The Project Gutenberg EBook of La fe des grves, by Paul H.C. Fval

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Title: La fe des grves

Author: Paul H.C. Fval

Release Date: December 20, 2004 [EBook #14398]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Paul Fval (pre)

LA FE DES GRVES

Publication en 1850



Table des matires

I. La cavalcade.
II. Deux porte-bannires.
III. Fratricide.
IV. Veille de la Saint-Jean.
V. Un Breton, un Franais, un Normand.
VI. Ce que Julien avait appris au march de Dol.
VII.  la guerre comme  la guerre.
VIII. L'apparition.
IX. Matre Gueffs.
X. Douze lvriers.
XI. Course  la fe.
XII. Les mirages.
XIII. O l'on parle pour la premire fois de matre Loys.
XIV. Prouesses de matre Loys.
XV.  quand la noce?
XVI. Amel et Penhor.
XVII. La faim.
XVIII. Jeannin et Simonnette.
XIX. Le dpart.
XX. Deux cousins.
XXI. La rubrique du chevalier Mloir.
XXII. Frre Bruno.
XXIII. Comment Joson Drelin but la rivire de Rance.
XXIV. Dits et gestes de frre Bruno.
XXV. Gueffs s'en va en guerre.
XXVI. Avant la bataille.
XXVII. Le sige.
XXVIII. O Jeannin a une ide.
XXIX. Le brouillard.
XXX. O matre Vincent Gueffs est forc d'admettre l'existence de
la Fe des Grves.
XXXI. O l'on voit revenir matre Loys, lvrier noir.
XXXII. Le tube miraculeux.
XXXIII. Les lises.
pilogue: Le repentir.




I. La cavalcade.

Si vous descendez de nuit la dernire cte de la route de
Saint-Malo  Dol, entre Saint-Benot-des-Ondes et Cancale, pour
peu qu'il y ait un lger voile de brume sur le sol plat du Marais,
vous ne savez de quel ct de la digue est la grve, de quel ct
la terre ferme.  droite et  gauche, c'est la mme intensit
morne et muette. Nul mouvement de terrain n'indique la campagne
habite; vous diriez que la route court entre deux grandes mers.

C'est que les choses passes ont leurs spectres comme les hommes
dcds; c'est que la nuit voque le fantme des mondes
transforms aussi bien que les ombres humaines.

O passe  prsent le chemin, la mer roula ses flots rapides. Ce
marais de Dol, aux moissons opulentes, qui tend  perte de vue
son horizon de pommiers trapus, c'tait une baie. Le mont Dol et
Llemer taient deux les, tout comme Saint-Michel et Tombelne.
Pour trouver le village, il fallait gagner les abords de
Chteauneuf, o la mare de Saint-Coulman reste comme une
protestation de la mer expulse.

Et, chose merveilleuse, car ce pays est tout plein de miracles,
avant d'tre une baie, c'tait une fort sauvage!

Une fort qui n'arrtait pas sa lisire  la ligne du rivage
actuel, mais qui descendait la grve et plantait ses chnes gants
jusque par del les les Chaussey.

La tradition et les antiquaires sont d'accord; les manuscrits font
foi: la fort de Scissy couvrait dix lieues de mer, reliant la
falaise de Cancale, en Bretagne,  la pointe normande de Carolles,
par un arc de cercle qui englobait le petit archipel.

Quelque jour, on fera peut-tre l'histoire de ces prodigieuses
batailles o la mer, tout  tour victorieuse et vaincue, envahit
le domaine terrestre en conqurant, puis se drobe, fugitive, et
se creuse dans les mystres de l'abme une retraite plus profonde.

Au soleil, la digue fuit devant le voyageur, selon une ligne
courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier.

Pour quiconque est tranger  la mer, cette digue semble ou
superflue, ou impuissante. Le bas de l'eau est si loin et les
mares sont si hautes! Peut-on se figurer que cette barre bleutre
qui ferme l'horizon va s'enfler, glisser sur le sable marneux,
franchir des lieues et venir!

Venir de si loin, la mer! pour s'arrter, docile, devant quelques
pierres amonceles et clapoter au pied de la chausse comme la
bourgeoise naade d'un tang!

Involontairement on se dit: Si la mare fait une fois ce grand
voyage du bas de l'eau  la digue, que seront quatre ou cinq pieds
de sable et de roche pour arrter son lan?

Mais la mer vient choquer les roches de la digue, et la digue
reste debout depuis des sicles, protgeant toute une contre
conquise sur l'Ocan.

Vers le centre de la courbe on aperoit au lointain, comme dans un
mirage, le Mont-Saint-Michel et Tombelne. Huit lieues de grve
sont entre ce point de la digue et le Mont.

De ce lieu, qui s'lve  peine de quelques mtres au-dessus du
niveau de la mer, l'horizon est large comme au fate des plus
hautes montagnes. Au nord, c'est Cancale avec ses pcheries qui
courent en zig-zag dans les lagunes;  l'est, la chane des
collines allant de Chteauneuf au bout du promontoire breton; au
sud-est, le magnifique chteau de Bonnaban, bti avec l'or des
flottes malouines et tomb depuis en de nobles mains; au sud, le
Marais, Dol, la ville druidique, le mont Dol;  l'ouest, les ctes
normandes, par del Cherrueix, si connu des habitus de Chevet, et
Pontorson le vieux fief de Bertrand Du Guesclin.

Oeuvre des sicles intermdiaires, la digue semble place l
symboliquement, entre le chteau moderne et la forteresse antique.
Au Mont-Saint-Michel, vieux suzerain des grves, la gloire du
pass; au brillant manoir qui n'a point d'archives, le bien-tre
de la civilisation prsente. Au milieu de ses riches futaies le
roi des gurets regarde le roi tout nu des sables. Tous deux ont
la mer  leurs pieds.

Mais le chteau moderne, prudent comme notre ge, s'est mis du bon
ct de la digue.

Personne n'ignore que les abords du Mont-Saint-Michel ont t, de
tout temps, fertiles en tragiques aventures.

Son nom lui-mme _(le Mont-Saint-Michel au pril de la mer)_ en
dit plus qu'une longue dissertation.

Les gens du pays portent, de nos jours,  trente ou quarante le
nombre des victimes ensevelies annuellement sous les sables.

Peut-tre y a-t-il exagration. Jadis la croyance commune triplait
ce chiffre.

La chose certaine, c'est que les routes qui rayonnent autour du
Mont, variant d'une mare  l'autre et ne gardant pas plus la
trace des pas que l'Ocan ne conserve sur sa surface mobile la
marque du sillage d'un navire, il faut toujours se fier  la
douteuse intelligence d'un guide, et mettre son me aux mains de
Dieu.

On va de Cherrueix au Mont-Saint-Michel  travers les _tangues,_
les _lises_ et les _paumelles_[1], coupes d'innombrables cours
d'eau qui rayent l'tendue des grves; on y va des Quatre-Salines
et de Pontorson: ceci pour la Bretagne.

[Note 1: Les _tangues_ sont gnralement le sol de la grve, les
_lises_ sont des sables dlays par l'eau des rivires ou des
courants souterrains, les _paumelles_, au contraire, sont des
portions de grves solides o le reflux imprime des rides
rgulires.]

Les routes principales de Normandie sont celles des Pontaubault,
d'Avranches et de Gent.

Suivant les _coquetiers_ et les pcheurs, la route de Pontorson
est seule sans danger.

Encore y a-t-il plus d'une triste histoire qui prouve que cette
route-l mme, en temps de mare, ne rend pas tous les voyageurs
que sa renomme de scurit lui donne.

Le 8 juin 1450, toutes les cloches de la ville d'Avranches
sonnrent  grande vole, pendant que les portes du chteau
s'ouvraient pour donner issue  une nombreuse et noble cavalcade.

Il tait onze heures du matin.

Tout ce qu'Avranches avait de dames et de bourgeoises se penchait
aux fentres pour voir passer le duc Franois de Bretagne, se
rendant au plerinage du Mont-Saint-Michel.

Un coup de canon, tir du Mont,  l'aide d'une de ces pices
normes en fer soud et cercl, qui lanaient des boulets de
granit, avait annonc le bas de l'eau, tout exprs pour
monseigneur le duc et sa suite.

Et ce n'tait pas trop faire, que de mettre ces canons au service
du riche duc, car ceux qui les avaient pris aux Anglais taient
des gens de Bretagne.

Bien peu de temps auparavant, le duc Franois avait envoy les
sieurs de Montauban et de Chateaubriand, avec Ren de Cotquen,
sire de Combourg, au secours du Mont-Saint-Michel, assig par les
Anglais.  cette poque, le roi Charles VII, de France, avait dj
regagn une bonne part de son royaume, et rejet Henri
d'Angleterre loin du centre. Mais les ctes de la Manche restaient
au pouvoir des hommes d'outre-mer, et le Mont-Saint-Michel tait,
depuis Granville jusqu' Pontorson, le seul point o flottt
encore la bannire des fleurs de lis.

Montauban, Chateaubriand, Combourg et bien d'autres Bretons
passrent le Couesnon, pendant que cinq navires malouins,
commands par Hue de Maurever, doublaient la pointe de Cancale et
entraient dans la baie. Il resta deux mille Anglais morts sur les
tangues, entre le Mont et Tombelne.

 l'heure o le duc Franois sortait du chteau d'Avranches, les
Anglais ne gardaient plus en France que Calais, le comt de Guines
et le petit rocher de Tombelne o ils avaient bti une forteresse
imprenable.

Mais ce n'tait point pour clbrer une victoire dj ancienne que
le duc de Bretagne se rendait au monastre du Mont-Saint-Michel,
combl de ses bienfaits. Franois faisait le plerinage pour
obtenir du ciel le repos et le salut de l'me de monsieur Gilles,
son frre, mort  quelque temps de l au chteau de la
Hardouinays. Un service solennel se prparait dans l'glise place
sous l'invocation de l'archange. Guillaume Robert, procureur du
cardinal d'Estouteville, trente-deuxime abb de Saint-Michel,
avait promis de faire de son mieux pour cette fte de la pit
fraternelle.

Le service tait command pour midi.

Franois, ayant  ses cts son favori Arthur de Montauban,
Malestroit, Jean Budes, le sire de Rieux et Yvon Porhot, btard
de Bretagne, descendit la ville au pas de son cheval et gagna la
porte qui s'ouvrait sur la rivire de Se. Les sires de Thorigny
et Du Homme, chevaliers normands, l'accompagnaient pour l'honneur
de la province.

Derrire le duc,  peu prs au centre de l'escorte, six nobles
demoiselles, trois Normandes, trois Bretonnes, chevauchaient en
grand deuil. Parmi elles nous ne citerons que Reine de Maurever,
la fille unique du vaillant capitaine Hue, vainqueur des Anglais.

Le visage de Reine tait voil comme celui de ses compagnes. Mais
quand la gaze funbre se soulevait au vent qui venait du large, on
apercevait l'ovale exquis de ses joues un peu ples et la douce
mlancolie de son sourire.

Reine avait seize ans. Elle tait belle comme les anges.

Une fois son regard croisa celui d'un jeune gentilhomme, firement
camp sur un cheval du Rouennais,  la housse d'hermine, et qui
portait la bannire du deuil, aux armes voiles de Bretagne, avec
le chiffre de feu monsieur Gilles.

Ce gentilhomme avait nom Aubry de Kergariou, bonne noblesse de
Basse-Bretagne, et tenait une lance dans la compagnie du btard de
Porhot.

Quand le voile de Reine retomba, Aubry donna de l'peron et gagna
d'un temps la tte du cortge o tait sa place marque auprs du
porte-tendard ducal.

On arrivait  la barrire de la ville. Ceux qui taient
superstitieux remarqurent ceci; Aubry ne put arrter sa monture
assez  temps pour garder le passage libre  son compagnon,
l'homme  la cotte d'hermine. Ce fut la bannire funbre qui passa
la premire.

Sur les remparts et dans la rue, la foule criait:

--Bretagne-Malo! Bretagne-Malo! Et quatre gentilshommes, portant 
l'aron de leurs selles de vastes aumnires, jetaient de temps 
autre des poignes de monnaies d'argent et rpondaient:

--Largesse du riche Duc! On dit que les bonnes gens de Normandie
ont toujours fidlement aim le numraire. En cette occasion, ils
firent grand accueil  la munificence ducale et se battirent 
coups de poings dans le ruisseau, comme de braves coeurs qu'ils
taient. Tout le monde fut content, except un laid paen  la
tte embguine de guenilles, qui n'avait eu pour sa part de
l'aubaine que des horions et pas un carolus. Le pauvre homme se
releva en colre.

--Duc! dit-il au moment o Franois passait devant lui, encore une
poigne d'cus pour que Dieu t'oublie! Franois tourna la tte et
poussa son cheval.

D'ordinaire et pour moindre irrvrence, il et donn de son
gantelet sur la tte du pataud.

--Les six hommes d'armes du corps! cria Goulaine, snchal de
Bretagne, en s'arrtant au dedans de la porte.

Les six hommes d'armes du corps taient en quelque sorte les
chevaliers d'honneur de la crmonie. Ils devaient suivre
immdiatement la bannire et mener le deuil.

C'taient Hue de Maurever, pre de Reine, qui avait t l'cuyer
et l'ami du prince dfunt; Porhot, pour le sang de Bretagne;
Thorigny, pour la Normandie; La Hire, pour le roi Charles;
Chateaubriand, Le Bgue et Mauny.

Les cinq derniers se prsentrent.

--O est le sire de Maurever? demanda Goulaine. Il se fit un
mouvement dans l'escorte, car cela semblait trange  chacun que
Monsieur Hue, le vaillant et le fidle, manqut  l'heure sainte
sous la bannire de son matre trpass. Un murmure courut de rang
en rang. Chacun rptait tout bas la question du snchal:

--O est le sire de Maurever? Son absence tait comme une
accusation terrible. Contre qui? Personne n'osait le dire ni
peut-tre le penser. Mais du sein de la foule, la voix du vieux
paen normand s'leva de nouveau aigre et moqueuse.

Le grigou disait:

--Que Dieu t'oublie, duc! que Dieu t'oublie! Le duc Franois eut
le frisson sur sa selle. Reine, tremblante, avait serr son voile
autour de son visage. Franois se redressa tout ple, il fit signe
 Montauban de prendre la place vide de Maurever, et le cortge
passa au milieu des acclamations redoubles.




II. Deux porte-bannires.

Au sortir de la porte d'Avranches, ce fut un spectacle magique et
comme il n'est donn d'en offrir qu' ces rivages merveilleux.

Un brouillard blanc, opaque, cotonneux, estomp d'ombres comme les
nuages du ciel, s'tendait aux pieds des plerins depuis le bas de
la colline jusqu' l'autre rive de la baie, o les maisons de
Cancale se montraient au lointain perdu.

De ce brouillard, le Mont semblait surgir tout entier,
resplendissant de la base au fate, sous l'or ruisselant du soleil
de juin.

Vous eussiez dit qu'il tait berc mollement dans son lit de
nues, cet difice unique au monde! et quand la brume s'agitait,
baissant son niveau sous la pression d'un souffle de brise, vous
eussiez dit que le colosse, grandi tout  coup, allait toucher du
front la vote bleue:

La ville de Saint-Michel, colle au roc et surmontant le mur
d'enceinte, la plate-forme dominant la ville, la muraille du
chteau couronnant la plate-forme, le chteau hardiment lanc
par-dessus la muraille, l'glise perche sur le chteau, et sur
l'glise l'audacieux campanile gar dans le ciel!

Mais il est des instants o l'oeil s'arrte avec indiffrence sur
la plus splendide de toutes les feries. On ne voit pas, parce que
l'esprit est ailleurs.

Le cortge qui accompagnait Franois de Bretagne au monastre
descendait la montagne lentement. Chacun tait silencieux et
morne.

Ces mots bizarres, prononcs par le grigou, coiff de lambeaux:
Duc, que Dieu t'oublie! taient dans la mmoire de tous.

Et tous remarquaient l'absence de Monsieur Hue de Maurever, cuyer
du prince dfunt, absence qui tait d'autant plus inexplicable que
les domaines de Maurever se trouvaient dans le voisinage immdiat
de Pontorson,  quelques lieues d'Avranches.

Or, en ce monde, il y a presque toujours une clef pour les choses
inexplicables.

Quand il s'agit de criminels ordinaires, cette clef se dpose sur
la table d'un greffe. Des juges s'assemblent. On pend un homme.

Quand il s'agit des puissants de la terre, personne n'ose toucher
 cette clef, et le mot de l'nigme reste enfoui dans les
consciences.

Si l'escorte du duc Franois se taisait, ce n'tait pas qu'on n'y
et rien  se dire. C'est que nul n'osait ouvrir la bouche sur le
sujet qui occupait tous les esprits.

Une partie de la foule avait suivi le cortge; la foule n'avait
pas pour se taire les mmes raisons que les hommes d'armes.

Et Dieu sait qu'elle s'occupait du riche duc pour son argent!

Il y en avait, dans la foule, qui prononaient le mot _sacrilge_
en parlant de ce somptueux plerinage.

 l'entre de la grve, douze guides prirent les devants pour
sonder les lises et reconnatre les cours d'eau.

Le brouillard s'claircissait. Un coup de vent balaya les sables.

La cavalcade prit le trot, comme cela se fait sur les tangues, o
la rapidit de la marche diminue toujours le danger.

Aubry de Kergariou et l'homme  la cotte d'hermine, qui se nommait
Mloir, tenaient toujours la tte de la procession.

--...Si mon frre me gnait, dit Mloir, continuant une
conversation  voix basse, mon frre serait mon ennemi. Et mes
ennemis, je les tue. Le duc a bien fait!

--Tais-toi, cousin, tais-toi! murmura Aubry scandalis.

Les chevaux, lourdement quips, hsitaient sur les sables
mouvants de la Se. Les guides crirent:

--Au galop! messeigneurs! La cavalcade se lana et franchit
l'obstacle. Mloir tait toujours aux cts d'Aubry de Kergariou.

--Moi, dit-il, j'ai le double de ton ge, mon cousin. On me traite
toujours en jouvenceau, parce que j'aime trop les ds et le vin de
Guienne. Mais demain mes cheveux vont grisonner; je suis sage.
coute: pour la dame de mes penses, je ferais tout, except
trahir mon seigneur, voil ma morale!

--Elle est donc bien belle, ta dame, mon cousin Mloir? demanda
Aubry avec distraction.

Les yeux du porte-tendard brillrent sous la visire de son
casque.

--C'est la plus belle! rpliqua-t-il avec emphase. C'tait un
homme de haute taille et de robuste apparence, qui portait comme
il faut sa pesante armure. Sa figure et t belle sans
l'expression de brutale effronterie qui dparait son regard. Du
reste, il se faisait tort  lui-mme en disant qu'il commencerait
 grisonner demain, car sa chevelure abondante et boucle
s'chappait de son casque en mches plus noires que le jais.

Il pouvait avoir trente-cinq ans.

Aubry atteignait sa vingtime anne.

Aubry tait grand, et l'troite cotte de mailles qui sonnait sur
ses reins n'tait rien  la gracieuse souplesse de sa taille. Ses
cheveux chtains, soyeux et doux tombaient en boucles molles sur
ses paules. Sa moustache naissait  peine, et la rude atmosphre
des camps n'avait pas encore hl sa joue. Aubry tait beau. Il
avait le coeur d'un chevalier.

Mloir avait un pre normand et une mre bretonne, Mloir ne
valait pas beaucoup moins que le commun des hommes d'armes. La
lance tait lgre comme une plume dans sa main. Quant  la
chevalerie, ma foi! Mloir ne s'en souciait pas plus que d'un
gobelet vide.

Nous disons un gobelet d'tain. Il tait brave parce que ses
muscles taient forts, et fidle parce que son matre tait
puissant. En prononant ces mots: _C'est la plus belle,_ Mloir
s'tait retourn involontairement et son regard avait cherch dans
la cavalcade le groupe de six jeunes filles qui suivait
immdiatement le duc. Aubry fit comme lui.

Puis Aubry et lui se regardrent.

--Elles sont six, dit Mloir, exprimant la pense commune; nous
avons cinq chances contre une de ne pas nous rencontrer!

--Tu as dit que c'tait la plus belle! repartit Aubry  voix
basse.

--Je l'ai dit. Et je te dis, mon cousin Aubry, que je serais fch
de te trouver sur mon chemin.

Les cloches du Mont s'branlrent, en mme temps que les portes du
monastre s'ouvraient pour donner passage aux moines qui venaient
au-devant de Franois de Bretagne.

La portion des curieux qui tait reste sur les remparts
d'Avranches voyait maintenant le cortge ducal, et la foule qui le
suivait comme une tache sombre sur la brillante immensit des
grves.

Il restait un quart de lieue  faire pour atteindre la base du
roc.

--Haut les bannires, hommes d'armes! cria monsieur le snchal de
Bretagne.

On tait devant le Mont; Mloir et Aubry relevrent brusquement
leurs hampes qui s'taient inclines dans le feu de la discussion.
La bannire du couvent, qui portait la figure de l'archange,
brode sur fond d'or et l'cusson au revers, avec la fameuse
devise du Mont-Saint-Michel: _Immensi tremor Ocean_[2], s'abaissa
par trois fois. Guillaume Robert, procureur du cardinal-abb, mit
ses pieds dans le sable de la grve pour recevoir le prince, et
les moines firent haie sur le roc.

[Note 2: Quelques annes plus tard, le roi Louis XI devait prendre
cette devise pour l'ordre de la chevalerie qu'il fonda sous
l'invocation de Saint-Michel.]

En ce moment, o chacun descendait de cheval, il y eut dans
l'escorte beaucoup de confusion; la cohue qui tait  la suite
poussait en avant pour sortir de la grve. Le sable foul se
couvrait d'eau, et c'est  peine si les dames du deuil trouvrent
chacune un cavalier galant pour prserver leurs pieds dlicats.

Aubry sentit une main lgre qui touchait son paule.

Il se retourna, Reine de Maurever tait auprs de lui.

--Que Dieu vous bnisse, Aubry, dit la jeune fille dont la voix
tait triste et douce. Je sais que vous m'aimez... coutez-moi.
Avant qu'il soit une heure, mon pre va risquer sa vie pour
remplir son devoir.

--Sa vie! rpta Aubry; votre pre! Et ses yeux couraient dans la
foule pour chercher l'absent.

--Ne cherchez pas, Aubry, reprit encore la jeune fille; vous ne
trouveriez point. Mais coutez ceci: celui qui dfendra mon pre
sera mon chevalier.

--Hommes d'armes! en avant! dit monsieur le snchal. Reine sauta
sur le sable et se confondit avec ses compagnes. Aubry chancelait
comme un homme ivre.

--Allons, mon petit cousin, lui dit Mloir: il n'y a pas de quoi
tomber malade. N'est-ce pas que c'est bien la plus belle?

Ce grand Mloir avait sous sa moustache un sourire mchant.

--Que veux-tu dire? balbutia Aubry.

--Rien, rien, mon cousin.

--Est-ce que ce serait?...

--Mort diable! tu as une pe. Quand nous serons en terre ferme,
il sera temps de causer de tout cela. Aubry le regarda en face.

--Il y a deux moyens d'tre heureux, reprit le porte-enseigne d'un
ton doctoral: se faire aimer et se faire craindre. Un brave garon
n'a pas toujours le choix. Mais quand l'un des deux moyens lui
chappe, il garde l'autre. Attention, mon cousin; baisse ta hampe
et rve tout seul. Moi, j'ai  rflchir.

Mloir prit les devants. On passait sous la herse. Le choeur des
moines chantait le _Dies irae_ en montant l'escalier  pic qui
donne entre dans le chteau.




III. Fratricide.

Franois de Bretagne et sa suite, arrivs  la porte d'entre du
couvent de Saint-Michel, taient  vingt-cinq toises environ du
niveau de la grve.

Franois prit la tte du cortge et posa le premier son pied sur
les marches de l'escalier.

Cet escalier, dont les degrs de pierre vont se plongeant dans un
demi-jour obscur, s'ouvre entre les deux tourelles de dfense,
droites et hautes, perces chacune de deux crneaux spars par
une embrasure couverte, et conduit  la salle des gardes.

Il faut parler au pass quand il s'agit des hommes. Mais, pour les
pierres, on peut employer le prsent, car ces merveilles en granit
sont debout, et c'est  peine si les fous furieux de 93, les
Vandales de tous les ges, et quatre sicles accumuls ont pu
mutiler quelques statues pieuses, corcher quelques saints
contours. Par exemple, le pltre, plus fort que les rvolutions et
que les annes; le pltre, arme favorite d'Attila-directeur, et
d'Erostrate-entrepreneur de maonnerie; a _rafrachi_ bien des
_vieilleries._

Mais il n'est pas besoin d'aller si loin de Paris pour voir de
quoi le pltre est capable!

Laissons le pltre. Et pour cela, dcidment, parlons au pass.

Vis--vis de l'escalier, une vaste chemine que surmontait
l'cusson abbatial, tenait le centre de la salle des gardes.

L'cusson du cardinal Guillaume d'Estouteville, trente-deuxime
abb de Saint-Michel, existe encore dans la nef et dans la salle
des chevaliers. Il tait cartel: aux premier et dernier, burell
d'argent et de sable, au lion rampant du mme, accol d'or, arm
et lampass de gueules sur le tout; aux deuxime et troisime, de
gueules  deux fasces d'or,-- l'cu timbr d'un chapeau de
cardinal de gueules et lambrequins de mme, surmont de la croix
archipiscopale. En coeur, l'cu de France  la bande de gueules
pour brisure.

Dans cette salle des gardes, monseigneur l'vque de Dol, qui
devait officier, attendait son souverain avec le prieur de
Saint-Michel et les chanoines de Coutances.

Le prieur prit la gauche de Guillaume Robert, qui reprsentait le
cardinal-abb, et livra les cls au servant charg d'ouvrir les
portes.

Pour arriver  l'glise de l'abbaye de Saint-Michel, on ne
marchait pas, on montait toujours.

Il fallut d'abord traverser le grand rfectoire, norme pice de
style roman, o la sobrit des dtails fait natre une sorte de
grandeur pesante qui impose et qui tonne, les dortoirs, de mme
style, qui rgnent au-dessus, et la salle des chevaliers.

Elle tait bien nomme, celle-l! fire et robuste comme ces
gants qui s'habillaient de fer! lourde, mais bien campe sur ses
vigoureux piliers et respirant, du sol  sa vote, la majest rude
du soldat chrtien.

Comme style, c'tait le roman arrivant au gothique, le pilier
obse se faisant plus musculeux, le cintre caressant la naissance
de l'ogive.

Ils montrent encore, lentement, les moines chantant les hymnes de
mort, les hommes d'armes silencieux et recueillis, les femmes
voiles, le duc ple.

Le duc ple, qui tremblait sous les votes froides, et qui
murmurait au hasard une prire.

Son coeur ne savait pas que sa bouche parlait  Dieu.

Et Dieu n'coutait pas.

Au-dessus de la salle des chevaliers, le clotre.

_L'Aire de Plomb,_ comme on l'appelait, parce que la cour,
comprise entre les quatre galeries, tait recouverte en plomb,
pour protger la vote de la salle infrieure.

 mesure qu'on montait, le roman disparaissait pour faire place au
gothique, car l'histoire architecturale du Mont-Saint-Michel a ses
pages en ordre, dont les feuillets se droulent suivant
l'exactitude chronologique.

Le soleil de midi clairait le clotre, qui apparut aux plerins
dans toute sa riche efflorescence: Un carr parfait,  trois rangs
de colonnettes isoles ou relies en faisceaux qui se couronnent
de votes ogivales, arrtes par des nervures dlicates et
hardies.

Le prodige ici, c'est la varit des ornements dont le motif,
toujours le mme, se modifie  l'infini dans l'excution, et brode
ses feuilles ou ses fleurs de mille faons diffrentes, de telle
sorte que la symtrie respecte laisse le champ libre  la plus
aime de nos sensations artistiques: celle que fait natre la
fantaisie.

Aussi, cette chelle de soixante pieds que nous venons de gravir,
depuis la base des tourelles jusqu' l_'aire de plomb,_ en passant
par la salle des gardes, le grand rfectoire, le dortoir, la salle
des chevaliers, le clotre, avait-elle reu, des visiteurs
blouis, le nom gnrique de la _Merveille._

 l'angle nord du clotre, il y avait un tronc de bois sculpt,
devant lequel monsieur le prieur s'arrta en faisant sonner son
bt.

--Monsieur Gilles de Bretagne dit-il, dont Dieu ait l'me en sa
misricorde, mit dans ce tronc quarante cus nantais, en l'an
trente-sept, le quatrime jour de fvrier.

Franois prit une poigne d'or dans son escarcelle, la jeta dans
le tronc, se signa et passa.

La procession tourna l'angle du clotre pour gagner la basilique.

Mais ce n'est pas le grand soleil qu'il faut  cette architecture
sarrasine pour qu'elle rpande tout ce qui est en elle de
mystrieux et de pieux. Ses grces un peu bizarres, ses effets
imprvus en quelque sorte romanesques, ont plus besoin d'ombre
encore que de lumire.

Et cela est si vrai, que nous assombrissons  plaisir les vitraux
de nos cathdrales, afin que le jour glisse  la fois moins clair
et plus chaud dans ces forts de granit qui ont leurs racines sous
le marbre de la nef et qui entrelacent  la vote leurs branches
feuilles ou fleuries.

La basilique de Saint-Michel n'tait pas entirement btie 
l'poque o se passe notre histoire. Le couronnement du choeur
manquait; mais la nef et les bas cts taient dj clos. L'autel
se dressait sous la charpente mme du choeur qui communiquait avec
le dehors par les travaux et les chafaudages.

Le duc Franois s'arrta l. Il ne monta point l'escalier du
clocher qui conduit aux galeries, au grand et au petit _Tour des
fous_ et enfin  cette flche audacieuse o l'archange saint
Michel, tournant sur sa boule d'or, terrassait le dragon  quatre
cents pieds au-dessus des grves[3].

[Note 3: Le campanile et l'archange qu'il supportait ont t
dtruits par la foudre.]

Les tentures funbres cachaient la partie du choeur inacheve. Les
moines se rangrent en demi-cercle, autour de l'autel.

La grosse cloche du monastre tinta le glas.

Les six dames du deuil s'agenouillrent sur des coussins de
velours, derrire le dais qu'on avait tendu pour le duc Franois.

Jeanne de Bruc et Yvonne-Marie de Cotlogon occuprent les deux
premiers coussins. Elles reprsentaient madame Isabelle d'cosse,
duchesse rgnante et Franoise de Dinan, veuve du prince dcd.

Parmi les gentilshommes, Malestroit reprsentait monsieur Pierre
de Bretagne, frre du duc, et le vaillant Jean Budes, souche de la
maison de Gubriant, se mit aux lieu et place d'Arthur de
Bretagne, conntable de Richemont, absent pour le service du roi
de France.

Aux frises tendues de noir, la devise de Bretagne courait en
festons sans fin, montrant, tantt l'un, tantt l'autre de ses
quatre mots hroques: _Malo mori quam faedari_.[4]

[Note 4: Allusion au blanc cusson d'hermine: _J'aime mieux mourir
que me salir._]

La foule emplissait les bas cts.

Dans la nef, les hommes d'armes taient debout, spars de leur
souverain et des religieux par la balustrade du choeur.

Cette obscurit que nous demandions tout  l'heure pour les
oeuvres de l'art gothique, la basilique de Saint-Michel l'avait 
profusion ce jour-l. Le noir des tentures, couvrant la
demi-transparence des vitraux, laissait  peine passer quelques
rayons, et la lueur des cierges luttait victorieusement contre ces
ples clarts.

Il rgnait sous la vote une tristesse grave et profonde.

Et aussi, mais nul n'aurait su dire pourquoi, une sorte de
mystique terreur.

L'office commena.

Franois tait juste en face du cercueil vide qui figurait la
bire absente, pour les besoins de la crmonie.

On dit qu'il tint les yeux baisss constamment et que son regard
ne se tourna pas une seule fois vers le drap noir o des lettres
d'argent dessinaient le chiffre de son frre.

Les moines rcitaient les oraisons d'une voix lente et cadence.
La foule et les chevaliers rpondaient.

On dit que pas une fois les lvres dcolores de Franois ne
s'ouvrirent pour laisser tomber les rpons.

On dit encore qu' plusieurs reprises son corps chancela sur le
noble sige que lui avaient prpar les moines.

On dit enfin que lors de l'absoute sa main laissa chapper le
goupillon bnit...

Mais ce fut pendant l'absoute que se passa la scne trange et
mmorable qui sans doute fit oublier les dtails qui l'avaient
prcde.

Cette scne, la basilique de Saint-Michel en gardera ternellement
le souvenir.

Le doigt de Dieu toucha ce front que ne pouvait atteindre le doigt
de la justice humaine.

Au moment o le duc Franois se levait pour jeter l'eau sainte sur
le catafalque, et comme monsieur le snchal de Bretagne jetait ce
cri sous la vote sonore:

--Hommes d'armes!  genoux! Au moment o les six chevaliers du
deuil, baissant la pointe de l'pe, entraient dans le choeur pour
se ranger autour du cnotaphe, un moine parut tout  coup derrire
le cercueil vide. Personne n'aurait su dire d'o sortait ce
religieux, car toutes les stalles restaient remplies et nul
mouvement ne s'tait fait  l'entour du choeur. Le moine se dressa
de toute sa hauteur, dveloppant la bure raide de sa robe et ne
montrant qu'une main qui tenait un crucifix de bois.

--Arrire, duc! pronona-t-il d'une voix retentissante. Le duc
Franois s'arrta. Reine de Maurever trembla sous son voile. Aubry
tressaillit. Il avait reconnu cette voix. Dans le choeur et dans
la nef on se regardait. La stupfaction tait sur tous les
visages. Cependant monseigneur l'vque de Dol ne bougeait pas.
Procureur, prieur et religieux durent imiter son exemple. Le moine
inconnu tourna le cnotaphe et vint  la rencontre du duc.

--Que veux-tu? balbutia ce dernier.

--Je viens  toi de la part de ton frre mort, rpondit le moine.
Un frisson courut dans toutes les veines.

Mloir seul semblait curieux plutt qu'effray. Il s'avana
jusqu' la balustrade pour mieux voir. Aubry l'y avait prcd.

--Qui es-tu? pronona encore le duc Franois, dont la voix
dfaillait.

Le moine, au lieu de rpondre cette fois, jeta en arrire le large
capuchon de son froc et dcouvrit une tte de vieillard, nergique
et calme, couronne de longs cheveux blancs.

Un nom passa aussitt de bouche en bouche. On disait:

--Hue de Maurever! l'cuyer de M. Gilles! Mloir hocha sa tte
coiffe de fer, comme on fait quand le mot longtemps cherch d'une
nigme vous apparat  l'improviste. Aubry, qui respirait  peine,
se tourna vers l'endroit de la nef o les dames taient
agenouilles. Reine tait immobile. Les draperies de son voile
semblaient tailles dans le marbre. Le prtendu moine, cependant,
avait le front haut et l'oeil assur. Il regardait en face
Franois de Bretagne dont les paupires se baissaient. Sa voix se
fit grave, et son accent plus solennel.

--En prsence de la Trinit sainte, reprit-il, et devant tous ceux
qui sont ici, prtres, moines, chevaliers, cuyers, hommes-liges,
servant d'armes, bourgeois et manants, moi, Hugues de Maurever,
seigneur du Roz, de l'Aumne et de Saint-Jean-des-Grves, parlant
pour ton frre Gilles, assassin lchement, je te cite, Franois
de Bretagne, mon seigneur,  comparatre, dans le dlai de
quarante jours, devant le tribunal de Dieu!

Le vieillard se tut. Sa main droite, qui tenait un crucifix,
s'leva. Sa main gauche sortit du froc entrouvert et jeta aux
pieds de Franois un gantelet de buffle que chacun put reconnatre
pour avoir appartenu au malheureux prince dont on ftait les
funrailles.

Pour se rendre compte de l'effet foudroyant produit par cette
scne, il faut quitter le milieu sceptique o nous vivons et
secouer l'atmosphre de prose lourde qui nous entoure; il faut se
reporter au lieu et au temps. Le quinzime sicle croyait: la
religion entrait alors dans la vie de tous, et il n'tait gure de
coeur qui ne se serrt au seul mot de miracle.

Cela se passait au Mont-Saint-Michel, le rocher lugubre, cern par
la mort.

Cela se passait dans la basilique en deuil, devant le cercueil de
celui-l mme qui appelait son frre assassin aux pieds de la
justice suprme.

Autour du cnotaphe, flanqu de ses quatre ranges de cierges,
cinquante moines s'alignaient, impassibles, montrant leurs rigides
visages dans cette ombre trange que fait la profonde cagoule.

L'autel seul rayonnait sur le fond mat des draperies noires.

Et dans la nuit de la nef, parmi la cohue confuse des colonnes,
sous les ogives enchevtrant  l'infini leurs nervures, claires
vaguement par quelques rayons rougetres chapps aux vitraux,
l'acier des armures jetait  et l ses austres reflets...

Il y eut deux ou trois secondes de silence morne, pendant
lesquelles une terreur crasante pesa sur l'assemble.

Allait-on voir le spectre soulever ses funbres voiles?

Puis il se fit un grand mouvement. Les armures sonnrent dans la
nef; les six chevaliers escaladrent la balustrade, et les moines
quittant leurs stalles en dsordre, s'lancrent au milieu du
choeur.

Cela, parce que le duc de Bretagne, aprs avoir chancel comme
s'il et reu un coup de masse sur le crne, tait tomb  la
renverse sur le marbre.

On le releva.

Quand il rouvrit les yeux, Hue de Maurever avait disparu; et tout
ce que nous venons de raconter aurait pu passer pour un songe,
sans le gantelet de buffle qui tait toujours l, tmoin
irrcusable du terrible ajournement.

Par o le faux moine s'tait-il enfui?

Chacun se fit cette question, mais nul n'y sut rpondre.

Le duc Franois, livide comme un cadavre, parcourut des yeux sa
suite frmissante.

--Cet homme a menti, messieurs, dit-il, je le jure  la face de
Saint-Michel! Une voix tomba de la vote et rpondit:

--C'est toi qui mens, mon seigneur, je le jure  la face de Dieu!
On vit un objet sombre qui se mouvait dans la galerie conduisant 
l'escalier du clocher. Le sang monta aux yeux de Franois qui se
redressa.

--Cent cus d'or  qui me l'amnera! s'cria-t-il.

Reine sentit son coeur s'arrter. Personne ne bougea. Le duc
repoussa du pied le gantelet avec fureur. Son regard qui cherchait
un aide, tomba sur Aubry de Kergariou, debout derrire la
balustrade.

--Avance ici, toi! commanda-t-il.

Aubry ficha sa bannire dans les degrs qui sparaient la nef du
choeur et franchit la balustrade.

--Mon cousin de Porot, reprit le duc, m'a dit souvent que tu
tais la meilleure lance de sa compagnie. Veux-tu tre chevalier?

--Mon pre l'tait; je le deviendrai avec l'aide de mon patron,
rpliqua Aubry.

--Tu le seras ce soir, si tu m'amnes cet homme mort ou vivant.

Les yeux d'Aubry se tournrent vers la nef. Il vit Mloir qui
souriait mchamment. Il vit les deux blanches mains de Reine qui
se joignaient sous son voile.

Aubry tira son pe, la baisa et la jeta devant le duc. Aprs
quoi, il croisa ses bras sur sa poitrine. Le duc recula. Ce coup
le frappa presque aussi violemment que l'accusation mme de
fratricide. On entendit glisser entre ses lvres blmes ces mots
prophtiques:

--Je mourrai abandonn! Mais avant qu'il et eu le temps de
reprendre la parole, le bruit d'une seconde bannire, fiche dans
le bois des marches, retentit sous la vote silencieuse.

Mloir franchit la balustrade  son tour.

Il mit un genou en terre devant le duc.

--Mon seigneur, dit-il, celui-l est un enfant; moi je suis un
homme; je poursuivrai le tratre Maurever, et je le trouverai,
ft-il chez Satan!

--Donc tu seras chevalier! s'cria le duc.

Le soir, en traversant les grves pour regagner Avranches, le
futur chevalier Mloir avait pour mission de garder le pauvre
Aubry qui tait prisonnier d'tat.

--Mon cousin, disait-il, nous voil en partie. Elle t'aime, mais
elle me craint. Je ne changerais pas mes ds contre les tiens.




IV. Veille de la Saint-Jean.

Le manoir de Saint-Jean-des-Grves tait situ entre le bourg de
Saint-Georges, sur le Couesnon, et le bourg de Cherrueix.

Sous le manoir, comme c'tait la coutume, quelques maisons se
groupaient.

Le manoir occupait le fate d'un petit mamelon. Un taillis de
chnes le sparait du village.

Le Bief-Neuf coulait derrire le manoir.

On nomme _biefs_ les ruisseaux marneux  berges escarpes, au
cours manquant de pente, qui dorment tristement dans l'tendue du
Marais.

La principale maison du village appartenait  Simon Le Priol,
laboureur et fermier de Maurever.

C'tait une btisse en marne battue et sche, que soutenaient des
pans de bois croiss en X. La toiture de roseaux tait haute et
svelte, comme si elle et essay de relever le style pais de la
maison.

Dans ce pays plat et gras, le pittoresque fait dfaut; alors comme
aujourd'hui, c'tait du bl dru et bien venu sous des pommiers
difformes et sur de la marne laboure.

Terre gristre comme du savon de mnage ou noire comme du brai en
fusion; moulins  vent qui ne tournent gure; masures ennuyes
derrire leur haie jaune et portant leur toiture de _roz_ prs du
sol, comme un gars innocent et frileux qui rabat jusqu'au menton
son gros bonnet de laine.

Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne ml  sang de Normandie,
querelles au bton, querelles  l'critoire: deux hommes de loi
pour un mdecin, un mdecin pour un quart de malade, quatre
malades pour un homme en sant.

Tournez la tte, faites trois cents pas, vous quittez la boue,
vous trouvez le sable, la grve, le vent vif, les pcheurs
dcoupls comme des hros: la vraie Bretagne.

On est enfoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont si bas! Pour
voir l'horizon immense, il suffit de se hausser sur un trou de
taupe.

Dol! heureux pays de gros marrons et des procs incurables!
Contre sans prtention,  l'abri de toute posie! Dol! ville
nave qui possde un joyau pour cathdrale, et qui entend la messe
dans une grange! Dol! cit druidique d'o les piciers
raisonnables ont chass les bardes fous!

Salut et prosprit! Bon pain, cidre gluant, pommes de terre
guries, voil les souhaits qu'on forme pour ton bonheur!

Le village de Saint-Jean tait trop prs de la grve, bien qu'il
ne la vt point, aveugl qu'il tait par six chtaigniers et trois
douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur
lymphatique qui endort le Marais. Il y avait autant de
_coquetiers_ que de garons de charrue au village de Saint-Jean,
et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer aux grandes mares,
jusqu' la porte de la grange.

Simon Le Priol tait  la tte du village de plein droit et sans
conteste. Aprs lui venait matre Gueffs, tre hybride, moiti
mendiant, moiti maquignon, un peu clerc, un peu paen, Normand
triple avec un nom breton.

Aprs matre Gueffs, le commun des mortels.

C'tait une quinzaine de jours aprs le service clbr au
Mont-Saint-Michel pour le repos et le salut de monsieur Gilles de
Bretagne.

Il y avait grande veille chez Simon Le Priol pour la fte de la
Saint-Jean, qui tait en mme temps la fte de manoir et celle du
village.

On avait brl vingt-cinq fagots de chtaignier sur l'aire, des
fagots qui ptillent gaiement dans la flamme et qui lancent au
vent des fuses de folles tincelles.

Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu  la
crmaillre.

Dans l'unique pice qui composait le rez-de-chausse de la ferme,
le village entier tait runi.

Dix  douze gars, autant de filles, deux mnagres et matre
Vincent Gueffs, lequel n'appartenait  aucun sexe: ce n'tait pas
un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni pcher, ni
se battre; ce n'tait pas une femme, puisqu'il s'appelait matre
Vincent Gueffs, et qu'il mendiait  Dol ou  Avranches dans un
vieux sac d'chevin.

L'assemble tait prside par Simon Le Priol et sa mtayre
Fanchon la Fileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte, franche,
buvant son coup de cidre comme une luronne qu'elle tait, et ne
disant jamais non quand un pauvre qumandait  sa porte.

Fanchon la Fileuse tait, ma foi, la fille d'un valet de notre
sieur le pro-secrtaire de l'vch, ce qui lui donnait un peu
d'orgueil.

Simon Le Priol, lui, avait une honnte figure un peu sche sous
une fort de cheveux gris. C'tait un grand bonhomme ayant la
conscience de sa valeur, et sachant garder son _quant  soi_ parmi
les petites gens du village.

Il tenait sa ferme  fief, non  bail, et comme Hue de Maurever
tait bien la perle des matres, Simon Le Priol avait _de quoi_
dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est
riche, on l'accuse d'tre avare: Simon subissait le sort commun.

Cela n'empchait pas sa fille Simonnette de rire et de chanter
comme une bienheureuse, et d'aller, plus rouge qu'une cerise,
toujours courant, toujours sautant, babillant ici, l, mordant une
pomme, grimpant au talus, passant pardessus les haies, se signant
au-devant des croix, et rvant parfois, quand son grand oeil noir
plongeait  l'horizon.

Du reste, Simonnette ne rvait pas souvent.

Elle avait autre chose  faire.

Elle avait deux belles vaches  soigner, une rousse et une noire:
cornes vases, mufle court, regards fixes; gaies toutes deux et
bonnes laitires: des vaches qu'on aurait payes trois anges d'or
la pice au march de Pontorson!

Des vaches comme il en fallait pour fournir la crme exquise du
djeuner de mademoiselle Reine.

Car Reine de Maurever habitait presque toujours le manoir de
Saint-Jean.

Pas maintenant, hlas! Maintenant Reine tait Dieu savait o,
depuis que son vieux pre menait la vie d'un proscrit.

Pauvre demoiselle! si douce, si charitable, si aime!

Quand Simonnette allait par les chemins, les bras passs autour du
cou de la Rousse ou de la Noire, elle pensait bien souvent 
mademoiselle Reine.

Elles taient du mme ge, la fille du gentilhomme et la fille du
paysan. Elles avaient jou ensemble sur la pelouse du manoir.
Ensemble elles taient devenues belles.

Reine avait la noble beaut de sa race. Plus tard, nous la verrons
bien plus belle encore sous son voile de deuil.

Simonnette... franchement, vous n'avez jamais pu rencontrer de
plus mignonne crature! Un sourire contagieux, un sourire
irrsistible.  la voir les fronts se dridaient. Simonnette!
Simonnette! rien que ce nom-l, c'tait de la gaiet pour ceux qui
l'avaient vue.

Except pourtant pour ce pauvre petit Jeannin, le coquetier.[5]

[Note 5: Pcheurs de coques: les coques (palourdes) sont une sorte
de diminutif des coquilles de Saint-Jacques. Elles abondent dans
la baie de Cancale et autour du Mont.]

Jeannin pleurait quand les autres souriaient.

Il se cachait pour voir passer Simonnette, et quand Simonnette
tait passe, il se prenait le front  deux mains.

S'il avait os, le petit Jeannin, il se serait vraiment cass la
tte contre un pommier. Mais il aurait eu peur de se faire trop de
mal.

Figurez-vous une tte de chrubin avec des cheveux boucls 
profusion, des grands yeux bleus, tendres et timides, et sous sa
peau de mouton, hlas! bien use, cette gaucherie gracieuse des
adolescents.

Il tait fait comme cela, le petit Jeannin, et il allait avoir
dix-huit ans.

Par exemple, pas un denier vaillant! Des pieds nus, des chausses
troues, pas seulement une _devantire_ de grosse toile pour
remplacer sa peau de mouton qui s'en allait.

Simon Le Priol ne l'avait jamais peut-tre regard. Ce n'tait pas
un _parti._ Simon voulait pour sa fille un homme de cinquante cus
nantais.

Cinquante cus, grand Dieu! Chaque cu valant douze livres de
vingt sols royaux,  douze deniers tournois le sol (s'il n'est
rogn).

Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent, mme en songe.

Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris, ces sraphins
aux yeux de saphir et aux cheveux d'or?

Matre Vincent Gueffs disait non.

Parlons de matre Vincent Gueffs.

Front troit, vaste nez, bouche fendue avec une hallebarde. Dans
cette bouche, une mchoire monumentale, haute, large, solide et
ressemblant  ces belles mchoires antdiluviennes,  l'aide
desquelles, quatre cents ans plus tard, les savants devaient
reconstruire tout un monde.

La mchoire de matre Vincent Gueffs, retrouve par hasard, a d
conduire tout droit  l'ide du mastodonte.

Beaux petits yeux ronds, doucement frangs de rouge, cheveux
couleur de poussire, longue taille maigre et droite dans une
houppelande faite pour autrui: tel se prsentait matre Vincent
Gueffs.

Simon Le Priol avait coutume de dire qu'il n'tait point laid.
Simon Le Priol avait raison, en ce sens que matre Gueffs tait
affreux.

Du reste, point d'ge. Vous savez, ces bonnes gens ont de
vingt-cinq  soixante ans. Pass soixante ans, ils rajeunissent.

Eh bien! avec cela, matre Gueffs tait bas-normand des pieds 
la tte. Il avait de l'esprit comme quatre malins de Domfront, sa
patrie. Or, un malin de Domfront vaut quatre finauds de Vire qui
valent chacun quatre citrouilles de Cond-sur-Noireau, ville o
les hutres naissent  vingt lieues de la mer!

Matre Gueffs tait le rival du petit Jeannin, le coquetier. Il
trouvait Simonnette charmante, et quand il songeait  la dot de
Simonnette, sa mchoire toute entire se montrait en un
pouvantable sourire.

Matre Gueffs ne mendiait jamais aux environs de Saint-Jean.
D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'tait tout bonnement prendre
sa part de certaines largesses priodiques. Matre Vincent Gueffs
allait qurir sa soupe  la distribution du monastre; il criait
nol sur le passage des seigneurs; mais ce n'tait pas un gueux.

On savait bien qu'il avait quelque part un sac de cuir qui
motivait amplement la bienveillance de Simon Le Priol.

Le pauvre petit Jeannin tait peureux comme un livre. Oh! sans
cela matre Gueffs aurait eu son compte!

Et maintenant, reste-t-il quelqu'un  dcrire autour de la grande
chemine?  part Simon le mtayer, Fanchon la mtayre,
Simonnette. Gueffs et le petit Jeannin, il n'y a gure que des
comparses: Joson le vannier, Michon la buandire, quatre Mathurin,
autant de Gothon, une Scolastique et deux Catiche. N'oublions pas
cependant la Rousse et la Noire, les deux belles vaches,
commodment vautres  l'autre bout de la chambre, et trois
_gorets_[6] (sauf respect), grognant sous la table mme.

[Note 6: Porcs.]

La veille allait bien. La cruche au cidre circulait assez
vivement, escorte de l'cuelle commune. Fanchon, la digne
mtayre,  cause de la solennit de la Saint-Jean, savourait
toute seule une tasse d'hypocras.

Les rouets chmaient, les fuseaux de mme. Les quatre Gothon
taient lasses de jouer  la main chaude avec les quatre Mathurin.

Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres, laissait passer
l'cuelle sans y mouiller ses lvres et regardait Simonnette tant
qu'il pouvait.

Dans sa blonde tte, il brodait de mille manires diverses ce
thme invariable: Si j'avais cinquante cus nantais!

Matre Vincent Gueffs se taisait, comme devraient faire tous les
bas-normands d'esprit.

Simonnette riait avec l'un, avec l'autre, avec tous, l'heureuse
fille. En ce moment, elle coutait Simon Le Priol, son pre, qui
contait une histoire.

Une belle histoire, car vous eussiez entendu la souris courir dans
la salle basse de la ferme.

--Voil donc qu'est comme a, mes vrais amis, disait Simon; le
chevalier tait de quelque part par l en Lon ou en Cornouailles,
du ct de la Bretagne bretonnante, comme on l'appelle,  cause
qu'on y parle baragouin.

Il venait en la ville de Dol pour voir sa mre ou autre chose, je
ne sais pas. Voil qu'est comme a.

Ils couchaient trois dans la mme chambre,  l'htellerie des
_Quatre Besans d'Or,_ sous le couvent des Minimes, au bout de la
Rue-qui-Tourne: un Franais, un Normand et le chevalier breton,
qui fait trois, comme je vous le dis.

Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je vous fais l,
le Franais chanta une antienne luronne, le Normand compta les
angelots de son escarcelle, et le Breton rcita ses prires.

Faut pas mentir! le Franais dit au Normand:

--Combien as-tu dans ton sac, mon compagnon?

--Cent sols de la monnaie de Rouen et trois ducats de Flandre,
rpondit le Normand.

--Veux-tu les jouer aux ds en quinze passes contre cent sols
parisis et trois anneaux de ma chane d'or?

Le Normand ferma son escarcelle et la mit sous son oreiller.

--Tu ne veux pas? repris l'enrag Franais; eh bien! buvons-les
s'il ne te plat pas de les jouer.

--Mes chers compagnons, interrompit ici le Breton, je vous prie de
me laisser dire mes oraisons... Passe-moi l'cuelle, Mathurin!

Ce n'tait autour du cercle, que bouches bantes et regards
curieux. Simon Le Priol but un large coup et poursuivit:

--Nous n'y sommes pas, mes bonnes gens! Oh! mais non! Vous allez
voir bientt ce que fit la Fe des Grves. Attention!




V. Un Breton, un Franais, un Normand.

Simon Le Priol continua ainsi:

--Voil donc qu'est comme a, vous autres! Le chevalier breton
leur dit: Mes compagnons, je vous prie de me laisser dire mes
oraisons.

Mais les Franais, mes petits enfants, a a le diable dans le
corps, faut pas mentir! Le Franais reprit:

--Ta prire sera bonne demain comme ce soir, sire Baragoin. Si tu
as quelque chose dans ton escarcelle, je te propose la mme partie
qu'au Normand.

Le Breton se signa et dit _amen;_ sa prire tait finie.

--Tu dis _amen,_ s'cria le Franais; donc tu consens! J'ai des
ds dans ma bourse comme un honnte homme. Normand! lve-toi et
sois tmoin!

Mes petits enfants, qui fut embarrass? Ce fut le chevalier
breton, car il n'avait dans son aumnire qu'une pauvre picette
de vingt-quatre sous, perce au milieu et rogne tout  l'entour.
Cependant, il avait dit _amen,_ et pour l'honneur de la Bretagne
il ne pouvait point se ddire.

--Pour si futile objet, pensait-il, Dieu et la Vierge ne me
viendront point en aide.  moi la bonne Fe des Grves!

Il y eut  ce nom un long soupir de contentement autour de la
chemine.

Les escabelles se rapprochrent. Tous les yeux dvorrent le
conteur.

Simon Le Priol, sr de son effet, rclama la cruche et l'cuelle.

Et tout le monde de murmurer:

--Oh! matre Simon, dites vite! dites vite!

Matre Simon prit son temps, lampa une terrible rasade et
poursuivit:

--Vous me demanderez ce que pouvait faire la Fe des Grves dans
une partie de ds, joue en terre ferme?

Attendez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voil donc qu'est
comme a!

--Mon compagnon, dit le chevalier breton, dans mon pays de
Cornouailles, on ne sait point jouer aux ds.

--Quel jeu joue-t-on dans ton pays de Cornouailles?

--Le jeu du bois de cormier, mon compagnon.

--Et comment le joue-t-on ce jeu du bois de cormier?

--On le joue sans table ni tapis, dans l'aire avec deux gaules
d'une toise: Bon pied, bon oeil, et  la grce de Dieu!

Le Franais comprit et fit la grimace. L'assemble eut ici un gros
rire franc et joyeux.

--Il n'tait pas gaucher, le Breton! dit un Mathurin.

--En voil un malin, le Breton! s'crirent plusieurs Gothon.

Et entre voisins on se pina le gras des bras jusqu'au sang par
jubilation et sans malice.

Le pauvre petit Jeannin seul n'coutait gure et ne pinait
personne. Il en tait toujours  penser:

--Si j'avais seulement cinquante cus nantais!

--Quoi donc! voil qu'est comme a, reprit encore Simon Le Priol;
le Breton n'tait pas bte, c'est la vrit, faut pas mentir!

Ce fut au tour du Franais d'tre embarrass. Le Normand, lui,
avait son ide.

--Mes bons chrtiens, dit-il, on peut arranger a, et je serai,
s'il vous plat, de la partie. Ni ds, ni btons! Faisons un
plerinage  la maison de saint Michel, archange, et partons en
mme temps. Le premier arriv sera le matre.

--Tope! s'cria le Franais, qui avait vu le Mont de loin, en
passant sur la route.

--Tope! dit le Breton qui ne voulait pas reculer. Le Normand
sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait les _tangues,_ tant
du gros bourg de Genest, de l'autre ct d'Avranches. Ils se
donnrent la main et descendirent tous trois  l'curie. Vous dire
l'avide curiosit excite par cette simple lgende dans
l'auditoire du matre Simon Le Priol, serait chose impossible.
D'abord la lutte tait bien tablie entre les trois races rivales:
Bretons, Normands, Franais; ensuite il s'agissait des tangues,
ces dserts sans routes traces, aux dangers connus et toujours
mystrieux; enfin, on voyait apparatre dans le lointain du rcit
la _Fe des Grves,_ la mythologie du pays, l'lment surnaturel
si cher aux imaginations bretonnes.

La Fe des Grves allait jouer son rle.

La Fe des Grves! l'tre trange dont le nom revenait toujours
dans les popes rustiques, racontes au coin du foyer.

Le lutin cach dans les grands brouillards.

Le feu follet des nuits d'automne.

L'esprit qui danse parmi la poudre blouissante des mirages de
midi.

Le fantme qui glisse sur les _lises_ dans les tnbres de minuit.

La Fe des Grves! avec son manteau d'azur et sa couronne
d'toiles!

--Ah! dam! poursuivit Simon Le Priol, ah! dam! ah! dam! Voil donc
qu'est comme a, pour de vrai, les gars et les filles, je ne mens
pas.

Le Breton sella son cheval noir; le Franais sella son cheval
blanc; le Normand sella son cheval qui n'tait ni blanc ni noir,
parce que, dans son pays, tout est pie, blanc et noir, chvre et
chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. Quoi! un pied chez
le bon Dieu, un pied chez le diable.

Et en route!

--Bon voyage, mes vrais amis, leur cria le Normand qui prit la
route de Pontorson. Le Franais rpondit: Bon voyage! et piqua
droit aux sables. Le Breton dit aussi: Bon voyage! mais il retint
son cheval.

Que fit-il? C'est  prsent que la Fe pouvait le perdre ou le
sauver.

--Ah! dam, oui, par exemple! interrompit l'assistance tout d'une
voix.

Simon flatt de cet lan naf, fit un signe amical  la ronde et
poursuivit:

--Pas moins, le Normand courait en faisant le grand tour et le
Franais galopait vers les Grves.

Mon Breton, ayant rflchi, vrai comme je vous le dis, entra chez
un marchand d'pices et acheta des friandises pour toute sa
picette de vingt-quatre sous.

Il savait que la bonne Fe aimait les doudoux parce qu'elle est
une femme.

Et il partit semant ses pices au bord du rivage, en disant: Bonne
Fe, bonne Fe, prends piti de moi!

On vous l'a dit et c'est la vrit: la Fe descend dans le
brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long des rayons
de la lune.

Le Breton la vit venir ainsi.

Ah! grand Dieu! c'tait un brave homme, vous allez voir!

La Fe courut aux pices. Le Breton se coula jusqu' elle et comme
la Fe s'amusait aux friandises, il la saisit  bras-le-corps...

--Voyez-vous a! fit-on dans l'assistance. Et l'attention de
redoubler. Le petit Jeannin lui-mme tournait maintenant ses
grands yeux bleus vers Simon Le Priol.

