The Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais authentiques
du capitaine Corcoran, Premire Partie, by Alfred Assollant

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Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Premire Partie

Author: Alfred Assollant

Release Date: September 24, 2005 [EBook #16743]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***




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                             AVENTURES
                MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES
                           DU CAPITAINE
                             CORCORAN

[Illustration: Le capitaine Corcoran.]



                               PAR

                           A. ASSOLLANT


          ILLUSTRE DE 25 VIGNETTES DESSINES SUR BOIS

                        PAR A. DE NEUVILLE



                          PREMIRE PARTIE



PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79



                                1898










                             PROLOGUE



                                I

L'Acadmie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.

Ce jour-l,--le 29 septembre 1856,--vers trois heures de l'aprs-midi,
l'Acadmie des sciences de Lyon tait en sance et dormait unanimement.
Il faut dire, pour l'excuse de messieurs les acadmiciens, qu'on leur
lisait depuis midi le _Rsum_ succinct des travaux du clbre docteur
Maurice Schwartz, de Schwartzhausen, sur l'empreinte que laisse dans la
poussire la patte gauche d'une araigne qui n'a pas djeun. Du reste,
aucun des dormeurs ne s'tait rendu sans combat. L'un, avant d'appuyer
ses coudes sur la table et sa tte sur ses coudes, avait essay
d'esquisser  la plume le profil d'un snateur romain, mais le sommeil
l'avait surpris au moment o sa main savante traait les plis de la
toge; un autre avait construit un vaisseau de ligne avec une feuille de
papier blanc, et le doux ronflement qu'il faisait entendre semblait un
vent lger destin  enfler les voiles du navire. Le prsident seul,
pench en arrire et appuy sur le dossier de son fauteuil, dormait
avec dignit, et,--la main sur la sonnette, comme un soldat sous les
armes,--gardait une attitude imposante.

Pendant ce temps, le flot coulait toujours, et M. le docteur Maurice
Schwartz, de Schwartzhausen, se perdait en considrations infinies sur
l'origine et les consquences probables de ses dcouvertes. Tout 
coup l'horloge sonna trois coups et tout le monde s'veilla. Alors le
prsident prit la parole:

Messieurs, dit-il, les quinze premiers chapitres du beau livre dont
nous venons d'entendre la lecture contiennent tant de vrits nouvelles
et fcondes, que l'Acadmie, tout en rendant hommage au gnie de M. le
docteur Schwartz, ne sera pas fche, je crois, de remettre  la semaine
prochaine la lecture des quinze chapitres suivants. Par l, chacun de
nous aura plus de temps pour creuser et approfondir ce magnifique sujet
et pour proposer, s'il y a lieu, ses objections  l'auteur.

M. Schwartz ayant donn son consentement, on se hta de remettre la
lecture  un autre jour et de parler d'autre chose.

Alors un petit homme se leva, qui avait la barbe et les cheveux blancs,
les yeux vifs, le menton pointu, et dont la peau semblait colle sur les
os, tant il tait maigre et dcharn. Il fit signe qu'il allait parler,
et tout le monde aussitt garda le silence, car il tait de ceux qu'on
coute et qu'on se garde d'interrompre.

Messieurs, dit-il, notre trs-honorable et trs-regrett collgue,
M. Delaroche, est mort  Suez le mois dernier, au moment o il allait
s'embarquer pour l'Inde, et chercher dans les montagnes des Ghtes, vers
la source du Godavery, le Gouroukaramt, premier livre sacr des Indous,
antrieur mme aux Vdas, qu'on dit tre cach par les indignes 
la vue des Europens. Cet homme gnreux, dont le souvenir restera
ternellement cher  tous les amis de la science, se voyant mourir, n'a
pas voulu laisser son oeuvre imparfaite. Il a lgu cent mille francs
 celui qui voudra se charger de la recherche de ce beau livre, dont
l'existence, si l'on en croit les dires des brames, ne peut pas tre
mise en doute. Par son testament il institue votre illustre Acadmie
son excutrice testamentaire, et vous prie de choisir vous-mmes le
lgataire. Ce choix offre d'ailleurs plus d'une difficult, car le
voyageur que vous enverrez dans l'Inde doit tre robuste pour rsister
au climat, courageux pour braver la dent des tigres, la trompe des
lphants et les piges des brigands indous; il doit mme tre rus
pour tromper la jalousie des Anglais, car la Socit royale asiatique
de Calcutta a fait d'inutiles recherches et ne voudrait pas laisser  un
Franais l'honneur de dcouvrir le livre sacr. De plus, il faut qu'il
connaisse le sanscrit, le parsi et toutes les langues vulgaires ou
sacres de l'Inde. Ce n'est donc pas une petite affaire, et je propose 
l'Acadmie de mettre ce choix au concours.

Ce qui fut fait sur l'heure, et chacun alla dner.

Les concurrents se prsentrent en foule et brigurent les suffrages
de l'Acadmie; mais l'un tait faible de complexion, l'autre tait
ignorant, un troisime ne connaissait des langues orientales que
le chinois ou le turcoman, ou le pur japonais. Bref, plusieurs mois
s'coulrent sans que l'Acadmie et fait un choix entre les candidats.

Enfin, le 26 mai 1857, l'Acadmie tant en sance, on remit au prsident
la carte d'un tranger qui demandait  tre admis sur-le-champ.

Sur cette carte tait le nom: Le capitaine Corcoran.

Corcoran! dit le prsident. Corcoran! Quelqu'un connat-il ce nom-l?

Personne ne le connaissait. Mais l'assemble, qui tait curieuse comme
toutes les assembles, voulut voir l'tranger.

La porte s'ouvrit et le capitaine Corcoran parut.

C'tait un grand jeune homme de vingt-cinq ans  peine, qui se prsenta
simplement, sans modestie et sans orgueil. Son visage tait blanc et
sans barbe. Dans ses yeux, d'un vert de mer, se peignaient la franchise
et l'audace. Il tait vtu d'un paletot de laine alpaga, d'une chemise
rouge et d'un pantalon de coutil blanc. Les deux bouts de sa cravate,
noue  la _colin_, pendaient ngligemment sur sa poitrine.

Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous tiez dans l'embarras, et je
viens vous offrir mes services.

--Dans l'embarras! interrompit le prsident d'un air hautain, vous vous
trompez, monsieur. L'Acadmie des sciences de Lyon n'est jamais dans
l'embarras, non plus qu'aucune autre acadmie. Je voudrais bien savoir
ce qui embarrasse une socit savante qui compte parmi ses membres,
j'ose le dire,--mettant  part l'homme qui a l'honneur de la
prsider,--tant de beaux gnies, de belles mes et de nobles coeurs....

Ici l'orateur fut interrompu par trois salves d'applaudissements.

Puisqu'il en est ainsi, rpliqua Corcoran, et que vous n'avez besoin de
personne, j'ai l'honneur de vous saluer.

Il fit demi-tour  gauche et s'avana vers la porte.

Eh! monsieur, lui dit le prsident, que de vivacit! Dites-nous au
moins le sujet de votre visite.

--Voici, rpondit Corcoran, vous cherchez le Gouroukaramt, n'est-ce
pas?

Le prsident sourit d'un air ironique et bienveillant  la fois.

Et c'est vous, monsieur, dit-il, qui voulez dcouvrir ce trsor?

--Oui, c'est moi.

--Vous connaissez les conditions du legs de M. Delaroche, notre savant
et regrett confrre?

--Je les connais.

--Vous parlez anglais?

--Comme un professeur d'Oxford.

--Et vous pouvez en donner une preuve sur-le-champ?

--_Yes sir_, dit Corcoran. _You are a stupid fellow_. Voulez-vous
quelque autre chantillon de ma science?

--Non, non, se hta de dire le prsident, qui n'avait de sa vie entendu
parler la langue de Shakspeare, except au thtre du Palais-Royal.
C'est fort bien, cher monsieur.... Et vous connaissez aussi le sanscrit,
je suppose?

--Quelqu'un de vous, messieurs, serait-il assez bon pour demander un
volume de Baghavat Pouran? J'aurai l'honneur de l'expliquer  livre
ouvert.

--Oh! oh! dit le prsident. Et le parsi? et l'indoustani?

Corcoran haussa les paules.

Un jeu d'enfant! dit-il.

Et tout de suite, sans hsiter, il commena dans une langue inconnue
un discours qui dura dix minutes. Toute l'assemble le regardait avec
tonnement.

Quand il eut fini de parler:

Savez-vous, dit-il, ce que j'ai eu l'honneur de vous raconter l?

--Par la plante que M. Le Verrier a dcouverte! rpondit le prsident,
je n'en sais pas le premier mot.

--Eh bien! dit Corcoran, c'est de l'indoustani. C'est ainsi qu'on parle
 Kachmyr, dans le Nepl, le royaume de Lahore, le Moultan, l'Aoude, le
Bengale, le Dekkan, le Carnate, le Malabar, le Gandouna, le Travancor,
le Combetour, le Maissour, le pays des Sikhs, le Sindhia, le Djeypour,
l'Odeypour, le Djesselmire, le Bikanir, le Baroda, le Banswara, le
Noanagar, l'Holkar, le Bopal, le Baitpour, le Dolpour, le Satarah et
tout le long de la cte de Coromandel.

--Trs-bien! monsieur. Trs-bien! s'cria le prsident. Il ne nous reste
plus qu'une question  vous faire. Excusez mon indiscrtion. Nous sommes
chargs, par le testament de notre regrettable ami, d'une si lourde
responsabilit, que nous ne saurions trop....

--Bon! dit Corcoran. Parlez librement, mais vite, car Louison m'attend.

--Louison! reprit le prsident avec dignit. Qui est cette jeune
personne?

--C'est une amie qui me suit dans tous mes voyages.

A ces mots, on entendit un bruit de pas prcipits dans la salle
voisine. Puis une porte fut ferme avec un grand fracas.

Qu'est cela? demanda le prsident.

--C'est Louison qui s'impatiente.

--Eh bien, qu'elle attende, continua le prsident. Notre Acadmie n'est
pas, je suppose, aux ordres de Mme ou Mlle Louison.

--Comme il vous plaira, dit Corcoran.

Et, prenant un fauteuil que personne n'avait eu la politesse de lui
offrir, il s'assit, commodment appuy pour couter le discours de
l'acadmicien.

Or, le savant homme tait fort en peine pour trouver un exorde, car on
avait oubli de mettre sur la table de l'eau et du sucre, et chacun
sait que le sucre et l'eau sont les deux mamelles de l'loquence. Pour
rparer cet oubli impardonnable, il tira le cordon de la sonnette.

Mais personne ne parut.

Ce garon de salle est bien ngligent, dit-il enfin; je le ferai
renvoyer.

Et il sonna deux fois, trois fois, cinq fois, mais toujours inutilement.

Monsieur, dit Corcoran qui eut piti de son martyre, ne sonnez plus. Ce
garon se sera pris de querelle avec Louison et aura quitt la salle.

--Avec Louison! s'cria le prsident. Mais cette jeune personne est donc
d'un bien mauvais caractre?

--Non. Pas trop mauvais. Mais il faut savoir la prendre. Il aura voulu
la brusquer. Elle est si jeune, elle se sera emporte, probablement.

--Si jeune! Quel ge a donc Mlle Louison?

--Cinq ans tout au plus, dit Corcoran.

--Oh!  cet ge-l, il est facile d'en venir  bout.

--Je ne sais pas. Elle gratigne quelquefois, elle mord....

--Mais, monsieur, dit le prsident, il n'y a qu' la transporter dans
une autre salle.

--C'est difficile, rpliqua Corcoran. Louison est volontaire; elle n'est
pas habitue  se voir contrarie. Elle est ne sous les tropiques,
et ce climat brlant a excit encore l'ardeur naturelle de son
temprament....

--Voyons, dit le prsident, c'est assez causer de Mlle Louison.
L'Acadmie a quelque chose de plus important  faire. Je reviens  notre
interrogatoire. Vous tes d'une sant robuste, monsieur?

--Je le suppose, rpliqua Corcoran. J'ai eu deux fois le cholra, une
fois la fivre jaune, et me voil. J'ai mes trente-deux dents, et
quant  mes cheveux, touchez vous-mme et voyez s'ils ressemblent  une
perruque.

--C'est bien. Et vous tes vigoureux, j'espre?

--Euh! dit Corcoran, un peu moins que mon dfunt pre, mais assez pour
ma consommation journalire.

En mme temps, il regarda autour de lui, et, voyant que la fentre tait
scelle de gros barreaux de fer, il prit d'une main l'un des barreaux
et, sans effort apparent, il le tordit comme un bton de cire rouge
ramolli par le feu.

Diable! voil un vigoureux gaillard, s'cria un des acadmiciens.

--Oh! rpliqua Corcoran d'un air tranquille ceci n'est rien. Mais si
vous me montrez un canon de 36, je m'engagerai volontiers  le porter
sur la montagne de Fourvires.

L'admiration des assistants commenait  devenir de l'pouvante.

Et, continua le prsident, vous avez vu le feu, je suppose?

--Une douzaine de fois, dit Corcoran. Pas davantage. Dans les mers de
la Chine et de Borno, vous savez, un capitaine marchand doit toujours
avoir quelques caronades  bord pour se dfendre des pirates.

--Vous avez tu des pirates?

--A mon corps dfendant, rpliqua le marin, et deux ou trois cents tout
au plus. Oh! je n'tais pas seul  la besogne, et sur ce nombre, je n'en
ai gure tu plus de vingt-cinq ou trente pour ma part. Mes matelots ont
fait le reste.

A ce moment, la sance fut interrompue.

On entendit dans la salle voisine le bruit d'une et de plusieurs
chaises, qu'une personne inconnue venait de renverser.

C'est insupportable! s'cria le prsident. Il faut voir ce que c'est.

--Quand je vous disais qu'il ne fallait pas impatienter Louison! dit
Corcoran. Voulez-vous que je l'amne ici pour la calmer? Elle ne peut
pas vivre sans moi.

--Monsieur, rpliqua assez aigrement un acadmicien, quand on a chez soi
un enfant morveux, on le mouche; ou quinteux, on le corrige; ou criard,
on le met au lit; mais on ne l'amne pas dans l'antichambre d'une
socit savante!

--Vous n'avez plus de questions  faire? demanda Corcoran sans
s'mouvoir.

--Pardon! une encore, monsieur, dit le prsident en raffermissant sur
son nez ses lunettes d'or avec l'index de la main droite. tes-vous?...
voyons, vous tes brave, fort et bien portant, cela se voit. Vous
tes savant, et vous nous l'avez prouv en nous parlant couramment
l'indoustani, qu'aucun de nous ne comprend; mais, voyons, tes-vous....
comment dirai-je?... fin et rus, car vous savez qu'il faut l'tre
pour voyager chez ces peuples perfides et cruels. Et, quelque dsir que
l'Acadmie ait de vous dcerner le prix propos par notre illustre
ami Delaroche, quelque passion qu'elle ait de retrouver le fameux
Gouroukaramt que les Anglais ont cherch vainement dans toute la
presqu'le de l'Inde, cependant nous nous ferions un cas de conscience
d'exposer une vie aussi prcieuse que la vtre, et....

--Si je suis ou non rus, interrompit Corcoran, je l'ignore. Mais
je sais que mon crne tant celui d'un Breton de Saint-Malo, et
les poignets qui pendent au bout de mes deux bras tant d'une rare
pesanteur, et mon revolver tant de bonne fabrique, et mon dirk cossais
tant d'une trempe sans pareille, je n'ai encore vu nul tre vivant qui
ait mis impunment la main sur moi. C'est aux poltrons d'tre russ.
Dans la famille des Corcoran, on fait son trou devant soi, comme un
boulet de canon, et l'on passe.

--Mais, dit encore le prsident, quel est donc cet affreux vacarme?
C'est encore, je suppose, Mlle Louison qui s'amuse? Allez la calmer un
instant, monsieur, ou la menacer du fouet, car on n'y peut plus tenir.

--Ici, Louison, ici! s'cria Corcoran sans quitter son fauteuil.

A cet appel, la porte s'ouvrit comme enfonce par une catapulte, et
l'on vit apparatre un tigre royal d'une grandeur et d'une beaut
extraordinaires. D'un bond, l'animal s'lana par-dessus la tte des
acadmiciens et vint tomber aux pieds du capitaine Corcoran.

Eh bien! Louison, eh bien! ma chre! dit le capitaine, vous faites
du bruit dans l'antichambre, vous drangez la socit! C'est fort mal;
couchez-vous! Si vous continuez, je ne vous mnerai plus dans le monde.

Cette menace parut causer une terrible frayeur  Louison.



                              II

Comment l'Acadmie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec Louison.

Mais quelle que ft l'motion de Louison lorsque le capitaine Corcoran
l'eut menace de ne plus la conduire dans le monde,  coup sr cette
motion n'approchait pas de celle dont furent saisis les membres
de l'illustre Acadmie des sciences (de Lyon). Et si l'on veut bien
rflchir que leur profession habituelle tant d'tre savants et non
de jongler avec les tigres du Bengale, peut-tre ne leur saura-t-on pas
mauvais gr d'avoir eu leur part de faiblesse humaine.

Leur premire pense fut de regarder du ct de la porte et de
se prcipiter dans la salle voisine, d'o ils comptaient gagner
l'antichambre qui aboutit  un bel escalier par o l'on descend dans la
rue.

L, il ne leur serait pas difficile de gagner du terrain, car un bon
fantassin, lorsqu'il ne porte sur son dos ni vivres ni bagages, peut
faire aisment douze kilomtres  l'heure.

Or, l'acadmicien le plus loign de son domicile n'avait gure plus
d'un kilomtre ou deux  mesurer avant d'arriver au but, c'est--dire
au coin de sa chemine. Il avait donc de grandes chances d'chapper en
quelques minutes  la socit de Louison.

Quelque long que semble ce raisonnement lorsqu'on l'crit sur le papier,
il fut fait avec une rapidit si grande et si unanime, qu'en un clin
d'oeil tous les acadmiciens se levrent et voulurent prendre la fuite.

Le prsident lui-mme, bien qu'en toute circonstance il dt donner
l'exemple, et qu'en celle-ci il et montr tout le zle imaginable,
n'arriva pourtant que le dix-neuvime  la porte d'entre brise par le
choc de Louison.

Mais personne ne s'avisa de franchir le seuil. Louison, qui s'ennuyait
d'tre enferme, devina leur dessein, et voulut, elle aussi, prendre
l'air.

En un clin d'oeil et d'un bond elle passa pour la deuxime fois
par-dessus leurs ttes et tomba justement devant M. le secrtaire
perptuel, qui se htait de sortir le premier. Cet homme vnrable fit
un pas en arrire, et en aurait fait volontiers plusieurs autres, si les
pieds de ceux qui le suivaient n'avaient t un obstacle insurmontable.

A la vrit, quand on vit que Louison servait d'avant-garde, tout le
monde se hta de reculer, et le secrtaire perptuel fut dgag. Sa
perruque seule eut quelques faux plis.

Cependant Louison, toute joyeuse, avait pris le grand trot et se
promenait dans la salle d'attente comme un jeune lvrier qui va partir
pour la chasse. Elle regardait les acadmiciens avec des yeux vifs
et pleins de malice, et paraissait attendre les ordres du capitaine
Corcoran.

L'Acadmie fut fort indcise. Sortir n'tait pas sr  cause des
caprices de Louison. Rester tait moins sr encore.

On se groupait, on se pelotonnait dans un coin de la salle. On entassait
fauteuils sur fauteuils pour former une barricade.

Enfin le prsident, qui tait un homme sage, ainsi qu'on a pu en juger
par ses discours, mit tout haut l'avis que le capitaine Corcoran ferait
honneur et plaisir  tous les membres prsents de l'honorable assemble,
s'il consentait  filer par le chemin le plus direct et le plus court.

Bien que le mot _filer_ ne ft pas trs-parlementaire, Corcoran ne s'en
offensa point, sachant bien qu'il est des minutes o l'on n'a pas le
temps de choisir ses mots.

Messieurs, dit-il, je regrette bien vivement que....

--Ne regrettez rien, au nom de Dieu! et partez! s'cria le secrtaire
perptuel. Je ne sais ce que votre Louison regarde en moi, mais elle me
donne froid dans le dos.

Effectivement, Louison tait fort intrigue. Dans la confusion de la
mle, M. le secrtaire avait, sans y prendre garde, laisser glisser sa
perruque sur son paule droite; de sorte que le crne paraissait tout nu
aux yeux de Louison, et ce spectacle nouveau l'tonnait beaucoup.

Corcoran s'en aperut, et, sans dire un mot, il montra le chemin 
Louison et s'avana vers la seconde porte d'entre.

Mais cette porte tait solidement barricade en dehors. Et, pour comble
de malheur, comme elle tait en bronze, Corcoran lui-mme n'aurait pu
l'branler. Cependant il fit un effort et donna un tel coup d'paule,
que la porte et la muraille tremblrent et que la maison tout entire
en parut branle. Il allait en donner un second, mais le prsident
l'arrta.

Ce serait bien pire, dit-il, si vous faisiez tomber la maison sur nos
ttes.

--Que faire? dit alors le capitaine.... Ah! je vois un moyen.... Nous
allons passer par la fentre, Louison et moi.

[Illustration: M. le secrtaire avait laiss glisser sa perruque. (Page
18.)]

Le prsident eut un mouvement de gnrosit.

Capitaine, dit-il, prenez garde. D'abord, il faut desceller les
barreaux de fer. De plus, il y a trente pieds depuis la fentre jusqu'au
pav de la rue. Vous aller vous casser le cou. Quant  votre vilain
animal....

--Chut! rpondit Corcoran. Ne dites pas de mal de Louison. Elle est
trs-susceptible. Elle se fcherait.... Quant aux barreaux, c'est peu de
chose.

Et, en effet, il en arracha trois presque sans effort apparent.

Maintenant, ajouta-t-il, on peut passer.

A vrai dire, l'Acadmie tait partage entre la crainte de le voir se
casser le cou et le plaisir de dire adieu  Louison.

Corcoran s'assit sur la fentre et se disposa  descendre dans la rue
en s'aidant des sculptures et des saillies de la muraille. Mais, tout 
coup, le prsident le rappela.

Eh! dit-il, capitaine, est-ce que vous allez nous laisser seuls avec
Louison?

--Ma foi! rpliqua Corcoran, il faut bien que quelqu'un passe le
premier, et jamais Louison ne sautera si je ne lui donne pas l'exemple.

--Oui, reprit le prsident; mais si, quand vous serez descendu, Louison
refuse de sauter?

--Ah! si le ciel tombait, rpliqua Corcoran, bien des allouettes
seraient prises. Une dernire fois, faut-il descendre, oui ou non?

--Faites descendre Louison d'abord, dit le prsident.

--C'est juste! reprit Corcoran. Mais si je prends Louison par la peau
du cou et si je la jette par la fentre, Louison, qui est fantasque,
ne m'attendra pas, et se mettra  courir dans les rues, et dvorera
peut-tre dix ou douze personnes avant que j'aie pu venir  leur
secours. Vous ne connaissez pas l'apptit de Louison! Et justement il
est quatre heures, et elle n'a pas fait son _lunch_. Car elle fait son
lunch tous les jours  une heure aprs-midi, comme la reine Victoria.
Sabre et mitraille! elle n'a pas pris son lunch aujourd'hui! Ah! maudite
tourderie!

Au mot de _lunch_, les yeux de Louison tincelrent de plaisir.

Elle regarda l'un des acadmiciens, brave homme, bien portant, gros,
gras, frais et rose, ouvrit et ferma deux ou trois fois les mchoires
et fit claquer sa langue d'un air de satisfaction. De l'acadmicien, son
regard se porta sur Corcoran. Elle paraissait lui demander si le moment
tait venu de _luncher_. L'acadmicien vit ces deux regards et plit.

Allons, dit Corcoran, je reste.... Et toi, ma belle, ajouta-t-il
en caressant Louison, tiens-toi tranquille. Si tu ne lunches pas
aujourd'hui, tu luncheras demain, parbleu! Il ne faut pas tre sur sa
bouche.

Ici Louison gronda lgrement.

Silence, mademoiselle, dit Corcoran en levant sa cravache. Silence ou
vous aurez affaire  Sifflante!

Est-ce le discours du capitaine? est-ce la vue de Sifflante qui calma la
tigresse? Elle se coucha  plat ventre en frottant sa belle tte contre
la jambe de son ami en imitant le ron ron des chats.

Messieurs, dit le prsident, je vous invite  vous rasseoir. Si la
porte est ferme et barricade c'est sans doute parce que le portier est
all chercher du secours. Prenons patience en l'attendant, et si vous
voulez, pour ne pas perdre de temps, examinons sur-le-champ le beau
travail de notre savant confrre M. Crochet sur l'origine et la
formation de la langue mandchoue.

--Il s'agit bien de mandchou, interrompit en grognant un des
acadmiciens. Je donnerais le mandchou, tous ses composs, tous ses
drivs, et par-dessus le march le japonais et le thibtain, pour me
chauffer  l'heure qu'il est les pieds au coin de mon feu. A-t-on jamais
vu un coquin de portier comme celui-l? Brigand! je lui casserai ma
canne sur les paules!

--Je crois, suggra le secrtaire perptuel, que l'honorable assemble
ne jouit pas tout  fait du calme moral qui est si propre  favoriser
les investigations de la science, en sorte qu'il paratra peut-tre
convenable de remettre  un autre jour l'affaire des Mandchous. En
revanche, s'il plaisait au capitaine de nous raconter par suite de
quelles aventures nous nous trouvons aujourd'hui face  face avec Mlle
Louison....

--Oui, reprit le prsident, capitaine, racontez-nous vos aventures et
surtout l'histoire de votre jeune amie.

Corcoran s'inclina d'un air respectueux et commena son discours en ces
termes:



                               III

D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.

Peut-tre avez-vous entendu parler, messieurs, du clbre Robert
Surcouf, de Saint-Malo. Son pre tait le propre neveu du beau-frre
de mon bisaeul. Le trs-illustre et trs-savant Yves Quaterquem[1],
aujourd'hui membre de l'Institut de Paris, et qui a dcouvert, comme
chacun sait, le moyen de diriger les ballons, est mon cousin germain.
Mon grand-oncle Alain Corcoran, surnomm Barberousse tait au collge
en mme temps que feu M. le vicomte Franois de Chateaubriand, et eut
l'honneur, le 23 juin 1782, d'appliquer son poing ferm sur l'oeil du
vicomte, pendant la rcration, entre quatre heures et demie et cinq
heures de l'aprs-midi. Vous voyez, messieurs, que je suis de bonne
maison, et que les Corcoran peuvent lever haut la tte et regarder le
soleil en face.

[Note 1: Voir _les Amours de Quaterquem_.]

De moi-mme j'ai peu de chose  dire. Je suis n une ligne de pche  la
main. Je montais seul dans la barque de mon pre  l'ge o les autres
enfants connaissent  peine l'alphabet, et quand mon pre eut pri en
portant secours  un bateau pcheur en dtresse, je m'embarquai sur _la
Chaste Suzanne_, de Saint-Malo, qui allait pcher la baleine vers le
dtroit de Behring; aprs trois ans de courses vers le ple nord et le
ple sud, je passai de _la Chaste Suzanne_ sur _la Belle-milie_, de _la
Belle-milie_ sur le _Fier-Artaban_ et du _Fier-Artaban_ sur le _Fils
de la Tempte_, un brick ail qui file ses dix-huit noeuds  l'heure,
toutes voiles dehors.

--Monsieur, interrompit le secrtaire perptuel de l'Acadmie, vous nous
avez promis l'histoire de Louison.

--Prenez patience, rpliqua Corcoran, la voici.

Mais un bruit lointain de tambours lui coupa la parole. On battait le
rappel.

--Qu'est ceci? demanda le prsident avec inquitude.

--Je devine, rpondit Corcoran. C'est le portier effray qui a barricad
la porte et qui est all demander du secours au poste voisin. Poltron,
va!

--Parbleu! dit un acadmicien, il aurait bien mieux fait de laisser
la porte ouverte. Je ne perdrais pas mon temps  couter l'histoire de
Louison.

--Attention! dit le capitaine. Voici qui devient srieux. On sonne le
tocsin.

Effectivement le tocsin retentit au clocher le plus voisin, et se
communiqua bientt  tous les autres avec la rapidit de la flamme
pousse par le vent.

Bombes et mitraille! dit en riant le capitaine. L'affaire sera chaude,
ma pauvre Louison, car je vois qu'on va t'assiger comme une place
forte....

Pour revenir  mon histoire, messieurs, c'tait vers la fin de
l'anne de 1853, j'avais fait construire _le Fils de la Tempte_ 
Saint-Nazaire, et je venais de dcharger dans le port de Batavia sept
ou huit cents barriques de vin de Bordeaux. L'affaire tait bonne. Donc,
content de moi, de mon prochain, de la divine Providence et de l'tat
de mes affaires, je rsolus un jour de prendre un plaisir qu'on n'a pas
souvent sur mer: c'est celui de la chasse au tigre.

Vous n'ignorez pas, messieurs, que le tigre, qui est, d'ailleurs,
le plus bel animal de la cration,--regardez Louison,--a reu
malheureusement du ciel un apptit extraordinaire. Il aime le boeuf,
l'hippopotame, la perdrix, le livre; mais ce qu'il prfre  tout,
c'est le singe,  cause de sa ressemblance avec l'homme; et l'homme,
 cause de sa supriorit sur le singe. De plus, il est dlicat, il ne
mange jamais deux fois du mme morceau, et par exemple, si Louison avait
dvor  djeuner une paule de M. le secrtaire perptuel, rien ne
pourrait l'obliger  goter de l'autre paule  l'heure du _lunch_. Elle
est friande comme un chat d'vque. (Ici le secrtaire fit la grimace.)

Mon Dieu, monsieur, continua Corcoran, je sais bien que Louison aurait
tort, et que les deux paules se valent: mais c'est son caractre; on ne
se refait pas.

Je partis de Batavia, portant mon fusil sur l'paule, et chauss de
grandes bottes comme un Parisien qui va chercher un livre dans la
plaine Saint-Denis. Mon armateur, M. Cornlius Van Crittenden, voulait
me faire accompagner par deux Malais chargs de dpister le tigre et de
se faire manger  ma place, si par hasard le tigre tait plus habile que
moi. Vous entendez bien que moi, Ren Corcoran, dont le bisaeul tait
l'oncle du pre de Robert Surcouf, je me mis  rire en entendant cette
proposition. On est Malouin, ou l'on n'est pas Malouin, n'est-ce pas?
Or, je suis Malouin, et, de mmoire d'homme, on n'a jamais entendu
parler d'un Malouin mang par un tigre. Du reste, la rciproque est
vraie, et l'on ne sert pas souvent de tigres sur la table des Malouins.

Cependant, comme, aprs tout, il me fallait des aides pour transporter
ma tente et mes provisions, les deux Malais me suivirent, conduisant un
chariot.

Je rencontrai d'abord,  quelques lieues de Batavia, une rivire assez
profonde qui traversait la fort des singes, aussi grande et plus
peuple d'animaux carnassiers que le dpartement mme de la Seine.
C'est dans ces pais fourrs qu'on trouve le lion, le tigre, le boa
constrictor, la panthre et le caman, les plus froces de toutes les
btes de la cration,--l'homme seul except, qui tue sans besoin et pour
le plaisir de tuer.

Ds qu'il fut dix heures du matin, la chaleur devint si forte, que les
Malais eux-mmes, accoutums pourtant  leur propre climat, demandrent
grce et se couchrent  l'ombre. Pour moi, je m'tendis dans le
chariot, la main sur ma carabine, car je craignais quelque surprise, et
dormis profondment.

Un spectacle trange m'attendait au rveil.

La rivire sur le bord de laquelle j'avais tabli mon campement tait
appele Mackintosh, du nom d'un jeune cossais qui tait venu chercher
fortune  Batavia. Un jour, comme il la remontait en bateau avec
quelques amis, un coup de vent jeta son chapeau dans la rivire.
Mackintosh tendit le bras pour le ressaisir, mais au moment o il le
touchait, une gueule effroyable et qui semblait appartenir  quelque
tronc d'arbre flottant sur l'eau se referma sur sa main, la saisit et
l'entrana au fond de l'eau.

Cette gueule tait celle d'un caman qui n'avait pas djeun.

On fit d'inutiles efforts pour repcher Mackintosh et pour le venger;
mais la Providence se chargea de chtier le meurtrier.

La longue-vue de l'cossais pendait en bandoulire sur sa poitrine. Soit
que le caman fut trop vorace ou trop affam pour bien distinguer ce
qu'il avalait, la longue-vue de Mackintosh se mit,  ce qu'il parat, en
travers du gosier de l'amphibie, de manire qu'il ne put ni avaler tout
 fait cet infortun jeune homme, ni remonter du fond de l'eau  la
surface pour respirer plus  l'aise, et qu'il mourut victime de sa
gloutonnerie. On le retrouva quelques jours aprs noy, tendu sur le
rivage, et n'ayant pas lch Mackintosh.

Monsieur, interrompit le prsident de l'Acadmie, il me semble que vous
vous cartez sensiblement de votre sujet; vous nous aviez promis de
nous donner l'histoire de Louison et non pas celle de la longue-vue de
monsieur Mackintosh.

--Monsieur le prsident, rpliqua Corcoran avec dfrence, je reviens 
Louison.

Il tait donc  peu prs deux heures de l'aprs-midi lorsque je fus
veill tout  coup par des cris horribles. Je me mets sur mon sant,
j'arme ma carabine, et j'attends avec patience l'ennemi.

Ces cris taient pousss par mes deux Malais, qui accouraient tout
effrays, pour chercher un asile sur le chariot.

Matre! matre! dit l'un des deux, voici le seigneur qui s'avance!
Prenez garde!

--Quel seigneur? dis-je.

--Le seigneur tigre!

--Eh bien, il m'pargnera la moiti du chemin. Voyons donc ce terrible
seigneur!

Tout en parlant, je sautai  terre et j'allai  la rencontre de
l'ennemi. On ne le voyait pas encore, mais on pouvait deviner son
approche  la frayeur et  la fuite de tous les autres animaux. Les
singes se htaient de remonter sur les arbres, et du haut de ces
observatoires, lui faisaient des grimaces pour le braver. Quelques-uns
mme, plus hardis, lui jetaient  la tte des noix de cocos. Pour moi,
je ne devinai la direction dans laquelle il marchait qu'au bruit des
feuilles qu'il foulait et froissait sous ses pieds. Peu  peu, ce bruit
se rapprocha de moi, et comme le chemin tait  peine assez large pour
laisser passer deux chariots, je commenai  craindre de l'apercevoir
trop tard, et de n'avoir pas le temps de l'ajuster, car l'paisseur du
fourr le cachait entirement.

Heureusement, je reconnus bientt qu'il devait passer prs de moi, mais
sans me voir, et qu'il allait tout simplement boire dans la rivire.

Enfin je l'aperus, mais seulement de profil. Sa gueule tait
ensanglante; il avait l'air satisfait et les jambes cartes, comme un
rentier qui va fumer son cigare sur le boulevard des Italiens aprs un
bon djeuner.

A dix pas de moi, le bruit sec du chien de ma carabine que j'armais
parut lui causer quelque inquitude. Il tourna la tte  demi, m'aperut
 travers un buisson qui nous sparait et s'arrta pour rflchir.

Je le suivais de l'oeil; mais pour le tuer d'un coup, il aurait fallu
l'ajuster au front ou au coeur et il s'tait pos de trois quarts, comme
un tigre de qualit qui fait faire son portrait par le photographe.

Quoi qu'il en soit, la divine Providence m'pargna ce jour-l un meurtre
dplorable; car ce tigre, ou plutt cette tigresse, n'tait autre que ma
belle et charmante amie, cette douce Louison que vous voyez et qui nous
coute d'une oreille si attentive.

Louison (je puis bien  prsent lui donner ce nom) avait djeun, comme
je vous l'ai dit, et ce fut un grand bonheur pour moi et pour elle.
Elle ne pensait qu' digrer en paix. Aussi, aprs m'avoir regard
obliquement pendant quelques secondes.... tenez,  peu prs comme elle
regarde  prsent le secrtaire perptuel....

(Ici le secrtaire changea de place et alla s'asseoir derrire le
prsident.)

Elle continua lentement son chemin et s'avana vers la rivire qui
coulait  quelques pas de l.

