The Project Gutenberg EBook of La Chvre Jaune, by Paul De Musset

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Title: La Chvre Jaune

Author: Paul De Musset

Release Date: December 31, 2004 [EBook #14539]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SOUVENIRS DE SICILE.


LA CHVRE JAUNE

PAR PAUL DE MUSSET.

1848.




TOME PREMIER.




CHAPITRE I.

On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chvre. Tous les
matins, quantit de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les
villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, rveill
par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fentre et s'amuse  regarder
ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remde
des poitrines malades et le djeuner des enfants sevrs. Les chvres
possdent la mmoire spciale des localits. Le troupeau s'arrte avec
un instinct merveilleux devant chaque porte o il y a un chaland, et la
nourrice charge d'alimenter la maison se dtache aussitt de la bande
pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle
comprenait l'importance de ses fonctions. Les chevriers, n'ayant pas de
coups  donner ni de cris  pousser comme les conducteurs de boeufs,
sont des gens d'humeur douce qui gagnent leur vie sans beaucoup de
fatigue, finissent leur journe de bonne heure, et vivent plutt en
associs qu'en matres avec leurs compagnes cornues.

En 1842, il y avait, dans la pauvre ville de Syracuse, un petit chevrier
g de seize ans, qu'on appelait Cicio, par diminutif de Francesco. Il
conduisait six mres chvres, et comme chacune lui fournissait trois
verres de lait  un _grano_, il gagnait dix-huit _grani_ par jour,
c'est--dire  peu prs quinze sous de France. C'et t un fort gros
revenu si ses pratiques l'eussent pay exactement; mais il fallait faire
crdit, sous peine de ne rien vendre, et le numraire tant rare en
Sicile, un bon tiers des consommateurs remettaient le paiement de
semaine en semaine. Ajoutez  ces banqueroutes l'obligation o tait
Cicio de nourrir sa vieille mre, et vous comprendrez pourquoi il
n'tait pas vtu comme un prince et ne mangeait point d'ortolans.
Habitu au rgime sobre de la montagne, le petit chevrier mordait avec
apptit dans un morceau de pain assaisonn d'un oignon. Son costume se
composait d'un pantalon de toile si court des jambes, qu'on pouvait 
la rigueur l'appeler culotte, et d'une veste qu'il portait plie sur
l'paule en manire de manteau  l'espagnole. Ses chaussures taient
deux semelles en peau de buffle attaches par des ficelles, et son
unique coiffure la fort de cheveux hoirs que la nature lui avait
donne. Avec si peu de recherche dans sa mise, Cicio plaisait cependant
 cause de sa bonne mine, car il descendait d'une race moiti grecque
et moiti normande, renomme pour sa beaut. Quand il s'arrtait sur le
seuil d'une porte  causer avec quelque femme de chambre, il s'appuyait
du coude sur la muraille, en croisant ses jambes comme le _Joueur de
flte_ antique, et ses attitudes offraient cette grce naturelle dont
les arts cherchent sans cesse l'imitation. Sans aucune ducation, Cicio
savait un peu par ou-dire l'histoire de son pays, et logeait ple-mle,
dans les magasins dserts de sa mmoire, les noms du sicle de Hiron,
les rcits des marins de Catane, ceux des paysans du mont Rosso, et les
instructions paternelles de son cur. Il tait heureux, sans dsirs et
sans soucis. Le cholra de 1837 lui avait enlev son pre, et depuis ce
jour il avait accept, quoique enfant, les charges et le travail d'un
homme. Avant l'aurore, il appelait ses chvres et descendait du hameau
de Floridia, pour aller vendre son lait  Syracuse. Les fillettes
alertes qu'il rencontrait l'agaaient souvent au passage.

--Qu'est-ce que tu me rapporteras de la ville? lui criait-on.

--Je te rapporterai des nouvelles de l'amphithtre, et je te dirai si
les soldats de Naples gardent toujours la porte.

--Don Cicio, disait une autre plus hardie, quand donc commenceras-tu 
faire ton lit de noces?

--Quand j'aurai us autant de nattes de jonc que tu as de dents de
sagesse.

Et il poursuivait son chemin sans regarder  droite ni  gauche.

Cicio avait une amie. C'tait une petite chvre jaune qui se prlassait
en marchant comme si elle et port des souliers de satin. Elle
s'appelait Gheta, c'est--dire Marguerite. Gheta aimait passionnment
son jeune matre; tantt elle le suivait comme un chien, tantt elle
prenait les devants au galop, comme si elle et voulu fuir bien loin,
puis elle s'arrtait pour attendre son ami. Elle jouait avec les
chevreaux et respectait les nourrices, mais elle n'avait pas encore
voulu des embarras de la maternit. Cette position exceptionnelle dans
une socit o tout le monde avait des devoirs  remplir n'et pas
convenu  tous les chevriers de la montagne. C'tait par une permission
particulire du matre que Gheta n'tait pas sollicite de renoncer 
un tat contraire aux intrts de la maison. Touche sans doute de
l'indulgence de Cicio, qui ne voulait pas contraindre ses inclinations,
elle payait en gentillesse et en gat, l'cot plus srieux et plus
utile que fournissaient les autres chvres; aussi apprenait-elle  faire
de jolis tours, comme de se dresser sur ses pieds de derrire, ou de
sauter par dessus un bton. Personne ne lui enviait sa position de
favorite, tant il y avait de sagesse dans le troupeau. Cicio avait des
faiblesses marques pour Gheta. Il cueillait pour elle les feuilles de
vigne les plus vertes, et lui peignait la crinire avec plus de soin
qu'il n'en mettait  se coiffer lui-mme. Peut-tre cette tendresse
rciproque tait-elle cause  la fois de l'indiffrence du petit
chevrier pour les agaceries des jeunes filles, et de l'loignement de
Gheta pour le mariage; car le coeur n'est jamais plus en sret contre
le trouble des passions que lorsqu'il trouve dans un sentiment doux et
pur une occupation suffisante.

Un jour de printemps, Cicio descendait de la montagne pour aller vendre
son lait, et saluait le soleil levant  la faon des oiseaux, en
chantant  plein gosier. La pluie avait chang en torrents les ruisseaux
qui se jettent dans l'Anapo. Un bourgeois de Syracuse, qui revenait
de la campagne sur son ne, se trouva pris dans l'un de ces ruisseaux
dbords, et sans pouvoir ni avancer ni reculer. Avec l'enttement et
la patience qui caractrisent son espce, l'ne, immobile au milieu de
l'eau, recevait les coups sans broncher, bien dcid  attendre que le
torrent se ft retir. Le bourgeois ayant bris sa baguette sur le cou
de la bte, ne savait plus quel parti prendre, lorsqu'il aperut au loin
notre chevrier, suivi de son petit troupeau. Cicio, entendant des cris
de dtresse, accourut au secours du voyageur malheureux. Il releva son
pantalon au-dessus des genoux et vint prendre l'ne par la bride pour
l'obliger  passer le torrent, aprs quoi le _signor_ et le chevrier se
mirent  causer ensemble tout en cheminant.

Mast'-Andr, c'tait le nom du bourgeois, exerait  Syracuse la
profession de notaire. Sa charge lui rapportait par anne quatre mille
_tari_, c'est--dire dix-huit cents livres; aussi avait-il maison de
ville, maison de campagne, et boutique dans la rue _Maestranza_. Il
avait en outre deux servantes  ses gages, deux clercs mal pays, plus
un ne en toute proprit. D'ailleurs, au large chapeau de paille qui
couvrait son norme tte,  son ventre prominent, qui sortait de son
manteau,  ses jambes courtes,  ses souliers de castor,  son air
majestueux, on le reconnaissait  cinquante pas de distance pour un
homme riche et bien nourri.

--Puisque la Madone, disait Cicio, m'a procur l'honneur de servir
votre seigneurie, ce ne doit pas tre sans dessein. Votre seigneurie a
certainement une femme et des enfants, et l'on voit bien qu'elle est un
heureux pre.

--Je suis un heureux pre, en effet, rpondit Mast'-Andr, car ma fille
est la plus belle et la plus sage crature qui ait jamais port le nom
d'Anglica; mais pour le reste tu as devin tout de travers, puisque ma
femme est morte.

--C'est un grand malheur. Votre seigneurie a d prouver beaucoup de
chagrin de cette mort, et la belle Anglica aura vers bien des larmes.
Le chagrin et les larmes font du mal. Il faut boire du lait de chvre,
excellence.

--Si je le voulais, je pourrais boire du lait de chvre et mme du vin;
mais le matin j'ai l'habitude de prendre du caf, avant d'entrer dans ma
boutique o m'attendent mes clercs.

--Votre seigneurie doit avoir un bel tat?

--Le premier de tous: je suis notaire.

--Excusez mon ignorance; je ne sais ce que c'est.

--Un notaire est un officier public, qui dresse les contrats de mariage
ou de vente, et prte son ministre  certaines transactions entre
les particuliers; quant  ton ignorance, c'est un effet de ton peu
d'ducation.

--Et de ma naissance obscure, seigneur notaire. Cependant, ma vieille
mre m'a racont bien des choses. Elle m'a dit que, du temps du roi
Hiron, il existait un million et demi d'habitants  Syracuse, o l'on
en compte  peine quinze mille aujourd'hui. Je sais encore que, dans ce
vaste chaos de ruines sur lequel nous marchons, tait jadis le palais du
seigneur Jupiter et celui de la riche princesse Junon. Je sais que les
Athniens, sous la conduite du calife Almanzor, ont ravag trois fois
notre pays et brl la maison de la belle Diane, malgr les prodiges
de valeur du gnral Archimde et les prires de Saint-Agathocle, qui
devait tre un vque fameux; c'est pourquoi je dteste les Napolitains,
les Athniens, et gnralement tous les adorateurs de Mahomet.

--Je crois que tu es dans l'erreur, rpondit Mast'-Andr. Le calife
Almanzor commandait une arme de Sarrazins et non pas d'Athniens. Quant
aux gens de Naples, je ne pense pas qu'ils soient musulmans, puisque
leur ville est sous la protection de saint Janvier. Tu peux regretter
nanmoins qu'il n'y ait plus, comme autrefois, un million et demi
d'habitants  Syracuse, car les notaires gagneraient bien plus d'argent.

--Et les chevriers vendraient mieux leur lait. Au lieu de mourir de
faim, ils ne songeraient qu' chanter et faire l'amour, comme du temps
de Thocrite, ce gentil pote qui frquentait les bergers.

Cicio se mit  rciter en dialecte sicilien quelques passages des
idylles de Thocrite, et Mast'-Andr ne s'aperut point qu'il estropiait
souvent les vers de la traduction. En devisant ainsi, le notaire et le
chevrier arrivrent au quartier d'Ortigia, triste et dernier reste de la
magnifique Syracuse. Mast'-Andr s'arrta devant un caf: un garon lui
servit du caf noir, qu'il but sans descendre de son ne, suivant la
mode du pays. Il se rendit ensuite  sa maison de la rue Maestranza, sur
le devant de laquelle tait situe sa boutique de notaire. Une table
ronde couverte de papiers, quelques rayons chargs de cartons poudreux
et trois chaises de paille composaient tout le mobilier de cette
boutique. Au-dessus de la porte vitre, deux normes cornes de boeuf
prsentaient leurs pointes menaantes, prservatifs ncessaires de
la _jettatura_ et de toutes les influences pernicieuses. Il tait 
peine sept heures du matin, et dj les clercs assidus feignaient
de travailler sur leurs pupitres, fixs au mur par des crochets. La
grand'porte de la maison tait ouverte, et Mast'-Andr entra dans la
cour, o un myrthe centenaire couvrait de son ombre des rsdas,
des alos et beaucoup d'orties. Une servante vint aider le patron 
descendre de son ne, et se mit  crier d'une voix glapissante:

--Cangia, voici votre papa qui arrive de la campagne.

Aussitt une jeune fille ptulante s'lana dans les bras du vieux
Mast'-Andr. Anglica, ou, par diminutif, Cangia, tait une de ces
fleurs prcoces que la force des climats mridionaux dveloppe avec
impatience. Sur son visage de quatorze ans et dans ses yeux d'une
grandeur dmesure, l'enfance et la pubert se disputaient encore.
Sa taille haute et les lignes rgulires de ses formes contrastaient
singulirement avec la vivacit de ses mouvements. A sa peau brune et
 la longueur un peu trange de ses dents, on reconnaissait que huit
sicles n'avaient pas encore effac en Sicile les traces du sang arabe.
Comme si elle et devin les moeurs des femmes orientales, la belle
Anglica aimait  cacher son visage dans les plis de sa mante noire,
et, quand elle allait  l'glise, on l'aurait prise volontiers pour une
hrone de Dervis Mocls courant  quelque aventure mystrieuse.

Mast'-Andr n'avait point remarqu que le petit chevrier l'avait suivi
jusque dans la cour de sa maison. Tandis que le bonhomme embrassait sa
fille, Cicio ayant demand un verre  la servante, trayait paisiblement
une de ses chvres. Il mit ensuite le verre plein de lait sur une
assiette, et l'offrit  la jeune fille, en prenant, sans y songer, une
de ces poses de bas-relief antique.

--Qui est ce garon-l? dit la belle Cangia en rougissant.

--On n'a que faire de ton lait de chvre, s'cria le pre.

Mais Cicio, avec son obstination sicilienne, gardait sa pose acadmique
et continuait  prsenter l'assiette d'un air impassible.

--Signorina, dit-il, sans moi votre papa, au lieu de vous embrasser,
serait encore  cette heure dans les eaux dbordes de l'Anapo. Tout
service mrite une rcompense: faites-moi la grce de boire ce verre de
lait.

La jeune fille prit le verre et le vida lentement en regardant le
chevrier. De son ct Cicio tenait ses regards invariablement attachs
au visage de la belle Cangia, piant avec une attention extrme les
moindres jeux de cette physionomie mobile. On ne saurait imaginer
jusqu'o peut aller le langage des yeux lorsqu'on n'a pas vu des
Siciliens converser ainsi entre eux. C'est tout une science qui chappe
 l'homme du Nord, dont les sens endormis n'ont qu'un vocabulaire born.
Entre deux Siciliens des tincelles semblent jaillir et porter d'une
cervelle  l'autre des ides que nous ne pourrions exprimer sans le
secours de la parole. Un meurtre, un vol, une fourberie sont proposs,
accepts et convenus tacitement par un clignement d'yeux,  la barbe
d'un tranger, avant qu'il en ait le plus lger soupon. Cette facult
du langage muet engendre en Sicile bien des petites conspirations et
fait marcher en poste l'amour, cet ternel conspirateur. Mast'-Andr,
qui tait du pays, remarqua des signes d'intelligence entre sa fille et
le chevrier; mais il ne devina point ce qu'avaient rapidement chang
Cicio et Cangia. Comment pourrais-je savoir ce que s'taient dit ces
enfants, si le regard intress d'un pre ne l'avait pas compris? Il est
certain qu'une complicit soudaine s'tait tablie entre eux. Quant 
leurs sentiments, il faut esprer que la suite de cette histoire les
fera connatre.



CHAPITRE II.

Tandis que la belle Anglica et le jeune chevrier conversaient ensemble
par le regard, les sourcils courroucs de Mast'-Andr avaient pris
l'aspect effrayant d'une grosse accolade renverse. Le notaire tira de
sa poche une pice de 2 sous, qu'il dposa dans la main de Cicio, en lui
disant d'un ton brusque:

--Le service que tu m'as rendu et le verre de lait sont pays. Tu peux
t'en aller.

--Je n'ai point envie de rester ici plus longtemps, rpondit Cicio, car
mes pratiques m'attendent. Cependant, je ferai volontiers voir  la
signorina quelques-unes des gentillesses de ma chvre jaune.

--Au diable la chvre jaune! je me soucie fort peu de ses gentillesses.

--C'est que vous ne la connaissez pas, reprit le chevrier. On vient de
quatre lieues  Floridia pour la voir danser, et elle fait la joie de
mon village.

--Si tu ne sors, je te vais mettre  la porte, interrompit Mast'-Andr.

--Excellence, quand j'ai le bonheur d'acqurir une pratique nouvelle,
je considre comme un devoir de lui donner une petite reprsentation
gratis. Le spectacle curieux que je vais vous offrir ne vous cotera
rien.

--Il faudra donc que je prenne un bton pour te faire sortir?

Comme s'il n'et pas mme entendu les menaces de Mast'-Andr, Cicio
appela sa chvre jaune par un cri guttural. La chvre accourut en
secouant ses cornes, et se dressa sur ses pieds de derrire.

--Allons, Gheta, lui dit son matre, dansons pour rjouir le seigneur
notaire et sa divine fille.

Cicio fit claquer ses doigts en manire de castagnettes, et se mit 
danser une saltarelle romantique  l'usage de la chvre jaune. Tantt
il prenait Gheta par la taille comme une femme, tantt il la soutenait
d'une main pour l'empcher de choir sur ses pieds de devant; puis, il
tournait autour de sa danseuse, et faisait les passes et gambades de la
saltarelle. La belle Anglica commena par rire de tout son coeur,
et, l'envie de danser la gagnant, elle courut chercher son tambour de
basque. On dansa la saltarelle  trois. Cicio dploya ses jarrets et mit
des ailes  ses talons pour s'lever  deux coudes au-dessus du sol,
quand il eut en face de lui deux danseuses  la fois. Il voltigeait de
l'une  l'autre, animant la pauvre Gheta du geste et de la voix, et
poursuivant ensuite la jeune fille, qui lui chappait en faisant des
pirouettes. Tous trois, observant le _crescendo_ d'usage, doublaient la
vitesse du rhythme, et s'excitaient rciproquement. Pendant ce temps-l,
Mast'-Andr, qui prenait plaisir  voir le rare talent de la chvre
jaune et le contentement de sa fille, s'tait adouci peu  peu. Le
sourire avait remplac sur sa large face l'expression du courroux. Il
commenait  fredonner tout bas, en sautillant d'un pied sur l'autre.
Enfin, l'enthousiasme lui montant  la gorge, il se souvint du beau
temps de sa jeunesse, et se lana dans le tourbillon de la saltarelle.
A peine eut-il fait quatre passes que son gros corps se fondit en eau;
mais il tint ferme jusqu'au bout, et ne s'arrta qu'au moment o tous
les danseurs, puiss de fatigue, se couchrent sur le sable pour se
reposer.

--Par Bacchus! s'cria le notaire, je ne savais point que j'eusse les
jambes si robustes. Il y a vingt ans que je n'ai fait tant de besogne;
mais, Dieu merci, on n'a pas encore perdu sa vigueur. Tu avais raison,
Cicio, ta chvre est un prodige. Elle danse comme une blanchisseuse de
San-Nicolo. Ma cuisinire va te servir un verre de vin.

--Combien veux-tu me vendre ta chvre? demanda la jeune fille.

--Elle n'est pas  vendre, rpondit Cicio.

--Je t'en offre dix ducats.

--Elle n'est pas  vendre.

--Quinze ducats.

--Signorina, je vous amnerai demain de jeunes chevreaux parmi lesquels
vous pourrez choisir.

--C'est Gheta que je veux et non une autre.

--Je ne la donnerais pas pour son poids d'or, ni pour douze acres
de terre, ni mme pour le btiment de l'hpital; mais puisque votre
seigneurie honore Gheta de son amiti, je viendrai chaque matin
vous faire une visite, et je vous montrerai bien autre chose que la
saltarelle, si votre papa veut le permettre.

--Viens tant que tu voudras, mon garon, rpondit le pre, car ta chvre
m'a mis en joie, et je vois qu'elle est plus savante que mes clercs.

La jeune fille adressa au petit chevrier un regard plein de malice pour
le fliciter d'avoir si bien gagn le coeur de Mast'-Andr. Cicio but
le vin que lui servit la cuisinire, et aprs avoir salu poliment la
compagnie, il appela ses chvres et sortit d'un pas nonchalant.

Il n'y a point d'tre plus passionn que le Sicilien. Sa passion peut le
conduire en quelques heures jusqu' la folie, et cependant il cache le
serpent qui le ronge sous une triple cuirasse de dissimulation, comme
si l'aveu de son trouble le devait conduire aux galres. Quand il eut
quitt le notaire et sa fille, Cicio parcourut la ville et porta son
lait  ses pratiques, en recueillant les nouvelles du jour et causant
avec les chambrires d'un ton dgag. Vers dix heures, sa tourne tant
acheve, il se composa un maintien diplomatique pour passer devant le
factionnaire de la porte d'Ortigia, et prit le chemin de son village;
mais lorsqu'il fut seul avec son troupeau dans le dsert de marbre du
quartier de Neapolis, il leva ses bras en l'air et poussa des cris
dchirants.

--Misrable que je suis! dit-il. Qu'avais-je besoin de suivre ce damn
notaire et de voir cette fille plus belle que la faade d'un temple? 
saint Franois, saint Thimolon! secourez-moi. teignez le feu qui me
brle. Adieu la paix de mon me! ma gat, mon repos, ma vie paisible! 
ruines de la mourante Syracuse, contemplez mon dsespoir. L'amour, comme
un impitoyable Sarrasin, s'est gliss dans mon coeur, et porte la flamme
et le fer dans tous les coins. Affreux ravage, accident lamentable!
Qu'on me jette sur la tte un de ces blocs de pierre. O Cicio, pauvre
Cicio! te voil dans l'enfer! Enlveras-tu ta matresse pour la conduire
dans ta cabane, et la faire coucher avec son linge fin sur une botte de
paille? Quel cur voudra jamais bnir un poux en guenilles? Verras-tu
celle que tu adores se marier avec un autre? Meurs plutt mille
fois avant que ce jour sanglant se lve! Qu'un tremblement de terre
t'engloutisse en mme temps que le notaire, sa fille, et Syracuse
entire!

Deux laveuses qui passaient le long du grand aqueduc entendirent les
cris et les imprcations du pauvre Cicio.

--C'est un amoureux, dit l'une d'elles, et sa demi-folie le travaille.
N'approchons pas; son mal est contagieux.

Les deux laveuses dirigrent du ct de Cicio l'index et le petit doigt
de la main gauche, afin de chasser la mauvaise influence.

--Que la peste d'amour lui soit douce! dirent-elles ensuite; c'est un
joli garon.

Cicio, qui entendit des voix, reprit aussitt sa contenance diplomatique
et, renfonant la douleur dans les replis cachs de son coeur, il se
rendit au village de Floridia.

Le lendemain et les jours suivants, le petit chevrier ne manqua pas
de revenir  sept heures du matin chez le notaire, et jamais on n'et
devin qu'il ft capable d'adresser des discours pathtiques aux objets
inanims, tant il paraissait matre de lui-mme. Gheta dploya son
savoir et ses grces, en sautant dans un cerceau, en dsignant la plus
belle personne de la compagnie, le plus riche seigneur ou la servante
la plus paresseuse, au grand divertissement de toute la maison de
Mast'-Andr. Elle marqua mme l'heure qui sonnait  la pendule, en
frappant la terre de son pied droit, si bien que Cicio aurait pu
se faire passer pour un sorcier. Quand le rpertoire des tours et
gentillesses tait puis, on y revenait avec un plaisir toujours
nouveau, et  la fin de chaque sance la belle Anglica donnait une
rcompense au petit chevrier, en le priant de ramener le lendemain la
chvre merveilleuse.

Un jour que Cicio arriva chez Mast'-Andr plus tt qu' l'ordinaire,
il trouva la jeune fille assise sous le vieux myrthe. Sans doute ce
tte--tte n'tait pas l'effet du hasard seul, et les dialogues muets
avaient prpar l'occasion, car Cicio ne parut pas tonn de cette
rencontre. Il courut tout droit  sa matresse, et lui dit avec un
accent plein d'nergie:

--Cangia, un mot de votre bouche pour confirmer ce que m'ont dit vos
yeux.

--Cent mots ne seraient pas assez, rpondit la jeune fille. Mes yeux
n'ont point menti: je suis  toi.

--Et mes haillons, ma misre, mon ignorance, mon vil mtier?

--Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon me, et tu te
verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de Csar. A quoi donc
penses-tu? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais
mont sur un trne d'ivoire. Non, ce n'est point un vil mtier que le
tien. De grands hommes ont men leurs chvres aux champs du temps de nos
pres. Ton ignorance, dis-tu? ne t'en embarrasse pas: je t'apprendrai
 lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux; je te
donnerai un habit noir, une cravate rouge et un pantalon de nankin.
Qu'ya-t-il entre nous? la volont de Mast-Andr: rien de plus.
Reculerons-nous devant un seul obstacle? Tu as une mre; dis-lui
de venir demander ma main. Nous saurons par l jusqu'o vont les
difficults. Qu'on m'oppose une barrire, je monterai sur les toits; une
montagne, je m'lverai par dessus les nuages. Je te le rpte: je suis
 toi. S'il n'y a pas d'autre ressource, je te suivrai comme ta chvre
jaune, car tu m'as apprivoise aussi bien qu'elle. Mais nous n'en sommes
pas l. Voici mon pre qui vient; ne bouge pas, et garde notre secret.

Tandis que sa matresse dbitait cette tirade avec une ptulance
passionne, Cicio et merveilleusement reprsent la figure du jeune
David triomphant, car au fond de son coeur sonnaient le sistre et les
clairons. Au dernier mot prononc par Anglica, il reprit sa mine
impassible et se retourna pour saluer Mast'-Andr. Quand la chvre jaune
eut donn sa reprsentation quotidienne, la jeune fille cueillit une
petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant
Cicio jusqu' la porte de la rue:

--Ne parle plus, lui dit-elle, de misre et de vil mtier. Reconnais 
ce signe ce que tu es dans ma pense.

Anglica dposa la couronne de myrte sur la tte de son amant et rentra
dans la maison en courant.

De retour  son village, le petit chevrier employa tous les ambages et
prcautions imaginables pour raconter  sa mre ce qui venait de se
passer. Dona Barbara n'tait pas sortie quatre fois de ses montagnes
pour descendre  Syracuse et n'avait pas une ide nette de ce qu'on fait
dans une ville. Les rares pices de monnaie qu'elle avait manies en sa
vie taient toujours venues de cet amas de maisons qu'on apercevait au
loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin tait
riche en naissant, mais facile  duper, puisqu'il tait assez fou pour
donner son argent en change d'un peu de lait; tout montagnard, au
contraire, tait suprieur aux autres hommes, et assur d'aller
en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et
fonctionnaires, envoys de Naples, c'taient des Carthaginois, contre
lesquels la rvolte tait lgitime.

--Mon fils, dit la vieille  Cicio, s'il est vrai que ta matresse soit
aussi sage que belle, je puis consentir  demander sa main  ce notaire
que tu as sauv  la nage; mais j'exige que ta femme te suive dans la
montagne o tu demeures, comme le doit une pouse honnte et fidle.

--Pour l'amour de Dieu, rpondit Cicio, n'allez pas imposer des
conditions. Il y aura bien assez d'obstacles  mon bonheur. Faites
seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d'emmener ma
femme o il me plaira.

