The Project Gutenberg EBook of L'le mystrieuse, by Jules Verne

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Title: L'le mystrieuse

Author: Jules Verne

Release Date: December 7, 2004 [EBook #14287]
[Last updated: January 11, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

L'LE MYSTRIEUSE

(1875)


   Table des matires

   PARTIE 1 LES NAUFRAGS DE L'AIR

   CHAPITRE I
   CHAPITRE II
   CHAPITRE III
   CHAPITRE IV
   CHAPITRE V
   CHAPITRE VI
   CHAPITRE VII
   CHAPITRE VIII
   CHAPITRE IX
   CHAPITRE X
   CHAPITRE XI
   CHAPITRE XII
   CHAPITRE XIII
   CHAPITRE XIV
   CHAPITRE XV
   CHAPITRE XVI
   CHAPITRE XVII
   CHAPITRE XVIII
   CHAPITRE XIX
   CHAPITRE XX
   CHAPITRE XXI
   CHAPITRE XXII

   PARTIE 2 L'ABANDONN

   CHAPITRE I
   CHAPITRE II
   CHAPITRE III
   CHAPITRE IV
   CHAPITRE V
   CHAPITRE VI
   CHAPITRE VII
   CHAPITRE VIII
   CHAPITRE IX
   CHAPITRE X
   CHAPITRE XI
   CHAPITRE XII
   CHAPITRE XIII
   CHAPITRE XIV
   CHAPITRE XV
   CHAPITRE XVI
   CHAPITRE XVII
   CHAPITRE XVIII
   CHAPITRE XIX
   CHAPITRE XX
   PARTIE 3 LE SECRET DE L'LE
   CHAPITRE I
   CHAPITRE II
   CHAPITRE III
   CHAPITRE IV
   CHAPITRE V
   CHAPITRE VI
   CHAPITRE VIII
   CHAPITRE VIII
   CHAPITRE IX
   CHAPITRE X
   CHAPITRE XI
   CHAPITRE XII
   CHAPITRE XIII
   CHAPITRE XIV
   CHAPITRE XV
   CHAPITRE XVI
   CHAPITRE XVII
   CHAPITRE XVIII
   CHAPITRE XIX
   CHAPITRE XX


PARTIE 1

LES NAUFRAGS DE L'AIR



CHAPITRE I


Remontons-nous?

-- Non! Au contraire! Nous descendons!

-- Pis que cela, monsieur Cyrus! Nous tombons!

-- Pour Dieu! Jetez du lest!

-- Voil le dernier sac vid!

-- Le ballon se relve-t-il?

-- Non!

-- J'entends comme un clapotement de vagues!

-- La mer est sous la nacelle!

-- Elle ne doit pas tre  cinq cents pieds de nous!

Alors une voix puissante dchira l'air, et ces mots retentirent:

Dehors tout ce qui pse!... tout! et  la grce de Dieu!

Telles sont les paroles qui clataient en l'air, au-dessus de ce
vaste dsert d'eau du Pacifique, vers quatre heures du soir, dans
la journe du 23 mars 1865.

Personne n'a sans doute oubli le terrible coup de vent de nord-
est qui se dchana au milieu de l'quinoxe de cette anne, et
pendant lequel le baromtre tomba  sept cent dix millimtres. Ce
fut un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au 26 mars. Les
ravages qu'il produisit furent immenses en Amrique, en Europe, en
Asie, sur une zone large de dix-huit cents milles, qui se
dessinait obliquement  l'quateur, depuis le trente-cinquime
parallle nord jusqu'au quarantime parallle sud!

Villes renverses, forts dracines, rivages dvasts par des
montagnes d'eau qui se prcipitaient comme des mascarets, navires
jets  la cte, que les relevs du Bureau-Veritas chiffrrent par
centaines, territoires entiers nivels par des trombes qui
broyaient tout sur leur passage, plusieurs milliers de personnes
crases sur terre ou englouties en mer: tels furent les
tmoignages de sa fureur, qui furent laisss aprs lui par ce
formidable ouragan. Il dpassait en dsastres ceux qui ravagrent
si pouvantablement la Havane et la Guadeloupe, l'un le 25 octobre
1810, l'autre le 26 juillet 1825.

Or, au moment mme o tant de catastrophes s'accomplissaient sur
terre et sur mer, un drame, non moins saisissant, se jouait dans
les airs bouleverss. En effet, un ballon, port comme une boule
au sommet d'une trombe, et pris dans le mouvement giratoire de la
colonne d'air, parcourait l'espace avec une vitesse de quatre-
vingt-dix milles  l'heure, en tournant sur lui-mme, comme s'il
et t saisi par quelque maelstrm arien. Au-dessous de
l'appendice infrieur de ce ballon oscillait une nacelle, qui
contenait cinq passagers,  peine visibles au milieu de ces
paisses vapeurs, mles d'eau pulvrise, qui tranaient jusqu'
la surface de l'Ocan.

D'o venait cet arostat, vritable jouet de l'effroyable tempte?
De quel point du monde s'tait-il lanc? Il n'avait videmment
pas pu partir pendant l'ouragan. Or, l'ouragan durait depuis cinq
jours dj, et ses premiers symptmes s'taient manifests le 18.
On et donc t fond  croire que ce ballon venait de trs loin,
car il n'avait pas d franchir moins de deux mille milles par
vingt-quatre heures? en tout cas, les passagers n'avaient pu avoir
 leur disposition aucun moyen d'estimer la route parcourue depuis
leur dpart, car tout point de repre leur manquait. Il devait
mme se produire ce fait curieux, qu'emports au milieu des
violences de la tempte, ils ne les subissaient pas. Ils se
dplaaient, ils tournaient sur eux-mmes sans rien ressentir de
cette rotation, ni de leur dplacement dans le sens horizontal.
Leurs yeux ne pouvaient percer l'pais brouillard qui s'amoncelait
sous la nacelle. Autour d'eux, tout tait brume. Telle tait mme
l'opacit des nuages, qu'ils n'auraient pu dire s'il faisait jour
ou nuit. Aucun reflet de lumire, aucun bruit des terres habites,
aucun mugissement de l'Ocan n'avaient d parvenir jusqu' eux
dans cette immensit obscure, tant qu'ils s'taient tenus dans les
hautes zones. Leur rapide descente avait seule pu leur donner
connaissance des dangers qu'ils couraient au-dessus des flots.

Cependant, le ballon, dlest de lourds objets, tels que
munitions, armes, provisions, s'tait relev dans les couches
suprieures de l'atmosphre,  une hauteur de quatre mille cinq
cents pieds. Les passagers, aprs avoir reconnu que la mer tait
sous la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables en haut
qu'en bas, n'avaient pas hsit  jeter par-dessus le bord les
objets mme les plus utiles, et ils cherchaient  ne plus rien
perdre de ce fluide, de cette me de leur appareil, qui les
soutenait au-dessus de l'abme.

La nuit se passa au milieu d'inquitudes qui auraient t
mortelles pour des mes moins nergiques. Puis le jour reparut,
et, avec le jour, l'ouragan marqua une tendance  se modrer. Ds
le dbut de cette journe du 24 mars, il y eut quelques symptmes
d'apaisement.  l'aube, les nuages, plus vsiculaires, taient
remonts dans les hauteurs du ciel. En quelques heures, la trombe
s'vasa et se rompit. Le vent, de l'tat d'ouragan, passa au
grand frais, c'est--dire que la vitesse de translation des
couches atmosphriques diminua de moiti. C'tait encore ce que
les marins appellent une brise  trois ris, mais l'amlioration
dans le trouble des lments n'en fut pas moins considrable.

Vers onze heures, la partie infrieure de l'air s'tait
sensiblement nettoye. L'atmosphre dgageait cette limpidit
humide qui se voit, qui se sent mme, aprs le passage des grands
mtores. Il ne semblait pas que l'ouragan ft all plus loin dans
l'ouest. Il paraissait s'tre tu lui-mme. Peut-tre s'tait-il
coul en nappes lectriques, aprs la rupture de la trombe, ainsi
qu'il arrive quelquefois aux typhons de l'ocan Indien.

Mais, vers cette heure-l aussi, on et pu constater, de nouveau,
que le ballon s'abaissait lentement, par un mouvement continu,
dans les couches infrieures de l'air. Il semblait mme qu'il se
dgonflait peu  peu, et que son enveloppe s'allongeait en se
distendant, passant de la forme sphrique  la forme ovode.

Vers midi, l'arostat ne planait plus qu' une hauteur de deux
mille pieds au-dessus de la mer. Il jaugeait cinquante mille pieds
cubes, et, grce  sa capacit, il avait videmment pu se
maintenir longtemps dans l'air, soit qu'il et atteint de grandes
altitudes, soit qu'il se ft dplac suivant une direction
horizontale. En ce moment, les passagers jetrent les derniers
objets qui alourdissaient encore, la nacelle, les quelques vivres
qu'ils avaient conservs, tout, jusqu'aux menus ustensiles qui
garnissaient leurs poches, et l'un d'eux, s'tant hiss sur le
cercle auquel se runissaient les cordes du filet, chercha  lier
solidement l'appendice infrieur de l'arostat.

Il tait vident que les passagers ne pouvaient plus maintenir le
ballon dans les zones leves, et que le gaz leur manquait!

Ils taient donc perdus! en effet, ce n'tait ni un continent, ni
mme une le, qui s'tendait au-dessous d'eux. L'espace n'offrait
pas un seul point d'atterrissement, pas une surface solide sur
laquelle leur ancre pt mordre.

C'tait l'immense mer, dont les flots se heurtaient encore avec
une incomparable violence! C'tait l'Ocan sans limites visibles,
mme pour eux, qui le dominaient de haut et dont les regards
s'tendaient alors sur un rayon de quarante milles! C'tait cette
plaine liquide, battue sans merci, fouette par l'ouragan, qui
devait leur apparatre comme une chevauche de lames cheveles,
sur lesquelles et t jet un vaste rseau de crtes blanches!
Pas une terre en vue, pas un navire!

Il fallait donc,  tout prix, arrter le mouvement descensionnel,
pour empcher que l'arostat ne vnt s'engloutir au milieu des
flots. Et c'tait videmment  cette urgente opration que
s'employaient les passagers de la nacelle. Mais, malgr leurs
efforts, le ballon s'abaissait toujours, en mme temps qu'il se
dplaait avec une extrme vitesse, suivant la direction du vent,
c'est--dire du nord-est au sud-ouest.

Situation terrible, que celle de ces infortuns! Ils n'taient
videmment plus matres de l'arostat. Leurs tentatives ne
pouvaient aboutir. L'enveloppe du ballon se dgonflait de plus en
plus. Le fluide s'chappait sans qu'il ft aucunement possible de
le retenir. La descente s'acclrait visiblement, et,  une heure
aprs midi, la nacelle n'tait pas suspendue  plus de six cents
pieds au-dessus de l'Ocan.

C'est que, en effet, il tait impossible d'empcher la fuite du
gaz, qui s'chappait librement par une dchirure de l'appareil. En
allgeant la nacelle de tous les objets qu'elle contenait, les
passagers avaient pu prolonger, pendant quelques heures, leur
suspension dans l'air.

Mais l'invitable catastrophe ne pouvait qu'tre retarde, et, si
quelque terre ne se montrait pas avant la nuit, passagers, nacelle
et ballon auraient dfinitivement disparu dans les flots.

La seule manoeuvre qu'il y et  faire encore fut faite  ce
moment. Les passagers de l'arostat taient videmment des gens
nergiques, et qui savaient regarder la mort en face. On n'et pas
entendu un seul murmure s'chapper de leurs lvres.

Ils taient dcids  lutter jusqu' la dernire seconde,  tout
faire pour retarder leur chute. La nacelle n'tait qu'une sorte de
caisse d'osier, impropre  flotter, et il n'y avait aucune
possibilit de la maintenir  la surface de la mer, si elle y
tombait.

 deux heures, l'arostat tait  peine  quatre cents pieds au-
dessus des flots. En ce moment, une voix mle -- la voix d'un
homme dont le coeur tait inaccessible  la crainte -- se fit
entendre.  cette voix rpondirent des voix non moins nergiques.

Tout est-il jet?

-- Non! Il y a encore dix mille francs d'or!

Un sac pesant tomba aussitt  la mer.

Le ballon se relve-t-il?

-- Un peu, mais il ne tardera pas  retomber!

-- Que reste-t-il  jeter au dehors?

-- Rien!

-- Si!... La nacelle!

-- Accrochons-nous au filet! et  la mer la nacelle!

C'tait, en effet, le seul et dernier moyen d'allger l'arostat.
Les cordes qui rattachaient la nacelle au cercle furent coupes,
et l'arostat, aprs sa chute, remonta de deux mille pieds.

Les cinq passagers s'taient hisss dans le filet, au-dessus du
cercle, et se tenaient dans le rseau des mailles, regardant
l'abme.

On sait de quelle sensibilit statique sont dous les arostats.
Il suffit de jeter l'objet le plus lger pour provoquer un
dplacement dans le sens vertical. L'appareil, flottant dans
l'air, se comporte comme une balance d'une justesse mathmatique.
On comprend donc que, lorsqu'il est dlest d'un poids
relativement considrable, son dplacement soit important et
brusque. C'est ce qui arriva dans cette occasion.

Mais, aprs s'tre un instant quilibr dans les zones
suprieures, l'arostat commena  redescendre.

Le gaz fuyait par la dchirure, qu'il tait impossible de rparer.

Les passagers avaient fait tout ce qu'ils pouvaient faire. Aucun
moyen humain ne pouvait les sauver dsormais. Ils n'avaient plus 
compter que sur l'aide de Dieu.

 quatre heures, le ballon n'tait plus qu' cinq cents pieds de
la surface des eaux. Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien
accompagnait les passagers et se tenait accroch prs de son
matre dans les mailles du filet.

Top a vu quelque chose! s'cria l'un des passagers.

Puis, aussitt, une voix forte se fit entendre:

Terre! terre!

Le ballon, que le vent ne cessait d'entraner vers le sud-ouest,
avait, depuis l'aube, franchi une distance considrable, qui se
chiffrait par centaines de milles, et une terre assez leve
venait, en effet, d'apparatre dans cette direction.

Mais cette terre se trouvait encore  trente milles sous le vent.
Il ne fallait pas moins d'une grande heure pour l'atteindre, et
encore  la condition de ne pas driver. Une heure! Le ballon ne
se serait-il pas auparavant vid de tout ce qu'il avait gard de
son fluide?

Telle tait la terrible question! Les passagers voyaient
distinctement ce point solide, qu'il fallait atteindre  tout
prix. Ils ignoraient ce qu'il tait, le ou continent, car c'est 
peine s'ils savaient vers quelle partie du monde l'ouragan les
avait entrans! Mais cette terre, qu'elle ft habite ou qu'elle
ne le ft pas, qu'elle dt tre hospitalire ou non, il fallait y
arriver!

Or,  quatre heures, il tait visible que le ballon ne pouvait
plus se soutenir.



CHAPITRE II


Il rasait la surface de la mer. Dj la crte des normes lames
avait plusieurs fois lch le bas du filet, l'alourdissant encore,
et l'arostat ne se soulevait plus qu' demi, comme un oiseau qui
a du plomb dans l'aile. Une demi-heure plus tard, la terre n'tait
plus qu' un mille, mais le ballon, puis, flasque, distendu,
chiffonn en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa
partie suprieure. Les passagers, accrochs au filet, pesaient
encore trop pour lui, et bientt,  demi plongs dans la mer, ils
furent battus par les lames furieuses. L'enveloppe de l'arostat
fit poche alors, et le vent s'y engouffrant, le poussa comme un
navire vent arrire.

Peut-tre accosterait-il ainsi la cte!

Or, il n'en tait qu' deux encablures, quand des cris terribles,
sortis de quatre poitrines  la fois, retentirent. Le ballon, qui
semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un
bond inattendu, aprs avoir t frapp d'un formidable coup de
mer. Comme s'il et t dlest subitement d'une nouvelle partie
de son poids, il remonta  une hauteur de quinze cents pieds, et
l il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le
porter directement  la cte, lui fit suivre une direction presque
parallle. Enfin, deux minutes plus tard, il s'en rapprochait
obliquement, et il retombait dfinitivement sur le sable du
rivage, hors de la porte des lames.

Les passagers, s'aidant les uns les autres, parvinrent  se
dgager des mailles du filet. Le ballon, dlest de leur poids,
fut repris par le vent, et comme un oiseau bless qui retrouve un
instant de vie, il disparut dans l'espace.

La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le
ballon n'en jetait que quatre sur le rivage.

Le passager manquant avait videmment t enlev par le coup de
mer qui venait de frapper le filet, et c'est ce qui avait permis 
l'arostat allg, de remonter une dernire fois, puis, quelques
instants aprs, d'atteindre la terre.

 peine les quatre naufrags -- on peut leur donner ce nom --
avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant  l'absent,
s'criaient: Il essaye peut-tre d'aborder  la nage! Sauvons-le!
sauvons-le!

Ce n'taient ni des aronautes de profession, ni des amateurs
d'expditions ariennes, que l'ouragan venait de jeter sur cette
cte. C'taient des prisonniers de guerre, que leur audace avait
pousss  s'enfuir dans des circonstances extraordinaires.

Cent fois, ils auraient d prir! Cent fois, leur ballon dchir
aurait d les prcipiter dans l'abme! Mais le ciel les rservait
 une trange destine, et le 20 mars, aprs avoir fui Richmond,
assige par les troupes du gnral Ulysse Grant, ils se
trouvaient  sept mille milles de cette capitale de la Virginie,
la principale place forte des sparatistes, pendant la terrible
guerre de Scession. Leur navigation arienne avait dur cinq
jours.

Voici, d'ailleurs, dans quelles circonstances curieuses s'tait
produite l'vasion des prisonniers, -- vasion qui devait aboutir
 la catastrophe que l'on connat.

Cette anne mme, au mois de fvrier 1865, dans un de ces coups de
main que tenta, mais inutilement, le gnral Grant pour s'emparer
de Richmond, plusieurs de ses officiers tombrent au pouvoir de
l'ennemi et furent interns dans la ville. L'un des plus
distingus de ceux qui furent pris appartenait  l'tat-major
fdral, et se nommait Cyrus Smith.

Cyrus Smith, originaire du Massachussets, tait un ingnieur, un
savant de premier ordre, auquel le gouvernement de l'Union avait
confi, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont
le rle stratgique fut si considrable. Vritable Amricain du
nord, maigre, osseux, efflanqu, g de quarante-cinq ans environ,
il grisonnait dj par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne
conservait qu'une paisse moustache. Il avait une de ces belles
ttes numismatiques, qui semblent faites pour tre frappes en
mdailles, les yeux ardents, la bouche srieuse, la physionomie
d'un savant de l'cole militante. C'tait un de ces ingnieurs qui
ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces
gnraux qui ont voulu dbuter simples soldats. Aussi, en mme
temps que l'ingniosit de l'esprit, possdait-il la suprme
habilet de main. Ses muscles prsentaient de remarquables
symptmes de tonicit. Vritablement homme d'action en mme temps
qu'homme de pense, il agissait sans effort, sous l'influence
d'une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui
dfie toute mauvaise chance.

Trs instruit, trs pratique, trs dbrouillard, pour employer
un mot de la langue militaire franaise, c'tait un temprament
superbe, car, tout en restant matre de lui, quelles que fussent
les circonstances, il remplissait au plus haut degr ces trois
conditions dont l'ensemble dtermine l'nergie humaine: activit
d'esprit et de corps, imptuosit des dsirs, puissance de la
volont. Et sa devise aurait pu tre celle de Guillaume d'Orange
au XVIIe sicle: Je n'ai pas besoin d'esprer pour entreprendre,
ni de russir pour persvrer. En mme temps, Cyrus Smith tait
le courage personnifi. Il avait t de toutes les batailles
pendant cette guerre de Scession. Aprs avoir commenc sous
Ulysse Grant dans les volontaires de l'Illinois, il s'tait battu
 Paducah,  Belmont,  Pittsburg-Landing, au sige de Corinth, 
Port-Gibson,  la Rivire-Noire,  Chattanoga,  Wilderness, sur
le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du gnral qui
rpondait: Je ne compte jamais mes morts! Et, cent fois, Cyrus
Smith aurait d tre au nombre de ceux-l que ne comptait pas le
terrible Grant, mais dans ces combats, o il ne s'pargnait gure,
la chance le favorisa toujours, jusqu'au moment o il fut bless
et pris sur le champ de bataille de Richmond. En mme temps que
Cyrus Smith, et le mme jour, un autre personnage important
tombait au pouvoir des sudistes. Ce n'tait rien moins que
l'honorable Gdon Spilett, reporter du New-York Herald, qui
avait t charg de suivre les pripties de la guerre au milieu
des armes du Nord.

Gdon Spilett tait de la race de ces tonnants chroniqueurs
anglais ou amricains, des Stanley et autres, qui ne reculent
devant rien pour obtenir une information exacte et pour la
transmettre  leur journal dans les plus brefs dlais. Les
journaux de l'Union, tels que le New-York Herald, forment de
vritables puissances, et leurs dlgus sont des reprsentants
avec lesquels on compte. Gdon Spilett marquait au premier rang
de ces dlgus.

Homme de grand mrite, nergique, prompt et prt  tout, plein
d'ides, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant
dans le conseil, rsolu dans l'action, ne comptant ni peines, ni
fatigues, ni dangers, quand il s'agissait de tout savoir, pour lui
d'abord, et pour son journal ensuite, vritable hros de la
curiosit, de l'information, de l'indit, de l'inconnu, de
l'impossible, c'tait un de ces intrpides observateurs qui
crivent sous les balles, chroniquent sous les boulets, et pour
lesquels tous les prils sont des bonnes fortunes.

Lui aussi avait t de toutes les batailles, au premier rang,
revolver d'une main, carnet de l'autre, et la mitraille ne faisait
pas trembler son crayon.

Il ne fatiguait pas les fils de tlgrammes incessants, comme ceux
qui parlent alors qu'ils n'ont rien  dire, mais chacune de ses
notes, courtes, nettes, claires, portait la lumire sur un point
important. D'ailleurs, l'humour ne lui manquait pas. Ce fut lui
qui, aprs l'affaire de la Rivire-Noire, voulant  tout prix
conserver sa place au guichet du bureau tlgraphique, afin
d'annoncer  son journal le rsultat de la bataille, tlgraphia
pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. Il en
cota deux mille dollars au New-York Herald, mais le New-York
Herald fut le premier inform.

Gdon Spilett tait de haute taille. Il avait quarante ans au
plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa
figure. Son oeil tait calme, vif, rapide dans ses dplacements.
C'tait l'oeil d'un homme qui a l'habitude de percevoir vite tous
les dtails d'un horizon. Solidement bti, il s'tait tremp dans
tous les climats comme une barre d'acier dans l'eau froide. Depuis
dix ans, Gdon Spilett tait le reporter attitr du New-York
Herald, qu'il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins,
car il maniait aussi bien le crayon que la plume.

Lorsqu'il fut pris, il tait en train de faire la description et
le croquis de la bataille. Les derniers mots relevs sur son
carnet furent ceux-ci: Un sudiste me couche en joue et... Et
Gdon Spilett fut manqu, car, suivant son invariable habitude,
il se tira de cette affaire sans une gratignure.

Cyrus Smith et Gdon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce
n'est de rputation, avaient t tous les deux transports 
Richmond.

L'ingnieur gurit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa
convalescence qu'il fit connaissance du reporter. Ces deux hommes
se plurent et apprirent  s'apprcier. Bientt, leur vie commune
n'eut plus qu'un but, s'enfuir, rejoindre l'arme de Grant et
combattre encore dans ses rangs pour l'unit fdrale.

Les deux Amricains taient donc dcids  profiter de toute
occasion; mais bien qu'ils eussent t laisss libres dans la
ville, Richmond tait si svrement garde, qu'une vasion devait
tre regarde comme impossible. Sur ces entre faits, Cyrus Smith
fut rejoint par un serviteur, qui lui tait dvou  la vie,  la
mort.

Cet intrpide tait un ngre, n sur le domaine de l'ingnieur,
d'un pre et d'une mre esclaves, mais que, depuis longtemps,
Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de coeur, avait
affranchi. L'esclave, devenu libre, n'avait pas voulu quitter son
matre.

Il l'aimait  mourir pour lui. C'tait un garon de trente ans,
vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois
naf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait
Nabuchodonosor, mais il ne rpondait qu' l'appellation
abrviative et familire de Nab.

Quand Nab apprit que son matre avait t fait prisonnier, il
quitta le Massachussets sans hsiter, arriva devant Richmond, et,
 force de ruse et d'adresse, aprs avoir risqu vingt fois sa
vie, il parvint  pntrer dans la ville assige. Ce que furent
le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie
de Nab  retrouver son matre, cela ne peut s'exprimer.

Mais si Nab avait pu pntrer dans Richmond, il tait bien
autrement difficile d'en sortir, car on surveillait de trs prs
les prisonniers fdraux.

Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une
vasion avec quelques chances de succs, et cette occasion non
seulement ne se prsentait pas, mais il tait malais de la faire
natre.

Cependant, Grant continuait ses nergiques oprations. La victoire
de Petersburg lui avait t trs chrement dispute. Ses forces,
runies  celles de Butler, n'obtenaient encore aucun rsultat
devant Richmond, et rien ne faisait prsager que la dlivrance des
prisonniers dt tre prochaine. Le reporter, auquel sa captivit
fastidieuse ne fournissait plus un dtail intressant  noter, ne
pouvait plus y tenir. Il n'avait qu'une ide: sortir de Richmond
et  tout prix. Plusieurs fois, mme, il tenta l'aventure et fut
arrt par des obstacles infranchissables.

Cependant, le sige continuait, et si les prisonniers avaient hte
de s'chapper pour rejoindre l'arme de Grant, certains assigs
avaient non moins hte de s'enfuir, afin de rejoindre l'arme
sparatiste, et, parmi eux, un certain Jonathan Forster, sudiste
enrag. C'est qu'en effet, si les prisonniers fdraux ne
pouvaient quitter la ville, les fdrs ne le pouvaient pas non
plus, car l'arme du Nord les investissait. Le gouverneur de
Richmond, depuis longtemps dj, ne pouvait plus communiquer avec
le gnral Lee, et il tait du plus haut intrt de faire
connatre la situation de la ville, afin de hter la marche de
l'arme de secours. Ce Jonathan Forster eut alors l'ide de
s'enlever en ballon, afin de traverser les lignes assigeantes et
d'arriver ainsi au camp des sparatistes.

Le gouverneur autorisa la tentative. Un arostat fut fabriqu et
mis  la disposition de Jonathan Forster, que cinq de ses
compagnons devaient suivre dans les airs. Ils taient munis
d'armes, pour le cas o ils auraient  se dfendre en
atterrissant, et de vivres, pour le cas o leur voyage arien se
prolongerait.

Le dpart du ballon avait t fix au 18 mars. Il devait
s'effectuer pendant la nuit, et, avec un vent de nord-ouest de
moyenne force, les aronautes comptaient en quelques heures
arriver au quartier gnral de Lee.

Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple brise. Ds le
18, on put voir qu'il tournait  l'ouragan. Bientt, la tempte
devint telle, que le dpart de Forster dut tre diffr, car il
tait impossible de risquer l'arostat et ceux qu'il emporterait
au milieu des lments dchans.

Le ballon, gonfl sur la grande place de Richmond, tait donc l,
prt  partir  la premire accalmie du vent, et, dans la ville,
l'impatience tait grande  voir que l'tat de l'atmosphre ne se
modifiait pas.

Le 18, le 19 mars se passrent sans qu'aucun changement se
produist dans la tourmente. On prouvait mme de grandes
difficults pour prserver le ballon, attach au sol, que les
rafales couchaient jusqu' terre.

La nuit du 19 au 20 s'coula, mais, au matin, l'ouragan se
dveloppait encore avec plus d'imptuosit. Le dpart tait
impossible.

Ce jour-l, l'ingnieur Cyrus Smith fut accost dans une des rues
de Richmond par un homme qu'il ne connaissait point. C'tait un
marin nomm Pencroff, g de trente-cinq  quarante ans,
vigoureusement bti, trs hl, les yeux vifs et clignotants, mais
avec une bonne figure. Ce Pencroff tait un Amricain du nord, qui
avait couru toutes les mers du globe, et auquel, en fait
d'aventures, tout ce qui peut survenir d'extraordinaire  un tre
 deux pieds sans plumes tait arriv. Inutile de dire que c'tait
une nature entreprenante, prte  tout oser, et qui ne pouvait
s'tonner de rien. Pencroff, au commencement de cette anne,
s'tait rendu pour affaires  Richmond avec un jeune garon de
quinze ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son capitaine,
un orphelin qu'il aimait comme si c'et t son propre enfant.
N'ayant pu quitter la ville avant les premires oprations du
sige, il s'y trouva donc bloqu,  son grand dplaisir, et il
n'eut plus aussi, lui, qu'une ide: s'enfuir par tous les moyens
possibles. Il connaissait de rputation l'ingnieur Cyrus Smith.
Il savait avec quelle impatience cet homme dtermin rongeait son
frein. Ce jour-l, il n'hsita donc pas  l'aborder en lui disant
sans plus de prparation:

Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond?

L'ingnieur regarda fixement l'homme qui lui parlait ainsi, et qui
ajouta  voix basse:

Monsieur Smith, voulez-vous fuir?

-- Quand cela?... rpondit vivement l'ingnieur, et on peut
affirmer que cette rponse lui chappa, car il n'avait pas encore
examin l'inconnu qui lui adressait la parole.

Mais aprs avoir, d'un oeil pntrant, observ la loyale figure du
marin, il ne put douter qu'il n'et devant lui un honnte homme.

Qui tes-vous? demanda-t-il d'une voix brve.

Pencroff se fit connatre.

Bien, rpondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me proposez-vous de
fuir?

-- Par ce fainant de ballon qu'on laisse l  rien faire, et qui
me fait l'effet de nous attendre tout exprs!...

Le marin n'avait pas eu besoin d'achever sa phrase.

L'ingnieur avait compris d'un mot. Il saisit Pencroff par le bras
et l'entrana chez lui.

L, le marin dveloppa son projet, trs simple en vrit. On ne
risquait que sa vie  l'excuter.

L'ouragan tait dans toute sa violence, il est vrai, mais un
ingnieur adroit et audacieux, tel que Cyrus Smith, saurait bien
conduire un arostat.

S'il et connu la manoeuvre, lui, Pencroff, il n'aurait pas hsit
 partir, -- avec Harbert, s'entend. Il en avait vu bien d'autres,
et n'en tait plus  compter avec une tempte!

Cyrus Smith avait cout le marin sans mot dire, mais son regard
brillait. L'occasion tait l. Il n'tait pas homme  la laisser
chapper. Le projet n'tait que trs dangereux, donc il tait
excutable.

La nuit, malgr la surveillance, on pouvait aborder le ballon, se
glisser dans la nacelle, puis couper les liens qui le retenaient!
Certes, on risquait d'tre tu, mais, par contre, on pouvait
russir, et sans cette tempte... Mais sans cette tempte, le
ballon ft dj parti, et l'occasion, tant cherche, ne se
prsenterait pas en ce moment!

Je ne suis pas seul!... dit en terminant Cyrus Smith.

-- Combien de personnes voulez-vous donc emmener? demanda le
marin.

-- Deux: mon ami Spilett et mon serviteur Nab.

-- Cela fait donc trois, rpondit Pencroff, et, avec Harbert et
moi, cinq. Or, le ballon devait enlever six...

-- Cela suffit. Nous partirons! dit Cyrus Smith.

Ce nous engageait le reporter, mais le reporter n'tait pas
homme  reculer, et quand le projet lui fut communiqu, il
l'approuva sans rserve. Ce dont il s'tonnait, c'tait qu'une
ide aussi simple ne lui ft pas dj venue. Quant  Nab, il
suivait son matre partout o son matre voulait aller.

 ce soir alors, dit Pencroff. Nous flnerons tous les cinq, par
l, en curieux!

--  ce soir, dix heures, rpondit Cyrus Smith, et fasse le ciel
que cette tempte ne s'apaise pas avant notre dpart!

Pencroff prit cong de l'ingnieur, et retourna  son logis, o
tait rest jeune Harbert Brown. Ce courageux enfant connaissait
le plan du marin, et ce n'tait pas sans une certaine anxit
qu'il attendait le rsultat de la dmarche faite auprs de
l'ingnieur. On le voit, c'taient cinq hommes dtermins qui
allaient ainsi se lancer dans la tourmente, en plein ouragan!

Non! L'ouragan ne se calma pas, et ni Jonathan Forster, ni ses
compagnons ne pouvaient songer  l'affronter dans cette frle
nacelle! La journe fut terrible. L'ingnieur ne craignait qu'une
chose: c'tait que l'arostat, retenu au sol et couch sous le
vent, ne se dchirt en mille pices. Pendant plusieurs heures, il
rda sur la place presque dserte, surveillant l'appareil.
Pencroff en faisait autant de son ct, les mains dans les poches,
et billant au besoin, comme un homme qui ne sait  quoi tuer le
temps, mais redoutant aussi que le ballon ne vnt  se dchirer ou
mme  rompre ses liens et  s'enfuir dans les airs.

Le soir arriva. La nuit se fit trs sombre. D'paisses brumes
passaient comme des nuages au ras du sol. Une pluie mle de neige
tombait. Le temps tait froid. Une sorte de brouillard pesait sur
Richmond. Il semblait que la violente tempte et fait comme une
trve entre les assigeants et les assigs, et que le canon et
voulu se taire devant les formidables dtonations de l'ouragan.
Les rues de la ville taient dsertes. Il n'avait pas mme paru
ncessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu
de laquelle se dbattait l'arostat.

Tout favorisait le dpart des prisonniers, videmment; mais ce
voyage, au milieu des rafales dchanes!...

Vilaine mare! se disait Pencroff, en fixant d'un coup de poing
son chapeau que le vent disputait  sa tte. Mais bah! on en
viendra  bout tout de mme!

 neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se
glissaient par divers cts sur la place, que les lanternes de
gaz, teintes par le vent, laissaient dans une obscurit profonde.
On ne voyait mme pas l'norme arostat, presque entirement
rabattu sur le sol.

Indpendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du
filet, la nacelle tait retenue par un fort cble pass dans un
anneau scell dans le pav, et dont le double remontait  bord.

Les cinq prisonniers se rencontrrent prs de la nacelle. Ils
n'avaient point t aperus, et telle tait l'obscurit, qu'ils ne
pouvaient se voir eux-mmes.

Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gdon Spilett, Nab et
Harbert prirent place dans la nacelle, pendant que Pencroff, sur
l'ordre de l'ingnieur, dtachait successivement les paquets de
lest. Ce fut l'affaire de quelques instants, et le marin rejoignit
ses compagnons.

L'arostat n'tait alors retenu que par le double du cble, et
Cyrus Smith n'avait plus qu' donner l'ordre du dpart. En ce
moment, un chien escalada d'un bond la nacelle.

C'tait Top, le chien de l'ingnieur, qui, ayant bris sa chane,
avait suivi son matre. Cyrus Smith craignant un excs de poids,
voulait renvoyer le pauvre animal.

Bah! un de plus! dit Pencroff, en dlestant la nacelle de deux
sacs de sable.

Puis, il largua le double du cble, et le ballon, partant par une
direction oblique, disparut, aprs avoir heurt sa nacelle contre
deux chemines qu'il abattit dans la furie de son dpart.

L'ouragan se dchanait alors avec une pouvantable violence.
L'ingnieur, pendant la nuit, ne put songer  descendre, et quand
le jour vint, toute vue de la terre lui tait intercepte par les
brumes. Ce fut cinq jours aprs seulement, qu'une claircie laissa
voir l'immense mer au-dessous de cet arostat, que le vent
entranait avec une vitesse effroyable!

On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre
taient jets, le 24 mars, sur une cte dserte,  plus de six
mille milles de leur pays!

Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre
survivants du ballon couraient tout d'abord, c'tait leur chef
naturel, c'tait l'ingnieur Cyrus Smith!



CHAPITRE III


L'ingnieur,  travers les mailles du filet qui avaient cd,
avait t enlev par un coup de mer.

Son chien avait galement disparu. Le fidle animal s'tait
volontairement prcipit au secours de son matre.

En avant! s'cria le reporter.

Et tous quatre, Gdon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab, oubliant
puisement et fatigues, commencrent leurs recherches.

Le pauvre Nab pleurait de rage et de dsespoir  la fois,  la
pense d'avoir perdu tout ce qu'il aimait au monde.

Il ne s'tait pas coul deux minutes entre le moment o Cyrus
Smith avait disparu et l'instant o ses compagnons avaient pris
terre. Ceux-ci pouvaient donc esprer d'arriver  temps pour le
sauver.

Cherchons! cherchons! cria Nab.

-- Oui, Nab, rpondit Gdon Spilett, et nous le retrouverons!

-- Vivant?

-- Vivant!

-- Sait-il nager? demanda Pencroff.

-- Oui! rpondit Nab! Et, d'ailleurs, Top est l!...

Le marin, entendant la mer mugir, secoua la tte!

C'tait dans le nord de la cte, et environ  un demi-mille de
l'endroit o les naufrags venaient d'atterrir, que l'ingnieur
avait disparu. S'il avait pu atteindre le point le plus rapproch
du littoral, c'tait donc  un demi-mille au plus que devait tre
situ ce point.

Il tait prs de six heures alors. La brume venait de se lever et
rendait la nuit trs obscure. Les naufrags marchaient en suivant
vers le nord la cte est de cette terre sur laquelle le hasard les
avait jets, -- terre inconnue, dont ils ne pouvaient mme
souponner la situation gographique. Ils foulaient du pied un sol
sablonneux, ml de pierres, qui paraissait dpourvu de toute
espce de vgtation.

Ce sol, fort ingal, trs raboteux, semblait en de certains
endroits cribl de petites fondrires, qui rendaient la marche
trs pnible. De ces trous s'chappaient  chaque instant de gros
oiseaux au vol lourd, fuyant en toutes directions, que l'obscurit
empchait de voir. D'autres, plus agiles, se levaient par bandes
et passaient comme des nues.

Le marin croyait reconnatre des golands et des mouettes, dont
les sifflements aigus luttaient avec les rugissements de la mer.
De temps en temps, les naufrags s'arrtaient, appelaient  grands
cris, et coutaient si quelque appel ne se ferait pas entendre du
ct de l'Ocan.

Ils devaient penser, en effet, que s'ils eussent t  proximit
du lieu o l'ingnieur avait pu atterrir, les aboiements du chien
Top, au cas o Cyrus Smith et t hors d'tat de donner signe
d'existence, seraient arrivs jusqu' eux. Mais aucun cri ne se
dtachait sur le grondement des lames et le cliquetis du ressac.
Alors, la petite troupe reprenait sa marche en avant, et fouillait
les moindres anfractuosits du littoral.

Aprs une course de vingt minutes, les quatre naufrags furent
subitement arrts par une lisire cumante de lames. Le terrain
solide manquait. Ils se trouvaient  l'extrmit d'une pointe
aigu, sur laquelle la mer brisait avec fureur.

C'est un promontoire, dit le marin. Il faut revenir sur nos pas
en tenant notre droite, et nous gagnerons ainsi la franche terre.

-- Mais s'il est l! rpondit Nab, en montrant l'Ocan, dont les
normes lames blanchissaient dans l'ombre.

-- Eh bien, appelons-le!

Et tous, unissant leurs voix, lancrent un appel vigoureux, mais
rien ne rpondit. Ils attendirent une accalmie. Ils
recommencrent. Rien encore.

Les naufrags revinrent alors, en suivant le revers oppos du
promontoire, sur un sol galement sablonneux et rocailleux.
Toutefois, Pencroff observa que le littoral tait plus accore, que
le terrain montait, et il supposa qu'il devait rejoindre, par une
rampe assez allonge, une haute cte dont le massif se profilait
confusment dans l'ombre. Les oiseaux taient moins nombreux sur
cette partie du rivage. La mer aussi s'y montrait moins houleuse,
moins bruyante, et il tait mme remarquable que l'agitation des
lames diminuait sensiblement. On entendait  peine le bruit du
ressac. Sans doute, ce ct du promontoire formait une anse semi-
circulaire, que sa pointe aigu protgeait contre les ondulations
du large.

Mais,  suivre cette direction, on marchait vers le sud, et
c'tait aller  l'oppos de cette portion de la cte sur laquelle
Cyrus Smith avait pu prendre pied. Aprs un parcours d'un mille et
demi, le littoral ne prsentait encore aucune courbure qui permt
de revenir vers le nord. Il fallait pourtant bien que ce
promontoire, dont on avait tourn la pointe, se rattacht  la
franche terre.

Les naufrags, bien que leurs forces fussent puises, marchaient
toujours avec courage, esprant trouver  chaque moment quelque
angle brusque qui les remt dans la direction premire. Quel fut
donc leur dsappointement, quand, aprs avoir parcouru deux milles
environ, ils se virent encore une fois arrts par la mer sur une
pointe assez leve, faite de roches glissantes.

Nous sommes sur un lot! dit Pencroff, et nous l'avons arpent
d'une extrmit  l'autre!