Tout  coup je vis un curieux spectacle. Louison, qui marchait jusque-l
d'un air indiffrent et superbe, ralentit tout  coup son pas, et,
allongeant son beau corps, si long dj, elle s'avana, en rasant le sol
et prenant les plus grandes prcautions pour n'tre ni vue ni entendue,
auprs d'un large et long tronc d'arbre qui tait tendu sur le sable,
au bord de la rivire Mackintosh.

Je marchais derrire elle, la carabine  l'paule, toujours prt 
tirer, attendant une occasion favorable.

Mais je fus bien tonn. En approchant du tronc d'arbre, je vis qu'il
avait des pattes et des cailles qui brillaient au soleil; les yeux
taient ferms et la gueule tait ouverte.

C'tait un crocodile qui dormait sur le sable, au soleil, comme un
juste. Aucun rve ne troublait ce tranquille sommeil. Il ronflait
paisiblement, comme ronflent les crocodiles qui n'ont pas de mauvaise
action sur la conscience.

Ce sommeil, cette pose pleine de grce et d'abandon, je ne sais quoi
encore, probablement quelque inspiration de l'esprit malin, tout parut
tenter Louison. Je vis ses lvres s'carter. Elle riait comme un jeune
polisson qui va jouer un bon tour  son matre d'cole.

Elle avana doucement la patte et l'enfona tout entire dans la gueule
du crocodile. Elle essayait d'arracher la langue du dormeur pour la
manger en guise de dessert, car Louison est trs-friande; c'est le
dfaut de son sexe et de son ge.

Mais elle fut bien svrement punie de sa mauvaise pense.

Elle n'eut pas plutt touch la langue du crocodile, que la gueule de
celui-ci se referma. Il ouvrit les yeux,--de grands yeux couleur vert
de mer, que je vois encore,--et regarda Louison d'un air de surprise, de
colre et de douleur qu'il est impossible de peindre.

De son ct, Louison n'tait pas  la noce. La pauvre chrie se
dbattait comme un diable entre les dents aigus du crocodile.
Heureusement, elle serrait si fort la langue de celui-ci avec ses
griffes, que le malheureux n'osait user de toutes ses forces et lui
couper la patte, comme il l'aurait fait aisment si sa langue avait t
libre.

Jusque-l le combat tait gal, et je ne savais pour qui faire des
voeux, car enfin l'intention de Louison n'tait pas bonne, et sa
plaisanterie tait fort dsagrable pour son adversaire; mais Louison
tait si belle! Elle avait tant de grces dans les formes, tant de
souplesse dans les membres, tant de varit dans les mouvements! Elle
ressemblait  une jeune chatte,  peine en sevrage, qui joue au soleil
sous les yeux de sa mre.

Mais, hlas! ce n'tait pas pour jouer qu'elle se tordait sur le sable
en poussant des cris rauques qui faisaient retentir la fort. Les
singes, perchs en sret sur les cocotiers, regardaient en riant ce
terrible combat. Les babouins montraient Louison aux macaques et
lui faisaient, le petit doigt pos sur le nez et la main dploye en
ventail, le geste moqueur des gamins de Paris. L'un d'eux mme, plus
hardi que les autres, descendit de branche en branche jusqu' six ou
sept pieds de terre, et l, se suspendant par la queue, il osa du bout
de ses ongles gratter lgrement le mufle de la redoutable tigresse.
A cette plaisanterie, tous les babouins poussrent de grands clats de
rire; mais Louison fit un geste si prompt et si menaant, que le jeune
babouin qui l'avait essaye n'osa pas la recommencer, et se tint pour
trs-heureux d'avoir chapp aux dents meurtrires de son ennemie.

Cependant le crocodile entranait la pauvre tigresse dans la rivire.
Elle leva les yeux au ciel, comme pour implorer sa piti ou le prendre 
tmoin de son martyre, et les abaissa sur moi par hasard.

Quels beaux yeux! Quel mlancolique et doux regard o se peignaient
toutes les angoisses de la mort! Pauvre Louison!

Au mme instant le crocodile plongea, entranant Louison sous l'eau. A
cette vue je me dcidai.

Le bouillonnement de la rivire indiquait les efforts de Louison pour se
dgager. J'attendis pendant une demi-minute, la carabine  l'paule, le
doigt sur la dtente, l'oeil fixe.

Heureusement, Louison, qui est un animal, si vous voulez, mais qui n'est
pas une bte, s'tait dans son dsespoir accroche fortement  un tronc
d'arbre qui pendait sur le bord de l'eau.

Cette prcaution lui sauva la vie.

A force de se dbattre, elle parvint  lever sa tte au-dessus de la
rivire et  se tirer par l du danger le plus pressant, celui de se
noyer.

Peu  peu le crocodile lui-mme sentit le besoin de respirer, et, moiti
de gr, moiti de force, revint avec elle au rivage.

C'est l que je l'attendais. En un clin d'oeil son sort fut dcid.
L'ajuster, tirer mon coup de carabine, lui envoyer une balle dans l'oeil
gauche et lui briser le crne, ce fut l'affaire de deux secondes. Le
malheureux ouvrit la gueule et voulut gmir. Il battit le sable de ses
quatre pieds et expira.

[Illustration: Cependant le crocodile entranait la tigresse dans la
rivire. (P. 35.)]

La tigresse, plus prompte encore que moi, avait dj retir de la gueule
de son ennemi sa patte  demi dchire.

Son premier mouvement, je dois le dire, ne fut pas un tmoignage de
confiance ou de reconnaissance. Peut-tre pensait-elle avoir plus 
craindre de moi que du crocodile. Elle essaya d'abord de fuir; mais
la pauvre bte, rduite  trois pattes et presque estropie de
la quatrime, ne pouvait aller bien loin. Au bout de dix pas, je
l'atteignis.

Je vous avouerai, messieurs, que je me sentais dj beaucoup d'amiti
pour elle. D'abord je lui avais rendu un grand service, et vous savez
qu'on s'attache bien plus  ses amis par les services qu'on leur rend
que par ceux qu'on reoit d'eux. De plus, elle me paraissait d'un
trs-bon caractre, car la plaisanterie mme qu'elle avait voulu faire
au crocodile indiquait un naturel port  la joie; or, la joie, vous le
savez, messieurs, quand elle n'est pas feinte, est le symptme d'un bon
coeur et d'une bonne conscience.

Enfin j'tais seul, en pays tranger,  cinq mille lieues de Saint-Malo,
sans amis, sans parents, sans famille. Il me sembla que la socit d'un
ami qui me devrait la vie,--cet ami et-il quatre pattes, des griffes
redoutables et des dents terribles,--vaudrait toujours mieux que rien.

Avais-je tort?

Non, messieurs. Et la suite l'a bien prouv.

Mais, pour ne pas anticiper sur mon histoire, je dois dire que Louison
ne me parut pas avoir besoin d'un ami autant que moi.

Quand je m'approchai d'elle, je la vis, ne pouvant se soutenir qu'avec
peine sur trois pattes, se coucher sur le dos, et l, attendre mon
attaque en dsespre. Elle poussait le cri rauque qui lui est habituel
quand elle se met en colre, elle grinait des dents, elle me montrait
ses griffes et semblait prte  me dvorer, ou tout au moins  vendre
chrement sa vie.

Mais je sais apprivoiser les tres les plus froces.

Je m'avanai donc d'un air paisible. Je dposai ma carabine sur le
sable,  porte de la main, je me penchai sur la tigresse, et je lui
caressai doucement la tte comme  un enfant.

D'abord elle me regarda obliquement, comme pour m'interroger. Mais quand
elle vit que mes intentions taient bonnes, elle se remit sur le ventre,
lcha doucement ma main, et d'un air triste me prsenta sa patte malade.
Je sentis  mon tour tout le prix de cette marque de confiance, et
je regardai cette patte avec soin. Rien n'tait bris. Les dents du
crocodile n'avaient mme pas pntr fort avant,  cause de la manire
dont Louison lui serrait la langue.

Je me contentai de laver la plaie avec soin. Je tirai de ma carnassire
un flacon d'alcali dont je versai une ou deux gouttes sur la blessure,
et je fis signe  Louison de me suivre.

Soit reconnaissance, soit dsir d'tre panse avec soin, elle se
laissa conduire et me suivit jusqu'au chariot, o les deux Malais
qui m'accompagnaient faillirent mourir de peur en l'apercevant. Ils
sautrent  bas du chariot et rien ne put les dcider  y remonter.

Le jour suivant nous retournmes  Batavia. Cornlius van Crittenden
fut bien tonn de me voir arriver avec ma nouvelle amie,  qui j'avais
donn tout de suite le nom de Louison, et qui me suivait dans les rues
comme un jeune chien.

Huit jours aprs je levai l'ancre, emmenant la tigresse, qui n'a jamais
cess de me tenir fidle compagnie. Une nuit mme, dans les parages de
Borno, elle m'a sauv la vie.

Mon brick fut surpris par un temps calme  trois lieues de l'le. Vers
minuit, comme mon quipage, compos de douze hommes seulement, s'tait
endormi, une centaine de pirates malais monta tout  coup  bord et jeta
dans la mer le matelot qui tenait le gouvernail.

Ce meurtre fut commis si promptement, que personne n'entendit le moindre
bruit et ne put dfendre le malheureux matelot.

De l on courut  la porte de ma chambre pour l'enfoncer. Mais Louison
dormait  l'intrieur, au pied de mon lit.

Elle s'veille au bruit, et commence  grogner d'une manire terrible.

En deux secondes je fus debout, un pistolet dans chaque main, ma hache
d'abordage entre les dents.

Au mme instant, les pirates enfoncent la porte et se prcipitent dans
ma cabine. Le premier qui s'avana eut la cervelle brise d'un coup de
pistolet. Le second tomba frapp d'une balle. Le troisime fut jet 
terre par Louison, qui, d'un coup de dent, lui brisa la nuque.

Je fendis la tte au quatrime d'un coup de hache, et je montai sur le
pont en appelant mes matelots  l'aide.

Pendant ce temps, Louison faisait merveille. D'un bond elle renversa
trois Malais qui voulaient me poursuivre. D'un autre bond elle fut au
milieu de la mle. Ses mouvements avaient la promptitude de l'clair.

En deux minutes elle tua six des pirates. Les ongles de ses griffes
pntraient comme des pointes d'pe dans la chair de ces malheureux.
Quoiqu'elle perdit son sang par trois blessures, elle n'en paraissait
que plus ardente  la bataille et me couvrait de son corps.

[Illustration: Je versai deux gouttes d'alcali sur la blessure. (Page
41.)]

Enfin mes matelots arrivrent, arms de revolvers et de barres de fer.
Ds lors la victoire fut dcide. Une vingtaine de pirates furent jets
 l'eau. Les autres s'y jetrent eux-mmes pour regagner leurs barques
 la nage, et nous ne perdmes qu'un seul homme, celui qui avait t
gorg d'abord.

Je vous laisse  deviner si Louison fut bien panse. Depuis cette
nuit-l, o elle m'avait pay sa dette, entre elle et moi, c'est  la
vie,  la mort. Nous ne nous quittons jamais.

Je vous prie donc, messieurs, d'excuser la libert que j'ai prise de
l'amener jusqu'ici.

Je l'avais laisse dans l'antichambre, mais le portier l'aura vue, aura
pris peur, aura ferm la porte, et fait sonner le tocsin pour venir 
votre secours.

--Tout ceci, monsieur, dit doucement le prsident, n'empche pas que par
votre faute, ou par la faute de Mlle Louison et du portier, nous avons
pass l'aprs-midi dans la socit d'une bte froce, et que notre dner
en sera refroidi.

Ici M. le prsident de l'Acadmie des sciences de Lyon fut interrompu
par un grand bruit. On entendit les tambours battre, et l'on mit la tte
aux fentres.

Dieu soit lou! s'cria le secrtaire perptuel, voici la force
publique qui arrive. Nous touchons  la dlivrance.

En effet, trois mille personnes remplissaient la place et les rues
environnantes. Une compagnie d'infanterie tait  l'avant-garde et
chargeait ses fusils en face du palais de l'Acadmie.

Tout  coup un commissaire de police, ceint d'une charpe tricolore,
s'avana, fit signe aux tambours de se taire et dit d'une voix forte:

Au nom de la loi, rendez-vous!

--Monsieur le commissaire, cria le prsident par la fentre, il ne
s'agit pas de nous rendre, mais d'ouvrir la porte.

Le commissaire fit signe alors  des ouvriers serruriers, qu'il avait
amens par prcaution, de dbarrasser la porte d'entre de tous les
obstacles que le portier de l'Acadmie avait accumuls pour barrer le
passage  Louison.

Quand ses ordres eurent t excuts, l'officier qui commandait la
compagnie d'infanterie cria:

Apprtez vos armes! En joue!

Et se tint prt  faire fusiller Louison ds qu'elle paratrait.

Messieurs, dit Corcoran aux acadmiciens, vous pouvez sortir. Quand
vous serez en sret, je sortirai moi-mme du palais, et Louison ne
quittera la place qu'aprs moi. N'ayez donc aucune crainte.

[Illustration: Tout  coup un commissaire de police.... (Page 46.)]

--Surtout, capitaine, pas d'imprudence! dit le prsident en lui serrant
la main et lui disant adieu.

Les acadmiciens se htrent de sortir. Louison les regardait d'un oeil
tonn, et paraissait prte  s'lancer sur leurs traces; mais Corcoran
la retint.

Aussitt qu'ils furent tous deux seuls dans le palais, Corcoran fit
signe  la tigresse de rentrer dans la salle des sances, et s'avana
sur le perron pour parler au commissaire.

Monsieur le commissaire, dit-il, je suis prt  emmener mon tigre
paisiblement, si l'on veut bien me promettre de ne pas lui faire de mal.
Nous irons droit au bateau  vapeur qui est sur le Rhne, et je m'engage
 enfermer Louison dans ma cabine de manire qu'elle ne pourra gner ni
effrayer personne.

--Non! non!  mort le tigre! cria la foule, qui se rjouissait dj de
la pense de voir une chasse au tigre.

--cartez-vous, monsieur, cria le commissaire.

Corcoran essaya un nouvel effort, mais rien ne put persuader
l'inflexible magistrat.

Alors le Malouin parut prendre son parti. Il se pencha vers Louison et
l'embrassa tendrement. On et dit qu'il lui parlait  l'oreille.

Voyons, dit l'officier, toutes ces tendresses sont-elles finies?

Corcoran le regarda d'un air qui n'annonait rien de bon.

Je suis prt, dit-il enfin, mais ne tirez pas, je vous prie, avant
que je sois hors de porte. Je ne veux pas avoir la douleur de voir mon
unique ami assassin sous mes yeux.

On trouva sa demande raisonnable, et quelques personnes commencrent
mme  s'intresser au sort de Louison. Corcoran eut donc toute libert
de descendre l'escalier. Louison, tapie derrire la porte de la salle,
le regardait s'loigner, mais ne montrait pas la tte et semblait
souponner le danger qui la menaait. Il y eut un moment de terrible
attente.

Tout  coup Corcoran, qui avait dj dpass la compagnie d'infanterie,
se retourna brusquement et cria trois fois:

Louison! Louison! Louison!

A ce cri,  cet appel, le tigre fit un bond terrible et tomba au pied de
l'escalier.

Avant que l'officier et ordonn de faire feu, Louison s'lana d'un
second bond par-dessus la tte des soldats et se mit  suivre au grand
trot le capitaine Corcoran.

Tirez! tirez donc! criait la foule pouvante.

Mais l'officier fit dsarmer les fusils. Pour atteindre le tigre, on
aurait tu ou bless cinquante personnes. On se contenta donc de suivre
Corcoran et Louison jusqu'au port, o ils s'embarqurent paisiblement,
suivant la promesse du capitaine.

Le lendemain, le capitaine Corcoran arriva  Marseille, et attendit
les instructions de l'Acadmie des sciences de Lyon. Ces instructions,
rdiges par le secrtaire perptuel lui-mme, taient dignes de passer
 la postrit la plus recule; mais un malheureux accident obligea plus
tard le capitaine  les jeter au feu, de sorte qu'on est rduit  en
deviner le contenu par le rcit mme des actions du clbre Malouin. Au
reste, il suffira de dire qu'elles taient dignes de la savante Acadmie
qui les avait envoyes et de l'illustre voyageur  qui elles taient
destines.



                                 IV

_Lord Henri Braddock, gouverneur gnral de l'Indoustan, au colonel
Barclay, rsident, attach  la personne d'Holkar, prince des Mahrattes,
 Bhagavapour, sur la Nerbuddah._

Calcutta, 1er janvier 1857.

On m'informe de divers cts qu'il se prpare quelque chose contre
nous, qu'on a surpris des signes mystrieux changs entre les
indignes,  Luknow,  Patna,  Bnars,  Delhi, chez les Radjpoutes et
jusque chez les Sikhs.

Si quelque rvolte venait  clater et  gagner les pays des Mahrattes,
l'Inde entire serait en feu dans l'espace de trois semaines. C'est ce
qu'il faut viter  tout prix.

Vous aurez donc soin, aussitt la prsente reue, d'obliger, sous un
prtexte quelconque, Holkar  dsarmer ses forteresses et  remettre
dans nos mains ses canons, ses fusils, ses munitions et son trsor. Par
l, il sera hors d'tat de nuire, et son trsor nous servira d'otage
dans le cas o, malgr nos prcautions, il voudrait faire quelque
tentative dsespre. Justement, les coffres de la Compagnie sont vides,
et ce renfort d'argent viendrait fort  propos.

S'il refuse, c'est parce qu'il a de mauvais desseins, et dans ce
cas, il ne doit mriter aucun pardon. Vous irez prendre aussitt le
commandement des 13e, 15e et 31e rgiments d'infanterie europenne, que
sir William Maxwell, gouverneur de Bombay, mettra sous vos ordres avec
quatre ou cinq rgiments de cavalerie indigne et d'infanterie cipaye.
Vous ferez le sige de Bhagavapour, et, quelques conditions que vous
demande Holkar, vous ne le recevrez qu' discrtion. Le meilleur serait
qu'il prt dans l'assaut, comme Tippoo Saheb, car la Compagnie des
Indes n'a que trop de ces vassaux indociles, et nous serions dlivrs de
l'ennui de faire une pension  des gens qui nous dtesteront jusqu' la
fin des sicles.

Au reste je m'en rapporte  votre prudence; mais htez-vous, car on
commence  craindre une explosion, et il faut ter d'avance aux insurgs
(s'il doit y avoir insurrection) leurs chefs et leurs armes.

  BRADDOCK, gouverneur gnral.


  _Le colonel Barclay, rsident anglais,
  au prince Holkar._

  Bhagavapour, 18 janvier 1857.

Le soussign se fait un devoir de prvenir Son Altesse le prince
Holkar qu'il est venu  sa connaissance que ledit prince a fait donner
cinquante coups de bton  son premier ministre Rao, sans qu'aucune
action, connue du soussign, ait pu valoir un traitement aussi cruel;

Le soussign doit aussi prvenir Son Altesse que,  plusieurs reprises,
des charrettes pesamment charges sont entres pendant la nuit dans la
forteresse de Bhagavapour, et que,  divers indices sur lesquels il
ne croit pas ncessaire de s'expliquer, il a cru reconnatre des amas
d'armes, de vivres et de munitions, ce qui est contraire aux traits
et ne peut qu'exciter les justes soupons de la trs-haute et
trs-puissante Compagnie des Indes;

En consquence et aprs avoir pris les ordres du gouverneur gnral,
le soussign,--sans vouloir dpouiller le prince Holkar d'une autorit
contre laquelle s'lve cependant tout le pays,--le soussign, dis-je,
veut bien pour cette fois fermer l'oreille  des rapports peut-tre trop
fidles, et, pour offrir au prince Holkar une clatante occasion de se
justifier, se contentera aujourd'hui de demander  Son Altesse qu'elle
remette ses armes, ses canons, ses fusils et son trsor particulier aux
mains du soussign, qui les enverra  Calcutta, o le gouverneur gnral
gardera le tout provisoirement, jusqu' ce qu'il ait acquis la preuve
certaine de l'innocence d'Holkar.

En outre, ledit prince Holkar est invit  remettre aux mains du
soussign sa fille unique Sita, qui sera conduite  Calcutta avec une
suite nombreuse, et qui recevra tous les honneurs dus  son rang.

Moyennant quoi Son Altesse conservera ternellement la bienveillante
protection de la trs-haute et trs-puissante Compagnie des Indes.

  Colonel BARCLAY.


  _Le prince Holkar au colonel Barclay, rsident._

Le soussign se fait un devoir d'inviter le colonel Barclay  sortir
immdiatement de Bhagavapour, s'il ne veut avoir la tte coupe avant
vingt-quatre heures par ordre du soussign.

  _Le colonel Barclay  lord Henri Braddock,
  gouverneur gnral._

  Mylord,

J'ai l'honneur d'envoyer  Votre Seigneurie une copie de la lettre
que, suivant vos instructions, j'ai adresse au prince Holkar, et de la
rponse dudit Holkar.

Je pars  l'instant mme pour Bombay, o je vais, conformment aux
ordres de Votre Seigneurie, prendre le commandement du corps d'arme qui
doit rduire Holkar  la raison.

Agrez, mylord, etc.

  Colonel BARCLAY.

Or, six semaines environ aprs que les lettres qu'on vient de lire
eurent t changes entre le seigneur Holkar, le colonel Barclay et
lord Henri Braddock, Holkar tait assis, tout pensif, sur un tapis
de Perse, au sommet de la plus haute tour de son palais que baigne
la Nerbuddah, et regardait mlancoliquement la haute cime des monts
Vindhy, contemporains de Brahma. A ct de lui se tenait sa fille
unique, la belle Sita, qui cherchait  lire dans les yeux de son pre
toutes ses penses.

Holkar tait un noble vieillard, de pure race indoue, et le descendant
de ces princes mahrattes qui ont disput la possession de l'Inde aux
Anglais.

Par une exception assez rare, ses aeux avaient chapp  la conqute
des Persans et des Mogols, et gardaient derrire leurs montagnes la foi
de Brahma. Holkar lui-mme se vantait de descendre en droite ligne du
clbre Rama, le plus illustre des anciens hros et le vainqueur de
Ravana. C'est en l'honneur de cette glorieuse origine qu'il avait donn
 sa fille le nom de Sita.

Il avait autrefois combattu les Anglais. Son pre avait t tu dans
la bataille, et lui, bien jeune encore, avait gard son hritage 
condition de payer tribut. Pendant trente ans, il avait espr se venger
un jour; mais sa barbe avait blanchi, ses deux fils taient morts sans
postrit, et il ne songeait plus qu' vivre en paix et  laisser sa
principaut  sa fille unique, la belle Sita.

Il tait environ cinq heures du soir. On n'entendait aucun bruit dans
Bhagavapour, la capitale d'Holkar. Les sentinelles veillaient  leur
poste, les yeux fixs sur l'horizon. Les soldats, accroupis sur leurs
talons, jouaient aux checs sans dire un seul mot. Quelques officiers 
cheval, arms de longs cimeterres, parcouraient les rues et veillaient
au maintien de l'ordre. Sur leur passage, tout le monde s'inclinait
en silence. Une tristesse mortelle semblait avoir envahi Bhagavapour.
Holkar lui-mme tait abattu. Il voyait venir la tempte. Il savait
depuis longtemps que les Anglais voulaient le dpouiller, et il se
dsesprait en songeant  l'avenir de sa fille. Rsign pour lui-mme 
la volont de Brahma, prt  rentrer dans le grand tre et  retrouver
la Substance ternelle, il ne pouvait se rsoudre  laisser Sita sans
appui.

[Illustration: Holkar tait assis sur un tapis de Perse. (Page 57.)]

Que la volont de Brahma s'accomplisse! dit-il enfin en rpondant  sa
pense intrieure.

Mon pre, dit la belle Sita,  quoi songez-vous?

On chercherait vainement entre le cap Comorin et les monts Himalaya une
jeune fille plus charmante que Sita. Elle tait droite comme un palmier,
et ses yeux taient comme la fleur du lotus. De plus, elle avait quinze
ans  peine, ce qui est, dans l'Inde, l'ge de la suprme beaut.

Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour o je t'ai vue natre,
toi, la joie de mes yeux et mon dernier amour sur la terre, puisque je
vais mourir en te laissant aux mains de ces barbares roux!

--Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de vaincre?

--Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je pourrais le donner  mes
soldats? La vue seule de ces hommes impurs, qui dvorent la vache sacre
et qui se repaissent de viande crue et de sang, pouvante nos brahmines.
Ah! pourquoi ne suis-je pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas
vu la ruine de tout ce qui m'est cher.

--Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant de ses bras le cou
du vieillard.

--Je ne t'oublie pas, ma chre fille, mais je crains tout pour toi; et
pour tes frres je ne craignais que la mort.... J'ai reu aujourd'hui la
nouvelle que le colonel Barclay s'avance dans la valle de la Nerbuddah
avec une arme. Il est  sept lieues d'ici, c'est--dire  deux jours
de marche; car cette race pesante trane avec elle tant d'animaux,
de fourrages, de chariots, de canons et de munitions de toute
espce, qu'elle ne fait jamais plus de deux ou trois lieues par jour.
Malheureusement, je n'ose leur livrer bataille le long de la rivire,
n'tant pas assez sr de mon arme. Je souponne ce misrable Rao de
vouloir me trahir. Si j'en ai la preuve, le misrable me payera cher
sa trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec une longue-vue
l'horizon, que signifie ce steamer que j'aperois au dtour de la
rivire? Serait-ce dj l'avant-garde de Barclay?

Au mme instant, un coup de canon retentit: c'tait un artilleur de la
forteresse qui faisait feu sur le bateau  vapeur et qui l'avertissait
de s'arrter. Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfona en
sifflant dans la rivire.

[Illustration: Arrive du capitaine Corcoran  Bhagavapour. (Page 65.)]

A ce signal, le capitaine du bateau  vapeur arbora le drapeau tricolore
et s'avana, sans riposter, vers le rivage. Les Indous, tonns, ne
cherchrent pas  contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran (car
c'tait lui) mit pied  terre et s'avana d'un air assur vers la porte
du fort. Un sergent et quelques soldats voulurent croiser la baonnette
et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans rpondre  leurs questions
et  leurs menaces (quoi qu'il entendt trs-bien la langue du pays),
se retourna lentement et appliqua  ses lvres un sifflet qui tait
suspendu  sa ceinture.

Le coup de sifflet retentit, aigu comme la pointe d'une pe, et fit
frmir tous les assistants. Mais leur frmissement devint de l'pouvante
lorsqu'une magnifique tigresse se montra sur le pont du bateau et
rpondit au coup de sifflet par un ronron formidable.

Ici, Louison! cria Corcoran.

Et il siffla pour la seconde fois.

A ce second appel, Louison bondit hors du bateau  vapeur et se trouva
sur la rive, o dj Corcoran avait fait amarrer son bateau. Une minute
aprs, les officiers, les soldats, les canonniers, les fantassins, les
curieux, les hommes, les femmes et les petits enfants avaient pris
la fuite dans toutes les directions et laiss l Corcoran, except un
malheureux chef de poste, celui-l mme qui avait fait tirer le coup de
canon, et que notre ami le capitaine venait de saisir par la nuque.

Lchez-moi, disait l'Indou en se dbattant de toutes ses forces;
lchez-moi, ou je vais appeler la garde!

--Et toi, dit Corcoran, si tu fais un pas sans ma permission, je vais te
donner pour souper  Louison.

Cette menace rendit le pauvre officier plus docile et plus doux qu'un
agneau.

Hlas! dit-il, seigneur tout-puissant que je ne connais pas, retenez
votre tigresse, ou je suis un homme mort!

Effectivement, Louison, prive depuis longtemps de chair frache,
tournait autour de l'Indou d'un air affam. Elle le trouvait
apptissant, ni trop jeune, ni trop vieux, ni trop gras, ni trop maigre,
mais tendre, dodu et bien  point.

Heureusement Corcoran le rassura.

Quel est ton grade? demanda-t-il.

--Lieutenant, seigneur, rpondit l'Indou.

--Mne-moi au palais du prince Holkar.

--Avec votre.... amie? demanda l'Indou qui hsitait.

--Parbleu! rpliqua Corcoran, crois-tu que je rougis de mes amis quand
je vais  la cour?

--O Brahma et Bouddah! pensait le pauvre Indou, quelle fcheuse ide
ai-je eue de faire tirer un coup de canon sur ce bateau  vapeur qui ne
pensait  rien! Quel besoin avais-je de demander son nom  ce passant
qui ne me disait rien? O Rama, hros invincible, prte-moi ta force
et ton arc pour que je perce Louison de mes flches, ou prte-moi ton
agilit pour que je puisse prendre mes jambes  mon cou et trouver un
asile dans ma maison.

--Eh bien, dit Corcoran, as-tu termin tes rflexions? Louison
s'impatiente.

--Mais, seigneur, rpliqua l'Indou, si je vous mne au palais du prince
Holkar avec une tigresse sur vos talons,--ou plutt, hlas! sur les
miens,--Holkar vous fera couper le cou.

--Le crois-tu? demanda Corcoran.

--Si je le crois, seigneur! si je le crois! Mais le prince Holkar
ne fait jamais sa prire du soir sans avoir fait empaler cinq ou six
personnes dans la journe.

--Ah! ah! cet Holkar me plat.... Je me dcide; nous verrons lequel de
lui ou de moi empalera l'autre.

--Mais, seigneur, il commencera par moi, certainement.

--Ah! que de raisons! Marche devant, ou je mets Louison  tes trousses.

Cette menace rendit le courage  l'Indou. Aprs tout, il n'tait pas
bien sr qu'Holkar le ft empaler, tandis qu'il voyait  six pouces de
distance les dents et les griffes de Louison.

Il adressa donc intrieurement une dernire prire  Brahma, Pre de
tous les tres, et marcha d'un pas rapide vers la porte du palais.
Corcoran le suivait de prs, et Louison, toute joyeuse, bondissait 
ct de son matre comme un lvrier caressant.

Grce  cette double escorte, Corcoran entra sans peine dans le palais.
Tout le monde s'cartait sur son passage. Mais lorsqu'il fut arriv au
pied de la tour o le prince Holkar tait assis avec sa fille, l'Indou
refusa d'aller plus loin.

Seigneur, dit-il, si je monte avec vous, ma mort est certaine. Avant
que j'aie pu dire un seul mot pour me justifier, Holkar me fera couper
la tte; et vous-mme, seigneur, si vous persistez dans ce dessein
tmraire, vous ferez bien....

--Bon! bon! rpliqua Corcoran, Holkar n'est pas si mchant qu'on le
dit, et j'en suis sr. il ne refusera rien  mon amie Louison. Pour toi,
c'est autre chose. Va-t'en, poltron!

--Seigneur, dit humblement l'Indou, aucune tte ne va aussi bien  mes
paules que la mienne propre, et s'il plaisait  ce grand prince de
l'abattre, je ne connais aucun onguent qui pt la recoller.... Que
Brahma et Bouddah soient avec vous!

En mme temps il s'enfuit.

Corcoran ne chercha pas  le retenir et monta sans s'arrter les deux
cent soixante marches qui conduisaient  la terrasse d'o le prince
Holkar contemplait en silence la valle de la Nerbuddah.

Louison prcdait son matre et parut la premire sur la terrasse.

A cette vue, la belle Sita poussa un cri de frayeur et le prince Holkar
se leva brusquement, prit  sa ceinture un pistolet et fit feu sur
Louison.

Heureusement la balle frappa sur le mur, s'aplatit et ricocha sur
Corcoran, qui suivait de prs son amie et qui reut une lgre contusion
 la main.

Vous tes vif, seigneur Holkar! s'cria le capitaine sans s'tonner de
l'accident.... Ici, Louison!

Il tait temps de retenir la tigresse, qui allait bondir sur son ennemi
et le mettre en pices.

Ici, mon enfant! continua Corcoran. L, c'est bien!... Couchez-vous 
mes pieds!... Trs-bien!... Et maintenant, allez, en rampant, prsenter
vos respects  la princesse.... Ne craignez rien, madame, Louison est
douce comme un agneau.... Elle va vous demander pardon de vous avoir
effraye.... Va, Louison, va, ma chrie, demander pardon  cette belle
princesse....

Louison obit, et Sita, rassure, la caressa doucement de la main, ce
qui parut flatter beaucoup la tigresse.

Cependant Holkar se tenait toujours sur la dfensive.

Qui tes-vous? demanda-t-il avec hauteur. Comment avez-vous pntr
jusqu'ici? Suis-je dj trahi par mes propres esclaves et livr aux
Anglais?

--Seigneur, rpliqua Corcoran d'un ton doux, vous n'tes pas trahi; et
s'il est une chose dont je remercie Dieu, aprs la bont qu'il a eue de
me faire Breton et de m'appeler Corcoran, c'est surtout de ne m'avoir
pas fait Anglais.

Holkar, sans lui rpondre, prit un petit marteau d'argent et frappa sur
un gong.

Personne ne parut.

Seigneur Holkar, dit Corcoran en souriant, personne n'est  porte de
vous entendre. A la vue de Louison, tout le monde a pris la fuite.
Mais rassurez-vous. Louison est une fille bien leve et qui sait se
conduire.... Et maintenant, seigneur, quelle trahison craignez-vous?

--Si vous n'tes pas Anglais, rpliqua Holkar, qui tes-vous et d'o
venez-vous?

--Seigneur, dit Corcoran, il y a dans ce vaste univers deux espces
d'hommes, ou, si vous le voulez, deux races principales,--sans compter
la vtre,--c'est le Franais et l'Anglais, qui sont l'un  l'autre
ce que le dogue est au loup, ce que le tigre est au buffle, ce que la
panthre est au serpent  sonnettes. Ce sont deux races affames, l'une
de louanges, l'autre d'argent,--mais toutes deux galement batailleuses
et prtes  se mler des affaires d'autrui sans y tre invites.
J'appartiens  la premire de ces deux races. Je suis le capitaine
Corcoran....

--Quoi! dit Holkar, vous tes ce clbre capitaine qui commandait le
brick du _Fils de la Tempte_?....

--Clbre ou non, dit le Breton, je suis ce capitaine Corcoran.

--Et c'est vous, demanda encore Holkar, qui avez, surpris prs de
Singapore par deux cents pirates malais et n'ayant avec vous que sept
hommes d'quipage, jet ces brigands  la mer?

--C'est moi, dit Corcoran. O donc avez-vous lu cette histoire?

--Dans le _Bombay-Times_. Car ces coquins d'Anglais sont instruits les
premiers de tout ce qui se fait sur l'Ocan, et mme ils avaient pendant
quelque temps essay de faire croire que ce Corcoran tait un Anglais.

--Un Anglais! Moi! s'cria le capitaine avec indignation.

--Oui, mais l'erreur n'a pas dur longtemps. On pendit, comme vous devez
le savoir, une douzaine de ces coquins de Malais.... Mais un treizime
chappa pendant qu'on le conduisait  la potence, se glissa dans les
rues de Singapore, y resta cach quelque temps et trouva moyen de
s'embarquer sur un bateau chinois, d'o il passa  Calcutta, et de
Calcutta il est venu chercher un asile ici. C'est un Indou musulman.
C'est lui qui a racont par quelle aventure il s'tait rencontr face 
face avec vous, et.... tenez.... le voici....

En effet, un esclave paraissait en ce moment sur le seuil de la
terrasse. C'tait un homme assez grand, bien fait et mme beau  la
manire des Europens, mais avec des membres un peu grles et qui
indiquaient plus d'agilit que de force.

A la vue de Corcoran et surtout de Louison qui poussa un rugissement
formidable, l'esclave parut prt  fuir, mais Holkar le rappela.

Ali! dit-il.

--Seigneur!

--Regarde bien cet tranger au teint blanc. Le connais-tu?

Ali s'avana d'un air indcis; mais  peine eut-il regard Corcoran,
qu'il s'cria:

Matre, c'est lui!

--Qui? lui!

--Le capitaine! Et c'est elle! ajouta-t-il en montrant la tigresse....
Seigneur, seigneur, ne me perdez pas!

--Bon! dit gaiement Corcoran, est-ce que nous avons de la rancune,
Louison et moi? Va, mon brave, tu aurais pu tre pendu; tu as su retirer
 temps ta tte du noeud coulant qui dj serrait ton cou. Je ne t'en
veux pas; et le prince Holkar a bien fait de te prendre  son service,
s'il aime les gens de sac et de corde.