--Ne crains rien, reprit la mre; je saurai m'y prendre avec l'habilet
ncessaire. Tu es beau, la jeune fille t'aime; le plus difficile est
fait.

Le lendemain dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira
d'une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes
qui lui venaient de son dfunt mari. C'tait une faon recherche
de couvrir la moiti de ses jambes; quelques loques dchires qui
descendaient  peine jusqu'aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un
morceau de serge verte enveloppait  peu prs la poitrine et les paules
de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tte un chapeau d'homme;
son bras nu et brl par le soleil fut arm d'un bton de chne vert, et
dans cet quipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville,
accompagne de son fils. Les gens qu'elle rencontra sur son chemin ne
firent aucune attention  son accoutrement, car la misre est chose
sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde  la
porte d'Ortigia se permit un lger sourire; mais la vieille lui lana
un regard si terrible et si fier, qu'il baissa les yeux. Cicio ayant
indiqu  sa mre la maison de Mast'-Andr, partit suivi de ses chvres
pour distribuer son lait, en attendant la fin de la confrence. La
vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper  la porte de la
cuisine. Une servante sortit sa tte par une lucarne, et voyant une
personne mal vtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne rpondit
point. Au bout d'une minute, la vieille frappa de son bton contre la
porte en criant d'une voix sinistre:

--Est-ce la mort ou le sommeil qui rgne ici?

--Bonne femme, dit la servante, point de maldictions, s'il vous plat;
vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix: on vous
donnera du pain un autre jour.

--Accident sur vous! rpondit la vieille. Je ne demande point l'aumne,
fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du
Mont-Rosso pour lui parler d'affaires de consquence.

La cuisinire, subjugue par le ton imprieux de la montagnarde, courut
chercher son patron, et Mast'-Andr arriva les mains dans les poches et
le cure-dent  la bouche.



CHAPITRE III.

Sans avoir la conscience de son origine, Dona Barbara tait un rejeton
de cette race civilise qui rendit la libert  des prisonniers par
admiration pour les vers d'Euripide. Le culte de l'loquence est inn en
Sicile, et le guide qui fait un march avec un tranger ne croirait pas
mriter son pourboire s'il ne l'enlevait par un effort de rhtorique.

--Seigneur notaire, dit la vieille, vous dont la sagesse est fameuse
dans le monde entier, vous qui exercez la noble profession de donner des
conseils aux mres de famille, prtez-moi les lumires de votre esprit.

--Volontiers, interrompit Mast'-Andr; mais il faut me payer mes
consultations, car j'ai achet fort cher mon privilge. Si vous avez
quatre _tari_  m'offrir, je vous donnerai tant de bons avis que vos
affaires en iront bien.

--Ce serait grand dommage, reprit la vieille, si, faute de quatre
_tari_, ma bouche se fermait et vos oreilles refusaient d'entendre des
rvlations qu'il vous importe de connatre. Apprenez, seigneur notaire,
qu'une jeune fille de cette ville est perduement amoureuse d'un garon
de nos montagnes. Le pre de la demoiselle ne voudra point d'un
gendre sans argent, et la mre du jeune homme craint pour son fils la
corruption des villes. Cependant l'amour va croissant, et si les parents
ne s'entendent, ils perdront leurs enfants et se trouveront seuls sur la
terre. Que doivent-ils rsoudre, sage Mast'-Andr? prononcez vous-mme,
et ce que vous ordonnerez sera fait.

Liona Barbara employait le subterfuge par lequel Annibal avait annonc
 son gouvernement sa premire dfaite; mais le notaire, au rebours du
snat de Carthage, ne donna point dans le pige oratoire:

--Que la mre, dit-il, retienne son fils dans les montagnes, et que le
pre enferme sa fille dans un couvent. Voil ce que ma sagesse ordonne.
Payez-moi ma consultation, et que Dieu vous conduise.

--Point d'argent, s'cria la vieille avec vhmence; point d'argent pour
un avis aussi mauvais, car le jeune homme est Cicio, le beau chevrier,
et la jeune fille est la tendre Cangia, cette douce colombe blesse que
rien ne saurait plus gurir de son amour.

--Je m'en doutais, reprit Mast'-Andr; mais il y a remde  tout, hormis
 la mort. J'enverrai ma fille  Taormine, et je donnerai tant de coups
de bton  l'amoureux que je le gurirai de sa passion.

Cicio, qui venait d'entrer dans la cour avec ses chvres, entendit cette
sentence accablante, et la belle Cangia, debout derrire son pre, se
mit  pleurer.

--Qu'on m'enferme dans un couvent, s'cria la jeune fille, qu'on me
creuse une tombe et qu'on m'arrache le coeur, je t'aimerai encore,  mon
cher Cicio. Tu es trop beau, tu as trop de grce, ton parler est trop
doux pour que je t'oublie jamais.

--Moi, dit Cicio en levant une main vers le ciel et posant l'autre sur
son coeur, je veux qu'on me pende  un gibet, que tous les fusils de
Naples soient ajusts sur ma poitrine, qu'on me brle tout vif, qu'on me
mette  la question, et que mon corps soit partag en mille portions;
je veux que l'on me tue, et je sortirai du cimetire pour rpter aux
oreilles de mes bourreaux: J'adore la charmante Cangia.

C'est la chose la plus commune du monde, dans les fictions du thtre et
la plus rare dans la ralit, que de voir deux amants se jeter dans les
bras l'un de l'autre, et se tenir embrasss jusqu' ce que leurs tyrans
les sparent. Il faut que la passion soit bien grande pour que la
jeunesse en vienne  cette extrmit de surmonter le respect, la crainte
et la pudeur; mais, sous le 38e degr, les coeurs sont brlants, et
l'amour, les yeux couverts de son bandeau, marche guid par un autre
aveugle, le dlire. La belle Cangia courut  son amant; Cicio la reut
perdue entre ses bras, et tous deux pleurrent  chaudes larmes, en se
prodiguant les serments et les caresses. Mast'-Andr criait comme un
aigle en furie, et la vieille montagnarde riait aux clats en dansant un
pas de sorcire.

--Ils seront unis, chantait Barbara, ils seront unis les jeunes amants.
Bnissez-les, sainte Venus; protgez-les, sainte Proserpine!  merveille
de l'amour: la fille d'un puissant notaire presse sur le coeur d'un
simple chevrier! A la mort seule il n'est point de remde; il en est 
tous les autres maux. Le notaire l'a dit lui-mme, et c'est la vrit;
car il mourra, l'injuste pre, et je mourrai aussi, vieille Barbara;
mais les enfants vivront pour s'aimer, et la marmite sera toujours
pleine, et les jeunes poux danseront  se briser les reins, tandis que
je dormirai avec une grosse pierre sur l'estomac. Aujourd'hui on crie
et on pleure; mais la mort ramnera le silence et puis la paix et le
bonheur.--Partons, mon fils; retournons dans nos montagnes, et si ton
coeur est malade, console-toi en songeant que ta matresse a bu comme
toi dans la coupe empoisonne.

--Va-t-en, Cicio, dit la belle Cangia, car mon pre pourrait te battre,
et j'en mourrais de douleur.

La jeune fille tira violemment l'pingle d'argent qui ornait ses
cheveux, dtacha le ruban de sa ceinture et donna ces gages de sa
tendresse au petit chevrier; puis elle remonta dans sa chambre en
poussant des sanglots  fendre les pierres. Cicio, emport par son
dsespoir, se sauva en courant comme un fou, et chercha un coin
solitaire o il pt se lamenter commodment. La chose n'tait pas
difficile  trouver: depuis quelque mille ans on n'a pas vu de foule
dans les rues de la pauvre Syracuse. Notre hros souleva des tourbillons
de poussire en passant le long des remparts; des chiens couchs 
l'ombre d'un mur aboyrent aprs lui; des enfants qui jouaient sur le
seuil d'une maisonnette dlabre le suivirent du regard avec tonnement,
et il arriva au bord de ce bassin tout encombr de ruines qui porte
encore le nom de fontaine Artuse. Deux nymphes en chemise, plonges
dans l'eau jusqu'aux genoux, lavaient du linge qui avait grand besoin de
cette opration. Cicio reprit sa course et acheva le tour de la ville,
toujours peronn par son dsespoir. Il tomba enfin accabl de douleur
dans l'enceinte du Prytane. Quand il eut bien pleur, la face contre
terre, le petit chevrier se sentit touch  l'paule. Il releva la tte
et vit auprs de lui sa chvre jaune qui le regardait d'un air de blme
et de reproche.

--Tu as raison, Gheta, lui dit-il: cette conduite est indigne de ton
matre. Ce n'est pas en pleurant comme une femme que j'apprivoiserai
la fortune. Courons ensemble aprs elle. Cherchons-la dans les grandes
villes qu'elle habite. Fuyons bien loin de l'ingrate Syracuse. Voyageons
par tout l'univers, c'est--dire d'un bout  l'autre de la Sicile, et
nous reviendrons peut-tre aussi riche que Mast'-Andr lui-mme.

L'esprance s'tant glisse dans le coeur de Cicio, il se releva plus
calme et s'achemina vers son village en prparant dans sa tte les
entreprises les plus hardies.

Pendant ce temps-l, Mast'-Andr, mu par sa querelle avec la vieille
Barbara, laissait ses clercs et sa boutique, et prenait son chapeau pour
aller se distraire. Chez un limonadier qu'il frquentait depuis dix
ans, il rencontra un juge _ordinateur_ de ses amis, qui lui proposa une
partie de _bazzica_, et comme Mast'-Andr poussait des soupirs en mlant
les cartes, le seigneur juge lui demanda la cause de son chagrin. Le
notaire raconta en confidence le sujet de ses peines et la triste
obligation o il tait d'envoyer sa fille  Taormine pour l'loigner
d'un misrable chevrier qu'elle aimait follement.

--Par le Christ! vous n'tes gure ingnieux, Mast'-Andr, s'cria le
juge, de ne pas savoir vous dfaire d'un chevrier qui vous gne, lorsque
vous avez pour ami un homme puissant. Ignorez-vous que si je dis  un
gendarme: Faites ceci; arrtez telle personne; mettez-la en prison;
serrez-lui les pouces jusqu'au sang,  l'instant la personne est
saisie, apprhende au corps, mise au secret, et que le sang jaillit
de ses pouces selon mon commandement? Regardez-moi l, entre les deux
sourcils, et vous verrez celui qui a le pouvoir de vous dlivrer de
votre inquitude. La belle Anglica n'ira pas  Taormine; c'est votre
chevrier qui sera conduit sous bonne escorte  Noto, o est le sige de
l'intendance.

--Mais, dit le notaire, encore faudrait-il accuser Cicio de quelque
dlit.

--Vous commencez  comprendre, reprit le juge. Ne suis-je pas votre
compre et votre ami, et de plus un homme serviable et accommodant?
Choisissez vous-mme le dlit: voulez-vous que j'accuse ce drle de
vous avoir sduit votre fille? de l'avoir ensorcele? Dans l'intrt de
l'aimable Anglica, il serait mieux d'imaginer un vol. Ne manque-t-il
rien chez vous? une pice d'argenterie, un mouchoir de poche, ou quelque
autre objet?

--J'y songe, s'cria Mast-Andr: ce pendard possde l'pingle d'argent
que ma fille portait dans ses cheveux, plus un ruban de ceinture, mais
la vrit est que Cangia lui a donn volontairement ces deux objets
comme des gages de son amour.

--Nous y voil, reprit le seigneur juge: adressez-moi une lettre en
manire de plainte, et je me charge du reste.

Depuis le postillon qui menait _l'ordinario_, jus-qu'au
gouverneur-gnral, tous les fonctionnaires de la Sicile taient des
Napolitains et se considraient comme en pays conquis: c'tait un
excellent moyen d'entretenir la haine entre deux peuples qui auraient pu
s'entendre et s'aimer. Mast'-Andr gota fort l'expdient du seigneur
juge. Il demanda une feuille de papier sur laquelle il crivit une
plainte en bonne forme, et Cicio fut accus d'avoir vol une pingle
d'argent et une ceinture, en s'introduisant dans la maison du seigneur
Mast'-Andr, notaire privilgi, sous le prtexte de fournir du lait de
chvre.

Le lendemain, dona Barbara se chauffait au soleil sur son balcon de
bois (car la plus chtive chaumire de la Sicile est encore orne d'un
balcon) lorsqu'elle aperut de loin trois gendarmes qui montaient par un
sentier. La vieille montagnarde appela Cicio  grands cris, et, grimpant
sur un escabeau, elle dcrocha la carabine de son dfunt mari, qu'elle
chargea elle-mme, en femme exerce au maniement des armes:

--Mon fils, dit-elle, jamais les uniformes ne viennent dans ce dsert.
N'en doute pas, tu vas tre arrt. Il y a l dessous une vengeance
et une machination des trangers. Tu as le temps de tuer les trois
Carthaginois par cette fentre. Ne perds pas une minute, ajuste d'abord
celui qui marche devant, et qui parat conduire les deux autres.

Cicio prit la carabine et courut la cacher dans un grenier:

--Je ne suis point coupable, dit-il  sa mre, et ne le deviendrai pas,
 moins qu'on ne me pousse  la dernire extrmit. Si c'est  moi qu'en
veulent ces uniformes, je saurai jusqu'o peut aller l'injustice des
trangers.

Au bout d'un quart-d'heure les gendarmes entrrent dans la maisonnette.

--Tu vas nous suivre, dit le sergent  Cicio. O est ta chvre jaune?

--La voici.

--Il faut qu'elle nous accompagne.

--Est-elle accuse d'un crime?

--Assurment. Elle amuse les gens tandis que tu fais tes coups.

--Et quels coups est-ce donc que je fais?

--Les _ordinateurs_ te l'apprendront. Je vais examiner un peu
l'intrieur de cette armoire.

--Une pingle d'argent! c'est justement ce que nous cherchons.--Un ruban
vert avec une boucle de ceinture!--Ton affaire est claire.

--Que vois-je encore l? Une vieille montre d'argent.

--C'est l'hritage de mon pre, dit Cicio.

--Un misrable comme toi possde une montre quand je n'en ai point!

Le sergent mit la montre dans sa poche.

--Qu'as-tu sur toi? dit-il ensuite; un couteau, cela peut figurer au
procs; quatre _grani_, ce sera pour ma peine. A prsent, marchons.

Dona Barbara se tordait les bras et reprochait amrement  son fils de
se laisser dpouiller par les Carthaginois; mais, comme le sergent la
menaa de l'arrter si elle ne se taisait, la vieille prit son rouet et
se mit  filer en chantant d'une voix lugubre la complainte sicilienne
de _Dona Carmina._

Le petit chevrier appela sa chvre jaune, et sortit entour des
gendarmes. En descendant le sentier, il se retourna pour regarder encore
une fois sa maisonnette, et il aperut la vieille Barbara qui, par une
lucarne du grenier, essayait de coucher en joue le sergent avec son
antique carabine de famille; mais Cicio, sans changer de visage, se
plaa derrire l'tranger, de faon  le couvrir de son corps, jusqu'
ce qu'un dtour du chemin et mis les gendarmes  l'abri de tout danger.

Ce n'tait pas par rsignation ni par faiblesse que Cicio ne murmurait
point, encore moins par confiance dans la justice. De la part des
trangers, il n'attendait au contraire que des iniquits. Il n'obissait
qu' sa dissimulation naturelle, et avant de prendre une rsolution,
il voulait avoir la mesure de son malheur. Cette conduite prudente fut
prise pour de la douceur et lui pargna les mauvais traitements dont les
agents de la force publique n'taient pas avares dans le pays du pauvre
Cicio. Il fit donc tranquillement son entre  Syracuse, au milieu des
gendarmes et suivi de sa chvre jaune. On le conduisit chez le juge
ordinateur.

--Sclrat! s'cria imptueusement le seigneur juge, dont la modration
n'tait pas la plus belle vertu; je te ferai lier avec des cordes; je te
ferai donner cinquante coups de bton, et enfermer dans une prison o tu
n'auras point d'eau  boire que tu n'aies avou ton crime; ainsi parle
vitement; je n'ai pas de temps  perdre.

--Excellence, rpondit Cicio avec sang-froid, je ne sais pas de quel
crime je suis accus.

--Il ne s'agit pas de savoir si tu connais ton crime, mais bien si
tu l'as commis. Entends-tu, impie, brigand, vagabond? Je te commande
d'avouer que tu l'as commis, et prends garde  ce que tu vas rpondre.

--Votre excellence se trompe en m'appelant impie: je fais mes prires et
je vais  l'glise. Je n'ai vol personne, et, pour un vagabond, comment
le serais je, puisque j'ai une chaumire  cinq milles d'ici, dans la
montagne?

--Le gueux m'interroge, je crois! dit le seigneur juge. C'est moi qui
dois t'interroger. Dpche-toi d'avouer, afin qu'on te punisse.

--Je n'ai mrit aucune punition.

--Et qu'importe, pourvu que tu serves d'exemple?

--Je supplie votre excellence d'avoir piti de moi.

--Ne me fais pas parler de choses trangres au procs.

--Seigneur, je suis innocent.

--Tu vas bien voir que tu n'es pas innocent. Qu'on le mne en prison et
qu'on enferme aussi la chvre.

Les gendarmes emmenrent Cicio, et aprs le dpart du prvenu, le
seigneur juge, encore agit par la colre, rpta vingt fois, en
rangeant ses papiers et ses plumes:

--Qu'on le mne en prison!... Il verra bien qu'il n'est pas innocent...
Qu'on enferme aussi la chvre...

Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier
s'tait senti au pouvoir de l'ennemi, et il avait pens que son
innocence ne lui servirait  rien; aussi ne songea-t-il plus qu'aux
moyens d'chapper  la fureur des Carthaginois.



CHAPITRE IV.

Dans le sud de la Sicile, les routes n'existent point. On passe 
travers des bras de mer, des torrents et des ravins, et le voyageur est
tonn de trouver au bout de ces dserts des villes considrables,
d'o on ne sort pas sans pril. Quant aux modes de transport, ils se
rduisent  deux, les mulets et la _lettiga_, espce de bote incommode,
expose  verser, et qu'on suspend sur le dos des mules au moyen de deux
traverses. La seule manire vraiment sre d'aller d'un lieu  un autre
c'est de se servir de ses jambes. Cette manire tant aussi la plus
conomique, ce fut celle que le seigneur juge adopta pour expdier le
petit chevrier  Noto entre deux fantassins.

Quand une passion ne trouble point son caractre, le Napolitain est
le meilleur homme du monde. Si son naturel n'est pas endommag par la
vengeance, ni par le fanatisme, ni par la cupidit, ni par l'instinct du
vol et de la fourberie, ni par l'intrt personnel ou les prjugs de
l'ignorance, vous le trouvez toujours gracieux, ouvert, et volontiers
dispos  lier conversation. La facilit de moeurs est telle dans le
royaume de Naples, que les galriens eux-mmes vivent doucement et
familirement avec leurs gardiens; sauf l'obligation de porter l'habit
jaune et la chane au pied, les condamns mnent la vie de tout le
monde, et il n'est pas rare de voir des soldats attendre patiemment
devant un caf que le _galant'uomo_ confi  leur garde ait achev de
prendre une glace.

Les deux fantassins chargs de conduire le petit chevrier n'avaient pas
contre le prvenu la mme animosit que les gendarmes. On ne leur avait
point dfendu de parler  leur prisonnier, et d'ailleurs, c'et t une
recommandation inutile, attendu que la langue d'un bon Napolitain ne se
repose jamais. Le voyage tait de huit lieues, et dj, au bout d'une
heure de marche, les deux soldats causaient avec Cicio, en riant
bonnement de la peine qu'ils avaient  comprendre son dialecte
mlodieux.

De Syracuse  Noto, le rivage de la mer sert  la fois de guide et de
chemin. On ne voit devant soi que des sables, coups par des rivires
qui descendent des montagnes.

Les sons d'une cornemuse ou les clochettes des vaches vous indiquent de
temps  autre que ce pays n'est pas absolument abandonn; mais vous ne
trouvez pas une maison ni un arbre pour vous abriter contre l'ardeur du
soleil. Cicio, suivi de sa chvre, marchait rsolument entre les deux
fantassins par vingt degrs de chaleur, et faisait sortir des touffes
d'herbes, dont la plage tait marquete, des milliers de lzards et
d'insectes bourdonnants. La mer, endormie, tranait mollement ses lames
sur le sable en produisant un bruit semblable  l'explosion d'une fuse
volante. L'un des soldats napolitains, entendant des grelots rsonner
derrire lui, dit  son camarade d'un air satisfait:

--Nous allons avoir de la compagnie.

En effet, un vieux muletier de Noto, qui avait conduit du monde 
Syracuse la veille, retournait chez lui avec ses deux mules charges
d'une _lettiga_. Quand il eut rejoint les trois voyageurs, il marcha au
pas militaire  ct d'eux, et dit gament aux soldats:

--Signori, je vous souhaite une heureuse journe. Il me parat que vous
menez ce joli garon o il n'a pas envie d'aller.

--Eh! rpondit l'un des fantassins, nous faisons ce qu'on nous commande.

--Vous avez raison. Quel crime a donc commis ce bambin?

--Il dit qu'il ne sait point son crime; mais la chose est consigne sur
des papiers que j'ai dans ma poche, et je connatrais dj le cas si je
savais lire. Que voulez-vous? Un fantassin n'est pas un docteur?

--Et les docteurs seraient de mauvais fantassins. Afin d'amuser le
chemin, je vous conterais bien l'histoire de la dame Coletta, pour peu
que vous m'en fissiez la demande.

--Contez-nous cela, quoiqu'un verre de limonade ft plus  propos qu'une
histoire.

--De la limonade, reprit le muletier, par cette chaleur, ce serait fait
pour vous ter les jambes. Prenez cette gourde, et vous y trouverez un
vin _del Greco_ qui vous pousse un homme fatigu  quinze milles sans
qu'il sache comment.

Les deux soldats burent quelques gorges de vin et passrent la gourde
 Cicio, aprs quoi le muletier commena le rcit diffus et
incomprhensible de l'aventure de la dame Coletta. Lorsqu'il vit les
deux fantassins occups  suive avec application le fil embrouill de
son histoire, le narrateur, qui n'avait point encore regard Cicio,
tourna son visage du ct du prisonnier en fermant son oeil gauche, ce
qui voulait dire:

--Je me moque de tes gardiens. Entendons-nous ensemble.

Cicio abaissa imperceptiblement l'une de ses paupires, et ce fut comme
s'il et rpondu:

--J'ai compris.

Le muletier, regarda les montagnes, comme pour demander au prisonnier
s'il voulait tenter de s'vader, et Cicio frappa sur son genou pour
assurer qu'il avait de bonnes jambes. Aprs ce dialogue muet, l'histoire
de la dame Coletta se trouva finie un peu brusquement.

--Signori, dit le muletier, quand nous serons  deux milles d'Avolo, il
ne faudra point bavarder, car le passage est mauvais. On y a tu un de
mes confrres la semaine dernire.

Les soldats ouvrirent de grand yeux, et le nez du muletier, en se
tordant d'un air narquois, dit clairement  Cicio que ses gardiens
n'taient pas fort braves.

--Mais, reprit le vieux Sicilien, je ne vous quitte point, et je
passerai  l'ombre de vos fusils. a, dites-moi: sont-ils _anims_, ces
fusils?

--Le mien, rpondit l'un des Napolitains, est anim par une charge de
poudre et une balle; mais celui de Giovanni est _endormi_.

--Eh bien! signor Giovanni, je vous avertirai du moment o il sera
prudent de briser une cartouche.

Un oiseau de mer s'approchait de la cte en volant lourdement; le
muletier le coucha en joue avec la longue perche qui lui servait 
aiguillonner ses mules.

--Signor soldat, dit-il, voil une bonne pice  faire bouillir dans un
pot. Tirez un peu en ajustant l'oiseau  la tte, et vous le toucherez
dans les ailes.

Le Napolitain tira sur l'oiseau et le manqua.

--Par Bacchus! s'cria le Sicilien, la balle a gliss sur les plumes,
aussi vrai comme il l'est que je m'appelle Trajan. Armes  feu, armes
peu sres; il y a toujours dans une charge de poudre vingt grains qui
appartiennent au hasard.

Cicio, qui ne perdait pas un mot de la conversation, voyant l'occasion
favorable, interrogea le muletier du regard pour savoir s'il devait
tenter de s'enfuir; mais don Trajan lui fit signe d'attendre encore; le
muletier posa le bout de sa perche sur le numro de la _lettiga_, ce qui
signifiait: Il ne faut pas me compromettre, et il entonna la chanson
catanaise: _Tal cornu mi penninu_, que tout le monde chantait alors
en Sicile. La chvre jaune, habitue  danser sur l'air de cette
_popolana,_ se dressa sur ses pieds de derrire en secouant ses cornes.
Don Trajan s'arrta, comme frapp d'tonnement, et prit  part les deux
soldats.

--Signori, leur dit-il, vous ne savez pas qui vous menez  Noto. Ce
garon-l est un sorcier, et sa chvre n'est autre que le diable auquel
il a vendu son me.

Le muletier appuya cette rvlation d'un signe de croix.

--Jeune homme, dit-il ensuite  Cicio avec un clignement d'yeux
significatif, je gage que tu n'as pas fait asperger ta chvre d'eau
bnite le jour de Pques, comme le doit un chevrier bon chrtien.

--Il est vrai, rpondit Cicio, ma chvre est savante et n'a pas besoin
d'aller au catchisme. L'eau bnite l'incommode: mais, si je voulais
traverser la mer Ionienne sur son dos, ce serait l'affaire d'un moment.

--Et pourquoi te laisses-tu conduire  l'intendance?

--Parce qu'il ne me convient pas de m'chapper; car je le pourrais
assurment. Je pourrais tre au sommet du mont Rosso, ou de l'Etna
dans cinq minutes; je pourrais vous dire, ainsi qu' ces deux honntes
militaires, ce que vous avez dans l'esprit, ou bien les noms de vos
parrains et marraines, ou encore quelle anne et quel jour vous mourrez.

--Quoi! comment! reprit le vieux Sicilien en feignant la plus grande
surprise, est-ce que tu saurais me dire ce que j'ai l dans la poche de
ma veste?

Don Trajan fit avec ses lvres la moue d'un homme qui fume; et Cicio,
appliquant son oreille contre le museau de sa chvre, rpondit aussitt:

--Gheta dit que vous avez dans votre poche une pipe.

--O l'trange chvre! s'cria le muletier, en montrant sa pipe. En
vrit, je n'aime pas ces sortes de prodiges. Cela confond toutes mes
ides. Jeune homme, je ne t'envie point tes connaissances; elles te
coteront trop cher. Mais tu ne pourrais pas deviner le nom de mon
cousin le contrebandier.

Cicio causa tout bas avec sa chvre, et dit avec assurance:

--Si votre cousin ne s'appelle pas Joseph, il ne s'en manque pas de plus
de deux notes; et, quanta sa profession, Gheta certifie qu'elle est mal
vue des gens du roi.

