy chercher
exprs, c'est  se tordre, positivement. Au revoir.

Mais Stpan Trophimovitch le saisit violemment par l'paule, le
ramena de force dans la chambre et le fit asseoir sur une chaise.
Lipoutine eut mme peur.

-- Mais comment donc? commena-t-il de lui-mme, tandis qu'il
observait avec une attention inquite le visage de Stpan
Trophimovitch, -- elle me fait venir tout  coup chez elle et me
demande confidentiellement mon opinion personnelle sur l'tat
mental de Nicolas Vsvolodovitch. N'est-ce pas renversant?

-- Vous avez perdu l'esprit, grommela Stpan Trophimovitch, et,
soudain, comme hors de lui, il ajouta:

-- Lipoutine, vous le savez trop bien, vous n'tes venu que pour
me communiquer quelque vilenie de ce genre et... pire encore!

Je me rappelai immdiatement ce qu'il m'avait dit peu de jours
auparavant: Non seulement Lipoutine connat notre position mieux
que nous, mais il sait encore quelque chose que nous-mmes ne
saurons jamais.

-- Allons donc, Stpan Trophimovitch! balbutia Lipoutine qui
paraissait fort effray, -- allons donc!...

-- Trve de dngations! Commencez! Je vous prie instamment,
monsieur Kiriloff, de rentrer aussi dans la chambre, je dsire que
vous soyez prsent! Asseyez-vous. Et vous, Lipoutine, commencez
votre rcit franchement, simplement... n'essayez pas de recourir 
des chappatoires!

-- Si j'avais su que cela vous ferait tant d'effet, je n'aurais
rien dit... Mais je pensais que Barbara Ptrovna elle-mme vous
avait dj mis au courant.

-- Vous ne pensiez pas cela du tout! Commencez, commencez donc,
vous dit-on!

-- Mais, vous aussi, asseyez-vous, je vous prie. Je ne pourrai pas
parler si vous continuez  vous agiter ainsi devant moi.

Dominant son motion, Stpan Trophimovitch s'assit avec dignit
sur un fauteuil. L'ingnieur regardait le plancher d'un air
sombre. Lipoutine le considra avec une joie maligne.

-- Mais je ne sais comment entrer en matire... vous m'avez
tellement troubl...

VI

-- Tout  coup, avant-hier, elle m'envoie un de ses domestiques
avec prire de l'aller voir le lendemain  midi. Pouvez-vous vous
imaginer cela? Toute affaire cessante, hier,  midi prcis, je me
rends chez elle. On m'introduit immdiatement au salon, o je n'ai
 attendre qu'une minute: elle entre, m'offre un sige, et
s'assied en face de moi. J'osais  peine y croire; vous savez
vous-mme quelle a toujours t sa manire d'tre  mon gard!
Elle aborde la question sans prambule, selon sa coutume. Vous
vous rappelez, me dit-elle, qu'il y a quatre ans, Nicolas
Vsvolodovitch, tant malade, a commis quelques actes tranges,
dont personne en ville ne savait que penser, jusqu'au moment o
tout s'est clairci. Vous avez vous-mme t atteint par un de ses
actes. Nicolas Vsvolodovitch, aprs son retour  la sant, est
all chez vous, sur le dsir que je lui en ai tmoign. Je sais
aussi qu'auparavant il avait dj caus plusieurs fois avec vous.
Dites-moi franchement et sans dtours comment vous... ( cet
endroit de son discours sa parole devint hsitante) -- comment
vous avez trouv alors Nicolas Vsvolodovitch... Quel effet a-t-il
produit sur vous... quelle opinion avez-vous pu vous faire de lui,
et... avez-vous maintenant?... Ici, son embarras fut tel qu'elle
dut s'interrompre pendant une minute, et qu'elle rougit tout 
coup. J'tais inquiet. Elle reprit d'un ton non pas mu --
l'motion ne lui va pas -- mais fort imposant: Je dsire que vous
me compreniez bien. Je vous ai envoy chercher parce que je vous
considre comme un homme plein de pntration et de finesse,
capable, par consquent, de faire des observations exactes.
(Comment trouvez-vous ces compliments?) Vous comprendrez aussi
sans doute que c'est une mre qui vous parle... Nicolas
Vsvolodovitch a prouv dans la vie certains malheurs, et
travers plusieurs vicissitudes. Tout cela a pu influer sur l'tat
de son esprit. Bien entendu, il n'est pas question ici, il ne
saurait tre question d'alination mentale! (Ces mots furent
prononcs d'un ton ferme et hautain) Mais il a pu rsulter de l
quelque chose d'trange, de particulier, un certain tour d'ides,
une disposition  voir les choses sous un jour spcial. Ce sont
ses expressions textuelles, et j'admirais, Stpan Trophimovitch,
avec quelle prcision Barbara Ptrovna savait s'expliquer. C'est
une dame d'une haute intelligence! Du moins, continua-t-elle,
j'ai moi-mme remarqu chez lui une sorte d'inquitude constante
et une tendance  des inclinations particulires. Mais je suis
mre, et vous, vous tes un tranger; par suite, vous tes en
mesure, avec votre intelligence, de vous former une opinion plus
indpendante. Je vous supplie enfin (c'est ainsi qu'elle s'est
exprime: je vous supplie) de me dire toute la vrit, sans aucune
rticence, et si, en outre, vous me promettez de ne jamais oublier
le caractre confidentiel de cet entretien, vous pouvez compter
qu' l'avenir je ne ngligerai aucune occasion de vous tmoigner
ma reconnaissance. Eh bien, qu'est-ce que vous en dites?

-- Vous... vous m'avez tellement stupfi... bgaya Stpan
Trophimovitch, -- que je ne vous crois pas...

Lipoutine n'eut pas l'air de l'avoir entendu.

-- Non, notez encore ceci, poursuivit-il, il fallait qu'elle ft
joliment inquite et agite pour avoir adress, elle si grande
dame, une pareille question  un homme comme moi, et pour s'tre
abaisse mme jusqu' me demander le secret. Qu'est-ce qu'il y a
donc? Aurait-on appris quelque nouvelle inattendue concernant
Nicolas Vsvolodovitch?

-- Je ne sais... aucune nouvelle... je n'ai pas vu Barbara
Ptrovna depuis plusieurs jours... balbutia Stpan Trophimovitch,
qui videmment avait peine  renouer le fil des ses ides, -- mais
je vous ferai observer, Lipoutine... je vous ferai observer que,
si l'on vous a parl en confidence, et qu' prsent devant tout le
monde vous...

-- Tout  fait en confidence! Que la foudre me frappe si je mens!
Voil si je... Mais puisque c'est ici... eh bien, qu'est-ce que
cela fait? Voyons, nous tous, ici prsents, y compris mme Alexis
Nilitch, est-ce que nous sommes des trangers?

-- Je ne partage pas cette manire de voir; sans doute, nous
sommes ici trois qui garderons le silence, mais pour ce qui est de
vous, je ne crois pas du tout  votre discrtion.

-- Que dites-vous donc? Je suis plus intress que personne  me
taire, puisqu'on m'a promis une reconnaissance ternelle! Et,
tenez, je voulais justement,  ce propos, vous signaler un cas
extrmement trange, plutt psychologique, pour ainsi dire, que
simplement trange. Hier soir, encore tout remu par mon entretien
avec Barbara Ptrovna (vous pouvez vous figurer vous-mme quelle
impression il a produite sur moi), je questionnai Alexis Nilitch:
Vous avez connu, lui dis-je, Nicolas Vsvolodovitch tant 
l'tranger qu' Ptersbourg, comment le trouvez-vous sous le
rapport de l'esprit et des facults? Il me rpond laconiquement, 
sa manire, que c'est un homme d'un esprit fin et d'un jugement
sain. Mais, reprends-je, n'avez-vous jamais remarqu chez lui une
certaine dviation d'ides, un tour d'esprit particulier, comme
qui dirait une sorte de folie? Bref, je rpte la question que
m'avait pose Barbara Ptrovna elle-mme. Alors, figurez-vous, je
vois Alexis Nilitch devenir tout  coup pensif et faire une mine
renfrogne, tenez, tout  fait comme  prsent. Oui, dit-il,
quelque chose m'a parfois paru trange. Or, pour qu'une chose
paraisse trange  Alexis Nilitch, il ne faut pas demander si elle
doit l'tre, n'est-ce pas?

-- C'est vrai? fit Stpan Trophimovitch en s'adressant 
l'ingnieur.

Celui-ci releva brusquement la tte, ses yeux tincelaient.

-- Je dsirerais ne pas parler de cela, rpondit-il, -- je veux
contester votre droit, Lipoutine. Vous n'avez nullement le droit
d'invoquer mon tmoignage. Je suis loin de vous avoir dit toute ma
pense. J'ai fait la connaissance de Nicolas Vsvolodovitch 
Ptersbourg, mais il y a longtemps de cela, et, quoique je l'aie
revu depuis, je le connais fort peu. Je vous prie de me laisser en
dehors de vos cancans.

Lipoutine carta les bras comme un innocent injustement accus.

-- Moi un cancanier! Pourquoi pas tout de suite un espion? Vous
l'avez belle, Alexis Nilitch,  critiquer les autres quand vous
vous tenez en dehors de tout. Voil le capitaine Lbiadkine, vous
ne sauriez croire, Stpan Trophimovitch,  quel point il est bte,
on n'ose mme pas le dire; il y a en russe une comparaison qui
exprime ce degr de btise. Il croit, lui aussi, avoir  se
plaindre de Nicolas Vsvolodovitch, dont il reconnat cependant la
supriorit intellectuelle. Cet homme m'tonne, dit-il, c'est un
trs sage serpent. Telle sont ses propres paroles. Hier, je
l'interroge  son tour (j'tais toujours sous l'influence de ma
conversation avec Barbara Ptrovna, et je songeais aussi  ce que
m'avait dit Alexis Nilitch). Eh bien, capitaine, lui dis-je,
qu'est-ce que vous pensez de votre trs sage serpent? Est-il fou,
ou non?  ces mots, le croiriez-vous? il sursauta comme si je lui
avais soudain assn, sans sa permission, un coup de fouet par
derrire. Oui, rpondit-il, oui, seulement cela ne peut
influer... sur quoi? il ne l'a pas dit, mais ensuite il est tomb
dans une rverie si profonde et si sombre que son ivresse s'est
dissipe. Nous tions alors attabls au traktin Philipoff. Une
demi-heure se passa ainsi, puis, brusquement, il dchargea un coup
de poing sur la table. Oui, dit-il, il est fou, seulement cela ne
peut pas influer... Et de nouveau il laissa sa phrase inacheve.
Naturellement, je ne vous donne qu'un extrait de notre
conversation, la pense est facile  comprendre: interrogez qui
vous voulez vous retrouvez chez tous la mme ide, et pourtant,
autrefois, cette ide-l n'tait venue  l'ide de personne: Oui
dit-on, il est fou; c'est un homme fort intelligent, mais il peut
tre fou tout de mme.

Stpan Trophimovitch restait soucieux.

-- Et comment Lbiadkine connat-il Nicolas Vsvolodovitch?

-- Vous pourriez le demander  Alexis Nilitch, qui tout  l'heure,
ici, m'a trait d'espion. Moi, je suis un espion et je ne sais
rien, mais Alexis Nilitch connat le fond des choses et se tait.

-- Je ne sais rien ou presque rien, rpliqua avec irritation
l'ingnieur, -- vous payez  boire  Lbiadkine pour lui tirer les
vers du nez. Vous m'avez amen ici pour me faire parler. Donc vous
tes un espion!

-- Je ne lui ai pas encore pay  boire, j'estime que le jeu n'en
vaudrait pas la chandelle; j'ignore quelle importance ses secrets
ont pour vous, mais pour moi ils n'en ont aucune. Au contraire,
c'est lui qui me rgale de champagne et non moi qui lui en paye.
Il y a une douzaine de jours, il est venu me demander quinze
kopeks, et maintenant il jette l'argent par les fentres. Mais
vous me donnez une ide et, s'il le faut, je lui payerai  boire,
prcisment pour arriver  connatre tous vos petits secrets...
rpondit aigrement Lipoutine.

Stpan Trophimovitch considrait avec tonnement ces deux
visiteurs qui le rendaient tmoin de leur dispute. Je me doutais
que Lipoutine nous avait amen cet Alexis Nilitch exprs pour lui
faire arracher par un tiers ce que lui-mme avait envie de savoir;
c'tait sa manoeuvre favorite.

-- Alexis Nilitch connat trs bien Nicolas Vsvolodovitch,
poursuivit-il avec colre, seulement il est cachottier. Quant au
capitaine Lbiadkine au sujet de qui vous m'interrogiez, il l'a
connu avant nous tous; leurs relations remontent  cinq ou six
ans; il se sont rencontrs  Ptersbourg  l'poque o Nicolas
Vsvolodovitch menait une existence peu connue et ne pensait pas
encore  nous favoriser de sa visite. Il faut supposer que notre
prince choisissait assez singulirement sa socit dans ce temps-
l. C'est aussi alors, parat-il, qu'il a fait la connaissance
d'Alexis Nilitch.

-- Prenez garde, Lipoutine, je vous avertis que Nicolas
Vsvolodovitch va bientt venir ici et qu'il ne fait pas bon se
frotter  lui.

-- Qu'est-ce que je dis? Je suis le premier  proclamer que c'est
un homme d'un esprit trs fin et trs distingu; j'ai donn hier 
Barbara Ptrovna les assurances les plus compltes sous ce
rapport. Par exemple, ai-je ajout, je ne puis rpondre de son
caractre Lbiadkine m'a parl hier dans le mme sens: J'ai
souffert de son caractre, m'a-t-il dit. Eh! Stpan
Trophimovitch, vous avez bonne grce  me traiter de cancanier et
d'espion quand c'est vous-mme, remarquez-le, qui m'avez forc 
vous raconter tout cela. Voyez-vous, hier, Barbara Ptrovna a
touch le vrai point: Vous avez t personnellement intress
dans l'affaire, m'a-t-elle dit, voil pourquoi je m'adresse 
vous. En effet, c'est bien le moins que je puisse m'occuper de
Nicolas Vsvolodovitch aprs avoir dvor une insulte personnelle
qu'il m'a faite devant toute la socit. Dans ces conditions, il
me semble que, sans tre cancanier, j'ai bien le droit de
m'intresser  ses faits et gestes. Aujourd'hui il vous serre la
main, et demain, sans rime ni raison, en remerciement de votre
hospitalit, il vous soufflette sur les deux joues devant toute
l'honorable socit, pour peu que la fantaisie lui en vienne.
C'est un homme gt par la fortune! Mais surtout c'est un enrag
coureur, un Petchorine[3]! Vous qui n'tes pas mari, Stpan
Trophimovitch, vous l'avez belle  me traiter de cancanier parce
que je m'exprime ainsi sur le compte de Son Excellence. Mais si
jamais vous pousiez une jeune et jolie femme, -- vous tes encore
assez vert pour cela, -- je vous conseillerais de bien fermer
votre porte  notre prince, et de vous barricader dans votre
maison. Tenez, cette demoiselle Lbiadkine  qui l'on donne le
fouet, n'tait qu'elle est folle et bancale, je croirais vraiment
qu'elle a t aussi victime des passions de notre gnral, et que
le capitaine fait allusion  cela quand il dit qu'il a t bless
dans son honneur de famille.  la vrit, cette conjecture
s'accorde peu avec le got dlicat de Nicolas Vsvolodovitch, mais
ce n'est pas une raison pour l'carter _a priori:_ quand ces
gens-l ont faim, ils mangent le premier fruit que le hasard met 
leur porte. Vous allez encore dire que je fais des cancans, mais
est-ce que je crie cela? C'est le bruit public, je me borne 
couter ce que crie toute la ville et  dire oui: il n'est pas
dfendu de dire oui.

-- La ville crie?  propos de quoi?

-- C'est--dire que c'est le capitaine Lbiadkine qui va crier par
toute la ville quand il est ivre, mais n'est-ce pas la mme chose
que si toute la place criait? En quoi suis-je coupable? Je ne
m'entretiens de cela qu'avec des amis, car, ici, je crois me
trouver avec des amis, ajouta Lipoutine en nous regardant d'un air
innocent. -- Voici le cas qui vient de se produire: Son Excellence
tant en Suisse a, parat-il, fait parvenir trois cents roubles au
capitaine Lbiadkine par l'entremise d'une demoiselle trs comme
il faut, d'une modeste orpheline, pour ainsi dire, que j'ai
l'honneur de connatre. Or, peu de temps aprs, Lbiadkine a
appris d'un monsieur que je ne veux pas nommer, mais qui est aussi
trs comme il faut et partant trs digne de foi, que la somme
envoye s'levait  mille roubles et non  trois cents!...
Maintenant donc Lbiadkine crie partout que cette demoiselle lui a
vol sept cents roubles, et il va la traner devant les tribunaux,
du moins il menace de le faire, il clabaude dans toute la ville.

-- C'est une infamie, une infamie de votre part! vocifra
l'ingnieur qui se leva brusquement.

-- Mais, voyons, vous-mme tes ce monsieur trs comme il faut 
qui je faisais allusion. C'est vous qui avez affirm  Lbiadkine,
au nom de Nicolas Vsvolodovitch, que ce dernier lui avait expdi
non pas trois cents roubles, mais mille. Le capitaine lui-mme me
l'a racont tant ivre.

-- C'est... c'est un dplorable malentendu. Quelqu'un s'est
tromp, et il est arriv que... Cela ne signifie rien, et vous
commettez une infamie!...

-- Oui, je veux croire que cela ne signifie rien; pourtant, vous
aurez beau dire, le fait n'en est pas moins triste, car voil une
demoiselle trs comme il faut, qui est d'une part accuse d'un vol
de sept cents roubles, et d'autre part convaincue de relations
intimes avec Nicolas Vsvolodovitch. Mais qu'est-ce qu'il en cote
 Son Excellence de compromettre une jeune fille ou de perdre de
rputation une femme marie, comme le cas s'est produit pour moi
autrefois? On a sous la main un homme plein de magnanimit, et on
lui fait couvrir de son nom honorable les pchs d'autrui. Tel est
le rle que j'ai jou; c'est de moi que je parle...

Stpan Trophimovitch plissant se souleva de dessus son fauteuil.

-- Prenez garde, Lipoutine, fit-il.

-- Ne le croyez pas, ne le croyez pas! Quelqu'un s'est tromp, et
Lbiadkine est un ivrogne... s'cria l'ingnieur en proie  une
agitation inexprimable, tout s'expliquera, mais je ne puis plus...
et je considre comme une bassesse... assez, assez!

Il sortit prcipitamment.

-- Qu'est-ce qui vous prend? Je vais avec vous! cria Lipoutine
inquiet, et il s'lana hors de la chambre  la suite d'Alexis
Nilitch.

VII

Stpan Trophimovitch resta indcis pendant une minute et me
regarda, probablement sans me voir; puis, prenant sa canne et son
chapeau, il sortit sans bruit de la chambre. Je le suivis comme
tantt. En mettant le pied dans la rue, il m'aperut  ct de lui
et me dit:

-- Ah! oui, vous pouvez tre tmoin... de l'accident. Vous
m'accompagnerez, n'est-ce pas?

-- Stpan Trophimovitch, est-il possible que vous retourniez
encore l? songez-y, que peut-il rsulter de cette dmarche?

Il s'arrta un instant, et, avec un sourire navr dans lequel il y
avait de la honte et du dsespoir, mais aussi une sorte
d'exaltation trange, il me dit  voix basse:

-- Je ne puis pas pouser les pchs d'autrui!

C'tait le mot que j'attendais. Enfin lui chappait, aprs toute
une semaine de tergiversations et de grimaces, le secret dont il
avait tant tenu  me drober  la connaissance. Je ne pus me
contenir.

-- Et une pense si honteuse, si... basse, a pu trouver accs chez
vous, Stpan Trophimovitch, dans votre esprit clair dans votre
brave coeur, et cela... avant mme la visite de Lipoutine?

Il me regarda sans rpondre et poursuivit son chemin. Je ne
voulais pas en rester l. Je voulais porter tmoignage contre lui
devant Barbara Ptrovna.

Qu'avec sa facilit  croire le mal il et simplement ajout foi
aux propos d'une mauvaise langue, je le lui aurais encore
pardonn, mais non, il tait clair maintenant que lui-mme avait
eu cette ide longtemps avant l'arrive de Lipoutine: ce dernier
n'avait fait que confirmer des soupons antrieurs et verser de
l'huile sur le feu. Ds le premier jour, sans motif aucun, avant
mme les prtendues raisons fournies par Lipoutine, Stpan
Trophimovitch n'avait pas hsit  incriminer _in petto_ la
conduite de Dacha. Il ne s'expliquait les agissements despotiques
de Barbara Ptrovna que par son dsir ardent d'effacer au plus tt
les peccadilles aristocratiques de son inapprciable Nicolas en
mariant la jeune fille  un homme respectable! Je voulais
absolument qu'il ft puni d'une telle supposition.

--  Dieu qui est si grand et si bon! Oh! qui me rendra la
tranquillit? soupira-t-il en s'arrtant tout  coup aprs avoir
fait une centaine de pas.

-- Rentrez immdiatement chez vous, et je vous expliquerai tout!
criai-je en lui faisant faire demi-tour dans la direction de sa
demeure.

-- C'est lui! Stpan Trophimovitch, c'est vous? Vous?

Frache, vibrante, juvnile, la voix qui prononait ces mots
rsonnait  nos oreilles comme une musique.

Nous ne voyions rien, mais soudain apparut  ct de nous une
amazone, c'tait lisabeth Nikolaevna accompagne de son cavalier
habituel. Elle arrta sa monture.

-- Venez, venez vite! cria-t-elle gaiement, -- je ne l'avais pas
vu depuis douze ans et je l'ai reconnu, tandis que lui... Est-il
possible que vous ne me reconnaissiez pas?

Stpan Trophimovitch prit la main qu'elle lui tendait et la baisa
pieusement. Il regarda la jeune fille avec une expression
extatique, sans pouvoir profrer un mot.

-- Il m'a reconnu et il est content! Maurice Nikolavitch, il est
enchant de me voir! Pourquoi donc n'tes-vous pas venu durant ces
quinze jours? Tante assurait que vous tiez malade et qu'on ne
pouvait pas aller vous dranger; mais je savais bien que ce
n'tait pas vrai. Je frappais du pied, je vous donnais tous les
noms possibles, mais je voulais absolument que vous vinssiez vous-
mme le premier, c'est pourquoi je n'ai pas mme envoy chez vous.
Mon Dieu, mais il n'est pas du tout chang! ajouta-t-elle en se
penchant sur sa selle pour examiner Stpan Trophimovitch, c'est
ridicule  quel point il est peu chang! Ah! si fait pourtant, il
y a de petites rides, beaucoup de petites rides autour des yeux et
sur les tempes; il y a aussi des cheveux blancs, mais les yeux
sont rests les mmes! Et moi, suis-je change? Suis-je change?
Pourquoi donc vous taisez-vous toujours?

Je me rappelai en ce moment qu'il m'avait racont comme quoi elle
avait pens tre malade quand,  l'ge de onze ans, on l'avait
emmene  Ptersbourg: elle pleurait et demandait sans cesse
Stpan Trophimovitch.

-- Vous... je... bgaya-t-il dans l'excs de sa joie, -- je venais
de m'crier: Qui me rendra la tranquillit? lorsque j'ai entendu
votre voix... Je considre cela comme un miracle et je commence 
croire.

-- En Dieu? En Dieu qui est l-haut et qui est si grand et si bon?
Voyez-vous, j'ai retenu par coeur toutes vos leons. Maurice
Nikolavitch, quelle foi il me prchait alors en Dieu, qui est si
grand et si bon! Et vous rappelez-vous quand vous me parliez de la
dcouverte de l'Amrique, des matelots de Colomb qui criaient:
Terre! terre! Mon ancienne bonne Alna Frolovna dit que la nuit
suivante j'ai rv et qu'en dormant je criais: Terre! terre! Vous
rappelez-vous que vous m'avez racont l'histoire du prince Hamlet?
Et comme vous me dcriviez le voyage des pauvres migrants
europens qui vont en Amrique! Vous en souvenez-vous? Il n'y
avait pas un mot de vrai dans tout cela, j'ai pu m'en assurer plus
tard, mais si vous saviez, Maurice Nikolavitch, quelles belles
choses il inventait! C'tait presque mieux que la vrit! Pourquoi
regardez-vous ainsi Maurice Nikolavitch? C'est l'homme le
meilleur et le plus sr qu'il y ait sur le globe terrestre, et il
faut absolument que vous l'aimiez comme vous m'aimez! Il fait tout
ce que je veux. Mais, cher Stpan Trophimovitch, vous tes donc
encore malheureux pour crier au milieu de la rue: Qui me rendra
la tranquillit? Vous tes malheureux, n'est-ce pas? Oui?

--  prsent je suis heureux...

-- Tante vous fait des misres? -- continua-t-elle sans l'couter,
-- elle est toujours aussi mchante et aussi injuste, cette
inapprciable tante! Vous rappelez-vous le jour o vous vous tes
jet dans mes bras au jardin et o je vous ai consol en
pleurant?... Mais n'ayez donc pas peur de Maurice Nikolavitch,
il sait depuis longtemps tout ce qui vous concerne, tout; vous
pourrez pleurer tant que vous voudrez sur son paule, il vous la
prtera fort complaisamment!... tez votre chapeau pour une
minute, levez la tte, dressez-vous sur la pointe des pieds, je
veux vous embrasser sur le front, comme je vous ai embrass pour
la dernire fois, quand nous nous sommes dit adieu. Voyez, cette
demoiselle nous regarde par la fentre... Allons, plus haut, plus
haut; mon Dieu, comme il a blanchi!

Et, se courbant sur sa selle, elle le baisa au front.

-- Allons, maintenant retournez chez vous! Je sais o vous
demeurez. J'irai vous voir d'ici  une minute. C'est moi qui vous
ferai visite la premire, entt que vous tes! Mais ensuite je
veux vous avoir chez moi pour toute une journe. Allez donc vous
prparer  me recevoir.

Sur ce, elle piqua des deux, suivie de son cavalier. Nous
rebroussmes chemin. De retour chez lui, Stpan Trophimovitch
s'assit sur un divan et fondit en larmes.

-- Dieu! Dieu! s'cria-t-il, enfin une minute de bonheur!

Moins d'un quart d'heure aprs, lisabeth Nikolaevna arriva selon
sa promesse, escorte de son Maurice Nikolavitch.

-- Vous et le bonheur, vous arrivez en mme temps! dit Stpan
Trophimovitch en se levant pour aller au-devant de la visiteuse.

-- Voici un bouquet pour vous, je viens de chez madame Chevalier,
elle aura des fleurs tout l'hiver. Voici galement Maurice
Nikolavitch, je vous prie de faire connaissance avec lui.
J'aurais voulu vous apporter un pt plutt qu'un bouquet, mais
Maurice Nikolavitch prtend que c'est contraire  l'usage russe.

Le capitaine d'artillerie qu'elle appelait Maurice Nikolavitch
tait un grand et bel homme de trente-cinq ans; il avait un
extrieur trs comme il faut, et sa physionomie imposante
paraissait mme svre  premire vue. Cependant on ne pouvait
l'approcher sans deviner presque aussitt en lui une bont
tonnante et des plus dlicates. Fort taciturne, il semblait trs
flegmatique et d'un caractre peu liant. Chez nous, dans la suite,
on parla de lui comme d'un esprit born, ce qui n'tait pas tout 
fait juste.

Je ne dcrirai pas la beaut d'lisabeth Nikolaevna. Dj elle
avait arrach un cri d'admiration  toute la ville, quoique
certaines de nos dames et de nos demoiselles protestassent avec
indignation contre un pareil enthousiasme. Plusieurs parmi elles
avaient dj pris en grippe lisabeth Nikolaevna, surtout  cause
de sa fiert. Les dames Drozdoff n'avaient encore fait, pour ainsi
dire, aucune visite, et, quoique ce retard ft d en ralit 
l'tat maladif de Prascovie Ivanovna, on ne laissait pas d'en tre
mcontent. Un autre grief qu'on avait contre la jeune fille,
c'tait sa parent avec la gouvernante; enfin on lui reprochait de
monter  cheval tous les jours. On n'avait pas encore vu
d'amazones dans notre ville; la socit devait naturellement
trouver mauvais qu'lisabeth Nikolaevna se proment  cheval
avant mme d'avoir fait les visites exiges par l'tiquette
provinciale. Tout le monde savait, d'ailleurs, que ces promenades
lui avaient t ordonnes par les mdecins, et,  ce propos, on
parlait malignement de son dfaut de sant. Elle ne se portait pas
bien en effet. Ce qui se remarquait en elle  premire vue,
c'tait une inquitude maladive et nerveuse, une incessante
fbrilit. Hlas! l'infortune souffrait beaucoup, et tout
s'expliqua plus tard. En voquant aujourd'hui mes souvenirs, je ne
dis plus qu'elle tait une beaut, bien qu'elle me part telle
alors. Peut-tre son physique laissait-il  dsirer sur plus d'un
point. Grande, mince, mais souple et forte, elle frappait par
l'irrgularit de ses traits. Ses yeux taient disposs un peu
obliquement,  la kalmouke; les pommettes de ses joues
s'accusaient avec un relief particulier sur son visage maigre et
ple, de la pleur propre aux brunes; mais il y avait dans ce
visage un charme dominateur et attirant. Une sorte de puissance se
rvlait dans le regard brlant de ces yeux sombres! lisabeth
Nikolaevna apparaissait comme une victorieuse et pour vaincre.
Elle semblait fire, parfois mme insolente. J'ignore si la bont
tait dans sa nature, je sais seulement qu'elle faisait sur elle-
mme les plus grands efforts pour tre bonne. Sans doute il y
avait en elle beaucoup de tendances nobles et d'aspirations
leves, mais l'quilibre manquait  son temprament moral, et les
divers lments qui le composaient, faute de pouvoir trouver leur
assiette, formaient un vritable chaos toujours en bullition.

Elle s'assit sur un divan et promena ses yeux autour de la
chambre.

-- D'o vient que, dans de pareils moments, je suis toujours
triste? expliquez-moi cela, savant homme! Dieu sait combien je
m'attendais  tre heureuse lorsqu'il me serait donn de vous
revoir, et voil qu' prsent je n'prouve gure de joie malgr
toute mon affection pour vous... Ah! Dieu, il a mon portrait!
Donnez-le-moi, que je voie comment j'tais dans ce temps-l!

Neuf ans auparavant, les Drozdoff avaient envoy de Ptersbourg 
l'ancien prcepteur de leur fille une ravissante petite aquarelle
reprsentant Lisa  l'ge de douze ans. Depuis lors ce portrait
tait toujours rest accroch  un mur chez Stpan Trophimovitch.

-- Est-ce que vraiment j'tais si jolie que cela, tant enfant?
Est-ce l mon visage?

Elle se leva, et, tenant le portrait  la main, alla se regarder
dans une glace.

-- Vite, reprenez-le! s'cria-t-elle en rendant l'aquarelle, -- ne
le remettez pas  sa place maintenant, vous le rependrez plus
tard, je ne veux plus l'avoir sous les yeux. -- Elle se rassit sur
le divan. -- Une vie a fini, une autre lui a succd qui  son
tour s'est coule comme la premire, pour tre remplace par une
troisime, et toujours ainsi, et chaque fin est une amputation.
Voyez quelles banalits je dbite, mais pourtant que cela est
vrai!

Elle me regarda en souriant; plusieurs fois dj elle avait jet
les yeux sur moi, mais Stpan Trophimovitch, dans son agitation,
avait oubli sa promesse de me prsenter.

-- Pourquoi donc mon portrait est-il pendu chez vous sous des
poignards? Et pourquoi avez-vous tant d'armes blanches?

Le fait est que Stpan Trophimovitch avait, je ne sais pourquoi,
orn son mur d'une petite panoplie consistant en deux poignards
croiss l'un contre l'autre au-dessous d'un sabre tcherkesse.
Tandis qu'lisabeth Nikolaevna posait cette question, son regard
tait si franchement dirig sur moi que je faillis rpondre;
nanmoins, je gardai le silence.  la fin, Stpan Trophimovitch
comprit mon embarras et me prsenta  la jeune fille.

-- Je sais, je sais, dit-elle, -- je suis enchante. Maman a aussi
beaucoup entendu parler de vous. Je vous prierai galement de
faire connaissance avec Maurice Nikolavitch, c'est un excellent
homme. Je m'tais dj fait de vous une ide ridicule: vous tes
le confident de Stpan Trophimovitch, n'est-ce pas?

Je rougis.

-- Ah! pardonnez-moi, je vous prie, je ne voulais pas dire cela,
j'ai pris un mot pour un autre; ce n'est pas ridicule du tout,
mais... (elle rougit et se troubla). -- Du reste, pourquoi donc
rougiriez-vous d'tre un brave homme? Allons, il est temps de
partir, Maurice Nikolavitch! Stpan Trophimovitch, il faut que
vous soyez chez vous dans une demi-heure! Mon Dieu, que de choses
nous nous dirons! Ds maintenant, je suis votre confidente, et
vous me raconterez _tout_, vous entendez?

 ces mots, l'inquitude se manifesta sur le visage de Stpan
Trophimovitch.

-- Oh! Maurice Nikolavitch sait tout, sa prsence ne doit pas
vous gner.

-- Que sait-il donc?

-- Mais qu'est-ce que vous avez? fit avec tonnement lisabeth
Nikolaevna. -- Bah! c'est donc vrai qu'on le cache? Je ne voulais
pas le croire. On cache aussi Dacha. Tante m'a empche d'aller
voir Dacha, sous prtexte qu'elle avait mal  la tte.

-- Mais... mais comment avez-vous appris...?

-- Ah! mon Dieu, comme tout le monde. Cela n'tait pas bien malin!

-- Mais est-ce que tout le monde...?

-- Eh! comment donc? Maman,  la vrit, a d'abord su la chose par
Alna Frolovna, ma bonne,  qui votre Nastasia avait couru tout
raconter. Vous en avez parl  Nastasia? Elle dit tenir tout cela
de vous-mme.

-- Je... je lui en ai parl une fois... balbutia Stpan
Trophimovitch devenu tout rouge, -- mais... je me suis exprim en
termes vagues... j'tais si nerveux, si malade, et puis...

Elle se mit  rire.

-- Et puis, vous n'aviez pas de confident sous la main, et
Nastasia s'est trouve l pour en tenir lieu, -- allons, cela se
comprend! Mais Nastasia est en rapport avec tout un monde de
commres! Eh bien, aprs tout, quel mal y a-t-il  ce qu'on sache
cela? c'est mme prfrable. Ne tardez pas  arriver, nous dnons
de bonne heure... Ah! J'oubliais... ajouta-t-elle en se rasseyant,
dites-moi, qu'est-ce que c'est que Chatoff?

-- Chatoff? C'est le frre de Daria Pavlovna...

-- Cela, je le sais bien; que vous tes drle, vraiment!
interrompit-elle avec impatience. Je vous demande quelle espce
d'homme c'est.

-- C'est un songe-creux d'ici. C'est le meilleur et le plus
irascible des hommes.

-- J'ai moi-mme entendu parler de lui comme d'un type un peu
trange. Du reste, il ne s'agit pas de cela. Il sait, m'a-t-on
dit, trois langues, notamment l'anglais, et il peut s'occuper d'un
travail littraire. En ce cas, j'aurai beaucoup de besogne pour
lui; il me faut un collaborateur, et plus tt je l'aurai, mieux
cela vaudra. Acceptera-t-il ce travail? On me l'a recommand...

-- Oh! certainement, et vous ferez une bonne action...

-- Ce n'est nullement pour faire une bonne action, c'est parce que
j'ai besoin de quelqu'un.

-- Je connais assez bien Chatoff, et, si vous avez quelque chose 
lui faire dire, je vais me rendre chez lui  l'instant mme,
proposai-je.

-- Dites-lui de venir chez nous demain  midi. Voil qui est
parfait! Je vous remercie. Maurice Nikolavitch, vous tes prt?

Ils sortirent. Naturellement, je n'eus rien de plus press que de
courir chez Chatoff. Stpan Trophimovitch s'lana  ma suite et
me rejoignit sur le perron.

-- Mon ami, me dit-il, -- ne manquez pas de passer chez moi  dix
heures ou  onze, quand je serai rentr. Oh! j'ai trop de torts
envers vous et... envers tous, envers tous.

VIII

Je ne trouvai pas Chatoff chez lui; je revins deux heures aprs et
ne fus pas plus heureux. Enfin, vers huit heures, je fis une
dernire tentative, dcid, si je ne le rencontrais pas,  lui
laisser un mot; cette fois encore, il tait absent. Sa porte tait
ferme, et il vivait seul, sans domestique. Je pensai  frapper en
bas et  m'informer de Chatoff chez le capitaine Lbiadkine; mais
le logement de ce dernier tait ferm aussi, et paraissait vide:
on n'y apercevait aucune lumire, on n'y entendait aucun bruit. En
passant devant la porte du capitaine, j'prouvai une certaine
curiosit, car les rcits de Lipoutine me revinrent alors 
l'esprit. Je rsolus de repasser le lendemain de grand matin.
Connaissant l'enttement et la timidit de Chatoff, je ne comptais
pas trop,  vrai dire, sur l'effet de mon billet. Au moment o,
maudissant ma malchance, je sortais de la maison, je rencontrai
tout  coup M. Kiriloff qui y entrait. Il me reconnut le premier.
En rponse  ses questions, je lui appris sommairement le motif
qui m'avait amen, et lui parlai de ma lettre.

-- Venez avec moi, dit-il, -- je ferai tout.

Je me rappelai ce qu'avait racont Lipoutine: en effet,
l'ingnieur avait lou depuis le matin un pavillon en bois dans la
cour. Ce logement, trop vaste pour un homme seul, il le partageait
avec une vieille femme sourde qui faisait son mnage. Le
propritaire de l'immeuble possdait dans une autre rue une maison
neuve dont il avait fait un traktir, et il avait laiss cette
vieille, -- sans doute une de ses parentes, -- pour le remplacer
dans sa maison de la rue de l'piphanie. Les chambres du pavillon
taient assez propres, mais la tapisserie tait sale. La pice o
nous entrmes ne contenait que des meubles de rebut achets
d'occasion: deux tables de jeu, une commode en bois d'aune, une
grande table en bois blanc, provenant sans doute d'une izba ou
d'une cuisine quelconque, des chaises et un divan avec des
dossiers  claire-voie, et de durs coussins de cuir. Dans un coin
se trouvait un icne devant lequel la femme, avant notre arrive,
avait allum une lampe. Aux murs taient pendus deux grands
portraits  l'huile; ces toiles enfumes reprsentaient, l'une
l'empereur Nicolas Pavlovitch, l'autre je ne sais quel vque.

En entrant, M. Kiriloff alluma une bougie; sa malle, qu'il n'avait
pas encore dfaite, tait dans un coin; il y alla prendre un bton
de cire  cacheter, une enveloppe et un cachet en cristal.

-- Cachetez votre lettre et mettez l'adresse.

Je rpliquai que ce n'tait pas ncessaire, mais il insista. Aprs
avoir crit l'adresse sur l'enveloppe, je pris ma casquette.

-- Mais je pensais que vous prendriez du th, dit-il, -- j'ai
achet du th, en voulez-vous?

Je ne refusai pas. La femme ne tarda point  arriver, apportant
une norme thire pleine d'eau chaude, une petite pleine de th,
deux grandes tasses de grs grossirement peinturlures, du pain
blanc et une assiette couverte de morceaux de sucre.

-- J'aime le th, dit M. Kiriloff, -- j'en bois la nuit en me
promenant jusqu' l'aurore.  l'tranger, il n'est pas facile
d'avoir du th la nuit.

-- Vous vous couchez  l'aurore?

-- Toujours, depuis longtemps. Je mange peu, c'est toujours du th
que je prends. Lipoutine est rus, mais impatient.

Je remarquai avec surprise qu'il avait envie de causer; je rsolus
de profiter de l'occasion.

-- Il s'est produit tantt de fcheux malentendus, observai-je.

Son visage se renfrogna.

-- C'est une btise, ce sont de purs riens. Tout cela n'a aucune
importance, attendu que Lbiadkine est un ivrogne. Je n'ai pas
parl  Lipoutine, je ne lui ai dit que des choses insignifiantes;
c'est l-dessus qu'il a brod toute une histoire. Lipoutine a
beaucoup d'imagination: avec des riens il a fait des montagnes.
Hier, je croyais  Lipoutine.

-- Et aujourd'hui,  moi? fis-je en riant.

-- Mais vous savez tout depuis tantt. Lipoutine est ou faible, ou
impatient, ou nuisible, ou... envieux.

Ce dernier mot me frappa.

-- Du reste, vous tablissez tant de catgories qu'il doit
probablement rentrer dans l'une d'elles.

-- Ou dans toutes  la fois.

-- C'est encore possible. Lipoutine est un chaos. C'est vrai qu'il
a blagu, tantt, quand il a parl d'un ouvrage que vous seriez en
train d'crire?

L'ingnieur frona de nouveau les sourcils et se mit  considrer
le parquet.

-- Pourquoi donc a-t-il blagu?

Je m'excusai et me dfendis de toute curiosit indiscrte.
M. Kiriloff rougit.

-- Il a dit la vrit; j'cris. Mais tout cela est indiffrent.

Nous nous tmes pendant une minute. Tout  coup je vis reparatre
sur son visage le sourire enfantin que j'avais dj observ chez
lui.

-- Il a mal compris. Je cherche seulement les causes pour
lesquelles les hommes n'osent pas se tuer; voil tout. Du reste,
cela aussi est indiffrent.

-- Comment, ils n'osent pas se tuer? Vous trouvez qu'il y a peu de
suicides?

-- Fort peu.

-- Vraiment, c'est votre avis?

Sans rpondre, il se leva et, rveur, commena  se promener de
long en large dans la chambre.

-- Qu'est-ce donc qui, selon vous, empche les gens de se
suicider? demandai-je.

Il me regarda d'un air distrait comme s'il cherchait  se rappeler
de quoi nous parlions.

-- Je... je ne le sais pas encore bien... deux prjugs les
arrtent, deux choses; il n'y en a que deux, l'une est fort
insignifiante, l'autre trs srieuse. Mais la premire ne laisse
pas elle-mme d'avoir beaucoup d'importance.

-- Quelle est-elle?

-- La souffrance.

-- La souffrance? Est-il possible qu'elle joue un si grand rle...
dans ce cas?

-- Le plus grand. Il faut distinguer: il y a des gens qui se tuent
sous l'influence d'un grand chagrin, ou par colre ou parce qu'ils
sont fous, ou parce que tout leur est gal. Ceux-l se donnent la
mort brusquement et ne pensent gure  la souffrance. Mais ceux
qui se suicident par raison y pensent beaucoup.

-- Est-ce qu'il y a des gens qui se suicident par raison?

-- En trs grand nombre. N'taient les prjugs, il y en aurait
encore plus: ce serait la majorit, ce serait tout le monde.

-- Allons donc, tout le monde?

L'ingnieur ne releva pas cette observation.

-- Mais n'y a-t-il pas des moyens de se donner la mort sans
souffrir?

-- Reprsentez-vous, dit-il en s'arrtant devant moi, une pierre
de la grosseur d'une maison de six tages, supposez-la suspendue
au-dessus de vous: si elle vous tombe sur la tte, aurez-vous mal?

-- Une pierre grosse comme une maison? sans doute c'est effrayant.

-- Je ne parle pas de frayeur; aurez-vous mal?

-- Une pierre de la grosseur d'une montagne? une pierre d'un
million de pouds[4]? naturellement je ne souffrirai pas.

-- Mais tant qu'elle restera suspendue au-dessus de vous vous
aurez grand'peur qu'elle ne vous fasse mal. Personne pas mme
l'homme le plus savant ne pourra se dfendre de cette impression.
Chacun saura que la chute de la pierre n'est pas douloureuse, et
chacun la craindra comme une souffrance extrme.

-- Eh bien, et la seconde cause, celle que vous avez dclare
srieuse?

-- C'est l'autre monde.

-- C'est--dire la punition?

-- Cela, ce n'est rien. L'autre monde tout simplement.

-- Est-ce qu'il n'y a pas des athes qui ne croient pas du tout 
l'autre monde?

M. Kiriloff ne rpondit pas.

-- Vous jugez peut-tre d'aprs vous?

-- On ne peut jamais juger que d'aprs soi, dit-il en rougissant.
-- La libert complte existera quand il sera indiffrent de vivre
ou de ne pas vivre. Voil le but de tout.

-- Le but? Mais alors personne ne pourra et ne voudra vivre?

-- Personne, reconnut-il sans hsitation.

-- L'homme a peur de la mort parce qu'il aime la vie, voil comme
je comprends la chose, observai-je, et la nature l'a voulu ainsi.

-- C'est une lchet greffe sur une imposture! rpliqua-t-il avec
un regard flamboyant. -- La vie est une souffrance, la vie est une
crainte, et l'homme est un malheureux. Maintenant il n'y a que
souffrance et crainte. Maintenant l'homme aime la vie parce qu'il
aime la souffrance et la crainte. C'est ainsi qu'on l'a fait. On
donne maintenant la vie pour une souffrance et une crainte, ce qui
est un mensonge. L'homme d' prsent n'est pas encore ce qu'il
doit tre. Il viendra un homme nouveau, heureux et fier. Celui 
qui il sera gal de vivre ou ne pas vivre, celui-l sera l'homme
nouveau. Celui qui vaincra la souffrance et la crainte, celui-l
sera dieu. Et l'autre Dieu n'existera plus.

-- Alors, vous croyez  son existence?

-- Il existe sans exister. Dans la pierre il n'y a pas de
souffrance, mais il y en a une dans la crainte de la pierre. Dieu
est la souffrance que cause la crainte de la mort. Qui triomphera
de la souffrance et de la crainte deviendra lui-mme dieu. Alors
commencera une nouvelle vie, un nouvel homme, une rnovation
universelle...Alors on partagera l'histoire en deux priodes:
depuis le gorille jusqu' l'anantissement de Dieu, et depuis
l'anantissement de Dieu jusqu'au...

-- Jusqu'au gorille?

-- Jusqu'au changement physique de l'homme et de la terre. L'homme
sera dieu et changera physiquement. Une transformation s'oprera
dans le monde, dans les penses, les sentiments, les actions.
Croyez-vous qu'alors l'homme ne subira pas un changement physique?

-- S'il devient indiffrent de vivre ou de ne pas vivre, tout le
monde se tuera, et voil peut-tre en quoi consistera le
changement.

-- Cela ne fait rien. On tuera le mensonge. Quiconque aspire  la
principale libert ne doit pas craindre de se tuer. Qui ose se
tuer a dcouvert o gt l'erreur. Il n'y a pas de libert qui
dpasse cela; tout est l, et au-del il n'y a rien. Qui ose se
tuer est dieu.  prsent chacun peut faire qu'il n'y ait plus ni
Dieu, ni rien. Mais personne ne l'a encore fait.

-- Il y a eu des millions de suicids.

-- Mais jamais ils ne se sont inspirs de ce motif; toujours ils
se sont donn la mort avec crainte et non pour tuer la crainte.
Celui qui se tuera pour tuer la crainte, celui-l deviendra dieu
aussitt.

-- Il n'en aura peut-tre pas le temps, remarquai-je.

-- Cela ne fait rien, rpondit M. Kiriloff avec une fiert
tranquille et presque ddaigneuse. -- Je regrette que vous ayez
l'air de rire, ajouta-t-il une demi-minute aprs.

-- Et moi, je m'tonne que vous, si irascible tantt, vous soyez
maintenant si calme, nonobstant la chaleur avec laquelle vous
parlez.

-- Tantt? Tantt c'tait ridicule, reprit-il avec un sourire; --
je n'aime pas  quereller et je ne me le permets jamais, ajouta-t-
il d'un ton chagrin.

-- Elles ne sont pas gaies, les nuits que vous passez  boire du
th.

Ce disant, je me levai et pris ma casquette.

-- Vous croyez? fit l'ingnieur en souriant d'un air un peu
tonn, pourquoi donc? Non, je... je ne sais comment font les
autres, mais je sens que je ne puis leur ressembler. Chacun pense
successivement  diverses choses; moi, j'ai toujours la mme ide
dans l'esprit, et il m'est impossible de penser  une autre. Dieu
m'a tourment toute ma vie, acheva-t-il avec une subite et
singulire expansion.

-- Permettez-moi de vous demander pourquoi vous parlez si mal le
russe. Se peut-il qu'un sjour de cinq ans  l'tranger vous ai
fait oublier  ce point votre langue maternelle?

-- Est-ce que je parle mal? Je n'en sais rien. Non, ce n'est pas
parce que j'ai vcu  l'tranger. J'ai parl ainsi toute ma vie...
Cela m'est gal.

-- Encore une question, celle-ci est plus dlicate: je suis
persuad que vous disiez vrai quand vous dclariez avoir peu de
got pour la conversation. Ds lors, pourquoi vous tes-vous mis 
causer avec moi?

-- Avec vous? Vous avez eu tantt une attitude fort convenable, et
vous... du reste, tout cela est indiffrent... vous ressemblez
beaucoup  mon frre, la ressemblance est frappante, dit-il en
rougissant; il est mort il y a sept ans, il tait beaucoup plus
g que moi.

-- Il a d avoir une grande influence sur la tournure de vos
ides.

-- N-non, il parlait peu; il ne disait rien. Je remettrai votre
lettre.

Il m'accompagna avec une lanterne jusqu' la porte de la maison
pour la fermer quand je serais parti. Assurment il est fou,
dcidai-je  part moi. Au moment de sortir, je fis une nouvelle
rencontre.

IX

Comme j'allais franchir le seuil, je me sentis empoign tout 
coup en pleine poitrine par une main vigoureuse; en mme temps
quelqu'un criait:

-- Qui es-tu? Ami ou ennemi? Rponds!

-- C'est un des ntres, un des ntres! fit la voix glapissante de
Lipoutine, -- c'est M. G...ff, un jeune homme qui a fait des
tudes classiques et qui est en relation avec la plus haute
socit.

-- J'aime qu'on soit en relation avec la socit... classique...
par consquent trs instruit... le capitaine en retraite Ignace
Lbiadkine,  la disposition du monde et des amis... s'ils sont
vrais, les coquins!

Le capitaine Lbiadkine, dont la taille mesurait deux archines dix
verchoks[5], tait un gros homme  la tte crpue et au visage
rouge; en ce moment, il tait tellement ivre qu'il avait peine 
se tenir sur ses jambes et parlait avec beaucoup de difficult. Du
reste, j'avais dj eu auparavant l'occasion de l'apercevoir de
loin.

-- Ah! encore celui-ci! vocifra-t-il de nouveau  la vue de
Kiriloff qui tait encore l avec sa lanterne; il leva le poing,
mais s'en tint  ce geste.

-- Je pardonne en considration du savoir! Ignace Lbiadkine est
un homme cultiv...

_L'obus d'un amour aussi brlant que fol_
_Avait clat dans le coeur d'Ignace,_
_Et tristement schait sur place_
_Le manchot de Sbastopol._

--  la vrit, je n'ai pas t  Sbastopol et je ne suis mme
pas manchot, mais quels vers! dit-il en avanant vers moi sa
trogne enlumine.

-- Il n'a pas le temps, il est press, il faut qu'il rentre chez
lui, fit observer Lipoutine au capitaine, -- demain il dira cela 
lisabeth Nikolaevna.

--  lisabeth!... reprit Lbiadkine, -- attends, ne t'en va pas!
Variante:

_Passe au trot d'un cheval fringant_
_Une toile que l'on admire;_
_Elle m'adresse un doux sourire,_
_L'a-ris-to-cra-tique enfant._

_ une toile-amazone._

-- Mais, voyons, c'est un hymne! C'est un hymne, si tu n'es pas un
ne! Ils ne comprennent rien! Attends! fit-il en se cramponnant 
mon paletot malgr mes efforts pour me dgager, -- dis-lui que je
suis un chevalier d'honneur, mais que Dachka... Dachka, avec mes
deux doigts je la... c'est une serve, et elle n'osera pas...

Grce  une violente secousse qui le jeta par terre, je russis 
m'arracher de ses mains et je m'lanai dans la rue. Lipoutine
s'accrocha  moi.

-- Alexis Nilitch le relvera. Savez-vous ce que le capitaine
Lbiadkine vient de m'apprendre? me dit-il prcipitamment, -- vous
avez entendu ses vers? Eh bien, cette mme posie ddie  une
toile-amazone, il l'a signe, mise sous enveloppe, et demain il
l'enverra  lisabeth Nikolaevna. Quel homme!

-- Je parierais qu'il a fait cela  votre instigation.

-- Vous perdriez! rpondit en riant Lipoutine, -- il est amoureux
comme un matou. Et figurez-vous que cette passion a commenc par
la haine. D'abord il dtestait lisabeth Nikolaevna parce qu'elle
s'adonne  l'quitation; il la hassait au point de l'invectiver 
haute voix dans la rue; avant-hier encore, au moment o elle
passait  cheval, il lui a lanc une borde d'injures; -- par
bonheur, elle ne les a pas entendues, et tout  coup aujourd'hui
des vers! Savez-vous qu'il veut risquer une demande en mariage?
Srieusement, srieusement!

-- Je vous admire, Lipoutine: partout o se manigance quelque
vilenie de ce genre, on est sr de retrouver votre main! dis-je
avec colre.

-- Vous allez un peu loin, monsieur G...ff; n'est-ce pas la peur
d'un rival qui agite votre petit coeur?

-- Quoi? criai-je en m'arrtant.

-- Pour vous punir, je ne dirai rien de plus! Vous voudriez bien
en apprendre davantage, n'est-ce pas? Allons, sachez encore une
chose: cet imbcile n'est plus maintenant un simple capitaine,
mais un propritaire de notre province, et mme un propritaire
assez important, attendu que dernirement, Nicolas Vsvolodovitch
lui a vendu tout son bien valu, suivant l'ancienne estimation, 
deux cents mes. Dieu est tmoin que je ne vous mens pas! J'ai eu
tout  l'heure seulement connaissance du fait, mais je le tiens de
trs bonne source. Maintenant  vous de dcouvrir le reste, je
n'ajoute plus un mot; au revoir!

X

Stpan Trophimovitch m'attendait avec une impatience
extraordinaire. Il tait de retour depuis une heure. Je le trouvai
comme en tat d'ivresse; du moins pendant les cinq premires
minutes je le crus ivre. Hlas! sa visite aux dames Drozdoff
l'avait mis sens dessus dessous.

-- Mon ami, j'ai compltement perdu le fil... J'aime Lisa et je
continue  vnrer cet ange comme autrefois; mais il me semble
qu'elle et sa mre dsiraient me voir uniquement pour me faire
parler, c'est--dire pour m'extirper des renseignements; je pense
qu'elles n'avaient pas d'autre but en m'invitant  aller chez
elles... C'est ainsi.

-- Comment n'tes-vous pas honteux de dire cela? rpliquai-je
violemment.

-- Mon ami, je suis maintenant tout seul. Enfin, c'est ridicule.
Figurez-vous qu'il y a l tout un monde de mystres. Ce qu'elles
m'ont questionn  propos de ces nez, de ces oreilles et de divers
incidents obscurs survenus  Ptersbourg! Elles n'ont appris que
depuis leur arrive dans notre ville les farces que Nicolas a
faites chez nous il y a quatre ans: Vous tiez ici, vous l'avez
vu, est-il vrai qu'il soit fou? Je ne comprends pas d'o cette
ide leur est venue. Pourquoi Prascovie Ivanovna veut-elle
absolument que Nicolas soit fou? C'est qu'elle y tient, cette
femme, elle y tient! Ce Maurice Nikolavitch est un brave homme
tout de mme, mais est-ce qu'elle travaillerait pour lui, aprs
qu'elle-mme a crit la premire de Paris  cette pauvre amie?...
Enfin cette Prascovie est un type, elle me rappelle Korobotchka,
l'inoubliable cration de Gogol; seulement c'est une Korobotchka
en grand, en beaucoup plus grand...

-- Allons donc, est-ce possible?

-- Si vous voulez, je dirai: en plus petit, cela m'est gal, mais
ne m'interrompez pas, vous achveriez de me drouter. Elles sont
maintenant  couteaux tirs; je ne parle pas de Lise qui est
toujours fort bien avec tante, comme elle dit. Lise est une
ruse, et il y a encore quelque chose l. Des secrets. Mais avec
la vieille la rupture est complte. Cette pauvre tante, il est
vrai, tyrannise tout le monde... et puis la gouvernante,
l'irrvrence de la socit, l'irrvrence de Karmazinoff,
l'ide que son fils est peut-tre fou, ce Lipoutine, ce que je ne
comprends pas, -- bref, elle a d, dit-on, s'appliquer sur la tte
une compresse imbibe de vinaigre. Et c'est alors que nous venons
l'assassiner de nos plaintes et de nos lettres... Oh! combien je
l'ai fait souffrir, et dans quel moment! Je suis un ingrat!
Imaginez-vous qu'en rentrant j'ai trouv une lettre d'elle, lisez,
lisez! Oh! quelle a t mon ingratitude!

Il me tendit la lettre qu'il venait de recevoir de Barbara
Ptrovna. La gnrale, regrettant sans doute son: Restez chez
vous du matin, avait cette fois crit un billet poli, mais
nanmoins ferme et laconique. Elle priait Stpan Trophimovitch de
venir chez elle aprs-demain dimanche  midi prcis, et lui
conseillait d'amener avec lui quelqu'un de ses amis (mon nom tait
mis entre parenthses). De son ct elle promettait d'inviter
Chatoff, comme frre de Daria Pavlovna. Vous pourrez recevoir
d'elle une rponse dfinitive: cela vous suffira-t-il? Est-ce
cette formalit que vous aviez tant  coeur?

-- Remarquez l'agacement qui perce dans la phrase finale. Pauvre,
pauvre amie de toute ma vie! J'avoue que cette dcision
_inopine_ de mon sort m'a, pour ainsi dire, cras...
Jusqu'alors j'esprais toujours, mais maintenant tout est dit, je
sais que c'est fini; c'est terrible. Oh! si ce dimanche pouvait ne
pas arriver, si les choses pouvaient suivre leur train-train
accoutum...

-- Tous ces ignobles commrages de Lipoutine vous ont mis l'esprit
 l'envers.

-- Vous venez de poser votre doigt d'ami sur un autre endroit
douloureux. Ces doigts d'amis sont en gnral impitoyables, et
parfois insenss; pardon, mais, le croirez-vous? J'avais presque
oubli tout cela, toutes ces vilenies; c'est--dire que je ne les
avais pas oublies du tout, seulement, bte comme je le suis,
pendant tout le temps de ma visite chez Lise, j'ai tch d'tre
heureux et je me suis persuad que je l'tais. Mais maintenant...
oh! maintenant je songe  cette femme magnanime, humaine,
indulgente pour mes misrables dfauts, -- je me trompe, elle
n'est pas indulgente du tout, mais moi-mme, que suis-je avec mon
vain et dtestable caractre? Un gamin, un tre qui a tout
l'gosme d'un enfant sans en avoir l'innocence. Pendant vingt ans
elle a eu soin de moi comme une niania, cette pauvre tante, ainsi
que l'appelle gracieusement Lise... Tout  coup, au bout de vingt
ans, l'enfant a voulu se marier: eh bien, va, marie-toi. Il crit,
elle rpond -- avec sa tte dans le vinaigre, et... et voil que
dimanche l'enfant sera un homme mari... Pourquoi moi-mme ai-je
insist? Pourquoi ai-je crit ces lettres? Oui, j'oubliais: Lise
adore Daria Pavlovna, elle l'assure du moins. C'est un ange, dit-
elle en parlant d'elle, seulement elle est un peu dissimule.
Elle et sa mre m'ont conseill... c'est--dire que Prascovie ne
m'a rien conseill. Oh! que de venin il y a dans cette
Korobotchka! Et mme Lise, ce n'est pas prcisment un conseil
qu'elle m'a donn.  quoi bon vous marier? m'a-t-elle dit, c'est
assez pour vous des joies de la science. L-dessus elle s'est
mise  rire. Je le lui ai pardonn, parce qu'elle a aussi sa
grosse part de chagrin. Pourtant, m'ont-elles dit, vous ne pouvez
pas vous passer de femme. Les infirmits vont venir, il vous faut
quelqu'un qui s'occupe de votre sant... Ma foi, moi-mme, tout le
temps que je suis rest enferm avec vous, je me disais _in
petto_ que la Providence m'envoyait Daria Pavlovna au dclin de
mes jours orageux, qu'elle s'occuperait de ma sant, qu'elle
mettrait de l'ordre dans mon mnage... Il fait si sale chez moi!
regardez, tout est en droute, tantt j'ai ordonn de ranger, eh
bien, voil encore un livre qui trane sur le plancher. La pauvre
amie se fchait toujours en voyant la malpropret de mon
logement... Oh! maintenant sa voix ne se fera plus entendre! Vingt
ans! Elle reoit, parat-il, des lettres anonymes; figurez-vous,
Nicolas aurait vendu son bien  Lbiadkine. C'est un monstre; et
enfin qu'est-ce que c'est que Lbiadkine? Lise coute, coute, oh!
il faut la voir couter! Je lui ai pardonn son rire en remarquant
quelle attention elle prtait  cela, et ce Maurice... je ne
voudrais pas tre  sa place en ce moment; c'est un brave homme
tout de mme, mais un peu timide; du reste, que Dieu l'assiste!

La fatigue l'obligea  s'arrter, d'ailleurs ses ides se
troublaient de plus en plus; il baissa la tte, et, immobile, se
mit  regarder le plancher d'un air las. Je profitai de son
silence pour raconter ma visite  la maison Philippoff;  ce
propos, j'mis froidement l'opinion qu'en effet la soeur de
Lbiadkine (que je n'avais pas vue) pouvait avoir t victime de
Nicolas,  l'poque o celui-ci menait, suivant l'expression de
Lipoutine, une existence nigmatique; ds lors, il tait fort
possible que Lbiadkine ret de l'argent de Nicolas, mais c'tait
tout. Quant aux racontars concernant Daria Pavlovna, je les
traitai de viles calomnies, en m'autorisant du tmoignage d'Alexis
Nilitch, dont il n'y avait pas lieu de mettre en doute la
vracit. Stpan Trophimovitch m'couta d'un air distrait, comme
si la chose ne l'et aucunement intress. Je lui fis part aussi
de ma conversation avec Kiriloff, et j'ajoutai que ce dernier
tait peut-tre fou.

-- Il n'est pas fou, mais c'est un homme  ides courtes, --
rpondit-il avec une sorte d'ennui. Ces gens-l supposent la
nature et la socit humaine autres que Dieu ne les a faites, et
qu'elles ne sont rellement. On coquette avec eux, mais du moins
ce n'est pas Stpan Trophimovitch. Je les ai vus dans le temps 
Ptersbourg, avec cette chre amie (oh! combien je l'ai offense
alors!), et je n'ai eu peur ni de leurs injures, ni mme de leurs
loges. Je ne les crains pas davantage maintenant, mais parlons
d'autre chose... Je crois que j'ai fait de terribles sottises;
imaginez-vous que j'ai crit hier  Daria Pavlovna, et... combien
je m'en repens!

-- Qu'est-ce que vous lui avez donc crit?

-- Oh! mon ami, soyez sr que j'ai obi  un sentiment trs noble.
Je l'ai informe que j'avais crit cinq jours auparavant 
Nicolas; la dlicatesse m'avait aussi inspir cette dmarche.

--  prsent, je comprends, fis-je avec vhmence, -- de quel
droit vous tes-vous permis de les mettre ainsi tous les deux sur
la sellette?

-- Mais, mon cher, n'achevez pas de m'craser, pargnez-moi vos
cris; je suis dj aplati comme... comme une blatte, et enfin je
trouve que ma conduite a t pleine de noblesse. Supposez qu'il y
ait eu en effet quelque chose... en Suisse... ou un commencement.
Je dois, au pralable, interroger leurs coeurs, pour... enfin,
pour ne pas me jeter  la traverse de leurs amours, pour ne pas
tre un obstacle sur leur chemin... Tout ce que j'en ai fait, 'a
t par noblesse d'me.

-- Oh! mon Dieu, que vous avez agi btement! ne pus-je m'empcher
de m'crier.

-- Btement! btement! rpta-t-il avec une sorte de jouissance;
jamais vous n'avez rien dit de plus sage, c'tait bte, mais que
faire? tout est dit. De toute faon, je me marie, duss-je pouser
les pchs d'autrui, ds lors quel besoin avais-je d'crire?
N'est-il pas vrai?

-- Vous revenez encore l-dessus!

-- Oh!  prsent faites-moi grce de vos reproches, vous n'avez
plus maintenant devant vous l'ancien Stpan Verkhovensky; celui-l
est enterr; enfin tout est dit. D'ailleurs, pourquoi criez-vous?
Uniquement parce que vous-mme ne vous mariez pas, et que vous
n'tes point dans le cas de porter sur la tte certain ornement.
Vous froncez encore le sourcil? Mon pauvre ami, vous ne connaissez
pas la femme, et moi je n'ai fait que l'tudier. Si tu veux
vaincre le monde, commence par te vaincre, c'est la seule belle
parole qu'ait jamais dite un autre romantique comme vous, Chatoff,
mon futur beau-frre. Je lui emprunte volontiers son aphorisme. Eh
bien, voil, je suis prt  me vaincre, je vais me marier, et
pourtant je ne vois pas quelle espce de victoire je remporterai,
sans mme parler de celle sur le monde!  mon ami, le mariage,
c'est la mort morale de toute me fire, de toute indpendance. La
vie conjugale me pervertira, m'enlvera mon nergie, mon courage
pour le service de la cause; j'aurai des enfants, et, qui pis est,
des enfants dont je ne serai pas le pre; le sage ne craint pas de
regarder la vrit en face... Lipoutine me conseillait tantt de
me barricader pour me mettre  l'abri de Nicolas; il est bte,
Lipoutine. La femme trompe mme l'oeil qui voit tout. Le bon Dieu,
en crant la femme, savait sans doute  quoi il s'exposait, mais
je suis convaincu qu'elle-mme lui a impos ses ides, qu'elle l'a
forc  la crer avec telle forme et... tels attributs; autrement,
qui donc aurait voulu s'attirer tant d'ennuis sans aucune
compensation?

-- Il n'aurait pas t lui-mme, s'il n'avait pas lch quelqu'une
de ces faciles plaisanteries voltairiennes, qui taient si  la
mode au temps de sa jeunesse, mais, aprs s'tre ainsi gay
durant une minute, il recommena  broyer du noir.

-- Oh! pourquoi faut-il que cette journe d'aprs-demain arrive!
s'cria-t-il tout  coup avec un accent dsespr, -- pourquoi n'y
aurait-il pas une semaine sans dimanche, si le miracle existe?
Voyons, qu'est-ce qu'il en coterait  la Providence de biffer un
dimanche du calendrier, ne ft-ce que pour prouver son pouvoir 
un athe? Oh! que je l'ai aime! Vingt annes! Vingt annes
entires, et jamais elle ne m'a compris!

-- Mais de qui parlez-vous? Je ne vous comprends pas non plus!
demandai-je avec tonnement.

-- Vingt ans! Et pas une seule fois elle ne m'a compris oh! c'est
dur! Et se peut-il qu'elle croie que je me marie par crainte, par
besoin? Oh! honte! Tante, tante, c'est pour toi que je le fais!...
Oh! qu'elle sache, cette tante, qu'elle est la seule femme dont
j'aie t pris pendant vingt ans! Elle doit le savoir, sinon cela
ne se fera pas, sinon il faudra employer la force pour me traner
sous ce qu'on appelle la vinetz[6]!

C'tait la premire fois que j'entendais cet aveu qu'il formulait
si nergiquement. Je ne cacherai pas que j'eus une terrible envie
de rire. Elle tait fort dplace.

Soudain une pense nouvelle s'offrit  l'esprit de Stpan
Trophimovitch.

--  prsent je n'ai plus que lui, il est ma seule esprance!
s'cria-t-il en frappant tout  coup ses mains l'une contre
l'autre, -- seul, maintenant, mon pauvre garon me sauvera, et...
Oh! pourquoi donc n'arrive-t-il pas?  mon fils!  mon
Petroucha!... Sans doute, je suis indigne du nom de pre, je
mriterais plutt celui de tigre, mais... laissez-moi, mon ami, je
vais me mettre un moment au lit pour recueillir mes ides. Je suis
si fatigu, si fatigu, et vous-mme, il est temps que vous alliez
vous coucher, voyez-vous, il est minuit...

CHAPITRE IV

_LA BOITEUSE._

I

Chatoff ne fit pas la mauvaise tte, et, conformment  ce que je
lui avais crit, alla  midi chez lisabeth Nikolaevna. Nous
arrivmes presque en mme temps lui et moi; c'tait aussi la
premire fois que je me rendais chez les dames Drozdoff. Elles se
trouvaient dans la grande salle avec Maurice Nikolavitch, et une
discussion avait lieu entre ces trois personnes au moment o nous
entrmes. Prascovie Ivanovna avait pri sa fille de lui jouer une
certaine valse, et Lisa s'tait empresse de se mettre au piano;
mais la mre prtendait que la valse joue n'tait pas celle
qu'elle avait demande. Maurice Nikolavitch avait pris parti
pour la jeune fille avec sa simplicit accoutume, et soutenait
que Prascovie Ivanovna se trompait; la vieille dame pleurait de
colre. Elle tait souffrante et marchait mme avec difficult.
Ses pieds taient enfls, ce qui la rendait grincheuse; aussi
depuis quelques jours ne cessait-elle de chercher noise  tout son
entourage, bien qu'elle et toujours une certaine peur de Lisa. On
fut content de nous voir. lisabeth Nikolaevna rougit de plaisir,
et, aprs m'avoir dit merci, sans doute parce que je lui avais
amen Chatoff, elle avana vers ce dernier en l'examinant d'un
oeil curieux.

Il tait rest sur le seuil, fort embarrass de sa personne. Elle
le remercia d'tre venu, puis le prsenta  sa mre.

-- C'est M. Chatoff, dont je vous ai parl, et voici M. G...ff, un
grand ami  moi et  Stpan Trophimovitch. Maurice Nikolavitch a
aussi fait sa connaissance hier.

-- Lequel est professeur?

-- Mais ni l'un ni l'autre, maman.

-- Si fait, tu m'as dit toi-mme qu'il viendrait un professeur; ce
doit tre celui-ci, fit Prascovie Ivanovna et montrant Chatoff
avec un air de mpris.

-- Je ne vous ai jamais annonc la visite d'un professeur.
M. G...ff est au service, et M. Chatoff est un ancien tudiant.

-- tudiant, professeur, c'est toujours de l'Universit. Il faut
que tu aies bien envie de me contredire pour chicaner l-dessus.
Mais celui que nous avons vu en Suisse avait des moustaches et une
barbiche.

-- Maman veut parler du fils de Stpan Trophimovitch, elle lui
donne toujours le nom de professeur, dit Lisa qui emmena Chatoff 
l'autre bout de la salle et l'invita  s'asseoir sur un divan.

-- Quand ses pieds enflent, elle est toujours ainsi, vous
comprenez, elle est malade, ajouta  voix basse la jeune fille en
continuant  observer avec une extrme curiosit le visiteur, dont
l'pi de cheveux attirait surtout son attention.

-- Vous tes militaire? me demanda la vieille dame avec qui Lisa
avait eu la cruaut de me laisser en tte--tte.

-- Non, je sers...

-- M. G...ff est un grand ami de Stpan Trophimovitch, se hta de
lui expliquer sa fille.

-- Vous servez chez Stpan Trophimovitch? Mais il est aussi
professeur?

-- Ah! maman, vous n'avez que des professeurs dans l'esprit, je
suis sre que vous en voyez mme en rve, cria Lisa impatiente.

-- C'est bien assez d'en voir quand on est veill. Mais toi, tu
ne sais que faire de l'opposition  ta mre. Vous tiez ici il y a
quatre ans, quand Nicolas Vsvolodovitch est revenu de
Ptersbourg?

Je rpondis affirmativement.

-- Il y avait un anglais ici parmi vous?

-- Non, il n'y en avait pas.

Lisa se mit  rire.

-- Tu vois bien qu'il n'y avait pas du tout d'Anglais, par
consquent ce sont des mensonges. Barbara Ptrovna et Stpan
Trophimovitch mentent tous les deux. Du reste, tout le monde ment.

-- Ma tante et Stpan Trophimovitch ont trouv chez Nicolas
Vsvolodovitch de la ressemblance avec le prince Harry mis en
scne dans le _Henri IV _de Shakespeare, et maman objecte qu'il
n'y avait pas d'Anglais, nous expliqua Lisa.

-- Puisqu'il n'y avait pas de Harry, il n'y avait pas d'Anglais.
Seul Nicolas Vsvolodovitch a fait des fredaines.

-- Je vous assure que maman le fait exprs, crut devoir observer
la jeune fille en s'adressant  Chatoff, elle connat fort bien
Shakespeare. Je lui ai lu moi-mme le premier acte d'_Othello_,
mais maintenant elle souffre beaucoup. Maman, entendez-vous? Midi
sonne, il est temps de prendre votre mdicament.

-- Le docteur est arriv, vint annoncer une femme de chambre.

-- Zmirka, Zmirka, viens avec moi! cria Prascovie Ivanovna en se
levant  demi.

Au lieu d'accourir  la voix de sa matresse, Zmirka, vieille et
laide petite chienne, alla se fourrer sous le divan sur lequel
tait assise lisabeth Nikolaevna.

-- Tu ne veux pas? Eh bien, reste l. Adieu, batuchka, je ne
connais ni votre prnom, ni votre dnomination patronymique, me
dit la vieille dame.

-- Antoine Lavrentivitch...

-- Peu importe, a m'entre par une oreille et a sort par l'autre.
Ne m'accompagnez pas, Maurice Nikolavitch, je n'ai appel que
Zmirka. Grce  Dieu, je sais encore marcher seule, et demain
j'irai me promener.

Elle s'en alla fche.

-- Antoine Lavrentivitch, vous causerez pendant ce temps-l avec
Maurice Nikolavitch; je vous assure que vous gagnerez tous les
deux  faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et
elle adressa un sourire amical au capitaine d'artillerie qui
devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur
lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice
Nikolavitch.

II

 ma grande surprise, l'affaire qu'lisabeth Nikolaevna avait 
traiter avec Chatoff tait, en effet, exclusivement littraire. Je
ne sais pourquoi, mais je m'tais toujours figur qu'elle l'avait
fait venir pour quelque autre chose. Comme ils ne se cachaient pas
de nous et causaient trs haut, nous nous mmes, Maurice
Nikolavitch et moi,  couter leur conversation, ensuite ils
nous invitrent  y prendre part. Il s'agissait d'un livre
qu'lisabeth Nikolaevna jugeait utile, et que, depuis longtemps,
elle se proposait de publier, mais, vu sa complte inexprience,
elle avait besoin d'un collaborateur. Je fus mme frapp du
srieux avec lequel elle exposa son plan  Chatoff. Sans doute
elle est dans les ides nouvelles, pensai-je, ce n'est pas pour
rien qu'elle a sjourn en Suisse. Chatoff coutait
attentivement, les yeux fixs  terre, et ne remarquait pas du
tout combien le projet dont on l'entretenait tait peu en rapport
avec les occupations ordinaires d'une jeune fille de la haute
socit.

Voici de quel genre tait cette entreprise littraire. Il parat
chez nous, tant dans la capitale qu'en province, une foule de
gazettes et de revues qui, chaque jour, donnent connaissance d'une
quantit d'vnements. L'anne se passe, les journaux sont
entasss dans les armoires, ou bien on les salit, on les dchire,
on les fait servir  toutes sortes d'usages. Beaucoup des
incidents rendus publics par la presse produisent une certaine
impression et restent dans la mmoire du lecteur, mais avec le
temps ils s'oublient. Bien des gens plus tard voudraient se
renseigner, mais quel travail pour trouver ce que l'on cherche
dans cet ocan de papier imprim, d'autant plus que, souvent, on
ne sait ni le jour, ni le lieu, ni mme l'anne o l'vnement
s'est pass? Si pour toute une anne on rassemblait ces divers
faits dans un livre, d'aprs un certain plan et une certaine ide,
en mettant des tables, des index, en groupant les matires par
mois et par jour, un pareil recueil pourrait, dans son ensemble,
donner la caractristique de la vie russe durant toute une anne,
bien que les vnements livrs  la publicit soient infiniment
peu nombreux en comparaison de tous ceux qui arrivent.

-- Au lieu d'une multitude de feuilles, on aura quelques gros
volumes, voil tout, observa Chatoff.

Mais lisabeth Nikolaevna dfendit son projet avec chaleur,
nonobstant la difficult qu'elle avait  s'exprimer. L'ouvrage,
assurait-elle, ne devait pas former plus d'un volume, et mme il
ne fallait pas que ce volume ft trs gros. Si pourtant on tait
oblig de le faire gros, du moins il devait tre clair; aussi
l'essentiel tait-il le plan et la manire de prsenter les faits.
Bien entendu, il ne s'agissait pas de tout recueillir. Les ukases,
les actes du gouvernement, les rglements locaux, les lois, tous
ces faits, malgr leur importance, ne rentraient pas dans le cadre
de la publication projete. On pouvait laisser de ct bien des
choses et se borner  choisir les vnements exprimant plus ou
moins la vie morale de la nation, la personnalit du peuple russe
 un moment donn. Sans doute rien n'tait systmatiquement exclu
du livre, tout y avait sa place: les anecdotes curieuses, les
incendies, les dons charitables ou patriotiques, les bonnes ou les
mauvaises actions, les paroles et les discours,  la rigueur mme
le compte rendu des inondations et certains dits du gouvernement,
pourvu qu'on prt seulement dans tout cela ce qui peignait
l'poque; le tout serait class dans un certain ordre, avec une
intention, une ide clairant l'ensemble du recueil. Enfin le
livre devait tre intressant et d'une lecture facile,
indpendamment de son utilit comme rpertoire. Ce serait, pour
ainsi dire, le tableau de la vie intellectuelle, morale,
intrieure de la Russie pendant toute une anne. Il faut, acheva
Lisa, que tout le monde achte cet ouvrage, qu'il se trouve sur
toutes les tables. Je comprends que la grande affaire ici, c'est
le plan; voil pourquoi je m'adresse  vous. Elle s'animait fort,
et quoique ses explications manquassent souvent de nettet et de
prcision, Chatoff comprenait.

-- Alors ce sera une oeuvre de tendance, les faits seront groups
suivant une certaine ide prconue, murmura-t-il sans relever la
tte.

-- Pas du tout; le groupement des faits ne doit accuser aucune
tendance, il ne faut tendre qu' l'impartialit.

-- Mais la tendance n'est pas un mal, reprit Chatoff; d'ailleurs,
il n'y a pas moyen de l'viter du moment qu'on fait un choix. La
manire dont les faits seront recueillis et distribus impliquera
dj une apprciation. Votre ide n'est pas mauvaise.

-- Ainsi vous croyez qu'un pareil livre est possible? demanda Lisa
toute contente.

-- Il faut voir et rflchir. C'est une trs grosse affaire. On ne
trouve rien du premier coup, et l'exprience est indispensable.
Quand nous publierons le livre, c'est tout au plus si nous saurons
comment il faut s'y prendre. On ne russit qu'aprs plusieurs
ttonnements, mais il y a l une ide, une ide utile.

Lorsque enfin il releva la tte, ses yeux rayonnaient, tant tait
vif l'intrt qu'il prenait  cette conversation.

-- C'est vous-mme qui avez imagin cela? demanda-t-il  Lisa
d'une voix caressante et un peu timide.

Elle sourit.

-- Imaginer n'est pas difficile, le tout est d'excuter. Je
n'entends presque rien  ces choses-l et ne suis pas fort
intelligente; je poursuis seulement ce qui est clair pour moi...

-- Vous poursuivez?

-- Ce n'est probablement pas le mot? questionna vivement la jeune
fille.

-- N'importe, ce mot-l est bon tout de mme.

-- Pendant que j'tais  l'tranger, je me suis figur que je
pouvais moi aussi rendre quelques services. J'ai de l'argent dont
je ne sais que faire, pourquoi donc ne travaillerais-je pas comme
les autres  l'oeuvre commune? L'ide que je viens de vous exposer
s'est offerte tout  coup  mon esprit, je ne l'avais pas cherche
du tout et j'ai t enchant de l'avoir, mais j'ai reconnu
aussitt que je ne pouvais me passer d'un collaborateur, attendu
que moi-mme je ne sais rien. Naturellement ce collaborateur sera
aussi mon associ dans la publication de l'ouvrage. Nous y serons
chacun pour moiti: vous vous chargerez du plan et du travail, moi
je fournirai, outre l'ide premire, les capitaux que ncessite
l'entreprise. Le livre couvrira les frais!

-- Il se vendra, si nous parvenons  trouver un bon plan.

-- Je vous prviens que ce n'est pas pour moi une affaire de
lucre, mais je dsire beaucoup que l'ouvrage ait du succs, et je
serai fire s'il fait de l'argent.

-- Eh bien, mais quel sera mon rle dans cette combinaison?

-- Je vous invite  tre mon collaborateur... pour moiti. Vous
trouverez le plan.

-- Comment savez-vous si je suis capable de trouver un plan?

-- On m'a parl de vous, et j'ai entendu dire ici... je sais que
vous tes fort intelligent... que vous vous occupez de _l'affaire_
et que vous pensez beaucoup. Pierre Stpanovitch Verkhovensky m'a
parl de vous en Suisse, ajouta-t-elle prcipitamment. -- C'est un
homme trs intelligent, n'est-il pas vrai?

Chatoff jeta sur elle un regard rapide, puis il baissa les yeux.

-- Nicolas Vsvolodovitch m'a aussi beaucoup parl de vous...

Chatoff rougit tout  coup.

-- Du reste, voici les journaux, dit la jeune fille qui se hta de
prendre sur une chaise un paquet de journaux nous avec une
ficelle, -- j'ai essay de noter ici les faits qu'on pourrait
choisir et j'ai mis des numros... vous verrez.

Le visiteur prit le paquet.

-- Emportez cela chez vous, jetez-y un coup d'oeil, o demeurez-
vous?

-- Rue de l'piphanie, maison Philipoff.

-- Je sais. C'est l aussi, dit-on, qu'habite un certain capitaine
Lbiadkine? reprit vivement Lisa.

Pendant toute une minute, Chatoff resta sans rpondre, les yeux
attachs sur le paquet.

-- Pour ces choses-l vous feriez mieux d'en choisir un autre, moi
je ne vous serai bon  rien, dit-il enfin d'un ton extrmement
bas.

Lisa rougit.

-- De quelles choses parlez-vous? Maurice Nikolavitch! cria-t-
elle, donnez-moi la lettre qui est arrive ici tantt.

Maurice Nikolavitch s'approcha de la table, je le suivis.

-- Regardez cela, me dit-elle brusquement en dpliant la lettre
avec agitation. Avez-vous jamais rien vu de pareil? Lisez tout
haut, je vous prie; je tiens  ce que M. Chatoff entende.

Je lus  haute voix ce qui suit:

 LA PERFECTION DE MADEMOISELLE TOUCHINE

_Mademoiselle lisabeth Nikolaevna_

Ah! combien est charmante lisabeth Touchine,
Quand,  ct de son parent,
D'un rapide coursier elle presse l'chine
Et que sa chevelure ondoie au gr du vent,
Ou quand avec sa mre on la voit au saint temple
Courber devant l'autel son visage pieux!
En rvant  l'hymen alors je la contemple,
Et d'un regard mouill je les suis toutes deux!

Compos par un ignorant au cours d'une discussion.

MADEMOISELLE,

-- Je regrette on ne peut plus de n'avoir pas perdu un bras pour
la gloire  Sbastopol, mais j'ai fait toute la campagne dans le
service des vivres, ce que je considre comme une bassesse. Vous
tes une desse de l'antiquit; moi, je ne suis rien, mais en vous
voyant j'ai devin l'infini. Ne regardez cela que comme des vers
et rien de plus, car les vers ne signifient rien, seulement ils
permettent de dire ce qui en prose passerait pour une
impertinence. Le soleil peut-il se fcher contre l'infusoire, si,
dans la goutte d'eau o il se compte par milliers, celui-ci
compose une posie en son honneur? Mme la Socit protectrice des
animaux, qui sige  Ptersbourg et qui s'intresse au chien et au
cheval, mprise l'humble infusoire, elle le ddaigne parce qu'il
n'a pas atteint son dveloppement. Moi aussi je suis rest 
l'tat embryonnaire. L'ide de m'pouser pourrait vous paratre
bouffonne, mais j'aurai bientt une proprit de deux cents mes,
actuellement possde par un misanthrope, mprisez-le. Je puis
rvler bien des choses et, grce aux documents que j'ai en main,
je me charge d'envoyer quelqu'un en Sibrie. Ne mprisez pas ma
proposition. La lettre de l'infusoire, naturellement, est en vers.

Le capitaine Lbiadkine, votre trs obissant ami, qui a des
loisirs.

-- Cela a t crit par un homme en tat d'ivresse et par un
vaurien! m'criai-je indign, -- je le connais!

-- J'ai reu cette lettre hier, nous expliqua en rougissant Lisa,
-- j'ai compris tout de suite qu'elle venait d'un imbcile, et je
ne l'ai pas montre  maman, pour ne pas l'agiter davantage. Mais,
s'il revient  la charge, je ne sais comment faire. Maurice
Nikolavitch veut aller le mettre  la raison. Vous considrant
comme mon collaborateur, dit-elle ensuite  Chatoff. -- et sachant
que vous demeurez dans la mme maison que cet homme, je dsirerais
vous questionner  son sujet, pour tre difie sur ce que je puis
attendre de lui.

-- C'est un ivrogne et un vaurien, fit en rechignant Chatoff.

-- Est-ce qu'il est toujours aussi bte?

-- Non, quand il n'a pas bu, il n'est pas absolument bte.

-- J'ai connu un gnral qui faisait des vers tout pareils  ceux-
l, observai-je en riant.

-- Cette lettre mme prouve qu'il n'est pas un niais, dclara
soudain Maurice Nikolavitch qui jusqu'alors tait rest
silencieux.

-- Il a, dit-on, une soeur avec qui il habite? demanda Lisa.

-- Oui, il habite avec sa soeur.

-- On dit qu'il la tyrannise, c'est vrai?

Chatoff jeta de nouveau sur la jeune fille un regard sondeur,
quoique rapide.

-- Est-ce que je m'occupe de cela? grommela-t-il en fronant le
sourcil, et il se dirigea vers la porte.

-- Ah! attendez un peu! cria Lisa inquite, -- o allez-vous donc?
Nous avons encore tant de points  examiner ensemble...

-- De quoi parlerions-nous? Demain, je vous ferai savoir...

-- Mais de la chose principale, de l'impression! Croyez bien que
je ne plaisante pas, et que je veux srieusement entreprendre
cette affaire, assura Lisa dont l'inquitude ne faisait que
s'accrotre. -- Si nous nous dcidons  publier l'ouvrage, o
l'imprimerons-nous? C'est la question la plus importante, car nous
n'irons pas  Moscou pour cela, et il est impossible de confier un
tel travail  l'imprimerie d'ici. Depuis longtemps j'ai rsolu de
fonder un tablissement typographique qui sera  votre nom, si
vous y consentez.  cette condition, maman, je le sais, me
laissera carte blanche...

-- Pourquoi donc me supposez-vous capable d'tre imprimeur?
rpliqua Chatoff d'un ton maussade.

-- Pendant que j'tais en Suisse, Pierre Stpanovitch vous a
dsign  moi comme un homme connaissant le mtier d'imprimeur, et
en tat de diriger un tablissement typographique. Il m'avait mme
donn un mot pour vous, mais je ne sais pas ce que j'en ai fait.

Chatoff, je me le rappelle maintenant, changea de visage. Au bout
de quelques secondes, il sortit brusquement de la chambre.

Lisa se sentit prise de colre.

-- Est-ce qu'il en va toujours ainsi? me demanda-t-elle. Je
haussai les paules; tout  coup Chatoff rentra, et alla droit 
la table, sur laquelle il dposa le paquet de journaux qu'il avait
pris avec lui:

-- Je ne serai pas votre collaborateur, je n'ai pas le temps...

-- Pourquoi donc? Pourquoi donc? Vous avez l'air fch? fit Lisa
d'un ton afflig et suppliant.

Le son de cette voix parut produire une certaine impression sur
Chatoff; pendant quelques instants, il regarda fixement la jeune
fille, comme s'il et voulu pntrer jusqu'au fond de son me.

-- N'importe, murmura-t-il presque tout bas, -- je ne veux pas...

Et il se retira cette fois pour tout de bon. Lisa resta
positivement consterne; je ne comprenais mme pas qu'un incident
semblable pt l'affecter  ce point.

-- C'est un homme singulirement trange! observa d'une voix forte
Maurice Nikolavitch.

III

Certes, oui, il tait trange, mais dans tout cela il y avait
bien du louche, bien des sous-entendus. Dcidment, je ne croyais
pas  la publication projete; ensuite la lettre du capitaine
Lbiadkine, toute stupide qu'elle tait, ne laissait pas de
contenir une allusion trop claire  certaine dnonciation
possible, appuye sur des documents; personne pourtant n'avait
relev ce passage, on avait parl de toute autre chose. Enfin
cette imprimerie et le brusque dpart de Chatoff ds les premiers
mots prononcs  ce sujet? Toutes ces circonstances m'amenrent 
penser qu'avant mon arrive il s'tait pass l quelque chose dont
on ne m'avait pas donn connaissance; que, par consquent, j'tais
de trop et que toutes ces affaires ne me regardaient pas.
D'ailleurs, il tait temps de partir, pour une premire visite
j'tais rest assez longtemps. Je me mis donc en devoir de prendre
cong.

Elisabeth Nikolaevna semblait avoir oubli ma prsence dans la
chambre. Toujours debout  la mme place, prs de la table, elle
rflchissait profondment, et, la tte baisse, tenait ses yeux
fixs sur un point du tapis.

-- Ah! vous vous en allez aussi, au revoir, fit-elle avec son
affabilit accoutume. -- Remettez mes salutations  Stpan
Trophimovitch, et engagez-le  venir me voir bientt. Maurice
Nikolavitch, Antoine Lavrentivitch s'en va. Excusez maman, elle
ne peut pas venir vous dire adieu...

Je sortis, et j'tais dj en bas de l'escalier, quand un
domestique me rejoignit sur le perron.

-- Madame vous prie instamment de remonter...

-- Madame, ou lisabeth Nikolaevna?

-- lisabeth Nikolaevna.

Je trouvai Lisa non plus dans la grande salle o nous tions tout
 l'heure, mais dans une pice voisine. La porte donnant accs 
cette salle, o il n'y avait plus maintenant que Maurice
Nikolavitch, tait ferme hermtiquement.

Lisa me sourit, mais elle tait ple. Debout au milieu de la
chambre, elle semblait hsitante, travaille par une lutte
intrieure; tout  coup elle me prit par le bras, et, sans
profrer un mot, m'emmena vivement prs de la fentre.

-- Je veux _la _voir sans dlai, murmura-t-elle en fixant sur moi
un regard ardent, imprieux, n'admettant pas l'ombre d'une
rplique; -- je dois _la _voir de mes propres yeux, et je
sollicite votre aide.

Elle tait dans un tat d'exaltation qui rend capable de tous les
coups de tte.

-- Qui dsirez-vous voir, lisabeth Nikolaevna? demandai-je
effray.

-- Cette demoiselle Lbiadkine, cette boiteuse... C'est vrai
qu'elle est boiteuse?

Je restai stupfait.

-- Je ne l'ai jamais vue, mais j'ai entendu dire qu'elle l'est, on
me l'a encore dit hier, balbutiai-je rapidement et  voix basse.

-- Il faut absolument que je la voie. Pourriez-vous me mnager une
entrevue avec elle aujourd'hui mme?

Elle m'inspirait une profonde piti.

-- C'est impossible, et mme je ne vois pas du tout comment je
pourrais m'y prendre, rpondis-je, -- je passerai chez Chatoff...

-- Si vous n'arrangez pas cela pour demain, j'irai moi-mme chez
elle, je m'y rendrai seule parce que Maurice Nikolavitch a
refus de m'accompagner. Je n'espre qu'en vous, je ne puis plus
compter sur aucun autre; j'ai parl btement  Chatoff... Je suis
sre que vous tes un trs honnte homme, peut-tre m'tes-vous
dvou, tchez d'arranger cela.

J'prouvais le plus vif dsir de lui venir en aide par tous les
moyens en mon pouvoir.

-- Voici ce que je ferai, dis-je aprs un instant de rflexion, --
je vais aller l-bas, et aujourd'hui _pour sr_, je la verrai! Je
ferai en sorte de la voir, je vous en donne ma parole d'honneur;
seulement permettez-moi de mettre Chatoff dans la confidence de
votre dessein.

-- Dites-lui que j'ai ce dsir et que je ne puis plus attendre,
mais que je ne l'ai pas tromp tout  l'heure. S'il est parti,
c'est peut-tre parce qu'il est trs honnte et qu'il a cru que je
voulais le prendre pour dupe. Je lui ai dit la vrit; mon
intention est, en effet, de publier un livre et de fonder une
imprimerie.

-- Il est honnte, fort honnte, confirmai-je avec chaleur.

-- Du reste, si la chose n'est pas arrange pour demain, j'irai
moi-mme, quoi qu'il advienne, dt toute la ville le savoir.

-- Je ne pourrai pas tre chez vous demain avant trois heures,
observai-je.

-- Eh bien, je vous attendrai  trois heures. Ainsi je ne m'tais
pas trompe hier chez Stpan Trophimovitch en supposant que vous
m'tiez quelque peu dvou? ajouta-t-elle avec un sourire, puis
elle me serra la main, et courut retrouver Maurice Nikolavitch.

Je sortis fort proccup de ma promesse; je ne comprenais rien 
ce qui se passait. J'avais vu une femme au dsespoir qui ne
craignait pas de se compromettre en se confiant  un homme qu'elle
connaissait  peine. Son sourire fminin dans un moment si
difficile pour elle, et cette allusion aux sentiments qu'elle
avait remarqus en moi la veille, avaient fait leur troue dans
mon coeur comme des coups de poignard, mais ce que j'prouvais
tait de la piti et rien de plus! Les secrets d'lisabeth
Nikolaevna avaient pris soudain  mes yeux un caractre sacr, et
si, en ce moment, on avait entrepris de me les rvler, je crois
que je me serais bouch les oreilles pour ne pas en savoir
davantage. Je pressentais seulement quelque chose... Avec tout
cela je n'avais pas la moindre ide de la manire dont
j'arrangerais cette entrevue. Tout mon espoir tait dans Chatoff,
bien que je pusse prvoir qu'il ne me serait d'aucune utilit.
Nanmoins je courus chez lui.

IV

Je ne pus le trouver  son domicile que le soir vers huit heures.
Chose qui m'tonna, il avait du monde: Alexis Nilitch et un autre
monsieur que je connaissais un peu, un certain Chigaleff, frre de
madame Virguinsky.

Ce Chigaleff tait depuis deux mois l'hte de notre ville; je ne
sais d'o il venait; j'ai seulement entendu dire qu'il avait
publi un article dans une revue progressiste de Ptersbourg.
Virguinsky nous avait prsents l'un  l'autre par hasard, dans la
rue. Je n'avais jamais vue de physionomie aussi sombre, aussi
renfrogne, aussi maussade que celle de cet homme. Il avait l'air
d'attendre la fin du monde pour demain  dix heures vingt-cinq.
Dans la circonstance que je rappelle, nous nous parlmes  peine
et nous bornmes  changer une poigne de main avec la mine de
deux conspirateurs. Chigaleff me frappa surtout par l'tranget de
ses oreilles longues, larges, paisses et trs cartes de la
tte. Ses mouvements taient lents et disgracieux. Si Lipoutine
rvait pour un temps plus ou moins loign l'tablissement d'un
phalanstre dans notre province, celui-ci savait de science
certaine le jour et l'heure o cet vnement s'accomplirait. Il
produisit sur moi une impression sinistre. Dans le cas prsent, je
fus d'autant plus tonn de le rencontrer chez Chatoff que ce
dernier, en gnral, n'aimait pas les visites.

De l'escalier j'entendis le bruit de leur conversation; ils
parlaient tous trois  la fois, et probablement se disputaient;
mais  mon apparition ils se turent. Pendant la discussion ils
s'taient levs; lorsque j'entrai, tous s'assirent brusquement, si
bien que je dus m'asseoir aussi. Durant trois minutes rgna un
silence bte. Quoique Chigaleff m'et reconnu, il fit semblant de
ne m'avoir jamais vu, -- non par hostilit  mon gard, mais
c'tait son genre. Alexis Nilitch et moi, nous nous salumes sans
nous rien dire et sans nous tendre la main. Chigaleff, fronant le
sourcil, se mit  me regarder d'un oeil svre, navement
convaincu que j'allais dcamper aussitt. Enfin Chatoff se souleva
lgrement sur son sige, les visiteurs se levrent alors et
sortirent sans prendre cong. Toutefois, sur le seuil, Chigaleff
dit  Chatoff qui le reconduisait:

-- Rappelez-vous que vous avez des comptes  rendre.

-- Je me moque de vos comptes et je n'en rendrai  aucun diable,
rpondit Chatoff, aprs quoi il ferma la porte au crochet.

-- Bcasseaux! fit-il en me regardant avec un sourire dsagrable.

Son visage exprimait la colre, et je remarquai non sans
tonnement qu'il prenait le premier la parole. Presque toujours,
quand j'allais chez lui (ce qui, du reste, arrivait trs
rarement), il restait maussade dans un coin et rpondait d'un ton
fch;  la longue seulement il s'animait et trouvait du plaisir 
causer. En revanche, au moment des adieux, sa mine redevenait
invariablement grincheuse, et, en vous reconduisant, il avait
l'air de mettre  la porte un ennemi personnel.

-- J'ai bu du th hier chez cet Alexis Nilitch, observai-je; -- il
parat avoir la toquade de l'athisme.

-- L'athisme russe n'a jamais dpass le calembour, grommela
Chatoff en remplaant par une bougie neuve le lumignon qui se
trouvait dans le chandelier.

-- Celui-l ne m'a pas fait l'effet d'un calembouriste,  peine
sait-il parler le langage le plus simple.

-- Ce sont des hommes de papier; tout cela vient du servilisme de
la pense, reprit Chatoff qui s'tait assis sur une chaise dans un
coin et tenait ses mains appuyes sur ses genoux.

-- Il y a l aussi de la haine, poursuivit-il aprs une minute de
silence; -- ils seraient les premiers horriblement malheureux si,
tout d'un coup, la Russie se transformait, mme dans un sens
conforme  leurs vues; si, de faon ou d'autre, elle devenait
extrmement riche et heureuse. Ils n'auraient plus personne 
har, plus rien  conspuer! Il n'y a l qu'une haine bestiale,
immense, pour la Russie, une haine qui s'est infiltre dans
l'organisme... Et c'est une sottise de chercher, sous le rire
visible, des larmes invisibles au monde! La phrase concernant ces
prtendues larmes invisibles est la plus mensongre qui ait encore
t dite chez nous! vocifra-t-il avec une sorte de fureur.

-- Allons, vous voil parti! fis-je en riant.

Chatoff sourit  son tour.

-- C'est vrai, vous tes un libral modr. Vous savez, j'ai
peut-tre eu tort de parler du servilisme de la pense, car vous
allez srement me rpondre: Parle pour toi qui es n d'un
laquais, moi je ne suis pas un domestique.

-- Je ne songeais pas du tout  vous rpondre cela, comment
pouvez-vous supposer une chose pareille?

-- Ne vous excusez pas, je n'ai pas peur de ce que vous pouvez
dire. Autrefois je n'tais que le fils d'un laquais,  prsent je
suis devenu moi-mme un laquais, tout comme vous. Le libral russe
est avant tout un laquais, il ne pense qu' cirer les bottes de
quelqu'un.

-- Comment, les bottes? Qu'est-ce que c'est que cette figure?

-- Il n'y a point l de figure. Vous riez, je le vois... Stpan
Trophimovitch ne s'est pas tromp en me reprsentant comme un
homme cras sous une pierre dont il s'efforce de secouer le
poids; la comparaison est trs juste.

-- Stpan Trophimovitch assure que l'Allemagne vous a rendu fou,
dis-je en riant, -- nous avons toujours emprunt quelque chose aux
Allemands.

-- Ils nous ont prt vingt kopeks, et nous leur avons rendu cent
roubles.

Nous nous tmes pendant une minute.

-- Lui, c'est en Amrique qu'il a gagn son mal.

-- Qui?

-- Je parle de Kiriloff. L-bas, pendant quatre mois, nous avons
tous les deux couch par terre dans une cabane.

-- Mais est-ce que vous tes all en Amrique? demandai-je avec
tonnement; -- vous n'en avez jamais rien dit.

--  quoi bon parler de cela? Il y a deux ans, nous sommes partis
 trois pour les tats-Unis,  bord d'un steamer charg
d'migrants; nous avons sacrifi nos dernires ressources pour
faire ce voyage: nous voulions mener la vie de l'ouvrier amricain
et connatre ainsi, par notre exprience _personnelle_, l'tat de
l'homme dans la condition sociale la plus pnible. Voil quel
tait notre but.

Je me mis  rire.

-- Vous n'aviez pas besoin de traverser la mer pour faire cette
exprience, vous n'aviez qu' aller dans n'importe quel endroit de
notre province  l'poque des travaux champtres.

-- Arrivs en Amrique, nous loumes nos services  un
entrepreneur: nous tions l six Russes: des tudiants, et mme
des propritaires et des officiers, tous se proposant le mme but
grandiose. Eh bien, nous travaillmes comme des ngres, nous
souffrmes le martyre;  la fin, Kiriloff et moi n'y pmes tenir,
nous tions rendus,  bout de forces, malades. En nous rglant,
l'entrepreneur nous retint une partie de notre salaire; il nous
devait trente dollars, je n'en reus que huit et Kiriloff quinze;
on nous avait aussi battus plus d'une fois. Aprs cela, nous
restmes quatre mois sans travail dans une mchante petite ville;
Kiriloff et moi, nous couchions cte  cte, par terre, lui
pensant  une chose et moi  une autre.

-- Se peut-il que votre patron vous ait battus, et cela en
Amrique? Vous avez d joliment le rabrouer!

-- Pas du tout. Loin de l, ds le dbut, nous avions pos en
principe, Kiriloff et moi, que nous autres Russes, nous tions
vis--vis des Amricains comme de petits enfants, et qu'il fallait
tre n en Amrique ou du moins y avoir vcu de longues annes
pour se trouver au niveau de ce peuple. Que vous dirai-je? quand,
pour un objet d'un kopek, on nous demandait un dollar, nous
payions non seulement avec plaisir, mais mme avec enthousiasme.
Nous admirions tout: le spiritisme, la loi de Lynch, les
revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous
faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon
peigne et commena  se peigner avec. Nous nous contentmes,
Kiriloff et moi, d'changer un coup d'oeil, et nous dcidmes que
cette faon d'agir tait la bonne...

-- Il est trange que, chez nous, non seulement on ait de
pareilles ides, mais qu'on les mette  excution, observai-je.

-- Des hommes de papier, rpta Chatoff.

-- Tout de mme, s'embarquer comme migrant, se rendre dans un
pays qu'on ne connat pas,  seule fin d'apprendre par une
exprience personnelle, etc., -- cela dnote une force d'me peu
commune... Et comment avez-vous quitt l'Amrique?

-- J'ai crit  un homme en Europe, et il m'a envoy cent roubles.

Jusqu'alors, Chatoff avait parl en tenant ses yeux fixs  terre
selon son habitude; tout  coup il releva la tte:

-- Voulez-vous savoir le nom de cet homme?

-- Qui est-ce?

-- Nicolas Stavroguine.

Il se leva brusquement, s'approcha de son bureau en bois de
tilleul, et se mit  y chercher quelque chose. Le bruit s'tait
rpandu chez nous que sa femme avait t pendant quelque temps, 
Paris, la matresse de Nicolas Stavroguine; il y avait deux ans de
cela; par consquent, c'tait  l'poque o Chatoff se trouvait en
Amrique; -- il est vrai que, depuis longtemps, une sparation
avait eu lieu  Genve entre les deux poux. S'il en est ainsi,
pensai-je, pourquoi donc a-t-il tant tenu  me dire le nom de son
bienfaiteur?

Il se tourna soudain vers moi:

-- Je ne lui ai pas encore rembours cette somme, continua-t-il,
puis, me regardant fixement, il se rassit  sa premire place,
dans le coin, et me demanda d'une voix saccade qui jurait
singulirement avec le ton de la conversation prcdente:

-- Vous tes sans doute venu pour quelque chose; qu'est-ce qu'il
vous faut?

Je racontai tout de point en point, j'ajoutai que, tout en
comprenant maintenant combien je m'tais imprudemment avanc, je
n'en prouvais que plus d'embarras: je sentais que l'entrevue
souhaite par lisabeth Nikolaevna tait fort importante pour
elle, j'avais le plus vif dsir de lui venir en aide,
malheureusement je ne savais comment faire pour tenir ma promesse.
Ensuite j'affirmai solennellement  Chatoff qu'lisabeth
Nikolaevna n'avait jamais song  le tromper, qu'il y avait eu l
un malentendu, et que son brusque dpart avait caus un grand
chagrin  la jeune fille.

Il m'couta trs attentivement jusqu'au bout.

-- Peut-tre qu'en effet, selon mon habitude, j'ai fait une btise
tantt... Eh bien, si elle n'a pas compris pourquoi je suis parti
ainsi, tant mieux pour elle.

Il se leva, alla ouvrir la porte, et se mit aux coutes sur le
carr.

-- Vous dsirez vous-mme voir cette personne?

-- Il le faut, mais comment faire? rpondis-je.

-- Il n'y a qu' aller la trouver pendant qu'elle est seule.
Lorsqu'il reviendra, il la battra s'il apprend que nous sommes
venus. Je vais souvent la voir en cachette. Tantt j'ai d
employer la force pour l'empcher de la battre.

-- Bah! Vraiment?

-- Oui, pendant qu'il la rossait, je l'ai empoign par les
cheveux; alors, il a voulu me battre  mon tour, mais je lui ai
fait peur, et cela a fini ainsi. Quand il reviendra ivre, je
crains qu'il ne se venge sur elle, s'il se rappelle la scne que
nous avons eue ensemble.

Nous descendmes au rez-de-chausse.

V

La porte des Lbiadkine n'tait pas ferme  clef, nous n'emes
donc pas de peine  entrer. Tout leur logement consistait en deux
vilaines petites chambres, dont les murs enfums taient garnis
d'une tapisserie sale et dlabre. Ces deux pices avaient jadis
fait partie de la gargote de Philippoff, avant que celui-ci et
transfr son tablissement dans une maison neuve; sauf un vieux
fauteuil auquel manquait un bras, le mobilier se composait de
bancs grossiers et de tables en bois blanc. Dans un coin de la
seconde chambre se trouvait un lit couvert d'une courte-pointe
d'indienne; c'tait l que couchait mademoiselle Lbiadkine; quant
au capitaine, qui chaque nuit rentrait ivre, il cuvait son vin sur
le plancher. Partout rgnaient le dsordre et la malpropret; une
grande loque toute mouille tranait au milieu de la pice,  ct
d'une vieille savate. Il tait vident que personne, l, ne
s'occupait de rien; on n'allumait pas les poles, on ne faisait
pas la cuisine. Les Lbiadkine,  ce que m'apprit Chatoff, ne
possdaient mme pas de samovar. Quand le capitaine tait arriv
avec sa soeur, il tirait le diable par la queue, et, comme l'avait
dit Lipoutine, il avait commenc par aller mendier dans les
maisons; depuis qu'il avait le gousset garni, il s'adonnait  la
boisson, et l'ivrognerie lui faisait ngliger compltement le soin
de son intrieur.

Mademoiselle Lbiadkine, que je dsirais tant voir, tait
tranquillement assise sur un banc dans un coin de la chambre,
devant une table de cuisine. Lorsque nous ouvrmes la porte, elle
ne profra pas un mot et ne bougea mme pas de sa place. Chatoff
me dit que l'appartement n'tait jamais ferm, et qu'une fois elle
avait pass toute la nuit dans le vestibule avec la porte grande
ouverte.  la faible clart d'une mince bougie fiche dans un
chandelier de fer, j'aperus une femme qui pouvait avoir une
trentaine d'annes, et qui tait d'une maigreur maladive. Elle
portait une vieille robe d'indienne de couleur sombre; son long
cou tait entirement  dcouvert; ses rares cheveux, d'une nuance
fonce, taient runis sur sa nuque en un chignon gros comme le
poing d'un enfant de deux ans. Elle nous regarda d'un air assez
gai; outre le chandelier, il y avait devant elle sur la table une
petite glace entoure d'un cadre de bois, un vieux jeu de cartes,
un recueil de chansons et un petit pain blanc dj un peu entam.
On voyait que mademoiselle Lbiadkine se mettait du fard et se
colorait les lvres. Elle se teignait aussi les sourcils, qu'elle
avait d'ailleurs longs, fins et noirs. Nonobstant son maquillage,
trois longues rides apparaissaient assez nettement sur son front
troit et lev. Je savais dj qu'elle tait boiteuse, autrement
je ne me serais pas dout de son infirmit, car elle ne se leva ni
ne marcha en notre prsence. Jadis, dans la premire jeunesse, ce
visage maci n'avait peut-tre pas t laid; les yeux gris, doux
et tranquilles, taient rests remarquables; leur regard paisible,
presque joyeux, avait quelque chose de rveur et de sincre. Cette
joie calme, qui se manifestait aussi dans le sourire de la pauvre
femme, m'tonna aprs tout ce que j'avais entendu dire des mauvais
traitements auxquels elle tait en butte de la part de son frre.
Loin d'prouver la sensation de dgot et mme de crainte qui
s'veille d'ordinaire  la vue de ces malheureuses cratures
frappes par la colre de Dieu, dans le premier moment je
considrai mademoiselle Lbiadkine avec une sorte de plaisir, et,
ensuite, l'impression qu'elle produisit sur moi fut de la piti,
mais nullement du dgot.

-- Elle passe ainsi les journes entires, toute seule, sans
bouger: elle se tire les cartes ou se regarde dans la glace, dit
Chatoff en me la montrant du seuil, -- il ne la nourrit mme pas.
La vieille du pavillon lui apporte de temps en temps quelque chose
pour l'amour du Christ. Comment la laisse-t-on ainsi seule avec
une bougie?

J'tais tonn d'entendre Chatoff prononcer ces mots  haute voix
comme si elle n'avait pas t dans la chambre.

-- Bonjour, Chatouchka! dit d'un ton affable mademoiselle
Lbiadkine.

-- Je t'amne un visiteur, Marie Timofievna, rpondit Chatoff.

-- Eh bien, on lui fera honneur. Je ne sais qui tu m'amnes, je ne
me rappelle pas l'avoir jamais vu, reprit-elle en me regardant
attentivement  la lueur de la bougie; puis elle se remit  causer
avec Chatoff, et pendant toute la dure de la conversation elle ne
fit pas plus d'attention  moi que si je ne m'tais pas trouv 
ct d'elle.

-- Cela t'ennuyait, n'est-ce pas? de te promener tout seul dans ta
chambrette? demanda-t-elle avec un rire qui dcouvrit deux ranges
de dents admirables.

-- Oui, c'est pourquoi je suis venu te voir.

Chatoff approcha un escabeau de la table, s'assit et m'invita  en
faire autant.

-- J'aime toujours  causer, seulement je te trouve drle,
Chatouchka, tu es comme un moine. Quand t'es-tu peign? Donne-moi
encore ta tte, dit-elle en tirant un peigne de sa poche, -- je
suis sre que tu n'as pas touch  ta chevelure depuis que je t'ai
peign?

-- Mais je n'ai pas de peigne, rpondit en riant Chatoff.

-- Vraiment? Eh bien, je t'en donnerai un, pas celui-ci, un autre;
seulement n'oublie pas de t'en servir.

Elle commena  le peigner de l'air le plus srieux, lui fit mme
une raie sur le ct, puis, aprs s'tre un peu rejete en arrire
pour contempler son ouvrage et s'assurer qu'il ne laissait rien 
dsirer, elle remit son peigne dans sa poche.

-- Sais-tu une chose, Chatouchka? dit-elle en hochant la tte, --
tu es un homme de sens, et pourtant tu t'ennuies. Vous m'tonnez
tous quand je vous regarde. Je ne comprends pas que des gens
s'ennuient. Moi, je m'amuse.

-- Tu t'amuses avec ton frre?

-- Tu parles de Lbiadkine? C'est mon laquais. Il m'est absolument
gal qu'il soit ici ou qu'il n'y soit pas. Je lui crie:
Lbiadkine, apporte-moi de l'eau; Lbiadkine, donne-moi mes
souliers, il court me les chercher; quelquefois il se trompe, et
je me moque de lui.

-- C'est la vrit, me fit observer Chatoff parlant cette fois
encore  haute voix sans s'inquiter aucunement de la prsence de
Marie Timofievna; -- elle le traite tout  fait comme un laquais;
je l'ai moi-mme entendue crier: Lbiadkine, apporte-moi de
l'eau, et elle riait en lui donnant cet ordre; seulement, au lieu
d'obir, il la bat, mais elle n'a pas du tout peur de lui. Elle
est sujette  des attaques nerveuses qui se renouvellent presque
chaque jour et lui enlvent la mmoire;  la suite de ces accs,
elle oublie tout ce qui vient de se passer et perd toute notion du
temps. Vous croyez qu'elle se rappelle comment nous sommes entrs?
c'est possible, mais  coup sr elle a dj tout arrang  sa
faon et nous prend maintenant Dieu sait pour qui, bien qu'elle
n'oublie pas que je suis Chatouchka. Cela ne fait rien que je
parle tout haut; elle cesse au bout d'un instant d'couter ceux
qui causent avec elle, et se met  rver  part soi. En ce moment,
son esprit bat la campagne. Elle est extraordinairement distraite.
Durant huit heures conscutives, durant une journe entire, elle
reste assise  la mme place. Vous voyez ce pain sur la table:
elle n'en a peut-tre mang qu'une bouche, depuis ce matin, et
elle l'achvera demain. Tenez,  prsent elle se tire les
cartes...

-- Oui, Chatouchka, je me tire les cartes, mais cela ne sert 
rien, dit brusquement Marie Timofievna qui avait entendu la
dernire parole de Chatoff, et elle tendit sa main gauche vers le
pain, sans, du reste, le regarder (son attention avait sans doute
t attire aussi par la phrase o il en tait question).  la
fin, elle prit le pain, mais, entrane par le plaisir de causer,
elle le remit inconsciemment sur la table aprs l'avoir gard
pendant quelques temps dans sa main gauche sans y mordre une seule
fois.

-- Ce sont toujours les mmes rponses: un voyage, un mchant
homme, la perfidie de quelqu'un, un lit de mort, une lettre qui
arrivera de quelque part, une nouvelle inattendue, -- je considre
tout cela comme des mensonges, et toi, Chatouchka, qu'en penses-
tu? Si les hommes mentent, pourquoi les cartes ne mentiraient-
elles pas? ajouta-t-elle en brouillant tout  coup le jeu? --
C'est ce que j'ai dit un jour  la Mre Prascovie, une femme
respectable, qui venait sans cesse me trouver dans ma cellule, 
l'insu de la Mre suprieure, pour me prier de lui tirer les
cartes. Et elle ne venait pas seule. Toutes ces religieuses
taient l, poussant des exclamations, hochant la tte, faisant
des commentaires. Voyons, Mre Prascovie, dis-je en riant,
comment recevriez-vous une lettre, quand il ne vous en ait pas
venu depuis douze ans? Elle avait une fille marie  quelqu'un
qui l'avait emmene en Turquie, et, depuis douze ans, elle tait
sans nouvelles d'elle. Le lendemain soir, je pris le th chez la
Mre suprieure (elle appartient  une famille princire). Il y
avait l deux personnes trangres: une dame trs rveuse et un
moine du mont Athos, homme assez drle  mon avis. Eh bien,
Chatouchka, dans la matine, ce mme moine avait apport de
Turquie  la Mre Prascovie une lettre de sa fille! Pendant que
nous buvions du th, le religieux du mont Athos dit  la Mre
suprieure: Rvrende Mre igoumne, il faut que votre couvent
soit particulirement bni de Dieu, pour possder un trsor aussi
prcieux. -- Quel trsor? demanda la suprieure. -- Mais la
bienheureuse Mre lisabeth. Cette bienheureuse lisabeth occupe
une niche longue d'une sagne et haute de deux archines, pratique
dans le mur d'enceinte du couvent; elle est l depuis dix-sept ans
derrire un grillage; hiver et t elle ne porte qu'une chemise de
chanvre dont elle se fait un cilice en fourrant des ftus de
paille dans la toile; elle ne dit rien, ne se peigne pas, ne se
lave pas depuis dix-sept ans. En hiver, on lui passe une peau de
mouton par l'ouverture de sa niche, c'est aussi comme cela qu'on
lui donne chaque jour une pinte d'eau et une crote de pain. Les
plerins la contemplent avec vnration, et, aprs l'avoir vue,
font une offrande au monastre. Un fameux trsor! rpond avec
colre la suprieure qui ne pouvait souffrir lisabeth, elle ne
reste l que par enttement; c'est une hypocrite. Ces mots me
dplurent, car moi-mme je voulais alors adopter le genre de vie
des recluses. Selon moi, dis-je, Dieu et la nature, c'est tout
un. -- En voil une, celle-l! s'crirent-ils tous d'une
commune voix. La suprieure se mit  rire, puis elle parla tout
bas  la dame, m'appela auprs d'elle et me fit des caresses; la
dame me donna un petit noeud de ruban rose, veux-tu que je te le
montre? Quant au moine, il commena aussitt  me faire un sermon,
me parla fort doucement, fort gentiment, et, sans doute, avec
beaucoup d'esprit; je l'coutai sans rien dire. As-tu compris?
me demanda-t-il. -- Non, rpondis-je, je n'ai rien compris,
laissez-moi en repos. Depuis ce moment, Chatouchka, on me laissa
parfaitement tranquille. Et, un jour, une de nos religieuses, qui
tait en pnitence dans le couvent parce qu'elle faisait des
prophties, me dit tout bas au sortir de l'glise: La Mre de
Dieu, qu'est-ce que c'est,  ton avis? -- La grande mre,
rpondis-je, c'est l'esprance du genre humain. -- Oui, reprit-
elle, la Mre de Dieu, la grande Mre, c'est la terre, et il y a
dans cette pense une grande joie pour l'homme. Tout chagrin
terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous.
Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras
prsent, la tristesse s'vanouira aussitt, et tu seras toute
console: c'est une prophtie. Ces paroles firent une profonde
impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne
contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois,
je la baise en pleurant. Et, vois-tu, Chatouchka, il n'y a rien de
pnible dans ces larmes; quoiqu'on n'ait aucun chagrin, on pleure
tout de mme, mais c'est de joie. Un jour, je vais sur les bords
du lac: notre monastre est situ d'un ct, de l'autre s'lve
une montagne escarpe qu'on appelle le mont Aigu. Je gravis cette
montagne, je tourne mon visage vers l'orient, je me prosterne
contre le sol et je pleure, je pleure je ne sais combien de temps.
Ensuite je me relve, je rebrousse chemin, et le soleil se couche,
si grand, si splendide, -- aimes-tu  regarder le soleil,
Chatouchka? C'est beau, mais c'est triste. Je me retourne de
nouveau vers l'orient, et l'ombre de notre montagne court comme un
flche au loin sur le lac, elle est troite et longue, longue de
plus d'une verste, elle s'tend jusqu' l'le mme qui est dans le
lac, l elle se coupe en deux parties gales. Le soleil a
compltement disparu, tout est soudain plong dans l'obscurit.
Alors je commence  m'inquiter, la mmoire me revient
brusquement, j'ai peur des tnbres, Chatouchka. Quand il fait
noir, je pleure toujours davantage mon petit enfant...

-- Est-ce que tu as eu un enfant? dit Chatoff en me poussant du
coude; il n'avait cess de prter la plus grande attention aux
paroles de Marie Timofievna.

-- Comment donc! Un joli baby rose avec de si petits ongles...
tout mon chagrin est de ne pouvoir me rappeler si c'tait un
garon ou une fille. Aprs sa naissance, je l'ai envelopp dans de
la batiste et de la dentelle, j'ai nou de petits rubans roses
tout autour, je l'ai couvert de fleurs, je l'ai bien pomponn;
puis j'ai dit une prire au-dessus de lui et je l'ai emport non
baptis  travers une fort. J'ai peur dans les bois, et ce qui
m'pouvante le plus, ce qui me fait surtout pleurer, c'est que
j'ai eu un enfant sans connatre d'homme.

-- Mais peut-tre que tu as t marie? hasarda Chatoff.

-- Tu m'amuses, Chatouchka, avec ta supposition. Peut-tre bien
qu'en effet j'ai eu un mari, mais qu'importe, si c'est exactement
comme si je n'en avais pas eu? Tiens, voil une nigme qui n'est
pas difficile, devine-l! rpondit-elle en riant.

-- O donc as-tu port ton enfant?

-- Je suis alle le jeter dans un tang, soupira-t-elle.

Chatoff me donna encore un coup de coude.

-- Mais si, par hasard, tu n'avais jamais eu d'enfant, si tout
cela n'tait que l'effet du dlire? Hein?

En entendant mettre cette conjecture, mademoiselle Lbiadkine ne
tmoigna aucun tonnement.

-- Tu me poses une question difficile, Chatouchka, reprit-elle
d'un air pensif; -- je ne te dirai rien  ce sujet, peut-tre bien
n'ai-je pas eu d'enfant;  mon avis, cela n'intresse que ta
curiosit, pour moi peu importe, je ne cesserai pas de le pleurer:
ne l'ai-je pas vu en songe? Et de grosses larmes se montrrent
dans ses yeux. -- Chatouchka, Chatouchka, est-ce vrai que ta femme
t'a abandonn? continua-t-elle en lui mettant brusquement ses deux
mains sur les paules et en le considrant avec une expression de
piti. Ne te fche pas, j'ai aussi mes peines. Sais-tu,
Chatouchka? j'ai fait un rve: il revient vers moi, il m'appelle
de la voix et du geste: Ma petite chatte, dit-il, viens prs de
moi! J'ai t on ne peut plus contente en l'entendant me nommer
sa petite chatte: il m'aime, je crois.

-- Peut-tre qu'il viendra aussi en ralit, murmura  demi-voix
Chatoff.

-- Non, Chatouchka, cela peut arriver en songe, mais pas en
ralit. Tu connais la chanson:

_Je n'ai pas besoin d'un palais,_
_Je resterai dans cette humble retraite,_
_O je ne cesserai jamais_
_D'appeler les faveurs du Trs-Haut sur ta tte._

-- Oh! Chatouchka, Chatouchka, mon cher, pourquoi ne me demandes-
tu jamais rien?

-- Parce que tu ne rpondrais pas, voil pourquoi je m'abstiens de
t'interroger.

-- Je ne parlerai pas, je ne parlerai pas, me mit-on le couteau
sur la gorge, je ne dirai rien, reprit vivement Marie Timofievna.
-- On peut me brler vive, on peut me faire souffrir tous les
tourments, je me tairai, les gens ne sauront rien!

-- Tu vois bien;  chacun ses affaires, observa Chatoff d'un ton
plus bas encore.

-- Pourtant, si tu me le demandais, peut-tre que je parlerais,
oui, peut-tre! rpta-t-elle avec exaltation. -- Pourquoi ne
m'interroges-tu pas? Questionne-moi, questionne-moi gentiment,
Chatouchka, peut-tre que je te rpondrai; supplie-moi,
Chatouchka, afin que je consente... Chatouchka, Chatouchka!

Peine perdue, Chatouchka resta muet. Pendant une minute le silence
rgna dans la chambre. Des larmes coulaient sur les joues fardes
de Marie Timofievna; elle avait oubli ses mains sur les paules
de Chatoff, mais elle ne le regardait plus.

Il se leva brusquement.

-- Eh! qu'ai-je besoin de savoir tes affaires? Levez-vous donc!
ajouta-t-il en s'adressant  moi, puis il tira violemment
l'escabeau sur lequel j'tais assis et alla le reporter  son
ancienne place.

-- Quand il reviendra, il ne faut pas qu'il se doute de notre
visite; maintenant il est temps de partir.

-- Ah! tu parles encore de mon laquais! fit avec un rire subit
mademoiselle Lbiadkine, -- tu as peur! Eh bien, adieu, bons
visiteurs; mais coute une minute ce que je vais te dire. Tantt
ce Nilitch est arriv ici avec Philippoff, le propritaire, qui a
une barbe rousse; mon laquais tait en train de me maltraiter. Le
propritaire l'a saisi par les cheveux et l'a tran ainsi 
travers la chambre. Le pauvre homme criait: Ce n'est pas ma
faute, je souffre pour la faute d'un autre! Tu ne saurais croire
combien nous avons tous ri!...

-- Eh! Timofievna, ce n'est pas un homme  barbe rousse, c'est
moi qui tantt ai pris ton frre par les cheveux pour l'empcher
de te battre; quant au propritaire, il est venu faire une scne
chez vous avant-hier, tu as confondu.

-- Attends un peu, en effet, j'ai confondu, c'est peut-tre bien
toi. Allons,  quoi bon discuter sur des vtilles? que ce soit
celui-ci ou celui-l qui l'ait tir par les cheveux, pour lui
n'est-ce pas la mme chose? dit-elle en riant.

-- Partons, dit Chatoff qui me saisit soudain le bras, -- la
grand'porte vient de s'ouvrir; s'il nous trouve ici, il la
rossera.

Nous n'avions pas encore eu le temps de monter l'escalier que,
sous la porte cochre, se fit entendre un cri d'ivrogne, suivi de
mille imprcations. Chatoff me poussa dans son logement, dont il
ferma la porte.

-- Il faut que vous restiez ici une minute, si vous ne voulez pas
qu'il y ait une histoire. Il crie comme un cochon de lait, sans
doute il aura encore bronch sur le seuil; chaque fois il pique un
plat ventre.

Pourtant les choses ne se passrent pas sans histoire.

VI

Debout prs de sa porte ferme, Chatoff prtait l'oreille; tout 
coup il fit un saut en arrire.

-- Il vient ici, je m'en doutais! murmura-t-il avec rage, -- 
prsent nous n'en serons pas dbarrass avant minuit.

Bientt retentirent plusieurs coups de poing assns contre la
porte.

-- Chatoff, Chatoff, ouvre! commena  crier le capitaine, --
Chatoff, mon ami!...

_Je suis venu te saluer,_
_Te r-raconter que le soleil est lev,_
_Que sous sa br-r-rlante lumire_
_Le... bois... commence  tr-r-rssaillir;_
_Te raconter que je me suis veill, le diable t'emporte!_
_Que je me suis veill sous la feuille..._

-- Chatoff, comprends-tu qu'il fait bon vivre en ce bas monde?

Ne rpondez pas, me dit tout bas Chatoff.

-- Ouvre donc! comprends-tu qu'il y a quelque chose au-dessus
d'une rixe... parmi les humains? il y a les moments d'un noble
personnage... Chatoff, je suis bon, je te pardonne... Chatoff, au
diable les proclamations, hein?

Silence.

-- Comprends-tu, ne, que je suis amoureux? J'ai achet un frac,
regarde un peu ce frac de l'amour, il a cot quinze roubles;
l'amour d'un capitaine doit se plier aux convenances mondaines...
Ouvre! beugla tout  coup Lbiadkine, et de nouveau il cogna
furieusement  la porte.

-- Va-t'en au diable! cria brusquement Chatoff.

-- Esclave! serf! Ta soeur aussi est une esclave et une serve...
une voleuse!

-- Et toi, tu as vendu ta soeur.

-- Tu mens! Je subis une accusation calomnieuse quand je puis d'un
seul mot... comprends-tu qui elle est?

-- Qui est-elle? demanda Chatoff, et, curieux, il s'approcha de la
porte.

-- Le comprends-tu?

-- Je le comprendrai quand tu me l'auras dit.

-- J'oserai le dire! J'ose toujours tout dire en public!...

-- C'est bien au plus si tu l'oseras, reprit Chatoff, qui esprait
le faire parler en irritant son amour-propre, et il me fit signe
d'couter.

-- Je n'oserai pas?

-- Je ne le crois pas.

-- Je n'oserai pas?

-- Eh bien, parle, si tu ne crains pas les verges d'un barine...
Tu es un poltron, tout capitaine que tu es!

-- Je... je... elle... elle est... balbutia Lbiadkine d'une voix
agite et tremblante.

-- Allons? dit Chatoff tendant l'oreille.

Il y eut au moins une demi-minute de silence.

-- Gr-r-redin! vocifra enfin le capitaine derrire la porte, puis
nous l'entendmes descendre l'escalier; il soufflait comme un
samovar et trbuchait contre chaque marche.

-- Non, c'est un malin, mme en tat d'ivresse il sait se taire,
observa Chatoff en s'loignant de la porte.

-- Qu'est-ce qu'il y a donc? demandai-je.

Chatoff fit un geste d'impatience; il ouvrit la porte, se mit 
couter sur le palier et descendit mme quelques marches tout
doucement; aprs avoir longtemps prt l'oreille, il finit par
rentrer.

-- On n'entend rien, il a laiss sa soeur tranquille;  peine
arriv chez lui, il sera sans doute tomb comme une masse sur le
plancher, et, maintenant, il dort. Vous pouvez vous en aller.

-- coutez, Chatoff, que dois-je  prsent conclure de tout cela?

-- Eh! concluez ce que vous voudrez! me rpondit-il d'une voix qui
exprimait la lassitude et l'ennui, ensuite il s'assit devant son
bureau.

Je me retirai. Dans mon esprit se fortifiait de plus en plus une
ide invraisemblable. Je songeais avec inquitude  la journe du
lendemain...

VII

Cette journe du lendemain, -- c'est--dire ce mme dimanche o le
sort de Stpan Trophimovitch devait tre irrvocablement dcid, -
- est une des plus importantes que j'aie  mentionner dans ma
chronique. Ce fut une journe pleine d'imprvu, qui dissipa les
tnbres sur plusieurs points et les paissit sur d'autres, qui
dnoua certaines complications et en fit natre de nouvelles. Dans
la matine, le lecteur le sait dj, j'tais tenu d'accompagner
mon ami chez Barbara Ptrovna, qui, elle-mme, avait exig ma
prsence, et,  trois heures de l'aprs-midi, je devais tre chez
lisabeth Nikolaevna pour lui raconter -- je ne savais quoi, et
l'aider -- je ne savais comment. Toutes ces questions furent
tranches comme personne ne se serait attendu  ce qu'elles le
fussent. En un mot, le hasard amena, durant cette journe, les
rencontres et les vnements les plus tranges.

Pour commencer, lorsque nous arrivmes, Stpan Trophimovitch et
moi, chez Barbara Ptrovna  midi prcis, heure qu'elle nous avait
fixe, nous ne la trouvmes pas; elle n'tait pas encore revenue
de la messe. Mon pauvre ami tait dans un tel tat d'esprit que
cette circonstance l'atterra; presque dfaillant, il se laissa
tomber sur un fauteuil du salon. Je l'engageai  boire un verre
d'eau; mais, nonobstant sa pleur et le tremblement de ses mains,
il refusa avec dignit. Je ferai remarquer en passant que son
costume se distinguait cette fois par une lgance extraordinaire:
sa chemise de batiste brode tait presque une chemise de bal; il
avait une cravate blanche, un chapeau neuf qu'il tenait  la main,
des gants jaune paille, et il s'tait tant soit peu parfum. 
peine fmes-nous assis que parut Chatoff, introduit par le valet
de chambre; il tait clair que lui aussi avait reu de Barbara
Ptrovna une invitation en rgle. Stpan Trophimovitch se leva 
demi pour lui tendre la main, mais Chatoff, aprs nous avoir
examins attentivement tous les deux, alla s'asseoir dans un coin,
sans mme nous faire un signe de tte. Stpan Trophimovitch me
regarda de nouveau d'un air inquiet.

Plusieurs minutes s'coulrent ainsi dans un profond silence.
Stpan Trophimovitch se mit soudain  murmurer quelques mots  mon
oreille, mais il parlait si bas et si vite que je ne pouvais rien
comprendre  ses paroles; du reste, son agitation ne lui permit
pas de continuer. Le valet de chambre entra encore une fois sous
couleur d'arranger quelque chose sur la table, mais en ralit, je
crois, pour jeter un coup d'oeil sur nous. Brusquement Chatoff
l'interpella d'une voix forte:

-- Alexis goritch, savez-vous si Daria Pavlona est alle
avec elle?

-- Barbara Ptrovna est alle seule  la cathdrale, Daria
Pavlona est reste dans sa chambre, elle ne se porte pas
trs-bien, rpondit Alexis goritch avec la gravit
compasse d'un domestique bien styl.

Mon pauvre ami me lana encore un regard anxieux, cela finit par
m'ennuyer  un tel point que je me tournai d'un autre ct.
Soudain retentit le bruit d'une voiture s'approchant du perron, et
un certain mouvement dans la maison nous avertit que la gnrale
tait de retour. Nous nous levmes tous prcipitamment, mais une
nouvelle surprise nous tait rserve: les pas nombreux que nous
entendmes prouvaient que Barbara Ptrovna n'tait pas rentre
seule, et cela tait dj assez trange, attendu qu'elle-mme nous
avait indiqu cette heure-l. Enfin nous permes le bruit d'une
marche extrmement rapide, d'une sorte de course qui n'tait
nullement dans les habitudes de Barbara Ptrovna. Et tout  coup
celle-ci, essouffle, en proie  une agitation extraordinaire, fit
irruption dans la chambre. Quelques instants aprs entra beaucoup
plus tranquillement lisabeth Nikolaevna, tenant par la main --
Marie Timofievna Lbiadkine! Si j'avais vu la chose en
rve, je n'y aurais pas cru.

Pour expliquer un fait si bizarre, il faut que je raconte une
aventure singulire survenue une heure auparavant  Barbara
Ptrovna, pendant qu'elle tait  la cathdrale.

Je dois d'abord noter que presque toute la ville tait  la messe;
quand je dis toute la ville, j'entends, comme bien on pense, les
couches suprieures de notre socit. On savait que la gouvernante
s'y montrerait pour la premire fois depuis son arrive chez nous.
Soit dit en passant, le bruit courait dj qu'elle tait libre
penseuse et imbue des nouveaux principes. Nos dames n'ignoraient
pas non plus que Julie Mikhalovna serait vtue avec un luxe et
une lgance extraordinaires; aussi elles-mmes faisaient-elles
assaut de toilettes luxueuses et lgantes. Seule, Barbara
Ptrovna tait mise simplement, comme de coutume; depuis quatre
ans, elle s'habillait toujours en noir. Arrive  la cathdrale,
elle alla occuper sa place habituelle au premier rang  gauche, et
un laquais en livre dposa devant elle un coussin en velours pour
les gnuflexions. Bref, tout se passa comme  l'ordinaire. Mais on
remarqua aussi que, cette fois, elle pria pendant tout l'office
avec une ferveur inaccoutume; plus tard, quand on se rappela
tout, on prtendit mme avoir vu des larmes dans ses yeux. 
l'issus de la crmonie, notre archiprtre, le pre Paul, monta en
chaire. Ses sermons taient trs-gots chez nous, et on
l'engageait souvent  les faire imprimer, mais il ne pouvait s'y
rsoudre. Dans la circonstance prsente, il parla fort longuement.

Pendant qu'il prchait, une dame arriva  la cathdrale dans une
lgre voiture de louage, un de ces drochkis du temps pass o les
dames ne pouvaient s'asseoir que de ct en se tenant  la
ceinture du cocher, ce qui, du reste, ne les empchait pas d'tre
secoues comme l'herbe au souffle du vent. Ces vhicules
incommodes se rencontrent encore aujourd'hui dans notre ville. Le
drochki s'arrta au coin de la cathdrale, car devant la porte
stationnaient une foule d'quipages et mme des gendarmes. La dame
descendit et offrit quatre kopecks au cocher.

-- Eh bien! tu trouves que ce n'est pas assez, Vanka?
s'cria-t-elle en voyant qu'il faisait la grimace, et elle
ajouta d'une voix plaintive: -- C'est tout ce que j'ai.

-- Allons, que Dieu t'assiste! je t'ai charge sans
convenir du prix, rpondit avec un geste de rsignation
Vanka dont le regard semblait dire: Toi, ce serait pch de
te faire de la peine. Ensuite il serra dans son sein sa bourse de
cuir, fouetta son cheval et s'loigna poursuivi par les lazzi des
autres cochers. Les railleries et les marques d'tonnement
accompagnrent aussi la dame pendant tout le temps qu'elle mit 
se frayer un passage  travers les quipages et les valets qui
encombraient les abords de la cathdrale. Le fait est qu'il y
avait quelque chose d'trange dans l'apparition soudaine d'une
semblable personne au milieu de la foule. D'une maigreur maladive,
elle boitait un peu et avait le visage excessivement fard de
rouge et de blanc. Quoique le temps ft froid et venteux, elle
allait le col nu, la tte nue, sans mouchoir, sans bournous,
n'ayant pour tout vtement qu'une vielle robe de couleur sombre.
Dans son chignon tait pique une de ces roses artificielles dont
on couronne les chrubins le dimanche des Rameaux. Justement la
veille, lors de ma visite chez Marie Timofievna, j'avais remarqu
dans un coin, au-dessous des icnes, un de ces chrubins dont le
chef tait ainsi orn de roses en papier. Pour comble, bien que la
dame baisst modestement les yeux, elle ne laissait pas d'avoir
sur les lvres un gai et malicieux sourire. Si elle avait encore
tard un instant  pntrer dans la cathdrale, on lui en aurait
peut-tre interdit l'entre; elle russit nanmoins  s'y glisser,
et, une fois dans le temple, continua sa marche  travers la foule
des fidles qui remplissaient le saint lieu.

Le prdicateur tait au milieu de son sermon, et tout le monde
l'coutait avec l'attention la plus recueillie; cependant quelques
regards curieux se portrent furtivement vers la nouvelle venue.
Elle se prosterna jusqu' terre, inclina son visage fard sur le
pavement de la cathdrale et resta longtemps dans cette position;
on aurait dit qu'elle pleurait. Ensuite elle se releva et ne tarda
pas  recouvrer sa bonne humeur. Gaiement, avec tous les signes
d'une extrme satisfaction, elle commena  promener ses yeux
autour d'elle, contemplant les murs de l'glise, examinant les
figures des assistants, parfois mme se haussant sur la pointe des
pieds pour mieux voir certaines dames;  deux reprises elle eut
un  petit rire trange. Le sermon fini, la croix fut offerte  la
vnration des fidles. La gouvernante s'approcha la premire pour
la baiser, mais elle n'avait pas fait deux pas qu'elle s'arrta
avec l'intention vidente de laisser passer Barbara Ptrovna, qui,
de son ct, s'avanait bravement sans paratre remarquer qu'il y
avait quelqu'un devant elle. Sans doute l'excessive politesse de
Julie Mikhalovna cachait une arrire-pense maligne; personne ne
s'y trompa, la gnrale Stavroguine pas plus que les autres;
nanmoins son assurance ne se dmentit point: imperturbable, elle
s'approcha de la croix, et, aprs l'avoir baise, se dirigea vers
la sortie. Son laquais en livre la prcdait pour lui ouvrir un
chemin, ce qui, du reste, tait inutile, car tous s'cartaient
respectueusement devant elle. Mais, arrive sur le parvis, Barbara
Ptrovna dut s'arrter un instant en face d'un pais rassemblement
qui lui barrait le passage. Soudain une crature d'un aspect
bizarre, une femme portant sur la tte une rose artificielle,
fendit la foule et vint s'agenouiller devant la gnrale. Celle-
ci, qui ne perdait pas facilement sa prsence d'esprit, surtout en
public, la regarda d'un air svre et imposant.

Il faut noter que, tout en tant devenue dans ces dernires annes
fort conome et mme avare, Barbara Ptrovna ne laissait pas, 
l'occasion de faire l'aumne d'une faon trs large. Elle tait
membre d'une socit de bienfaisance tablie dans la capitale, et,
rcemment, lors d'une famine, elle avait envoy  Ptersbourg cinq
cents roubles pour les indigents. Enfin, tout dernirement, avant
la nomination du nouveau gouverneur, elle avait entrepris de crer
chez nous un comit de dames charitables, afin de venir en aide
aux femmes en couches les plus ncessiteuses de la ville et de la
province. Notre socit lui reprochait de faire le bien avec trop
d'ostentation, mais la fougue de son caractre, jointe  une rare
opinitret, avaient presque triomph de tous les obstacles; le
comit tait  peu prs organis, et l'ide primitive prenait des
proportions de plus en plus vaste dans l'esprit enthousiasm de la
fondatrice; dj elle rvait d'tablir une socit semblable 
Moscou et d'en tendre l'action dans toute la Russie. Les choses
en taient l, quand tout  coup, Von Lembke fut nomm gouverneur
en remplacement d'Ivan Osipovitch. La nouvelle gouvernante ne
tarda pas, dit-on,  s'exprimer en termes moqueurs au sujet des
vises philanthropiques de Barbara Ptrovna, qui n'taient,
suivant elle, que d'ambitieuses chimres. Ces propos,
considrablement amplifis, comme il arrive toujours, furent
rapports  Barbara Ptrovna. Dieu seul connat le fond des
coeurs, mais je suppose que dans la circonstance prsente, la
gnrale tait bien aise d'tre ainsi arrte  la porte de la
cathdrale sachant que la gouvernante passerait tout  l'heure 
ct d'elle. Tant mieux! devait-elle se dire, que tout le monde
voie, qu'elle voie elle-mme combien me sont indiffrentes ses
critiques sur ma faon de faire la charit!

-- Eh bien, ma chre, que demandez-vous? commena Barbara
Ptrovna aprs avoir examin plus attentivement la femme
agenouille devant elle.

Trouble, confuse, la solliciteuse regarda timidement celle qui
lui parlait, puis tout  coup partit d'un clat de rire.

-- Qu'est-ce qu'elle a? Qui est-elle? fit la gnrale en
promenant un regard interrogateur sur le groupe qui l'entourait.

Personne ne rpondit.

-- Vous tes malheureuse? Vous avez besoin d'un secours?

-- J'ai besoin... je suis venue... balbutia la malheureuse
d'une voix entrecoupe. Je suis venue seulement pour vous baiser
la main... Et elle se remit  rire. Avec le regard clin des
enfants qui veulent obtenir quelque chose, elle tendit le bras
pour saisir la main de Barbara Ptrovna; ensuite, comme effraye,
elle ramena brusquement son bras en arrire.

-- Vous n'tes venue que pour cela? dit avec un sourire de
compassion Barbara Ptrovna, et, tirant de son porte-monnaie de
nacre un assignat de dix roubles, elle l'offrit  l'inconnue.
Celle-ci le prit. Cette rencontre intriguait fort la gnrale,
qui, videmment, se doutait bien qu'elle n'avait pas affaire  une
mendiante de profession.

-- Eh! voyez donc, elle lui a donn dix roubles, remarqua
quelqu'un dans la foule.

-- Donnez-moi votre main, reprit d'une voix hsitante l'trange
crature qui serrait avec force entre les doigts de sa main gauche
le billet qu'elle venait de recevoir. Comme elle ne le tenait que
par un coin, l'assignat flottait au vent.

Barbara Ptrovna frona le sourcil, et, d'un air srieux, presque
svre, tendit sa main. La malheureuse la baisa avec le plus
profond respect, tandis qu'une reconnaissance exalte mettait une
flamme dans ses yeux. Sur ces entrefaites s'approcha la
gouvernante accompagne d'un grand nombre de dames et de hauts
fonctionnaires. Force fut  Julie Mikhalovna de s'arrter durant
une minute, tant tait compact le groupe qui encombrait le parvis
de la cathdrale.

-- Vous tremblez, vous avez froid? observa soudain Barbara
Ptrovna; puis se dbarrassant de son bournous que le laquais
saisit au vol, elle ta de dessus ses paules un chle noir d'un
assez grand prix, et en enveloppa elle-mme la solliciteuse
toujours agenouille.

-- Mais levez-vous donc, levez-vous, je vous prie!

L'inconnue obit.

-- O demeurez-vous? Se peut-il que personne ne sache o elle
demeure? fit impatiemment la gnrale en promenant de nouveau ses
yeux autour d'elle. Mais le rassemblement n'tait plus compos des
mmes personnes que tout  l'heure; c'taient maintenant des
connaissances de Barbara Ptrovna, des gens du monde qui
contemplaient cette scne, les uns d'un air aussi tonn que
svre, les autres avec une curiosit narquoise et l'espoir d'un
petit scandale; plusieurs mme commenaient  rire.

Parmi les assistants se trouvait notre respectable marchand
Andrieff; il tait l en costume russe, avec ses lunettes, sa
barbe blanche et un chapeau rond qu'il tenait  la main.

-- Je crois que cette personne est une Lbiadkine, dit enfin le
brave homme en rponse  la question de Barbara Ptrovna; -- elle
habite dans la maison Philippoff, rue de l'piphanie.

-- Lbiadkine? la maison Philippoff? J'en ai entendu parler... je
vous remercie, Nikon Smnitch, mais qu'est-ce que c'est que
Lbiadkine?

-- Il se donne pour capitaine, c'est un homme inconsidr, on
peut le dire. Cette femme est certainement sa soeur; il faut
croire qu'elle a russi  tromper sa surveillance, reprit Nikon
Smnitch en baissant la voix, et il adressa  Barbara Ptrovna un
regard qui compltait sa pense.

-- Je vous comprends; merci, Nikon Smnitch. Ma chre, vous tes
madame Lbiadkine?

-- Non, je ne suis pas madame Lbiadkine.

-- Alors, c'est peut-tre votre frre qui s'appelle Lbiadkine?

-- Oui.

-- Voici ce que je vais faire, je vais vous ramener chez moi, ma
chre, et ensuite ma voiture vous remettra  votre domicile; vous
voulez bien venir avec moi?

-- Oh! oui, acquiesa Marie Timofievna en frappant ses mains
l'une contre l'autre.

-- Tante, tante! Ramenez-moi aussi avec vous! cria lisabeth
Nikolaevna.

Elle avait accompagn la gouvernante  la messe, tandis que sa
mre, sur l'ordre du mdecin, faisait une promenade en voiture et
avait pris avec elle, pour se distraire, Maurice Nikolavitch.
Lisa quitta brusquement Julie Mikhalovna et courut  Barbara
Ptrovna.

-- Ma chre, tu sais que je suis toujours bien aise de t'avoir,
mais que dira ta mre? observa avec dignit la gnrale
Stavroguine, qui toutefois se troubla soudain en voyant l'extrme
agitation de Lisa.

-- Tante, tante, il faut absolument que j'aille avec vous,
supplia la jeune fille en embrassant Barbara Ptrovna.

-- Mais qu'avez-vous donc, Lise? demanda en franais la
gouvernante tonne.

Lisa revint rapidement auprs d'elle.

-- Ah! pardonnez-moi, chre cousine, je vais chez ma tante.

Ce disant, lisabeth Nikolaevna embrassa par deux fois sa chre
cousine, dsagrablement surprise.

-- Dites aussi  maman de venir me chercher dans un instant chez
ma tante; maman voulait absolument venir, elle me l'a dit elle-
mme tantt, j'ai oubli de vous en parler, poursuivit
prcipitamment Lisa, -- pardon, ne vous fchez pas, Julie... chre
cousine... tante, je suis  vous!

-- Si vous ne m'emmenez pas, tante, je courrai derrire votre
voiture en criant tout le temps, murmura-t-elle avec un accent
dsespr  l'oreille de Barbara Ptrovna. Ce fut encore heureux
que personne ne l'entendt. Barbara Ptrovna recula d'un pas.
Aprs un regard pntrant jet sur la folle jeune fille, elle se
dcida  emmener Lisa.

-- Il faut mettre fin  cela, laissa-t-elle chapper. -- Bien, je
te prendrai volontiers avec moi, Lisa, ajouta-t-elle  haute voix,
-- naturellement, si Julie Mikhalovna le permet, acheva-t-elle se
tournant d'un air plein de dignit vers la gouvernante.

-- Oh! sans doute, je ne veux pas la priver de ce plaisir,
d'autant plus que moi-mme... rpondit trs aimablement celle-ci,
-- moi-mme... je sais bien quelle petite tte fantasque et
volontaire nous avons sur nos paules (Julie Mikhalovna pronona
ces mots avec un charmant sourire)...

-- Je vous suis on ne peut plus reconnaissante, dit Barbara
Ptrovna en s'inclinant avec une politesse de grande dame.

-- Cela m'est d'autant plus agrable, balbutia Julie Mikhalovna
sous l'influence d'une sorte de transport joyeux qui faisait mme
monter le rouge  ses joues, -- qu'en dehors du plaisir d'aller
chez vous, Lisa est en ce moment entrane par un sentiment si
beau, si lev, puis-je dire... la piti... (elle montra des yeux
la malheureuse)... et... et sur le parvis mme du temple...

-- Cette manire de voir vous fait honneur, approuva
majestueusement Barbara Ptrovna. La gouvernante tendit sa main
avec lan. La gnrale Stavroguine ne se montra pas moins
empresse  lui donner la sienne. L'impression produite fut
excellente, plusieurs des assistants rayonnaient de satisfaction,
des sourires courtisanesques apparaissaient sur quelques visages.

Bref, toute la ville dcouvrit soudain que ce n'tait pas Julie
Mikhalovna qui avait ddaign jusqu' prsent de faire visite 
Barbara Ptrovna, mais que c'tait au contraire la seconde qui
avait tenu la premire  distance. Quand on fut convaincu que,
sans la crainte d'tre mise  la porte, la gouvernante serait
alle chez la gnrale Stavroguine, le prestige de cette dernire
se releva d'une faon incroyable.

-- Prenez place, ma chre, dit Barbara Ptrovna  mademoiselle
Lbiadkine en lui montrant la calche qui s'tait approche; la
malheureuse s'avana joyeusement vers la portire, et un laquais
l'aida  monter.

-- Comment! vous boitez! s'cria la gnrale pouvante et elle
plit. (Tous le remarqurent alors, mais sans comprendre...)

La voiture partit. De la cathdrale  la maison de Barbara
Ptrovna la distance tait fort courte.  ce que me raconta plus
tard lisabeth Nikolaevna, mademoiselle Lbiadkine ne cessa de
rire nerveusement pendant les trois minutes que dura le trajet.
Quant  Barbara Ptrovna, elle tait comme plonge dans un
sommeil magntique, suivant l'expression mme de Lisa.

CHAPITRE V

_LE TRS SAGE SERPENT._

I

Barbara Ptrovna sonna et se laissa tomber sur un fauteuil prs de
la fentre.

-- Asseyez-vous ici, ma chre, dit-elle  Marie Timofievna en lui
indiquant une place au milieu de la chambre, devant la grande
table ronde; -- Stpan Trophimovitch, qu'est-ce que c'est? Tenez,
regardez cette femme, qu'est-ce que c'est?

-- Je... je... commena pniblement Stpan Trophimovitch.

Entra un laquais.

-- Une tasse de caf, tout de suite, le plus tt possible. Qu'on
ne dtelle pas.

-- _Mais, chre et excellente amie, dans quelle inquitude_...
gmit d'une voix dfaillante Stpan Trophimovitch.

-- Ah! du franais, du franais! On voit tout de suite qu'on est
ici dans le grand monde! s'cria en battant des mains Marie
Timofievna qui, d'avance, se faisait une joie d'assister  une
conversation en franais. Barbara Ptrovna la regarda presque avec
effroi.

Nous attendions tous en silence le mot de l'nigme. Chatoff ne
levait pas la tte, Stpan Trophimovitch tait constern comme
s'il et eu tous les torts; la sueur ruisselait sur ses tempes.
J'observai Lisa (elle tait assise dans un coin  trs peu de
distance de Chatoff). Le regard perant de la jeune fille allait
sans cesse de Barbara Ptrovna  la boiteuse et _vice versa;_ un
mauvais sourire tordait ses lvres. Barbara Ptrovna le remarqua.
Pendant ce temps, Marie Timofievna s'amusait fort bien. Nullement
intimide, elle prenait un vif plaisir  contempler le beau salon
de la gnrale, -- le mobilier, les tapis, les tableaux, les
peintures du plafond, le grand crucifix de bronze pendu dans un
coin, la lampe de porcelaine, les albums et le bibelot placs sur
la table.

-- Tu es donc ici aussi, Chatouchka? dit-elle tout  coup; --
figure-toi, je te vois depuis longtemps, mais je me disais: Ce
n'est pas lui! Par quel hasard serait-il ici? Et elle se mit 
rire gaiement.

-- Vous connaissez cette femme? demanda aussitt Barbara Ptrovna
 Chatoff.

-- Je la connais, murmura-t-il; en faisant cette rponse il fut
sur le point de se lever, mais il resta assis.

-- Que savez-vous d'elle? Parlez vite, je vous prie!

-- Eh bien, quoi?... rpondit-il avec un sourire assez peu en
situation, -- vous le voyez vous-mme.

-- Qu'est-ce que je vois? Allons, dites quelque chose!

-- Elle demeure dans la mme maison que moi... avec son frre...
un officier.

-- Eh bien?

-- Ce n'est pas la peine d'en parler... grommela-t-il, et il se
tut.

-- De vous, naturellement, il n'y a rien  attendre! reprit avec
colre Barbara Ptrovna.

Elle voyait maintenant que tout le monde savait quelque chose,
mais qu'on n'osait pas rpondre  ses questions, qu'on voulait la
laisser dans l'ignorance.

Le laquais revint, apportant sur un petit plateau d'argent la
tasse de caf demande; il la prsenta d'abord  sa matresse, qui
lui fit signe de l'offrir  Marie Timofievna.

-- Ma chre, vous avez t transie de froid tantt, buvez vite,
cela vous rchauffera.

Marie Timofievna prit la tasse et dit en franais merci au
domestique; puis elle se mit  rire  la pense de l'inadvertance
qu'elle venait de commettre, mais, rencontrant le regard svre de
Barbara Ptrovna, elle se troubla et posa la tasse sur la table.

-- Tante, vous n'tes pas fche? murmura-t-elle d'un ton enjou.

Ces mots firent bondir sur son sige Barbara Ptrovna.

-- Quoi? cria-t-elle en prenant son air hautain, -- est-ce que je
suis votre tante? Que voulez-vous dire par l?

Marie Timofievna ne s'attendait pas  ce langage courrouc; un
tremblement convulsif agita tout son corps, et elle se recula dans
le fond de son fauteuil.

-- Je... je pensais qu'il fallait vous appeler ainsi, balbutia-t-
elle en regardant avec de grands yeux Barbara Ptrovna, -- j'ai
entendu Lisa vous donner ce nom.

-- Comment? Quelle Lisa?

-- Eh bien, cette demoiselle, rpondit Marie Timofievna en
montrant du doigt lisabeth Nikolaevna.

-- Ainsi, pour vous elle est dj devenue Lisa?

-- C'est vous-mme qui tantt l'avez appele ainsi, reprit avec un
peu plus d'assurance Marie Timofievna. -- Il me semble avoir vu
en songe cette charmante personne, ajouta-t-elle tout  coup en
souriant.

 la rflexion, Barbara Ptrovna se calma un peu; la dernire
parole de mademoiselle Lbiadkine amena mme un lger sourire sur
ses lvres. La folle s'en aperut, se leva et de son pas boiteux
s'avana timidement vers la gnrale.

-- Prenez-le, j'avais oubli de vous le rendre, ne vous fchez pas
de mon impolitesse, dit-elle en se dpouillant soudain du chle
noir que Barbara Ptrovna lui avait mis sur les paules peu
auparavant.

-- Remettez-le tout de suite et gardez-le. Allez vous asseoir,
buvez votre caf, et, je vous en prie, n'ayez pas peur de moi, ma
chre, rassurez-vous. Je commence  vous comprendre.

Stpan Trophimovitch voulut de nouveau prendre la parole:

-- Chre amie...

-- Oh! faites-nous grce de vos discours, Stpan Trophimovitch;
nous sommes dj assez drouts comme cela; si vous vous en mlez,
ce sera complet... Tirez, je vous en prie, le cordon de sonnette
que vous avez prs de vous, il communique avec la chambre des
servantes.

Il y eut un silence. La matresse de la maison promenait sur
chacun de nous un regard souponneux et irrit. Entra Agacha, sa
femme de chambre favorite.

-- Donne-moi le mouchoir  carreaux que j'ai achet  Genve. Que
fait Daria Pavlovna?

-- Elle n'est pas trs bien portante.

-- Va la chercher. Dis-lui que je la prie instamment de venir
malgr son tat de sant.

En ce moment, des pices voisines arriva  nos oreilles un bruit
de pas et de voix semblable  celui de tout  l'heure, et soudain
parut sur le seuil Prascovie Ivanovna. Elle tait agite et hors
d'haleine; Maurice Nikolavitch lui donnait le bras.

-- Oh! Seigneur, ce que j'ai eu de peine  me traner jusqu'ici!
Lisa, tu es folle d'en user ainsi avec ta mre! gronda-t-elle,
mettant dans ce reproche une forte dose d'acrimonie, selon
l'habitude des personnes faibles, mais irascibles.

-- Matouchka, Barbara Ptrovna, je viens chercher ma fille chez
vous!

La gnrale Stavroguine la regarda de travers, se leva  demi, et,
d'un ton o perait une colre mal contenue:

-- Bonjour, Prascovie Ivanovna, dit-elle, fais-moi le plaisir de
t'asseoir. J'tais sre que tu viendrais.

II

Un pareil accueil n'avait rien qui pt surprendre Prascovie
Ivanovna. Depuis l'enfance, Barbara Ptrovna avait toujours trait
despotiquement son ancienne camarade de pension, et, sous prtexte
d'amiti, elle lui tmoignait un vritable mpris. Mais,
actuellement, les deux dames se trouvaient vis--vis l'une de
l'autre dans une situation particulire: elles taient
compltement brouilles depuis quelques jours. Barbara Ptrovna
ignorait encore les causes de cette rupture qui, par suite, n'en
tait que plus offensante pour elle. D'ailleurs, avant mme que
les choses en vinssent l, Prascovie Ivanovna avait, contre sa
coutume, pris une attitude fort hautaine  l'gard de son amie.
Comme bien on pense, cela avait profondment ulcr Barbara
Ptrovna. D'un autre ct, il tait arriv jusqu' elle certains
bruits tranges qui l'irritaient surtout par leur caractre vague.
Nature franche et droite, la gnrale Stavroguine ne pouvait
souffrir les accusations sourdes et mystrieuses; elle leur
prfrait toujours la guerre ouverte. Quoi qu'il en soit, depuis
cinq jours les deux dames avaient cess de se voir. La dernire
visite avait t faite par Barbara Ptrovna, qui tait revenue de
chez la Drozdoff, cruellement blesse. Je crois pouvoir le dire
sans crainte de me tromper, en ce moment Prascovie Ivanovna venait
chez son amie, navement convaincue que celle-ci devait trembler
devant elle; cela se voyait sur son visage. Or, Barbara Ptrovna
devenait un dmon d'orgueil ds qu'elle pouvait souponner que
quelqu'un pensait la tenir  sa merci. Quant  Prascovie Ivanovna,
comme beaucoup de personnes faibles qui se sont longtemps laiss
fouler aux pieds sans mot dire, elle s'emportait avec une violence
inoue sitt que les circonstances lui fournissaient l'occasion de
prendre sa revanche.  prsent, il est vrai, elle tait
souffrante, et la maladie la rendait toujours plus irritable.
J'ajouterai enfin que notre prsence dans le salon n'tait pas
faite pour imposer beaucoup de rserve aux deux camarades
d'enfance et les empcher de donner un libre cours  leurs
ressentiments; nous tions tous plus ou moins des clients, des
infrieurs devant qui elles n'avaient pas  se gner. Stpan
Trophimovitch, rest debout depuis l'arrive de Barbara Ptrovna,
s'affaissa sur un sige en entendant crier Prascovie Ivanovna et
me jeta un regard dsespr. Chatoff fit brusquement demi-tour sur
sa chaise et bougonna  part soi. Je crois qu'il avait envie de
s'en aller. Lise se leva  demi, mais se rassit aussitt, sans
mme couter comme elle l'aurait d la semonce maternelle.
videmment, ce n'tait pas le fait d'un caractre obstin, mais
d'une proccupation exclusive sous l'influence de laquelle elle se
trouvait alors. La jeune fille regardait vaguement en l'air et
avait mme cess de faire attention  Marie Timofievna.

III

-- Ae, ici! fit Prascovie Ivanovna en indiquant un fauteuil prs
de la table, puis elle s'assit pniblement avec le secours de
Maurice Nikolavitch; sans ses jambes, matouchka, je ne
m'assirais pas chez vous! ajouta-t-elle d'un ton fielleux.

Barbara Ptrovna leva un peu la tte, sa physionomie exprimait la
souffrance; elle appliqua les doigts de sa main droite contre sa
tempe, o elle sentait videmment un tic douloureux.

-- Qu'est-ce que tu dis, Prascovie Ivanovna? Pourquoi ne
t'assirais-tu pas chez moi? Ton dfunt mari m'a tmoign toute sa
vie une sincre amiti; toi et moi,  la pension, nous avons jou
ensemble  la poupe, tant gamines.

Prascovie Ivanovna se mit  agiter les bras.

-- J'en tais sre! La pension vous sert toujours d'entre en
matire quand vous vous prparez  me dire des choses
dsagrables, c'est votre truc.

-- Dcidment, tu es mal dispose aujourd'hui; comment vont tes
jambes? On va t'apporter du caf, bois-en une tasse, je t'en prie,
et ne te fche pas.

-- Matouchka, Barbara Ptrovna, vous me traitez tout  fait comme
une petite fille. Je ne veux pas de caf, voil!

Et, quand le domestique s'approcha d'elle pour la servir, elle le
repoussa d'un geste brutal. (Du reste, sauf Maurice Nikolavitch
et moi, tout le monde refusa de prendre du caf. Stpan
Trophimovitch, qui en avait d'abord accept, laissa sa tasse sur
la table; Marie Timofievna aurait bien voulu en avoir encore,
dj mme elle tendait la main, mais le sentiment des convenances
lui revint, et elle refusa, visiblement satisfaite de cette
victoire sur elle-mme.)

Un sourire venimeux plissa les lvres de Barbara Ptrovna.

-- Sais-tu une chose, ma chre Prascovie Ivanovna? Tu es srement
venue ici avec une ide que tu t'es encore mise dans la tte.
Toute ta vie tu n'as vcu que par l'imagination. Tout  l'heure,
quand j'ai parl de la pension, tu t'es fche, mais te rappelles-
tu le jour o tu es venue raconter  toute la classe que le
hussard Chablykine t'avait demande en mariage? Madame Lefbure
t'a alors convaincue de mensonge, et pourtant tu ne mentais pas,
tu t'tais simplement fourr dans l'esprit une chimre qui te
faisait plaisir. Eh bien, parle, qu'est-ce que tu as maintenant?
Qu'as-tu encore imagin pour tre si mcontente?

-- Et vous,  la pension, vous vous tes amourache du pope qui
enseignait la loi divine, vous devez vous souvenir de cela aussi,
puisque vous avez si bonne mmoire! ha, ha, ha!

Elle eut un rire sardonique auquel succda un accs de toux.

-- Ah! tu n'as pas oubli le pope... reprit Barbara Ptrovna en
lanant  son interlocutrice un regard haineux.

Son visage tait devenu vert. Prascovie Ivanovna prit tout  coup
un air de dignit.

-- Maintenant, matouchka, je n'ai pas envie de rire, je dsire
savoir pourquoi devant toute la ville vous avez ml ma fille 
votre scandale, voil pourquoi je suis venue.

Barbara Ptrovna se redressa brusquement.

--  mon scandale? fit-elle d'une voix menaante.

-- Maman, je vous prie de veiller davantage sur vos expressions,
observa soudain lisabeth Nikolaevna.

-- Comment as-tu dit? rpliqua la mre, qui allait de nouveau
commencer une mercuriale, mais qui s'arrta court devant le regard
tincelant de sa fille.

-- Comment avez-vous pu, maman, parler de scandale? continua en
rougissant Lisa; -- je suis venue ici de moi-mme, avec la
permission de Julie Mikhalovna, parce que je voulais connatre
l'histoire de cette malheureuse, pour lui tre utile.

-- L'histoire de cette malheureuse! rpta ironiquement
Prascovie Ivanovna; -- quel besoin as-tu de t'immiscer dans de
pareilles histoires? Oh! matouchka! Nous en avons assez, de
votre despotisme, poursuivit-elle avec rage en se tournant vers
Barbara Ptrovna. -- On dit,  tort ou  raison, que vous teniez
toute cette ville sous votre joug, mais il parat que vos beaux
jours sont passs!

Barbara Ptrovna tait comme une flche prte  partir. Immobile,
elle regarda svrement pendant dix secondes Prascovie Ivanovna.

-- Allons, prie Dieu, Prascovie, pour que toutes les personnes ici
prsentes soient des gens srs, dit-elle enfin avec une
tranquillit sinistre, -- tu as beaucoup trop parl.

-- Moi, ma mre, je n'ai pas si peur que d'autres de l'opinion
publique; c'est vous qui, nonobstant vos airs hautains, tremblez
devant le jugement du monde. Et si les personnes ici prsentes
sont des gens srs, tant mieux pour vous.

-- Tu es devenue intelligente cette semaine?

-- Non, mais cette semaine la vrit s'est fait jour.

-- Quelle vrit s'est fait jour cette semaine? coute, Prascovie
Ivanovna, ne m'irrite pas, explique-toi  l'instant, je t'adjure
de parler: quelle vrit s'est fait jour, et que veux-tu dire par
ces mots?

Prascovie Ivanovna se trouvait dans un tat d'esprit o l'homme,
tout au dsir de frapper un grand coup, ne s'inquite plus des
consquences.

-- Mais la voil, toute la vrit! elle est assise l! rpondit-
elle en montrant du doigt Marie Timofievna. Celle-ci, qui n'avait
cess de considrer Prascovie Ivanovna avec une curiosit enjoue,
se mit  rire en se voyant ainsi dsigne par la visiteuse
irrite, et s'agita gaiement sur son fauteuil.

-- Seigneur Jsus-Christ, ils sont tous fous! s'cria Barbara
Ptrovna, qui blmit et se renversa sur le dossier de son sige.

Sa pleur nous alarma. Stpan Trophimovitch s'lana le premier
vers elle; je m'approchai aussi; Lisa elle-mme se leva, sans, du
reste, s'loigner de son fauteuil; mais nul ne manifesta autant
d'inquitude que Prascovie Ivanovna; elle se leva du mieux qu'elle
put et se mit  crier d'une voix dolente:

-- Matouchka, Barbara Ptrovna, pardonnez-moi ma sottise et ma
mchancet! Mais que quelqu'un lui donne au moins de l'eau!

-- Ne pleurniche pas, je te prie, Prascovie Ivanovna; et vous,
messieurs, cartez-vous, s'il vous plat, je n'ai pas besoin
d'eau! dit avec fermet Barbara Ptrovna, quoique la parole et
encore peine  sortir de ses lvres dcolores.

-- Matouchka! reprit Prascovie Ivanovna un peu tranquillise, --
ma chre Barbara Ptrovna, sans doute j'ai eu tort de vous tenir
un langage inconsidr, mais toutes ces lettres anonymes dont me
bombardent de petites gens m'avaient pousse  bout; si encore ils
vous les adressaient, puisque c'est  propos de vous qu'ils les
crivent! moi, matouchka, j'ai une fille!

Les yeux tout grands ouverts, Barbara Ptrovna la regardait en
silence et l'coutait avec tonnement. Sur ces entrefaites, une
porte latrale s'ouvrit sans bruit, et Daria Pavlovna fit son
apparition. Elle s'arrta un instant sur le seuil pour promener
ses yeux autour d'elle; notre agitation la frappa. Il est probable
qu'elle ne remarqua pas tout de suite Marie Timofievna, dont
personne ne lui avait annonc la prsence. Stpan Trophimovitch
aperut le premier la jeune fille; il fit un mouvement brusque et
s'cria en rougissant: Daria Pavlovna!  ces mots, tous les
regards se portrent vers la nouvelle venue.

-- Comment, ainsi c'est l votre Daria Pavlovna! s'exclama Marie
Timofievna; -- eh bien, matouchka, ta soeur ne te ressemble pas!
Comment donc mon laquais peut-il dire: la serve, la fille de
Dachka, en parlant de cette charmante personne!

Daria Pavlovna s'tait dj rapproche de Barbara Ptrovna, mais
l'exclamation de mademoiselle Lbiadkine lui fit brusquement
retourner la tte, et elle resta debout devant sa chaise, les yeux
attachs sur la folle.

-- Assieds-toi, Dacha, dit Barbara Ptrovna avec un calme
effrayant; plus prs, l, c'est bien; tu peux voir cette femme,
tout en tant assise. Tu la connais?

-- Je ne l'ai jamais vue, rpondit tranquillement Dacha, et, aprs
un silence, elle ajouta: -- C'est sans doute la soeur malade d'un
M. Lbiadkine.

-- Moi aussi, mon me, je vous voie aujourd'hui pour la premire
fois, mais depuis longtemps dj je dsirais faire votre
connaissance, parce que chacun de vos geste tmoigne de votre
ducation, fit avec lan Marie Timofievna. -- Quant aux
criailleries de mon laquais, est-il possible, en vrit, que vous
lui ayez pris de l'argent, vous si bien leve et si gentille? Car
vous tes gentille, gentille, gentille, je vous le dis
sincrement! acheva-t-elle enthousiasme.

-- Comprends-tu quelque chose? demanda avec une dignit hautaine
Barbara Ptrovna.

-- Je comprends tout...

-- De quel argent parle-t-elle?

-- Il s'agit sans doute de l'argent que, sur la demande de Nicolas
Vsvolodovitch, je me suis charge d'apporter de Suisse  ce
M. Lbiadkine, le frre de cette femme.

Un silence suivit ces mots.

-- Nicolas Vsvolodovitch lui-mme t'a prie de faire cette
commission?

-- Il tenait beaucoup  envoyer cet argent, une somme de trois
cents roubles,  M. Lbiadkine. Mais il ignorait son adresse, il
savait seulement que ce monsieur devait venir dans notre ville,
c'est pourquoi il m'a charge de lui remettre cette somme  son
arrive ici.

-- Quel argent a donc t... perdu?  quoi cette femme vient-elle
de faire allusion?

-- Je n'en sais rien; j'ai entendu dire aussi que M. Lbiadkine
m'accusait d'avoir dtourn une partie de la somme, mais je ne
comprends pas ces paroles. On m'avait donn trois cents roubles,
j'ai remis trois cents roubles.

Daria Pavlovna avait presque entirement recouvr son calme. En
gnral il tait difficile de troubler longtemps cette jeune fille
et de lui ter sa prsence d'esprit, quelque motion qu'elle
prouvt dans son for intrieur. Toutes les rponses qu'on a lues
plus haut, elle les donna posment, sans hsitation, sans
embarras, d'une voix nette, gale et tranquille. Rien en elle ne
laissait souponner la conscience d'aucune faute. Tant que dura
cet interrogatoire, Barbara Ptrovna ne quitta pas des yeux sa
protge, ensuite elle rflchit pendant une minute.

-- Si, dit-elle avec force (tout en ne regardant que Dacha, elle
s'adressait videmment  toute l'assistance), -- si Nicolas
Vsvolodovitch, au lieu de me confier cette commission, t'en a
charge, c'est sans doute qu'il avait des raisons d'agir ainsi. Je
ne me crois pas le droit de les rechercher, du moment qu'on me les
cache; d'ailleurs le seul fait de ta participation  cette affaire
me rassure pleinement  leur gard, sache cela, Daria. Mais vois-
tu, ma chre, quand on ne connat pas le monde, on peut, avec les
intentions les plus pures, commettre un acte inconsidr, et c'est
ce que tu as fait en acceptant d'entrer en rapports avec ce
coquin. Les bruits rpandus par ce drle prouvent que tu as manqu
de tact. Mais je prendrai des renseignements sur lui, et, comme
c'est  moi qu'il appartient de te dfendre, je saurai le faire.
Maintenant il faut en finir avec tout cela.

-- Quand il viendra chez vous, le mieux sera de l'envoyer 
l'antichambre, observa tout  coup Marie Timofievna en se
penchant en dehors de son fauteuil. -- L il jouera aux cartes sur
le coffre avec les laquais, tandis qu'ici nous boirons du caf.
Vous pourrez tout de mme lui en faire porter une petite tasse,
mais je le mprise profondment, acheva-t-elle avec un geste
expressif.

-- Il faut en finir, rpta Barbara Ptrovna qui avait cout
attentivement mademoiselle Lbiadkine, sonnez, je vous prie,
Stpan Trophimovitch.

Celui-ci obit et brusquement s'avana tout agit vers la
matresse de la maison.

-- Si... si je... bgaya-t-il en rougissant, -- si j'ai aussi
entendu raconter la nouvelle ou, pour mieux dire, la calomnie la
plus odieuse, c'est avec la plus grande indignation... enfin cet
homme est un misrable et quelque chose comme un forat vad...

Il ne put achever; Barbara Ptrovna l'examina des pieds  la tte
en clignant les yeux. Entra le correct valet de chambre Alexis
gorovitch.

-- La voiture, ordonna la gnrale Stavroguine, -- et toi, Alexis
gorovitch, prpare-toi  ramener mademoiselle Lbiadkine chez
elle, elle t'indiquera elle-mme o elle demeure.

-- M. Lbiadkine l'attend lui-mme en bas depuis un certain temps,
et il a vivement insist pour tre annonc.

-- Cela ne se peut pas, Barbara Ptrovna, fit aussitt d'un air
inquiet Maurice Nikolavitch, qui jusqu'alors avait observ un
silence absolu: -- permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas un
homme qu'on puisse recevoir, c'est... c'est... c'est... un homme
impossible, Barbara Ptrovna.

-- Qu'il attende un peu, rpondit cette dernire  Alexis
gorovitch.

Le valet de chambre se retira.

-- C'est un homme malhonnte, et je crois mme que c'est un forat
vad ou quelque chose dans ce genre, murmura de nouveau, le rouge
au visage, Stpan Trophimovitch.

Prascovie Ivanovna se leva.

-- Lisa, il est temps de partir, dit-elle d'un ton rogue.