L'observation du marin tait juste. Les naufrags avaient t
jets, non sur un continent, pas mme sur une le, mais sur un
lot qui ne mesurait pas plus de deux mille en longueur, et dont
la largeur tait videmment peu considrable.

Cet lot aride, sem de pierres, sans vgtation, refuge dsol de
quelques oiseaux de mer, se rattachait-il  un archipel plus
important? On ne pouvait l'affirmer. Les passagers du ballon,
lorsque, de leur nacelle, ils entrevirent la terre  travers les
brumes, n'avaient pu suffisamment reconnatre son importance.
Cependant, Pencroff, avec ses yeux de marin habitus  percer
l'ombre, croyait bien, en ce moment, distinguer dans l'ouest des
masses confuses, qui annonaient une cte leve.

Mais, alors, on ne pouvait, par cette obscurit, dterminer  quel
systme, simple ou complexe, appartenait l'lot. On ne pouvait non
plus en sortir, puisque la mer l'entourait. Il fallait donc
remettre au lendemain la recherche de l'ingnieur, qui n'avait,
hlas! signal sa prsence par aucun cri.

Le silence de Cyrus ne prouve rien, dit le reporter. Il peut tre
vanoui, bless, hors d'tat de rpondre momentanment, mais ne
dsesprons pas.

Le reporter mit alors l'ide d'allumer sur un point de l'lot
quelque feu qui pourrait servir de signal  l'ingnieur. Mais on
chercha vainement du bois ou des broussailles sches. Sable et
pierres, il n'y avait pas autre chose.

On comprend ce que durent tre la douleur de Nab et celle de ses
compagnons, qui s'taient vivement attachs  cet intrpide Cyrus
Smith. Il tait trop vident qu'ils taient impuissants alors  le
secourir. Il fallait attendre le jour. Ou l'ingnieur avait pu se
sauver seul, et dj il avait trouv refuge sur un point de la
cte, ou il tait perdu  jamais!

Ce furent de longues et pnibles heures  passer. Le froid tait
vif. Les naufrags souffrirent cruellement, mais ils s'en
apercevaient  peine. Ils ne songrent mme pas  prendre un
instant de repos.

S'oubliant pour leur chef, esprant, voulant esprer toujours, ils
allaient et venaient sur cet lot aride, retournant incessamment 
sa pointe nord, l o ils devaient tre plus rapprochs du lieu de
la catastrophe. Ils coutaient, ils criaient, ils cherchaient 
surprendre quelque appel suprme, et leurs voix devaient se
transmettre au loin, car un certain calme rgnait alors dans
l'atmosphre, et les bruits de la mer commenaient  tomber avec
la houle. Un des cris de Nab sembla mme,  un certain moment, se
reproduire en cho. Harbert le fit observer  Pencroff, en
ajoutant:

Cela prouverait qu'il existe dans l'ouest une cte assez
rapproche.

Le marin fit un signe affirmatif. D'ailleurs ses yeux ne pouvaient
le tromper. S'il avait, si peu que ce ft, distingu une terre,
c'est qu'une terre tait l.

Mais cet cho lointain fut la seule rponse provoque par les cris
de Nab, et l'immensit, sur toute la partie est de l'lot, demeura
silencieuse.

Cependant le ciel se dgageait peu  peu. Vers minuit, quelques
toiles brillrent, et si l'ingnieur et t l, prs de ses
compagnons, il aurait pu remarquer que ces toiles n'taient plus
celles de l'hmisphre boral. En effet, la polaire n'apparaissait
pas sur ce nouvel horizon, les constellations znithales n'taient
plus celles qu'il avait l'habitude d'observer dans la partie nord
du nouveau continent, et la Croix du Sud resplendissait alors au
ple austral du monde.

La nuit s'coula. Vers cinq heures du matin, le 25 mars, les
hauteurs du ciel se nuancrent lgrement. L'horizon restait
sombre encore, mais, avec les premires lueurs du jour, une opaque
brume se leva de la mer, de telle sorte que le rayon visuel ne
pouvait s'tendre  plus d'une vingtaine de pas. Le brouillard se
droulait en grosses volutes qui se dplaaient lourdement.

C'tait un contre-temps. Les naufrags ne pouvaient rien
distinguer autour d'eux. Tandis que les regards de Nab et du
reporter se projetaient sur l'Ocan, le marin et Harbert
cherchaient la cte dans l'ouest. Mais pas un bout de terre
n'tait visible.

N'importe, dit Pencroff, si je ne vois pas la cte, je la sens...
elle est l... l... aussi sr que nous ne sommes plus 
Richmond!

Mais le brouillard ne devait pas tarder  se lever.

Ce n'tait qu'une brumaille de beau temps. Un bon soleil en
chauffait les couches suprieures, et cette chaleur se tamisait
jusqu' la surface de l'lot. En effet, vers six heures et demie,
trois quarts d'heure aprs le lever du soleil, la brume devenait
plus transparente. Elle s'paississait en haut, mais se dissipait
en bas. Bientt tout l'lot apparut, comme s'il ft descendu d'un
nuage; puis, la mer se montra suivant un plan circulaire, infinie
dans l'est, mais borne dans l'ouest par une cte leve et
abrupte.

Oui! la terre tait l. L, le salut, provisoirement assur, du
moins. Entre l'lot et la cte, spars par un canal large d'un
demi-mille, un courant extrmement rapide se propageait avec
bruit.

Cependant, un des naufrags, ne consultant que son coeur, se
prcipita aussitt dans le courant, sans prendre l'avis de ses
compagnons, sans mme dire un seul mot. C'tait Nab. Il avait hte
d'tre sur cette cte et de la remonter au nord. Personne n'et pu
le retenir. Pencroff le rappela, mais en vain.

Le reporter se disposait  suivre Nab.

Pencroff, allant alors  lui:

Vous voulez traverser ce canal? demanda-t-il.

-- Oui, rpondit Gdon Spilett.

-- Eh bien, attendez, croyez-moi, dit le marin. Nab suffira 
porter secours  son matre. Si nous nous engagions dans ce canal,
nous risquerions d'tre entrans au large par le courant, qui est
d'une violence extrme. Or, si je ne me trompe, c'est un courant
de jusant. Voyez, la mare baisse sur le sable. Prenons donc
patience, et,  mer basse, il est possible que nous trouvions un
passage guable...

-- Vous avez raison, rpondit le reporter. Sparons-nous le moins
que nous pourrons...

Pendant ce temps, Nab luttait avec vigueur contre le courant. Il
le traversait suivant une direction oblique. On voyait ses noires
paules merger  chaque coupe. Il drivait avec une extrme
vitesse, mais il gagnait aussi vers la cte. Ce demi-mille qui
sparait l'lot de la terre, il employa plus d'une demi-heure  le
franchir, et il n'accosta le rivage qu' plusieurs milliers de
pieds de l'endroit qui faisait face au point d'o il tait parti.

Nab prit pied au bas d'une haute muraille de granit et se secoua
vigoureusement; puis, tout courant, il disparut bientt derrire
une pointe de roches, qui se projetait en mer,  peu prs  la
hauteur de l'extrmit septentrionale de l'lot.

Les compagnons de Nab avaient suivi avec angoisse son audacieuse
tentative, et, quand il fut hors de vue, ils reportrent leurs
regards sur cette terre  laquelle ils allaient demander refuge,
tout en mangeant quelques coquillages dont le sable tait sem.
C'tait un maigre repas, mais, enfin, c'en tait un.

La cte oppose formait une vaste baie, termine, au sud, par une
pointe trs aigu, dpourvue de toute vgtation et d'un aspect
trs sauvage. Cette pointe venait se souder au littoral par un
dessin assez capricieux et s'arc-boutait  de hautes roches
granitiques. Vers le nord, au contraire, la baie, s'vasant,
formait une cte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-
est et finissait par un cap effil. Entre ces deux points
extrmes, sur lesquels s'appuyait l'arc de la baie, la distance
pouvait tre de huit milles.  un demi-mille du rivage, l'lot
occupait une troite bande de mer, et ressemblait  un norme
ctac, dont il reprsentait la carcasse trs agrandie. Son
extrme largeur ne dpassait pas un quart de mille. Devant l'lot,
le littoral se composait, en premier plan, d'une grve de sable,
seme de roches noirtres, qui, en ce moment, rapparaissaient peu
 peu sous la mare descendante. Au deuxime plan, se dtachait
une sorte de courtine granitique, taille  pic, couronne par une
capricieuse arte  une hauteur de trois cents pieds au moins.
Elle se profilait ainsi sur une longueur de trois milles, et se
terminait brusquement  droite par un pan coup qu'on et cru
taill de main d'homme. Sur la gauche, au contraire, au-dessus du
promontoire, cette espce de falaise irrgulire, s'grenant en
clats prismatiques, et faite de roches agglomres et d'boulis,
s'abaissait par une rampe allonge qui se confondait peu  peu
avec les roches de la pointe mridionale. Sur le plateau suprieur
de la cte, aucun arbre.

C'tait une table nette, comme celle qui domine Cape-Town, au cap
de Bonne-Esprance, mais avec des proportions plus rduites. Du
moins, elle apparaissait telle, vue de l'lot. Toutefois, la
verdure ne manquait pas  droite, en arrire du pan coup. On
distinguait facilement la masse confuse de grands arbres, dont
l'agglomration se prolongeait au del des limites du regard.
Cette verdure rjouissait l'oeil, vivement attrist par les pres
lignes du parement de granit. Enfin, tout en arrire-plan et au-
dessus du plateau, dans la direction du nord-ouest et  une
distance de sept milles au moins, resplendissait un sommet blanc,
que frappaient les rayons solaires. C'tait un chapeau de neiges,
coiffant quelque mont loign.

On ne pouvait donc se prononcer sur la question de savoir si cette
terre formait une le ou si elle appartenait  un continent. Mais,
 la vue de ces roches convulsionnes qui s'entassaient sur la
gauche, un gologue n'et pas hsit  leur donner une origine
volcanique, car elles taient incontestablement le produit d'un
travail plutonien.

Gdon Spilett, Pencroff et Harbert observaient attentivement
cette terre, sur laquelle ils allaient peut-tre vivre de longues
annes, sur laquelle ils mourraient mme, si elle ne se trouvait
pas sur la route des navires!

Eh bien! demanda Harbert, que dis-tu, Pencroff?

-- Eh bien, rpondit le marin, il y a du bon et du mauvais, comme
dans tout. Nous verrons. Mais voici le jusant qui se fait sentir.
Dans trois heures, nous tenterons le passage, et, une fois l, on
tchera de se tirer d'affaire et de retrouver M Smith!

Pencroff ne s'tait pas tromp dans ses prvisions.

Trois heures plus tard,  mer basse, la plus grande partie des
sables, formant le lit du canal, avait dcouvert. Il ne restait
entre l'lot et la cte qu'un chenal troit qu'il serait ais sans
doute de franchir. En effet, vers dix heures, Gdon Spilett et
ses deux compagnons se dpouillrent de leurs vtements, ils les
mirent en paquet sur leur tte, et ils s'aventurrent dans le
chenal, dont la profondeur ne dpassait pas cinq pieds. Harbert,
pour qui l'eau et t trop haute, nageait comme un poisson, et il
s'en tira  merveille. Tous trois arrivrent sans difficult sur
le littoral oppos. L, le soleil les ayant schs rapidement, ils
remirent leurs habits, qu'ils avaient prservs du contact de
l'eau, et ils tinrent conseil.



CHAPITRE IV


Tout d'abord, le reporter dit au marin de l'attendre en cet
endroit mme, o il le rejoindrait, et, sans perdre un instant, il
remonta le littoral, dans la direction qu'avait suivie, quelques
heures auparavant, le ngre Nab. Puis il disparut rapidement
derrire un angle de la cte, tant il lui tardait d'avoir des
nouvelles de l'ingnieur.

Harbert avait voulu l'accompagner.

Restez, mon garon, lui avait dit le marin. Nous avons  prparer
un campement et  voir s'il est possible de trouver  se mettre
sous la dent quelque chose de plus solide que des coquillages. Nos
amis auront besoin de se refaire  leur retour.  chacun sa tche.

-- Je suis prt, Pencroff, rpondit Harbert.

-- Bon! reprit le marin, cela ira. Procdons avec mthode. Nous
sommes fatigus, nous avons froid, nous avons faim. Il s'agit donc
de trouver abri, feu et nourriture. La fort a du bois, les nids
ont des oeufs: il reste  chercher la maison.

-- Eh bien, rpondit Harbert, je chercherai une grotte dans ces
roches, et je finirai bien par dcouvrir quelque trou dans lequel
nous pourrons nous fourrer!

-- C'est cela, rpondit Pencroff. En route, mon garon.

Et les voil marchant tous deux au pied de l'norme muraille, sur
cette grve que le flot descendant avait largement dcouverte.
Mais, au lieu de remonter vers le nord, ils descendirent au sud.
Pencroff avait remarqu,  quelques centaines de pas au-dessous de
l'endroit o ils taient dbarqus, que la cte offrait une
troite coupe qui, suivant lui, devait servir de dbouch  une
rivire ou  un ruisseau.

Or, d'une part, il tait important de s'tablir dans le voisinage
d'un cours d'eau potable, et, de l'autre, il n'tait pas
impossible que le courant et pouss Cyrus Smith de ce ct.

La haute muraille, on l'a dit, se dressait  une hauteur de trois
cents pieds, mais le bloc tait plein partout, et, mme  sa base,
 peine lche par la mer, elle ne prsentait pas la moindre
fissure qui pt servir de demeure provisoire. C'tait un mur
d'aplomb, fait d'un granit trs dur, que le flot n'avait jamais
rong. Vers le sommet voltigeait tout un monde d'oiseaux
aquatiques, et particulirement diverses espces de l'ordre des
palmipdes,  bec allong, comprim et pointu, -- volatiles trs
criards, peu effrays de la prsence de l'homme, qui, pour la
premire fois, sans doute, troublait ainsi leur solitude. Parmi
ces palmipdes, Pencroff reconnut plusieurs labbes, sortes de
golands auxquels on donne quelquefois le nom de stercoraires, et
aussi de petites mouettes voraces qui nichaient dans les
anfractuosits du granit. Un coup de fusil, tir au milieu de ce
fourmillement d'oiseaux, en et abattu un grand nombre; mais, pour
tirer un coup de fusil, il faut un fusil, et ni Pencroff, ni
Harbert n'en avaient.

D'ailleurs, ces mouettes et ces labbes sont  peine mangeables, et
leurs oeufs mme ont un dtestable got.

Cependant, Harbert, qui s'tait port un peu plus sur la gauche,
signala bientt quelques rochers tapisss d'algues, que la haute
mer devait recouvrir quelques heures plus tard. Sur ces roches, au
milieu des varechs glissants, pullulaient des coquillages  double
valve, que ne pouvaient ddaigner des gens affams. Harbert appela
donc Pencroff, qui se hta d'accourir.

Eh! ce sont des moules! s'cria le marin. Voil de quoi remplacer
les oeufs qui nous manquent!

-- Ce ne sont point des moules, rpondit le jeune Harbert, qui
examinait avec attention les mollusques attachs aux roches, ce
sont des lithodomes.

-- Et cela se mange? demanda Pencroff.

-- Parfaitement.

-- Alors, mangeons des lithodomes.

Le marin pouvait s'en rapporter  Harbert. Le jeune garon tait
trs fort en histoire naturelle et avait toujours eu une vritable
passion pour cette science. Son pre l'avait pouss dans cette
voie, en lui faisant suivre les cours des meilleurs professeurs de
Boston, qui affectionnaient cet enfant, intelligent et
travailleur. Aussi ses instincts de naturaliste devaient-ils tre
plus d'une fois utiliss par la suite, et, pour son dbut, il ne
se trompa pas.

Ces lithodomes taient des coquillages oblongs, attachs par
grappes et trs adhrents aux roches.

Ils appartenaient  cette espce de mollusques perforateurs qui
creusent des trous dans les pierres les plus dures, et leur
coquille s'arrondissait  ses deux bouts, disposition qui ne se
remarque pas dans la moule ordinaire.

Pencroff et Harbert firent une bonne consommation de ces
lithodomes, qui s'entre-billaient alors au soleil. Ils les
mangrent comme des hutres, et ils leur trouvrent une saveur
fortement poivre, ce qui leur ta tout regret de n'avoir ni
poivre, ni condiments d'aucune sorte.

Leur faim fut donc momentanment apaise, mais non leur soif, qui
s'accrut aprs l'absorption de ces mollusques naturellement
pics. Il s'agissait donc de trouver de l'eau douce, et il
n'tait pas vraisemblable qu'elle manqut dans une rgion si
capricieusement accidente. Pencroff et Harbert, aprs avoir pris
la prcaution de faire une ample provision de lithodomes, dont ils
remplirent leurs poches et leurs mouchoirs, regagnrent le pied de
la haute terre. Deux cents pas plus loin, ils arrivaient  cette
coupe par laquelle, suivant le pressentiment de Pencroff, une
petite rivire devait couler  pleins bords. En cet endroit, la
muraille semblait avoir t spare par quelque violent effort
plutonien.  sa base s'chancrait une petite anse, dont le fond
formait un angle assez aigu. Le cours d'eau mesurait l cent pieds
de largeur, et ses deux berges, de chaque ct, n'en comptaient
que vingt pieds  peine.

La rivire s'enfonait presque directement entre les deux murs de
granit qui tendaient  s'abaisser en amont de l'embouchure; puis,
elle tournait brusquement et disparaissait sous un taillis  un
demi-mille.

Ici, l'eau! L-bas, le bois! dit Pencroff. Eh bien, Harbert, il
ne manque plus que la maison!

L'eau de la rivire tait limpide. Le marin reconnut qu' ce
moment de la mare, c'est--dire  basse mer, quand le flot
montant n'y portait pas, elle tait douce. Ce point important
tabli, Harbert chercha quelque cavit qui pt servir de retraite,
mais ce fut inutilement. Partout la muraille tait lisse, plane et
d'aplomb.

Toutefois,  l'embouchure mme du cours d'eau, et au-dessus des
relais de la haute mer, les boulis avaient form, non point une
grotte, mais un entassement d'normes rochers, tels qu'il s'en
rencontre souvent dans les pays granitiques, et qui portent le nom
de Chemines.

Pencroff et Harbert s'engagrent assez profondment entre les
roches, dans ces couloirs sabls, auxquels la lumire ne manquait
pas, car elle pntrait par les vides que laissaient entre eux ces
granits, dont quelques-uns ne se maintenaient que par un miracle
d'quilibre. Mais avec la lumire entrait aussi le vent, -- une
vraie bise de corridors, -- et, avec le vent, le froid aigu de
l'extrieur. Cependant, le marin pensa qu'en obstruant certaines
portions de ces couloirs, en bouchant quelques ouvertures avec un
mlange de pierres et de sable, on pourrait rendre les Chemines
habitables. Leur plan gomtrique reprsentait ce signe
typographique (...), qui signifie et ctera en abrg. Or, en
isolant la boucle suprieure du signe, par laquelle s'engouffrait
le vent du sud et de l'ouest, on parviendrait sans doute 
utiliser sa disposition infrieure.

Voil notre affaire, dit Pencroff, et, si jamais nous revoyions M
Smith, il saurait tirer parti de ce labyrinthe.

-- Nous le reverrons, Pencroff, s'cria Harbert, et quand il
reviendra, il faut qu'il trouve ici une demeure  peu prs
supportable. Elle le sera si nous pouvons tablir un foyer dans le
couloir de gauche et y conserver une ouverture pour la fume.

-- Nous le pourrons, mon garon, rpondit le marin, et ces
Chemines -- ce fut le nom que Pencroff conserva  cette demeure
provisoire -- feront notre affaire. Mais d'abord, allons faire
provision de combustible. J'imagine que le bois ne nous sera pas
inutile pour boucher ces ouvertures  travers lesquelles le diable
joue de sa trompette!

Harbert et Pencroff quittrent les Chemines, et, doublant
l'angle, ils commencrent  remonter la rive gauche de la rivire.
Le courant en tait assez rapide et charriait quelques bois morts.
Le flot montant -- et il se faisait dj sentir en ce moment --
devait le refouler avec force jusqu' une distance assez
considrable. Le marin pensa donc que l'on pourrait utiliser ce
flux et ce reflux pour le transport des objets pesants.

Aprs avoir march pendant un quart d'heure, le marin et le jeune
garon arrivrent au brusque coude que faisait la rivire en
s'enfonant vers la gauche.  partir de ce point, son cours se
poursuivait  travers une fort d'arbres magnifiques. Ces arbres
avaient conserv leur verdure, malgr la saison avance, car ils
appartenaient  cette famille des conifres qui se propage sur
toutes les rgions du globe, depuis les climats septentrionaux
jusqu'aux contres tropicales.

Le jeune naturaliste reconnut plus particulirement des dodars,
essences trs nombreuses dans la zone himalayenne, et qui
rpandaient un agrable arme. Entre ces beaux arbres poussaient
des bouquets de pins, dont l'opaque parasol s'ouvrait largement.
Au milieu des hautes herbes, Pencroff sentit que son pied crasait
des branches sches, qui crpitaient comme des pices d'artifice.

Bon, mon garon, dit-il  Harbert, si moi j'ignore le nom de ces
arbres, je sais du moins les ranger dans la catgorie du bois 
brler, et, pour le moment, c'est la seule qui nous convienne!

-- Faisons notre provision! rpondit Harbert, qui se mit aussitt
 l'ouvrage.

La rcolte fut facile. Il n'tait pas mme ncessaire d'brancher
les arbres, car d'normes quantits de bois mort gisaient  leurs
pieds. Mais si le combustible ne manquait pas, les moyens de
transport laissaient  dsirer. Ce bois tant trs sec, devait
rapidement brler. De l, ncessit d'en rapporter aux Chemines
une quantit considrable, et la charge de deux hommes n'aurait
pas suffi. C'est ce que fit observer Harbert.

Eh! mon garon, rpondit le marin, il doit y avoir un moyen de
transporter ce bois. Il y a toujours moyen de tout faire! Si nous
avions une charrette ou un bateau, ce serait trop facile.

-- Mais nous avons la rivire! dit Harbert.

-- Juste, rpondit Pencroff. La rivire sera pour nous un chemin
qui marche tout seul, et les trains de bois n'ont pas t invents
pour rien.

-- Seulement, fit observer Harbert, notre chemin marche en ce
moment dans une direction contraire  la ntre, puisque la mer
monte!

-- Nous en serons quittes pour attendre qu'elle baisse, rpondit
le marin, et c'est elle qui se chargera de transporter notre
combustible aux Chemines. Prparons toujours notre train.

Le marin, suivi d'Harbert, se dirigea vers l'angle que la lisire
de la fort faisait avec la rivire.

Tous deux portaient, chacun en proportion de ses forces, une
charge de bois, lie en fagots. Sur la berge se trouvait aussi une
grande quantit de branches mortes, au milieu de ces herbes entre
lesquelles le pied d'un homme ne s'tait, probablement, jamais
hasard. Pencroff commena aussitt  confectionner son train.

Dans une sorte de remous produit par une pointe de la rive et qui
brisait le courant, le marin et le jeune garon placrent des
morceaux de bois assez gros qu'ils avaient attachs ensemble avec
des lianes sches. Il se forma ainsi une sorte de radeau sur
lequel fut empile successivement toute la rcolte, soit la charge
de vingt hommes au moins. En une heure, le travail fut fini, et le
train, amarr  la berge, dut attendre le renversement de la
mare.

Il y avait alors quelques heures  occuper, et, d'un commun
accord, Pencroff et Harbert rsolurent de gagner le plateau
suprieur, afin d'examiner la contre sur un rayon plus tendu.

Prcisment,  deux cents pas en arrire de l'angle form par la
rivire, la muraille, termine par un boulement de roches, venait
mourir en pente douce sur la lisire de la fort. C'tait comme un
escalier naturel. Harbert et le marin commencrent donc leur
ascension. Grce  la vigueur de leurs jarrets, ils atteignirent
la crte en peu d'instants, et vinrent se poster  l'angle qu'elle
faisait sur l'embouchure de la rivire. En arrivant, leur premier
regard fut pour cet Ocan qu'ils venaient de traverser dans de si
terribles conditions! Ils observrent avec motion toute cette
partie du nord de la cte, sur laquelle la catastrophe s'tait
produite. C'tait l que Cyrus Smith avait disparu. Ils
cherchrent des yeux si quelque pave de leur ballon,  laquelle
un homme aurait pu s'accrocher, ne surnagerait pas encore. Rien!
La mer n'tait qu'un vaste dsert d'eau. Quant  la cte, dserte
aussi. Ni le reporter, ni Nab ne s'y montraient. Mais il tait
possible qu'en ce moment, tous deux fussent  une telle distance,
qu'on ne pt les apercevoir.

Quelque chose me dit, s'cria Harbert, qu'un homme aussi
nergique que M Cyrus n'a pas pu se laisser noyer comme le premier
venu. Il doit avoir atteint quelque point du rivage. N'est-ce pas,
Pencroff?

Le marin secoua tristement la tte. Lui n'esprait gure plus
revoir Cyrus Smith; mais, voulant laisser quelque espoir 
Harbert:

Sans doute, sans doute, dit-il, notre ingnieur est homme  se
tirer d'affaire l o tout autre succomberait!...

Cependant, il observait la cte avec une extrme attention. Sous
ses yeux se dveloppait la grve de sable, borne, sur la droite
de l'embouchure, par des lignes de brisants. Ces roches, encore
merges, ressemblaient  des groupes d'amphibies couchs dans le
ressac. Au del de la bande d'cueils, la mer tincelait sous les
rayons du soleil. Dans le sud, une pointe aigu fermait l'horizon,
et l'on ne pouvait reconnatre si la terre se prolongeait dans
cette direction, ou si elle s'orientait sud-est et sud-ouest, ce
qui et fait de cette cte une sorte de presqu'le trs allonge.
 l'extrmit septentrionale de la baie, le dessin du littoral se
poursuivait  une grande distance, suivant une ligne plus
arrondie. L, le rivage tait bas, plat, sans falaise, avec de
larges bancs de sable, que le reflux laissait  dcouvert.

Pencroff et Harbert se retournrent alors vers l'ouest. Leur
regard fut tout d'abord arrt par la montagne  cime neigeuse,
qui se dressait  une distance de six ou sept milles. Depuis ses
premires rampes jusqu' deux milles de la cte, s'tendaient de
vastes masses boises, releves de grandes plaques vertes dues 
la prsence d'arbres  feuillage persistant. Puis, de la lisire
de cette fort jusqu' la cte mme, verdoyait un large plateau
sem de bouquets d'arbres capricieusement distribus. Sur la
gauche, on voyait par instants tinceler les eaux de la petite
rivire,  travers quelques claircies, et il semblait que son
cours assez sinueux la ramenait vers les contre-forts de la
montagne, entre lesquels elle devait prendre sa source. Au point
o le marin avait laiss son train de bois, elle commenait 
couler entre les deux hautes murailles de granit; mais si, sur sa
rive gauche, les parois demeuraient nettes et abruptes, sur la
rive droite, au contraire, elles s'abaissaient peu  peu, les
massifs se changeant en rocs isols, les rocs en cailloux, les
cailloux en galets jusqu' l'extrmit de la pointe.

Sommes-nous sur une le? murmura le marin.

-- En tout cas, elle semblerait tre assez vaste! rpondit le
jeune garon.

-- Une le, si vaste qu'elle ft, ne serait toujours qu'une le!
dit Pencroff.

Mais cette importante question ne pouvait encore tre rsolue. Il
fallait en remettre la solution  un autre moment. Quant  la
terre elle-mme, le ou continent, elle paraissait fertile,
agrable dans ses aspects, varie dans ses productions.

Cela est heureux, fit observer Pencroff, et, dans notre malheur,
il faut en remercier la Providence.

-- Dieu soit donc lou! rpondit Harbert, dont le coeur pieux
tait plein de reconnaissance pour l'Auteur de toutes choses.

Pendant longtemps, Pencroff et Harbert examinrent cette contre
sur laquelle les avait jets leur destine, mais il tait
difficile d'imaginer, aprs une si sommaire inspection, ce que
leur rservait l'avenir.

Puis ils revinrent, en suivant la crte mridionale du plateau de
granit, dessine par un long feston de roches capricieuses, qui
affectaient les formes les plus bizarres. L vivaient quelques
centaines d'oiseaux nichs dans les trous de la pierre. Harbert,
en sautant sur les roches, fit partir toute une troupe de ces
volatiles.

Ah! s'cria-t-il, ceux-l ne sont ni des golands, ni des
mouettes!

-- Quels sont donc ces oiseaux? demanda Pencroff.

On dirait, ma foi, des pigeons!

-- En effet, mais ce sont des pigeons sauvages, ou pigeons de
roche, rpondit Harbert. Je les reconnais  la double bande noire
de leur aile,  leur croupion blanc,  leur plumage bleu-cendr.
Or, si le pigeon de roche est bon  manger, ses oeufs doivent tre
excellents, et, pour peu que ceux-ci en aient laiss dans leurs
nids!...

-- Nous ne leur donnerons pas le temps d'clore, si ce n'est sous
forme d'omelette! rpondit gament Pencroff.

-- Mais dans quoi feras-tu ton omelette? demanda Harbert. Dans ton
chapeau?

-- Bon! rpondit le marin, je ne suis pas assez sorcier pour cela.
Nous nous rabattrons donc sur les oeufs  la coque, mon garon, et
je me charge d'expdier les plus durs!

Pencroff et le jeune garon examinrent avec attention les
anfractuosits du granit, et ils trouvrent, en effet, des oeufs
dans certaines cavits! Quelques douzaines furent recueillies,
puis places dans le mouchoir du marin, et, le moment approchant
o la mer devait tre pleine, Harbert et Pencroff commencrent 
redescendre vers le cours d'eau.

Quand ils arrivrent au coude de la rivire, il tait une heure
aprs midi.

Le courant se renversait dj. Il fallait donc profiter du reflux
pour amener le train de bois  l'embouchure. Pencroff n'avait pas
l'intention de laisser ce train s'en aller, au courant, sans
direction, et il n'entendait pas, non plus, s'y embarquer pour le
diriger. Mais un marin n'est jamais embarrass, quand il s'agit de
cbles ou de cordages, et Pencroff tressa rapidement une corde
longue de plusieurs brasses au moyen de lianes sches. Ce cble
vgtal fut attach  l'arrire du radeau, et le marin le tint 
la main, tandis que Harbert, repoussant le train avec une longue
perche, le maintenait dans le courant.

Le procd russit  souhait. L'norme charge de bois, que le
marin retenait en marchant sur la rive, suivit le fil de l'eau. La
berge tait trs accore, il n'y avait pas  craindre que le train
ne s'chout, et, avant deux heures, il arrivait  l'embouchure, 
quelques pas des Chemines.



CHAPITRE V


Le premier soin de Pencroff, ds que le train de bois eut t
dcharg, fut de rendre les Chemines habitables, en obstruant
ceux des couloirs  travers lesquels s'tablissait le courant
d'air. Du sable, des pierres, des branches entrelaces, de la
terre mouille bouchrent hermtiquement les galeries de l'(...),
ouvertes aux vents du sud, et en isolrent la boucle suprieure.
Un seul boyau, troit et sinueux, qui s'ouvrait sur la partie
latrale, fut mnag, afin de conduire la fume au dehors et de
provoquer le tirage du foyer. Les Chemines se trouvaient ainsi
divises en trois ou quatre chambres, si toutefois on peut donner
ce nom  autant de tanires sombres, dont un fauve se ft  peine
content. Mais on y tait au sec, et l'on pouvait s'y tenir
debout, du moins dans la principale de ces chambres, qui occupait
le centre. Un sable fin en couvrait le sol, et, tout compte fait,
on pouvait s'en arranger, en attendant mieux.

Tout en travaillant, Harbert et Pencroff causaient.

Peut-tre, disait Harbert, nos compagnons auront-ils trouv une
meilleure installation que la ntre?

-- C'est possible, rpondait le marin, mais, dans le doute, ne
t'abstiens pas! Mieux vaut une corde de trop  son arc que pas du
tout de corde!

-- Ah! rptait Harbert, qu'ils ramnent M Smith, qu'ils le
retrouvent, et nous n'aurons plus qu' remercier le ciel!

-- Oui! murmurait Pencroff. C'tait un homme celui-l, et un vrai!

-- C'tait... dit Harbert. Est-ce que tu dsespres de le revoir
jamais?

-- Dieu m'en garde! rpondit le marin.

Le travail d'appropriation fut rapidement excut, et Pencroff
s'en dclara trs satisfait.

Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. Ils trouveront un
abri suffisant.

Restait  tablir le foyer et  prparer le repas.

Besogne simple et facile, en vrit. De larges pierres plates
furent disposes au fond du premier couloir de gauche,  l'orifice
de l'troit boyau qui avait t rserv. Ce que la fume
n'entranerait pas de chaleur au dehors suffirait videmment 
maintenir une temprature convenable au dedans. La provision de
bois fut emmagasine dans l'une des chambres, et le marin plaa
sur les pierres du foyer quelques bches, entremles de menu
bois.

Le marin s'occupait de ce travail, quand Harbert lui demanda s'il
avait des allumettes.

Certainement, rpondit Pencroff, et j'ajouterai: Heureusement,
car, sans allumettes ou sans amadou, nous serions fort
embarrasss!

-- Nous pourrions toujours faire du feu comme les sauvages,
rpondit Harbert, en frottant deux morceaux de bois secs l'un
contre l'autre?

-- Eh bien! essayez, mon garon, et nous verrons si vous arriverez
 autre chose qu' vous rompre les bras!

-- Cependant, c'est un procd trs simple et trs usit dans les
les du Pacifique.

-- Je ne dis pas non, rpondit Pencroff, mais il faut croire que
les sauvages connaissent la manire de s'y prendre, ou qu'ils
emploient un bois particulier, car, plus d'une fois dj, j'ai
voulu me procurer du feu de cette faon, et je n'ai jamais pu y
parvenir! J'avoue donc que je prfre les allumettes! O sont mes
allumettes?

Pencroff chercha dans sa veste la bote qui ne le quittait jamais,
car il tait un fumeur acharn. Il ne la trouva pas. Il fouilla
les poches de son pantalon, et,  sa stupfaction profonde, il ne
trouva point davantage la bote en question.

Voil qui est bte, et plus que bte! dit-il en regardant
Harbert. Cette bote sera tombe de ma poche, et je l'ai perdue!
Mais, vous, Harbert, est-ce que vous n'avez rien, ni briquet, ni
quoi que ce soit qui puisse servir  faire du feu?

-- Non, Pencroff!

Le marin sortit, suivi du jeune garon, et se grattant le front
avec vivacit. Sur le sable, dans les roches, prs de la berge de
la rivire, tous deux cherchrent avec le plus grand soin, mais
inutilement. La bote tait en cuivre et n'et point chapp 
leurs yeux.

Pencroff, demanda Harbert, n'as-tu pas jet cette bote hors de
la nacelle?

-- Je m'en suis bien gard, rpondit le marin. Mais, quand on a
t secous comme nous venons de l'tre, un si mince objet peut
avoir disparu. Ma pipe, elle-mme, m'a bien quitt! Satane bote!
O peut-elle tre?

-- Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons  l'endroit o
nous avons pris terre.

Il tait peu probable qu'on retrouvt cette bote que les lames
avaient d rouler au milieu des galets,  mare haute, mais il
tait bon de tenir compte de cette circonstance. Harbert et
Pencroff se dirigrent rapidement vers le point o ils avaient
atterri la veille,  deux cents pas environ des Chemines.

L, au milieu des galets, dans le creux des roches, les recherches
furent faites minutieusement. Rsultat nul. Si la bote tait
tombe en cet endroit, elle avait d tre entrane par les flots.
 mesure que la mer se retirait, le marin fouillait tous les
interstices des roches, sans rien trouver. C'tait une perte grave
dans la circonstance, et, pour le moment, irrparable.

Pencroff ne cacha point son dsappointement trs vif. Son front
s'tait fortement pliss. Il ne prononait pas une seule parole.
Harbert voulut le consoler en faisant observer que, trs
probablement, les allumettes auraient t mouilles par l'eau de
mer, et qu'il et t impossible de s'en servir.

Mais non, mon garon, rpondit le marin. Elles taient dans une
bote en cuivre qui fermait bien! Et maintenant, comment faire?

-- Nous trouverons certainement moyen de nous procurer du feu, dit
Harbert. M Smith ou M Spilett ne seront pas  court comme nous!

-- Oui, rpondit Pencroff, mais, en attendant, nous sommes sans
feu, et nos compagnons ne trouveront qu'un triste repas  leur
retour!

-- Mais, dit vivement Harbert, il n'est pas possible qu'ils
n'aient ni amadou, ni allumettes!

-- J'en doute, rpondit le marin en secouant la tte. D'abord Nab
et M Smith ne fument pas, et je crains bien que M Spilett n'ait
plutt conserv son carnet que sa bote d'allumettes!

Harbert ne rpondit pas. La perte de la bote tait videmment un
fait regrettable. Toutefois, le jeune garon comptait bien que
l'on se procurerait du feu d'une manire ou d'une autre. Pencroff,
plus expriment, et bien qu'il ne ft point homme  s'embarrasser
de peu, ni de beaucoup, n'en jugeait pas ainsi. En tout cas, il
n'y avait qu'un parti  prendre: attendre le retour de Nab et du
reporter. Mais il fallait renoncer au repas d'oeufs durcis qu'il
voulait leur prparer, et le rgime de chair crue ne lui semblait,
ni pour eux, ni pour lui-mme, une perspective agrable.

Avant de retourner aux Chemines, le marin et Harbert, dans le cas
o le feu leur manquerait dfinitivement, firent une nouvelle
rcolte de lithodomes, et ils reprirent silencieusement le chemin
de leur demeure.

Pencroff, les yeux fixs  terre, cherchait toujours son
introuvable bote. Il remonta mme la rive gauche de la rivire
depuis son embouchure jusqu' l'angle o le train de bois avait
t amarr.

Il revint sur le plateau suprieur, il le parcourut en tous sens,
il chercha dans les hautes herbes sur la lisire de la fort, --
le tout vainement.

Il tait cinq heures du soir, quand Harbert et lui rentrrent aux
Chemines. Inutile de dire que les couloirs furent fouills jusque
dans leurs plus sombres coins, et qu'il fallut y renoncer
dcidment.

Vers six heures, au moment o le soleil disparaissait derrire les
hautes terres de l'ouest, Harbert, qui allait et venait sur la
grve, signala le retour de Nab et de Gdon Spilett.

Ils revenaient seuls!... Le jeune garon prouva un inexprimable
serrement de coeur. Le marin ne s'tait point tromp dans ses
pressentiments.

L'ingnieur Cyrus Smith n'avait pu tre retrouv!

Le reporter, en arrivant, s'assit sur une roche, sans mot dire.
puis de fatigue, mourant de faim, il n'avait pas la force de
prononcer une parole!

Quant  Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il avait pleur,
et de nouvelles larmes qu'il ne put retenir dirent trop clairement
qu'il avait perdu tout espoir!

Le reporter fit le rcit des recherches tentes pour retrouver
Cyrus Smith. Nab et lui avaient parcouru la cte sur un espace de
plus de huit milles, et, par consquent, bien au del du point o
s'tait effectue l'avant-dernire chute du ballon, chute qui
avait t suivie de la disparition de l'ingnieur et du chien Top.
La grve tait dserte. Nulle trace, nulle empreinte. Pas un
caillou frachement retourn, pas un indice sur le sable, pas une
marque d'un pied humain sur toute cette partie du littoral. Il
tait vident qu'aucun habitant ne frquentait cette portion de la
cte. La mer tait aussi dserte que le rivage, et c'tait l, 
quelques centaines de pieds de la cte, que l'ingnieur avait
trouv son tombeau.

En ce moment, Nab se leva, et d'une voix qui dnotait combien les
sentiments d'espoir rsistaient en lui:

Non! s'cria-t-il, non! Il n'est pas mort! Non! cela n'est pas!
Lui! allons donc! Moi! n'importe quel autre, possible! mais lui!
jamais. C'est un homme  revenir de tout!...

Puis, la force l'abandonnant:

Ah! je n'en puis plus! murmura-t-il.

Harbert courut  lui.

Nab, dit le jeune garon, nous le retrouverons! Dieu nous le
rendra! Mais en attendant, vous avez faim! Mangez, mangez un peu,
je vous en prie!

Et, ce disant, il offrait au pauvre ngre quelques poignes de
coquillages, maigre et insuffisante nourriture!

Nab n'avait pas mang depuis bien des heures, mais il refusa.
Priv de son matre, Nab ne pouvait ou ne voulait plus vivre!

Quant  Gdon Spilett, il dvora ces mollusques; puis, il se
coucha sur le sable au pied d'une roche.

Il tait extnu, mais calme.

Alors, Harbert s'approcha de lui, et, lui prenant la main:

Monsieur, dit-il, nous avons dcouvert un abri o vous serez
mieux qu'ici. Voici la nuit qui vient. Venez vous reposer! Demain,
nous verrons...