--Vive Dieu! s'cria le muletier, c'est cela mme; sauf les deux notes,
le nom de mon cousin est bien Joseph, et la contrebande est un mtier
prilleux, comme le dit la chvre. Seigneurs fantassins, je vous demande
pardon de vous fausser compagnie; mais les chemins sont assez mauvais
sans qu'on s'amuse encore  voyager avec le diable. Le gouvernement de
l bas vous paie pour avoir plus de courage qu'un muletier. Que le ciel
vous conduise! moi je crains la chvre jaune et je m'en vais.

Le vieux Trajan fit trois signes de croix, piqua ses mules du bout de sa
perche, et partit en courant;  peine avait-il cent pas d'avance, que
Cicio se tourna vers ses deux gardiens et leur dit avec la fiert d'un
vritable magicien:

--trangers, si vous n'tiez forcs d'obir  vos matres, je vous
changerais en poissons et je vous jetterais dans cette mer. Retournez 
Syracuse, et dites au Carthaginois ordinateur qu'on priera Dieu pour lui
le jour des Morts de cette anne.

Cicio poussa le cri guttural auquel sa chvre obissait, et courut
de toutes ses jambes vers les montagnes. L'un des soldats voulut le
poursuivre; mais en moins d'une minute, il comprit que ses efforts
taient inutiles, et revint vers son compagnon. L'autre soldat essaya de
charger son fusil; mais le fuyard tait dj hors de porte. Les deux
fantassins s'arrtrent paisiblement  regarder le petit chevrier sauter
par dessus les buissons et les cactus; ils le virent bientt grimper
parmi des rochers et s'enfoncer dans un ravin, o il disparut, toujours
suivi de la fidle Gheta qui galopait derrire lui.

--Par saint Janvier! dit l'un des soldats, si l'on nous donne un sorcier
 mener en prison, et que le diable nous l'enlve, ce n'est point notre
faute.

--Le seigneur juge n'avait pas song que cette chvre jaune tait Satan
lui-mme, et  prsent la chose n'est plus douteuse.

--Si peu douteuse que j'ai vu le sorcier  plus de mille coudes dans
les airs,  cheval sur sa chvre qui avait des ailes longues comme ce
fusil.

--Et moi, ne l'ai-je pas vu, comme je te vois, se prcipiter du haut des
nuages dans un trou d'o sortaient des flammes.

--Notre rapport tablira le fait, et si l'on nous met en prison, nous
jouerons  la _murra_.

--Et la petite Cattina nous apportera des figues d'Inde et des graines
de citrouille.

Les deux fantassins retournrent tout doucement  Syracuse, en prparant
leur vridique rapport. Sans trouver leur rcit absolument dnu de
vraisemblance, le seigneur-juge les appela sots et maladroits. Il envoya
le dossier de Cicio  Noto, avec l'pingle d'argent et la ceinture, plus
un procs-verbal des circonstances de l'vasion. Les deux soldats furent
mis en prison, et la petite Cattina leur apporta des figues d'Inde
et des graines de citrouille, qui les consolrent amplement de leur
disgrce. Mast'-Andr apprit ces dtails chez le limonadier, de la
bouche mme du seigneur-juge, et il se caressa le menton d'un air
satisfait en rptant plusieurs fois:

--Contumace, voleur, sorcier, peu importe le titre que mrite ce pendard
de chevrier, pourvu qu'il ne puisse plus reparatre  Syracuse.

--C'est  moi que vous devez votre tranquillit, lui dit le juge. C'est
de cette tte-l qu'est sorti l'heureux expdient. Rjouissez-vous donc
d'avoir pour ami et compre un homme ingnieux, car, sans moi, Dieu sait
ce qu'allait devenir la belle Anglica.

--Seigneur juge, rpondit Mast-Andr, Anglica aurait toujours t
ma fille; je dis la fille de Mast'-Andr, le plus riche notaire de
Syracuse. Je l'ai engendre et fait mettre au monde par ma femme.
Laissons  chacun son mrite, s'il vous plat. Si vous tes un habile
magistrat, je suis un hardi notaire; vous tes un ami complaisant, et
moi un pre sage. L'un vaut bien l'autre.

Tandis que les deux compres se dcernaient  eux-mmes ces justes
loges, Cicio tait revenu  Floridia. Devant la porte de la chaumire,
il trouva la vieille Barbara, chausse de ses demi-bottes, coiffe de
son chapeau d'homme et la carabine sur l'paule.

--Mon fils, dit la vieille, tu arrives  propos. Je pars pour Syracuse
dans le dessein de tuer l'Athnien ordinateur. Le ciel a piti de nous,
puisque tu as russi  t'chapper. J'ai vendu nos chvres et notre
mobilier, pour la somme de six piastres, au voisin Benedetto. Prends cet
argent et va chercher fortune  Catane. Embrasse-moi: dans deux heures
nous serons vengs; mais tu vas perdre ta mre.

Cicio connaissait trop bien l'enttement et l'exaltation de dona
Barbara, pour combattre de front cette belle entreprise.

--J'approuve votre projet, dit le chevrier; mais qui vous indiquera ce
Carthaginois que vous n'avez jamais vu? Comment pntrerez-vous jusqu'
lui? Quelle figure allez-vous faire dans les rues de la ville avec votre
carabine? Vous laissera-t-on seulement passer sur le pont-levis? C'est
 moi qu'il appartient de tuer un homme, et je saurai m'chapper encore
sur les ailes de la vengeance. Gardez les six piastres et partez pour
Catane. Vous m'attendrez au village de Priolo, o je vous rejoindrai
demain au point du jour. Emmenez avec vous Gheta, et donnez-moi votre
bndiction.

--Oui, s'cria la vieille en battant des mains, tu as dans les veines le
pur sang de la Sicile. Prends cette carabine, ces deux balles de plomb,
cette boite  poudre et ce couteau. A prsent, je te bnis. Et toi,
pauvre maisonnette o sont morts mon mari et les aeux de mon fils, sois
aussi bnie de celle qui a dormi sous ton chaume pendant quarante ans.
Puisses-tu dire  ceux qui te verront: J'appartenais  la vieille
Barbara: j'tais le patrimoine du jeune Cicio; mais la perscution et
l'injustice m'ont fait changer de matres.

Cicio et sa mre descendirent le sentier de Floridia et traversrent
la plaine en silence. Au pied du grand aqueduc, dona Barbara se mit 
genoux pour demander au ciel avec ferveur d'accorder  son fils une
bonne et facile vengeance; elle prit ensuite le chemin de Priolo en
traversant les ruines d'Epipolis, et Cicio se dirigea vers la porte de
Syracuse.



CHAPITRE V.

A peine le petit chevrier eut-il perdu de vue la vieille Barbara, qu'il
ralentit le pas et s'arrta pour dlibrer avec lui-mme. L'amour lui
tenait au coeur, bien plus que la vengeance, et son envie tait de
revoir sa matresse avant de quitter son pays. Il chercha donc un
endroit couvert de ronces o il pt cacher sa carabine, et il se mit 
l'ombre dans le tombeau d'Archimde pour y attendre le soir. Les glises
sonnaient l'Anglus et on allait fermer les portes de la ville, lorsque
Cicio entra dans Syracuse. La boutique du notaire tait close; mais on
voyait de la lumire  la fentre d'Anglica. Cicio s'arrta au pied de
cette fentre et chanta les deux premiers vers de la chanson populaire:
_N'es-tu donc ne,  Philis, que pour me briser le coeur_? Aussitt la
belle Cangia, devinant que ces paroles s'adressaient  elle, parut sur
son balcon; et, malgr l'obscurit, elle reconnut celui qu'elle aimait,
 ses haillons et  son air d'empereur romain.

--Alerte! lui dit-elle  voix basse; il ne faut pas rester l.

--Alerte! vous aussi, rpondit Cicio; car je vais pntrer dans la
maison.

Et il partit comme un trait. Une petite ruelle qu'il trouva sur sa
droite le conduisit derrire les jardins. Il grimpa sans peine sur les
murs dlabrs; le myrte centenaire lui servant d'indice, il entra dans
le domicile de Mast'-Andr par le chemin des amants et des voleurs. La
servante, occupe  laver la vaisselle, ne le vit point passer devant la
porte de la cuisine. Cicio franchit lestement l'escalier, se jeta dans
un grenier et monta sur le toit de la maison. Anglica tait encore sur
le balcon, rassemblant ses ides pour trouver un moyen d'introduire prs
d'elle son amoureux, lorsqu'une branche de girofle, qui lui tomba sur
la main, vint l'avertir que le problme tait rsolu. Au printemps,
les toits de Syracuse ressemblent  des parterres, tant il y pousse de
fleurs entre les pierres et le ciment. La belle Cangia ne fit qu'un bond
de sa chambre au grenier; Cicio lui tendit la main pour l'aider  monter
sur le toit; et, le plus press pour des amants malheureux tant de se
tmoigner leur tendresse, ils se jetrent dans les bras l'un de l'autre;
aprs quoi ils s'assirent sur les tuiles comme dans un boudoir, pour y
causer de leurs affaires.

--Ne nous le dissimulons pas, dit la jeune fille: les obstacles qui nous
sparent sont plus grands que je ne l'avais suppos d'abord.

--Je m'en aperois, rpondit Cicio, puisque votre pre me fait
poursuivre par les bonnets carrs et les gendarmes.

--De quel crime es-tu donc accus?

--Ils ne peuvent pas seulement le dire.

--Je ne connais point les lois, mais il me semble impossible qu'elles
ordonnent d'arrter un homme parce qu'il est amoureux.

--Que sais-je? je suis seul et je ne possde rien. Mes ennemis sont
puissants et nombreux; ils m'accableront si Dieu ne vient  mon secours.

--Il y viendra. Notre plus grand malheur, c'est ta pauvret. Fais
fortune et tout ira bien.

--Sans doute: si j'avais un habit noir et si j'tais notaire, votre papa
s'adoucirait; mais comment devenir notaire et avoir un habit noir?

--Apprends  lire et  crire.

--Ce serait trop long; je mourrai cent fois d'impatience. J'avais bien
song  me faire domestique de quelque Anglais.

--Il t'emmnerait dans son pays: cela ne vaut rien.

--Si j'en croyais ma mre, j'irais sur la route de Palerme ou celle de
Messine dvaliser les voyageurs, et dans leurs bagages je trouverais des
habits et de l'argent.

--Fi! Cicio, je ne veux pas que tu sois brigand.

--Je pensais encore  m'installer devant l'auberge _Del Sole_ avec une
bote en carton, pour vendre aux trangers des mdailles, des morceaux
de mosaques, du corail et de l'ambre vert.

--Tu gagnerais peu de chose  ce commerce-l.

--Si je m'embarquais sur le navire d'un pirate?

--On te pendrait.

--Si j'allais de porte en porte avec la robe de capucin?

--On te donnerait plus de crotes de pain que de monnaie.

--Je ne vois plus qu'une ressource; c'est de parcourir les grandes
villes et d'y montrer ma chvre savante sur les places publiques pour de
l'argent.

--Ceci vaut mieux; c'est un moyen sr et honnte de faire fortune. Gheta
est un prodige. Ne cherche pas autre chose; tu as trouv le chemin du
bonheur. On dit qu'il y a quarante mille habitants  Catane et quatre
fois davantage  Palerme; si chacun d'eux te donnait un _grano_, je
ne sais pas combien cela ferait; mais assurment ce serait une somme
considrable. Or, tout le monde  Catane et  Palerme voudra voir ta
chvre savante.

--Et combien de temps me faut-il pour montrer ma chvre  tant de gens?

--Peut-tre trois mois.

--Grand Dieu! ne peut-on faire fortune en moins de trois mois? Ce seront
trois sicles; et que deviendra votre amour pour moi?

--Il se fortifiera dans l'attente et l'esprance.

--Et comment allez-vous rassurer mon pauvre coeur?

--Je jure de te rester fidle par ce ciel et ces toiles qui nous
regardent, par ces fleurs et ces herbes qui vivent sur ce toit, o je
reviendrai tous les jours m'asseoir pendant ton absence. Va, ne perds
pas une minute. Fais fortune, et dans trois mois, Cicio transform se
prsentera chez mon pre, vtu comme un prince et suivi d'un mulet
charg d'or et de pierres prcieuses.

--Mais, si l'ordinateur m'accuse de quelque nouveau crime?

--Y penses-tu? Lorsqu'il te verra riche, il voudra te marier avec sa
fille, et ce sera mon tour d'avoir peur que tu ne m'oublies.

--Vous avez raison. Mon plan est fait: dans trois mois je serai ici avec
le mulet charg d'or et de bijoux. Votre pre m'accueillera bien, et on
nous mariera.

Les deux enfants, bercs par leurs illusions, se mirent  faire des
chteaux en Espagne. Ils y seraient encore si la cuisinire ne se ft
avise de crier  tue-tte que le souper tait servi, et que le patron
attendait la signorina. Le petit chevrier reut de son amie le baiser
d'adieu, et tous deux descendirent  pas de loup du toit dans le
grenier, et du grenier dans la cour. Cicio, ayant escalad les murs, se
retrouva ensuite dans la ruelle dserte, o il chanta encore, en manire
de salut, l'air populaire:

Dunca nascisti,  Fillidi, Pii divideri stu eori?

Et il s'loigna plein de confiance en sa fortune, sans autre souci que
la longueur insupportable du dlai de trois mois. Comme les portes de
la place taient fermes, Cicio, qui ne voulait pas attendre le jour 
Syracuse, se rendit  la pointe de la presqu'le d'Ortigia. Un vieux
puits dessch, duquel on avait jadis tir de l'eau par le moyen d'une
poutre, lui fournit un expdient pour descendre au pied des remparts;
il posa l'_as'a_ du puits du haut des murailles sur un terrassement, et
parvint, en se laissant glisser le long de la poutre, jusqu'au rivage
del mer. Afin de ni point gter sa veste et son caleon de toile, il
fit du tout un turban qu'il posa sur sa tte, et, traversant  la nage
le Petit-Port, il n'eut pas soixante brasses  faire pour aborder sur
la rive d'Acradine, plage dsole, dont les fondrires reprsentent la
chausse d'Antin de l'antique Syracuse.

Le carillon de minuit n'tait pas sonn quand notre chevrier tira des
ronces sa carabine, et se mit en marche pour Priolo. La route n'avait
pas t restaure depuis le voyage en Sicile de Cicron; mais elle
n'est point encore mconnaissable  cette heure, tant les ingnieurs
d'autrefois taient d'habiles gens. En arrivant au village, Cicio trouva
sa mre assise au pied d'un chne vert, et Gheta endormie sous un
buisson de grenadiers. Il tait ais de voir,  la mine de Barbara,
quelles sinistres penses elle roulait dans sa tte, car elle avait
enfonc son chapeau jusqu' moiti de son long nez. La vieille se leva
imptueusement et courut vers son fils.

--Tu es un homme! lui dit-elle. Puissent tous les Carthaginois qui
dvorent cette terre opprime finir comme celui dont tu viens de rgler
les comptes. Embrasse-moi, et partons pour Cutan.

Dona Barbara traa une croix dans la poussire avec le bout de son
bton, pour indiquer aux passants qu' cette place on avait parl
de mort. Cicio se garda bien de dire que l'ordinateur se portait 
merveille; il appela sa chvre, qui accourut en bondissant d'un air
espigle, et on reprit en silence le chemin de Catane.

Au-del de Priolo, la rente, qui est presque acheve aujourd'hui, n'tait
pas mme commence en 1842. Les trois voyageurs suivirent le bord de la
mer sans remarquer la beaut des sites, la fracheur des bois, le charme
et la varit d'une nature vivace excite par la fivre du printemps;
ils troublrent des rossignols qui donnaient un concert dans un ravin o
coulait un ruisseau; ils traversrent des champs de bl, des bataillons
de cactus, des lits pierreux de torrents et des bosquets d'orangers en
fleurs. Quand le soleil sortit tout nu de la mer, ils le salurent en
faisant leur prire du matin; mais sans songer qu'ils jouissaient du
plus beau spectacle du monde. Derrire eux taient les regrets, leur vie
passe, et devant, l'inquitude et l'inconnu. La chvre jaune elle-mme,
comprenant la situation, avait cess ses gambades matinales et cheminait
 pas compts le museau pench sur les talons de son jeune matre.

A dix heures, la chaleur devenant intolrable, nos aventuriers se
couchrent sous le feuillage noir d'un bois de citronniers et de
figuiers sauvages, pour manger de la citrouille grille, avec un peu de
pain que dona Barbara portait dans une besace. Ils dormirent jusqu'
l'heure des vpres. La nuit tombait lorsqu'ils entrrent dans le village
de Lagnone, compos d'une douzaine de maisons qui n'avaient, pour la
plupart, que trois murs au lieu de quatre. L'hospitalit ne se refuse
pas dans ces pays-l; il y a si peu de diffrence entre la belle toile
et l'intrieur d'une habitation, que la misre vous invite  entrer
comme chez vous par la brche, qui tient lieu de porte. Cicio, sa
mre, et la chvre Gheta, s'installrent chez de bons paysans, et
ils occuprent un coin dans une chambre,  l'autre bout de laquelle
reposaient le matre de la maison, sa femme, ses enfants, des chiens et
des pourceaux. Quelques poules, grimpes sur un perchoir compltaient
ce tableau domestique. Le lendemain, au point du jour, on se remit en
route, et, avant le soir, on arriva dans la riche cit de Catane.

Cinq fois victime des brutalits de l'Etna, Catane est habitue
 renatre, comme le phnix, toujours plus belle  chacun de ses
dsastres. En 1669, deux fleuves de lave en fusion descendirent sur la
ville et en brlrent la moiti. Quatre ans aprs, un tremblement de
terre engloutit le reste, et, au bout de dix ans, Catane ressuscite
comptait cinquante mille habitants. Lorsque Cicio et sa mre virent ces
rues symtriquement alignes, ces vastes palais en belles pierres, ces
places publiques ornes par l'art antique et le moderne, ces glises,
les unes vieilles, les autres toutes neuves, leves en moins de deux
sicles, ils se crurent transports au temps de leurs traditions
populaires. Le brillant sicle de Hiron se montrait avec les agrments
de la civilisation nouvelle. Cicio ouvrait de grands yeux lorsqu'un
fiacre venait  passer; les cafs lui semblaient des salons remplis de
gens de cour, et il valuait  vol d'oiseau les richesses de cette cit
par le nombre prodigieux des sybarites qui allaient sur des nes afin de
mnager leurs jambes. Il couvait du regard sa chvre jaune, et tremblait
qu'un accident ne lui enlevt cette prcieuse amie. Nos trois voyageurs
eurent quelque peine  trouver une maison o l'on voult bien recevoir
des htes aussi pauvres qu'eux. Ils se logrent dans un faubourg,
derrire le couvent des Bndictins, en payant d'avance une quinzaine
de leur loyer. Cicio, press de tenter la fortune, se dcida enfin 
communiquer  sa mre ses vastes desseins. Dona Barbara ayant approuv
l'ambition du jeune homme, tint conseil avec lui pour aviser aux moyens
de l'aider dans son entreprise. Il fut rsolu qu'afin de frapper les
imaginations et de lancer Gheta dans le grand monde avec tous ses
avantages, on lui ferait des cornes d'or, et qu'on chercherait  tendre
le rpertoire de ses gentillesses. Une feuille de papier dor et un peu
de colle suffirent pour changer la chvre montagnarde en bte coquette
et citadine. Un collier de grelots qu'on lui mit au cou complta sa
parure et servit d'accompagnement  ses espigleries. Dona Barbara,
pourvue d'un tambour de basque, se transforma en orchestre. Cicio lava
ses mains, spara ses cheveux sur le milieu du front, acheta de belles
boucles d'oreilles en argent, et posa sur sa tte une couronne
de feuilles de myrte. Tant de luxe avait exig une mise de fonds
considrable; deux piastres y avaient t absorbes en un tour de main.
Ou descendit donc dans la rue en grand quipage pour demander  la
curiosit publique la juste indemnit de ces frais de toilette.

Aussitt, que les passants virent nos trois aventuriers, ils comprirent
 leur accoutrement que c'taient des acteurs de la place publique. Le
Sicilien est spectateur ardent, prcisment  cause de l'extrme raret
des spectacles. Une bande de polissons, suivit la troupe ambulante
dans le plus profond recueillement. La vieille Barbara n'excita pas un
sourire, et les polissons regardaient ses bottes et son chapeau d'homme
avec respect, tant ils craignaient d'indisposer ou de troubler ces
artistes, qui se vouaient au plaisir de leurs contemporains! Arriv
sur la place du Dme, Cicio fit un signe  sa mre pour lui indiquer
l'emplacement favorable  une reprsentation. Il s'arrta prs du grand
perron de l'glise, et un cercle de curieux se forma autour de lui. Les
hommes cdrent le premier rang aux _toppatelles_ (c'est le nom des
jeunes filles catanaises enveloppes de leurs dominos noirs), et Cicio
ayant fait d'une voix mue l'annonce du spectacle, le tambour de Barbara
donna le signal de la danse. La saltarelle accommode  l'usage de
la chvre excita un enthousiasme gnral. Les grces de Gheta furent
apprcies, et une triple salve d'applaudissements clata ds les
premiers pas de la danseuse. Les pithtes _divine_, _chre_,
_adorable_, furent rptes cent fois avec l'accent passionn du Midi.
Une belle dame qui passait en calche de place, fit arrter le fiacre et
regarda le spectacle du haut de sa voiture. Des moines souriaient d'un
air paterne, et les gens du peuple bnissaient la chvre, le jeune
danseur et l'heureuse mre qui avait mis au monde un garon si
intelligent. Quand on eut bien admir la bravoure de la Taglioni aux
cornes d'or, Cicio, pour battre le fer chaud, dit  sa mre de faire la
collecte, et la vieille Barbara prsenta son tambour aux assistants.
Chacun porta la main  sa poche, bien dispos  en tirer ce qu'il y
trouverait; mais le plus grand nombre n'y trouva rien. Cependant les
plus riches payrent pour les pauvres, et une pluie sonore vint tomber
dans le tambour de basque. La belle dame ouvrit sa bourse de joie et
jeta de loin une pice de deux carlins, que Cicio reut au vol. Gheta
fit une rvrence  cette beaut gnreuse, et on passa des danses aux
tours de divination et de magie blanche. Quand Cicio demanda o tait la
personne la plus amoureuse de la compagnie, la chvre marcha tout droit
vers une toppatelle jeune et charmante, qui se voila en rougissant
sous son capuchon noir; une explosion de gros rires partit des larges
poitrines des muletiers et des matelots. Cicio demanda quel tait le
plus riche seigneur, et Gheta vint saluer un bourgeois portant un
parasol et mont sur un ne. Le cavalier, flatt du compliment, fouilla
dans sa poche et jeta une pice de cuivre large comme la main, de la
valeur de cinq _grani_. Aprs divers autres tours non moins subtils que
les prcdents, la recette commenant  baisser, la vieille Barbara mit
le tambour sous son bras en s'criant:

--C'est assez pour aujourd'hui, mon fils. Il ne faut pas tout montrer en
un jour. Demain la chvre savante en dira davantage, car elle en sait
plus long qu'un docteur.

Cicio appela sa chvre, que les toppatelles accabliaient de caresses
et les artistes ambulants retournrent chez eux, emportant des sous 
remuer  la pelle et des bndictions  ne savoir qu'en faire.



CHAPITRE VI.

Rentr dans sa maison, Cicio compta son argent; il crut rver en
se voyant possesseur d'une somme de six carlins, c'est--dire une
demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi
brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un
gain de quinze piastres par mois, et  force de chercher, aid par les
lumires de Barbara, il trouva qu'au bout de trois mois il aurait en sa
possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre
compte de la valeur de ce capital, son imagination droute se rejeta
sur les assurances de l'aimable Cangia. Sa matresse lui avait dit que
trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans
hsiter que quarante-cinq piastres taient une fortune avec laquelle on
pouvait raisonnablement prtendre  l'alliance d'un notaire de Syracuse.
Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio
exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il
s'installait dans le _Corso_, un autre jour dans la rue de l'Etna, sur
la place de l'lphant,  la porte de l'arc de triomphe, sur le mle,
devant les cafs. Les sous pleuvaient, et la rputation de Gheta
tait si belle, que du plus loin qu'on voyait ses cornes dores, les
toppatelles s'approchaient comme des nonnes en procession; les polissons
accouraient  toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde
sans qu'on les en prit.

Un matin, la troupe, suivie de ses _dilettanti_, avait tabli son
spectacle volant sur la grand'place, au pied de l'lphant de marbre
noir. Avec sa grce accoutume, la chvre savante prdisait  une jolie
fille qu'elle se marierait bientt, lorsque Cicio aperut au milieu
de la foule la figure ruse du vieux muletier de Noto. Malgr la
reconnaissance qu'il devait  don Trajan pour l'avoir aid  s'enfuir,
cette apparition donna de l'inquitude au petit chevrier. Tandis que
Barbara faisait sa collecte, Cicio s'approcha du muletier et lui dit 
voix basse:

--Qu'y a-t-il?

--Du danger, rpondit Trajan.

Le spectacle termin, Cicio et le muletier se retirrent dans le coin
de la place de l'Elphant, o se tiennent les loueurs de mules et de
litires.

--Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan.

--Qu'est-il donc arriv?

--Le voici: aprs ta fuite, l'ordinateur a envoy ton dossier
 l'intendance. Un ordre de t'arrter a d partir ce matin par
l'_ordinario_: il sera tout--l'heure  Catane, et ce soir les gendarmes
se mettront  ta poursuite.

--Malheur  moi! s'cria Cicio; et que leur ai-je donc fait?

--Tu vas le savoir. On parle  Syracuse de la fille d'un notaire que tu
as rendue demi-folle. Son amour a pass. Elle veut se marier avec un
autre, et, pour se dfaire de toi, elle t'accuse de lui avoir vol une
pingle d'argent.

--Impossible! dit Cicio en plissant. Que le notaire ait invent cette
calomnie; je le conois; mais Anglica n'a point prt les mains  cette
injustice. Elle m'aime; elle me le rptait encore, il y a huit jours,
sur le toit de sa maison.

--La demi-folie amoureuse peut se gurir en huit jours.

--Mais si Cangia ne m'aime plus, au moins ne doit-elle pas m'accuser
d'une bassesse. C'est elle qui m'a donn son pingle d'argent et sa
ceinture verte.

--Amour, changement, trahison, trois anneaux d'une seule chane, dit le
muletier d'un ton solennel.

Cicio s'appuya contre une borne. Il brisa en morceaux sa baguette de
commandement,  laquelle obissait la docile Gheta, puis il saisit entre
ses bras sa chvre savante en s'criant:

--Il n'y a donc de fidle que les btes?

--Rien que les btes, rpta le vieux Trajan, les chvres et les mules.
Il faut partir, mon garon.

--O aller et que faire?