Elle semblait dj regretter de s'tre traite elle-mme de sotte
tantt dans un moment d'moi. C'tait avec un pli ddaigneux sur
les lvres qu'elle avait cout tout  l'heure les explications de
Daria Pavlovna. Mais rien ne me frappa autant que la physionomie
d'lisabeth Nikolaevna depuis l'entre de Dacha: la haine et le
mpris se lisaient dans ses yeux flamboyants.

-- Attends encore une minute, je te prie, Prascovie Ivanovna, fit,
toujours avec le mme calme extraordinaire, Barbara Ptrovna, --
aie la bont de te rasseoir, je suis dcide  tout dire, et tu as
mal aux jambes. L, c'est bien, je te remercie. Tantt je ne me
connaissais plus, et je t'ai adress quelques paroles trop vives.
Pardonne-moi, je te prie, j'ai agi btement, et je suis la
premire  le confesser, parce qu'en tout j'aime la justice. Sans
doute, toi aussi tu tais hors de toi tout  l'heure, quand tu as
parl de lettres anonymes. Toute communication non signe ne
mrite que le mpris. Si tu as une autre manire de voir, je ne te
l'envie pas. En tout cas,  ta place, j'aurais cru me salir en
relevant de pareilles vilenies. Mais puisque tu as commenc, je te
dirai que moi-mme, il y a six jours, j'ai aussi reu une lettre
anonyme, une chose bouffonne. Dans cette lettre, un drle
quelconque m'assure que Nicolas Vsvolodovitch est devenu fou, et
que je dois craindre une boiteuse qui jouera un rle
extraordinaire dans ma destine: je me rappelle l'expression.
Sachant que mon fils a une foule d'ennemis, j'ai aussitt fait
venir ici celui qui le hait secrtement de la haine la plus basse
et la plus implacable; en causant avec cet homme, j'ai dcouvert
tout de suite de quelle mprisable officine est sortie la lettre
anonyme. Si toi aussi, ma pauvre Prascovie Ivanovna, on t'a
inquite _ cause de moi_, et, comme tu dis, bombarde de ces
misrables crits, sans doute je suis la premire  regretter d'en
avoir t innocemment la cause. Voil tout ce que je voulais te
dire comme explication. Je vois avec peine que tu n'en peux plus,
et qu'en ce moment tu n'es pas dans ton assiette. En outre, je
suis bien dcide, non pas  _recevoir_, mais  _laisser entrer_
(ce qui n'est pas la mme chose) l'quivoque personnage dont il
tait question tout  l'heure. La prsence de Lisa en particulier
est inutile ici. Viens prs de moi, Lisa, ma chre, et laisse-moi
t'embrasser encore une fois.

Lisa traversa la chambre et s'arrta en silence devant Barbara
Ptrovna. Celle-ci l'embrassa, lui prit les mains et, l'cartant
un peu de sa personne, la considra avec motion, puis elle fit le
signe de la croix sur la jeune fille et se remit  l'embrasser.

-- Allons, adieu, Lisa (il y avait comme des larmes dans la voix
de Barbara Ptrovna), crois que je ne cesserai pas de t'aimer,
quoi que te rserve dsormais la destine... Que Dieu t'assiste.
J'ai toujours bni sa sainte volont.

Elle voulait encore ajouter quelque chose, mais, faisant un effort
sur elle-mme, elle se tut. Lisa retournait  sa place, toujours
silencieuse et pensive, quand, soudain, elle s'arrta devant sa
mre.

-- Maman, je ne pars pas tout de suite, je vais encore rester un
moment chez ma tante, dit-elle d'une voix douce, mais dnotant
nanmoins une rsolution indomptable.

-- Mon Dieu, qu'est-ce que c'est? cria, en frappant ses mains
l'une contre l'autre, Prascovie Ivanovna.

Lisa, sans rpondre, sans mme paratre entendre, alla se rasseoir
dans son coin et regarda de nouveau en l'air.

Une expression de triomphe se montra sur le visage de Barbara
Ptrovna.

-- Maurice Nikolavitch, j'ai un grand service  vous demander:
ayez la bont d'aller en bas jeter un coup d'oeil sur cet homme,
et, s'il y a quelque possibilit de le _laisser entrer_, amenez-le
ici.

Maurice Nikolavitch s'inclina et sortit. Une minute aprs, il
revint avec M. Lbiadkine.

IV

J'ai dj esquiss le portrait du capitaine: c'tait un grand et
gros gaillard de quarante ans, portant barbe et moustaches; il
avait des cheveux crpus, un visage rouge et un peu bouffi, des
joues flasques qui tremblaient  chaque mouvement de sa tte, et
de petits yeux injects, parfois assez malins. La pomme d'Adam
tait, chez lui, trs saillante, ce qui ne l'avantageait pas.
Mais, dans la circonstance prsente, je remarquai surtout son frac
et son linge propre. Il y a des gens  qui le linge propre ne va
pas, comme disait Lipoutine, un jour que Stpan Trophimovitch lui
reprochait sa malpropret. Le capitaine avait aussi des gants
noirs; il tait parvenu, non sans peine,  mettre  demi celui de
la main gauche; quant  l'autre, il le tenait dans sa main droite,
ainsi qu'un superbe chapeau rond qui, assurment, servait pour la
premire fois. Je pus donc me convaincre que le frac de l'amour
dont il avait parl la veille  Chatoff tait bel et bien une
ralit. Habit et linge avaient t achets (je le sus plus tard)
sur le conseil de Lipoutine, en vue de certains projets
mystrieux. Il n'y avait pas  douter non plus que la visite
actuelle de Lbiadkine ne ft due galement  une inspiration
trangre; seul, il n'aurait pu ni en concevoir l'ide, ni la
mettre  excution dans l'espace de trois quarts d'heure, 
supposer mme qu'il et t immdiatement instruit de la scne qui
s'tait passe sur le parvis de la cathdrale. Il n'tait pas
ivre, mais se trouvait dans cet tat de pesanteur et
d'abrutissement o vous laisse une orgie prolonge durant
plusieurs jours conscutifs.

Au moment o il entrait comme une trombe dans le salon, il
trbucha ds le seuil sur le tapis. Marie Timofievna clata de
rire. Le capitaine lui lana un regard froce et s'avana
rapidement vers Barbara Ptrovna.

-- Je suis venu, madame... commena-t-il d'une voix tonnante.

-- Faites-moi le plaisir, monsieur, dit Barbara Ptrovna en se
redressant, de vous asseoir l, sur cette chaise. Je vous
entendrai fort bien de l, et je pourrai mieux vous voir.

Le capitaine s'arrta, regarda devant lui d'un air hbt, mais
revint sur ses pas et s'assit  la place indique, c'est--dire
tout prs de la porte. Sa physionomie tait celle d'un homme qui
joint  une grande dfiance de lui-mme une forte dose d'impudence
et d'irascibilit. Il ne se sentait pas  son aise, cela tait
vident, mais, d'un autre ct, son amour-propre souffrait, et
l'on pouvait prvoir que, le cas chant, l'orgueil bless ferait
un effront de ce timide. Conscient de sa gaucherie, il osait 
peine bouger. Comme tout le monde l'a remarqu, la principale
souffrance des messieurs de ce genre, quand par grand hasard ils
apparaissent dans un salon, c'est de ne savoir que faire de leurs
mains. Le capitaine, tenant dans les siennes son chapeau et ses
gants, restait les yeux fixs sur le visage svre de Barbara
Ptrovna. Il aurait peut-tre voulu regarder plus attentivement
autour de lui, mais il ne pouvait encore s'y rsoudre. Marie
Timofievna partit d'un nouvel clat de rire, trouvant sans doute
fort ridicule la contenance embarrasse de son frre. Celui-ci ne
remua pas. Barbara Ptrovna eut l'inhumanit de le laisser ainsi
sur les pines pendant toute une minute.

-- D'abord, permettez-moi d'apprendre de vous-mme votre nom, dit-
elle enfin d'un ton glacial, aprs avoir longuement examin le
visiteur.

-- Le capitaine Lbiadkine, rpondit ce dernier de sa voix sonore;
je suis venu, madame...

-- Permettez! interrompit de nouveau Barbara Ptrovna, -- cette
malheureuse personne qui m'a tant intresse est en effet votre
soeur?

-- Oui, madame; elle a chapp  ma surveillance, car elle est
dans une position...

Il rougit soudain et commena  patauger.

-- Entendez-moi bien, madame, un frre ne salira pas... dans une
position, cela ne veut pas dire dans une position... qui entache
la rputation... depuis quelques temps...

Il s'arrta tout  coup.

-- Monsieur! fit la matresse de la maison en relevant la tte.

-- Voici dans quelle position elle est, acheva brusquement le
visiteur, et il appliqua son doigt sur son front.

Il y eut un silence.

-- Et depuis quand souffre-t-elle de cela? demanda ngligemment
Barbara Ptrovna.

-- Madame, je suis venu vous remercier de la gnrosit dont vous
avez fait preuve sur le parvis, je suis venu vous remercier  la
russe, fraternellement...

-- Fraternellement?

-- C'est--dire, pas fraternellement, mais en ce sens seulement
que je suis le frre de ma soeur, madame, et croyez, madame,
poursuivit-il prcipitamment, tandis que son visage devenait
cramoisi, -- croyez que je ne suis pas aussi mal lev que je puis
le paratre  premire vue dans votre salon. Ma soeur et moi, nous
ne sommes rien, madame, comparativement au luxe que nous
remarquons ici. Ayant, de plus, des calomniateurs... Mais
Lbiadkine tient  sa rputation, madame, et... et... je suis venu
vous remercier... Voil l'argent, madame!

Sur ce, il tira de sa poche un portefeuille et y prit une liasse
de petites coupures qu'il se mit  compter. Mais l'impatience
faisait trembler ses doigts, d'ailleurs lui-mme sentait qu'il
avait l'air encore plus bte avec cet argent dans les mains. Aussi
se troubla-t-il dfinitivement; pour l'achever un billet de banque
vert s'chappa du portefeuille et s'envola sur le tapis.

-- Vingt roubles, madame, dit le capitaine dont le visage
ruisselait de sueur, et, sa liasse de papier-monnaie  la main, il
s'avana vivement vers la matresse de la maison. Apercevant le
billet de banque tomb par terre, il se baissa d'abord pour le
ramasser, puis il rougit de ce premier mouvement et, avec un geste
d'indiffrence:

-- Ce sera pour vos gens, madame, dit-il, -- pour le laquais qui
le ramassera; il se souviendra de Lbiadkine.

-- Je ne puis permettre cela, se hta de rpondre Barbara Ptrovna
un peu inquite.

-- En ce cas...

Il ramassa l'assignat, devint pourpre, et, s'approchant
brusquement de son interlocutrice, lui tendit l'argent qu'il
venait de compter.

-- Qu'est-ce que c'est? s'cria-t-elle positivement effraye cette
fois, et elle se recula mme dans son fauteuil. Maurice
Nikolavitch, Stpan Trophimovitch et moi, nous nous avanmes
aussitt vers elle.

-- Calmez-vous, calmez-vous, je ne suis pas fou, je vous assure
que je ne suis pas fou! rptait  tout le monde le capitaine fort
agit.

-- Si, monsieur, vous avez perdu l'esprit.

-- Madame, tout cela n'est pas ce que vous pensez! Sans doute je
suis un insignifiant chanon... Oh! madame, somptueuse est votre
demeure, tandis que bien pauvre est celle de Marie l'Inconnue, ma
soeur, ne Lbiadkine, mais que nous appellerons pour le moment
Marie l'Inconnue, en attendant, madame, _en attendant _seulement,
car Dieu ne permettra pas qu'il en soit toujours ainsi! Madame,
vous lui avez donn dix roubles, et elle les a reus, mais parce
qu'ils venaient de _vous_, madame! coutez, madame! De personne
au monde cette Marie l'Inconnue n'acceptera rien, autrement
frmirait dans la tombe l'officier d'tat-major, son grand-pre,
qui a t tu au Caucase sous les yeux mme d'Ermoloff, mais de
vous, madame, de vous elle acceptera tout. Seulement, si d'une
main elle reoit, de l'autre elle vous offre vingt roubles sous
forme de don  l'un des comits philanthropiques dont vous tes
membre, madame... car vous-mme, madame, avez fait insrer dans la
_Gazette de Moscou_ un avis comme quoi l'on peut souscrire ici
chez vous au profit d'une socit de bienfaisance...

Le capitaine s'interrompit tout  coup; il respirait pniblement,
comme aprs l'accomplissement d'une tche laborieuse. La phrase
sur la socit de bienfaisance avait t probablement prpare
d'avance, peut-tre dicte par Lipoutine. Le visiteur tait en
nage. Barbara Ptrovna fixa sur lui un regard pntrant.

-- Le livre se trouve toujours en bas chez mon concierge,
rpondit-elle svrement, -- vous pouvez y inscrire votre
offrande, si vous voulez. En consquence, je vous prie maintenant
de serrer votre argent et de ne pas le brandir en l'air. C'est
cela. Je vous prie aussi de reprendre votre place. C'est cela. Je
regrette fort, monsieur, de m'tre trompe sur le compte de votre
soeur et de lui avoir fait l'aumne, alors qu'elle est si riche.
Il y a seulement un point que je ne comprends pas: pourquoi de moi
seule peut-elle accepter quelque chose, tandis qu'elle ne voudrait
rien recevoir des autres? Vous avez tellement insist l-dessus
que je dsire une explication tout  fait nette.

-- Madame, c'est un secret qui ne peut tre enseveli que dans la
tombe! reprit le capitaine.

-- Pourquoi donc? demanda Barbara Ptrovna d'un ton qui semblait
dj un peu moins ferme.

-- Madame, madame!...

S'enfermant dans un sombre silence, il regardait  terre, la main
droite appuye sur son coeur. Barbara Ptrovna attendait, sans le
quitter des yeux.

-- Madame, cria-t-il tout  coup, -- me permettez-vous de vous
faire une question, une seule, mais franchement, ouvertement,  la
russe?

-- Parlez.

-- Avez-vous souffert dans votre vie, madame?

-- Vous voulez dire simplement que vous avez souffert ou que vous
souffrez par le fait de quelqu'un?

-- Madame, madame! Dieu lui-mme, au jugement dernier, s'tonnera
de tout ce qui a bouillonn dans ce coeur! rpliqua le capitaine
en se frappant la poitrine.

-- Hum, c'est beaucoup dire.

-- Madame, je me sers peut-tre d'expressions trop vives...

-- Ne vous inquitez pas, je saurai vous arrter moi-mme quand il
le faudra.

-- Puis-je vous soumettre encore une question, madame?

-- Voyons?

-- Peut-on mourir par le seul fait de la noblesse de son me?

-- Je n'en sais rien, je ne me suis jamais pos cette question.

-- Vous n'en savez rien! Vous ne vous tes jamais pos cette
question! cria Lbiadkine avec une douloureuse ironie; -- eh bien,
puisqu'il en est ainsi, puisqu'il en est ainsi, --

_Tais-toi, coeur sans espoir!_

Et il s'allongea un violent coup de poing dans la poitrine.

Ensuite il commena  se promener dans la chambre. Le trait
caractristique de ces gens-l est une complte impuissance 
refouler en soi leurs dsirs: ceux-ci  peine conus tendent
irrsistiblement  se manifester, et souvent au mpris de toutes
les convenances. Hors de son milieu, un monsieur de ce genre
commencera d'ordinaire par se sentir gn, mais, pour peu que vous
lui lchiez la bride, il deviendra tout de suite insolent. Le
capitaine fort chauff allait  et l en gesticulant, il
n'coutait pas ce qu'on lui disait, et parlait avec une telle
rapidit que parfois il bredouillait; alors, sans achever sa
phrase, il en commenait une autre.  la vrit, il tait peut-
tre en partie sous l'influence d'une sorte d'ivresse: dans le
salon se trouvait lisabeth Nikolaevna qu'il ne regardait pas,
mais dont la prsence devait suffire pour lui tourner la tte. Du
reste, ce n'est l qu'une supposition de ma part. Sans doute
Barbara Ptrovna avait ses raisons pour triompher de son dgot et
consentir  entendre un pareil homme. Prascovie Ivanovna tait
toute tremblante, bien que,  vrai dire, elle ne part pas savoir
au juste de quoi il s'agissait. Stpan Trophimovitch tremblait
aussi, mais lui c'tait, au contraire, parce qu'il croyait trop
bien comprendre. Maurice Nikolavitch semblait tre l comme un
ange tutlaire; Lisa tait ple, et ses yeux grands ouverts ne
pouvaient se dtacher de l'trange capitaine. Chatoff avait
toujours la mme attitude; mais, chose plus surprenante que tout
le reste, la gaiet de Marie Timofievna avait fait place  la
tristesse; le coude droit appuy sur la table, la folle, pendant
que son frre prorait, ne cessait de le considrer d'un air
chagrin. Seule, Daria Pavlovna me parut calme.

 la fin, Barbara Ptrovna se fcha:

-- Toutes ces allgories ne signifient rien, vous n'avez pas
rpondu  ma question: Pourquoi? J'attends impatiemment une
rponse.

-- Je n'ai pas rpondu au pourquoi? Vous attendez une rponse au
pourquoi? reprit le capitaine avec un clignement d'yeux; -- ce
petit mot pourquoi? est rpandu dans tout l'univers depuis la
naissance du monde, madame;  chaque instant toute la nature crie
 son crateur pourquoi? et voil sept mille ans qu'elle attend
en vain une rponse. Se peut-il que le capitaine Lbiadkine seul
rponde  cette question et que sa rponse soit juste, madame?

-- Tout cela est absurde et ne rime  rien! rpliqua Barbara
Ptrovna irrite, -- ce sont des allgories; de plus, vous parlez
trop pompeusement, monsieur, ce que je considre comme une
impertinence.

-- Madame, poursuivit le capitaine sans l'couter, -- je
dsirerais peut-tre m'appeler Ernest, et pourtant je suis
condamn  porter le vulgaire nom d'Ignace, -- pourquoi cela,
selon vous? Je voudrais pouvoir m'intituler prince de Montbar, et
je ne suis que Lbiadkine tout court, -- pourquoi cela? Je suis
pote, madame, pote dans l'me, je pourrais recevoir mille
roubles d'un diteur, et cependant je suis forc de vivre dans un
taudis, pourquoi? pourquoi? Madame,  mon avis, la Russie est un
jeu de la nature, rien de plus!

-- Dcidment vous ne pouvez rien dire de plus prcis?

-- Je puis vous rciter une posie, le _Cancrelas, _madame!

-- Quoi?

-- Madame, je ne suis pas encore fou! Je le deviendrai
certainement, mais je ne le suis pas encore! Madame, un de mes
amis, un homme trs noble, a crit une fable de Kryloff, intitule
le _Cancrelas_, puis-je vous en donner connaissance?

-- Vous voulez rciter une fable de Kryloff?

-- Non, ce n'est pas une fable de Kryloff que je veux rciter,
mais une fable de moi, de ma composition. Croyez-le bien, madame,
je ne suis ni assez inculte, ni assez abruti pour ne pas
comprendre que la Russie possde dans Kryloff un grand fabuliste 
qui le ministre de l'instruction publique a rig un monument dans
le Jardin d't. Tenez, madame, vous demandez: pourquoi? La
rponse est au fond de cette fable, en lettres de feu!

-- Rcitez votre fable!

_Il existait sur la terre_
_Un modeste cancrelas;_
_Un jour le pauvret, hlas!_
_Se laissa choir dans un verre_
_Or, ce verre tait rempli_
_D'un aliment pour les mouches..._

-- Seigneur, qu'est-ce que c'est que a? s'cria Barbara Ptrovna.

-- En t, quand on veut prendre des mouches, on met dans un verre
un aliment dont elles sont friandes, se hta d'expliquer le
capitaine avec la mauvaise humeur d'un auteur troubl dans sa
lecture, -- n'importe quel imbcile comprendra, n'interrompez pas,
n'interrompez pas, vous verrez, vous verrez...

_ cette vue, un grand cri,_
_S'adressant  Jupiter,_
_Sort aussitt de leurs bouches_
_Ne peux-tu donc pas ter_
_Ces intrus de votre verre?_
_Arrive un vieillard svre,_
_Le trs noble Nikifor._

-- Je n'ai pas encore fini, mais cela ne fait rien, je vais vous
raconter le reste en prose: Nikifor prend le verre, et, sans
s'inquiter des cris, jette les mouches, le cancrelas et tout le
tremblement dans le bac aux ordures, ce qu'il aurait fallu faire
depuis longtemps. Mais remarquez, remarquez, madame, que le
cancrelas ne murmure pas! Voil la rponse  votre question,
ajouta le capitaine en levant la voix avec un accent de triomphe:
le cancrelas ne murmure pas! -- Quant  Nikifor, il reprsente
la nature, acheva-t-il rapidement, et, enchant de lui-mme, il
reprit sa promenade dans la chambre.

-- Permettez-moi de vous demander, dit Barbara Ptrovna outre de
colre, -- comment vous avez os accuser une personne appartenant
 ma maison d'avoir dtourn une partie de l'argent  vous envoy
par Nicolas Vsvolodovitch.

-- Calomnie! vocifra Lbiadkine avec un geste tragique.

-- Non, ce n'est pas une calomnie.

-- Madame, dans certaines circonstances on se rsigne  subir un
dshonneur domestique, plutt que de proclamer hautement la
vrit. Lbiadkine se taira, madame!

Sentant sa position trs forte, il tait comme gris par la
conscience de ses avantages sur son interlocutrice; il prouvait
un besoin de blesser, de salir, de montrer sa puissance.

-- Sonnez, s'il vous plait, Stpan Trophimovitch, dit Barbara
Ptrovna.

-- Lbiadkine n'est pas un niais, madame! continua le capitaine en
clignant de l'oeil avec un vilain sourire, -- c'est un malin, mais
chez lui aussi un vestibule est ouvert aux passions! Et ce
vestibule, c'est la vieille bouteille du hussard, chante par
Denis Davydoff. Voil, quand il est dans ce vestibule, madame, il
lui arrive d'envoyer une lettre en vers, lettre trs noble, mais
qu'il voudrait ensuite n'avoir pas crite; oui, il donnerait, pour
la ravoir, les larmes de toute sa vie, car le sentiment du beau y
est bless. Malheureusement, lorsque l'oiseau a pris son vol, on
ne peut pas le saisir par la queue! Eh bien, dans ce vestibule,
madame, sous le coup de la gnreuse indignation veille en lui
par les affronts dont il est abreuv, Lbiadkine a pu aussi
s'exprimer en termes inconsidrs sur le compte d'une noble
demoiselle, et ses calomniateurs en ont profit. Mais Lbiadkine
est rus, madame! En vain un loup sinistre l'obsde
continuellement et ne cesse de lui verser  boire, esprant le
faire parler: Lbiadkine se tait, et, au fond de la bouteille, ce
qui chaque fois se rencontre au lieu du mot attendu, c'est -- la
ruse de Lbiadkine! Mais assez, oh! assez! Madame, votre
somptueuse habitation pourrait appartenir au plus noble des tres,
mais le cancrelas ne murmure pas! Remarquez donc, remarquez enfin
qu'il ne murmure pas, et reconnaissez sa grandeur d'me!

En bas, dans la loge du concierge, se fit entendre un coup de
sonnette, et presque au mme instant se montra Alexis goritch que
Stpan Trophimovitch avait sonn tout  l'heure. Le vieux
domestique aux allures si correctes tait en proie  une agitation
extraordinaire.

-- Nicolas Vsvolodovitch vient d'arriver, et il sera ici dans un
moment, dclara-t-il en rponse au regard interrogateur de sa
matresse.

Je me rappelle trs bien comment Barbara Ptrovna accueillit cette
nouvelle: d'abord elle plit, mais soudain ses yeux tincelrent.
Elle se redressa sur son fauteuil, et son visage prit une
expression d'nergie qui frappa tout le monde. Outre que l'arrive
de Nicolas Vsvolodovitch tait compltement imprvue, puisqu'on
ne l'attendait pas avant un mois, cet vnement, dans les
conjonctures prsentes, semblait un vritable coup de la fatalit.
Le capitaine lui-mme s'arrta, comme ptrifi, au milieu de la
chambre, et resta bouche bante, regardant la porte d'un air
extrmement bte.

Dans la pice voisine retentirent des pas lgers et rapides, puis
quelqu'un fit brusquement irruption dans le salon, mais ce n'tait
pas Nicolas Vsvolodovitch.

V

Je demande la permission de dcrire en quelques mots ce visiteur
inattendu. C'tait un jeune homme de vingt-sept ans environ, d'une
taille un peu au-dessus de la moyenne, aux cheveux blonds,
clairsems et assez longs, avec un soupon de moustaches et de
barbiche. Il tait vtu proprement et mme  la mode, mais sans
recherche.  premire vue, il paraissait vot et lent dans ses
mouvements, quoiqu'il ne ft ni l'un ni l'autre. Il avait aussi un
faux air d'excentrique; pourtant, quand on le connut chez nous, on
fut unanime  trouver ses manires trs convenables et son langage
des plus srieux.

Personne ne le disait laid, mais sa figure ne plaisait  personne.
Sa tte tait allonge vers la nuque et comme aplatie sur les
cts, disposition qui prtait  son visage quelque chose
d'anguleux. Il avait le front haut et troit, l'oeil perant, le
nez petit et pointu, les lvres longues et minces. Avec le pli sec
qui se remarquait sur ses joues et autour de ses pommettes, il
donnait l'impression d'un convalescent  peine remis d'une maladie
grave, mais ce n'tait qu'une apparence: en ralit, il se portait
 merveille et n'avait mme jamais t malade.

Sans tre press, il marchait prcipitamment. Il semblait que rien
ne pt le troubler. Dans quelques circonstances, dans quelque
socit qu'il se trouvt, il conservait une assurance
imperturbable.  son insu, il possdait une dose norme de
prsomption.

Extraordinairement disert, il parlait avec une volubilit qui ne
nuisait, d'ailleurs, ni  la nettet, ni  la distinction de son
dbit. Sa parole abondante tait en mme temps d'une clart, d'une
prcision et d'une justesse remarquables. D'abord on l'coutait
avec plaisir, mais ensuite cette locution facile et toujours
prte veillait des ides dsagrables dans l'esprit de
l'auditeur: on se demandait quelle conformation trange devait
avoir la langue d'un monsieur si loquace.

Ds son entre dans le salon, ce jeune homme donna cours  sa
faconde, je crois mme qu'il entra en continuant un _speech_
commenc dans la pice voisine. En un clin d'oeil il fut devant
Barbara Ptrovna et se mit  dgoiser:

-- Figurez-vous, Barbara Ptrovna, j'entre croyant le trouver ici
depuis un quart-d'heure dj; il y a une heure et demie qu'il est
arriv, nous avons t ensemble chez Kiriloff; voil une demi-
heure qu'il l'a quitt pour venir directement ici o il m'avait
donn rendez-vous dans un quart d'heure...

-- Mais qui? demanda Barbara Ptrovna, -- qui vous a donn rendez-
vous ici?

-- Eh bien, Nicolas Vsvolodovitch! se peut-il que vous ignoriez
encore son arrive? Son bagage, du moins, doit tre ici depuis
longtemps, comment donc ne vous a-t-on rien dit? Alors, je suis le
premier  vous donner cette nouvelle. On pourrait l'envoyer
chercher, mais, du reste, il va venir lui-mme tout  l'heure, il
viendra  coup sr, et, autant que j'en puis juger, le moment sera
des mieux choisis, ajouta le visiteur, tandis que ses yeux
parcouraient la chambre et s'arrtaient avec une attention
particulire sur le capitaine.

-- Ah! lisabeth Nikolaevna, que je suis aise de vous rencontrer
ds mon premier pas! Enchant de vous serrer la main! Et il
s'lana vers Lisa pour saisir la main que la jeune fille lui
tendait avec un gai sourire. --  ce qu'il me semble, la trs
honore Prascovie Ivanovna n'a pas oubli non plus son
professeur, et mme elle n'est pas fche contre lui, comme elle
l'tait toujours en Suisse. Mais ici comment vont vos jambes,
Prascovie Ivanovna? Les mdecins suisses ont-ils eu raison de vous
ordonner l'air natal?... Comment? Des pithmes liquides? Ce doit
tre fort bon. Mais combien j'ai regrett, Barbara Ptrovna,
poursuivit-il en s'adressant de nouveau  la matresse de la
maison, -- combien j'ai regrett de n'avoir pu me rencontrer avec
vous  l'tranger pour vous offrir personnellement l'hommage de
mon respect! De plus, j'avais tant de choses  vous communiquer...
J'ai bien crit  mon vieux, mais sans doute, selon son habitude,
il...

-- Ptroucha! s'cria Stpan Trophimovitch qui, sortant soudain de
sa stupeur, frappa ses mains l'une contre l'autre et courut  son
fils. -- Pierre, mon enfant, je ne te reconnaissais pas!

Il le serrait dans ses bras, et des larmes coulaient de ses yeux.

-- Allons, ne fais pas de sottises, ces gestes sont inutiles;
allons, assez, assez, je te prie, murmurait Ptroucha en cherchant
 se dgager.

-- Toujours, toujours j'ai t coupable envers toi!

-- Allons, assez; nous parlerons de cela plus tard. Je m'en
doutais, que tu ferais des enfantillages. Allons, sois un peu plus
raisonnable, je te prie.

-- Mais je ne t'ai pas vu depuis dix ans!

-- C'est une raison pour tre moins dmonstratif...

-- Mon enfant!

-- Eh bien, je crois  ton affection, j'y crois, mais te tes
mains. Tu vois bien que tu gnes les autres... Ah! voil Nicolas
Vsvolodovitch; tche donc de te tenir tranquille  la fin, je te
prie!

Nicolas Vsvolodovitch venait, en effet, d'arriver; il entra sans
bruit, et, avant de pntrer dans la chambre, promena un regard
tranquille sur toute la socit.

Comme quatre ans auparavant, lors de ma premire rencontre avec
lui, en ce moment encore son aspect me frappa. Certes, je ne
l'avais pas oubli, mais il y a, je crois, des physionomies qui, 
chaque apparition nouvelle, offrent toujours, si l'on peut ainsi
parler, quelque chose d'indit, quelque chose que vous n'avez pas
encore remarqu en elles, les eussiez-vous dj vues cent fois. En
apparence, Nicolas Vsvolodovitch n'avait pas chang depuis quatre
ans: son extrieur tait aussi distingu, sa dmarche aussi
imposante qu' cette poque; il semblait mme tre rest presque
aussi jeune. Je retrouvai dans son lger sourire la mme
affabilit de commande, dans son regard la mme expression svre,
pensive et distraite qu'au temps o il m'tait apparu pour la
premire fois. Mais un dtail me surprit. Jadis, quoiqu'on le
considrt dj comme un bel homme, son visage en effet avait
l'air d'un masque, ainsi que le faisaient observer certaines
mauvaises langues fminines.  prsent, autant que j'en pouvais
juger, on ne pouvait plus dire cela, et Nicolas Vsvolodovitch
avait acquis,  mon sens, une beaut qui dfiait tout critique.
tait-ce parce qu'il tait un peu plus ple qu'autrefois et
semblait lgrement maigri? Ou parce qu'une pense nouvelle
mettait maintenant une flamme dans ses yeux?

Barbara Ptrovna n'alla pas au-devant de lui, elle se redressa sur
son fauteuil, et, arrtant son fils d'un geste imprieux, lui
cria:

-- Nicolas Vsvolodovitch, attends une minute!

Pour expliquer la terrible question qui suivit tout  coup ce
geste et cette parole, -- question dont l'audace me stupfia mme
chez une femme comme Barbara Ptrovna, je prie le lecteur de se
rappeler que, dans certains cas extraordinaires, cette dame,
nonobstant sa force d'me, son jugement et son tact pratique,
s'abandonnait sans rserve  toute l'imptuosit de son caractre.
Peut-tre le moment tait-il pour elle un de ceux o se concentre
brusquement comme en un foyer le fond de toute sa vie, -- passe,
prsente et future.

Je signalerai aussi la lettre anonyme qu'elle avait reue et dont
elle avait parl tout  l'heure en termes si irrits  Prascovie
Ivanovna, mais sans en citer le passage principal. Dans cette
lettre se trouvait peut-tre l'explication de la hardiesse avec
laquelle la mre interpella soudain son fils.

-- Nicolas Vsvolodovitch, rpta-t-elle en dtachant chaque
syllabe d'une voix forte o perait un menaant dfi, -- avant de
quitter votre place, dites-moi, je vous prie: est-il vrai que
cette pauvre crature, cette boiteuse... tenez, regardez-l! Est-
il vrai qu'elle soit... votre femme lgitime?

Je me rappelle trs bien ce moment: le jeune homme ne sourcilla
pas; il regarda fixement sa mre, et pas un muscle de son visage
ne tressaillit.  la fin, une sorte de sourire indulgent lui vint
aux lvres; sans rpondre un mot, il s'approcha doucement de
Barbara Ptrovna, lui prit la main et la baisa avec respect. Dans
cette circonstance mme la gnrale subissait  un tel point
l'ascendant de son fils qu'elle n'osa pas lui refuser sa main.
Elle se borna  attacher ses yeux sur Nicolas Vsvolodovitch,
mettant dans ce regard l'interrogation la plus pressante.

Mais il resta silencieux. Aprs avoir bais la main de sa mre, il
examina de nouveau les personnes qui l'entouraient, puis, sans se
hter, alla droit  Marie Timofievna. Il est des minutes dans la
vie des gens o leur physionomie est fort difficile  dcrire. Par
exemple, je me souviens qu' l'approche de Nicolas Vsvolodovitch,
Marie Timofievna, saisie de frayeur, se leva et joignit les mains
comme pour le supplier; mais en mme temps, je me le rappelle
aussi, dans son regard brillait une joie insense qui altrait
presque ses traits, une de ces joies immenses que l'homme est
souvent incapable de supporter... Je ne me charge pas d'expliquer
cette coexistence de sentiments contraires, toujours est-il que,
me trouvant alors  peu de distance de mademoiselle Lbiadkine, je
m'avanai vivement vers elle: je croyais qu'elle allait
s'vanouir.

-- Votre place n'est pas ici, -- lui dit Nicolas Vsvolodovitch
d'une voix caressante et mlodique, tandis que ses yeux avaient
une expression extraordinaire de tendresse. Il tait debout devant
elle, dans l'attitude la plus respectueuse, lui parlant comme on
parle  la femme que l'on considre le plus. Marie Timofievna
haletante balbutia sourdement quelques mots entrecoups:

-- Est-ce que je puis... tout maintenant... me mettre  genoux
devant vous?

-- Non, vous ne le pouvez pas, rpondit-il avec un beau sourire
qui fit rayonner le visage de la malheureuse; puis, du ton grave
et doux qu'on prend pour faire entendre raison  un enfant, il
ajouta:

-- Songez que vous tes une jeune fille et que, tout en tant
votre ami le plus dvou, je ne suis cependant qu'un tranger pour
vous: je ne suis ni un mari, ni un pre, ni un fianc. Donnez-moi
votre bras et allons-nous en; je vais vous mettre en voiture, et,
si vous le permettez, je vous ramnerai moi-mme chez vous.

Marie Timofievna l'couta jusqu'au bout et inclina la tte d'un
air pensif.

-- Allons-nous en, dit-elle avec un soupir, et elle lui donna son
bras.

Mais alors il arriva un petit malheur  la pauvre femme. Au moment
o elle se retournait, un faux mouvement de sa jambe boiteuse lui
fit perdre l'quilibre, et elle serait tombe par terre si un
fauteuil ne se ft trouv l pour l'arrter dans sa chute. Nicolas
Vsvolodovitch la saisit aussitt et la soutint solidement contre
son bras. Cette msaventure affligea vivement Marie Timofievna;
confuse, rouge de honte, elle se retira en silence et les yeux
baisss, accompagne de son cavalier qui la conduisait avec des
prcautions infinies. Lorsqu'ils se dirigrent vers la porte, je
vis Lisa se lever brusquement. Elle les suivit du regard jusqu'
ce qu'ils eussent disparu, puis elle se rassit sans mot dire, mais
un mouvement convulsif agitait son visage comme si elle avait
touch un reptile. Durant toute cette scne entre Nicolas
Vsvolodovitch et Marie Timofievna, la stupfaction nous avait
tous rendus muets; on aurait entendu une mouche voler dans la
chambre; mais  peine furent-ils sortis que s'engagea une
conversation fort anime.

VI

Du reste, on profrait des cris plutt que des paroles suivies, et
les propos changs taient si incohrents qu'il m'est impossible
d'en donner un compte rendu. Stpan Trophimovitch lcha une
exclamation en franais et frappa ses mains l'une contre l'autre,
mais Barbara Ptrovna ne fit pas la moindre attention  lui.
Maurice Nikolavitch lui-mme murmura prcipitamment quelques
mots. Le plus chauff de tous tait Pierre Stpanovitch;  grand
renfort de gestes, il s'efforait de persuader quelque chose 
Barbara Ptrovna, mais je fus longtemps sans pouvoir comprendre ce
qu'il lui disait. Il s'adressait aussi  Prascovie Ivanovna et 
lisabeth Nikolaevna, une fois mme il cria je ne sais quoi  son
pre. Bref, il s'agitait extrmement. Barbara Ptrovna, toute
rouge, quitta brusquement sa place: As-tu entendu, as-tu entendu
ce qu'il lui a dit ici tout  l'heure? cria-t-elle  Prascovie
Ivanovna. Celle-ci, pour toute rponse, remua le bras en
grommelant quelques paroles inintelligibles. La pauvre femme avait
bien du souci:  chaque instant elle tournait la tte vers Lisa
qu'elle regardait d'un air inquiet, mais elle n'osait pas se
lever, avant que sa fille et donn le signal du dpart. Pendant
ce temps, le capitaine, je m'en aperus, essaya d'esquiver. Depuis
l'apparition de Nicolas Vsvolodovitch, il tait en proie  une
frayeur incontestable, mais Pierre Stpanovitch le saisit par le
bras et lui coupa la retraite.

-- C'est ncessaire, il le faut, -- ne cessait de dire le jeune
homme debout devant le fauteuil sur lequel Barbara Ptrovna
s'tait rassise; elle l'coutait avidement; il avait russi 
captiver toute l'attention de son interlocutrice.

-- C'est ncessaire. Vous voyez vous-mme, Barbara Ptrovna, qu'il
y a ici un malentendu et que l'affaire parat fort trange,
pourtant elle est claire comme une chandelle et simple comme le
doigt. Je comprends trs bien que personne ne m'a charg de
parler, et que j'ai l'air passablement ridicule quand je me mets
ainsi en avant. Mais d'abord Nicolas Vsvolodovitch lui-mme
n'attache aucune importance  la chose, et enfin il y a des cas o
l'intress se rsout malaisment  donner une explication
personnelle, il est plus facile  un tiers de raconter certaines
particularits dlicates. Croyez-le bien, Barbara Ptrovna,
Nicolas Vsvolodovitch n'a aucun tort, quoiqu'il n'ait pas rpondu
 la question que vous lui avez adresse tout  l'heure. J'tais 
Ptersbourg quand l'affaire s'est passe, il n'y a pas l de quoi
fouetter un chat. Bien plus, toute cette aventure ne peut que
faire honneur  Nicolas Vsvolodovitch, s'il faut absolument
employer un terme aussi vague que le mot honneur...

-- Vous voulez dire que vous avez t tmoin du fait qui a donn
naissance  ce... malentendu? demanda Barbara Ptrovna.

-- J'en ai t tmoin et j'y ai pris part, se hta de rpondre
Pierre Stpanovitch.

-- Si vous me donnez votre parole que cela ne blessera pas Nicolas
Vsvolodovitch dans la dlicatesse de ses sentiments pour moi 
qui il ne cache rien... et si, en outre, vous tes convaincu que
par l vous lui ferez mme plaisir...

-- Certainement, et c'est pour cela que je tiens  parler. Je suis
sr que lui-mme m'en prierait.

Ce monsieur tomb du ciel qui, de but en blanc, manifestait un si
vif dsir de raconter les affaires d'autrui, pouvait paratre
assez trange; en tout cas, sa manire d'agir choquait les usages
reus. Mais il avait touch un endroit fort sensible, et Barbara
Ptrovna tait comme prise  l'hameon. Je ne connaissais pas
encore bien le caractre de cet homme,  plus forte raison
ignorais-je ses desseins.

-- On vous coute, dit d'un ton plein de rserve Barbara Ptrovna
qui s'en voulait un peu de sa condescendance.

-- L'histoire n'est pas longue; si vous voulez, ce n'est mme pas,
 proprement parler, une anecdote, commena Pierre Stpanovitch. -
- Du reste, un romancier dsoeuvr pourrait en tirer un roman.
C'est une petite affaire assez intressante, Prascovie Ivanovna,
et je suis sr qu'lisabeth Nikolaevna en coutera le rcit avec
curiosit, parce qu'il s'y trouve plus d'un dtail, je ne dis pas
bizarre, mais trs bizarre. Il y a cinq ans,  Ptersbourg,
Nicolas Vsvolodovitch a connu ce monsieur, -- tenez, ce mme
M. Lbiadkine qui est l bouche bante et qui tout  l'heure
paraissait dsireux de nous fausser compagnie. Excusez-moi,
Barbara Ptrovna. Du reste, je ne vous conseille pas de lever le
pied, monsieur l'ex-employ aux subsistances (vous voyez que je me
rappelle qui vous tes). Nicolas Vsvolodovitch et moi savons trop
bien les agissements auxquels vous vous tes livr ici, n'oubliez
pas que vous devrez en rendre compte. Encore une fois, je vous
demande pardon Barbara Ptrovna. Nicolas Vsvolodovitch appelait
alors ce monsieur son Falstaff: ce nom doit servir  dsigner un
personnage burlesque dont tout le monde se moque et qui se laisse
tourner en ridicule, pourvu qu'on lui donne de l'argent. Nicolas
Vsvolodovitch menait dans ce temps-l  Ptersbourg une vie
ironique, si l'on peut ainsi parler, -- je ne trouve pas d'autre
terme pour la dfinir; il ne faisait rien et se moquait de tout.
Ce que je dis ne s'applique pas qu'au pass, Barbara Ptrovna. Ce
Lbiadkine avait une soeur, -- c'est cette mme personne qui tout
 l'heure tait assise l. Le frre et la soeur, n'ayant ni feu ni
lieu, logeaient un peu partout. Le premier, toujours vtu de son
ancien uniforme, errait sous les arcades de Gostino Dvor,
demandait l'aumne aux passants qui avaient l'air plus ou moins
cossu, et buvait l'argent recueilli de la sorte. La seconde se
nourrissait comme l'oiseau du ciel; elle rendait quelques services
dans les garnis o l'on consentait  la recevoir. Je ne raconterai
pas en dtail l'existence que, par originalit, Nicolas
Vsvolodovitch menait alors dans les bas-fonds ptersbourgeois. Je
parle seulement d'alors, Barbara Ptrovna; quant au mot
originalit, c'est une expression que je lui emprunte  lui-
mme. Il n'a pas grand'chose de cach pour moi. Mademoiselle
Lbiadkine qui, pendant un temps, eut trop souvent l'occasion de
rencontrer Nicolas Vsvolodovitch, fut frappe de son extrieur.
C'tait, pour cette pauvre fille, comme un diamant tomb dans le
fond vaseux de son existence. L'analyse des sentiments n'est pas
mon fait; aussi laisserai-je cela de ct; quoi qu'il en soit, de
vilaines petites gens en firent aussitt des gorges chaudes, ce
qui affligea vivement mademoiselle Lbiadkine. En gnral, on
avait l'habitude de se moquer d'elle, mais auparavant elle ne le
remarquait pas.  cette poque, elle avait dj le cerveau
dtraqu, bien que ce ne ft pas encore comme maintenant. Il y a
lieu de supposer que, dans son enfance, elle a reu quelque
ducation grce  une bienfaitrice. Nicolas Vsvolodovitch ne
faisait jamais la moindre attention  elle; la plupart du temps,
il jouait aux cartes avec des employs,  quatre kopeks la partie.
Mais un jour qu'on l'avait chagrine, il saisit au collet un de
ces individus, et, sans lui demander d'explication, le jeta par la
fentre d'un deuxime tage. Il ne faut nullement voir l
l'indignation d'une me chevaleresque prenant parti pour
l'innocence opprime: l'excution de l'insolent s'accomplit au
milieu d'un rire gnral, et celui qui rit le plus fut Nicolas
Vsvolodovitch lui-mme; l'affaire n'ayant eu aucune suite
fcheuse, on se rconcilia et l'on se mit  boire du punch. Mais
l'innocence opprime n'oublia pas la chose. Naturellement, il en
rsulta chez elle un branlement dfinitif des facults mentales.
Je le rpte, je ne suis pas fort sur l'analyse des sentiments;
tout ce que je puis dire, c'est que le rve tient ici la plus
grande place. Et, comme s'il l'et fait exprs, Nicolas
Vsvolodovitch contribua encore par sa manire d'tre  exciter
cette imagination malade: au lieu de rire, il commena ds lors 
tmoigner une considration toute particulire  mademoiselle
Lbiadkine. Kiriloff tait alors  Ptersbourg (c'est un
excentrique numro un, Barbara Ptrovna; vous le verrez peut-tre
quelque jour, il est maintenant ici); eh bien, ce Kiriloff, qui,
d'ordinaire, n'ouvre pas la bouche, se fcha soudain, et, je m'en
souviens, fit observer  Nicolas Vsvolodovitch qu'en traitant
cette dame comme une marquise, il portait le dernier coup  sa
raison. J'ajoute que Nicolas Vsvolodovitch avait une certaine
estime pour ce Kiriloff. Imaginez-vous ce qu'il lui a rpondu:
Vous supposez, monsieur Kiriloff, que je me moque d'elle;
dtrompez-vous, je la respecte en effet, parce qu'elle vaut mieux
que nous tous. Et si vous saviez de quel ton srieux cette
rponse a t faite! Pourtant, durant ces deux ou trois mois, il
n'adressa jamais la parole  mademoiselle Lbiadkine que pour lui
dire _bonjour_ et _adieu_. Moi qui tais l, je me rappelle trs
bien qu'elle en vint  le considrer comme un amoureux qui n'osait
pas l'enlever, uniquement parce qu'il avait beaucoup d'ennemis
et qu'il rencontrait des obstacles dans sa famille. Ce que l'on
riait! Enfin, lorsque Nicolas Vsvolodovitch dut se rendre ici, il
voulut, avant son dpart, assurer le sort de cette malheureuse et
lui fit une pension annuelle assez importante: trois cents
roubles, si pas plus. Bref, mettons que tout cela n'ait t de sa
part qu'un caprice, un amusement d'homme blas, ou mme, comme le
disait Kiriloff, une tude d'un genre bizarre entreprise par un
dsoeuvr pour savoir jusqu'o l'on peut mener une femme folle et
impotente. Soit, tout cela est possible, mais, au bout du compte,
en quoi un homme est-il responsable des fantaisies d'une toque,
surtout, notez-le bien, quand il a tout au plus chang deux
phrases avec elle? Il est des choses, Barbara Ptrovna, dont on ne
peut parler sensment, et c'est mme une sottise de les mettre sur
le tapis. Enfin l'on peut voir l de l'originalit, si l'on veut,
mais on n'y peut voir que cela, et pourtant on a bti l-dessus
une histoire... Je ne suis pas sans connatre un peu, Barbara
Ptrovna, ce qui se passe ici.

Le narrateur s'interrompit brusquement et se tourna vers
Lbiadkine, mais, au moment o il allait interpeller le capitaine,
Barbara Ptrovna l'arrta; ce qu'elle venait d'entendre l'avait
fort exalte.

-- Vous avez fini? demanda-t-elle.

-- Pas encore; pour complter mon rcit, il me faudrait, si vous
le permettiez, adresser quelques questions  ce monsieur... Vous
verrez tout de suite de quoi il s'agit, Barbara Ptrovna.

-- Assez, plus tard, reposez-vous une minute, je vous prie. Oh!
que j'ai bien fait de vous laisser parler!

-- Eh bien! Barbara Ptrovna, reprit Pierre Stpanovitch, -- est-
ce que Nicolas Vsvolodovitch pourrait lui-mme vous expliquer
tout cela tantt, en rponse  votre question, -- peut-tre trop
catgorique?

-- Oh! oui, elle l'tait trop!

-- Et n'avais-je pas raison de vous dire que, dans certains cas,
un tiers peut fournir des explications beaucoup plus facilement
que l'intress lui-mme?

-- Oui, oui... Mais vous vous tes tromp sur un point, et je vois
avec peine que vous persistez dans votre erreur.

-- Vraiment! En quoi me suis-je tromp?

-- Voyez-vous... Mais si vous vous asseyiez, Pierre
Stpanovitch...

--Oh! comme il vous plaira, le fait est que je suis fatigu, je
vous remercie.

Il prit aussitt un fauteuil et le plaa de faon  se trouver
entre Barbara Ptrovna d'un ct et Prascovie Ivanovna de l'autre.
Dans cette position il faisait face  M. Lbiadkine, qu'il ne
quittait pas des yeux une minute.

-- Vous vous trompez en appelant cela originalit...

-- Oh! si ce n'est que cela...

-- Non, non, non, attendez, interrompit Barbara Ptrovna dont
l'enthousiasme prouvait videmment le besoin de s'pancher dans
un long discours.  peine Pierre Stpanovitch s'en fut-il aperu
qu'il devint tout attention.

-- Non, il y avait l quelque chose de plus que de l'originalit,
j'oserai dire quelque chose de sacr! Mon fils est un homme fier,
dont l'orgueil a t prmaturment bless, et qui en est venu 
mener cette vie si justement qualifie par vous d'ironique; -- en
un mot, c'est un prince Harry, comme l'appelait alors Stpan
Trophimovitch; cette comparaison serait tout  fait exacte, s'il
ne ressemblait plus encore  Hamlet, du moins  mon avis.

-- Et vous avez raison, observa avec sentiment Stpan
Trophimovitch.

-- Je vous remercie, Stpan Trophimovitch, je vous remercie
surtout d'avoir toujours eu foi en Nicolas, d'avoir toujours cru 
l'lvation de son me et  la grandeur de sa mission. Cette foi,
vous l'avez mme soutenue en moi aux heures de doute et de
dcouragement.

-- Chre, chre... commena Stpan Trophimovitch.

Il fit un pas en avant, puis s'arrta, jugeant qu'il serait
dangereux d'interrompre.

-- Et si Nicolas, poursuivit Barbara Ptrovna d'un ton un peu
dclamatoire, -- si Nicolas avait toujours eu auprs de lui un
Horatio tranquille, grand dans son humilit, -- autre belle
expression de vous, Stpan Trophimovitch, -- peut-tre depuis
longtemps aurait-il chapp  ce triste dmon de l'ironie qui a
dsol toute son existence. (Le dmon de l'ironie est encore un
beau mot que je vous restitue, Stpan Trophimovitch.) Mais Nicolas
n'a jamais eu ni Horatio, ni Ophlie. Il n'a eu que sa mre, et
que peut faire une mre seule et dans des conditions pareilles?
Vous savez, Pierre Stpanovitch, je comprends  merveille qu'un
tre comme Nicolas ait pu frquenter les bas-fonds fangeux dont
vous avez parl. Je me reprsente si bien maintenant cette vie
ironique (comme vous l'avez appele avec tant de justesse),
cette soif inextinguible de contraste, ce sombre fond de tableau,
sur lequel il se dtache comme un diamant, pour me servir encore
de votre comparaison, Pierre Stpanovitch! Et voil qu'il
rencontre l une crature maltraite par tout le monde, une
infirme  demi-folle qui, en mme temps, possde peut-tre les
sentiments les plus nobles!...

-- Hum! oui, c'est possible.

-- Et aprs cela vous vous tonnez qu'il ne se moque pas d'elle
comme les autres! Oh! les gens! Vous ne comprenez pas qu'il la
dfende contre ses insulteurs, qu'il l'entoure de respect comme
une marquise (ce Kiriloff doit avoir une profonde connaissance
des hommes, bien qu'il n'ait pas compris Nicolas)! Si vous voulez,
c'est justement ce contraste qui a fait le mal; si la malheureuse
s'tait trouve dans d'autres conditions, peut-tre n'en serait-
elle pas venue  imaginer un tel rve. Une femme, une femme seule
peut comprendre cela, Pierre Stpanovitch, et quel dommage que
vous... c'est--dire, non pas que vous ne soyez pas une femme,
mais du moins pour cette fois, pour comprendre!

-- Je vous comprends, Barbara Ptrovna, soyez tranquille.

-- Dites-moi, Nicolas devait-il, vraiment pour touffer le rve
dans l'organisme de l'infortune (pourquoi Barbara Ptrovna se
servait-elle ici du mot organisme? je me le demande), devait-il
lui-mme se moquer d'elle et la traiter comme le faisaient les
employs? Se peut-il que vous mconnaissiez la piti suprieure
qui a inspir la rponse de Nicolas  Kiriloff: Je ne me moque
pas d'elle. Grande, sainte rponse!

-- _Sublime!_ murmura en franais Stpan Trophimovitch.

-- Et remarquez qu'il est loin d'tre aussi riche que vous le
pensez; je suis riche, moi, mais lui pas, et alors il ne recevait
presque rien de moi.

-- Je comprends, je comprends tout cela, Barbara Ptrovna,
rpondit avec un peu d'impatience Pierre Stpanovitch.

-- Oh! c'est mon caractre! Je me reconnais dans Nicolas. Je me
retrouve dans cette jeunesse susceptible de fougues violentes,
d'lans orageux... Et si un jour nous nous lions davantage
ensemble, Pierre Stpanovitch, ce que pour mon compte je dsire
trs sincrement, surtout aprs les obligations que je vous ai,
vous comprendrez peut-tre alors...

-- Oh! croyez bien que je le dsire aussi de mon ct, s'empressa
de dire Pierre Stpanovitch.

-- Vous comprendrez alors cette ccit d'un coeur ardent et noble,
qui lui fait brusquement choisir un homme indigne de lui sous tous
les rapports, un homme dont il est profondment mconnu, et qui en
toute occasion l'abreuvera de chagrin; malgr tout, on incarne
dans un tel homme son idal, son rve, toutes ses esprances; on
s'incline devant lui, on l'aime toute sa vie, sans savoir pourquoi
-- peut-tre justement parce qu'il est indigne de cet amour... Oh!
que j'ai souffert toute ma vie, Pierre Stpanovitch!

Stpan Trophimovitch, dont le visage avait pris une expression
pnible, cherchait mon regard, mais je dtournai  temps les yeux.

-- ... Et dernirement encore, dernirement, -- oh! que j'ai des
torts envers Nicolas!... Vous ne le croirez pas, ils m'ont
perscute de toutes parts, tous, tous, les ennemis, les petites
gens et les amis; ces derniers peut-tre plus que les ennemis.
Quand j'ai reu la premire lettre anonyme, Pierre Stpanovitch,
vous ne pourrez pas le croire, je n'ai pas eu la force de rpondre
par le mpris  cette infamie... Jamais, jamais je ne me
pardonnerai ma lchet!

-- J'ai dj quelque peu entendu parler de ces lettres anonymes,
fit avec une animation soudaine Pierre Stpanovitch, -- et je
saurai vous en dcouvrir les auteurs, soyez tranquille.

-- Mais vous ne pouvez vous imaginer quelles intrigues ont t
ourdies ici! -- on a mme tourment notre pauvre Prascovie
Ivanovna, -- et elle, pour quel motif, je vous le demande? J'ai
peut-tre t bien coupable envers toi aujourd'hui, ma chre
Prascovie Ivanovna, ajouta-t-elle dans un magnanime transport dont
l'attendrissement n'excluait pas une certaine pointe d'ironie
triomphante.

-- Laissez donc, matouchka, murmura d'un ton de mauvaise humeur la
gnrale Drozdoff, --  mon sens, il faudrait en finir avec tout
cela; on a trop parl... Et de nouveau elle regarda timidement
Lisa, mais celle-ci avait les yeux fixs sur Pierre Stpanovitch.

-- Et cette pauvre, cette malheureuse crature, cette folle qui a
tout perdu et n'a conserv qu'un coeur, j'ai maintenant
l'intention de l'adopter, s'cria tout  coup Barbara Ptrovna, --
c'est un devoir que je suis dcide  remplir saintement.  partir
d'aujourd'hui, je la prends sous ma protection.

-- Et ce sera mme trs bien en un certain sens, approuva
chaleureusement Pierre Stpanovitch. -- Excusez-moi, je n'ai pas
fini tantt. J'en tais au chapitre de la protection. Figurez-vous
qu'aprs le dpart de Nicolas Vsvolodovitch (je reprends mon
rcit juste  l'endroit o je l'ai interrompu, Barbara Ptrovna),
ce monsieur, ce mme M. Lbiadkine ici prsent, se crut aussitt
en droit de s'approprier la pension alloue  sa soeur et se
l'appropria toute entire. Je ne sais pas exactement de quelle
faon les choses avaient t rgles alors par Nicolas
Vsvolodovitch, mais un an aprs, tant  l'tranger, il apprit ce
qui se passait et dut prendre d'autres dispositions. Ici encore je
ne connais pas les dtails, il vous les dira lui-mme, je sais
seulement qu'on plaa l'intressante personne dans un monastre
loign; elle vivait l dans les meilleures conditions de
confortable, mais sous une surveillance amicale, vous comprenez?
Devinez ce que fit alors M. Lbiadkine! Il mit tout en oeuvre pour
dcouvrir le lieu o tait cache sa poule aux oeufs d'or,
autrement dit, sa soeur. C'est depuis peu seulement qu'il a
atteint son but. S'autorisant de sa qualit de frre, il a fait
sortir la pauvre femme du couvent et l'a amene ici. Maintenant
qu'ils habitent ensemble, il la laisse sans nourriture, la bat, la
tyrannise. Il reoit enfin de Nicolas Vsvolodovitch, par une voie
quelconque, une somme importante, et aussitt il s'adonne  la
boisson; au lieu de remercier, il en vient  provoquer insolemment
Nicolas Vsvolodovitch,  lui adresser des sommations stupides, 
le menacer d'un procs si, dsormais, le payement de la pension
n'est pas effectu entre ses mains. Ainsi il considre comme un
tribut le don volontaire de Nicolas Vsvolodovitch, -- pouvez-vous
imaginer cela? Monsieur Lbiadkine, est-ce vrai, tout ce que je
viens de dire ici?

Le capitaine, qui jusqu'alors tait rest silencieux et tenait ses
yeux fixs  terre, fit soudain deux pas en avant; il tait tout
rouge.

-- Pierre Stpanovitch, vous m'avez trait durement, articula-t-il
avec effort.

-- Durement? Comment cela et pourquoi? Mais permettez, nous
parlerons plus tard de la duret ou de la douceur, maintenant je
vous prie seulement de rpondre  cette question: _Tout _ce qu
j'ai dit est-il vrai, oui ou non? Si vous y trouvez quelque chose
de faux, vous pouvez immdiatement le dclarer.

-- Je... vous savez vous-mme, Pierre Stpanovitch... balbutia le
capitaine, et il ne put en dire davantage.

Je dois noter que Pierre Stpanovitch tait assis dans un
fauteuil, les jambes croises l'une sur l'autre, tandis que le
capitaine se tenait debout devant lui dans l'attitude la plus
respectueuse.

Les hsitations de M. Lbiadkine parurent dplaire vivement  son
interlocuteur: dans l'irritation qu'prouvait Pierre Stpanovitch,
les muscles de son visage se contractrent.

-- Au fait, voulez-vous dclarer quelque chose? reprit-il en
observant le capitaine d'un oeil cauteleux; -- en ce cas, parlez,
on vous attend.

-- Vous savez vous-mme, Pierre Stpanovitch, que je ne puis rien
dclarer.

-- Non, je ne sais pas cela, c'est mme la premire nouvelle que
j'en ai; pourquoi donc ne pouvez-vous rien dclarer?

Le capitaine garda le silence et baissa les yeux.

-- Permettez-moi de me retirer, Pierre Stpanovitch, dit-il
rsolument.

-- Pas avant que vous n'ayez fait une rponse quelconque  ma
premire question: _Tout_ ce que j'ai dit est-il vrai?

-- Oui, fit d'une voix sourde Lbiadkine, et il leva les yeux sur
son bourreau. La sueur ruisselait de ses tempes.

_-- Tout _est vrai?

-- Tout est vrai.

-- Ne trouvez-vous rien  ajouter,  faire observer? Si vous vous
sentez victime d'une injustice, dclarez-le; protestez, rvlez
hautement vos griefs.

-- Non, je ne trouve rien.

-- Vous avez menac dernirement Nicolas Vsvolodovitch.

-- C'tait... c'tait surtout l'effet du vin, Pierre Stpanovitch.
(Il releva brusquement la tte.) Pierre Stpanovitch, est-il
possible qu'on soit coupable si, parmi les hommes s'lve le cri
de l'honneur domestique et d'une honte immrite? vocifra-t-il,
s'oubliant tout  coup.

-- N'tes-vous pas pris de boisson en ce moment, monsieur
Lbiadkine? rpliqua Pierre Stpanovitch en attachant sur le
capitaine un regard sondeur.

-- Non.

-- Alors que signifient ces mots d'honneur domestique et de honte
immrite?

-- Je n'ai parl de personne, je n'ai voulu dsigner personne.
C'est de moi qu'il s'agit... balbutia le capitaine de nouveau
intimid.

-- Vous avez t trs bless, parat-il, des expressions dont je
me suis servi en parlant de vous et de votre conduite? Vous tes
fort irascible, monsieur Lbiadkine. Mais permettez, je n'ai pas
encore commenc  montrer votre conduite sous son vrai jour.
Jusqu'ici j'ai rserv ce sujet d'entretien: il peut fort bien
arriver que je l'aborde, mais je ne l'ai pas encore fait.

Le capitaine frissonna et regarda son interlocuteur d'un air
trange.

-- Pierre Stpanovitch, maintenant seulement je commence  me
rveiller!

-- Hum! et c'est moi qui vous ai veill?

-- Oui, c'est vous qui m'avez veill, Pierre Stpanovitch;
pendant quatre ans j'ai dormi sous un nuage. Puis-je enfin m'en
aller, Pierre Stpanovitch?

--  prsent vous le pouvez, si toutefois Barbara Ptrovna elle-
mme ne croit pas ncessaire...

Mais d'un geste ddaigneux elle congdia le capitaine.

Lbiadkine s'inclina, fit deux pas pour se retirer, puis s'arrta
brusquement; il mit la main sur son coeur, voulut dire quelque
chose, ne le dit pas et gagna la porte en toute hte, mais sur le
seuil il rencontra Nicolas Vsvolodovitch; celui-ci se rangea pour
le laisser passer; le capitaine se fit soudain tout petit devant
lui et resta clou sur place, fascin  la vue du jeune homme,
comme un lapin par le regard d'un boa. Aprs avoir attendu un
moment, Nicolas Vsvolodovitch l'carta doucement et entra dans le
salon.

VII

Il tait gai et tranquille. Peut-tre venait-il de lui arriver
quelque chose de trs heureux que nous ignorions encore; quoi
qu'il en soit, il semblait prouver une satisfaction particulire.

 son approche, Barbara Ptrovna se leva vivement.

-- Me pardonnes-tu, Nicolas? se hta-t-elle de lui dire.

Il se mit  rire.

-- C'en est fait! s'cria-t-il plaisamment, -- je vois que vous
savez tout. Aprs tre sorti d'ici, je songeais  part moi dans la
voiture: Il aurait fallu au moins raconter une anecdote, on ne
s'en va pas ainsi! Mais je me suis souvenu que Pierre
Stpanovitch tait rest chez vous, et cela m'a rassur.

Tandis qu'il prononait ces mots, il promenait ses yeux autour de
lui.

-- Pierre Stpanovitch, reprit solennellement Barbara Ptrovna, --
nous a racont une aventure qu'eut jadis  Ptersbourg un homme
fantasque, capricieux, insens, mais toujours noble dans ses
sentiments, toujours d'une gnrosit chevaleresque...

-- Chevaleresque? C'est aller un peu loin, rpondit en riant
Nicolas. -- Du reste, je suis trs reconnaissant  Pierre
Stpanovitch de sa prcipitation dans cette circonstance (en mme
temps il changeait un rapide coup d'oeil avec celui dont il
parlait). Il faut vous dire, maman, que Pierre Stpanovitch est un
rconciliateur universel; c'est l son rle, sa maladie, son dada,
et je vous le recommande particulirement  ce point de vue. Je
devine le beau rcit qu'il a d vous faire; quand il raconte,
c'est comme s'il crivait; il a toute une chancellerie dans sa
tte. Notez qu'en sa qualit de raliste il ne peut pas mentir, et
que la vrit lui est plus chre que le succs... bien entendu en
dehors des cas particuliers o le succs lui est plus cher que la
vrit. (Tout en parlant, il continuait  regarder autour de lui.)
Ainsi vous voyez, maman que vous n'avez pas  me demander pardon,
et que si une folie a t faite, c'est sans doute par moi. Au bout
du compte, voil une nouvelle preuve que je suis fou, -- il faut
bien soutenir la rputation dont je jouis ici.

Sur ce, il embrassa tendrement sa mre.

-- En tout cas, cette affaire est maintenant finie, elle a t
raconte, on peut par consquent parler d'autre chose.

Ces derniers mots furent dits par Nicolas Vsvolodovitch d'un ton
qui avait quelque chose de sec et de dcid. Barbara Ptrovna le
remarqua, mais son exaltation ne tomba point, au contraire.

-- Je ne t'attendais pas avant un mois, Nicolas!

-- Bien entendu, maman, je vous expliquerai tout, mais
maintenant...

Et il s'approcha de Prascovie Ivanovna.

Elle tourna  peine la tte de son ct, bien qu'une demi-heure
auparavant la premire apparition du jeune homme l'et fort
intrigue. Mais en ce moment la gnrale Drozdoff avait de nouveau
soucis: lorsque le capitaine avait rencontr sur le seuil Nicolas
Vsvolodovitch, lisabeth Nikolaevna, jusqu'alors fort sombre,
s'tait brusquement mise  rire, et cette hilarit, loin de cesser
avec l'incident qui y avait donn lieu, devenait d'instant en
instant plus bruyante. La jeune fille tait toute rouge. Pendant
l'entretien de Nicolas Vsvolodovitch avec Barbara Ptrovna, elle
appela deux fois Maurice Nikolavitch auprs d'elle comme pour
lui parler  voix basse; mais sitt que celui-ci se penchait vers
elle, Lisa partait d'un clat de rire; on aurait pu en conclure
qu'elle se moquait du pauvre Maurice Nikolavitch. Du reste, elle
s'efforait visiblement de reprendre son srieux et appliquait un
mouchoir contre ses lvres. Nicolas Vsvolodovitch lui prsenta
ses civilits de l'air le plus innocent et le plus ingnu.

-- Excusez-moi, je vous prie, rpondit-elle prcipitamment,
vous... vous avez vu sans doute Maurice Nikolavitch... Mon Dieu,
il n'est pas permis d'tre grand comme vous l'tes, Maurice
Nikolavitch!

Nouveau rire. Le capitaine d'artillerie tait grand, mais pas au
point d'en tre ridicule.

-- Vous... vous tes arriv depuis longtemps? murmura-t-elle en
essayant de se contenir; elle tait mme confuse, mais ses yeux
tincelaient.

-- Depuis plus de deux heures, rpondit Nicolas qui l'observait
attentivement.

Il tait trs convenable et trs poli, mais avec cela il avait
l'air fort indiffrent, ennuy mme.

-- Et o habiterez-vous?

-- Ici.

Barbara Ptrovna considrait aussi Lisa avec attention, mais une
ide la frappa tout  coup.

-- O donc as-tu t pendant tout ce temps, Nicolas? demanda-t-
elle en s'approchant de son fils; -- le train arrive  dix heures.

-- J'ai d'abord men Pierre Stpanovitch chez Kiriloff; je l'avais
rencontr  la station de Matvivo (la troisime avant d'arriver
ici), et nous avions fait ensemble le reste du voyage.

-- J'attendais  Matvivo depuis l'aube, dit Pierre Stpanovitch,
-- les dernires voitures de notre train ont draill pendant la
nuit, et nous avons failli avoir les jambes casses!

-- Que le Seigneur ait piti de nous! fit en se signant Prascovie
Ivanovna.

-- Maman, maman, chre maman, ne vous effrayez pas si par hasard
je me casse en effet les deux jambes; cela peut fort bien
m'arriver, vous dites vous-mme que j'ai tort de lancer mon cheval
au grand galop comme je le fais chaque matin. Maurice
Nikolavitch, vous me conduirez, quand je serai boiteuse? ajouta
la jeune fille en se mettant de nouveau  rire. -- Si cela arrive,
je ne me laisserai conduire par aucun autre que vous, comptez-y
hardiment. Eh bien, mettons que je ne me casse qu'une jambe...
Allons, soyez donc aimable, dites que ce sera un bonheur pour
vous.

-- Pourquoi voulez-vous que je sois heureux si vous vous cassez
une jambe? demanda srieusement Maurice Nikolavitch dont la mine
se renfrogna.

-- Parce que seul vous aurez le privilge de me conduire, je ne
veux personne d'autre!

-- Mme alors, c'est vous qui me conduirez, lisabeth Nikolaevna,
grommela Maurice Nikolavitch devenu encore plus srieux.

-- Mon Dieu, mais il a voulu faire un calembour! s'cria Lisa avec
une sorte de frayeur. -- Maurice Nikolavitch, ne vous avisez
jamais de vous lancer dans cette voie! Mais que vous tes goste
pourtant! J'aime  croire, pour votre honneur, qu'en ce moment
vous vous calomniez; au contraire, du matin au soir vous ne
cesserez alors de me rpter que, prive d'une jambe, je suis
devenue plus intressante! Par malheur, vous tes dmesurment
grand, et moi, avec une jambe de moins, je serai toute petite:
comment donc ferez-vous pour me donner le bras? ce ne sera pas
commode!

En achevant ces mots, elle eut un rire nerveux. Ses plaisanteries
taient fort plates, mais videmment elle ne visait pas au bel
esprit.

-- C'est une crise d'hystrie! me dit  voix basse Pierre
Stpanovitch. -- Il faudrait lui donner tout de suite un verre
d'eau.

Il avait devin juste; un instant aprs on s'empressa autour de
Lisa, on lui apporta de l'eau. Elle embrassa chaleureusement sa
mre et pleura sur l'paule de la vieille; puis, se rejetant en
arrire, elle la regarda en pleine figure et clata de rire.  la
fin, Prascovie Ivanovna se mit elle-mme  pleurer. Barbara
Ptrovna se hta de les conduire toutes deux dans sa chambre. Les
trois dames sortirent par cette mme porte qui tantt s'tait
ouverte pour livrer passage  Daria Pavlovna. Mais leur absence ne
dura pas plus de quatre minutes...

Je tche de n'oublier aucune des particularits qui signalrent
les derniers moments de cette mmorable matine. Quand les dames
se furent retires (Daria Pavlovna seule ne bougea pas de sa
place), je me souviens que Nicolas Vsvolodovitch s'approcha
successivement de chacun de nous pour lui souhaiter le bonjour;
toutefois il s'abstint d'aborder Chatoff toujours assis dans son
coin et de plus en plus morose. Stpan Trophimovitch voulut dire
quelque chose de trs spirituel  son ancien lve; celui-ci
nanmoins le quitta ds les premiers mots pour se diriger vers
Daria Pavlovna. Il avait compt sans Pierre Stpanovitch, qui le
saisit au passage et l'emmena presque de force dans l'embrasure
d'une fentre, o il commena  lui parler tout bas. Il s'agissait
sans doute d'une communication trs importante,  en juger par les
gestes de Pierre Stpanovitch et par l'expression de son visage.
Cependant Nicolas Vsvolodovitch, son sourire officiel sur les
lvres, ne prtait aux propos de son interlocuteur qu'une oreille
fort distraite,  la fin mme l'impatience de s'en aller devint
visible chez lui. Il s'loigna de la croise juste au moment o
les dames rentrrent. Barbara Ptrovna fora Lisa  reprendre son
ancienne place, lui assurant qu'elle devait rester encore, ne ft-
ce qu'une dizaine de minutes, pour donner  ses nerfs malades le
temps de se calmer un peu avant d'affronter le grand air. Elle
tmoignait le plus vif intrt  la jeune fille et s'assit elle-
mme  ses cts. Pierre Stpanovitch accourut aussitt auprs des
deux dames, avec qui il se mit  causer d'une faon fort gaie et
fort anime. Sans se presser, selon son habitude, Nicolas
Vsvolodovitch s'avana alors vers Daria Pavlovna; en le voyant
s'approcher d'elle, Dacha fut fort mue, elle fit un brusque
mouvement sur sa chaise, tandis que ses joues se couvraient de
rougeur.

-- Il parat qu'on peut vous fliciter... ou bien est-il encore
trop tt? dit le jeune homme dont la physionomie avait pris une
expression particulire.

La rponse de Dacha n'arriva pas jusqu' moi.

-- Pardonnez-moi mon indiscrtion, reprit en levant la voix
Nicolas Vsvolodovitch, -- mais j'avais reu un avis spcial.
Savez-vous cela?

-- Oui, je sais que vous avez t spcialement avis.

-- J'espre pourtant n'avoir rien gt par mes flicitations, dit-
il en riant, -- et si Stpan Trophimovitch...

 ces mots, accourut Pierre Stpanovitch.

--  propos de quoi des flicitations? demanda-t-il, -- de quoi
faut-il vous fliciter, Daria Pavlovna? Bah! mais n'est-ce pas de
cela mme? L'incarnat qui colore votre visage prouve que je ne me
suis pas tromp. Au fait, de quoi donc fliciter nos belles et
vertueuses demoiselles, et quelles sont les flicitations qui les
font le plus rougir? Allons, recevez aussi les miennes, si j'ai
devin juste, et payez votre part: vous vous rappelez, en Suisse
vous aviez pari avec moi que vous ne vous marieriez jamais... Ah!
mais  propos de la Suisse, -- o avais-je donc la tte? Figurez-
vous, c'est moiti pour cela que je suis venu, et un peu plus
j'allais oublier: dis donc, ajouta-t-il tout  coup en s'adressant
 son pre, -- quand vas-tu en Suisse?

-- Moi... en Suisse? fit Stpan Trophimovitch interloqu.

-- Comment? est-ce que tu n'y vas pas? Mais voyons, tu te maries
aussi... tu me l'as crit?

-- Pierre! s'cria Stpan Trophimovitch.

-- Quoi, Pierre... Vois-tu, si cela peut te faire plaisir, je suis
venu par grande vitesse te dclarer que je n'ai absolument aucune
objection contre, puisque tu tenais tant  avoir mon avis le plus
tt possible; mais s'il faut te sauver, comme tu m'en supplies
dans cette mme lettre, eh bien, je suis encore  ta disposition.
Est-ce vrai qu'il se marie, Barbara Ptrovna? demanda-t-il
brusquement  la matresse de la maison. -- J'espre que je ne
commets pas d'indiscrtion; lui-mme m'crit que toute la ville le
sait et que tout le monde le flicite,  ce point que, pour
chapper aux compliments, il ne sort plus que la nuit. J'ai la
lettre dans ma poche. Mais croirez-vous, Barbara Ptrovna que je
n'y comprends rien! Dis-moi seulement une chose, Stpan
Trophimovitch: faut-il te fliciter ou te sauver? Figurez-vous
qu' ct de lignes ne respirant que le bonheur il s'en trouve de
tout  fait dsespres. D'abord, il me demande pardon; passe pour
cela, c'est dans son caractre... Pourtant, il faut bien le dire,
la chose est drle tout de mme: voil un homme qui m'a vu deux
fois dans sa vie, et comme par hasard; or, maintenant,  la veille
de convoler en troisimes noces, il s'imagine tout  coup que ce
mariage est une infraction  je ne sais quels devoirs paternels,
il m'envoie  mille verstes de distance une lettre dans laquelle
il me supplie de ne pas me fcher et sollicite mon autorisation!
Je t'en prie, ne t'offense pas de mes paroles, Stpan
Trophimovitch, tu es l'homme de ton temps, je me place  un point
de vue large et je ne te condamne pas; si tu veux, je dirai mme
que cela te fait honneur, etc., etc. Mais il y a un autre point
que je ne comprends pas et qui a plus d'importance. Il me parle de
pchs commis en Suisse. Je me marie, dit-il, pour les pchs ou
 cause des pchs d'un autre. Bref, il est question de pchs
dans sa lettre. La jeune fille, crit-il, est une perle, un
diamant, et, bien entendu, il est indigne d'elle -- c'est son
style; mais, par suite de certains pchs commis l-bas ou de
certaines circonstances, il est forc de subir le conjungo et
d'aller en Suisse; puis la conclusion: Plante-l tout et vient
me sauver. Comprenez-vous quelque chose  tout cela? Mais, du
reste, poursuivit Pierre Stpanovitch qui, la lettre  la main,
considrait avec un innocent sourire les personnes prsentes, --
je m'aperois,  l'expression des visages, que, selon mon
habitude, je viens encore de faire une gaffe... c'est la faute de
ma stupide franchise, ou, comme dit Nicolas Vsvolodovitch, de ma
prcipitation. Je pensais que nous tions ici entre nous, je veux
dire, qu'il n'y avait ici que des amis, j'entends des amis  toi,
Stpan Trophimovitch, car moi, je suis au fond un tranger, et je
vois... je vois que tout le monde sait quelque chose dont moi
j'ignore le premier mot.

Il regardait toujours l'assistance.

Livide, les traits altrs, les lvres tremblantes, Barbara
Ptrovna s'avana vers lui.

-- Ainsi, demanda-t-elle, -- Stpan Trophimovitch vous a crit
qu'il pousait les pchs commis en Suisse par un autre et il
vous a pri de venir le sauver, ce sont l ses expressions?

-- Voyez-vous, rpondit d'un air effray Pierre Stpanovitch, --
s'il y a l quelque chose que je n'ai pas compris, c'est sa faute,
naturellement: pourquoi crit-il ainsi? Vous savez, Barbara
Ptrovna, il barbouille du papier  la toise, dans ces deux ou
trois derniers mois je recevais de lui lettres sur lettres, et, je
l'avoue, j'avais fini par ne plus les lire jusqu'au bout.
Pardonne-moi, Stpan Trophimovitch, un aveu aussi bte, mais, tu
dois en convenir, tes lettres, bien qu'elles me fussent adresses,
taient plutt crites pour la postrit; par consquent peut
t'importait que je les lusse... Allons, allons, ne te fche pas;
toi et moi nous sommes toujours parents! Mais cette lettre,
Barbara Ptrovna, cette lettre, je l'ai lue tout entire. Ces
pchs -- ces pchs d'un autre, ce sont pour sr, nos petits
pchs  nous, et il y a gros  parier qu'ils sont les plus
innocents du monde, mais nous avons imagin de btir l-dessus une
histoire terrible pour nous donner un vernis de noblesse, pas pour
autre chose. C'est que, voyez-vous, nos comptes boitent un peu, il
faut bien l'avouer enfin. Vous savez, nous avons la passion des
cartes... du reste, ce sont l des paroles superflues, absolument
superflues, pardon, je suis trop bavard, mais je vous assure,
Barbara Ptrovna, qu'il m'avait positivement effray et que
j'tais accouru en partie pour le sauver. Enfin, c'est pour moi-
mme une affaire de conscience. Est-ce que je viens lui mettre le
couteau sur la gorge? Est-ce que je suis un crancier impitoyable?
Il m'crit quelque chose au sujet de la dot... Du reste, tu te
maries, n'est-ce pas, Stpan Trophimovitch? Eh bien, alors, trve
de vaines paroles, c'est bavarder uniquement pour faire du
style... Ah! Barbara Ptrovna, tenez, je suis sr qu' prsent
vous me condamnez, et justement parce que j'ai aussi fait du
style...

-- Au contraire, au contraire, je vois que vous tes  bout de
patience, et sans doute vous avez vos raisons pour cela, rpondit
d'un ton irrit Barbara Ptrovna.

Elle avait cout avec un malin plaisir Pierre Stpanovitch
tmoignant ses regrets d'avoir bavard de la sorte. videmment il
venait de jouer un rle, -- lequel? je l'ignorais encore, mais il
tait visible que sa prtendue gaffe avait t prmdite.

-- Au contraire, continua Barbara Ptrovna, -- je vous suis trs
reconnaissante d'avoir parl; sans vous je ne saurais rien encore.
Pour la premire fois depuis vingt ans j'ouvre les yeux. Nicolas
Vsvolodovitch, vous avez dit tout  l'heure que vous aviez t
inform spcialement: Stpan Trophimovitch vous aurait-il crit
aussi quelque chose dans le mme genre?

-- J'ai reu de lui une lettre trs innocente et... et... trs
noble.

-- Vous tes embarrass, vous cherchez vos mots, -- assez! Stpan
Trophimovitch, j'attends de vous un dernier service, ajouta-t-elle
tout  coup en regardant mon malheureux ami avec des yeux
enflamms de colre, -- faites-moi le plaisir de nous quitter 
l'instant mme, et ne franchissez plus jamais le seuil de ma
maison.

Je prie le lecteur de se rappeler que la gnrale Stavroguine se
trouvait encore dans un tat particulier d'exaltation.  la
vrit, ce n'tait pas la faute de Stpan Trophimovitch! Mais ce
qui m'tonna au plus haut point, ce fut l'admirable fermet de son
attitude aussi bien devant les accusations de Ptroucha qu'il ne
songea pas  interrompre, que devant la maldiction de Barbara
Ptrovna. O avait-il puis tant de force d'me? Je savais
seulement que, tantt, lors de sa premire rencontre avec
Ptroucha, il avait t atteint au plus profond de son tre par la
froideur insultante de son fils. De mme qu'un _vrai_ chagrin
donne parfois de l'intelligence aux imbciles, il peut aussi, --
momentanment du moins, -- faire un stoque de l'homme le plus
pusillanime.

Stpan Trophimovitch salua avec dignit Barbara Ptrovna et ne
pronona pas un mot (il est vrai qu'il ne lui restait plus rien 
dire). Il voulait se retirer sur le champ, mais malgr lui il
s'approcha de Daria Pavlovna. C'tait sans doute ce qu'avait prvu
la jeune fille, qui, inquite, se hta de prendre la parole:

-- Je vous en prie, Stpan Trophimovitch, pour l'amour de Dieu, ne
dites rien, commena-t-elle d'une voix agite tandis que sa
physionomie trahissait une sensation de malaise. -- Soyez sr,
poursuivit-elle en lui tendant la main, -- que je vous apprcie
toujours autant... que j'ai toujours pour vous la mme estime...
et pensez aussi du bien de moi, Stpan Trophimovitch,
j'apprcierai extrmement cela...

Il s'inclina fort bas devant elle.

-- Tu es libre, Daria Pavlovna, tu sais que dans toute cette
affaire une libert complte t'a t laisse! Tu l'as eue, tu l'as
et tu l'auras toujours, dit gravement Barbara Ptrovna.

-- Bah! Mais maintenant je comprends tout! s'cria en se frappant
le front Pierre Stpanovitch. -- Eh bien, dans quelle situation
ai-je t plac? Daria Pavlovna, je vous en prie, pardonnez-
moi!... Voil les sottises que tu me fais faire! ajouta-t-il en
s'adressant  son pre.

-- Pierre, tu pourrais bien prendre un autre ton avec moi, n'est-
ce pas, mon ami? observa avec la plus grande douceur Stpan
Trophimovitch.

-- Ne crie pas, je te prie, rpliqua Pierre en agitant le bras, --
sois bien persuad que tout cela, c'est l'effet de nerfs vieux et
malades, et qu'il ne sert  rien de crier. Rponds  ma question:
tu devais bien supposer qu' peine arriv ici, je parlerais de
cela: pourquoi donc ne m'as-tu pas prvenu?

Stpan Trophimovitch attacha sur son fils un regard pntrant.

-- Pierre, se peut-il que toi, si au courant de ce qui se passe
ici, tu n'aies rellement rien su de cette affaire, rien entendu
dire?

-- Quo-o-i! Voil les gens! Ainsi ce n'est pas assez pour nous
d'tre un vieil enfant, nous sommes, qui plus est, un enfant
mchant? Barbara Ptrovna avez-vous entendu ce qu'il a dit?

Le salon se remplissait de bruit; mais alors se produisit soudain
un incident auquel personne ne pouvait s'attendre.

VIII

Avant tout, je signalerai l'agitation nouvelle qui se manifestait
chez lisabeth Nikolaevna depuis deux ou trois minutes; la jeune
fille parlait rapidement  l'oreille de sa mre et de Maurice
Nikolavitch pench vers elle. Son visage tait inquiet, mais en
mme temps respirait l'nergie.  la fin elle se leva, visiblement
presse de partir et d'emmener sa mre; de son ct celle-ci se
mit en devoir de quitter son fauteuil avec le secours de Maurice
Nikolavitch. Mais il tait crit que les dames Drozdoff ne s'en
iraient pas avant d'avoir tout vu.

Chatoff tait toujours assis dans son coin (non loin d'lisabeth
Nikolaevna); tout le monde avait compltement oubli sa prsence,
et lui-mme ne paraissait pas savoir pourquoi il restait l au
lieu de s'en aller; tout  coup il se leva, et, les yeux fixs sur
le visage de Nicolas Vsvolodovitch, se dirigea vers ce dernier en
traversant toute la chambre d'un pas lent, mais ferme.  son
approche, Nicolas Vsvolodovitch sourit lgrement, mais, quand il
le vit tout prs de lui, il cessa de sourire.

Au moment o les deux hommes se trouvrent vis--vis l'un de
l'autre, le silence se fit dans le salon, celui qui se tut le
dernier fut Pierre Stpanovitch; Lisa et sa mre s'arrtrent au
milieu de la chambre. Ainsi s'coulrent cinq secondes; sans dire
un mot, Chatoff regardait en face Nicolas Vsvolodovitch; celui-
ci, dont la physionomie n'avait d'abord exprim qu'une surprise
insolente, frona le sourcil avec colre, et soudain...

Soudain le bras long et lourd de Chatoff s'leva en l'air, puis
s'abattit de toute sa force sur la figure de Nicolas
Vsvolodovitch, qui faillit tre terrass.

Au lieu de frapper avec le plat de la main comme il est reu de
donner des soufflets (si toutefois on peut s'exprimer ainsi),
Chatoff avait frapp avec le poing, un gros poing pesant, osseux,
couvert de poils roux et de lentilles. Si le coup avait atteint le
nez, il l'aurait bris. Mais il tomba sur la joue, frlant le ct
gauche de la lvre et de la mchoire suprieure, d'o le sang
jaillit aussitt.

Au mme instant retentit, je crois, un cri, pouss peut-tre par
Barbara Ptrovna; du reste, je n'affirme rien, car immdiatement
tout retomba dans le silence. Cette scne ne dura gure plus d'une
dizaine de secondes.

Nanmoins pendant un si court laps de temps bien des choses se
passrent.

Je rappellerai de nouveau au lecteur que Nicolas Vsvolodovitch
avait un temprament inaccessible  la peur. Dans un duel il
pouvait attendre de sang-froid le coup de feu de son adversaire,
viser lui-mme ce dernier, et le tuer le plus tranquillement du
monde. Soufflet, il tait homme, non pas  appeler son insulteur
sur le terrain, mais  le tuer sur place, et cela sans
emportement, avec la pleine conscience de son acte. Je crois mme
qu'il n'a jamais connu ces aveugles transports de fureur qui
suppriment la facult de raisonner. Au plus fort de la colre, il
restait toujours matre de lui-mme et pouvait, par consquent,
comprendre quelle diffrence existe au point de vue juridique
entre le duel et l'assassinat; nanmoins il aurait sans aucune
hsitation assassin un insulteur.

Plus tard j'ai beaucoup tudi Nicolas Vsvolodovitch, et je sais
nombre d'anecdotes sur son compte. Je le comparerais volontiers 
certains personnages d'autrefois dont le souvenir s'est conserv 
l'tat de lgende dans notre socit. Le dkabriste[7] L...ine, par
exemple, a, dit-on, cherch toute sa vie le danger; la sensation
du pril l'enivrait et tait devenue un besoin de sa nature;
jeune, il se battait en duel  propos de bottes; en Sibrie, il
allait chasser l'ours, n'ayant pour toute arme qu'un couteau; il
aimait  rencontrer dans les bois les forats vads qui, soit dit
en passant, sont plus  craindre que les ours. Assurment ces
braves lgendaires taient susceptibles d'prouver, et peut-tre
mme  un haut degr, le sentiment de la peur; autrement ils
auraient t beaucoup plus calmes et n'auraient pas transform la
sensation du danger en un besoin de leur nature. Mais vaincre en
eux la poltronnerie, avoir conscience de cette victoire et penser
que rien ne pouvait les faire reculer, -- voil, sans doute, ce
qui les sduisait. Avant d'tre envoy en Sibrie, ce L...ine
avait, durant un certain temps, lutt contre la faim et gagn sa
vie par un travail pnible; il appartenait cependant  une famille
riche, mais il s'tait rsign  la misre plutt que de se
soumettre  la volont paternelle qu'il jugeait injuste. Donc il
comprenait la lutte sous toutes les formes; ce n'tait pas
seulement dans la chasse  l'ours et dans les duels qu'il
apprciait chez lui le stocisme et la force de caractre.

Mais le nervosisme de la gnration actuelle n'admet mme plus le
besoin de ces sensations franches et immdiates que recherchaient
avec une telle ardeur certaines personnalits inquites du bon
vieux temps. Nicolas Vsvolodovitch aurait peut-tre mpris
L...ine comme un fanfaron et une bravache, --  la vrit, il ne
le lui aurait pas dit en face. Sur le terrain, il tait tout aussi
courageux que le clbre dkabriste, et, le cas chant, il aurait
dploy la mme intrpidit que lui vis--vis d'un ours ou d'un
brigand rencontr dans un bois. Seulement, il n'aurait trouv
aucun plaisir dans cette lutte, il l'et accepte avec indolence
et ennui, comme on subit une ncessit dsagrable. Pour la
colre, ni L...ine, ni mme Lermontoff ne pouvaient tre compars
 Nicolas Vsvolodovitch; la colre de celui-ci tait froide,
calme, _raisonnable, _si l'on peut ainsi parler, -- par consquent
plus terrible qu'aucun autre. Je le rpte: tel que je l'ai connu,
il tait homme  gorger incontinent l'individu de qui il aurait
reu un soufflet ou quelque offense analogue.

Et nanmoins, dans la circonstance prsente, il en fut tout
autrement.

La violence du coup l'avait fait chanceler. Ds qu'il eut recouvr
l'quilibre, son premier mouvement fut de saisir Chatoff par les
paules, mais, presque au mme instant, il retira ses mains, les
croisa derrire son dos, et, ple comme un linge, regarda
silencieusement Chatoff. Chose trange, il n'y avait aucune flamme
dans son regard. Au bout de dix secondes, -- je suis sr de ne pas
mentir, -- ses yeux taient devenus froids et calmes. Seulement sa
pleur tait effrayante. J'ignore, naturellement ce qui se passait
au-dedans de lui; je me borne  rapporter le spectacle dont je fus
tmoin. Un homme qui saisirait une barre de fer rougie au feu et
la tiendrait dans sa main durant dix secondes pour essayer sa
force d'me, -- cet homme l aurait, je crois, une impression
pareille  celle qu'prouvait alors Nicolas Vsvolodovitch.

Le premier des deux qui baissa les yeux fut Chatoff, videmment il
fut forc de les baisser. Ensuite il tourna lentement sur ses
talons et se retira, mais sa dmarche n'tait plus la mme que
tantt, quand il s'tait approch de Nicolas Vsvolodovitch. Il
sortit sans bruit, la tte incline vers le plancher, tandis qu'un
mouvement particulirement disgracieux soulevait ses paules.
Chemin faisant, il semblait raisonner  part soi et dialoguer avec
lui-mme. Aprs avoir travers le salon en prenant ses prcautions
pour ne rien culbuter sur son passage, il entrebilla la porte et
se glissa presque de ct dans l'troite ouverture.

Saisissant sa mre par l'paule et Maurice Nikolavitch par le
bras, lisabeth Nikolaevna se mit en devoir de les entraner  sa
suite hors de la chambre, mais tout  coup elle poussa un cri
effrayant et tomba vanouie sur le parquet. En ce moment je crois
encore entendre le bruit que fit le choc de sa nuque contre le
tapis.

DEUXIME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

_LA NUIT._

I

Huit jours s'coulrent. Maintenant que tout cela est pass et que
j'en cris la chronique, nous savons de quoi il s'agissait; mais
alors nous en tions rduits aux conjectures, et naturellement
nous faisions les suppositions les plus tranges. Pendant les
premiers temps, Stpan Trophimovitch et moi, nous restmes
enferms, attendant avec inquitude ce qui allait arriver.  vrai
dire, je sortais encore un peu, et je rapportais  mon malheureux
compagnon les nouvelles sans lesquelles il lui aurait t
impossible de vivre.

Comme bien on pense, la ville n'avait pas tard  apprendre le
soufflet donn  Nicolas Vsvolodovitch, l'vanouissement
d'lisabeth Nikolaevna, et les autres incidents survenus dans la
journe du dimanche. Mais une chose nous intriguait: par qui tous
ces faits avaient-ils pu tre ports si vite et si exactement  la
connaissance du public? Aucune des personnes qui en avaient t
tmoins n'avait, semblait-il, le moindre intrt  les bruiter.
Quant aux domestiques, pas un ne s'tait trouv  cette scne.
Lbiadkine seul aurait pu jaser, plutt parce qu'il ne savait pas
retenir sa langue que par esprit de vengeance, car il tait sorti
alors en proie  une frayeur extrme, et la peur paralyse la
rancune. Mais, le lendemain mme, Lbiadkine avait brusquement
quitt avec sa soeur la maison Philippoff, et l'on ne savait pas
ce qu'ils taient devenus. Chatoff,  qui je voulais demander des
nouvelles de Marie Timofievna, s'tait enferm chez lui, et,
pendant ces huit jours, il ne bougea pas de son logement, laissant
mme en souffrance ses occupations au dehors. Je me rendis  son
domicile le mardi et frappai  sa porte. Je n'obtins pas de
rponse, mais convaincu, d'aprs des indices certains, qu'il tait
chez lui, je cognai une seconde fois. Alors,  ce que je crus
remarquer, il sauta en bas de son lit, puis il s'approcha vivement
de la porte et me cria de sa voix la plus sonore: Chatoff est
absent! L-dessus je m'en allai.

Tout en craignant de porter un jugement tmraire, Stpan
Trophimovitch et moi nous nous arrtmes finalement  l'ide que
le seul auteur des indiscrtions commises devait tre Pierre
Stpanovitch; pourtant ce dernier, dans un entretien qu'il eut peu
aprs avec son pre, lui assura qu'il avait trouv l'histoire dans
toutes les bouches, notamment au club et que la gouvernante et son
mari la connaissaient dj jusque dans ses moindres dtails. Voici
encore un point  noter: le lundi, c'est--dire le lendemain, je
rencontrai dans la soire Lipoutine, et il tait dj parfaitement
instruit de tout ce qui s'tait pass la veille chez Barbara
Ptrovna: donc il avait t inform un des premiers.

Nombre de dames (et des plus mondaines) tmoignaient aussi quelque
curiosit  l'endroit de l'nigmatique boiteuse, comme on
appelait Marie Timofievna. Plusieurs mme dsiraient vivement la
voir et entrer en rapports avec elle; les messieurs qui s'taient
hts de faire disparatre les Lbiadkine avaient donc agi avec un
-propos incontestable. Mais ce qui tenait le premier rang dans
les proccupations publiques, c'tait l'vanouissement d'lisabeth
Nikolaevna; tout le monde s'y intressait par cela seul que cette
affaire touchait directement Julie Mikhalovna en tant que parente
et protectrice de mademoiselle Touchine. Et que ne racontait-on
pas? Le mystre mme faisait la partie belle au bavardage: les
deux maisons ne s'ouvraient plus pour personne; lisabeth
Nikolaevna, assurait-on, tait au lit, en proie  un accs de
_delirium tremens;_ on en disait autant de Nicolas Vsvolodovitch,
on ajoutait qu'il avait eu une dent casse et que sa joue tait
gonfle par suite d'une fluxion. Bien plus, il se chuchotait dans
les coins qu'un assassinat serait peut-tre commis chez nous, que
Stavroguine n'tait pas homme  laisser impuni un tel outrage, et
qu'il tuerait Chatoff, mais secrtement,  la faon corse. Cette
ide rencontrait beaucoup de faveur; cependant la majorit de
notre jeunesse dore coutait tout cela avec mpris et d'un air de
profonde indiffrence; bien entendu, c'tait une pose. En gnral,
l'opinion, depuis longtemps hostile  Nicolas Vsvolodovitch, se
prononait vivement contre lui. Les gens de poids eux-mmes
inclinaient  le condamner, sans, du reste, savoir pourquoi. De
sourdes rumeurs l'accusaient d'avoir dshonor lisabeth
Nikolaevna: on prtendait qu'ils avaient eu ensemble une intrigue
en Suisse. Sans doute les hommes srieux se taisaient, mais ils ne
laissaient pas de prter avidement l'oreille  ce concert de
diffamations. Dans un milieu plus restreint circulaient d'autres
bruits d'une nature fort trange:  en croire quelques personnes
qui parlaient de cela en fronant le sourcil, et Dieu sait sur
quel fondement, Nicolas Vsvolodovitch remplissait dans notre
province une mission particulire, le comte K... l'avait mis en
relation  Ptersbourg avec plusieurs sommits du monde politique,
et peut-tre on l'avait envoy chez nous comme fonctionnaire en
lui donnant certaines instructions spciales. Les gens
raisonnables souriaient, ils faisaient judicieusement remarquer
qu'un homme dont la vie n'avait t qu'une suite de scandales, et
qui, pour ses dbuts chez nous, avait reu un soufflet, ne
rpondait gure  l'ide qu'on se fait gnralement d'un employ
de l'tat.  quoi l'on rpliquait que la mission de Nicolas
Vsvolodovitch n'avait pas,  proprement parler, de caractre
officiel, et que, pour un agent secret, le mieux tait de
ressembler le moins possible  un fonctionnaire public. Cette
observation paraissait assez plausible; on savait dans notre ville
que le zemstvo[8] de la province tait  Ptersbourg l'objet d'une
attention particulire. Plusieurs des bruits que je viens de
mentionner avaient leur origine dans certains propos obscurs, mais
malveillants, tenus au club par Artmi Ptrovitch Gaganoff, ancien
capitaine de la garde revenu depuis peu de la capitale. Cet Artmi
Ptrovitch, un des plus grands propritaires de notre province en
mme temps qu'un des hommes les plus rpandus dans la socit
ptersbourgeoise, tait le fils de feu Pierre Pavlovitch Gaganoff,
ce respectable vieillard que Nicolas Vsvolodovitch avait si
grossirement insult quatre ans auparavant.

Il fut bientt de notorit publique que Julie Mikhalovna avait
fait une visite extraordinaire  Barbara Ptrovna, et que, sur le
perron de la maison, on lui avait dclar que la gnrale
Stavroguine tant malade ne pouvait la recevoir. On sut aussi
que, deux jours aprs, Julie Mikhalovna avait envoy demander des
nouvelles de la sant de Barbara Ptrovna. Finalement on la vit
dfendre partout cette dernire. Faisait-on devant elle quelque
allusion  l'histoire du dimanche, sa mine devenait froide et
svre, si bien que, les jours suivants, personne n'osa plus
mettre, en sa prsence, la conversation sur ce sujet. Ainsi
s'accrdita partout l'ide que non seulement Julie Mikhalovna
n'ignorait rien de cette mystrieuse affaire, mais qu'elle en
connaissait aussi le sens cach et qu'elle-mme tait pour quelque
chose l dedans. Je noterai  ce propos que la gouvernante
commenait  acqurir chez nous cette haute influence, but de tous
ses efforts, et que dj elle se voyait entoure. Dans le monde
beaucoup de gens lui trouvaient de l'esprit pratique et du tact.
Par sa protection s'expliquaient pour nous jusqu' un certain
point les rapides succs de Pierre Stpanovitch dans notre
socit, -- succs dont Stpan Trophimovitch tait alors trs
frapp.

Peut-tre nous trompions-nous un peu, lui et moi. Quatre jours
aprs son apparition dans notre ville, Pierre Stpanovitch y
connaissait dj  peu prs tout le monde. Il tait arriv le
dimanche, et le mardi je le rencontrai se promenant en calche
avec Artmi Ptrovitch Gaganoff, homme fier, irascible et d'un
commerce assez difficile nonobstant ses faons mondaines. Pierre
Stpanovitch tait aussi reu dans la maison du gouverneur, o sa
position fut tout de suite celle d'un intime; presque chaque jour
il dnait  la table de Julie Mikhalovna. Il avait fait en Suisse
la connaissance de cette dame, mais il n'en tait pas moins
singulier qu'un homme considr nagure,  tort ou  raison, comme
un rfugi politique, et si vite russi  se faufiler dans
l'entourage de Son Excellence.  l'tranger, Pierre Stpanovitch
avait pris part  des publications et  des congrs socialistes,
ce qu'on pouvait mme prouver par les journaux, comme me le
disait avec irritation Alexis Tliatnikoff, ce jeune favori d'Ivan
Osipovitch qui, aprs le dpart de son protecteur, avait d,
hlas! quitter le service. Quoi qu'il en soit, une chose tait
certaine: de retour dans sa chre patrie, l'ancien
rvolutionnaire, loin d'tre inquit, avait au contraire trouv
en haut lieu des sympathies et des encouragements: donc on s'tait
peut-tre trop press de voir en lui un conspirateur ayant des
comptes  rgler avec la troisime section. Un jour, Lipoutine me
parla tout bas d'un bruit qui courait au sujet de Pierre
Stpanovitch: rentr en Russie, il avait, disait-on, fait amende
honorable de ses erreurs passes, et achet la faveur du
gouvernement en dnonant plusieurs de ses coreligionnaires
politiques. Je rapportai ce vilain propos  Stpan Trophimovitch,
et il en fut trs proccup, bien qu'il ne se trouvt gure alors
en tat de rflchir. On dcouvrit plus tard que Pierre
Stpanovitch tait arriv chez nous muni des meilleures
rfrences. Du moins, la lettre de recommandation qu'il remit  la
gouvernante manait d'une vieille dame dont le mari comptait parmi
les hommes les plus influents de la capitale. Cette vieille dame,
marraine de Julie Mikhalovna, lui crivait que le comte K...
avait fait, par l'entremise de Nicolas Vsvolodovitch, la
connaissance de Pierre Stpanovitch, et qu'il le tenait pour un
jeune homme de mrite malgr ses anciens garements. Julie
Mikhalovna mettait tous ses soins  conserver le peu de relations
qu'elle avait dans la socit dirigeante de Ptersbourg, elle
accueillit donc avec une extrme affabilit le nouveau venu
recommand par sa marraine. Je noterai encore, pour mmoire, que
le grand crivain se montra fort aimable  l'gard de Pierre
Stpanovitch et lui adressa tout de suite une invitation. Un tel
empressement chez un homme aussi infatu de lui-mme tonna au
plus haut point Stpan Trophimovitch, mais je m'expliquai
facilement le fait. Ignorant l'tat vrai des choses,
M. Karmazinoff croyait l'avenir de la Russie entre les mains de la
jeunesse rvolutionnaire, et il s'aplatissait d'autant plus devant
les nihilistes que ceux-ci ne faisaient aucune attention  lui.

II

Pierre Stpanovitch passa aussi deux fois chez son pre, et,
malheureusement pour moi, je me trouvai l chaque fois. Sa
premire visite eut lieu le mercredi, c'est--dire quatre jours
seulement aprs leur premire rencontre, encore vnt-il pour
affaire. Les comptes entre le pre et le fils au sujet du bien de
ce dernier se rglrent sans tapage, grce  l'intervention de
Barbara Ptrovna qui se chargea de tous les frais et dsintressa
Pierre Stpanovitch, bien entendu en acqurant le domaine. Elle se
contenta d'informer Stpan Trophimovitch que tout tait termin et
de lui envoyer par son valet de chambre un papier  signer, ce
qu'il fit en silence et avec une extrme dignit. Durant ces
jours, j'avais peine  reconnatre notre vieux, tant il tait
digne, silencieux et calme. Il n'crivait mme pas  Barbara
Ptrovna, chose que j'aurais volontiers considre comme un
prodige. videmment il avait trouv quelque ide qui lui procurait
une sorte de srnit, et il s'affermissait dans cette ide. Du
reste, au commencement, il fut malade, surtout le lundi: il eut
une cholrine. Il ne pouvait pas non plus se passer de nouvelles,
mais c'taient seulement les faits qui l'intressaient, et, ds
que j'abordais le chapitre des conjectures, il me faisait signe de
me taire. Ses deux entrevues avec son fils l'affectrent
douloureusement, sans toutefois branler sa fermet.  la suite de
chacune d'elles, il passa le reste de la journe couch sur un
divan, ayant autour de la tte une compresse imbibe de vinaigre.

Parfois cependant il me laissait parler. Je croyais aussi
remarquer de temps en temps que sa mystrieuse rsolution semblait
l'abandonner, et qu'il commenait  lutter contre la sduction
d'une ide nouvelle. Je souponnais qu'il aurait bien voulu se
rappeler  l'attention, sortir de sa retraite, livrer une dernire
bataille.

-- Cher, je les craserais! laissa-t-il chapper le jeudi soir,
aprs la seconde visite de Pierre Stpanovitch, tandis qu'il tait
tendu sur un divan, la tte entoure d'un essuie-mains.

C'tait la premire parole qu'il m'adressait depuis le
commencement de la journe.

-- Fils, fils chri, etc., je conviens que toutes ces
expressions sont absurdes et empruntes au lexique des
cuisinires, je vois mme  prsent qu'il y a lieu de les laisser
de ct. Je ne lui ai donn ni le manger ni le boire; avant mme
qu'il soit sevr, je l'ai expdi, comme un colis postal, de
Berlin dans le gouvernement de ***; allons, oui, je reconnais tout
cela... Tu ne m'as pas nourri, dit-il, tu t'es dbarrass de moi
en m'envoyant au loin comme un colis postal, et, qui plus est, ici
tu m'as vol. Tu parles de colis postal, rpliqu-je, mais,
malheureux, toute ma vie j'ai eu le coeur malade en pensant 
toi! Il rit. Allons, je conviens qu'il a raison... va pour colis
postal! acheva-t-il comme en dlire.

-- Passons, reprit-il au bout de cinq minutes. -- Je ne comprends
pas Tourgunieff. Son Bazaroff est un personnage fictif, dpourvu
de toute ralit; eux-mmes, dans le temps, ont t les premiers 
le dsavouer, comme ne ressemblant  rien. Ce Bazaroff est un
mlange obscur de Nozdreff et de Byron, c'est le mot! Observez-les
attentivement: ils gambadent et poussent des cris de joie comme
les chiens au soleil, ils sont heureux, ils sont vainqueurs! O y
a-t-il l du byronisme?... Et avec cela quelle agitation! Quelle
misrable irritabilit d'amour-propre! quelle banale manie de
faire du bruit autour de son nom, sans songer que son nom... 
caricature! Voyons, lui cri-je, tel que tu es, se peut-il que tu
veuilles t'offrir aux hommes pour remplacer le Christ? Il rit. Il
rit beaucoup, il rit trop, son sourire est trange, sa mre ne
souriait pas ainsi. Il rit toujours.

Il y eut de nouveau un silence.

-- Ils sont russ; dimanche ils s'taient concerts, lcha-t-il
tout  coup.

-- Oh! sans doute, rpondis-je en dressant l'oreille, -- tout cela
n'tait qu'une comdie arrange d'avance, comdie fort mal joue
et dont les ficelles sautaient aux yeux.

-- Je ne parle pas de cela. Savez-vous qu'ils ont fait exprs de
ne pas cacher ces ficelles, pour qu'elles fussent remarques de
ceux... qui devaient les voir? Comprenez-vous?

-- Non, je ne comprends pas.

-- Tant mieux. Passons. Je suis fort agac aujourd'hui.

-- Mais pourquoi donc avez-vous disput avec lui, Stpan
Trophimovitch? demandai-je d'un ton de reproche.

-- Je voulais le convertir. Oui, vous pouvez rire, en effet. Cette
pauvre tante, elle entendra de belles choses! Oh! mon ami, le
croirez-vous? tantt j'ai reconnu en moi un patriote! Du reste, je
me suis toujours senti Russe... un vrai Russe, d'ailleurs, ne peut
pas tre autrement que vous et moi. Il y a l dedans quelque chose
d'aveugle et de louche.

-- Certainement, rpondis-je.

-- Mon ami, la vrit vraie est toujours invraisemblable, savez-
vous cela? Pour rendre la vrit vraisemblable, il faut absolument
l'additionner de mensonge. C'est ce que les hommes ont toujours
fait. Il y a peut-tre ici quelque chose que nous ne comprenons
pas. Qu'en pensez-vous? y a-t-il quelque chose d'incompris pour
nous dans ce cri de triomphe? Je le voudrais.

Je gardai le silence. Il se tut aussi pendant fort longtemps.

-- C'est, dit-on, l'esprit franais... fit-il soudain avec
vhmence, -- mensonge! il en a toujours t ainsi. Pourquoi
calomnier l'esprit franais? Il n'y a ici que la paresse russe,
notre humiliante impuissance  produire une ide, notre dgotant
parasitisme. Ils sont tout simplement des paresseux, et l'esprit
franais n'a rien  voir l dedans. Oh! les Russes devraient tre
extermins pour le bien de l'humanit comme de malfaisants
parasites! Ce n'taient nullement l nos aspirations; je n'y
comprends rien. J'ai cess de comprendre! Si chez vous, lui cri-
je, on met la guillotine au premier plan, c'est uniquement parce
qu'il n'y a rien de plus facile que de couper des ttes, et rien
de plus difficile que d'avoir une ide! Vous tes des paresseux!
votre drapeau est une guenille, une impuissance! Ces charrettes
qui apportent du bl aux hommes sont, dit-on, plus utiles que la
Madone Sixtine. Mais comprends donc que le malheur est tout aussi
ncessaire  l'homme que le bonheur! Il rit. Toi, dit-il, tu es
l  faire des phrases pendant que tu reposes tes membres (il
s'est servi d'un terme beaucoup plus cru) sur un confortable divan
de velours... Et remarquez o l'on en arrive avec ce tutoiement
que les pres et les fils ont adopt entre eux, c'est trs bien
quand ils sont d'accord, mais s'ils s'injurient?

La conversation resta de nouveau suspendue durant une minute, puis
Stpan Trophimovitch se souleva  demi par un brusque mouvement.

-- Cher, acheva-t-il, -- savez-vous que cela finira ncessairement
par quelque chose?

-- Sans doute, dis-je.

-- Vous ne comprenez pas. Passons. Mais... d'ordinaire dans le
monde rien ne finit, mais ici il y aura ncessairement une fin,
ncessairement!

Il se leva, se promena dans la chambre comme un homme trs agit,
puis,  bout de forces, se recoucha sur le divan.

Le vendredi matin, Pierre Stpanovitch alla quelque part dans le
district, et resta absent jusqu'au lundi. J'appris son dpart de
la bouche de Lipoutine qui, au cours de la conversation, me dit
aussi que les Lbiadkine s'taient transports de l'autre ct de
la rivire, dans le faubourg de la Poterie. J'ai moi-mme fait
leur dmnagement, ajouta Lipoutine; ensuite, sans transition, il
m'annona qu'lisabeth Nikolaevna allait pouser Maurice
Nikolavitch; les bans n'taient pas encore publis, mais les
promesses de mariage avaient t changes, et c'tait une affaire
finie. Le lendemain, je rencontrai lisabeth Nikolaevna qui se
promenait  cheval, escorte de Maurice Nikolavitch; c'tait la
premire sortie de la jeune fille depuis sa maladie. Elle tourna
vers moi des yeux brillants, se mit  rire et me fit de la tte un
salut trs amical. Je racontai tout cela  Stpan Trophimovitch;
il n'accorda une certaine attention qu' la nouvelle concernant
les Lbiadkine.

Maintenant que j'ai dcrit notre situation nigmatique durant ces
huit jours o nous ne savions encore rien, je passe au rcit des
vnements ultrieurs; je les rapporterai tels qu'ils nous
apparaissent aujourd'hui,  la lumire des rvlations qui ont
surgi dernirement.

 partir du lundi commena,  proprement parler, une nouvelle
histoire.

III

Il tait sept heures du soir. Nicolas Vsvolodovitch se trouvait
seul dans son cabinet; cette chambre qui lui avait toujours plu
particulirement tait haute de plafond; des meubles assez lourds,
d'ancien style, la garnissaient; des tapis couvraient le plancher.
Assis sur le coin d'un divan, le jeune homme tait habill comme
s'il avait eu  sortir, quoiqu'il ne se propost d'aller nulle
part. Sur la table en face de lui tait pose une lampe munie d'un
abat-jour. Les cts et les coins de la vaste pice restaient dans
l'ombre. Le regard de Nicolas Vsvolodovitch avait une expression
pensive, concentre et un peu inquite; son visage tait fatigu
et lgrement amaigri. Il souffrait, en effet, d'une fluxion; pour
le surplus, la voix publique avait exagr. La dent prtendument
casse n'avait t qu'branle, et maintenant elle s'tait
raffermie; la lvre suprieure avait t fendue intrieurement,
mais la plaie s'tait cicatrise. Quant  la fluxion, si elle
subsistait encore au bout de huit jours, la faute en tait au
malade qui se refusait  voir un mdecin et prfrait attendre du
temps seul sa gurison. Non content de repousser les secours de la
science, il souffrait  peine que sa mre lui fit chaque jour une
visite d'une minute; quand il la laissait entrer dans sa chambre,
c'tait toujours  l'approche de la nuit et avant qu'on et
apport la lampe. Il ne recevait pas non plus Pierre Stpanovitch,
qui, pourtant, avant son dpart, venait deux et trois fois par
jour chez Barbara Ptrovna. Le lundi matin, aprs trois jours
d'absence, Pierre Stpanovitch reparut chez nous; il courut toute
la ville, dna chez Julie Mikhalovna, et, le soir, se rendit chez
Barbara Ptrovna qui l'attendait avec impatience. La consigne fut
leve, Nicolas Vsvolodovitch consentit  recevoir le visiteur. La
gnrale conduisit elle-mme ce dernier jusqu' la porte du
cabinet de son fils; depuis longtemps elle dsirait cette
entrevue, et Pierre Stpanovitch lui avait donn sa parole qu'en
sortant de chez Nicolas il viendrait la lui raconter. Barbara
Ptrovna frappa timidement, et, ne recevant pas de rponse, se
permit d'entre-biller la porte.

--Nicolas, puis-je introduire Pierre Stpanovitch? demanda-t-elle
d'un ton bas en cherchant des yeux le visage de son fils que la
lampe lui masquait.

Pierre Stpanovitch fit lui-mme la rponse:

-- On le peut, on le peut, sans doute! cria-t-il gaiement, et,
ouvrant la porte, il entra.

Nicolas Vsvolodovitch n'avait pas entendu cogner  la porte,
l'apparition du visiteur le surprit avant qu'il et pu rpondre 
la timide question de sa mre. Devant lui se trouvait une lettre
qu'il venait de lire et qui l'avait rendu songeur. La voix de
Pierre Stpanovitch le fit tressaillir, et il se hta de fourrer
la lettre sous un presse-papier, mais il ne russit pas  la
cacher entirement: un des coins et presque toute l'enveloppe
restaient  dcouvert.

-- J'ai cri exprs le plus haut possible, pour vous donner le
temps de prendre vos prcautions, fit tout bas Pierre
Stpanovitch.

Son premier mouvement avait t de courir vers la table, et il
avait tout de suite aperu le presse papier et le bout de lettre.

-- Et sans doute vous avez dj remarqu qu' votre arrive j'ai
cach sous un presse-papier une lettre que je venais de recevoir,
dit tranquillement Nicolas Vsvolodovitch, sans bouger de sa
place.

-- Une lettre? Grand bien vous fasse, que m'importe,  moi?
s'cria le visiteur, mais... le principal, ajouta-t-il en
sourdine, tandis qu'il se tournait du ct de la porte et faisait
un signe de tte dans cette direction.

-- Elle n'coute jamais  la porte, observa froidement Nicolas
Vsvolodovitch.

-- C'est pour le cas o elle couterait! reprit Pierre
Stpanovitch en levant gaiement la voix, et il s'assit sur un
fauteuil. -- Je ne blme pas cela, seulement je suis venu pour
causer avec vous en tte  tte... Allons, enfin j'ai pu arriver
jusqu' vous! Avant tout, comment va votre sant? Je vois que vous
allez bien, et que demain peut-tre vous sortirez, hein?

-- Peut-tre.

-- Faites enfin cesser ma corve! s'cria-t-il avec une
gesticulation bouffonne. -- Si vous saviez ce que j'ai d leur
dbiter de sottises! Mais, du reste, vous le savez.

Il se mit  rire.

-- Je ne sais pas tout. Ma mre m'a seulement dit que vous vous
tiez beaucoup... remu.

-- C'est--dire que je n'ai rien prcis, se hta de rpondre
Pierre Stpanovitch, comme s'il et eu  se dfendre contre une
terrible accusation, -- vous savez, j'ai mis en avant la femme de
Chatoff, ou, du moins, les bruits concernant vos relations avec
elle  Paris, cela expliquait sans doute l'incident de dimanche...
Vous n'tes pas fch?

-- Je suis sr que vous avez fait tous vos efforts.

-- Allons, voil ce que je craignais. Qu'est-ce que cela signifie:
vous avez fait tous vos efforts? C'est un reproche. Du reste,
vous y allez carrment. Ma grande crainte en venant ici tait que
vous ne pussiez vous rsoudre  poser franchement la question.

-- Je ne mrite pas l'loge que vous m'adressez, dit Nicolas
Vsvolodovitch avec une certaine irritation, mais aussitt aprs
il sourit.

-- Je ne parle pas de cela, je ne parle pas de cela, comprenez-moi
bien, il n'en est pas question, reprit en agitant les bras Pierre
Stpanovitch qui s'amusait du mcontentement de son interlocuteur.
-- Je ne vous ennuierai pas avec _notre_ affaire, surtout dans
votre situation prsente. Ma visite se rapporte uniquement 
l'histoire de dimanche, et encore je ne veux vous en parler que
dans la mesure la plus strictement indispensable. Il faut que nous
ayons ensemble l'explication la plus franche, c'est surtout moi
qui en ai besoin et non vous, -- ceci soit dit pour rassurer votre
amour-propre, et d'ailleurs c'est la vrit. Je suis venu pour
tre dsormais franc.

-- Alors vous ne l'tiez pas auparavant?

-- Vous le savez vous-mme. J'ai rus plus d'une fois... Vous avez
souri, je suis enchant de ce sourire qui me fournit l'occasion de
vous donner un claircissement: c'est exprs que je me suis vant
de ma ruse, je voulais vous mettre en colre. Vous voyez comme
je suis devenu sincre  prsent! Eh bien, vous plat-il de
m'entendre?

Bien que, par l'effronterie de ses navets prpares d'avance et
intentionnellement grossires, le visiteur et videmment pris 
tche d'irriter Nicolas Vsvolodovitch, celui-ci l'avait
jusqu'alors cout avec un flegme ddaigneux et mme moqueur;  la
fin pourtant une curiosit un peu inquite se manifesta sur son
visage.

-- coutez donc, poursuivit Pierre Stpanovitch en s'agitant de
plus en plus: -- quand je me suis rendu ici, c'est--dire dans
cette ville, il y a dix jours, mon intention, sans doute, tait de
jouer un rle. Le mieux serait de n'en prendre aucun et d'tre
soi, n'est-ce pas? tre naturel, c'est le moyen de tromper tout le
monde, parce que personne ne croit que vous l'tes. J'avoue que je
voulais d'abord me poser en imbcile, attendu que ce personnage
est plus facile  jouer que le mien propre. Mais l'imbcillit est
un extrme, et les extrmes veillent la curiosit; cette
considration m'a dcid en fin de compte  rester moi. Or que
suis-je? l'_aurea mediocritas, _un homme ni bte ni intelligent,
passablement incapable, et tomb de la lune, comme disent ici les
gens sages, n'est-il pas vrai?

-- Peut-tre bien, fit avec un lger sourire Nicolas
Vsvolodovitch.

-- Ah! vous l'admettez -- enchant! Je savais d'avance que c'tait
votre opinion... Ne vous inquitez pas, ne vous inquitez pas, je
ne suis pas fch, et si tout  l'heure je me suis dfini de la
sorte, ce n'tait nullement pour provoquer de votre part une
protestation flatteuse, pour vous faire dire: Allons donc, vous
n'tes pas incapable, vous tes intelligent... Ah! vous souriez
encore!... Je n'ai pas rencontr juste. Vous n'auriez pas dit:
vous tes intelligent, allons, soit, je ne me formalise de rien.
Passons, comme dit papa. Entre parenthses, soyez indulgent pour
ma prolixit. Je suis diffus, parce que je ne sais pas parler.
Ceux qui savent bien parler sont laconiques. Cela prouve encore
mon incapacit, pourquoi n'en pas profiter artificiellement? J'en
profite.  la vrit, en venant ici, je pensais d'abord me taire,
mais le silence est un grand talent, par consquent il aurait t
dplac chez moi; de plus, on se dfie d'un homme silencieux. J'ai
donc jug dcidment que le mieux pour moi tait de parler, mais
de parler en incapable, c'est--dire de bavarder  jet continu, de
dmontrer et de toujours m'embrouiller  la fin dans mes propres
dmonstrations, bref de fatiguer la patience de mes auditeurs. Il
rsulte de l trois avantages: vous faites croire  votre
bonhomie, vous assommez votre monde, et vous n'tes pas compris!
Qui donc, aprs cela, vous souponnera de desseins secrets? Si
quelqu'un vous en attribuait, il se ferait conspuer. En outre,
j'amuse quelque fois les gens, et c'est prcieux.  prsent ils me
pardonnent tout, par cela seul que l'habile agitateur de l-bas
s'est montr ici plus bte qu'eux-mmes. N'est-ce pas vrai? Je
vois  votre sourire que vous m'approuvez.

Nicolas Vsvolodovitch ne souriait pas du tout; loin de l, il
coutait d'un air maussade et lgrement impatient.

-- Hein? Quoi? Vous avez dit, je crois: Cela m'est gal? reprit
Pierre Stpanovitch. (Nicolas Vsvolodovitch n'avait pas prononc
un mot.) -- Sans doute, sans doute; ce que j'en dis, je vous
l'assure n'est nullement pour vous compromettre dans mes
agissements. Mais vous tes aujourd'hui terriblement ombrageux, je
venais chez vous pour causer gaiement,  coeur ouvert, et vous
cherchez des arrire-penses sous mes moindres paroles. Je vous
jure qu'aujourd'hui je laisse de ct tout sujet dlicat et que je
souscris d'avance  toutes vos conditions!

Nicolas Vsvolodovitch gardait un silence obstin.

-- Hein? Quoi? Vous avez dit quelque chose? Je vois que j'ai
encore donn une entorse  la vrit, vous n'avez pas pos de
conditions et vous n'en poserez pas, je le crois, je le crois,
allons, calmez-vous; je sais moi-mme que ce n'est pas la peine
d'en poser, n'est-ce pas? Je rponds pour vous, et c'est sans
doute encore l'effet de mon incapacit; que voulez-vous? quand on
est incapable... Vous riez? Hein? Quoi?

-- Rien, rpondit Nicolas Vsvolodovitch qui finit par sourire, --
je viens de me rappeler qu'en effet je vous ai trait d'incapable,
mais ce n'tait pas en votre prsence; on vous a donc rapport ce
propos... Je vous prierais d'arriver un peu plus vite  la
question.

-- Mais j'y suis en plein, il s'agit prcisment de l'affaire de
dimanche! Comment me suis-je montr ce jour-l, selon vous? Avec
ma prcipitation d'incapable, je me suis empar de la conversation
d'une faon fort sotte, de force, pour ainsi dire. Mais on m'a
tout pardonn, d'abord parce que je suis un chapp de la lune,
c'est maintenant l'opinion universellement admise ici, ensuite
parce que j'ai racont une gentille petite histoire et tir tout
le monde d'embarras, n'est-ce pas?

-- C'est--dire que votre rcit tait fait pour donner l'ide
d'une entente pralable, d'une connivence entre nous, tandis qu'il
n'en existait aucune et que je ne vous avais nullement pri
d'intervenir.

-- Justement, justement! reprit, comme transport de joie, Pierre
Stpanovitch. -- J'ai fait exprs de vous laisser voir tout ce
ressort; c'est surtout pour vous que je me suis tant remu: je
vous tendais un pige et voulais vous compromettre. Je tenais
principalement  savoir jusqu' quel point vous aviez peur.

-- Je serais curieux d'apprendre pourquoi maintenant vous
dmasquez ainsi vos batteries!

-- Ne vous fchez pas, ne vous fchez pas, ne me regardez pas avec
des yeux flamboyants... Du reste, vos yeux ne flamboient pas. Vous
tes curieux de savoir pourquoi j'ai ainsi dmasqu mes batteries?
Mais justement parce que maintenant tout est chang, tout est
fini, mort et enterr. J'ai tout d'un coup chang d'ide sur votre
compte.  prsent j'ai compltement renonc  l'ancien procd, je
ne vous compromettrai plus jamais par ce moyen, il en faut un
nouveau.

-- Vous avez modifi votre tactique?

-- Il n'y a pas de tactique. Maintenant vous tes en tout
parfaitement libre, c'est--dire que vous pouvez  votre gr dire
_oui_ ou _non_. Quant  _notre_ affaire, je n'en soufflerai pas
mot avant que vous-mme me l'ordonniez. Vous riez?  votre aise;
je ris aussi. Mais maintenant je parle srieusement, trs
srieusement, quoique celui qui se presse ainsi soit sans doute un
incapable, n'est-il pas vrai? N'importe, va pour incapable, mais
je parle srieusement.

En effet, son ton tait devenu tout autre, et une agitation
particulire se remarquait en lui; Nicolas Vsvolodovitch le
regarda avec curiosit.

-- Vous dites que vous avez chang d'ide sur moi? demanda-t-il.

-- J'ai chang d'ide sur vous  l'instant o, ayant reu un
soufflet de Chatoff, vous vous tes crois les mains derrire le
dos. Assez, assez, je vous prie, ne m'interrogez pas, je ne dirai
rien de plus.

Le visiteur se leva vivement en agitant les bras comme pour
repousser les questions qu'il prvoyait, mais Nicolas
Vsvolodovitch ne lui en fit aucune. Alors Pierre Stpanovitch,
qui n'avait aucune raison pour s'en aller, se rassit sur son
fauteuil et se calma un peu.

--  propos, dit-il prcipitamment, -- il y a ici des gens qui
disent que vous le tuerez, ils en font le pari, si bien que Lembke
pensait  mettre la police en mouvement, mais Julie Mikhalovna
l'en a empch... Assez, assez l-dessus, c'tait seulement pour
vous prvenir. Ah! encore une chose: ce jour-l mme j'ai fait
passer l'eau aux Lbiadkine, vous le savez; vous avec reu le
billet dans lequel je vous donnais leur adresse?

-- Oui.

-- Ce que j'en ai fait, ce n'est pas par incapacit, mais par
zle, par un zle sincre. Il se peut que j'aie t incapable, du
moins j'ai agi sincrement.

-- Oui, peut-tre qu'il le fallait... dit d'un air pensif Nicolas
Vsvolodovitch; -- seulement ne m'crivez plus de lettres, je vous
prie.

-- Cette fois il n'y avait pas moyen de faire autrement.

-- Alors Lipoutine sait?

-- Il tait impossible de lui cacher la chose; mais Lipoutine,
vous le savez vous-mme, n'osera pas...  propos, il faudrait
aller chez les ntres, chez eux, veux-je dire, car _les ntres_,
c'est une expression que vous n'aimez pas. Mais soyez tranquille,
il n'est pas question d'y aller tout de suite, rien ne presse. Il
va pleuvoir. Je les avertirai, ils se runiront, et nous nous
rendrons l un soir. Ils attendent la bouche ouverte, comme une
niche de choucas, le cadeau que nous allons leur faire. Ce sont
des gens pleins d'ardeur, ils se prparent  discuter. Virguinsky
est un humanitaire, Lipoutine un fouririste avec un penchant
marqu pour les besognes policires; je vous le dis, c'est un
homme prcieux sous un rapport, mais qui, sous tous les autres,
demande  tre svrement tenu en bride. Enfin, il y a cet homme
aux longues oreilles qui donnera lecture d'un systme de son
invention. Et, vous savez, ils sont froisss parce que je ne me
gne pas avec eux, h, h! Mais il faut absolument leur faire
visite.

-- Vous m'avez donn l comme un chef? fit d'un ton aussi
indiffrent que possible Nicolas Vsvolodovitch.

Pierre Stpanovitch jeta sur son interlocuteur un regard rapide.

--  propos, se hta-t-il de reprendre sans paratre avoir entendu
la question qui lui tait adresse, -- j'ai pass deux ou trois
fois chez la trs honore Barbara Ptrovna, et j'ai d aussi
beaucoup parler.

-- Je me figure cela.

-- Non, ne vous figurez rien, j'ai seulement dit que vous ne
tueriez pas Chatoff, et j'ai ajout d'autres bonnes paroles.
Imaginez-vous: le lendemain elle savait dj que j'avais fait
passer la rivire  Marie Timofievna; c'est vous qui le lui avez
dit?

-- Je n'y ai mme pas pens.

-- Je me doutais bien que ce n'tait pas vous, mais alors qui donc
a pu le lui dire? C'est curieux.

-- Lipoutine, naturellement.

-- N-non, ce n'est pas Lipoutine, murmura en fronant le sourcil
Pierre Stpanovitch; -- je saurai qui. M'est avis qu'il y a du
Chatoff l dedans... Du reste, c'est insignifiant, laissons cela!
Si, pourtant, c'est une chose fort importante...  propos, je
croyais toujours que votre mre allait tout d'un coup me poser la
question principale... Ah! oui, les autres fois elle tait trs
sombre, et aujourd'hui, en arrivant, je l'ai trouve rayonnante.
D'o vient cela?

-- C'est que je lui ai donn aujourd'hui ma parole que dans cinq
jours je demanderais la main d'lisabeth Nikolaevna, rpondit
avec une franchise inattendue Nicolas Vsvolodovitch.

-- Ah! eh bien... oui, sans doute, balbutia d'un air hsitant
Pierre Stpanovitch, le bruit court qu'elle est fiance; -- vous
savez? Elle l'est certainement. Mais vous avez raison, elle serait
sous la couronne qu'elle accourrait au premier appel de vous. Vous
n'tes pas fch que je parle ainsi?

-- Non, je ne suis pas fch.

-- Je remarque qu'aujourd'hui il est extrmement difficile de vous
mettre en colre, et je commence  avoir peur de vous. Je suis
bien curieux de voir comment vous vous prsenterez demain. Pour
sr, vous avez prpar plus d'un tour. Ce que je vous dis ne vous
fche pas?

Nicolas Vsvolodovitch ne rpondit rien, ce qui agaa au plus haut
point son interlocuteur.

--  propos, c'est srieux, ce que vous avez dit  votre maman au
sujet d'lisabeth Nikolaevna? demanda-t-il.

L'interpell attacha sur Pierre Stpanovitch un regard froid et
pntrant.

-- Ah! Je comprends, vous lui avez dit cela  seule fin de la
tranquilliser; allons, oui.

-- Et si c'tait srieux? fit d'une voix ferme Nicolas
Vsvolodovitch.

-- Eh bien,  la grce de Dieu, comme on dit en pareil cas; cela
ne nuira pas  l'affaire (vous voyez, je n'ai pas dit:  notre
affaire, _notre_ est un mot qui vous dplat), et moi... moi, je
suis  votre service, vous le savez vous-mme.

-- Vous pensez?

-- Je ne pense rien, reprit en riant Pierre Stpanovitch -- car je
sais que vous avez d'avance rflchi  vos affaires et que votre
parti est pris. Je me borne  vous dire srieusement que je suis 
votre disposition, toujours, partout, et en toute circonstance, en
toute, vous comprenez?

Nicolas Vsvolodovitch billa.

-- Vous en avez assez de moi, dit le visiteur qui se leva
brusquement et prit son chapeau rond tout neuf, comme s'il et
voulu sortir; toutefois il ne s'en alla point et continua 
parler, tantt se tenant debout devant son interlocuteur, tantt
se promenant dans la chambre; quand sa parole s'animait, il
frappait sur son genou avec son chapeau.

-- Je comptais vous amuser encore un peu en vous parlant des
Lembke, dit-il gaiement.

-- Non, plus tard. Pourtant comment va la sant de Julie
Mikhalovna?

-- Quel genre mondain vous avez tous! Vous vous souciez de sa
sant tout juste autant que de celle d'un chat gris, et cependant
vous en demandez des nouvelles. Cela me plat. Julie Mikhalovna
va bien, et elle a pour vous une considration que j'appellerai
superstitieuse, elle attend beaucoup de choses de vous. Pour ce
qui est de l'affaire de dimanche, elle n'en dit rien et elle est
sre que vous n'aurez qu' paratre pour vaincre. Elle s'imagine,
vraiment, que vous pouvez Dieu sait quoi. Du reste, vous tes
maintenant plus que jamais un personnage nigmatique et
romanesque, -- position extrmement avantageuse. Vous avez mis ici
tous les esprits en veil; ils taient dj fort chauffs quand
je suis parti, mais je les ai retrouvs bien plus excits encore.
 propos, je vous remercie de nouveau pour la lettre. Ils ont tous
peur du comte K... Vous savez, ils vous considrent, parat-il,
comme un mouchard. Je les confirme dans cette opinion. Vous n'tes
pas fch?

-- Non.

-- C'est sans importance, et plus tard cela aura son utilit. Ils
ont ici leurs faons de voir. Moi, naturellement, j'abonde dans
leur sens, je hurle avec les loups, avec Julie Mikhalovna
d'abord, et ensuite avec Gaganoff... Vous riez? Mais c'est une
tactique de ma part: je dbite force inepties, et tout  coup je
fais entendre une parole sense. Ils m'entourent, et je recommence
 dire des sottises. Tous dsesprent dj de faire quelque chose
de moi: Il y a des moyens, disent-ils, mais il est tomb de la
lune. Lembke m'engage  entrer au service pour me rformer. Vous
savez, j'en use abominablement avec lui, c'est--dire que je le
compromets, et il me regarde alors avec de grands yeux. Julie
Mikhalovna me soutient. Ah! dites donc, Gaganoff vous en veut
horriblement. Hier,  Doukhovo, il m'a parl de vous dans les
termes les plus injurieux. Aussitt je lui ai dit toute la vrit
-- plus ou moins bien entendu. J'ai pass une journe entire chez
lui  Doukhovo. Il a une belle maison, une proprit magnifique.

Nicolas Vsvolodovitch fit un brusque mouvement en avant.

-- Est-ce qu'il est maintenant encore  Doukhovo? demanda-t-il.

-- Non, il m'a ramen ici ce matin, nous sommes revenus ensemble,
rpondit Pierre Stpanovitch sans paratre remarquer aucunement
l'agitation subite de son interlocuteur. -- Tiens, j'ai fait
tomber un livre, ajouta-t-il en se baissant pour ramasser un
keepsake qu'il venait de renverser. -- Les femmes de Balzac, avec
des gravures. Je n'ai pas lu cela. Lembke aussi crit des romans.

-- Oui? fit Nicolas Vsvolodovitch avec une apparence d'intrt.

-- Il crit des romans russes, en secret, bien entendu. Julie
Mikhalovna le sait et le lui permet. C'est un niais; du reste, il
a de la tenue, des manires parfaites, une irrprochable
correction d'attitude. Voil ce qu'il nous faudrait.

-- Vous faites l'loge de l'administration?

-- Certainement! Il n'y a que cela de russi en Russie... Allons,
je me tais, adieu; vous avez mauvaise mine.

-- J'ai la fivre.

-- On s'en aperoit, couchez-vous.  propos, il y a des skoptzi
ici dans le district, ce sont des gens curieux... Du reste, nous
en reparlerons plus tard. Allons, qu'est-ce que je vous dirai
encore? La fabrique des Chpigouline est intressante; elle occupe,
comme vous le savez, cinq cents personnes; il y a quinze ans qu'on
ne l'a nettoye, c'est un foyer d'pidmies. Les patrons sont
millionnaires, et ils exploitent atrocement leurs ouvriers. Je
vous assure que parmi ceux-ci plusieurs ont une ide de
l'Internationale. Quoi? Vous souriez? Vous verrez vous-mme,
seulement donnez-moi un peu de temps, je ne vous en demande pas
beaucoup pour vous montrer... pardon, je ne dirai plus rien, ne
faites pas la moue. Allons, adieu. Tiens, mais j'oubliais le
principal, ajouta Pierre Stpanovitch en revenant tout  coup sur
ses pas, -- on m'a dit tout  l'heure que notre malle tait
arrive de Ptersbourg.

-- Eh bien? fit Nicolas Vsvolodovitch qui le regarda sans
comprendre.

-- Je veux dire votre malle, vos effets. C'est vrai?

-- Oui, on me l'a dit tantt.

-- Ah! alors ne pourrais-je pas tout de suite...

-- Demandez  Alexis.

-- Allons, ce sera pour demain. Avec vos affaires se trouvent l
mon veston, mon frac, et les trois pantalons que Charmer m'a faits
sur votre recommandation, vous vous rappelez?

--  ce que j'ai entendu dire, vous posez ici pour le gentleman,
observa en souriant Nicolas Vsvolodovitch. -- Est-ce vrai que
vous voulez apprendre  monter  cheval?

Un sourire ou plutt une grimace dsagrable se montra sur les
lvres de Pierre Stpanovitch.

-- Vous savez, rpliqua-t-il d'une voix tremblante et saccade, --
vous savez, Nicolas Vsvolodovitch, nous laisserons de ct, une
fois pour toutes, les personnalits, n'est-ce pas? Libre  vous,
sans doute, de me mpriser tant qu'il vous plaira si vous trouvez
ma conduite si ridicule, mais pour le moment vous pourriez bien,
n'est-ce pas, m'pargner vos moqueries?

-- Bien, je ne le ferai plus, dit Nicolas Vsvolodovitch.

Le visiteur sourit, frappa avec son chapeau sur son genou, et ses
traits recouvrrent leur srnit.

-- Ici plusieurs me considrent mme comme votre rival auprs
d'lisabeth Nikolaevna, comment donc ne soignerais-je pas mon
extrieur? fit-il en riant. -- Qui pourtant vous a ainsi parl de
moi? Hum. Il est juste huit heures; allons, en route: j'avais
promis  Barbara Ptrovna de passer chez elle, mais je lui ferai
faux bond. Vous, couchez-vous, et demain vous serez plus dispos.
Il pleut et il fait sombre, du reste j'ai pris une voiture parce
qu'ici les rues ne sont pas sres la nuit... Ah!  propos, dans la
ville et aux environs rde  prsent un forat vad de Sibrie,
un certain Fedka; figurez-vous que cet homme est un de mes anciens
serfs; il y a quinze ans, papa l'a mis, moyennant finances,  la
disposition du ministre de la guerre. C'est une personnalit trs
remarquable.

Nicolas Vsvolodovitch fixa soudain ses yeux sur Pierre
Stpanovitch.

-- Vous... lui avez parl? demanda-t-il.

-- Oui. Il ne se cache pas de moi. C'est une personnalit prte 
tout; pour de l'argent, bien entendu. Du reste, il a aussi des
principes,  sa faon, il est vrai. Ah! oui, dites donc, si vous
avez parl srieusement tantt, vous vous rappelez au sujet
d'lisabeth Nikolaevna, je vous rpte encore une fois que je
suis moi aussi une personnalit prte  tout, dans tous les genres
qu'il vous plaira, et entirement  votre service... Eh bien, vous
prenez votre canne? Ah! non, vous ne la prenez pas. Figurez-vous,
il m'avait sembl que vous cherchiez une canne.

Nicolas Vsvolodovitch ne cherchait rien et ne disait mot, mais il
s'tait brusquement lev  demi, et son visage avait pris une
expression trange.

-- Si, en ce qui concerne M. Gaganoff, vous avez aussi besoin de
quelque chose, lcha tout  coup Pierre Stpanovitch en montrant
d'un signe de tte le presse-papier, -- naturellement je puis tout
arranger et je suis convaincu que vous ne me tromperez pas.

Il sortit sans laisser  Nicolas Vsvolodovitch le temps de lui
rpondre; mais avant de s'loigner dfinitivement, il entrebilla
la porte et cria par l'ouverture:

-- Je dis cela, parce que Chatoff, par exemple, n'avait pas non
plus le droit de risquer sa vie le dimanche o il s'est port 
une voie de fait sur vous, n'est-il pas vrai? Je dsirerais
appeler votre attention l-dessus.

Il disparut sans attendre la rponse  ces paroles.

IV

Peut-tre pensait-il que Nicolas Vsvolodovitch, laiss seul,
allait frapper le mur  coups de poing, et sans doute il aurait
t bien aise de s'en assurer si cela avait t possible; mais son
attente aurait t trompe: Nicolas Vsvolodovitch conserva son
calme. Pendant deux minutes il garda la position qu'il occupait
tout  l'heure debout devant la table et parut trs songeur; mais
bientt un vague et froid sourire se montra sur ses lvres. Il
reprit lentement son ancienne place sur le coin du divan et ferma
les yeux comme par l'effet de la fatigue. Une partie de la lettre,
incompltement cache sous le presse-papier, tait toujours en
vidence; il ne fit rien pour la drober  la vue.

Le sommeil ne tarda pas  s'emparer de lui. Aprs le dpart de
Pierre Stpanovitch qui, contrairement  sa promesse, s'tait
retir sans voir Barbara Ptrovna, celle-ci, fort tourmente
depuis quelques jours, ne put y tenir et prit sur elle de se
rendre auprs de son fils, bien qu'elle ne ft pas autorise 
pntrer en ce moment dans la chambre du jeune homme. Ne me dira-
t-il pas enfin quelque chose de dfinitif? se demandait-elle.
Comme tantt, elle frappa doucement  la porte et, ne recevant pas
de rponse, se hasarda  ouvrir.  la vue de Nicolas assis et
absolument immobile, elle s'approcha avec prcaution du divan. Son
coeur battait trs fort. C'tait pour Barbara Ptrovna une chose
surprenante que son fils et pu s'endormir si vite et d'un sommeil
si profond dans une position  demi verticale. Sa respiration
tait presque imperceptible; son visage tait ple et svre, mais
compltement inanim; ses sourcils taient quelque peu froncs;
dans cet tat il ressemblait tout  fait  une figure de cire. La
gnrale, retenant son souffle, resta penche au-dessus de lui
pendant trois minutes; puis, saisie de peur, elle s'loigna sur la
pointe des pieds; avant de quitter la chambre, elle fit le signe
de la croix sur le dormeur, et se retira sans avoir t remarque,
emportant de ce spectacle une nouvelle sensation d'angoisse.

Pendant longtemps, pendant plus d'une heure, Nicolas
Vsvolodovitch demeura plong dans ce lourd sommeil; pas un muscle
de son visage ne remuait, pas le moindre trace d'activit motrice
ne se manifestait dans toute sa personne, ses sourcils taient
toujours rapprochs, donnant ainsi  sa figure une expression de
duret. Si Barbara Ptrovna tait reste encore trois minutes, il
est probable qu'elle n'aurait pu supporter la terrifiante
impression de cette immobilit lthargique et qu'elle aurait
rveill son fils. Tout  coup celui-ci ouvrit les yeux, mais
durant dix minutes il ne fit aucun mouvement; il semblait
considrer avec une curiosit obstine un objet plac dans un coin
de la chambre, quoiqu'il n'y et l rien de nouveau, rien qui dt
attirer particulirement son attention.

 la fin retentit le timbre d'une horloge sonnant un coup. Nicolas
Vsvolodovitch tourna la tte avec une certaine inquitude pour
regarder l'heure au cadran, mais presque aussitt s'ouvrit la
porte de derrire, qui donnait accs dans le corridor, et le valet
de chambre Alexis gorovitch se montra. Il tenait d'une main un
paletot chaud, une charpe et un chapeau, de l'autre une petite
assiette d'argent sur laquelle se trouvait une lettre.

-- Il est neuf heures et demie, dit-il  voix basse, et, aprs
avoir dpos sur une chaise dans un coin les vtements qu'il avait
apports, il prsenta l'assiette  son matre. La lettre n'tait
pas cachete et ne contenait que deux lignes crites au crayon.
Quand Nicolas Vsvolodovitch les eut lues, il prit aussi un crayon
sur la table, crivit deux mots au bas du billet et replaa celui-
ci sur l'assiette.

-- Tu remettras cela ds que je serai sorti, habille-moi, dit-il
et il se leva.

Remarquant qu'il avait sur lui un lger veston de velours, il
rflchit un instant et se fit donner une redingote de drap,
vtement plus convenable pour les visites du soir. Lorsque sa
toilette fut entirement termine, il ferma la porte par laquelle
tait entre Barbara Ptrovna, prit la lettre cachete sous le
presse-papier, et, sans mot dire, passa dans le corridor en
compagnie d'Alexis gorovitch. Puis tous deux descendirent
l'troit escalier de derrire et dbouchrent dans le vestibule
conduisant au jardin. Une petite lanterne et un grand parapluie
avaient t dposs d'avance dans un coin de ce vestibule.

-- Avec cette pluie, la boue rend les rues impraticables, observa
le domestique.

C'tait une dernire et timide tentative qu'il faisait pour
dcider son barine  ne pas sortir. Mais, ouvrant le parapluie,
Nicolas Vsvolodovitch pntra silencieusement dans le vieux
jardin alors humide et noir comme une cave. Le vent mugissait et
secouait les cimes des arbres  demi dpouills, les petits
chemins sabls taient fangeux et glissants. Alexis gorovitch, en
habit et sans chapeau, prcdait son matre  la distance de trois
pas pour l'clairer avec la lanterne.

-- Ne remarquera-t-on rien? demanda brusquement Nicolas
Vsvolodovitch.

-- Des fentres on ne verra rien, d'ailleurs toutes les
prcautions ont t prises d'avance, rpondit d'un ton bas et
mesur le domestique.

-- Ma mre est couche?

-- Elle s'est retire dans sa chambre  neuf heures prcises,
selon son habitude depuis quelques jours, et il lui est impossible
maintenant de rien savoir.  quelle heure faut-il vous attendre?
se permit-il ensuite de demander.

-- Je rentrerai  une heure ou une heure et demie, en tout cas
avant deux heures.

-- Bien.

S'engageant dans des sentiers sinueux, ils firent le tour du
jardin que tous deux connaissaient trs bien, et arrivrent 
l'angle du mur d'enceinte o se trouvait une petite porte donnant
issue dans une troite ruelle. Cette porte tait presque toujours
ferme, mais Alexis gorovitch en avait maintenant la clef dans
ses mains.

-- Ne va-t-elle pas crier quand on l'ouvrira? observa Nicolas
Vsvolodovitch.

Le valet de chambre rpondit que, la veille encore, il y avait mis
de l'huile de mme qu'aujourd'hui. Il tait dj tout tremp.
Aprs avoir ouvert la porte, il tendit la clef  son matre.

-- Si vous allez loin, je dois vous prvenir que je n'ai aucune
confiance dans la populace d'ici; c'est dans les impasses en
particulier que les mauvaises rencontres sont  craindre, surtout
de l'autre ct de l'eau, ne put s'empcher de faire remarquer
Alexis gorovitch.

C'tait un vieux serviteur qui avait t jadis le diadka[9] de
Nicolas Vsvolodovitch; homme srieux et rigide, il aimait 
entendre et  lire la parole de Dieu.

-- Ne t'inquite pas, Alexis gorovitch.

-- Dieu vous bnisse, monsieur, si toutefois vous ne projetez que
de bonnes actions.

-- Comment? fit en s'arrtant Nicolas Vsvolodovitch qui tait
dj sorti du jardin.

Alexis gorovitch renouvela d'une voix ferme le souhait qu'il
venait de formuler. Jamais auparavant il ne se serait permis de
tenir un tel langage devant son matre.

Nicolas Vsvolodovitch ferma la porte, mit la clef dans sa poche
et s'engagea dans le proulok, o,  chaque pas, il enfonait
dans la boue jusqu'au-dessus de la cheville.  la fin il arriva 
une rue pave, longue et dserte. Il connaissait la ville comme
ses cinq doigts, mais la rue de l'piphanie tait encore loin. Il
tait plus de dix heures quand il s'arrta devant la porte ferme
de la vieille et sombre maison Philippoff. Au rez-de-chausse, o
plus personne n'habitait depuis le dpart des Lbiadkine, les
fentres taient condamnes, mais on apercevait de la lumire dans
la mezzanine, chez Chatoff. Comme il n'y avait pas de sonnette,
Nicolas Vsvolodovitch frappa  la porte. Une petite fentre
s'ouvrit, et Chatoff se pencha  la croise pour regarder dans la
rue. L'obscurit tait telle que, pendant une minute, il ne put
rien distinguer.

-- C'est vous? demanda-t-il tout  coup.

-- Oui, rpondit le visiteur.

Chatoff ferma la fentre et alla ouvrir la grand'porte. Nicolas
Vsvolodovitch franchit le seuil, et, sans dire un mot, se dirigea
vers le pavillon occup par Kiriloff.

V

L, tout tait ouvert. L'obscurit rgnait dans le vestibule et
dans les deux premires pices, mais la dernire, o Kiriloff
buvait son th, tait claire, des rires et des cris tranges s'y
faisaient entendre. Nicolas Vsvolodovitch alla du ct o il
apercevait la lumire; toutefois, avant d'entrer, il s'arrta sur
le seuil. Le th se trouvait sur la table. La parente du
propritaire tait debout au milieu de la chambre. Tte nue, sans
bas  ses pieds chausss de savates, la vieille n'avait pour tout
vtement qu'un jupon et une sorte de mantelet en peau de livre.
Elle tenait dans ses bras un enfant de dix-huit mois. Le baby, en
chemise et les pieds nus, venait d'tre retir de son berceau. Il
avait les joues trs colores, et ses petits cheveux blancs
taient bouriffs. Sans doute il avait pleur un peu auparavant,
car on voyait encore des traces de larmes au-dessous de ses yeux,
mais en ce moment il tendait ses petits bras, frappait ses mains
l'une contre l'autre et riait avec des sanglots comme cela arrive
aux enfants de cet ge. Devant lui Kiriloff jetait par terre une
grosse balle lastique qui rebondissait jusqu'au plafond pour
retomber ensuite sur le plancher, le baby criait: Balle, balle!
Kiriloff rattrapait la balle et la lui donnait, alors l'enfant la
lanait lui-mme avec ses petites mains maladroites, et de nouveau
Kiriloff courait la ramasser.  la fin, la balle alla rouler sous
une armoire. Balle, balle! cria le moutard. Kiriloff se baissant
jusqu' terre tendit le bras sous l'armoire pour tcher de
trouver la balle. Nicolas Vsvolodovitch entra dans la chambre. 
la vue du visiteur, l'enfant se mit  pousser des cris et se serra
contre la vieille qui se hta de l'emporter.

Kiriloff se releva, la balle en main.

-- Stavroguine? dit-il sans paratre aucunement surpris de cette
visite inattendue. -- Voulez-vous du th?

-- Je ne refuse pas, s'il est chaud, rpondit Nicolas
Vsvolodovitch; -- Je suis tout tremp.

-- Il est chaud, bouillant mme, reprit avec satisfaction
Kiriloff, -- asseyez-vous; vous tes sale, cela ne fait rien; tout
 l'heure je mouillerai un torchon et je laverai le parquet.

Nicolas Vsvolodovitch s'assit et vida presque d'un seul trait la
tasse de th que lui avait verse l'ingnieur.

-- Encore? demanda celui-ci.

-- Merci.

Kiriloff, qui jusqu'alors tait rest debout, s'assit en face du
visiteur.

-- Qu'est-ce qui vous amne? voulut-il savoir.

-- Je suis venu pour affaire. Tenez, lisez cette lettre que j'ai
reue de Gaganoff; vous vous rappelez, je vous ai parl de lui 
Ptersbourg.

Kiriloff prit la lettre, la lut, puis la posa sur la table et
regarda son interlocuteur comme un homme qui attend une
explication.

-- Ainsi que vous le savez, commena Nicolas Vsvolodovitch, --
j'ai rencontr il y a un mois  Ptersbourg ce Gaganoff que je
n'avais jamais vu de ma vie. Trois fois le hasard nous a mis dans
le monde en prsence l'un de l'autre. Sans entrer en rapport avec
moi, sans m'adresser la parole, il a trouv moyen d'tre trs
insolent. Je vous l'ai dit alors; mais voici ce que vous ignorez:
 la veille de quitter Ptersbourg d'o il est parti avant moi, il
m'a tout  coup crit une lettre, moins grossire que celle-ci,
mais cependant des plus inconvenantes, et ce qu'il y a d'trange,
c'est que, dans cette lettre, il ne m'expliquait nullement  quel
propos il m'crivait ainsi. Je lui ai sur le champ rpondu, par
crit aussi, et avec la plus grande franchise: je lui dclarais
que, sans doute, il m'en voulait de ma manire d'agir  l'gard de
son pre ici, au club, il y a quatre ans, et que, de mon ct,
j'tais prt  lui faire toutes les excuses possibles pour un acte
non prmdit et commis dans un tat de maladie. Je le priais de
prendre mes excuses en considration. Il n'a pas rpondu et est
parti; mais voici que maintenant je le retrouve ici absolument
enrag. On m'a rapport certains propos tout  fait injurieux
qu'il a publiquement tenus sur mon compte en les accompagnant
d'accusations tonnantes. Enfin aujourd'hui arrive cette lettre.
Assurment personne n'en a jamais reu une pareille. Elle contient
des grossirets ignobles, il se sert d'expressions comme votre
tte  claques. Je suis venu dans l'espoir que vous ne refuserez
pas d'tre mon tmoin.

-- Vous avez dit que personne n'avait jamais reu une pareille
lettre, observa Kiriloff: -- cela est arriv plus d'une fois.
Quand on est furieux, que n'crit-on pas? Vous connaissez la
lettre de Pouchkine  Heeckeren. C'est bien. J'irai. Donnez-moi
vos instructions.

Nicolas Vsvolodovitch dit  l'ingnieur qu'il dsirait terminer
cette affaire dans les vingt-quatre heures; pour commencer, il
voulait absolument renouveler ses excuses et mme s'engager 
crire une seconde lettre dans ce sens; mais, de son ct,
Gaganoff promettrait de ne plus lui adresser de lettres; quant 
celle qu'il avait crite, elle serait considre comme non avenue.

-- C'est beaucoup trop de concessions, et elles ne le satisferont
pas, rpondit Kiriloff.

-- Avant tout j'tais venu vous demander si vous consentiriez 
lui porter ces conditions.

-- Je les lui porterai. C'est votre affaire. Mais il ne les
acceptera pas.

-- Je le sais bien.

-- Il veut se battre. Dites-moi comment vous entendez que le duel
ait lieu.

-- Je tiens beaucoup  ce que tout soit fini demain. Allez chez
lui  neuf heures. Vous lui ferez part de mes propositions, il les
repoussera et vous abouchera avec son tmoin, -- il sera alors
onze heures, je suppose. Vous confrerez avec ce tmoin, et,  une
heure ou  deux heures, tout le monde pourra se trouver sur le
terrain. Je vous en prie, tchez d'arranger les choses de la
sorte. L'arme sera, naturellement, le pistolet. Les deux barrires
seront spares par un espace de dix pas, vous placerez chacun de
nous  dix pas de sa barrire, et, au signal donn, nous
marcherons l'un contre l'autre. Chacun devra ncessairement
s'avancer jusqu' sa barrire, mais il pourra tirer avant d'y tre
arriv. Voil tout, je pense.

-- Dix pas entre les deux barrires, c'est une bien petite
distance, objecta Kiriloff.

-- Allons, mettons-en douze, mais pas plus, vous comprenez qu'il
veut un duel srieux. Vous savez charger un pistolet?

-- Oui. J'ai des pistolets; je donnerai ma parole que vous ne vous
en tes pas servi. Son tmoin en fera autant pour ceux qu'il aura
apports, et le sort dcidera avec quelle paire de pistolets on se
battra.

-- Trs bien.

-- Voulez-vous voir mes pistolets?

-- Soit.

La malle de Kiriloff tait dans un coin, il ne l'avait pas encore
dfaite, mais il en retirait ses affaires au fur et  mesure qu'il
en avait besoin.

L'ingnieur y prit une bote en bois de palmier, capitonne de
velours  l'intrieur, et contenant une paire de pistolets
superbes.

-- Tout est l: poudre, balles, cartouches. J'ai aussi un
revolver; attendez.

Il fouilla de nouveau dans sa malle et en sortit une autre bote
qui renfermait un revolver amricain  six coups.

-- Vous n'avez pas mal d'armes, et elles sont d'une grande valeur.

-- D'une grande valeur.

Pauvre, presque indigent, Kiriloff, qui, du reste, ne s'apercevait
jamais de sa misre, tait videmment bien aise d'exhiber aux yeux
du visiteur ces armes de luxe dont l'achat avait sans doute
entran pour lui bien des sacrifices.

-- Vous tes toujours dans les mmes ides? demanda Stavroguine
aprs une minute de silence.

Nonobstant le vague de cette question, au ton dont elle tait
faite l'ingnieur devina immdiatement  quoi elle se rapportait.

-- Oui, rpondit-il laconiquement tandis qu'il serrait les armes
tales sur la table.

-- Quand donc? reprit en termes plus vagues encore Nicolas
Vsvolodovitch aprs un nouveau silence.

Pendant ce temps, Kiriloff avait remis les deux botes dans la
malle et s'tait rassis  son ancienne place.

-- Cela ne dpend pas de moi, comme vous savez; quand on me le
dira, marmotta-t-il entre ses dents; cette question semblait le
contrarier un peu, mais en mme temps il paraissait dispos 
rpondre  toutes les autres. Ses yeux noirs et ternes restaient
figs sur le visage de Stavroguine, leur regard tranquille tait
bon et affable.

Nicolas Vsvolodovitch se tut pendant trois minutes.

-- Sans doute je comprends qu'on se brle la cervelle, commena-t-
il ensuite en fronant lgrement les sourcils, -- parfois moi-
mme j'ai song  cela, et il m'est venu une ide nouvelle: si
l'on commet un crime, ou pire encore, un acte honteux, dshonorant
et... ridicule, un acte destin  vous couvrir de mpris pendant
mille ans, on peut se dire: Un coup de pistolet dans la tempe, et
plus rien de tout cela n'existera. Qu'importent alors les
jugements des hommes et leur mpris durant mille ans, n'est-il pas
vrai?

-- Vous appelez cela une ide nouvelle? demanda Kiriloff
songeur...

-- Je... je ne l'appelle pas ainsi... mais une fois, en y pensant,
je l'ai sentie toute nouvelle.

-- Vous l'avez sentie? reprit l'ingnieur, -- c'est bien dire.
Il y a beaucoup d'ides qu'on a toujours eues, et qui,  un moment
donn, paraissent tout d'un coup nouvelles. C'est vrai.  prsent
je vois bien des choses comme pour la premire fois.

Sans l'couter, Stavroguine poursuivit le dveloppement de sa
pense:

-- Mettons que vous ayez vcu dans la lune, c'est l, je suppose,
que vous avez commis toutes ces vilenies ridicules... Ici vous
savez,  n'en pas douter, que l on se moquera de vous pendant
mille ans, que pendant toute l'ternit toute la lune crachera sur
votre mmoire. Mais maintenant vous tes ici, et c'est de la terre
que vous regardez la lune: peu vous importent, n'est-ce pas, les
sottises que vous avez faites dans cet astre, et il vous est
parfaitement gal d'tre pendant un millier d'annes en butte au
mpris de ses habitants?

-- Je ne sais pas, rpondit Kiriloff, -- je n'ai pas t dans la
lune, ajouta-t-il sans ironie, simplement pour constater un fait.

--  qui est cet enfant que j'ai vu ici tout  l'heure?

-- La belle-mre de la vieille est arrive; c'est--dire, non, sa
belle-fille... cela ne fait rien. Il y a trois jours. Elle est
malade, avec un enfant; la nuit il crie beaucoup, il a mal au
ventre. La mre dort, et la vieille apporte l'enfant ici; je
l'amuse avec une balle. Cette balle vient de Hambourg. Je l'y ai
achete, pour la lancer et la rattraper; cela fortifie le dos.
C'est une petite fille.

-- Vous aimez les enfants?

-- Je les aime, dit Kiriloff d'un ton assez indiffrent, du reste.

--Alors vous aimez aussi la vie?

--Oui, j'aime aussi la vie, cela vous tonne?

-- Mais vous tes dcid  vous brler la cervelle?

-- Eh bien? Pourquoi mler deux choses qui sont distinctes l'une
de l'autre? La vie existe et la mort n'existe pas.

-- Vous croyez maintenant  la vie ternelle dans l'autre monde?

-- Non, mais  la vie ternelle dans celui-ci. Il y a des moments,
vous arrivez  des moments o le temps s'arrte tout d'un coup
pour faire place  l'ternit.

-- Vous esprez arriver  un tel moment?

-- Oui.

-- Je doute que dans notre temps ce soit possible.

Ces mots furent dits par Nicolas Vsvolodovitch sans aucune
intention ironique; il les pronona lentement et d'un air pensif.

-- Dans l'Apocalypse, l'ange jure qu'il n'y aura plus de temps,
observa-t-il ensuite.

-- Je le sais. C'est trs vrai. Quand tout homme aura atteint le
bonheur, il n'y aura plus de temps parce qu'il ne sera plus
ncessaire. C'est une pense trs juste.

-- O donc le mettra-t-on?

-- On ne le mettra nulle part. Le temps n'est pas un objet, mais
une ide. Cette ide s'effacera de l'esprit.

-- Ce sont de vieilles rengaines philosophiques, toujours les
mmes depuis le commencement des sicles, grommela Stavroguine
avec une piti mprisante.

-- Oui, les mmes depuis le commencement des sicles, et il n'y en
aura jamais d'autres! reprit l'ingnieur dont les yeux
s'illuminrent comme si l'affirmation de cette ide et t pour
lui une sorte de victoire.

-- Vous paraissez fort heureux, Kiriloff?

-- Je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du mme ton
dont il et fait la rponse la plus ordinaire.

-- Mais, il n'y a pas encore si longtemps, vous tiez de mauvaise
humeur, vous vous tes fch contre Lipoutine?

-- Hum,  prsent, je ne gronde plus. Alors je ne savais pas
encore que j'tais heureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille,
une feuille d'arbre?

-- Oui.

-- Dernirement j'en ai vu une: elle tait jaune, mais conservait
encore en quelques endroits sa couleur verte, les bords taient
pourris. Le vent l'emportait. Quand j'avais dix ans, il m'arrivait
en hiver de fermer les yeux exprs et de me reprsenter une
feuille verte aux veines nettement dessines, un soleil brillant.
J'ouvrais les yeux et je croyais rver, tant c'tait beau, je les
refermais encore.

-- Qu'est-ce que cela signifie? C'est une figure?

-- N-non... pourquoi? Je ne fais point d'allgorie. Je parle
seulement de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien.

-- Tout?

-- Oui. L'homme est malheureux parce qu'il ne connat pas son
bonheur, uniquement pour cela. C'est tout, tout! Celui qui saura
qu'il est heureux le deviendra tout de suite,  l'instant mme.
Cette belle-mre mourra et la petite fille restera. Tout est bien.
J'ai dcouvert cela brusquement.

-- Et si l'on meurt de faim, et si l'on viole une petite fille, --
c'est bien aussi?

-- Oui. Tout est bien pour quiconque sait que tout est tel. Si les
hommes savaient qu'ils sont heureux, ils le seraient, mais, tant
qu'ils ne le sauront pas, ils seront malheureux. Voil toute
l'ide, il n'y en a pas d'autre!

-- Quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur?

-- Mardi dernier, ou plutt mercredi, dans la nuit du mardi au
mercredi.

--  quelle occasion?

-- Je ne me le rappelle pas; c'est arriv par hasard. Je me
promenais dans ma chambre... cela ne fait rien. J'ai arrt la
pendule, il tait deux heures trente-sept.

-- Une faon emblmatique d'exprimer que le temps doit s'arrter?

Kiriloff ne releva pas cette observation.

-- Ils ne sont pas bons, reprit-il tout  coup, -- parce qu'ils ne
savent pas qu'ils le sont. Quand ils l'auront appris, ils ne
violeront plus de petites filles. Il faut qu'ils sachent qu'ils
sont bons, et instantanment ils le deviendront tous jusqu'aux
dernier.

-- Ainsi vous qui savez cela, vous tes bon?

-- Oui.

-- L-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura en fronant
les sourcils Stavroguine.

-- Celui qui apprendra aux hommes qu'ils sont bons, celui-l
finira le monde.

-- Celui qui le leur a appris, ils l'ont crucifi.

-- Il viendra, et son nom sera: l'homme-dieu.

-- Le dieu-homme?

-- L'homme-dieu, il y a une diffrence.

-- C'est vous qui avez allum la lampe devant l'icne?

-- Oui.

-- Vous tes devenu croyant?

-- La vieille aime  allumer cette lampe... mais aujourd'hui elle
n'a pas eu le temps, murmura Kiriloff.

-- Mais vous-mme, vous ne priez pas encore?

-- Je prie tout. Vous voyez cette araigne qui se promne sur le
mur, je la regarde et lui suis reconnaissant de se promener ainsi.

Ses yeux brillrent de nouveau; ils taient obstinment fixs sur
le visage de Stavroguine. Ce dernier semblait considrer son
interlocuteur avec une sorte de dgot, mais son regard n'avait
aucune expression moqueuse.

Il se leva et prit son chapeau.

-- Je parie, dit-il, que quand je reviendrai, vous croirez en
Dieu.

-- Pourquoi? demanda l'ingnieur en se levant  demi.

-- Si vous saviez que vous croyez en Dieu, vous y croiriez, mais
comme vous ne savez pas encore que vous croyez en Dieu, vous n'y
croyez pas, rpondit en souriant Nicolas Vsvolodovitch.

-- Ce n'est pas cela, reprit Kiriloff pensif, -- vous avez parodi
mon ide. C'est une plaisanterie d'homme du monde. Rappelez-vous
que vous avez marqu dans ma vie, Stavroguine.

-- Adieu, Kiriloff.

-- Venez la nuit; quand?

-- Mais n'avez-vous pas oubli notre affaire de demain?

-- Ah! je l'avais oublie, soyez tranquille, je serai lev 
temps;  neuf heures je serai l. Je sais m'veiller quand je
veux. En me couchant, je dis:  sept heures, et je m'veille 
sept heures,  dix heures -- et je m'veille  dix heures.

-- Vous possdez des qualits remarquables, dit Nicolas
Vsvolodovitch en examinant le visage ple de Kiriloff.

-- Je vais aller vous ouvrir la porte.

-- Ne vous drangez pas, Chatoff me l'ouvrira.

-- Ah! Chatoff. Bien, adieu!

VI

Le perron de la maison vide o logeait Chatoff tait ouvert, mais
quand Stavroguine en eut mont les degrs, un vestibule
compltement sombre s'offrit  lui, et il dut chercher  ttons
l'escalier conduisant  la mezzanine. Soudain en haut s'ouvrit une
porte, et il vit briller de la lumire; Chatoff n'alla pas lui-
mme au devant du visiteur, il se contenta d'ouvrir sa porte.
Lorsque Nicolas Vsvolodovitch se trouva sur le seuil, il aperut
dans un coin le matre du logis qui l'attendait debout prs d'une
table.

-- Je viens chez vous pour affaire, voulez-vous me recevoir?
demanda Stavroguine avant de pntrer dans la chambre.

-- Entrez et asseyez-vous, rpondit Chatoff, -- fermez la porte;
non, laissez, je ferai cela moi-mme.

Il ferma la porte  la clef, revint prs de la table et s'assit en
face de Nicolas Vsvolodovitch. Durant cette semaine il avait
maigri, et en ce moment il semblait tre dans un tat fivreux.

-- Vous m'avez beaucoup tourment, dit-il  voix basse et sans
lever les yeux, -- je me demandais toujours pourquoi vous ne
veniez pas.

-- Vous tiez donc bien sr que je viendrais?

-- Oui, attendez, j'ai rv... je rve peut-tre encore
maintenant... Attendez.

Il se leva  demi, et sur le plus haut des trois rayons qui lui
servaient de bibliothque, il prit quelque chose, c'tait un
revolver.

-- Une nuit j'ai rv que vous viendriez me tuer, et le lendemain
matin j'ai dpens tout ce qui me restait d'argent pour acheter un
revolver  ce coquin de Liamchine; je voulais vendre chrement ma
vie. Ensuite j'ai recouvr le bon sens... Je n'ai ni poudre, ni
balles; depuis ce temps l'arme est toujours reste sur ce rayon.
Attendez...

En parlant ainsi, il se disposait  ouvrir le vasistas; Nicolas
Vsvolodovitch l'en empcha.

-- Ne le jetez pas,  quoi bon? il cote de l'argent, et demain
les gens diront qu'on trouve des revolvers tranant sous la
fentre de Chatoff. Remettez-le en place; l, c'est bien, asseyez-
vous. Dites-moi, pourquoi me racontez-vous, comme un pnitent 
confesse, que vous m'avez suppos l'intention de venir vous tuer?
En ce moment mme je ne viens pas me rconcilier avec vous, mais
vous parler de choses urgentes. D'abord, j'ai une explication 
vous demander, ce n'est pas  cause de ma liaison avec votre femme
que vous m'avez frapp?

-- Vous savez bien que ce n'est pas pour cela, rpondit Chatoff,
les yeux toujours baisss.

-- Ni parce que vous avez cru  la stupide histoire concernant
Daria Pavlovna?

-- Non, non, assurment non! C'est une stupidit! Ds le
commencement ma soeur me l'a dit... rpliqua Chatoff avec
impatience et mme en frappant lgrement du pied.

-- Alors j'avais devin et vous avez devin aussi, poursuivit d'un
ton calme Stavroguine, -- vous ne vous tes pas tromp: Marie
Timofievna Lbiadkine est ma femme lgitime, je l'ai pouse 
Ptersbourg il y a quatre ans et demi. C'est pour cela que vous
m'avez donn un soufflet, n'est-ce pas?

Chatoff stupfait coutait en silence.

-- Je l'avais devin, mais je ne voulais pas le croire, balbutia-
t-il enfin en regardant Stavroguine d'un air trange.

-- Et pourtant vous m'avez frapp?

Chatoff rougit et bgaya quelques mots presque incohrents:

-- C'tait pour votre chute... pour votre mensonge. En m'avanant
vers vous, je n'avais pas l'intention de vous punir; au moment o
je me suis approch, je ne savais pas que je frapperais... J'ai
fait cela parce que vous avez compt pour beaucoup dans ma vie...
Je...

-- Je comprends, je comprends, pargnez les paroles. Je regrette
que vous soyez si agit; l'affaire qui m'amne est des plus
urgentes.

-- Je vous ai attendu trop longtemps, reprit Chatoff qui tremblait
de tout son corps, et il se leva  demi; -- dites votre affaire,
je parlerai aussi... aprs...

Il se rassit.

-- Cette affaire est d'un autre genre, commena Nicolas
Vsvolodovitch en considrant son interlocuteur avec curiosit; --
certaines circonstances m'ont forc  choisir ce jour et cette
heure pour me rendre chez vous; je viens vous avertir que peut-
tre on vous tuera.

Chatoff le regarda d'un air intrigu.

-- Je sais qu'un danger peut me menacer, dit-il posment, -- mais
vous, vous, comment pouvez-vous savoir cela?

-- Parce que, comme vous, je leur appartiens, comme vous, je fais
partie de leur socit.

-- Vous... vous tes membre de la socit?

-- Je vois  vos yeux que vous attendiez tout de moi, except
cela, fit avec un lger sourire Nicolas Vsvolodovitch, -- mais
permettez, ainsi vous saviez dj qu'on doit attenter  vos jours?

-- Je me refusais  le croire. Et maintenant encore, malgr vos
paroles, je ne le crois pas, pourtant... pourtant qui donc, avec
ces imbciles-l, peut rpondre de quelque chose! vocifra-t-il
furieux en frappant du poing sur la table. -- Je ne les crains
pas! J'ai rompu avec eux. Cet homme est pass quatre fois chez
moi, et il m'a dit que je le pouvais... mais, ajouta-t-il en
fixant les yeux sur Stavroguine, que savez-vous au juste?

-- Soyez tranquille, je ne vous tromperai pas, reprit assez
froidement Nicolas Vsvolodovitch, comme un homme qui accomplit
seulement un devoir. -- Vous me demandez ce que je sais? Je sais
que vous tes entr dans cette socit  l'tranger, il y a quatre
ans, avant qu'elle et t reconstitue sur de nouvelles bases;
vous tiez alors  la veille de partir pour les tats-Unis, et
nous venions, je crois, d'avoir ensemble notre dernire
conversation, celle dont il est si longuement question dans la
lettre que vous m'avez crite d'Amrique.  propos, pardonnez-moi
de ne vous avoir pas rpondu et de m'tre born...

--  un envoi d'argent, attendez, interrompit Chatoff qui prit
vivement dans le tiroir de sa table un billet de banque couleur
d'arc-en-ciel; -- tenez, voil les cent roubles que vous m'avez
envoys; sans vous je serai mort l-bas. Je ne vous aurais pas
rembours de sitt, si votre mre ne m'tait venue en aide. C'est
elle qui m'a donn ces cent roubles il y a neuf mois pour soulager
ma misre au moment o je relevais de maladie. Mais continuez, je
vous prie...

Il touffait.

-- En Amrique, vos ides se sont modifies, et, revenu en Suisse,
vous avez voulu vous retirer de la socit. Ils ne vous ont pas
rpondu, mais vous ont charg de recevoir ici, en Russie, des
mains de quelqu'un, un matriel typographique, et de le garder
jusqu'au jour o un tiers viendrait chez vous de leur part pour en
prendre livraison. Vous avez consenti, esprant ou ayant mis pour
condition que ce serait leur dernire exigence, et qu' l'avenir
ils vous laisseraient tranquille. Tout cela, vrai ou faux, ce
n'est pas d'eux que je le tiens, le hasard seul me l'a appris.
Mais voici une chose que, je crois, vous ignorez encore: ces
messieurs n'entendent nullement se sparer de vous.

-- C'est absurde! cria Chatoff, -- j'ai loyalement dclar que
j'tais en dsaccord avec eux sur tous les points! C'est mon
droit, le droit de la conscience et de la pense... Je ne
souffrirai pas cela! Il n'y a pas de force qui puisse...