--Ma foi! dam! oui, les gars et les filles! continua Simon: le
Breton la saisit  la brasse, et si vous ne savez pas
grand'chose, vous savez bien sr, qu'une fois prise, la Fe fait
tout ce qu'on veut et donne tout ce qu'on demande.

--Oh! fit le petit Jeannin qui n'avait peut-tre jamais os
prendre la parole devant une si imposante assemble, est-ce bien
vrai, a?

--Si c'est vrai... commena Simon scandalis.

--Donne-t-elle des cus nantais? interrompit encore le petit
Jeannin. Tout le monde clata de rire. Le pauvre enfant, rouge et
confus, baissa la tte.

Simonnette, toute seule, comprit le sens dtourn de cette
question, et son regard remercia le petit coquetier.

--Toi, disait cependant Simon Le Priol, tu vas te taire, pcheur
de coques vides! La Fe donne des cus nantais comme elle
donnerait des perles, des diamants et de tout; a ne lui coterait
pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la mer!

Voil qu'est donc comme a! Le Breton, lui, dit  la Fe:

--Bonne Fe, je ne veux ni or ni argent. Je veux passer au Mont 
pied sec, en droite ligne. Il n'avait pas fini de parler, que la
Fe tait assise gracieusement sur le cou de son cheval, et lui en
selle. Eh! hop! Le cheval noir prit le galop tout seul.

Ah! dam! fallait voir a. Au bout d'une lieue, le Breton, vit le
Franais qui tait en train de s'ensabler avec son cheval blanc
dans une coquine de _lise_ au beau milieu du cours de Couesnon.

Eh! hop! C'est tout au plus si le Breton eut le temps de dire:
Dieu ait son me! Le cheval noir allait, allait!

Et la Fe, demi-couche sur l'encolure, laissait flotter au vent
la gaze blanche de son voile.

Tant que le cheval noir eut la grve sous les pieds, ce ne fut
rien; mais on tait en mare et la mer montait.

Bientt le flot passa entre les jambes du cheval.

Eh! hop! Le cheval se mit  courir sur la mer, effleurant  peine
l'cume de la pointe de son sabot.

Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour ne pas
devenir fou.

Eh! hop! eh! hop!...

Toutes les respirations s'taient arrtes. On perdait le souffle
 suivre cette course fantastique.

Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de son front.

Car il contait cela de grand coeur, comme il faut conter quand on
veut passionner son auditoire.

On peut dire qu'autour de la chemine chacun voyait le cheval noir
courir sur la pointe des lames, et le voile de la Fe flottant 
la brise nocturne.

Fanchon la mnagre plongea sa cuiller de bois dans le chaudron o
cuisait la bouillie d'avoine, et emplit une pleine cuelle.

--La part de la bonne Fe! murmura-t-on  la ronde. Matre Vincent
Gueffs, le vilain Normand, fut tout seul  hausser les paules.
Ce ne fut pas long, mes petits enfants, poursuivit Simon Le Priol;
le Breton commenait un _Ave_ dvotement, parce qu'il se
reconnaissait en faute pour s'tre mis sous une protection autre
que celle de la vierge Marie, lorsqu'il sentit un grand choc.

C'tait le cheval noir qui prenait pied sur le rocher du Mont.

Le Breton rouvrit les yeux. La Fe se balanait comme une vapeur
aux rayons de la lune.

Elle se jeta tte premire dans la mer bleue qui rendit des
tincelles.

Le chevalier breton passa la nuit en prires dans la chapelle du
couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le fin
Normand par la route de Pontaubault. Le Normand donna ses cent
sous de la monnaie de Rouen, et ses trois cus royaux, bien 
contrecoeur.

Quant au Franais, Satan sait de ses nouvelles.

Voil ce que c'est, mes petits enfants; tout est vrai comme ma
mre me l'a dit. N, i, ni, j'ai fini.

Il y eut une bruyante explosion, parce que chacun avait retenu son
souffle. Les observations se croisrent. Les langues des quatre
Gothon surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument
besoin de fonctionner.

--Ah! Jsus Dieu! s'cria Gothon Lecerf, le pauvre Franais fut
bien puni tout de mme!

--Pourquoi chantait-il les vpres luronnes! riposta Gothon Legris.

--Et le Normand! reprit Gothon Lenoir.

--Ah! dam! conclut Gothon Ledoux, le Normand fut dindon, a c'est
vrai, et bien fait. Et chacun de rire.

Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le cou?

Matre Gueffs haussa encore les paules.

--Et vous allez mettre  prsent une bonne cuelle de gruau sur
le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame Fanchon? dit-il d'un air
narquois.

--Oui, matre Gueffs, rpondit la mnagre, qui ajouta en
s'adressant  Simonnette: Tiens, fillette, porte la part de la
bonne Fe.

Simonnette prit l'cuelle fumante et la dposa sur le pas de la
porte, en dehors.

--Et vous croyez que la Fe va venir lcher votre cuelle? dit
encore matre Gueffs, la mchoire sceptique.

--Si je le crois! s'cria Fanchon scandalise.

--Et qui ne le croirait? demanda Simon Le Priol; nos pres et nos
mres l'ont bien cru avant nous!

--Vos pres et vos mres, rpliqua Gueffs, perdaient leur
bouillie; vous aussi. C'est piti de voir jeter ainsi de bonne
farine  la gloutonnerie des vagabonds ou des chiens gars.

--Si on peut parler comme a! s'crirent les quatre Gothon tout
d'une voix.

Les quatre Mathurin agitrent en eux-mmes la question de savoir
s'il n'tait pas convenable et opportun de jeter le vilain Gueffs
dans la mare.

--Moi, je vous dis, reprit Gueffs, qu'il n'y a pas plus de fe
dans les Grves que dans le creux de ma main. Quelqu'un de vous
l'a-t-il vue?

Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se regarda  la
ronde un peu dconcert.

--Vous voyez bien... commena matre Gueffs.

Mais il fut interrompu par le petit Jeannin qui dit d'une voix
ferme et claire:

--Moi, je l'ai vue!




VI. Ce que Julien avait appris au march de Dol.

Les partisans de la bonne Fe, dconcerte par la question de
matre Gueffs, ne s'attendaient pas  cet auxiliaire qui leur
venait tout  coup en aide.

Le petit Jeannin tait plutt tolr qu'accueilli dans l'assemble
des notables du village de Saint-Jean, et d'habitude on ne lui
accordait point la parole.

Mais l'homme qui a une ide grandit tout  coup, et depuis le
moment o Simon Le Priol avait dit: La bonne Fe donne tout ce
qu'on lui demande, Jeannin avait une ide.

Il tait debout devant l'tre, le front rouge et haut, mais les
yeux baisss.

Tous les regards tonns se fixaient sur lui.

--Ah! tu l'as vue, toi, petiot? dit Gueffs, avec son air moqueur.

--Oui, moi, je l'ai vue, rpondit Jeannin.

--Il l'a vue! il l'a vue! rptait-on  la ronde.

--Et o l'as-tu vue? demanda Gueffs.

--Ici, devant la porte.

--Quand?

--Hier.

-- quelle heure?

-- minuit.

Toutes ces rponses furent faites rondement et d'un ton assur.

Mais Vincent Gueffs allongea sa mchoire en un sourire mchant.

--Ah! ah! petiot! dit-il, et que fais-tu  minuit, si loin de ton
trou, devant la porte de Simon Le Priol? Dtourner la question est
le fort de la diplomatie normande.

Le petit Jeannin se campa crnement devant Gueffs et rpondit:

--L, ou ailleurs, je fais ce que je veux. Et souvenez-vous du jeu
que le Breton proposa au Franais, dans l'auberge des _Quatre
Besans d'or:_ du jeu qui se joue sans table ni tapis, matre
Vincent Gueffs, avec deux gaules d'une toise. Bon pied, bon oeil,
main alerte, et  la grce de Dieu!

Ma foi, Simon Le Priol ne put s'empcher de rire, et ce ne fut pas
aux dpens du petit Jeannin. Simonnette tait toute rose de
plaisir. Fanchon, la mnagre, but un coup d'hypocras pour cacher
sa gaiet. Les quatre Mathurin crasrent, dans leur contentement,
les pieds des quatre Gothon. Matre Gueffs ne broncha pas.

--Un bton d'une toise ne prouve pas que mensonge soit parole
d'vangile, dit-il. Que faisait la fe quand tu l'as vue!

--Elle se baissait sur le seuil pour ramasser un gteau de
froment.

--a, c'est la vrit, appuya la mnagre; j'avais mis un gteau
de froment sur la porte.

--Et comment est-elle faite, la Fe, petiot? demanda encore matre
Gueffs. Jeannin hsita.

--Elle est belle, rpliqua-t-il enfin, belle comme un ange...
presque aussi belle que la fille de Simon Le Priol. Simon et sa
femme froncrent le sourcil  la fois.

Matre Vincent Gueffs ouvrait sa large bouche pour lancer quelque
trait envenim qui pt venger sa dfaite, car il tait vaincu,
lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin.

Tout le monde se leva.

--Julien! Julien! s'cria-t-on, Julien Le Priol! nous allons avoir
des nouvelles de la ville! Le cheval s'arrta en dehors de la
porte qui s'ouvrit. Julien Le Priol, fils de Simon, entra.

C'tait un beau gars de vingt ans, fortement dcoupl: cheveux
noirs, oeil vif et franc, un gars qui s'tait plus souvent tourn,
pour respirer, du ct du bon air des grves que du ct de
l'atmosphre lourde et tide du Marais. Il baisa sa mre et
Simonnette.

--Quelles nouvelles, garon? demanda le pre.

--Mauvaises! rpliqua Julien, en jetant sur la table les lames de
faux qu'il tait all acheter chez le taillandier de Dol;
mauvaises! Ce ne sont pas des malfaiteurs qui ont saccag le
manoir de Saint-Jean et ce n'est pas par drision qu'on a plant
au bas du perron le poteau de la justice ducale. Monsieur Hue de
Maurever, notre seigneur, est accus de haute trahison.

--De haute trahison! rpta Le Priol stupfait.

Les nouvelles, en ce temps-l, ne couraient point la poste. Le
hameau de Saint-Jean, qui tait situ en vue du Mont,  cinq ou
six lieues d'Avranches, ne savait pas encore ce qui s'tait pass,
 quinze jours de l, dans la basilique du monastre.

Une nuit de la semaine qui venait de s'couler, le manoir de
Saint-Jean avait t saccag de fond en comble par des mains
invisibles. Les villageois effrays avaient entendu des chants et
des cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au
manoir dsol.

Et, devant la grand'porte, un criteau aux armes de Bretagne
portait ces mots que Vincent Gueffs avait dchiffrs: _Justice
ducale._

Du reste, les matres taient absents depuis du temps, et, quand
les pillards taient venus, ils n'avaient trouv que des valets au
manoir.

Le lendemain,  travers les fentres dsempares, les gens du
village avaient jet leurs regards  l'intrieur du chteau. Il
n'y avait plus que les murailles nues.

Julien tait assis entre son pre et sa mre. Tout le monde
l'interrogeait des yeux. Il y avait sur son visage une motion
grave et triste.

--Quand monsieur Hue de Maurever, commena-t-il avec lenteur, me
conduisit au chteau du Guildo, apanage de monsieur Gilles de
Bretagne, je vis de belles ftes, mon pre et ma mre! Il tait
jeune, monsieur Gilles de Bretagne et fier, et brillant.

Maintenant, il est couch dans un cercueil de plomb, sous les
dalles de quelque chapelle. Et tout le monde sait bien qu'il est
mort empoisonn!

--Mon fils Julien, dit Simon Le Priol, nous avons pri Dieu pour
le salut de son me. Que peuvent faire de plus des chrtiens?

--Nous autres! rpliqua le jeune homme en jetant un regard sur son
habit de paysan, rien... mais monsieur Hue de Maurever est un
chevalier!

Voil ce qu'ils disent, mon pre et ma mre, sur le march de Dol:

Notre seigneur Franois tait jaloux de monsieur Gilles, son
frre. Il le fit enlever nuitamment du manoir du Guildo par Jean,
sire de la Haise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de Mel qui
est un lche! Jean de la Haise enferma monsieur Gilles dans la
tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, prisonnier,
faisait des signaux au travers de la Rance, Robert Roussel-- un
damn!-- l'emmena jusqu' Chteaubriant o les cachots sont sous
la terre.

Les cachots de Chteaubriant ne parurent point pourtant assez
profonds. Jean de la Haise et Robert Roussel mirent leurs hommes
d'armes  cheval par une nuit d'hiver, et conduisirent monsieur
Gilles  Moncontour.

 Moncontour, il y a des hommes. On plaignait monsieur Gilles.
Jean de la Haise et Robert Roussel fermrent sur lui les portes de
la forteresse de Touffon.

Et comme Touffon est trop prs d'un village, on chercha encore. On
trouva, au milieu d'une fort dserte, le chteau de la
Hardouinays, o monsieur Gilles a rendu son me  Dieu...

Mon pre et ma mre, je ne suis qu'un vilain, mais mon coeur se
soulve  la pense de ce qu'a d souffrir le fils de Bretagne
avant de mourir. Jean de la Haise et Robert Roussel se fatiguaient
de garder le captif. Ils voulurent d'abord le tuer par la faim...

--Oh! interrompit Fanchon, la mtayre, qui ne put retenir un cri
d'horreur.

Le mme cri s'chappa de toutes les poitrines oppresses. Matre
Gueffs tout seul garda un silence glac.

--Gilles de Bretagne, reprit Julien, tait dans un cachot dont le
soupirail donnait dans des broussailles, au ras du sol. On fut
deux jours sans lui porter  manger, puis trois jours, puis toute
une semaine. Au bout de ce temps, Jean de la Haise et Robert
Roussel descendirent au cachot pour fournir la spulture
chrtienne au cadavre.

Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne vivait
encore. Un ange avait veill sur les jours de la pauvre victime.

Un ange! Et vous l'avez vu, ce bel ange aux blonds cheveux et au
doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans notre pays la
consolation charitable...

--Mademoiselle Reine! murmura Simonnette, dont les beaux yeux
noirs se mouillrent.

--Oh! la chre demoiselle! que Dieu la bnisse! s'cria-t-on tout
d'une voix.

La vilaine voix de matre Gueffs manquait seule  ce concert.

--Reine de Maurever! rpta Julien d'un accent enthousiaste; oui,
c'tait elle, c'tait Reine de Maurever! Chaque soir elle venait,
bravant le carreau des arbaltes ou la balle des arquebuses, elle
venait apporter du pain au captif. Mais quand les deux bourreaux
geliers virent que la faim ne tuait pas monsieur Gilles assez
vite, ils achetrent trois paquets de poison au Milanais Marco
Bastardi, l'me damne du sire de Montauban.

Olivier de Mel lui-mme recula devant la pense de ce crime, et
s'enfuit alors du chteau de la Hardouinays. Robert Roussel et
Jean de la Haise restrent. Ces deux-l sont maudits; l'enfer les
soutient.

Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume, dguise en
paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne rpondit. Monsieur
Gilles tait couch tout de son long sur la paille humide.

Reine devina. Elle courut chercher son pre qui se cachait dans
les environs, et un prtre.

Monsieur Gilles put se lever sur son sant et se confessa 
travers le soupirail.

Quand il eut fini de se confesser, le prtre lui demanda:

--Gilles de Bretagne, pardonnez-vous  vos ennemis?[7]

[Note 7: _Histoire de Bretagne._]

--Je pardonne  tous except  Franois de Bretagne, mon frre,
rpondit le mourant, qui trouva un dernier clair de vie; Abel n'a
point pardonn  Can. Pour le fratricide, point de pardon, car le
pardon serait une impit!

Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se leva sur ses
jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il saisit les
barreaux.

--Prtre, dit-il, tes pareils sont sans peur, parce qu'ils sont
sans reproche. Va vers le duc Franois, mon frre, mon seigneur et
mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne meurt en le citant au
tribunal de Dieu. Le feras-tu?

Le prtre hsitait.

--Moi, je le ferai, pronona Hue de Maurever parmi ses sanglots.
Car il aimait monsieur Gilles comme son fils. Celui-ci tendit sa
main  travers les barreaux. Hue de Maurever la baisa en pleurant.
Puis monsieur Gilles murmura: Merci et tomba  la renverse.

Les uns disent que Jean de la Haise et Robert Roussel, lorsqu'ils
vinrent le soir, ne trouvrent plus qu'un cadavre. Les autres
affirment que Gilles de Bretagne n'tait pas encore dfunt, et que
les deux infmes l'achevrent en l'tranglant de leurs mains.

Julien Le Priol fit une pause. Personne ne prit la parole. Chacun
tait frapp de stupeur.

Julien raconta ensuite comme quoi Monsieur Hue de Maurever,
accomplissant la promesse faite au mourant, tait venu, dguis en
moine, dans la basilique de Saint-Michel, et avait arrt le duc
Franois au moment o il allait jeter l'eau sainte sur le
cnotaphe.

Comme quoi Monsieur Hue avait disparu. Comme quoi le jeune homme
d'armes Aubry de Kergariou avait jet son pe aux pieds du duc et
refus de poursuivre Maurever.

--Maintenant, reprit Julien, Monsieur Hue se cache on ne sait o.
Le duc a mis sa tte au prix de cinquante cus nantais.
Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry de Kergariou est dans les
cachots souterrains du Mont. Voil ce qui se dit sur le march de
Dol, mon pre et ma mre.

 ces mots: _Cinquante cus nantais,_ deux personnes avaient
dress l'oreille.

C'tait d'abord le petit Jeannin, dont les grands yeux brillrent
 ces paroles magiques.

Ce fut ensuite matre Vincent Gueffs, lequel gratta sa longue
oreille, et se prit  rflchir profondment.

--Et l'on ne sait pas o notre demoiselle Reine s'est rfugie?
demanda Simon. Julien secoua la tte.

--On dit qu'elle a t d'abord au domaine du Roz, puis au domaine
de l'Aumne. Les vassaux ont eut peur et l'ont chasse.

--Chasse! notre demoiselle!

--On dit qu'elle a eu peur d'tre chasse aussi du domaine de
Saint-Jean, car les hrauts de la cour vont partout dans les
campagnes, sonnant de la trompe le jour et la nuit, et promettant
male mort  qui abritera le sang de Maurever!

--Mais o est-elle? o est-elle? Julien fut bien une minute avant
de rpondre.

--J'ai rencontr, dit-il enfin avec effort, le vieux vicaire du
Roz sous le porche de l'glise. Il pleurait...

--Il pleurait!

--Et il m'a dit: Julien, n'oublie pas la fille de ton matre
quand tu rciteras le _De Profundis_ du soir. Les yeux de
Simonnette s'inondrent de larmes.

La grosse mtayre Fanchon essaya de se soulever et retomba
suffoque.

--Morte! morte! rpta Julien Le Priol. Puis il ajouta en se
signant:

--Et je crois que j'ai dj vu son _esprit!_

Une frayeur vague remplaa l'expression douloureuse qui tait sur
tous les visages.

--Tout  l'heure, en passant sous le manoir, poursuivit Julien, je
regardais les fentres qui n'ont plus de vitraux. Les murailles
taient claires par la lumire de la lune, et chaque croise
faisait comme un trou noir. Dans l'un de ces trous noirs, j'ai vu
saillir une blanche figure... et j'ai dit ma premire oraison pour
que Dieu ait l'me de notre demoiselle.

Le silence se fit. La cruche au cidre et l'cuelle chmaient sur
la table.  la crmaillre, la bouillie d'avoine brlait sans que
personne s'en apert.

De grosses larmes roulaient sur les joues de Simonnette. Il n'y
avait plus de trace de cette bonne joie de la Saint-Jean qui
emplissait la ferme nagure. Dans ce silence o l'on n'entendait
que le bruit des respirations oppresses, un bruit clata tout 
coup. C'tait le son d'une trompe disant les trois mots de l'appel
ducal.

--coutez! s'cria Julien, qui se leva tout ple.

--Qu'est-ce que cela? demanda le vieux Simon.

--C'est le hraut de Monseigneur Franois qui vient crier le prix
de la tte de Maurever.

-- cette heure de nuit?

--La vengeance ne dort pas, mon pre, et Franois de Bretagne a
dj vieilli de dix ans depuis dix jours. Il faut bien qu'il se
dpche, s'il veut tuer encore un homme avant de mourir!




VII.  la guerre comme  la guerre.

Les gens de la veille pensaient:

--L_'esprit_ de la pauvre demoiselle Reine revient chez nous parce
qu'on l'a chasse de ses autres manoirs. C'taient de bonnes mes,
depuis les quatre Gothon jusqu'au petit coquetier, en passant par
les quatre Mathurin.

Ce que nous ne saurions point dire, c'est la pense de matre
Vincent Gueffs, le Normand, dont le front se plissait sous les
mches rudes et bas plantes de ses cheveux.

Devant la chapelle, dans le cimetire servant de place publique au
pauvre village de Saint-Jean, il y avait un grand fracas de fer et
de chevaux. Des torches allumes secouaient leurs crinires de
feu. Les trompes sonnaient, appelant les fidles sujets de
Monseigneur le duc Franois.

Il pouvait tre onze heures de nuit. Les cabanes et les fermes se
vidrent. Pas un ne resta dans son lit ni au coin du foyer. Les
htes de Simon Le Priol et Simon Le Priol lui-mme, avec sa femme,
son fils et sa fille, se rendirent sur la place, car il y avait
amende contre ceux qui faisaient la sourde oreille aux mandements
de la cour. En tout, hommes, femmes, enfants, le village de
Saint-Jean comptait soixante ou quatre-vingts habitants qui se
rangrent en cercle autour des torches plantes en terre.

C'tait un chevalier avec six lances et une douzaine de soudards
qui escortaient le hraut du prince breton.

Le chevalier avait une armure toute neuve qui reluisait au rouge
clat des torches. Sa visire tait baisse.

Les trompes sonnrent un dernier appel, et le hraut leva son
guidon d'hermine.

Le silence n'tait gure troubl que par les chiens du village,
qui hurlaient  qui mieux mieux, n'ayant jamais vu pareille fte.

-- Or, coutez, gens de Bretagne, dit le hraut.

De par notre seigneur, haut et puissant prince Franois, premier
du nom, monsieur le snchal fait savoir  tous sujets du duch de
Bretagne, grands vassaux, vavasseurs, hommes-liges, bourgeois et
vilains, que monsieur Hue de Maurever, chevalier, seigneur du Roz,
de l'Aumne et de Saint-Jean-des-Grves, s'est rendu coupable du
crime de haute trahison.

Par quoi la volont de mondit seigneur Franois est que: ledit
Hue de Maurever avoir la tte tranche de la main du bourreau, et
voir ses biens et domaines confisqus pour le profit de la
sentence.

 quiconque livrera ledit tratre Hue de Maurever  la justice
ducale, cinquante cus d'or tre compts sur les finances de
mondit seigneur.

Ladite sentence pour que nul n'en ignore, crie  son de trompe
dans toutes les villes, bourgs, villages, hameaux et lieux de
l'vch de Dol, et le double tre clou sur la porte de
l'glise.

Le hraut dplia un petit carr de parchemin qu'un soudard alla
clouer  la porte de la chapelle.

Toute cette mise en scne frappait de terreur les pauvres
habitants du village de Saint-Jean.

Quand les soudards reprirent les torches plantes en terre, et que
l'escorte s'branla, chacun voulut s'en retourner au plus vite.

Mais on n'tait pas au bout. C'tait seulement la parade
solennelle qui venait de finir.

Le chevalier, qui semblait assez fier de son armure toute neuve,
et qui s'tait tenu raide sur son grand cheval pendant la
proclamation, prit la parole  son tour.

--Hol! mes garons, dit-il aux soudards, faites-vous des amis
parmi ces bonnes gens qui s'parpillent l comme une vole de
canards. Ils vont vous donner l'hospitalit cette nuit.

Aussitt chaque soudard courut aprs un paysan. Les hommes d'armes
restrent avec le hraut et leur chef. Celui-ci tenait dj le
petit Jeannin par une oreille.

--Petit gars, lui demanda-t-il, sais-tu la route du manoir de
Saint-Jean? Jeannin avait grand'peur, quoique la voix du chevalier
ft pleine de rondeur et de bonhomie. Il rpondit pourtant:

--Le manoir est prs d'ici.

--Eh bien! petit gars, prends une torche et mne-nous au manoir.
Jeannin prit une torche.

--Hol! Conan! Merry! Kervoz! cria le chevalier en s'adressant 
quelques archers, au nombre de six, rests dans le cimetire, vous
nous apporterez au manoir du pain, des poules et du vin; petiot,
marche devant.

Jeannin leva la torche et obit.

Le chevalier, suivi des six hommes et du hraut, chevauchait
derrire lui.

La lumire de la torche clairait vivement la taille gracieuse de
Jeannin, et mettait des reflets parmi les boucles de ses longs
cheveux blonds.

--Voil un gentil garonnet! dit le chevalier. Petiot, tu n'as pas
envie de monter  cheval et de faire la guerre?

--Non, Monseigneur, rpliqua Jeannin en tremblant.

--Pourquoi cela?

--Tout le monde dit que je suis poltron comme les poules,
Monseigneur. Le chevalier clata de rire.

-- la bonne heure? s'cria-t-il, voil une raison. Et tu n'as pas
envie non plus de gagner les cinquante cus nantais?

--Ah! Monseigneur! interrompit Jeannin, oubliant tout  coup ses
craintes, si on tait sr de gagner cinquante cus nantais en
faisant la guerre, je tuerais un Anglais par cu et un Franais
par-dessus le march!

--Diable! diable! fit le chevalier, qui riait toujours; tu aimes
donc bien les cus nantais, petiot?

Dans l'ide de Jeannin, les cinquante cus nantais, c'tait la
main de la jolie Simonnette. Aussi rpondit-il sans balancer:

--Cinquante fois plus que ma vie, Monseigneur!

Le chevalier se tenait les ctes, et sa suite riait aussi de bon
coeur.

--Oh! le drle de garonnet! s'cria-t-il; petiot! si tu n'es pas
poltron comme tu le dis, tu es du moins avare et l'avarice ne
vient gure  ton ge.

Jeannin se retourna et montra son joli visage souriant.

--Je ne suis pas avare, Monseigneur, dit-il. Le chevalier tait un
bon diable, paratrait-il, car il s'amusait franchement  cette
nave aventure. En continuant de causer avec Jeannin, il lui
montra qu'il savait fort bien pourquoi le jeune homme dsirait les
cinquante cus nantais.

--Oh! fit Jeannin tonn, vous avez donc cout  la porte du pre
Le Priol, vous?

--Non, mon fils, rpliqua le chevalier, mais je sais cela et bien
d'autres choses encore. Est-ce que nous sommes arrivs?

Le chemin tournait en cet endroit et dmasquait le manoir de
Saint-Jean, dont les murailles blanchissaient aux rayons de la
pleine lune.

Au moment o l'escorte dpassait la grande haie qui bordait le
chemin, un vague mouvement se fit  l'une des fentres du manoir.
On et dit qu'une ombre rentrait dans la nuit.

--coute! dit le chevalier au petit Jeannin, en prenant un ton
plus srieux, tu es bien pauvre mon mignonnet, mais le duc
Franois est bien riche. Moi, qui sais tout, je sais que le
tratre Hue de Maurever est cach dans le pays. Conduis-nous  sa
retraite, et, foi de chevalier, je te jure que tu pouseras la
fille de Simon Le Priol!

Jeannin demeura un instant comme tourdi.

Puis il se signa et recula de trois pas.

Puis encore, sans rpondre, il jeta sa torche dans le foss et
prit sa course  travers champs.

--Il a jet sa torche comme mon cousin Aubry jeta son pe!
grommela le chevalier sous sa visire. Il resta un instant pensif,
puis reprit tout haut et gaiement:

--Allons! mes compagnons, nous aurons bon gte et bon souper cette
nuit... au manoir!

Ils gravirent le petit mamelon et n'eurent pas besoin de frapper 
la porte pour entrer dans la maison de Hue de Maurever, car il n'y
avait plus de porte.

Le chevalier regarda d'un air de mauvaise humeur les premiers
signes de dvastation qui se montraient au dehors.

--Sarpebleu! grommela-t-il en descendant de cheval, je ne veux pas
qu'ils me gtent comme cela mes domaines! On entra. Le vestibule
tait plein de flacons vides et d'assiettes brises. La porte de
la grande salle avait servi  faire du feu.

--Sarpebleu! sarpebleu! rpta le chevalier. Les meubles de la
grande salle taient en miettes: sarpebleu! Dans la salle 
manger, le vaisselier tait vide: sarpebleu! sarpebleu! Et ce fut
 grand'peine que, dans tout le reste du manoir, on trouva un
fauteuil boiteux pour asseoir le pauvre chevalier.

--Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu! Il n'tait pas content, ce
chevalier! Du tout, mais du tout!

--Les meubles de monsieur Hue de Maurever n'taient pas coupables!
se disait-il avec mlancolie, et sa vaisselle n'avait jamais fait
de mal  notre seigneur le duc Franois.

Voil des coquins qui me ruineront en frais d'achats et
rparations!

Il s'assit et ta son casque.

Ce casque seul nous a empchs jusqu'ici de reconnatre notre bon
camarade Mloir, ancien porte-bannire ducal.

Il n'avait pas encore accompli la promesse qu'il avait faite de
trouver le sire de Maurever, mais il s'y tait employ de si grand
coeur, que Franois l'avait rcompens d'avance en lui chaussant
les perons.

Et comme il faut laisser un aiguillon au dvouement mme le plus
ardent, Franois lui avait promis, en cas de russite, les
domaines confisqus du Roz, de l'Aumne et de
Saint-Jean-des-Grves.

De sorte que notre excellent compagnon Mloir avait, ds ce
moment, toutes les sollicitudes du propritaire.

C'tait son bien que les soldats de Franois avaient dvast.

Maurever lui-mme n'aurait pas jet un regard plus triste sur sa
maison saccage.

Heureusement, Mloir n'tait pas homme  rester longtemps de
mauvaise humeur.

Il lana un dernier sarpebleu, moiti comique, et dboucla son
ceinturon.

--Trouvez des siges, mes enfants, dit-il en se carrant dans
l'unique fauteuil, ou asseyez-vous par terre,  votre choix. Je
suis dsespr de ne pouvoir vous offrir une hospitalit
meilleure. Mais voyons! on peut amender cela; Keravel, toi qui es
un vieux soudard, va voir  la cave s'il reste en quelque coin des
bouteilles oublies; Rochemesnil, descends  l'curie et apporte
ta charge de bottes de foin pour faire des siges; Pan, tche de
trouver quelques volets, nous en ferons une table; et toi,
Fontbraut, cherche une brasse de bois pour combattre le vent des
grves qui vient par les fentres dfonces.

Les quatre hommes d'armes sortirent et revinrent bientt les mains
pleines. En mme temps, Merry, Conan, Kervoz et d'autres archers
arrivrent, apportant une paire d'oies, des poules et des canards
avec d'normes pichs[8] de cidre.

[Note 8: Autre orthographe du mot: pichet [NduC]]

La situation s'amliorait  vue d'oeil.

Keravel avait trouv dans un trou de la cave une douzaine de vieux
flacons qui semblaient dater du dluge. Les bottes de foin
faisaient d'excellents siges. Les volets appareills, donnaient
une table vaste et fort commode. Il n'y avait pas de nappe, mais 
la guerre comme  la guerre!

Un grand feu s'alluma dans la chemine au-dessus de laquelle
l'cusson de Maurever, martel par les soudards, montrait encore
ses maux: _d'or  la fasce d'azur._

 mesure que le bois vert ptillait joyeusement dans l'tre, la
gaiet s'allumait dans tous les regards.

Hommes d'armes et archers se mirent  plumer la belle paire
d'oies, les canards et les poules. Le hraut prta sa longue et
mince pe de parade pour faire une broche, tandis que le sieur de
Keravel, lance de Clisson, et Artus de Fontebrault, hommes d'armes
de Rohan, deux beaux soldats, ma foi! battaient des omelettes dans
leurs casques.

Mloir regrettait que sa nouvelle et haute dignit ne lui permit
point de partager ces apptissants labeurs. Il avait quelque
teinture de la cuisine. Il donna de bons conseils.

Et, pour faire quelque chose, il vida deux flacons de vin du midi
qui achevrent la droute de sa mlancolie.

Au diable les soucis! l'immense rti tournait devant le brasier
par les soins de Conan et de Kervoz. La table tait dresse. Et
aprs tout, le vent qui venait par la croise n'tait que la bonne
brise du mois de juin.

On devisait:

--Ah! a! disait Keravel, savez-vous le nom de cette maladie-l,
vous autres? Depuis que le duc Franois, notre cher seigneur, est
rentr en Bretagne, il enfle, il enfle...

--Je l'ai vu, voil trois jours passs, en la ville de Rennes,
rpliqua Fontebrault, au palais ducal de la Tour-le-bt. S'il
n'avait pas eu sa couronne trfle, je ne l'aurais pas reconnu.

--Couronne trfle! s'cria le hraut qui avait nom Jean de
Corson; o vtes-vous cela, Messire? croix trfle je ne dis pas,
mais il n'entra jamais de trfle en une couronne, si ce n'est en
celles de David et d'Assurus. La couronne, Messire, est le signe
ou l'enseigne des dignits de nos seigneurs: ferme et croise
pour souverains, coiffant le casque de face, la grille haute; aux
barons le simple diadme; aux comtes les perles sans nombre, aux
ducs les feuilles d'ache, d'acanthe ou de persil...

--Donc, sa couronne persille, messire de Corson, rectifia
gravement Artus de Fontebrault.

--Sans compter, dit Mloir, qu'un bouquet de persil ne serait pas
de trop dans la sauce de ces oies. Mais voyez donc quelles nobles
btes!

Elles taient dj dores, et leur parfum violent dilatait toutes
les narines.

--La maladie de notre seigneur Franois, reprit Mloir, a un nom
de deux aunes, qui commence comme le mot hydromel, et qui finit en
grec  la manire de tous les noms paens invents par les
fainants qui savent lire. Nous sommes de fidles sujets, n'est-ce
pas? Eh bien! prions saint Franois de gurir le seigneur duc et
soupons  sa sant comme des Bretons!

La proposition tait trop loyale pour n'tre point accueillie avec
faveur.

Les deux oies, les canards, les poules et peut-tre un paon que
nous avions oubli dans le dnombrement des volailles assassines,
furent places fumants sur la table, et tout le monde fit son
devoir.




VIII. L'apparition.

C'tait merveille de voir le vaillant apptit de ces honntes
soldats. Ils mangeaient, ils buvaient sans relche, imitant
l'exemple de leur vnr chef, le chevalier Mloir, qui rvla en
cette occasion des capacits de goinfrerie au-dessus de tout
loge.

Ce peuple de volatiles, dont les plumes formaient un vritable
monceau au milieu de la chambre, fut englouti  l'exception d'une
demi-douzaine de poulets.

Il suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs de l'Ocan.

Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent reculer l'apptit
fougueux de nos gens de Bretagne qui dirent pour s'excuser:

--Il faudra bien djeuner demain. Car il y a de grands estomacs
qui djeunent, mme aprs ces soupers piques! Le feu couvait sous
la cendre, au fond de la chemine. La nuit avanait. Mloir dit:

--Mes compagnons, bon sommeil je vous souhaite! Et il se mit 
ronfler dans son fauteuil, une main sur son pe, l'autre sur son
escarcelle. Chacun fit comme lui.

Dans la salle que remplissaient tout  l'heure les chants
gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que
le bruit rauque et sourd des respirations embarrasses.

Tous taient couchs ple-mle, hommes d'armes et archers. Les
pieds de l'un s'appuyaient contre la tte de l'autre. Corson, le
savant hraut, dormait tendu sur le dos, les jambes cartes
symtriquement. S'il tait possible  un docte homme de se
regarder dormir et que Corson se ft donn ce passe-temps, il
n'et point manqu de dire qu'il ressemblait ainsi  _un
pairle_.[9]

[Note 9: Figure hraldique qui a la forme de l'Y grec.]

Mais Corson, tout fatigant qu'il tait, ne pouvait pas se regarder
dormir. D'ailleurs, il rvait qu'il nageait dans une mer de
_sinople,_ frquente par des sirnes de _carnation._ Et cela le
divertissait, cet ennuyeux jeune homme.

Les autres rvaient ou ne rvaient point.

Les torches, accroches au manteau de la chemine, s'taient
teintes. Deux rsines  demi consumes luttaient seules contre la
lune, qui lanait obliquement dans la chambre ses rayons
cristallins et limpides.

Alors une jeune fille apparut sur le seuil.

Aux lueurs indcises des deux rsines, les contours de son visage
fuyaient. Quelque chose de vague et de surnaturel tait autour
d'elle.

Il n'y avait pas de potes parmi ces hommes de fer qui dormaient,
vautrs sur le sol.  voir cette apparition pleine de grces, un
pote et pens tout de suite  l'ange qui est l'me des ruines, 
la fe qui est le souffle des grves...

Ange ou fe, elle tremblait.

Pendant une minute, elle regarda cet trange dortoir de l'orgie.

Puis un clair s'alluma dans ses grands yeux d'un bleu obscur.

Elle fit un pas en avant. Elle entra dans la lumire de la lune
qui jeta des reflets azurs dans l'or ruisselant de ses cheveux.

Vous l'eussiez alors reconnue.

Pauvre Reine! que de larmes dans ses beaux yeux depuis le jour o
nous l'avons entrevue derrire les plis de son voile de deuil!

Ce jour avait commenc sa misre. Depuis ce jour-l, son vieux
pre luttait contre le ressentiment d'un prince outrag; lutte
terrible et ingale! Depuis ce jour, le pauvre Aubry tait captif
dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michel.

Et son pre n'avait qu'elle au monde pour le secourir et le
protger!

Et Aubry! Oh! que pouvaient les mains blanches de Reine contre
l'acier des barreaux ou le massif granit des murailles?

Elle avait pleur, mon Dieu!

Mais il y avait une audace latente sous les grces de cette frle
enveloppe.

Et toute hardiesse a sa gaiet, parce que la gaiet, qui est un
mode de l'enthousiasme, se dgage de tout effort moral, comme la
chaleur de tout effort physique.

Les pleurs de Reine se schaient souvent dans un sourire.

Elle tait si jeune! et Dieu lui faisait de si surprenantes
aventures!

Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards qui ronflaient,
elle avait peur, c'est vrai; mais un malicieux sourire vint  sa
lvre quand elle reconnut, trnant sur le fauteuil d'honneur,
Mloir, le chevalier de nouvelle fabrique.

Nagure, dans les ftes d'Avranches, cet homme lui avait demand
la permission de porter ses couleurs. Plus tard, il s'tait offert
de lui-mme, sur le noble refus d'Aubry,  poursuivre Hue de
Maurever. C'tait maintenant un chevalier. Et pourtant Reine
souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut har
srieusement.

La salle tait grande. Reine voulait parvenir jusqu' la table.
Elle avait un panier au bras, et son regard convoitait navement
les dbris du souper.

Elle avanait avec lenteur parmi ces obstacles humains. Il lui
fallait  chaque instant viter une tte, enjamber un bras, sauter
par-dessus une poitrine barde de fer.

Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un mouvement, Reine
s'arrtait effraye. Mais elle reprenait bientt sa tche, et 
mesure qu'elle approchait de la table, le sourire se faisait plus
espigle autour de sa lvre.

Enfin, elle atteignit la table en passant sur le corps mal bti du
sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes, barres, pals,
sautoirs, burelles, lions rampants ou issants, besans,
quintefeuilles et merlettes: toutes les figures du blason.

Elle mit dans son panier deux poulets, un gros morceau de pain et
un flacon de vin vieux qui restait intact par fortune.

Puis elle se redressa, toute heureuse de sa victoire, en secouant
ses blonds cheveux d'un air mutin.

Comme elle s'apprtait  traverser de nouveau la salle, cette
fois, pour s'enfuir avec les trophes de son triomphe, elle laissa
tomber un regard sur le bon chevalier.

Le chevalier Mloir avait toujours la main sur son escarcelle
rebondie.

Les sourcils dlicats de Reine se froncrent et son oeil brilla
d'un clair hautain.

--L'or qui doit payer la tte de mon pre! murmura-t-elle. Il faut
croire que, dans ce temps-l, les chtelaines portaient dj des
ciseaux, car on et pu voir dans la main de Reine un reflet
d'acier qui passa entre les doigts de Mloir. Le cordon qui
retenait l'escarcelle fut tranch en un clin d'oeil. Mais
l'escarcelle ne tomba point. La main de Mloir tait toujours
dessus.

Ces soldats sont vigilants, mme dans le sommeil.

Quand Mloir imposait  son repos la condition de garder un objet,
Mloir s'veillait, comme il s'tait endormi, la main sur l'objet
gard, que ce ft une bourse ou une pe.

Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus fort. Impossible
de faire lcher prise  Mloir. Reine essaya d'ouvrir l'escarcelle
entre ses doigts. Impossible encore! Pourtant elle la voulait!

Non pas peut-tre pour se procurer un peu de cet argent si
ncessaire au proscrit qui se cache; non pas assurment pour
s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever:
Reine n'avait pas un cu vaillant, mais elle savait o prendre le
pain qui soutenait l'existence du vieillard.

Non, pour rien de tout ce qui et pu dterminer un homme 
s'emparer du trsor, disons plus; non, pas mme dans le but de
s'en servir.

Mais bien parce que cette escarcelle contenait,  son sens,
l'odieuse rcompense qui devait payer la trahison: les cinquante
cus nantais promis  quiconque livrerait monsieur Hue.

Elle voulait,-- et c'tait bien quelque chose que la volont de
cette blonde enfant, si mignonne et si frle!

Cette blonde enfant, si frle et si mignonne, avait brav nagures
pendant dix nuits les balles et les traits d'arbaltes pour aller
porter du pain  Gilles de Bretagne prisonnier. Et Dieu sait que
les archers de Jean de la Haise avaient ordre de viser juste
autour de la grille du cachot.

Cette blonde enfant, depuis dix autres jours, traversait chaque
nuit les grves, o tant d'hommes forts ont laiss leurs os, pour
porter encore du pain,-- du pain  son pre, cette fois.

Quand elle voulait, il fallait.

Mloir grondait dans son sommeil. Il sentait confusment l'effort
de la jeune fille. Sa main se raidissait sur l'escarcelle, bien
qu'il ne ft point rveill encore.

L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa le sol avec
colre.

Puis, comme si ce n'tait pas assez d'imprudence, la tmraire
enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, arracha
l'escarcelle.

--Alarme! cria Mloir, qui s'veilla en sursaut. En une seconde,
toute l'escorte fut sur pied.

Mais une seconde! c'tait dix fois plus qu'il n'en fallait  Reine
de Maurever pour oprer sa retraite.

Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs qui
s'agitaient; elle sauta d'un seul lan sur l'appui de la fentre
ouverte, et les soldats se frottaient encore les yeux qu'elle
avait dj franchi le seuil de la cour.

En passant prs de la table, elle avait souffl les deux rsines.

La lune tait sous un nuage.

Ce fut, dans la salle, une scne de dsordre inexprimable. Au
milieu de l'obscurit complte, on se dmenait, on se choquait.
Les jambes engourdies des dormeurs s'embarrassaient dans le foin
qui leur servait de lit, et plus d'un tomba lourdement, mlant aux
cris confus un son retentissant de ferraille.

On et dit qu'une lutte acharne avait lieu.

--Allumez les rsines! commanda Mloir. Et chacun de rpter:

--Allumez les rsines! Mais quand toute le monde commande,
personne n'obit. On continua de s'agiter  vide. Le sieur de
Corson s'tait remis _en pal,_ comme il disait quand il tait de
trs joyeuse humeur. _En pal,_ pour lui, signifiait debout.

Oh! les sinistres joies de la science!

Quand un docte homme plaisante, fuyez! Il n'y a qu'une
plaisanterie de mathmaticien, qui puisse tre plus funeste qu'une
plaisanterie d'archiviste-palographe!

Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se bourraient,
trbuchaient contre les flacons vides et donnaient leurs mes au
diable, qui ne s'en souciait point.

Le chevalier Mloir tait comme bahi.

Il fallut que la lune sortt de son nuage pour mettre fin  la
mle. Un rayon argent inonda un instant la salle, pour
s'teindre bientt aprs. Mais on avait eu le temps de se
reconnatre. Conan et Kervoz battaient dj le briquet.

--Avez-vous vu?... commena Mloir.

--Un fantme? interrompit Kravel.

--Quelque chose, continua Fontebrault, qui a gliss dans la nuit
comme un brouillard lger.

--Une vision...

--Un esprit...

--Quelque chose, s'cria Mloir, qui a coup les cordons de ma
bourse!

--En vrit! fit-on de toutes parts.

--Quelque chose, ajouta Kravel, en soulevant une des rsines
allumes, qui a emport deux de nos poules et notre dernier
flacon.

--C'est pourtant vrai! rpta-t-on  la ronde.

--Sarpebleu! gronda Mloir, au diable les poules! mon escarcelle
contenait la ranon d'un chevalier! On peut monter  cheval et le
chercher. Ce quelque chose-l, mes compagnons, il me le faut!

Les hommes d'armes s'entre-regardrent.

--Chercher, murmurrent-ils, c'est possible, mais trouver...

--Il faut trouver, mes compagnons! dit Mloir.

--Si c'est un voleur, rpliqua Kravel, il est adroit, messire, et
il a de l'avance. Si c'est un esprit...

--Quand ce serait Satan, sarpebleu! On chuchota. Mloir
poursuivait:

--Sellez les chevaux, Conan et les autres. Notre nuit est finie.
Vous, mes compres, coutez, s'il vous plat, je vais vous donner
le signalement du prtendu fantme.

--Vous l'avez donc bien vu, messire?

--Pas trop, mais juste pour le reconnatre. De sa taille, je ne
saurais rien dire, sinon qu'il est plus leste que les lvriers de
Rieux. Sa figure, je ne l'ai pas aperue, puisqu'il me tournait le
dos en fuyant. Mais ses cheveux blonds, boucls et flottants...

--C'est une femme?

--Peut-tre. Vous souvenez-vous du garonnet qui nous a conduits
jusqu'ici, messieurs?

--Oh! oh! s'cria-t-on, c'est vrai! il a des cheveux blonds.

--Et vous souvenez-vous comme il avait envie des cinquante cus
nantais?

--Oui! Oui!

--Voil la piste, mes compagnons.  vous de la suivre. Un bruit
soudain se fit dehors.

--Sus! sus! criaient Conan, Merry, Kervez et les autres archers.

Et ils donnaient chasse dans la cour  un tre qui fuyait avec une
merveilleuse rapidit.

--Sus! sus!

--Mon bon Seigneur, disait le pauvre diable perdant dj le
souffle, ayez piti de moi. Je venais pour parler  votre matre,
le noble chevalier Mloir.

--Au milieu de la nuit? Attention, Conan! Barre-lui la route,
Merry! Nous allons l'acoller contre le mur!... Les hommes d'armes
et Mloir s'taient mis aux fentres.

--Oh! mes bons seigneurs! oh! criait le fugitif  bout de forces.

--Messire, dit Fontebrault, je crois que cet honnte gaillard va
nous donner des nouvelles de votre bourse.

--Ne lui faites pas de mal, ordonna Mloir aux archers. Le fuyard
s'arrta au son de cette voix.

--Merci, mon cher seigneur, dit-il, que Dieu vous rcompense!

--Amenez-le! commanda Mloir. L'instant d'aprs, les archers
poussaient dans la salle un individu qui ne ressemblait vraiment
point au signalement donn par Mloir. Ce signalement, tout
imparfait qu'il tait, parlait du moins d'une taille souple et de
longs cheveux blonds soyeux. Notre fugitif avait au contraire tout
ce qu'il fallait pour n'tre confondu de prs ni de loin avec ce
signalement. C'tait un grand garon d'une laideur trs avance et
pourvu d'une chevelure dont chaque crin tait rude comme la dent
d'une trille.

--Messire, dit l'archer Merry, nous avons surpris ce vilain
oiseau-l au moment o il se glissait hors de la cour.

--Que venais-tu faire dans la cour? demanda Mloir qui avait
repris place dans son fauteuil.

--Je venais vous parler, mon bon seigneur.

--Comment t'appelles-tu?

--Vincent Gueffs, fidle sujet du duc Franois, et le plus humble
de vos serviteurs, monseigneur.




IX. Matre Gueffs.

C'tait bien matre Gueffs, le digne matre Gueffs, le
mendiant-maquignon-clerc-normand, le prtendu de la belle
Simonnette, le rival du petit Jeannin, matre Vincent Gueffs avec
sa large mchoire, son front troit, ses bras de deux aunes.

Et matre Gueffs disait vrai par impossible: il tait rellement
venu au chteau pour parler au chevalier Mloir.

Le chevalier Mloir le considra longtemps avec attention.

--Mes compagnons, dit-il ensuite, il est rare de trouver un animal
plus laid que ce pataud-l. Tout le monde approuva de bon coeur.

--Mais vous savez, continua Mloir, quand on s'veille comme cela
en sursaut, on a la vue trouble et le sens engourdi. Peut-tre
avais-je la berlue, mes compagnons, peut-tre ai-je vu de beaux
cheveux blonds  la place de ces crins de sangliers, et une taille
fine  la place de ce corps mal bti...

Les hommes d'armes riaient. Gueffs tremblait de tous ses membres.

--Dieu me pardonne, acheva Mloir, je crois que c'est ce coquin
qui m'a vol mon escarcelle!

--Oh! mon bon seigneur, mon bon seigneur! s'cria matre Gueffs;
je vous jure...

--Bien! bien, mon homme, interrompit Mloir, tu vas jurer tout ce
qu'on voudra, mais moi, je vais te faire pendre! Gueffs se jeta 
genoux.

--Mon cher seigneur, dit-il, les larmes aux yeux, et c'tait la
premire fois de sa vie qu'il donnait de pareilles marques
d'attendrissement, mon cher seigneur, la mort d'un pauvre innocent
ne vous rendra point votre escarcelle, et si vous me laissez la
vie sauve, je vous fournirai de quoi gagner les bonnes grces du
riche duc.

--Saurais-tu o se cache le tratre Maurever? demanda vivement
Mloir.

--Oui, mon cher seigneur, rpliqua Gueffs sans hsiter. Gueffs
tait trop homme d'affaires pour ne pas voir que la crise tait
passe. Il se redressa un petit peu, et son oeil fit le tour du
cercle.

--La vie sauve! rpta-t-il; vous tes bien trop gnreux, mon
cher seigneur, pour ne pas ajouter quelque petite chose  cela.

--Allons! parle! s'cria Mloir. Gueffs se redressa tout  fait.

--Au clair de la lune, l-bas, sur le tertre, dit-il,
tranquillement cette fois, j'ai vu passer votre escarcelle, mon
cher seigneur. Oh! les beaux cheveux blonds et le gracieux
sourire!

--Parle donc!

--Quatre jambes vont plus vite que deux. Hommes d'armes! montez 
cheval, si vous voulez suivre le conseil d'un pauvre honnte
chrtien, descendez par le village et piquez droit aux Grves.
Vous trouverez l'escarcelle... et quand vous serez partis,
ajouta-t-il en regardant Mloir en face, moi je parlerai  mon
cher seigneur.

--En route! cria Mloir.

--Et, si c'est un sorcier? insinua Kervoz, et qu'il vous trangle,
messire? Mloir regarda matre Gueffs en-dessous.

--Bah! fit-il, le jour va se lever, et j'aurai la main sur ma
dague. En route!

Homme d'armes et archers s'branlrent. Les chevaux taient tous
prpars dans la cour. On entendit la grand'porte s'ouvrir, puis
le bruit de la cavalcade, puis le silence se fit.

--Sarpebleu! grommela Mloir; ils vont revenir les mains vides!
Ah! si j'avais mes douze lvriers de Rieux! Ma patience! ils
doivent tre  Dinan  cette heure, et nous les aurons demain.

--C'est donc vrai, monseigneur? dit bien respectueusement Gueffs.

--Quoi?

--Que vous chasserez Maurever dans les Grves avec des lvriers de
race?

--Que t'importe?

--Cela m'importe beaucoup, mon cher seigneur, attendu que j'ai mis
dans ma tte de gagner les cinquante cus nantais, promis par
Franois de Bretagne  celui qui...

--Ah! ah! dit Mloir; est-ce aussi pour la fillette  Simon Le
Priol? Gueffs devint tout jaune.

--Il y a donc quelqu'un, murmura-t-il, qui veut aussi gagner les
cinquante cus nantais pour la fillette  Simon Le Priol?

--Est-elle jolie? demanda Mloir au lieu de rpondre.

--Elle est riche, rpliqua Gueffs. Mloir lui frappa sur
l'paule.

--Le bon compagnon que tu fais, ami Gueffs! s'cria-t-il. Mais
j'y songe! nous n'aurons gure besoin de mes lvriers de Rieux,
puisque tu sais o se cache M. Hue.

--Ai-je dit que je le savais?

--Oui, sarpebleu! sans cela...

--Ah! monseigneur! quand on a la corde au cou...

--Tu ne le sais donc pas?

--Je le saurai, monseigneur.

Matre Gueffs avait un sourire assez irrvrencieux autour de son
norme mchoire.

--Causons raison, reprit-il; moi, je vis dans ce pauvre trou de
Saint-Jean-des-Grves, et je ne sais pas les nouvelles. Pourtant
on m'a dit que vous vouliez pouser Reine de Maurever.

--Ah! on t'a dit cela?

--Mauvaise dot, monseigneur, pour un galant chevalier comme vous,
que trois manoirs ruins o il ne reste que des murailles.

--Et les tenances, mon ami Vincent.

--Et les tenances... mais les tenances et les murailles, vous les
aurez sans la fille, puisque les domaines sont confisqus et que
le duc Franois vous les a promis.

--Comment! s'cria Mloir, tu sais aussi cela!

--Mon Dieu, messire, j'ai pass la soire  couter vos soudards
ivres. Ils disent... mais je ne voudrais pas vous fcher, mon cher
seigneur.

--Que disent-ils?

--Ils disent que la fille de Maurever veut pouser le gentilhomme
d'armes, Aubry de Kergariou.

--C'est bien possible, cela, matre Vincent.

--Est-ce que vous tes philosophe comme le pauvre Gueffs? demanda
humblement le Normand.

--Sarpebleu! s'cria Mloir en riant, voil un coquin qui a de
l'esprit comme quatre! Non, non! je ne suis pas si philosophe que
cela, mon homme! Mais mon cousin Aubry est en prison... et, s'il
plat  Dieu, il y restera longtemps.

--S'il plat  Dieu! rpta Gueffs d'un air goguenard.

--Que veux-tu dire?

--Ce que femme veut... commena le Normand.

--Bah! interrompit Mloir, vieux dicton moisi.

--...Dieu le veut, acheva paisiblement matre Gueffs, et si j'ai
de l'esprit comme quatre, c'est mon cher seigneur qui a eu la
bont de me le dire, la fille de Maurever en a quatre fois plus
que moi encore.

--Tu la connais?

--Je gagne ma vie ici et l; je vais un peu partout  l'occasion
et, au besoin, je connais un peu tout le monde.

Mloir lui prit les deux bras et le mit en face de la rsine pour
le considrer plus attentivement.

--Il me semble que je t'ai dj vu, murmura-t-il.

--Ce n'est pas impossible, rpondit Gueffs, dont la lumire trop
voisine faisait clignoter les yeux gris.

-- Avranches?

--Peut-tre  Avranches.

--Sur le passage du duc Franois un grigou cria...

--Duc! que Dieu t'oublie! pronona tout bas Gueffs.

--Par le ciel! matre Vincent, c'est toi qui tait ce grigou!

--Mon bon seigneur, je n'avais pas pu ramasser un seul carolus
dans la largesse de Franois de Bretagne.

--Et tu te vengeais?

--Une pauvre espiglerie, mon bon seigneur! Mloir lui lcha les
deux bras et se mit  rflchir.

-- ce jeu-l, continua tranquillement matre Gueffs, on gagne
parfois autre chose que des picettes blanches. Connaissez-vous le
manoir du Guildo, monseigneur?

--L'ancien fief de Gilles de Bretagne?

--Un beau domaine, celui-l! Et qui vous irait bien, messire
Mloir! Mais Franois l'a donn  Jean de la Haise. Ah! ce n'est
pas pour dire que messire Jean ne l'a pas bien gagn! Pour en
revenir  mon histoire, une fois, je criai aussi sur le passage de
monsieur Gilles. C'tait en la ville de Plancot. Monsieur Gilles
faisait largesse et je n'avais pu avoir qu'un denier breton dont
il faut six pour faire un denier royal  douze du sol tournois. Je
criai: Monsieur Gilles a le feu Saint-Antoine sous sa belle cotte
 mailles d'or.

--Mchant drle! fit Mloir en riant.

--Un gentil petit page que je n'avais pas aperu, poursuivit
matre Gueffs, dont la joue jauntre prit une teinte plus chaude,
me sangla un coup de gaule  travers la figure. Tenez, voyez
plutt!

Il montra sa joue rougie, o une ligne blanche se dessinait en
effet, nettement.

--Un bon coup de houssine! dit Mloir.

--Oui, rpondit Gueffs; il y a bien dix ans de cela. Le coup
parat toujours, et le mire m'a dit qu'il paratrait jusqu' ce
que le page soit en terre.

--Le page a d devenir un homme?

--Un gentilhomme, monseigneur, portant une lance presque aussi
bien que vous.

--Tu l'appelles?

--Aubry de Kergariou. Il y eut encore un silence. Au dehors l'aube
blanchissait l'horizon. Mloir reprit le premier la parole.

--Matre Gueffs, dit-il avec une certaine noblesse, Aubry de
Kergariou est mon cousin, et je suis chevalier, je vous dfends de
rien entreprendre contre lui.

--Contre lui! moi! s'cria Gueffs de la meilleure foi du monde;
ah! vous ne me connaissez gure. Je souhaite que messire Aubry
aille en terre, c'est vrai, mais pour l'y mettre moi-mme,
incapable, mon cher seigneur! Seulement si vous aviez pens comme
moi qu'un cercueil ferme toujours mieux qu'un cachot, j'aurais
dit: _Amen._

_--_ Assez sur ce sujet, matre Gueffs!

--Comme vous voudrez, monseigneur. Mais moi qui ne suis pas
chevalier, il m'est permis d'avoir d'autres ides... pour mon
compte, j'entends! J'ai aussi un rival auprs de Simonnette. Il
n'est pas mme en prison, et le plus tt que vous pourrez le faire
pendre sera le mieux.

--Comment! le faire pendre! se rcria Mloir.

--C'est un petit cadeau que je vous demande par-dessus le march
des cinquante cus nantais.

--Pendre mon petit Jeannin! dit Mloir en souriant.

--Oh! oh! vous le connaissez! Un joli enfant, n'est-ce pas?

--Un enfant charmant!

--Eh bien! quand vous m'aurez promis qu'il sera pendu, nous
finirons ensemble l'affaire du Maurever.

--Mais il ne sera jamais pendu, matre Gueffs.

--Assomm alors, je ne tiens pas au dtail.

--Ni assomm.

--touff dans les tangues.

--Ni touff.

--Noy dans la mer.

--Ni noy! Le chevalier Mloir,  ces derniers mots, frona un peu
le sourcil. Matre Gueffs fora sa mchoire  sourire avec
beaucoup d'amabilit.

--Mon cher seigneur, dit-il, vous tes le matre et moi le
serviteur. Il fait bon tre de vos amis, je vois cela. Chez nous,
vous savez, en Normandie, on marchande tant qu'on peut; je suis de
mon pays, laissez-moi marchander. Puisque vous ne voulez pas que
le jeune coquin soit pendu, ni assomm, ni touff, ni noy, on
pourrait prendre un biais. Votre cousin Aubry doit avoir grand
besoin d'un page, l-bas, dans sa prison. Ce serait une oeuvre
charitable que de lui donner ce Jeannin. Cela vous plat-il,
monseigneur?

--Cela ne me plat pas.

--Alors, mettons-lui une jaquette sur le corps, et faisons-le
soldat. Qui sait? il deviendra peut-tre un jour capitaine.

--Il ne veut pas tre soldat!