--Monte dans l'Etna. Au village de Nicolosi, tu demanderas mon confrre
don Gatan le muletier. Tu l'aborderas en lui disant ces paroles: _Ave
Maria_. Il te reconnatra pour un ami et te donnera des avis utiles sur
les moyens d'chapper  la fureur des Carthaginois, peut-tre aussi sur
les moyens de te venger. Adieu; ne soyons pas plus longtemps ensemble
dans ce lieu public. Sainte-Agathe de l'Etna, protgez cet enfant!

Trajan posa sa large main sur la tte du petit chevrier, en manire de
bndiction, et il entra dans le cabaret des muletiers.

--Que sainte Agathe me protge en effet, murmura Cicio, car je suis,
perdu.

La vieille Barbara, ne voyant plus son fils, tait retourne seule  la
maison. Cicio, plong dans ses tristes penses, marcha tout droit devant
lui sans savoir o il allait.

Voil donc, disait-il, ce crime dont on me faisait un mystre? on
m'accusait d'avoir vol l'pingle d'argent et la ceinture de ma
matresse! Lche que je suis! si j'avais obi aux ordres de ma mre en
tuant le juge athnien d'un coup de carabine, j'aurais purg la Sicile
de l'un de ses oppresseurs, et je mourrais moins accabl. Et toi,
perfide Cangia, tu te rjouis d'avoir imagin cet expdient pour te
dbarrasser de moi. Dshonorer celui que tu aimais! que cela excuse bien
ton infidlit!

En se plaignant ainsi, Cicio arriva devant l'glise des Bndictins. La
porte tait ouverte; on clbrait une grand'messe de mariage, et les
votes frmissaient aux sons puissants de l'orgue, chef-d'oeuvre du
clbre Donato, et qui surpasse en beaut les orgues de Trves et de
Fribourg. Le charme de la musique et la saintet du lieu veillant
en lui le sentiment de la pit, Cieio se prosterna sur le parvis de
l'glise,  deux genoux, pour implorer la dmence du ciel; un torrent de
larmes jaillit de ses yeux. Peu  peu sa posture devint plus humble, sa
tte s'inclina vers le sol; il s'appuya des mains sur la pierre, puis
des deux coudes, et finalement il se coucha, le front pos sur ses bras
en cercle, une jambe tendue, l'autre plie, ses longs cheveux plongs
dans la poussire.

Un vieux bndictin s'arrta, sous le portail de l'glise,  contempler
cette image vivante de la douleur. Les mains croises sur sa longue
robe, la tte penche, le bon moine souriait d'un air d'indulgence et de
piti.

Il allait rentrer dans le clotre, lorsqu'un sanglot profond du petit
chevrier lui remua le coeur. Le bndictin attendit avec patience que
Cicio se ft relev.

--Mon enfant, dit-il, si c'est le repentir d'un crime qui cause ta
peine, que ne vas-tu chercher des consolations au confessionnal?

--Je suis innocent, rpondit le jeune homme.

--Tu es donc bien malheureux?

--Au dsespoir, mon pre. Je suis perscut par les trangers, et demain
on me mettra en prison, quoique je n'aie commis aucun crime.

Le vieux moine posa un doigt sur sa bouche pour commander  Cicio le
silence, et il s'loigna en faisant signe au petit chevrier de le
suivre. Il tira ensuite une cl de sa poche, ouvrit la porte du jardin
du couvent, et introduisit Cicio et la fidle Gheta dans un parterre
orn de rosiers grimpants, d'orangers en fleurs et de nfliers du Japon.
Le riche couvent des bndictins de Catane est habit par des moines
instruits et charitables. On a pour eux une grande vnration dans le
pays,  cause de leurs vertus et surtout  cause d'un miracle opr en
leur faveur, dont on peut voir les preuves. Dans la grande ruption de
1669, la lave de l'Etna s'arrta court  quatre pas des murs du couvent,
et se dtourna subitement pour se diriger vers la mer. La bibliothque,
les collections de manuscrits, de marbres et de bronzes antiques des
bndictins de Catane sont les plus belles et les plus curieuses de
la Sicile. Mais Cicio fut particulirement charm par les dlices des
jardins, o l'ombre et l'eau vive rafrachissent l'air, et o poussent
la canne  sucre et le papyrus.

--Mon fils, dit le moine quand il fut seul avec Cicio, je ne suis pas
un ministre des vengeances de la loi. Mes questions ne sont point
insidieuses. La main que je tends aux faibles est celle d'un consolateur
et d'un pre. Elle les conduit vers le Dieu de misricorde, et non pas
 l'chafaud. Tes rponses ne seront pas inscrites sur ces papiers d'o
elles ne sortent que pour accabler le repentir lui-mme. Tu peux me
parler avec franchise. Raconte-moi tes peines et tes fautes; j'y
chercherai un remde.

Cette exhortation paternelle triompha de la dissimulation du petit
chevrier. Il ouvrit son coeur et confia ses secrets au bndictin, en
lui racontant ses amours, son arrestation, sa fuite, son arrive 
Catane et ses projets de fortune. Le moine souriait bnignement; mais
lorsque Cicio en vint  parler de sa dernire rencontre avec don Trajan,
et de l'injuste accusation de l'ordinateur, le visage du saint vieillard
devint plus svre. Le moine fixa sur Cicio un regard pntrant:

--Jeune homme, dit-il, cette pingle d'argent et cette ceinture, les
as-tu vraiment reues et non pas voles?

--Je le jure par mon salut, et je ne voudrais point risquer mon me pour
si peu de chose: la belle Cangia m'a donn ces objets en prsence de son
pre.

Le moine frappa ses deux mains l'une contre l'autre.

--O justice! s'cria-t-il, est-ce ainsi qu'on te respecte! Les insenss!
Pardonne-leur, grand Dieu! ils ne savent ce qu'ils font; mais ne
pardonneras-tu pas aussi le mal caus par leur folie et leur mchancet?
Mon enfant, ajouta le bndictin, je te sauverai. Je vais parler de toi
au pre suprieur, et j'obtiendrai la permission de te cacher dans ce
couvent; mais nous ne pouvons pas donner asile  ta mre.

--Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre
les mains de ses perscuteurs. Il faut la sauver ou succomber avec elle.

--As-tu du courage? reprit le moine: laisse toi conduire  Noto. Je te
recommanderai  un avocat, et ton innocence sera reconnue.

--Mon innocence! ils s'en embarrassent fort peu. Il n'est point
d'innocent aux yeux des juges carthaginois.

--Sicilien que tu es! N'oublieras-tu jamais ta haine et tes prjugs?

--Ma haine? rpondit Cicio avec exaltation, je n'y songeais pas, et ce
sont eux qui m'en ont fait souvenir. Ne pouvait-on me refuser la main
de ma matresse sans m'accuser d'un vol que je n'ai pas commis?
Dois-je aimer ceux qui en veulent  mon honneur,  ma vie? A quoi me
rduisent-ils?  me laisser jeter en prison, ou  me faire brigand. Je
le serai, mon pre.

Le moine baissa la tte:

--Mon fils, dit-il aprs un moment de silence, c'est assez d'tre
fugitif et contumace, sans te faire brigand. Garde au moins ton
innocence. Ne donne pas raison  tes ennemis en commettant des crimes.
Cette crise passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans
les montagnes. Je vais crire au pre suprieur d'un couvent de Nicosia.
Tu trouveras dans ce couvent secours et protection.

Le bon Bndictin remit  Cicio une lettre de recommandation, et lui
souhaita un heureux voyage en lui promettant de prier Dieu pour lui.

Dona Barbara commenait  s'inquiter de l'absence de son fils; elle
attendait devant sa maison, lorsqu'elle vit accourir Cicio suivi de la
fidle Gheta.

--Partons, dit le petit chevrier; ne perdons pas une minute. Je viens de
rencontrer prs de la porte Ferdinanda l'_ordinario_ qui apporte de Noto
l'ordre de nous arrter. Prenez les devants. Montez dans l'Etna. J'ai
une lettre de recommandation d'un bon moine Bndictin; n'oublions pas
non plus l'_Ave Maria_ de l'honnte Trajan; avec cela nous chapperons 
l'ennemi.

--Que parles-tu de lettre et d'_Ave Maria_? demanda la vieille.

--Je vous expliquerai la chose en voyageant. Ne vous amusez pas 
bavarder. Je vous rejoindrai par un dtour sur la route de Nicolosi, car
Gheta et ses cornes d'or sont trop connues pour que je la mne par les
rues.

Au milieu des discours incohrents de son fils, Barbara comprit qu'il
fallait partir. Quoiqu'il lui part incroyable que la justice pt
l'atteindre  quinze lieues de distance, la pense du meurtre de
l'ordinateur lui revint  l'esprit, et la vieille jugea prudent de
s'loigner encore de quelques milles. Tout en murmurant elle se mit
en route, son bton de chne  la main. Lorsqu'elle fut partie, Cicio
s'arma de sa carabine, seul meuble qu'il et apport de Florida; il
sortit ensuite avec sa chvre et se cacha dans le cabaret des muletiers
pour y attendre la nuit. Bien lui prit d'avoir abandonn son domicile,
car au bout d'une heure deux gendarmes s'y prsentrent. Les voisins
s'assemblrent devant la porte et rirent de tout leur coeur, en voyant
que le gibier s'tait enfui.

--Seigneurs gendarmes, dit une commre, la chvre aux cornes d'or prdit
l'avenir, et sait les remdes de toutes les maladies; comment avez-vous
pu croire qu'elle se laisserait conduire en prison?

--Vous pensez donc, demanda un gendarme, que la commission est
prilleuse?

--Si prilleuse, rpondit un marchand de fromage, que je ne voudrais pas
la faire pour six cus  colonnes.

--Eh bien, allons-nous-en. Nous dirons que la chvre s'est encore
envole, comme sur la route de Noto. Ce n'est point notre faute si cette
bte a le diable au corps.

--Et nous sommes prts  certifier qu'elle y a une lgion de diables,
dirent les assistants.

Les gendarmes, sentant leur conscience en repos, s'en retournrent comme
ils taient venus. Cependant,  la chute du jour, l'un d'eux, en se
promenant dans la rue de l'Etna, vit un garon qui se glissait le long
des murs, suivi d'une chvre qu'il tait facile de reconnatre  ses
cornes dores. Ne consultant que son courage, le gendarme se jeta sur
le jeune homme, et le saisit par la manche de sa chemise. Au lieu de
chercher  s'enfuir, Cicio prit l'ennemi entre ses bras, et lui appuya
son menton sur la poitrine, afin de le renverser. Une lutte acharne
s'engagea. Le gendarme tait robuste; mais le petit chevrier tait plus
souple et plus adroit. Pendant la bataille, l'intelligente Gheta comprit
le danger de son matre; elle recula de trois pas en se cabrant, passa
derrire le gendarme, et lui donna dans le jarret un coup de corne si
furieux qu'elle lui fit perdre l'quilibre. Cicio, ayant terrass
son ennemi, lui administra deux coups de poing dans le visage, qui
l'obligrent  lcher prise; le petit chevrier se dgagea, saisit sa
veste et sa carabine, qui taient tombs pendant le combat, et joua des
jambes avec son agilit de seize ans. Les rues de Catane sont larges
et droites; on y peut suivre des yeux pendant longtemps un homme qui
s'enfuit; mais, comme dans toutes les grandes villes de la Sicile,
Catane n'a pas de banlieue: on passe sans transition d'une suite de
palais  un dsert de lave ou  un champ. Des gens qui s'taient arrts
au bruit de la lutte reconnurent Cicio, emport sur les ailes de la
peur. Au bout de la rue de l'Etna, on le vit sauter par-dessus une haie,
et se lancer dans un ddale de sentiers, o il devenait inutile de le
poursuivre. Le gendarme n'avait d'ailleurs aucune envie de courir aprs
le fugitif. Il retourna en boitant  sa caserne, o il raconta le
terrible combat qu'il venait de soutenir, et comme quoi la chvre
endiable l'avait presque perc de part en part avec ses cornes de
mtal.

La cloche de Sainte-Agathe de Catane sonnait le carillon de minuit, qui
ressemble  un glas funbre, lorsque Cicio et sa mre, assis sur le
penchant de l'Etna, regardrent du haut de la rampe de Nicolosi, les
lumires qui brillaient encore dans la ville, comme des tincelles sur
la cendre d'un papier. Cicio tendit son bras d'une faon tragique, en
s'criant:

--J'en prends  tmoin le ciel et la nature entire: je voulais
vivre honntement et sans pch; mais puisque la rage des mchants,
l'injustice des trangers et l'infidlit de ma matresse m'ont rduit
au dsespoir, j'accepte la guerre.

--La guerre, la guerre! rpta la vieille Barbara en agitant son bton
d'un air forcen. La guerre est dclare aux Carthaginois, la guerre
avec le fer et le feu, le couteau et la carabine.



CHAPITRE VII.

Le charmant village de Nicolosi est situ entre la partie cultive de
l'Etna et la zone appele Bosco, pays sauvage et couvert de bois. Les
habitants de Nicolosi sont les cultivateurs de ces jardins productifs et
de ces riches vignobles qui couvrent la base de la montagne. Cicio et
sa mre, accompagns de la chvre jaune, trouvrent le village entier
plong dans le sommeil. La nuit tait chaude et belle; ils se couchrent
sous un hangar public, espce de caravansrail toujours ouvert, o les
bestiaux et leurs guides viennent chercher l'hospitalit en se rendant
des pturages aux marchs des grandes villes. Le jour commenait 
colorer de rouge la tte blanche de l'Etna, quand nos trois aventuriers
demandrent  un paysan la maison du muletier Gatan. On les conduisit
 une curie dans laquelle ils ne virent d'abord que six mules et un
chien. Cicio, pour se conformer aux instructions du vieux Trajan, dit 
haute voix:

_Ave Maria_!

Du milieu d'un tas de paille sortit une figure d'homme  moiti
endormie, qui rpondit en se frottant les yeux:

--_Gratia plena_! Que me veux-tu, jeune homme?

--Je viens vous parler de la part de don Trajan de Noto.

--Sois le bien venu; je suis  toi dans un moment.

Le muletier se lava le visage et les mains dans une _secchia_, et, se
tournant vers le petit chevrier:

--Je te connais, lui dit-il; tu es Cicio. Cette respectable dame est
ta mre, brave Sicilienne, s'il en fut, et voici ta fameuse chvre aux
cornes d'or. Je m'attends depuis huit jours  te voir arriver ici. Tu
as fait une imprudence en t'arrtant  Catane. Ne sais tu pas que la
justice a le bras long et le nez fin? Elle te suivra pas  pas comme un
limier suit un loup; mais nous te trouverons des gtes o les limiers
ne t'atteindront point. Il y a un Dieu pour les gens simples; ton
imprudence t'a servi. La chvre aux cornes d'or a frapp d'tonnement le
vulgaire et de crainte les gendarmes. Sa rputation de sorcellerie
nous sera profitable. Bien des petits tours passeront sur son compte.
Illusions, viandes creuses, jeune homme; tant que les ordinateurs et
autres oiseaux de proie nous viendront de _l-bas_, tu n'as point de
quartier  esprer. Cinq ans de galres, voil ton lot si tu es pris.
Une fois qu'on a vol une pingle d'argent d'un cu, autant vaut
dtrousser un archevque; il y a plus de bnfice.

Mais je n'ai pas vol cette pingle d'argent, interrompit Cicio en
rougissant.

--C'est vrai, je me rappelle ton affaire: on t'a injustement accus:
mais il n'importe, on te prouvera, si on le veut, que tu as emport dans
ta poche l'lphant de Catane et le pont-levis de Syracuse. Si tu dois
tre condamn, que ce soit au moins pour quelque chose. N'ai-je pas
raison, sage dame Barbara?

--Oui, s'cria la vieille avec exaltation, trois fois raison, loquent
Gaetano. Pour cette pingle que nous n'avons pas vole, rendons-leur
cent lames de stylet dans le ventre et cent balles de plomb dans la
tte.

--Mieux que cela, reprit Gatan, ne leur rendons rien, et prenons dans
leur poche cent cus, mille cus et davantage, s'il se peut. Modrez
votre ardeur, dame imptueuse. Il faut aller doucement. Un corps mort
embarrasse, et nous devons viter autant que possible les taches rouges
aux mains. Tant qu'il n'y a que procs-verbaux, chiffons de procdure,
flneries de gendarmes, ce sont des bagatelles qui ne tirent pas 
consquence; mais quand les compagnies de fantassins viennent faire la
_villegiatura_ dans nos montagnes, l'opra devient _seria_, la musique
mal sonnante et les potences font de nos carcasses des balanciers
de pendule. _Basta!_ c'est assez caus. Vous n'tes pas en sret 
Nicolosi; reposez-vous sur cette paille, et partez ensuite pour Aderno.
Vous dormirez  l'auberge _della Gallina_. Demain vous ferez une
longue marche; et ne manquez pas de vous rendre le soir 
Saint-Philippe-d'Argyre. L vous demanderez don Polyphme au cabaret
_del Faggiano_. Don Polyphme est notre matre  tous. N'allez pas
l'ennuyer avec des paroles inutiles. S'il vous parle un peu brusquement,
ne vous en fchez pas. Obissez  tous ses commandements. Ayez l'oeil
aux aguets, l'oreille ouverte, le pied lger, et vous verrez ce que vous
verrez. N'oubliez pas surtout de le saluer par le mot d'ordre: _Ave
Maria_. Dormez une heure, et n'attendez pas que les uniformes paraissent
sur la route de Nicolosi.

Barbara, transporte d'enthousiasme en pensant que son fils allait
devenir brigand, dclara qu'elle ne sentait pas la fatigue, et voulut
partir immdiatement pour Aderno. En conduisant ses mules  l'abreuvoir,
Gatan mit les trois voyageurs dans leur chemin, et leur souhaita bonne
chance. Ce chemin n'tait qu'un mauvais sentier, encombr de pierres et
de ronces, envahi par des masses compactes de cactus, et coup par des
ruisseaux; mais comme il descendait sur le versant occidental de l'Etna,
nos aventuriers marchaient assez vite. Ils voyagrent de compagnie
avec un nier qui leur servit de guide pendant une heure, puis avec un
charbonnier qui sortait du _Bosco_, et finalement, aprs s'tre gars
deux ou trois fois, ils arrivrent avant le soir au bourg d'Aderno.
Grce  la protection de don Gatan, l'hte de la _Gallina_ se mit en
frais de politesse. Il servit  nos aventuriers un plat copieux de choux
et une fiasque de vin de l'Etna. Cicio dormit dans une auge dont on fit
un lit moelleux en l'emplissant de paille; Barbara eut pour chambre une
soupente noire dans laquelle on tala un superbe tas de filasse, et
Gheta coucha sur la litire  ct de son matre. Cette nuit de dlices
remit  neuf les jambes des trois voyageurs, et le lendemain avant
l'aurore, ils partirent pour Saint-Philippe, dispos et en belle humeur.
Vers le milieu de la journe ils quittrent le penchant de l'Etna pour
entrer dans les montagnes de l'intrieur de la Sicile. Aprs le village
de Regalbuto, o ils se reposrent pendant la chaleur, ils trouvrent
ces sites sauvages et magnifiques, ces gorges et ces valles charmantes
o la nature a pris  tche de runir ses appts les plus varis.
La vgtation du nord mle  celle du midi forme les plus tranges
contrastes. Le chne tend ses branches vigoureuses non loin des rameaux
de l'oranger; le platane et le tulipier vivent en bons voisins avec le
chtaigner. Sur les hauteurs, on aperoit quelques pins-parasols, et
plus bas le laurier rose et le grenadier ouvrent leurs fleurs dlicates.
Les figuiers d'Inde s'entrelacent comme des serpents, et leurs larges
raquettes forment des groupes bizarres comme les batailles de Callot.
Cicio et sa mre grimpaient avec ardeur dans ces dserts montueux en
suivant les bords d'un torrent; et la chvre, anime par un vague parfum
de libert, dpensait en gambades le superflu de ses forces.

L'Anglus tait sonn depuis longtemps, quand les trois voyageurs
arrivrent au cabaret _del Foggiano_, situ hors des murs de
Saint-Philippe d'Argyre. Cicio ayant demand don Polyphme, l'hte du
cabaret indiqua du pouce de sa main droite une table devant laquelle
taient assis quatre gaillards de tailles athltiques. Le petit chevrier
s'avana d'un air rsolu, en prononant  voix basse _l'Ave Maria_ qui
lui servait de passeport. L'un des quatre buveurs se leva, en rpondant
_gracia plena_, et Cicio vit en face de lui le personnage respectable de
don Polyphme. C'tait un colosse couleur de rglisse, avec des yeux de
taureau, des paules d'lphant et une barbe de bouc. Sa large bouche,
 demi voile par une paisse moustache rousse, avait une expression
singulire de frocit picurienne. Une fort de cheveux crpus lui
poussait jusqu' moiti du front. Son nez aquilin et ses mains petites
comme celles d'une femme corrigeaient par un peu de distinction la
brutalit de sa personne. A travers sa chemise entrebille, on voyait
sa poitrine velue. A son dos tait attach un fragment de robe de
chambre grossirement taill en manire de manteau, et qu'il avait vol
dans quelque bagage. Un couteau de chasse  poigne de corne pendait 
son ct, fix dans la ceinture de laine rouge au moyen d'un bout de
ficelle. La gaine de ce couteau tait d'corce d'arbre, et se terminait
 la pointe par un gros d  coudre. Des bandelettes de drap vert
croises sur les jambes et des chaussures en forme de coquilles
compltaient cette rare toilette. Les trois compagnons de don Polyphme
taient vtus d'une faon non moins htroclite. L'un portait un chapeau
de soie luisant, l'autre un gilet de velours, et le troisime un habit
fait  Paris ou  Londres; mais dont il avait coup les manches pour
tre plus  l'aise. Ce mlange de neuf et de guenilles, o le butin
jurait  ct du dnment, tmoignait de la profession de ces galants
hommes, et composait, en somme, la runion la plus brigande qui fut
jamais.

Don Polyphme examina Cicio des pieds  la tte, en fronant le sourcil,
et comme s'il et voulu lire au fond de l'me de ce novice, il pria l'un
de ses compagnons d'approcher la lumire. L'un des bandits prit sur la
table une mauvaise lampe  deux becs et la soutint  la hauteur du front
du petit chevrier.

--Jeune homme, dit le chef avec ironie, tu es un nigaud. Tu as donn
dans un panneau  attraper les lapins. Notre compre Ignace, le sorcier,
a besoin du sang d'un garon de seize ans pour faire un baume magique,
et on va te couper la gorge dans un moment.

--Nous verrons, rpondit Cicio sans changer de visage.

--Cependant je te ferai grce de la vie, si tu veux nous abandonner ta
vieille mre, pour qu'on la saigne en ton lieu et place.

--Vous ne toucherez Barbara du bout du doigt qu'aprs m'avoir coup en
morceaux. Tout grand que vous tes, je ne vous crains pas.

--Cette rponse-l vaut mieux qu'un sermon en trois points. Matre
Ignace, que penses-tu de ce petit compre?

--Il parat sage comme Ulysse et fier comme Bajazet, rpondit matre
Ignace.

--Jeune homme, reprit le chef, je vois que tu as du coeur. Mais si on te
serrait les pouces avec une corde en le demandant ce que tu ne voudrais
pas dire, comment se comporterait ta langue?

--Ma langue serait lie du mme cordon que mes pouces, ou si elle cdait
au mal, ma volont resterait derrire elle, qui lui soufflerait ses
rponses, et si la vrit tait jaune comme un citron, je saurais la
montrer blanche comme le lait, ou tout au moins de couleur douteuse
comme un fruit vert.

--Tu as mis le doigt sur le noeud, jeune homme. Si j'avais un fils, je
le voudrais comme toi, beau, robuste et savant de naissance. Nous te
dispensons de l'apprentissage et tu auras part  la premire capture.

Don Polyphme se tourna vers ses compagnons.

--Seigneurs cavaliers, leur dit-il, je prsente  vos excellences le
jeune Cicio, garon plein de courage, qui vient de rpondre  mes
questions comme un livre ouvert. Pour frapper les imaginations
sensibles, il nous manquait un brin de sorcellerie; le voil trouv.
Cette chvre aux cornes d'or est dj clbre dans la plaine de Catane
et l'intendance de Noto. Elle rpandra la terreur dans nos montagnes.
A notre premire expdition, nous la mettrons  l'avant-garde. J'ai
ou-dire qu'autrefois des brigands ont ainsi tir un grand parti d'un
taureau que le gnral Thse prit la peine de venir tuer lui-mme par
le bateau-poste de Naples; si bien donc que nous allons vider quelques
fiasques en l'honneur du jeune Cicio, de la digne mre qui l'a mis au
monde, et de sa chre philosophie.

On apporta des fiasques d'excellent Marsala, de Calabrese et de
Moscatelle de Syracuse. Cicio n'en eut pas plus tt aval trois verres,
qu'il se sentit le feu aux oreilles, le brigandage dans le coeur, et
autant d'estime pour don Polyphme que si ce bandit et t Pluton en
personne.

Matre Ignace, chauff par le vin, voulut  son tour faire la leon au
novice, et lui enseigna d'une faon diffuse et peu claire comment on s'y
prenait pour arrter une chaise de poste, comme quoi on se comportait
poliment  l'gard des femmes, sans cruaut  l'gard des hommes
dociles, et impitoyablement envers ceux qui s'avisaient de rsister;
comme quoi on ne devait point voler de bestiaux,  moins qu'ils ne
fussent bien connus pour appartenir  un fonctionnaire public.

--Le paysan, ajouta matre Ignace, tant notre Sauveur dans les moments
de danger, il ne faut jamais le molester, ni faire la cour  sa femme.
Un honnte brigand doit payer comptant ce qu'il dpense  l'_osteria_,
laisser passer le piton et les nes, n'arrter les mules qu' bon
escient, baiser la main aux jolies filles, et respecter les curs pour
obtenir l'absolution le jour o on le mne  reculons vers le poteau
suprme.

Les autres compagnons de don Polyphme voulurent aussi faire les beaux
esprits; mais ils ne dirent que de lourdes plaisanteries qui auraient
inspir du dgot  Cicio, si le vin n'et troubl ses sens. Pour
le divertissement de ses nouveaux amis, le petit chevrier donna une
reprsentation des gentillesses de Gheta. La chvre jaune eut un succs
plus brillant que la premire danseuse d'un thtre royal; il ne lui
manqua, pour tre rappele vingt fois sur la scne au milieu d'une pluie
de bouquets, que des spectateurs d'une condition plus leve.

Il restait  peine quelques gouttes au fond des bouteilles lorsqu'un
cinquime bandit entra tout hors d'haleine dans le cabaret:

--Seigneurs cavaliers, dit-il, des feux sont allums sur les hauteurs
dans la direction de Stilla. Ce sont des voyageurs de Catane qu'on nous
annonce.

--_Va bene_! dit le chef en chargeant sa pipe, Cicio le mignon fera ses
premires armes demain.



CHAPITRE VIII.