--Mais, dit Holkar, d'o vient ce dsordre que je vois d'ici dans les
rues de Bhagavapour? Qu'est-ce que tous ces cris que j'entends, ces
coups de fusil et ces roulements de tambour?

--Seigneur, dit Ali, c'est pour vous en avertir que je suis venu ici
sans y tre appel. Quand le capitaine Corcoran a mis pied  terre
sur le quai, on a cru que c'tait un envoy des Anglais. Votre ancien
ministre Rao a rpandu le bruit que vous aviez t tu d'un coup de
pistolet et que l'arme anglaise tait  deux lieues de la ville. Il a
soulev une partie des troupes et parle de ses droits  la couronne.

--Ah! le tratre! dit Holkar. Je vais le faire empaler.

--En attendant, il assure qu'il a l'appui des Anglais, et il a commenc
le sige du palais.

--Ah! ah! fit Corcoran, la situation devient intressante.

Jusque-l la belle Sita avait gard le plus profond silence; mais
en voyant le danger que courait son pre, elle s'lana au-devant du
capitaine Corcoran, et lui prenant les mains:

Ah! seigneur! dit-elle en pleurant, sauvez-le!

--Parbleu! dit Corcoran, il ne sera pas dit que j'aurai rsist
aux prires et aux larmes de deux si beaux yeux! Seigneur Holkar,
pouvez-vous me faire donner un revolver et une cravache?... Avec ces
deux armes, je rponds de tout et en particulier du tratre Rao.

Ali se hta d'apporter le revolver et la cravache. Puis le prince,
Corcoran et Ali descendirent les marches de l'escalier, pendant que la
belle Sita, prosterne, invoquait pour ses dfenseurs la protection de
Brahma.

Un petit nombre de soldats dfendaient l'entre du palais et
paraissaient prs de cder  l'effort de la foule. Trois rgiments
de cipayes assigeaient les portes et faisaient entendre des cris
sditieux. Rao  cheval les commandait et les excitait  tenter
l'assaut. Les balles sifflaient de tous cts et les rebelles amenaient
des canons pour enfoncer les portes. Corcoran jugea qu'il n'y avait pas
une minute  perdre.

Ouvrez les portes! dit-il, je rponds de tout.

L'air assur du capitaine rendit la confiance  son hte. Il fit
ouvrir les portes, et cette action tonna tellement les cipayes, qui
craignaient un pige, qu'ils reculrent instinctivement. La fusillade
cessa aussitt et un grand silence se fit sur la place.

Corcoran demanda d'une voix forte:

O est le seigneur Rao?

--Me voici, rpliqua Rao qui s'avana  cheval, suivi de son tat-major.
Est-ce que Holkar se rend  discrtion?

--Parbleu! dit Corcoran, voil un impudent drle!

En mme temps, il siffla lgrement.

A ce coup de sifflet, Louison parut.

Ma chrie, dit Corcoran, va me cueillir ce coquin sur son cheval; ne
lui fais aucun mal. Prends-le dlicatement entre la mchoire suprieure
et l'infrieure, sans le casser ni le dchirer, et apporte-le-moi
ici.... Tu m'entends bien, chrie?...

Et du geste, il dsignait le malheureux Rao.

Aussitt celui-ci voulut tourner bride; malheureusement son cheval se
cabra et se mit  ruer. Les chevaux de l'tat-major ne montrrent pas
plus de calme. Les officiers gnraux tournrent le dos promptement et
se mirent  galoper en dsordre au travers des rangs de l'infanterie, de
peur d'tre confondus par Louison avec le tratre Rao.

Celui-ci aurait bien voulu suivre cet exemple, mais le destin ne le
permit pas. Dj Louison avait bondi sur la croupe de son cheval.
Elle saisit le malheureux par la ceinture et sauta  terre en le
dsaronnant. Puis, comme un chat qui tient dans sa gueule une souris,
et qui ne veut pas la tuer tout de suite, elle le dposa  demi vanoui
aux pieds du capitaine.

C'est bien, mon enfant, dit affectueusement Corcoran.... Je te donnerai
du sucre  souper.... Ali, dsarme-moi ce vieux coquin et garde-le
prisonnier, pendant que je vais parler  ces imbciles.

Puis, s'avanant, cravache en main,  cinq pas du premier rang des
cipayes, dont les fusils taient chargs et prts  faire feu:

Est-il quelqu'un de vous, dit-il, qui veuille tre pendu, ou empal, ou
dcapit, ou corch vif, ou livr  Louison... Personne ne rpond?

En effet, la frayeur tait gnrale. La seule vue du capitaine, qui
semblait tomber du ciel, tonnait les superstitieux Indous. Les griffes
et les dents de Louison les effrayaient encore davantage. Et enfin
pourquoi et pour qui se rvolter, Rao tant aux mains d'Holkar?

Aussi tout le monde s'empressa de crier Vive le prince Holkar!

C'est bien! dit Corcoran. Je vois que vous tes rests fidles  votre
prince lgitime.... Maintenant dsarmez-moi les trois colonels, les
trois lieutenants colonels et les trois majors....

--C'est bien.... attachez-leur les pieds et les mains et couchez-les
sur ce pav.... C'est parfait.... Et vous, mes enfants, retournez
tranquillement dans vos casernes, et si j'entends dire qu'un seul de
vous a murmur, je le donnerai pour djeuner  Louison.... Bonne nuit,
mes enfants; et nous, seigneur Holkar, allons souper.

[Illustration: Elle saisit le malheureux par la ceinture. (Page 75.)]



                                 V

La table tait dresse dans une cour intrieure, prs d'un jet d'eau qui
rafrachissait l'air sous la vote toile du ciel. Holkar, sa fille
aux yeux de lotus et le capitaine Corcoran taient seuls assis  la mode
europenne. Une vingtaine de serviteurs servaient et desservaient autour
d'eux. Les convives mangeaient en silence avec la gravit des souverains
d'Asie.

A ct d'eux, Louison, couche entre son matre et la belle Sita,
recevait d'eux sa nourriture et promenait de l'un  l'autre ses regards
caressants.

Sita, reconnaissante du service rendu et fire de l'obissance de la
tigresse, la traitait comme un lvrier favori, lui prodiguant le sucre
et les flatteries; et Louison, trop intelligente pour ne pas comprendre
les bonnes intentions de Sita, lui tmoignait sa reconnaissance en
remuant doucement la queue et en allongeant voluptueusement le cou
lorsque la jeune fille posait sa main sur la tte de sa nouvelle amie.

Enfin Holkar fit un signe; les esclaves se retirrent et le laissrent
seul avec sa fille et Corcoran.

Capitaine, dit Holkar en tendant la main  celui-ci, vous venez de
sauver ma vie et mon trne. Comment pourrai-je vous en tmoigner ma
reconnaissance?

Corcoran leva la tte d'un air tonn:

Seigneur Holkar, dit-il, le service que je vous ai rendu est si peu de
chose, qu'en vrit nous ferons mieux, vous et moi, de n'en rien dire.
Dans tous les cas, la meilleure part en revient  Louison, qui a montr
dans toute cette affaire un tact et une dlicatesse qu'on ne saurait
trop louer. Elle avait mal djeun. Elle avait faim. Elle tait, quoique
tigresse, d'une humeur de dogue. Vous veniez de tirer sur elle un coup
de pistolet.... Je ne vous le reproche pas. C'est l'effet d'une erreur
bien excusable.... Vous l'aviez manque; elle aurait pu ne faire de vous
qu'une bouche. Elle a su contenir son apptit, rprimer ses passions
brutales. C'est beaucoup, si vous songez  la mauvaise ducation qu'elle
avait reue dans les forts de Java.... Sur ces entrefaites, un coquin
ameute vos cipayes, ce qui, entre nous, ne me parat pas difficile, et
les lance contre vous. L-dessus, vous voulez sortir du palais et vous
faire gorger comme un poulet; mais Louison devine votre dessein; elle
s'lance, elle saisit le malheureux Rao par derrire, aux environs de
la ceinture...... (hlas! je crains bien qu'il ne puisse plus jamais
s'asseoir) et elle le dpose  vos pieds.... Franchement, s'il y a un
bienfaiteur ici, c'est Louison. Pour moi, je n'ai fait que suivre le
chemin trac par elle.

--Seigneur Corcoran, dit la belle Sita, je vous dois la vie et
l'honneur. Je ne l'oublierai jamais.

Et elle tendit la main au capitaine, qui la prit et la baisa avec
respect.

Je sais, capitaine, dit Holkar, que vous tes d'une nation gnreuse et
que vous ne faites point payer vos services; mais ne puis-je  mon tour
vous tre utile en rien?

--Utile, cher seigneur! s'cria Corcoran; mais vous m'tes tout 
fait ncessaire.... Savez-vous que je suis venu chercher ici un vieux
manuscrit dont la seule pense fait tressaillir de joie tous les
docteurs de France et d'Angleterre! Savez-vous que l'Acadmie des
sciences de Lyon a fait les frais de mon voyage, de sorte que Louison et
moi nous voyageons dans l'intrt de la science, sous la protection du
gouvernement franais; que nous avons des lettres de recommandation pour
tous les hauts fonctionnaires du gouvernement anglais dans l'Inde, et
que j'ai pour vous-mme une lettre du clbre sir William Barrowlinson,
prsident de la _Geographical, colonial, statistical, geological,
orographical, hydrographical and photographical Society_, dont le sige
est  Londres, dans Oxford street, 183! Tenez, la voici.

En mme temps, il tira de son portefeuille une lettre ferme par un
large cachet rouge, orn des armoiries du savant baronnet et de sa
devise, qui date (il l'assure du moins) de son grand-pre, compagnon
d'armes de Guillaume le Conqurant: _Regi meo fidus_.

(Et, en effet, sir William Barrowlinson avait mille raisons d'tre
_fidle  son roy_, comme l'annonait la devise, car ledit roi avait
fait dudit Barrowlinson, ds l'ge de vingt ans, l'un des plus grands
seigneurs de la Compagnie des Indes, et avait accumul sur lui de tels
honoraires et des fonctions si importantes, que, si une dplorable
gastrite ne s'tait pas jete au travers et n'avait pas entrav
l'avancement de sir William, on l'aurait vu, vers trente-deux ou
trente-trois ans, vice roi de l'Inde, c'est--dire matre  peu prs
absolu de cent millions d'hommes. Mais la gastrite le fora de retourner
en Angleterre avec une pension viagre de trois cent mille francs.
Moyennant quoi, il fut membre du Parlement, traduisit tant bien que mal
quinze ou dix-huit pages des Vdas, fit continuer la traduction sous
son nom par un secrtaire, daigna prsider la _Geographical, colonial,
statistical, orographical, hydrographical and photographical Society_ et
devint membre correspondant de l'Institut de France.)

C'est de ce puissant seigneur que venait la lettre de recommandation
prsente au prince Holkar par le capitaine Corcoran. Elle tait conue
en ces termes:

  Londres.... 1857.

Le soussign, sir William Barrowlinson, a l'honneur de prvenir Son
Altesse le prince Holkar du passage d'un jeune savant franais, M.
Corcoran, qui se propose, sur les indications de l'Acadmie des sciences
de Lyon et sur les ntres, de rechercher le manuscrit original du
Ramabagavattan, qu'on croit avoir t dpos vers les sources de la
Nerbuddah, dans un asile que Son Altesse le prince Holkar (c'est
du moins l'avis du soussign) doit connatre mieux que personne. Le
soussign ose se flatter que les relations intimes de bonne amiti et
de bon voisinage qui ont toujours exist et qui ne cesseront jamais
d'exister (du moins c'est la ferme esprance du soussign) entre Son
Altesse Srnissime le prince Holkar et la trs-haute, trs-sublime,
trs-puissante et trs-invincible Compagnie des Indes, engageront
Son Altesse  favoriser par tous les moyens possibles les recherches
scientifiques dont le capitaine Corcoran a t charg par l'Acadmie
des sciences de Lyon et avec l'autorisation de Sa trs-gracieuse et
trs-noble Majest Victoria, premire du nom, souveraine des trois
royaumes unis d'Angleterre, d'cosse et d'Irlande.

A cet effet, le soussign, sir William Barrowlinson, prsident de
la _Geographical, colonial, statistical, geological, orographical,
hydrographical and photographical Society_, se fait un devoir de prier
Son Altesse Srnissime de mettre  la disposition dudit capitaine tous
les moyens matriels, tels que chevaux, lphants, palanquins, ouvriers,
cavaliers, sowars, cipayes, et gnralement tous les instruments dont il
croira avoir besoin pour son expdition;--s'engageant, ledit sir William
Barrowlinson, tant en son nom qu'au nom de l'Acadmie des sciences de
Lyon,  couvrir les frais et rembourser les sommes dont Son Altesse
pourra, grce  sa complaisance, crditer le jeune et savant voyageur.

Le soussign croit devoir, en outre, prvenir Son Altesse que la
mission du capitaine Corcoran (il en rpond sur son honneur) est et
demeurera trangre  la politique.

Enfin le soussign a la confiance que le gentleman qu'il demande
respectueusement la permission de prsenter  Son Altesse, fera de
toute manire honneur  la noble nation dont il est citoyen,  la nation
glorieuse qui le protge,  la science qu'il sert,  l'illustre et
savante assemble qui l'envoie, au soussign qui le recommande.

C'est dans ces sentiments que le soussign se rappelle respectueusement
et affectueusement au souvenir de Son Altesse, esprant que le temps
n'a pas affaibli l'amiti dont le prince Holkar a bien voulu autrefois
favoriser le soussign, et dont le soussign a gard et gardera
ternellement au fond du coeur le plus reconnaissant souvenir.

  Sir WILLIAM BARROWLINSON, baronnet, M.P.

Ds que le prince Holkar eut termin sa lecture, il tendit la main 
Corcoran et lui dit:

Mon cher ami, entre nous il n'est plus besoin de ces lettres, et celle
de sir William Barrowlinson, dans les termes o j'en suis aujourd'hui
avec les Anglais, ne vous aurait pas rendu grand service, si je ne
savais d'ailleurs qui vous tes et si je n'avais vu avec quel courage
vous m'avez sauv la vie. Par malheur, le colonel Barclay est en marche,
je le sais, sur Bhagavapour, et, si je l'ignorais, la trahison dclare
de Rao me l'aurait appris ce soir; en sorte que je ne puis pas vous
aider beaucoup dans vos recherches. Je crains mme que mon amiti ne
vous nuise auprs des anglais.

--Seigneur Holkar, dit le capitaine, ne vous occupez ni de moi ni des
Anglais. Si le colonel Barclay me traite autrement qu'en ami, ft-il au
milieu de trente rgiments, il apprendra de quelle pesanteur est ma
main quand elle frappe. N'ayez donc aucun souci de moi; peut-tre, au
contraire, pourrai-je vous servir et faire votre paix....

--Faire ma paix avec ces barbares! s'cria Holkar dont les yeux
brillrent de fureur. Ils ont tu mon pre et mes deux frres; ils ont
pris la moiti de mes tats et pill l'autre; par le resplendissant
Indra, dont le char traverse le firmament et porte la lumire aux
extrmits les plus recules de l'univers, s'il ne fallait que donner
mes trsors et ma vie pour jeter le dernier de ces barbares roux au fond
de la mer, je n'hsiterais pas une minute; oui, je le jure, et j'irais
ds aujourd'hui rejoindre comme mes aeux la Substance ternelle et
incorruptible.

--Et tu me laisserais seule sur la terre! interrompit la belle Sita avec
un accent de doux reproche.

--Ah! pardonne, mon enfant chrie, dit le vieillard en serrant sa fille
sur son coeur. Le nom seul de ces Anglais me cause de l'horreur. Je prie
le capitaine de m'excuser....

--Faites, mon cher hte, dit Corcoran, et ne vous gnez pas pour maudire
les Anglais. Pour moi, except sir William Barrowlinson, qui m'a paru
un fort brave homme, bien qu'un peu prolixe dans ses explications, je ne
fais pas plus de cas d'un Anglais que d'un hareng saur ou d'une sardine
 l'huile. Je suis Breton et marin, c'est tout dire. Entre la race
saxonne et moi, il n'y a pas de tendresse perdue.

--Ah! vous me faites plaisir, capitaine, dit Holkar; j'avais peur
d'abord que vous ne fussiez de leurs amis, et quand je pense  l'avenir
qu'ils rservent  ma pauvre Sita, mon sang bout de fureur dans mes
vieilles veines, et je voudrais couper la tte de tous les Anglais qui
sont dans l'Inde.... Mais n'en parlons plus, et toi, ma chre Sita, pour
calmer cet emportement, lis-moi, je te prie, quelques passages de l'un
de ces beaux livres qui ont clbr la gloire et charm les loisirs de
nos anctres.

--Veux-tu, dit Sita, que je te lise un passage du Ramayana, et les
plaintes si touchantes du roi Daaratha, lorsque, tant  son lit de
mort, il s'affligeait de n'avoir pas prs de lui Rama, son fils chri,
ce hros invincible, et qu'il s'accusait lui-mme d'avoir mrit ce
chtiment des dieux pour avoir commis dans sa jeunesse un meurtre
involontaire?

--Eh bien, lis, rpliqua Holkar.

Aussitt Sita se leva, alla chercher le livre et lut:

J'arrivai sur les rives dsertes de la rivire Carayou o m'attirait
le dsir de tirer sur une bte, sans la voir, au bruit seul, grce  ma
grande habitude des exercices de l'arc. L, je me tenais cach dans les
tnbres, mon arc toujours band en main, prs de l'abreuvoir solitaire
o la soif amenait, pendant la nuit, les quadrupdes habitants des
forts.

Alors, j'entendis le son d'une cruche qui se remplissait d'eau,
bruit tout semblable au bruit que murmure un lphant. Moi, aussitt
d'encocher  mon arc une flche perante, bien empenne, et de l'envoyer
rapidement, l'esprit aveugl par le destin, sur le point d'o m'tait
venu ce bruit.

Dans le moment que mon trait lanc toucha le but, j'entendis une voix
jete par un homme qui s'cria sur un ton lamentable: Ah! je suis mort!
Comment se peut-il qu'on ait dcoch une flche sur un ascte de ma
sorte? A qui est la main si cruelle qui a dirig son dard contre moi?
J'tais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans le fleuve solitaire. A
qui donc ai-je fait ici une offense?

Il dit, et moi,  ces lamentables paroles, l'me trouble et tremblant
de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai chapper les armes
que je tenais  la main. Je me prcipitai vers lui, et je vis, tomb
dans l'eau, frapp au coeur, un jeune infortun, portant la peau
d'antilope et le djat des panthres.

Lui, profondment bless, il fixa les yeux sur moi, comme s'il et
voulu me consumer par le feu de sa rayonnante saintet:

Quelle offense ai-je commise envers toi, dit-il, Kchatriya, moi
solitaire, habitant des bois, pour mriter que tu me frappasses d'une
flche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon pre? Les vieux
auteurs de mes jours, sans appui dans la fort dserte, ils attendent
maintenant, ces deux pauvres aveugles, dans l'esprance de mon retour.
Tu as tu par ce trait seul et du mme coup trois personnes  la fois,
mon pre, ma mre et moi: pour quelle raison?

Va promptement, fils de Raghon, va trouver mon pre et raconte-lui cet
vnement fatal, de peur que sa maldiction ne te consume, comme le
feu dvore un bois sec! Le sentier que tu vois mne  l'ermitage de mon
pre; hte-toi de t'y rendre, mais avant retire-moi vite la flche.

Voil en quels termes me parla ce jeune homme. A sa vue j'tais tomb
dans un extrme abattement.

Ensuite, hors de moi, je retirai  contre-coeur, mais avec un soin gal
en mon dsir extrme de lui conserver la vie, cette flche entre
dans le sein du jeune ermite; mais  peine mon trait fut-il t de
la blessure, que le fils de l'anachorte, puis de souffrances, et
respirant d'un souffle qui s'chappait en douloureux sanglots, eut
quelques convulsions, roula ses yeux et rendit le dernier soupir.

Alors je pris sa cruche, et je me dirigeai vers l'ermitage de son pre.

L, je vis ses deux parents, vieillards infortuns, aveugles, n'ayant
personne qui les servt, et semblables  deux oiseaux les ailes coupes.
Assis, dsirant leur fils, ces deux vieillards affligs s'entretenaient
de lui.

Comme il entendit le bruit de mes pas, l'anachorte m'adressa la
parole: Pourquoi as-tu tard si longtemps, mon fils? ta bonne mre, et
moi aussi, nous tions affligs d'une si longue absence. Si j'ai fait,
ou mme si ta mre a fait une chose qui te dplaise, pardonne et ne sois
plus dsormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le
pied de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir;
mais pourquoi ne me parles-tu pas?

A ces mots, m'tant approch doucement de ce vieillard, les mains
jointes, la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix que la
terreur faisait balbutier:

Je suis un Kchatriya, lui dis-je. On m'appelle Daaratha, je ne
suis pas ton fils, je viens chez toi parce que j'ai commis un forfait
pouvantable. Et je lui racontai le meurtre du jeune anachorte.

A ces paroles, le vieillard demeura un instant comme ptrifi; mais
quand il eut repris l'usage de ses sens:

Si, devenu coupable d'une mauvaise action, me dit-il, tu ne me l'avais
confesse d'un mouvement spontan, ton peuple mme en et port le
chtiment, et je l'eusse consum par le feu d'une maldiction!

Ce crime et bientt prcipit Brahma de son trne, o il est cependant
fermement assis. Dans ta famille, le paradis fermerait ses portes  sept
de tes descendants et  sept de tes anctres.

Mais tu as frapp celui-ci  ton insu, c'est pour cela que tu n'as pas
cess d'tre. Allons, cruel! conduis-moi au lieu o ta flche a tu cet
enfant, o tu as bris le bton d'aveugle qui servait  me guider!

Alors, seul, je conduisis les deux aveugles  ce lieu funbre, o je
fis toucher  l'anachorte comme  son pouse le corps gisant de leur
fils.

Impuissants  soutenir le poids de ce chagrin,  peine ont-ils port
la main sur lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se
laissent tomber sur leur fils tendu par terre. La mre, baisant le ple
visage de son enfant, se met  gmir, comme une tendre vache  qui l'on
vient d'arracher son jeune veau.

Yadjnadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chre que la vie?
Comment ne me parles-tu pas au moment o tu pars, auguste enfant, pour
un si long voyage? Donne  ta mre un baiser maintenant, et tu partiras
aprs que tu m'auras embrasse; est-ce que tu es fch contre moi, ami,
que tu ne me parles pas?

Et le pre afflig, et tout malade mme de sa douleur, tint  son fils
mort, comme s'il tait vivant, ce triste langage, en touchant  et l
ses membres glacs:

Mon fils, ne reconnais-tu pas ton pre, venu ici avec ta mre? Lve-toi
maintenant. Viens, prends, mon ami, nos cous runis dans tes bras. Qui
dsormais nous apportera des bois la racine et le fruit sauvage? Et
cette pnitente aveugle, courbe sous le poids des annes, ta mre, mon
fils, comment la nourrirai-je, moi qui suis aveugle comme elle?

[Illustration: C'tait un fakir  demi nu. (Page 97.)]

Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: demain tu partiras,
mon fils, avec ta mre et moi.

Ici la belle Sita interrompit sa lecture. Holkar l'coutait d'un air
pensif. Corcoran lui-mme se sentait mu et regardait avec admiration le
visage doux et charmant de la jeune fille.

Cependant il tait dj minuit, et Holkar allait congdier son hte,
lorsqu'Ali entra dans la cour et, sans dire une parole, s'avana vers
son matre, les mains leves en forme de coupe.

Qui est l? Que veux-tu? demanda Holkar

--Puis-je parler? rpliqua l'esclave en dsignant Corcoran d'un regard.

Celui-ci allait se retirer par discrtion, mais Holkar le retint.

Restez, dit-il, vous n'tes pas de trop.... Et toi, parle vite.

--Seigneur, dit Ali, il vient d'arriver un message de Tantia Topee.

--De Tantia Topee! s'cria Holkar, dans les yeux de qui brilla une lueur
de joie. Qu'il vienne!

Le messager entra dans la cour. C'tait un fakir,  demi nu, de la
couleur du bronze, et dont la physionomie impassible semblait ne
connatre ni la douleur ni le plaisir.

Il se prosterna devant Holkar et attendit en silence que celui-ci lui
et donn l'ordre de se relever.

Qui es-tu? dit Holkar.

--Je m'appelle Sougriva.

--Brahmine, ou non?

--Brahmine. C'est Tantia Topee qui m'envoie.

--Quel est le signe de ta mission demanda Holkar.

--Le voici, rpondit le fakir.

En mme temps il retira, de la pagne qui lui servait de vtement, une
sorte de mouchoir bizarrement dcoup, sur lequel taient tracs des
mots sanscrits.

Ah! Ah! s'cria Holkar aprs avoir regard le mouchoir avec attention,
le moment approche.

--Oui, dit le fakir. L'affaire doit tre commence ds aujourd'hui 
Meerut.

--Capitaine, dit Holkar, vous m'aviez dit que vous n'aimiez pas les
Anglais?

--Je ne les dteste pas non plus, dit Corcoran, mais je ne me soucie
gure de ce qui peut leur arriver.

--Eh bien! capitaine, avant peu vous verrez du nouveau, et le colonel
Barclay pourrait bien tourner bride avec son arme avant la fin du mois.

--En vrit! dit Corcoran, et c'est de ce moricaud que vous tenez ces
nouvelles?

[Illustration: Il alla tranquillement se coucher. (Page 102.)]

--Oui, dit Holkar. Ce moricaud est un homme sr qui sert de messager 
mon ami Tantia Topee.

--Et qu'est-ce que votre ami Tantia Topee?

--Je vous le dirai demain. Le colonel Barclay ne sera pas ici avant
trois jours; nous avons donc encore deux jours de libert. Demain, si
vous voulez, nous irons  la chasse du rhinocros. Le rhinocros est un
gibier de prince, et l'on n'en trouverait peut-tre pas deux cents dans
toute l'Inde. Au revoir, capitaine.

--A propos, dit Corcoran, qu'avez-vous fait de ce Rao? Ne voulez-vous
pas le faire juger?

--Rao! dit Holkar. Il est jug, capitaine. Avant souper, j'ai donn des
ordres pour qu'il ft empal.

--Peste! s'cria Corcoran, vous tes expditif, seigneur Holkar.

--Mon ami, dit Holkar, aussitt pris, aussitt empal; c'est ma maxime.
Ne voudriez-vous pas que j'eusse assembl une Cour de justice comme
celle de Calcutta? Avant que le procureur et parl, que l'avocat et
rpliqu, que les juges eussent dlibr, les Anglais seraient peut-tre
entrs dans Bhagavapour et auraient sauv la vie  ce coquin, leur
complice. Non, non, il s'est laiss prendre; il paye pour tous.

--Aprs tout, dit Corcoran en tendant les bras, car il avait une grande
envie de dormir, je n'en parlais que par curiosit. Au revoir, seigneur
Holkar.

Et suivant Ali qui lui montrait le chemin, il alla tranquillement se
coucher.



                                 VI

Mais il tait dcid que le brave capitaine ne dormirait pas
tranquillement cette nuit-l, car  peine tait-il tendu sur son lit,
lorsqu'un grand bruit se fit entendre. Corcoran se leva, s'appuya sur un
coude, siffla lgrement Louison et lui dit tout bas:

Attention! Louison! Debout, paresseuse!

Louison le regarda  son tour, prta l'oreille, remua la queue doucement
pour faire voir qu'elle avait compris l'appel du capitaine, se leva
lentement sur ses pattes, alla droit  la porte de la chambre, couta
encore et revint tranquillement vers Corcoran, comme si elle avait
attendu ses ordres.

Bien! dit celui-ci, je t'entends, ma chrie. Tu veux dire que le danger
n'est pas pressant? Tant mieux, car j'aimerais  dormir un peu. Et toi?

La tigresse carta lgrement ses lvres surmontes de moustaches plus
rudes que la pointe des pes: c'tait sa manire de sourire.

Enfin des pas se firent entendre dans la galerie, et Louison retourna
vers la porte; mais le danger ne lui parut sans doute pas digne d'elle,
car elle revint se coucher aux pieds de son matre. On frappa  la
porte.

Corcoran se leva  demi vtu, prit son revolver et alla ouvrir. C'tait
Ali qui venait l'veiller.

Seigneur, dit celui-ci d'un air effray, le prince Holkar vous prie de
descendre. Il est arriv un grand malheur. Rao, qu'on croyait empal, a
corrompu ses gardiens, et a pris la fuite avec eux.

--Tiens, dit Corcoran, il n'est pas bte, ce Rao!

Et tout en parlant, il finissait de s'habiller.

Eh bien, seigneur, dit Ali, Son Altesse croit qu'il va rejoindre les
Anglais, qui sont dj dans le voisinage. Sougriva les a rencontrs.

--C'est bien, montre-moi le chemin. Je te suis.

Holkar tait assis sur un magnifique tapis de Perse et paraissait
absorb par ses rflexions. A l'entre du capitaine, il leva la tte
et lui fit signe de venir s'asseoir  ct de lui. Puis il ordonna aux
esclaves de se retirer.

Mon cher hte, dit-il enfin, vous connaissez le malheur qui m'arrive?

--On me l'a dit, rpondit Corcoran. Rao s'est chapp; mais ce n'est
pas un malheur, cela. Rao est un coquin qui est all se faire pendre
ailleurs.

--Oui, mais il a emmen avec lui deux cents cavaliers de ma garde, et
tous ensemble sont alls rejoindre les Anglais.

--Hum! Hum! fit Corcoran d'un air pensif.

Et comme il vit que Holkar tait fort abattu par cette trahison, il
jugea ncessaire de lui rendre le courage.

Eh bien, aprs tout, dit-il en souriant, ce sont deux cents tratres de
moins. Bonne affaire! Aimeriez-vous mieux qu'ils fussent avec vous dans
Bhagavapour, tout prts  vous livrer au colonel Barclay?

--Et dire, s'cria Holkar, qu'une heure auparavant j'avais reu de si
bonnes nouvelles!

--De votre Tantia Topee?

--De lui-mme; coutez-moi, capitaine.... aprs le service que vous
m'avez rendu hier au soir, je ne puis plus avoir de secret pour vous....
Eh bien, l'Inde tout entire est prte  prendre les armes.

--Pourquoi faire?

--Pour chasser les Anglais.

--Ah! dit Corcoran, comme je comprends cette ide! Chasser les
Anglais!... c'est--dire, seigneur Holkar, que s'ils taient dans ma
vieille Bretagne comme ils sont ici, je les prendrais un par un, au
collet et  la ceinture, et je les jetterais  la mer pour engraisser
les marsouins! Chasser les Anglais! mais j'en suis, seigneur Holkar,
moi aussi j'en suis et je vous donnerai un bon coup de main.... Bon!
j'oublie mes fonctions scientifiques et la lettre de sir William
Barrowlinson.... et ma promesse de ne pas me mler de politique tant que
je serai entre les monts Himalaya et le cap Comorin. C'est gal, c'est
une fameuse ide.... Et de qui vient-elle cette ide?

--De tout le monde, rpondit Holkar, de Tantia Topee, de Nana-Sahib, de
moi, de tout le monde enfin...

--De tout le monde! s'cria le Breton en riant. J'en tais sr.... et
vous dites qu'on va les mettre dehors?

--Nous l'esprons du moins, dit Holkar, mais j'ai peur de ne pas en
tre tmoin. Ce Rao, il y a trois mois encore, mon premier ministre, a
prvenu le colonel Barclay, dans l'esprance d'obtenir, pour prix de sa
trahison, mes tats et ma fille. J'ai eu quelque soupon de l'histoire
et je lui ai fait donner cinquante coups de bton.... Voil comment
l'affaire s'est engage....

--Comment! ce hideux magot esprait devenir votre gendre! demanda
Corcoran indign.

--Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu pour pre un marchand
parsi de Bombay, voulait pouser la fille du dernier des Raghouides, la
plus noble race de l'Asie.

Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-l ne s'intressait pas
beaucoup au rcit d'Holkar, commena  devenir trs-attentif.

Ds lors il n'eut plus qu'un dsir, celui de rattraper Rao et de
l'asseoir sur un pal.... Aspirer  la main de Sita!... la plus belle
fille de l'Inde!... un ange de grce, de beaut, de candeur!... Ce Rao
n'chapperait au pal que pour rencontrer la potence.

Telles furent les rflexions du capitaine. Et si vous vous tonnez
de l'intrt qu'il prenait  une jeune fille dont, la veille, il ne
connaissait encore ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il tait
homme de premier mouvement, qu'il adorait les aventures (sans tre un
aventurier), et qu'il ne lui dplaisait pas de protger une jeune et
belle princesse opprime, et surtout opprime par les Anglais.

Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un parti  prendre, remettre
 un autre jour notre chasse au rhinocros et poursuivre Rao jusqu' la
mort. Le coquin ne doit pas tre bien loin.

--Hlas! dit Holkar, j'y avais pens, mais il a huit heures d'avance
sur nous, et il aura rejoint sans doute l'arme anglaise.... Faisons
mieux.... ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont donns.
Nous allons partir vers six heures, car c'est l'heure o le soleil se
lve, et plus tard la chaleur est insupportable. Nous laisserons
ma fille au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir des
intelligences dans la place, et nous reviendrons vers dix heures....
Pendant ce temps Ali restera au palais, et Sougriva ira chercher des
nouvelles et rder dans le voisinage.

--Mais, dit Corcoran, qui nous force  chasser le rhinocros
aujourd'hui, si vous craignez quelque danger?

--Mon cher hte, rpliqua Holkar, le dernier des Raghouides ne veut pas
prir, s'il doit prir, enfum et cach dans son palais comme un ours
dans sa tanire. Ce n'est pas l'exemple que m'a donn mon aeul Rama, le
vainqueur de Ravana, prince des dmons.

--Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empcher d'avoir des
pressentiments fcheux, voulez-vous au moins que je laisse  votre fille
un garde du corps plus sr et plus redoutable qu'Ali et que toute la
garnison de Bhagavapour?

--Quel est cet ami si sr et si redoutable?

--Louison, parbleu!

En mme temps la tigresse, qui vit qu'on parlait d'elle, se dressa
debout sur ses pattes de derrire et appuya ses pattes de devant sur les
paules de Corcoran.

Sita arriva en ce moment.

Ma chre enfant, dit Holkar, nous irons demain  la chasse du
rhinocros....

--Avec moi? interrompit la jeune fille.

--Non, tu resteras au palais. Ce tratre Rao peut courir la campagne
avec ses cavaliers, et je ne veux pas t'exposer  une rencontre....

--Mais, mon pre, dit Sita, qui se promettait videmment les plaisirs
de la chasse, je monte trs-bien  cheval, vous le savez, et je ne vous
quitterai pas un instant.

--Peut-tre, ajouta Corcoran, serait-elle plus en sret avec nous....
Je vous promets de veiller sur elle, et si Rao vient  porte, je le
remettrai aux dents de Louison.

--Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours hasardeuse.... et
j'aime mieux accepter l'offre que vous m'avez faite de Louison.

--Comment! monsieur, dit Sita en frappant des mains avec joie, vous me
donnez Louison pour toute la journe?

--Je vous la donnerais pour toujours, rpliqua le Breton, si je
pouvais croire qu'elle voult se laisser donner; mais elle est un peu
capricieuse et n'a jamais voulu couter que moi.... , Louison, vous
n'tes plus  moi, jusqu' mon retour.... Vous veillerez sur cette belle
princesse.... si quelqu'un lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui
dplat, vous en ferez votre djeuner. Si elle veut se promener dans le
jardin, vous l'accompagnerez, et vous la regarderez en tout temps
comme votre matresse et souveraine.... connaissez-vous bien tous vos
devoirs?

Louison regardait alternativement son matre et Sita, et poussait de
petits cris de joie.

Vous m'avez compris, continua Corcoran. Montrez-le en vous couchant aux
pieds de la princesse et en lui baisant la main.

Louison n'hsita pas. Elle se coucha et rpondit aux caresses de Sita en
lui lchant les mains de sa langue un peu rude.

Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron de cavalerie pour la
vigilance et le courage; quant  l'intelligence, il n'y a personne qui
l'gale.... elle ne commet jamais aucune indiscrtion.... elle n'aime
pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer ses vrais amis
de ceux qui ne veulent que la tromper; elle n'est pas friande, et la
moindre viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier
pour reconnatre les gens, et je l'ai vue cent fois me dbarrasser des
questions indiscrtes par un seul rugissement pouss  propos.

--Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de trsor qui puisse payer
une telle amiti. Mais je l'accepte en change de la mienne.

Pendant qu'on dlibrait, le jour tait venu. Corcoran baisa une
dernire fois le front de Louison, s'inclina respectueusement devant
Sita et monta  cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de quatre ou cinq
cents hommes. Louison les regarda partir avec regret, mais enfin elle
parut se rsigner. Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le palais,
et, nonchalamment couche sous la vrandah, elle attendit, comme la
princesse, le retour des chasseurs.



                               VII

La chasse au rhinocros.

Par malheur, Louison, malgr toutes ses belles qualits, tait du sexe
auquel les tigres doivent leurs mres, en sorte qu'elle n'eut pas
plutt vu disparatre  l'horizon la troupe des chasseurs et respir
le dlicieux parfum des forts que lui apportait la brise, qu'elle eut
envie de partir au triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran,
laissant l le palais et ses fonctions de garde du corps, dont elle ne
devinait pas l'importance.

En deux mots, elle tait capricieuse, vaniteuse, lgre et amoureuse du
plaisir. Peut-tre rvait-elle aussi de chasser le rhinocros; c'est
ce qu'on n'a jamais su, car parmi ses dfauts elle n'avait pas celui de
raconter ses penses au premier venu.

Quoi qu'il en soit, elle billa si fortement, s'tira dans tous les
sens avec tant de langueur, et commena mme de petits rugissements qui
laissaient voir un ennui si profond, que Sita, malgr tout son dsir de
la garder prs d'elle, commena  s'inquiter de ce voisinage, et finit
par lui rendre la libert.

A peine la porte du palais tait-elle ouverte lorsque la tigresse
s'lana d'un bond, franchit la haie qui sparait le jardin du reste de
la ville, passa par-dessus la tte du factionnaire pouvant, traversa
deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, deux ou trois douzaines
de bourgeois paisibles qui flnaient devant leurs boutiques, et arriva
enfin  la porte principale de Bhagavapour, o les soldats du poste se
gardrent bien de l'arrter, et lui rendirent les mmes honneurs qu' un
officier suprieur, car ils se htrent de rentrer dans leur caserne
et de saisir leurs fusils pour faire une dcharge gnrale,  laquelle
Louison ne daigna pas rpondre.

Tout en courant, elle ne ngligeait pas de prendre des informations,
regardant avec attention la piste des chevaux, et levant le nez en
l'air, comme un bon chien de chasse qui cherche le gibier.

Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine Corcoran taient
en chasse, et quoiqu'ils eussent bien des sujets d'inquitude, ils
causaient fort gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocros.

Avez-vous chass quelquefois le rhinocros? demanda Holkar au Breton.

--Jamais, rpondit l'autre. J'ai chass le tigre, l'lphant,
l'hippopotame, le lion, la panthre; mais le rhinocros est un animal
inconnu pour moi. Je ne l'ai jamais rencontr, mme dans les mnageries.

--C'est un gibier trs-rare et trs-prcieux, dit Holkar. Il est fort
grand, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. J'en ai vu deux ou trois
qui n'avaient gure moins de six pieds de haut et de douze ou quinze
pieds de long.

Le rhinocros est lourd, massif, il a la peau rugueuse et plus dure
qu'une cuirasse, la tte courte, les oreilles droites et mobiles comme
celles du cheval, le museau tronqu et surmont d'une corne qui est son
arme principale. Vous verrez avant une heure comme il s'en sert. Si nous
sommes heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas bien sr, car sa peau
est  l'preuve de la balle, et il est plus robuste que tous les autres
animaux, y compris mme les lphants, je vous promets  dner un
bifteck de rhinocros, ce qui n'est pas  ddaigner. On n'en mange qu'
la table des princes....

Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivrent  un carrefour qui se
trouvait  l'entre de la fort.

Ce carrefour portait le nom de _Carrefour des Quatre Palmiers_.

Arrtons-nous ici, dit Holkar en descendant de cheval. Nos chevaux ne
supporteraient ni la vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocros; nous
allons monter sur des lphants.

En effet, un relai d'lphants tout prpars et harnachs d'avance
attendait les principaux chasseurs.

A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme qui est l sur le devant
et presque sur les oreilles de l'lphant?

--C'est le conducteur, rpliqua Holkar. Lui seul peut se faire entendre
et obir de l'animal.

--Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient respectueusement
derrire moi, et semble attendre mes ordres?

--Mon cher hte, c'est celui qui doit tre mang.

--Mang par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le djeuner que vous
m'avez rserv, je pense?

--Mang par le tigre, capitaine.

--Par le tigre! Quel tigre? Nous allons  la chasse du rhinocros, je
pense, et non  celle du tigre.

--Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous
avons adopt, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais
ont remarqu que l'on fait souvent dans nos forts des rencontres
auxquelles on ne s'attend pas,--celle d'un tigre, par exemple, ou d'un
jaguar, ou d'une panthre. Or, cet animal qui se lve de grand matin,
comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse
et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au
coin d'un sentier, dans l'esprance de djeuner.... De plus, comme il
n'aime pas  attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur
eux par derrire, au moment o on l'attend le moins, et vous emporte
dans le jungle pour vous dvorer  son aise.

Or les Anglais, qui sont des gens trs-senss, trs-prudents, vrais
gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus prcieuse aux yeux
de l'ternel que celle de tous les autres individus de la race
humaine,--les Anglais, dis-je, ont invent de mettre  califourchon
sur l'lphant, quand ils vont  la chasse ou  la promenade, outre le
cornac charg de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de
proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rde dans les environs,
car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose 
tre mang comme un pauvre diable, et la divine Providence a d crer
les pauvres diables pour les faire manger  la place des gentlemen.

N'est-ce pas admirablement raisonn, mon cher ami, et ne serez-vous pas
bien aise vous-mme que ce garon, qui est l derrire, serve de bifteck
au tigre au lieu de vous?

--Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite
et de retourner  Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je
dois servir de pture  quelqu'un, homme ou bte, ce ne sera pas, je
l'espre, sans m'tre dfendu, et.... Mais que veut dire ceci?

Les lphants levaient leurs trompes et donnaient des signes d'une
violente frayeur. Bientt mme les cornacs annoncrent qu'ils n'en
taient plus matres.

Ceci veut dire, rpondit Holkar, qu'il y a prs d'ici dans le jungle
une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit tre fort
dangereuse,  en juger par l'pouvante de nos lphants. Tenez-vous
prt, capitaine, et regardez autour de vous.

Au mme instant les chevaux se cabrrent avec violence, plusieurs
cavaliers de l'escorte furent jets par terre, et les lphants prirent
la fuite, malgr tous les efforts de leurs conducteurs.

C'est Louison qui tait cause de tout ce dsordre. Elle arrivait au
grand galop, franchissant les fosss, les haies, les broussailles, avec
la vitesse d'une locomotive lance  toute vapeur.

A cette vue chacun mit la main  ses armes, mais Corcoran rassura tout
le monde:

Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chre Louison.... C'est vous,
mademoiselle, ajouta-t-il en la regardant d'un air qu'il voulait rendre
svre, que venez-vous faire ici?

Louison ne rpondit pas, mais remua la queue d'une manire
trs-significative.

Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au palais.... mademoiselle
voulait chasser le rhinocros.... Eh bien!  bas, Louison, je n'aime pas
ces manires si familires quand on est en faute.... n'est-ce pas?...
oui, je le lis dans vos yeux... Voyons, venez avec moi, suivez la
chasse, soyez sage, et tchez de n'effrayer personne.

Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, Louison ne tarda
pas  se faire pardonner son arrive subite, et devint en peu de temps
l'amie intime de toute l'escorte d'Holkar, btes et gens, ou du moins
personne n'osa lui tmoigner le plaisir qu'on aurait eu d'apprendre
qu'elle tait enferme dans une bonne et solide cage,  quinze cents
lieues marines de Bhagavapour.

Bientt aprs, les cris des rabatteurs annoncrent qu'on avait retrouv
la piste du rhinocros, et qu'il allait dboucher bientt par un sentier
 l'entre duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et entre autres
Holkar et le capitaine Corcoran.

En effet, l'animal ne tarda pas  paratre, poursuivi par les traqueurs
qui jetaient des pierres sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces
pierres, si grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son paisse
cuirasse, comme des boulettes de mie de pain sur le casque d'un
carabinier. Il s'avanait au petit trot sans paratre mu ou intimid
par le nombre de ses adversaires.

Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. Le seul endroit o
vous puissiez le blesser est l'oeil ou l'oreille, et vous ne pouvez le
frapper que par ct, car de face il est partout  couvert.

Il avait  peine fini de parler lorsqu'une dcharge gnrale de coups de
fusil se fit entendre. Plus de soixante balles frapprent  la fois le
corps de l'animal sans entamer sa peau. Corcoran seul avait rserv son
feu, et bien lui en prit.

Le rhinocros, branl enfin ou irrit par cette attaque, leva la tte,
et se prcipitant avec une promptitude et une roideur pouvantables,
alla frapper de sa corne l'lphant que montait Corcoran.

Sous ce choc imprvu, l'lphant bless chancela et essaya de saisir
son ennemi avec sa trompe pour l'enlever de terre et le briser contre
un arbre ou un rocher; mais le rhinocros ne laissait aucune prise,
et, d'un second coup de corne qui pntra jusqu'au coeur, il renversa
l'lphant, qui tomba lourdement  terre comme un chne dracin.

En mme temps le rhinocros se dgagea de son adversaire et s'lana
pour frapper Corcoran, qui venait d'tre renvers comme sa monture.

La situation du capitaine tait terrible. Les plus braves chasseurs
n'osaient s'approcher, lui-mme avait le pied engag dans les harnais de
l'lphant et ne pouvait se tenir debout.

A moi, Louison! cria-t-il.

Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet appel. Elle suivait
la chasse en amateur, et semblait venue seulement pour juger des coups.
Mais ds qu'elle vit le danger o se trouvait son ami, elle s'lana
d'un bond, tourna autour du rhinocros, le saisit par les oreilles et le
maintint presque immobile malgr tous ses efforts.

Grce  ce prompt secours, Corcoran put se dgager et se trouva debout
en face de son ennemi.

Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... c'est cela.... attends,
laisse-moi chercher l'endroit vulnrable.... Ah! le voici.

En mme temps, il plaa le bout du canon de sa carabine dans l'oreille
du rhinocros et fit feu. L'animal, bless  mort, eut une convulsion
suprme, fit un effort qui rejeta Louison  quinze pas de l, sur les
paules de l'un des chasseurs, et tomba roide mort.

Mon cher hte, dit Holkar, vous avez tous les bonheurs, et je donnerais
la moiti de mes tats pour possder un ami aussi attach, aussi fidle,
aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour aujourd'hui la chasse
est termine. Demain nous vous trouverons peut-tre quelque chose de
meilleur.... En route.

On releva le rhinocros, on le plaa sur un chariot, et l'on reprit le
chemin de Bhagavapour.

Pendant ce temps Louison recevait les remercments de son matre et
tmoignait par ses bonds la joie qu'elle avait eue de le sauver.

Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y attendait. Chacun
semblait avoir le pressentiment de quelque grand malheur. Corcoran,
sans le dire, se reprochait d'avoir consenti  cette chasse; Holkar se
reprochait encore davantage de l'avoir propose et tous deux craignaient
pour Sita.

Tout  coup,  une demi-lieue environ de Bhagavapour, du haut d'une
colline d'o l'on voyait la valle de Nerbuddah et la ville, on aperut
une paisse fume qui s'levait des faubourgs, et l'on entendit un bruit
confus, lointain et sourd, o dominaient le tonnerre de l'artillerie, la
fusillade et les cris des femmes et des enfants.

Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous et voyez-vous? Bhagavapour
brle ou a t prise d'assaut.

A cette vue, Holkar plit.

Et ma fille, s'cria-t-il, ma pauvre Sita!

En mme temps il enfona ses perons dans le ventre de son cheval et
partit au grand galop. Corcoran le suivit avec une vitesse gale. Le
reste de l'escorte, quoique lanc  toute bride, demeura fort loin en
arrire.

Ils arrivrent  la porte la plus voisine et voulurent interroger un
officier.

Seigneur, dit-il  Holkar, j'ignore ce qui s'est pass. Le feu s'est
dclar dans cinq ou six endroits  la fois, et jusque dans le palais de
Votre Altesse, mais....

Il allait continuer, Holkar ne l'coutait plus.

Dans mon palais! s'cria-t-il, et piquant des deux, il s'lana
avec plus de furie que jamais dans cette direction. Sans dire un mot,
Corcoran le suivait, et Louison courait  ct d'eux.

Tout tait en dsordre dans le palais. Sur les marches du grand escalier
on voyait de larges flaques de sang rpandu. Des cadavres taient
tendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs d'Holkar taient
morts.

A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.

Hlas! dit-il, o est Sita?

Tout  coup Ali parut. Il avait reu un coup de poignard dans la
poitrine, mais le coup n'tait pas mortel.

Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda Holkar d'une voix
clatante.

--Seigneur! s'cria Ali en se prosternant, faites grce  votre esclave.
Ils l'ont enleve!

--On a enlev ma fille! dit Holkar, et toi, face de chien, tu n'as rien
fait pour la sauver! malheureux! O est-elle? Qui l'a enleve? Parle,
mais parle donc!

--Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences dans le
palais. La princesse a t saisie par des hommes embusqus qui ont
poignard la plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emporte malgr ses
cris et ses pleurs dans un bateau tout prt. Ils l'ont transporte sur
la rive oppose du fleuve, o Rao les attendait avec ses cavaliers, et
tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle direction, car ils
avaient eu la prcaution d'amarrer  l'autre rive toutes les barques, de
sorte qu'on n'a pas pu les poursuivre.

Holkar, accabl par son malheur, n'coutait plus rien; mais Corcoran,
quoique vivement branl par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux
moyens de reprendre Sita.

Et, dit-il, d'o vient cette fume que nous avons aperue au-dessus de
Bhagavapour?

--Hlas! seigneur Corcoran, rpondit Ali, ces bandits, pour assurer le
succs de leur crime, avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de
la ville; mais on l'a bientt teint.

[Illustration: Les escaliers et les galeries taient jonchs de
cadavres. (Page 123.)]

--Eh bien, dit Corcoran, il faut aller  la nage chercher des
barques sur la rive oppose, et nous nous mettrons  la poursuite des
ravisseurs.

--Seigneur capitaine, le mal est encore plus grand que vous ne croyez,
dit Ali. Nous venons d'apprendre en mme temps que l'avant-garde de
l'arme anglaise est  cinq lieues d'ici, et c'est probablement ce
qui donne  ce misrable Rao l'audace de venir nous braver jusque
dans Bhagavapour. Dj l'on a vu un dtachement de cavalerie dans les
environs.

--Eh! qu'ils viennent maintenant! s'cria Holkar dsespr, qu'ils
prennent ma ville, mon trsor et ma vie. J'ai perdu ma fille chrie, qui
seule donnait du prix  tout cela. J'ai tout perdu.

Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme:

Soyez homme, mon hte, dit-il, et reprenez courage. Votre fille est
enleve; mais elle n'est ni morte, ni dshonore. Nous la retrouverons,
je vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle pas reste prs
d'elle?... ce n'est pas elle qu'on aurait poignarde, effraye ou
corrompue comme ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver est
arriv.... Holkar, je vous quitte.

--Vous me quittez! Et dans quel moment!

--Mon cher hte, je vous pardonne cet injuste soupon. Je vais
poursuivre le misrable Rao, le prendre et de ma propre main le pendre
au premier arbre du chemin.

--Oui, vous avez raison, fit Holkar ranim par l'esprance de retrouver
sa fille, et je vais partir avec vous.

--Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger les recherches et
pour tenir tte aux Anglais qui vont assiger votre ville. Moi, que rien
ne retient, je vais chercher Sita et vous la ramener, je l'espre....
Allons, Louison, ma chre, c'est par ta faute que nous l'avons perdue;
c'est  toi de la retrouver.... Va, cherche...

En mme temps il prit le voile de Sita, encore tout parfum des senteurs
de l'iris, et le fit flairer  la tigresse.

C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit Corcoran, cherche!

En mme temps des bateliers qui s'taient jets  la nage ramenrent
le bateau mme dans lequel on avait plac Sita. Sans hsiter, Louison
s'embarqua avec son matre, un cheval et deux bateliers.

Corcoran, aprs avoir travers la Nerbuddah, prit terre avec Louison
et lui prsenta de nouveau le voile de Sita. Ce second appel fait 
l'intelligence de la tigresse fut parfaitement entendu, et sans hsiter
elle s'engagea dans un sentier peu frquent qui aboutissait  une vaste
clairire o il tait ais, aux pitinements qui avaient marqu le sol,
de reconnatre le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers.

De l, elle prit une route assez large et assez bien entretenue.
Corcoran suivait toujours la tigresse au grand trot de son cheval.

A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau de la robe de Sita
qui s'tait sans doute accroch au buisson, et le dsigna d'un coup
d'oeil aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied  terre, ramassa le
prcieux dbris, le plaa sur son coeur, et continua sa route.

Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers qui s'avanaient
de son ct, et il espra retrouver tout de suite Sita et son ravisseur.
Mais il s'tait tromp. C'tait un escadron du 25e rgiment de cavalerie
anglaise qui battait la campagne.

Corcoran fit signe  Louison de rester immobile et s'avana  la
rencontre des nouveaux venus.

Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.

--Ami! rpondit Corcoran.

--Qui tes-vous? demanda l'officier anglais.

Cet officier tait un grand jeune homme aux cheveux et aux favoris roux,
aux paules larges, qui avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un
vigoureux boxeur et d'un bon joueur de cricket.

Je suis Franais, dit Corcoran.

--Que faites-vous ici? demanda l'officier.

Le ton imprieux et brusque de l'Anglais ne plut pas au Breton, qui
rpondit schement:

Je me promne.

--Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. Nous sommes en pays
ennemi, et j'ai droit de savoir qui vous tes.

--C'est trop juste, rpliqua Corcoran. Eh bien, je suis venu chercher
ici le fameux manuscrit des lois de Manou, le Gouroukamt, qu'on m'a dit
tre cach au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous m'indiquer o il
est?

L'Anglais le regarda d'un air indcis, ne sachant si Corcoran parlait
srieusement ou se moquait de lui.

Vous avez sans doute des papiers qui attestent votre identit?
demanda-t-il.

--Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.

--Non.

--Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, directeur de
la Compagnie des Indes et prsident de la _Geographical, colonial,
orographical, and photographical Society_, et que vous devez connatre
sans doute.

--Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir ma commission de
lieutenant dans l'arme des Indes.

--Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre de recommandation que ce
gentleman...

--Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit l'officier.

--Ce baronnet,--si cela vous plat davantage,--m'a donne pour le
gouverneur gnral de Calcutta.

--C'est bien, dit l'officier. Et d'o venez-vous?

--De Bhagavapour.

--Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, est-il prt  se
soumettre? est-il prt  se battre?

--Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez mieux que moi quand vous serez
plus prs de Bhagavapour.

--Mais a-t-il au moins une arme nombreuse et bien discipline?

--Je n'entends rien  ces choses-l.... Et maintenant, messieurs,
voulez-vous, je vous prie, me laisser continuer ma route?

--Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous dit que vous n'tes pas
un espion d'Holkar?

Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.

Monsieur, dit-il, si vous tiez en rase campagne seul avec moi,
peut-tre seriez-vous plus poli.

--Monsieur, dit l'Anglais  son tour, je ne m'inquite pas d'tre poli,
mais de faire mon devoir. Suivez-nous au quartier gnral.

--J'allais vous prier de m'y conduire, dit le Breton.

Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de voir o l'on avait
transport Sita tait d'aller au quartier gnral de l'arme anglaise,
o certainement Rao avait d chercher un asile.

Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre d'amener un ami.

--Assurment, monsieur, dit l'Anglais, tous les amis qu'il vous plaira
amener.

Corcoran siffla; au mme instant Louison parut. Voir Corcoran, se
prcipiter et le rejoindre fut l'affaire d'un instant. Les chevaux de
l'escadron, saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitrent pour
chapper  leurs cavaliers et courir  travers la plaine.

Quant aux cavaliers, aussi mus que leurs chevaux, mais retenus par
l'honneur militaire, ils eurent beaucoup de peine  ne pas prendre la
fuite.

Cependant ils firent assez bonne contenance.

Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un peu forte.... O
avez-vous choisi cet ami-l?

--Je m'tonne de votre tonnement, rpliqua le Breton. Vous autres,
Anglais, qui croyez connatre tous les genres de sport, vous courez
aprs les chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes les btes
de la cration.... moi, je prfre les tigres.... chacun son got....
Est-ce que vous auriez peur d'un pareil compagnon, par hasard?

--Monsieur, dit l'Anglais en colre, un gentleman anglais n'a peur de
rien; mais je me demande si la socit d'un tigre est bien convenable
pour un gentleman.

--Louison se fait peut-tre en ce moment la mme question, dit  son
tour Corcoran, et se demande si la socit d'un gentleman anglais est
bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons rgulirement les choses.
Monsieur le lieutenant, quel est votre nom?

--John Robarts, monsieur, rpondit l'Anglais d'un ton rogue et gourm.

--Trs-bien, continua Corcoran. Attention, Louison! Je vous prsente
le trs-honorable John Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la
reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de ne mettre sur lui ni
la dent ni la griffe, except dans le cas de lgitime dfense....

--Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientt termin cette inconvenante
comdie!

--Et  vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran sans s'mouvoir, j'ai
l'honneur de prsenter miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant,
capitaine, s'il vous plat de trouver que j'ai manqu de respect envers
votre uniforme, je suis votre homme et tout prt  vous en rendre raison
ici mme.

--C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons cela plus tard.... En
route, et suivez-nous.

Le voyage ne fut pas long.

A un quart de lieue de l se trouvait le camp anglais, au bord d'une
petite rivire qui se jette un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les
chevaux, les soldats, les vivandires et tout l'attirail qui accompagne
une arme dans l'Inde taient groups dans un dsordre pittoresque.

John Robarts, accompagn de Corcoran et de Louison, entra dans la tente
du colonel Barclay.



                                VIII

Conversation mouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le
colonel Barclay.

Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-l les fonctions de brigadier
gnral, tait l'un des plus braves officiers de toute l'arme des
Indes. Il avait gagn fort pniblement tous ses grades, et n'avait
jamais cess, soit en paix, soit en guerre, d'tre employ dans les
missions les plus difficiles. Tantt commandant un rgiment sur la
frontire, tantt surveillant, avec le titre de rsident, les dmarches,
le gouvernement et les prparatifs des princes tributaires de la
Compagnie comme Holkar, il possdait la confiance des soldats, et il
connaissait  fond tous les ressorts de la politique anglaise dans
l'Inde. Mais n'tant frre, oncle, ou fils ou neveu d'aucun des
directeurs de la Compagnie, il ne recevait que les missions rebutantes
ou prilleuses.

C'est  ce titre qu'on l'avait charg d'attaquer Holkar.

S'il russissait, on tenait tout prt un gnral de parade, bien
apparent, qui devait venir prendre le commandement de l'arme et
recueillir le fruit de la victoire de Barclay. De l, chez le colonel,
une mauvaise humeur continuelle et un juste ressentiment contre les
favoris de la trs-haute et trs-puissante Compagnie des Indes, qui ne
l'empchait pas nanmoins de remplir rigoureusement tous ses devoirs
militaires.

Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le vieux Barclay se retourna
et dit:

Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts?

--Nous avons fait une capture importante, colonel. C'est un Franais,
qui est, je crois, l'espion d'Holkar.

--C'est bien. Faites entrer.

--Mais, dit Robarts, il n'est pas seul.

--C'est bien. Faites entrer aussi les autres et mettez deux
factionnaires  la porte de la tente.

--Mais, colonel....

--Faites ce que je vous dis, et ne rpliquez pas.

--Aprs tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut pas entendre mes
explications, c'est son affaire.

Et faisant signe  Corcoran:

Entrez! dit-il.

Corcoran entra, prcd de Louison, qui, sur un geste, alla se coucher
 ses pieds. Elle tait cache par la table qui sparait Corcoran du
colonel Barclay.

Celui-ci, le dos tourn, affectait de ne pas voir et de ne pas entendre
Corcoran. Par suite de cette affectation, il ne s'aperut pas de la
prsence de Louison.

Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant que le colonel ne
lui parlait pas et ne lui disait pas de s'asseoir, s'assit sans y tre
invit, prit un livre sur la table et feignit de lire avec attention.

Enfin Barclay s'aperut que le prisonnier n'tait pas de ceux qu'on
intimide aisment, et se retournant vers lui:

Qui tes-vous? demanda-t-il d'une voix brve.

--Franais.

--Votre nom?

--Corcoran.

--Votre profession?

--Marin et savant.

--Qu'appelez-vous savant?

--Je cherche le manuscrit des lois de Manou pour le compte de l'Acadmie
des sciences de Lyon.

--O alliez-vous quand on vous a rencontr?

--A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand a enleve  son pre.

--Est-ce une Indienne ou une Anglaise?

--C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes.

Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil dfiant.

Quel intrt prenez-vous aux affaires d'Holkar? demanda-t-il.

--Je suis son hte, rpondit Corcoran d'un ton ferme.

--Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier qui vous recommande?

Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson.

C'est bien! dit Barclay aprs l'avoir lue. Je vois que vous tes un
gentleman. Vous pouvez rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est
dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux heures  peine. C'est un
otage prcieux pour nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun
mal. L'honneur de l'arme anglaise en rpond, d'ailleurs, Rao lui-mme
la respecte, car il doit l'pouser, c'est le prix de son concours....

--Dites plutt de son infme trahison.

--Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux mots.... Et maintenant,
monsieur Corcoran, si vous voulez voir vous-mme la belle Sita et
annoncer  son pre qu'elle est saine et sauve et dans des mains
loyales, je ne m'y oppose pas. Je vais la faire appeler.

--Je n'osais pas vous le demander, colonel, et je vous remercie de me
l'avoir offert.

Le colonel frappa sur un gong. John Robarts parut aussitt. Il attendait
avec impatience et curiosit la fin de l'entretien. Il fut trs-surpris
de voir Corcoran paisiblement assis prs de la table, en face du
colonel, et Louison entre les deux, cache au colonel par le tapis qui
recouvrait la table.

Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita, et amenez-la ici avec
tous les gards qu'un gentleman anglais doit  une dame de la plus haute
naissance.

--Mais, colonel.... rpondit Robarts, qui voulait prvenir Barclay de la
prsence de Louison.

--Vous n'tes pas encore parti, monsieur? dit Barclay avec un flegme
hautain.

Robarts, forc d'obir, sortit la tte basse.

Vous ne connaissez pas la valle de la Nerbuddah, monsieur? demanda
Barclay du ton d'un touriste qui vante la beaut d'un paysage. C'est un
pays enchanteur. On y trouve des sites mille fois plus beaux que dans
les Alpes ou dans les Pyrnes.... Vous pouvez m'en croire, monsieur,
car j'y ai vcu neuf ans, sans autre socit que les pierres des
montagnes et les espions qui me rendaient compte de toutes les actions
d'Holkar.... Ah! monsieur, quel ennuyeux mtier que celui de recevoir,
d'analyser, de classer et d'apprcier des rapports de police. Si vous
tes un peu gologue comme moi.... tes-vous gologue?--Non.--Tant
pis.... La gologie, c'est ma passion favorite.... Ah! si vous aviez t
gologue, quelles bonnes parties nous aurions faites ensemble dans huit
jours, car il ne me faudra pas plus de huit jours pour renverser Holkar.
Cela vous contrarie peut-tre  cause de votre amiti pour lui. C'est
bien, n'en parlons plus.... J'espre, monsieur, que vous me ferez
l'honneur de dner aujourd'hui avec moi.

Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation.

Bon! Vous craignez de faire un mauvais dner.... Je vois ce que
c'est.... Mais rassurez-vous... Nous avons d'excellent vin de France,
et des pts de France, et des puddings d'Angleterre, et tout ce que
le globe terrestre produit de dlicat et d'exquis pour le plaisir des
gentlemen.... Allons, est-ce dit?

--Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir accepter une offre si
cordiale, mais je suis press de rassurer Holkar.

--Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y pensez pas! Je vous tiens; je
vous garde. Vous crirez  Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je vais
vous laisser retourner dans le camp ennemi aprs que vous avez vu le
mien?... Je vous rendrai la libert quand nous aurons pris Bhagavapour.

--Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda Corcoran, qui
commenait  s'indigner d'tre trait en prisonnier de guerre.

--Si nous ne le prenons jamais, rpliqua le colonel, eh bien, vous
n'y rentrerez jamais, c'est moi qui vous le dis, quand l'Acadmie
des sciences de Lyon et toutes les acadmies qui sont sous le soleil
devraient renoncer  lire le manuscrit des lois de Manou....

--Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit des nations!

--Plat-il? demanda Barclay.

Au mme instant Sita parut, et sa prsence apaisa la querelle, qui
commenait  devenir trs-vive.

Ah! s'cria-t-elle en regardant Corcoran avec des yeux pleins de joie,
je savais bien que vous viendriez me chercher jusqu'ici!

Cette premire parole remplit d'une joie immense le coeur du capitaine
Corcoran. C'est donc sur lui qu'elle avait compt! c'est de lui qu'elle
attendait son salut!

Mais ce n'tait pas le moment de s'expliquer. D'ailleurs Corcoran
craignait  tout moment que l'entre de Robarts ou de quelque autre
importun de l'tat-major n'empcht l'excution du projet de dlivrance
qu'il venait de combiner.

Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre la libert?

--Je refuse, dit Barclay.

--Vous gardez contre toute justice la princesse Sita, enleve  son pre
par un coquin dont vous voulez faire son mari?

--Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un air hautain, et il
avana la main pour frapper sur le gong.

--Eh bien donc, s'cria Corcoran en se levant, qu'il en soit ce que le
ciel aura dcid.

Et avant que Barclay et pu appeler personne, Corcoran saisit le gong,
le mit hors de porte, tira de sa poche un revolver, et couchant en joue
le colonel, il s'cria:

Si vous appelez, je vous brle la cervelle.

Barclay se croisa les bras d'un air de mpris.

Ai-je affaire  un assassin? dit-il.

--Non, rpliqua Corcoran; car si vous appelez, je serai tu, et, dans
ce cas, c'est moi qui serai l'assassin et vous qui serez l'assassin.
Ce sont deux rles galement fcheux.... Faisons un trait, si vous
voulez....

--Un trait! dit Barclay. Je ne traite pas avec un homme que j'ai reu
en gentleman, presque en ami, et qui m'en rcompense en menaant de
m'assassiner.

[Illustration: La tigresse se leva et se montra. (Page 145.)]

--Encore ce mot-l, colonel! dit Corcoran. Eh bien, ne faisons aucun
trait, aussi bien n'en ai-je pas besoin. Debout, Louison!

A ces mots, la tigresse se leva et se montra pour la premire fois
aux yeux tonns de Barclay. Mais l'tonnement fit bientt place  la
frayeur.

Louison, continua Corcoran, tu vois bien monsieur le colonel.... S'il
fait un pas hors de la tente avant que la princesse et moi nous soyons
en selle, je te le livre.

La menace de Corcoran tait fort srieuse et Barclay le voyait bien. Il
se dcida  capituler.

Enfin que voulez-vous? demanda-t-il.

--Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amne ici vos deux meilleurs chevaux.
Nous monterons  cheval, la princesse et moi. Quand nous aurons dpass
les limites du camp, je sifflerai. A ce signal, la tigresse viendra
me rejoindre, et alors vous serez libre de lancer sur nous toute votre
cavalerie, y compris M. le lieutenant John Robarts, du 25e de hussards,
avec qui j'ai un petit compte  rgler. Est-ce une affaire convenue?

--C'est convenu, dit Barclay.

--Et ne comptez pas manquer impunment  la foi jure, ajouta Corcoran,
car Louison, qui est plus intelligente que beaucoup de chrtiens, s'en
apercevrait tout de suite et vous tranglerait en un clin d'oeil.

--Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous pouvez avoir confiance dans
l'honneur d'un gentleman anglais.

Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna  Robarts de faire
seller, brider et amener deux beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita
se mettre en selle, reut d'un air impassible le salut d'adieu qu'ils
lui firent, et attendit patiemment que le coup de sifflet et retenti.

Mais alors, et aussitt que Louison, qui faisait des bonds prodigieux et
qui pouvantait tout le camp, eut pris le mme chemin que Corcoran, il
cria:

Dix mille livres sterling pour celui qui me ramnera cet homme et cette
femme vivants!

A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous les cavaliers se htrent
de brider leurs chevaux, sans prendre la peine de les seller, de peur de
perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient dj sur la trace
des fugitifs et semblaient avoir des ailes.

Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son cheval comme les
autres, hasarda cette remarque sditieuse:

Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il laisss fuir, s'il tenait
tant  les reprendre?

A quoi le colonel rpliqua en infligeant  l'orateur des arrts d'un
mois.

C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise, c'est aux subordonns
de se taire. Il est toujours dangereux d'avoir plus d'esprit que son
chef.



                                  IX

Au galop! Au galop! Hurrah!

Pendant que la moiti de la cavalerie anglaise partait au galop,  la
poursuite de Corcoran et de la belle Sita, le capitaine galopait aussi
sur la route de Bhagavapour, ayant  ses cts la fille d'Holkar et
l'intrpide Louison.

Tous trois fort bien monts, les deux premiers sur les meilleurs chevaux
du colonel Barclay, et Louison sur ses pattes, franchissaient avec la
vitesse d'un train express les plaines, les collines, les valles,
et commenaient dj  esprer d'chapper  leurs ennemis, lorsqu'un
obstacle terrible, imprvu et presque insurmontable se dressa sur leur
route.

Tout  coup Corcoran aperut un groupe de cinq ou six habits rouges qui
venaient  cheval au-devant de lui.

C'taient des officiers anglais qui avaient quitt le camp pour aller
chasser, et qui revenaient tranquillement, suivis d'une trentaine de
serviteurs indiens et de plusieurs chariots chargs de gibier et de
provisions.

A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison s'assit gravement
sur ses pattes de derrire, toute prte  dlibrer, puisqu'on
assemblait le conseil.

Le capitaine n'aurait pas hsit s'il avait t seul; il aurait
hardiment tent l'aventure et pass au travers de cette petite troupe
avec Louison; mais il craignait de hasarder sur un coup de ds la vie ou
la libert de Sita.

Peut-tre Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait mieux fait de
rechercher, comme on l'en avait pri, le manuscrit des lois de Manou que
de se mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause paraissait tout
 fait dsespre; mais il rejeta bientt cette rflexion comme indigne
de lui.

Cependant Sita le regardait avec une terrible anxit.

Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.

--tes-vous dcide  tout? rpliqua Corcoran.

--Je le suis, dit Sita.

--Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou par ruse. J'essayerai
de la ruse, mais si les Anglais s'en aperoivent, il faudra en tuer
trois ou quatre ou prir. tes-vous prte? Ne craignez-vous rien?

--Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, je ne crains que de ne
plus voir mon pre et de retomber dans les mains de cet infme Rao.

--Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes sauvs. Mettez votre
cheval au petit trot, sans affectation. Cela lui donnera le temps
de souffler..., et tenez-vous prte.... Quand je dirai: _Brahma
et Vishnou!_ il faudra piquer des deux. Louison et moi nous ferons
l'arrire-garde.

Les trois fugitifs taient alors dans une valle assez large arrose par
le Hanouvry, ruisseau profond qui va rejoindre la Nerbuddah.

Les deux pentes de la valle sont couvertes de jungles et de gros
palmiers o se cache tout le gros gibier de l'Inde,--les tigres y
compris. Aussi n'est-il pas ais de quitter le grand chemin et de
s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut  tout moment
se rencontrer nez  mufle avec les plus redoutables de tous les
carnassiers, sans parler de ces terribles serpents dont le poison est
foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.

Cependant les officiers anglais s'avanaient au petit trot, d'un air
nonchalant, comme des gens qui n'ont aucun ennemi  craindre ou 
poursuivre. Ils avaient bien dn, ils fumaient des cigares de la
Havane, et commentaient paisiblement les articles du _Times_.

Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui avait l'habit et la
mine flegmatique d'un _civilian_, c'est--dire d'un employ civil de la
Compagnie des Indes, mais ils furent blouis de la rare beaut de Sita.