Le reporter se leva, et, guid par le jeune garon, il se dirigea
vers les Chemines. En ce moment, Pencroff s'approcha de lui, et,
du ton le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il n'aurait
pas sur lui une allumette.

Le reporter s'arrta, chercha dans ses poches, n'y trouva rien et
dit:

J'en avais, mais j'ai d tout jeter...

Le marin appela Nab alors, lui fit la mme demande, et reut la
mme rponse.

Maldiction! s'cria le marin, qui ne put retenir ce mot.

Le reporter l'entendit, et, allant  Pencroff:

Pas une allumette? dit-il.

-- Pas une, et par consquent pas de feu!

-- Ah! s'cria Nab, s'il tait l, mon matre, il saurait bien
vous en faire!

Les quatre naufrags restrent immobiles et se regardrent, non
sans inquitude. Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence,
en disant:

Monsieur Spilett, vous tes fumeur, vous avez toujours des
allumettes sur vous! Peut-tre n'avez-vous pas bien cherch?
Cherchez encore! Une seule allumette nous suffirait!

Le reporter fouilla de nouveau ses poches de pantalon, de gilet,
de paletot, et enfin,  la grande joie de Pencroff, non moins qu'
son extrme surprise, il sentit un petit morceau de bois engag
dans la doublure de son gilet. Ses doigts avaient saisi ce petit
morceau de bois  travers l'toffe, mais ils ne pouvaient le
retirer. Comme ce devait tre une allumette, et une seule, il
s'agissait de ne point en railler le phosphore.

Voulez-vous me laisser faire? lui dit le jeune garon.

Et fort adroitement, sans le casser, il parvint  retirer ce petit
morceau de bois, ce misrable et prcieux ftu, qui, pour ces
pauvres gens, avait une si grande importance! Il tait intact.

Une allumette! s'cria Pencroff. Ah! c'est comme si nous en
avions une cargaison tout entire!

Il prit l'allumette, et, suivi de ses compagnons, il regagna les
Chemines.

Ce petit morceau de bois, que dans les pays habits on prodigue
avec tant d'indiffrence, et dont la valeur est nulle, il fallait
ici s'en servir avec une extrme prcaution. Le marin s'assura
qu'il tait bien sec. Puis, cela fait:

Il faudrait du papier, dit-il.

-- En voici, rpondit Gdon Spilett, qui, aprs quelque
hsitation, dchira une feuille de son carnet.

Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait le reporter, et
il s'accroupit devant le foyer. L, quelques poignes d'herbes, de
feuilles et de mousses sches furent places sous les fagots et
disposes de manire que l'air pt circuler aisment et enflammer
rapidement le bois mort.

Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de cornet,
ainsi que font les fumeurs de pipe par les grands vents, puis, il
l'introduisit entre les mousses.

Prenant ensuite un galet lgrement raboteux, il l'essuya avec
soin, et, non sans que le coeur lui battt, il frotta doucement
l'allumette, en retenant sa respiration.

Le premier frottement ne produisit aucun effet.

Pencroff n'avait pas appuy assez vivement, craignant d'railler
le phosphore.

Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble... L'allumette
raterait... Je ne peux pas... je ne veux pas!...

Et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer.

Certes, le jeune garon n'avait de sa vie t aussi impressionn.
Le coeur lui battait fort. Promthe allant drober le feu du ciel
ne devait pas tre plus mu! Il n'hsita pas, cependant, et frotta
rapidement le galet. Un petit grsillement se fit entendre et une
lgre flamme bleutre jaillit en produisant une fume cre.
Harbert retourna doucement l'allumette, de manire  alimenter la
flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier.

Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brlrent
aussitt. Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et
une joyeuse flamme, active par le vigoureux souffle du marin, se
dveloppait au milieu de l'obscurit.

Enfin, s'cria Pencroff en se relevant, je n'ai jamais t si mu
de ma vie!

Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer de pierres
plates. La fume s'en allait facilement par l'troit conduit, la
chemine tirait, et une agrable chaleur ne tarda pas  se
rpandre.

Quant  ce feu, il fallait prendre garde de ne plus le laisser
teindre, et conserver toujours quelque braise sous la cendre.
Mais ce n'tait qu'une affaire de soin et d'attention, puisque le
bois ne manquait pas, et que la provision pourrait toujours tre
renouvele en temps utile.

Pencroff songea tout d'abord  utiliser le foyer, en prparant un
souper plus nourrissant qu'un plat de lithodomes. Deux douzaines
d'oeufs furent apportes par Harbert. Le reporter, accot dans un
coin, regardait ces apprts sans rien dire. Une triple pense
tendait son esprit. Cyrus vit-il encore?

S'il vit, o peut-il tre? S'il a survcu  sa chute, comment
expliquer qu'il n'ait pas trouv le moyen de faire connatre son
existence? Quant  Nab, il rdait sur la grve. Ce n'tait plus
qu'un corps sans me.

Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manires d'accommoder les
oeufs, n'avait pas le choix en ce moment. Il dut se contenter de
les introduire dans les cendres chaudes, et de les laisser durcir
 petit feu. En quelques minutes, la cuisson fut opre, et le
marin invita le reporter  prendre sa part du souper.

Tel fut le premier repas des naufrags sur cette cte inconnue.
Ces oeufs durcis taient excellents, et, comme l'oeuf contient
tous les lments indispensables  la nourriture de l'homme, ces
pauvres gens s'en trouvrent fort bien et se sentirent
rconforts.

Ah! si l'un d'eux n'et pas manqu  ce repas! Si les cinq
prisonniers chapps de Richmond eussent t tous l, sous ces
roches amonceles, devant ce feu ptillant et clair, sur ce sable
sec, peut-tre n'auraient-ils eu que des actions de grces 
rendre au ciel! Mais le plus ingnieux, le plus savant aussi,
celui qui tait leur chef incontest, Cyrus Smith, manquait,
hlas! et son corps n'avait pu mme obtenir une spulture!

Ainsi se passa cette journe du 25 mars. La nuit tait venue. On
entendait au dehors le vent siffler et le ressac monotone battre
la cte. Les galets, pousss et ramens par les lames, roulaient
avec un fracas assourdissant.

Le reporter s'tait retir au fond d'un obscur couloir, aprs
avoir sommairement not les incidents de ce jour: la premire
apparition de cette terre nouvelle, la disparition de l'ingnieur,
l'exploration de la cte, l'incident des allumettes, etc.; et, la
fatigue aidant, il parvint  trouver quelque repos dans le
sommeil.

Harbert, lui, s'endormit bientt. Quant au marin, veillant d'un
oeil, il passa la nuit prs du foyer, auquel il n'pargna pas le
combustible. Un seul des naufrags ne reposa pas dans les
Chemines. Ce fut l'inconsolable, le dsespr Nab, qui, cette
nuit tout entire, et malgr ce que lui dirent ses compagnons pour
l'engager  prendre du repos, erra sur la grve en appelant son
matre!



CHAPITRE VI


L'inventaire des objets possds par ces naufrags de l'air, jets
sur une cte qui paraissait tre inhabite, sera promptement
tabli.

Ils n'avaient rien, sauf les habits qu'ils portaient au moment de
la catastrophe. Il faut cependant mentionner un carnet et une
montre que Gdon Spilett avait conserve par mgarde sans doute,
mais pas une arme, pas un outil, pas mme un couteau de poche. Les
passagers de la nacelle avaient tout jet au dehors pour allger
l'arostat.

Les hros imaginaires de Daniel de Foe ou de Wyss, aussi bien que
les Selkirk et les Raynal, naufrags  Juan-Fernandez ou 
l'archipel des Auckland, ne furent jamais dans un dnuement aussi
absolu. Ou ils tiraient des ressources abondantes de leur navire
chou, soit en graines, en bestiaux, en outils, en munitions, ou
bien quelque pave arrivait  la cte qui leur permettait de
subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils ne se trouvaient pas
tout d'abord absolument dsarms en face de la nature. Mais ici,
pas un instrument quelconque, pas un ustensile. De rien, il leur
faudrait arriver  tout!

Et si encore Cyrus Smith et t avec eux, si l'ingnieur et pu
mettre sa science pratique, son esprit inventif, au service de
cette situation, peut-tre tout espoir n'et-il pas t perdu!
Hlas!

Il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith.

Les naufrags ne devaient rien attendre que d'eux-mmes, et de
cette Providence qui n'abandonne jamais ceux dont la foi est
sincre.

Mais, avant tout, devaient-ils s'installer sur cette partie de la
cte, sans chercher  savoir  quel continent elle appartenait, si
elle tait habite, ou si ce littoral n'tait que le rivage d'une
le dserte?

C'tait une question importante  rsoudre et dans le plus bref
dlai. De sa solution sortiraient les mesures  prendre.
Toutefois, suivant l'avis de Pencroff, il parut convenable
d'attendre quelques jours avant d'entreprendre une exploration. Il
fallait, en effet, prparer des vivres et se procurer une
alimentation plus fortifiante que celle uniquement due  des oeufs
ou des mollusques. Les explorateurs, exposs  supporter de
longues fatigues, sans un abri pour y reposer leur tte, devaient,
avant tout, refaire leurs forces.

Les Chemines offraient une retraite suffisante provisoirement. Le
feu tait allum, et il serait facile de conserver des braises.
Pour le moment, les coquillages et les oeufs ne manquaient pas
dans les rochers et sur la grve. On trouverait bien le moyen de
tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par centaines  la
crte du plateau, ft-ce  coups de bton ou  coups de pierre.
Peut-tre les arbres de la fort voisine donneraient-ils des
fruits comestibles? Enfin, l'eau douce tait l. Il fut donc
convenu que, pendant quelques jours, on resterait aux Chemines,
afin de s'y prparer pour une exploration, soit sur le littoral,
soit  l'intrieur du pays.

Ce projet convenait particulirement  Nab. Entt dans ses ides
comme dans ses pressentiments, il n'avait aucune hte d'abandonner
cette portion de la cte, thtre de la catastrophe. Il ne croyait
pas, il ne voulait pas croire  la perte de Cyrus Smith.

Non, il ne lui semblait pas possible qu'un tel homme et fini de
cette vulgaire faon, emport par un coup de mer, noy dans les
flots,  quelques centaines de pas d'un rivage! Tant que les lames
n'auraient pas rejet le corps de l'ingnieur, tant que lui, Nab,
n'aurait pas vu de ses yeux, touch de ses mains, le cadavre de
son matre, il ne croirait pas  sa mort!

Et cette ide s'enracina plus que jamais dans son coeur obstin.
Illusion peut-tre, illusion respectable toutefois, que le marin
ne voulut pas dtruire! Pour lui, il n'tait plus d'espoir, et
l'ingnieur avait bien rellement pri dans les flots, mais avec
Nab, il n'y avait pas  discuter.

C'tait comme le chien qui ne peut quitter la place o est tomb
son matre, et sa douleur tait telle que, probablement, il ne lui
survivrait pas.

Ce matin-l, 26 mars, ds l'aube, Nab avait repris sur la cte la
direction du nord, et il tait retourn l o la mer, sans doute,
s'tait referme sur l'infortun Smith.

Le djeuner de ce jour fut uniquement compos d'oeufs de pigeon et
de lithodomes. Harbert avait trouv du sel dpos dans le creux
des roches par vaporation, et cette substance minrale vint fort
 propos.

Ce repas termin, Pencroff demanda au reporter si celui-ci voulait
les accompagner dans la fort, o Harbert et lui allaient essayer
de chasser! Mais, toute rflexion faite, il tait ncessaire que
quelqu'un restt, afin d'entretenir le feu, et pour le cas, fort
improbable, o Nab aurait eu besoin d'aide. Le reporter resta
donc.

En chasse, Harbert, dit le marin. Nous trouverons des munitions
sur notre route, et nous couperons notre fusil dans la fort.

Mais, au moment de partir, Harbert fit observer que, puisque
l'amadou manquait, il serait peut-tre prudent de le remplacer par
une autre substance.

Laquelle? demanda Pencroff.

-- Le linge brl, rpondit le jeune garon. Cela peut, au besoin,
servir d'amadou.

Le marin trouva l'avis fort sens. Seulement, il avait
l'inconvnient de ncessiter le sacrifice d'un morceau de
mouchoir. Nanmoins, la chose en valait la peine, et le mouchoir 
grands carreaux de Pencroff fut bientt rduit, pour une partie, 
l'tat de chiffon  demi brl. Cette matire inflammable fut
dpose dans la chambre centrale, au fond d'une petite cavit du
roc,  l'abri de tout vent et de toute humidit.

Il tait alors neuf heures du matin. Le temps menaait, et la
brise soufflait du sud-est. Harbert et Pencroff tournrent l'angle
des Chemines, non sans avoir jet un regard sur la fume qui se
tordait  une pointe de roc; puis, ils remontrent la rive gauche
de la rivire.

Arriv  la fort, Pencroff cassa au premier arbre deux solides
branches qu'il transforma en gourdins, et dont Harbert usa la
pointe sur une roche. Ah! que n'et-il donn pour avoir un
couteau! Puis, les deux chasseurs s'avancrent dans les hautes
herbes, en suivant la berge.  partir du coude qui reportait son
cours dans le sud-ouest, la rivire se rtrcissait peu  peu, et
ses rives formaient un lit trs encaiss recouvert par le double
arceau des arbres. Pencroff, afin de ne pas s'garer, rsolut de
suivre le cours d'eau qui le ramnerait toujours  son point de
dpart. Mais la berge n'tait pas sans prsenter quelques
obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se
courbaient jusqu'au niveau du courant, l des lianes ou des pines
qu'il fallait briser  coups de bton. Souvent, Harbert se
glissait entre les souches brises avec la prestesse d'un jeune
chat, et il disparaissait dans le taillis. Mais Pencroff le
rappelait aussitt en le priant de ne point s'loigner.

Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la
nature des lieux. Sur cette rive gauche, le sol tait plat et
remontait insensiblement vers l'intrieur. Quelquefois humide, il
prenait alors une apparence marcageuse.

On y sentait tout un rseau sous-jacent de filets liquides qui,
par quelque faille souterraine, devaient s'pancher vers la
rivire. Quelquefois aussi, un ruisseau coulait  travers le
taillis, que l'on traversait sans peine. La rive oppose
paraissait tre plus accidente, et la valle, dont la rivire
occupait le thalweg, s'y dessinait plus nettement. La colline,
couverte d'arbres disposs par tages, formait un rideau qui
masquait le regard. Sur cette rive droite, la marche et t
difficile, car les dclivits s'y abaissaient brusquement, et les
arbres, courbs sur l'eau, ne se maintenaient que par la puissance
de leurs racines.

Inutile d'ajouter que cette fort, aussi bien que la cte dj
parcourue, tait vierge de toute empreinte humaine. Pencroff n'y
remarqua que des traces de quadrupdes, des passes fraches
d'animaux, dont il ne pouvait reconnatre l'espce. Trs
certainement, -- et ce fut aussi l'opinion d'Harbert, -- quelques-
unes avaient t laisses par des fauves formidables avec lesquels
il y aurait  compter sans doute; mais nulle part la marque d'une
hache sur un tronc d'arbre, ni les restes d'un feu teint, ni
l'empreinte d'un pas; ce dont on devait se fliciter peut-tre,
car sur cette terre, en plein Pacifique, la prsence de l'homme
et t peut-tre plus  craindre qu' dsirer.

Harbert et Pencroff, causant  peine, car les difficults de la
route taient grandes, n'avanaient que fort lentement, et, aprs
une heure de marche, ils avaient  peine franchis un mille.
Jusqu'alors, la chasse n'avait pas t fructueuse. Cependant,
quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la ramure, et se
montraient trs farouches, comme si l'homme leur et
instinctivement inspir une juste crainte. Entre autres volatiles,
Harbert signala, dans une partie marcageuse de la fort, un
oiseau  bec aigu et allong, qui ressemblait anatomiquement  un
martin-pcheur. Toutefois, il se distinguait de ce dernier par son
plumage assez rude, revtu d'un clat mtallique.

Ce doit tre un jacamar, dit Harbert, en essayant d'approcher
l'animal  bonne porte.

-- Ce serait bien l'occasion de goter du jacamar, rpondit le
marin, si cet oiseau-l tait d'humeur  se laisser rtir!

En ce moment, une pierre, adroitement et vigoureusement lance par
le jeune garon, vint frapper le volatile  la naissance de
l'aile; mais le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar s'enfuit
de toute la vitesse de ses jambes et disparut en un instant.

Maladroit que je suis! s'cria Harbert.

-- Eh non, mon garon! rpondit le marin. Le coup tait bien
port, et plus d'un aurait manqu l'oiseau. Allons! ne vous
dpitez pas! Nous le rattraperons un autre jour!

L'exploration continua.  mesure que les chasseurs s'avanaient,
les arbres, plus espacs, devenaient magnifiques, mais aucun ne
produisait de fruits comestibles. Pencroff cherchait vainement
quelques-uns de ces prcieux palmiers qui se prtent  tant
d'usages de la vie domestique, et dont la prsence a t signale
jusqu'au quarantime parallle dans l'hmisphre boral et
jusqu'au trente-cinquime seulement dans l'hmisphre austral.

Mais cette fort ne se composait que de conifres, tels que les
dodars, dj reconnus par Harbert, des douglas, semblables 
ceux qui poussent sur la cte nord-ouest de l'Amrique, et des
sapins admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur. En ce
moment, une vole d'oiseaux de petite taille et d'un joli plumage,
 queue longue et chatoyante, s'parpillrent entre les branches,
semant leurs plumes, faiblement attaches, qui couvrirent le sol
d'un fin duvet. Harbert ramassa quelques-unes de ces plumes, et,
aprs les avoir examines:

Ce sont des couroucous, dit-il.

-- Je leur prfrerais une pintade ou un coq de bruyre, rpondit
Pencroff; mais enfin, s'ils sont bons  manger?...

-- Ils sont bons  manger, et mme leur chair est trs dlicate,
reprit Harbert. D'ailleurs, si je ne me trompe, il est facile de
les approcher et de les tuer  coups de bton.

Le marin et le jeune garon, se glissant entre les herbes,
arrivrent au pied d'un arbre dont les basses branches taient
couvertes de petits oiseaux. Ces couroucous attendaient au passage
les insectes qui leur servent de nourriture. On voyait leurs
pattes emplumes serrer fortement les pousses moyennes qui leur
servaient d'appui.

Les chasseurs se redressrent alors, et, avec leurs btons
manoeuvrs comme une faux, ils rasrent des files entires de ces
couroucous, qui ne songeaient point  s'envoler et se laissrent
stupidement abattre. Une centaine jonchait dj le sol, quand les
autres se dcidrent  fuir.

Bien, dit Pencroff, voil un gibier tout  fait  la porte de
chasseurs tels que nous! On le prendrait  la main!

Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes, au moyen
d'une baguette flexible, et l'exploration continua. On put
observer que le cours d'eau s'arrondissait lgrement, de manire
 former un crochet vers le sud, mais ce dtour ne se prolongeait
vraisemblablement pas, car la rivire devait prendre sa source
dans la montagne et s'alimenter de la fonte des neiges qui
tapissaient les flancs du cne central.

L'objet particulier de cette excursion tait, on le sait, de
procurer aux htes des Chemines la plus grande quantit possible
de gibier. On ne pouvait dire que le but jusqu'ici et t
atteint. Aussi le marin poursuivait-il activement ses recherches,
et maugrait-il quand quelque animal, qu'il n'avait pas mme le
temps de reconnatre, s'enfuyait entre les hautes herbes. Si
encore il avait eu le chien Top!

Mais Top avait disparu en mme temps que son matre et
probablement pri avec lui!

Vers trois heures aprs midi, de nouvelles bandes d'oiseaux furent
entrevues  travers certains arbres, dont ils becquetaient les
baies aromatiques, entre autres des genvriers. Soudain, un
vritable appel de trompette rsonna dans la fort. Ces tranges
et sonores fanfares taient produites par ces gallinacs que l'on
nomme ttras aux tats-Unis.

Bientt on en vit quelques couples, au plumage vari de fauve et
de brun, et  la queue brune. Harbert reconnut les mles aux deux
ailerons pointus, forms par les pennes releves de leur cou.
Pencroff jugea indispensable de s'emparer de l'un de ces
gallinacs, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de
la glinotte. Mais c'tait difficile, car ils ne se laissaient
point approcher. Aprs plusieurs tentatives infructueuses, qui
n'eurent d'autre rsultat que d'effrayer les ttras, le marin dit
au jeune garon:

Dcidment, puisqu'on ne peut les tuer au vol, il faut essayer de
les prendre  la ligne.

-- Comme une carpe? s'cria Harbert, trs surpris de la
proposition.

-- Comme une carpe, rpondit srieusement le marin.

Pencroff avait trouv dans les herbes une demi-douzaine de nids de
ttras, ayant chacun de deux  trois oeufs. Il eut grand soin de
ne pas toucher  ces nids, auxquels leurs propritaires ne
pouvaient manquer de revenir. Ce fut autour d'eux qu'il imagina de
tendre ses lignes, -- non des lignes  collets, mais de vritables
lignes  hameon. Il emmena Harbert  quelque distance des nids,
et l il prpara ses engins singuliers avec le soin qu'et apport
un disciple d'Isaac Walton. Harbert suivait ce travail avec un
intrt facile  comprendre, tout en doutant de la russite. Les
lignes furent faites de minces lianes, rattaches l'une  l'autre
et longues de quinze  vingt pieds. De grosses pines trs fortes,
 pointes recourbes, que fournit un buisson d'acacias nains,
furent lies aux extrmits des lianes en guise d'hameon. Quant 
l'appt, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent
lieu.

Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant
avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armes d'hameons
prs des nids de ttras; puis il revint prendre l'autre bout et se
cacha avec Harbert derrire un gros arbre. Tous deux alors
attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas
beaucoup sur le succs de l'inventif Pencroff. Une grande demi-
heure s'coula, mais, ainsi que l'avait prvu le marin, plusieurs
couples de ttras revinrent  leurs nids. Ils sautillaient,
becquetant le sol, et ne pressentant en aucune faon la prsence
des chasseurs, qui, d'ailleurs, avaient eu soin de se placer sous
le vent des gallinacs.

Certes, le jeune garon,  ce moment, se sentit intress trs
vivement. Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux
carquills, la bouche ouverte, les lvres avances comme s'il
allait goter un morceau de ttras, respirait  peine.

Cependant, les gallinacs se promenaient entre les hameons, sans
trop s'en proccuper. Pencroff alors donna de petites secousses
qui agitrent les appts, comme si les vers eussent t encore
vivants.

 coup sr, le marin, en ce moment, prouvait une motion bien
autrement forte que celle du pcheur  la ligne, qui, lui, ne voit
pas venir sa proie  travers les eaux.

Les secousses veillrent bientt l'attention des gallinacs, et
les hameons furent attaqus  coups de bec. Trois ttras, trs
voraces sans doute, avalrent  la fois l'appt et l'hameon.
Soudain, d'un coup sec, Pencroff ferra son engin, et des
battements d'aile lui indiqurent que les oiseaux taient pris.

Hurrah! s'cria-t-il en se prcipitant vers ce gibier, dont il
se rendit matre en un instant.

Harbert avait battu des mains. C'tait la premire fois qu'il
voyait prendre des oiseaux  la ligne, mais le marin, trs
modeste, lui affirma qu'il n'en tait pas  son coup d'essai, et
que, d'ailleurs, il n'avait pas le mrite de l'invention.

Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation o nous sommes, il
faut nous attendre  en voir bien d'autres!

Les ttras furent attachs par les pattes, et Pencroff, heureux de
ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commenait
 baisser, jugea convenable de retourner  sa demeure.

La direction  suivre tait tout indique par celle de la rivire,
dont il ne s'agissait que de redescendre le cours, et, vers six
heures, assez fatigus de leur excursion, Harbert et Pencroff
rentraient aux Chemines.



CHAPITRE VII


Gdon Spilett, immobile, les bras croiss, tait alors sur la
grve, regardant la mer, dont l'horizon se confondait dans l'est
avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le znith. Le
vent tait dj fort, et il frachissait avec le dclin du jour.
Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptmes
d'un coup de vent se manifestaient visiblement.

Harbert entra dans les Chemines, et Pencroff se dirigea vers le
reporter. Celui-ci, trs absorb, ne le vit pas venir.

Nous allons avoir une mauvaise nuit, Monsieur Spilett! dit le
marin. De la pluie et du vent  faire la joie des ptrels!

Le reporter, se retournant alors, aperut Pencroff, et ses
premires paroles furent celles-ci:

 quelle distance de la cte la nacelle a-t-elle, selon vous,
reu ce coup de mer qui a emport notre compagnon?

Le marin ne s'attendait pas  cette question. Il rflchit un
instant et rpondit:

 deux encablures, au plus.

-- Mais qu'est-ce qu'une encablure? demanda Gdon Spilett.

-- Cent vingt brasses environ ou six cents pieds.

-- Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu  douze
cents pieds au plus du rivage?

-- Environ, rpondit Pencroff.

-- Et son chien aussi?

-- Aussi.

-- Ce qui m'tonne, ajouta le reporter, en admettant que notre
compagnon ait pri, c'est que Top ait galement trouv la mort, et
que ni le corps du chien, ni celui de son matre n'aient t
rejets au rivage!

-- Ce n'est pas tonnant, avec une mer aussi forte, rpondit le
marin. D'ailleurs, il se peut que les courants les aient ports
plus loin sur la cte.

-- Ainsi, c'est bien votre avis que notre compagnon a pri dans
les flots? demanda encore une fois le reporter.

-- C'est mon avis.

-- Mon avis,  moi, dit Gdon Spilett, sauf ce que je dois 
votre exprience, Pencroff, c'est que le double fait de la
disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a
quelque chose d'inexplicable et d'invraisemblable.

-- Je voudrais penser comme vous, Monsieur Spilett, rpondit
Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite!

Cela dit, le marin revint vers les Chemines. Un bon feu ptillait
sur le foyer. Harbert venait d'y jeter une brasse de bois sec, et
la flamme projetait de grandes clarts dans les parties sombres du
couloir.

Pencroff s'occupa aussitt de prparer le dner. Il lui parut
convenable d'introduire dans le menu quelque pice de rsistance,
car tous avaient besoin de rparer leurs forces. Les chapelets de
couroucous furent conservs pour le lendemain, mais on pluma deux
ttras, et bientt, embrochs dans une baguette, les gallinacs
rtissaient devant un feu flambant.

 sept heures du soir, Nab n'tait pas encore de retour. Cette
absence prolonge ne pouvait qu'inquiter Pencroff au sujet du
ngre. Il devait craindre ou qu'il lui ft arriv quelque accident
sur cette terre inconnue, ou que le malheureux et fait quelque
coup de dsespoir. Mais Harbert tira de cette absence des
consquences toutes diffrentes. Pour lui, si Nab ne revenait pas,
c'est qu'il s'tait produit une circonstance nouvelle, qui l'avait
engag  prolonger ses recherches. Or, tout ce qui tait nouveau
ne pouvait l'tre qu' l'avantage de Cyrus Smith.

Pourquoi Nab n'tait-il pas rentr, si un espoir quelconque ne le
retenait pas? Peut-tre avait-il trouv quelque indice, une
empreinte de pas, un reste d'pave qui l'avait mis sur la voie?
Peut-tre suivait-il en ce moment une piste certaine? Peut-tre
tait-il prs de son matre?...

Ainsi raisonnait le jeune garon. Ainsi parla-t-il.

Ses compagnons le laissrent dire. Seul, le reporter l'approuvait
du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui tait probable, c'est que
Nab avait pouss plus loin que la veille ses recherches sur le
littoral, et qu'il ne pouvait encore tre de retour.

Cependant, Harbert, trs agit par de vagues pressentiments,
manifesta plusieurs fois l'intention d'aller au-devant de Nab.
Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait l une course
inutile, que, dans cette obscurit et par ce dplorable temps, il
ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait
attendre. Si le lendemain Nab n'avait pas reparu, Pencroff
n'hsiterait pas  se joindre  Harbert pour aller  la recherche
de Nab.

Gdon Spilett approuva l'opinion du marin sur ce point qu'il ne
fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer  son projet; mais
deux grosses larmes tombrent de ses yeux.

Le reporter ne put se retenir d'embrasser le gnreux enfant.

Le mauvais temps s'tait absolument dclar. Un coup de vent de
sud-est passait sur la cte avec une violence sans gale. On
entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisire des
premires roches, au large du littoral. La pluie, pulvrise par
l'ouragan, s'enlevait comme un brouillard liquide.

On et dit des haillons de vapeurs qui tranaient sur la cte,
dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de
cailloux qui se vident. Le sable, soulev par le vent, se mlait
aux averses et en rendait l'assaut insoutenable. Il y avait dans
l'air autant de poussire minrale que de poussire aqueuse. Entre
l'embouchure de la rivire et le pan de la muraille, de grands
remous tourbillonnaient, et les couches d'air qui s'chappaient de
ce maelstrm, ne trouvant d'autre issue que l'troite valle au
fond de laquelle se soulevait le cours d'eau, s'y engouffraient
avec une irrsistible violence. Aussi la fume du foyer, repousse
par l'troit boyau, se rabattait-elle frquemment, emplissant les
couloirs et les rendant inhabitables.

C'est pourquoi, ds que les ttras furent cuits, Pencroff laissa
tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous
les cendres.

 huit heures, Nab n'avait pas encore reparu; mais on pouvait
admettre maintenant que cet effroyable temps l'avait seul empch
de revenir, et qu'il avait d chercher refuge dans quelque cavit,
pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du
jour. Quant  aller au-devant de lui,  tenter de le retrouver
dans ces conditions, c'tait impossible.

Le gibier forma l'unique plat du souper. On mangea volontiers de
cette viande, qui tait excellente.

Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcit
l'apptit, dvorrent.

Puis, chacun se retira dans le coin o il avait dj repos la
nuit prcdente, et Harbert ne tarda pas  s'endormir prs du
marin, qui s'tait tendu le long du foyer. Au dehors, avec la
nuit qui s'avanait, la tempte prenait des proportions
formidables. C'tait un coup de vent comparable  celui qui avait
emport les prisonniers depuis Richmond jusqu' cette terre du
Pacifique. Temptes frquentes pendant ces temps d'quinoxe,
fcondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ,
qui n'oppose aucun obstacle  leur fureur! On comprend donc qu'une
cte ainsi expose  l'est, c'est--dire directement aux coups de
l'ouragan, et frappe de plein fouet, ft battue avec une force
dont aucune description ne peut donner l'ide.

Trs heureusement, l'entassement de roches qui formait les
Chemines tait solide. C'taient d'normes quartiers de granit,
dont quelques-uns pourtant, insuffisamment quilibrs, semblaient
trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main,
appuye aux parois, couraient de rapides frmissements. Mais enfin
il se rptait, et avec raison, qu'il n'y avait rien  craindre,
et que sa retraite improvise ne s'effondrerait pas.

Toutefois, il entendait le bruit des pierres, dtaches du sommet
du plateau et arraches par les remous du vent, qui tombaient sur
la grve. Quelques-unes roulaient mme  la partie suprieure des
Chemines, ou y volaient en clats, quand elles taient projetes
perpendiculairement. Deux fois, le marin se releva et vint en
rampant  l'orifice du couloir, afin d'observer au dehors. Mais
ces boulements, peu considrables, ne constituaient aucun danger,
et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises
crpitaient sous la cendre.

Malgr les fureurs de l'ouragan, le fracas de la tempte, le
tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondment. Le sommeil
finit mme par s'emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait
habitu  toutes ces violences. Seul, Gdon Spilett tait tenu
veill par l'inquitude. Il se reprochait de ne pas avoir
accompagn Nab. On a vu que tout espoir ne l'avait pas abandonn.
Les pressentiments qui avaient agit Harbert n'avaient pas cess
de l'agiter aussi. Sa pense tait concentre sur Nab. Pourquoi
Nab n'tait-il pas revenu? Il se retournait sur sa couche de
sable, donnant  peine une vague attention  cette lutte des
lments.

Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un
instant, mais quelque rapide pense les rouvrait presque aussitt.

Cependant, la nuit s'avanait, et il pouvait tre deux heures du
matin, quand Pencroff, profondment endormi alors, fut secou
vigoureusement.

Qu'est-ce? s'cria-t-il, en s'veillant et en reprenant ses
ides avec cette promptitude particulire aux gens de mer.

Le reporter tait pench sur lui, et lui disait:

coutez, Pencroff, coutez!

Le marin prta l'oreille et ne distingua aucun bruit tranger 
celui des rafales.

C'est le vent, dit-il.

-- Non, rpondit Gdon Spilett, en coutant de nouveau, j'ai cru
entendre...

-- Quoi?

-- Les aboiements d'un chien!

-- Un chien! s'cria Pencroff, qui se releva d'un bond.

-- Oui... des aboiements...

-- Ce n'est pas possible! rpondit le marin. Et, d'ailleurs,
comment, avec les mugissements de la tempte...

-- Tenez... coutez... dit le reporter.

Pencroff couta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un
instant d'accalmie, entendre des aboiements loigns.

Eh bien!... dit le reporter, en serrant la main du marin.

-- Oui... oui!... rpondit Pencroff.

-- C'est Top! C'est Top!... s'cria Harbert, qui venait de
s'veiller, et tous trois s'lancrent vers l'orifice des
Chemines.

Ils eurent une peine extrme  sortir. Le vent les repoussait.
Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout qu'en
s'accotant contre les roches.

Ils regardrent, ils ne pouvaient parler.

L'obscurit tait absolue. La mer, le ciel, la terre, se
confondaient dans une gale intensit des tnbres. Il semblait
qu'il n'y et pas un atome de lumire diffuse dans l'atmosphre.

Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons
demeurrent ainsi, comme crass par la rafale, tremps par la
pluie, aveugls par le sable.

Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un rpit
de la tourmente, et ils reconnurent qu'ils devaient tre assez
loigns.

Ce ne pouvait tre que Top qui aboyait ainsi!

Mais tait-il seul ou accompagn? Il est plus probable qu'il tait
seul, car, en admettant que Nab ft avec lui, Nab se serait dirig
en toute hte vers les Chemines.

Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire
entendre, et d'une faon qui signifiait: Attendez! puis, il
rentra dans le couloir. Un instant aprs, il ressortait avec un
fagot allum, il le projetait dans les tnbres, et il poussait
des sifflements aigus.

 ce signal, qui tait comme attendu, on et pu le croire, des
aboiements plus rapprochs rpondirent, et bientt un chien se
prcipita dans le couloir.

Pencroff, Harbert et Gdon Spilett y rentrrent  sa suite. Une
brasse de bois sec fut jete sur les charbons. Le couloir
s'claira d'une vive flamme.

C'est Top! s'cria Harbert.

C'tait Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de
ces deux races croises la vitesse des jambes et la finesse de
l'odorat, les deux qualits par excellence du chien courant.

C'tait le chien de l'ingnieur Cyrus Smith.

Mais il tait seul! Ni son matre, ni Nab ne l'accompagnaient!

Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusqu'aux
Chemines, qu'il ne connaissait pas? Cela paraissait inexplicable,
surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempte!
Mais, dtail plus inexplicable encore, Top n'tait ni fatigu, ni
puis, ni mme souill de vase ou de sable!...

Harbert l'avait attir vers lui et lui pressait la tte entre ses
mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les
mains du jeune garon.

Si le chien est retrouv, le matre se retrouvera aussi! dit le
reporter.

-- Dieu le veuille! rpondit Harbert. Partons! Top nous guidera!

Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien que l'arrive
de Top pouvait donner un dmenti  ses conjectures.

En route! dit-il.

Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer.

Il plaa quelques morceaux de bois sous les cendres, de manire 
retrouver du feu au retour. Puis, prcd du chien, qui semblait
l'inviter  venir par de petits aboiements, et suivi du reporter
et du jeune garon, il s'lana au dehors, aprs avoir pris les
restes du souper.

La tempte tait alors dans toute sa violence, et peut-tre mme 
son maximum d'intensit. La lune, nouvelle alors, et, par
consquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer
la moindre lueur  travers les nuages. Suivre une route rectiligne
devenait difficile. Le mieux tait de s'en rapporter  l'instinct
de Top. Ce qui fut fait. Le reporter et le jeune garon marchaient
derrire le chien, et le marin fermait la marche. Aucun change de
paroles n'et t possible. La pluie ne tombait pas trs
abondamment, car elle se pulvrisait au souffle de l'ouragan, mais
l'ouragan tait terrible.

Toutefois, une circonstance favorisa trs heureusement le marin et
ses deux compagnons. En effet, le vent chassait du sud-est, et,
par consquent, il les poussait de dos. Ce sable qu'il projetait
avec violence, et qui n'et pas t supportable, ils le recevaient
par derrire, et,  la condition de ne point se retourner, ils ne
pouvaient en tre incommods de faon  gner leur marche. En
somme, ils allaient souvent plus vite qu'ils ne le voulaient, et
prcipitaient leurs pas afin de ne point tre renverss, mais un
immense espoir doublait leurs forces, et ce n'tait plus 
l'aventure, cette fois, qu'ils remontaient le rivage. Ils ne
mettaient pas en doute que Nab n'et retrouv son matre, et qu'il
ne leur et envoy le fidle chien. Mais l'ingnieur tait-il
vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les
derniers devoirs au cadavre de l'infortun Smith?

Aprs avoir dpass le pan coup de la haute terre dont ils
s'taient prudemment carts, Harbert, le reporter et Pencroff
s'arrtrent pour reprendre haleine. Le retour du rocher les
abritait contre le vent, et ils respiraient aprs cette marche
d'un quart d'heure, qui avait t plutt une course.

 ce moment, ils pouvaient s'entendre, se rpondre, et le jeune
garon ayant prononc le nom de Cyrus Smith, Top aboya  petits
coups, comme s'il et voulu dire que son matre tait sauv.

Sauv, n'est-ce pas? rptait Harbert, sauv, Top?

Et le chien aboyait comme pour rpondre.

La marche fut reprise. Il tait environ deux heures et demie du
matin. La mer commenait  monter, et, pousse par le vent, cette
mare, qui tait une mare de syzygie, menaait d'tre trs forte.
Les grandes lames tonnaient contre la lisire d'cueils, et elles
l'assaillaient avec une telle violence, que, trs probablement,
elles devaient passer par-dessus l'lot, absolument invisible
alors. Cette longue digue ne couvrait donc plus la cte, qui tait
directement expose aux chocs du large.

Ds que le marin et ses compagnons se furent dtachs du pan
coup, le vent les frappa de nouveau avec une extrme fureur.
Courbs, tendant le dos  la rafale, ils marchaient trs vite,
suivant Top, qui n'hsitait pas sur la direction  prendre. Ils
remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crte
de lames, qui dferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur
gauche une obscure contre dont il tait impossible de saisir
l'aspect.

Mais ils sentaient bien qu'elle devait tre relativement plate,
car l'ouragan passait maintenant au-dessus d'eux sans les prendre
en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille
de granit.

 quatre heures du matin, on pouvait estimer qu'une distance de
cinq milles avait t franchie. Les nuages s'taient lgrement
relevs et ne tranaient plus sur le sol. La rafale, moins humide,
se propageait en courants d'air trs vifs, plus secs et plus
froids. Insuffisamment protgs par leurs vtements, Pencroff,
Harbert et Gdon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas
une plainte ne s'chappait de leurs lvres. Ils taient dcids 
suivre Top jusqu'o l'intelligent animal voudrait les conduire.

Vers cinq heures, le jour commena  se faire. Au znith d'abord,
o les vapeurs taient moins paisses, quelques nuances gristres
dcouprent le bord des nuages, et bientt, sous une bande opaque,
un trait plus lumineux dessina nettement l'horizon de mer. La
crte des lames se piqua lgrement de lueurs fauves, et l'cume
se refit blanche. En mme temps, sur la gauche, les parties
accidentes du littoral commenaient  s'estomper confusment,
mais ce n'tait encore que du gris sur du noir.

 six heures du matin, le jour tait fait. Les nuages couraient
avec une extrme rapidit dans une zone relativement haute. Le
marin et ses compagnons taient alors  six milles environ des
Chemines. Ils suivaient une grve trs plate, borde au large par
une lisire de roches dont les ttes seulement mergeaient alors,
car on tait au plein de la mer. Sur la gauche, la contre,
qu'accidentaient quelques dunes hrisses de chardons, offrait
l'aspect assez sauvage d'une vaste rgion sablonneuse. Le littoral
tait peu dcoup, et n'offrait d'autre barrire  l'Ocan qu'une
chane assez irrgulire de monticules.  et l, un ou deux
arbres grimaaient, couchs vers l'ouest, les branches projetes
dans cette direction. Bien en arrire, dans le sud-ouest,
s'arrondissait la lisire de la dernire fort. En ce moment, Top
donna des signes non quivoques d'agitation. Il allait en avant,
revenait au marin, et semblait l'engager  hter le pas. Le chien
avait alors quitt la grve, et, pouss par son admirable
instinct, sans montrer une seule hsitation, il s'tait engag
entre les dunes.

On le suivit. Le pays paraissait tre absolument dsert. Pas un
tre vivant ne l'animait.