Laissons pour un moment Cicio dans la compagnie peu chrtienne o il
s'tait introduit avec tant d'avantages, et revenons  la pauvre Cangia,
toujours assise sur le toit de la maison paternelle. Depuis le dpart
de son amant, elle s'ennuyait comme Calypso. Son inquitude lui
reprsentait le petit chevrier faisant l'admiration des grandes villes
et inspirant de l'amour  toutes les riches hritires de Palerme. Les
bonnes gens du voisinage, en voyant la fille de Mast'-Andr dans son
boudoir arien, les cheveux orns de girofles sauvages, le visage
rveur et mlancolique, haussaient les paules avec compassion et
disaient dans leur style potique que c'tait grand dommage qu'une si
belle personne ft marie avec le chagrin. On donnait avis au notaire de
la _demi-folie_ qui travaillait visiblement sa fille, et on engageait en
place publique! Ah! si un tel malheur m'arrive, il faudra en mourir.

La jeune fille saisit entre ses petites mains la grosse main de don
Trajan:

--Ecoute-moi, reprit-elle avec passion: tu m'as ruine; tu dois me
secourir. Au milieu de la douleur qui m'accable, je me flicite encore
d'avoir dcouvert la vrit. Je ne puis souffrir que Cicio me croie
infidle, ni qu'on l'accuse de m'a voir vol ce que je lui ai donn
volontairement. Il faut que je sois  ses cts pour rpondre  ses
juges. Je veux qu'on m'arrte avec lui. Conduis-moi dans les montagnes.
Courons  sa recherche. Prpare tes mules et partons.

--Hlas! signorina, courir, partir, cela est bientt dit. Vous tes une
enfant, et si je vous enlve ainsi  votre papa, j'aurai des dmls
avec les robes noires. Cependant je voudrais vous satisfaire. Vous voyez
bien l bas ces deux trangers qui ont l'air de dormir debout: ce sont
des Anglais et je leur propose une excursion dans les montagnes. L'un
veut aller en _lettiga_ et l'autre sur un mulet. S'ils acceptent ma
proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je
feindrai de croire que vous tes de leur compagnie[1]. Malheureusement,
depuis une heure que je prche ces deux statues, il ne leur est pas
sorti quatre paroles du gosier. Ne bougez; je vais faire un dernier
Effort.

[Note 1: La _lettiga_ ne contient que deux personnes assises en face
l'une de l'autre.]

Le vieux Trajan s'approcha, le chapeau  la main, d'un Anglais qui
fumait son cigare sous le portique de l'auberge _del Sole_.

--Eh bien, signor, dit-il, avez-vous rflchi? Avez-vous enfin compris
que vous ne trouverez jamais une occasion meilleure de visiter nos
superbes montagnes? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide!
Trajan (c'est mon nom) sait faire la cuisine, pourvoir  tout, choisir
les gtes pour le dormir et le _rinfresco_, prdire comme un almanach le
beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu, dterrer de
la neige en plein midi pour rafrachir les boissons...

L'Anglais, qui n'entendait pas un mot d'italien, regarda le muletier
d'un air souponneux, et appela dans sa langue son compagnon de voyage,
qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan
rpta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une
traduction abrge.

--Cet homme sait-il faire le th? demanda l'Anglais qui fumait un
cigare.

--Il n'a point parl de th, rpondit l'Anglais qui se curait les
ongles.

--A-t-il dit si l'on pouvait mettre dans la lettiga, sans en tre
incommod, deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

--Il n'a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils.

--Alors je ne pars point.

--Ni moi non plus.

Les deux Anglais recommencrent paisiblement l'un  fumer son cigare
et l'autre  se curer les ongles. Don Trajan, avec cette patience
infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau  la
main en face des deux trangers. Tout  coup son regard de lynx pera
les corces impermables et saisit au vol la pense qui se tranait
comme une tortue dans ces cervelles glaces. Sans faire un mouvement, le
vieux muletier dit  voix basse  la jeune fille:

--En route! je vois dans leurs yeux que nous allons partir.

En effet, l'Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les
ongles, et lui dit:

--On pourrait demander  cet homme s'il sait faire le th, et s'il y
a de la place dans la _lettiga_ pour les deux parapluies et les deux
cannes-fauteuils.

Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante
question:

_Altro!_ s'cria Trajan, je sais faire le th, le caf, le chocolat,
la soupe, l'omelette et le riz aux _piselli_ mieux que le cuisinier du
Saint-Pre. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu'il en
peut tenir trois douzaines dans ma _lettiga_ sans qu'il y paraisse.

--Georges, dit l'Anglais qui se curait les ongles, qu'en pensez-vous?

--Nous pouvons partir, William, rpondit celui qui fumait son cigare, 
moins pourtant qu'il n'y ait des brigands dans les montagnes.

Lorsqu'on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux
tonns comme s'il n'et jamais entendu ce mot-l. Cette ignorance parut
aux deux trangers la meilleure garantie de la sret des routes. Sir
George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et
sir William ne rclama qu'un quart d'heure de loisir pour fermer son
ncessaire de toilette. Cangia tait partie pour chercher son petit
bagage et tout ce qu'elle possdait en argent et en bijoux. Don Trajan
chargea sur le dos d'un mulet les coffres, botes, sacs et cartons des
deux voyageurs.

Il tait neuf heures du matin; le grand caf de la rue Mastranza
se remplissait de monde, et Mast'-Andr en personne y jouait  la
_bazzica_, en buvant une limonade, lorsqu'une jeune fille enveloppe
jusqu'aux yeux dans sa mante noire passa tout auprs de l'illustre
notaire:

--Voil, dit un jeune homme, une fire toppatelle qui ne va pas 
confesse.

--Elle va au bain, dit un autre, puisqu'elle porte sous sa mante un
paquet.

--De ce pas l et avec cet air agit? dit un troisime, je gagerais bien
que c'est  l'amour qu'elle va faire ses dvotions.

--Confesse, bain, amour, murmura Mast'-Andr en abattant ses cartes,
moi, j'ai gagn la partie, et je vais  mes affaires et  ma boutique,
comme la fine toppatelle.

Don Trajan avait achev les prparatifs de dpart. Sir William avait
enfourch son mulet et prenait dj les devants. Sir George, grimp sur
une chaise, mettait un pied dans la _lettiga_ et le retirait aussitt,
craignant qu'un mouvement des mules ne le ft tomber avant qu'il pt
s'introduire dans cette bote. Il maugrait entre ses dents contre cette
faon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux
chemins de fer et aux routes  la Mac-Adam. Don Trajan mit fin  ses
hsitations en le poussant dans la _lettiga_ comme un paquet. Le vieux
muletier souleva ensuit Anglica par la taille, et l'installa, sans
dire mot  la seconde place, en face de l'Anglais stupfait de tant de
hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le _hura!_ de
Trajan firent partir l'quipage.

Il faut avouer que la lettiga est un vhicule peu agrable; si les deux
mules qui la portent ne marchent point au mme pas, il rsulte de ce
dfaut d'ensemble un double mouvement d'oscillation que tout le monde ne
peut pas endurer. En outre, si l'une des mules vient  tomber, il y a
beaucoup de chances pour que la bote s'chappe de ses deux supports,
et ce _draillement_ n'est pas sans danger quand il arrive au bord des
prcipices ou des torrents; cependant, les accidents sont rares,
grce aux jambes excellentes des mulets et  l'exprience des guides.
L'Anglais fut d'abord distrait de son indignation par la brusquerie du
dpart et le _ballotement_ de la lettiga; mais  la porte de la ville,
sir George sortit sa tte par la portire et appela de toutes ses forces
son compagnon de voyage. Il se plaignit amrement de l'audace de
Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans
permission. Sir William, transport de fureur  cette dcouverte, se
tourna vers le muletier en le menaant de sa canne.

--Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donn une place dans cette
lettiga?

--Regardez donc, rpondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse,
et dites un peu si vous n'tes pas fortun de voyager dans cette
compagnie-l?

--Il n'y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tienne, reprit l'Anglais;
nous avons pay, il nous faut la lettiga entire.

--Signor, rpliqua Trajan, ne vous fchez pas; j'ai voulu prouver  vos
Excellences qu'il y avait de la place pour bien autre chose que deux
parapluies et deux cannes-fauteuils.

--Vous tes un insolent et un fourbe, s'cria l'Anglais. Nous avons
pay, faites descendre cette personne.

--Comme il vous plaira, signor, dit Trajan; mais je vous avertis que
cette jeune fille nous est ncessaire. Vous vous tes dcids  partir
trop tard pour arriver aujourd'hui  Catane. Nous serons obligs de
passer la nuit dans un village, ou au _Fondaco della Palma_, espce de
grange o l'on ne trouve pas de vivres. J'achterai des volailles et
d'autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets,
dressera le couvert, tandis que j'allumerai le feu. Elle sera mon aide
de cuisine; elle changera les assiettes et vous servira le th, car je
ne pourrais tout faire  la fois; si nous la laissons  Syracuse, vous
attendrez le dner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront
pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet
ou si vos bretelles viennent  se rompre, la petite a du fil et des
aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et
je sais bien ce que je fais.

--Je crois que cet homme a raison, dit sir William.

--Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la
_ricotta_, ce fromage blanc si estim dont tous les trangers se
rgalent en Sicile?

--J'aime beaucoup la ricotta.

--Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement; et dans les
montagnes, o nous aurons du lait excellent, elle vous prparera des
fromages  vous lcher les doigts.

--George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune
fille; elle changera les assiettes et nous fera de la _ricotta_.

Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se
contenta de lancer  sa compagne de voyage des regards svres, o le
reproche tait tempr par la pense du fromage blanc et des assiettes
changes.

Les deux routes de Syracuse  Catane, si on peut appeler routes des
champs et des dserts, passaient, en 1842, l'une par Lentini et l'autre
par Lagnone. Don Trajan, qui n'tait pas sans inquitude au sujet de
l'quipe de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisime
chemin qu'il n'eut pas de peine  improviser. C'tait un moyen sr
d'chapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite
caravane sur Mililli, et s'arrta le soir dans un village appel
Bagnara, situ au-del des marais de Lentini. A force d'industrie, le
muletier vint  bout de prparer un souper mangeable. Les deux Anglais
eurent la ricotta qu'ils dsiraient, du vin de Marsala, des lits un
peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plat et les
assiettes, Don Trajan, craignant que l'_ordinario_ n'apportt dans
la nuit un ordre d'arrter  Catane la belle fugitive, trouva les
meilleures raisons pour persuader  ses voyageurs de ne pas entrer dans
cette ville.

Son loquence et sa logique dmontrrent clairement qu'il tait plus
agrable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher
vers Paterno et Stilla, o commencent les montagnes. Quand il eut
russi  faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de
l'_osteria_ et se rendit  la nuit hors du village. Du bout de sa perche
il frappa doucement  la fentre d'une maisonnette couverte en chaume.
Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui tait l?

--_Ave Maria_! dit Trajan  voix basse. J'ai de la pte trangre avec
moi.

--Des gens riches? demanda le paysan.

--Riches assez. Le bagage est copieux; les malles sont pesantes.

--Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline.

--N'y manque pas. Don Polyphme te gardera scrupuleusement ta part du
butin.

--Dites lui que j'irai chercher cette part dimanche  Saint-Philippe, et
bonne chance!

Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta
une provision  l'_osteria_, afin d'expliquer la courte absence qu'il
venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient
ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la
fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux
allums sur les montagnes dans la direction de Stilla; il souhaita une
heureuse nuit  ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses
mules, o il s'endormit bientt d'un sommeil  faire envie au plus
honnte homme du monde.



CHAPITRE IX.

La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, sir George
enfonc dans sa lettiga et ne disant mot, sir William sur son mulet et
ne pensant  rien, Cangia rvant  ses amours, et le muletier chantant
des airs du pays, accompagn par les clochettes de l'quipage. On
s'arrta pour djener  Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour
arriver plus tt  Saint-Philippe-d'Argyre. Vers le milieu du jour nos
voyageurs entrrent dans ce pays sauvage o Cicio et sa mre avaient
pass la veille. A la vue de cette vgtation puissante et de ces
solitudes, o la nature mettait  nu ses charmes, comme Diane au bain,
les deux Anglais prouvrent peut-tre un semblant d'motion, car sir
William, qui n'avait encore rien dit, s'cria:

--Trs joli!

A quoi sir George rpondit avec beaucoup de justesse:

--Trs joli, en vrit!

Dans un dfil troit, don Trajan posa le bout de sa perche devant le
nez de la premire mule; le convoi s'arrta, et le muletier, aprs avoir
fait une douzaine de signes de croix, tourna vers sir William un visage
si boulevers que l'Anglais en conut de l'inquitude et demanda s'il y
avait quelque danger. Sans pouvoir rpondre, Trajan montra du doigt une
petite esplanade claire par le soleil et sur laquelle on voyait une
chvre jaune dont les cornes brillaient comme de l'or.

--Eh bien? dit sir William.

--Signor, la chvre... hlas!... c'est un signe d'accident, dit le
muletier en bgayant.

--Comment l'entendez-vous? demanda l'Anglais. Est-ce un prsage, une
superstition, une chose surnaturelle?

--Surnaturelle s'il en fut, reprit Trajan, superstition si vous voulez;
mais quand on rencontre la chvre jaune on n'arrive pas  Saint-Philippe
pour une cause ou pour une autre. Signor, il convient de retourner en
arrire.

--Si nous retournons en arrire, dit l'Anglais, il est certain que nous
n'arriverons pas  Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat,
et nous avons pay d'avance la moiti du prix; vous devez marcher.

--Jsus! s'cria le muletier, voil comme sont tous ces trangers:
ils ne croient  rien; ils n'ont point de religion; ils ne font leurs
prires ni soir ni matin, et quand le ciel les avertit d'un malheur, ils
vous ordonnent de marcher.

Don Trajan tremblait de tous ses membres; et son masque surpassait en
grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types napolitains de la
poltronnerie. Sir William en perdit son srieux.

--George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide.

La face de sir George sortit de la lettiga, et les deux Anglais firent
un de ces rires homriques dont retentissent les tavernes de Londres.

--Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu'
vous-mmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque prcipice,
nous perdrons nos bagages; mes mules priront; je serai ruin, et si
vous en tes quittes pour une jambe casse, vous devrez un cadeau  la
madone des muletiers.

--Tout cela parce que nous avons vu une chvre! dit sir William.

--La belle finesse! rpondit Trajan. Je vois aussi bien que vous que
c'est une chvre; mais si l'on vous dit que cette chvre est ensorcele,
qu'elle a t arrte deux fois, et qu'elle a chapp aux soldats,
bless un gendarme, enlev son matre dans les airs, dans sur les
places publiques, ordonn des remdes aux malades, et prdit l'avenir,
vos Excellences riront sans doute encore.

Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon coeur que leurs grosses
poitrines en tremblaient.

--Allez en avant, muletier, rpta sir William, et ne craignez rien.
Nous paierons le dgt s'il arrive malheur.

--Et le dgt de mon me, et mon salut si je meurs?

--Nous paierons tout.

--A la bonne heure. Je ne rsiste plus.

Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de
cent pas, la chvre jaune apparut sur un autre point du paysage; on la
vit traverser un sentier, descendre le long d'un torrent, et sauter par
dessus des buissons. Trajan rcitait ses litanies en poussant de gros
soupirs; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il
n'osait s'arrter. On arriva ainsi jusqu'au milieu du dfil. Tout 
coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux
Anglais firent des grimaces presqu'aussi belles que celles de Trajan.
De chaque ct du sentier o grimpait le convoi taient deux hommes mal
vtus, la carabine sur l'paule, le visage couvert d'un crpe noir, 
travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. A dix pas de la
lettiga sortit des broussailles une espce de colosse, accoutr comme
ses compagnons, qui s'avana au devant des voyageurs, en cherchant 
se donner des airs de civilit auxquels sa sauvage personne avait
grand'peine  se prter.

--Trs illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous
supplie de ne pas vous effrayer. Nous n'en voulons, mes amis et moi,
qu' votre argent et  vos bagages. Si vous tes complaisants, je jure
Dieu qu'il ne vous sera pas arrach un cheveu de la tte. Ayez seulement
la bont de mettre pied  terre et de vider vos poches.

--Au nom du ciel! s'cria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez
pas de rsister, vous nous feriez tous massacrer.

Mais sir William releva firement la tte et apostropha le brigand du
ton le plus nergique:

--Si vous touchez  nos bagages, dit-il, je me plaindrai  l'ambassadeur
d'Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le mritez.
Retirez-vous, brigands; je vous dfends d'approcher de moi.

--Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, rpondit Polyphme,
car c'tait lui, je suis dispens des gards et de la politesse, et je
vais exercer mon mtier dans toute sa rigueur.

En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitt, les quatre
bandits posts aux deux cts du chemin, s'lancrent vivement sur
le mulet aux bagages, en dtachrent les malles et cartons, qu'ils
emportrent sur leurs paules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir
William par le bras, tandis qu'un troisime lui tait son habit et son
gilet, s'emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un
tour de main, l'Anglais rcalcitrant se trouva en manches de chemise,
tant les brigands taient d'habiles valets de chambre. La toilette de
sir George fut acheve avec promptitude, ses poches retournes, sa
montre et ses bagues enleves. La lettiga fut fouille; mais on y laissa
les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu'un tui de
cuir, contenant un drapeau roul, dont les bandits n'avaient que faire;
c'tait le pavillon de sa majest Britannique. Sir William ne voyageait
point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manire
de supplment au passeport. Sir George, dans un mouvement d'indignation,
adressa aux voleurs un discours plein de violence, o il les traita de
blitres et de canailles, mais comme il s'exprimait en anglais, ses
frais d'loquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des
gmissements  mouvoir les pierres, et se lamentait sur sa rputation
compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphme, ennuy
de ses cris, le frappa d'un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de
se taire, et sir William, touch de sa douleur, essaya de le consoler,
en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite,
malgr cette fcheuse aventure.

Pendant tout ce dsordre, Cangia, qui avait compris la comdie joue par
le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annonc par l'apparition
de la chvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta
lgrement hors de la lettiga et s'approcha de don Polyphme.

--Seigneur capitaine, lui dit-elle, n'avez-vous pas dans votre troupe un
gentil garon appel Cicio, nouvellement arriv dans ces montagnes avec
la vielle Barbara, sa mre?

--Oui-d, ma belle enfant, rpondit le brigand; vous tes la fille de
Mast'-Andr le notaire, et vous venez tout exprs de Syracuse pour dire
 Cicio que vous l'aimez encore.

--Prcisment, seigneur capitaine.

--Eh bien, allez l-bas, derrire ce gros rocher; vous y trouverez votre
amoureux.

Cangia revint  la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa
mante de l'air d'une personne parvenue au terme de son voyage et courut
en sautillant vers le quartier gnral des bandits. Les deux Anglais,
compltement dvaliss, taient remonts, l'un sur son mulet, l'autre
dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir
George demanda o tait sa compagne de voyage.

--Ne vous en embarrassez pas, rpondit le guide; les brigands
considrent les jolies filles comme du butin.

--Je suis fch, dit sir William, trs fch que les voleurs aient
enlev cette petite; elle prparait bien le th, et servait comme il
faut les plats et les assiettes.

Trajan fit observer que les brigands ayant emport la provision de th,
la jeune fille devenait inutile; cette remarque calma les regrets des
deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l'quipage
au grand trot, et bientt le bruit des clochettes s'teignit dans la
direction de Saint-Philippe d'Argyre.

Toute autre fille de notaire que la belle Cangia et prouv quelque
frayeur dans la compagnie des brigands; mais l'amour ne laissait pas de
place  la peur dans l'me de notre hrone. En arrivant derrire le
quartier de roche o l'on avait transport le butin, Cangia trouva Cicio
et sa mre avec la rserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son
amie entre ses bras; la jeune fille prit dans ses deux mains la tte de
son amant, et tous deux se mirent  pleurer et  parler  la fois, sans
prendre garde aux tmoins qui les regardaient:

--Ingrat, disait Cangia, injuste coeur, tu as dout de ma tendresse;
tu m'as crue infidle. Tu t'es laiss tromper par les mensonges des
mchants. Vois  quelles extrmits tu m'as pousse. Je devrais te
gronder; mais je n'en ai pas le courage, parce que je t'aime trop, et je
t'aime parce que tu es beau. C'est ce qui fait mon malheur et ma folie.
Dieu sait ce qu'on va penser de la pauvre Cangia qui a quitt son pre!
Je viens partager ta misre, et te dfendre contre tes juges; il faudra
bien que l'on m'coute quand j'attesterai que c'est moi qui t'ai donn
l'pingle d'argent.

--Chre Cangia, disait en mme temps Cicio avec non moins de volubilit,
vous voil donc auprs de moi! En voulant me perdre, mes ennemis ont
fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus.
Nous vivrons dans les montagnes avec ces honntes brigands, et nous
chercherons un cur pour bnir notre union...

Don Polyphme interrompit Cicio en lui frappant sur l'paule.

--Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m'intressent et
je regrette de vous ter vos illusions; mais nous ne sommes pas au temps
de Pyrame et Sigisb, ces amants fidles qu'un lion a dvors. La fille
de Mast'-Andr, le notaire, ne peut pas rester parmi nous.

--Et pourquoi? demanda Cangia.

--Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne
conviennent pas  une signorina leve dans du coton; parce que
d'ailleurs, elle serait pour nous un sujet d'inquitudes.

--Vous ne connaissez point les femmes, s'cria la vieille Barbara; quand
l'amour est au fond de leur coeur, il n'y a pas de hros qui puisse les
galer en courage et en patience. La belle, la divine Anglica, cette
crature si tendre et si dlicate, sera brigande comme moi, brigande
acharne, implacable aux Carthaginois.

--Tchez donc de me comprendre, reprit don Polyphme: on se console
d'avoir t vol; on achte d'autres habits et des bagages neufs; on
crit  sa famille pour avoir de l'argent; mais un pre n'oublie pas
la perte de sa fille; il s'adresse aux autorits; il crie et tempte
jusqu' ce qu'on lui rende son enfant, et les fantassins viendraient
nous redemander ce gibier trop mignon pour des coquins comme nous. La
divine Cangia mangera du pain des brigands pendant deux ou trois jours;
je ne lui refuse pas le plaisir de voir son amant; mais il faudra tre
raisonnable et retourner ensuite chez le papa. Quant au vaillant Cicio,
il raffermira son coeur contre les faiblesses de l'amour et triomphera
de lui-mme, comme Titus, cet empereur d'Orient qui aimait la belle
Brnice, et qui eut le courage de s'en sparer. Voil qui est dit, et
silence l-dessus!  prsent, mes amis, partageons le butin en tout bien
et toute justice.

On ouvrit les malles, et les bandits se partagrent les dpouilles des
deux Anglais avec plus de bonne foi que des hritiers accompagns du
juge de paix. On trouva une somme considrable en pices d'or de Naples,
et Cicio reut pour sa part douze ducats. On procda ensuite  la
distribution du linge et des habits. Le petit chevrier eut encore des
chemises, des mouchoirs, et un habit noir qui avait figur, le mois
prcdent,  Chiala, dans le salua de l'ambassade d'Angleterre  Naples.
L'un des brigands prit les objets de toilette et autres articles
inutiles pour les aller vendre pendant la nuit  un receleur domicili 
Stilla. Le partage achev, don Polyphme prit la parole:

--Seigneurs cavaliers, dit-il, quoique les autorits de Saint-Philippe
ne soient pas  craindre, il est sage, aprs une expdition comme
celle-ci, de changer de thtre. Nous irons coucher ce soir  Lonforte,
dans le coeur des montagnes, et notre premier exploit aura lieu sur la
route de Messine  Palerme. Maintenant, faites avancer les btes de
somme pour transporter le butin, et qu'on donne un ne  la divine fille
du notaire Mast'-Andr.

La belle Cangia monta sur l'ne si galamment offert par le bandit, et
on se dirigea vers Lonforte. Cette petite ville est situe au point de
jonction des deux grandes chanes qui s'tendent l'une vers Messine et
l'autre vers le cap Passaro, en formant un vaste triangle entre les
cts duquel l'Etna se trouve embrass. Une troisime chane part du
mme centre pour descendre vers Palerme et Trapani. Ces montagnes ont
servi de refuge aux Siciliens poursuivis ou insurgs sous les diverses
dominations des Arabes, des Normands ou des Espagnols; aussi don
Polyphme et ses amis y dormaient-ils avec scurit, loin de la police
de Naples. Des paysans que la bande avait affilis reurent en dpt le
butin et donnrent des lits aux brigands pour la nuit. Cangia partagea
la chambre de la fille d'un bcheron, et Cicio coucha sur la paille
avec la fidle Gheta tendue  ses pieds. Avant de s'endormir, le petit
chevrier jeta un regard d'admiration et de crainte sur l'habit noir
drob aux Anglais, et sur ses pices d'or.

--J'ai tout ce que mon coeur a dsir, dit-il en soupirant: je possde
un bel habit et de l'argent dans ma poche; je repose sous le mme toit
que ma matresse; mais, hlas! tout cela, matresse, habit noir et
argent, c'est du bien vol!



CHAPITRE X.

Cependant sir George et sir William, en arrivant  Saint-Philippe
d'Argyre, ne manqurent pas de faire grand bruit de leur msaventure.
Ils commencrent par s'installer dans une _osteria_ et par y arborer 
leur fentre le pavillon d'Angleterre, comme si leur bagage enlev et
t le cas d'une guerre europenne. Cette nergique dmonstration amusa
les habitants du bourg, qui vinrent considrer le drapeau dploy; mais
il n'en rsulta pas d'autre effet. La marchausse de l'endroit refusa
de courir aprs les voleurs, de peur de mauvaise rencontre; elle
conseilla sagement aux deux voyageurs de prendre patience et d'aller en
plerinage remercier Sainte-Rosalie de Palerme de leur avoir sauv la
vie par grce particulire. Les autorits avaient ferm leurs bureaux
 l'heure de l'Angelus, et remirent au lendemain le procs-verbal, en
souhaitant aux seigneurs anglais le _felicissima notte_. Sir George et
sir William eurent beau crier, on ne les couta point; c'est pourquoi
ils changrent leurs batteries. Il y a de Catane  Messine une grande
route en bon tat, avec service de poste; un exprs largement pay
partit avec une lettre pour le consul d'Angleterre, et se rendit 
Jaci-Reale, o il attendit le courrier de nuit, qui le conduisit 
Messine en neuf heures. Le consul anglais renvoya l'exprs avec du
linge, des habits et quelque argent, puis il courut  l'intendance
demander justice Le gouverneur militaire fut appel: il promit de faire
poursuivre  outrance les malfaiteurs. Le courrier de jour rapporta
l'ordre de dtacher des garnisons de Catane et d'Augusta deux pelotons
d'infanterie lgre, et de les expdier sur Saint-Philippe et Lonforte
pour y cerner don Polyphme et sa bande. Le recleur de Stilla, en
se rendant  Taormine, dans le dessein de passer en Calabre, afin de
dpayser un peu les objets vols, rencontra l'un des dtachements
militaires  l'entre des montagnes, et rebroussa chemin aussitt pour
avertir ses bons amis du danger qui les menaait.