--Ah! fit Gueffs, c'est bien diffrent! Du moment que messire
Jeannin ne veut pas... Il commenait  se fcher, l'honnte
Gueffs.

--Mon cher seigneur, reprit-il, le destin s'est amus  nous
mettre dans une situation  peu prs pareille, vous, l'illustre
chevalier, moi, le pauvre hre. Vous avez un rival prfr qui
s'appelle Aubry, moi j'ai une pine dans le pied qui s'appelle
Jeannin.

--Et tu voudrais l'arracher?

--J'allais y venir, rpliqua tout naturellement Gueffs. Quand on
ne peut manger ni chair, ni poisson, ni froment, ni rien de ce qui
se mange, on grignote le bout de ses doigts pour tromper sa faim,
c'est de la philosophie. Quand le renard est trop bas, et que les
raisins sont trop hauts, le renard serait bien fch d'y mordre,
c'est encore de la philosophie.

--Quand le Normand enrage, poursuivit Mloir du mme ton, et qu'il
est oblig de rentrer les ongles, le Normand rcite des apologues.

--C'est toujours de la philosophie, conclut matre Gueffs.

--Allons, maraud! s'cria le chevalier en se levant tout  coup,
l'air est frais ce matin, allume-moi mon feu, et trve de
bavardages! Si tu sais o se cache le tratre Maurever, tu me
l'apprendras pour remplir ton devoir de vassal. Si tu ne remplis
pas ton devoir de vassal, c'est toi qui seras pendu!

Gueffs n'tait pas homme  s'insurger contre ce brusque
changement.

Il s'inclina jusqu' terre et alluma le feu.

Mais il savait d'autres fables que celle du _Renard et les
Raisins._ Le vieil sope n'avait pas attendu notre La Fontaine
pour mettre en action la logique bourgeoise.

Gueffs, tout en soufflant le brasier, se disait comme le
moissonneur d'sope: Ne compte que sur toi-mme.

Mloir, lui, se promenait de long en large dans la chambre et
secouait ses membres engourdis.

Pendant que le feu flambait dj dans l'tre, il s'approcha d'une
fentre et jeta ses regards sur la campagne.

Le monticule o s'asseyait le manoir de Saint-Jean avait  peine
quatre ou cinq toises d'lvation au-dessus du niveau des Grves,
mais dans ce pays cinq toises suffisent pour constituer une
montagne et donner  la vue le plus vaste des horizons.

La fentre tournait le dos  la Normandie. Mloir voyait une
chappe des grves dans la direction de Cherrueix et de Cancale,
et, en face de lui, le Marais, ocan de verdure, au milieu duquel
le mon Dol apparat comme une le.

Le soleil s'levait de l'autre ct du chteau, derrire les
collines de l'Avranchin. Une teinte rose montait au znith et
laissait le couchant perdu dans ces nuages gristres qui
rejoignent nos brouillards de Bretagne et confondent en quelque
sorte la terre avec le ciel.

Sur la route de Dol, au loin, un point noir se mouvait.

Et le vent d'ouest apporta comme l'cho perdu d'une fanfare.

--Vive Dieu! s'cria Mloir, voil Bellissan, le veneur, avec mes
lvriers de Rieux! Matre Gueffs! nous trouverons bien la piste
sans toi!

Matre Gueffs ta son bonnet de laine:

--Si monseigneur veut se mettre les pieds au feu, dit-il, je vais
lui servir son djeuner; j'ai encore quelques petites choses 
dire  monseigneur.




X. Douze lvriers.

Quand le chevalier Mloir se fut mis les pieds au feu et qu'il eut
entam l'attaque des volailles froides, absolument comme s'il
n'avait point soup la veille, Gueffs, debout  ses cts, le
bonnet  la main et la mchoire incline, reprit respectueusement
la parole.

--Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais pas pourquoi je me sens
port vers vous si tendrement. Je vous aime comme un chien aime
son matre.

--J'ai eu autrefois un mtin qui me mordait, grommela Mloir entre
deux bouches.

--Moi, mon cher seigneur, poursuivit Gueffs, je n'ai jamais
rencontr de gentilhomme qui m'ait trait si favorablement que
vous.

--Allons matre Vincent, vous n'tes pas difficile.

--Je crois, sur ma foi, que si vous m'ordonniez d'aimer le petit
Jeannin, je l'aimerais. Mloir billa la bouche pleine.

--Ceci est pour vous faire comprendre, mon cher seigneur, continua
encore Gueffs, toute l'tendue de mon dvouement. On dit que je
suis un paen, mais qui dit cela? des gens qui croient  la Fe
des Grves et autres sornettes, au lieu de se fier  la vierge
Marie!

--Ah a! dit Mloir, au fait, qu'est-ce que c'est que la Fe des
Grves?

--C'est une jeune fille, monseigneur, qui pourrait, si elle le
voulait, vous mener tout droit  la retraite de Maurever.

--Vrai?

--Trs vrai.

--O la trouve-t-on, cette jolie fe?

--Ici et l, tantt  droite, tantt  gauche. Vous l'avez vue
cette nuit.

Mloir porta la main  sa ceinture, o pendait encore le cordon
coup de son escarcelle.

--Quoi! s'cria-t-il, ce serait?... Gueffs eut un sourire.

--La fe des Grves, ni plus ni moins, monseigneur,
interrompit-il. Mloir cessa de manger.

--Est-ce que tu voudrais te moquer de moi? gronda-t-il en fronant
le sourcil.

Le vent apporta le son le plus rapproch d'une seconde fanfare.

-- Dieu ne plaise! monseigneur, rpondit Gueffs; mais voici vos
lvriers qui arrivent. Quand ils seront l, vous ne voudrez plus
m'couter. Permettez-moi de mettre  profit le temps qui me reste.
Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au moins  gagner mes
cinquante cus nantais. Comme je vous le disais, je vais de ct
et d'autre pour avoir du pain. Partout o l'on parle, j'coute. Y
a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour?

--Tout au plus une semaine.

--Un sicle, mon pauvre seigneur! Combien de fois le vent peut-il
tourner en une semaine? Franois de Bretagne enfle et plit.  la
cour du roi Charles, on commence  prononcer le mot de fratricide.
Et monsieur Pierre de Bretagne, notre futur duc, a jur qu'il
ferait pendre messire Jean de la Haise  la plus haute tour de son
manoir du Guildo.

--Tu es sr de cela? murmura Mloir.

--Comme je suis sr de voir devant moi un vaillant chevalier,
rpondit matre Vincent Gueffs. Quant  Robert Roussel, on le
rtira sur un feu de bois vert dans la cour du chteau de la
Hardouinays.

Mloir tait tout pensif.

--Vous n'avez rien  voir  tout cela, monseigneur, reprit
ngligemment Gueffs. Aussi, je ne vous dis mme pas ce qu'on fera
du Milanais Bastardi, de messire Olivier de Meel et des autres.
Seulement, il faut vous hter, si vous voulez conqurir Reine de
Maurever, car, dans une autre semaine, souvenez-vous de ceci,
monsieur Hue ne sera plus fugitif. Le vent aura tourn. Monsieur
Hue trouvera protection auprs des Normands et jusque dans
l'enceinte du Mont-Saint-Michel.

Une troisime fanfare clata au pied du tertre mme. Mloir ne
bougea pas. La mchoire de Gueffs souriait malgr lui.

--Voil vos chiens, mon cher seigneur, dit-il; je vous laisse.
Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez  la ferme de
Simon Le Priol.

Il fit mine de sortir. Mais il revint.

--Voyons, dit-il encore de sa voix la plus caressante: Si par mon
industrie, sans que mon cher seigneur s'en mlt, le petit Jeannin
tait pendu...

--Va-t'en au diable, misrable coquin! s'cria Mloir d'une voix
tonnante.

Gueffs se hta d'obir. Cependant sur le seuil, il s'arrta pour
ajouter:

--Pendu, assomm, touff ou noy, j'entends... Mloir saisit une
cruche  cidre. La cruche alla s'craser contre la porte o matre
Gueffs n'tait plus.

Mais Mloir entendit sa voix de damn qui disait dans la cour:

--C'est convenu, mon cher seigneur, vous ne vous en mlerez pas!

Bellissan, le veneur, entrait  ce moment dans la cour avec trois
valets de chiens menant douze lvriers de la _grande origine._

Merveilleuses btes de tous poils, sortant du chenil de l'an de
Rieux, sieur d'Acrac et de Sourdac, dans le pays de Vannes et
seigneur des les.

Ces lvriers taient dresss  la chasse d'Ouessant,  la chasse
des naufrags dans les Grves.

Car le sang de Rieux tait un bon et noble sang. L-bas, au bout
du vieux monde, derrire les rochers de Penmar'ch, Rieux chassait
au naufrag, comme, de nos jours, les religieux du mont
Saint-Bernard chassent au voyageur gar dans les neiges.

Hauts sur leurs jambes, musculeux, frileux, le museau allong, les
ctes  l'air, les douze lvriers, malgr la fatigue de la route,
bondissaient dans la cour, jetant a et l leur aboiement rare et
plaintif.

Bellissan, la trompe au dos, les dcouplait et les caressait.

Le chevalier Mloir descendit.

Les lvriers sautrent follement, puis vinrent,  la voix de
Bellissan qui les appelait par leurs noms.

--Rougeot, Tarot, Noirot! messire, dit-il en les prsentant  tour
de rle et chacun par son nom; Nantois, Grgeois, Pivois, Ardois!
Ravageux et Merlin! Lopard et Linot! Quant  ce dernier,
ajouta-t-il en montrant une admirable bte de poil noir sans
tache, il ne vient pas de Rieux; je l'ai achet  Dol pour
remplacer le pauvre Ravot, qui est mort de la poitrine en route.

--Ils seront bons pour la chasse que nous allons entreprendre?
demanda Mloir.

--Ils sont habitus  dpister un homme, vivant ou mort, dans les
rocs ou sur la grve,  une lieue de distance, messire.
Donnez-leur seulement un jour de repos, et vous aurez de leurs
nouvelles!

--Nous les mettrons en grve cette nuit, dit Mloir qui tourna le
dos.

Bellissan avait compt sur un autre succs. Recevoir ainsi douze
lvriers de Rieux! sans une caresse! Un regard froid et puis
bonsoir!

Il fallait que le chevalier Mloir ft malade. De fait, le
chevalier Mloir songeait aux paroles de Gueffs. Le duc enflait
et plissait. On prononait le mot _fratricide_  la cour du roi
Charles VII, et monsieur Pierre, le futur matre de la Bretagne,
avait jur que messire Jean de la Haise serait pendu  la plus
haute tour de son manoir du Guildo.

Le vent tournait.

Dsormais, la partie devait tre joue d'un seul coup.

 moins qu'on ne se fit des amis dans les deux camps.

Or, le chevalier Mloir tait Normand  demi.

Quand notre beau petit Jeannin prit cong des hommes d'armes, au
pas de course, sous le manoir de Saint-Jean-des-Grves, ce fut
pour retourner  la ferme de Simon Le Priol.

Mais la ferme de Simon Le Priol tait close.

L'arrive des soudards avait mis fin  la veille. Le mtayer et
sa femme dormaient; Simonnette tait dans son petit lit en
soupente. Les deux vaches, la Rousse et la Noire, ruminaient
auprs du lit commun. Quant aux quatre Gothon et aux quatre
Mathurin, les Mmoires du temps ne disent pas ce qu'il faisaient 
cette heure.

Le petit Jeannin courait volontiers au clair de lune. Les nuits
passes  la belle toile ne l'effrayaient point, bien qu'il ft
au dire de tout le monde, _poltron comme les poules._

Les trous de sa peau de mouton laissaient passer le vent froid,
mais sa peau,  lui, ne s'en souciait gure.

Plus d'une fois, et plus de cent fois aussi, le petit Jeannin
tait venu  pareille heure,  cette mme place, l'hiver ou l't,
par le beau temps ou par la pluie.

Il s'asseyait sous un gros pommier, dont le tronc, tout plein de
blessures et de verrues, lanait encore vaillamment ses branches
en parasol.

Un pommier de _douce-au-bec_ ma foi!

Ce sont de bonnes pommes, oh! oui, sucres comme les becs-d'anges
(bdanges) et gotes comme les pigeonnets.

Mais le petit Jeannin n'tait presque plus gourmand depuis qu'il
songeait  Simonnette.

Donc, c'tait par une belle nuit de juin que notre Jeannin, assis
sous son pommier et rvant tout veill, avait aperu la fe, la
bonne fe.

Il s'amusait  btir toutes sortes de chteaux, faisant de
l'avenir un joyeux paradis o Simonnette avait, bien entendu, la
meilleure place, lorsqu'un pas lger effleura les cailloux du
chemin.

Jeannin vit une jeune fille. Il ne dormait pas, pour sr! La jeune
fille passa devant la porte de Simon Le Priol et prit le gteau de
froment que Fanchon la mnagre n'oubliait jamais de dposer sur
le seuil, quand il n'y avait pas de bouillie frache.

Cela s'tait pass la veille.

Jeannin avait eu peur, il s'tait bien dout que cette jeune fille
tait une fe des Grves.

Et certes, pendant que le frisson lui courait par tout le corps,
pendant que ses petites dents claquaient dans sa bouche, il
n'avait point song  poursuivre la fe.

Bien au contraire, il avait ferm les yeux et cach sa tte entre
ses deux mains.

Mais c'est qu'il ne savait pas encore, cette nuit-l, l'histoire
du chevalier breton dans l'embarras.

Il ne savait pas que ceux qui parvenaient  saisir la bonne fe au
corps pouvaient lui demander tout ce qu'ils voulaient.

Aujourd'hui, le petit Jeannin tait plus savant que la veille.

Et ce n'tait plus tout  fait pour rver qu'il se cachait sous le
vieux pommier  l'corce rugueuse.

Il guettait la fe.

Il tremblait d'avance  l'ide de ce qu'il allait faire, c'est
vrai, mais il tait bien rsolu.

Rien de tel que ces petits poltrons pour tenter l'impossible.

Jeannin attendait, le coeur gros et la respiration haletante.

Il s'tait assur que l'cuelle de gruau tait intacte sur le
seuil.

La fe allait venir.

Il attendit longtemps. La lune marquait plus de minuit lorsqu'un
murmure confus vint  ses oreilles, du ct du manoir.

Presque aussitt aprs, les cailloux du chemin bruirent.

La jeune fille de la veille arrivait en courant.

Il s'tait dit:

--Quand la fe se baissera pour prendre l'cuelle, je la saisirai.
Mais la fe passa, lgre et rapide. Elle ne se baissa point pour
prendre l'cuelle. Le petit Jeannin resta un instant abasourdi.

Puis, ma foi, il jeta son bonnet par-dessus les moulins et se mit
bravement  courir aprs la fe.




XI. Course  la fe.

Jeannin tait le meilleur coureur du pays, mais la fe allait
comme le vent. L'hsitation du petit coquetier avait laiss  la
fe une centaine de pas d'avance. Aprs dix minutes de course,
elle ne semblait pas avoir perdu un pouce de terrain.

Elle allait droit  la grve.

Jeannin jeta ses sabots. Il tait dj tout en sueur.

Mais il redoublait d'efforts.

--Heureusement que la mer est basse, se disait-il; car la fe
marche sur l'eau aussi bien que sur le sable, et sur l'eau je ne
pourrais pas la suivre...

--Mais pourquoi n'a-t-elle pas pris l'cuelle de gruau? se
demandait-il l'instant d'aprs. Le gruau tait bon pourtant, ce
soir! Peut-tre qu'elle aime mieux la galette de froment.

Et ces mditations srieuses ne l'empchaient pas d'avaler la
route, comme on dit, le long du Couesnon. Maintenant qu'il avait
les pieds nus, Dieu sait qu'il faisait du chemin!

Le sentier qu'ils suivaient, lui et la fe, descendait  la grve
et dcrivait mille dtours entre les haies. La lune tait
brillante. Chaque fois que la fe disparaissait  un coude de la
route, Jeannin, tournant le coude  son tour, l'apercevait de
nouveau, lgre comme une vision.

Elle ne faisait point de bruit en courant; du moins, Jeannin
n'entendait plus son pas.

Une fois, il crut la voir se retourner pour jeter un regard en
arrire.

C'tait tout prs de la grve, sous un moulin  vent ruin qui
s'entourait de broussailles et de petites pousses de tremble au
blanc feuillage.

La fe qui, sans doute, jusqu' ce moment, ne se savait pas
poursuivie, sauta brusquement dans les broussailles.

Jeannin la perdit de vue.

Il fit le tour du moulin. Derrire le moulin, c'tait la grve
uniformment claire par la lune, et o personne ne pouvait
certes se cacher.

Il n'y avait point de brume. On voyait au loin, noir tous deux et
distincts sur l'azur du laiteux ciel, le Mont-Saint-Michel et
Tombelne.

Jeannin tourna autour du moulin ruin. Puis, sans perdre son temps
 battre les broussailles, il se jeta sur le ventre et colla son
oreille contre le sable.

Il entendit trois choses:  l'ouest, du ct de Saint-Jean, des
pas de chevaux sonnant sur les cailloux du chemin, au nord, la
voix sourde de la mer, vers l'orient, un pas lger.

Ce dernier bruit tait si faible, qu'il fallait l'oreille du petit
Jeannin pour le saisir.

Il se leva radieux.

--Elle est  moi! pensa-t-il. Et il bondit comme un faon dans la
direction du bruit lger qui tait celui du pas de la fe.

La fe tait rentre dans les terres au moment o Jeannin tournait
le moulin. Pour protger une fuite, la grve est trop dcouverte.
La fe ne savait probablement pas  quel genre d'ennemi elle avait
affaire.

Elle songeait  bien d'autres qu'au petit Jeannin!

Quand elle avait regard en arrire, elle avait vu quelque chose
qui se mouvait sur la route. Voil tout. Car la lune tait au
couchant et prenait Jeannin  revers, tandis qu'elle clairait en
plein la fe.

La pauvre fe s'tait dit:

--Celui-l est en avant parce qu'il court plus vite, mais les
autres viennent aprs!

Les autres, c'taient les hommes d'armes et les soudards endormis
nagures dans la grand'salle du manoir de Saint-Jean.

Elle les avait bravs dans sa tmrit folle. Ils venaient la
punir.

La fe ne se trompait pas de beaucoup, car, en ce moment mme,
huit ou dix cavaliers descendaient le tertre de Saint-Jean et
prenaient au galop le chemin de la grve.

Seulement, le petit Jeannin ne servait point d'avant-garde  cette
troupe de cavaliers. Il chassait pour son propre compte.

La fe avait jug tout de suite qu'elle ne pourrait chapper que
par la ruse. Or, bon Dieu! Depuis quand les fes ont-elles besoin
de ruse? Ne savait-elle plus, cette fe, enfourcher les rayons
d'argent de la lune qui taient sa monture ordinaire?

Ne pouvait-elle bondir en se jouant par-dessus les chnes
branchs du Marais, par-dessus les pommiers, par-dessus les
trembles aux feuilles de neige?

Ou glisser, plus rapide que l'clair, sur la grve mouille,
franchir les lises et plonger sous le flot, jusqu' ces grottes
diamantes qui sont, comme chacun sait, au fond de la mer?

Vraiment, ce n'est pas la peine d'tre fe quand il faut
s'essouffler par les chemins battus, donner le change comme un
livre aux abois et se cacher dans les broussailles!

Ce raisonnement tait  la porte du petit Jeannin; s'il l'et
fait, peut-tre aurait-il arrt sa course, car c'tait une vraie
fe qu'il lui fallait, une fe pouvant changer sa misre en
opulence.

Et non point une fe de hasard, tremblant la peur comme une
fillette.

Mais il ne fit pas ce raisonnement. Il avait confiance.

--Elle est  moi! avait-il dit. Il se croyait dsormais sr de son
fait. Le bruit lger que saisissait son oreille colle contre
terre tait dans la direction du Couesnon. En coupant droit au
Couesnon sans quitter les bords de la grve, Jeannin s'pargnait
tous les dtours des sentiers qui serpentent  travers les champs.
Il s'lana dans cette voie nouvelle avec ardeur.

Il ne se souvenait mme pas d'avoir eu peur. Il souriait.

La fe n'avait qu' se bien garer!

Ce sont d'tranges rivires que les cours d'eau qui sillonnent les
grves. Le Couesnon surtout, la _Rivire de Bretagne._

Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus capricieuse.
Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon tonne
ses riverains eux-mmes par la bizarre soudainet de ses
fantaisies. On aurait d lui donner un nom fminin, car cette
fantasque humeur ne sied point  un dieu barbu,  moins qu'il ne
soit en puissance de naade.

Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous diriez un
tang dessch. Ses berges, creuses  pic par le flot qui s'est
retir, semblent des murailles de marne verdtre. Loin des rives,
au milieu du lit, un troit canal passe; le Couesnon y coule en
bavardant sur des galets.

La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon grondait, blanc
comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de leur lit;
le Couesnon tonnait contre les piles du pont. Le Couesnon tait
fier.

Ce jour-l, il prodigua l'eau de son urne, sans souci du
lendemain.

Comme ces fils de famille qui blouissent la ville avant de lui
inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des folies.

Et le voil aujourd'hui tout humble, tout petit, tout rduit,
encore comme un pauvre diable entre la dernire nuit d'orgie et le
premier jour d'hpital.

Mais ce n'est rien tant qu'il reste en terre ferme.

Quand il attaque la grve, le caprice des sables s'ajoute au
caprice de l'eau, et c'est entre eux une lutte folle.

Le Couesnon est le plus fort. La grve lui appartient toute
entire. Il y choisit sa place, aujourd'hui  droite, demain 
gauche. Ne le cherchez jamais o il tait la semaine passe.

Il coulait ici; c'est une raison pour qu'il soit ailleurs. D'une
mare  l'autre il dmnage.

Ce filet d'eau qui raie la grve et qui la tranche en quelque
sorte comme le soc d'une charrue, c'est le Couesnon.

Il est vrai que cette grande rivire, large comme la Loire, on la
passe sans mouiller ses jarretires.

Dans ce cas-l, le Couesnon tale sur le sable une immense nappe
d'eau de trois pouces d'paisseur; le soleil s'y mire,
blouissant. Vous diriez une mer.

Et cette mer a ses naufrages, ses sables tremblent sous les pas du
voyageur; ils brillent, ils s'ouvrent, on s'enfonce; ils se
referment et brillent.

Elle doit tre terrible, la mort qui vient ainsi lentement et que
chaque effort rend plus sre, la mort qui creuse peu  peu la
tombe sous les pieds mme de l'agonisant, la mort dans les
tangues.

Et que de trpasss dans ce large spulcre!

Les gens de la rive disent que le deuxime jour de novembre, le
lendemain de la Toussaint, un brouillard blanc se lve  la tombe
de la nuit.

C'est la fte des morts.

Ce brouillard blanc est fait avec les mes de ceux qui dorment
sous les tangues.

Et comme ces mes sont innombrables, le brouillard s'tend sur
toute la baie, enveloppant dans ces plis funbres Tombelne et le
Mont-Saint-Michel.

Au matin, des plaintes courent dans cette brume anime; ceux qui
passent sur la rive entendent:

--Dans un an! Dans un an!

Ce sont les esprits qui se donnent rendez-vous pour l'anne
suivante.

On se signe. L'aube nat. La grande tombe se rouvre, le brouillard
a disparu.

Au moment o le petit Jeannin arrivait sur les bords du Couesnon,
la cavalcade partie du manoir de Saint-Jean s'arrtait aussi
devant la rivire. On sembla se consulter un instant parmi les
hommes d'armes, puis la troupe se spara en deux.

L'une remonta le cours du Couesnon, du ct de Pontorson, l'autre
poursuivait sa route vers la grve.

Jeannin ne savait pas quel tait le motif de cette marche
nocturne.

Il se tapit dans un buisson pour laisser passer les cavaliers qui
descendaient  la grve.

Les cavaliers passrent.-- Mais la fe?

Le pauvre Jeannin avait perdu sa trace.

Hlas! hlas! les cinquante cus nantais!

Jeannin mit encore son oreille contre terre. Peine inutile. Le pas
lourd des chevaux touffait tout autre bruit.

La fe s'tait-elle cache comme lui pour viter les soudards?

La fe avait-elle franchi le Couesnon?

Il ne savait. Pour comble de malheur, la lune tait sous un nuage.

On ne voyait rien en grve.

Jeannin tait constern. Il avait bien envie de pleurer.
Dsormais, la fe allait se dfier de lui. Jamais, au grand
jamais, il ne devait trouver l'occasion si belle.

Il s'assit, de guerre lasse, et mit sa tte entre ses mains.

Comme il tait ainsi, quelque chose frla ses cheveux. Il se leva
en sursaut et poussa un cri.

Un autre cri faible lui rpondit.

C'tait la fe qui sautait dans le courant du Couesnon.

Elle ne savait donc plus courir sur l'eau sans mouiller la pointe
de ses pieds, la fe?

Jeannin n'eut garde de se faire  lui-mme cette indiscrte
question.

Il reprit sa course.

La fe avait dj gravi l'autre rive.

Bont du Ciel! ce qui avait frl les cheveux du petit Jeannin,
c'tait le voile de la fe. S'il avait eu l'esprit seulement
d'avancer le bras!

De l'autre ct du Couesnon, il fallait dcidment entrer en grve
ou prendre le chemin des bourgs normands qui avoisinent la cte.
Ce chemin tourne le dos au Mont-Saint-Michel; et, d'aprs la
premire direction suivie, Jeannin pensait bien que la fe allait
vers le Mont-Saint-Michel.

Il n'y eut pas longtemps  douter. La fe, aprs avoir jet encore
un regard derrire elle, fit un brusque dtour et se lana dans
les sables  pleine course.

Les sables! c'tait l'lment de Jeannin. Il serra la corde qui
lui servait de ceinture, et se remit  jouer des jambes.

La lune sortait des nuages. La grve s'illuminait. On pouvait voir
la cavalcade du manoir de Saint-Jean qui allait a et l au
hasard, sur les tangues, tantt s'loignant, tantt se rapprochant
du Couesnon. Jeannin et celle qu'il poursuivait taient dj trop
loin pour qu'il y et pour eux grand danger d'tre aperus.

Ils couraient maintenant,  cinquante pas l'un de l'autre, sur un
terrain uni comme une glace.

Et il n'y avait pas  dire, le petit Jeannin gagnait  vue d'oeil.

Le pas de la fe tait toujours lger et rapide, mais Jeannin, qui
la dvorait des yeux, croyait dcouvrir dj quelques symptmes de
fatigue. Son courage en devenait double, et il se disait encore:

--Elle est  moi! elle est  moi! Il ne savait pas que les fes
sont gnralement d'un naturel assez moqueur. Simon Le Priol, qui
tait trs fort sur les fes, aurait pu lui dire cela. Les fes se
laissent approcher par le pauvre garon qui les poursuit: elles
l'encouragent par une fatigue feinte: elles l'amorcent: quand il
va se lasser, elles trouvent moyen de le piquer au jeu.

Tant qu'il a un souffle, il court.

Puis, au moment o il croit saisir la fe, la fe s'envole en
riant.

Et il tombe  plat ventre, suant et geignant.

Bien heureux si le lutin mignon ne l'a pas attir dans quelque
trou!

C'tait un ignorant que ce petit Jeannin.

Prendre une fe  la course; prendre la lune avec ses dents! On
surprend les fes, on ne les prend pas. Voil ce que tout le monde
sait bien.

Si le pre Le Priol avait entendu le petit coquetier rpter en
courant: Elle est  moi! elle est  moi! il aurait ri comme un
bossu.

Pourquoi le chevalier breton de la lgende avait-il russi? C'est
qu'il avait saisi la fe au moment o elle se baissait pour
ramasser les friandises achetes chez le marchand d'pices de la
ville de Dol...

Tout cela est vident. Mais le petit Jeannin gagnait du terrain.

Il n'y avait plus gure entre lui et la fe qu'une trentaine de
pas.

Le vent vint plus frais  son front.

--La mer monte, se dit-il. Et d'un regard connaisseur, il
interrogea la grve. Il se vit  moiti route du Mont, dans la
ligne de Pontorson. Tout en courant, il arrangeait un stratagme
que lui suggrait sa parfaite connaissance des grves et des
mares. Les tangues sont plates, mais il y a des canaux dont la
pente est presque imperceptible  l'oeil et o la mer monte bien
longtemps avant de couvrir les sables. Le petit Jeannin tudia le
terrain pendant quelques secondes. Puis il changea brusquement de
direction. Vous eussiez dit qu'il cessait de poursuivre la fe.
Tandis que celle-ci courait au nord, sur le Mont que l'on voyait
comme en plein jour, Jeannin prenait  l'est, sans ralentir son
pas le moins du monde. C'est ici que Simon Le Priol, les quatre
Mathurin et les quatre Gothon auraient ri de bon coeur.

Tout  coup la fe s'arrta devant une mare qu'elle n'avait pas
souponne.

Puis, elle voulut en faire le tour et se trouva naturellement en
face de Jeannin qui l'attendait de l'autre ct.

Elle rabaissa son voile sur son visage.

--Que voulez-vous de moi? dit-elle d'une voix qui tremblait un
peu. Le coeur de Jeannin battait, battait!

Il rpondit pourtant rsolument, dans toute la navet de sa foi
superstitieuse.

--Bonne fe, pardonnez-moi! Je veux cinquante cus nantais pour me
marier avec Simonnette.

Et afin que la bonne fe ne lui jout pas de mauvais tour (en ceci
les quatre Mathurin et les quatre Gothon l'auraient hautement
approuv, ainsi que Simon Le Priol), il saisit la fe, tout en lui
tmoignant le plus grand respect, et la serra ferme.




XII. Les mirages.

--Oses-tu bien m'arrter, malheureux enfant! dit la fe en
grossissant sa douce voix.

--Oh! bonne dame! bonne dame! rpliqua Jeannin d'un accent
larmoyant, mais en la serrant plus fort, tout le monde sait que je
ne suis pas brave. Si je risque ma vie, c'est que je ne peux pas
faire autrement, allez!

--Et je si te la prenais, ta vie?

--Bonne fe! je suis un poltron, c'est connu, mais on ne meurt
qu'une fois, et j'aime mieux mourir que de voir Simonnette marie
 ce vilain coquin de Gueffs.

--Lche-moi!

--Non pas, bonne fe! s'cria Jeannin, vivement; si je vous
lchais, vous vous changeriez en brouillard!

--Mais je puis me venger sur Simonnette. Jeannin frmit de tous
ses membres.

--Voil, par exemple, qui serait bien mchant de votre part!
murmura-t-il, car Simonnette ne vous a rien fait, la pauvre fille!

--Lche-moi, te dis-je!

--coutez, bonne fe, une fois pour toutes, je ne vous lcherai
pas que vous ne m'ayez donn cinquante cus nantais. C'est dit.

La fe avait laiss tomber son panier sur le sable. L'escarcelle
du chevalier Mloir tait  sa ceinture.

Le petit Jeannin avait prononc ces dernires paroles d'un ton
respectueux, mais dtermin.

Il y eut un court silence, pendant lequel on n'entendit que le
sifflement du vent du large et la trompe lointaine des cavaliers
bretons qui se ralliaient dans la nuit.

--Ce vent annonce que la mer monte, n'est-ce pas? demanda
brusquement la fe.

--Oh! dit Jeannin qui se mit  sourire; vous connaissez les grves
aussi bien que moi, bonne dame... quoique je vous aie attrape,
ajouta-t-il, comme si une ide lui ft venue tout  coup,  la
mare de Cayeu, qui n'arrterait pas un enfant de huit ans. Enfin,
n'importe; a vous amuse de faire l'ignorante. Oui, bonne fe, ce
vent annonce que la mer monte.

--Montera-t-elle vite, aujourd'hui?

--Assez.

--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au Mont-Saint-Michel?

--Vous me le demandez? La fe frappa son petit pied contre le
sable.

--Un gros quart d'heure, en courant comme nous le faisions, ajouta
Jeannin.

--Et la mer fermera la route?

-- peu prs dans une demi-heure. La fe prit l'escarcelle  sa
ceinture et la jeta sur le sable, o les cus parlrent leur
langage joyeux. Jeannin poussa un grand cri d'allgresse, lcha la
fe et se prcipita sur l'escarcelle. Mais un doute le prit
soudain.

--Si c'tait de la monnaie du diable! se dit-il. Il se retourna
vivement, pensant bien que la fe tait dj  mi-chemin des
nuages. La fe tait debout  la mme place. Et le petit Jeannin
remarqua pour la premire fois combien sa taille tait fine, noble
et gracieuse. On ne voyait point son visage, mais Jeannin, en ce
moment, la devina bien belle.

--Enfant, dit-elle, d'une voix triste et si douce que le petit
coquetier se rapprocha d'elle involontairement, ne montre cette
escarcelle  personne, car elle pourrait te porter malheur.

--Il faudra pourtant bien la porter  Simon Le Priol, pensa
Jeannin.

--Simonnette est belle et bonne, reprit la fe; rends-la heureuse.

--Oh! quant  a, soyez tranquille!

--Prie Dieu pour monsieur Hue de Maurever, ton seigneur, qui est
dans la peine, poursuivit encore la fe, et s'il a besoin de toi,
sois prt!

--Dam! fit Jeannin avec embarras, je ne suis pas bien brave, vous
savez, bonne dame! Mais c'est gal, je commence  croire que je
deviendrai un homme un jour ou l'autre! Et, tenez, j'avais bonne
envie des cinquante cus nantais, n'est-ce pas, puisque j'ai os
courir aprs vous pour les avoir? Eh bien! ce soir, le chevalier
qui est l-bas m'a dit: Si tu veux me livrer le tratre Maurever,
tu auras cinquante cus nantais. Moi, j'ai pris mes jambes  mon
cou...

--Est-ce que tu sais o se cache monsieur Hue? demanda la fe.

--Je pche quelquefois du ct de Tombelne, rpondit Jeannin qui
eut un sourire sournois.

La fe tressaillit, puis elle lui prit la main. Jeannin trembla
bien un peu, mais ce fut par habitude.

--Si on t'appelait au nom de la Fe des Grves, dit-elle,
viendrais-tu?

--Par ma foi, oui! rpondit Jeannin sans hsiter; maintenant,
j'irais!

--C'est bien... souviens-toi et attends. Adieu! La fe franchit
d'un bond la queue de la mare Cayeu. Le vent du large prit son
voile qui flotta gracieusement derrire elle. Jeannin resta frapp
 la mme place.

C'tait  prsent que lui venait la terreur superstitieuse.

Un instant, lorsque la fe avait prononc le nom de Hue de
Maurever, une ide avait voulu entrer dans l'esprit du petit
Jeannin.

--Mademoiselle Reine... s'tait-il dit.

--Ou son _Esprit_ peut-tre, avait-il ajout, puisqu'on dit
qu'elle est dfunte! Nous avons gliss  dessein sur la partie
prosaque de la scne. Par exemple, nous n'avons parl qu'une
seule fois du panier de la fe.

Jeannin n'avait sans doute pas vu ce panier, qui n'allait pas bien
 une fe, mais qui et t tout  fait mal sant pour un
_Esprit._

Un _Esprit_ n'ira jamais porter un panier contenant des poulets (
posie!), un pain et un flacon de bon vin vieux.

Non. Un _Esprit_ est incapable de cela.

Jeannin, cependant, renona bien plus vite  l'ide de Reine de
Maurever vivante qu' l'ide de Reine fantme.

Et vraiment, il ne faut pas voir les choses sur ces grves si l'on
veut rester dans la ralit.

Tout y revt un cachet fantastique. La lumire, source et agent de
tout spectacle, s'y comporte autrement qu'en terre ferme. De mme
que l'objet le plus commun plac au centre du kalidoscope brille
tout  coup et se teint de couleurs imprvues, de mme les
conditions de l'atmosphre, la nature du sol, quelque chose enfin
qu'il importe peu de dfinir ici, font de ces grves un immense
appareil o la dioptrique et la catoptrique...

Hlas! bon Dieu, o allons-nous? L'auteur affirme sous serment
qu'il a trouv ces deux mots redoutables dans un almanach.

Pour en revenir aux merveilles de nos grves, aux mille jeux de
lumire qui trompent l'oeil des riverains eux-mmes et des
Montois, il faut dire qu'aucun appareil de physique n'en pourrait
donner une ide. Pas n'est besoin d'aller au Sahara pour voir de
splendides mirages.

Les sables de la baie de Cancale refltent des fantaisies aussi
brillantes, aussi varies que les sables d'Afrique. La ple lune
des rivages bretons voque des feries comme le brlant soleil de
Numidie.

Ce sont l des miraculeuses visions, des rves inous que nulle
imagination n'inventerait, mme dans le dlire de la fivre.

La grve, comme un magique miroir, trahit alors les secrets d'un
monde qui n'est pas le monde des hommes.

J'ai vu l des bocages enchants voguant parmi les nues qui
bercent mollement l'le d'Armide plus belle que dans les songes du
Tasse; j'ai vu les froides et nobles lignes du paysage grec, la
perspective sans fin des Champs-lyses; j'ai vu Babylone et ses
terrasses orgueilleuses portant des orangers plus hauts que les
chnes de nos bois.

J'ai vu, et c'tait un fantme, la fort morte, la vieille fort
de Scissy, prolongeant ses massifs dans la mer et couvrant de son
ombre sacre Tombelne, le lieu des sacrifices humains.

Plus loin, c'tait une flotte qui allait toutes voiles dployes,
cinglant sur les tangues  sec. Plus loin une procession muette
droulant la pourpre et l'or de ses anneaux infinis.

Plus loin encore, un pauvre rideau de peupliers, devant la maison
aime...

Illusions! illusions! mensonges qui ravissent ou qui font pleurer!

Mais sous lesquels il n'y a que les sables nus attendant leur
proie.

Oh! non, ce n'tait pas une femme mortelle, l'tre que voyait le
petit Jeannin aux rayons de la lune!

Elle courait. Mais Jeannin voyait bien que son pied n'effleurait
pas mme les lises brillantes, o le pied d'un chrtien se serait
enfonc jusqu' la cheville.

Elle courait, mais c'tait son charpe et son voile, dploys au
vent, qui la portaient.

Parmi ces tincelles que la lune arrache aux tangues mouilles,
elle passait comme dans une pluie d'or...

Et tout  coup le sol s'abaissa. La fe monta. Elle glissait dans
les nuages.

Puis ce fut autre chose:

Jeannin se repentit amrement de lui avoir dit que la mer mettait
une demi-heure  revenir.

Car la mer venait.

La mer passait, lisse comme une lame de cristal, sous les pieds de
la jeune fille.

Mais les pieds de la jeune fille ne s'y mouillaient point.

Oh! que c'tait bien la fe, la fe du rcit de Simon Le Priol! la
fe du chevalier breton qui courait sur les vagues...

Un nuage cacha la lune. La fe disparut.

Le petit Jeannin pesa l'escarcelle dans sa main, et reprit tout
pensif le chemin du village de Saint-Jean.

Il possdait cette fortune qu'il avait souhaite avec tant de
passion, les cinquante cus nantais qui devaient le rendre si
heureux; et pourtant sa tte pendait sur sa poitrine.

Ce n'tait pas la mer que le petit Jeannin avait vu sous les pieds
de la fe, c'tait le mirage de la nuit.

Jeannin connaissait trop bien les mares, lui qui vivait les
jambes dans l'eau depuis sa premire enfance, pour s'tre tromp
d'une demi-heure.

On a dit souvent que, dans les grves de la baie de Cancale, la
mer monte avec la vitesse d'un cheval au galop.

Ceci mrite explication.

Si l'on a voulu dire que la mare partant des basses eaux, gagnait
avec la rapidit d'un cheval qui galope, on s'est assurment
tromp.

Si l'on a voulu dire, au contraire, qu'un cheval, partant du bas
de l'eau en grande mare, aurait besoin de prendre le galop pour
n'tre point submerg, on n'a avanc que l'exacte vrit.

Cela tient  ce que la grve, plate en apparence, a, comme nous
l'avons dj dit, des rides,-- des _plans,_ suivant le langage des
sculpteurs,-- des endroits o la tangue cde d'une manire presque
insensible, mais suffisante pour attirer le flot, justement 
cause de l'absence de pente gnrale.

Ces dfauts de la grve forment quand la mer monte, des espces de
rivires sinueuses qui s'emplissent tout d'abord et qu'il est trs
difficile d'apercevoir ds la tombe de la brune, parce que ces
rivires n'ont point de bords.

L'eau qui se trouve l ne fait que combler les dfauts de la
grve.

De telle sorte qu'on peut courir, bien loin devant le flot, sur
une surface sche et tre dj condamn. Car la mer invisible
s'est panche sans bruit dans quelque canal circulaire, et l'on
est dans une le qui va disparatre  son tour sous les eaux.

C'est l un des principaux dangers des _lises_ ou sables mouvants
que dtrempent les lacs souterrains.

 vue d'oeil, la mer monte, au contraire, avec une certaine
lenteur, gale et patiente, except dans les grandes mares.

Cela ne ressemble en rien au flux fougueux et bruyant qui a lieu
sur les ctes.

Ici, on ne voit  proprement parler, ni _vague_ ni _ressac,_ parce
que la lame a t brise mille fois depuis l'entre de la baie
jusqu'aux grves et aussi sans doute parce que la mare ne
rencontre aucune espce d'obstacle.

C'est tout simplement le niveau qui monte et l'eau qui s'panche
en vertu des lois de la gravit.

Point d'efforts, point de luttes, point de montagnes chevelues,
creusant leur ventre d'meraude et jetant leur cume folle vers le
ciel.

Pour peindre la grande mer et sa fureur, un peintre ne choisira
certes jamais les alentours du Mont-Saint-Michel.

Mais qu'importe le mouvement, le fracas, la colre? Les gens qui
frappent froidement et en silence tuent tout aussi bien et mieux
que si la rage les emportait.

Le mouvement dsordonn, le fracas, les menaces, en un mot, sont
des avertissements, tandis que la tranquillit attire et trompe.

Plus d'un parmi ceux qui sont morts sous les sables a d sourire
en voyant la mer monter entre Avranches et le Mont. Pourquoi
prendre garde  ce lac bnin qui s'enfle peu  peu et qui vient
vous caresser les pieds si doucement.

Ce lac bnin a de longs bras qu'il tend et referme derrire vous.
Prenez garde!

Il tait plus de deux heures de nuit lorsque la fe atteignit les
roches noires qui forment la base du Mont-Saint-Michel.

La mer venait derrire elle. On l'entendait rouler de l'autre ct
du Mont.

La fe s'assit sur un quartier de roc afin de reprendre haleine.
Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine pour comprimer les
battements de son coeur.

De Saint-Jean-des-Grves au Mont, il y a une grande lieue et
demie. La fe, en parcourant cette distance, n'avait pas cess un
seul instant de courir.

Elle releva son voile pour tancher la sueur de son front et
montra aux rayons de la lune cette douce et noble figure que nous
avons admire dj dans la grande salle du manoir de Saint-Jean.

Puis elle tourna la base du roc et entra dans l'ombre sous la
muraille mridionale de la ville.

Elle pouvait entendre en haut du rempart le pas lourd et mesur du
soldat de la garde de nuit qui veillait.

Ce n'tait pas pour s'introduire dans la ville que notre fe
prenait ce chemin, car elle passa derrire la Tour-du-Moulin, qui
tait la dernire entre de la ville, et s'engagea dans des roches
 pic o nul sentier n'tait trac.

Bien que la nuit ft claire, elle avait grand'peine  se guider
parmi ces dents de pierre qui dchirent les mains et o le pied
peut  peine se poser.

Elle allait avec courage, mais elle ne faisait gure de chemin.

Elle atteignit enfin une sorte de petite plate-forme au-dessus de
laquelle un pan de pierre coup verticalement rejoignait la
muraille du chteau. Impossible de faire un pas de plus.

Mais la fe n'avait pas besoin d'aller plus loin,  ce qu'il
parat, car elle posa son panier sur le roc et s'approcha du pan
de pierre.

Une sorte de meurtrire, taille dans le granit mme dfendue par
un fort barreau de fer, s'ouvrait sur la plate-forme.

La fe mit sa blonde tte contre le barreau.

--Messire Aubry! dit-elle tout bas.

--Est-ce vous, Reine? rpondit une voix lointaine et qui semblait
sortir des entrailles mmes de la terre.




XIII. O l'on parle pour la premire fois de matre Loys.

L'endroit du Mont o se trouvait maintenant Reine de Maurever
tait  peine assez large pour qu'une personne pt s'y asseoir 
l'aise. Immdiatement au-dessus s'levait la grande plate-forme du
chteau que surmonte la basilique. Reine avait  sa gauche les
murs inclins de la Montgomerie, par o l'on monte au clotre et 
toute cette partie des btiments appele la _Merveille._

Il y avait un archer de garde dans la gurite de pierre qui
flanquait la plate-forme. Reine le savait; ce n'tait pas la
premire fois qu'elle venait l. Elle savait aussi que la consigne
des archers tait de tirer sans crier gare, partout o ils
apercevaient un mouvement dans les rochers.

Et cette consigne, soit dit en passant, n'tait point superflue,
car les Anglais tentrent plus d'une fois, en ce sicle, de
s'introduire nuitamment et par trahison dans l'enceinte du
couvent-forteresse.

Reine de Maurever, dans sa vie ordinaire, tait une enfant timide.

Mais Reine avait le coeur d'un chevalier quand il s'agissait de
bien faire.

La mort, elle n'y songeait mme pas! C'tait chose convenue avec
elle-mme que, dans ses courses hasardeuses, la mort tait
partout, sur les Grves comme autour du Mont.

Les sables mouvants, la mer, les balles ou les carreaux des
arbaltriers, tout cela tue. Reine bravait tout cela.

Nous sommes au sicle des vierges inspires, des dentelles de
granit et de splendides cathdrales.

Jeanne d'Arc, une autre jeune fille possde de Dieu, venait
d'accomplir le miracle qui reste comme un diamant blouissant dans
l'crin de nos annales.

Jeanne d'Arc, que Voltaire a insulte, afin qu'aucun honneur ne
manqut  la mmoire de Jeanne d'Arc.

La pauvre Reine n'tait point une Jeanne d'Arc. Peut-tre que son
bras et flchi sous l'armure. Mais elle n'avait pas un trne 
sauver.

Sa force tait  la hauteur de son dvouement modeste.

La vengeance du duc Franois la faisait plus pauvre et plus dnue
que la plus indigente parmi les filles des vassaux de son pre.
Elle n'avait plus  donner que sa vie. Elle donnait sa vie
simplement, nous allions dire gaiement.

C'tait une jeune fille, ce n'tait rien qu'une jeune fille,
supportant sa peine avec courage, mais aspirant ardemment au
bonheur.

Aubry tait bien le fianc qu'il fallait  cette blonde enfant des
Grves. Brave comme un lion, vif, bouillant, sincre; un vrai
chevalier en herbe.

Il y avait quinze jours qu'Aubry tait captif. Franois de
Bretagne l'avait fait arrter le soir mme de l'vnement racont
aux premires pages de ce livre. Depuis lors, Aubry n'avait vu que
le frre-convers, charg de lui apporter sa provende, et Reine,
qui tait venue parfois le visiter.

La fentre de son cachot tait taille de faon  ce qu'il ne pt
apercevoir que le ciel. Le sol o il reposait restait  six pieds
au-dessous de la fentre-meurtrire.

Ce cachot avait t creus, avec trois autres pareils, sous la
plate-forme, par Nicolas Famigot, ancien prieur claustral et
vingt-quatrime abb de Saint-Michel. L'intrieur tait tout roc.
Le dessus de la porte avait un carr taill au ciseau dans la
pierre, avec la date: A. D. 1276.

Les ouvriers, en creusant cette cellule carre dans le roc vif,
avaient mnag un petit cube de granit destin  soutenir la tte
du prisonnier.

 part cette attention, les quatre cachots taient entirement
nus.

Ce fut quelques annes plus tard seulement que Louis XI, le roi
dmocrate, s'arrta merveill  la vue de ces prisons modles,
Louis XI savait les dangers de la guerre qu'il avait dclare 
ses grands vassaux. Il aimait les cachots bien tablis. Le
Mont-Saint-Michel lui plut au-del de tout dire.

Il y revint et il utilisa du mieux qu'il put ces cachots si
recommandables.

 l'poque o se passe notre histoire, aucun captif politique
n'avait encore illustr les dessous du Mont-Saint-Michel. Ces
cachots taient bonnement le pnitentiaire du couvent. On y
mettait des moines ou des vassaux de l'abbaye, il avait fallu la
requte du duc Franois pour qu'Aubry de Kergariou y pt trouver
place.

Par autre grce spciale, le frre gardien avait t autoris 
lui dlivrer quatre bottes de paille: de sorte qu'Aubry tait 
son aise.

Au moment o la voix de Reine se fit entendre sur la petite
saillie qui tait sous la fentre-meurtrire, Aubry dormait,
couch sur la paille. Mais le sommeil des captifs est lger. Il ne
fallut qu'un appel pour mettre Aubry sur ses pieds.

D'un bond il atteignit l'appui de la meurtrire et s'y tint
suspendu.

--Pauvre Aubry! dit Reine. Et ils causrent. Au bout de quelques
minutes, la main droite d'Aubry qui tenait l'appui de la
meurtrire lcha prise, parce qu'elle commenait  s'engourdir;
ses pieds touchrent le sol et rebondirent: sa main gauche saisit
l'arte de granit et supporta tout le poids de son corps  son
tour.

--Vous souvenez-vous de matre Loys, Reine? dit-il.

--Votre beau lvrier noir?

--Oui, mon beau lvrier! mon pauvre ami si cher! Reine convint que
matre Loys tait un parfait lvrier.

En ce moment, Aubry disparut pour reparatre aussitt aprs, et,
cette fois, ce fut sa main droite qui saisit l'appui de la
meurtrire.

--Il est bien heureux, ce matre Loys! dit Reine en riant.

--Cela vous tonne que je pense  lui? demanda Aubry. Quand vous
serez ma femme, Reine, vous verrez comme il vous aimera! Mais vous
ne pouvez pas l'aller chercher  Dinan...

--J'ai un messager tout trouv, interrompit Reine.

Elle songeait au petit coquetier Jeannin qui avait de si bonnes
jambes...

--Merci! merci! s'cria Aubry avec chaleur; il me semble que rien
ne me manquerait ici si je savais que mon beau Loys est en bonnes
mains et trait comme il faut. Mais parlons de vous. Y a-t-il du
nouveau?

Reine secoua la tte.

--Il y a que le pays est rempli de soldats, rpondit-elle; nous
aurons de la peine  nous dfendre et  nous cacher dsormais.
Hier on a cri la somme promise  qui livrera la tte de mon pre.

--Elle n'est pas encore gagne, cette somme-l, Dieu merci!

--Ils sont nombreux. Une douzaine d'hommes d'armes, sans compter
le chef, qui est un chevalier... et beaucoup de soldats.

--Ah! dit Aubry, notre seigneur Franois a trouv un chevalier
pour s'avilir  ce mtier-l!

--Il n'en a pas trouv, rpliqua Reine; il en a fait un.

-- la bonne heure! et quel est le croquant?...

--Un de vos parents, Aubry...

--Mloir! s'cria le jeune homme avec cette indignation mle de
mpris qui ne peut tuer tout  fait le sourire; Mloir... mon
rival, vous savez, Reine...

Reine se redressa.

--Oh! ne vous offensez pas! Il tait bon autrefois, mais vous
verrez qu'il sera pendu quelque jour comme un vilain, si je ne lui
donne pas de ma dague dans la poitrine.

--Pauvre Aubry! dit Reine, entre sa poitrine et votre dague il y a
loin!

Aubry disparut, comme si cette observation, cruelle dans sa
vrit, l'et foudroy.

Ce n'tait que sa main droite qui se fatiguait.

Ces plongeons soudains du pauvre prisonnier mettaient le comble 
la bizarrerie de cette scne, o la gaiet de deux coeurs
vaillants et jeunes luttait presque victorieusement contre une
profonde dtresse.

Quand la tte d'Aubry se remontra, Reine vit qu'il secouait ses
cheveux boucls avec colre.

--Patience! dit-il; je sais que je ne suis bon  rien... Mais je
payerai toutes nos dettes d'un seul coup, si Dieu le veut.
Revenons  vous, Reine, vous parliez de la suite de ce coquin de
Mloir...

--Je disais que leur nombre m'pouvante, Aubry, et j'allais
ajouter que le secret de la retraite de mon pre n'est plus  moi.

--Comment! vous auriez confi...

-- vous seul, Aubry! interrompit la jeune fille; et si j'ai eu
tort, ce n'est pas vous qui devez me le reprocher. Mais il y a
deux nuits, en traversant la grve, j'ai vu qu'on me suivait. Je
suis revenue sur mes pas; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
tromper cette surveillance... j'ai cru avoir russi; je me
trompais: en mettant le pied sur le roc de Tombelne, j'ai revu la
grande ombre maigre et difforme qui sortait du brouillard en mme
temps que moi...

--Vous avez reconnu l'espion?

--J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffs, qui habite depuis
quelques mois sur le domaine de Saint-Jean-des-Grves.

--Est-ce un brave homme?

--On dit dans le village qu'il vendrait bien son me pour un cu.
Aubry garda le silence.

--Il y en a encore un autre, poursuivit Reine; mais celui-l est
un enfant loyal et dvou. Je ne crains que Gueffs.

--Vous souvenez-vous, Aubry? reprit-elle encore aprs une pause,
la semaine passe nous tions tout pleins d'espoir, nous nous
disions: notre peine ne durera, au pis aller, que quarante jours,
puisque Franois de Bretagne n'a plus que quarante jours  vivre.
Dieu m'est tmoin que je prie chaque soir pour que monseigneur le
duc se repente et non pas pour qu'il meure, mais enfin ce sont l
des choses que mes prires ne changeront point. Monsieur Gilles a
dit: dans quarante jours! je l'ai entendu; sa voix mourante
sonne encore  mon oreille. Aujourd'hui, deux semaines sont
coules; nous n'avons plus que vingt-cinq jours de peine. Nous
parlions ainsi... Eh bien! Aubry, mon espoir s'en va!

--Ne dites pas cela. Reine, o vous me ferez devenir fou dans
cette cage maudite!

--Hlas! continua mademoiselle de Maurever: un vieillard et une
jeune fille pour combattre tant de soldats! Je ne vous ai pas tout
appris. Si Vincent Gueffs ne nous vend pas, ils sauront se passer
de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, de ces lvriers qui
chassent les naufrags sur les grves d'Audierne et de Douarnenez,
autour des rochers de Penmarch? Mloir attend douze de ces
lvriers.

--Le misrable! s'cria Aubry.

--Demain, en traversant la grve pour porter le repas de mon pre,
acheva Reine, je serai chasse par la meute de Rieux comme une
bte fauve.

La main d'Aubry se tendit jusqu'au barreau qu'il secoua avec
furie. Le barreau, scell dans le roc, ne remua mme pas.

--Il faudra bien qu'il cde, rla le pauvre porte-bannire,
emport par un accs de dlire; je l'arracherai! oh! je
l'arracherai! et si je ne peux pas, j'userai le roc avec mes
ongles. Reine, je mourrai enrag dans ce trou, maintenant! et si
le vent m'apporte cette nuit les cris de cette meute infernale...

Il n'acheva pas. Un gmissement sortit de sa poitrine. Sa main
ensanglante lcha du mme coup le barreau et la saillie de
pierre. Reine l'entendit tomber comme une masse au fond du cachot.

--Aubry! dit la jeune fille effraye. Point de rponse.

--Aubry! murmura-t-elle encore. Elle n'osait lever la voix, 
cause de l'archer qui veillait sur la plate-forme.

Aubry garda le silence.

Reine joignit ses mains, et sa prire dsespre s'lana vers le
ciel.

--Mon Dieu! Et vous, sainte Vierge! dit-elle, ayez piti de nous!

--Aubry! murmura-t-elle pour la troisime fois; revenez! revenez!
j'ai t  Dol, je vous apporte une lime d'acier...

Ces mots n'taient pas achevs, que la tte d'Aubry rayonnait  la
meurtrire.

--Une lime! s'cria-t-il, dlirant de joie comme il dlirait
nagure de douleur: une lime d'acier! nous sommes sauvs, Reine,
sauvs! sauvs!

Un bruit rauque se fit  l'intrieur de la cellule, qui s'illumina
soudain.

--Baissez-vous! murmura Aubry qui se laissa choir aussitt.

Reine obit; elle avait eu le temps de voir  l'intrieur du
cachot, une tte chauve dont le front plomb recevait en plein la
lumire d'une lampe.




XIV. Prouesses de matre Loys.

Reine n'eut que le temps de se rejeter en arrire vivement et de
se coller  la paroi extrieure du cachot.

 l'intrieur, elle entendit une grosse et joyeuse voix qui
disait:

--On vous y prend, messire Aubry! toujours billant  la lune! Par
saint Bruno, mon patron, n'avez-vous pas assez du jour pour songer
creux? Allez! si mon devoir ne m'appelait pas ici  cette heure,
je ronflerais comme le matre serpent du choeur, moi qui vous
parle.

--Moi, je n'ai pas sommeil, mon bon frre Bruno, rpondit Aubry,
qui aurait voulu le voir  cent pieds sous terre.

--Eh bien! je ne m'y connais plus! s'cria le convers; de mon
temps, les jeunes gens dormaient mieux que les vieillards! Mais,
aprs tout, c'est la tristesse qui vous pique, mon gentilhomme, et
je conois cela. Que saint Michel me garde! j'ai t soldat avant
d'tre moine, et je dis que vous avez bien fait de jeter votre
pe aux pieds de ce ple coquin qui a empoisonn son frre.

--Bruno! interrompit svrement le jeune homme d'armes, il ne faut
pas parler ainsi devant moi de mon seigneur le duc!

--Bien! bien! je sais que vous tes loyal comme l'acier, messire
Aubry. Je vous aime, moi, voyez-vous, et si j'tais le matre,
vous auriez la clef des champs  l'heure mme, car c'est une honte
 l'abbaye de Saint-Michel de servir de prison  ce damn de
Franois. Bien! bien! je retiens ma langue, messire. Je disais
donc que vous tes un joli homme d'armes, mon fils, et que pour
tout au monde je ne voudrais pas vous faire de la peine. Et tenez,
ajouta-t-il d'un accent tout  fait paternel, si vous me disiez
quelquefois: Frre Bruno, je boirais bien un flacon de vin de
Gascogne, pourvu que ce ne fut ni quatre-temps ni vigiles, je ne
me fcherais pas contre vous.

L'excellent frre Bruno parlait ainsi avec une volubilit superbe,
sans virgules ni points, et pendant qu'il parlait son franc visage
souriait bonnement.

C'tait presque un vieillard: une tte chauve, mais joyeuse et
pleine, qui avait bien pu tre au temps jadis, la tte d'un vrai
luron.

Depuis qu'Aubry tait prisonnier dans les cachots de l'abbaye,
frre Bruno faisait son possible pour adoucir la rigueur de sa
captivit.

 l'heure des rondes il ne passait jamais devant la cellule
d'Aubry sans y entrer pour faire un doigt de causette. Aubry
l'aimait parce qu'il avait reconnu en lui un digne coeur.

Il laissait le frre Bruno lui conter les dtails du dernier sige
du Mont. Le bon moine s'tait refait un peu soldat pour la
circonstance. Il aurait voulu que le Mont ft assig toujours.

Mais les Anglais vaincus avaient abandonn jusqu' leur forteresse
de Tombelne, aprs l'avoir pralablement ruine. Les jours de
fte taient passs.

D'ordinaire, Aubry recevait avec plaisir et cordialit les visites
du moine; mais aujourd'hui, nous savons bien qu'il ne pouvait tre
 la conversation. Pendant que frre Bruno parlait, il rvait.

Bruno s'en aperut et se prit  rire.

--Je ne veux pourtant pas vous dranger, dit-il, car je pense que
vous ne recevez pas de visites. Aubry s'effora de garder un
visage serein.