-- Vous savez, ne criez pas, observa trs srieusement Nicolas
Vsvolodovitch, -- ce Verkhovensky est un gaillard capable de nous
entendre en ce moment; qui sait s'il n'a pas dans votre vestibule
son oreille ou celle d'un de ses affids? Il se peut que cet
ivrogne de Lbiadkine ait t lui-mme charg de vous surveiller,
comme peut-tre vous l'aviez sous votre surveillance, n'est-ce
pas? Dites-moi plutt ceci: est-ce que Verkhovensky s'est rendu 
vos raisons?

-- Il s'y est rendu, il a reconnu que je pouvais me retirer, que
j'en avais le droit...

-- Eh bien, alors il vous trompe. Je sais que Kiriloff lui-mme,
qui est  peine des leurs, a fourni sur vous des renseignements;
ils ont beaucoup d'agents, et, parmi ceux-ci, plusieurs les
servent sans le savoir. On a toujours eu l'oeil sur vous;
Verkhovensky, notamment, est venu ici pour rgler votre affaire,
et il a de pleins pouvoirs pour cela: on veut,  la premire
occasion favorable, se dbarrasser de vous parce que vous savez
trop de choses et que vous pouvez faire des rvlations. Je vous
rpte que c'est certain; permettez-moi de vous le dire, ils sont
absolument convaincus que vous tes un espion et que, si vous ne
les avez pas encore dnoncs, vous comptez le faire. Est-ce vrai?

 cette question qui lui tait adresse du ton le plus ordinaire,
Chatoff fit une grimace.

-- Quand mme je serais un espion,  qui les dnoncerais-je?
rpliqua-t-il avec colre, sans rpondre directement. -- Non,
laissez-moi, que le diable m'emporte! s'cria-t-il, revenant
soudain  sa premire ide qui, videmment, le proccupait cent
fois plus que la nouvelle de son propre danger: -- Vous, vous,
Stavroguine, comment avez-vous pu vous fourvoyer dans cette sotte
et effronte compagnie de laquais? Vous tes entr dans leur
socit! Est-ce l un exploit digne de Nicolas Stavroguine?

Il pronona ces mots avec une sorte de dsespoir, en frappant ses
mains l'une contre l'autre; rien, semblait-il ne pouvait lui
causer un plus cruel chagrin qu'une rvlation pareille.

-- Pardon, fit Stavroguine tonn, -- mais vous avez l'air de me
considrer comme un soleil auprs duquel vous ne seriez, vous,
qu'un petit scarabe. J'ai dj remarqu cela dans la lettre que
vous m'avez crite d'Amrique.

-- Vous... vous savez... Ah! ne parlons plus de moi, plus du tout!
reprit vivement Chatoff. -- Si vous pouvez me donner quelque
explication en ce qui vous concerne, expliquez-vous... Rpondez 
ma question! ajouta-t-il avec vhmence.

-- Volontiers. Vous me demandez comment j'ai pu me fourvoyer dans
un pareil milieu? Aprs la communication que je vous ai faite, je
me crois tenu de vous rpondre sur ce point avec une certaine
franchise. Voyez-vous, dans le sens strict du mot, je n'appartiens
point  cette socit, et je suis beaucoup plus que vous en droit
de la quitter, attendu que je n'y suis pas entr. J'ai mme eu
soin de leur dclarer ds le dbut que je n'tais pas leur
associ, et que si je leur rendais par hasard quelque service,
c'tait seulement pour tuer le temps. J'ai pris une certaine part
 la rorganisation de la socit sur un plan nouveau, voil tout.
Mais maintenant ils se sont raviss et ont dcid  part eux qu'il
tait dangereux de me rendre ma libert; bref, je suis aussi
condamn, parat-il.

-- Oh! les condamnations  mort ne leur cotent rien  prononcer,
ils sont l trois hommes et demi qui ont vite fait de libeller des
sentences capitales sur des papiers revtus de cachets. Et vous
croyez qu'ils sont capables de les mettre  excution!

-- Il y a du vrai et du faux dans votre manire de voir rpondit
Nicolas Vsvolodovitch sans se dpartir de son ton flegmatique et
indiffrent. -- Certes, la fantaisie joue ici un grand rle comme
dans tous les cas semblables: le groupe exagre son importance. Si
vous voulez, je dirai mme qu' mon avis il tient tout entier dans
la personne de Pierre Verkhovensky. Ce dernier est vraiment trop
bon de ne se considrer que comme l'agent de sa socit. Du reste,
l'ide fondamentale n'est pas plus bte que les autres du mme
genre. Ils sont en relation avec l'Internationale, ils ont russi
 recruter des adeptes en Russie, et ils ont mme trouv une
manire assez originale... mais, bien entendu, c'est seulement
thorique. Quant  ce qu'ils veulent faire ici, le mouvement de
notre organisation russe est une chose si obscure et presque
toujours si inattendue que, chez nous, on peut en effet tout
entreprendre. Remarquez que Verkhovensky est un homme opinitre.

-- Cette punaise, cet ignorant, ce sot qui ne comprend rien  la
Russie! protesta avec irritation Chatoff.

-- Vous ne le connaissez pas bien. C'est vrai que tous, en
gnral, ils ne comprennent gure la Russie, mais sous ce rapport,
vous et moi, nous sommes  peine un peu plus intelligents qu'eux;
en outre Verkhovensky est un enthousiaste.

-- Verkhovensky un enthousiaste?

-- Oh! oui. Il y a un point o il cesse d'tre un bouffon pour
devenir un... demi-fou. Je vous prie de vous rappeler une de vos
propres paroles: Savez-vous comment un seul homme peut tre
fort? Ne riez pas, s'il vous plat, il est trs capable de
presser la dtente d'un pistolet. Ils sont persuads que je suis
aussi un mouchard. Comme ils ne savent pas mener leur affaire, ils
ont une tendance  voir partout des espions.

-- Mais vous n'avez pas peur?

-- N-non... Je n'ai pas fort peur... Mais votre cas est bien
diffrent du mien. Je vous ai prvenu pour que vous vous teniez
sur vos gardes. Selon moi, vous auriez tort de mpriser le danger,
sous prtexte que ce sont des imbciles; il ne s'agit pas ici de
leur intelligence, et, du reste, leur main s'est dj leve sur
d'autres gens que vous et moi. Mais il est onze heures et quart,
ajouta-t-il en regardant sa montre et en se levant; -- je
dsirerais vous adresser une question qui n'a aucunement trait 
ce sujet.

-- Pour l'amour de Dieu! s'cria Chatoff, et il quitta
prcipitamment sa place.

-- C'est--dire? demanda le visiteur en interrogeant des yeux le
matre du logis.

-- Faites, faites votre question, pour l'amour de Dieu, rpta
Chatoff en proie  une agitation indicible, -- mais vous me
permettrez de vous en faire une  mon tour. Je vous en supplie...
je ne puis... faites votre question.

Aprs un moment de silence, Stavroguine commena:

-- J'ai entendu dire que vous aviez ici une certaine influence sur
Marie Timofievna, qu'elle vous voyait et vous coutait
volontiers. Est-ce vrai?

-- Oui... elle m'coutait... rpondit Chatoff un peu troubl.

-- Je compte d'ici  quelques jours rendre public mon mariage avec
elle.

-- Est-ce possible? murmura Chatoff, la consternation peinte sur
le visage.

-- Dans quel sens l'entendez-vous? Cette affaire ne souffrira
aucune difficult; les tmoins du mariage sont ici. Tout cela
s'est fait  Ptersbourg dans les formes les plus rgulires et
les plus lgales; si la chose n'a pas t connue jusqu' prsent,
c'est uniquement parce que les deux seuls tmoins du mariage,
Kiriloff et Pierre Verkhovensky, et enfin Lbiadkine lui-mme
(dont j'ai maintenant la satisfaction d'tre le beau-frre),
s'taient engags sur l'honneur  garder le silence.

-- Je ne parlais pas de cela... Vous vous exprimez avec un tel
calme... mais continuez! coutez, est-ce qu'on ne vous a pas forc
 contracter ce mariage?

-- Non, personne ne m'a forc, rpondit Nicolas Vsvolodovitch que
la supposition de Chatoff fit sourire.

-- Mais elle prtend qu'elle a eu un enfant? reprit avec vivacit
Chatoff.

-- Elle prtend qu'elle a eu un enfant? Bah! Je ne le savais pas,
c'est vous qui me l'apprenez. Elle n'a pas eu d'enfant et n'a pu
en avoir. Marie Timofievna est vierge.

-- Ah! C'est aussi ce que je pensais! coutez!

-- Qu'est-ce que vous avez, Chatoff?

Chatoff couvrit son visage de ses mains et se dtourna, mais tout
 coup il saisit avec force Stavroguine par l'paule.

-- Savez-vous, savez-vous, du moins, cria-t-il, -- pourquoi vous
avez fait tout cela, et pourquoi vous vous infligez maintenant une
telle punition?

-- Laissons cela... nous en parlerons plus tard, attendez un peu;
parlons de l'essentiel, de la question principale: je vous ai
attendu pendant deux ans.

-- Oui?

-- Je vous ai attendu trop longtemps, je pensais sans cesse 
vous. Vous tes le seul homme qui puisse... Dj je vous ai crit
d'Amrique  ce sujet.

-- Je me souviens trs bien de votre longue lettre.

-- Trop longue pour tre lue entirement? J'en conviens; six
feuilles de papier de poste. Taisez-vous, taisez-vous! Dites-moi:
pouvez-vous m'accorder encore dix minutes, mais maintenant, tout
de suite... Je vous ai attendu trop longtemps.

-- Soit, je vous accorderai une demi-heure, mais pas plus, si cela
ne vous gne pas.

-- Et vous prendrez aussi un autre ton, rpliqua avec irritation
Chatoff. -- coutez, j'exige quand je devrais prier... Comprenez-
vous ce que c'est qu'exiger alors qu'on devrait recourir  la
prire?

-- Je comprends que de la sorte vous vous mettez au-dessus de tous
les usages, en vue de buts plus levs, -- rpondit avec une
nuance de raillerie Nicolas Vsvolodovitch; -- Je vois aussi avec
peine que vous avez la fivre.

-- Je vous prie de me respecter! cria Chatoff, -- j'exige votre
respect! Je le rclame non pour ma personnalit, -- je m'en moque!
-- mais pour autre chose, durant les quelques instants que durera
notre entretien... Nous sommes deux tres qui se sont rencontrs
dans l'infini... qui se voient pour la dernire fois. Laissez ce
ton et prenez celui d'un homme! Parlez au moins une fois dans
votre vie un langage humain. Ce n'est pas pour moi, c'est pour
vous que je vous demande cela. Comprenez-vous que vous devez me
pardonner ce coup de poing qui vous a fourni l'occasion de
connatre votre immense force... Voil encore sur vos lvres ce
ddaigneux sourire de l'homme du monde. Oh! quand me comprendrez-
vous? Dpouillez donc le baritch[10]! Comprenez donc que j'exige
cela, je l'exige, sinon je me tais, je ne parlerai pour rien au
monde!

Son exaltation touchait aux limites du dlire. Nicolas
Vsvolodovitch frona le sourcil et devint plus srieux.

-- Si j'ai consenti  rester encore une demi-heure chez vous alors
que le temps est si prcieux pour moi, dit-il gravement, -- croyez
que j'ai l'intention de vous couter  tout le moins avec intrt
et... et je suis sr d'entendre sortir de votre bouche beaucoup de
choses nouvelles.

Il s'assit sur une chaise.

-- Asseyez-vous! cria Chatoff qui lui-mme prit brusquement un
sige.

-- Permettez-moi pourtant de vous rappeler, reprit Stavroguine, --
que j'avais commenc  vous parler de Marie Timofievna, je
voulais vous adresser,  son sujet, une demande qui, pour elle du
moins, est fort importante...

-- Eh bien? fit Chatoff avec une mauvaise humeur subite; il avait
l'air d'un homme qu'on a interrompu tout  coup  l'endroit le
plus intressant de son discours, et qui, tout en tenant ses yeux
fixs sur vous, n'a pas encore eu le temps de comprendre votre
question.

-- Vous ne m'avez pas laiss achever, rpondit en souriant Nicolas
Vsvolodovitch.

-- Eh! cela ne signifie rien, plus tard! rpliqua Chatoff avec un
geste mprisant, et il aborda aussitt le thme qui pour lui tait
le principal.

VII

Le corps pench en avant, l'index de la main droite lev en l'air
par un mouvement videmment machinal, Chatoff dont les yeux
tincelaient commena d'une voix presque menaante:

-- Savez-vous quel est  prsent dans l'univers entier le seul
peuple difre, appel  renouveler le monde et  le sauver par
le nom d'un Dieu nouveau, le seul qui possde les clefs de la vie
et de la parole nouvelle... Savez-vous quel est ce peuple et
comment il se nomme?

-- D'aprs la manire dont vous posez la question, je dois
forcment conclure et, je crois, le plus vite possible, que c'est
le peuple russe...

-- Et vous riez,  quelle engeance! vocifra Chatoff.

-- Calmez-vous, je vous prie; au contraire, j'attendais
prcisment quelque chose dans ce genre.

-- Vous attendiez quelque chose dans ce genre? Mais vous-mme ne
connaissez-vous pas ces paroles?

-- Je les connais trs bien; je ne vois que trop o vous voulez en
venir. Toute votre phrase, y compris le mot de peuple difre,
n'est que la conclusion de l'entretien que nous avons eu ensemble
 l'tranger il y a plus de deux ans, un peu avant votre dpart
pour l'Amrique... autant du moins que je puis m'en souvenir 
prsent.

-- Cette phrase est tout entire de vous et non de moi. Ce que
vous appelez notre entretien n'en tait pas un. Il y avait en
face l'un de l'autre un matre prononant de graves paroles et un
disciple ressuscit d'entre les morts. J'tais ce disciple, vous
tiez le matre.

-- Mais, si je me rappelle bien, vous tes entr dans cette
socit prcisment aprs avoir entendu mes paroles, et c'est
ensuite seulement que vous tes all en Amrique.

-- Oui, et je vous ai crit d'Amrique  ce propos; je vous ai
tout racont. Oui, je n'ai pas pu me dtacher immdiatement des
convictions qui s'taient enracines en moi depuis mon enfance...
Il est difficile de changer de dieux. Je ne vous ai pas cru alors,
parce que je n'ai pas voulu vous croire, et je me suis enfonc une
dernire fois dans ce cloaque... Mais la semence est reste et
elle a germ. Srieusement, rpondez-moi la vrit, vous n'avez
pas lu jusqu'au bout la lettre que je vous ai adresse d'Amrique?
Peut-tre n'en avez-vous pas lu une ligne?

-- J'en ai lu trois pages, les deux premires et la dernire, de
plus j'ai jet un rapide coup d'oeil sur le milieu. Du reste, je
me proposais toujours...

-- Eh! qu'importe? laissez-l ma lettre, qu'elle aille au diable!
rpliqua Chatoff en agitant la main. -- Si vous rtractez
aujourd'hui ce que vous disiez alors du peuple, comment avez-vous
pu tenir alors ce langage?... Voil ce qui m'oppresse maintenant.

-- Je ne vous ai pas mystifi  cette poque-l; en essayant de
vous persuader, peut-tre cherchais-je plus encore  me convaincre
moi-mme, rpondit vasivement Stavroguine.

-- Vous ne m'avez pas mystifi! En Amrique j'ai couch durant
trois mois sur la paille, cte  cte avec un... malheureux, et
j'ai appris de lui que dans le temps mme o vous implantiez les
ides de Dieu et de patrie dans mon coeur, vous empoisonniez l'me
de cet infortun, de ce maniaque, de Kiriloff... Vous avez
fortifi en lui l'erreur et le mensonge, vous avez exalt son
intelligence jusqu'au dlire... Regardez-le maintenant, c'est
votre oeuvre... Du reste, vous l'avez vu.

-- D'abord je vous ferai remarquer que Kiriloff lui-mme vient de
me dire tout  l'heure qu'il est heureux et qu'il est bon. Vous ne
vous tes gure tromp en supposant que tout cela a eu lieu dans
un seul et mme temps, mais que concluez-vous de cette
simultanit? Je le rpte, je ne me suis jou ni de vous ni de
lui.

-- Vous tes athe maintenant?

-- Oui.

-- Et alors?

-- C'tait exactement la mme chose.

-- Ce n'est pas pour moi que je vous ai demand du respect au
dbut de cet entretien; avec votre intelligence vous auriez pu le
comprendre, grommela Chatoff indign.

-- Je ne me suis pas lev ds votre premier mot, je n'ai pas coup
court  la conversation, je ne me suis pas retir; au contraire,
je reste l, je rponds avec douceur  vos questions et...  vos
cris, par consquent je ne vous ai pas encore manqu de respect.

Chatoff fit avec le bras un geste violent.

-- Vous rappelez-vous vos expressions: Un athe ne peut pas tre
Russe, un athe cesse  l'instant mme d'tre Russe, vous en
souvenez-vous?

-- J'ai dit cela? questionna Nicolas Vsvolodovitch.

-- Vous le demandez? Vous l'avez oubli? Pourtant vous signaliez
l avec une extrme justesse un des traits les plus
caractristiques de l'esprit russe. Il est impossible que vous
ayez oubli cela! Je vous citerai d'autres de vos paroles, -- vous
disiez aussi dans ce temps-l: Celui qui n'est pas orthodoxe ne
peut pas tre Russe.

-- Je suppose que c'est une ide slavophile.

-- Non, les slavophiles actuels la rpudient. Ils sont devenus des
gens clairs. Mais vous alliez plus loin encore: vous croyiez que
le catholicisme romain n'tait plus le christianisme. Selon vous,
Rome prchait un Christ qui avait cd  la troisime tentation du
diable. En dclarant au monde entier que le Christ ne peut se
passer d'un royaume terrestre, le catholicisme, disiez-vous, a par
cela mme proclam l'Antchrist et perdu tout l'Occident. Si la
France souffre, ajoutiez-vous, la faute en est uniquement au
catholicisme, car elle a repouss l'infect dieu de Rome sans en
chercher un nouveau. Voil ce que vous avez pu dire alors! Je me
rappelle vos conversations.

-- Si je croyais, sans doute je rpterais encore cela
aujourd'hui; je ne mentais pas quand je tenais le langage d'un
croyant, reprit trs srieusement Nicolas Vsvolodovitch. -- Mais
je vous assure qu'il m'est fort dsagrable de m'entendre rappeler
mes ides d'autrefois. Ne pourriez-vous pas cesser?

-- Si vous croyiez? vocifra Chatoff sans s'inquiter aucunement
du dsir exprim par son interlocuteur. -- Mais ne m'avez-vous pas
dit que si l'on vous prouvait mathmatiquement que la vrit est
en dehors du Christ, vous consentiriez plutt  rester avec le
Christ qu'avec la vrit? M'avez-vous dit cela? L'avez-vous dit?

-- Permettez-moi  la fin de vous demander, rpliquant Stavroguine
en levant la voix, --  quoi tend tout cet interrogatoire
passionn et... malveillant?

-- Cet interrogatoire n'est qu'un accident fugitif qui passera
sans laisser aucune trace dans votre souvenir.

-- Vous insistez toujours sur cette ide que nous sommes en dehors
de l'espace et du temps...

-- Taisez-vous! cria soudain Chatoff, -- je suis gauche et bte,
mais que mon nom sombre dans le ridicule! Me permettez-vous de
reproduire devant vous ce qui tait alors votre principale
thorie... Oh! rien que dix lignes, la conclusion seulement.

-- Soit, si c'est seulement la conclusion...

Stavroguine voulut regarder l'heure  sa montre, mais il se
retint.

De nouveau Chatoff se pencha en avant et leva le doigt en l'air...

-- Pas une nation, commena-t-il, comme s'il et lu dans un livre,
et en mme temps il continuait  regarder son interlocuteur d'un
air menaant, -- pas une nation ne s'est encore organise sur les
principes de la science et de la raison; le fait ne s'est jamais
produit, sauf momentanment dans une minute de stupidit. Le
socialisme, au fond, doit tre l'athisme, car ds le premier
article de son programme, il s'annonce comme faisant abstraction
de la divinit, et il n'entend reposer que sur des bases
scientifiques et rationnelles. De tout temps la science et la
raison n'ont jou qu'un rle secondaire dans la vie des peuples,
et il en sera ainsi jusqu' la fin des sicles. Les nations se
forment et se meuvent en vertu d'une force matresse dont
l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le dsir
insatiable d'arriver au terme, et en mme temps elle nie le terme.
C'est chez un peuple l'affirmation constante infatigable de son
existence et la ngation de la mort. L'esprit de vie, comme dit
l'criture, les courants d'eau vive dont l'Apocalypse prophtise
le desschement, le principe esthtique ou moral des philosophes,
la recherche de Dieu, pour employer le mot le plus simple. Chez
chaque peuple,  chaque priode de son existence, le but de tout
le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un
Dieu  lui,  qui il croie comme au seul vritable. Dieu est la
personnalit synthtique de tout un peuple, considr depuis ses
origines jusqu' sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou
beaucoup d'entre eux se runir dans l'adoration commune d'un mme
Dieu, toujours chacun a eu sa divinit propre. Quand les cultes
commencent  se gnraliser, la destruction des nationalits est
proche. Quand les dieux perdent leur caractre indigne, ils
meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus
son dieu est distinct des autres. Il ne s'est encore jamais
rencontr de peuple sans religion, c'est--dire sans la notion du
bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots  sa manire. Les
ides de bien et de mal viennent-elles  tre comprises de mme
chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la diffrence mme
entre le mal et le bien commence  s'effacer et  disparatre.
Jamais la raison n'a pu dfinir le mal et le bien, ni mme les
distinguer, ne ft-ce qu'approximativement, l'un de l'autre;
toujours au contraire elle les a honteusement confondus; la
science a conclu en faveur de la force brutale. Par l surtout
s'est distingue la demi-science, ce flau inconnu  l'humanit
avant notre sicle et plus terrible pour elle que la mer, la
famine et la guerre. La demi-science est un despote comme on n'en
avait jamais vu jusqu' notre temps, un despote qui a ses prtres
et ses esclaves, un despote devant lequel tout s'incline avec un
respect idoltrique, tout, jusqu' la vraie science elle-mme qui
lui fait bassement la cour. Voil vos propres paroles,
Stavroguine, sauf les mots concernant la demi-science qui sont de
moi, car je ne suis moi-mme que demi-science, c'est pourquoi je
la hais particulirement. Mais vos penses et mme vos
expressions, je les ai reproduites fidlement, sans y changer un
iota.

-- J'en doute, observa Stavroguine; -- vous avez accueilli mes
ides avec passion, et, par suite, vous les avez modifies  votre
insu. Dj ce seul fait que pour vous Dieu se rduit  un simple
attribut de la nationalit...

Il se mit  examiner Chatoff avec un redoublement d'attention,
frapp moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.

-- Je rabaisse Dieu en le considrant comme un attribut de la
nationalit? cria Chatoff, -- au contraire j'lve le peuple
jusqu' Dieu. Et quand en a-t-il t autrement? Le peuple, c'est
le corps de Dieu. Une nation ne mrite ce nom qu'aussi longtemps
qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinment
tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte avec son dieu
vaincre et chasser du monde toutes les divinits trangres. Telle
a t depuis le commencement des sicles la croyance de tous les
grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqu dans
l'histoire, de tous ceux qui ont t  la tte de l'humanit. Il
n'y a pas  aller contre un fait. Les Juifs n'ont vcu que pour
attendre le vrai Dieu, et ils ont laiss le vrai Dieu au monde.
Les Grecs ont divinis la nature, et ils ont lgu au monde leur
religion, c'est--dire la philosophie de l'art. Rome a divinis le
peuple dans l'tat, et elle a lgu l'tat aux nations modernes.
La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait
qu'incarner et dvelopper en elle l'ide de son dieu romain; si 
la fin elle a prcipit dans l'abme son dieu romain, si elle a
vers dans l'athisme qui s'appelle actuellement chez elle le
socialisme, c'est seulement parce que, aprs tout, l'athisme est
encore plus sain que le catholicisme de Rome. Si un grand peuple
ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vrit, s'il ne se croit
pas seul appel  ressusciter et  sauver l'univers par sa vrit,
il cesse immdiatement d'tre un grand peuple pour devenir une
matire ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se
contenter d'un rle secondaire dans l'humanit, un rle mme
important ne lui suffit pas, il lui faut absolument le premier. La
nation qui renonce  cette conviction renonce  l'existence. Mais
la vrit est une, par consquent un seul peuple peut possder le
vrai Dieu. Le seul peuple difre, c'est le peuple russe et...
et... se peut-il que vous me croyiez assez bte, Stavroguine, fit-
il soudain d'une voix tonnante, -- pour rabcher simplement une
rengaine du slavophilisme moscovite?... Que m'importe votre rire
en ce moment? Qu'est-ce que cela me fait d'tre absolument
incompris de vous? Oh! que je mprise vos airs ddaigneux et
moqueurs.

Il se leva brusquement, l'cume aux lvres.

-- Au contraire, Chatoff, au contraire, reprit du ton le plus
srieux Nicolas Vsvolodovitch qui tait rest assis, -- vos
ardentes paroles ont rveill en moi plusieurs souvenirs trs
puissants. Pendant que vous parliez, je reconnaissais la
disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais il y a deux ans,
et maintenant je ne vous dirai plus, comme tout  l'heure, que
vous avez exagr mes ides d'alors. Il me semble mme qu'elles
taient encore plus exclusives, encore plus absolues, et je vous
assure pour la troisime fois que je dsirerais vivement confirmer
d'un bout  l'autre tout ce que vous venez de dire, mais...

-- Mais il vous faut un livre?

-- Quo-oi?

Chatoff se rassit.

-- Je fais allusion, rpondit-il avec un rire amer, --  la phrase
ignoble que vous avez prononce, dit-on,  Ptersbourg: Pour
faire un civet de livre, il faut un livre; pour croire en Dieu,
il faut un dieu.

--  propos, permettez-moi,  mon tour, de vous adresser une
question, d'autant plus qu' prsent, me semble-t-il, j'en ai bien
le droit. Dites-moi: votre livre est-il pris ou court-il encore?

-- N'ayez pas l'audace de m'interroger dans de pareils termes,
exprimez-vous autrement! rpliqua Chatoff tremblant de colre.

-- Soit, je vais m'exprimer autrement, poursuivit Nicolas
Vsvolodovitch en fixant un oeil svre sur son interlocuteur; --
je voulais seulement vous demander ceci: vous-mme, croyez-vous en
Dieu, oui ou non?

-- Je crois  la Russie, je crois  son orthodoxie... Je crois au
corps du Christ... Je crois qu'un nouvel avnement messianique
aura lieu en Russie... Je crois... balbutia Chatoff qui dans son
exaltation ne pouvait profrer que des paroles entrecoupes.

-- Mais en Dieu? En Dieu?

-- Je... je croirai en Dieu.

Stavroguine resta impassible. Chatoff le regarda avec une
expression de dfi, ses yeux lanaient des flammes.

-- Je ne vous ai donc pas dit que je ne crois pas tout  fait!
s'cria-t-il enfin; je ne suis qu'un pauvre et ennuyeux livre,
rien de plus, pour le moment, pour le moment... Mais prisse mon
nom! Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Moi, je suis
un homme sans talent, pas autre chose; comme tel, je ne puis
donner que mon sang; eh bien, qu'il soit vers! Je parle de vous,
je vous ai attendu ici deux ans... Voil une demi-heure que je
danse tout nu pour vous. Vous, vous seul pourriez lever ce
drapeau!...

Il n'acheva pas; comme pris de dsespoir, il s'accouda contre la
table et laissa tomber sa tte entre ses mains.

-- C'est une chose trange, observa tout  coup Stavroguine, --
que tout le monde me presse de lever un drapeau quelconque!
D'aprs les paroles qu'on m'a rapportes de lui, Pierre
Stpanovitch est persuad que je pourrais lever le leur. Il
s'est mis dans la tte que je tiendrais avec succs chez eux le
rle de Stenka Razine, grce  ce qu'il appelle mes rares
dispositions pour le crime.

-- Comment? demanda Chatoff, -- grce  vos rares dispositions
pour le crime?

-- Prcisment.

-- Hum! Est-il vrai que le marquis de Sade aurait pu tre votre
lve? Est-il vrai que vous sduisiez et dbauchiez des enfants?
Parlez, ne mentez pas, cria-t-il hors de lui, -- Nicolas
Stavroguine ne peut pas mentir devant Chatoff qui l'a frapp au
visage! Dites tout, et, si c'est vrai, je vous tuerai sur place 
l'instant mme!

-- J'ai dit ces paroles, mais je n'ai pas outrag d'enfants,
dclara Nicolas Vsvolodovitch, seulement cette rponse ne vint
qu'aprs un trop long silence. Il tait ple, et ses yeux jetaient
des flammes.

-- Mais vous l'avez dit! poursuivit d'un ton de matre Chatoff qui
fixait toujours sur lui un regard brlant. -- Est-il vrai que vous
assuriez ne voir aucune diffrence de beaut entre la farce la
plus grossirement sensuelle et l'action la plus hroque, ft-ce
celle de sacrifier sa vie pour l'humanit? Est-il vrai que vous
trouviez dans les deux extrmits une beaut et une jouissance
gales?

-- Il est impossible de rpondre  de pareilles questions... Je
refuse de rpondre, murmura Stavroguine; il aurait fort bien pu se
lever et sortir, mais il n'en fit rien.

-- Moi non plus je ne sais pas pourquoi le mal est laid et
pourquoi le bien est beau, continua Chatoff tout tremblant, --
mais je sais pourquoi le sentiment de cette diffrence se perd
chez les Stavroguine. Savez-vous pourquoi vous avez fait un
mariage si honteux et si lche? Justement parce que la honte et la
stupidit de cet acte vous paraissent tre du gnie! Oh! vous ne
flnez pas au bord de l'abme, vous vous y jetez hardiment la tte
la premire!... Il y avait l un audacieux dfi au sens commun,
c'est ce qui vous a sduit! Stavroguine pousant une mendiante
boiteuse et idiote! Quand vous avez mordu l'oreille du gouverneur,
avez-vous senti une jouissance? En avez-vous senti? Petit
aristocrate dsoeuvr, en avez-vous senti?

-- Vous tes un psychologue, -- rpondit Stavroguine de plus en
plus ple, -- quoique vous vous soyez mpris en partie sur les
causes de mon mariage... Qui, du reste, peut vous avoir donn tous
ces renseignements? ajouta-t-il avec un sourire forc, -- serait-
ce Kiriloff? Mais il ne prenait point part...

-- Vous plissez?

-- Que voulez-vous donc? rpliqua Nicolas Vsvolodovitch levant
enfin la voix, -- depuis une demi-heure je subis votre knout, et
vous pourriez au moins me congdier poliment... si en effet vous
n'avez aucun motif raisonnable pour en user ainsi avec moi.

-- Aucun motif raisonnable?

-- Sans doute.  tout le moins vous deviez m'expliquer enfin votre
but. J'attendais toujours que vous le fissiez, mais au lieu de
l'explication espre, je n'ai trouv chez vous qu'une colre
folle. Ouvrez-moi la porte, je vous prie.

Il se leva pour sortir. Chatoff furieux s'lana sur ses pas.

-- Baisez la terre, arrosez-la de vos larmes, demandez pardon!
cria-t-il en saisissant le visiteur par l'paule.

-- Pourtant je ne vous ai pas tu... ce matin-l... j'ai retir
mes mains qui vous avaient dj empoign... fit presque
douloureusement Stavroguine en baissant les yeux.

-- Achevez, achevez! vous tes venu m'informer du danger que je
cours, vous m'avez laiss parler, vous voulez demain rendre public
votre mariage!... Est-ce que je ne lis pas sur votre visage que
vous tes vaincu par une nouvelle et terrible pense?...
Stavroguine, pourquoi suis-je condamn  toujours croire en vous?
Est-ce que j'aurais pu parler ainsi  un autre? J'ai de la pudeur
et je n'ai pas craint de me mettre tout nu, parce que je parlais 
Stavroguine. Je n'ai pas eu peur de ridiculiser, en me
l'appropriant, une grande ide, parce que Stavroguine
m'entendait... Est-ce que je ne baiserai pas la trace de vos
pieds, quand vous serez parti? Je ne puis vous arracher de mon
coeur, Nicolas Stavroguine!

-- Je regrette de ne pouvoir vous aimer, Chatoff, dit froidement
Nicolas Vsvolodovitch.

-- Je sais que cela vous est impossible, vous ne mentez pas.
coutez, je puis remdier  tout: je vous procurerai le livre!

Stavroguine garda le silence.

-- Vous tes athe, parce que vous tes un baritch, le dernier
baritch. Vous avez perdu la distinction du bien et du mal, vous
avez cess de connatre votre peuple... Il viendra une nouvelle
gnration, sortie directement des entrailles du peuple, et vous
ne la reconnatrez pas, ni vous, ni les Verkhovensky, pre et
fils, ni moi, car je suis aussi un baritch, quoique fils de votre
serf, le laquais Pachka... coutez, cherchez Dieu par le travail;
tout est l; sinon, vous disparatrez comme une vile pourriture;
cherchez Dieu par le travail.

-- Par quel travail?

-- Celui du moujik. Allez, abandonnez vos richesses... Ah! vous
riez, vous trouvez le moyen un peu roide?

Mais Stavroguine ne riait pas.

-- Vous supposez qu'on peut trouver Dieu par le travail et, en
particulier, le travail du moujik? demanda-t-il en rflchissant,
comme si en effet cette ide lui et paru valoir la peine d'tre
examine. --  propos, continua-t-il, -- savez-vous que je ne suis
pas riche du tout, de sorte que je n'aurai rien  abandonner? J'ai
 peine le moyen d'assurer l'existence de Marie Timofievna...
Voici encore une chose: j'tais venu vous prier de conserver, si
cela vous est possible, votre intrt  Marie Timofievna, attendu
que vous seul pouvez avoir une certaine influence sur son pauvre
esprit... Je dis cela  tout hasard.

Chatoff qui, d'une main, tenait une bougie agita l'autre en signe
d'impatience.

-- Bien, bien, vous parlez de Marie Timofievna, bien, plus
tard... coutez, allez voir Tikhon.

-- Qui?

-- Tikhon. C'est un ancien vque, il a du quitter ses fonctions
pour cause de maladie, et il habite ici en ville, au monastre de
Saint-Euthyme.

--  quoi cela ressemblera-t-il?

-- Laissez-donc, c'est la chose la plus simple du monde. Allez-y,
qu'est-ce que cela vous fait?

-- C'est la premire fois que j'entends parler de lui et... je
n'ai encore jamais frquent cette sorte de gens. Je vous
remercie, j'irai.

Chatoff claira le visiteur dans l'escalier et ouvrit la porte de
la rue.

-- Je ne viendrai plus chez vous, Chatoff, dit  voix basse
Stavroguine au moment o il mettait le pied dehors.

L'obscurit tait toujours aussi paisse, et la pluie n'avait rien
perdu de sa violence.

CHAPITRE II

_LA NUIT (suite)._

I

Il suivit toute la rue de l'piphanie et atteignit enfin le bas de
la montagne. Il trottait dans la boue, soudain s'offrit  lui
comme un espace large et vide,  demi cach par le brouillard, --
c'tait la rivire. Les maisons n'taient plus que des masures, la
rue faisait mille tours et dtours parmi lesquels il tait
difficile de se reconnatre. Nanmoins Nicolas Vsvolodovitch
trouvait son chemin sans presque y songer. De tout autres penses
l'occupaient, et il ne fut pas peu surpris quand, sortant de sa
rverie et levant les yeux, il se vit tout  coup au milieu du
pont. Pas une me ne se montrait aux alentours. Grand fut donc
l'tonnement de Stavroguine lorsqu'il s'entendit interpeller avec
une familiarit polie par une voix qui semblait venir de dessous
son coude. La voix, assez agrable du reste, avait ces inflexions
douces qu'affectent chez nous les bourgeois trop civiliss et les
lgants commis de magasin.

-- Voulez-vous me permettre, monsieur, de profiter de votre
parapluie?

En effet, une forme humaine se glissait ou faisait semblant de se
glisser sous le parapluie de Nicolas Vsvolodovitch. Celui-ci
ralentit le pas et se pencha pour examiner, autant que l'obscurit
le permettait, le promeneur nocturne qui s'tait mis  marcher
cte  cte avec lui. Cet homme tait de taille peu leve et
avait l'air d'un petit bourgeois, il n'tait ni chaudement ni
lgamment vtu. Une casquette de drap toute mouille que la
visire menaait d'abandonner bientt coiffait sa tte noire et
crpue. Ce devait tre un individu de quarante ans, brun, maigre,
robuste; ses grands yeux noirs et brillants avaient un reflet
jaune pareil  celui qu'on remarque chez les Tziganes. Il ne
paraissait pas ivre.

-- Tu me connais? demanda Nicolas Vsvolodovitch.

-- Monsieur Stavroguine, Nicolas Vsvolodovitch: il y a eu
dimanche huit jours on vous a montr  moi  la station, aussitt
que le train s'est arrt. D'ailleurs, j'avais dj beaucoup
entendu parles de vous.

-- Par Pierre Stpanovitch? Tu... tu es Fedka le forat?

-- On m'a baptis Fdor Fdorovitch; j'ai encore ma mre qui
habite dans ce pays-ci; la bonne femme prie pour moi jour et nuit
afin de ne pas perdre son temps sur le pole o elle est
continuellement couche.

-- Tu t'es vad du bagne?

-- J'ai chang de carrire. J'ai renonc aux affaires
ecclsiastiques, parce qu'on en attrape pour trop longtemps quand
on est plac; j'avais dj pris cette rsolution tant au bagne.

-- Qu'est-ce que tu fais ici?

-- Vous voyez, je me promne nuit et jour. Mon oncle est mort la
semaine dernire dans la prison de la ville, il avait t arrt
comme faux-monnayeur; voulant faire dire une messe  son
intention, j'ai jet une vingtaine de pierres  des chiens: voil
toute mon occupation pour le moment. En dehors de cela, Pierre
Stpanovitch doit me procurer un passeport de marchand que me
permettra de voyager dans toute la _Rassie_, j'attends cet effet
de sa bont. Autrefois, dit-il, papa t'a risqu comme enjeu d'une
parte de cartes au Club _Aglois_[11] et t'a perdu; je trouve sa
manire d'agir injuste et inhumaine. Vous devriez bien, monsieur,
me donner trois roubles pour que je puisse me rchauffer avec un
peu de th.

-- Ainsi tu t'tais post sur ce pont pour m'attendre, je n'aime
pas cela. Qui te l'avait ordonn?

-- Personne, seulement je connaissais votre gnrosit que nul
n'ignore. Dans notre mtier, vous le savez vous-mme, il y a des
hauts et des bas. Tenez, vendredi, je me suis fourr du pt
jusque-l, mais depuis trois jours je me brosse le ventre... Votre
Grce ne me fera-t-elle pas quelque largesse? Justement j'ai, pas
loin d'ici, une commre qui m'attend, seulement on ne peut pas se
prsenter chez elle quand on n'a pas de roubles.

-- Pierre Stpanovitch t'a promis quelque chose de ma part?

-- Ce n'est pas qu'il m'ait promis quelque chose, il m'a dit que
dans tel cas donn je pourrais tre utile  Votre Grce, mais de
quoi s'agit-il au juste? Il ne me l'a pas expliqu nettement, car
Pierre Stpanovitch n'a aucune confiance en moi.

-- Pourquoi donc?

-- Pierre Stpanovitch est _astrolome_ et il connat toutes les
_plandes _de Dieu, mais cela ne l'empche pas d'avoir aussi ses
dfauts. Je vous le dis franchement, monsieur, parce que j'ai
beaucoup entendu parler de vous, et je sais que vous et Pierre
Stpanovitch, a fait deux. Lui, quand il a dit de quelqu'un:
C'est un lche, il ne sait plus rien de cet homme sinon que c'est
un lche. A-t-il dcid qu'un tel est un imbcile, il ne veut plus
voir en lui que l'imbcillit. Mais je puis n'tre un imbcile que
le mardi et le mercredi, tandis que le jeudi je serai peut-tre
plus intelligent que lui-mme. Par exemple, il sait qu'en ce
moment je soupire aprs un passeport, -- vu qu'en _Rassie_ il faut
absolument en avoir un, -- et il croit par l me tenir tout  fait
entre ses mains. Pierre Stpanovitch, je vous le dis, monsieur, se
la coule fort douce, parce qu'il se reprsente l'homme  sa faon
et ensuite ne dmord plus de son ide. Avec cela, il est
terriblement avare. Il pense que je n'oserai pas vous dranger
avant qu'il m'en ait donn l'ordre, eh bien, vrai comme devant
Dieu, monsieur, voil dj la quatrime nuit que j'attends Votre
Grce sur ce pont, car je n'ai pas besoin de Pierre Stpanovitch
pour trouver mon chemin. Il vaut mieux, me suis-je dit, saluer une
botte qu'une chaussure de tille[12].

-- Mais qui t'a dit que je passerais nuitamment sur ce pont?

-- Je l'ai appris indirectement, surtout grce  la btise du
capitaine Lbiadkine qui ne sait rien garder pour lui... Ainsi
Votre Grce me donnera, par exemple, trois roubles pour les trois
jours et les trois nuits que je me suis morfondu  l'attendre. Je
ne parle pas de mes vtements qui ont t tout tremps par la
pluie, c'est un dtail que je laisse de ct par dlicatesse.

-- Je vais  gauche et toi  droite, nous voici arrivs au bout du
pont. coute, Fdor, j'aime que l'on comprenne mes paroles une
fois pour toutes: je ne te donnerai pas un kopek,  l'avenir que
je ne te rencontre plus ici ni ailleurs, je n'ai pas besoin de toi
et n'en aurai jamais besoin. Si tu ne tiens pas compte de cet
avertissement, je te garrotterai et te livrerai  la police.
Dcampe!

-- Eh! donnez-moi au moins quelque chose pour vous avoir tenu
compagnie, j'ai gay votre promenade.

-- File!

-- Mais connaissez-vous votre chemin par ici? Il y a tant de
ruelles qui s'entrecroisent... Je pourrais vous guider, car cette
ville, on dirait vraiment que le diable la portait dans un panier
et qu'il l'a parpille ensuite sur le sol.

-- Attends, je vais te garrotter! dit Nicolas Vsvolodovitch en se
retournant vers Fedka d'un air menaant.

-- Oh! monsieur, vous n'aurez pas le courage de faire du mal  un
orphelin.

-- Tu parais compter beaucoup sur toi!

-- Ce n'est pas sur moi que je compte, monsieur, c'est sur vous.

-- Je n'ai aucun besoin de toi, te dis-je!

-- Mais moi, monsieur, j'ai besoin de vous, voil! Vous me
retrouverez quand vous repasserez, je vous attendrai.

-- Je te donne ma parole d'honneur que, si je te rencontre, je te
garrotterai.

-- Eh bien! en ce cas, j'aurai soin de me munir d'une courroie.
Bon voyage, monsieur; en somme, vous avez abrit l'orphelin sous
votre parapluie, rien que pour cela je vous serai reconnaissant
jusqu'au tombeau.

Il s'loigna. Nicolas Vsvolodovitch poursuivit son chemin en
s'abandonnant  ses rflexions. Cet homme tomb du ciel avait la
conviction qu'il lui tait ncessaire, et il s'tait empress de
le lui dclarer sans y mettre aucunes formes. En gnral, on ne se
gnait gure avec lui. Mais peut-tre tout n'tait-il pas
mensonges dans les paroles du vagabond, peut-tre en effet avait-
il offert ses services de lui-mme et  l'insu de Pierre
Stpanovitch; en ce cas, la chose tait encore plus trange.

II

La maison o se rendait Nicolas Vsvolodovitch tait situe dans
un coin perdu, tout  l'extrmit de la ville; compltement
isole, elle n'avait dans son voisinage que des jardins potagers.
C'tait une petite maisonnette en bois qui venait  peine d'tre
construite et n'avait pas encore son revtement extrieur.  l'une
des fentres on avait laiss exprs les volets ouverts, et sur
l'appui de la croise tait place une bougie videmment destine
 guider le visiteur attendu  cette heure tardive. Nicolas
Vsvolodovitch se trouvait encore  trente pas de la maison quand
il aperut, debout sur le perron, un homme de haute taille, sans
doute le matre du logis, qui tait sorti pour jeter un coup
d'oeil sur le chemin.

-- C'est vous? Vous! cria ce personnage avec un mlange
d'impatience et de timidit.

Nicolas Vsvolodovitch ne rpondit que quand il fut tout prs du
perron.

-- C'est moi, fit-il tandis qu'il fermait son parapluie.

-- Enfin! reprit en s'empressant autour du visiteur le matre de
la maison qui n'tait autre que le capitaine Lbiadkine; donnez-
moi votre parapluie; il est tout mouill, je vais l'tendre ici
sur le parquet dans un coin; entrez, je vous prie, entrez.

La porte du vestibule, grande ouverte, donnait accs dans une
chambre claire par deux bougies.

-- J'avais votre parole, sans cela, j'aurais dsespr de votre
visite.

Nicolas Vsvolodovitch regarda sa montre.

-- Minuit trois quarts, dit-il en pntrant dans la chambre.

-- Et puis la pluie, la distance qui est si longue... Je n'ai pas
de montre, et de la fentre on n'aperoit que des jardins, de
sorte que... on est en retard sur les vnements... mais je ne
murmure pas, je ne voudrais pas me permettre; seulement, depuis
huit jours, je suis dvor d'impatience, il me tarde d'arriver
enfin...  une solution.

-- Comment?

-- D'entendre l'arrt qui dcidera de mon sort, Nicolas
Vsvolodovitch. Je vous en prie...

Il s'inclina en indiquant un sige  Stavroguine.

Ce dernier parcourut des yeux la chambre; petite et basse, elle ne
contenait en fait de meubles que le strict ncessaire: des chaises
et un divan en bois, tout nouvellement fabriqus, sans garnitures
et sans coussins; deux petites tables de tilleul, l'une prs du
divan, l'autre dans un coin; celle-ci, couverte d'une nappe, tait
charge de choses sur lesquelles on avait tendu une serviette
fort propre. Du reste, toute la chambre paraissait tenue trs
proprement. Depuis huit jours la capitaine ne s'tait pas enivr;
il avait le visage enfl et jaune; son regard tait inquiet,
curieux et videmment indcis; on voyait que Lbiadkine ne savait
pas encore quel ton il devait prendre et quelle attitude servirait
le mieux ses intrts.

-- Voil, dit-il en promenant le bras autour de lui, -- je vis
comme un Zosime. Sobrit, solitude et pauvret: les trois voeux
des anciens chevaliers.

-- Vous supposez que les anciens chevaliers faisaient de tels
voeux?

-- Je me suis peut-tre tromp! Hlas, je n'ai pas d'instruction!
J'ai tout perdu! Le croirez-vous, Nicolas Vsvolodovitch? ici,
pour la premire fois, j'ai secou le joug des passions honteuses
-- pas un petit verre, pas une goutte! J'ai un gte, et depuis six
jours je gote les joies de la conscience. Ces murs mmes ont une
bonne odeur de rsine qui rappelle la nature. Mais qu'tais-je?
Qu'tais-je?

_N'ayant point d'abri pour la nuit,_
_pendant le jour tirant la langue,_

selon l'expression du pote! Mais... vous tes tout tremp...
Voulez-vous prendre du th?

-- Ne vous drangez pas.

-- Le samovar bouillait avant huit heures, mais... il est
refroidi... comme tout dans le monde. Le soleil mme, dit-on se
refroidira  son tour... Du reste, s'il le faut, je vais donner
des ordres  Agafia, elle n'est pas encore couche.

-- Dites-moi, Marie Timofievna...

-- Elle est ici, elle est ici, rpondit aussitt  voix basse
Lbiadkine, -- voulez-vous la voir? ajouta-t-il en montrant une
porte  demi ferme.

-- Elle ne dort pas?

-- Oh! non, non, est-ce possible? Au contraire, elle vous attend
depuis le commencement de la soire, et, ds qu'elle a su que vous
deviez venir, elle s'est empresse de faire toilette, reprit le
capitaine; en mme temps il voulut esquisser un sourire jovial,
mais il s'en tint  l'intention.

-- Comment est-elle en gnral? demanda Nicolas Vsvolodovitch
dont les sourcils se froncrent.

Le capitaine leva les paules en signe de compassion.

-- En gnral? vous le savez vous-mme, mais maintenant...
maintenant elle se tire les cartes.

-- Bien, plus tard; d'abord il faut en finir avec vous.

Nicolas Vsvolodovitch s'assit sur une chaise.

Le capitaine n'osa pas s'asseoir sur le divan, il se hta de
prendre une autre chaise, et, anxieux, se prpara  entendre ce
que Stavroguine avait  lui dire.

Soudain l'attention de celui-ci fut attire par la table place
dans le coin.

-- Qu'est-ce qu'il y a sous cette nappe? demanda-t-il.

-- Cela? fit Lbiadkine en se retournant vers l'objet indiqu, --
cela provient de vos libralits: je voulais, pour ainsi dire,
pendre ma crmaillre, et l'ide m'tait venue aussi qu'aprs une
si longue course vous auriez besoin de vous restaurer, acheva-t-il
avec un petit rire; puis il se leva, s'approcha tout doucement de
la table et enleva la nappe avec prcaution. Alors apparut une
collation trs proprement servie et offrant un coup d'oeil fort
agrable: il y avait l du jambon, du veau, des sardines, du
fromage, un petit carafon verdtre et une longue bouteille de
bordeaux.

-- C'est vous qui vous tes occup de cela?

-- Oui. Depuis hier je n'ai rien nglig pour faire honneur... Sur
ce chapitre, vous le savez vous-mme, Marie Timofievna est fort
indiffrente. Mais, je le rpte, tout cela provient de vos
libralits, tout cela est  vous, car vous tes ici le matre, et
moi, je ne suis en quelque sorte que votre employ; nanmoins,
Nicolas Vsvolodovitch, nanmoins, d'esprit je suis indpendant!
Ne m'enlevez pas ce dernier bien, le seul qui me reste! ajouta-t-
il d'un ton pathtique.

-- Hum!... vous devriez vous asseoir.

-- Re-con-nais-sant, reconnaissant et indpendant! (Il s'assit.)
Ah! Nicolas Vsvolodovitch, ce coeur est si plein que je me
demandais s'il n'claterait pas avant votre arrive! Voil que
maintenant vous allez dcider mon sort et... celui de cette
malheureuse; et l... l, comme autrefois, comme il y a quatre
ans, je m'pancherai avec vous! Dans ce temps-l vous daigniez
m'entendre, vous lisiez mes strophes... Alors vous m'appeliez
votre Falstaff, mais qu'importe? vous avez tant marqu dans ma
vie!... J'ai maintenant de grandes craintes, de vous seul
j'attends un conseil, une lumire. Pierre Stpanovitch me traite
d'une faon effroyable!

Stavroguine l'coutait avec curiosit et fixait sur lui un regard
sondeur. videmment le capitaine Lbiadkine, quoiqu'il et cess
de s'enivrer, tait loin d'avoir recouvr la plnitude de ses
facults mentales. Les gens qui se sont adonns  la boisson
durant de longues annes conservent toujours quelque chose
d'incohrent, de trouble et de dtraqu; du reste, cette sorte de
folie ne les empche pas de se montrer russ au besoin et de
tromper leur monde presque aussi bien que les autres.

-- Je vois que vous n'avez pas du tout chang, capitaine, depuis
plus de quatre ans, observa d'un ton un peu plus affable Nicolas
Vsvolodovitch. -- Cela prouve que la seconde partie de la vie
humaine se compose exclusivement des habitudes contractes pendant
la premire.

-- Grande parole qui tranche le noeud gordien de la vie! s'cria
Lbiadkine avec une admiration moiti hypocrite, moiti sincre,
car il aimait beaucoup les belles sentences. -- Parmi toutes vos
paroles, Nicolas Vsvolodovitch, il en est une surtout que je me
rappelle, vous l'avez prononce  Ptersbourg: Il faut tre un
grand homme pour savoir rsister au bon sens. Voil!

-- Un grand homme ou un imbcile.

-- C'est juste, mais vous, pendant toute votre vie, vous avez sem
l'esprit  pleines mains, tandis qu'eux? Que Lipoutine, que Pierre
Stpanovitch mettent donc quelque pense semblable! Oh! comme
Pierre Stpanovitch a t dur pour moi!...

-- Mais vous-mme, capitaine, comment vous tes-vous conduit?

-- J'tais en tat d'ivresse; de plus, j'ai une foule d'ennemis!
Mais maintenant c'est fini, je vais changer de peau comme le
serpent. Nicolas Vsvolodovitch, savez-vous que je fais mon
testament? je l'ai mme dj crit.

-- C'est curieux. Quel hritage laissez-vous donc et  qui?

--  la patrie,  l'humanit et aux tudiants. Nicolas
Vsvolodovitch, j'ai lu dans les journaux la biographie d'un
Amricain. Il a lgu toute son immense fortune aux fabriques et
aux sciences positives, son squelette  l'acadmie de la ville o
il rsidait, et sa peau pour faire un tambour,  condition que
nuit et jour on excuterait sur ce tambour l'hymne national de
l'Amrique. Hlas! nous sommes des pygmes comparativement aux
citoyens des tats-unis; la Russie est un jeu de la nature et non
de l'esprit. J'ai eu l'honneur de servir, au dbut de ma carrire,
dans le rgiment d'infanterie Akmolinsky: si je m'avisais de lui
lguer ma peau sous forme de tambour  condition que chaque jour
l'hymne national russe ft excut sur ce tambour devant le
rgiment, on verrait l du libralisme, on interdirait ma peau...
c'est pourquoi je me suis born aux tudiants. Je veux lguer mon
squelette  une acadmie, mais en stipulant toutefois que sur son
front sera coll un criteau sur lequel on lira dans les sicles
des sicles: Libre penseur repentant. Voil!

Le capitaine avait parl avec chaleur; bien entendu, il trouvait
fort beau le testament de l'Amricain, mais c'tait aussi un fin
matois, et son principal but avait t de faire rire Nicolas
Vsvolodovitch, prs de qui il avait longtemps tenu l'emploi de
bouffon. Cet espoir fut tromp. Stavroguine ne sourit mme pas.

-- Vous avez sans doute l'intention de faire connatre, de votre
vivant, vos dispositions testamentaires, afin d'obtenir une
rcompense? demanda-t-il d'un ton quelque peu svre.

-- Et quand cela serait, Nicolas Vsvolodovitch, quand cela
serait? rpondit Lbiadkine. -- Voyez quelle est ma situation!
J'ai mme cess de faire des vers, autrefois les productions de ma
muse vous amusaient, Nicolas Vsvolodovitch, vous vous souvenez de
certaine pice sur une bouteille? Mais j'ai dpos la plume. Je
n'ai crit qu'une posie, qui est pour moi le chant du cygne,
comme l'a t pour Gogol sa _Dernire Nouvelle. _ prsent,
c'est fini.

-- Quelle est donc cette posie?

-- Dans le cas o elle se casserait la jambe!

-- Quo-oi?

C'tait ce qu'attendait le capitaine. Il avait la plus grande
admiration pour ses posies, mais le pote tait chez lui doubl
d'un parasite; aussi livrait-il volontiers ses vers  la rise de
Nicolas Vsvolodovitch qui d'ordinaire,  Ptersbourg, ne pouvait
les entendre sans pouffer. Dans la circonstance prsente
Lbiadkine poursuivait un autre but d'une nature fort dlicate. En
donnant  la conversation cette tournure, il comptait se justifier
sur un point qui l'inquitait on ne peut plus, et o il se sentait
trs coupable.

-- Dans le cas o elle se casserait la jambe, c'est--dire dans
le cas d'une chute de cheval. C'est une fantaisie, Nicolas
Vsvolodovitch, un dlire, mais un dlire de pote: un jour, sur
mon chemin, j'ai rencontr une amazone et je me suis pos la
question: Qu'arriverait-il alors? -- c'est--dire dans ce cas.
La chose est claire: tous les soupirants s'clipseraient aussitt,
seul le pote, le coeur bris, resterait immuablement fidle.
Nicolas Vsvolodovitch, un ver mme pourrait tre amoureux, les
lois ne le lui dfendent pas. Pourtant la personne s'est offense
et de la lettre et des vers. On dit que vous vous tes fch
aussi, c'est dsolant, je ne voulais mme pas le croire. Voyons, 
qui pourrai-je faire du tort par une simple imagination? Et puis,
je le jure sur l'honneur, c'est Lipoutine qui est cause de tout:
Envoie donc, envoie, ne cessait-il de me dire, le droit d'crire
appartient  tout homme. Je n'ai fait que suivre ses conseils.

-- Il parat que vous avez fait une demande en mariage?

-- Mes ennemis, mes ennemis, toujours mes ennemis!...

-- Rcitez vos vers! interrompit durement Nicolas Vsvolodovitch.

-- C'est un dlire, il ne faut pas considrer la chose autrement.

Nanmoins il se redressa, tendit le bras en avant et commena:

_La beaut des beauts, par un destin fatal,_
_Las! s'est estropie en tombant de cheval,_
_Et son adorateur, depuis qu'elle est boiteuse_
_A senti redoubler son ardeur amoureuse._

-- Allons, assez, fit Nicolas Vsvolodovitch avec un geste
d'impatience.

Sans transition, Lbiadkine mit la conversation sur un autre
sujet.

-- Je rve de Piter[13], j'aspire  me rgnrer... Mon
bienfaiteur! Puis-je esprer que vous ne me refuserez pas les
moyens de faire ce voyage? Je vous ai attendu toute cette semaine
comme un soleil.

-- Non, pardonnez-moi, il ne me reste presque plus d'argent, et,
d'ailleurs, pourquoi vous en donnerais-je?

Cet appel de fonds semblait avoir irrit soudain Nicolas
Vsvolodovitch. Schement, en peu de mots, il numra tous les
mfaits du capitaine: son ivrognerie, ses sottises, sa conduite 
l'gard de Marie Timofievna dont il avait gaspill la pension et
qu'il avait fait sortir du couvent; ses tentatives de chantage, sa
manire d'agir avec Daria Pavlovna, etc., etc. Le capitaine
s'agitait, gesticulait, essayait de rpondre, mais, chaque fois,
Nicolas Vsvolodovitch lui imposait silence.

-- Permettez-moi d'ajouter un dernier mot, acheva-t-il, -- dans
toutes vos lettres vous parlez de dshonneur domestique. Quel
dshonneur y a-t-il donc pour vous dans le mariage de votre soeur
avec Stavroguine?

-- Mais ce mariage est ignor, Nicolas Vsvolodovitch, personne ne
le connat, c'est un secret fatal. Je reois de l'argent de vous,
et tout  coup on me demande:  quel titre touchez-vous cet
argent? Je suis li, je ne veux pas rpondre, cela porte prjudice
 la rputation de ma soeur,  l'honneur de mon nom.

Le capitaine avait lev le ton: il aimait ce thme dont il
attendait un effet sr. Hlas! quelle dception lui tait
rserve! Tranquillement, comme s'il se ft agi de la chose la
plus simple du monde, Nicolas Vsvolodovitch lui apprit que sous
peu de jours, peut-tre demain ou aprs-demain, il avait
l'intention de porter son mariage  la connaissance de la police
aussi bien que de la socit, ce qui trancherait du mme coup et
la question de l'honneur domestique et celle des subsides. Le
capitaine carquillait les yeux; dans le premier moment il ne
comprit pas, Nicolas Vsvolodovitch dut lui expliquer ses paroles.

-- Mais c'est une... aline?

-- Je prendrai mes dispositions en consquence.

-- Mais... que dira votre mre?

-- Elle dira ce qu'elle voudra.

-- Et vous introduirez votre femme dans votre maison?

-- Oui, peut-tre. Du reste, cela ne vous regarde pas.

-- Comment, cela ne me regarde pas? s'cria le capitaine; -- mais
moi, quelle sera donc ma situation?

-- Eh bien, naturellement, vous n'entrerez pas chez moi.

-- Je suis pourtant un parent.

-- Les parents comme vous, on les fuit. Pourquoi vous donnerais-je
alors de l'argent? Jugez-en vous-mme.

-- Nicolas Vsvolodovitch, Nicolas Vsvolodovitch, c'est
impossible, vous rflchirez peut-tre encore, vous ne voudrez pas
attenter... que pensera-t-on, que dira-t-on dans le monde?

-- J'ai bien peur de votre monde. J'ai pous votre soeur parce
qu'aprs un dner, tant pris de vin, j'avais pari que je
l'pouserais, et maintenant je le ferai savoir publiquement... si
cela me plat.

Il pronona ces mots avec une sorte de colre. Lbiadkine commena
 croire que c'tait srieux, et l'pouvante s'empara de lui.

-- Mais moi, voyons, le principal ici, c'est moi!... Vous
plaisantez peut-tre, Nicolas Vsvolodovitch!

-- Non, je ne plaisante pas.

-- Vous tes libre, Nicolas Vsvolodovitch, mais je ne vous crois
pas... alors je porterai plainte.

-- Vous tes terriblement bte, capitaine.

-- Soit, mais c'est tout ce qu'il me reste  faire, -- rpliqua
Lbiadkine qui ne savait plus ce qu'il disait; -- autrefois, 
Ptersbourg, quand elle servait dans les maisons meubles, on nous
donnait du moins le logement. Mais maintenant que deviendrai-je si
vous m'abandonnez?

-- Ne voulez-vous donc pas vous rendre  Ptersbourg pour
commencer une carrire nouvelle?  propos, d'aprs ce que j'ai
entendu dire, vous vous proposez d'aller faire des dnonciations,
dans l'espoir d'obtenir votre pardon en signalant tous les autres?

Le capitaine resta bouche bante, regardant avec de grands yeux
son interlocuteur.

Nicolas Vsvolodovitch se pencha vers la table.

-- coutez, capitaine, reprit-il tout  coup d'un ton extrmement
srieux. Jusqu'alors il avait parl d'une faon assez quivoque,
si bien que Lbiadkine habitu au rle de bouffon avait pu se
demander si son barine tait rellement fch ou s'il voulait
rire, s'il songeait pour tout de bon  rendre son mariage public
ou si c'tait seulement une plaisanterie. Maintenant il n'y avait
plus  s'y mprendre: le visage de Nicolas Vsvolodovitch tait
tellement svre qu'un frisson parcourut l'pine dorsale du
capitaine. -- coutez et dites la vrit, Lbiadkine: avez-vous
rvl quelque chose ou ne l'avez-vous pas encore fait? N'tes-
vous pas dj entr dans la voie des dnonciations? N'avez-vous
point, par btise, crit quelque lettre?

-- Non, je n'ai rien fait encore, et... je ne pensais mme pas 
cela, rpondit le capitaine qui tenait toujours ses yeux fixs sur
Stavroguine.

-- Eh bien, vous mentez quand vous dites que vous ne pensiez pas 
cela. C'est mme dans cette intention que vous voulez aller 
Ptersbourg. Si vous n'avez pas crit, n'avez-vous pas lch un
mot de trop en causant ici avec quelqu'un? Rpondez franchement,
j'ai entendu parler de quelque chose.

-- J'ai caus avec Lipoutine, tant ivre. Lipoutine est un
tratre. Je lui ai ouvert mon coeur, murmura le capitaine devenu
ple.

-- Il n'est pas dfendu d'ouvrir son coeur, mais il ne faut pas
tre un sot. Si vous aviez cette ide, vous auriez d la garder
pour vous. Aujourd'hui les hommes intelligents se taisent au lieu
de bavarder.

-- Nicolas Vsvolodovitch! dit en tremblant Lbiadkine; --
personnellement vous n'avez pris part  rien, je ne vous ai pas...

-- Oh! je sais bien que vous n'oseriez pas dnoncer votre vache 
lait.

-- Nicolas Vsvolodovitch, jugez, jugez!... Et dsespr, les
larmes aux yeux, le capitaine fit le rcit de sa vie depuis quatre
ans. C'tait la stupide histoire d'un imbcile qui, l'ivrognerie
et la fainantise aidant, se fourre dans une affaire pour laquelle
il n'est pas fait et dont, jusqu'au dernier moment, il comprend 
peine la gravit. Il raconta qu' Ptersbourg il s'tait laiss
entraner d'abord simplement par l'amiti, comme un brave
tudiant, quoiqu'il ne ft pas tudiant: sans rien savoir, le
plus innocemment du monde, il semait divers papiers dans les
escaliers, les dposait par paquets de dix sous les portes, les
accrochait aux cordons des sonnettes, les distribuait en guise de
journaux, les glissait, au thtre, dans les chapeaux et dans les
poches des spectateurs. Ensuite on lui avait donn de l'argent
pour faire cette besogne qu'il avait accepte parce qu'il fallait
vivre! Dans deux provinces il avait colport de district en
district toutes sortes de vilenies.  Nicolas Vsvolodovitch,
s'cria-t-il, rien ne me rvoltait comme ces attaques diriges
contre les lois civiles et surtout celles de la patrie. Prenez
des fourches, lisait-on dans ces papiers, songez que celui qui, le
matin, sortira pauvre de chez lui pourra, le soir, y rentrer
riche. Fermez au plus tt les glises, tait-il dit dans une
proclamation de cinq ou six lignes adresse  toute la Russie,
anantissez Dieu, abolissez le mariage, supprimez le droit
d'hriter, prenez des couteaux. Le diable sait ce qu'il y avait
ensuite. Ces horreurs me faisaient frissonner, mais je les
distribuais tout de mme. Un jour il faillit m'en cuire: je fus
surpris par des officiers au moment o j'essayais d'introduire
dans une caserne cette proclamation de cinq lignes, heureusement
ils se contentrent de me rosser, aprs quoi ils me laissrent
partir: que Dieu les en rcompense! Ici, l'an dernier, je fus sur
le point d'tre arrt quand je remis  Korovaeff de faux
assignats fabriqus en France, mais, grce  Dieu, sur ces
entrefaites Korovaeff, tant ivre, se noya dans un tang, et l'on
ne put rien prouver contre moi. Ici j'ai proclam chez Virguinsky
la libert de la femme sociale. Au mois de juin j'ai de nouveau
rpandu diffrents papiers dans le district de ***. Il parat
qu'on veut encore m'y forcer... Pierre Stpanovitch me donne 
entendre que je dois obir. Depuis longtemps dj il me menace. Et
comme il m'a trait l'autre dimanche! Nicolas Vsvolodovitch, je
suis un esclave, je suis un ver, mais non un Dieu, par l
seulement je me distingue de Derjavine. Vous voyez quelle est ma
dtresse.

Stavroguine l'couta avec curiosit jusqu'au bout.

-- Je ne savais pas tout cela, dit-il; -- naturellement,  un
homme comme vous tout peut arriver... coutez, poursuivit-il aprs
avoir rflchi un instant, -- si vous voulez, dites-leur, dites 
qui vous savez, que les propos de Lipoutine sont des contes et que
vos menaces de dnonciation ne visaient que moi, parce que, me
croyant compromis aussi, vous comptiez de la sorte m'extorquer
plus d'argent... Vous comprenez?

-- Nicolas Vsvolodovitch, mon cher, se peut-il donc que je sois
expos  un pareil danger? Il me tardait de vous voir pour vous
questionner.

Le visiteur sourit.

--  coup sr on ne vous laissera pas aller  Ptersbourg, quand
mme je vous donnerais de l'argent pour faire ce voyage... Mais il
est temps que je voie Marie Timofievna.

Il se leva.

-- Nicolas Vsvolodovitch, -- et quelles sont vos intentions par
rapport  Marie Timofievna?

-- Je vous les ai dites.

-- Est-il possible que ce soit vrai?

-- Vous ne le croyez pas encore?

-- Ainsi vous allez me planter l comme une vieille botte hors
d'usage?

-- Je verrai, rpondit en riant Nicolas Vsvolodovitch, -- allons,
introduisez-moi.

-- Voulez-vous que j'aille sur le perron?... ici je pourrais, sans
le faire exprs, entendre votre conversation... parce que les
chambres sont toutes petites.

-- Soit; allez sur le perron. Prenez le parapluie.

-- Le vtre? Suis-je digne de m'abriter dessous?

-- Tout le monde est digne d'un parapluie.

-- Vous dterminez du coup le minimum des droits de l'homme.

Mais le capitaine pronona ces mots machinalement: il tait
cras, ananti par les nouvelles qu'il venait d'apprendre. Et
pourtant,  peine arriv sur le perron, cet homme aussi rou
qu'inconsistant se reprit  esprer, l'ide lui revint que Nicolas
Vsvolodovitch cherchait  lui donner le change par des mensonges;
s'il en tait ainsi, ce n'tait pas  lui d'avoir peur, puisqu'on
le craignait.

-- S'il ment, s'il ruse, quel est son but? se demandait
Lbiadkine. La publication du mariage lui paraissait une
absurdit: Il est vrai que de la part d'un tel monstre rien ne
doit tonner; il ne vit que pour faire du mal aux gens. Mais qui
sait si lui-mme n'a pas peur, depuis l'affront inou qu'il a reu
l'autre jour? Il craint que je ne rvle son mariage, voil
pourquoi il s'est empress de venir me dire qu'il allait lui-mme
le faire connatre. Hol, ne va pas te blouser, Lbiadkine! Et
pourquoi venir la nuit, en cachette, quand lui-mme dsire la
publicit? Mais s'il a peur, videmment c'est depuis peu, son
inquitude doit tre toute rcente...Eh! gare aux bvues,
Lbiadkine!...

Il m'effraye avec Pierre Stpanovitch. Oh! voil ce qu'il y a de
terrible! Et pourquoi ai-je fait des confidences  Lipoutine? Le
diable sait ce que manigancent ces dmons, jamais je n'ai pu y
voir clair. Ils recommencent  s'agiter comme il y a cinq ans. 
qui, il est vrai, les dnoncerais-je? N'avez-vous pas crit 
quelqu'un par btise? Hum. Ainsi l'on pourrait crire comme par
btise? N'est-ce pas un conseil qu'il me donne? Vous allez pour
cela  Ptersbourg. Le coquin! cette ide ne m'est pas plutt
venue  l'esprit qu'il l'a devine! On dirait que lui-mme, sans
en avoir l'air, me pousse  aller l-bas. Il n'y a ici que deux
suppositions possibles: ou bien, je le rpte, il a peur, parce
qu'il s'est mis dans un mauvais cas, ou... ou il ne craint rien
pour lui, et il m'excite sourdement  les dnoncer tous! Oh! la
conjoncture est dlicate, Lbiadkine, prends garde de faire une
boulette!...

Il tait si absorb dans ses rflexions qu'il ne pensa mme pas 
se mettre aux coutes. Du reste, il lui aurait t difficile
d'entendre la conversation: la porte tait massive et  un seul
battant; d'autre part, on n'levait gure la voix; le capitaine ne
percevait que des sons indistincts. Il lana un jet de salive et
retourna siffler sur le perron.

III

Deux fois plus grande que la pice occupe par le capitaine, la
chambre de Marie Timofievna ne renfermait pas un mobilier plus
lgant; mais la table qui faisait face au divan tait couverte
d'une nappe de couleur, sur tout le parquet s'tendait un beau
tapis, et le lit tait masqu par un long rideau vert qui coupait
la chambre en deux; il y avait en outre prs de la table un grand
et moelleux fauteuil sur lequel pourtant Marie Timofievna n'tait
pas assise. Ici comme dans le logement de la rue de l'piphanie
une lampe brlait dans un coin devant une icne, et sur la table
se retrouvaient aussi les mmes objets: jeu de cartes, miroir,
chansonnier, tout jusqu'au petit pain blanc; de plus, on y voyait
un album de photographies et deux livres avec des gravures
colories: l'un tait une relation de voyage arrange  l'usage de
la jeunesse, l'autre un recueil d'histoires morales et pour la
plupart chevaleresques. Ainsi que l'avait dit le capitaine, sans
doute Marie Timofievna avait attendu le visiteur, mais quand
celui-ci entra chez elle, elle dormait,  demi couche sur le
divan. Nicolas Vsvolodovitch ferma sans bruit la porte derrire
lui, et, sans bouger de place, se mit  considrer la dormeuse.

Le capitaine avait menti en disant que sa soeur avait fait
toilette. Elle portait la robe de couleur sombre que nous lui
avons vue chez Barbara Ptrovna. Maintenant comme alors son long
cou dcharn tait  dcouvert, et ses cheveux taient runis sur
sa nuque en un chignon minuscule. Le chle noir donn par Barbara
Ptrovna tait pli soigneusement et reposait sur le divan. Cette
fois encore Marie Timofievna tait grossirement farde de blanc
et de rouge. Moins d'une minute aprs l'apparition de Nicolas
Vsvolodovitch, elle se rveilla soudain comme si elle et senti
son regard sur elle, ouvrit les yeux et se redressa vivement. Mais
il est probable que le visiteur prouvait lui-mme une impression
trange: toujours debout prs de la porte, il ne profrait pas un
mot et ses yeux restaient obstinment fixs sur le visage de Marie
Timofievna. Peut-tre avaient-ils quelque chose de
particulirement dur, peut-tre exprimaient-ils le dgot, mme
une joie maligne de la frayeur ressentie par la folle, ou bien
cette dernire, mal veille, crut-elle seulement lire cela dans
le regard de Nicolas Vsvolodovitch? Quoi qu'il en soit, au bout
d'un moment les traits de la pauvre femme prirent une expression
de terreur extraordinaire; des convulsions parcoururent son
visage, elle leva les bras, les agita, et tout  coup fondit en
larmes comme un enfant pouvant; encore un instant, et elle
aurait cri. Mais le visiteur s'arracha  la contemplation, un
brusque changement s'opra dans sa physionomie, et ce fut avec le
sourire le plus gracieux qu'il s'approcha de la table:

-- Pardon, je vous ai fait peur, Marie Timofievna, dit-il en lui
tendant la main, -- j'ai eu tort de venir vous surprendre ainsi au
moment de votre rveil.

L'amnit de ce langage produisit son effet. La frayeur de Marie
Timofievna se dissipa, quoiqu'elle continut  regarder
Stavroguine avec apprhension, en faisant de visibles efforts pour
comprendre. Elle tendit craintivement sa main.  la fin, un timide
sourire se montra sur ses lvres.

-- Bonjour, prince, dit-elle  voix basse, tout en considrant
d'un air trange Nicolas Vsvolodovitch.

-- Sans doute vous avez fait un mauvais rve? reprit-il avec un
sourire de plus en plus aimable.

-- Mais vous, comment savez-vous que j'ai rv _de cela?_...

Et soudain son tremblement de tout  l'heure la ressaisit, elle se
rejeta en arrire et leva le bras devant elle comme pour se
protger, peu s'en fallut qu'elle ne fondit de nouveau en larmes.

-- Remettez-vous, de grce; pourquoi avoir peur? Est-il possible
que vous ne me reconnaissiez pas? ne cessait de rpter Nicolas
Vsvolodovitch, mais, cette fois, il fut longtemps sans pouvoir la
rassurer; elle le regardait silencieusement, en proie  une
cruelle incertitude, et l'on voyait qu'elle faisait de pnibles
efforts pour concentrer sa pauvre intelligence sur une ide.
Tantt elle baissait les yeux, tantt elle les relevait
brusquement et enveloppait le visiteur d'un regard rapide.  la
fin, elle parut, sinon se calmer, du moins prendre un parti.

-- Asseyez-vous, je vous prie,  ct de moi, afin que plus tard
je puisse vous examiner, dit-elle d'une voix assez ferme; il tait
clair qu'une nouvelle pense venait de se faire jour dans son
esprit. -- Mais, pour le moment, ne vous inquitez pas, moi-mme
je ne vous regarderai pas, je tiendrai les yeux baisss. Ne me
regardez pas non plus jusqu' ce que je vous le demande. Asseyez-
vous donc, ajouta-t-elle avec impatience.

Elle tait visiblement domine de plus en plus par une impression
nouvelle.

Nicolas Vsvolodovitch s'assit et attendit; il y eut un assez long
silence.

-- Hum! je trouve tout cela trange, murmura-t-elle tout  coup
d'un ton presque mprisant; sans doute je fais beaucoup de mauvais
rves; seulement pourquoi vous ai-je vu en songe sous ce mme
aspect?

-- Allons, laissons l les rves, rpliqua le visiteur impatient,
et, malgr la dfense qu'elle lui en avait faite, il se retourna
vers elle. Peut-tre ses yeux avaient-ils la mme expression que
tantt.  plusieurs reprises il remarqua que Marie Timofievna
aurait bien voulu le regarder, qu'elle en avait grande envie, mais
que, se roidissant contre son dsir, elle s'obstinait  contempler
le parquet.

-- coutez, prince, coutez, dit-elle en levant soudain la voix,
-- coutez, prince...

-- Pourquoi vous tes-vous dtourne? Pourquoi ne me regardez-vous
pas?  quoi bon cette comdie? interrompit-il violemment.

Mais elle n'eut pas l'air de l'avoir entendu; sa physionomie tait
soucieuse et maussade.

-- coutez, prince, rpta-t-elle pour la troisime fois d'un ton
ferme; -- quand, l'autre jour, dans la voiture vous m'avez dit que
vous feriez connatre notre mariage, je me suis effraye  la
pense que notre secret serait rendu public. Maintenant je ne sais
pas, j'ai beaucoup rflchi, et je vois clairement que je ne suis
bonne  rien. Je sais m'habiller,  la rigueur je saurais aussi
recevoir: il n'est pas bien difficile d'offrir une tasse de th
aux gens, surtout quand on a des domestiques. Mais, n'importe, on
me regardera de travers. Dimanche, lors de ma visite dans cette
maison-l, j'ai observ bien des choses. Cette jolie demoiselle
m'a examine tout le temps, surtout  partir du moment o vous
tes entr. C'est vous, n'est-ce pas, qui tes entr alors? Sa
mre, cette vieille dame du monde, est simplement ridicule. Mon
Lbiadkine s'est distingu aussi; pour ne pas clater de rire,
j'ai toujours regard le plafond, il est orn de belles peintures.
Sa mre _ lui _pourrait tre suprieure d'un couvent; j'ai peur
d'elle, quoiqu'elle m'ait fait cadeau d'un chle noir. Toutes ces
personnes ont d donner un triste tmoignage de moi, je ne leur en
veux pas, seulement je me disais alors en moi-mme: Quelle parente
suis-je pour elles? Sans doute on n'exige d'une comtesse que les
qualits morales, -- celles d'une femme de mnage ne lui sont pas
ncessaires, car elle a une foule de laquais, -- mettons qu'il lui
faut aussi un peu de coquetterie mondaine pour tre en tat de
recevoir les trangers de distinction, voil tout! Mais,
n'importe, dimanche on me regardait d'un air de dsolation. Dacha
seule est un ange. J'ai bien peur qu'on ne l'ait chagrine en
_lui_ tenant des propos inconsidrs sur mon compte.

-- N'ayez pas peur et ne vous tourmentez pas, dit Nicolas
Vsvolodovitch avec un sourire qu'il ne russit pas  rendre
agrable.

-- Du reste, quand mme il serait un peu honteux de moi, cela ne
me ferait rien, car il aura toujours plus de compassion que de
honte; j'en juge, naturellement, d'aprs le coeur humain. Il sait
que c'est plutt  moi de plaindre ces gens-l qu' eux d'avoir
piti de moi.

-- Vous avez t, parat-il trs blesse de leur manire d'tre,
Marie Timofievna?

-- Qui? Moi? Non, rpondit-elle en souriant avec bonhomie. -- Pas
du tout. Je vous regardais tous alors; vous tiez tous fchs,
vous vous disputiez, ils se runissent et ils ne savent pas rire
de bon coeur. Tant de richesses et si peu de gaiet, cela me
parat horrible. Du reste,  prsent je ne plains plus personne,
je garde pour moi toute ma piti.

-- J'ai entendu dire qu'avec votre frre vous aviez la vie dure
avant mon arrive?

-- Qui est-ce qui vous a dit cela? C'est absurde. Je suis bien
plus malheureuse  prsent. Je fais maintenant de mauvais rves,
et c'est parce que vous tes arriv. Pourquoi tes-vous venu?
dites-le, je vous prie.

-- Mais ne voulez-vous pas retourner au couvent?

-- Allons, je m'en doutais, qu'il allait encore me proposer cela!
Un beau venez-y voir que votre couvent! Et pourquoi y retournerai-
je? Avec quoi maintenant y rentrerais-je? Je suis toute seule 
prsent! Il est trop tard pour commencer une troisime vie.

-- Pourquoi vous emportez-vous ainsi? N'avez-vous pas peur que je
cesse de vous aimer?

-- Je ne m'inquite pas du tout de vous. Je crains moi-mme de ne
plus gure aimer quelqu'un.

Elle eut un sourire de mpris.

-- Je dois m'tre donn envers _lui_ un tort grave, ajouta-t-elle
soudain comme se parlant  elle-mme, -- seulement voil, je ne
sais pas en quoi consiste ce tort, et c'est ce qui fait mon
ternel tourment. Depuis cinq ans je ne cessais de me dire nuit et
jour que j'avais t coupable  son gard. Je priais, je priais,
et toujours je pensais  ma grande faute envers lui. Et voil
qu'il s'est trouv que c'tait vrai.

-- Mais quoi?

-- Toute ma crainte, c'est qu'_il_ ne soit ml  cela,
poursuivit-elle sans rpondre  la question qu'elle n'avait mme
pas entendue. -- Pourtant il ne peut pas s'tre associ de nouveau
 ces petites gens. La comtesse me mangerait volontiers,
quoiqu'elle m'ait fait asseoir  ct d'elle dans sa voiture. Ils
ont tous form un complot -- se peut-il qu'il y soit entr aussi?
Se peut-il que lui aussi soit un tratre? (Un tremblement agita
ses lvres et son menton.) coutez, vous: avez-vous lu l'histoire
de Grichka Otrpieff qui a t maudit dans sept cathdrales?

Nicolas Vsvolodovitch garda le silence.

-- Mais, du reste, je vais maintenant me retourner vers vous et
vous regarder, dcida-t-elle subitement -- tournez-vous aussi de
mon ct et regardez-moi, mais plus fixement. Je veux enfin
claircir mes doutes.

-- Je vous regarde depuis longtemps dj.

-- Hum, fit Marie Timofievna en observant attentivement le
visiteur, -- vous avez beaucoup engraiss...

La folle voulait encore dire quelque chose, mais soudain la
terreur qu'elle avait prouve tantt se peignit pour la troisime
fois sur son visage, de nouveau elle recula en projetant le bras
devant elle.

-- Qu'avez-vous donc? cria avec une sorte de rage Nicolas
Vsvolodovitch.

Mais la frayeur de Marie Timofievna ne dura qu'un instant; un
sourire sceptique et dsagrable fit grimacer ses lvres.

-- Prince, levez-vous, je vous prie, et entrez, dit-elle tout 
coup d'un ton ferme et imprieux.

-- Comment, entrez? O voulez-vous que j'entre?

-- Pendant ces cinq annes, je n'ai fait que me reprsenter de
quelle manire _il_ entrerait. Levez-vous tout de suite et
retirez-vous derrire la porte, dans l'autre chambre. Je serai
assise ici comme si je ne m'attendais  rien, j'aurai un livre
dans les mains, et tout  coup vous apparatrez aprs cinq ans
d'absence. Je veux voir cette scne.

Nicolas Vsvolodovitch grinait des dents et grommelait  part soi
des paroles inintelligibles.

-- Assez, dit-il en frappant sur la table. -- Je vous prie de
m'couter, Marie Timofievna. Tchez, s'il vous plat, de me
prter toute votre attention. Vous n'tes pas tout  fait folle!
laissa-t-il chapper dans un mouvement d'impatience. -- Demain je
rendrai public notre mariage. Jamais vous n'habiterez un palais,
dtrompez-vous  cet gard. Voulez-vous passer toute votre vie
avec moi? seulement ce sera fort loin d'ici. Nous irons demeurer
dans les montagnes de la Suisse, il y a l un endroit... Soyez
tranquille, je ne vous abandonnerai jamais et ne vous mettrai pas
dans une maison de sant. J'ai assez d'argent pour vivre sans rien
demander  personne. Vous aurez une servante; vous ne vous
occuperez d'aucun travail. Tous vos dsirs ralisables seront
satisfaits. Vous prierez, vous irez o vous voudrez, et vous ferez
ce que bon vous semblera. Je ne vous toucherai pas. Je ne bougerai
pas non plus du lieu o nous serons fixs. Si vous voulez, je ne
vous adresserai jamais la parole. Vous pourrez, si cela vous
plat, me raconter chaque soir vos histoires, comme autrefois 
Ptersbourg. Je vous ferai des lectures si vous le dsirez. Mais
aussi vous devrez passer toute votre vie dans le mme endroit, et
c'est un pays triste. Vous consentez? Vous ne regretterez pas
votre rsolution, vous ne m'infligerez pas le supplice de vos
maldictions et de vos larmes?

Elle avait cout avec une attention extraordinaire et rflchit
longtemps en silence.

-- Tout cela me parat invraisemblable, dit-elle enfin d'un ton
sarcastique. -- Ainsi je passerai peut-tre quarante ans dans ces
montagnes.

Elle se mit  rire.

-- Eh bien, oui, nous y passerons quarante ans, rpondit en
fronant le sourcil Nicolas Vsvolodovitch.

-- Hum... pour rien au monde je n'irai l.

-- Mme avec moi?

-- Mais qui tes-vous donc pour que j'aille avec vous? Quarante
annes durant tre perche sur une montagne avec lui -- il me la
baille belle! Et quels gens patients nous avons aujourd'hui en
vrit! Non, il ne se peut pas que le faucon soit devenu un hibou.
Ce n'est pas l mon prince! dclara-t-elle en relevant firement
la tte.

Le visage de Nicolas Vsvolodovitch s'assombrit.

-- Pourquoi m'appelez-vous prince et... et pour qui me prenez-
vous? demanda-t-il vivement.

-- Comment? Est-ce que vous n'tes pas prince?

-- Je ne l'ai mme jamais t.

-- Ainsi vous-mme, vous avouez carrment devant moi que vous
n'tes pas prince!

-- Je vous rpte que je ne l'ai jamais t.

Elle frappa ses mains l'une contre l'autre.

-- Seigneur! Je m'attendais  tout de la part de _ses_ ennemis,
mais je n'aurais jamais cru possible une pareille insolence! Vit-
il encore? vocifra-t-elle hors d'elle-mme en s'lanant sur
Nicolas Vsvolodovitch, -- tu l'as tu, n'est-ce pas? Avoue!

Stavroguine fit un saut en arrire.

-- Pour qui me prends-tu? dit-il; ses traits taient affreusement
altrs, mais il tait difficile en ce moment de faire peur 
Marie Timofievna, elle poursuivit avec un accent de triomphe:

-- Qui le connat? Qui sait ce que tu es et d'o tu sors? Mais
durant ces cinq annes mon coeur a pressenti toute l'intrigue! Je
m'tonnais aussi, je me disais: Qu'est ce que c'est que ce chat-
huant? Non, mon cher, tu es un mauvais acteur, pire mme que
Lbiadkine. Prsente mes hommages  la comtesse et dis-lui que je
la prie d'envoyer quelqu'un de plus propre. Elle t'a pay, parle!
Tu es employ comme marmiton chez elle! j'ai perc  jour votre
imposture, je vous comprends tous, jusqu'au dernier!

Il la saisit avec force par le bras; elle lui rit au nez:

-- Quant  lui ressembler, a, oui, tu lui ressembles beaucoup, tu
pourrais mme tre son parent, -- homme fourbe! Mais le mien est
un faucon  l'oeil perant et un prince, tandis que toi tu es une
chouette et un marchand! Le mien ne se laisse pas marcher sur le
pied; toi, Chatouchka (il est bien gentil, je l'aime beaucoup!),
Chatouchka t'a donn un soufflet, mon Lbiadkine me l'a racont.
Et pourquoi avais-tu peur, ce jour-l, quand tu es entr? Qui est-
ce qui t'avait effray? Quand j'ai vu ton bas visage, au moment o
je suis tombe et o tu m'as releve, j'ai senti comme un ver qui
se glissait dans mon coeur: Ce n'est pas _lui_, me suis-je dit,
ce n'est pas _lui!_ Mon faucon n'aurait jamais rougi de moi devant
une demoiselle du grand monde!  Seigneur! Pendant cinq annes
entires, mon seul bonheur a t de penser que mon faucon tait
quelque part, l-bas derrire les montagnes, qu'il vivait, qu'il
volait en regardant le soleil... Parle, imposteur, as-tu reu une
grosse somme pour jouer ce rle? T'as-t-on pay cher? Moi, je ne
t'aurais pas donn un groch[14]. Ha, ha, ha! Ha, ha, ha!...

-- Oh! Idiote, fit en grinant des dents Nicolas Vsvolodovitch
qui lui serrait toujours le bras.

-- Hors d'ici, imposteur! ordonna-t-elle, je suis la femme de mon
prince, je n'ai pas peur de ton couteau!

-- De mon couteau?

-- Oui, de ton couteau. Tu as un couteau dans ta poche. Tu pensais
que je dormais, mais je l'ai vu: quand tu es entr tout  l'heure,
tu as tir un couteau!

-- Que dis-tu, malheureuse? De quels rves es-tu le jouet cria
Nicolas Vsvolodovitch, et il repoussa Marie Timofievna d'une
faon si rude que la tte et les paules de la folle heurtrent
violemment contre le divan. Il s'enfuit, mais elle courut aprs
lui et, tout en boitant, le poursuivit jusque sur le perron.
Lbiadkine, effray, la ramena de force dans la maison; toutefois,
avant que le visiteur et disparu, elle put encore lui jeter 
travers les tnbres cette apostrophe accompagne d'un rire
strident:

-- Grichka Ot-rep-ieff, a-na-thme!

IV

-- Un couteau! un couteau! rptait Nicolas Vsvolodovitch en
proie  une indicible colre, tandis qu'il marchait  grands pas
dans la boue et dans les flaques d'eau sans remarquer o il posait
ses pieds. Par moments,  la vrit, il prouvait une violente
envie de rire bruyamment, furieusement, mais il la refoulait en
lui. Il ne recouvra un peu de sang-froid que quand il fut arriv
sur le pont,  l'endroit mme o tantt il avait fait la rencontre
de Fedka. Cette fois encore le vagabond l'attendait; en
l'apercevant, il ta sa casquette, dcouvrit gaiement ses
mchoires, et avec un joyeux sans gne engagea la conversation.
D'abord, Nicolas Vsvolodovitch passa son chemin, et mme pendant
un certain temps il n'entendit point le rdeur qui s'tait mis 
lui emboter le pas. Tout  coup il songea avec surprise qu'il
l'avait compltement oubli, et cela alors mme qu'il ne cessait
de se rpter: Un couteau! un couteau! Il saisit le vagabond,
et, de toute sa force que doublait la colre amasse en lui,
l'envoya rouler sur le pont. L'ide d'une lutte traversa l'esprit
de Fedka, mais presque aussitt il comprit qu'il n'aurait pas le
dessus, en consquence il se tint coi et n'essaya mme aucune
rsistance.  genoux, le corps inclin vers la terre, les coudes
saillant derrire le dos, le rus personnage attendit
tranquillement l'issue de cette aventure qui ne semblait pas du
tout l'inquiter.

L'vnement lui donna raison. Le premier mouvement de Nicolas
Vsvolodovitch avait t d'ter son cache-nez pour lier les mains
de son prisonnier, mais il lcha brusquement ce dernier et le
repoussa loin de lui. En un clin d'oeil Fedka fut debout, il se
dtourna, et, tout  coup, un couteau  la lame courte mais large
brilla dans sa main.

--  bas le couteau, cache-le, cache-le tout de suite, _ordonna
_avec un geste impatient Nicolas Vsvolodovitch, et le couteau
disparut aussi vite qu'il s'tait montr.

Stavroguine continua sa marche en silence et sans se retourner,
mais l'obstin vaurien ne le quitta point; maintenant, il est
vrai, il ne lui parlait plus et mme le suivait respectueusement 
un pas de distance. Tous deux traversrent ainsi le pont, puis
prirent  gauche et s'engagrent dans un long et obscur proulok;
pour aller dans le centre de la ville, on avait plus court par l
que par la rue de l'piphanie.

-- Dernirement, dit-on, tu as dvalis une glise ici dans le
district, est-ce vrai? demanda  brle-pourpoint Nicolas
Vsvolodovitch.

-- C'est--dire que j'tais d'abord entr l pour prier, rpondit
le vagabond d'un ton grave et poli, comme si rien ne se ft pass
entre lui et son interlocuteur; il tait mme plus que grave, il
tait digne. La familiarit amicale de tantt avait disparu.
Fedka offrait maintenant tous les dehors d'un homme srieux,
injustement offens, il est vrai, mais sachant oublier une
offense.

-- Quand le Seigneur m'eut conduit dans cette glise, poursuivit-
il, je me dis: Eh! c'est un bienfait du Ciel! Je fus amen 
cela par ma situation d'orphelin, car dans notre condition on ne
peut pas se passer de secours. Eh bien, Dieu m'a puni de mes
pchs: les objets que j'ai pris ne m'ont rapport en tout que
douze roubles. J'ai mme d donner par-dessus le march la
mentonnire en argent de saint-Nicolas, on m'a dit que c'tait du
faux.

-- Tu as assassin le gardien?

-- C'est--dire que ce gardien et moi, nous avions fait la chose
ensemble, mais le matin, prs de la rivire, nous nous sommes
disputs sur la question de savoir qui porterait le sac, et, dans
la discussion, il a reu un mauvais coup.

-- Continue  tuer et  voler.

-- C'est mot pour mot le conseil que me donne aussi Pierre
Stpanovitch, parce qu'il est extraordinairement avare et dur  la
dtente. En dehors de cela, il n'a pas pour un groch de foi au
Crateur cleste qui a fait l'homme avec de la terre, il dit que
la nature seule a tout organis, jusqu' la dernire bte. De
plus, il ne comprend pas que dans notre position on ne peut se
passer d'un secours bienfaisant. Vous voulez le lui faire
comprendre, il vous regarde comme un mouton regarde l'eau. Tenez,
quand le capitaine Lbiadkine, que vous tes all voir tout 
l'heure, demeurait chez Philippoff, une fois sa porte est reste
grande ouverte toute une nuit, lui-mme tait couch par terre
ivre-mort, et sur le parquet tranait quantit d'argent qu'il
avait laiss tomber de ses poches. J'ai eu l'occasion de le voir
de mes yeux parce que, dans notre position, quand on n'est pas
secouru, il faut pourtant vivre...

-- Comment, de tes yeux? Tu es donc entr chez lui pendant la
nuit?

-- Peut-tre, seulement personne ne le sait.

-- Pourquoi ne l'as-tu pas assassin?

-- Je m'en suis abstenu par calcul. Pourquoi, me suis-je dit,
prendre maintenant cent cinquante roubles quand, en attendant un
peu, je puis en prendre quinze cents? Le capitaine Lbiadkine, en
effet (je l'ai entendu de mes oreilles), a toujours beaucoup
compt pour vous: il n'est pas de traktir, pas de cabaret o,
tant ivre, il ne l'ait dclar hautement; ce que voyant, j'ai,
moi aussi, mit tout mon espoir dans Votre Altesse. Je vous parle,
monsieur, comme  un pre ou  un frre, car jamais je ne dirai
cela ni  Pierre Stpanovitch, ni  personne. Ainsi Votre Altesse
aura-t-elle la bont de me donner trois petits roubles? Vous
devriez bien, monsieur, me fixer, c'est--dire me faire connatre
la vrit vraie, vu que nous ne pouvons nous passer de secours.

Nicolas Vsvolodovitch partit d'un bruyant clat de rire, et,
tirant de sa poche son porte-monnaie qui contenait environ
cinquante roubles en petites coupures, il jeta successivement
quatre assignats au vagabond. Celui-ci les saisit au vol ou les
ramassa dans la boue en criant: Eh! eh! Nicolas Vsvolodovitch
finit par lui jeter tout le paquet, et, riant toujours, poursuivit
son chemin. Cette fois Fedka le laissa aller seul; il se tranait
sur le sol boueux pour chercher les assignats tombs dans les
flaques d'eau, et, pendant une heure encore, on put l'entendre
profrer au milieu de l'obscurit son petit cri: Eh! eh!

CHAPITRE III

_LE DUEL._

I

Le lendemain,  deux heures de l'aprs-midi, eut lieu le duel
projet. Le violent dsir qu'Artmii Ptrovitch Gaganoff prouvait
de se battre cote que cote contribua  la prompte issue de
l'affaire. Il ne comprenait pas la conduite de son adversaire, et
il tait furieux. Depuis un mois, il l'insultait impunment sans
pouvoir lui faire perdre patience. Cependant il fallait que la
provocation vnt de Nicolas Vsvolodovitch, car tout prtexte
plausible pour envoyer un cartel manquait  Gaganoff. La vraie
cause de sa haine maladive contre Stavroguine, c'tait l'offense
faite  son pre quatre ans auparavant, et lui-mme sentait qu'il
ne pouvait dcemment allguer un pareil motif, surtout aprs les
humbles excuses dj prsentes  deux reprises par Nicolas
Vsvolodovitch. Il considrait ce dernier comme un poltron hont
et trouvait incomprhensible sa longanimit  l'gard de Chatoff;
c'est pourquoi, de guerre lasse, il se rsolut  lui adresser la
lettre outrageante qui dcida enfin Nicolas Vsvolodovitch 
proposer une rencontre. Aprs avoir envoy cette lettre, Artmii
Ptrovitch passa le reste de la journe  se demander anxieusement
si elle aurait le rsultat souhait;  tout hasard il se munit le
soir mme d'un tmoin et fit choix de Maurice Nikolavitch
Drozdoff, son ancien camarade d'cole, qu'il estimait
particulirement. Aussi Kiriloff trouva-t-il le terrain tout
prpar quand, le lendemain,  neuf heures du matin, il se
prsenta comme mandataire de son ami. Gaganoff le laissa  peine
s'expliquer et repoussa avec une irritation extraordinaire toutes
les excuses, toutes les concessions de Nicolas Vsvolodovitch.
Elles taient pourtant d'une nature telle que Maurice
Nikolavitch en fut stupfait: il voulut parler dans le sens de
la conciliation, mais remarquant qu'Artmii Ptrovitch avait
devin son intention et s'agitait sur sa chaise, il garda le
silence. Sans la parole donne  son ami, il se serait retir sur
le champ, et s'il ne renona pas  sa mission, ce fut seulement
dans l'espoir qu'au dernier moment son intervention pourrait tre
utile. Kiriloff transmit, au nom de son client, la demande d'une
rparation par les armes; toutes les conditions de la rencontre,
telles qu'elles avaient t fixes par Stavroguine furent
acceptes aussitt sans le moindre dbat. Gaganoff n'y fit qu'une
addition, destine, du reste,  rendre le duel plus meurtrier
encore: il exigea l'change de trois balles. Kiriloff eut beau
protester, il se heurta  une rsolution inbranlable, et tout ce
qu'il put obtenir fut qu'en aucun cas le chiffre de trois balles
ne serait dpass. La rencontre ainsi rgle eut lieu  deux
heures de l'aprs-midi dans le petit bois de Brykovo situ entre
le domaine de Skvorechniki et la fabrique des Chpigouline. La
pluie avait compltement cess, mais le temps tait humide, et il
faisait beaucoup de vent. Dans le ciel froid flottaient de petits
nuages gris; la cime des arbres s'agitait bruyamment; la journe
avait quelque chose de lugubre.

Gaganoff et Maurice Nikolavitch arrivrent sur le terrain dans
un lgant break attel de deux chevaux et conduit par Artmii
Ptrovitch; avec eux se trouvait un laquais. Presque au mme
instant parurent trois cavaliers: c'taient Nicolas Vsvolodovitch
et Kiriloff accompagns d'un domestique. Kiriloff, qui montait 
cheval pour la premire fois de sa vie, avait en selle une
attitude trs crne; il tenait dans sa main droite sa lourde bote
de pistolets qu'il n'avait pas voulu confier au domestique et dans
sa main gauche les rnes de sa monture, mais, par suite de son
inexprience, il les tirait sans cesse; aussi le cheval secouait
la tte et manifestait l'envie de se cabrer, ce qui, du reste,
n'effrayait nullement l'ingnieur. Ombrageux et facilement
irritable, Gaganoff vit dans l'arrive des cavaliers une nouvelle
insulte pour lui: ses ennemis se croyaient donc bien srs du
succs puisqu'ils avaient mme nglig de se munir d'une voiture
pour ramener le bless, le cas chant! Il mit pied  terre,
livide de rage, et sentit que ses mains tremblaient, ce dont il
fit l'observation  Maurice Nikolavitch. Nicolas Vsvolodovitch
le salua, il ne lui rendit point son salut et lui tourna le dos.
Le sort consult sur le choix des armes dcida en faveur des
pistolets de Kiriloff. Aprs avoir fix la barrire, les tmoins
mirent en place les combattants, puis ordonnrent aux laquais de
se porter  trois cents pas plus loin avec le break et les
chevaux. Ensuite on chargea les pistolets et on les remit aux
adversaires.

Durant tous ces prparatifs, Maurice Nikolavitch tait sombre et
soucieux. Par contre, Kiriloff avait l'air parfaitement calme et
indiffrent. Il remplissait les obligations de son mandat avec le
soin le plus minutieux, mais sans trahir la moindre inquitude; la
perspective d'un dnouement fatal ne semblait pas l'mouvoir.
Nicolas Vsvolodovitch, plus ple que de coutume, tait assez
lgrement vtu: il portait un paletot et un chapeau de castor
blanc. Il paraissait trs fatigu, fronait le sourcil de temps 
autre, et ne cherchait pas du tout  cacher le sentiment
dsagrable qu'il prouvait. Mais de tous le plus remarquable en
ce moment tait Artmii Ptrovitch, attendu qu'il n'offrait rien
de particulier  signaler.

II

Je n'ai pas encore parl de son extrieur. C'tait un homme de
trente-trois ans, grand et assez gros, bien nourri, comme dit le
peuple. Il avait le teint blanc, les cheveux blonds et rares; ses
traits ne manquaient pas de distinction. Artmii Ptrovitch avait
quitt la carrire des armes avec le grade de colonel; s'il et
continu  servir, il est trs possible qu'il serait devenu un de
nos bons gnraux.

La principale cause pour laquelle il avait donn sa dmission
tait l'ide fixe que son nom tait dshonor depuis l'insulte que
Nicolas Vsvolodovitch avait faite  son pre. Il croyait
positivement qu'il ne pouvait plus rester dans l'arme, et que sa
prsence au rgiment tait une honte pour ses camarades, quoique
aucun d'eux n'et connaissance du fait. En ce moment, debout  sa
place, il tait en proie  une inquitude extrme. Il lui semblait
toujours que le duel n'aurait pas lieu, le moindre retard
l'exasprait. Une sensation maladive se manifesta sur son visage
lorsque Kiriloff, au lieu de donner le signal du combat, adressa
aux deux adversaires la question accoutume:

-- C'est seulement pour la forme; maintenant que les pistolets
sont en main et qu'on va commander le feu, une dernire fois
voulez-vous vous rconcilier? J'accomplis mon devoir de tmoin.

Maurice Nikolavitch saisit la balle au bond: jusqu'alors il
tait rest silencieux, mais, depuis la veille, il s'en voulait de
sa condescendance.

-- Je m'associe compltement aux paroles de M. Kiriloff... Cette
ide qu'on ne peut se rconcilier sur le terrain est un prjug
bon pour les Franais... D'ailleurs, il y a longtemps que je
voulais le dire, je ne vois point ici de motif  une rencontre...
Car toutes les excuses sont offertes, n'est-ce pas?

Il pronona ces mots le visage couvert de rougeur. Il n'avait pas
l'habitude de parler aussi longtemps, et il tait fort agit.

-- Je renouvelle mon offre de prsenter toutes les excuses
possibles, rpondit avec un empressement extraordinaire Nicolas
Vsvolodovitch.

-- Est-ce que c'est possible? cria Gaganoff furieux (il
s'adressait  Maurice Nikolavitch et trpignait de colre); --
si vous tes mon tmoin et non mon ennemi, Maurice Nikolavitch,
expliquez  cet homme (il montra avec son pistolet Nicolas
Vsvolodovitch) -- que de pareilles concessions ne font
qu'aggraver l'offense! Il se juge au-dessus de mes insultes!...
Sur le terrain mme il ne voit aucun dshonneur  refuser un duel
avec moi! Pour qui donc me prend-il aprs cela? je vous le
demande. Et vous tes mon tmoin! Vous ne faites que m'irriter
pour que je le manque.

De nouveau il frappa du pied, l'cume blanchissait ses lvres.

-- Les pourparlers sont termins. Attention au commandement! cria
de toute sa force Kiriloff. -- Un! Deux! Trois!

Au mot _trois_, Gaganoff et Stavroguine se dirigrent l'un vers
l'autre. Le premier leva aussitt son pistolet, et, aprs avoir
fait cinq ou six pas, tira. Durant une seconde il s'arrta, puis,
convaincu que son adversaire n'avait pas t atteint, il
s'approcha rapidement de la barrire. Nicolas Vsvolodovitch
s'avana aussi, leva son pistolet, mais fort haut, et tira presque
sans viser. Ensuite il prit son mouchoir dont il entoura le petit
doigt de sa main droite. Alors seulement on s'aperut qu'Artmii
Ptrovitch n'avait pas tout  fait manqu son ennemi, mais la
balle ayant simplement frl les parties molles du doigt sans
toucher l'os, il n'en tait rsult pour Nicolas Vsvolodovitch
qu'une gratignure insignifiante. Kiriloff dclara immdiatement
que si les adversaires n'taient pas satisfaits, le duel allait
continuer.

Gaganoff s'adressa  Maurice Nikolavitch:

-- Je dclare, fit-il d'une voix rauque (les mots avaient peine 
sortir de sa gorge dessche), -- que cet homme (ce disant, il
montrait encore Stavroguine avec son pistolet) a tir en l'air
exprs... de propos dlibr... C'est une nouvelle offense! Il
veut rendre le duel impossible!

-- J'ai le droit de tirer comme je veux, pourvu que je me conforme
aux rglements, -- observa d'un ton ferme Nicolas Vsvolodovitch.

-- Non, il ne l'a pas! Faites-le-lui comprendre! cria Gaganoff.

-- Je partage tout  fait l'opinion de Nicolas Vsvolodovitch, dit
 haute voix Kiriloff.

-- Pourquoi m'pargne-t-il? vocifra Artmii Ptrovitch, qui
n'avait pas cout l'ingnieur. -- Je mprise sa clmence... Je
crache dessus... Je...

-- Je vous donne ma parole que je n'ai nullement voulu vous
offenser, dit avec impatience Stavroguine, -- j'ai tir en l'air,
parce que je ne veux plus tuer personne, pas plus vous qu'un
autre; ma rsolution n'a rien qui vous soit personnel. Il est vrai
que je ne me considre pas comme insult, et je regrette que cela
vous fche. Mais je ne permets  personne de s'immiscer dans mon
droit.

-- S'il n'a pas peur de verser le sang, demandez-lui pourquoi il
m'a appel sur le terrain! cria Gaganoff s'adressant comme
toujours  Maurice Nikolavitch.

Ce fut Kiriloff qui rpondit:

-- Il fallait bien qu'il vous y appelt! Vous ne vouliez rien
entendre, comment donc se serait-il dbarrass de vous?

-- Je me bornerai  une observation, dit Maurice Nikolavitch qui
avait suivi la discussion avec un effort pnible: -- si l'un des
adversaires dclare d'avance qu'il tirera en l'air, le duel en
effet ne peut continuer... pour des raisons dlicates et...
faciles  comprendre.

-- Je n'ai nullement dclar que je tirerais en l'air chaque fois!
cria Stavroguine pouss  bout. -- Vous ne savez pas du tout
quelles sont mes intentions, et comment je tirerai tout 
l'heure... Je n'empche le duel en aucune faon.

-- S'il en est ainsi, la rencontre peut continuer, dit Maurice
Nikolavitch  Gaganoff.

 la reprise du combat, les mmes incidents se reproduisirent; la
balle de Gaganoff s'gara encore, et celle de Stavroguine passa 
une archine au-dessus du chapeau d'Artmii Ptrovitch. Cette fois,
pour viter de nouvelles rcriminations, Nicolas Vsvolodovitch,
bien que dcid  pargner son adversaire, avait feint de le
viser, mais celui-ci ne s'y trompa point:

-- Encore! hurla-t-il en grinant des dents; -- n'importe, j'ai
t provoqu, et j'entends user des avantages de ma position. Je
rclame l'change d'une troisime balle.

-- C'est votre droit, dclara Kiriloff.

Maurice Nikolavitch ne dit rien. Les combattants se remirent en
place. Quand le signal fut donn, Gaganoff s'avana jusqu' la
barrire et l, c'est--dire  douze pas de distance, commena 
coucher en joue Stavroguine. Ses mains tremblaient trop pour lui
permettre de bien tirer. Nicolas Vsvolodovitch, le pistolet
baiss, attendait immobile le feu de son adversaire.

-- C'est trop longtemps viser! cria violemment Kiriloff; -- tirez!
tirez!

Au mme instant une dtonation retentit, et le chapeau de castor
blanc de Nicolas Vsvolodovitch roula  terre. L'ingnieur le
ramassa et le tendit  son ami. Le coup n'avait pas t mal
dirig, la coiffe tait perce fort prs de la tte, il s'en
fallait de quatre verchoks que la balle n'et atteint le crne.
Pendant que Stavroguine examinait son chapeau avec Kiriloff, il
semblait avoir oubli Artmii Ptrovitch.

-- Tirez, ne retenez pas votre adversaire! cria Maurice
Nikolavitch excessivement agit.

Nicolas Vsvolodovitch frissonna, il regarda Gaganoff, se
dtourna, et, cette fois, sans aucune crmonie, lcha son coup de
pistolet dans le bois. Le duel tait fini. Gaganoff resta comme
cras. Maurice Nikolavitch s'approcha de lui et se mit  lui
parler; mais Artmii Ptrovitch n'eut pas l'air de comprendre. En
s'en allant, Kiriloff ta son chapeau et salua d'un signe de tte
Maurice Nikolavitch. Quant  Stavroguine, il ne se piqua plus de
courtoisie; aprs avoir tir comme je l'ai dit, il ne se retourna
mme pas vers la barrire, rendit son arme  Kiriloff et se
dirigea  grand pas vers l'endroit o se trouvaient les chevaux.
Son visage respirait la colre, il gardait le silence, Kiriloff se
taisait aussi. Tous deux montrent  cheval et partirent au galop.

III

Au moment o il approchait de sa demeure, Nicolas Vsvolodovitch
interpella Kiriloff avec impatience:

-- Pourquoi vous taisez-vous?

-- Qu'est-ce qu'il vous faut? rpliqua l'ingnieur.

Sa monture se cabrait, et il avait fort  faire pour n'tre pas
dsaronn.

Stavroguine se contint.

-- Je ne voulais pas offenser ce... cet imbcile, et je l'ai
encore offens, dit-il en baissant le ton.

-- Oui, vous l'avez encore offens, rpondit Kiriloff; -- et,
d'ailleurs, ce n'est pas un imbcile.

-- J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu.

-- Non.

-- Qu'est-ce qu'il fallait donc faire?

-- Ne pas le provoquer.

-- Supporter encore un soufflet?

-- Oui.

-- Je commence  n'y rien comprendre! reprit avec colre Nicolas
Vsvolodovitch, -- pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu'ils
n'attendent pas des autres? Pourquoi souffrirais-je ce que
personne ne souffre, et me chargerais-je de fardeaux que personne
ne peut supporter?

-- Je pensais que vous-mme cherchiez ces fardeaux?

-- Je les cherche?

-- Oui.

-- Vous... vous vous en tes aperu?

-- Oui.

-- Cela se remarque donc?

-- Oui.

Ils gardrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait
l'air trs proccup.

-- Si je n'ai pas tir sur lui, c'est uniquement parce que je ne
voulais pas le tuer; je vous assure que je n'ai pas eu une autre
intention, dit Nicolas Vsvolodovitch avec l'empressement inquiet
de quelqu'un qui cherche  se justifier.

-- Il ne fallait pas l'offenser.

-- Comment devais-je faire alors?

-- Vous deviez le tuer.

-- Vous regrettez que je ne l'aie pas tu?

-- Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous
ne savez pas ce que vous cherchez.

-- Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine.

-- Puisque vous-mme ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous
tes-vous mis dans le cas d'tre tu par lui.

-- Si je ne l'avais pas provoqu, il m'aurait tu comme un chien.

-- Ce n'est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-tre pas
tu.

-- Il m'aurait seulement battu?

-- Ce n'est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il
n'y a pas de mrite.

-- Foin de votre mrite! je ne tiens  en acqurir aux yeux de
personne.

-- Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff.

Les deux cavaliers entrrent dans la cour de la maison.

-- Voulez-vous venir chez moi? proposa Nicolas Vsvolodovitch.

-- Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff.

Il descendit de cheval et mit sous son bras la bote qui contenait
ses pistolets.

-- Du moins vous n'tes pas fch contre moi? reprit Stavroguine
qui tendit la main  l'ingnieur.

-- Pas du tout! rpondit celui-ci en revenant sur ses pas pour
serrer la main de son ami. -- Si je porte facilement mon fardeau,
c'est parce que ma nature s'y prte; la vtre vous rend peut-tre
votre charge plus pnible. Il n'y a pas  rougir de cela.

-- Je sais que je n'ai pas de caractre, aussi je ne me donne pas
pour un homme fort.

-- Vous faites bien. Allez boire du th.

Nicolas Vsvolodovitch rentra chez lui fort troubl.

IV

Fort contente d'apprendre que son fils s'tait dcid  faire une
promenade  cheval, Barbara Ptrovna avait elle-mme donn l'ordre
d'atteler, et elle tait alle comme autrefois respirer l'air
pur: telle fut la nouvelle qu'Alexis gorovitch s'empressa de
communiquer  son barine.

-- Est-elle sortie seule ou avec Daria Pavlovna? demanda aussitt
Nicolas Vsvolodovitch.

Sa mine se renfrogna lorsque le domestique rpondit que Daria
Pavlovna se sentant indispose avait refus d'accompagner la
gnrale et se trouvait maintenant dans sa chambre.

-- coute, vieux, commena Stavroguine, comme s'il et pris une
rsolution subite, -- tiens-toi aux aguets pendant toute cette
journe et, si tu t'aperois qu'elle se rend chez moi, empche-la
d'entrer; dis-lui que d'ici  quelques jours je ne pourrai la
recevoir, que je la prie de suspendre ses visites... et que je
l'appellerai moi-mme quand le moment sera venu, tu entends?

-- Je le lui dirai, fit Alexis gorovitch.

Il baissait les yeux, et son chagrin semblait prouver que cette
commission ne lui plaisait gure.

-- Mais dans le cas seulement o tu la verrais prte  entrer chez
moi.

-- Soyez tranquille, il n'y aura pas d'erreur. C'est par mon
entremise que ses visites ont eu lieu jusqu' prsent; dans ces
occasions, elle s'est toujours adresse  moi.

-- Je le sais; mais, je le rpte, pas avant qu'elle vienne elle-
mme. Apporte-moi vite du th.

Le vieillard venait  peine de sortir quand la porte se rouvrit;
sur le seuil se montra Daria Pavlovna. Elle avait le visage ple,
quoique son regard ft calme.

-- D'o venez-vous? s'cria Stavroguine.

-- J'tais l, et j'attendais pour entrer qu'Alexis gorovitch
vous et quitt. J'ai entendu ce que vous lui avez dit, et, quand
il est sorti tout  l'heure, je me suis dissimule derrire le
ressaut, il ne m'a pas remarque.

-- Depuis longtemps je voulais rompre avec vous, Dacha... en
attendant... ce temps-l. Je n'ai pas pu vous recevoir cette nuit,
malgr votre lettre. Je voulais moi-mme vous rpondre, mais je ne
sais pas crire, ajouta-t-il avec une colre mle de dgot.

-- J'tais moi-mme d'avis qu'il fallait rompre. Barbara Ptrovna
souponne trop nos relations.

-- Libre  elle.

-- Il ne faut pas qu'elle s'inquite. Ainsi maintenant c'est
jusqu' la fin?

-- Vous l'attendez donc toujours?

-- Oui, je suis certaine qu'elle viendra.

-- Dans le monde rien ne finit.

-- Ici il y aura une fin. Alors vous m'appellerez, je viendrai.
Maintenant, adieu.

-- Et quelle sera la fin? demanda en souriant Nicolas
Vsvolodovitch.

-- Vous n'tes pas bless et... vous n'avez pas vers le sang?
demanda  son tour la jeune fille sans rpondre  la question qui
lui tait faite.

-- 'a t bte; je n'ai tu personne, rassurez-vous. Du reste,
vous apprendrez tout aujourd'hui mme par la voix publique. Je
suis un peu souffrant.

-- Je m'en vais. Vous ne dclarerez pas votre mariage aujourd'hui!
ajouta-t-elle avec hsitation.

-- Ni aujourd'hui, ni demain; aprs-demain, je ne sais pas, peut-
tre que nous serons tous morts, et ce sera tant mieux. Laissez-
moi, laissez-moi enfin.

-- Vous ne perdrez pas l'autre... folle?

-- Je ne perdrai ni l'une ni l'autre des deux folles, mais celle
qui est intelligente, je crois que je la perdrai: je suis si lche
et si vil, Dacha, que peut-tre en effet je vous appellerai quand
arrivera la fin, comme vous dites, et malgr votre intelligence
vous viendrez. Pourquoi vous perdez-vous vous-mme?

-- Je sais qu' la fin je resterai seule avec vous et... j'attends
ce moment.

-- Mais si alors je ne vous appelle pas, si je vous fuis?

-- C'est impossible, vous m'appellerez.

-- Il y a dans cette conviction beaucoup de mpris pour moi.

-- Vous savez qu'il n'y a pas que du mpris.

-- C'est donc qu'il y en a tout de mme?

-- Je n'ai pas dit cela. Dieu m'en est tmoin, je souhaiterais on
ne peut plus que vous n'eussiez jamais besoin de moi.

-- Une phrase en vaut une autre. De mon ct, je dsirerais ne
point vous perdre.

-- Jamais vous ne pourrez me perdre, et vous-mme vous le savez
mieux que personne, se hta de rpondre Daria Pavlovna qui mit
dans ces paroles une nergie particulire. -- Si je ne reste pas
avec vous, je me ferai Soeur de la Misricorde, garde-malade, ou
colporteuse d'vangiles. J'y suis bien dcide. Je ne puis pas me
marier pour tomber dans la misre, je ne puis pas non plus vivre
dans des maisons comme celle-ci. Je ne le veux pas... Vous savez
tout.

-- Non, je n'ai jamais pu savoir ce que vous voulez; votre
sympathie pour moi me parat ressembler  l'intrt que certaines
vieilles infirmires portent sans motif  tels ou tels malades
plutt qu'aux autres. Ou mieux, vous me rappelez ces vieilles
dvotes, habitues  assister aux enterrements, qui manifestent
des prfrences pour certains cadavres. Pourquoi me regardez-vous
d'un air si trange?

Elle le considra attentivement.

-- Vous tes fort malade? demanda-t-elle d'un ton affectueux. --
Mon Dieu! et cet homme veut se passer de moi!

-- coutez, Dacha, maintenant je vois toujours des apparitions.
Hier, sur le pont, un petit diable m'a offert d'assassiner
Lbiadkine et Marie Timofievna, ce qui trancherait la question de
mon mariage lgal. Il m'a demand trois roubles d'arrhes, mais il
a laiss clairement entendre que l'opration tout entire ne
coterait pas moins de quinze cents roubles. Voil un diable qui
sait compter! Un teneur de livres! Ha, ha!

-- Mais vous tes bien sr que c'tait une apparition?

-- Oh! non, ce n'tait pas une apparition! C'tait tout bonnement
Fedka le forat, un brigand qui s'est vad du bagne. Mais l
n'est pas la question; que croyez-vous que j'aie fait? Je lui ai
donn tout l'argent contenu dans mon porte-monnaie, et il est
maintenant persuad qu'il a reu de moi des arrhes.

-- Vous l'avez rencontr cette nuit, et il vous a fait une
pareille proposition? Ne voyez-vous pas qu'ils tendent leurs
filets autour de vous?

-- Eh bien, qu'ils les tendent! Mais, vous savez, il y a une
question que vous avez envie de me faire, je le vois dans vos
yeux, dit avec un mauvais sourire Nicolas Vsvolodovitch.

Dacha eut peur.

-- Je ne songe  aucune question et je n'ai aucun doute, vous
feriez mieux de vous taire! rpliqua-t-elle d'une voix inquite.

-- C'est--dire que vous sre que je ne ferai pas march avec
Fedka?

-- Oh! mon Dieu! s'cria la jeune fille en frappant ses mains
l'une contre l'autre, -- pourquoi me tourmentez-vous ainsi?

-- Allons, pardonnez-moi mon stupide badinage, sans doute je
prends avec eux de mauvaises manires. Vous savez, depuis la nuit
dernire j'ai une terrible envie de rire, c'est un besoin
d'hilarit prolonge, continuelle; je suis comme bourr de rire...
Chut! Ma mre est revenue; je reconnais le bruit de sa voiture.

Dacha prit la main de Nicolas Vsvolodovitch.

-- Que Dieu vous garde de votre dmon, et... appelez-moi, appelez-
moi le plus tt possible!

-- Mon dmon, dites-vous! Ce n'est qu'un pauvre petit diablotin
scrofuleux, enrhum, un malchanceux. Eh bien, Dacha, vous n'osez
toujours pas me faire votre question?

Elle le regarda avec une expression de douloureux reproche et se
dirigea vers la porte.

Un sourire acerbe parut sur les lvres de Stavroguine.

-- coutez! cria-t-il. -- Si... eh bien, en un mot, _si_... vous
comprenez, allons, si je traitais avec Fedka et qu'ensuite je vous
appelasse, viendriez-vous tout de mme?

Elle sortit sans se retourner et sans rpondre, le visage cach
dans ses mains.

Stavroguine resta songeur.

-- Elle viendra mme aprs cela! murmura-t-il avec un sentiment de
dgot. -- Une garde-malade! Hum!... Du reste, j'en ai peut-tre
besoin.

CHAPITRE IV

_TOUT LE MONDE DANS L'ATTENTE._

I

L'histoire du duel ne tarda pas  se rpandre dans la socit et y
produisit une impression tout  l'avantage de Nicolas
Vsvolodovitch. Nombre de ses anciens ennemis se dclarrent
hautement en sa faveur. Quelques mots prononcs au sujet de cette
affaire par une personne qui jusqu'alors avait rserv son
jugement ne contriburent pas peu  ce revirement inattendu de
l'esprit public. Voici ce qui arriva: le lendemain de la
rencontre, toute la ville s'tait rendue chez la femme du marchal
de la noblesse, dont on clbrait justement la fte ce jour-l.
Dans l'assistance se remarquait Julie Mikhalovna venue avec
lisabeth Touchine; la jeune fille tait rayonnante de beaut et
se montrait fort gaie, ce qui ds l'abord parut trs louche 
beaucoup de nos dames. Je dois dire que ses fianailles avec
Maurice Nikolavitch ne pouvaient plus tre mises en doute. En
rponse  une question badine d'un gnral retir du service, mais
encore important, lisabeth Nikolaevna dclara elle-mme ce soir-
l qu'elle tait fiance. Nanmoins pas une de nos dames ne
voulait le croire. Toutes persistaient  supposer un roman, une
aventure mystrieuse qui aurait eu lieu en Suisse et  laquelle on
mlait obstinment, -- je ne sais pourquoi, -- Julie Mikhalovna.
Ds qu'elle entra, tous les regards se portrent curieusement vers
elle. Il est  noter que jusqu' cette soire le duel n'tait
l'objet que de commentaires trs discrets: l'vnement tait trs
rcent; d'ailleurs on ignorait encore les mesures prises par
l'autorit. Autant qu'on pouvait le savoir, celle-ci n'avait pas
inquit les deux duellistes. Par exemple, il tait de notorit
publique que le lendemain matin Artmii Ptrovitch avait librement
regagn son domaine de Doukhovo. Comme de juste, tous attendaient
avec impatience que quelqu'un se dcidt  aborder ouvertement la
grosse question du jour, et l'on comptait surtout pour cela sur le
gnral dont j'ai parl tout  l'heure.

Ce personnage, un des membres les plus qualifis de notre club,
avait, en effet, l'habitude d'attacher le grelot. C'tait l, pour
ainsi dire, sa spcialit dans le monde. Le premier il portait au
grand jour de la discussion publique les choses dont les autres ne
s'entretenaient encore qu' voix basse.

Dans la circonstance prsente le gnral avait une comptence
particulire. Il tait parent loign d'Artmii Ptrovitch,
quoiqu'il ft en querelle et mme en procs avec lui; de plus, il
avait eu lui-mme deux affaires d'honneur dans sa jeunesse, et
l'un de ces duels lui avait valu d'tre envoy comme simple soldat
au Caucase. Quelqu'un vint  parler de Barbara Ptrovna qui,
depuis deux jours, s'tait remise  sortir, et  ce propos vanta
son magnifique attelage provenant du haras des Stavroguine. Sur
quoi le gnral observa brusquement qu'il avait rencontr dans la
journe le jeune Stavroguine  cheval... Un vif mouvement
d'attention se produisit aussitt dans l'assistance. Le gnral
poursuivit en tournant entre ses doigts une tabatire en or qui
lui avait t donne par le Tzar:

-- Je regrette de ne pas m'tre trouv ici il y a quelques
annes... j'tais alors  Karlsbad... Hum. Ce jeune homme
m'intresse fort, j'ai tant entendu parler de lui  cette
poque... Hum. Est-il vrai qu'il soit fou? Quelqu'un l'a dit
alors. L'autre jour on me racontait qu'outrag devant sa cousine
par un tudiant, il s'tait fourr sous la table, et, hier, Stpan
Vysotzky m'apprend que Stavroguine s'est battu en duel avec ce...
Gaganoff. Il a galamment risqu sa vie, parat-il,  seule fin de
mettre un terme aux perscutions de cet enrag. Hum. C'tait dans
les moeurs de la garde il y a cinquante ans. Il frquente ici chez
quelqu'un?

Le gnral se tut comme s'il et attendu une rponse.

-- Quoi de plus simple? rpliqua soudain en levant la voix Julie
Mikhalovna qui tait vexe de voir tous les yeux se tourner vers
elle comme par l'effet d'un mot d'ordre. -- Peut-on s'tonner que
Stavroguine se soit battu avec Gaganoff et qu'il ait ddaign
l'injure de l'tudiant? Il ne pouvait pas appeler sur le terrain
un homme qui avait t son serf!

L'ide tait claire et simple, mais personne n'y avait encore
song. Ces paroles eurent un grand retentissement et retournrent
l'opinion de fond en comble. Les scandales, les commrages
passrent ds lors  l'arrire-plan. Nicolas Vsvolodovitch
apparut comme un homme que l'on avait mconnu et qui possdait une
svrit de principes presque idale. Mortellement outrag par un
tudiant, c'est--dire par un individu qui avait reu de
l'ducation et qui tait mancip du servage, il mprisait
l'offense, parce que l'offenseur tait un de ses anciens serfs. La
socit frivole tient en msestime l'homme qui se laisse
souffleter impunment: il bravait les prjugs d'un monde peu
clair.

On se rappela les relations de Nicolas Vsvolodovitch avec le
comte K..., et l'on en conclut fort lgrement qu'il tait fianc
 une des filles de ce haut fonctionnaire. Quant  sa prtendue
intrigue en Suisse avec lisabeth Nikolaevna, les dames elles-
mmes cessrent d'en parler. Prascovie Ivanovna et sa fille
venaient enfin de se mettre en rgle avec l'tiquette provinciale:
elles avaient fait leurs visites. Tout le monde trouvait que
mademoiselle Touchine tait une jeune fille des plus ordinaires
qui profitait seulement de ses nerfs malades pour se rendre
intressante. Sa syncope, le jour de l'arrive de Nicolas
Vsvolodovitch, n'tait plus attribue maintenant qu' la frayeur
que la brutale conduite de l'tudiant avait d lui causer. On
exagrait mme le prosasme des circonstances qu'on s'tait plu
d'abord  prsenter sous des couleurs si fantastiques. De la
boiteuse il n'tait plus du tout question, un dtail si
insignifiant ne valait pas la peine qu'on en parlt. Et quand il
y aurait cent boiteuses? Qui est-ce qui n'a pas t jeune? On
s'tendait sur le respect de Nicolas Vsvolodovitch pour sa mre,
on s'ingniait  lui dcouvrir diffrentes vertus, on vantait
l'instruction qu'il avait acquise par quatre annes d'tudes dans
les universits allemandes. La manire d'agir d'Artmii Ptrovitch
tait unanimement considre comme un manque de tact, et tous
s'accordaient  reconnatre chez Julie Mikhalovna une pntration
remarquable.

Aussi, lorsque enfin Nicolas Vsvolodovitch se montra, on
l'accueillit de l'air le plus navement srieux, et il put lire
dans tous les yeux avec quelle impatience il tait attendu. Il
n'ouvrit pas la bouche, et son silence le servit mieux que ne
l'eussent fait les plus belles paroles. En un mot, tout lui
russit, il fut  la mode. En province, si quelqu'un est all une
fois dans le monde, il est forc d'y retourner. Nicolas
Vsvolodovitch se prta scrupuleusement  tout ce que les
convenances exigeaient de lui. On ne le trouva pas gai: C'est un
homme qui a souffert, dit-on, un homme qui n'est pas ce que sont
les autres, il a beaucoup  penser. On allait maintenant jusqu'
lui savoir gr de cette humeur fire et hautaine qui lui avait
fait tant d'ennemis quatre ans auparavant.

Barbara Ptrovna tait radieuse. Je ne puis dire si elle
regrettait beaucoup l'vanouissement de ses rves au sujet
d'lisabeth Nikolaevna. Ici sans doute lui vint en aide l'orgueil
familial. Chose trange, Barbara Ptrovna croyait fermement que
Nicolas, en effet, avait choisi chez le comte K..., et le plus
singulier, c'est qu'elle croyait  cela, comme tout le monde, sur
la foi des bruits parvenus  ses oreilles; elle-mme n'osait
adresser aucune question directe  Nicolas Vsvolodovitch. Deux ou
trois fois pourtant la curiosit l'emporta sur la crainte, et la
mre, d'un ton enjou, reprocha  son fils de faire le cachottier
avec elle. Le jeune homme sourit et continua  se taire. Son
silence fut interprt comme une rponse affirmative. Eh bien,
avec tout cela, Barbara Ptrovna n'oubliait jamais la boiteuse:
alors mme qu'elle rvait au prochain mariage de son fils avec une
des filles du comte K..., la pense de Marie Timofievna pesait
toujours sur son coeur comme une pierre, comme un cauchemar, et
l'inquitait trangement pour l'avenir.

Inutile de dire que la gnrale Stavroguine avait retrouv dans la
socit la considration et les gards respectueux auxquels elle
tait accoutume autrefois, mais elle ne profitait gure de cet
avantage, allant fort peu dans le monde. Elle fit cependant une
visite solennelle  la gouvernante. Naturellement personne n'avait
t plus ravi que Barbara Ptrovna du langage tenu par Julie
Mikhalovna chez la marchale de la noblesse: ces paroles avaient
t de son coeur un gros chagrin et tranch du coup plusieurs des
questions qui la tourmentaient si fort depuis ce malheureux
dimanche. Je ne comprenais pas cette femme! dcida-t-elle, et,
franchement, avec sa spontanit ordinaire, elle dclara  Julie
Mikhalovna qu'elle tait venue la _remercier_. La gouvernante
fut flatte, mais se tint sur la rserve. Elle commenait  avoir
le sentiment de son importance peut-tre mme l'avait-elle dj un
peu trop. Par exemple, elle observa, dans le cours de la
conversation, qu'elle n'avait jamais entendu parler du mrite
scientifique de Stpan Trophimovitch.

-- Sans doute je reois le jeune Verkhovensky et je m'intresse 
lui. Il est tourdi, mais on peut passer cela  son ge;
d'ailleurs il possde un solide savoir, et, aprs tout, ce n'est
pas un critique fourbu.

Barbara Ptrovna se hta de rpondre que Stpan Trophimovitch
n'avait jamais t critique, et qu'au contraire il avait pass
toute sa vie chez elle. Dans la premire partie de sa carrire,
des circonstances trop connues de tout le monde avaient appel
l'attention sur lui, et il s'tait signal dans ces derniers temps
par des travaux sur l'histoire de l'Espagne.  prsent, il se
proposait d'crire quelque chose sur la situation actuelle des
universits allemandes, il songeait aussi  faire un article sur
la Madone de Dresde. Bref, Barbara Ptrovna ne ngligea rien pour
relever Stpan Trophimovitch aux yeux de la gouvernante.

-- Sur la Madone de Dresde? Il s'agit de la Madame Sixtine? Chre
Barbara Ptrovna, j'ai pass deux heures devant cette toile, et je
suis partie dsenchante. Je n'y ai rien compris, et j'tais
stupfaite. Karmazinoff dit aussi qu'il est difficile d'y
comprendre quelque chose.  prsent tous, Russes et Anglais,
dclarent ne rien trouver dans ce tableau si admir de l'ancienne
gnration.

-- C'est une nouvelle mode, alors?

-- Je pense qu'il ne faut pas faire fi de notre jeunesse. On crie
qu'elle est communiste, mais,  mon avis, on doit l'entourer
d'gards et de sympathie.  prsent, je lis tout, je reois tous
les journaux, je vois tout ce qui s'crit sur l'organisation de la
commune, les sciences naturelles et le reste, parce qu'il faut
enfin savoir o l'on vit et  qui l'on a affaire. On ne peut
passer toute sa vie dans les hautes rgions de la fantaisie. Je me
suis fait une rgle d'tre aimable avec les jeunes gens pour les
arrter sur la pente du prcipice. Croyez-le, Barbara Ptrovna,
c'est nous, la socit, qui pouvons seul, par notre bienfaisante
influence et notamment par des procds gracieux, les retenir au
bord de l'abme o les pousse l'intolrance de toutes ces vieilles
perruques. Du reste, je suis bien aise que vous m'ayez parl de
Stpan Trophimovitch. Vous m'avez donn une ide: il pourra
prendre part  notre sance littraire. J'organise, vous savez,
une fte par souscription au profit des institutrices pauvres de
notre province. Elles sont disperses dans toute la Russie; on en
compte jusqu' six qui sont originaire de ce district; il y a en
outre deux tlgraphistes, deux tudiantes en mdecine et
plusieurs qui voudraient aussi tudier, mais qui n'en ont pas le
moyen. Le sort de la femme russe est terrible, Barbara Ptrovna!
On fait maintenant de cela une question universitaire, et mme le
conseil de l'Empire s'en est occup dans une de ses sances. Dans
notre trange Russie on peut faire tout ce que l'on veut. Aussi,
je le rpte, si la socit voulait, elle pourrait, rien que par
des gentillesses et des procds aimables, diriger dans la bonne
voie ce grand mouvement des esprits. Oh! mon Dieu, sont-ce les
personnalits claires qui nous manquent? Assurment non, mais
elles sont isoles. Unissons-nous donc, et nous serons plus forts.
En un mot, j'aurai d'abord une matine littraire, puis un lger
djeuner et le soir un bal. Nous voulions commencer la soire par
des tableaux vivants, mais il parat que cela entranerait
beaucoup de frais; aussi, pour le public, il y aura un ou deux
quadrilles danss par des masques qui auront des costumes de
caractre et reprsenteront certaines tendances de la littrature.
C'est Karmazinoff qui a suggr l'ide de ce divertissement; il
m'est d'un grand secours. Vous savez, il nous lira sa dernire
production que personne ne connat encore. Il dpose la plume et
renonce dsormais  crire; cet article est son adieu au public.
Une petite chose charmante intitule _Merci_. Un titre franais,
mais il trouve cela plus piquant et mme plus fin. Je suis aussi
de cet avis, et c'est mme sur mon conseil qu'il s'est dcid en
faveur de ce titre. Stpan Trophimovitch pourrait aussi, je pense,
faire une lecture, s'il a quelque chose de court et... qui ne soit
pas trop scientifique. Pierre Stpanovitch prendra part galement,
je crois,  la matine littraire, et nous aurons peut-tre encore
un autre lecteur. Pierre Stpanovitch passera chez vous pour vous
communiquer le programme; ou plutt, si vous voulez bien le
permettre, je vous l'apporterai moi-mme.

-- De mon ct, je vous demande la permission de m'inscrire sur
votre liste. Je ferai part de votre dsir  Stpan Trophimovitch,
et je tcherai d'obtenir son consentement.

Barbara Ptrovna revint chez elle dfinitivement enchante de
Julie Mikhalovna et -- je ne sais pourquoi -- trs fche contre
Stpan Trophimovitch.

-- Je suis amoureuse d'elle, je ne comprends pas comment j'ai pu
me tromper ainsi sur cette femme, dit-elle  son fils et  Pierre
Stpanovitch qui vint dans la soire.

-- Il faut pourtant vous rconcilier avec le vieux, conseilla
Pierre Stpanovitch, -- il est au dsespoir. Sa disgrce est
complte. Hier il a rencontr votre voiture, il a salu, et vous
vous tes dtourne. Vous savez, nous allons le produire, j'ai
certaines vues sur lui, et il peut encore tre utile.

-- Oh! Il lira.

-- Je ne parle pas seulement de cela. Mais je voulais justement
passer chez lui aujourd'hui. Ainsi je lui ferai la commission?

-- Si vous voulez. Je ne sais pas, du reste, comment vous
arrangerez cela, dit Barbara Ptrovna avec hsitation. -- Je
comptais m'expliquer moi-mme avec lui, je voulais lui fixer un
rendez-vous, ajouta-t-elle, et son visage se renfrogna.

-- Ce n'est pas la peine de lui donner un rendez-vous. Je lui
dirai la chose tout bonnement.

-- Soit, dites-la-lui. Mais ne manquez pas de lui dire aussi que
je le verrai certainement un de ces jours.

Pierre Stpanovitch sortit en souriant. Autant que je me souviens,
il tait alors d'une humeur massacrante, et presque personne
n'tait  l'abri de ses boutades. Chose trange, tout le monde les
lui pardonnait, bien qu'elles passassent souvent toutes les
bornes. L'ide s'tait gnralement rpandue qu'il ne fallait pas
le juger comme on aurait jug un autre. Je noterai que le duel de
Nicolas Vsvolodovitch l'avait mis dans une colre extrme. Cet
vnement fut pour lui une surprise, et il devint vert quand on le
lui raconta. C'tait peut-tre son amour-propre qui souffrait: il
n'avait appris l'affaire que le lendemain, alors qu'elle tait
dj connue de toute la ville.

-- Vous n'aviez pas le droit de vous battre, dit-il tout bas 
Stavroguine qu'il aperut par hasard au club cinq jours aprs. Il
est  remarquer que durant tout ce temps ils ne s'taient
rencontrs nulle part, quoique Pierre Stpanovitch ft venu
presque chaque jour chez Barbara Ptrovna.

Nicolas Vsvolodovitch le regarda silencieusement et d'un air
distrait, comme s'il n'et pas compris de quoi il s'agissait, mais
il ne s'arrta point et passa dans la grande salle pour se rendre
au buffet.

Pierre Stpanovitch s'lana  sa suite et, comme par distraction,
lui saisit l'paule:

-- Vous tes all aussi chez Chatoff... vous voulez rendre public
votre mariage avec Marie Timofievna.

Nicolas Vsvolodovitch se dgagea par un mouvement brusque, et, le
visage menaant, se retourna soudain vers Pierre Stpanovitch.
Celui-ci le considra en souriant d'une faon trange. Cette scne
ne dura qu'un instant. Stavroguine s'loigna.

II

En sortant de chez Barbara Ptrovna, Pierre Stpanovitch alla
aussitt voir le vieux. S'il se pressait tant, c'tait
uniquement parce qu'il avait hte de se venger d'une injure que
j'ignorais encore. Dans leur dernire entrevue qui remontait au
jeudi prcdent, le pre et le fils s'taient pris de querelle.
Aprs avoir lui-mme entam la dispute, Stpan Trophimovitch la
termina en s'armant d'un bton pour mettre Pierre Stpanovitch 
la porte. Il m'avait cach ce fait, mais au moment o Ptroucha
entra avec son sourire prsomptueux et son regard fureteur, Stpan
Trophimovitch me fit signe de ne pas quitter la chambre. Je fus
ainsi difi sur leurs vritables relations, car j'assistai  tout
l'entretien qu'ils eurent ensemble.

Stpan Trophimovitch tait assis sur une couchette. Depuis la
dernire visite de son fils, il avait maigri et jauni. Pierre
Stpanovitch s'assit le plus familirement du monde  ct de lui,
croisa ses jambes  la turque sans la moindre crmonie, et prit
sur la couchette beaucoup plus de place qu'il n'aurait d en
occuper, s'il et eu quelque souci de ne point gner son pre.
Celui-ci ne dit rien et se rangea d'un air digne.

Un livre tait ouvert sur la table. C'tait le roman _Que faire?_
Hlas! je dois avouer une trange faiblesse de notre ami. L'ide
qu'il devait sortir de sa retraite et livrer une suprme bataille
sduisait de plus en plus son imagination. Je devinais pourquoi il
s'tait procur l'ouvrage de Tchernychevsky: prvoyant les
violentes protestations que son langage ne manquerait pas de
soulever parmi les nihilistes, il tudiait leur catchisme pour
pouvoir en faire _devant elle_ une triomphante rfutation. Oh! que
ce livre le dsolait! Parfois il le jetait avec dsespoir, se
levait vivement et arpentait la chambre en proie  une sorte
d'exaltation:

-- Je reconnais que l'ide fondamentale de l'auteur est vraie, me
disait-il fivreusement, -- mais voil ce qu'il y a de plus
terrible! Cette ide nous appartient, c'est nous qui les premiers
l'avons seme et fait clore; -- d'ailleurs, qu'est-ce qu'ils
auraient pu dire de nouveau, aprs nous? Mais, mon Dieu, comme
tout cela est altr, fauss, gt! s'criait-il en frappant avec
ses doigts sur le livre. -- tait-ce  de pareilles conclusions
que nous voulions aboutir? Qui peut reconnatre l l'ide
primitive?

Pierre Stpanovitch prit le volume et en lut le titre.

-- Tu t'claires? fit-il avec un sourire. -- Il est plus que
temps. Si tu veux, je t'apporterai mieux que cela.

Stpan Trophimovitch resta silencieux et digne. Je m'assis dans un
coin sur un divan.

Pierre Stpanovitch s'empressa de faire connatre l'objet de sa
visite. Naturellement, Stpan Trophimovitch l'apprit avec une
stupfaction extrme. Pendant que son fils parlait, la frayeur et
l'indignation se partageaient son me.

-- Et cette Julie Mikhalovna compte que j'irai lire chez elle!

-- C'est--dire qu'elle n'a aucun besoin de toi. Au contraire,
elle n'agit ainsi que par amabilit  ton gard et pour faire une
lche  Barbara Ptrovna. Mais il est clair que tu n'oseras pas
refuser. D'ailleurs toi-mme, je pense, tu ne demandes pas mieux
que de faire cette lecture, ajouta en souriant Pierre
Stpanovitch, -- vous autres vieux, vous avez tous un amour-propre
d'enfer. Pourtant, coute, il ne faut pas que ce soit trop
ennuyeux. Tu t'occupes de l'histoire de l'Espagne, n'est-ce pas?
L'avant-veille tu me montreras la chose, j'y jetterai un coup
d'oeil. Autrement, tu endormiras ton auditoire.

La grossiret de ces observations tait videmment prmdite.
Pierre Stpanovitch avait l'air de croire qu'il tait impossible
de parler plus poliment quand on s'adressait  Stpan
Trophimovitch. Celui-ci feignait toujours de ne point remarquer
les insolences de son fils, mais il tait de plus en plus agit
par les nouvelles qu'il venait d'apprendre.

-- Et c'est elle, _elle-mme, _qui me fait dire cela par...
_vous?_ demanda-t-il en plissant.

-- C'est--dire, vois-tu? elle veut te donner un rendez-vous pour
avoir une explication avec toi, c'est un reste de vos habitudes
sentimentales. Tu as coquet avec elle pendant vingt ans, et tu
l'as accoutume aux procds les plus ridicules. Mais sois
tranquille, maintenant ce n'est plus cela du tout; elle-mme
rpte sans cesse que maintenant seulement elle commence  voir
clair. Je lui ai nettement fait comprendre que toute votre amiti
n'tait qu'un mutuel panchement d'eau sale. Elle m'a racont
beaucoup de choses, mon ami; fi! quel emploi de laquais tu as
rempli pendant tout ce temps. J'en ai mme rougi pour toi.

-- J'ai rempli un emploi de laquais?

-- Pire que cela. Tu as t un parasite, c'est--dire un laquais
bnvole. Nous sommes paresseux, mais si nous n'aimons pas le
travail, nous aimons bien l'argent.  prsent elle-mme comprend
tout cela; du moins elle m'en a terriblement racont sur toi. Ce
que j'ai ri, mon cher, en lisant les lettres que tu lui crivais!
C'est vilain sans doute. Mais c'est que vous tes si corrompus, si
corrompus! Il y a dans l'aumne quelque chose qui dprave  tout
jamais, -- tu en es un frappant exemple!

-- Elle t'a montr mes lettres!

-- Toutes. Sans cela, comment donc les aurais-je lues? Oh! combien
de papier tu as noirci! Je crois que j'ai bien vu l plus de deux
mille lettres... Mais sais-tu, vieux? Je pense qu'il y a eu un
moment o elle t'aurait volontiers pous. Tu as fort btement
laiss chapper l'occasion! Sans doute je parle en me plaant 
ton point de vue, mais aprs tout cela et encore mieux valu que
de consentir pour de l'argent  pouser les pchs d'autrui.

-- Pour de l'argent! Elle-mme dit que c'tait pour de l'argent!
fit douloureusement Stpan Trophimovitch.

-- Et pour quoi donc aurait-ce t? En lui disant cela, je t'ai
dfendu, car tu n'as pas d'autre excuse. Elle a compris elle-mme
qu'il te fallait de l'argent comme  tout le monde, et qu' ce
point de vue, dame! tu avais raison. Je lui ai prouv clair comme
deux et deux font quatre, que vos relations taient de part et
d'autre fondes exclusivement sur l'intrt: tu avais en elle une
capitaliste, et elle avait en toi un bouffon sentimental. Du
reste, ce n'est pas pour l'argent qu'elle est fche, quoique tu
l'aies effrontment exploite. Si elle t'en veut, c'est seulement
parce que vingt annes durant elle a cru en toi, parce que tu l'as
prise au pige de ta prtendue noblesse et fait mentir pendant si
longtemps. Elle n'avouera jamais qu'elle-mme ait menti, mais tu
n'en seras pas plus blanc, au contraire...Comment n'as-tu pas
prvu qu'un jour ou l'autre il te faudrait rgler tes comptes? Tu
n'tais pourtant pas sans quelque intelligence autrefois. Je lui
ai conseill hier de te mettre dans un hospice, sois tranquille,
dans un tablissement convenable, cela n'aura rien de blessant; je
crois qu'elle s'y dcidera. Tu te rappelles ta dernire lettre,
celle que tu m'as crite il y a trois semaines, quand j'tais dans
le gouvernement de Kh...?

Stpan Trophimovitch se leva brusquement.

-- Est-il possible que tu la lui aies montre? demanda-t-il
pouvant.

-- Comment donc! certainement; je n'ai rien eu de plus press.
C'est la lettre o tu m'informes qu'elle t'exploite et qu'elle est
jalouse de ton talent; tu parles aussi l des pchs d'autrui. 
propos, mon ami, quel amour-propre tu as pourtant! J'ai joliment
ri. En gnral, tes lettres sont fort ennuyeuses, tu as un style
terrible; souvent je m'abstenais de les lire, il y en a encore une
qui trane chez moi et que je n'ai pas dcachete; je te
l'enverrai demain. Mais celle-l, la dernire, c'est le comble de
la perfection! Comme j'ai ri! comme j'ai ri!

-- Sclrat! monstre! vocifra le pre.

-- Ah! diable, avec toi il n'y a pas moyen de causer. coute, tu
vas encore te fcher comme jeudi dernier?

Stpan Trophimovitch se redressa d'un air menaant:

-- Comment oses-tu me tenir un pareil langage?

-- Que reproches-tu  mon langage? N'est-il pas simple et clair?

-- Mais dis-moi donc enfin, monstre, si tu es ou non mon fils?

-- Tu dois savoir cela mieux que moi. Il est vrai que sur ce point
tout pre est port  s'aveugler...

-- Tais-toi! tais-toi! interrompit tout tremblant Stpan
Trophimovitch.

-- Vois-tu, tu cries et tu m'invectives, comme jeudi dernier tu as
voulu lever ta canne, mais j'ai dcouvert alors un document. Par
curiosit, j'ai pass toute la soire  fouiller dans la malle. 
la vrit, il n'y a rien de prcis, tu peux te tranquilliser.
C'est seulement une lettre de ma mre  ce Polonais. Mais  en
juger par son caractre...

-- Encore un mot, et je te donne un soufflet.

-- Voil les gens! observa Pierre Stpanovitch en s'adressant tout
 coup  moi. -- Vous voyez, ce sont l les rapports que nous
avons ensemble depuis jeudi. Je suis bien aise qu'aujourd'hui, du
moins, vous soyez ici, vous pourrez juger en connaissance de
cause. D'abord il y a un fait: il me reproche la manire dont je
parle de ma mre, mais n'est-ce pas lui qui m'a pouss  cela? 
Ptersbourg, quand j'tais encore au gymnase, ne me rveillait-il
pas deux fois par nuit pour m'embrasser en pleurant comme une
femme et me raconter quoi? des anecdotes graveleuses sur le compte
de ma mre. Il est le premier par qui je les ai apprises.

-- Oh! je parlais de cela alors dans un sens lev! Oh! tu ne m'as
pas compris, pas du tout!

-- Mais tu en disais beaucoup plus que je n'en dis, conviens-en.
Vois-tu, si tu veux, cela m'est gal. Je me place  ton point de
vue; quant  ma manire de voir, sois tranquille: je n'accuse pas
ma mre; que je sois ton fils ou le fils du Polonais, peu
m'importe. Ce n'est pas ma faute si vous avez fait un si sot
mnage  Berlin, mais pouvait-on attendre autre chose de vous? Eh
bien, n'tes-vous pas des gens ridicules, aprs tout? Et ne t'est-
il pas gal que je sois ou non ton fils? coutez, continua-t-il en
s'adressant de nouveau  moi, -- depuis que j'existe, il n'a pas
dpens un rouble pour moi; jusqu' l'ge de seize ans, j'ai vcu
sans le connatre; plus tard, il a ici dilapid mon avoir; et
maintenant il proteste qu'il m'a toujours port dans son coeur, il
joue devant moi la comdie de l'amour paternel. Mais je ne suis
pas Barbara Ptrovna pour donner dans de pareils godans!

Il se leva et prit son chapeau.

-- Je te maudis! fit en tendant la main au-dessus de son fils
Stpan Trophimovitch ple comme la mort.

-- Peut-on tre aussi bte que cela! reprit d'un air tonn Pierre
Stpanovitch; -- allons, adieu, vieux, je ne viendrai plus jamais
chez toi. Quant  ton article, n'oublie pas de me l'envoyer au
pralable, et tche, si faire se peut, d'viter les fadaises: des
faits, des faits, des faits, mais surtout sois bref. Adieu.

III

Pierre Stpanovitch avait en effet certaines vues sur son pre. Je
crois qu'il voulait le pousser  bout et l'amener ainsi  faire
quelque scandale. Il avait besoin de cela pour les buts qu'il
poursuivait et dont il sera parl plus loin. Parmi les autres
personnages que Pierre Stpanovitch entendait faire servir,  leur
insu, au succs de ses combinaisons, il y en avait un sur qui il
comptait particulirement: c'tait M. Von Lembke lui-mme.

Andr Antonovitch Von Lembke appartenait  cette bienheureuse race
germanique qui fournit tant d'employs  la Russie. Quoique assez
mdiocrement apparent (un de ses oncles tait lieutenant-colonel
du gnie et un autre boulanger), il eut la chance de faire son
ducation dans une de ces coles aristocratiques dont l'accs
n'est ouvert qu'aux jeunes gens issus de familles riches ou
possdant des relations influentes. Presque aussitt aprs avoir
termin leurs tudes, les lves de cet tablissement obtenaient,
dans le service public, des emplois relativement considrables.
Andr Antonovitch ne brilla point par ses succs scolaires, mais
il tait d'un caractre gai, et il se fit aimer de tous ses
camarades. Dans les classes suprieures o bon nombre de jeunes
gens ont coutume de discuter si ardemment les grosses questions du
jour, notre futur gouverneur continua  s'adonner aux plus
innocentes farces d'colier. Il amusait tout le monde par des
facties plus cyniques, il est vrai, que spirituelles. En classe,
quand le professeur lui adressait une question, il se mouchait
d'une faon tonnante, ce qui faisait rire tous les lves et le
professeur lui-mme. Au dortoir, il reprsentait, au milieu des
applaudissements universels, quelque tableau vivant d'un genre
fort risqu. Parfois il excutait sur le piano, rien qu'avec son
nez, l'ouverture de _Fra Diavolo_, et il s'en tirait assez
habilement. Pendant sa dernire anne de lyce, il se mit 
composer des vers russes. Quant  sa langue maternelle, Von
Lembke, comme beaucoup de ses congnres, n'en avait qu'une
connaissance fort imparfaite.

Au service, o il eut toujours pour chefs des Allemands, il
franchit assez vite les premiers chelons de la hirarchie
bureaucratique. Du reste,  ses dbuts, le jeune employ n'tait
gure ambitieux: il ne rvait qu'une petite situation officielle
bien sre et comportant quelques profits indirects. Dans les
loisirs que lui laissaient ses fonctions, il fabriquait divers
ouvrages en papier d'un travail fort ingnieux: tantt une salle
de spectacle, tantt une gare de chemin de fer, etc. Il lui arriva
aussi d'crire une nouvelle et de l'envoyer  une revue
ptersbourgeoise, mais elle ne fut pas insre.

Il tait parvenu  l'ge de trente-huit ans lorsque sa bonne mine
et sa belle prestance sduisirent Julie Mikhalovna qui avait dj
gifl la quarantaine.  partir de ce moment, la fortune d'Andr
Antonovitch prit un rapide essor. Outre une dot value, suivant
l'ancienne estimation,  deux cents mes, Julie Mikhalovna
apportait  son mari une protection puissante. Von Lembke sentit
qu' prsent l'ambition lui tait permise. Peu aprs son mariage,
il reut plusieurs distinctions honorifiques, puis fut nomm
gouverneur de notre province.

Ds son arrive chez nous, Julie Mikhalovna s'effora d'agir sur
son poux. Selon elle, ce n'tait pas un homme sans moyens: il
savait se prsenter, faire figure, couter d'un air profond et
garder un silence plein de dignit; bien plus, il pouvait au
besoin prononcer un discours, possdait quelques bribes d'ides,
et avait acquis ce lger vernis de libralisme indispensable  un
administrateur moderne. Mais ce qui dsolait la gouvernante,
c'tait de trouver chez son mari si peu de ressort et
d'initiative: maintenant qu'il tait arriv, il ne semblait plus
prouver que le besoin du repos. Tandis qu'elle voulait lui
infuser son ambition, il s'amusait  confectionner avec du papier
un intrieur de temple protestant: le pasteur tait en chaire, les
fidles l'coutaient les mains jointes, une dame s'essuyait les
yeux, un vieillard se mouchait, etc. Julie Mikhalovna n'eut pas
plutt appris l'existence de ce joli travail qu'elle s'empressa de
le confisquer et de le serrer dans un meuble de son appartement.
Pour ddommager Von Lembke, elle lui permit d'crire un roman, 
condition qu'il s'adonnerait en secret  cette occupation
littraire. Ds lors la gouvernante ne compta plus que sur elle-
mme pour imprimer une direction  la province. Quoique la mesure
ft dfaut  son imagination chauffe par un clibat trop
prolong, tout alla bien durant les deux ou trois premiers mois,
mais, avec l'apparition de Pierre Stpanovitch, les choses
changrent de face.

Le fait est que tout d'abord le jeune Verkhovensky se montra fort
irrespectueux  l'gard d'Andr Antonovitch et prit avec lui les
liberts les plus tranges; Julie Mikhalovna, toujours si jalouse
du prestige de son mari, ne voulait pas remarquer cela, ou du
moins n'y attachait pas d'importance. Elle avait fait du nouveau
venu son favori; il mangeait et buvait dans la maison, on pouvait
presque dire qu'il y couchait. Andr Antonovitch essayait de se
dfendre, mais sans succs; c'tait en vain que, devant le monde,
il appelait Verkhovensky jeune homme, et lui frappait sur
l'paule d'un air protecteur: Pierre Stpanovitch semblait
toujours se moquer de Son Excellence, mme quand il affectait de
parler srieusement, et il lui tenait en public les propos les
plus extraordinaires. Un jour, Von Lembke, en rentrant chez lui,
trouva le jeune homme endormi sur un divan dans son cabinet o il
avait pntr sans se faire annoncer. Pierre Stpanovitch expliqua
qu'il tait venu voir le gouverneur et que, celui-ci tant absent,
il avait profit de l'occasion pour faire un petit somme. Von
Lembke, bless, se plaignit de nouveau  sa femme; celle-ci railla
la susceptibilit de son mari et observa malignement que sans
doute lui-mme ne savait pas se tenir sur un pied convenable; Du
moins avec moi, dit-elle, ce garon ne se permet jamais de
familiarits; c'est du reste une nature franche et nave  qui
manque seulement l'usage du monde. Von Lembke fit la moue. Cette
fois Julie Mikhalovna rconcilia les deux hommes. Pierre
Stpanovitch ne s'excusa point et se tira d'affaire par une
grossire plaisanterie qui aurait pu passer pour une nouvelle
insulte, mais qu'on voulut bien considrer comme l'expression d'un
regret. Par malheur, Andr Antonovitch avait ds le dbut donn
barre sur lui; il avait commis la faute de confier son roman 
Pierre Stpanovitch peu de jours aprs avoir fait la connaissance
de ce dernier qu'il prenait pour un esprit potique. Von Lembke,
depuis longtemps dsireux d'avoir un auditeur, s'tait empress de
lui lire un soir deux chapitres de son ouvrage. Le jeune homme
couta sans cacher son ennui, billa impoliment et ne loua pas une
seule fois l'crivain, mais, au moment de se retirer, il demanda
la permission d'emporter le manuscrit, voulant, dit-il, le lire
chez lui  tte repose pour pouvoir s'en faire une ide plus
exacte. Von Lembke y consentit. Depuis lors, bien que les visites
de Pierre Stpanovitch fussent quotidiennes, il oubliait toujours
de rapporter le roman et se contentait de rire quand on lui en
demandait des nouvelles;  la fin il dclara l'avoir perdu dans la
rue le jour mme o le gouverneur le lui avait prt. En apprenant
cela, Julie Mikhalovna se fcha srieusement contre son mari.

-- Est-ce que tu ne lui as pas aussi laiss emporter ton temple en
papier? fit-elle avec une sorte d'inquitude.

Von Lembke commena  devenir soucieux, ce qui nuisait  sa sant
et lui tait dfendu par les mdecins. Outre que, comme
administrateur, il avait de graves sujets de proccupation, ainsi
que nous le verrons plus loin, -- comme homme priv, il souffrait
cruellement: en pousant Julie Mikhalovna, il n'avait pas prvu
que la discorde pt jamais rgner dans son intrieur, et il se
sentait incapable de tenir tte aux orages domestiques. Sa femme
s'expliqua enfin franchement avec lui.

-- Tu ne peux pas te fcher pour cela, dit-elle, -- parce que tu
es trois fois plus raisonnable que lui et infiniment plus haut
plac sur l'chelle sociale. Ce jeune homme a conserv beaucoup de
l'ancien bousingot, et,  mon avis, sa faon d'agir est une simple
gaminerie; mais c'est peu  peu et non tout d'un coup que nous le
corrigerons. Nous devons traiter notre jeunesse avec
bienveillance; je la prends par les procds aimables et je la
retiens sur le penchant de l'abme.

-- Mais il dit le diable sait quoi, rpliqua Von Lembke. -- Je ne
puis rester impassible, lorsque devant les gens et en ma prsence
il dclare que le gouvernement encourage l'ivrognerie exprs pour
abrutir le peuple et l'empcher de se soulever. Reprsente-toi mon
rle quand je suis forc d'entendre publiquement tenir ce langage.

En parlant ainsi, le gouverneur songeait  une conversation qu'il
avait eue rcemment avec Pierre Stpanovitch. Depuis 1859, Von
Lembke, m, non par une curiosit d'amateur, mais par un intrt
politique, avait recueilli toutes les proclamations lances par
les rvolutionnaires russes tant chez nous qu' l'tranger. Il
s'avisa de montrer cette collection  Pierre Stpanovitch, dans
l'espoir naf de le dsarmer par son libralisme. Devinant la
pense d'Andr Antonovitch, le jeune homme n'hsita pas  affirmer
qu'une seule ligne de certaines proclamations renfermait plus de
bon sens que n'importe quelle chancellerie prise dans son
ensemble, je n'excepte pas mme la vtre, ajouta-t-il.

La mine de Lembke s'allongea.

-- Mais nous ne sommes pas encore mrs pour cela, chez nous c'est
prmatur, observa-t-il d'une voix presque suppliante en indiquant
du geste les proclamations.

-- Non, ce n'est pas prmatur, et la preuve, c'est que vous avez
peur.

-- Mais pourtant, tenez, par exemple, cette invitation  dtruire
les glises?

-- Pourquoi pas? Vous, personnellement, vous tes un homme
intelligent et sans doute vous ne croyez pas, mais vous comprenez
trop bien que la foi vous est ncessaire pour abrutir le peuple.
La vrit est plus honorable que le mensonge.

-- Je l'admets, je l'admets, je suis tout  fait de votre avis,
mais chez nous il est encore trop tt, reprit le gouverneur en
fronant le sourcil.

-- S'il n'y a que la question d'opportunit qui nous divise, si, 
cela prs, vous tes d'avis de brler les glises et de marcher
avec des piques sur Ptersbourg, eh bien, quel fonctionnaire du
gouvernement tes-vous donc?

Pris  un pige aussi grossier, Lembke prouva une vive souffrance
d'amour-propre.

-- Ce n'est pas cela, rpondit-il avec animation; -- vous vous
trompez parce que vous tes un jeune homme et surtout parce que
vous n'tes pas au courant de nos buts. Voyez-vous, trs cher
Pierre Stpanovitch, vous nous appelez fonctionnaires du
gouvernement: c'est vrai, nous le sommes, mais, permettez, quelle
est notre tche? Nous avons une responsabilit, et, au bout du
compte, nous servons la chose publique aussi bien que vous.
Seulement nous soutenons ce que vous branlez et ce qui sans nous
tomberait en dissolution. Nous ne sommes pas vos ennemis, pas du
tout; nous vous disons: Allez de l'avant, ouvrez la voie au
progrs, branlez mme, j'entends, branlez tout ce qui est
surann, tout ce qui appelle une rforme, mais, quand il le
faudra, nous vous retiendrons dans les limites ncessaires, car,
sans nous, vous ne feriez que bouleverser la Russie. Pntrez-vous
de cette ide que vous, et nous avons besoin les uns des autres.
En Angleterre, les whigs et les tories se font mutuellement
contre-poids. Eh bien, nous sommes les tories et vous tes les
whigs, c'est ainsi que je comprends la chose.

Andr Antonovitch s'emballait. Dj,  Ptersbourg, il aimait 
parler en homme intelligent et libral; maintenant il le faisait
d'autant plus volontiers que personne n'tait aux coutes. Pierre
Stpanovitch se taisait et paraissait plus srieux que de coutume.
Ce fut un nouveau stimulant pour l'orateur.

-- Savez-vous quelle est ma situation  moi administrateur de la
province? poursuivit-il en se promenant dans son cabinet. -- J'ai
trop d'obligations pour pouvoir en remplir une seule, et en mme
temps je puis dire, avec non moins de vrit, que je n'ai rien 
faire. Tout le secret, c'est que mon action est entirement
subordonne aux vues du gouvernement. Mettons que par politique,
ou pour calmer les passions, le gouvernement tablisse l-bas la
rpublique, par exemple, et que, d'un autre ct, paralllement,
il accroisse les pouvoirs des gouverneurs; nous autres
gouverneurs, nous avalerons la rpublique; que dis-je? nous
avalerons tout ce que vous voudrez, moi, du moins, je me sens
capable d'avaler n'importe quoi... En un mot, que le gouvernement
me tlgraphie de dployer une activit dvorante, je dploie une
activit dvorante. J'ai dit ici, ouvertement, devant tout le
monde: Messieurs, pour la postrit de toutes les institutions
provinciales, une chose est ncessaire: l'extension des pouvoirs
confrs au gouverneur. Voyez-vous, il faut que toutes ces
institutions, soit territoriales, soit juridiques, vivent, pour
ainsi dire, d'une vie double, c'est--dire, il faut qu'elles
existent (j'admets cette ncessit), et il faut d'autre part
qu'elles n'existent pas. Toujours suivant que le gouvernement le
juge bon. Tel cas se produit o le besoin des institutions se fait
sentir,  l'instant les voil debout dans ma province; cessent-
elles d'tre ncessaires?  l'instant je les fais disparatre, et
vous n'en trouvez plus trace. Voil comme je comprends l'activit
dvorante, mais elle est impossible si l'on n'augmente pas nos
pouvoirs. Nous causons entre quatre yeux. Vous savez, j'ai dj
signal  Ptersbourg la ncessit pour le gouverneur d'avoir un
factionnaire particulier  sa porte. J'attends la rponse.

-- Il vous en faut deux, dit Pierre Stpanovitch.

-- Pourquoi deux? demanda Von Lembke en s'arrtant devant lui.

-- Parce que ce n'est pas assez d'un seul pour vous faire
respecter. Il vous en faut absolument deux.

Andr Antonovitch fit une grimace.

-- Vous... Dieu sait ce que vous vous permettez, Pierre
Stpanovitch. Vous abusez de ma bont pour me dcocher des
sarcasmes, et vous vous posez en bourru bienfaisant...

-- Allons, c'est possible, murmura entre ses dents Pierre
Stpanovitch, -- mais avec tout cela vous nous frayez le chemin et
vous prparez notre succs.

-- Nous qui? Et de quel succs parlez-vous? questionna Von
Lembke en regardant avec tonnement son interlocuteur, mais il
n'obtint pas de rponse.

Le compte-rendu de cet entretien mit Julie Mikhalovna de trs
mauvaise humeur.

Andr Antonovitch essaya de se justifier:

-- Mais je ne puis le prendre sur un ton d'autorit avec ton
favori, surtout dans une conversation en tte--tte... Je me suis
peut-tre imprudemment panch... parce que j'ai bon coeur.

-- Trop bon coeur. Je ne te connaissais pas ce recueil de
proclamations, fais-moi le plaisir de me le montrer.

-- Mais... mais il m'a pri de le lui prter pour vingt-quatre
heures.

-- Et vous le lui avez encore laiss emporter! s'cria avec colre
Julie Mikhalovna; -- quel manque de tact!

-- Je vais tout de suite l'envoyer reprendre chez lui.

-- Il ne le rendra pas.

-- Je l'exigerai! rpliqua avec force le gouverneur qui se leva
brusquement. -- Qui est-il pour tre si redout, et qui suis-je
pour n'oser rien faire?

-- Asseyez-vous et soyez calme, je vais rpondre  votre premire
question: il m'est recommand dans les termes les plus chaleureux,
il a des moyens et dit parfois des choses extrmement
intelligentes. Karmazinoff m'assure qu'il a des relations presque
partout et qu'il possde une influence extraordinaire sur la
jeunesse de la capitale. Si, par lui, je les attire et les groupe
tous autour de moi, je les arracherai  leur perte en montrant une
nouvelle route  leur ambition. Il m'est entirement dvou et
suit en tout mes conseils.

-- Mais, balbutia Von Lembke, -- pendant qu'on les caresse, ils
peuvent... le diable sait ce qu'ils peuvent faire. Sans doute
c'est une ide, mais... tenez, j'apprends qu'il circule des
proclamations dans le district de ***.

-- Ce bruit courait dj l't dernier, on parlait de placards
sditieux, de faux assignats, que sais-je? pourtant jusqu'
prsent on n'en a pas trouv un seul. Qui est-ce qui vous a dit
cela?

-- Je l'ai su par Von Blumer.

-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre Blumer et ne prononcez
plus jamais son nom devant moi!

La colre obligea Julie Mikhalovna  s'interrompre pendant une
minute. Von Blumer qui servait  la chancellerie du gouverneur
tait la bte noire de la gouvernante.

-- Je t'en prie, ne t'inquite pas de Verkhovensky, acheva-t-elle;
-- s'il fomentait des dsordres quelconques, il ne parlerait pas
comme il parle, et  toi, et  tout le monde ici. Les phraseurs ne
sont pas dangereux. Je dirai plus: s'il arrivait quelque chose,
j'en serais la premire informe par lui. Il m'est fanatiquement
dvou, fanatiquement!

Devanant les vnements, je remarquerai que sans l'ambition de
Julie Mikhalovna et sa prsomptueuse confiance en elle-mme, ces
mauvaises petites gens n'auraient pu faire chez nous tout ce
qu'ils y ont fait. La gouvernante a ici une grande part de
responsabilit.

CHAPITRE V

_AVANT LA FTE._

I

Plusieurs fois la fte au profit des institutrices de notre
province fut annonce pour tel jour, puis renvoye  une date
ultrieure. Outre Pierre Stpanovitch, Julie Mikhalovna avait en
permanence autour d'elle le petit employ Liamchine, dont elle
gotait le talent musical, Lipoutine dsign pour tre le
rdacteur en chef d'un journal indpendant qu'elle se proposait de
fonder, quelques dames et demoiselles, enfin Karmazinoff lui-mme.
Ce dernier se remuait moins que les autres, mais il dclarait d'un
air satisfait qu'il tonnerait agrablement tout le monde quand
commencerait le quadrille de la littrature. Dons et souscriptions
affluaient, toute la bonne socit s'inscrivait; du reste, on
acceptait aussi le concours pcuniaire de gens qui taient loin
d'appartenir  l'lite sociale. Julie Mikhalovna trouvait qu'il
fallait parfois admettre le mlange des classes; sans cela,
disait-elle, comment les clairerait-on? Le comit organisateur
qui se runissait chez elle avait rsolu de donner  la fte un
caractre dmocratique. Le prodigieux succs de la souscription
tait une invite  la dpense; on voulait faire des merveilles, de
l tous ces ajournements. On n'avait pas encore dcid o aurait
lieu le bal: serait-il donn chez la marchale de la noblesse qui
offrait sa vaste maison, ou chez Barbara Ptrovna,  Skvorechniki?
Une objection s'levait contre ce dernier choix: Skvorechniki
tait un peu loin, mais plusieurs membres du comit faisaient
observer que l on serait plus libre. Barbara Ptrovna elle-mme
dsirait vivement obtenir la prfrence pour sa maison. Il serait
difficile de dire comment cette femme orgueilleuse en tait venue
presque  rechercher les bonnes grces de Julie Mikhalovna.
Apparemment elle tait bien aise de voir que de son ct la
gouvernante se confondait en politesses vis--vis de Nicolas
Vsvolodovitch et le traitait avec une considration tout  fait
exceptionnelle. Je le rpte encore une fois: grce aux demi-mots
sans cesse chuchots par Pierre Stpanovitch, toute la maison du
gouverneur tait persuade que le jeune Stavroguine tenait par les
liens les plus intimes au monde le plus mystrieux, et
qu'assurment il avait t envoy chez nous avec quelque mission.

L'tat des esprits tait alors trange. Dans la socit rgnait
une lgret extraordinaire, un certain dvergondage d'ides qui
avait quelque chose de drle, sans tre toujours agrable. Ce
phnomne s'tait produit brusquement. On et dit qu'un vent de
frivolit avait tout d'un coup souffl sur la ville. Plus tard,
quand tout fut fini, on accusa Julie Mikhalovna, son entourage et
son influence. Mais il est douteux qu'elle ait t la seule
coupable. Au dbut, la plupart louaient  l'envi la nouvelle
gouvernante qui savait runir les divers lments sociaux et
rendait ainsi l'existence plus gaie. Il y eut mme quelques faits
scandaleux dont Julie Mikhalovna fut, du reste, compltement
innocente; loin de s'en mouvoir, le public se contenta d'en rire.
Les rares personnes qui avaient chapp  la contagion gnrale,
si elles n'approuvaient pas, s'abstenaient de protester, du moins
dans les commencements; quelques-unes souriaient.

Dans la ville arriva une colporteuse de livres qui vendait
l'vangile; c'tait une femme considre, quoiqu'elle ft de
condition bourgeoise. Liamchine s'avisa de lui jouer un tour
pendable. Il s'entendit avec un sminariste qui battait le pav en
attendant une place de professeur dans un collge; puis tous deux
allrent trouver la marchande sous prtexte de lui acheter des
livres, et, sans qu'elle s'en apert, ils glissrent dans son sac
tout un lot de photographies obscnes que leur avait donnes
expressment pour cet objet, comme on le sut plus tard, un vieux
monsieur trs respect dont je tairai le nom. Ce vieillard, dcor
d'un ordre des plus honorifiques, aimait, selon son expression,
le rire sain et les bonnes farces. Quand la pauvre femme se mit
en devoir d'exhiber au bazar sa pieuse marchandise, les
photographies sortirent du sac mles aux vangiles. Ce furent
d'abord des rires, puis des murmures; un rassemblement se forma,
et aux injures allaient succder les coups, lorsque la police
intervint. On emmena la colporteuse au poste, et, le soir
seulement, elle fut relche grce aux dmarches de Maurice
Nikolavitch qui avait appris avec indignation les dtails
intimes de cette vilaine histoire. Julie Mikhalovna voulut alors
interdire  Liamchine l'accs de sa demeure, mais, le mme soir,
toute la bande des ntres le lui amena et la conjura d'entendre
une nouvelle fantaisie pour piano que le Juif venait de composer
sous ce titre: la Guerre franco-prussienne. C'tait une sorte de
pot pourri o les motifs patriotiques de la _Marseillaise_
alternaient avec les notes grillardes de _Mein lieber Augustin.
_Cette bouffonnerie obtint un succs de fou rire, et Liamchine
rentra en faveur auprs de la gouvernante...