Quant  Louison, ils furent d'abord tonns, mais comme ils
taient Anglais et _sportsmen_, ils comprirent bien vite ce genre
d'excentricit, et l'un d'eux fut mme tent d'acheter la tigresse.

Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il  Corcoran.

--Oui, rpliqua le Breton.

--Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? Les lettres de Londres
devaient arriver  midi.

--Elles sont arrives en effet, rpondit Corcoran.

--Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. Est-ce toujours lady
Suzan Carpeth qui tient la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle
cd la place  lady Margaret Cranmouth?

--A vous dire le vrai,--rpliqua le Breton, qui ne voulut pas, de peur
d'exciter des soupons, paratre se soucier peu de lady Suzan ou de lady
Margaret,--je crains que miss Belinda Charters ne l'emporte bientt sur
ces deux dames.

--Oh! oh! dit le gentleman tonn. Miss Belinda Charters! quelle est
cette beaut nouvelle dont je n'ai jamais entendu parler?

--Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas tonnant. M. William
Charters est un gentleman qui a amass en Australie, dans le commerce de
la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou quatre-vingt millions
de francs et qui....

--Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! s'cria le gentleman bavard
et curieux. C'est une jolie somme!

--Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que miss Belinda Charters, qui
d'ailleurs est la beaut mme, ne manque pas de soupirants! Au revoir,
messieurs...

Et il allait s'loigner avec Sita et Louison, lorsque le gentleman le
rappela.

Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrtion; mais je dois vous
avertir que vous tes en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup en
suivant cette route.

--Je vous remercie de cet avis, monsieur.

--Les claireurs d'Holkar battent la campagne, et vous pourriez tre
enlev par eux.

--Ah! ah! En vrit! Eh bien, je serai prudent.

Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, qui paraissait
dcid  ne pas le lcher avant le coucher du soleil, essaya encore de
le retenir.

Vous tes sans doute, monsieur, employ au service de la Compagnie?

--Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.

Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa selle, persuad qu'un
homme qui va de l'Europe dans l'Inde pour son seul plaisir devait tre
un fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou un membre influent
de la Chambre des communes.

Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran l'interrompit. Il
entendait derrire lui le bruit des cavaliers qui le poursuivaient et
qui allaient l'atteindre.

Excusez-moi, dit-il, je suis press.

--Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez bien de vous offrir un
cigare.

--Je ne fume pas en prsence des dames, rpliqua Corcoran impatient.

La conversation avait lieu en anglais, et le Breton connaissait fort
bien cette langue; malheureusement, l'ennui de se voir arrt par un
bavard et de perdre des moments si prcieux lui fit oublier son rle, et
il pronona ces dernires paroles en franais.

Mais, par le diable! s'cria l'officier, vous tes Franais, monsieur,
et non pas Anglais! Que faites-vous sur cette route, et  cette heure?

Le moment dcisif approchait. Corcoran jeta un coup d'oeil sur Sita pour
l'avertir de se tenir prte pour la fuite.

Celle-ci avait les yeux fixs sur un des Indiens qui suivaient l'escorte
et qui conduisaient les chariots anglais. Corcoran regarda du mme
ct et s'aperut avec tonnement que l'Indien et la fille d'Holkar
changeaient, sans mot dire, des signes d'intelligence.

En regardant l'Indien avec plus d'attention, il reconnut Sougriva, ce
brahmine qui avait t envoy  Holkar par Tantia Topee.

Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour rflchir, car les dix
officiers anglais l'entourrent, et celui qui avait dj parl, ajouta:

Monsieur, en attendant que votre prsence dans le pays d'Holkar soit
explique, vous tes notre prisonnier.

--Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, messieurs. Place donc, ou
je vous tue!

En mme temps il tira de sa poche un revolver et l'arma en un clin
d'oeil.

Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, et tous deux
allaient faire feu  bout portant, lorsqu'un incident inattendu dcida
la victoire.

Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, Louison comprit qu'on
allait se battre. Elle bondit brusquement sur la croupe du cheval de
l'Anglais, qui se cabra et dsaronna son cavalier; grand bonheur pour
celui-ci et pour notre ami Corcoran, car  la distance o les deux
adversaires taient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient
de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de
Champagne.

Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, mais la balle, dtourne
de son but par le bond prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un
autre gentleman qui s'tait avanc pour saisir Corcoran.

Brahma et Vishnou! cria tout  coup celui-ci.

A ce signal, Sita donna un coup d'peron  son cheval, qui partit lanc
comme une flche. Corcoran la suivit en cartant rudement de la main
un Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant ses deux amis en
fuite, s'lana sur leurs traces. A peine eut-on le temps de tirer sur
eux cinq ou six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval de
Corcoran.

Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le chariot et qui taient
arms comme leurs matres, pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran,
soit pour le faire prisonnier.

Un seul, le brahmine Sougriva,  qui tous paraissaient obir, fit faire
aux chariots une manoeuvre assez singulire, qui retarda pendant trois
ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il feignit de vouloir
dtourner le chariot qui occupait la tte de la colonne, et, dans son
empressement, il le fit verser en travers du chemin.

Aussitt les autres Indiens, comme s'ils avaient obi  un mot d'ordre,
quittrent leurs chariots et vinrent se grouper autour de celui qui
tait renvers, remplissant l'troit passage, enchevtrant leurs
chariots et leurs chevaux de trait l'un dans l'autre, et forant les
Anglais  s'arrter devant ce mur vivant d'hommes et d'animaux.

Au mme instant arrivaient les cavaliers partis du camp pour courir  la
poursuite des fugitifs. En tte galopait le bouillant John Robarts.

Avez-vous vu le capitaine? s'cria John Robarts.

--Quel capitaine?

--Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! Barclay est dans une
colre pouvantable. Il s'est laiss jouer comme un enfant, mais il n'en
veut pas convenir, et il a promis dix mille livres sterling  celui qui
lui ramnera le capitaine Corcoran et la fille d'Holkar.

--Comment s'cria l'un des gentlemen, c'tait la fille d'Holkar et nous
ne l'avons pas devin! Je l'avais prise,  demi cache sous son voile,
pour une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde en compagnie
de son futur mari.

--Allons! allons! En route! dit l'impatient Robarts. Mille guines 
celui qui arrivera le premier.

 ces mots, une ardeur magique s'empara de tous les coeurs. A coups de
fouet, on fora les Indiens de ranger le long du chemin leurs attelages
disloqus, et l'on courut au triple galop sur les traces des fugitifs.

Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des tropiques, et la
poursuite tait d'autant plus vive qu'elle ne pouvait pas durer trs
longtemps.



                                X

A l'assaut! A l'assaut!

De son ct, Corcoran ne s'endormait pas.

Il galopait  ct de Sita, maudissant la sotte curiosit de l'Anglais
qui lui avait fait perdre un temps si prcieux.

Cependant il esprait que l'approche de la nuit, l'loignement du
camp anglais, et quelque accident heureux, peut-tre la rencontre
de l'avant-garde d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner
Bhagavapour. Ce qui le fchait le plus, c'tait d'tre oblig de fuir.

Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle honte! Que dirait mon pre
s'il me voyait! Pauvre pre, qui n'a jamais rencontr un Anglais sans
lui proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de quelque autre
divertissement semblable  ceux qui rjouissent ces gentlemen!... Et
moi, je galope devant eux, et tout  l'heure, au lieu de prendre ce
maudit bavard  la cravate et de le jeter dans le foss, comme j'en
avais envie et comme c'tait mon devoir, je n'ai pens qu' lui laisser
croire que j'tais un _goddam_ comme lui! c'est  se briser la tte
contre la muraille.

Pendant ces rflexions, il s'aperut tout  coup que son cheval
faiblissait, que le galop se ralentissait et, malgr les coups d'peron,
se changeait en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte tait
couverte de sang. Son cheval avait reu une balle dans le flanc.

Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du Breton.

Il se hta de mettre pied  terre.

Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment de faire halte? Les
Anglais sont sur nos traces.

--Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est bless par la dcharge
que ces lches coquins ont faite sur nous il y a un instant.... Sita,
si vous voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera et vous
dfendra....

--Oui, dit Sita, mais qui me dfendra de Louison?...

Corcoran parut frapp de cette rflexion.

C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dn; il est dj tard. Je ne
crains rien pour vous sans doute, mais je ne rpondrais pas de votre
cheval, ou peut-tre Louison irait-elle chercher sa proie dans le
voisinage.

--Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, je reste avec vous; quel
que soit le sort qui vous attend, nous le partagerons ensemble....

--Ah! dit Corcoran avec joie, voil qui tranche toutes les difficults!
Qu'ils viennent, maintenant, tous les Anglais, et John Robarts, et
Barclay, et les colonels, et les capitaines, et les majors, et tous les
habits rouges de la cration!

En mme temps, il chercha dans les fontes des selles des deux chevaux,
et trouva deux revolvers tout chargs; celui qu'il avait  la ceinture
tait le troisime, et Corcoran avait des cartouches dans ses poches.

Nous avons des armes et des munitions, dit-il, pour trente ou quarante
coups de feu, et comme je compte bien ne tirer que de prs et  coup
sr, je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; et toi,
Louison, va devant comme un claireur, et regarde s'il n'y a pas quelque
ennemi cach dans le jungle.

Le plan de Corcoran tait trs-simple. De la route o il tait, il
apercevait  quelque distance une petite pagode indienne abandonne, 
laquelle paraissait aboutir un sentier assez large trac dans le jungle.
C'est l qu'il voulait chercher un asile. Entrer dans la pagode, en
refermer la porte sur eux, et barricader l'entre avec des poutres qui
se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer des meurtrires 
travers la porte, ce fut pour les fugitifs l'affaire d'un instant.

Louison regardait ces prparatifs avec tonnement. Elle tait mme
un peu mcontente. Cela se comprend; elle adorait le grand air, les
prairies les vastes forts, les hautes montagnes; elle n'aimait pas
 tre enferme, et surtout elle ne comprenait pas qu'on prt tant
de peine pour s'enfermer soi-mme. Aussi Corcoran prit soin de lui
expliquer les raisons de sa conduite.

Louison, ma chrie, lui dit-il, il n'est pas temps de vous livrer  vos
caprices et de courir les champs, suivant votre dtestable habitude....
si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous ne serions pas, vous et
moi,  l'heure qu'il est, enferms sans souper dans une mchante
pagode o il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait le mal, ma
chrie.... il faut le rparer d'une faon clatante. Donc, attention!...
tenez-vous derrire cette fentre ouverte, et si quelque gentleman
essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chrie....

Ayant donn ces ordres, que Louison promit d'excuter ponctuellement, du
moins on pouvait le deviner  la vivacit de son regard, et  la manire
affectueuse dont elle remuait la queue et entr'ouvrait ses lvres,
Corcoran se retourna vers Sita pour l'encourager.

Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, capitaine, dit-elle en lui
tendant la main. Ce n'est pas pour ma vie que je crains..., c'est pour
vous, qui allez donner la vtre avec tant de gnrosit, et pour mon
pre qui ne survivrait pas, je le sais, au dsespoir de me voir entre
les mains des Anglais. Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de
fiert, soyez sr que la fille d'Holkar ne sera pas reprise vivante
par ces barbares aux cheveux roux. Ou je serai libre avec vous, ou je
mourrai.

Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui contenait un de ces
poisons subtils dont l'Inde est remplie.

Voil, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude et du dshonneur
d'pouser ce tratre Rao.

Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit un bruit lger comme
le sifflement du _cobra capello_, ce terrible serpent de l'Inde. Il se
leva brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.

 ce sifflement succda le cri du colibri, puis un bruit de feuilles
froisses.

Qu'est cela! dit Corcoran.

--Ne craignez rien. C'est un ami, rpliqua Sita, je reconnais ce
signal.

En effet, aprs un court instant, une voix d'homme chanta doucement ces
vers du Ramayan, par lesquels le roi Djanaka prsenta la belle Sita la
Vidhaine, sa fille,  Rama, son fianc:

.... J'ai une fille, belle comme les desses et doue de toutes
les vertus; elle est appele Sita, et je la rserve comme une digne
rcompense  la force. Trs-souvent, des rois sont venus me la demander
en mariage, et j'ai rpondu  ces princes: Sa main est destine en prix
 la plus grande vigueur....

Sita se leva alors, et rcita, comme une rponse  la question qui lui
venait du dehors, les belles paroles que la Vidhaine adresse dans le
pome de Valmiki  Rama, son poux, lorsque, par la perfidie de Kkegi,
ce hros invincible fut envoy en exil et priv du trne:

.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux ptales du lotus,
pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'ventail rcrer ton
visage, qui gale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?...

--Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, je suis Sougriva!

Corcoran lui tendit la main par-dessus la fentre, et quand l'Indou,
s'accrochant aux saillies du mur, fut parvenu jusqu' cette main, le
robuste Breton l'enleva comme une plume, et le dposa dans l'intrieur
de la pagode.

A peine arriv, Sougriva se prosterna devant la fille d'Holkar.

Relve-toi, dit Sita. O sont les Anglais?

--A cinq cents pas d'ici.

--Ils nous cherchent toujours?

--Oui.

--Et ils ont retrouv nos traces?

--Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez s'est abattu, frapp d'une
balle. Ils en ont conclu que vous deviez tre dans le voisinage.

--Et toi, qu'as-tu fait?

L'Indou se mit  rire silencieusement.

J'ai fait verser en travers de la route le chariot que je conduisais.
Les autres coolies en ont fait autant. C'est un quart d'heure de gagn.

Ici, Corcoran s'aperut que la figure de Sougriva tait ensanglante.

Qui t'a fait cela? demanda-t-il.

--Le seigneur John Robarts, rpliqua l'Indou. Quand il a vu le chariot
verser, il m'a donn un coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh!
oui, je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!

--Sougriva, dit la belle Sita, mon pre te donnera la rcompense que tu
as si bien mrite....

--Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance pour tous les
trsors du prince Holkar.... Mais elle est proche, je le sais.

Et comme il voyait quelque doute dans le regard de Corcoran:

Seigneur capitaine, dit-il, vous tes des ntres, puisque vous tes
l'ami d'Holkar. Avant trois mois il n'y aura plus un Anglais dans
l'Inde.

--Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu dj bien des prophties, et
celle-l n'est pas plus sre que toutes les autres.

--Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes de l'Inde ont fait
serment d'exterminer les Anglais, et que le massacre a d commencer il y
a cinq jours  Meerut,  Lahore et  Bnars.

--Qui te l'a dit?

--Je le sais. Je suis le messager de confiance de Nana-Sahib, le rajah
de Bithoor.

--Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?

--Il est trop tard, rpliqua l'Indou.

--Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu faire ici?

--Seigneur capitaine, rpliqua Sougriva, je vais partout o je pourrai
nuire aux Anglais. Je ne voudrais pas que Robarts mourt d'une autre
main que la mienne....

A ces mots, il s'interrompit tout  coup.

J'entends le bruit des chevaux qui trottent dans le sentier, dit-il,
c'est la cavalerie anglaise qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut
sera rude.

--Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas  ma premire affaire.... Toi,
charge les armes, et vous, Sita, invoquez pour nous la protection de
Brahma.

Quelques instants aprs, cinquante ou soixante cavaliers entourrent la
pagode et apprtrent leurs armes en silence. Tous les autres taient
retourns au camp.

Robarts, qui commandait le dtachement, s'avana et dit d'une voix
forte:

Rendez-vous, capitaine, ou vous tes mort!

--Et si je me rends, rpliqua Corcoran, serai-je libre avec la fille
d'Holkar?

--Par le diable! cria Robarts, vous tes en notre pouvoir.... allez-vous
nous dicter des conditions? Rendez-vous et vous aurez la vie sauve,
voil tout ce que je puis vous promettre.

--Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous plaira. Je ferai de mon
mieux. Et maintenant, commencez!

A ce signal, les Anglais mirent pied  terre, attachrent leurs chevaux
 des arbres et se prparrent  enfoncer la porte de la pagode avec les
crosses de leurs carabines.

Au premier coup de crosse, la porte trembla et chancela sur ses gonds.

Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit fait suivant votre plaisir!

En mme temps, il tira un premier coup de revolver par la fentre
laisse entr'ouverte.

Un Anglais tomba, frapp mortellement.

Aussitt Corcoran s'effaa contre le mur, et ce fut un grand bonheur
pour lui, car  peine l'eut-on aperu qu'on tira sur la fentre quinze
ou vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.

Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre aux moineaux. Voici
comment il faut viser.

Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.

A ce coup de revolver, les Anglais ripostrent par une seconde dcharge,
qui fit aussi peu de mal  Corcoran que la premire.

Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que casser des vitres.
N'allez-vous pas essayer quelque chose de plus srieux?

C'tait bien l'intention des Anglais.

Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre la porte et la
fentre de la pagode, cinq ou six cavaliers taient alls chercher un
tronc d'arbre dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.

Diable! a devient srieux, pensa Corcoran.

Il se tourna vers Sougriva et lui dit:

La porte va tre enfonce; c'est clair. On donnera l'assaut....
Personne ne sait ce qui peut arriver. Emmne Sita dans quelque coin de
la pagode  l'abri des balles.

Sita, pleine d'admiration pour le courage de Corcoran, voulait rester
 ct de lui, mais Sougriva l'emmena malgr elle et la cacha dans une
encoignure.

Pendant ce temps, Louison ne disait rien.

L'intelligente bte devinait tous les dsirs et toutes les penses de
Corcoran. Elle savait qu'on lui avait confi la garde de la fentre,
et rien n'aurait pu la dtourner de ce devoir. Du reste, suivant sa
consigne, elle se taisait, et restait couche  plat ventre, les pattes
tendues, rflchissant et attendant.

Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apport fut dirig  grand
renfort de bras contre la porte de la pagode. Ds le premier coup, la
porte faillit s'crouler. Au second, l'un des battants fut enfonc et
laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au passage d'un homme.

Corcoran vit que le danger pressait, et laissant  Louison le soin de
garder la fentre, il se prcipita vers la brche. Il tait temps, car
dj un Anglais montrait sa tte rousse et avait engag ses paules dans
l'ouverture. Heureusement, le passage tait encore un peu troit.

Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut tirer sur lui un coup
de carabine, mais il tait tellement gn par les battants de la
porte, qu'il n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran,
au contraire, libre et matre de ses mouvements, appuya le canon de son
revolver sur le crne de l'Anglais et lui brla la cervelle.

Puis, comme il n'avait gure de munitions, il attira de son ct le
cadavre de l'Anglais, lui prit sa giberne, ses cartouches, sa carabine,
et, renfort plus prcieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont il avait
grand besoin.

Cela fait, il replaa l'Anglais devant la porte pour refermer la brche
et attendit.

Cependant les assigeants s'impatientaient.

Ils ne s'taient pas attendus  rencontrer une rsistance aussi
srieuse; ils avaient dj deux morts et un bless, et ils craignaient
de faire des pertes plus considrables.

Si nous mettions le feu  la pagode? conseilla un lieutenant.

Heureusement, John Robarts n'entendait pas de cette oreille.

Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille livres sterling si on
lui ramne vivante la fille d'Holkar. Mais nous n'avons rien  gagner
si elle prit.... Allons! encore un effort, mes garons! Est-ce qu'un
Franais tiendrait en chec la vieille Angleterre?... Si vous n'entrez
point par la porte, entrez au moins par la fentre!

On obit aussitt. Pendant que la moiti de la troupe continuait 
tirailler au travers de la porte, l'autre moiti se prcipita vers la
fentre, qui tait  douze pieds du sol.

Trois ou quatre soldats faisant la courte chelle  un sergent, celui-ci
mit la main sur le bord de la fentre, s'enleva  la force des poignets
et d'un lan vigoureux s'assit sur la fentre.

A cette vue, ses camarades crirent:

Hurrah!

Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier  son tour, car 
peine avait-il ouvert la bouche, lorsque Louison se dressa debout sur
ses pattes de derrire, appuya ses pattes de devant sur le bord de la
fentre, saisit avec les dents le cou du malheureux sergent, le brisa et
le rejeta sur ses camarades pouvants.

Jusque-l, l'on avait oubli Louison; l'exploit de la tigresse refroidit
singulirement l'ardeur des cavaliers.

Aprs tout, dit un officier, que faisons-nous l? Nous devrions tre
au camp. Si Barclay a laiss chapper la fille d'Holkar, c'est  lui
de rparer sa faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes l
cinquante, occups  canarder un gentleman que nous ne connaissons pas,
qui ne nous avait fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si nous
consentions  le laisser tranquille. Franchement, cela n'a pas le sens
commun.

--Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit John Robarts, et Barclay
doit avoir ses raisons. Je ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.

--Eh bien, rpliqua l'autre, rien ne presse. Nous prendrons la fille
d'Holkar et son chevalier aussi aisment et bien plus commodment demain
qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement bonne garde, la
main sur nos armes; soupons et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il
sera bientt forc de se rendre.

Le calcul tait assez juste, et Corcoran, qui entendait la dlibration,
tait inquiet de l'avenir.

Il vit les Anglais s'loigner un peu de la pagode, mais sans la perdre
de vue, poser des sentinelles de distance en distance et s'asseoir pour
souper, car les coolies indous les avaient suivis  distance avec des
chariots et venaient de dballer l'argenterie, les pts de venaison,
les viandes froides et les bouteilles de claret.

Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et lui tordait les
entrailles, car il avait  peine djeun le matin, et la journe avait
t remplie de tant d'vnements, qu'il ne lui tait pas rest une
minute pour penser au dner.

Mais ce n'tait rien encore auprs de l'inquitude qu'il avait pour sa
chre Sita, leve jusqu'ici dans le luxe et l'abondance d'un palais, et
qui se trouvait tout  coup rduite aux extrmits de la fatigue et de
la faim.

Un sujet d'alarme encore plus redoutable tait Louison.

Certes, la tigresse tait une amie dvoue; mais son apptit tait
encore plus grand que son dvouement.

Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il pas, suivant les
physiologistes, le matre et le souverain de la nature entire? Peut-on
reprocher  une pauvre tigresse,  peine frotte de civilisation, de ne
pas tre matresse de ses passions et de son apptit, quand on voit
tous les jours de trs-grands princes, levs avec soin par de savants
gouverneurs et nourris ds l'enfance de la sagesse des philosophes,
manquer d'une faon clatante  tous les prceptes de la morale et de la
philosophie!

Corcoran s'inquitait donc, et avec raison, de l'avenir. Il voyait les
yeux de Louison se tourner avec convoitise sur le malheureux Sougriva et
il craignait un accident irrparable.

Cependant il n'avait gure que le choix des victimes, car Louison
voulait souper  tout prix; elle s'agitait, elle bondissait sans motif
et sans but apparent. videmment, elle avait faim.

Enfin Corcoran prit son parti.

Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe d'un Anglais que de ne
pas souper du tout ou de souper de mon malheureux ami Sougriva.

Sur cette pense, il appela l'Indou.

As-tu faim? demanda Corcoran.

--Oh! oui.

--As-tu des vivres?

--Non.

--Veux-tu souper?

Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait pas.

Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes o est le souper. Eh
bien, regarde.

Et, de la main, il lui montra les Anglais qui dj taient assis sur des
tapis et qui avaient commenc  manger.

Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. Elle saisira une
sentinelle. L'autre criera. On courra aux armes. Tu te glisseras
adroitement dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et tu
l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. Comprends-tu
maintenant? Moi, si c'est ncessaire, je ferai une sortie les armes  la
main pour protger ton retour.... C'est une affaire dcide?....

--C'est dcid, dit le brahmine.

Louison reut  son tour ses instructions, que Corcoran lui donna  voix
basse, plus par gestes que par paroles.

Au reste, la tigresse tait si intelligente, qu'elle devina tout de
suite le but de sa sortie; elle se coula joyeusement par la porte
entre-bille, et fut suivi de Sougriva.

[Illustration: La sentinelle anglaise veillait. (Page 177.)]

Les Anglais, ne s'attendant pas  une sortie et se fiant d'ailleurs au
nombre, n'taient pas sur leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune,
qui s'tait dj leve, clairait pleinement tous ces mouvements.

Le factionnaire qui veillait devant la porte de la pagode, tait  dix
pas environ de l'ouverture. En deux bonds, Louison sauta sur lui, le
dsarma d'un coup de griffe et lui ouvrit la tte avec ses dents.

A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous les Anglais prirent
leurs armes et se mirent  chercher l'ennemi. La vue de Louison fit
reculer un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, Sougriva, qui
tait presque nu, suivant la coutume des Indous, profitait du dsordre
et de l'obscurit, se glissait  plat ventre jusqu'au lieu du festin,
se htait d'empiler le pain, la viande et quelques bouteilles de vin, et
revenait sans avoir t vu.

Pour attirer d'un autre ct l'attention des Anglais, Corcoran tira par
la fentre deux coups de revolver qui n'atteignirent personne. On lui
rpondit par une dcharge de quarante coups de carabine. Les balles
s'aplatirent sur le mur de la pagode. Aussitt Sougriva traversa en
courant l'espace de cinquante pas environ qui le sparait de la porte,
et se glissa  travers l'ouverture avec son butin.

La sortie avait admirablement russi, mais Louison ne voulait pas
rentrer. C'est en vain que le capitaine faisait entendre son sifflement
habituel; Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lcher prise.

Les autres Anglais firent sur elle une dcharge gnrale, mais 
distance et dans l'obscurit; car aucun d'eux ne voulait se hasarder
la nuit  tirer  bout portant sur un tel adversaire. Corcoran frmit.
Outre la tendresse rciproque qui l'unissait  Louison, c'est d'elle
surtout qu'il attendait son salut.



                                  XI

Sortie des assigs.

Il y eut un moment de pnible anxit. Louison avait pouss un
rugissement sourd en recevant la dcharge et s'tait aplatie le ventre
contre terre. tait-elle morte ou blesse? ou feignait-elle de l'tre
pour rendre la scurit  ses ennemis? Corcoran regardait par la fentre
et ne distinguait rien. De leur ct, les Anglais ne paraissaient pas
fort rassurs. Posts en cercle autour de la pagode,  cinq ou six pas
l'un de l'autre, ils rechargeaient leurs carabines, tout prts  faire
feu de nouveau.

Tout  coup un cri de dtresse retentit dans le silence de la nuit.
Louison, rampant dans les tnbres, avait forc la ligne des chasseurs,
renvers l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonant ses dents
au plus profond de la cuisse de l'Anglais, le rapportait  sa gueule
vers la pagode.

Aussitt Corcoran se prcipita vers la brche, fit lcher prise 
Louison, sur qui personne n'osait tirer, de peur de blesser ou de
tuer l'homme qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant au
malheureux sa libert.

Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord trs-sensible  la gnrosit
du vainqueur, car il avait la cuisse broye par les dents de la
tigresse, et il tait vanoui.

Messieurs, cria Corcoran aprs l'avoir dpouill de sa carabine, de son
revolver et de ses munitions, vous pouvez venir reprendre votre ami. Il
n'est que bless.

--Chien de Franais! cria John Robarts, qui envoya aussitt chercher le
bless par deux de ses compagnons et le fit transporter en sret, chien
de Franais, sont-ce l des armes et des allis dignes d'un gentleman?

--Mais, chien d'Anglais! rpliqua Corcoran, pourquoi tes-vous cinquante
ou soixante contre moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand je ne
demande qu' vivre en paix avec vous et avec la terre entire?

Tout en parlant il rparait la brche faite  la porte, et entassait,
avec le secours de Sougriva, tout ce qui pouvait servir  former une
barricade.

Or a, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin de ces hrtiques
est bon.... C'est du claret.... Remercions Brahma et Wichnou.... Je
craignais que ce ne ft une bouteille de _pale ale_ de la fabrique de M.
Alsopp.... Dieu soit lou! Le pt est excellent.... mangez, Sita....
Et toi, Sougriva, ne mnage rien. Demain matin nous serons tus ou
dlivrs....

--Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons bonne esprance.... je viens
de faire une dcouverte.

--Laquelle?

--Tout  l'heure, en cherchant une planche pour boucher cette maudite
brche qu'ils ont faite  la porte d'entre, j'ai senti que je mettais
le pied sur une trappe.

--Eh bien?

--Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire  quelque souterrain,
et le souterrain a peut-tre une issue sur la campagne. Dans ce cas,
nous sommes sauvs.

--Sauvs, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non. Tu vois bien que la
pauvre enfant est  bout de forces et hors d'tat de marcher....

--Seigneur, si je trouve le souterrain comme j'ai trouv la trappe, et
si ce souterrain aboutit, comme je l'espre, en rase campagne, Holkar
sera averti ds le milieu de la nuit.

Corcoran se leva aussitt.

Sougriva ne s'tait pas tromp. Sous la trappe, qu'il souleva avec
beaucoup de peine, derrire l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier
de trente marches.

Descends seul, dit Corcoran, il faut que je veille.

Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet et il parvint 
allumer un des cierges de l'autel. Sougriva le prit et descendit avec
prcaution. Au bout de quelques minutes il revint.

Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor aboutit  une
grille,  cent pas d'ici, derrire le bivouac des Anglais. Je suis sr
maintenant d'arriver  Bhagavapour, si quelque tigre ne rde pas sur la
route.

--Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est tranquille, la matine
sera orageuse, et dis  Holkar de se hter.

--Sougriva, ajouta la belle Sita, dis  mon pre, Holkar, que sa fille
est sous la garde du plus brave et du plus gnreux des hommes. Et vous,
capitaine, dormez un instant, c'est  moi de veiller sur nous....

Sougriva se prosterna, leva ses mains en forme de coupe et partit.

Corcoran, rest seul avec la fille d'Holkar, s'assit prs d'elle et lui
dit:

Chre Sita, je me souviendrai longtemps du bonheur que je gote ce soir
prs de vous....

--Seigneur Corcoran, rpondit la princesse, il me semble que j'ai
toujours vcu ainsi, et que ma vie passe, si paisible et si douce,
n'tait qu'un rve auprs de ce que j'ai vu et senti depuis hier.

--Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton.

--Je ne sais, rpondit-elle navement. J'ai eu peur. J'ai cru qu'on
voulait me tuer. J'ai cru que je me tuerais moi-mme pour chapper  cet
infme Rao; j'ai espr vivre, en vous retrouvant dans le camp anglais,
et j'en ai t sre quand j'ai vu avec quel courage et quel sang-froid
vous aviez brav tous les dangers.

Corcoran souriait en coutant ces paroles naves.

Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il vaut mieux passer la
nuit dans cette pagode en causant paisiblement de Brahma, de Siva et
de Wichnou (malgr la prsence des Anglais et leurs carabines), que de
chercher sottement le propre manuscrit du seigneur Manou, le plus sage
des Indiens, et celui que respecte le plus l'Acadmie des sciences de
Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au monde que de sauver les belles
princesses ou de donner sa vie pour elles.

Pendant ces rflexions le sommeil venait. Le danger ne paraissait pas
d'ailleurs trs-grand,  cause de la fatigue des Anglais.

Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'tait d'un oeil, comme les
chats, ses cousins germains; et l'autre oeil,  demi ouvert, distinguait
les plus petits objets dans l'paisseur des tnbres. Enfin,  dfaut de
ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au moindre son.

C'est pourquoi, voyant que tout tait tranquille, et que Sita elle-mme
succombait  la fatigue, Corcoran s'tendit sur une natte et dormit
jusqu'au jour.



                                 XII

Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire? Le pendre.--Bien
volontiers.

Pendant qu' l'intrieur de la pagode et  l'extrieur tout le monde
dormait, except Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant
toujours le corridor souterrain, arriva  la grille. Mais l, on ne
voyait point de serrure.

Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin,  force
de ttonner, il poussa du pied une petite statuette qui reprsentait
Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses paules.

La statuette grina lgrement, tourna sur elle-mme, et la grille
s'ouvrit. Aussitt Sougriva teignit son cierge, referma sans bruit la
grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques
instants.

Il avait son projet. Il fit avec prcaution le tour du bivouac des
Anglais qui dormaient ngligemment, se fiant  la vigilance des deux
factionnaires.

En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperu par l'un des
coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit,
avec deux doigts levs de la main droite, un signe cabalistique.

Aussitt l'autre garda le silence.

Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et
John Robarts pour lui couper la tte.

Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement prs du bivouac  demi
teint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les
jambes taient enchevtrs de la plus pittoresque faon.

Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tu, toute la troupe se
serait veille et sa mission aurait t manque. Il consentit donc,
pour le moment,  prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de
retrouver John Robarts un jour ou l'autre.

Puis il dtacha avec prcaution un des chevaux qui taient entravs,
lui remit sa bride, accroche ngligemment  un arbre voisin, et pour
empcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une
couverture de feutre qui se trouva l par hasard. Ensuite il s'loigna
lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride.

Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue,
s'approcha de lui et lui dit  voix basse:

Quel jour?

--Bientt! rpondit Sougriva.

--O vas-tu?

--Au camp d'Holkar.

--Veux-tu que je te suive?

--C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai.
La grande nouvelle arrivera avant une semaine.

--Que Siva en soit loue! rpliqua l'Indou.

L-dessus il retourna  son poste, se coucha tranquillement prs de ses
camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis
au petit trot, puis, quand il crut tre assez loin des Anglais, au grand
galop, se dirigeant vers Bhagavapour.

Il n'eut, grce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra
mme personne.

Comme on s'attendait  une bataille entre Holkar et les Anglais, tous
les habitants des villages situs entre le camp anglais et Bhagavapour
avaient abandonn leurs maisons de peur du pillage, du meurtre,
de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent
habituellement la guerre et marquent le passage des hros.

Ds que Sougriva fut arriv aux avant-postes, on l'interrogea avec
curiosit.

Avant tout, dit-il, o est Holkar?

On le conduisit au palais.

Le malheureux prince tait  demi couch sur un tapis, mais il ne
dormait pas. Depuis l'enlvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule
pense, et dans son dsespoir il avait failli se poignarder lui-mme;
mais le dsir de la vengeance le soutenait encore.

Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tte appesantie. Quel nouveau malheur
viens-tu m'annoncer?

--Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva,
l'ami de Tantia-Topee et le vtre.

--Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'o viens-tu,
Sougriva?

--Du camp anglais.

--Tu as vu les Anglais! s'cria Holkar ranim par la colre. O
sont-ils? que font-ils? C'est  eux que je dois la perte de ma fille, de
ma pauvre Sita!

De grosses larmes coulrent des yeux du vieillard.

Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouve.

--O est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infme Rao?

--Elle est en sret, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave
Franais, votre hte, l'a retrouve et l'a prise sous sa garde.

En mme temps Sougriva fit en peu de mots le rcit de la fuite de
Corcoran et de Sita.

Il n'y a pas un moment  perdre pour les secourir, dit-il en terminant.
Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il
faudrait livrer une vritable bataille dont le succs est incertain.

--Bien! dit Holkar. Appelle Ali!

Ali, qui veillait, le sabre nu, derrire la porte, entra sur-le-champ.

Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie.
Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prt  partir.

En un clin d'oeil l'ordre fut excut; la trompette retentit dans les
rues de la ville. Les cavaliers se rassemblrent, et l'on se hta de
harnacher l'lphant favori d'Holkar.

C'est celui sur lequel elle aimait  monter, dit le malheureux pre....
Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide.

--Au moins, seigneur, dit l'Indou, en change du service que je vous
rends, vous m'accorderez une grce.

--Dix! cent! mille! la moiti de mes tats si tu me fais retrouver ma
fille! s'cria Holkar.

--Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la
vie du lieutenant John Robarts.

--Tu veux sauver ce Feringhee?

--Moi! s'cria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je
sois  jamais priv de la vue de Wichnou, si j'ai pens  sauver un
Anglais!

--Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres
avec lui.

En mme temps, pendant qu'on achevait les prparatifs du dpart, il fit
quelques questions  Sougriva sur la force et la position de l'arme
anglaise.

Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de
Bhagavapour afin de rendre visite au 2le rgiment de cipayes, o j'ai
des amis et des intelligences. Comme j'tais sous l'habit d'un mendiant,
aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement
errer dans le camp, et rciter mes prires  Wichnou. C'est alors que je
pus parler  plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affili  notre
conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils hassent
et mprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs
blasphmes, leur voracit, leur habitude de manger des mets consacrs,
leur impit, les sermons de leurs prtres, la brutalit des chefs,
la svrit de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font
fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes
enfants?...

Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot
d'ordre  tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au
camp la princesse Sita, votre fille, enleve par ce tratre Rao.

A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.

Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misrable  mes genoux,
que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!
ajouta-t-il.

En mme temps il se mit en selle et s'lana au grand trot, suivi de
deux rgiments de cavalerie.

Comme la distance qui sparait Bhagavapour de la pagode o Corcoran
soutenait un sige tait  peine de trois lieues de France, Holkar
arriva un peu aprs le point du jour sur le champ de bataille.



                                XIII

La toilette du capitaine.

Ds cinq heures du matin la fracheur de la nuit avait veill tout le
monde, et Corcoran le premier.

Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla droit  la fentre o
Louison tait toujours tendue, indcise entre la veille et le sommeil,
tendit les bras en billant et regarda l'horizon.

Il n'y avait pas un nuage au ciel; les toiles seules brillaient encore
d'un vif clat avant de disparatre. La lune tait dj couche.

A quelque distance, un ruisseau, qui tombait en cascade dans les
rochers, faisait entendre le seul bruit qu'il y et alors dans tout le
pays.

Toute la nature semblait pacifique, et les hommes eux-mmes, qui
s'tiraient lentement les bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se
battre.

Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.

Ce gentleman avait rv toute la nuit aux dix mille livres sterling
promises par le colonel Barclay. Il avait quelque part, en cosse
peut-tre, d'autres disent en Angleterre,--oui, c'est en Angleterre,
je m'en souviens maintenant,-- trois lieues de Cantorbry, une tante
rousse et laide.

Mais cette tante rousse et laide avait une fille blonde et jolie, la
propre cousine de John Robarts, miss Julia, et cette cousine jouait du
piano. Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des jeunes filles
blondes qui jouent du piano, quelle flicit!

Mais revenons  la cousine de John Robarts. Miss Julia chantait des
chansons admirables et des romances sans fin, o la lune, les petits
oiseaux, les hirondelles, les nuages, les sourires et les larmes
jouaient le premier rle,--tout comme dans nos admirables romances
franaises,--ce qui fait qu'elle pensait toute la journe aux moustaches
rousses de John Robarts, qui de son ct, pensait trois fois par semaine
aux yeux bleus de Julia.

De cette concidence des penses naquit, comme on devait s'y attendre,
une sympathie rciproque.

Mais comme miss Julia tait une hritire de quinze mille livres
sterling, et comme Mme Robarts, tante de John, calculait fort bien, et
comme elle savait que John n'avait pas un shelling vaillant en dehors
du prix de son grade, mais qu'en revanche il devait cinq ou six cents
livres sterling  son tailleur, son bottier, son passementier et ses
autres fournisseurs,--John fut mis poliment  la porte du cottage
dlicieux o miss Julia passait ses jours en compagnie de sa mre.

De dsespoir, John demanda  passer dans l'Inde, esprant y faire
fortune, comme Clive, Hasting et tous les nababs.

Il obtint aisment cette faveur, grce  la protection de sir Richard
Barrowlinson, baronnet, dont nous avons dj parl, et l'un des
directeurs de la compagnie.

Mais quoique John Robarts fut trs-brave, il n'avait pas encore trouv
l'occasion de montrer son courage, et il en tait rduit  dsirer
que tout l'Indoustan prt feu, afin que lui, Robarts, et le plaisir
d'teindre l'incendie et d'galer la gloire d'Arthur Wellesley, duc de
Wellington. De l vient qu'il battait la campagne soir et matin avec
tant d'ardeur, esprant toujours rencontrer le trsor ncessaire pour
acheter le dlicieux cottage qu'on voit prs de Cantorbry,--Robarts
House,--et, avec le cottage, la jeune propritaire.

De l vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur les traces de Corcoran
et de Sita.

Aussi fut-il sur pied en mme temps que Corcoran.

Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! levez-vous! Le soleil va
paratre. Barclay nous attend, et nous ne pouvons pas retourner au camp
les mains vides.

Son ardeur finit par veiller tout le monde.

Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. On tira des
porte-manteaux toutes sortes de peignes, de brosses, de savons et
d'objets de parfumerie, et l'on fit sa toilette au grand jour, sous les
yeux de Corcoran.

Ce spectacle, qui aurait d rjouir les yeux du Breton, le rendait de
fort mauvaise humeur.

Sont-ils heureux, ces _goddem_, pensait-il, de pouvoir faire leur
toilette comme  l'ordinaire, et de se tenir prts  paratre devant les
dames... Pour moi, je suis fagot comme un chien crott, sur ma parole.
Mes habits sont couverts de poussire, mes cheveux sont entortills l'un
dans l'autre comme les phrases d'un roman de Balzac, et je dois avoir
une mine hve, ple et fatigue comme si j'avais peur ou comme si je
m'ennuyais! Sita va s'veiller tout  l'heure au bruit des coups de
fusil, et, si par malheur je suis tu, il ne lui restera de moi que le
souvenir d'un grand malpeign.... Mais comment faire? comment viter ce
malheur?

Il la regarda quelque temps d'un air attendri.

Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rve sans doute qu'elle est dans
le palais de son pre, et qu'elle a cent esclaves  son service....
Pauvre Sita! qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant de
bonheur  donner ma vie pour une femme?... Est-ce que je l'aime?... Bah!
 quoi cela me servirait-il?... Allons, j'aurais mieux fait de chercher
paisiblement le manuscrit des lois de Manou.

Tout  coup, en regardant par la fentre, il lui vint une ide.

Les Anglais avaient dj termin leur toilette et allaient remettre
leurs peignes et leurs brosses dans les porte-manteaux, lorsque
Corcoran tira son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire de
s'approcher.

Celui-ci vint sous la fentre.

Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai une demande importante 
lui faire.

John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant tenir ses dix mille livres
sterling.

Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez capituler, capitaine?
Je savais bien que vous en viendriez l, tt ou tard. Au reste, je ne
vous ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement la porte,
remettez-nous la fille d'Holkar et suivez-nous.... Je suis sr que
Barclay vous remettra en libert en vous priant seulement de vous
rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est bon diable.

Corcoran souriait.

Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien aise de vous voir, vous
et Barclay, dans ces dispositions; mais ce n'est pas cela dont il s'agit
pour le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un clair ruisseau,
des domestiques pour cirer vos bottes et battre vos habits. Seriez-vous
assez bon pour me prter....

--Parbleu! dit John Robarts,  qui l'aventure parut plaisante, tout ce
que vous voudrez.

Et il lui porta lui-mme son ncessaire de voyage.

Quant  la capitulation, ajouta-t-il....

--Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un quart d'heure de trve pour
rflchir et prendre un parti.

--Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... Et, tenez,
capitaine, vous me plaisez, je ne sais pourquoi, car vous avez fait
dvorer cette nuit par votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre
Waddington.

--Vous savez, rpliqua Corcoran, que ce n'est pas ma faute, si Louison
en a mang. Cette pauvre bte n'avait pas encore dn.

[Illustration: Prparatifs de combat de sir John Robarts. (Page 196.)]

--Rendez-vous, rpondit Robarts. On ne vous fera aucun mal, non plus
qu' la fille d'Holkar.... Est-ce que vous croyez que je fais la guerre
aux femmes?... Est-ce que les Franais font la guerre aux femmes?...

--Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dpensons pas en des conversations
inutiles le quart d'heure de trve que vous m'avez accord.

Robarts s'loigna. Aussitt Corcoran commena sa toilette, qui fut assez
sommaire, comme on pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de
peur de surprise.

Mais ses craintes taient vaines. Personne n'essaya de l'attaquer par
trahison.

Enfin ses prparatifs taient termins. Il regarda sa montre, le dlai
fix expirait. Il voulut du moins, avant de mourir, dire un dernier
adieu  la fille d'Holkar.

Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux:

O suis-je? demanda-t-elle d'un air tonn. Puis, reconnaissant la
pagode et se rappelant les vnements de la veille:

Ah! dit-elle, mon rve valait bien mieux.... j'tais  Bhagavapour, sur
le trne de mon pre.... vous tiez  mes cts....

--Sita, chre Sita, je suis sr que Sougriva a tenu sa promesse et que
votre pre va venir  votre secours... Puisse-t-il arriver assez tt
pour vous dlivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident....

--Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je suis sre que vous
serez vainqueur.... Mon songe me l'a dit, et les songes ne sont pas
menteurs....

--Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous garderez de moi un ternel
souvenir.

--Je jure, dit Sita, que je vous...

Elle s'arrta et reprit en rougissant:

.... Que je ne vous oublierai jamais!

Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut  la fentre.

Dj Robarts s'impatientait.

Eh! capitaine, disait-il, la trve est expire, la fte va commencer.
Il faut que nous soyons de retour au camp avant dix heures du matin, et
il est dj six heures.

--Je suis prt. cria Corcoran.

Et, en effet, il l'tait, car il s'effaa trs  propos pour viter une
grle de balles qui tomba tout autour de lui. Les balles s'aplatirent
contre le mur sans blesser personne.

Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, taient forcs de se mettre
 dcouvert, Corcoran mit Robarts en joue, et tira. Le coup partit: la
balle fit un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva une mche de
cheveux.

Robarts recula instinctivement et chercha un abri derrire l'arbre le
plus voisin.

Mon ami, lui cria Corcoran, voil comment il faut viser quand on s'en
mle, je n'ai voulu que trouer votre chapeau.

Tout  coup un incident tragique faillit mettre fin  l'assaut et
introduire l'ennemi dans la place.

Un des Anglais, se glissant rapidement le long du mur, essaya de passer
par la brche ouverte la veille, et comme Corcoran avait mal barricad
l'entre, faute de matriaux suffisants, l'Anglais aurait pntr par l
dans la pagode, et, suivant toute apparence, aurait mis fin au combat en
frappant le Breton par derrire.

Heureusement, Louison veillait. Cache derrire le battant de la porte,
elle attendait l'Anglais. Tout  coup, d'un violent effort il poussa la
barricade, renversa deux ou trois planches mal assujetties et pntra
 moiti dans la place, mais la tigresse le renversa d'un seul coup de
patte et le mordit si furieusement  la gorge qu'il rendit le dernier
soupir.

Cette vue et le got du sang avaient mis Louison en apptit, et elle
aurait peut-tre sacrifi le plaisir de combattre au djeuner, si un
coup de sifflet de Corcoran ne l'et rappele  son poste.

Il commenait  s'inquiter. Aucune nouvelle d'Holkar. Sougriva avait-il
rempli sa mission?

Avec cela, ses munitions s'puisaient.

Ds que Corcoran se montrait  la fentre, il tait comme une cible
pour quarante ou quarante-cinq carabines dont le feu protgeait ceux
qui faisaient manoeuvrer la poutre; la grande porte allait cder tout
entire. Les gonds taient  demi descells.

Corcoran,  travers l'ouverture, tira dans la masse des assaillants cinq
coups de revolver. Aux maldictions qui s'levrent, il vit bien que les
coups avaient port; mais sa position n'en devenait pas meilleure.

Montez vite l'escalier! cria-t-il  Sita, et ne vous effrayez de rien.

Elle obit. Lui-mme la suivit aussitt. Louison faisait
l'arrire-garde.

Il tait temps, la porte s'croula avec un fracas immense, et par la
brche ouverte entrrent  la fois tous les assaillants.

Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent Louison seule 
dcouvert sur l'escalier. Derrire elle on entendait le bruit du
revolver que Corcoran rechargeait dans l'ombre, car l'escalier tait
tortueux et cachait Corcoran aux regards.

Dieu me damne! s'cria Robarts en fureur, c'est un nouveau sige 
faire. Rendez-vous, capitaine! toute rsistance est impossible.

--Le mot impossible n'est pas franais.

[Illustration: Sige de l'escalier. (Page 201.)]

--Si l'on vous prend de force, vous serez fusill.

--Fusill! soit, dit le Breton. Et si je vous prends, moi, je vous
couperai les oreilles.

--Apprtez les armes! cria Robarts.

Les soldats obirent.

Chre Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie, quelques marches de
plus, les balles pourraient frapper le mur et ricocher sur vous.

Lui-mme donna l'exemple et fut bientt suivi de Louison. De cette
faon, grce  la construction de l'escalier, ils se trouvrent  l'abri
des balles, et quant  un combat corps  corps dans un espace aussi
resserr, tout l'avantage tait videmment pour Corcoran et Louison.

Mais un vnement inattendu changea la face des affaires.

Tout  coup un soldat anglais, qui tait rest dehors pour empcher la
fuite de Corcoran, entra brusquement dans la pagode en criant:

Voici l'ennemi qui arrive!

--Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel Barclay qui nous envoie
du renfort.

--C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.

Effectivement on entendait le galop pesant de la cavalerie.

Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voil dix mille livres sterling
jetes  l'eau, sans compter ce qu'Holkar nous rserve.

Et tout haut:

Hors d'ici tous! A cheval!

Toute la troupe se hta d'obir.

Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et chargeons cette canaille!
En avant pour la vieille Angleterre!

Puis il s'avana au grand trot dans la direction d'Holkar.



                                 XIV

Comment l'assigeant devint l'assig.

Quoique les deux troupes fussent fort ingales en nombre, les chances du
combat taient assez partages.

Outre que la cavalerie anglaise, toute compose d'Europens, tait fort
suprieure dans les luttes d'homme  homme  la cavalerie d'Holkar,
la disposition du terrain ne permettait pas  Holkar d'envelopper les
Anglais et d'user de l'avantage du nombre.

La pagode tait situe sur une minence, au milieu d'un jungle pais,
qui s'levait fort au-dessus de la taille d'un homme ordinaire, et au
travers duquel il tait impossible  un cavalier de pntrer.

Trois chemins tracs  travers le jungle, aboutissaient  cette
minence, et ces chemins, assez troits, taient faciles  dfendre. Une
fois engage dans ces dfils, la cavalerie d'Holkar se trouvait face
 face avec les Anglais, et l'issue du combat dpendait du courage
individuel plus que du nombre des combattants.

Holkar frmissait de rage en voyant ces obstacles que la nature et la
disposition du terrain lui opposaient.

Au reste, le premier choc des deux cavaleries n'tait pas fait pour lui
donner grande confiance. Les Indiens soutinrent assez bien la
premire dcharge; mais quand ils virent les Anglais,--John Robarts
en tte,--s'avancer sur eux au grand trot, le sabre nu, et prts  les
mettre en pices, rien ne put retenir les fuyards.

Ils tournrent bride sur le champ et revinrent sur la route de
Bhagavapour. L, Holkar les rallia, et leur montrant le petit nombre des
Anglais, leur rendit la confiance et l'audace.

John Robarts, emport par son ardeur, voulut pousser plus loin son
avantage et crut mettre ses ennemis en droute; mais arriv sur
la grande route,  l'entre d'une vaste plaine o Holkar pouvait
l'envelopper sans peine, il changea de dessein et revint sur ses pas au
petit trot.

Holkar le poursuivit mollement.

Sougriva s'approcha de lui.

Je n'entends rien, dit Holkar. Est-ce que Corcoran aurait pri, ou bien
serait-il prisonnier avec ma fille?

--Seigneur, dit Sougriva, je vais m'en assurer. A coup sr, votre fille
est vivante, car les Anglais ont trop d'intrt  la garder pour
toucher  un seul cheveu de sa tte, et quant au capitaine, je l'ai vu 
l'oeuvre, et la balle qui doit le tuer n'est pas encore fondue.

Comme il finissait de parler, on entendit une grande clameur pousse par
les Anglais. C'tait Corcoran qui s'chappait de la pagode, prcd de
Louison et de la belle Sita. Le Breton faisait l'arrire-garde.

En voyant les Anglais sortir de la pagode, il s'tait bien dout de
l'arrive d'Holkar; mais comme il n'avait pas grande confiance dans la
valeur des malheureux Indous, il n'esprait pas tre dlivr de vive
force. Avant de rien tenter, il voulut consulter Sita.

Nous sommes  cinq cents pas de votre pre, dit-il, voulez-vous le
rejoindre  tout prix?

Pour toute rponse, elle se tint prte  le suivre.

Faites bien attention! dit Corcoran, la bataille est commence, et les
balles ne connaissent personne, je vais lancer Louison en avant dans le
chemin de gauche qui est  peine gard.... A la vue de Louison, les cinq
ou six cavaliers qui sont l en claireurs s'carteront, vous ne pouvez
en douter.... Vous suivrez Louison, et moi je vous suivrai.

Et, en effet, profitant de la distraction des Anglais, dont toute
l'attention tait tourne du ct d'Holkar, tous trois traversrent
heureusement l'espace dcouvert qui les sparait du jungle, s'engagrent
dans les broussailles, et guids par le bruit des coups de feu,
rejoignirent sains et saufs Holkar et sa cavalerie.

En revoyant sa fille dlivre, Holkar, plein de joie, la serra dans ses
bras, et se tournant vers Corcoran:

Ah! capitaine, dit-il, comment ferai-je pour m'acquitter envers vous?

--Seigneur Holkar, rpliqua le Breton, aussitt que vous aurez quelque
loisir je vous prierai de chercher avec moi le fameux manuscrit des
lois de Manou que l'Acadmie de Lyon redemande  cor et  cri: mais
aujourd'hui nous avons d'autres affaires. Si vous m'en croyez, nous
allons faire retraite vers Bhagavapour. L'arme anglaise doit tre en
marche,  l'heure qu'il est, sous le commandement du colonel Barclay;
il ne faudrait pas beaucoup de temps  un officier plus actif pour nous
couper la retraite..... Partez, et partez vite!...

--Et vous? demanda Holkar.

--Oh! moi, c'est autre chose.... Si vous voulez me laisser un de vos
deux rgiments, je vous promets d'enfermer John Robarts dans la
pagode et de l'enfumer comme un renard. Ah! il voulait me fusiller, ce
gentleman! Eh bien, je vais, moi, lui apprendre  vivre.

Cette ide plut beaucoup  Holkar.

Capitaine, dit-il  Corcoran, c'est  vous d'accompagner Sita, et  moi
de couper la gorge  John Robarts!

--En toute autre occasion, j'accompagnerais Sita avec plaisir; mais
aujourd'hui, je n'en ferai rien.... Robarts m'a provoqu, je suis tout 
Robarts!

--Eh bien! dit Holkar, je reste.

--Au moins, ajouta Corcoran, envoyez des claireurs au-devant des
Anglais, afin d'tre prvenu de leur arrive.

Et, en effet, Sougriva fut charg, avec une trentaine de cavaliers, de
surveiller les mouvements de l'ennemi:

Maintenant, dit Corcoran, que Sita monte dans son palanquin, et que
l'lphant soit retenu sous bonne garde, hors de la porte des balles,
et en avant sur ce maudit Robarts!

Anims par l'exemple d'Holkar et du capitaine qui marchaient au
premier rang, les Indous s'avancrent assez firement  la rencontre de
l'ennemi. Celui-ci, de son ct, fit retraite.

John Robarts, ds l'arrive d'Holkar, avait envoy un soldat qui devait
rejoindre le colonel Barclay et l'avertir du danger de son lieutenant.

Ds qu'il vit que Corcoran s'tait chapp, il devina que sa position
allait devenir trs-critique. Aussi, sans attendre d'y tre forc, John
Robarts chercha un asile dans la pagode qui avait servi de forteresse 
Corcoran.

Il rpara tant bien que mal les brches que sa propre troupe avait
faites. Il releva et referma la porte, entassant des meubles de toute
espce pour la barricader.

Quand les soldats d'Holkar parurent, quarante-trois carabines anglaises
se montrrent  travers les meurtrires et firent une dcharge gnrale.
Il y eut quelques morts et dix blesss parmi les Indous, et ce dbut
fcheux refroidit un peu leur ardeur.

Je promets mille roupies, dit Holkar, au premier qui mettra le pied
dans la pagode.

Mais cette offre ne tenta personne. Les malheureux Indous se voyaient
exposs, sans abri,  un feu terrible. Au contraire, l'ennemi tait 
couvert.

Voyons, dit Corcoran  Holkar, il faut donner l'exemple, car ces
pauvres diables ont une peur terrible d'aller voir Brahma et Wichnou
face  face.

Il mit pied  terre, et, suivi d'une vingtaine d'hommes, alla ramasser
le tronc d'arbre qui avait dj servi aux Anglais contre lui. Il le
poussa comme un blier contre la porte de la pagode, qui cda du coup et
fut  demi renverse sur la barricade qui la soutenait par derrire.

A cette vue, les Indous poussrent un cri de joie; mais cette joie fut
courte, car les carabines anglaises s'abaissrent de nouveau dans la
direction des assaillants, et cette fois  une si courte distance, que
les plus braves s'arrtrent n'osant franchir cette redoutable brche.

Corcoran, qui vit leur hsitation, se hta de commander le feu; mais
une double dcharge enveloppa les combattants d'un nuage de fume.
Cinq Anglais taient renverss, morts ou mourants. Dix ou douze Indous
avaient eu le mme sort. Le reste, dcourag par ce mauvais succs,
inclinait visiblement vers la retraite. Holkar lui-mme paraissait
indcis.

Ah! pensa le Breton en soupirant, si j'avais seulement avec moi deux ou
trois bons matelots du _Fils de la Tempte_, comme nous monterions tout
de suite  l'abordage! mais avec ces poules mouilles, il n'y a rien 
faire. Encore, dit-il  Holkar, si vous aviez amen un canon!

--Mais, rpliqua Holkar, si nous mettions le feu  la pagode? Qu'en
dites-vous?

--J'aurais aim, dit Corcoran, oui, j'aurais aim  prendre vivant ce
gentleman mal lev qui voulait me faire fusiller.... Enfin! puisqu'il
n'y a pas moyen de faire autrement, grillons-le.

Aussitt les Indous se htrent de couper les herbes sches du jungle et
de les entasser tout autour de la pagode. Mais, au moment o l'un d'eux
y mettait le feu, on entendit quelques coups de fusil dans le lointain.

A ce bruit, Corcoran et Holkar prtrent l'oreille.

Laissez l ces Anglais et votre vengeance, dit le Breton, et reprenons
au grand trot le chemin de Bhagavapour; ces coups de feu doivent venir
de l'avant-garde de Barclay.

Au mme instant Holkar donna ordre de tourner bride, de revenir sur la
grande route, de se former en bataille et d'attendre l les vnements.



                                 XV

Comment Louison s'tendit  la manire des chats sur le dos du puissant
Scindiah, aux pieds de la belle Sita.

Sougriva ne tarda gure  paratre, chaudement poursuivi par
l'avant-garde du colonel Barclay.

Celui-ci, qui dj levait son camp pour marcher sur Bhagavapour, avait
appris avec un tonnement ml d'indignation le danger qui menaait
Robarts, et avait pris les devants avec sa cavalerie pour venir au
secours de son lieutenant.

Sougriva, en essayant de rsister  la charge imptueuse des Anglais,
avait perdu la moiti de sa troupe, et regagnait Holkar  grand'peine,
car les Anglais ne lui laissaient aucun repos.

Cependant,  la vue des deux rgiments d'Holkar disposs en ordre
de bataille et paraissant les attendre de pied ferme, l'lan de la
cavalerie anglaise se ralentit.

A l'ordonnance et  la fermet des cavaliers d'Holkar, le colonel
Barclay reconnut sans peine que le commandement devait tre entre
les mains d'un officier plus exerc ou plus habile que le dernier des
Raghouides. Aussi fit-il ses dispositions pour dborder l'aile droite
des Indous, tourner leur centre et les prendre entre deux feux. Si son
projet russissait, Holkar, coup de Bhagavapour, sa capitale et sa
forteresse principale, serait mis en droute, et ce seul coup pouvait
terminer la guerre; chose d'autant plus importante pour le colonel
Barclay, qu'on n'aurait pas le temps de lui enlever le fruit de sa
victoire, et de donner  un autre la gloire d'une expdition si prompte
et si bien mene. De son ct, Corcoran rflchissait profondment.
Il voyait sans peine que, except lui et peut-tre Sougriva, personne
n'tait en tat de commander les troupes d'Holkar. Le vieux prince
n'avait jamais t un grand guerrier, bien qu'il ft brave. Il manquait
de ce sang froid que donne la nature ou l'habitude des batailles. De
plus, il tait troubl par l'ide du danger o sa fille allait retomber
par son imprudence,  lui Holkar; enfin il avait la plus grande
confiance dans son ami Corcoran.

Seigneur Holkar, dit le Breton, nous avons fait une faute trs-grave:
vous en assigeant cette maudite pagode et ce coquin de Robarts (que le
ciel confonde), et moi en vous laissant faire.

--Ne vous excusez pas, rpondit Holkar; c'est moi qui suis un vieux fou
de risquer la libert de ma fille et mon trne pour le plaisir de brler
quarante ou cinquante Anglais.

--N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne parlons jamais du pass,
pensons  l'avenir. Rien n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir
ferme. Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement de la droite. Vous
aurez en face la cavalerie des cipayes, parmi lesquels Sougriva a des
amis qui l'aideront peut-tre au moment dcisif. Je garde pour moi la
gauche, o je vois que le colonel Barclay veut porter tout son effort,
car c'est l qu'il a runi le rgiment europen.... Vous, ne vous
laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si vous tes tourn, ne
vous effrayez pas, et ne lchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite
est assure.

--Et ma fille? dit le vieillard.

--Qu'elle monte sur son lphant et qu'elle fasse lentement sa retraite
sur Bhagavapour sous la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous
de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise, mais de faire bonne
contenance et de regagner Bhagavapour sans dsordre. Si nous tardions
trop longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait le temps
d'arriver, et nous serions envelopps et taills en pices. Demain, avec
toutes nos forces, nous pourrons prsenter la bataille  forces gales,
et, ce jour-l, je rponds de la victoire. Allons, Holkar, quand on
s'est mis dans le danger par sa faute il faut en sortir par un coup de
vigueur. Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que votre aeul Rama
aurait aval dix mille Anglais comme un oeuf  la coque.

Puis, se tournant vers la belle Sita qui tait dj monte sur son
lphant:

Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison. Aujourd'hui elle connat
ses devoirs et saura les remplir comme il faut. Louison! voici votre
matresse.... Vous lui devez respect, amour, fidlit, obissance.... Si
vous y manquez un seul jour, notre amiti est rompue....

Mais l'lphant de Sita ne voulait pas du voisinage de Louison. Il
regardait de travers la tigresse et l'cartait avec sa trompe. Louison,
qui n'tait pas patiente, pouvait  la fin s'irriter. Corcoran jugea
ncessaire de la calmer.

Ma chrie, dit-il, quand vos bonnes qualits seront connues de tout
le monde aussi bien que de moi, Scindiah (c'tait le nom de l'lphant)
vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire connaissance.

De son ct, Sita, qui avait beaucoup d'empire sur son favori Scindiah,
le fora de contracter alliance avec la tigresse, et mme fit monter
celle-ci dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds de la princesse
en se pelotonnant joyeusement et mollement comme un chat angora. De
temps en temps, le gros Scindiah tournait sa tte norme pour regarder
Sita, et paraissait jaloux de la faveur dont jouissait Louison.

C'est aprs avoir pris tous ces arrangements, et forc Sita de partir
avec son escorte, que Corcoran, libre de tout soin, ne pensa plus qu'
couvrir la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille ce jour-l.

Le temps pressait, les Anglais allaient charger. Barclay, aprs avoir
laiss respirer ses chevaux, essouffls d'une course trop prcipite,
donna le signal de l'attaque.

Le premier choc de la cavalerie anglaise fut si imptueux, qu'elle
traversa la premire ligne de Corcoran et se prparait  enfoncer la
seconde; mais le Breton avait plac un escadron en embuscade derrire un
pli de terrain. Ds que la cavalerie anglaise eut dpass l'embuscade,
Corcoran la chargea en flanc avec cet escadron, et y jeta le dsordre.
Les Indous, rallis et ramens au combat, repoussrent  leur tour les
Anglais. Corcoran donnait partout l'exemple, et ne s'pargnait pas. De
son ct, Barclay, tonn d'une rsistance  laquelle il ne s'attendait
pas, excitait ses soldats  bien faire.

Dans le fort de la mle les deux chefs se reconnurent.

Monsieur Corcoran, dit Barclay, voil comme vous cherchez le manuscrit
des lois de Manou. Si je vous prends, vous serez fusill, monsieur le
savant!

--Colonel Barclay, si je vous prends, vous serez pendu!

--Pendu! moi! un gentleman! s'cria Barclay furieux. Pendu!

Et il tira un coup de revolver sur Corcoran. Celui-ci fut lgrement
bless  l'paule.

Maladroit! dit-il. Voici qui est plus sr.

Et il tira  son tour; mais le colonel fit cabrer  propos son cheval,
qui reut la balle dans le poitrail, et, rendu fou de douleur, emporta
son matre hors de la mle.

Les escadrons anglais firent lentement leur retraite. Ils taient
mollement poursuivis, Corcoran redoutant toujours l'arrive de
l'infanterie de Barclay.

Mais  l'autre extrmit du champ de bataille la fortune tait moins
favorable. La gauche des Anglais tait dfendue par le tratre Rao, qui
avait rejoint l'arme anglaise avec les dserteurs d'Holkar.

Holkar rsista vaillamment, et mme il serait venu  bout de Rao,
lorsqu'un renfort inattendu fit pencher la balance contre les Indous.

Ce renfort n'tait autre que la petite troupe de John Robarts, qui,
voyant la retraite de Corcoran et d'Holkar, tait sortie de la pagode,
avait repris ses chevaux et, guide par la fusillade, venait se jeter
dans la mle.

Aussitt les soldats d'Holkar commencrent  reculer, lentement d'abord,
puis en dsordre, et  se pelotonner autour de l'lphant de Sita, qui
continuait sa route vers Bhagavapour. L, le combat devint terrible. Les
cipayes au service de la compagnie des Indes, conduits par John Robarts,
montrrent un grand acharnement. Les cavaliers d'Holkar, n'esprant
presque plus atteindre Bhagavapour, combattaient avec fureur.

Enfin Holkar fut renvers de son cheval par un coup de sabre et tomba
sous les pieds de Scindiah.

Sita poussa un cri de douleur.

Aussitt le sage et grave Scindiah saisit dlicatement avec sa trompe le
pauvre Holkar et le dposa dans le palanquin  ct de sa fille. Puis,
comprenant le danger que courait sa chre matresse, il opposa sa masse
norme au flot des fuyards et des assaillants. Autour de lui clatait la
fusillade; mais lui, impassible comme un dieu, cartait avec sa trompe
les ennemis les plus avancs, ou les foulait aux pieds, et recevait une
pluie de balles sans en tre branl.

D'un autre ct, la vue de Louison pouvantait les plus braves. La
cuirasse naturelle de Scindiah et les grilles puissantes de la tigresse
taient pour Holkar et Sita un formidable rempart.

Mais enfin ils allaient cder au nombre. Dj le brave Sougriva,
commandant de l'escorte, renvers sous son cheval mort, venait d'tre
fait prisonnier. Holkar, grivement bless, ne pouvait plus donner
d'ordres; et les Indous commenaient  fuir, lorsque Corcoran, regardant
autour de lui, courut au secours de son aile droite en danger et surtout
de l'infortune Sita.

Jusque-l il n'avait pens qu' faire sa retraite en bon ordre; mais
quand il vit Sita prs de retomber aux mains de ses ravisseurs, il se
sentit transport de fureur, et, rassemblant autour de lui ses meilleurs
cavaliers, il se prcipita avec toute sa troupe sur le malheureux Rao,
rompit sa cavalerie et le mit dans une droute complte. Il jeta  terre
d'un coup de pointe Rao lui-mme, qui tomba mourant sous les pieds des
chevaux, et il allait dlivrer Sougriva, mais John Robarts et le petit
nombre d'Anglais qui le suivaient, tout en reculant devant la charge
irrsistible de Corcoran, se retirrent assez firement et sans tre
entams.

[Illustration: Corcoran pera d'un coup de pointe le tratre Rao. (Page
224.)]

Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier les mains lies
derrire le dos. A cette vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers
sur John Robarts et ses compagnons, et il commenait dj  couper avec
son sabre les liens de Sougriva; mais il fut bien tonn d'entendre
celui-ci lui dire  voix basse:

Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous pas que je vais chercher
des renseignements?... Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et
j'espre alors vous apprendre de bonnes nouvelles.

En mme temps, il jeta un regard de travers sur John Robarts, qui
revenait  toute bride pour reprendre son prisonnier.

Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la guerre comme moi, en
amateur, pourquoi l'en empcher? Et que m'importe que Robarts soit pendu
ou meure d'un coup de sabre dans la bataille? Il faudrait tre casuiste
pour en voir la diffrence.

Sur cette rflexion, il laissa aller Sougriva et rejoignit le puissant
Scindiah, qui s'avanait d'un pas grave et majestueux, ne se htant pas
plus que s'il et dfil  la parade.

Louison marchait  ct de lui, moins gravement, sans doute, car elle
avait un caractre plus capricieux et plus gai, mais gardant nanmoins
sa part de gloire, et fire d'avoir, elle aussi, contribu au salut de
l'empire.

Corcoran couvrait la retraite et commandait l'arrire-garde, qui fut
d'ailleurs trs-peu inquite. En se rapprochant de Bhagavapour, le
colonel Barclay craignait un pige, et, de peur de s'engager dans
quelque embuscade, il fit halte  une lieue de la ville.

Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie pour entamer un
sige rgulier. Ce n'est pas que la place ft trs-forte. Ses remparts
dataient du temps o les anctres d'Holkar, princes de la confdration
des Mahrattes, tenaient tte  la cavalerie tartare de Tamerlan.

Depuis ce temps, on avait creus des fosss plus profonds, rpar
quelques brches, garni de canons les vieilles tours et les murailles.

Enfin, telle qu'elle tait, Holkar rsolut de dfendre la place contre
les Anglais, et Corcoran, plein de confiance dans son gnie et dans les
paroles de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever le sige. Sa
premire prcaution fut de faire remonter la Nerbuddah  son propre
brick, _le Fils de la Tempte_, et de le cacher dans un coude du fleuve,
afin d'en ter la possession aux Anglais et de pouvoir  son gr passer
sur l'une ou l'autre rive.



                                XVI

Comment le brave Brar fut mcontent des caresses du chat aux neuf
queues.

Ds le lendemain du combat, le colonel Barclay, rejoint par ses canons
et son infanterie, essaya de brusquer l'assaut, croyant n'avoir
affaire qu' un rempart dont les pierres, renverses par l'artillerie,
combleraient le foss et laisseraient une brche praticable.

Mais il avait compt sans la vigilance et l'habilet de Corcoran.
Celui-ci, dans un duel d'artillerie qui dura environ deux heures,
dmonta une vingtaine de canons anglais et mit le feu aux caissons de
munitions. L'explosion fit prir deux ou trois cents Anglais et cipayes,
et Barclay vit bien qu'il faudrait faire un sige rgulier.

Il ouvrit donc la tranche; mais les cipayes sont des ouvriers
mdiocres, plus agiles que robustes. Les Europens, accabls par
la chaleur du climat et dj malades de la fivre, faisaient peu de
besogne. De plus, ils taient dcourags par les frquentes sorties de
Corcoran.

Celui-ci, grce  son brick, dont le tirant d'eau tait peu
considrable, allait et venait  volont, passant de l'une  l'autre
rive de la Nerbuddah, employant ses douze matelots et son second 
manoeuvrer tantt le brick et tantt l'artillerie des remparts.

Grce  ce puissant auxiliaire, il bravait impunment les Anglais, les
harcelait avec un corps de cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah
avec quelques compagnies d'infanterie portes sur des barques lgres,
et commenait  faire craindre au colonel Barclay d'tre forc de lever
le sige de Bhagavapour, faute de vivres et de munitions.

Mais le courage et l'activit de Corcoran ne pouvaient l'emporter sur
la discipline et la fermet inbranlable des Anglais. Aprs un sige qui
avait dj dur quinze jours, le capitaine, mal second par ses soldats
indous, ne pouvait plus douter du destin de Bhagavapour et d'Holkar.
Dj l'on commenait dans la ville  prvoir le dernier assaut et 
dsirer une capitulation. En l'absence de Corcoran, les soldats d'Holkar
paraissaient prts  se rvolter et  livrer la ville au colonel
Barclay.

Un soir enfin, les Anglais, ayant termin leurs tranches et mis en
position leurs batteries, commencrent  canonner si vivement la porte
de la ville du ct de la rivire, que le mur s'croula et qu'une large
brche livra passage aux assaillants. Holkar, encore souffrant de sa
blessure, tint conseil avec Corcoran en prsence de Sita.