--Mais j'y pense, reprit le moine en riant plus fort, on dit que
le lutin de nos grves, qui avait disparu depuis cent ans, est
revenu. Les pcheurs du Mont ne parlent plus que de la bonne fe,
depuis quinze jours. Vous tiez l perch  votre lucarne quand je
suis entr... peut-tre que la Fe des Grves tait venue vous
voir  cheval sur son rayon de lune.

Assurment, le frre Bruno ne croyait pas si bien dire. Aubry
rvait toujours.

-- propos de cette Fe des Grves, poursuivit le moine, il y a
des milliers de lgendes toutes plus divertissantes les unes que
les autres. Vous qui aimez tant les vieilles lgendes, messire
Aubry, vous plairait-il que je vous en rcite une?

Ce disant, le frre Bruno s'asseyait sur la paille du lit et
dposait sa lampe  terre. L'ide de conter une lgende le mettait
videmment en joie.

Aubry le donnait au diable du meilleur de son coeur.

--Au temps de la premire croisade, commena frre Bruno, le
seigneur de Chteauneuf, qui tait Jean de Rieux, vendit tout,
jusqu' la chane d'or de sa femme, pour quiper cent lances.
M'coutez-vous, messire Aubry?

--Pas beaucoup, mon bon frre Bruno.

--La lgende que je vous conte l s'appelle la _Grotte des
Saphirs,_ et montre tous les trsors cachs au fond de la mer.

--Je n'irai point les y qurir, mon frre Bruno.

--Jean de Rieux ayant donc quip ses cent lances, reprit le moine
convers, poussa jusqu' Dinan suspendre un mdaillon bnit 
l'autel de Notre-Dame, puis il partit, laissant sa dame, la belle
Alinor, aux soins de son snchal.

Aubry billa.

--Jamais je ne vis chrtien biller en coutant cette lgende,
messire Aubry, dit le moine un peu piqu, et cela me rappelle une
autre aventure...

--Oh! mon bon frre Bruno! si vous saviez comme j'ai sommeil!

--Tout  l'heure vous prtendiez...

--Sans doute, mais depuis...

--C'est donc moi qui vous endors, messire! demanda le moine en se
levant.

--Vous ne le croyez pas, mon excellent frre! Aubry lui tendit la
main. Le moine la prit sans rancune et la secoua rondement.

--Allons, s'cria-t-il; pour votre peine vous ne m'entendrez
jamais vous conter la lgende de la grotte des Saphirs, qui est au
fond de la mer. Bonne nuit donc, messire Aubry, n'oubliez pas vos
oraisons, et faites de bons rves.

 peine la porte tait-elle referme qu'Aubry se suspendait de
nouveau  l'appui de la meurtrire.

--Reine! oh! Reine! dit-il; que Dieu vous bnisse pour avoir eu
cette pense d'acheter une lime! Nous sommes sauvs!

--Puissiez-vous ne point vous tromper, Aubry!

--Demain soir, ce barreau sera tranch...

--Mais pourriez-vous passer par cette fente troite!

--J'y passerai, duss-je y laisser la peau de mes paules et de
mes reins!

--Et une fois que vous serez pass, mon pauvre Aubry, aurons-nous
seulement un ennemi de moins?

--Vous aurez un dfenseur de plus, Reine! s'cria le jeune homme
avec enthousiasme. coutez! pendant que ce bon moine tait l, je
rvais et je me souvenais. Sait-on ce que peut un homme de coeur,
mme contre une multitude? Avec Loys pour combattre les lvriers
de Rieux, et moi pour combattre les hommes d'armes du mcrant
Mloir, par saint Brieuc! j'irai  la bataille d'une me bien
contente!

--Je ne sais... voulut dire la jeune fille.

--coutez! coutez, Reine, poursuivit Aubry avec une chaleur
croissante; vous ne connaissez pas matre Loys! C'est un preux 
sa faon, j'en fais serment! Une fois, il y a deux ans de cela,
mon noble pre, qui tait malade  la mort, eut envie de manger
des lombes de daim. Les daims s'en vont de notre Bretagne, mais il
y en a encore dans la fort de Jugon.

Je dis  mon pre: Messire, je vais vous qurir un daim. Il sourit
et me donna sa main plie: quand un homme va mourir, il a des
dsirs fous comme les enfants ou les femmes. Je pris matre Loys,
et je descendis vers Lamballe. Nous marchmes lui et moi tout un
jour. Au revers de la fort du Jugon s'lve le manoir des anciens
seigneurs de Kermel, habit maintenant par le juif Isaac Hells,
argentier du dernier duc.

Isaac avait six fils qui se prtendaient matres de la fort. Tous
grands et robustes, bruns de poil, la bouche rentre, le nez en
bec d'aigle comme les gens d'Orient. Si quelqu'un, gentilhomme ou
vilain, chassait dans la fort, les fils d'Isaac Hells venaient
et le tuaient.

On savait cela.

Ils avaient une meute dresse  fondre sur les braconniers et
leurs chiens.

J'arrivai  la nuit tombante sur la lisire de la fort de Jugon.
Matre Loys releva piste ds les premiers pas, mais il tait trop
tard pour chasser.

Je connus les traces et je fis une lieue dans la fort pour
choisir un afft.

J'avais pour armes mon pieu et mon couteau.

Un bon pieu, Reine, fort comme une lance et pointu comme une
aiguille.

J'attachai matre Loys au tronc d'un chtaignier, et je lui dis:
Couche!, il ne bougea plus.

Le daim arriva, trottant dans le taillis; matre Loys faisait le
mort.

Quand le daim passa, je lui plantai mon pieu sous l'paule; il
tomba sur ses genoux, et je l'achevai d'un coup de couteau dans la
gorge.

Matre Loys poussa un long hurlement de joie.

Et alors! comme si ce cri eut voqu une arme de dmons, la fort
s'illumina soudain. Des torches brillrent  travers les arbres,
la trompe sonna. Je vis des cavaliers qui accouraient au galop,
excitant des chiens lancs ventre  terre.

Je me dis:

--Voici les fils d'Isaac Hells le juif, qui viennent avec leur
meute pour me tuer.

D'un revers, je coupai la courroie qui retenait Loys, et je pris
mon pieu  la main. Loys ne s'lana pas. Il resta devant moi,
les jarrets tendus, la tte haute. Les juifs criaient dj de
loin: Sus! sus!

Il y avait un grand chne qui s'levait  la droite de la voie;
j'allai m'y adosser, pour ne pas tre massacr par derrire.

 ce moment-l mme, les fils d'Isaac, avec leur meute et leurs
valets, tombrent sur nous comme la foudre.

Je vois encore leurs visages longs et cuivrs  la rouge lueur des
torches.

Vous dire exactement ce qui se passa, Reine je ne le pourrais pas,
car je ne le sais gure moi-mme.

Un tourbillon s'agitait autour de moi. Je recevais  la fois des
coups par tout le corps. Mon front s'inondait de sang et de sueur.

Je me souviens seulement que je disais de temps en temps,
machinalement et sans savoir:

--Hardi! matre Loys! Je me souviens aussi que je le voyais
toujours devant moi, muet au milieu de la meute hurlante, et
travaillant Dieu sait comme! Mon pieu se levait et retombait. Je
commenais  ne plus sentir mes blessures, ce qui est signe qu'on
va s'vanouir ou mourir... Aubry s'arrta pour reprendre haleine.

En ces temps o toute vie traversait des dangers violents, la
dlicatesse des femmes, loin de rpugner  de pareils rcits,
doublait l'intrt qu'elles y portaient. Elles n'avaient plus
horreur du sang pour avoir pans trop de plaies.

Reine coutait, haletante.

Elle tait avec Aubry dans la fort, au pied du grand chne. Les
torches l'blouissaient; le bruit l'tourdissait; elle saignait
par les blessures d'Aubry.

Hardi! matre Loys! dfends ton matre!

--Pourtant, reprit Aubry, dans la simplicit de sa vaillance, je
voulais rapporter les lombes du daim  monsieur mon pre, qui en
avait dsir.

Comme je sentais bien que j'allais tomber, je me dis:

--Allons, Aubry! un dernier coup de boutoir! Et je quittai mon
poste comme une garnison assige qui fait une sortie. Et je
brandis mon pieu! et je frappai, merci de moi, tant que je pus!
Il me sembla que les torches s'taient teintes, et qu'il n'y
avait plus personne devant moi. Je crus que c'tait le voile de la
dernire heure qui s'tendait sous mes yeux.

Je me laissai choir.

Je restai l bien longtemps. Quand je m'veillai, le soleil se
jouait dans les hautes branches des arbres.

Matre Loys, le poil sanglant, lchait mes blessures.

Autour de moi, gisant sur l'herbe, il y avait six cadavres, qui
taient les six fils d'Isaac Hells. Pour sa part, matre Loys
avait trangl deux juifs et une demi-douzaine de chiens.

C'est une bonne bte que matre Loys!

Je dpeai le daim; ne pouvant l'emporter tout entier, je pris le
filet avec les lombes, et je revins au manoir, un peu maltrait,
mais content.

Mon vieux pre, qui n'y voyait plus, ne sut pas que j'tais
bless. Il fit en souriant, avec les lombes du daim, son dernier
repas qu'il trouva fort bon, et puis mourut.

Telle fut la conclusion du rcit d'Aubry.

Comme Reine coutait encore, il ajouta:

--Que Dieu me donne cette joie de me voir, avec matre Loys  mes
cts et une arme dans la main, au milieu des soudards de mon
cousin Mloir, je ne lui demande pas autre chose!

--Vous tes brave, Aubry! dit Reine doucement; vous serez un
capitaine! Oui, vous avez raison, si vous tiez libre, nous
pourrions sauver mon pre.

--Eh bien donc, s'cria le jeune homme en donnant le premier coup
de lime au barreau, travaillons  ma libert! L'acier grina sur
le fer.

Aubry tait bien mal  l'aise, mais il y allait de si grand coeur!

--Et maintenant, Aubry, dit Reine aprs quelques instants, que
Dieu soit avec vous; je vais me retirer.

--Dj!

--Il y a deux jours que mon pre m'attend.

--Mais la mer est haute!

--Elle baisse. Et s'il reste de l'eau entre Tombelne et le Mont
au point du jour, il faudra bien que je la traverse  la nage.

-- la nage! se rcria Aubry? ne faites pas cela, Reine, le
courant est si terrible!

--Si je traversais de jour, on me verrait, et la retraite de mon
pre serait dcouverte. Aubry ne trouva pas d'objection, mais
toute son allgresse avait disparu.

La lune tournait en ce moment l'angle des fortifications. Un
reflet vint  l'paule de Reine, puis la lumire monta lentement,
se jouant dans les plis de son voile noir et parmi ses cheveux
blonds.

--Quand je traverserai la mer  la nage, dit Reine, je serai moins
en danger qu'ici, mon pauvre Aubry.

--Pourquoi?

--Parce que la lune luit pour tout le monde, rpliqua Reine.
L'archer qui est sur la plate-forme...

--Il vous voit? interrompit Aubry d'une voix touffe par la
terreur.

--Oui, rpondit Reine, le voil qui tend son arbalte.

--Fuyez! oh! fuyez! Reine lui fit un adieu de la main et se
baissa. Un trait siffla et rebondit sur les roches. Aubry se
laissa choir au fond de son cachot. Puis il se reprit encore  la
saillie de pierre.

--Reine! Reine! cria-t-il; un mot par piti... Un second trait
vint frapper l'extrme pointe du rocher, la brisa et fit jaillir
une gerbe d'tincelles. Aubry sentit son coeur s'arrter.

En ce moment, dans le silence de la nuit, une voix dj lointaine
s'leva et monta jusqu' sa cellule.

Elle disait:

--Au revoir!

Aubry se mit  genoux et remercia Dieu comme il ne l'avait jamais
fait en sa vie.




XV.  quand la noce?

Le petit Jeannin tait rest longtemps  regarder la fe courir
sur le miroir des grves.

Quand la fe disparut enfin dans l'ombre du Mont, le petit Jeannin
sembla s'veiller.

Il secoua sa jolie tte chevelue, pesa l'escarcelle, et fit une
gambade. Sa joie s'enflait et grandissait  mesure qu'il marchait,
le nez au vent et la tte fire, comme un homme opulent peut
marcher. L'allgresse lui montait au cerveau. Il tait ivre.

Tantt il gesticulait follement, tantt il entonnait  pleine
gorge un nol appris  la paroisse de Cherrueix, tantt encore il
prenait son lan, touchait le sable de ses deux mains tendues,
retombait sur ses pieds et poursuivait cet exercice durant des
demi-lieues.

Quiconque a voyag sur nos routes de l'Ouest a pu voir de jeunes
citoyens excuter ce naf tour de force sous le poitrail des
chevaux. Cela s'appelle _faire la roue._ Jeannin faisait la roue
comme un dieu.

Quand il avait bien fait la roue, il rejetait en arrire la masse
de ses cheveux qui l'aveuglait, et c'taient des clats de rire,
des sauts, des cabrioles.

Il s'en donnait, il s'en donnait le petit Jeannin!

Puis tout  coup il mettait le poing sur la hanche, comme le
hallebardier de la cathdrale de Dol. Il marchait  pas compts.
Voyez quel homme grand cela faisait!

Avec une soutanelle de laine brune au lieu de sa peau de mouton,
il et ressembl  un clerc.

Mais cette gravit-l ne durait point.

Jeannin demeurait aux Quatre-Salines. Sa vieille mre avait une
petite cabane o le vent venait par tous les bouts. Cette nuit, le
rve de Jeannin btit une bonne maison de marne  sa vieille mre.

Quant  lui, nous savons qu'il couchait rarement au logis.

 l'extrmit du village des Quatre-Salines, il y avait une ferme
riche; devant la ferme, dans le verger, une belle meule de paille
six fois grande comme la cabane de la mre de Jeannin.

C'tait l le vrai domicile du petit coquetier. Il s'tait creus
un trou bien commode dans la paille, et il dormait l mieux que
vous et moi.

Sa mre avait une bique (chvre). La bique tenait dans la cabane
la place du petit Jeannin: il lui fallait bien trouver son gte
ailleurs.

Par del le mont Dol et les coteaux de Saint-Mloir-des-Ondes,
l'aube teintait de blanc les contours de l'horizon, quand Jeannin
arriva au bout de la grve. Il tait trop tt pour se prsenter
chez Simon Le Priol. Jeannin sauta tte premire dans sa meule de
paille et s'endormit tout d'un temps.

Le bon somme qu'il fit! et les bons rves!

Il vit des cierges allums pour ses noces dans l'glise du bourg
de Saint-Georges. Fanchon la mnagre tenait sa fillette par la
main et la conduisait  l'autel. Simon Le Priol avait son
pourpoint de ftes gardes.

Quand le petit Jeannin dormait une fois, c'tait pour tout de bon.
Le soleil se leva et se coucha pendant qu'il dormait.  son
rveil, la brune tait dj tombe.

--Oh! d! se dit-il, le jour tarde bien  se montrer ce matin!

Il sortit de sa meule attendant toujours le soleil. Ce fut la lune
qui vint.

--Allons! se dit le petit Jeannin, j'ai fait un joli somme. Il
faut courir chez Simon Le Priol pour demander Simonnette en
mariage!

La route se fit gaiement. Jeannin avait son escarcelle sous sa
peau de mouton. Il frappa  la porte de Simon.

--Hol! petiot, lui dit le bonhomme quand il fut entr, depuis
quand frappes-tu aux portes comme si tu tais quelque chose?

De fait, le petit Jeannin n'avait point coutume de frapper. Il
faisait comme les chats: il entrait tout doucement sans dire gare.

S'il avait frapp ce soir, c'est qu'en effet, sans se rendre
compte de cela, il se sentait devenu _quelque chose._

_--_ Bonjour, Simon Le Priol, dit-il avec un pied de rouge sur la
joue; bonjour, dame Fanchon et la maisonne.

La maisonne se composait de deux vaches et de quatre _gorets,_
car Simonnette tait dehors, ainsi que tous les Mathurin et toutes
les Gothon.

Fanchon et Simon se regardrent.

--Qu'a-t-il donc, ce petit gars-l? demanda la mtayre; il a
l'air tout affol!

--Est-ce que tu es malade, petiot? interrompit Simon avec bont.
Jeannin ne savait pas s'il tait bien portant ou malade.

Sa langue tait paralyse. Simon Le Priol et sa mnagre lui
semblaient, en ce moment, plus imposants qu'un roi et une reine.

Il n'avait point prpar son discours. Tout  l'heure, cela lui
paraissait si simple de dire en entrant:

--Bonjours  trtous, je viens pour pouser Simonnette. Maintenant
il ne pouvait plus.

--Femme, dit Simon, il est tout ple et il tremble les fivres.
Donne-lui une cuelle de cidre bien chaud pour lui recaler le
coeur.

--Oh! merci tout de mme, murmura Jeannin; mais dam, je n'ai point
froid au coeur. Bien du contraire quoique l'cuelle de cidre ne
soit pas de refus. Mais, je vais vous dire: faut que vous sachiez
a tous deux. Il m'est tomb un bonheur.

La porte grina sur ses gonds. La mchoire de matre Vincent
Gueffs se montra sur le seuil. Ce fut dommage, car le petit
Jeannin tait lanc: il allait dfiler son chapelet tout d'un
coup. Vincent Gueffs tira la mche de cheveux qui pendait sur son
front. C'tait sa manire de saluer. Puis il s'assit, dans le
foyer, sur un billot. Il fit  Jeannin un signe de tte amical.

Depuis le matin, matre Vincent Gueffs ruminait pour trouver un
moyen honnte de faire pendre le petit coquetier. Jeannin resta la
bouche ouverte.

--Eh bien! dit Fanchon, qu'est-ce que c'est que ce bonheur-l qui
t'est tomb, mon petit gars?

Jeannin se mit  tortiller les poils de sa peau de mouton. Gueffs
vit qu'il gnait. Cela lui fit un vritable plaisir.

--Allons! cause vite! s'cria Simon; crois-tu qu'on a le temps de
s'occuper de toi toute la soire?

--Oh! que non fait! matre Simon, rpliqua Jeannin avec humilit,
quoique je n'en aurais pas eu l'ide sans vous, bien sr et bien
vrai.

--Quelle ide?

--L'ide des cinquante cus nantais...

--Est-ce que tu voudrais vendre la tte de notre bon seigneur!
s'cria Fanchon dj rouge d'indignation.

Matre Vincent Gueffs dressa l'oreille. Il l'avait longue.

--Pas de moiti! dit Jeannin, employant ainsi la plus nergique
ngation qui soit dans le langage du pays; le chef des soudards me
l'a bien propos, mais je n'entends pas de cette oreille-l!

-- la bonne heure!

--C'est d'autres cus, reprit Jeannin, des cus qui... que...
enfin, je vas vous dire... C'est des cus, quoi!

Il releva la tte, tout satisfait d'avoir pu donner une
explication aussi catgorique.

--a ne nous apprend pas... commena matre Vincent Gueffs. Mais
Jeannin ne le laissa pas achever.

--Pour ce qui est de vous, l'homme, dit-il rudement, on ne vous
parle point! Et si vous voulez causer tous deux, allez m'attendre
 la porte!

Simon et sa femme se regardrent encore. Ce petit Jeannin, plus
poltron que les poules! Matre Gueffs essaya de sourire, ce qui
produisit une grimace trs laide. Jeannin se retourna de nouveau
vers le mtayer et la mtayre.

--Voyez-vous, dit-il en forme d'explication, je n'aime pas ce
Normand-l, parce qu'il rde toujours autour de Simonnette.

--Et qu'est-ce que a te fait, petiot? demanda Simon en riant.

La figure de Jeannin exprima l'tonnement le plus sincre.

--Ce que a me fait! rpta-t-il; mais je ne vous ai donc rien dit
depuis que nous bavardons l! a me fait que Simonnette est ma
promise...

Simon et sa femme clatrent de rire pour le coup.

--Oh! le pauvre Jeannin! s'cria Fanchon, en se tenant les ctes,
il a bien sr march sur le trfle  quatre feuilles!

Il n'en fallait pas tant pour dconcerter le petit Jeannin. Toute
sa vaillance tomba, et les larmes lui vinrent aux yeux.

--Dam! fit-il, puisqu'il ne faut que cinquante cus nantais.

--Et o les pcheras-tu, garonnet, les cinquante cus nantais?
Jean tira de dessous sa peau de mouton l'escarcelle de fines
mailles, qui scintilla aux lueurs du foyer.

Simon et sa mnagre ouvrirent de grands yeux. Matre Gueffs
allongea le cou pour mieux voir.

--Qu'est-ce que c'est que a? demandrent  la fois Simon et
Fanchon. Jeannin souriait.

--Ah! mais! rpondit-il, quand on tient la Fe des Grves, elle
donne tout ce qu'on demande!

--La Fe des Grves! rptrent les deux bonnes gens stupfaits.

Matre Simon Le Priol tait un peu dans la situation d'un
charlatan qui voquerait des fantmes de carton pour amuser son
public et qui verrait surgir un vrai spectre.

--La Fe des Grves! rpta-t-il une seconde fois; mais c'est des
contes de veille, tout a, petiot!

--Comment? l'histoire du chevalier breton?...

--Un conte!

Jeannin fit sonner les pices d'or qui taient dans l'escarcelle.

--Et a, est-ce des contes? demanda-t-il d'un accent de triomphe;
la Fe des Grves a bien pu transporter le chevalier au Mont,  la
mare haute, puisqu'elle m'a donn de quoi pouser Simonnette!

Ce disant, le petit Jeannin ouvrit l'escarcelle et fit ruisseler
les cus sur la table de la ferme. Il y en avait bien plus de
cinquante. Simon et Fanchon taient littralement blouis.

Vincent Gueffs restait immobile dans son coin.

Il se disait:

--J'ai pourtant failli tre pendu pour ces beaux cus tout neufs,
moi! Il se dit encore:

--La demoiselle aurait pris l'escarcelle; le petit falot, la tte
pleine des contes de matre Simon, aura couru aprs la
demoiselle... Et puis, voil.

Matre Vincent Gueffs, comme on voit, tait un homme de beaucoup
de sens. Impossible de mieux rsumer l'histoire que nous avons
raconte en tant de chapitres! Simon et sa femme taient bien loin
de voir aussi clair dans ces mystrieuses tnbres. Ils
regardaient les cus d'un air peu rassur. Mais c'taient des
cus. Simon les aimait; Fanchon aussi. Simon interrogea Fanchon de
l'oeil et Fanchon rpondit:

--Dam! notre homme. Jeannin est un beau petit gars, tout de mme!

--Pour a, c'est vrai! appuya Simon Le Priol en considrant
Jeannin avec attention, ce qu'il n'avait jamais fait en sa vie.

--Il a de beaux yeux bleus, ce petit-l, ajouta Fanchon d'une voix
presque caressante dj.

--Et des cheveux comme une gloire! renchrit Simon.

Le petit Jeannin, rouge de plaisir, se laissait chatouiller.
Matre Vincent Gueffs s'tait lev bien doucement. Il tait au
centre du groupe avant qu'on n'et song  lui.

-- quand la noce? dit-il.

Son air tait si narquois que les deux bonnes gens en
tressaillirent.

--a ne te fait rien,  toi, rpliqua Jeannin, puisque tu n'en
seras pas de la noce. Va t'en!

Matre Gueffs tira sa mche et s'en alla, mais sur le seuil il se
retourna:

--Si fait! si fait! petit Jeannin, dit-il sans se fcher, tu
pouseras la hart, mon mignon... et j'en serai, de la noce! Il
disparut. On entendit au dehors son aigre clat de rire.

--Bah! dit la mnagre Fanchon, jalousie!

--Rancune! ajouta Simon Le Priol. Et l'on fit asseoir le petit
Jeannin  la bonne place, pour causer du mariage.

Car le mariage tait dsormais affaire conclue.

Les cus restaient sur la table auprs de l'escarcelle ouverte.

Il se fit tout  coup un grand bruit dans la campagne.

Le cor sonnait, et le pas lourd des chevaux retentissait sur les
cailloux. En mme temps, de vagues et lointaines clameurs
arrivaient par le tuyau de la chemine. Simon, sa femme et le
petit Jeannin continuaient de causer mariage. On heurta rudement 
la porte, et l'on dit:

--De par notre seigneur le duc! Simon, tout effar, courut ouvrir.
La Noire et la Rousse beuglaient d'effroi sur la paille. Les
hommes d'armes de Mloir entrrent, commands par Kravel et
conduits par matre Vincent Gueffs. Derrire eux venait tout le
village, les quatre Mathurin, les quatre Gothon, la Scholastique,
trois Catiche, une Perrine et deux Joson. Simonnette et son frre
Julien taient toujours dehors.

--Que voulez-vous? demanda Simon Le Priol.

L'archer Merry le jeta sans beaucoup de faon  l'autre bout de la
chambre.

--Messeigneurs, dit Vincent Gueffs, voici l'escarcelle et voil
le voleur! Il montrait le petit Jeannin. Tous les hommes d'armes
reconnurent l'escarcelle du chevalier Mloir. On se saisit du
pauvre Jeannin et Kravel dit:

--Attachez la hart haut et cours au pommier qui est en face!

On attacha la hart pour pendre le voleur. Matre Vincent Gueffs
tait derrire Jeannin.

--Je t'avais bien dit, petiot, murmura-t-il, que j'en serais de la
noce!




XVI. Amel et Penhor.

On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest laboure
profondment les eaux de la baie, on dit que l'oeil du matelot
dcouvre d'tranges mystres entre les deux monts et les les de
Chaussey.

Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les flots, des
villages avec leurs chaumires et le clocher de leur glise.

Des villages dont les noms sont:

Bourgneuf, Tommen, Saint-tienne-en-Paluel, Saint-Louis, Mauny,
piniac, la Feillette, et d'autres encore.

Des villages noys dont les cadavres ples gisent dans le sable
avec les dbris des naufrages et les grands troncs de la fort de
Scissy.

L'Ocan a mis des sicles dans sa lutte sans pardon contre la
pauvre terre de Bretagne. L'Ocan, vainqueur, dort maintenant sur
le champ de bataille.

Et ce n'est pas la tradition seulement qui a conserv souvenir de
ces mortels combats. Les chartriers des familles et des
monastres, les archives des villes, les cartons poudreux des
gardes-notes renferment une foule de titres authentiques
constatant des droits de proprit sur ces domaines dfunts, sur
ces moissons submerges.

Tel pauvre homme court les chemins avec son bton et sa besace,
qui possde sous ces grands lacs un apanage de prince.

Des chteaux, des prairies, des futaies, de gais moulins qui
caquetaient sur le bord des rivires,-- des cabanes paisibles dont
la fume lointaine pressait le pas fatigu du voyageur.

Les navires passent maintenant, toutes voiles dployes,  cent
pieds au-dessus des demeures hospitalires. La mer a tendu sur le
manoir et sur la chaumire, sur le chne et sur le roseau, son
niveau terrible, qui est la mort.

Sombre et prophtique image qui dit  l'homme Titan le nant de
ses hardiesses, immense raillerie des railleries du sicle,
montrant le linceul comme unique et dernire expression de
l'galit rve.

Tout le long de nos ctes, depuis Granville jusqu'au cap Frehel,
derrire Saint-Malo, la mer conqurante a port ses sables
striles sur l'opulence fconde des gurets.

a et l, un rocher reste debout, dressant sa tte noire au-dessus
des vagues, et gardant son ancien nom de fief, de chteau, de
village. Car la terre a ses ossements comme nous, et la montagne
dcde laisse aprs soi un squelette de pierre.

Les Malouins jettent leurs filets de pche sur les belles prairies
de Csambre, et ce lieu austre o Chateaubriand a voulu son
tombeau, le Grand-B, tait autrefois le centre d'un jardin
magnifique.

Nul ne saurait dire exactement le temps que la mer a mis  couvrir
ces contres. La lutte tait commence avant l're chrtienne. On
sait que les bocages druidiques s'tendaient  huit ou dix lieues
en avant de nos ctes.

Plus tard, la fort de Scissy planta ses derniers chnes sur les
falaises de Chaussey.

En ce temps-l, le Couesnon tait un grand fleuve que Ptolme et
Ammien Marcellin confondaient en vrit avec la Seine.

Ce Couesnon marneux, ce Couesnon gristre, cette rivire folle qui
s'gare dans les grves comme une coquetire ivre.

C'tait un fleuve fier, suzerain de la Selune et suzerain de la
Se, qui lui apportaient le tribut de leurs eaux. Son embouchure
tait au-del des montagnes de Chaussey, qui forment maintenant un
archipel.

Il passait alors  droite du Mont-Saint-Michel, longeant les ctes
actuelles de la Manche.

Ce fut bien longtemps aprs qu'il fit sa premire _folie_ sautant
de l'est  l'ouest, enlevant le Mont  la Bretagne pour le donner
 la Normandie.

_Li Cousnon a fait folie:_

_Si est le mont en Normandie..._

Aimez-vous les lgendes? Penhor, fille de Bud, tait la femme
d'Amel, le pasteur des troupeaux d'Annan. Annan tait seigneur et
comte dans le Chez au del du mont Tombelne.

Il avait son chteau au milieu de sept villages qui lui payaient
l'ost quand il mettait ses hommes d'armes en campagne.

L'un de ces villages avait nom Saint-Vinol; Amel et Penhor y
faisaient leur demeure.

Penhor avait dix-huit ans; Amel atteignait sa vingt-cinquime
anne.

Amel tait grand, souple et robuste. Un hiver que le loup ray de
Chez tait sorti de la fort pour trouver sa pture en plaine,
Amel se coucha dans la plaine pour attendre le loup.

Ces loups rays sont plus grands que des poulains de six mois; ils
tuent les chevaux et boivent le sang des boeufs endormis.

Ces loups rays ne fuient pas devant l'homme. La pointe des
flches ne sait pas entamer leur cuir. Si on les frappe avec
l'pieu, l'pieu se brise dans la main.

Amel saisit le loup ray entre ses bras nerveux et l'touffa.

Mais avant de partir pour attendre le loup, Amel avait suspendu
dans l'glise du village, sous la niche o souriait la bonne
Vierge, une quenouille de fin lin, arrondie par les belles mains
de Penhor.

Amel et Penhor n'avaient point d'enfants.

Quand Amel gardait les troupeaux et que Penhor restait seule dans
la chaumire, elle tait bien triste. Elle se disait:

--Si j'avais un beau petit chrubin sur mes genoux, le portrait
vivant de son pre, j'attendrais gaiement le retour d'Amel.

Et de son ct Amel pensait:

--Si Penhor, ma bien-aime, me donnait un cher petit, son vivant
portrait, comme je rentrerais heureux  la maison!

--Penhor, ma chre femme, dit-il un jour, tisse un voile  sainte
Marie, mre de Dieu, et nous aurons peut-tre un petit enfant.

Penhor tissa un voile  sainte Marie, mre de Dieu, un voile blanc
comme la neige, et plus transparent que la brume lgre des
soires d'aot.

La mre de Dieu fut contente, Amel et Penhor eurent un petit
enfant. Ils s'aimrent davantage auprs de son berceau.

Quand l'enfant eut neuf jours et que Penhor fut releve, Amel prit
le berceau dans ses bras pour porter l'enfant au baptme.

Le baptme reu, Penhor souleva le berceau  son tour. Elle fit le
tour de l'glise et gagna l'autel de la Vierge.

--Marie!  sainte Marie, dit-elle agenouille, l'enfant que tu
nous as donn, je te le rends; qu'il soit  toi et qu'il grandisse
vou  ta couleur divine. Regarde-le, sainte Marie; il s'appelle
Raoul, comme le pre de son pre. Regarde-le, afin que tu le
reconnaisses au jour du pril.

Amel rpondit:

--Ainsi soit-il. La couleur de Marie est le bleu du ciel. L'enfant
Raoul grandit sous cette pieuse livre. Il tait beau; il avait
les blonds cheveux de sa mre et l'oeil noir d'Amel, le vaillant
pasteur, son pre.

On ne sait si ce fut  cause des pchs des gens de Saint-Vinol ou
 cause des pchs de toutes les paroisses de la cte. Une nuit,
nuit de grand malheur, l'eau du Couesnon s'enfla comme le lait
bouillant qui franchit les bords du vase.

Le vent soufflait du nord-ouest; la pluie tombait, la terre
tremblait.

La plaine tait couverte d'eau.

Quand vint le matin, on vit que le Couesnon dbord, c'tait la
mer. La mer qui avait rompu les barrires poses par la main de
Dieu. Elle arrivait, sombre, houleuse, charriant des arbres
dracins et des cadavres de bestiaux. L'glise de Saint-Vinol
tait situe sur une hauteur. Les gens du bourg s'y rfugirent.
Amel et Penhor, qui avaient emmen leur enfant, restrent  la
porte, parce qu'il n'y avait plus de place dans la nef. L'eau
montait, montait. Amel prit sa femme dans ses bras. Ils avaient de
l'eau jusqu' la ceinture. Il dit:

--Adieu, ma chre femme. Soutiens-toi sur moi; peut-tre que l'eau
s'arrtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauve, ce sera bien.

Penhor obit. L'eau montait. Quand l'eau toucha sa ceinture,
Penhor leva le petit Raoul, disant:

--Adieu, mon enfant chri. Soutiens-toi sur moi; peut-tre que
l'eau s'arrtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauv, ce sera
bien.

L'enfant fit ce que lui disait sa mre. L'eau montait toujours,
toujours. Bientt, il ne resta plus au-dessus des vagues
courrouces que la tte blonde du petit Raoul, et un pan de sa
robe bleue qui flottait.

Or, la Vierge de l'glise de Saint-Vinol quittait en ce moment sa
niche submerge, afin de s'en retourner au ciel.

Elle emportait toutes ses offrandes dans ses mains.

En passant au-dessus du cimetire, elle aperut la tte blonde du
petit Raoul et le pan de sa robe bleue.

La Vierge arrta son vol et dit:

--Cet enfant est  moi. Je veux l'emporter  Dieu. Elle le prit
par ses blonds cheveux. L'enfant tait lourd, bien lourd, pour un
si petit corps. La sainte Vierge fut oblige de lcher ses
offrandes une  une, et d'y mettre ses deux mains. Quand elle et
lch ses offrandes, le lin, les fleurs et les fruits mrs, elle
put soulever l'enfant. Elle vit bien alors pourquoi le petit Raoul
tait si lourd. Sa mre le tenait de ses doigts mourants et
crisps. De ses doigts crisps et mourants, le pre tenait la
mre. Oh! le saint amour des familles! La Vierge sourit. Elle dit:

--Ils s'aimaient bien. Elle emporta le pre avec la mre, la mre
avec l'enfant, trois mes heureuses dans l'ternit de Dieu!

On raconte cette histoire aux veilles entre Saint-Georges et
Cherrueix.

Le mont Tombelne est plus large et moins haut que le
Mont-Saint-Michel, son illustre voisin.

 l'poque o se passe notre histoire, les troupes de Franois de
Bretagne avaient russi  dloger les Anglais des fortifications
qui tinrent si longtemps le Mont-Saint-Michel en chec. Ces
fortifications taient en partie rases. Il n'y avait plus
personne  Tombelne.

Sur la question de savoir si ce mont doit son nom  Jupiter ou 
la douce victime du gant venu d'Espagne, Hlne, la nice de
Hol, les opinions sont diverses.

Le roman de Brut, pre de tous les pomes chevaleresques, assigne
au mot Tombelne cette dernire tymologie.

C'est parce qu'Artus trouva l un tombeau de la nice de Hol,
dshonore et immole par le perfide gant espagnol, que le mont
s'appela Tombelne: _Tumba Helenae_.

_Del tombe  s cors fu mis_

_A tombe Hlaine c'est nom pris._

Les historiens et les antiquaires prtendent par contre que
Tombelne vient de _Tumba-Beleni._

Il faut laisser aux antiquaires et aux historiens le plaisir de
dvelopper leurs thses respectives.

Ce qui est certain, c'est que Tombelne a sa chronique comme le
Mont-Saint-Michel: seulement, sa chronique est plus vieille.
Tombelne se mourait dj quand saint Aubert vint fonder la gloire
du Mont-Saint-Michel.

C'tait sur le rocher de Tombelne, parmi les ruines des
fortifications anglaises, que monsieur Hue de Maurever avait
trouv un asile, aprs la citation au tribunal de Dieu, donne en
la basilique du monastre.

On ne sut jamais comment Hue de Maurever s'tait procur l'habit
monacal, on ne sut pas davantage comment il avait obtenu l'entre
du choeur au moment de l'absoute.

Enfin on s'expliqua difficilement comment il avait pu disparatre
devant tant de regards ouverts, gagner l'escalier des galeries et
fuir par cette voie si prilleuse.

Il avait fui, voil ce qui n'tait pas douteux.

Le procureur de l'abb, le prieur des moines et toutes les
autorits du monastre s'taient mis  la disposition du prince
breton pour retrouver le fugitif.

Mloir avait fouill le jour mme tous les recoins des btiments
claustraux, toutes les maisons de la ville, tous les trous du roc.

Peine inutile.

L'aventure devait finir mystrieusement, comme elle avait
commenc.

Il faut pourtant dire que si Mloir avait encore mieux cherch, il
ne ft point revenu les mains vides auprs de son seigneur; car
monsieur Hue n'tait rien de moins qu'un esprit follet.

 l'peron occidental du Mont, il y avait une petite chapelle,
restaure depuis, et qui est place aujourd'hui comme elle l'tait
alors sous l'invocation de saint Aubert.

Cette chapelle est compltement isole.

Hue de Maurever s'y tait cach derrire l'autel.

Quand la nuit fut venue, il traversa le bras de grve mouille qui
spare les deux monts, et gagna Tombelne.




XVII. La faim.

C'tait l'intrieur d'une tour dsempare, formant l'extrme corne
des ouvrages anglais  Tombelne, du ct oppos au
Mont-Saint-Michel.

Il n'y avait plus de couverture.

Les rayons de la lune frappaient obliquement le haut des
murailles, et ne pouvaient descendre jusqu'au sol encaiss que
leurs reflets clairaient nanmoins de lueurs confuses et
douteuses.

Sur le sol, il y avait une pierre recouverte avec de l'herbe
arrache aux maigres pturages de Tombelne; sur la pierre, un
vieillard de haute taille tait assis et dormait, sa grande pe
entre les jambes.

Devant lui, deux meurtrires corches par les balles et les
traits de toute sorte s'ouvraient. L'un commandait la grve,
l'autre voyait le Mont-Saint-Michel.

Le vieillard, qui tait monsieur Hue de Maurever, chevalier,
seigneur du Roz, de l'Aumne et de Saint-Jean-des-Grves, s'tait
adoss  la muraille mme de la tour. Il avait la tte nue, et les
reflets qui tombaient d'en haut mettaient des teintes argentes
dans les masses de ses cheveux blancs. Sa longue barbe, blanche
aussi, descendait sur sa poitrine.

Il dormait tout droit et semblait un bloc de pierre, tomb de la
vote, mais tomb debout.

Ou mieux encore, dans ces tnbres vaguement claires, vous
auriez cru voir la statue d'un chevalier, taille dans le granit
noir, et dont les contours suprieurs sortaient, blanchis par la
neige.

C'tait cette mme nuit o nous avons suivi la course de la Fe
des Grves, depuis le manoir de Saint-Jean jusqu' la prison
d'Aubry de Kergariou, sous les fondements du monastre.

Le ciel tait pur, et c'est  peine si un souffle d'air ridait la
mer  son reflux.

On n'entendait aucun bruit, sinon le flot murmurant sur le sable
du rivage.

Le sommeil du vieillard tait tranquille.

Les heures de nuit passaient. Bientt les reflets de la lune
tournrent et plirent. Le crpuscule du matin envoya ces lueurs
livides qui creusent les joues et enfoncent l'oeil dans l'ombre
des orbites agrandies.

La figure du vieillard s'claira peu  peu.

Elle tait belle, noble, austre.

Mais il y avait de la souffrance dans ces lignes fouilles
profondment. Les traits taient durs  force de maigreur. L'ombre
des rides s'accusait, profonde.

Monsieur Hue de Maurever tait g de soixante ans. Quatre ans
auparavant, Gilles de Bretagne, son seigneur, l'avait exil de sa
prsence, pour conseils inopportuns et remontrances trop svres;
car monsieur Hue avait essay maintes fois d'arrter le jeune et
malheureux prince sur cette pente de dbauches et d'intrigues
politiques qui devaient servir de prtexte  son frre.

L'arrestation de Gilles de Bretagne fut, en effet, bien regarde
d'abord par le peuple.

Monsieur Hue, ds qu'il sut le prince enferm, revint  lui sans
ordres. Il lui servit d'cuyer dans les diverses prisons o la
haine de Franois poursuivit le malheureux jeune homme, et ne le
quitta que contraint par la force, au moment o Gilles
franchissait le seuil funeste du chteau de la Hardouinays.

Hue de Maurever tait un Breton de la vieille souche: dur et
fidle comme l'acier.

Dans cette retraite qu'il s'tait choisie pour fuir la vengeance
de Franois, il n'y avait rien, ni meubles, ni vivres.

Une cruche sans eau et une croix qu'il avait fabrique lui-mme
avec deux morceaux de bois, voil quelles taient ses richesses.

Au moment o le crpuscule du matin commenait  dessiner les
objets au dehors, Hue de Maurever se rveilla en sursaut et serra
son pe.

Son regard interrogea l'entre de la tour qui tait barricade 
l'aide de quelques planches, et il fit un pas en avant, l'pe
haute, comme pour repousser des assaillants invisibles.

Un rve lui avait montr, sans doute, sa retraite attaque.

Le silence profond qui rgnait sur le mont Tombelne mit bien vite
fin  son erreur; son pe retomba.

--Ce n'est pas encore pour cette nuit, murmura-t-il.

Cela fut dit sans regret, assurment, mais aussi sans joie, sur le
ton de l'indiffrence la plus parfaite.

Il tira ses membres fatigus et engourdis par la pose qu'il avait
garde dans son sommeil.

Puis il s'agenouilla devant la croix de bois et dit ses oraisons.

Parmi ses oraisons, il y en avait une qui tait ainsi:

-- Mon Dieu! pardonnez-moi de m'tre lev contre mon seigneur
lgitime le duc Franois de Bretagne. Donnez  mondit seigneur le
repentir. Qu'il aille en votre misricorde  l'heure de sa mort.

Longtemps aprs qu'il eut achev ces prires prononces  haute
voix, il resta sur ses genoux, la tte incline, un murmure aux
lvres.

Dans ce murmure revenait souvent le nom de Reine.

Reine, sa fille, son amour unique, son espoir chri.

Hue de Maurever se leva enfin. Le jour avait grandi, mais la brume
matinire enveloppait le Mont-Saint-Michel, Hue pouvait sortir
comme s'il et fait nuit noire.

Il jeta de ct les planches qui barricadaient la brche de sa
tour et mit le pied dehors.

La mer baissait avec lenteur. Il y avait encore un large et rapide
courant entre le Mont et Tombelne. La brume qui tait lgre
laissait voir le flot bleutre  cent pas de distance.

Hue de Maurever marcha vers la rive.

--Elle n'est pas venue hier, pensait-il, ni avant-hier non plus.
Mon Dieu! lui serait-il arriv malheur!

Disant cela, sa main se porta involontairement vers sa poitrine
qu'il pressa.

Ce geste n'appartenait pas  son inquitude de pre. C'tait une
souffrance physique qui le lui arrachait. Il avait faim.

Ses provisions taient puises depuis l'avant-veille.

Reine devait le savoir, et Reine ne venait pas.

Reine qui tait la fille courageuse et dvoue!

Il ne sentit pas longtemps ce mal de la faim qui brise les plus
forts, car son coeur saigna tout de suite  la pense de sa fille.

Et la douleur morale tue bientt la douleur physique.

Mais cette absence de Reine pouvait tre explique. Depuis deux
nuits, la mer se trouvait haute  l'heure o la jeune fille
traversait d'ordinaire l'espace qui spare les deux monts.
Peut-tre attendait-elle, cache quelque part dans les Rochers du
Mont-Saint-Michel.

Hue de Maurever allait lentement, suivant le cours de l'eau.

 mesure que la raison lui donnait des motifs de penser qu'aucun
malheur n'tait tomb sur Reine, la faim parlait de nouveau et
plus fort.

Ce n'tait pas un gourmet que ce chevalier austre.

Et pourtant des rves sensuels voltigeaient en ce moment autour de
son cerveau fatigu.

Qui de vous a eu faim? J'entends la faim qui tord les muscles de
la poitrine et fait monter  la tte le dlire furieux.

La faim qui est  votre faim quotidienne ce que la mort est au
sommeil, ce que le gril des martyrs est au foyer qui chauffe
doucement la semelle de vos souliers.

La faim, le grand supplice!

Vous n'avez jamais eu faim? tant mieux! que Dieu vous en prserve!

Celui qui crit ces pages a eu faim. Il sait quelques-unes des
phases de cette lente et terrible agonie.

Il est un moment bizarre o la faim raille et joue. On est encore
bien loin de la mort. On souffre, mais la force n'est presque pas
entame, les jambes restent fermes, et c'est  peine si quelques
blouissements courent au-devant des yeux.

On a des rves, tout veill; entre quatre murs, le phnomne du
mirage se produit.

Le vide se meuble. Tout ce qui se mange vient se ranger sur la
pauvre table nue. L'talage d'un marchand de victuailles n'est
rien auprs du magnifique buffet que sait vous dresser la faim.

Hue de Maurever en tait l.

Il ne demandait qu'un morceau de pain, et la faim gnreuse lui
prodiguait un festin de roi.

Oh! les riches pices de venaison fumantes! Les jambons, les
langues de boeuf, le faisan qui garde son noble plumage!

Les pts, dressant sur le lin blanc leur fantasque architecture!

Et les pices, et les pyramides de fruits: la poire dore, la
pche de velours, le raisin transparent et blond!

Et le vin vermeil qui brille dans l'or cisel des grandes coupes!

Monsieur Hue voyait toutes ces belles choses en marchant le long
de la grve.

Un morceau de pain!

Au manoir de l'Aumne,-- un beau nom pour la maison d'un
gentilhomme,-- la table tait loin d'tre somptueuse; mais il y
avait simple et noble abondance.

La dernire fois que monsieur Hue avait soup au manoir de
l'Aumne, on mit sur la table un certain haut-ct de sanglier,
large, dodu, norme.

Monsieur Hue s'en souvenait de ce gnreux plat: il le voyait, il
avait l'eau  sa bouche.

Un morceau de pain! un morceau de pain!...

Ce fut comme un miracle. Au moment o monsieur Hue se retournait
pour regagner sa retraite, car il lui semblait que le voile
protecteur de la brume allait s'claircir; au moment o, rpondant
 la fois  son anxit de pre et aux cris de son estomac en
rvolte, il murmurait: Ce soir, elle viendra! la manne lui
apparut.

Elle ne tombait point du ciel, la manne; elle glissait sur la mer.

C'tait un panier, un joli petit panier, tress dlicatement, d'o
sortait le bout d'un pain de froment.

Cette fois, point d'illusion, c'tait bien un pain, un bon gros
pain, comme on les fait du ct de Saint-Jean.

Le panier allait, entran par le reflux.

Monsieur Hue se mit vraiment  courir comme un jouvenceau. En
approchant, il put voir que le bon pain tait en compagnie.

Le panier contenait en outre un flacon de vin et deux volailles
d'un aspect enchanteur.

Monsieur Hue mit ses pieds dans l'eau et se disposa  saisir le
bienheureux panier au passage avec la croix de son pe.

Mais ses doigts se dtendirent tout  coup; son pe lui chappa:
il devint plus ple qu'un mort et poussa un cri de dtresse.

Il avait reconnu le panier de Reine!

Reine! Sans doute, elle avait essay de traverser le bras de mer 
la nage.

Elle savait que son pre l'attendait.

Reine! oh! Reine!

Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, et des larmes
coulrent entre ses doigts tremblants.

Pendant cela le petit panier mignon allait  la drive, emportant
le pain, le flacon et le reste.

Monsieur Hue avait manqu l'occasion.

Maintenant, lors mme qu'il l'et voulu, il n'aurait pu se saisir
du panier, qui commenait  s'alourdir et qui allait bientt
sombrer avec sa prcieuse cargaison.

Mais monsieur Hue songeait bien  cela.

Sa fille! sa pauvre belle Reine!

Son coeur se dchirait.

Il craignait, en levant les yeux, de voir un lambeau de robe, un
voile, un dbris,-- quelque chose d'horrible!

La brume s'tait compltement claircie.

Monsieur Hue prit son grand courage et regarda devant lui.

Devant lui, l'eau coulait paisiblement, dcouvrant de plus en plus
la grve.

Au loin, le Mont-Saint-Michel sortait du brouillard, majestueux et
fier, avec sa couronne d'difices hardis.

Entre lui et le Mont,-- dans un rayon de soleil,-- une jeune fille
courait, gracieuse comme une sylphide.

--Reine! Reine! La sylphide se retourna et lana un baiser 
travers le bras de mer. Le vieux Maurever leva au ciel ses yeux
mouills, et remercia Dieu. C'tait bien Reine qui courait l-bas,
en s'loignant de lui, et c'tait bien le panier de Reine que le
vieux Maurever avait t sur le point de saisir avec la croix de
son pe. Reine, aprs avoir chapp aux deux dcharges de la
sentinelle qui veillait sur la plate-forme du couvent, s'tait
perdue dans les rochers qui descendent  la mer du ct de la
chapelle Saint-Aubert. Elle avait attendu l quelque temps; puis,
voyant venir les premires lueurs de l'aube, elle avait tourn le
Mont pour se rapprocher de Tombelne. Le reflux n'avait pas encore
dbarrass le bras de grve qui est entre les deux rochers. Reine
se trouva en face d'une sorte de fleuve au courant rapide. Le jour
approchait. Elle voulut profiter de la brume et se mit vaillamment
 la nage. Mais le courant la prit ds les premires brasses. Elle
fut oblige de lcher son panier et de rebrousser chemin.

C'tait vingt-quatre heures d'attente pour le vieillard qui
souffrait.

Reine le savait.

Elle avait le coeur bien gros, la pauvre fille, en traversant la
grve; mais, outre que le reflux avait emport ses provisions,
elle ne pouvait aller  Tombelne en plein jour, sans trahir le
secret de la retraite de son pre.

La route qui lui restait  faire pour regagner le village de
Saint-Jean tait longue, car elle ne pouvait traverser la grve
bretonne  cause de la prsence des soldats de Mloir. Il lui
fallait rester en Normandie jusqu' la terre ferme, o les haies
pourraient alors protger sa marche.

Elle tait lasse et presque dcourage.

Si le petit Jeannin ne lui et point pris l'escarcelle de Mloir,
elle aurait attendu la nuit de l'autre ct d'Avranches, au bourg
de Genest ou ailleurs, elle aurait achet des provisions, et
profit du bas de l'eau, vers le commencement de la nuit, pour
passer  Tombelne.

Mais elle n'avait rien; elle avait tout donn, presse qu'elle
tait de s'enfuir.

Le seul moyen qu'elle et dsormais de se procurer des vivres,
c'tait de rder la nuit prochaine, autour des maisons de
Saint-Jean, et de prendre, au seuil des portes closes, les
offrandes dposes pour la fe des Grves.

Le jour, il fallait qu'elle errt dans la campagne de Normandie.

Il n'tait pas encore midi lorsqu'elle arriva au bourg d'Ardevon,
 une demi-lieue de la rive normande du Couesnon. Elle s'enfona
dans les gurets, et le sommeil la prit, accable de fatigue, au
milieu d'un champ de froment.

Elle ne fit pas comme le petit Jeannin, qui dormit douze heures ce
jour-l dans sa meule de paille. Elle s'veilla longtemps avant le
coucher du soleil, et fit le grand tour pour arriver au village de
Saint-Jean  la nuit tombante.

Le manoir tait dsert lorsqu'elle parvint au pied du tertre.
Mloir avait parcouru les bourgs des environs pour publier,  son
de trompe, l'dit ducal. La meute de Rieux reposait en attendant
la chasse de cette nuit. Reine descendit jusqu'au village. 
mesure qu'elle avanait, il lui semblait entendre un grand bruit
de clameurs et de rires. Au dtour d'une haie, elle vit les
pommiers du verger de matre Simon Le Priol s'clairer d'une lueur
rougetre. Elle s'approcha; la haie la protgeait contre les
regards. Elle distingua bientt,  la lumire des torches, une
foule assemble: des paysans, des femmes et des soudards. Un
archer nouait une corde  la branche du pommier qui tait devant
la maison de Simon Le Priol. Elle s'approcha encore. Elle entendit
que les soudards disaient:

--Voler l'escarcelle d'un chevalier! c'est bien le moins qu'on le
pende! Reine s'arrta toute tremblante. Elle avait devin.

L'enfant qui l'avait poursuivie sur la grve allait mourir-- et
mourir  cause d'elle.




XVIII. Jeannin et Simonnette.

La Bretagne a regrett longtemps le pouvoir national de ses ducs.
Maintenant qu'elle est franaise, elle aime encore  se rappeler
ce temps o, place entre deux grands royaumes, elle maintenait
son indpendance  beaux coups d'pe.

La Bretagne, on le sait, n'a pas t conquise. On la glissa la
noble et fire nation, comme un colifichet, dans une corbeille de
mariage.

Et si elle a gard bon souvenir  sa duchesse Anne, c'est que la
Bretagne n'a point de rancune.

La Bretagne des ducs avait la libert fodale. La Bretagne des
rois fut opprime par le trne et dfendit le trne attaqu de
toutes parts.

Nous n'avons point  faire ici le pangyrique du quinzime sicle
en Bretagne ou ailleurs; mais il ne faudrait pas juger une
civilisation par quelques excs isols, par quelques crimes, qui
taient des crimes alors comme aujourd'hui.

Si l'on jugeait ainsi, notre _Gazette des Tribunaux_ nous vouerait
tout net  la maldiction et au mpris des sicles futurs.

Car les crimes pullulent parmi notre orgueilleuse lumire, autant
et plus que dans les tnbres antiques.

Et des crimes d'lite, des crimes qui effraieront l'impudeur des
dramaturges  venir!

Nous parlons ainsi en songeant  ce pauvre petit Jeannin qui
allait tre bel et bien pendu par les soldats de Mloir.

Tout le village de Saint-Jean tait rassembl devant la porte de
Simon Le Priol. La maison tait ferme. Elle servait de prison au
petit Jeannin.

Le petit Jeannin avait les mains lies. Il tait couch auprs des
deux vaches.

Kravel avait dit qu'il fallait attendre le retour de messire
Mloir, au moins jusqu' l'heure ordinaire du couvre-feu.

Gueffs n'tait pas de cet avis, mais il n'avait pas voix au
chapitre.

Le petit Jeannin tait littralement foudroy. Il ne bougeait non
plus que s'il et t mort dj. Ce coup qui le frappait au milieu
de son bonheur l'avait ananti.

Au dehors, on s'agitait, on parlait, les soldats riaient. Les gens
du village, saisis d'effroi, n'avaient pas mme l'ide de
protester.

Simon et sa femme se tenaient immobiles au seuil de leur maison.

Tous sentaient que la disgrce de monsieur Hue de Maurever, leur
seigneur, leur enlevait les moyens de rsister.

Derrire le compartiment de la ferme o se tenaient les bestiaux,
une petite porte communiquait avec la basse-cour.

Cette porte s'ouvrit doucement et Simonnette entra dans la salle
commune.

Elle avait les yeux gros de larmes et les sanglots touffaient sa
poitrine.

--Oh! pauvre petit Jeannin! s'cria-t-elle en tombant sur la
paille auprs de lui, pourquoi allais-tu aprs cette mchante fe!

Elle lui saisit les deux mains et se prit  le regarder,
dsespre.

--Mourir! mourir! balbutia-t-elle parmi ses larmes, mourir! oh! je
ne veux pas que tu meures, Jeannin, mon petit Jeannin! je t'en
prie!

Elle tait comme folle. Jeannin eut piti.

--coute, dit-il, il faut te faire une raison, ma fille. Dans
notre mtier, tu sais bien, souvent on va en grve le matin, et le
soir on ne revient pas. Songe donc! si tu m'avais attendu en vain,
pauvre Simonnette, auprs des petits enfants orphelins, c'est
alors que tu aurais eu raison de pleurer!

Il tait sublime de srnit simple et douce, Jeannin qu'on
accusait d'tre _plus poltron que les poules._ Parmi les soldats
qui raillaient au dehors, pas un n'et vu d'un coeur si calme
approcher sa dernire heure.

Ce qui l'occupait, c'tait de consoler Simonnette. Mais Simonnette
ne pouvait pas tre console.  travers la porte, on entendait les
soldats qui disaient:

--Oh a! messire Mloir tarde bien  venir. Nous faudra-t-il donc
attendre pour souper qu'on ait pendu ce petit homme?

--Mes bons garons, rpondait matre Gueffs qui tait, ce soir,
aimable et gai, m'est avis que messire Mloir aimerait autant
trouver la besogne faite.

Simonnette s'tait retenue de pleurer pour couter.

--Ils vont venir! murmura-t-elle.

Jeannin baissa la tte pour essuyer une larme  la drobe.

--Je sais que tu es bonne, Simonnette, dit-il timidement; l-bas,
aux Quatre-Salines, il y a une pauvre vieille femme...

--Ta mre, Jeannin!

--Ma mre... c'est vrai... et j'aurais d penser plus tt  elle.
Ma mre qui est presque aveugle et qui n'a que moi pour soutien.

--Je serai sa fille! s'cria Simonnette.

--Le promets-tu? demanda Jeannin qui gardait un peu d'inquitude.

--Je le jure! Le front de Jeannin se rassrna aussitt.

--Puisque c'est comme a, dit-il, tu iras chez nous demain matin.
Tu ne diras pas tout de suite  la vieille femme: Dame Rene, le
petit Jeannin est mort, parce que a lui donnerait un coup, et
elle n'est pas forte. Tu lui prendras les deux mains, et tu
commenceras ainsi: Dame Rene, dame Rene, c'est un mtier bien
dangereux que de courir les tangues. Elle arrtera son rouet pour
te regarder. Tu l'embrasseras, Simonnette, et tu reprendras comme
a: Dame Rene; oh! dame Rene!...

Il s'arrta et laissa chapper un gros soupir. Le coeur de
Simonnette se fendait.

--Oui, poursuivit encore l'enfant, qui luttait contre le navrant
de cette scne avec un courage hroque; oui... je ne sais pas,
moi, Simonnette, comment tu tourneras cela; tu es plus habile que
moi, pour sr. Ce qu'il faut, c'est la mnager, car elle aime bien
son petiot, va! Et... et... oh! mon Dieu! Je voudrais bien qu'ils
vinssent me prendre et me tuer, car cela fait trop souffrir
d'attendre!

Au dehors, les soudards causaient pour passer le temps.

--La fe des Grves, disait Kervoz, les laveuses de nuit. Les
Korrigans, les femmes blanches et le reste, ce sont des mensonges,
et les nigauds s'y prennent.

--Mensonges, mensonges, grommelait Merry, quand on a vu pourtant!

--Est-ce que tu as vu, toi?

--Sur l'chalier qui est  droite de la maison de mon pre, en
Trguier, rpondit Merry, j'ai vu les chats courtauds tenir
conseil; ils taient deux, un roux et un _gre_ (blanc et noir).
Le gre avait les yeux verts.

--Et qu'est-ce qu'ils faisaient sur l'chalier?

--Ils parlaient en latin, je ne les ai pas compris. Un clat de
rire gnral accueillit cette rponse.

--Quant aux _femmes blanches,_ dit l'archer Couan, dans l'vch
de Vannes, d'o je suis, j'en connais par douzaines. Il y a celle
du marais de Glenac, auprs de Carentoir, qui prend les chalands
par les deux bouts et les fait tourner comme des toupies, jusqu'
ce qu'elle les mette au fond de l'eau.

--Je n'ai jamais vu ni chats courtauds, ni femmes blanches, reprit
un autre soldat, mais mon oncle Renot est mort de la peur que lui
fit une lavandire  la lune.

On ne riait plus qu' demi, parce qu'il ne faut pas parler
longtemps de choses surnaturelles, quand on veut que les vrais
Bretons restent gaillards.