S'il faut en croire la voix publique, ce drle prit part aussi 
un autre fait non moins rvoltant, que ma chronique ne peut passer
sous silence.

Un matin, la population de notre ville apprit  son rveil qu'une
odieuse profanation avait t commise chez nous.  l'entre de
notre immense march est situe la vieille glise de la Nativit
de la Vierge, l'un des monuments les plus anciens que possde
notre cit. Dans le mur extrieur, prs de la porte, existe une
niche qui depuis un temps immmorial renferme un grand icne
reprsentant la Mre de Dieu. Or, une nuit, quelqu'un pratiqua une
brche dans le grillage plac devant la niche, brisa la vitre, et
enleva plusieurs des perles et des pierres prcieuses dont l'icne
tait orn. Avaient-elles une grande valeur? Je l'ignore, mais au
vol se joignait ici une drision sacrilge: derrire la vitre
brise on trouva, dit-on, le matin, une souris vivante.
Aujourd'hui, c'est--dire quatre mois aprs l'vnement, on a
acquis la certitude que le voleur fut le galrien Fedka, mais on
ajoute que Liamchine participa  ce mfait. Alors personne ne
parla de lui et ne songea  le souponner;  prsent tout le monde
assure que c'est lui qui a dpos la souris dans la niche. Je me
rappelle que sur le moment toutes nos autorits perdirent quelque
peu la tte. Le peuple se rassembla aussitt sur les lieux, et
pendant toute la matine une centaine d'individus ne cessa de
stationner en cet endroit; ceux qui s'en allaient tait
immdiatement remplacs par d'autres, les nouveaux venus faisaient
le signe de la croix, baisaient l'icne, et dposaient une
offrande sur un plateau prs duquel se tenait un moine. Il tait
trois heures de l'aprs-midi quand l'administration se douta enfin
qu'on pouvait interdire l'attroupement et obliger les curieux 
circuler, une fois leur pit satisfaite. Cette malheureuse
affaire produisit sur Von Lembke l'impression la plus dplorable.
 ce que dit plus tard Julie Mikhalovna, c'est  partir de ce
jour-l qu'elle commena  remarquer chez son mari cet trange
abattement qui ne l'a point quitt jusqu' prsent.

Vers deux heures, je passai sur la place du march; la foule tait
silencieuse, les visages avaient une expression grave et morne;
arriva en drojki un marchand gras et jaune; descendu de voiture,
il se prosterna jusqu' terre, baisa l'icne et mit un rouble sur
le plateau; ensuite il remonta en soupirant dans son drojki et
s'loigna. Puis je vis s'approcher une calche o se trouvaient
deux de nos dames en compagnie de deux de nos polissons. Les
jeunes gens (dont l'un n'tait plus tout jeune) descendirent aussi
de voiture et s'avancrent vers l'icne en se frayant avec assez
de sans-gne un chemin  travers la cohue. Ni l'un ni l'autre ne
se dcouvrit, et l'un d'eux mit son pince-nez. La foule manifesta
son mcontentement par un sourd murmure. Le jeune homme au pince-
nez tira de sa poche un porte-monnaie bourr de billets de banque
et y prit un kopek qu'il jeta sur le plateau; aprs quoi ces deux
messieurs, riant et parlant trs haut, regagnrent la calche.
Soudain arriva au galop lisabeth Nikolaevna qu'escortait Maurice
Nikolavitch. Elle mit pied  terre, jeta les rnes  son
compagnon rest  cheval sur son ordre, et s'approcha de l'obraz.
 la vue du don drisoire que venait de faire le monsieur au
pince-nez, la jeune fille devint rouge d'indignation; elle ta son
chapeau rond et ses gants, s'agenouilla sur le trottoir boueux en
face de l'image, et  trois reprises se prosterna contre le sol.
Ensuite elle ouvrit son porte-monnaie; mais comme il ne contenait
que quelques grivas[15], elle dtacha aussitt ses boucles
d'oreilles en diamant et les dposa sur le plateau.

-- On le peut, n'est-ce pas? C'est pour la parure de l'icne?
demanda-t-elle au moine d'une voix agite.

-- On le peut, tout don est une bonne oeuvre.

La foule muette assista  cette scne sans exprimer ni blme, ni
approbation; lisabeth Nikolaevna, dont l'amazone tait toute
couverte de boue, remonta  cheval et disparut.

II

Deux jours aprs, je la rencontrai en nombreuse compagnie: elle
faisait partie d'une socit qui remplissait trois voitures autour
desquelles galopaient plusieurs cavaliers. Ds qu'elle m'et
aperu, elle m'appela d'un geste, fit arrter la calche et exigea
absolument que j'y prisse place. Ensuite elle me prsenta aux
dames lgantes qui l'accompagnaient, et m'expliqua que leur
promenade avait un but fort intressant. lisabeth Nikolaevna
riait et paraissait extrmement heureuse. Dans ces derniers temps,
elle tait devenue d'une ptulante gaiet. Il s'agissait en effet
d'une partie de plaisir assez excentrique: tout ce monde se
rendait de l'autre ct de la rivire, chez le marchant
Svostianoff qui, depuis dix ans, donnait l'hospitalit  Smen
Iakovlvitch, iourodivii[16] renomm pour sa saintet et ses
prophties non seulement dans notre province, mais dans les
gouvernements voisins et mme dans les deux capitales. Quantit de
gens allaient se prosterner devant ce fou et tchaient d'obtenir
une parole de lui; les visiteurs apportaient avec eux des prsents
souvent considrables. Quand il n'appliquait pas  ses besoins les
offrandes qu'il recevait, il en faisait don  une glise,
d'ordinaire au monastre de Saint-Euthyme; aussi un moine de ce
couvent tait-il  demeure dans le pavillon occup par
l'iourodivii. Tous se promettaient beaucoup d'amusement. Personne
dans cette socit n'avait encore vu Smen Iakovlvitch; Liamchine
seul tait dj all chez lui auparavant: il racontait que le fou
l'avait fait mettre  la porte  coups de balai et lui avait lanc
de sa propre main deux grosses pommes de terre bouillies. Parmi
les cavaliers je remarquai Pierre Stpanovitch; il avait lou un
cheval de Cosaque et se tenait trs mal sur sa monture. Dans la
cavalcade figurait aussi Stavroguine. Lorsque dans son entourage
on organisait une partie de plaisir, il consentait parfois  en
tre et avait toujours, en pareil cas, l'air aussi gai que le
voulaient les convenances, mais, selon son habitude, il parlait
peu.

Au moment o la caravane arrivait vis--vis de l'htel qui se
trouve prs du pont, quelqu'un observa brusquement qu'un voyageur
venait de se tirer un coup de pistolet dans cette maison, et qu'on
attendait la police. Un autre proposa aussitt d'aller voir le
cadavre. Cette ide fut accueillie avec d'autant plus
d'empressement que nos dames n'avaient jamais vu de suicid. On
s'ennuie tant, dit l'une d'elles, qu'il ne faut pas tre difficile
en fait de distractions. Deux ou trois seulement restrent  la
porte, les autres envahirent toutes ensembles le malpropre
corridor, et parmi elles je ne fus pas peu surpris de remarquer
lisabeth Nikolaevna elle-mme. La chambre o gisait le corps
tait ouverte, et, naturellement, on n'osa pas nous en refuser
l'entre. Le dfunt tait un tout jeune homme, on ne lui aurait
pas donn plus de dix-neuf ans; avec ses pais cheveux blonds, son
front pur et l'ovale rgulier de son visage il avait d tre trs
beau. Ses membres taient dj roides, et sa face blanche semblait
de marbre. Sur la table se trouvait un billet qu'il avait laiss
pour qu'on n'accust personne de sa mort. Il se tuait, crivait-
il, parce qu'il avait boulott (_sic_) quatre cents roubles. Ces
quelques lignes contenaient quatre fautes de grammaire. Un gros
propritaire qui, apparemment, connaissait le suicid et occupait
dans l'htel une chambre voisine, se penchait sur le cadavre en
poussant force soupirs. Il nous apprit que ce jeune homme tait le
fils d'une veuve qui habitait la campagne; il avait t envoy
dans notre ville par sa famille, c'est--dire par sa mre, ses
tantes et ses soeurs, pour acheter le trousseau d'une de celles-ci
qui allait se marier prochainement; une parente domicilie ici
devait le guider dans ces emplettes. On lui avait confi quatre
cents roubles, les conomies de dix annes, et on ne l'avait
laiss partir qu'aprs lui avoir prodigu les recommandations et
avoir pass  son cou toutes sortes d'objets bnits. Jusqu'alors
il avait toujours t un garon trs rang.

Arriv  la ville, au lieu d'aller chez sa parente, le jeune homme
descendit  l'htel, puis se rendit droit au club o il comptait
trouver quelque tranger qui consentt  tailler une banque avec
lui. Son espoir ayant t tromp, il revint vers minuit  l'htel,
se fit donner du champagne, des cigares de la Havane, et demanda
un souper de six ou sept plats. Mais le champagne l'enivra et le
tabac lui causa des nauses; bref, il ne put toucher au repas
qu'on lui servit, et il se coucha presque sans connaissance. Le
lendemain, il se rveilla frais comme une pomme et n'eut rien de
plus press que d'aller chez des tsiganes dont il avait entendu
parler au club. Pendant deux jours on ne le revit point  l'htel.
Hier seulement,  cinq heures de l'aprs-midi, il tait rentr
ivre, s'tait mis au lit et avait dormi jusqu' dix heures du
soir.  son rveil il avait demand une ctelette, une bouteille
de chteau-yquem, du raisin, tout ce qu'il faut pour crire, enfin
sa note. Personne n'avait rien remarqu de particulier en lui; il
tait calme, doux et affable. Le suicide avait sans doute eu lieu
vers minuit, quoique, chose trange, on n'et entendu aucune
dtonation d'arme  feu. C'tait seulement aujourd'hui,  une
heure de l'aprs-midi, que les gens de l'tablissement avaient t
pris d'inquitude; ils taient alls frapper chez le voyageur, et,
ne recevant pas de rponse, avaient enfonc la porte. La bouteille
de chteau-yquem tait encore  moiti pleine; il restait aussi
une demi-assiette de raisin. Le jeune homme s'tait servi d'un
petit revolver  trois coups pour se loger une balle dans le
coeur. La blessure saignait  peine; les doigts du suicid avaient
laiss chapper l'arme qui tait tombe sur le tapis. Le corps
tait  demi couch sur un divan. La mort avait d tre
instantane. Aucune trace de souffrance n'apparaissait sur le
visage, dont l'expression tait calme, presque heureuse, comme si
la vie ne l'et pas quitt. Toute notre socit considrait le
cadavre avec une curiosit avide. Qui que nous soyons, il y a en
gnral dans le malheur d'autrui quelque chose qui rjouit nos
yeux. Les dames regardaient en silence; les messieurs faisaient de
fines observations qui tmoignaient d'une grande libert d'esprit.
L'un d'eux remarqua que c'tait la meilleure issue, et que le
jeune homme ne pouvait rien imaginer de plus sage. La conclusion
d'un autre fut que du moins pendant un moment il avait bien vcu.
Un troisime se demanda pourquoi les suicides taient devenus si
frquents chez nous; il semble, dit-il, que le sol manque sous
nos pieds. Ce raisonneur n'obtint aucun succs. Liamchine qui
mettait sa gloire  jouer le rle de bouffon, prit sur l'assiette
une petite grappe de raisin; un autre l'imita en riant, et un
troisime avanait le bras vers la bouteille de chteau-yquem,
quand survint le matre de police qui fit vacuer la chambre.
Comme nous n'avions plus rien  voir, nous nous retirmes
aussitt, bien que Liamchine essayt de parlementer avec le
magistrat. La route s'acheva deux fois plus gaiement qu'elle
n'avait commenc.

Il tait juste une heure de l'aprs-midi lorsque nous arrivmes 
la maison du marchand Svostianoff. On nous dit que Smen
Iakovlvitch tait en train de dner, mais qu'il recevrait
nanmoins. Nous entrmes tous  la fois. La chambre o le
bienheureux prenait ses repas et donnait ses audiences tait assez
spacieuse, perce de trois fentres et coupe en deux parties
gales par un treillage en bois qui s'levait jusqu' mi-corps. Le
commun des visiteurs restait en de de cette clture;
l'iourodivii se tenait de l'autre ct et ne laissait pntrer
auprs de lui que certains privilgis; il les faisait asseoir
tantt sur des fauteuils de cuir, tantt sur un divan; lui-mme
occupait un vieux voltaire dont l'toffe montrait la corde. g de
cinquante-cinq ans, Smen Iakovlvitch tait un homme assez grand,
aux petits yeux troits, au visage ras, jaune et bouffi; sa tte
presque entirement chauve ne conservait plus que quelques cheveux
blonds; il avait la joue droite enfle, la bouche un peu djete
et une grosse verrue prs de la narine gauche. Sa physionomie
tait calme, srieuse, presque somnolente. Vtu,  l'allemande,
d'une redingote noire, il ne portait ni gilet, ni cravate. Sous
son vtement se laissait voir une chemise propre mais d'une toile
assez grossire. Ses pieds qui paraissaient malades taient
chausss de pantoufles. C'tait, disait-on, un ancien
fonctionnaire, et il possdait un tchin. En ce moment il venait de
manger une soupe au poisson et attaquait son second plat, -- des
pommes de terre en robe de chambre.  cela se rduisait
invariablement sa nourriture, mais il aimait beaucoup le th et en
faisait une grande consommation. Autour de lui allaient et
venaient trois domestiques gags par le marchand; l'un d'eux tait
en frac, un autre ressemblait  un artelchtchik[17], le troisime
avait l'air d'un rat d'glise; il y avait encore un garon de
seize ans qui se remuait beaucoup. Indpendamment des laquais, l
se trouvait aussi, un tronc dans la main, un moine du couvent de
Saint-Euthyme, homme  cheveux blancs et d'un extrieur
respectable, malgr un embonpoint peut-tre excessif. Sur une
table bouillait un norme samovar,  ct d'un plateau contenant
environ deux douzaines de grands verres. En face, sur une autre
table, s'talaient les offrandes: quelques pains de sucre et
quelques livres de la mme denre, deux livres de th, une paire
de pantoufles brodes, un foulard, une pice de drap, une pice de
toile, etc. Les dons en argent entraient presque tous dans le
tronc du moine. Il y avait beaucoup de monde dans la chambre, les
visiteurs seuls se trouvaient au nombre d'une douzaine; deux
d'entre eux avaient pris place derrire le treillage, prs de
Smen Iakovlvitch: l'un, vieux plerin aux cheveux blancs, tait
 coup sr un homme du peuple; l'autre, petit et maigre, tait un
religieux de passage dans notre ville; assis modestement, il
tenait ses yeux baisss. Le reste de l'assistance, debout devant
le treillage, se composait presque exclusivement de moujiks; on
remarquait toutefois dans ce public un propritaire, une vieille
dame noble et pauvre, enfin un gros marchand venu d'une ville de
district; ce dernier tait porteur d'une grande barbe et habill 
la russe, mais on lui connaissait une fortune de cent mille
roubles. Tous attendaient leur bonheur en silence. Quatre
individus s'taient mis  genoux; l'un d'eux occupait une place
plus en vue que les autres et attirait particulirement
l'attention; c'tait le propritaire, gros homme de quarante-cinq
ans, qui restait pieusement agenouill tout contre le grillage
jusqu' ce qu'il plt  Smen Iakovlvitch d'honorer d'un regard
ou d'une parole. Il tait l depuis environ une heure, et le
bienheureux n'avait pas encore sembl s'apercevoir de sa prsence.

Nos dames, qui chuchotaient gaiement, allrent s'entasser contre
la clture, obligeant tous les autres visiteurs  s'effacer
derrire elles; seul le propritaire ne se laissa pas dloger de
sa place et mme se cramponna des deux mains au treillage. Des
regards badins se portrent sur l'iourodivii; les uns
l'examinrent avec leur monocle, les autres avec leur pince-nez;
Liamchine braqua mme sur lui une lorgnette de thtre. Sans
s'mouvoir de la curiosit dont il tait l'objet, Smen
Iakovlvitch promena ses petits yeux sur tout notre monde.

-- Charmante socit! Charmante socit! fit-il d'une voix de
basse assez forte.

Toute notre bande se mit  rire: Qu'est-ce que cela veut dire?
Mais le bienheureux n'ajouta rien et continua  manger ses pommes
de terre; quand il eut fini, il s'essuya la bouche, et on lui
apporta son th.

D'ordinaire, il ne le prenait pas seul et en offrait aux
visiteurs, non  tous, il est vrai, mais  ceux qui lui
paraissaient dignes d'un tel honneur. Ces choix avaient toujours
beaucoup d'imprvu. Tantt, ngligeant les hauts dignitaires et
les gens riches, il rgalait un moujik ou quelque vieille bonne
femme; tantt, au contraire, c'tait  un gros marchand qu'il
donnait la prfrence sur les pauvres diables. Il s'en fallait
aussi que tous fussent servis de la mme faon: pour les uns on
sucrait le th,  d'autres on donnait un morceau de sucre  sucer,
d'autres enfin n'avaient de sucre sous aucune forme. Dans la
circonstance prsente, les favoriss furent le religieux tranger
et le vieux plerin. Le premier eut un verre de th sucr, le
second n'eut pas de sucre du tout. Le gros moine du couvent de
Saint-Euthyme, qui jusqu' ce jour-l n'avait jamais t oubli,
dut cette fois se contenter de voir boire les autres.

-- Smen Iakovlvitch, dites-moi quelque chose; je dsirais depuis
longtemps faire votre connaissance, dit avec un sourire et un
clignement d'yeux la dame lgante qui avait dclar qu'il ne
fallait pas tre difficile en fait de distractions. L'iourodivii
ne la regarda mme pas. Le propritaire, agenouill poussa un
profond et bruyant soupir.

-- Donnez-lui du th sucr! dit soudain Smen Iakovlvitch en
montrant le riche marchand.

Celui-ci s'approcha et vint se placer  ct du propritaire.

-- Encore du sucre  lui! ordonna le bienheureux aprs qu'on et
vers le verre de th. -- On obit. -- Encore, encore  lui! -- On
remit du sucre  trois reprises. Le marchand but son sirop sans
murmurer.

-- Seigneur! chuchota l'assistance en se signant. Le propritaire
poussa un second soupir, non moins profond que le premier.

-- Batuchka! Smen Iakovlvitch! cria tout  coup d'une voix
dolente mais en mme temps trs aigre la dame pauvre, que les
ntres avaient carte du treillage. -- Depuis une grande heure,
mon bon ami, j'attends un mot de toi. Parle-moi, donne un conseil
 l'orpheline.

-- Interroge-l, dit Smen Iakovlvitch au rat d'glise. Celui-ci
s'avana vers elle.

-- Avez-vous fait ce que Smen Iakovlvitch vous a ordonn la
dernire fois? demanda-t-il  la veuve d'un ton bas et mesur.

-- Que faire avec eux, Smen Iakovlvitch? glapit la vieille dame;
-- ce sont des anthropophages; ils portent plainte contre moi
devant le tribunal de l'arrondissement; ils me menacent du snat:
voil comme ils traitent leur mre!...

-- Donne-lui! dit l'iourodivii en montrant un pain de sucre.

Le jeune garon s'lana aussitt vers l'objet indiqu, le prit et
l'apporta  la veuve.

-- Oh! batuchka, tu es trop bon! Que ferai-je de tout cela?
reprit-elle.

-- Encore! encore! ordonna Smen Iakovlvitch.

Un nouveau pain de sucre fut offert  la veuve.

-- Encore! encore! rpta le bienheureux.

On apporta un troisime et, enfin, un quatrime pain de sucre; la
visiteuse en avait de tous les cts. Le moine de notre couvent
soupira: tout cela aurait pu aller au monastre comme les autres
fois.

-- C'est beaucoup trop pour moi; qu'ai-je besoin d'en avoir
autant? observa la veuve, confuse. -- Mais est-ce que ce n'est pas
une prophtie, batuchka?

-- Si, c'est une prophtie, dit quelqu'un dans la foule.

-- Qu'on lui en donne encore une livre, encore! poursuivit Smen
Iakovlvitch.

Il restait encore sur la table un pain de sucre entier; mais le
bienheureux avait dit de donner une livre, et l'on donna une
livre.

-- Seigneur! Seigneur! soupiraient les gens du peuple en faisant
le signe de la croix, c'est une vidente prophtie.

-- Adoucissez d'abord votre coeur par la bont et la misricorde,
et ensuite venez vous plaindre de vos enfants, l'os de vos os,
voil probablement ce que signifie cet emblme remarqua  voix
basse, mais d'un air trs satisfait de lui-mme le gros moine, 
qui on avait oubli d'offrir du th et dont l'amour-propre bless
cherchait une consolation.

-- Mais quoi, batuchka! reprit soudain la veuve en colre, --
quand le feu a pris chez les Verkhichine, ils m'ont pass un noeud
coulant autour du corps pour me traner dans les flammes. Ils ont
fourr un chat mort dans mon coffre. C'est--dire qu'ils sont
capables de toutes les vilenies...

-- Qu'on la mette  la porte! cria Smen Iakovlvitch en agitant
les bras.

Le rat d'glise et le jeune gars s'lancrent de l'autre ct du
grillage. Le premier prit la veuve par le bras; elle ne fit pas de
rsistance, et se laissa conduire vers la porte en se retournant
pour considrer les pains de sucre que le jeune domestique portait
derrire elle.

-- Reprends-lui en un! ordonna l'iourodivii  l'artelchtchik rest
prs de lui. Le laquais courut sur les pas de ceux qui venaient de
sortir, et, quelque temps aprs, les trois domestiques revinrent,
rapportant un des pains de sucre qui avaient t donns  la
veuve; les trois autres demeurrent en sa possession.

-- Smen Iakovlvitch, pourquoi donc ne m'avez-vous rien rpondu?
il y a si longtemps que vous m'intressez, dit celle de nos dames
qui avait dj pris la parole.

Le bienheureux ne l'couta point, et s'adressa au moine de notre
monastre:

-- Interroge-le! ordonna-t-il en lui montrant le propritaire
agenouill.

Le moine s'approcha gravement du propritaire.

-- Quelle faute avez-vous commise? Ne vous avait-on pas ordonn
quelque chose?

-- De ne pas me battre, de m'abstenir de voies de fait, rpondit
d'une voix enroue l'interpell.

-- Avez-vous obi  cet ordre? reprit le moine.

-- Je ne puis pas; c'est plus fort que moi.

Smen Iakovlvitch agita les bras.

-- Chasse-le, chasse-le! Mets-le  la porte avec un balai!

Sans attendre que les faits suivissent les paroles, le
propritaire s'empressa de dtaler.

-- Il a laiss une pice d'or  l'endroit o il tait, dit le
moine en ramassant sur le parquet une demi-impriale.

-- Voil  qui il faut la donner, fit Smen Iakovlvitch; et il
indiqua du geste le riche marchand, qui n'osa pas refuser ce don.

-- L'eau va toujours  la rivire, ne put s'empcher d'observer le
moine.

--  celui-ci du th sucr, ordonna brusquement Smen Iakovlvitch
en montrant Maurice Nikolavitch.

Un domestique remplit un verre et l'offrit par erreur  un lgant
qui avait un binocle sur le nez.

-- Au grand, au grand! reprit le bienheureux.

Maurice Nikolavitch prit le verre, salua, et se mit  boire.
Tous les ntres partirent d'un clat de rire, je ne sais pourquoi.

-- Maurice Nikolavitch! dit soudain lisabeth Nikolaevna, -- le
monsieur qui tait  genoux l tout  l'heure est parti; mettez-
vous  genoux  sa place.

Le capitaine d'artillerie la regarda d'un air ahuri.

-- Je vous en prie; vous me ferez un grand plaisir. coutez,
Maurice Nikolavitch, poursuivit-elle avec un enttement
passionn, -- il faut absolument que vous vous mettiez  genoux;
je tiens  voir comment vous serez. Si vous refusez, tout est fini
entre nous. Je le veux absolument, je le veux!...

Je ne sais quelle tait son intention, mais elle exigeait d'une
faon pressante, implacable, on aurait dit qu'elle avait une
attaque nerveuse. Ces caprices cruels qui depuis quelque temps
surtout se renouvelaient avec une frquence particulire, Maurice
Nikolavitch se les expliquait comme des mouvements de haine
aveugle, et il les attribuait non  la mchancet, -- il savait
que la jeune fille avait pour lui de l'estime, de l'affection et
du respect, -- mais  une sorte d'intimit inconsciente dont par
moments elle ne pouvait triompher.

Il remit silencieusement son verre  une vieille femme qui se
trouvait derrire lui, ouvrit la porte du treillage et pntra,
sans y tre invit, dans la partie de la chambre rserve  Smen
Iakovlvitch; puis, en prsence de tout le monde, il se mit 
genoux. Je crois que son me, simple et dlicate, avait t trs
pniblement affecte par la brutale incartade que Lisa venait de
se permettre en public. Peut-tre pensait-il qu'en voyant
l'humiliation  laquelle elle l'avait condamn, elle aurait honte
de sa conduite. Certes, il fallait tre aussi naf que Maurice
Nikolavitch pour se flatter de corriger une femme par un tel
moyen.  genoux, avec son grand corps dgingand et son visage
d'un srieux imperturbable, il tait fort drle; cependant aucun
de nous ne rit; au contraire, ce spectacle inattendu produisit une
sensation de malaise. Tous les yeux se tournrent vers Lisa.

-- Esprit-Saint, Esprit-Saint! murmura Smen Iakovlvitch.

Lisa plit tout  coup, poussa un cri, et s'lana de l'autre ct
du treillage. L eut lieu une subite scne d'hystrie: la jeune
fille saisit Maurice Nikolavitch par les avant-bras et le tira
de toutes ses forces pour le relever.

-- Levez-vous! levez-vous! criait-elle comme hors d'elle-mme.
Levez-vous tout de suite! Comment avez-vous os vous mettre 
genoux?

Maurice Nikolavitch obit. Elle lui empoigna les bras au-dessus
du coude, et le regarda en plein visage avec une expression de
frayeur.

-- Charmante socit! Charmante socit! rpta encore une fois le
fou.

Lisa ramena enfin Maurice Nikolavitch dans l'autre partie de la
chambre. Toute notre socit tait fort agite. La dame dont j'ai
dj parl voulut sans doute tenter une diversion, et, pour la
troisime fois, s'adressa en minaudant  l'iourodivii:

-- Eh bien, Smen Iakovlvitch, est-ce que vous ne me direz pas
quelque chose? Je comptais tant sur vous.

-- Va te faire f...! lui rpondit le bienheureux.

Ces mots, prononcs trs distinctement et avec un accent de
colre, provoqurent chez les hommes un rire homrique; quant aux
dames, elles s'enfuirent en poussant de petits cris effarouchs.
Ainsi se termina notre visite  Smen Iakovlvitch.

Si je l'ai raconte avec tant de dtails, c'est surtout, je
l'avoue,  cause d'un incident trs nigmatique qui se serait
produit, dit-on, au moment de la sortie.

Tandis que tous se retiraient prcipitamment, Lisa, qui donnait le
bras  Maurice Nikolavitch, se rencontra soudain dans
l'obscurit du corridor avec Nicolas Vsvolodovitch. Il faut dire
que, depuis l'vanouissement de la jeune fille, ils s'taient
revus plus d'une fois dans le monde, mais sans jamais changer une
parole. Je fus tmoin de leur rencontre prs de la porte;  ce
qu'il me sembla, ils s'arrtrent pendant un instant et se
regardrent d'un air trange. Mais il se peut que la foule m'ait
empch de bien voir. On assura, au contraire, qu'en apercevant
Nicolas Vsvolodovitch, Lisa avait tout  coup lev la main, et
qu'elle l'aurait certainement soufflet, s'il ne s'tait cart 
temps. Peut-tre avait-elle surpris une expression de moquerie sur
le visage de Stavroguine, surtout aprs l'pisode dont Maurice
Nikolavitch avait t le triste hros. J'avoue que moi-mme je
ne remarquai rien; mais, en revanche, tout le monde prtendit
avoir vu la chose, quoique, en tenant pour vrai le geste attribu
 lisabeth Nikolaevna, peu de personnes seulement, dans la
confusion du dpart, eussent pu en tre tmoins. Je refusai alors
d'ajouter foi  ces racontars. Je me rappelle pourtant qu'au
retour Nicolas Vsvolodovitch fut un peu ple.

III

Le mme jour eut lieu  Skvorechniki l'entrevue que Barbara
Ptrovna se proposait depuis longtemps d'avoir avec Stpan
Trophimovitch. La gnrale arriva fort affaire  sa maison de
campagne; la veille, on avait dfinitivement dcid que la fte au
profit des institutrices pauvres serait donne chez la marchale
de la noblesse. Mais, avec sa promptitude de rsolution, Barbara
Ptrovna s'tait dit tout de suite que rien ne l'empchait, aprs
cette fte, d'en donner  son tour une chez elle et d'y inviter
toute la ville. La socit pourrait alors juger en connaissance de
cause qu'elle tait des deux maisons la meilleure, celle o l'on
savait le mieux recevoir et donner un bal avec le plus de got.
Barbara Ptrovna n'tait plus  reconnatre. L'altire matrone
qui, nagure encore, vivait dans une retraite si profonde,
semblait maintenant passionne pour les distractions mondaines. Du
reste, ce changement tait peut-tre plus apparent que rel.

Son premier soin, en arrivant  Skvorechniki, fut de visiter
toutes les chambres de la maison en compagnie du fidle Alexis
gorovitch et de Fomouchka, qui tait un habile dcorateur. Alors
commencrent de graves dlibrations: quels meubles, quels
tableaux, quels bibelots ferait-on venir de la maison de ville? O
les placerait-on? Comment utiliserait-on le mieux l'orangerie et
les fleurs? O poserait-on des tentures neuves? En quel endroit le
buffet serait-il install? N'y en aurait-il qu'un ou bien en
organiserait-on deux? etc., etc. Et voil qu'au milieu de ces
proccupations l'ide vint tout  coup  Barbara Ptrovna
d'envoyer sa voiture chercher Stpan Trophimovitch.

Celui-ci, depuis longtemps prvenu que son ancienne amie dsirait
lui parler, attendait de jour en jour cette invitation. Lorsqu'il
monta en voiture, il fit le signe de la croix: son sort allait se
dcider. Il trouva Barbara Ptrovna dans la grande salle; assise
sur un petit divan, en face d'un guridon de marbre, elle avait 
la main un crayon et un papier; Fomouchka mesurait avec un mtre
la hauteur des fentres et de la tribune; la gnrale inscrivait
les chiffres et faisait des marques sur le parquet. Sans
interrompre sa besogne, elle inclina la tte du ct de Stpan
Trophimovitch, et, quand ce dernier balbutia une formule de
salutation, elle lui tendit vivement la main; puis, sans le
regarder, elle lui indiqua une place  ct d'elle.

Je m'assis et j'attendis pendant cinq minutes, en comprimant les
battements de mon coeur, me raconta-t-il ensuite. -- J'avais
devant moi une femme bien diffrente de celle que j'avais connue
durant vingt ans. La profonde conviction que tout tait fini me
donna une force dont elle-mme fut surprise. Je vous le jure, je
l'tonnai par mon stocisme  cette heure dernire.

Barbara Ptrovna posa soudain son crayon sur la table et se tourna
brusquement vers le visiteur.

-- Stpan Trophimovitch, nous avons  parler d'affaires. Je suis
sre que vous avez prpar toutes vos phrases ronflantes et
quantit de mots  effet; mais il vaut mieux aller droit au fait,
n'est-ce pas?

Il se sentit fort mal  l'aise. Un pareil dbut n'avait rien de
rassurant.

-- Attendez, taisez-vous, laissez-moi parler; vous parlerez aprs,
quoique,  vrai dire, j'ignore ce que vous pourriez me rpondre,
poursuivit rapidement Barbara Ptrovna. -- Je considre comme un
devoir sacr de vous servir, votre vie durant, vos douze cent
roubles de pension; quand je dis devoir sacr, je m'exprime mal;
disons simplement que c'est une chose convenue entre nous, ce
langage sera beaucoup plus vrai, n'est-ce pas? Si vous voulez,
nous mettrons cela par crit. Des dispositions particulires ont
t prises pour le cas o je viendrais  mourir. Mais, en sus de
votre pension, vous recevez actuellement de moi le logement, le
service et tout l'entretien. Nous convertirons cela en argent, ce
qui fera quinze cents roubles, n'est-ce pas? Je mets en outre
trois cents roubles pour les frais imprvus, et vous avez ainsi
une somme ronde de trois mille roubles. Ce revenu annuel vous
suffira-t-il? Il me semble que c'est assez pour vivre. Du reste,
dans le cas de dpenses extraordinaires, j'ajouterai encore
quelque chose. Eh bien, prenez cet argent, renvoyez-moi mes
domestiques et allez demeurer o vous voudrez,  Ptersbourg, 
Moscou,  l'tranger; restez mme ici, si bon vous semble, mais
pas chez moi. Vous entendez?

-- Dernirement, une autre mise en demeure non moins premptoire
et non moins brusque m'a t signifie par ces mmes lvres, dit
d'une voix lente et triste Stpan Trophimovitch. -- Je me suis
soumis et... j'ai dans la cosaque pour vous complaire. -- Oui,
ajouta-t-il en franais, la comparaison peut tre permise: c'tait
comme un petit cosaque de Don qui sautait sur sa propre tombe.
Maintenant...

-- Cessez, Stpan Trophimovitch. Vous tes terriblement verbeux.
Vous n'avez pas dans; vous tes venu chez moi avec une cravate
neuve, du linge frais, des gants; vous vous tiez pommad et
parfum. Je vous assure que vous-mme aviez grande envie de vous
marier. Cela se lisait sur votre visage, et, croyez-le, ce n'tait
pas beau  voir. Si je ne vous en ai pas fait alors l'observation,
'a t par pure dlicatesse. Mais vous dsiriez, vous dsiriez
ardemment vous marier, malgr les ignominies que vous criviez
confidentiellement sur moi et sur votre future.  prsent, il ne
s'agit plus de cela. Et que parlez-vous de cosaque du Don sautant
sur sa tombe? Je ne saisis pas la justesse de cette comparaison.
Au contraire, ne mourez pas, vivez; vivez le plus longtemps
possible, j'en serai enchante.

-- Dans un hospice?

-- Dans un hospice? On ne va pas  l'hospice avec trois mille
roubles de revenu. Ah! je me rappelle, fit-elle avec un sourire; -
- en effet, une fois, par manire de plaisanterie, Pierre
Stpanovitch m'a parl d'un hospice. Au fait, il s'agit d'un
hospice particulier qui n'est pas  ddaigner. C'est un
tablissement o ne sont admis que le gens les plus considrs; il
y a l des colonels, et mme en ce moment un gnral y postule une
place. Si vous entrez l avec tout votre argent, vous trouverez le
repos, le confort, un nombreux domestique. Vous pourrez, dans
cette maison, vous occuper de sciences, et, quand vous voudrez
jouer aux cartes, les partenaires ne vous feront pas dfaut...

-- Passons.

-- Passons! rpta avec une grimace Barbara Ptrovna. -- Mais, en
ce cas, c'est tout; vous tes averti, dornavant nous vivrons
compltement spars l'un de l'autre.

-- Et c'est tout, tout ce qui reste de vingt ans? C'est notre
dernier adieu?

-- Vous tes fort pour les exclamations, Stpan Trophimovitch.
Cela est tout  fait pass de mode aujourd'hui. On parle
grossirement, mais simplement. Vous en revenez toujours  vos
vingt ans! 'a t de part et d'autre vingt annes d'amour-propre,
et rien de plus. Chacune des lettres que vous m'adressiez tait
crite non pour moi, mais pour la postrit. Vous tes un styliste
et non un ami; l'amiti n'est qu'un beau mot pour dsigner un
mutuel panchement d'eau sale...

-- Mon Dieu, que de paroles qui ne sont pas de vous! Ce sont des
leons apprises par coeur! Et dj ils vous ont fait revtir leur
uniforme! Vous aussi, vous tes dans la joie; vous aussi, vous
tes au soleil. Chre, chre, pour quel plat de lentilles vous
leur avez vendu votre libert!

-- Je ne suis pas un perroquet pour rpter les paroles d'autrui,
reprit avec colre Barbara Ptrovna. Soyez sr que mon langage
m'appartient. -- Qu'avez-vous fait pour moi durant ces vingt ans?
Vous me refusiez jusqu'aux livres que je faisais venir pour vous,
et dont les pages ne seraient pas encore coupes si on ne les
avait donns  relier. Quelles lectures me recommandiez-vous,
quand, dans les premires annes, je sollicitais vos conseils?
Capefigue, toujours Capefigue. Mon dveloppement intellectuel vous
faisait ombrage, et vous preniez vos mesures en consquence. Mais
cependant on rit de vous. Je l'avoue, je ne vous ai jamais
considr que comme un critique, pas autre chose. Pendant notre
voyage  Ptersbourg, quand je vous ai dclar que je me proposais
de fonder un recueil priodique et de consacrer toute ma vie 
cette publication, vous m'avez aussitt regarde d'un air moqueur
et vous tes devenu tout d'un coup trs arrogant.

-- Ce n'tait pas cela; vous vous tes mprise... nous craignions
alors des poursuites...

-- Si, c'tait bien cela, car,  Ptersbourg, vous ne pouviez
craindre aucune poursuite. Plus tard, en fvrier, lorsque se
rpandit le bruit de la prochaine apparition de cet organe, vous
vntes me trouver tout effray et vous exigetes de moi une lettre
certifiant que vous tiez tout  fait tranger  la publication
projete, que les jeunes gens se runissaient chez moi et non chez
vous, qu'enfin vous n'tiez qu'un simple prcepteur  qui je
donnais le logement dans ma maison pour lui complter ses
honoraires. Est-ce vrai? Vous rappelez-vous cela? Vous vous tes
toujours signal par votre hrosme, Stpan Trophimovitch.

-- Ce n'a t qu'une minute de pusillanimit, une minute
d'panchement en tte--tte, gmit le visiteur; -- mais se peut-
il qu'une rupture complte rsulte d'un ressentiment aussi
mesquin? Est-ce l, vraiment, le seul souvenir que vous aient
laiss tant d'annes passes ensemble?

-- Vous tes un terrible calculateur; vous voulez toujours me
faire croire que c'est moi qui reste en dette avec vous.  votre
retour de l'tranger, vous m'avez regarde du haut de votre
grandeur, vous ne m'avez pas laisse placer un mot; et quand moi-
mme, aprs avoir visit l'Europe, j'ai voulu vous parler de
l'impression que j'avais garde de la Madone Sixtine, vous ne
m'avez pas coute, vous avez ddaigneusement souri dans votre
cravate, comme si je ne pouvais pas avoir tout comme vous des
sensations artistiques.

-- Ce n'tait pas cela; vous devez vous tre trompe... J'ai
oubli...

-- Si, c'tait bien cela; mais vous n'aviez pas besoin de tant
vous poser en esthticien devant moi, car vous ne disiez que de
pures billeveses. Personne, aujourd'hui, ne perd son temps 
s'extasier devant la Madone, personne ne l'admire, sauf de vieux
encrots. C'est prouv.

-- Ah! c'est prouv?

-- Elle ne sert absolument  rien. Ce gobelet est utile, parce
qu'on peut y verser de l'eau; ce crayon est utile, parce qu'on
peut s'en servir pour prendre des notes; mais un visage de femme
peint ne vaut aucun de ceux qui existent dans la ralit. Essayez
un peu de dessiner une pomme, et mettez  ct une vraie pomme, --
laquelle choisirez-vous? Je suis sre que vous ne vous tromperez
pas. Voil comment on juge  prsent toutes vos thories; le
premier rayon de libre examen a suffi pour en montrer la fausset.

-- Oui, oui.

-- Vous souriez ironiquement. Et que me disiez-vous, par exemple,
de l'aumne? Pourtant, le plaisir de faire la charit est un
plaisir orgueilleux et immoral; le riche le tire de sa fortune et
de la comparaison qu'il tablit entre son importance et
l'insignifiance du pauvre. L'aumne dprave  la fois et le
bienfaiteur et l'oblig; de plus, elle n'atteint pas son but, car
elle ne fait que favoriser la mendicit. Les paresseux qui ne
veulent pas travailler se rassemblent autour des gens charitables
comme les joueurs qui esprent gagner se rassemblent autour du
tapis vert. Et cependant les misrables grochs qu'on leur jette ne
soulagent pas la centime partie de leur misre. Avez-vous donn
beaucoup d'argent dans votre vie? Pas plus de huit grivnas,
souvenez-vous en. Tchez un peu de vous rappeler la dernire fois
que vous avez fait l'aumne; c'tait il y a deux ans, je me
trompe, il va y en avoir quatre. Vous criez, et vous faites plus
de mal que de bien. L'aumne, dans la socit moderne, devrait
mme tre interdite par la loi. Dans l'organisation nouvelle il
n'y aura plus du tout de pauvres.

-- Oh! quel flux de paroles recueillies de la bouche d'autrui!
Ainsi vous en tes dj venue  rver d'une organisation nouvelle!
Malheureuse, que Dieu vous assiste!

-- Oui, j'en suis venue l, Stpan Trophimovitch; vous me cachiez
soigneusement toutes les ides nouvelles qui sont maintenant
tombes dans le domaine public, et vous faisiez cela uniquement
par jalousie, pour avoir une supriorit sur moi. Maintenant, il
n'est pas jusqu' cette Julie qui ne me dpasse de cent verstes.
Mais,  prsent, moi aussi, je vois clair. Je vous ai dfendu
autant que je l'ai pu, Stpan Trophimovitch: dcidment tout le
monde vous condamne.

-- Assez! dit-il en se levant, -- assez! Quels souhaits puis-je
encore faire pour vous,  moins de vous souhaiter le repentir?

-- Asseyez-vous une minute, Stpan Trophimovitch; j'ai encore une
question  vous adresser. Vous avez t invit  prendre part  la
matine littraire; cela s'est fait par mon entremise. Dites-moi,
que comptez-vous lire?

-- Eh bien, justement, quelque chose sur cette reine des reines,
sur cet idal de l'humanit, la Madone Sixtine, qui,  vos yeux,
ne vaut pas un verre ou un crayon.

-- Ainsi vous ne ferez pas une lecture historique? reprit avec un
pnible tonnement Barbara Ptrovna. -- Mais on ne vous coutera
pas. Vous en tenez donc bien pour cette Madone? Allons, pourquoi
voulez-vous endormir tout votre auditoire? Soyez sr, Stpan
Trophimovitch, que je parle uniquement dans votre intrt. Qu'est-
ce qui vous empche d'emprunter au moyen ge ou  l'Espagne une
petite historiette, courte mais attachante, une anecdote, si vous
voulez, que vous trufferiez de petits mots spirituels? Il y avait
l des cours brillantes, de belles dames, des empoisonnements.
Karmazinoff dit qu'il serait trange qu'on ne trouvt pas dans
l'histoire de l'Espagne le sujet d'une lecture intressante.

-- Karmazinoff, ce sot, ce vid, cherche des thmes pour moi!

-- Karmazinoff est presque une intelligence d'homme d'tat; vous
ne surveillez pas assez vos expressions, Stpan Trophimovitch.

-- Votre Karmazinoff est une vieille pie-griche! Chre, chre,
depuis quand,  Dieu! vous ont-ils ainsi transforme?

-- Maintenant encore je ne puis souffrir ses airs importants; mais
je rends justice  son intelligence. Je le rpte, je vous ai
dfendu de toutes mes forces, autant que je l'ai pu. Et pourquoi
tenir absolument  tre ridicule et ennuyeux? Au contraire, montez
sur l'estrade avec le sourire grave d'un reprsentant du pass et
racontez trois anecdotes avec tout votre sel, comme vous seul
parfois savez raconter. Soit, vous tes un vieillard, un ci-
devant, un arrir; mais vous-mme vous commencerez par le
reconnatre en souriant, et tout le monde verra que vous tes un
bon, aimable et spirituel dbris... En un mot, un homme
d'autrefois, mais dont l'esprit est assez ouvert pour comprendre
toute la laideur des principes qui l'ont inspir jusqu' prsent.
Allons, faites-moi ce plaisir, je vous prie.

-- Chre, assez! N'insistez pas, c'est impossible. Je lirai mon
tude sur la Madone, mais je soulverai un orage qui crvera sur
eux tous, ou dont je serai la seule victime!

-- Cette dernire conjecture est la plus probable, Stpan
Trophimovitch.

-- Eh bien, que mon destin s'accomplisse! Je fltrirai le lche
esclave, le laquais infect et dprav qui le premier se hissera
sur un chafaudage pour mutiler avec des ciseaux la face divine du
grand idal, au nom de l'galit, de l'envie et... de la
digestion. Je ferai entendre une maldiction suprme, quitte
ensuite ...

--  entrer dans une maison de fous?

-- Peut-tre. Mais, en tout cas, vainqueur ou vaincu, le mme soir
je prendrai ma besace, ma besace de mendiant, j'abandonnerai tout
ce que je possde, tout ce que je tiens de votre libralit, je
renoncerai  toutes vos pensions,  tous les biens promis par
vous, et je partirai  pied pour achever ma vie comme prcepteur
chez un marchand, ou mourir de faim au pied d'un mur. J'ai dit.
_Alea jacta est!_

Il se leva de nouveau.

Barbara Ptrovna, les yeux tincelants de colre, se leva aussi.

-- J'en tais sre! dit-elle; -- depuis des annes dj j'tais
convaincue que vous gardiez cela en rserve, que, pour finir, vous
vouliez me dshonorer, moi et ma maison, par la calomnie! Que
signifie cette rsolution d'entrer comme prcepteur chez un
marchand ou d'aller mourir de faim au pied d'un mur? C'est une
mchancet, une faon de me noircir, et rien de plus!

-- Vous m'avez toujours mpris; mais je finirai comme un
chevalier fidle  sa dame, car votre estime m'a toujours t plus
chre que tout le reste.  partir de ce moment je n'accepterai
plus rien, et mon culte sera dsintress.

-- Comme c'est bte!

-- Vous ne m'avez jamais estim. J'ai pu avoir une foule de
faiblesses. Oui, je vous ai gruge; je parle la langue du
nihilisme; mais vous gruger n'a jamais t le principe suprme de
mes actes. Cela est arriv ainsi, par hasard, je ne sais
comment... J'ai toujours pens qu'entre nous il y avait quelque
chose de plus haut que la nourriture, et jamais, jamais je n'ai
t un lche! Eh bien, je pars pour rparer ma faute! Je me mets
en route tardivement; l'automne est avanc, le brouillard s'tend
sur les plaines, le givre couvre mon futur chemin et le vent gmit
sur une tombe qui va bientt s'ouvrir... Mais en route, en route,
partons:

_Plein d'un amour pur,_
_Fidle au doux rve..._

-- Oh! adieu, mes rves! Vingt ans! _Alea jacta est!_

Des larmes jaillirent brusquement de ses yeux et inondrent son
visage. Il prit son chapeau.

Je ne comprends pas le latin, dit Barbara Ptrovna, se roidissant
de toutes ses forces contre elle-mme.

-- Qui sait? peut-tre avait-elle aussi envie de pleurer; mais
l'indignation et le caprice l'emportrent encore une fois sur
l'attendrissement.

-- Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il n'y a rien de srieux dans
tout cela. Jamais vous ne serez capable de mettre  excution vos
menaces, dictes par l'gosme. Vous n'irez nulle part, chez aucun
marchand, mais vous continuerez  vivre bien tranquillement  mes
crochets, recevant une pension et runissant chez vous, tous les
mardis, vos amis, qui ne ressemblent  rien. Adieu, Stpan
Trophimovitch.

--_ Alea jacta est! _rpta-t-il; puis il s'inclina profondment
et revint chez lui plus mort que vif.

CHAPITRE VI

_PIERRE STEPANOVITCH SE REMUE._

I

Le jour de la fte avait t dfinitivement fix, mais Von Lembke
allait s'assombrissant de plus en plus. Il tait rempli de
pressentiments tranges et sinistres, ce qui inquitait fort Julie
Mikhalovna.  la vrit, tout ne marchait pas le mieux du monde.
Notre ancien gouverneur, l'aimable Ivan Osipovitch, avait laiss
l'administration dans un assez grand dsordre; en ce moment on
redoutait le cholra; la peste bovine faisait de grands ravages
dans certaines localits; pendant tout l't les villes et les
villages avaient t dsols par une foule d'incendies o le
peuple s'obstinait  voir la main d'une bande noire; le brigandage
avait pris des proportions vraiment anormales. Mais tout cela,
bien entendu, tait trop ordinaire pour troubler la srnit
d'Andr Antonovitch, s'il n'avait eu d'autres et plus srieux
sujets de proccupation.

Ce qui frappait surtout Julie Mikhalovna, c'tait la taciturnit
croissante de son mari, qui, chose singulire, devenait de jour en
jour plus dissimul. Pourtant qu'avait-il  cacher? Il est vrai
qu'il faisait rarement de l'opposition  sa femme, et que la
plupart du temps il lui obissait en aveugle. Ce fut, par exemple,
sur les instances de Julie Mikhalovna qu'on prit deux ou trois
mesures trs risques et presque illgales qui tendaient 
augmenter le pouvoir du gouverneur. On fit dans le mme but
plusieurs compromis fcheux. On porta pour des rcompenses telles
gens qui mritaient de passer en jugement et d'tre envoys en
Sibrie, on dcida systmatiquement d'carter certaines plaintes,
de jeter au panier certaines rclamations. Tous ces faits,
aujourd'hui connus, furent dus  l'action prdominante de Julie
Mikhalovna. Lembke non seulement signait tout, mais ne discutait
mme pas le droit de sa femme  s'immiscer dans l'exercice de ses
fonctions. Parfois, en revanche,  propos de pures bagatelles,
il se rebellait d'une faon qui tonnait la gouvernante. Sans
doute, aprs des jours de soumission, il sentait le besoin de se
ddommager par de petits moments de rvolte. Malheureusement,
Julie Mikhalovna, malgr toute sa pntration, ne pouvait
comprendre ces rsistances inattendues. Hlas! elle ne s'en
inquitait pas, et il rsulta de l bien des malentendus.

Je ne m'tendrai pas sur le chapitre des erreurs administratives,
tel n'est pas l'objet que je me suis propos en commenant cette
chronique, mais il tait ncessaire de donner quelques
claircissements  ce sujet pour l'intelligence de ce qui va
suivre. Je reviens  Julie Mikhalovna.

La pauvre dame (je la plains fort) aurait pu atteindre tout ce
qu'elle poursuivait avec tant d'ardeur (la gloire et le reste),
sans se livrer aux agissements excentriques par lesquels elle se
signala ds son arrive chez nous. Mais, soit surabondance de
posie, soit effet des longs et cruels dboires dont avait t
remplie sa premire jeunesse, toujours est-il qu'en changeant de
fortune elle se crut soudain une mission, elle se figura qu'une
langue de feu brillait sur sa tte. Par malheur, quand une femme
s'imagine avoir ce rare chignon, il n'est pas de tche plus
ingrate que de la dtromper, et au contraire rien n'est plus
facile que de la confirmer dans son illusion. Tout le monde flatta
 l'envi celle de Julie Mikhalovna. La pauvrette se trouva du
coup le jouet des influences les plus diverses, alors mme qu'elle
pensait tre profondment originale. Pendant le peu de temps que
nous l'emes pour gouvernante, nombre d'aigrefins surent exploiter
sa navet au mieux de leurs intrts. Et, dguis sous le nom
d'indpendance, quel incohrent ple-mle d'inclinations
contradictoires! Elle aimait  la fois la grande proprit,
l'lment aristocratique, l'accroissement des pouvoirs du
gouverneur, l'lment dmocratique, les nouvelles institutions,
l'ordre, la libre pense, les ides sociales, l'tiquette svre
d'un salon du grand monde et le dbraill des jeunes gens qui
l'entouraient. Elle rvait de _donner le bonheur_ et de concilier
les inconciliables, plus exactement, de runir tous les partis
dans la commune adoration de sa personne. Elle avait aussi des
favoris; Pierre Stpanovitch qui l'accablait des plus grossires
flatteries tait vu par elle d'un trs bon oeil. Mais il lui
plaisait encore pour une autre raison fort bizarre, et ici se
montrait bien le caractre de la pauvre dame; elle esprait
toujours qu'il lui rvlerait un vaste complot politique! Quelque
trange que cela puisse paratre, il en tait ainsi. Il semblait,
je ne sais pourquoi,  Julie Mikhalovna que dans la province se
tramait une conspiration contre la sret de l'tat. Pierre
Stpanovitch, par son silence dans certains cas et par de petits
mots nigmatiques dans d'autres, contribuait  enraciner chez elle
cette singulire ide. Elle le supposait en relation avec tous les
groupes rvolutionnaires de la Russie, mais en mme temps dvou 
sa personne jusqu'au fanatisme. Dcouvrir un complot, mriter la
reconnaissance de Ptersbourg, procurer de l'avancement  son
mari, caresser la jeunesse pour la retenir sur le bord de
l'abme, telles taient les chimres dont se berait l'esprit
fanatique de la gouvernante. Puisqu'elle avait sauv et conquis
Pierre Stpanovitch ( cet gard elle n'avait pas le moindre
doute), elle sauverait tout aussi bien les autres. Aucun d'eux ne
prirait, elle les prserverait tous de leur perte, elle les
remettrait dans la bonne voie, elle appellerait sur eux la
bienveillance du gouvernement, elle agirait en s'inspirant d'une
justice suprieure, peut-tre mme l'histoire et tout le
libralisme russe bniraient son nom; et cela n'empcherait pas le
complot d'tre dcouvert. Tous les profits  la fois.

Mais il tait ncessaire qu'au moment de la fte Andr Antonovitch
et un visage un peu plus riant. Il fallait absolument lui rendre
le calme et la srnit.  cette fin, Julie Mikhalovna envoya 
son mari Pierre Stpanovitch, esprant que ce dernier, par quelque
moyen connu de lui, peut-tre mme par quelque confidence
officieuse, saurait triompher de l'abattement de gouverneur. Elle
avait toute confiance dans l'habilet du jeune homme. Depuis
longtemps Pierre Stpanovitch n'avait pas mis le pied dans le
cabinet de Von Lembke. Lorsqu'il y entra, sa victime ordinaire
tait justement de fort mauvaise humeur.

II

Une complication avait surgi qui causait le plus grand embarras 
M. Von Lembke. Dans un district (celui-l mme que Pierre
Stpanovitch avait visit dernirement) un sous-lieutenant avait
reu devant toute sa compagnie un blme verbal de son suprieur
immdiat. L'officier, rcemment arriv de Ptersbourg, tait un
homme jeune encore; toujours silencieux et morose, il ne laissait
pas d'avoir un aspect assez imposant, quoiqu'il ft petit, gros et
rougeaud. S'entendant rprimander, il avait pouss un cri qui
avait stupfi toute la compagnie, s'tait jet tte baisse sur
son chef et l'avait furieusement mordu  l'paule, on n'avait pu
qu' grand'peine lui faire lcher prise.  n'en pas douter, ce
sous-lieutenant tait fou; du moins l'enqute rvla que depuis
quelques temps il faisait des choses fort tranges. Ainsi il avait
jet hors de son logement deux icnes appartenant  son
propritaire et bris l'un d'eux  coups de hache; dans sa chambre
il avait plac sur trois supports disposs en forme de lutrins les
ouvrages de Vogt, de Moleschott et de Buchner; devant chacun de
ces lutrins il brlait des bougies de cire comme on en allume dans
les glises. Le nombre des livres trouvs chez lui donnait lieu de
penser que cet homme lisait normment. S'il avait eu cinquante
mille francs, il se serait peut-tre embarqu pour les les
Marquises, comme ce cadet dont M. Hertzen raconte quelque part
l'histoire avec une verve si humoristique. Quand on l'arrta, on
saisit sur lui et dans son logement quantit de proclamations des
plus subversives.

En soi cette dcouverte ne signifiait rien, et,  mon avis, elle
ne mritait gure qu'on s'en proccupt. tait-ce la premire fois
que nous voyions des crits sditieux? Ceux-ci, d'ailleurs,
n'taient pas nouveaux: c'taient, comme on le dit plus tard, les
mmes qui avaient t rpandus rcemment dans la province de K...,
et Lipoutine assurait avoir vu de petites feuilles toutes
pareilles  celles-l pendant un voyage qu'il avait fait dans un
gouvernement voisin six semaines auparavant. Mais il se produisit
une concidence dont Andr Antonovitch fut trs frapp: dans le
mme temps en effet l'intendant des Chpigouline apporta  la
police deux ou trois liasses de proclamations qu'on avait
introduites de nuit dans la fabrique, et qui taient identiques
avec celles du sous-lieutenant. Les paquets n'avaient pas encore
t dfaits, et aucun ouvrier n'en avait pris connaissance. La
chose tait sans importance, nanmoins elle parut louche au
gouverneur et le rendit trs soucieux.

Alors venait de commencer cette affaire Chpigouline dont on a
tant parl chez nous et que les journaux de la capitale ont
raconte avec de telles variantes. Trois semaines auparavant, le
cholra asiatique avait fait invasion parmi les ouvriers de
l'usine; il y avait eu un dcs et plusieurs cas. L'inquitude
s'empara de notre ville, car le cholra svissait dj dans une
province voisine. Je ferai remarquer qu'en prvision de l'arrive
du flau notre administration avait pris des mesures
prophylactiques aussi satisfaisantes que possible. Mais les
Chpigouline tant millionnaires et possdant de hautes relations,
on avait nglig d'appliquer  leur fabrique les rglements
sanitaires. Soudain des plaintes universelles s'levrent contre
cette usine qu'on accusait d'tre un foyer d'pidmie: elle tait
si mal tenue, disait-on, les locaux affects aux ouvriers,
notamment, taient si sales, que cette malpropret devait suffire,
en l'absence de toute autre cause, pour engendrer le cholra. Des
ordres furent immdiatement donns en consquence, et Andr
Antonovitch veilla  ce qu'ils fussent promptement excuts.
Pendant trois semaines on nettoya la fabrique, mais les
Chpigouline, sans qu'on st pourquoi, y arrtrent le travail.
L'un des deux frres rsidait constamment  Ptersbourg; l'autre,
 la suite des mesures de dsinfection prises par l'autorit, se
rendit  Moscou. L'intendant charg de rgler les comptes vola
effrontment les ouvriers; ceux-ci commencrent  murmurer,
voulurent toucher ce qui leur tait d et allrent btement se
plaindre  la police; du reste, ils ne criaient pas trop et
prsentaient leurs rclamations avec assez de calme. Ce fut sur
ces entrefaites qu'on remit au gouvernement les proclamations
trouves par l'intendant.

Pierre Stpanovitch ne se fit point annoncer et pntra dans le
cabinet d'Andr Antonovitch avec le sans faon d'un ami, d'un
intime; d'ailleurs, en ce moment, c'tait Julie Mikhalovna qui
l'avait envoy. En l'apercevant, Von Lembke laissa voir un
mcontentement trs marqu, et, au lieu d'aller au devant de lui,
s'arrta prs de la table. Avant l'arrive du visiteur, il se
promenait dans la chambre, o il s'entretenait en tte--tte avec
un employ de sa chancellerie, un gauche et maussade Allemand du
nom de Blum, qu'il avait amen de Ptersbourg, malgr la trs vive
opposition de Julie Mikhalovna.  l'apparition de Pierre
Stpanovitch, l'employ se dirigea vers la porte, mais il ne
sortit pas. Le jeune homme crut mme remarquer qu'il changeait un
regard d'intelligence avec son suprieur.

-- Oh! oh! je vous y prends, administrateur sournois! cria
gaiement Pierre Stpanovitch, et il couvrit avec sa main une
proclamation qui se trouvait sur la table, -- cela va augmenter
votre collection, hein?

Andr Antonovitch rougit, et sa physionomie prit une expression de
mauvaise humeur plus accentue encore.

-- Laissez, laissez cela tout de suite! cria-t-il tremblant de
colre, -- et ne vous avisez pas, monsieur...

-- Qu'est-ce que vous avez? On dirait que vous tes fch?

-- Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que dsormais
je suis dcid  ne plus tolrer votre sans faon, je vous prie de
vous en souvenir...

-- Ah! diable, c'est qu'il est fch en effet!

-- Taisez-vous donc, taisez-vous! vocifra Von Lembke en frappant
du pied, -- n'ayez pas l'audace...

Dieu sait quelle tournure les choses menaaient de prendre. Hlas!
il y avait ici une circonstance ignore de Pierre Stpanovitch et
de Julie Mikhalovna elle-mme. Depuis quelques jours, le
malheureux Andr Antonovitch avait l'esprit si drang qu'il en
tait venu  souponner _in petto_ Pierre Stpanovitch d'tre
l'amant de sa femme. Lorsqu'il se trouvait seul, la nuit surtout,
cette pense le faisait cruellement souffrir.

-- Je pensais que quand un homme vous retient deux soirs de suite
jusqu'aprs minuit pour vous lire son roman en tte--tte, il
oublie lui-mme la distance qui le spare de vous... Julie
Mikhalovna me reoit sur un pied d'intimit; comment vous
dchiffrer? rpliqua non sans dignit Pierre Stpanovitch. -- 
propos, voici votre roman, ajouta-t-il en dposant sur la table un
gros cahier roul en forme de cylindre et soigneusement envelopp
dans un papier bleu.

Lembke rougit et se troubla.

-- O donc l'avez-vous trouv? demanda-t-il aussi froidement qu'il
le put, mais sa joie tait visible malgr tous les efforts qu'il
faisait pour la cacher.

-- Figurez-vous qu'il avait roul derrire la commode. Quand je
suis rentr l'autre jour, je l'aurai jet trop brusquement sur ce
meuble. C'est avant-hier seulement qu'on l'a retrouv, en lavant
les parquets, mais vous m'avez donn bien de l'ouvrage.

Le gouverneur, voulant conserver un air de svrit, baissa les
yeux.

-- Vous tes cause que depuis deux nuits je n'ai pas dormi. --
Voil dj deux jours que le manuscrit est retrouv; si je ne vous
l'ai pas rendu tout de suite, c'est parce que je tenais  le lire
d'un bout  l'autre, et, comme je n'ai pas le temps pendant la
journe, j'ai d y consacrer mes nuits. Eh bien, je suis mcontent
de ce roman: l'ide ne me plat pas. Peu importe aprs tout, je
n'ai jamais t un critique; d'ailleurs, quoique mcontent,
batuchka, je n'ai pas pu m'arracher  cette lecture! Les chapitres
IV et V, c'est... c'est... le diable sait quoi! Et que d'humour
vous avez fourr l-dedans! j'ai bien ri. Comme vous savez
pourtant provoquer l'hilarit sans que cela paraisse! Dans les
chapitres IX et X il n'est question que d'amour, ce n'est pas mon
affaire, mais cela produit tout de mme de l'effet. Pour ce qui
est de la fin, oh! je vous battrais volontiers. Voyons, quelle est
votre conclusion? Toujours l'ternelle balanoire, la
glorification du bonheur domestique: vos personnages se marient,
ont beaucoup d'enfants et font bien leurs affaires! Vous enchantez
le lecteur, car moi-mme, je le rpte, je n'ai pas pu m'arracher
 votre roman, mais vous n'en tes que plus coupable. Le public
est bte, les hommes intelligents devraient l'clairer, et vous au
contraire... Allons, assez, adieu. Une autre fois ne vous fchez
pas; j'tais venu pour vous dire deux petits mots urgents; mais
vous tes si mal dispos...

Andr Antonovitch, pendant ce temps, avait serr son manuscrit
dans une bibliothque en bois de chne et fait signe  Blum de se
retirer. L'employ obit d'un air de chagrin.

-- Je ne suis pas mal dispos, seulement... j'ai toujours des
ennuis, grommela le gouverneur.

Quoiqu'il et prononc ces mots en fronant les sourcils, sa
colre avait disparu; il s'assit prs de la table.

-- Asseyez-vous, continua-t-il, -- et dites-moi vos deux mots. Je
ne vous avais pas vu depuis longtemps, Pierre Stpanovitch;
seulement,  l'avenir, n'entrez plus brusquement comme cela... on
est quelquefois occup...

-- C'est une habitude que j'ai...

-- Je le sais et je crois que vous n'y mettez aucune mauvaise
intention, mais parfois on a des soucis... Asseyez-vous donc.

Pierre Stpanovitch s'assit  la turque sur le divan.

III

-- Ainsi vous avez des soucis; est-il possible que ce soit  cause
de ces niaiseries? dit-il en montrant la proclamation. -- Je vous
apporterai de ces petites feuilles autant que vous en voudrez,
j'ai fait connaissance avec elles dans le gouvernement de Kh...

-- Pendant que vous tiez l?

-- Naturellement, ce n'tait pas en mon absence. Elle a aussi une
vignette, une hache est dessine au haut de la page. Permettez (il
prit la proclamation); en effet, la hache y est bien, c'est
exactement la mme.

-- Oui, il y a une hache. Vous voyez la hache.

-- Eh bien, c'est l ce qui vous fait peur?

-- Il ne s'agit pas de la hache... du reste, je n'ai pas peur,
mais cette affaire... c'est une affaire telle, il y a ici des
circonstances...

-- Lesquelles? Parce que cela a t apport  la fabrique? H, h.
Mais, vous savez, bientt les ouvriers de cette fabrique
rdigeront eux-mmes des proclamations.

-- Comment cela? demanda svrement Von Lembke.

-- C'est ainsi. Ayez l'oeil sur eux. Vous tes un homme trop mou,
Andr Antonovitch; vous crivez des romans. Or, ici, il faudrait
procder  l'ancienne manire.

-- Comment,  l'ancienne manire? Que me conseillez-vous? On a
nettoy la fabrique, j'ai donn des ordres, et ils ont t
excuts.

-- Mais les ouvriers s'agitent. Vous devriez les faire fustiger
tous, ce serait une affaire finie.

-- Ils s'agitent? C'est une absurdit; j'ai donn des ordres, et
l'on a dsinfect la fabrique.

-- Eh! Andr Antonovitch, vous tes un homme mou!

-- D'abord je suis loin d'tre aussi mou que vous le dites, et
ensuite... rpliqua Von Lembke froiss. Il ne se prtait  cette
conversation qu'avec rpugnance et seulement dans l'espoir que le
jeune homme lui dirait quelque chose de nouveau.

-- A-ah! encore une vieille connaissance! interrompit Pierre
Stpanovitch en dirigeant ses regards vers un autre document plac
sous un presse-papier; c'tait une petite feuille qui ressemblait
aussi  une proclamation et qui avait t videmment imprime 
l'tranger, mais elle tait en vers; -- celle-l, je la sais par
coeur: _Une personnalit claire!_ Voyons un peu; en effet, c'est
la _Personnalit claire._ J'tais encore  l'tranger quand j'ai
fait la connaissance de cette personnalit. O l'avez-vous
dniche?

-- Vous dites que vous l'avez vue  l'tranger? demanda vivement
Von Lembke.

-- Oui, il y a de cela quatre mois, peut-tre mme cinq.

-- Que de choses vous avez vues  l'tranger! observa avec un
regard sondeur Andr Antonovitch.

Sans l'couter, le jeune homme dplia le papier et lut tout haut
la posie suivante:

_UNE PERSONNALIT CLAIRE._

_Issu d'une obscure origine,_
_Au milieu du peuple il grandit;_
_Sur lui le tyran et le barine_
_Firent peser leur joug maudit._

_Mais, bravant toutes les menaces_
_D'un gouvernement dtest,_
_Cet homme fut parmi les masses_
_L'aptre de la libert._

_Ds le dbut de sa carrire,_
_Pour se drober au bourreau,_
_Il dut sur la terre trangre_
_Aller planter son fier drapeau._

_Et le peuple rempli de haines_
_Depuis Smolensk jusqu' Tachkent,_
_Attendait pour briser ses chanes_
_Le retour de l'tudiant._

_La multitude impatiente_
_N'attendait de lui qu'un appel_
_Pour engager la lutte ardente,_
_Renverser le trne et l'autel,_

_Puis, en tout lieu, village ou ville,_
_Abolir la proprit,_
_Le mariage et la famille,_
_Ces flaux de l'humanit!_

-- Sans doute on a pris cela chez l'officier, hein? demanda Pierre
Stpanovitch.

-- Vous connaissez aussi cet officier?

-- Certainement. J'ai banquet avec lui pendant deux jours. Il
faut qu'il soit devenu fou.

-- Il n'est peut-tre pas fou.

-- Comment ne le serait-il pas, puisqu'il s'est mis  mordre?

-- Mais, permettez, si vous avez vu ces vers  l'tranger et
qu'ensuite on les trouve ici chez cet officier...

-- Eh bien? C'est ingnieux! Il me semble, Andr Antonovitch, que
vous me faites subir un interrogatoire? coutez, commena soudain
Pierre Stpanovitch avec une gravit extraordinaire. -- Ce que
j'ai vu  l'tranger, je l'ai fait connatre  quelqu'un lorsque
je suis rentr en Russie, et mes explications ont t juges
satisfaisantes, autrement votre ville n'aurait pas en ce moment le
bonheur de me possder. Je considre que mon pass est liquid et
que je n'ai de compte  rendre  personne. Je l'ai liquid non en
me faisant dnonciateur, mais en agissant comme ma situation me
forait d'agir. Ceux qui ont crit  Julie Mikhalovna connaissent
la chose, et ils m'ont reprsent  elle comme un honnte homme...
Allons, au diable tout cela! J'tais venu pour vous entretenir
d'une affaire srieuse, et vous avez bien fait de renvoyer votre
ramoneur. L'affaire a de l'importance pour moi, Andr Antonovitch;
j'ai une prire instante  vous adresser.

-- Une prire? Hum, parlez, je vous coute, et, je l'avoue, avec
curiosit. Et j'ajoute qu'en gnral vous m'tonnez passablement,
Pierre Stpanovitch.

Von Lembke tait assez agit. Pierre Stpanovitch croisa ses
jambes l'une sur l'autre.

--  Ptersbourg, commena-t-il, -- j'ai t franc sur beaucoup de
choses, mais sur d'autres, celle-ci, par exemple (il frappa avec
son doigt sur la _Personnalit claire), _j'ai gard le silence,
d'abord parce que ce n'tait pas la peine d'en parler, ensuite
parce que je me suis born  donner les claircissements qu'on m'a
demands. Je n'aime pas, en pareil cas,  aller moi-mme au devant
des questions; c'est,  mes yeux, ce qui fait la diffrence entre
le coquin et l'honnte homme oblig de cder aux circonstances...
Eh bien, en un mot, laissons cela de ct. Mais maintenant...
maintenant que ces imbciles... puisque aussi bien cela est
dcouvert, qu'ils sont dans vos mains et que, je le vois, rien ne
saurait vous chapper, -- car vous tes un homme vigilant, --
je... je... eh bien, oui, je... en un mot, je suis venu vous
demander la grce de l'un d'eux, un imbcile aussi, disons mme un
fou; je vous la demande au nom de sa jeunesse, de ses malheurs, au
nom de votre humanit... Ce n'est pas seulement dans vos romans
que vous tes humain, je suppose! acheva-t-il avec une sorte
d'impatience brutale.

Bref, le visiteur avait l'air d'un homme franc, mais maladroit,
inhabile, trop exclusivement domin par des sentiments gnreux et
par une dlicatesse peut-tre excessive; surtout il paraissait
born: ainsi en jugea tout de suite Von Lembke. Depuis longtemps,
du reste, c'tait l'ide qu'il se faisait de Pierre Stpanovitch,
et, durant ces derniers huit jours notamment, il s'tait maintes
fois demand avec colre, dans la solitude de son cabinet, comment
un garon si peu intelligent avait pu si bien russir auprs de
Julie Mikhalovna.

-- Pour qui donc intercdez-vous, et que signifient vos paroles?
questionna-t-il en prenant un ton majestueux pour cacher la
curiosit qui le dvorait.

-- C'est... c'est... diable... Ce n'est pas ma faute si j'ai
confiance en vous! Ai-je tort de vous considrer comme un homme
plein de noblesse, et surtout sens... je veux dire capable de
comprendre... diable...

Le malheureux, videmment, avait bien de la peine  accoucher.

-- Enfin comprenez, poursuivit-il, -- comprenez qu'en vous le
nommant, je vous le livre; c'est comme si je le dnonais, n'est-
ce pas? N'est-il pas vrai?

-- Mais comment puis-je deviner, si vous ne vous dcidez pas 
parler plus clairement?

-- C'est vrai, vous avez toujours une logique crasante, diable...
eh bien, diable ... cette personnalit claire, cet tudiant,
c'est Chatoff... vous savez tout!

-- Chatoff? Comment, Chatoff?

-- Chatoff, c'est l'tudiant dont, comme vous voyez, il est
question dans cette posie. Il demeure ici; c'est un ancien serf;
tenez, c'est lui qui a donn un soufflet...

-- Je sais, je sais! fit le gouverneur en clignant les yeux, --
mais, permettez, de quoi donc,  proprement parler, est-il accus,
et quel est l'objet de votre dmarche?

-- Eh bien, je vous prie de le sauver, comprenez-vous? Il y a huit
ans que je le connais, et j'ai peut-tre t son ami, rpondit
avec vhmence Pierre Stpanovitch. -- Mais je n'ai pas  vous
rendre compte de ma vie passe, poursuivit-il en agitant le bras,
-- tout cela est insignifiant, ils sont au nombre de trois et
demi, et en y ajoutant ceux de l'tranger, on n'arriverait pas 
la dizaine. L'essentiel, c'est que j'ai mis mon espoir dans votre
humanit, dans votre intelligence. Vous comprendrez la chose et
vous la prsenterez sous son vrai jour, comme le sot rve d'un
insens... d'un homme gar par le malheur, notez, par de longs
malheurs, et non comme une redoutable conspiration contre la
sret de l'tat!...

Il touffait presque.

-- Hum. Je vois qu'il est coupable des proclamations qui portent
une hache en frontispice, observa presque majestueusement Andr
Antonovitch; -- permettez pourtant, s'il est seul, comment a-t-il
pu les rpandre tant ici que dans les provinces et mme dans le
gouvernement de Kh...? Enfin, ce qui est le point le plus
important, o se les est-il procures?

-- Mais je vous dis que, selon toute apparence, ils se rduisent 
cinq, mettons dix, est-ce que je sais?

-- Vous ne le savez pas?

-- Comment voulez-vous que je le sache, le diable m'emporte?

-- Cependant vous savez que Chatoff est un des conjurs?

-- Eh! fit Pierre Stpanovitch avec un geste de la main comme pour
dtourner le coup droit que lui portait Von Lembke; -- allons,
coutez, je vais vous dire toute la vrit: pour ce qui est des
proclamations, je ne sais rien, c'est--dire absolument rien, le
diable m'emporte, vous comprenez ce qui signifie le mot rien?...
Eh bien, sans doute, il y a ce sous-lieutenant et un ou deux
autres... peut-tre aussi Chatoff et encore un cinquime, voil
tout, c'est une misre... Mais c'est pour Chatoff que je suis venu
vous implorer, il faut le sauver parce que cette posie est de
lui, c'est son oeuvre personnelle, et il l'a fait imprimer 
l'tranger; voil ce que je sais de science certaine. Quant aux
proclamations, je ne sais absolument rien.

-- Si les vers sont de lui, les proclamations en sont certainement
aussi. Mais sur quelles donnes vous fondez-vous pour souponner
M. Chatoff?

Comme un homme  bout de patience, Pierre Stpanovitch tira
vivement de sa poche un portefeuille et y prit une lettre.

-- Voici mes donnes! cria-t-il en la jetant sur la table.

Le gouverneur la dplia; c'tait un simple billet crit six mois
auparavant et adress de Russie  l'tranger; il ne contenait que
les deux lignes suivantes:

-- Je ne puis imprimer ici la _Personnalit claire, _pas plus
qu'autre chose; imprimez  l'tranger.

Iv. Chatoff.

Von Lembke regarda fixement Pierre Stpanovitch. Barbara Ptrovna
avait dit vrai: les yeux du gouverneur ressemblaient un peu  ceux
d'un mouton, dans certains moments surtout.

-- C'est--dire qu'il a crit ces vers ici il y a six mois, se
hta d'expliquer Pierre Stpanovitch, -- mais qu'il n'a pu les y
imprimer clandestinement, voil pourquoi il demande qu'on les
imprime  l'tranger... Est-ce clair?

-- Oui, c'est clair, mais  qui demande-t-il cela? Voil ce qui
n'est pas encore clair, observa insidieusement Von Lembke.

-- Mais  Kiriloff donc, enfin; la lettre a t adresse 
Kiriloff  l'tranger... Est-ce que vous ne le saviez pas? Tenez,
ce qui me vexe, c'est que peut-tre vous faites l'ignorant vis--
vis de moi, alors que vous tes depuis longtemps instruit de tout
ce qui concerne ces vers! Comment donc se trouvent-ils sur votre
table? Vous avez bien su vous les procurer! Pourquoi me mettez-
vous  la question, s'il en est ainsi?

Il essuya convulsivement avec son mouchoir la sueur qui ruisselait
de son front.

-- Je sais peut-tre bien quelque chose... rpondit vaguement
Andr Antonovitch; -- mais qui donc est ce Kiriloff?

-- Eh bien! mais c'est un ingnieur arriv depuis peu ici, il a
servi de tmoin  Stavroguine, c'est un maniaque, un fou; dans le
cas de votre sous-lieutenant il n'y a peut-tre, en effet, qu'un
simple accs de fivre chaude, mais celui-l, c'est un vritable
alin, je vous le garantis. Eh! Andr Antonovitch, si le
gouvernement savait ce que sont ces gens, il ne svirait pas
contre eux. Ce sont tous autant d'imbciles: j'ai eu l'occasion de
les voir en Suisse et dans les congrs.

-- C'est de l qu'ils dirigent le mouvement qui se produit ici?

-- Mais  qui donc appartient cette direction? Ils sont l trois
individus et demi. Rien qu' les voir, l'ennui vous prend. Et
qu'est-ce que ce mouvement d'ici? Il se rduit  des
proclamations, n'est-ce pas? Quant  leurs adeptes, quels sont-
ils? Un sous-lieutenant atteint de _delirium tremens_ et deux ou
trois tudiants! Vous tes un homme intelligent, voici une
question que je vous soumets: Pourquoi ne recrutent-ils pas des
individualits plus marquantes? Pourquoi sont-ce toujours des
jeunes gens qui n'ont pas atteint leur vingt-deuxime anne? Et
encore sont-ils nombreux? Je suis sr qu'on a lanc  leurs
trousses un million de limiers, or combien en a-t-on dcouvert?
Sept. Je vous le dis, c'est ennuyeux.

Lembke coutait attentivement, mais l'expression de son visage
pouvait se traduire par ces mots: On ne nourrit pas un rossignol
avec des fables.

-- Permettez, pourtant: vous affirmez que le billet a t envoy 
l'tranger, mais il n'y a pas ici d'adresse, comment donc savez-
vous que le destinataire tait M. Kiriloff, que le billet a t
adress  l'tranger et... et... qu'il a t crit en effet par
M. Chatoff?

-- Vous n'avez qu' comparer l'criture de ce billet avec celle de
M. Chatoff. Quelque signature de lui doit certainement se trouver
parmi les papiers de votre chancellerie. Quant  ce fait que le
billet tait adress  Kiriloff, je n'en puis douter, c'est lui-
mme qui me l'a montr.

-- Alors vous-mme...

-- Eh! oui, moi-mme... On m'a montr bien des choses pendant mon
sjour l-bas. Pour ce qui est de ces vers, ils sont censs avoir
t adresss par feu Hertzen  Chatoff, lorsque celui-ci errait 
l'tranger. Hertzen les aurait crits soit en mmoire d'une
rencontre avec lui, soit par manire d'loge, de recommandations,
que sais-je? Chatoff lui-mme rpand ce bruit parmi les jeunes
gens: Voil, dit-il, ce que Hertzen pensait de moi.

La lumire se fit enfin dans l'esprit du gouverneur.

-- Te-te-te, je me disais: Des proclamations, cela se comprend,
mais des vers, pourquoi?

-- Eh! qu'y a-t-il l d'tonnant pour vous? Et le diable sait
pourquoi je me suis mis  jaser ainsi! coutez, accordez-moi la
grce de Chatoff, et que le diable emporte tous les autres, y
compris mme Kiriloff qui, maintenant, se tient cach dans la
maison Philippoff o Chatoff habite aussi. Ils ne s'aiment pas,
parce que je suis revenu... mais promettez-moi le salut de
Chatoff, et je vous les servirai tous sur la mme assiette. Je
vous serai utile, Andr Antonovitch! J'estime que ce misrable
petit groupe se compose de neuf ou dix individus. Moi-mme, je les
recherche, c'est une enqute que j'ai entreprise de mon propre
chef. Nous en connaissons dj trois: Chatoff, Kiriloff et le
sous-lieutenant. Pour les autres, je n'ai encore que des
soupons... du reste, je ne suis pas tout  fait myope. C'est
comme dans le gouvernement de Kh...: les propagateurs d'crits
sditieux qu'on a arrts taient deux tudiants, un collgien,
deux gentilshommes de douze ans, un professeur de collge, et un
ancien major, sexagnaire abruti par la boisson; voil tout, et
croyez bien qu'il n'y en avait pas d'autres; on s'est mme tonn
qu'ils fussent si peu nombreux... Mais il faut six jours. J'ai
dj tout calcul: six jours, pas un de moins. Si vous voulez
arriver  un rsultat, laissez-les tranquilles encore pendant six
jours, et je vous les livrerai tous dans le mme paquet; mais si
vous bougez avant l'expiration de ce dlai, la niche s'envolera.
Seulement donnez-moi Chatoff. Je m'intresse  Chatoff... Le mieux
serait de le faire venir secrtement ici, dans votre cabinet, et
d'avoir avec lui un entretien amical; vous l'interrogeriez, vous
lui dclareriez que vous savez tout...  coup sr, lui-mme se
jettera  vos pieds en pleurant! C'est un homme nerveux, accabl
par le malheur; sa femme s'amuse avec Stavroguine. Caressez-le, et
il vous fera les aveux les plus complets, mais il faut six
jours... Et surtout, surtout pas une syllabe  Julie Mikhalovna.
Le secret. Pouvez-vous me promettre que vous vous tairez?

-- Comment? fit Von Lembke en ouvrant de grands yeux, -- mais est-
ce que vous n'avez rien... rvl  Julie Mikhalovna?

--  elle? Dieu m'en prserve! E-eh, Andr Antonovitch! Voyez-
vous, j'ai pour elle une grande estime, j'apprcie fort son
amiti... tout ce que vous voudrez... mais je ne suis pas un
niais. Je ne la contredis pas, car il est dangereux de la
contredire, vous le savez vous-mme. Je lui ai peut-tre dit un
petit mot, parce qu'elle aime cela; mais quant  m'ouvrir  elle
comme je m'ouvre maintenant  vous, quant  lui confier les noms
et les circonstances, pas de danger, batuchka! Pourquoi en ce
moment m'adress-je  vous? Parce que, aprs tout, vous tes un
homme, un homme srieux et possdant une longue exprience du
service. Vous avez appris  Ptersbourg comment il faut procder
dans de pareilles affaires. Mais si, par exemple, je rvlais ces
ceux noms  Julie Mikhalovna, elle se mettrait tout de suite 
battre la grosse caisse... Elle veut esbroufer la capitale. Non,
elle est trop ardente, voil!

-- Oui, il y a en elle un peu de cette fougue... murmura non sans
satisfaction Andr Antonovitch, mais en mme temps il trouvait de
fort mauvais got la libert avec laquelle ce malappris
s'exprimait sur le compte de Julie Mikhalovna. Cependant Pierre
Stpanovitch jugea sans doute qu'il n'en avait pas encore dit
assez, et qu'il devait insister davantage sur ce point pour
achever la conqute de Lembke.

-- Oui, comme vous le dites, elle a trop de fougue, reprit-il; --
qu'elle soit une femme de gnie, une femme littraire, c'est
possible, mais elle effraye les moineaux. Elle ne pourrait
attendre, je ne dis pas six jours, mais six heures. E-eh! Andr
Antonovitch, gardez-vous d'imposer  une femme un dlai de six
jours! Voyons, vous me reconnaissez quelque exprience, du moins
dans ces affaires-l; je sais certaines choses, et vous-mme
n'ignorez pas que je puis les savoir. Si je vous demande six
jours, ce n'est point par caprice, mais parce que la circonstance
l'exige.

-- J'ai ou dire... commena avec hsitation le gouverneur, --
j'ai ou dire qu' votre retour de l'tranger vous aviez tmoign
 qui de droit... comme un regret de vos agissements passs?

-- Eh bien?

-- Naturellement, je n'ai pas la prtention de m'immiscer... mais
il m'a toujours sembl qu'ici vous parliez dans un tout autre
style, par exemple, sur la religion chrtienne, sur les
institutions sociales, et, enfin, sur le gouvernement...

-- Eh! j'ai dit bien des choses! Je suis toujours dans les mmes
ides, seulement je dsapprouve la manire dont ces imbciles les
appliquent, voil tout. Cela a-t-il le sens commun de mordre les
gens  l'paule? Rserve faite de la question d'opportunit, vous
avez reconnu vous-mme que j'tais dans le vrai.

-- Ce n'est pas sur ce point proprement dit que je suis tomb
d'accord avec vous.

-- Vous pesez chacune de vos paroles, h, h! Homme circonspect!
observa gaiement Pierre Stpanovitch. -- coutez, mon pre, il
fallait que j'apprisse  vous connatre, eh bien, voil pourquoi
je vous ai parl dans mon style. Ce n'est pas seulement avec vous,
mais avec bien d'autres que j'en use ainsi. J'avais peut-tre
besoin de connatre votre caractre.

-- Pourquoi?

-- Est-ce que je sais pourquoi? rpondit avec un nouveau rire le
visiteur. -- Voyez-vous, cher et trs estim Andr Antonovitch,
vous tes rus, mais pas encore assez pour deviner _cela_,
comprenez-vous? Peut-tre que vous comprenez? Quoique,  mon
retour de l'tranger, j'aie donn des explications  qui de droit
(et vraiment je ne sais pourquoi un homme dvou  certaines ides
ne pourrait pas agir dans l'intrt de ses convictions...),
cependant personne _l_ ne m'a encore charg d'tudier votre
caractre, et je n'ai encore reu _de l_ aucune mission
semblable. Examinez vous-mme: au lieu de rserver pour vous la
primeur de mes rvlations, n'aurais-je pas pu les adresser
directement _l_, c'est--dire aux gens  qui j'ai fait mes
premires dclarations? Certes, si j'avais en vue un profit
pcuniaire ou autre, ce serait de ma part un bien sot calcul que
d'agir comme je le fais, car, maintenant, c'est  vous et non 
moi qu'on saura gr en haut lieu de la dcouverte du complot. Je
ne me proccupe ici que de Chatoff, ajouta noblement Pierre
Stpanovitch, -- mon seul motif est l'intrt que m'inspire un
ancien ami... Mais n'importe, quand vous prendrez la plume pour
crire _l_, eh bien, louez-moi, si vous voulez... je ne vous
contredirai pas, h, h! Adieu pourtant, je me suis ternis chez
vous, et je n'aurais pas d tant bavarder, s'excusa-t-il non sans
grce.

En achevant ces mots, il se leva.

-- Au contraire, je suis enchant que l'affaire soit, pour ainsi
dire, prcise, rpondit d'un air non moins aimable Von Lembke qui
s'tait lev aussi; les dernires paroles de son interlocuteur
l'avaient visiblement rassrn. -- J'accepte vos services avec
reconnaissance, et soyez sr que de mon ct je ne ngligerai rien
pour appeler sur votre zle l'attention du gouvernement...

-- Six jours, l'essentiel, c'est ce dlai de six jours; durant ce
laps de temps ne bougez pas, voil ce qu'il me faut.

-- Bien.

-- Naturellement, je ne vous lie pas les mains, je ne me le
permettrais pas. Vous ne pouvez vous dispenser de faire des
recherches; seulement n'effrayez pas la niche avant le moment
voulu, je compte pour cela sur votre intelligence et votre
habilet pratique. Mais vous devez avoir un joli stock de
mouchards et de limiers de toutes sortes, h, h! remarqua d'un
ton badin Pierre Stpanovitch.

-- Pas tant que cela, dit agrablement le gouverneur. -- C'est un
prjug chez les jeunes gens de croire que nous en avons une si
grande quantit... Mais,  propos, permettez-moi une petite
question: si ce Kiriloff a t le tmoin de Stavroguine, alors
M. Stavroguine se trouve aussi dans le mme cas...

-- Pourquoi Stavroguine?

-- Puisqu'ils sont si amis?

-- Eh! non, non, non! Ici vous faites fausse route, tout malin que
vous tes. Et mme vous m'tonnez. Je pensais que sur celui-l
vous n'tiez pas sans renseignements... Hum, Stavroguine, c'est
tout le contraire, je dis: tout le contraire... Avis au lecteur.

-- Vraiment! Est-ce possible? fit Von Lembke d'un ton
d'incrdulit. -- Julie Mikhalovna m'a dit avoir reu de
Ptersbourg des informations donnant  croire qu'il a t envoy
ici, pour ainsi dire, avec certaines instructions...

-- Je ne sais rien, rien, absolument rien. Adieu. Avis au lecteur!

Sur ce, le jeune homme s'lana vers la porte.

-- Permettez, Pierre Stpanovitch, permettez, cria le gouverneur,
-- deux mots encore au sujet d'une niaiserie, ensuite je ne vous
retiens plus.

Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et y prit un pli.

-- Voici un petit document qui se rapporte  la mme affaire; je
vous prouve par cela mme que j'ai en vous la plus grande
confiance. Tenez, vous me direz votre opinion.

Ce pli tait  l'adresse de Von Lembke qui l'avait reu la veille,
et il contenait une lettre anonyme fort trange. Pierre
Stpanovitch lut avec une extrme colre ce qui suit:

Excellence!

Car votre tchin vous donne droit  ce titre. Par la prsente je
vous informe d'un attentat tram contre la vie des hauts
fonctionnaires et de la patrie, car cela y mne directement. Moi-
mme j'en ai distribu pendant une multitude d'annes. C'est aussi
de l'impit. Un soulvement se prpare, et il y a plusieurs
milliers de proclamations, chacune d'elles mettra en mouvement
cent hommes tirant la langue, si l'autorit ne prend des mesures,
car on promet une foule de rcompenses, et la populace est bte,
sans compter l'eau-de-vie. Si vous voulez une dnonciation pour le
salut de la patrie ainsi que des glises et des icnes, seul je
puis la faire. Mais  condition que seul entre tous je recevrai
immdiatement de la troisime section mon pardon par le
tlgraphe; quant aux autres, qu'ils soient livrs  la justice.
Pour signal, mettez chaque soir,  sept heures, une bougie  la
fentre de la loge du suisse. En l'apercevant, j'aurai confiance
et je viendrai baiser la main misricordieuse envoye de la
capitale, mais  condition que j'obtiendrai une pension, car
autrement avec quoi vivrai-je? Vous n'aurez pas  vous en
repentir, vu que le gouvernement vous donnera une plaque. Motus,
sinon ils me tordront le cou.

L'homme lige de Votre Excellence, qui baise la trace de vos pas,
le libre penseur repentant,

INCOGNITO.

Von Lembke expliqua que la lettre avait t dpose la veille dans
la loge en l'absence du suisse.

-- Eh bien, qu'est-ce que vous en pensez? demanda presque
brutalement Pierre Stpanovitch.

-- J'incline  la considrer comme l'oeuvre d'un mauvais plaisant,
d'un farceur anonyme.

-- C'est la conjecture la plus vraisemblable. On ne vous monte pas
le coup.

-- Ce qui me fait croire cela, c'est surtout la btise de cette
lettre.

-- Vous en avez dj reu de semblables depuis que vous tes ici?

-- J'en ai reu deux, galement sans signature.

-- Naturellement, les auteurs de ces facties ne tiennent pas  se
faire connatre. D'critures et de styles diffrents?

-- Oui.

-- Et bouffonnes comme celles-ci?

-- Oui, bouffonnes, et, vous savez... dgotantes.

-- Eh bien, puisque ce n'est pas la premire fois qu'on vous
adresse pareilles pasquinades, cette lettre doit srement provenir
d'une officine analogue.

-- D'autant plus qu'elle est idiote. Ces gens-l sont instruits,
et,  coup sr, ils n'crivent pas aussi btement.

-- Sans doute, sans doute.

--Mais si cette lettre manait en effet de quelqu'un qui offrit
rellement ses services comme dnonciateur?

-- C'est invraisemblable, rpliqua schement Pierre Stpanovitch.
-- Ce pardon que la troisime section doit envoyer par le
tlgraphe, cette demande d'une pension, qu'est-ce que cela
signifie? La mystification est vidente.

-- Oui, oui, reconnut Von Lembke honteux de la supposition qu'il
venait d'mettre.

-- Savez-vous ce qu'il faut faire? Laissez-moi cette lettre. Je
vous en dcouvrirai certainement l'auteur. Je le trouverai plus
vite qu'aucun de vos agents.

-- Prenez-l, consentit Andr Antonovitch, non sans quelque
hsitation, il est vrai.

-- Vous l'avez montre  quelqu'un?

--  personne; comment donc?

-- Pas mme  Julie Mikhalovna?

-- Ah! Dieu m'en prserve! Et, pour l'amour de Dieu, ne la lui
montrez pas non plus! s'cria Von Lembke effray. -- Elle serait
si agite... et elle se fcherait terriblement contre moi.

-- Oui, vous seriez le premier  avoir sur les doigts, elle dirait
que si l'on vous crit ainsi, c'est parce que vous l'avez mrit.
Nous connaissons la logique des femmes. Allons, adieu. D'ici 
trois jours peut-tre j'aurai dcouvert votre correspondant
anonyme. Surtout n'oubliez pas de quoi nous sommes convenus!

IV

Pierre Stpanovitch n'tait peut-tre pas bte, mais Fedka l'avait
bien jug en disant qu'il se reprsentait l'homme  sa faon, et
qu'ensuite il ne dmordait plus de son ide. Le jeune homme
quitta le gouverneur, persuad qu'il l'avait pleinement mis en
repos au moins pour six jours, dlai dont il avait absolument
besoin. Or il se trompait, et cela parce que ds l'abord il avait
dcid une fois pour toutes qu'Andr Antonovitch tait un fieff
nigaud.

Comme tous les martyrs du soupon, Andr Antonovitch croyait
toujours volontiers dans le premier moment ce qui semblait de
nature  fixer ses incertitudes. La nouvelle tournure des choses
commena par s'offrir  lui sous un aspect assez agrable, malgr
certaines complications qui ne laissaient pas de le proccuper. Du
moins ses anciens doutes s'vanouirent. D'ailleurs, depuis
quelques jours il tait si las, il sentait un tel accablement
qu'en dpit d'elle-mme, son me avait soif de repos. Mais, hlas!
il n'tait pas encore tranquille. Un long sjour  Ptersbourg
avait laiss dans son esprit des traces ineffaables. L'histoire
officielle et mme secrte de la jeune gnration lui tait
assez connue, -- c'tait un homme curieux, et il collectionnait
les proclamations, -- mais jamais il n'en avait compris le premier
mot.  prsent il tait comme dans un bois: tous ses instincts lui
faisaient pressentir dans les paroles de Pierre Stpanovitch
quelque chose d'absurde, quelque chose qui tait en dehors de
toutes les formes et de toutes les conventions, -- pourtant le
diable sait ce qui peut arriver dans cette nouvelle gnration,
et comment s'y font les affaires, se disait-il fort perplexe.

Sur ces entrefaites, Blum qui avait guett le dpart de Pierre
Stpanovitch rentra dans le cabinet de son patron. Ce Blum
appartenait  la catgorie, fort restreinte en Russie, des
Allemands qui n'ont pas de chance. Parent loign et ami d'enfance
de Von Lembke, il lui avait vou un attachement sans bornes. Du
reste, Andr Antonovitch tait le seul homme au monde qui aimt
Blum; il l'avait toujours protg, et, quoique d'ordinaire trs
soumis aux volonts de son pouse, il s'tait toujours refus 
lui sacrifier cet employ qu'elle dtestait. Dans les premiers
temps de son mariage Julie Mikhalovna avait eu beau jeter feu et
flamme, recourir mme  l'vanouissement, Von Lembke tait rest
inbranlable.

Physiquement, Blum tait un homme roux, grand, vot,  la
physionomie maussade et triste. Il joignait  une extrme humilit
un enttement de taureau. Chez nous il vivait fort retir, ne
faisait point de visites et ne s'tait li qu'avec un pharmacien
allemand. Depuis longtemps Von Lembke l'avait mis dans la
confidence de ses peccadilles littraires. Durant des six heures
conscutives le pauvre employ tait condamn  entendre la
lecture du roman de son suprieur, il suait  grosses gouttes,
luttait de son mieux contre le sommeil et s'efforait de sourire;
puis, de retour chez lui, il dplorait avec sa grande perche de
femme la malheureuse faiblesse de leur bienfaiteur pour la
littrature russe.

Lorsque Blum entra, Andr Antonovitch le regarda d'un air de
souffrance.

-- Je te prie, Blum, de me laisser en repos, se hta-t-il de lui
dire, voulant videmment l'empcher de reprendre la conversation
que l'arrive de Pierre Stpanovitch avait interrompue.

-- Et pourtant cela pourrait se faire de la faon la plus
discrte, sans attirer aucunement l'attention; vous avez de pleins
pouvoirs, insista avec une fermet respectueuse l'employ qui,
l'chine courbe, s'avanait  petits pas vers le gouverneur.

-- Blum, tu m'es tellement dvou que ton zle m'pouvante.

-- Vous dites toujours des choses spirituelles, et, satisfait de
vos paroles, vous vous endormez tranquillement, mais par cela mme
vous vous nuisez.

-- Blum, je viens de me convaincre que ce n'est pas du tout cela,
pas du tout.

-- N'est-ce pas d'aprs les paroles de ce jeune homme fourbe et
dprav que vous-mme souponnez? Il vous a amadou en faisant
l'loge de votre talent littraire.

-- Blum, tu drailles; ton projet est une absurdit, te dis-je.
Nous ne trouverons rien, nous provoquerons un vacarme terrible,
ensuite on se moquera de nous, et puis Julie Mikhalovna...

L'employ, la main droite appuye sur son coeur, s'approcha d'un
pas ferme de Von Lembke.

-- Nous trouverons incontestablement tout ce que nous cherchons,
rpondit-il; -- la descente se fera  l'improviste, de grand
matin; nous aurons tous les mnagements voulus pour la personne,
et nous respecterons strictement les formes lgales. Des jeunes
gens qui sont alls l plus d'une fois, Liamchine et Tliatnikoff,
assurent que nous y trouverons tout ce que nous dsirons. Personne
ne s'intresse  M. Verkhovensky. La gnrale Stavroguine lui a
ouvertement retir sa protection, et tous les honntes gens, si
tant est qu'il en existe dans cette ville de brutes, sont
convaincus que l s'est toujours cache la source de l'incrdulit
et du socialisme. Il a chez lui tous les livres dfendus, les
_Penses_ de Rylieff[18], les oeuvres compltes de Hertzen... 
tout hasard j'ai un catalogue approximatif...

--  mon Dieu, ces livres sont dans toutes les bibliothques; que
tu es simple, mon pauvre Blum!

-- Et beaucoup de proclamations, continua l'employ sans couter
son suprieur. -- Nous finirons par dcouvrir infailliblement
l'origine des crits sditieux qui circulent maintenant ici. Le
jeune Verkhovensky me parat trs sujet  caution.

-- Mais tu confonds le pre avec le fils. Ils ne s'entendent pas;
le fils se moque du pre au vu et au su de tout le monde.

-- Ce n'est qu'une frime.

-- Blum, tu as jur de me tourmenter! songes-y, c'est un
personnage en vue ici. Il a t professeur, il est connu, il
criera, les plaisanteries pleuvront sur nous, et nous manquerons
tout... pense un peu aussi  l'effet que cela produira sur Julie
Mikhalovna!

Blum ne voulut rien entendre.

-- Il n'a t que _docent, _rien que _docent, _et il a quitt le
service sans autre titre que celui d'assesseur de collge,
rpliqua-t-il en se frappant la poitrine, -- il ne possde aucune
distinction honorifique, on l'a relev de ses fonctions parce
qu'on le souponnait de nourrir des desseins hostiles au
gouvernement. Il a t sous la surveillance de la police, et il
est plus que probable qu'il y est encore. En prsence des
dsordres qui se produisent aujourd'hui, vous avez
incontestablement le devoir d'agir. Au contraire, vous manqueriez
aux obligations de votre charge si vous vous montriez indulgent
pour le vrai coupable.

-- Julie Mikhalovna! Dcampe, Blum! cria tout  coup Von Lembke
qui avait entendu la voix de sa femme dans la pice voisine.

Blum frissonna, mais il tint bon.

-- Autorisez-moi donc, autorisez-moi, insista-t-il en pressant ses
deux mains contre sa poitrine.

-- Dcampe! rpta en grinant des dents Andr Antonovitch, --
fais ce que tu veux... plus tard...  mon Dieu!

La portire se souleva, et Julie Mikhalovna parut. Elle s'arrta
majestueusement  la vue de Blum qu'elle toisa d'un regard
ddaigneux et offens, comme si la seule prsence de cet homme en
pareil lieu et t une insulte pour elle. Sans rien dire,
l'employ s'inclina profondment devant la gouvernante; puis, le
corps pli en deux, il se dirigea vers la porte en marchant sur la
pointe des pieds et en cartant un peu les bras.

Blum interprta-t-il comme une autorisation formelle la dernire
parole chappe  l'impatience de Von Lembke, ou bien ce trop zl
serviteur crut-il pouvoir prendre sous sa propre responsabilit
une mesure qui lui paraissait imprieusement recommande par
l'intrt de son patron? quoi qu'il en soit, comme nous le verrons
plus loin, de cet entretien du gouverneur avec son subordonn
rsulta une chose fort inattendue qui fit scandale, suscita
maintes railleries et exaspra Julie Mikhalovna, bref, une chose
qui eut pour effet de drouter dfinitivement Andr Antonovitch,
en le jetant, au moment le plus critique, dans la plus lamentable
irrsolution.

V

Pierre Stpanovitch se donna beaucoup de mouvement durant cette
journe.  peine eut-il quitt Von Lembke qu'il se mit en devoir
d'aller rue de l'piphanie, mais, en passant rue des Boeufs devant
la demeure o logeait Karmazinoff, il s'arrta brusquement, sourit
et entra dans la maison. On lui rpondit qu'il tait attendu, ce
qui l'tonna fort, car il n'avait nullement annonc sa visite.

Mais le grand crivain l'attendait en effet et mme depuis
l'avant-veille. Quatre jours auparavant il lui avait confi son
_Merci_ (le manuscrit qu'il se proposait de lire  la matine
littraire), et cela par pure amabilit, convaincu qu'il flattait
agrablement l'amour-propre de Pierre Stpanovitch en lui donnant
la primeur d'une grande chose. Depuis longtemps le jeune homme
s'tait aperu que ce monsieur vaniteux, gt par le succs et
inabordable pour le commun des mortels, cherchait,  force de
gentillesses,  s'insinuer dans ses bonnes grces. Il avait fini,
je crois, par se douter que Karmazinoff le considrait sinon comme
le principal meneur de la rvolution russe, du moins comme une des
plus fortes ttes du parti et un des guides les plus couts de la
jeunesse. Il n'tait pas sans intrt pour Pierre Stpanovitch de
savoir ce que pensait l'homme le plus intelligent de la Russie,
mais jusqu'alors, pour certains motifs, il avait vit toute
explication avec lui.

Le grand crivain logeait chez sa soeur qui avait pous un
chambellan et qui possdait des proprits dans notre province. Le
mari et la femme taient pleins de respect pour leur illustre
parent, mais, quand il vint leur demander l'hospitalit, tous
deux,  leur extrme regret, se trouvaient  Moscou, en sorte que
l'honneur de le recevoir chut  une vieille cousine du
chambellan, une parente pauvre qui depuis longtemps remplissait
chez les deux poux l'office de femme de charge. Tout le monde
dans la maison marchait sur la pointe du pied depuis l'arrive de
M. Karmazinoff. Presque chaque jour la vieille crivait  Moscou
pour faire savoir comment il avait pass la nuit et ce qu'il avait
mang; un fois elle tlgraphia qu'aprs un dner chez le maire de
la ville, il avait d prendre une cuillere d'un mdicament. Elle
se permettait rarement d'entrer dans la chambre de son hte, il
tait cependant poli avec elle, mais il lui parlait d'un ton sec
et seulement dans les cas de ncessit. Lorsque entra Pierre
Stpanovitch, il tait en train de manger sa ctelette du matin
avec un demi-verre de vin rouge. Le jeune homme tait dj all
chez lui plusieurs fois et l'avait toujours trouv  table, mais
jamais Karmazinoff ne l'avait invit  partager son repas. Aprs
la ctelette, on apporta une toute petite tasse de caf. Le
domestique qui servait avait des gants, un frac et des bottes
molles dont on n'entendait pas le bruit.

-- A-ah! fit Karmazinoff qui se leva, s'essuya avec sa serviette
et, de la faon la plus cordiale en apparence, s'apprta 
embrasser le visiteur. Mais celui-ci savait par exprience que,
quand le grand crivain embrassait quelqu'un, il avait coutume de
prsenter la joue et non les lvres[19]; aussi lui-mme, dans la
circonstance prsente, en usa de cette manire: le baiser se borna
 une rencontre des deux joues. Sans paratre remarquer cela,
Karmazinoff reprit sa place sur le divan et indiqua aimablement 
Pierre Stpanovitch un fauteuil en face de lui. Le jeune homme
s'assit sur le sige qu'on lui montrait.

-- Vous ne... Vous ne voulez pas djeuner? demanda le romancier
contrairement  son habitude, toutefois on voyait bien qu'il
comptait sur un refus poli. Son attente fut trompe: Pierre
Stpanovitch s'empressa de rpondre affirmativement. L'expression
d'une surprise dsagrable parut sur le visage de Karmazinoff,
mais elle n'eut que la dure d'un clair; il sonna violemment, et,
malgr sa parfaite ducation, ce fut d'un ton bourru qu'il ordonna
au domestique de dresser un second couvert.

-- Que prendrez-vous: une ctelette ou du caf? crut-il devoir
demander.

-- Une ctelette et du caf, faites aussi apporter du vin, j'ai
une faim canine, rpondit Pierre Stpanovitch qui examinait
tranquillement le costume de son amphitryon. M. Karmazinoff
portait une sorte de jaquette en ouate  boutons de nacre, mais
trop courte, ce qui faisait un assez vilain effet, vu la rotondit
de son ventre. Quoiqu'il ft chaud dans la chambre, sur ses genoux
tait dploy un plaid en laine, d'une toffe quadrille, qui
tranait jusqu' terre.

-- Vous tes malade? observa Pierre Stpanovitch.

-- Non, mais j'ai peur de le devenir dans ce climat, rpondit
l'crivain de sa voix criarde; du reste, il scandait dlicatement
chaque mot et susseyait  la faon des barines; -- je vous
attendais dj hier.

-- Pourquoi donc? je ne vous avais pas promis ma visite.

-- C'est vrai, mais vous avez mon manuscrit. Vous... l'avez lu?

-- Un manuscrit? Comment?

Cette question causa le plus grand tonnement  Karmazinoff; son
inquitude fut telle qu'il en oublia sa tasse de caf.

-- Mais pourtant vous l'avez apport avec vous? reprit-il en
regardant Pierre Stpanovitch d'un air pouvant.

-- Ah! c'est de ce _Bonjour_ que vous parlez, sans doute...

_-- Merci._

-- N'importe. Je l'avais tout  fait oubli et je ne l'ai pas lu,
je n'ai pas le temps. Vraiment, je ne sais ce que j'en ai fait, il
n'est pas dans mes poches... je l'aurai laiss sur ma table. Ne
vous inquitez pas, il se retrouvera.

-- Non, j'aime mieux envoyer tout de suite chez vous. Il peut se
perdre ou tre vol.

-- Allons donc, qui est-ce qui le volerait? Mais pourquoi tes-
vous si inquiet? Julie Mikhalovna prtend que vous avez toujours
plusieurs copies de chaque manuscrit: l'une est dpose chez un
notaire  l'tranger, une autre est  Ptersbourg, une troisime 
Moscou; vous envoyez aussi un exemplaire  une banque...

-- Mais Moscou peut brler, et avec elle mon manuscrit. Non, il
vaut mieux que je l'envoie chercher tout de suite.

-- Attendez, le voici! dit Pierre Stpanovitch, et il tira d'une
poche de derrire un rouleau de papier  lettres de petit format,
-- il est un peu chiffonn. Figurez-vous que depuis le jour o
vous me l'avez donn, il est rest tout le temps dans ma poche
avec mon mouchoir; je n'y avais plus pens du tout.

Karmazinoff saisit d'un geste rapide son manuscrit, l'examina avec
sollicitude, s'assura qu'il n'y manquait aucune page, puis le
dposa respectueusement sur une table particulire, mais assez
prs de lui pour l'avoir  chaque instant sous les yeux.

--  ce qu'il parat, vous ne lisez pas beaucoup? remarqua-t-il
d'une voix sifflante.

-- Non, pas beaucoup.

-- Et en fait de littrature russe, -- rien?

-- En fait de littrature russe? Permettez, j'ai lu quelque
chose... _Le long du chemin... _ou _En chemin... _ou _Au passage,
_je ne me rappelle plus le titre. Il y a longtemps que j'ai lu
cela, cinq ans. Je n'ai pas le temps de lire.

La conversation fut momentanment suspendue.

--  mon arrive ici, j'ai assur  tout le monde que vous tiez
un homme extrmement intelligent, et maintenant, parat-il, toute
la ville raffole de vous.

-- Je vous remercie, rpondit froidement le visiteur.

On apporta le djeuner. Pierre Stpanovitch ne fit qu'une bouche
de sa ctelette; quant au vin et au caf, il n'en laissa pas une
goutte.

-- Sans doute ce malappris a senti toute la finesse du trait que
je lui ai dcoch, se disait Karmazinoff en le regardant de
travers; je suis sr qu'il a dvor avec avidit mon manuscrit,
seulement il veut se donner l'air de ne l'avoir pas lu. Mais il se
peut aussi qu'il ne mente pas, et qu'il soit rellement bte.
J'aime chez un homme de gnie un peu de btise. Au fait, parmi eux
n'est-ce pas un gnie? Du reste, que le diable l'emporte!

Il se leva et commena  se promener d'un bout de la chambre 
l'autre, exercice hyginique auquel il se livrait toujours aprs
son djeuner.

Pierre Stpanovitch ne quitta point son fauteuil et alluma une
cigarette.

-- Vous n'tes pas ici pour longtemps? demanda-t-il.

-- Je suis venu surtout pour vendre un bien, et maintenant je
dpends de mon intendant.

-- Il parat que vous tes revenu en Russie parce que vous vous
attendiez  voir l-bas une pidmie succder  la guerre?

-- N-non, ce n'est pas tout  fait pour cela, rpondit placidement
M. Karmazinoff qui,  chaque nouveau tour dans la chambre,
brandillait son pied droit d'un air gaillard. -- Le fait est que
j'ai l'intention de vivre le plus longtemps possible ajouta-t-il
avec un sourire fielleux. -- Dans la noblesse russe il y a quelque
chose qui s'use extraordinairement vite sous tous les rapports.
Mais je veux m'user le plus tard possible, et maintenant je vais
me fixer pour toujours  l'tranger; le climat y est meilleur et
l'difice plus solide. L'Europe durera bien autant que moi, je
pense. Quel est votre avis?

-- Je n'en sais rien.

-- Hum. Si l-bas, en effet, Babylone s'croule, sa chute sera un
grand vnement (l-dessus je suis entirement d'accord avec vous,
quoique je ne voie pas la chose si prochaine); mais ici, en
Russie, ce qui nous menace, ce n'est mme pas un croulement,
c'est une dissolution. La sainte Russie est le pays du monde qui
offre le moins d'lments de stabilit. Le populaire reste encore
plus ou moins attach au dieu russe, mais, aux dernires
nouvelles, le dieu russe tait bien malade,  peine s'il a pu
rsister  l'affranchissement des paysans, du moins il a t fort
branl. Et puis les chemins de fer, et puis vous... je ne crois
plus du tout au dieu russe.

-- Et au dieu europen?

-- Je ne crois  aucun dieu. On m'a calomni auprs de la jeunesse
russe. J'ai toujours t sympathique  chacun de ses mouvements.
On m'a montr les proclamations qui circulent ici. Leur forme
effraye le public, mais il n'est personne qui, sans oser se
l'avouer, ne soit convaincu de leur puissance; depuis longtemps la
socit priclite, et depuis longtemps aussi elle sait qu'elle n'a
aucun moyen de salut. Ce qui me fait croire au succs de cette
propagande clandestine, c'est que la Russie est maintenant dans le
monde entier la nation o un soulvement rencontrerait le moins
d'obstacles. Je comprends trop bien pourquoi tous les Russes qui
ont de la fortune filent  l'tranger, et pourquoi cette
migration prend d'anne en anne des proportions plus
considrables. Il y a l un simple instinct. Quand un navire va
sombrer, les rats sont les premiers  le quitter. La sainte Russie
est un pays plein de maisons de bois, de mendiants et... de
dangers, un pays o les hautes classes se composent de mendiants
vaniteux et o l'immense majorit de la population crve de faim
dans des chaumires. Qu'on lui montre n'importe quelle issue, elle
l'accueillera avec joie, il suffit de la lui faire comprendre.
Seul le gouvernement veut encore rsister, mais il brandit sa
massue dans les tnbres et frappe sur les siens. Ici tout est
condamn. La Russie, telle qu'elle est, n'a pas d'avenir. Je suis
devenu Allemand, et je m'en fais honneur.

-- Non, mais tout  l'heure vous parliez des proclamations, dites-
moi ce que vous en pensez.

-- On en a peur, cela prouve leur puissance. Elles dchirent tous
les voiles et montrent que chez nous on ne peut s'appuyer sur
rien. Elles parlent haut dans le silence universel. En laissant de
ct la forme, ce qui doit surtout leur assurer la victoire, c'est
l'audace, jusqu'ici sans prcdent, avec laquelle leurs auteurs
envisagent en face la vrit. C'est l un trait qui n'appartient
qu' la gnration contemporaine. Non, en Europe on n'est pas
encore aussi hardi, l'autorit y est solidement tablie, il y a
encore l des lments de rsistance. Autant que j'en puis juger,
tout le fond de l'ide rvolutionnaire russe consiste dans la
ngation de l'honneur. Je suis bien aise que ce principe soit
aussi crnement affirm. En Europe, ils ne comprendront pas encore
cela, mais chez nous rien ne russira mieux que cette ide. Pour
le Russe l'honneur n'est qu'un fardeau superflu, et il en a
toujours t ainsi  tous les moments de son histoire. Le plus sr
moyen de l'entraner, c'est de revendiquer carrment le droit au
dshonneur. Moi, je suis un homme de l'ancienne gnration, et, je
l'avoue, je tiens encore pour l'honneur, mais c'est seulement par
habitude. Je garde un reste d'attachement aux vieilles formes;
mettons cela, si vous voulez, sur le compte de la pusillanimit; 
mon ge on ne renonce pas facilement  des prjugs invtrs.

Il s'arrta tout  coup.

-- Je parle, je parle, pensa-t-il, et il coute toujours sans
rien dire. J'ai pourtant une question  lui adresser, c'est pour
cela qu'il est venu. Je vais la lui faire.

-- Julie Mikhalovna m'a pri de vous interroger adroitement afin
de savoir quelle est la surprise que vous prparez pour le bal
d'aprs-demain, fit soudain Pierre Stpanovitch.

-- Oui, ce sera en effet une surprise, et j'tonnerai...; rpondit
Karmazinoff en prenant un air de dignit, -- mais je ne vous dirai
pas mon secret.

Pierre Stpanovitch n'insista pas.

-- Il y a ici un certain Chatoff, poursuivit le grand crivain, --
et, figurez-vous, je ne l'ai pas encore vu.

-- C'est un fort brave homme. Eh bien?

-- Oh! rien; il parle ici de certaines choses. C'est lui qui a
donn un soufflet  Stavroguine?

-- Oui.

-- Et Stavroguine, qu'est-ce que vous pensez de lui?

-- Je ne sais pas, c'est un viveur.

Karmazinoff hassait Nicolas Vsvolodovitch, parce que ce dernier
avait pris l'habitude de ne faire aucune attention  lui.

-- Si ce qu'on prche dans les proclamations se ralise un jour
chez nous, observa-t-il en riant, -- ce viveur sera sans doute le
premier pendu  une branche d'arbre.

-- Peut-tre mme le sera-t-il avant, dit brusquement Pierre
Stpanovitch.

-- C'est ce qu'il faudrait, reprit Karmazinoff, non plus en riant,
mais d'un ton trs srieux.

-- Vous avez dj dit cela, et, vous savez, je le lui ai rpt.

-- Vraiment, vous le lui avez rpt? demanda avec un nouveau rire
Karmazinoff.

-- Il a dit que si on le pendait  un arbre, vous, ce serait assez
de vous fesser, non pas, il est vrai, pour la forme, mais
vigoureusement, comme on fesse un moujik.

Pierre Stpanovitch se leva et prit son chapeau. Karmazinoff lui
tendit ses deux mains.

-- Dites-moi donc, commena-t-il tout  coup d'une voix mielleuse
et avec une intonation particulire, tandis qu'il tenait les mains
du visiteur dans les siennes, -- si tout ce qu'on... projette est
destin  se raliser, eh bien... quand cela pourra-t-il avoir
lieu?

-- Est-ce que je sais? rpondit d'un ton un peu brutal Pierre
Stpanovitch.

Tous deux se regardrent fixement.

-- Approximativement?  peu prs? insista Karmazinoff de plus en
plus clin.

-- Vous aurez le temps de vendre votre bien et de filer, grommela
le jeune homme avec un accent de mpris.

Les deux interlocuteurs attachrent l'un sur l'autre un regard
pntrant. Il y eut une minute de silence.

-- Cela commencera dans les premiers jours de mai, et pour la fte
de l'Intercession[20] tout sera fini, dclara brusquement Pierre
Stpanovitch.

-- Je vous remercie sincrement, dit d'un ton pntr Karmazinoff
en serrant les mains du visiteur.

-- Tu auras le temps de quitter le navire, rat! pensa Pierre
Stpanovitch quand il fut dans la rue. Allons, si cet homme
d'tat est si soucieux de connatre le jour et l'heure, si le
renseignement que je lui ai donn lui a fait autant de plaisir,
nous ne pouvons plus, aprs cela, douter de nous. (Il sourit.)
Hum. Au fait, il compte parmi leurs hommes intelligents, et... il
ne songe qu' dguerpir; ce n'est pas lui qui nous dnoncera!

Il courut  la maison de Philippoff, rue de l'piphanie.

VI

Pierre Stpanovitch passa d'abord chez Kiriloff. Celui-ci, seul
comme de coutume, faisait cette fois de la gymnastique au milieu
de la chambre, c'est--dire qu'il cartait les jambes et tournait
les bras au-dessus de lui d'une faon particulire. La balle tait
par terre. Le djeuner n'avait pas encore t desservi, et il
restait du th froid sur la table. Avant d'entrer, Pierre
Stpanovitch s'arrta un instant sur le seuil.

-- Tout de mme vous vous occupez beaucoup de votre sant, dit-il
d'une voix sonore et gaie en pntrant dans la chambre; -- quelle
belle balle! oh! comme elle rebondit! c'est aussi pour faire de la
gymnastique?

Kiriloff mit sa redingote.

-- Oui, c'est pour ma sant, murmura-t-il d'un ton sec; --
asseyez-vous.

-- Je ne resterai qu'une minute. Du reste, je vais m'asseoir,
reprit Pierre Stpanovitch; puis, sans transition, il passa 
l'objet de sa visite: -- C'est bien de soigner sa sant, mais je
suis venu vous rappeler notre convention. L'chance approche en
un certain sens.

-- Quelle convention?

-- Comment, quelle convention? fit le visiteur inquiet.

-- Ce n'est ni une convention, ni un engagement, je ne me suis pas
li, vous vous trompez.

-- coutez, que comptez-vous donc faire? demanda en se levant
brusquement Pierre Stpanovitch.

-- Ma volont.

-- Laquelle?

-- L'ancienne.

-- Comment dois-je comprendre vos paroles? C'est--dire que vous
tes toujours dans les mmes ides?

-- Oui. Seulement il n'y a pas de convention et il n'y en a jamais
eu, je ne me suis li par rien. Maintenant, comme autrefois, je
n'entends faire que ma volont.

Kiriloff donna cette explication d'un ton roide et mprisant.

Pierre Stpanovitch se rassit satisfait.

-- Soit, soit, dit-il, -- faites votre volont, du moment que
cette volont n'a pas vari. Vous vous fchez pour un mot. Vous
tes devenu fort irascible depuis quelque temps. C'est pour cela
que j'vitais de venir vous voir. Du reste, j'tais bien sr que
vous ne trahiriez pas.

-- Je suis loin de vous aimer, mais vous pouvez tre parfaitement
tranquille, quoique pourtant je trouve les mots de trahison et de
non-trahison tout  fait dplacs dans la circonstance.

-- Cependant, rpliqua Pierre Stpanovitch de nouveau pris
d'inquitude, -- il faudrait prciser pour viter toute erreur.
C'est une affaire o l'exactitude est ncessaire, et votre langage
m'abasourdit positivement. Voulez-vous me permettre de parler?

-- Parlez! rpondit l'ingnieur en regardant dans le coin.

-- Depuis longtemps dj vous avez rsolu de vous ter la vie...
c'est--dire que vous aviez cette ide. Est-ce vrai? N'y a-t-il
pas d'erreur dans ce que je dis?

-- J'ai toujours la mme ide.

-- Trs bien. Remarquez, en outre, que personne ne vous y a forc.

-- Il ne manquerait plus que cela! quelle btise vous dites!

-- Soit, soit! Je me suis fort btement exprim. Sans doute il
aurait t trs bte de vous forcer  cela. Je continue: Vous avez
fait partie de la socit ds sa fondation, et vous vous tes
ouvert de votre projet  un membre de la socit.

-- Je ne me suis pas ouvert, j'ai dit cela tout bonnement. Trs
bien.

-- Non, ce n'est pas trs bien, car je n'aime pas  vous voir
plucher ainsi mes actions. Je n'ai pas de compte  vous rendre,
et vous ne pouvez comprendre mes desseins. Je veux m'ter la vie
parce que c'est mon ide, parce que je n'admets pas la peur de la
mort, parce que... vous n'avez pas besoin de savoir pourquoi...
Qu'est-ce qu'il vous faut? Vous voulez boire du th? Il est froid.
Laissez, je vais vous donner un autre verre.

Pierre Stpanovitch avait, en effet, saisi la thire et cherchait
dans quoi il pourrait se verser  boire. Kiriloff alla  l'armoire
et en rapporta un verre propre.

-- J'ai djeun tout  l'heure chez Karmazinoff, et ses discours
m'ont fait suer, observa le visiteur; -- ensuite j'ai couru ici,
ce qui m'a de nouveau mis en sueur, je meurs de soif.

-- Buvez. Le th froid n'est pas mauvais.

Kiriloff reprit sa place et se remit  regarder dans le coin.

-- La socit a pens, poursuivit-il du mme ton, -- que mon
suicide pourrait tre utile, et que, quand vous auriez fait ici
quelques sottises dont on rechercherait les auteurs, si tout 
coup je me brlais la cervelle en laissant une lettre o je me
dclarerais coupable de tout, cela vous mettrait  l'abri du
soupon pendant toute une anne.

-- Du moins pendant quelques jours; en pareil cas c'est dj
beaucoup que d'avoir vingt-quatre heures devant soi.

-- Bien. On m'a donc demand si je ne pouvais pas attendre. J'ai
rpondu que j'attendrais aussi longtemps qu'il plairait  la
socit, vu que cela m'tait gal.

-- Oui, mais rappelez-vous que vous avez pris l'engagement de
rdiger de concert avec moi la lettre dont il s'agit, et de vous
mettre, ds votre arrive en Russie,  ma... en un mot,  ma
disposition, bien entendu pour cette affaire seulement, car, pour
tout le reste, il va de soi que vous tes libre, ajouta presque
aimablement Pierre Stpanovitch.

-- Je ne me suis pas engag, j'ai consenti parce que cela m'tait
gal.

-- Trs bien, trs bien, je n'ai nullement l'intention de froisser
votre amour-propre, mais...

-- Il n'est pas question ici d'amour-propre.

-- Mais souvenez-vous qu'on vous a donn cent vingt thalers pour
votre voyage, par consquent vous avez reu de l'argent.

-- Pas du tout, rpliqua en rougissant Kiriloff, -- l'argent ne
m'a pas t donn  cette condition. On n'en reoit pas pour cela.

-- Quelquefois.

-- Vous mentez. J'ai crit de Ptersbourg une lettre trs
explicite  cet gard, et  Ptersbourg mme je vous ai rembours
les cent vingt thalers, je vous les ai remis en mains propres...
et ils ont reu cet argent, si toutefois vous ne l'avez pas gard
dans votre poche.

-- Bien, bien, je ne conteste rien, je leur ai envoy l'argent.
L'essentiel, c'est que vous soyez toujours dans les mmes
dispositions qu'auparavant.

-- Mes dispositions n'ont pas chang. Quand vous viendrez me dire:
Il est temps, je m'excuterai. Ce sera bientt?

-- Le jour n'est plus fort loign... Mais rappelez-vous que nous
devons faire la lettre ensemble la veille au soir.

-- Quand ce serait le jour mme? Il faudra que je me dclare
l'auteur des proclamations?

-- Et de quelques autres choses encore.

-- Je ne prendrai pas tout sur moi.

-- Pourquoi donc? demanda Pierre Stpanovitch alarm de ce refus.

-- Parce que je ne veux pas; assez. Je ne veux plus parler de
cela.

Ces mots causrent une vive irritation  Pierre Stpanovitch, mais
il se contint et changea la conversation.

-- Ma visite a encore un autre objet, reprit-il, -- vous viendrez
ce soir chez les ntres? C'est aujourd'hui la fte de Virguinsky,
ils se runiront sous ce prtexte.

-- Je ne veux pas.

-- Je vous en prie, venez. Il le faut. Nous devons imposer et par
le nombre et par l'aspect... Vous avez une tte... disons le mot,
une tte fatale.

-- Vous trouvez? dit en riant Kiriloff, -- c'est bien, j'irai;
mais je ne poserai pas pour la tte. Quand?

-- Oh! de bonne heure,  six heures et demie. Vous savez, vous
pouvez entrer, vous asseoir et ne parler  personne, quelque
nombreuse que soit l'assistance. Seulement n'oubliez pas de
prendre avec vous un crayon et un morceau de papier.

-- Pourquoi?

-- Cela vous est gal, et je vous le demande instamment. Vous
n'aurez qu' rester l sans parler  personne, vous couterez et,
de temps  autre, vous ferez semblant de prendre des notes; libre
 vous, d'ailleurs, de crayonner des croquis sur votre papier.

-- Quelle btise!  quoi bon?

-- Mais puisque cela vous est gal? Vous ne cessez de dire que
tout vous est indiffrent.

-- Non, je veux savoir pourquoi.

-- Eh bien, voici: le membre de la socit qui remplit la fonction
de rviseur s'est arrt  Moscou, et j'ai fait esprer sa visite
 quelques uns des ntres; ils penseront que vous tes ce
rviseur; or, comme vous vous trouvez ici dj depuis trois
semaines, l'effet sera encore plus grand.

-- C'est de la farce. Vous n'avez aucun rviseur  Moscou.

-- Allons, soit, nous n'en avons pas, mais qu'est-ce que cela vous
fait, et comment ce dtail peut-il vous arrter? Vous-mme tes
membre de la socit.

-- Dites-leur que je suis le rviseur; je m'assirai et je me
tiendrai coi, mais je ne veux ni papier ni crayon.

-- Mais pourquoi?

-- Je ne veux pas.

Pierre Stpanovitch blmit de colre; nanmoins cette fois encore
il se rendit matre de lui, se leva et prit son chapeau.

-- L'_homme _est chez vous? demanda-t-il soudain  demi-voix.

-- Oui.

-- C'est bien. Je ne tarderai pas  vous dbarrasser de lui, soyez
tranquille.

-- Il ne me gne pas. Je ne l'ai que la nuit. La vieille est 
l'hpital, sa belle-fille est morte; depuis deux jours je suis
seul. Je lui ai montr l'endroit de la cloison o il y a une
planche facile  dplacer; il s'introduit par l, personne ne le
voit.

-- Je le retirerai bientt de chez vous.

-- Il dit qu'il ne manque pas d'endroits o il peut aller coucher.

-- Il ment, on le cherche, et ici, pour le moment, il est en
sret. Est-ce que vous causez avec lui?

-- Oui, tout le temps. Il dit beaucoup de mal de vous. La nuit
dernire, je lui ai lu l'Apocalypse et lui ai fait boire du th.
Il a cout attentivement, fort attentivement mme, toute la nuit.

-- Ah! diable, mais vous allez le convertir  la religion
chrtienne!

-- Il est dj chrtien. Ne vous inquitez pas, il tuera. Qui
voulez-vous faire assassiner?

-- Non, ce n'est pas pour cela que j'ai besoin de lui... Chatoff
sait-il que vous donnez l'hospitalit  Fedka?

-- Je ne vois pas Chatoff, et nous n'avons pas de rapports
ensemble.

-- Vous tes fchs l'un contre l'autre?

-- Non, nous ne sommes pas fchs, mais nous ne nous parlons pas.
Nous avons couch trop longtemps cte  cte en Amrique.

-- Je passerai chez lui tout  l'heure.

-- Comme vous voudrez.

-- Vers les dix heures, en sortant de chez Virguinsky, je viendrai
peut-tre chez vous avec Stavroguine.

-- Venez.

-- Il faut que j'aie un entretien srieux avec lui... Vous savez,
donnez-moi donc votre balle; quel besoin en avez-vous maintenant?
Je fais aussi de la gymnastique. Si vous voulez, je vous
l'achterai.

-- Prenez-l, je vous la donne.

Pierre Stpanovitch mit la balle dans sa poche.

-- Mais je ne vous fournirai rien contre Stavroguine, murmura
Kiriloff en reconduisant le visiteur, qui le regarda avec
tonnement et ne rpondit pas.

Les dernires paroles de l'ingnieur agitrent extrmement Pierre
Stpanovitch; il y rflchissait encore en montant l'escalier de
Chatoff, quand il songea qu'il devait donner  son visage
mcontent une expression plus avenante. Chatoff se trouvait chez
lui; un peu souffrant, il tait couch, tout habill, sur son lit.

-- Quel guignon! s'cria en entrant dans la chambre Pierre
Stpanovitch; -- vous tes srieusement malade?

Ses traits avaient tout  coup perdu leur amabilit d'emprunt, un
clair sinistre brillait dans ses yeux.

Chatoff sauta brusquement  bas de son lit.

-- Pas du tout, rpondit-il d'un air effray, -- je ne suis pas
malade, j'ai seulement un peu mal  la tte...

L'apparition inattendue d'un tel visiteur l'avait positivement
effray.

-- Je viens justement pour une affaire qui n'admet pas la maladie,
commena d'un ton presque imprieux Pierre Stpanovitch; --
permettez-moi de m'asseoir (il s'assit), et vous, reprenez place
sur votre lit, c'est bien. Aujourd'hui une runion des ntres aura
lieu chez Virguinsky sous prtexte de fter l'anniversaire de sa
naissance; les mesures sont prises pour qu'il n'y ait pas
d'intrus. Je viendrai avec Nicolas Stavroguine. Sans doute,
connaissant vos opinions actuelles, je ne vous inviterais pas 
assister  cette soire... non que nous craignions d'tre dnoncs
par vous, mais pour vous pargner un ennui. Cependant votre
prsence est indispensable. Vous rencontrerez l ceux avec qui
nous dciderons dfinitivement de quelle faon doit s'oprer votre
sortie de la socit, et entre quelles mains vous aurez  remettre
ce qui se trouve chez vous. Nous ferons cela sans bruit, je vous
emmnerai  l'cart, dans quelque coin; l'assistance sera
nombreuse, et il n'est pas ncessaire d'initier tout le monde 
ces dtails. J'avoue que j'ai eu beaucoup de peine  triompher de
leur rsistance; mais maintenant, parat-il, ils consentent, 
condition, bien entendu, que vous vous dessaisirez de l'imprimerie
et de tous les papiers. Alors vous serez parfaitement libre de vos
agissements.

Tandis que Pierre Stpanovitch parlait, Chatoff l'coutait les
sourcils froncs. Sa frayeur de tantt avait disparu pour faire
place  la colre.

-- Je ne me crois aucunement tenu de rendre des comptes le diable
sait  qui, dclara-t-il tout net; -- je n'ai besoin de l'agrment
de personne pour reprendre ma libert.

-- Ce n'est pas tout  fait exact. On vous a confi beaucoup de
secrets. Vous n'aviez pas le droit de rompre de but en blanc. Et,
enfin, vous n'avez jamais manifest nettement l'intention de vous
retirer, de sorte que vous les avez mis dans une fausse position.

-- Ds mon arrive ici j'ai fait connatre mes intentions par une
lettre fort claire.

-- Non, pas fort claire, contesta froidement Pierre Stpanovitch;
-- par exemple, je vous ai envoy, pour les imprimer ici, la
_Personnalit claire, _ainsi que deux proclamations. Vous m'avez
retourn le tout avec une lettre quivoque, ne prcisant rien.

-- J'ai carrment refus d'imprimer.

-- Vous avez refus, mais pas carrment. Vous avez rpondu: Je ne
puis pas, sans expliquer pour quel motif. Or je ne sais pas n'a
jamais voulu dire je ne veux pas. On pouvait supposer que vous
tiez simplement empch par des obstacles matriels, et c'est
ainsi que votre lettre a t comprise. Ils ont cru que vous
n'aviez pas rompu vos liens avec la socit, ds lors ils ont pu
vous continuer leur confiance et par suite se compromettre. Ici
l'on croit que vous vous tes servi avec intention de termes
vagues: vous vouliez, dit-on, tromper vos coassocis, pour les
dnoncer quand vous auriez reu d'eux quelque communication
importante. Je vous ai dfendu de toutes mes forces, et j'ai
montr comme pice  l'appui de votre innocence les deux lignes de
rponse que vous m'avez adresses. Mais j'ai d moi-mme
reconnatre, aprs les avoir relues, que ces deux lignes ne sont
pas claires et peuvent induire en erreur.

-- Vous aviez conserv si soigneusement cette lettre par devers
vous?

-- Qu'est-ce que cela fait que je l'aie conserve? elle est encore
chez moi.

-- Peu m'importe! cria Chatoff avec irritation. -- Libre  vos
imbciles de croire que je les ai dnoncs, je m'en moque! Je
voudrais bien voir ce que vous pouvez me faire!

-- On vous noterait, et, au premier succs de la rvolution, vous
seriez pendu.

-- Quand vous aurez conquis le pouvoir suprme et que vous serez
les matres de la Russie?

-- Ne riez pas. Je le rpte, j'ai pris votre dfense. Quoi qu'il
en soit, je vous conseille de venir aujourd'hui  la runion. 
quoi bon de vaines paroles dictes par un faux orgueil? Ne vaut-il
pas mieux se sparer amicalement? En tout cas, il faut que vous
rendiez le matriel typographique, nous aurons aussi  parler de
cela.

-- J'irai, grommela Chatoff, qui, la tte baisse, semblait
absorb dans ses rflexions. Pierre Stpanovitch le considrait
d'un oeil malveillant.

-- Stavroguine y sera? demanda tout  coup Chatoff en relevant la
tte.

-- Il y sera certainement.

-- H, h!

Il y eut une minute de silence. Un sourire de colre et de mpris
flottait sur les lvres de Chatoff.

-- Et votre misrable _Personnalit claire_ dont j'ai refus
l'impression ici, elle est imprime?

-- Oui.

-- On fait croire aux collgiens que Hertzen lui-mme a crit cela
sur votre album?

-- Oui, c'est Hertzen lui-mme.

Ils se turent encore pendant trois minutes.  la fin, Chatoff
quitta son lit.

-- Allez-vous-en loin de moi, je ne veux pas me trouver avec vous.

Pierre Stpanovitch se leva aussitt.

-- Je m'en vais, dit-il avec une sorte de gaiet, -- un mot
seulement: Kiriloff,  ce qu'il parat, est maintenant tout seul
dans le pavillon, sans servante?

-- Il est tout seul. Allez-vous-en, je ne puis rester dans la mme
chambre que vous.

-- Allons, tu es trs bien maintenant! pensa joyeusement Pierre
Stpanovitch quand il fut hors de la maison; tu seras aussi trs
bien ce soir, j'ai justement besoin que tu sois comme cela, et je
ne pourrais rien dsirer de mieux! Le dieu russe lui-mme me vient
en aide!

VII

Il fit beaucoup de courses durant cette journe et sans doute ne
perdit pas ses peines, car sa figure tait rayonnante quand le
soir,  six heures prcises, il se prsenta chez Nicolas
Vsvolodovitch. On ne l'introduisit pas tout de suite: Stavroguine
se trouvait dans son cabinet en tte--tte avec Maurice
Nikolavitch qui venait d'arriver. Cette nouvelle intrigua Pierre
Stpanovitch. Il s'assit tout prs de la porte du cabinet pour
attendre le dpart du visiteur. De l'antichambre on entendait le
bruit de la conversation, mais sans pouvoir rien saisir des
paroles prononces. La visite ne dura pas longtemps; bientt
retentit une voix extraordinairement forte et vibrante,
immdiatement aprs la porte s'ouvrit, et Maurice Nikolavitch
sortit avec un visage livide. Il ne remarqua pas Pierre
Stpanovitch et passa rapidement  ct de lui. Le jeune homme
s'lana aussitt dans la chambre.

Je me crois oblig de raconter en dtail l'entrevue fort courte
des deux rivaux, -- entrevue que tout semblait devoir rendre
impossible, et qui eut lieu nanmoins.

Aprs son dner, Nicolas Vsvolodovitch sommeillait sur une
couchette dans son cabinet, lorsque Alexis gorovitch lui annona
l'arrive de Maurice Nikolavitch.  ce nom, Stavroguine
tressaillit, il croyait avoir mal entendu. Mais bientt se montra
sur ses lvres un sourire de triomphe hautain en mme temps que de
vague surprise. En entrant, Maurice Nikolavitch fut sans doute
frapp de ce sourire du moins il s'arrta tout  coup au milieu de
la chambre et parut se demander s'il ferait un pas de plus en
avant ou s'il se retirerait sur l'heure.  l'instant mme la
physionomie de Nicolas Vsvolodovitch changea d'expression, d'un
air srieux et tonn il s'avana vers le visiteur. Ce dernier ne
prit pas la main qui lui tait tendue, et, sans dire un mot, il
s'assit avant que le matre de la maison lui en et donn
l'exemple ou lui et offert un sige. Nicolas Vsvolodovitch
s'assit sur le bord de sa couchette et attendit en silence, les
yeux fixs sur Maurice Nikolavitch.

-- Si vous le pouvez, pousez lisabeth Nikolaevna, commena
brusquement le capitaine d'artillerie, et le plus curieux, c'est
qu'on n'aurait pu deviner, d'aprs l'intonation de la voix, si ces
mots taient une prire, une recommandation, une concession ou un
ordre.

Nicolas Vsvolodovitch resta silencieux, mais le visiteur, ayant
dit videmment tout ce qu'il avait  dire, le regardait avec
persistance, dans l'attente d'une rponse.

-- Si je ne me trompe (du reste, ce n'est que trop vrai),
lisabeth Nikolaevna est votre fiance, observa enfin
Stavroguine.

-- Oui, elle est ma fiance, dclara d'un ton ferme le visiteur.

-- Vous... vous tes brouills ensemble?... Excusez-moi, Maurice
Nikolavitch.

-- Non, elle m'aime et m'estime, dit-elle. Ses paroles sont on
ne peut plus prcieuses pour moi.

-- Je n'en doute pas.

-- Mais, sachez-le, elle serait sous la couronne et vous
l'appelleriez, qu'elle me planterait l, moi ou tout autre, pour
aller  vous.

-- tant sous la couronne?

-- Et aprs la couronne.

-- Ne vous trompez-vous pas?

-- Non. Sous la haine incessante, sincre et profonde qu'elle vous
tmoigne, perce  chaque instant un amour insens, l'amour le plus
sincre, le plus excessif et... le plus fou! Par contre, sous
l'amour non moins sincre qu'elle ressent pour moi perce  chaque
instant la haine la plus violente! Je n'aurais jamais pu imaginer
auparavant toutes ces... mtamorphoses.

-- Mais je m'tonne pourtant que vous veniez m'offrir la main
d'lisabeth Nikolaevna! En avez-vous le droit? Vous y a-t-elle
autoris?

Maurice Nikolavitch frona le sourcil et pendant une minute
baissa la tte.

-- De votre part ce ne sont l que des mots, dit-il brusquement, -
- des mots o clate la rancune triomphante; je suis sr que vous
savez lire entre les lignes, et se peut-il qu'il y ait place ici
pour une vanit mesquine? N'tes-vous pas assez victorieux? Faut-
il donc que je mette les points sur les i? Soit, je les mettrai,
si vous tenez tant  m'humilier: j'agis sans droit, je ne suis
aucunement autoris; lisabeth Nikolaevna ne sait rien, mais son
fianc a compltement perdu la raison, il mrite d'tre enferm
dans une maison de fous, et, pour comble, lui-mme vient vous le
dclarer. Seul dans le monde entier vous pouvez la rendre
heureuse, et moi je ne puis que faire son malheur. Vous la
lutinez, vous la pourchassez, mais, -- j'ignore pourquoi, -- vous
ne l'pousez pas. S'il s'agit d'une querelle d'amoureux ne 
l'tranger, et si, pour y mettre fin, mon sacrifice est
ncessaire, -- immolez-moi. Elle est trop malheureuse, et je ne
puis supporter cela. Mes paroles ne sont ni une permission ni une
injonction, par consquent elles n'ont rien d'offensant pour votre
amour-propre. Si vous voulez prendre ma place sous la couronne,
vous n'avez nul besoin pour cela de mon consentement, et, sans
doute, il tait inutile que je vinsse taler ma folie  vos yeux.
D'autant plus qu'aprs ma dmarche actuelle notre mariage est
impossible. Si  prsent je la conduisais  l'autel, je serais un
misrable. L'acte que j'accomplis en vous la livrant,  vous peut-
tre son plus irrconciliable ennemi, est,  mon point de vue, une
infamie dont certainement je ne supporterai pas le fardeau.

-- Vous vous brlerez la cervelle, quand on nous mariera?

-- Non, beaucoup plus tard.  quoi bon mettre une claboussure de
sang sur sa robe nuptiale? Peut-tre mme ne me brlerai-je la
cervelle ni maintenant ni plus tard.

-- Vous dites cela, sans doute, pour me tranquilliser?

-- Vous? Ma mort doit vous tre bien indiffrente.

Un silence d'une minute suivit ces paroles. Maurice Nikolavitch
tait ple, et ses yeux tincelaient.

-- Pardonnez-moi les questions que je vous ai adresses, dit
Stavroguine; -- plusieurs d'entre elles taient fort indiscrtes,
mais il est une chose que j'ai, je pense, parfaitement le droit de
vous demander: pour que vous ayez pris sur vous de venir me faire
une proposition aussi... risque, il faut que vous soyez bien
convaincu de mes sentiments  l'gard d'lisabeth Nikolaevna; or,
quelles donnes vous ont amen  cette conviction?

-- Comment? fit avec un lger frisson Maurice Nikolavitch; --
est-ce que vous n'avez pas prtendu  sa main? N'y prtendez-vous
pas maintenant encore?

-- En gnral, je ne puis parler  un tiers de mes sentiments pour
une femme; excusez-moi, c'est une bizarrerie d'organisation. Mais,
pour le reste, je vous dirai toute la vrit: je suis mari, il ne
m'est donc plus possible ni d'pouser lisabeth Nikolaevna, ni de
prtendre  sa main.

Maurice Nikolavitch fut tellement stupfait qu'il se renversa
sur le dossier de son fauteuil; pendant un certain temps ses yeux
ne quittrent pas le visage de Stavroguine.

-- Figurez-vous que cette ide ne m'tait pas venue, balbutia-t-
il; -- vous avez dit l'autre jour que vous n'tiez pas mari... je
croyais que vous ne l'tiez pas...

Il plit affreusement et soudain dchargea un violent coup de
poing sur la table.

-- Si, aprs un tel aveu, vous ne laissez pas tranquille lisabeth
Nikolaevna, si vous la rendez vous-mme malheureuse, je vous
tuerai  coups de bton comme un chien!

Sur ce, il sortit prcipitamment de la chambre. Pierre
Stpanovitch, qui y entra aussitt aprs, trouva le matre du
logis dans une disposition d'esprit fort inattendue.

-- Ah! c'est vous! fit Stavroguine avec un rire bruyant qui
semblait n'avoir pour cause que la curiosit empresse de Pierre
Stpanovitch. -- Vous coutiez derrire la porte? Attendez,
pourquoi tes-vous venu? Je vous avez promis quelque chose... Ah,
bah! je me rappelle: la visite aux ntres? Partons, je suis
enchant, vous ne pouviez rien me proposer de plus agrable en ce
moment.

Il prit son chapeau, et tous deux sortirent immdiatement.

-- Vous riez d'avance  l'ide de voir les ntres? observa avec
enjouement Pierre Stpanovitch qui tantt s'efforait de marcher 
ct de son compagnon sur l'troit trottoir pav en briques,
tantt descendait sur la chausse et trottait en pleine boue,
parce que Stavroguine, sans le remarquer, occupait  lui seul
toute la largeur du trottoir.

-- Je ne ris pas du tout, rpondit d'une voix sonore et gaie
Nicolas Vsvolodovitch; -- au contraire, je suis convaincu que je
trouverai l les gens les plus srieux.

-- De mornes imbciles, comme vous les avez appels un jour.

-- Rien n'est parfois plus amusant qu'un morne imbcile.

-- Ah! vous dites cela  propos de Maurice Nikolavitch! Je suis
sr qu'il est venu tout  l'heure vous offrir sa fiance, hein?
Figurez-vous, c'est moi qui l'ai pouss indirectement  faire
cette dmarche. D'ailleurs, s'il ne la cde pas, nous la lui
prendrons nous-mmes, pas vrai?

Sans doute Pierre Stpanovitch savait qu'il jouait gros jeu en
mettant la conversation sur ce sujet; mais lorsque sa curiosit
tait vivement excite, il aimait mieux tout risquer que de rester
dans l'incertitude. Nicolas Vsvolodovitch se contenta de sourire.

-- Vous comptez toujours m'aider? demanda-t-il.

-- Si vous faites appel  mon aide. Mais vous savez qu'il n'y a
qu'un bon moyen.

-- Je connais votre moyen.

-- Non, c'est encore un secret. Seulement rappelez-vous que ce
secret cote de l'argent.

-- Je sais mme combien il cote, grommela  part soi Stavroguine.

Pierre Stpanovitch tressaillit.

-- Combien? Qu'est-ce que vous avez dit?

-- J'ai dit: Allez-vous-en au diable avec votre secret! Apprenez-
moi plutt qui nous verrons l. Je sais que Virguinsky reoit 
l'occasion de sa fte, mais quels sont ses invits?

-- Oh! il y aura l une socit des plus varies! Kiriloff lui-
mme y sera.

-- Tous membres de sections?

-- Peste, comme vous y allez! Jusqu' prsent il n'existe pas
encore ici une seule section organise.

-- Comment donc avez-vous fait pour rpandre tant de
proclamations?

-- L o nous allons, il n'y aura en tout que quatre
sectionnaires. En attendant, les autres s'espionnent  qui mieux
mieux, et chacun d'eux m'adresse des rapports sur ses camarades.
Ces gens-l donnent beaucoup d'esprances. Ce sont des matriaux
qu'il faut organiser. Du reste, vous-mme avez rdig le statut,
il est inutile de vous expliquer les choses.

-- Eh bien, a ne marche pas? Il y a du tirage?

-- a marche on ne peut mieux. Je vais vous faire rire: le premier
moyen d'action, c'est l'uniforme. Il n'y a rien de plus puissant
que la livre bureaucratique. J'invente exprs des titres et des
emplois: j'ai des secrtaires, des missaires secrets, des
caissiers, des prsidents, des registrateurs; ce truc russit
admirablement. Vient ensuite, naturellement, la sentimentalit,
qui chez nous est le plus efficace agent de la propagande
socialiste. Le malheur, ce sont ces sous-lieutenants qui mordent.
Et puis il y a les purs coquins; ces derniers sont parfois fort
utiles, mais avec eux on perd beaucoup de temps, car ils exigent
une surveillance continuelle. Enfin la principale force, le ciment
qui relie tout, c'est le respect humain, la peur d'avoir une
opinion  soi. Oui, c'est justement avec de pareilles gens que le
succs est possible. Je vous le dis, ils se jetteraient dans le
feu  ma voix: je n'aurai qu' leur dire qu'ils manquent de
libralisme. Des imbciles me blment d'avoir tromp tous mes
associs d'ici en leur parlant de comit central et de
ramifications innombrables. Vous-mme vous m'avez une fois
reproch cela, mais o est la tromperie? Le comit central, c'est
moi et vous; quant aux ramifications, il y en aura autant qu'on
voudra.

-- Et toujours de la racaille semblable?

-- Ce sont des matriaux. Ils sont bons tout de mme.

-- Vous n'avez pas cess de compter sur moi?

-- Vous serez le chef, la force dirigeante; moi, je ne serai que
votre second, votre secrtaire. Vous savez, nous voguerons ports
sur un esquif aux voiles de soie, aux rames d'rable;  la poupe
sera assise une belle demoiselle, lisabeth Nikolaevna... est-ce
qu'il n'y a pas une chanson comme cela?...

Stavroguine se mit  rire.

-- Non, je prfre vous donner un bon conseil. Vous venez
d'numrer les procds dont vous vous servez pour cimenter vos
groupes, ils se rduisent au fonctionnarisme et  la
sentimentalit, tout cela n'est pas mauvais comme clystre, mais
il y a quelque chose de meilleur encore: persuadez  quatre
membres d'une section d'assassiner le cinquime sous prtexte que
c'est un mouchard, et aussitt le sang vers les liera tous
indissolublement  vous. Ils deviendront vos esclaves, ils
n'oseront ni se mutiner, ni vous demander des comptes. Ha, ha, ha!

-- Toi pourtant, il faudra que tu me payes cela, pensa  part
soi Pierre Stpanovitch, et pas plus tard que ce soir. Tu te
permets beaucoup trop.

Voil ou  peu prs ce que dut se dire Pierre Stpanovitch. Du
reste, ils approchaient dj de la maison de Virguinsky.

-- Vous m'avez probablement fait passer auprs d'eux pour quelque
membre arriv de l'tranger, en rapport avec l'Internationale,
pour un rviseur? demanda tout  coup Stavroguine.

-- Non, le rviseur, ce sera un autre; vous, vous tes un des
membres qui ont fond la socit  l'tranger, et vous connaissez
les secrets les plus importants -- voil votre rle. Vous parlerez
sans doute?

-- O avez-vous pris cela?

-- Maintenant vous tes tenu de parler.

Dans son tonnement, Nicolas Vsvolodovitch s'arrta au milieu de
la rue, non loin d'un rverbre. Pierre Stpanovitch soutint avec
une tranquille assurance le regard de son compagnon. Celui-ci
lana un jet de salive et se remit en marche.

-- Et vous, est-ce que vous prendrez la parole? demanda-t-il
brusquement  Pierre Stpanovitch.

-- Non, je vous couterai.

-- Que le diable vous emporte! Au fait, vous me donnez une ide.

-- Laquelle? fit vivement Pierre Stpanovitch.

-- Soit, je parlerai peut-tre l, mais ensuite je vous flanquerai
une rosse, et, vous savez, une rosse srieuse.

-- Dites-donc, tantt j'ai rpt  Karmazinoff le propos que vous
avez tenu sur son compte,  savoir qu'il faudrait le fesser, non
pas seulement pour la forme, mais vigoureusement, comme on fesse
un moujik.

-- Mais je n'ai jamais dit cela, ha, ha!

-- N'importe. _Se non  vero..._

-- Eh bien, merci, je vous suis trs oblig.

-- Savez-vous ce que dit Karmazinoff? D'aprs lui, notre doctrine
est, au fond, la ngation de l'honneur, et affirmer franchement le
droit au dshonneur, c'est le plus sr moyen d'avoir les Russes
pour soi.

-- Paroles admirables! Paroles d'or! s'cria Stavroguine; -- il a
dit le vrai mot! Le droit au dshonneur, -- mais, avec cela, tout
le monde viendra  nous, il ne restera plus personne dans l'autre
camp! coutez pourtant, Verkhovensky, vous ne faites pas partie de
la haute police, hein?

-- Celui qui se pose de pareilles questions les garde gnralement
pour lui.

-- Sans doute, mais nous sommes entre nous.

-- Non, jusqu' prsent je ne sers pas dans la haute police.
Assez, nous voici arrivs. Composez votre physionomie,
Stavroguine; moi, j'ai toujours soin de me faire une tte quand je
vais chez eux. Il faut se donner un air un peu sombre, voil tout;
ce n'est pas bien malin.

CHAPITRE VII

_CHEZ LES NTRES._

I

Virguinsky demeurait rue de la Fourmi, dans une maison  lui, ou
plutt  sa femme. C'tait une construction en bois,  un seul
tage, o n'habitaient que l'employ et sa famille. Une quinzaine
de personnes s'taient runies l sous couleur de fter le matre
du logis; mais la soire ne ressemblait pas du tout  celles qu'on
a coutume de donner en province  l'occasion d'un anniversaire de
naissance. Ds les premiers temps de leur mariage, les poux
Virguinsky avaient dcid d'un commun accord, une fois pour
toutes, que c'tait une grande sottise de recevoir en pareille
circonstance, vu qu'il n'y avait pas l de quoi se rjouir. En
quelques annes ils avaient russi  s'isoler compltement de la
socit. Quoique Virguinsky ne manqut pas de moyens et ft loin
d'tre ce qu'on appelle un pauvre homme, il faisait  tout le
monde l'effet d'un original, aimant la solitude et, de plus,
parlant avec hauteur. Quant  madame Virguinsky, son mtier de
sage-femme suffisait pour la placer au plus bas degr de l'chelle
sociale, au-dessous mme d'une femme de pope, nonobstant la
position que son mari occupait dans le service. Il est vrai que si
sa profession tait humble, on ne pouvait en dire autant de son
caractre. Depuis sa liaison stupide et affiche effrontment (par
principe) avec un coquin comme le capitaine Lbiadkine, les plus
indulgentes de nos dames l'avaient elles-mmes mise  l'index et
ne lui cachaient pas leur mpris. Mais tout cela tait bien gal 
madame Virguinsky. Chose  noter, les dames mme les plus prudes,
quand elles se trouvaient dans une position intressante,
s'adressaient de prfrence  Arina Prokhorovna (madame
Virguinsky), bien que notre ville possdt trois autres
accoucheuses. Dans tout le district, les femmes des propritaires
ruraux la faisaient demander, tant elle tait renomme pour son
habilet professionnelle. Comme elle aimait beaucoup l'argent,
elle avait fini par limiter sa clientle aux personnes les plus
riches. Se sentant ncessaire, elle ne se gnait pas du tout, et,
dans les maisons les plus aristocratiques, elle semblait faire
exprs d'agiter les nerfs dlicats de ses clientes par un grossier
oubli de toutes les convenances ou par des railleries sur les
choses saintes. Notre chirurgien-major Rosanoff racontait  ce
propos un fait curieux: un jour qu'une femme en couches invoquait
avec force gmissements le secours divin, Arina Prokhorovna avait
tout  coup lch une grosse impit qui, en pouvantant la
malade, avait eu pour effet d'activer puissamment sa dlivrance.
Mais, quoique nihiliste, madame Virguinsky savait fort bien,
lorsque ses intrts le lui commandaient, transiger avec les
prjugs vulgaires. Ainsi, elle ne manquait jamais d'assister au
baptme des nouveaux-ns dont elle avait facilit la venue au
monde; dans ces occasions-l, elle se coiffait avec got et
mettait une robe de soie verte  trane, alors qu'en tout autre
temps sa mise tait extrmement nglige. Pendant la crmonie
religieuse, elle conservait l'air le plus effront, au point de
scandaliser les ministres du culte; mais, aprs le baptme, elle
offrait toujours du champagne, et il n'aurait pas fallu, en
prenant un verre de Cliquot, oublier les pingles de
l'accoucheuse.

La socit (presque exclusivement masculine) runie cette fois
chez Virguinsky prsentait un aspect assez exceptionnel. Il n'y
avait pas de collation, et l'on ne jouait pas aux cartes. Au
milieu d'un spacieux salon dont les murs taient garnis d'une
vieille tapisserie bleue, se trouvaient deux tables rapproches
l'une de l'autre de faon  n'en former qu'une seule; une grande
nappe, d'ailleurs d'une propret douteuse, couvrait ces deux
tables sur lesquelles bouillaient deux samovars; au bout taient
placs un vaste plateau charg de vingt-cinq verres et une
corbeille contenant du pain blanc coup par tranches, comme cela
se pratique dans les pensionnats. Le th tait vers par la soeur
d'Arina Prokhorovna, une fille de trente ans, blonde et prive de
sourcils. Cette crature, taciturne et venimeuse, partageait les
ides nouvelles; Virguinsky lui-mme, dans son mnage, avait
grand'peur d'elle. Trois dames seulement se trouvaient dans la
chambre: la matresse de la maison, sa soeur dont je viens de
parler, et la soeur de Virguinsky, tudiante nihiliste, tout
rcemment arrive de Ptersbourg. Arina Prokhorovna, belle femme
de vingt-sept ans, n'avait pas fait toilette pour la circonstance;
elle portait une robe de laine d'une nuance verdtre, et le regard
hardi qu'elle promenait sur l'assistance semblait dire: Voyez
comme je me moque de tout. On remarquait  ct d'elle sa belle-
soeur qui n'tait pas mal non plus; petite et grassouillette, avec
des joues trs colores, mademoiselle Virguinsky tait encore,
pour ainsi dire, en tenue de voyage; elle avait  la main un
rouleau de papier, et ses yeux allaient sans cesse d'un visiteur 
l'autre. Ce soir-l, Virguinsky se sentait un peu souffrant;
nanmoins il avait quitt sa chambre, et maintenant il tait assis
sur un fauteuil devant la table autour de laquelle tous ses
invits avaient pris place sur des chaises dans un ordre qui
faisait prvoir une sance. En attendant, on causait  haute voix
de choses indiffrentes. Lorsque parurent Stavroguine et
Verkhovensky, le silence s'tablit soudain.

Mais je demande la permission de donner quelques explications
pralables. Je crois que tous ces messieurs s'taient runis dans
l'espoir d'apprendre quelque chose de particulirement curieux.
Ils reprsentaient la fine fleur du libralisme local, et
Virguinsky les avait tris sur le volet en vue de cette sance.
Je remarquerai encore que plusieurs d'entre eux (un trs petit
nombre, du reste) n'taient jamais alls chez lui auparavant. Sans
doute la plupart ne se rendaient pas un compte bien clair de
l'objet pour lequel on les avait convoqus.  la vrit, tous
prenaient alors Pierre Stpanovitch pour un missaire arriv de
l'tranger et muni de pleins pouvoirs; ds le dbut, cette ide
s'tait enracine dans leur esprit, et naturellement les flattait.
Mais, parmi les citoyens rassembls en ce moment chez Virguinsky
sous prtexte de fter l'anniversaire de sa naissance, il s'en
trouvait quelques uns  qui des ouvertures prcises avaient t
faites. Pierre Stpanovitch avait russi  crer chez nous un
conseil des cinq  l'instar des quinquvirats dj organiss par
lui  Moscou, et (le fait est maintenant prouv) parmi les
officiers de notre district. On prtend qu'il en avait aussi
institu un dans le gouvernement de Kh... Assis  la table
commune, les quinquvirs mettaient tous leurs soins  dissimuler
leur importance, en sorte que personne n'aurait pu les
reconnatre.  prsent, leurs noms ne sont plus un mystre:
c'taient d'abord Lipoutine, ensuite Virguinsky lui-mme, puis
Chigaleff, le frre de madame Virguinsky, Liamchine, et enfin un
certain Tolkatchenko. Ce dernier, dj quadragnaire, passait pour
connatre  fond le peuple, surtout les filous et les voleurs de
grand chemin, qu'il allait tudier dans les cabarets (du reste, il
ne s'y rendait pas que pour cela). Avec sa mise incorrecte, ses
bottes de roussi, ses clignements d'yeux malicieux et les phrases
populaires dont il panachait sa conversation, Tolkatchenko tait
un type  part au milieu des ntres. Une ou deux fois Liamchine
l'avait men aux soires de Stpan Trophimovitch, mais il n'y
avait pas produit beaucoup d'effet. On le voyait en ville de temps
 autre, surtout quand il se trouvait sans place; il tait employ
de chemin de fer. Ces cinq hommes d'action avaient constitu leur
groupe, pleinement convaincus que celui-ci n'tait qu'une unit
parmi des centaines et des milliers d'autres quinquvirats
semblables dissmins sur toute la surface de la Russie, et
dpendant d'un mystrieux comit central en rapport lui-mme avec
la rvolution europenne universelle. Malheureusement, je dois
avouer que des froissements avaient dj commenc  se manifester
entre eux et Pierre Stpanovitch. Le fait est qu'ils l'avaient
attendu depuis le printemps, sa prochaine arrive leur ayant t
annonce d'abord par Tolkatchenko et ensuite par Chigaleff; vu la
haute opinion qu'ils se faisaient de lui, tous s'taient
docilement groups  son premier appel; mais  peine le
quinquvirat venait-il d'tre organis, que la discorde clatait
dans son sein. Je suppose que ces messieurs regrettaient d'avoir
donn si vite leur adhsion. Bien entendu, ils avaient cd, dans
cette circonstance,  un gnreux sentiment de honte; ils avaient
craint qu'on ne les accust plus tard d'avoir can. Mais Pierre
Stpanovitch aurait d apprcier leur hrosme et les en
rcompenser par quelque confidence importante. Or, loin de songer
 satisfaire la lgitime curiosit de ses associs, Verkhovensky
les traitait en gnral avec une svrit remarquable, et mme
avec mpris. C'tait vexant, on en conviendra; aussi le membre
Chigaleff poussait ses collgues  rclamer des comptes, pas
maintenant, il est vrai, car il y avait en ce moment trop
d'trangers chez Virguinsky.

Si je ne me trompe, les quinquvirs dj nomms souponnaient
vaguement que parmi ces trangers se trouvaient des membres
d'autres groupes inconnus d'eux et secrtement organiss dans la
ville par le mme Verkhovensky; aussi tous les visiteurs
s'observaient-ils les uns les autres d'un air dfiant, ce qui
donnait  la runion une physionomie fort nigmatique et jusqu'
un certain point romanesque. Du reste, il y avait aussi l des
gens  l'abri de tout soupon, par exemple, un major, proche
parent de Virguinsky; cet homme parfaitement inoffensif n'avait
mme pas t invit, mais il tait venu de son propre mouvement
fter le matre de la maison, en sorte qu'il avait t impossible
de ne pas le recevoir. Virguinsky savait, d'ailleurs, qu'il n'y
avait  craindre aucune dlation de la part du major, car ce
dernier, tout bte qu'il tait, avait toujours aim  frquenter
les libraux avancs; sans sympathiser personnellement avec eux,
il les coutait trs volontiers. Bien plus, lui-mme avait t
compromis: on s'tait servi de lui pour rpandre des ballots de
proclamations et de numros de la _Cloche;_ il n'aurait pas os
jeter le moindre coup d'oeil sur ces crits, mais refuser de les
distribuer lui et paru le comble de la lchet. Encore  prsent
il ne manque pas en Russie de gens qui ressemblent  ce major. Les
autres visiteurs offraient le type de l'amour-propre aigri ou de
l'exaltation juvnile: c'taient deux ou trois professeurs et un
nombre gal d'officiers. Parmi les premiers se faisait surtout
remarquer un boiteux g de quarante-cinq ans qui enseignait au
gymnase; cet homme tait extrmement venimeux et d'une vanit peu
commune. Dans le groupe des officiers je dois signaler un trs
jeune enseigne d'artillerie sorti rcemment de l'cole militaire
et arriv depuis peu dans notre ville o il ne connaissait encore
personne. Durant cette soire il avait un crayon  la main, ne
prenait presque aucune part  la conversation, et crivait 
chaque instant quelque chose sur son carnet. Tout le monde voyait
cela, mais on feignait de ne pas s'en apercevoir. Au nombre des
invits de Virguinsky figurait aussi le sminariste dsoeuvr qui,
conjointement avec Liamchine, avait jou un si vilain tour  la
colporteuse d'vangiles; ce gros garon, aux manires trs
dgages, montrait dans toute sa personne la conscience qu'il
avait de son mrite suprieur.  cette runion assistait
galement, je ne sais pourquoi, le fils de notre maire, jeune
homme prmaturment us par le vice, et dont le nom avait dj t
ml  des aventures scandaleuses. Il ne dit pas un mot de toute
la soire. Enfin, je ne puis passer sous silence un collgien de
dix-huit ans qui paraissait trs chauff; ce morveux, -- on
l'apprit plus tard avec stupfaction, -- tait  la tte d'un
groupe de conspirateurs recruts parmi les _grands_ du gymnase.
Chatoff dont je n'ai pas encore parl tait assis  un coin de la
table, un peu en arrire des autres; silencieux, les yeux fixs 
terre, il refusa de prendre du th et garda tout le temps sa
casquette  la main, comme pour montrer qu'il n'tait pas venu en
visiteur, mais pour affaire, et qu'il s'en irait quand il
voudrait. Non loin de lui avait pris place Kiriloff; muet aussi,
l'ingnieur tenait son regard terne obstinment attach sur chacun
de ceux qui prenaient la parole, et il coutait tout sans donner
la moindre marque d'motion ou d'tonnement. Plusieurs des
invits, qui ne l'avaient jamais vu auparavant, l'observaient  la
drobe d'un air soucieux. Madame Virguinsky connaissait-elle
l'existence du quinquvirat? Je suppose que son mari ne lui avait
rien laiss ignorer. L'tudiante, naturellement, tait trangre 
tout cela, mais elle avait aussi sa tche; elle comptait ne rester
chez nous qu'un jour ou deux, ensuite son intention tait de se
rendre successivement dans toutes les villes universitaires pour
prendre part aux souffrances des pauvres tudiants et susciter
chez eux l'esprit de protestation. Dans ce but, elle avait rdig
un appel qu'elle avait fait lithographier  quelques centaines
d'exemplaires. Chose curieuse, le collgien et l'tudiante qui ne
s'taient jamais rencontrs jusqu'alors se sentirent,  premire
vue, des plus mal disposs l'un pour l'autre. Le major tait
l'oncle de la jeune fille, et il ne l'avait pas vue depuis dix
ans. Quand entrrent Stavroguine et Verkhovensky, mademoiselle
Virguinsky tait rouge comme un coquelicot; elle venait d'avoir
une violente dispute avec son oncle au sujet de la question des
femmes.

II

Sans presque dire bonjour  personne, Verkhovensky alla s'asseoir
fort ngligemment au haut bout de la table. Un insolent ddain se
lisait sur son visage. Stavroguine s'inclina poliment. On
n'attendait qu'eux; nanmoins, comme si une consigne avait t
donne dans ce sens, tout le monde feignait de remarquer  peine
leur arrive. Ds que Nicolas Vsvolodovitch se fut assis, la
matresse de la maison s'adressa  lui d'un ton svre:

-- Stavroguine, voulez-vous du th?

-- Oui rpondit-il.

-- Du th  Stavroguine, ordonna madame Virguinsky. -- Et vous,
est-ce que vous en voulez? (Ces derniers mots taient adresss 
Verkhovensky.)

-- Sans doute; qui est-ce qui demande cela  ses invits? Mais
donnez aussi de la crme, ce qu'on sert chez vous sous le nom de
th est toujours quelque chose de si infect; et un jour de fte
encore...

-- Comment, vous aussi vous admettez les ftes? fit en riant
l'tudiante; -- on parlait de cela tout  l'heure.

-- Vieillerie! grommela le collgien  l'autre bout de la table.

-- Qu'est-ce qui est une vieillerie? Fouler aux pieds les
prjugs, fussent-ils les plus innocents, n'est pas une
vieillerie; au contraire, il faut le dire  notre honte, c'est
jusqu' prsent une nouveaut, dclara aussitt la jeune fille
qui, en parlant, gesticulait avec vhmence. -- D'ailleurs, il n'y
a pas de prjugs innocents, ajouta-t-elle d'un ton aigre.

-- J'ai seulement voulu dire, rpliqua avec agitation le
collgien, -- que, quoique les prjugs soient sans doute des
vieilleries et qu'il faille les extirper, cependant, en ce qui
concerne les anniversaires de naissance, la stupidit de ces ftes
est trop universellement reconnue pour perdre un temps prcieux et
dj sans cela perdu par tout le monde, en sorte qu'on pourrait
employer son esprit  traiter un sujet plus urgent...

-- Vous n'en finissez plus, on ne comprend rien, cria l'tudiante.

-- Il me semble que chacun a le droit de prendre la parole, et si
je dsire exprimer mon opinion, comme tout autre...

-- Personne ne vous conteste le droit de prendre la parole,
interrompit schement la matresse de la maison, -- on vous invite
seulement  ne pas mchonner, attendu que personne ne peut vous
comprendre.

-- Pourtant permettez-moi de vous faire observer que vous me
tmoignez peu d'estime; si je n'ai pas pu achever ma pense, ce
n'est pas parce que je n'ai pas d'ides, mais plutt parce que
j'en ai trop... balbutia le pauvre jeune homme qui pataugeait de
plus en plus.

-- Si vous ne savez pas parler, eh bien, taisez-vous, lui envoya
l'tudiante.

 ces mots, le collgien se leva soudain, comme m par un ressort.

-- Je voulais seulement dire, vocifra-t-il rouge de honte et sans
oser regarder autour de lui, -- que si vous tes tant presse de
montrer votre esprit, c'est tout bonnement parce que
M. Stavroguine vient d'arriver -- voil!

-- Votre ide est ignoble et immorale, elle prouve combien vous
tes peu dvelopp. Je vous prie de ne plus m'adresser la parole,
repartit violemment la jeune fille.

-- Stavroguine, commena la matresse de la maison, -- avant votre
arrive, cet officier (elle montra le major, son parent) parlait
ici des droits de la famille. Sans doute, je ne vous ennuierai pas
avec une sottise si vieille et depuis longtemps perce  jour.
Mais, pourtant, o a-t-on pu prendre les droits et les devoirs de
la famille, entendus dans le sens que le prjug courant donne 
ces mots? Voil la question. Quel est votre avis?

-- Comment, o l'on a pu les prendre? demanda Nicolas
Vsvolodovitch.

-- Nous savons, par exemple, que le prjug de Dieu est venu du
tonnerre et de l'clair, s'empressa d'ajouter l'tudiante en
dardant ses yeux sur Stavroguine; -- personne n'ignore que les
premiers hommes, effrays par la foudre, ont divinis l'ennemi
invisible devant qui ils sentaient leur faiblesse. Mais d'o est
n le prjug de la famille? D'o a pu provenir la famille elle-
mme?

-- Ce n'est pas tout  fait la mme chose..., voulut faire
observer madame Virguinsky.

-- Je suppose que la rponse  une telle question serait
indcente, dit Stavroguine.

-- Allons donc! protesta l'tudiante.

Dans le groupe des professeurs clatrent des rires auxquels
firent cho,  l'autre bout de la table, Liamchine et le
collgien; le major pouffait.

-- Vous devriez crire des vaudevilles, remarqua la matresse de
la maison en s'adressant  Stavroguine.

-- Cette rponse ne vous fait gure honneur; je ne sais comment on
vous appelle, dclara l'tudiante positivement indigne.

-- Mais, toi, ne saute pas comme cela! cria le major  sa nice, -
- tu es une demoiselle, tu devrais avoir un maintien modeste, et
l'on dirait que tu es assise sur une aiguille.

-- Veuillez vous taire et ne pas m'interpeller avec cette
familiarit, pargnez-moi vos ignobles comparaisons. Je vous vois
pour la premire fois, et ne veux pas savoir si vous tes mon
parent.

-- Mais, voyons, je suis ton oncle; je t'ai porte dans mes bras
quand tu n'tais encore qu'un enfant  la mamelle!

-- Et quand mme vous m'auriez porte dans vos bras, voil-t-il
pas une affaire! Je ne vous l'avais pas demand; si donc vous
l'avez fait, monsieur l'officier impoli, c'est que cela vous
plaisait. Et permettez-moi de vous faire observer que vous ne
devez pas me tutoyer, si ce n'est par civisme; autrement je vous
le dfends une fois pour toutes.

Le major frappa du poing sur la table.

-- Voil comme elles sont toutes! dit-il  Stavroguine assis en
face de lui. -- Non, permettez, j'aime le libralisme et les ides
modernes, je gote fort les propos intelligents, mais, entendons-
nous, ils ne me plaisent que dans la bouche des hommes, et le
libralisme en jupons fait mon supplice! Ne te tortille donc pas
ainsi! cria-t-il  la jeune fille qui se dmenait sur sa chaise. -
- Non, je demande aussi la parole, je suis offens.

-- Vous ne faites que gner les autres, et vous-mme vous ne savez
rien dire, bougonna la matresse de la maison.

-- Si, je vais m'expliquer, reprit en s'chauffant le major. -- Je
m'adresse  vous, monsieur Stavroguine, parce que vous venez
d'arriver, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connatre. Sans
les hommes, elles ne peuvent rien, -- voil mon opinion. Toute
leur question des femmes n'est qu'un emprunt qu'elles nous ont
fait; je vous l'assure, c'est nous autres qui la leur avons
invente et qui nous sommes btement mis cette pierre au cou. Si
je remercie Dieu d'une chose, c'est d'tre rest clibataire! Pas
le plus petit grain d'originalit; elles ne sont mme pas capables
de crer une faon de robe, il faut que les hommes inventent des
patrons pour elles! Tenez, celle-ci, je l'ai porte dans mes bras,
j'ai dans la mazurka avec elle quand elle avait dix ans;
aujourd'hui elle arrive de Ptersbourg, naturellement je cours
l'embrasser, et quelle est la seconde parole qu'elle me dit? Dieu
n'existe pas! Si encore 'avait t la troisime; mais non, c'est
la seconde, la langue lui dmangeait! Allons, lui dis-je, j'admets
que les hommes intelligents ne croient pas, cela peut tenir  leur
intelligence; mais toi, tte vide, qu'est-ce que tu comprends  la
question de l'existence de Dieu? Tu rptes ce qu'un tudiant t'a
serin; s'il t'avait dit d'allumer des lampes devant les icnes,
tu en allumerais.