La lisire des dunes, fort large, tait compose de monticules, et
mme de collines trs capricieusement distribues. C'tait comme
une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins qu'un
instinct prodigieux pour s'y reconnatre.

Cinq minutes aprs avoir quitt la grve, le reporter et ses
compagnons arrivaient devant une sorte d'excavation creuse au
revers d'une haute dune. L, Top s'arrta et jeta un aboiement
clair. Spilett, Harbert et Pencroff pntrrent dans cette grotte.

Nab tait l, agenouill prs d'un corps tendu sur un lit
d'herbes...

Ce corps tait celui de l'ingnieur Cyrus Smith.



CHAPITRE VIII


Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu'un mot.

Vivant! s'cria-t-il.

Nab ne rpondit pas. Gdon Pilett et Pencroff devinrent ples.
Harbert joignit les mains et demeura immobile. Mais il tait
vident que le pauvre ngre, absorb dans sa douleur, n'avait ni
vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin.

Le reporter s'agenouilla prs de ce corps sans mouvement, et posa
son oreille sur la poitrine de l'ingnieur, dont il entr'ouvrit
les vtements. Une minute -- un sicle! -- s'coula, pendant qu'il
cherchait  surprendre quelque battement du coeur.

Nab s'tait redress un peu et regardait sans voir.

Le dsespoir n'et pu altrer davantage un visage d'homme. Nab
tait mconnaissable, puis par la fatigue, bris par la douleur.
Il croyait son matre mort.

Gdon Spilett, aprs une longue et attentive observation, se
releva.

Il vit! dit-il.

Pencroff,  son tour, se mit  genoux prs de Cyrus Smith; son
oreille saisit aussi quelques battements, et ses lvres, quelque
souffle qui s'chappait des lvres de l'ingnieur.

Harbert, sur un mot du reporter, s'lana au dehors pour chercher
de l'eau. Il trouva  cent pas de l un ruisseau limpide,
videmment trs grossi par les pluies de la veille, et qui
filtrait  travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas
une coquille dans ces dunes! Le jeune garon dut se contenter de
tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant
vers la grotte.

Heureusement, ce mouchoir imbib suffit  Gdon Spilett, qui ne
voulait qu'humecter les lvres de l'ingnieur. Ces molcules d'eau
frache produisirent un effet presque immdiat. Un soupir
s'chappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla mme qu'il
essayait de prononcer quelques paroles.

Nous le sauverons! dit le reporter.

Nab avait repris espoir  ces paroles. Il dshabilla son matre,
afin de voir si le corps ne prsenterait pas quelque blessure. Ni
la tte, ni le torse, ni les membres n'avaient de contusions, pas
mme d'corchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus
Smith avait d tre roul au milieu des roches; les mains elles-
mmes taient intactes, et il tait difficile d'expliquer comment
l'ingnieur ne portait aucune trace des efforts qu'il avait d
faire pour franchir la ligne d'cueils.

Mais l'explication de cette circonstance viendrait plus tard.
Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui s'tait pass.
Pour le moment, il s'agissait de le rappeler  la vie, et il tait
probable que des frictions amneraient ce rsultat.

C'est ce qui fut fait avec la vareuse du marin.

L'ingnieur, rchauff par ce rude massage, remua lgrement le
bras, et sa respiration commena  se rtablir d'une faon plus
rgulire. Il mourait d'puisement, et certes, sans l'arrive du
reporter et de ses compagnons, c'en tait fait de Cyrus Smith.

Vous l'avez donc cru mort, votre matre? demanda le marin  Nab.

-- Oui! mort! rpondit Nab, et si Top ne vous et pas trouvs, si
vous n'tiez pas venus, j'aurais enterr mon matre et je serais
mort prs de lui!

On voit  quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith!

Nab raconta alors ce qui s'tait pass. La veille, aprs avoir
quitt les Chemines ds l'aube, il avait remont la cte dans la
direction du nord-nord et atteint la partie du littoral qu'il
avait dj visite.

L, sans aucun espoir, il l'avouait, Nab avait cherch sur le
rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus lgers
indices qui pussent le guider.

Il avait examin surtout la partie de la grve que la haute mer ne
recouvrait pas, car, sur sa lisire, le flux et le reflux devaient
avoir effac tout indice. Nab n'esprait plus retrouver son matre
vivant. C'tait  la dcouverte d'un cadavre qu'il allait ainsi,
un cadavre qu'il voulait ensevelir de ses propres mains!

Nab avait cherch longtemps. Ses efforts demeurrent infructueux.
Il ne semblait pas que cette cte dserte et jamais t
frquente par un tre humain. Les coquillages, ceux que la mer ne
pouvait atteindre, -- et qui se rencontraient par millions au del
du relais des mares, -- taient intacts. Pas une coquille
crase. Sur un espace de deux  trois cents yards, il n'existait
pas trace d'un atterrissage, ni ancien, ni rcent.

Nab s'tait donc dcid  remonter la cte pendant quelques
milles. Il se pouvait que les courants eussent port un corps sur
quelque point plus loign.

Lorsqu'un cadavre flotte  peu de distance d'un rivage plat, il
est bien rare que le flot ne l'y rejette pas tt ou tard. Nab le
savait, et il voulait revoir son matre une dernire fois.

Je longeai la cte pendant deux milles encore, je visitai toute
la ligne des cueils  mer basse, toute la grve  mer haute, et
je dsesprais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du
soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas.

-- Des empreintes de pas? s'cria Pencroff.

-- Oui! rpondit Nab.

-- Et ces empreintes commenaient aux cueils mme? demanda le
reporter.

-- Non, rpondit Nab, au relais de mare, seulement, car entre les
relais et les rcifs, les autres avaient d tre effaces.

-- Continue, Nab, dit Gdon Spilett.

-- Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. Elles taient
trs reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. Je les
suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de
les effacer. Cinq minutes aprs, comme la nuit se faisait,
j'entendis les aboiements d'un chien. C'tait Top, et Top me
conduisit ici mme, prs de mon matre!

Nab acheva son rcit en disant quelle avait t sa douleur en
retrouvant ce corps inanim. Il avait essay de surprendre en lui
quelque reste de vie!

Maintenant qu'il l'avait retrouv mort, il le voulait vivant! Tous
ses efforts avaient t inutiles! Il n'avait plus qu' rendre les
derniers devoirs  celui qu'il aimait tant!

Nab avait alors song  ses compagnons. Ceux-ci voudraient, sans
doute, revoir une dernire fois l'infortun! Top tait l. Ne
pouvait-il s'en rapporter  la sagacit de ce fidle animal? Nab
pronona  plusieurs reprises le nom du reporter, celui des
compagnons de l'ingnieur que Top connaissait le plus. Puis, il
lui montra le sud de la cte, et le chien s'lana dans la
direction qui lui tait indique.

On sait comment, guid par un instinct que l'on peut regarder
presque comme surnaturel, car l'animal n'avait jamais t aux
Chemines, Top y arriva cependant.

Les compagnons de Nab avaient cout ce rcit avec une extrme
attention.

Il y avait pour eux quelque chose d'inexplicable  ce que Cyrus
Smith, aprs les efforts qu'il avait d faire pour chapper aux
flots, en traversant les rcifs, n'et pas trace d'une
gratignure. Et ce qui ne s'expliquait pas davantage, c'tait que
l'ingnieur et pu gagner,  plus d'un mille de la cte, cette
grotte perdue au milieu des dunes.

Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n'est pas toi qui as transport
ton matre jusqu' cette place?

-- Non, ce n'est pas moi, rpondit Nab.

-- Il est bien vident que M Smith y est venu seul, dit Pencroff.

-- C'est vident, en effet, fit observer Gdon Spilett, mais ce
n'est pas croyable!

On ne pourrait avoir l'explication de ce fait que de la bouche de
l'ingnieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui ft
revenue. Heureusement, la vie reprenait dj son cours. Les
frictions avaient rtabli la circulation du sang. Cyrus Smith
remua de nouveau les bras, puis la tte, et quelques mots
incomprhensibles s'chapprent encore une fois de ses lvres.

Nab, pench sur lui, l'appelait, mais l'ingnieur ne semblait pas
entendre, et ses yeux taient toujours ferms. La vie ne se
rvlait en lui que par le mouvement. Les sens n'y avaient encore
aucune part.

Pencroff regretta bien de n'avoir pas de feu, ni de quoi s'en
procurer, car il avait malheureusement oubli d'emporter le linge
brl, qu'il et facilement enflamm au choc de deux cailloux.
Quant aux poches de l'ingnieur, elles taient absolument vides,
sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. Il fallait donc
transporter Cyrus Smith aux Chemines, et le plus tt possible. Ce
fut l'avis de tous.

Cependant, les soins qui furent prodigus  l'ingnieur devaient
lui rendre la connaissance plus vite qu'on ne pouvait l'esprer.
L'eau dont on humectait ses lvres le ranimait peu  peu. Pencroff
eut aussi l'ide de mler  cette eau du jus de cette chair de
ttras qu'il avait apporte. Harbert, ayant couru jusqu'au rivage,
en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. Le marin
composa une sorte de mixture, et l'introduisit entre les lvres de
l'ingnieur, qui parut humer avidement ce mlange.

Ses yeux s'ouvrirent alors. Nab et le reporter s'taient penchs
sur lui.

Mon matre! mon matre! s'cria Nab.

L'ingnieur l'entendit. Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux
autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa
lgrement les leurs. Quelques mots s'chapprent encore de sa
bouche, -- mots qu'il avait dj prononcs, sans doute, et qui
indiquaient quelles penses tourmentaient, mme alors, son esprit.
Ces mots furent compris, cette fois.

le ou continent? murmura-t-il.

-- Ah! s'cria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De
par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous
viviez, monsieur Cyrus! le ou continent? On verra plus tard.

L'ingnieur fit un lger signe affirmatif, et parut s'endormir.

On respecta ce sommeil, et le reporter prit immdiatement ses
dispositions pour que l'ingnieur ft transport dans les
meilleures conditions. Nab, Harbert et Pencroff quittrent la
grotte et se dirigrent vers une haute dune couronne de quelques
arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se
retenir de rpter:

le ou continent! Songer  cela quand on n'a plus que le souffle!
quel homme!

Arrivs au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons,
sans autres outils que leurs bras, dpouillrent de ses
principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin
maritime maci par les vents; puis, de ces branches, on fit une
litire qui, une fois recouverte de feuilles et d'herbes,
permettrait de transporter l'ingnieur.

Ce fut l'affaire de quarante minutes environ, et il tait dix
heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprs de Cyrus
Smith, que Gdon Spilett n'avait pas quitt.

L'ingnieur se rveillait alors de ce sommeil, ou plutt de cet
assoupissement dans lequel on l'avait trouv. La coloration
revenait  ses joues, qui avaient eu jusqu'ici la pleur de la
mort. Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla
demander o il se trouvait.

Pouvez-vous m'entendre sans vous fatiguer, Cyrus? dit le
reporter.

-- Oui, rpondit l'ingnieur.

-- M'est avis, dit alors le marin, que M Smith vous entendra
encore mieux, s'il revient  cette gele de ttras, -- car c'est
du ttras, monsieur Cyrus, ajouta-t-il, en lui prsentant quelque
peu de cette gele,  laquelle il mla, cette fois, des parcelles
de chair.

Cyrus Smith mcha ces morceaux du ttras, dont les restes furent
partags entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim,
et trouvrent le djeuner assez maigre.

Bon! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Chemines,
car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons l-
bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et,
dans l'office, quelques douzaines d'oiseaux que notre Harbert
appelle des couroucous. Votre litire est prte, et, ds que vous
vous en sentirez la force, nous vous transporterons  notre
demeure.

-- Merci, mon ami, rpondit l'ingnieur, encore une heure ou deux,
et nous pourrons partir... Et maintenant, parlez, Spilett.

Le reporter fit alors le rcit de ce qui s'tait pass. Il raconta
ces vnements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernire chute
du ballon, l'atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait
dserte, quelle qu'elle ft, soit une le, soit un continent, la
dcouverte des Chemines, les recherches entreprises pour
retrouver l'ingnieur, le dvouement de Nab, tout ce qu'on devait
 l'intelligence du fidle Top, etc.

Mais, demanda Cyrus Smith d'une voix encore affaiblie, vous ne
m'avez donc pas ramass sur la grve?

-- Non, rpondit le reporter.

-- Et ce n'est pas vous qui m'avez rapport dans cette grotte?

-- Non.

--  quelle distance cette grotte est-elle donc des rcifs?

--  un demi-mille environ, rpondit Pencroff, et si vous tes
tonn, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous-
mmes de vous voir en cet endroit!

-- En effet, rpondit l'ingnieur, qui se ranimait peu  peu et
prenait intrt  ces dtails, en effet, voil qui est singulier!

-- Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui s'est pass
aprs que vous avez t emport par le coup de mer?

Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu de chose. Le coup
de mer l'avait arrach du filet de l'arostat. Il s'enfona
d'abord  quelques brasses de profondeur. Revenu  la surface de
la mer, dans cette demi-obscurit, il sentit un tre vivant
s'agiter prs de lui. C'tait Top, qui s'tait prcipit  son
secours. En levant les yeux, il n'aperut plus le ballon, qui,
dlest de son poids et de celui du chien, tait reparti comme une
flche. Il se vit, au milieu de ces flots courroucs,  une
distance de la cte qui ne devait pas tre infrieure  un demi-
mille. Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec
vigueur. Top le soutenait par ses vtements; mais un courant de
foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, aprs une demi-heure
d'efforts, il coula, entranant Top avec lui dans l'abme. Depuis
ce moment jusqu'au moment o il venait de se retrouver dans les
bras de ses amis, il n'avait plus souvenir de rien.

Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez t lanc sur
le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusqu'ici,
puisque Nab a retrouv les empreintes de vos pas!

-- Oui... il le faut... rpondit l'ingnieur en rflchissant. Et
vous n'avez pas vu trace d'tres humains sur cette cte?

-- Pas trace, rpondit le reporter. D'ailleurs, si par hasard
quelque sauveur se ft rencontr l, juste  point, pourquoi vous
aurait-il abandonn aprs vous avoir arrach aux flots?

-- Vous avez raison, mon cher Spilett. -- Dis-moi, Nab, ajouta
l'ingnieur en se tournant vers son serviteur, ce n'est pas toi
qui... tu n'aurais pas eu un moment d'absence... pendant lequel...
Non, c'est absurde... Est-ce qu'il existe encore quelques-unes de
ces empreintes? demanda Cyrus Smith.

-- Oui, mon matre, rpondit Nab, tenez,  l'entre, sur le revers
mme de cette dune, dans un endroit abrit du vent et de la pluie.
Les autres ont t effaces par la tempte.

-- Pencroff, rpondit Cyrus Smith, voulez-vous prendre mes
souliers, et voir s'ils s'appliquent absolument  ces empreintes!

Le marin fit ce que demandait l'ingnieur. Harbert et lui, guids
par Nab, allrent  l'endroit o se trouvaient les empreintes,
pendant que Cyrus Smith disait au reporter:

Il s'est pass l des choses inexplicables!

-- Inexplicables, en effet! rpondit Gdon Spilett.

-- Mais n'y insistons pas en ce moment, mon cher Spilett, nous en
causerons plus tard.

Un instant aprs, le marin, Nab et Harbert rentraient.

Il n'y avait pas de doute possible. Les souliers de l'ingnieur
s'appliquaient exactement aux empreintes conserves. Donc, c'tait
Cyrus Smith qui les avait laisses sur le sable.

Allons, dit-il, c'est moi qui aurai prouv cette hallucination,
cette absence que je mettais au compte de Nab! J'aurai march
comme un somnambule, sans avoir conscience de mes pas, et c'est
Top qui, dans son instinct, m'aura conduit ici, aprs m'avoir
arrach des flots... Viens, Top! Viens, mon chien!

Le magnifique animal bondit jusqu' son matre, en aboyant, et les
caresses ne lui furent pas pargnes.

On conviendra qu'il n'y avait pas d'autre explication  donner aux
faits qui avaient amen le sauvetage de Cyrus Smith, et qu' Top
revenait tout l'honneur de l'affaire.

Vers midi, Pencroff ayant demand  Cyrus Smith si l'on pouvait le
transporter, Cyrus Smith, pour toute rponse, et par un effort qui
attestait la volont la plus nergique, se leva.

Mais il dut s'appuyer sur le marin, car il serait tomb.

Bon! bon! fit Pencroff! -- La litire de monsieur l'ingnieur.

La litire fut apporte. Les branches transversales avaient t
recouvertes de mousses et de longues herbes. On y tendit Cyrus
Smith, et l'on se dirigea vers la cte, Pencroff  une extrmit
des brancards, Nab  l'autre.

C'taient huit milles  franchir, mais comme on ne pourrait aller
vite, et qu'il faudrait peut-tre s'arrter frquemment, il
fallait compter sur un laps de six heures au moins, avant d'avoir
atteint les Chemines.

Le vent tait toujours violent, mais heureusement il ne pleuvait
plus. Tout couch qu'il fut, l'ingnieur, accoud sur son bras,
observait la cte, surtout dans la partie oppose  la mer. Il ne
parlait pas, mais il regardait, et certainement le dessin de cette
contre avec ses accidents de terrain, ses forts, ses productions
diverses, se grava dans son esprit.

Cependant, aprs deux heures de route, la fatigue l'emporta, et il
s'endormit sur la litire.

 cinq heures et demie, la petite troupe arrivait au pan coup,
et, un peu aprs, devant les Chemines.

Tous s'arrtrent, et la litire fut dpose sur le sable. Cyrus
Smith dormait profondment et ne se rveilla pas.

Pencroff,  son extrme surprise, put alors constater que
l'effroyable tempte de la veille avait modifi l'aspect des
lieux. Des boulements assez importants s'taient produits. De
gros quartiers de roche gisaient sur la grve, et un pais tapis
d'herbes marines, varechs et algues, couvrait tout le rivage. Il
tait vident que la mer, passant par-dessus l'lot, s'tait
porte jusqu'au pied de l'norme courtine de granit. Devant
l'orifice des Chemines, le sol, profondment ravin, avait subi
un violent assaut des lames.

Pencroff eut comme un pressentiment qui lui traversa l'esprit. Il
se prcipita dans le couloir.

Presque aussitt, il en sortait, et demeurait immobile, regardant
ses compagnons...

Le feu tait teint. Les cendres noyes n'taient plus que vase.
Le linge brl, qui devait servir d'amadou, avait disparu. La mer
avait pntr jusqu'au fond des couloirs, et tout boulevers, tout
dtruit  l'intrieur des Chemines!



CHAPITRE IX


En quelques mots, Gdon Spilett, Harbert et Nab furent mis au
courant de la situation. Cet accident, qui pouvait avoir des
consquences fort graves, -- du moins Pencroff l'envisageait
ainsi, -- produisit des effets divers sur les compagnons de
l'honnte marin.

Nab, tout  la joie d'avoir retrouv son matre, n'couta pas, ou
plutt ne voulut pas mme se proccuper de ce que disait Pencroff.

Harbert, lui, parut partager dans une certaine mesure les
apprhensions du marin.

Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il rpondit
simplement:

Sur ma foi, Pencroff, voil qui m'est bien gal!

-- Mais, je vous rpte que nous n'avons plus de feu!

-- Peuh!

-- Ni aucun moyen de le rallumer.

-- Baste!

-- Pourtant, Monsieur Spilett...

-- Est-ce que Cyrus n'est pas l? rpondit le reporter. Est-ce
qu'il n'est pas vivant, notre ingnieur? Il trouvera bien le moyen
de nous faire du feu, lui!

-- Et avec quoi?

-- Avec rien.

Qu'et rpondu Pencroff? Il n'et pas rpondu, car, au fond, il
partageait la confiance que ses compagnons avaient en Cyrus Smith.
L'ingnieur tait pour eux un microcosme, un compos de toute la
science et de toute l'intelligence humaine! Autant valait se
trouver avec Cyrus dans une le dserte que sans Cyrus dans la
plus industrieuse villa de l'Union. Avec lui, on ne pouvait
manquer de rien.

Avec lui, on ne pouvait dsesprer. On serait venu dire  ces
braves gens qu'une ruption volcanique allait anantir cette
terre, que cette terre allait s'enfoncer dans les abmes du
Pacifique, qu'ils eussent imperturbablement rpondu: Cyrus est
l! Voyez Cyrus!

En attendant, toutefois, l'ingnieur tait encore plong dans une
nouvelle prostration que le transport avait dtermine, et on ne
pouvait faire appel  son ingniosit en ce moment. Le souper
devait ncessairement tre fort maigre. En effet, toute la chair
de ttras avait t consomme, et il n'existait aucun moyen de
faire cuire un gibier quelconque.

D'ailleurs, les couroucous qui servaient de rserve avaient
disparu. Il fallait donc aviser.

Avant tout, Cyrus Smith fut transport dans le couloir central.
L, on parvint  lui arranger une couche d'algues et de varechs
rests  peu prs secs.

Le profond sommeil qui s'tait empar de lui ne pouvait que
rparer rapidement ses forces, et mieux, sans doute, que ne l'et
fait une nourriture abondante.

La nuit tait venue, et, avec elle, la temprature, modifie par
une saute du vent dans le nord-est, se refroidit srieusement. Or,
comme la mer avait dtruit les cloisons tablies par Pencroff en
certains points des couloirs, des courants d'air s'tablirent, qui
rendirent les Chemines peu habitables. L'ingnieur se ft donc
trouv dans des conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se
dpouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne l'eussent
soigneusement couvert.

Le souper, ce soir-l, ne se composa que de ces invitables
lithodomes, dont Harbert et Nab firent une ample rcolte sur la
grve. Cependant,  ces mollusques, le jeune garon joignit une
certaine quantit d'algues comestibles, qu'il ramassa sur de
hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu'
l'poque des grandes mares. Ces algues, appartenant  la famille
des fucaces, taient des espces de sargasse qui, sches,
fournissent une matire glatineuse assez riche en lments
nutritifs. Le reporter et ses compagnons, aprs avoir absorb une
quantit considrable de lithodomes, sucrent donc ces sargasses,
auxquelles ils trouvrent un got trs supportable, et il faut
dire que, sur les rivages asiatiques, elles entrent pour une
notable proportion dans l'alimentation des indignes.

N'importe! dit le marin, il est temps que M Cyrus nous vienne en
aide.

Cependant le froid devint trs vif et, par malheur, il n'y avait
aucun moyen de le combattre.

Le marin, vritablement vex, chercha par tous les moyens
possibles  se procurer du feu. Nab l'aida mme dans cette
opration. Il avait trouv quelques mousses sches, et, en
frappant deux galets, il obtint des tincelles; mais la mousse,
n'tant pas assez inflammable, ne prit pas, et, d'ailleurs, ces
tincelles, qui n'taient que du silex incandescent, n'avaient pas
la consistance de celles qui s'chappent du morceau d'acier dans
le briquet usuel. L'opration ne russit donc pas.

Pencroff, bien qu'il n'et aucune confiance dans le procd,
essaya ensuite de frotter deux morceaux de bois sec l'un contre
l'autre,  la manire des sauvages. Certes, le mouvement que Nab
et lui se donnrent, s'il se ft transform en chaleur, suivant
les thories nouvelles, aurait suffi  faire bouillir une
chaudire de steamer! Le rsultat fut nul. Les morceaux de bois
s'chauffrent, voil tout, et encore beaucoup moins que les
oprateurs eux-mmes.

Aprs une heure de travail, Pencroff tait en nage, et il jeta les
morceaux de bois avec dpit.

Quand on me fera croire que les sauvages allument du feu de cette
faon, dit-il, il fera chaud, mme en hiver! J'allumerais plutt
mes bras en les frottant l'un contre l'autre!

Le marin avait tort de nier le procd. Il est constant que les
sauvages enflamment le bois au moyen d'un frottement rapide. Mais
toute espce de bois n'est pas propre  cette opration, et puis,
il y a le coup, suivant l'expression consacre, et il est
probable que Pencroff n'avait pas le coup.

La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue dure. Ces
deux morceaux de bois rejets par lui avaient t repris par
Harbert, qui s'vertuait  les frotter de plus belle. Le robuste
marin ne put retenir un clat de rire, en voyant les efforts de
l'adolescent pour russir l o, lui, il avait chou.

Frottez, mon garon, frottez! dit-il.

-- Je frotte, rpondit Harbert en riant, mais je n'ai pas d'autre
prtention que de m'chauffer  mon tour au lieu de grelotter, et
bientt j'aurai aussi chaud que toi, Pencroff!

Ce qui arriva. Quoi qu'il en ft, il fallut renoncer, pour cette
nuit,  se procurer du feu.

Gdon Spilett rpta une vingtime fois que Cyrus Smith ne serait
pas embarrass pour si peu.

Et, en attendant, il s'tendit dans un des couloirs, sur la couche
de sable. Harbert, Nab et Pencroff l'imitrent, tandis que Top
dormait aux pieds de son matre.

Le lendemain, 28 mars, quand l'ingnieur se rveilla, vers huit
heures du matin, il vit ses compagnons prs de lui, qui guettaient
son rveil, et, comme la veille, ses premires paroles furent:

le ou continent?

On le voit, c'tait son ide fixe.

Bon! rpondit Pencroff, nous n'en savons rien, monsieur Smith!

-- Vous ne savez pas encore?...

-- Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous nous aurez
pilot dans ce pays.

-- Je crois tre en tat de l'essayer, rpondit l'ingnieur, qui,
sans trop d'efforts, se leva et se tint debout.

-- Voil qui est bon! s'cria le marin.

-- Je mourais surtout d'puisement, rpondit Cyrus Smith. Mes
amis, un peu de nourriture, et il n'y paratra plus. -- Vous avez
du feu, n'est-ce pas?

Cette demande n'obtint pas une rponse immdiate.

Mais, aprs quelques instants:

Hlas! nous n'avons pas de feu, dit Pencroff, ou plutt, monsieur
Cyrus, nous n'en avons plus!

Et le marin fit le rcit de ce qui s'tait pass la veille. Il
gaya l'ingnieur en lui racontant l'histoire de leur unique
allumette, puis sa tentative avorte pour se procurer du feu  la
faon des sauvages.

Nous aviserons, rpondit l'ingnieur, et si nous ne trouvons pas
une substance analogue  l'amadou...

-- Eh bien? demanda le marin.

-- Eh bien, nous ferons des allumettes.

-- Chimiques?

-- Chimiques!

-- Ce n'est pas plus difficile que cela, s'cria le reporter, en
frappant sur l'paule du marin.

Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais il ne protesta
pas. Tous sortirent. Le temps tait redevenu beau. Un vif soleil
se levait sur l'horizon de la mer, et piquait de paillettes d'or
les rugosits prismatiques de l'norme muraille.

Aprs avoir jet un rapide coup d'oeil autour de lui, l'ingnieur
s'assit sur un quartier de roche. Harbert lui offrit quelques
poignes de moules et de sargasses, en disant:

C'est tout ce que nous avons, monsieur Cyrus.

-- Merci, mon garon, rpondit Cyrus Smith, cela suffira, -- pour
ce matin, du moins.

Et il mangea avec apptit cette maigre nourriture, qu'il arrosa
d'un peu d'eau frache, puise  la rivire dans une vaste
coquille.

Ses compagnons le regardaient sans parler. Puis, aprs s'tre
rassasi tant bien que mal, Cyrus Smith, croisant ses bras, dit:

Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le sort nous a jets
sur un continent ou sur une le?

-- Non, monsieur Cyrus, rpondit le jeune garon.

-- Nous le saurons demain, reprit l'ingnieur. Jusque-l, il n'y a
rien  faire.

-- Si, rpliqua Pencroff.

-- Quoi donc?

-- Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son ide fixe.

-- Nous en ferons, Pencroff, rpondit Cyrus Smith. -- Pendant que
vous me transportiez, hier, n'ai-je pas aperu, dans l'ouest, une
montagne qui domine cette contre?

-- Oui, rpondit Gdon Spilett, une montagne qui doit tre assez
leve...

-- Bien, reprit l'ingnieur. Demain, nous monterons  son sommet,
et nous verrons si cette terre est une le ou un continent.
Jusque-l, je le rpte, rien  faire.

-- Si, du feu! dit encore l'entt marin.

-- Mais on en fera, du feu! rpliqua Gdon Spilett. Un peu de
patience, Pencroff!

Le marin regarda Gdon Spilett d'un air qui semblait dire: S'il
n'y a que vous pour en faire, nous ne tterons pas du rti de
sitt! Mais il se tut.

Cependant Cyrus Smith n'avait point rpondu. Il semblait fort peu
proccup de cette question du feu. Pendant quelques instants, il
demeura absorb dans ses rflexions. Puis, reprenant la parole:

Mes amis, dit-il, notre situation est peut-tre dplorable, mais,
en tout cas, elle est fort simple.

Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de fatigues
plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque point habit, ou
bien nous sommes sur une le. Dans ce dernier cas, de deux choses
l'une: si l'le est habite, nous verrons  nous tirer d'affaire
avec ses habitants; si elle est dserte, nous verrons  nous tirer
d'affaire tout seuls.

-- Il est certain que rien n'est plus simple, rpondit Pencroff.

-- Mais, que ce soit un continent ou une le, demanda Gdon
Spilett, o pensez-vous, Cyrus, que cet ouragan nous ait jets?

-- Au juste, je ne puis le savoir, rpondit l'ingnieur, mais les
prsomptions sont pour une terre du Pacifique. En effet, quand
nous avons quitt Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa
violence mme prouve que sa direction n'a pas d varier. Si cette
direction s'est maintenue du nord-est au sud-ouest, nous avons
travers les tats de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud,
de la Gorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-mme, dans sa
partie troite, puis une portion de l'ocan Pacifique. Je n'estime
pas  moins de six  sept mille milles la distance parcourue par
le ballon, et, pour peu que le vent ait vari d'un demi-quart, il
a d nous porter soit sur l'archipel de Mendana, soit sur les
Pomotou, soit mme, s'il avait une vitesse plus grande que je ne
le suppose, jusqu'aux terres de la Nouvelle-Zlande. Si cette
dernire hypothse s'est ralise, notre rapatriement sera facile.
Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours  qui parler. Si, au
contraire, cette cte appartient  quelque le dserte d'un
archipel micronsien, peut-tre pourrons-nous le reconnatre du
haut de ce cne qui domine la contre, et alors nous aviserons 
nous tablir ici, comme si nous ne devions jamais en sortir!

-- Jamais! s'cria le reporter. Vous dites: jamais! mon cher
Cyrus?

-- Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite, rpondit
l'ingnieur, et ne se rserver que la surprise du mieux.

-- Bien dit! rpliqua Pencroff. Et il faut esprer aussi que cette
le, si c'en est une, ne sera pas prcisment situe en dehors de
la route des navires! Ce serait l vritablement jouer de malheur!

-- Nous ne saurons  quoi nous en tenir qu'aprs avoir fait, et
avant tout, l'ascension de la montagne, rpondit l'ingnieur.

-- Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert, serez-vous en
tat de supporter les fatigues de cette ascension?

-- Je l'espre, rpondit l'ingnieur, mais  la condition que
matre Pencroff et toi, mon enfant, vous vous montriez chasseurs
intelligents et adroits.

-- Monsieur Cyrus, rpondit le marin, puisque vous parlez de
gibier, si,  mon retour, j'tais aussi certain de pouvoir le
faire rtir que je suis certain de le rapporter...

-- Rapportez toujours, Pencroff, rpondit Cyrus Smith.

Il fut donc convenu que l'ingnieur et le reporter passeraient la
journe aux Chemines, afin d'examiner le littoral et le plateau
suprieur. Pendant ce temps, Nab, Harbert et le marin
retourneraient  la fort, y renouvelleraient la provision de
bois, et feraient main-basse sur toute bte de plume ou de poil
qui passerait  leur porte.

Ils partirent donc, vers dix heures du matin, Harbert confiant,
Nab joyeux, Pencroff murmurant  part lui:

Si,  mon retour, je trouve du feu  la maison, c'est que le
tonnerre en personne sera venu l'allumer!

Tous trois remontrent la berge, et, arrivs au coude que formait
la rivire, le marin, s'arrtant, dit  ses deux compagnons:

Commenons-nous par tre chasseurs ou bcherons?

-- Chasseurs, rpondit Harbert. Voil dj Top qui est en qute.

-- Chassons donc, reprit le marin; puis, nous reviendrons ici
faire notre provision de bois.

Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, aprs avoir arrach trois
btons au tronc d'un jeune sapin, suivirent Top, qui bondissait
dans les grandes herbes.

Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le cours de la
rivire, s'enfoncrent plus directement au coeur mme de la fort.
C'taient toujours les mmes arbres, appartenant pour la plupart 
la famille des pins. En de certains endroits, moins presss,
isols par bouquets, ces pins prsentaient des dimensions
considrables, et semblaient indiquer, par leur dveloppement, que
cette contre se trouvait plus leve en latitude que ne le
supposait l'ingnieur. Quelques clairires, hrisses de souches
ronges par le temps, taient couvertes de bois mort, et formaient
ainsi d'inpuisables rserves de combustible. Puis, la clairire
passe, le taillis se resserrait et devenait presque impntrable.

Se guider au milieu de ces massifs d'arbres, sans aucun chemin
fray, tait chose assez difficile. Aussi, le marin, de temps en
temps, jalonnait-il sa route en faisant quelques brises qui
devaient tre aisment reconnaissables. Mais peut-tre avait-il eu
tort de ne pas remonter le cours d'eau, ainsi qu'Harbert et lui
avaient fait pendant leur premire excursion, car, aprs une heure
de marche, pas un gibier ne s'tait encore montr. Top, en courant
sous les basses ramures, ne donnait l'veil qu' des oiseaux qu'on
ne pouvait approcher. Les couroucous eux-mmes taient absolument
invisibles, et il tait probable que le marin serait forc de
revenir  cette partie marcageuse de la fort, dans laquelle il
avait si heureusement opr sa pche aux ttras.

Eh! Pencroff, dit Nab d'un ton un peu sarcastique, si c'est l
tout le gibier que vous avez promis de rapporter  mon matre, il
ne faudra pas grand feu pour le faire rtir!

-- Patience, Nab, rpondit le marin, ce n'est pas le gibier qui
manquera au retour!

-- Vous n'avez donc pas confiance en M Smith?

-- Si.

-- Mais vous ne croyez pas qu'il fera du feu?

-- Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer.

-- Il flambera, puisque mon matre l'a dit!

-- Nous verrons!

Cependant, le soleil n'avait pas encore atteint le plus haut point
de sa course au-dessus de l'horizon.

L'exploration continua donc, et fut utilement marque par la
dcouverte qu'Harbert fit d'un arbre dont les fruits taient
comestibles. C'tait le pin pigeon, qui produit une amande
excellente, trs estime dans les rgions tempres de l'Amrique
et de l'Europe. Ces amandes taient dans un parfait tat de
maturit, et Harbert les signala  ses deux compagnons, qui s'en
rgalrent.

Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain, des moules
crues en guise de chair, et des amandes pour dessert, voil bien
le dner de gens qui n'ont plus une seule allumette dans leur
poche!

-- Il ne faut pas se plaindre, rpondit Harbert.

-- Je ne me plains pas, mon garon, rpondit Pencroff. Seulement,
je rpte que la viande est un peu trop conomise dans ce genre
de repas!

-- Top a vu quelque chose!... s'cria Nab, qui courut vers un
fourr au milieu duquel le chien avait disparu en aboyant.

Aux aboiements de Top se mlaient des grognements singuliers.

Le marin et Harbert avaient suivi Nab. S'il y avait l quelque
gibier, ce n'tait pas le moment de discuter comment on pourrait
le faire cuire, mais bien comment on pourrait s'en emparer.

Les chasseurs,  peine entrs dans le taillis, virent Top aux
prises avec un animal qu'il tenait par une oreille. Ce quadrupde
tait une espce de porc long de deux pieds et demi environ, d'un
brun noirtre mais moins fonc au ventre, ayant un poil dur et peu
pais, et dont les doigts, alors fortement appliqus sur le sol,
semblaient runis par des membranes.

Harbert crut reconnatre en cet animal un cabiai, c'est--dire un
des plus grands chantillons de l'ordre des rongeurs.

Cependant, le cabiai ne se dbattait pas contre le chien. Il
roulait btement ses gros yeux profondment engags dans une
paisse couche de graisse. Peut-tre voyait-il des hommes pour la
premire fois.

Cependant, Nab, ayant assur son bton dans sa main, allait
assommer le rongeur, quand celui-ci, s'arrachant aux dents de Top,
qui ne garda qu'un bout de son oreille, poussa un vigoureux
grognement, se prcipita sur Harbert, le renversa  demi, et
disparut  travers bois.

Ah! le gueux! s'cria Pencroff.

Aussitt tous trois s'taient lancs sur les traces de Top, et au
moment o ils allaient le rejoindre, l'animal disparaissait sous
les eaux d'une vaste mare, ombrage par de grands pins sculaires.

Nab, Harbert, Pencroff s'taient arrts, immobiles. Top s'tait
jet  l'eau, mais le cabiai, cach au fond de la mare, ne
paraissait plus.

Attendons, dit le jeune garon, car il viendra bientt respirer 
la surface.

-- Ne se noiera-t-il pas? demanda Nab.

-- Non, rpondit Harbert, puisqu'il a les pieds palms, et c'est
presque un amphibie. Mais guettons-le.

Top tait rest  la nage. Pencroff et ses deux compagnons
allrent occuper chacun un point de la berge, afin de couper toute
retraite au cabiai, que le chien cherchait en nageant  la surface
de la mare.

Harbert ne se trompait pas. Aprs quelques minutes, l'animal
remonta au-dessus des eaux. Top d'un bond fut sur lui, et
l'empcha de plonger  nouveau. Un instant plus tard, le cabiai,
tran jusqu' la berge, tait assomm d'un coup du bton de Nab.

Hurrah! s'cria Pencroff, qui employait volontiers ce cri de
triomphe. Rien qu'un charbon ardent, et ce rongeur sera rong
jusqu'aux os!

Pencroff chargea le cabiai sur son paule, et, jugeant  la
hauteur du soleil qu'il devait tre environ deux heures, il donna
le signal du retour.

L'instinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs, qui, grce 
l'intelligent animal, purent retrouver le chemin dj parcouru.
Une demi-heure aprs, ils arrivaient au coude de la rivire.

Ainsi qu'il l'avait fait la premire fois, Pencroff tablit
rapidement un train de bois, bien que, faute de feu, cela lui
semblt une besogne inutile, et, le train suivant le fil de l'eau,
on revint vers les Chemines.

Mais, le marin n'en tait pas  cinquante pas qu'il s'arrtait,
poussait de nouveau un hurrah formidable, et, tendant la main vers
l'angle de la falaise:

Harbert! Nab! Voyez! s'criait-il.

Une fume s'chappait et tourbillonnait au-dessus des roches!



CHAPITRE X


Quelques instants aprs, les trois chasseurs se trouvaient devant
un foyer ptillant. Cyrus Smith et le reporter taient l.
Pencroff les regardait l'un et l'autre, sans mot dire, son cabiai
 la main.

Eh bien, oui, mon brave, s'cria le reporter. Du feu, du vrai
feu, qui rtira parfaitement ce magnifique gibier dont nous nous
rgalerons tout  l'heure!

-- Mais qui a allum?... demanda Pencroff.

-- Le soleil!

La rponse de Gdon Spilett tait exacte. C'tait le soleil qui
avait fourni cette chaleur dont s'merveillait Pencroff. Le marin
ne voulait pas en croire ses yeux, et il tait tellement bahi,
qu'il ne pensait pas  interroger l'ingnieur.

Vous aviez donc une lentille, monsieur? demanda Harbert  Cyrus
Smith.

-- Non, mon enfant, rpondit celui-ci, mais j'en ai fait une.

Et il montra l'appareil qui lui avait servi de lentille. C'taient
tout simplement les deux verres qu'il avait enlevs  la montre du
reporter et  la sienne. Aprs les avoir remplis d'eau et rendu
leurs bords adhrents au moyen d'un peu de glaise, il s'tait
ainsi fabriqu une vritable lentille, qui, concentrant les rayons
solaires sur une mousse bien sche, en avait dtermin la
combustion.

Le marin considra l'appareil, puis il regarda l'ingnieur sans
prononcer un mot. Seulement, son regard en disait long! Si, pour
lui, Cyrus SMith n'tait pas un dieu, c'tait assurment plus
qu'un homme. Enfin la parole lui revint, et il s'cria:

Notez cela, Monsieur Spilett, notez cela sur votre papier!

-- C'est not, rpondit le reporter.

Puis, Nab aidant, le marin disposa la broche, et le cabiai,
convenablement vid, grilla bientt, comme un simple cochon de
lait, devant une flamme claire et ptillante.

Les Chemines taient redevenues plus habitables, non seulement
parce que les couloirs s'chauffaient au feu du foyer, mais parce
que les cloisons de pierres et de sable avaient t rtablies.

On le voit, l'ingnieur et son compagnon avaient bien employ la
journe. Cyrus Smith avait presque entirement recouvr ses
forces, et s'tait essay en montant sur le plateau suprieur. De
ce point, son oeil, accoutum  valuer les hauteurs et les
distances, s'tait longtemps fix sur ce cne dont il voulait le
lendemain atteindre la cime. Le mont, situ  six milles environ
dans le nord-ouest, lui parut mesurer trois mille cinq cents pieds
au-dessus du niveau de la mer. Par consquent, le regard d'un
observateur post  son sommet pourrait parcourir l'horizon dans
un rayon de cinquante milles au moins.