Cicio et Cangia vivaient depuis deux jours chez un bucheron des environs
de Lonforte, parmi des voleurs bienveillants, et dans les sites les
plus pittoresques du monde. La puissance du moment prsent est grande
sur les organisations mridionales, et nos amants avaient oubli qu'il
existait des notaires, des juges et une Syracuse, tant le plaisir d'tre
ensemble absorbait leurs penses. Don Polyphme et Barbara souriaient de
leurs amours naves, et comme le seigneur capitaine ne parlait plus de
renvoyer la jeune fille  son pre, les deux amants se croyaient runis
pour toujours. La troupe entire des brigands s'endormait dans les
dlices de Lonforte, lorsque le receleur de Stilla vint annoncer que
l'infanterie lgre n'tait qu' six lieues de marche. A cette nouvelle,
aucun signe d'altration ne parut sur le visage de don Polyphme. Le
capitaine se promena de long en large. Il vida une fiasque de vin noir,
caressa le manche de sa carabine, et se donna un coup de poing sur le
front. Ce fut assez pour faire sortir de sa cervelle un projet hardi,
comme Minerve toute arme sortit du crne de Jupiter. Le brigand fit
retentir son sifflet pour assembler ses amis:

--Seigneurs cavaliers, leur dit-il, notre crdit et notre fortune
dpendent de la conduite que vous allez tenir. Il serait insens de
livrer un combat  un ennemi nombreux et mieux arm que nous; mais avant
de fuir et de nous disperser comme des poltrons, il faut nous montrer
aux soldats royaux, les braver en face, leur laisser la persuasion que
l'enfer nous protge, et que nous chappons par des moyens surnaturels.
Si nous russissons, un jour viendra o ma seule prsence  votre tte
et la seule vue de la chvre jaune, dont la rputation est dj grande,
suffiront pour mettre en droute les dtachements d'infanterie, et pour
les dgoter de venir dans ces montagnes. Je vais m'entretenir  ce
sujet avec le vaillant Cicio; mais d'abord, il faut nous dfaire des
femmes en les envoyant loin du danger.

--Un moment! s'cria la vieille Barbara; je ne crains pas les fusils des
Carthaginois, et vous pouvez vous servir de moi, pour vos projets, aussi
bien que de la chvre jaune.

--Vous avez raison, dame Barbara, reprit le bandit; on vous prendra
volontiers pour une sorcire; quant  la divine fille de Mast'-Andr,
elle va partir immdiatement pour Syracuse, o son papa l'attend avec
impatience. Elle servira nos intrts et les siens en rpandant quelques
petites histoires merveilleuses sur sa fuite, son sjour parmi nous et
son retour  la maison paternelle. La chvre infernale lui sera un sujet
inpuisable de rcits; ce sera sur le dos de cette bte prodigieuse
qu'elle aura voyag; en sorte que Mast'-Andr n'osera point lui faire de
reproches.

Cangia voulait rester prs de son ami et courir les mmes hasards que
lui; Cicio pleura de douleur en suppliant don Polyphme de lui laisser
sa matresse; mais le chef imposa silence aux amoureux et leur promit
que bientt il s'occuperait de faire leur bonheur en les mariant. Cette
assurance, de la part d'un homme si ferme et si puissant, apaisa les
cris et les sanglots. Cangia embrassa son amant, monta sur un ne et
partit pour Syracuse, accompagne d'un paysan qui lui servit de guide.

Aprs le dpart de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio
et Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur
courage, d'o dpendait le succs de l'entreprise, il leur cita quantit
d'exemples hroques tirs de l'histoire ancienne, dont il tait fort
pntr, comme le lecteur l'a pu voir. Il estropia les noms d'Horatius
Coels, de Scvola et de Cyngire, il confondit ensemble les sicles,
les nations et les pays; mais, comme il n'y avait pas l de savant
capable de relever ses fautes, il atteignit son but en inspirant  ses
auditeurs l'envie de se signaler par l'intrpidit. Quelques rasades de
Calabrese et de Moscatelle achevrent d'exalter Cicio et Barbara, et les
brigands se mirent en marche avec confiance pour excuter le plan conu
par Polyphme.

Sur la route qui descend de Lonforte  Saint-Philippe-d'Argyre, tait
alors un vieux reste de chteau fort qui ressemblait de loin aux dbris
d'un pt. On l'a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en tait
masqu par des arbres en certains endroits, et dcouvert en d'autres
parties. Dix hommes y pouvaient tenir aisment et s'y cacher ou se
montrer  volont, de faon  dfendre le passage avec avantage contre
des troupes nombreuses. C'tait ce lieu escarp que don Polyphme avait
choisi pour thtre de ses exploits. En abattant avec la hache des
ronces, des cactus et des alos, en attachant des cordes  certains
troncs d'arbres on parvint  escalader cette citadelle, et on se mnagea
en mme temps un moyen de retraite prcipite que le feuillage et les
broussailles dissimulaient.

Le sergent d'infanterie lgre, qui conduisait un peloton de seize
hommes, montait avec prcaution dans le lit d'un torrent dessch, en se
faisant prcder par un guide et des claireurs. Tout -coup une balle
pera son schako, et trois de ses voltigeurs tombrent blesss  la
tte. Un nuage de fume qui couronnait la redoute des brigands indiqua
d'o partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la
chvre jaune et son matre dansant une saltarelle infernale, tandis que
Barbara jouait du tambour de basque en faisant des gestes d'nergumne.
Le sergent riposta par un feu de peloton; mais on sait que les soldats
napolitains, gns par l'motion du combat, ne tirent juste qu' la
cible. La plupart des voltigeurs, persuads qu'ils avaient affaire  des
diables, dtournrent la tte en pressant la dtente du fusil; de sorte
que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa
musique, comme s'ils eussent donn une reprsentation sur la grande
place de Catane, ce qui prouvait clairement qu'ils taient tous trois
invulnrables. Une seconde dcharge partie du sommet de la redoute
abattit encore deux fantassins. Le dsordre se mit dans les troupes
royales, et les soldats se dbandrent pour chercher un abri derrire
les arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en
homme de coeur, resta sur le terrain; il ajusta la vieille Barbara, et
aprs avoir tir, il mit une main sur ses yeux en guise de visire,
certain que le coup avait port. Le sergent devint ple: la sorcire
continuait  danser avec son fils et la chvre jaune, en poussant des
rires forcens. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu'on
entendit un feu vif de mousqueterie. C'tait le dtachement d'Augusta
qui attaquait les brigands par un autre ct. Une voix de Stentor cria:
Sauve qui peut! Les bandits se laissrent glisser le long des cordes
et disparurent sous les broussailles. En un moment, la bande entire
s'vanouit, et Cicio, sa mre, et la chvre jaune se trouvrent seuls au
sommet de la redoute.

Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans
l'exaltation du combat, la vieille montagnarde n'avait qu' peine senti
la blessure. Aprs la fuite des brigands, Cicio vit bientt sa mre
chanceler, s'affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les
bruyres; il essaya de la soulever entre ses bras sans pouvoir y
russir: les membres avaient dj cet abandon et cette pesanteur que
donne la mort. Barbara ouvrit encore une fois les yeux; mais son regard
pntrait dans un monde nouveau, et ses lvres frmissantes laissrent
chapper, avec le dernier soupir, quelques mots incohrents de la
chanson de _Syracuse ravage_.

Le petit chevrier, assis  ct de sa mre, demeurait immobile, refusant
de croire  l'horreur de sa situation, lorsque don Polyphme accourut
tout hors d'haleine:

--N'en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu'une balle
trangre l'a frappe. Il ne faut pas qu'elle tombe dans les mains des
infidles. Arme-toi de courage et suis-moi.

Le capitaine enleva le corps de la dfunte, le chargea sur ses paules
et descendit  reculons en se tenant  une corde. Un groupe pais de
cactus qui se trouvait  mi-cte du rocher, lui fournit une cachette
sre o il dposa le cadavre, en l'introduisant par force au milieu des
pines. Quelques feuilles sches, ramasses  la hte, compltrent
cette tombe improvise. Don Polyphme dposa sur la poitrine de la morte
deux petits btons en forme de croix, et il appela trois fois Barbara;
puis il ajouta  voix basse:

--Elle ne rpond point: elle est partie. Seigneur, recevez son me!

Le bandit saisit Cicio par la main et l'entrana en courant dans un
ravin profond, o ils furent bientt hors de danger.

--Mon fils, dit alors Polyphme, l'affaire a t grave. Il faut changer
nos dispositions. Tandis que je rechercherai les dbris de la bande,
tu te rendras  Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari; n'oublie pas cet
itinraire, qui est le plus sr pour nous. En arrivant  Palerme, o tu
entreras de nuit, tu ne manqueras pas d'aller au quartier du Borgo, 
l'auberge _del Falcone_. J'y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous
y ferons dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mneront
son me en Paradis  grandes voles. Ne crains rien pour elle; veille
 prsent sur toi-mme. Sois prudent; te ces ornements dors qui
embellissent les cornes de ta chvre merveilleuse, de peur qu'on ne la
reconnaisse; songe au Borgo,  l'auberge del Falcone, moi, je m'en vais.

Don Polyphme s'loigna, laissant le pauvre Cicio tourdi de son
malheur. Des coups de feu lointains annonaient que la chasse aux
brigands n'tait pas acheve. Le petit chevrier suivit machinalement
le chemin que lui avait indiqu le capitaine, et il arriva le soir 
Nicosia. Comme il ne savait  quelle auberge chercher un gte, il se
souvint de la lettre que lui avait donne le bndictin de Catane, et il
se rendit au couvent des ***, dont il demanda le pre suprieur. Tandis
que le saint homme prenait lecture de la lettre, Cicio, qui le regardait
avec crainte et respect, vit la figure austre du moine se contracter
douloureusement, et ses sourcils gris se rapprocher l'un de l'autre.

--Mon enfant, dit le vieillard, cette lettre a huit jours de date,
qu'as-tu fait pendant cette semaine?

Le petit chevrier raconta navement son voyage  Saint-Philippe, son
enrlement parmi les bandits, et la catastrophe qui venait de lui
enlever sa mre.

--O Sicile! murmura le suprieur, est-ce assez de misre! est-ce assez
de blessures dans ton sein fltri! Pauvre nourrice, tu n'as plus de
lait, et bientt tu n'auras plus de sang  donner.

Le vieillard conduisit Cicio dans une cellule, et lui montrant une robe
de l'ordre des ***:

--Mets cet habit, dit-il, et si la police vient jusqu'ici, tu passeras
pour un frre novice de notre couvent. Tu habiteras cette chambre et tu
suivras nos offices. Tu seras libre de nous quitter quand les troupes
royales auront abandonn nos montagnes. Ne fais point de confidences aux
autres frres; moi seul j'aurai ton secret.

--Et ma chvre, demanda Cicio, que deviendra-t-elle?

--Nous la mettrons dans l'table, o elle sera en pays de connaissance.
Dans une heure, la cloche t'appellera au rfectoire. Donne-moi cette
carabine: c'est un meuble inutile dans la maison de Dieu. Je te la
rendrai  ta sortie.

Le pre suprieur prit la carabine, emmena la chvre, et laissa Cicio
dans la cellule. Lorsqu'il fut seul, le petit chevrier jeta autour de
lui des regards d'tonnement. Tous les objets qui meublaient sa modeste
chambre de moine respiraient la pit, le recueillement et la solitude.
Un jardin,  peine large de dix pas et de plein pied avec la cellule,
envoyait un parfum dlicieux de roses et de fleurs d'oranger. Chaque
cnobite du couvent avait ainsi son parterre clos de murs, dont il
finissait par connatre et aimer jusqu'au plus simple brin d'herbe. Une
bche et un rteau poss dans un coin engageaient le novice  jouir
de la rcration du jardinage. Le lit un peu troit promettait  une
conscience agite de rappeler bientt le sommeil avec les secours de
la mditation, de la patience et du temps. Cicio leva les yeux sur le
crucifix attach  la muraille, et le sentiment de la dvotion s'levant
dans son me  la hauteur de son amour, de ses regrets et de son
dsespoir, de grosses larmes coulrent sur ses joues rondes, et il
murmura une prire o le nom de sa matresse, celui de sa mre, les mots
de vengeance, de fortune et de Carthaginois se heurtaient ensemble.
Lorsqu'il se fut habill du vtement claustral, un saisissement profond
s'empara de lui. L'tranget du costume, les longs plis de la robe
donnaient  ses attitudes une solennit qu'il ne connaissait pas et dont
la surprise n'tait pas sans charme. Une organisation italienne et
peut-tre cd  l'envie de se fixer dans ce couvent; mais Cicio tait
Sicilien, et  l'ide de reculer devant l'avenir effrayant que lui
avaient fait ses passions, ses fautes et les injustices de ses ennemis,
les larmes s'arrtrent au bord de ses paupires. Il tendit la main
vers le crucifix en s'criant:

--Ma mre dort sous les feuilles, et son meurtrier est vivant. Ma
matresse compte sur mon amour et ma constance. Pas encore, seigneur; je
ne puis pas tre  vous aujourd'hui.



CHAPITRE XI.

Palerme jouit du privilge de ces beauts parfaites qui peuvent se
montrer  toute heure du jour et dans toutes les toilettes imaginables.
Le voyageur qui l'aperoit au loin du pont d'un navire ou des collines
d'Ogliastro, s'crie, comme le prince Calaf au moment o Turandot
soulve son voile: O Bellezza!  splendor! On la citerait parmi
les merveilles du monde si elle n'tait efface par une rivale plus
magnifique et plus illustre, Constantinople.

Notre ami Cicio avait chapp, sous son dguisement de moine, aux
perquisitions de la police. Le bon suprieur des ***, qui l'avait pris
en amiti, s'tait efforc de le consoler de ses peines. Aprs la
retraite des troupes royales, deux frres servants, guids par Cicio,
vinrent sur le lieu du combat, retirer le corps de Barbara des
broussailles o il tait cach. On enterra la vieille montagnarde dans
le cimetire du couvent, et une messe fut clbre dans la chapelle pour
le repos de son me. Cependant l'ennui et le besoin d'affronter son
destin avaient bientt rendu la vie monacale insupportable au petit
chevrier; il avait redemand sa carabine et sa chvre, et s'tait mis
en route avec la bndiction du pre suprieur. Aprs quatre jours de
marche, Cicio reconnut, du haut des montagnes de _Piana dei greci_, la
blanche Palerme assise au bord de la mer, comme une odalisque endormie.
C'tait le soir. Le soleil dorait encore les sommets de Monreale, la
grotte de Sainte-Rosalie et les tourelles du fort de la Garita. Les
formes bizarres et gothiques de la citadelle de Castellamare se
dessinaient en noir sur le couchant embras. Les glises de la ville
saluaient la fin du jour par des carillons harmonieux, car tout est
voluptueux  Palerme, mme le son des cloches.

Quand la nuit fut venue, Cicio fit son entre dans la rue de Tolde
par la porte de Charles-Quint. Il ouvrit de grands yeux en voyant ce
monument trange et ces figures colossales qui reprsentent les chefs
barbaresques vaincus par le puissant empereur. L'architecture arabe de
la cathdrale inspira au petit chevrier un tonnement profond;
mais lorsqu'il se trouva dans le centre de Tolde, au milieu de la
fourmilires des passants, devant ces cafs splendides, ces boutiques
illumines, ces palais orns de larges auvents dont la brise agitait les
festons, notre hros se crut plong dans un rve dlicieux. La varit
des costumes donnait  la ville un air de fte, car Cicio ne connaissait
d'autres modes que les haillons syracusains et les dominos noirs de
Catane. Il et pris volontiers toutes les femmes pour des princesses et
les hommes pour des grands seigneurs allant au bal. L'clat des lumires
et le roulement des carrosses l'tourdissaient si bien qu'il oublia les
sages avis de don Polyphme: il parcourut le beau quartier des quatre
Cantoni, en conduisant sa chvre par la crinire.

Le hasard et la curiosit lui servant de guides, Cicio arriva, sans
savoir comment, au bord de la mer. Les pcheurs et les matelots
assembls sur le mle coutaient les conteurs d'histoires pour se
reposer des travaux de la journe. Le peuple de Palerme, plus romanesque
et moins pote que celui de Naples, prfre les contes merveilleux et
les rcits de voyages au charme des vers. Le Napolitain ne se lasse
jamais d'entendre le seizime chant de la _Jrusalem_ du Tasse. Les
amours et la dlivrance de Renaud ont l'avantage de l'mouvoir depuis
trois sicles; de l vient que ses orateurs de places publiques ont reu
le nom de _Rinaldi_. Le Palermitain demande plus de varit; il tient
moins  la perfection de la forme qu' l'intrt du sujet, et, pour
cette raison, les orateurs de Palerme s'appellent _contastorie_. Cicio
s'approcha d'un parleur, dont l'auditoire nombreux attestait le talent
et la vogue. Un vaste cercle de pcheurs assis  terre coutait la
nouveaut du jour. Le conteur, mont sur une pierre, la face tourne
du ct de la lune, dclamait  haute voix en faisant une quantit
de gestes et force rflexions superflues. Mes gentilshommes, disait
l'orateur, lorsqu'on vous raconte un fait surnaturel o figurent les
magiciens et les fes, on ne manque jamais de vous dire que l'aventure
remonte aux temps les plus reculs; celle-ci n'est point une histoire
des sicles passs: elle n'a pas plus de huit jours, et les personnages
en sont vivants. Un tmoin qui arrive du lieu mme de la scne vient
de m'en fournir les dtails, et il se peut que bientt de nouveaux
vnements m'obligent  faire une suite  ce rcit terrible et
vritable.

 Comme je vous le disais donc, le diable se prsenta devant le jeune
chevrier de Syracuse sous la forme d'une chvre jaune, et il lui tint
 peu prs ce discours: Si tu veux signer ce papier avec ton sang,
considre les grands bnfices dont tu jouiras jusqu' ta mort: aucune
arme meurtrire, depuis le mousquet jusqu'au couteau, ne pourra entamer
tes chairs. En un mot, tu seras invulnrable; mais comme la vie n'est
rien sans la libert, il n'y aura ni cordes qui puissent lier tes mains,
ni murailles de prison qui te puissent enfermer. Je t'accompagnerai
partout, et, si tu viens  tomber dans quelque embche, je t'emporterai
sur mon dos et te mnerai o tu voudras, en voyageant dans les airs; tu
ne manqueras jamais d'argent, car tu auras en moi une compagne savante
et bien avise qui prdira l'avenir, gurira les malades et fera
pleuvoir plus d'cus dans ton escarcelle que tu n'en pourras porter. Que
dsires-tu encore? Je le devine. On ne vit pas heureux sans amour. Je te
promets que pas une jolie fille ne te verra d'un air d'indiffrence; tu
donneras en tous lieux un dmenti formel  notre proverbe sicilien: une
belle femme se reconnat  son orgueil. La plus fire et la plus humble
se prendront comme de pauvres poissons dans tes filets.

 Si bien donc, poursuivit le _contastorie_, que le jeune chevrier,
bloui par des offres si sduisantes, se laissa piquer une veine du bras
et signa de son sang le trait infernal. Le lendemain, il quitta son
village et descendit du mont Rosso dans la plaine. En se promenant au
bord de la mer, il passa devant un magnifique palais qui appartenait 
un notaire riche comme Crsus. A peine la fille de ce notaire eut-elle
aperu le chevrier par la fentre de sa chambre, qu'elle en tomba
perduement amoureuse. La charmante Anglica, c'tait son nom, plus
belle que Vnus et plus modeste que Vesta, n'hsita point  dclarer sa
passion  l'heureux chevrier. Elle introduisit le jeune homme dans
le palais de son pre, et l'accabla de prsents, de caresses et de
friandises, prparant de ses mains divines les ptes au fromage, la
_ricotta_ et la citrouille grille, dont elle rgalait son bien-aim. Il
aurait pu vivre ainsi dans la joie et l'abondance, le fortun chevrier;
mais la chvre jaune lui souffla tant de mauvais conseils que l'ingrat
rsolut d'abandonner sa matresse, et il la laissa en effet _demi folle_
d'amour et de douleur. Pour comble d'horreur le monstre eut la bassesse
de drober  cette aimable fille l'pingle d'argent qu'elle portait dans
ses cheveux, la boucle de sa ceinture, garnie d'meraudes, ses bagues et
ses pendants d'oreille.

A ces paroles du _cantastorie_, un murmure d'indignation s'leva dans
l'auditoire.

Oui, mes gentilshommes, reprit le narrateur, c'est ainsi que le
chevrier, mal conseill par le diable, rpondit aux tmoignages de
tendresse d'une fille adorable. Cependant, le pre de la belle Anglica
se plaignit  la justice. Un ordre d'arrter le voleur fut lanc contre
lui; les gendarmes s'emparrent de sa personne. On lui lia les mains
avec des cordes, et une compagnie de cent hommes arms jusqu'aux dents
le conduisit avec sa chvre maudite  l'intendance de Noto. Le capitaine
napolitain, qui sentait l'importance de cette capture, surveillait le
prisonnier et le suivait pas  pas, tenant  la main son pistolet, afin
de tuer le coupable sur la place s'il tentait de s'enfuir. Mais le
diable veillait sur son protg. Tout--coup les cordes se rompent.
Le chevrier saute sur le dos de sa chvre, s'envole avec elle bien
au-dessus des nuages, et disparat comme une ombre.

 A quelques jours de l, des voyageurs anglais, en passant dans
les montagnes de Lonforte, furent attaqus par des brigands, qui
s'emparrent des bagages et laissrent les pauvres voyageurs tout nus
au milieu d'une fort. Les troupes royales se mirent  la poursuite des
voleurs. Une bataille effroyable eut lieu dans les environs de Nicosia;
les soldats de Naples furent mis en droute; et, pendant le carnage, on
vit la chvre jaune, coiffe d'un casque d'or, danser sur la pointe d'un
rocher en animant les brigands au combat.

--Par ma foi! interrompit un pcheur, c'est une brave chvre; et, si
elle n'avait pas commis d'autre crime je lui donnerais l'absolution.

Mais, hlas! reprit l'orateur, la chvre jaune et son damn conducteur
ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Anglica, tout--fait
folle d'amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonne. De ses
beaux yeux coulaient des flots de larmes  faire dborder l'Anapo.
N'coutant plus que son dsespoir, elle quitta son pre pour courir
aprs son infidle amant. O lamentable histoire!  fatal exemple des
malfices du dmon! La fille d'un riche notaire s'enfona toute seule
dans les montagnes, sans connatre son chemin. Les ronces et les pines
dchiraient ses pieds dlicats. La soif et la fatigue l'accablaient, et
sans doute elle allait prir dans le dsert, si son bon ange ne l'et
amene sous un ombrage frais, au bord d'une fontaine. La madone, qui
veillait aussi sur elle du haut des cieux, conduisit au mme endroit le
chevrier avec sa bande froce. L'infidle amant, touch de compassion,
prend sa matresse dans ses bras et lui jette sur le visage quelques
gouttes d'eau frache. Elle ouvre ses beaux yeux; et, reconnaissant son
ami: Apprends, lui dit-elle, que tu avais abandonn deux personnes au
lieu d'une, homme barbare, je suis mre!...

--C'est une imposture! s'cria Cicio en s'lanant dans le cercle
des auditeurs. Jamais je n'ai abus de la tendresse d'Anglica. Son
innocence est aussi pure qu'au jour de sa naissance. Quant aux sottises
que vous osez dbiter publiquement au sujet de ma chvre savante, je
dclare en prsence de ces honntes pcheurs que ce sont autant de
mensonges et de calomnies dont je vous ferai repentir.

Le contastorie, mont sur sa pierre, demeura stupfait, le bras tendu,
la bouche ouverte et les yeux fixs sur le hros de son histoire. A la
vue de la chvre jaune, l'assemble se dispersa et Cicio se trouva seul
en face du narrateur. Aux cris d'effroi que poussaient les pcheurs,
quelques douaniers s'approchrent. Un claircissement aurait pu mal
tourner pour notre hros. Une lourde main pose sur son paule vint
 propos lui rappeler le danger auquel il s'exposait. Cicio reconnut
matre Ignace, le lieutenant de la bande de voleurs.

--Jeune homme, lui dit le brigand, tu songeras demain  ta rputation
compromise. Suis-moi, si tu ne veux pas coucher en prison.

En parlant ainsi, matre Ignace prit la fuite; Cicio le suivit en
courant et ils s'enfoncrent dans le faubourg appel Borgo, o demeurent
les _bonacchini._ La population de ce faubourg n'a pas l'humeur facile
des lazzaroni de Naples. Le mlange du sang mauresque lui a inocul les
passions et le caractre espagnols. Le lazzarone est majestueux dans ses
poses comme un empereur romain; mais au dedans la dignit fait dfaut;
tandis que la fiert du bonacehino de Palerme existe dans son me comme
dans sa contenance. Il ne menace pas deux fois son ennemi avant de le
frapper. La jalousie le mne loin, aussi est-elle considre souvent par
les tribunaux comme une excuse.

Aprs avoir fait mille volutions  travers le ddale du Borgo, matre
Ignace entra enfin dans le cabaret _del Falcone_. Don Polyphme s'y
trouvait avec ses acolytes. Comme leur toilette de brigands n'et pas
t de mise dans une ville o il existait une police, ils avaient quitt
leurs armes et leurs vtements de fantaisie pour prendre la _bonacca_,
d'o les pcheurs palermitains ont tir leur nom. Messieurs les voleurs
tenaient conseil dans une salle particulire du cabaret dont la porte
s'ouvrit pour Cicio. La runion tait fort nombreuse et le petit
chevrier, voyant une quantit de visages inconnus, se tenait modestement
 l'cart. Don Polyphme le prit par la main et le prsenta aux voleurs
de la ville, qui posaient les bases d'une association avec ceux des
grands chemins.

--Approche, mon ami, dit Polyphme; j'ai parl de toi au seigneur
Zefirino et aux seigneurs cavaliers dont il est le chef. Ta chvre
savante est un bijou dont la valeur est apprcie. Tu es mon ami, et si
je deviens l'ami du seigneur Zefirino, tu seras du mme coup l'ami de
tous ces amis runis.

Don Zefirino souriait de la rudesse du brigand campagnard, en homme
pntr de sa supriorit. Il daigna jeter un regard d'indulgence sur le
petit chevrier.

--Mon garon, dit-il  Cicio, tu as l'air intelligent, et les talents
que tu as su donner  ta chvre jaune seront utiles  notre compagnie
si nous nous accordons avec ton capitaine; mais il convient d'abord de
discuter les conditions de cet accord. Ecoute bien ce que nous allons
dire, et fais-en ton profit.