-- Vous mentez toujours, vous tes un fort mchant homme, et tout
 l'heure je vous ai premptoirement dmontr votre insolvabilit,
rpondit l'tudiante d'un ton ddaigneux, comme si elle trouvait
au-dessous d'elle d'entrer dans de longues explications avec un
pareil interlocuteur. -- Tantt je vous ai dit notamment qu'au
catchisme on nous avait  tous enseign ceci: Si tu honores ton
pre et tes parents, tu vivras longtemps, et la richesse te sera
donne. C'est dans les dix commandements. Si Dieu a cru
ncessaire de promettre  l'amour filial une rcompense, alors
votre Dieu est immoral. Voil dans quels termes je me suis
exprime tantt, et ce n'a pas t ma seconde parole; c'est vous
qui, en parlant de vos droits, m'avez amene  vous tenir ce
langage.  qui la faute si vous tes bouch et si vous ne
comprenez pas encore? Cela vous vexe, et vous vous fchez, --
Voil le mot de toute votre gnration.

-- Sotte! profra le major.

-- Vous, vous tes un imbcile.

-- C'est cela, injurie-moi!

-- Mais permettez, Kapiton Maximovitch, vous m'avez dit vous-mme
que vous ne croyez pas en Dieu, cria du bout de la table
Lipoutine.

-- Qu'importe que j'aie dit cela? moi, c'est autre chose! Peut-
tre mme que je crois, seulement ma foi n'est pas entire. Mais,
quoique je ne croie pas tout  fait, je ne dis pas qu'il faille
fusiller Dieu. Dj, quand je servais dans les hussards, cette
question me proccupait fort. Pour tous les potes il est admis
que le hussard est un buveur et un noceur. En ce qui me concerne,
je n'ai peut-tre pas fait mentir la lgende; mais, le croirez-
vous? je me relevais la nuit et j'allais m'agenouiller devant un
icne, demandant  Dieu avec force signes de croix qu'il voult
bien m'envoyer la foi, tant j'tais, ds cette poque, tourment
par la question de savoir si, oui ou non, Dieu existe. Le matin
venu, sans doute, vous avez des distractions, et les sentiments
religieux s'vanouissent; en gnral, j'ai remarqu que la foi est
toujours plus faible pendant la journe.

Pierre Stpanovitch billait  se dcrocher la mchoire.

-- Est-ce qu'on ne va pas jouer aux cartes? demanda-t-il  madame
Virguinsky.

-- Je m'associe entirement  votre question! dclara l'tudiante
qui tait devenue pourpre d'indignation en entendant les paroles
du major.

-- On perd un temps prcieux  couter des conversations stupides,
observa la matresse de la maison, et elle regarda svrement son
mari.

-- Je me proposais, dit mademoiselle Virguinsky, -- de signaler 
la runion les souffrances et les protestations des tudiants;
mais, comme le temps se passe en conversations immorales...

-- Rien n'est moral, ni immoral! interrompit avec impatience le
collgien.

-- Je savais cela, monsieur le gymnasiste, longtemps avant qu'on
vous l'ait enseign.

-- Et moi, j'affirme, rpliqua l'adolescent irrit, -- que vous
tes un enfant venu de la capitale pour nous clairer tous, alors
que nous en savons autant que vous. Depuis Bilinsky, nul n'ignore
en Russie l'immoralit du prcepte: Honore ton pre et ta mre,
que, par parenthses, vous avez cit en l'estropiant.

-- Est-ce que cela ne finira pas? dit rsolument Arina Prokhorovna
 son mari.

Comme matresse de maison, elle rougissait de ces conversations
insignifiantes, d'autant plus qu'elle remarquait des sourires et
mme des marques de stupfaction parmi les invits qui n'taient
pas des visiteurs habituels.

Virguinsky leva soudain la voix:

-- Messieurs, si quelqu'un a une communication  faire ou dsire
traiter un sujet se rattachant plus directement  l'oeuvre
commune, je l'invite  commencer sans retard.

-- Je prendrai la libert de faire une question, dit d'une voix
douce le professeur boiteux, qui jusqu'alors n'avait pas prononc
un mot et s'tait distingu par sa bonne tenue: -- je dsirerais
savoir si nous sommes ici en sance, ou si nous ne formons qu'une
runion de simples mortels venus en visite. Je demande cela plutt
pour l'ordre, et afin de ne pas rester dans l'incertitude.

Cette malicieuse question produisit son effet; tous se
regardrent les uns les autres, chacun paraissant attendre une
rponse de son voisin; puis, brusquement, comme par un mot
d'ordre, tous les yeux se fixrent sur Verkhovensky et sur
Stavroguine.

-- Je propose simplement de voter sur la question de savoir si
nous sommes, oui ou non, en sance, dclara madame Virguinsky.

-- J'adhre compltement  la proposition, dit Lipoutine, --
quoiqu'elle soit un peu indtermine.

-- Moi aussi, moi aussi, entendit-on de divers cts.

-- Il me semble en effet que ce sera plus rgulier, approuva  son
tour Virguinsky.

-- Ainsi aux voix! reprit Arina Prokhorovna. -- Liamchine, mettez-
vous au piano, je vous prie; cela ne vous empchera pas de voter
au moment du scrutin.

-- Encore! cria Liamchine; -- j'ai dj fait assez de tapage comme
cela.

-- Je vous en prie instamment, jouez; vous ne voulez donc pas tre
utile  l'oeuvre commune?

-- Mais je vous assure, Arina Prokhorovna, que personne n'est aux
coutes. C'est seulement une ide que vous avez. D'ailleurs, les
fentres sont hautes, et lors mme que quelqu'un chercherait 
nous entendre, cela lui serait impossible.

-- Nous ne nous entendons pas nous-mmes, grommela un des
visiteurs.

-- Et moi, je vous dis que les prcautions sont toujours bonnes.
Pour le cas o il y aurait des espions, expliqua-t-elle 
Verkhovensky, -- il faut que nous ayons l'air d'tre en fte et
que la musique s'entende de la rue.

-- Eh, diable! murmura Liamchine avec colre, puis il s'assit
devant le piano, et commena  jouer une valse en frappant sur les
touches comme s'il et voulu les briser.

-- J'invite ceux qui dsirent qu'il y ait sance  lever la main
droite, proposa madame Virguinsky.

Les uns firent le mouvement indiqu, les autres s'en abstinrent.
Il y en eut qui, ayant lev la main, la baissrent aussitt aprs;
plusieurs qui l'avaient baisse la relevrent ensuite.

-- Oh! diable! Je n'ai rien compris! cria un officier.

-- Moi non plus, ajouta un autre.

-- Si, moi, je comprends, fit un troisime; -- si c'est _oui, _on
lve la main.

-- Mais qu'est-ce que signifie _oui?_

-- Cela signifie la sance.

-- Non, cela signifie qu'on n'en veut pas.

-- J'ai vot la sance, cria le collgien  madame Virguinsky.

-- Alors, pourquoi n'avez-vous pas lev la main?

-- Je vous ai regarde tout le temps, vous n'avez pas lev la
main, je vous ai imite.

-- Que c'est bte! C'est moi qui ai fait la proposition, par
consquent je ne pouvais pas lever la main. Messieurs, je propose
de recommencer l'preuve inversement: que ceux qui veulent une
sance restent immobiles, et que ceux qui n'en veulent pas lvent
la main droite.

-- Qui est-ce qui ne veut pas? demanda le collgien.

-- Vous le faites exprs, n'est-ce pas? rpliqua avec irritation
madame Virguinsky.

-- Non, permettez, qui est-ce qui veut et qui est-ce qui ne veut
pas? Il faut prciser cela un peu mieux, firent deux ou trois
voix.

-- Celui qui ne veut pas ne veut pas.

-- Eh! oui, mais qu'est-ce qu'il faut faire si l'on ne veut pas?
Doit-on lever la main ou ne pas la lever? cria un officier.

-- Eh! nous n'avons pas encore l'habitude du rgime parlementaire!
observa le major.

-- Monsieur Liamchine, ne faites pas tant de bruit, s'il vous
plat, on ne s'entend pas ici, dit le professeur boiteux.

Liamchine quitta brusquement le piano.

-- En vrit, Arina Prokhorovna, il n'y a aucun espion aux
coutes, et je ne veux plus jouer! C'est comme visiteur et non
comme pianiste que je suis venu chez vous!

-- Messieurs, proposa Virguinsky, -- rpondez tous verbalement:
sommes-nous, oui ou non, en sance?

-- En sance, en sance! cria-t-on de toutes parts.

-- En ce cas, il est inutile de voter, cela suffit. N'est-ce pas
votre avis, messieurs? Faut-il encore procder  un vote?

-- Non, non, c'est inutile, on a compris!

-- Peut-tre quelqu'un est-il contre la sance?

-- Non, non, nous la voulons tous!

-- Mais qu'est-ce que c'est qu'une sance? cria un des assistants.
Il n'obtint pas de rponse.

-- Il faut nommer un prsident, firent un grand nombre de voix.

-- Le matre de la maison, naturellement, le matre de la maison!

lu par acclamation, Virguinsky prit la parole:

-- Messieurs, puisqu'il en est ainsi, je renouvelle ma proposition
primitive: si quelqu'un a une communication  faire ou dsire
traiter un sujet se rapportant plus directement  l'oeuvre
commune, qu'il commence sans perdre de temps.

Silence gnral. Tous les regards se portrent de nouveau sur
Stavroguine et Pierre Stpanovitch.

-- Verkhovensky, vous n'avez rien  dclarer? demanda carrment
Arina Prokhorovna.

L'interpell s'tira sur sa chaise.

-- Absolument rien, rpondit-il en billant. -- Du reste, je
dsirerais un verre de cognac.

-- Et vous, Stavroguine?

-- Je vous remercie, je ne boirai pas.

-- Je vous demande si vous dsirez parler, et non si vous voulez
du cognac.

-- Parler? Sur quoi? Non, je n'y tiens pas.

-- On va vous apporter du cognac, rpondit madame Virguinsky 
Pierre Stpanovitch.

L'tudiante se leva. Depuis longtemps on voyait qu'elle attendait
avec impatience le moment de placer un discours.

-- Je suis venue faire connatre les souffrances des malheureux
tudiants et les efforts tents partout pour veiller en eux
l'esprit de protestation...

Force fut  mademoiselle Virguinsky d'en rester l, car  l'autre
bout de la salle surgit un concurrent qui attira aussitt
l'attention gnrale. Sombre et morne comme toujours, Chigaleff,
l'homme aux longues oreilles, se leva lentement, et, d'un air
chagrin, posa sur la table un gros cahier tout couvert d'une
criture extrmement fine. Il ne se rassit point et garda le
silence. Plusieurs jetaient des regards inquiets sur le volumineux
manuscrit; au contraire, Lipoutine, Virguinsky et le professeur
boiteux paraissaient prouver une certaine satisfaction.

-- Je demande la parole, fit d'une voix mlancolique, mais ferme,
Chigaleff.

-- Vous l'avez, rpondit Virguinsky.

L'orateur s'assit, se recueillit pendant une demi-minute et
commena gravement:

-- Messieurs...

-- Voil le cognac! dit d'un ton mprisant la demoiselle sans
sourcils qui avait servi le th; en mme temps, elle plaait
devant Pierre Stpanovitch un carafon de cognac et un verre 
liqueur qu'elle avait apports sans plateau ni assiette, se
contentant de les tenir  la main.

L'orateur interrompu attendit silencieux et digne.

-- Cela ne fait rien, continuez, je n'coute pas, cria
Verkhovensky en se versant un verre de cognac.

-- Messieurs, reprit Chigaleff, -- en m'adressant  votre
attention, et, comme vous le verrez plus loin, en sollicitant le
secours de vos lumires sur un point d'une importance majeure, je
dois commencer par une prface...

-- Arina Prokhorovna, n'avez-vous pas des ciseaux? demanda 
brle-pourpoint Pierre Stpanovitch.

Madame Virguinsky le regarda avec de grands yeux.

-- Pourquoi vous faut-il des ciseaux? voulu-t-elle savoir.

-- J'ai oubli de me couper les ongles, voil trois jours que je
me propose de le faire, rpondit-il tranquillement, les yeux fixs
sur ses ongles longs et sales.

Arina Prokhorovna rougit de colre, mais mademoiselle Virguinsky
parut goter ce langage.

-- Je crois en avoir vu tout  l'heure sur la fentre, dit-elle;
ensuite, quittant sa place, elle alla chercher les ciseaux et les
apporta  Verkhovensky. Sans mme accorder un regard  la jeune
fille, il les prit et commena  se couper les ongles.

Arina Prokhorovna comprit que c'tait du ralisme en action, et
elle eut honte de sa susceptibilit. Les assistants se regardrent
en silence. Quant au professeur boiteux, il observait Pierre
Stpanovitch avec des yeux o se lisaient la malveillance et
l'envie. Chigaleff poursuivit son discours:

-- Aprs avoir consacr mon activit  tudier la question de
savoir comment doit tre organise la socit qui remplacera celle
d'aujourd'hui, je me suis convaincu que tous les crateurs de
systmes sociaux, depuis les temps les plus reculs jusqu' la
prsente anne 187., ont t des rveurs, des songe-creux, des
niais, des esprits en contradiction avec eux-mmes, ne comprenant
absolument rien ni aux sciences naturelles, ni  cet trange
animal qu'on appelle l'homme. Platon, Rousseau, Fourier sont des
colonnes d'aluminium; leurs thories peuvent tre bonnes pour des
moineaux, mais non pour la socit humaine. Or, comme il est
ncessaire d'tre fix sur la future forme sociale, maintenant
surtout que tous nous sommes enfin dcids  passer de la
spculation  l'action, je propose mon propre systme concernant
l'organisation du monde. Le voici. (Ce disant, il frappa avec un
doigt sur son cahier). J'aurais voulu le prsenter  la runion
sous une forme aussi succincte que possible; mais je vois que,
loin de comporter des abrviations, mon livre exige encore une
multitude d'claircissements oraux; c'est pourquoi l'expos
demandera au moins dix soires, d'aprs le nombre de chapitres que
renferme l'ouvrage. (Des rires se firent entendre.) De plus,
j'avertis que mon systme n'est pas achev. (Nouveaux rires.). Je
me suis embarrass dans mes propres donnes, et ma conclusion est
en contradiction directe avec mes prmisses. Partant de la libert
illimite, j'aboutis au despotisme illimit. J'ajoute pourtant
qu'aucune solution du problme social ne peut exister en dehors de
la mienne.

L'hilarit redoubla, mais les auditeurs qui riaient taient
surtout les plus jeunes et, pour ainsi dire, les profanes. Arina
Prokhorovna, Lipoutine et le professeur boiteux laissaient voir
sur leurs visages une certaine colre.

-- Si vous-mme n'avez pas su coordonner votre systme, et si vous
tes arriv au dsespoir, qu'est-ce que nous y ferons? se hasarda
 observer un des militaires.

Chigaleff se tourna brusquement vers l'interrupteur.

-- Vous avez raison, monsieur l'officier, d'autant plus raison que
vous parlez de dsespoir. Oui, je suis arriv au dsespoir.
Nanmoins, je dfie qui que ce soit de remplacer ma solution par
aucune autre: on aura beau chercher, on ne trouvera rien. C'est
pourquoi, sans perdre de temps, j'invite toute la socit 
mettre son avis, lorsqu'elle aura cout durant dix soires la
lecture de mon livre. Si les membres refusent de m'entendre, nous
nous sparerons tout de suite, -- les hommes pour aller  leur
bureau, les femmes pour retourner  leur cuisine, car, du moment
que l'on repousse mon systme, il faut renoncer  dcouvrir une
autre issue, il n'en existe pas!

L'auditoire commenait  devenir tumultueux: Qu'est-ce que c'est
que cet homme-l? Un fou, sans doute? se demandait-on  haute
voix.

-- En rsum, il ne s'agit que du dsespoir de Chigaleff, conclut
Liamchine, -- toute la question est celle-ci: le dsespoir de
Chigaleff est-il ou non fond?

-- Le dsespoir de Chigaleff est une question personnelle, dclara
le collgien.

-- Je propose de mettre aux voix la question de savoir jusqu'
quel point le dsespoir de Chigaleff intresse l'oeuvre commune;
le scrutin dcidera en mme temps si c'est, ou non, la peine de
l'entendre, opina un loustic dans le groupe des officiers.

-- Il y a ici autre chose, messieurs, intervint le boiteux; un
sourire quivoque errait sur ses lvres, en sorte qu'on ne pouvait
pas trop savoir s'il plaisantait ou s'il parlait srieusement. --
Ces lazzis sont dplacs ici. M. Chigaleff a tudi trop
consciencieusement son sujet et, de plus, il est trop modeste. Je
connais son livre. Ce qu'il propose comme solution finale de la
question, c'est le partage de l'espce humaine en deux groupes
ingaux. Un dixime seulement de l'humanit possdera les droits
de la personnalit et exercera une autorit illimite sur les neuf
autres diximes. Ceux-ci perdront leur personnalit, deviendront
comme un troupeau; astreints  l'obissance passive, ils seront
ramens  l'innocence premire, et, pour ainsi dire, au paradis
primitif, o, du reste, ils devront travailler. Les mesures
proposes par l'auteur pour supprimer le libre arbitre chez les
neuf diximes de l'humanit et transformer cette dernire en
troupeau par de nouvelles mthodes d'ducation, -- ces mesures
sont trs remarquables, fondes sur les donnes des sciences
naturelles, et parfaitement logiques. On peut ne pas admettre
certaines conclusions, mais il est difficile de contester
l'intelligence et le savoir de l'crivain. C'est dommage que les
circonstances ne nous permettent pas de lui accorder les dix
soires qu'il demande, sans cela nous pourrions entendre beaucoup
de choses curieuses.

Madame Virguinsky s'adressa au boiteux d'un ton qui trahissait une
certaine inquitude:

-- Parlez-vous srieusement? Est-il possible que cet homme, ne
sachant que faire des neuf diximes de l'humanit, les rduise en
esclavage? Depuis longtemps je le souponnais.

-- C'est de votre frre que vous parlez ainsi? demanda le boiteux.

-- La parent? Vous moquez-vous de moi, oui ou non?

-- D'ailleurs, travailler pour des aristocrates et leur obir
comme  des dieux, c'est une lchet! observa l'tudiante irrite.

-- Ce que je propose n'est point une lchet, j'offre en
perspective le paradis, un paradis terrestre, et il ne peut pas y
en avoir un autre sur la terre, rpliqua d'un ton d'autorit
Chigaleff.

-- Moi, cria Liamchine, -- si je ne savais que faire des neuf
diximes de l'humanit, au lieu de leur ouvrir le paradis, je les
ferais sauter en l'air, et je ne laisserais subsister que le petit
groupe des hommes clairs, qui ensuite se mettraient  vivre
selon la science.

-- Il n'y a qu'un bouffon qui puisse parler ainsi! fit l'tudiante
pourpre d'indignation.

-- C'est un bouffon, mais il est utile, lui dit tout bas madame
Virguinsky.

Chigaleff se tourna vers Liamchine.

-- Ce serait peut-tre la meilleure solution du problme!
rpondit-il avec chaleur; -- sans doute, vous ne savez pas vous-
mme, monsieur le joyeux personnage, combien ce que vous venez de
dire est profond. Mais comme votre ide est presque irralisable,
il faut se borner au paradis terrestre, puisqu'on a appel cela
ainsi.

-- Voil passablement d'absurdits! laissa, comme par mgarde,
chapper Verkhovensky. Du reste, il ne leva pas les yeux et
continua, de l'air le plus indiffrent,  se couper les ongles.

Le boiteux semblait n'avoir attendu que ces mots pour _empoigner_
Pierre Stpanovitch.

-- Pourquoi donc sont-ce des absurdits? demanda-t-il aussitt. --
M. Chigaleff est jusqu' un certain point un fanatique de
philanthropie; mais rappelez-vous que dans Fourier, dans Cabet
surtout, et jusque dans Proudhon lui-mme, on trouve quantit de
propositions tyranniques et fantaisistes au plus haut degr.
M. Chigaleff rsout la question d'une faon peut-tre beaucoup
plus raisonnable qu'ils ne le font. Je vous assure qu'en lisant
son livre il est presque impossible de ne pas admettre certaines
choses. Il s'est peut-tre moins loign de la ralit qu'aucun de
ses prdcesseurs, et son paradis terrestre est presque le vrai,
celui-l mme dont l'humanit regrette la perte, si toutefois il a
jamais exist.

-- Allons, je savais bien que j'allais m'ennuyer ici, murmura
Pierre Stpanovitch.

-- Permettez, reprit le boiteux en s'chauffant de plus en plus, -
- les entretiens et les considrations sur la future organisation
sociale sont presque un besoin naturel pour tous les hommes
rflchis de notre poque. Hertzen ne s'est occup que de cela
toute sa vie. Bilinsky, je le tiens de bonne source, passait des
soires entires  discuter avec ses amis les dtails les plus
minces, les plus terre--terre, pourrait-on dire, du futur ordre
des choses.

-- Il y a mme des gens qui en deviennent fous, observa
brusquement le major.

-- Aprs tout, on arrive peut-tre encore mieux  un rsultat
quelconque par ces conversations que par un majestueux silence du
dictateur, glapit Lipoutine osant enfin ouvrir le feu.

-- Le mot d'absurdit ne s'appliquait pas, dans ma pense, 
Chigaleff, dit en levant  peine les yeux Pierre Stpanovitch. --
Voyez-vous, messieurs, continua-t-il ngligemment, --  mon avis,
tous ces livres, les Fourier, les Cabet, tous ces droits au
travail, le _Chigalvisme, _ce ne sont que des romans comme on
peut en crire des centaines de mille. C'est un passe-temps
esthtique. Je comprends que vous vous ennuyiez dans ce mchant
petit trou, et que, pour vous distraire, vous vous prcipitiez sur
le papier noirci.

-- Permettez, rpliqua le boiteux en s'agitant sur sa chaise, --
quoique nous ne soyons que de pauvres provinciaux, nous savons
pourtant que jusqu' prsent il ne s'est rien produit de si
nouveau dans le monde que nous ayons beaucoup  nous plaindre de
ne l'avoir pas vu. Voici que de petites feuilles clandestines
imprimes  l'tranger nous invitent  former des groupes ayant
pour seul programme la destruction universelle, sous prtexte que
tous les remdes sont impuissants  gurir le monde, et que le
plus sr moyen de franchir le foss, c'est d'abattre carrment
cent millions de ttes. Assurment l'ide est belle, mais elle est
pour le moins aussi incompatible avec la ralit que le
chigavlisme dont vous parliez tout  l'heure en termes si
mprisants.

-- Eh bien, mais je ne suis pas venu ici pour discuter, lcha
immdiatement Verkhovensky, et, sans paratre avoir conscience de
l'effet que cette parole imprudente pouvait produire, il approcha
de lui la bougie afin d'y voir plus clair.

-- C'est dommage, grand dommage que vous ne soyez pas venu pour
discuter, et il est trs fcheux aussi que vous soyez en ce moment
si occup de votre toilette.

-- Que vous importe ma toilette?

Lipoutine vint de nouveau  la rescousse du boiteux:

-- Abattre cent millions de ttes n'est pas moins difficile que de
rformer le monde par la propagande; peut-tre mme est-ce plus
difficile encore, surtout en Russie.

-- C'est sur la Russie que l'on compte  prsent, dclara un des
officiers.

-- Nous avons aussi entendu dire que l'on comptait sur elle,
rpondit le professeur. -- Nous savons qu'un doigt mystrieux a
dsign notre belle patrie comme le pays le plus propice 
l'accomplissement de la grande oeuvre. Seulement voici une chose:
si je travaille  rsoudre graduellement la question sociale,
cette tche me rapporte quelques avantages personnels; j'ai le
plaisir de bavarder, et je reois du gouvernement un tchin en
rcompense de mes efforts pour le bien public. Mais si je me
rallie  la solution rapide,  celle qui rclame cent millions de
ttes, qu'est-ce que j'y gagne personnellement? Ds que vous vous
mettez  faire de la propagande, on vous coupe la langue.

--  vous on la coupera certainement, dit Verkhovensky.

-- Vous voyez. Or, comme, en supposant les conditions les plus
favorables, un pareil massacre ne sera pas achev avant cinquante
ans, n'en mettons que trente si vous voulez (vu que ces gens-l ne
sont pas des moutons et ne se laisseront pas gorger sans
rsistance), ne vaudrait-il pas mieux prendre toutes ses affaires
et se transporter dans quelque le de l'ocan Pacifique pour y
finir tranquillement ses jours? Croyez-le, ajouta-t-il en frappant
du doigt sur la table, -- par une telle propagande vous ne ferez
que provoquer l'migration, rien de plus!

Le boiteux pronona ces derniers mots d'un air triomphant. C'tait
une des fortes ttes de la province. Lipoutine souriait
malicieusement, Virguinsky avait cout avec une certaine
tristesse; tous les autres, surtout les dames et les officiers,
avaient suivi trs attentivement la discussion. Chacun comprenait
que l'homme aux cent millions de ttes tait coll au mur, et l'on
se demandait ce qui allait rsulter de l.

-- Au fait, vous avez raison, rpondit d'un ton plus indiffrent
que jamais, et mme avec une apparence d'ennui, Pierre
Stpanovitch. -- L'migration est une bonne ide. Pourtant, si,
malgr tous les dsavantages vidents que vous prvoyez, l'oeuvre
commune recrute de jour en jour un plus grand nombre de champions,
elle pourra se passer de votre concours. Ici, batuchka, c'est une
religion nouvelle qui se substitue  l'ancienne, voil pourquoi
les recrues sont si nombreuses, et ce fait a une grande
importance. migrez. Vous savez, je vous conseillerais de vous
retirer  Dresde plutt que dans une le de l'ocan Pacifique.
D'abord, c'est une ville qui n'a jamais vu aucune pidmie, et, en
votre qualit d'homme clair, vous avez certainement peur de la
mort; en second lieu, Dresde n'tant pas loin de la frontire
russe, on peut recevoir plus vite les revenus envoys de la chre
patrie; troisimement, il y a l ce qu'on appelle des trsors
artistiques, et vous tes un esthticien, un ancien professeur de
littrature, si je ne me trompe; enfin le paysage environnant est
une Suisse en miniature qui vous fournira des inspirations
potiques, car vous devez faire des vers. En un mot, cette
rsidence vous offrira tous les avantages runis.

Un mouvement se produisit dans l'assistance, surtout parmi les
officiers. Un moment encore, et tout le monde aurait parl  la
fois. Mais, sous l'influence de l'irritation, le boiteux donna
tte baisse dans le traquenard qui lui tait tendu:

-- Non, dit-il, -- peut-tre n'abandonnons-nous pas encore
l'oeuvre commune, il faut comprendre cela...

-- Comment, est-ce que vous entreriez dans la section, si je vous
le proposais? rpliqua soudain Verkhovensky, et il posa les
ciseaux sur la table.

Tous eurent comme un frisson. L'homme nigmatique se dmasquait
trop brusquement, il n'avait mme pas hsit  prononcer le mot de
section.

Le professeur essaya de s'chapper par la tangente.

-- Chacun se sent honnte homme, rpondit-il, -- et reste attach
 l'oeuvre commune, mais...

-- Non, il ne s'agit pas de _mais_, interrompit d'un ton tranchant
Pierre Stpanovitch: -- je dclare, messieurs, que j'ai besoin
d'une rponse franche. Je comprends trop qu'tant venu ici et vous
ayant moi-mme rassembls, je vous dois des explications (nouvelle
surprise pour l'auditoire), mais je ne puis en donner aucune avant
de savoir  quel parti vous vous tes arrts. Laissant de ct
les conversations, -- car voil trente ans qu'on bavarde, et il
est inutile de bavarder encore pendant trente annes, -- je vous
demande ce qui vous agre le plus: tes-vous partisans de la
mthode lente qui consiste  crire des romans sociaux et  rgler
sur le papier  mille ans de distance les destines de l'humanit,
alors que dans l'intervalle, le despotisme avalera les bons
morceaux qui passeront  porte de votre bouche et que vous
laisserez chapper? Ou bien prfrez-vous la solution prompte qui,
n'importe comment, mettra enfin l'humanit  mme de s'organiser
socialement non pas sur le papier, mais en ralit? On fait
beaucoup de bruit  propos des cent millions de ttes; ce n'est
peut-tre qu'une mtaphore, mais pourquoi reculer devant ce
programme si, en s'attardant aux rveries des barbouilleurs de
papier, on permet au despotisme de dvorer durant quelques cent
ans non pas cent millions de ttes, mais cinq cents millions?
Remarquez encore qu'un malade incurable ne peut tre guri,
quelques remdes qu'on lui prescrive sur le papier; au contraire,
si nous n'agissons pas tout de suite, la contagion nous atteindra
nous-mmes, elle empoisonnera toutes les forces fraches sur
lesquelles on peut encore compter  prsent, et enfin c'en sera
fait de nous tous. Je reconnais qu'il est extrmement agrable de
prorer avec loquence sur le libralisme, et qu'en agissant on
s'expose  recevoir des horions... Du reste, je ne sais pas
parler, je suis venu ici parce que j'ai des communications 
faire; en consquence, je prie l'honorable socit, non pas de
voter, mais de dclarer franchement et simplement ce qu'elle
prfre: marcher dans le marais avec la lenteur de la tortue, ou
le traverser  toute vapeur.

-- Je suis positivement d'avis qu'on le traverse  toute vapeur!
cria le collgien dans un transport d'enthousiasme.

-- Moi aussi, opina Liamchine.

-- Naturellement le choix ne peut tre douteux, murmura un
officier; un autre en dit autant, puis un troisime. L'assemble,
dans son ensemble, tait surtout frappe de ce fait que
Verkhovensky avait promis des communications.

-- Messieurs, je vois que presque tous se dcident dans le sens
des proclamations, dit-il en parcourant des yeux la socit.

-- Tous, tous! crirent la plupart des assistants.

-- J'avoue que je suis plutt partisan d'une solution humaine,
dclara le major, -- mais comme l'unanimit est acquise 
l'opinion contraire, je me range  l'avis de tous.

Pierre Stpanovitch s'adressa au boiteux:

-- Alors, vous non plus, vous ne faites pas d'opposition?

-- Ce n'est pas que je... balbutia en rougissant l'interpell, --
mais si j'adhre maintenant  l'opinion qui a ralli tous les
suffrages, c'est uniquement pour ne pas rompre...

-- Voil comme vous tes tous! Des gens qui discuteraient
volontiers six mois durant pour faire de l'loquence librale, et
qui, en fin de compte, votent avec tout le monde! Messieurs,
rflchissez pourtant, est-il vrai que vous soyez tous prts?

(Prts  quoi? la question tait vague, mais terriblement
captieuse.)

-- Sans doute, tous...

Du reste, tout en rpondant de la sorte, les assistants ne
laissaient pas de se regarder les uns les autres.

-- Mais peut-tre qu'aprs vous m'en voudrez d'avoir obtenu si
vite votre consentement? C'est presque toujours ainsi que les
choses se passent avec vous.

L'assemble tait fort mue, et des courants divers commenaient 
s'y dessiner. Le boiteux livra un nouvel assaut  Verkhovensky.

-- Permettez-moi, cependant, de vous faire observer que les
rponses  de semblables questions sont conditionnelles. En
admettant mme que nous ayons donn notre adhsion, remarquez
pourtant qu'une question pose d'une faon si trange...

-- Comment, d'une faon trange?

-- Oui, ce n'est pas ainsi qu'on pose de pareilles questions.

-- Alors, apprenez-moi, s'il vous plat, comment on les pose.
Mais, vous savez, j'tais sr que vous vous rebifferiez en
premier.

-- Vous avez tir de nous une rponse attestant que nous sommes
prts  une action immdiate. Mais, pour en user ainsi, quels
droits aviez-vous? Quels pleins pouvoirs vous autorisaient  poser
de telles questions?

-- Vous auriez d demander cela plus tt. Pourquoi donc avez-vous
rpondu? Vous avez consenti, et maintenant vous vous ravisez.

-- La franchise tourdie avec laquelle vous avez pos votre
principale question me donne  penser que vous n'avez ni droits,
ni pleins pouvoirs, et que vous avez simplement satisfait une
curiosit personnelle.

-- Mais qu'est-ce qui vous fait dire cela? Pourquoi parlez-vous
ainsi? rpliqua Pierre Stpanovitch, qui, semblait-il, commenait
 tre fort inquiet.

-- C'est que, quand on pratique des affiliations, quelles qu'elles
soient, on fait cela du moins en tte--tte et non dans une
socit de vingt personnes inconnues les unes aux autres! lcha
tout net le professeur. Emport par la colre, il mettait les
pieds dans le plat. Verkhovensky, l'inquitude peinte sur le
visage, se retourna vivement vers l'assistance:

-- Messieurs, je considre comme un devoir de dclarer  tous que
ce sont l des sottises, et que notre conversation a dpass la
mesure. Je n'ai encore affili absolument personne, et nul n'a le
droit de dire que je pratique des affiliations, nous avons
simplement exprim des opinions. Est-ce vrai? Mais, n'importe,
vous m'alarmez, ajouta-t-il en s'adressant au boiteux: -- je ne
pensais pas qu'ici le tte--tte ft ncessaire pour causer de
choses si innocentes,  vrai dire. Ou bien craignez-vous une
dnonciation? Se peut-il que parmi nous il y ait en ce moment un
mouchard?

Une agitation extraordinaire suivit ces paroles; tout le monde se
mit  parler en mme temps.

-- Messieurs, s'il en est ainsi, poursuivit Pierre Stpanovitch, -
- je me suis plus compromis qu'aucun autre; par consquent, je
vous prie de rpondre  une question, si vous le voulez bien,
s'entend. Vous tes parfaitement libres.

-- Quelle question? quelle question? cria-t-on de toutes parts.

-- Une question aprs laquelle on saura si nous devons rester
ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de
son ct.

-- La question, la question?

-- Si l'un de vous avait connaissance d'un assassinat politique
projet, irait-il le dnoncer, prvoyant toutes les consquences,
ou bien resterait-il chez lui  attendre les vnements? Sur ce
point les manires de voir peuvent tre diffrentes. La rponse 
la question dira clairement si nous devons nous sparer ou rester
ensemble, et pas seulement durant cette soire. Permettez-moi de
m'adresser d'abord  vous, dit-il au boiteux.

-- Pourquoi d'abord  moi?

-- Parce que c'est vous qui avez donn lieu  l'incident. Je vous
en prie, ne biaisez pas, ici les faux-fuyants seraient inutiles.
Mais, du reste, ce sera comme vous voudrez; vous tes parfaitement
libre.

-- Pardonnez-moi, mais une semblable question est offensante.

-- Permettez, ne pourriez-vous pas rpondre un peu plus nettement?

-- Je n'ai jamais servi dans la police secrte, dit le boiteux,
cherchant toujours  viter une rponse directe.

-- Soyez plus prcis, je vous prie, ne me faites pas attendre.

Le boiteux fut si exaspr qu'il cessa de rpondre. Silencieux, il
regardait avec colre par-dessous ses lunettes le visage de
l'inquisiteur.

-- Un oui ou un non? Dnonceriez-vous ou ne dnonceriez-vous pas?
cria Verkhovensky.

-- Naturellement je ne dnoncerais pas! cria deux fois plus fort
le boiteux.

-- Et personne ne dnoncera, sans doute, personne! firent
plusieurs voix.

-- Permettez-moi de vous interroger, monsieur le major,
dnonceriez-vous ou ne dnonceriez-vous pas? poursuivit Pierre
Stpanovitch. -- Et, remarquez, c'est exprs que je m'adresse 
vous.

-- Je ne dnoncerais pas.

-- Mais si vous saviez qu'un autre, un simple mortel, ft sur le
point d'tre vol et assassin par un malfaiteur, vous
prviendriez la police, vous dnonceriez?

-- Sans doute, parce qu'ici ce serait un crime de droit commun,
tandis que dans l'autre cas, il s'agirait d'une dnonciation
politique. Je n'ai jamais t employ dans la police secrte.

-- Et personne ici ne l'a jamais t, dclarrent nombre de voix.
-- Inutile de questionner, tous rpondront de mme. Il n'y a pas
ici de dlateurs!

-- Pourquoi ce monsieur se lve-t-il? cria l'tudiante.

-- C'est Chatoff. Pourquoi vous tes-vous lev, Chatoff? demanda
madame Virguinsky.

Chatoff s'tait lev en effet, il tenait sa chapka  la main et
regardait Verkhovensky. On aurait dit qu'il voulait lui parler,
mais qu'il hsitait. Son visage tait ple et irrit. Il se
contint toutefois, et, sans profrer un mot, se dirigea vers la
porte.

-- Cela ne sera pas avantageux pour vous, Chatoff! lui cria Pierre
Stpanovitch.

Chatoff s'arrta un instant sur le seuil:

-- En revanche, un lche et un espion comme toi en fera son
profit! vocifra-t-il en rponse  cette menace obscure, aprs
quoi il sortit.

Ce furent de nouveaux cris et des exclamations.

-- L'preuve est faite!

-- Elle n'tait pas inutile!

-- N'est-elle pas venue trop tard?

-- Qui est-ce qui l'a invit? -- Qui est-ce qui l'a laiss entrer?
-- Qui est-il? -- Qu'est-ce que ce Chatoff? -- Dnoncera-t-il ou
ne dnoncera-t-il pas?

On n'entendait que des questions de ce genre.

-- S'il tait un dnonciateur, il aurait cach son jeu au lieu de
s'en aller, comme il l'a fait, en lanant un jet de salive,
observa quelqu'un.

-- Voil aussi Stavroguine qui se lve. Stavroguine n'a pas
rpondu non plus  la question, cria l'tudiante.

Effectivement, Stavroguine s'tait lev, et aussi Kiriloff, qui se
trouvait  l'autre bout de la table.

-- Permettez, monsieur Stavroguine, dit d'un ton roide Arina
Prokhorovna, -- tous ici nous avons rpondu  la question, tandis
que vous vous en allez sans rien dire?

-- Je ne vois pas la ncessit de rpondre  la question qui vous
intresse, murmura Nicolas Vsvolodovitch.

-- Mais nous nous sommes compromis, et vous pas, crirent quelques
uns.

-- Et que m'importe que vous vous soyez compromis? rpliqua
Stavroguine en riant, mais ses yeux tincelaient.

-- Comment, que vous importe? Comment, que vous importe?
s'exclama-t-on autour de lui. Plusieurs se levrent
prcipitamment.

-- Permettez, messieurs, permettez, dit trs haut le boiteux, --
M. Verkhovensky n'a pas rpondu non plus  la question, il s'est
content de la poser.

Cette remarque produisit un effet extraordinaire. Tout le monde se
regarda. Stavroguine clata de rire au nez du boiteux et sortit,
Kiriloff le suivit. Verkhovensky s'lana sur leurs pas et les
rejoignit dans l'antichambre.

-- Que faites-vous de moi? balbutia-t-il en saisissant la main de
Nicolas Vsvolodovitch qu'il serra de toutes ses forces.
Stavroguine ne rpondit pas et dgagea sa main.

-- Allez tout de suite chez Kiriloff, j'irai vous y retrouver...
Il le faut pour moi, il le faut!

-- Pour moi ce n'est pas ncessaire, rpliqua Stavroguine.

-- Stavroguine y sera, dcida Kiriloff. -- Stavroguine, cela est
ncessaire pour vous. Je vous le prouverai quand vous serez chez
moi.

Ils sortirent.

CHAPITRE VIII

_LE TZAREVITCH IVAN._

Le premier mouvement de Pierre Stpanovitch fut de retourner  la
sance pour y rtablir l'ordre, mais, jugeant que cela n'en
valait pas la peine, il planta l tout, et, deux minutes aprs, il
volait sur les traces de ceux qui venaient de partir. En chemin il
se rappela un proulok qui abrgeait de beaucoup sa route;
enfonant dans la boue jusqu'aux genoux, il prit cette petite rue
et arriva  la maison Philippoff au moment mme o Stavroguine et
Kiriloff pntraient sous la grand'porte.

-- Vous tes dj ici? observa l'ingnieur; -- c'est bien. Entrez.

-- Comment donc disiez-vous que vous viviez seul? demanda
Stavroguine qui, en passant dans le vestibule, avait remarqu un
samovar en train de bouillir.

-- Vous verrez tout  l'heure avec qui je vis, murmura Kiriloff, -
- entrez.

-- Ds qu'ils furent dans la chambre, Verkhovensky tira de sa
poche la lettre anonyme qu'il avait emporte tantt de chez
Lembke, et la mit sous les yeux de Stavroguine. Tous trois
s'assirent. Nicolas Vsvolodovitch lut silencieusement la lettre.

-- Eh bien? demanda-t-il.

-- Ce que ce gredin crit, il le fera, expliqua Pierre
Stpanovitch. -- Puisqu'il est dans votre dpendance, apprenez-lui
comment il doit se comporter. Je vous assure que demain peut-tre
il ira chez Lembke.

-- Eh bien, qu'il y aille.

-- Comment, qu'il y aille? Il ne faut pas tolrer cela, surtout si
l'on peut l'empcher.

-- Vous vous trompez, il ne dpend pas de moi. D'ailleurs, cela
m'est gal; moi, il ne me menace nullement, c'est vous seul qui
tes vis dans sa lettre.

-- Vous l'tes aussi.

-- Je ne crois pas.

-- Mais d'autres peuvent ne pas vous pargner, est-ce que vous ne
comprenez pas cela? coutez, Stavroguine, c'est seulement jouer
sur les mots. Est-il possible que vous regardiez  la dpense?

-- Est-ce qu'il faut de l'argent?

-- Assurment, deux mille roubles ou, au minimum, quinze cents.
Donnez-les moi demain ou mme aujourd'hui, et demain soir je vous
l'expdie  Ptersbourg; du reste, il a envie d'y aller. Si vous
voulez, il partira avec Marie Timofievna, notez cela.

Pierre Stpanovitch tait fort troubl, il ne surveillait plus son
langage, et des paroles inconsidres lui chappaient. Stavroguine
l'observait avec tonnement.

-- Je n'ai pas de raison pour loigner Marie Timofievna.

-- Peut-tre mme ne voulez-vous pas qu'elle s'en aille? dit avec
un sourire ironique Pierre Stpanovitch.

-- Peut-tre que je ne le veux pas.

Verkhovensky perdit patience et se fcha.

-- En un mot, donnerez-vous l'argent ou ne le donnerez-vous pas?
demanda-t-il en levant la voix comme s'il et parl  un
subordonn. Nicolas Vsvolodovitch le regarda srieusement.

-- Je ne le donnerai pas.

-- Eh! Stavroguine! Vous savez quelque chose, ou vous avez dj
donn de l'argent! Vous... vous amusez!

Le visage de Pierre Stpanovitch s'altra, les coins de sa bouche
s'agitrent, et tout  coup il partit d'un grand clat de rire qui
n'avait aucune raison d'tre.

-- Vous avez reu de votre pre de l'argent pour votre domaine,
observa avec calme Nicolas Vsvolodovitch. -- Maman vous a vers
six ou huit mille roubles pour Stpan Trophimovitch. Eh bien,
payez ces quinze cents roubles de votre poche. Je ne veux plus
payer pour les autres, j'ai dj assez dbours comme cela, c'est
ennuyeux  la fin... acheva-t-il en souriant lui-mme de ses
paroles.

-- Ah! vous commencez  plaisanter...

Stavroguine se leva, Verkhovensky se dressa d'un bond et
machinalement se plaa devant la porte comme s'il et voulu en
dfendre l'approche. Nicolas Vsvolodovitch faisait dj un geste
pour l'carter, quand soudain il s'arrta.

-- Je ne vous cderai pas Chatoff, dit-il.

Pierre Stpanovitch frissonna; ils se regardrent l'un l'autre.

-- Je vous ai dit tantt pourquoi vous avez besoin du sang de
Chatoff, poursuivit Stavroguine dont les yeux lanaient des
flammes. -- C'est le ciment avec lequel vous voulez rendre
indissoluble l'union de vos groupes. Tout  l'heure vous vous y
tes fort bien pris pour expulser Chatoff: vous saviez
parfaitement qu'il se refuserait  dire: Je ne dnoncerai pas,
et qu'il ne s'abaisserait point  mentir devant nous. Mais moi,
pour quel objet vous suis-je ncessaire maintenant? Depuis mon
retour de l'tranger, je n'ai pas cess d'tre en butte  vos
obsessions. Les explications que jusqu' prsent vous m'avez
donnes de votre conduite sont de pures extravagances. En ce
moment vous insistez pour que je donne quinze cents roubles 
Lbiadkine, afin de fournir  Fedka l'occasion de l'assassiner. Je
le sais, vous supposez que je veux en mme temps me dbarrasser de
ma femme. En me liant par une solidarit criminelle, vous esprez
prendre de l'empire sur moi, n'est-ce pas? Vous comptez me
dominer? Pourquoi y tenez-vous?  quoi, diable, vous suis-je bon?
Regardez-moi bien une fois pour toutes: est-ce que je suis votre
homme? Laissez-moi en repos.

-- Fedka lui-mme est all vous trouver? articula avec effort
Pierre Stpanovitch.

-- Oui, je l'ai vu; son prix est aussi quinze cents roubles...
Mais, tenez, il va lui-mme le confirmer, il est l... dit en
tendant le bras Nicolas Vsvolodovitch.

Pierre Stpanovitch se retourna vivement. Sur le seuil mergeait
de l'obscurit une nouvelle figure, celle de Fedka. Le vagabond
tait vtu d'une demi-pelisse, mais sans chapka, comme un homme
qui est chez lui; un large rire dcouvrait ses dents blanches et
bien ranges; ses yeux noirs  reflet jaune furetaient dans la
chambre et observaient les messieurs. Il y avait quelque chose
qu'il ne comprenait pas; videmment Kiriloff tait all le
chercher tout  l'heure; Fedka l'interrogeait du regard et restait
debout sur le seuil qu'il semblait ne pouvoir se rsoudre 
franchir.

-- Sans doute il ne se trouve pas ici par hasard: vous vouliez
qu'il nous entendt dbattre notre march, ou mme qu'il me vt
vous remettre l'argent, n'est-ce pas? demanda Stavroguine, et,
sans attendre la rponse, il sortit. En proie  une sorte de
folie, Verkhovensky se mit  sa poursuite et le rejoignit sous la
porte cochre.

-- Halte! Pas un pas! cria-t-il en lui saisissant le coude.

Stavroguine essaya de se dgager par une brusque saccade, mais il
n'y russit point. La rage s'empara de lui: avec sa main gauche il
empoigna Pierre Stpanovitch par les cheveux, le lana de toute sa
force contre le sol et s'loigna. Mais il n'avait pas fait trente
pas que son perscuteur le rattrapait de nouveau.

-- Rconcilions-nous, rconcilions-nous, murmura Pierre
Stpanovitch d'une voix tremblante.

Nicolas Vsvolodovitch haussa les paules, mais il continua de
marcher sans retourner la tte.

-- coutez, demain je vous amnerai lisabeth Nikolaevna, voulez-
vous? Non? Pourquoi donc ne rpondez-vous pas? Parlez, ce que vous
voudrez, je le ferai. coutez: je vous accorderai la grce de
Chatoff, voulez-vous?

-- C'est donc vrai que vous avez rsolu de l'assassiner? s'cria
Nicolas Vsvolodovitch.

-- Eh bien, que vous importe Chatoff? De quel intrt est-il pour
vous? rpliqua Verkhovensky d'une voix trangle; il tait hors de
lui, et, probablement sans le remarquer, avait saisi Stavroguine
par le coude. -- coutez, je vous le cderai, rconcilions-nous.
Votre compte est fort charg, mais... rconcilions-nous!

Nicolas Vsvolodovitch le regarda enfin et resta stupfait.
Combien Pierre Stpanovitch diffrait maintenant de ce qu'il avait
toujours t, de ce qu'il tait tout  l'heure encore dans
l'appartement de Kiriloff! Non seulement son visage n'tait plus
le mme, mais sa voix aussi avait chang; il priait, implorait. Il
ressemblait  un homme qui vient de se voir enlever le bien le
plus prcieux et qui n'a pas encore eu le temps de reprendre ses
esprits.

-- Mais qu'avez-vous? cria Stavroguine.

Pierre Stpanovitch ne rpondit point, et continua  le suivre en
fixant sur lui son regard suppliant, mais en mme temps
inflexible.

-- Rconcilions-nous! rpta-t-il de nouveau  voix basse. --
coutez, j'ai, comme Fedka, un couteau dans ma botte, mais je veux
me rconcilier avec vous.

-- Mais pourquoi vous accrochez-vous ainsi  moi,  la fin,
diable? vocifra Nicolas Vsvolodovitch aussi surpris qu'irrit. -
- Il y a l quelque secret, n'est-ce pas? Vous avez trouv en moi
un talisman?

-- coutez, nous susciterons des troubles, murmura rapidement et
presque comme dans un dlire Pierre Stpanovitch. -- Vous ne
croyez pas que nous en provoquions? Nous produirons une commotion
qui fera trembler jusque dans ses fondements tout l'ordre de
choses. Karmazinoff a raison de dire qu'on ne peut s'appuyer sur
rien. Karmazinoff est fort intelligent. Que j'aie en Russie
seulement dix sections comme celle-ci, et je suis insaisissable.

-- Ces sections seront toujours composes d'imbciles comme ceux-
ci, ne put s'empcher d'observer Stavroguine.

-- Oh! soyez vous-mme un peu plus bte, Stavroguine! Vous savez,
vous n'tes pas tellement intelligent qu'il faille vous souhaiter
cela; vous avez peur, vous ne croyez pas, les dimensions vous
effrayent. Et pourquoi sont-ils des imbciles? Ils ne le sont pas
tant qu'il vous plait de le dire;  prsent chacun pense d'aprs
autrui, les esprits individuels sont infiniment rares. Virguinsky
est un homme trs pur, dix fois plus pur que les gens comme nous.
Lipoutine est un coquin, mais je sais par o le prendre. Il n'y a
pas de coquin qui n'ait son ct faible. Liamchine seul n'en a
point; en revanche, il est  ma discrtion. Encore quelques
groupes pareils, et je suis en mesure de me procurer partout des
passeports et de l'argent; c'est toujours cela. Et des places de
sret qui me rendront imprenable. Brl ici, je me rfugie l.
Nous susciterons des troubles... Croyez-vous, vraiment, que ce ne
soit pas assez de nous deux?

-- Prenez Chigaleff, et laissez-moi tranquille...

-- Chigaleff est un homme de gnie! Savez-vous que c'est un gnie
dans le genre de Fourier, mais plus hardi, plus fort que Fourier?
Je m'occuperai de lui. Il a invent l'galit!

Pierre Stpanovitch avait la fivre et dlirait; quelque chose
d'extraordinaire se passait en lui; Stavroguine le regarda encore
une fois. Tous deux marchaient sans s'arrter.

-- Il y a du bon dans son manuscrit, poursuivit Verkhovensky, --
il y a l'espionnage. Dans son systme, chaque membre de la socit
a l'oeil sur autrui, et la dlation est un devoir. Chacun
appartient  tous, et tous  chacun. Tous sont esclaves et gaux
dans l'esclavage. La calomnie et l'assassinat dans les cas
extrmes, mais surtout l'galit. D'abord abaisser le niveau de la
culture des sciences et des talents. Un niveau scientifique lev
n'est accessible qu'aux intelligences suprieures, et il ne faut
pas d'intelligences suprieures! Les hommes dous de hautes
facults se sont toujours empars du pouvoir, et ont t des
despotes. Ils ne peuvent pas ne pas tre des despotes, et ils ont
toujours fait plus de mal que de bien; on les expulse ou on les
livre au supplice. Couper la langue  Cicron, crever les yeux 
Copernic, lapider Shakespeare, voil le chigalvisme! Des esclaves
doivent tre gaux; sans despotisme il n'y a encore eu ni libert
ni galit, mais dans un troupeau doit rgner l'galit, et voil
le chigalvisme! Ha, ha, ha! vous trouvez cela drle? Je suis pour
le chigalvisme!

Stavroguine htait le pas, voulant rentrer chez lui au plus tt.
Si cet homme est ivre, o donc a-t-il pu s'enivrer? se
demandait-il; serait-ce l'effet du cognac qu'il a bu chez
Virguinsky?

-- coutez, Stavroguine: aplanir les montagnes est une ide belle,
et non ridicule. Je suis pour Chigaleff!  bas l'instruction et la
science! Il y en a assez comme cela pour un millier d'annes; mais
il faut organiser l'obissance, c'est la seule chose qui fasse
dfaut dans le monde. La soif de l'tude est une soif
aristocratique. Avec la famille ou l'auteur apparat le dsir de
la proprit. Nous tuerons ce dsir: nous favoriserons
l'ivrognerie, les cancans, la dlation; nous propagerons une
dbauche sans prcdents, nous toufferons les gnies dans leur
berceau. Rduction de tout au mme dnominateur, galit complte.
Nous avons appris un mtier et nous sommes d'honntes gens, il ne
nous faut rien d'autre, voil la rponse qu'ont faites
dernirement les ouvriers anglais. Le ncessaire seul est
ncessaire, telle sera dsormais la devise du globe terrestre.
Mais il faut aussi des convulsions; nous pourvoirons  cela, nous
autres gouvernants. Les esclaves doivent avoir des chefs.
Obissance complte, impersonnalit complte, mais, une fois tous
les trente ans, Chigaleff donnera le signal des convulsions, et
tous se mettront subitement  se manger les uns les autres,
jusqu' un certain point toutefois,  seule fin de ne pas
s'ennuyer. L'ennui est une sensation aristocratique; dans le
chigalvisme il n'y aura pas de dsirs. Nous nous rserverons le
dsir et la souffrance, les esclaves auront le chigalvisme.

-- Vous vous exceptez? laissa chapper malgr lui Nicolas
Vsvolodovitch.

-- Et vous aussi. Savez-vous, j'avais pens  livrer le monde au
pape. Qu'il sorte pieds nus de son palais, qu'il se montre  la
populace en disant: Voil  quoi l'on m'a rduit! et tout, mme
l'arme, se prosternera  ses genoux. Le pape en haut, nous autour
de lui, et au-dessous de nous le chigalvisme. Il suffit que
l'Internationale s'entende avec le pape, et il en sera ainsi.
Quant au vieux, il consentira tout de suite; c'est la seule issue
qui lui reste ouverte. Vous vous rappellerez mes paroles, ha, ha,
ah! C'est bte? Dites, est-ce bte, oui ou non?

-- Assez, grommela avec colre Stavroguine.

-- Assez! coutez, j'ai lch le pape! Au diable le chigalvisme!
Au diable le pape! Ce qui doit nous occuper, c'est le mal du jour,
et non le chigalvisme, car ce systme est un article de
bijouterie, un idal ralisable seulement dans l'avenir. Chigaleff
est un joaillier et il est bte comme tout philanthrope. Il faut
faire le gros ouvrage, et Chigaleff le mprise. coutez: 
l'Occident il y aura le pape, et ici, chez nous, il y aura vous!

-- Laissez-moi, homme ivre! murmura Stavroguine, et il pressa le
pas.

-- Stavroguine, vous tes beau! s'cria avec une sorte
d'exaltation Pierre Stpanovitch, -- savez-vous que vous tes
beau? Ce qu'il y a surtout d'exquis en vous, c'est que parfois
vous l'oubliez. Oh! je vous ai bien tudi! Souvent je vous
observe du coin de l'oeil,  la drobe! Il y a mme en vous de la
bonhomie. J'aime la beaut. Je suis nihiliste, mais j'aime la
beaut. Est-ce que les nihilistes ne l'aiment pas? Ce qu'ils
n'aiment pas, c'est seulement les idoles; eh bien, moi, j'aime les
idoles; vous tes la mienne! Vous n'offensez personne, et vous
tes universellement dtest; vous considrez tous les hommes
comme vos gaux, et tous ont peur de vous; c'est bien. Personne
n'ira vous frapper sur l'paule. Vous tes un terrible
aristocrate, et, quand il vient  la dmocratie, l'aristocrate est
un charmeur! Il vous est galement indiffrent de sacrifier votre
vie et celle d'autrui. Vous tes prcisment l'homme qu'il faut.
C'est de vous que j'ai besoin. En dehors de vous je ne connais
personne. Vous tes un chef, un soleil; moi, je ne suis  ct de
vous qu'un ver de terre...

Tout  coup il baisa la main de Nicolas Vsvolodovitch. Ce dernier
sentit un froid lui passer dans le dos; effray, il retira
vivement sa main. Les deux hommes s'arrtrent.

-- Insens! fit  voix basse Stavroguine.

-- Je dlire peut-tre, reprit aussitt Verkhovensky, -- oui, je
bats peut-tre la campagne, mais j'ai imagin de faire le premier
pas. C'est une ide que Chigaleff n'aurait jamais eue. Il ne
manque pas de Chigaleffs! Mais un homme, un seul homme en Russie
s'est avis de faire le premier pas, et il sait comment s'y
prendre. Cet homme, c'est moi. Pourquoi me regardez-vous? Vous
m'tes indispensable; sans vous, je suis un zro, une mouche, je
suis une ide dans un flacon, un Colomb sans Amrique.

Stavroguine regardait fixement les yeux gars de son
interlocuteur.

-- coutez, nous commencerons par fomenter le dsordre, poursuivit
avec une volubilit extraordinaire Pierre Stpanovitch, qui, 
chaque instant, prenait Nicolas Vsvolodovitch par la manche
gauche de son vtement. -- Je vous l'ai dj dit: nous pntrerons
dans le peuple mme. Savez-vous que dj maintenant nous sommes
terriblement forts? Les ntres ne sont pas seulement ceux qui
gorgent, qui incendient, qui font des coups classiques ou qui
mordent. Ceux-l ne sont qu'un embarras. Je ne comprends rien sans
discipline. Moi, je suis un coquin et non un socialiste, ha, ha!
coutez, je les ai tous compts. Le prcepteur qui se moque avec
les enfants de leur dieu et de leur berceau, est des ntres.
L'avocat qui dfend un assassin bien lev en prouvant qu'il tait
plus instruit que ses victimes et que, pour se procurer de
l'argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est des ntres. Les
coliers qui, pour prouver une sensation, tuent un paysan, sont
des ntres. Les jurs qui acquittent systmatiquement tous les
criminels sont des ntres. Le procureur qui, au tribunal, tremble
de ne pas se montrer assez libral, est des ntres. Parmi les
administrateurs, parmi les gens de lettres un trs grand nombre
sont des ntres, et ils ne le savent pas eux-mmes! D'un ct,
l'obissance des coliers et des imbciles a atteint son apoge;
chez les professeurs la vsicule biliaire a crev; partout une
vanit dmesure, un apptit bestial, inou... Savez-vous combien
nous devrons rien qu'aux thories en vogue? Quand j'ai quitt la
Russie, la thse de Littr qui assimile le crime  une folie
faisait fureur; je reviens, et dj le crime n'est plus une folie,
c'est le bon sens mme, presque un devoir,  tout le moins une
noble protestation. Eh bien, comment un homme clair
n'assassinerait-il pas, s'il a besoin d'argent? Mais ce n'est
rien encore. Le dieu russe a cd la place  la boisson. Le peuple
est ivre, les mres sont ivres, les enfants sont ivres, les
glises sont dsertes, et, dans les tribunaux, on n'entend que ces
mots: Deux cents verges, ou bien paye un vdro[21]. Oh! laissez
crotre cette gnration! Il est fcheux que nous ne puissions pas
attendre, ils seraient encore plus ivres! Ah! quel dommage qu'il
n'y ait pas de proltaires! Mais il y en aura, il y en aura, le
moment approche...

-- C'est dommage aussi que nous soyons devenus stupides, murmura
Stavroguine, et il se remit en marche.

-- coutez, j'ai vu moi-mme un enfant de six ans qui ramenait au
logis sa mre ivre, et elle l'accablait de grossires injures.
Vous pensez si cela m'a fait plaisir? Quand nous serons les
matres, eh bien, nous les gurirons... si besoin est, nous les
relguerons pour quarante ans dans une Thbade... Mais maintenant
la dbauche est ncessaire pendant une ou deux gnrations, -- une
dbauche inoue, ignoble, sale, voil ce qu'il faut! Pourquoi
riez-vous? Je ne suis pas en contradiction avec moi-mme, mais
seulement avec les philanthropes et le chigalvisme. Je suis un
coquin, et non un socialiste. Ha, ha, ha! C'est seulement dommage
que le temps nous manque. J'ai promis  Karmazinoff de commencer
en mai et d'avoir fini pour la fte de l'Intercession. C'est
bientt? Ha, ha! Savez-vous ce que je vais vous dire, Stavroguine?
jusqu' prsent le peuple russe, malgr la grossiret de son
vocabulaire injurieux, n'a pas connu le cynisme. Savez-vous que le
serf se respectait plus que Karmazinoff ne se respecte? Battu, il
restait fidle  ses dieux, et Karmazinoff a abandonn les siens.

-- Eh bien, Verkhovensky, c'est la premire fois que je vous
entends, et votre langage me confond, dit Nicolas Vsvolodovitch;
-- ainsi, rellement, vous n'tes pas un socialiste, mais un
politicien quelconque... un ambitieux?

-- Un coquin, un coquin. Vous dsirez savoir qui je suis? Je vais
vous le dire, c'est  cela que je voulais arriver. Ce n'est pas
pour rien que je vous ai bais la main. Mais il faut que le peuple
croie que nous seuls avons conscience de notre but, tandis que le
gouvernement agite seulement une massue dans les tnbres et
frappe sur les siens. Eh! si nous avions le temps! Le malheur,
c'est que nous sommes presss. Nous prcherons la destruction...
cette ide est si sduisante! Nous appellerons l'incendie  notre
aide... Nous mettrons en circulation des lgendes... Ces
sections de rogneux auront ici leur utilit. Ds qu'il y aura un
coup de pistolet  tirer, je vous trouverai dans ces mmes
sections des hommes de bonne volont qui mme me remercieront de
les avoir dsigns pour cet honneur. Eh bien, le dsordre
commencera! Ce sera un bouleversement comme le monde n'en a pas
encore vu... La Russie se couvrira de tnbres, la terre pleurera
ses anciens dieux... Eh bien, alors nous lancerons... qui?

-- Qui?

-- Le tzarvitch Ivan.

-- Qui?

-- Le tzarvitch Ivan; vous, vous!

Stavroguine rflchit une minute.

-- Un imposteur? demanda-t-il tout  coup en regardant avec un
profond tonnement Pierre Stpanovitch. -- Eh! ainsi voil enfin
votre plan!

-- Nous dirons qu'il se cache, susurra d'une voix tendre
Verkhovensky dont l'aspect tait, en effet, celui d'un homme ivre.
-- Comprenez-vous la puissance de ces trois mots: il se cache?
Mais il apparatra, il apparatra. Nous crerons une lgende qui
dgotera celle des Skoptzi[22]. Il existe, mais personne ne l'a vu.
Oh! quelle lgende on peut rpandre! Et, surtout, ce sera
l'avnement d'une force nouvelle dont on a besoin, aprs laquelle
on soupire. Qu'y a-t-il dans le socialisme? Il a ruin les
anciennes forces, mais il ne les a pas remplaces. Ici il y aura
une force, une force inoue mme! Il nous suffit d'un levier pour
soulever la terre. Tout se soulvera!

-- Ainsi c'est srieusement que vous comptiez sur moi? fit
Stavroguine avec un mchant sourire.

-- Pourquoi cette amre drision? Ne m'effrayez pas. En ce moment
je suis comme un enfant, c'est assez d'un pareil sourire pour me
causer une frayeur mortelle. coutez, je ne vous montrerai 
personne: il faut que vous soyez invisible. Il existe mais
personne ne l'a vu, il se cache. Vous savez, vous pourrez vous
montrer, je suppose,  un individu sur cent mille. On l'a vu, on
l'a vu, se rptera-t-on dans tout le pays. Ils ont bien vu de
leurs propres yeux Ivan Philippovitch[23], le dieu Sabaoth, enlev
au ciel dans un char. Et vous, vous n'tes pas Ivan Philippovitch,
vous tes un beau jeune homme, fier comme un dieu, ne cherchant
rien pour lui, par de l'aurole du sacrifice, se cachant.
L'essentiel, c'est la lgende! Vous les fascinerez, un regard de
vous fera leur conqute. Il apporte une vrit nouvelle et il se
cache. Nous rendrons deux ou trois jugements de Salomon dont le
bruit se rpandra partout. Avec des sections et des quinquvirats,
pas besoin de journaux! Si, sur dix mille demandes, nous donnons
satisfaction  une seule, tout le monde viendra nous solliciter.
Dans chaque canton, chaque moujik saura qu'il y a quelque part un
endroit cart o les suppliques sont bien accueillies. Et la
terre saluera l'avnement de la nouvelle loi, de la justice
nouvelle, et la mer se soulvera, et la baraque s'croulera, et
alors nous aviserons au moyen d'lever un difice de pierre, -- le
premier! c'est _nous_ qui le construirons, _nous, _nous seuls!

-- Frnsie! dit Stavroguine.

-- Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas? Vous avez peur? C'est
parce que vous ne craignez rien que j'ai jet les yeux sur vous.
Mon ide vous parat absurde, n'est-ce pas? Mais, pour le moment,
je suis encore un Colomb sans Amrique: est-ce qu'on trouvait
Colomb raisonnable avant que le succs lui et donn raison?

Nicolas Vsvolodovitch ne rpondit pas. Arrivs  la maison
Stavroguine, les deux hommes s'arrtrent devant le perron.

-- coutez, fit Verkhovensky en se penchant  l'oreille de Nicolas
Vsvolodovitch: -- je vous servirai sans argent: demain j'en
finirai avec Marie Timofievna... sans argent, et demain aussi je
vous amnerai Lisa. Voulez-vous Lisa, demain?

Stavroguine sourit: Est-ce que rellement il serait devenu fou?
pensa-t-il.

Les portes du perron s'ouvrirent.

-- Stavroguine, notre Amrique? dit Verkhovensky en saisissant une
dernire fois la main de Nicolas Vsvolodovitch.

--  quoi bon? rpliqua svrement celui-ci.

-- Vous n'y tenez pas, je m'en doutais! cria Pierre Stpanovitch
dans un violent transport de colre. -- Vous mentez, aristocrate
vicieux, je ne vous crois pas, vous avez un apptit de loup!...
Comprenez donc que votre compte est maintenant trop charg et que
je ne puis vous lcher! Vous n'avez pas votre pareil sur la terre!
Je vous ai invent  l'tranger; c'est en vous considrant que
j'ai song  ce rle pour vous. Si je ne vous avais pas vu, rien
ne me serait venu  l'esprit!...

Nicolas Vsvolodovitch monta l'escalier sans rpondre.

-- Stavroguine! lui cria Verkhovensky, -- je vous donne un jour...
deux... allons, trois; mais je ne puis vous accorder un plus long
dlai, il me faut votre rponse d'ici  trois jours!

CHAPITRE IX[24]

_UNE PERQUISITION CHEZ STEPAN TROPHIMOVITCH._

Sur ces entrefaites se produisit un incident qui m'tonna, et qui
mit sens dessus dessous Stpan Trophimovitch.  huit heures du
matin, Nastasia accourut chez moi et m'apprit qu'une perquisition
avait eu lieu dans le domicile de son matre. D'abord je ne pus
rien comprendre aux paroles de la servante, sinon que des employs
taient venus saisir des papiers, qu'un soldat en avait fait un
paquet et l'avait emport dans une brouette. Je me rendis
aussitt chez Stpan Trophimovitch.

Je le trouvai dans un singulier tat: il tait dfait et agit,
mais en mme temps son visage offrait une incontestable expression
de triomphe. Sur la table, au milieu de la chambre, bouillait le
samovar  ct d'un verre de th auquel on n'avait pas encore
touch. Stpan Trophimovitch allait d'un coin  l'autre sans se
rendre compte de ses mouvements. Il portait sa camisole rouge
accoutume, mais, en m'apercevant, il se hta de passer son gilet
et sa redingote, ce qu'il ne faisait jamais quand un de ses
intimes le surprenait en dshabill. Il me serra chaleureusement
la main.

_-- Enfin un ami! _(il soupira profondment.) _Cher, _je n'ai
envoy que chez vous, personne ne sait rien. Il faut dire 
Nastasia de fermer la porte et de ne laisser entrer personne,
except, bien entendu, ces gens-l... _Vous comprenez?_

Il me regarda d'un oeil inquiet, comme s'il et attendu une
rponse. Naturellement, je m'empressai de le questionner; son
rcit incohrent, souvent interrompu et rempli de dtails
inutiles, m'apprit tant bien que mal qu' sept heures du matin
tait brusquement arriv chez lui un employ du gouverneur...

_-- Pardon, j'ai oubli son nom. Il n'est pas du pays, _mais il
parat que Lembke l'a amen avec lui; _quelque chose de bte et
d'allemand dans la physionomie. Il s'appelle Rosenthal._

-- N'est-ce pas Blum?

-- Blum. En effet, c'est ainsi qu'il s'est nomm. _Vous le
connaissez? Quelque chose d'hbt et de trs content dans la
figure, pourtant trs svre, roide et srieux. _Un type de
policier subalterne, _je m'y connais._ Je dormais encore, et,
figurez-vous, il a demand  jeter un coup d'oeil sur mes livres
et sur mes manuscrits, _oui, je m'en souviens, il a employ ces
mots._ Il ne m'a pas arrt, il s'est born  saisir des livres...
_Il se tenait  distance, _et, quand il s'est mis  m'expliquer
l'objet de sa visite, il paraissait craindre que je... _enfin il
avait l'air de croire que je tomberais sur lui immdiatement, et
que je commencerais  le battre comme pltre. Tous ces gens de bas
tage sont comme a, _quand ils ont affaire  un homme comme il
faut. Il va de soi que j'ai tout compris aussitt. _Voil vingt
ans que je m'y prpare. _Je lui ai ouvert tous mes tiroirs et lui
ai remis toutes mes clefs; je les lui ai donnes moi-mme, je lui
ai tout donn. _J'tais digne et calme._ En fait de livres, il a
pris les ouvrages de Hertzen publis  l'tranger, un exemplaire
reli de la Cloche, quatre copies de mon pome, _et enfin tout
a._ Ensuite, des papiers, des lettres, _et quelques unes de mes
bauches historiques, critiques et politiques._ Ils se sont
empars de tout cela. Nastasia dit que le soldat a charg sur une
brouette les objets saisis et qu'on a mis dessus la couverture du
traneau; _oui, c'est cela, _la couverture.

C'tait une hallucination. Qui pouvait y comprendre quelque chose?
De nouveau je l'accablai de questions: Blum tait-il venu seul ou
avec d'autres? Au nom de qui avait-il agi? De quel droit? Comment
s'tait-il permis cela? Quelles explications avait-il donnes?

_-- Il tait seul, bien seul; _du reste, il y avait encore
quelqu'un _dans l'antichambre, oui, je m'en souviens, et puis...
_Du reste, il me semble qu'il y avait encore quelqu'un, et que
dans le vestibule se tenait un garde. Il faut demander  Nastasia;
elle sait tout cela mieux que moi. _J'tais surexcit, voyez-vous.
Il parlait, parlait... un tas de choses; _du reste, il a trs peu
parl, et c'est moi qui ai parl tout le temps... J'ai racont ma
vie, naturellement,  ce seul point de vue... _J'tais surexcit,
mais digne, je vous l'assure. _Cependant je crois avoir pleur,
j'en ai peur. La brouette, ils l'ont prise chez un boutiquier,
ici,  ct.

-- Oh! Seigneur, comment tout cela a-t-il pu se faire! Mais, pour
l'amour de Dieu, soyez plus prcis, Stpan Trophimovitch; voyons,
c'est un rve, ce que vous racontez l!

_-- Cher, _je suis moi-mme comme dans un rve... _Savez-vous,
il a prononc le nom de Tliatnikoff, _et je pense que celui-l
tait aussi cach dans le vestibule. Oui, je me rappelle, il a
parl du procureur et, je crois, de Dmitri Mitritch... _qui me
doit encore quinze roubles que je lui ai gagnes au jeu, soit dit
en passant. Enfin je n'ai pas trop compris. _Mais j'ai t plus
rus qu'eux, et que m'importe Dmitri Mitritch? Je crois que je
l'ai instamment pri de ne pas bruiter l'affaire, je l'ai
sollicit  plusieurs reprises, je crains mme de m'tre abaiss,
_comment croyez-vous? Enfin il a consenti... _Oui, je me rappelle,
c'est lui-mme qui m'a demand cela: il m'a dit qu'il valait mieux
tenir la chose secrte, parce qu'il tait venu seulement pour
jeter un coup d'oeil _et rien de plus..._et que si l'on ne
trouvait rien, il n'y aurait rien... Si bien que nous avons tout
termin _en amis, je suis tout  fait content._

-- Ainsi, il vous avait offert les garanties d'usage en pareil
cas, et c'est vous-mme qui les avez refuses! m'criai-je dans un
accs d'amicale indignation.

-- Oui, l'absence de garanties est prfrable. Et pourquoi faire
du scandale? Jusqu' prsent, nous avons procd _en amis, _cela
vaut mieux... Vous savez, si l'on apprend dans notre ville... _mes
ennemis... et puis  quoi bon ce procureur, ce cochon de notre
procureur, qui deux fois m'a manqu de politesse et qu'on a ross
 plaisir l'autre anne chez cette charmante et belle Nathalie
Pavlovna, quand il se cacha dans son boudoir? Et puis, mon ami,
_pargnez-moi vos observations et ne me dmoralisez pas, je vous
prie, car, quand un homme est malheureux, il n'y a rien de plus
insupportable pour lui que de s'entendre dire par cent amis qu'il
a fait une sottise. Asseyez-vous pourtant, et buvez une tasse de
th; j'avoue que je suis fort fatigu... si je me couchais pour un
moment et si je m'appliquais autour de la tte un linge tremp
dans du vinaigre, qu'en pensez-vous?

-- Vous ferez trs bien, rpondis-je, -- vous devriez mme vous
mettre de la glace sur la tte. Vous avez les nerfs trs agits,
vous tes ple, et vos mains tremblent. Couchez-vous, reposez-vous
un peu, vous reprendrez votre rcit plus tard. Je resterai prs de
vous en attendant.

Il hsitait  suivre mon conseil, mais j'insistai. Nastasia
apporta une tasse remplie de vinaigre, je mouillai un essuie-mains
et j'en entourai la tte de Stpan Trophimovitch. Ensuite Nastasia
monta sur la table et se mit en devoir d'allumer une lampe dans le
coin devant l'icne. Le fait m'tonna, car rien de semblable
n'avait jamais eu lieu dans la maison.

-- J'ai donn cet ordre tantt, immdiatement aprs leur dpart,
murmura Stpan Trophimovitch en me regardant d'un air fin: --
_quand on a de ces choses l dans sa chambre et qu'on vient vous
arrter, _cela impose, et ils doivent rapporter ce qu'ils ont
vu...

Lorsqu'elle eut allum la lampe, la servante appuya sa main droite
sur sa joue, et, debout sur le seuil, se mit  considrer son
matre d'un air attrist...

Il m'appela d'un signe prs du divan sur lequel il tait couch:

_-- loignez-l _sous un prtexte quelconque; je ne puis
souffrir cette piti russe, _et puis a m'embte._

Mais Nastasia se retira sans qu'il ft besoin de l'inviter 
sortir. Je remarquai qu'il avait toujours les yeux fixs sur la
porte et qu'il prtait l'oreille au moindre bruit arrivant de
l'antichambre.

_-- Il faut tre prt, voyez-vous, _me dit-il avec un regard
significatif, -- _chaque moment... _on vient, on vous prend, et
ff...uit -- voil un homme disparu!

-- Seigneur! Qui est-ce qui viendra? Qui est-ce qui peut vous
prendre?

_-- Voyez-vous, mon cher, _quand il est parti, je lui ai
carrment demand ce qu'on allait faire de moi.

-- Vous auriez mieux fait de lui demander o l'on vous dportera!
rpliquai-je ironiquement.

-- C'est aussi ce qui tait sous-entendu dans ma question, mais il
est parti sans rpondre. _Voyez-vous: _en ce qui concerne le
linge, les effets et surtout les vtements chauds, c'est comme ils
veulent: ils peuvent vous les laisser prendre ou vous emballer
vtu seulement d'un manteau de soldat. Mais, ajouta-t-il en
baissant tout  coup la voix et en regardant vers la porte par o
Nastasia tait sortie, -- j'ai gliss secrtement trente-cinq
roubles dans la doublure de mon gilet, tenez, ttez... Je pense
qu'ils ne me feront pas ter mon gilet; pour la frime j'ai laiss
sept roubles dans mon porte-monnaie, et il y a l, sur la table,
de la monnaie de cuivre bien en vidence; ils croiront que c'est
l tout ce que je possde, et ils ne devineront pas que j'ai cach
de l'argent. Dieu sait o je coucherai la nuit prochaine.

Je baissai la tte devant une telle folie. videmment on ne
pouvait oprer ni perquisition ni saisie dans des conditions
semblables, et  coup sr il battait la campagne. Il est vrai que
tout cela se passait avant la mise en vigueur de la lgislation
actuelle. Il est vrai aussi (lui-mme le reconnaissait) qu'on lui
avait offert de procder plus rgulirement; mais, par ruse, il
avait repouss cette proposition... Sans doute, il n'y a pas
encore bien longtemps, le gouverneur avait le droit, dans les cas
urgents, de recourir  une procdure expditive... Mais, encore
une fois, quel cas urgent pouvait-il y avoir ici? Voil ce qui me
confondait.

-- On aura certainement reu un tlgramme de Ptersbourg, dit
soudain Stpan Trophimovitch.

-- Un tlgramme?  votre sujet?  cause de votre pome et des
ouvrages de Hertzen? Vous tes fou: est-ce que cela peut motiver
une arrestation?

Je prononai ces mots avec une vritable colre. Il fit la
grimace, videmment je l'avais bless en lui disant qu'il n'y
avait pas de raison pour l'arrter.

--  notre poque on peut tre arrt sans savoir pourquoi,
murmura-t-il d'un air mystrieux.

Une supposition saugrenue me vint  l'esprit.

-- Stpan Trophimovitch, parlez-moi comme  un ami, criai-je, --
comme  un vritable ami, je ne vous trahirai pas: oui ou non,
appartenez-vous  quelque socit secrte?

Grande fut ma surprise en constatant l'embarras dans lequel le
jeta cette question: il n'tait pas bien sr de ne pas faire
partie d'une socit secrte.

-- Cela dpend du point de vue o l'on se place, _voyez-vous..._

-- Comment, cela dpend du point de vue?

-- Quand on appartient de tout son coeur au progrs et... qui peut
rpondre... on croit ne faire partie de rien, et, en y regardant
bien, on dcouvre qu'on fait partie de quelque chose.

-- Comment est-ce possible? On est d'une socit secrte ou l'on
n'en est pas!

_-- Cela date de Ptersbourg, _du temps o elle et moi nous
voulions fonder l une revue. Voil le point de dpart. Alors nous
leur avons gliss dans les mains, et ils nous ont oublis; mais
maintenant ils se souviennent. _Cher, cher, _est-ce que vous ne
savez pas? s'cria-t-il douloureusement: -- on nous rendra  notre
tour, on nous fourrera dans une kibitka, et en route pour la
Sibrie; ou bien on nous oubliera dans une casemate...

Et soudain il fondit en larmes. Portant  ses yeux son foulard
rouge, il sanglota convulsivement pendant cinq minutes. J'prouvai
une sensation pnible. Cet homme, depuis vingt ans notre prophte,
notre oracle, notre patriarche, ce fier vtran du libralisme
devant qui nous nous tions toujours inclins avec tant de
respect, voil qu' prsent il sanglotait comme un enfant qui
craint d'tre fouett par son prcepteur en punition de quelque
gaminerie. Il me faisait piti. Nul doute qu'il ne crt  la
kibitka aussi fermement qu' ma prsence auprs de lui; il
s'attendait  tre transport ce matin mme, dans un instant, et
tout cela  cause de son pome et des ouvrages de Hertzen! Si
touchante qu'elle ft, cette phnomnale ignorance de la ralit
pratique avait quelque chose de crispant.

 la fin il cessa de pleurer, se leva et recommena  se promener
dans la pice en s'entretenant avec moi, mais  chaque instant il
regardait par la fentre et tendait l'oreille dans la direction de
l'antichambre. Nous causions  btons rompus. En vain je
m'vertuais  lui remonter le moral, autant et valu jeter des
pois contre un mur. Quoi qu'il ne m'coutt gure, il avait
pourtant un besoin extrme de m'entendre lui rpter sans cesse
des paroles rassurantes. Je voyais qu'en ce moment il ne pouvait
se passer de moi, et que pour rien au monde il ne m'aurait laiss
partir. Je prolongeai ma visite, et nous restmes plus de deux
heures ensemble. Au cours de la conversation, il se rappela que
Blum avait emport deux proclamations trouves chez lui.

-- Comment, des proclamations? m'criai-je pris d'une sotte
inquitude: -- est-ce que vous...

-- Eh! on m'en a fait parvenir dix, rpondit-il d'un ton vex (son
langage tait tantt dpit et hautain, tantt plaintif et humble
 l'excs), -- mais huit avaient dj trouv leur emploi, et Blum
n'en a saisi que deux...

La rougeur de l'indignation colora tout  coup son visage.

_-- Vous me mettez avec ces gens l? _Pouvez-vous supposer que
je sois avec ces drles, avec ces folliculaires, avec mon fils
Pierre Stpanovitch, _avec ces esprits forts de la lchet?_ 
Dieu!

-- Bah, mais ne vous aurait-on pas confondu... Du reste, c'est
absurde, cela ne peut pas tre? observai-je.

_-- Savez-vous, _clata-t-il brusquement, -- il y a des minutes
o je sens _que je ferai l-bas quelque esclandre._ Oh! ne vous en
allez pas, ne me laissez pas seul! _Ma carrire est finie
aujourd'hui, je le sens._ Vous savez, quand je serai l, je
m'lancerai peut-tre sur quelqu'un et je le mordrai, comme ce
sous-lieutenant...

Il fixa sur moi un regard trange o se lisaient  la fois la
frayeur et le dsir d'effrayer.  mesure que le temps s'coulait
sans qu'on vt apparatre la kibitka, son irritation grandissait
de plus en plus et devenait mme de la fureur. Tout  coup un
bruit se produisit dans l'antichambre: c'tait Nastasia qui, par
mgarde, avait fait tomber un portemanteau. Stpan Trophimovitch
trembla de tous ses membres et plit affreusement; mais, quand il
sut  quoi se rduisait le fait qui lui avait caus une telle
pouvante, peu s'en fallut qu'il ne renvoyt brutalement la
servante  la cuisine. Cinq minutes aprs il reprit la parole en
me regardant avec une expression de dsespoir.

-- Je suis perdu! gmit-il, et il s'assit soudain  ct de moi;
_cher, _je ne crains pas la Sibrie, _oh! je vous le jure,
_ajouta-t-il les larmes aux yeux, -- c'est autre chose qui me fait
peur...

Je devinai  sa physionomie qu'une confidence d'une nature
particulirement pnible allait s'chapper de ses lvres.

-- Je crains la honte, fit-il  voix basse.

-- Quelle honte? Mais, au contraire, soyez persuad, Stpan
Trophimovitch, que tout cela s'claircira aujourd'hui mme, et que
cette affaire se terminera  votre avantage...

-- Vous tes si sr qu'on me pardonnera?

-- Que vient faire ici le mot pardonner? Quelle expression! De
quoi tes-vous coupable pour qu'on vous pardonne? Je vous assure
que vous n'tes coupable de rien!

_-- Qu'en savez-vous? _Toute ma vie a t..._ cher... _Ils se
rappelleront tout, et s'ils ne trouvent rien, ce sera encore pire,
ajouta-t-il brusquement.

-- Comment, encore pire?

-- Oui.

-- Je ne comprends pas.

-- Mon ami, mon ami, qu'on m'envoie en Sibrie,  Arkhangel, qu'on
me prive de mes droits civils, soit -- s'il faut prir, j'accepte
ma perte! Mais... c'est autre chose que je crains, acheva-t-il en
baissant de nouveau la voix.

-- Eh bien, quoi, quoi?

-- On me fouettera, dit-il, et il me considra d'un air gar.

-- Qui vous fouettera? O? Pourquoi? rpliquai-je, me demandant
avec inquitude s'il n'avait pas perdu l'esprit.

-- O? Eh bien, l... o cela se fait.

-- Mais o cela se fait-il?

-- Eh! _cher_, rpondit-il d'une voix qui s'entendait  peine, --
une trappe s'ouvre tout  coup sous vos pieds et vous engloutit
jusqu'au milieu du corps... Tout le monde sait cela.

-- Ce sont des fables! m'criai-je, -- se peut-il que jusqu'
prsent vous ayez cru  ces vieux contes?

Je me mis  rire.

-- Des fables! Pourtant il n'y a pas de fume sans feu; un homme
qui a t fouett ne va pas le raconter. Dix mille fois je me suis
reprsent cela en imagination!

-- Mais vous, vous, pourquoi vous fouetterait-on? Vous n'avez rien
fait.

-- Tant pis, on verra que je n'ai rien fait, et l'on me fouettera.

-- Et vous tes sr qu'on vous emmnera ensuite  Ptersbourg?

-- Mon ami, j'ai dj dit que je ne regrettais rien, _ma carrire
est finie._ Depuis l'heure o elle m'a dit adieu  Skvorechniki,
j'ai cess de tenir  la vie... mais la honte, le dshonneur, _que
dira-t-elle, _si elle apprend cela?

Le pauvre homme fixa sur moi un regard navr. Je baissai les yeux.

-- Elle n'apprendra rien, parce qu'il ne vous arrivera rien. En
vrit, je ne vous reconnais plus, Stpan Trophimovitch, tant vous
m'tonnez ce matin.

-- Mon ami, ce n'est pas la peur. Mais en supposant mme qu'on me
pardonne, qu'on me ramne ici et qu'on ne me fasse rien, -- je
n'en suis pas moins perdu. _Elle me souponnera toute sa vie..._
moi, moi, le pote, le penseur, l'homme qu'elle a ador pendant
vingt-deux ans!

-- Elle n'en aura mme pas l'ide.

-- Si, elle en aura l'ide, murmura-t-il avec une conviction
profonde. -- Elle et moi nous avons parl de cela plus d'une fois
 Ptersbourg pendant le grand carme,  la veille de notre
dpart, quand nous craignions tous deux... _Elle me souponnera
toute sa vie..._ et comment la dtromper? D'ailleurs, ici, dans
cette petite ville, qui ajoutera foi  mes paroles? Tout ce que je
pourrai dire paratra invraisemblable... _Et puis les femmes..._
Cela lui fera plaisir. Elle sera dsole, trs sincrement
dsole, comme une vritable amie, mais au fond elle sera bien
aise... Je lui fournirai une arme contre moi pour toute la vie.
Oh! c'en est fait de mon existence! Vingt ans d'un bonheur si
complet avec elle... et voil!

Il couvrit son visage de ses mains.

-- Stpan Trophimovitch, si vous faisiez savoir tout de suite 
Barbara Ptrovna ce qui s'est pass? conseillai-je.

Il se leva frissonnant.

-- Dieu m'en prserve! Pour rien au monde, jamais, aprs ce qui a
t dit au moment des adieux  Skvorechniki, jamais!

Ses yeux tincelaient.

Nous restmes encore une heure au moins dans l'attente de quelque
chose. Il se recoucha sur le divan, ferma les yeux, et durant
vingt minutes ne dit pas un mot; je crus mme qu'il s'tait
endormi. Tout  coup il se souleva sur son sant, arracha la
compresse noue autour de sa tte et courut  une glace. Ses mains
tremblaient tandis qu'il mettait sa cravate. Ensuite, d'une voix
de tonnerre, il cria  Nastasia de lui donner son paletot, son
chapeau et sa canne.

-- Je ne puis plus y tenir, pronona-t-il d'une voix saccade, --
je ne le puis plus, je ne le puis plus!... J'y vais moi-mme.

-- O? demandai-je en me levant aussi.

-- Chez Lembke. _Cher_, je le dois, j'y suis tenu. C'est un
devoir. Je suis un citoyen, un homme, et non un petit copeau, j'ai
des droits, je veux mes droits... Pendant vingt ans je n'ai pas
rclam mes droits, toute ma vie je les ai criminellement
oublis... mais maintenant je les revendique. Il faut qu'il me
dise tout, tout. Il a reu un tlgramme. Qu'il ne s'avise pas de
me faire languir dans l'incertitude, qu'il me mette plutt en tat
d'arrestation, oui, qu'il m'arrte, qu'il m'arrte!

Il frappait du pied tout en profrant ces exclamations.

-- Je vous approuve, dis-je aussi tranquillement que possible,
quoique son tat m'inspirt de vives inquitudes, -- aprs tout,
cela vaut mieux que de rester dans une pareille angoisse, mais je
n'approuve pas votre surexcitation; voyez un peu  qui vous
ressemblez et comment vous irez l. _Il faut tre digne et calme
avec Lembke. _Rellement vous tes capable  prsent de vous
prcipiter sur quelqu'un et de le mordre.

-- J'irai me livrer moi-mme. Je me jetterai dans la gueule du
lion.

-- Je vous accompagnerai.

-- Je n'attendais pas moins de vous, j'accepte votre sacrifice, le
sacrifice d'un vritable ami, mais jusqu' la maison seulement, je
ne souffrirai pas que vous alliez plus loin que la porte: vous ne
devez pas, vous n'avez pas le droit de vous compromettre davantage
dans ma compagnie. _Oh! croyez-moi, je serai calme! _Je me sens en
ce moment _ la hauteur de ce qu'il y a de plus sacr..._

-- Peut-tre entrerai-je avec vous dans la maison, interrompis-je.
-- Hier, leur imbcile de comit m'a fait savoir par Vysotzky que
l'on comptait sur moi et que l'on me priait de prendre part  la
fte de demain en qualit de commissaire: c'est ainsi qu'on
appelle les six jeunes gens dsigns pour veiller au service des
consommations, s'occuper des dames et placer les invits; comme
marque distinctive de leurs fonctions, ils porteront sur l'paule
gauche un noeud de rubans blancs et rouges. Mon intention tait
d'abord de refuser, mais maintenant cela me fournit un prtexte
pour pntrer dans la maison: je dirai que j'ai  parler  Julie
Mikhalovna... Comme cela, nous entrerons ensemble.

Il m'couta en inclinant la tte, mais sans paratre rien
comprendre. Nous nous arrtmes sur le seuil.

_-- Cher, _dit-il en me montrant la lampe allume dans le coin,
_cher_, je n'ai jamais cru  cela, mais... soit, soit! (Il se
signa.) _Allons._

-- Au fait, cela vaut mieux, pensai-je, comme nous nous
approchions du perron, -- l'air frais lui fera du bien, il se
calmera un peu, rentrera chez lui et se couchera...

Mais je comptais sans mon hte. En chemin nous arriva une aventure
qui acheva de bouleverser mon malheureux ami...

CHAPITRE X

_LES FLIBUSTIERS. UNE MATINE FATALE._

I

Une heure avant que je sortisse avec Stpan Trophimovitch, on vit
non sans surprise dfiler dans les rues de notre ville une bande
de soixante-dix ouvriers au moins, appartenant  la fabrique de
Chpigouline, qui en comptait environ neuf cents. Ils marchaient en
bon ordre, presque silencieusement. Plus tard on a prtendu que
ces soixante-dix hommes taient les mandataires de leurs
camarades, qu'ils avaient t choisis pour aller trouver le
gouverneur et lui demander justice contre l'intendant qui, en
l'absence des patrons, avait ferm l'usine et vol effrontment le
personnel congdi. D'autres chez nous se refusent  admettre que
les soixante-dix aient t dlgus par l'ensemble des
travailleurs de la fabrique, ils soutiennent qu'une dputation
comprenant soixante-dix membres n'aurait pas eu le sens commun. 
en croire les partisans de cette opinion, la bande se composait
tout bonnement des ouvriers qui avaient le plus  se plaindre de
l'intendant, et qui s'taient runis pour porter au gouverneur
leurs dolances particulires et non celles de toute l'usine. Dans
l'hypothse que je viens d'indiquer, la rvolte gnrale de la
fabrique, dont on a tant parl depuis, n'aurait t qu'une
intervention de nouvellistes. Enfin, suivant une troisime
version, il faudrait voir dans la manifestation ouvrire non le
fait de simples tapageurs, mais un mouvement politique provoqu
par des crits clandestins. Bref, on ne sait pas encore au juste
si les excitations des nihilistes ont t pour quelque chose dans
cette affaire. Mon sentiment personnel est que les ouvriers
n'avaient pas lu les proclamations, et que, les eussent-ils lues,
ils n'en auraient pas compris un mot, attendu que les rdacteurs
de ces papiers, nonobstant la crudit de leur style, crivent
d'une faon extrmement obscure. Mais les ouvriers de la fabrique
se trouvant rellement lss, et la police  qui ils s'taient
adresss d'abord refusant d'intervenir en leur faveur, il est tout
naturel qu'ils aient song  se rendre en masse auprs du gnral
lui-mme pour lui exposer respectueusement leurs griefs. Selon
moi, on n'avait affaire ici ni  des sditieux, ni mme  une
dputation lue, mais  des gens qui suivaient une vieille
tradition russe: de tout temps, en effet, notre peuple a aim les
entretiens avec le gnral lui-mme, bien qu'il n'ait jamais
retir aucun avantage de ces colloques.

Des indices srieux donnent  penser que Pierre Stpanovitch,
Lipoutine et peut-tre encore un autre, sans compter Fedka,
avaient cherch au pralable  se mnager des intelligences dans
l'usine; mais je tiens pour certain qu'ils ne s'abouchrent pas
avec plus de deux ou trois ouvriers, mettons cinq, si l'on veut,
et que ces menes n'aboutirent  aucun rsultat. La propagande des
agitateurs ne pouvait gure tre comprise dans un pareil milieu.
Fedka, il est vrai, semble avoir mieux russi que Pierre
Stpanovitch. Il est prouv aujourd'hui que deux hommes de la
fabrique prirent part, conjointement avec le galrien, 
l'incendie de la ville survenu trois jours plus tard; un mois
aprs, on a aussi arrt dans le district trois anciens ouvriers
de l'usine sous l'inculpation d'incendie et de pillage. Mais ces
cinq individus paraissent tre les seuls qui aient prt l'oreille
aux instigations de Fedka.

Quoi qu'il en soit, arrivs sur l'esplanade qui s'tend devant la
maison du gouverneur, les ouvriers se rangrent silencieusement
vis--vis du perron; ensuite ils attendirent bouche bante. On m'a
dit qu' peine en place ils avaient t leurs bonnets, et cela
avant l'apparition de Von Lembke, qui, comme par un fait exprs,
ne se trouvait pas chez lui en ce moment. La police se montra
bientt, d'abord par petites escouades, puis au grand complet.
Comme toujours, elle commena par sommer les manifestants de se
disperser. Ils n'en firent rien, et rpondirent laconiquement
qu'ils avaient  parler au _gnral_ lui-mme; leur attitude
dnotait une rsolution nergique; le calme dont ils ne se
dpartaient point, et qui semblait l'effet d'un mot d'ordre,
inquita l'autorit. Le matre de police crut devoir attendre
l'arrive de Von Lembke. Les faits et gestes de ce personnage ont
t raconts de la faon la plus fantaisiste. Ainsi, il est
absolument faux qu'il ait fait venir la troupe baonnette au
fusil, et qu'il ait tlgraphi quelque part pour demander de
l'artillerie et des Cosaques. Ce sont des fables dont se moquent 
prsent ceux mme qui les ont inventes. Non moins absurde est
l'histoire des pompes  incendie, avec lesquelles on aurait douch
la foule. Ce qui a pu donner naissance  ce bruit, c'est qu'Ilia
Ilitch, fort chauff, criait aux ouvriers: Pas un de vous ne
sortira sec de l'eau[25]. De l sans doute la lgende des pompes 
incendie, qui a trouv un cho dans les correspondances adresses
aux journaux de la capitale. En ralit, le matre de police se
borna  faire cerner le rassemblement par tout ce qu'il avait
d'hommes disponibles, et  dpcher au gouverneur le commissaire
du premier arrondissement; celui-ci monta dans le drojki d'Ilia
Ilitch et partit en tout hte pour Skvorechniki, sachant qu'une
demi-heure auparavant Von Lembke s'tait mis en route dans cette
direction...

Mais un point, je l'avoue, reste encore obscur pour moi: comment
transforma-t-on tout d'abord une paisible runion de solliciteurs
en une meute menaante pour l'ordre social? Comment Lembke lui-
mme, qui arriva au bout de vingt minutes, adopta-t-il d'emble
cette manire de voir? Je prsume (mais c'est encore une opinion
personnelle) qu'Ilia Ilitch, acquis aux intrts de l'intendant,
prsenta exprs au gouverneur la situation sous un jour faux pour
l'empcher d'examiner srieusement les rclamations des ouvriers.
L'ide de donner le change  son suprieur fut sans doute suggre
au matre de police par Andr Antonovitch lui-mme. La veille et
l'avant-veille, dans deux entretiens confidentiels que ce dernier
avait eus avec son subordonn, il s'tait montr fort proccup
des proclamations et trs dispos  admettre l'existence d'un
complot tram par les nihilistes avec les ouvriers de l'usine
Chpigouline; il semblait mme que Son Excellence aurait t
dsole si l'vnement avait donn tort  ses conjectures. Il
veut attirer sur lui l'attention du ministre, se dit notre rus
Ilia Ilitch en sortant de chez le gouverneur; eh bien cela tombe
 merveille.

Mais je suis persuad que le pauvre Andr Antonovitch n'aurait pas
dsir une meute, mme pour avoir l'occasion de se distinguer.
C'tait un fonctionnaire extrmement consciencieux, et jusqu' son
mariage il avait t irrprochable. tait-ce mme sa faute,  cet
Allemand simple et modeste, si une princesse quadragnaire l'avait
lev jusqu' elle? Je sais  peu prs positivement que de cette
matine fatale datent les premiers symptmes irrcusables du
drangement intellectuel pour lequel l'infortun Von Lembke suit
aujourd'hui un traitement dans un tablissement psychiatrique de
la Suisse; mais on peut supposer que, la veille dj, l'altration
de ses facults mentales s'tait manifeste par certains signes.
Je tiens de bonne source que la nuit prcdente,  trois heures du
matin, il se rendit dans l'appartement de sa femme, la rveilla et
la somma d'entendre son ultimatum. Il parlait d'un ton si
imprieux que Julie Mikhalovna dut obir; elle se leva indigne,
s'assit sur une couchette sans prendre le temps de dfaire ses
papillotes, et s'apprta  couter d'un air sarcastique. Alors,
pour la premire fois, elle comprit dans quel tat d'esprit se
trouvait Andr Antonovitch, et elle s'en effraya  part soi. Mais,
au lieu de rentrer en elle-mme, de s'humaniser, elle affecta de
se montrer plus intraitable que jamais. Chaque femme a sa manire
de mettre son mari  la raison. Le procd de Julie Mikhalovna
consistait dans un ddaigneux silence qu'elle observait pendant
une heure, deux heures, vingt-quatre heures, parfois durant trois
jours; Andr Antonovitch pouvait dire ou faire tout ce qu'il
voulait, menacer mme de se jeter par la fentre d'un troisime
tage, sa femme n'ouvrait pas la bouche, -- pour un homme sensible
il n'y a rien d'insupportable comme un pareil mutisme! La
gouvernante tait-elle fche contre un poux qui, non content
d'accumuler depuis quelques jours bvues sur bvues, prenait
ombrage des capacits administratives de sa femme? Avait-elle sur
le coeur les reproches qu'il lui avait adresss au sujet de sa
conduite avec les jeunes gens et avec toute notre socit, sans
comprendre les hautes et subtiles considrations politiques dont
elle s'inspirait? Se sentait-elle offense de la sotte jalousie
qu'il tmoignait  l'gard de Pierre Stpanovitch? Quoi qu'il en
soit, maintenant encore Julie Mikhalovna rsolut de tenir rigueur
 son mari, nonobstant l'agitation inaccoutume  laquelle elle le
voyait en proie.

Tandis qu'il arpentait de long en large le boudoir de sa femme,
Von Lembke se rpandit en rcriminations aussi dcousues que
violentes. Il commena par dclarer que tout le monde se moquait
de lui et le menait par le nez. -- Qu'importe la vulgarit de
l'expression! vocifra-t-il en surprenant un sourire sur les
lvres de sa femme, -- le mot n'y fait rien, la vrit est qu'on
me mne par le nez!...Non, madame, le moment est venu; sachez qu'
prsent il ne s'agit plus de rire et que les manges de la
coquetterie fminine ne sont plus de saison. Nous ne sommes pas
dans le boudoir d'une petite-matresse, nous sommes en quelque
sorte deux tres abstraits se rencontrant en ballon pour dire la
vrit. (Comme on le voit, le trouble de ses ides se trahissait
dans l'incohrence de ses images.) C'est vous, vous, madame, qui
m'avez fait quitter mon ancien poste: je n'ai accept cette place
que pour vous, pour satisfaire votre ambition... Vous souriez
ironiquement? Ne vous htez pas de triompher. Sachez, madame,
sachez que je pourrais, que je saurais me montrer  la hauteur de
cette place, que dis-je? de dix places semblables  celle-ci, car
je ne manque pas de capacits; mais avec vous, madame, c'est
impossible, attendu que vous me faites perdre tous mes moyens.
Deux centres ne peuvent coexister, et vous en avez organis deux:
l'un chez moi, l'autre dans votre boudoir, -- deux centres de
pouvoir, madame, mais je ne permets pas cela, je ne le permets
pas! Dans le service comme dans le mnage l'autorit doit tre
une, elle ne peut se scinder... Comment m'avez-vous rcompens?
s'cria-t-il ensuite, -- quelle a t notre vie conjugale? Sans
cesse,  tout heure, vous me dmontriez que j'tais un tre nul,
bte et mme lche; moi, j'tais rduit  la ncessit de vous
dmontrer sans cesse,  toute heure, que je n'tais ni une
nullit, ni un imbcile, et que j'tonnais tout le monde par ma
noblesse: -- eh bien, n'tait-ce pas une situation humiliante de
part et d'autre? En prononant ces mots, il frappait du pied sur
le tapis. Julie Mikhalovna se redressa d'un air de dignit
hautaine. Andr Antonovitch se calma aussitt; mais sa colre fit
place  un dbordement de sensibilit. Pendant cinq minutes
environ, il sanglota (oui, il sanglota) et se frappa la poitrine:
le silence obstin de sa femme le mettait hors de lui.  la fin,
il s'oublia au point de laisser percer sa jalousie  l'endroit de
Pierre Stpanovitch; puis, sentant combien il avait t bte, il
entra dans une violente colre. Je ne permettrai pas la ngation
de Dieu, cria-t-il, -- je fermerai votre salon aussi antinational
qu'antireligieux; croire en Dieu est une obligation pour un
gouverneur, et par consquent aussi pour sa femme; je ne
souffrirai plus de jeunes gens autour de vous... Par dignit
personnelle, vous auriez d, madame, vous intresser  votre mari
et ne pas laisser mettre en doute son intelligence, lors mme
qu'il aurait t un homme de peu de moyens (ce qui n'est pas du
tout mon cas); or vous tes cause, au contraire, que tout le monde
ici me mprise; c'est vous qui avez ainsi dispos l'esprit
public... Je supprimerai la question des femmes, poursuivit-il
avec vhmence, -- je purifierai l'atmosphre de ce miasme;
demain, je vais interdire la sotte fte au profit des
institutrices (que le diable les emporte!). Gare  la premire qui
se prsentera demain matin, je la ferai reconduire  la frontire
de la province par un Cosaque! Exprs, exprs! Savez-vous, savez-
vous que vos vauriens fomentent le dsordre parmi les ouvriers de
l'usine, et que je n'ignore pas cela? Savez-vous qu'ils
distribuent exprs des proclamations, exprs? Savez-vous que je
connais les noms de quatre de ces vauriens, et que je perds la
tte; je la perds dfinitivement, dfinitivement!!!...

 ces mots, Julie Mikhalovna, sortant soudain de son mutisme,
dclara schement qu'elle-mme tait depuis longtemps instruite
des projets de complot, et que c'tait une btise  laquelle Andr
Antonovitch attachait trop d'importance; quant aux polissons, elle
connaissait non-seulement ces quatre-l, mais tous les autres (en
parlant ainsi, elle mentait); du reste, elle comptait bien ne pas
perdre l'esprit  propos de cela; au contraire, elle tait plus
sre que jamais de son intelligence, et avait le ferme espoir de
tout terminer heureusement, grce  l'application de son
programme: tmoigner de l'intrt aux jeunes gens, leur faire
entendre raison, les surprendre en leur prouvant tout d'un coup
qu'on a vent leurs desseins, et ensuite offrir  leur activit
un objectif plus sage.

Oh! que devint en ce moment Andr Antonovitch! Ainsi il avait
encore t bern par Pierre Stpanovitch; ce dernier s'tait
grossirement moqu de lui, il n'avait rvl quelque chose au
gouverneur qu'aprs avoir fait des confidences beaucoup plus
dtailles  la gouvernante, et enfin ce mme Pierre Stpanovitch
tait peut-tre l'me de la conspiration! Cette pense exaspra
Von Lembke. Sache, femme insense mais venimeuse, rpliqua-t-il
avec fureur, -- sache que je vais faire arrter  l'instant mme
ton indigne amant; je le chargerai de chanes et je l'enverrai
dans un ravelin,  moins que...  moins que moi-mme, sous tes
yeux, je ne me jette par la fentre! Julie Mikhalovna, blme de
colre, accueillit cette tirade par un rire sonore et prolong,
comme celui qu'on entend au Thtre-Franais, quand une actrice
parisienne, engage aux appointements de cent mille roubles pour
jouer les grandes coquettes, rit au nez du mari qui ose suspecter
sa fidlit. Andr Antonovitch fit mine de s'lancer vers la
fentre, mais il s'arrta soudain comme clou sur place; une
pleur cadavrique couvrit son visage, il croisa ses bras sur sa
poitrine, et regardant sa femme d'un air sinistre: Sais-tu, sais-
tu, Julie... profra-t-il d'une voix touffe et suppliante, --
sais-tu, que dans l'tat o je suis, je puis tout entreprendre? 
cette menace, l'hilarit de la gouvernante redoubla, ce que
voyant, Von Lembke serra les lvres et s'avana, le poing lev
vers la rieuse. Mais, au moment de frapper, il sentit ses genoux
se drober sous lui, s'enfuit dans son cabinet et se jeta tout
habill sur son lit. Pendant deux heures, le malheureux resta
couch  plat ventre, ne dormant pas, ne rflchissant  rien,
hbt par l'crasant dsespoir qui pesait sur son coeur comme une
pierre. De temps  autre, un tremblement fivreux secouait tout
son corps. Des ides incohrentes, tout  fait trangres  sa
situation, traversaient son esprit: tantt il se rappelait la
vieille pendule qu'il avait  Ptersbourg quinze ans auparavant,
et dont la grande aiguille tait casse; tantt il songeait au
joyeux employ Millebois, avec qui il avait un jour attrap des
moineaux dans le parc Alexandrovsky: pendant que les deux
fonctionnaires s'amusaient de la sorte, ils avaient observ en
riant que l'un d'eux tait assesseur de collge.  sept heures,
Andr Antonovitch s'endormit, et des rves agrables le visitrent
durant son sommeil. Il tait environ dix heures quand il
s'veilla; il sauta brusquement  bas de son lit, se rappela
soudain tout ce qui s'tait pass et se frappa le front avec
force. On vint lui dire que le djeuner tait servi;
successivement se prsentrent Blum, le matre de police, et un
employ charg d'annoncer  Son Excellence que telle assemble
l'attendait. Le gouverneur ne voulut point djeuner, ne reut
personne, et courut comme un fou  l'appartement de sa femme. L,
Sophie Antropovna, vieille dame noble, qui depuis longtemps dj
demeurait chez Julie Mikhalovna, lui apprit que celle-ci,  dix
heures, tait partie en grande compagnie pour Skvorechniki: il
avait t convenu avec Barbara Ptrovna qu'une seconde fte serait
donne dans quinze jours chez cette dame, et l'on tait all
visiter la maison pour prendre sur les lieux les dispositions
ncessaires. Cette nouvelle impressionna Andr Antonovitch; il
rentra dans son cabinet, et commanda aussitt sa voiture.  peine
mme put-il attendre que les chevaux fussent attels. Son me
avait soif de Julie Mikhalovna; -- s'il pouvait seulement la
voir, passer cinq minutes auprs d'elle! Peut-tre qu'elle lui
accorderait un regard, qu'elle remarquerait sa prsence, lui
sourirait comme autrefois, lui pardonnerait -- o-oh! Mais
pourquoi faire atteler? Machinalement il ouvrit un gros volume
plac sur la table (parfois il cherchait des inspirations dans un
livre en l'ouvrant au hasard, et en lisant les trois premires
lignes de la page de droite). C'taient les _Contes_ de Voltaire
qui se trouvaient sur la table. Tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles... lut le gouverneur. Il lana un
jet de salive, et se hta de monter en voiture.  Skvorechniki!
Le cocher raconta que pendant toute la route le barine s'tait
montr fort impatient d'arriver, mais qu'au moment o l'on
approchait de la maison de Barbara Ptrovna, il avait brusquement
donn l'ordre de le ramener  la ville. Plus vite, je te prie,
plus vite! ne cessait-il de rpter. Nous n'tions plus qu' une
petite distance du rempart quand il fit arrter, descendit et prit
un chemin  travers champs. Ensuite, il s'arrta et se mit 
examiner de petites fleurs. Il les contempla si longtemps que je
me demandai mme ce que cela voulait dire. Tel fut le rcit du
cocher. Je me rappelle le temps qu'il faisait ce jour-l; c'tait
par une matine de septembre, froide et claire, mais venteuse;
devant Andr Antonovitch s'tendait un paysage d'un aspect svre;
la campagne, d'o l'on avait depuis longtemps enlev les rcoltes,
n'offrait plus que quelques petites fleurs jaunes dont le vent
agitait les tiges... Le gouverneur comparat-il mentalement sa
destine  celle de ces pauvres plantes fltries par le froid de
l'automne? Je ne le crois pas. Les objets qu'il avait sous les
yeux taient, je suppose, fort loin de son esprit, nonobstant le
tmoignage du cocher et celui du commissaire de police, qui
dclara plus tard avoir trouv Son Excellence tenant  la main un
petit bouquet de fleurs jaunes. Ce commissaire, Basile Ivanovitch
Flibustiroff, tait arriv depuis peu chez nous; mais il avait
dj su se distinguer par l'intemprance de son zle. Lorsqu'il
eut mis pied  terre, il ne douta point, en voyant ce  quoi
s'occupait le gouverneur, que celui-ci ne ft fou; nanmoins, il
lui annona de but en blanc que la ville n'tait pas tranquille.

-- Hein? Quoi? fit Von Lembke en tournant vers le commissaire de
police un visage svre, mais sans manifester le moindre
tonnement; il semblait se croire dans son cabinet, et avoir perdu
tout souvenir de la voiture et du cocher.

-- Le commissaire de police du premier arrondissement,
Flibustiroff, Excellence. Il y a une meute en ville.

-- Des flibustiers? demanda Andr Antonovitch songeur.

-- Prcisment, Excellence. Les ouvriers de la fabrique des
Chpigouline sont en insurrection.

-- Les ouvriers des Chpigouline!

Ces mots parurent lui rappeler quelque chose. Il frissonna mme et
porta le doigt  son front: Les ouvriers des Chpigouline!
Silencieux, mais toujours songeur, il regagna lentement sa
calche, y monta et se fit conduire  la ville. Le commissaire de
police le suivit en drojki.

J'imagine que nombre de choses fort intressantes se prsentrent,
durant la route,  la pense du gouverneur, toutefois c'est bien
au plus s'il avait pris une dcision quelconque lorsqu'il arriva
sur la place situe devant sa demeure. Mais tout son sang reflua
vers son coeur ds qu'il et vu le groupe rsolu des meutiers,
le cordon des sergents de ville, le dsarroi (peut-tre plus
apparent que rel) du matre de police, enfin l'attente qui se
lisait dans tous les regards fixs sur lui. Il tait livide en
descendant de voiture.

-- Dcouvrez-vous! dit-il d'une voix trangle et presque
inintelligible. --  genoux! ajouta-t-il avec un emportement qui
fut une surprise pour tout le monde et peut-tre pour lui-mme.
Toute sa vie Andr Antonovitch s'tait distingu par l'galit de
son caractre, jamais on ne l'avait vu tempter contre personne,
mais ces gens calmes sont les plus  craindre, si par hasard
quelque chose les met hors des gonds. Tout commenait  tourner
autour de lui.

-- Flibustiers! vocifra-t-il; aprs avoir profr cette
exclamation insense, il se tut et resta l, ignorant encore ce
qu'il ferait, mais sachant et sentant dans tout son tre qu'il
allait immdiatement faire quelque chose.

-- Seigneur! entendit-on dans la foule. Un gars se signa, trois
ou quatre hommes voulurent se mettre  genoux, mais tous les
autres firent trois pas en avant et soudain remplirent l'air de
leurs cris: Votre Excellence... on nous a engags  raison de
quarante... l'intendant... tu ne peux pas dire... etc., etc. Il
tait impossible de dcouvrir un sens  ces clameurs confuses.

D'ailleurs, Andr Antonovitch n'aurait rien pu y comprendre: le
malheureux avait toujours les fleurs dans ses mains. L'meute
tait vidente pour lui comme la kibitka l'avait t tout 
l'heure pour Stpan Trophimovitch. Et dans la foule des
meutiers qui le regardaient en ouvrant de grands yeux il
croyait voir aller et venir le Boute-en-train du dsordre,
Pierre Stpanovitch dont la pense ne l'avait pas quitt un seul
instant depuis la veille, -- l'excr Pierre Stpanovitch...

-- Des verges! cria-t-il brusquement.

Ces mots furent suivis d'un silence de mort.

La relation qui a prcd a t crite d'aprs les informations
les plus exactes. Pour la suite, mes renseignements ne sont pas
aussi prcis. Cependant on possde certains faits.

D'abord, les verges firent leur apparition trop vite; videmment
elles avaient t tenues en rserve,  tout hasard, par le
prvoyant matre de police. Du reste, on ne fouetta pas plus de
deux ou trois ouvriers. J'insiste sur ce point, car le bruit a
couru que tous les manifestants ou du moins la moiti d'entre eux
avaient t fustigs. Ce n'est pas le seul canard qui, de notre
ville, se soit envol dans les gazettes ptersbourgeoises. On a
beaucoup parl chez nous de l'aventure prtendument arrive  une
pensionnaire d'un hospice, Avdotia Ptrovna Tarapyguine: cette
dame, pauvre, mais noble, tait sortie, disait-on, pour aller
faire des visites; en passant sur la place elle se serait cri
avec indignation: Quelle honte! sur quoi, on l'aurait arrte et
fouette. Non seulement l'histoire a t mise dans les journaux,
mais encore on a organis en ville une souscription au profit de
la victime pour protester contre les agissements de la police.
J'ai moi-mme souscrit pour vingt kopeks. Eh bien, il est prouv
maintenant que cette dame Tarapyguine est un mythe! Je suis all
m'informer  l'hospice o elle tait cense habiter, et l'on m'a
rpondu que l'tablissement n'avait jamais eu aucune pensionnaire
de ce nom.

Ds que nous fmes arrivs sur la place, Stpan Trophimovitch
chappa, je ne sais comment,  ma surveillance. Ne pressentant
rien de bon, je voulais l'empcher de traverser la foule, et mon
intention tait de le conduire chez le gouverneur en lui faisant
faire le tour de la place. Mais, pouss par la curiosit, je
m'arrtai une minute pour questionner un badaud, et quand ensuite
je promenai mes yeux autour de moi, je n'aperus plus Stpan
Trophimovitch. Instinctivement je me mis tout de suite  le
chercher dans l'endroit le plus dangereux; je devinais que lui
aussi tait hors de ses gonds. Je le dcouvris en effet au beau
milieu de la bagarre. Je me rappelle que je le saisis par le bras,
mais il me regarda avec une dignit calme et imposante:

-- Cher, dit-il d'une voix o vibrait une corde prte  se briser,
-- si, ici, sur la place, devant nous, ils procdent avec un tel
sans gne, qu'attendre de _ce_... dans le cas o il agirait sans
contrle?

Et, tremblant d'indignation, il montra avec un geste de dfi le
commissaire de police qui, debout  deux pas, nous faisait de gros
yeux.

_-- De ce! _s'cria Flibustiroff, ivre de colre. -- Ce, quoi?
Et toi, qui es-tu? En prononant ces mots, il fermait les poings
et s'avanait vers nous. -- Qui es-tu? rpta-t-il avec rage. (Je
noterai que le visage de Stpan Trophimovitch tait loin de lui
tre inconnu.) Encore un moment, et sans doute il aurait pris au
collet mon audacieux compagnon; par bonheur, Lembke tourna la tte
de notre ct en entendant crier le commissaire de police. Le
gouverneur attacha sur Stpan Trophimovitch un regard indcis,
mais attentif, comme s'il et cherch  recueillir ses ides, puis
il fit tout  coup un geste d'impatience. Flibustiroff ne dit
plus mot. J'entranai Stpan Trophimovitch hors de la foule. Du
reste, lui-mme peut-tre avait envie de battre en retraite.

-- Rentrez chez vous, rentrez chez vous, insistai-je, -- si l'on
ne nous a pas battus, c'est sans doute grce  Lembke.

-- Allez-vous en, mon ami, je me reproche de vous faire courir des
dangers. Vous tes jeune, vous avez de l'avenir; moi, mon heure a
sonn.

Il monta d'un pas ferme le perron de la maison du gouverneur. Le
suisse me connaissait, je lui dis que nous nous rendions tous deux
chez Julie Mikhalovna. Nous attendmes dans le salon de
rception. Je ne voulais pas abandonner mon ami, mais je jugeais
inutile de lui faire encore des observations. Il avait l'air d'un
homme qui se prpare  accomplir le sacrifice de Dcius. Nous nous
assmes non  ct l'un de l'autre, mais chacun dans un coin
diffrent, moi tout prs de la porte d'entre, lui du ct oppos.
Tenant dans sa main gauche son chapeau  larges bords, il
inclinait pensivement la tte et appuyait ses deux mains sur la
pomme de sa canne. Nous restmes ainsi pendant dix minutes.

II

Tout  coup Lembke accompagn du matre de police entra d'un pas
rapide; il nous regarda  peine, et, sans faire attention  nous,
se dirigea vers son cabinet, mais Stpan Trophimovitch se campa
devant lui pour lui barrer le passage. La haute mine de cet homme
qui ne ressemblait pas au premier venu produisit son effet: Lembke
s'arrta.

-- Qui est-ce? murmura-t-il d'un air tonn; quoique cette
question parut s'adresser au matre de police, il ne tourna pas la
tte vers lui et continua d'examiner Stpan Trophimovitch.

-- L'ancien assesseur de collge Stpan Trophimovitch
Verkhovensky, Excellence, rpondit Stpan Trophimovitch en
s'inclinant avec dignit devant le gouverneur qui ne cessait de
fixer sur lui un oeil du reste compltement atone.

-- De quoi? fit avec un laconisme autoritaire Andr Antonovitch,
et il tendit ddaigneusement l'oreille vers Stpan Trophimovitch
qu'il avait fini par prendre pour un vulgaire solliciteur.

-- Aujourd'hui un employ agissant au nom de Votre Excellence est
venu faire une perquisition chez moi; en consquence je
dsirerais...

 ces mots, la lumire parut se faire dans l'esprit de Von Lembke.

-- Le nom? le nom? demanda-t-il impatiemment.

Stpan Trophimovitch, plus digne que jamais, dclina de nouveau
ses noms et qualits.

-- A-a-ah! C'est... c'est ce propagateur... Monsieur, vous vous
tes signal d'une faon qui... Vous tes professeur? Professeur?

-- J'ai eu autrefois l'honneur de faire quelques leons  la
jeunesse  l'universit de...

--  la jeunesse! rpta Von Lembke avec une sorte de frisson,
mais je parierais qu'il n'avait pas encore bien compris de quoi il
s'agissait, ni mme peut-tre  qui il avait affaire.

-- Monsieur, je n'admets pas cela, poursuivit-il pris d'une colre
subite. -- Je n'admets pas la jeunesse. Ce sont toujours des
proclamations. C'est un assaut livr  la socit, monsieur, c'est
du flibustirisme... Qu'est-ce que vous sollicitez?

-- C'est, au contraire, votre pouse qui m'a sollicit de faire
une lecture demain  la fte organise par elle. Moi, je ne
sollicite rien, je viens rclamer mes droits...

--  la fte? Il n'y aura pas de fte! J'interdirai votre fte!
Des leons? Des leons? vocifra furieusement le gouverneur.

-- Je vous prierais, Excellence, de me parler plus poliment, sans
frapper du pied et sans faire la grosse voix comme si vous vous
adressiez  un domestique.

-- Savez-vous  qui vous parlez? demanda Von Lembke devenu
pourpre.

-- Parfaitement, Excellence.

-- Je fais  la socit un rempart de mon corps, et vous la battez
en brche. Vous la ruinez!... Vous... Du reste, je n'ignore pas
qui vous tes: c'est vous qui avez t gouverneur dans la maison
de la gnrale Stavroguine?

-- Oui, j'ai t... gouverneur... dans la maison de la gnrale
Stavroguine.

-- Et durant vingt ans vous avez propag les doctrines dont nous
voyons  prsent... les fruits... Je crois vous avoir aperu tout
 l'heure sur la place. Craignez pourtant, monsieur, craignez;
votre manire de penser est connue. Soyez sr que j'ai l'oeil sur
vous. Je ne puis pas, monsieur, tolrer vos leons, je ne le puis
pas. Ce n'est pas  moi qu'il faut adresser de pareilles demandes.

Pour la seconde fois il voulut passer dans son cabinet.

-- Je rpte que vous vous trompez, Excellence. C'est votre pouse
qui m'a pri de faire non pas une leon, mais une lecture
littraire  la fte de demain. Maintenant, du reste, j'y renonce.
Je vous prie trs humblement de m'expliquer, si c'est possible,
comment et pourquoi une perquisition a eu lieu aujourd'hui dans
mon domicile. On m'a pris des livres, des papiers, des lettres
prives auxquelles je tiens; le tout a t emport dans une
brouette...

Lembke tressaillit.

-- Qui a fait la perquisition? demanda-t-il, et, tout rouge, il se
tourna vivement vers le matre de police. En ce moment parut sur
le seuil le personnage vot, long et disgracieux, qui rpondait
au nom de Blum.

-- Tenez, c'est cet employ, reprit Stpan Trophimovitch en le
montrant. Blum s'approcha avec la mine d'un coupable qui ne se
repent gure.

-- Vous ne faites que des btises, dit d'un ton irrit le
gouverneur  son me damne, et tout  coup un revirement complet
s'opra en lui.

-- Excusez-moi... balbutia-t-il confus et rougissant, -- tout
cela... il n'y a eu dans tout cela qu'un malentendu... un simple
malentendu.

-- Excellence, repartit Stpan Trophimovitch, -- j'ai t tmoin
dans ma jeunesse d'un fait caractristique. Un jour, au thtre,
deux spectateurs se rencontrrent dans un couloir, et, devant tout
le public, l'un d'eux donna  l'autre un retentissant soufflet.
Aussitt aprs, l'auteur de cette voie de fait reconnut qu'il
avait commis un regrettable quiproquo, mais en homme qui apprcie
trop la valeur du temps pour le perdre en vaines excuses, il se
contenta de dire d'un air vex  sa victime exactement ce que je
viens d'entendre de la bouche de Votre Excellence: Je me suis
tromp... pardonnez-moi, c'est un malentendu, un simple
malentendu. Et comme, nanmoins, l'individu gifl continuait 
rcriminer, le gifleur ajouta avec colre: Voyons, puisque je
vous dis que c'est un malentendu, pourquoi donc criez-vous
encore?

-- C'est... c'est sans doute fort ridicule... rpondit Von Lembke
avec un sourire forc, -- mais... mais est-il possible que vous en
voyiez pas combien je suis moi-mme malheureux?

Dans cette exclamation inattendue s'exhalait le dsespoir d'un
coeur navr. Qui sait? encore un moment, et peut-tre le
gouverneur aurait clat en sanglots. Stpan Trophimovitch le
considra d'abord avec stupfaction; puis il inclina la tte et
reprit d'un ton profondment pntr:

-- Excellence, ne vous inquitez plus de ma sotte plainte; faites-
moi seulement rendre mes livres et mes lettres...

En ce moment un brouhaha se produisit dans la salle: Julie
Mikhalovna arrivait avec toute sa socit.

III

 gauche du perron, une entre particulire donnait accs aux
appartements de la gouvernante, mais cette fois toute la bande s'y
rendit en traversant la salle, sans doute parce que dans cette
pice se trouvait Stpan Trophimovitch dont on connaissait dj
l'aventure. Le hasard avait voulu que Liamchine n'allt point avec
les autres chez Barbara Ptrovna. Grce  cette circonstance, le
Juif apprit avant tout le monde ce qui s'tait pass en ville;
press d'annoncer d'aussi agrables nouvelles, il loua un mauvais
cheval de Cosaque et partit  la rencontre de la socit qui
revenait de Skvorechniki. Je prsume que Julie Mikhalovna, malgr
sa fermet, se troubla un peu en entendant le rcit de Liamchine,
mais cette impression dut tre trs fugitive. Par exemple, le ct
politique de la question ne pouvait gure proccuper la
gouvernante:  quatre reprises dj Pierre Stpanovitch lui avait
assur qu'il n'y avait qu' fustiger en masse tous les tapageurs
de la fabrique, et depuis quelque temps Pierre Stpanovitch tait
devenu pour elle un vritable oracle. Mais... n'importe, il me
payera cela, pensa-t-elle probablement  part soi: _il_, c'tait
 coup sr son mari. Soit dit en passant, Pierre Stpanovitch ne
figurait point dans la suite de Julie Mikhalovna lors de
l'excursion  Skvorechniki, et durant cette matine personne ne le
vit nulle part. J'ajoute que Barbara Ptrovna, aprs avoir reu
ses visiteurs, retourna avec eux  la ville, voulant absolument
assister  la dernire sance du comit organisateur de la fte.
Selon toute apparence, ce ne fut pas sans agitation qu'elle apprit
les nouvelles communiques par Liamchine au sujet de Stpan
Trophimovitch.

Le chtiment d'Andr Antonovitch ne se fit pas attendre. Ds le
premier coup d'oeil qu'il jeta sur son excellente pouse, le
gouverneur sut  quoi s'en tenir.  peine entre, Julie
Mikhalovna s'approcha avec un ravissant sourire de Stpan
Trophimovitch, lui tendit une petite main adorablement gante et
l'accabla des compliments les plus flatteurs: on aurait dit
qu'elle tait tout entire au bonheur de le voir enfin chez elle.
Pas une allusion  la perquisition du matin, pas un mot, pas un
regard  Von Lembke dont elle semblait ne pas remarquer la
prsence. Bien plus, elle confisqua immdiatement Stpan
Trophimovitch et l'emmena au salon comme s'il n'avait pas eu 
s'expliquer avec le gouverneur. Je le rpte: toute femme de grand
ton qu'elle tait, je trouve que dans cette circonstance Julie
Mikhalovna manqua compltement de tact. Karmazinoff rivalisa avec
elle (sur la demande de la gouvernante il s'tait joint aux
excursionnistes; tout au plus pouvait-on appeler cela une visite;
nanmoins cette politesse tardive et indirecte n'avait pas laiss
de chatouiller dlicieusement la petite vanit de Barbara
Ptrovna). Entr le dernier, il n'eut pas plus tt aperu Stpan
Trophimovitch qu'il poussa un cri et courut  lui les bras ouverts
en bousculant mme Julie Mikhalovna.

-- Combien d'ts, combien d'hivers! Enfin... Excellent ami!

Il l'embrassa, c'est--dire qu'il lui prsenta sa joue. Stpan
Trophimovitch ahuri dut la baiser.

-- Cher, me dit-il le soir en s'entretenant avec moi des incidents
de la journe, -- je me demandais dans ce moment-l lequel tait
le plus lche, de lui qui m'embrassait pour m'humilier, ou de moi,
qui, tout en le mprisant, baisais sa joue alors que j'aurais pu
m'en dispenser... pouah!

-- Eh bien, racontez-donc, racontez tout, poursuivit de sa voix
sifflante Karmazinoff.

Prier un homme de faire au pied lev le rcit de toute sa vie
depuis vingt-cinq ans, c'tait absurde, mais cette sottise avait
bonne grce.

-- Songez que nous nous sommes vus pour la dernire fois  Moscou,
au banquet donn en l'honneur de Granovsky, et que depuis lors
vingt-cinq ans se sont couls... commena trs sensment (et par
suite avec fort peu de chic) Stpan Trophimovitch.

-- Ce cher homme! interrompit Karmazinoff en saisissant son
interlocuteur par l'paule avec une familiarit qui, pour tre
amicale, n'en tait pas moins dplace, -- mais conduisez-nous
donc au plus tt dans votre appartement, Julie Mikhalovna, il
s'assira l et racontera tout.

Et pourtant je n'ai jamais t intime avec cette irascible
femmelette, me fit observer dans la soire Stpan Trophimovitch
qui tremblait de colre au souvenir de son entretien avec
Karmazinoff, -- dj quand nous tions jeunes tous deux, nous
n'prouvions que de l'antipathie l'un pour l'autre...

Le salon de Julie Mikhalovna ne tarda pas  se remplir. Barbara
Ptrovna tait dans un tat particulier d'excitation, bien qu'elle
feignt l'indiffrence;  deux ou trois reprises je la vis
regarder Karmazinoff avec malveillance et Stpan Trophimovitch
avec colre. Cette irritation tait prmature, et elle provenait
d'un amour inquiet: si, dans cette circonstance, Stpan
Trophimovitch avait t terne, s'il s'tait laiss clipser devant
tout le monde par Karmazinoff, je crois que Barbara Ptrovna se
serait lance sur lui et l'aurait battu. J'ai oubli de
mentionner parmi les personnes prsentes lisabeth Nikolaevna;
jamais encore je ne l'avais vue plus gaie, plus insouciante, plus
joyeuse. Avec Lisa se trouvait aussi, naturellement, Maurice
Nikolavitch. Puis, dans la foule des jeunes dames et des jeunes
gens d'assez mauvais ton qui formaient l'entourage habituel de
Julie Mikhalovna, je remarquai deux ou trois visages nouveaux: un
Polonais de passage dans notre ville, un mdecin allemand,
vieillard trs vert encore, qui riait brusquement  tout propos,
et enfin un tout jeune prince arriv de Ptersbourg, figure
automatique engonce dans un immense faux col. La gouvernante
traitait ce dernier visiteur avec une considration visible et
mme paraissait inquite de l'opinion qu'il pourrait avoir de son
salon...

-- Cher monsieur Karmazinoff, dit Stpan Trophimovitch qui s'assit
sur un divan dans une attitude pittoresque et qui se mit soudain 
susseyer tout comme le grand romancier, -- cher monsieur
Karmazinoff, la vie d'un homme de notre gnration, quand il
possde certains principes, doit, mme pendant une dure de vingt-
cinq ans, prsenter un aspect uniforme...

Croyant sans doute avoir entendu quelque chose de fort drle,
l'Allemand partit d'un bruyant clat de rire. Stpan Trophimovitch
le considra d'un air tonn qui, du reste, ne fit aucun effet sur
le vieux docteur. Le prince se tourna aussi vers ce dernier et
l'examina nonchalamment avec son pince-nez.

-- ...Doit prsenter un aspect uniforme, rpta exprs Stpan
Trophimovitch en tranant ngligemment la voix sur chaque mot. --
Telle a t ma vie durant tout ce quart de sicle, _et comme on
trouve partout plus de moines que de raison, _la consquence a t
que durant ces vingt-cinq ans je...

-- C'est charmant, les moines, murmura la gouvernante en se
penchant vers Barbara Ptrovna assise  ct d'elle.

Un regard rayonnant de fiert fut la rponse de la gnrale
Stavroguine. Mais Karmazinoff ne put digrer le succs de la
phrase franaise, et il se hta d'interrompre Stpan
Trophimovitch.

-- Quant  moi, dit-il de sa voix criarde, -- je ne me tracasse
pas  ce sujet, voil dj sept ans que j'ai lu domicile 
Karlsruhe. Et quand, l'anne dernire, le conseil municipal a
dcid l'tablissement d'une nouvelle conduite d'eau, j'ai senti
que cette question des eaux de Karlsruhe me tenait plus fortement
au coeur que toutes les questions de ma chre patrie... que toutes
les prtendues rformes d'ici.

-- On a beau faire, on s'y intresse malgr soi, soupira Stpan
Trophimovitch en inclinant la tte d'un air significatif.

Julie Mikhalovna tait radieuse; la conversation devenait
profonde et manifestait une tendance.

-- Un tuyau d'gout? demanda d'une voix sonore le mdecin
allemand.

-- Une conduite d'eau, docteur, et je les ai mme aids alors 
rdiger le projet.

Le vieillard clata de rire; son exemple trouva de nombreux
imitateurs, mais ce fut de lui qu'on rit; du reste, il ne s'en
aperut pas, et l'hilarit gnrale lui fit grand plaisir.

-- Permettez-nous de n'tre pas de votre avis, Karmazinoff,
s'empressa d'observer Julie Mikhalovna. -- Il se peut que vous
aimiez Karlsruhe, mais vous vous plaisez  mystifier les gens, et
cette fois nous ne vous croyons pas. Quel est parmi les crivains
russes celui qui a mis en scne le plus de types contemporains,
devin avec la plus lumineuse prescience les questions actuelles?
C'est vous assurment. Et aprs cela vous viendrez nous parler de
votre indiffrence  l'endroit de la patrie, vous voudrez nous
faire croire que vous ne vous intressez qu'aux eaux de Karlsruhe!
Ha, ha!

-- Oui, il est vrai, rpondit en minaudant Karmazinoff, -- que
j'ai incarn dans le personnage de Pogojeff tous les dfauts des
slavophiles, et dans celui de Nikodimoff tous les dfauts des
zapadniki[26]...

-- Oh! il en a bien oubli quelques uns! fit  demi-voix
Liamchine.

-- Mais je ne m'occupe de cela qu' mes moments perdus,  seule
fin de tuer le temps et... de donner satisfaction aux importunes
exigences de mes compatriotes.

-- Vous savez probablement, Stpan Trophimovitch, reprit avec
enthousiasme Julie Mikhalovna, -- que demain nous aurons la joie
d'entendre un morceau charmant... une des dernires et des plus
exquises productions de Smen gorovitch, -- elle est intitule
_Merci_. Il dclare dans cette pice qu'il n'crira plus, pour
rien au monde, lors mme qu'un ange du ciel ou, pour mieux dire,
toute la haute socit le supplierait de revenir sur sa
rsolution. En un mot, il dpose la plume pour toujours, et ce
gracieux _Merci_ est adress au public dont les ardentes
sympathies n'ont jamais fait dfaut durant tant d'annes  Smen
gorovitch.

La gouvernante jubilait.

-- Oui, je ferai mes adieux; je dirai mon _Merci, _et puis j'irai
m'enterrer l-bas...  Karlsruhe, reprit Karmazinoff dont la
fatuit s'panouissait peu  peu. -- Nous autres grands hommes,
quand nous avons accompli notre oeuvre, nous n'avons plus qu'
disparatre, sans chercher de rcompense. C'est ce que je ferai.

-- Donnez-moi votre adresse, et j'irai vous voir  Karlsruhe, dans
votre tombeau, dit en riant  gorge dploye le docteur allemand.

--  prsent on transporte les morts mme par les voies ferres,
remarqua  brle-pourpoint un des jeunes gens sans importance.

Toujours factieux, Liamchine se rcria d'admiration. Julie
Mikhalovna frona le sourcil. Entra Nicolas Stavroguine.

-- Mais on m'avait dit que vous aviez t conduit au poste? fit-il
 haute voix en s'adressant tout d'abord  Stpan Trophimovitch.

-- Non, rpondit gaiement celui-ci, -- ce n'a t qu'un cas
_particulier_[27]_._

-- Mais j'espre qu'il ne vous empchera nullement d'accder  ma
demande, dit Julie Mikhalovna, -- j'espre que vous oublierez ce
fcheux dsagrment qui est encore inexplicable pour moi; vous ne
pouvez pas tromper notre plus chre attente et nous priver du
plaisir d'entendre votre lecture  la matine littraire.

-- Je ne sais pas, je... maintenant...

-- Je suis bien malheureuse, vraiment, Barbara Ptrovna...
figurez-vous, je me faisais un tel bonheur d'entrer
personnellement en rapport avec un des esprits les plus
remarquables et les plus indpendants de la Russie, et voil que
tout d'un coup Stpan Trophimovitch manifeste l'intention de nous
fausser compagnie.

-- L'loge a t prononc  si haute voix que sans doute je
n'aurais pas d l'entendre, observa spirituellement Stpan
Trophimovitch, -- mais je ne crois pas que ma pauvre personnalit
soit si ncessaire  votre fte. Du reste, je...

-- Mais vous le gtez! cria Pierre Stpanovitch entrant comme une
trombe dans la chambre. -- Moi, je lui tenais la main haute, et
soudain, dans la mme matine, -- perquisition, saisie, un
policier le prend au collet, et voil que maintenant les dames lui
font des mamours dans le salon du gouverneur de la province! Je
suis sr qu'en ce moment il est malade de joie; mme en rve il
n'avait jamais entrevu pareil bonheur. Et  prsent il ira dbiner
les socialistes!

-- C'est impossible, Pierre Stpanovitch. Le socialisme est une
trop grande ide pour que Stpan Trophimovitch ne l'admette pas,
rpliqua avec nergie Julie Mikhalovna.

-- L'ide est grande, mais ceux qui la prchent ne sont pas
toujours des gants, et laissons l, mon cher, dit Stpan
Trophimovitch en s'adressant  son fils.

Alors survint la circonstance la plus imprvue. Depuis quelque
temps dj Von Lembke tait dans le salon, mais personne ne
semblait remarquer sa prsence, quoique tous l'eussent vu entrer.
Toujours dcide  punir son mari, Julie Mikhalovna ne s'occupait
pas plus de lui que s'il n'avait pas t l. Assis non loin de la
porte, le gouverneur coutait la conversation d'un air sombre et
svre. En entendant les allusions aux vnements de la matine,
il commena  donner des signes d'agitation et fixa ses yeux sur
le prince; son attention tait videmment attire par le faux col
extraordinaire que portait ce visiteur; puis il eut comme un
frisson soudain lorsqu'il perut la voix de Pierre Stpanovitch et
qu'il vit le jeune homme s'lancer dans la chambre. Mais Stpan
Trophimovitch venait  peine d'achever sa phrase sur les
socialistes, que Von Lembke s'avanait brusquement vers lui; il
poussa mme Liamchine qui se trouvait sur son passage; le Juif se
recula vivement, feignit la stupfaction et se frotta l'paule,
comme si on lui avait fait beaucoup de mal.

-- Assez! dit Von Lembke, et, saisissant avec nergie la main de
Stpan Trophimovitch effray, il la serra de toutes ses forces
dans la sienne. -- Assez, les flibustiers de notre temps sont
connus. Pas un mot de plus. Les mesures sont prises...

Ces mots prononcs d'une voix vibrante retentirent dans tout le
salon. L'impression fut pnible. Tout le monde eut le
pressentiment d'un malheur. Je vis Julie Mikhalovna plir. Un sot
accident ajouta encore  l'effet de cette scne. Aprs avoir
dclar que des mesures taient prises, Von Lembke tourna
brusquement les talons et se dirigea vers la porte, mais, au
second pas qu'il fit, son pied s'embarrassa dans le tapis, il
perdit l'quilibre et faillit tomber. Pendant un instant le
gouverneur s'arrta pour considrer l'endroit du parquet o il
avait bronch: Il faudra changer cela, observa-t-il tout haut,
et il sortit. Sa femme se hta de le suivre. Ds que Julie
Mikhalovna et quitt la chambre, la socit se mit  commenter
l'incident. Il a un grain, disaient les uns; les autres
exprimaient la mme ide en portant le doigt  leur front; on se
racontait  l'oreille diverses particularits concernant
l'existence domestique de Von Lembke. Personne ne prenait son
chapeau, tous attendaient. Je ne sais ce que faisait pendant ce
temps l Julie Mikhalovna, mais elle revint au bout de cinq
minutes; s'efforant de paratre calme, elle rpondit vasivement
qu'Andr Antonovitch tait un peu agit, mais que ce ne serait
rien, qu'il tait sujet  cela depuis l'enfance et qu'il n'y avait
pas lieu de s'inquiter, qu'enfin la fte de demain lui fournirait
une distraction salutaire. Puis, aprs avoir encore adress, mais
seulement par convenance, quelques mots flatteurs  Stpan
Trophimovitch, elle invita les membres du comit  ouvrir
immdiatement la sance. C'tait une faon de congdier les
autres; ils le comprirent et se retirrent. Toutefois une dernire
priptie devait clore cette journe dj si mouvemente...

Au moment mme o Nicolas Vsvolodovitch tait entr, j'avais
remarqu que Lisa avait fix ses yeux sur lui; elle le considra
si longuement que l'insistance de ce regard finit par attirer
l'attention. Maurice Nikolavitch qui se tenait derrire la jeune
fille se pencha vers elle avec l'intention de lui parler tout bas,
mais sans doute il changea d'ide, car presque aussitt il se
redressa et promena autour de lui le regard d'un coupable. Nicolas
Vsvolodovitch veilla aussi la curiosit de l'assistance: son
visage tait plus ple que de coutume, et son regard
extraordinairement distrait. Il parut oublier Stpan Trophimovitch
immdiatement aprs lui avoir adress la question qu'on a lue plus
haut; je crois mme qu'il ne pensa pas  aller saluer la matresse
de la maison. Quant  Lisa, il ne la regarda pas une seule fois,
et ce n'tait pas de sa part une indiffrence affecte; je suis
persuad qu'il n'avait pas remarqu la prsence de la jeune fille.
Et tout  coup, au milieu du silence qui succda aux dernires
paroles de Julie Mikhalovna, s'leva la voix sonore d'lisabeth
Nikolaevna interpellant Stavroguine.

-- Nicolas Vsvolodovitch, un certain capitaine, du nom de
Lbiadkine, se disant votre parent, le frre de votre femme,
m'crit toujours des lettres inconvenantes dans lesquelles il se
plaint de vous, et offre de me rvler divers secrets qui vous
concernent. S'il est, en effet, votre parent, dfendez-lui de
m'insulter et dlivrez-moi de cette perscution.

Le terrible dfi contenu dans ces paroles n'chappa  personne.
Lisa provoquait Stavroguine avec une audace dont elle se serait
peut-tre effraye elle-mme, si elle avait t en tat de la
comprendre. Cela ressemblait  la rsolution dsespre d'un homme
qui se jette, les yeux ferms, du haut d'un toit.

Mais la rponse de Nicolas Vsvolodovitch fut encore plus
stupfiante.

C'tait dj une chose trange que le flegme imperturbable avec
lequel il avait cout la jeune fille. Ni confusion, ni colre ne
se manifesta sur son visage.  la question qui lui tait faite, il
rpondit simplement, d'un ton ferme, et mme avec une sorte
d'empressement:

-- Oui, j'ai le malheur d'tre le parent de cet homme. Voil
bientt cinq ans que j'ai pous sa soeur, ne Lbiadkine. Soyez
sre que je lui ferai part de vos exigences dans le plus bref
dlai, et je vous rponds qu' l'avenir il vous laissera
tranquille.

Jamais je n'oublierai la consternation dont la gnrale
Stavroguine offrit alors l'image. Ses traits prirent une
expression d'affolement, elle se leva  demi et tendit le bras
droit devant elle comme pour se protger. Nicolas Vsvolodovitch
regarda  son tour sa mre, Lisa, l'assistance, et tout  coup un
sourire d'ineffable ddain se montra sur ses lvres; il se dirigea
lentement vers la porte. Le premier mouvement d'lisabeth
Nikolaevna fut de courir aprs lui; au moment o il sortit, tout
le monde la vit se lever prcipitamment, mais elle se ravisa, et,
au lieu de s'lancer sur les pas du jeune homme, elle se retira
tranquillement, sans rien dire  personne, sans regarder qui que
ce ft. Comme de juste, Maurice Nikolavitch s'empressa de lui
offrir son bras...

De retour  sa maison de ville, Barbara Ptrovna fit dfendre sa
porte. Quant  Nicolas Vsvolodovitch, on a dit qu'il s'tait
rendu directement  Skvorechniki, sans voir sa mre. Stpan
Trophimovitch m'envoya le soir demander pour lui  cette chre
amie la permission de l'aller voir, mais je ne fus pas reu. Il
tait profondment dsol: Un pareil mariage! Un pareil mariage!
Quel malheur pour une famille! ne cessait-il de rpter les
larmes aux yeux. Pourtant il n'oubliait pas Karmazinoff, contre
qui il se rpandait en injures. Il tait aussi trs occup de la
lecture qu'il devait faire, et -- nature artistique! -- il s'y
prparait devant une glace, en repassant dans sa mmoire pour les
servir le lendemain au public tous les calembours et traits
d'esprit qu'il avait faits pendant toute sa vie et dont il avait
soigneusement tenu registre.

-- Mon ami, c'est pour la grande ide, me dit-il en manire de
justification. -- Mon ami, je sors de la retraite o je vivais
depuis vingt-cinq ans. O vais-je? je l'ignore, mais je pars...

TROISIME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

_LA FTE -- PREMIRE PARTIE._

I

La fte eut lieu nonobstant les inquitudes qu'avait fait natre
la journe prcdente. Lembke serait mort dans la nuit que rien,
je crois, n'aurait t chang aux dispositions prises pour le
lendemain, tant Julie Mikhalovna attachait d'importance  sa
fte. Hlas! jusqu' la dernire minute elle s'aveugla sur l'tat
des esprits. Vers la fin, tout le monde tait persuad que la
solennelle journe ne se passerait pas sans orage. Ce sera le
dnoment, disaient quelques uns qui, d'avance, se frottaient les
mains. Plusieurs, il est vrai, fronaient le sourcil et
affectaient des airs soucieux; mais, en gnral, tout esclandre
cause un plaisir infini aux Russes.  la vrit, il y avait chez
nous autre chose encore qu'une simple soif de scandale: il y avait
de l'agacement, de l'irritation, de la lassitude. Partout rgnait
un cynisme de commande. Le public nerv, dvoy, ne se
reconnaissait plus. Au milieu du dsarroi universel, les dames
seules ne perdaient pas la carte, runies qu'elles taient dans un
sentiment commun: la haine de Julie Mikhalovna. Et la pauvrette
ne se doutait de rien; jusqu' la dernire heure elle resta
convaincue qu'elle avait group toutes les sympathies autour de sa
personne et qu'on lui tait fanatiquement dvou.

J'ai dj signal l'avnement des petites gens dans notre ville.
C'est un phnomne qui a coutume de se produire aux poques de
trouble ou de transition. Je ne fais pas allusion ici aux hommes
dits avancs dont la principale proccupation en tout temps est
de devancer les autres: ceux-l ont un but -- souvent fort bte,
il est vrai, mais plus ou moins dfini. Non, je parle seulement de
la canaille. Dans les moments de crise on voit surgir des bas-
fonds sociaux un tas d'individus qui n'ont ni but, ni ide
d'aucune sorte, et ne se distinguent que par l'amour du dsordre.
Presque toujours cette fripouille subit  son insu l'impulsion du
petit groupe des avancs, lesquels en font ce qu'ils veulent, 
moins qu'ils ne soient eux-mmes de parfaits idiots, ce qui, du
reste, arrive quelque fois. Maintenant que tout est pass, on
prtend chez nous que Pierre Stpanovitch tait un agent de
l'Internationale, et l'on accuse Julie Mikhalovna d'avoir
organis la racaille conformment aux instructions qu'elle
recevait de Pierre Stpanovitch. Nos fortes ttes s'tonnent 
prsent de n'avoir pas vu plus clair alors dans la situation. Ce
qui se prparait, je l'ignore et je crois que personne ne le sait,
sauf peut-tre quelques hommes trangers  notre ville. Quoi qu'il
en soit, des gens de rien avaient pris une importance soudaine.
Ils s'taient mis  critiquer hautement toutes les choses
respectables, eux qui nagure encore n'osaient pas ouvrir la
bouche, et les plus qualifis de nos concitoyens les coutaient en
silence, parfois mme avec un petit rire approbateur. Des
Liamchine, des Tliatnikoff, des propritaires comme Tentetnikoff,
des morveux comme Radichtcheff, des Juifs au sourire amer, de gais
voyageurs, des potes  tendance venus de la capitale, d'autres
potes qui, n'ayant ni tendance ni talent, remplaaient cela par
une poddevka et des bottes de roussi; des majors et des colonels
qui mprisaient leur profession et qui, pour gagner un rouble de
plus, taient tout prts  troquer leur pe contre un rond de
cuir dans un bureau de chemin de fer; des gnraux devenus
avocats; de juges de paix clairs, des marchands en train de
s'clairer, d'innombrables sminaristes, des femmes de rputation
quivoque, -- voil ce qui prit tout  coup le dessus chez nous,
et sur qui donc? Sur le club, sur des fonctionnaires d'un rang
lev, sur des gnraux  jambes de bois, sur les dames les plus
estimables de notre socit.

Je le rpte, au dbut un petit nombre de gens srieux avaient
chapp  la contagion de cette folie et s'taient mme
claquemurs dans leurs maisons. Mais quelle rclusion peut tenir
contre une loi naturelle? Dans les familles les plus rigoristes il
y a, comme ailleurs, des fillettes pour qui la danse est un
besoin. En fin de compte, ces personnes graves souscrivirent,
elles aussi, pour la fte au profit des institutrices. Le bal
promettait d'tre si brillant! d'avance on en disait merveille, le
bruit courait qu'on y verrait des princes trangers, des
clbrits politiques de Ptersbourg, dix commissaires choisis
parmi les plus fringants cavaliers et portant un noeud de rubans
sur l'paule gauche. On ajoutait que, pour grossir la recette,
Karmazinoff avait consenti  lire son _Merci_, dguis en
institutrice provinciale. Enfin, dans le quadrille de la
littrature, chacun des danseurs serait costum de faon 
reprsenter une tendance. Comment rsister  tant d'attractions?
Tout le monde souscrivit.

II

Les organisateurs de la fte avaient dcid qu'elle se composerait
de deux parties: une matine littraire, de midi  quatre heures,
et un bal qui commencerait  neuf heures pour durer toute la nuit.
Mais ce programme mme reclait dj des lments de dsordre. Ds
le principe le bruit se rpandit en ville qu'il y aurait un
djeuner aussitt aprs la matine littraire, ou mme que celle-
ci serait coupe par un entracte pour permettre aux auditeurs de
se restaurer; naturellement on comptait sur un djeuner gratuit et
arros de champagne. Le prix norme du billet (trois roubles)
semblait autoriser jusqu' un certain point cette conjecture.
Serait-ce la peine de souscrire, pour s'en retourner chez soi le
ventre creux? Si vous gardez les gens vingt-quatre heures, il faut
les nourrir. Sinon, on mourra de faim, voil comment raisonnait
notre public. Je dois avouer que Julie Mikhalovna elle-mme
contribua par son tourderie  accrditer ce bruit fcheux. Un
mois auparavant, encore tout enthousiasme du grand projet qu'elle
avait conu, la gouvernante parlait de sa fte au premier venu, et
elle avait fait annoncer dans une feuille de la capitale que des
toasts seraient ports  cette occasion. L'ide de ces toasts la
sduisait tout particulirement: elle voulait les porter elle-
mme, et, en attendant, elle composait des discours pour la
circonstance. Ce devait tre un moyen d'arborer notre drapeau
(quel tait-il? je parierais que la pauvre femme n'tait pas
encore fixe sur ce point); ces discours seraient insrs sous
forme de correspondances dans les journaux ptersbourgeois, ils
rempliraient de joie l'autorit suprieure, ensuite ils se
rpandraient dans toutes les provinces o l'on ne manquerait pas
d'admirer et d'imiter de telles manifestations. Mais pour les
toasts il faut du champagne, et, comme on ne boit pas de champagne
 jeun, le djeuner s'imposait. Plus tard, quand, grce aux
efforts de la gouvernante, un comit eut t form pour tudier
les voies et moyens d'excution, il prouva clair comme le jour 
Julie Mikhalovna que, si l'on donnait un banquet, le produit net
de la fte se rduirait  fort peu de chose, quelque abondante que
ft la recette brute. On avait donc le choix entre deux
alternatives: ou banqueter, toaster et encaisser quatre-vingt-dix
roubles pour les institutrices, ou raliser une somme importante
avec une fte qui,  proprement parler, n'en serait pas une. Du
reste, en tenant ce langage, le comit n'avait voulu que mettre la
puce  l'oreille de Julie Mikhalovna, lui-mme imagina une
troisime solution qui conciliait tout: on donnerait une fte trs
convenable sous tous les rapports, mais sans champagne, et, de la
sorte, il resterait, tous frais pays, une somme srieuse, de
beaucoup suprieure  quatre-vingt-dix roubles. Ce moyen terme
tait fort raisonnable; malheureusement il ne plut pas  Julie
Mikhalovna, dont le caractre rpugnait aux demi-mesures. Dans un
discours plein de feu elle dclara au comit que si la premire
ide tait impraticable, il fallait se rabattre sur la seconde,
savoir, la ralisation d'une recette colossale qui ferait de notre
province un objet d'envie pour toutes les autres. Le public doit
enfin comprendre, acheva-t-elle, que l'accomplissement d'un
dessein humanitaire l'emporte infiniment sur les fugitives
jouissances du corps, que la fte n'est au fond que la
proclamation d'une grande ide; il faut donc se contenter du bal
le plus modeste, le plus conomique, si l'on ne peut pas rayer
absolument du programme un dlassement inepte, mais consacr par
l'usage! Elle avait soudain pris le bal en horreur. On russit
cependant  la calmer. Ce fut alors, par exemple, qu'on inventa le
quadrille de la littrature et les autres choses esthtiques
destines  remplacer les jouissances du corps. Ce fut alors aussi
que Karmazinoff, qui jusqu' ce moment s'tait fait prier,
consentit dfinitivement  lire _Merci_ pour touffer tout
vellit gastronomique dans l'esprit de notre gourmande
population; grce  ces ingnieux expdients, le bal, d'abord trs
compromis, allait redevenir superbe, sous un certain rapport du
moins. Toutefois, pour ne pas se perdre totalement dans les
nuages, le comit admit la possibilit de servir quelques
rafrachissements: du th au commencement du bal, de l'orgeat et
de la limonade au milieu, des glaces  la fin, -- rien de plus.
Mais il y a des gens qui ont toujours faim et surtout soif: comme
concession  ces estomacs exigeants, on rsolut d'installer dans
la pice du fond un buffet spcial dont Prokhoritch (le chef du
club) s'occuperait sous le contrle svre du comit; moyennant
finance, chacun pourrait l boire et manger ce qu'il voudrait; un
avis placard sur la porte de la salle prviendrait le public que
le buffet tait en dehors du programme. De crainte que le bruit
fait par les consommateurs ne troublt la sance littraire, on
dcida que le buffet projet ne serait pas ouvert pendant la
matine, quoique cinq pices le sparassent de la salle blanche o
Karmazinoff consentait  lire son manuscrit. Il tait curieux de
voir quelle norme importance le comit, sans en excepter les plus
pratiques de ses membres, attachait  cet vnement, c'est--dire
 la lecture de _Merci_. Quant aux natures potiques, leur
enthousiasme tenait du dlire; ainsi la marchale de la noblesse
dclara  Karmazinoff qu'aussitt aprs la lecture elle ferait
encastrer dans le mur de sa salle blanche une plaque de marbre sur
laquelle serait grav en lettres d'or ce qui suit: Le ... 187.,
le grand crivain russe et europen, Smen gorovitch Karmazinoff,
dposant la plume, a lu en ce lieu _Merci_ et a ainsi pris cong,
pour la premire fois, du public russe dans la personne des
reprsentants de notre ville. Au moment du bal, c'est--dire cinq
heures aprs la lecture, cette plaque commmorative s'offrirait 
tous les regards. Je tiens de bonne source que Karmazinoff
s'opposa plus que personne  l'ouverture du buffet pendant la
matine; quelques membres du comit eurent beau faire observer que
ce serait une drogation  nos usages, le grand crivain resta
inflexible.

Les choses avaient t rgles de la sorte, alors qu'en ville on
croyait encore  un festin de Balthazar, autrement dit,  un
buffet o les consommations seraient gratuites. Cette illusion
subsista jusqu' la dernire heure. Les demoiselles rvaient de
friandises extraordinaires. Tout le monde savait que la
souscription marchait admirablement, qu'on s'arrachait les
billets, et que le comit tait dbord par les demandes qui lui
arrivaient de tous les coins de la province. On n'ignorait pas non
plus qu'indpendamment du produit de la souscription, plusieurs
personnes gnreuses taient largement venues en aide aux
organisateurs de la fte. Barbara Ptrovna, par exemple, paya son
billet trois cents roubles et donna toutes les fleurs de son
orangerie pour l'ornementation de la salle. La marchale de la
noblesse, qui faisait partie du comit, prta sa maison et prit 
sa charge les frais d'clairage; le club, non content de fournir
l'orchestre et les domestiques, cda Prokhoritch pour toute la
journe. Il y eut encore d'autres dons qui, quoique moins
considrables, ne laissrent pas de grossir la recette, si bien
qu'on pensa  abaisser le prix du billet de trois roubles  deux.
D'abord, en effet, le comit craignait que le tarif primitivement
fix n'cartt les demoiselles; aussi ft-il question un moment de
crer des billets dits de famille, combinaison grce  laquelle il
et suffi  une demoiselle de prendre un billet de trois roubles
pour faire entrer gratis  sa suite toutes les jeunes personnes de
sa famille, quelque nombreuse qu'elles fussent. Mais l'vnement
prouva que les craintes du comit n'taient pas fondes: la
prsence des demoiselles ne fit pas dfaut  la fte. Les employs
les plus pauvres vinrent accompagns de leurs filles, et sans
doute, s'ils n'en avaient pas eu, ils n'auraient mme pas song 
souscrire. Un tout petit secrtaire amena, outre sa femme, ses
sept filles et une nice; chacune de ces personnes avait en main
son billet de trois roubles. Il ne faut pas demander si les
couturires eurent de l'ouvrage! La fte comprenant deux parties,
les dames se trouvaient dans la ncessit d'avoir deux costumes:
l'un pour la matine, l'autre pour le bal. Dans la classe moyenne,
beaucoup de gens, comme on le sut plus tard, mirent en gage chez
des Juifs leur linge de corps et mme leurs draps de lit. Presque
tous les employs se firent donner leurs appointements d'avance;
plusieurs propritaires vendirent du btail dont ils avaient
besoin, tout cela pour faire aussi bonne figure que les autres et
produire leurs filles habilles comme des marquises. Le luxe des
toilettes dpassa cette fois tout ce qu'il nous avait t donn de
voir jusqu'alors dans notre localit. Pendant quinze jours on
n'entendit parler en ville que d'anecdotes empruntes  la vie
prive de diverses familles; nos plaisantins servaient tout chauds
ces racontars  Julie Mikhalovna et  sa cour. Il circulait aussi
des caricatures. J'ai vu moi-mme dans l'album de la gouvernante
plusieurs dessins de ce genre. Malheureusement les gens tourns en
ridicule taient loin d'ignorer tout cela. Ainsi s'explique,  mon
sens, la haine implacable que dans tant de maisons on avait voue
 Julie Mikhalovna.  prsent c'est un _toll_ universel. Mais il
tait clair d'avance que, si le comit donnait la moindre prise
sur lui, si le bal laissait quelque peu  dsirer, l'explosion de
la colre publique atteindrait des proportions inoues. Voil
pourquoi chacun _in petto_ s'attendait  un scandale; or, du
moment que le scandale tait dans les prvisions de tout le monde,
comment aurait-il pu ne pas se produire?

 midi prcis, une ritournelle d'orchestre annona l'ouverture de
la fte. En ma qualit de commissaire, j'ai eu le triste privilge
d'assister aux premiers incidents de cette honteuse journe. Cela
commena par une effroyable bousculade  la porte. Comment se
fait-il que les mesures d'ordre aient t si mal prises? Je
n'accuse pas le vrai public: les pres de famille attendaient
patiemment leur tour; si lev que pt tre leur rang dans la
socit, ils ne s'en prvalaient point pour passer avant les
autres; on dit mme qu'en approchant du perron, ils furent
dconcerts  la vue de la foule tumultueuse qui assigeait
l'entre et se ruait  l'assaut de la maison. C'tait un spectacle
inaccoutum dans notre ville. Cependant les quipages ne cessaient
d'arriver; bientt la circulation devint impossible dans la rue.
Au moment o j'cris, des donnes sres me permettent d'affirmer
que Liamchine, Lipoutine et peut-tre un troisime commissaire
laissrent entrer sans billets des gens appartenant  la lie du
peuple. On constata mme la prsence d'individus que personne ne
connaissait et qui taient venus de districts loigns. Ces
messieurs ne furent pas plus tt entrs que, d'une commune voix
(comme si on leur avait fait la leon), ils demandrent o tait
le buffet; en apprenant qu'il n'y en avait pas, ils se mirent 
clabauder avec une insolence jusqu'alors sans exemple chez nous.
Il faut dire que plusieurs d'entre eux se trouvaient en tat
d'ivresse. Quelques uns, en vrais sauvages qu'ils taient,
restrent d'abord bahis devant la magnificence de la salle; ils
n'avaient jamais rien vu de pareil, et pendant un moment ils
regardrent autour d'eux, bouche bante. Quoique anciennement
construite et meuble dans le got de l'Empire, cette grande salle
blanche tait rellement superbe avec ses vastes dimensions, son
plafond revtu de peintures, sa tribune, ses trumeaux orns de
glaces, ses draperies rouges et blanches, ses statues de marbre,
son vieux mobilier blanc et or. Au bout de la chambre s'levait
une estrade destine aux littrateurs qu'on allait entendre; des
rangs de chaises entre lesquels on avait mnag de larges passages
occupaient toute la salle et lui donnaient l'aspect d'un parterre
de thtre. Mais aux premires minutes d'tonnement succdrent
les questions et les dclarations les plus stupides. Nous ne
voulons peut-tre pas de lecture... Nous avons pay... On s'est
effrontment jou du public... Les matres ici, c'est nous et non
Lembke!... Bref, on les aurait laisss entrer exprs pour faire
du tapage qu'ils ne se seraient pas conduits autrement. Je me
rappelle en particulier un cas dans lequel se distingua le jeune
prince  visage de bois que j'avais vu la veille parmi les
visiteurs de Julie Mikhalovna. Cdant aux importunits de la
gouvernante, il avait consenti  tre des ntres, c'est--dire 
arborer sur son paule gauche le noeud de rubans blancs et rouges.
Il se trouva que ce personnage immobile et silencieux comme un
mannequin savait, sinon parler, du moins agir.  la tte d'une
bande de voyous, un ancien capitaine, remarquable par sa figure
grle et sa taille gigantesque, le sommait imprieusement de lui
indiquer le chemin du buffet. Le prince fit signe  un commissaire
de police; l'ordre fut excut immdiatement, et le capitaine qui
tait ivre eut beau crier, on l'expulsa de la salle. Peu  peu
cependant les gens comme il faut arrivaient; les tapageurs mirent
une sourdine  leur turbulence, mais le public mme le plus choisi
avait l'air surpris et mcontent; plusieurs dames taient
positivement inquites.

 la fin, on s'assit; l'orchestre se tut. Tout le monde commena 
se moucher,  regarder autour de soi. Les visages exprimaient une
attente trop solennelle, -- ce qui est toujours de mauvais augure.
Mais les Lembke n'apparaissaient pas encore. La soie, le
velours, les diamants resplendissaient de tous cts; des senteurs
exquises embaumaient l'atmosphre. Les hommes talaient toutes
leurs dcorations, les hauts fonctionnaires taient venus en
uniforme. La marchale de la noblesse arriva avec Lisa, dont la
beaut rehausse par une luxueuse toilette tait plus blouissante
que jamais. L'entre de la jeune fille fit sensation; tous les
regards se fixrent sur elle; on se murmurait  l'oreille qu'elle
cherchait des yeux Nicolas Vsvolodovitch; mais ni Stavroguine, ni
Barbara Ptrovna ne se trouvaient dans l'assistance. Je ne
comprenais rien alors  la physionomie d'lisabeth Nikolaevna:
pourquoi tant de bonheur, de joie, d'nergie, de force se
refltait-il sur son visage? En me rappelant ce qui s'tait pass
la veille, je ne savais que penser. Cependant les Lembke se
faisaient toujours dsirer. C'tait dj une faute. J'appris plus
tard que, jusqu'au dernier moment, Julie Mikhalovna avait attendu
Pierre Stpanovitch; depuis quelques temps elle ne pouvait plus se
passer de lui, et nanmoins jamais elle ne s'avoua l'influence
qu'il avait prise sur elle. Je note, entre parenthses, que la
veille,  la dernire sance du comit, Pierre Stpanovitch avait
refus de figurer parmi les commissaires de la fte, ce dont Julie
Mikhalovna avait t dsole au point d'en pleurer. Au grand
tonnement de la gouvernante, il ne se montra pas de toute la
matine, n'assista pas  la solennit littraire, et resta
invisible jusqu'au soir. Le public finit par manifester hautement
son impatience. Personne non plus n'apparaissait sur l'estrade.
Aux derniers rangs, on se mit  applaudir comme au thtre. Les
Lembke en prennent trop  leur aise, grommelaient, en fronant le
sourcil, les hommes d'ge et les dames. Des rumeurs absurdes
commenaient  circuler, mme dans la partie la mieux compose de
l'assistance: Il n'y aura pas de fte, chuchotait-on, Lembke ne
va pas bien, etc., etc. Enfin, grce  Dieu, Andr Antonovitch
arriva, donnant le bras  sa femme. J'avoue que moi-mme ne
comptais plus gure sur leur prsence.  l'apparition du
gouverneur et de la gouvernante, un soupir de soulagement
s'chappa de toutes les poitrines. Lembke paraissait en parfaite
sant; telle fut, je m'en souviens, l'impression gnrale, car on
peut s'imaginer combien de regards se portrent sur lui. Je ferai
observer que, dans la haute socit de notre ville, fort peu de
gens taient disposs  admettre le drangement intellectuel de
Lembke; on trouvait, au contraire, ses actions tout  fait
normales, et l'on approuvait mme la conduite qu'il avait tenue la
veille sur la place. C'est ainsi qu'il aurait fallu s'y prendre
ds le commencement, dclaraient les gros bonnets. Mais au dbut
on veut faire le philanthrope, et ensuite on finit par
s'apercevoir que les vieux errements sont encore les meilleurs,
les plus philanthropiques mme, -- voil, du moins, comme on en
jugeait au club. On ne reprochait au gouverneur que de s'tre
emport dans cette circonstance: il aurait d montrer plus de
sang-froid, on voit qu'il manque encore d'habitude, disaient les
connaisseurs.

Julie Mikhalovna n'attirait pas moins les regards. Sans doute il
ne m'appartient pas, et personne ne peut me demander de rvler
des faits qui n'ont eu pour tmoin que l'alcve conjugale; je sais
seulement une chose: le soir prcdent, Julie Mikhalovna tait
alle trouver Andr Antonovitch dans son cabinet; au cours de
cette entrevue, qui se prolongea jusque bien aprs minuit, le
gouverneur fut pardonn et consol, une franche rconciliation eut
lieu entre les poux, tout fut oubli, et quand Von Lembke se mit
 genoux pour exprimer  sa femme ses profonds regrets de la scne
qu'il lui avait faite l'avant-dernire nuit, elle l'arrta ds les
premiers mots en posant d'abord sa charmante petite main, puis ses
lvres sur la bouche du mari repentant...

Aucun nuage n'assombrissait donc les traits de la gouvernante;
superbement vtue, elle marchait le front haut, le visage
rayonnant de bonheur. Il semblait qu'elle n'et plus rien 
dsirer; la fte, -- but et couronnement de sa politique, -- tait
maintenant une ralit. En se rendant  leurs places vis--vis de
l'estrade, les deux Excellences saluaient  droite et  gauche la
foule des assistants qui s'inclinaient sur leur passage. La
marchale de la noblesse se leva pour leur souhaiter la
bienvenue... Mais alors se produisit un dplorable malentendu:
l'orchestre excuta tout  coup, non une marche quelconque, mais
une de ces fanfares qui sont d'usage chez nous, au club, quand
dans un dner officiel on porte la sant de quelqu'un. Je sais
maintenant que la responsabilit de cette mauvaise plaisanterie
appartient  Liamchine; ce fut lui qui, en sa qualit de
commissaire, ordonna aux musiciens de jouer ce morceau, sous
prtexte de saluer l'arrive des Lembke. Sans doute il pouvait
toujours mettre la chose sur le compte d'une bvue ou d'un excs
de zle... Hlas! je ne savais pas encore que ces gens-l n'en
taient plus  chercher des excuses, et qu'ils jouaient leur va-
tout dans cette journe. Mais la fanfare n'tait qu'un prlude:
tandis que le lapsus des musiciens provoquait dans le public des
marques d'tonnement et des sourires, au fond de la salle et  la
tribune retentirent soudain des hourras, toujours sensment pour
faire honneur aux Lembke. Ces cris n'taient pousss que par un
petit nombre de personnes, mais ils durrent assez longtemps.
Julie Mikhalovna rougit, ses yeux tincelrent. Arriv  sa
place, le gouverneur s'arrta; puis, se tournant du ct des
braillards, il promena sur l'assemble un regard hautain et
svre... On se hta de le faire savoir. Je retrouvai, non sans
apprhension, sur ses lvres le sourire que je lui avais vu la
veille dans le salon de sa femme, lorsqu'il considrait Stpan
Trophimovitch avant de s'approcher de lui. Maintenant encore sa
physionomie me paraissait offrir une expression sinistre et, -- ce
qui tait pire, -- lgrement comique: il avait l'air d'un homme
s'immolant aux vises suprieures de son pouse... Aussitt Julie
Mikhalovna m'appela du geste: Allez tout de suite trouver
Karmazinoff, et suppliez-le de commencer, me dit-elle  voix
basse. J'avais  peine tourn les talons quand survint un nouvel
incident beaucoup plus fcheux que le premier. Sur l'estrade vide
vers laquelle convergeaient jusqu' ce moment tous les regards et
toutes les attentes, sur cette estrade inoccupe o l'on ne voyait
qu'une chaise et une petite table, apparut soudain le colosse
Lbiadkine en frac et en cravate blanche. Dans ma stupfaction, je
n'en crus pas mes yeux. Le capitaine semblait intimid; aprs
avoir fait un pas sur l'estrade, il s'arrta. Tout  coup, dans le
public, retentit un cri: Lbiadkine! toi?  ces mots, la sotte
trogne rouge du capitaine (il tait compltement ivre) s'panouit,
dilate par un sourire hbt. Il se frotta le front, branla sa
tte velue, et, comme dcid  tout, fit deux pas en avant...
Soudain un rire d'homme heureux, rire non pas bruyant, mais
prolong, secoua toute sa massive personne et rtrcit encore ses
petits yeux. La contagion de cette hilarit gagna la moiti de la
salle; une vingtaine d'individus applaudirent. Dans le public
srieux, on se regardait d'un air sombre. Toutefois, cela ne dura
pas plus d'une demi-minute. Lipoutine, portant le noeud de rubans,
insigne de ses fonctions, s'lana brusquement sur l'estrade,
suivi de deux domestiques. Ces derniers saisirent le capitaine,
chacun par un bras, sans aucune brutalit, du reste, et Lipoutine
lui parla  l'oreille. Lbiadkine frona le sourcil: Allons,
puisque c'est ainsi, soit! murmura-t-il en faisant un geste de
rsignation; puis il tourna au public son dos norme, et disparut
avec son escorte. Mais, au bout d'un instant, Lipoutine remonta
sur l'estrade. Son sourire, d'ordinaire miel et vinaigre, tait
cette fois plus doucereux que de coutume. Tenant  la main une
feuille de papier  lettres, il s'avana  petits pas jusqu'au
bord de l'estrade.

-- Messieurs, commena-t-il, -- il s'est produit par inadvertance
un malentendu comique, qui d'ailleurs est maintenant dissip; mais
j'ai pris sur moi de vous transmettre la respectueuse prire d'un
pote de notre ville... Pntr de la pense leve et
gnreuse... nonobstant son extrieur... de la pense qui nous a
tous runis... essuyer les larmes des jeunes filles de notre
province que l'instruction ne met pas  l'abri de la misre... ce
monsieur, je veux dire, ce pote d'ici... tout en dsirant garder
l'incognito... serait trs heureux de voir sa posie lue 
l'ouverture du bal... je me trompe, je voulais dire,  l'ouverture
de la sance littraire. Quoique ce morceau ne figure pas sur le
programme... car on l'a remis il y a une demi-heure... cependant,
en raison de la remarquable navet de sentiment qui s'y trouve
jointe  une piquante gaiet, il _nous_ a sembl (nous, qui? Je
transcris mot pour mot ce _speech_ confus et pniblement dbit),
il nous a sembl que cette posie pouvait tre lue, non pas, il
est vrai, comme oeuvre srieuse, mais comme -propos, pice de
circonstance... Bref,  titre d'actualit... D'autant plus que
certains vers... Et je suis venu solliciter la permission du
bienveillant public.

-- Lisez! cria quelqu'un au fond de la salle.

-- Ainsi il faut lire?

-- Lisez! lisez! firent plusieurs voix.

-- Je vais lire, puisque le public le permet, reprit Lipoutine
avec son sourire doucereux. Pourtant il semblait encore indcis,
et je crus mme remarquer chez lui une certaine agitation.
L'aplomb de ces gens l n'gale pas toujours leur insolence. Sans
doute, en pareil cas, un sminariste n'aurait pas hsit; mais
Lipoutine, en dpit de ses opinions avances, tait un homme des
anciennes couches.