Il tait donc probable que Cyrus Smith rsoudrait aisment cette
question de continent ou d'le,  laquelle il donnait, non sans
raison, le pas sur toutes les autres.

On soupa convenablement. La chair du cabiai fut dclare
excellente. Les sargasses et les amandes de pin pignon
compltrent ce repas, pendant lequel l'ingnieur parla peu. Il
tait proccup des projets du lendemain. Une ou deux fois,
Pencroff mit quelques ides sur ce qu'il conviendrait de faire,
mais Cyrus Smith, qui tait videmment un esprit mthodique, se
contenta de secouer la tte.

Demain, rptait-il, nous saurons  quoi nous en tenir, et nous
agirons en consquence.

Le repas termin, de nouvelles brasses de bois furent jetes sur
le foyer, et les htes des Chemines, y compris le fidle Top,
s'endormirent d'un profond sommeil. Aucun incident ne troubla
cette nuit paisible, et le lendemain, -- 29 mars, -- frais et
dispos, ils se rveillaient, prts  entreprendre cette excursion
qui devait fixer leur sort.

Tout tait prt pour le dpart. Les restes du cabiai pouvaient
nourrir pendant vingt-quatre heures encore Cyrus Smith et ses
compagnons. D'ailleurs, ils espraient bien se ravitailler en
route. Comme les verres avaient t remis aux montres de
l'ingnieur et du reporter, Pencroff brla un peu de ce linge qui
devait servir d'amadou. Quant au silex, il ne devait pas manquer
dans ces terrains d'origine plutonienne.

Il tait sept heures et demie du matin, quand les explorateurs,
arms de btons, quittrent les Chemines. Suivant l'avis de
Pencroff, il parut bon de prendre le chemin dj parcouru 
travers la fort, quitte  revenir par une autre route. C'tait
aussi la voie la plus directe pour atteindre la montagne. On
tourna donc l'angle sud, et on suivit la rive gauche de la
rivire, qui fut abandonne au point o elle se coudait vers le
sud-ouest. Le sentier, dj fray sous les arbres verts, fut
retrouv, et,  neuf heures, Cyrus Smith et ses compagnons
atteignaient la lisire occidentale de la fort.

Le sol, jusqu'alors peu accident, marcageux d'abord, sec et
sablonneux ensuite, accusait une lgre pente, qui remontait du
littoral vers l'intrieur de la contre. Quelques animaux, trs
fuyards, avaient t entrevus sous les futaies. Top les faisait
lever lestement, mais son matre le rappelait aussitt, car le
moment n'tait pas venu de les poursuivre. Plus tard, on verrait.
L'ingnieur n'tait point homme  se laisser distraire de son ide
fixe. On ne se serait mme pas tromp en affirmant qu'il
n'observait le pays, ni dans sa configuration, ni dans ses
productions naturelles. Son seul objectif, c'tait ce mont qu'il
prtendait gravir, et il y allait tout droit.

 dix heures, on fit une halte de quelques minutes. Au sortir de
la fort, le systme orographique de la contre avait apparu aux
regards. Le mont se composait de deux cnes. Le premier, tronqu 
une hauteur de deux mille cinq cents pieds environ, tait soutenu
par de capricieux contreforts, qui semblaient se ramifier comme
les griffes d'une immense serre applique sur le sol. Entre ces
contreforts se creusaient autant de valles troites, hrisses
d'arbres, dont les derniers bouquets s'levaient jusqu' la
troncature du premier cne. Toutefois, la vgtation paraissait
tre moins fournie dans la partie de la montagne expose au nord-
est, et on y apercevait des zbrures assez profondes, qui devaient
tre des coules laviques. Sur le premier cne reposait un second
cne, lgrement arrondi  sa cime, et qui se tenait un peu de
travers. On et dit un vaste chapeau rond plac sur l'oreille. Il
semblait form d'une terre dnude, que peraient en maint endroit
des roches rougetres.

C'tait le sommet de ce second cne qu'il convenait d'atteindre,
et l'arte des contreforts devait offrir la meilleure route pour y
arriver.

Nous sommes sur un terrain volcanique, avait dit Cyrus Smith, et
ses compagnons, le suivant, commencrent  s'lever peu  peu sur
le dos d'un contrefort, qui, par une ligne sinueuse et par
consquent plus aisment franchissable, aboutissait au premier
plateau.

Les intumescences taient nombreuses sur ce sol, que les forces
plutoniennes avaient videmment convulsionn.  et l, blocs
erratiques, dbris nombreux de basalte, pierres ponces,
obsidiennes. Par bouquets isols, s'levaient de ces conifres,
qui, quelques centaines de pieds plus bas, au fond des troites
gorges, formaient d'pais massifs, presque impntrables aux
rayons du soleil.

Pendant cette premire partie de l'ascension sur les rampes
infrieures, Harbert fit remarquer des empreintes qui indiquaient
le passage rcent de grands animaux, fauves ou autres.

Ces btes-l ne nous cderont peut-tre pas volontiers leur
domaine? dit Pencroff.

-- Eh bien, rpondit le reporter, qui avait dj chass le tigre
aux Indes et le lion en Afrique, nous verrons  nous en
dbarrasser. Mais, en attendant, tenons-nous sur nos gardes!

Cependant, on s'levait peu  peu. La route, accrue par des
dtours et des obstacles qui ne pouvaient tre franchis
directement, tait longue. Quelquefois aussi, le sol manquait
subitement, et l'on se trouvait sur le bord de profondes crevasses
qu'il fallait tourner.  revenir ainsi sur ses pas, afin de suivre
quelque sentier praticable, c'tait du temps employ et des
fatigues subies.  midi, quand la petite troupe fit halte pour
djeuner au pied d'un large bouquet de sapins, prs d'un petit
ruisseau qui s'en allait en cascade, elle se trouvait encore  mi-
chemin du premier plateau, qui, ds lors, ne serait
vraisemblablement atteint qu' la nuit tombante. De ce point,
l'horizon de mer se dveloppait plus largement; mais, sur la
droite, le regard, arrt par le promontoire aigu du sud-est, ne
pouvait dterminer si la cte se rattachait par un brusque retour
 quelque terre d'arrire plan.  gauche, le rayon de vue gagnait
bien quelques milles au nord; toutefois, ds le nord-ouest, au
point qu'occupaient les explorateurs, il tait coup net par
l'arte d'un contrefort bizarrement taill, qui formait comme la
puissante cule du cne central. On ne pouvait donc rien
pressentir encore de la question que voulait rsoudre Cyrus Smith.

 une heure, l'ascension fut reprise. Il fallut biaiser vers le
sud-ouest et s'engager de nouveau dans des taillis assez pais.
L, sous le couvert des arbres, voletaient plusieurs couples de
gallinacs de la famille des faisans. C'taient des tragopans,
orns d'un fanon charnu qui pendait sur leurs gorges, et de deux
minces cornes cylindriques, plantes en arrire de leurs yeux.
Parmi ces couples, de la taille d'un coq, la femelle tait
uniformment brune, tandis que le mle resplendissait sous son
plumage rouge, sem de petites larmes blanches.

Gdon Spilett, d'un coup de pierre, adroitement et vigoureusement
lanc, tua un de ces tragopans, que Pencroff, affam par le grand
air, ne regarda pas sans quelque convoitise.

Aprs avoir quitt ce taillis, les ascensionnistes, se faisant la
courte chelle, gravirent sur un espace de cent pieds un talus
trs raide, et atteignirent un tage suprieur, peu fourni
d'arbres, dont le sol prenait une apparence volcanique. Il
s'agissait alors de revenir vers l'est, en dcrivant des lacets
qui rendaient les pentes plus praticables, car elles taient alors
fort raides, et chacun devait choisir avec soin l'endroit o se
posait son pied. Nab et Harbert tenaient la tte, Pencroff la
queue; entre eux, Cyrus et le reporter. Les animaux qui
frquentaient ces hauteurs -- et les traces ne manquaient pas --
devaient ncessairement appartenir  ces races, au pied sr et 
l'chine souple, des chamois ou des isards. On en vit quelques-
uns, mais ce ne fut pas le nom que leur donna Pencroff, car,  un
certain moment:

Des moutons! s'cria-t-il.

Tous s'taient arrts  cinquante pas d'une demi-douzaine
d'animaux de grande taille, aux fortes cornes courbes en arrire
et aplaties vers la pointe,  la toison laineuse, cache sous de
longs poils soyeux de couleur fauve.

Ce n'taient point des moutons ordinaires, mais une espce
communment rpandue dans les rgions montagneuses des zones
tempres,  laquelle Harbert donna le nom de mouflons.

Ont-ils des gigots et des ctelettes? demanda le marin.

-- Oui, rpondit Harbert.

-- Eh bien, ce sont des moutons! dit Pencroff.

Ces animaux, immobiles entre les dbris de basalte, regardaient
d'un oeil tonn, comme s'ils voyaient pour la premire fois des
bipdes humains. Puis, leur crainte subitement veille, ils
disparurent en bondissant sur les roches.

Au revoir! leur cria Pencroff d'un ton si comique, que Cyrus
Smith, Gdon Spilett, Harbert et Nab ne purent s'empcher de
rire.

L'ascension continua. On pouvait frquemment observer, sur
certaines dclivits, des traces de laves, trs capricieusement
stries. De petites solfatares coupaient parfois la route suivie
par les ascensionnistes, et il fallait en prolonger les bords. En
quelques points, le soufre avait dpos sous la forme de
concrtions cristallines, au milieu de ces matires qui prcdent
gnralement les panchements laviques, pouzzolanes  grains
irrguliers et fortement torrfis, cendres blanchtres faites
d'une infinit de petits cristaux feldspathiques. Aux approches du
premier plateau, form par la troncature du cne infrieur, les
difficults de l'ascension furent trs prononces. Vers quatre
heures, l'extrme zone des arbres avait t dpasse. Il ne
restait plus,  et l, que quelques pins grimaants et dcharns,
qui devaient avoir la vie dure pour rsister,  cette hauteur, aux
grands vents du large.

Heureusement pour l'ingnieur et ses compagnons, le temps tait
beau, l'atmosphre tranquille, car une violente brise,  une
altitude de trois mille pieds, et gn leurs volutions. La
puret du ciel au znith se sentait  travers la transparence de
l'air. Un calme parfait rgnait autour d'eux. Ils ne voyaient plus
le soleil, alors cach par le vaste cran du cne suprieur, qui
masquait le demi-horizon de l'ouest, et dont l'ombre norme,
s'allongeant jusqu'au littoral, croissait  mesure que l'astre
radieux s'abaissait dans sa course diurne. Quelques vapeurs,
brumes plutt que nuages, commenaient  se montrer dans l'est, et
se coloraient de toutes les couleurs spectrales sous l'action des
rayons solaires.

Cinq cents pieds seulement sparaient alors les explorateurs du
plateau qu'ils voulaient atteindre, afin d'y tablir un campement
pour la nuit, mais ces cinq cents pieds s'accrurent de plus de
deux milles par les zigzags qu'il fallut dcrire. Le sol, pour
ainsi dire, manquait sous le pied. Les pentes prsentaient souvent
un angle tellement ouvert, que l'on glissait sur les coules de
laves, quand les stries, uses par l'air, n'offraient pas un point
d'appui suffisant. Enfin, le soir se faisait peu  peu, et il
tait presque nuit, quand Cyrus Smith et ses compagnons, trs
fatigus par une ascension de sept heures, arrivrent au plateau
du premier cne.

Il fut alors question d'organiser le campement, et de rparer ses
forces, en soupant d'abord, en dormant ensuite. Ce second tage de
la montagne s'levait sur une base de roches, au milieu desquelles
on trouva facilement une retraite. Le combustible n'tait pas
abondant. Cependant, on pouvait obtenir du feu au moyen des
mousses et des broussailles sches qui hrissaient certaines
portions du plateau. Pendant que le marin prparait son foyer sur
des pierres qu'il disposa  cet usage, Nab et Harbert s'occuprent
de l'approvisionner en combustible.

Ils revinrent bientt avec leur charge de broussailles.

Le briquet fut battu, le linge brl recueillit les tincelles du
silex, et, sous le souffle de Nab, un feu ptillant se dveloppa,
en quelques instants,  l'abri des roches.

Ce feu n'tait destin qu' combattre la temprature un peu froide
de la nuit, et il ne fut pas employ  la cuisson du faisan, que
Nab rservait pour le lendemain. Les restes du cabiai et quelques
douzaines d'amandes de pin pignon formrent les lments du
souper. Il n'tait pas encore six heures et demie que tout tait
termin.

Cyrus Smith eut alors la pense d'explorer, dans la demi-
obscurit, cette large assise circulaire qui supportait le cne
suprieur de la montagne. Avant de prendre quelque repos, il
voulait savoir si ce cne pourrait tre tourn  sa base, pour le
cas o ses flancs, trop dclives, le rendraient inaccessible
jusqu' son sommet. Cette question ne laissait pas de le
proccuper, car il tait possible que, du ct o le chapeau
s'inclinait, c'est--dire vers le nord, le plateau ne ft pas
praticable. Or, si la cime de la montagne ne pouvait tre
atteinte, d'une part, et si, de l'autre, on ne pouvait contourner
la base du cne, il serait impossible d'examiner la portion
occidentale de la contre, et le but de l'ascension serait en
partie manqu.

Donc, l'ingnieur, sans tenir compte de ses fatigues, laissant
Pencroff et Nab organiser la couche, et Gdon Spilett noter les
incidents du jour, commena  suivre la lisire circulaire du
plateau, en se dirigeant vers le nord. Harbert l'accompagnait.

La nuit tait belle et tranquille, l'obscurit peu profonde
encore. Cyrus Smith et le jeune garon marchaient l'un prs de
l'autre, sans parler. En de certains endroits, le plateau
s'ouvrait largement devant eux, et ils passaient sans encombre. En
d'autres, obstru par les boulis, il n'offrait qu'une troite
sente, sur laquelle deux personnes ne pouvaient marcher de front.
Il arriva mme qu'aprs une marche de vingt minutes, Cyrus Smith
et Harbert durent s'arrter.  partir de ce point, le talus des
deux cnes affleurait. Plus d'paulement qui spart les deux
parties de la montagne. La contourner sur des pentes inclines 
prs de soixante-dix degrs devenait impraticable.

Mais, si l'ingnieur et le jeune garon durent renoncer  suivre
une direction circulaire, en revanche, la possibilit leur fut
alors donne de reprendre directement l'ascension du cne. En
effet, devant eux s'ouvrait un ventrement profond du massif.
C'tait l'gueulement du cratre suprieur, le goulot, si l'on
veut, par lequel s'chappaient les matires ruptives liquides, 
l'poque o le volcan tait encore en activit. Les laves durcies,
les scories encrotes formaient une sorte d'escalier naturel, aux
marches largement dessines, qui devaient faciliter l'accs du
sommet de la montagne. Un coup d'oeil suffit  Cyrus Smith pour
reconnatre cette disposition, et, sans hsiter, suivi du jeune
garon, il s'engagea dans l'norme crevasse, au milieu d'une
obscurit croissante.

C'tait encore une hauteur de mille pieds  franchir.

Les dclivits intrieures du cratre seraient-elles praticables?
On le verrait bien. L'ingnieur continuerait sa marche
ascensionnelle, tant qu'il ne serait pas arrt. Heureusement, ces
dclivits, trs allonges et trs sinueuses, dcrivaient un large
pas de vis  l'intrieur du volcan, et favorisaient la marche en
hauteur.

Quant au volcan lui-mme, on ne pouvait douter qu'il ne ft
compltement teint. Pas une fume ne s'chappait de ses flancs.
Pas une flamme ne se dcelait dans les cavits profondes. Pas un
grondement, pas un murmure, pas un tressaillement ne sortait de ce
puits obscur, qui se creusait peut-tre jusqu'aux entrailles du
globe. L'atmosphre mme, au dedans de ce cratre, n'tait sature
d'aucune vapeur sulfureuse. C'tait plus que le sommeil d'un
volcan, c'tait sa complte extinction.

La tentative de Cyrus Smith devait russir. Peu  peu, Harbert et
lui, en remontant sur les parois internes, virent le cratre
s'largir au-dessus de leur tte. Le rayon de cette portion
circulaire du ciel, encadre par les bords du cne, s'accrut
sensiblement.  chaque pas, pour ainsi dire, que firent Cyrus
Smith et Harbert, de nouvelles toiles entrrent dans le champ de
leur vision. Les magnifiques constellations de ce ciel austral
resplendissaient. Au znith, brillaient d'un pur clat la
splendide Antars du Scorpion, et, non loin, cette B du Centaure
que l'on croit tre l'toile la plus rapproche du globe
terrestre. Puis,  mesure que s'vasait le cratre, apparurent
Fomalhaut du Poisson, le Triangle austral, et enfin, presque au
ple antarctique du monde, cette tincelante Croix du Sud, qui
remplace la Polaire de l'hmisphre boral.

Il tait prs de huit heures, quand Cyrus Smith et Harbert mirent
le pied sur la crte suprieure du mont, au sommet du cne.

L'obscurit tait complte alors, et ne permettait pas au regard
de s'tendre sur un rayon de deux milles. La mer entourait-elle
cette terre inconnue, ou cette terre se rattachait-elle, dans
l'ouest,  quelque continent du Pacifique? On ne pouvait encore le
reconnatre. Vers l'ouest, une bande nuageuse, nettement dessine
 l'horizon, accroissait les tnbres, et l'oeil ne savait
dcouvrir si le ciel et l'eau s'y confondaient sur une mme ligne
circulaire.

Mais, en un point de cet horizon, une vague lueur parut soudain,
qui descendait lentement,  mesure que le nuage montait vers le
znith.

C'tait le croissant dli de la lune, dj prs de disparatre.
Mais sa lumire suffit  dessiner nettement la ligne horizontale,
alors dtache du nuage, et l'ingnieur put voir son image
tremblotante se reflter un instant sur une surface liquide.

Cyrus Smith saisit la main du jeune garon, et, d'une voix grave:

Une le! dit-il, au moment o le croissant lunaire s'teignait
dans les flots.



CHAPITRE XI


Une demi-heure plus tard, Cyrus Smith et Harbert taient de retour
au campement. L'ingnieur se bornait  dire  ses compagnons que
la terre sur laquelle le hasard les avait jets tait une le, et
que, le lendemain, on aviserait. Puis, chacun s'arrangea de son
mieux pour dormir, et, dans ce trou de basalte,  une hauteur de
deux mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, par une
nuit paisible, les insulaires gotrent un repos profond.

Le lendemain, 30 mars, aprs un djeuner sommaire, dont le
tragopan rti fit tous les frais, l'ingnieur voulut remonter au
sommet du volcan, afin d'observer avec attention l'le dans
laquelle lui et les siens taient emprisonns pour la vie, peut-
tre, si cette le tait situe  une grande distance de toute
terre, ou si elle ne se trouvait pas sur le chemin des navires qui
visitent les archipels de l'ocan Pacifique. Cette fois, ses
compagnons le suivirent dans cette nouvelle exploration. Eux
aussi, ils voulaient voir cette le  laquelle ils allaient
demander de subvenir  tous leurs besoins.

Il devait tre sept heures du matin environ, quand Cyrus Smith,
Harbert, Pencroff, Gdon Spilett et Nab quittrent le campement.
Aucun ne paraissait inquiet de la situation qui lui tait faite.
Ils avaient foi en eux, sans doute, mais il faut observer que le
point d'appui de cette foi n'tait pas le mme chez Cyrus Smith
que chez ses compagnons.

L'ingnieur avait confiance, parce qu'il se sentait capable
d'arracher  cette nature sauvage tout ce qui serait ncessaire 
la vie de ses compagnons et  la sienne, et ceux-ci ne redoutaient
rien, prcisment parce que Cyrus Smith tait avec eux. Cette
nuance se comprendra. Pencroff surtout, depuis l'incident du feu
rallum, n'aurait pas dsespr un instant, quand bien mme il se
ft trouv sur un roc nu, si l'ingnieur et t avec lui sur ce
roc.

Bah! dit-il, nous sommes sortis de Richmond, sans la permission
des autorits! Ce serait bien le diable si nous ne parvenions pas
un jour ou l'autre  partir d'un lieu o personne ne nous
retiendra certainement!

Cyrus Smith suivit le mme chemin que la veille. On contourna le
cne par le plateau qui formait paulement, jusqu' la gueule de
l'norme crevasse.

Le temps tait magnifique. Le soleil montait sur un ciel pur et
couvrait de ses rayons tout le flanc oriental de la montagne.

Le cratre fut abord. Il tait bien tel que l'ingnieur l'avait
reconnu dans l'ombre, c'est--dire un vaste entonnoir qui allait
en s'vasant jusqu' une hauteur de mille pieds au-dessus du
plateau. Au bas de la crevasse, de larges et paisses coules de
laves serpentaient sur les flancs du mont et jalonnaient ainsi la
route des matires ruptives jusqu'aux valles infrieures qui
sillonnaient la portion septentrionale de l'le.

L'intrieur du cratre, dont l'inclinaison ne dpassait pas
trente-cinq  quarante degrs, ne prsentait ni difficults ni
obstacles  l'ascension.

On y remarquait les traces de laves trs anciennes, qui
probablement s'panchaient par le sommet du cne, avant que cette
crevasse latrale leur et ouvert une voie nouvelle.

Quant  la chemine volcanique qui tablissait la communication
entre les couches souterraines et le cratre, on ne pouvait en
estimer la profondeur par le regard, car elle se perdait dans
l'obscurit. Mais, quant  l'extinction complte du volcan, elle
n'tait pas douteuse.

Avant huit heures, Cyrus Smith et ses compagnons taient runis au
sommet du cratre, sur une intumescence conique qui en
boursouflait le bord septentrional.

La mer! la mer partout! s'crirent-ils, comme si leurs lvres
n'eussent pu retenir ce mot qui faisait d'eux des insulaires.

La mer, en effet, l'immense nappe d'eau circulaire autour d'eux!
Peut-tre, en remontant au sommet du cne, Cyrus Smith avait-il eu
l'espoir de dcouvrir quelque cte, quelque le rapproche, qu'il
n'avait pu apercevoir la veille pendant l'obscurit. Mais rien
n'apparut jusqu'aux limites de l'horizon, c'est--dire sur un
rayon de plus de cinquante milles. Aucune terre en vue. Pas une
voile. Toute cette immensit tait dserte, et l'le occupait le
centre d'une circonfrence qui semblait tre infinie.

L'ingnieur et ses compagnons, muets, immobiles, parcoururent du
regard, pendant quelques minutes, tous les points de l'Ocan. Cet
Ocan, leurs yeux le fouillrent jusqu' ses plus extrmes
limites. Mais Pencroff, qui possdait une si merveilleuse
puissance de vision, ne vit rien, et certainement, si une terre se
ft releve  l'horizon, quand bien mme elle n'et apparu que
sous l'apparence d'une insaisissable vapeur, le marin l'aurait
indubitablement reconnue, car c'taient deux vritables tlescopes
que la nature avait fixs sous son arcade sourcilire! De l'Ocan,
les regards se reportrent sur l'le qu'ils dominaient tout
entire, et la premire question qui fut pose le fut par Gdon
Spilett, en ces termes: Quelle peut tre la grandeur de cette
le?

Vritablement, elle ne paraissait pas considrable au milieu de
cet immense Ocan.

Cyrus Smith rflchit pendant quelques instants; il observa
attentivement le primtre de l'le, en tenant compte de la
hauteur  laquelle il se trouvait plac; puis:

Mes amis, dit-il, je ne crois pas me tromper en donnant au
littoral de l'le un dveloppement de plus de cent milles.

-- Et consquemment, sa superficie?...

-- Il est difficile de l'apprcier, rpondit l'ingnieur, car elle
est trop capricieusement dcoupe.

Si Cyrus Smith ne se trompait pas dans son valuation, l'le
avait,  peu de chose prs, l'tendue de Malte ou Zante, dans la
Mditerrane; mais elle tait,  la fois, beaucoup plus
irrgulire, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies,
anses ou criques. Sa forme, vritablement trange, surprenait le
regard, et quand Gdon Spilett, sur le conseil de l'ingnieur, en
eut dessin les contours, on trouva qu'elle ressemblait  quelque
fantastique animal, une sorte de ptropode monstrueux, qui et t
endormi  la surface du Pacifique.

Voici, en effet, la configuration exacte de cette le, qu'il
importe de faire connatre, et dont la carte fut immdiatement
dresse par le reporter avec une prcision suffisante.

La portion est du littoral, c'est--dire celle sur laquelle les
naufrags avaient atterri, s'chancrait largement et bordait une
vaste baie termine au sud-est par un cap aigu, qu'une pointe
avait cach  Pencroff, lors de sa premire exploration. Au nord-
est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait
un troit golfe qui ressemblait  la mchoire entr'ouverte de
quelque formidable squale.

Du nord-est au nord-ouest, la cte s'arrondissait comme le crne
aplati d'un fauve, pour se relever en formant une sorte de
gibbosit qui n'assignait pas un dessin trs dtermin  cette
partie de l'le, dont le centre tait occup par la montagne
volcanique. De ce point, le littoral courait assez rgulirement
nord et sud, creus, aux deux tiers de son primtre, par une
troite crique,  partir de laquelle il finissait en une longue
queue, semblable  l'appendice caudal d'un gigantesque alligator.

Cette queue formait une vritable presqu'le qui s'allongeait de
plus de trente milles en mer,  compter du cap sud-est de l'le,
dj mentionn, et elle s'arrondissait en dcrivant une rade
foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral infrieur de
cette terre si trangement dcoupe.

Dans sa plus petite largeur, c'est--dire entre les Chemines et
la crique observe sur la cte occidentale qui lui correspondait
en latitude, l'le mesurait dix milles seulement; mais sa plus
grande longueur, de la mchoire du nord-est  l'extrmit de la
queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.

Quant  l'intrieur de l'le, son aspect gnral tait celui-ci:
trs boise dans toute sa portion mridionale depuis la montagne
jusqu'au littoral, elle tait aride et sablonneuse dans sa partie
septentrionale. Entre le volcan et la cte est, Cyrus Smith et ses
compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadr dans sa
bordure d'arbres verts, dont ils ne souponnaient pas l'existence.
Vu de cette hauteur, le lac semblait tre au mme niveau que la
mer, mais, rflexion faite, l'ingnieur expliqua  ses compagnons
que l'altitude de cette petite nappe d'eau devait tre de trois
cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin n'tait que
le prolongement de celui de la cte.

C'est donc un lac d'eau douce? demanda Pencroff.

-- Ncessairement, rpondit l'ingnieur, car il doit tre aliment
par les eaux qui s'coulent de la montagne.

-- J'aperois une petite rivire qui s'y jette, dit Harbert, en
montrant un troit ruisseau, dont la source devait s'pancher dans
les contreforts de l'ouest.

-- En effet, rpondit Cyrus Smith, et puisque ce ruisseau alimente
le lac il est probable que du ct de la mer il existe un
dversoir par lequel s'chappe le trop-plein des eaux. Nous
verrons cela  notre retour.

Ce petit cours d'eau, assez sinueux, et la rivire dj reconnue,
tel tait le systme hydrographique, du moins tel il se
dveloppait aux yeux des explorateurs. Cependant, il tait
possible que, sous ces masses d'arbres qui faisaient des deux
tiers de l'le une fort immense, d'autres rios s'coulassent vers
la mer. On devait mme le supposer, tant cette rgion se montrait
fertile et riche des plus magnifiques chantillons de la flore des
zones tempres. Quant  la partie septentrionale, nul indice
d'eaux courantes; peut-tre des eaux stagnantes dans la portion
marcageuse du nord-est, mais voil tout; en somme, des dunes, des
sables, une aridit trs prononce qui contrastait vivement avec
l'opulence du sol dans sa plus grande tendue.

Le volcan n'occupait pas la partie centrale de l'le. Il se
dressait, au contraire, dans la rgion du nord-ouest, et semblait
marquer la limite des deux zones. Au sud-ouest, au sud et au sud-
est, les premiers tages des contreforts disparaissaient sous des
masses de verdure. Au nord, au contraire, on pouvait suivre leurs
ramifications, qui allaient mourir sur les plaines de sable.
C'tait aussi de ce ct qu'au temps des ruptions, les
panchements s'taient frays un passage, et une large chausse de
laves se prolongeait jusqu' cette troite mchoire qui formait
golfe au nord-est.

Cyrus Smith et les siens demeurrent une heure ainsi au sommet de
la montagne. L'le se dveloppait sous leurs regards comme un plan
en relief avec ses teintes diverses, vertes pour les forts,
jaunes pour les sables, bleues pour les eaux. Ils la saisissaient
dans tout son ensemble, et ce sol cach sous l'immense verdure, le
thalweg des valles ombreuses, l'intrieur des gorges troites,
creuses au pied du volcan, chappaient seuls  leurs
investigations.

Restait une question grave  rsoudre, et qui devait
singulirement influer sur l'avenir des naufrags.

L'le tait-elle habite?

Ce fut le reporter qui posa cette question,  laquelle il semblait
que l'on pt dj rpondre ngativement, aprs le minutieux examen
qui venait d'tre fait des diverses rgions de l'le.

Nulle part on n'apercevait l'oeuvre de la main humaine. Pas une
agglomration de cases, pas une cabane isole, pas une pcherie
sur le littoral. Aucune fume ne s'levait dans l'air et ne
trahissait la prsence de l'homme. Il est vrai, une distance de
trente milles environ sparait les observateurs des points
extrmes, c'est--dire de cette queue qui se projetait au sud-
ouest, et il et t difficile, mme aux yeux de Pencroff, d'y
dcouvrir une habitation. On ne pouvait, non plus, soulever ce
rideau de verdure qui couvrait les trois quarts de l'le, et voir
s'il abritait ou non quelque bourgade.

Mais, gnralement, les insulaires, dans ces troits espaces
mergs des flots du Pacifique, habitent plutt le littoral, et le
littoral paraissait tre absolument dsert.

Jusqu' plus complte exploration, on pouvait donc admettre que
l'le tait inhabite.

Mais tait-elle frquente, au moins temporairement, par les
indignes des les voisines?  cette question, il tait difficile
de rpondre. Aucune terre n'apparaissait dans un rayon d'environ
cinquante milles. Mais cinquante milles peuvent tre facilement
franchis, soit par des praos malais, soit par de grandes pirogues
polynsiennes. Tout dpendait donc de la situation de l'le, de
son isolement sur le Pacifique, ou de sa proximit des archipels.

Cyrus Smith parviendrait-il sans instruments  relever plus tard
sa position en latitude et en longitude? Ce serait difficile. Dans
le doute, il tait donc convenable de prendre certaines
prcautions contre une descente possible des indignes voisins.

L'exploration de l'le tait acheve, sa configuration dtermine,
son relief cot, son tendue calcule, son hydrographie et son
orographie reconnues. La disposition des forts et des plaines
avait t releve d'une manire gnrale sur le plan du reporter.
Il n'y avait plus qu' redescendre les pentes de la montagne, et 
explorer le sol au triple point de vue de ses ressources
minrales, vgtales et animales.

Mais, avant de donner  ses compagnons le signal du dpart, Cyrus
Smith leur dit de sa voix calme et grave:

Voici, mes amis, l'troit coin de terre sur lequel la main du
Tout-Puissant nous a jets. C'est ici que nous allons vivre,
longtemps peut-tre. Peut-tre aussi, un secours inattendu nous
arrivera-t-il, si quelque navire passe par hasard... Je dis par
hasard, car cette le est peu importante; elle n'offre mme pas un
port qui puisse servir de relche aux btiments, et il est 
craindre qu'elle ne soit situe en dehors des routes ordinairement
suivies, c'est--dire trop au sud pour les navires qui frquentent
les archipels du Pacifique, trop au nord pour ceux qui se rendent
 l'Australie en doublant le cap Horn. Je ne veux rien vous
dissimuler de la situation...

-- Et vous avez raison, mon cher Cyrus, rpondit vivement le
reporter. Vous avez affaire  des hommes. Ils ont confiance en
vous, et vous pouvez compter sur eux. -- N'est-ce pas, mes amis?

-- Je vous obirai en tout, monsieur Cyrus, dit Harbert, qui
saisit la main de l'ingnieur.

-- Mon matre, toujours et partout! s'cria Nab.

-- Quant  moi, dit le marin, que je perde mon nom si je boude 
la besogne, et si vous le voulez bien, monsieur Smith, nous ferons
de cette le une petite Amrique! Nous y btirons des villes, nous
y tablirons des chemins de fer, nous y installerons des
tlgraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transforme,
bien amnage, bien civilise, nous irons l'offrir au gouvernement
de l'Union! Seulement, je demande une chose.

-- Laquelle? rpondit le reporter.

-- C'est de ne plus nous considrer comme des naufrags, mais bien
comme des colons qui sont venus ici pour coloniser!

Cyrus Smith ne put s'empcher de sourire, et la motion du marin
fut adopte. Puis, il remercia ses compagnons, et ajouta qu'il
comptait sur leur nergie et sur l'aide du ciel.

Eh bien! en route pour les Chemines! s'cria Pencroff.

-- Un instant, mes amis, rpondit l'ingnieur, il me parat bon de
donner un nom  cette le, ainsi qu'aux caps, aux promontoires,
aux cours d'eau que nous avons sous les yeux.

-- Trs bon, dit le reporter. Cela simplifiera  l'avenir les
instructions que nous pourrons avoir  donner ou  suivre.

-- En effet, reprit le marin, c'est dj quelque chose de pouvoir
dire o l'on va et d'o l'on vient. Au moins, on a l'air d'tre
quelque part.

-- Les Chemines, par exemple, dit Harbert.

-- Juste! rpondit Pencroff. Ce nom-l, c'tait dj plus commode,
et cela m'est venu tout seul. Garderons-nous  notre premier
campement ce nom de Chemines, monsieur Cyrus?

-- Oui, Pencroff, puisque vous l'avez baptis ainsi.

-- Bon, quant aux autres, ce sera facile, reprit le marin, qui
tait en verve. Donnons-leur des noms comme faisaient les
Robinsons dont Harbert m'a lu plus d'une fois l'histoire: la baie
Providence, la pointe des Cachalots, le cap de l'Espoir
tromp!...

-- Ou plutt les noms de M Smith, rpondit Harbert, de M Spilett,
de Nab!...

-- Mon nom! s'cria Nab, en montrant ses dents tincelantes de
blancheur.

-- Pourquoi pas? rpliqua Pencroff. Le port Nab, cela ferait
trs bien! Et le cap Gdon...

-- Je prfrerais des noms emprunts  notre pays, rpondit le
reporter, et qui nous rappelleraient l'Amrique.

-- Oui, pour les principaux, dit alors Cyrus Smith, pour ceux des
baies ou des mers, je l'admets volontiers. Que nous donnions 
cette vaste baie de l'est le nom de baie de l'Union, par exemple,
 cette large chancrure du sud, celui de baie Washington, au mont
qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin,  ce lac qui
s'tend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes
amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands
citoyens qui l'ont honor; mais pour les rivires, les golfes, les
caps, les promontoires, que nous apercevons du haut de cette
montagne, choisissons des dnominations que rappellent plutt leur
configuration particulire. Elles se graveront mieux dans notre
esprit, et seront en mme temps plus pratiques. La forme de l'le
est assez trange pour que nous ne soyons pas embarrasss
d'imaginer des noms qui fassent figure. Quant aux cours d'eau que
nous ne connaissons pas, aux diverses parties de la fort que nous
explorerons plus tard, aux criques qui seront dcouvertes dans la
suite, nous les baptiserons  mesure qu'ils se prsenteront 
nous. Qu'en pensez-vous, mes amis?

La proposition de l'ingnieur fut unanimement admise par ses
compagnons. L'le tait l sous leurs yeux comme une carte
dploye, et il n'y avait qu'un nom  mettre  tous ses angles
rentrants ou sortants, comme  tous ses reliefs. Gdon Spilett
les inscrirait  mesure, et la nomenclature gographique de l'le
serait dfinitivement adopte.

Tout d'abord, on nomma baie de l'Union, baie Washington et mont
Franklin, les deux baies et la montagne, ainsi que l'avait fait
l'ingnieur.

Maintenant, dit le reporter,  cette presqu'le qui se projette
au sud-ouest de l'le, je proposerai de donner le nom de
presqu'le Serpentine, et celui de promontoire du Reptile
(Reptile-end)  la queue recourbe qui la termine, car c'est
vritablement une queue de reptile.

-- Adopt, dit l'ingnieur.

--  prsent, dit Harbert, cette autre extrmit de l'le, ce
golfe qui ressemble si singulirement  une mchoire ouverte,
appelons-le golfe du Requin (Shark-gulf).

-- Bien trouv! s'cria Pencroff, et nous complterons l'image en
nommant cap Mandibule (Mandible-cape) les deux parties de la
mchoire.

-- Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.

-- Eh bien! rpondit Pencroff, nous aurons le cap Mandibule-Nord
et le cap Mandibule-Sud.

-- Ils sont inscrits, rpondit Gdon Spilett.

-- Reste  nommer la pointe  l'extrmit sud-est de l'le, dit
Pencroff.

-- C'est--dire l'extrmit de la baie de l'Union? rpondit
Harbert.

-- Cap de la Griffe (Claw-cape), s'cria aussitt Nab, qui
voulait aussi, lui, tre parrain d'un morceau quelconque de son
domaine.

Et, en vrit, Nab avait trouv une dnomination excellente, car
ce cap reprsentait bien la puissante griffe de l'animal
fantastique que figurait cette le si singulirement dessine.

Pencroff tait enchant de la tournure que prenaient les choses,
et les imaginations, un peu surexcites, eurent bientt donn:

 la rivire qui fournissait l'eau potable aux colons, et prs de
laquelle le ballon les avait jets, le nom de la Mercy, -- un
vritable remerciement  la Providence;  l'lot sur lequel les
naufrags avaient pris pied tout d'abord, le nom de l'lot du
Salut (Safety-island); au plateau qui couronnait la haute muraille
de granit, au-dessus des Chemines, et d'o le regard pouvait
embrasser toute la vaste baie, le nom de plateau de Grande-vue;
enfin  tout ce massif d'impntrables bois qui couvraient la
presqu'le Serpentine, le nom de forts du Far-West.

La nomenclature des parties visibles et connues de l'le tait
ainsi termine, et, plus tard, on la complterait au fur et 
mesure des nouvelles dcouvertes.

Quant  l'orientation de l'le, l'ingnieur l'avait dtermine
approximativement par la hauteur et la position du soleil, ce qui
mettait  l'est la baie de l'Union et tout le plateau de Grande-
vue. Mais le lendemain, en prenant l'heure exacte du lever et du
coucher du soleil, et en relevant sa position au demi-temps coul
entre ce lever et ce coucher, il comptait fixer exactement le nord
de l'le, car, par suite de sa situation dans l'hmisphre
austral, le soleil, au moment prcis de sa culmination, passait au
nord, et non pas au midi, comme, en son mouvement apparent, il
semble le faire pour les lieux situs dans l'hmisphre boral.

Tout tait donc termin, et les colons n'avaient plus qu'
redescendre le mont Franklin pour revenir aux Chemines, lorsque
Pencroff de s'crier:

Eh bien! nous sommes de fameux tourdis!

-- Pourquoi cela? demanda Gdon Spilett, qui avait ferm son
carnet, et se levait pour partir.

-- Et notre le? Comment! Nous avons oubli de la baptiser?

Harbert allait proposer de lui donner le nom de l'ingnieur, et
tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit
simplement:

Appelons-la du nom d'un grand citoyen, mes amis, de celui qui
lutte maintenant pour dfendre l'unit de la rpublique
amricaine! Appelons-la l'le Lincoln!

Trois hurrahs furent la rponse faite  la proposition de
l'ingnieur.

Et ce soir-l, avant de s'endormir, les nouveaux colons causrent
de leur pays absent; ils parlrent de cette terrible guerre qui
l'ensanglantait; ils ne pouvaient douter que le Sud ne ft bientt
rduit, et que la cause du Nord, la cause de la justice, ne
triompht, grce  Grant, grce  Lincoln!

Or, ceci se passait le 30 mars 1865, et ils ne savaient gure que,
seize jours aprs, un crime effroyable serait commis  Washington,
et que, le vendredi saint, Abraham Lincoln tomberait sous la balle
d'un fanatique.



CHAPITRE XII


Les colons de l'le Lincoln jetrent un dernier regard autour
d'eux, ils firent le tour du cratre par son troite arte, et,
une demi-heure aprs, ils taient redescendus sur le premier
plateau,  leur campement de la nuit.

Pencroff pensa qu'il tait l'heure de djeuner, et,  ce propos,
il fut question de rgler les deux montres de Cyrus Smith et du
reporter.