Mon ami, dit Holkar, tout est dsespr. La brche a plus de quinze
pas de long, et nous aurons un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il
faire?

--Ma foi, rpondit Corcoran, je ne vois gure que trois partis 
prendre: ou capituler....

Holkar fit un geste d'horreur.

Trs-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez tre prisonnier des
Anglais  aucun prix.... Et pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des
Indes est compose de philanthropes qui seront heureux de vous faire une
pension pour assurer la tranquillit de vos vieux jours: trois ou quatre
mille francs de rente, par exemple....

--J'aimerais mieux mourir, dit Holkar.

--Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut rien. Le second est de
monter sur mon brick, _le Fils de la Tempte_, avec Sita, d'emporter
vos diamants, votre or et tout ce que vous avez de plus prcieux, de
descendre la rivire pendant la nuit, de traverser la mer des Indes
avant que les Anglais aient eu le temps d'y prendre garde, de passer en
gypte et de vous embarquer tout doucement  Alexandrie sur le bateau 
vapeur _l'Oxus_, dont mon ami Antoine Kerhol est capitaine, et qui fait
la traverse d'Alexandrie  Marseille.

--Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine, je vous confie ma
fille, ce que j'ai de plus cher au monde... Pour moi, je reste....
Le dernier des Rhagouides doit tre enseveli sous les ruines de sa
capitale. Je mourrai les armes  la main, comme Tippoo-Sab, mais je ne
fuirai pas.

--Allons donc! s'cria Corcoran, voil ce que j'attendais! Restons ici,
et faisons  ces coquins d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne
puisse retourner  Londres pour le raconter aux badauds de son pays....
Mais pour n'avoir aucune inquitude, il faut d'avance embarquer Sita sur
mon brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque malheur, elle sera
du moins en sret.

--Capitaine, dit Sita d'une voix mue, croyez-vous que je veuille vivre
sans mon pre et....

Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se reprit et ajouta: Ou
nous prirons, ou nous vaincrons ensemble.

--Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont qu' se bien tenir.

Comme il sortait pour se rendre sur la brche, un cipaye parut,
demandant  lui parler.

Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton nom?

--Brar.

--Qui t'envoie?

--Sougriva.

--La preuve?

--Voyez cet anneau.

--Et que dit Sougriva?

--Il vous envoie cette lettre.

Corcoran ouvrit la lettre et lut:

Seigneur capitaine, Brar, l'ami qui vous portera cette lettre, est
sr; il dteste les Anglais autant que vous-mme.... Demain matin  cinq
heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation du colonel
Barclay et du lieutenant Robarts. Aucun des deux ne me croyait si prs
de lui.... Il est arriv de grandes nouvelles du Bengale. La garnison
cipaye de Meerut a pris les armes et tir sur ses officiers europens.
De l, elle est alle  Delhi, o elle a proclam le dernier Grand
Mogol. On a massacr cinq ou six cents Anglais.... Ce sont ces nouvelles
qui ont dcid Barclay  tout risquer pour le succs de l'assaut. Le
gouverneur de Bombay lui mande de finir  tout prix avec Holkar et de
revenir. Si l'assaut de demain ne russit pas, la retraite est dcide.
De mon ct, je ne suis pas rest inactif. J'ai pris les dpches sur
la table du colonel Barclay, et je les ai fait lire  cinq ou six de
mes amis cipayes, qui ont rpandu la nouvelle dans tout le camp. Vous
jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas tre avec vous sur la
brche; mais je vous serai plus utile au camp. Ayez bonne esprance et
attendez-vous  tout.

  Sougriva.

Corcoran tonn regarda le messager.

Et comment as-tu franchi les lignes anglaises? demanda-t-il avec
quelque dfiance.

L'Indien lui rpondit:

Qu'importe, puisque me voil?

--Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais? Est-ce qu'ils te payent
mal?

--Trs-bien, au contraire.

--Es-tu mal nourri?

--Je me nourris moi-mme, et j'achte ma provision de riz, pour
qu'aucune main impure n'y puisse toucher.

--Es-tu maltrait? As-tu reu quelque injure?

Le cipaye se dcouvrit les reins et montra d'affreuses cicatrices.

Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'gratignure du _chat aux neuf
queues_. Tu as reu le fouet?

--Cinquante coups, rpondit le cipaye. Je me suis vanoui au
vingt-cinquime, on a continu de frapper, on m'a mis pour trois mois 
l'hpital et j'en suis sorti il y a cinq semaines.

--Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda encore le capitaine.

--C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-l, je m'en charge.
Sougriva et moi, nous ne le quittons pas d'une minute.

--Voil un major bien gard! pensa Corcoran.

Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva dans le camp anglais? Il
est donc libre?

--Sougriva, dit le cipaye, a gliss entre leurs doigts. Quand on l'eut
fait prisonnier, Robarts, qui l'avait reconnu, voulut le faire pendre;
mais pendant qu'on assemblait le conseil de guerre, il a parl au
factionnaire cipaye qui le gardait  vue. L'autre l'a laiss chapper
et a dsert avec lui. Vous jugez de la colre du lieutenant. Il voulait
fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a apais. Sougriva
est revenu le soir mme, dguis en fakir, et s'est fait reconnatre des
cipayes; mais aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient le
pendre, on se rvolterait.

--Allons, tout va bien, dit Corcoran, et, aprs tre rentr au palais
et avoir donn ces bonnes nouvelles  Holkar, il retourna sur le
rempart.

Au mme moment, il vit dans les tnbres une ombre se glisser au fond
du foss par la brche: c'tait le cipaye Brar qui rentrait au camp
anglais. Brar fit un signe mystrieux au factionnaire cipaye qui
gardait la tranche et passa tranquillement.

Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel Barclay a de singuliers
soldats, et qui gagnent bien leur argent!



                                 XVII

Destine finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.

La nuit ne fut trouble par aucune alerte. De part et d'autre, on se
prparait  l'assaut du lendemain par un repos et un silence absolus.
Les sentinelles des deux partis taient si voisines l'une de l'autre
qu'elles auraient pu facilement entrer en conversation. En apparence,
tout tait tranquille.

Mais dans la partie du camp anglais occupe par les cipayes, on aurait
pu entendre des mots d'ordre changs  voix basse, loin de l'oreille
des officiers europens. Sougriva se glissait sous les tentes et portait
partout ses ordres mystrieux.

Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le signal de l'assaut, et
une premire colonne de soldats anglais servant d'avant-garde escalada
la brche, la baonnette au bout du fusil.

Au mme instant, une fusillade pouvantable les accueillit de front et
sur les flancs; cinq ou six pices de canons charges  mitraille firent
une large troue dans leurs rangs; une range de bombes, caches au fond
du foss par les soins de Corcoran, clata tout  coup sous leurs pieds.
La moiti de la colonne fut dtruite en un clin d'oeil. Les autres
redescendirent rapidement la brche et rentrrent dans la tranche.

A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le bataillon de brche, ne put
s'empcher de rire, et les soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque
aucune perte, se sentirent ranims et pleins de courage.

Quant au capitaine, debout sur la brche, tranquille et souriant comme
s'il et t au bal, il avait l'oeil  tout, et, sans s'abuser sur la
porte de ce premier succs, il attendait avec confiance la seconde
attaque. A ct de lui, se tenait le vieil Holkar, plein d'enthousiasme.
Derrire eux, Louison se promenait d'un air grave et joyeux, sans
effrayer personne, grce  l'exacte et svre discipline que Corcoran
lui avait impose depuis longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui
faisait deviner et prvenir tous les dsirs de son matre, inspirait aux
soldats d'Holkar un respect superstitieux.

Il y eut un quart d'heure d'attente.

Auraient-ils dj renonc  l'assaut? demanda Holkar.

--Non, rpliqua Corcoran; mais je suis inquiet de ce silence. Louison!

A cet appel, la tigresse tendit l'oreille comme pour mieux entendre
l'ordre du capitaine.

Louison, ma chre, dit Corcoran, il s'agit d'avoir des nouvelles.
Qu'est-ce qui se passe l-bas dans la tranche?... Vous ne le savez
pas?... Eh bien, allez vous en informer.... Vous comprenez.... Vous
allez entrer dans la tranche, vous cueillerez dlicatement entre
vos deux mchoires le premier Anglais venu,--un officier, si c'est
possible,--et vous me l'apporterez dlicatement. Surtout de la prudence,
de la clrit et de la discrtion!

Tout ce discours avait t accompagn de gestes trs-clairs, et Louison
baissait la tte aprs chaque phrase pour marquer qu'elle avait compris.
Elle partit comme une flche, franchit la brche d'un bond et tomba dans
le foss; d'un autre bond elle s'lana sur le glacis, et en quelques
secondes elle se trouva dans l'intrieur de la tranche, o les Anglais,
runis et rallis, se prparaient  un second assaut.

Le premier qui se trouva  la porte de Louison tait un lieutenant du
25e de ligne, le brave James Stephens, de Cartridge-House, dans le comt
de Durham. D'un coup de patte elle le renversa. D'un coup de dent elle
le saisit dans ses mchoires et se mit  courir vers la brche.

L'action de Louison avait t si prompte et si imprvue, que personne
n'eut le temps de s'y opposer, et la tigresse franchit la brche
et dposa son gibier aux pieds de Corcoran en le regardant d'un air
intelligent et doux qui signifiait:

Eh bien, mon cher matre, n'ai-je pas bien fait mon devoir?

Malheureusement, Louison, un peu presse et craignant de laisser
chapper sa proie, avait serr si fort la ceinture du malheureux
gentleman, que ses dents avaient pntr jusqu'aux poumons et que, au
moment o le lieutenant James Stephens, de Cartridge-House fut dpos
sur le sol, il tait mort.

Pauvre garon! dit Corcoran. Louison, qui n'est pas forte en
anatomie, n'a pas vu qu'elle le serrait trop fort.... Allons, c'est 
recommencer.... Louison, ma chrie, vous avez commis une erreur grave.
Vous avez trait cet Anglais comme un beefsteak cuit  point; il fallait
le traiter comme un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez,
et tchez d'tre plus heureuse cette fois.

La tigresse comprit parfaitement le reproche de Corcoran et repartit, la
tte basse, honteuse de s'tre si maladroitement trompe.

[Illustration: Le lieutenant James Stephens tait mort. (Page 240.)]

Cette fois, le gentleman qu'elle apporta tait si dlicatement saisi et
si peu endommag par ses dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert
sans blessure  Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la malheureuse
ide de faire sur Louison une dcharge gnrale. Une balle destine 
la tigresse entra  deux pouces de profondeur dans la cervelle du
gentleman, ce qui mit fin  sa vie et  ses malheurs, s'il tait
infortun, ce que j'ignore.

Aprs ce second essai, Corcoran vit bien qu'il tait impossible d'avoir
des renseignements prcis sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand
bruit se fit bientt entendre sur un autre point des remparts qui
tait mal gard. Cent cinquante ou deux cents Anglais environ venaient
d'escalader la muraille, et avaient pntr dans la ville. Dj les
soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel ennemi en jetant leurs armes.

Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur la brche. Je vais
au-devant de ceux-l. Vous, restez ici! si vous laissez forcer le
passage, tout est perdu, nous n'avons plus qu' prir.

En mme temps, il prit avec lui un bataillon parmi ceux qui gardaient la
brche, et marcha contre les Anglais qui avaient escalad la muraille.

Sa premire prcaution fut de renverser les chelles dans le foss pour
empcher qu'on ne vint  leur secours. Puis il fit barricader une rue
profonde dans laquelle ils taient entrs, afin d'en faire un cul-de-sac
infranchissable. Par bonheur la rue tait fort troite, et ce travail
fut termin en quelques secondes. Puis il commena  refouler l'ennemi
de divers cts dans cette rue, et amenant  son extrmit trois canons
de campagne, il les fit charger  mitraille et somma les Anglais de se
rendre.

Ceux-ci voulaient forcer le passage  la baonnette. Aussitt Corcoran
fit tirer sur eux  mitraille. En un clin d'oeil la rue fut remplie de
morts et de blesss.

Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran fit une seconde
sommation. Cette fois, il fallut se rendre. Quatre-vingts Anglais
restaient seuls debout sur deux cents qui avaient pntr dans
Bhagavapour.

Mais Corcoran n'eut pas le temps de jouir de son triomphe. Un grand
tumulte de cris et de gmissements lui fit craindre quelque catastrophe.
Il se hta de retourner vers la brche, et, sur son chemin, il rencontra
deux ou trois cents fuyards.

Halte! cria Corcoran d'une voix terrible. O courez-vous?

--Seigneur capitaine, dit un des fuyards, Holkar est bless  mort. Les
Anglais ont pass par-dessus la brche! Sauve qui peut!

--Sauve qui peut! s'cria Corcoran. Misrable, tourne ton visage
 l'ennemi ou je te brle la cervelle,  toi et  tous ces lches
coquins!

A cette menace, le malheureux Indou retourna sur la brche, ne se
sentant pas le courage d'affronter la colre du Breton. Les autres
suivirent son exemple, et, plus par excs de peur que par aucun autre
sentiment, firent face  l'ennemi.

Au reste, la nouvelle n'tait que trop vraie. Une colonne ennemie mle
d'Anglais et de cipayes, avait recommenc l'assaut, et bien que le
prince Holkar et vaillamment combattu, le sort de la journe paraissait
dcid. Dj les vainqueurs entraient dans les maisons du faubourg et
commenaient  piller.

Holkar, bless quinze jours auparavant, avait reu une balle dans la
poitrine et se sentait prs de mourir. Entour d'un petit groupe de
soldats fidles, il tait couch sur un tapis qu'on avait apport en
toute hte. Un chirurgien indou tanchait le sang de sa blessure.

Ah! mon ami, s'cria-t-il en apercevant Corcoran, Bhagavapour est pris.
Sauvez ma chre Sita!

--Rien n'est perdu! dit Corcoran, et vous vivrez, et qui mieux est, vous
vaincrez! Du courage, Holkar, et la journe est  nous!

A ces mots, ralliant autour de lui les Indous, il referma la brche,
intercepta les communications entre le camp anglais et la colonne
ennemie qui tait entre dans Bhagavapour, et lanant ses meilleures
troupes  la poursuite de celle-ci, il garda la brche lui-mme en
attendant les vnements.

Son esprance ne fut pas trompe. Les Anglais, se voyant si peu nombreux
et enferms dans la ville, eurent peur d'tre faits prisonniers; ils
revinrent sur leurs pas, et forant le passage  travers les rangs des
Indous, qui ne leur opposrent aucune rsistance, ils reprirent leur
poste dans la tranche.

Mais au mme moment, un vnement inattendu dcida la victoire en faveur
de Corcoran.

On vit tout  coup s'lever une paisse fume au-dessus du camp,
derrire les Anglais. Puis on entendit une fusillade terrible. Les
cipayes, conduits par Sougriva, avaient mis le feu aux tentes, charg le
colonel Barclay par derrire, tir sur leurs propres officiers, enclou
les canons des batteries, mis le feu aux caissons et jet tout le camp
dans un terrible dsordre.

A cette vue, Corcoran jugea le moment favorable. Il se mit  la tte
de trois rgiments d'Holkar et fit une sortie. A cheval, sans uniforme,
habill de blanc, suivant son habitude, il s'avanait le sabre en main
pour charger l'ennemi.

[Illustration: Vers la fin du jour Holkar mourut. (Page 250.)]

Le colonel Barclay tait un vieux soldat qu'on pouvait surprendre,
mais non pas branler. Sans s'tonner de la trahison des cipayes, il
rassembla autour de lui les deux rgiments europens, et commena sa
retraite en bon ordre. Il commandait lui-mme la cavalerie et couvrait
l'arrire-garde. Sa haute et fire contenance inspirait aux Indous le
respect et la crainte.

Corcoran eut peur de quelque retour de fortune et ne voulut pas pousser
plus loin sa victoire. Il se contenta de le harceler pendant une
demi-heure, et revint  Bhagavapour, en faisant observer ses mouvements
par la cavalerie.

Holkar mourant l'attendait. Prs du vieillard tait assise la belle
Sita, qui soutenait sur ses genoux la tte dfaillante de son pre.

N'y a-t-il plus d'espoir, chre Sita? demanda  demi-voix le
capitaine.

Holkar devina plutt qu'il n'entendit la question.

Non, mon cher ami, dit-il. Je vais mourir. Le dernier des Raghouides
sera mort en combattant, comme tous ses aeux, et je n'aurai pas vu
l'ennemi triomphant dans le palais d'Holkar. Mais ma fille, ma fille...

--Mon pre, dit Sita, ne vous inquitez pas de moi. Brahma veille sur
toutes ses cratures!

--Mon ami, reprit le vieillard, je vous lgue Sita. Vous seul pouvez la
dfendre et la protger. Vous seul peut-tre le voudrez. Soyez son mari,
son protecteur et son pre. Elle vous aime, je le sais, et vous....

Corcoran ne put que serrer en silence la main du vieillard, mais ses
yeux disaient assez  Sita qu'elle tait aime.

Holkar fit appeler les principaux officiers de l'arme.

Voici mon successeur, dit-il, mon fils adoptif et l'poux de Sita. Je
lui laisse mes tats, et je vous ordonne de lui obir comme  moi-mme.

Tout le monde obit sur-le-champ. En quelques jours, Corcoran, par son
courage et sa gnrosit, s'tait concili tous les coeurs.

Vers la fin du jour, Holkar mourut aprs avoir fait clbrer le mariage
de sa fille suivant les rites de Brahma. Corcoran fut aussitt proclam
prince des Mahrattes, et ds le lendemain se mit  la poursuite des
Anglais, en laissant  la fille d'Holkar le soin de rendre les derniers
devoirs  son pre.

Sur la route que suivait l'arme anglaise, on ne voyait que cadavres
abandonns sans spulture. Les cipayes, embusqus dans les jungles,
faisaient un feu de tirailleurs trs-incommode et massacraient tous les
tranards. Tout  coup,  un dtour du chemin, Corcoran aperut de loin
un objet bizarre qui ressemblait  un pendu.

[Illustration: Fin tragique de John Robarts, lieutenant des hussards de
la reine. (Page 253.)]

En se rapprochant, il reconnut que le pendu portait un habit rouge et
des paulettes.

Plus prs encore, il reconnut que le pendu tait M. John Robarts,
lieutenant des hussards de la reine Victoria.

Il se tourna vers Sougriva, qui tait  cheval  ct de lui, et lui
dit:

Mon cher Sougriva, le destin t'enlve ta proie. John Robarts est
pendu!

Sougriva sourit avec satisfaction.

Savez-vous, dit-il, qui est-ce qui l'a pendu?

--Toi, peut-tre?

--Oui, seigneur capitaine.

--Hum! dit Corcoran. C'tait bien assez de le tuer. Tu es un peu trop
vindicatif, mon cher ami.

--Ah! dit l'Indou, si j'avais eu le temps de prolonger son supplice!
mais nous tions presss, Brar et moi. Nous l'avions suivi pas  pas
jusqu'ici pendant toute la nuit dernire. Nous tions cinq. Brar a tu
son cheval d'un coup de fusil. Robarts est tomb par terre; nous l'avons
ramass sans peine; il avait la jambe casse. Il a tir un coup de
revolver qui n'a tu personne, mais qui a bless l'un de nos camarades.
Nous lui avons li les mains derrire le dos, et Brar, lui tant son
habit, lui a appliqu cinquante coups de fouet, juste le mme nombre
qu'il avait reu lui-mme par ordre de ce gentleman.

--Diable! dit Corcoran, vous avez de la mmoire. Et qu'a dit le
gentleman, comme tu l'appelles?

--Rien. Il roulait des yeux froces. On aurait dit qu'il voulait nous
dvorer tous; mais il n'a pas ouvert la bouche.

--Et, aprs cela, qu'en avez-vous fait?

--Quand Brar l'eut fouett, c'tait mon tour de le pendre. Je lui
passai, avec l'aide de mes amis, la corde autour du cou, et je l'ai
pendu en coupant la corde trois ou quatre fois, afin qu'il se sentt
mourir. Enfin il est mort, et je suis retourn  Bhagavapour.

--Ma foi, dit Corcoran qui tait un philosophe, il a t crit que
celui qui se sert de l'pe prira par l'pe. Je plains ce pauvre
Robarts, mais c'tait un mauvais caractre, et il n'a pas tenu  lui que
je n'eusse une balle dans la cervelle. Qu'on l'enterre convenablement,
et n'en parlons plus.



                                XVIII

Comment le dividende de la Compagnie des Indes se trouva rduit 
rien par l'industrie de Corcoran, ce qui fit gmir plusieurs gros
actionnaires.

Cependant le colonel Barclay, quoique vivement press par les Mahrattes
victorieux, ne voulait pas que sa retraite se changet en droute. Il
reculait lentement, faisant toujours face  l'ennemi, et trouva enfin un
asile dans une forteresse qui appartenait  son ami Rao et qui dominait
en partie le cours de la Nerbuddah. Sa petite arme tait maintenant
rduite  trois rgiments europens, car les cipayes avaient pris la
fuite ou s'taient dclars pour le capitaine Corcoran. La Nerbuddah,
faisant un coude comme la Seine entre le pont de la Concorde et
Saint-Denis, entourait de deux cts la forteresse qui tait situe sur
une minence et dfendue par une nombreuse artillerie.

Au moment o le capitaine Corcoran venait de reconnatre les abords de
la forteresse et allait faire ouvrir la tranche, un officier anglais se
prsenta en parlementaire.

Sougriva, toujours avide de vengeance, demandait qu'on fit feu sur lui
et qu'on n'accordt aucun quartier  l'ennemi; mais Corcoran se fit
amener l'Anglais.

Celui-ci se prsenta d'un air rogue. C'tait le fameux capitaine Bangor
qui s'tait signal dans la guerre contre les Sikhs, et qui avait
fusill de sang-froid, aprs la victoire, tous ses prisonniers. En
rcompense de ce glorieux exploit, la Compagnie des Indes lui avait
donn de l'avancement et une somme de vingt mille roupies (environ
quatre-vingt mille francs).

Corcoran le reut avec sa politesse habituelle.

Monsieur, dit l'Anglais, le colonel Barclay m'envoie vous offrir la
paix.

--Fort bien, rpliqua Corcoran. La paix est une belle chose, surtout si
les conditions sont bonnes.

--Monsieur, elles sont fort au-dessus de ce que vous pouviez esprer,
dit Bangor.

Ce dbut fit sourire le Breton.

Le colonel Barclay, continua Bangor, vous offre la vie et la libert,
pour vous et vos compagnons europens (si vous en avez); il ne s'oppose
mme pas  ce que vous emportiez vos bagages et une somme d'argent qui
ne pourra pas dpasser cent mille roupies....

[Illustration: Celui-ci se prsenta d'un air rogue. (Page 256.)]


--Ah! ah! dit Corcoran, le colonel est bien bon, et je vois qu'il a
song au solide. Voyons la conclusion.

--La conclusion, dit Bangor, c'est qu'on voudra bien oublier la
violation du droit des gens que vous avez commise en faisant la guerre
 la Compagnie des Indes, vous, citoyen d'une nation neutre et amie, et
que vous livrerez en vous retirant, les clefs de Bhagavapour aux troupes
anglaises.

--Est-ce tout? demanda Corcoran.

--J'oubliais l'une des conditions principales, rpliqua l'Anglais. Le
colonel Barclay exige que vous remettiez entre ses mains la tigresse
apprivoise que vous menez partout avec vous, et qui est destine
(aprs qu'on l'aura empaille convenablement)  faire l'ornement du
British-Museum.

A ces mots Corcoran se tourna vers Louison qui coutait la conversation
en silence:

Louison, dit-il, ma chrie, entends-tu ce Goddam? Il veut te faire
empailler.

Au mot empailler Louison poussa un rugissement qui fit frmir Bangor
jusque dans la moelle des os.

Apparemment, ajouta Corcoran, vous voulez la faire fusiller d'abord?

L'Anglais n'eut que la force de faire un signe affirmatif. Le mot
fusiller fit bondir Louison comme si elle avait reu trois balles
dans le coeur. Elle regarda Bangor avec de tels yeux qu'il dsespra de
manger jamais du bifteck, et qu'il craignit de devenir bifteck lui-mme.

Monsieur, dit-il d'un air troubl, souvenez-vous de ma qualit de
parlementaire. Le droit des gens....

--Le droit des gens, rpliqua Corcoran, n'est pas le droit des tigres,
et Louison, si vous l'agacez encore avec votre British-Museum et
votre manie d'empailler, mettra dans trois minutes votre squelette au
Tigrish-Museum.

--L'Angleterre vengerait ma mort, dit Bangor avec hauteur, et lord
Palmerston....

--Bah! bah! Louison se soucie de Palmerston comme d'une noix vide.
Mais pour revenir  votre affaire, retournez vers le colonel Barclay,
dites-lui que je connais sa situation, que toute bravade est inutile,
qu'il n'a de vivres que pour huit jours, que ses trois rgiments
europens sont rduits, je le sais,  dix-sept cents hommes, que mon
brick _le Fils de la tempte_, arm de vingt-six gros canons lui ferme
la Nerbuddah, que vous tes hors d'tat de vous faire jour dans nos
rangs, que s'il tarde, il sera forc de se rendre  discrtion et
qu'alors je ne rponds de la vie d'aucun de mes prisonniers...

--Monsieur, dit Bangor d'un air confidentiel, je suis autoris  vous
offrir jusqu' un million de roupies si vous voulez partir avec la fille
d'Holkar et abandonner les Mahrattes  leur sort.

--Et vous, dit Corcoran, si vous persistez une minute de plus  me
proposer une trahison, je vous fais empaler net. Portez mes compliments
au colonel Barclay, et dites lui que je l'attends dans une heure au bord
de la rivire pour traiter avec lui. Pass ce temps, je ne le recevrai
plus qu' discrtion.

Il fallut se contenter de cette offre et partir.

Barclay, qui n'avait fait des propositions si insolentes que pour cacher
sa dtresse, s'adoucit lorsqu'il vit que Corcoran tait instruit de
tout. Il accepta l'entrevue demande et marcha au-devant du vainqueur, 
cent pas de la forteresse.

Colonel, lui dit le Breton en lui tendant la main, vous avez eu tort de
vous brouiller avec moi, vous le voyez; mais il n'est jamais trop tard
pour rparer sa faute.

--Ah! vous acceptez mes conditions! rpliqua joyeusement Barclay. J'en
tais sr. Au fond, que pouvez-vous esprer de cette canaille qui vous
plantera l au premier chec? Un million de roupies, d'ailleurs, c'est
une forte somme et qu'on ne trouve pas sous tous les pavs. Voil votre
fortune faite, et mme, si vous voulez, je pourrai vous indiquer un bon
placement chez White, Brown and Co,  Calcutta. C'est une maison sre
qui a gagn vingt millions dans les cotons et qui vous donnera quinze
pour cent de votre argent. C'est l que je compte mettre ma part de
butin aprs la prise de Bhagavapour.

--Ah! c'est l, dit Corcoran en riant, que vous comptez...? Eh bien, mon
cher colonel, il faudra compter deux fois. En deux mots, je vous offre
tout juste ce que vous m'avez offert, c'est--dire la permission de vous
retirer avec armes et bagages. De plus, vous reconnatrez l'indpendance
du royaume d'Holkar et vous vivrez en paix avec le nouveau roi son
successeur.

--Holkar est mort! s'cria Barclay tonn.

--Sans doute. Ne le saviez-vous pas?

--Et quel est son successeur?

--Moi-mme, colonel. C'est moi qu'on appelle depuis hier Corcoran-Sahib,
ou, si vous aimez mieux, le seigneur Corcoran. Mon avancement est
rapide, n'est-ce pas? Et quand j'ai quitt Marseille avec Louison, il
y a cinq mois, je ne me doutais gure que j'allais devenir roi des
Mahrattes; mais enfin c'est la volont divine que je fasse le bonheur
de mes semblables et que je porte la couronne, et je vais tout comme un
autre prendre la clbre devise: Dieu et mon droit.

--Parlons  coeur ouvert, dit Barclay. Vous tes Franais; vous devez
connatre l'Angleterre et sa puissance. Vous ne pensez pas sans doute,
comme la plupart de ces moricauds, que Brahma et Vichnou vont descendre
de l'Empyre pour jeter les Anglais  la mer. Vous savez parfaitement
que derrire les dix-sept cents soldats europens qui me restent se
trouve la toute-puissante Compagnie des Indes, dont le sige est 
Londres, et qui peut envoyer  Calcutta, cent, deux cent, trois cent,
six cent mille hommes, si cela devient ncessaire. Quel que soit votre
courage (et je reconnais que nous ne pourrions jamais rencontrer un plus
intrpide adversaire), vous tes donc sr de prir. Eh bien, ne prissez
pas. Soyez roi, si c'est votre envie. Rgnez, gouvernez, administrez,
lgifrez; nous ne vous ferons aucun mal. Bien plus, nous vous aiderons;
j'en prends l'engagement au nom de la Compagnie. Vos ennemis seront les
ntres, et nos soldats seront  votre service.

--Grand merci, rpondit Corcoran. Je ne crains personne, et vos soldats
ne me serviraient  rien.

--Rflchissez!... On a toujours besoin de quelqu'un, et surtout de la
Compagnie des Indes.

Corcoran garda le silence pendant quelques instants.

Et  quel prix, dit-il enfin, m'offrez-vous votre alliance? Car, vous
ne faites rien pour rien.

--Je n'y mets que deux conditions, dit l'Anglais. L'une est que vous
payerez vingt millions de roupies par an ....

--Mon ami, interrompit Corcoran, vous avez un grand dfaut. Vous ne
parlez jamais que d'argent. J'ai connu  Saint-Malo un huissier qui vous
ressemblait comme une goutte d'eau  une autre. Il tait long, maigre,
sec, triste, dur, et il ne parlait aux gens que pour vider leur
porte-monnaie.

--Monsieur, rpliqua Barclay d'un air digne et offens, l'huissier dont
vous parlez n'avait pas derrire lui toute l'Angleterre.

--Parbleu! si toute l'Angleterre se tient derrire vous, toute la France
se tenait derrire lui, et surtout la gendarmerie qui tait comme son
aurole. Je l'ai entendu quelquefois au tribunal crier: Silence! d'une
voix si forte et si imposante, que vous l'auriez pris au premier coup
d'oeil pour l'empereur Charlemagne....

--Monsieur, dit Barclay impatient, laissons l s'il vous plat vos
histoires de Saint-Malo, l'empereur Charlemagne et les huissiers.
Voulez-vous, oui ou non, payer  la Compagnie un tribut annuel de vingt
millions de roupies?

--Si je les paye, rpliqua Corcoran, qui me les remboursera? Mes
conomies (non compris mon brick) tiendraient dans le creux de ma main.

--Qui vous parle de vos conomies prsentes? Doublez, triplez l'impt,
c'est votre peuple qui payera.

--Et s'il se rvolte? S'il refuse de payer?

--Eh bien! nous viendrons  votre secours.

--Cela mrite rflexion, dit Corcoran.

Au fond, ses rflexions taient dj faites, ou plutt il n'avait pas eu
besoin d'en faire, mais il voulait voir le fond du sac de l'Anglais.

Quelle est la seconde condition? continua-t-il.

Le colonel parut d'abord hsiter un peu; puis d'un air dgag:

coutez, cher monsieur. J'ai confiance en vous, oui, pleine confiance,
je vous jure, et s'il ne tenait qu' moi...... Mais enfin, la Compagnie
voudra qu'on lui donne des garanties. Par exemple, un officier anglais
qui rsiderait prs de vous, qui serait votre ami, qui....

--Qui surveillerait toutes mes actions, et qui en rendrait compte au
gouverneur gnral, n'est-ce pas? dit Corcoran avec un sourire. Cet ami
guetterait le moment de me tordre le cou; comme vous l'avez fait pour
Holkar. Vous appelez cela un ami; moi je l'appelle un espion....

--Monsieur! s'cria Barclay.

--Ne vous fchez pas. Je suis un vrai marin, moi, et un homme mal lev:
j'appelle les choses par leur nom.... En deux mots comme en cent, je ne
veux rien de vous. Je garde mes roupies gardez votre espion.... je veux
dire votre ami.

--Monsieur, dit Barclay, il est encore temps de traiter. Un premier
succs vous blouit; mais vous n'esprez pas sans doute rsister seul 
toute l'Angleterre. Faites votre paix, croyez-moi.

Il parlait encore lorsque les cavaliers d'Holkar amenrent un courrier
intercept qui portait une dpche au camp anglais. Corcoran rompit le
cachet et lut tout haut ce qui suit:

  _Lord Henry Braddock, gouverneur gnral
  de l'Hindoustan, au colonel Barclay._

Le colonel Barclay est averti que la rvolte des cipayes vient de
gagner le royaume d'Oude. Lucknow a proclam le fils du dernier roi, un
enfant de dix ans. Sa mre est rgente. Sir Henry Lawrence est assig
dans la forteresse. Presque toute la valle du Gange est en feu. Il faut
faire la paix avec Holkar, n'importe  quel prix, et rejoindre sir Henry
Lawrence. Plus tard, on rglera les vieux comptes.

Sign: Lord HENRY BRADDOCK.

Barclay tait constern. Il tendit la main pour prendre la dpche.

Prenez, dit Corcoran. Vous connaissez, sans doute mieux que moi la
signature de lord Henry Braddock.

Le colonel regarda longtemps le papier. Il tait moins touch de son
propre danger que de celui de ses compatriotes. Il voyait l'empire
anglais dans l'Inde s'crouler en quelques jours sous les efforts des
cipayes, et il tait dsespr de n'y pouvoir pas porter remde. Enfin,
aprs un long silence, il se tourna vers Corcoran et lui dit:

Je n'ai plus rien  cacher. La paix est faite si vous le voulez. Je ne
vous demande que de ne pas troubler notre retraite.

--Accord.

--Quant aux frais de la guerre....

--Vous les payerez, interrompit brusquement Corcoran. Je sais bien qu'il
est dur de dpenser son argent quand on a cru prendre celui du prochain;
mais vous en serez quittes pour rduire le dividende des actionnaires de
la trs-haute, trs-puissante et trs-glorieuse Compagnie des Indes; ou,
s'il vous est trop pnible de diminuer le dividende, vous distribuerez
une portion du capital. C'est un usage trs-connu de plusieurs des plus
illustres Compagnies de France et d'Angleterre.

--Vous tes le plus fort, dit Barclay. Que votre volont se fasse et
non la mienne. Faut-il ajouter au trait que la Compagnie des Indes
reconnat le successeur d'Holkar?

--Comme il vous plaira; mais je ne m'en soucie gure. Si je suis le plus
fort, je sais bien que les Anglais seront mes amis jusqu' la mort; et
si la fortune change, ils essayeront de me pendre pour se venger de
la frayeur que je leur cause. Laissons donc de ct les mensonges
diplomatiques et vivons en bons voisins si nous pouvons.

--Par le ciel! s'cria l'Anglais, vous avez raison; vous tes le plus
loyal et le plus sens gentleman que j'aie jamais connu; et je suis
fier, oui, en vrit, je suis fier et heureux de vous serrer la main.
Adieu donc, seigneur Corcoran, puisqu' prsent vous tes roi lgitime,
et au revoir.

--Que Dieu vous conduise, colonel, dit le Malouin, et ne revenez jamais,
si ce n'est en ami. Louison, ma chrie, donne la patte au colonel.

Ds le soir mme, le trait fut rdig et sign. Le lendemain, les
Anglais se mirent en marche vers l'Oude, suivis jusqu' la frontire par
la cavalerie de Corcoran.



                                 XIX

Conversation philosophique et intressante sur les devoirs de la royaut
chez les Mahrattes. Oraison funbre d'Holkar.


Quinze jours aprs le dpart des Anglais, Corcoran tait rentr dans sa
capitale. Il jouissait paisiblement avec la belle Sita des fruits de sa
prudence et de son courage. Toute l'arme d'Holkar s'tait empresse de
le reconnatre comme souverain lgitime, et les zmindars (gouverneurs
de district) obissaient sans rpugnance apparente au gendre et au
successeur du dernier des Raghouides.

Or a, dit-il un matin au brahmine Sougriva dont il avait fait son
premier ministre, ce n'est pas tout de rgner; il faut encore que mon
rgne serve  quelque chose, car enfin les rois n'ont pas t mis sur
terre uniquement pour djeuner, dner, souper, et prendra du bon temps.
Qu'en dis-tu, Sougriva?