-- Je prviens, pardon, j'ai l'honneur de prvenir qu'il ne s'agit
pas ici,  proprement parler, d'une ode comme on en composait
autrefois pour les ftes; c'est plutt, en quelque sorte, un
badinage, mais on y trouve une sensibilit incontestable, releve
d'une pointe d'enjouement; j'ajoute que cette pice offre au plus
haut degr le cachet de la ralit.

-- Lis, lis!

Il dplia son papier. Qui aurait pu l'en empcher? N'tait-il pas
dment autoris par l'insigne honorifique qu'il portait sur
l'paule gauche? D'une voix sonore il lut ce qui suit:

-- Le pote complimente l'institutrice russe de notre province 
l'occasion de la fte:

_Salut, salut, institutrice!_
_Rjouis-toi, chante: voh!_
_Radicale ou conservatrice,_
_N'importe, maintenant ton jour est arriv!_

-- Mais c'est de Lbiadkine! Oui, c'est de Lbiadkine! observrent
 haute voix quelques auditeurs. Des rires se firent entendre, il
y eut mme des applaudissements; ce fut, du reste, l'exception.

_Tout en enseignant la grammaire,_
_Tu fais de l'oeil soir et matin,_
_Dans l'espoir dcevant de plaire,_
_Du moins  quelque sacristain._

-- Hourra! Hourra!

_Mais dans ce sicle de lumire,_
_Le rat d'glise est un malin:_
_Pour l'pouser faut qu'on l'claire;_
_Sans quibus, pas de sacristain!_

-- Justement, justement, voil du ralisme, sans quibus y a pas de
mche!

_Mais maintenant qu'en une fte_
_Nous avons ramass de quoi_
_T'offrir une dot rondelette,_
_Nos compliments volent vers toi:_

_Radicale ou conservatrice,_
_N'importe, chante: voh!_
_Avec ta dot, institutrice,_
_Crache sur tout, ton jour est arriv!_

J'avoue que je n'en crus pas mes oreilles. L'impudence s'talait
l avec un tel cynisme qu'il n'y avait pas moyen d'excuser
Lipoutine en mettant son fait sur le compte de la btise.
D'ailleurs, Lipoutine n'tait pas bte. L'intention tait claire,
pour moi du moins: on avait hte de provoquer des dsordres.
Certains vers de cette idiote composition, le dernier notamment,
taient d'une grossiret qui devait frapper l'homme le plus
niais. Son exploit accompli, Lipoutine lui-mme parut sentir qu'il
tait all trop loin: confus de sa propre audace, il ne quitta pas
l'estrade, et resta l comme s'il et voulu ajouter quelque chose.
L'attitude de l'auditoire tait videmment pour lui une dception:
le groupe mme des tapageurs, qui avait applaudi pendant la
lecture, devint tout  coup silencieux; il semblait que l aussi
on ft dconcert. Le plus drle, c'est que quelques-uns, prenant
au srieux la pasquinade de Lbiadkine, y avaient vu l'expression
consciencieuse de la vrit concernant les institutrices.
Toutefois, l'excessif mauvais ton de cette posie finit par leur
ouvrir les yeux. Quant au vrai public, il n'tait pas seulement
scandalis, il considrait comme un affront l'incartade de
Lipoutine. Je ne me trompe pas en signalant cette impression.
Julie Mikhalovna a dit plus tard qu'elle avait t sur le point
de s'vanouir. Un vieillard des plus respects invita sa femme 
se lever, lui offrit son bras, et tous deux sortirent de la salle.
Leur dpart fut trs remarqu; qui sait? d'autres dsertions
auraient peut-tre suivi, si,  ce moment, Karmazinoff lui-mme,
en frac et en cravate blanche, n'tait mont sur l'estrade avec un
cahier  la main. Julie Mikhalovna adressa  son sauveur un
regard charg de reconnaissance... Mais dj j'tais dans les
coulisses; il me tardait d'avoir une explication avec Lipoutine.

-- Vous l'avez fait exprs? lui dis-je, et dans mon indignation je
le saisis par le bras.

Il prit aussitt un air dsol.

-- Je vous assure que je n'y ai mis aucune intention, rpondit-il
hypocritement; -- les vers ont t apports tout  l'heure, et
j'ai pens que, comme amusante plaisanterie...

-- Vous n'avez nullement pens cela. Se peut-il que cette ordure
vous paraisse une amusante plaisanterie?

-- Oui, c'est mon avis.

-- Vous mentez, et il est galement faux que ces vers vous aient
t apports tout  l'heure. C'est vous-mme qui les avez composs
en collaboration avec Lbiadkine pour faire du scandale; peut-tre
taient-ils crits depuis hier. Le dernier est certainement de
vous, j'en dirai autant de ceux o il est question du sacristain.
Pourquoi Lbiadkine est-il arriv en frac? Vous vouliez donc qu'il
lt lui-mme cette posie, s'il n'avait pas t ivre?

Lipoutine me lana un regard froid et venimeux.

-- Qu'est-ce que cela vous fait? demanda-t-il soudain avec un
calme trange.

-- Comment, ce que cela me fait? Vous portez aussi ce noeud de
rubans... O est Pierre Stpanovitch?

-- Je ne sais pas; il est ici quelque part; pourquoi?

-- Parce qu' prsent je vois clair dans votre jeu. C'est tout
bonnement un coup mont contre Julie Mikhalovna. On veut troubler
la fte...

De nouveau Lipoutine me regarda d'un air louche.

-- Mais que vous importe? rpliqua-t-il avec un sourire, et il
s'loigna en haussant les paules.

Je restai comme ananti. Tous mes soupons se trouvaient
justifis. Et j'esprais encore me tromper! Que faire? Un instant
je pensais  consulter Stpan Trophimovitch, mais celui-ci, tout
entier  la prparation de sa lecture qui devait suivre
immdiatement celle de Karmazinoff, tait en train d'essayer des
sourires devant une glace: le moment aurait t mal choisi pour
lui parler. Donner l'veil  Julie Mikhalovna? C'tait trop tt:
la gouvernante avait besoin d'une leon beaucoup plus svre pour
perdre ses illusions sur les sympathies universelles et le
dvouement fanatique dont elle se croyait entoure. Loin
d'ajouter foi  mes paroles, elle m'aurait considr comme un
visionnaire. Eh! me dis-je, aprs tout, que m'importe? _Quand
cela commencera, _j'terai mon noeud de rubans et je rentrerai
chez moi. Je me rappelle avoir prononc textuellement ces mots:
Quand cela commencera.

Mais il fallait aller entendre Karmazinoff. En jetant un dernier
regard autour de moi, je vis circuler dans les coulisses un
certain nombre de gens qui n'y avaient que faire; parmi ces intrus
se trouvaient mme des femmes. Ces coulisses occupaient un
espace assez troit qu'un pais rideau drobait  la vue du
public; un corridor postrieur les mettait en communication avec
le reste de la maison. C'tait l que nos lecteurs attendaient
leur tour. Mais en ce moment mon attention fut surtout attire par
celui qui devait succder sur l'estrade  Stpan Trophimovitch.
Maintenant encore je ne suis pas bien fix sur sa personnalit,
j'ai entendu dire que c'tait un professeur qui avait quitt
l'enseignement  la suite de troubles universitaires. Arriv
depuis quelques jours seulement dans notre ville o l'avaient
appel je ne sais quelle affaire, il avait t prsent  Julie
Mikhalovna; et celle-ci l'avait accueilli comme un visiteur de
distinction. Je sais maintenant qu'avant la lecture il n'tait
all qu'une seule fois en soire chez elle: il garda le silence
tout le temps de sa visite, se bornant  couter avec un sourire
quivoque les plaisanteries risques qui avaient cours dans
l'entourage de la gouvernante; le mlange d'arrogance et
d'ombrageuse susceptibilit qui se manifestait dans ses faons
produisit sur tout le monde une impression dsagrable. Ce fut
Julie Mikhalovna elle-mme qui le pria de prter son concours 
la solennit littraire.  prsent il se promenait d'un coin 
l'autre et marmottait  part soi, comme Stpan Trophimovitch;
seulement,  la diffrence de ce dernier, il tenait ses yeux fixs
 terre au lieu de se regarder dans une glace. Lui aussi souriait
frquemment, mais ses sourires avaient une expression froce et ne
ressemblaient nullement  des risettes prpares pour le public.
videmment je n'aurais rien gagn  m'adresser  lui. Ce
personnage, convenablement vtu, paraissait g d'une quarantaine
d'annes; il tait petit, chauve, et porteur d'une barbe
grisonnante. Je remarquai surtout qu' chaque tour qu'il faisait
dans la chambre, il levait le bras droit en l'air, brandissait son
poing ferm au-dessus de sa tte, et l'abaissait brusquement comme
pour assommer un ennemi imaginaire. Il excutait ce geste  chaque
instant. Une sensation de malaise commenait  m'envahir; je
courus entendre Karmazinoff.

III

Dans la salle, les choses semblaient devoir prendre une mauvaise
tournure. Je le dclare d'avance: je m'incline devant la majest
du gnie; mais pourquoi donc nos grands hommes, arrivs au terme
de leur glorieuse carrire, se comportent-ils parfois comme de
vrais gamins? Pourquoi Karmazinoff se prsenta-t-il avec la morgue
de cinq chambellans? Est-ce qu'on peut tenir, une heure durant, un
public comme le ntre attentif  la lecture d'un seul article?
J'ai remarqu qu'en gnral, dans les matines littraires, un
crivain, quel que soit son mrite, joue trs gros jeu s'il
prtend se faire couter plus de vingt minutes.  la vrit,
lorsque le grand romancier se montra, il fut trs respectueusement
accueilli: les vieillards mmes les plus gourms manifestrent une
curiosit sympathique, et chez les dames il y eut comme de
l'enthousiasme. Toutefois on applaudit peu et sans conviction. En
revanche, la foule assise aux derniers rangs se tint parfaitement
tranquille jusqu'au moment o Karmazinoff prit la parole, et, si
alors une manifestation inconvenante se produisit, elle resta
isole. J'ai dj dit que l'crivain avait une voix trop criarde,
un peu fminine mme, et que de plus il susseyait d'une faon tout
aristocratique.  peine venait-il de prononcer quelques mots qu'un
auditeur, probablement mal lev et dou d'un caractre gai, se
permit de rire aux clats. Du reste, loin de faire chorus avec ce
malappris, les assistants s'empressrent de lui imposer le
silence. Mais voil que Karmazinoff dclare en minaudant que
d'abord il s'tait absolument refus  toute lecture (il avait
bien besoin de dire cela!). Il y a des lignes qui jaillissent des
plus intimes profondeurs de l'me et qu'on ne peut sans
profanation livrer au public (eh bien, alors pourquoi les lui
livrait-il?); mais force lui a t de cder aux instances dont on
l'a accabl, et comme, de plus, il dpose la plume pour toujours
et a jur de ne plus rien crire, eh bien, il a crit cette
dernire chose; et comme il a jur de ne plus rien lire en public,
il lira au public ce dernier article; et patati et patata.

Mais tout cela aurait encore pass, car qui ne connat les
prfaces des auteurs? J'observai pourtant que cet exorde tait
maladroit, alors qu'on s'adressait  un public comme le ntre,
c'est--dire peu cultiv et en partie compos d'lments
turbulents. N'importe, tout aurait t sauv si Karmazinoff avait
lu une petite nouvelle, un court rcit dans le genre de ceux qu'il
crivait autrefois, et o,  ct de beaucoup de manire et
d'affterie, on trouvait souvent de l'esprit. Au lieu de cela, il
nous servit une rapsodie interminable. Mon Dieu, que n'y avait-il
pas l-dedans? C'tait  faire tomber en catalepsie le public mme
de Ptersbourg,  plus forte raison le ntre. Figurez-vous prs de
deux feuilles d'impression remplies par le bavardage le plus
prtentieux et le plus inutile; pour comble, ce monsieur avait
l'air de lire  contre-coeur et comme par grce, ce qui devait
ncessairement froisser l'auditoire. Le thme... Mais qui pourrait
en donner une ide? C'taient des impressions, des souvenirs.
Impressions de quoi? Souvenirs de quoi? Nos provinciaux eurent
beau se torturer l'esprit pendant toute la premire partie de la
lecture, ils n'y comprirent goutte; aussi n'coutrent-ils la
seconde que par politesse.  la vrit, il tait beaucoup parl
d'amour, de l'amour du gnie pour une certaine personne, mais
j'avoue que cela n'avait pas trs bonne grce.  mon avis, ce
petit homme bedonnant prtait un peu au ridicule en racontant
l'histoire de son premier baiser... Comme de juste, ces amours ne
ressemblent pas  celles de tout le monde, elles sont encadres
dans un paysage tout particulier. L croissent des gents.
(taient-ce bien des gents? En tout cas, c'tait une plante qu'il
fallait chercher dans un livre de botanique.) Le ciel a une teinte
violette que sans doute aucun mortel n'a jamais vue, c'est--dire
que tous l'ont bien vue, mais sans la remarquer, tandis que moi,
laisse entendre Karmazinoff, je l'ai observe et je vous la
dcris,  vous autres imbciles, comme la chose la plus
ordinaire. L'arbre sous lequel les deux amants sont assis est
d'une couleur orange. Ils se trouvent quelque part en Allemagne.
Soudain ils aperoivent Pompe ou Cassius la veille d'une
bataille, et le froid de l'extase pntre l'intressant couple. On
entend le chalumeau d'une nymphe cache dans les buissons. Glck,
dans les roseaux, se met  jouer du violon. Le morceau qu'il joue
est nomm en toutes lettres, mais personne ne le connat, en sorte
qu'il faut se renseigner  ce sujet dans un dictionnaire de
musique. Sur ces entrefaites, le brouillard s'paissit, il
s'paissit au point de ressembler plutt  un million de coussins
qu' un brouillard. Tout d'un coup la scne change: le grand gnie
traverse le Volga en hiver au moment du dgel. Deux pages et demie
de description. La glace cde sous les pas du gnie qui disparat
dans le fleuve. Vous le croyez noy? Allons donc! Tandis qu'il est
en train de boire une tasse, devant lui s'offre un glaon, un tout
petit glaon, pas plus gros qu'un pois, mais pur et transparent
comme une larme gele, dans lequel se reflte l'Allemagne, ou,
pour mieux dire, le ciel de l'Allemagne.  cette vue, je me
rappelai la larme qui, tu t'en souviens, jaillit de tes yeux
lorsque nous tions assis sous l'arbre d'meraude et que tu
t'criais joyeusement: Il n'y pas de crime! -- Oui, dis-je 
travers mes pleurs, mais s'il en est ainsi, il n'y a pas non plus
de justes. Nous clatmes en sanglots et nous nous sparmes pour
toujours. -- Le glaon continue sa route vers la mer, le gnie
descend dans des cavernes; aprs un voyage souterrain de trois
annes, il arrive  Moscou, sous la tour de Soukhareff. Tout 
coup, dans les entrailles du sol, il aperoit une lampe, et devant
la lampe un ascte. Ce dernier est en prire. Le gnie se penche
vers une petite fentre grille, et soudain il entend un soupir.
Vous pensez que c'est l'ascte qui a soupir? Il s'agit bien de
votre ascte! Non, ce soupir rappelle tout simplement au gnie le
premier soupir de la femme aime, trente-sept ans auparavant,
lorsque, tu t'en souviens, en Allemagne, nous tions assis sous
l'arbre d'agate, et que tu me disais:  quoi bon aimer? Regarde,
l'ombre grandit autour de nous, et j'aime, mais l'ombre cessera de
grandir et je cesserai d'aimer. Alors le brouillard s'paissit
encore. Hoffmann apparat, une nymphe excute une mlodie de
Chopin, et tout  coup  travers le brouillard on aperoit, au-
dessus des toits de Rome, Ancus Marcius couronn de lauriers...Un
frisson d'extase nous courut dans le dos, et nous nous sparmes
pour toujours, etc., etc. En un mot, il se peut que mon compte
rendu ne soit pas d'une exactitude absolue, mais je suis sr
d'avoir reproduit fidlement le fond de ce bavardage. Et enfin
quelle passion chez nos grands esprits pour la calembredaine
pompeuse! Les grands philosophes, les grands savants, les grands
inventeurs europens, -- tous ces travailleurs intellectuels ne
sont dcidment pour notre grand gnie russe que des marmitons
qu'il emploie dans sa cuisine. Il est le matre dont ils attendent
les ordres chapeau bas.  la vrit, sa raillerie hautaine
n'pargne pas non plus son pays, et rien ne lui est plus agrable
que de proclamer devant les grands esprits de l'Europe la
banqueroute complte de la Russie, mais quant  lui-mme -- non,
il plane au-dessus de tous ces minents penseurs europens; ils ne
sont bons qu' lui fournir des matriaux pour ses concetti. Il
prend une ide  l'un d'eux, l'accouple  son contraire et le tour
est fait. Le crime existe, le crime n'existe pas; il n'y a pas de
justice, il n'y a pas de justes; l'athisme, le darwinisme, les
cloches de Moscou... Mais, hlas! il ne croit plus aux cloches de
Moscou; Rome, les lauriers... Mais il ne croit mme plus aux
lauriers... Ici l'accs oblig de spleen byronien, une grimace de
Heine, une boutade Petchorine, -- et la machine repart... Du
reste, louez-moi, louez-moi, j'adore les loges; si je dis que je
dpose la plume, c'est pure coquetterie de ma part; attendez, je
vous ennuierai encore trois cents fois, vous vous fatiguerez de me
lire...

Comme bien on pense, cette lucubration ne fut pas coute
jusqu'au bout sans murmures, et le pire, c'est que Karmazinoff
provoqua lui-mme les interruptions qui _gayrent_ la fin de sa
lecture. Depuis longtemps dj le public toussait, se mouchait,
faisait du bruit avec ses pieds, bref, donnait les marques
d'impatience qui ont coutume de se produire quand, dans une
matine littraire, un lecteur, quel qu'il soit, occupe l'estrade
plus de vingt minutes. Mais le grand crivain ne remarquait rien
de tout cela et continuait le plus tranquillement du monde 
dbiter ses jolies phrases. Tout  coup, au fond de la salle,
retentit une voix isole, mais forte:

-- Seigneur, quelles fadaises!

Ces mots furent dits, j'en suis convaincu, sans aucune arrire-
pense de manifestation: c'tait le cri involontaire d'un auditeur
excd. M. Karmazinoff s'arrta, promena sur l'assistance un
regard moqueur et demanda du ton d'un chambellan atteint dans sa
dignit:

-- Il parat, messieurs, que je ne vous ai pas mal ennuys?

Parole imprudente au premier chef, car, en interrogeant ainsi le
public, il donnait par cela mme  n'importe quel goujat la
possibilit et, en quelque sorte, le droit de lui rpondre, tandis
que s'il n'avait rien dit, l'auditoire l'aurait laiss achever sa
lecture sans encombre, ou, du moins, se serait born, comme
prcdemment,  de timides protestations. Peut-tre esprait-il
obtenir des applaudissements en rponse  sa question; en ce cas,
il se serait tromp: la salle resta muette, oppresse qu'elle
tait par un vague sentiment d'inquitude.

-- Vous n'avez jamais vu Ancus Marcius, tout cela, c'est du style,
observa soudain quelqu'un d'une voix pleine d'irritation et mme
de douleur.

-- Prcisment, se hta d'ajouter un autre: -- maintenant que l'on
connat les sciences naturelles, il n'y a plus d'apparitions.
Mettez-vous d'accord avec les sciences naturelles.

-- Messieurs, j'tais fort loin de m'attendre  de telles
critiques, rpondit Karmazinoff extrmement surpris.

Depuis qu'il avait lu domicile  Karlsruhe, le grand gnie tait
tout dsorient dans sa patrie.

--  notre poque, c'est une honte de venir dire que le monde a
pour support trois poissons, cria tout  coup une demoiselle. --
Vous, Karmazinoff, vous n'avez pas pu descendre dans la caverne o
vous prtendez avoir vu votre ermite. D'ailleurs, qui parle des
ermites  prsent?

-- Messieurs, je suis on ne peut plus tonn de vous voir prendre
cela si srieusement. Du reste... du reste, vous avez parfaitement
raison. Personne plus que moi ne respecte la vrit, la ralit...

Bien qu'il sourt ironiquement, il tait fort troubl. Sa
physionomie semblait dire: Je ne suis pas ce que vous pensez, je
suis avec vous, seulement louez-moi, louez-moi le plus possible,
j'adore cela...

 la fin, piqu au vif, il ajouta:

-- Messieurs, je vois que mon pauvre petit pome n'a pas atteint
le but. Et moi-mme, parat-il, je n'ai pas t plus heureux.

-- Il visait une corneille, et il a atteint une vache, brailla
quelqu'un.

Mieux et valu sans doute ne pas relever cette observation d'un
imbcile probablement ivre. Il est vrai qu'elle fut suivie de
rires irrespectueux.

-- Une vache, dites-vous? rpliqua aussitt Karmazinoff dont la
voix devenait de plus en plus criarde. -- Pour ce qui est des
corneilles et des vaches, je prends, messieurs, la libert de
m'abstenir. Je respecte trop le public, quel qu'il soit, pour me
permettre des comparaisons, mme innocentes; mais je pensais...

-- Pourtant, monsieur, vous ne devriez pas tant... interrompit un
des auditeurs assis aux derniers rangs.

-- Mais je supposais qu'en dposant la plume et en prenant cong
du lecteur, je serais cout...

Au premier rang, quelques-uns osrent enfin lever la voix:

-- Oui, oui, nous dsirons vous entendre, nous le dsirons!
crirent-ils.

-- Lisez, lisez! firent plusieurs dames enthousiastes, et  la fin
retentirent quelques maigres applaudissements. Karmazinoff grimaa
un sourire et se leva  demi.

-- Croyez, Karmazinoff, que tous considrent comme un honneur...
ne put s'empcher de dire la marchale de la noblesse.

Soudain, au fond de la salle, se fit entendre une voix frache et
juvnile. C'tait celle d'un professeur de collge, noble et beau
jeune homme arriv rcemment dans notre province.

-- Monsieur Karmazinoff, dit-il en se levant  demi, -- si j'tais
assez heureux pour avoir un amour comme celui que vous nous avez
dpeint, je me garderais bien d'y faire la moindre allusion dans
un article destin  une lecture publique.

Il pronona ces mots le visage couvert de rougeur.

-- Messieurs, cria Karmazinoff, -- j'ai fini. Je vous fais grce
des dernires pages et je me retire. Permettez-moi seulement de
lire la conclusion: elle n'a que six lignes...

Sur ce, il prit son manuscrit, et, sans se rasseoir, commena:

-- Oui, ami lecteur, adieu! Adieu, lecteur; je n'insiste mme pas
trop pour que nous nous quittions en amis:  quoi bon, en effet,
t'importuner? Bien plus, injurie-moi, oh! injurie-moi autant que
tu voudras, si cela peut t'tre agrable. Mais le mieux est que
nous nous oubliions dsormais l'un l'autre. Et lors mme que vous
tous, lecteurs, vous auriez la bont de vous mettre  mes genoux,
de me supplier avec larmes, de me dire: cris, oh! cris pour
nous, Karmazinoff, pour la patrie, pour la postrit, pour les
couronnes de laurier, alors encore je vous rpondrais, bien
entendu en vous remerciant avec toute la politesse voulue: Non,
nous avons fait assez longtemps route ensemble, chers
compatriotes, merci! L'heure de la sparation est venue! Merci,
merci, merci!

Karmazinoff salua crmonieusement et, rouge comme un homard,
rentra dans les coulisses.

-- Personne ne se mettra  ses genoux; voil une supposition
bizarre!

-- Quel amour-propre!

-- C'est seulement de l'humour, observa un critique plus
intelligent.

-- Oh! laissez-nous tranquille avec votre humour!

-- Pourtant c'est de l'insolence, messieurs.

-- Du moins  prsent nous en sommes quittes.

-- A-t-il t assez ennuyeux!

Les auditeurs des derniers rangs n'taient pas les seuls 
tmoigner ainsi leur mauvaise humeur, mais les applaudissements du
public comme il faut couvrirent la voix de ces malappris. On
rappela Karmazinoff. Autour de l'estrade se grouprent plusieurs
dames ayant  leur tte la gouvernante et la marchale de la
noblesse. Julie Mikhalovna prsenta au grand crivain, sur un
coussin de velours blanc, une magnifique couronne de lauriers et
de roses naturelles.

-- Des lauriers! dit-il avec un sourire fin et un peu caustique; -
- sans doute, je suis touch et je reois avec une vive motion
cette couronne qui a t prpare d'avance, mais qui n'a pas
encore eu le temps de se fltrir; toutefois, mesdames, je vous
l'assure, je suis devenu tout d'un coup raliste au point de
croire qu' notre poque les lauriers font beaucoup mieux dans les
mains d'un habile cuisinier que dans les miennes...

-- Oui, un cuisinier est plus utile, cria un sminariste, celui-l
mme qui s'tait trouv  la sance chez Virguinsky. Il rgnait
une certaine confusion dans la salle. Bon nombre d'individus
avaient brusquement quitt leurs places pour se rapprocher de
l'estrade o avait lieu la crmonie du couronnement.

-- Moi, maintenant, je donnerais bien encore trois roubles pour un
cuisinier, ajouta un autre qui fit exprs de prononcer ces mots 
trs haute voix.

-- Moi aussi.

-- Moi aussi.

-- Mais se peut-il qu'il n'y ait pas de buffet ici?

-- Messieurs, c'est une vraie flouerie...

Je dois du reste reconnatre que la prsence des hauts
fonctionnaires et du commissaire de police imposait encore aux
tapageurs. Au bout de dix minutes tout le monde avait repris sa
place, mais l'ordre n'tait pas rtabli. La fermentation des
esprits faisait prvoir une explosion, quand arriva, comme  point
nomm, le pauvre Stpan Trophimovitch...

IV

J'allai pourtant le relancer encore une fois dans les coulisses
pour lui faire part de mes craintes. Au moment o je l'accostai,
il montait les degrs de l'estrade.

-- Stpan Trophimovitch, lui dis-je vivement, -- dans ma
conviction un dsastre est invitable; le mieux pour vous est de
ne pas vous montrer; prtextez une cholrine et retournez chez
vous  l'instant mme: je vais me dbarrasser de mon noeud de
rubans et je vous accompagnerai.

Il s'arrta brusquement, me toisa des pieds  la tte et rpliqua
d'un ton solennel:

-- Pourquoi donc, monsieur, me croyez-vous capable d'une pareille
lchet?

Je n'insistai pas. J'tais intimement persuad qu'il allait
dclencher une pouvantable tempte. Tandis que cette pense me
remplissait de tristesse, j'aperus de nouveau le professeur qui
devait succder sur l'estrade  Stpan Trophimovitch. Comme
tantt, il se promenait de long en large, absorb en lui-mme et
monologuant  demi-voix; ses lvres souriaient avec une expression
de malignit triomphante. Je l'abordai, presque sans me rendre
compte de ce que je faisais.

-- Vous savez, l'avertis-je, -- de nombreux exemples prouvent que
l'attention du public ne rsiste pas  une lecture prolonge au-
del de vingt minutes. Il n'y a pas de clbrit qui puisse se
faire couter pendant une demi-heure...

 ces mots, il interrompit soudain sa marche et tressaillit mme
comme un homme offens. Une indicible arrogance se peignit sur son
visage.

-- Ne vous inquitez pas, grommela-t-il d'un ton mprisant, et il
s'loigna. En ce moment retentit la voix de Stpan Trophimovitch.

-- Eh! que le diable vous emporte tous! pensai-je, et je rentrai
prcipitamment dans la salle.

L'agitation provoque par la lecture de Karmazinoff durait encore
lorsque Stpan Trophimovitch prit possession du fauteuil. Aux
belles places, les physionomies se refrognrent sensiblement ds
qu'il se montra. (Dans ces derniers temps, le club lui battait
froid.) Du reste, il dut encore s'estimer heureux de n'tre pas
chut. Depuis la veille, une ide trange hantait obstinment mon
esprit: il me semblait toujours que l'apparition de Stpan
Trophimovitch serait accueillie par une borde de sifflets. Tout
d'abord cependant, par suite du trouble qui continuait  rgner
dans la ville, on ne remarqua mme pas sa prsence. Et que
pouvait-il esprer, si l'on traitait ainsi Karmazinoff? Il tait
ple; aprs une clipse de dix ans, c'tait la premire fois qu'il
reparaissait devant le public. Son motion et certains indices
trs significatifs pour quelqu'un qui le connaissait bien, me
prouvrent qu'en montant sur l'estrade il se prparait  jouer la
partie suprme de son existence. Voil ce que je craignais. Cet
homme m'tait cher. Et que devins-je quand il ouvrit la bouche,
quand j'entendis sa premire phrase!

-- Messieurs! commena-t-il de l'air le plus rsolu, quoique sa
voix ft comme trangle: -- Messieurs! ce matin encore j'avais
devant moi une de ces petites feuilles clandestines qui depuis peu
circulent ici, et pour la centime fois je me posais la question:
En quoi consiste son secret?

Instantanment le silence se rtablit dans toute la salle; tous
les regards se portrent vers l'orateur, quelques-uns avec
inquitude. Il n'y a pas  dire, ds son premier mot il avait su
conqurir l'attention. On voyait mme des ttes merger des
coulisses; Lipoutine et Liamchine coutaient avidement. Sur un
nouveau signe que me fit la gouvernante, j'accourus auprs d'elle.

-- Faites-le taire, cote que cote, arrtez-le! me dit tout bas
Julie Mikhalovna angoisse.

Je me contentai de hausser les paules; est-ce qu'on peut faire
taire un homme dcid  parler? Hlas! je comprenais Stpan
Trophimovitch.

-- Eh! c'est des proclamations qu'il s'agit! chuchotait-on dans le
public; l'assistance tout entire tait profondment remue.

-- Messieurs, j'ai dcouvert le mot de l'nigme: tout le secret de
l'effet que produisent ces crits est dans leur btise! poursuivit
Stpan Trophimovitch dont les yeux lanaient des flammes. -- Oui,
messieurs, si cette btise tait voulue, simule par calcul, --
oh! ce serait du gnie! Mais il faut rendre justice aux rdacteurs
de ces papiers: ils n'y mettent aucune malice. C'est la btise
dans son essence la plus pure, quelque chose comme un simple
chimique. Si cela tait formul d'une faon un peu plus
intelligente, tout le monde en reconnatrait immdiatement la
profonde absurdit. Mais maintenant on hsite  se prononcer:
personne ne croit que cela soit si foncirement bte. Il est
impossible qu'il n'y ait pas quelque chose l-dessous, se dit
chacun, et l'on cherche un secret, on flaire un sens mystrieux,
on veut lire entre les lignes, -- l'effet est obtenu! Oh! jamais
encore la btise n'avait reu une rcompense si clatante, elle
qui pourtant a si souvent mrit d'tre rcompense... Car, soit
dit entre parenthses, la btise et le gnie le plus lev jouent
un rle galement utile dans les destines de l'humanit...

-- Calembredaines de 1840! remarqua quelqu'un.

Quoique faite d'un ton trs modeste, cette observation lcha, pour
ainsi dire, l'cluse  un dluge d'interruptions; la salle se
remplit de bruit.

L'exaltation de Stpan Trophimovitch atteignit les dernires
limites.

-- Messieurs, hourra! Je propose un toast  la btise! cria-t-il,
bravant l'auditoire.

Je m'lanai vers lui sous prtexte de lui verser un verre d'eau.

-- Stpan Trophimovitch, retirez-vous, Julie Mikhalovna vous en
supplie...

-- Non, laissez-moi, jeune homme dsoeuvr! me rpondit-il d'une
voix tonnante.

Je m'enfuis.

-- Messieurs! continua-t-il, -- pourquoi cette agitation, pourquoi
les cris d'indignation que j'entends? je me prsente avec le
rameau d'olivier. J'apporte le dernier mot, car dans cette affaire
je l'aurai, -- et nous nous rconcilierons.

--  bas! crirent les uns.

-- Pas si vite, laissez-le parler, laissez-le s'expliquer, firent
les autres. Un des plus chauffs tait le jeune professeur qui,
depuis qu'il avait os prendre la parole, semblait ne plus pouvoir
s'arrter.

-- Messieurs, le dernier mot de cette affaire, c'est l'amnistie.
Moi, vieillard dont la carrire est termine, je dclare hautement
que l'esprit de vie souffle comme par le pass, et que la sve
vitale n'est pas dessche dans la jeune gnration.
L'enthousiasme de la jeunesse contemporaine est tout aussi pur,
tout aussi rayonnant que celui qui nous animait. Seulement
l'objectif n'est plus le mme, un culte a t remplac par un
autre! Toute la question qui nous divise se rduit  ceci: lequel
est le plus beau, de Shakespeare ou d'une paire de bottes, de
Raphal ou du ptrole?

-- C'est une dnonciation! vocifrrent plusieurs.

-- Ce sont des questions compromettantes!

-- Agent provocateur!

-- Et moi je dclare, reprit avec une vhmence extraordinaire
Stpan Trophimovitch, -- je dclare que Shakespeare et Raphal
sont au-dessus de l'affranchissement des paysans, au-dessus de la
nationalit, au-dessus du socialisme, au-dessus de la jeune
gnration, au-dessus de la chimie, presque au-dessus du genre
humain, car ils sont le fruit de toute l'humanit et peut-tre le
plus haut qu'elle puisse produire! Par eux la beaut a t
ralise dans sa forme suprieure, et sans elle peut-tre ne
consentirais-je pas  vivre...  mon Dieu! s'cria-t-il en
frappant ses mains l'une contre l'autre, -- ce que je dis ici, je
l'ai dit  Ptersbourg exactement dans les mmes termes il y a dix
ans; alors comme aujourd'hui ils ne m'ont pas compris, ils m'ont
conspu et rduit au silence; hommes borns, que vous faut-il pour
comprendre? savez-vous que l'humanit peut se passer de
l'Angleterre, qu'elle peut se passer de l'Allemagne, qu'elle peut,
trop facilement, hlas! se passer de la Russie, qu' la rigueur
elle n'a besoin ni de science ni de pain, mais que seule la beaut
lui est indispensable, car sans la beaut il n'y aurait rien 
faire dans le monde! Tout le secret, toute l'histoire est l! La
science mme ne subsisterait pas une minute sans la beaut, --
savez-vous cela, vous qui riez? -- elle se transformerait en une
routine servile, elle deviendrait incapable d'inventer un clou!...
Je tiendrai bon! acheva-t-il d'un air d'garement, et il dchargea
un violent coup de poing sur la table.

Tandis qu'il divaguait de la sorte, l'effervescence ne faisait
qu'augmenter dans la salle. Beaucoup quittrent prcipitamment
leurs places; un flot tumultueux se porta vers l'estrade. Tout
cela se passa beaucoup plus rapidement que je ne le raconte, et
l'on n'eut pas le temps de prendre des mesures. Peut-tre aussi ne
le voulut-on pas.

-- Vous l'avez belle, polisson qui tes dfray de tout! hurla le
sminariste. Il s'tait camp vis--vis de l'orateur, et se
plaisait  l'invectiver. Stpan Trophimovitch s'en aperut, et
s'avana vivement jusqu'au bord de l'estrade.

-- Ne viens-je pas de dclarer que l'enthousiasme de la jeune
gnration est tout aussi pur, tout aussi rayonnant que celui de
l'ancienne, et qu'il a seulement le tort de se tromper d'objet?
Cela ne vous suffit pas? Et si celui qui tient ce langage est un
pre outrag, tu, est-il possible,  hommes borns, est-il
possible de donner l'exemple d'une impartialit plus haute,
d'envisager les choses d'un oeil plus froid et plus
dsintress?... Hommes ingrats... injustes... pourquoi, pourquoi
refusez-vous la rconciliation?

Et tout  coup il se mit  sangloter convulsivement. De ses yeux
jaillissaient des larmes qu'il essuyait avec ses doigts. Les
sanglots secouaient ses paules et sa poitrine. Il avait perdu
tout souvenir du lieu o il se trouvait.

La plupart des assistants se levrent pouvants. Julie
Mikhalovna elle-mme se dressa brusquement, saisit Andr
Antonovitch par le bras et l'obligea  se lever... Le scandale
tait  son comble.

-- Stpan Trophimovitch! cria joyeusement le sminariste. -- Ici
en ville et dans les environs rde  prsent un forat vad, le
galrien Fedka. Il ne vit que de brigandage, et, dernirement
encore, il a commis un nouvel assassinat. Permettez-moi de vous
poser une question: si, il y a quinze ans, vous ne l'aviez pas
fait soldat pour payer une dette de jeu, en d'autres termes, si
vous ne l'aviez pas jou aux cartes et perdu, dites-moi, serait-il
all aux galres? Assassinerait-il les gens, comme il le fait
aujourd'hui, dans la lutte pour l'existence? Que rpondrez-vous,
monsieur l'esthticien?

Je renonce  dcrire la scne qui suivit. D'abord clatrent des
applaudissements frntiques. Les claqueurs ne formaient gure que
le cinquime de l'auditoire, mais ils supplaient au nombre par
l'nergie. Tout le reste du public se dirigea en masse vers la
porte; mais, comme le groupe qui applaudissait ne cessait de
s'avancer vers l'estrade, il en rsulta une cohue extraordinaire.
Les dames poussaient des cris, plusieurs demoiselles demandaient
en pleurant qu'on les rament chez elles. Debout,  ct de son
fauteuil, Lembke promenait frquemment autour de lui des regards
d'une expression trange. Julie Mikhalovna avait compltement
perdu la tte, -- pour la premire fois depuis son arrive chez
nous. Quant  Stpan Trophimovitch, sur le moment il parut
foudroy par la virulente apostrophe du sminariste; mais tout 
coup, levant ses deux bras en l'air comme pour les tendre au-
dessus du public, il s'cria:

-- Je secoue la poussire de mes pieds, et je maudis... C'est la
fin... la fin...

Puis il fit un geste de menace et disparut dans les coulisses.

-- Il a insult la socit!... Verkhovensky! vocifrrent les
forcens; ils voulurent mme s'lancer  sa poursuite. Le dsordre
ne pouvait dj plus tre rprim quand, pour l'attiser encore,
fit tout  coup irruption sur l'estrade le troisime lecteur, ce
maniaque qui brandissait toujours le poing dans les coulisses.

Son aspect tait positivement celui d'un fou. Plein d'un aplomb
sans bornes, ayant sur les lvres un large sourire de triomphe, il
considrait avec un plaisir vident l'agitation de la salle. Un
autre se ft effray d'avoir  parler au milieu d'un tel tumulte;
lui, au contraire, s'en rjouissait visiblement. Cela tait si
manifeste que l'attention se porta aussitt sur lui.

-- Qu'est-ce encore que celui-l? entendait-on dans l'assistance,
-- Qui est-il? Tss! Que va-t-il dire?

-- Messieurs! cria  tue-tte le maniaque debout tout au bord de
l'estrade (sa voix glapissante ressemblait fort au soprano aigu de
Karmazinoff, seulement il ne susseyait pas): -- Messieurs! Il y a
vingt ans,  la veille d'entrer en lutte avec la moiti de
l'Europe, la Russie ralisait l'idal aux yeux de nos classes
dirigeantes. Les gens de lettres remplissaient l'office de
censeurs; dans les universits, on enseignait la marche au pas;
l'arme tait devenue une succursale du corps de ballet; le peuple
payait des impts et se taisait sous le knout du servage. Le
patriotisme consistait pour les fonctionnaires  pressurer les
vivants et les morts. Ceux qui s'interdisaient les concussions
passaient pour des factieux, car ils troublaient l'harmonie. Les
forts de bouleaux taient dvastes pour assurer le maintien de
l'ordre. L'Europe tremblait... Mais jamais la Russie, durant les
mille annes de sa stupide existence, n'avait encore connue une
telle honte...

Il leva son poing, l'agita d'un air menaant au-dessus de sa tte,
et soudain le fit retomber avec autant de colre que s'il se fut
agi pour lui de terrasser un ennemi. Des battements de mains, des
acclamations enthousiastes retentirent de tous cts. La moiti de
la salle applaudissait  tout rompre. On tait empoign, et certes
il y avait de quoi l'tre: cet homme tranait la Russie dans la
boue, comment n'aurait-on pas exult?

-- Voil l'affaire! Oui, c'est cela! Hourra! Non, ce n'est plus de
l'esthtique, cela!

-- Depuis lors, poursuivit l'nergumne, -- vingt ans se sont
couls. On a rouvert les universits, et on les a multiplies. La
marche au pas n'est plus qu'une lgende; il manque des milliers
d'officiers pour que les cadres soient au complet. Les chemins de
fer ont dvor tous les capitaux, et, pareil  une immense toile
d'araigne, le rseau des voies ferres s'est tendu sur toute la
Russie, si bien que dans quinze ans on pourra voyager n'importe
o. Les ponts ne brlent que de loin en loin, et quand les villes
se permettent d'en faire autant, elles respectent du moins l'ordre
tabli: c'est rgulirement, chacune  son tour, dans la saison
des incendies, qu'elles deviennent la proie des flammes. Les
tribunaux rendent des jugements dignes de Salomon, et si les jurs
trafiquent de leur verdict, c'est uniquement parce que le
_struggle for life _les y oblige, sous peine de mourir de faim.
Les serfs sont mancips, et, au lieu d'tre fouetts par leurs
seigneurs, ils se fouettent maintenant les uns les autres. On
absorbe des ocans d'eau-de-vie au grand avantage du Trsor, et,
comme nous avons dj derrire nous dix sicles de stupidit, on
lve  Novgorod un monument colossal en l'honneur de ce
millnaire. L'Europe fronce les sourcils et recommence 
s'inquiter... Quinze ans de rformes! Et pourtant jamais la
Russie, mme aux poques les plus grotesques de sa sotte histoire,
n'tait arrive...

Les cris de la foule ne me permirent pas d'entendre la fin de la
phrase. Je vis encore une fois le maniaque lever son bras et
l'abaisser d'un air triomphant. L'enthousiasme ne connaissait plus
de bornes: c'taient des applaudissements, des bravos auxquels
plusieurs dames ne craignaient pas de mler leur voix. On aurait
dit que tous ces gens taient ivres. L'orateur parcourut des yeux
le public; la joie qu'il prouvait de son succs semblait lui
avoir enlev la conscience de lui-mme. Lembke, en proie  une
agitation inexprimable, donna un ordre  quelqu'un. Julie
Mikhalovna, toute ple, dit vivement quelques mots au prince qui
tait accouru auprs d'elle... Tout  coup, six appariteurs
sortirent des coulisses, saisirent le maniaque et l'arrachrent de
l'estrade. Comment russit-il  se dgager de leurs mains? je ne
puis le comprendre, toujours est-il qu'on le vit reparatre sur la
plate-forme, brandissant le poing et criant de toute sa force:

-- Mais jamais la Russie n'tait encore arrive...

De nouveau on s'empara de lui et on l'entrana. Une quinzaine
d'individus s'lancrent dans les coulisses pour le dlivrer,
mais, au lieu d'envahir l'estrade, ils se rurent sur la mince
cloison latrale qui sparait les coulisses de la salle et
finirent par la jeter bas... Puis je vis sans en croire mes yeux
l'tudiante (soeur de Virguinsky) escalader brusquement l'estrade:
elle tait l avec son rouleau de papier sous le bras, son costume
de voyage, son teint color et son lger embonpoint; autour d'elle
se trouvaient deux ou trois femmes et deux ou trois hommes parmi
lesquels son mortel ennemi, le collgien. Je pus mme entendre la
phrase:

-- Messieurs, je suis venue pour faire connatre les souffrances
des malheureux tudiants et susciter partout l'esprit de
protestation...

Mais il me tardait d'tre dehors. Je fourrai mon noeud de rubans
dans ma poche et, grce  ma connaissance des tres de la maison,
je m'esquivai par une issue drobe. Comme bien on pense, mon
premier mouvement fut de courir chez Stpan Trophimovitch.

CHAPITRE II

_LA FTE -- DEUXIME PARTIE._

I

Il ne me reut pas. Il s'tait enferm et crivait. Comme
j'insistais pour qu'il m'ouvrt, il me rpondit  travers la
porte:

-- Mon ami, j'ai tout termin, qui peut exiger plus de moi?

-- Vous n'avez rien termin du tout, vous n'avez fait qu'aider 
la droute gnrale. Pour l'amour de Dieu, pas de phrases, Stpan
Trophimovitch; ouvrez. Il faut prendre des mesures; on peut encore
venir vous insulter chez vous...

Je me croyais autoris  lui parler svrement, et mme  lui
demander des comptes. J'avais peur qu'il n'entreprit quelque chose
de plus fou encore. Mais,  mon grand tonnement, je rencontrai
chez lui une fermet inaccoutume:

-- Ne m'insultez pas vous-mme le premier. Je vous remercie pour
tout le pass; mais je rpte que j'en ai fini avec les hommes,
aussi bien avec les bons qu'avec les mauvais. J'cris  Daria
Pavlovna que j'ai eu l'inexcusable tort d'oublier jusqu' prsent.
Demain, si vous voulez, portez-lui ma lettre, et, maintenant,
merci.

-- Stpan Trophimovitch, l'affaire, soyez-en sr, est plus
srieuse que vous ne le pensez. Vous croyez avoir remport l-bas
une victoire crasante? Dtrompez-vous, vous n'avez cras
personne, et c'est vous-mme qui avez t bris comme verre (oh!
je fus incivil et grossier; je me le rappelle avec tristesse!)
Vous n'avez dcidment aucune raison pour crire  Daria
Pavlovna... Et qu'allez-vous devenir maintenant sans moi? Est-ce
que vous entendez quelque chose  la vie pratique? Vous avez
certainement un nouveau projet dans l'esprit? En ce cas, un second
chec vous attend...

Il se leva et vint tout prs de la porte.

-- Quoique vous n'ayez pas longtemps vcu avec eux, vous avez dj
pris leur langage et leur ton. Dieu vous pardonne, mon ami, et
Dieu vous garde! Mais j'ai toujours reconnu en vous l'toffe d'un
homme comme il faut: vous viendrez peut-tre  rsipiscence, --
avec le temps, bien entendu, comme nous tous en Russie. Quant 
votre observation concernant mon dfaut de sens pratique, je vous
citerai une remarque faite par moi il y a longtemps: nous avons
dans notre pays quantit de gens qui critiquent on ne peut plus
violemment l'absence d'esprit pratique chez les autres, et qui ne
font grce de ce reproche qu' eux-mmes. Cher, songez que je suis
agit, et ne me tourmentez pas. Encore une fois, merci pour tout;
sparons-nous l'un de l'autre, comme Karmazinoff s'est spar du
public, c'est--dire en nous faisant rciproquement l'aumne d'un
oubli magnanime. Lui, il jouait une comdie quand il priait si
instamment ses anciens lecteurs de l'oublier; moi, je n'ai pas
autant d'amour-propre, et je compte beaucoup sur la jeunesse de
votre coeur: pourquoi conserveriez-vous le souvenir d'un vieillard
inutile? Vivez davantage, mon ami, comme disait Nastasia la
dernire fois qu'elle m'a adress ses voeux  l'occasion de ma
fte (ces pauvres gens ont quelquefois des mots charmants et
pleins de philosophie). Je ne vous souhaite pas beaucoup de
bonheur, ce serait fastidieux; je ne vous souhaite pas de mal non
plus, mais, d'accord avec la philosophie populaire, je me borne 
vous dire: Vivez davantage, et tchez de ne pas trop vous
ennuyer; ce frivole souhait, je l'ajoute de ma poche. Allons,
adieu, srieusement, adieu. Ne restez pas  ma porte, je
n'ouvrirai pas.

Il s'loigna, et je n'en pus rien tirer de plus. Malgr son
agitation, il parlait coulamment, sans prcipitation, et avec
une gravit qu'il s'efforait visiblement de rendre imposante.
Sans doute il tait un peu fch contre moi et, peut-tre, me
punissait d'avoir t, la veille, tmoin de ses puriles frayeurs.
D'un autre ct, il savait aussi que les larmes qu'il avait
verses le matin devant tout le monde l'avaient plac dans une
situation assez comique; or personne n'tait plus soucieux que
Stpan Trophimovitch de conserver son prestige intact vis--vis de
ses amis. Oh! je ne le blme pas! Mais je me rassurai en voyant
que cette humeur sarcastique et cette petite faiblesse
subsistaient chez lui en dpit de toutes les secousses morales: un
homme, en apparence si peu diffrent de ce qu'il avait toujours
t, ne devait point tre dispos  prendre en ce moment quelque
rsolution dsespre. Voil comme j'en jugeai alors, et, mon
Dieu, dans quelle erreur j'tais! Je perdais de vue bien des
choses...

Anticipant sur les vnements, je reproduis les premires lignes
de la lettre qu'il fit porter le lendemain  Daria Pavlovna:

-- Mon enfant, ma main tremble, mais j'ai tout fini. Vous n'avez
pas assist  mon dernier engagement avec les humains; vous n'tes
pas venue  cette lecture, et vous avez bien fait. Mais on vous
racontera que dans notre Russie si pauvre en caractres un homme
courageux s'est lev, et que, sourd aux menaces de mort profres
de tous cts contre lui, il a dit  ces imbciles leur fait, 
savoir que ce sont des imbciles. Oh! ce sont de pauvres petits
vauriens, et rien de plus, de petits imbciles, -- voil le mot!
Le sort en est jet! je quitte cette ville pour toujours, et je ne
sais o j'irai. Tous ceux que j'aimais se sont dtourns de moi.
Mais vous, vous, tre si pur et naf, vous, douce crature dont le
sort a failli tre uni au mien par la volont d'un coeur
capricieux et despote; vous qui peut-tre m'avez vu avec mpris
verser mes lches larmes  la veille de notre mariage projet;
vous qui, en tout tat de cause, ne pouvez me considrer que comme
un personnage comique, -- oh!  vous,  vous le dernier cri de mon
coeur! Envers vous seule j'ai un dernier devoir  remplir! Je ne
puis vous quitter pour toujours en vous laissant l'impression que
je suis un ingrat, un sot, un rustre et un goste, comme
probablement vous le rpte chaque jour une personne ingrate et
dure qu'il m'est, hlas! impossible d'oublier...

Etc., etc. Il y avait quatre pages de phrases dans ce got-l.

En rponse  son je n'ouvrirai pas, je cognai trois fois  la
porte. J'aurai ma revanche, lui criai-je en m'en allant,
aujourd'hui mme vous m'enverrez chercher trois fois par
Nastasia, et je ne viendrai pas. Je courus ensuite chez Julie
Mikhalovna.

II

L, je fus tmoin d'une scne rvoltante: on trompait effrontment
la pauvre femme, et j'tais forc de me taire. Qu'aurais-je pu lui
dire, en effet? Revenu  une plus calme apprciation des choses,
je m'tais aperu que tout se rduisait pour moi  des
impressions,  des pressentiments sinistres, et qu'en dehors de
cela je n'avais aucune preuve. Je trouvai la gouvernante en
larmes, ses nerfs taient trs agits. Elle se frictionnait avec
de l'eau de Cologne, et il y avait un verre d'eau  ct d'elle.
Pierre Stpanovitch, debout devant Julie Mikhalovna, parlait sans
discontinuer; le prince tait l aussi, mais il ne disait mot.
Tout en pleurant, elle reprochait avec vivacit  Pierre
Stpanovitch ce qu'elle appelait sa dfection: d'aprs elle,
tous les dplorables incidents survenus dans la matine n'avaient
eu pour cause que l'absence de Pierre Stpanovitch.

Je remarquai en lui un grand changement: il semblait trs
proccup, presque grave. Ordinairement il n'avait pas l'air
srieux et riait toujours, mme quand il se fchait, ce qui lui
arrivait souvent. Oh! maintenant encore Pierre Stpanovitch tait
fch; il parlait d'un ton brutal, plein d'impatience et de
colre. Il prtendait avoir t pris d'un mal de tte accompagn
de nauses pendant une visite qu'il avait faite tout au matin 
Gaganoff. Hlas! la pauvre femme dsirait tant tre trompe
encore! Lorsque j'entrai, la principale question qu'on agitait
tait celle-ci: y aurait-il un bal ou n'y en aurait-il pas? En un
mot, c'tait toute la seconde partie de la fte qui se trouvait
remise en discussion. Julie Mikhalovna dclarait formellement
qu'elle ne consentirait jamais  assister au bal aprs les
affronts de tantt; au fond, elle ne demandait pas mieux que
d'avoir la main force, et force prcisment par Pierre
Stpanovitch. Elle le considrait comme un oracle, et s'il l'avait
tout  coup plante l, je crois qu'elle en aurait fait une
maladie. Mais il n'avait pas envie de s'en aller: il insistait de
toutes ses forces pour que le bal et lieu, et surtout pour que la
gouvernante s'y montrt...

-- Allons, pourquoi pleurer? Vous tenez donc bien  faire une
scne? Il faut absolument que vous passiez votre colre sur
quelqu'un? Soit, passez-l sur moi; seulement dpchez-vous, car
le temps presse, et il est urgent de prendre une dcision. La
sance littraire a t un _four, _le bal rparera cela. Tenez,
c'est aussi l'avis du prince. Tout de mme, sans le prince, je ne
sais pas comment l'affaire se serait termine.

Au commencement, le prince s'tait prononc contre le bal (c'est-
-dire qu'il n'tait pas d'avis que Julie Mikhalovna y part;
quant au bal mme, on ne pouvait en aucun cas le contremander);
mais Pierre Stpanovitch ayant plusieurs fois fait mine de s'en
rfrer  son opinion, il changea peu  peu de sentiment.

Le ton impoli de Pierre Stpanovitch tait aussi trop
extraordinaire pour ne pas m'tonner. Oh! j'oppose un dmenti
indign aux bruits rpandus plus tard concernant de prtendues
relations intimes qui auraient exist entre Julie Mikhalovna et
Pierre Stpanovitch. Ce sont l de pures calomnies. Non, l'empire
que le jeune homme exerait sur la gouvernante, il le devait
exclusivement aux basses flagorneries dont il s'tait mis 
l'accabler ds le dbut: la voyant dsireuse de jouer un grand
rle politique et social, il avait flatt sa manie, il avait feint
de s'associer  ses rves et d'en poursuivre la ralisation
conjointement avec elle; enfin il s'y tait si bien pris pour
l'entortiller, que maintenant elle ne pensait plus que par lui.

Lorsqu'elle m'aperut, un clair s'alluma dans ses yeux.

-- Tenez, interrogez-le! s'cria-t-elle: -- lui aussi est rest
tout le temps prs de moi, comme le prince. Dites, n'est-il pas
vident que tout cela est un coup mont, un coup bassement,
perfidement mont pour me faire  moi et  Andr Antonovitch tout
le mal possible? Oh! ils s'taient concerts, ils avaient leur
plan. C'est une cabale organise de longue main.

-- Vous exagrez, selon votre habitude. Vous avez toujours un
pome dans la tte. Du reste, je suis bien aise de voir
monsieur... (il fit semblant de ne pas se rappeler mon nom), il
vous dira son opinion.

-- Mon opinion, rpondis-je aussitt, -- est de tout point
conforme  celle de Julie Mikhalovna. Le complot n'est que trop
vident. Je vous rapporte cette rosette, Julie Mikhalovna. Que le
bal ait lieu ou non, ce n'est pas mon affaire, car je n'y puis
rien, mais mon rle en tant que commissaire de la fte est
termin. Excusez ma vivacit, mais je ne puis agir au mpris du
bon sens et de ma conviction.

-- Vous entendez, vous entendez! fit-elle en frappant ses mains
l'une contre l'autre.

-- J'entends, et voici ce que je vous dirai, reprit en s'adressant
 moi Pierre Stpanovitch, -- je suppose que vous avez tous mang
quelque chose qui vous a fait perdre l'esprit. Selon moi, il ne
s'est rien pass, absolument rien, qu'on n'ait dj vu et qu'on
n'ait pu toujours voir dans cette ville. Que parlez-vous de ce
complot? Cela a t fort laid, honteusement bte, mais o donc y
a-t-il un complot? Comment, ils auraient complot contre Julie
Mikhalovna qui les protge, qui les gte, qui leur pardonne avec
une indulgence inpuisable toutes leurs polissonneries? Julie
Mikhalovna! Que vous ai-je rpt  satit depuis un mois? De
quoi vous ai-je prvenue? Allons, quel besoin aviez-vous de tous
ces gens-l? Vous teniez donc bien  vous encanailler? Pourquoi?
Dans quel but? Pour fusionner les divers lments sociaux? Eh
bien, elle est jolie, votre fusion!

-- Quand donc m'avez-vous prvenue? Au contraire, vous
m'approuviez, vous exigiez mme que j'agisse ainsi... Votre
langage, je l'avoue, m'tonne  un tel point... Vous m'avez vous-
mme amen plusieurs fois d'tranges gens...

-- Au contraire, loin de vous approuver, je disputais avec vous.
Je reconnais que je vous ai prsent d'tranges gens, mais je ne
l'ai fait que tout rcemment, aprs avoir vu vos salons envahis
dj par des douzaines d'individus semblables; je vous ai amen
des danseurs pour le quadrille de la littrature, et l'on
n'aurait pas pu les recruter dans la bonne socit. Du reste, je
parie qu' la sance littraire d'aujourd'hui on a laiss entrer
sans billets bien d'autres crapules.

-- Certainement, confirmai-je.

-- Vous voyez, vous en convenez. Vous rappelez-vous le ton qui
rgnait ici en ville dans ces derniers temps? C'tait
l'effronterie la plus impudente, le cynisme le plus scandaleux. Et
qui encourageait cela? Qui couvrait cela de son patronage? Qui a
dvoy l'esprit public? Qui a jet tout le fretin hors des gonds?
Est-ce que les secrets de toutes les familles ne s'talent pas
dans votre album? Ne combliez-vous pas de caresses vos potes et
vos dessinateurs? Ne donniez-vous pas votre main  baiser 
Liamchine? Un sminariste n'a-t-il pas, en votre prsence, insult
un conseiller d'tat actuel venu chez vous avec sa fille, et n'a-
t-il pas gt la robe de celle-ci en essuyant dessus ses grosses
bottes goudronnes? Pourquoi donc vous tonnez-vous que le public
vous soit hostile?

-- Mais tout cela, c'est votre oeuvre, je n'ai fait que suivre vos
conseils!  mon Dieu!

-- Non, je vous ai avertie, je vous ai engage  vous tenir sur
vos gardes, nous avons eu des discussions ensemble  ce sujet,
nous nous sommes querells!

-- Vous mentez effrontment.

-- Allons, sans doute il est inutile de vous parler de cela.
Maintenant vous tes fche, il vous faut une victime; eh bien, je
le rpte, passez votre colre sur moi. Mieux vaut que je
m'adresse  vous, monsieur... (il feignait toujours d'avoir oubli
mon nom): en laissant de ct Lipoutine, j'affirme qu'il n'y a eu
aucun complot, au-cun! Je le prouverai, mais examinons d'abord le
cas de Lipoutine. Il est venu lire les vers de l'imbcile
Lbiadkine, et c'est cela que vous appelez un complot? Mais savez-
vous que Lipoutine a trs bien pu trouver la chose spirituelle?
Srieusement, srieusement spirituelle. En faisant cette lecture,
il comptait amuser la socit, gayer tout le monde,  commencer
par sa protectrice Julie Mikhalovna, voil tout. Vous ne le
croyez pas? Eh bien, cette factie n'est-elle pas dans le got de
tout ce qui s'est fait ici depuis un mois? Voulez-vous que je vous
dise toute ma pense? Je suis sr que dans un autre moment cela
aurait pass comme une lettre  la poste; on n'y aurait vu qu'une
plaisanterie risque, grossire peut-tre, mais amusante.

-- Comment! Vous trouvez spirituelle l'action de Lipoutine?
s'cria dans un transport d'indignation Julie Mikhalovna; -- vous
osez appeler ainsi une pareille sottise, une pareille
inconvenance, un acte si bas, si lche, si perfide? Je vois bien
maintenant que vous-mme tes du complot!

-- Sans aucun doute, c'est moi qui, invisible et prsent, faisais
mouvoir tous les fils. Mais, voyons, si je prenais part  un
complot, -- comprenez du moins cela! -- ce serait pour aboutir 
autre chose qu' la lecture de quelques vers ridicules! Pourquoi
ne pas dire tout de suite que j'avais donn le mot  papa pour
qu'il caust un pareil scandale?  qui la faute si vous avez
laiss papa s'exhiber en public? Qui est-ce qui, hier, vous avait
dconseill cela, hier encore, hier?

-- Oh! hier il avait tant d'esprit, je comptais tant sur lui; il
a, en outre, de si belles manires; je me disais: lui et
Karmazinoff... et voil!

-- Oui: et voil. Mais, avec tout son esprit, papa s'est conduit
btement. Je savais d'avance qu'il ferait des btises; si donc
j'tais entr dans une conspiration ourdie contre votre fte, est-
ce que je vous aurais engage  ne pas lcher l'ne dans le
potager? Non, sans doute. Eh bien, hier je vous ai vivement
sollicite d'interdire la parole  papa, car je pressentais ce qui
devait arriver. Naturellement il tait impossible de tout prvoir,
et lui-mme, pour sr, ne savait pas, une minute avant de monter
sur l'estrade, quel brlot il allait allumer. Est-ce que ces
vieillards nerveux ressemblaient  des hommes? Mais le mal n'est
pas sans remde: pour donner satisfaction au public, demain ou
mme aujourd'hui envoyez chez lui par mesure administrative deux
mdecins chargs d'examiner son tat mental, et ensuite fourrez-le
dans un asile d'alins. Tout le monde rira et comprendra qu'il
n'y a pas lieu de se sentir offens. En ma qualit de fils,
j'annoncerai la nouvelle ce soir au bal. Karmazinoff, c'est une
autre affaire: l'animal a mis son auditoire de mauvaise humeur en
lisant pendant une heure entire. En voil encore un qui,  coup
sr, s'entendait avec moi! Il avait t convenu entre nous qu'il
ferait des sottises afin de nuire  Julie Mikhalovna!

-- Oh! Karmazinoff, quelle honte! J'en ai rougi pour notre public!

-- Eh bien, moi, je n'aurais pas rougi, mais j'aurais trill
d'importance le lecteur lui-mme. C'est le public qui avait
raison. Et, pour ce qui est de Karmazinoff,  qui la faute encore?
Est-ce moi qui l'ai jet  votre tte? Ai-je jamais t de ses
adorateurs? Allons, que le diable l'emporte! Reste le troisime,
la maniaque politique; celui-l, c'est autre chose. Ici tout le
monde a fait une boulette, et l'on ne peut pas mettre
exclusivement en cause mes machinations.

-- Ah! taisez-vous, c'est terrible, terrible! Sur ce point, c'est
moi, moi seule qui suis coupable!

-- Assurment, mais ici je vous excuse. Eh! qui se dfie de ces
francs parleurs?  Ptersbourg mme on ne prend pas garde  eux.
Il vous avait t recommand, et dans quels termes encore! Ainsi
convenez que maintenant vous tes mme oblige de vous montrer au
bal. La chose est grave, car c'est vous-mme qui avez fait monter
cet homme-l sur l'estrade.  prsent vous devez donc dcliner
publiquement toute solidarit avec lui, dire que le gaillard est
entre les mains de la police et que vous avez t trompe d'une
faon inexplicable. Vous dclarerez avec indignation que vous avez
t victime d'un fou, car c'est un fou et rien de plus. Voil
comme il faut prsenter le fait. Moi, je ne puis pas souffrir ces
furieux. Il m'arrive parfois  moi-mme d'en dire de plus roides
encore, mais ce n'est pas _ex cathedra._ Et justement voici qu'on
parle d'un snateur.

-- De quel snateur? Qui est-ce qui en parle?

-- Voyez-vous, moi-mme je n'y comprends rien. Est-ce que vous
n'avez point t avise, Julie Mikhalovna, de la prochaine
arrive d'un snateur?

-- D'un snateur?

-- Voyez-vous, on est convaincu qu'un snateur a reu mission de
se rendre ici, et que le gouvernement va vous destituer. Cela
m'est revenu de plusieurs cts.

-- Je l'ai entendu dire aussi, observai-je.

-- Qui a parl de cela? demanda la gouvernante toute rouge.

-- Vous voulez dire: qui en a parl le premier? Je n'en sais rien.
Toujours est-il qu'on en parle, et mme beaucoup. Le public ne
s'est pas entretenu d'autre chose dans la journe d'hier. Tout le
monde est trs srieux, quoiqu'on n'ait encore aucune donne
positive. Sans doute les personnes plus intelligentes, les gens
plus comptents se taisent, mais parmi ceux-ci plusieurs ne
laissent pas d'couter.

-- Quelle bassesse! Et... quelle btise!

-- Eh bien, vous voyez, il faut maintenant que vous vous montriez
pour fermer la bouche  ces imbciles.

-- Je l'avoue, je sens moi-mme que je ne puis faire autrement,
mais... si une nouvelle humiliation m'tait rserve? Si j'allais
me trouver seule  ce bal? Car personne ne viendra, personne,
personne!

-- Quelle ide? On n'ira pas au bal! Et les robes qu'on a fait
faire, et les toilettes des demoiselles? Vraiment, aprs cela, je
nie que vous soyez une femme! Voil comme vous connaissez votre
sexe!

-- La marchale de la noblesse n'y sera pas!

-- Mais enfin, qu'est-ce qui est arriv? Pourquoi n'ira-t-on pas
au bal? cria-t-il impatient.

-- Une ignominie, une honte, -- voil ce qui est arriv. Qu'y a-t-
il au fond de tout cela? Je l'ignore, mais, aprs une telle
affaire, je ne puis pas me montrer au bal...

-- Pourquoi? Mais, au bout du compte, quels sont vos torts? De
quoi tes-vous coupable? La faute n'est-elle pas plutt au public,
 vos hommes respectables,  vos pres de famille? C'tait  eux
d'imposer silence aux vauriens et aux imbciles, -- car parmi les
tapageurs il n'y avait que des imbciles et des vauriens. Nulle
part, dans aucune socit, l'autorit ne maintient l'ordre  elle
toute seule. Chez nous chacun, en entrant quelque part, exige
qu'on dtache un commissaire de police pour veiller  sa sret
personnelle. On ne comprend pas que la socit doit se protger
elle-mme. Et que font en pareille circonstance vos pres de
famille, vos hauts fonctionnaires, vos femmes maries, vos jeunes
filles? Tous ces gens-l se taisent et boudent. Le public n'a pas
mme assez d'initiative pour mettre les braillards  la raison.

-- Ah! que cela est vrai! Ils se taisent, boudent et... regardent
autour d'eux.

-- Eh bien, si cela est vrai, vous devez le dclarer hautement,
firement, svrement. Il faut montrer que vous n'tes pas brise,
et le montrer prcisment  ces vieillards,  ces mres de
famille. Oh! vous saurez: vous ne manquez pas d'loquence, lorsque
votre tte est lucide. Vous les runirez autour de vous et vous
leur ferez un discours qui sera ensuite envoy au _Golos _et  la
_Gazette de la Bourse._ Attendez, je vais moi-mme me mettre 
l'oeuvre, je me charge de tout organiser. Naturellement les
mesures d'ordre devront tre mieux prises; il faudra surveiller le
buffet, prier le prince, prier monsieur... Vous ne pouvez pas nous
laisser en plan, monsieur, alors que tout est  recommencer. Et
enfin vous ferez votre entre au bras d'Andr Antonovitch. Comment
va-t-il?

-- Oh! quels jugements faux, injustes, outrageants vous avez
toujours ports sur cet homme anglique! s'cria avec un subit
attendrissement Julie Mikhalovna, et peu s'en fallut qu'elle ne
fondt en larmes. Sur le moment Pierre Stpanovitch dconcert ne
sut que balbutier:

-- Allons donc, je... mais quoi? J'ai toujours...

-- Jamais, jamais! vous ne lui avez jamais rendu justice!

-- Il faut renoncer  comprendre la femme! grommela Pierre
Stpanovitch en grimaant un sourire.

-- C'est l'homme le plus droit, le plus dlicat, le plus
anglique! L'homme le meilleur!

-- Pour ce qui est de sa bont, je l'ai toujours hautement
reconnue...

-- Jamais. Du reste, laissons cela. Je l'ai dfendu fort
maladroitement. Tantt la sournoise marchale de la noblesse a
fait plusieurs allusions sarcastiques  ce qui s'est pass hier.

-- Oh! maintenant elle ne parlera plus de la journe d'hier, celle
d'aujourd'hui doit la proccuper bien davantage. Et pourquoi
l'ide qu'elle n'assistera pas au bal vous trouble-t-elle  ce
point? Certainement elle n'y viendra pas, aprs la part qu'elle a
eue  un tel scandale! Ce n'est peut-tre pas sa faute, mais sa
rputation n'en souffre pas moins, elle a de la boue sur les
mains.

-- Qu'est-ce que c'est? je ne comprends pas: pourquoi a-t-elle de
la boue sur les mains? demanda Julie Mikhalovna en regardant
Pierre Stpanovitch d'un air tonn.

-- Je n'affirme rien, mais en ville le bruit court qu'elle leur a
servi d'entremetteuse.

-- Comment?  qui a-t-elle servi d'entremetteuse?

-- Eh! mais est-ce que vous ne savez pas encore la chose? s'cria-
t-il avec une surprise admirablement joue, -- eh bien, 
Stavroguine et  lisabeth Nikolaevna!

Nous n'emes tous qu'un mme cri:

-- Comment? Quoi?

-- Vrai, on dirait que vous n'tes encore au courant de rien! Eh
bien, il s'agit d'un vnement tragico-romanesque: en plein jour
lisabeth Nikolaevna a quitt la voiture de la marchale de la
noblesse pour monter dans celle de Stavroguine, et elle a fil
avec ce dernier  Skvorechniki. Il y a de cela une heure tout au
plus.

Ces paroles nous plongrent dans une stupfaction facile 
comprendre. Naturellement, nous avions hte d'en savoir davantage,
et nous nous mmes  interroger Pierre Stpanovitch. Mais,
circonstance singulire, quoiqu'il et t, par hasard, tmoin
du fait, il ne put nous en donner qu'un rcit trs sommaire.
Voici, d'aprs lui, comment la chose s'tait passe: aprs la
matine littraire, la marchale de la noblesse avait ramen dans
sa voiture Lisa et Maurice Nikolavitch  la demeure de la
gnrale Drozdoff (celle-ci avait toujours les jambes malades); au
moment o l'quipage venait de s'arrter devant le perron, Lisa,
sautant  terre, s'tait lance vers une autre voiture qui
stationnait  vingt-cinq pas de l, la portire s'tait ouverte et
referme: pargnez-moi! avait cri la jeune fille  Maurice
Nikolavitch, et la voiture tait partie  fond de train dans la
direction de Skvorechniki. En rponse aux questions qui jaillirent
spontanment de nos lvres: Y a-t-il eu entente pralable? Qui
est-ce qui tait dans la voiture? -- Pierre Stpanovitch dclara
qu'il ne savait rien, que sans doute cette fugue avait t
concerte  l'avance entre les deux jeunes gens, mais qu'il
n'avait pas aperu Stavroguine lui-mme dans la voiture o peut-
tre se trouvait le vieux valet de chambre, Alexis Egoritch.

-- Comment dont vous-mme tiez-vous l? lui demandmes-nous, --
et comment savez-vous de science certaine qu'elle est alle 
Skvorechniki?

-- Je passais en cet endroit par hasard, rpondit-il, -- et, en
apercevant Lisa, j'ai couru vers la voiture.

Et pourtant, lui si curieux, il n'avait pas remarqu qui tait
dans cette voiture!

-- Quant  Maurice Nikolavitch, acheva le narrateur, -- non
seulement il ne s'est pas mis  la poursuite de la jeune fille,
mais il n'a mme pas essay de la retenir, et il a fait taire la
marchale de la noblesse qui s'poumonait  crier: Elle va chez
Stavroguine! Elle va chez Stavroguine!

Je ne pus me contenir plus longtemps:

-- C'est toi, sclrat, qui as tout organis! vocifrai-je avec
rage. -- Voil  quoi tu as employ ta matine! Tu as t le
complice de Stavroguine, c'est toi qui tais dans la voiture et
qui y a fait monter Lisa... toi, toi, toi! Julie Mikhalovna, cet
homme est votre ennemi, il vous perdra aussi! Prenez garde!

Et je sortis prcipitamment de la maison.

J'en suis encore  me demander aujourd'hui comment j'ai pu alors
lancer une accusation si nette  la face de Pierre Stpanovitch.
Mais j'avais devin juste: on dcouvrit plus tard que les choses
s'taient passes  trs peu prs comme je l'avais dit. En premier
lieu, j'avais trouv fort louche la faon dont il s'y tait pris
pour entrer en matire. Une nouvelle aussi renversante, il aurait
d, ce semble, la raconter de prime abord, ds son arrive dans la
maison; au lieu de cela, il avait fait mine de croire que nous la
savions dj, ce qui tait impossible, vu le peu de temps coul
depuis l'vnement. Pour la mme raison, il ne pouvait non plus
avoir dj entendu dire partout que la marchale de la noblesse
avec servi d'entremetteuse. En outre, pendant qu'il parlait,
j'avais deux fois surpris sur ses lvres le sourire malicieux du
fourbe qui s'imagine en conter  des jobards. Mais peu m'importait
Pierre Stpanovitch; le fait principal n'tait pas douteux  mes
yeux, et, en sortant de chez Julie Mikhalovna, je ne me
connaissais plus. Cette catastrophe m'atteignait  l'endroit le
plus sensible du coeur; j'avais envie de fondre en larmes et il se
put mme que j'aie pleur. Je ne savais  quoi me dcider. Je
courus chez Stpan Trophimovitch, mais l'irritant personnage
refusa encore de me recevoir. Nastasia eut beau m'assurer  voix
basse qu'il tait couch, je n'en crus rien. Chez Lisa,
j'interrogeai les domestiques: ils me confirmrent la fuite de
leur jeune matresse, mais eux-mmes n'en savaient pas plus que
moi. La consternation rgnait dans cette demeure; Prascovie
Ivanovna avait dj eu plusieurs syncopes, Maurice Nikolavitch
se trouvait auprs d'elle; je ne jugeai pas  propos de le
demander. En rponse  mes questions, les gens de la maison
m'apprirent que dans ces derniers temps Pierre Stpanovitch tait
venu trs souvent chez eux: il lui arrivait parfois de faire
jusqu' deux visites dans la mme journe. Les domestiques taient
tristes et parlaient de Lisa avec un respect particulier; ils
l'aimaient. Qu'elle ft perdue, irrvocablement perdue, -- je n'en
doutais pas, mais le ct psychologique de l'affaire restait
incomprhensible pour moi, surtout aprs la scne que la jeune
fille avait eue la veille avec Stavroguine. Courir la ville en
qute de renseignements, m'informer auprs de personnes
malveillantes que cette lamentable aventure devait rjouir, cela
me rpugnait, et, d'ailleurs, par gard pour Lisa, je ne l'aurais
point voulu faire. Mais ce qui m'tonne, c'est que je sois all
chez Daria Pavlovna, o, du reste, je ne fus pas reu (depuis la
veille, la porte de la maison Stavroguine ne s'ouvrait pour aucun
visiteur); je ne sais ce que j'aurais pu lui dire et quel motif
m'avait dtermin  cette dmarche. De chez Dacha, je me rendis au
domicile de son frre. Je trouvai Chatoff plus sombre que jamais.
Pensif et morne, il semblait faire un effort sur lui-mme pour
m'couter; tandis que je parlais, il se promenait silencieusement
dans sa chambrette, et je pus  peine lui arracher une parole.
J'tais dj en bas de l'escalier quand il me cria du carr:
Passez chez Lipoutine, l vous saurez tout. Mais je n'allais pas
chez Lipoutine, et je revins plus tard chez Chatoff. Je me
contentai d'entre-biller sa porte: N'irez-vous pas aujourd'hui
chez Marie Timofievna? lui dis-je sans entrer. Il me rpondit
par des injures, et je me retirai. Je note, pour ne pas l'oublier,
que, le mme soir, il se rendit exprs tout au bout de la ville
chez Marie Timofievna qu'il n'avait pas vue depuis assez
longtemps. Il la trouva aussi bien que possible, physiquement et
moralement; Lbiadkine ivre-mort dormait sur un divan dans la
premire pice. Il tait alors dix heures juste. Chatoff lui-mme
me fit part de ces dtails le lendemain, en me rencontrant par
hasard dans la rue.  neuf heures passes, je me dcidai  me
rendre au bal. Je ne devais plus y assister en qualit de
commissaire, car j'avais laiss ma rosette chez Julie Mikhalovna,
mais j'tais curieux de savoir ce qu'on disait en ville de tous
ces vnements. De plus, je voulais avoir l'oeil sur la
gouvernante, ne duss-je la voir que de loin. Je me reprochais
fort la prcipitation avec laquelle je l'avais quitte tantt.

III

Toute cette nuit avec ces incidents absurdes aboutissant  une
pouvantable catastrophe me fait encore aujourd'hui l'effet d'un
affreux cauchemar, et c'est ici que ma tche de chroniqueur
devient particulirement pnible. Il tait plus de dix heures
quand j'arrivai chez la marchale de la noblesse. Malgr le peu de
temps dont on disposait, la vaste salle o s'tait donne la
sance littraire avait t convertie en salle de danse, et l'on
esprait y voir toute la ville. Pour moi, depuis la matine, je ne
me faisais aucune illusion  cet gard, mais l'vnement dpassa
mes prvisions les plus pessimistes. Pas une famille de la haute
socit ne vint au bal, et tous les fonctionnaires de quelque
importance firent galement dfaut. L'abstention presque gnrale
du public fminin donna un dmenti au pronostic de Pierre
Stpanovitch (sans doute celui-ci avait sciemment tromp la
gouvernante): il y avait tout au plus une dame pour quatre
cavaliers, et encore quelles dames! Des femmes d'officiers
subalternes, d'employs de la poste et de petits bureaucrates,
trois doctoresses accompagnes de leurs filles, deux ou trois
reprsentantes de la petite proprit, les sept filles et la nice
du secrtaire dont j'ai parl plus haut, des boutiquires, --
tait-ce cela qu'attendait Julie Mikhalovna? La moiti des
marchands mme restrent chez eux. Du ct des hommes, quoique le
gratin tout entier brillt par son absence, la quantit, du moins,
supplait en un certain sens  la qualit, mais l'aspect de cette
foule n'avait rien de rassurant.  et l on apercevait bien
quelques officiers fort tranquilles, venus avec leurs femmes, et
plusieurs pres de famille dont la condition et les manires
taient galement modestes. Tous ces humbles se trouvaient au bal
en quelque sorte par ncessit, comme disait l'un d'eux. Mais,
par contre, les mauvaises ttes et les gens entrs sans billets
taient en nombre plus considrable encore que le matin; tout, 
peine arrivs, se dirigeaient vers le buffet; on aurait dit que
quelqu'un leur avait assign d'avance cet endroit comme lieu de
runion. Telle fut du moins l'impression que j'prouvai.
Prokhoritch s'tait install avec tout le matriel culinaire du
club dans une vaste pice situe tout au bout d'une enfilade de
chambres. Je remarquai l des gens fort dbraills, des pochards
encore sous l'influence d'un reste d'ivresse, des individus sortis
Dieu sait d'o, des hommes trangers  notre ville. Sans doute je
n'ignorais pas que Julie Mikhalovna s'tait propos de donner au
bal le caractre le plus dmocratique: On recevra mme les
bourgeois, avait-elle dit, s'il en est qui veuillent prendre un
billet. La gouvernante l'avait belle  parler ainsi dans son
comit, car elle tait bien sre, vu l'extrme misre de tous nos
bourgeois, que l'ide de faire la dpense d'un billet ne viendrait
 l'esprit d'aucun d'eux. N'importe, tout en tenant compte des
intentions dmocratiques du comit, je ne pouvais comprendre
comment des toilettes si ngliges n'avaient pas t refuses au
contrle. Qui donc les avait laisses entrer, et dans quel but
s'tait-on montr si tolrant? Lipoutine et Liamchine avaient t
relevs de leurs fonctions de commissaires (ils se trouvaient
cependant au bal, devant figurer dans le quadrille de la
littrature), mais,  mon grand tonnement, la rosette du premier
ornait maintenant l'paule du sminariste qui, en prenant
violemment  partie Stpan Trophimovitch, avait plus que personne
contribu au scandale de la matine. Quant au commissaire nomm en
remplacement de Liamchine, c'tait Pierre Stpanovitch lui-mme. 
quoi ne pouvait-on pas s'attendre dans de pareilles conditions?

Je me mis  couter ce qui se disait. Certaines ides avaient un
cachet d'excentricit tout  fait singulier. Par exemple, on
assurait dans un groupe que l'histoire de Lisa avec Nicolas
Vsvolodovitch tait l'oeuvre de Julie Mikhalovna qui avait reu
pour cela de l'argent de Stavroguine, on allait jusqu' spcifier
la somme. La fte mme, affirmait-on, n'avait pas eu d'autre but
dans la pense de la gouvernante; ainsi s'expliquait, au dire de
ces gens bien informs, l'abstention de la moiti de la ville: on
n'avait pas voulu venir au bal quand on avait su de quoi il
retournait, et Lembke lui-mme en avait t frapp au point de
perdre la raison;  prsent c'tait un fou que sa femme
conduisait. J'entendis force rires tranges, gutturaux,
sournois. Tout le monde faisait aussi d'amres critiques du bal et
s'exprimait dans les termes les plus injurieux sur le compte de
Julie Mikhalovna. En gnral, les conversations taient si
dcousues, si confuses, si incohrentes, qu'on pouvait
difficilement en dgager quelque chose de net.

Il y avait aussi au buffet des gens franchement gais, et parmi eux
plusieurs dames fort aimables, de celles qui ne s'tonnent et ne
s'effrayent de rien. C'taient, pour la plupart, des femmes
d'officiers, venues en compagnie de leurs maris. Chaque socit
s'asseyait  une table particulire o elle buvait gaiement du
th.  un moment donn, prs de la moiti du public se trouva
runie au buffet.

Sur ces entrefaites, grce aux soins du prince, trois pauvres
petits quadrilles avaient t tant bien que mal organiss dans la
salle blanche. Les demoiselles dansaient, et leurs parents les
contemplaient avec bonheur. Mais, malgr le plaisir qu'ils
prouvaient  voir leurs filles s'amuser, beaucoup de ces gens
respectables taient dcids  filer en temps utile, c'est--dire
avant l'ouverture du chahut.

La conviction qu'il y aurait du chahut tait dans tous les
esprits. Quant aux sentiments de Julie Mikhalovna elle-mme, il
me serait difficile de les dcrire. Je ne lui parlais pas, quoique
je fusse assez rapproch d'elle. Je l'avais salue en entrant, et
elle ne m'avait pas remarqu (je suis persuad que, de sa part, ce
n'tait pas une feinte). Son visage tait maladif; son regard,
bien que hautain et mprisant, errait de tous cts avec une
expression inquite. Par un effort visiblement douloureux elle se
roidissait contre elle-mme, -- pourquoi et pour qui? Elle aurait
d se retirer, surtout emmener son mari, et elle restait!

Il suffisait de la voir en ce moment pour deviner que ses yeux
s'taient ouverts, et qu'elle ne nourrissait plus aucune
illusion. Elle n'appelait mme pas auprs d'elle Pierre
Stpanovitch (celui-ci, de son ct, semblait aussi l'viter; je
l'aperus au buffet, il tait excessivement gai). Pourtant elle
restait au bal et ne souffrait point qu'Andr Antonovitch fit un
seul pas sans elle. Oh! le matin encore, comme elle et reu
l'imprudent qui se ft permis d'mettre en sa prsence le moindre
doute sur la sant intellectuelle de son poux! Mais maintenant
force lui tait de se rendre  l'vidence. Pour moi,  premire
vue, l'tat d'Andr Antonovitch me parut empir depuis tantt. Le
gouverneur semblait inconscient, on aurait dit qu'il n'avait
aucune ide du lieu o il tait. Parfois il regardait tout  coup
autour de lui avec une svrit inattendue; c'est ainsi qu' deux
reprises ses yeux se fixrent sur moi. Une fois il ouvrit la
bouche, pronona quelques mots d'une voix forte et n'acheva pas sa
phrase; un vieil employ, personnage fort humble, qui se trouvait
par hasard  ct de lui, eut presque peur en l'entendant parler.
Mais le public de la salle blanche lui-mme, ce public compos en
grande majorit de subalternes, s'cartait d'un air sombre et
inquiet  l'approche de Julie Mikhalovna; en mme temps, ces gens
d'ordinaire si timides vis--vis de leurs suprieurs tenaient
leurs regards attachs sur Von Lembke avec une insistance d'autant
plus trange qu'ils n'essayaient nullement de la cacher.

-- J'ai t saisie en remarquant cela, et c'est alors que l'tat
d'Andr Antonovitch m'a t rvl tout  coup, -- m'avoua plus
tard Julie Mikhalovna.

Oui, elle avait commis une nouvelle faute! Tantt, aprs avoir
promis  Pierre Stpanovitch d'aller au bal, elle s'tait, selon
toute probabilit, rendue dans le cabinet d'Andr Antonovitch dj
compltement dtraqu  la suite de la matine littraire, et,
mettant en oeuvre toutes ses sductions fminines, elle avait
dcid le malheureux homme  l'accompagner. Mais combien elle
devait souffrir  prsent! Et pourtant elle ne voulait pas s'en
aller! tait-ce par fiert qu'elle s'imposait ce supplice, ou bien
avait-elle simplement perdu la tte? -- Je n'en sais rien.
Nonobstant son orgueil, on la voyait aborder certaines dames
humblement, le sourire aux lvres, et ces avances taient en pure
perte. Julie Mikhalovna n'obtenait pour toute rponse qu'un oui
ou un non, tant les femmes  qui elle adressait la parole avaient
hte de s'loigner d'elle.

Parmi nos personnages de marque, un seul assistait au bal: c'tait
le gnral en retraite que le lecteur a dj rencontr chez la
marchale de la noblesse. Toujours digne, comme le jour o il
prorait sur le duel de Stavroguine avec Gaganoff, le vieux dbris
circulait dans les salons, ouvrant l'oeil, tendant l'oreille, et
cherchant  se donner toutes les apparences d'un homme venu l
pour tudier les moeurs plutt que pour s'amuser.  la fin, il
s'empara de la gouvernante et ne la lcha plus. videmment il
voulait la rconforter par sa prsence et ses paroles. C'tait 
coup sr un fort bon homme, trs distingu de manires, et trop
g pour que sa piti mme pt offenser. Il tait nanmoins
extrmement pnible  Julie Mikhalovna de se dire que cette
vieille baderne osait avoir compassion d'elle et se constituait en
quelque sorte son protecteur. Cependant le gnral bavardait sans
interruption.

-- Une ville ne peut subsister, dit-on, que si elle possde sept
justes... je crois que c'est sept, je ne me rappelle pas
positivement le chiffre. Parmi les sept justes avrs que renferme
notre ville, combien ont l'honneur de se trouver  votre bal? je
l'ignore, mais, malgr leur prsence, je commence  me sentir un
peu inquiet. Vous me pardonnerez, charmante dame, n'est-ce pas? Je
parle al-l-go-ri-quement, mais je suis all au buffet, et, ma
foi! je trouve que notre excellent Prokhoritch n'est pas l  sa
place: il pourrait bien tre razzi d'ici  demain matin. Du
reste, je plaisante. J'attends seulement le quadrille de la
littrature, je tiens  savoir ce que ce sera, ensuite j'irai me
coucher. Pardonnez  un vieux podagre, je me couche de bonne
heure, et je vous conseillerais aussi d'aller faire dodo, comme
on dit aux enfants. Je suis venu pour les jeunes beauts... que
votre bal m'offrait une occasion unique de voir en aussi grand
nombre... Elles habitent toutes de l'autre ct de l'eau, et je ne
vais jamais par l. La femme d'un officier... de chasseurs,
parat-il... elle n'est pas mal du tout et... ces fillettes sont
fraches aussi, mais voil tout; elles n'ont pour elles que la
fracheur. Du reste, leur vue n'est pas dsagrable. Ce sont des
fleurs en boutons; malheureusement les lvres sont grosses. En
gnral, chez les femmes russes, la beaut du visage laisse 
dsirer sous le rapport de la correction... Tant que dure la
premire jeunesse, pendant deux ans, mme trois, ces petits minois
sont ravissants, mais ensuite ils se fanent, d'o chez les maris
ce triste indiffrentisme qui contribue tant au dveloppement de
la question des femmes... si toutefois je comprends bien cette
question... Hum. La salle est belle; les chambres ne sont pas mal
meubles. Cela pourrait tre pire. La musique pourrait tre
beaucoup moins bonne... je ne dis pas qu'elle devrait l'tre. Le
coup d'oeil n'est pas joli: cela manque de femmes. Quant aux
toilettes, je n'en parle pas. Je trouve mauvais que ce monsieur en
pantalon gris se permette de cancaner avec un tel sans gne. Je
lui pardonne, si c'est la joie qui lui fait oublier les
convenances; d'ailleurs, comme il est pharmacien ici... n'importe,
danser le cancan avant onze heures, c'est commencer un peu tt,
mme pour un pharmacien... L-bas, au buffet, deux hommes se sont
battus  coups de poing, et on ne les a pas mis  la porte. Avant
onze heures, on doit expulser les querelleurs, quelles que soient
les moeurs du public... pass deux heures du matin, je ne dis pas:
il y aura lieu alors de faire des concessions aux habitudes
rgnantes, --  supposer que ce bal dure jusqu' deux heures du
matin. Barbara Ptrovna avait promis d'envoyer des fleurs, et elle
n'a pas tenu parole. Hum, il s'agit bien de fleurs pour elle
maintenant, pauvre mre! Et la pauvre Lisa, vous avez entendu
parler de la chose? C'est, dit-on, une histoire mystrieuse et...
et voil encore Stavroguine sur la cimaise... Hum. J'irais
volontiers me coucher, je n'en puis plus.  quand donc ce
quadrille de la littrature?

Satisfaction fut enfin donne au dsir impatient du vieux
guerrier. Dans ces derniers temps, quand on s'entretenait, en
ville, du bal projet, on ne manquait jamais de questionner au
sujet de ce quadrille de la littrature, et, comme personne ne
pouvait s'imaginer ce que c'tait, il avait veill une curiosit
extraordinaire. Combien l'attente gnrale allait tre due!

Une porte latrale jusqu'alors ferme s'ouvrit, et soudain
parurent quelques masques. Aussitt le public fit cercle autour
d'eux. Tout le buffet se dversa instantanment dans la salle
blanche. Les masques se mirent en place pour la danse. Ayant
russi  me faufiler au premier plan, je me trouvai juste derrire
le groupe form par Julie Mikhalovna, Von Lembke et le gnral.
Pierre Stpanovitch, qui jusqu' ce moment ne s'tait pas montr,
accourut alors auprs de la gouvernante.

-- Je suis toujours en surveillance au buffet, lui dit-il  voix
basse; pour l'irriter encore plus, il avait pris, en prononant
ces mots, la mine d'un colier fautif. Julie Mikhalovna rougit de
colre.

--  prsent, du moins, vous devriez renoncer  vos mensonges,
homme effront! rpliqua-t-elle.

Cette rponse fut faite assez haut pour que le public l'entendt.
Pierre Stpanovitch s'esquiva tout content.

Il serait difficile de concevoir une allgorie plus plate, plus
fade, plus misrable que ce quadrille de la littrature. On
n'aurait rien pu imaginer qui ft moins appropri  l'esprit de
nos provinciaux; et pourtant la paternit de cette invention
appartenait, disait-on,  Karmazinoff. Le divertissement, il est
vrai, avait t rgl par Lipoutine aid du professeur boiteux que
nous avons vu chez Virguinsky. Mais l'ide venait de Karmazinoff,
et l'on prtend mme que le grand crivain avait voulu figurer en
costume parmi les danseurs. Ceux-ci taient rpartis en six
couples et pouvaient  peine tre appels des masques, attendu que
leur mise ne les distinguait pas des autres personnes prsentes.
Ainsi, par exemple, il y avait un vieux monsieur de petite taille
qui tait en habit comme tout le monde et dont le dguisement se
rduisait  une barbe blanche postiche. Ce personnage remuait
continuellement les pieds sans presque bouger de place et
conservait toujours un air srieux en dansant. Il profrait
certains sons d'une voix de basse enroue, histoire de reprsenter
par cet enrouement un journal connu.  ce masque faisaient vis--
vis deux gants: KH et Z, ces lettres taient cousues sur leurs
fracs, mais que signifiaient-elles? -- on n'en savait rien.
L'honnte pense russe tait personnifie par un monsieur entre
deux ges qui portait des lunettes, un frac, des gants et -- des
chanes (de vraies chanes). Cette pense avait sous le bras un
portefeuille contenant une sorte de dossier. De la poche
mergeait une lettre dcachete: c'tait un certificat que
quelqu'un avait envoy de l'tranger pour attester  tous les
sceptiques l'honntet de l'honnte pense russe. Tout cela
tait expliqu de vive voix par les commissaires du bal, car il
n'y avait pas moyen de dchiffrer le bout de lettre qui sortait de
la poche. Dans sa main droite leve en l'air, l'honnte pense
russe tenait une coupe, comme si elle et voulu porter un toast.
 sa droite et  sa gauche se trouvaient deux jeunes filles
nihilistes, coiffes  la Titus, qui pitinaient sur place, et
vis--vis dansait un autre vieux monsieur en habit, mais celui-ci
tait porteur d'une pesante massue, pour figurer le rdacteur en
chef d'un terrible organe moscovite. Numrote tes abatis, avait
l'air de dire ce matamore. Toutefois, il avait beau tre arm
d'une massue, il ne pouvait soutenir le regard que l'honnte
pense russe dirigeait obstinment sur lui  travers ses
lunettes; il dtournait les yeux, et, en esquissant un pas de
deux, s'agitait, se tortillait, ne savait o se fourrer, -- tant
le tourmentait, videmment, sa conscience... Du reste, je ne me
rappelle pas toutes ces charges; elles n'taient pas plus
spirituelles les unes que les autres, si bien qu' la fin je me
sentis honteux d'assister  un pareil spectacle. Cette mme
impression de honte se refltait sur tous les visages, sans en
excepter ceux des individus htroclites qui taient venus du
buffet. Pendant un certain temps le public resta silencieux, se
demandant avec irritation ce que cela voulait dire. Peu  peu les
langues se dlirent.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? grommelait dans un groupe un
sommelier.

-- C'est une btise.

-- C'est de la littrature. Ils blaguent le _Golas._

-- Mais qu'est-ce que a me fait,  moi?

Ailleurs, j'entendis le dialogue suivant:

-- Ce sont des nes!

-- Non, les nes, ce n'est pas eux, mais nous.

-- Pourquoi es-tu un ne?

-- Je ne suis pas un ne.

-- Eh bien, si tu n'es pas un ne,  plus forte raison je n'en
suis pas un.

Dans un troisime groupe:

-- On devrait leur flanquer  tous le pied au derrire!

-- Chambarder toute la salle!

Dans un quatrime:

-- Comment les Lembke n'ont-ils pas honte de regarder cela?

-- Pourquoi s'en priveraient-ils? Tu le regardes bien, toi!

-- Ce n'est pas ce que je fais de mieux, mais, aprs tout, moi, je
ne suis pas gouverneur.

-- Non, tu es un cochon.

-- Jamais de ma vie je n'ai vu un bal aussi vulgaire, observa d'un
ton aigre et avec le dsir vident d'tre entendue une dame qui se
trouvait prs de Julie Mikhalovna. C'tait une robuste femme de
quarante ans; elle avait le visage fard et portait une robe de
soie d'une couleur criarde; en ville presque tout le monde la
connaissait, mais personne ne la recevait. Veuve d'un conseiller
d'tat qui ne lui avait laiss qu'une maison de bois et une maigre
pension, elle vivait bien et avait quipage. Deux mois auparavant
Julie Mikhalovna tait alle lui faire visite, mais n'avait pas
t reue.

-- Du reste, c'tait facile  prvoir, ajouta-t-elle en regardant
effrontment la gouvernante.

Celle-ci n'y tint plus.

-- Si vous pouviez le prvoir, pourquoi tes-vous venue? demanda-
t-elle.

-- C'est le tort que j'ai eu, rpliqua insolemment la dame qui ne
cherchait qu'une dispute, mais le gnral intervint.

-- Chre dame, en vrit, vous devriez vous retirer, dit-il en se
penchant  l'oreille de Julie Mikhalovna. -- Nous ne faisons que
les gner, et, sans nous, ils s'amuseront  merveille. Vous avez
rempli toutes vos obligations, vous avez ouvert le bal; eh bien, 
prsent, laissez-les en repos... D'ailleurs, Andr Antonovitch ne
parat pas dans un tat trs satisfaisant... Pourvu qu'il n'arrive
pas de malheur!

Mais il tait dj trop tard.

Depuis que le quadrille tait commenc, Andr Antonovitch
considrait les danseurs avec un ahurissement ml d'irritation;
en entendant les premires remarques faites par le public, il se
mit  regarder autour de lui d'un air inquiet. Alors, pour la
premire fois, ses yeux rencontrrent certains hommes du buffet,
et un tonnement extraordinaire se manifesta dans son regard. Tout
 coup clatrent des rires bruyants parmi les spectateurs du
quadrille:  la dernire figure, le rdacteur en chef du terrible
organe moscovite, voyant toujours braques sur lui les lunettes
de l'honnte pense russe et ne sachant comment se drober au
regard qui le poursuivait, s'avisait soudain d'aller, les pieds en
l'air,  la rencontre de son ennemie, manire ingnieuse
d'exprimer que tout tait sens dessus dessous dans l'esprit du
terrible publiciste. Comme Liamchine seul savait faire le poirier,
il s'tait charg de reprsenter le journaliste  la massue. Julie
Mikhalovna ignorait compltement qu'on devait marcher les pieds
en l'air. Ils m'avaient cach cela, ils me l'avaient cach, me
rptait-elle plus tard avec indignation. La factie de Liamchine
obtint un grand succs de rire;  coup sr le public se souciait
fort peu de l'allgorie, mais il trouvait drle ce monsieur en
habit noir qui marchait sur les mains. Lembke frmit de colre.

-- Le vaurien! cria-t-il en montrant Liamchine, -- qu'on empoigne
ce garnement, qu'on le remette... qu'on le remette sur ses
pieds... la tte... la tte en haut... en haut!

Liamchine reprit instantanment sa position normale. L'hilarit
redoubla.

-- Qu'on expulse tous les garnements qui rient! ordonna
brusquement Lembke.

Des murmures commencrent  se faire entendre.

-- Cela n'est pas permis, Excellence.

-- Il n'est pas permis d'insulter le public.

-- Lui-mme est un imbcile! fit une voix dans un coin de la
salle.

-- Flibustiers! cria-t-on d'un autre coin.

Le gouverneur se tourna aussitt vers l'endroit d'o ce cri tait
parti, et il devint tout ple. Un vague sourire se montra sur ses
lvres, comme s'il s'tait soudain rappel quelque chose.

Julie Mikhalovna se mit en devoir de l'emmener.

-- Messieurs, dit-elle en s'adressant  la foule qui se pressait
vers elle et son mari, -- messieurs, excusez Andr Antonovitch.
Andr Antonovitch est souffrant... excusez... pardonnez-lui,
messieurs!

J'ai entendu le mot pardonnez sortir de sa bouche. La scne ne
dura que quelques instants. Mais je me souviens trs bien qu'en ce
moment mme, c'est--dire aprs les paroles de Julie Mikhalovna,
une partie du public, en proie  une sorte d'pouvante, gagna
prcipitamment la porte. Je me rappelle mme qu'une femme cria
avec des larmes dans la voix:

-- Ah! encore comme tantt!

Elle ne croyait pas si bien dire; de fait, alors qu'on se
bousculait dj pour sortir au plus vite, une bombe clata soudain
au milieu de la cohue, encore comme tantt:

-- Au feu! Tout le Zaritchi[28] brle!

Je ne saurais dire si ce cri fut tout d'abord pouss dans les
salons, ou si quelque nouvel arrivant le jeta de l'antichambre;
quoi qu'il en soit, il produisit aussitt une panique dont ma
plume est impuissante  donner une ide. Plus de la moiti des
personnes venues au bal habitaient le Zaritchi, soit comme
propritaires, soit comme locataires des maisons de bois qui
abondent dans ce quartier. Courir aux fentres, carter les
rideaux, arracher les stores, fut l'affaire d'un instant. Tout le
Zaritchi tait en flammes.  la vrit, l'incendie venait
seulement de commencer, mais on le voyait svir dans trois
endroits parfaitement distincts, et c'tait l une circonstance
alarmante.

-- Le feu a t mis volontairement! Ce sont les ouvriers des
Chpigouline qui ont fait le coup! vocifrait-on dans la foule.

Je me rappelle quelques exclamations trs caractristiques:

-- Mon coeur me l'avait dit, qu'on mettrait le feu; tous ces
jours-ci j'en avais le pressentiment!

-- Ce sont les ouvriers de Chpigouline, il n'y a pas  chercher
les coupables ailleurs.

-- On nous a runis ici exprs pour pouvoir allumer l'incendie l-
bas!

Cette dernire parole, la plus trange de toutes, fut profre par
une femme, une Korobotchka sans doute, qu'affolait la perspective
de sa ruine. Le public tout entier s'lana vers la porte. Je ne
dcrirai pas l'encombrement de l'antichambre pendant que les
hommes prenaient leurs paletots, les dames leurs mantilles et
leurs mouchoirs; je passerai galement sous silence les cris des
femmes effrayes, les larmes des jeunes filles. Longtemps aprs on
a racont en ville que plusieurs vols avaient t commis dans
cette occasion. Le fait me semble peu croyable, mais il ne faut
pas s'tonner si, au milieu d'une confusion pareille, quelques-uns
durent s'en aller sans avoir retrouv leur pelisse. Sur le seuil,
la presse tait telle que Lembke et Julie Mikhalovna faillirent
tre crass.

-- Qu'on arrte tout le monde! Qu'on ne laisse sortir personne!
tonna le gouverneur en tendant le bras pour empcher la foule
d'avancer, -- qu'on les fouille tous minutieusement les uns aprs
les autres, tout de suite!

Des clameurs injurieuses accueillirent ces paroles.

-- Andr Antonovitch! Andr Antonovitch! s'cria Julie Mikhalovna
au comble du dsespoir.

-- Qu'on l'arrte la premire! poursuivit-il en dsignant sa femme
d'un geste menaant. -- Qu'on la visite la premire! Le bal
n'tait qu'un moyen destin  faciliter l'incendie...

Elle poussa un cri et tomba vanouie (oh! certes, ce n'tait pas
un vanouissement pour rire). Le prince, le gnral et moi, nous
courmes  son secours; d'autres personnes, des dames mme, nous
vinrent en aide dans ce moment critique. Nous emportmes la
malheureuse hors de cet enfer et la mmes en voiture, mais elle ne
reprit ses sens qu'en arrivant  sa demeure, et son premier cri
fut encore pour Andr Antonovitch. Aprs l'croulement de tous ses
chteaux en Espagne, il ne restait plus devant elle que son mari.
On envoya chercher un mdecin. En l'attendant, le prince et moi,
nous demeurmes pendant une heure entire auprs de Julie
Mikhalovna. Dans un lan de gnrosit le gnral (quoique fort
effray lui-mme) avait dclar qu'il passerait toute la nuit au
chevet de l'infortune, mais, au bout de dix minutes, il
s'endormit sur un fauteuil dans la salle, et nous le laissmes l.

 la premire nouvelle de l'incendie, le matre de police s'tait
empress de quitter le bal; il russit  faire sortir Andr
Antonovitch aussitt aprs nous, et voulut le dcider  prendre
place dans la voiture  ct de Julie Mikhalovna, rptant sur
tous les tons que Son Excellence avait besoin de repos. Je ne
comprends pas qu'il n'ait point insist davantage encore. Sans
doute Andr Antonovitch ne voulait pas entendre parler de repos et
tenait  se rendre au plus tt sur le lieu du sinistre, mais ce
n'tait pas une raison. En fin de compte, Ilia Ilitch le laissa
monter dans son drojki et partit avec lui pour le Zaritchi. Il
raconta ensuite que pendant toute la route le gouverneur n'avait
fait que gesticuler en donnant des ordres trop extraordinaires
pour pouvoir tre excuts. On sut plus tard que le saisissement
avait provoqu chez Von Lembke un accs de _delirium tremens._

Pas n'est besoin de raconter comment finit le bal. Quelques
dizaines de joyeux noceurs et avec eux plusieurs dames restrent
dans les salons que la police avait compltement vacus. Ils
prtendirent garder les musiciens, et ceux-ci persistant  vouloir
s'en aller, ils les accablrent de coups. Prokhoritch fut
razzi, comme l'avait prdit le gnral; on but toutes les
bouteilles du buffet, on se livra aux fantaisies chorgraphiques
les plus risques, on salit les chambres, et ce fut seulement 
l'aurore qu'une partie des pochards quitta la maison pour aller
recommencer au Zaritchi de nouvelles saturnales... Les autres,
couchs par terre ou sur les divans de velours maculs par
l'orgie, cuvrent ainsi leur vin jusqu'au matin. Ensuite les
domestiques les prirent par les pieds et les poussrent dans la
rue. Voil comment se termina la fte au profit des institutrices
de notre province.

IV

Notre public d'au-del de la rivire s'tait surtout mu de cette
circonstance que l'incendie avait t videmment allum par des
mains criminelles. Chose remarquable, le premier cri Au feu!
venait  peine d'tre profr que tout le monde accusait les
ouvriers des Chpigouline. Maintenant on sait trop bien qu'en effet
trois d'entre eux participrent  l'incendie, mais tous les autres
ont t reconnus innocents aussi bien par les tribunaux que par
l'opinion publique. La culpabilit du forat Fedka n'est pas moins
bien tablie que celle des trois gredins dont je viens de parler.
Voil toutes les donnes positives qu'on a recueillies jusqu'
prsent concernant l'origine de l'incendie. Mais quel but se
proposaient ces trois drles? Ont-ils agi de leur propre
initiative ou  l'instigation de quelqu'un? ce sont l des
questions auxquelles maintenant encore il est impossible de
rpondre autrement que par des conjectures.

Allum sur trois points et favoris par un vent violent, le feu se
propagea avec d'autant plus de rapidit que, dans cette partie de
la ville, la plupart des maisons sont construites en bois (du
reste, un des trois foyers de l'incendie fut teint presque
aussitt, comme on le verra plus bas). On a cependant exagr
notre malheur dans les correspondances envoyes aux journaux de la
capitale: un quart du Zaritchi, tout au plus, fut dvor par les
flammes. Notre corps de pompiers, quoique peu considrable eu
gard  l'tendue et  la population de la ville, montra un
courage et un dvouement au-dessus de tout loge, mais ses
efforts, mme seconds, comme ils le furent, par ceux des
habitants, n'auraient pas servi  grand'chose, si aux premires
lueurs de l'aurore le vent n'tait tomb tout  coup. Quand, une
heure aprs avoir quitt le bal, j'arrivai sur les lieux, je
trouvai l'incendie dans toute sa force. La rue parallle  la
rivire n'tait qu'un immense brasier. Il faisait clair comme en
plein jour. Inutile de retracer les divers dtails d'un tableau
que tout lecteur russe a eu bien des fois sous les yeux. Dans les
prouloks voisins de la rue en proie aux flammes rgnait une
agitation extraordinaire. Directement menacs par les progrs du
feu, les habitants de ces ruelles se htaient d'oprer leur
dmnagement; toutefois ils ne s'loignaient pas encore de leurs
logis; aprs avoir transport hors de chez eux leurs coffres et
leurs lits de plume, ils s'asseyaient dessus en attendant. Une
partie de la population mle tait occupe  un travail pnible:
elle abattait  coups de hache les cltures en planches et mme
les cabanes qui se trouvaient  proximit de l'endroit o
l'incendie exerait ses ravages. Les petits enfants rveills en
sursaut poussaient des cris auxquels se joignaient ceux des femmes
qui avaient dj russi  dmnager leurs meubles; quant aux
autres, elles procdaient silencieusement, mais avec la plus
grande activit, au sauvetage de leur mobilier. Au loin volaient
des tincelles et des flammches, on les teignait autant que
possible. Sur le thtre mme du sinistre s'taient groups
quantit de gens accourus de tous les coins de la ville; les uns
aidaient  combattre le feu, les autres contemplaient ce spectacle
en amateurs.

Embotant le pas  la foule curieuse, j'arrivai, sans questionner
personne,  l'endroit le plus dangereux, et l j'aperus enfin
Andr Antonovitch  la recherche de qui m'avait envoy Julie
Mikhalovna elle-mme. Le gouverneur tait debout sur un monceau
de planches provenant d'une clture abattue.  sa gauche,  trente
pas de distance, se dressait le noir squelette d'une maison de
bois presque entirement consume dj: aux deux tages les
fentres taient remplaces par des trous bants, la toiture
s'effondrait, et des flammes serpentaient encore  et l le long
des solives carbonises. Au fond d'une cour,  vingt pas de la
maison incendie, un pavillon compos aussi de deux tages
commenait  brler et on le disputait aux flammes du mieux que
l'on pouvait.  droite, des pompiers et des gens du peuple
s'efforaient de prserver un assez grand btiment en bois que le
feu n'avait pas encore atteint, mais qui courait un danger
imminent. Le visage tourn vers le pavillon, Lembke criait,
gesticulait et donnait des ordres qui n'taient excuts par
personne. Je crus remarquer que tout le monde le dlaissait.
Autour de lui, la foule comprenait les lments les plus divers: 
ct de la populace il y avait des messieurs, entre autres
l'archiprtre de la cathdrale. On coutait Andr Antonovitch avec
surprise, mais personne ne lui adressait la parole et n'essayait
de l'emmener ailleurs. Ple, les yeux tincelants, Von Lembke
disait les choses les plus stupfiantes; pour comble, il tait nu-
tte, ayant depuis longtemps perdu son chapeau.

-- L'incendie est toujours d  la malveillance! C'est le
nihilisme! Si quelque chose brle, c'est le nihilisme! entendis-je
avec une sorte d'pouvante, quoique ce langage ne ft plus une
rvlation pour moi.

-- Excellence, observa un commissaire de police qui se trouvait
prs du gouverneur, -- si vous consentiez  retourner chez vous et
 prendre du repos... Il y a mme danger pour Votre Excellence 
rester ici...

Comme je l'appris plus tard, ce commissaire de police avait t
laiss par Ilia Ilitch auprs de Von Lembke avec mission expresse
de veiller sur sa personne et de ne rien ngliger pour le ramener
chez lui; en cas de besoin urgent, il devait mme employer la
force, mais comment aurait-il fait pour excuter un pareil ordre?

-- Ils essuieront les larmes des sinistrs, mais ils brleront la
ville. Ce sont toujours les quatre coquins, les quatre coquins et
demi. Qu'on arrte le vaurien! Il s'introduit comme un ver dans
l'honneur des familles. Pour brler les maisons, on s'est servi
des institutrices. C'est une lchet, une lchet! Ah! qu'est-ce
qu'il fait? cria Andr Antonovitch apercevant tout  coup sur le
toit en partie consum du pavillon un pompier que les flammes
entouraient, -- qu'on le fasse descendre, qu'on l'arrache de l!
La toiture va s'effondrer sous lui, et il tombera dans le feu,
teignez-le... Qu'est-ce qu'il fait l?

-- Il travaille  teindre l'incendie, Excellence.

-- C'est invraisemblable. L'incendie est dans les esprits, et non
sur les toits des maisons. Tirez-le de l et ne vous occupez plus
de rien! C'est le mieux, c'est le mieux! Que les choses
s'arrangent comme elles pourront! Ah! qui est-ce qui pleure
encore? Une vieille femme! Cette vieille crie, pourquoi l'a-t-on
oublie?

En effet, au rez-de-chausse du pavillon se faisaient entendre les
cris d'une vieille femme de quatre-vingts ans, parente du marchal
 qui appartenait l'immeuble en proie aux flammes. Mais on ne
l'avait pas oublie: elle-mme, avant que l'accs de la maison
soit devenu impossible, avait fait la folie d'y rentrer pour
sauver un lit de plume qui se trouvait dans une petite chambre
jusqu'alors pargne par l'incendie. Sur ces entrefaites, le feu
avait aussi envahi cette pice.  demi asphyxie par la fume,
sentant une chaleur insupportable, la malheureuse poussait des
cris de terreur, tout en s'efforant de faire passer son lit par
la fentre. Lembke courut  son secours. Tout le monde le vit
s'lancer vers la croise, saisir le lit par un bout et le tirer 
lui de toutes ses forces. Mais, dans ce moment mme, une planche
se dtachant du toit atteignit le gouverneur au cou, et le
renversa, priv de connaissance, sur le sol.

L'aube parut enfin, maussade et sombre. L'incendie perdit de sa
violence; le vent cessa de souffler et fut remplac par une petite
pluie fine. J'tais dj dans un autre endroit du Zaritchi, trs
loign de celui o avait eu lieu l'accident survenu  Lembke. L,
dans la foule, j'entendis des conversations fort tranges: on
avait constat un fait singulier. Tout  l'extrmit du quartier,
il y avait dans un terrain vague, derrire des jardins potagers,
une maisonnette en bois, rcemment construite, qui se trouvait
bien  cinquante pas des autres habitations, et c'tait dans cette
maison carte que le feu avait pris en premier lieu. Vu sa
situation tout  fait excentrique, elle aurait pu brler
entirement sans mettre en danger aucune autre construction, de
mme qu'elle aurait t seule pargne par un incendie dvorant
tout le Zaritchi. videmment il s'agissait ici d'un cas isol,
d'une tentative criminelle, et non d'un accident imputable aux
circonstances. Mais voici o l'affaire se corsait: la maison avait
pu tre sauve, et, quand on y tait entr au lever du jour, on
avait eu sous les yeux le spectacle le plus inattendu. Le
propritaire de cet immeuble tait un bourgeois qui habitait non
loin de l, dans le faubourg; il avait couru en toute hte  sa
nouvelle maison ds qu'il y avait aperu un commencement
d'incendie, et, avec l'aide de quelques voisins, il tait parvenu
 teindre le feu. Dans cette demeure logeaient un capitaine connu
en ville, sa soeur et une vieille servante; or, durant la nuit,
tous trois avaient t assassins, et, selon toute vidence,
dvaliss. (Le matre de police tait en train de visiter le lieu
du crime au moment o Lembke entreprenait le sauvetage du lit de
plume.) Le matin, la nouvelle se rpandit, et la curiosit attira
bientt aux abords de la maisonnette une multitude d'individus de
toute condition, parmi lesquels se trouvaient mme plusieurs des
incendis du Zaritchi. Il tait difficile de se frayer un
passage  travers une foule si compacte. On me raconta qu'on avait
trouv le capitaine couch tout habill sur un banc avec la gorge
coupe; il tait sans doute plong dans le sommeil de l'ivresse
lorsque le meurtrier l'avait frapp; Lbiadkine, ajoutait-on,
avait saign comme un boeuf; le corps de Marie Timofievna tait
tout cribl de coups de couteau et gisait sur le seuil, ce qui
prouvait qu'une lutte avait eu lieu entre elle et l'assassin; la
servante, dont la tte n'tait qu'une plaie, devait aussi tre
veille au moment du crime. Au dire du propritaire, Lbiadkine
avait pass chez lui dans la matine de la veille; tant en tat
d'ivresse, il s'tait vant de possder beaucoup d'argent et avait
montr jusqu' deux cents roubles. Son vieux portefeuille vert
avait t retrouv vide sur le parquet, mais on n'avait touch ni
 ses vtements, ni au coffre de Marie Timofievna, pas plus qu'on
n'avait enlev la garniture en argent de l'icne. videmment le
voleur s'tait dpch; de plus, ce devait tre un homme au
courant des affaires du capitaine; il n'en voulait qu' l'argent,
et il savait o le trouver. Si le propritaire n'tait pas arriv
 temps pour teindre l'incendie, les cadavres auraient t
rduits en cendres, et ds lors il et t fort difficile de
dcouvrir la vrit.

Tels furent les renseignements qu'on me donna. J'appris aussi que
M. Stavroguine tait venu lui-mme louer ce logement pour le
capitaine et sa soeur. Le propritaire ne voulait pas d'abord
entendre parler de location, parce qu'il songeait  faire de sa
maison un cabaret; mais Nicolas Vsvolodovitch n'avait pas regard
au prix, et il avait pay six mois d'avance.

-- Ce n'est pas par hasard que le feu a pris, entendait-on dans la
foule.

Mais la plupart restaient silencieux, et les visages taient
plutt sombres qu'irrits. Cependant autour de moi on continuait 
s'entretenir de Nicolas Vsvolodovitch: la femme tue tait son
pouse; la veille il avait attir chez lui dans des vues
dshonntes une jeune personne appartenant  la plus haute
socit, la fille de la gnrale Drozdoff; on allait porter
plainte contre lui  Ptersbourg; si sa femme avait t
assassine, c'tait videmment pour qu'il pt pouser mademoiselle
Drozdoff. Comme Skvorechniki n'tait qu' deux verstes et demie de
l, je pensai un instant  aller y porter la nouvelle.  dire
vrai, je ne vis personne exciter la foule, quoique j'eusse reconnu
parmi les individus prsents deux ou trois figures patibulaires
rencontres au buffet. Je dois seulement signaler un jeune homme
dont l'attitude me frappa. Grand, maigre, anmique, il avait des
cheveux crpus, et une paisse couche de suie couvrait son visage.
C'tait, ainsi que je le sus plus tard, un bourgeois exerant la
profession de serrurier. Quoiqu'il ne ft pas ivre, son agitation
contrastait avec la tranquillit morne de ceux qui l'entouraient.
Il s'adressait sans cesse au peuple en faisant de grands gestes,
mais tout ce que je pouvais saisir de ses paroles se rduisait 
des phrases comme ceci: Mes amis, qu'est-ce que c'est? Est-il
possible que cela se passe ainsi?

CHAPITRE III[29]

_LA FIN D'UN ROMAN._

I

Dans la grande salle de Skvorechniki (la mme o avait eu lieu la
dernire entrevue de Barbara Ptrovna avec Stpan Trophimovitch),
on embrassait d'un coup d'oeil tout l'incendie. Il tait plus de
cinq heures, le jour naissait; debout prs de la dernire fentre
 droite, Lisa contemplait la rougeur mourante du ciel. La jeune
fille tait seule dans la chambre. Elle avait encore la magnifique
robe vert tendre garnie de dentelles qu'elle portait la veille 
la matine littraire, mais ce vtement tait maintenant frip, on
voyait qu'il avait t mis au plus vite et sans soin. Remarquant
tout  coup que son corsage n'tait pas bien agraf, Lisa rougit,
se rajusta en toute hte et passa  son cou un mouchoir rouge que
la veille, en arrivant, elle avait jet sur un fauteuil. Les
boucles dfaites de son opulente chevelure sortaient de dessous le
mouchoir et flottaient sur l'paule droite. Son visage tait las
et soucieux, mais les yeux brillaient sous les sourcils froncs.
Elle revint prs de la fentre et appuya son front brlant contre
la vitre froide. La porte s'ouvrit, entra Nicolas Vsvolodovitch.

-- J'ai envoy un exprs qui est parti  bride abattue, dit-il, --
dans dix minutes nous saurons tout; en attendant, les gens disent
que la partie du Zaritchi qui a brl est celle qui avoisine le
quai,  droite du pont. L'incendie s'est dclar entre onze heures
et minuit;  prsent c'est la fin.

Il ne s'approcha pas de la fentre et s'arrta  trois pas
derrire la jeune fille; mais elle ne se retourna pas vers lui.

-- D'aprs le calendrier, on devrait voir clair depuis une heure,
et il fait presque aussi noir qu'en pleine nuit, observa-t-elle
d'un ton vex.

-- Tous les calendriers mentent, rpondit avec un sourire aimable
Nicolas Vsvolodovitch, mais, honteux d'avoir mis une observation
aussi banale, il se hta d'ajouter: -- Il est ennuyeux de vivre
d'aprs le calendrier, Lisa.

Et, s'avouant avec colre qu'il venait de dire une nouvelle
platitude, il garda dfinitivement le silence. Lisa eut un sourire
amer.

-- Vous tes dans une disposition d'esprit si chagrine que vous ne
trouvez mme rien  me dire. Mais rassurez-vous, votre remarque ne
manquait pas d'-propos: je vis toujours selon le calendrier,
c'est lui qui rgle chacune de mes actions. Vous vous tonnez de
m'entendre parler ainsi?

Elle quitta brusquement la fentre et prit place sur un fauteuil.

-- Asseyez-vous aussi, je vous prie. Nous n'avons pas longtemps 
tre ensemble, et je veux dire tout ce qu'il me plat... Pourquoi
n'en feriez-vous pas autant?

Nicolas Vsvolodovitch s'assit  ct de la jeune fille et
doucement, presque craintivement, la prit par la main.

-- Que signifie ce langage, Lisa? Quelle peut en tre la cause
subite? Pourquoi dire que nous n'avons pas longtemps  tre
ensemble? Voil dj la seconde phrase nigmatique qui sort de ta
bouche depuis une demi-heure que tu es veille.

-- Vous vous mettez  compter mes phrases nigmatiques? reprit-
elle en riant. -- Mais vous rappelez-vous quel a t mon premier
mot hier, en arrivant ici? Je vous ai dit que c'tait un cadavre
qui venait chez vous. Voil ce que vous avez cru ncessaire
d'oublier. Vous l'avez oubli, ou vous n'y avez pas fait
attention.

-- Je ne m'en souviens pas, Lisa. Pourquoi un cadavre? Il faut
vivre...

-- Et c'est tout? Vous avez perdu toute votre loquence. J'ai eu
mon heure de vie, c'est assez. Vous vous souvenez de Christophore
Ivanovitch?

-- Non, je n'ai aucun souvenir de lui, rpondit Nicolas
Vsvolodovitch en fronant le sourcil.

-- Christophore Ivanovitch, dont nous avons fait la connaissance 
Lausanne? Vous le trouviez insupportable. En ouvrant la porte, il
ne manquait jamais de dire: Je viens pour une petite minute, et
il restait toute la journe. Je ne veux pas ressembler 
Christophore Ivanovitch et rester toute la journe.

Une impression de souffrance se manifesta sur le visage de
Stavroguine.

-- Lisa, s'cria-t-il, -- je te le jure, je t'aime maintenant plus
qu'hier quand tu es entre chez moi!

-- Quelle trange dclaration! Pourquoi prendre hier comme mesure
et le mettre en comparaison avec aujourd'hui?

-- Tu ne me quitteras pas, poursuivit Stavroguine avec une sorte
de dsespoir, -- nous partirons ensemble, aujourd'hui mme, n'est-
ce pas? N'est-ce pas?

-- Ae! ne me serrez pas si fort le bras, vous me faites mal! O
aller ensemble aujourd'hui mme? Commencer quelque part une vie
nouvelle? Non, voil dj assez d'essais... d'ailleurs, c'est
trop long pour moi, j'en suis incapable, je ne suis pas  la
hauteur. O j'irais volontiers, c'est  Moscou, pour y faire des
visites et en recevoir, -- tel est mon idal, vous le savez; dj
en Suisse, je vous ai rvl mon caractre. Comme vous tes mari,
il nous est impossible d'aller  Moscou et d'y faire des visites;
inutile, par consquent, de parler de cela.

-- Lisa, qu'est-ce qu'il y a donc eu hier?

-- Il y a eu ce qu'il y a eu.

-- Cela ne se peut pas! C'est cruel!

-- Qu'importe? Si c'est cruel, supportez-le.

-- Vous vous vengez sur moi de votre fantaisie d'hier... grommela
Nicolas Vsvolodovitch avec un mchant sourire. La jeune fille
rougit.

-- Quelle basse pense!

-- Alors, pourquoi donc m'avez-vous donn... tant de bonheur?
Ai-je le droit de le savoir?

-- Non, interrogez-moi sans demander si vous en avez le droit;
n'ajoutez pas une sottise  la bassesse de votre supposition. Vous
n'tes gure bien inspir aujourd'hui.  propos, ne craignez-vous
pas aussi l'opinion publique, et n'tes-vous pas troubl par la
pense que ce bonheur vous attirera une condamnation? Oh! s'il
en est ainsi, pour l'amour de Dieu, bannissez toute inquitude.
Vous n'tes ici coupable de rien et n'avez de comptes  rendre 
personne. Quand j'ai ouvert votre porte hier, vous ne saviez pas
mme qui allait entrer. Il n'y a eu l qu'une fantaisie de ma
part, comme vous le disiez tout  l'heure, -- rien de plus. Vous
pouvez hardiment lever les yeux et regarder tout le monde en face!

-- Tes paroles, cet enjouement factice qui dure dj depuis une
heure, me glacent d'pouvante. Ce bonheur dont tu parles avec
tant d'irritation, me cote... tout. Est-ce que je puis maintenant
te perdre? Je le jure, je t'aimais moins hier. Pourquoi donc
m'tes-tu tout aujourd'hui? Sais-tu ce qu'elle m'a cot, cette
nouvelle esprance? Je l'ai paye d'une vie.

-- De la vtre ou d'une autre?

Il tressaillit.

-- Que veux-tu dire? questionna-t-il en regardant fixement son
interlocutrice.

-- Je voulais vous demander si vous l'aviez paye de votre vie ou
de la mienne. Est-ce qu' prsent vous ne comprenez plus rien?
rpliqua en rougissant la jeune fille. -- Pourquoi avez-vous fait
ce brusque mouvement? Pourquoi me regardez-vous avec cet air-l?
Vous m'effrayez. De quoi avez-vous toujours peur? Voil dj
longtemps que je m'en aperois, vous avez peur, maintenant
surtout... Seigneur, que vous tes ple!

-- Si tu sais quelque chose, Lisa, je te jure que je ne sais
rien... ce n'est nullement _de cela_ que je parlais tout 
l'heure, en disant que j'avais pay d'une vie...

-- Je ne vous comprends pas du tout, rpondit-elle avec un
tremblement dans la voix.

 la fin, un sourire lent, pensif, se montra sur les lvres de
Nicolas Vsvolodovitch. Il s'assit sans bruit, posa ses coudes sur
ses genoux et mit son visage dans ses mains.

-- C'est un mauvais rve et un dlire... Nous parlions de deux
choses diffrentes.

-- Je ne sais pas du tout de quoi vous parliez... Pouviez-vous ne
pas savoir hier que je vous quitterais aujourd'hui? Le saviez-
vous, oui ou non? Ne mentez pas, le saviez-vous, oui ou non?

-- Je le savais... fit-il  voix basse.

-- Eh bien, alors, de quoi vous plaignez-vous? vous le saviez et
vous avez mis l'instant  profit. Quelle dception y a-t-il ici
pour vous?

-- Dis-moi toute la vrit, cria Stavroguine avec l'accent d'une
profonde souffrance: -- hier, quand tu as ouvert ma porte, savais-
tu toi-mme que tu n'entrais chez moi que pour une heure?

Elle fixa sur lui un regard haineux.

-- C'est vrai que l'homme le plus srieux peut poser les questions
les plus tonnantes. Et pourquoi tant vous inquiter de cela? Vous
sentiriez-vous atteint dans votre amour-propre parce qu'une femme
vous a quitt la premire, au lieu d'attendre que vous lui donniez
son cong? Vous savez, Nicolas Vsvolodovitch, je me suis
convaincue, entre autres choses, de votre extrme magnanimit 
mon gard, et, tenez, je ne puis pas souffrir cela chez vous.

Il se leva et fit quelques pas dans la chambre.

-- C'est bien, j'admets que cela doive finir ainsi, soit... Mais
comment tout cela a-t-il pu arriver?

-- Voil ce qui vous intrigue! Et le plus fort, c'est que vous
tes parfaitement difi l-dessus, que vous comprenez la chose
mieux que personne, et que vous-mme l'aviez prvue. Je suis une
demoiselle, mon coeur a fait son ducation  l'Opra, tel a t le
point de dpart, tout est venu de l...

-- Non.

-- Il n'y a rien ici qui soit de nature  froisser votre amour-
propre, et c'est l'exacte vrit. Cela a commenc par un beau
moment qui a t plus fort que moi. Avant-hier, en rentrant chez
moi aprs votre rponse si chevaleresque  l'insulte publique que
je vous avais faite, j'ai devin tout de suite que si vous me
fuyiez, c'tait parce que vous tiez mari, et nullement parce que
vous me mprisiez, chose dont j'avais surtout peur en ma qualit
de jeune fille mondaine. J'ai compris qu'en m'vitant vous me
protgiez contre ma propre imprudence. Vous voyez comme j'apprcie
votre grandeur d'me. Alors est arriv Pierre Stpanovitch, qui
m'a tout expliqu. Il m'a rvl que vous tiez agit par une
grande ide devant laquelle nous n'tions, lui et moi, absolument
rien, mais que nanmoins j'tais un obstacle sur votre chemin. Il
m'a dit qu'il tait votre associ dans cette entreprise et m'a
instamment prie de me joindre  vous deux; son langage tait tout
 fait fantastique, il citait des vers d'une chanson russe o il
est question d'un navire aux rames d'rable. Je l'ai compliment
sur son imagination potique, et il a pris mes paroles pour des
propos sans consquence. Mais sachant depuis longtemps que mes
rsolutions ne durent pas plus d'une minute, je me suis dcide
tout de suite. Eh bien, voil tout, ces explications suffisent,
n'est-ce pas? Je vous en prie, restons-en l; autrement, qui sait?
nous nous fcherions encore. N'ayez peur de personne, je prends
tout sur moi. Je suis mauvaise, capricieuse, j'ai t sduite par
un navire d'opra, je suis une demoiselle... Et, vous savez, je
croyais toujours que vous m'aimiez perdument. Toute sotte que je
suis, ne me mprisez pas et ne riez pas de cette petite larme que
j'ai laisse couler tout  l'heure. J'aime normment  pleurer,
je m'apitoie volontiers sur moi. Allons, assez, assez. Je ne suis
capable de rien, ni vous non plus; chacun de nous a son pied de
nez, que ce soit notre consolation. Au moins l'amour-propre est
sauf.

-- C'est un mensonge et un dlire! s'cria Nicolas Vsvolodovitch
qui marchait  grands pas dans la chambre en se tordant les mains.
-- Lisa, pauvre Lisa, qu'as-tu fait?

-- Je me suis brle  la chandelle, rien de plus. Tiens, on
dirait que vous pleurez aussi? Soyez plus convenable, moins
sensible...

-- Pourquoi, pourquoi es-tu venue chez moi?

-- Mais ne comprendrez-vous pas enfin dans quelle situation
comique vous vous placez aux yeux du monde par de pareilles
questions?

-- Pourquoi t'es-tu si monstrueusement, si btement perdue? Que
faire maintenant?

-- Et c'est l Stavroguine, le buveur de sang Stavroguine, comme
vous appelle une dame d'ici qui est amoureuse de vous! coutez, je
vous l'ai dj dit: j'ai mis ma vie dans une heure et je suis
tranquille. Faites de mme... ou plutt, non, pour vous c'est
inutile; vous aurez encore tant d'heures et de moments
divers...

-- Autant que toi; je t'en donne ma parole d'honneur la plus
sacre, pas une heure de plus que toi!

Il continuait  se promener dans la chambre sans voir les regards
pntrants que Lisa attachait sur lui. Dans les yeux de la jeune
fille brilla soudain comme un rayon d'esprance, mais il
s'teignit au mme instant.

-- Si tu savais le prix de mon _impossible_ sincrit en ce
moment, Lisa, si seulement je pouvais te rvler...

-- Rvler? Vous voulez me rvler quelque chose? Dieu me prserve
de vos rvlations! interrompit-elle avec une sorte d'effroi.

Il s'arrta et attendit inquiet.

-- Je dois vous l'avouer, en Suisse dj je m'tais persuade que
vous aviez je ne sais quoi d'horrible sur la conscience: un
mlange de boue et de sang, et... et en mme temps quelque chose
de profondment ridicule. Si je ne me suis pas trompe, gardez-
vous de me faire votre confession, elle n'exciterait que ma rise.
Toute votre vie je me moquerais de vous... Ah! vous plissez
encore? Allons, c'est fini, je vais partir.

Et elle se leva soudain en faisant un geste de mpris.

-- Tourmente-moi, supplicie-moi, assouvis sur moi ta colre! cria
Nicolas Vsvolodovitch dsespr. -- Tu en as pleinement le droit!
Je savais que je ne t'aimais pas, et je t'ai perdue. Oui, j'ai
mis l'instant  profit; j'ai eu un espoir... il y a dj
longtemps... un dernier espoir... Je n'ai pas pu tenir contre la
lumire qui a illumin mon coeur quand hier tu es entre chez moi
spontanment, seule, la premire. J'ai cru tout  coup... peut-
tre mme que je crois encore maintenant.

-- Une si noble franchise mrite d'tre paye de retour: je ne
veux pas tre une soeur de charit pour vous. Il se peut qu'aprs
tout je me fasse garde-malade, si je n'ai pas l'heureuse chance de
mourir aujourd'hui; mais lors mme que je me vouerais au service
des infirmes, ce n'est pas  vous que je donnerais mes soins,
quoique, sans doute, vous valiez bien un manchot ou un cul-de-
jatte quelconque. Je me suis toujours figur que vous m'emmneriez
dans quelque endroit habit par une gigantesque araigne de la
grandeur d'un homme et mchante en proportion de sa taille; nous
passerions l toute notre vie  regarder cette bte en tremblant,
et c'est ainsi que nous filerions ensemble le parfait amour.
Adressez-vous  Dachenka; celle-l vous suivra o vous voudrez.

-- Ne pouviez-vous pas vous dispenser de prononcer son nom dans la
circonstance prsente?

-- Pauvre chienne! Faites-lui mes compliments. Sait-elle qu'en
Suisse dj vous vous l'tiez rserve comme un en cas pour votre
vieillesse? Quelle prvoyance! quel esprit pratique! Ah! qui est
l?

Au fond de la salle la porte s'tait entrebille, laissant voir
une tte qui disparut presque au mme instant.

-- C'est toi, Alexis Egoritch? demanda Stavroguine.

-- Non, ce n'est que moi, rpondit Pierre Stpanovitch passant de
nouveau sa tte et la moiti de son corps par l'ouverture de la
porte. -- Bonjour, lisabeth Nikolaevna; en tout cas, bon matin.
Je savais bien que je vous trouverai tous les deux dans cette
salle. Je ne viens que pour un instant, Nicolas Vsvolodovitch, --
il faut,  tout prix, que je vous dise deux mots... c'est
absolument ncessaire... deux petits mots, pas davantage!

Stavroguine se dirigea vers la porte, mais, aprs avoir fait trois
pas, il revint vers Lisa.

-- Si tout  l'heure tu entends quelque chose, Lisa, sache-le: je
suis coupable!

Elle frissonna et le regarda d'un air effray, mais il sortit au
plus vite.

II

La pice dont Pierre Stpanovitch venait d'entrouvrir la porte
tait une grande antichambre de forme ovale. Alexis Egoritch s'y
trouvait avant l'arrive du visiteur, mais celui-ci l'avait fait
sortir. Nicolas Vsvolodovitch, aprs avoir ferm sur lui la porte
donnant accs  la salle, attendit ce qu'on avait  lui
communiquer. Pierre Stpanovitch jeta sur lui un regard sondeur.

-- Eh bien?

-- Si vous savez dj les choses, rpondit prcipitamment Pierre
Stpanovitch dont les yeux semblaient vouloir lire dans l'me de
Stavroguine, -- je vous dirai que la faute n'est, bien entendu, 
aucun de nous, et que vous tes moins coupable que personne,
attendu qu'il y a eu l un tel concours... une telle concidence
d'vnements... bref, au point de vue juridique, vous tes tout 
fait hors de cause, j'avais hte de vous en informer.

-- Ils ont t brls? Assassins?

-- Assassins, mais pas brls, et c'est ce qu'il y a de vexant.
Du reste, je vous donne ma parole d'honneur que moi non plus je ne
suis pour rien dans l'affaire, quels que soient vos soupons  mon
endroit, -- car peut-tre vous me souponnez, hein? Voulez-vous
que je vous dise toute la vrit? Voyez-vous, cette ide s'est
bien offerte un instant  mon esprit, -- vous-mme me l'aviez
suggre, sans y attacher d'importance, il est vrai, et seulement
pour me taquiner (car vous ne me l'auriez pas suggre
srieusement), -- mais je n'y ai pas donn suite, et je ne
l'aurais voulu faire  aucun prix, pas mme pour cent roubles, --
d'autant plus que l'intrt tait nul, pour moi, entendons-nous,
pour moi... (Tout ce discours tait dbit avec une volubilit
extraordinaire.) Mais voyez comme les circonstances se sont
rencontres: j'ai de ma poche (vous entendez: de ma poche, pas un
rouble n'est venu de vous, et vous-mme le savez), j'ai de ma
poche donn  l'imbcile Lbiadkine deux cent trente roubles dans
la soire d'avant-hier, -- vous entendez, avant-hier, et non pas
hier aprs la matine littraire, notez cela: j'appelle votre
attention sur ce point parce qu'alors je ne savais pas encore
qu'lisabeth Nikolaevna irait chez vous; j'ai tir cet argent de
ma propre bourse, uniquement parce qu'avant-hier vous vous tiez
distingu, la fantaisie vous tait venue de rvler votre secret 
tout le monde. Allons, je ne m'immisce pas l-dedans... c'est
votre affaire... vous tes un chevalier... j'avoue pourtant qu'un
coup de massue sur le front ne m'aurait pas tourdi davantage.
Mais comme ces tragdies m'ennuyaient fort, enfin comme tout cela
nuisait  mes plans, je me suis jur d'expdier cote que cote et
 votre insu les Lbiadkine  Ptersbourg, d'autant plus que le
capitaine lui-mme ne demandait qu' y aller. Seulement je me suis
tromp; j'ai donn l'argent en votre nom; est-ce ou non une
erreur? Ce n'en est peut-tre pas une, hein? coutez maintenant,
coutez quelle a t la consquence de tout cela...

Dans le feu de la conversation, il se rapprocha de Stavroguine et
le saisit par le revers de la redingote (peut-tre le fit-il
exprs), mais un coup violemment appliqu sur son bras l'obligea 
lcher prise.

-- Eh bien, qu'est-ce que vous faites?... Prenez garde, vous allez
me casser le bras... Le principal ici, c'est la faon dont cela a
tourn, -- reprit Pierre Stpanovitch sans s'mouvoir aucunement
du coup qu'il avait reu. -- Je remets l'argent dans la soire en
stipulant que le frre et la soeur partiront le lendemain  la
premire heure; je confie  ce coquin de Lipoutine le soin de les
mettre lui-mme en wagon. Mais le vaurien tenait absolument 
faire en public une farce d'colier, -- vous en avez peut-tre
entendu parler?  la matine littraire? coutez donc, coutez:
tous deux boivent ensemble et composent des vers. Lipoutine, qui
en a crit la moiti, fait endosser un frac au capitaine, et, tout
en m'assurant qu'il l'a conduit le matin  la gare, il le tient
sous sa main dans une petite chambre du fond, pour le pousser sur
l'estrade au moment voulu. Mais l'autre s'enivre inopinment.
Alors a lieu le scandale que l'on sait. Ensuite Lbiadkine est
ramen chez lui ivre-mort, et Lipoutine lui subtilise deux cents
roubles, ne laissant que la menue monnaie dans la poche du
capitaine. Par malheur, celui-ci, le matin s'tait vant d'avoir
le gousset bien garni, et il avait eu l'imprudence d'exhiber ces
deux cents roubles dans les cabarets frquents par une clientle
suspecte. Or, comme Fedka attendait justement cela et qu'il avait
entendu certains mots chez Kiriloff (vous vous rappelez ce que
vous avez dit?), il s'est dcid  profiter de l'occasion. Voil
toute la vrit. Je suis bien aise du moins que Fedka n'ait pas
trouv d'argent: le drle comptait sur une recette de mille
roubles! Il s'est dpch, et, parait-il, lui-mme a eu peur de
l'incendie... Soyez-en persuad, cet incendie a t pour moi comme
un coup de bche que j'aurais reu sur la tte. Non, c'est le
diable sait quoi! C'est une telle insubordination... Tenez,  vous
de qui j'attends de si grandes choses, je n'ai rien  cacher: eh
bien, oui, depuis longtemps je songeais  recourir au feu, car
cette ide est fort populaire, profondment nationale; mais je
tenais ce moyen en rserve pour l'heure critique, pour le moment
dcisif o nous nous lverons tous et... Et voil que tout  coup,
sans ordre, de leur propre initiative, ils s'avisent de faire cela
au moment o prcisment il faudrait rester coi et retenir son
souffle! Non, c'est une telle indiscipline!... en un mot, je ne
sais rien encore, on parle ici de deux ouvriers de l'usine
Chpigouline... mais si les _ntres_ sont aussi pour quelque chose
l-dedans, si l'un d'eux a pris une part quelconque  cet
incendie, -- malheur  lui! Voyez ce que c'est que de les
abandonner un seul instant  eux-mmes! Non, il n'y a rien  faire
avec cette fripouille dmocratique et ses quinquvirats; ce qu'il
faut, c'est une volont puissante, despotique, ayant son point
d'appui en dehors des sections et aveuglment obie par celles-
ci... Mais en tout cas on a beau maintenant trompeter partout que
la ville a brl parce que Stavroguine avait besoin de l'incendie
pour se dbarrasser de sa femme, au bout du compte...

-- Ah! on trompette cela partout?

-- C'est--dire qu'on ne le trompette pas encore, j'avoue que rien
de semblable n'est arriv  mes oreilles, mais vous savez comment
raisonne la foule, surtout quand elle vient d'tre prouve par un
sinistre. On a bientt fait de mettre en circulation le bruit le
plus idiot. Au fond, du reste, vous n'avez absolument rien 
craindre. Vis--vis de la loi vous tes compltement innocent,
vis--vis de la conscience aussi, -- vous ne vouliez pas cela,
n'est-ce pas? Vous ne le vouliez pas? Il n'y a pas de preuves, il
n'y a qu'une concidence...  moins que Fedka ne se rappelle les
paroles imprudentes prononces par vous l'autre jour chez Kiriloff
(quel besoin aviez-vous de parler ainsi?), mais cela ne prouve
rien du tout, et, d'ailleurs, nous ferons taire Fedka. Je me
charge de lui couper la langue aujourd'hui mme...

-- Les cadavres n'ont pas t brls?

-- Pas le moins du monde; cette canaille n'a rien su faire
convenablement. Mais du moins je me rjouis de vous voir si
tranquille... car, bien que ce ne soit nullement votre faute et
que vous n'ayez pas mme une pense  vous reprocher, n'importe...
Avouez pourtant que tout cela arrange admirablement vos affaires:
vous tes, du coup, libre, veuf, en mesure d'pouser, quand vous
voudrez, une belle et riche demoiselle, qui, par surcrot de
veine, se trouve dj dans vos mains. Voil ce que peut faire un
pur hasard, un concours fortuit de circonstances, -- hein?

-- Vous me menacez, imbcile?

-- Allons, c'est cela, traitez-moi tout de suite d'imbcile, et
quel ton! Vous devriez tre enchant, et vous... Je suis accouru
tout exprs pour vous apprendre au plus tt... Et pourquoi vous
menacerais-je? Je me soucie bien d'obtenir quelque chose de vous
par l'intimidation! Il me faut votre libre consentement, je ne
veux point d'une adhsion force. Vous tes une lumire, un
soleil... C'est moi qui vous crains de toute mon me, et non vous
qui me craignez! Je ne suis pas Maurice Nikolavitch... Figurez-
vous qu'au moment o j'arrivais ici  bride abattue, j'ai trouv
Maurice Nikolavitch prs de la grille de votre jardin... il a d
passer l toute la nuit, son manteau tait tout tremp! C'est
prodigieux! Comment un homme peut-il tre fou  ce point l?

-- Maurice Nikolavitch? C'est vrai?

-- C'est l'exacte vrit. Il est devant la grille du jardin. 
trois cents pas d'ici, si je ne me trompe. J'ai pass  ct de
lui aussi rapidement que possible, mais il m'a vu. Vous ne le
saviez pas? En ce cas je suis bien aise d'avoir pens  vous le
dire. Tenez, celui-l est plus  craindre que personne, s'il a un
revolver sur lui, et enfin la nuit, le mauvais temps, une
irritation bien lgitime, -- car le voil dans une drle de
situation, ha, ha! Qu'est-ce qu'il fait l selon vous?

-- Il attend lisabeth Nikolaevna, naturellement.

-- Bah! Mais pourquoi irait-elle le retrouver? Et... par une telle
pluie... voil un imbcile!

-- Elle va le rejoindre tout de suite.

-- Vraiment! Voil une nouvelle! Ainsi... Mais coutez,  prsent
la position d'lisabeth Nikolaevna est change du tout au tout:
que lui importe maintenant Maurice Nikolavitch? Rendu libre par
le veuvage, vous pouvez l'pouser ds demain, n'est-ce pas? Elle
ne le sait pas encore, -- laissez-moi faire, et dans un instant
j'aurai tout arrang. O est-elle? Ce qu'elle va tre contente en
apprenant cela!

-- Contente?

-- Je crois bien, allons lui porter la nouvelle.

-- Et vous pensez que ces cadavres n'veilleront chez elle aucun
soupon? demanda Nicolas Vsvolodovitch avec un singulier
clignement d'yeux.

-- Non, certes, ils n'en veilleront pas, rpondit plaisamment
Pierre Stpanovitch, -- car au point de vue juridique... Eh!
quelle ide! Et quand mme elle se douterait de quelque chose! Les
femmes glissent si facilement l-dessus, vous ne connaissez pas
encore les femmes! D'abord, maintenant c'est tout profit pour elle
de vous pouser, attendue qu'elle s'est perdue de rputation;
ensuite, je lui ai parl du navire et j'ai remarqu qu'elle y
mordait, voil de quel calibre est cette demoiselle. N'ayez pas
peur, elle enjambera ces petits cadavres avec aisance et facilit,
d'autant plus que vous tes tout  fait, tout  fait innocent,
n'est-ce pas? Seulement elle aura soin de conserver ces petits
cadavres pour vous les servir plus tard, aprs un an de mariage.
Toute femme, en allant ceindre la couronne nuptiale, cherche ainsi
des armes dans le pass de son mari, mais d'ici l... qu'y aura-t-
il dans un an? Ha, ha, ha!

-- Si vous avez un drojki, conduisez-la tout de suite auprs de
Maurice Nikolavitch. Elle m'a dclar tout  l'heure qu'elle ne
pouvait pas me souffrir et qu'elle allait me quitter; assurment
elle ne me permettrait pas de lui offrir une voiture.

-- Ba-ah! Est-ce que, rellement, elle veut s'en aller? D'o cela
pourrait-il venir? demanda Pierre Stpanovitch en regardant
Stavroguine d'un air stupide.

-- Elle s'est aperue cette nuit que je ne l'aimais pas du tout...
ce que, sans doute, elle a toujours su.

-- Mais est-ce que vous ne l'aimez pas? rpliqua le visiteur qui
paraissait prodigieusement tonn; -- s'il en est ainsi, pourquoi
donc hier, quand elle est entre, l'avez-vous garde chez vous au
lieu de la prvenir loyalement ds l'abord que vous ne l'aimiez
pas? Vous avez commis une lchet pouvantable; et quel rle
ignoble je me trouve, par votre fait, avoir jou auprs d'elle!

Stavroguine eut un brusque accs d'hilarit.

-- Je ris de mon singe, se hta-t-il d'expliquer.

-- Ah! vous avez devin que je faisais le paillasse, reprit en
riant aussi Pierre Stpanovitch; -- c'tait pour vous gayer!
Figurez-vous, au moment o vous tes entr ici, votre visage m'a
appris que vous aviez du malheur. Peut-tre mme est-ce une
dveine complte, hein? Tenez, je parie, poursuivit-il en levant
gaiement la voix, -- que pendant toute la nuit vous tes rest
assis  ct l'un de l'autre dans la salle, et que vous avez perdu
un temps prcieux  faire assaut de noblesse... Allons, pardonnez-
moi, pardonnez-moi; cela m'est bien gal aprs tout: hier dj
j'tais sr que le dnouement serait bte. Je vous l'ai amene 
seule fin de vous procurer un peu d'amusement, et pour vous
prouver qu'avec moi vous ne vous ennuierez pas; je suis fort utile
sous ce rapport; en gnral j'aime  faire plaisir aux gens. Si
maintenant vous n'avez plus besoin d'elle, ce que je prsumais en
venant chez vous, eh bien...

-- Ainsi ce n'est que pour mon amusement que vous l'avez amene?

-- Pourquoi donc aurait-ce t?

-- Ce n'tait pas pour me dcider  tuer ma femme?

-- En voil une! Mais est-ce que vous l'avez tue? Quel homme
tragique!

--Vous l'avez tue, cela revient au mme.

-- Mais est-ce que je l'ai tue? Je vous rpte que je ne suis
absolument pour rien dans cette affaire-l. Pourtant vous
commencez  m'inquiter...

-- Continuez, vous disiez: Si maintenant vous n'avez plus besoin
d'elle, eh bien...

-- Eh bien, je vous prierai de me la rendre, naturellement! Je la
marierai  Maurice Nikolavitch; soit dit en passant, ce n'est
nullement moi qui l'ai mis en faction devant la grille de votre
jardin, n'allez pas encore vous fourrer cela dans la tte! Voyez-
vous, j'ai peur de lui en ce moment. Vous parliez de drojki, mais
j'avais beau rouler  toute vitesse, je n'tais pas rassur tantt
en passant  ct de lui. S'il tait arm d'un revolver?... me
disais-je. Heureusement que j'ai pris le mien. Le voici (il tira
de sa poche un revolver qu'il s'empressa d'y remettre aussitt
aprs l'avoir montr  Stavroguine), -- je m'en suis muni  cause
de la longueur de la route... Pour ce qui est d'lisabeth
Nikolaevna, je vous aurai tout dit en deux mots: son petit coeur
souffre maintenant  la pense de Maurice... du moins il doit
souffrir... et vous savez -- vraiment, elle n'est pas sans
m'inspirer quelque piti! Je vais la colloquer  Maurice, et
aussitt elle commencera  se souvenir de vous,  lui chanter vos
louanges,  l'insulter en face, -- tel est le coeur de la femme!
Eh bien, voil que vous riez encore? Je suis fort heureux que vous
soyez redevenu gai. Allons la trouver. Je mettrai tout d'abord
Maurice sur le tapis. Quant  ceux... qui ont t tus... peut-
tre vaut-il mieux ne pas lui en parler maintenant? Elle apprendra
toujours cela assez tt.

-- Qu'est-ce qu'elle apprendra? Qui a t tu? Qu'avez-vous dit de
Maurice Nikolavitch? demanda Lisa ouvrant tout  coup la porte.

-- Ah! vous tiez aux coutes?

-- Que venez-vous de dire au sujet de Maurice Nikolavitch? Il
est tu?

-- Ah! cette question prouve que vous n'avez pas bien entendu!
Tranquillisez-vous, Maurice Nikolavitch est vivant et en
parfaite sant, ce dont vous allez pouvoir vous assurer 
l'instant mme, car il est ici, prs de la grille du jardin... et
je crois qu'il a pass l toute la nuit; son manteau est tout
tremp... Quand je suis arriv, il m'a vu.

-- Ce n'est pas vrai. Vous avez prononc le mot tu... Qui est
tu? insista la jeune fille en proie  une douloureuse angoisse.

-- Il n'y a de tu que ma femme, son frre Lbiadkine et leur
servante, dclara d'un ton ferme Stavroguine.

Lisa frissonna et devint affreusement ple.

-- C'est un trange cas de frocit, lisabeth Nikolaevna, un
stupide cas de meurtre ayant eu le vol pour mobile, se hta
d'expliquer Pierre Stpanovitch, -- un malfaiteur a profit de
l'incendie, voil tout! Le coupable est le galrien Fedka, et il a
t aid par la sottise de Lbiadkine, lequel avait eu le tort de
montrer son argent  tout le monde... Je me suis empress
d'apporter cette nouvelle  Stavroguine, et elle a produit sur lui
l'effet d'un coup de foudre. Nous tions en train de nous demander
s'il fallait vous apprendre cela tout de suite, ou s'il ne valait
pas mieux remettre cette communication  plus tard.

-- Nicolas Vsvolodovitch, dit-il la vrit? articula pniblement
Lisa.

-- Non, il ne dit pas la vrit.

Pierre Stpanovitch eut un frisson.

-- Comment, je ne dis pas la vrit! vocifra-t-il, -- qu'est-ce
encore que cela?

-- Seigneur, je vais perdre la tte! s'cria Lisa.

-- Mais comprenez donc au moins qu'en ce moment il est fou! cria
de toute sa force Pierre Stpanovitch, -- cela n'a rien
d'tonnant, aprs tout: sa femme a t assassine. Voyez comme il
est ple... Il a pass toute la nuit avec vous, il ne vous a pas
quitt une minute, comment donc le souponner?

-- Nicolas Vsvolodovitch, parlez comme vous parleriez devant
Dieu: tes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai 
votre parole comme  celle de Dieu et je vous accompagnerai au
bout du monde, oh! oui, j'irai partout avec vous! Je vous suivrai
comme un chien...

-- Pourquoi donc la tourmentez-vous, tte fantastique que vous
tes? fit Pierre Stpanovitch exaspr. -- lisabeth Nikolaevna,
pilez-moi dans un mortier, je dirai encore la mme chose: il n'est
pas coupable, loin de l, lui-mme est tu, vous voyez bien qu'il
a le dlire. On ne peut rien lui reprocher, rien, pas mme une
pense!... Le crime a t commis par des brigands qui, pour sr,
d'ici  huit jours, seront dcouverts et recevront le fouet... Les
coupables ici sont le galrien Fedka et des ouvriers de l'usine
Chpigouline, toute la ville le dit, je vous rpte le bruit qui
court.

-- C'est vrai? C'est vrai? questionna Lisa tremblante comme si
elle avait attendu son arrt de mort.

-- Je ne les ai pas tus et j'tais oppos  ce crime, mais je
savais qu'on devait les assassiner et j'ai laiss faire les
assassins. Allez-vous en loin de moi, Lisa, dit Nicolas
Vsvolodovitch, et il rentra dans la salle.

La jeune fille couvrit son visage de ses mains et sortit de la
maison. Le premier mouvement de Pierre Stpanovitch fut de courir
aprs elle, mais, se ravisant tout  coup, il alla retrouver
Stavroguine.

-- Ainsi vous... Ainsi vous... Ainsi vous n'avez peur de rien?
hurla-t-il, l'cume aux lvres; sa fureur tait telle qu'il
pouvait  peine parler.

Debout au milieu de la salle, Nicolas Vsvolodovitch ne rpondit
pas un mot. Il avait pris dans sa main gauche une touffe de ses
cheveux et souriait d'un air gar. Pierre Stpanovitch le tira
violemment par la manche.

-- Vous vous drobez, n'est-ce pas? Ainsi voil ce que vous avez
en vue? Vous dnoncerez tout le monde, aprs quoi vous entrerez
dans un monastre ou vous irez au diable... Mais je saurai bien
vous escoffier tout de mme, quoique vous ne me craigniez pas!

 la fin, Stavroguine remarqua la prsence de Pierre Stpanovitch.

-- Ah! c'est vous qui faites ce bruit? observa-t-il, et, la
mmoire lui revenant soudain, il ajouta: -- Courez, courez donc!
Reconduisez-la jusque chez elle, que personne ne sache... et
qu'elle n'aille pas l-bas... voir les corps... les corps...
Mettez-la de force en voiture... Alexis Egoritch! Alexis Egoritch!

-- Attendez, ne criez pas!  prsent elle est dj dans les bras
de Maurice... Maurice ne montera pas dans votre voiture...
Attendez donc! Il s'agit bien de voiture en ce moment!

Il sortit de nouveau son revolver de sa poche; Stavroguine le
regarda srieusement.

-- Eh bien, tuez-moi! dit-il  voix basse et d'un ton rsign.

-- Ah! diable, de quel mensonge un homme peut charger sa
conscience! reprit vivement Pierre Stpanovitch. -- Vous voulez
qu'on vous tue, n'est-ce pas? Elle aurait d, vraiment, vous
cracher au visage!... Vous, un navire! Vous n'tes qu'une
vieille barque troue, bonne  dbiter comme bois de chauffage...
Allons, que du moins la colre vous rveille! E-eh! Cela devrait
vous tre gal, puisque vous-mme demandez qu'on vous loge une
balle dans le front?

Stavroguine eut un sourire trange.

-- Si vous n'tiez pas un bouffon, peut-tre qu' prsent je
dirais: oui... Si seulement la chose tait un tant soit peu plus
intelligente...

-- Je suis un bouffon, mais je ne veux pas que vous, la meilleure
partie de moi-mme, vous en soyez un! Vous me comprenez?

Nicolas Vsvolodovitch comprit ce langage qui aurait peut-tre t
incomprhensible pour tout autre. Chatoff avait t fort tonn en
entendant Stavroguine lui dire qu'il y avait de l'enthousiasme
chez Pierre Stpanovitch.

-- Pour le moment laissez-moi et allez-vous-en au diable, mais
d'ici  demain j'aurai pris une rsolution. Venez demain.

-- Oui? C'est: oui?

-- Est-ce que je sais?... Allez au diable, au diable!

Et il sortit de la salle.

-- Aprs tout, cela vaut peut-tre encore mieux, murmura  part
soi Pierre Stpanovitch en remettant son revolver dans sa poche.

III

Il n'eut pas de peine  rattraper lisabeth Nikolaevna, qui
n'tait encore qu' quelques mtres de la maison. Alexis
gorovitch, en frac et sans chapeau, la suivait  un pas de
distance. Il avait pris une attitude respectueuse et suppliait
instamment la jeune fille d'attendre la voiture; le vieillard
tait fort mu, il pleurait presque.

-- Va-t-en, ton matre demande du th, il n'y a personne pour le
servir, dit Pierre Stpanovitch au domestique, et, aprs l'avoir
ainsi renvoy, il prit sans faon le bras d'lisabeth Nikolaevna.

Celle-ci le laissa faire, mais elle ne semblait pas en possession
de toute sa raison, la prsence d'esprit ne lui tait pas encore
revenue.

-- D'abord, vous ne devez pas aller de ce ct, commena Pierre
Stpanovitch, -- c'est par ici qu'il faut prendre, au lieu de
passer devant le jardin. Secondement, il est impossible, en tout
cas, que vous fassiez la route  pied, il y a trois verstes d'ici
chez vous, et vous tes  peine vtue. Si vous attendiez une
minute? Mon cheval est  l'curie, je vais le faire atteler tout
de suite, vous monterez dans mon drojki, et je vous ramnerai chez
vous sans que personne vous voie.

-- Que vous tes bon... dit avec sentiment Lisa.

-- Laissez donc;  ma place tout homme humain en ferait autant...

Lisa regarda son interlocuteur, et ses traits prirent une
expression d'tonnement.

-- Ah! mon Dieu, je pensais que ce vieillard tait toujours l!

-- coutez, je suis bien aise que vous preniez la chose de cette
faon, parce qu'il n'y a l qu'un prjug stupide; puisqu'il en
est ainsi, ne vaut-il pas mieux que j'ordonne tout de suite  ce
vieillard de prparer la voiture? C'est l'affaire de dix minutes,
nous rebrousserions chemin et nous attendrions devant le perron,
hein?

-- Je veux auparavant... o sont ces gens qu'on a tus?

-- Allons, voil encore une fantaisie! C'est ce que je
craignais... Non, trve de fadaises; vous n'avez pas besoin
d'aller voir cela.

-- Je sais o ils sont, je connais cette maison.

-- Eh bien, qu'importe que vous la connaissiez? Voyez donc, il
pleut, il fait du brouillard (voil, pourtant, j'ai assum un
devoir sacr!)... coutez, lisabeth Nikolaevna, de deux choses
l'une: ou vous acceptez une place dans mon drojki, alors attendez
et ne bougez pas d'ici, car si nous faisons encore vingt pas,
Maurice Nikolavitch ne manquera pas de nous apercevoir...

-- Maurice Nikolavitch! O? O?

-- Eh bien, si vous voulez l'aller retrouver, soit, je vous
accompagnerai encore un moment et je vous montrerai o il est,
mais ensuite je vous tirerai ma rvrence; je ne tiens pas du tout
 m'approcher de lui pour le quart d'heure.

-- Il m'attend, Dieu! s'cria Lisa; elle s'arrta soudain, et une
vive rougeur colora son visage.

-- Mais qu'est-ce que cela fait, du moment que c'est un homme sans
prjugs? Vous savez, lisabeth Nikolaevna, tout cela n'est pas
mon affaire, je suis tout  fait dsintress dans la question, et
vous le savez vous-mme; mais en somme je vous porte de
l'intrt... Si nous nous sommes tromps sur le compte de notre
navire, s'il se trouve n'tre qu'une vieille barque pourrie,
bonne  dmolir...

-- Ah! parfait! cria Lisa.

-- Parfait, dit-elle, et elle pleure. Il faut ici de la virilit.
Il faut ne le cder en rien  un homme. Dans notre sicle, quand
une femme... fi, diable (Pierre Stpanovitch avait peine  se
dbarrasser de sa pituite)! Mais surtout il ne faut rien
regretter: l'affaire peut encore s'arranger admirablement. Maurice
Nikolavitch est un homme... en un mot, c'est un homme sensible,
quoique peu communicatif, ce qui, du reste, est bon aussi, bien
entendu  condition qu'il soit sans prjugs...

--  merveille,  merveille! rpta la jeune fille avec un rire
nerveux.

-- Allons, diable... lisabeth Nikolaevna, reprit Pierre
Stpanovitch d'un ton piqu, -- moi, ce que je vous en dis, c'est
uniquement dans votre intrt... Qu'est-ce que cela peut me faire,
 moi?... Je vous ai rendu service hier, j'ai dfr  votre
dsir, et aujourd'hui... Eh bien, tenez, d'ici l'on aperoit
Maurice Nikolavitch, le voil, l-bas, il ne vous voit pas. Vous
savez, lisabeth Nikolaevna, avez-vous lu _Pauline Sax?_

-- Qu'est-ce que c'est?

-- C'est une nouvelle; je l'ai lue quand j'tais tudiant... Le
hros est un certain Sax, un riche employ qui surprend sa femme
en flagrant dlit d'adultre  la campagne... Allons, diable, il
faut cracher l-dessus. Vous verrez qu'avant de vous avoir ramene
chez vous, Maurice Nikolavitch vous aura dj adress une
demande en mariage. Il ne vous voit pas encore.

-- Ah! qu'il ne me voie point! cria tout  coup Lisa comme
affole; -- allons-nous-en, allons-nous-en! Dans le bois, dans la
plaine!

Et elle rebroussa chemin en courant.

-- Pierre Stpanovitch s'lana  sa poursuite.

-- lisabeth Nikolaevna, quelle pusillanimit! Et pourquoi ne
voulez-vous pas qu'il vous voie? Au contraire, regardez-le en
face, carrment, firement... Si vous tes honteuse parce que vous
avez perdu votre... virginit... c'est un prjug si arrir...
Mais o allez-vous donc, o allez-vous donc? Eh! comme elle
trotte! Retournons plutt chez Stavroguine, nous monterons dans
mon drojki... Mais o allez-vous donc? Par l ce sont les champs,
allons, la voil qui tombe!...

Il s'arrta. Lisa volait comme un oiseau, sans savoir o elle
allait; dj une distance de cinquante pas la sparait de Pierre
Stpanovitch, quand elle choppa contre un petit monceau de terre
et tomba. Au mme instant un cri terrible retentit derrire elle.
Ce cri avait t pouss par Maurice Nikolavitch qui, ayant vu la
jeune fille s'enfuir  toutes jambes, puis tomber, courait aprs
elle  travers champs. Aussitt Pierre Stpanovitch battit en
retraite vers la maison de Stavroguine pour monter au plus vite
dans son drojki.

Mais Maurice Nikolavitch fort effray se trouvait dj prs de
Lisa qui venait de se relever; il s'tait pench sur elle et lui
avait pris la main, qu'il tenait dans les siennes. Cette rencontre
se produisant dans des conditions si invraisemblables avait
branl la raison du capitaine d'artillerie, et des larmes
coulaient sur ses joues. Il voyait celle qu'il aimait d'un amour
si respectueux courir comme une folle  travers champs,  une
pareille heure, par un temps pareil, n'ayant d'autre vtement que
sa robe, cette superbe robe de la veille, maintenant fripe et
couverte de boue... Sans profrer un mot, car il n'en aurait pas
eu la force, il ta son manteau et le posa en tremblant sur les
paules de Lisa. Tout  coup un cri lui chappa: il avait senti
sur sa main les lvres de la jeune fille.

-- Lisa, je ne sais rien, mais ne me repoussez pas loin de vous!

-- Oh! oui, allons-nous-en bien vite, ne m'abandonnez pas!

Et, le prenant elle-mme par le bras, elle l'entrana  sa suite.
Puis elle baissa soudain la voix et ajouta d'un ton craintif:

-- Maurice Nikolavitch, jusqu' prsent je m'tais toujours
pique de bravoure, mais ici j'ai peur de la mort. Je mourrai, je
mourrai bientt, mais j'ai peur, j'ai peur de mourir...

Et, tout en murmurant ces paroles, elle serrait avec force le bras
de son compagnon.

-- Oh! s'il passait quelqu'un! soupira Maurice Nikolavitch, qui
promenait autour de lui des regards dsesprs, -- si nous
pouvions rencontrer une voiture! Vous vous mouillez les pieds,
vous... perdez la raison!

-- Non, non, ce n'est rien, reprit-elle, -- l, comme cela, prs
de vous j'ai moins peur, tenez-moi par la main, conduisez-moi...
O allons-nous maintenant?  la maison? Non, je veux d'abord voir
les victimes. Ils ont, dit-on, gorg sa femme, et il dclare que
c'est lui-mme qui l'a assassine; ce n'est pas vrai, n'est-ce
pas? ce n'est pas vrai? Je veux voir moi-mme ceux qui ont t
tus...  cause de moi... c'est en songeant  eux que, cette nuit,
il a cess de m'aimer... Je verrai et je saurai tout. Vite, vite,
je connais cette maison... il y a l un incendie... Maurice
Nikolavitch, mon ami, ne me pardonnez pas, je suis dshonore!
Pourquoi me pardonner? Pourquoi pleurez-vous? Donnez-moi un
soufflet et tuez-moi ici dans la campagne comme un chien!

-- Il n'appartient  personne de vous juger maintenant, rpondit
d'un ton ferme Maurice Nikolavitch, -- que Dieu vous pardonne!
Moins que tout autre je puis tre votre juge!

Mais leur conversation serait trop trange  rapporter. Pendant ce
temps, tous deux, la main dans la main, cheminaient d'un pas
rapide, on les aurait pris pour des alins. Ils marchaient dans
la direction de l'incendie. Maurice Nikolavitch n'avait pas
encore perdu l'espoir de rencontrer  tout le moins quelque
charrette, mais on n'apercevait personne. Une petite pluie fine ne
cessait de tomber, obscurcissant tout le paysage et noyant tous
les objets dans une mme teinte plombe qui ne permettait pas de
les distinguer les uns des autres. Quoiqu'il ft jour depuis
longtemps, il semblait que l'aube n'et point encore paru. Et,
soudain, de ce froid brouillard se dtacha une figure trange,
falote, qui marchait  la rencontre des deux jeunes gens. Quand je
me reprsente maintenant cette scne, je pense que je n'en aurais
pas cru mes yeux si j'avais t  la place d'lisabeth
Nikolaevna; pourtant elle poussa un cri de joie et reconnut tout
de suite l'homme qui s'avanait vers elle. C'tait Stpan
Trophimovitch. Par quel hasard se trouvait-il l? Comment sa folle
ide de fuite avait-elle pu se raliser? -- on le verra plus loin.
Je noterai seulement que, ce matin l, il avait dj la fivre,
mais la maladie n'tait pas un obstacle pour lui: il foulait d'un
pas ferme le sol humide; videmment il avait combin son
entreprise du mieux qu'il avait pu, dans son isolement et avec
toute son inexprience d'homme de cabinet. Il tait en tenue de
voyage, c'est--dire qu'il portait un manteau  manches, une
large ceinture de cuir verni serre autour de ses reins par une
boucle, et de grandes bottes neuves dans lesquelles il avait fait
rentrer son pantalon. Sans doute depuis fort longtemps dj il
s'tait imagin ainsi le type du voyageur; la ceinture et les
grandes bottes  la hussarde, qui gnaient considrablement sa
marche, il avait d se les procurer plusieurs jours  l'avance. Un
chapeau  larges bords et une charpe en poil de chameau enroule
autour du cou compltaient le costume de Stpan Trophimovitch. Il
tenait dans sa main droite une canne et un parapluie ouvert, dans
sa main gauche un sac de voyage fort petit, mais plein comme un
oeuf. Ces trois objets, -- la canne, le parapluie et le sac de
voyage, taient devenus, au bout d'une verste, trs fatigants 
porter.

 la joie irrflchie du premier moment avait succd chez Lisa un
tonnement pnible.

-- Est-il possible que ce soit bien vous? s'cria-t-elle en
considrant le vieillard avec tristesse.

En proie  une sorte d'exaltation dlirante, il s'lana vers
elle:

_-- Lise! Chre, chre, _se peut-il aussi que ce soit vous... au
milieu d'un pareil brouillard? Voyez: les lueurs de l'incendie
rougissent le ciel! _Vous tes malheureuse, n'est-ce pas? _Je le
vois, je le vois, ne me racontez rien, mais ne m'interrogez pas
non plus. _Nous sommes tous malheureux, mais il faut les pardonner
tous. Pardonnons, Lise, _et nous serons libres  jamais. Pour en
finir avec le monde et devenir pleinement libre, -- _il faut
pardonner, pardonner et pardonner!_

-- Mais pourquoi vous mettez-vous  genoux?

-- Parce qu'en prenant cong du monde je veux dire adieu, dans
votre personne,  tout mon pass! -- Il fondit en larmes, et
prenant les deux mains de la jeune fille, il les posa sur ses yeux
humides: -- Je m'agenouille devant tout ce qu'il y a eu de beau
dans mon existence, je l'embrasse et je le remercie! Maintenant
mon tre est bris en deux: -- l, c'est un insens qui a rv
d'escalader le ciel, _vingt-deux ans! _Ici, c'est un vieillard
tu, glac, prcepteur... _chez un marchand, s'il existe pourtant,
ce marchand... _Mais comme vous tes trempe, _Lise!_ s'cria-t-
il, et il se releva soudain, sentant que l'humidit du sol se
communiquait  ses genoux, -- et comment se fait-il que je vous
rencontre ainsi vtue...  pied, dans cette plaine?... Vous
pleurez? _Vous tes malheureuse? _Bah! j'ai entendu parler de
quelque chose... Mais d'o venez-vous donc maintenant? demanda-t-
il d'un air inquiet; en mme temps il regardait avec une profonde
surprise Maurice Nikolavitch; -- _mais savez-vous l'heure qu'il
est?_

-- Stpan Trophimovitch, avez-vous entendu parler l-bas de gens
assassins?... C'est vrai? C'est vrai?

-- Ces gens! Toute la nuit j'ai vu l'incendie allum par eux. Ils
ne pouvaient pas finir autrement... (ses yeux tincelrent de
nouveau). Je m'arrache  un songe enfant par la fivre chaude, je
cours  la recherche de la Russie, _existe-t-elle, la Russie? Bah!
c'est vous, cher capitaine! _Je n'ai jamais dout que je vous
rencontrerais dans l'accomplissement de quelque grande action...
Mais prenez mon parapluie et -- pourquoi donc allez-vous  pied?
Pour l'amour de Dieu, prenez du moins ce parapluie; moi, je n'en
ai pas besoin, je trouverai une voiture quelque part. Voyez-vous,
je suis parti  pied parce que si _Stasie_ (c'est--dire Nastasia)
avait eu vent de mon dessein, ses cris auraient ameut toute la
rue; je me suis donc esquiv aussi _incognito_ que possible. Je ne
sais pas, on ne lit dans le _Golos_ que des rcits d'attaques 
main arme sur les grands chemins; pourtant il n'est pas
prsumable qu' peine en route je rencontre un brigand? _Chre
Lise, _vous disiez, je crois, qu'on avait tu quelqu'un? _ mon
Dieu, _vous vous trouvez mal!

-- Allons-nous-en, allons-nous-en! cria comme dans un accs
nerveux lisabeth Nikolaevna, entranant encore  sa suite
Maurice Nikolavitch; puis elle revint brusquement sur ses pas. -
- Attendez, Stpan Trophimovitch, attendez, pauvre homme, laissez-
moi faire sur vous le signe de la croix. Peut-tre faudrait-il
plutt vous lier, mais j'aime mieux faire le signe de la croix sur
vous. Priez, vous aussi, pour la pauvre Lisa, -- un peu, pas
beaucoup, pour autant que cela ne vous gnera pas. Maurice
Nikolavitch, rendez  cet enfant son parapluie, rendez-le-lui
tout de suite. L, c'est bien... Partons donc, partons!