Ils sont faits comme cela. Au bout de dix minutes, ils ont froid;
au bout d'un quart d'heure, leurs dents claquent.

Aussi aiment-ils de passion  entendre parler de choses
surnaturelles.

--Et les corniquets! poursuivit Merry, qui ne les a vus danser
autour des croix sur la lande? Une fois, Merry de Poulven, mon
parrain, tait dans son courtil  gauler les pommes. C'tait
dimanche et il avait tort.  l'heure de la fin des vpres un
gentilhomme entra dans le courtil, par o? je ne sais pas, et dit
 mon parrain:

--Mieux vaut gauler des pommes  cidre que de braire au lutrin,
mon homme, pas vrai?

--Oh! oui, tout de mme, rpondit mon parrain, qui ne songeait pas
 mal.

Le gentilhomme, qui tait un Corniquet, prit une gaule et se mit 
gauler des pommes avec mon parrain. Mon parrain pensait:

--Voil, de vrai, un bon seigneur! Les pommes tombaient par
boisses. Quand tout fut tomb, le gentilhomme tendit sa perche 
mon parrain, qui n'avait gure de malice, oh! non.

Mon parrain prit la perche.

Aussi vrai comme Poulven est en Poulbalay, devers la rivire de
Rance, mon parrain se sentit emport par-dessus ses pommiers. Le
gentilhomme tenait l'autre bout de la perche et il nageait dans
l'air comme un poisson dans l'eau.

Ce qu'il arriva? que mon parrain eut l'ide de dire un _Ave,_ et
que le malin lcha la perche, en criant: Tu me brles!

Quoi! mon parrain se rveilla avec une cte dfonce, sur les
pierres de Saint-Suliac, de l'autre ct de la Rance...

Il y eut un murmure sourd parmi les soldats et les villageois qui
s'taient rapprochs pour entendre l'histoire.

--Mais la Fe des Grves? reprit Kervoz, qui n'tait dj plus
fanfaron qu' moiti. Un Mathurin se chargea de rpondre.

--Y avait des annes qu'on ne l'avait pas entr'aperue, dit-il,
ornant son langage  cause de la circonstance; mais depuis
quelques jours approchant, elle a reparu de par ici, car les
cuelles de gruau s'en vont toutes les nuits, cuelles et tout.

Un Mathurin ayant ainsi parl, les quatre langues des Gothon
brlrent.

--a, c'est vrai! s'crirent-elles toutes quatre  la fois; et
chacun sait bien que quand on la rencontre en mauvais tat qu'on
est de pch mortel, on ne voit pas le soleil levant le lendemain
matin!

Parmi les soudards, il n'y en avait gure qui ne fussent en
mauvais tat de pch mortel. Plus d'un regard furtif fouilla la
nuit avec terreur.

Il y eut un silence.

Pendant le silence, le malaise gnral augmenta. Messire Mloir
tardait trop.

Les torches plissaient,  bout de rsine.

L'archer Conan ayant secou la sienne pour en raviver la flamme,
on vit une ombre noire glisser derrire le pommier o pendait dj
la hart. Chacun carquilla ses yeux.

Quand le jet de flamme mourut, l'ombre sembla rentrer en terre.

Soudards et paysans, tous frissonnrent jusque dans la moelle de
leur os.

--Allons, enfants! dit de loin Morgan, l'homme d'armes qui
remplaait Kravel, finissons-en. Allez chercher le petit gars et
mettez-lui la corde au cou vivement!




XIX. Le dpart.

Les soldats se mirent en devoir d'obir  l'ordre de Morgan, mais
ce fut  contrecoeur. Ils avaient l'esprit frapp.

Dans la ferme, Jeannin et Simonnette taient  genoux cte  cte.

Jeannin avait pri Simonnette de l'aider  dire sa dernire
prire.

Simonnette pleurait,  chaudes larmes, mais Jeannin avait encore
la force de sourire, quand il la regardait.

Il priait de son mieux, demandant que sa mre et une douce
vieillesse, et Simonnette une longue vie de bonheur.

Et vraiment, ainsi agenouill, les yeux au ciel, ce petit Jeannin
avait la figure d'un ange.

Lorsque les soldats entrrent il se releva.

--Adieu, Simonnette, dit-il, pense un petit peu  moi, et
souviens-toi de ce que tu m'as jur pour ma mre.

--Oh! Jeannin! ne t'en va pas! criait la jeune fille qui
s'attachait  lui avec dsespoir. Simon et sa mnagre regardaient
cela du dehors. Ils voyaient bien que le bonheur de leur foyer
n'tait plus. Les soldats prirent Jeannin et le menrent vers le
pommier qui devait servir de potence.

Matre Vincent Gueffs se cachait derrire les Gothon. Sa mchoire
souriait diaboliquement.

--Mon joli petit Jeannin, cria-t-il comme l'enfant passait, je
t'avais bien dit que je serais de la noce!

Une main se posa sur l'paule du Normand. C'tait la main de Simon
Le Priol.

--Vincent Gueffs, dit le bonhomme, je te dfends de passer jamais
le seuil de ma maison. Gueffs se recula et grommela entre ses
dents:

--Voil qui est bien, matre Simon! Il y avait une agitation
singulire parmi les soudards qui attendaient sous le pommier. Ils
se parlaient  voix basse et d'un accent effray. On entendait:

--Je te dis que je l'ai vue... une grande figure blanche et ple
sur un corps tout noir.

--Elle est l, balbutia un autre; elle nous guette...

--O a?

--Derrire la haie.

--Saint Guinou! c'est vrai! Je vois ses yeux briller entre les
feuilles. Les torches jetaient des lueurs ternes et mourantes qui
faisaient tous les visages livides.

La lune, norme et rouge, montrait la moiti de son disque sur le
talus du chemin.

--Est-ce fait? cria Morgan. Les deux soldats qui prirent le petit
Jeannin pour passer son cou dans le noeud de la hart, tremblaient
de la tte aux pieds. Jeannin murmura:

--Ah! bonne fe! bonne fe! Elle m'avait pourtant bien dit que ces
cus-l me porteraient malheur!

--Il appelle la fe! balbutia l'un des soldats.

L'autre lcha prise. Le cou de Jeannin tait pris dans la hart.

--Est-ce fait? demanda encore Morgan.

--C'est fait.

--Agitez les torches, que je voie cela! Les torches s'agitrent et
lancrent de longs jets de flammes.

On vit le pauvre Jeannin suspendu au pommier.

Mais on vit aussi une belle jeune fille qui soutenait ses pieds et
portait le poids de son corps. Jeannin souriait, au lieu de rouler
ses yeux et de tirer la langue comme font les patients de la hart.
Les torches avaient jet leurs dernires lueurs. Elles
s'teignirent. Dans cette obscurit soudaine, la panique prit les
soldats de Mloir, qui s'enfuirent en criant. Ils avaient vu le
pendu sourire et la Fe des Grves qui le soutenait par les pieds!
Pas n'est besoin de dire que les Mathurin, les Gothon, les
Catiche, la Scholastique et les Joson avaient devanc les
soudards. Quelques minutes aprs, dans la ferme barricade,
Fanchon la mnagre, et Simonnette s'empressaient autour du petit
Jeannin vanoui.

Simon Le Priol et Julien, son fils, taient pensifs auprs du
foyer.

Dans un coin, une femme vtue de noir se tenait immobile.

--Il revient  lui, le pauvre gars, dit Fanchon.

--Jeannin, mon petit Jeannin! rptait Simonnette, qui souriait et
pleurait.

--On ne peut pas le rendre  ses coquins de soudards, maintenant,
murmura Julien, c'est bien sr! Simon secoua la tte.

--J'avais dit que mon gendre aurait cinquante cus nantais,
pensa-t-il tout haut; mais j'avais compt sans ma fillette. Le
petit gars n'a pas un denier vaillant, mais c'est tout de mme,
puisque ma fillette le veut, il sera mon gendre.

--Le petit gars aura les cinquante cus nantais, s'il plat 
Dieu! dit une douce voix dans l'ombre. Jeannin se leva tout droit.

--C'est la voix de la bonne fe! s'cria-t-il. Julien et
Simonnette disaient en mme temps:

--C'est la voix de notre demoiselle! Ils demeurrent un instant
interdits, parce que Reine avait pass pour morte, et que l'ide
d'un fantme vient toujours la premire  l'esprit du paysan
breton.

Il fallut que Reine se montrt  visage dcouvert.

Le petit Jeannin, tout chancelant encore, vint se mettre  genoux
devant elle.

--Fe ou femme, dit-il, morte ou vivante, que Dieu vous bnisse!

Reine lui prit la main.

--Oh! notre chre demoiselle est en vie, s'cria Julien,
puisqu'elle prend la main du petiot! Simonnette tenait dj
l'autre main de Reine et la baisait.

--Je vous aimais bien dj, murmura-t-elle, avant que vous
l'eussiez sauv...

--Et tu m'aimes deux fois plus  prsent? interrompit Reine, qui
souriait. Simon et Fanchon, mes bonnes gens, nous ferons ce
mariage-l pour la Sainte-Anne.

Le Priol et sa femme se tenaient inclins respectueusement.

--Il me fallait bien sauver, continua Reine, ce beau petit
homme-l, puisque c'tait moi qui lui avais mis la corde au cou.

Tous les regards l'interrogrent, tandis que Jeannin murmurait
confus:

--Si j'avais su que c'tait vous, l-bas, sur la grve, notre
demoiselle, je n'aurais pas serr si fort!

--Mes amis, dit Reine, je vais vous expliquer l'nigme en deux
mots: c'est moi qui avait enlev l'escarcelle du chevalier Mloir,
parce que l'escarcelle contenait le prix maudit de la vie de mon
pre. Jeannin qui me prenait pour la Fe des Grves, a exig de
moi cinquante cus d'or. J'tais presse, car je portais des
vivres  monsieur Hue de Maurever: j'ai jet l'escarcelle en lui
disant de bien prendre garde...

--C'est vrai, a, interrompit Jeannin, et je ne mritais gure un
si bon conseil en ce moment-l!

--C'tait donc vous, noble demoiselle, que j'avais aperue hier, 
la brune, par les fentres brises du manoir? demanda Julien.

--C'tait moi.

--Et c'tait vous aussi, notre matresse, ajouta Fanchon, qui
emportiez le gruau que nous placions sur le seuil de nos maisons
pour la Fe des Grves?

--C'tait moi.

--Et pourquoi notre chre demoiselle, murmura Simonnette, en
caressant la main de sa matresse et amie, n'entrait-elle pas chez
ses vassaux dvous?

--Parce qu'il s'agissait de vie et de mort, fillette, rpondit
Reine qui, cette fois, ne souriait plus.

--Notre demoiselle se dfiait de nous, ma soeur, dit Julien, avec
un peu d'amertume; elle se faisait passer pour morte, afin que les
Le Priol ne puissent point la trahir!

--Votre demoiselle, ami Julien, rpliqua Reine, a partag vos jeux
quand vous tiez enfant. Elle vous aurait confi de bon coeur sa
propre vie, mais...

Julien l'interrompit d'un geste plein de respect et mit un genou
en terre auprs de Jeannin.

--Ce que notre demoiselle a fait est bien fait, dit-il; ma langue
a trahi mon coeur. Reine lui tendit la main, tout mue. Il y avait
l'toffe d'un beau soldat dans ce grand et fier jeune homme qui
tait  genoux devant elle.

La main qu'on lui tendait, Julien Le Priol la baisa avec un
enthousiasme chevaleresque.

--Je ne suis qu'un paysan, s'cria-t-il, mais je sais un lieu o
il y a des pes, et si Maurever, mon seigneur, et sa fille ont
besoin de mon sang, me voil!

--Et moi aussi, me voil! rpta gaillardement le petit Jeannin.

--Comment, toi, petiot! dit Reine, qui riait, attendrie, toi qui
es plus poltron que les poules!

--Je ne suis plus poltron, notre demoiselle, rpliqua Jeannin de
la meilleure foi du monde; je crois mme que je suis brave! Depuis
que j'ai vu la mort face  face, je sais ce que c'est; je ne
crains plus que le bon Dieu. Quant au diable et aux soudards, eh
bien, tenez, je m'en moque!

Il rejetait en arrire ses cheveux blonds d'un air mutin et ses
yeux ptillaient. Simonnette fut si contente de ce discours,
qu'elle lui planta un gros baiser sur la joue.

--Et moi aussi, me voil! s'cria-t-elle ensuite, et mon pre, et
ma mre, et tout le monde ici! et tout le monde dans le village!
Ah! Seigneur Jsus! que je me battrais bien pour ma chre
demoiselle!

--Donc, me voici  la tte d'une arme, dit Reine gaiement, ma
premire opration militaire sera de diriger un convoi de vivres
vers la retraite de monsieur Hue, que je n'ai pu joindre depuis
trois jours.

--Prenons tout ce qu'il y a dans la maison et partons! dit Julien.
Simon Le Priol et Fanchon s'taient mutuellement interrogs du
regard. Ils taient dvous aussi, mais ils taient gens d'ge.

--Bien parl, fils, pronona Simon d'un ton ferme, quoique
peut-tre il et t mieux de consulter ton pre.

--Mon pre ne sait pas ce que je sais, rpondit le jeune homme en
se tournant vers le vieux Le Priol; je me suis ml aux soldats
tout  l'heure. Cette vipre de Vincent Gueffs les a excits au
mal. Ils disaient que le village de Saint-Jean tait un nid de
tratres, et que le mieux serait d'y mettre le feu une de ces
nuits.

--Ils sont les plus forts, murmura le vieillard en baissant la
tte.

--Pas pour longtemps peut-tre, poursuivit Julien, car je sais
encore autre chose. Pendant que le chevalier Mloir repose sa
meute et s'apprte  mal faire, il se dit d'tranges nouvelles du
ct de la ville. Le duc Franois est malade et chacun regarde sa
maladie comme un chtiment inflig par Dieu au fratricide. Un
prtre l'a dit en chaire dans l'glise de Combourg. Si monsieur
Hue voulait, demain, il serait  la tte de dix mille bourgeois et
paysans...

--Monsieur Hue ne voudra pas! interrompit Reine; Hue de Maurever
est un gentilhomme et un Breton. Il aimerait mieux mourir mille
fois que de lever sa bannire contre son souverain lgitime!

--Je vous le dis, notre demoiselle, reprit Julien, les choses
iront alors sans lui, et les soudards n'ont qu' se presser s'ils
veulent avoir le temps d'incendier nos demeures. En attendant, si
mon pre et ma mre acceptent pour fils ce petit gars-l (il
tendit la main  Jeannin), et j'en serai content, car il a un bon
coeur sous sa peau de mouton perce, m'est avis qu'il nous faut
prendre le large, car, demain, il fera jour, et toute cette
ribaudaille, sonnant le vieux fer, n'a peur des lutins que la
nuit.

Fanchon, la mnagre, parcourut la ferme d'un regard triste.

--Voil trente ans que je dors sous ce toit, murmura-t-elle: c'est
ici que vous tes ns tous deux, mes chers enfants.

--C'est ici que mon pre est mort, dit  son tour Simon Le Priol,
et aussi le pre de mon pre. Sur ce lit, qui est l, j'ai ferm
les yeux de ma mre. coute-moi, fils Julien, et crois-moi: par
intrt, pour tout l'or de la terre, par crainte, avec la mort
devant mes yeux, je ne quitterais point la pauvre maison des Le
Priol. Je m'en vais hors d'ici parce que je veux montrer mes vieux
bras  mon seigneur Hue de Maurever, et lui dire: Voil ce qui est
 vous!

Reine sauta au cou du vieillard et l'embrassa comme s'il et t
son pre. Puis elle embrassa la mnagre Fanchon, qui essuyait ses
yeux pleins de larmes.

Simonnette, le coeur gros et la main tremblante, caressait les
deux belles vaches, la Rousse et la Noire.

--Allons! Allons! dit le petit Jeannin qui grandissait en
importance et prenait voix au conseil, nous reviendrons, matre
Simon, nous reviendrons, dame Fanchon. Simonnette, ma mie, nous
retrouverons la Noire et la Rousse. En route avant que la chasse
ne commence, ou nous pourrions bien rester en chemin!

Ce mot frappa tout le monde. Julien s'lana vers la partie de la
salle qui servait d'table. Il appela de bonne amiti le petit
Jeannin, son nouveau frre, et tous deux revinrent bientt avec
trois arbaltes et trois pes. Les paniers des femmes
s'emplirent. Tout ce que la ferme avait de provisions y passa.

Tubleu! si vous saviez comme le petit Jeannin tait considrable
avec sa grande pe au ct et son arbalte  l'paule!

Il cherchait d'instinct quelque chose  friser au coin de sa
lvre.

Il est vrai qu'il n'y trouvait rien.

Quand tout fut prt, Julien ta les barricades de la porte.

C'tait une caravane, vraiment, qui partait:

Le pre, la mre, Reine, Julien, Simonnette et le petit Jeannin
quip en guerre.

On fut bien encore un quart d'heure  tourner pour ne rien
oublier.

Puis le pre Simon dit de sa plus grosse voix:

--Partons! Mais il avait les yeux mouills, le vieil homme. Quant
 Fanchon, la mnagre, on fut oblig de l'entraner. Elle s'tait
agenouille devant le crucifix de bois qui pendait  la ruelle du
lit. Elle disait:

--Une minute encore, que j'achve ma prire. C'tait comme si on
l'et mene au supplice. Et le petit Jeannin n'avait point fait
tant de faons pour aller sous le pommier. Enfin, tout le monde
tait dehors. Simon referma sa porte et donna sa maison  la garde
de Dieu. Les bestiaux taient libres dans le ptis. La caravane se
mit en marche.

Jeannin faisait l'avant-garde, comme de raison. Les trois femmes
venaient ensuite. Simon et Julien formaient l'arrire-garde.

Au premier dtour du chemin, Jeannin reconnut, contre la haie,
l'ombre longue et mal btie de matre Vincent Gueffs.

Il paula vivement son arbalte. Mais le Normand pera la haie et
se sauva en criant:

--Bon voyage!




XX. Deux cousins.

Ce Vincent Gueffs tait un gaillard sans prjugs comme sans
faiblesse. Son malheur tait de vivre en ces temps tnbreux o de
larges paules valaient mieux que la philosophie. Au sein de notre
ge blouissant, matre Gueffs aurait fait son chemin.

Il faut plaindre ces sicles gothiques o des gens de talent comme
Vincent Gueffs taient rduits  commettre des perfidies indites
au fond d'une bourgade. Perles dans un fumier!

Vincent Gueffs compta nos voyageurs de nuit. Ils taient six.

Vincent Gueffs ne croyait pas  la Fe des Grves. Il savait
parfaitement le vrai nom de la fe prtendue.

Il lui en voulait  mort pour avoir sauv le petit coquetier
Jeannin.

Il en voulait au vieux Simon Le Priol, qui lui avait interdit le
seuil de sa demeure. Il en voulait  Simonnette qui l'avait
mpris, il en voulait  Julien qui tait beau et brave: il en
voulait  tout le monde.

D'un saut, il gagna le manoir de Saint-Jean, o les soldats
s'taient installs, et pria qu'on l'introduist auprs du
chevalier Mloir.

Le chevalier Mloir venait de rentrer  son quartier-gnral,
aprs avoir couru les bourgs environnants pour crier l'dit ducal.

Il tait las et de mauvaise humeur.

Pour le distraire, Bellissan le veneur dcouplait les lvriers
devant lui, dans la cour du manoir.

--Oh! Tarot! oh! Voirot! _Fa-hi!_ Rougeot! _Fa-hi!_ Voyez Nantois,
messire, quel jarret! et Pivois! et Ardois!

--Mais ce grand noir? demanda le chevalier en montrant un norme
lvrier magnifiquement venu, qui se couchait  l'cart.

--Une belle bte, messire, rpondit Bellissan, mais paresseuse et
couarde, je crois.

--Comment l'appelles-tu?

--Je l'ai achet d'un manant qui le tenait par le cou et qui ne
savait pas son nom. Il y a bien quelque chose de griffonn sur son
collier, mais du diable si j'ai appris  lire!

--Il aura nom Reinot, pour l'amour de ma dame, dit Mloir.

--Reinot, soit. Ici, Reinot! Reinot, ici, chien! Le lvrier noir,
assis sur la hanche, les deux jambes de devant croises, gardait
une superbe immobilit.

Bellissan fit claquer son fouet.

Le lvrier se leva, tira ses jambes, billa de toute la fente de
sa gueule et poussa un hurlement plaintif, en allongeant le cou.

--Voil tout ce qu'il sait faire? demanda Mloir d'un ton de
mpris.

En ce moment, Grgeois et Pivois, les deux plus fortes btes de la
meute s'approchrent de leur nouveau compagnon pour le
reconnatre. Entre chiens, la connaissance ne se fait gure
autrement que par un coup de gueule. Il y eut des grognements
changs. Pivois et Grgeois voulurent mordre. Le lvrier noir
bondit par deux fois.

Grgeois et Pivois roulrent en hurlant sur le pav de la cour.

--Bon l! Reinot, mon filleul! cria Mloir enchant; voil un
brave camarade, Bellissan, et nous allons le mettre  la besogne
cette nuit mme. Or a, soupons lestement, et puis en route!

--C'est encore toi? se reprit-il, en voyant qu'on lui amenait
matre Vincent Gueffs.

--C'est encore moi, mon cher seigneur.

--Que veux-tu?

--Je veux vous dire que vous allez vous mettre en route d'abord,
quitte  souper ensuite.

--Explique-toi. Gueffs ne demandait pas mieux. Il raconta la
fuite de la famille et pronona le nom de Reine. Mloir ne le
laissa pas achever.

--Quel chemin ont-ils pris? demanda-t-il.

--La route de Normandie, mon cher seigneur.

-- cheval, ttebleu!  cheval! cria Mloir; si nous arrivons
avant eux au Couesnon, la fille du tratre Maurever est  nous!

Le souper, cuit aux trois quarts, flairait bon pour l'apptit.
Hommes d'armes et archers s'branlrent avec un regret manifeste.

Mloir laissa au chteau la moiti de sa troupe, sous les ordres
de Morgan.

Bien entendu qu'on n'avait pas mme dit  Mloir l'histoire du
petit Jeannin pendu au pommier. C'tait l un dtail de trop mince
importance.

On partit. La meute s'lana au-devant des chevaux, et le lvrier
noir au-devant de la meute.

Au manoir restaient Corson, le hraut, Morgan et huit ou dix
soldats.

Corson soupa, billa et s'endormit; Morgan fit de mme.

Matre Gueffs dit alors aux soudards:

--Il y a du cidre, du vin et de l'hypocras  la ferme du vieux
Simon Le Priol. Les soldats descendirent sans bruit la colline. On
enfona la porte de Le Priol et l'on se mit  faire bombance. De
ce qui se passa en ce lieu entre Gueffs et les soldats ivres,
nous ne donnerons point le dtail.

Mais quand nos fugitifs, qui avaient pouss leur pointe dans les
terres jusqu'au del d'Ardevon pour viter les poursuites,
descendirent dans le village de la Rive et entrrent en grve, le
petit Jeannin s'arrta tout  coup. Son bras tendu montra la cte
de Bretagne, dans la direction de Saint-Georges.

On voyait une grande flambe parmi les arbres. Les Le Priol et
Reine se retournrent. Reine poussa un cri.

--Qu'est cela? demanda-t-elle. Le vieux Simon fit un signe de
croix.

--Que Dieu nous assiste, balbutia-t-il; c'est au village de
Saint-Jean-des-Grves.

Fanchon fut oblig de s'asseoir sur le sable. Le coeur lui
manquait.

--Femme, lui dit Simon, la maison de mon pre est brle. Nous
n'avons plus rien sur la terre, mais nous avons fait notre devoir.

Les doigts de Julien se crispaient autour du bois de son arbalte.

Les fugitifs restrent l cinq minutes. Puis le petit Jeannin dit:
En avant!

On tourna le dos  l'incendie, et l'on se dirigea sur Tombelne.

Le vieux Simon ne se trompait point. C'tait bien au village de
Saint-Jean qu'avait lieu l'incendie, et c'tait bien sa maison qui
brlait.

Seulement, il y avait d'autres maisons que la sienne. Matre
Vincent Gueffs ne faisait jamais le mal  demi.

Pendant toute cette nuit-l, Aubry travailla de son mieux. Il
avait travaill la nuit prcdente et la journe entire.

La lime tait bonne. Aubry avanait  la besogne.

N'et t la posture intolrable qu'il tait oblig de garder,
limant d'une main, et de l'autre se soutenant  l'embrasure de la
meurtrire, sa tche aurait t vite  fin.

Mais  chaque instant, ses doigts fatigus lchaient prise. Il
retombait au fond de sa cellule, suant  grosses gouttes, puis,
haletant.

Pour retrouver du coeur, il lui fallait voquer l'image de Reine.

Mais aussi, quelle vaillance nouvelle ds que ce nom chri venait
 sa lvre!

Il la voyait; elle tait l, le soutenant et l'encourageant.

Il l'entendait qui disait:

--Nous avons besoin de votre bras, Aubry, pour nous dfendre
contre nos perscuteurs. Courage!

Ce fut une nuit de fivre, pendant laquelle plus d'une imagination
folle visita la solitude du captif. Vers le matin, la plus trange
de toutes le prit au milieu de son travail.

Ce qu'il avait prvu la veille, dans sa conversation avec Reine,
arrivait. Il croyait entendre les aboiements lointains d'une meute
chassant sur la grve.

C'tait une illusion, sans doute. Et pourtant, chaque fois que le
vent donnait, il apportait les aboiements plus distincts.

Et une fois, parmi ces aboiements, Aubry crut reconnatre celui de
matre Loys, son beau lvrier noir.

La fivre amne comme cela de bizarres illusions. Aubry reprit sa
lime et travailla. La barre de fer tait presque coupe.

Pourtant, elle tenait encore. L'aube se leva. Aubry se coucha sur
la paille et voulut prendre un instant de sommeil.

 peine tait-il endormi que le bruit de la cl de frre Bruno,
tournant dans la serrure, le rveilla en sursaut. Frre Bruno
tait pourtant dj venu faire sa ronde et raconter son histoire.
Ordinairement, il ne venait qu'une fois.

Allait-il prendre l'habitude de faire deux rondes par nuit, et de
raconter deux histoires?

Ou bien le travail nocturne d'Aubry avait-il veill les soupons?

Avant que notre prisonnier et eu le temps de rpondre en lui-mme
 ces questions, un pas lourd et sonnant la ferraille succda au
bruit des verrous.

--Eh bien! mon cousin Aubry, dit une grosse voix  la porte, nous
dormons encore! par mon patron, il parat que nous faisons ici la
grce matine?

Aubry se leva vivement.

--Mloir! s'cria-t-il.

--Entrez, entrez, sire chevalier, dit le frre Bruno  son tour;
ce n'est pas trs grand ces cellules, mais pour ce qu'on y fait,
voyez-vous, a suffit. Je me souviens qu'en l'an trente-cinq, peu
de temps aprs mon arrive au monastre, il y avait un prisonnier
nomm Olivier Triquetaine, lequel prisonnier tait si gros qu'on
eut bien du mal  lui faire passer la porte pour entrer. Quant 
sortir, il n'en sortit que dans sa bire. Cet Olivier Triquetaine
tait un assez joyeux compagnon. Il disait toujours le samedi
soir...

--Quand vous me reconduirez, mon frre, dit Mloir en le
congdiant, vous m'apprendrez au long ce que disait Olivier
Triquetaine les samedis soirs.

--Bon! fit Bruno, je n'y manquerai pas, puisque a vous intresse,
sire chevalier. Il sortit et ferma la porte  triple tour.

--Sire chevalier, cria-t-il  travers la planche de chne, 
l'heure o il vous plaira de vous en aller, frappez et ne vous
impatientez pas, je vais  matines.

--Peste! dit Mloir en se tournant vers Aubry, mon cousin, tu as
un gelier de bonne humeur! Et comment te portes-tu, depuis le
temps?

--Bien, rpliqua Aubry.

--Le fait est que tu n'as pas encore trop mauvaise mine.

--Que viens-tu faire ici?

--Savoir de tes nouvelles en passant, mon cousin Aubry, et te
donner une bonne poigne de main. Il tendit sa main  Aubry, qui
la repoussa.

--Oh! oh! fit Mloir; sais-tu que c'est la main d'un chevalier,
mon cousin?

--Je le sais, et j'ai grande honte pour la chevalerie.

--Qu'est-ce  dire! s'cria Mloir qui frona le sourcil. Mais il
se ravisa tout de suite.

--De temps immmorial, continua-t-il, les vaincus ont eu droit
d'insolence. Ne te gne pas, mon cousin, ces murs de granit
doivent bien aigrir un peu le caractre. Des captifs, des enfants
et des femmes, un chevalier sait tout souffrir.

--Un chevalier! rpta Aubry qui haussa les paules. Et l'on se
plaint que la chevalerie s'en va! Par Notre-Dame, mon cousin, s'il
y a beaucoup de gens comme toi portant perons d'or et coeurs de
coquins...

Mloir plit.

--J'ai dit _coeurs de coquins,_ appuya Aubry, dont la voix tait
calme et froide; si tu as quelque chose dans l'me, va-t-en; car
je n'aurai pour toi que des paroles de mpris.

--Eh bien! mon cousin Aubry, dit Mloir en riant de mauvaise
grce, j'en prends mon parti et je reste. Accable-moi, cela te
soulagera. Et moi, je prierai Dieu de me compter cette
humiliation, chrtiennement supporte, quand il s'agira de passer
la grande preuve.

Que diable! ajouta-t-il, changeant de ton brusquement; ne peut-on
se faire la guerre et vivre en amis pendant la trve? Allons!
cousin Aubry, laisse l ta gourme d'Amadis et causons comme
d'honntes parents que nous sommes.

Nous ferons remarquer ici que le type normand se divise en trois
catgories bien distinctes, mais galement sujettes  caution.

Et il est entendu ici que ce mot _normand_ ne s'applique pas du
tout dans notre bouche aux habitants d'une province aussi clbre
par son beurre que recommandable par son cidre. Le mot _normand_
est pass dans la langue usuelle au mme titre que le mot
_gascon,_ que le mot _juif,_ et autres vocables exprimant des
nuances de moeurs ou de caractres.

Le _Juif_ est un _Arabe_ double; _l'Arabe_ est un coquin sans
malice qui fait la petite usure et devient rarement ministre des
finances. Le _Gascon_ ment pour mentir, c'est un artiste en
mensonges; le _Normand_ n'a garde de faire ainsi de l'art pour
l'art: il ment pour de l'argent.

Chez le Gascon, il n'y a pas beaucoup de bon, tandis que chez le
Normand, il n'y a rigoureusement que du dtestable.

Voici du reste les trois catgories normandes:

1 Le _Normand-_finaud: type connu surabondamment; le maquignon
ordinaire des naturalistes.

2 Le _Normand-_doux, bien gentil garon, mais plat comme ces
insectes dont le nom est proscrit, et qui troublent le sommeil du
pauvre.

3 Le _Normand-_brusque: un brave homme, un peu rustique, un peu
rude, mais le coeur sur la main.

Un franc luron, grosse voix, gros corps, gros mots.

Ah! un bien digne coeur, allez! trop probe peut-tre pour nos
sicles corrompus, trop intgre, trop pur,  ce qu'il dit.

Nanmoins, veillez  vos poches!

Le chevalier Mloir n'tait qu'une moiti de Normand coll  une
moiti de Breton.

La moiti bretonne dterminait son genre; il tait
_Norman_d-brusque.

Matre Gueffs appartenait  une quatrime espce, le
_Norman_d-vipre.

Mais, encore une fois, la patrie de Corneille, le moins _normand_
des grands potes, est en dehors de tout cela, et nos _normands_
typiques naissent  Paris aussi souvent, pour le moins, qu'en
Normandie.

Mloir avait repris son air sans gne.

--Songe donc, mon cousin Aubry, continua-t-il gaiement, je suis
las comme un malheureux, j'entre au couvent pour me reposer, le
prieur, comme de raison, m'offre sa table; mais moi je lui
rponds: Mon rvrend, vous avez ici un jeune homme d'armes qui
est mon cousin et que j'aime comme s'il tait mon frre cadet, il
est prisonnier, permettez-moi de l'aller voir. On me fait
descendre des escaliers du diable, au lieu de m'asseoir devant un
bon pt de venaison, je m'enfouis dans un trou humide; et, pour
me rcompenser, tu me dis des injures!

--Je ne t'avais pas pri de venir.

--C'est vrai, mais si je venais pour t'apporter de bonnes
nouvelles?

--Je n'aimerais pas  les recevoir de toi.

--Peste! mais c'est dcidment de la haine!

--Non, pronona Aubry sans s'mouvoir; ce n'est que du mpris.

Mloir eut encore un petit mouvement de colre. Ce fut le dernier.
On s'habitue  l'insulte comme  autre chose.

--Haine ou mpris, mon cousin Aubry, dit-il, peu m'importe; je
suis venu ici pour causer, et, de par tous les diables, nous
causerons! prte-moi la moiti de ta paille.

Aubry ne rpondit pas. Mloir prit une brasse de paille et la
jeta  l'autre bout du cachot.

--Comme cela, poursuivit-il en s'asseyant le dos contre le roc,
nous serons tous les deux  notre aise et nous ne pourrons pas
nous mordre.

Il avait dboucl son ceinturon pour s'asseoir, et son pe tait
prs de lui.




XXI. La rubrique du chevalier Mloir.

Il faisait grand jour maintenant, et, bien que le sol du cachot
ft encaiss profondment, Aubry et le chevalier pouvaient se
voir.

Le chevalier s'tait arrang de son mieux sur la paille et
paraissait bien dcid  ne point abrger sa visite.

--Te souviens-tu, mon cousin Aubry, dit-il, d'une conversation que
nous emes ensemble non loin d'ici, sur la route d'Avranches au
Mont? Tu portais la bannire de monsieur Gilles; moi, je portais
la bannire de Bretagne. Tu jugeais svrement notre seigneur le
duc; moi qui ai plus d'ge et d'exprience, j'tais plus
indulgent. Nous en vnmes  parler de nos dames, car il faut
toujours en venir l, et nous nous apermes que nous tions
rivaux. Eh bien! Aubry, la main sur le coeur, cela me fit de la
peine pour toi.

Aubry eut un ddaigneux sourire.

--Il ne s'agit pas de cela, dit Mloir, ton sourire fait bien sous
ta moustache naissante, mais comme ELLE n'est pas l, ton sourire
est perdu. Il ne s'agit pas du tout, entre deux hommes qui se
disputent une belle, de savoir lequel des deux elle aimera.

--De quoi s'agit-il donc?

--Il s'agit de savoir lequel des deux en dfinitive sera son
seigneur et matre. Or, j'avais de la peine pour toi, mon cousin
Aubry, parce que je savais d'avance que tu ne gagnerais pas la
partie.

--Je ne l'ai pas perdue encore, murmura Aubry. Le regard du
chevalier se fixa sur lui  la drobe, vif et perant. Puis il
examina le cachot en dtail comme s'il et voulu gurir une
crainte fcheuse qui lui tait venue tout  coup.

Cette bote de granit tait bien faite pour chasser toute
inquitude.

--Figure-toi, cousin Aubry, dit-il, qu'une ide folle vient de me
traverser la cervelle. La manire dont tu as prononc ces paroles:
Je ne l'ai pas encore perdue! m'a sonn  l'oreille comme une
menace. J'ai pens que tu avais peut-tre un moyen de trouver la
cl des champs. Or, si tu la trouvais, la cl des champs, ta
partie ne serait vraiment pas trop mauvaise.

Le regard d'Aubry se releva lentement.

--Voil qui commence  piquer ta curiosit, n'est-ce pas?
interrompit Mloir. Je pourrais te tenir rigueur  prsent, car tu
n'as pas t aimable avec moi, mais je suis bon prince et n'ai
point de rancune. Je vais te parler absolument comme si tu m'avais
reu  bras ouverts. Oui, mon cousin Aubry, la chance tourne, et
si tu tais en libert, tu aurais, comme on dit, les quatre as de
la quinte de grande squence, qui marquent, (ensemble le point)
quatre-vingt-dix sans jouer. Et alors, moi, je me trouverais repic
avec ma fameuse maxime: il vaut mieux se faire craindre qu'aimer,
car je n'aurais plus mme le moyen de me faire craindre.

Aubry coutait de toutes ses oreilles.

Mloir fit une pause.

Il semblait jouir de l'attention nouvelle que lui prtait son
compagnon.

--Mais, reprit-il avec un gros rire railleur, il te manque
justement la cl des champs, mon cousin Aubry, et ce n'est pas moi
qui te la donnerai! Voil de bonnes murailles, ma foi! mon jeu
vaut mieux que le tien. On t'aime, mais j'pouserai. N'y a-t-il
pas de quoi rire?

--Quand on est un mcrant sans foi ni honneur... commena Aubry.

--Fi donc! tu en arrives tout de suite aux gros mots. Ta position
te protge, mon cousin, ce n'est pas gnreux.

--Fais-moi descendre en grve, s'cria Aubry, donne-moi une pe,
et prends avec toi deux ou trois de tes routiers, tu verras si je
soutiens mes paroles!

--Bien ripost! Mais nous sommes trop vieux, mon cousin, pour nous
laisser prendre ainsi. Je te tiens quitte de toute rparation. Tu
es le plus vaillant cuyer du monde, voil qui est dit. Si nous
tions tous deux en grve, tu me pourfendrais, comme Arthur de
Bretagne pourfendit le gant du mont Tombelne, voil qui est
convenu... En attendant, causons raison; il me reste  t'apprendre
pourquoi ta partie serait si belle, si une bonne fe venait, par
aventure, briser tes fers et percer les murailles de ton cachot.
Les choses ont bien march depuis le huitime jour du prsent mois
de juin qui va finir. Franois de Bretagne est demeur frapp de
la citation solennelle  lui porte par le vieux Maurever. Il a
vieilli de dix annes en deux semaines. Sans cesse il pense au
dix-huitime jour de juillet, qui est le jour fix pour sa
comparution devant le tribunal de Dieu. Et ses mdecins ne savent
pas s'il atteindra ce terme, tant la vie s'use vite en lui. Or, le
soleil couchant n'a plus gure d'adorateurs: les mages vont au
soleil qui se lve; en ce moment o je te parle, un homme rsolu
qui dploierait au vent un chiffon armori en criant le nom de
monsieur Pierre, le futur duc, mettrait en fuite mes cavaliers et
mes soudards, comme une troupe d'oies effrayes.

Aubry baissait la tte pour cacher le feu qu'il sentait dans ses
yeux.

Il songeait  son barreau de fer coup aux trois quarts.

Dans quelques heures il pouvait tre libre.

Il avait besoin de toute sa force pour contenir le cri de joie qui
voulait s'chapper de son coeur.

Mloir qui lui voyait ainsi la tte basse, triomphait  part soi.

Il poursuivit:

--Mais qui diable songerait  jouer ce jeu, sinon toi, mon cousin
Aubry? Le vieux Maurever, qui est un saint,-- cela, je le
proclame!-- aimerait mieux se faire tuer cent fois que de lever la
bannire de la rvolte. Et notre petite Reine n'est qu'une femme,
aprs tout.

--Oh! gronda Aubry, feignant le dsespoir et la rage, tre oblig
de rester l comme une bte fauve dans sa cage de fer!

--C'est dsolant, je ne dis pas non, car je travaille, moi,
pendant ce temps-l, mon cousin Aubry. Si bas que soit le duc
Franois, j'ai toujours bien une quinzaine devant moi, et je m'en
demande pas tant, par Dieu! Dans trois jours j'aurai fait mon
affaire...

--Trois jours! rpta Aubry plaintivement.

--Au plus tard. J'oubliais de te le dire: cette fatigue qui
m'oblige  m'asseoir sur ta paille vient de ce que j'ai fait un
petit tour de chasse cette nuit dans les grves.

--Ah! fit Aubry qui se redressa; j'avais bien cru entendre...

--Les cris de ma meute? interrompit Mloir; ah! les chiens
endiabls! Quelle vie ils ont mene! Figure-toi qu'ils sont venus
jusque dans les roches au pied du Mont. Cette nuit nous les
mnerons  Tombelne.

Un frisson courut dans le sang d'Aubry, mais il garda le silence.

--D'ailleurs, poursuivit Mloir, c'est du luxe que cette meute. Je
l'ai fait venir pour me donner des airs de grandissime zle, car
je sais un coquin qui me mnera, ds que je le voudrai,  la
retraite de Maurever.

Aubry ne respirait plus. Le chevalier s'arrangea sur la paille et
chercha ses aises.

--Ce n'est pas l le principal, dit-il; ce que je veux
t'apprendre, c'est ce qui a trait  notre fameuse partie, c'est le
moyen que j'emploierai pour obtenir la main de notre belle Reine.

--La violence? murmura Aubry.

--Fi donc! tu ne me connais pas. La belle avance de se faire
craindre, pour en arriver  menacer comme un brutal! Ce ne serait
vraiment pas la peine. Se faire craindre, mon cousin Aubry, c'est
comme je te l'ai dit dj, le grand secret d'amour, mais  la
condition d'avoir en soi, quand on use de ce cher talisman, tout
ce qu'il faut pour plaire. Or, malgr les quinze ou vingt annes
que j'aie de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez
galamment mon panache; ma jambe n'enfle pas trop le cuissard:
regarde! et dans ce corselet d'acier, ma taille conserve sa
souplesse. La violence! sarpebleu! les voil bien, ces
jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraient pas
en esclaves  leurs pieds! Nous autres chevaliers,-- et Mloir se
redressa, ma foi, d'un grand srieux,-- nous avons d'autres
rubriques. Et pour ton dification, mon cousin Aubry, je vais t'en
enseigner une.

Il s'interrompit et son gros rire le reprit.

--Oh! oh! s'cria-t-il, pour le coup, te voil qui dresses
l'oreille! Il faut, en vrit, que je sois un bien bon parent, ou
que j'aie confiance majeure dans les verrous de messer Jean
Gonnault, prieur des moines du mont Saint-Michel, pour te montrer
comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens pas d'avoir
vu jamais une figure plus drle que la tienne, mon cousin Aubry:
je m'amuse  te contempler comme on s'amuse  regarder un
_mystre_ ou une _sotie,_ reprsente par d'habiles histrions.

Ce fut au tour du prisonnier de froncer le sourcil. Mloir prenait
rondement sa revanche.

--Ne te fche pas, continua-t-il, et laisse-moi me divertir. Voici
donc la rubrique annonce: J'arrive  la retraite de monsieur Hue
de Maurever, mon futur et vnr beau-pre, je l'arrte au nom du
duc Franois, lui, sa fille et sa suite, s'il en a, par fortune,
ce que je ne crois gure. Je les emmne. Tu suis bien, n'est-ce
pas? En chemin, je pousse mon cheval aux cts du sien et je lui
dis:

--Sire chevalier, je fus de vos amis, et vous avez d vous tonner
grandement de me voir prendre le rle qui est prsentement le
mien.

Il ne rpond que par un regard de ddain. J'insiste. Il m'envoie
au diable.

Tu vois que je mets tout au pis, mon cousin.

J'insiste encore et je lui dis avec tristesse:

--Vous m'avez bien mal jug, Hue de Maurever. Tout ce que j'ai
fait, je l'ai fait pour vous. Ds la premire heure o vous avez
t en danger, j'ai voulu vous sauver, ft-ce au pril de ma
propre vie!

Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, ds qu'une nigme
est pose, on aime  en savoir le mot. Moi, je salue
respectueusement, et je fais mine de vouloir me retirer. Il me
retient en disant:

--Je ne vous comprends pas.  moins qu'il ne prfre dire:

--Expliquez-vous. Je lui laisse le choix entre les deux tournures.
Je reviens aussitt d'un air humble et affectueux. Je reprends:

--Messire Hue, j'aime votre fille...

--Et  ce coup, il te tourne le dos, malandrin que tu es!
interrompit Aubry.

--Je crois que tu as raison, rpondit tranquillement Mloir;  cet
aveu il devra me tourner le dos. C'est la crise. Mais je ne me
dmonte pas, et j'ajoute d'un ton pntr:

--Pensez-vous, messire Hue, qu'avec un pareil amour, j'aie pu, un
seul instant?... Il m'interrompt par un rude:

--En voil assez!

Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur. Moi, je m'crie:

--Ah! messire Hue! l'accus a du moins le droit de la dfense; au
moment o je vous ai dit: j'aime votre fille, vous avez cru
deviner le mobile de ma conduite, vous avez pens: le chevalier
Mloir veut nous conduire aux pieds du duc Franois, livrer ma
tte et demander pour rcompense la main de ma fille...

Si je puis verser une larme en cet endroit, mon cousin Aubry, tout
est dit! Si je ne peux pas verser une larme, je ferai semblant de
m'essuyer les yeux et je poursuivrai avec chaleur:

--Hlas! messire Hue, tel n'est point mon dessein. Je ne suis
qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais j'ai le coeur aussi
haut qu'un roi. Mon dessein, c'tait de prendre l'emploi de vous
pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en ft point charg.
Mon dessein tait, le premier jour comme aujourd'hui, de venir 
vous et de vous dire: La terre Normande est l, sous vos pieds,
messire Hue; vous tes libre. Que Dieu vous garde...

--Ah! sclrat maudit! s'cria Aubry, qui avait de la sueur aux
tempes.

--Aimerais-tu mieux me voir te livrer au grand prvt du duc
Franois? demanda Mloir en ricanant.

--Je voudrais te voir en champ clos et l'pe  la main, charlatan
d'honneur!

--Puisque tu te fches ainsi, mon cousin Aubry, interrompit Mloir
en se levant, c'est que ma recette est bonne et qu'elle doit
russir.

Aubry se leva galement.

--Oui, elle est bonne, ta recette! balbutia-t-il d'une voix
entrecoupe par la fureur; Hue de Maurever, qui est la gnrosit
mme. Et peut-tre que Reine pour sauver la vie de son pre...

--Par saint Mloir! s'cria le chevalier, chacune de tes paroles
me ravit d'aise, mon cousin. Il parat dcidment que j'ai touch
le joint.

La colre bouillait dans le coeur d'Aubry. L'effort mme qu'il
faisait pour se contenir tait un aliment  sa fureur. Mloir le
regardait d'un air provocant.

--Et maintenant, reprit-il, je n'ai plus rien  te dire, mon
pauvre cousin. Au revoir, et bien de la rsignation je te
souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te prsenterai  ma
dame.

La rage du jeune homme fit explosion en ce moment. Toute ide de
prudence avait disparu en lui.

--Lche! lche! lche! s'cria-t-il par trois fois en s'adossant
contre la porte; tu me retrouveras plus tt que tu ne penses... et
quand tu ouvriras la bouche pour tromper le noble vieillard et sa
fille, mon pe te fera rentrer le mensonge dans la gorge!

--Ah!... fit Mloir qui recula jusque sous la fentre. Aubry
aurait voulu rappeler les paroles prononces. Mais il n'tait plus
temps.

--Sarpebleu! dit Mloir, j'tais venu un peu pour cela. Il parat
que nous avons, nous aussi, des rubriques? Il regarda tout autour
du cachot une seconde fois et plus attentivement. Aubry s'tait
recouch sur sa paille; il ne parlait plus.

Aubry avait les mains libres; plus d'une fois l'ide lui tait
venue de s'lancer sur le chevalier; mais celui-ci tait arm
jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se dfendre.

Aprs qu'il eut fait son examen, Mloir grommela:

--Pas une fente o passer le doigt! ce petit-l n'est pas un
farfadet, pourtant!

--Ah! fit-il en se ravisant; la meurtrire! Aubry tressaillit de
la tte aux pieds. Mloir redressa sa grande taille, et comme sa
tte n'atteignait pas encore la meurtrire, il sauta.

--Un lapin passerait bien l! murmura-t-il.

Son regard sembla faire la comparaison de la largeur de la fentre
avec l'paisseur du corps d'Aubry.

--Si le barreau tait coup... pensa-t-il tout haut.

Il ta son gantelet de fer, se haussa sur ses pointes et le lana
violemment contre le barreau qui rendit un son fl.

--Ah! sarpebleu! sarpebleu! s'cria-t-il, mon cousin, j'ai bien
fait de venir!

Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme se voyant perdu et
prenant une rsolution soudaine, avait profit du moment o Mloir
attaquait le barreau pour s'lancer sur lui.

En un clin d'oeil, Mloir fut terrass.

Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui mit sa
propre pe sur la gorge.

--Un cri, un mot, dit-il  voix basse, et je te tue comme un
chien!

--Et bien tu ferais, mon cousin Aubry, repartit Mloir qui ne se
dconcertait pas pour si peu; tu as agi de bonne guerre... Et je
n'ai pas dj si bien fait de venir! Mais tu peux serrer ma gorge
un peu moins fort si tu veux. Je t'engage ma parole de chevalier
que je n'appellerai pas au secours.




XXII. Frre Bruno.

Quand Aubry eut un peu lch prise, Mloir avala une lampe d'air
avec une satisfaction manifeste.

--Tu as un bon poignet, mon cousin, dit-il, et moi, je suis un
sot. Ta rubrique vaut beaucoup mieux que la mienne. Voil tout. Il
n'y a pas de quoi se fcher pour cela.

--coute, Mloir, lui rpondit le jeune homme d'armes, tu tais un
brave soldat autrefois, et un bon compagnon... Je n'ai pas le
courage de te tuer...

--Peste! interrompit Mloir, me tuer! Tu n'y vas pas par quatre
chemins, toi, mon cousin Aubry!

--Je le devrais pour monsieur Hue de Maurever et pour sa fille...

--Du tout, interrompit encore Mloir; tu sais bien, je suis
incapable...

La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge du
chevalier.

--Tais-toi! dit-il rudement; je n'ai pas le loisir d'couter tes
billeveses. Je veux bien t'pargner, mais c'est  condition que
tu ne me gneras point dans l'accomplissement de mon dessein.

--Foi de chevalier! s'cria Mloir; tu n'as qu' scier ton barreau
devant moi; si tu veux, je te ferais la courte chelle.

--Bien oblig. Cette voie me semble dsormais incommode et
dangereuse. Pourquoi sortir par la fentre, quand la porte est l?

--Je te fais observer, mon cousin Aubry, que tu me serres le cou
sans y songer. Je dteste les demi-mesures. trangle-moi comme il
faut, morbleu! ou lche-moi!

--Je te lcherai ds que nous serons d'accord.

--Je ne peux pourtant pas t'ouvrir cette porte, moi! s'cria
Mloir d'un ton dolent.

--Me promets-tu qu'une fois libre, tu ne tenteras contre moi
aucune rsistance?

--Je le promets.

--Me promets-tu que tu te laisseras lier les mains et les jambes?

-- quoi bon, mon cousin?

--Et mettre un billon sur la bouche? acheva Aubry, dont les
doigts firent un petit mouvement.

--Je le promets! je le promets! je le promets! dit Mloir
prcipitamment.

--T'engages-tu  me cder ton armure pour que je m'en revte sous
tes yeux?

--Mon armure?

--Depuis les peronnires jusqu' la salade.

--Ah! cousin Aubry! mon cousin Aubry, grommela le pauvre
chevalier, je ne t'aurais jamais cru si madr que cela!

--T'y engages-tu?

--Je m'y engage.

--Sous serment?

--Sous serment.

-- la bonne heure! Relve-toi donc et tiens ta parole comme un
gentilhomme.

Pour ce qui tait de se relever, Mloir ne se le fit point dire
deux fois. Quant  tenir sa parole, peut-tre aurait-il trouv
quelque _exception,_ comme on dit au Palais, s'il n'avait pas vu
sa bonne pe toute nue entre les mains d'Aubry.

Sa dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry de Kergariou
tait un fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague quand il
avait l'pe  la main, c'et t folie.

Mloir se secoua, s'tira, se tta.

--Allons, dit Aubry, en besogne! Mloir fit un pas vers lui. Aubry
lui mit sans faon la pointe de l'pe entre les deux yeux.

-- distance! dit-il; les bons comptes font les bons amis; ne
m'approche pas, ou je te pique!

--Tu as donc dfiance?

--J'ai hte. En besogne.

--J'y suis, mon cousin Aubry, j'y suis! Mloir se mit en effet 
dlacer son armure. Il n'avait que les pices lgres et non point
la carapace en fer que le quinzime sicle portait encore au
combat. Son quipement consistait en peronnires d'acier, visses
aux cuissards de gros buffle, corselet de mailles, manches de
buffle, salade sans visire,  plumail. Aubry le suivait de
l'oeil.

Quand Mloir eut achev de se dsarmer, ne gardant que ses
chausses et son justaucorps, Aubry prit sous la paille de son lit
une corde qui devait lui servir dans son vasion projete.

--Donne tes poignets! commanda-t-il.

--Attends au moins que tu sois arm. Aubry eut un sourire.

--Je m'armerai quand tu seras li, rpliqua-t-il; donne tes
poignets!

Mloir obit enfin, mais bien  contrecoeur. Ce bon chevalier
avait espr vritablement rtablir sa partie pendant qu'Aubry
ferait sa toilette.

Il grommela en tendant ses poignets:

--Qui diable aurait pens que ce petit homme-l pt jouer si
serr?

--Voil, dit Aubry, qui avait fait un beau noeud; je te tiens
quitte des pieds. Assieds-toi maintenant  ma place et rflchis,
si tu veux, aux vicissitudes du sort.

Mloir s'assit. Il avait beaucoup l'air d'un renard qu'une poule
aurait pris. En un clin d'oeil, Aubry fut arm de pied en cap.

--Suis-je bien comme cela? demanda-t-il.

--Sarpebleu! s'cria Mloir en colre, ne faut-il encore que je te
serve de miroir?

--Allons! allons! ne te fche pas, cousin Mloir. Une fois ou
l'autre, je te rendrai tes armes.  prsent, nous n'avons plus que
le billon  mettre.

Il tait trop tard pour faire rsistance.

Mloir se laissa billonner.

Mais il ne restait plus trace de son excellent caractre. Il
roulait dans sa tte de froces penses de vengeance.

Aubry lui souhaita courtoisement le bonjour et donna du gantelet
dans la porte.

Il frappait  tour de bras, se souvenant que le bon frre Bruno
avait dit: Je vais  matines.

Mais il parat que le bon frre Bruno s'tait ravis, car au
premier coup la porte s'ouvrit.

Aubry ne put s'empcher de faire un pas en arrire.

--Il tait l! pensa-t-il; il a d tout entendre. Et comme, au
mme instant, Mloir se leva brusquement, poussant des cris
inarticuls sous son billon, Aubry se vit perdu.

--Qu'a donc ce matre fou? s'cria cependant le bon frre Bruno.
Sire chevalier, donnez-lui du plat de votre pe entre les deux
paules!

Mloir s'tait lanc vers la porte. Il cherchait  mettre son
visage en lumire et  se faire reconnatre du moine convers.

Mais celui-ci se tournant vers Aubry:

--Je n'ai jamais vu le prisonnier comme cela! dit-il, vous l'aurez
donc fait boire, sire chevalier? En l'an trente-neuf, nous avions
un captif du nom de Thomas Grveleur, qui devint maniaque dans ce
mme cachot. J'ai envie de vous conter son histoire. Figurez-vous
que ce Thomas Grveleur...

Mloir se dmenait furieusement.

--Sortons! dit Aubry qui tait tout ple et qui s'tonnait que la
mprise du frre pt se prolonger ainsi.

Le bon Bruno fit retraite aussitt, et comme Mloir s'attachait 
lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de communiquer 
ce prisonnier rcalcitrant un coup de poing paternel.

C'tait un digne poignet que celui du bon moine. La poitrine de
Mloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la paille.

--Voire! dit Bruno indign, ce n'est pas ma besogne que de
caresser les fous! je m'en suis fait mal  la deuxime phalange du
doigt _annularius..._

Aubry avait pass le seuil. Bruno le suivit, parlant toujours et
grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela fait, il
se prit les ctes  deux mains et regarda Aubry en clatant de
rire. Aubry ne savait que penser.

--Oh!... oh!... oh!... disait le frre Bruno, dont les yeux se
remplissaient de larmes; j'en mourrai, messire Aubry, j'en
mourrai! Voil une histoire, seigneur Dieu! une histoire comme on
n'en a jamais racont!

--Vous m'aviez donc reconnu? balbutia Aubry dconcert.

--Bon Jsus! pensez-vous que j'aie la berlue! Oh! oh! les ctes!
les ctes! il s'est dshabill de lui-mme! il a t bien
obissant!

--Ah a, est-ce que vous le voyiez?

--Le trou de la serrure, donc, messire Aubry! Je le voyais comme
je vous ai vu toute la journe d'hier limer votre barreau, et
j'avais bonne envie de vous apporter une escabelle pour tenir vos
pieds, car vous deviez fatiguer dans cette position-l.

Aubry le regardait baubi.

--Eh bien! mon jeune seigneur, reprit Bruno, quand vous m'aurez
regard avec des yeux d'une toise! J'aime les bonnes histoires,
moi! Et je raconterai encore celle-l dans vingt ans si je vis.
D'ailleurs, vous savez bien: j'tais un soldat entier, vertubleu!
avant d'tre une moiti de moine. Le vieux Maurever m'a gagn le
coeur en venant jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un meurtrier. Vous
m'avez gagn le coeur, vous, en brisant votre pe pour ne la
point dshonorer. Et ce coquin de Mloir, au contraire, m'chauffa
les oreilles quand il fit le chien couchant, ce jour-l. Or, tout
ceci me rappelle une assez gaillarde histoire qui se passa en l'an
vingt-huit, derrire Bellesmes, en Normandie...

--Mon bon frre Bruno, interrompit Aubry, le plus press est que
je sorte de l'enceinte du monastre; vous me conterez votre
histoire dehors.

--Je puis vous la conter en chemin, messire Aubry. C'tait le
chevalier Pothon de Xaintrailles qui voulait entrer dans
Bellesmes, de nuit, malgr l'Anglais. Durham tait dans Bellesmes
avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tu une alouette 
cinquante toises...

Aubry serra tout  coup le bras du frre convers. Ils taient
sortis du corridor et dbouchaient dans le clotre, o quantit de
moines se promenaient. Bruno changea de ton soudain.

--Oui, sire chevalier, dit-il avec toutes les apparences d'un
respect profond; les trois cachots se font suite l'un  l'autre et
sont creuss dans le roc vif. Dom Nicolas Famigot, vingt-quatrime
abb du saint monastre, fit, en outre, redorer la statue
tournante de saint Michel, archange, qui est au sommet du
campanile. Son dcs eut lieu le dix-neuvime jour de mars, en
l'an 1272, et le cartulaire rapporte...

Le clotre tait travers.

--Du diable si je sais ce que rapporte le cartulaire, messire
Aubry, reprit Bruno; le cartulaire ne contient point de bonnes
aventures comme celle dont j'ai t tmoin aujourd'hui. Ah!
laissez-moi rire encore un petit peu, je vous en prie. Quelle
figure il avait ce Mloir! et ses regards piteux!... Ah!... ah!...
ah!... Et maintenant, je donnerais bien deux ou trois deniers pour
savoir quelle vie il mne tout seul dans votre cachot!

Aubry ne pouvait partager l'expansive hilarit du frre servant.
Son casque n'avait pas de visire. Mloir avait d amener quelque
suite avec lui au couvent: Aubry craignait de rencontrer des
hommes d'armes sur son passage et d'tre reconnu.

Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans rplique.

--Les soudards, disait-il; ah! ah! je les ai vus, ce sont d'assez
bons drilles. C'est moi qui les ai mens au rfectoire des
laques. Ils y sont entrs sur leurs jambes; mais il faudra les en
tirer sur des civires, oui bien! Ah! ah! j'ai t soldat, et je
fais pnitence!

Frre Bruno passa sa langue sur ses lvres, mu au souvenir de
quelque bonne aventure.

Ils descendirent le grand escalier, traversrent la salle des
chevaliers, le rfectoire des moines, et arrivrent au seuil de la
salle des gardes.

--La tte haute! dit frre Bruno qui tait un observateur; l'air
insolent, le poing sur la hanche, c'est comme cela que marche le
Mloir!