Le chef des voleurs citadins tait un beau jeune homme, de manires
douces, qui affectait autant d'lgance dans son langage que dans sa
mise. On le reconnaissait,  perte de vue, pour une personne du grand
monde, car il portait l'habit  longs pans, en velours de coton, le
gilet  boutons d'or, et le pantalon en poil de chamois, le tout  la
faon de Paris, mais d'une coupe un peu romantique. Les sept couleurs de
l'arc-en-ciel brillaient dans sa toilette, et il ressemblait assez  une
gravure du journal des modes, enlumine par un enfant. Ce luxe et cette
recherche exeraient un ascendant remarquable sur l'assemble. Cicio, en
examinant cet homme si riche, conut une haute opinion des voleurs de
la ville. Il partageait ses regards d'admiration entre les breloques de
similor et les sous-pieds du personnage. Polyphme ne lui paraissait
plus qu'un mal appris. Le petit chevrier se retira donc, tout bloui,
dans un coin de la salle, et prta aux discours de don Zefirino une
oreille aussi attentive que si ce filou et t le sage Nestor ou le
divin Minos.


FIN DU TOME PREMIER.




CHAPITRE XII.

Tandis que Cicio tait perdu dans la contemplation des breloques de
clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le trs-illustre
seigneur Zefirino, unissant le pouce et l'index de sa main droite
couverte de bagues, adressait  don Polyphme ce raisonnement plein de
logique:

--Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l'honneur de m'couter: Dans
toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associs,
les services que chacun rend  la communaut avec la part qui lui
revient dans les bnfices. Je ne refuse point de yous admettre au
partage gal avec les cavaliers que je commande, si vous russissez  me
prouver que vos gains sont aussi considrables que les ntres. Mais,
je vois avec peine que votre socit ne tient pas de registres de ses
oprations. Vous ne m'offrez, par consquent, que des suppositions,
des probabilits et des valuations approximatives, au lieu de calculs
certains. Vos captures sont importantes, j'en conviens; mais elles sont
rares. Vous n'avez pas tous les jours des Anglais  dvaliser. Le vice
de votre industrie est prcisment ceci, qu'une opration avantageuse
entrane des suites funestes, et que vous tes obligs de vous cacher ou
de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous
autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mmes lieux,
et nous finissons par en connatre toutes les ressources. La ville nous
fournit un revenu constant. Nous ne chmons jamais. Si nous partageons
en frres avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services
 venir; car vous tes aujourd'hui sans emploi. Il faut que vous
consentiez  _exercer_ avec nous  la ville, et, par un juste retour,
nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu'il en
sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour
vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups
de bton et effusions de sang, ne vous sont pas trangers. Je ne vois
pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l'intrt
gnral,  cette branche de notre commerce.

Pendant ce discours, don Polyphme tirait sa barbe et ses moustaches
d'un air d'impatience:

--Ce n'est pas, rpondit-il, la science ni l'habilet qui nous manquent;
mais bien la volont de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons
tous pratiqu la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non
pour de l'argent. Si les gens de la ville n'ont pas le courage de tuer
eux-mmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux; je ne veux
point me charger de cette besogne-l.

--Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l'utilit de cette industrie. Ce
n'est pas tant l'argent que la considration et les bons procds qu'on
y gagne. Du temps de nos pres, ces services-l taient d'un immense
profit; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple
taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd'hui on dfigure
un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six
ducats; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prte-moi un
doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe.
Service pour service, et c'est ainsi que nous trouvons de l'indulgence
dans les cas malheureux, des yeux ferms o il serait funeste de les
voir s'ouvrir, et la potence voue au clibat quand nous lui fournissons
cent occasions de nous demander en mariage; tandis que vos seigneuries
vivant dans les bois, n'ayant point d'amis, ne rencontreront jamais que
des soldats arms, une police intolrante et des juges svres.

--Je confesse que cela est  considrer, dit Polyphme, en se grattant
la tte.

--Notre socit, reprit Zefirino, est admirablement constitue. L'ordre
le plus parfait y rgne. Jetez les yeux sur ma comptabilit. Vous y
verrez que la rue de Tolde seule nous fournit, en mouchoirs de poche,
bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt
ducats par semaine. A moins que par mgarde, nous ne volions un abb, on
ne nous inquite jamais pour ces petites oprations. Les vols dans
les maisons de campagne non habites ne nous attirent pas non plus de
dsagrments. Ceux  main arme ou par escalade, et  la ville, donnent
lieu  des poursuites, aussi ne les excutons-nous qu' de longs
intervalles et quand nous avons pes le pour et le contre. Regardez  la
page des articles de galanterie, et vous serez flatt du total imposant
des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et
taillades, ne vous en faites pas un monstre; ce sont des choses rares,
et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un
exemple:

Un seigneur marquis de cette ville a pous, l'an dernier, une
demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune
fille, il lui a donn, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce
mnage, bni par l'amour, jouissait d'un bonheur sans mlange; mais il
n'est pas de flicit durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur
tranger a troubl le repos du mari en inspirant  la femme une passion
qu'elle n'a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrit, s'est
retir  Naples, en dclarant qu'il reviendrait auprs de la marquise
lorsque son honneur serait veng d'une manire ou d'une autre. Or, la
fortune appartenant au mari, la femme se trouve rduite  une maigre
pension alimentaire. Les parents de la marquise ont rsolu de satisfaire
l'poux offens, afin de l'obliger  un rapprochement. Ils sont venus me
trouver ce matin mme, et ils m'ont dit en pleurant: Seigneur Zefirino,
secourez-nous. Voil des poux brouills, spars pour la vie; voil
un scandale public, une maison entire dans les querelles et dans les
larmes: vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement,
 la femme sa position et sa fortune, et  nous la paix que nous avons
perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hsiter, le
sacrifice de six piastres, car nous savons que c'est le prix du tarif,
pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frre bien-aim. Faites
administrer  cet tranger, qui cause tous nos malheurs, une simple
taillade au visage, et vous aurez droit  nos bndictions. Un homme
n'est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari
borne sa vengeance  si peu de chose, on doit encore se louer de sa
modration. Qu'auriez-vous rpondu si vous eussiez t  ma place, je
vous le demande?

--Par Bacchus! s'cria don Polyphme, j'aurais rpondu: Donnez vous-mme
un coup de stylet ou une taillade  votre ennemi. Je ne frapperai pas un
homme qui ne m'a point offens; mais je vois bien que j'aurais fait une
faute en rpondant ainsi.

--Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino; moi qui
sais mon monde, j'ai rpondu au contraire qu'on pouvait crire  l'poux
offens de revenir auprs de sa femme, et qu'avant le soleil de
demain son honneur serait veng. Il le sera ds ce soir, non pas en
considration du salaire, mais parce que nous compterons dsormais deux
familles entires parmi nos amis et protecteurs.

--Vous tes un habile homme, dit Polyphme en s'inclinant, et je
commence  goter votre systme. C'est de la fleur de politique. Je n'ai
plus d'objection  faire, et je suis prt  pratiquer votre industrie
dans l'intrt gnral.

--Je vais vous en fournir l'occasion. Pour administrer la taillade en
question, j'ai besoin d'un compre. Le jeune tranger doit passer ce
soir  dix heures par la porte _Felice_, en revenant du jardin de la
_Flora_, o il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand
cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle
avec sa chvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de
spectateurs. L'tranger ne manquera pas de s'arrter, et je me charge du
reste. La taillade sera donne en moins de temps qu'il n'en faut pour
prononcer notre mot d'ordre: _Ave Maria._

--Tu as entendu, Cicio? dit Polyphme; tout  l'heure tu vas entrer en
fonctions.

L'difiante conversation que notre hros venait d'couter tait de
l'hbreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dpassaient les
bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu'on allait
employer ses services et les talents de l'innocente Gheta dans un
attentat contre la personne d'un tranger; mais il ne devina pas toute
la gravit de l'expdition. Le mot de vengeance, qu'il avait remarqu
dans ce discours, lui avait rappel sa vieille mre, dont l'me irrite
demandait du sang; ceux de guet-apens et de _taillade_ sonnaient moins
agrablement  ses oreilles novices; mais lorsqu'il vit don Polyphme
revenir de ses scrupules, il jugea qu'apparemment l'homme aux sous-pieds
avait puis dans la raison et la morale une bonne rponse  ce cas de
conscience. Cicio suivit donc machinalement l'opinion de son capitaine,
et dclara qu'il tait prt  obir au commandement. Don Zefirino lui
caressa le menton d'un air de protection affectueuse, lui fit compliment
de sa jolie figure et lui promit l'avenir le plus brillant. Le chef des
voleurs citadins regarda ensuite l'heure  sa montre d'argent:

--Il est temps, dit-il, de nous prparer  notre petite opration. Que
chacun de vous soit  la porte _Felice_ dans un quart d'heure. Vous vous
y rendrez par des chemins divers. Matre Ignace conduira le jeune Cicio
et sa chvre. Le Bicco (louche) ira monter la garde  la Flora, pour
y pier l'tranger et nous avertir de son approche. Aussitt aprs le
coup, parpillez-vous comme des mouches... O donc est mon _temperino_?
Sang de la madone! je n'ai pas mon _temperino_!

Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une
espce de scalpel  manche de corne, parfaitement aiguis.

--Le voici, reprit-il, je l'ai trouv. Vous voyez, seigneur Polyphme,
que cet ustensile n'a rien de terrible. C'est une pice fine  mettre
sur la toilette d'une petite matresse. Venez avec moi. Je vous donnerai
le divertissement d'une taillade lestement servie.

Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphme et l'entrana hors du
cabaret. Matre Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un
 un, et toute la bande peu chrtienne se rpandit dans les rues
tortueuses du Borgo.

De huit  dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient
habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et
sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est leve au
milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les
quipages, les toilettes et la beaut remarquable des femmes de Palerme
font de cette promenade un lieu de dlices, o les oeillades et la
galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l'amour en
possession de toutes les cervelles.

La soire tait magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine
et brillante, rpandait sa lumire argente sur le feuillage verni des
orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opras de Bellini,
ce mastro charmant que la Sicile est fire d'avoir produit.

Il tait neuf heures et demie lorsque Cicio vint s'installer avec sa
chvre savante prs la porte Felice. Les brigands ne tardrent pas 
paratre. Ils arrivaient l'un aprs l'autre par des rues diffrentes, et
feignaient de ne point se connatre. Un cercle nombreux se forma autour
du petit chevrier, et don Zefirino fit signe  notre hros de commencer
la reprsentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit 
danser la saltarelle; mais il n'avait pas sa souplesse accoutume. Sa
respiration tait brve et son coeur tout gonfl. Quant  l'innocente
Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands,
elle dansait de bonne grce, et les applaudissements ne lui manquaient
pas.

A dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs
nonchalants s'arrtaient  regarder la chvre jaune par dessus les
paules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue
de Tolde. Cicio se troublait davantage  mesure que l'instant fatal
approchait. Parmi les spectateurs, il aperut les gros traits de don
Polyphme bouleverss par l'inquitude. Le petit chevrier commenait 
comprendre qu'il se perdait  demeurer parmi ces coquins. Cependant
il n'y avait plus  reculer. Bientt arriva le bandit appel Bieco,
prcdant de quelques pas un jeune homme qu'on reconnaissait  son air
pour un Franais. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le
_temperino_. Tout  coup l'un des brigands heurta violemment l'tranger,
comme par maladresse. Cicio vit la main orne de bagues de don Zefirino
passer rapidement devant le visage du jeune homme; il entendit un
cri perant et une imprcation prononce dans une langue qu'il ne
connaissait pas. En un moment, la troupe entire des spectateurs
s'vanouit, et Cicio se trouva seul en face d'un homme couvert de sang.



CHAPITRE XIII.

En voyant le visage inond de sang du jeune tranger, Cicio eut d'abord
l'ide de prendre le large, comme les autres bandits. L'instinct de la
conservation tait l'excuse de ce premier mouvement; mais, au bout de
dix pas, il se retourna, et comme il vit le bless chanceler sur
ses jambes, il courut  lui pour l'aider  se soutenir. La blessure
paraissait plus grave que don Zefirino ne l'avait annonc: elle
traversait la joue dans toute sa longueur. La lame du fatal _temperino_
avait pntr jusqu' l'intrieur de la bouche; en sorte que le sang
coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lvres du malheureux
jeune homme. Cicio se mit  pleurer, et il appela du secours  grands
cris. Une femme sortit enfin d'une maison, et apporta du linge et de
l'eau. Elle fit asseoir  terre le bless, lava le sang et posa une
compresse sur la plaie. Pendant cette opration, le bless s'tait
vanoui.

--Ne voil-t-il pas un pauvre seigneur bien accommod! s'cria la bonne
femme. O hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos vengeances!
Dfigurer ainsi un tranger! la belle hospitalit, la belle courtoisie
qu'on trouve dans notre pays! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un
jeune homme  sa famille avec le visage ainsi meurtri? Que dira sa mre?
Que pensera-t-elle des Siciliens? Et toi, petit misrable, avec ta
chvre et tes danses, si tu as tremp dans le complot, regarde ces flots
de sang, afin qu'ils retombent sur ta tte; regarde cette figure ple,
et, si tu n'as pas le coeur d'un tigre, grave bien dans ta mmoire ce
spectacle pitoyable. Tes remords te le reprsenteront encore dans dix
ans.

Cicio arma son visage d'un double masque de dissimulation et de fiert:

--Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m'accusez.

--Parce que je devine la vrit, reprit la bonne femme. Si tu es
innocent, pose ta main sur cette croix d'or que je porte  mon cou, et
jure par le divin fils de la madone que tu n'tais pas du complot.

--Je jure que je vois aujourd'hui cet tranger pour la premire fois de
ma vie, rpondit Cicio.

---Ce n'est pas cela qu'on te demande. Il faut jurer que tu n'tais pas
du complot. Tu ne l'oses pas, tu es coupable. Hol! honntes passants,
arrtez ce petit sclrat, c'est lui qui vient de blesser ce pauvre
seigneur que vous voyez mourant.

Quelques passants se retournrent aux cris de cette femme; mais ils
s'loignrent bien vite en murmurant tout bas les mots d'_accidente_ et
de _tagliada_.

--Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t'en donc et sois
maudit; que le remords empoisonne ton sommeil, ton pain et l'air que tu
respires.

--Il n'est pas en votre pouvoir de rpandre tant de poison, rpondit
Cicio.

Et le petit chevrier partit en courant.

Notre hros avait de grands dfauts, comme le lecteur a pu s'en
convaincre. C'tait un vrai montagnard sans ducation, obtus sans des
prjugs, violent dans ses passions, et facile  garer au moyen de
sophismes. Avec l'ide fixe de venger sa mre, il aurait vu gorger sans
s'mouvoir cent mille soldats napolitains, et gnralement tous les
individus qu'il appelait Athniens ou Carthaginois, sans savoir au juste
ce qu'il entendait par ces deux mots. Mais, au fond, il avait le coeur
honnte. La scne de la taillade l'avait remu profondment. Les paroles
de la bonne femme achevrent de porter le trouble dans son esprit; et
comme il passait aisment d'un extrme  l'autre, l'image du bless
inond de sang le pntra de terreur et de piti. Les clameurs de la
ville lui semblaient autant de maldictions lointaines, comme si ses
crimes eussent ameut le monde entier coutre lui; et il fuyait au
hasard,  perdre haleine, pouvant par le bruit de ses pas et le galop
de l'innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu'au cabaret _del Falcone_;
mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le
calme, ne fit qu'augmenter son dgot et ses remords.

--Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds; je
craignais que la police ne t'et confisqu, ce qui m'aurait oblig  des
dmarches fcheuses.

--pargnez-vous les dmarches en ma faveur, rpondit Cicio; je viens
vous dclarer que je me spare de la bande.

--Un moment! reprit don Zefirino; il est crit dans nos statuts qu'une
fois engag dans notre socit, on n'en sort plus sans le consentement
du chef, et je n'accorde mon consentement que pour trois motifs, le
mariage, la retraite au couvent, ou l'embarquement sur un navire.
Marie-toi, fais-toi moine ou matelot, sinon tu resteras parmi nous.

--Je ne connaissais point vos statuts, rpondit Cicio; je n'ai prononc
aucun serment. Je suis libre et je vous quitte.

--Mon mignon, dit l'homme aux sous-pieds, la rvolte ici est punie par
le stylet.

--Et moi, je me dfends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa
carabine et se retira dans un angle de la salle, l'arme haute, le pied
gauche en avant et le jarret tendu. Don Polyphme clata de rire:

--Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur Zefirino?
Regardez cet air sombre et rsolu. Ne vous fiez pas  sa jeunesse et
 son ingnuit: il vous tuerait comme un livre au gte. Abaisse ton
arme, Cicio, et ne l'emporte pas. Je ne souffrirai point qu'on te
moleste. Tu veux tre libre, tu le seras. Je t'avertis seulement que
tu perdras ta part de butin dpose entre les mains des paysans de
Lonforte.

--Je vous l'abandonne sans regrets, rpondit Cicio.

--Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous
vendre ni dposer en justice contre nous.

--Par l'me vnre de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous trahir;
et quand mme on rtablirait pour moi seul l'ancienne torture, je
laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutt que de dire un mot de ce
que j'ai vu et entendu dans votre compagnie[2].

[Note 2: La torture fut abolie en Sicile par le marquis de Caraccioli,
en 1780, et pour cette raison il est considr comme un saint.]

--Cela suffit, reprit Polyphme. Si quelqu'un doute de ta parole, il
aura affaire  moi. Tu peux aller o tu voudras.

Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu'il venait de courir ayant
excit son courage, il ne s'effraya pas  l'ide d'tre sans asile et
sans amis dans une ville qu'il ne connaissait point. Une nuit en plein
air n'tait pas une nouveaut pour lui. Aprs l'heure de la rose, il
n'y a point d'alcove o l'on soit mieux que sous le ciel de Palerme.
Cicio vit d'ailleurs, dans les rues du Borgo, quantit de gens tendus
sur des dalles, et qui dormaient profondment. Il chercha donc un recoin
isol pour s'y tablir avec sa chvre. Un banc de bois s'offrit  lui
devant la porte du couvent _delle Stimmate_. Il s'y tendit sur le ct
en faisant un oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste,
et il ferma les yeux aprs avoir rcit sa prire. Mais les motions de
la journe avaient chauff ses esprits; le sommeil s'approchait, amen
par la fatigue, et s'enfuyait aussitt, repouss bien loin par l'image
horrible de l'tranger nageant dans son sang.

--Dieu puissant, s'cria Cicio, c'est dans ma conscience que le
_temperino_ a port le coup funeste. La maldiction de la bonne femme
pse sur ma tte. Je suis empoisonn dans mon sommeil, mon pain et l'air
que je respire. Malheur  moi si je ne trouve un moyen d'apaiser le
courroux du ciel! Ma chre Anglica n'pouserait pas un garon dvor de
remords. Amour, conseille-moi!

--J'entends l'accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se
lamente ainsi dans l'obscurit?

Cicio vit approcher de lui un vieux pre capucin qui sortait du couvent
des _Stimmate_.

--C'est moi, Cicio le chevrier, rpondit-il;  mon pre, ayez piti d'un
compatriote, et dites une prire en faveur d'un pcheur au dsespoir.

--Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit
pour un garon si jeune encore. Calme-toi. J'ai ou parler de tes
malheurs, et j'y veux porter remde. Au lieu de courir le pays
et d'aller parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chre
_Sceragusa_ et venir demander un asile et des consolations au couvent
des capucins. Mais au diable le pass! songeons au prsent. Tu es un
pcheur au dsespoir, dis-tu? Eh! mon garon, je le crois bien; il n'y a
rien comme la belle toile et la faim pour rendre lourds les pchs. Que
ton estomac s'emplisse d'un bon souper, que tes membres s'tendent dans
un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience.
Viens avec moi _hors des murs_. Quittons cette grande ville, et tout en
cheminant, tu me raconteras tes infortunes.

Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en
marchant le rcit fidle de ses aventures depuis la rencontre du notaire
Mast'-Andr dans les eaux de l'Anapo, jusqu' la taillade inclusivement.

--Saint-Christophe, s'cria le moine, ayez piti de nous! Une taillade
au visage, deux Anglais dvaliss! ce ne sont plus de simples pchs,
mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-l, sans
quoi tu es perdu dans ce monde et dans l'autre.

--Hlas! mon pre, rpondit Cicio, je sens bien que vous avez raison, et
je voudrais, en effet, changer de vie; mais comment reconqurir ma
bonne rputation? Comment faire pour me rconcilier avec la justice?
En m'accusant d'un crime dont j'tais innocent, on m'a forc  devenir
criminel.

--Ecoute-moi, mon garon, reprit le capucin: avec une absolution du
confesseur, la paix sera bientt signe entre le ciel et ta conscience,
puisque je te vois touch d'un repentir sincre. La clmence du seigneur
va vite en besogne quand on l'implore du fond de son me, Si les hommes
taient aussi gnreux que le bon Dieu, on s'en trouverait mieux sur
cette terre malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tcherai d'obtenir
ta grce de la justice humaine au moyen de protecteurs puissants.
Fais-toi capucin; entre dans notre excellent couvent, dont le sjour
dlicieux et les beaux jardins sont l'ornement de notre chre Syracuse,
et tu es sauv.

--Impossible, mon pre: je n'ai pas la vocation ncessaire.

--C'est que tu ne sais pas, mon enfant, combien la vie est douce pour un
honnte religieux. Notre rgle n'est point aussi svre qu'on l'imagine.
Il n'y a pas de portes  notre couvent: ce qui prouve que ce n'est pas
une prison. Nous voyageons,  tour de rle, par toute la Sicile; nous
recevons l'hospitalit la plus cordiale en tous lieux. Nous faisons
souvent bonne chre, quelquefois avec trop de gourmandise; mais le
samedi arrive, nous allons  confesse, et, si nous avons le bonheur
de mourir un dimanche, le Paradis s'ouvre  deux battants pour nous
recevoir. Il n'y a d'effrayant que les mots dans notre ordre. Qu'importe
la pauvret si l'on n'a besoin de rien? l'obissance lorsqu'on ne vous
commande rien de pnible? Quant  la chastet, mon ge ne m'en fait pas
une privation. Toi, qui es jeune, rflchis un moment, et, si tu es
homme de bon sens, reconnais que les rapports avec la femme ne sont
qu'une source de maux et de regrets amers.

--Mon pre, rpondit Cicio, je ne suis pas un libertin; si j'hsite 
faire le voeu de chastet, c'est que j'ai jet les yeux sur une femme de
qui j'attends le bonheur de ma vie. Je porte en moi deux passions qui
ne peuvent se cacher sous une robe de moine: la haine et l'amour. Je
dteste les meurtriers de ma vieille mre; je ne puis leur pardonner, et
j'aime de toute mon me la divine fille de Mast'-Andr. Arrachez de mon
me ces deux passions, et je suis  vous.

--Eh bien! mon enfant, tu es  nous, car ces deux passions sortiront de
ton coeur ds demain; cela est aussi sr qu'il est vrai que je suis le
pre Chistophe.

--O ciel! s'cria Cicio, vous m'pouvantez! Que va donc devenir ma
tendresse pour Anglica? qu'est-il donc arriv de funeste?

--Nous en reparlerons demain.

--Mon pre, mon pre, dit le petit chevrier, pour que je sois  vous
demain, il faut donc que mes esprances soient ruines et que mon coeur
se brise. Parlez; achevez-moi tout de suite. Ma matresse est-elle morte
ou marie? ne m'aime-t-elle plus? O Sauveur des hommes, s'il en est
ainsi, je ne veux point d'une robe de laine pour y envelopper ma
douleur; je ne veux point d'une cellule et d'un lit. Donnez-moi un
linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil ternel.

--Chut! dit le pre Christophe; le bon Dieu n'aime pas qu'on lui fasse
de ces apostrophes vhmentes. Heureusement il ne t'coute pas. Regarde
ces milliers d'toiles, cette nuit splendide; admire le Crateur et
respecte en toi-mme son sublime ouvrage.

En discourant ainsi, le capucin et son compagnon arrivrent 
Saint-Philippe-de-Neri, petite paroisse situe hors des murs de Palerme,
 peu de distance de la porte Carini. Le moine tira la sonnette
du presbytre. Une vieille servante vint ouvrir et gronda le pre
Christophe en disant que le souper serait froid. Le cur reut avec
bont le petit chevrier, fit mettre un couvert de plus pour lui, et
demanda le macaroni. Cicio n'eut pas plutt une large portion de pte
et deux verres de vin dans l'estomac, qu'il se sentit moins exalt.
Le jovial pre Christophe l'ayant men dans une petite chambre que
la servante venait de prparer, il se coucha docilement sans oser se
plaindre, et comme il le trouva endormi:

--Dieu bon! dit-il avec attendrissement, si jeune encore et dj si
malheureux! Donnez-lui assez de forces pour supporter ce qui l'attend
demain, et inspirez-moi les moyens de consoler cette pauvre me.



CHAPITRE XIV.

A peu de distance de Paenne, sur la route de Monreale, est une belle
maison de campagne dont on aperoit les toits  l'italienne au milieu
d'un bouquet d'arbres et dans le site le plus riant du monde. Des
rosiers grimpants s'lvent le long des murs jusqu' la hauteur du
second tage. La faade est orne de sculptures, et l'entre, en forme
de portique, prsente l'aspect riche et sduisant de ces antiques
sjours o les Lpide et les Cicron venaient se reposer du tracas des
affaires. Cependant une impression pnible gte un peu le charme de
cette villa. Des grillages sont placs  toutes les fentres, et la
porte, hermtiquement ferme, oppose de larges plaques de tle aux
regards des curieux, comme si un jaloux gardait avec vigilance, dans
cette prison fleurie, quelque Vnus ennuye.

C'est  cette maison que le bon pre Christophe et Cicio vinrent sonner
vers huit heures du matin. Le concierge leur ouvrit la petite porte et
les introduisit sous le portique, en disant au capucin de se promener
dans le parterre tandis qu'on irait appeler le docteur.

--Ce palais, demanda Cicio, appartient donc  un mdecin?

--Oui, mon fils, rpondit le moine,  un mdecin qui, pour habiter un
palais, n'en est pas moins un homme simple et modeste.

--Mon pre, dit le petit chevrier, que signifient ces chanes de fer
pendues  la muraille? Voil un singulier ornement dans une villa de
luxe.

--Si tu savais lire, rpondit le capucin, tu verrais que l'inscription
place au-dessous de ces chanes contient ces mots: La science et
l'humanit les ont brises.

--Le docteur est donc un bienfaiteur des malheureux, comme le grand
Caraccioli?

--Prcisment, mon fils: il a aboli certaines tortures auxquelles on
appliquait encore une classe particulire de pauvres gens.

--Et qui sont ces pauvres gens?

--On te l'apprendra tout  l'heure.

Le pre Christophe emmena Cicio dans le jardin. Quelques personnages
bizarrement vtus se promenaient dans les alles, un livre  la main;
d'autres, assis sur des bancs, paraissaient plongs dans la mditation
ou la tristesse; d'autres encore regardaient les deux visiteurs d'un air
inquiet ou hbt.

--Ce sont donc des philosophes? demanda Cicio.