On sait que celle de Gdon Spilett avait t respecte par l'eau
de mer, puisque le reporter avait t jet tout d'abord sur le
sable, hors de l'atteinte des lames. C'tait un instrument tabli
dans des conditions excellentes, un vritable chronomtre de
poche, que Gdon Spilett n'avait jamais oubli de remonter
soigneusement chaque jour.

Quant  la montre de l'ingnieur, elle s'tait ncessairement
arrte pendant le temps que Cyrus Smith avait pass dans les
dunes.

L'ingnieur la remonta donc, et, estimant approximativement par la
hauteur du soleil qu'il devait tre environ neuf heures du matin,
il mit sa montre  cette heure.

Gdon Spilett allait l'imiter, quand l'ingnieur, l'arrtant de
la main, lui dit:

Non, mon cher Spilett, attendez. Vous avez conserv l'heure de
Richmond, n'est-ce pas?

-- Oui, Cyrus.

-- Par consquent, votre montre est rgle sur le mridien de
cette ville, mridien qui est  peu prs celui de Washington?

-- Sans doute.

-- Eh bien, conservez-la ainsi. Contentez-vous de la remonter trs
exactement, mais ne touchez pas aux aiguilles. Cela pourra nous
servir.

--  quoi bon? pensa le marin.

On mangea, et si bien, que la rserve de gibier et d'amandes fut
totalement puise. Mais Pencroff ne fut nullement inquiet. On se
rapprovisionnerait en route. Top, dont la portion avait t fort
congrue, saurait bien trouver quelque nouveau gibier sous le
couvert des taillis. En outre, le marin songeait  demander tout
simplement  l'ingnieur de fabriquer de la poudre, un ou deux
fusils de chasse, et il pensait que cela ne souffrirait aucune
difficult. En quittant le plateau, Cyrus Smith proposa  ses
compagnons de prendre un nouveau chemin pour revenir aux
Chemines. Il dsirait reconnatre ce lac Grant si magnifiquement
encadr dans sa bordure d'arbres. On suivit donc la crte de l'un
des contreforts, entre lesquels le creek qui l'alimentait, prenait
probablement sa source. En causant, les colons n'employaient plus
dj que les noms propres qu'ils venaient de choisir, et cela
facilitait singulirement l'change de leurs ides. Harbert et
Pencroff -- l'un jeune et l'autre un peu enfant -- taient
enchants, et, tout en marchant, le marin disait:

Hein! Harbert! comme cela va! Pas possible de nous perdre, mon
garon, puisque, soit que nous suivions la route du lac Grant,
soit que nous rejoignions la Mercy  travers les bois du Far-West,
nous arriverons ncessairement au plateau de Grande-vue, et, par
consquent,  la baie de l'Union!

Il avait t convenu que, sans former une troupe compacte, les
colons ne s'carteraient pas trop les uns des autres. Trs
certainement, quelques animaux dangereux habitaient ces paisses
forts de l'le, et il tait prudent de se tenir sur ses gardes.
Le plus gnralement, Pencroff, Harbert et Nab marchaient en tte,
prcds de Top, qui fouillait les moindres coins. Le reporter et
l'ingnieur allaient de compagnie, Gdon Spilett, prt  noter
tout incident, l'ingnieur, silencieux la plupart du temps, et ne
s'cartant de sa route que pour ramasser, tantt une chose, tantt
une autre, substance minrale ou vgtale, qu'il mettait dans sa
poche sans faire aucune rflexion.

Que diable ramasse-t-il donc ainsi? murmurait Pencroff. J'ai beau
regarder, je ne vois rien qui vaille la peine de se baisser!

Vers dix heures, la petite troupe descendait les dernires rampes
du mont Franklin. Le sol n'tait encore sem que de buissons et de
rares arbres. On marchait sur une terre jauntre et calcine,
formant une plaine longue d'un mille environ, qui prcdait la
lisire des bois. De gros quartiers de ce basalte qui, suivant les
expriences de Bischof, a exig, pour se refroidir, trois cent
cinquante millions d'annes, jonchaient la plaine, trs tourmente
par endroits. Cependant, il n'y avait pas trace des laves, qui
s'taient plus particulirement panches par les pentes
septentrionales.

Cyrus Smith croyait donc atteindre, sans incident, le cours du
creek, qui, suivant lui, devait se drouler sous les arbres,  la
lisire de la plaine, quand il vit revenir prcipitamment Harbert,
tandis que Nab et le marin se dissimulaient derrire les roches.

Qu'y a-t-il, mon garon? demanda Gdon Spilett.

-- Une fume, rpondit Harbert. Nous avons vu une fume monter
entre les roches,  cent pas de nous.

-- Des hommes en cet endroit? s'cria le reporter.

-- vitons de nous montrer avant de savoir  qui nous avons
affaire, rpondit Cyrus Smith. Je redoute plutt les indignes,
s'il y en a sur cette le, que je ne les dsire. O est Top?

-- Top est en avant.

-- Et il n'aboie pas?

-- Non.

-- C'est bizarre. Nanmoins, essayons de le rappeler.

En quelques instants, l'ingnieur, Gdon Spilett et Harbert
avaient rejoint leurs deux compagnons, et, comme eux, ils
s'effacrent derrire des dbris de basalte. De l, ils
aperurent, trs visiblement, une fume qui tourbillonnait en
s'levant dans l'air, fume dont la couleur jauntre tait trs
caractrise.

Top, rappel par un lger sifflement de son matre, revint, et
celui-ci, faisant signe  ses compagnons de l'attendre, se glissa
entre les roches.

Les colons, immobiles, attendaient avec une certaine anxit le
rsultat de cette exploration, quand un appel de Cyrus Smith les
fit accourir. Ils le rejoignirent aussitt, et furent tout d'abord
frapps de l'odeur dsagrable qui imprgnait l'atmosphre.

Cette odeur, aisment reconnaissable, avait suffi  l'ingnieur
pour deviner ce qu'tait cette fume qui, tout d'abord, avait d
l'inquiter, et non sans raison.

Ce feu, dit-il, ou plutt cette fume, c'est la nature seule qui
en fait les frais. Il n'y a l qu'une source sulfureuse, qui nous
permettra de traiter efficacement nos laryngites.

-- Bon! s'cria Pencroff. Quel malheur que je ne sois pas
enrhum!

Les colons se dirigrent alors vers l'endroit d'o s'chappait la
fume. L, ils virent une source sulfure sodique, qui coulait
assez abondamment entre les roches, et dont les eaux dgageaient
une vive odeur d'acide sulfhydrique, aprs avoir absorb l'oxygne
de l'air.

Cyrus Smith, y trempant la main, trouva ces eaux onctueuses au
toucher. Il les gota, et reconnut que leur saveur tait un peu
doucetre. Quant  leur temprature, il l'estima  quatre-vingt-
quinze degrs Fahrenheit (35 degrs centigrades au-dessus de
zro). Et Harbert lui ayant demand sur quoi il basait cette
valuation:

Tout simplement, mon enfant, dit-il, parce que, en plongeant ma
main dans cette eau, je n'ai prouv aucune sensation de froid ni
de chaud. Donc, elle est  la mme temprature que le corps
humain, qui est environ de quatre-vingt-quinze degrs.

Puis, la source sulfure n'offrant aucune utilisation actuelle,
les colons se dirigrent vers l'paisse lisire de la fort, qui
se dveloppait  quelques centaines de pas.

L, ainsi qu'on l'avait prsum, le ruisseau promenait ses eaux
vives et limpides entre de hautes berges de terre rouge, dont la
couleur dcelait la prsence de l'oxyde de fer. Cette couleur fit
immdiatement donner  ce cours d'eau le nom de Creek-Rouge.

Ce n'tait qu'un large ruisseau, profond et clair, form des eaux
de la montagne, qui, moiti rio, moiti torrent, ici coulant
paisiblement sur le sable, l grondant sur des ttes de roche ou
se prcipitant en cascade, courait ainsi vers le lac sur une
longueur d'un mille et demi et une largeur variable de trente 
quarante pieds. Ses eaux taient douces, ce qui devait faire
supposer que celles du lac l'taient aussi. Circonstance heureuse,
pour le cas o l'on trouverait sur ses bords une demeure plus
convenable que les Chemines.

Quant aux arbres qui, quelques centaines de pieds en aval,
ombrageaient les rives du creek, ils appartenaient pour la plupart
aux espces qui abondent dans la zone modre de l'Australie ou de
la Tasmanie, et non plus  celles de ces conifres qui hrissaient
la portion de l'le dj explore  quelques milles du plateau de
Grande-vue.  cette poque de l'anne, au commencement de ce mois
d'avril, qui reprsente dans cet hmisphre le mois d'octobre,
c'est--dire au dbut de l'automne, le feuillage ne leur manquait
pas encore. C'taient plus particulirement des casuarinas et des
eucalyptus, dont quelques-uns devaient fournir au printemps
prochain une manne sucre tout  fait analogue  la manne
d'Orient. Des bouquets de cdres australiens s'levaient aussi
dans les clairires, revtues de ce haut gazon que l'on appelle
tussac dans la Nouvelle-Hollande; mais le cocotier, si abondant
sur les archipels du Pacifique, semblait manquer  l'le, dont la
latitude tait sans doute trop basse.

Quel malheur! dit Harbert, un arbre si utile et qui a de si
belles noix!

Quant aux oiseaux, ils pullulaient entre ces ramures un peu
maigres des eucalyptus et des casuarinas, qui ne gnaient pas le
dploiement de leurs ailes. Kakatos noirs, blancs ou gris,
perroquets et perruches, au plumage nuanc de toutes les couleurs,
rois, d'un vert clatant et couronns de rouge, loris bleus,
blues-mountains, semblaient ne se laisser voir qu' travers un
prisme, et voletaient au milieu d'un caquetage assourdissant.

Tout  coup, un bizarre concert de voix discordantes retentit au
milieu d'un fourr. Les colons entendirent successivement le chant
des oiseaux, le cri des quadrupdes, et une sorte de clappement
qu'ils auraient pu croire chapp aux lvres d'un indigne. Nab et
Harbert s'taient lancs vers ce buisson, oubliant les principes
de la prudence la plus lmentaire. Trs heureusement, il n'y
avait l ni fauve redoutable, ni indigne dangereux, mais tout
simplement une demi-douzaine de ces oiseaux moqueurs et chanteurs,
que l'on reconnut tre des faisans de montagne. Quelques coups
de bton, adroitement ports, terminrent la scne d'imitation, ce
qui procura un excellent gibier pour le dner du soir.

Harbert signala aussi de magnifiques pigeons, aux ailes bronzes,
les uns surmonts d'une crte superbe, les autres draps de vert,
comme leurs congnres de Port-Macquarie; mais il fut impossible
de les atteindre, non plus que des corbeaux et des pies, qui
s'enfuyaient par bandes. Un coup de fusil  petit plomb et
fait une hcatombe de ces volatiles, mais les chasseurs en taient
encore rduits, comme armes de jet,  la pierre, comme armes de
hast, au bton, et ces engins primitifs ne laissaient pas d'tre
trs insuffisants.

Leur insuffisance fut dmontre plus clairement encore, quand une
troupe de quadrupdes, sautillant, bondissant, faisant des sauts
de trente pieds, vritables mammifres volants, s'enfuirent par-
dessus les fourrs, si prestement et  de telles hauteurs, qu'on
aurait pu croire qu'ils passaient d'un arbre  l'autre, comme des
cureuils.

Des kangourous! s'cria Harbert.

-- Et cela se mange? rpliqua Pencroff.

-- Prpar  l'tuve, rpondit le reporter, cela vaut la
meilleure venaison!...

Gdon Spilett n'avait pas achev cette phrase excitante, que le
marin, suivi de Nab et d'Harbert, s'tait lanc sur les traces des
kangourous. Cyrus Smith les rappela, vainement. Mais ce devait
tre vainement aussi que les chasseurs allaient poursuivre ce
gibier lastique, qui rebondissait comme une balle. Aprs cinq
minutes de course, ils taient essouffls, et la bande
disparaissait dans le taillis.

Top n'avait pas eu plus de succs que ses matres.

Monsieur Cyrus, dit Pencroff, lorsque l'ingnieur et le reporter
l'eurent rejoint, Monsieur Cyrus, vous voyez bien qu'il est
indispensable de fabriquer des fusils. Est-ce que cela sera
possible?

-- Peut-tre, rpondit l'ingnieur, mais nous commencerons d'abord
par fabriquer des arcs et des flches, et je ne doute pas que vous
ne deveniez aussi adroits  les manier que des chasseurs
australiens.

-- Des flches, des arcs! dit Pencroff avec une moue ddaigneuse.
C'est bon pour des enfants!

-- Ne faites pas le fier, ami Pencroff, rpondit le reporter. Les
arcs et les flches ont suffi, pendant des sicles,  ensanglanter
le monde. La poudre n'est que d'hier, et la guerre est aussi
vieille que la race humaine, -- malheureusement!

-- C'est ma foi vrai, Monsieur Spilett, rpliqua le marin, et je
parle toujours trop vite. Faut m'excuser!

Cependant, Harbert, tout  sa science favorite, l'histoire
naturelle, fit un retour sur les kangourous, en disant:

Du reste, nous avons eu affaire l  l'espce la plus difficile 
prendre. C'taient des gants  longue fourrure grise; mais, si je
ne me trompe, il existe des kangourous noirs et rouges, des
kangourous de rochers, des kangourous-rats, dont il est plus ais
de s'emparer. On en compte une douzaine d'espces...

-- Harbert, rpliqua sentencieusement le marin, il n'y a pour moi
qu'une seule espce de kangourou, le kangourou  la broche, et
c'est prcisment celle qui nous manquera ce soir!

On ne put s'empcher de rire en entendant la nouvelle
classification de matre Pencroff. Le brave marin ne cacha point
son regret d'en tre rduit pour dner aux faisans-chanteurs; mais
la fortune devait se montrer encore une fois complaisante pour
lui. En effet, Top, qui sentait bien que son intrt tait en jeu,
allait et furetait partout avec un instinct doubl d'un apptit
froce. Il tait mme probable que si quelque pice de gibier lui
tombait sous la dent, il n'en resterait gure aux chasseurs, et
que Top chassait alors pour son propre compte; mais Nab le
surveillait, et il fit bien.

Vers trois heures, le chien disparut dans les broussailles, et de
sourds grognements indiqurent bientt qu'il tait aux prises avec
quelque animal.

Nab s'lana, et, effectivement, il aperut Top dvorant avec
avidit un quadrupde, et que, dix secondes plus tard, il et t
impossible de reconnatre dans l'estomac de Top. Mais, trs
heureusement, le chien tait tomb sur une niche; il avait fait
coup triple, et deux autres rongeurs -- les animaux en question
appartenaient  cet ordre -- gisaient trangls sur le sol.

Nab reparut donc triomphalement, tenant de chaque main un de ces
rongeurs, dont la taille dpassait celle d'un livre. Leur pelage
jaune tait mlang de taches verdtres, et leur queue n'existait
qu' l'tat rudimentaire. Des citoyens de l'Union ne pouvaient
hsiter  donner  ces rongeurs le nom qui leur convenait.

C'taient des maras, sorte d'agoutis, un peu plus grands que
leurs congnres des contres tropicales, vritables lapins
d'Amrique, aux longues oreilles, aux mchoires armes sur chaque
ct de cinq molaires, ce qui les distingue prcisment des
agoutis.

Hurrah! s'cria Pencroff. Le rti est arriv! Et, maintenant,
nous pouvons rentrer  la maison!

La marche, un instant interrompue, fut reprise. Le Creek-Rouge
roulait toujours ses eaux limpides sous la vote des casuarinas,
des banksias et des gommiers gigantesques. Des liliaces superbes
s'levaient jusqu' une hauteur de vingt pieds.

D'autres espces arborescentes, inconnues au jeune naturaliste, se
penchaient sur le ruisseau, que l'on entendait murmurer sous ces
berceaux de verdure.

Cependant, le cours d'eau s'largissait sensiblement, et Cyrus
Smith tait port  croire qu'il aurait bientt atteint son
embouchure. En effet, au sortir d'un pais massif de beaux arbres,
elle apparut tout  coup.

Les explorateurs taient arrivs sur la rive occidentale du lac
Grant. L'endroit valait la peine d'tre regard. Cette tendue
d'eau, d'une circonfrence de sept milles environ et d'une
superficie de deux cent cinquante acres, reposait dans une bordure
d'arbres varis. Vers l'est,  travers un rideau de verdure
pittoresquement relev en certains endroits, apparaissait un
tincelant horizon de mer. Au nord, le lac traait une courbure
lgrement concave, qui contrastait avec le dessin aigu de sa
pointe infrieure. De nombreux oiseaux aquatiques frquentaient
les rives de ce petit Ontario, dont les mille les de son
homonyme amricain taient reprsentes par un rocher qui
mergeait de sa surface,  quelques centaines de pieds de la rive
mridionale. L, vivaient en commun plusieurs couples de martins-
pcheurs, perchs sur quelque pierre, graves, immobiles, guettant
les poissons au passage, puis, s'lanant, plongeant en faisant
entendre un cri aigu, et reparaissant, la proie au bec. Ailleurs,
sur les rives et sur l'lot, se pavanaient des canards sauvages,
des plicans, des poules d'eau, des becs-rouges, des phildons,
munis d'une langue en forme de pinceau, et un ou deux chantillons
de ces menures splendides, dont la queue se dveloppe comme les
montants gracieux d'une lyre.

Quant aux eaux du lac, elles taient douces, limpides, un peu
noires, et  certains bouillonnements, aux cercles concentriques
qui s'entre-croisaient  leur surface, on ne pouvait douter
qu'elles ne fussent trs poissonneuses.

Il est vraiment beau! ce lac, dit Gdon Spilett. On vivrait sur
ses bords!

-- On y vivra! rpondit Cyrus Smith.

Les colons, voulant alors revenir par le plus court aux Chemines,
descendirent jusqu' l'angle form au sud par la jonction des
rives du lac. Ils se frayrent, non sans peine, un chemin 
travers ces fourrs et ces broussailles, que la main de l'homme
n'avait jamais encore carts, et ils se dirigrent ainsi vers le
littoral, de manire  arriver au nord du plateau de Grande-vue.
Deux milles furent franchis dans cette direction, puis, aprs le
dernier rideau d'arbres, apparut le plateau, tapiss d'un pais
gazon, et, au del, la mer infinie.

Pour revenir aux chemines, il suffisait de traverser obliquement
le plateau sur un espace d'un mille et de redescendre jusqu'au
coude form par le premier dtour de la Mercy. Mais l'ingnieur
dsirait reconnatre comment et par o s'chappait le trop-plein
des eaux du lac, et l'exploration fut prolonge sous les arbres
pendant un mille et demi vers le nord. Il tait probable, en
effet, qu'un dversoir existait quelque part, et sans doute 
travers une coupe du granit. Ce lac n'tait, en somme, qu'une
immense vasque, qui s'tait remplie peu  peu par le dbit du
creek, et il fallait bien que son trop-plein s'coult  la mer
par quelque chute. S'il en tait ainsi, l'ingnieur pensait qu'il
serait peut-tre possible d'utiliser cette chute et de lui
emprunter sa force, actuellement perdue sans profit pour personne.
On continua donc  suivre les rives du lac Grant, en remontant le
plateau; mais, aprs avoir fait encore un mille dans cette
direction, Cyrus Smith n'avait pu dcouvrir le dversoir, qui
devait exister cependant.

Il tait quatre heures et demie alors. Les prparatifs du dner
exigeaient que les colons rentrassent  leur demeure. La petite
troupe revint donc sur ses pas, et, par la rive gauche de la
Mercy, Cyrus Smith et ses compagnons arrivrent aux Chemines.

L, le feu fut allum, et Nab et Pencroff, auxquels taient
naturellement dvolues les fonctions de cuisiniers, l'un en sa
qualit de ngre, l'autre en sa qualit de marin, prparrent
lestement des grillades d'agoutis, auxquelles on fit largement
honneur.

Le repas termin, au moment o chacun allait se livrer au sommeil,
Cyrus Smith tira de sa poche de petits chantillons de minraux
d'espces diffrentes, et se borna  dire:

Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de
l'argile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voil ce que nous
donne la nature, et voil sa part dans le travail commun! -- 
demain la ntre!



CHAPITRE XIII


Eh bien, monsieur Cyrus, par o allons-nous commencer? demanda le
lendemain matin Pencroff  l'ingnieur.

-- Par le commencement, rpondit Cyrus Smith.

Et en effet, c'tait bien par le commencement que ces colons
allaient tre forcs de dbuter. Ils ne possdaient mme pas les
outils ncessaires  faire les outils, et ils ne se trouvaient
mme pas dans les conditions de la nature, qui, ayant le temps,
conomise l'effort. Le temps leur manquait, puisqu'ils devaient
immdiatement subvenir aux besoins de leur existence, et si,
profitant de l'exprience acquise, ils n'avaient rien  inventer,
du moins avaient-ils tout  fabriquer.

Leur fer, leur acier n'taient encore qu' l'tat de minerai, leur
poterie  l'tat d'argile, leur linge et leurs habits  l'tat de
matires textiles.

Il faut dire, d'ailleurs, que ces colons taient des hommes dans
la belle et puissante acception du mot. L'ingnieur Smith ne
pouvait tre second par de plus intelligents compagnons, ni avec
plus de dvouement et de zle. Il les avait interrogs. Il
connaissait leurs aptitudes.

Gdon Spilett, reporter de grand talent, ayant tout appris pour
pouvoir parler de tout, devait contribuer largement de la tte et
de la main  la colonisation de l'le. Il ne reculerait devant
aucune tche, et, chasseur passionn, il ferait un mtier de ce
qui, jusqu'alors, n'avait t pour lui qu'un plaisir.

Harbert, brave enfant, remarquablement instruit dj dans les
sciences naturelles, allait fournir un appoint srieux  la cause
commune.

Nab, c'tait le dvouement personnifi. Adroit, intelligent,
infatigable, robuste, d'une sant de fer, il s'entendait quelque
peu au travail de la forge et ne pouvait qu'tre trs utile  la
colonie.

Quant  Pencroff, il avait t marin sur tous les ocans,
charpentier dans les chantiers de construction de Brooklyn, aide-
tailleur sur les btiments de l'tat, jardinier, cultivateur,
pendant ses congs, etc., et comme les gens de mer, propre  tout,
il savait tout faire.

Il et t vritablement difficile de runir cinq hommes plus
propres  lutter contre le sort, plus assurs d'en triompher.

Par le commencement, avait dit Cyrus Smith. Or, ce commencement
dont parlait l'ingnieur, c'tait la construction d'un appareil
qui pt servir  transformer les substances naturelles. On sait le
rle que joue la chaleur dans ces transformations. Or, le
combustible, bois ou charbon de terre, tait immdiatement
utilisable. Il s'agissait donc de btir un four pour l'utiliser.

 quoi servira ce four? demanda Pencroff.

--  fabriquer la poterie dont nous avons besoin, rpondit Cyrus
Smith.

-- Et avec quoi ferons-nous le four?

-- Avec des briques.

-- Et les briques?

-- Avec de l'argile. En route, mes amis. Pour viter les
transports, nous tablirons notre atelier au lieu mme de
production. Nab apportera des provisions, et le feu ne manquera
pas pour la cuisson des aliments.

-- Non, rpondit le reporter, mais si les aliments viennent 
manquer, faute d'instruments de chasse!

-- Ah! si nous avions seulement un couteau! s'cria le marin.

-- Eh bien? demanda Cyrus Smith.

-- Eh bien! j'aurais vite fait de fabriquer un arc et des flches,
et le gibier abonderait  l'office!

-- Oui, un couteau, une lame tranchante... dit l'ingnieur, comme
s'il se ft parl  lui-mme.

En ce moment, ses regards se portrent vers Top, qui allait et
venait sur le rivage.

Soudain, le regard de Cyrus Smith s'anima.

Top, ici! dit-il.

Le chien accourut  l'appel de son matre. Celui-ci prit la tte
de Top entre ses mains, et, dtachant le collier que l'animal
portait au cou, il le rompit en deux parties, en disant: Voil
deux couteaux, Pencroff! Deux hurrahs du marin lui rpondirent.
Le collier de Top tait fait d'une mince lame d'acier tremp. Il
suffisait donc de l'affter d'abord sur une pierre de grs, de
manire  mettre au vif l'angle du tranchant, puis d'enlever le
morfil sur un grs plus fin. Or, ce genre de roche arnace se
rencontrait abondamment sur la grve, et, deux heures aprs,
l'outillage de la colonie se composait de deux lames tranchantes
qu'il avait t facile d'emmancher dans une poigne solide.

La conqute de ce premier outil fut salue comme un triomphe.
Conqute prcieuse, en effet, et qui venait  propos.

On partit. L'intention de Cyrus Smith tait de retourner  la rive
occidentale du lac, l o il avait remarqu la veille cette terre
argileuse dont il possdait un chantillon. On prit donc par la
berge de la Mercy, on traversa le plateau de Grande-vue, et, aprs
une marche de cinq milles au plus, on arrivait  une clairire
situe  deux cents pas du lac Grant.

Chemin faisant, Harbert avait dcouvert un arbre dont les Indiens
de l'Amrique mridionale emploient les branches  fabriquer leurs
arcs. C'tait le crejimba, de la famille des palmiers, qui ne
porte pas de fruits comestibles. Des branches longues et droites
furent coupes, effeuilles, tailles, plus fortes en leur milieu,
plus faibles  leurs extrmits, et il n'y avait plus qu' trouver
une plante propre  former la corde de l'arc. Ce fut une espce
appartenant  la famille des malvaces, un hibiscus
heterophyllus, qui fournit des fibres d'une tnacit remarquable,
qu'on et pu comparer  des tendons d'animaux.

Pencroff obtint ainsi des arcs d'une assez grande puissance,
auxquels il ne manquait plus que les flches. Celles-ci taient
faciles  faire avec des branches droites et rigides, sans
nodosits, mais la pointe qui devait les armer, c'est--dire une
substance propre  remplacer le fer, ne devait pas se rencontrer
si aisment. Mais Pencroff se dit qu'ayant fourni, lui, sa part
dans le travail, le hasard ferait le reste.

Les colons taient arrivs sur le terrain reconnu la veille. Il se
composait de cette argile figuline qui sert  confectionner les
briques et les tuiles, argile, par consquent, trs convenable
pour l'opration qu'il s'agissait de mener  bien. La main-
d'oeuvre ne prsentait aucune difficult. Il suffisait de
dgraisser cette figuline avec du sable, de mouler les briques et
de les cuire  la chaleur d'un feu de bois.

Ordinairement, les briques sont tasses dans des moules, mais
l'ingnieur se contenta de les fabriquer  la main. Toute la
journe et la suivante furent employes  ce travail. L'argile,
imbibe d'eau, corroye ensuite avec les pieds et les poignets des
manipulateurs, fut divise en prismes d'gale grandeur. Un ouvrier
exerc peut confectionner, sans machine, jusqu' dix mille briques
par douze heures; mais dans leurs deux journes de travail, les
cinq briquetiers de l'le Lincoln n'en fabriqurent pas plus de
trois mille, qui furent ranges les unes prs des autres, jusqu'au
moment o leur complte dessiccation permettrait d'en oprer la
cuisson, c'est--dire dans trois ou quatre jours.

Ce fut dans la journe du 2 avril que Cyrus Smith s'occupa de
fixer l'orientation de l'le.

La veille, il avait not exactement l'heure  laquelle le soleil
avait disparu sous l'horizon, en tenant compte de la rfraction.
Ce matin-l, il releva non moins exactement l'heure  laquelle il
reparut. Entre ce coucher et ce lever, douze heures vingt-quatre
minutes s'taient coules. Donc, six heures douze minutes aprs
son lever, le soleil, ce jour-l, passerait exactement au
mridien, et le point du ciel qu'il occuperait  ce moment serait
le nord.

 l'heure dite, Cyrus releva ce point, et, en mettant l'un par
l'autre avec le soleil deux arbres qui devaient lui servir de
repres, il obtint ainsi une mridienne invariable pour ses
oprations ultrieures.

Pendant les deux jours qui prcdrent la cuisson des briques, on
s'occupa de s'approvisionner de combustible. Des branches furent
coupes autour de la clairire, et l'on ramassa tout le bois tomb
sous les arbres. Cela ne se fit pas sans que l'on chasst un peu
dans les environs, d'autant mieux que Pencroff possdait
maintenant quelques douzaines de flches armes de pointes trs
acres. C'tait Top qui avait fourni ces pointes, en rapportant
un porc-pic, assez mdiocre comme gibier, mais d'une
incontestable valeur, grce aux piquants dont il tait hriss.
Ces piquants furent ajusts solidement  l'extrmit des flches,
dont la direction fut assure par un empennage de plumes de
kakatos. Le reporter et Harbert devinrent promptement de trs
adroits tireurs d'arc. Aussi, le gibier de poil et de plume
abonda-t-il aux Chemines, cabiais, pigeons, agoutis, coqs de
bruyre, etc. La plupart de ces animaux furent tus dans la partie
de la fort situe sur la rive gauche de la Mercy, et  laquelle
on donna le nom de bois du Jacamar, en souvenir du volatile que
Pencroff et Harbert avaient poursuivi lors de leur premire
exploration.

Ce gibier fut mang frais, mais on conserva les jambons de cabiai,
en les fumant au-dessus d'un feu de bois vert, aprs les avoir
aromatiss avec des feuilles odorantes. Cependant, cette
nourriture trs fortifiante, c'tait toujours rtis sur rtis, et
les convives eussent t heureux d'entendre chanter dans l'tre un
simple pot-au-feu; mais il fallait attendre que le pot ft
fabriqu, et, par consquent, que le four ft bti.

Pendant ces excursions, qui ne se firent que dans un rayon trs
restreint autour de la briqueterie, les chasseurs purent constater
le passage rcent d'animaux de grande taille, arms de griffes
puissantes, dont ils ne purent reconnatre l'espce.

Cyrus Smith leur recommanda donc une extrme prudence, car il
tait probable que la fort renfermait quelques fauves dangereux.

Et il fit bien. En effet, Gdon Spilett et Harbert aperurent un
jour un animal qui ressemblait  un jaguar. Ce fauve,
heureusement, ne les attaqua pas, car ils ne s'en seraient peut-
tre pas tirs sans quelque grave blessure. Mais ds qu'il aurait
une arme srieuse, c'est--dire un de ces fusils que rclamait
Pencroff, Gdon Spilett se promettait bien de faire aux btes
froces une guerre acharne et d'en purger l'le.

Les Chemines, pendant ces quelques jours, ne furent pas amnages
plus confortablement, car l'ingnieur comptait dcouvrir ou btir,
s'il le fallait, une demeure plus convenable. On se contenta
d'tendre sur le sable des couloirs une frache litire de mousses
et de feuilles sches, et, sur ces couchettes un peu primitives,
les travailleurs, harasss, dormaient d'un parfait sommeil.

On fit aussi le relev des jours couls dans l'le Lincoln,
depuis que les colons y avaient atterri, et l'on en tint depuis
lors un compte rgulier. Le 5 avril, qui tait un mercredi, il y
avait douze jours que le vent avait jet les naufrags sur ce
littoral.

Le 6 avril, ds l'aube, l'ingnieur et ses compagnons taient
runis sur la clairire,  l'endroit o allait s'oprer la cuisson
des briques.

Naturellement, cette opration devait se faire en plein air, et
non dans des fours, ou plutt, l'agglomration des briques ne
serait qu'un norme four qui se cuirait lui-mme. Le combustible,
fait de fascines bien prpares, fut dispos sur le sol, et on
l'entoura de plusieurs rangs de briques sches, qui formrent
bientt un gros cube,  l'extrieur duquel des vents furent
mnags. Ce travail dura toute la journe, et, le soir seulement,
on mit le feu aux fascines.

Cette nuit-l, personne ne se coucha, et on veilla avec soin  ce
que le feu ne se ralentt pas.

L'opration dura quarante-huit heures et russit parfaitement. Il
fallut alors laisser refroidir la masse fumante, et, pendant ce
temps, Nab et Pencroff, guids par Cyrus Smith, charrirent, sur
une claie faite de branchages entrelacs, plusieurs charges de
carbonate de chaux, pierres trs communes, qui se trouvaient
abondamment au nord du lac. Ces pierres, dcomposes par la
chaleur, donnrent une chaux vive, trs grasse, foisonnant
beaucoup par l'extinction, aussi pure enfin que si elle et t
produite par la calcination de la craie ou du marbre. Mlange
avec du sable, dont l'effet est d'attnuer le retrait de la pte
quand elle se solidifie, cette chaux fournit un mortier excellent.
De ces divers travaux, il rsulta que, le 9 avril, l'ingnieur
avait  sa disposition une certaine quantit de chaux toute
prpare, et quelques milliers de briques.

On commena donc, sans perdre un instant, la construction d'un
four, qui devait servir  la cuisson des diverses poteries
indispensables pour les usages domestiques. On y russit sans trop
de difficult. Cinq jours aprs, le four fut charg de cette
houille dont l'ingnieur avait dcouvert un gisement  ciel ouvert
vers l'embouchure du Creek-Rouge, et les premires fumes
s'chappaient d'une chemine haute d'une vingtaine de pieds. La
clairire tait transforme en usine, et Pencroff n'tait pas
loign de croire que de ce four allaient sortir tous les produits
de l'industrie moderne. En attendant, ce que les colons
fabriqurent tout d'abord, ce fut une poterie commune, mais trs
propre  la cuisson des aliments. La matire premire tait cette
argile mme du sol,  laquelle Cyrus Smith fit ajouter un peu de
chaux et du quartz. En ralit, cette pte constituait ainsi la
vritable terre de pipe, avec laquelle on fit des pots, des
tasses qui avaient t moules sur des galets de formes
convenables, des assiettes, de grandes jarres et des cuves pour
contenir l'eau, etc.

La forme de ces objets tait gauche, dfectueuse; mais, aprs
qu'ils eurent t cuits  une haute temprature, la cuisine des
Chemines se trouva pourvue d'un certain nombre d'ustensiles aussi
prcieux que si le plus beau kaolin ft entr dans leur
composition.

Il faut mentionner ici que Pencroff, dsireux de savoir si cette
argile, ainsi prpare, justifiait son nom de terre de pipe, se
fabriqua quelques pipes assez grossires, qu'il trouva charmantes,
mais auxquelles le tabac manquait, hlas! Et, il faut le dire,
c'tait une grosse privation pour Pencroff.

Mais le tabac viendra, comme toutes choses! rptait-il dans ses
lans de confiance absolue.

Ces travaux durrent jusqu'au 15 avril, et on comprend que ce
temps fut consciencieusement employ.

Les colons, devenus potiers, ne firent pas autre chose que de la
poterie. Quand il conviendrait  Cyrus Smith de les changer en
forgerons, ils seraient forgerons. Mais, le lendemain tant un
dimanche, et mme le dimanche de Pques, tous convinrent de
sanctifier ce jour par le repos. Ces Amricains taient des hommes
religieux, scrupuleux observateurs des prceptes de la Bible, et
la situation qui leur tait faite ne pouvait que dvelopper leurs
sentiments de confiance envers l'Auteur de toutes choses.

Le soir du 15 avril, on revint donc dfinitivement aux Chemines.
Le reste des poteries fut emport, et le four s'teignit en
attendant une destination nouvelle. Le retour fut marqu par un
incident heureux, la dcouverte que fit l'ingnieur d'une
substance propre  remplacer l'amadou. On sait que cette chair
spongieuse et veloute provient d'un certain champignon du genre
polypore. Convenablement prpare, elle est extrmement
inflammable, surtout quand elle a t pralablement sature de
poudre  canon ou bouillie dans une dissolution de nitrate ou de
chlorate de potasse. Mais, jusqu'alors, on n'avait trouv aucun de
ces polypores, ni mme aucune de ces morilles qui peuvent les
remplacer. Ce jour-l, l'ingnieur, ayant reconnu une certaine
plante appartenant au genre armoise, qui compte parmi ses
principales espces l'absinthe, la citronnelle, l'estragon, le
gpi, etc., en arracha plusieurs touffes, et, les prsentant au
marin:

Tenez, Pencroff, dit-il, voil qui vous fera plaisir.

Pencroff regarda attentivement la plante, revtue de poils soyeux
et longs, dont les feuilles taient recouvertes d'un duvet
cotonneux.

Eh! qu'est-ce cela, monsieur Cyrus? demanda Pencroff. Bont du
ciel! Est-ce du tabac?

-- Non, rpondit Cyrus Smith, c'est l'artmise, l'armoise chinoise
pour les savants, et pour nous autres, ce sera de l'amadou.

Et, en effet, cette armoise, convenablement dessche, fournit une
substance trs inflammable, surtout lorsque plus tard l'ingnieur
l'eut imprgne de ce nitrate de potasse dont l'le possdait
plusieurs couches, et qui n'est autre chose que du salptre.

Ce soir-l, tous les colons, runis dans la chambre centrale,
souprent convenablement. Nab avait prpar un pot-au-feu
d'agouti, un jambon de cabiai aromatis, auquel on joignit les
tubercules bouillis du caladium macrorhizum, sorte de plante
herbace de la famille des araces, et qui, sous la zone
tropicale, et affect une forme arborescente. Ces rhizomes
taient d'un excellent got, trs nutritifs,  peu prs semblables
 cette substance qui se dbite en Angleterre sous le nom de
sagou de Portland, et ils pouvaient, dans une certaine mesure,
remplacer le pain, qui manquait encore aux colons de l'le
Lincoln.

Le souper achev, avant de se livrer au sommeil, Cyrus Smith et
ses compagnons vinrent prendre l'air sur la grve. Il tait huit
heures du soir. La nuit s'annonait magnifiquement. La lune, qui
avait t pleine cinq jours auparavant, n'tait pas encore leve,
mais l'horizon s'argentait dj de ces nuances douces et ples que
l'on pourrait appeler l'aube lunaire. Au znith austral, les
constellations circumpolaires resplendissaient, et, parmi toutes,
cette Croix du Sud que l'ingnieur, quelques jours auparavant,
saluait  la cime du mont Franklin.

Cyrus Smith observa pendant quelque temps cette splendide
constellation, qui porte  son sommet et  sa base deux toiles de
premire grandeur, au bras gauche une toile de seconde, au bras
droit une toile de troisime grandeur.

Puis, aprs avoir rflchi:

Harbert, demanda-t-il au jeune garon, ne sommes-nous pas au 15
avril?

-- Oui, monsieur Cyrus, rpondit Harbert.

-- Eh bien, si je ne me trompe, demain sera un des quatre jours de
l'anne pour lequel le temps vrai se confond avec le temps moyen,
c'est--dire, mon enfant, que demain,  quelques secondes prs, le
soleil passera au mridien juste au midi des horloges. Si donc le
temps est beau, je pense que je pourrai obtenir la longitude de
l'le avec une approximation de quelques degrs.

-- Sans instruments, sans sextant? demanda Gdon Spilett.

-- Oui, reprit l'ingnieur. Aussi, puisque la nuit est pure, je
vais essayer, ce soir mme, d'obtenir notre latitude en calculant
la hauteur de la Croix du Sud, c'est--dire du ple austral, au-
dessus de l'horizon. Vous comprenez bien, mes amis, qu'avant
d'entreprendre des travaux srieux d'installation, il ne suffit
pas d'avoir constat que cette terre est une le, il faut, autant
que possible, reconnatre  quelle distance elle est situe, soit
du continent amricain, soit du continent australien, soit des
principaux archipels du Pacifique.

-- En effet, dit le reporter, au lieu de construire une maison,
nous pouvons avoir intrt  construire un bateau, si par hasard
nous ne sommes qu' une centaine de milles d'une cte habite.

-- Voil pourquoi, reprit Cyrus Smith, je vais essayer, ce soir,
d'obtenir la latitude de l'le Lincoln, et demain,  midi,
j'essayerai d'en calculer la longitude.

Si l'ingnieur et possd un sextant, appareil qui permet de
mesurer avec une grande prcision la distance angulaire des objets
par rflexion, l'opration n'et offert aucune difficult. Ce
soir-l, par la hauteur du ple, le lendemain, par le passage du
soleil au mridien, il aurait obtenu les coordonnes de l'le.
Mais, l'appareil manquant, il fallait le suppler.

Cyrus Smith rentra donc aux Chemines.  la lueur du foyer, il
tailla deux petites rgles plates qu'il runit l'une  l'autre par
une de leurs extrmits, de manire  former une sorte de compas
dont les branches pouvaient s'carter ou se rapprocher. Le point
d'attache tait fix au moyen d'une forte pine d'acacia, que
fournit le bois mort du bcher.

Cet instrument termin, l'ingnieur revint sur la grve; mais
comme il fallait qu'il prt la hauteur du ple au-dessus d'un
horizon nettement dessin, c'est--dire un horizon de mer, et que
le cap Griffe lui cachait l'horizon du sud, il dut aller chercher
une station plus convenable. La meilleure aurait videmment t le
littoral expos directement au sud, mais il et fallu traverser la
Mercy, alors profonde, et c'tait une difficult.

Cyrus Smith rsolut, en consquence, d'aller faire son observation
sur le plateau de Grande-vue, en se rservant de tenir compte de
sa hauteur au-dessus du niveau de la mer, -- hauteur qu'il
comptait calculer le lendemain par un simple procd de gomtrie
lmentaire.