--Seigneur, rpondit Sougriva, ce n'tait pas d'abord le dessein de
Brahma et de Wichnou, lorsqu'ils crrent les rois.

--Mais d'abord, crois-tu que la royaut vienne en droite ligne de ces
deux puissantes divinits?

--Seigneur, rpliqua le brahmine, rien n'est plus probable. Brahma qui
a cr tous les tres, les lions, les chacals, les crapauds, les singes,
les crocodiles, les moustiques, les vipres, les boas constrictors, les
chameaux  deux bosses, la peste noire et le cholra morbus, n'a pas d
oublier les rois sur sa liste.

--Il me semble, Sougriva, que tu n'es pas trop respectueux pour cette
noble et glorieuse partie de l'espce humaine.

--Seigneur, rpliqua le brahmine qui leva ses mains en forme de coupe,
ne m'avez-vous pas fait promettre de dire la vrit?

--C'est juste.

--Si vous prfrez que je mente, rien n'est plus ais.

--Non, non, il n'est pas ncessaire. Mais tu m'accorderas bien au moins
que tous les rois ne sont pas aussi dsagrables et aussi nuisibles que
la peste et le cholra. Holkar, par exemple....

[Illustration: Triomphe de Corcoran. (Page 269.)]

Ici Sougriva se mit a rire en silence  la manire des Indous et montra
deux ranges de dents blanches.

Voyons, continua Corcoran, que peux-tu reprocher  celui-la? N'tait-il
pas de noble race? Sita m'assure qu'il est le propre descendant de Rama
fils de Daaratha et le plus intrpide des hommes.

--Assurment.

--N'tait-il pas brave?

--Oui, comme le premier soldat venu.

--N'tait-il pas gnreux?

--Oui, avec ceux qui le flattaient; mais la moiti de son peuple aurait
crev de faim devant la porte du palais sans qu'il ft autre chose pour
ces pauvres diables que leur dire: Dieu vous assiste!

--Au moins tu m'avoueras qu'il tait juste.

--Oui, quand il n'avait aucun intrt  prendre le bien d'autrui. Moi
qui vous parle, je l'ai vu couper des ttes aprs dner pour son plaisir
et pour la digestion.

--C'taient sans doute des ttes de coquins qui l'avaient bien mrit.

--Probablement,  moins que ce ne fussent d'honntes gens dont le visage
lui dplaisait. Et, tenez, voulez-vous connatre  fond le vieil Holkar?
quel trsor vous a-t-il laiss en mourant?

--Quatre-vingt millions de roupies[2], outre les diamants et les
pierreries.

[Note 2: Trois cent vingt millions de francs.]

--Eh bien, de bonne foi, croyez-vous qu'un roi qui se respecte doive
tre si riche?

--Peut-tre tait-il conome, dit Corcoran.

--conome, vous le connaissez bien! reprit amrement Sougriva. Il a
pendant quarante ans dpens des milliards de roupies pour satisfaire
les plus sottes fantaisies qui puissent venir  l'esprit d'un sectateur
de Brahma; il btissait des palais par douzaines,--palais d't, palais
d'hiver, palais de toute saison; il dtournait des rivires pour avoir
des jets d'eau dans son parc; il achetait les plus beaux diamants de
l'Inde pour en orner la poigne de son sabre, et il avait des sabres par
centaines; il faisait venir des esclaves des cinq parties du monde;
il nourrissait des milliers de bouffons et de parasites, et il faisait
empaler quiconque avait essay de lui dire la vrit.

--Mais enfin o prenait-il l'argent?

--O il est, c'est--dire dans les poches des pauvres gens, et de temps
en temps il faisait couper la tte  un zmindar pour s'emparer de sa
succession. C'est mme la seule chose populaire qu'il ait jamais faite,
car le peuple qui hait les zmindars plus que la mort, tait veng de sa
servitude par leur supplice.

--Comment! dit Corcoran, cet Holkar que je prenais  cause de sa barbe
blanche et de son air vnrable et doux pour un vertueux patriarche
digne contemporain de Rama et de Daaratha, c'tait le sclrat que tu
dis?  qui se fier, grand Dieu!

--A personne, rpondit sentencieusement le brahmine, car il n'est pas un
homme sur cent qui ne soit prt  commettre des crimes ds qu'il aura
le pouvoir absolu. On n'y arrive pas ds le premier jour, ni mme ds
le second ou le troisime, mais on glisse sur la pente, insensiblement.
Connaissez-vous l'histoire du fameux Aurengreb?

--Probablement, mais dis toujours.

--Eh bien, c'tait le quatrime fils du Grand Mogol qui rgnait 
Delhi. Comme il tait d'une pit, d'une vertu et d'une sagesse 
toute preuve, son pre l'associa de son vivant  l'empire et le nomma
d'avance son successeur. Ds qu'Aurengzeb en fut l, sa pit fondit
comme le plomb dans le feu, sa vertu se rouilla comme le fer dans l'eau,
et sa sagesse s'enfuit comme une gazelle poursuivie par les chasseurs.
Son premier acte fut d'enfermer son pre dans une prison; le second, de
couper la tte  ses frres; le troisime, d'empaler leurs amis et leurs
partisans; puis comme son pre quoique prisonnier le gnait encore,
il l'empoisonna; et ne croyez pas que Brahma ou Wichnou l'aient jamais
foudroy ou qu'ils aient mme contrari ses desseins! Brahma et Wichnou
qui l'attendaient sans doute ailleurs, l'ont combl de richesses, de
victoires et de prosprits de toute espce; il est mort  l'ge de
quatre-vingt huit ans, honor comme un Dieu, et sans avoir eu mme une
seule fois la colique.

--Parbleu! dit Corcoran, il faut avouer que si tous les princes de ton
pays ressemblent au pauvre Holkar et  l'illustre Aurengzeb, vous avez
bien tort de les regretter et de combattre les Anglais qui vous en
dbarrassent.

--Je ne suis pas de votre avis, rpliqua Sougriva, car les Anglais
mentent, trompent, trahissent, oppriment, pillent et tuent aussi bien
que nos propres princes, et il n'y a aucune chance de leur chapper.
Supposez que le colonel Barclay succde  Holkar, il sera dix fois plus
insupportable, car d'abord, il prendra notre argent comme faisait le
dfunt, et de plus, nous n'avons aucun profit  l'assassiner. S'il tait
tu, on nous enverrait de Calcutta un second Barclay aussi froce et
aussi affam que le premier. Holkar au contraire avait toujours peur
d'tre gorg, et cette peur lui donnait quelquefois du bon sens et de
la modration. Enfin il savait qu'un brahmine de haute caste comme moi
est d'une naissance gale  celle des rois et il se gardait bien de nous
insulter, tandis que l'Anglais brutal (je l'ai vu  Bnars) nous donne
des coups de fouet pour se faire place dans la foule, et entre tout
bott sans crainte de la souiller, dans la sainte pagode de Jaggernaut,
o le hros Rama lui-mme ne serait pas entr sans avoir subi les sept
pnitences et les soixante-dix purifications.

Pendant ce discours Corcoran rflchissait profondment.

J'aurais mieux fait, pensa-t-il, d'pouser Sita et de chercher sans
retard le fameux Gouroukamta que d'accepter ainsi sans rflexion
l'hritage d'Holkar; mais enfin, le vin est tir, il faut le boire. Il
faudrait que je fusse bien malheureux pour n'tre pas plus honnte homme
que mon prdcesseur ou que le glorieux Aurengzeb. D'ailleurs, j'ai cru
deviner, quand Barclay m'a quitt, que ce rancuneux Anglais, qui m'en
veut de l'avoir mis  la porte de Bhagavapour, voudra tt ou tard
prendre sa revanche et reviendra avec une arme. Il faut tre beau
joueur et l'attendre de pied ferme. Qui vivra, verra.

Puis se retournant vers Sougriva:

Mon ami, dit-il, Louison et moi, nous ne sommes pas de ces gens qu'un
rien effraye, et si outre le royaume d'Holkar, on nous offrait la
Chine, l'Indo-Chine, la presqu'le de Malacca et tout l'Afghanistan 
gouverner, nous n'en serions pas plus embarrasss. Je te montrerai ds
demain que le mtier de roi n'est pas difficile.

--Seigneur, s'cria Sougriva en runissant ses mains en coupe au-dessus
de sa tte, seigneur Corcoran, hros  la grande science, au visage
clair et brillant, aux yeux plus beaux que la fleur du lotus bleu,
que Brahma vous donne le bonheur d'Aurengzeb et la sagesse des
Daarathides!



                              XX

Suite du prcdent.

Deux jours plus tard on afficha dans les rues de Bhagavapour et dans
toutes les villes du royaume la proclamation suivante:

_Le roi Corcoran  la noble, puissante et invincible nation Mahratte._

Il a plu  l'tre ternel, immortel, incorruptible et juste de faire
rentrer dans son sein le glorieux Holkar aprs qu'il eut chass devant
lui ces barbares roux qui taient venus d'Angleterre pour tuer les
fidles sectateurs de Brahma, emporter leurs trsors et emmener leurs
femmes et leurs enfants en esclavage.

Il a plu galement au glorieux Holkar de m'adopter pour son fils et de
me donner pour femme sa propre fille, ma bien-aime Sita, la dernire
descendante du noble Rama, le hros invincible, vainqueur de Ravana et
des dmons noctivagues.

Mon dessein est de me rendre digne de cet honneur en gouvernant le
royaume suivant la loi sacre des Vdas et les conseils des sages
brahmines, de ne laisser aucun crime impuni, de protger le faible, de
mettre ma main sur la tte de la veuve et sur l'orphelin.

Aprs ce prambule, Corcoran appelait d'abord tous les zmindars 
Bhagavapour; de plus, il invitait tous les Mahrattes  lire trois cents
dputs (un par cinquante mille habitants) qui seraient chargs de faire
des lois, d'examiner les dpenses publiques, de signaler tous les abus
et d'indiquer le remde. Corcoran-Sahib (le seigneur Corcoran) ne se
chargeait que de l'excution des lois. Tout homme g de vingt ans tait
lecteur et ligible.

Ce dernier article dplut  Sougriva.

Quoi! dit-il. Est-ce qu'un paria impur pourra siger  ct d'un
brahmine!

--Pourquoi non?

--Mais s'il me touche, il faudra me purifier dans les eaux sacres de la
Nerbuddah.

--Eh bien, tu prendras un bain. On n'en saurait jamais trop prendre.

[Illustration: Proclamation de Corcoran. (Page 279.)]

--Mais....

--Aimerais-tu mieux tre touch par un Anglais?

Sougriva fit un geste de rpugnance et d'horreur.

Tu n'as que le choix entre ces deux souillures, dit Corcoran.

--Seigneur, reprit Sougriva, croyez-moi, n'insistez pas. Vous vous
en trouverez mal. On vous quittera aussi vite qu'on vous a pris et le
colonel Barclay reviendra et prendra votre place.

--Mon ami, dit le Breton, je ne suis pas un roi lgitime, moi. Mon
pre n'tait fils ni de Raghou ni du grand Mogol. Il tait pcheur de
Saint-Malo. A la vrit, il tait plus fort, plus brave et meilleur que
tous les rois que j'ai connus ou dont l'histoire a parl, et il tait
citoyen franais, ce qui est  mes yeux suprieur  tout; mais enfin
ce n'tait qu'un homme. Aussi avait-il les sentiments d'un homme,
c'est--dire qu'il aimait ses semblables, et qu'il n'a jamais commis une
action mchante ou basse. C'est le seul hritage que j'aie reu de lui,
et je veux le garder jusqu' la mort. Le hasard m'a permis de donner 
Holkar et  vous tous un fort coup de main pour battre les Anglais--ce
qui tait peut-tre ma vocation naturelle; le mme hasard m'a donn
pour femme ma chre Sita, la plus belle et la meilleure des filles des
hommes, ce qui fait de moi depuis quinze jours un puissant monarque.
Mais malgr l'exemple du fameux Aurengzeb que tu me citais hier, ma
royaut de frache date ne m'a pas tourn la cervelle. J'ai tout autant
de plaisir  courir le monde sur mon brick, ne connaissant d'autre
matre que moi-mme, qu' gouverner tout l'empire des Mahrattes. Si
je consens  tenir le sceptre, c'est  condition de rendre justice aux
parias comme aux brahmines et aux paysans comme aux zmindars. Si l'on
veut m'en empcher je dposerai ma couronne dans un coin et je partirai
emmenant Sita que j'aime plus que le soleil, la lune et les toiles.
Aprs cela, vous vous arrangerez avec Barclay comme vous pourrez.
Qu'il vous ruine et vous empale, c'est votre affaire. J'aime les hommes
jusqu' me dvouer pour eux, mais non pas malgr eux.

--Plus je vous entends, dit Sougriva, plus je crois que vous tes la
onzime incarnation de Wichnou, tant vos discours sont pleins de sens et
de raison.

--Si je suis le dieu Wichnou, rpliqua le Breton en riant, tu me dois
obissance. Fais donc afficher ma proclamation, et prpare une vaste
salle pour les reprsentants du peuple mahratte, car je veux dans trois
semaines, jour pour jour, ouvrir mes tats gnraux.

Louison, qui coutait cet entretien, sourit. Elle comptait bien avoir
sa place  la droite du trne o devaient s'asseoir Corcoran-Sahib et
la belle Sita. Peut-tre aussi flairait-elle les nouveaux et terribles
dangers que son ami allait courir.



                                XXI

De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des devoirs de
l'amiti.

Car tout n'tait pas fini. La plupart des zmindars n'avaient subi
qu'avec peine leur nouveau matre. Plusieurs d'entre eux avaient
aspir  la main de Sita et  l'hritage d'Holkar. Tous auraient
dsir demeurer indpendants, chacun dans sa province et perptuer
leur tyrannie comme au bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa
prendre les armes contre Corcoran. On le craignait et on le respectait.
Beaucoup de gens du peuple le prenaient, comme l'avait dit Sougriva,
pour la onzime incarnation de Wichnou; et Louison dont les fortes
griffes avaient accompli des exploits si merveilleux passait pour la
terrible Kali, desse de la guerre et du carnage, dont nul ne peut
soutenir les regards. On se prosternait sur son passage les mains
runies en coupe dans les rues de Bhagavapour et on lui rendait des
honneurs presque divins.

Un seul homme crut le moment favorable pour s'emparer du trne et faire
prir Corcoran par trahison.

C'tait un des principaux zmindars mahrattes, brahmine de haute
naissance, nomm Lakmana, qui croyait descendre du frre cadet de Rama
et avoir des droits  l'empire d'Holkar. Du vivant mme de ce dernier
il avait plusieurs fois essay de se rendre indpendant et de nouer des
intrigues avec le colonel Barclay; mais aprs la dfaite des Anglais il
fut le premier  s'empresser auprs de Corcoran-Sahib,  se prosterner
devant lui et  protester de son dvouement.

Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable pour dmasquer sa
trahison et soulever le peuple. Il runissait dans sa maison tous les
mcontents; il se plaignait qu'on et viol la loi sacre de Brahma en
donnant la couronne d'Holkar  un aventurier d'Europe; il prchait le
retour aux anciennes moeurs; il accusait Corcoran de porter des bottes
faites de cuir de vache (ce qui tait vrai d'ailleurs et passait pour
un sacrilge horrible aux yeux des Mahrattes); enfin il armait ses
forteresses, garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait de tous
cts des provisions de poudre et de boulets.

Sougriva s'en aperut et voulait qu'on lui coupt la tte avant qu'il
eut le temps de devenir dangereux; mais Corcoran s'y refusa.

Seigneur, dit le fidle brahmine, ce n'est pas ainsi qu'en agissait
votre glorieux prdcesseur Holkar. Au moindre soupon, il aurait fait
donner cent coups de bton sur la plante des pieds de ce tratre.

--Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa mthode, qui ne l'a pas
empch, comme tu vois, d'tre trahi et de prir. Moi, j'ai la mienne,
c'est  Brahma de prvenir les crimes; il est sr de son fait; il ne
risque pas de condamner un innocent; mais les hommes ne doivent punir le
crime qu'aprs qu'il est commis. Sans cette prcaution, on s'exposerait
 des mprises abominables et  des remords affreux.

--Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.

--Qui? Moi! J'irais crer une police, prendre  mon service les plus
infmes coquins de tout le pays, m'inquiter de mille dtails, toujours
craindre la trahison! Je ferais pier et suivre cet homme qui peut-tre
ne pense  rien! J'empoisonnerais ma vie de dfiance et de soupons!

--Mais, seigneur, dit Sita qui tait prsente, songez qu' tout moment
Lakmana peut vous assassiner. Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est
pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la couleur et la beaut du
lotus bleu, que ce soit du moins pour moi, qui vous prfre  toute la
nature, au ciel mme et aux palais resplendissants du sublime Indra,
pre des dieux et des hommes.

En parlant ainsi, les yeux mouills de larmes, elle se jeta dans les
bras de Corcoran. Il la serra tendrement sur son coeur, la regarda un
instant et dit:

Tu le veux, ma Sita, douce et charmante crature  qui je ne peux rien
refuser, tu le veux! Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens,
et je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance telle
qu'il maudira  jamais le jour o il forma le dessein de m'ter ma
couronne.... Louison! Ici, Louison!...

La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint frotter doucement sa
belle tte sur les genoux de Corcoran. Ses yeux piaient avec attention
les yeux de son ami et cherchaient  deviner sa pense.

Louison, ma chrie, dit-il, fais bien attention  ce que je vais te
dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.

La tigresse agita sa queue puissante et redoubla d'attention.

Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton, un homme que je souponne
de mauvais desseins. S'il est ce que je crois, c'est--dire s'il mdite
quelque trahison, je te charge de m'avertir.

Louison tourna successivement son mufle rose garni de fortes moustaches
vers les quatre points cardinaux, cherchant sans doute o tait le
tratre et offrant d'en faire justice.

Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire appeler.... Sougriva,
va le chercher toi-mme et amne-le ici de gr ou de force.

Sougriva se hta de porter ce message, et reparut bientt aprs, suivi
du sditieux brahmine. Celui-ci tait un homme de taille moyenne; ses
yeux profondment enfoncs dans leurs orbites taient pleins de flamme
et de haine contenue; ses pommettes saillantes et ses oreilles cartes
 la manire des Tartares et de tous les grands carnassiers annonaient
l'instinct de la ruse et de la destruction.

Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran, et, ds les premiers
mots, il jura qu'il avait toujours regard celui-ci comme son vrai
matre et seigneur. Il rpondit au tmoignage accusateur de Sougriva par
des serments de fidlit qui ne persuadrent pas le Breton. Sa dfiance
redoubla lorsque Sougriva qui avait fait secrtement main-basse sur
les papiers du brahmine montra tout d'un coup, par un coup de thtre
inattendu, les preuves d'une conspiration qui se tramait dans l'ombre
et dont Lakmana tait le chef vritable. Il s'agissait d'assassiner
Corcoran  la prochaine fte de la desse Kaly.

Le brahmine demeura stupfait. Toutes ses menes taient dcouvertes. Il
tait sans dfense aux mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la
mort; mais c'tait bien mal connatre la gnrosit du Breton.

Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais je te mprise et je te
laisse la vie. D'ailleurs, quelque coupable que tu sois, tu n'as pas
eu le temps ou le pouvoir d'excuter le crime; c'est assez pour que
je t'pargne. Je ne te ferai mme aucun mal. Je ne te prendrai ni
ton palais, ni tes roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne
t'enfermerai pas, je ne te mettrai pas hors d'tat de nuire; tu pourras
courir, conspirer, crier, maudire, calomnier, insulter; c'est ton droit;
mais si tu prends les armes contre moi, si tu cherches  m'assassiner,
tu es un homme mort. Je te donne ds aujourd'hui un ami qui ne te
quittera jamais et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret,
car il est muet. Il est incorruptible, car il a des moeurs frugales,
et, except le sucre, il n'aime rien de ce qui sduit les autres hommes.
Quant  l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son dvouement sont
au-dessus de tout.... En deux mots, c'est Louison.

A ces mots, Lakmana devint ple de terreur et trembla de tous ses
membres.

Seigneur Corcoran, dit-il, ayez piti de moi. Je....

--Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidle, Louison sera ton
amie. Si tu conspires, elle, qui sait tout, l'apprendra bientt et me
le dira, ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra fin  la
conspiration et au conspirateur.... Louison, ma belle, donne  Sougriva
une preuve de ta sagacit. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?

Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant avec tendresse.

Trs-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde ce brahmine. Est-ce
un homme  qui l'on peut se fier, oui ou non?

La tigresse s'approcha lentement du brahmine, le flaira d'un air de
mpris et regarda Corcoran avec des yeux dont l'expression n'tait pas
douteuse.

Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait signe qu'elle a senti
une odeur de coquin, et qu'elle a des nauses.... Louison, ma
chrie, voil votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, vous
l'observerez, et, s'il trahit, vous l'tranglerez.

A ces mots, il congdia le brahmine qui sortit tout effray du palais.
Derrire lui, marchait Louison avec une gravit admirable. On voyait
qu'elle tait charge de veiller au salut de l'tat.



                              XXII

De quel tratre Louison fut victime. Epouvantable catastrophe.

La gnrosit mprisante de Corcoran ne toucha pas le coeur endurci
de Lakmana. Il continua de conspirer dans l'ombre, mais il renona au
projet qu'il avait form d'abord de tenter une rvolte  main arme
dans les rues de Bhagavapour. La socit de Louison, dont il parvenait
rarement  se dbarrasser, l'empchait de se concerter aisment avec les
autres conspirateurs. Il n'tait pas loign de croire que la tigresse
avait, par une permission spciale de Brahma, le pouvoir de lire dans
son coeur et de deviner toutes ses penses.

Cependant, il avait publiquement fait transporter dans sa maison cinq
ou six tonneaux de poudre qu'il disait remplis de vin. Louison, quoique
trs-curieuse, ne pouvait pas pntrer ce mystre, et Sougriva lui-mme
croyait que le brahmine se contentait de remplir sa cave. Plusieurs
fois mme il en fit la plaisanterie  Lakmana, qui, sans s'mouvoir, lui
promit de lui faire goter avant peu de jours ce vin exquis. C'tait,
disait-il, du Chteau-Margaux de la premire qualit.

Pendant qu'il feignait de rire et de ne songer qu'aux festins, il
prparait secrtement une terrible catastrophe. Il avait fait dblayer
un vieux souterrain de cent pas de long qui, de sa maison, communiquait
par des dtours connus de lui seul avec une cave abandonne du palais
d'Holkar. C'est dans cette cave, place au-dessous de la grande salle o
devait se tenir la premire runion du parlement mahratte, que Lakmana
avait fait placer par deux serviteurs fidles ses six tonneaux de
poudre. Lui-mme, pendant une absence momentane de Louison, qui allait
souvent voir Corcoran au palais, disposa la mche fatale destine 
mettre le feu aux poudres et  faire sauter avec Corcoran et Sita les
plus puissants seigneurs du pays mahratte et tous ceux qui pouvaient lui
disputer le trne.

Louison, toute spirituelle et pntrante qu'elle tait, ne dcouvrit
rien de tout ce mange. Pendant les trois quarts de la journe, elle
faisait son devoir en conscience, suivant pas  pas le brahmine et le
regardant d'un oeil souponneux. Lui, au contraire, toujours doux et
caressant, cherchait  gagner ses bonnes grces. Il avait pens d'abord
 l'empoisonner; mais Louison se dfiait de ses offres, et Corcoran lui
avait d'ailleurs interdit de dner en ville, ce qui gnait un peu la
tigresse. Son seul dfaut tait la gourmandise. On n'est pas parfaite.

Lakmana, voyant qu'elle tait sur ses gardes, essaya de la conduire hors
de Bhagavapour dans l'esprance que la vue des grandes forts tenterait
Louison, et qu'elle reprendrait  jamais sa libert. Louison le suivit
avec plaisir et autant qu'il voulut dans les jungles et dans les
montagnes, mais elle revint toujours au gte avec lui.

Cependant il fallait  tout prix s'en dbarrasser. Un matin il la
conduisit dans la forteresse d'Ayodhy,  dix lieues de Bhagavapour, qui
tait son apanage et dont la garnison n'obissait qu' lui. Au sommet
de la tour principale, qui domine la valle de la Nerbuddah et d'o l'on
aperoit la plus grande partie de la chane bleue des Ghtes, se trouve
une chambre dont le plancher tout entier, sauf un troit espace, n'est
qu'une vaste trappe. C'est par l que le brahmine prcipitait ses
ennemis dans des oubliettes d'une profondeur de soixante pieds.

Lakmana, toujours suivi de son insparable Louison, ouvrit la porte
de cette chambre. La tigresse, curieuse comme toutes les femmes et
la plupart des chattes, ennuye d'ailleurs de l'obscurit profonde de
l'escalier qu'elle venait de grimper  la suite du brahmine, n'eut
pas plutt aperu la fentre ouverte d'o l'on apercevait ce paysage
dlicieux, sans gal dans l'univers, qu'elle oublia sa prudence
ordinaire et se prcipita dans la chambre. Mais, hlas! c'est l que
l'attendait le tratre Lakmana.

La trappe dont il venait de pousser le ressort, cda tout  coup sous le
poids de notre pauvre amie qui tomba, sans pouvoir s'accrocher  rien,
dans un prcipice effroyable. A peine eut-elle le temps de pousser un
cri et un rugissement et d'invoquer la justice divine contre le perfide
brahmine. Sa chute produisit un bruit mat, pareil  celui d'une grappe
de raisin qu'on craserait contre un mur. Il se pencha sur l'ouverture,
couta un instant, n'entendit plus rien et poussa, quoique seul, un
bruyant clat de rire, qui dut faire frissonner au fond des enfers
Lucifer lui-mme, son cousin-germain.

Puis il referma la porte, redescendit l'escalier, monta en litire,
escort de quelques esclaves, feignit de se diriger vers Bombay,
afin qu'on crt qu'il avait cherch un asile chez les Anglais, quitta
secrtement sa litire ds que la nuit fut venue et rentra dans
Bhagavapour et dans sa maison sans tre vu de personne.

[Illustration: Il se pencha sur l'ouverture. (Page 298).]

Tout tait prt. Il avait fait prir le seul tmoin de ses actions
dont il dut craindre le tmoignage ou les griffes, et le jour du crime
approchait. Corcoran, occup d'autres soins et le croyant parti
pour Bombay, se flicitait d'une fuite qui le dispensait de punir un
conspirateur. Mais un sentiment amer se mlait  cette satisfaction. Il
s'tonnait de ne pas revoir Louison, autrefois si exacte  lui faire
sa cour, surtout  l'heure du dner. Il craignait qu'elle n'et pas pu
rsister  l'attrait de la vie sauvage et de la libert. Il l'accusait
d'ingratitude. Hlas! Pauvre Louison! Il ne connaissait pas l'infme
trahison dont elle avait t victime. Bien moins encore savait-il o
trouver son lche assassin.

Enfin arriva le jour fix pour la runion des reprsentants du peuple
Mahratte. Une foule innombrable remplissait les rues et les places de
Bhagavapour. Six cent mille Indous, venus de trente lieues  la ronde
bnissaient le nom de Corcoran Sahib et de la belle Sita, la dernire
descendante des Raghouides.

Tous deux, monts sur l'lphant Scindiah, vtus d'habits d'or et
d'argent, orns de diamants et de pierreries d'une valeur inestimable,
s'avanaient majestueusement dans la foule prosterne qui admirait la
jeunesse, la force et le gnie de Corcoran et l'incomparable et douce
beaut de Sita, quand ils eurent, suivis de tous les dputs du peuple,
rendu hommage dans la grande pagode de Bhagavapour au resplendissant
Indra, l'tre des tres, pre des dieux et des hommes, ils revinrent en
grande pompe vers le palais o Corcoran s'assit sur son trne, ayant 
ses cts la fille d'Holkar et en face de lui l'assemble.

Lakmana, cach derrire les persiennes de sa maison vit passer le
cortge et frmit de rage. La mche qui devait mettre le feu aux poudres
et faire sauter le roi et le parlement tout entier tait dj prte. Il
ne restait plus qu' l'allumer, et elle devait brler pendant sept cents
secondes, car Lakmana ne voulait pas s'ensevelir dans son crime. A ct
de lui tait son complice, un malheureux esclave qui n'avait pas os
refuser son concours  ce crime horrible, de peur d'tre poignard
lui-mme par le tratre Lakmana.

Le brahmine attendit encore un quart d'heure afin que l'assemble tout
entire et le temps de prendre place dans le palais. Puis, lentement,
sans remords, il alluma la mche.

[Illustration: Il alluma la mche. (Page 302.)]



                              XXIII

Conclusion de cette admirable histoire.

Pendant que l'assassin mettait la dernire main  ses prparatifs,
Corcoran se leva d'un air majestueux et dit:

Reprsentants de la glorieuse nation Mahratte.

Si je vous ai convoqus aujourd'hui, contre l'usage des rois mes
prdcesseurs, c'est pour remettre en vos mains le pouvoir dont Holkar
mourant m'a investi par droit d'adoption.

Je n'ai pas dsir le trne. Je ne veux m'y asseoir que de votre
consentement. Je ne veux pas rgner par le droit de la force, mais par
votre libre lection.

(Tout le peuple cria: Vive  jamais Corcoran-Sahib! Qu'il rgne sur
nous et sur nos enfants!) Il reprit:

Tous les hommes naissent gaux et libres; mais comme leur force  tous
n'est pas gale, il faut intervenir quelquefois entre eux pour protger
les faibles et faire respecter la loi. C'est le devoir que vous me
chargez de remplir. Vous, faites les lois suivant la justice, et
respectez la libert.

Mes prdcesseurs levaient par force deux cent mille soldats. Je ne
les imiterai pas. Je ne veux garder sous les drapeaux que dix mille
hommes,--tous soldats volontaires. Cela suffit pour maintenir l'ordre.
Mais je veux donner des armes  toute la nation afin qu'elle puisse
dfendre sa libert contre les Anglais s'ils reviennent, ou contre moi
si j'abuse de mon autorit.

L'impt tait de cent millions de roupies. Vous verrez vous-mmes l'an
prochain  quelle somme il faut le rduire. Pour moi, avec le trsor
particulier d'Holkar, je veux payer moi-mme cette anne tous les
services publics. Ce sera mon prsent de joyeux avnement au peuple
Mahratte. J'ai tout calcul. Trente millions de roupies suffisent et au
del  tous les besoins de l'tat.

A ces mots tout le monde se rcria d'admiration. Les dputs pleuraient
de tendresse. En aucun temps, chez aucun peuple on n'avait vu le roi
payer ainsi pour la nation.

Sougriva osa blmer Corcoran de sa gnrosit.

Je sais bien ce que je fais, dit le Breton. Crois-tu que je me soucie
beaucoup des millions d'Holkar, si durement extorqus  son peuple?
Sita, qui est meilleure que moi, ne regrette pas l'usage que j'en
fais. D'ailleurs, je suppose, pour beaucoup de raisons, que je n'ai
pas longtemps  rgner, et je suis bien aise de rendre le mtier si
difficile que personne n'ose ou ne puisse prendre ma place aprs moi.

Cependant le bruit des applaudissements s'tait apais, et Corcoran
allait continuer son discours, lorsqu'un grand tumulte se fit entendre
 la grande porte d'entre: on vit tout le monde s'carter et donner
des marques d'une frayeur pouvantable. Dj Sougriva s'avanait pour
connatre la cause de ce dsordre, lorsqu'au milieu du passage laiss
vide, Louison s'avana lentement, couverte de sang et portant dans sa
gueule le corps inanim de Lakmana.

A cette vue, tout le monde poussa un cri d'horreur, et Corcoran lui-mme
parut tonn.

Louison dposa sur les marches du trne le brahmine qui ne donnait plus
aucun signe de vie, et faisant signe  son matre de le suivre, reprit
le chemin par lequel elle tait venue. Dj l'on murmurait dans la foule
et l'on parlait de lui tirer des coups de fusil pour venger la mort
du brahmine, mais le Breton devina l'intention de la tigresse, et cria
qu'elle tait innocente et qu'elle allait en donner la preuve.

En effet, elle le conduisit tout droit  la maison de Lakmana, descendit
dans le souterrain et montra les tonneaux de poudre, la trane, la
mche teinte et un homme dangereusement bless qui avait le ventre
ouvert d'un coup de griffe. C'tait le complice du brahmine, et il
raconta lui-mme ce qui s'tait pass.

Louison n'tait pas morte en tombant dans les oubliettes de la tour
d'Ayodhya. Elle tait tombe comme tombent les chats et les tigres,
sur ses pattes, et elle tait demeure tourdie de la chute et
presque vanouie au fond de cet affreux prcipice, pav de rochers et
d'ossements humains. Ds que Lakmana fut parti, elle reprit ses sens et
s'orienta de son mieux. Par malheur, il n'y avait ni porte ni fentre,
si ce n'est  une hauteur de soixante pieds. Encore en tait-elle
spare par la funeste trappe qui avait caus son malheur.

Mais Louison n'tait pas de ceux qui se dsesprent et qui n'attendent
leur salut que du ciel et du hasard. Pendant trois jours et trois nuits
sans se lasser, elle creusa la terre et le rocher avec ses ongles et ses
griffes, n'ayant pour toute nourriture qu'une demi-douzaine de rats,
ce qui lui fit faire la grimace, car elle tait dlicate et mme un
peu petite-matresse; elle n'aimait que les fleurs, les parfums, et les
animaux des forts. Cependant elle vcut, c'tait l'essentiel, et fit
enfin son trou sous terre comme une taupe. Aprs trois jours de travail
acharn, elle revit la lumire du soleil si chre  tous les vivants, et
se trouva libre  vingt pas environ des remparts d'Ayodhya.

[Illustration: Ftes du couronnement. (Page 311.)]

On juge aisment de quelle ardeur de vengeance elle tait anime. Elle
courut tout d'un trait  Bhagavapour, et sans s'occuper des dtails de
la fte, elle enfona d'un choc enrag la porte de la maison de Lakmana,
chercha partout le brahmine, et le dcouvrit dans le souterrain, juste
au moment o il allait en sortir aprs avoir allum la terrible mche.

Le voir, bondir sur lui, le renverser d'un coup de griffe, l'achever
d'un coup de dent, et blesser son complice fut l'affaire de quelques
secondes. Dans la lutte, la mche s'teignit (nouveau bonheur!) et
Louison trs-fire de son exploit, quoiqu'elle n'en connt pas tout le
prix, se montra, comme on l'a vue plus haut dans l'assemble, et avertit
le peuple de Bhagavapour du danger qu'il avait couru.

                             __________

Est-il besoin maintenant de continuer ce rcit, de mentionner la
joie publique, le couronnement de Corcoran et de Sita, et toutes les
splendeurs dont ce couronnement fut suivi? On devine assez que Louison
ne fut pas oublie dans les actions de grces que le peuple tout entier
rendit  Brahma et  Wichnou, et l'on supposa, plus que jamais, que
la desse Kaly avait pris la forme d'une tigresse pour se montrer aux
hommes.


FIN DU PREMIER VOLUME.


                              TABLE.


I. L'Acadmie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.

II. Comment l'Acadmie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec
Louison.

III. D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.

IV.

V.

VI.

VII. La chasse au rhinocros.

VIII. Conversation mouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le
colonel Barclay.

IX. Au galop! Au galop! Hurrah!

X. A l'assaut! A l'assaut!

XI. Sortie des assigs.

XII. Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire?--Le pendre.--Bien
volontiers.

XIII. La toilette du capitaine.

XIV. Comment l'assigeant devint l'assig.

XV. Comment Louison s'tendit  la manire des chats sur le dos du
puissant Scindiah, aux pieds de la belle Sita.

XVI. Comment le brave Brar fut mcontent des caresses du chat aux neuf
queues.

XVII. Destine finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.

XVIII. Comment le dividende de la Compagnie des Indes se trouva rduit
 rien par l'industrie de Corcoran, ce qui fit gmir plusieurs gros
actionnaires.

XIX. Conversation philosophique et intressante sur les devoirs de la
royaut chez les Mahrattes. Oraison funbre d'Holkar.

XX. Suite du prcdent.

XXI. De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des
devoirs de l'amiti.

XXII. De quel tratre Louison fut victime. pouvantable catastrophe.

XXIII. Conclusion de cette admirable histoire.



FIN DE LA TABLE.






End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais
authentiques du capitaine Corcoran, Premire Partie, by Alfred Assollant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***

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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