--Ce sont des malades, rpondit le moine. Au milieu d'un bosquet de
grenadiers tait un thtre en plein air, avec un demi cirque de gradins
en marbre blanc, destin  recevoir les spectateurs.

--On joue donc la comdie pour divertir les malades? dit Cicio.

--Ils sont eux-mmes les acteurs, rpondit le capucin. C'est un des
moyens qu'on emploie pour dissiper leur mlancolie.

Sur ces entrefaites arriva le docteur; il paraissait g de quarante
ans. On voyait sur son visage et dans ses yeux anims, l'intelligence,
la bont, l'nergie, et les qualits opposes qui caractrisent le
savant profond et l'administrateur habile.

Il avait une de ces constitutions robustes qui se reposent d'une fatigue
par une autre. La vie active du praticien, en faisant un contraste
avec les travaux du cabinet, le prservait des ravages dont la science
accable ses amants trop passionns; aussi n'avait-il pas un cheveu blanc
sur la tte. Le pre Christophe prit  partie docteur. Cicio les vit
causer ensemble et tourner leurs regards de son ct, comme s'il et
t le sujet de leur conversation. Au bout de cinq minutes, le docteur
appela le petit chevrier.

--Mon ami, lui dit-il, tu es ici dans une maison d'alins. Ceux que
tu as pris pour des philosophes ne sont que de pauvres diables dont la
raison est gare. Tu n'as peut-tre jamais vu de fous: il faut que tu
saches ce que c'est. Viens avec moi dans le quartier des hommes.

Ce directeur introduisit ses deux htes dans une vaste cour entoure
de cellules dont la plupart taient ouvertes. Au milieu de l'une des
cellules tait un homme de cinquante ans, assis sur un banc, et qui
ptrissait de la mie de pain entre ses doigts avec une application
extrme.

--Celui-ci, dit le docteur, est un pre de famille qui avait amass en
travaillant une dot pour sa fille ane. On lui a vol cette dot, et il
est devenu fou de douleur. Sa manie consiste  fabriquer avec du pain
des pices de monnaie qu'il croit d'une valeur gale  celle de l'or.

Le fou avait lev les yeux et cach ses pices dans une corbeille
d'osier,  l'approche des trangers.

--Jean, lui dit le mdecin, continue ton ouvrage; ne te drange pas,
mon ami. Tu sais que le roi doit venir te voir, un de ces jours, pour
s'entendre avec toi sur la rforme des monnaies du royaume. Aussitt que
ton trsor sera au complet, je ferai dire  Sa Majest que tu es  ses
ordres. Quand ce beau jour arrivera, tu deviendras riche, mon cher Jean;
tu sortiras d'ici et tu iras marier ta fille, qui attend avec impatience
ton retour  la maison.

--Les filles ne se marient plus, rpondit le fou d'un ton bourru.

--Avec chacun de mes malades, dit tout bas le docteur, je prpare
d'avance une crise violente, dont je fais natre ensuite l'occasion,
quand le moment me parat favorable. La folie du pauvre Jean sera
difficile  gurir, pare qu'elle est calme et enracine. Je vais vous
montrer un autre sujet plus exalt, de qui j'espre davantage.

Le docteur ordonna au gardien d'ouvrir la cellule suivante et de
demander avec respect au personnage qui l'habitait s'il lui plaisait de
recevoir deux trangers.

--Vous allez voir, reprit le mdecin, l'empereur du Mogol en nglig. La
contradiction et les mauvais traitements avaient augment son mal.
Quand on me l'a amen, je me suis bien gard de lui nier sa qualit
d'empereur; je me suis prostern  ses augustes genoux, et maintenant je
possde toute sa confiance. L'instant approche o je lui dirai nettement
qu'il n'a point de royaume et qu'il doit en croire son visir et son ami.

On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux
trangers; la porte de la cellule s'ouvrit, et Cicio aperut un petit
vieillard assis sur une natte de jonc.

--Puissant empereur, dit le mdecin en saluant  la mode orientale, deux
voyageurs europens, qui passent dans ces contres, ont dsir
vous contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer  leurs
compatriotes qu'ils ont joui du bonheur d'approcher de votre personne.

--Je reois leurs hommages avec plaisir, rpondit le fou. Je regrette
amrement de ne pouvoir leur montrer mes plus beaux habits. Mon cher
visir, ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui vient de
renverser ma cruche d'eau sur ce tapis de velours cramoisi.

--On lui donnera cent coups de bton, reprit le mdecin: mais une chose
m'tonne dans le discours de Votre Majest. Si elle est assise sur un
tapis de velours, comment peut-elle se servir d'une simple cruche, au
lieu d'un vase d'or?

--Je ne sais, dit le fou. Il est certain que ceci est une cruche: ne le
vois-tu pas comme moi?

--Sans doute. C'est bien une cruche, en effet, et il me semble que ce
tapis n'est qu'une natte de jonc.

--Tu pourrais avoir raison. Je n'y prenais pas garde. Peut-tre est ce
du jonc et non du velours cramoisi.

--Que Votre Majest ne s'en tourmente pas. Je lui expliquerai ce mystre
demain, en lui faisant, sous le plus grand secret, une importante
rvlation.

--Il y a du mieux, ajouta le docteur  voix basse. Demain, je tenterai
de lui ter sa couronne, et j'espre qu'il prendra doucement la chose.
En attendant, vous allez voir un autre personnage plus curieux: c'est un
jeune patriote qui a donn beaucoup de soucis aux gens du roi pendant
les meutes de 1837. Il a command un dtachement d'insurgs; on l'a
pris les armes  la main, et jet dans une prison si dure et si cruelle
qu'il y est devenu fou. Sa folie l'a du moins sauv de la peine de mort;
mais, par un effet singulier de la maladie, ce malheureux croit avoir
perdu la tte sur l'chafaud. Un dlire qu'il eut dans son cachot lui
reprsenta la scne de son excution capitale avec tant de vivacit que
l'image en est devenue pour lui une chose relle. Aprs avoir essay par
cent moyens divers de lui ter ce souvenir terrible, j'ai enfin imagin,
ces jours passs, un traitement tout--fait matriel qui me parat
excellent. Mon homme est sur le point de retrouver cette tte que la
hache a tranche, il y a cinq ans.

On ouvrit la cellule o demeurait le fou dcapit. Cicio et le pre
Christophe virent avec tonnement que cet homme portait un casque en
plomb, solidement attach sous le menton par un cadenas ferm. Cette
coiffure avait un poids si considrable que le pauvre jeune homme
cherchait  soutenir sa tte en l'appuyant contre les murs.

--Eh bien, don Paolo, lui dit le docteur, comment allez-vous ce matin?

--Trs-mal, rpondit le fou. Je souffre beaucoup.

--O est le sige de la douleur?

--Dans les muscles du cou, cela vient sans doute de ma blessure.

--Et cette douleur ne s'tend pas plus haut que le cou?

--Si fait; elle monte jusque dans; la tte.

--Vous n'y songez pas, mon cher. Comment pourriez-vous souffrir de la
tte, si vous avez t dcapit en 1857?

--Apparemment c'est une de ces douleurs factices que l'on croit
ressentir dans un membre coup.

--Sans doute il y a quelque chose comme cela.

--Par grce, docteur, ne pouvez-vous m'ter ce poids norme que j'ai sur
la tte?

--Vous parlez encore de votre tte. Tchons de nous entendre: Vous
l'a-t-on coupe, oui ou non?

--Je veux dire qu'on m'a mis je ne sais quoi de lourd sur les paules.

--Gardez ce que vous y avez, mon ami. Dans trois ou quatre jours vous
vous en trouverez bien.

--Voil un malade, ajouta le mdecin, que je considre comme guri; mais
ce sujet-l sera pour moi une source perptuelle de chagrins. Depuis
cinq ans qu'il est entre mes mains, je l'ai laiss languir sans pouvoir
imaginer le moyen qui devait le sauver, et pourtant vous voyez combien
ce moyen curatif tait simple. Peut-on gurir de mme tous ces autres
malheureux? Ne s'agit-il que de savoir inventer le traitement spcial
qui convient  chaque cas particulier? Est-ce par dfaut d'intelligence
que j'choue? Cette-ide est accablante. O mon Dieu, donnez-moi le gnie
de Galile pour surprendre vos secrets; je ne l'exercerai que dans la
pratique de l'art le plus louable et le plus pur.

Cicio et le pre Cristophe visitrent toutes les cellules, et virent
plusieurs autres espces de fous. Lorsqu'on eut achev le tour du
quartier des hommes, le docteur posa sa main sur l'paule du petit
chevrier:

--Mon garon, lui dit-il, je vais  prsent me servir de toi pour
mesurer jusqu'o va le degr de folie de l'une de mes pensionnaires. Une
jeune fille, belle comme un ange, a t contrarie dans ses amours. Un
pre stupide a imagin des mensonges odieux pour la gurir d'une passion
honnte dont le mariage tait le seul remde. La pauvre fille s'est
enfuie de la maison paternelle, et  son retour on l'a maltraite; on
lui a fait tant de reproches et d'affronts, tant d'autres mensonges lui
ont t dits, que la tte lui a tourn. Aujourd'hui elle n'est plus
_mezza-amtta,_ elle est folle tout--fait, et son pre l'a amene de
Syracuse pour la mettre entre mes mains.

--C'est Cangia! s'cria Cicio, en se couchant sur le sable.

--Du courage, mon garon, reprit le mdecin. Tu as vu quel soin je
prends d'tudier mes malades. Il y en a peu d'incurables. Nous tcherons
de te rendre ta matresse. Ce n'est pas le moment de la pleurer; nous
devons songer  la gurir, et tu vas m'y aider. Je n'ai pas encore la
mesure de la folie de Cangia. Nous allons te prsenter  elle; si ta
matresse te reconnat, ce sera bon signe, et je rponds de sa gurison;
si elle ne te reconnat point, j'en augurerai mal; mais il ne faudra pas
encore dsesprer pour cela.

--Ah! docteur, s'cria Cicio, vous ne pensez qu' votre science, et
parce que je ne suis pas fou, vous me brisez le coeur sans piti.

--Cela est un peu vrai, dit le pre Christophe.

--Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus de
tout, vous me verriez sans regret plus misrable encore pourvu que ma
douleur s'enveloppt de votre froc de capucin.

--Ne t'exalte pas, mon garon, dit le mdecin, je reconnais la justesse
de tes reproches. L'esprit humain est born. C'est beaucoup pour moi que
de me donner tout entier  mes malades. Cependant je puis t'offrir une
pense consolante: les desseins de la Providence sont impntrables. Le
malheur de Cangia aura vaincu l'orgueil et la sottise de son pre. Nous
dirons  Mast'-Andr que le seul moyen de sauver sa fille est de te
l'accorder. Qui sait s'il ne sortira pas de tout cela quelque chance
favorable  tes amours? Tu es jeune, et quand le coeur se brise, 
ton ge, il se raccommode facilement. Allons, point de faiblesse:
relve-toi; sois homme. Seconde-moi, et marchons!

Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un
condamn qu'on mne au supplice, et le bon pre Christophe, ple de
crainte et d'motion, ressemblait assez  l'aumnier des prisons, charg
d'assister le patient. Au moment d'ouvrir la porte du quartier des
femmes, le docteur aperut Mast'-Andr, qui accourait tout essouffl.
Une grimace de douleur crispait sa large face et produisait le plus
trange contraste avec l'indlbile expression de la sottise et de la
vanit.

--Ne vous pressez pas tant, lui cria le mdecin avec brusquerie; vous ne
verrez point votre fille aujourd'hui.

--Je veux savoir ce qu'on fait de mon enfant, dit le notaire.

--Tout beau, signor, reprit le docteur. Nous ne sommes pas  Syracuse.
Je commande seul ici. Votre prsence pourrait nuire  mes oprations.
Le pre a mal us de son autorit; qu'il reste  la porte. Quand votre
fille sera gurie vous serez libre de la rendre folle une seconde fois
par vos mauvais traitements.

--Hlas! dit Mast'-Andr, en cherchant au bord de sa paupire une larme
qui ne voulut pas sortir, ne savez-vous pas mon repentir et mon chagrin?

--Seigneur notaire, je ne fais pas grande attention aux paroles
inutiles. Vous engagez-vous  donner votre fille  Cicio!

--De tout mon coeur, rpondit Mast-Andr. Le mdecin tira de sa poche un
crayon et du papier.

--Il nous faut une promesse par crit, dit-il, et je la signerai comme
tmoin, ainsi que le pre Christophe.

Mast'-Andr prit le crayon, et il crivit sous la dicte du mdecin une
promesse de mariage en bonne forme. Le docteur et le capucin signrent,
et Cicio mit le papier dans sa poche.

--A prsent, reprit le mdecin, suivez-moi tous trois, et obissez
fidlement  mes ordres.



CONCLUSION.

Les femmes de la Sicile ne se piquent pas de dissimulation comme les
hommes; elles ne sont pas moins passionnes qu'eux; mais au lieu
d'enfermer en elles-mmes ce qu'elles sentent, elles le tmoignent au
contraire avec une expansion et une vivacit extrmes; c'est pourquoi
Cicio et ses compagnons ne retrouvrent pas dans le quartier des femmes
le silence difiant qui rgnait dans l'autre partie de la maison. La
plupart des pensionnaires se querellaient entre elles ou avec les
personnes charges de la surveillance. On entendait un concert de cris,
de chansons, de rires et d'injures. Le docteur commena par rtablir la
discipline, et aprs avoir pri ses htes de l'attendre, il entra dans
la cellule o demeurait Cangia. Au bout d'un quart d'heure, il revint
avec une mine consterne.

--Tout va mal, dit-il; la jeune fille n'a pas la moindre lucidit. Sa
cervelle est dans un tel tat de confusion que pas un souvenir n'y peut
reprendre sa place. Approchez-vous et voyez si vous russirez mieux que
moi.

Cicio s'avana doucement jusque sur le seuil de la cellule, et
dtourna la tte avec effroi, tant le visage de sa matresse tait
mconnaissable. Une pleur maladive avait remplac le velout charmant
de la jeunesse et de la sant. Ce n'tait plus ces belles joues
fraches, ce regard anglique, ce sourire agaant, qui avaient enflamm
le petit chevrier sous le myrte centenaire de Syracuse. Cicio n'avait
plus devant les yeux qu'une pauvre fille sans beaut, sans physionomie,
dont le regard morne et les traits dcomposs annonaient les ravages de
la folie. Cangia s'occupait  mettre en ordre le mobilier de sa cellule,
et ne faisait aucune attention aux visiteurs.

--Sa manie, dit tout bas le mdecin, parat tre depuis quelques jours
le got de la symtrie.

--Mon cher patron, demanda la jeune fille, ne trouvez-vous pas que les
meubles de cette chambre sont rangs comme il faut?

--Oui, mon enfant, rpondit le docteur.

--Eh bien, pourquoi donc a-t-en dcid que je n'tais plus bonne 
marier? N'est-ce pas pour me nuire dans l'esprit du roi, dont le fils
est mon fianc? Je saurai confondre les imposteurs.

--Ils sont dj confondus. Ne vous fchez pas et regardez un peu ces
trois personnes que j'ai amenes ici. Reconnaissez-vous Mast'-Andr,
votre pre?

--Mast'-Andr, rpondit Cangia, s'est noy dans le _Porto grande_, 
Syracuse. On ne m'en fait point accroire. Cet homme-ci est un cuisinier
que l'on m'envoie.

--Et ce garon-l, ne voyez-vous pas que c'est Cicio, votre amant?

--Je sais  qui je parle: c'est le _facchino_ qui doit porter mes
bagages. Mais voici un homme d'glise: ne serait-ce pas le confesseur du
roi?

--Lui-mme, rpondit le capucin.

--Ah! mon pre, s'cria Cangia en se jetant  genoux, vous venez 
propos pour m'arracher  mes bourreaux. On m'a battue, injurie,
enferme comme une voleuse. Si cela dure, je n'ai pas longtemps  vivre.
Emmenez-moi, au nom du ciel! Ne me laissez pas dans cette prison.

--Vous n'tes pas en prison, ma fille, rpondit le capucin. Je ne puis
vous emmener.

--Mon pre, je n'ai plus de forces; je suis perdue si vous m'abandonnez.
Retournez  Naples. Dites au roi que je le supplie de me secourir. Dites
surtout  l'hritier du trne, au prince qui a demand ma main, que je
l'adore, que je suis  lui pour la vie, que ma tendresse est immense
comme le monde, mais qu'elle sera bientt ensevelie avec moi. Huit jours
encore; c'est le dlai que je puis supporter. Pass cela, je dormirai
dans la terre, et la pluie, en ruisselant sur mon corps, teindra le feu
qui dvore mon pauvre coeur.

--Point de scnes pathtiques, interrompit le docteur; point de cris ni
de pleurs! loignez-vous tous.

Le mdecin enferma la fille de Mast-Andr dans la cellule; aussitt
Cangia monta sur la serrure de la porte, et poursuivit ses discours, en
sortant ses bras et sa tte par une lucarne. Deux ruisseaux de larmes
coulaient sur ses joues, et elle tendait ses mains suppliantes vers le
pre Christophe, en poussant des sanglots lamentables.

--Ingrate Cangia, lui dit le petit chevrier, tu as donc oubli Cicio,
ton amant, et l'aimable Gheta, ma fidle et savante chvre jaune?

La jeune fille regarda notre hros d'un air de mpris:

--Cicio? rpondit-elle: j'ai cru l'aimer autrefois; mais mon coeur
s'tait tromp. Je ne l'aime plus.

A ce mot cruel prononc avec l'accent accablant de la vrit, Cicio fit
deux pas en arrire, comme un soldat frapp d'une balle. Il posa une
main sur ses yeux, comme le gladiateur mourant, et par un effort
prodigieux de l'orgueil offens, il releva la tte en s'criant:

--Je suis  vous, mon pre. Partons pour Syracuse.

Trois mois aprs, notre hros tait assis sur un banc de gazon dans le
magnifique jardin des capucins de Syracuse, situ sur le terrain de
l'antique Acradine. Les formes lgantes du jeune novice se perdaient
sous les plis de la robe de laine brune. Dj les habitudes de la
vie contemplative avaient donn  son visage une expression grave et
solennelle. La fidle chvre jaune broutait l'herbe sous les bosquets
de citronniers, en personne satisfaite du rgime claustral. Le pre
Christophe, appuy contre un palmier, regardait Cicio d'un air inquiet
et proccup:

--Mon fils, dit le moine en hsitant, j'ai des nouvelles importantes
 te communiquer. J'arrive de Noto, o j'ai remu ciel et terre en ta
faveur. J'y ai dpens autant de paroles que Pierre l'Hermite  prcher
la croisade. Un vque, deux curs et le suprieur du sminaire ont
plaid ta cause auprs des autorits civiles. Nous avons russi: ton
dossier a t brl. Tes fautes sont oublies pour deux motifs que j'ai
su faire valoir: le premier est l'injuste accusation de vol qui t'avait
pouss malgr toi dans le drglement; le second est la rsolution que
tu as prise d'expier tes erreurs sous l'habit de notre ordre. Cependant
un vnement imprvu va peut-tre changer tes projets et m'obliger  de
nouvelles dmarches: une lettre du mdecin de Palerme m'apprend ce matin
que ta matresse est revenue  la raison et  la sant. Mast'-Andr
reconnat la validit de sa promesse de mariage et ne s'oppose plus 
ton bonheur. Il dpend de toi d'obtenir tout ce que ton coeur a dsir.

--Il est trop tard, rpondit Cicio. Je n'ai plus de coeur. On me l'a
dchir. Je ne retirerai pas  Dieu ce que je lui ai donn, car ce
serait lui manquer de parole, comme d'autres ont fait envers moi. Je
suis capucin, parce que j'ai voulu l'tre.

Le pre Christophe pressa les mains du novice entre les siennes.

--Mon fils, dit-il avec motion, Dieu te tiendra compte de tant
d'abngation. Mais ce n'est pas tout: en te voyant cette sagesse
au-dessus de ton ge, j'prouve un regret amer  t'apprendre le dernier
sacrifice qu'on exige encore de toi. Des rumeurs populaires... des
prjugs... des accusations de sortilge...

--Quoi! s'cria Cicio, s'agit-il de ma pauvre chvre?

--Hlas! oui, mon enfant. On l'a condamne  un supplice barbare, afin
de satisfaire de grossires superstitions. Elle sera brle en place
publique.

--Des sots, murmura Cicio, qui, voyant que je leur chappe, veulent se
donner le divertissement d'une mort. Ah! ce dernier coup est fait pour
m'achever.

Le frre novice, oubliant la gravit de son nouvel habit, se mit 
courir sur le gazon en appelant sa chvre. Gheta, qui n'avait pas vu son
jeune matre en belle humeur depuis trois mois, bondissait avec joie.
Elle n'avait pas, comme les hommes, le don fatal de la prvoyance et
ne souponnait point qu'on dt jamais l'arracher  son ami. Tous deux
jourent comme des enfants, se poursuivant et se fuyant l'un l'autre;
Cicio feignait de s'endormir sur l'herbe, Gheta le touchait du bout de
ses cornes pour l'veiller, et puis ils recommenaient  courir, et la
chvre exprimait son plaisir par mille gambades.

--Qu'ils sont plaisants! s'cria le capucin, et qu'on est heureux d'tre
jeune! c'est grand dommage de tuer cette innocente bte.

Cicio interrompit tout  coup les jeux; il embrassa sa chvre en
pleurant, et courut  la chapelle, o il demeura en prires jusqu'au
soir. A l'heure o les capucins rentraient dans leurs cellules, notre
hros prit le pre Christophe par la manche de sa robe, et le pria
d'entrer chez lui.

--coutez-moi, mon pre, dit-il: demain au point du jour, vous aurez
soin de livrer ma chvre aux assassins, afin que je ne la voie plus. Ils
m'ont tout enlev jusqu' mon amiti pour ce pauvre animal. J'ai
perdu ma matresse; j'ai tenu entre mes bras ma vieille mre frappe
mortellement. Je donne au ciel ma jeunesse; je lui sacrifie mes
passions, mes esprances, un avenir qui paraissait vouloir s'adoucir.
Tout ce que j'avais de bon, de respectable dans le coeur on me l'a sali,
dtruit, extirp comme de mauvaises plantes. Mais je dois vous
l'avouer, il reste encore une plante empoisonne dont les racines sont
indestructibles, ma haine pour nos oppresseurs. Il n'y aura ni grce
divine, ni pratiques religieuses, ni tude, ni conseils qui puissent
m'empcher de la satisfaire si jamais l'occasion s'en prsente. C'est
une passion profonde que je prtends assouvir tt ou tard. Si vous
croyez qu'elle ne doive pas habiter sous la robe que je porte, dites-le
sincrement, car pour elle je serais forc de dposer le froc.

--Mon fils, rpondit le capucin, donne  cette passion un autre nom,
celui d'amour de la patrie, et ne t'embarrasse pas de ce qu'en pensera
ton froc. Il y en a autant sous le mien. Je n'aime pas moins que toi la
malheureuse Sicile.

--J'entends bien, reprit Cicio; mais vous vous bornez  prier Dieu pour
elle, tandis que moi, je prtends faire davantage: je veux mourir pour
la dfendre.

--Comment! s'cria le pre Christophe, tu veux combattre sous cet habit?

Cicio souleva le matelas de son lit et montra sa carabine dpose
dans cette cachette. Le bon capucin posa un doigt sur sa bouche pour
recommander au jeune novice la discrtion et la prudence, et il lui dit
 l'oreille:

--Mon fils, le jour o tu reprendras cette arme, je marcherai  ct de
toi, le crucifix  la main.

Le novice posa aussi un doigt sur sa bouche, et depuis ce moment, le
pre Christophe et le frre Cicio eurent souvent ensemble de longues
confrences nocturnes, tandis que le reste du couvent dormait.

Le notaire Mast'-Andr ne se chagrina pas beaucoup du peu d'empressement
du petit chevrier  faire valoir sa promesse de mariage. Cangia, au
sortir de sa longue maladie, eut tant de peine  remettre en ordre ses
souvenirs et ses ides, que son amour pour Cicio se trouva gar. Un
jeune avocat de Noto, qui plaida pour une famille de Syracuse, eut
affaire au seigneur notaire, et s'enflamma pour la fille de Mast'-Andr.
On n'eut garde de refuser  ce jeune homme la main de Cangia, car il
avait de la fortune et de l'esprit de conduite. La romanesque jeune
fille se maria par raison et par obissance. Elle s'occupa de son mnage
et vcut bien avec son mari. On m'a dit  Syracuse qu'elle avait eu
des moments de tristesse qui rappelaient le temps ou elle tait _mezzi
mutla_; cependant, j'ai su depuis que le ciel avait bni son union avec
le jeune avocat, en lui accordant deux beaux enfants. Les jours de
mlancolie devinrent plus rares, et  prsent on peut considrer la
belle Anglica comme une heureuse mre. Mast'-Andr se flicite de ce
beau rsultat, et continue  jouer  la _Bazzica_, avec son voisin
l'ordinateur.

Les autres personnages de cette histoire ont fini diversement. Malgr
les hautes protections dont il se croyait assur, le seigneur Zefirino
fut pendu avec son habit de velours et ses sous-pieds, non pas  propos
de la taillade, qui ne fit aucun bruit, mais pour avoir dplu  la
matresse d'un sous-intendant napolitain[3].

[Note 3: Au sujet de la taillade, le consul-gnral de France adressa
une plainte  l'intendance de Palerme. Il n'obtint d'autre satisfaction
que cette rponse: Que voulez-vous? c'est une affaire de femme.
(_Historique._)]

Don Polyphme et ses amis dgotrent par leurs exploits les trangers
de parcourir l'intrieur de la Sicile, et ne trouvrent plus d'Anglais 
dvaliser. Ils s'ennuyrent d'une vie de brigandage qui n'offrait plus
de bnfices, et se convertirent par dsoeuvrement. Les dangers de la
pche du corail, en Barbarie, leur fournirent assez d'motions pour
occuper leur esprit, et ils s'embarqurent sur des speronares.

Quant  la pauvre Gheta, semblable  l'ne de la fable, elle paya pour
les fautes d'autrui. On l'accusa de toutes sortes de crimes dont elle
ne sut pas se dfendre. On la mena solennellement au bcher, tambours
battants. Elle mourut innocente et vierge, comme Jeanne d'Arc; mais son
me irrite ne pardonna pas aux hommes leur lche injustice. Le fantme
de la chvre jaune est devenu lutin des chemins, et revient encore
 cette heure pouvanter les passants dans les montagnes de
Saint-Philippe-d'Argyre, en dansant des saltarelles infernales sur les
rochers, au clair de la lune. Un muletier de Messine, dont je fis la
connaissance en avril 1843, m'a assur que la rencontre de la chvre
jaune lui avait plus d'une fois port malheur. Ce muletier me procura
l'honneur d'tre prsent  un brigand retir du monde, et c'est de ces
deux personnes dignes de foi que je tiens le rcit qu'on vient de lire.

FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of La Chvre Jaune, by Paul De Musset

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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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