Les colons se transportrent donc sur le plateau, en remontant la
rive gauche de la Mercy, et ils vinrent se placer sur la lisire
qui s'orientait nord-ouest et sud-est, c'est--dire sur cette
ligne de roches capricieusement dcoupes qui bordait la rivire.

Cette partie du plateau dominait d'une cinquantaine de pieds les
hauteurs de la rive droite, qui descendaient, par une double
pente, jusqu' l'extrmit du cap Griffe et jusqu' la cte
mridionale de l'le. Aucun obstacle n'arrtait donc le regard,
qui embrassait l'horizon sur une demi-circonfrence, depuis le cap
jusqu'au promontoire du Reptile. Au sud, cet horizon, clair par
en dessous des premires clarts de la lune, tranchait vivement
sur le ciel et pouvait tre vis avec une certaine prcision.

 ce moment, la Croix du Sud se prsentait  l'observateur dans
une position renverse, l'toile alpha marquant sa base, qui est
plus rapproche du ple austral.

Cette constellation n'est pas situe aussi prs du ple
antarctique que l'toile polaire l'est du ple arctique. L'toile
alpha en est  vingt-sept degrs environ, mais Cyrus Smith le
savait et devait tenir compte de cette distance dans son calcul.
Il eut soin aussi de l'observer au moment o elle passait au
mridien au-dessous du ple, et qui devait simplifier son
opration.

Cyrus Smith dirigea donc une branche de son compas de bois sur
l'horizon de mer, l'autre sur alpha, comme il et fait des
lunettes d'un cercle rptiteur, et l'ouverture des deux branches
lui donna la distance angulaire qui sparait alpha de l'horizon.
Afin de fixer l'angle obtenu d'une manire immutable, il piqua, au
moyen d'pines, les deux planchettes de son appareil sur une
troisime place transversalement, de telle sorte que leur
cartement ft solidement maintenu.

Cela fait, il ne restait plus qu' calculer l'angle obtenu, en
ramenant l'observation au niveau de la mer, de manire  tenir
compte de la dpression de l'horizon, ce qui ncessitait de
mesurer la hauteur du plateau. La valeur de cet angle donnerait
ainsi la hauteur d'alpha, et consquemment celle du ple au-dessus
de l'horizon, c'est--dire la latitude de l'le, puisque la
latitude d'un point du globe est toujours gale  la hauteur du
ple au-dessus de l'horizon de ce point.

Ces calculs furent remis au lendemain, et,  dix heures, tout le
monde dormait profondment.



CHAPITRE XIV


Le lendemain, 16 avril, -- dimanche de Pques, -- les colons
sortaient des Chemines au jour naissant, et procdaient au lavage
de leur linge et au nettoyage de leurs vtements. L'ingnieur
comptait fabriquer du savon ds qu'il se serait procur les
matires premires ncessaires  la saponification, soude ou
potasse, graisse ou huile. La question si importante du
renouvellement de la garde-robe serait galement traite en temps
et lieu. En tout cas, les habits dureraient bien six mois encore,
car ils taient solides et pouvaient rsister aux fatigues des
travaux manuels. Mais tout dpendrait de la situation de l'le par
rapport aux terres habites. C'est ce qui serait dtermin ce jour
mme, si le temps le permettait.

Or, le soleil, se levant sur un horizon pur, annonait une journe
magnifique, une de ces belles journes d'automne qui sont comme
les derniers adieux de la saison chaude.

Il s'agissait donc de complter les lments des observations de
la veille, en mesurant la hauteur du plateau de Grande-vue au-
dessus du niveau de la mer.

Ne vous faut-il pas un instrument analogue  celui qui vous a
servi hier? demanda Harbert  l'ingnieur.

-- Non, mon enfant, rpondit celui-ci, nous allons procder
autrement, et d'une manire  peu prs aussi prcise.

Harbert, aimant  s'instruire de toutes choses, suivit
l'ingnieur, qui s'carta du pied de la muraille de granit, en
descendant jusqu'au bord de la grve. Pendant ce temps, Pencroff,
Nab et le reporter s'occupaient de divers travaux.

Cyrus Smith s'tait muni d'une sorte de perche droite, longue
d'une douzaine de pieds, qu'il avait mesure aussi exactement que
possible, en la comparant  sa propre taille, dont il connaissait
la hauteur  une ligne prs. Harbert portait un fil  plomb que
lui avait remis Cyrus Smith, c'est--dire une simple pierre fixe
au bout d'une fibre flexible.

Arriv  une vingtaine de pieds de la lisire de la grve, et 
cinq cents pieds environ de la muraille de granit, qui se dressait
perpendiculairement, Cyrus Smith enfona la perche de deux pieds
dans le sable, et, en la calant avec soin, il parvint, au moyen du
fil  plomb,  la dresser perpendiculairement au plan de
l'horizon.

Cela fait, il se recula de la distance ncessaire pour que, tant
couch sur le sable, le rayon visuel, parti de son oeil, effleurt
 la fois et l'extrmit de la perche et la crte de la muraille.

Puis il marqua soigneusement ce point avec un piquet.

Alors, s'adressant  Harbert:

Tu connais les premiers principes de la gomtrie? lui demanda-t-
il.

-- Un peu, monsieur Cyrus, rpondit Harbert, qui ne voulait pas
trop s'avancer.

-- Tu te rappelles bien quelles sont les proprits de deux
triangles semblables?

-- Oui, rpondit Harbert. Leurs cts homologues sont
proportionnels.

-- Eh bien, mon enfant, je viens de construire deux triangles
semblables, tous deux rectangles: le premier, le plus petit, a
pour cts la perche perpendiculaire, la distance qui spare le
piquet du bas de la perche, et mon rayon visuel pour hypotnuse;
le second a pour cts la muraille perpendiculaire, dont il s'agit
de mesurer la hauteur, la distance qui spare le piquet du bas de
cette muraille, et mon rayon visuel formant galement son
hypotnuse, -- qui se trouve tre la prolongation de celle du
premier triangle.

-- Ah! monsieur Cyrus, j'ai compris! s'cria Harbert. De mme que
la distance du piquet  la perche est proportionnelle  la
distance du piquet  la base de la muraille, de mme la hauteur de
la perche est proportionnelle  la hauteur de cette muraille.

-- C'est cela mme, Harbert, rpondit l'ingnieur, et quand nous
aurons mesur les deux premires distances, connaissant la hauteur
de la perche, nous n'aurons plus qu'un calcul de proportion 
faire, ce qui nous donnera la hauteur de la muraille et nous
vitera la peine de la mesurer directement.

Les deux distances horizontales furent releves, au moyen mme de
la perche, dont la longueur au-dessus du sable tait exactement de
dix pieds.

La premire distance tait de quinze pieds entre le piquet et le
point o la perche tait enfonce dans le sable.

La deuxime distance, entre le piquet et la base de la muraille,
tait de cinq cents pieds.

Ces mesures termines, Cyrus Smith et le jeune garon revinrent
aux Chemines.

L, l'ingnieur prit une pierre plate qu'il avait rapporte de ses
prcdentes excursions, sorte de schiste ardoisier, sur lequel il
tait facile de tracer des chiffres au moyen d'une coquille aigu.

Il tablit donc la proportion suivante:

15: 500:: 10: x
500 fois 10 = 5000
5000 sur 15 = 333, 33.

D'o il fut tabli que la muraille de granit mesurait trois cent
trente-trois pieds de hauteur.

Cyrus Smith reprit alors l'instrument qu'il avait fabriqu la
veille et dont les deux planchettes, par leur cartement, lui
donnaient la distance angulaire de l'toile alpha  l'horizon. Il
mesura trs exactement l'ouverture de cet angle sur une
circonfrence qu'il divisa en trois cent soixante parties gales.
Or, cet angle, en y ajoutant les vingt-sept degrs qui sparent
alpha du ple antarctique, et en rduisant au niveau de la mer la
hauteur du plateau sur lequel l'observation avait t faite, se
trouva tre de cinquante-trois degrs. Ces cinquante-trois degrs
tant retranchs des quatre-vingt-dix degrs, -- distance du ple
 l'quateur, -- il restait trente-sept degrs. Cyrus Smith en
conclut donc que l'le Lincoln tait situe sur le trente-septime
degr de latitude australe, ou en tenant compte, vu l'imperfection
de ses oprations, d'un cart de cinq degrs, qu'elle devait tre
situe entre le trente-cinquime et le quarantime parallle.

Restait  obtenir la longitude, pour complter les coordonnes de
l'le. C'est ce que l'ingnieur tenterait de dterminer le jour
mme,  midi, c'est--dire au moment o le soleil passerait au
mridien.

Il fut dcid que ce dimanche serait employ  une promenade, ou
plutt  une exploration de cette partie de l'le situe entre le
nord du lac et le golfe du Requin, et si le temps le permettait,
on pousserait cette reconnaissance jusqu'au revers septentrional
du cap Mandibule-Sud. On devait djeuner aux dunes et ne revenir
que le soir.

 huit heures et demie du matin, la petite troupe suivait la
lisire du canal. De l'autre ct, sur l'lot du Salut, de
nombreux oiseaux se promenaient gravement. C'taient des
plongeurs, de l'espce des manchots, trs reconnaissables  leur
cri dsagrable, qui rappelle le braiment de l'ne.

Pencroff ne les considra qu'au point de vue comestible, et
n'apprit pas sans une certaine satisfaction que leur chair,
quoique noirtre, est fort mangeable.

On pouvait voir aussi ramper sur le sable de gros amphibies, des
phoques, sans doute, qui semblaient avoir choisi l'lot pour
refuge. Il n'tait gure possible d'examiner ces animaux au point
de vue alimentaire, car leur chair huileuse est dtestable;
cependant, Cyrus Smith les observa avec attention, et, sans faire
connatre son ide, il annona  ses compagnons que trs
prochainement on ferait une visite  l'lot.

Le rivage, suivi par les colons, tait sem d'innombrables
coquillages, dont quelques-uns eussent fait la joie d'un amateur
de malacologie. C'taient, entre autres, des phasianelles, des
trbratules, des trigonies, etc. Mais ce qui devait tre plus
utile, ce fut une vaste hutrire, dcouverte  mer basse, que Nab
signala parmi les roches,  quatre milles environ des Chemines.

Nab n'aura pas perdu sa journe, s'cria Pencroff, en observant
le banc d'ostraces qui s'tendait au large.

-- C'est une heureuse dcouverte, en effet, dit le reporter, et
pour peu, comme on le prtend, que chaque hutre produise par
anne de cinquante  soixante mille oeufs, nous aurons l une
rserve inpuisable.

-- Seulement, je crois que l'hutre n'est pas trs nourrissante,
dit Harbert.

-- Non, rpondit Cyrus Smith. L'hutre ne contient que trs peu de
matire azote, et,  un homme qui s'en nourrirait exclusivement,
il n'en faudrait pas moins de quinze  seize douzaines par jour.

-- Bon! rpondit Pencroff. Nous pourrons en avaler des douzaines
de douzaines, avant d'avoir puis le banc. Si nous en prenions
quelques-unes pour notre djeuner?

Et sans attendre de rponse  sa proposition, sachant bien qu'elle
tait approuve d'avance, le marin et Nab dtachrent une certaine
quantit de ces mollusques. On les mit dans une sorte de filet en
fibres d'hibiscus, que Nab avait confectionn, et qui contenait
dj le menu du repas; puis, l'on continua de remonter la cte
entre les dunes et la mer. De temps en temps, Cyrus Smith
consultait sa montre, afin de se prparer  temps pour
l'observation solaire, qui devait tre faite  midi prcis.

Toute cette portion de l'le tait fort aride jusqu' cette pointe
qui fermait la baie de l'Union, et qui avait reu le nom de cap
Mandibule-Sud.

On n'y voyait que sable et coquilles, mlangs de dbris de laves.
Quelques oiseaux de mer frquentaient cette cte dsole, des
golands, de grands albatros, ainsi que des canards sauvages, qui
excitrent  bon droit la convoitise de Pencroff.

Il essaya bien de les abattre  coups de flche, mais sans
rsultat, car ils ne se posaient gure, et il et fallu les
atteindre au vol.

Ce qui amena le marin  rpter  l'ingnieur:

Voyez-vous, monsieur Cyrus, tant que nous n'aurons pas un ou deux
fusils de chasse, notre matriel laissera  dsirer!

-- Sans doute, Pencroff, rpondit le reporter, mais il ne tient
qu' vous! Procurez-nous du fer pour les canons, de l'acier pour
les batteries, du salptre, du charbon et du soufre pour la
poudre, du mercure et de l'acide azotique pour le fulminate, enfin
du plomb pour les balles, et Cyrus nous fera des fusils de premier
choix.

-- Oh! rpondit l'ingnieur, toutes ces substances, nous pourrons
sans doute les trouver dans l'le, mais une arme  feu est un
instrument dlicat et qui ncessite des outils d'une grande
prcision. Enfin, nous verrons plus tard.

-- Pourquoi faut-il, s'cria Pencroff, pourquoi faut-il que nous
ayons jet par-dessus le bord toutes ces armes que la nacelle
emportait avec nous, et nos ustensiles, et jusqu' nos couteaux de
poche!

-- Mais, si nous ne les avions pas jets, Pencroff, c'est nous que
le ballon aurait jets au fond de la mer! dit Harbert.

-- C'est pourtant vrai ce que vous dites l, mon garon! rpondit
le marin.

Puis, passant  une autre ide:

Mais, j'y songe, ajouta-t-il, quel a d tre l'ahurissement de
Jonathan Forster et de ses compagnons, quand, le lendemain matin,
ils auront trouv la place nette et la machine envole!

-- Le dernier de mes soucis est de savoir ce qu'ils ont pu penser!
dit le reporter.

-- C'est pourtant moi qui ai eu cette ide-l! dit Pencroff d'un
air satisfait.

-- Une belle ide, Pencroff, rpondit Gdon Spilett en riant, et
qui nous a mis o nous sommes!

-- J'aime mieux tre ici qu'aux mains des sudistes! s'cria le
marin, surtout depuis que M Cyrus a eu la bont de venir nous
rejoindre!

-- Et moi aussi, en vrit! rpliqua le reporter. D'ailleurs, que
nous manque-t-il? Rien!

-- Si ce n'est... tout! rpondit Pencroff, qui clata de rire, en
remuant ses larges paules. Mais, un jour ou l'autre, nous
trouverons le moyen de nous en aller!

-- Et plus tt peut-tre que vous ne l'imaginez, mes amis, dit
alors l'ingnieur, si l'le Lincoln n'est qu' une moyenne
distance d'un archipel habit ou d'un continent. Avant une heure,
nous le saurons. Je n'ai pas de carte du Pacifique, mais ma
mmoire a conserv un souvenir trs net de sa portion mridionale.
La latitude que j'ai obtenue hier met l'le Lincoln par le travers
de la Nouvelle-Zlande  l'ouest, et de la cte du Chili  l'est.
Mais entre ces deux terres, la distance est au moins de six mille
milles. Reste donc  dterminer quel point l'le occupe sur ce
large espace de mer, et c'est ce que la longitude nous donnera
tout  l'heure avec une approximation suffisante, je l'espre.

-- N'est-ce pas, demanda Harbert, l'archipel des Pomotou qui est
le plus rapproch de nous en latitude?

-- Oui, rpondit l'ingnieur, mais la distance qui nous en spare
est de plus de douze cents milles.

-- Et par l? dit Nab, qui suivait la conversation avec un extrme
intrt, et dont la main indiqua la direction du sud.

-- Par l, rien, rpondit Pencroff.

-- Rien, en effet, ajouta l'ingnieur.

-- Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, si l'le Lincoln ne se
trouve qu' deux ou trois cents milles de la Nouvelle-Zlande ou
du Chili?...

-- Eh bien, rpondit l'ingnieur, au lieu de faire une maison,
nous ferons un bateau, et matre Pencroff se chargera de le
manoeuvrer...

-- Comment donc, monsieur Cyrus, s'cria le marin, je suis tout
prt  passer capitaine... ds que vous aurez trouv le moyen de
construire une embarcation suffisante pour tenir la mer!

-- Nous le ferons, si cela est ncessaire! rpondit Cyrus Smith.

Mais tandis que causaient ces hommes, qui vritablement ne
doutaient de rien, l'heure approchait  laquelle l'observation
devait avoir lieu. Comment s'y prendrait Cyrus Smith pour
constater le passage du soleil au mridien de l'le, sans aucun
instrument? C'est ce que Harbert ne pouvait deviner.

Les observateurs se trouvaient alors  une distance de six milles
des Chemines, non loin de cette partie des dunes dans laquelle
l'ingnieur avait t retrouv, aprs son nigmatique sauvetage.
On fit halte en cet endroit, et tout fut prpar pour le djeuner,
car il tait onze heures et demie. Harbert alla chercher de l'eau
douce au ruisseau qui coulait prs de l, et il la rapporta dans
une cruche dont Nab s'tait muni.

Pendant ces prparatifs, Cyrus Smith disposa tout pour son
observation astronomique. Il choisit sur la grve une place bien
nette, que la mer en se retirant avait nivele parfaitement. Cette
couche de sable trs fin tait dresse comme une glace, sans qu'un
grain dpasst l'autre. Peu importait, d'ailleurs, que cette
couche ft horizontale ou non, et il n'importait pas davantage que
la baguette, haute de six pieds, qui y fut plante, se dresst
perpendiculairement. Au contraire, mme, l'ingnieur l'inclina
vers le sud, c'est--dire du ct oppos au soleil, car il ne faut
pas oublier que les colons de l'le Lincoln, par cela mme que
l'le tait situe dans l'hmisphre austral, voyaient l'astre
radieux dcrire son arc diurne au-dessus de l'horizon du nord, et
non au-dessus de l'horizon du sud.

Harbert comprit alors comment l'ingnieur allait procder pour
constater la culmination du soleil, c'est--dire son passage au
mridien de l'le, ou, en d'autres termes, le midi du lieu.
C'tait au moyen de l'ombre projete sur le sable par la baguette,
moyen qui,  dfaut d'instrument, lui donnerait une approximation
convenable pour le rsultat qu'il voulait obtenir. En effet, le
moment o cette ombre atteindrait son minimum de longueur serait
le midi prcis, et il suffirait de suivre l'extrmit de cette
ombre, afin de reconnatre l'instant o, aprs avoir
successivement diminu, elle recommencerait  s'allonger. En
inclinant sa baguette du ct oppos au soleil, Cyrus Smith
rendait l'ombre plus longue, et, par consquent, ses modifications
seraient plus faciles  constater. En effet, plus l'aiguille d'un
cadran est grande, plus on peut suivre aisment le dplacement de
sa pointe. L'ombre de la baguette n'tait pas autre chose que
l'aiguille d'un cadran.

Lorsqu'il pensa que le moment tait arriv, Cyrus Smith
s'agenouilla sur le sable, et, au moyen de petits jalons de bois
qu'il fichait dans le sable, il commena  pointer les
dcroissances successives de l'ombre de la baguette. Ses
compagnons, penchs au-dessus de lui, suivaient l'opration avec
un intrt extrme.

Le reporter tenait son chronomtre  la main, prt  relever
l'heure qu'il marquerait, quand l'ombre serait  son plus court.
En outre, comme Cyrus Smith oprait le 16 avril, jour auquel le
temps vrai et le temps moyen se confondent, l'heure donne par
Gdon Spilett serait l'heure vraie qu'il serait alors 
Washington, ce qui simplifierait le calcul.

Cependant le soleil s'avanait lentement; l'ombre de la baguette
diminuait peu  peu, et quand il parut  Cyrus Smith qu'elle
recommenait  grandir:

Quelle heure? dit-il.

-- Cinq heures et une minute, rpondit aussitt Gdon Spilett.

Il n'y avait plus qu' chiffrer l'opration. Rien n'tait plus
facile. Il existait, on le voit, en chiffres ronds, cinq heures de
diffrence entre le mridien de Washington et celui de l'le
Lincoln, c'est--dire qu'il tait midi  l'le Lincoln, quand il
tait dj cinq heures du soir  Washington. Or, le soleil, dans
son mouvement apparent autour de la terre, parcourt un degr par
quatre minutes, soit quinze degrs par heure. Quinze degrs
multiplis par cinq heures donnaient soixante-quinze degrs.

Donc, puisque Washington est par 773'11, autant dire soixante-
dix-sept degrs compts du mridien de Greenwich, -- que les
Amricains prennent pour point de dpart des longitudes,
concurremment avec les Anglais, -- il s'ensuivait que l'le tait
situe par soixante-dix-sept degrs plus soixante-quinze degrs 
l'ouest du mridien de Greenwich, c'est--dire par le vent
cinquante-deuxime degr de longitude ouest.

Cyrus Smith annona ce rsultat  ses compagnons, et tenant compte
des erreurs d'observation, ainsi qu'il l'avait fait pour la
latitude, il crut pouvoir affirmer que le gisement de l'le
Lincoln tait entre le trente-cinquime et le trente-septime
parallle, et entre le cent cinquantime et le cent cinquante-
cinquime mridien  l'ouest du mridien de Greenwich.

L'cart possible qu'il attribuait aux erreurs d'observation tait,
on le voit, de cinq degrs dans les deux sens, ce qui,  soixante
milles par degr, pouvait donner une erreur de trois cents milles
en latitude ou en longitude pour le relvement exact.

Mais cette erreur ne devait pas influer sur le parti qu'il
conviendrait de prendre. Il tait bien vident que l'le Lincoln
tait  une telle distance de toute terre ou archipel, qu'on ne
pourrait se hasarder  franchir cette distance sur un simple et
fragile canot. En effet, son relvement la plaait au moins 
douze cents milles de Tati et des les de l'archipel des Pomotou,
 plus de dix-huit cents milles de la Nouvelle-Zlande,  plus de
quatre mille cinq cents milles de la cte amricaine!

Et quand Cyrus Smith consultait ses souvenirs, il ne se rappelait
en aucune faon qu'une le quelconque occupt, dans cette partie
du Pacifique, la situation assigne  l'le Lincoln.



CHAPITRE XV


Le lendemain, 17 avril, la premire parole du marin fut pour
Gdon Spilett.

Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il, que serons-nous aujourd'hui?

-- Ce qu'il plaira  Cyrus, rpondit le reporter.

Or, de briquetiers et de potiers qu'ils avaient t jusqu'alors,
les compagnons de l'ingnieur allaient devenir mtallurgistes.

La veille, aprs le djeuner, l'exploration avait t porte
jusqu' la pointe du cap Mandibule, distante de prs de sept
milles des Chemines. L finissait la longue srie des dunes, et
le sol prenait une apparence volcanique. Ce n'taient plus de
hautes murailles, comme au plateau de Grande-vue, mais une bizarre
et capricieuse bordure qui encadrait cet troit golfe compris
entre les deux caps, forms des matires minrales vomies par le
volcan. Arrivs  cette pointe, les colons taient revenus sur
leurs pas, et,  la nuit tombante, ils rentraient aux Chemines,
mais ils ne s'endormirent pas avant que la question de savoir s'il
fallait songer  quitter ou non l'le Lincoln et t
dfinitivement rsolue.

C'tait une distance considrable que celle de ces douze cents
milles qui sparaient l'le de l'archipel des Pomotou. Un canot
n'et pas suffi  la franchir, surtout  l'approche de la mauvaise
saison.

Pencroff l'avait formellement dclar. Or, construire un simple
canot, mme en ayant les outils ncessaires, tait un ouvrage
difficile, et, les colons n'ayant pas d'outils, il fallait
commencer par fabriquer marteaux, haches, herminettes, scies,
tarires, rabots, etc., ce qui exigerait un certain temps. Il fut
donc dcid que l'on hivernerait  l'le Lincoln, et que l'on
chercherait une demeure plus confortable que les Chemines pour y
passer les mois d'hiver.

Avant toutes choses, il s'agissait d'utiliser le minerai de fer,
dont l'ingnieur avait observ quelques gisements dans la partie
nord-ouest de l'le, et de changer ce minerai soit en fer, soit en
acier.

Le sol ne renferme gnralement pas les mtaux  l'tat de puret.
Pour la plupart, on les trouve combins avec l'oxygne ou avec le
soufre.

Prcisment, les deux chantillons rapports par Cyrus Smith
taient, l'un du fer magntique, non carbonat, l'autre de la
pyrite, autrement dit du sulfure de fer. C'tait donc le premier,
l'oxyde de fer, qu'il fallait rduire par le charbon, c'est--dire
dbarrasser de l'oxygne, pour l'obtenir  l'tat de puret. Cette
rduction se fait en soumettant le minerai en prsence du charbon
 une haute temprature, soit par la rapide et facile mthode
catalane, qui a l'avantage de transformer directement le minerai
en fer dans une seule opration, soit par la mthode des hauts
fourneaux, qui change d'abord le minerai en fonte, puis la fonte
en fer, en lui enlevant les trois  quatre pour cent de charbon
qui sont combins avec elle.

Or, de quoi avait besoin Cyrus Smith? De fer et non de fonte, et
il devait rechercher la plus rapide mthode de rduction.
D'ailleurs, le minerai qu'il avait recueilli tait par lui-mme
trs pur et trs riche. C'tait ce minerai oxydul qui, se
rencontrant en masses confuses d'un gris fonc, donne une
poussire noire, cristallise en octadres rguliers, fournit les
aimants naturels, et sert  fabriquer en Europe ces fers de
premire qualit, dont la Sude et la Norvge sont si abondamment
pourvues. Non loin de ce gisement se trouvaient les gisements de
charbon de terre dj exploits par les colons. De l, grande
facilit pour le traitement du minerai, puisque les lments de la
fabrication se trouvaient rapprochs.

C'est mme ce qui fait la prodigieuse richesse des exploitations
du Royaume-Uni, o la houille sert  fabriquer le mtal extrait du
mme sol et en mme temps qu'elle.

Alors, monsieur Cyrus, lui dit Pencroff, nous allons travailler
le minerai de fer?

-- Oui, mon ami, rpondit l'ingnieur, et, pour cela, -- ce qui ne
vous dplaira pas, -- nous commencerons par faire sur l'lot la
chasse aux phoques.

-- La chasse aux phoques! s'cria le marin en se retournant vers
Gdon Spilett. Il faut donc du phoque pour fabriquer du fer?

-- Puisque Cyrus le dit! rpondit le reporter.

Mais l'ingnieur avait dj quitt les Chemines, et Pencroff se
prpara  la chasse aux phoques, sans avoir obtenu d'autre
explication.

Bientt Cyrus Smith, Harbert, Gdon Spilett, Nab et le marin
taient runis sur la grve, en un point o le canal laissait une
sorte de passage guable  mer basse. La mare tait au plus bas
du reflux, et les chasseurs purent traverser le canal sans se
mouiller plus haut que le genou.

Cyrus Smith mettait donc pour la premire fois le pied sur l'lot,
et ses compagnons pour la seconde fois, puisque c'tait l que le
ballon les avait jets tout d'abord.

 leur dbarquement, quelques centaines de pingouins les
regardrent d'un oeil candide. Les colons, arms de btons,
auraient pu facilement les tuer, mais ils ne songrent pas  se
livrer  ce massacre deux fois inutile, car il importait de ne
point effrayer les amphibies, qui taient couchs sur le sable, 
quelques encablures. Ils respectrent aussi certains manchots trs
innocents, dont les ailes, rduites  l'tat de moignons,
s'aplatissaient en forme de nageoires, garnies de plumes
d'apparence squammeuse.

Les colons s'avancrent donc prudemment vers la pointe nord, en
marchant sur un sol cribl de petites fondrires, qui formaient
autant de nids d'oiseaux aquatiques. Vers l'extrmit de l'lot
apparaissaient de gros points noirs qui nageaient  fleur d'eau.

On et dit des ttes d'cueils en mouvement.

C'taient les amphibies qu'il s'agissait de capturer.

Il fallait les laisser prendre terre, car, avec leur bassin
troit, leur poil ras et serr, leur conformation fusiforme, ces
phoques, excellents nageurs, sont difficiles  saisir dans la mer,
tandis que, sur le sol, leurs pieds courts et palms ne leur
permettent qu'un mouvement de reptation peu rapide.

Pencroff connaissait les habitudes de ces amphibies, et il
conseilla d'attendre qu'ils fussent tendus sur le sable, aux
rayons de ce soleil qui ne tarderait pas  les plonger dans un
profond sommeil.

On manoeuvrerait alors de manire  leur couper la retraite et 
les frapper aux naseaux.

Les chasseurs se dissimulrent donc derrire les roches du
littoral, et ils attendirent silencieusement. Une heure se passa,
avant que les phoques fussent venus s'battre sur le sable. On en
comptait une demi-douzaine. Pencroff et Harbert se dtachrent
alors, afin de tourner la pointe de l'lot, de manire  les
prendre  revers et  leur couper la retraite. Pendant ce temps,
Cyrus Smith, Gdon Spilett et Nab, rampant le long des roches, se
glissaient vers le futur thtre du combat.

Tout  coup, la haute taille du marin se dveloppa.

Pencroff poussa un cri. L'ingnieur et ses deux compagnons se
jetrent en toute hte entre la mer et les phoques. Deux de ces
animaux, vigoureusement frapps, restrent morts sur le sable,
mais les autres purent regagner la mer et prendre le large.

Les phoques demands, monsieur Cyrus! dit le marin en s'avanant
vers l'ingnieur.

-- Bien, rpondit Cyrus Smith. Nous en ferons des soufflets de
forge!

-- Des soufflets de forge! s'cria Pencroff. Eh bien! voil des
phoques qui ont de la chance!

C'tait, en effet, une machine soufflante, ncessaire pour le
traitement du minerai, que l'ingnieur comptait fabriquer avec la
peau de ces amphibies. Ils taient de moyenne taille, car leur
longueur ne dpassait pas six pieds, et, par la tte, ils
ressemblaient  des chiens.

Comme il tait inutile de se charger d'un poids aussi considrable
que celui de ces deux animaux, Nab et Pencroff rsolurent de les
dpouiller sur place, tandis que Cyrus Smith et le reporter
achveraient d'explorer l'lot.

Le marin et le ngre se tirrent adroitement de leur opration,
et, trois heures aprs, Cyrus Smith avait  sa disposition deux
peaux de phoque, qu'il comptait utiliser dans cet tat, et sans
leur faire subir aucun tannage.

Les colons durent attendre que la mer et rebaiss, et, traversant
le canal, ils rentrrent aux Chemines.

Ce ne fut pas un petit travail que celui de tendre ces peaux sur
des cadres de bois destins  maintenir leur cartement, et de les
coudre au moyen de fibres, de manire  pouvoir y emmagasiner
l'air sans laisser trop de fuites. Il fallut s'y reprendre 
plusieurs fois. Cyrus Smith n'avait  sa disposition que les deux
lames d'acier provenant du collier de Top, et, cependant, il fut
si adroit, ses compagnons l'aidrent avec tant d'intelligence,
que, trois jours aprs, l'outillage de la petite colonie s'tait
augment d'une machine soufflante, destine  injecter l'air au
milieu du minerai lorsqu'il serait trait par la chaleur, --
condition indispensable pour la russite de l'opration.

Ce fut le 20 avril, ds le matin, que commena la priode
mtallurgique, ainsi que l'appela le reporter dans ses notes.
L'ingnieur tait dcid, on le sait,  oprer sur le gisement
mme de houille et de minerai. Or, d'aprs ses observations, ces
gisements taient situs au bas des contreforts nord-est du mont
Franklin, c'est--dire  une distance de six milles. Il ne fallait
donc pas songer  revenir chaque jour aux Chemines, et il fut
convenu que la petite colonie camperait sous une hutte de
branchages, de manire que l'importante opration ft suivie nuit
et jour.

Ce projet arrt, on partit ds le matin. Nab et Pencroff
tranaient sur une claie la machine soufflante, et une certaine
quantit de provisions vgtales et animales, que, d'ailleurs, on
renouvellerait en route.

Le chemin suivi fut celui des bois du Jacamar, que l'on traversa
obliquement du sud-est au nord-ouest, et dans leur partie la plus
paisse. Il fallut se frayer une route, qui devait former, par la
suite, l'artre la plus directe entre le plateau de Grande-vue et
le mont Franklin. Les arbres, appartenant aux espces dj
reconnues, taient magnifiques. Harbert en signala de nouveaux,
entre autres, des dragonniers, que Pencroff traita de poireaux
prtentieux, -- car, en dpit de leur taille, ils taient de
cette mme famille des liliaces que l'oignon, la civette,
l'chalote ou l'asperge. Ces dragonniers pouvaient fournir des
racines ligneuses, qui, cuites, sont excellentes, et qui, soumises
 une certaine fermentation, donnent une trs agrable liqueur. On
en fit provision.

Ce cheminement  travers le bois fut long. Il dura la journe
entire, mais cela permit d'observer la faune et la flore. Top,
plus spcialement charg de la faune, courait  travers les herbes
et les broussailles, faisant lever indistinctement toute espce de
gibier. Harbert et Gdon Spilett turent deux kangourous  coups
de flche, et de plus un animal qui ressemblait fort  un hrisson
et  un fourmilier: au premier, parce qu'il se roulait en boule et
se hrissait de piquants; au second, parce qu'il avait des ongles
fouisseurs, un museau long et grle que terminait un bec d'oiseau,
et une langue extensible, garnie de petites pines qui lui
servaient  retenir les insectes.

Et quand il sera dans le pot-au-feu, fit naturellement observer
Pencroff,  quoi ressemblera-t-il?

--  un excellent morceau de boeuf, rpondit Harbert.

-- Nous ne lui en demanderons pas davantage, rpondit le marin.

Pendant cette excursion, on aperut quelques sangliers sauvages,
qui ne cherchrent point  attaquer la petite troupe, et il ne
semblait pas que l'on dt rencontrer de fauves redoutables, quand,
dans un pais fourr, le reporter crut voir,  quelques pas de
lui, entre les premires branches d'un arbre, un animal qu'il prit
pour un ours, et qu'il se mit  dessiner tranquillement. Trs
heureusement pour Gdon Spilett, l'animal en question
n'appartenait point  cette redoutable famille des plantigrades.
Ce n'tait qu'un koula, plus connu sous le nom de paresseux,
qui avait la taille d'un grand chien, le poil hriss et de
couleur sale, les pattes armes de fortes griffes, ce qui lui
permettait de grimper aux arbres et de se nourrir de feuilles.
Vrification faite de l'identit dudit animal, qu'on ne drangea
point de ses occupations, Gdon Spilett effaa ours de la
lgende de son croquis, mit koula  la place, et la route fut
reprise.

 cinq heures du soir, Cyrus Smith donnait le signal de halte. Il
se trouvait en dehors de la fort,  la naissance de ces puissants
contreforts qui tanonnaient le mont Franklin vers l'est. 
quelques centaines de pas coulait le Creek-Rouge, et, par
consquent, l'eau potable n'tait pas loin.

Le campement fut aussitt organis. En moins d'une heure, sur la
lisire de la fort, entre les arbres, une hutte de branchages
entremls de lianes et empts de terre glaise, offrit une
retraite suffisante. On remit au lendemain les recherches
gologiques. Le souper fut prpar, un bon feu flamba devant la
hutte, la broche tourna, et  huit heures, tandis que l'un des
colons veillait pour entretenir le foyer, au cas o quelque bte
dangereuse aurait rd aux alentours, les autres dormaient d'un
bon sommeil.

Le lendemain, 21 avril, Cyrus Smith, accompagn d'Harbert, alla
rechercher ces terrains de formation ancienne sur lesquels il
avait dj trouv un chantillon de minerai. Il rencontra le
gisement  fleur de terre, presque aux sources mme du creek, au
pied de la base latrale de l'un de ces contreforts du nord-est.
Ce minerai, trs riche en fer, enferm dans sa gangue fusible,
convenait parfaitement au mode de rduction que l'ingnieur
comptait employer, c'est--dire la mthode catalane, mais
simplifie, ainsi qu'on l'emploie en Corse. En effet, la mthode
catalane proprement dite exige la construction de fours et de
creusets, dans lesquels le minerai et le charbon, placs par
couches alternatives, se transforment et se rduisent. Mais Cyrus
Smith prtendait conomiser ces constructions, et voulait former
tout simplement, avec le minerai et le charbon, une masse cubique
au centre de laquelle il dirigerait le vent de son soufflet.
C'tait le procd employ, sans doute, par Tubal-Can et les
premiers mtallurgistes du monde habit. Or, ce qui avait russi
avec les petits-fils d'Adam, ce qui donnait encore de bons
rsultats dans les contres riches en minerai et en combustible,
ne pouvait que russir dans les circonstances o se trouvaient les
colons de l'le Lincoln.

Ainsi que le minerai, la houille fut rcolte, sans peine et non
loin,  la surface du sol. On cassa pralablement le minerai en
petits morceaux, et on le dbarrassa  la main des impurets qui
souillaient sa surface. Puis, charbon et minerai furent disposs
en tas et par couches successives, -- ainsi que fait le
charbonnier du bois qu'il veut carboniser. De cette faon, sous
l'influence de l'air projet par la machine soufflante, le charbon
devait se transformer en acide carbonique, puis en oxyde de
carbone, charg de rduire l'oxyde de fer, c'est--dire d'en
dgager l'oxygne.

Ainsi l'ingnieur procda-t-il. Le soufflet de peaux de phoque,
muni  son extrmit d'un tuyau en terre rfractaire, qui avait
t pralablement fabriqu au four  poteries, fut tabli prs du
tas de minerai. M par un mcanisme dont les organes consistaient
en chssis, cordes de fibres et contre-poids, il lana dans la
masse une provision d'air qui, tout en levant la temprature,
concourut aussi  la transformation chimique qui devait donner du
fer pur.

L'opration fut difficile. Il fallut toute la patience, toute
l'ingniosit des colons pour la mener  bien; mais enfin elle
russit, et le rsultat dfinitif fut une loupe de fer, rduite 
l'tat d'ponge, qu'il fallut cingler et corroyer, c'est--dire
forger, pour en chasser la gangue liqufie. Il tait vident que
le premier marteau manquait  ces forgerons improviss; mais, en
fin de compte, ils se trouvaient dans les mmes conditions o
avait t le premier mtallurgiste, et ils firent ce que dut faire
celui-ci.

La premire loupe, emmanche d'un bton, servit de marteau pour
forger la seconde sur une enclume de granit, et on arriva 
obtenir un mtal grossier, mais utilisable. Enfin, aprs bien des
efforts, bien des fatigues, le 25 avril, plusieurs barres de fer
taient forges, et se transformaient en outils, pinces,
tenailles, pics, pioches, etc...., que Pencroff et Nab dclaraient
tre de vrais bijoux.

Mais ce mtal, ce n'tait pas  l'tat de fer pur qu'il pouvait
rendre de grands services, c'tait surtout  l'tat d'acier. Or,
l'acier est une combinaison de fer et de charbon que l'on tire,
soit de la fonte, en enlevant  celle-ci l'excs de charbon, soit
du fer, en ajoutant  celui-ci le charbon qui lui manque. Le
premier, obtenu par la dcarburation de la fonte, donne l'acier
naturel ou puddl; le second, produit par la carburation du fer,
donne l'acier de cmentation.

C'tait donc ce dernier que Cyrus Smith devait chercher 
fabriquer de prfrence, puisqu'il possdait le fer  l'tat pur.
Il y russit en chauffant le mtal avec du charbon en poudre dans
un creuset fait en terre rfractaire.

Puis, cet acier, qui est mallable  chaud et  froid, il le
travailla au marteau. Nab et Pencroff, habilement dirigs, firent
des fers de hache, lesquels, chauffs au rouge, et plongs
brusquement dans l'eau froide, acquirent une trempe excellente.

D'autres instruments, faonns grossirement, il va sans dire,
furent ainsi fabriqus, lames de rabot, haches, hachettes, bandes
d'acier qui devaient tre transformes en scies, ciseaux de
charpentier, puis, des fers de pioche, de pelle, de pic, des
marteaux, des clous, etc. Enfin, le 5 mai, la premire priode
mtallurgique tait acheve, les forgerons rentraient aux
Chemines, et de nouveaux travaux allaient les autoriser bientt 
prendre une qualification nouvelle.



CHAPITRE XVI


On tait au 6 mai, jour qui correspond au 6 novembre des contres
de l'hmisphre boral. Le ciel s'embrumait depuis quelques jours,
et il importait de prendre certaines dispositions en vue d'un
hivernage. Toutefois, la temprature ne s'tait pas encore
abaisse sensiblement, et un thermomtre centigrade, transport 
l'le Lincoln, et encore marqu une moyenne de dix  douze degrs
au-dessus de zro. Cette moyenne ne saurait surprendre, puisque
l'le Lincoln, situe trs vraisemblablement entre le trente-
cinquime et le quarantime parallle, devait se trouver soumise,
dans l'hmisphre sud, aux mmes conditions climatriques que la
Sicile ou la Grce dans l'hmisphre nord. Mais, de mme que la
Grce ou la Sicile prouvent des froids violents, qui produisent
neige et glace, de mme l'le Lincoln subirait sans doute, dans la
priode la plus accentue de l'hiver, certains abaissements de
temprature contre lesquels il convenait de se prmunir. En tout
cas, si le froid ne menaait pas encore, la saison des pluies
tait prochaine, et sur cette le isole, expose  toutes les
intempries du large, en plein ocan Pacifique, les mauvais temps
devaient tre frquents, et probablement terribles.