Les gardes firent avec respect le salut des armes. La porte
extrieure s'ouvrit.

--Je suis charg, dit le moine servant au portier, de montrer la
chapelle Saint-Aubert au digne chevalier Mloir.

--Que Dieu vous accompagne! souhaita le frre tourier. Et ils
passrent. Aubry respira bruyamment. Le frre Bruno tait aussi
content de lui.

--Maintenant, reprit-il, o allez-vous, mon jeune seigneur?

--Je ne puis vous le dire, rpliqua Aubry.

--Ah! si fait, si fait! s'cria Bruno, puisque je vais avec vous.

--Comment! vous venez avec moi?

--Je vous suis au bout du monde!

--Mais votre habit, mon frre?...

--Je n'ai pas fait des voeux, messire Aubry, je vous l'ai dit: je
ne suis qu'une moiti de moine, et je ne me soucie pas beaucoup de
vous remplacer dans le cachot creus par dom Nicolas Famigot,
vingt-quatrime abb du mont Saint-Michel,-- bien que ce soit un
fort bel ouvrage.

--Vous croyez qu'on vous rendrait responsable?...

--Le chevalier Mloir parlerait du coup de poing. Un beau coup de
poing, messire, avez-vous vu? Et ce soir je coucherais sur la
paille.  ce sujet-l je sais une histoire qui va vritablement
vous bien divertir, du moins je l'espre. C'tait en l'an...
attendez donc!... l'anne m'chappe, mais c'tait bien sr avant
l'an quarante, parce que j'avais encore mes trois dents de devant
qui me furent casses d'un mchant coup de masse d'armes sous
Hennebon. Et celui qui me gta ainsi la mchoire en mourut. Il
arriva que le sire de Vilaine qui tenait la seigneurie de
Landevan...

--Mon frre Bruno, interrompit Aubry, je vais en un lieu o je
n'ai pas le droit de vous emmener.

--Tournez ici, messire Aubry, rpondit le convers; mieux vaut
entrer un peu en grve que de marcher dans ces roches diaboliques
qui usent en deux jours de temps la meilleure paire de sandales.
Comme a, vous ne voulez pas de mon histoire? C'est bon messire
Aubry; quant au lieu o vous allez, si vous ne m'y menez pas, moi,
je vous y mnerai.

--Vous sauriez?...

--Croyez-vous que le troisime carreau de mon compagnon Alain,
l'archer qui veillait sur la plate-forme, il y a deux nuits,
n'aurait pas mieux touch but que les deux premiers? Mon compagnon
Alain n'a jamais manqu trois coups de suite en sa vie. Et Dieu
merci, on voyait la jeune fille au clair de lune comme je vous
vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais cout au trou de la
serrure, pendant que vous causiez avec elle...

--Ah a! tu es un diable, toi! s'cria le jeune homme d'armes,
moiti riant, moiti fch.

--Plaignez-vous! Je saisis le bras d'Alain, mon compagnon, et je
lui dis: Voici un gobelet de vin que saint Michel archange envoie
 son fidle gardien. Et matre Alain de relever son arbalte pour
prendre la tasse. La tasse tait profonde. Quand Alain, mon
compagnon, l'eut retourne, la demoiselle Reine de Maurever tait
 l'abri derrire l'angle de la muraille.

Aubry lui prit la main et la serra vivement. Frre Bruno s'arrta
et releva les manches larges de son froc.

--Regardez-moi a, dit-il en montrant des bras d'athlte; quand
les soudards de Mloir viendront chercher le vieux Hue de Maurever
l-bas,  Tombelne, ces bras-l pourront leur faire encore bien
du chagrin. Je tiens joliment une pe. Quand je n'ai pas d'pe,
j'aime assez un gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin, tenez, je
m'en tire comme je peux.

Il avait saisi  deux mains une grosse roche qu'il balana un
instant au-dessus de sa tte. La roche partit comme si elle et
t lance par une machine de guerre, et s'en alla briser un
poteau plant dans le sable  trente pas del.

Frre Bruno sourit bonnement.

--Supposez le Mloir en place du poteau, dit-il, a lui aurait,
bien sr, t l'apptit pour longtemps.

--Mais dites-moi, mon jeune seigneur, reprit-il soudainement,
avez-vous jamais ou conter l'aventure de Joson Drelin, bedeau de
la paroisse de Saint-Jouan-des-Gurets?




XXIII. Comment Joson Drelin but la rivire de Rance.

Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frre Bruno avaient fait le
tour du Mont. Ils se trouvaient  peu prs en face de Tombelne.

Aubry rflchissait.

Bruno racontait.

--Joson Drelin, disait-il, en son vivant bedeau de la paroisse de
Saint-Jouan-des-Gurets, tait un vrai compre qui se connaissait
en cidre, comme le pauvre monsieur Gilles de Bretagne, dont Dieu
ait l'me, se connaissait en vins de France.

Et aprs tout, messire Aubry, se connatre en rubis gascons est le
fait d'un chevalier, comme se connatre en jus de pommes est le
fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un
chacun et la rvrence-parler.

Donc, au baptme des cloches de Saint-Jouan-des-Gurets, en l'an
quarante-trois, ou quatre, car la mmoire n'y est plus. Ah dam! je
n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni trente non plus: tre et avoir
t, a fait deux!

Je disais donc qu'en l'an quarante-trois ou quatre, Joson Drelin
sonna tant qu'il but beaucoup.

S'il sonna tant, c'est que le sonneur tait malade; s'il but
beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas vrai? M'coutez-vous,
messire Aubry?

Aubry ne rpondit point. Il pressait le pas, car il avait grande
hte de voir ceux qu'il aimait.

Et aprs tout, il ne pouvait pas renvoyer ce brave homme, qui
s'tait compromis pour le sauver.

Pourtant, introduire un tranger dans la retraite du proscrit!
Aubry hsitait parfois.

--C'est bon! je vois bien que vous m'coutez, cette fois,
continuait le bon frre servant, qui suait, qui soufflait, qui
bavardait tant qu'il pouvait; et a ne m'tonne point, l'histoire
tant agrable, quoique vridique en tout point. Pour avoir bu
beaucoup, il advint qu'un soir, Joson Drelin se trouva un peu
ivre. Sa mnagre lui dit: Couche-toi, Joson, mon bonhomme; comme
a tu seras sr de ne point battre et de n'tre point battu.

Joson Drelin, justement, n'avait pas sommeil.

--Hol! dit-il, la femme, donne-moi la paix ou je vais reboire!

--Reboire! Tu n'avalerais pas seulement plein mon d de cidre,
tant tu es rond, mon pauvre bonhomme Joson! Quant  cela, chacun
sait bien que les femmes sont sur la terre pour nos pchs. Dfier
un homme de boire! Avez-vous vu chose pareille?

Joson Drelin, ainsi tent par le dmon de son chez soi, prit la
rage; il appela des mtayers qui passaient sur le chemin et leur
dit:

--H! les chrtiens! voulez-vous voir un homme boire toute l'eau
de la rivire de Rance? Les mtayers s'approchrent.

--Voil ce que c'est, reprit Joson Drelin, mes vrais amis,
coutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas plein un d
de cidre; moi, je parie boire toute l'eau qui, prsentement, coule
en rivire de Rance, de Plour jusqu' Saint-Suliac...

Les mtayers haussrent les paules. L'un d'eux avait un sac de
cuir plein de pices d'argent, parce qu'il avait vendu ses vaches
au march de Chteauneuf. Joson Drelin lui dit:

--Ton argent contre ma maison! Qui poussa les hauts cris? Ce fut
la mnagre. Mais l'homme au sac de cuir regarda la maison, qui
tait bonne, et rpondit bien vite:

--Tope! Ta maison contre mon argent! Les autres mtayers dirent:

--C'est top la main dans la main! Qui renie est un failli coq!

--Au fait, s'cria Aubry rpondant  ses propres rflexions, un
brave soldat de plus, dans la bagarre, c'est quelquefois le salut.

--Oh! sur ma foi, messire Aubry, repartit Bruno, Joson Drelin
tait bedeau, non point soldat du tout, je vous l'assure.

--Allons! marchons ferme, frre Bruno! La mer monte, et il nous
faut passer  Tombelne.

--Je sais bien, messire, je sais bien. Mais vous n'avez donc pas
fantaisie de connatre comment fit Joson Drelin pour boire toute
l'eau qui coulait en rivire de Rance, depuis Plour jusqu'
Saint-Suliac?

C'est pourtant l le merveilleux de l'histoire. Et je me souviens
que le frre Pacme, second sommelier du temps de l'abb dfunt...
Oh! oh! mais c'est ce frre Pacme qui eut une bonne aventure en
l'an trente-sept! Figurez-vous que la veille de Nol, il tait
all qurir le vin des trois messes...

--Allons! disait Aubry qui voyait venir la mer; pressons le pas!

--Saint-Sauveur! je vais pourtant de mon mieux! frre Pacme se
trouvait tre sourd d'une oreille depuis l'an vingt-huit, qu'il
avait t piqu d'un insecte malfaisant dans les bls normands.

En allant chercher le vin des trois messes il rencontra matre
Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mgisseurs de la ville
d'Avranches. Savez-vous comment il s'tait mari, ce matre
Olivier Chouesnel? Mais il ne s'agit pas de matre Olivier
Chouesnel. Revenons  frre Pacme... c'est--dire, finissons
auparavant, afin de procder par ordre, l'histoire de Joson
Drelin, bedeau de Saint-Jouan-des-Gurets; les autres viendront
ensuite  leur tour.

Une belle paroisse, messire Aubry, o j'ai connu un vicaire qui se
nommait Mlin Moreau, et qui fatiguait bellement les chantres au
lutrin quand il voulait.

Son frre cadet vendait du lard au Pr-Bott de Rennes, du lard et
des oeufs cuits durs, saindoux, savons, fromage et beurre
assaisonn. Il mourut des coups que lui avait donns sa troisime
femme.

Oh! la matresse femme! L'anne qu'il trpassa, je me souviens que
le feu prit en l'glise Saint-Sulpice,  Fougres, et que mon
oncle Mathieu, hallebardier de la chanoirie, eut la jambe casse
par un cheval fou.

Donc, Joson Drelin tait bien empch quand il fallut tenir sa
gageure de boire la rivire.

Sa mnagre se lamentait et pleurait, disant: Que Dieu ait piti
de nos vieux jours! Nous voil sans maison et sur la paille!...

Frre Bruno en tait l de son rcit, lorsque Aubry le saisit
rudement par les paules et le poussa en avant.

La mer arrivait dans le lit du ruisseau qui spare les deux monts,
et frre Bruno avait dj de l'eau jusqu'aux mollets.

Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux mollets, la
tte y passe souvent.

Frre Bruno se mit  rire quand il fut  pied sec.

--Messire Aubry, dit-il, je vous rends grce. Voil ce que c'est
que de bavarder: je ne regardais pas mon chemin. Cela me rappelle
l'histoire du vieux Martin de Saint-Jacut, qui fut noy en
chantant _ma mre l'Oie..._ Donc, la femme de Joson Drelin...

--Morbleu! mon frre! s'cria Aubry, nous allons nous fcher si
vous ne laissez l une bonne fois Joson Drelin et sa femme!

Bruno le regarda stupfait.

--L'histoire ne vous plat pas, messire? dit-il; c'est surprenant.
Mais des gots, il ne faut point discuter, et je vais alors, vous
achever l'aventure de Pacme, second sommelier de l'abb dfunt.

--Ni cette aventure ni d'autres, mon frre! Avalez votre langue et
mettez vos jambes au trot, car la mer va nous entourer.

--Oh! rpliqua le moine servant, j'aurai toujours bien le temps de
vous conter ce qui advint  matre Olivier Chouesnel, syndic des
peaussiers et mgisseurs de la ville d'Avranches, le jour de ses
noces.

--Un mot de plus, et je vous laisse l, mon frre!

--Bon, bon, messire Aubry, ne vous fchez pas! Je ne conte mes
anecdotes qu' ceux qui me les demandent. Et encore, bien souvent,
je me fais prier, tmoin ce qui m'arriva en l'an quarante-cinq, au
pardon de Noyal-sur-Seiche...

Aubry n'en voulut point entendre davantage. Il prit sa course, et
le frre Bruno resta seul dans les tangues.

--Oh! oh! fit-il: pareille chose m'advint en Basse-Bretagne avant
la guerre. Je voulus raconter l'histoire du meunier Rouan, qui
vendit son me au Malin pour une paire de meules, mais...

--Oh! oh! fit-il encore en sursaut, voici la mer pour tout de bon!

Cette fois, il n'entama aucune histoire, et prit ses jambes  son
cou.

La forteresse que les Anglais avaient construite au mont Tombelne
tait considrable, et pouvait contenir nombreuse garnison. En
partant, quelques mois avant les vnements que nous mettons sous
les yeux du lecteur, Knolle ou Kernol, le lieutenant de Bembroc,
qui tait rest le dernier  Tombelne, avec cent ou cent
cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de dfense, rasa
le chteau et mit le mont  nu.

Il ne restait debout que la partie occidentale des murailles,
flanque par la tour dmantele o nous avons vu monsieur Hue de
Maurever dormir, son pe entre les jambes.

Ces murailles, la tour, une courtine leve de plusieurs pieds
au-dessus du sol, et le btiment intrieur dont le rez-de-chausse
n'avait t dmoli qu'en partie, formaient encore une retraite
assez vaste, qu'il tait trs facile de clore et de mettre 
l'abri d'un coup de main, surtout  cause de cette circonstance,
que le reste de l'le tait compltement dcouvert.

Au moment o Aubry de Kergariou et le frre Bruno traversaient la
Grve, il y avait bien des yeux inquiets fixs sur eux derrire le
mur en ruine. Monsieur Hue de Maurever, qui tait rest si
longtemps seul sur le roc abandonn, avait maintenant de la
compagnie, plus qu'il n'en et voulu peut-tre.

Outre sa fille Reine, les Le Priol et le petit Jeannin qui taient
arrivs au milieu de la nuit, nous trouvons  Tombelne tout le
village de Saint-Jean: les quatre Gothon, les quatre Mathurin,
Scholastique, les trois Catiche, les deux Joson et d'autres, dont
nous ferions le dnombrement avec zle si ces humbles pages
taient une pope.

Nous dirions l'ge, le poil et la gnalogie de tous ces braves
fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et aprs
avoir invoqu la muse Calliope, fille de Jupiter et de Mnmosyne
(patronne antique des plagiaires), nous prterions  nos Bretons
des actions grecques ou latines.

Mais les brouillards sals de l'Armorique dtendraient vite les
cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le _biniou_ seul, avec sa
poche de cuir et sa nasillarde embouchure, supporte le rhume
chronique de ces contres.

Chantons au biniou!

Les paysans du village de Saint-Jean-des-Grves avaient migr,
parce que leurs demeures n'taient plus qu'un monceau de cendres.

Matre Vincent Gueffs avait pay ainsi l'hospitalit reue.

Il avait dit aux soudards ivres:

--Le tratre Maurever se cache dans une des maisons du village.
J'en suis sr.

Les soldats avaient enfonc les portes. Quand on enfonce la porte
du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe. Les bonnes gens
avaient tap de leur mieux. Il y avait eu la bataille.

Puis l'incendie.

Car c'tait bien le village de Saint-Jean que Reine et les Le
Priol avaient vu flamber en entrant dans la grve, de l'autre ct
d'Ardevon.

Hommes, femmes, enfants, ils taient l une quarantaine derrire
les dbris de la forteresse anglaise.

Comme ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs traces et
qu'on les relancerait, toute la nuit avait t employe au
travail. Des pierres amonceles bouchaient dj les brches, et
une nouvelle enceinte s'levait du ct de l'intrieur.

On se prparait  un sige.

Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela. Il tait dans
sa tour; Reine, assise  ses pieds, mettait sa belle tte blonde
sur ses genoux. Maurever tait plus heureux qu'un roi.

--Reine, dit-il en caressant les doux cheveux de la jeune fille,
j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton panier a pass sous
mes yeux emport par le courant, mon coeur est devenu froid et
comme mort. Oh! que je t'aime, ma fille chrie! Pour les travaux
de ma longue vie, je ne demande  Dieu qu'une rcompense, ton
bonheur!

Reine couvrait ses mains de baisers.

--Toi, reprenait Maurever avec mlancolie, tu m'aimes bien aussi,
je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins d'esprances ne
ressemble point  l'amour triste des vieillards.  mesure qu'on
vieillit, Reine, la tendresse se concentre et se resserre, parce
que les objets aims deviennent plus rares. Ainsi, moi, j'ai perdu
ma femme qui tait une sainte, j'ai perdu tes frres qui taient
de nobles coeurs. Il ne me reste que toi. Toi, au contraire, tu
prendras un mari et tu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les
adoreras. Que restera-t-il pour ton pauvre vieux pre?

--Ce qui restait  votre mre tant aime quand vous ftes poux et
que vous devntes pre. Une larme tomba sur la barbe blanche du
chevalier.

--Ma mre! murmura-t-il; Dieu m'est tmoin que je l'aimais. Oh!
Reine! pourtant ma mre est morte seule au manoir du Roz, pendant
que j'tais en guerre. Promets-moi que tu seras l pour me fermer
les yeux!

Reine ne rpondit que par des baisers plus tendres. 'avait t
une scne touchante, lorsque le vieux proscrit, aprs trois jours
entiers d'attente, avait revu enfin sa fille, escorte par ses
fidles vassaux.

Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre pour remercier
Dieu.

Puis, il l'avait serre contre sa poitrine dj creuse par la
faim.

Puis encore, il avait mang avidement, au milieu des Le Priol, qui
avaient des larmes plein les yeux  l'ide de ce qu'avait souffert
leur pauvre seigneur.

Reine le servait, lui prsentant le pain et la coupe pleine.

On les avait laisss seuls aprs le repas.

Il y avait dj longtemps qu'ils s'entretenaient ainsi.

Un silence se fit. Le chevalier contemplait sa fille. Un sourire
vint  sa lvre austre.

--Je suis jaloux de lui! murmura-t-il.

--Lui qui vous aime tant, mon pre!

--Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi, pour lui donner ainsi mon
cher trsor! s'cria le proscrit qui enleva Reine dans ses bras et
la posa sur ses genoux comme un enfant. C'est un bon soldat, c'est
un coeur gnreux; je veux bien qu'il soit mon fils. Mais je te le
dis, ma Reine bien-aime, la vieillesse est un long supplice. Nous
n'acqurons plus jamais, et toujours nous perdons jusqu'au seuil
de la tombe. Voici un homme fort, jeune, heureux, souriant aux
promesses que l'avenir prodigue. Le monde est  lui! que fait-il?
Il vient demander au vieillard dpossd une part de son bien
suprme. Le riche a besoin de l'obole du pauvre: ainsi est la vie!

Il baissa la tte, et ses cheveux blancs inondrent son front.
Reine tait devenue triste  l'couter.

--Tu l'aimes donc bien! demanda-t-il brusquement. Reine se
redressa.

--Oui, mon pre, dit-elle d'une voix grave et lente.

--Et lui?

--Mon pre, il m'aime assez pour renoncer  moi si je lui dis:
Monsieur Hue de Maurever a besoin de sa fille et la veut garder.

Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'touffait en un baiser
passionn.

--Folle! folle! disait-il. Oh! le cher coeur! Oh! la bonne fille
qui aime bien son pre! coutes-tu les paroles d'un fivreux! Je
rve, tu vois bien, je rve! Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton
bonheur, c'est le sourire  ta lvre rose. coute, la vieillesse
n'est si malheureuse que par son gosme ombrageux. Nous ne
gagnons rien, disais-je. Ingrat et insens! Ce fils, Aubry, qui va
venir remplacer mes fils dcds, n'est-ce rien? Et ces beaux
anges blonds qui ressembleront  leur mre, les enfants de ma
Reine, mes petits-enfants, mes jolis amours!

Reine cacha dans son sein son front rougissant. Il lui prit la
tte  pleines mains et la baisa.

--Dieu est bon, dit-il en extase; ce sont de beaux jours qui me
restent!

 ce moment, les planches qui fermaient la tour tombrent en
dedans.

--Le chevalier Mloir avec un moine! cria Julien Le Priol,
essouffl.

--Le chevalier Mloir! rpta Maurever, qui s'lana vers la
meurtrire.

On se souvient qu'Aubry avait endoss l'armure de l'ancien
porte-bannire de Bretagne.

--Noir et argent, murmura le vieux seigneur aprs avoir regard;
ce sont bien ses couleurs! Julien posa un carreau sur son
arbalte.

--Je ne manque gure mon coup, messire, dit-il en paulant son
arme, et j'attends vos ordres.




XXIV. Dits et gestes de frre Bruno.

Heureusement Reine avait de bons yeux. Elle abattit vivement, de
sa blanche main, l'arbalte de Julien Le Priol qui cherchait dj
son point de mire.

--Ce n'est pas le chevalier Mloir, dit-elle.

--Et qui est-ce donc, notre demoiselle?

--C'est Aubry de Kergariou.

--Dj! murmura Maurever. Julien sourit, dbanda son arbalte et
sortit.

--Si j'tais seulement gentilhomme, pensait-il en regagnant l'abri
de sa famille, je voudrais qu'elle ne reconnt personne d'aussi
loin que cela!

Il soupira un petit peu.

Et ce fut tout, car Julien tait un vaillant gars dont la pense
pouvait se montrer tout entire.

L'instant d'aprs, Aubry entrait dans la tour.

Maurever lui tendit les bras et l'appela son fils.

Reine lui donna sa main.

Il fallut savoir l'histoire de ce dguisement. Aubry s'assit entre
sa fiance et son pre. Cet instant-l compensait toutes les
heures cruelles passes dans la cage de pierre.

--Mes fils, disait cependant Bruno aux migrs du village de
Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brler, du haut de la
plate-forme, ici prs, au monastre. Moi qui ai t soldat avant
d'tre moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je
boirai  votre sant, bien volontiers, mes fils, car, tout le long
du chemin, messire Aubry m'a forc de lui conter des histoires.

Jeannin lui emplit une cuelle.

--Toi, reprit Bruno en caressant la joue du petit coquetier, tu
ressembles comme deux gouttes d'eau au saint Jean-Baptiste de
l'glise de Tintniac, mon pays natal, et je vais te conter une
histoire qui te fera grand plaisir.

--Si vous avez t soldat comme vous le dites, repartit Jeannin,
mieux vaudrait nous aider dans nos travaux.

--Bien parl, mon neveu! s'cria Bruno, comme disait Malestroit,
mon capitaine, qui eut le bras coup par un boulet de pierre au
bas de Bcherel, en l'an trente et un. Quant  vous aider, ce sera
de bon coeur; je suis ici pour cela, ne pouvant rentrer au
monastre sans une immunit du prieur claustral. Voyons votre
besogne.

Il rejeta son froc en arrire et retroussa ses manches, en homme
de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Mathurin et les Joson
lui montrrent le commencement d'enceinte. Frre Bruno approuva le
trac et se mit immdiatement  l'oeuvre.

Dans la courtine, taient Simon Le Priol, sa femme, Simonnette,
toutes les Gothon et autres Catiche; Scholastique prparait le
repas commun. On tait triste en cet endroit-l. Simonnette avait
la larme  l'oeil, parce que le petit Jeannin, tant devenu un
homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait
voulu.

Les choses taient bien changes, rien que depuis l'avant-veille,
jour de la Saint-Jean. Ce soir-l, souvenez-vous-en, le petit
Jeannin avait ses pieds nus dans les cendres si humblement! Et,
pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire.

Mais il avait t pendu depuis lors, et cela forme un jeune homme.

Son importance grandissait  vue d'oeil, les Gothon le
regardaient; les Mathurin le jalousaient. On prtendait que deux
Suzon, dont nous n'avons point parl encore  cause de l'abondance
des matires, l'avaient effrontment demand en mariage.

C'tait un personnage.

--Peau-de-Mouton, mon joli blondin, lui dit frre Bruno, je me
fais matre-maon, et je te prends pour ma coterie.  ce coup
Jeannin se redressa; sa position tait dsormais officielle.

Il jeta un regard vers la courtine, o les femmes taient
rassembles, et prit le pas sur tous les Mathurin.

--Je ferai de mon mieux, frre Bruno, rpliqua-t-il avec une
orgueilleuse modestie.

--Apporte-moi cette roche, mon garonnet, reprit le moine en
montrant un pierre presque aussi grosse que Jeannin. Jeannin s'y
prit vaillamment, mais son effort n'branla pas mme la roche. Les
Mathurin se mirent  rire.

--Vous qui riez, dit le moine, mettez-vous quatre et faites ce que
le blondin n'a pu faire. Les Mathurin surent sang et eau; la
pierre ne bougea pas.

--Oh! oh! s'cria le frre Bruno; on dit que les gars du Marais
ont des mains de beurre. Voyez ce que vaut la moiti d'un moine!

Il saisit la roche et la porta, l'espace de dix pas, jusqu'
l'enceinte improvise.

Tout en la portant, il disait:

--Personne de vous n'a connu Robin de Plormel, qui crasa la
queue du diable? Je vous rciterai sa lgende au souper. 
prsent, travaillons, mes mignons, car nous aurons du nouveau
cette nuit.

Les Mathurin le contemplaient avec admiration. Frre Bruno leur
assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de
Vannes:

_La beaut, de quoi sert-elle_

_Ligrement belle hirondelle,_

_Ligrement?_

_El' sert  porter en terre,_

_Ligrement, blanche bergre._

_Ligrement!_

Il chantait cela, le frre Bruno, d'une belle voix de vpres, sur
un de ces airs tristes et bizarrement rythms que l'on ne trouve
qu'en Bretagne.

C'tait de la gaiet, mais de la gaiet bretonne, qui donne aux
noces mme une bonne couleur d'enterrement.

Les gars se prirent  travailler en mesure comme les matelots au
cabestan.

La besogne allait, le moine chantait:

_As-tu la chanson nouvelle,_

_Ligrement, belle hirondelle,_

_Ligrement? La chanson du cimetire,_

_Ligrement, blanche bergre,_

_Ligrement!_

La fable d'Orphe se renouvelait. Les pierres dansaient au son de
cette musique. Les gars se dmenaient.

--Hol! les filles! cria le frre Bruno, je ne peux pas tout
faire, moi! Venez donc chanter pendant que nous peinons.

Les filles qui s'ennuyaient toutes seules ne demandaient pas
mieux. Le troisime couplet, un peu plus lugubre que les deux
premiers, s'entonna en choeur, bien joyeusement. Le quatrime, ou
_bire_ rime avec _bergre,_ fut chant en sautant. Au cinquime,
on ne se sentait plus d'allgresse.

Au sixime, les Gothon, les Catiche, la Scholastique, les Suzon,
Simon Le Priol et sa grave mnagre elle-mme remuaient la terre
en gavottant comme des bienheureux.

L'enceinte s'levait. Quand le vieux Maurever, Aubry et Reine
sortirent de la tour, ils taient dans une vritable forteresse.
Le frre Bruno s'approcha respectueusement de monsieur Hue.

--Que Dieu vous bnisse, mon bon seigneur, dit-il, et la jolie
demoiselle, et mme messire Aubry, mon ami, qui m'a plant l en
pleine grve, quoique je prisse la peine de lui raconter une
histoire ou deux pour abrger le chemin. Je viens ici drouiller
mes pauvres bras, qui s'engourdissaient l-haut.

--Mais si le prieur s'aperoit de votre fuite, rpliqua monsieur
Hue, il enverra ses hommes d'armes aprs vous.

--Quel prieur? Il faut distinguer: le prieur claustral, je ne dis
pas; mais il ne s'occupe pas du dehors. Quant au prieur des
moines, il a port l'armure comme moi, et la main lui dmange trop
souvent pour qu'il ne comprenne point mon cas. D'ailleurs, je n'ai
point prononc de voeu, mon bon seigneur, et  mon retour je
n'aurai que la discipline simple, qui est donne par frre
Eustache, mon compre.

Le vieux Maurever frona le sourcil.

--Je n'aime pas qu'on plaisante, mme innocemment, des choses de
la religion, mon frre, dit-il avec svrit.

--Bon! s'cria Bruno dsespr, voil qu'on va me renvoyer avant
la bagarre! J'aurai la discipline tout de mme et je ne me serai
point battu! Mon bon seigneur, ayez piti de moi!

--Pre, murmura la douce voix de Reine, il a aid Aubry  se
sauver.

--Et j'ai donn trois tours de cl sur ce coquin de Mloir, ajouta
Bruno; saint patron, monseigneur, si vous aviez vu sa figure!

--C'est un excellent homme, dit Aubry,  son tour; sans lui, les
jours de ma captivit auraient t bien durs.

--Oui, oui, s'cria Bruno; je lui ai cont de fires histoires au
jeune seigneur...

--Et tenez, interrompit-il en prenant sans faon monsieur Hue par
la manche, ce frre Eustache, dont je vous parlais, a eu, avant
d'entrer en religion, vers l'an trente-trois, au mois d'avril, une
bien gaillarde aventure dans la ville de Guichen, entre Rennes et
Redon.

Il venait de vendre des poules au march de Guer, car il tenait
une mtairie pour la douairire de La Bourdonnaye, l-bas, sous
Pont-Ran. Il tait  cheval, jambe de ci, jambe de l, sur son
bt et il allait chantant:

_Dansons la litra,_

_Litra litanrire,_

_Dansons la litra,_

_Litra lilanla!_

Vous savez, la _litra_ se danse  reculons, en se tapant les
talons devant derrire. Et j'ai connu au bourg de Bains un
tailleur de cercles en chtaignier pour les fts, poinons et
barriques, qu'on venait voir danser la _litra_ de dix lieues  la
ronde. Il tait borgne d'un oeil et se nommait Pelo Halluin. Sa
soeur Matheline piquait la toile  voile  la Roche-Bernard et fut
marie  Juillon le Guennec, qu'on appelait le Bancal,  cause de
ses jambes qu'il avait de travers.

Ce Pelo Halluin... mais c'est de frre Eustache que je veux vous
entretenir, mon bon seigneur.

--Que vous disais-je? murmura Aubry  l'oreille de monsieur Hue.

Le vieillard se prit  sourire. Il parat qu'Aubry lui avait dj
parl du digne frre Bruno et de ses histoires.

--Donc, reprit ce dernier, frre Eustache tait alors un jeune
gars, veill comme un ver luisant...

--Assez! frre Bruno, interrompit monsieur Hue.

Le pauvre moine s'arrta court.

--Aurai-je offens mon bon seigneur? balbutia-t-il.

--Assez! vous dis-je, je vous permets de rester ici avec nous.

Bruno frappa ses mains l'une contre l'autre et poussa un long cri
de joie.

--Mais  une condition, ajouta Maurever.

--Laquelle, monseigneur, laquelle?

--C'est que, pendant votre sjour, vous ne raconterez pas une
seule histoire.

--Ah! s'cria le moine en riant de tout son coeur; voil, par
exemple, qui n'est pas difficile! Croyez-vous que je sois un
bavard, Seigneur Dieu! Cela me rappelle une aventure qui m'arriva
en l'an quarante-quatre dans une auberge de la Guerche. Nous
tions trois: mon cousin Jean, Michel Legris et moi. Je dis 
Michel Legris: Michel, mon fils, as-tu ou conter l'aventure du
gruyer-jur de Lamballe qui...

Il fut interrompu par un clat de rire que poussa en choeur toute
l'assistance. Pourquoi riait-on? Frre Bruno ne le devina point.

--Si vous aviez attendu un petit peu, dit-il, c'est mon histoire
qui vous aurait fait rire!

Le chevalier Mloir, enferm dans la prison d'Aubry, supporta
d'abord assez gaiement son infortune. Il tait philosophe. Le
pis-aller, c'tait quelques heures passes dans ce fcheux tat.

Mais les heures se succdaient et la philosophie du chevalier
Mloir s'usait. Il tait environ dix heures du matin quand Aubry
lui avait emprunt de force son costume. Midi sonna au beffroi du
monastre. Puis une heure, puis deux heures, puis trois.

Sarpebleu! le chevalier Mloir perdait patience.

S'il n'avait pas eu ce diable de billon, il aurait appel; mais
son billon tait trs bien attach.

Ses jambes seules taient libres. Il s'en servit d'abord pour
arpenter son cachot troit  grands pas, puis pour lancer des
coups furieux dans le chne de la porte.

Mais c'est bien le moins que les prisonniers aient le droit de
passer leur mauvaise humeur sur les portes ou les murs de leurs
cabanons.

Des coups de pieds du chevalier Mloir personne ne s'inquitait.

Vers quatre heures de l'aprs-midi, une clef tourna pourtant dans
la serrure.

--Eh bien! Bruno! dit une voix sur le seuil, est-ce toi qui fais
tout ce tapage? Pourquoi tes clefs sont-elles au dehors?... Mais
Bruno n'est pas l... o est-il?

Le malheureux Mloir n'avait garde de rpondre. Il se mit
au-devant du nouveau venu qui tait frre Eustache, et qui pensa:

--Bruno a li les mains du prisonnier avec une corde et lui a mis
un billon sur la bouche... c'est peut-tre parce qu'il est
enrag.

Mloir poussait des sons inarticuls sous son billon.

--Bien sr qu'il est enrag! reprit Eustache; je voudrais bien
savoir ce qu'il a fait du pauvre Bruno!

Eustache tait partag entre l'envie de faire retraite et le dsir
de savoir.

La curiosit finit par l'emporter.

Il s'approcha de Mloir et lui dit:

--Ne me mordez pas, l'homme, ou je vous assomme avec mon trousseau
de clefs.

Cette prcaution oratoire une fois prise, il dtacha le billon du
chevalier.

--Votre Bruno, s'cria aussitt Mloir, qui cumait de rage, votre
Bruno est un coquin; vous aussi et tous ceux qui habitent ce
monastre maudit. Jour de Dieu! nous verrons si monseigneur
Franois de Bretagne ne tirera point vengeance de cette indignit!

--Messire, dit Eustache tonn, n'est-ce point monseigneur
Franois de Bretagne qui vous fait dtenir en cette prison?

Mloir le poussa violemment au lieu de rpondre, monta les
escaliers quatre  quatre, et fora l'entre du rfectoire o le
procureur de l'abb dnait au milieu de ses moines.

Mloir montra ses mains lies, et demanda raison au nom du duc de
Bretagne. Guillaume Robert le regarda en face.

--Je vous ai dj vu dans le choeur de la basilique, messire,
dit-il froidement, le jour o le fratricide fut confondu devant
Dieu et devant les hommes.

--Le fratricide! rpta Mloir qui recula stupfait; est-ce de
monseigneur Franois que vous parlez ainsi? Guillaume Robert ne
rpondit point.

--Dliez les mains de cet homme, dit-il; si le village qu'il a
incendi hier tait de Normandie au lieu d'tre de Bretagne, je
fais serment qu'il ne sortirait pas vivant du monastre de
Saint-Michel!

--Un village incendi! balbutia Mloir.

--Va-t'en! lui dit encore le procureur; ton duc a le pied droit
dans la tombe. Je prie Dieu qu'il lui inspire des sentiments de
pnitence.

--Il faut, en effet, que monseigneur Franois de Bretagne soit aux
trois quarts mort et un peu plus, pour que ce moine parle de lui
en ces termes, pensa Mloir; j'ai gt ma partie, le diable soit
de moi!

En arrivant dans la cour, il trouva ses hommes d'armes qui
l'attendaient.

Comme il allait passer la porte, son regard tomba sur deux ou
trois douzaines de pauvres hres qui recevaient des aumnes de
vivres sous la tour.

Parmi eux, il reconnut matre Gueffs, lequel faisait bois de
toutes flches et empochait bravement le pain de Dieu.

--Viens avec moi, lui dit Mloir. Vincent Gueffs s'inclina et
obit. Mloir lui fit donner un cheval. On prit au galop la route
du manoir de Saint-Jean. Pendant la route, Gueffs dit bien des
fois  Mloir:

--Mon cher seigneur m'a ordonn de le suivre, pourquoi? Mloir ne
rpondait pas et restait enfonc dans sa sombre rverie.

Arriv en terre ferme, il se tourna brusquement vers Gueffs:

--C'est toi qui a mis le feu au village, dit-il.

--Non, messire, ce sont vos braves soldats.

--Ce doit tre toi! tu ne seras pas puni, si tu me dis o est
Maurever.

--Je dirais  mon cher seigneur o est Maurever, rpondit Gueffs
avec assurance,  condition qu'on me donnera: 1 cent cus d'or;
2 la tte de ce petit malheureux, Jeannin le coquetier; 3 la
fille de Simon Le Priol, Simonnette, dont je prtends me venger
quand elle sera ma femme.




XXV. Gueffs s'en va en guerre.

Mloir arrta son cheval et regarda Vincent Gueffs. Celui-ci ne
baissa point les yeux. Mloir tait ple; des gouttes de sueurs
perlaient  ses tempes.

--C'est comme si je vendais mon me  Satan, murmura-t-il; mais
peu importe! Tu auras les cent cus d'or, la tte du petit Jeannin
et la jolie Simonnette.

--Quels sont mes gages?

--Ma foi de chevalier que je te donne.

Vincent Gueffs aurait peut-tre prfr autre chose, mais il
n'osa pas le dire.

--La foi d'un illustre chevalier tel que vous, rpliqua-t-il, vaut
toutes les garanties du monde.

Il toucha son cheval pour se mettre sur la mme ligne que Mloir
et reprit:

--Le tratre Maurever a maintenant de la compagnie. Les gens du
village ont t le rejoindre, aprs que vos soldats... car ce sont
bien vos soldats qui ont mis le feu, messire! Moi, j'ai fait tout
ce que j'ai pu pour les en empcher...

--Je m'en fie  toi, matre Vincent!

--Je suis un homme de paix, messire, et cette catastrophe m'a
gravement saign le coeur. Nous trouverons donc, disais-je, auprs
du tratre Maurever, les manants du village de Saint-Jean, plus sa
fille Reine, qui se moqua si bien de vous l'autre nuit, en coupant
les cordons de votre escarcelle...

--C'tait Reine! s'cria Mloir.

--Elle aurait pu vous donner de votre propre dague dans la gorge,
messire, et les rieurs seraient rests de son ct. Je continue:
nous trouverons probablement aussi cette bouture de chevalier,
messire Aubry de Kergariou.

--Celui-l, que Dieu le confonde!

--_Amen!_ mon cher seigneur! En consquence, ce n'est plus une
meute qu'il nous faut, mais une arme.

--Une arme! dit Mloir en haussant les paules, une arme pour
rduire deux douzaines de patauds et quelques femmes. Sont-ils
donc dans une forteresse?

--Oui, messire, rpondit Gueffs.

--Ils ne sont pas au couvent du mont Saint-Michel, je pense!
s'cria Mloir. Gueffs secoua la tte en ricanant.

--Ma foi, rpondit-il, s'ils n'y sont pas, c'est qu'ils n'y
veulent point tre; car votre duc Franois est terriblement en
baisse parmi les bons moines. Mais, enfin, ils n'y sont pas.
Seulement, des murs du couvent qui dominent la ville, on les voit
assez bien...

--Ils sont  Tombelne!

--Vous l'avez dit, messire. On les voit assez bien remuer leurs
roches et clore leur enceinte. Il y a de bons bras parmi eux, mon
cher seigneur, et de bonnes ttes, car leur petit fort prend
tournure.

--Hommes d'armes! cria Mloir: au galop!

Les lourds chevaux frapprent le sable en mesure. On passait
devant le bourg de Saint-Georges.

Gueffs, quoique un peu maquignon, n'tait pas un cuyer de
premire force.

Il se prit  la crinire de sa monture et galopa ainsi aux cts
de Mloir.

Plusieurs fois il voulut poursuivre la conversation, mais le
mouvement de son cheval et le vent de la grve lui coupaient la
parole.

Quand la cavalcade traversa le lieu o le pauvre village de
Saint-Jean levait nagure ses huit ou dix chaumines, Mloir
dtourna la tte.

Vincent Gueffs pensait:

--Toutes ces bonnes gens se moquaient de moi. On riait quand je
passais. Les enfants disaient: voici venir la mchoire du
Normand... la mchoire avait des dents, elle a mordu, voil tout.

Et il regardait les places noires qui marquaient l'incendie.
C'tait un coquin sans faiblesse, n'ayant pas plus de nerfs que de
coeur. Plac comme il faut, au temps qui court, il et t loin,
ce matre Vincent Gueffs! La troupe de Mloir tait campe
maintenant dans la cour du manoir de Saint-Jean. Les hommes
d'armes occupaient la salle o nous avons assist  ce triomphant
souper de la premire nuit. Les choses avaient beaucoup chang
depuis lors,  ce qu'il parat, bien qu'on ne ft spar de ce
fcheux souper que par quarante-huit heures  peine.

Dans la cour, les soudards et archers vous avaient une contenance
mlancolique. Bellissan, le veneur, lui-mme grondait, sans motif
aucun, ses grands lvriers de Rieux.

Il tait pourtant arriv dans la journe sept ou huit lances de
Saint-Brieuc avec leur suite.

--Hol, qu'on se prpare  partir! cria Mloir en entrant dans la
cour.

D'ordinaire, ce commandement trouvait tous les soldats alertes et
joyeux. Ce soir, ils s'branlrent lentement et comme 
contrecoeur.

tait-ce conscience de leur mfait de la nuit prcdente? On
n'oserait point l'affirmer. En tout temps, le soldat se pardonna
bien des choses  lui-mme, mais ces hommes d'armes qui venaient
d'arriver apportaient des nouvelles.

La main de Dieu tait sur le duc Franois de Bretagne.

Tout le monde l'abandonnait  la fois.

Et tout le monde attendait avec une svre impatience le moment
fatal, fix par la citation de monsieur Gilles.

Personne, d'ailleurs, ne doutait que Franois ne dt aller, avant
quarante jours couls, devant le terrible tribunal o l'appelait
son frre.

Car, l'histoire, si variable en ses autres enseignements, ne s'est
jamais dmentie sur ce fait: les princes  qui la Pense
religieuse a dclar la guerre sont perdus:

Soit qu'une excommunication tombe sur leur tte rebelle des
hauteurs du Vatican, soit que la conscience populaire se mette aux
lieu et place des foudres de l'glise.

Ici, c'tait la voix du spulcre qui s'tait leve, et la voix
des morts, comme la voix du pape ou la voix du peuple, est la voix
de Dieu.

Au moment o le chevalier Mloir passait le seuil de la salle o
taient rassembls ses hommes d'armes, une discussion trs vive et
trs chauffe cessa brusquement.

Mloir n'en put entendre que quelques mots; mais ce qui suivit fut
une explication parfaitement suffisante.

Kravel et Fontebrault se levrent en mme temps  son approche.

--Messire, lui dit Kravel; je m'en vais retourner  mon manoir du
Huelduc, devers Hennebon, sauf votre bon vouloir.

--Et pourquoi cela? demanda le chevalier en fronant le sourcil.

--Parce que mes moissons se font mres, rpondit le brave homme
d'armes avec embarras.

--Du diable si tu te soucies de tes moissons, toi, Kravel! Mais
va-t'en o tu voudras, tu es libre.

--En vous remerciant, messire. Kravel tourna les talons-- Et toi,
Fontebrault, dit Mloir, est-ce que tu aurais aussi fantaisie
d'aller voir mrir tes seigles?

--J'ai reu avis, rpliqua gravement Fontebrault, que madame ma
femme est en voie de dlivrance.

--Sarpebleu! s'cria Mloir; c'est affaire du mdecin-chirurgien,
mon compagnon.

--Sauf votre bon vouloir, messire, je vais m'en retourner du ct
de Lamballe, o est ma demeure.

--Sarpebleu! sarpebleu! Fontebrault prit cong. Mloir jeta un
regard oblique sur les hommes d'armes qui restaient. Il vit
Rochemesnil qui se levait.

--Toi, tu n'as ni moissons ni femme, Rochemesnil! s'cria-t-il; je
te prviens qu'il y a bataille cette nuit. Si tu veux t'en aller
aprs cela, honte  toi!

--S'il y a bataille, je reste, repartit Rochemesnil; mais aprs la
bataille, je m'en vais.

--O a?

--Devers Gurande, o feu monsieur mon cousin Foulcher m'a laiss
des salines sous son beau chteau de Carheil.

Mloir se laissa choir sur l'unique fauteuil qui ft dans la
salle.

--Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu! grommela-t-il par trois fois.
Et c'tait preuve d'embarras majeur.

--En sommes-nous donc l dj? reprit-il; je croyais que nous
avions encore, au moins, une vingtaine de jours devant nous.

Comme on le voit, entre lui et les autres, ce n'tait qu'une
question de semaines. Il demeura un instant pensif; puis il se
redressa tout  coup.

--Allons! Rochemesnil, dit-il, va-t'en voir les salines que t'a
laisses feu monsieur ton cousin Foulcher de Carheil et que le
diable t'emporte!

Rochemesnil ne se le fit pas rpter.

Mloir regarda ceux qui restaient.

--Voil les brebis parties, s'cria-t-il. Il ne reste plus cans
que les loups. Sarpebleu! mes fils, une dernire danse et qu'elle
soit bonne! Aprs, s'il le faut, nous aurons toute une quinzaine
pour faire notre paix avec le futur duc, que saint Sauveur
protge! ajouta-t-il en touchant la toque qui remplaait, sur sa
tte, le casque conquis par Aubry de Kergariou.

Ce bout de harangue fit un assez bon effet. Pan, Cotaudon,
Kerbehel, Corson, Hercoat et d'autres encore se levrent et
dirent:

--Nous sommes prts.

--Donc, commenons le bal! ordonna Mloir. Chacun s'arma. On ne
laissa pas un seul soldat au manoir. Bellissan fut charg
d'emmener les lvriers qu'on devait parquer sous la chapelle
Saint-Aubert au mont Saint-Michel, afin de couper la retraite aux
proscrits s'il s'avisaient de vouloir tenter la fuite  travers
les grves.

 la nuit tombante, la cavalcade sortit du manoir, suivie par les
archers et les soldats en bon ordre.

Matre Gueffs tait de la partie.

Son souhait se trouvait, du reste, accompli. C'tait une vritable
arme, une arme trois fois plus forte qu'il ne fallait, selon
toute apparence, pour rduire les pauvres gens rfugis 
Tombelne.




XXVI. Avant la bataille.

 Tombelne, on avait dn gaiement, car la gaiet se fourre
partout, mme dans une retraite de proscrits. Seulement, il y
avait l tant de bouches largement fendues en communication
directe avec d'excellents estomacs, qu'un seul repas suffit pour
engloutir la presque totalit des provisions apportes.

Les quatre Gothon dvoraient. Les Mathurin taient des gouffres.
Quant aux Joson, il n'y avait gure que les Catiche qui
mangeassent plus gloutonnement qu'eux.

Les Catiche taient nes en juin, et Mathieu Laensberg dit:

Femme ne en juin aura le teint et les cheveux rouges, sera
robuste, aimera la bonne chre, mais point le travail entre ses
repas.

Or, qui oserait prtendre que Mathieu Laensberg se soit tromp ou
ait jamais tromp?

La grande famille forme par tous les mnages de Saint-Jean runis
se prit  rflchir en regardant les dbris du festin.

Et le rsultat des rflexions de chacun fut ceci:

--Il n'y a pas de quoi faire un autre repas.

--J'ai vu le temps, dit frre Bruno, rpondant au sentiment
gnral, le temps o nous prenions de beaux mulets (le _lupus_ de
Pline) au nord de Tombelne. L'abb Gontran, un rude amateur de
poissons, les appelait des surmulets, et  cet gard, je sais une
aventure...

--Mais, se reprit-il prcipitamment, monsieur Hue m'a dfendu de
conter des histoires!

--Dites-nous plutt comment nous prendrions bien des mulets!
s'cria le petit Jeannin.

--Avec des filets, mon fils, c'est bien simple.

--Mais o prendre des filets?

--Voil, mon garonnet, ou j'en voulais venir. Nous n'avons pas de
filets, par consquent, nous ne pouvons prendre de mulets ou
surmulets, suivant l'abb Gontran, en latin _lupus._

_--_ C'est bien la peine de nous mettre l'eau  la bouche,
s'crirent trois Gothon.

Le quatrime dormait, comme font encore de nos jours beaucoup de
Gothon, tout de suite aprs la soupe.

--Ah, ah! dit le frre Bruno, on est goulu sur la cte bretonne;
je sais bien a, et l'histoire de Toinon Basselet, la mailletire,
le prouve du reste!

--Voyons l'histoire de Toinon la mailletire, crirent en choeur
les filles et les gars.

Pour la premire fois de sa vie, le frre Bruno comprit le
mystrieux plaisir de la rsistance. Pour la premire fois de sa
vie, il put entrevoir la valeur que donne  une chose ou  un
homme le se faire prier, cette qualit qui est le seul mrite de
tant d'esprits graves et de tant de chanteurs lgers!

D'ordinaire, quand il voulait conter, on lui coupait la parole.

Aujourd'hui qu'il tait muet, on le suppliait d'ouvrir la bouche.

On s'instruit  tout ge. Le frre Bruno, qui tait un homme
avis, fit peut-tre son profit de cette leon. Nos
renseignements, recueillis sur les lieux mmes, ne nous donnent,
nanmoins, aucune certitude  cet gard.

--Je vous dirai l'histoire de Toinon la mailletire  la veille
de la mi-aot, rpliqua-t-il; et quant aux mulets ou surmulets, le
nom n'y fait rien, je sais quelque chose qui les remplacerait avec
avantage.

--Quoi donc? quoi donc?

--Sauts dans le beurre frais, avec ciboule, persil, casse-pierre
et civettes  la reine, les lapins de Tombelne sont un manger de
chevalier.

--Chassons le lapin! s'cria Jeannin. Chacune des quatre Gothon
pensa au fond de son coeur:

--Je mangerais bien du lapin! Scholastique, depuis qu'elle avait
atteint l'ge de garder les oies, avait envie de manger du lapin!

Le petit Jeannin s'tait lev, fier comme Artaban, et enjambait
dj le mur d'enceinte, l'arbalte  la main.

--Attends, mon fils, attends! dit le frre Bruno; les lapins de
Tombelne sont bons, c'est vrai, mais il n'y en a plus, depuis que
les Anglais ont tenu garnison dans l'le.

--Oh! les coquins d'Anglais! gronda le choeur.

--Ils aiment le gibier comme s'ils taient des chrtiens, repartit
Bruno, le mieux est de gratter le sable pour trouver des coques,
si nous voulons souper ce soir.

--Nous autres, a ne fait pas grand'chose, dit Jeannin, qui
n'obtint point cette fois l'approbation des Gothon; mais monsieur
Hue, mademoiselle Reine et Simonnette ne doivent manquer de rien.
H! ho! les Mathurin! aux coques! aux coques!

--Eh bien! se disait le bon moine convers, je raconterai cette
histoire-l: Le petit Jeannin du village de Saint-Jean, sous la
ville de Dol, qui portait une peau de mouton comme saint
Jean-Baptiste... en l'an cinquante...

Ces dtails principaux se gravaient dans un des mille casiers de
sa redoutable mmoire. C'tait de la matire pour plus tard.

Les Mathurin, Bruno et Jeannin sortirent de l'enceinte pour aller
chercher des coques au revers de Tombelne.

Pendant cela, Aubry tait seul avec le vieux sire de Maurever dans
la tour dmantele.  deux pas de l, dans un angle saillant de
l'ancienne ligne des murailles, Jeannin avait bti  l'aide de
pierres et de planches apportes par le flot, une petite cabane o
Reine et Simonnette taient assises l'une auprs de l'autre.

Simon Le Priol, sa femme Fanchon et le reste de l'migration
s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient et faisaient leurs
prparatifs de nuit.

--Mon fils, disait le vieux Maurever  Aubry, ce me fut un grand
crve-coeur, quand je vous vis jeter votre pe aux pieds de notre
seigneur Franois. C'tait pour l'amour de Reine qui est ma fille
que vous faisiez cela, et je pensais: Me voil, moi, Hugues de
Maurever, chevalier breton, qui enlve une bonne pe  mon duc de
Bretagne!

--Monsieur mon pre, rpondit Aubry, ce que je fis ce jour-l,
tous les nobles du duch le feront demain. Maurever courba sa tte
blanche.

--Alors, puisse Dieu m'pargner le chtiment que j'ai mrit
peut-tre! murmura-t-il. Et comme Aubry le regardait, tonn, le
vieillard reprit:

--J'ai cru faire mon devoir, mais le crime de l'homme est entre
l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de notre seigneur
duc  qui appartient la vie de notre corps. J'ai mal fait, mon
fils Aubry, j'ai mal fait, j'ai mal fait!

Il se frappa la poitrine durement.

--J'aurais d rester  genoux sur la dalle du choeur,
continua-t-il, et tendre mes vieilles mains aux fers. Au lieu de
cela, tratre que je suis, j'ai pris la fuite parce que je
devinais derrire son voile de deuil le doux visage de Reine, ma
fille, et que je voulais l'embrasser encore.

--Vous! un tratre! s'cria Aubry; vous, le saint et le loyal!

--Tais-toi enfant! tais-toi! ne blasphme pas! Oui, je suis un
tratre, et Dieu m'a puni en livrant aux flammes les demeures de
mes vassaux de Saint-Jean. Dans ma solitude, n'ai-je pas entendu
comme un cho funeste? Cotivy est mort devant Cherbourg, Cotivy,
notre grand homme de guerre! Ainsi s'en vont les Bretons
vaillants, laissant leurs dpouilles dans les champs de la
Normandie. Je te le dis, Aubry, je te le dis: la Bretagne commence
son agonie dans la victoire, comme le duc Franois lui-mme. Un
vent souffle de l'est, qui sera une tempte. La France allongera
son bras de fer... et l'on dira: C'tait autrefois une noble
nation que la Bretagne...

Aubry ne comprenait pas.

Maurever poursuivait avec une exaltation croissante, les cheveux
pars et les yeux au ciel:

--Maudit soit, entre tous les jours maudits, le jour o tu
mourras,  Bretagne! Maudite soit la main qui touchera l'or de ta
couronne ducale! Maudit soit le Breton qui ne donnera pas tout son
sang avant de dire: le roi de France est mon roi!

--O est-il, ce Breton? s'cria Aubry. Maurever le regarda d'un
air sombre.

--Tu es jeune; tu verras cela! dit-il; une maldiction est sortie
de cette tombe o dort monsieur Gilles. Tu verras cela! Nantes, la
riche, et Rennes, l'illustre, et Brest, et Vannes, et le vieux
Pontivy, et Fougres, et Vitr, seront des villes franaises.

--Jamais!

--Bientt! Il mit sa tte entre ses mains et ne parla plus. Aubry
n'osait l'interroger. Au bout de quelques minutes, le vieillard
s'agenouilla devant sa croix de bois et pria. Quand il eut achev
sa prire, il se retourna vers Aubry qui demeurait immobile  la
mme place.

--Enfant, dit-il, si nous tions seuls tous les deux, je te
prendrais par la main et nous irions ensemble vers notre seigneur,
lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et peut-tre
vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le
sang, et l'esprit de rvolte s'exalterait davantage tout autour de
nos ttes tranches. Nous allons tre attaqus, sans doute: fais
suivant ta conscience; moi, je laisserai mon pe dans le
fourreau.

--Moi, je dfendrai Reine! s'cria Aubry, fallt-il mettre en
terre Mloir et tous ses hommes d'armes. Maurever croisa ses bras
sur sa poitrine.

--Nous en sommes l, dit-il, chacun pour soi!... Et qui sait si ce
n'est pas la loi de l'homme!

* * * *

 ce moment, la nuit tait tout  fait tombe.

Le ciel n'tait point clair comme la nuit prcdente. La grande
mare approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre et
les nuages au ciel.

Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques rafales. Le
firmament d'un bleu vif, sem d'toiles qui brillaient
extraordinairement, se couvrait  chaque instant de nues noires.
Les nues allaient comme d'normes vaisseaux, toutes voiles
dehors. Elles _mangeaient les toiles,_ suivant l'expression
bretonne.

 l'Orient, quand l'horizon se dcouvrait, on voyait le disque
norme et rougetre de la pleine lune qui sortait  moiti de la
mer.

Cela tait sombre, mais plein de mouvement. Quand la lumire de la
lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages, tout ce
mouvement s'accusa violemment, et le ciel prsenta l'image du
chaos rvolt.

Dans leur petite cabane improvise, Reine et Simonnette taient
seules. Simonnette s'asseyait aux pieds de Reine,  qui on avait
fait un banc d'herbes et de gomons desschs.

--Tu l'aimes donc bien, ma pauvre Simonnette? disait Reine en
souriant.

--Oh! chre demoiselle, je ne le savais pas hier. C'est quand j'ai
appris qu'on allait le pendre, que mon coeur s'est bris. Lui, il
y a longtemps, longtemps qu'il m'aime; bien souvent, je me levais
la nuit pour regarder par la croise de la ferme, et toujours je
le voyais guettant sous le grand pommier qui est de l'autre ct
du chemin. Le croiriez-vous, cela me faisait rire et je me disais:
Le drle de petit gars! le drle de petit gars! Mais hier! ah!
Seigneur mon Dieu! que j'ai pleur!

Ses yeux taient encore tout pleins de larmes. Reine l'attira
contre elle et la baisa.

--Ah! mais j'ai pleur, poursuivait Simonnette, qui riait parmi
ses larmes, j'ai pleur! que je n'y voyais plus du tout, notre
bonne demoiselle! Ce que c'est que de nous! Je n'avais pas pleur
beaucoup plus quand on nous a dit que vous tiez morte.

Elle porta la main de Reine  ses lvres en ajoutant:

--Et pourtant je donnerais mille fois ma vie pour l'amour de notre
chre matresse! vous le croyez bien, n'est-ce pas?

--Je le crois, ma bonne Simonnette.

--Mais quand on ne sait pas qu'on aime, voyez-vous, et que a
vient comme a, tout d'une fois, il parat que c'est plus fort.
Figurez-vous que c'tait justement aux branches du grand pommier
qu'ils voulaient pendre mon pauvre Jeannin. Et si vous n'tiez pas
venue...

--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'interrompant, je le disais tantt 
Jeannin, qui fait l'homme, oui-da, depuis qu'il a t pendu 
moiti; je lui disais: Si tu ne te fais pas couper en morceaux
pour notre demoiselle, toi, tu peux chercher une autre promise! Et
savez-vous ce qu'il m'a rpondu, car c'est tonnant comme il
devient faraud!

--Que t'a-t-il rpondu, ma fille?

--Il m'a rpondu: Si tu ne parlais pas comme a, toi, quand il
s'agit de notre demoiselle, tu pourrais bien chercher un autre
promis!

--En vrit?

--Vrai, comme je vous le dis. a vous change firement un jeune
gars, de lui mettre la corde au cou. Et vous pensez si a m'a fait
plaisir de le voir vous aimer autant que je vous aime,
mademoiselle Reine!

Reine tait distraite. Simonnette se tut et se prit  la regarder
d'un air malicieusement ingnu.

--Notre demoiselle, poursuivit-elle tout  coup, comme si une ide
lui ft venue, vous ne savez pas, quand il est arriv, les filles
et les gars disaient: Oh! le beau jeune seigneur! le beau jeune
seigneur!

Reine rougit lgrement.

--De qui parles-tu, ma fille? demanda-t-elle.

Nous ajoutons pour mmoire qu'elle savait parfaitement de qui
parlait Simonnette.

--Eh mais! rpondit celle-ci; de messire Aubry, donc! avec son
casque  plume et sa cotte brillante. Les gars et les filles
disaient encore: C'est le fianc de notre demoiselle... Est-ce
vrai, a?

--C'est vrai.

--Oh! tant mieux! s'cria Simonnette; je voudrais tant vous voir
heureuse! Comme il doit vous aimer, le jeune gentilhomme! et comme
ce sera beau de vous voir tous deux  la chapelle du manoir! Dieu
merci, les temps durs passeront, et la joie reviendra. Voulez-vous
m'accorder une grce, mademoiselle Reine?

--Une grce, ma pauvre enfant, rpondit Reine en secouant sa jolie
tte blonde; je ne suis gure en position d'accorder des grces.