Lorsqu'ils arrivrent  la maison fatale, la foule considrable
runie en cet endroit avait dj beaucoup entendu parler de
Stavroguine et de l'intrt qu'il tait cens avoir  l'assassinat
de sa femme. Cependant, je le rpte, l'immense majorit
continuait  couter silencieuse et calme. Les quelques individus
qui donnaient des signes d'agitation taient, ou des gens ivres,
ou des esprits trs impressionnables comme le bourgeois dont j'ai
parl plus haut. Tout le monde le connaissait pour un homme plutt
doux que violent, mais sous le coup d'une motion subite il
perdait soudain tout sang-froid. Je ne vis pas arriver les deux
jeunes gens. Quand,  mon extrme stupfaction, j'aperus
lisabeth Nikolaevna, elle avait dj pntr fort avant dans la
foule et se trouvait  une grande distance de moi; je ne remarquai
pas tout d'abord la prsence de Maurice Nikolavitch: il est
probable qu' un certain moment la cohue l'avait spar de sa
compagne. Celle-ci, qui, semblable  une hypnotise, traversait le
rassemblement sans rien voir autour d'elle, ne tarda pas, comme
bien on pense,  attirer l'attention. Sur son passage retentirent
bientt des vocifrations menaantes. C'est la matresse de
Stavroguine! cria quelqu'un. Il ne leur suffit pas de tuer, ils
viennent contempler leurs victimes! ajouta un autre. Tout  coup
je vis un bras se lever derrire Lisa et s'abattre sur sa tte;
elle tomba. Poussant un cri terrible, Maurice Nikolavitch se
prcipita au secours de la malheureuse et frappa de toutes ses
forces un homme qui l'empchait d'arriver jusqu' elle, mais au
mme instant le bourgeois, qui se trouvait derrire lui, le saisit
 bras-le-corps. Durant quelques minutes il y eut une telle
confusion que je ne pus rien distinguer nettement. Lisa se releva,
parat-il, mais un second coup la renversa de nouveau  terre. La
foule s'carta aussitt, laissant un petit espace vide autour de
la jeune fille tendue sur le sol. Debout au-dessus de son amie,
Maurice Nikolavitch affol, couvert de sang, criait, pleurait,
se tordait les mains. Je ne me rappelle pas bien ce qui se passa
ensuite, je me souviens seulement que tout  coup on emporta Lisa.
Je courus me joindre au lugubre cortge; l'infortune respirait
encore et n'avait peut-tre pas perdu connaissance. On arrta dans
la foule le bourgeois et trois autres individus. Ces derniers
jusqu' prsent protestent de leur innocence:  les en croire,
leur arrestation serait une erreur de la police; c'est bien
possible. Quant au bourgeois, bien que sa culpabilit soit
vidente, il tait alors dans un tel tat de surexcitation qu'il
n'a pu encore fournir un rcit dtaill de l'vnement. Appel 
dposer comme tmoin au cours de l'instruction judiciaire, j'ai
dclar que, selon moi, ce crime n'avait t nullement prmdit,
et qu'il fallait y voir le rsultat d'un entranement tout  fait
accidentel. C'est ce que je pense aujourd'hui encore.

CHAPITRE IV

_DERNIRE RSOLUTION._

I

Durant cette matine, beaucoup de personnes virent Pierre
Stpanovitch; elles racontrent plus tard qu'elles avaient
remarqu chez lui une animation extraordinaire.  deux heures de
l'aprs-midi, il se rendit chez Gaganoff, qui tait arriv la
veille de la campagne. Une nombreuse socit se trouvait runie
dans cette maison, et, bien entendu, chacun disait son mot sur les
derniers vnements. Pierre Stpanovitch tint le d de la
conversation et se fit couter. Chez nous on l'avait toujours
considr comme un tudiant bavard et un peu fl, mais cette
fois le sujet qu'il traitait tait intressant, car il parlait de
Julie Mikhalovna. Ayant t le confident intime de la
gouvernante, il donna sur elle force dtails trs nouveaux et trs
inattendus; comme par inadvertance, il rvla plusieurs propos
piquants qu'elle avait tenus sur des personnalits connues de
toute la ville. L'attitude du narrateur, pendant qu'il commettait
ces indiscrtions, tait celle d'un homme exempt de malice, mais
oblig par son honntet d'claircir tout  coup une foule de
malentendus, et en mme temps si naf, si maladroit, qu'il ne sait
ni par o commencer, ni par o finir. Toujours sans avoir l'air de
le faire exprs, il glissa dans la conversation que Julie
Mikhalovna connaissait parfaitement le secret de Stavroguine et
qu'elle avait men tout l'intrigue. Il avait t, lui, Pierre
Stpanovitch, mystifi par la gouvernante, car lui-mme tait
amoureux de cette malheureuse Lisa, et pourtant on s'y tait pris
de telle sorte qu'il avait _presque_ conduit la jeune fille chez
Stavroguine. Oui, oui, vous pouvez rire, messieurs, acheva-t-il,
mais si seulement j'avais su, si j'avais su comment cela
finirait! On l'interrogea avec la plus vive curiosit au sujet de
Stavroguine: il rpondit carrment que, selon lui, la tragique
aventure de Lbiadkine tait un pur accident provoqu par
l'imprudence de Lbiadkine lui-mme, qui avait eu le tort de
montrer son argent. Il donna  cet gard des explications trs
satisfaisantes. Un des auditeurs lui fit observer qu'il avait
assez mauvaise grce  venir maintenant dbiner Julie Mikhalovna,
aprs avoir mang et bu, si pas couch, dans sa maison. Mais
Pierre Stpanovitch trouva aussitt une rplique victorieuse:

-- Si j'ai mang et bu chez elle, ce n'est pas parce que j'tais
sans argent, et ce n'est pas ma faute si elle m'invitait  dner.
Permettez-moi d'apprcier moi-mme dans quelle mesure j'en dois
tre reconnaissant.

En gnral, l'impression produite par ces paroles lui fut
favorable: Sans doute ce garon-l est un cervel, se disait-
on, mais est-ce qu'il en peut si Julie Mikhalovna a fait des
sottises? Au contraire, il a toujours cherch  la retenir...

Vers deux heures, le bruit se rpandit soudain que Stavroguine,
dont on parlait tant, tait parti  l'improviste pour Ptersbourg
par le train de midi. Cette nouvelle fit sensation; plusieurs
froncrent le sourcil.  ce qu'on raconte, Pierre Stpanovitch fut
si constern qu'il changea de visage; sa stupeur se traduisit mme
par une exclamation trange: Mais qui donc a pu le laisser
partir? Il quitta immdiatement la demeure de Gaganoff. Pourtant,
on le vit encore dans deux ou trois maisons.

 la chute du jour, il trouva moyen de pntrer jusqu' Julie
Mikhalovna, non sans difficult toutefois, car elle ne voulait
pas le recevoir. Je n'eus connaissance du fait que trois semaines
plus tard; Julie Mikhalovna me l'apprit elle-mme,  la veille de
partir pour Ptersbourg. Elle n'entra dans aucun dtail et se
borna  me dire en frissonnant qu'il l'avait alors tonne au-
del de toute mesure. Je suppose qu'il la menaa simplement de la
prsenter comme sa complice, au cas o elle s'aviserait de
parler. Pierre Stpanovitch tait oblig d'effrayer la
gouvernante pour assurer l'excution de ses projets, que,
naturellement, elle ignorait, et ce fut seulement cinq jours aprs
qu'elle comprit pourquoi il avait tant dout de son silence, et
tant craint de sa part quelque nouvel lan d'indignation...

Entre sept et huit heures du soir, alors que dj il faisait trs
sombre, les _ntres_ se runirent au grand complet, c'est--dire
tous les cinq, chez l'enseigne Erkel qui demeurait au bout de la
ville, dans une petite maison borgne de la rue Saint-Thomas.
Pierre Stpanovitch lui-mme leur avait donn rendez-vous en cet
endroit, mais il fut fort inexact, et l'on dut attendre pendant
une heure. L'enseigne Erkel tait cet officier qui,  la soire
chez Virguinsky, avait tout le temps fait mine de prendre des
notes sur un agenda. Arriv depuis peu dans notre ville, il vivait
trs retir, logeant dans une impasse chez deux soeurs, deux
vieilles bourgeoises, et il devait bientt partir; en se
runissant chez lui on ne risquait pas d'attirer l'attention. Ce
garon trange se distinguait par une taciturnit remarquable. Il
pouvait passer dix soires conscutives au milieu d'une socit
bruyante et entendre les conversations les plus extraordinaires,
sans profrer lui-mme un seul mot: dans ces occasions, il se
contentait d'couter de toutes ses oreilles, en fixant ses yeux
enfantins sur ceux qui parlaient. Sa figure tait agrable et
paraissait mme indiquer de l'intelligence. Il n'appartenait pas
au quinquvirat; les ntres supposaient qu'il avait reu d'un
certain endroit des instructions spciales et qu'il tait purement
un homme d'excution. On sait maintenant qu'il n'avait
d'instruction d'aucune sorte, et c'est tout au plus si lui-mme se
rendait bien compte de sa position. Il n'tait que le side
fanatique de Pierre Stpanovitch, dont il avait fait la
connaissance peu de temps auparavant. S'il avait rencontr quelque
monstre prmaturment perverti, et que celui-ci lui et demand,
comme un service  rendre  la cause sociale, d'organiser une
bande de brigands et d'assassiner le premier moujik venu, Erkel se
ft excut sans dsemparer. Il avait quelque part une mre malade
 qui il envoyait la moiti de sa maigre solde, -- et comme, sans
doute, la pauvre femme embrassait cette petite tte blonde, comme
elle tremblait, comme elle priait pour sa conservation!

Une grande agitation rgnait parmi les ntres. Les vnements de
la nuit prcdente les avaient stupfis, et ils se sentaient
inquiets.  quelles consquences inattendues avait abouti le
scandale systmatiquement organis par eux, mais qui, dans leur
pense, ne devait pas dpasser les proportions d'un simple boucan!
L'incendie du Zaritchi, l'assassinat des Lbiadkine, le meurtre
de Lisa, c'taient l autant de surprises qu'ils n'avaient pas
prvues dans leur programme. Ils accusaient hautement de
despotisme et de dissimulation la main qui les avait fait mouvoir.
Bref, en attendant Pierre Stpanovitch, tous s'excitaient
mutuellement  rclamer de lui une explication catgorique; si
cette fois encore ils ne pouvaient l'obtenir, eh bien, ils se
dissoudraient, sauf  remplacer le quinquvirat par une nouvelle
socit secrte, fonde, celle-ci, sur des principes galitaires
et dmocratiques. Lipoutine, Chigaleff et l'homme vers dans la
connaissance du peuple se montraient surtout partisans de cette
ide; Liamchine, silencieux, semblait approuver tacitement.
Virguinsky hsitait; sur sa proposition, on convint d'entendre
d'abord Pierre Stpanovitch; mais celui-ci n'apparaissait toujours
pas, et ce sans gne contribuait encore  irriter les esprits.
Erkel servait ses htes sans profrer une parole; pour plus de
sret, l'enseigne tait all lui-mme chercher le th chez ses
logeuses au lieu de le faire monter par la servante.

Pierre Stpanovitch n'arriva qu' huit heures et demie. D'un pas
rapide il s'avana vers la table ronde qui faisait face au divan
sur lequel la compagnie avait pris place; il garda  la main son
bonnet fourr et refusa le th qu'on lui offrit. Sa physionomie
tait courrouce, dure et hautaine. Sans doute, il lui avait suffi
de jeter les yeux sur les ntres pour deviner la rvolte qui
grondait au fond de leurs mes.

-- Avant que j'ouvre la bouche, dites ce que vous avez sur le
coeur, commena-t-il en regardant autour de lui avec un sourire
fielleux.

Lipoutine prit la parole au nom de tous, et, d'une voix tremblante
de colre, il dclara que si l'on continuait ainsi, on se
briserait le front. Oh! ils ne redoutaient nullement cette
ventualit, ils taient mme tout prts  l'affronter, mais
seulement pour l'oeuvre commune (mouvement et approbation). En
consquence, on devait tre franc avec eux et leur dire toujours
d'avance o on les conduisait, autrement, qu'arriverait-il?
(Nouveau mouvement, quelques sons gutturaux.) Une pareille manire
de procder tait pour eux aussi humiliante que dangereuse... Ce
n'est pas du tout que nous ayons peur, acheva l'orateur, -- mais
si un seul agit et fait manoeuvrer les autres comme de simples
pions, les erreurs d'un seul causeront la perte de tous. (Cris:
Oui, oui! Assentiment gnral.)

-- Le diable m'emporte, qu'est-ce qu'il vous faut donc?

-- Et quel rapport les petites intrigues de monsieur Stavroguine
ont-elles avec l'oeuvre commune? rpliqua violemment Lipoutine. --
Qu'il appartienne d'une faon occulte au centre, si tant est que
ce centre fantastique existe rellement, c'est possible, mais nous
ne voulons pas savoir cela. Le fait est qu'un assassinat a t
commis et que l'veil est donn  la police; en suivant le fil on
arrivera jusqu' notre groupe.

-- Vous vous perdrez avec Stavroguine, et nous nous perdrons avec
vous, ajouta l'homme qui connaissait le peuple.

-- Et sans aucune utilit pour l'oeuvre commune, observa
tristement Virguinsky.

-- Quelle absurdit! L'assassinat est un pur accident, Fedka a tu
pour voler.

-- Hum! Pourtant il y a l une concidence trange, remarqua
aigrement Lipoutine.

-- Eh bien, si vous voulez que je vous le dise, c'est par votre
propre fait que cela est arriv.

-- Comment, par notre fait?

-- D'abord vous, Lipoutine, avez vous-mme pris part  cette
intrigue, ensuite et surtout on vous avait ordonn d'expdier
Lbiadkine  Ptersbourg, et l'on vous avait remis de l'argent 
cet effet; or, qu'avez-vous fait? Si vous vous tiez acquitt de
votre tche, cela n'aurait pas eu lieu.

-- Mais n'avez-vous pas vous-mme mis l'ide qu'il serait bon de
laisser Lbiadkine lire ses vers?

-- Une ide n'est pas un ordre. L'ordre, c'tait de le faire
partir.

-- L'ordre! Voil un mot assez trange... Au contraire, s'il n'est
pas parti, c'est prcisment en vertu d'un contrordre que vous
avez donn.

-- Vous vous tes tromp et vous avez fait une sottise en mme
temps qu'un acte d'indiscipline. Quant au meurtre, c'est l'oeuvre
de Fedka, et il a agi seul, dans un but de pillage. Vous avez
entendu raconter des histoires et vous les avez crues. La peur
vous a pris. Stavroguine n'est pas si bte, et la preuve, c'est
qu'il est parti  midi, aprs avoir vu le vice-gouverneur; si les
bruits qui courent avaient le moindre fondement, on ne l'aurait
pas laiss partir en plein jour pour la capitale.

-- Mais nous sommes loin d'affirmer que monsieur Stavroguine
personnellement ait assassin, reprit d'un ton caustique
Lipoutine, -- il a pu mme ignorer la chose, tout comme moi; vous
savez fort bien vous-mme que je n'tais au courant de rien,
quoique je me sois fourr l dedans comme un mouton dans la
marmite.

-- Qui donc accusez-vous? demanda Pierre Stpanovitch en le
regardant d'un air sombre.

-- Ceux qui ont besoin de brler les villes.

-- Le pire, c'est que vous vous esquivez par la tangente. Du
reste, voulez-vous lire ceci et le montrer aux autres? C'est
seulement pour votre dification.

Il tira de sa poche la lettre anonyme que Lbiadkine avait crite
 Lembke et la tendit  Lipoutine. Celui-ci la lut avec un
tonnement visible, et, pensif, la donna  son voisin; la lettre
eut bientt fait le tour de la socit.

-- Est-ce, en effet, l'criture de Lbiadkine? questionna
Chigaleff.

-- Oui, c'est son criture, dclarrent Lipoutine et Tolkatchenko
(celui qui connaissait le peuple).

-- J'ai seulement voulu vous difier, voyant combien vous tiez
sensible au sort de Lbiadkine, rpta Pierre Stpanovitch; --
ainsi, messieurs, continua-t-il aprs avoir repris la lettre, --
un Fedka, sans s'en douter, nous dbarrasse d'un homme dangereux.
Voil ce que fait parfois le hasard! N'est-ce pas que c'est
instructif?

Les membres changrent entre eux un rapide regard.

-- Et maintenant, messieurs, c'est  mon tour de vous interroger,
poursuivit avec dignit Pierre Stpanovitch. -- Puis-je savoir
pourquoi vous avez cru devoir brler la ville sans y tre
autoriss?

-- Comment? Quoi? C'est nous, nous qui avons brl la ville? Voil
une ide de fou! s'crirent les interpells.

-- Je comprends que vous ayez voulu vous amuser, continua sans
s'mouvoir Pierre Stpanovitch, -- mais il ne s'agit pas, dans
l'espce, des petits scandales qui ont gay la fte de Julie
Mikhalovna. Je vous ai convoqus ici pour vous rvler la gravit
du danger que vous avez si btement attir sur vous et qui menace
bien autre chose encore que vos personnes.

Virguinsky, rest jusqu'alors silencieux, prit la parole d'un ton
presque indign:

-- Permettez, nous avions, nous, l'intention de vous dclarer
qu'une mesure si grave et en mme temps si trange, prise en
dehors des membres, est le fait d'un despotisme qui ne tient aucun
compte de nos droits.

-- Ainsi vous niez? Eh bien, moi, j'affirme que c'est vous, vous
seuls, qui avez brl la ville. Messieurs, ne mentez pas, j'ai des
renseignements prcis. Par votre indiscipline vous avez mis en
danger l'oeuvre commune elle-mme. Vous n'tes qu'une des mailles
d'un rseau immense, et vous devez obir aveuglment au centre.
Cependant trois d'entre vous, sans avoir reu les moindres
instructions  cet gard, ont pouss les ouvriers de l'usine 
mettre le feu, et l'incendie a eu lieu.

-- Quels sont ces trois? Nommez-les!

-- Avant-hier, entre trois et quatre heures, vous, Tolkatchenko,
vous avez tenu des propos incendiaires  Fomka Zavialoff au
_Myosotis._

L'homme qui connaissait le peuple bondit d'tonnement:

-- Allons donc, je lui ai  peine dit un mot, et encore sans
intention, je n'attachais  cela aucune importance; il avait t
fouett le matin, voil pourquoi je lui ai parl ainsi; du reste,
je l'ai quitt tout de suite, il tait trop ivre. Si vous ne
m'aviez pas rappel la chose, je ne m'en serais pas souvenu. Ce
n'est pas un simple mot qui a pu occasionner l'incendie.

-- Vous ressemblez  un homme qui s'tonnerait en voyant une
petite tincelle provoquer l'explosion d'une poudrire.

-- Fomka et moi, nous tions dans un coin, et je lui ai parl tout
bas dans le tuyau de l'oreille; comment avez-vous pu savoir ce que
je lui ai dit? s'avisa brusquement de demander Tolkatchenko.

-- J'tais l, sous la table. Soyez tranquilles, messieurs, je
n'ignore aucune de vos actions. Vous souriez malignement, monsieur
Lipoutine? Mais je sais, par exemple, qu'il y a trois jours, dans
votre chambre  coucher, au moment de vous mettre au lit, vous
avez arrach les cheveux  votre femme.

Lipoutine resta bouche bante et plit.

(On sut plus tard comment ce dtail tait arriv  la connaissance
de Pierre Stpanovitch: il le tenait d'Agafia, la servante de
Lipoutine, qu'il avait embauche comme espionne.)

Chigaleff se leva soudain.

-- Puis-je constater un fait? demanda-t-il.

-- Constatez.

Chigaleff se rassit.

-- Si j'ai bien compris, et il tait impossible de ne pas
comprendre, commena-t-il, -- vous-mme nous avez fait  plusieurs
reprises un tableau loquent, -- quoique trop thorique, -- de la
Russie enserre dans un filet aux mailles innombrables. Chacune
des sections, recrutant des proslytes et se ramifiant  l'infini,
a pour tche de miner sans cesse par une propagande systmatique
le prestige de l'autorit locale; elle doit semer le trouble dans
les esprits, mettre le cynisme  la mode, faire natre des
scandales, propager la ngation de toutes les croyances, veiller
la soif des amliorations, enfin, si besoin est, recourir 
l'incendie, comme  un procd minemment national, pour qu'au
moment voulu le dsespoir s'empare des populations. Je me suis
efforc de vous citer textuellement: reconnaissez-vous vos paroles
dans cet expos? Est-ce bien l le programme d'action que vous
nous avez communiqu, comme fond de pouvoirs d'un comit central,
du reste compltement inconnu de nous jusqu' prsent et presque
fantastique  nos yeux?

-- C'est exact, seulement vous tes bien long.

-- Chacun a le droit de parler comme il veut. En nous donnant 
croire que les mailles du rseau qui couvre la Russie se comptent
dj par centaines, et en nous faisant esprer que si chacun
s'acquitte avec succs de sa tche, toute la Russie  l'poque
fixe, lorsque le signal sera donn...

-- Ah! le diable m'emporte, vous nous faites perdre un temps
prcieux! interrompit Pierre Stpanovitch en s'agitant sur son
fauteuil.

-- Soit, j'abrge et je me borne, pour finir,  une question: nous
avons dj vu des scandales, nous avons vu le mcontentement des
populations, nous avons assist  la chute de l'administration
provinciale et nous y avons aid, enfin nous avons t tmoins
d'un incendie. De quoi donc vous plaignez-vous? N'est-ce pas votre
programme. Que pouvez-vous nous reprocher?

-- Votre indiscipline! rpliqua avec colre Pierre Stpanovitch. -
- Tant que je suis ici, vous ne pouvez pas agir sans ma
permission. Assez. Une dnonciation est imminente, et demain peut-
tre ou mme cette nuit on vous arrtera. Voil ce que j'avais 
vous dire. Tenez cette nouvelle pour sre.

Ces mots causrent une stupeur gnrale.

-- On vous arrtera non seulement comme instigateurs de
l'incendie, mais encore comme membres d'une socit secrte. Le
dnonciateur connat toute notre mystrieuse organisation. Voil
le rsultat de vos incartades!

-- C'est assurment Stavroguine! cria Lipoutine.

-- Comment... pourquoi Stavroguine? reprit Pierre Stpanovitch
qui, dans le premier moment, parut troubl. -- Eh! diable, c'est
Chatoff! ajouta-t-il se remettant aussitt. -- Maintenant, je
crois, vous savez tous que, dans son temps, Chatoff a pris part 
notre oeuvre. Je dois vous le dclarer, en le faisant espionner
par des gens qu'il ne souponne pas, j'ai appris non sans surprise
que le secret du rseau n'en tait plus un pour lui et... en un
mot, qu'il savait tout. Pour se faire pardonner son pass, il va
dnoncer tous ses anciens camarades. Jusqu' prsent il hsitait
encore, aussi je l'pargnais. Maintenant, par cet incendie, vous
avez lev ses derniers scrupules, il est trs impressionn et il
n'hsitera plus. Demain donc nous serons arrts et comme
incendiaires et comme criminels politiques.

-- Est-ce sr? Comment Chatoff sait-il?

Les membres taient en proie  une agitation indescriptible.

-- Tout est parfaitement sr. Je n'ai pas le droit de vous rvler
mes sources d'information, mais voici ce que je puis faire pour
vous provisoirement: par l'intermdiaire d'une tierce personne je
puis agir sur Chatoff  son insu et l'amener  retarder de vingt-
quatre heures sa dnonciation, de vingt-quatre heures seulement.
Il m'est impossible d'obtenir un plus long sursis. Vous n'avez
donc rien  craindre jusqu' aprs-demain.

Tous gardrent le silence.

-- Il faut l'expdier au diable,  la fin! cria le premier
Tolkatchenko.

-- C'est ce qu'on aurait d faire depuis longtemps! ajouta avec
colre Liamchine en frappant du poing sur la table.

-- Mais comment s'y prendre? murmura Lipoutine.

En rponse  cette question, Pierre Stpanovitch se hta d'exposer
son plan: sous prtexte de prendre livraison de l'imprimerie
clandestine qui se trouvait entre les mains de Chatoff, on
attirerait ce dernier demain  la tombe de la nuit dans l'endroit
solitaire o le matriel typographique tait enfoui et -- l on
lui ferait son affaire. Le jeune homme donna tous les
claircissements ncessaires et renseigna ses auditeurs sur la
position quivoque que Chatoff avait prise vis--vis de la socit
centrale. Ces dtails tant dj connus du lecteur, je n'y reviens
plus.

-- Oui, observa avec hsitation Lipoutine, -- mais aprs ce qui
vient de se passer... une nouvelle aventure du mme genre donnera
l'veil  l'opinion publique.

-- Sans doute, reconnut Pierre Stpanovitch, -- mais les mesures
sont prises en consquence. Il y a un moyen d'carter tout
soupon.

Alors il raconta comme quoi Kiriloff dcid  se brler la
cervelle avait promis de remettre l'excution de son dessein au
moment qui lui serait fix; avant de mourir, l'ingnieur devait
crire une lettre qu'on lui dicterait et o il s'avouerait
coupable de tout.

-- Sa ferme rsolution de se donner la mort, -- rsolution
philosophique, mais selon moi insense, -- est arrive  _leur_
connaissance, poursuivit Pierre Stpanovitch. -- _L _on ne laisse
rien perdre, tout est utilis pour l'oeuvre commune. Prvoyant la
possibilit de mettre  profit le suicide de Kiriloff, et
convaincu que son projet est tout  fait srieux, _ils _lui ont
offert de l'argent pour revenir en Russie (il tenait absolument,
je ne sais pourquoi,  mourir dans son pays), ils lui ont confi
une mission qu'il s'est charg de remplir (et il l'a remplie);
enfin, comme je vous l'ai dit, ils lui ont fait promettre de ne se
tuer que quand on le jugerait opportun. Il a pris tous les
engagements qu'on lui a demands. Notez qu'il appartient dans une
certaine mesure  notre socit et qu'il dsire tre utile; je ne
puis tre plus explicite. Demain, _aprs Chatoff, _je lui dicterai
une lettre dans laquelle il se dclarera l'auteur du meurtre. Ce
sera trs vraisemblable: ils ont t amis et sont alls ensemble
en Amrique, l ils se sont brouills, tout cela sera expliqu
dans la lettre... et... suivant la tournure que prendront les
circonstances, on pourra encore dicter  Kiriloff quelque autre
chose, par exemple au sujet des proclamations ou mme de
l'incendie. Du reste, j'y penserai. Soyez tranquilles, c'est un
homme sans prjugs; il signera tout ce qu'on voudra.

Des marques d'incrdulit accueillirent ce rcit qui paraissait
fantastique. Du reste, tous avaient plus ou moins entendu parler
de Kiriloff, et Lipoutine le connaissait un peu personnellement.

-- Il changera d'ide tout d'un coup et il ne voudra plus, dit
Chigaleff; -- au bout du compte, c'est un fou; par consquent il
n'y a pas  faire fond sur ses rsolutions.

-- Ne vous inquitez pas, messieurs, il voudra, rpondit Pierre
Stpanovitch. -- D'aprs nos conventions, je dois le prvenir la
veille, c'est--dire aujourd'hui mme. J'invite Lipoutine  venir
immdiatement chez lui avec moi, et, au retour, messieurs, il
pourra vous certifier la vrit de mes paroles. Du reste, ajouta-
t-il avec une irritation soudaine, comme s'il et brusquement
senti qu'il faisait  de pareilles gens beaucoup trop d'honneur en
s'vertuant ainsi  les convaincre, -- du reste, agissez comme il
vous plaira. Si vous ne vous dcidez pas, notre association est
dissoute, -- mais seulement par le fait de votre dsobissance et
de votre trahison. Alors nous devons nous sparer  partir de ce
moment. Sachez toutefois qu'en ce cas, sans parler des
consquences dsagrables que peut avoir pour vous la dnonciation
de Chatoff, vous vous attirerez un autre petit dsagrment au
sujet duquel on s'est nettement expliqu lors de la cration du
groupe. Quant  moi, messieurs, je ne vous crains gure... Ne
croyez pas que ma cause soit tellement lie  la vtre... Du
reste, tout cela est indiffrent.

-- Non, nous sommes dcids, dclara Liamchine.

-- Il n'y a pas d'autre parti  prendre, murmura Tolkatchenko, --
et si Lipoutine nous donne toutes les assurances dsirables en ce
qui concerne Kiriloff, alors...

-- Je suis d'un avis contraire; je proteste de toutes les forces
de mon me contre une dcision si sanguinaire! dit Virguinsky en
se levant.

-- Mais? questionna Pierre Stpanovitch.

-- Comment, _mais?_

-- Vous avez dit _mais_... et j'attends.

-- Je ne croyais pas avoir prononc ce mot... J'ai seulement voulu
dire que si l'on tait dcid, eh bien...

-- Eh bien?

Virguinsky n'acheva pas sa phrase.

-- On peut, je crois, ngliger le soin de sa scurit personnelle,
observa soudain Erkel, -- mais j'estime que cette ngligence n'est
plus permise, lorsqu'elle risque de compromettre l'oeuvre
commune...

Il se troubla et rougit. Nonobstant les rflexions qui occupaient
l'esprit de chacun, tous regardrent l'enseigne avec surprise,
tant ils s'attendaient peu  le voir donner aussi son avis.

-- Je suis pour l'oeuvre commune, fit brusquement Virguinsky.

Tous les membres se levrent. Pierre Stpanovitch fit connatre
l'endroit o le matriel typographique tait enfoui, il distribua
les rles entre ses affids, et, accompagn de Lipoutine, se
rendit chez Kiriloff.

II

Le projet de dnonciation prt  Chatoff ne faisait doute pour
aucun des ntres, mais ils croyaient non moins fermement que
Pierre Stpanovitch jouait avec eux comme avec des pions. De plus,
ils savaient que le lendemain ils se trouveraient tous  l'endroit
convenu et que le sort de Chatoff tait dcid. Ils se sentaient
pris comme des mouches dans la toile d'une norme araigne, et
leur irritation n'avait d'gale que leur frayeur.

Pierre Stpanovitch s'tait incontestablement donn des torts
envers eux. Si, du moins, par gard pour des scrupules dlicats,
il avait quelque peu gaz l'entreprise  laquelle il les conviait,
s'il la leur avait reprsente comme un acte de civisme  la
Brutus! Mais non, il s'tait tout bonnement adress au grossier
sentiment de la peur, il les avait fait trembler pour leur peau,
ce qui tait fort impoli. Sans doute, il n'y a pas d'autre
principe que la lutte pour l'existence, tout le monde sait cela,
cependant...

Mais il s'agissait bien pour Pierre Stpanovitch de dorer la
pilule aux ntres! Lui-mme tait draill. La fuite de
Stavroguine lui avait port un coup terrible. Il avait menti en
disant qu'avant de quitter notre ville Nicolas Vsvolodovitch
avait vu le vice-gouverneur; en ralit, le jeune homme tait
parti sans voir personne, pas mme sa mre, et l'on pouvait  bon
endroit s'tonner qu'il n'et pas t inquit. (Plus tard les
autorits furent mises en demeure de s'expliquer sur ce point.)
Pendant toute la journe, Pierre Stpanovitch tait all aux
renseignements, mais sans succs, et jamais il n'avait t aussi
alarm. Pouvait-il ainsi tout d'un coup faire son deuil de
Stavroguine? Voil pourquoi il lui tait impossible d'tre fort
aimable avec les ntres. D'ailleurs, ils lui liaient les mains:
son dsir tait de se mettre au plus tt  la poursuite de
Stavroguine, et Chatoff le retenait. Il fallait,  tout hasard,
cimenter l'union des cinq de faon  la rendre indissoluble. Ce
serait absurde de les lcher, ils peuvent tre utiles. Tel devait
tre, si je ne me trompe, son raisonnement.

Quant  Chatoff, il le tenait positivement pour un dlateur. Ce
qu'il avait dit aux ntres de la dnonciation tait un mensonge:
jamais il ne l'avait vue, et jamais il n'en avait entendu parler,
mais il croyait  son existence comme il croyait que deux et deux
font quatre. Il lui semblait que les vnements qui venaient de
s'accomplir, -- la mort de Lisa, la mort de Marie Timofievna, --
mettraient ncessairement fin aux dernires hsitations de l'ex-
rvolutionnaire. Qui sait? peut-tre certaines donns
l'autorisaient  penser de la sorte. De plus, on n'ignore pas
qu'il dtestait personnellement Chatoff. Ils avaient eu autrefois
ensemble une violente altercation, et Pierre Stpanovitch ne
pardonnait jamais une injure. Je suis mme persuad que ce fut l
son motif dterminant.

Chez nous, les trottoirs, qu'ils soient en briques ou en planches,
sont fort troits. Pierre Stpanovitch marchait au milieu du
trottoir et l'occupait tout entier, sans faire la moindre
attention  Lipoutine, qui, faute de pouvoir trouver place  ses
cts, tait oblig, ou de lui emboter le pas, ou de trotter sur
le pav boueux. Soudain Pierre Stpanovitch se rappela que, peu
auparavant, il avait ainsi pataug dans la boue, tandis que
Stavroguine, comme lui-mme maintenant, cheminait au milieu du
trottoir et en occupait toute la largeur. Au souvenir de cette
scne, la colre faillit l'trangler.

Lipoutine, lui aussi, touffait de rage en se voyant traiter si
cavalirement. Passe encore si Pierre Stpanovitch s'tait
content d'tre incivil avec les autres sectionnaires, mais en
user ainsi avec lui! Il _en savait_ plus que tous ses collgues,
il tait plus intimement associ  l'affaire qu'aucun d'eux, et
jusqu' ce moment il y avait particip d'une faon constante,
quoique indirecte. Oh! il n'ignorait pas que maintenant mme
Pierre Stpanovitch pouvait le perdre; mais depuis longtemps il le
dtestait, moins encore comme un homme dangereux que comme un
insolent personnage.  prsent qu'il fallait se rsoudre  une
pareille chose, il tait plus irrit que tous les autres pris
ensemble. Hlas! il savait que comme un esclave il serait demain
le premier au rendez-vous, que mme il y amnerait les autres, et
si, avant cette fatale journe, il avait pu, d'une faon
quelconque, faire prir Pierre Stpanovitch, -- sans se perdre
lui-mme, bien entendu, -- il l'aurait certainement tu.

Absorb dans ses rflexions, il se taisait et suivait timidement
son bourreau. Ce dernier semblait avoir oubli sa prsence; de
temps  autre seulement il le poussait du coude avec le sans gne
le plus grossier. Dans la plus belle rue de la ville, Pierre
Stpanovitch interrompit brusquement sa marche et entra dans un
restaurant.

--O allez-vous donc? demanda vivement Lipoutine; -- mais c'est un
traktir.

-- Je veux manger un beefsteak.

-- Vous n'y pensez pas! cet tablissement est toujours plein de
monde.

-- Eh bien, qu'est-ce que cela fait?

-- Mais... cela va nous mettre en retard. Il est dj dix heures.

-- O nous allons, on n'arrive jamais trop tard.

-- Mais c'est moi qui serai en retard. Ils m'attendent, je dois
retourner auprs d'eux aprs cette visite.

-- Qu'importe? Pourquoi retourner auprs d'eux? Ce sera une btise
de votre part. Avec l'embarras que vous m'avez donn, je n'ai pas
dn aujourd'hui. Mais, chez Kiriloff, plus tard on se prsente,
mieux cela vaut.

Pierre Stpanovitch se fit servir dans un cabinet particulier.
Lipoutine, toujours fch, s'assit sur un fauteuil un peu 
l'cart et regarda manger son compagnon. Plus d'une demi-heure se
passa ainsi. Pierre Stpanovitch ne se pressait pas et dnait de
bon apptit; il sonna pour demander une autre moutarde, ensuite il
se fit apporter de la bire, et toujours sans dire un seul mot 
son acolyte. Il tait fort proccup, mais chez lui les soucis de
l'homme politique ne faisaient aucun tort aux jouissances du
gastronome. Lipoutine finit par le har au point de ne plus
pouvoir dtacher de lui ses regards. C'tait quelque chose comme
un accs nerveux. Il comptait toutes les bouches de beefsteak que
Pierre Stpanovitch mangeait, il s'irritait en le voyant ouvrir la
bouche, mcher la viande et l'humecter de salive, il en vint 
prendre en haine le beefsteak lui-mme.  la fin, une sorte de
brouillard se rpandit sur ses yeux, la tte commenait  lui
tourner, des sensations de chaleur brlante et de froid glacial
parcouraient alternativement son dos.

-- Puisque vous ne faites rien, lisez cela, dit soudain Pierre
Stpanovitch en lui jetant une petite feuille de papier.

Lipoutine s'approcha de la lumire et se mit en devoir de
dchiffrer ce papier qui tait couvert d'une criture horriblement
fine, avec des ratures  chaque ligne. Quand il en eut achev la
lecture, Pierre Stpanovitch rgla son addition et sortit. Sur le
trottoir, Lipoutine voulut lui rendre le papier.

-- Gardez-le; je vous dirai ensuite pourquoi. Eh bien, qu'est-ce
que vous en pensez?

Lipoutine trembla de tout son corps.

--  mon avis... une pareille proclamation... n'est qu'une
absurdit ridicule.

Sa colre ne pouvait plus se contenir.

-- Si nous nous dcidons  rpandre de pareils crits, poursuivit-
il tout frmissant, -- nous nous ferons mpriser: on dira que nous
sommes des sots et que nous n'entendons rien  l'affaire.

-- Hum! Ce n'est pas mon avis, dit Pierre Stpanovitch, qui
marchait  grands pas sur le trottoir.

-- Moi, c'est le mien; est-il possible que ce soit vous-mme qui
ayez rdig cela?

-- Ce n'est pas votre affaire.

-- Je pense aussi que les vers de la _Personnalit claire _sont
les plus mauvais que l'on puisse lire, et que jamais ils n'ont pu
tre crits par Hertzen.

-- Vous ne savez pas ce que vous dites; ces vers-l sont fort
bons.

-- Par exemple, il y a encore une chose qui m'tonne, reprit
Lipoutine, qui s'essoufflait  suivre Pierre Stpanovitch, --
c'est qu'on nous propose de travailler  la destruction
universelle. En Europe, il est naturel de dsirer un effondrement
gnral, parce que l le proltariat existe, mais ici nous ne
sommes que des amateurs et,  mon avis, nous ne faisons que de la
poussire.

-- Je vous croyais fouririste.

-- Il n'y a rien de pareil dans Fourier.

-- Je sais qu'il ne s'y trouve que des sottises.

-- Non, il n'y a pas de sottises dans Fourier... Excusez-moi, je
ne puis pas croire  un soulvement pour le mois de mai.

Lipoutine avait si chaud qu'il dut dboutonner son vtement.

-- Allons, assez, dit Pierre Stpanovitch avec un sang-froid
terrible. -- Maintenant, pour ne pas l'oublier, vous aurez 
composer et  imprimer de vos propres mains cette proclamation.
Nous allons dterrer la typographie de Chatoff, et demain vous la
recevrez. Vous composerez la feuille le plus promptement possible,
vous en tirerez autant d'exemplaires que vous pourrez, et ensuite
vous les rpandrez pendant tout l'hiver. Les moyens vous seront
indiqus. Il faut un trs grand nombre d'exemplaires, parce qu'on
vous en demandera de diffrents cts.

-- Non, pardonnez-moi, je ne puis pas me charger d'une telle... je
refuse.

-- Il faudra pourtant bien que vous vous en chargiez.

-- J'agis en vertu des instructions du comit central, et vous
devez obir.

-- Eh bien, j'estime que nos centres organiss  l'tranger ont
oubli la ralit russe et rompu tout lien avec la patrie, voil
pourquoi ils ne font qu'extravaguer... Je crois mme que les
quelques centaines de sections, censment parpilles sur toute la
surface de la Russie, se rduisent en dfinitive  une seule: la
ntre, et que le prtendu rseau est un mythe, rpliqua Lipoutine,
suffoqu de colre.

-- Votre conduite n'en est que plus vile si vous vous tes mis au
service d'une oeuvre  laquelle vous ne croyez pas... maintenant
encore, vous courez derrire moi comme un chien couchant.

-- Non, je ne cours pas. Nous avons pleinement le droit de nous
retirer et de fonder une nouvelle socit.

-- Imbcile! fit soudain d'une voix tonnante Pierre Stpanovitch
en lanant un regard foudroyant  son interlocuteur.

Pendant quelque temps, tous deux s'arrtrent en face l'un de
l'autre. Pierre Stpanovitch tourna sur ses talons et se remit en
marche avec une assurance imperturbable.

Une ide traversa comme un clair le cerveau de Lipoutine: Je
vais rebrousser chemin, c'est le moment ou jamais de prendre cette
dtermination. Il fit dix pas en songeant  cela, mais, au
onzime, une ide nouvelle, dsespre, surgit dans son esprit: il
ne revint pas en arrire.

Avant d'arriver  la maison Philippoff, ils prirent un proulok
ou, pour mieux dire, une troite ruelle qui longeait le mur de
l'immeuble.  l'angle le plus sombre de la clture, Pierre
Stpanovitch dtacha une planche: une ouverture se forma, par
laquelle il se glissa aussitt. Cette manire de s'introduire dans
la maison tonna Lipoutine, nanmoins il imita l'exemple de son
compagnon; ensuite, ils bouchrent l'ouverture en remettant la
planche  son ancienne place. C'tait par cette entre secrte que
Fedka avait pntr chez Kiriloff.

-- Chatoff ne doit pas savoir que nous sommes ici, murmura d'un
ton svre Pierre Stpanovitch  l'oreille de Lipoutine.

III

Comme toujours  cette heure-l, Kiriloff tait assis sur son
divan de cuir et buvait du th  l'arrive des visiteurs, il ne se
leva point, mais il eut une sorte de tressaillement et regarda
d'un air effar ceux qui entraient chez lui.

-- Vous ne vous tes pas tromp, dit Pierre Stpanovitch, -- c'est
pour cela mme que je viens.

-- Aujourd'hui?

-- Non, non, demain... vers cette heure-ci.

Et il se hta de s'asseoir prs de la table tout en observant avec
une certaine inquitude Kiriloff, dont le trouble ne lui avait pas
chapp. Du reste, l'ingnieur ne tarda pas  se remettre et 
reprendre sa physionomie accoutume.

-- Voyez-vous, ils ne veulent pas le croire. Vous n'tes pas fch
que j'aie amen Lipoutine?

-- Aujourd'hui je ne me fcherai pas, mais demain je veux tre
seul.

-- Mais auparavant il faut que j'aille chez vous, par consquent
je serai l.

-- J'aimerais mieux me passer de votre prsence.

-- Vous vous rappelez que vous avez promis d'crire et de signer
tout ce que je vous dicterais.

-- Cela m'est gal. Et maintenant serez-vous longtemps?

-- J'ai  voir quelqu'un avec qui je dois passer une demi-heure;
ainsi, faites comme vous voudrez, je resterai une demi-heure.

Kiriloff ne rpondit pas. Pendant ce temps, Lipoutine s'tait
assis un peu  l'cart, au-dessous du portrait de l'vque. La
pense dsespre qui lui tait venue tantt s'emparait de plus en
plus de son esprit. Kiriloff l'avait  peine remarqu. Lipoutine
connaissait depuis longtemps dj la thorie de l'ingnieur, et il
s'tait toujours moqu de ce dernier, mais maintenant il se
taisait et regardait autour de lui d'un air sombre.

-- J'accepterais bien du th, dit Pierre Stpanovitch, -- je viens
de manger un beefsteak, et je comptais trouver du th chez vous.

-- Soit, buvez.

-- Auparavant vous n'attendiez pas que je vous en demandasse pour
m'en offrir, observa quelque peu aigrement Pierre Stpanovitch.

-- Cela ne fait rien. Que Lipoutine boive aussi.

-- Non, je... je ne peux pas.

-- Je ne veux pas ou je ne peux pas? questionna Pierre
Stpanovitch en se tournant brusquement vers lui.

-- Je ne prendrai rien chez lui, rpondit Lipoutine d'un ton
significatif.

Pierre Stpanovitch frona le sourcil.

-- Cela sent le mysticisme; le diable sait quelles gens vous tes
tous!

Personne ne releva cette observation; le silence rgna pendant une
minute.

-- Mais je sais une chose, ajouta d'un ton imprieux Pierre
Stpanovitch, -- c'est qu'en dpit de tous les prjugs chacun de
nous accomplira son devoir.

-- Stavroguine est parti? demanda Kiriloff.

-- Oui.

-- Il a bien fait.

Une flamme brilla dans les yeux de Pierre Stpanovitch, mais il se
contint.

-- Peu m'importe votre manire de voir, pourvu que chacun tienne
sa parole.

-- Je tiendrai ma parole.

-- Du reste, j'ai toujours t convaincu que vous accompliriez
votre devoir comme un homme indpendant et progressiste.

-- Vous tes plaisant.

-- Tant mieux, je suis bien aise de vous amuser. Je me rjouis
toujours quand il m'est donn d'gayer les gens.

-- Vous tenez beaucoup  ce que je me brle la cervelle, et vous
avez peur que je ne revienne sur ma rsolution.

-- Voyez-vous, c'est vous-mme qui avez associ votre projet  nos
agissements. Comptant que vous accompliriez votre dessein, nous
avons entrepris quelque chose, en sorte qu' prsent un refus de
votre part quivaudrait  une trahison.

-- Vous n'avez aucun droit.

-- Je comprends, je comprends, vous tes parfaitement libre, et
nous ne sommes rien; tout ce que nous vous demandons, c'est
d'accomplir votre volont.

-- Et je devrai prendre  mon compte toutes vos infamies?

-- coutez, Kiriloff, vous ne canez pas? Si vous voulez vous
ddire, dclarez-le tout de suite.

-- Je ne cane pas.

-- Je dis cela parce que vous faites beaucoup de questions.

-- Partirez-vous bientt?

-- Vous voil encore  demander cela?

Kiriloff le considra avec mpris.

-- Voyez-vous, poursuivit Pierre Stpanovitch, qui, de plus en
plus irrit et inquiet, ne trouvait pas le ton convenable, -- vous
voulez que je m'en aille et que je vous laisse  vos rflexions;
mais tout cela, c'est mauvais signe pour vous-mme, pour vous le
premier. Vous voulez trop mditer.  mon avis, il vaudrait mieux
faire tout cela d'un coup, sans rflchir. Et vraiment vous
m'inquitez.

-- Il n'y a qu'une chose qui me rpugne, c'est d'avoir  ce
moment-l une canaille comme vous  ct de moi.

-- Eh bien, qu' cela ne tienne, je sortirai quand il le faudra et
j'attendrai sur le perron. Si vous vous donnez la mort et que vous
soyez si peu indiffrent... tout cela est fort dangereux. Je me
retirerai sur le perron, vous serez libre de supposer que je ne
comprends rien et que je suis un homme infiniment au-dessous de
vous.

-- Non, vous n'tes pas infiniment au-dessous de moi; vous avez
des moyens, mais il y a beaucoup de choses que vous ne comprenez
pas, parce que vous tes un homme bas.

-- Enchant, enchant. Je vous ai dj dit que j'tais bien aise
de vous procurer une distraction... dans un pareil moment.

-- Vous ne comprenez rien.

-- C'est--dire que je... en tout cas je vous coute avec respect.

-- Vous ne pouvez rien; maintenant mme vous ne pouvez pas cacher
votre mesquine colre, quoiqu'il soit dsavantageux pour vous de
la laisser voir. Vous allez me fcher, et je m'accorderai six mois
de rpit.

Pierre Stpanovitch regarda sa montre.

-- Je n'ai jamais rien compris  votre thorie, mais je sais que,
ne l'ayant pas invente pour nous, vous la mettrez en pratique,
que nous vous demandions ou non de le faire. Je sais aussi que ce
n'est pas vous qui avez absorb l'ide, mais que c'est l'ide qui
vous a absorb, par consquent vous ne remettrez pas  plus tard
l'excution de votre dessein.

-- Comment? L'ide m'a absorb?

-- Oui.

-- Et ce n'est pas moi qui ai absorb l'ide? C'est bien. Vous
avez un petit esprit. Mais vous ne savez que taquiner, et moi,
j'ai de l'orgueil.

-- Trs bien, trs bien. C'est prcisment ce qu'il faut.

-- Assez; vous avez bu, allez-vous-en.

-- Le diable m'emporte, il faut s'en aller, dit Pierre
Stpanovitch en se levant  demi. -- Pourtant il est encore trop
tt. coutez, Kiriloff, trouverai-je cet homme-l chez la
bouchre, vous comprenez? Ou bien est-ce qu'elle a menti?

-- Vous ne l'y trouverez pas, car il est ici et non l.

-- Comment, ici? Le diable m'emporte, o donc?

-- Il est  la cuisine, il mange et boit.

-- Mais comment a-t-il os?... cria Pierre Stpanovitch rouge de
colre. -- Il devait attendre... c'est absurde! Il n'a ni
passeport, ni argent!

-- Je ne sais pas. Il est venu en costume de voyage me faire ses
adieux. Il part sans esprit de retour. Il dit que vous tes un
coquin et qu'il ne veut pas attendre votre argent.

-- A-ah! Il a peur que je... Eh bien, mais je puis maintenant
encore le..., si... O est-il?  la cuisine?

Kiriloff ouvrit une porte latrale donnant accs  une chambre
toute petite et plonge dans l'obscurit. En descendant un
escalier de trois marches, on passait de ce rduit dans la partie
de la cuisine o couchait habituellement la cuisinire, et qu'une
cloison sparait du reste de la pice. L, dans un coin, au-
dessous des icnes, Fedka tait attabl devant une demi-bouteille,
une assiette de pain, un morceau de boeuf froid et des pommes de
terre. L'ex-forat, dj  moiti ivre, portait une pelisse de
mouton et semblait tout prt  se mettre en route. Derrire la
cloison un samovar bouillait, mais non  l'intention de Fedka;
c'tait ce dernier qui, connaissant les habitudes d'Alexis
Nilitch, avait l'obligeance de lui prparer du th chaque nuit,
depuis une semaine au moins. Quant au boeuf et aux pommes de
terre, je suis trs dispos  croire que Kiriloff, n'ayant pas de
cuisinire, les avait fait cuire lui-mme pour son hte dans la
matine.

-- Qu'est-ce que tu as imagin? cria Pierre Stpanovitch en
faisant irruption dans la cuisine. -- Pourquoi n'as-tu pas attendu
 l'endroit o l'on t'avait ordonn de te trouver?

Et il dchargea un violent coup de poing sur la table.

Fedka prit un air digne.

-- Une minute, Pierre Stpanovitch, une minute! commena-t-il en
dtachant chaque mot avec une nettet qui visait  l'effet, -- ton
premier devoir est de comprendre que tu as l'honneur d'tre en
visite ici chez M. Kiriloff, Alexis Nilitch, dont tu pourras
toujours nettoyer les bottes, car c'est une intelligence cultive,
tandis que toi... pouah!

L-dessus, il lana un jet de salive. Le ton arrogant et rsolu du
galrien tait de nature  inquiter Pierre Stpanovitch, si
celui-ci avait eu assez de libert d'esprit pour remarquer le
danger qui le menaait. Mais il tait drout, abasourdi par les
malencontreux vnements de la journe... Debout sur l'escalier,
Lipoutine regardait avec curiosit dans la cuisine.

-- Veux-tu ou ne veux-tu pas avoir un passeport et de l'argent
pour aller o l'on t'a dit? Oui ou non?

-- Vois-tu Pierre Stpanovitch, depuis le premier moment tu n'as
pas cess de me tromper; aussi je te considre comme un vrai
coquin. Tu es  mes yeux un paen, une vermine humaine, -- voil
mon opinion sur ton compte. Pour m'amener  verser le sang
innocent, tu m'as promis une grosse somme et tu m'as jur que
M. Stavroguine tait dans l'affaire, bien que ce ft un impudent
mensonge. Au lieu des quinze cents roubles que tu m'avais fait
esprer, je n'ai rien eu du tout, et tantt M. Stavroguine t'a
soufflet sur les deux joues, ce qui est dj arriv  notre
connaissance. Maintenant tu recommences  me menacer et tu me
promets de l'argent sans me dire ce que tu attends de moi. Mais je
devine de quoi il s'agit: comptant sur ma crdulit, tu veux
m'envoyer  Ptersbourg pour assassiner M. Stavroguine, Nicolas
Vsvolodovitch, dont tu as jur de tirer vengeance. Par
consquent, tu es, tout le premier, un assassin. Et sais-tu de
quoi tu t'es rendu digne par ce seul fait que, dans ta
dpravation, tu as cess de croire en Dieu, le vrai Crateur? Tu
t'es plac sur la mme ligne qu'un idoltre, qu'un Tatare ou un
Morduan. Alexis Nilitch, qui est un philosophe, t'a plusieurs fois
expliqu le vrai Dieu, l'auteur de toutes choses; il t'a parl de
la cration du monde, ainsi que des destines futures et de la
transfiguration de toute crature et de toute bte d'aprs le
livre de l'Apocalypse. Mais tu restes sourd et muet comme une
idole stupide, et, semblable  ce pervers tentateur qu'on appelle
athe, tu as fait partager tes erreurs  l'enseigne Ertleff...

-- Ah! quelle caboche d'ivrogne! Il dpouille les icnes et il
prche sur l'existence de Dieu!

-- Vois-tu, Pierre Stpanovitch, c'est vrai que j'ai vol comme tu
le dis, mais je me suis content de prendre des perles, et puis,
qu'en sais-tu? peut-tre en ce moment mme mes larmes m'ont obtenu
le pardon du Trs-Haut pour un pch auquel j'tais pouss par la
misre, car je suis un orphelin sans asile. Sais-tu que, jadis,
dans les temps anciens, il s'est pass un fait du mme genre? Un
marchand fondant en larmes et poussant de gros soupirs droba une
des perles du nimbe qui entourait la tte de la trs sainte mre
de Dieu; plus tard il vint s'agenouiller publiquement devant
l'image et dposa toute la somme sur le tapis; alors,  la vue de
tout le monde, la sainte Vierge le bnit en le couvrant de son
voile. Ce miracle a t consign dans les archives de l'tat par
ordre du gouvernement. Mais toi, tu as gliss une souris dans la
niche de l'icne, c'est--dire que tu t'es moqu du doigt divin
lui-mme. Et si tu n'tais pas mon barine, si je ne t'avais pas
port dans mes bras autrefois, j'en finirais avec toi tout
maintenant, sans sortir d'ici.

Pierre Stpanovitch entra en fureur.

-- Parle, as-tu vu aujourd'hui Stavroguine?

-- Ne te permets jamais de me demander cela. M. Stavroguine est on
ne peut plus tonn de tes inventions: non seulement il n'a pas
organis la chose et n'y a point contribu pcuniairement, mais il
ne dsirait mme pas qu'elle et lieu. Tu t'es jou de moi.

-- Je vais te donner de l'argent, et, quand tu seras 
Ptersbourg, je t'enverrai en une seule fois deux mille roubles,
sans parler de ce que tu recevras encore aprs.

-- Tu mens, mon trs cher, et cela m'amuse de voir les illusions
que tu te fais. M. Stavroguine est vis--vis de toi comme sur une
chelle du haut de laquelle il te crache dessus, tandis que toi,
en bas, tu aboies aprs lui, pareil  un chien stupide.

-- Sais-tu, vaurien cria Pierre Stpanovitch exaspr, -- que je
ne te laisserai pas sortir d'ici et que je vais incontinent te
livrer  la police?

Fedka se dressa d'un bond, une lueur sinistre brillait dans ses
yeux. Pierre Stpanovitch prit son revolver dans sa poche. La
scne qui suivit fut aussi rapide que rpugnante. Avant que Pierre
Stpanovitch et pu faire usage de son arme, Fedka se pencha
vivement de ct, et de toute sa force le frappa au visage. Dans
le mme instant retentit un second coup non moins terrible que le
premier, puis un troisime et un quatrime, tous assns sur la
joue. tourdi par la violence de cette attaque, Pierre
Stpanovitch ouvrit de grands yeux, grommela quelques mots
inintelligibles et soudain s'abattit de tout son long sur le
parquet.

-- Voil, prenez-le! cria Fedka triomphant; en un clin d'oeil il
saisit sa casquette, ramassa son paquet qui se trouvait sous un
banc et dtala. Des sons rauques sortaient de la poitrine de
Pierre Stpanovitch; il avait perdu connaissance, et Lipoutine
croyait mme que c'en tait fait de lui. Kiriloff accourut
prcipitamment  la cuisine.

-- Il faut lui jeter de l'eau au visage! dit vivement l'ingnieur,
et, puisant de l'eau dans un seau avec une jatte de fer, il la
versa sur la tte de Pierre Stpanovitch. Celui-ci tressaillit et
releva un peu la tte, puis il se mit sur son sant et regarda
devant lui d'un air hbt.

-- Eh bien, comment vous sentez-vous? demanda Kiriloff.

Pierre Stpanovitch n'avait pas encore recouvr l'usage de ses
sens, il considra longuement celui qui parlait. Mais,  la vue de
Lipoutine, un sourire venimeux lui vint aux lvres. Il se leva
brusquement, ramassa son revolver rest sur le parquet et, blme
de rage, s'lana sur Kiriloff.

-- Si demain vous vous avisez de dguerpir, comme ce coquin de
Stavroguine, articula-t-il d'une voix convulsive, -- j'irai vous
chercher  l'autre bout de la terre... je vous craserai comme une
mouche... vous comprenez!

Et il braqua son revolver sur le front de Kiriloff; mais, presque
aussitt, reprenant enfin possession de lui-mme, il remit l'arme
dans sa poche et s'esquiva sans ajouter un mot. Lipoutine se
retira aussi. Tous deux se glissrent hors de la maison par
l'issue secrte que nous connaissons dj. Une fois dans la rue,
Pierre Stpanovitch commena  marcher d'un pas si rapide que son
compagnon eut peine  le suivre. Arriv au premier carrefour, il
s'arrta tout  coup.

-- Eh bien? fit-il d'un ton de dfi en se retournant vers
Lipoutine.

Celui-ci songeait au revolver, et le souvenir de la scne
prcdente le faisait encore trembler de tous ses membres; mais la
rponse jaillit de ses lvres, pour ainsi dire, spontanment:

-- Je pense... je pense que de Smolensk  Tachkent on n'attend
plus l'tudiant avec tant d'impatience.

-- Et avez-vous vu ce que Fedka buvait  la cuisine?

-- Ce qu'il buvait? c'tait de la vodka.

-- Eh bien, sachez qu'il a bu de la vodka pour la dernire fois de
sa vie. Je vous prie de vous rappeler cela pour votre gouverne. Et
maintenant allez-vous-en au diable, je n'ai plus besoin de vous
d'ici  demain... Mais prenez garde  vous: pas de btise!

Lipoutine revint chez lui en toute hte.

IV

Depuis longtemps il s'tait muni d'un faux passeport. Chose qu'on
aura peine  s'expliquer, cet homme aux instincts bourgeois, ce
petit tyran domestique rest fonctionnaire nonobstant son
fouririsme, enfin ce capitaliste adonn  l'usure avait prvu de
longue date qu'il pourrait avoir besoin de ce passeport pour filer
 l'tranger, si... Il admettait la possibilit de ce _si_,
quoique, bien entendu, il l'et toujours fait suivre mentalement
d'une ligne de points...

Mais maintenant l'nigmatique particule prenait soudain un sens
prcis. Une ide dsespre, ai-je dit, tait venue  Lipoutine
pendant qu'il se rendait chez Kiriloff, aprs s'tre entendu
traiter d'imbcile par Pierre Stpanovitch: cette ide, c'tait de
planter l tout et de partir pour l'tranger le lendemain  la
premire heure! Celui qui, en lisant ces lignes, serait tent de
crier  l'exagration, n'a qu' consulter la biographie de tous
les rfugis russes: pas un n'a migr dans des conditions moins
fantastiques.

De retour chez lui, il commena par s'enfermer dans sa chambre,
ensuite il procda fivreusement  ses prparatifs de dpart. Sa
principale proccupation, c'tait la somme d'argent  emporter.
Quant au voyage, il n'tait pas encore fix sur la manire dont il
l'entreprendrait, il songeait vaguement  aller prendre le train 
la seconde ou  la troisime station avant notre ville, dt-il
faire la route  pied jusque-l. Tout en roulant ces penses dans
sa tte, il empaquetait machinalement ses effets, quand soudain il
interrompit sa besogne, poussa un profond soupir et s'tendit sur
le divan.

Il sentait tout  coup, il s'avouait clairement que sans doute il
prendrait la fuite, mais qu'il ne lui appartenait plus de dcider
si ce serait _avant _ou _aprs _l'affaire de Chatoff; qu'il tait
maintenant un corps brut, une masse inerte mue par une force
trangre; qu'enfin, bien qu'ayant toute facilit de s'enfuir
avant le meurtre de Chatoff, il ne partirait qu'_aprs_. Jusqu'au
lendemain matin il resta en proie  une angoisse insupportable,
tremblant, gmissant, ne se comprenant pas lui-mme.  onze
heures, lorsqu'il quitta son appartement, les gens de la maison
lui firent part d'une nouvelle qui courait dj toute la ville: le
fameux Fedka, la terreur de la contre, le forat vad que la
police recherchait en vain depuis si longtemps, avait t trouv
assassin le matin  sept verstes de la ville, au point de
jonction de la grande route avec le chemin conduisant  Zakharino.
Avide d'en savoir davantage, Lipoutine sortit immdiatement de
chez lui et alla aux informations; il apprit bientt que Fedka
avait t trouv avec la tte fracasse, et que tous les indices
donnaient  penser qu'on l'avait dvalis; d'aprs les
renseignements recueillis par la police, le meurtrier devait tre
un ouvrier de l'usine Chpigouline, un certain Femka qui avait pris
part conjointement avec le galrien  l'incendie de la demeure des
Lbiadkine et  l'assassinat de ceux-ci: sans doute une querelle
s'tait leve entre les deux sclrats pour le partage du
butin... Lipoutine courut au logement de Pierre Stpanovitch et
questionna les gens de service; ils lui dirent que leur matre,
rentr chez lui  une heure du matin, avait dormi fort
paisiblement jusqu' huit heures. Certes, rien ne pouvait paratre
extraordinaire dans la mort de Fedka, c'tait en quelque sorte le
dnouement naturel d'une existence de brigand. Mais, la veille,
Pierre Stpanovitch avait dit Fedka a bu de la vodka pour la
dernire fois de sa vie: comment ne pas rapprocher cette parole
de l'vnement qui l'avait suivie de si prs? Frapp d'une telle
concidence, Lipoutine n'hsita plus. Rentr chez lui, il poussa
du pied son sac de voyage sous son lit, et, le soir,  l'heure
fixe, il se trouva le premier  l'endroit o l'on devait se
rencontrer avec Chatoff:  la vrit, il avait toujours son
passeport dans sa poche...

CHAPITRE V

_LA VOYAGEUSE._

I

Le malheur de Lisa et la mort de Marie Timofievna terrifirent
Chatoff. J'ai dj dit que je l'avais rencontr ce matin-l; il me
parut boulevers. Entre autres choses, il m'apprit que la veille,
 neuf heures du soir (c'est--dire trois heures avant
l'incendie), il s'tait rendu chez Marie Timofievna. Il alla dans
la matine visiter les cadavres, mais, d'aprs ce que je puis
savoir, il ne fit part de ses soupons  personne. Cependant, vers
la fin de la journe, une violente tempte clata dans son me
et... et je crois pouvoir l'affirmer,  la tombe de la nuit il y
eut un moment o il voulut se lever, se rendre  la police et
rvler tout. Ce qu'tait ce _tout_, -- lui-mme ne le savait.
Naturellement cette dmarche n'et eu d'autre rsultat que de le
faire arrter comme conspirateur. Il n'avait aucune preuve contre
ceux  qui il imputait les crimes rcemment commis, il n'avait que
de vagues conjectures qui, pour lui seul, quivalaient  une
certitude. Mais, ainsi qu'il le disait lui-mme, il tait prt 
se perdre pourvu qu'il pt craser les coquins. En prvoyant
chez Chatoff cette explosion de colre, Pierre Stpanovitch avait
donc devin juste, et il n'ignorait pas qu'il risquait gros 
diffrer d'un jour l'excution de son terrible dessein. Sans
doute, en cette circonstance comme toujours, il obit aux
inspirations de sa prsomptueuse confiance en soi et de son mpris
pour toutes ces petites gens, notamment pour Chatoff dont, 
l'tranger dj, il raillait l'idiotisme pleurnicheur. Un homme
aussi dnu de malice paraissait videmment  Pierre Stpanovitch
un adversaire fort peu redoutable. Et pourtant, si les coquins
chapprent  une dnonciation, ils ne le durent qu' un incident
tout  fait inattendu...

Entre sept et huit heures du soir (au moment mme o les ntres
runis chez Erkel attendaient avec colre l'arrive de Pierre
Stpanovitch), Chatoff, souffrant d'une migraine accompagne de
lgers frissons, tait couch sur son lit au milieu de
l'obscurit; aucune bougie n'clairait sa chambre. Il ne savait 
quoi se dcider, et cette irrsolution tait pour lui un cruel
supplice. Peu  peu il s'endormit, et durant son court sommeil il
eut une sorte de cauchemar: il lui semblait qu'il tait garrott
sur son lit, incapable de mouvoir un membre; sur ces entrefaites,
un bruit terrible faisait trembler toute la maison: des coups
violents taient frapps contre le mur, contre la grand'porte; on
cognait aussi chez Chatoff et chez Kiriloff; en mme temps le
dormeur s'entendait appeler avec un accent plaintif par une voix
lointaine qui lui tait connue, mais dont le son l'affectait
douloureusement. Il s'veilla en sursaut, se souleva un peu sur
son lit, et s'aperut avec tonnement que l'on continuait de
cogner  la grand'porte; sans tre  beaucoup prs aussi forts
qu'ils le lui avaient paru en rve, les coups taient frquents et
obstins; en bas, sous la porte cochre, retentissait toujours la
voix trange et douloureuse;  la vrit, elle n'tait pas du
tout plaintive, mais au contraire impatiente et irrite; par
intervalles se faisait entendre une autre voix plus contenue et
plus ordinaire. Chatoff sauta  bas de son lit, alla ouvrir le
vasistas et passa sa tte en dehors.

-- Qui est l? cria-t-il, littralement glac d'effroi.

-- Si vous tes Chatoff, fit-on d'en bas, -- veuillez rpondre
franchement et honntement: consentez-vous, oui ou non,  me
recevoir chez vous?

La voix tait ferme, coupante; il la reconnut!

-- Marie!... C'est toi?

-- Oui, c'est moi, Marie Chatoff, et je vous assure que je ne puis
garder mon cocher une minute de plus.

-- Tout de suite... le temps d'allumer une bougie... put  peine
articuler Chatoff, qui se hta de chercher des allumettes. Comme
il arrive le plus souvent en pareil cas, il n'en trouva point et
laissa choir par terre le chandelier avec la bougie. En bas
retentirent de nouveaux cris d'impatience. Il abandonna tout,
descendit l'escalier quatre  quatre et courut ouvrir la porte.

-- Faites-moi le plaisir de tenir cela un instant, pendant que je
rglerai avec cette brute, dit madame Marie Chatoff  son mari en
lui tendant un sac  main assez lger; c'tait un de ces articles
de peu de valeur qu'on fabrique  Dresde avec de la toile 
voiles.

-- J'ose vous assurer que vous demandez plus qu'il ne vous est d,
poursuivit-elle avec vhmence en s'adressant au cocher. -- Si
depuis une heure vous me promenez dans les sales rues d'ici, c'est
votre faute, parce que vous ne saviez pas trouver cette sotte rue
et cette stupide maison. Prenez vos trente kopeks et soyez sr que
vous n'aurez pas davantage.

-- Eh! madame, tu m'as toi-mme indiqu la rue de l'Ascension,
tandis que tu voulais aller rue de l'piphanie. Le proulok de
l'Ascension, c'est fort loin d'ici; cette course-l a reint mon
cheval.

-- Ascension, piphanie, -- toutes ces sottes dnominations
doivent vous tre plus familires qu' moi, vu que vous tes de la
ville. D'ailleurs, vous n'tes pas juste: j'ai commenc par vous
dire de me conduire  la maison Philippoff, et vous m'avez assur
que vous connaissiez cette maison. En tout cas, vous pourrez
demain m'appeler devant le juge de paix, mais maintenant je vous
prie de me laisser en repos.

-- Tenez, voil encore cinq kopeks! intervint Chatoff, qui se hta
de prendre un piatak dans sa poche et le donna au cocher.

-- Ne vous avisez pas de faire cela, je vous prie! protesta la
voyageuse, mais l'automdon fouetta son cheval, et Chatoff,
prenant sa femme par la main, l'introduisit dans la maison.

-- Vite, Marie, vite... tout cela ne signifie rien et -- comme tu
es trempe! Prends garde, il y a ici un escalier, -- quel dommage
qu'on ne voit pas clair! -- l'escalier est roide, tiens-toi  la
rampe, tiens-toi bien; voil ma chambrette. Excuse-moi, je n'ai
pas de feu... Tout de suite!

Il ramassa le chandelier, mais cette fois encore les allumettes
furent longues  trouver. Silencieuse et immobile, madame Chatoff
attendait debout au milieu de la chambre.

-- Grce  Dieu, enfin! s'cria-t-il joyeusement quand il eut
allum la bougie. Marie Chatoff parcourut le local d'un rapide
regard.

-- J'avais bien entendu dire que vous viviez dans un taudis,
pourtant je ne m'attendais pas  vous trouver ainsi log, observa-
t-elle d'un air de dgot, et elle s'avana vers le lit.

-- Oh! je n'en puis plus! poursuivit la jeune femme en se laissant
tomber avec accablement sur la dure couche de Chatoff. --
Dbarrassez-vous de ce sac, je vous prie, et prenez une chaise. Du
reste, faites comme vous voulez. Je suis venue vous demander un
asile provisoire, en attendant que je me sois procur du travail,
parce que je ne connais rien ici et que je n'ai pas d'argent.
Mais, si je vous gne, veuillez, s'il vous plat, le dclarer tout
de suite, comme c'est mme votre devoir de le faire, si vous tes
un honnte homme. J'ai quelques objets que je puis vendre demain,
cela me permettra de me loger en garni quelque part; vous aurez la
bont de me conduire dans un htel... Oh! mais que je suis
fatigue!

Chatoff tait tout tremblant.

-- Tu n'as pas besoin d'aller  l'htel, Marie! Pourquoi?  quoi
bon? supplia-t-il les mains jointes.

-- Eh bien, si l'on peut se passer d'aller  l'htel, il faut
pourtant expliquer la situation. Vous vous rappelez, Chatoff, que
nous avons vcu maritalement ensemble  Genve pendant un peu plus
de quinze jours; voil trois ans que nous nous sommes spars, 
l'amiable du reste. Mais ne croyez pas que je sois revenue pour
recommencer les sottises d'autrefois. Mon seul but est de chercher
du travail, et si je me suis rendue directement dans cette ville,
c'est parce que cela m'tait gal. Ce n'est nullement le repentir
qui me ramne auprs de vous, je vous prie de ne pas vous fourrer
cette btise l dans la tte.

-- Oh! Marie! C'est inutile, tout  fait inutile! murmura Chatoff.

Que voulait-il dire par ces mots?

-- Eh bien, puisqu'il en est ainsi, puisque vous tes assez
dvelopp pour comprendre cela, je me permettrai d'ajouter que si
maintenant je m'adresse tout d'abord  vous, si je viens vous
demander l'hospitalit, c'est en partie parce que je ne vous ai
jamais considr comme un drle; loin de l, j'ai toujours pens
que vous valiez peut-tre beaucoup mieux qu'un tas de...
coquins!...

Ses yeux tincelrent. Sans doute elle avait eu grandement  se
plaindre de certains coquins.

-- Et veuillez tre persuad qu'en parlant de votre bont je ne me
moque nullement de vous. Je dis les choses carrment, sans y
mettre d'loquence; d'ailleurs, je ne puis pas souffrir les
phrases. Mais tout cela est absurde. Je vous ai toujours suppos
assez d'esprit pour ne pas trouver mauvais... Oh! assez, je n'en
puis plus!

Et elle le regarda longuement, d'un air las. Debout  cinq pas
d'elle, Chatoff l'avait coute timidement, mais il tait comme
rajeuni, son visage rayonnait d'un clat inaccoutum. Cet homme
fort, rude, toujours hriss, sentait son me s'ouvrir tout  coup
 la tendresse. En lui vibrait une corde nouvelle. Trois annes de
sparation n'avaient rien arrach de son coeur. Et peut-tre
chaque jour durant ces trois ans il avait rv  elle,  la chre
crature qui lui avait dit autrefois: Je t'aime. Tel que j'ai
connu Chatoff, je ne crois pas me tromper en affirmant que
s'entendre adresser par une femme une parole d'amour devait lui
paratre une impossibilit. Chaste et pudique jusqu' la
sauvagerie, il se considrait comme un jeu de la nature, dtestait
sa figure et son caractre, se faisait l'effet d'un de ces
monstres que l'on promne dans les foires. En consquence de tout
cela, il n'estimait rien  l'gal de l'honntet, poussait
jusqu'au fanatisme l'attachement  ses convictions, se montrait
sombre, fier, irascible et peu communicatif. Mais voil que cette
crature unique qui pendant deux semaines l'avait aim (il le crut
toute sa vie!), -- cet tre dont il tait loin d'ignorer les
fautes et que nanmoins il avait toujours plac infiniment au-
dessus de lui, cette femme  qui il pouvait _tout_ pardonner (que
dis-je? il lui semblait que lui-mme avait tous les torts vis--
vis d'elle), cette Marie Chatoff rentrait soudain chez lui, dans
sa maison... c'tait presque impossible  comprendre! Il n'en
revenait pas; un tel vnement lui paraissait si heureux qu'il
n'osait y croire et que, le prenant pour un rve, il avait peur de
s'veiller. Mais, lorsqu'elle le regarda avec cette expression de
lassitude, il devina aussitt que la bien-aime crature
souffrait, qu'elle tait offense peut-tre. Le coeur dfaillant,
il se mit  l'examiner. Quoique le visage fatigu de Marie Chatoff
et depuis longtemps perdu la fracheur de la premire jeunesse,
elle tait encore fort bien de sa personne, -- son mari la trouva
aussi belle qu'autrefois. C'tait une femme de vingt-cinq ans,
d'une complexion assez robuste et d'une taille au-dessus de la
moyenne (elle tait plus grande que Chatoff); son opulente
chevelure chtain fonc faisait ressortir la pleur de son visage
ovale; ses grands yeux sombres brillaient maintenant d'un clat
fivreux. Mais cet intrpidit tourdie, nave et ingnue que son
poux lui avait connue jadis tait remplace  prsent par une
irritabilit morose; dsenchante de tout, elle affectait une
sorte de cynisme qui lui pesait  elle-mme parce qu'elle n'en
avait pas encore l'habitude. Ce qui surtout se remarquait en elle,
c'tait un tat maladif. Chatoff en fut frapp. Malgr la crainte
qu'il prouvait en prsence de sa femme, il se rapprocha
brusquement d'elle et lui saisit les deux mains:

-- Marie... tu sais... tu es peut-tre trs fatigue, pour l'amour
de Dieu ne te fche pas... si tu consentais, par exemple, 
prendre du th, hein? Le th fortifie, hein? Si tu consentais!...

-- Pourquoi demander si je consens? Cela va sans dire; vous tes
aussi enfant que jamais. Si vous pouvez me donner du th, donnez-
m'en. Que c'est petit chez vous! Comme il fait froid ici!

-- Oh! je vais tout de suite chercher du bois, j'en ai!... reprit
Chatoff fort affair; -- du bois... c'est--dire, mais... du
reste, il va aussi y avoir du th tout de suite, ajouta-t-il avec
un geste indiquant une rsolution dsespre, et il prit vivement
sa casquette.

-- O allez-vous donc? Ainsi vous n'avez pas de th chez vous?

-- Il y en aura, il y en aura, il y en aura, tout va tre prt
tout de suite... je...

Il prit son revolver sur le rayon.

-- Je vais  l'instant vendre ce revolver... ou le mettre en
gage...

-- Quelles btises, et comme ce sera long! Tenez, voil mon porte-
monnaie, puisque vous n'avez rien chez vous; il y a l huit
grivnas, je crois; c'est tout ce que j'ai. On dirait qu'on est ici
dans une maison de fous.

-- C'est inutile, je n'ai pas besoin de ton argent, je reviens
tout de suite, dans une seconde; je puis mme me dispenser de
vendre le revolver...

Et il courut tout droit chez Kiriloff. Cette visite eut lieu deux
heures avant celle de Pierre Stpanovitch et de Lipoutine que j'ai
raconte plus haut. Quoique habitant la mme maison, Chatoff et
Kiriloff ne se voyaient pas; quand ils se rencontraient dans la
cour, ils n'changeaient ni une parole ni mme un salut: ils
avaient trop longtemps couch ensemble en Amrique.

-- Kiriloff, vous avez toujours du th; y a-t-il chez vous du th
et un samovar?

L'ingnieur se promenait de long en large dans sa chambre, comme
il avait l'habitude de le faire chaque nuit; il s'arrta soudain
et regarda fixement Chatoff, sans du reste tmoigner trop de
surprise.

-- Il y a du th, du sucre et un samovar. Mais vous n'avez pas
besoin de samovar, le th est chaud. Mettez-vous  table et buvez.

-- Kiriloff, nous avons vcu ensemble en Amrique... Ma femme est
arrive chez moi... Je... Donnez-moi du th... il faut un samovar.

-- Si c'est pour votre femme, il faut un samovar. Mais le samovar
aprs. J'en ai deux. Maintenant prenez la thire qui est sur la
table. Le th chaud, le plus chaud. Prenez du sucre, tout le
sucre. Du pain... Beaucoup de pain; tout. Il y a du veau. Un
rouble d'argent.

-- Donne, ami, je te le rendrai demain! Ah! Kiriloff!

-- C'est votre femme qui tait en Suisse? C'est bien. Et vous avez
bien fait aussi d'accourir chez moi.

-- Kiriloff! s'cria Chatoff qui tenait la thire sous son bras
tandis qu'il avait dans les mains le pain et le sucre, --
Kiriloff! si... si vous pouviez renoncer  vos pouvantables
fantaisies et vous dfaire de votre athisme... oh! quel homme
vous seriez, Kiriloff!

-- On voit que vous aimez votre femme aprs la Suisse. C'est bien
de l'aimer aprs la Suisse. Quand il faudra du th, venez encore.
Venez toute la nuit, je ne me coucherai pas. Il y aura un samovar.
Tenez, prenez ce rouble. Allez auprs de votre femme, je resterai
et je penserai  vous et  votre femme.

Marie Chatoff parut fort contente en voyant le th arriver si
vite, et elle se jeta avidement sur ce breuvage, mais on n'eut pas
besoin d'aller chercher le samovar: la voyageuse ne but qu'une
demi-tasse et ne mangea qu'un tout petit morceau de pain. Elle
repoussa le veau avec un dgot ml de colre.

-- Tu es malade, Marie; tout cela est chez toi l'effet de la
maladie... observa timidement Chatoff, qui, d'un air craintif,
s'empressait autour d'elle.

-- Certainement je suis malade. Asseyez-vous, je vous prie. O
avez-vous pris ce th, si vous n'en aviez pas?

Il dit quelques mots de Kiriloff. Elle avait dj entendu parler
de lui.

-- Je sais que c'est un fou; de grce, assez l-dessus; les
imbciles ne sont pas une raret, n'est-ce pas? Ainsi vous avez
t en Amrique? Je l'ai entendu dire, vous avez crit.

-- Oui, je... j'ai crit  Paris.

-- Assez, parlons d'autre chose, s'il vous plat. Vous appartenez
 l'opinion slavophile?

-- Je... ce n'est pas que je... Faute de pouvoir tre Russe, je
suis devenu slavophile, rpondit Chatoff avec le sourire forc de
l'homme qui plaisante  contre-temps et sans en avoir envie.

-- Ah! vous n'tes pas Russe?

-- Non, je ne suis pas Russe.

-- Eh bien, tout cela, ce sont des btises. Pour la dernire fois,
asseyez-vous. Pourquoi vous trmoussez-vous toujours ainsi? Vous
pensez que j'ai le dlire? Peut-tre bien. Vous n'tes que deux,
dites-vous, dans la maison?

-- Oui... Au rez-de-chausse...

-- Et, pour l'intelligence, les deux font la paire. Qu'est-ce
qu'il y a au rez-de-chausse? Vous avez dit: au rez-de-chausse...

-- Non, rien.

-- Quoi, rien? Je veux savoir.

-- Je voulais dire seulement qu'autrefois les Lbiadkine
demeuraient au rez-de-chausse...

Marie Chatoff fit un brusque mouvement.

-- Celle qu'on a assassine la nuit dernire? J'ai entendu parler
de cela. C'est la premire nouvelle que j'ai apprise en arrivant
ici. Il y a eu un incendie chez vous?

Chatoff se leva soudain.

-- Oui, Marie, oui, et je commets peut-tre une infamie
pouvantable en ce moment o je pardonne  des infmes...

Il marchait  grands pas dans la chambre en levant les bras en
l'air et en donnant les signes d'une violente agitation.

Mais Marie ne comprenait pas du tout ce qui se passait en lui.
Elle tait distraite pendant qu'il parlait; elle questionnait et
n'coutait pas les rponses.

-- On en fait de belles chez vous. Oh! quelles gredineries
partout! Quel monde de vauriens! Mais asseyez-vous donc enfin, oh!
que vous m'agacez! rpliqua la jeune femme qui, vaincue par la
fatigue, laissa tomber sa tte sur l'oreiller.

-- Marie, je t'obis... Tu te coucherais peut-tre volontiers,
Marie?

Elle ne rpondit pas, et,  bout de forces, ferma ses paupires.
Son visage ple ressemblait  celui d'une morte. Elle s'endormit
presque instantanment. Chatoff promena ses yeux autour de lui,
raviva la flamme de la bougie, et, aprs avoir jet encore une
fois un regard inquiet sur sa femme, aprs avoir joins ses mains
devant elle, il sortit tout doucement de la chambre. Quand il fut
sur le palier, il se fourra dans un coin, o il resta pendant dix
minutes sans bouger, sans faire le moindre bruit. Tout  coup des
pas lgers et discrets retentirent dans l'escalier. Quelqu'un
montait. Chatoff se rappela qu'il avait oubli de fermer la porte
de la maison.

-- Qui est l? demanda-t-il  voix basse.

Le visiteur ne rpondit pas et continua de monter sans se presser.
Arriv sur le carr, il s'arrta; l'obscurit ne permettait pas de
distinguer ses traits.

-- Ivan Chatoff? fit-il mystrieusement.

Le matre du logis se nomma, mais en mme temps il tendit le bras
pour carter l'inconnu; ce dernier lui saisit la main, et Chatoff
frissonna comme au contact d'un reptile.

-- Restez ici, murmura-t-il rapidement, -- n'entrez pas, je ne
puis vous recevoir maintenant. Ma femme est revenue chez moi. Je
vais chercher de la lumire.

Quand il reparut avec la bougie, il aperut devant lui un officier
tout jeune dont il ignorait le nom, mais qu'il se souvenait
d'avoir rencontr quelque part.

Le visiteur se fit connatre:

-- Erkel. Vous m'avez vu chez Virguinsky.

-- Je me rappelle; vous tiez assis et vous criviez, reprit
Chatoff; ce disant, il s'avana vers le jeune homme, puis, avec
une fureur subite, mais toujours sans lever la voix, il
poursuivit: -- coutez, vous m'avez fait tout  l'heure un signe
de reconnaissance quand vous m'avez pris la main. Mais sachez que
je crache sur tous ces signes! Je les repousse... je n'en veux
pas... je puis  l'instant vous jeter en bas de l'escalier, savez-
vous cela?

-- Non, je n'en sais rien et j'ignore compltement pourquoi vous
tes si fch, rpondit l'enseigne dont le ton calme ne tmoignait
d'aucune irritation. -- Je suis seulement charg d'une commission
pour vous, et j'ai voulu m'en acquitter sans perdre de temps. Vous
avez entre les mains une presse qui ne vous appartient pas et dont
vous tes tenu de rendre compte, ainsi que vous le savez vous-
mme. Suivant l'ordre que j'ai reu, je dois vous demander de la
remettre  Lipoutine demain  sept heures prcises du soir. En
outre, il m'est enjoint de vous dclarer qu' l'avenir on
n'exigera plus rien de vous.

-- Rien?

-- Absolument rien. Votre demande a t prise en considration, et
dsormais vous ne faites plus partie de la socit. J'ai t
positivement charg de vous l'apprendre.

-- Qui vous a charg de cela?

-- Ceux qui m'ont rvl le signe de reconnaissance.

-- Vous arrivez de l'tranger?

-- Cela... cela, je crois, doit vous tre indiffrent.

-- Eh! diable! Mais pourquoi n'tes-vous pas venu plus tt, si
l'on vous a donn cet ordre?

-- Je me conformais  certaines instructions et je n'tais pas
seul.

-- Je comprends, je comprends que vous n'tiez pas seul. Eh...
diable! Mais pourquoi Lipoutine n'est-il pas venu lui-mme?

-- Ainsi, je viendrai vous prendre demain  six heures prcises du
soir, et nous irons l  pied. Il n'y aura que nous trois.

-- Verkhovensky y sera?

-- Non, il n'y sera pas. Verkhovensky part d'ici demain  onze
heures du matin.

-- Je m'en doutais, fit Chatoff d'une voix sourde et irrite; --
il s'est sauv, le misrable! ajouta-t-il en frappant du poing sur
sa cuisse.

Des penses tumultueuses l'agitaient. Erkel le regardait fixement
et attendait sa rponse en silence.

-- Comment donc ferez-vous? Une presse n'est pas un objet si
facile  emporter.

-- Il ne sera pas ncessaire de la prendre. Vous nous indiquerez
seulement l'endroit, et nous nous bornerons  nous assurer qu'elle
s'y trouve en effet. Nous savons o elle est enterre, sans
connatre exactement la place. Vous ne l'avez rvle  personne
encore?

Les yeux de Chatoff se fixrent sur l'enseigne.

-- Comment un blanc-bec comme vous s'est-il aussi fourr l
dedans? Eh! mais il leur en faut aussi de pareils? Allons,
retirez-vous! E-eh! Ce coquin-l vous a tous tromps et a pris la
fuite.

Erkel considrait son interlocuteur avec un calme imperturbable,
mais il ne paraissait pas comprendre.

-- Verkhovensky s'est enfui, Verkhovensky! poursuivit Chatoff en
grinant des dents.

-- Mais non, il est encore ici, il n'est pas parti. C'est
seulement demain qu'il s'en va, observa Erkel d'un ton doux et
persuasif. -- Je tenais tout particulirement  ce qu'il se
trouvt l comme tmoin; mes instructions l'exigeaient (il parlait
avec l'abandon d'un jouvenceau sans exprience). Mais il a refus,
sous prtexte qu'il devait partir, et le fait est qu'il est trs
press de s'en aller.

Le regard de Chatoff se porta de nouveau avec une expression de
piti sur le visage du nigaud, puis soudain il agita le bras comme
pour chasser ce sentiment.

-- Bien, j'irai, dclara-t-il brusquement, -- et maintenant
dcampez!

-- Je passerai donc chez vous  six heures prcises, rpondit
Erkel, qui, aprs un salut poli, se retira tranquillement.

-- Petit imbcile! ne put s'empcher de lui crier Chatoff du haut
de l'escalier.

-- Quoi? demanda l'enseigne, dj arriv en bas.

-- Rien, allez-vous-en.

-- Je croyais que vous aviez dit quelque chose.

II

Erkel tait un petit imbcile en ce sens qu'il se laissait
influencer par la pense d'autrui, mais, comme agent subalterne,
comme homme d'excution, il ne manquait pas d'intelligence, ni
mme d'astuce. Fanatiquement dvou  l'oeuvre commune, c'est--
dire, au fond,  Pierre Stpanovitch, il agissait suivant les
instructions qu'il avait reues de celui-ci  la sance o les
rles avaient t distribus aux _ntres_ pour le lendemain. Entre
autres recommandations, il avait t enjoint  l'enseigne de bien
observer, pendant qu'il accomplirait son mandat, dans quelle
conditions se trouvait Chatoff, et lorsque ce dernier, en causant
sur le carr, s'chappa  dire que sa femme tait revenue chez
lui, Erkel, avec un machiavlisme instinctif, ne tmoigna aucun
dsir d'en savoir davantage, bien qu'il comprit que ce fait
contribuerait puissamment  la russite de leur entreprise.

Ce fut, en effet, ce qui arriva: cette circonstance seule sauva
les coquins de la dnonciation qui les menaait, et leur permit
de se dbarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant
le cours des proccupations de Chatoff, lui ta sa sagacit et sa
prudence accoutumes. Il eut ds lors bien autre chose en tte que
l'ide de sa scurit personnelle. Quand Erkel lui dit que Pierre
Stpanovitch partait le lendemain, il n'hsita pas  le croire;
cela d'ailleurs s'accordait si bien avec ses propres conjectures!
Rentrs dans la chambre, il s'assit dans un coin, appuya ses
coudes sur ses genoux et couvrit son visage de ses mains. D'amres
penses le tourmentaient...

Tout  coup il releva la tte, s'approcha du lit en marchant sur
le pointe du pied et se mit  contempler sa femme: Seigneur! Mais
demain matin elle se rveillera avec la fivre, peut-tre mme
l'a-t-elle dj! Elle aura sans doute pris un refroidissement.
Elle n'est pas habitue  cet affreux climat, et voyager dans un
compartiment de troisime classe, subir le vent, la pluie, quand
on n'a sur soi qu'un mchant burnous... Et la laisser l,
l'abandonner sans secours! Quel petit sac! qu'il est lger! Il ne
pse pas plus de dix livres! La pauvrette, comme ses traits sont
altrs! combien elle a souffert! Elle est fire, c'est pour cela
qu'elle ne se plaint pas. Mais elle est irritable, fort irritable!
C'est la maladie qui en est cause: un ange mme, s'il tombait
malade, deviendrait irascible. Que son front est sec! Il doit tre
brlant. Elle a un cercle bistr au-dessous des yeux et... et
pourtant que ce visage est beau! quelle magnifique chevelure!
quel...

Il s'arracha brusquement  cette contemplation et alla aussitt se
rasseoir dans son coin; il tait comme effray  la seule ide de
voir dans Marie autre chose qu'une crature malheureuse,
souffrante, ayant besoin de secours. -- Quoi! je concevrais en ce
moment des _esprances! _Oh! quel homme bas et vil je suis! pensa-
t-il, le visage cach dans ses mains, et de nouveau des rves, des
souvenirs revinrent hanter son esprit... et puis encore des
esprances.

Il se rappela l'exclamation: Oh! je n'en puis plus, que sa femme
avait profre  plusieurs reprises d'une voix faible, rlante.
Seigneur! L'abandonner maintenant, quand elle ne possde que huit
grivnas; elle m'a tendu son vieux porte-monnaie! Elle est venue
chercher du travail, -- mais qu'est-ce qu'elle entend  cela?
qu'est-ce qu'ils comprennent  la Russie? Ils n'ont pas plus de
raison que des enfants, les fantaisies cres par leur imagination
sont tout pour eux, et ils se fchent, les pauvres gens, parce que
la Russie ne ressemble pas aux chimres dont ils rvaient 
l'tranger.  malheureux,  innocents!... Tout de mme il ne fait
pas chaud ici...

Il se souvint qu'elle s'tait plainte du froid, qu'il avait promis
d'allumer le pole. Il y a ici du bois, on peut en aller
chercher, seulement il ne faudrait pas l'veiller. Du reste, cela
n'est pas impossible. Mais que faire du veau? Quand elle se
lvera, elle voudra peut-tre manger... Eh bien, nous verrons plus
tard; Kiriloff ne se couchera pas de la nuit. Il faudrait la
couvrir avec quelque chose, elle dort d'un profond sommeil, mais
elle a certainement froid; ah! qu'il fait froid!

Et, encore une fois, il s'approcha d'elle pour l'examiner; la robe
avait un peu remont, la jambe droite tait dcouverte jusqu'au
genou. Il se dtourna par un mouvement brusque, presque effray;
puis il ta le chaud paletot qu'il portait par-dessus sa vieille
redingote, et, s'efforant de ne pas regarder, il tendit ce
vtement sur la place nue.

Tandis qu'il faisait du feu, contemplait la dormeuse ou rvait
dans un coin, deux ou trois heures s'coulrent, et ce fut pendant
ce temps que Kiriloff reut la visite de Verkhovensky et de
Lipoutine.  la fin, Chatoff s'endormit aussi dans son coin. Il
venait  peine de fermer les yeux, quand un gmissement se fit
entendre; Marie s'tait veille et appelait son poux. Il
s'lana vers elle, troubl comme un coupable.

-- Marie! Je m'tais endormi... Ah! quel vaurien je suis, Marie!

Elle se souleva un peu, promena un regard tonn autour de la
chambre, comme si elle n'et pas reconnu l'endroit o elle se
trouvait, et tout  coup la colre, l'indignation s'empara d'elle:

-- J'ai occup votre lit, je tombais de fatigue et je me suis
endormie sans le vouloir; pourquoi ne m'avez-vous pas veille?
Comment avez-vous os croire que j'aie l'intention de vous tre 
charge?

-- Comment aurais-je pu t'veiller, Marie?

-- Vous le pouviez; vous le deviez! Vous n'avez pas d'autre lit
que celui-ci, et je l'ai occup. Vous ne deviez pas me mettre dans
une fausse position. Ou bien, pensez-vous que je sois venue ici
pour recevoir vos bienfaits? Veuillez reprendre votre lit tout de
suite, je coucherai dans un coin sur des chaises.

-- Marie, il n'y a pas assez de chaises, et, d'ailleurs, je n'ai
rien  mettre dessus.

-- Eh bien, alors je coucherai par terre tout simplement. Je ne
puis pas vous priver de votre lit. Je vais coucher sur le
plancher, tout de suite, tout de suite!

Elle se leva, voulut marcher, mais soudain une douleur spasmodique
des plus violentes lui ta toute force, toute rsolution; un
gmissement profond sortit de sa poitrine, et elle retomba sur le
lit. Chatoff s'approch vivement; la jeune femme, enfonant son
visage dans l'oreiller, saisit la main de son mari et la serra 
lui faire mal. Une minute se passa ainsi.

-- Marie, ma chre, s'il le faut, il y a ici un mdecin que je
connais, le docteur Frenzel... je puis courir chez lui.

-- C'est absurde!

-- Comment, absurde? Dis-moi ce que tu as, Marie! On pourrait te
mettre un cataplasme... sur le ventre, par exemple... Je puis
faire cela sans mdecin... Ou bien des sinapismes.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? reprit-elle en relevant la tte
et en regardant son mari d'un air effray.

Chatoff chercha en vain le sens de cette trange question.

-- De quoi parles-tu, Marie?  quel propos demandes-tu cela?  mon
Dieu, je m'y perds! Pardonne-moi, Marie, mais je ne comprends pas
du tout ce que tu veux dire.

-- Eh! laissez donc, ce n'est pas votre affaire de comprendre. Et
mme cela serait fort drle... rpondit-elle avec un sourire amer.
-- Dites-moi quelque chose. Promenez-vous dans la chambre et
parlez. Ne restez pas prs de moi et ne me regardez pas, je vous
en prie pour la centime fois!

Chatoff se mit  marcher dans la chambre en tenant ses yeux
baisss et en faisant tous ses efforts pour ne pas les tourner
vers sa femme.

-- Il y a ici, -- ne te fche pas, Marie, je t'en supplie, -- il y
a ici du veau et du th... Tu as si peu mang tantt...

Elle fit avec la main un geste de violente rpugnance. Chatoff au
dsespoir se mordit la langue.

-- coutez, j'ai l'intention de monter ici un atelier de reliure,
cet tablissement serait fond sur les principes relationnels de
l'association. Comme vous habitez la ville, qu'en pensez-vous? Ai-
je des chances de succs?

-- Eh! Marie, chez nous on ne lit pas; il n'y a mme pas de
livres. Et il en ferait relier?

-- Qui? il:

-- Le lecteur d'ici, l'habitant de la ville en gnral, Marie.

-- Eh bien, alors exprimez-vous plus clairement, au lieu de dire:
_il_, on ne sait pas  qui se rapporte ce pronom. Vous ne
connaissez pas la grammaire.

-- C'est dans l'esprit de la langue, Marie, balbutia Chatoff.

-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre esprit, vous m'ennuyez.
Pourquoi le lecteur ou l'habitant de la ville ne fera-t-il pas
relier ses livres?

-- Parce que lire un livre et le faire relier sont deux oprations
qui correspondent  deux degrs de civilisation trs diffrents.
D'abord, il s'habitue peu  peu  lire, ce qui, bien entendu,
demande des sicles; mais il n'a aucun soin du livre, le
considrant comme un objet sans importance. Le fait de donner un
livre  relier suppose dj le respect du livre; cela indique que
non seulement, il a pris got  la lecture, mais encore qu'il la
tient en estime. L'Europe depuis longtemps fait relier ses livres,
la Russie n'en est pas encore l.

-- Quoique dit d'une faon pdantesque, cela, du moins, n'est pas
bte et me reporte  trois ans en arrire; vous aviez parfois
assez d'esprit il y a trois ans.

Elle pronona ces mots du mme ton ddaigneux que toutes les
phrases prcdentes.

-- Marie, Marie, reprit avec motion Chatoff, --  Marie! Si tu
savais tout ce qui s'est pass durant ces trois ans! J'ai entendu
dire que tu me mprisais  cause du changement survenu dans mes
opinions. Qui donc ai-je quitt? Des ennemis de la vraie vie, des
librtres arrirs, craignant leur propre indpendance; des
laquais de la pense, hostiles  la personnalit et  la libert;
des prdicateurs dcrpits de la charogne et de la pourriture!
Qu'y a-t-il chez eux? La snilit, la mdiocrit dore,
l'incapacit la plus bourgeoise et la plus plate, une galit
envieuse, une galit sans mrite personnel, l'galit comme
l'entend un laquais ou comme la comprenait un Franais de 93...
Mais le pire, c'est qu'ils sont tous des coquins!

-- Oui, il y a beaucoup de coquins, observa Marie d'une voix
entrecoupe et avec un accent de souffrance. Couche un peu sur le
ct, immobile comme si elle et craint de faire le moindre
mouvement, elle avait la tte renverse sur l'oreiller et fixait
le plafond d'un regard fatigu, mais ardent. Son visage tait
ple, ses lvres dessches.

-- Tu en conviens, Marie, tu en conviens! s'cria Chatoff.

Elle allait faire de la tte un signe ngatif quand soudain une
nouvelle crampe la saisit. Cette fois encore elle cacha son visage
dans l'oreiller et pendant toute une minute serra, presque  la
briser, la main de son mari qui, fou de terreur, s'tait lanc
vers elle.

-- Marie, Marie! Mais ce que tu as est peut-tre trs grave,
Marie!

-- Taisez-vous... Je ne veux pas, je ne veux pas, rpliqua-t-elle
violemment, en reprenant sa position primitive; -- ne vous
permettez pas de me regarder avec cet air de compassion! Promenez-
vous dans la chambre, dites quelque chose, parlez...

Chatoff qui avait  peu prs perdu la tte, commena  marmotter
je ne sais quoi.

Sa femme l'interrompit avec impatience:

-- Quelle est votre occupation ici?

-- Je tiens les livres chez un marchand. Si je voulais, Marie, je
pourrais gagner ici pas mal d'argent.

-- Tant mieux pour vous...

-- Ah! ne va rien t'imaginer, Marie, j'ai dit cela comme j'aurai
dit autre chose...

-- Et qu'est-ce que vous faites encore? Que prchez-vous? Car il
est impossible que vous ne prchiez pas, c'est dans votre
caractre.

-- Je prche Dieu, Marie.

-- Sans y croire vous-mme. Je n'ai jamais pu comprendre cette
ide.

-- Pour le moment laissons cela, Marie.

-- Qu'tait-ce que cette Marie Timofievna qu'on a tue?

-- Nous parlerons aussi de cela plus tard, Marie.

-- Ne vous avisez pas de me faire de pareilles observations! Est-
ce vrai qu'on peut attribuer sa mort  la sclratesse de... de
ces gens-l?

-- Certainement, rpondit Chatoff avec un grincement de dents.

Marie leva brusquement la tte et cria d'une voix douloureuse:

-- Ne me parlez plus de cela, ne m'en parlez jamais, jamais!

Et elle retomba sur le lit, en proie  de nouvelles convulsions.
Durant ce troisime accs, la souffrance arracha  la malade non
plus des gmissements, mais de vritables cris.

-- Oh! homme insupportable! Oh! homme insupportable! rptait-elle
en se tordant et en repoussant Chatoff, qui s'tait pench sur
elle.

-- Marie, je ferai ce que tu m'as ordonn... je vais me promener,
parler...

-- Mais ne voyez-vous pas que a a commenc?

-- Qu'est-ce qui a commenc, Marie?

-- Et qu'en sais-je? Est-ce que j'y connais quelque chose?... Oh!
maudite! Oh! que tout soit maudit d'avance!

-- Marie, si tu disais ce qui commence, alors je... mais, sans
cela, comment veux-tu que je comprenne?

-- Vous tes un homme abstrait, un bavard inutile. Oh! maldiction
sur tout!

-- Marie, Marie!

Il croyait srieusement que sa femme devenait folle.

Elle se souleva sur le lit, et tournant vers Chatoff un visage
livide de colre:

-- Mais est-ce que vous ne voyez pas, enfin, vocifra-t-elle, --
que je suis dans les douleurs de l'enfantement? Oh! qu'il soit
maudit avant de natre, cet enfant!

-- Marie! s'cria Chatoff comprenant enfin la situation, --
Marie... Mais que ne le disais-tu plus tt? ajouta-t-il
brusquement, et, prompt comme l'clair, il saisit sa casquette.

-- Est-ce que je savais cela en entrant ici? Serais-je venue chez
vous si je l'avais su? On m'avait dit que j'en avais encore pour
dix jours! O allez-vous donc? O allez-vous donc? Voulez-vous
bien ne pas sortir!

-- Je vais chercher une accoucheuse! Je vendrai le revolver;
maintenant c'est de l'argent qu'il faut avant tout.

-- Gardez-vous bien de faire venir une accoucheuse, il ne me faut
qu'une bonne femme, une vieille quelconque; j'ai huit grivnas dans
mon porte-monnaie...  la campagne les paysannes accouchent sans
le secours d'une sage-femme... Et si je crve, eh bien, ce sera
tant mieux...

-- Tu auras une bonne femme, et une vieille. Mais comment te
laisser seule, Marie?

Pourtant, s'il ne la quittait pas maintenant, elle serait prive
des soins d'une accoucheuse quand viendrait le moment critique.
Cette considration l'emporta dans l'esprit de Chatoff sur tout le
reste, et, sourd aux gmissements comme aux cris de colre de
Marie, il descendit l'escalier de toute la vitesse de ses jambes.

III

En premier lieu il passa chez Kiriloff. Il pouvait tre alors une
heure du matin. L'ingnieur tait debout au milieu de la chambre.

-- Kiriloff, ma femme accouche!

-- C'est--dire... comment?

-- Elle accouche, elle va avoir un enfant.

-- Vous... vous ne vous trompez pas?

-- Oh! non, non, elle est dans les douleurs!... Il faut une femme,
une vieille quelconque; cela presse... Pouvez-vous m'en procurer
une maintenant? Vous aviez chez vous plusieurs vieilles...

-- C'est grand dommage que je ne sache pas enfanter, rpondit d'un
air songeur Kiriloff, -- c'est--dire, je ne regrette pas de ne
pas savoir enfanter, mais de ne pas savoir comment il faut faire
pour... Non, l'expression ne me vient pas.

-- Vous voulez dire que vous ne sauriez pas vous-mme assister une
femme en couches, mais ce n'est pas cela que je vous demande, je
vous prie seulement d'envoyer chez moi une bonne vieille, une
garde-malade, une servante.

-- Vous aurez une vieille, mais ce ne sera peut-tre pas tout de
suite. Si vous voulez, je puis, en attendant...

-- Oh! c'est impossible; je vais de ce pas chez madame Virguinsky,
l'accoucheuse.

-- Une coquine!

-- Oh! oui, Kiriloff, mais c'est la meilleure sage-femme de la
ville! Oh! oui, tout cela se passera sans joie, sans pit; ce
grand mystre, la venue au monde d'une crature nouvelle, ne sera
salue que par des paroles de dgot et de colre, par des
blasphmes!... Oh! elle maudit dj son enfant!...

-- Si vous voulez, je...

-- Non, non, mais en mon absence (oh! de gr ou de force je
ramnerai madame Virguinsky!), venez de temps en temps prs de mon
escalier et prtez l'oreille sans faire de bruit, seulement ne
pntrez pas dans la chambre, vous l'effrayeriez, gardez-vous bien
d'entrer, bornez-vous  couter... dans le cas o il arriverait un
accident. Pourtant, s'il survenait quelque chose de grave, alors
vous entreriez.

-- Je comprends. J'ai encore un rouble d'argent. Tenez. Je voulais
demain une poule, mais maintenant je ne veux plus. Allez vite,
dpchez-vous. J'aurai du th toute la nuit.

Kiriloff n'avait aucune connaissance des projets forms contre
Chatoff, il savait seulement que son voisin avait de vieux comptes
 rgler avec ces gens-l. Lui-mme s'tait trouv ml en
partie  cette affaire par suite des instructions qui lui avaient
t donnes  l'tranger (instructions, d'ailleurs trs
superficielles, car il n'appartenait qu'indirectement  la
socit), mais depuis quelque temps il avait abandonn toute
occupation,  commencer par l'oeuvre commune, et il menait une
vie exclusivement contemplative. Quoique Pierre Verkhovensky et,
au cours de la sance, invit Lipoutine  venir avec lui chez
Kiriloff pour se convaincre qu'au moment voulu l'ingnieur
endosserait l'affaire Chatoff, il n'avait cependant pas souffl
mot de ce dernier dans sa conversation avec Kiriloff. Jugeant sans
doute imprudent de rvler ses desseins  un homme dont il n'tait
pas sr, il avait cru plus sage de ne les lui faire connatre
qu'aprs leur mise  excution, c'est--dire le lendemain: quand
ce sera chose faite, pensait Pierre Stpanovitch, Kiriloff prendra
cela avec son indiffrence accoutume. Lipoutine avait fort bien
remarqu le silence gard par son compagnon sur l'objet mme qui
motivait leur visite chez l'ingnieur, mais il tait trop troubl
pour faire aucune observation  ce sujet.

Chatoff courut tout d'une haleine rue de la Fourmi; il maudissait
la distance, et il lui semblait qu'il n'arriverait jamais.

Il dut cogner longtemps chez Virguinsky: tout le monde dans la
maison tait couch depuis quelques heures. Mais Chatoff n'y alla
pas de main morte et frappa  coups redoubls contre le volet. Le
chien de garde enchan dans la cour fit entendre de furieux
aboiements auxquels rpondirent ceux de tous les chiens du
voisinage; ce fut un vacarme dans toute la rue.

 la fin le volet s'entr'ouvrit, puis la fentre, et Virguinsky
lui-mme prit la parole:

-- Pourquoi faites-vous ce bruit? Que voulez-vous? demanda-t-il
doucement  l'inconnu qui troublait le repos de sa maison.

-- Qui est-l? Quel est ce drle? ajouta avec colre une voix
fminine.

La personne qui venait de prononcer ces mots tait la vieille
demoiselle, parente de Virguinsky.

-- C'est moi, Chatoff; ma femme est revenue chez moi, et elle va
accoucher d'un moment  l'autre.

-- Eh bien, qu'elle accouche! Fichez le camp!

-- Je suis venu chercher Arina Prokhorovna, et je ne m'en irai pas
sans elle!

-- Elle ne peut pas aller chez tout le monde. Elle ne visite la
nuit qu'une clientle particulire. Adressez-vous  madame
Makcheff et laissez-nous tranquilles! reprit la voix fminine
toujours irrite.

De la rue on entendait Virguinsky parlementer avec la vieille
fille pour lui faire quitter la place, mais elle ne voulait pas se
retirer.

-- Je ne m'en irai pas! rpliqua Chatoff.

-- Attendez, attendez donc! cria Virguinsky, aprs avoir enfin
russi  loigner sa parente, -- je vous demande cinq minutes,
Chatoff, le temps d'aller rveiller Arina Prokhorovna, mais, je
vous en prie, cessez de cogner et de crier ainsi... Oh! que tout
cela est terrible!

Au bout de cinq minutes, -- cinq sicles! -- madame Virguinsky se
montra  la fentre.

-- Votre femme est revenue chez vous? questionna-t-elle d'un ton
qui, au grand tonnement de Chatoff, ne trahissait aucune colre
et n'tait qu'imprieux; mais Arina Prokhorovna avait
naturellement le verbe haut, en sorte qu'il lui tait impossible
de parler autrement.

-- Oui, ma femme est revenue, et elle va accoucher.

-- Marie Ignatievna?

-- Oui, Marie Ignatievna. Ce ne peut tre que Marie Ignatievna!

Il y eut un silence. Chatoff attendait. Dans la maison l'on
causait  voix basse.

-- Quand est-elle arrive? demanda ensuite madame Virguinsky.

-- Ce soir,  huit heures. Vite, je vous prie.

Nouveaux chuchotements; il semblait qu'on dlibrt.

-- coutez, vous ne vous trompez pas? C'est elle-mme qui vous a
envoy chez moi?

-- Non, ce n'est pas elle qui m'a envoy chez vous: pour
m'occasionner moins de frais, elle voudrait n'tre assiste que
par une bonne femme quelconque, mais ne vous inquitez pas, je
vous payerai.

-- C'est bien, j'irai, que vous me payiez ou non. J'ai toujours
apprci les sentiments indpendants de Marie Ignatievna, quoique
peut-tre elle ne se souvienne plus de moi. Avez-vous ce qu'il
faut chez vous?

-- Je n'ai rien, mais tout se trouvera, tout sera prt, tout...

-- Il y a donc de la gnrosit mme chez ces gens-l! pensait
Chatoff en se dirigeant vers la demeure de Liamchine. Les
opinions et l'homme sont, parat-il, deux choses fort diffrentes.
J'ai peut-tre bien des torts envers eux!... Tout le monde a des
torts, tout le monde, et... si chacun tait convaincu de cela!...

Chez Liamchine il n'eut pas  frapper longtemps. Le Juif sauta
immdiatement  bas de son lit, et, pieds nus, en chemise, courut
ouvrir le vasistas, au risque d'attraper un rhume, lui qui tait
toujours trs soucieux de sa sant. Mais il y avait une cause
particulire  cet empressement si trange: pendant toute la
soire Liamchine n'avait fait que trembler, et jusqu' ce moment
il lui avait t impossible de s'endormir, tant il tait inquiet
depuis la sance; sans cesse il croyait voir arriver certains
visiteurs dont l'apparition ne fait jamais plaisir. La nouvelle
que Chatoff allait dnoncer les ntres l'avait mis au supplice...
Et voil qu'il entendait frapper violemment  la fentre!...

Il fut si effray en apercevant Chatoff qu'il ferma aussitt le
vasistas et regagna prcipitamment son lit. Le visiteur se mit 
cogner et  crier de toutes ses forces.

-- Comment osez-vous faire un pareil tapage au milieu de la nuit?
gronda le matre du logis, mais, quoiqu'il essayt de prendre un
ton menaant, Liamchine se mourait de peur: il avait attendu deux
minutes au moins avant de rouvrir le vasistas, et il ne s'y tait
enfin dcid qu'aprs avoir acquis la certitude que Chatoff tait
venu seul.

-- Voil le revolver que vous m'avez vendu; reprenez-le et donnez-
moi quinze roubles.

-- Qu'est-ce que c'est? Vous tes ivre? C'est du brigandage; vous
tes cause que je vais prendre un refroidissement. Attendez, je
vais m'envelopper dans un plaid.

-- Donnez-moi tout de suite quinze roubles. Si vous refusez, je
cognerai et je crierai jusqu' l'aurore; je briserai votre
chssis.

-- J'appellerai la garde, et l'on vous conduira au poste.

-- Et moi, je suis un muet, vous croyez? Je n'appellerai pas la
garde? Lequel de nous deux doit la craindre, vous ou moi?

-- Et vous pouvez avoir des principes si bas... Je sais  quoi
vous faites allusion... Attendez, attendez, pour l'amour de Dieu,
tenez-vous tranquille! Voyons, qui est-ce qui a de l'argent la
nuit? Eh bien, pourquoi vous faut-il de l'argent, si vous n'tes
pas ivre?

-- Ma femme est revenue chez moi. Je vous fais un rabais de dix
roubles; je ne me suis pas servi une seule fois de ce revolver,
reprenez-le tout de suite.

Machinalement Liamchine tendit la main par le vasistas et prit
l'arme; il attendit un moment, puis soudain, comme ne se
connaissant plus, il passa sa tte en dehors de la fentre et
balbutia, tandis qu'un frisson lui parcourait l'pine dorsale:

-- Vous mentez, votre femme n'est pas du tout revenue chez vous.
C'est... c'est--dire que vous voulez tout bonnement vous sauver.

-- Imbcile que vous tes, o voulez-vous que je me sauve? C'est
bon pour votre Pierre Stpanovitch de prendre la fuite; moi, je ne
fais pas cela. J'ai t tout  l'heure trouver madame Virguinsky,
la sage-femme, et elle a immdiatement consenti  venir chez moi.
Vous pouvez vous informer. Ma femme est dans les douleurs, il me
faut de l'argent; donnez-moi de l'argent!

Il se produisit comme une illumination subite dans l'esprit de
Liamchine; les choses prenaient soudain une autre tournure,
toutefois sa crainte tait encore trop vive pour lui permettre de
raisonner.

-- Mais comment donc... vous ne vivez pas avec votre femme?

-- Je vous casserai la tte pour de pareilles questions.

-- Ah! mon Dieu, pardonnez-moi, je comprends, seulement j'ai t
si abasourdi... Mais je comprends, je comprends. Mais... mais est-
il possible qu'Arina Prokhorovna aille chez vous? Tout  l'heure
vous disiez qu'elle y tait alle? Vous savez, ce n'est pas vrai.
Voyez, voyez, voyez comme vous mentez  chaque instant.

-- Pour sr elle est maintenant prs de ma femme, ne me faites pas
languir, ce n'est pas ma faute si vous tes bte.

-- Ce n'est pas vrai, je ne suis pas bte. Excusez-moi, il m'est
tout  fait impossible...

Le Juif avait compltement perdu la tte, et, pour la troisime
fois, il ferma la fentre, mais Chatoff se mit  pousser de tels
cris qu'il la rouvrit presque aussitt.

-- Mais c'est un vritable attentat  la personnalit! Qu'exigez-
vous de moi? allons, voyons, prcisez. Et remarquez que vous venez
me faire cette scne en pleine nuit!

-- J'exige quinze roubles, tte de mouton!

-- Mais je n'ai peut-tre pas envie de reprendre ce revolver. Vous
n'avez pas le droit de m'y forcer. Vous avez achet l'objet --
c'est fini, vous ne pouvez pas m'obliger  le reprendre. Je ne
saurais pas, la nuit, vous donner une pareille somme; o voulez-
vous que je la prenne?

-- Tu as toujours de l'argent chez toi. Je t'ai pay ce revolver
vingt-cinq roubles et je te le recde pour quinze, mais je sais
bien que j'ai affaire  un Juif.

-- Venez aprs-demain, -- coutez, aprs-demain matin,  midi
prcis, et je vous donnerai toute la somme; n'est-ce pas, c'est
entendu?

Pour la troisime fois Chatoff cogna avec violence contre le
chssis.

-- Donne dix roubles maintenant, et cinq demain  la premire
heure.

-- Non, cinq aprs-demain matin; demain je ne pourrais pas, je
vous l'assure. Vous ferez mieux de ne pas venir.

-- Donne dix roubles; oh! misrable!

-- Pourquoi donc m'injuriez-vous comme cela? Attendez, il faut y
voir clair; tenez, vous avez cass un carreau... Qui est-ce qui
injurie ainsi les gens pendant la nuit? Voil!

Chatoff prit le papier que Liamchine lui tendait par la fentre;
c'tait un assignat de cinq roubles.

-- En vrit, je ne puis pas vous donner davantage; quand vous me
mettriez le couteau sous la gorge, je ne le pourrais pas; aprs-
demain, oui, mais maintenant c'est impossible.

-- Je ne m'en irai pas! hurla Chatoff.

-- Allons, tenez, en voil encore un, et encore un, mais c'est
tout ce que je donnerai.  prsent criez tant que vous voudrez, je
ne donnerai plus rien; quoiqu'il advienne, vous n'aurez plus rien,
plus rien, plus rien!

Il tait furieux, dsespr, ruisselant de sueur. Les deux
assignats qu'il venait encore de donner taient des billets d'un
rouble chacun. Chatoff se trouvait donc n'avoir obtenu en tout que
sept roubles.

-- Allons, que le diable t'emporte, je viendrai demain. Je
t'assommerai, Liamchine, si tu ne me compltes pas la somme.

Demain, je ne serai pas chez moi, imbcile! pensa  part soi le
Juif.

-- Arrtez! arrtez! cria-t-il comme dj Chatoff s'loignait au
plus vite. -- Arrtez, revenez. Dites-moi, je vous prie, c'est
bien vrai que votre femme est revenue chez vous?

-- Imbcile! rpondit Chatoff en lanant un jet de salive, et il
raccourut chez lui aussi promptement que possible.

IV

Arina Prokhorovna ne savait rien des dispositions arrtes  la
sance de la veille. Rentr chez lui fort troubl, fort abattu,
Virguinsky n'avait pas os confier  sa femme la rsolution prise
par les _ntres, _mais il n'avait pu s'empcher de lui rpter les
paroles de Verkhovensky au sujet de Chatoff, tout en ajoutant
qu'il ne croyait pas le moins du monde  ce prtendu projet de
dlation. Grande fut l'inquitude d' Arina Prokhorovna. Voil
pourquoi, lorsque Chatoff vint solliciter ses services, elle
n'hsita pas  se rendre immdiatement chez lui, quoiqu'elle ft
trs fatigue, un accouchement laborieux l'ayant tenue sur pied
pendant toute la nuit prcdente. Madame Virguinsky avait toujours
t convaincue qu'une drogue comme Chatoff tait capable d'une
lchet civique; mais l'arrive de Marie Ignatievna prsentait
les choses sous un nouveau point de vue. L'moi de Chatoff, ses
supplications dsespres dnotaient un revirement dans les
sentiments du tratre: un homme dcid  se livrer pour perdre les
autres n'aurait eu, semblait-il, ni cet air, ni ce ton. Bref,
Arina Prokhorovna rsolut de tout voir par ses propres yeux. Cette
dtermination fit grand plaisir  Virguinsky, -- ce fut comme si
on lui et t de dessus la poitrine un poids de cinq pouds! Il se
prit mme  esprer: l'aspect du prtendu dnonciateur lui
paraissait s'accorder aussi peu que possible avec les soupons de
Verkhovensky.

Chatoff ne s'tait pas tromp; lorsqu'il rentra dans ses pnates,
Arina Prokhorovna tait dj prs de Marie. Le premier soin de la
sage-femme en arrivant avait t de chasser avec mpris Kiriloff
qui faisait le guet au bas de l'escalier; ensuite elle s'tait
nomme  Marie, celle-ci ne semblant pas la reconnatre. Elle
trouva la malade dans une trs vilaine position, c'est--dire
irritable, agite, et en proie au dsespoir le plus pusillanime.
Mais dans l'espace de cinq minutes madame Virguinsky rfuta
victorieusement toutes les objections de sa cliente.

-- Pourquoi toujours rabcher que vous ne voulez pas d'une
accoucheuse chre? disait-elle au moment o entra Chatoff, --
c'est une pure sottise, ce sont des ides fausses rsultant de
votre situation anormale. Avec une sage-femme inexprimente, une
bonne vieille quelconque, vous avez cinquante chances d'accident,
et, en ce cas, ce sera bien plus d'embarras, bien plus de dpenses
que si vous aviez pris une accoucheuse chre. Comment savez-vous
que je prends cher? Vous payerez plus tard, je ne salerai pas ma
note, et je rponds du succs; avec moi vous ne mourrez pas, je ne
connais pas cela. Quant  l'enfant, ds demain je l'enverrai dans
un asile, ensuite  la campagne, et ce sera une affaire finie.
Vous recouvrerez la sant, vous vous mettrez  un travail
rationnel, et d'ici  trs peu de temps vous indemniserez Chatoff
de son hospitalit et de ses dbours, lesquels d'ailleurs ne
seront pas si considrables...

-- Il ne s'agit pas de cela... Je n'ai pas le droit de dranger...

-- Ce sont l des sentiments rationnels et civiques, mais soyez
sre que Chatoff ne dpensera presque rien si, au lieu d'tre un
monsieur fantastique, il veut se montrer quelque peu raisonnable.
Il suffit qu'il ne fasse pas de btises, qu'il n'aille pas
tambouriner  la porte des maisons et qu'il ne coure pas comme un
perdu par toute la ville. Si on ne le retenait pas, il irait
veiller tous les mdecins de la localit; quand il est venu me
trouver, il a mis en moi tous les chiens de la rue. Pas n'est
besoin de mdecins, j'ai dj dit que je rpondais de tout.  la
rigueur on peut appeler une vieille femme, une garde-malade, cela
ne cote rien. Du reste, Chatoff lui-mme est en mesure de rendre
quelques services, il peut faire autre chose encore que des
btises. Il a des bras et des jambes, il courra chez le
pharmacien, sans que vous voyiez l un bienfait pnible pour votre
dlicatesse. En vrit, voil un fameux bienfait! Si vous tes
dans cette situation, n'est-ce pas lui qui en est la cause? Est-ce
que, dans le but goste de vous pouser, il ne vous a pas
brouille avec la famille qui vous avait engage comme
institutrice?... Nous avons entendu parler de cela... Du reste,
lui-mme tout  l'heure est accouru comme un insens et a rempli
toute la rue de ses cris. Je ne m'impose  personne, je suis venue
uniquement pour vous, par principe, parce que tous les ntres sont
tenus de s'entraider; je le lui ai dclar avant mme de sortir de
chez moi. Si vous jugez ma prsence inutile, eh bien, adieu!
Puissiez-vous seulement n'avoir pas  vous repentir de votre
rsolution!

Et elle se leva pour s'en aller.

Marie tait si brise, si souffrante, et, pour dire la vrit,
l'issue de cette crise lui causait une telle apprhension, qu'elle
n'et pas le courage de renvoyer la sage-femme. Mais madame
Virguinsky lui devint tout  coup odieuse: son langage tait
absolument dplac et ne rpondait en aucune faon aux sentiments
de Marie. Toutefois la crainte de mourir entre les mains d'une
accoucheuse inexprimente triompha des rpugnances de la malade.
Elle passa sa mauvaise humeur sur Chatoff qu'elle tourmenta plus
impitoyablement que jamais par ses caprices et ses exigences. Elle
en vint jusqu' lui dfendre non seulement de la regarder, mais
mme de tourner la tte de son ct.  mesure que les douleurs
prenaient un caractre plus aigu, Marie se rpandait en
imprcations et en injures de plus en plus violentes.

-- Eh! mais nous allons le faire sortir, observa Arina
Prokhorovna, -- il a l'air tout boulevers, et, avec sa pleur
cadavrique, il n'est bon qu' vous effrayer! Qu'est-ce que vous
avez, dites-moi, plaisant original? Voil une comdie!

Chatoff ne rpondit pas; il avait rsolu de garder le silence.

-- J'ai vu des pres btes en pareil cas, ils perdaient aussi
l'esprit, mais ceux-l du moins...

-- Taisez-vous ou allez-vous-en, j'aime mieux crever! Ne dites
plus un mot, je ne veux pas, je ne veux pas! cria Marie.

-- Il est impossible de ne pas dire un mot, vous le comprendriez
si vous n'tiez pas vous-mme prive de raison. Il faut au moins
parler de l'affaire: dites, avez-vous quelque chose de prt?
Rpondez, vous, Chatoff, elle ne s'occupe pas de cela.

-- Que faut-il, dites-moi?

-- Alors, c'est que rien n'a t prpar.

Elle indiqua tout ce dont on avait besoin, et je dois ici rendre
cette justice qu'elle se limita aux choses les plus
indispensables. Quelques-unes se trouvaient dans la chambre. Marie
tendit sa clef  son mari pour qu'il fouillt dans son sac de
voyage. Comme les mains de Chatoff tremblaient, il mit beaucoup de
temps  ouvrir la serrure. La malade se fcha, mais Arina
Prokhorovna s'tant vivement avance vers Chatoff pour lui prendre
la clef, Marie ne voulut pas permettre  la sage-femme de visiter
son sac, elle insista en criant et en pleurant pour que son poux
seul se charget de ce soin.

Il fallut aller chercher certains objets chez Kiriloff. Chatoff
n'eut pas plus tt quitt la chambre que sa femme le rappela 
grands cris; il ne put la calmer qu'en lui disant pourquoi il
sortait, et en lui jurant que son absence ne durerait pas plus
d'une minute.

-- Eh bien, vous tes difficile  contenter, madame, ricana
l'accoucheuse: -- tout  l'heure la consigne tait: tourne-toi du
ct du mur et ne te permets pas de me regarder;  prsent, c'est
autre chose: ne t'avise pas de me quitter un seul instant, et vous
vous mettez  pleurer. Pour sr, il va penser quelque chose.
Allons, allons, ne vous fchez pas, je plaisante.

-- Il n'osera rien penser.

-- Ta-ta-ta, s'il n'tait pas amoureux de vous comme un blier, il
n'aurait pas couru les rues  perdre haleine et fait aboyer tous
les chiens de la ville. Il a bris un chssis chez moi.

V

Chatoff trouva Kiriloff se promenant encore d'un coin de la
chambre  l'autre, et tellement absorb qu'il avait mme oubli
l'arrive de Marie Ignatievna; il coutait sans comprendre.

-- Ah! oui, fit-il soudain, comme s'arrachant avec effort et pour
un instant seulement  une ide qui le fascinait, -- oui, ... la
vieille... Votre femme ou la vieille? Attendez; votre femme et la
vieille n'est-ce pas? Je me rappelle; j'ai pass chez elle; la
vieille viendra, seulement ce ne sera pas tout de suite. Prenez le
coussin. Quoi encore? Oui... Attendez, avez-vous quelquefois,
Chatoff, la sensation de l'harmonie ternelle?

-- Vous savez, Kiriloff, vous ne pouvez plus passer les nuits sans
dormir.

L'ingnieur revint  lui, et, chose trange, se mit  parler d'une
faon beaucoup plus coulante qu'il n'avait coutume de le faire;
videmment, les ides qu'il exprimait taient depuis longtemps
formules dans son esprit, et il les avait peut-tre couches par
crit:

-- Il y a des moments, -- et cela ne dure que cinq ou six secondes
de suite, o vous sentez soudain la prsence de l'harmonie
ternelle. Ce phnomne n'est ni terrestre, ni cleste, mais c'est
quelque chose que l'homme, sous son enveloppe terrestre, ne peut
supporter. Il faut se transformer physiquement ou mourir. C'est un
sentiment clair et indiscutable. Il vous semble tout  coup tre
en contact avec toute la nature, et vous dites: Oui, cela est
vrai. Quand Dieu a cr le monde, il a dit  la fin de chaque jour
de la cration: Oui, cela est vrai, cela est bon. C'est... ce
n'est pas de l'attendrissement, c'est de la joie. Vous ne
pardonnez rien, parce qu'il n'y a plus rien  pardonner. Vous
n'aimez pas non plus, oh! ce sentiment est suprieur  l'amour! Le
plus terrible, c'est l'effrayante nettet avec laquelle il
s'accuse, et la joie dont il vous remplit. Si cet tat dure plus
de cinq secondes, l'me ne peut y rsister et doit disparatre.
Durant ces cinq secondes, je vis toute une existence humaine, et
pour elles je donnerais toute ma vie, car ce ne serait pas les
payer trop cher. Pour supporter cela pendant dix secondes, il faut
se transformer physiquement. Je crois que l'homme doit cesser
d'engendrer. Pourquoi des enfants, pourquoi le dveloppement si le
but est atteint? Il est dit dans l'vangile qu'aprs la
rsurrection on n'engendrera plus, mais qu'on sera comme les anges
de Dieu. C'est une figure. Votre femme accouche?

-- Kiriloff, est-ce que a vous prend souvent?

-- Une fois tous les trois jours, une fois par semaine.

-- Vous n'tes pas pileptique?

-- Non.

-- Alors vous le deviendrez. Prenez garde, Kiriloff, j'ai entendu
dire que c'est prcisment ainsi que cela commence. Un homme sujet
 cette maladie m'a fait la description dtaille de la sensation
qui prcde l'accs, et, en vous coutant, je croyais l'entendre.
Lui aussi m'a parl des cinq secondes, et m'a dit qu'il tait
impossible de supporter plus longtemps cet tat. Rappelez-vous la
cruche de Mahomet: pendant qu'elle se vidait, le prophte
chevauchait dans le paradis. La cruche, ce sont les cinq secondes;
le paradis, c'est votre harmonie, et Mahomet tait pileptique.
Prenez garde de le devenir aussi, Kiriloff!

-- Je n'en aurai pas le temps, rpondit l'ingnieur avec un
sourire tranquille.

VI

La nuit se passa. On renvoyait Chatoff, on l'injuriait, on
l'appelait. Marie en vint  concevoir les plus grandes craintes
pour sa vie. Elle criait qu'elle voulait vivre absolument,
absolument! et qu'elle avait peur de mourir: Il ne faut pas, il
ne faut pas! rptait-elle. Sans Arina Prokhorovna les choses
auraient t fort mal. Peu  peu, elle se rendit compltement
matresse de sa cliente, qui finit par lui obir avec la docilit
d'un enfant. La sage-femme procdait par la svrit et non par
les caresses; en revanche elle entendait admirablement son mtier.
L'aurore commenait  poindre. Arina Prokhorovna imagina tout 
coup que Chatoff tait all prier Dieu sur le palier, et elle se
mit  rire. La malade rit aussi, d'un rire mchant, amer, qui
paraissait la soulager.  la fin, le mari fut expuls pour tout de
bon. La matine tait humide et froide. Debout sur le carr, le
visage tourn contre le mur, Chatoff se trouvait exactement dans
la mme position que la veille, au moment de la visite d'Erkel. Il
tremblait comme une feuille et n'osait penser; des rves
incohrents, aussi vite interrompus qu'bauchs, occupaient son
esprit. De la chambre arrivrent enfin jusqu' lui non plus des
gmissements, mais des hurlements affreux, inexprimables,
impossibles. En vain il voulut se boucher les oreilles, il ne put
que tomber  genoux en rptant sans savoir ce qu'il disait:
Marie, Marie! Et voil que soudain retentit un cri nouveau,
faible, inarticul, -- un vagissement. Chatoff frissonnant se
releva d'un bond, fit le signe de la croix et s'lana dans la
chambre. Entre les bras d'Arina Prokhorovna s'agitait un nouveau-
n, un petit tre rouge, rid, sans dfense,  la merci du moindre
souffle, mais qui criait comme pour attester son droit  la vie...
tendue sur le lit, Marie semblait prive de sentiment; toutefois,
au bout d'une minute, elle ouvrit les yeux et regarda son mari
d'une faon trange: jusqu'alors, jamais il ne lui avait vu ce
regard, et il ne pouvait le comprendre.

-- Un garon? Un garon? demanda-t-elle d'une voix brise 
l'accoucheuse.

-- Oui, rpondit celle-ci en train d'emmailloter le baby.

Pendant un instant elle le donna  tenir  Chatoff, tandis qu'elle
se disposait  le mettre sur le lit, entre deux oreillers. La
malade fit  son mari un petit signe  la drobe, comme si elle
et craint d'tre vue par Arina Prokhorovna. Il comprit tout de
suite et vint lui montrer l'enfant.

La mre sourit.

-- Qu'il est... joli... murmura-t-elle faiblement.

Madame Virguinsky tait triomphante.

-- Oh! comme il le regarde! fit-elle avec un rire gai en
considrant le visage de Chatoff; -- voyez donc cette tte!

-- gayez-vous, Arina Prokhorovna... C'est une grande joie...
balbutia-t-il d'un air de batitude idiote; il tait radieux
depuis les quelques mots prononcs par Marie au sujet de l'enfant.

-- Quelle si grande joie y a-t-il l pour vous? rpliqua en riant
Arina Prokhorovna, qui n'pargnait pas sa peine et travaillait
comme une esclave.

-- Le secret de l'apparition d'un nouvel tre, un grand, un
inexplicable mystre, Arina Prokhorovna, et quel dommage que vous
ne compreniez pas cela!

Dans son exaltation Chatoff bgayait des paroles confuses qui
semblaient jaillir de son me en dpit de lui-mme; on aurait dit
que quelque chose tait dtraqu dans son cerveau.

-- Il y avait deux tres humains, et en voici tout  coup un
troisime, un nouvel esprit, entier, achev, comme ne le sont pas
les oeuvres sortant des mains de l'homme; une nouvelle pense et
un nouvel amour, c'est mme effrayant... Et il n'y a rien au monde
qui soit au-dessus de cela!

La sage-femme partit d'un franc clat de rire.

-- Eh! qu'est-ce qu'il jabote! C'est tout simplement le
dveloppement ultrieur de l'organisme, et il n'y a l rien de
mystrieux. Alors n'importe quelle mouche serait un mystre. Mais
voici une chose: les gens qui sont de trop ne devraient pas venir
au monde. Commencez par vous arranger de faon qu'ils ne soient
pas de trop, et ensuite engendrez-les. Autrement, qu'arrive-t-il?
Celui-ci, par exemple, aprs-demain on devra l'envoyer dans un
asile... Du reste, il faut cela aussi.

-- Je ne souffrirai jamais qu'il soit envoy dans un asile! dit
d'un ton ferme Chatoff qui regardait fixement le plancher.

-- Vous l'adopterez?

-- Il est dj mon fils.

-- Sans doute c'est un Chatoff; aux yeux de la loi vous tes son
pre, et vous n'avez pas lieu de vous poser en bienfaiteur du
genre humain. Il faut toujours qu'ils fassent des phrases. Allons,
allons, c'est bien, seulement, messieurs, il est temps que je m'en
aille, dit madame Virguinsky quand elle eut fini tous ses
arrangements. -- Je viendrai encore dans la matine, et, si besoin
est, je passerai ce soir, mais maintenant, comme tout est termin
 souhait, je dois courir chez d'autres qui m'attendent depuis
longtemps. Vous avez une vieille qui demeure dans votre maison,
Chatoff; autant elle qu'une autre, mais ne quittez pas pour cela
votre femme, cher mari; restez prs d'elle, vous pourrez peut-tre
vous rendre utile; je crois que Marie Ignatievna ne vous chassera
pas... allons, allons, je ris...

Chatoff reconduisit Arina Prokhorovna jusqu' la grand'porte.
Avant de sortir, elle lui dit:

-- Vous m'avez amuse pour toute ma vie, je ne vous demanderai pas
d'argent; je rirai encore en rve. Je n'ai jamais rien vu de plus
drle que vous cette nuit.

Elle s'en alla trs contente. La manire d'tre et le langage de
Chatoff lui avaient prouv clair comme le jour qu'une pareille
lavette, un homme chez qui la bosse de la paternit tait si
dveloppe, ne pouvait pas tre un dnonciateur. Quoiqu'elle et
une cliente  visiter dans le voisinage de la rue de l'piphanie,
Arina Prokhorovna retourna directement chez elle, presse qu'elle
tait de faire part de ses impressions  son mari.

-- Marie, elle t'a ordonn de dormir pendant un certain temps,
bien que ce soit fort difficile, je le vois... commena timidement
Chatoff. -- Je vais me mettre l prs de la fentre et je
veillerai sur toi, n'est-ce pas?

Il s'assit prs de la fentre, derrire le divan, de sorte qu'elle
ne pouvait pas le voir. Mais moins d'une minute aprs elle
l'appela et, d'un ton ddaigneux, le pria d'arranger l'oreiller.
Il obit. Elle regardait le mur avec colre.

-- Pas ainsi, oh! pas ainsi... Quel maladroit!

Chatoff se remit  l'oeuvre.

La malade eut une fantaisie trange:

-- Baissez-vous vers moi, dit-elle soudain  son mari en faisant
tous ses efforts pour ne pas le regarder.

Il eut un frisson, nanmoins il se pencha vers elle.

-- Encore... pas comme cela, plus prs...

Elle passa brusquement son bras gauche autour du cou de Chatoff,
et il sentit sur son front le baiser brlant de la jeune femme.

-- Marie!

Elle avait les lvres tremblantes et se roidissait contre elle-
mme, mais tout  coup elle se souleva un peu, ses yeux
tincelrent:

-- Nicolas Stavroguine est un misrable! s'cria-t-elle.

Puis elle retomba sans force sur le lit, cacha son visage dans
l'oreiller et se mit  sangloter, tout en tenant la main de
Chatoff troitement serre dans la sienne.

 partir de ce moment elle ne le laissa plus s'loigner, elle
voulut qu'il restt assis  son chevet. Elle ne pouvait pas parler
beaucoup, mais elle ne cessait de le contempler avec un sourire de
bienheureuse. Il semblait qu'elle ft devenue une petite sotte.
C'tait, pour ainsi dire, une renaissance complte. Quant 
Chatoff, tantt il pleurait comme un petit enfant, tantt il
disait Dieu sait quelles extravagances en baisant les mains de
Marie. Elle coutait avec ivresse, peut-tre sans comprendre,
tandis que ses doigts alanguis lissaient et caressaient
amoureusement les cheveux de son poux. Il parlait de Kiriloff, de
la vie nouvelle qui allait maintenant commencer pour eux, de
l'existence de Dieu, de la bont de tous les hommes... Ensuite,
d'un oeil ravi, ils se remirent  considrer le baby.

-- Marie! cria Chatoff, qui tenait l'enfant dans ses bras, -- nous
en avons fini, n'est-ce pas, avec l'ancienne dmence, avec
l'infamie et la charogne? Laisse-moi faire, et nous entrerons 
trois dans une nouvelle route, oui, oui!... Ah! mais comment donc
l'appellerons-nous, Marie?

-- Lui? Comment nous l'appellerons? fit-elle avec tonnement, et
soudain ses traits prirent une expression d'affreuse souffrance.

Elle frappa dans ses mains, jeta  Chatoff un regard de reproche
et enfouit sa tte dans l'oreiller.

-- Marie, qu'est-ce que tu as? demanda-t-il pouvant.

-- Et vous avez pu, vous avez pu... Oh! Ingrat!

-- Marie, pardonne, Marie... je dsirais seulement savoir comment
on le nommerait. Je ne sais pas...

-- Ivan, Ivan, rpondit-elle avec feu en relevant son visage
tremp de larmes; -- vraiment, avez-vous pu souponner qu'on lui
donnerait quelque autre nom, un nom _odieux?_

-- Marie, calme-toi, oh! que tu es nerveuse!

-- Encore une grossiret; pourquoi attribuez-vous cela aux nerfs?
Je parie que si j'avais dit de l'appeler de ce nom odieux, vous
auriez consenti tout de suite, vous n'y auriez mme pas fait
attention! Oh! les ingrats, les hommes bas! Tous, tous!

Inutile de dire qu'un instant aprs ils se rconcilirent. Chatoff
persuada  Marie de prendre du repos. Elle s'endormit, mais
toujours sans lcher la main de son mari; de temps  autre elle
s'veillait, le regardait comme si elle avait peur qu'il ne s'en
allt, puis fermait de nouveau les yeux.

Kiriloff envoya la vieille prsenter ses flicitations; elle
apporta en outre, de la part de l'ingnieur, du th chaud, des
ctelettes qui venaient d'tre grilles, et du pain blanc avec du
bouillon pour Marie Ignatievna. La malade but avidement le
bouillon et obligea son mari  manger une ctelette. La vieille
s'occupa de l'enfant.

Le temps se passait. Vaincu par la fatigue, Chatoff s'endormit
lui-mme sur la chaise et laissa tomber sa tte sur l'oreiller de
Marie. Arina Prokhorovna, fidle  sa promesse, arriva sur ces
entrefaites. Elle veilla gaiement les poux, fit  Marie les
recommandations ncessaires, examina l'enfant et dfendit encore 
Chatoff de s'loigner. La sage-femme dcocha ensuite  l'heureux
couple quelques traits moqueurs; aprs quoi elle se retira aussi
contente que tantt.

L'obscurit tait venue quand Chatoff s'veilla. Il se hta
d'allumer une bougie et courut chercher la vieille; mais il
s'tait  peine mis en devoir de descendre l'escalier qu'il
entendit, non sans stupeur, quelqu'un gravir les marches d'un pas
lger et tranquille. Le visiteur tait Erkel.

-- N'entrez pas! dit Chatoff  voix basse, et, prenant vivement le
jeune homme par le bras, il lui fit rebrousser chemin jusqu' la
grand'porte. -- Attendez ici, je vais sortir tout de suite, je
vous avais compltement oubli! Oh! comme vous savez vous rappeler
 l'attention!

Il tait si press qu'il ne passa mme pas chez Kiriloff et se
contenta d'appeler la vieille. Marie fut au dsespoir, s'indigna:
comment pouvait-il seulement avoir l'ide de la quitter?

-- Mais c'est pour en finir! criait-il avec exaltation; -- aprs
cela nous entrerons dans une nouvelle voie, et plus jamais, plus
jamais nous ne songerons aux horreurs d'autrefois!

Tant bien que mal il parvint  lui faire entendre raison,
promettant d'tre de retour  neuf heures prcises; il l'embrassa
tendrement, il embrassa le baby et courut retrouver Erkel.

Tous deux devaient se rendre dans le parc des Stavroguine 
Skvorechniki, o, dix-huit mois auparavant, Chatoff avait enterr
la presse remise entre ses mains. Situ assez loin de
l'habitation, le lieu tait sauvage, solitaire et des mieux
choisis pour servir de cachette. De la maison Philippoff  cet
endroit on pouvait compter trois verstes et demie, peut-tre mme
quatre.

-- Est-il possible que nous fassions toute la route  pied? Je
vais prendre une voiture.

-- N'en faites rien, je vous prie, rpondit Erkel, -- ils ont
formellement insist l-dessus. Un cocher est un tmoin.

-- Allons... diable! Peu importe, le tout est d'en finir!

Ils se mirent en marche d'un pas rapide.

-- Erkel, vous tes encore tout jeune! cria Chatoff: -- avez-vous
jamais t heureux?

-- Vous, il parat qu' prsent vous l'tes fort, observa
l'enseigne intrigu.

CHAPITRE VI

_UNE NUIT LABORIEUSE._

I

Dans la journe, Virguinsky passa deux heures  courir chez tous
les _ntres:_ il voulait leur dire que Chatoff ne dnoncerait
certainement pas, attendu que sa femme tait revenue chez lui,
qu'un enfant lui tait n, et que, connaissant le coeur humain,
on ne pouvait pas en ce moment le considrer comme un homme
dangereux. Mais,  son extrme regret, il trouva buisson creux
presque partout; seuls Erkel et Liamchine taient chez eux. Le
premier fixa ses yeux clairs sur le visiteur et l'couta en
silence. Lorsque Virguinsky lui demanda nettement s'il irait au
rendez-vous  six heures, il rpondit avec le plus franc sourire
que cela ne pouvait faire aucun doute.

Liamchine tait couch et paraissait trs srieusement malade; il
avait tir la couverture sur sa tte. L'arrive de Virguinsky
l'pouvanta; ds que celui-ci eut pris la parole, le Juif sortit
brusquement ses bras du lit et se mit  les agiter en suppliant
qu'on le laisst en repos. Nanmoins il couta jusqu'au bout tout
ce qu'on lui dit de Chatoff, et la nouvelle que Virguinsky avait
vainement cherch  voir les _ntres_ produisit sur lui une
impression extraordinaire. Il savait dj (par Lipoutine) la mort
de Fedka, et il en parla avec agitation au visiteur qui,  son
tour, fut trs frapp de cet vnement.  la question: Faut-il ou
non aller l? Liamchine rpondit, en remuant de nouveau les bras,
qu'il tait en dehors de tout, qu'il ne savait rien, et qu'on
devait le laisser tranquille.

Virguinsky revint chez lui fort oppress, fort inquiet; il lui en
cotait aussi de ne pouvoir se confier  sa famille, car il avait
coutume de tout dire  sa femme, et si en ce moment une nouvelle
ide, un nouveau moyen d'arranger les choses  l'amiable ne
s'tait fait jour dans son cerveau chauff, il se serait peut-
tre mis au lit comme Liamchine. Mais la pense qui venait de
s'offrir  son esprit lui donna des forces, et mme, dans son
impatience de mettre ce projet  excution, il partit avant
l'heure pour le lieu du rendez-vous.

C'tait un endroit trs sombre situ  l'extrmit de l'immense
parc des Stavroguine. Plus tard je suis all exprs le visiter;
qu'il devait paratre morne par cette humide soire d'automne! L
commenait un ancien bois de rserve; les normes pins sculaires
formaient des tches noires dans l'obscurit. Celle-ci tait telle
qu' deux pas on pouvait  peine se voir, mais Pierre Stpanovitch
et Lipoutine arrivrent avec des lanternes; ensuite Erkel en
apporta une aussi.  une poque fort recule et pour un motif que
j'ignore, on avait construit dans ce lieu, avec des pierres de
roche non quarries, une grotte d'un aspect assez bizarre. La
table et les petits bancs qui se trouvaient dans l'intrieur de
cette grotte taient depuis longtemps en proie  la pourriture. 
deux cents pas  droite finissait le troisime tang du parc. Les
trois pices d'eau se faisaient suite: entre la premire qui
commenait tout prs de l'habitation et la dernire qui se
terminait tout au bout du parc il y avait plus d'une verste de
distance. Il n'tait pas  prsumer qu'un bruit quelconque, un cri
ou mme un coup de feu pt parvenir aux oreilles des quelques
personnes rsidant encore dans la maison Stavroguine. Depuis le
dpart de Nicolas Vsvolodovitch et celui d'Alexis Egoritch, il ne
restait plus l que cinq ou six individus, des domestiques
invalides, pour ainsi dire. En tout cas,  supposer mme que ces
gens entendissent des cris, des appels dsesprs, on pouvait tre
presque sr que pas un ne quitterait son pole pour courir au
secours.

 six heures vingt, tous se trouvrent runis,  l'exception
d'Erkel, qui avait t charg d'aller chercher Chatoff. Cette
fois, Pierre Stpanovitch ne se fit pas attendre; il vint
accompagn de Tolkatchenko. Ce dernier tait fort soucieux; sa
rsolution de parade, sa jactance effronte avaient compltement
disparu. Il ne quittait pas Pierre Stpanovitch,  qui tout d'un
coup il s'tait mis  tmoigner un dvouement sans bornes: 
chaque instant il s'approchait de lui d'un air affair et lui
parlait  voix basse, mais l'autre ne rpondait pas ou grommelait
d'un ton fch quelques mots pour se dbarrasser de son
interlocuteur.

Chigaleff et Virguinsky arrivrent plusieurs minutes avant Pierre
Stpanovitch, et, ds que celui-ci parut, ils se retirrent un peu
 l'cart sans profrer un seul mot; ce silence tait videmment
prmdit. Verkhovensky leva sa lanterne et alla les regarder sous
le nez avec un sans faon insultant. Ils veulent parler, pensa-
t-il.

-- Liamchine n'est pas l? demanda ensuite Pierre Stpanovitch 
Virguinsky. -- Qui est-ce qui a dit qu'il tait malade?

Liamchine, qui se tenait cach derrire un arbre, se montra
soudain.

-- Prsent! fit-il.

Le Juif avait revtu un paletot d'hiver, et un plaid l'enveloppait
des pieds  la tte, en sorte que, mme avec une lanterne, il
n'tait pas facile de distinguer ses traits.

-- Alors il ne manque que Lipoutine?

 ces mots, Lipoutine sortit silencieusement de la grotte. Pierre
Stpanovitch leva de nouveau sa lanterne.

-- Pourquoi vous tiez-vous fourr l? Pourquoi ne sortiez-vous
pas?

-- Je suppose que nous conservons tous la libert... de nos
mouvements, murmura Lipoutine qui, du reste, ne se rendait pas
bien compte de ce qu'il voulait dire.

-- Messieurs, commena Pierre Stpanovitch en levant la voix, ce
qui fit sensation, car jusqu'alors tous avaient parl bas; -- vous
comprenez bien, je pense, que l'heure des dlibrations est
passe. Tout a t dit, rgl, arrt dans la sance d'hier. Mais
peut-tre, si j'en juge par les physionomies, quelqu'un de vous
dsire prendre la parole; en ce cas je le prie de se dpcher. Le
diable m'emporte, nous n'avons pas beaucoup de temps, et Erkel
peut l'amener d'un moment  l'autre...

-- Il l'amnera certainement, observa Tolkatchenko.

-- Si je ne me trompe, tout d'abord devra avoir lieu la remise de
la typographie? demanda Lipoutine sans bien savoir pourquoi il
posait cette question.

-- Eh bien, naturellement, on ne laisse pas perdre ses affaires,
rpondit Pierre Stpanovitch en dirigeant un jet de lumire sur le
visage de Lipoutine. -- Mais hier il a t dcid d'un commun
accord qu'on n'emporterait pas la presse aujourd'hui. Qu'il vous
indique seulement l'endroit o il l'a enterre; plus tard nous
l'exhumerons nous-mmes. Je sais qu'elle est enfouie ici quelque
part,  dix pas d'un des coins de cette grotte... Mais, le diable
m'emporte, comment donc avez-vous oubli cela, Lipoutine? Il a t
convenu que vous iriez seul  sa rencontre et qu'ensuite nous
sortirions... Il est trange que vous fassiez cette question, ou
bien est-ce que vous parlez pour ne rien dire?

La figure de Lipoutine s'assombrit, mais il ne rpliqua pas. Tous
se turent. Le vent agitait les cimes des pins.

-- J'espre pourtant, messieurs, que chacun accomplira son devoir,
dclara impatiemment Pierre Stpanovitch.

-- Je sais que la femme de Chatoff est arrive chez lui et qu'elle
vient d'avoir un enfant, dit soudain Virguinsky, dont l'motion
tait telle qu'il pouvait  peine parler. -- Connaissant le coeur
humain... on peut tre sr qu' prsent il ne dnoncera pas... car
il est heureux... En sorte que tantt je suis all chez tout le
monde, mais je n'ai trouv personne... en sorte que maintenant il
n'y a peut-tre plus rien  faire...

La respiration lui manquant, il dut s'arrter.

Pierre Stpanovitch s'avana vivement vers lui.

-- Si vous, monsieur Virguinsky, vous deveniez heureux tout d'un
coup, renonceriez-vous, -- je ne dis pas  dnoncer, il ne peut
tre question de cela, -- mais  accomplir un dangereux acte de
civisme dont vous auriez conu l'ide avant d'tre heureux, et que
vous considreriez comme un devoir, comme une obligation pour
vous, quelques risques qu'il dt faire courir  votre bonheur?

-- Non, je n'y renoncerais pas! Pour rien au monde je n'y
renoncerais! rpondit avec une chaleur fort maladroite Virguinsky.

-- Plutt que d'tre un lche, vous prfreriez redevenir
malheureux?

-- Oui, oui... Et mme tout au contraire... je voudrais tre un
parfait lche... c'est--dire non... pas un lche, mais au
contraire tre tout  fait malheureux plutt que lche.

-- Eh bien, sachez que Chatoff considre cette dnonciation comme
un exploit civique, comme un acte imprieusement exig par ses
principes, et la preuve, c'est que lui-mme se met dans un assez
mauvais cas vis--vis du gouvernement, quoique sans doute, comme
dlateur, il doive s'attendre  beaucoup d'indulgence. Un pareil
homme ne renoncera pour rien au monde  son dessein. Il n'y a pas
de bonheur qui puisse le flchir; d'ici  vingt-quatre heures il
rentrera en lui-mme, s'accablera de reproches et excutera ce
qu'il a projet. D'ailleurs je ne vois pas que Chatoff ait lieu
d'tre si heureux parce que sa femme, aprs trois ans de
sparation, est venue chez lui accoucher d'un enfant dont
Stavroguine est le pre.

-- Mais personne n'a vu la dnonciation, objecta d'un ton ferme
Chigaleff.

-- Je l'ai vue, moi, cria Pierre Stpanovitch, -- elle existe, et
tout cela est terriblement bte, messieurs!

-- Et moi, fit Virguinsky s'chauffant tout  coup, -- je
proteste... je proteste de toutes mes forces... Je veux... Voici
ce que je veux: quand il arrivera, je veux que nous allions tous
au-devant de lui et que nous l'interrogions: si c'est vrai, on
l'en fera repentir, et s'il donne sa parole d'honneur, on le
laissera aller. En tout cas, qu'on le juge, qu'on observe les
formes juridiques. Il ne faut pas de guet-apens.

-- Risquer l'oeuvre commune sur une parole d'honneur, c'est le
comble de la btise! Le diable m'emporte, que c'est bte,
messieurs,  prsent! Et quel rle vous assumez au moment du
danger!

-- Je proteste, je proteste, ne cessait de rpter Virguinsky.

-- Du moins, ne criez pas, nous n'entendrons pas le signal.
Chatoff, messieurs... (Le diable m'emporte, comme c'est bte 
prsent!) Je vous ai dj dit que Chatoff est un slavophile,
c'est--dire un des hommes les plus btes... Du reste, cela ne
signifie rien, vous tes cause que je perds le fil de mes
ides!... Chatoff, messieurs, tait un homme aigri, et comme,
aprs tout, il appartenait  la socit, j'ai voulu jusqu' la
dernire minute esprer qu'on pourrait utiliser ses ressentiments
dans l'intrt de l'oeuvre commune. Je l'ai pargn, je lui ai
fait grce, nonobstant les instructions les plus formelles... J'ai
eu pour lui cent fois plus d'indulgence qu'il n'en mritait! Mais
il a fini par dnoncer, eh bien, tant pis pour lui!... Et
maintenant essayez un peu de lcher! Pas un de vous n'a le droit
d'abandonner l'oeuvre! Vous pouvez embrasser Chatoff, si vous
voulez, mais vous n'avez pas le droit de livrer l'oeuvre commune 
la merci d'une parole d'honneur! Ce sont les cochons et les gens
vendus au gouvernement qui agissent de la sorte!

-- Qui donc ici est vendu au gouvernement? demanda Lipoutine.

-- Vous peut-tre. Vous feriez mieux de vous taire, Lipoutine,
vous ne parlez que pour parler, selon votre habitude. J'appelle
vendus, messieurs, tous ceux qui canent  l'heure du danger. Il se
trouve toujours au dernier moment un imbcile, qui saisi de
frayeur, accourt en criant: Ah! pardonnez-moi, et je les livrerai
tous! Mais sachez, messieurs, que maintenant il n'y a plus de
dnonciation qui puisse vous valoir votre grce. Si mme on
abaisse la peine de deux degrs, c'est toujours la Sibrie pour
chacun, sans parler d'une autre punition  laquelle vous
n'chapperez pas. Il y a un glaive plus acr que celui du
gouvernement.

Pierre Stpanovitch tait furieux et la colre lui faisait dire
beaucoup de paroles inutiles. Chigaleff s'avana hardiment vers
lui.

-- Depuis hier, j'ai rflchi  l'affaire, commena-t-il sur un
ton froid, mthodique et assur qui lui tait habituel (la terre
se serait entr'ouverte sous ses pieds qu'il n'aurait pas, je
crois, hauss la voix d'une seule note, ni chang un iota  son
discours); aprs avoir rflchi  l'affaire, je me suis convaincu
que non seulement le meurtre projet fera perdre un temps prcieux
qui pourrait tre employ d'une faon plus pratique, mais encore
qu'il constitue une funeste dviation de la voie normale,
dviation qui a toujours nui considrablement  l'oeuvre et qui en
a retard le succs de plusieurs dizaines d'annes, en substituant
 l'influence des purs socialistes celle des hommes lgers et des
politiciens. Mon seul but en venant ici tait de protester, pour
l'dification commune, contre l'entreprise projete, et ensuite de
refuser mon concours dans le moment prsent que vous appelez, je
ne sais pourquoi, le moment de votre danger. Je me retire -- non
par crainte de ce danger, non par sympathie pour Chatoff; que je
ne veux nullement embrasser, mais uniquement parce que toute cette
affaire est d'un bout  l'autre en contradiction formelle avec mon
programme. Quant  tre un dlateur, un homme vendu au
gouvernement, je ne le suis pas, et vous pouvez tre parfaitement
tranquilles en ce qui me concerne: je ne vous dnoncerai pas.

Il fit volte-face et s'loigna.

-- Le diable m'emporte, il va les rencontrer et il avertira
Chatoff! s'cria Pierre Stpanovitch; en mme temps il prit son
revolver et l'arma.  ce bruit, Chigaleff se retourna.

-- Vous pouvez tre sr que, si je rencontre Chatoff en chemin, je
le saluerai peut-tre, mais je ne l'avertirai pas.

-- Savez-vous qu'on pourrait vous faire payer cela, monsieur
Fourier?

-- Je vous prie de remarquer que je ne suis pas Fourier. En me
confondant avec ce fade abstracteur de quintessence, vous prouvez
seulement que mon manuscrit vous est totalement inconnu, quoique
vous l'ayez eu entre les mains. Pour ce qui est de votre
vengeance, je vous dirai que vous avez eu tort d'armer votre
revolver; en ce moment cela ne peut que vous tre tout  fait
nuisible. Si vous comptez raliser votre menace demain ou aprs-
demain, ce sera la mme chose; en me brlant la cervelle vous ne
ferez que vous attirer des embarras inutiles; vous me tuerez, mais
tt ou tard vous arriverez  mon systme. Adieu.

Soudain on entendit siffler  deux cents pas de l, dans le parc,
du ct de l'tang. Suivant ce qui avait t convenu la veille,
Lipoutine rpondit aussitt  ce signal (ayant la bouche assez
dgarnie de dents, il avait le matin mme achet dans un bazar un
petit sifflet d'un kopek comme ceux dont les enfants se servent).
En chemin, Erkel avait prvenu Chatoff que des coups de sifflet
seraient changs, en sorte que celui-ci ne conut aucun soupon.

-- Ne vous inquitez pas,  leur approche je me rangerai sur le
ct et ils ne m'apercevront pas, dit  voix basse Chigaleff, puis
tranquillement, sans se presser, il retourna chez lui en
traversant le parc plong dans l'obscurit.

On connat maintenant jusqu'aux moindres dtails de cet affreux
drame. Les deux arrivants trouvrent tout prs de la grotte
Lipoutine venu au-devant d'eux: sans le saluer, sans lui tendre la
main, Chatoff entra brusquement en matire.

-- Eh bien! o est donc votre bche, fit-il d'une voix forte, --
et n'avez-vous pas une autre lanterne encore? Mais n'ayez pas
peur, nous sommes absolument seuls, et un coup de canon tir ici
et maintenant ne serait pas entendu  Skvorechniki. Tenez, c'est
ici, voyez-vous,  cette place mme.

L'endroit qu'il indiquait en frappant du pied se trouvait en effet
 dix pas d'un des coins de la grotte, du ct du bois. Au mme
instant Tolkatchenko, jusqu'alors masqu par un arbre, fondit sur
lui, et Erkel lui empoigna les bras; tandis que ceux-ci le
saisissaient par derrire, Lipoutine l'assaillit par devant. En un
clin d'oeil Chatoff fut terrass, et ses trois ennemis le tinrent
renvers contre le sol. Alors s'lana Pierre Stpanovitch, le
revolver au poing. On raconte que Chatoff eut le temps de tourner
la tte vers lui et put encore le reconnatre. Trois lanternes
clairaient cette scne. Le malheureux poussa un cri dsespr,
mais on le fit taire aussitt: d'une main ferme Pierre
Stpanovitch lui appliqua sur le front le canon de son revolver et
pressa la dtente. Sans doute la dtonation ne fut pas trs forte,
car  Skvorechniki on n'entendit rien. Chigaleff ne se trouvait
encore qu' trois cents pas de l: naturellement il entendit et le
cri de Chatoff et le coup de feu, mais, comme lui-mme le dclara
plus tard, il ne se retourna pas et continua son chemin. La mort
fut presque instantane. Seul Pierre Stpanovitch conserva la
plnitude de sa prsence d'esprit, sinon de son sang-froid; il
s'accroupit sur sa victime et se mit  la fouiller; il accomplit
cette besogne prcipitamment, mais sans trembler. Le dfunt
n'avait pas d'argent sur lui (le porte-monnaie tait rest sous
l'oreiller de Marie Ignatievna): la perquisition opre dans ses
vtements n'amena que la dcouverte de trois insignifiants
chiffons de papier: une note de comptabilit, le titre d'un livre,
enfin une vieille addition de restaurant qui datait du sjour de
Chatoff  l'tranger, et qu'il conservait depuis deux ans, Dieu
sait pourquoi. Pierre Stpanovitch fourra ces papiers dans sa
poche, puis, remarquant l'inaction de ses complices qui, groups
autour du cadavre, le contemplaient sans rien faire, il entra en
fureur et les invectiva grossirement. Tolkatchenko et Erkel,
rappels  eux-mmes, coururent chercher dans la grotte deux
pierres pesant chacune vingt livres, qu'ils y avaient dposes le
matin toutes prpares, c'est--dire solidement entoures de
cordes. Comme il avait t dcid d'avance qu'on jetterait le
corps dans l'tang le plus proche (le troisime), il s'agissait
maintenant d'attacher ces pierres, l'une aux pieds, l'autre au cou
du cadavre. Ce fut Pierre Stpanovitch qui se chargea de ce soin;
Tolkatchenko et Erkel se bornrent  tenir les pierres et  les
lui passer. Tout en maugrant, Verkhovensky lia d'abord avec une
corde les pieds de la victime, ensuite il y attacha la pierre que
lui prsenta Erkel. Cette opration fut assez longue, et, tant
qu'elle dura, Tolkatchenko n'eut pas mme une seule fois l'ide de
dposer son fardeau  terre: respectueusement inclin, il tenait
toujours sa pierre dans ses mains afin de pouvoir la donner  la
premire rquisition. Quand enfin tout fut termin et que Pierre
Stpanovitch se releva pour observer les physionomies des
assistants, alors se produisit soudain un fait compltement
inattendu, dont l'tranget stupfia presque tout le monde.

Ainsi que le lecteur l'a remarqu, seuls parmi les _ntres,
_Tolkatchenko et Erkel avaient aid Pierre Stpanovitch dans sa
besogne. Au moment o tous s'taient lancs vers Chatoff,
Virguinsky avait fait comme les autres, mais il s'tait abstenu de
toute agression. Quant  Liamchine, on ne l'avait vu qu'aprs le
coup de revolver. Ensuite, pendant les dix minutes environ que
dura le travail de Pierre Stpanovitch et de ses deux auxiliaires,
on aurait dit que les trois autres taient devenus en partie
inconscients. Aucun trouble, aucune inquitude ne les agitait
encore: ils ne semblaient prouver qu'un sentiment de surprise.
Lipoutine se tenait en avant de ses compagnons, tout prs du
cadavre. Debout derrire lui, Virguinsky regardait par-dessus son
paule avec une curiosit de badaud, il se haussait mme sur la
pointe des pieds pour mieux voir. Liamchine tait cach derrire
Virguinsky, de temps  autre seulement il levait la tte et jetait
un coup d'oeil furtif, aprs quoi il se drobait vivement. Mais
lorsque les pierres eurent t attaches et que Verkhovensky se
fut relev, Virguinsky se mit soudain  trembler de tous ses
membres. Il frappa ses mains l'une contre l'autre et d'une voix
retentissante s'cria douloureusement:

-- Ce n'est pas cela, pas cela! Non, ce n'est pas cela du tout!

Il aurait peut-tre ajout quelque chose  cette exclamation si
tardive, mais Liamchine ne lui en laissa pas le temps: le Juif,
qui se trouvait derrire lui, le prit soudain  bras-le-corps, et,
le serrant de toutes ses forces, commena  profrer des cris
vritablement inous. Il y a des moments de grande frayeur, par
exemple, quand on entend tout  coup un homme crier d'une voix qui
n'est pas la sienne et qu'on n'aurait jamais pu lui souponner
auparavant. La voix de Liamchine n'avait rien d'humain et semblait
appartenir  une bte fauve. Tandis qu'il treignait Virguinsky de
plus en plus fort, il ne cessait de trembler, regardant tout le
monde avec de grands yeux, ouvrant dmesurment la bouche et
trpignant des pieds. Virguinsky fut tellement pouvant que lui-
mme se mit  crier comme un insens; en mme temps, avec une
colre qu'on n'aurait pas attendue d'un homme aussi doux, il
s'efforait de se dgager en frappant et en gratignant Liamchine
autant qu'il pouvait le faire, ce dernier se trouvant derrire
lui. Erkel vint  son aide et donna au Juif une forte secousse qui
l'obligea  lcher prise; dans son effroi Virguinsky courut se
rfugier dix pas plus loin. Mais alors Liamchine aperut tout 
coup Verkhovensky et s'lana vers lui en criant de nouveau. Son
pied s'tant heurt contre le cadavre, il tomba sur Pierre
Stpanovitch, le saisit dans ses bras, et lui appuya sa tte sur
la poitrine avec une force contre laquelle, dans le premier
moment, ni Pierre Stpanovitch, ni Tolkatchenko, ni Lipoutine ne
purent rien. Le premier poussait des cris, vomissait des injures
et accablait de coups de poing la tte obstinment appuye contre
sa poitrine; ayant enfin russi  se dgager quelque peu, il prit
son revolver et le braqua sur la bouche toujours ouverte de
Liamchine; dj Tolkatchenko, Erkel et Lipoutine avaient saisi
celui-ci par les bras, mais il continuait de crier, malgr le
revolver qui le menaait. Il fallut pour le rduire au silence
qu'Erkel fit de son foulard une sorte de tampon et le lui fourrt
dans la bouche. Quand le Juif eut t ainsi billonn,
Tolkatchenko lui lia les mains avec le restant de la corde.

-- C'est fort trange, dit Pierre Stpanovitch en considrant le
fou avec un tonnement ml d'inquitude.

Sa stupfaction tait visible.

-- J'avais de lui une opinion tout autre, ajouta-t-il d'un air
songeur.

On confia pour le moment Liamchine  la garde d'Erkel. Force tait
d'en finir au plus tt avec le cadavre, car les cris avaient t
si perants et si prolongs qu'on pouvait les avoir entendus
quelque part. Tolkatchenko et Pierre Stpanovitch, s'tant munis
de lanternes, prirent le corps par la tte; Lipoutine et
Virguinsky saisirent les pieds; puis tout le monde se mit en
marche. Les deux pierres rendaient le fardeau pesant, et la
distance  parcourir tait de deux cents pas. Tolkatchenko tait
le plus fort des quatre. Il proposa d'aller au pas, mais personne
ne lui rpondit, et chacun marcha  sa faon. Pierre Stpanovitch,
presque pli en deux, portait sur son paule la tte du mort, et
avec sa main gauche tenait la pierre par en bas. Comme pendant la
moiti du chemin Tolkatchenko n'avait pas pens  l'aider dans
cette partie de sa tche, Pierre Stpanovitch finit par clater en
injures contre lui. Les autres porteurs gardrent le silence, et
ce fut seulement quand on arriva au bord de l'tang que
Virguinsky, qui paraissait extnu, rpta soudain d'une voix
dsole son exclamation prcdente:

-- Ce n'est pas cela, non, non, ce n'est pas cela du tout!

L'endroit o finissait cette pice d'eau tait l'un des plus
solitaires et des moins visits du parc, surtout  cette poque de
l'anne. On dposa les lanternes  terre, et aprs avoir donn un
branle au cadavre, on le lana dans l'tang. Un bruit sourd et
prolong se fit entendre. Pierre Stpanovitch reprit sa lanterne;
tous s'avancrent curieusement, mais le corps, entran par les
deux pierres, avait dj disparu au fond de l'eau, et ils ne
virent rien. L'affaire tait termine.

-- Messieurs, dit Pierre Stpanovitch, -- nous allons maintenant
nous sparer. Sans doute, vous devez sentir cette libre fiert qui
est insparable de l'accomplissement d'un libre devoir. Si, par
malheur, vous tes trop agits en ce moment pour prouver un
sentiment semblable,  coup sr vous l'prouverez demain: il
serait honteux qu'il en ft autrement. Je veux bien considrer
l'indigne effarement de Liamchine comme un cas de fivre chaude,
d'autant plus qu'il est, dit-on, rellement malade depuis ce
matin. Pour vous, Virguinsky, une minute seulement de libre
rflexion vous montrera qu'on ne pouvait, sans compromettre
l'oeuvre commune, se contenter d'une parole d'honneur, et que nous
avons fait prcisment ce qu'il fallait faire. Vous verrez par la
suite que la dnonciation existait. Je consens  oublier vos
exclamations. Quant au danger, il n'y en a pas  prvoir. L'ide
de souponner quelqu'un d'entre nous ne viendra  personne,
surtout si vous-mmes savez vous conduire; le principal dpend
donc de vous et de la pleine conviction dans laquelle, je
l'espre, vous vous affermirez ds demain. Si vous vous tes
runis en groupe, c'est, entre autres choses, pour vous infuser
rciproquement de l'nergie  un moment donn et, au besoin, pour
vous surveiller les uns les autres. Chacun de vous a une lourde
responsabilit. Vous tes appels  reconstruire sur de nouveaux
fondements un difice dcrpit et vermoulu; ayez toujours cela
sous les yeux pour stimuler votre vaillance. Actuellement votre
action ne doit tendre qu' tout dtruire: et l'tat et sa
moralit. Nous resterons seuls, nous qui nous serons prpars
d'avance  prendre le pouvoir: nous nous adjoindrons les hommes
intelligents et nous passerons sur le ventre des imbciles. Cela
ne doit pas vous dconcerter. Il faut refaire l'ducation de la
gnration prsente pour la rendre digne de la libert. Les
Chatoff se comptent encore par milliers. Nous nous organisons pour
prendre en main la direction des esprits: ce qui est vacant, ce
qui s'offre de soi-mme  nous, il serait honteux de ne pas le
saisir. Je vais de ce pas chez Kiriloff; demain matin on trouvera
sur sa table la dclaration qu'il doit crire avant de se tuer et
par laquelle il prendra tout sur lui. Cette combinaison a pour
elle toutes les vraisemblances. D'abord, il tait mal avec
Chatoff; ils ont vcu ensemble en Amrique, par suite ils ont eu
le temps de se brouiller. En second lieu, on sait que Chatoff a
chang d'opinion: on trouvera donc tout naturel que Kiriloff ait
assassin un homme qu'il devait dtester comme rengat, et par qui
il pouvait craindre d'tre dnonc. D'ailleurs tout cela sera
indiqu dans la lettre; enfin elle rvlera aussi que Fedka a log
dans l'appartement de Kiriloff. Ainsi voil qui cartera de vous
jusqu'au moindre soupon, car toutes ces ttes de mouton seront
compltement droutes. Demain, messieurs, nous ne nous verrons
pas; je dois faire un voyage -- trs court, du reste, -- dans le
district. Mais aprs demain vous aurez de mes nouvelles. Je vous
conseillerais de passer la journe de demain chez vous.  prsent
nous allons retourner  la ville en suivant des routes
diffrentes. Je vous prie, Tolkatchenko, de vous occuper de
Liamchine et de le ramener  son logis. Vous pouvez agir sur lui
et surtout lui remontrer qu'il sera la premire victime de sa
pusillanimit. Monsieur Virguinsky, je ne veux pas plus douter de
votre parent Chigaleff que de vous-mme: il ne dnoncera pas. On
doit assurment dplorer sa conduite; mais, comme il n'a pas
encore manifest l'intention de quitter la socit, il est trop
tt pour l'enterrer. Allons, du leste, messieurs; quoique nous
ayons affaire  des ttes de mouton, la prudence ne nuit jamais...

Virguinsky partit avec Erkel. L'enseigne, aprs avoir remis
Liamchine entre les mains de Tolkatchenko, dclara  Pierre
Stpanovitch que l'insens avait repris ses esprits, qu'il se
repentait, qu'il demandait pardon et ne se rappelait mme pas ce
qu'il avait fait. Pierre Stpanovitch s'en alla seul et fit un
dtour qui allongeait de beaucoup sa route.  mi-chemin de la
ville, il ne fut pas peu surpris de se voir rejoint par Lipoutine.

-- Pierre Stpanovitch, mais Liamchine dnoncera!

-- Non, il rflchira et il comprendra qu'en dnonant il se
ferait envoyer le tout premier en Sibrie. Maintenant personne ne
dnoncera, pas mme vous.

-- Et vous?

-- Bien entendu, je vous ferai coffrer tous, pour peu que vous
vous avisiez de trahir, et vous le savez. Mais vous ne trahirez
pas. C'est pour me dire cela que vous avez fait deux verstes  ma
poursuite?

-- Pierre Stpanovitch, Pierre Stpanovitch, nous ne nous
reverrons peut-tre jamais!

-- O avez-vous pris cela?

-- Dites-moi seulement une chose.

-- Eh bien, quoi? Du reste, je dsire que vous dcampiez.

-- Une seule rponse, mais vridique: sommes-nous le seul
quinquvirat en Russie, ou y en a-t-il rellement plusieurs
centaines? J'attache  cette question la plus haute importance,
Pierre Stpanovitch.

-- Votre agitation me le prouve. Savez-vous, Lipoutine, que vous
tes plus dangereux que Liamchine?

-- Je le sais, je le sais, mais -- une rponse, votre rponse!

-- Vous tes un homme stupide! Voyons, qu'il n'y ait qu'un
quinquvirat ou qu'il y en ait mille, ce devrait tre pour vous la
mme chose  prsent, me semble-t-il.

-- Alors il n'y en a qu'un! Je m'en doutais! s'cria Lipoutine. --
J'avais toujours pens qu'en effet nous tions le seul...

Sans attendre une autre rponse, il rebroussa chemin et se perdit
bientt dans l'obscurit.

Pierre Stpanovitch resta un moment pensif.

-- Non, personne ne dnoncera, dit-il rsolument, -- mais le
groupe doit conserver son organisation et obir, ou je les...
Quelle drogue tout de mme que ces gens-l!

II

Il passa d'abord chez lui et, mthodiquement, sans se presser, fit
sa malle. Un train express partait le lendemain  six heures du
matin. C'tait un essai que faisait depuis peu l'administration du
chemin de fer, et elle n'organisait encore ce train matinal qu'une
fois par semaine. Quoique Pierre Stpanovitch et dit aux _ntres_
qu'il allait se rendre pour quelque temps dans le district, tout
autres taient ses intentions, comme l'vnement le montra. Ses
prparatifs de dpart termins, il rgla sa logeuse dj prvenue
par lui, prit un fiacre et se fit conduire chez Erkel qui
demeurait dans le voisinage de la gare. Ensuite, vers une heure du
matin, il alla chez Kiriloff, dans le domicile de qui il
s'introduisit de la mme faon clandestine que lors de sa
prcdente visite.