--Aujourd'hui, non, mais demain. C'est pour demain la grce que
j'implore.

Reine ne put s'empcher de sourire, tant il y avait de caressante
confiance dans la voix de Simonnette.

--Eh bien, rpliqua-t-elle presque gaiement, nous t'octroyons la
grce que tu sollicites, ma fille.

Simonnette lui couvrit les mains de baisers. Elle tait joyeuse
autant que si ces paroles fussent tombes de la belle bouche de
madame Isabeau, duchesse de Bretagne.

--Merci, ma chre demoiselle, mille fois merci, dit-elle; la grce
que je vous demande, ce n'est pas pour moi, mais pour Jeannin, mon
ami, qui ne gagnera gure  devenir mon mari, puisque notre maison
est brle. Hlas! mon Dieu! ajouta-t-elle entre parenthse, qui
sait ce que sont devenues la Noire et la Rousse dans tous ces
malheurs-l?

--Et que puis-je faire pour ton ami Jeannin, ma pauvre Simonnette?

--Quand le noble Aubry sera chevalier, rpondit la jeune fille, il
aura besoin d'une suite. Je sais ce que vous allez me rpondre: On
dit que Jeannin est poltron comme les poules. C'est menti, allez,
ma bonne demoiselle! Si vous aviez vu Jeannin quand il allait
mourir! Il pensait  sa vieille mre et  moi; il priait le bon
Dieu bien doucement, comme s'il et rcit son oraison de tous les
soirs, mais il ne tremblait pas. Oh! il est brave, mon ami
Jeannin! et je n'oublierai jamais l'heure que j'ai passe avec
lui; c'tait moi qui pleurais; c'tait lui qui me consolait.

--Quand Aubry de Kergariou sera chevalier, dit Reine, nous ferons
un bel cuyer du petit Jeannin.

Simonnette, qui n'avait pourtant pas sa langue dans sa poche, ne
trouvait plus de paroles pour remercier, tant elle tait heureuse.

Reine se pencha et lui mit un baiser sur le front. Les boucles
lgres et cendres de ses cheveux blonds se mlrent  l'opulente
chevelure noire de la jeune vassale. C'tait un tableau gracieux
et charmant.

--coutez! dit Simonnette, qui tressaillit avec violence et se
leva. Elle s'lana sur une pierre qui tait en dehors du seuil,
et sa tte dpassa l'enceinte. Reine tait dj auprs d'elle.

Leurs joues, qui nagure brillaient de jeunesse et de fracheur,
taient pareillement ples. Tout leur corps tremblait.

Sur le sable blanc de la grve, on voyait des objets noirs qui
avanaient et semblaient ramper. La lune passa entre deux nuages.
Au pied mme de l'enceinte, une forme sombre se dressa lentement.




XXVII. Le sige.

Reine de Maurever et Simonnette taient comme ptrifies.

Au moment o Reine, qui se remit la premire, ouvrait la bouche
pour jeter un cri d'alarme, une main de fer la saisit par
derrire.

Un homme de haute taille, que l'obscurit revenue l'empchait de
reconnatre, tait debout  ses cts.

--Silence! murmura-t-il.

--Mon pre! dit Reine. Les formes noires continuaient de ramper
sur le sable.

--O est Aubry? demanda Reine, dont le souffle s'arrtait dans sa
poitrine.

--Il dort.

--Et les gens du village?

--Ils dorment. L'homme qui tait au bas de la muraille, en dehors
de l'enceinte, commenait  escalader. On l'entendait ficher sa
dague entre les pierres et monter.

--Fillette, dit le vieux Maurever  Simonnette, va veiller les
tiens, mais ne fais pas de bruit.

Simonnette se glissa le long du mur et disparut. Elle pensait:

--Mon pauvre Jeannin qui est en dehors!

--Toi, dit Maurever  Reine, va veiller Aubry dans la tour.

--Vous resterez seul, mon pre?

--Je resterai seul.

--Tirez au moins votre pe.

--J'ai jur par le nom de Dieu que je ne tirerais pas mon pe.

--Mais cet homme qui est dehors monte, monte!

--Il descendra. Va, ma fille. Reine obit. En ce moment, la tte
de l'assigeant dpassa la muraille. Il jeta un regard au-dedans
de l'enceinte. La nuit tait obscure  cause des nuages opaques et
lourds qui couvraient la lune levante. L'homme d'armes ne vit
rien. Il se tourna du ct de la grve et dit tout bas:

--Avancez! Les objets noirs qui rampaient sur le sable
acclrrent aussitt leur mouvement. Il y avait du temps dj que
monsieur Hue de Maurever voyait ces taches noires sur le sable.
Pendant qu'il faisait sa prire, Aubry, succombant  la fatigue de
trois nuits passes au travail, s'tait endormi. Le vieillard, 
genoux devant sa croix de bois, prolongeait son oraison, parce
qu'il y avait eu en lui un doute poignant et un cruel remords.

Son oeil, habitu  la vigilance, interrogeait la grve par l'une
des meurtrires perces dans sa tour. Tout en priant, il veillait.

Longtemps il ne vit que l'ombre vague, du sein de laquelle
s'lanait comme un gant debout la masse du monastre de
Saint-Michel.

Aux croises et meurtrires du couvent les lumires s'taient
teintes l'une aprs l'autre, et le vent d'ouest avait apport
comme un cho perdu le son de la cloche du couvre-feu.

Ce fut alors que, pour la premire fois, Hue de Maurever aperut
au loin, par une chappe de lune, l'approche menaante de
l'ennemi.

Car, pour un vieux soldat, il n'y avait point  s'y mprendre.

Chaque sicle a son dfaut dominant. Le ntre ne peut point,
assurment, s'accuser d'un excs de courage chevaleresque. Mais en
1450, l'esprit des preux n'tait point mort tout  fait. Tout
homme de guerre, malgr le progrs de l'art des batailles, gardait
un peu cette confiance orgueilleuse en sa vaillance isole, qui
tait le fond mme de l'ancienne chevalerie.

L'ge n'y faisait rien. Ces tmrits n'allaient point mal aux
cheveux blancs des vieillards.

Monsieur Hue de Maurever mit instinctivement la main  son pe,
mais il la repoussa aussitt  cause de son serment.

Il sortit de la tour sans songer  troubler le sommeil d'Aubry. On
avait encore dix minutes. Aubry pouvait dormir.

Monsieur Hue fit le tour de l'enceinte et jeta un coup d'oeil
satisfait sur les dfenses improvises.

--Ce moine conteur d'histoires est un prcieux soldat, pensa-t-il;
les limiers brcheront leurs dents contre ces pierres!

Il est arriv ainsi derrire Reine et Simonnette au moment o les
deux jeunes filles, paralyses par la terreur, cherchaient la
force de crier au secours.

Maintenant, depuis que Simonnette et Reine n'taient plus l, il
restait seul, coll au mur de la cabane.

L'homme d'armes enjamba le parapet de l'enceinte, puis il chercha
 s'orienter, tandis que ses compagnons montaient.

Comme il descendait le long de la cabane, Hue de Maurever lui mit
brusquement la main sur la bouche. L'homme d'armes voulut crier.
La main du vieux Hue tait un fier billon: la voix de l'homme
d'armes s'touffa dans son gosier.

De son autre main, monsieur Hue le saisit  la ceinture et le
souleva comme un paquet.

--Or a, dit-il, en se montrant sur le mur avec son fardeau, et en
s'adressant  ceux qui grimpaient  l'escalade: Pensez-vous avoir
affaire  de vieilles femmes endormies? J'ai jur Dieu que je ne
me servirais point de mon pe contre les sujets de mon seigneur
Franois de Bretagne; mais avec des coquins tels que vous, pas
n'est besoin d'pes: on vous chasse avec des ordures!

Ce disant, il lana le pauvre homme d'armes sur la tte des
assaillants qui tombrent ple-mle au pied du roc.

--Oh! le digne et brave seigneur! s'cria le frre Bruno qui
revenait avec un sac plein de coques; oh! le joyeux soldat! Voil
une histoire que je conterai longtemps!

Et faisant son travail mnmotechnique, il ajouta entre ses dents:

En l'an cinquante,  Tombelne, Hue de Maurever, qui soutient un
sige avec des ordures, contre des malandrins, lesquelles ordures
sont une partie des malandrins eux-mmes, que monsieur Hue prend 
poigne et jette  la tte les uns des autres malandrins.

L'alarme tait cependant donne. Tous les rfugis taient aux
murailles. Les assigeants tirrent quelques coups d'arquebuse et
s'enfuirent en dsordre. L'homme d'armes qui avait servi de
projectile fut emport par ses compagnons. Aubry reconnut la voix
de Mloir qui disait:

--La nuit est longue. D'ici au soleil levant, nous avons le temps
de leur rendre plus d'une fois la monnaie de leur pice.

--En vous attendant, mes bons seigneurs, cria frre Bruno, qui
tait debout sur la muraille, nous allons passer au rfectoire.

--Je connais cette voix, dit Mloir en s'arrtant. Conan!

un coup d'arquebuse  ce braillard. Un clair s'alluma, et
l'arquebuse de Conan retentit.

--Oh! le vilain, gronda Bruno en colre; il a trou mon froc tout
neuf. Dis donc, poursuivit-il  pleine voix, toi qu'on appelle
Conan, serais-tu pas du bourg de Lesneven, auprs de Landerneau?

--Juste! rpliqua Conan, qui rechargeait son arquebuse.

--Eh bien nous sommes de vieux amis, Conan; si tu reviens, je te
casserai la tte.

Second coup d'arquebuse. Frre Bruno dgringola et tomba dans
l'enceinte.

--Il a toujours bien tir, ce Conan de Lesneven! dit-il en
essuyant sa joue qui saignait; un peu plus, il me coupait
l'oreille. Allons! les filles, faites bouillir les coques. Et
vous, garons, en sentinelles!

Hue de Maurever tait rentr dans sa tour, refusant de prendre le
commandement de la petite garnison.

Ce fut Aubry qui le remplaa.

Frre Bruno s'institua commandant en second. Il choisit pour
cuyer le petit Jeannin, qui avait fourni les coques du souper et
qui prit pour arme son long bton de pcheur, termin par une
corne de boeuf.

On tablit les postes de combat. Hommes et femmes eurent de la
besogne taille en cas d'attaque. Et vraiment, il ne s'agit que de
s'y mettre. Les Gothon taient transformes en autant d'hrones,
les Catiches frmissaient d'ardeur; Scholastique parlait de faire
une sortie.

Vers une heure du matin, les assigeants reparurent: mais ils ne
venaient plus de la grve, o la mer tait maintenant. Ils
faisaient leurs approches par l'intrieur de l'le, du ct de la
nouvelle enceinte, leve  la hte par le frre Bruno.

Il y avait dans le petit fort quatre ou cinq arbaltriers, dirigs
par Julien Le Priol. Le vieux Simon combattait dans cette
escouade.

Reine, Fanchon et Simonnette taient seules dispenses de mettre
la main  l'oeuvre.

Encore, Simonnette se trouvait-elle plus souvent aux murailles que
dans la cabane, parce qu'elle voulait voir travailler le petit
Jeannin.

Le petit Jeannin tait  ct du frre Bruno, juste en face de
l'ennemi. Il avait  la main sa lance  pointe de corne et ne
baissait point les yeux, je vous assure.

Mloir, bien certain de ne pouvoir surprendre dsormais la place,
s'approchait  dcouvert. Ses archers et arquebusiers commencrent
 travailler quand ils furent  cinquante pas des murailles.

--Courbez vos ttes! dit frre Bruno; les balles et les carreaux
ne font pas de mal aux pierres.

Mais il ne fut bientt plus temps de plaisanter. Mloir et ses
hommes d'armes s'lancrent furieusement aux murailles.

C'taient de bons soldats, durs aux coups et jouant leur vie de
grand coeur. Il y eut un instant de terrible mle. Sans Aubry de
Kergariou et Bruno, qui se battaient comme de vrais diables, la
place et t emporte du premier assaut.-- Au dire de Simonnette,
qui raconta souvent, depuis, ce combat mmorable, Jeannin
contribua beaucoup aussi au salut de la citadelle.

Mais,  Muse! comment dire les exploits surprenants des quatre
Mathurin, qui se couvrirent, cette nuit, d'une gloire immortelle!

Gothon Lecerf, l'ane des Gothon, la plus rousse et celle qui
avait aux mains le plus de verrues, dshonora son sexe et le lieu
qui l'avait vu natre, ds le commencement de l'action.

Elle dserta son poste, prise qu'elle ft de frayeur, en voyant
aux rayons de la lune la figure jauntre de matre Vincent
Gueffs, qui essayait de s'introduire dans la citadelle par les
derrires.

Il n'y avait personne de ce ct. Gueffs, au contraire, tait
accompagn de quatre ou cinq soudards qu'il avait embauchs pour
cette entreprise.

Gothon Lecerf, ple et toute tremblante, vint se rfugier dans
l'asile o taient runies Reine de Maurever, Fanchon, la mnagre
et Simonnette. Simonnette et Fanchon se portrent vaillamment  la
rencontre de l'ennemi.

La chaudire o avaient bouilli les coques tait encore sur le
feu. Fanchon et sa fille la prirent chacune par une anse, et
matre Vincent Gueffs fut chaud de la bonne faon.

Cet homme adroit et rempli d'astuce reut le contenu de la
chaudire sur le crne au moment o il s'applaudissait du succs
de sa ruse. Il s'enfuit en hurlant et ne revint pas.

Simonnette et Fanchon reprirent leurs places dans la cabane avec
la fiert lgitime que donne une action d'clat.

Mais les Mathurin,  Muse! les quatre Mathurin! n'oublions pas ces
intrpides Mathurin, non plus que les deux Joson, Pelo, les
Catiche, Scholastique et le reste des Gothon; car aucune autre
Gothon n'imita le fatal exemple de Gothon Lecerf dont nous ne
prononcerons plus jamais le nom souill par la honte.

Frre Bruno s'tait fait une jolie massue avec la tte du mt d'un
bateau pcheur qu'il avait trouve sur la grve. Chaque fois que
son esparre touchait un homme d'armes ou un archer, l'archer ou
l'homme d'armes tombait.

Quand l'assaut se ralentissait et que les assigeants se tenaient
au bas des murailles, frre Bruno dposait sa massue et prenait
des quartiers de roc qu'il lanait avec une vigueur homrique.

Il y avait dj pas mal de soudards hors de combat. Aucun
Mathurin, au contraire, n'avait subi le moindre accroc, et le
petit Jeannin, qui manoeuvrait sa lance  dcouvert, n'avait pas
reu une gratignure.

--Hol! Pan! Kerbehel! Hercoat! Cotaudon! Corson et les autres!
criait incessamment Mloir:  la rescousse!  la rescousse!

--Hol! Corson, Cotaudon, Hercoat, Kerbehel, Pan et les autres!
rpondait le bon frre Bruno, venez faire connaissance avec
Josphine!

 l'exemple de tous les paladins fameux, il avait baptis son
arme.

Josphine, c'tait sa jolie massue.

Il la maniait avec une aisance inconcevable. Tte nue, les manches
retrousses, le sourire  la bouche, il rassemblait des matriaux
pour une foule d'histoires, dates de l'an cinquante.

Il frappait, il parlait. Jamais vous ne vtes d'homme si
sincrement occup.

--Bien touch, Peau-de-Mouton, mon petit, disait-il  Jeannin;
nous ferons quelque chose de toi, c'est moi qui te le dis! H!
Mathurin, le gros Mathurin! attention  ta gauche! Voici un
routier qui grimpe comme il faut... Ma parole! Mathurin lui a
donn son compte.  toi, Mathurin, l'autre Mathurin,
Mathurin-le-Roux! On s'y perd dans ces Mathurin! Saint Michel
Archange! ce sont des figues sches qu'ils lancent avec leurs
arbaltes. Voici un carreau qui s'est aplati sur Josphine, et
Josphine n'a seulement pas dit: Seigneur Dieu! H! ho! Conan de
Lesneven! Te souviens-tu de Jacqueline Trfeu, qui nous fit une
omelette aux rognons de faon en l'an vingt-deux, l'avant-veille de
la Chandeleur?

Conan, qui montait  l'assaut, lui porta un grand coup de sa
courte pe; frre Bruno para, saisit Conan par les cheveux et
l'attira tout prs de lui.

--Hlas! Saint Jsus! dit-il, comme te voil vilain et chang, mon
pauvre Conan, toi qui tais si gaillard en ce temps!

--Ne me tue pas, Bruno! murmura Conan.

--Te tuer, mon fils chri! non, du tout point. J'ai le coeur trop
tendre! Et quant  l'omelette de Jacqueline Trfeu, il n'y
manquait que le beurre!

Il avait dpos Josphine, sa jolie massue, et tenait le
malheureux Conan par les deux aisselles.

--Tiens! tiens! s'cria-t-il; voici Kervoz, et voici Merry... tous
nos chers camarades!  toi, Merry, mon compre! Il lui donna un
_coup de Conan:_ Merry tomba au pied du mur, assomm aux trois
quarts. Conan criait lamentablement.

-- toi, Kervoz! reprit frre Bruno en lui assnant un autre _coup
de Conan,_ qu'il employait au lieu et place de Josphine; oh! les
vrais gaillards! Et comme on est bien aise de se retrouver
ensemble aprs si longtemps! car il y a longtemps que nous ne nous
sommes vus, mes compres!

Il dposa Conan, qui chancela comme un homme ivre.

--Ma foi de Dieu! s'cria-t-il, employant le juron favori des
Bas-Bretons, tu chancelais tout comme cela chez Jacqueline Trfeu,
mon pauvre Conan! Mais c'tait le vin que tu lui avais vol.
Jacqueline est morte de la fivre tierce en l'an trente-cinq et sa
fille est la mnagre du cornet  bouquin de Saint-Pol-de-Lon.
Bien des choses  nos amis: je te donne cong en souvenir de nos
honntes ripailles du temps jadis.

Il le fit tourner comme une toupie et le lana dehors. Les gens de
Mloir disaient:

--C'est le diable dguis en moine!

--Es-tu malade, Conan? demanda frre Bruno. Pour rponse, il reut
une arquebusade dans le bras gauche. Son bras tomba le long de son
flanc.

--Bien reparti, mon compagnon, s'cria-t-il, mais ce sera ta
dernire rplique!

Il avait saisi de la main droite un quartier de roc qui traversa
la nuit en sifflant et alla craser la tte de l'archer dans son
casque.

--C'est le diable! c'est le diable! rptrent les soudards
pouvants.

--En l'an vingt-neuf, dit Bruno, je fus frapp d'un coup d'estoc
par un grand coquin d'Anglais qui avait les yeux de travers.
Chacun sait bien que si on rpand le sang de ceux qui louchent, on
devient borgne. Souviens-toi de a, petit Jeannin... et pique de
ta lance ce taupin qui monte  droite. Bien travaill, mon
enfanon! Je voulais tuer l'Anglais, mais non pas devenir borgne.
Gare  toi, Mathurin, le troisime Mathurin!... O en tais-je?
Ah! je ne voulais pas devenir borgne. Comment faire? Et
qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin?

Petit Jeannin tait aux prises avec l'homme d'armes Kerbehel, qui
le tenait dj  bras-le-corps.

Bruno dchargea un coup de Josphine sur la tte de Kerbehel, qui
tomba foudroy, puis il reprit:

--Qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin?

--Jarnigod! s'cria Jeannin, croyez-vous que j'aie besoin de vous
pour faire mes affaires! Ce taupin tait  moi!

--Je t'en donnerai un autre, mon fils... Moi, je connaissais un
puits  un quart de lieue de l. Je pris mon Anglais par le cou et
j'allai le noyer. Il tait lourd... mais j'ai gard mes deux yeux.

--Gare! gare! Mathurin! le quatrime Mathurin! interrompit-il
prcipitamment; oh! le fainant! il s'est laiss assommer.

Il s'lana vers l'angle de l'enceinte o l'un des paysans venait
en effet d'tre tu. Sept ou huit hommes d'armes et soldats
avaient dj franchi le mur.




XXVIII. O Jeannin a une ide.

Pour le coup, la mle devint terrible. La place tait force.
Frre Bruno garda le silence pendant dix bonnes minutes.

Mais Josphine, sa jolie massue, parla pour lui.

--Salut, mon cousin Aubry, dit Mloir qui tait dans l'enceinte,
je crois que nous voil encore en partie!

--Je te provoque en combat singulier, tratre et lche que tu es!
s'cria Aubry en se posant devant lui.

--Provoque si tu veux, mon cousin Aubry, rpondit Mloir en riant;
moi, j'ai autre chose  faire. Je vais voir si ma belle Reine
pense un peu  son chevalier.

--Toi! son chevalier! s'cria Aubry furieux; tu en as menti par la
gorge! Dfends-toi!

Il lui porta en mme temps un coup d'pe au visage, mais Mloir
avait sa visire  demi rabattue. L'pe, frappant  faux contre
l'acier, se brisa par la violence mme du coup.

Mloir leva le fer  son tour.

--Il faut donc te payer ma dette tout de suite, mon cousin Aubry?
dit-il.

Mais au moment o son arme retombait sur Aubry sans dfense, une
forme blanche glissa entre les deux combattants. L'pe de Mloir
se teignit de sang.

Ce n'tait pas celui d'Aubry.

--Reine! s'crirent en mme temps les deux adversaires.

Reine se laissa choir sur ses genoux.

--Tiens, Aubry, dit-elle d'une voix faible, je t'apporte l'pe de
mon pre!

--Reine! Reine! vous tes blesse...

--Que Dieu soit bni, si je meurs pour toi, mon ami et mon
seigneur! murmura la jeune fille. Sa tte s'inclina, ple, et sa
taille s'affaissa.

Aubry, fou de douleur, se prcipita sur Mloir. En mme temps,
Jeannin, Bruno, Julien et Simon Le Priol, tout le monde enfin,
hommes et femmes, tentant un suprme effort, se rurent contre les
assigeants.

Un instant, au milieu de la nuit obscure, on n'aurait pu voir
qu'une masse confuse et compacte, une sorte de monstre, agitant
ses cent bras. Puis des plaintes s'levrent. Des rles sourds
gmirent.

--Ferme! ferme! commanda Bruno, dont la tte et le bras droit
s'levrent au-dessus de la masse, par deux ou trois fois.

Par deux ou trois fois l'acier cria, broy sous le poids de son
esparre. Il avait fait un large cercle autour d'Aubry, dont la
bonne pe ruisselait.

Aubry, dgag, fondit  son tour sur le gros des hommes d'armes
qui plirent et se retirrent vers l'angle de l'enceinte qui leur
avait donn entre.

--Ils sont  nous! ils sont  nous! hurlait Bruno, ivre de joie.

Et Dieu sait que les gens du village incendi n'avaient pas besoin
d'tre excits.

Mais au moment o les hommes d'armes et les soldats qui avaient
pntr dans l'enceinte se trouvaient acculs au mur, la grande
taille de monsieur Hue de Maurever se dressa entre eux et les
dfenseurs de la place.

--Assez! dit le vieux chevalier, en tendant sa main dsarme--
Ils ont tu mademoiselle Reine! s'crirent Jeannin, Julien et les
autres.

--Assez, rpta le vieillard, dont la voix austre ne trembla pas.
Tout le monde s'arrta, bien  contrecoeur. Les assaillants
sautrent par-dessus le mur et s'enfuirent en menaant. Bruno
grommela:

--En l'an cinquante, le vieux Hue de Maurever qui ouvre le pige 
loup et laisse chapper la bte. Mauvaise histoire!

--Jeannin, mon petit Peau-de-Mouton, ajouta-t-il, le loup qu'on
laisse chapper va aiguiser ses dents, revient et mord. Mais
Jeannin tait dj, avec Simonnette, auprs de Reine vanouie.

On porta la jeune fille dans la tour. L'pe de Mloir avait
entam la chair de son paule, et le sang coulait sur son bras
blanc.

Aubry tait agenouill prs d'elle et pleurait comme une femme.
Quand elle rouvrit ses beaux yeux bleus, elle tendit l'une de ses
mains  son pre, l'autre  son fianc. Son sourire tait doux et
heureux.

--Dieu m'a gard tous ceux que j'aime, murmura-t-elle; que son
saint nom soit bni!

Ses yeux se refermrent. Elle s'endormit pendant qu'on lui posait
le premier appareil.

--Or a, vient ici, Peau-de-Mouton! dit frre Bruno; c'est  mon
tour d'tre soign un petit peu. J'ai un bras endommag lgrement
(il montrait son bras gauche o s'ouvrait une norme blessure);
j'ai un carreau d'arbalte dans la cuisse droite, et un coup de
coutelas  la hanche. Je prie mon saint patron pour que les
pauvres garons qui m'ont fait ces divers cadeaux, car ils sont
trpasss  cette heure. Dis aux Gothon de m'apporter de l'eau. Ce
sont d'honntes filles qui tapent vertueusement et mieux que bien
des hommes. Quant  des herbes mdicinales ou simples, comme on
les appelle dans l'usage, on n'en trouverait pas une seule sur ce
rocher. Sais-tu l'histoire du roi Artus, de la belle Hlne et du
gant, Peau-de-Mouton?

--Ne parlez pas tant, mon frre Bruno, rpliqua Jeannin qui
coupait une chemise en bandes pour faire des ligatures.

--Que je ne parle pas, graine de taupin! s'cria Bruno en colre,
tu veux donc que j'aie la male fivre!  prsent que les
malandrins sont partis et que j'ai quatre ou cinq trous dans le
corps, j'espre bien que le vieux Maurever lvera l'interdit qui
pse sur moi. Laisse ces chiffons, Peau-de-Mouton, mon ami, et va
bien vite demander  monsieur Hue s'il veut me donner licence de
conter quelque histoire.

--Vous vous fatiguerez, mon frre Bruno.

--Tais-toi, petit coquin, tu ne connais rien  la chirurgie.
Parler fait toujours du bien. Apporte-moi cette pierre qui est
l-bas et que j'ai eu grand tort de ne pas leur jeter  la tte.

Jeannin alla vers la pierre et tcha d'obir. Mais il ne put
seulement pas la remuer.

Frre Bruno se leva en chancelant, prit la pierre avec la seule
main qu'il et de libre, et la lana  sa place pour s'en faire un
sige.

--Vous tes tout de mme un fier homme! dit Jeannin avec
admiration.

--Oh! mon pauvre petit! rpliqua Bruno plaintivement; demain, en
rentrant au couvent, j'aurai la discipline double! Mais il faut
dire que je l'ai bien gagne, ajouta-t-il en riant dans sa barbe.

--Hol! les Gothon! s'cria-t-il tout  coup, voulez-vous que je
meure au bout de mon sang? De l'eau et du linge, mes bonnes
chrtiennes? vite! vite!

Il tait devenu tout ple, et la vaillante vigueur de son corps
flchissait.

Les Gothon, les Mathurin, les Catiche, Scolastique et le reste,
s'empressrent aussitt autour de lui, car il tait videmment le
roi de la partie plbienne de la garnison.

Ses blessures furent laves et panses tant bien que mal.

--Nous voil bien! dit-il; maintenant, je recommencerais de bon
coeur. Oh! oh! mes vrais amis, j'en ai vu bien d'autres!
Savez-vous l'histoire de Tte-d'Anguille, le meunier de l'le-Yon,
en rivire de Vilaine? Tte-d'Anguille tait pre de dix-neuf
enfants, huit fils et onze filles, qu'il avait eus de sa femme
Monique, laquelle tait du bourg d'Acign. Une nuit qu'il ne
dormait point, il entendit son moulin parler.

Son moulin disait:

--Vala! Vala! Vala!

Comme disent tous les moulins, vous savez bien, pendant que le
blutoir fait: cot-cot-cot-cot-cot-cot!...

Tte-d'Anguille comprit bien que son moulin voulait dire:

--Va l-haut! va l-haut. Il veilla sa mnagre, et lui
recommanda d'couter le moulin. La mnagre couta.

--Que dit-il? demanda Tte-d'Anguille.

--Il dit: Vahal! vahal! vahal! comme qui serait: Va  l'eau, va
 l'eau, va  l'eau!

Or, Tte-d'Anguille avait eu un songe qui lui annonait un grand
trsor, et Tte-d'Anguille devait deux annuits  son seigneur,
qui tait justement Jean de Kerbraz, le bgue, dont je comptais
vous dire l'histoire aprs celle-ci...

 cet endroit, un Gothon laissa chapper un ronflement timide.

Scolastique y rpondit par un son de trompe mieux accus.

Trois Mathurin prirent le diapason et sonnrent en choeur la
fanfare nasale.

Les Joson, les Catiche et les deux autres Gothon (car nous ne
parlerons plus jamais de Gothon Lecerf, voue  un opprobre
ternel!) ripostrent aussitt et la symphonie s'organisa
srieusement.

Le frre Bruno regarda d'un oeil stupfait son auditoire endormi.
Jusqu'au petit Jeannin qui avait sa jolie tte blonde sur son
paule et qui sommeillait comme un bienheureux.

--C'est bon, gronda frre Bruno avec rancune; ils ne sauront pas
la fin de l'histoire de Tte-d'Anguille, voil tout! Il arrangea
sa roche en oreiller et mla sa basse-taille au sommeil gnral.

De tous les gens rassembls dans la petite forteresse de
Tombelne, il n'y en avait qu'un seul qui gardt ses yeux ouverts.

C'tait monsieur Hue. Pendant tout le reste de la nuit, on et pu
le voir faire sentinelle autour de l'enceinte, dsarm, tte nue,
la prire aux lvres. Le crpuscule se leva. Le mont Saint-Michel
sortit le premier de l'ombre, offrant aux reflets de l'aube
naissante les ailes d'or de son archange; puis les ctes de la
Normandie et de Bretagne s'clairrent tour  tour. Puis encore
une sorte de vapeur lgre sembla monter de la mer qui se retirait
et tout se voila, sauf la statue de saint Michel qui dominait ce
large ocan de brume. Hue de Maurever tait debout et immobile du
ct de l'enceinte o l'escalade nocturne avait eu lieu. En dedans
des murailles, il y avait trois cadavres; il y en avait cinq au
dehors. Hue de Maurever pensait:

--Huit chrtiens! huit Bretons mis  mort  cause de moi! Quand on
s'veilla dans la forteresse, monsieur Hue dit:

--Je ne passerai point une nuit de plus ici. Il y a eu trop de
sang de rpandu dj. Quand viendra la brume, j'irai sur la cte
de Normandie, qui voudra me suivra.

Hue de Maurever tait de ces hommes  qui on ne rplique point.

Pourtant Aubry fit cette objection:

--Si Reine est trop faible pour le voyage?

--On la portera, dit monsieur Hue.

--Voil qui est bien, mon bon seigneur, reprit le frre Bruno avec
respect; vous regardez mon bras et ma cuisse, c'est de la charit
de votre part. Mon bras et ma cuisse sont en bon bois, Dieu merci,
comme on dit, et dans une semaine il n'y paratra plus. J'avais
justement besoin d'une saigne contre l'apoplexie qui me guette.
Quant  passer en Normandie, nous y sommes, et ces coquins, en
tirant l'pe sur le territoire du roi Charles, ont soulev un
_casus belli,_ comme parlerait messire Jean Connault, notre
prieur, qui est un grand politique, mais ils ne s'en inquitent
gure. M'est-il permis de donner un humble conseil?

--Donne, l'ami, rpliqua monsieur Hue, quoique j'eusse aim voir
l'esprit des batailles sous un autre habit que le tien.

--Eh, Monseigneur! chacun fait comme il peut, murmura frre Bruno;
je suis valet de moines et non point moine, n'ayant pas t admis
encore  prononcer mes voeux. D'ailleurs, quand madame Jeanne
d'Arc sacra le roi dans Reims, on ne lui reprocha point son habit,
que je sache! Mon conseil, le voici: les grves, par ce troisime
quartier de la lune junienne (qui signifie de juin), sont aussi
claires que le jour, et souvent davantage. En cette saison, les
brouillards sont diurnes (qui signifie de jour), et si j'avais 
prendre la fuite, je ne choisirais certes pas les heures de nuit.

--Quel moment choisirais-tu?

--L'heure o nous sommes.

--O penses-tu que soit l'ennemi?

--L'ennemi n'aura pas laiss un seul tranard  Tombelne. Il est
 son repaire de Saint-Jean, de l'autre ct des grves, ou bien
il se cache parmi les rochers qui sont autour de la chapelle
Saint-Aubert,  la pointe du mont Saint-Michel. Si mon digne
seigneur me le permet, j'ajouterai une autre considration...

--Parle, mais parle vite.

--Je peux bien dire que je n'ai point le dfaut de bavardage. La
considration que je voulais ajouter est celle-ci: ils ont une
meute qui fera merveille aprs vous par la nuit claire, tandis que
chacun sait bien que les lvriers, comme les limiers et autres
chiens de courre, perdent les trois quarts de leur flair dans la
brume.

--Je n'ai jamais ou parler de cette meute, dit monsieur Hue.
Aubry s'approcha.

--Monsieur mon pre, rpliqua-t-il, tout ce que vient d'avancer le
brave frre Bruno est la vrit mme. Il connat les grves mieux
que nous, et je crois que nous pourrions,  la faveur du
brouillard...

--Mais si le brouillard se lve? objecta Maurever.

Bruno monta sur le mur, afin d'examiner l'atmosphre
attentivement.

--Le vent est tomb, dit-il; la mer baisse, nous en avons jusqu'au
flux.

--Soit donc fait suivant cet avis, conclut Maurever; allons
visiter ma fille.

Aubry n'avait pas attendu si longtemps pour cela. Quand il avait
pris la parole pour soutenir l'avis du moine convers, c'est qu'il
avait dj rendu visite  Reine.

Reine tait un peu ple, mais sa blessure, assez lgre, ne
pouvait rellement faire obstacle au dpart.

Son pre la trouva souriante et gaie, faisant ses prparatifs qui
ne devaient pas tre bien longs.

Monsieur Hue planta la croix de bois qui lui avait servi pour ses
dvotions au point culminant du roc de Tombelne. Nous ne pouvons
dire qu'elle y soit encore, mais le petit mamelon qui est au
versant occidental du mont porte de nos jours le nom de
Croix-Mauvers.

Le frre Bruno songeait bien un peu  djeuner, seulement, c'tait
peine perdue. La brume s'paississait. Il fallait profiter de
l'occasion.

Comme on allait se mettre en marche, Simonnette entra dans la tour
avec son pre, sa mre et le petit Jeannin, qu'elle tenait par la
main.

--Que voulez-vous, bonnes gens? demanda monsieur Hue.

--Monseigneur, rpondit le vieux Simon, vous nous connaissez bien,
nous sommes vos vassaux fidles, les Le Priol, du village de
Saint-Jean. Notre fille Simonnette que voil est fiance au jeune
gars Jeannin.

--Ce n'est pas le moment... commena Maurever.

--C'est tonnant, pensa frre Bruno, comme il y a des gens qui
sont verbeux!

--Je ne veux pas vous parler de fianailles, Monseigneur, reprit
Simon; mais le jeune Jeannin est venu  nous et nous a fait part
d'une bonne ide qu'il a pour le salut de mademoiselle Reine,
notre matresse, et nous l'amenons, bien qu'il ne soit point votre
vassal. Parle, mon fils Jeannin.

Jeannin tait rouge comme une pomme d'api.

--Voil, dit-il, en tournant son bonnet dans ses doigts; on assure
que c'est pour la demoiselle que le chevalier Mloir fait tout ce
tapage-l. Dans le brouillard, qui sait ce qui peut arriver? Moi,
j'ai pens: j'ai les cheveux comme la demoiselle, et ma barbe
n'est pas encore pousse. Je pourrais bien mettre les habits de la
demoiselle, et alors, en cas de malheur, ils me prendraient pour
elle...

--Et s'ils te tuaient, enfant! dit Maurever.

--Oh! a pourrait arriver, rpliqua Jeannin en souriant, car ils
seraient en colre de s'tre tromps. Mais a ne fait rien.

--Je vous dis que c'est un vrai bijou, ce Peau-de-Mouton! s'cria
Bruno enthousiasm.

--La demoiselle serait sauve, reprit Jeannin, voil le principal.

Reine de Maurever et le vieux Hue lui-mme voulurent s'opposer 
ce dguisement, mais il y eut contrainte, parce qu'Aubry fit un
signe.

Toutes les filles, Simonnette en tte (elle avait pourtant la
larme  l'oeil), s'emparrent de Reine, Jeannin passa derrire le
mur.

L'instant d'aprs, Reine revint vtue de la peau de mouton.
Jeannin, lui, avait le costume de la Fe des Grves. Et il tait
joli comme un coeur, au dire de toutes les Gothon!

Il arrangea le voile de dentelles sur ses cheveux blonds, envoya
un baiser  Simonnette, qui riait et qui pleurait, et franchit le
premier l'enceinte pour entrer en grve.




XXIX. Le brouillard.

Il tait environ sept heures du matin quand la mer permit de se
mettre en marche.

Ces brouillards de grves forment une couche trs peu profonde, et
qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.

En gnral, moins la couche de brume a d'paisseur, plus elle est
dense et impntrable aux regards.

Nous avons montr une fois dj, au dbut de ce rcit, le
monastre de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au
milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montr la brume,
arrondissant ses vagues cotonneuses, balanant ses sillons
estomps et laissant au radieux soleil de juin, qui dorait le
sommet du Mont, toutes ses blouissantes ardeurs.

Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrte le voyageur
bahi, se reprsente frquemment. Les gens du pays, blass sur ces
merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et
passent.

Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond de cet ocan
de brume.

De tous les dangers de la grve celui-l est, en effet, le plus
terrible.

Le brouillard des grves est assez compact pour former autour de
l'homme qui marche une sorte de barrire mouvante, possdant 
peine la transparence d'un verre dpoli. Figurez-vous un
malheureux, errant parmi ces sables o nulle route n'est fraye,
avec un bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les
rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les
brouille comme ferait un pais et triple voile de mousseline.

On y voit, la lumire est mme la plupart du temps vive et
blessante pour l'oeil, rpercute qu'elle est  l'infini par les
molcules blanchtres de la brume. Mais cette sensation de la vue
est vaine; on peroit le vide brillant, le nant clair.

Les objets chappent; toute forme accuse se noie dans ce milieu
mou et nuageux.

Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut
rendre plus prcisment la ralit. Collez votre oeil  la vitre
dpolie et regardez le grand jour au travers.

Vous serez bloui sans rien voir.

La nuit, le peu de lumire qui descend du firmament suffit
toujours  guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide,
rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse
les paupires.

La nuit, le son se propage avec une grande nettet. Or, quand la
vue fait dfaut, l'oue peut la remplacer  la rigueur.

Dans le brouillard, le son s'gare, s'touffe et meurt.

C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort l'lasticit
de l'air; c'est quelque chose de redoutable comme cette toile,
blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage mme a la
conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cde. On
est  la fois submerg et fascin.

Ceux qui ont chapp  cette terrible mort racontent des choses
tranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la dtresse
arrive parfois tout  coup  l'oreille et fait tressaillir
l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille tonne croit
l'entendre sortir des profondeurs des tangues.

Puis la cloche se tait. Un silence pesant succde  ses tristes
tintements. Puis tout  coup le sable, devenu sonore comme par
enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.

Oh! comme elle va vite! la mer, la mort! Comme elle court,
invisible, l-bas! De quel ct? On ne sait.

Prs ou loin? On ne sait.

Mais elle court, elle glisse, elle arrive.

Elle est l cache derrire l'inconnu, au fond de ces espaces
mystrieux et voils. On l'entend qui approche et qui gronde.

Oh! comme elle va vite!

N'est-ce pas elle dj, ce froid qui vous glace les pieds?

On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang s'est
prcipit au cerveau. La fivre tremble, puis brle.

Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et gris vont se
peupler de visions folles.

coutez! ce n'est plus la mer, c'est le rve. On chante vpres 
la paroisse aime. Ils sont tous l, les parents, les amis.
Derrire le pilier, voici la prfre qui est l et qui prie.

Douce fille! que Dieu te fasse heureuse!-- N'a-t-elle pas tourn
sa tte brune, coiffe de la dentelle normande, pour lancer  la
drobe un regard au fianc?

Un seul regard, car deux distractions annulent une prire.

Mais ce ne sont pas les vpres, non. Matheline a des fleurs
d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour
que le jour du mariage?

Quoi! c'est la messe des noces! le pre avec ses cheveux blancs,
la mre qui a les yeux mouills de larmes heureuses.

Et la petite soeur espigle, Rose, la fillette aux yeux malins.

Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite soeur.

--Merci, mes amis; oui; je suis bien content, oui, ma fiance est
bien belle! Merci Pierre, merci Ren... vertubleu! puisque voici
la messe finie,  table! et buvons  ma douce Matheline!

Elle est mue; le rouge lui vient  la joue. Elle cache sa tte
dans le sein de sa mre.

On n'a ces chres angoisses qu'une fois dans la vie. Une fois dans
la vie seulement on porte la couronne d'oranger.

Rougis, jeune fille, et souris derrire tes larmes.

Oh!... mais la table oscille et tombe. O sont les convives
joyeux?

O est Matheline, l'pouse? Pierre, Ren, le pre avec ses
cheveux blancs? la mre pleurant et riant, Rose, la petite soeur
aux yeux malins?

Le brouillard gris, silencieux, livide...

--Au secours! Seigneur, mon Dieu! au secours! Hlas! la voix tombe
 terre, brise. Dieu n'entend pas. C'est la dernire heure. Il y
a dans la brume des clats de rire lointains. Des gmissements
leur rpondent. Le sable gonfl pousse ces bizarres soupirs qui
semblent l'appel des victimes d'hier  la victime d'aujourd'hui.

Et ne voyez-vous pas ici,-- ici!-- ces danseurs ples qui mnent
tout  l'entour leur ronde insense?

Les bras enlacs, les cheveux au vent, des lambeaux de linceul qui
flottent, des yeux profonds et vides...

--Au secours! Seigneur Dieu! au secours! Personne ne vient. La mer
monte. Ou bien la lise molle cde sous les pieds avec lenteur. Ils
sont rares ceux qui racontent ce rve du malheureux perdu dans les
brouillards. Bien peu sont revenus pour dire ce qu'invente la
fivre  l'instant suprme.

* * * *

Les rfugis du village de Saint-Jean qui avaient pass la nuit 
Tombelne n'auraient pas mme d hsiter  fuir, car il tait
mille fois probable que Mloir et ses soldats profiteraient du
brouillard pour renouveler leur attaque.

Or, la partie du rocher o Bruno et sa petite arme s'taient
dfendus si vaillamment sortait presque tout entire de la brume,
qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent
attaqu cette fois  coup sr, car ils auraient vu et seraient
rests invisibles.

Au contraire, en se mettant rsolument en grve, les assigs qui
connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les
secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.

Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protger
contre la poursuite de leurs ennemis.

La route la plus sre, par rapport aux dangers de la chasse,
aurait t celle qui mne directement  Avranches et au bourg de
Genest; mais cette partie de la grve, sillonne par
d'innombrables ruisseaux, affluents de la Se et de l'Horde,
prsente des difficults si graves qu'on s'y hasarde  regret,
mme par le grand soleil. Par la brume, c'et t folie.

Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorit l'emploi de guide,
marcha sans hsiter  l'est du mont Saint-Michel, dans la
direction du bourg d'Ardevon, limite extrme de la Normandie.

Nous sommes bien forcs d'avouer que le petit Jeannin avait les
jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses
mouvements hardis et dcoupls n'allaient pas au mieux avec le
chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds.

Mais,  part ces dtails, le petit Jeannin faisait une Fe des
Grves trs prsentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais qu'une
fe ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait bien
la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher
sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait  une
demoiselle de bonne maison!

Jeannin avait de beaux cheveux boucls, de grands yeux bleus et un
sourire espigle. C'tait plus qu'il ne fallait.

N'et-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait
encore suffi  dguiser la supercherie.

C'tait un vrai brouillard, un brouillard _ ne pas voir son nez,_
comme on dit entre Avranches et Cherrueix.

 peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitt le
sommet de Tombelne pour entrer dans cet immense nuage, qu'ils
cessrent incontinent de s'apercevoir les uns et les autres.

Ils marchaient cte  cte cependant. Chacun d'eux pouvait
entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine.
Mais l'oeil tait pour tous un organe dsormais inutile.

On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol vaguement et comme
 travers une gaze, il fallait s'agenouiller.

Frre Bruno tendit son bras et sa main disparut dans la brume.

--Allons! dit-il, voil qui est bon! a me rappelle l'aventure du
bailli de Carolles et de son ne. Ils se cherchaient tous deux
dans le brouillard, devant le rocher de Champeaux. L'ne et le
bailli firent soixante-dix-huit fois le tour de la pierre, jusqu'
ce que M. le bailli s'avisa de faire: Hi! han...

--Silence! ordonna la voix de Maurever.

--Seigneur Jsus! on se tait, on se tait! rpliqua le moine
convers; je pense que je ne suis pas un bavard!

Et il ajouta en se penchant  l'oreille d'un Mathurin quelconque:

--Devinez ce que rpondit l'ne? Mais le Mathurin n'tait pas en
humeur de rire.

--Nous approchons de la rivire, dit en ce moment le petit
Jeannin; prenez-vous par la main et ne vous quittez pas. Les mains
se cherchrent et se runirent au hasard.

Il y avait  peine dix minutes qu'on avait abandonn Tombelne et
dj les rangs taient intervertis. On fut oblig de parler pour
se reconnatre.

Voici comment la caravane tait dispose: Aprs le petit Jeannin,
qui marchait en tte avec sa gaule  corne de boeuf, venaient
monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine.

Derrire ce groupe c'taient les Le Priol, Simon, Fanchon,
Simonnette et Julien, qui avait l'arbalte sur l'paule.

Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle conduite,
tandis qu'il nous faudra pleurer ternellement sur la faiblesse de
la quatrime. Les Gothon taient accompagnes de Scholastique, des
Suzon et des Catiche.

Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l'arrire-garde avec
frre Bruno, qui s'tait plac l dans l'espoir de conter 
l'occasion quelque bonne aventure. Mais son esprance se trouvait
cruellement due. Le silence tait de rigueur.

La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d'heure
environ.

Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau  ses pieds.

En mme temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable.

--Les hommes d'armes! dit tout bas le petit Jeannin. Halte!

On s'arrta, et il y eut un moment d'anxit terrible, car c'tait
ici un coup de ds. Les hommes d'armes pouvaient passer  droite
ou  gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein
sans le savoir.

La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. Les chevaux
approchaient. On entendit bientt la voix de Mloir qui disait:

--De l'peron, mes enfants, de l'peron! Ce brouillard-l nous la
baille belle! Nous allons prendre notre revanche cette fois!

--Except Reine, qui est votre dame, et le tratre Maurever que
nous mnerons  Nantes pieds et poings lis, rpondit un homme
d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir le soleil de
midi!

Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se serraient les unes
contre les autres. Frre Bruno fit claquer les doigts de sa main
droite et grommela:

--a me rappelle plus d'une histoire, mais chut! il y a temps pour
tout. Quand ils seront passs, on pourra dlier un peu sa pauvre
langue.

--Allons! Bellissan! criait Mloir; dcouple tes lvriers, ils
vont quter dans le brouillard; et qui sait ce qu'ils trouveront!

Aubry serra la main de Maurever et tira son pe. Chacun crut que
l'heure tait venue de mourir. Bellissan rpondit:

--Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier; mais du
diable si les chiens ont du nez par ce temps-l! Ils dtaleraient
 dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter.

La cavalcade passait. Elle passa si prs que chacun, dans la
petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma
mme depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais
Bruno aimait tant  parler! Chacun retint son souffle.

--Hol! cria Mloir, ceci est la rivire; dans dix minutes, nous
serons  Tombelne... Mais j'ai entendu quelque chose! La
cavalcade s'arrta brusquement  vingt pas des fugitifs.

Frre Bruno caressa Josphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu
garde de laisser dans le fort.

--C'est un de mes lvriers qui est parti, dit Bellissan; je n'en
ai plus que onze en laisse. Ho! ho! ho! Noirot! ho! Une sorte de
gmissement lui rpondit:

--Ho! ho! ho! Noirot! ho! cria encore le veneur. Cette fois il
n'eut point de rponse.

--Si nous restons l, dit Mloir, nous nous ensablerons; les pieds
de mon cheval sont dj de trois pouces dans la tangue. En avant!

La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe
taient absolument dans la mme situation que le cheval de Mloir.
Partout, le long de ces grves, mais surtout dans le voisinage des
cours d'eau, o se trouvent les _lises_ ou sables mouvants,
l'immobilit est prilleuse. Le sable cde sous les pieds, l'eau
souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec
lenteur. Rien ne peut donner l'ide de cette substance tremblante
et molle qu'on appelle la _tangue._ La surface prsente une assez
grande rsistance, pourvu que la pression soit instantane et
rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que
nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matires
solides et les matires liquides, ont un caractre commun; le pied
y enfonce au moment mme o il s'y pose.

Ici, non. Le pied marque  peine au premier instant, il soulve
une manire d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis qu'
l'endroit mme o la pression s'opre, l'eau monte et remplace le
sable.

Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu dans une
marche lgre, on voit sa trace peu profonde former une petite
mare qui s'efface bientt parce que la tangue reprend aisment son
niveau.

Mais si le pied reste, il enfonce indfiniment et plus vite 
mesure que _l'immersion_ (la langue n'a pas d'autre mot) a lieu.

On dit qu'un homme met bien un quart d'heure  disparatre
entirement dans les lises.




XXX. O matre Vincent Gueffs est forc d'admettre l'existence de
la Fe des Grves.

Un quart d'heure  disparatre!

Certes, il est difficile de se reprsenter une plus terrible
agonie!

Car une fois que les jambes sont prises  une certaine hauteur,
les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et ne servent
qu' hter l'immersion complte.

Le corps fait son trou lentement... lentement!

Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant chaque pli de la
chair, les jambes, le torse, la tte.

On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces ctes, qu'il
suffirait d'tendre ses deux bras en croix pour arrter la
submersion  la hauteur des aisselles. Mais la mer est l-bas. Un
demi-pied de mer va noyer cette pauvre tte qui respire encore
au-dessus des sables.

Ce bruit qui avait arrt le chevalier Mloir dans sa marche, les
fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.

Quand la cavalcade se fut loigne, le petit Jeannin prit la
parole avec prcaution.

--Jamais je n'avais vu d'animal pareil! dit-il.

--Quel animal? demanda Aubry.

--Voyez! rpliqua Jeannin. Mais il n'tait pas facile de voir.

Aubry s'approcha en ttonnant, et sa main rencontra le corps tout
chaud d'un norme lvrier blanc et noir qui tait tendu sur le
sable.

--Matre Loys tait plus grand et plus beau que cela,
murmura-t-il.

--Quand Mloir a dit  son veneur de dcoupler les chiens, reprit
Jeannin, celui-l qui tait sous le vent de moi n'a fait qu'un
bond et m'a pris  la gorge en grondant, mais je me mfiais.
J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plong entre les
ctes.

--Et tu n'as pas pouss un cri, petit homme! dit Aubry en lui
frappant sur l'paule; c'est bien, tu feras un matre soldat!
Jeannin rougit de plaisir.

Quelque part, dans le brouillard, Simonnette tait l qui devait
entendre.

--Oui, oui, dit frre Bruno, Peau-de-Mouton sera un fier soldat,
c'est vrai. Il a tu un chien,  ce que je comprends, mais il en
reste onze, et si monsieur Hue veut me permettre de parler, je
vais donner un bon conseil.

--Parle, rpliqua le vieux Maurever, que ces divers vnements
semblaient proccuper trs peu.

--Parle! grommela Bruno; le vieux seigneur est dans ses
mditations jusqu'au cou. Et les mditations, c'est comme les
tangues, on s'y noie! mais il ne m'appartient pas de juger un
seigneur.

--Eh bien? fit monsieur Hue.

--Voil! maintenant il s'impatiente parce que je ne parle pas
assez vite. Eh bien! messire, reprit-il tout haut, je dclare que
je vous regarde comme notre chef, tant  cause de votre ge
respectable que pour le titre de chevalier banneret que vous
avez...

--Incorrigible bavard! interrompit Maurever.

--Ah! par exemple! s'cria Bruno en colre, depuis cinquante-deux
ans que je vis, et je pourrais dire cinquante-trois ans, vienne la
Saint-Mathieu, car je suis n trois ans avant le sicle, oui-da!
et mes dents ne branlent pas encore, voici la premire fois qu'on
m'appelle bavard! Mais c'est gal, je n'ai pas de rancune: mon bon
conseil, je vous le donne _gratis et pro Deo,_ comme disait
Quentin de la Villegille, porte-lance de M. le conntable. Les
soudards et cavaliers de ce Mloir sont maintenant  Tombelne ou
bien prs, pas vrai? Eh bien! quand ils vont voir les oiseaux
dnichs, ils seront de mchante humeur. Ils ont des chiens et les
chevaux vont plus vite que les hommes. Les chiens n'ont gure de
nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-mme qui l'a dit; mais
on leur mettra le museau dans nos traces fraches, et alors...

--C'est vrai! s'cria Aubry.

--Bon! bon! fit Bruno; maintenant, chacun va me couper la parole,
je m'y attendais!

--Que faire? demanda Maurever.

--Voil! J'ai vu plus d'une poursuite dans les grves. Olivier de
Plugastel, chevalier, seigneur de Plougaz, chappa aux Anglais
tenant garnison  Tombelne, pas plus tard qu'en l'an
quarante-deux, en suivant le cours de cette rivire o nous
sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaait,  mesure, la
trace de ses pas.

--Suivons donc la rivire! dit Aubry.

--La rivire, en descendant, est pleine de _lises,_ fit observer
Jeannin; en remontant, elle nous mne dans la partie la plus
dangereuse des grves. Et si nous ne nous htons pas de gagner la
terre, ce brouillard se lvera. Nous resterons  dcouvert au
milieu des grves.

Cela tait si compltement vident, que personne n'y trouva de
rplique. Le frre Bruno lui-mme se gratta l'oreille et ne
rpondit point.

--Marchons  reculons, reprit Jeannin, le plus vite que nous
pourrons. Le veneur collera son oeil contre terre et voudra
connatre nos traces. Ils font toujours comme cela. Quand le
veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison  la
place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvs.

--Oh! Peau-de-Mouton! Peau-de-Mouton! s'cria Bruno, tu ne vivras
pas: tu as trop d'esprit! Allons! vous autres,  reculons!

On se remit en marche, selon l'avis du petit coquetier.-- Dix ou
douze minutes se passrent,-- Maurever avait de nouveau command
le silence.

Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste d'arrire-garde, et,
sans dire un mot cette fois, traversa toute la troupe pour se
rapprocher de Jeannin.

Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure du frre
convers une inquitude grave. Et il ne fallait pas peu de chose
pour produire cet effet-l!

--O es-tu, petit? demanda-t-il  voix basse, quand il se crut
auprs de Jeannin.

--Ici, rpliqua ce dernier.

Bruno s'avana encore jusqu' ce qu'il pt lui prendre la main.

--Es-tu bien sr du chemin que tu suis? dit-il.

--Non, rpondit Jeannin, dont la main tait froide et la
respiration haletante; depuis deux ou trois minutes je vais  la
grce de Dieu.

--O crois-tu tre?

-- l'orient du Mont.

--Moi, je crois que nous sommes  l'ouest; la tangue mollit; le
vent vient de l'ouest, et si nous tions de l'autre ct, nous ne
le sentirions gure.

--C'est vrai. Tournons  gauche.

--Avertis, au moins, avant de tourner.

--Tournons  gauche! rpta Jeannin  haute voix. Il n'y eut point
de rponse. Jeannin plit et se prit  trembler.

--Monsieur Hue! dit-il doucement d'abord. Puis il cria de toute sa
force:

--Monsieur Hue! Le silence! Sa voix tremblait comme si elle et
rencontr au passage un obstacle inerte et sourd. Il tait arriv
ceci: Tout en parlant et sans y songer le frre Bruno et Jeannin
s'taient arrts. Pendant cela, les fugitifs, continuant leur
route, avaient pass  droite ou  gauche, et ils taient loin
dj. Les bras de Jeannin s'affaissrent le long de ses flancs.

--Simonnette! et la demoiselle! murmura-t-il.

--Allons, petit! du courage! reprit Bruno; si l'un de nous les
retrouve, cela suffira; prends  gauche; moi j'irai  droite. Et
des jambes!

Ils s'lancrent chacun dans la direction indique. Deux minutes
aprs, il leur et t impossible de se retrouver mutuellement.
Vers ce mme instant, Mloir et ses hommes d'armes arrivaient 
Tombelne qu'ils avaient manqu plusieurs fois dans le brouillard.
Bruno avait devin juste. Ds que Mloir reconnut que les fugitifs
avaient quitt leur retraite, il mit ses lvriers sur leur trace,
et ouvrit la chasse gaiement.

--Par mon patron, dit-il; j'aime mieux la chose ainsi! nous allons
les forcer comme des livres en plaine.

Pan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Cotaudon, suivis des archers et
soudards  pied, s'lancrent dans la voie. Bellissan, le veneur,
tenait son meilleur lvrier en laisse et ouvrait la marche.

Le brouillard tait toujours aussi intense, les hommes d'armes,
monts sur leurs chevaux, ne voyaient point le sol; mais chacun
d'eux tenait la laisse d'un lvrier et ils allaient en ligne
droite, comme s'il et fait beau soleil.

Les chiens s'arrtrent sur les bords de la rivire qui passe
entre le mont Saint-Michel et Tombelne. Bellissan n'tait pas
homme  s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les
traces nouvelles comme s'il se ft agi d'un cerf ou d'un sanglier,
puis il caressa doucement son lvrier en disant:

--Vellecy! allez! Le chien donna de la voix  bas bruit. La chasse
recommena. Mais bientt un obstacle d'un nouveau genre se
prsenta.

Nous ne voulons point parler de la marche  reculons. Ceci et t
bon peut-tre pour tromper des hommes, mais les chiens vont au
flair et ne raisonnent gure, les heureux!

 cause de quoi, ils ne commettent point d'erreurs.

L'obstacle dont il s'agit, c'tait la divergence des routes
suivies par le petit Jeannin d'abord, frre Bruno ensuite, et
enfin le gros de la caravane.

Les chiens qutrent un instant, soufflant au vent, ternuant,
reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui leur
vient de l'homme, quand leur instinct fait dfaut.

Mais ici les hommes taient encore plus empchs que les chiens.

Tout le monde mit pied  terre. On s'accroupit sur le sable, on
regarda la tangue de prs; on fit de son mieux.

On ne fit rien de bon.

La brume semblait se rire de tout effort.

Matre Vincent Gueffs, car il tait l, matre Vincent Gueffs
fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout barbouill de
sable, tant il avait approch de la tangue ses yeux clignotants et
gris.

--M'est avis qu'ils se sont spars en trois troupes, dit-il,
volontairement ou par l'effet du hasard.

--Aprs? demanda Mloir.

--Aprs, mon bon seigneur? on prtend que le sire d'Estouteville a
reu ordre du roi de France de s'opposer  toute poursuite arme
sur le territoire du royaume.

--Qui prtend cela?

--De gens bien informs, mon cher seigneur. Le vieux Maurever est
un matois. Il aura pris  gauche du Mont pour se trouver tout de
suite le plus prs possible de la protection franaise.

--Oh! h! cria Bellissan, le gros de la bande a pris  droite du
mont Saint-Michel. Allez, chiens, allez!

Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de matre Vincent Gueffs;
mais le lvrier de Bellissan le veneur entrana tous les autres,
et matre Gueffs resta seul. Il s'arrta un instant indcis.

Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas permis de
rflchir.

Quand matre Vincent Gueffs se ravisa et voulut suivre la troupe
de Mloir, il n'tait dj plus temps. Aucun bruit n'arrivait 
son oreille.

Il tourna sur lui-mme pour s'orienter! Seconde imprudence.

Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais tourner sur
soi-mme,  moins qu'on n'ait dans sa poche une boussole.