Pierre Stpanovitch tait de trs mauvaise humeur. Sans parler
d'autres contrarits qui lui taient extrmement sensibles (il
n'avait encore rien pu apprendre concernant Stavroguine), dans le
courant de la journe, parat-il -- car je ne puis rien affirmer
positivement -- il avait t secrtement avis qu'un danger
prochain le menaait. (D'o avait-il reu cette communication? Il
est probable que c'tait de Ptersbourg.) Aujourd'hui sans doute
il circule dans notre ville une foule de lgendes au sujet de ce
temps-l; mais si quelqu'un possde des donnes certaines, ce ne
peut tre que l'autorit judiciaire. Mon opinion personnelle est
que Pierre Stpanovitch pouvait avoir entrepris quelque chose
ailleurs encore que chez nous, et que, par suite, des
avertissements ont pu lui venir de l. Je suis mme persuad, quoi
qu'en ai dit Lipoutine dans son dsespoir, qu'indpendamment du
quinquvirat organis chez nous, il existait deux ou trois autres
groupes crs par l'agitateur, par exemple dans les capitales; si
ce n'taient pas des quinquvirats proprement dits, cela devait y
ressembler. Trois jours aprs le dpart de Pierre Stpanovitch,
l'ordre de l'arrter immdiatement fut envoy de Ptersbourg aux
autorits de notre ville. Cette mesure avait-elle t prise 
raison des faits survenus chez nous ou bien pour d'autres causes?
Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, il n'en fallut pas plus pour
mettre le comble  la terreur presque superstitieuse qui pesait
sur tous les esprits depuis qu'un nouveau crime, le mystrieux
assassinat de l'tudiant Chatoff, tait venu s'ajouter  tant
d'autres encore inexpliqus. Mais l'ordre arriva trop tard: Pierre
Stpanovitch se trouvait dj  Ptersbourg; il y vcut quelque
temps sous un faux nom, et,  la premire occasion favorable, fila
 l'tranger... Du reste, n'anticipons pas.

Il semblait irrit lorsqu'il entra chez Kiriloff. On aurait dit
qu'en outre du principal objet de sa visite, il avait un besoin de
vengeance  satisfaire. L'ingnieur parut bien aise de le voir;
videmment il l'attendait depuis fort longtemps et avec une
impatience pnible. Son visage tait plus ple que de coutume, le
regard de ses yeux noirs avait une fixit lourde. Assis sur un
coin du divan, il ne bougea pas de sa place  l'apparition du
visiteur.

-- Je pensais que vous ne viendriez pas, articula-t-il pesamment.

Pierre Stpanovitch alla se camper devant lui et l'observa
attentivement avant de prononcer un seul mot.

-- Alors c'est que tout va bien et que nous persistons dans notre
dessein;  la bonne heure, vous tes un brave! rpondit-il avec un
sourire protecteur et par consquent outrageant. -- Allons,
qu'est-ce que cela fait? ajouta-t-il d'un ton enjou, -- si je
suis en retard, vous n'avez pas  vous en plaindre: je vous ai
fait cadeau de trois heures.

-- Je n'entends pas tenir ces heures de votre gnrosit, et tu ne
peux pas m'en faire cadeau... imbcile!

-- Comment? reprit Pierre Stpanovitch tremblant de colre, mais
il se contint aussitt, -- voil de la susceptibilit! Eh! mais
nous sommes fchs? poursuivit-il avec une froide arrogance, --
dans un pareil moment il faudrait plutt du calme. Ce que vous
avez de mieux  faire maintenant, c'est de voir en vous un Colomb
et de me considrer comme une souris dont les faits et gestes ne
peuvent vous offenser. Je vous l'ai recommand hier.

-- Je ne veux pas te considrer comme une souris.

-- Est-ce un compliment? Du reste, le th mme est froid, -- c'est
donc que tout est sens dessus dessous. Non, il y a ici quelque
chose d'inquitant. Bah! Mais qu'est-ce que j'aperois l sur la
fentre, sur une assiette? (Il s'approcha de la fentre.) O-oh!
une poule au riz!... Mais pourquoi n'a-t-elle pas t entame?
Ainsi nous nous sommes trouvs dans une disposition d'esprit telle
que mme une poule...

-- J'ai mang, et ce n'est pas votre affaire; taisez-vous!

-- Oh! sans doute, et d'ailleurs cela n'a pas d'importance. Je me
trompe, cela en a pour moi en ce moment: figurez-vous que j'ai 
peine dn; si donc, comme je le suppose, cette poule vous est
inutile  prsent... hein?

-- Mangez, si vous pouvez.

-- Je vous remercie; ensuite je vous demanderai du th.

Il s'assit aussitt  l'autre bout du divan, en face de la table,
et se mit  manger avec un apptit extraordinaire, mais en mme
temps il ne perdait pas de vue sa victime. Kiriloff ne cessait de
le regarder avec une expression de haine et de dgot; il semblait
ne pouvoir dtacher ses yeux du visage de Pierre Stpanovitch.

-- Pourtant, il faut parler de notre affaire, dit brusquement
celui-ci, sans interrompre son repas. -- Ainsi nous persistons
dans notre rsolution, hein? Et le petit papier?

-- J'ai dcid cette nuit que cela m'tait gal. J'crirai. Au
sujet des proclamations?

-- Oui, il faudra aussi parler des proclamations. Du reste, je
dicterai. Cela vous est gal. Se peut-il que dans un pareil moment
vous vous inquitiez du contenu de cette lettre?

-- Ce n'est pas ton affaire.

-- Sans doute, cela ne me regarde pas. Du reste, quelques lignes
suffiront: vous crirez que conjointement avec Chatoff vous avez
rpandu des proclamations, et que,  cet effet, vous vous serviez
notamment de Fedka, lequel avait trouv un refuge chez vous. Ce
dernier point, celui qui concerne Fedka et son sjour dans votre
logis, est trs important, le plus important mme. Voyez, je suis
on ne peut plus franc avec vous.

-- Chatoff? Pourquoi Chatoff? Pour rien au monde je ne parlerai de
Chatoff.

-- Vous voil encore! Qu'est-ce que cela vous fait? Vous ne pouvez
plus lui nuire.

-- Sa femme est revenue chez lui. Elle s'est veille et a envoy
chez moi pour savoir o il est.

-- Elle vous a fait demander o il est? Hum! voil qui ne vaut
rien. Elle est dans le cas d'envoyer de nouveau; personne ne doit
savoir que je suis ici...

L'inquitude s'tait empare de Pierre Stpanovitch.

-- Elle ne le saura pas, elle s'est rendormie; Arina Prokhorovna,
la sage-femme, est chez elle.

-- Et... elle n'entendra pas, je pense? Vous savez, il faudrait
fermer en bas.

-- Elle n'entendra rien. Et, si Chatoff vient, je vous cacherai
dans l'autre chambre.

-- Chatoff ne viendra pas; vous crirez qu' cause de sa trahison
et de sa dnonciation, vous avez eu une querelle avec lui... ce
soir... et que vous tes l'auteur de sa mort.

-- Il est mort! s'cria Kiriloff bondissant de surprise.

-- Aujourd'hui, vers huit heures du soir, ou plutt hier, car il
est maintenant une heure du matin.

-- C'est toi qui l'as tu!... Hier dj je prvoyais cela!

-- Comme c'tait difficile  prvoir! Tenez, c'est avec ce
revolver (il sortit l'arme de sa poche comme pour la montrer, mais
il ne l'y remit plus et continua  la tenir dans sa main droite).
Vous tes trange pourtant, Kiriloff, vous saviez bien vous-mme
qu'il fallait en finir ainsi avec cet homme stupide. Qu'y avait-il
donc  prvoir l? Je vous ai plus d'une fois mis les points sur
les i. Chatoff se prparait  dnoncer, j'avais l'oeil sur lui, on
ne pouvait pas le laisser faire. Vous tiez aussi charg de le
surveiller, vous me l'avez dit vous-mme, il y a trois semaines...

-- Tais-toi! Tu l'as assassin, parce qu' Genve il t'a crach au
visage!

-- Et pour cela, et pour autre chose encore. Pour bien autre
chose; du reste, sans aucune animosit. Pourquoi donc sauter en
l'air? Pourquoi ces grimaces? O-oh! Ainsi, voil comme nous
sommes!...

Il se leva brusquement et se couvrit avec son revolver. Le fait
est que Kiriloff avait tout  coup saisi le sien charg depuis le
matin et pos sur l'appui de la fentre. Pierre Stpanovitch se
mit en position et braqua son arme sur Kiriloff. Celui-ci eut un
sourire haineux.

-- Avoue, lche, que tu as pris ton revolver parce que tu croyais
que j'allais te brler la cervelle... Mais je ne te tuerai pas...
quoique... quoique...

Et de nouveau il fit mine de coucher en joue Pierre Stpanovitch;
se figurer qu'il allait tirer sur son ennemi tait un plaisir
auquel il semblait n'avoir pas la force de renoncer. Toujours en
position, Pierre Stpanovitch attendit jusqu'au dernier moment,
sans presser la dtente de son revolver, malgr le risque qu'il
courait de recevoir lui-mme auparavant une balle dans le front:
de la part d'un maniaque on pouvait tout craindre. Mais  la fin
le maniaque haletant, tremblant, hors d'tat de profrer une
parole, laissa retomber son bras.

 son tour, Pierre Stpanovitch abaissa son arme.

-- Vous vous tes un peu amus, en voil assez, dit-il. -- Je
savais bien que c'tait un jeu; seulement, il n'tait pas sans
danger pour vous: j'aurais pu presser la dtente.

L-dessus, il se rassit assez tranquillement et, d'une main un peu
tremblante, il est vrai, se versa du th. Kiriloff, aprs avoir
dpos son revolver sur la table, commena  se promener de long
en large.

-- Je n'crirai pas que j'ai tu Chatoff, et...  prsent je
n'crirai rien. Il n'y aura pas de papier!

-- Il n'y en aura pas?

-- Non!

-- Quelle lchet et quelle btise! s'cria Pierre Stpanovitch
blme de colre. -- D'ailleurs, je le pressentais. Sachez que vous
ne me surprenez pas. Comme vous voudrez, pourtant. Si je pouvais
employer la force, je l'emploierais. Mais vous tes un drle,
poursuivit-il avec une fureur croissante. -- Jadis, vous nous avez
demand de l'argent, vous nous avez fait toutes sortes de
promesses... seulement, je ne m'en irai pas d'ici sans avoir
obtenu un rsultat quelconque, je verrai du moins comment vous
vous ferez sauter la cervelle.

-- Je veux que tu sortes tout de suite, dit Kiriloff allant se
placer rsolument vis--vis du visiteur.

-- Non, je ne sortirai pas, rpondit ce dernier qui saisit de
nouveau son revolver, -- maintenant peut-tre, par colre et par
poltronnerie, vous voulez diffrer l'accomplissement de votre
projet, et demain vous irez nous dnoncer pour vous procurer
encore un peu d'argent, car cette dlation vous sera paye. Le
diable m'emporte, les petites gens comme vous sont capables de
tout! Seulement, soyez tranquille, j'ai tout prvu: si vous canez,
si vous n'excutez pas immdiatement votre rsolution, je ne m'en
irai pas d'ici sans vous avoir trou le crne avec ce revolver,
comme je l'ai fait au misrable Chatoff, que le diable vous
corche!

-- Tu veux donc  toute force voir aussi mon sang?

-- Ce n'est pas par haine, comprenez-le bien; personnellement, je
n'y tiens pas. Je veux seulement sauvegarder notre oeuvre. On ne
peut pas compter sur l'homme, vous le voyez vous-mme. Votre ide
de vous donner la mort est une fantaisie  laquelle je ne
comprends rien. Ce n'est pas moi qui vous l'ai fourre dans la
tte, vous aviez dj form ce projet avant d'entrer en rapport
avec moi et, quand vous en avez parl pour la premire fois, ce
n'est pas  moi, mais  nos coreligionnaires politiques rfugis 
l'tranger. Remarquez en outre qu'aucun d'eux n'a rien fait pour
provoquer de votre part une semblable confidence; aucun d'eux mme
ne vous connaissait. C'est vous-mme qui, de votre propre
mouvement, tes all leur faire part de la chose. Eh bien, que
faire, si, prenant en considration votre offre spontane, on a
alors fond l-dessus, avec votre consentement, -- notez ce point!
-- un certain plan d'action qu'il n'y a plus moyen maintenant de
modifier? La position que vous avez prise vis--vis de nous vous a
mis en mesure d'apprendre beaucoup de nos secrets. Si vous vous
ddisez, et que demain vous alliez nous dnoncer, il nous en
cuira, qu'en pensez-vous? Non, vous vous tes engag, vous avez
donn votre parole, vous avez reu de l'argent. Il vous est
impossible de nier cela...

Pierre Stpanovitch parlait avec beaucoup de vhmence, mais
depuis longtemps dj Kiriloff ne l'coutait plus. Il tait devenu
rveur et marchait  grands pas dans la chambre.

-- Je plains Chatoff, dit-il en s'arrtant de nouveau en face de
Pierre Stpanovitch.

-- Eh bien, moi aussi, je le plains, est-il possible que...

-- Tais-toi, infme! hurla l'ingnieur avec un geste dont la
terrible signification n'tait pas douteuse, -- je vais te tuer!

Pierre Stpanovitch recula par un mouvement brusque en mme temps
qu'il avanait le bras pour se protger.

-- Allons, allons, j'ai menti, j'en conviens, je ne le plains pas
du tout; allons, assez donc, assez!

Kiriloff se calma soudain et reprit sa promenade dans la chambre.

-- Je ne remettrai pas  plus tard; c'est maintenant mme que je
veux me donner la mort: tous les hommes sont des coquins!

-- Eh bien! voil, c'est une ide: sans doute tous les hommes sont
des coquins, et comme il rpugne  un honnte homme de vivre dans
un pareil milieu, alors...

-- Imbcile, je suis un coquin comme toi, comme tout le monde, et
non un honnte homme. Il n'y a d'honntes gens nulle part.

-- Enfin il s'en est dout? Est-il possible, Kiriloff, qu'avec
votre esprit vous ayez attendu si longtemps pour comprendre que
tous les hommes sont les mmes, que les diffrences qui les
distinguent tiennent non au plus ou moins d'honntet, mais
seulement au plus ou moins d'intelligence, et que si tous sont des
coquins (ce qui, du reste, ne signifie rien), il est impossible,
par consquent, de n'tre pas soi-mme un coquin?

-- Ah! mais est-ce que tu ne plaisantes pas? demanda Kiriloff en
regardant son interlocuteur avec une certaine surprise. -- Tu
t'chauffes, tu as l'air de parler srieusement... Se peut-il que
des gens comme toi aient des convictions?

-- Kiriloff, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi vous voulez
vous tuer. Je sais seulement que c'est par principe... par suite
d'une conviction trs arrte. Mais si vous prouvez le besoin,
pour ainsi dire, de vous pancher, je suis  votre disposition...
Seulement il ne faut pas oublier que le temps passe...

-- Quelle heure est-il?

-- Juste deux heures, rpondit Pierre Stpanovitch aprs avoir
regard sa montre, et il alluma une cigarette.

On peut encore s'entendre, je crois, pensait-il  part soi.

-- Je n'ai rien  te dire, grommela Kiriloff.

-- Je me rappelle qu'une fois vous m'avez expliqu quelque chose 
propos de Dieu; deux fois mme. Si vous voulez vous brler la
cervelle, vous deviendrez dieu, c'est cela, je crois?

-- Oui, je deviendrai dieu.

Pierre Stpanovitch ne sourit mme pas; il attendait un
claircissement. Kiriloff fixa sur lui un regard fin.

-- Vous tes un fourbe et un intrigant politique, votre but en
m'attirant sur le terrain de la philosophie est de dissiper ma
colre, d'amener une rconciliation entre nous et d'obtenir de
moi, quand je mourrai, une lettre attestant que j'ai tu Chatoff.

-- Eh bien, mettons que j'aie cette pense canaille, rpondit
Pierre Stpanovitch avec une bonhomie qui ne semblait gure
feinte, -- qu'est-ce que tout cela peut vous faire  vos derniers
moments, Kiriloff? Voyons, pourquoi nous disputons-nous, dites-le
moi, je vous prie? Chacun de nous est ce qu'il est: eh bien,
aprs? De plus, nous sommes tous deux...

-- Des vauriens.

-- Oui, soit, des vauriens. Vous savez que ce ne sont l que des
mots.

-- Toute ma vie j'ai voulu que ce ne fussent pas seulement des
mots. C'est pour cela que j'ai vcu. Et maintenant encore je
dsire chaque jour que ce ne soient pas des mots.

-- Eh bien, quoi? chacun cherche  tre le mieux possible. Le
poisson... je veux dire que chacun cherche le confort  sa faon;
voil tout. C'est archiconnu depuis longtemps.

-- Le confort, dis-tu?

-- Allons, ce n'est pas la peine de discuter sur les mots.

-- Non, tu as bien dit; va pour le confort. Dieu est ncessaire et
par consquent doit exister.

-- Allons, trs bien.

-- Mais je sais qu'il n'existe pas et ne peut exister.

-- C'est encore plus vrai.

-- Comment ne comprends-tu pas qu'avec ces deux ides-l il est
impossible  l'homme de continuer  vivre?

-- Il doit se brler la cervelle, n'est-ce pas?

-- Comment ne comprends-tu pas que c'est l une raison suffisante
pour se tuer? Tu ne comprends pas que parmi des milliers de
millions d'hommes il puisse s'en rencontrer un seul qui ne veuille
pas, qui soit incapable de supporter cela?

-- Tout ce que je comprends, c'est que vous hsitez, me semble-t-
il... C'est ignoble.

Kiriloff ne parut pas avoir entendu ces mots.

-- L'ide a aussi dvor Stavroguine, observa-t-il d'un air morne
en marchant dans la chambre.

Pierre Stpanovitch dressa l'oreille.

-- Comment? Quelle ide? Il vous a lui-mme dit quelque chose?

-- Non, mais je l'ai devin. Si Stavroguine croit, il ne croit pas
qu'il croie. S'il ne croit pas, il ne croit pas qu'il ne croie
pas.

-- Il y a autre chose encore chez Stavroguine, quelque chose d'un
peu plus intelligent que cela... bougonna Pierre Stpanovitch
inquiet du tour qu'avait pris la conversation et de la pleur de
Kiriloff.

Le diable m'emporte, il ne se tuera pas, songeait-il, je
l'avais toujours pressenti; c'est une extravagance crbrale et
rien de plus; quelles fripouilles que ces gens-l!

-- Tu es le dernier qui sers avec moi: je dsire que nous ne nous
sparions pas en mauvais termes, fit Kiriloff avec une sensibilit
soudaine.

Pierre Stpanovitch ne rpondit pas tout de suite. Le diable
m'emporte, qu'est-ce encore que cela? se dit-il.

-- Croyez, Kiriloff, que je n'ai rien contre vous comme homme
priv, et que toujours...

-- Tu es un vaurien et un esprit faux. Mais je suis tel que toi et
je me tuerai, tandis que toi, tu continueras  vivre.

-- Vous voulez dire que j'ai trop peu de coeur pour me donner la
mort?

tait-il avantageux ou nuisible de continuer dans un pareil moment
une conversation semblable? Pierre Stpanovitch n'avait pas encore
pu dcider cette question, et il avait rsolu de s'en remettre
aux circonstances. Mais le ton de supriorit pris par Kiriloff
et le mpris nullement dissimul avec lequel l'ingnieur ne
cessait de lui parler l'irritaient maintenant plus encore qu'au
dbut de leur entretien. Peut-tre un homme qui n'avait plus
qu'une heure  vivre (ainsi en jugeait, malgr tout, Pierre
Stpanovitch) lui apparaissait-il dj comme un demi cadavre dont
il tait impossible de tolrer plus longtemps les impertinences.

--  ce qu'il me semble, vous prtendez m'craser de votre
supriorit parce que vous allez vous tuer?

Kiriloff n'entendit pas cette observation.

-- Ce qui m'a toujours tonn, c'est que tous les hommes
consentent  vivre.

-- Hum, soit, c'est une ide, mais...

-- Singe, tu acquiesces  mes paroles pour m'amadouer. Tais-toi,
tu ne comprendras rien. Si Dieu n'existe pas, je suis dieu.

-- Vous m'avez dj dit cela, mais je n'ai jamais pu le
comprendre: pourquoi tes-vous dieu?

-- Si Dieu existe, tout dpend de lui, et je ne puis rien en
dehors de sa volont. S'il n'existe pas, tout dpend de moi, et je
suis tenu d'affirmer mon indpendance.

-- Votre indpendance? Et pourquoi tes-vous tenu de l'affirmer?

-- Parce que je suis devenu entirement libre. Se peut-il que, sur
toute l'tendue de la plante, personne, aprs avoir supprim Dieu
et acquis la certitude de son indpendance, n'ose se montrer
indpendant dans le sens le plus complet du mot? C'est comme si un
pauvre, ayant fait un hritage, n'osait s'approcher du sac et
craignait d'tre trop faible pour l'emporter. Je veux manifester
mon indpendance. Duss-je tre le seul, je le ferai.

-- Eh bien, faites-le.

-- Je suis tenu de me brler la cervelle, parce que c'est en me
tuant que j'affirmerai mon indpendance de la faon la plus
complte.

-- Mais vous ne serez pas le premier qui se sera tu; bien des
gens se sont suicids.

-- Ils avaient des raisons. Mais d'hommes qui se soient tus sans
aucun motif et uniquement pour attester leur indpendance, il n'y
en a pas encore eu: je serai le premier.

Il ne se tuera pas, pensa de nouveau Pierre Stpanovitch.

-- Savez-vous une chose? observa-t-il d'un ton agac, --  votre
place, pour manifester mon indpendance, je tuerais un autre que
moi. Vous pourriez de la sorte vous rendre utile. Je vous
indiquerai quelqu'un, si vous n'avez pas peur. Alors, soit, ne
vous brlez pas la cervelle aujourd'hui. Il y a moyen de
s'arranger.

-- Tuer un autre, ce serait manifester mon indpendance sous la
forme la plus basse, et tu es l tout entier. Je ne te ressemble
pas: je veux atteindre le point culminant de l'indpendance et je
me tuerai.

Il a trouv a tout seul, grommela avec colre Pierre
Stpanovitch.

-- Je suis tenu d'affirmer mon incrdulit, poursuivit Kiriloff en
marchant  grands pas dans la chambre. --  mes yeux, il n'y a pas
de plus haute ide que la ngation de Dieu. J'ai pour moi
l'histoire de l'humanit. L'homme n'a fait qu'inventer Dieu, pour
vivre sans se tuer: voil le rsum de l'histoire universelle
jusqu' ce moment. Le premier, dans l'histoire du monde, j'ai
repouss la fiction de l'existence de Dieu. Qu'on le sache une
fois pour toutes.

Il ne se tuera pas, se dit Pierre Stpanovitch angoiss.

-- Qui est-ce qui saura cela? demanda-t-il avec une nuance
d'ironie. -- Il n'y a ici que vous et moi; peut-tre voulez-vous
parler de Lipoutine?

-- Tous le sauront. Il n'y a pas de secret qui ne se dcouvre.
_Celui-l _l'a dit.

Et, dans un transport fbrile, il montra l'image du Sauveur,
devant laquelle brlait une lampe. Pierre Stpanovitch se fcha
pour tout de bon.

-- Vous croyez donc toujours en Lui, et vous avez allum une
lampe;  tout hasard, sans doute?

L'ingnieur ne rpondit pas.

-- Savez-vous que, selon moi, vous croyez encore plus qu'un pope?

-- En qui? En _Lui? _coute, dit en s'arrtant Kiriloff dont les
yeux immobiles regardaient devant lui avec une expression
extatique. -- coute une grande ide: il y a eu un jour o trois
croix se sont dresses au milieu de la terre. L'un des crucifis
avait une telle foi qu'il dit  l'autre: Tu seras aujourd'hui
avec moi dans le paradis. La journe finit, tous deux moururent,
et ils ne trouvrent ni paradis, ni rsurrection. La prophtie ne
se ralisa pas. coute: cet homme tait le plus grand de toute la
terre, elle lui doit ce qui la fait vivre. La plante tout
entire, avec tout ce qui la couvre, -- sans cet homme, -- n'est
que folie. Ni avant, ni aprs lui, son pareil ne s'est jamais
rencontr, et cela mme tient du prodige. Oui, c'est un miracle
que l'existence unique de cet homme dans la suite des sicles.
S'il en est ainsi, si les lois de la nature n'ont mme pas pargn
_Celui-l_, si elles n'ont pas mme eu piti de leur chef-
d'oeuvre, mais l'ont fait vivre lui aussi au milieu du mensonge et
mourir pour un mensonge, c'est donc que la plante est un mensonge
et repose sur un mensonge, sur une sotte drision. Par consquent
les lois de la nature sont elles-mmes une imposture et une farce
diabolique. Pourquoi donc vivre, rponds, si tu es un homme?

-- C'est un autre point de vue. Il me semble que vous confondez
ici deux causes diffrentes, et c'est trs fcheux. Mais
permettez, eh bien, mais si vous tes dieu? Si vous tes dtromp,
vous avez compris que toute l'erreur est dans la croyance 
l'ancien dieu.

-- Enfin tu as compris! s'cria Kiriloff enthousiasm. -- On peut
donc comprendre, si mme un homme comme toi a compris! Tu
comprends maintenant que le salut pour l'humanit consiste  lui
prouver cette pense. Qui la prouvera? Moi! Je ne comprends pas
comment jusqu' prsent l'athe a pu savoir qu'il n'y a point de
Dieu et ne pas se tuer tout de suite! Sentir que Dieu n'existe
pas, et ne pas sentir du mme coup qu'on est soi-mme devenu dieu,
c'est une absurdit, autrement on ne manquerait pas de se tuer. Si
tu sens cela, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu vivras au
comble de la gloire. Mais celui-l seul, qui est le premier, doit
absolument se tuer; sans cela, qui donc commencera et le prouvera?
C'est moi qui me tuerai absolument, pour commencer et prouver. Je
ne suis encore dieu que par force et je suis malheureux, car je
suis _oblig_ d'affirmer ma libert. Tous sont malheureux parce
que tous ont peur d'affirmer leur libert. Si l'homme jusqu'
prsent a t si malheureux et si pauvre, c'est parce qu'il
n'osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot,
et qu'il se contentait d'une insubordination d'colier. Je suis
terriblement malheureux, car j'ai terriblement peur. La crainte
est la maldiction de l'homme... Mais je manifesterai mon
indpendance, je suis tenu de croire que je ne crois pas. Je
commencerai, je finirai, et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai.
Cela seul sauvera tous les hommes et transformera physiquement la
gnration suivante; car, autant que j'en puis juger, sous sa
forme physique actuelle il est impossible  l'homme de se passer
de l'ancien dieu. J'ai cherch pendant trois ans l'attribut de ma
divinit et je l'ai trouv: l'attribut de ma divinit, c'est
l'indpendance! C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus
haut degr mon insubordination, ma nouvelle et terrible libert.
Car elle est terrible. Je me tuerai pour affirmer mon
insubordination, ma nouvelle et terrible libert.

Son visage tait d'une pleur trange, et son regard avait une
fixit impossible  supporter. Il semblait tre dans un accs de
fivre chaude. Pierre Stpanovitch crut qu'il allait s'abattre sur
le parquet.

Dans cet tat d'exaltation, Kiriloff prit soudain la rsolution la
plus inattendue.

-- Donne une plume! cria-t-il; -- dicte, je signerai tout.
J'crirai mme que j'ai tu Chatoff. Dicte pendant que cela
m'amuse. Je ne crains pas les penses d'esclaves arrogants! Tu
verras toi-mme que tout le mystre se dcouvrira! Et tu seras
cras... Je crois! Je crois!

Pierre Stpanovitch, qui tremblait pour le succs de son
entreprise, saisit l'occasion aux cheveux; quittant aussitt sa
place, il alla chercher de l'encre et du papier, puis se mit 
dicter:

Je soussign, Alexis Kiriloff, dclare...

-- Attends! Je ne veux pas!  qui est-ce que je dclare?

Une sorte de frisson fivreux agitait les membres de Kiriloff. Il
tait absorb tout entier par cette dclaration et par une ide
subite qui, au moment de l'crire, venait de s'offrir  lui:
c'tait comme une issue vers laquelle s'lanait, pour un instant
du moins, son esprit harass.

--  qui est-ce que je dclare? Je veux savoir  qui!

--  personne,  tout le monde, au premier qui lira cela.  quoi
bon prciser?  l'univers entier!

-- l'univers entier? Bravo! Et qu'il n'y ait pas de repentir. Je
ne veux pas faire amende honorable; je ne veux pas m'adresser 
l'autorit!

-- Mais non, non, il ne s'agit pas de cela, au diable l'autorit!
Eh bien, crivez donc, si votre rsolution est srieuse!...
rpliqua vivement Pierre Stpanovitch impatient.

-- Arrte! Je veux dessiner d'abord une tte qui leur tire la
langue.

-- Eh! quelle niaiserie! Pas besoin de dessin, on peut exprimer
tout cela rien que par le ton.

-- Par le ton? C'est bien. Oui, par le ton, par le ton! Dicte par
le ton!

Je soussign, Alexis Kiriloff, -- commena d'une voix ferme et
imprieuse Pierre Stpanovitch; en mme temps, pench sur l'paule
de l'ingnieur, il suivait des yeux chaque lettre que celui-ci
traait d'une main frmissante, -- je soussign, Alexis Kiriloff,
dclare qu'aujourd'hui, -- octobre, entre sept et huit heures du
soir, j'ai assassin dans le parc l'tudiant Chatoff comme tratre
et auteur d'une dnonciation au sujet des proclamations et de
Fedka, lequel a log pendant dix jours chez nous, dans la maison
Philippoff. Moi-mme aujourd'hui je me brle la cervelle, non que
je me repente ou que j'aie peur de vous, mais parce que, dj 
l'tranger, j'avais form le dessein de mettre fin  mes jours.

-- Rien que cela? s'cria Kiriloff tonn, indign mme.

-- Pas un mot de plus! rpondit Pierre Stpanovitch, et il voulut
lui arracher le document.

-- Attends! reprit l'ingnieur, appuyant avec force sa main sur le
papier. -- Attends! c'est absurde! Je veux dire avec qui j'ai tu.
Pourquoi Fedka? Et l'incendie? Je veux tout, et j'ai envie de les
insulter encore par le ton, par le ton!

-- C'est assez, Kiriloff, je vous assure que cela suffit! dit
d'une voix presque suppliante Pierre Stpanovitch tremblant que
l'ingnieur ne dchirt le papier: -- pour qu'ils ajoutent foi 
la dclaration, elle doit tre conue en termes aussi vagues et
aussi obscurs que possible. Il ne faut montrer qu'un petit coin de
la vrit, juste assez pour mettre leur imagination en campagne.
Ils se tromperont toujours mieux eux-mmes que nous ne pourrions
les tromper, et, naturellement, ils croiront plus  leurs erreurs
qu' nos mensonges. C'est pourquoi ceci est on ne peut mieux, on
ne peut mieux! Donnez! Il n'y a rien  ajouter, c'est admirable
ainsi; donnez, donnez!

Il fit une nouvelle tentative pour prendre le papier. Kiriloff
coutait en carquillant ses yeux; il avait l'air d'un homme qui
tend tous les ressorts de son esprit, mais qui n'est plus en tat
de comprendre.

-- Eh! diable! fit avec une irritation soudaine Pierre
Stpanovitch, -- mais il n'a pas encore sign! Qu'est-ce que vous
avez  me regarder ainsi? Signez!

-- Je veux les injurier... grommela Kiriloff, pourtant il prit la
plume et signa.

-- Mettez au-dessous: Vive la Rpublique! cela suffira.

-- Bravo! s'cria l'ingnieur enthousiasm. -- Vive la Rpublique
dmocratique, sociale et universelle, ou la mort!... Non, non, pas
cela. -- Libert, galit, fraternit, ou la mort! Voil, c'est
mieux, c'est mieux.

Et il crivit joyeusement cette devise au-dessous de sa signature.

-- Assez, assez, ne cessait de rpter Pierre Stpanovitch.

-- Attends, encore quelque chose... Tu sais, je vais signer une
seconde fois, en franais: de Kiriloff, gentilhomme russe et
citoyen du monde Ha, ha, ha! Non, non, non, attends! poursuivit-
il quand son hilarit se fut calme, -- j'ai trouv mieux que
cela, _eurka:_ Gentilhomme sminariste russe et citoyen du monde
civilis! Voil qui vaut mieux que tout le reste...

Puis, quittant tout  coup le divan sur lequel il tait assis, il
courut prendre son revolver sur la fentre et s'lana dans la
chambre voisine o il s'enferma. Pierre Stpanovitch, les yeux
fixs sur la porte de cette pice, resta songeur pendant une
minute.

Dans l'instant prsent il peut se tuer, mais s'il se met 
penser, c'est fini, il ne se tuera pas.

En attendant, il prit un sige et examina le papier. Cette lecture
faite  tte repose le confirma dans l'ide que la rdaction du
document tait trs satisfaisante:

-- Qu'est-ce qu'il faut pour le moment? Il faut les drouter, les
lancer sur une fausse piste. Le parc? Il n'y en a pas dans la
ville; ils finiront par se douter qu'il s'agit du parc de
Skvorechniki, mais il se passera du temps avant qu'ils arrivent 
cette conclusion. Les recherches prendront aussi du temps. Voil
qu'ils dcouvrent le cadavre: c'est la preuve que la dclaration
ne mentait pas. Mais si elle est vraie pour Chatoff, elle doit
l'tre aussi pour Fedka. Et qu'est-ce que Fedka? Fedka, c'est
l'incendie, c'est l'assassinat des Lbiadkine; donc, tout est
sorti d'ici, de la maison Philippoff, et ils ne s'taient aperus
de rien, tout leur avait chapp -- voil qui va leur donner le
vertige! Ils ne penseront mme pas aux _ntres;_ ils ne verront
que Chatoff, Kiriloff, Fedka et Lbiadkine. Et pourquoi tous ces
gens l se sont-ils tus les uns les autres? -- encore une petite
question que je leur ddie. Eh! diable, mais on n'entend pas de
dtonation!...

Tout en lisant, tout en admirant la beaut de son travail
littraire, il ne cessait d'couter, en proie  des transes
cruelles, et -- tout  coup la colre s'empara de lui. Dvor
d'inquitude, il regarda l'heure  sa montre: il se faisait tard;
dix minutes s'taient coules depuis que Kiriloff avait quitt la
chambre... Il prit la bougie et se dirigea vers la porte de la
pice o l'ingnieur s'tait enferm. Au moment o il s'en
approchait, l'ide lui vint que la bougie tirait  sa fin, que
dans vingt minutes elle serait entirement consume, et qu'il n'y
en avait pas d'autre. Il colla tout doucement son oreille  la
serrure et ne perut pas le moindre bruit. Tout  coup il ouvrit
la porte et haussa un peu la bougie: quelqu'un s'lana vers lui
en poussant une sorte de rugissement. Il claqua la porte de toute
sa force et se remit aux coutes, mais il n'entendit plus rien --
de nouveau rgnait un silence de mort.

Il resta longtemps dans cette position, ne sachant  quoi se
rsoudre et tenant toujours le chandelier  la main. La porte
n'avait t ouverte que durant une seconde, aussi n'avait-il
presque rien vu; pourtant le visage de Kiriloff qui se tenait
debout au fond de la chambre, prs de la fentre, et la fureur de
bte fauve avec laquelle ce dernier avait bondi vers lui, -- cela,
Pierre Stpanovitch avait pu le remarquer. Un frisson le saisit,
il dposa en toute hte la bougie sur la table, prpara son
revolver, et, marchant sur la pointe des pieds, alla vivement se
poster dans le coin oppos, de faon  n'tre pas surpris par
Kiriloff, mais au contraire  le prvenir, si celui-ci, anim de
sentiments hostiles, faisait brusquement irruption dans la
chambre.

Quant au suicide, Pierre Stpanovitch  prsent n'y croyait plus
du tout! Il tait au milieu de la chambre et rflchissait,
pensait-il. D'ailleurs, cette pice sombre, terrible... il a
pouss un cri froce et s'est prcipit vers moi -- cela peut
s'expliquer de deux manires: ou bien je l'ai drang au moment o
il allait presser la dtente, ou... ou bien il tait en train de
se demander comment il me tuerait. Oui, c'est cela, voil  quoi
il songeait. Il sait que je ne m'en irai pas d'ici avant de lui
avoir fait son affaire, si lui-mme n'a pas le courage de se
brler la cervelle, -- donc, pour ne pas tre tu par moi, il faut
qu'il me tue auparavant... Et le silence qui rgne toujours l!
C'est mme effrayant: il ouvrira tout d'un coup la porte... Ce
qu'il y a de dgotant, c'est qu'il croit en Dieu plus qu'un
pope... Jamais de la vie il ne se suicidera!... Il y a beaucoup de
ces esprits-l maintenant. Fripouille! Ah! diable, la bougie, la
bougie! dans un quart d'heure elle sera entirement consume... Il
faut en finir; cote que cote, il faut en finir... Eh bien, 
prsent je peux le tuer... Avec ce papier, on ne me souponnera
jamais de l'avoir assassin: je pourrai disposer convenablement le
cadavre, l'tendre sur le parquet, lui mettre dans la main un
revolver dcharg; tout le monde croira qu'il s'est lui-mme...
Ah! diable, comment donc le tuer? Quand j'ouvrirai la porte, il
s'lancera encore et me tirera dessus avant que j'aie pu faire
usage de mon arme. Eh, diable, il me manquera, cela va s'en dire!

Sa situation tait atroce, car il ne pouvait se rsoudre  prendre
un parti dont l'urgence, l'inluctable ncessit s'imposait  son
esprit.  la fin pourtant il saisit la bougie et de nouveau
s'approcha de la porte, le revolver au poing. Sa main gauche se
posa sur le bouton de la serrure; cette main tenait le chandelier;
le bouton rendit un son aigre. Il va tirer! pensa Pierre
Stpanovitch. Il poussa la porte d'un violent coup de pied, leva
la bougie et tendit son revolver devant lui; mais ni dtonation,
ni cri... Il n'y avait personne dans la chambre.

Il frissonna. La pice ne communiquait avec aucune autre, toute
vasion tait impossible. Il haussa davantage la bougie et regarda
attentivement: personne. Kiriloff! fit-il, d'abord  demi-voix,
puis plus haut; cet appel resta sans rponse.

Est-ce qu'il se serait sauv par la fentre?

Le fait est qu'un vasistas tait ouvert. C'est absurde, il n'a
pas pu s'esquiver par l. Il traversa toute la chambre, alla
jusqu' la fentre: Non, c'est impossible. Il se retourna
brusquement, et un spectacle inattendu le fit tressaillir.

Contre le mur oppos aux fentres,  droite de la porte, il y
avait une armoire.  droite de cette armoire, dans l'angle qu'elle
formait avec le mur se tenait debout Kiriloff, et son attitude
tait des plus tranges: roide, immobile, il avait les mains sur
la couture du pantalon, la tte un peu releve, la nuque colle au
mur; on aurait dit qu'il voulait s'effacer, se dissimuler tout
entier dans ce coin. D'aprs tous les indices, il se cachait, mais
il n'tait gure possible de s'en assurer. Se trouvant un peu sur
le ct, Pierre Stpanovitch ne pouvait distinguer nettement que
les parties saillantes de la figure. Il hsitait encore 
s'approcher pour mieux examiner l'ingnieur et dcouvrir le mot de
cette nigme. Son coeur battait avec force... Tout  coup  la
stupeur succda chez lui une vritable rage: il s'arracha de sa
place, se mit  crier et courut furieux vers l'effrayante vision.

Mais quand il fut arriv auprs d'elle, il s'arrta plus terrifi
encore que tout  l'heure. Une circonstance surtout l'pouvantait:
il avait cri, il s'tait lanc ivre de colre vers Kiriloff, et,
malgr cela, ce dernier n'avait pas boug, n'avait pas remu un
seul membre, -- une figure de cire n'aurait pas gard une
immobilit plus complte. La tte tait d'une pleur
invraisemblable, les yeux noirs regardaient fixement un point dans
l'espace. Baissant et relevant tour  tour la bougie, Pierre
Stpanovitch promena la lumire sur le visage tout entier; soudain
il s'aperut que Kiriloff, tout en regardant devant lui, le voyait
du coin de l'oeil, peut-tre mme l'observait. Alors l'ide lui
vint d'approcher la flamme de la frimousse du coquin et de le
brler pour voir ce qu'il ferait. Tout  coup il lui sembla que le
menton de Kiriloff s'agitait et qu'un sourire moqueur glissait sur
ses lvres, comme si l'ingnieur avait devin la pense de son
ennemi. Tremblant, ne se connaissant plus, celui-ci empoigna avec
force l'paule de Kiriloff.

La scne suivante fut si affreuse et se passa si rapidement
qu'elle ne laissa qu'un souvenir confus et incertain dans l'esprit
de Pierre Stpanovitch. Il n'avait pas plus tt touch Kiriloff
que l'ingnieur, se baissant par un mouvement brusque, lui
appliqua sur les mains un coup de tte qui l'obligea  lcher la
bougie. Le chandelier tomba avec bruit sur le parquet, et la
lumire s'teignit. Au mme instant un cri terrible fut pouss par
Pierre Stpanovitch qui sentait une atroce douleur au petit doigt
de sa main gauche. Hors de lui, il se servit de son revolver comme
d'une massue et de toute sa force en assna trois coups sur la
tte de Kiriloff qui s'tait serr contre lui et lui mordait le
doigt. Voil tout ce que put se rappeler plus tard le hros de
cette aventure.  la fin, il dgagea son doigt et s'enfuit comme
un perdu en cherchant  ttons son chemin dans l'obscurit. Tandis
qu'il se sauvait, de la chambre arrivaient  ses oreilles des cris
effrayants:

-- Tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite!...

Dix fois cette exclamation retentit, mais Pierre Stpanovitch
courait toujours, et il tait dj dans le vestibule quand clata
une dtonation formidable. Alors il s'arrta, rflchit pendant
cinq minutes, puis rentra dans l'appartement. Il fallait en
premier lieu se procurer de la lumire. Retrouver le chandelier
n'tait pas le difficile, il n'y avait qu' chercher par terre, 
droite de l'armoire; mais avec quoi rallumer le bout de bougie? Un
vague souvenir s'offrit tout  coup  l'esprit de Pierre
Stpanovitch: il se rappela que la veille, lorsqu'il s'tait
prcipit dans la cuisine pour s'expliquer avec Fedka, il lui
semblait avoir aperu une grosse bote d'allumettes chimiques
place sur une tablette dans un coin. S'orientant de son mieux 
travers les tnbres, il finit par trouver l'escalier qui
conduisait  la cuisine. Sa mmoire ne l'avait pas tromp: la
bote d'allumettes tait juste  l'endroit o il croyait l'avoir
vue la veille; elle n'avait pas encore t entame, il la
dcouvrit en ttonnant. Sans prendre le temps de s'clairer, il
remonta en toute hte. Quand il fut de nouveau prs de l'armoire,
 la place mme o il avait frapp Kiriloff avec son revolver pour
lui faire lcher prise, alors seulement il se rappela son doigt
mordu, et au mme instant il y sentit une douleur presque
intolrable. Serrant les dents, il ralluma tant bien que mal le
bout de bougie, le remit dans le chandelier et promena ses regards
autour de lui: prs du vasistas ouvert, les pieds tourns vers le
coin droit de la chambre, gisait le cadavre de Kiriloff.
L'ingnieur s'tait tir un coup de revolver dans la tempe droite,
la balle avait travers le crne, et elle tait sortie au-dessus
de la tempe gauche. a et l on voyait des claboussures de sang
et de cervelle. L'arme tait reste dans la main du suicid. La
mort avait d tre instantane. Quand il et tout examin avec le
plus grand soin, Pierre Stpanovitch sortit sur la pointe des
pieds, ferma la porte et, de retour dans la premire pice, dposa
la bougie sur la table. Aprs rflexion, il se dit qu'elle ne
pouvait causer d'incendie, et il se dcida  ne pas la souffler.
Une dernire fois il jeta les yeux sur la dclaration du dfunt,
et un sourire machinal lui vient aux lvres. Ensuite, marchant
toujours sur la pointe des pieds, il quitta l'appartement et se
glissa hors de la maison par l'issue drobe.

III

 six heures moins dix, Pierre Stpanovitch et Erkel se
promenaient sur le quai de la gare bord en ce moment par une
assez longue suite de wagons. Verkhovensky allait partir, et Erkel
tait venu lui dire adieu. Le voyageur avait fait enregistrer ses
bagages et choisi son coin dans un compartiment de seconde classe
o il avait dpos son sac. La sonnette avait dj retenti une
fois, on attendait le second coup. Pierre Stpanovitch regardait
ostensiblement de ct et d'autre, observant les individus qui
montaient dans le train. Presque tous lui taient inconnus; il
n'eut  saluer que deux personnes: un marchand qu'il connaissait
vaguement et un jeune prtre de campagne qui retournait  sa
paroisse. Dans ces dernires minutes, Erkel aurait voulu
videmment s'entretenir avec son ami de quelque objet important,
bien que peut-tre lui-mme ne st pas au juste de quoi; mais il
n'osait pas entrer en matire. Il lui semblait toujours que Pierre
Stpanovitch avait hte d'tre dbarrass de lui et attendait avec
impatience le second coup de sonnette.

-- Vous regardez bien hardiment tout le monde, observa-t-il d'une
voix un peu timide et comme en manire d'avis.

-- Pourquoi pas? Je n'ai pas encore lieu de me cacher, il est trop
tt. Ne vous inquitez pas. Tout ce que je crains, c'est que le
diable n'envoie ici Lipoutine; s'il se doute de quelque chose,
nous allons le voir accourir.

-- Pierre Stpanovitch, il n'y a pas  compter sur eux, n'hsita
point  faire remarquer Erkel.

-- Sur Lipoutine?

-- Sur personne, Pierre Stpanovitch.

-- Quelle niaiserie!  prsent ils sont tous lis par ce qui s'est
fait hier. Pas un ne trahira. Qui donc va au-devant d'une perte
certaine,  moins d'avoir perdu la tte?

-- Pierre Stpanovitch, mais c'est qu'ils perdront la tte.

Cette crainte tait dj venue videmment  l'esprit de Pierre
Stpanovitch lui-mme, de l son mcontentement lorsqu'il en
retrouva l'expression dans la bouche de l'enseigne.

-- Est-ce que vous auriez peur aussi, Erkel? J'ai plus de
confiance en vous qu'en aucun d'eux. Je vois maintenant ce que
chacun vaut. Transmettez-leur tout de vive voix aujourd'hui mme,
je les remets entre vos mains. Passez chez eux dans la matine.
Quant  mon instruction crite, vous la leur lirez demain ou
aprs-demain, vous les runirez pour leur en donner connaissance
lorsqu'ils seront devenus capables de l'entendre... mais soyez sr
que vous n'aurez pas  attendre plus tard que demain, car la
frayeur les rendra obissants comme la cire... Surtout, vous, ne
vous laissez pas abattre.

-- Ah! Pierre Stpanovitch, vous feriez mieux de ne pas vous en
aller!

-- Mais je ne pars que pour quelques jours, mon absence sera trs
courte.

-- Et quand mme vous iriez  Ptersbourg! rpliqua Erkel d'un ton
mesur mais ferme. -- Est-ce que je ne sais pas que vous agissez
exclusivement dans l'intrt de l'oeuvre commune?

-- Je n'attendais pas moins de vous, Erkel. Si vous avez devin
que je vais  Ptersbourg, vous avez d comprendre aussi que je ne
pouvais le leur dire hier; dans un pareil moment ils auraient t
pouvants d'apprendre que j'allais me rendre si loin. Vous avez
vu vous-mme dans quel tat ils se trouvaient. Mais vous comprenez
que des motifs de la plus haute importance, que l'intrt mme de
l'oeuvre commune ncessitent mon dpart, et qu'il n'est nullement
une fuite, comme pourrait le supposer un Lipoutine.

-- Pierre Stpanovitch, mais, voyons, lors mme que vous iriez 
l'tranger, je le comprendrais; je trouve parfaitement juste que
vous mettiez votre personne en sret, attendu que vous tes tout,
et que nous ne sommes rien. Je comprends trs bien cela, Pierre
Stpanovitch.

En parlant ainsi, le pauvre garon tait si mu que sa voix
tremblait.

-- Je vous remercie, Erkel... Ae, vous avez oubli que j'ai mal
au doigt. (Erkel venait de serrer avec une chaleur maladroite la
main de Pierre Stpanovitch; le doigt mordu tait proprement
entour d'un morceau de taffetas noir.) -- Mais je vous le rpte
encore une fois, je ne vais  Ptersbourg que pour prendre le
vent, peut-tre mme n'y resterai-je que vingt-quatre heures. De
retour ici, j'irai, pour la forme, demeurer dans la maison de
campagne de Gaganoff. S'ils se croient menacs d'un danger
quelconque, je serai le premier  venir le partager avec eux. Dans
le cas o, par impossible, mon sjour  Ptersbourg devrait se
prolonger au-del de mes prvisions, je vous en informerais tout
de suite... par la voie que vous savez, et vous leur en donneriez
avis.

Le second coup de sonnette se fit entendre.

-- Ah! le train va partir dans cinq minutes. Vous savez, je ne
voudrais pas que le groupe form ici vint  se dissoudre. Je n'ai
pas peur, ne vous inquitez pas de moi: le rseau est dj
suffisamment tendu, une maille de plus ou de moins n'est pas une
affaire, mais on n'en a jamais trop. Du reste, je ne crains rien
pour vous, quoique je vous laisse presque seul avec ces monstres:
soyez tranquille, ils ne dnonceront pas, ils n'oseront pas... A-
ah! vous partez aussi aujourd'hui? cria-t-il soudain du ton le
plus gai  un tout jeune homme qui s'approchait pour lui dire
bonjour: -- je ne savais pas que vous preniez aussi l'express. O
allez-vous? Vous retournez chez votre maman?

La maman en question tait une dame fort riche, qui possdait des
proprits dans un gouvernement voisin; le jeune homme, parent
loign de Julie Mikhalovna, venait de passer environ quinze
jours dans notre ville.

-- Non, je vais un peu plus loin,  R... C'est un voyage de huit
heures. Et vous, vous allez  Ptersbourg? fit en riant le jeune
homme.

-- Qu'est-ce qui vous fait supposer que je vais  Ptersbourg?
demanda de plus en plus gaiement Pierre Stpanovitch.

Le jeune homme leva en signe de menace le petit doigt de sa main
finement gante.

-- Eh bien! oui, vous avez devin juste, rpondit d'un ton
confidentiel Pierre Stpanovitch, -- j'emporte des lettres de
Julie Mikhalovna et je suis charg d'aller voir l-bas trois ou
quatre personnages, vous savez qui; pour dire la vrit, je les
enverrais volontiers au diable. Fichue commission!

-- Mais, dites-moi, de quoi a-t-elle donc peur? reprit le jeune
homme en baissant aussi la voix: -- je n'ai mme pas t reu hier
par elle;  mon avis, elle n'a pas  tre inquite pour son mari;
au contraire, il s'est si bien montr lors de l'incendie, on peut
mme dire qu'il a risqu sa vie.

Pierre Stpanovitch se mit  rire.

-- Eh! il s'agit bien de cela! Vous n'y tes pas! Voyez-vous, elle
craint qu'on n'ait dj crit d'ici... Je veux parler de certains
messieurs... En un mot, c'est surtout Stavroguine; c'est--dire le
prince K... Eh! il y a ici toute une histoire; en route je vous
raconterai peut-tre quelque chose -- autant, du moins, que les
lois de la chevalerie le permettent... C'est mon parent,
l'enseigne Erkel, qui habite dans le district...

Le jeune homme accorda  peine un regard  Erkel, il se contenta
de porter la main  son chapeau sans se dcouvrir; l'enseigne
s'inclina.

-- Mais vous savez, Verkhovensky, huit heures  passer en wagon,
c'est terrible. Nous avons l, dans notre compartiment de
premire, Brestoff, un colonel fort drle, mon voisin de
campagne; il a pous une demoiselle Garine, et, vous savez, c'est
un homme comme il faut. Il a mme des ides. Il n'est rest que
quarante-huit heures ici. C'est un amateur enrag du whist; si
nous organisions une petite partie, hein? J'ai dj trouv le
quatrime -- Pripoukhloff, un marchant de T..., barbu comme il
sied  un homme de sa condition. C'est un millionnaire, j'entends
un vrai millionnaire... Je vous ferai faire sa connaissance, il
est trs intressant, ce sac d'cus, nous rirons.

-- J'aime beaucoup  jouer au whist en voyage, mais j'ai pris un
billet de seconde.

-- Eh! qu'est-ce que cela fait? Montez donc avec nous. Je vais
tout de suite faire changer votre billet. Le chef du train n'a
rien  me refuser. Qu'est-ce que vous avez? Un sac? Un plaid?

-- Allons-y gaiement!

Pierre Stpanovitch prit son sac, son plaid, un livre, et se
transporta aussitt en premire classe. Erkel l'aida  installer
ses affaires dans le compartiment.

La sonnette se fit entendre pour la troisime fois.

-- Eh bien, Erkel, dit Pierre Stpanovitch tendant la main 
l'enseigne par la portire du wagon, -- vous voyez, je vais jouer
avec eux.

-- Mais  quoi bon me donner des explications, Pierre
Stpanovitch? Je comprends, je comprends tout, Pierre
Stpanovitch.

-- Allons, au plaisir... dit celui-ci.

Il se dtourna brusquement, car le jeune homme l'appelait pour le
prsenter  leurs compagnons de route. Et Erkel ne vit plus son
Pierre Stpanovitch!

L'enseigne retourna chez lui fort triste. Certes l'ide ne pouvait
lui venir que Pierre Stpanovitch ft un lcheur, mais... mais il
lui avait si vite tourn le dos ds que ce jeune lgant l'avait
appel et... il aurait pu lui dire autre chose que ce au
plaisir... ou... ou du moins lui serrer la main un peu plus fort.

Autre chose aussi commenait  dchirer le pauvre coeur d'Erkel,
et, sans qu'il le comprt encore lui-mme, l'vnement de la
soire prcdente n'tait pas tranger  cette souffrance.

CHAPITRE VII

_LE DERNIER VOYAGE DE STEPAN TROPHIMOVITCH_[30].

I

Je suis convaincu que Stpan Trophimovitch eut grand'peur en
voyant arriver le moment qu'il avait fix pour l'excution de sa
folle entreprise. Je suis sr qu'il fut malade de frayeur, surtout
dans la nuit qui prcda sa fuite. Nastenka a racont depuis qu'il
s'tait couch tard et qu'il avait dormi. Mais cela ne prouve
rien; les condamns  mort dorment, dit-on, d'un sommeil trs
profond la veille mme de leur supplice. Quoiqu'il ft dj clair
quand il partit et que le grand jour remonte un peu le moral des
gens nerveux (tmoin le major, parent de Virguinsky, dont la
religion s'vanouissait aux premiers rayons de l'aurore), je suis
nanmoins persuad que jamais auparavant il n'aurait pu se
reprsenter sans pouvante la situation qui tait maintenant la
sienne. Sans doute, surexcit comme il l'tait, il est probable
qu'il ne sentit pas ds l'abord toute l'horreur de l'isolement
auquel il se condamnait en quittant _Stasie_ et la maison o il
avait vcu au chaud durant vingt ans. Mais n'importe, lors mme
qu'il aurait eu la plus nette conscience de toutes les terreurs
qui l'attendaient, il n'en aurait pas moins persist dans sa
rsolution. Elle avait quelque chose de fier qui, malgr tout, le
sduisait. Oh! il aurait pu accepter les brillantes propositions
de Barbara Ptrovna et rester  ses crochets comme un simple
parasite, mais non! Ddaigneux d'une aumne, il fuyait les
bienfaits de la gnrale, il arborait le drapeau d'une grande
ide et, pour ce drapeau, il s'en allait mourir sur un grand
chemin! Tels durent tre les sentiments de Stpan Trophimovitch;
c'est  coup sr sous cet aspect que lui apparut sa conduite.

Il y a encore une question que je me suis pose plus d'une fois:
pourquoi s'enfuit-il  pied au lieu de partir en voiture, ce qui
et t beaucoup plus simple?  l'origine, je m'expliquais le fait
par la fantastique tournure d'esprit de ce vieil idaliste. Il est
 supposer, me disais-je, que l'ide de prendre des chevaux de
poste lui aura sembl trop banale et trop prosaque: il a d
trouver beaucoup plus beau de voyager pdestrement comme un
plerin. Mais maintenant je crois qu'il ne faut pas chercher si
loin l'explication. La premire raison qui empcha Stpan
Trophimovitch de prendre une voiture fut la crainte de donner
l'veil  Barbara Ptrovna: instruite de son dessein, elle
l'aurait certainement retenu de force; lui, de son ct, se serait
certainement soumis, et, ds lors, c'en et t fait de la grande
ide. Ensuite, pour prendre des chevaux de poste, il faut au moins
savoir o l'on va. Or, la question du lieu o il allait
constituait en ce moment la principale souffrance de notre
voyageur. Pour rien au monde, il n'et pu se rsoudre  indiquer
une localit quelconque, car s'il s'y tait dcid, l'absurdit de
son entreprise lui aurait immdiatement saut aux yeux, et il
pressentait trs bien cela. Pourquoi en effet se rendre dans telle
ville plutt que dans telle autre? Pour chercher _ce marchand?
_Mais quel _marchand? _C'tait l le second point qui inquitait
Stpan Trophimovitch. Au fond, il n'y avait rien de plus terrible
pour lui que _ce marchand _ la recherche de qui il courait ainsi,
tte baisse, et que, bien entendu, il avait une peur atroce de
dcouvrir. Non, mieux valait marcher tout droit devant soi,
prendre la grande route et la suivre sans penser  rien, aussi
longtemps du moins qu'on pourrait ne pas penser. La grande route,
c'est quelque chose de si long, si long qu'on n'en voit pas le
bout -- comme la vie humaine, comme le rve humain. Dans la grande
route il y a une ide, mais dans un passeport de poste quelle ide
y a-t-il?... _Vive la grande route! _advienne que pourra.

Aprs sa rencontre imprvue avec lisabeth Nikolaevna, Stpan
Trophimovitch poursuivit son chemin en s'oubliant de plus en plus
lui-mme. La grande route passait  une demi-verste de
Skvorechniki, et, chose trange, il la prit sans s'en douter.
Rflchir, se rendre un compte quelque peu net de ses actions lui
tait insupportable en ce moment. La pluie tantt cessait, tantt
recommenait, mais il ne la remarquait pas. Ce fut aussi par un
geste machinal qu'il mit son sac sur son paule, et il ne
s'aperut pas que de la sorte il marchait plus lgrement. Quand
il eut fait une verste ou une verste et demie, il s'arrta tout 
coup et promena ses regards autour de lui. Devant ses yeux
s'allongeait  perte de vue, comme un immense fil, la route noire,
creuse d'ornires et borde de saules blancs;  droite
s'tendaient des terrains nus; la moisson avait t fauche depuis
longtemps;  gauche c'taient des buissons et au-del un petit
bois. Dans le lointain l'on devinait plutt qu'on ne distinguait
le chemin de fer, qui faisait un coude en cet endroit; une lgre
fume au-dessus de la voie indiquait le passage d'un train, mais
la distance ne permettait pas d'entendre le bruit. Durant un
instant, le courage de Stpan Trophimovitch faillit l'abandonner.
Il soupira vaguement, posa son sac  terre et s'assit afin de
reprendre haleine. Au moment o il s'asseyait, il se sentit
frissonner et s'enveloppa dans son plaid; alors aussi il s'aperut
qu'il pleuvait et dploya son parapluie au-dessus de lui. Pendant
assez longtemps il resta dans cette position, remuant les lvres
de loin en loin, tandis que sa main serrait avec force le manche
du parapluie. Diverses images, effet de la fivre, flottaient dans
son esprit, bientt remplaces par d'autres. _Lise, lise,
_songeait-il, et avec elle ce _Maurice..._tranges gens... Eh
bien, mais cet incendie, n'tait-il pas trange aussi? Et de quoi
parlaient-ils? Quelles sont ces victimes?... Je suppose que
_Stasie _ignore encore mon dpart et m'attend avec le caf... En
jouant aux cartes? Est-ce que j'ai perdu des gens aux cartes?
Hum... chez nous en Russie,  l'poque du servage... Ah! mon Dieu,
et Fedka?

Il frmit de tout son corps et regarda autour de lui: Si ce Fedka
tait cach l quelque part, derrire un buisson? On dit qu'il est
 la tte d'une bande de brigands qui infestent la grande route.
Oh! mon Dieu, alors je... alors je lui avouerai toute la vrit,
je lui dirai que je suis coupable... que pendant dix ans son
souvenir a dchir mon coeur et m'a rendu plus malheureux qu'il ne
l'a t au service et... et je lui donnerai mon porte-monnaie.
Hum, _j'ai en tout quarante roubles; il prendra les roubles et il
me tuera tout de mme!_

Dans sa frayeur il ferma, je ne sais pourquoi, son parapluie et le
posa  ct de lui. Au loin sur la route se montrait un chariot
venant de la ville; Stpan Trophimovitch se mit  l'examiner avec
inquitude:

_Grce  Dieu, _c'est un chariot, et -- il va au pas; cela ne
peut tre dangereux. Ces rosses efflanques d'ici... J'ai toujours
parl de la race... Non, c'tait Pierre Ilitch qui en parlait au
club, et je lui ai alors fait faire la remise, _et puis, _mais il
y a quelque chose derrire et... on dirait qu'une femme se trouve
dans le chariot. Une paysanne et un moujik, -- _cela commence 
tre rassurant. _La femme est sur le derrire et l'homme sur le
devant, -- _c'est trs rassurant. _Une vache est attache par les
cornes derrire le chariot, _c'est rassurant au plus haut degr._

 ct de lui passa le chariot, une tlgue de paysan assez
solidement construite et d'un aspect convenable. Un sac bourr 
crever servait de sige  la femme, et l'homme tait assis, les
jambes pendantes, sur le rebord du vhicule, faisant face  Stpan
Trophimovitch.  leur suite se tranait, en effet, une vache
rousse attache par les cornes. Le moujik et la paysanne
regardrent avec de grands yeux le voyageur qui leur rendit la
pareille, mais, quand ils furent  vingt pas de lui, il se leva
brusquement et se mit en marche pour les rejoindre. Il lui
semblait qu'il serait plus en sret prs d'un chariot. Toutefois,
ds qu'il et rattrap la tlgue, il oublia encore tout et
retomba dans ses rveries. Il marchait  grands pas, sans
souponner assurment que, pour les deux villageois, il tait
l'objet le plus bizarre et le plus nigmatique que l'on pt
rencontrer sur une grande route.  la fin, la femme ne fut plus
matresse de sa curiosit.

-- Qui tes-vous, s'il n'est pas impoli de vous demander cela?
commena-t-elle soudain, au moment o Stpan Trophimovitch la
regardait d'un air distrait. C'tait une robuste paysanne de
vingt-sept ans, aux sourcils noirs et au teint vermeil; ses lvres
rouges entr'ouvertes par un sourire gracieux laissaient voir des
dents blanches et bien ranges.

-- Vous... c'est  moi que vous vous adressez? murmura le voyageur
dsagrablement tonn.

-- Vous devez tre un marchand, dit avec assurance le moujik; ce
dernier g de quarante ans, tait un homme de haute taille,
porteur d'une barbe paisse et rougetre; sa large figure ne
dnotait pas la btise.

-- Non, ce n'est pas que je sois un marchand, je... je... _moi,
c'est autre chose, _fit entre ses dents Stpan Trophimovitch qui,
 tout hasard, laissa passer le chariot devant lui et se mit 
marcher derrire cte  cte avec la vache.

Les mots trangers que le paysan venaient d'entendre furent pour
lui un trait de lumire.

-- Vous tes sans doute un seigneur, reprit-il, et il activa la
marche de sa rosse.

-- Vous tes en promenade? questionna de nouveau la femme.

-- C'est... c'est moi que vous interrogez?

-- Le chemin de fer amne chez nous des voyageurs trangers;  en
juger d'aprs vos bottes, vous ne devez pas tre de ce pays-ci...

-- Ce sont des bottes de militaire, dclara sans hsiter le
moujik.

-- Non, ce n'est pas que je sois militaire, je...

Quelle curieuse commre! maugrait  part soi Stpan
Trophimovitch, et comme ils me regardent... _mais enfin_... En un
mot, c'est trange, on dirait que j'ai des comptes  leur rendre,
et pourtant il n'en est rien.

La femme s'entretenait tout bas avec le paysan.

-- Si cela peut vous tre agrable, nous vous conduirons.

La mauvaise humeur de Stpan Trophimovitch disparut aussitt.

-- Oui, oui, mes amis, j'accepte avec grand plaisir, car je suis
bien fatigu, seulement comment vais-je m'introduire l?

Que c'est singulier! se disait-il, je marche depuis si longtemps
cte  cte avec cette vache, et l'ide ne m'tait pas venue de
leur demander une place dans leur chariot... Cette vie relle a
quelque chose de trs caractristique...

Pourtant le moujik n'arrtait pas son cheval.

-- Mais o? questionna-t-il avec une certaine dfiance.

Stpan Trophimovitch ne comprit pas tout de suite.

-- Vous allez sans doute jusqu' Khatovo?

--  Khatovo? Non, ce n'est pas que j'aille  Khatovo... Je ne
connais mme pas du tout cet endroit; j'en ai entendu parler
cependant.

-- Khatovo est un village,  neuf verstes d'ici.

-- Un village? _C'est charmant, _je crois bien en avoir entendu
parler...

Stpan Trophimovitch marchait toujours, et les paysans ne se
pressaient pas de le prendre dans leur chariot. Une heureuse
inspiration lui vint tout  coup.

-- Vous pensez peut-tre que je... J'ai mon passeport et je suis
professeur, c'est--dire, si vous voulez, prcepteur... mais
principal. Je suis prcepteur principal. _Oui, c'est comme a
qu'on peut traduire. _Je voudrais bien m'asseoir  ct de vous et
je vous payerais... je vous payerais pour cela une demi-bouteille
d'eau-de-vie.

-- Donnez-nous cinquante kopeks, monsieur, le chemin est
difficile.

-- Nous ne pouvons pas vous demander moins sans nous faire tort,
ajouta la femme.

-- Cinquante kopeks! Allons, va pour cinquante kopeks. _C'est
encore mieux, j'ai en tout quarante roubles, mais..._

Le moujik s'arrta; aid par les deux paysans, Stpan
Trophimovitch parvint  grimper dans le chariot et s'assit sur le
sac,  ct de la femme. Sa pense continuait  vagabonder.
Parfois lui-mme s'apercevait avec tonnement qu'il tait fort
distrait et que ses ides manquaient totalement d'-propos. Cette
conscience de sa maladive faiblesse d'esprit lui tait, par
moments, trs pnible et mme le fchait.

-- Comment donc cette vache est-elle ainsi attache par derrire?
demanda-t-il  la paysanne.

-- On dirait que vous n'avez jamais vu cela, monsieur, fit-elle en
riant.

-- Nous avions achet nos btes  cornes  la ville, observa
l'homme, -- et, va te promener, au printemps le typhus s'est
dclar parmi elles, et presque toutes ont succomb, il n'en est
pas rest la moiti.

En achevant ces mots, il fouetta de nouveau son cheval qui avait
mis le pied dans une ornire.

-- Oui, cela arrive chez nous en Russie... et, en gnral, nous
autres Russes... eh bien, oui, il arrive...

Stpan Trophimovitch ne finit pas sa phrase.

-- Si vous tes prcepteur, qu'est-ce qui vous appelle  Khatovo?
Vous allez peut-tre plus loin?

-- Je... c'est--dire, ce n'est pas que j'aille plus loin... Je
vais chez un marchand.

-- Alors c'est  Spassoff que vous allez?

-- Oui, oui, justement,  Spassoff. Du reste, cela m'est gal.

-- Si vous allez  pied  Spassoff avec vos bottes, vous mettrez
huit jours pour y arriver, remarqua en riant la femme.

-- Oui, oui, et cela m'est gal, _mes amis, _cela m'est gal,
reprit impatiemment Stpan Trophimovitch.

Ces gens-l sont terriblement curieux; la femme, du reste, parle
mieux que le mari: je remarque que depuis le 19 fvrier leur style
s'est un peu modifi et... qu'importe que j'aille  Spassoff ou
ailleurs? Du reste, je les payerai, pourquoi donc me perscutent-
ils ainsi?

-- Si vous allez  Spassoff, il faut prendre le bateau  vapeur,
dit le moujik.

-- Certainement, ajouta avec animation la paysanne: -- en prenant
une voiture et en suivant la rive, vous allongeriez votre route de
trente verstes.

-- De quarante.

-- Demain,  deux heures, vous trouverez le bateau  Oustivo,
reprit la femme.

Mais Stpan Trophimovitch s'obstina  ne pas rpondre, et ses
compagnons finirent par le laisser tranquille. Le moujik tait
occup avec son cheval de nouveau engag dans une ornire; de loin
en loin les deux poux changeaient de courtes observations. Le
voyageur commenait  sommeiller. Il fut fort tonn quand la
paysanne le poussa en riant et qu'il se vit dans un assez gros
village; le chariot tait arrt devant une izba  trois fentres.

-- Vous dormiez, monsieur?

-- Qu'est-ce que c'est? O suis-je? Ah! Allons! Allons... cela
m'est gal, soupira Stpan Trophimovitch, et il mit pied  terre.

Il regarda tristement autour de lui, se sentant tout dsorient
dans ce milieu nouveau.

-- Mais je vous dois cinquante kopeks, je n'y pensais plus! dit-il
au paysan vers lequel il s'avana avec un empressement
extraordinaire; videmment, il n'osait plus se sparer de ses
compagnons de route.

-- Vous rglerez dans la chambre, entrez, rpondit le moujik.

-- Oui, c'est cela, approuva la femme.

Stpan Trophimovitch monta un petit perron aux marches branlantes.

Mais comment cela est-il possible? murmurait-il non moins
inquiet que surpris, pourtant il entra dans la maison. _Elle l'a
voulu_, se dit-il avec un dchirement de coeur, et soudain il
oublia encore tout, mme le lieu o il se trouvait.

C'tait une cabane de paysan, claire, assez propre, et comprenant
deux chambres. Elle ne mritait pas,  proprement parler, le nom
d'auberge, mais les voyageurs connus des gens de la maison avaient
depuis longtemps l'habitude d'y descendre. Sans penser  saluer
personne, Stpan Trophimovitch alla dlibrment s'asseoir dans le
coin de devant, puis il s'abandonna  ses rflexions. Toutefois il
ne laissa pas d'prouver l'influence bienfaisante de la chaleur
succdant  l'humidit dont il avait souffert pendant ses trois
heures de voyage. Comme il arrive toujours aux hommes nerveux
quand ils ont la fivre, en passant brusquement du froid au chaud
Stpan Trophimovitch sentit un lger frisson lui courir le long de
l'pine dorsale, mais cette sensation mme tait accompagne d'un
trange plaisir. Il leva la tte, et une dlicieuse odeur
chatouilla son nerf olfactif: la matresse du logis tait en train
de faire des blines. Il s'approcha d'elle avec un sourire d'enfant
et se mit tout  coup  balbutier:

-- Qu'est-ce que c'est? Ce sont des blines? _Mais... c'est
charmant._

-- En dsirez-vous, monsieur? demanda poliment la femme.

-- Oui, justement, j'en dsire, et... je vous prierais aussi de me
donner du th, rpondit avec empressement Stpan Trophimovitch.

-- Vous voulez un samovar? Trs volontiers.

On servit les blines sur une grande assiette orne de dessins
bleus. Ces savoureuses galettes de village qu'on fait avec de la
farine de froment et qu'on arrose de beurre frais furent trouves
exquises par Stpan Trophimovitch.

-- Que c'est bon! Que c'est onctueux! Si seulement on pouvait
avoir _un doigt d'eau-de-vie?_

-- Ne dsirez-vous pas un peu de vodka, monsieur?

-- Justement, justement, une larme, _un tout petit rien._

-- Pour cinq kopeks alors?

-- Pour cinq, pour cinq, pour cinq, pour cinq, _un tout petit
rien, _acquiesa avec un sourire de batitude Stpan
Trophimovitch.

-- Demandez  un homme du peuple de faire quelque chose pour vous:
s'il le peut et le veut, il vous servira de trs bonne grce. Mais
priez-le d'aller vous chercher de l'eau-de-vie, et  l'instant sa
placide serviabilit accoutume fera place  une sorte
d'empressement joyeux: un parent ne montrerait pas plus de zle
pour vous tre agrable. En allant chercher la vodka, il sait fort
bien que c'est vous qui la boirez et non lui, -- n'importe, il
semble prendre sa part de votre futur plaisir. Au bout de trois ou
quatre minutes (il y avait un cabaret  deux pas de la maison) le
flacon demand se trouva sur la table, ainsi qu'un grand verre 
patte.

-- Et c'est tout pour moi! s'exclama d'tonnement Stpan
Trophimovitch -- j'ai toujours eu de l'eau-de-vie chez moi, mais
j'ignorais encore qu'on pouvait en avoir tant que cela pour cinq
kopeks.

Il remplit le verre, se leva et se dirigea avec une certaine
solennit vers l'autre coin de la chambre, o tait assise sa
compagne de voyage, la femme aux noirs sourcils, dont les
questions l'avaient excd pendant la route. Confuse, la paysanne
commena par refuser, mais, aprs ce tribut pay aux convenances,
elle se leva, but l'eau-de-vie  petits coups, comme boivent les
femmes, et, tandis que son visage prenait une expression de
souffrance extraordinaire, elle rendit le verre en faisant une
rvrence  Stpan Trophimovitch. Celui-ci,  son tour, la salua
gravement et retourna non sans fiert  sa place.

Il avait agi ainsi par une sorte d'inspiration subite: une seconde
auparavant il ne savait pas encore lui-mme qu'il allait rgaler
la paysanne.

Je sais  merveille comment il faut en user avec le peuple,
pensait-il tout en se versant le reste de l'eau-de-vie; il n'y en
avait plus un verre, nanmoins la liqueur le rchauffa et l'entta
mme un peu.

_Je suis malade tout  fait, mais ce n'est pas trop mauvais
d'tre malade._

-- Voulez-vous acheter?... fit prs de lui une douce voix de
femme.

Levant les yeux, il aperut avec surprise devant lui une dame --
_une dame, et elle en avait l'air _-- dj dans la trentaine et
dont l'extrieur tait fort modeste. Vtue comme  la ville, elle
portait une robe de couleur fonce, et un grand mouchoir gris
couvrait ses paules. Sa physionomie avait quelque chose de trs
affable qui plut immdiatement  Stpan Trophimovitch. Elle venait
de rentrer dans l'izba o ses affaires taient restes sur un
banc, prs de la place occupe par le voyageur. Ce dernier se
rappela que tout  l'heure, en pntrant dans la chambre, il avait
remarqu l, entre autres objets, un portefeuille et un sac en
toile cire. La jeune femme tira de ce sac deux petits livres
lgamment relis, avec des croix en relief sur les couvertures,
et les offrit  Stpan Trophimovitch.

-- Eh... _mais je crois que c'est l'vangile; _avec le plus grand
plaisir... Ah! maintenant je comprends... _Vous tes ce qu'on
appelle _une colporteuse de livres; j'ai lu  diffrentes
reprises... C'est cinquante kopeks?

-- Trente-cinq, rpondit la colporteuse.

-- Avec le plus grand plaisir. _Je n'ai rien contre l'vangile,
et..._ Depuis longtemps je me proposais de le relire...

Il songea soudain que depuis trente ans au moins il n'avait pas lu
l'vangile et qu'une seule fois, sept ans auparavant, il avait eu
un vague souvenir de ce livre, en lisant la _Vie de Jsus_ de
Renan. Comme il tait sans monnaie, il prit dans sa poche ses
quatre billets de dix roubles -- tout son avoir. Naturellement, la
matresse de la maison se chargea de les lui changer; alors
seulement il s'aperut, en jetant un coup d'oeil dans l'izba,
qu'il s'y trouvait un assez grand nombre de gens, lesquels depuis
quelque temps dj l'observaient et paraissaient s'entretenir de
lui. Ils causaient aussi de l'incendie du Zaritchi; le
propritaire du chariot et de la vache, arrivant de la ville,
parlait plus qu'aucun autre. On disait que le sinistre tait d 
la malveillance, que les incendiaires taient des ouvriers de
l'usine Chpigouline.

C'est singulier, pensa Stpan Trophimovitch, il ne m'a pas
souffl un mot de l'incendie pendant la route, et il a parl de
tout.

-- Batuchka, Stpan Trophimovitch, est-ce vous que je vois,
monsieur? Voil une surprise!... Est-ce que vous ne me
reconnaissez pas? s'cria un homme g qui rappelait le type du
domestique serf d'autrefois; il avait le visage ras et portait un
manteau  long collet. Stpan Trophimovitch eut peur en entendant
prononcer son nom.

-- Excusez-moi, balbutia-t-il, -- je ne vous remets pas du tout...

-- Vous ne vous souvenez pas de moi? Mais je suis Anisim Ivanoff.
J'tais au service de feu M. Gaganoff, et que de fois, monsieur,
je vous ai vu avec Barbara Ptrovna chez la dfunte Avdotia
Serguievna! Elle m'envoyait vous porter des livres, et deux fois
je vous ai remis de sa part des bonbons de Ptersbourg...

-- Ah! oui, je te reconnais, Anisim, fit en souriant Stpan
Trophimovitch. -- Tu demeures donc ici?

-- Dans le voisinage de Spassoff, prs du monastre de V..., chez
Marfa Serguievna, la soeur d'Avdotia Serguievna, vous ne l'avez
peut-tre pas oublie; elle s'est cass la jambe en sautant  bas
de sa voiture un jour qu'elle se rendait au bal. Maintenant elle
habite prs du monastre, et je reste chez elle. Voyez-vous, si je
me trouve ici en ce moment, c'est que je suis venu voir des
proches...

-- Eh bien, oui, eh bien, oui.

-- Je suis bien aise de vous rencontrer, vous tiez gentil pour
moi, poursuivit avec un joyeux sourire Anisim. -- Mais o donc
allez-vous ainsi tout seul, monsieur?... Il me semble que vous ne
sortiez jamais seul?

Stpan Trophimovitch regarda son interlocuteur d'un air craintif.

-- Ne comptez-vous pas venir nous voir  Spassoff?

-- Oui, je vais  Spassoff. _Il me semble que tout le monde va 
Spassoff..._

-- Et n'irez-vous pas chez Fdor Matvivitch? Il sera charm de
votre visite. En quelle estime il vous tenait autrefois!
Maintenant encore il parle souvent de vous...

-- Oui, oui, j'irai aussi chez Fdor Matvivitch.

-- Il faut y aller absolument. Il y a ici des moujiks qui
s'tonnent:  les en croire, monsieur, on vous aurait rencontr
sur la grande route voyageant  pied. Ce sont de sottes gens.

-- Je... c'est que je... Tu sais, Anisim, j'avais pari, comme
font les Anglais, que j'irais  pied, et je...

La sueur perlait sur son front et sur ses tempes.

-- Sans doute, sans doute, ... allait continuer l'impitoyable
Anisim; Stpan Trophimovitch ne put supporter plus longtemps ce
supplice. Sa confusion tait telle qu'il voulut se lever et
quitter l'izba. Mais on apporta le samovar, et au mme instant la
colporteuse, qui tait sortie, rentra dans la chambre. Voyant en
elle une suprme ressource, Stpan Trophimovitch s'empressa de lui
offrir du th. Anisim se retira.

Le fait est que les paysans taient fort intrigus. Qu'est-ce que
c'est que cet homme-l? se demandaient-ils, on l'a trouv
faisant route  pied, il se dit prcepteur, il est vtu comme un
tranger, et son intelligence ne parat pas plus dveloppe que
celle d'un petit enfant; il rpond d'une faon si louche qu'on le
prendrait pour un fugitif, et il a de l'argent! On pensait dj 
prvenir la police -- attendu qu'avec tout cela la ville tait
loin d'tre tranquille. Mais Anisim ne tarda pas  calmer les
esprits. En arrivant dans le vestibule, il raconta  qui voulut
l'entendre que Stpan Trophimovitch n'tait pas,  vrai dire, un
prcepteur, mais un grand savant, adonn aux hautes sciences et
en mme temps propritaire dans le pays; depuis vingt-deux ans il
demeurait chez la grosse gnrale Stavroguine dont il tait
l'homme de confiance, et tout le monde en ville avait pour lui une
considration extraordinaire; au club de la noblesse, il lui
arrivait de perdre en une soire des centaines de roubles; son
rang dans le tchin tait celui de secrtaire, titre correspondant
au grade de lieutenant-colonel dans l'arme. Ce n'tait pas
tonnant qu'il et de l'argent, car la grosse gnrale Stavroguine
ne comptait pas avec lui, etc., etc.

_Mais c'est une dame, et trs comme il faut_, se disait Stpan
Trophimovitch  peine remis du trouble que lui avait caus la
rencontre d'Anisim, et il considrait d'un oeil charm sa voisine
la colporteuse, qui pourtant avait sucr son th  la faon des
gens du peuple. _Ce petit morceau de sucre, ce n'est rien... _Il
y a en elle quelque chose de noble, d'indpendant et, en mme
temps, de doux. _Le comme il faut tout pur, _seulement avec une
nuance _sui generis._

Elle lui apprit qu'elle s'appelait Sophie Matvievna Oulitine et
qu'elle avait son domicile  K..., o habitait sa soeur, une veuve
appartenant  la classe bourgeoise; elle-mme tait veuve aussi:
son mari, ancien sergent-major promu sous-lieutenant, avait t
tu  Sbastopol.

-- Mais vous tes encore si jeune, _vous n'avez pas trente ans._

-- J'en ai trente-quatre, rpondit en souriant Sophie Matvievna.

-- Comment, vous comprenez le franais?

-- Un peu; aprs la mort de mon mari, j'ai pass quatre ans dans
une maison noble, et l j'ai appris quelques mots de franais en
causant avec les enfants.

Elle raconta que, reste veuve  l'ge de dix-huit ans, elle avait
t quelque temps ambulancire  Sbastopol, qu'ensuite elle avait
vcu dans diffrents endroits, et que maintenant elle allait  et
l vendre l'vangile.

_-- Mais, mon Dieu, _ce n'est pas  vous qu'est arrive dans
notre ville une histoire trange, fort trange mme?

Elle rougit; c'tait elle, en effet, qui avait t la triste
hrone de l'aventure  laquelle Stpan Trophimovitch faisait
allusion.

_-- Ces vauriens, ces malheureux!..._commena-t-il d'une voix
tremblante d'indignation; cet odieux souvenir avait rouvert une
plaie dans son me. Pendant une minute il resta songeur.

Tiens, mais elle est encore partie, fit-il  part soi en
s'apercevant que Sophie Matvievna n'tait plus  ct de lui.
Elle sort souvent, et quelque chose la proccupe: je remarque
qu'elle est mme inquite... _Bah! je deviens goste!_

Il leva les yeux et aperut de nouveau Anisim, mais cette fois la
situation offrait l'aspect le plus critique. Toute l'izba tait
remplie de paysans qu'Anisim videmment tranait  sa suite. Il y
avait l le matre du logis, le propritaire du chariot, deux
autres moujiks (des cochers), et enfin un petit homme  moiti
ivre qui parlait plus que personne; ce dernier, vtu comme un
paysan, mais ras, semblait tre un bourgeois ruin par
l'ivrognerie. Et tous s'entretenaient de Stpan Trophimovitch. Le
propritaire du chariot persistait dans son dire,  savoir qu'en
suivant le rivage on allongeait la route de quarante verstes et
qu'il fallait absolument prendre le bateau  vapeur. Le bourgeois
 moiti ivre et le matre de la maison rpliquaient avec
vivacit:

-- Sans doute, mon ami, Sa Haute Noblesse aurait plus court 
traverser le lac  bord du bateau, mais maintenant le service de
la navigation est suspendu.

-- Non, le bateau fera encore son service pendant huit jours!
criait Anisim plus chauff qu'aucun autre.

-- C'est possible, mais  cette saison-ci il n'arrive pas
exactement, quelquefois on est oblig de l'attendre pendant trois
jours  Oustivo.

-- Il viendra demain, il arrivera demain  deux heures prcises.
Vous serez rendu  Spassoff avant le soir, monsieur! vocifra
Anisim hors de lui.

_-- Mais qu'est-ce qu'il a cet homme? _gmit Stpan
Trophimovitch qui tremblait de frayeur en attendant que son sort
de dcidt.

Ensuite les cochers prirent aussi la parole: pour conduire le
voyageur jusqu' Oustivo, ils demandaient trois roubles. Les
autres criaient que ce prix n'avait rien d'exagr, et que pendant
tout l't tel tait le tarif en vigueur pour ce parcours.

-- Mais... il fait bon ici aussi... Et je ne veux pas... articula
faiblement Stpan Trophimovitch.

-- Vous avez raison, monsieur, il fait bon maintenant chez nous 
Spassoff, et Fdor Matvivitch sera si content de vous voir!

_-- Mon Dieu, mes amis, _tout cela est si inattendu pour moi!

 la fin, Sophie Matvievna reparut, mais, quand elle revint
s'asseoir sur le banc, son visage exprimait la dsolation la plus
profonde.

-- Je ne puis pas aller  Spassoff! dit-elle  la matresse du
logis.

Stpan Trophimovitch tressaillit.

-- Comment, est-ce que vous deviez aussi aller  Spassoff?
demanda-t-il.

La colporteuse raconta que la veille une propritaire, Nadejda
Egorovna Svietlitzine, lui avait donn rendez-vous  Khatovo,
promettant de la conduire de l  Spassoff. Et voil que cette
dame n'tait pas venue!

-- Que ferai-je maintenant? rpta Sophie Matvievna.

_-- Mais, ma chre et nouvelle amie, _voyez-vous, je viens de
louer une voiture pour me rendre  ce village -- comment
l'appelle-t-on donc? je puis vous y conduire tout aussi bien que
la propritaire, et demain, -- eh bien, demain nous partirons
ensemble pour Spassoff.

-- Mais est-ce que vous allez aussi  Spassoff?

_-- Mais que faire? Et je suis enchant!_ Je vous conduirai avec
la plus grande joie; voyez-vous, ils veulent... j'ai dj lou...
J'ai fait prix avec l'un de vous, ajouta Stpan Trophimovitch qui
maintenant brlait d'aller  Spassoff.

Un quart d'heure aprs, tous deux prenaient place dans une
britchka couverte, lui trs anim et trs content, elle  ct de
lui avec son sac et un reconnaissant sourire. Anisim les aida 
monter en voiture.

-- Bon voyage, monsieur, cria l'empress personnage; -- combien
j'ai t heureux de vous rencontrer!

-- Adieu, adieu, mon ami, adieu.

-- Vous irez voir Fdor Matvivitch, monsieur...

-- Oui, mon ami, oui... Fdor Matvivitch... seulement, adieu.

II

-- Voyez-vous, mon amie, vous me permettez de m'appeler votre ami,
_n'est-ce pas?_ commena prcipitamment le voyageur, ds que la
voiture se fut mise en marche. -- Voyez-vous, je... _J'aime le
peuple, c'est indispensable, mais il me semble que je ne l'avais
jamais vu de prs. Stasie... cela va sans dire qu'elle est aussi
du peuple... mais le vrai peuple, _j'entends celui qu'on rencontre
sur la grande route, celui-l n'a,  ce qu'il parat, d'autre
souci que de savoir o je vais... Mais, trve de rcriminations.
Je divague un peu, dirait-on; cela tient sans doute  ce que je
parle vite.

Sophie Matvievna fixa sur son interlocuteur un regard pntrant,
quoique respectueux.

-- Vous tes souffrant, je crois, observa-t-elle.

-- Non, non, je n'ai qu' m'emmitoufler; le vent est frais, il est
mme trs frais, mais laissons cela. _Chre et incomparable amie,
_il me semble que je suis presque heureux, et la faute en est 
vous. Le bonheur ne me vaut rien, parce que je me sens
immdiatement port  pardonner  tous mes ennemis...

-- Eh bien! c'est ce qu'il faut.

-- Pas toujours, _chre innocente. L'vangile... Voyez-vous,
dsormais nous le prcherons ensemble, _et je vendrai avec plaisir
vos beaux livres. Oui, je sens que c'est une ide, _quelque chose
de trs nouveau dans ce genre. _Le peuple est religieux, _c'est
admis, _mais il ne connat pas encore l'vangile. Je le lui ferai
connatre... Dans une exposition orale on peut corriger les
erreurs de ce livre remarquable que je suis dispos, bien entendu,
 traiter avec un respect extraordinaire. Je serai utile mme sur
la grande route. J'ai toujours t utile, je le leur ai toujours
dit, _ eux et  cette chre ingrate..._Oh! pardonnons,
pardonnons, avant tout pardonnons  tous et toujours... Nous
pourrons esprer que l'on nous pardonnera aussi. Oui, car nous
sommes tous coupables les uns envers les autres. Nous sommes tous
coupables!...

-- Tenez, ce que vous venez de dire est fort bien, me semble-t-il.

-- Oui, oui... Je sens que je parle trs bien. Je leur parlerai
trs bien, mais, mais que voulais-je donc dire d'important? Je
perds toujours le fil et je ne me rappelle plus... Me permettez-
vous de ne pas vous quitter? Je sens que votre regard et...
j'admire mme vos faons: vous tes nave, votre langage est
ingnu, et vous versez votre th dans la soucoupe... avec ce
vilain petit morceau de sucre; mais il y a en vous quelque chose
de charmant, et je vois  vos traits... Oh! ne rougissez et n'ayez
pas peur de moi parce que je suis un homme. _Chre et
incomparable, pour moi une femme, c'est tout. _Il faut absolument
que je vive  ct d'une femme, mais seulement  ct... Je sors
compltement du sujet... Je ne sais plus du tout ce que je voulais
dire. Oh! heureux celui  qui Dieu envoie toujours une femme et...
je crois que je suis comme en extase. Dans la grande route mme il
y a une haute pense! Voil, voil ce que je voulais dire, voil
l'ide que je cherchais et que je ne retrouvais plus. Et pourquoi
nous ont-ils emmens plus loin? L aussi l'on tait bien, ici
_cela devient trop froid.  propos, j'ai en tout quarante roubles,
et voil cet argent, _prenez, prenez, je ne saurais pas le garder,
je le perdrais, ou l'on me le volerait, et... Il me semble que
j'ai envie de dormir, il y a quelque chose qui tourne dans ma
tte. Oui, a tourne, a tourne, a tourne. Oh! que vous tes
bonne! Avec quoi me couvrez-vous ainsi?

-- Vous avez une forte fivre, et j'ai mis sur vous ma couverture,
mais, pour ce qui est de l'argent, je ne...

-- Oh! de grce, _n'en parlons plus, parce que cela me fait mal;
_oh! que vous tes bonne!

 ce flux de paroles succda tout  coup un sommeil fivreux,
accompagn de frissons. Les voyageurs firent ces dix-sept verstes
sur un chemin raboteux o la voiture cahotait fort. Stpan
Trophimovitch s'veillait souvent, il se soulevait brusquement de
dessus le petit coussin que Sophie Matvievna lui avait plac sous
la tte, saisissait la main de sa compagne et lui demandait: Vous
tes ici? comme s'il craignait qu'elle ne l'et quitt. Il lui
assurait aussi qu'il voyait en songe une mchoire ouverte, et que
cela l'impressionnait trs dsagrablement. Son tat inquitait
fort la colporteuse.

Les voituriers arrtrent devant une grande izba  quatre
fentres, flanque de btiments logeables. S'tant rveill,
Stpan Trophimovitch se hta d'entrer et alla droit  la seconde
pice, la plus grande et la plus belle de la maison. Son visage
ensommeill avait pris une expression trs soucieuse. La matresse
du logis tait une grande et robuste paysanne de quarante ans, qui
avait des cheveux trs noirs et un soupon de moustache. Le
voyageur lui dclara incontinent qu'il voulait avoir pour lui
toute la chambre. Fermez la porte, ajouta-t-il, et ne laissez
plus entrer personne ici, _parce que nous avons  parler. Oui,
j'ai beaucoup  vous dire, chre amie. _Je vous payerai, je
payerai! acheva-t-il en s'adressant  la logeuse avec un geste de
la main.

Quoiqu'il parlt prcipitamment, il paraissait avoir quelque peine
 remuer la langue. La femme l'couta d'un air peu aimable; elle
ne fit aucune objection, mais son acquiescement muet tait gros de
menaces. Stpan Trophimovitch ne le remarqua pas et, du ton le
plus pressant, demanda qu'on lui servt tout de suite  dner.

Cette fois la matresse de la maison rompit le silence.

-- Vous n'tes pas ici  l'auberge, monsieur, nous ne donnons pas
 dner aux voyageurs. On peut vous cuire des crevisses ou vous
faire du th, mais c'est tout ce que nous avons. Il n'y aura pas
de poisson frais avant demain.

Mais Stpan Trophimovitch ne voulut rien entendre. Je payerai,
seulement dpchez-vous, dpchez-vous! rptait-il en
gesticulant avec colre. Il demanda une soupe au poisson et une
poule rtie. La femme assura que dans tout le village il tait
impossible de se procurer une poule; elle consentit nanmoins 
aller voir si elle n'en trouverait pas une, mais sa mine montrait
qu'elle croyait par l faire preuve d'une complaisance
extraordinaire.

Ds qu'elle fut sortie, Stpan Trophimovitch s'assit sur le divan
et invita Sophie Matvievna  prendre place auprs de lui. Il y
avait dans la chambre un divan et des fauteuils, mais ces meubles
taient en fort mauvais tat. La pice, assez spacieuse, tait
coupe en deux par une cloison derrire laquelle se trouvait un
lit. Une vieille tapisserie jaune, trs dlabre, couvrait les
murs. Avec son mobilier achet d'occasion, ses affreuses
lithographies mythologiques et ses icnes rangs dans le coin de
devant, cette chambre offrait un disgracieux mlange de la ville
et de la campagne. Mais Stpan Trophimovitch ne donna pas un coup
d'oeil  tout cela et n'alla mme pas  la fentre pour contempler
l'immense lac qui commenait  dix sagnes de l'izba.

-- Enfin nous voici seuls, et nous ne laisserons entrer personne!
Je veux vous raconter tout, tout depuis le commencement...

Sophie Matvievna, qui paraissait fort inquite, se hta de
l'interrompre:

-- Savez-vous, Stpan Trophimovitch...

_-- Comment, vous savez dj mon nom?_ fit-il avec un joyeux
sourire.

-- Tantt j'ai entendu Anisim Ivanovitch vous nommer, pendant que
vous causiez avec lui.

Et, aprs avoir regard vers la porte pour s'assurer qu'elle tait
ferme et que personne ne pouvait entendre, la colporteuse,
baissant soudain la voix, apprit  son interlocuteur quel danger
l'on courait dans ce village. Quoique, dit-elle, tous les paysans
d'ici soient pcheurs et vivent principalement de ce mtier, cela
ne les empche pas chaque t de ranonner abominablement les
voyageurs. Cette localit n'est pas un lieu de passage, on n'y
vient que parce que le bateau  vapeur s'y arrte, mais celui-ci
fait trs irrgulirement son service: pour peu que le temps soit
mauvais, on est oblig d'attendre plusieurs jours l'arrive du
bateau; pendant ce temps-l le village se remplit de monde, toutes
les maisons sont pleines, et les habitants profitent de la
circonstance pour vendre chaque objet le triple de sa valeur.

Tandis que Sophie Matvievna parlait avec une animation extrme,
quelque chose comme un reproche se lisait dans le regard que
Stpan Trophimovitch fixait sur elle; plusieurs fois il essaya de
la faire taire, mais la jeune femme n'en poursuivait pas moins le
cours de ses rcriminations contre l'avidit des gens d'Oustivo:
dj prcdemment elle tait venue dans ce village avec une dame
trs noble, elles y avaient log pendant deux jours en attendant
l'arrive du bateau  vapeur, et ce qu'on les avait corches!
C'tait mme terrible de se rappeler cela... Voyez-vous, Stpan
Trophimovitch, vous avez demand cette chambre pour vous seul...
moi, ce que je vous en dis, c'est uniquement pour vous prvenir...
L, dans l'autre pice, il y a dj des voyageurs: un vieillard,
un jeune homme, une dame avec des enfants; mais demain l'izba sera
pleine jusqu' deux heures, parce que le bateau  vapeur n'tant
pas venu depuis deux jours arrivera certainement demain. Eh bien,
pour la chambre particulire que vous avez loue et pour le dner
que vous avez command, ils vous demanderont un prix qui serait
inou mme dans une capitale...

Mais ce langage le faisait souffrir, il tait vraiment afflig:

_-- Assez, mon enfant, _je vous en supplie; _nous avons notre
argent et aprs -- et aprs le bon Dieu._ Je m'tonne mme que
vous, avec votre lvation d'ides... _Assez, assez, vous me
tourmentez, _dit-il, pris d'une sorte d'impatience hystrique: --
l'avenir est grand ouvert devant nous, et vous... vous m'inquitez
pour l'avenir...

Il se mit aussitt  raconter toute son histoire, parlant si vite
qu'au commencement il tait mme difficile de le comprendre. Ce
rcit dura fort longtemps. On servit la soupe au poisson, on
servit la poule, on apporta enfin le samovar, et Stpan
Trophimovitch parlait toujours... Cette trange loquacit avait
quelque chose de morbide, et, en effet, le pauvre homme tait
malade. En l'coutant, Sophie Matvievna prvoyait avec angoisse
qu' cette brusque tension des forces intellectuelles succderait
immdiatement un affaiblissement extraordinaire de l'organisme. Il
narra d'abord ses premires annes, ses courses enfantines dans
la campagne; au bout d'une heure seulement, il arriva  ses deux
mariages et  son sjour  Berlin. Du reste, je ne me permets pas
de rire. Il y avait l rellement pour lui un intrt suprieur en
jeu, et, comme on dit aujourd'hui, presque une lutte pour
l'existence. Il voyait devant lui celle dont il rvait dj de
faire la compagne de sa route future, et il tait press de
l'initier, si l'on peut s'exprimer ainsi. Le gnie de Stpan
Trophimovitch ne devait plus tre un secret pour Sophie Matvievna.
Peut-tre se faisait-il d'elle une opinion fort exagre, toujours
est-il qu'il l'avait choisie. Il ne pouvait se passer de femme. En
considrant le visage de la colporteuse, force lui fut de s'avouer
que nombre de ses paroles, des plus importantes mme, restaient
lettre close pour elle.

_Ce n'est rien, nous attendrons; _maintenant dj elle peut
comprendre par la divination du sentiment.

-- Mon amie! fit-il avec lan, -- il ne me faut que votre coeur,
et, tenez, ce charmant, cet adorable regard que vous fixez sur moi
en ce moment! Oh! ne rougissez pas! Je vous ai dj dit...

Ce qui parut surtout obscur  la pauvre Sophie Matvievna, ce fut
une longue dissertation destine  prouver que personne n'avait
jamais compris Stpan Trophimovitch et que chez nous, en Russie,
les talents sont touffs. C'tait bien trop fort pour moi,
disait-elle plus tard avec tristesse. Elle coutait d'un air de
compassion profonde, en carquillant un peu les yeux. Lorsqu'il se
rpandit en mots piquants  l'adresse de nos hommes d'avant-
garde, elle essaya  deux reprises de sourire, mais son visage
exprimait un tel chagrin que cela finit par dconcerter Stpan
Trophimovitch. Changeant de thme, il tomba violemment sur les
nihilistes et les hommes nouveaux. Alors son emportement effraya
la colporteuse, et elle ne respira un peu que quand le narrateur
aborda le chapitre de ses amours. La femme, ft-elle nonne, est
toujours femme. Sophie Matvievna souriait, hochait la tte;
parfois elle rougissait et baissait les yeux, ce qui rjouissait
Stpan Trophimovitch, si bien qu'il ajouta  son histoire force
enjolivements romanesques. Dans son rcit, Barbara Ptrovna devint
une dlicieuse brune (fort admire  Ptersbourg et dans
plusieurs capitales de l'Europe), dont le mari s'tait fait tuer
 Sbastopol, uniquement parce que, se sentant indigne de l'amour
d'une telle femme, il voulait la laisser  son rival, lequel, bien
entendu, n'tait autre que Stpan Trophimovitch... Ne vous
scandalisez pas, ma douce chrtienne! s'cria-t-il presque dupe
lui-mme de ses propres inventions, -- c'tait quelque chose
d'lev, quelque chose de si platonique que pas une seule fois,
durant toute notre vie, nous ne nous sommes avou nos sentiments
l'un  l'autre. Comme la suite l'apprenait, la cause d'un pareil
tat de choses tait une blonde (s'il ne s'agissait pas ici de
Daria Pavlovna, -- je ne sais  qui Stpan Trophimovitch faisait
allusion). Cette blonde devait tout  la brune, qui, en qualit de
parente loigne, l'avait leve chez elle. La brune, remarquant
enfin l'amour de la blonde pour Stpan Trophimovitch, avait impos
silence  son coeur. La blonde, de son ct, en avait fait autant
lorsque,  son tour, elle s'tait aperue qu'elle avait une rivale
dans la brune. Et ces trois tres, victimes chacun de sa
magnanimit, s'taient tus ainsi pendant vingt annes, renfermant
tout en eux-mmes. Oh! quelle passion c'tait! quelle passion
c'tait! sanglota-t-il, trs sincrement mu. -- Je la voyais
(la brune) dans le plein panouissement de ses charmes; cachant ma
blessure au fond de moi-mme, je la voyais chaque jour passer 
ct de moi, comme honteuse de sa beaut. (Une fois il lui
chappa de dire: comme honteuse de son embonpoint.)  la fin, il
avait pris la fuite, s'arrachant  ce rve,  ce dlire qui avait
dur vingt ans. -- _Vingt ans! _Et voil que maintenant, sur la
grande route... Puis, en proie  une sorte de surexcitation
crbrale, il entreprit d'expliquer  Sophie Matvievna ce que
devait signifier leur rencontre d'aujourd'hui, cette rencontre si
imprvue et si fatidique. Extrmement agite, la colporteuse
finit par se lever; il voulut se jeter  ses genoux, elle fondit
en larmes. Les tnbres s'paississaient; tous deux avaient dj
pass plusieurs heures enferms ensemble...

-- Non, il vaut mieux que je loge dans cette pice-l, balbutia-t-
elle, -- autrement, qu'est-ce que les gens penseraient?

Elle russit enfin  s'chapper; il la laissa partir aprs lui
avoir jur qu'il se coucherait tout de suite. En lui disant adieu,
il se plaignit d'un violent mal de tte. Sophie Matvievna avait
laiss son sac et ses affaires dans la premire chambre; elle
comptait passer la nuit l avec les matres de la maison, mais il
lui fut impossible de reposer un instant.

 peine au lit, Stpan Trophimovitch eut une de ces cholrines que
tous ses amis et moi nous connaissions si bien; ainsi que le
lecteur le sait, cet accident se produisait presque rgulirement
chez lui  la suite de toute tension nerveuse, de toute secousse
morale. La pauvre Sophie Matvievna fut sur pied toute la nuit.
Comme, pour donner ses soins au malade, elle tait oblige de
traverser assez souvent la pice voisine o couchaient les
voyageurs et les matres de l'izba, ceux-ci, troubls dans leur
sommeil par ces alles et venues, manifestaient tout haut leur
mcontentement; ils en vinrent mme aux injures lorsque, vers le
matin, la colporteuse s'avisa de faire chauffer du th. Pendant
toute la dure de son accs, Stpan Trophimovitch resta dans un
tat de demi-inconscience; parfois il lui semblait qu'on mettait
le samovar sur le feu, qu'on lui faisait boire quelque chose (du
sirop de framboises), qu'on lui frictionnait le ventre, la
poitrine. Mais, presque  chaque instant, il sentait qu'_elle_
tait l, prs de lui; que c'tait elle qui entrait et qui
sortait, elle qui l'aidait  se lever et ensuite  se recoucher. 
trois heures du matin le malade se trouva mieux; il quitta son
lit, et, par un mouvement tout spontan, se prosterna sur le
parquet devant Sophie Matvievna. Ce n'tait plus la gnuflexion de
tout  l'heure; il tait tomb aux pieds de la colporteuse et il
baisait le bas de sa robe.

-- Cessez, je ne mrite pas tout cela, bgayait-elle, et en mme
temps elle s'efforait d'obtenir de lui qu'il regagnt son lit.

-- Vous tes mon salut, dit-il en joignant pieusement les mains
devant elle; -- _vous tes noble comme une marquise!_ Moi, je suis
un vaurien! oh! toute ma vie j'ai t un malhonnte homme!

-- Calmez-vous, suppliait Sophie Matvievna.

-- Tantt je ne vous ai dit que des mensonges, -- pour la
gloriole, pour le chic, pour le dsoeuvrement, -- tout est faux,
tout jusqu'au dernier mot, oh! vaurien, vaurien!

Comme on le voit, aprs la cholrine, Stpan Trophimovitch
prouvait un besoin hystrique de se condamner lui-mme. J'ai dj
mentionn ce phnomne en parlant de ses lettres  Barbara
Ptrovna. Il se souvint tout  coup de _Lise, _de sa rencontre
avec elle le matin prcdent: C'tait si terrible et _--
_srement il y a eu l un malheur, mais je ne l'ai pas
questionne, je ne me suis pas inform! Je ne pensais qu' moi!
Oh! qu'est ce qui lui est arriv? Vous ne le savez pas?
demandait-il d'un ton suppliant  Sophie Matvievna.

Ensuite il jura qu'il n'tait pas un infidle, qu'il reviendrait
_ elle _(c'est--dire  Barbara Ptrovna). Nous nous
approcherons chaque jour de son perron (Sophie Matvievna tait
comprise dans ce nous); nous viendrons  l'heure o elle monte
en voiture pour sa promenade du matin, et nous regarderons sans
faire de bruit... Oh! je veux qu'elle me frappe sur l'autre joue;
je le veux passionnment! Je lui tendrai mon autre joue _comme
dans votre livre!_ Maintenant, maintenant seulement j'ai compris
ce que signifient ces mots: tendre l'autre joue. Jusqu' ce
moment je ne les avais jamais compris!

Cette journe et la suivante comptent parmi les plus cruelles que
Sophie Matvievna ait connues dans sa vie;  prsent encore elle ne
se les rappelle qu'en frissonnant. Stpan Trophimovitch tait trop
souffrant pour pouvoir prendre le bateau  vapeur qui, cette fois,
arriva exactement  deux heures de l'aprs-midi. La colporteuse
n'eut pas le courage de le laisser seul, et elle n'alla pas non
plus  Spassoff. D'aprs ce qu'elle a racont, le malade tmoigna
une grande joie quand il apprit que le bateau tait parti:

-- Allons, c'est parfait; allons, trs bien, murmura-t-il couch
dans son lit; -- j'avais toujours peur que nous ne nous en
allassions. On est si bien ici, on est mieux ici que n'importe
o... Vous ne me quitterez pas? Oh! vous ne m'avez pas quitt!

Pourtant on tait loin d'tre si bien ici. Stpan Trophimovitch
ne voulait rien savoir des embarras de sa compagne; sa tte
n'tait pleine que de chimres. Quant  sa maladie, il la
regardait comme une petite indisposition sans consquence et il
n'y songeait pas du tout. Sa seule ide, c'tait d'aller vendre
ces petits livres avec la colporteuse. Il la pria de lui lire
l'vangile:

Il y a longtemps que je l'ai lu... dans l'original. Si par hasard
on me questionnait, je pourrais me tromper; il faut se mettre en
mesure de rpondre.

Elle s'assit  ct de lui et ouvrit le livre.

Il l'interrompit ds la premire ligne:

-- Vous lisez trs bien. Je vois, je vois, que je ne me suis pas
tromp! ajouta-t-il. Ces derniers mots, obscurs en eux-mmes,
furent prononcs d'un ton enthousiaste. Du reste, l'exaltation
tait en ce moment la caractristique de Stpan Trophimovitch.

Sophie Matvievna lut le sermon sur la montagne.

-- _Assez, assez, mon enfant, _assez!... Pouvez-vous penser que
_cela _ne suffit pas?

Et il ferma les yeux avec accablement. Il tait trs faible, mais
n'avait pas encore perdu connaissance. La colporteuse allait se
lever, supposant qu'il avait envie de dormir; il la retint:

-- Mon amie, j'ai menti toute ma vie. Mme quand je disais des
choses vraies. Je n'ai jamais parl pour la vrit, mais pour moi;
je le savais dj autrefois, maintenant seulement je le vois...
Oh! o sont les amis que, toute ma vie, j'ai blesss par mon
amiti? Et tous, tous! _Savez-vous_, je mens peut-tre encore
maintenant; oui,  coup sr, je mens encore. Le pire, c'est que
moi-mme je suis dupe de mes paroles quand je mens. Dans la vie il
n'y a rien de plus difficile que de vivre sans mentir... et... et
sans croire  son propre mensonge, oui, oui, justement! Mais
attendez, nous parlerons de tout cela plus tard... Nous sommes
ensemble, ensemble! acheva-t-il avec enthousiasme.

-- Stpan Trophimovitch, demanda timidement Sophie Matvievna, --
ne faudrait-il pas envoyer chercher un mdecin au chef-lieu?

Ces mots firent sur lui une impression terrible.

-- Pourquoi? _Est-ce que je suis si malade? Mais rien de srieux.
_Et quel besoin avons-nous des trangers? On me reconnatra encore
et -- qu'arrivera-t-il alors? Non, non, pas d'trangers, nous
sommes ensemble, ensemble!

-- Vous savez, dit-il aprs un silence, -- lisez-moi encore
quelque chose, n'importe quoi, ce qui vous tombera sous les yeux.

Sophie Matvievna ouvrit le livre et se mit en devoir de lire.

-- Au hasard, le premier passage venu, rpta-t-il.

-- cris aussi  l'ange de l'glise de Laodice...

-- Qu'est-ce que c'est? Quoi? O cela se trouve-t-il?

-- C'est dans l'Apocalypse.

_-- Oh! je m'en souviens, oui, l'Apocalypse. Lisez, lisez, _je
conjecturerai notre avenir d'aprs ce livre, je veux savoir ce
qu'il en dit; lisez  partir de l'ange,  partir de l'ange...

-- cris aussi  l'ange de l'glise de Laodice: voici ce que dit
celui qui est la vrit mme, le tmoin fidle et vritable, le
principe des oeuvres de Dieu. Je sais quelles sont tes oeuvres; tu
n'es ni froid ni chaud; oh! si tu tais froid ou chaud! Mais parce
que tu es tide et que tu n'es ni froid ni chaud, je te vomirai de
ma bouche. Car tu dis: Je suis riche, je suis combl de biens et
je n'ai besoin de rien, et tu ne sais pas que tu es malheureux et
misrable, et pauvre, et aveugle, et nu.

Stpan Trophimovitch se souleva sur son oreiller, ses yeux
tincelaient.

-- C'est... et c'est dans votre livre? s'cria-t-il; -- je ne
connaissais pas encore ce beau passage! Ecoutez: plutt froid,
oui, froid que tide, que _seulement_ tide. Oh! je prouverai:
seulement ne me quittez pas, ne me laissez pas seul! Nous
prouverons, nous prouverons!

-- Mais je ne vous quitterai pas, Stpan Trophimovitch, je ne vous
abandonnerai jamais! rpondit Sophie Matvievna.

Elle lui prit les mains, les serra dans les siennes et les posa
sur son coeur en le regardant avec des yeux pleins de larmes. Il
me faisait vraiment piti en ce moment-l! a-t-elle racont plus
tard.

Un tremblement convulsif agita les lvres du malade.

-- Pourtant, Stpan Trophimovitch, qu'est-ce que nous allons
faire? Si l'on prvenait quelqu'un de vos amis ou de vos proches?

Mais il fut si effray que la colporteuse regretta de lui avoir
parl de la sorte. Il la supplia en tremblant de n'appeler
personne, de ne rien entreprendre; il exigea d'elle une promesse
formelle  cet gard. Personne, personne! rptait-il, -- nous
deux, rien que nous deux! _Nous partirons ensemble_.

Pour comble de disgrce, les logeurs commenaient aussi 
s'inquiter; ils bougonnaient, harcelaient de leurs rclamations
Sophie Matvievna. Elle les paya et s'arrangea de faon  leur
prouver qu'elle avait de l'argent, ce qui lui procura un peu de
rpit. Toutefois le matre de l'izba demanda  voir les papiers
de Stpan Trophimovitch. Avec un sourire hautain celui-ci indiqua
du geste son petit sac o se trouvait un document qui lui avait
toujours tenu lieu de passeport: c'tait un certificat constatant
sa sortie du service. Sophie Matvievna montra cette pice au
logeur, mais il ne s'humanisa gure: Il faut, dit-il, transporter
le malade ailleurs, car notre maison n'est pas un hpital, et s'il
venait  mourir ici, cela nous attirerait beaucoup de
dsagrments. Sophie Matvievna lui parla aussi d'envoyer chercher
un mdecin au chef-lieu, mais c'et t une trop grosse dpense,
et force fut de renoncer  cette ide. La colporteuse angoisse
revint auprs de Stpan Trophimovitch. Ce dernier s'affaiblissait
 vue d'oeil.

-- Maintenant lisez-moi encore quelque chose... l'endroit o il
est question des cochons, dit-il tout  coup.

-- Quoi? fit avec pouvante Sophie Matvievna.

-- L'endroit o l'on parle des cochons... C'est aussi dans votre
livre... _ces cochons_... je me rappelle, des diables entrrent
dans des cochons, et tous se noyrent. Lisez-moi cela, j'y tiens
absolument; je vous dirai ensuite pourquoi. Je veux me remettre en
mmoire le texte mme.

Sophie Matvievna connaissait bien les vangiles; elle n'eut pas de
peine  trouver dans celui de saint Luc le passage qui sert
d'pigraphe  ma chronique. Je le transcris de nouveau ici:

-- Or il y avait l un grand troupeau de pourceaux qui paissaient
sur une montagne, et les dmons Le priaient qu'_Il_ leur permit
d'entrer dans ces pourceaux, et il le leur permit. Les dmons
tant donc sortis de cet homme entrrent dans les pourceaux, et le
troupeau se prcipita de la montagne dans le lac, et y fut noy.
Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui tait arriv,
s'enfuirent et le racontrent dans la ville et  la campagne.
Alors les gens sortirent pour voir ce qui s'tait pass, et, tant
venus vers Jsus, ils trouvrent l'homme, duquel les dmons
taient sortis, assis aux pieds de Jsus, habill et dans son bon
sens, et ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu la
chose leur racontrent comment le dmoniaque avait t dlivr.

-- Mon amie, dit Stpan Trophimovitch fort agit, -- _savez-vous_,
ce passage merveilleux et... extraordinaire a t pour moi toute
ma vie une pierre d'achoppement... aussi en avais-je gard le
souvenir depuis l'enfance. Mais maintenant il m'est venu une ide;
_une comparaison._ J'ai  prsent une quantit effrayante d'ides:
voyez-vous, c'est trait pour trait l'image de notre Russie. Ces
dmons qui sortent du malade et qui entrent dans des cochons -- ce
sont tous les poisons, tous les miasmes, toutes les impurets,
tous les diables accumuls depuis des sicles dans notre grande et
chre malade, dans notre Russie! _Oui, cette Russie, que j'aimais
toujours._ Mais sur elle, comme sur ce dmoniaque insens, veille
d'en haut une grande pense, une grande volont qui expulsera tous
ces dmons, toutes ces impurets, toute cette corruption suppurant
 la surface... et eux-mmes demanderont  entrer dans des
cochons. Que dis-je! peut-tre y sont-ils dj entrs! C'est nous,
nous et eux, et Ptroucha... _et les autres avec lui, _et moi
peut-tre le premier: affols, furieux, nous nous prcipiterons du
rocher dans la mer, nous nous noierons tous, et ce sera bien fait,
car nous ne mritons que cela. Mais la malade sera sauve, et
elle s'assira aux pieds de Jsus... et tous la contempleront
avec tonnement... Chre, _vous comprendrez aprs, _maintenant
cela m'agite trop... _Vous comprendrez aprs... Nous comprendrons
ensemble._

Le dlire s'empara de lui, et  la fin il perdit connaissance.
Toute la journe suivante se passa de mme. Sophie Matvievna
pleurait, assise auprs du malade; depuis trois nuits elle avait 
peine pris un instant de repos, et elle vitait la prsence des
logeurs qui, elle le pressentait, songeaient dj  les mettre
tous deux  la porte. La dlivrance n'arriva que le troisime
jour. Le matin, Stpan Trophimovitch revint  lui, reconnut la
colporteuse et lui tendit la main. Elle fit le signe de la croix
avec confiance. Il voulut regarder par la fentre: _Tiens, un
lac, _dit-il; ah! mon Dieu, je ne l'avais pas encore vu... En ce
moment un quipage s'arrta devant le perron de l'izba, et dans la
maison se produisit un remue-mnage extraordinaire.

III

C'tait Barbara Ptrovna elle-mme qui arrivait dans une voiture 
quatre places, avec Daria Pavlovna et deux laquais. Cette
apparition inattendue s'expliquait le plus naturellement du monde:
Anisim, qui se mourait de curiosit, tait all chez la gnrale
ds le lendemain de son arrive  la ville et avait racont aux
domestiques qu'il avait rencontr Stpan Trophimovitch seul dans
un village, que des paysans l'avaient vu voyageant seul  pied sur
la grande route, qu'enfin il tait parti en compagnie de Sophie
Matvievna pour Oustivo, d'o il devait se rendre  Spassoff.
Comme, de son ct, Barbara Ptrovna tait dj fort inquite et
cherchait de son mieux le fugitif, on l'avertit immdiatement de
la prsence d'Anisim. Aprs que celui-ci l'et mise au courant des
faits rapports plus haut, elle donna ordre d'atteler et partit en
toute hte pour Oustivo. Quant  la maladie de son ami, elle n'en
avait encore aucune connaissance.

Sa voix dure et imprieuse intimida les logeurs eux-mmes. Elle ne
s'tait arrte que pour demander des renseignements, persuade
que Stpan Trophimovitch se trouvait depuis longtemps dj 
Spassoff; mais, en apprenant qu'il n'avait pas quitt la maison et
qu'il tait malade, elle entra fort agite dans l'izba.

-- Eh bien, o est-il? Ah! c'est toi! cria-t-elle  la vue de
Sophie Matvievna, qui justement se montrait sur le seuil de la
seconde pice; --  ton air effront, j'ai devin que c'tait toi!
Arrire, coquine! Qu'elle ne reste pas une minute de plus ici!
Chasse-la, ma mre, sinon je te ferai mettre en prison pour toute
ta vie! Qu'on la garde pour le moment dans une autre maison!  la
ville, elle a dj t emprisonne et elle le sera encore. Je te
prie, logeur, de ne laisser entrer personne ici, tant que j'y
serai. Je suis la gnrale Stavroguine, et je prends pour moi
toute la maison. Mais toi, ma chre, tu me rendras compte de tout.

Le son de cette voix qu'il connaissait bien effraya Stpan
Trophimovitch. Il se mit  trembler. Mais dj Barbara Ptrovna
tait dans la chambre. Ses yeux lanaient des flammes; avec son
pied elle attira  elle une chaise, se renversa sur le dossier et
interpella violemment Daria Pavlovna:

-- Retire-toi pour le moment, reste avec les logeurs. Qu'est-ce
que cette curiosit? Aie soin de bien fermer la porte en t'en
allant.

Pendant quelque temps elle garda le silence et attacha sur le
visage effar du malade un regard d'oiseau de proie.

-- Eh bien, comment vous portez-vous, Stpan Trophimovitch? Vous
faisiez un petit tour de promenade? commena-t-elle soudain avec
une ironie pleine de colre.

_-- Chre, _balbutia-t-il dans son moi, -- j'tudiais la vraie
vie russe... _et je prcherais l'vangile..._

--  homme effront, ingrat! vocifra-t-elle tout  coup en
frappant ses mains l'une contre l'autre. -- Ce n'tait pas assez
pour vous de me couvrir de honte, vous vous tes li... Oh! vieux
libertin, homme sans vergogne!

_-- Chre..._

La voix lui manqua, tandis qu'il considrait la gnrale avec des
yeux dilats par la frayeur.

--Qui est-_elle?_

_-- C'est un ange... c'tait plus qu'un ange pour moi, toute la
nuit elle... Oh! _ne criez pas, ne lui faites pas peur, _chre,
chre..._

Barbara Ptrovna se dressa brusquement sur ses pieds: De l'eau,
de l'eau! fit-elle d'un ton d'pouvante; quoique Stpan
Trophimovitch et repris ses sens, elle continuait  regarder,
ple et tremblante, son visage dfait; maintenant seulement elle
se doutait de la gravit de sa maladie.

-- Daria, dit-elle tout bas  la jeune fille, -- il faut faire
venir immdiatement le docteur Zaltzfisch; qu'Alexis gorovitch
parte tout de suite; il prendra des chevaux ici, et il ramnera de
la ville une autre voiture. Il faut que le docteur soit ici ce
soir.

Dacha courut transmettre l'ordre de la gnrale. Le regard de
Stpan Trophimovitch avait toujours la mme expression d'effroi,
ses lvres blanches frmissaient, Barbara Ptrovna lui parlait
comme  un enfant:

-- Attends, Stpan Trophimovitch, attends, mon chri! Eh bien,
attends donc, attends, Daria Pavlovna va revenir et... Ah! mon
Dieu, ajouta-t-elle, -- logeuse, logeuse, mais viens donc, toi du
moins, matouchka!

Dans son impatience, elle alla elle-mme trouver la matresse de
la maison.

-- Fais revenir _celle-l _tout de suite,  l'instant. Ramne-la,
ramne-la!

Par bonheur, Sophie Matvievna n'tait pas encore sortie de la
maison; elle allait franchir le seuil de la porte avec son sac et
son petit paquet, quand on lui fit rebrousser chemin. Sa frayeur
fut telle qu'elle se mit  trembler de tous ses membres. Barbara
Ptrovna la saisit par le bras comme un milan fond sur un poulet,
et, d'un mouvement imptueux, l'entrana auprs de Stpan
Trophimovitch.

-- Eh bien, tenez, la voil. Je ne l'ai pas mange. Vous pensiez
que je l'avais mange.

Stpan Trophimovitch prit la main de Barbara Ptrovna, la porta 
ses yeux, puis, dans un accs d'attendrissement maladif, commena
 pleurer et  sangloter.

-- Allons, calme-toi, calme-toi, allons, mon cher, allons,
batuchka! Ah! mon Dieu, mais calmez-vous donc! cria avec colre la
gnrale. -- Oh! bourreau, mon ternel bourreau!

-- Chre, balbutia enfin Stpan Trophimovitch en s'adressant 
Sophie Matvievna, -- restez-l, chre, j'ai quelque chose  dire
ici...

Sophie Matvievna se retira aussitt.

_-- Chrie... chrie..._ fit il d'une voix haletante.

-- Ne parlez pas maintenant, Stpan Trophimovitch, attendez un
peu, reposez-vous auparavant. Voici de l'eau. Mais attendez donc!

Barbara Ptrovna se rassit sur la chaise. Le malade lui serrait la
main avec force. Pendant longtemps elle l'empcha de parler. Il se
mit  baiser la main de la gnrale tandis que celle-ci, les
lvres serres, regardait dans le coin.

_-- Je vous aimais! _laissa-t-il chapper  la fin. Jamais
encore Barbara Ptrovna ne l'avait entendu profrer une telle
parole.

-- Hum, grommela-t-elle.

_--Je vous aimais toute ma vie... vingt ans!_

Elle se taisait toujours. Deux minutes, trois minutes s'coulrent
ainsi.

-- Et comme il s'tait fait beau pour Dacha, comme il s'tait
parfum!... dit-elle tout  coup d'une voix sourde mais menaante,
qui stupfia Stpan Trophimovitch.

-- Il avait mis une cravate neuve...

Il y eut de nouveau un silence pendant deux minutes.

-- Vous vous rappelez le cigare?

-- Mon amie, bgaya-t-il terrifi.

-- Le cigare, le soir, prs de la fentre... au clair de la
lune... aprs notre entrevue sous la charmille...  Skvorechniki?
T'en souviens-tu? T'en souviens-tu?

En mme temps, Barbara Ptrovna se levait d'un bond, saisissait
l'oreiller par les deux coins et le secouait sans gards pour la
tte qui reposait dessus.

-- T'en souviens-tu, homme vain, homme sans gloire, homme
pusillanime, tre ternellement futile? poursuivit-elle d'un ton
bas, mais o perait l'irritation la plus violente.  la fin elle
lcha l'oreiller, se laissa tomber sur sa chaise et couvrit son
visage de ses mains. -- Assez! acheva-t-elle en se redressant. --
Ces vingt ans sont passs, ils ne reviendront plus; moi aussi je
suis une sotte.

_-- Je vous aimais_, rpta en joignant les mains Stpan
Trophimovitch.

De nouveau, la gnrale se leva brusquement.

-- _Je vous aimais... je vous aimais..._ pourquoi me chanter
toujours cette antienne? Assez! rpliqua-t-elle. -- Et maintenant
si vous ne vous endormez pas tout de suite, je... Vous avez besoin
de repos; dormez, dormez tout de suite, fermez les yeux. Ah! mon
Dieu, il veut peut-tre djeuner! Qu'est-ce que vous mangez?
Qu'est-ce qu'il mange? Ah! mon Dieu, o est-elle celle-l? O est-
elle?

Elle allait se mettre en qute de Sophie Matvievna, quand Stpan
Trophimovitch balbutia d'une voix  peine distincte qu'il
dormirait en effet _une heure_, et ensuite -- _un bouillon, un
th... enfin il est si heureux!_ Il s'endormit, comme il l'avait
dit, ou plutt il feignit de dormir. Aprs avoir attendu un
moment, Barbara Ptrovna sortit sur la pointe du pied.

Elle s'installa dans la chambre des logeurs, mit ces derniers  la
porte et ordonna  Dacha d'aller lui chercher _celle-l_. Alors
commena un interrogatoire srieux.

--  prsent, matouchka, raconte-moi tout en dtail; assieds-toi
prs de moi, c'est cela. Eh bien?

-- J'ai rencontr Stpan Trophimovitch...

-- Un instant, tais-toi. Je t'avertis que si tu me mens ou si tu
caches quelque chose, tu auras beau ensuite te rfugier dans les
entrailles de la terre, tu n'chapperas pas  ma vengeance. Eh
bien?

-- J'ai rencontr Stpan Trophimovitch... ds mon arrive 
Khatovo... dclara Sophie Matvievna presque suffoque par
l'motion...

-- Attends un peu, une minute, pourquoi te presses-tu ainsi?
D'abord, toi-mme, quelle espce d'oiseau es-tu?

La colporteuse donna, du reste, aussi brivement que possible,
quelques renseignements sur sa vie passe,  partir de son sjour
 Sbastopol. Barbara Ptrovna couta en silence, se redressant
sur sa chaise et tenant ses yeux fixs avec une expression svre
sur le visage de la jeune femme.

-- Pourquoi es-tu si effraye? Pourquoi regardes-tu  terre?
J'aime les gens qui me regardent en face et qui disputent avec
moi. Continue.

Sophie Matvievna fit le rcit dtaill de la rencontre, parla des
livres, raconta comme quoi Stpan Trophimovitch Stpan
Trophimovitch avait offert de l'eau-de-vie  une paysanne...

-- Bien, bien, approuva Barbara Ptrovna, -- n'omets pas le
moindre dtail.

-- Quand nous sommes arrivs ici, poursuivit la colporteuse, -- il
tait dj trs malade et parlait toujours; il m'a racont toute
sa vie depuis le commencement, cela a dur plusieurs heures.

-- Raconte-moi ce qu'il t'a dit de sa vie.

Cette exigence mit Sophie Matvievna dans un grand embarras.

-- Je ne saurais pas reproduire ce rcit, fit-elle les larmes aux
yeux, -- je n'y ai presque rien compris.

-- Tu mens; il est impossible que tu n'y aies pas compris quelque
chose.

-- Il m'a longuement parl d'une dame de la haute socit, qui
avait les cheveux noirs, reprit Sophie Matvievna, rouge comme une
pivoine; du reste, elle avait remarqu que Barbara Ptrovna tait
blonde et n'offrait aucune ressemblance avec la brune.

-- Une dame qui avait les cheveux noirs? -- Qu'est-ce que c'est
bien que cela? Allons, parle!

-- Il m'a dit que cette dame l'avait passionnment aim pendant
toute sa vie, pendant vingt annes entires; mais que jamais elle
n'avait os lui avouer son amour et qu'elle se sentait honteuse
devant lui, parce qu'elle tait trop grosse...

-- L'imbcile! dclara schement Barbara Ptrovna qui cependant
paraissait songeuse.

Sophie Matvievna n'tait plus en tat de retenir ses larmes.

-- Je ne saurais pas bien raconter, car, pendant qu'il parlait,
j'tais moi-mme fort inquite pour lui, et puis je ne pouvais pas
comprendre, parce que c'est un homme si spirituel...

-- Ce n'est pas une corneille comme toi qui peut juger de son
esprit. Il t'a offert sa main?

La narratrice se mit  trembler.

-- Il s'est amourach de toi? -- Parle! Il t'a propos le mariage?
cria Barbara Ptrovna.

--  peu prs, rpondit en pleurant Sophie Matvievna. -- Mais j'ai
pris tout cela pour l'effet de la maladie et n'y ai attach aucune
importance, ajouta-t-elle en relevant hardiment les yeux.

-- Comment t'appelle-t-on: ton prnom et ta dnomination
patronymique?

-- Sophie Matvievna.

-- Eh bien, sache, Sophie Matvievna, que c'est l'homme le plus
vain, le plus mauvais... Seigneur! Seigneur! Me prends-tu pour une
vaurienne?

La colporteuse ouvrit de grands yeux.

-- Pour une vaurienne, pour un tyran? Crois-tu que j'aie fait le
malheur de sa vie?

-- Comment cela serait-il possible, alors que vous-mme pleurez?

Des larmes mouillaient, en effet, les paupires de Barbara
Ptrovna.

-- Eh bien, assieds-toi, assieds-toi, n'aie pas peur. -- Regarde-
moi encore une fois en face, entre les deux yeux; pourquoi rougis-
tu? Dacha, viens ici, regarde-la: qu'en penses-tu? son coeur est
pur...

Et soudain la gnrale tapota la joue de Sophie Matvievna, chose
qui effraya celle-ci plus encore peut-tre qu'elle ne l'tonna.

-- C'est dommage seulement que tu sois sotte. -- On n'est pas
sotte comme cela  ton ge. C'est bien, ma chre, je m'occuperai
de toi. Je vois que tout cela ne signifie rien. Pour le moment
reste ici, je me charge de ton logement et de ta nourriture; tu
seras dfraye de tout... en attendant, je prendrai des
informations.

La colporteuse fit remarquer timidement qu'elle tait force de
partir au plus tt.

-- Rien ne te force  partir. -- J'achte en bloc tous tes livres,
mais je veux que tu restes ici. Tais-toi, je n'admets aucune
observation. Voyons, si je n'tais pas venue, tu ne l'aurais pas
quitt, n'est-ce pas?

-- Pour rien au monde je ne l'aurais quitt, rpondit d'une voix
douce, mais ferme, Sophie Matvievna qui s'essuyait les yeux.

Le docteur Zaltzfisch n'arriva qu' une heure avance de la nuit.
C'tait un vieillard qui jouissait d'une grande considration, et
un praticien expriment. Peu de temps auparavant, une disgrce
administrative lui avait valu la perte de sa position dans le
service, et, depuis lors, Barbara Ptrovna s'tait mise  le
protger de tout son pouvoir. Il examina longuement Stpan
Trophimovitch, questionna, puis dclara avec mnagement  la
gnrale que, par suite d'une complication survenue dans l'tat du
malade, celui-ci se trouvait en grand danger: Il faut, dit-il,
s'attendre au pire. Durant ces vingt ans Barbara Ptrovna avait
insensiblement perdu l'habitude de prendre au srieux quoi que ce
ft qui concernt Stpan Trophimovitch; les paroles du mdecin la
bouleversrent.

-- Se peut-il qu'il n'y ait plus aucun espoir? demanda-t-elle en
plissant.

-- Il n'en reste plus gure, mais...

Elle ne se coucha pas de la nuit et attendit impatiemment le lever
du jour. Ds que le malade eut ouvert les yeux (il avait toujours
sa connaissance, quoiqu'il s'affaiblt d'heure en heure), elle
l'interpella du ton le plus rsolu:

-- Stpan Trophimovitch, il faut tout prvoir. -- J'ai envoy
chercher un prtre. Vous tes tenu d'accomplir le devoir...

Connaissant les convictions de celui  qui elle s'adressait, la
gnral craignait fort que sa demande ne ft repousse. Il la
regarda d'un air surpris.

-- C'est absurde, c'est absurde! vocifra-t-elle, croyant dj 
un refus; --  prsent il ne s'agit plus de jouer  l'esprit fort,
le temps de ces gamineries est pass.

-- Mais... est-ce que je suis malade?

Il devint pensif et consentit. Je fus fort tonn quand plus tard
Barbara Ptrovna m'apprit que la mort ne l'avait nullement
effray. Peut-tre ne la croyait-il pas si prochaine, et
continuait-il  regarder sa maladie comme une bagatelle.

Il se confessa et communia de trs bonne grce. Tout le monde, y
compris Sophie Matvievna et les domestiques eux-mmes, vint le
fliciter d'avoir reu les sacrements. Tous, jusqu'au dernier,
avaient peine  retenir leurs larmes en voyant le visage dcharn,
les lvres blmes et tremblantes du moribond.

_-- Oui, mes amis, _et je m'tonne seulement que vous soyez
si... proccups. Demain sans doute je me lverai, et nous...
partirons... _Toute cette crmonie... _que je considre, cela va
sans dire, avec tout le respect voulu... tait...

Le pope s'tait dj dpouill de ses ornements sacerdotaux,
Barbara Ptrovna le retint:

-- Je vous prie instamment, batuchka, de rester avec le malade; on
va servir le th; parlez-lui, s'il vous plat, des choses divines
pour l'affermir dans la foi.

L'ecclsiastique prit la parole; tous taient assis ou debout
autour du lit de Stpan Trophimovitch.

--  notre poque de pch, commena le pope en tenant  la main
sa tasse de th, -- la foi au Trs Haut est l'unique refuge du
genre humain dans toutes les preuves et tribulations de la vie,
aussi bien que dans l'espoir du bonheur ternel promis aux
justes...

Stpan Trophimovitch parut tout ranim; un fin sourire glissa sur
ses lvres.

_-- Mon pre, je vous remercie, et vous tes bien bon, mais..._

-- Pas de _mais, _pas de _mais!_ s'cria Barbara Ptrovna
bondissant de dessus son sige. -- Batuchka, dit-elle au pope, --
c'est un homme qui... dans une heure il faudra encore le
confesser! Voil l'homme qu'il est!

Le malade eut un sourire contenu.

-- Mes amis, dclara-t-il, -- Dieu m'est ncessaire, parce que
c'est le seul tre qu'on puisse aimer ternellement...

Croyait-il rellement, ou bien l'imposante solennit du sacrement
qui venait de lui tre administr agissait-elle sur sa nature
artistique? Quoi qu'il en soit, il pronona d'une voix ferme et,
dit-on, avec beaucoup de sentiment quelques mots qui taient la
ngation formelle de ses anciens principes.

-- Mon immortalit est ncessaire, parce que Dieu ne voudrait pas
commettre une iniquit, teindre  tout jamais la flamme de
l'amour divin, une fois qu'elle s'est allume dans mon coeur. Et
qu'y a-t-il de plus prcieux que l'amour? L'amour est suprieur 
l'existence, l'amour est la couronne de la vie, et comment se
pourrait-il que la vie ne lui ft pas soumise? Si j'ai aim Dieu,
si je me suis rjoui de mon amour, est-il possible qu'il nous
teigne, moi et ma joie, qu'il nous fasse rentrer l'un et l'autre
dans le nant? Si Dieu existe, je suis immortel! _Voil ma
profession de foi._

-- Dieu existe, Stpan Trophimovitch, je vous assure qu'il existe,
fit d'un ton suppliant Barbara Ptrovna, -- rtractez-vous,
renoncez  toutes vos sottises au moins une fois dans votre vie!
(videmment elle n'avait pas du tout compris la profession de
foi du malade.)

-- Mon amie, reprit-il avec une animation croissante, quoique sa
voix s'arrtt souvent dans son gosier, -- mon amie, quand j'ai
compris... cette joue tendue... alors aussi j'ai compris plusieurs
autres choses... _J'ai menti toute ma vie, _toute, toute ma vie!
Je voudrais... du reste demain... Demain nous partirons tous.

Barbara Ptrovna fondit en larmes. Stpan Trophimovitch cherchait
des yeux quelqu'un.

-- La voil, elle est ici, dit la gnrale qui, prenant Sophie
Matvievna par la main, l'amena auprs du lit. Le malade eut un
sourire attendri.

-- Oh! je voudrais vivre encore! s'cria-t-il avec une nergie
extraordinaire. -- Chaque minute, chaque instant de la vie doit
tre un bonheur pour l'homme... oui, cela doit tre! C'est le
devoir de l'homme mme d'organiser ainsi son existence; c'est sa
loi -- loi cache, mais qui n'en existe pas moins... Oh! je
voudrais voir Ptroucha... et tous les autres... et Chatoff!

Je note que ni Daria Pavlovna, ni Barbara Ptrovna, ni mme
Zaltzfisch, arriv le dernier de la ville ne savaient encore rien
au sujet de Chatoff.

L'agitation fbrile de Stpan Trophimovitch allait toujours en
augmentant et achevait d'puiser ses forces.

-- La seule pense qu'il existe un tre infiniment plus juste,
infiniment plus heureux que moi, me remplit tout entier d'un
attendrissement immense, et, qui que je sois, quoi que j'aie fait,
cette ide me rend glorieux! Son propre bonheur est pour l'homme
un besoin bien moindre que celui de savoir, de croire  chaque
instant qu'il y a quelque part un bonheur parfait et calme, pour
tous et pour tout. Toute la loi de l'existence humaine consiste 
toujours pouvoir s'incliner devant l'infiniment grand. tez aux
hommes la grandeur infinie, ils cesseront de vivre et mourront
dans le dsespoir. L'immense, l'infini est aussi ncessaire 
l'homme que la petite plante sur laquelle il habite... Mes amis,
tous, tous: vive la Grande Pense! L'immense, l'ternelle Pense!
Tout homme, quel qu'il soit, a besoin de s'incliner devant elle.
Quelque chose de grand est ncessaire mme  l'homme le plus bte.
Ptroucha... Oh! que je voudrais les voir tous encore une fois!
Ils ne savent pas, ils ne savent pas qu'en eux aussi rside cette
grande, cette ternelle Pense!

Le docteur Zaltzfisch qui n'avait pas assist  la crmonie entra
 l'improviste et fut pouvant de trouver l tant de monde. Il
mit aussitt cette foule  la porte, insistant pour qu'on pargnt
toute agitation au malade.

Stpan Trophimovitch expira trois jours aprs, mais la
connaissance l'avait dj compltement abandonn lorsqu'il mourut.
Il s'teignit doucement, comme une bougie consume. Barbara
Ptrovna fit clbrer un service funbre  Oustivo, puis elle
ramena  Skvorechniki les restes de son pauvre ami. Le dfunt
repose maintenant dans le cimetire qui avoisine l'glise; une
dalle de marbre a dj t place sur sa tombe; au printemps
prochain, on mettra une inscription et un grillage.

L'absence de Barbara Ptrovna dura huit jours. La gnrale revint
ensuite  la ville, ramenant dans sa voiture Sophie Matvievna qui,
sans doute, restera dsormais chez elle. Dtail  noter, ds que
Stpan Trophimovitch eut perdu l'usage de ses sens, Barbara
Ptrovna ordonna de nouveau  la colporteuse de quitter l'izba et
demeura seule auprs du malade pour lui donner des soins. Mais
sitt qu'il et rendu le dernier soupir, elle se hta de rappeler
Sophie Matvievna et lui proposa ou plutt la somma de venir se
fixer  Skvorechniki. En vain la jeune femme effraye balbutia un
timide refus, la gnrale ne voulut rien entendre.

-- Tout cela ne signifie rien! J'irai moi-mme vendre l'vangile
avec toi. Maintenant, je n'ai plus personne sur la terre.

-- Pourtant vous avez un fils, observa Zaltzfisch.

-- Je n'ai plus de fils, rpondit Barbara Ptrovna.

L'vnement allait bientt lui donner raison.

CHAPITRE VIII

_CONCLUSION._

Toute les vilenies et tous les crimes dont on a lu le rcit se
dcouvrirent fort vite, beaucoup plus vite que ne l'avait prvu
Pierre Stpanovitch. La nuit o son mari fut assassin, la
malheureuse Marie Ignatievna s'veilla avant l'aurore, le chercha
 ses cts, et, ne le trouvant pas, fut prise d'une inquitude
indicible. Dans la chambre couchait la garde envoye par Arina
Prokhorovna. Elle essaya vainement de calmer la jeune femme, et,
ds qu'il commena  faire jour, elle courut chercher
l'accoucheuse aprs avoir assur  la malade que madame Virguinsky
savait o tait son mari et quand il reviendrait. En ce moment,
Arina Prokhorovna tait elle-mme fort soucieuse, car elle venait
d'apprendre de la bouche de son mari ce qui s'tait pass cette
nuit-l  Skvorechniki. Il tait rentr chez lui entre dix et onze
heures du soir dans un tat d'agitation effrayant. Se tordant les
mains, il s'tait jet  plat ventre sur son lit et ne cessait de
rpter  travers les sanglots qui secouaient convulsivement tout
son corps: Ce n'est pas cela, pas cela; ce n'est pas du tout
cela!  la fin, naturellement, press de questions par sa femme,
il lui avoua tout, mais il ne rvla rien  aucune personne de la
maison. Lorsque Arina Prokhorovna eut dcid son mari  se mettre
au lit, elle le quitta en lui disant d'un ton svre: Si tu veux
braire, brais du moins dans ton oreiller pour qu'on ne t'entende
pas, et demain, si tu n'es pas un imbcile, ne fais semblant de
rien. Puis, en prvision d'une descente de police, elle cacha ou
dtruisit tout ce qui pouvait tre compromettant: des papiers, des
livres, des proclamations peut-tre. Cela fait, madame Virguinsky
se dit que personnellement elle n'avait pas grand chose 
craindre, pas plus que sa soeur, sa tante, l'tudiante et peut-
tre aussi son frre, l'homme aux longues oreilles. Le matin,
quand la garde malade vint la trouver, elle ne se fit pas prier
pour aller voir Marie Ignatievna. D'ailleurs, un motif particulier
la dcida  se rendre  la maison Philippoff: la veille son mari
lui avait parl des calculs fonds par Pierre Stpanovitch sur le
suicide de Kiriloff; or, n'ajoutant qu'une foi mdiocre aux propos
d'un homme que la terreur semblait avoir affol, elle tait
presse de s'assurer s'il y avait l autre chose que les rves
d'un esprit en dlire.

Mais quand elle arriva chez Marie Ignatievna, il tait trop tard:
aprs le dpart de la garde malade, la jeune femme reste seule
n'avait pu y tenir, elle avait quitt son lit, avait jet sur
elles les premires nippes venues, -- des vtements fort lgers
pour la saison, -- et s'tait rendue au pavillon de Kiriloff,
pensant que l'ingnieur pouvait mieux que personne lui donner des
nouvelles de son mari.

Il est facile de se reprsenter l'effet que produisit sur
l'accouche le spectacle qui s'offrit  ses yeux. Chose 
remarquer, elle ne lut pas la lettre laisse en vidence sur la
table par le suicid, sans doute son trouble ne lui permit pas de
l'apercevoir. Elle revint en courant  sa chambrette, prit
l'enfant et sortit de la maison. La matine tait humide, il
faisait du brouillard. Dans cette rue carte, on ne rencontrait
aucun passant. Marie Ignatievna s'essoufflait  courir dans la
boue froide;  la fin elle alla frapper de porte en porte; la
premire resta inexorablement ferme; la seconde tardant 
s'ouvrir, l'impatience la prit, et elle s'en fut cogner  la
suivante. L demeurait notre marchand Titoff. Les lamentations
incohrentes de Marie Ignatievna jetrent l'moi dans cette
maison; elle assurait qu'on avait tu son mari, mais sans
fournir aucun dtail prcis  ce sujet. Les Titoff connaissaient
un peu Chatoff et son histoire: ils furent saisis  la vue de
cette femme accouche, disait-elle, depuis vingt-quatre heures
seulement, qui, par un froid pareil, courait les rues  peine
vtue, avec un baby presque nu sur les bras. Leur premire ide
fut qu'elle avait le dlire, d'autant plus qu'ils ne pouvaient
s'expliquer, d'aprs ses paroles, qui avait t tu: si c'tait
son mari ou Kiriloff. S'apercevant qu'ils ne la croyaient pas,
elle voulut s'en aller, mais ils la retinrent de force; elle cria,
dit-on, et se dbattit d'une faon terrible. On se rendit  la
maison Philippoff; au bout de deux heures le suicide de Kiriloff
et son crit posthume furent connus de toute la ville. La police
interrogea l'accouche, qui n'avait pas encore perdu l'usage de
ses sens; ses rponses prouvrent qu'elle n'avait pas lu la lettre
de Kiriloff, mais alors d'o concluait-elle que son mari tait tu
aussi? --  cet gard, on ne put tirer d'elle aucun
claircissement. Elle ne savait que rpter: Puisque celui-l est
tu, mon mari doit l'tre aussi; ils taient ensemble! Vers midi
elle eut une syncope et ne recouvra plus sa connaissance, trois
jours aprs elle expira. L'enfant, victime du froid, tait mort
avant sa mre. Ne trouvant plus  la maison Philippoff ni Marie
Ignatievna, ni le baby, Arina Prokhorovna comprit que c'tait
mauvais signe et songea  retourner chez elle au plus vite; mais,
avant de s'loigner, elle envoya la garde malade demander au
monsieur du pavillon si Marie Ignatievna tait chez lui et s'il
savait quelque chose d'elle. Cette femme revint en poussant des
cris pouvantables. Aprs lui avoir demand de se taire au moyen
du fameux argument: On vous appellera devant la justice, madame
Virguinsky s'esquiva sans bruit.

Il va de soi que ce matin mme elle fut invite  fournir des
renseignements, comme ayant donn des soins  l'accouche; mais sa
dposition se rduisit  fort peu de chose; elle raconta trs
nettement et avec beaucoup de sang-froid tout ce qu'elle-mme
avait vu et entendu chez Chatoff; quant au reste, elle dclara
n'en avoir aucune connaissance et n'y rien comprendre.

On peut se figurer quel vacarme ce fut dans la ville. Une nouvelle
histoire, encore un meurtre! Mais ici il y avait autre chose: on
commenait  s'apercevoir qu'il existait rellement une socit
secrte d'assassins, de boute-feu rvolutionnaires, d'meutiers.
La mort terrible de Lisa, l'assassinat de la femme Stavroguine, la
fuite de Stavroguine lui-mme, l'incendie, le bal au profit des
institutrices, la licence qui rgnait dans l'entourage de Julie
Mikhalovna... Il n'y eut pas jusqu' la disparition de Stpan
Trophimovitch o l'on ne voult absolument voir une nigme. Dans
les propos qu'on changeait  voix basse, le nom de Nicolas
Vsvolodovitch revenait sans cesse.  la fin de la journe, on
apprit aussi le dpart de Pierre Stpanovitch et, chose
singulire, ce fut de lui qu'on parla le moins. En revanche on
s'entretint beaucoup, ce jour-l, du snateur. Pendant presque
toute la matine, une foule nombreuse stationna devant la maison
Philippoff. La lettre de Kiriloff trompa effectivement l'autorit.
On crut et  l'assassinat de Chatoff par l'ingnieur, et au
suicide de l'assassin. Toutefois l'erreur ne fut pas de longue
dure. Par exemple, le parc dont il tait parl en termes si
vagues dans la lettre de Kiriloff ne drouta personne,
contrairement aux prvisions de Pierre Stpanovitch. La police se
transporta aussitt  Skvorechniki. Outre qu'il n'y avait pas
d'autre parc que celui-l dans nos environs, une sorte d'instinct
fit diriger les investigations de ce ct: Skvorechniki tait, en
effet, ml directement ou indirectement  toutes les horreurs des
derniers jours. C'est ainsi, du moins, que je m'explique le fait.
(Je note que, ds le matin, Barbara Ptrovna ne sachant rien
encore tait partie  la recherche de Stpan Trophimovitch.) Grce
 certains indices, le soir du mme jour, le corps fut dcouvert
dans l'tang; on avait trouv sur le lieu du crime la casquette de
Chatoff, oublie avec une tourderie singulire par les assassins.
L'examen mdical du cadavre et diffrentes prsomptions donnrent
 penser, ds le premier moment, que Kiriloff devait avoir eu des
complices. Il tait hors de doute que Chatoff et Kiriloff avaient
fait partie d'une socit secrte non trangre aux proclamations.
Mais quels taient ces complices? Personne, ce jour-l, ne songea
 souponner quelqu'un des _ntres _On savait que Kiriloff vivait
en reclus et dans une solitude telle que, comme le disait la
lettre, Fedka, si activement recherch partout, avait pu loger
chez lui pendant dix jours... Ce qui surtout nervait l'esprit
public, c'tait l'impossibilit de tirer au clair ce sinistre
imbroglio. Il serait difficile d'imaginer  quelles conclusions
fantastiques serait arrive notre socit en proie  l'affolement
de la peur, si tout ne s'tait brusquement expliqu le lendemain,
grce  Liamchine.

Il ne put y tenir et donna raison au pressentiment qui, dans les
derniers temps, avait fini par inquiter Pierre Stpanovitch lui-
mme. Plac sous la surveillance de Tolkatchenko, le Juif passa
dans son lit toute la journe qui suivit le crime et, en
apparence, il fut trs calme: le visage tourn du ct du mur, il
ne disait pas un mot et rpondait  peine, si on lui adressait la
parole. De la sorte, il ne sut rien de ce qui avait eu lieu ce
jour-l en ville. Mais ces vnements parvinrent  la connaissance
de Tolkatchenko; en consquence, le soir venu, il renona au rle
que Pierre Stpanovitch lui avait confi auprs de Liamchine, et
quitta la ville pour se rendre dans le district; autrement dit, il
prit la fuite. Comme l'avait prdit Erkel, tous perdirent la tte.
Je note en passant que, dans l'aprs-midi de ce mme jour,
Lipoutine disparut aussi. Toutefois, le dpart de celui-ci ne fut
connu de l'autorit que le lendemain soir; on alla interroger sa
famille qui, fort inquite de cette fugue, n'avait pas os en
parler dans la crainte de le compromettre.

Mais je reviens  Liamchine.  peine eut-il t laiss seul qu'il
s'lana hors de chez lui et, naturellement, ne tarda pas 
apprendre l'tat des choses. Sans mme repasser  son domicile, il
se mit  fuir en courant tout droit devant lui. Mais l'obscurit
tait si paisse et l'entreprise offrait tant de difficults,
qu'aprs avoir enfil successivement deux ou trois rues, il
regagna sa demeure, o il s'enferma pour la nuit. Le matin,
parat-il, il essaya de se tuer, mais cette tentative ne russit
pas. Jusqu' midi il resta chez lui, portes closes; puis tout d'un
coup il alla se dnoncer. Ce fut, dit-on, en se tranant sur ses
genoux qu'il se prsenta  la police; il sanglotait, poussait des
cris, baisait le parquet et se dclarait indigne mme de baiser
les bottes des hauts fonctionnaires qu'il avait devant lui. On le
calma, on fit plus, on lui prodigua des caresses. Son
interrogatoire dura trois heures. Il avoua tout, rvla le dessous
des vnements, ne cacha rien de ce qu'il savait, devanant les
questions et entrant mme dans des dtails inutiles. Bref, sa
dposition montra les choses sous leur vrai jour: le meurtre de
Chatoff, le suicide de Kiriloff, l'incendie, la mort des
Lbiadkine, etc., passrent au second plan, tandis qu'au premier
apparurent Pierre Stpanovitch, la socit secrte,
l'organisation, le rseau. Quand on demanda  Liamchine quel avait
t le mobile de tant d'assassinats, de scandales et
d'abominations, il s'empressa de rpondre que le but tait
l'branlement systmatique des bases, la dcomposition sociale, la
ruine de tous les principes: quand on aurait sem l'inquitude
dans les esprits, jet le trouble partout, amen la socit
vacillante et sceptique  un tat de malaise, d'affaiblissement et
d'impuissance qui lui fit dsirer de toute ses forces une ide
dirigeante, alors on devait lever l'tendard de la rvolte en
s'appuyant sur l'ensemble des sections dj instruites de tous les
points faibles sur lesquels il y avait lieu de porter l'attaque.
Il acheva en disant que Pierre Stpanovitch n'avait fait dans
notre ville qu'un essai de ce dsordre systmatique et comme une
_rptition_ d'un programme d'action ultrieure, c'tait son
opinion personnelle ( lui, Liamchine), et il priait qu'on lui
tnt compte de la franchise de ses dclarations: elle prouvait
qu'il pouvait rendre dans l'avenir des services  l'autorit.  la
question: Y a-t-il beaucoup de sections? il rpondit qu'il y en
avait une multitude innombrable, que leur rseau couvrait toute la
Russie, et, quoiqu'il ne fournt aucune preuve  l'appui de son
dire, je pense qu'il parlait en toute sincrit. Seulement il ne
faisait que citer le programme de la socit imprim  l'tranger
et le projet d'action ultrieure dont Pierre Stpanovitch avait
rdig le brouillon. Le passage de la dposition de Liamchine
concernant l'branlement des bases tait emprunt mot pour mot 
cet crit, quoique le Juif prtendit n'mettre que des
considrations personnelles. Sans attendre qu'on l'interroget au
sujet de Julie Mikhalovna, il dclara avec un empressement
comique qu'elle tait innocente et qu'on s'tait seulement jou
d'elle. Mais il est  noter qu'il ne ngligea rien pour disculper
Nicolas Vsvolodovitch de toute participation  la socit
secrte, de toute entente avec Pierre Stpanovitch. (Les
mystrieuse et fort ridicules esprances que ce dernier avait
fondes sur Stavroguine, Liamchine tait bien loin de les
souponner.)  l'en croire, Pierre Stpanovitch seul avait fait
prir les Lbiadkine, dans le but machiavlique d'asseoir sa
domination sur Nicolas Vsvolodovitch en le mlant  un crime.
Mais, au lieu de la reconnaissance sur laquelle il comptait,
Pierre Stpanovitch n'avait provoqu que l'indignation et mme le
dsespoir dans l'me du noble Nicolas Vsvolodovitch. Toujours
sans qu'on le questionnt, Liamchine laissa entendre, videmment 
dessein, que Stavroguine tait probablement un oiseau de trs
haute vole, mais qu'il y avait l un secret; il a vcu chez
nous, pour ainsi dire, incognito, observa le Juif, et il est
fort possible qu'il vienne encore de Ptersbourg ici (Liamchine
tait sr que Stavroguine se trouvait  Ptersbourg), seulement ce
sera dans de tout autres conditions et  la suite de personnages
dont on entendra peut-tre bientt parler chez nous. Il ajouta
qu'il tenait ces renseignements de Pierre Stpanovitch, l'ennemi
secret de Nicolas Vsvolodovitch.

(N.B. Deux mois aprs, Liamchine avoua que c'tait en vue de
s'assurer la protection de Stavroguine qu'il avait mis tous ses
soins  le disculper: il esprait qu' Ptersbourg Nicolas
Vsvolodovitch lui obtiendrait une commutation de peine, et qu'il
ne le laisserait pas partir pour la Sibrie sans lui donner de
l'argent et des lettres de recommandation. On voit par l combien
Liamchine s'exagrait l'importance de Stavroguine.)

Le mme jour, naturellement, on arrta Virguinsky et avec lui
toutes les personnes de sa famille. (Arina Prokhorovna, sa soeur,
sa tante et l'tudiante ont t mises en libert depuis longtemps;
on dit mme que Chigaleff ne tardera pas  tre relch, lui
aussi, attendu qu'aucun des chefs d'accusation ne le vise; du
reste, ce n'est encore qu'un bruit.) Virguinsky fit immdiatement
les aveux les plus complets; il tait au lit avec la fivre
lorsque la police pntra dans son domicile, et on prtend qu'il
la vit arriver avec une sorte de plaisir: Cela me soulage le
coeur, aurait-il dit. Dans les interrogatoires, il parat qu'il
rpond franchement et non sans une certaine dignit. Il ne renonce
 aucune de ses lumineuses esprances, tout en maudissant le
fatal concours de circonstances, qui lui a fait dserter la voie
du socialisme pour celle de la politique. L'enqute semble
dmontrer qu'il n'a pris au crime qu'une part fort restreinte,
aussi peut-il s'attendre  une condamnation relativement lgre.
Voil du moins ce qu'on assure chez nous.

Quant  Erkel, il est peu probable que le bnfice des
circonstances attnuantes lui soit accord. Depuis son
arrestation, il se renferme dans un mutisme absolu, ou ne parle
que pour altrer la vrit. Jusqu' prsent on n'a pas pu obtenir
de lui un seul mot de repentir. Et pourtant il inspire une
certaine sympathie mme aux magistrats les plus svres; sans
parler de l'intrt qu'veillent sa jeunesse et son malheur, on
sait qu'il n'a t que la victime d'un suborneur politique. Mais
c'est surtout sa pit filiale, aujourd'hui connue, qui dispose
les esprits en sa faveur. Sa mre est maintenant dans notre ville.
C'est une femme faible, malade, vieillie avant l'ge; elle pleure
et se roule littralement aux pieds des juges en implorant la
piti pour son fils. Il en adviendra ce qu'il pourra, mais chez
nous beaucoup de gens plaignent Erkel.

Lipoutine sjournait depuis deux semaines  Ptersbourg, quand il
y fut arrt. Sa conduite est difficile  expliquer. Il s'tait
muni, dit-on, d'un faux passeport et d'une somme d'argent
considrable; rien ne lui aurait t plus ais que de filer 
l'tranger. Cependant il resta  Ptersbourg. Aprs avoir cherch
pendant quelque temps Stavroguine et Pierre Stpanovitch, il
s'adonna soudain  la dbauche la plus effrne, comme un homme
qui a perdu tout bon sens et n'a plus aucune ide de sa situation.
On l'arrta dans une maison de tolrance, o il fut trouv en tat
d'ivresse. Maintenant s'il faut en croire les on dit, Lipoutine
n'est nullement abattu. Il prodigue les mensonges dans ses
interrogatoires, et se prpare avec une certaine solennit 
passer en jugement; l'issue du procs ne parat pas l'inquiter;
il a l'intention de prendre la parole au cours des dbats.
Infiniment plus convenable est l'attitude de Tolkatchenko, qui a
t arrt dans le district dix jours aprs son dpart de notre
ville: il ne ment pas, ne biaise pas, dit tout ce qu'il sait, ne
cherche pas  se justifier et reconnat ses torts en toute
humilit. Seulement il aime aussi  poser pour l'orateur, il parle
beaucoup et s'coute parler; sa grande prtention est de connatre
le peuple et les lments rvolutionnaires (?) qu'il contient; sur
ce chapitre il est intarissable; lui aussi compte, dit-on,
prononcer un discours  l'audience. De mme que Lipoutine,
Tolkatchenko semble esprer un acquittement, et cela ne laisse pas
d'tre trange.

Je le rpte, cette affaire n'est pas encore finie. Maintenant que
trois mois se sont couls, notre socit, remise de ses alarmes,
envisage les choses avec beaucoup plus de sang-froid. C'est  ce
point qu'aujourd'hui plusieurs considrent Pierre Stpanovitch
sinon tout  fait comme un gnie, du moins comme un homme dou de
facults gniales. Une organisation! disent-ils au club, en
levant le doigt en l'air. Du reste, tout cela est fortement
innocent, et ceux qui parlent ainsi sont le petit nombre. Au
contraire, les autres, sans nier l'intelligence de Pierre
Stpanovitch, voient en lui un esprit totalement ignorant de la
ralit, fru d'abstractions, dvelopp dans un sens exclusif et,
par suite, extrmement lger.

Je ne sais vraiment de qui parler encore pour n'oublier personne.
Maurice Nikolavitch nous a quitts dfinitivement. La vieille
gnrale Drozdoff est tombe en enfance... Mais il me reste 
raconter une histoire trs sombre. Je m'en tiendrai aux faits.

En arrivant d'Oustivo, Barbara Ptrovna descendit  sa maison de
ville. Elle apprit brusquement tout ce qui s'tait pass chez nous
en son absence, et ces nouvelles la bouleversrent. Elle s'enferma
seule dans sa chambre. Il tait tard, tout le monde tait fatigu,
on alla bientt se coucher.

Le lendemain matin, la femme de chambre remit d'un air mystrieux
 Daria Pavlovna une lettre qui, dit-elle, tait arrive dans la
soire de la veille, mais, comme mademoiselle tait dj couche,
elle n'avait pas os l'veiller. Cette lettre n'tait pas venue
par la poste, un inconnu l'avait apporte  Skvorechniki et donne
 Alexis Egoritch; celui-ci s'tait aussitt rendu  la ville,
avait remis le pli  la femme de chambre, et immdiatement aprs
tait retourn  Skvorechniki.

Daria Pavlovna, dont le coeur battait avec force, regarda
longtemps la lettre sans pouvoir se rsoudre  la dcacheter. Elle
en avait devin l'expditeur: c'tait Nicolas Stavroguine. Sur
l'enveloppe la jeune fille lut l'adresse suivante:  Alexis
Egoritch, pour remettre en secret  Daria Pavlovna.

Voici cette lettre:

Chre Daria Pavlovna,

Jadis vous vouliez tre ma garde-malade, et vous m'avez fait
promettre que je vous appellerais quand il le faudrait. Je pars
dans deux jours et je ne reviendrai plus. Voulez-vous venir avec
moi?

L'an dernier, comme Hertzen, je me suis fait naturaliser citoyen
du canton d'Uri, et personne ne le sait. J'ai achet dans ce pays
une petite maison. Je possde encore douze mille roubles; nous
nous transporterons l-bas et nous y resterons ternellement. Je
ne veux plus aller nulle part dsormais.

Le lieu est fort ennuyeux; c'est un vallon resserr entre des
montagnes qui gnent la vue et la pense; il y fait fort sombre.
Je me suis dcid pour cet endroit parce qu'il s'y trouvait une
maisonnette  vendre. Si elle ne vous plat pas, je m'en dferai
et j'en achterai une autre ailleurs.

Je ne me porte pas bien, mais j'espre que l'air de la Suisse me
gurira de mes hallucinations. Voil pour le physique; quant au
moral, vous savez tout; seulement, est-ce bien tout?

Je vous ai racont beaucoup de ma vie, mais pas tout. Mme  vous
je n'ai pas tout dit!  propos, je vous certifie qu'en conscience
je suis coupable de la mort de ma femme. Je ne vous ai pas vue
depuis lors, c'est pourquoi je vous dclare cela. Du reste, j'ai
t coupable aussi envers lisabeth Nikolaevna, mais sur ce point
je n'ai rien  vous apprendre; tout ce qui est arriv, vous
l'aviez en quelque sorte prdit.

Il vaut mieux que vous ne veniez pas. C'est une terrible bassesse
que je fais en vous appelant auprs de moi. Et pourquoi
enseveliriez-vous votre vie dans ma tombe? Vous tes gentille pour
moi et, dans mes accs d'hypocondrie, j'tais bien aise de vous
avoir  mes cts: devant vous, devant vous seule je pouvais
parler tout haut de moi-mme. Mais ce n'est pas une raison. Vous
vous tes dfinie vous-mme une garde-malade, -- tel est le mot
dont vous vous tes servie; pourquoi vous immoler ainsi? Remarquez
encore qu'il faut n'avoir pas piti de vous pour vous appeler, et
ne pas vous estimer pour vous attendre. Cependant je vous appelle
et je vous attends. En tout cas il me tarde d'avoir votre rponse,
car je dois partir trs prochainement. Si vous ne me rpondez pas,
je partirai seul.

Je n'espre rien de l'Uri; je m'en vais tout bonnement. Je n'ai
pas choisi exprs un site maussade. Rien ne m'attache  la Russie
o, comme partout, je suis un tranger.  la vrit, ici plus
qu'en un autre endroit j'ai trouv la vie insupportable; mais,
mme ici, je n'ai rien pu dtester!

J'ai mis partout ma force  l'preuve. Vous m'aviez conseill de
faire cela, pour apprendre  me connatre. Dans ces expriences,
comme dans toute ma vie prcdente, je me suis rvl immensment
fort. Vous m'avez vu recevoir impassible le soufflet de votre
frre; j'ai rendu mon mariage public. Mais  quoi bon appliquer
cette force, -- voil ce que je n'ai jamais vu, ce que je ne vois
pas encore, malgr les encouragements que vous m'avez donns en
Suisse et auxquels j'ai prt l'oreille. Je puis, comme je l'ai
toujours pu, prouver le dsir de faire une bonne action et j'en
ressens du plaisir;  ct de cela je dsire aussi faire du mal et
j'en ressens galement de la satisfaction. Mais ces impressions,
quand elles se produisent, ce qui arrive fort rarement, sont,
comme toujours, trs lgres. Mes dsirs n'ont pas assez de force
pour me diriger. On peut traverser une rivire sur une poutre et
non sur un copeau. Ceci pour que vous ne croyiez pas que j'aille
dans l'Uri avec des esprances quelconques.

Selon ma coutume, je n'accuse personne. J'ai expriment la
dbauche sur une grande chelle et j'y ai puis mes forces, mais
je ne l'aime pas et elle n'tait pas mon but. Vous m'avez suivi
dans ces derniers temps. Savez-vous que j'avais pris en grippe nos
ngateurs eux-mmes, jaloux que j'tais de leurs esprances? Mais
vous vous alarmiez  tort: ne partageant aucune de leurs ides, je
ne pouvais tre leur associ. Une autre raison encore m'empchait
de me joindre  eux, ce n'tait pas la peur du ridicule, -- je
suis au-dessus de cela, -- mais la haine et le mpris qu'ils
m'inspiraient; j'ai, malgr tout, les habitudes d'un homme comme
il faut, et leur commerce me rpugnait. Mais si j'avais prouv 
leur gard plus de haine et de jalousie, peut-tre me serais-je
mis avec eux. Jugez si j'en ai pris  mon aise!

Chre amie, crature tendre et magnanime que j'ai devine! Peut-
tre attendez-vous de votre amour un miracle, peut-tre vous
flattez-vous qu' force de rpandre sur moi les trsors de votre
belle me, vous finirez par devenir vous-mme le but qui manque 
ma vie? Non, mieux vaut ne pas vous bercer de cette illusion: mon
amour sera aussi mesquin que je le suis moi-mme, et vous n'avez
pas de chance. Quand on n'a plus d'attache  son pays, m'a dit
votre frre, on n'a plus de dieux, c'est--dire plus de but dans
l'existence. On peut discuter indfiniment sur tout, mais de moi
il n'est sorti qu'une ngation sans grandeur et sans force. Encore
me vant-je en parlant ainsi. Tout est toujours faible et mou. Le
magnanime Kiriloff a t vaincu par une ide, et -- il s'est brl
la cervelle; mais je vois sa magnanimit dans ce fait qu'il a
perdu la tte. Jamais je ne pourrai en faire autant. Jamais je ne
pourrai croire aussi passionnment  une ide. Bien plus, il m'est
impossible de m'occuper d'ides  un tel point. Jamais, jamais je
ne pourrai me brler la cervelle!

Je sais que je devrais me tuer, me balayer de la surface de la
terre comme un misrable insecte; mais j'ai peur du suicide, car
je crains de montrer de la grandeur d'me. Je vois que ce serait
encore une tromperie, -- un dernier mensonge venant s'ajouter 
une infinit d'autres. Quel avantage y a-t-il donc  se tromper
soi-mme, uniquement pour jouer  l'homme magnanime? Devant
toujours rester tranger  l'indignation et  la honte, jamais non
plus je ne pourrai connatre le dsespoir.

Pardonnez-moi de vous crire si longuement. Dix lignes
suffisaient pour appeler ma garde-malade.

Aprs avoir pris le train l'autre jour, je suis descendu  la
sixime station, et j'habite l incognito chez un employ dont
j'ai fait la connaissance il y a cinq ans, au temps de mes folies
ptersbourgeoises. crivez-moi  l'adresse de mon hte, vous la
trouverez ci-jointe.

Nicolas Stavroguine.

Daria Pavlovna alla aussitt montrer cette lettre  Barbara
Ptrovna. La gnrale en prit connaissance et, voulant tre seule
pour la relire, pria Dacha de se retirer, mais un instant aprs
elle rappela la jeune fille.

-- Tu pars? demanda-t-elle presque timidement.

-- Oui.

-- Va tout prparer pour le voyage, nous partons ensemble!

Dacha regarda avec tonnement sa bienfaitrice.

-- Mais que ferais-je ici maintenant? N'est-ce pas la mme chose?
Je vais aussi lire domicile dans le canton d'Uri et habiter au
milieu de ces montagnes... Sois tranquille, je ne serai pas
gnante.

On se mit  hter les prparatifs de dpart afin d'tre prts pour
le train de midi. Mais une demi-heure ne s'tait pas encore
coule, quand parut Alexis Egoritch. Le domestique venait de
Skvorechniki, o, dit-il, Nicolas Vsvolodovitch tait arriv
brusquement par un train du matin; le barine avait un air qui ne
donnait pas envie de l'interroger, il avait tout de suite pass
dans son appartement, o il s'tait enferm.

-- Quoiqu'il ne m'en ait pas donn l'ordre, j'ai cru devoir vous
informer de la chose, ajouta Alexis Egoritch, dont le visage tait
trs srieux.

Sa matresse s'abstint de le questionner et se contenta de fixer
sur lui un regard pntrant. En un clin d'oeil la voiture fut
attele. Barbara Ptrovna partit avec Dacha. Pendant la route,
elle fit souvent, dit-on, le signe de la croix.

On eut beau chercher Nicolas Vsvolodovitch dans toutes les pices
de son appartement, on ne le trouva nulle part.

-- Est-ce qu'il ne serait pas dans la mezzanine? observa avec
rserve Fomouchka.

Il est  noter que plusieurs domestiques avaient pntr  la
suite de Barbara Ptrovna dans l'appartement de son fils; les
autres attendaient dans la salle. Jamais auparavant ils ne se
seraient permis une telle violation de l'tiquette. La gnrale
voyait cela et ne disait rien.

On monta  la mezzanine; il y avait l trois chambres, on ne
trouva personne dans aucune.

-- Mais est-ce qu'il n'est pas all l? hasarda quelqu'un en
montrant la porte d'une petite pice au haut d'un escalier de bois
long, troit et excessivement roide. Le fait est que cette porte
toujours ferme tait maintenant grande ouverte.

-- Je n'irai pas l. Pourquoi aurait-il grimp l-haut? dit
Barbara Ptrovna, qui, affreusement ple, semblait interroger des
yeux les domestiques. Ceux-ci la considraient en silence. Dacha
tremblait.

Barbara Ptrovna monta vivement l'escalier; Dacha la suivit, mais
la gnrale ne fut pas plutt entre dans la chambre qu'elle
poussa un cri et tomba sans connaissance.

Le citoyen du canton d'Uri tait pendu derrire la porte. Sur la
table se trouvait un petit bout de papier contenant ces mots
crits au crayon: Qu'on n'accuse personne de ma mort, c'est moi
qui me suis tu.  ct de ce billet il y avait un marteau, un
morceau de savon et un gros clou, dont sans doute le dfunt
s'tait muni pour tre prt  tout vnement. Le solide lacet de
soie, videmment choisi d'avance, que Nicolas Vsvolodovitch
s'tait pass au cou, avait t au pralable savonn avec soin.
Tout indiquait que la prmditation et la conscience avaient
prsid jusqu' la dernire minute  l'accomplissement du suicide.

Aprs l'autopsie du cadavre, nos mdecins ont compltement cart
l'hypothse de l'alination mentale.

FIN



     [1] Les mots en italique sont en franais dans le texte.
     [2] C'est Tourguneff que Dostoevsky a voulu
reprsenter ici sous le nom de Karmazinoff. Il est  peine
besoin de faire remarquer que ce prtendu portrait n'est
qu'une injurieuse caricature.
     [3] Ce nom, emprunt au clbre ouvrage de
Larmontoff: _le Hros de notre temps_, est devenu en Russie
synonyme de Don Juan.
     [4] Le poud quivaut  peu prs  20 kilogrammes.
     [5] Un mtre 82 centimtres.
     [6] En Russie, une couronne _(vinetz_) est pose sur la
tte des jeunes poux pendant la crmonie nuptiale.
     [7] Nom donn en Russie aux insurgs du 14/26
dcembre 1825.
     [8] Les _zemstros_ sont des assembles provinciales qui
correspondent  peu prs  nos conseils gnraux.
     [9] Gardien d'un enfant.
     [10] Fils de gentilhomme.
     [11]  _Rassie_  pour  Russie ,  _Aglois_  pour
 Anglais  et plus bas  _astrolome_  pour  astronome ,
etc... traduisent un dfaut de prononciation de Fedka le
forat. (Note de E-books Libres et Gratuits).
     [12] Proverbe russe qui correspond  notre proverbe
franais: _Il vaut mieux s'adresser  Dieu qu' ses saints_.
     [13] Nom donn par les gens du peuple  Ptersbourg.
     [14] Pice de deux kopeks.
     [15] Pices de dix kopeks.
     [16] Fou religieux.
     [17] Membre d'une association d'ouvriers ou d'employs.
     [18] Un des cinq conjurs qui furent pendus aprs
l'insurrection du 14 dcembre 1825.
     [19] On sait que les Russes ont l'habitude de s'embrasser
sur la bouche.
     [20] 1/13 octobre.
     [21] Mesure de capacit pour les liquides qui quivaut 
12 l. 2.
     [22] Les Skoptzi (Eunuques) prtendent avoir pour
grand-prtre le tzar Pierre III, toujours vivant et prsent au
milieu d'eux.
     [23] Ivan Sousloff, paysan de Vladimir, fut adopt par
Daniel Philippovitch, fondateur de la secte des Flagellants, et
contribua puissamment aux progrs de cette hrsie.
     [24] Toutes les phrases en italiques dans ce chapitre sont
en franais dans le texte.
     [25] Locution proverbiale qui revient  dire:  Pas un de
vous ne sortira blanc de cette affaire. 
     [26] Partisans de la civilisation occidentale.
     [27] Il y a ici un calembour intraduisible: l'auteur joue
sur les mots _tchast _(poste de police) et _tchastni_
(particulier).
     [28] Quartier situ au-del de la rivire.
     [29] Les phrases en italiques dans ce chapitre sont en
franais dans le texte.
     [30] Les mots en italiques dans ce chapitre sont en
franais dans le texte.






End of Project Gutenberg's Les possds, by Fdor Mikhalovitch Dostoevski

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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