On perd, en effet, absolument le sens de la direction et ds qu'on
l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a l aucun objet
extrieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays gars dans
la brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient rduits 
ces extrmits, par l'inclinaison des _paumelles_ ou petites rides
de sable que le reflux laisse sur la grve. Ils ont remarqu que
ces paumelles s'lvent  pic du ct de la terre, et gardent au
contraire du ct de l'eau une pente douce et presque insensible.

Mais outre que cette rgle est fort loin d'tre gnrale, il n'y a
que certains endroits des grves o le sable soit assez pur pour
former ces paumelles.

La marne, qui est presque partout un des lments de la tangue,
rsiste au flot et garde son plan.

Matre Gueffs tait justement en un lieu o il n'y avait point de
paumelles.

Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se mlaient
maintenant en tous sens; chaque pas formait un trou arrondi dans
ce sable mou et prompt  s'affaisser.

Matre Gueffs tait absolument dans la position d'un homme qui
joue  colin-maillard.

La bravoure n'tait pas son fait.

Il eut peur, et se prit  courir en suivant au hasard une des
lignes de pas qui partaient du centre o les deux troupes, les
fugitifs d'abord, puis les hommes de Mloir, s'taient
successivement arrtes.

Oh! le pauvre Normand! s'il avait su ce qui l'attendait au bout du
chemin, il n'aurait pas couru si vite!

Il est notoire que la Fe des Grves n'aime pas ceux qui doutent
d'elle.

Il est connu que la Fe des Grves trangle volontiers dans un
coin ceux qu'elle n'aime pas.

Les fes sont du reste presque toutes comme cela, les fes
bretonnes surtout.

Or, la Fe des Grves glisse dans le brouillard comme dans la
nuit.

La trace que suivait matre Vincent Gueffs se trouvait tre par
hasard celle du petit Jeannin, Fe des Grves par intrim.

Tout en marchant, matre Vincent Gueffs se rassurait un peu et il
se disait:

--C'est une journe de cent cus nantais, plus Simonnette, sans
parler du petit sclrat de coquetier, qui sera pendu cette fois
pour tout de bon! Le chevalier Mloir m'a promis tout cela.
Laissons faire, l'heure du djeuner vient. Si je gagne le Mont,
j'terai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour
l'amour de Dieu.

Justement, un son grave et vibrant pera le brouillard. Matre
Vincent poussa un cri de joie. C'tait la cloche du monastre. Il
tait  cent pas du Mont.

--Laissons faire! laissons faire! reprit-il, en se frottant les
mains: Jeannin pendu, Simonnette que voil devenue ma femme, et
cent cus d'or!

Une forme indcise passa prs de lui, si prs qu'il sentit comme
un frlement.

Une robe de femme! il n'y avait pas  s'y tromper!

On peut fuir un homme, quand on a le caractre prudent. Mais une
femme!

Matre Gueffs, devenu brave tout  coup, s'lana en avant. Ce
pouvait tre Simonnette, ce pouvait tre mademoiselle Reine.

Bonne prise, dans tous les cas!

Au bout d'une vingtaine d'enjambes, il vit le brouillard
s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel tait devant lui.

C'tait hors des murailles de la ville, en un lieu sauvage et
sombre que surplombent les contreforts du monastre.

Sous les fondations, entre les roches normes, il y avait une
femme, la forme que matre Gueffs avait vue passer dans la brume.

Bonne prise! oh! bonne prise! matre Vincent Gueffs reconnut les
vtements de Reine de Maurever.

Et derrire son voile, il reconnut aussi ses cheveux blonds
boucls, qui brillaient au soleil.

Il s'approcha tortueusement.

De l'autre ct des rochers, il y avait de pauvres pcheurs qui
faisaient scher leur filets. Ils avaient bien reconnu la Fe des
Grves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable,
depuis que monsieur tait cach  Tombelne.

Ils se dirent:

--Voil le Normand Gueffs qui va attaquer la Fe. Sorcier contre
lutin: voyons la bataille! La bataille ne fut pas longue. Il
parat que les fes sont plus fortes que les Normands.

Ds le commencement du combat, matre Gueffs devint fou, car on
l'entendit crier:

--Jeannin, petit Jeannin! piti! piti! Qu'avait-il  faire
l-dedans Jeannin, le petit coquetier des Quatre-Salines?

La Fe prit, cependant, Gueffs par le cou et l'entrana dans le
brouillard.

Il se dbattait, le malheureux! La Fe et lui disparurent derrire
la brume.

Quand le brouillard se leva, vers midi, les pcheurs trouvrent
matre Vincent Gueffs tendu sur le sable, la Fe lui avait tordu
le cou.

Il faut se mfier. Chacun savait que matre Gueffs, quand il
avait les pieds dans les cendres, et le _pich_ au coude, parlait
trop  son aise de la Fe des Grves.

Il faut se mfier. Se taire est le mieux. Mais si vous avez 
parler d'elle, dites toujours _la bonne fe,_ ou ne passez jamais
en grve...




XXXI. O l'on voit revenir matre Loys, lvrier noir.

C'est  peine si nous avons le temps de verser une larme sur le
sort malheureux de Vincent Gueffs, Normand. Il tait maquignon
comme ceux de son pays; il avait une mchoire mmorable; il ne
disait jamais ni oui ni non; il possdait quelque teinture de
philosophie clectique, bien que cette gaie science ne ft point
encore invente.

Il tait paen  l'instar de tous les beaux esprits.

Il tait mme un peu voleur.

En le quittant pour jamais, nous aimons  jeter ces quelques
fleurs sur la tombe d'un homme qui, devanant le progrs, secoua
si vite les prjugs idiots o croupissait son sicle.

Cela dit, Vincent Gueffs, adieu!

 deux ou trois reprises diffrentes, Mloir et ses hommes d'armes
furent obligs de s'arrter dans leur chasse devant des obstacles
absolument pareils  celui que nous avons dcrit nagure, et qui
fut la cause du tant regrettable trpas de matre Vincent Gueffs.

Deux ou trois fois la troupe fugitive s'tait divise, soit de
parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute apparence,
les migrs du village de Saint-Jean et monsieur Hue avaient
essay de marcher ensemble et quelque incident les avait spars.

Ils s'taient perdus dans la brume et se cherchaient peut-tre.

Mais le proverbe: _Chercher une aiguille dans une charrete de
foin_ est de beaucoup trop faible pour exprimer la folie qu'il y
aurait  courir aprs un homme dans ces immenses tnbres.

Mloir et sa troupe avaient leurs lvriers.

Encore ne trouvaient-ils rien.

Ils continuaient nanmoins la chasse. Dsormais Mloir ne pouvait
plus reculer.

Mloir avait pass la moiti de sa vie  se battre comme il faut.
C'tait une brave lance; mais ce n'tait que cela. Les gens de
cette espce arrivent tout  coup au mal, parce que leur bonne
conduite ne fut jamais le rsultat d'un principe.

Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus honorable
carrire du monde et demeurer fermes jusqu'au bout dans le droit
chemin, parce qu'ils ne sont essentiellement ni vicieux ni
mchants.

Mais comme ils ne sont pas essentiellement bons et qu'ils n'ont
d'autre mobile que l'intrt humain, vous les voyez glisser
aussitt que leur pied touche une pente facile.

Et ds qu'ils glissent, ils aident la pente. Leur sagesse menteuse
rige en systme le hasard de leur chute.

S'ils ont dj de la fange jusqu' la ceinture, ils s'crient: On
a calomni la fange! La fange est un bon lit! C'est exprs que je
suis dans la fange!

Vive la fange!

Les chiens se dtournent quand ils s'aperoivent qu'ils font
fausse route; les hommes, non.

Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un fou qui mettait
une citrouille au bout d'une pique, et qui se prosternait devant
cet emblme auguste en disant:

--Ceci est le soleil. Les druides qui n'entendaient pas la
plaisanterie, invitrent ce fou  rentrer dans le giron de
Belenus. Le fou ne voulut pas. Les druides le placrent sur un tas
de fagots qu'ils allumrent. Le fou mourut comme un hros en
criant  tue-tte:

--Imposteurs, vous pouvez tuez mon corps, mais ma citrouille tait
bien le soleil! Mloir avait regard un jour ses cheveux qui
grisonnaient. Il s'tait dit: Je veux un manoir, une femme, des
vassaux, etc. Et il avait fait choix de ce triomphant moyen,
expliqu par lui  Aubry de Kergariou, au dbut de ce rcit: la
terreur. Au fond, ce n'tait qu'un pouvantail: l'escopette du
mendiant espagnol qui n'a ni poudre ni balles.

Mais  l'heure o nous sommes, Mloir avait charg son arme
jusqu' la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer. C'tait
un parfait coquin.

Tant la logique est une irrsistible et belle chose! Posez les
prmisses, le diable tirera la consquence. Ceci tant accept
qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparatre le vieux
Maurever et s'emparer de Reine  tout prix, le temps pressait.
Mloir sentait que le terrain politique tremblait sous ses pas.
Son zle qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince rgnant
pouvait, demain, le mener au supplice.

Mais, en 1450, comme de nos jours, les esprits pratiques
connaissent le mrite du fait accompli.

_Ce qui est fait est fait,_ dit l'odieux proverbe.

Et croyez-nous bien, sur douze proverbes, il y en a onze
d'abominables; de mme que sur cent almanachs, ces vangiles de
l'ignorance impie, il y a quatre-vingt-dix-neuf turpitudes.

Mloir pensait: Si je me hte, tout sera fini avant la mort du duc
Franois. Je serai en possession de l'hritire et de l'hritage.
On me montrera les dents peut-tre, mais on ne mordra pas!

--Et allons! Rougeot, Tarot! Allons! Nantois, Grgeois, Pivois,
Ardois! Allons, Lopard et Finot!

Le pauvre Noirot tait couch l-bas sous la tangue, on ne
l'appelait plus.

--Allons, bons chiens, dresss  secourir les naufrags, en
chasse! en chasse! Ils allaient, en vrit! les chevaux ne
quittaient pas le petit trot. Les soudards couraient derrire. Les
fugitifs ne pouvaient se soustraire dsormais bien longtemps 
cette poursuite acharne.

Il est mme probable que, sans les retards occasionns par
l'hsitation des lvriers, aux endroits de la grve o les traces
se bifurquaient tout  coup, quelques tranards fussent tombs
dj au pouvoir des hommes d'armes.

Voici cependant ce qui tait advenu de monsieur Hue et de sa
suite.

Aubry s'tait mis  la tte de la caravane lorsqu'il avait reconnu
l'absence du petit Jeannin. Aubry ne savait gure son chemin dans
les sables; il allait droit devant lui, ce qui est quelquefois le
mieux.

Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se fit entendre
si distinctement qu'il n'y et point  douter. Ils avaient fait
fausse route. Reine souffrait de sa blessure. La fatigue et le
dcouragement venaient.

Et le brouillard ne diminuait point.

La troupe se trouvait engage dans cette partie des grves qui est
au nord-ouest du Mont, et o les mares abondent.

En retournant sur ses pas, Aubry laissa flchir vers le sud la
ligne qu'il suivait. Ce n'tait plus du sable, c'tait de la marne
dlaye que la troupe avait sous les pieds.

Pour viter les mares,  fond de lises, on faisait de nombreux
circuits. Les uns passaient  droite, les autres  gauche.

De temps en temps, un homme ou une femme se perdait.

Une fois, Maurever appela Reine qui ne rpondit pas.

Une horrible angoisse serra le coeur du vieillard.

Et  dater de cet instant, tout fut confusion parmi les fugitifs.

Chacun voulut chercher Reine.

On tourna; on perdit la voie. Puis, les groupes se dtachrent. Il
y avait maintenant impossibilit de se rallier.

Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon Le Priol qui
tenait sa femme par la main.

Fanchon pleurait  chaudes larmes, la pauvre femme, parce que ses
deux enfants, Julien et Simonnette, n'taient plus l pour
rpondre  sa voix.

Aubry allait tout seul, fou de douleur, courant dans cette nuit
claire, sans but, sans direction, presque sans espoir.

Les filles et les gars de Saint-Jean erraient a et l 
l'aventure.

Dans la brume, tous ces diffrents groupes se croisaient
maintenant sans se voir. Tout tait  la dbandade. Et la besogne
des hommes d'armes du chevalier Mloir n'en valait pas mieux pour
cela. Cette foule disperse des fugitifs n'tait bonne qu' donner
le change aux chasseurs.

Aubry avait quitt ses compagnons depuis un quart d'heure,
lorsqu'il crut our un bruit lger derrire lui.

Il s'arrta et colla son oreille contre la tangue.

Son coeur battait bien fort.

Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui brillait nagure 
son front avait disparu.

Ce bruit qu'il entendait, c'tait le pas des chevaux de Mloir.

Aubry chercha de quel ct il prendrait la fuite, car son premier
besoin tait de vivre, afin de protger Reine.

Les pas approchaient.

Aubry pouvait our dj la voix des hommes d'armes.

--Hol! disait Pan, qu'a-t-il donc ce brigand d'Ardois, il va
rompre sa laisse!

--Et Rougeot! rpliquait Gotaudon; ah a, ils deviennent enrags,
Bellissan, vos lvriers!

--Chut! fit le veneur; ne voyez-vous pas qu'ils rencontrent? J'ai
de la peine  tenir ce grand diable de chien que j'ai achet sur
la route. Bellemont, Reinot, coquin, bellement! Le chevalier
Mloir est-il l?

--Messire Mloir! appelrent discrtement plusieurs voix.

Messire Mloir tait ailleurs, car il ne donna point de rponse.

--Voil qui est grand dommage! dit encore Bellissan, car je suis
bien sr que nous allons avoir un relanc. Bellement, Reinot,
coquin, bellement!

--H bien! h bien! cria Corson, le hraut, voil Pivois qui
m'entrane.  bas, Pivois!  bas, de par le ciel! Bon! sa laisse
s'est rompue dans ma main et Dieu sait o est le chien  cette
heure.

Pivois s'tait lanc en poussant cet aboiement court et plaintif
des lvriers de race, qui ressemble au cri d'un sourd-muet.

Les autres chiens se dmenrent avec fureur.

Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement  rompre leurs
laisses et se prcipitrent en avant sur les traces de Pivois.

Pivois tait une belle et noble bte, nourrie dans l'hroque
chenil de Rieux; gris de fer fonc, le museau pointu comme un
poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes.

En trois bonds, il fut auprs d'Aubry.

C'tait une sorte de tumulus ou renflement  peine sensible. Le
brouillard y tait moins opaque que dans les fonds. On distinguait
parfaitement le sol; on voyait mme  trois pieds  la ronde.

Au centre du mamelon, il y avait un poteau humide et gluant,
couvert de mousse marine et qui,  mare haute, indiquait le
bas-fond aux petites barques de pcheurs montois.

Aubry s'tait adoss contre ce poteau.

Il avait  la main son pe nue.

Ds l'instant o il avait entendu la conversation des hommes
d'armes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le
flairaient, il avait d renoncer  toute ide de fuir.

Une seule ressource restait: le combat.

Le combat se prsentait, certes, bien ingal; mais Aubry avait foi
en sa force, et ces soldats du vieux temps, un contre dix, ne
dsespraient pas de la victoire.

Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix d'une pe, ils
taillaient de leur mieux.

Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les hommes,
c'taient les lvriers. Mais Aubry devinait l des hommes d'armes
qui serraient la laisse de chaque chien au lieu de lcher  la
fois la meute tout entire.

Il se disait:

--Ah! si j'avais seulement avec moi matre Loys! vrai Dieu! ce
serait une belle quipe! Dix chiens pour matre Loys, dix hommes
pour moi: c'est notre mesure.

--Mais, se reprenait-il en soupirant; pauvre matre Loys!... o
est-il?

Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aubry sentit une
haleine de feu et son paule saigna sous la griffe de Pivois.

Mais Pivois tomba ventr d'un coup d'pe  bras raccourci, que
lui donna Aubry.

--Belle bte! murmura-t-il; c'est dommage! Ardois, lanc comme une
flche, passa par-dessus le corps de Pivois. Aubry lui fendit la
tte  la vole d'un coup de revers. Rougeot, magnifique animal,
brun de cotte  plerine rousse, avec deux feux pourpres sous la
paupire, roula sur ses deux compagnons morts. Il avait le col
tranch aux trois quarts.

--Vrai Dieu! grondait matre Aubry qui s'chauffait  la besogne,
les hommes ne viendront-ils pas  la fin! Les hommes venaient. On
entendait parfaitement le pas sourd des chevaux. Aubry vit la
silhouette d'un cavalier qui passait  sa gauche sans
l'apercevoir.

Comme il ouvrait la bouche pour l'appeler, car il tait en train
et il avait hte de sentir une pe grincer contre la sienne, un
quatrime lvrier sortit du brouillard et fondit sur lui.

norme, celui-l! noir de la tte aux pieds! beau comme on se
reprsente les chiens fabuleux qui mnent l'ternelle course de
Diane chasseresse.

L'Achille des chiens!

Il bondit littralement par-dessus l'pe d'Aubry, tomba de
l'autre ct, rebondit avant qu'Aubry et le temps de faire
volte-face et le saisit  la gorge.

Mais non point pour l'trangler, oh! non! Pour le caresser plutt,
doucement et tendrement, comme l'pagneul favori vient mler ses
longues soies aux longs cheveux de la chtelaine aime.

Pour le chrir, pour le baiser en gmissant de joie. Loys! matre
Loys! le grand, le fier, l'intrpide! L'Achille des chiens, on
vous le dit. C'tait lui que Bellissan avait achet  Dinan, par
hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la poitrine.
C'tait lui qu'on appelait Reinot, c'tait matre Loys! coutez,
Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami. Aubry
avait une larme  la paupire.

--Seigneur Dieu! vous tes avec moi! s'cria-t-il sans plus se
cacher, grand merci! Hardi, Loys!

Puis, donnant sa voix qui vibra comme un clairon dans la brume:

-- moi, taupins! ajouta-t-il,  moi, tratres maudits! Mloir,
Pan! Cotaudon! Corson et d'autres, s'il y en a! Venez! venez!
venez!

Une clameur, lointaine dj, rpondit  cet appel. Aubry tait
dpass; il aurait pu viter la lutte. Mais ce n'tait pas ce
qu'il voulait. Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine
n'aurait pas le temps de se sauver? C'tait quelques minutes de
gagnes: le salut peut-tre!

Et puis, avec matre Loys, Aubry se croyait sr de vaincre.

Les pas des chevaux se rapprochaient. Loys se mit  ct de son
matre, les jarrets ramasss, le museau dans le sable.

Le nom de Reine vint encore une fois aux lvres d'Aubry, puis il
serra sa bonne pe.

--Hardi, Loys! Il y eut tout  coup un grand cliquetis de fer. Le
sable se rougit autour du vieux poteau, vert de gomon. Les chiens
trangls hurlrent. Les hommes d'armes repousss blasphmrent.
Hardi, Loys! matre Loys! ils sont  nous!




XXXII. Le tube miraculeux.

C'tait un trange combat.

Aubry,  pied, avait, il faut le dire, tout l'avantage sur les
hommes d'armes  cheval.

Leste et jeune, il se servait du brouillard comme d'une machine de
guerre.

Il avait quitt le mamelon o la brume tait trop claire, et les
hommes d'armes l'avaient suivi dans un fond, sur la tangue molle,
o les sabots de leurs montures enfonaient  chaque pas.

Aubry tait pour eux comme un fantme qui paraissait 
l'improviste, qui disparaissait tout  coup pour reparatre
encore.

Mais l'pe d'Aubry n'tait pas un fantme d'pe; elle taillait
bel et bien, Pan le savait, Corson aussi, Kerbehel de mme, car
ils avaient tous les trois de profondes blessures.

Le pauvre hraut Corson grommelait:

--Le buffle de mon justaucorps est devenu _de gueules!_

_--_ L'pe haute, Corson! lui dit Kerbehel, ou bien on pourra
blasonner le lieu o nous sommes: De sable au corps de hraut,
couch, de carnation...

-- ...Accompagn de quatre malandrins de mme, acheva Corson
plaintivement.

Kerbehel voulut rpondre; mais Loys, qui en avait fini avec
Nantois, Lopard, Varot et les autres, s'lana sur lui, la gueule
rouge, et le malmena cruellement.

En mme temps, Pan tombait, la gorge traverse par l'pe
d'Aubry-- Hardi, Loys! matre Loys! ils sont  nous!

--Cet homme est le diable! s'cria Cotaudon qui donnait de grands
coups de lance dans le vide.

--Non pas! c'est le chien qui est le diable! balbutia Kerbehel,
dsaronn  demi.

-- mes compagnons! pleura Corson, il n'y a pour nous ici ni
profit, ni gloire! Ce n'est pas celui-l que nous cherchons. Sus
au vieux Maurever! et laissons ce ragot qui nous donne le change.

L'avis tait bon.

--Sus! sus! clama Kerbehel, enchant de ce biais.

--Sus! sus! Et les perons s'enfoncrent dans le cuir des chevaux.
En ce temps dj, les mots prenaient,  l'occasion, des
significations trs subtilement dtournes.

Sus! voulait dire ici: sauve qui peut!

Mais la gloire tait sauvegarde.

Matre Loys fournit encore une charge; Aubry se lana une dernire
fois dans le brouillard, puis ils s'tendirent fraternellement,
l'un prs de l'autre, haletants, harasss,-- mais vainqueurs!

Il tait neuf heures du matin. Le soleil prenait de la force et
pompait lentement le brouillard.

Un vent lger venait du large, annonant le flux.

Le moment s'approchait o ce rideau immense, qui cachait les
grves allait se dchirer.

Soit qu'il s'vanouit subitement avec la prestesse d'un changement
 vue, soit qu'il dt s'claircir peu  peu, faisant sa gaze de
plus en plus transparente, dcouvrant les objets un  un, et
luttant jusqu' la dernire seconde contre le jour enfin
victorieux.

Dans l'un et l'autre cas, les diffrentes troupes, disperses sur
les tangues, allaient se chercher,  coup sr, se voir et se
combattre.

Sur les rochers qui bordent le mont Saint-Michel, du ct de la
Bretagne, une troupe d'hommes arms tait range en bon ordre.

 la tte de cette troupe, se trouvait un chevalier banneret,
portant  son haubert l'cusson vair-contrevair d'or et de sable
des sires de Ligneville en Cotentin.

Son petit bataillon et lui demeuraient immobiles, comme s'ils
eussent t chargs de garder le Mont contre une attaque
prochaine.

Vers cette heure, Corson, Cotaudon et les autres, qui avaient
ralli une douzaine de soudards, suivaient, dans la brume
claircie, la piste de monsieur Hue de Maurever.

Derrire la troupe cantonne sur les rochers, l'tendard de
Saint-Michel tait plant en terre, au-dessous de la bannire de
France.

Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait encore la base du
roc.

On vit dans les sables un vieillard entour de quelques femmes et
de quelques paysans. Presque au mme instant, les hommes d'armes
de Mloir sortirent de la brume referme.

--En avant! dit le sire de Ligneville. La bannire de France fit
flotter au soleil ses longs plis d'argent.

La troupe descendit sur la grve. Elle se mit entre les fugitifs
et les hommes d'armes.

--Que venez-vous qurir sur les domaines du Roi? demanda monsieur
de Ligneville.

--Nous venons, par la volont de notre seigneur le duc, rpondit
Corson, qurir monsieur Hue de Maurever, coupable de trahison.

--Et portez-vous licence de franchir la frontire?

--De par Dieu! monsieur de Ligneville, riposta Corson, quand notre
seigneur Franois a sauv votre sire des griffes de l'Anglais, il
a franchi la frontire sans licence.

Ligneville fit un geste. Ses soldats se rangrent en bataille. Hue
de Maurever pera les rangs.

--Messire, dit-il, si ces gens de Bretagne veulent s'en retourner
chez eux en se contentant de ma personne et en laissant libres
tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je suis prt 
me livrer en leurs mains.

--Donc, pour ce, franchissez la rivire de Couesnon, messire,
rpliqua Ligneville; sur la terre du Roi, on ne se rend qu'au Roi.

Le sire de Ligneville demanda ensuite aux Bretons:

--Qui est votre chef? Kerbehel, Corson et Cotaudon se
consultrent.

--Notre chef est le chevalier Mloir, dirent-ils.

--J'ai entendu parler de ce chevalier Mloir, rpondit M. de
Ligneville; dites-lui, pour l'honneur de la chevalerie, qu'il
vite de passer  porte de ma lance, car monsieur l'abb du mont
Saint-Michel m'a donn l'ordre de le faire pendre.

Le rouge vint au front du vieux Maurever.

--Par mon salut! messire, s'cria-t-il; le duc Franois l'a fait
chevalier. Je vous prie de me faire raison de ce qui est une
insulte au duch de Bretagne tout entier.

--Allons! disaient en riant les soldats du monastre; voici le
vieux chevalier qui va se mettre avec ses assassins contre nous.

Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et l'avait serre
avec respect.

--Si mes paroles vous ont caus de la colre, monsieur mon digne
ami, avait-il dit, de grand coeur je rtracte mes paroles.

Mais je ne vous laisserai point, ajouta-t-il en souriant, faire de
l'hrosme avec de pareils coquins. Ce serait jeter des perles aux
animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous tes le
prisonnier du Roi!

Avant que le vieillard pt rpondre, on l'avait saisi et conduit
derrire les rangs.

--Hol! maraudaille! s'cria Ligneville, avec rudesse; maintenant,
hors d'ici et vitement! Il s'adressait ainsi aux hommes d'armes de
Mloir.

Ceux-ci pouvaient tre en effet des gens de conscience large et
peu dlicats sur le choix de leur besogne. Mais c'taient des
Bretons.

Ligneville n'avait pas fini de parler, qu'un carreau d'arbalte
faisait sonner l'acier de son casque. Les Bretons chargrent
rsolument et se firent tuer ou prendre tous jusqu'au dernier.

Monsieur Hue, cependant, avait demand aux soldats du monastre si
quelques fugitifs n'avaient point dj touch le Mont. Les
rponses des soldats l'avaient  peu prs rassur sur le sort de
sa fille, qui devait tre en ce moment dans l'enceinte des
murailles avec Aubry et les enfants de Simon Le Priol.

On monta la rampe.

Aubry et le petit Jeannin, arrivs, en effet, les premiers au
monastre, attendaient avec anxit. Ils espraient que Reine et
Simonnette taient avec le gros de la troupe.

Hlas! le pauvre Bruno avait l'oreille basse.

Il tait rentr au bercail et s'tait mis  la disposition du
frre pnitencier. Ils avaient caus tous deux discipline et bien
srieusement.

Frre Bruno avait le bras gauche cass, ce qui retardait
l'excution.

--Mon frre Eustache, disait-il au pnitencier, cela me rappelle
l'histoire de Jacob Malteste du bourg de Cesson, auprs de Rennes.
Il tait bien malade quand il fut condamn  la peine de la hart.
On lui fit prendre de bons remdes, on le gurit, et puis on le
pendit.

Heureusement pour Bruno que l'influence du duc de Bretagne tait
fort mince au monastre en ce moment, et que le secours apport 
monsieur Hue de Maurever lui fut compt comme oeuvre pie.

Ce fut lui qui aperut le premier monsieur Hue gravissant la
rampe.

Il courut avertir Aubry qui s'lana au-devant du vieillard.

--Reine! prononcrent tous deux, en mme temps, monsieur Hue et
Aubry.

--Elle n'est pas au monastre? demanda le vieux chevalier.

--Vous ne la ramenez pas? demanda Aubry  son tour. Ce fut un
moment d'angoisse cruelle. Jeannin, l'heureux petit Jeannin, avait
Simonnette dans ses bras. Mais quand il entendit que mademoiselle
Reine tait perdue, il s'arracha des bras de Simonnette.

--Je vais rentrer en grve, dit-il; la mer monte, il faut se
hter! Maurever et Aubry avaient du froid dans les veines.

Ce mot: _la mer monte_ les frappait au coeur. Aubry serra la
main de Jeannin, et lui dit:

--Viens avec moi! Mais, au lieu de descendre  la grve, il gravit
prcipitamment la rampe et s'lana dans l'escalier de la salle
des gardes. Jeannin et Bruno le suivaient.

De la salle des gardes  la plate-forme, il y a bien des marches.
Aubry fut sur la plate-forme en quelques secondes. Jeannin ne
l'avait pas quitt d'une semelle, mais le frre Bruno soufflait
encore dans les escaliers.

--Ouf! disait-il; ou... ouf! cela me rappelle l'histoire de Jean
Miolaine, le matre gantier, qui paria de monter au beffroi de
Coutances pendant que Perrin Langrier, son compre, boirait une
double pinte de vin d'Anjou... ou-ou-ouf!

Quand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin dvoraient
dj l'espace du regard.

Le brouillard s'tait lev. L'oeil planait sur l'immensit des
sables. Au nord-ouest, on voyait la ligne bleue de la mer qui
montait. Sur la grve, rien.

Rien, sinon un point sombre et perceptible  peine qui se montrait
de l'autre ct du Couesnon,  la hauteur du bourg de
Saint-Georges.

Aubry le dsigna du doigt  Jeannin.

--C'est trop loin, dit le petit coquetier; on ne peut pas
savoir... Puis il ajouta:

--Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Aubry avait au
front des gouttes de sueur glace.

--Messer Jean Connault, le prieur des moines, qui est un savant
physicien, murmura le frre Bruno, a ici prs, dans le clocher, un
tube de bois garni de verres. J'ai mis mon oeil une fois dans ce
tube, et j'ai vu,-- n'est-ce point magie?-- j'ai vu les femmes de
Cancale avec leurs coiffes et leurs gorgerettes plisses, comme si
Cancale se ft avanc vers moi tout  coup, jusqu'au pied du mur 
travers la mer.

--Ce bonhomme rve! s'cria Aubry qui frappa du pied. Bruno
s'lana vers le clocher et redescendit l'instant d'aprs avec une
sorte de bton creux, form d'anneaux cylindriques qui
s'embotaient les uns dans les autres.

Aubry mit son oeil au hasard  l'une des extrmits.

Il vit distinctement les vaches qui passaient sur le Mont-Dol, 
quatre lieues de l.

Un cri de stupfaction s'touffa dans sa poitrine.

Le tube fut dirig vers le point sombre qui tranchait sur le sable
tincelant. Cette fois, Aubry laissa tomber le tube et saisit sa
poitrine  deux mains.

--Reine! Reine! dit-il; Julien et Mloir!!! Au risque de se briser
le crne, il se prcipita  corps perdu dans l'escalier de la
plate-forme. Ceux qui le virent passer dans le rfectoire et
traverser la salle des gardes en courant, le prirent pour un fou.
Le cheval du sire de Ligneville tait attach au bas de la rampe.
Aubry sauta en selle sans dire une parole et piqua des deux.
Bientt, on put le voir galoper  fond de train sur la grve. Il
tenait  la main la lance de Ligneville. Devant lui, un grand
lvrier noir bondissait. Ils allaient, ils allaient.-- C'tait un
tourbillon! Jeannin avait dit:

--Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Ce point noir,
c'tait Reine. Du sang aux perons! hope! hope! Reine-- et Mloir!
Car pour Julien, Aubry avait vu,  l'aide du tube, l'pe de
Mloir se plonger dans sa chair. Pauvre Julien! Hope! hope! hardi,
matre Loys! Sur la plate-forme, il y avait maintenant grande
foule. Grande foule autour de monsieur Hue de Maurever qui tait
agenouill sur la pierre et qui levait au ciel ses mains
tremblantes. On suivait du regard la course d'Aubry. Arriverait-il
 temps? Jeannin se demandait:

--Mais pourquoi le chevalier et la demoiselle restent-ils
immobiles, si prs de la mer qui monte? Il prit le tube  son tour
et devint plus ple qu'un mort.

--Ils sont _enliss!_ balbutia-t-il; le chevalier a du sable
jusqu' la ceinture, et demoiselle Reine disparat... disparat...
La cloche du monastre tinta le glas.

Une voix tomba des galeries suprieures. Cette voix disait:

--Il y a deux malheureux en dtresse dans les tangues. Priez pour
ceux qui vont mourir!




XXXIII. Les lises.

Quand le brouillard avait enfin cd la place aux clairs rayons du
soleil de juin, le chevalier Mloir s'tait trouv seul, aux
environs de la rivire de Couesnon,  deux lieues au moins de la
terre ferme.

Ce que son escorte tait devenue, le chevalier Mloir ne le savait
point.

Il tait de terrible humeur.

Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa conscience,
car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccs.

Or, le chevalier Mloir tait un homme trop sage pour ne pas
s'avouer qu'il avait chou honteusement.

Sige et chasse avaient eu un rsultat pareil.

Sarpebleu! comme il disait le bon Mloir; damner son me, encore
passe s'il s'agit d'un bon prix! Mais se donner  Satan gratis,
quelle cole! et que ce matre Satan devait bien rire!

En vrit, dans ce moment de fatigue et de dfaite, sa philosophie
flchissait. Il n'tait pas trs loign d'avouer sa faute et de
dire son _me culp._

D'autant qu'il pensait  l'avenir, o il voyait des nuages
formidables.

L'occasion tait manque. Un crime qui n'a pas russi se punit
double.

Et c'est bien fait!

Hlas! hlas! tout n'est donc pas rose dans la vie d'un brave
homme qui veut la tranquillit pour ses vieux jours, un ou deux
manoirs, quelques rentes, une femme  son gr, _l'aurea
mediocritas_ enfin, et qui dvie un peu de la ligne droite pour
atteindre ce joyeux rsultat?

Hlas! il y a tant de coquins, pourtant, qui russissent! Le ciel
tait injuste envers ce pauvre chevalier Mloir!

Tout  coup, de l'autre ct du Couesnon, il aperut deux paysans
qui cheminaient.

Il s'tait trop ht de dsesprer.

L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalte sur l'paule, et
l'autre portait un costume qui rveilla quelques vagues souvenirs
dans l'esprit du chevalier Mloir.

Une peau de mouton, noue en charpe et qui semblait avoir fourni
de longs services.

Mloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux qu'il avait
interrog en vain quelques jours auparavant, et que matre Vincent
Gueffs voulait si bien faire pendre.

Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue paraissait
l'accabler.

Son compagnon et lui taient videmment des fugitifs du village de
Saint-Jean-des-Grves. Mloir songea qu'ils pourraient le
renseigner. Il leur ordonna d'arrter.

L'enfant  la peau de mouton et le paysan qui portait une arbalte
n'eurent garde d'obir. Ils pressrent, au contraire, leur marche.

Mloir choisit un endroit o le Couesnon _talait_ sur le sable,
c'est--dire coulait sur une large surface, sans rives et  fleur
de grve.

Ces passages sont les gus les plus srs.

Mloir lana son cheval.

Le jeune garon et son compagnon semblrent se consulter. Le
premier fit un geste de lassitude dsespre. Ils s'arrtrent.

Le paysan banda son arbalte et se mit au devant du jeune garon.

--Que diable veut dire ceci? gronda Mloir. Puis il ajouta tout
haut:

--Bonnes gens, je ne vous ferai point de mal.

Un carreau d'acier vint frapper le front de son cheval, qui se
leva sur ses pieds de derrire et retomba mort.

--Maintenant fuyons! s'cria Julien Le Priol; ses armes le gnent;
il ne nous atteindra pas.

Oh! certes, sans sa blessure, Reine de Maurever, qui avait tromp
nagure si longtemps la poursuite du petit Jeannin, Reine et
chapp en se jouant au chevalier Mloir.

Mais elle souffrait cruellement, mais elle tait accable. Elle
essaya de suivre Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le sable.

--Sarpebleu! s'cria Mloir exaspr; est-ce comme cela, manant
endiabl? Dix drles comme toi ne payeraient pas mon bon cheval!
Attends!

Il prit son lan et vint l'pe haute sur Julien.

C'tait  ce moment qu'Aubry de Kergariou mettait l'oeil au
tlescope lmentaire, fabriqu par Messer Jean Connault, prieur
des moines et amateur de physique.

Julien attendit le chevalier de pied ferme et le blessa d'un
second coup d'arbalte.

Mais il n'avait que son couteau court pour dtourner la longue
pe de Mloir. Il fut renvers du premier choc.

--Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en mourant; que Dieu vous
protge! moi, j'ai fait ce que j'ai pu.

--Reine! s'cria Mloir qui n'en pouvait croire ses oreilles.

Il regarda le prtendu jeune garon, et reconnut en effet la fille
de Maurever.

--Oh! oh! dit-il, voil donc pourquoi ce rustre prtendait
rsister  un chevalier!

--Damoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant courtoisement, vous ne
faites que changer de serviteur.

En ce moment Aubry entrait en grve, mont sur le cheval du sire
de Ligneville.

Matre Loys volait, le ventre sur le sable.

Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi. Elle galopait.
C'tait la mer.

Le chevalier Mloir s'tait approch de Reine et cherchait  la
relever. Bien qu'il ne connt pas exactement les dangers de ces
grves, il ne pouvait pas manquer de voir et d'entendre la mer.

Reine tait presque vanouie.

Le chevalier, dans les efforts qu'il fit pour la remettre debout,
ne s'aperut point d'abord que la tangue cdait sous ses pieds.

Il tait arm lourdement.

Quand il s'en aperut, le sable humide touchait les agrafes de ses
genouillres.

Il lcha Reine et voulut se dgager.

Comme il arrive toujours, ses efforts ne servirent qu' creuser
davantage le trou qui allait tre son tombeau.

Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint livide.

--Est-ce qu'il me faudra mourir ici! pensa-t-il tout haut. Reine
l'entendit. Elle se redressa galvanise. Couche comme elle
l'tait, et occupant une grande surface, son poids avait  peine
attaqu le sable.

Pour se lever et s'enfuir, elle n'avait qu'un effort  faire, car
ses pieds n'taient point emprisonns comme ceux du chevalier dans
la tangue lourde et molle.

L'espoir lui monta au coeur avec violence.

La pense d'Aubry, qui tout  l'heure la navrait, vint lui donner
une force nouvelle. Elle jeta un coup d'oeil sur Mloir qui
enfonait  vue d'oeil.

--Je ne peux pas le sauver, murmura-t-elle. Et sa belle main
blanche s'appuya sur le sable pour aider le mouvement de son
corps.

Mais une autre main, une main de fer, se referma sur sa belle main
blanche.

Mloir avait aux lvres un sourire sinistre. Il dit:

--Ceci est notre couche nuptiale, Reine de Maurever, dit-il;
j'avais jur que tu serais ma femme. Reine poussa un cri
d'horreur.

Ce fut en ce moment que, du haut des galeries suprieures, une
voix tomba sur la plate-forme du monastre et dit:

--Priez pour ceux qui vont mourir! Sur la plate-forme tout le
monde s'tait agenouill. Le glas tinta. Le vieux Maurever, plus
ple qu'un mort, mais les yeux secs et la voix ferme, rpondait
l'oraison dite par les moines pour les condamns du _periculum
maris._ Jeannin, Simonnette, son pre et les autres vassaux de
Maurever pleuraient silencieusement. Au nord-ouest, la grande
ligne bleue avanait, tincelante, sous les rayons du soleil. Le
cheval d'Aubry dvorait les sables, prcd toujours par matre
Loys, le grand lvrier noir. Qui de la mer ou du cavalier, de la
mort ou de la vie, allait arriver le premier?

Reine n'avait pouss qu'un cri.

Puis sa charmante tte blonde s'tait renverse, tandis que ses
grands yeux bleus se tournaient vers le ciel.

Elle aussi priait.

Elle priait pour son pre et pour Aubry avant de prier pour
elle-mme.

Mloir la couvrait d'un regard de damn.

Mloir avait du sable au-dessus de la ceinture.

Une fois le vent apporta le son lointain de la cloche de
Saint-Michel.

Mloir sourit.

Reine dtourna la tte.

Elle jeta un regard aux rives bretonnes. Un lger renflement du
terrain lui indiqua le lieu o le manoir de Saint-Jean-des-Grves
se cachait derrire les arbres.

C'tait l que son enfance heureuse s'tait coule. C'tait l
qu'elle avait vu Aubry pour la premire fois.

--Vous pensez  lui, damoiselle? dit Mloir qui voulait railler,
mais dont les dents grinaient.

--Pensez  Dieu! rpliqua la jeune fille, sereine et calme, en
face de la dernire heure. On entendait le sourd grondement du
flot.

Mloir avait du sable jusqu'aux seins. Sa main de fer se rivait
sur le bras de Reine...

Il tourna la tte tout  coup  un bruit qui se faisait. Matre
Loys bondissait dans le cours du Couesnon, o tait dj la mer.

Et Aubry tait derrire matre Loys.

--Aubry! Aubry!  moi! cria Reine. Par un effort dsespr, Mloir
essaya de l'attirer  lui. Ses yeux hagards disaient quel tait
son dessein horrible.

La vengeance qui lui chappait, il voulait la ressaisir, et jeter
 son rival vainqueur un cadavre pour fiance.

-- moi, Aubry!  moi! rpta la jeune fille qui rsistait, mais
qui se sentait entrane invinciblement.

--Je ne mourrai pas seul! cria Mloir. Au moment o son autre main
allait toucher le col de Reine, Aubry passa, plus rapide qu'une
flche. Sa lance avait travers de part en part la gorge de
Mloir. Mloir blasphma et lcha prise. Le sable cacha sa
blessure. Il n'avait plus que la tte au-dessus de la tangue. Et
la mer mouillait dj les vtements de Reine qui, elle aussi,
_s'enlisait_ lentement. Aubry sauta sur le sable, et mit sa lance
en travers pour assurer ses pieds.

--Tu n'auras pas le temps! dit Mloir en souriant au flot qui vint
lui baigner le visage. Un visage de rprouv! Le cheval, ds qu'il
sentit l'eau  ses pieds, souffla et mit le nez au vent, cherchant
la direction de sa fuite.

Aubry se sentit dfaillir, car l'imagination ne peut rver un
danger plus terrible et plus prochain que celui qui l'crasait de
toutes parts.

Si le cheval partait, Reine tait perdue sans ressource. Aubry la
quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la gueule de
matre Loys en commandant:

--Ne bouge pas! Le cheval rvolt fit un bond.

--Hope! hope! cria Mloir d'une voix trangle et mourante. Matre
Loys se pendit  la bride. Le flot passa par-dessus la tte de
Mloir. Aubry tenait Reine dans ses bras. Il sauta en selle avec
son fardeau.

Et matre Loys de bondir, fou de joie, dans la mer montante.

--Hope! hope! cria Aubry  son tour. L'eau jaillit sous le sabot
du bon cheval. Du chevalier Mloir, il n'tait plus question. Son
dernier soupir mit une bulle d'air  la surface du flot. La bulle
creva. Ce fut tout. Reine souriait dans les bras de son fianc.
Elle remerciait Dieu ardemment.

Sauve! sauve par Aubry! Deux immenses joies!

Sur la plate-forme de Saint-Michel, monsieur Hue de Maurever
remerciait Dieu, lui aussi, car grce  la lunette miraculeuse, il
assistait rellement  ce drame lointain et rapide que nous venons
de dnouer.

Pas par ses yeux  lui, les larmes l'aveuglaient, mais par les
yeux du petit Jeannin, qui avait saisi d'autorit le tube de
Messer Jean Connault, et qui ne l'et pas cd au roi de France en
personne.

Le petit Jeannin avait dit toutes les pripties de la course et
de la lutte.

Seigneur Jsus! au moment o les doigts crisps du rprouv
avaient touch le cou de la pauvre Reine, le petit Jeannin avait
failli tomber  la renverse.

Mais la lance d'Aubry! oh! le bon coup de lance!

Et le lvrier noir, qui tenait dans sa gueule la bride du cheval!
c'tait cela un chien!

Frre Bruno se disait, le matois: En l'an cinquante, le lvrier
de messire Aubry, qui est plus avis que bien des chrtiens, etc.,
etc.

Une histoire de plus, enfin, dans le grenier d'abondance de sa
mmoire!

Et  mesure que le petit Jeannin parlait, l'assistance coutait,
bouche bante.

Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long cri de joie.

Jeannin trpignait et la fivre le prenait, car un ennemi restait
 combattre: la mer.

--Oh! disait-il, comme si Aubry et pu l'entendre;  droite,
messire,  droite, au nom de Dieu! Devant vous est le fond de
Courtils. Saint Jsus! le chien a devin! Ils tournent  droite!

--Allons, vous autres, reprenait-il en s'adressant  l'assistance,
un _Ave,_ vite, vite, pour qu'ils passent les lises du Haut-Men.
Mais vous n'aurez pas le temps... Oh! le brave chien!... il les
conduit tout droit, comme s'il avait pch des coques toute sa vie
dans les tangues. Tenez! tenez! les voil qui sortent du flot...
s'ils peuvent tourner la mare d'Anguil, tout est dit... Bonne
Vierge! bonne Vierge! le flot les reprend!... mais piquez donc,
messire Aubry; de l'peron! de l'peron!

Il essuya la sueur de son front.

--Eh bien, enfant? murmura Maurever qui ne respirait plus. Jeannin
fut une seconde avant de rpondre.

Puis il quitta la lunette et se prit  cabrioler comme un fou sur
la plate-forme.

--La mare est tourne, dit-il. Oh! le brave chien! Maintenant,
vous pouvez bien aller  l'glise remercier le bon Dieu.

Une demi-heure aprs, Reine tait sur le sein de son pre. Petit
Jeannin embrassa matre Loys d'importance et lui jura une
ternelle amiti.

--Voil qui est bien, dit le frre Bruno, tout le monde est
content, except moi. Messire Aubry sera chevalier, et
Peau-de-Mouton sera cuyer de messire Aubry.

--Que demandes-tu? s'cria monsieur Hue, qui avait ses lvres sur
le front de Reine; tu es un vaillant homme!

--Je ne suis qu'un pauvre moine, messire, et cela me rappelle
l'aventure de Domineuc, le fouacier du Vieux-Bourg, qui chantait 
sa femme, Francine Horain, la cousine du petit Tiennet de la ferme
brle (qui avait les yeux en croix comme Barrabas), qui lui
chantait... Mais ne vous fchez pas, messire. Je fais rflexion
que vous n'aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce
que Domineuc chantait  sa femme. Seulement, pour le silence
rigoureux que j'ai gard depuis vingt-quatre heures, je vous prie
d'intercder auprs du Messer Jean Connault, afin qu'il me tienne
quitte de la discipline.

Frre Bruno eut sa grce.

En montant l'escalier de l'infirmerie, il se disait:

--Je me suis bien battu pour un seul bras cass! Saint-Michel
archange! la bonne nuit! Si on avait pu conter, par-ci par-l, une
petite aventure, je dis que la fte n'aurait pas eu sa pareille!
Et cela me fait souvenir de l'histoire d'Olivier Jicquel, le bossu
de Plestin, que je vais narrer par le menu au frre infirmier pour
me refaire un peu la langue!




pilogue: Le repentir.

Le dix-huit juillet de l'an 1450, vers neuf heures du matin, une
cavalcade suivait la route d'Ancenis  Nantes, le long des bords
de la Loire.

Il faisait un temps sombre et pluvieux. La magnifique rivire
coulait morne et sans reflet sous le ciel noir. La cavalcade se
composait d'un chevalier, d'un homme d'armes et d'une jeune dame.
Quelques gens de service suivaient.

Quand la cavalcade arriva aux portes de Nantes, les gardes
inclinrent leurs hallebardes avec respect devant le chevalier,
qui tait d'un grand ge.

La cavalcade passa.

Les gardes se dirent:

--Voici monsieur Hue de Maurever qui vient prendre sa revanche
contre le duc Franois.

Et le moment tait bien favorable, en vrit. Le duc Franois se
mourait d'un mal inconnu, dont les premires atteintes s'taient
dclares en la ville d'Avranches, le soir du service funbre
clbr dans la basilique du mont Saint-Michel, pour le repos et
le salut de l'me de monsieur Gilles de Bretagne.

Le 6 juin de la mme anne de grce, quarante jours en a. Le duc
Franois avait tenu cour plus brillante que jamais prince breton.

Mais par la ville on disait que la cour du duc Franois entourait
maintenant monsieur Pierre de Bretagne, son frre et son
successeur.

Quelques vieux serviteurs restaient auprs du lit o le malheureux
souverain se mourait, avec madame Isabelle d'cosse, sa femme et
ses deux filles.

Par la ville, on disait encore que le doigt de Dieu tait l.

Devant la justice du chtiment, l'ingratitude des courtisans
disparaissait aux yeux de la foule.

Nantes tait alors la capitale de ce rude et vaillant pays qui
gardait son indpendance entre deux empires ennemis: la France et
l'Angleterre.

Nantes tait une ville noble, mirant dans la Loire ses pignons
gothiques, et fire d'tre reine parmi les cits bretonnes.

La cavalcade allait sous la pluie, dans les rues bordes de riches
demeures.

Monsieur Pierre de Bretagne habitait l'htel de Richemont, ancien
fief de son frre Gilles.

 la porte de l'htel, il y avait foule d'hommes d'armes et de
seigneurs, qui se tournaient, comme il convient  la sagesse
humaine, du ct du soleil levant.

Hommes d'armes et seigneurs se dirent aussi en voyant passer la
cavalcade:

--Voici monsieur Hue de Maurever qui vient prendre sa revanche
contre le duc Franois. Et n'tait-ce pas justice?

Le duc Franois l'avait traqu comme une bte fauve. Le duc
Franois avait mis sa tte  prix!

La ville tait triste. Les ruisseaux fangeux roulaient  flots une
eau gristre. Les murs des maisons, dtremps par la pluie,
donnaient aux rues un aspect lugubre.

Les cloches de la cathdrale tintaient un carillon  basse vole
qui prolongeait ses vibrations monotones et funbres.

 peine voyait-on,  de larges intervalles, un pauvre homme ou un
bourgeois emmitoufl se risquer sur le pav mouill.

Mais, sur le pas des portes et sous les porches, les commrages
allaient leur train, et partout on entendait, comme si 'avaient
t les _paroles_ de ce chant dolent radot par les cloches:

--Le duc se meurt! le duc se meurt! Monsieur Hue pressait la
marche de sa monture.  ses cts chevauchait Reine, qui tait
bien ple encore de sa blessure, mais qui tait belle comme les
anges de Dieu.

Aubry suivait Reine.

 deux jours de l, l'glise d'Avranches s'tait illumine pour
une douce fte: le mariage d'Aubry de Kergariou avec Reine de
Maurever. Mais la bndiction nuptiale n'avait point t
prononce. Une heure avant la messe, un religieux du couvent de
Dol avait dit  monsieur Hue:

--J'arrive de Bretagne. Notre seigneur le duc Franois attend sa
fin le dix-huitime jour de juillet, terme de l'appel qui lui fut
donn par vous au nom de feu son frre. Notre seigneur souffre
bien pour mourir. Ses amis l'ont abandonn. Sa dernire heure sera
dure.

Monsieur Hue ordonna qu'on teignt les cierges, et fit seller son
cheval-- Enfants, dit-il  Reine et  Aubry, vous avez le temps
d'tre heureux. Il partit. Et il arrivait  Nantes juste le
dix-huitime jour de juillet, terme de l'appel. Il tait dix
heures du matin quand la cavalcade passa devant le palais ducal.
Monsieur Hue mit pied  terre au bas du perron avec sa fille et
Aubry de Kergariou. Il entra sans prononcer une parole et prit
tout droit le chemin connu de la chambre ducale.

Sur les marches de l'escalier o jadis sonnait, tout le jour
durant, le pied de fer des sentinelles, il y avait un petit enfant
qui pleurait.

Le petit enfant pleurait, parce que deux beaux chiens de courre,
de ceux qu'on appelait _fidliens,_ et dont les statues de marbre
sont aux pieds des ducs de Bretagne, couchs sur leurs tombeaux,
refusaient de jouer avec lui.

Les deux chiens taient tendus, le col allong, la tte
renverse, et hurlaient plaintivement.

Hue de Maurever s'arrta. Son coeur se serrait. Cette solitude
avait quelque chose de poignant et de terrible, pour l'homme qui
avait vu  d'autres poques le palais ducal encombr d'or et
d'acier retentir de bruits si joyeux.

--Monseigneur le duc est-il en son rduit ordinaire? demanda-t-il
 l'enfant.

--Monseigneur le duc est  l'htel de Richemont, rpondit celui-ci
sans hsiter; quand il va venir ici, les chiens sauteront et l'on
pourra jouer. Je parle du duc Pierre, qui se porte bien, oui!

--Le duc Franois est-il donc dj mort?

--Oh! non! rpliqua l'enfant avec un soupir; on disait qu'il
mourrait ce matin, mais il ne meurt pas encore! Monsieur Hue monta
les degrs.

Aubry et Reine le suivirent, la tte baisse. L'enfant disait:

--Oui, oui, le duc Pierre se porte bien! Il amnera des soudards;
il leur donnera du vin. Les soudards chanteront; les chiens
sauteront, et l'on rira!

Tout ragaillardi par cette pense, le blond chrubin fit la
cabriole sur les dalles du vestibule et cria:

--Matre Guinguen! as-tu bientt fini de souder le cercueil?
Matre Guinguen tait plombier jur de la cour. Monsieur Hue le
trouva sur le palier, soudant avec soin le cercueil o l'on allait
mettre le duc Franois. Le duc Franois, de sa chambre, pouvait
entendre le marteau du matre Guinguen, plombier de la cour.
Monsieur Hue poussa la porte des appartements.

Les ducs de Bretagne taient des souverains puissants, plus
puissants que ces fameux ducs de Bourgogne, dont le roman
historique et l'histoire romanesque ont enfl  l'envi
l'importance.

La cour de Bretagne tait une des plus brillantes cours du monde.

Ce palais silencieux et dsert, o le plombier soudait sa bote
mortuaire en fredonnant, parlait si haut des vanits humaines que
toute rflexion serait superflue.

Dans les appartements, orns avec magnificence, il n'y avait
personne.

Seulement, trois femmes priaient devant l'autel du petit oratoire
gothique.

C'taient Isabelle d'cosse, la duchesse rgnante, et ses deux
filles.

Au bruit que firent en entrant monsieur Hue, Reine et Aubry,
madame Isabelle se retourna.

Elle laissa chapper un geste d'effroi.

--Oh! messire Hue, dit-elle en pleurant, c'est le quarantime
jour. Vous n'aurez pas besoin de rpter votre appel impitoyable!

Les deux jeunes filles se cachaient derrire leur mre. Cet homme
tait pour elles le messager de la colre de Dieu. Hue de Maurever
prit la main de la duchesse et la baisa respectueusement.

--Madame, rpliqua-t-il, j'ai suivi les ordres de mon matre
mourant. Maintenant, je suis l'ordre de Dieu, qui m'a dit par la
voix de ma conscience: Va vers ton seigneur abandonn. Fais avec
ta famille une cour  son agonie.

--Est-ce vrai, cela, messire? s'cria Isabelle, qui se redressa.

--Je suis bien vieux, madame, et je n'ai jamais menti.

Par un mouvement plus rapide que la pense, la duchesse, se
baissant  son tour, mit ses lvres sur la rude main du chevalier.

--Allez! allez, dit-elle; notre seigneur a grand besoin d'aide 
l'heure de sa mort.

Dans la pice qui prcdait la retraite du malade, Jacques Huiron,
mdecin, composait des vers latins en l'honneur de Franoise
d'Amboise, femme du duc Pierre.

--Il en a bien encore pour une heure avant de trpasser,
grommela-t-il; c'est long! La fin de l'hexamtre est videmment
_Francesca, coronam... Fran-cesca co-ro-nam!_ Tout le monde
s'appelle Franoise, Franoise de Dinan, Franoise d'Amboise,
Franoise la Chantepie... C'est gal:

_Ille ego qui medicus primun,_

_Francesca coronam,_

_Carmin cantabam..._

C'est contourn, subtil, joli. Je suis,  Franoise, le premier
mdecin dont les vers aient chant votre couronne! _Francesca
coronam._ Ca, co... Enfin n'importe!

Monsieur Hue, Aubry et Reine taient auprs du lit de leur
souverain.

Franois ouvrit les yeux. Son meilleur ami ne l'et pas reconnu.

--Gilles, mon frre, pronona-t-il d'une voix brve et haletante;
c'est  l'heure de midi que votre appel me fut dnonc.  l'heure
de midi, je serai  votre face, sous la main de notre Seigneur
Dieu!

Aubry et Reine s'agenouillrent. Monsieur Hue resta debout.

--Gilles, mon frre, reprit le moribond, je te le jure sur le
restant d'espoir que je garde de flchir la justice divine: Je
t'aimais. Ce sont les mchants conseillers qui m'ont perdu,
Olivier de Mel, Arthur de Montauban et d'autres... et d'autres...
car ils fourmillent autour des princes!

--Hol! s'cria-t-il en apercevant monsieur Hue; gardes!  moi!

Monsieur Hue inclinait en silence sa tte vnrable. Franois
tremblait. Ses draps se mouillaient de sueur.

--Que veux-tu? murmura-t-il.

--Faire hommage  mon seigneur, rpondit Maurever, et lui apporter
ma vie. Franois se souleva sur le coude:

--Je te connais... tu es un chrtien et un chevalier; tu ne mens
pas, toi! parle-moi de mon frre!

--Je vous parlerai de vous, s'il vous plat, mon seigneur, et de
la misricorde infinie du ciel.

--Approche, dit le duc avec brusquerie; quand je vais mourir,
veux-tu sauver mon me?

--Oui, sur le salut de la mienne!

--Donne-moi ta main. Maurever obit. Les doigts de Franois
taient de marbre.

--Qui est ce jeune soldat? demanda-t-il en regardant Aubry.

Puis, avant qu'on et le temps de lui rpondre, il ajouta en
fronant le sourcil:

--Je le reconnais! je le reconnais! J'entends encore le bruit de
son pe tombant sur les dalles de la basilique. C'est le premier
qui m'ait abandonn!

--C'est le dernier qui vous abandonnera, monseigneur, murmura
Reine doucement. Aubry avait la main sur son coeur. Il ne rpondit
point.

--Lve-toi, lui dit le duc. Aubry se leva.

--De par Dieu et monsieur saint Michel, reprit le mourant, je te
fais chevalier, Aubry de Kergariou!

--Monseigneur... voulut s'crier Aubry.

--Silence! Soulve cette draperie qui est au-dessus du prie-Dieu.
Le rideau glissa sur sa tringle, et l'on vit le portrait en pied
de Gilles de Bretagne en costume de guerre.

Le duc fit le signe de la croix. Tout le monde restait muet.

--coute-moi, messire Hugues, dit le duc, dont la voix s'affermit;
il t'aimait parce que tu l'aimais. Quand mon dernier souffle
s'arrtera sur ma lvre, et ce sera bientt, va! tu iras  ce
portrait et tu diras: Gilles de Bretagne, au nom de Dieu, je
t'adjure de pardonner  ton frre. Le feras-tu?

--Je le ferai. Franois remit sa tte sur l'oreiller. Reine lui
passa au cou son reliquaire. Monsieur Hue et Aubry priaient 
haute voix.

Les prtres vinrent, puis le mdecin, qui cherchait son second
distique. Puis la duchesse Isabelle avec ses deux enfants.

Au premier coup de midi, Franois poussa un long soupir.

--Gilles de Bretagne! pronona Maurever, avec force, au nom de
Dieu, je t'adjure de pardonner  ton frre! Le mort eut comme un
sourire.

* * * *

On disait aux abords de l'htel de Richemont:

--Monsieur Hue aura ce qu'il voudra du duc Pierre. Mais monsieur
Hue ne voulait rien.

Trois jours aprs, Reine de Maurever tait dame de Kergariou.

Le festin de noces eut lieu au manoir de Saint-Jean, dans cette
salle o la Fe des Grves avait enlev l'escarcelle du chevalier
Mloir, entour de ses hommes d'armes.

Simonnette devient, le mme jour, la femme du petit Jeannin.

Et le frre Bruno fut de la noce, par licence spciale.

Cela lui rappela tant et tant de bonnes aventures, que les
oreilles des convives en tintaient encore au bout de deux
semaines.





End of the Project Gutenberg EBook of La fe des grves, by Paul H.C. Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FES DES GRVES ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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