La question d'une habitation plus confortable que les Chemines
dut donc tre srieusement mdite et promptement rsolue.

Pencroff, naturellement, avait quelque prdilection pour cette
retraite qu'il avait dcouverte; mais il comprit bien qu'il
fallait en chercher une autre.

Dj les Chemines avaient t visites par la mer, dans des
circonstances dont on se souvient, et on ne pouvait s'exposer de
nouveau  pareil accident.

D'ailleurs, ajouta Cyrus Smith, qui, ce jour-l, causait de ces
choses avec ses compagnons, nous avons quelques prcautions 
prendre.

-- Pourquoi? L'le n'est point habite, dit le reporter.

-- Cela est probable, rpondit l'ingnieur, bien que nous ne
l'ayons pas explore encore dans son entier; mais si aucun tre
humain ne s'y trouve, je crains que les animaux dangereux n'y
abondent. Il convient donc de se mettre  l'abri d'une agression
possible, et de ne pas obliger l'un de nous  veiller chaque nuit
pour entretenir un foyer allum. Et puis, mes amis, il faut tout
prvoir. Nous sommes ici dans une partie du Pacifique souvent
frquente par les pirates malais...

-- Quoi, dit Harbert,  une telle distance de toute terre?

-- Oui, mon enfant, rpondit l'ingnieur. Ces pirates sont de
hardis marins aussi bien que des malfaiteurs redoutables, et nous
devons prendre nos mesures en consquence.

-- Eh bien, rpondit Pencroff, nous nous fortifierons contre les
sauvages  deux et  quatre pattes. Mais, monsieur Cyrus, ne
serait-il pas  propos d'explorer l'le dans toutes ses parties
avant de rien entreprendre?

-- Cela vaudrait mieux, ajouta Gdon Spilett. Qui sait si nous ne
trouverons pas sur la cte oppose une de ces cavernes que nous
avons inutilement cherches sur celle-ci?

-- Cela est vrai, rpondit l'ingnieur, mais vous oubliez, mes
amis, qu'il convient de nous tablir dans le voisinage d'un cours
d'eau, et que, du sommet du mont Franklin, nous n'avons aperu
vers l'ouest ni ruisseau ni rivire. Ici, au contraire, nous
sommes placs entre la Mercy et le lac Grant, avantage
considrable qu'il ne faut pas ngliger. Et, de plus, cette cte,
oriente  l'est, n'est pas expose comme l'autre aux vents
alizs, qui soufflent du nord-ouest dans cet hmisphre.

-- Alors, monsieur Cyrus, rpondit le marin, construisons une
maison sur les bords du lac. Ni les briques, ni les outils ne nous
manquent maintenant.

Aprs avoir t briquetiers, potiers, fondeurs, forgerons, nous
saurons bien tre maons, que diable!

-- Oui, mon ami, mais avant de prendre une dcision, il faut
chercher. Une demeure dont la nature aurait fait tous les frais
nous pargnerait bien du travail, et elle nous offrirait sans
doute une retraite plus sre encore, car elle serait aussi bien
dfendue contre les ennemis du dedans que contre ceux du dehors.

-- En effet, Cyrus, rpondit le reporter, mais nous avons dj
examin tout ce massif granitique de la cte, et pas un trou, pas
mme une fente!

-- Non, pas une! ajouta Pencroff. Ah! si nous avions pu creuser
une demeure dans ce mur,  une certaine hauteur, de manire  la
mettre hors d'atteinte, voil qui et t convenable! Je vois cela
d'ici, sur la faade qui regarde la mer, cinq ou six chambres...

-- Avec des fentres pour les clairer! dit Harbert en riant.

-- Et un escalier pour y monter! ajouta Nab.

-- Vous riez, s'cria le marin, et pourquoi donc? Qu'y a-t-il
d'impossible  ce que je propose? Est-ce que nous n'avons pas des
pics et des pioches? Est-ce que M Cyrus ne saura pas fabriquer de
la poudre pour faire sauter la mine? N'est-il pas vrai, monsieur
Cyrus, que vous ferez de la poudre le jour o il nous en faudra?

Cyrus Smith avait cout l'enthousiaste Pencroff, dveloppant ses
projets un peu fantaisistes.

Attaquer cette masse de granit, mme  coups de mine, c'tait un
travail herculen, et il tait vraiment fcheux que la nature
n'et pas fait le plus dur de la besogne. Mais l'ingnieur ne
rpondit au marin qu'en proposant d'examiner plus attentivement la
muraille, depuis l'embouchure de la rivire jusqu' l'angle qui la
terminait au nord.

On sortit donc, et l'exploration fut faite, sur une tendue de
deux milles environ, avec un soin extrme. Mais, en aucun endroit,
la paroi, unie et droite, ne laissa voir une cavit quelconque.
Les nids des pigeons de roche qui voletaient  sa cime n'taient,
en ralit, que des trous fors  la crte mme et sur la lisire
irrgulirement dcoupe du granit.

C'tait une circonstance fcheuse, et, quant  attaquer ce massif,
soit avec le pic, soit avec la poudre, pour y pratiquer une
excavation suffisante, il n'y fallait point songer. Le hasard
avait fait que, sur toute cette partie du littoral, Pencroff avait
dcouvert le seul abri provisoirement habitable, c'est--dire ces
Chemines qu'il s'agissait pourtant d'abandonner.

L'exploration acheve, les colons se trouvaient alors  l'angle
nord de la muraille, o elle se terminait par ces pentes allonges
qui venaient mourir sur la grve. Depuis cet endroit jusqu' son
extrme limite  l'ouest, elle ne formait plus qu'une sorte de
talus, paisse agglomration de pierres, de terres et de sable,
relis par des plantes, des arbrisseaux et des herbes, inclin
sous un angle de quarante-cinq degrs seulement.  et l, le
granit perait encore, et sortait par pointes aigus de cette
sorte de falaise. Des bouquets d'arbres s'tageaient sur ses
pentes, et une herbe assez paisse la tapissait. Mais l'effort
vgtatif n'allait pas plus loin, et une longue plaine de sables,
qui commenait au pied du talus, s'tendait jusqu'au littoral.

Cyrus Smith pensa, non sans raison, que ce devait tre de ce ct
que le trop-plein du lac s'panchait sous forme de cascade. En
effet, il fallait ncessairement que l'excs d'eau fourni par le
Creek-Rouge se perdt en un point quelconque. Or, ce point,
l'ingnieur ne l'avait encore trouv sur aucune portion des rives
dj explores, c'est--dire depuis l'embouchure du ruisseau, 
l'ouest, jusqu'au plateau de Grande-vue.

L'ingnieur proposa donc  ses compagnons de gravir le talus
qu'ils observaient alors, et de revenir aux Chemines par les
hauteurs, en explorant les rives septentrionales et orientales du
lac.

La proposition fut accepte, et, en quelques minutes, Harbert et
Nab taient arrivs au plateau suprieur. Cyrus Smith, Gdon
Spilett et Pencroff les suivirent d'un pas plus pos.

 deux cents pieds,  travers le feuillage, la belle nappe d'eau
resplendissait sous les rayons solaires.

Le paysage tait charmant en cet endroit. Les arbres, aux tons
jaunis, se groupaient merveilleusement pour le rgal des yeux.
Quelques vieux troncs normes, abattus par l'ge, tranchaient, par
leur corce noirtre, sur le tapis verdoyant qui recouvrait le
sol. L caquetait tout un monde de kakatos bruyants, vritables
prismes mobiles, qui sautaient d'une branche  l'autre. On et dit
que la lumire n'arrivait plus que dcompose  travers cette
singulire ramure.

Les colons, au lieu de gagner directement la rive nord du lac,
contournrent la lisire du plateau, de manire  rejoindre
l'embouchure du creek sur sa rive gauche. C'tait un dtour d'un
mille et demi au plus. La promenade tait facile, car les arbres,
largement espacs, laissaient entre eux un libre passage. On
sentait bien que, sur cette limite, s'arrtait la zone fertile, et
la vgtation s'y montrait moins vigoureuse que dans toute la
partie comprise entre les cours du creek et de la Mercy.

Cyrus Smith et ses compagnons ne marchaient pas sans une certaine
circonspection sur ce sol nouveau pour eux. Arcs, flches, btons
emmanchs d'un fer aigu, c'taient l leurs seules armes.

Cependant, aucun fauve ne se montra, et il tait probable que ces
animaux frquentaient plutt les paisses forts du sud; mais les
colons eurent la dsagrable surprise d'apercevoir Top s'arrter
devant un serpent de grande taille, qui mesurait quatorze  quinze
pieds de longueur. Nab l'assomma d'un coup de bton. Cyrus Smith
examina ce reptile, et dclara qu'il n'tait pas venimeux, car il
appartenait  l'espce des serpents-diamants dont les indignes se
nourrissent dans la Nouvelle-Galle du Sud. Mais il tait possible
qu'il en existt d'autres dont la morsure est mortelle, tels que
ces vipres-sourdes,  queue fourchue, qui se redressent sous le
pied, ou ces serpents ails, munis de deux oreillettes qui leur
permettent de s'lancer avec une rapidit extrme.

Top, le premier moment de surprise pass, donnait la chasse aux
reptiles avec un acharnement qui faisait craindre pour lui. Aussi
son matre le rappelait-il constamment.

L'embouchure du Creek-Rouge,  l'endroit o il se jetait dans le
lac, fut bientt atteinte. Les explorateurs reconnurent sur la
rive oppose le point qu'ils avaient dj visit en descendant du
mont Franklin. Cyrus Smith constata que le dbit d'eau du creek
tait assez considrable; il tait donc ncessaire qu'en un
endroit quelconque, la nature et offert un dversoir au trop-
plein du lac. C'tait ce dversoir qu'il s'agissait de dcouvrir,
car, sans doute, il formait une chute dont il serait possible
d'utiliser la puissance mcanique.

Les colons, marchant  volont, mais sans trop s'carter les uns
des autres, commencrent donc  contourner la rive du lac, qui
tait trs accore.

Les eaux semblaient extrmement poissonneuses, et Pencroff se
promit bien de fabriquer quelques engins de pche afin de les
exploiter.

Il fallut d'abord doubler la pointe aigu du nord-est. On et pu
supposer que la dcharge des eaux s'oprait en cet endroit, car
l'extrmit du lac venait presque affleurer la lisire du plateau.
Mais il n'en tait rien, et les colons continurent d'explorer la
rive, qui, aprs une lgre courbure, redescendait paralllement
au littoral. De ce ct, la berge tait moins boise, mais
quelques bouquets d'arbres, sems  et l, ajoutaient au
pittoresque du paysage. Le lac Grant apparaissait alors dans toute
son tendue, et aucun souffle ne ridait la surface de ses eaux.
Top, en battant les broussailles, fit lever des bandes d'oiseaux
divers, que Gdon Spilett et Harbert salurent de leurs flches.
Un de ces volatiles fut mme adroitement atteint par le jeune
garon, et tomba au milieu d'herbes marcageuses. Top se prcipita
vers lui, et rapporta un bel oiseau nageur, couleur d'ardoise, 
bec court,  plaque frontale trs dveloppe, aux doigts largis
par une bordure festonne, aux ailes bordes d'un lisr blanc.
C'tait un foulque, de la taille d'une grosse perdrix,
appartenant  ce groupe des macrodactyles qui forme la transition
entre l'ordre des chassiers et celui des palmipdes. Triste
gibier, en somme, et d'un got qui devait laisser  dsirer. Mais
Top se montrerait sans doute moins difficile que ses matres, et
il fut convenu que le foulque servirait  son souper.

Les colons suivaient alors la rive orientale du lac, et ils ne
devaient pas tarder  atteindre la portion dj reconnue.
L'ingnieur tait fort surpris, car il ne voyait aucun indice
d'coulement du trop-plein des eaux. Le reporter et le marin
causaient avec lui, et il ne leur dissimulait point son
tonnement. En ce moment, Top, qui avait t fort calme
jusqu'alors, donna des signes d'agitation.

L'intelligent animal allait et venait sur la berge, s'arrtait
soudain, et regardait les eaux, une patte leve, comme s'il et
t en arrt sur quelque gibier invisible; puis, il aboyait avec
fureur, en qutant, pour ainsi dire, et se taisait subitement.

Ni Cyrus Smith, ni ses compagnons n'avaient d'abord fait attention
 ce mange de Top; mais les aboiements du chien devinrent bientt
si frquents, que l'ingnieur s'en proccupa.

Qu'est-ce qu'il y a, Top? demanda-t-il.

Le chien fit plusieurs bonds vers son matre, en laissant voir une
inquitude vritable, et il s'lana de nouveau vers la berge.
Puis, tout  coup, il se prcipita dans le lac.

Ici, Top! cria Cyrus Smith, qui ne voulait pas laisser son chien
s'aventurer sur ces eaux suspectes.

-- Qu'est-ce qui se passe donc l-dessous? demanda Pencroff en
examinant la surface du lac.

-- Top aura senti quelque amphibie, rpondit Harbert.

-- Un alligator, sans doute? dit le reporter.

-- Je ne le pense pas, rpondit Cyrus Smith. Les alligators ne se
rencontrent que dans les rgions moins leves en latitude.

Cependant, Top tait revenu  l'appel de son matre, et avait
regagn la berge; mais il ne pouvait rester en repos; il sautait
au milieu des grandes herbes, et, son instinct le guidant, il
semblait suivre quelque tre invisible qui se serait gliss sous
les eaux du lac, en en rasant les bords. Cependant, les eaux
taient calmes, et pas une ride n'en troublait la surface.
Plusieurs fois, les colons s'arrtrent sur la berge, et ils
observrent avec attention. Rien n'apparut. Il y avait l quelque
mystre.

L'ingnieur tait fort intrigu.

Poursuivons jusqu'au bout cette exploration, dit-il.

Une demi-heure aprs, ils taient tous arrivs  l'angle sud-est
du lac et se retrouvaient sur le plateau mme de Grande-vue.  ce
point, l'examen des rives du lac devait tre considr comme
termin, et, cependant, l'ingnieur n'avait pu dcouvrir par o et
comment s'oprait la dcharge des eaux.

Pourtant, ce dversoir existe, rptait-il, et puisqu'il n'est
pas extrieur, il faut qu'il soit creus  l'intrieur du massif
granitique de la cte!

-- Mais quelle importance attachez-vous  savoir cela, mon cher
Cyrus? demanda Gdon Spilett.

-- Une assez grande, rpondit l'ingnieur, car si l'panchement se
fait  travers le massif, il est possible qu'il s'y trouve quelque
cavit, qu'il et t facile de rendre habitable aprs avoir
dtourn les eaux.

-- Mais n'est-il pas possible, monsieur Cyrus, que les eaux
s'coulent par le fond mme du lac, dit Harbert, et qu'elles
aillent  la mer par un conduit souterrain?

-- Cela peut tre, en effet, rpondit l'ingnieur, et, si cela
est, nous serons obligs de btir notre maison nous-mmes, puisque
la nature n'a pas fait les premiers frais de construction.

Les colons se disposaient donc  traverser le plateau pour
regagner les Chemines, car il tait cinq heures du soir, quand
Top donna de nouveaux signes d'agitation. Il aboyait avec rage,
et, avant que son matre et pu le retenir, il se prcipita une
seconde fois dans le lac.

Tous coururent vers la berge. Le chien en tait dj  plus de
vingt pieds, et Cyrus Smith le rappelait vivement, quand une tte
norme mergea de la surface des eaux, qui ne paraissaient pas
tre profondes en cet endroit.

Harbert reconnut aussitt l'espce d'amphibie auquel appartenait
cette tte conique  gros yeux, que dcoraient des moustaches 
longs poils soyeux.

Un lamantin! s'cria-t-il.

Ce n'tait pas un lamantin, mais un spcimen de cette espce,
comprise dans l'ordre des ctacs, qui porte le nom de dugong,
car ses narines taient ouvertes  la partie suprieure de son
museau.

L'norme animal s'tait prcipit sur le chien, qui voulut
vainement l'viter en revenant vers la berge. Son matre ne
pouvait rien pour le sauver, et avant mme qu'il ft venu  la
pense de Gdon Spilett ou d'Harbert d'armer leurs arcs, Top,
saisi par le dugong, disparaissait sous les eaux.

Nab, son pieu ferr  la main, voulut se jeter au secours du
chien, dcid  s'attaquer au formidable animal jusque dans son
lment.

Non, Nab, dit l'ingnieur, en retenant son courageux serviteur.

Cependant, une lutte se passait sous les eaux, lutte inexplicable,
car, dans ces conditions, Top ne pouvait videmment pas rsister,
lutte qui devait tre terrible, on le voyait aux bouillonnements
de la surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer que par la
mort du chien! Mais soudain, au milieu d'un cercle d'cume, on vit
reparatre Top. Lanc en l'air par quelque force inconnue, il
s'leva  dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au
milieu des eaux profondment troubles, et et bientt regagn la
berge sans blessures graves, miraculeusement sauv.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans comprendre.
Circonstance non moins inexplicable encore! On et dit que la
lutte continuait encore sous les eaux. Sans doute le dugong,
attaqu par quelque puissant animal, aprs avoir lch le chien,
se battait pour son propre compte.

Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se rougirent de sang, et
le corps du dugong, mergeant d'une nappe carlate qui se propagea
largement, vint bientt s'chouer sur une petite grve  l'angle
sud du lac.

Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong tait mort.
C'tait un norme animal, long de quinze  seize pieds, qui devait
peser de trois  quatre mille livres.  son cou s'ouvrait une
blessure qui semblait avoir t faite avec une lame tranchante.
Quel tait donc l'amphibie qui avait pu, par ce coup terrible,
dtruire le formidable dugong? Personne n'et pu le dire, et,
assez proccups de cet incident, Cyrus Smith et ses compagnons
rentrrent aux Chemines.



CHAPITRE XVII


Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gdon Spilett, laissant Nab
prparer le djeuner, gravirent le plateau de Grande-vue, tandis
que Harbert et Pencroff remontaient la rivire, afin de renouveler
la provision de bois.

L'ingnieur et le reporter arrivrent bientt  cette petite
grve, situe  la pointe sud du lac, et sur laquelle l'amphibie
tait rest chou. Dj des bandes d'oiseaux s'taient abattus
sur cette masse charnue, et il fallut les chasser  coups de
pierres, car Cyrus Smith dsirait conserver la graisse du dugong
et l'utiliser pour les besoins de la colonie.

Quant  la chair de l'animal, elle ne pouvait manquer de fournir
une nourriture excellente, puisque, dans certaines rgions de la
Malaisie, elle est spcialement rserve  la table des princes
indignes. Mais cela, c'tait l'affaire de Nab. En ce moment,
Cyrus Smith avait en tte d'autres penses. L'incident de la
veille ne s'tait point effac de son esprit et ne laissait pas de
le proccuper. Il aurait voulu percer le mystre de ce combat
sous-marin, et savoir quel congnre des mastodontes ou autres
monstres marins avait fait au dugong une si trange blessure.

Il tait donc l, sur le bord du lac, regardant, observant, mais
rien n'apparaissait sous les eaux tranquilles, qui tincelaient
aux premiers rayons du soleil. Sur cette petite grve qui
supportait le corps du dugong, les eaux taient peu profondes;
mais,  partir de ce point, le fond du lac s'abaissait peu  peu,
et il tait probable qu'au centre, la profondeur devait tre
considrable. Le lac pouvait tre considr comme une large
vasque, qui avait t remplie par les eaux du Creek-Rouge.

Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble que ces eaux
n'offrent rien de suspect?

-- Non, mon cher Spilett, rpondit l'ingnieur, et je ne sais
vraiment comment expliquer l'incident d'hier!

-- J'avoue, reprit Gdon Spilett, que la blessure faite  cet
amphibie est au moins trange, et je ne saurais expliquer
davantage comment il a pu se faire que Top ait t si
vigoureusement rejet hors des eaux? On croirait vraiment que
c'est un bras puissant qui l'a lanc ainsi, et que ce mme bras,
arm d'un poignard, a ensuite donn la mort au dugong!

-- Oui, rpondit l'ingnieur, qui tait devenu pensif. Il y a l
quelque chose que je ne puis comprendre. Mais comprenez-vous
davantage, mon cher Spilett, de quelle manire j'ai t sauv moi-
mme, comment j'ai pu tre arrach des flots et transport dans
les dunes? Non, n'est-il pas vrai? Aussi je pressens l quelque
mystre que nous dcouvrirons sans doute un jour. Observons donc,
mais n'insistons pas devant nos compagnons sur ces singuliers
incidents. Gardons nos remarques pour nous et continuons notre
besogne.

On le sait, l'ingnieur n'avait encore pu dcouvrir par o
s'chappait le trop-plein du lac, mais comme il n'avait vu nul
indice qu'il dbordt jamais, il fallait ncessairement qu'un
dversoir existt quelque part. Or, prcisment, Cyrus Smith fut
assez surpris de distinguer un courant assez prononc qui se
faisait sentir en cet endroit. Il jeta quelques petits morceaux de
bois, et vit qu'ils se dirigeaient vers l'angle sud. Il suivit ce
courant, en marchant sur la berge, et il arriva  la pointe
mridionale du lac.

L se produisait une sorte de dpression des eaux, comme si elles
se fussent brusquement perdues dans quelque fissure du sol.

Cyrus Smith couta, en mettant son oreille au niveau du lac, et il
entendit trs distinctement le bruit d'une chute souterraine.

C'est l, dit-il en se relevant, l que s'opre la dcharge des
eaux, l, sans doute, que par un conduit creus dans le massif de
granit elles s'en vont rejoindre la mer,  travers quelques
cavits que nous saurions utiliser  notre profit! Eh bien! je le
saurai!

L'ingnieur coupa une longue branche, il la dpouilla de ses
feuilles, et, en la plongeant  l'angle des deux rives, il
reconnut qu'il existait un large trou ouvert  un pied seulement
au-dessous de la surface des eaux. Ce trou, c'tait l'orifice du
dversoir vainement cherch jusqu'alors, et la force du courant y
tait telle, que la branche fut arrache des mains de l'ingnieur
et disparut.

Il n'y a plus  douter maintenant, rpta Cyrus Smith. L est
l'orifice du dversoir, et cet orifice, je le mettrai  dcouvert.

-- Comment? demanda Gdon Spilett.

-- En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du lac.

-- Et comment abaisser leur niveau?

-- En leur ouvrant une autre issue plus vaste que celle-ci.

-- En quel endroit, Cyrus?

-- Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus prs de la
cte.

-- Mais c'est une rive de granit! fit observer le reporter.

-- Eh bien, rpondit Cyrus Smith, je le ferai sauter, ce granit,
et les eaux, en s'chappant, baisseront de manire  dcouvrir cet
orifice...

-- Et formeront une chute en tombant sur la grve, ajouta le
reporter.

-- Une chute que nous utiliserons! rpondit Cyrus. Venez, venez!

L'ingnieur entrana son compagnon, dont la confiance en Cyrus
Smith tait telle qu'il ne doutait pas que l'entreprise ne
russt. Et pourtant, cette rive de granit, comment l'ouvrir,
comment, sans poudre et avec des instruments imparfaits,
dsagrger ces roches? N'tait-ce pas un travail au-dessus de ses
forces, auquel l'ingnieur allait s'acharner?

Quand Cyrus Smith et le reporter rentrrent aux Chemines, ils y
trouvrent Harbert et Pencroff occups  dcharger leur train de
bois.

Les bcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit le marin en
riant, et quand vous aurez besoin de maons...

-- De maons, non, mais de chimistes, rpondit l'ingnieur.

-- Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter l'le...

-- Sauter l'le! s'cria Pencroff.

-- En partie, du moins! rpliqua Gdon Spilett.

-- coutez-moi, mes amis, dit l'ingnieur.

Et il leur fit connatre le rsultat de ses observations. Suivant
lui, une cavit plus ou moins considrable devait exister dans la
masse de granit qui supportait le plateau de Grande-vue, et il
prtendait pntrer jusqu' elle.

Pour ce faire, il fallait tout d'abord dgager l'ouverture par
laquelle se prcipitaient les eaux, et, par consquent, abaisser
leur niveau en leur procurant une plus large issue. De l,
ncessit de fabriquer une substance explosive qui pt pratiquer
une forte saigne en un autre point de la rive. C'est ce qu'allait
tenter Cyrus Smith au moyen des minraux que la nature mettait 
sa disposition.

Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus
particulirement Pencroff, accueillirent ce projet.

Employer les grands moyens, ventrer ce granit, crer une cascade,
cela allait au marin! Et il serait aussi bien chimiste que maon
ou bottier, puisque l'ingnieur avait besoin de chimistes. Il
serait tout ce qu'on voudrait, mme professeur de danse et de
maintien, dit-il  Nab, si cela tait jamais ncessaire.

Nab et Pencroff furent tout d'abord chargs d'extraire la graisse
du dugong, et d'en conserver la chair, qui tait destine 
l'alimentation. Ils partirent aussitt, sans mme demander plus
d'explication. La confiance qu'ils avaient en l'ingnieur tait
absolue. Quelques instants aprs eux, Cyrus Smith, Harbert et
Gdon Spilett, tranant la claie et remontant la rivire, se
dirigeaient vers le gisement de houille o abondaient ces pyrites
schisteuses qui se rencontrent, en effet, dans les terrains de
transition les plus rcents, et dont Cyrus Smith avait dj
rapport un chantillon.

Toute la journe fut employe  charrier une certaine quantit de
ces pyrites aux Chemines. Le soir, il y en avait plusieurs
tonnes.

Le lendemain, 8 mai, l'ingnieur commena ses manipulations. Ces
pyrites schisteuses tant composes principalement de charbon, de
silice, d'alumine et de sulfure de fer, -- celui-ci en excs, --
il s'agissait d'isoler le sulfure de fer et de le transformer en
sulfate le plus rapidement possible. Le sulfate obtenu, on en
extrairait l'acide sulfurique.

C'tait en effet le but  atteindre. L'acide sulfurique est un des
agents les plus employs, et l'importance industrielle d'une
nation peut se mesurer  la consommation qui en est faite. Cet
acide serait plus tard d'une utilit extrme aux colons pour la
fabrication des bougies, le tannage des peaux, etc., mais en ce
moment, l'ingnieur le rservait  un autre emploi.

Cyrus Smith choisit, derrire les Chemines, un emplacement dont
le sol ft soigneusement galis. Sur ce sol, il plaa un tas de
branchages et de bois hach, sur lequel furent placs des morceaux
de schistes pyriteux, arc-bouts les uns contre les autres; puis,
le tout fut recouvert d'une mince couche de pyrites, pralablement
rduites  la grosseur d'une noix.

Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur se communiqua
aux schistes, lesquels s'enflammrent, puisqu'ils contenaient du
charbon et du soufre.

Alors, de nouvelles couches de pyrites concasses furent disposes
de manire  former un norme tas, qui fut extrieurement tapiss
de terre et d'herbes, aprs qu'on y eut mnag quelques vents,
comme s'il se ft agi de carboniser une meule de bois pour faire
du charbon.

Puis, on laissa la transformation s'accomplir, et il ne fallait
pas moins de dix  douze jours pour que le sulfure de fer ft
chang en sulfate de fer et l'alumine en sulfate d'alumine, deux
substances galement solubles, les autres, silice, charbon brl
et cendres, ne l'tant pas.

Pendant que s'accomplissait ce travail chimique, Cyrus Smith fit
procder  d'autres oprations. On y mettait plus que du zle.
C'tait de l'acharnement.

Nab et Pencroff avaient enlev la graisse du dugong, qui avait t
recueillie dans de grandes jarres de terre. Cette graisse, il
s'agissait d'en isoler un de ses lments, la glycrine, en la
saponifiant. Or, pour obtenir ce rsultat, il suffisait de la
traiter par la soude ou la chaux. En effet, l'une ou l'autre de
ces substances, aprs avoir attaqu la graisse, formerait un savon
en isolant la glycrine, et c'tait cette glycrine que
l'ingnieur voulait prcisment obtenir. La chaux ne lui manquait
pas, on le sait; seulement le traitement par la chaux ne devait
donner que des savons calcaires, insolubles et par consquent
inutiles, tandis que le traitement par la soude fournirait, au
contraire, un savon soluble, qui trouverait son emploi dans les
nettoyages domestiques.

Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutt chercher 
obtenir de la soude. tait-ce difficile?

Non, car les plantes marines abondaient sur le rivage, salicornes,
ficodes, et toutes ces fucaces qui forment les varechs et les
gomons. On recueillit donc une grande quantit de ces plantes, on
les fit d'abord scher, puis ensuite brler dans des fosses en
plein air. La combustion de ces plantes fut entretenue pendant
plusieurs jours, de manire que la chaleur s'levt au point d'en
fondre les cendres, et le rsultat de l'incinration fut une masse
compacte, gristre, qui est depuis longtemps connue sous le nom de
soude naturelle.

Ce rsultat obtenu, l'ingnieur traita la graisse par la soude, ce
qui donna, d'une part, un savon soluble, et, de l'autre, cette
substance neutre, la glycrine.

Mais ce n'tait pas tout. Il fallait encore  Cyrus Smith, en vue
de sa prparation future, une autre substance, l'azotate de
potasse, qui est plus connu sous le nom de sel de nitrite ou de
salptre.

Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en traitant le
carbonate de potasse, qui s'extrait facilement des cendres des
vgtaux, par de l'acide azotique. Mais l'acide azotique lui
manquait, et c'tait prcisment cet acide qu'il voulait obtenir,
en fin de compte. Il y avait donc l un cercle vicieux, dont il ne
ft jamais sorti.

Trs heureusement, cette fois, la nature allait lui fournir le
salptre, sans qu'il et d'autre peine que de le ramasser. Harbert
en dcouvrit un gisement dans le nord de l'le, au pied du mont
Franklin, et il n'y eut plus qu' purifier ce sel.

Ces divers travaux durrent une huitaine de jours. Ils taient
donc achevs, avant que la transformation du sulfure en sulfate de
fer et t accomplie. Pendant les jours qui suivirent, les colons
eurent le temps de fabriquer de la poterie rfractaire en argile
plastique et de construire un fourneau de briques d'une
disposition particulire qui devait servir  la distillation du
sulfate de fer, lorsque celui-ci serait obtenu. Tout cela fut
achev vers le 18 mai,  peu prs au moment o la transformation
chimique se terminait. Gdon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff,
habilement guids par l'ingnieur, taient devenus les plus
adroits ouvriers du monde. La ncessit est, d'ailleurs, de tous
les matres, celui qu'on coute le plus et qui enseigne le mieux.

Lorsque le tas de pyrites eut t entirement rduit par le feu,
le rsultat de l'opration, consistant en sulfate de fer, sulfate
d'alumine, silice, rsidu de charbon et cendres, fut dpos dans
un bassin rempli d'eau. On agita ce mlange, on le laissa reposer,
puis on le dcanta, et on obtint un liquide clair, contenant en
dissolution du sulfate de fer et du sulfate d'alumine, les autres
matires tant restes solides, puisqu'elles taient insolubles.
Enfin, ce liquide s'tant vaporis en partie, des cristaux de
sulfate de fer se dposrent, et les eaux-mres, c'est--dire le
liquide non vaporis, qui contenait du sulfate d'alumine, furent
abandonnes.

Cyrus Smith avait donc  sa disposition une assez grande quantit
de ces cristaux de sulfate de fer, dont il s'agissait d'extraire
l'acide sulfurique.

Dans la pratique industrielle, c'est une coteuse installation que
celle qu'exige la fabrication de l'acide sulfurique. Il faut, en
effet, des usines considrables, un outillage spcial, des
appareils de platine, des chambres de plomb, inattaquables 
l'acide, et dans lesquelles s'opre la transformation, etc.
L'ingnieur n'avait point cet outillage  sa disposition, mais il
savait qu'en Bohme particulirement, on fabrique l'acide
sulfurique par des moyens plus simples, qui ont mme l'avantage de
le produire  un degr suprieur de concentration.

C'est ainsi que se fait l'acide connu sous le nom d'acide de
Nordhausen.

Pour obtenir l'acide sulfurique, Cyrus Smith n'avait plus qu'une
seule opration  faire: calciner en vase clos les cristaux de
sulfate de fer, de manire que l'acide sulfurique se distillt en
vapeurs, lesquelles vapeurs produiraient ensuite l'acide par
condensation.

C'est  cette manipulation que servirent les poteries
rfractaires, dans lesquelles furent placs les cristaux, et le
four, dont la chaleur devait distiller l'acide sulfurique.
L'opration fut parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours
aprs avoir commenc, l'ingnieur tait possesseur de l'agent
qu'il comptait utiliser plus tard de tant de faons diffrentes.

Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent? Tout simplement pour
produire l'acide azotique, et cela fut ais, puisque le salptre,
attaqu par l'acide sulfurique, lui donna prcisment cet acide
par distillation.

Mais, en fin de compte,  quoi allait-il employer cet acide
azotique? C'est ce que ses compagnons ignoraient encore, car il
n'avait pas dit le dernier mot de son travail.

Cependant, l'ingnieur touchait  son but, et une dernire
opration lui procura la substance qui avait exig tant de
manipulations.

Aprs avoir pris de l'acide azotique, il le mit en prsence de la
glycrine, qui avait t pralablement concentre par vaporation
au bain-marie, et il obtint, mme sans employer de mlange
rfrigrant, plusieurs pintes d'un liquide huileux et jauntre.

Cette dernire opration, Cyrus Smith l'avait faite seul, 
l'cart, loin des Chemines, car elle prsentait des dangers
d'explosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide  ses
amis, il se contenta de leur dire: Voil de la nitro-glycrine!

C'tait, en effet, ce terrible produit, dont la puissance
explosible est peut-tre dcuple de celle de la poudre ordinaire,
et qui a dj caus tant d'accidents! Toutefois, depuis qu'on a
trouv le moyen de le transformer en dynamite, c'est--dire de le
mlanger avec une substance solide, argile ou sucre, assez poreuse
pour le retenir, le dangereux liquide a pu tre utilis avec plus
de scurit. Mais la dynamite n'tait pas encore connue  l'poque
o les colons opraient dans l'le Lincoln.

Et c'est cette liqueur-l qui va faire sauter nos rochers? dit
Pencroff d'un air assez incrdule.

-- Oui, mon ami, rpondit l'ingnieur, et cette nitro-glycrine
produira d'autant plus d'effet, que ce granit est extrmement dur
et qu'il opposera une rsistance plus grande  l'clatement.

-- Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus?

-- Demain, ds que nous aurons creus un trou de mine, rpondit
l'ingnieur.

Le lendemain, -- 21 mai, -- ds l'aube, les mineurs se rendirent 
une pointe qui formait la rive est du lac Grant, et  cinq cents
pas seulement de la cte. En cet endroit, le plateau tait en
contre-bas des eaux, qui n'taient retenues que par leur cadre de
granit. Il tait donc vident que si l'on brisait ce cadre, les
eaux s'chapperaient par cette issue, et formeraient un ruisseau
qui, aprs avoir coul  la surface incline du plateau, irait se
prcipiter sur la grve. Par suite, il y aurait abaissement
gnral du niveau du lac, et mise  dcouvert de l'orifice du
dversoir, -- ce qui tait le but final.

C'tait donc le cadre qu'il s'agissait de briser.

Sous la direction de l'ingnieur, Pencroff, arm d'un pic qu'il
maniait adroitement et vigoureusement, attaqua le granit sur le
revtement extrieur. Le trou qu'il s'agissait de percer prenait
naissance sur une arte horizontale de la rive, et il devait
s'enfoncer obliquement, de manire  rencontrer un niveau
sensiblement infrieur  celui des eaux du lac. De cette faon, la
force explosive, en cartant les roches, permettrait aux eaux de
s'pancher largement au dehors et, par suite, de s'abaisser
suffisamment.

Le travail fut long, car l'ingnieur, voulant produire un effet
formidable, ne comptait pas consacrer moins de dix litres de
nitro-glycrine  l'opration. Mais Pencroff, relay par Nab, fit
si bien que, vers quatre heures du soir, le trou de mine tait
achev.

Restait la question d'inflammation de la substance explosive.
Ordinairement, la nitro-glycrine s'enflamme au moyen d'amorces de
fulminate qui, en clatant, dterminent l'explosion. Il faut, en
effet, un choc pour provoquer l'explosion, et, allume simplement,
cette substance brlerait sans clater.

Cyrus Smith aurait certainement pu fabriquer une amorce.  dfaut
de fulminate, il pouvait facilement obtenir une substance analogue
au coton-poudre, puisqu'il avait de l'acide azotique  sa
disposition.

Cette substance, presse dans une cartouche, et introduite dans la
nitro-glycrine, aurait clat au moyen d'une mche et dtermin
l'explosion.

Mais Cyrus Smith savait que la nitro-glycrine a la proprit de
dtonner au choc. Il rsolut donc d'utiliser cette proprit,
quitte  employer un autre moyen, si celui-l ne russissait pas.
En effet, le choc d'un marteau sur quelques gouttes de nitro-
glycrine, rpandues  la surface d'une pierre dure, suffit 
provoquer l'explosion. Mais l'oprateur ne pouvait tre l, 
donner le coup de marteau, sans tre victime de l'opration.

Cyrus Smith imagina donc de suspendre  un montant, au-dessus du
trou de mine, et au moyen d'une fibre vgtale, une masse de fer
pesant plusieurs livres. Une autre longue fibre, pralablement
soufre, tait attache au milieu de la premire par une de ses
extrmits, tandis que l'autre extrmit tranait sur le sol
jusqu' une distance de plusieurs pieds du trou de mine. Le feu
tant mis  cette seconde fibre, elle brlerait jusqu' ce qu'elle
et atteint la premire. Celle-ci, prenant feu  son tour, se
romprait, et la masse de fer serait prcipite sur la nitro-
glycrine.

Cet appareil fut donc install; puis l'ingnieur, aprs avoir fait
loigner ses compagnons, remplit le trou de mine de manire que la
nitro-glycrine vnt en affleurer l'ouverture, et il en jeta
quelques gouttes  la surface de la roche, au-dessous de la masse
de fer dj suspendue.

Ceci fait, Cyrus Smith prit l'extrmit de la fibre soufre, il
l'alluma, et, quittant la place, il revint retrouver ses
compagnons aux Chemines.

La fibre devait brler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet,
vingt-cinq minutes aprs, une explosion, dont on ne saurait donner
l'ide, retentit. Il sembla que toute l'le tremblait sur sa base.
Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle et
t vomie par un volcan. La secousse produite par l'air dplac
fut telle, que les roches des Chemines oscillrent. Les colons,
bien qu'ils fussent  plus de deux milles de la mine, furent
renverss sur le sol.

Ils se relevrent, ils remontrent sur le plateau, et ils
coururent vers l'endroit o la berge du lac devait avoir t
ventre par l'explosion... Un triple hurrah s'chappa de leurs
poitrines! Le cadre de granit tait fendu sur une large place! Un
cours rapide d'eau s'en chappait, courait en cumant  travers le
plateau, en atteignait la crte, et se prcipitait d'une hauteur
de trois cents pieds sur la grve!



CHAPITRE XVIII


Le projet de Cyrus Smith avait russi; mais, suivant son habitude,
sans tmoigner aucune satisfaction, les lvres serres, le regard
fixe, il restait immobile. Harbert tait enthousiasm; Nab
bondissait de joie; Pencroff balanait sa grosse tte et murmurait
ces mots: Allons, il va bien notre ingnieur!

En effet, la nitro-glycrine avait puissamment agi. La saigne,
faite au lac, tait si importante, que le volume des eaux qui
s'chappaient alors par ce nouveau dversoir tait au moins triple
de celui qui passait auparavant par l'ancien. Il devait donc en
rsulter que, peu de temps aprs l'opration, le niveau du lac
aurait baiss de deux pieds, au moins.

Les colons revinrent aux Chemines, afin d'y prendre des pics, des
pieux ferrs, des cordes de fibres, un briquet et de l'amadou;
puis, ils retournrent au plateau. Top les accompagnait.

Chemin faisant, le marin ne put s'empcher de dire  l'ingnieur:

Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, qu'au moyen de cette
charmante liqueur que vous avez fabrique, on ferait sauter notre
le tout entire?

-- Sans aucun doute, l'le, les continents, et la terre elle-mme,
rpondit Cyrus Smith. Ce n'est qu'une question de quantit.

-- Ne pourriez-vous donc employer cette nitro-glycrine au
chargement des armes  feu? demanda le marin.

-- Non, Pencroff, car c'est une substance trop brisante. Mais il
serait ais de fabriquer de la poudre-coton, ou mme de la poudre
ordinaire, puisque nous avons l'acide azotique, le salptre, le
soufre et le charbon. Malheureusement, ce sont les armes que nous
n'avons pas.

-- Oh! monsieur Cyrus, rpondit le marin, avec un peu de bonne
volont!...

Dcidment, Pencroff avait ray le mot impossible du
dictionnaire de l'le Lincoln.

Les colons, arrivs au plateau de Grande-vue, se dirigrent
immdiatement vers la pointe du lac, prs de laquelle s'ouvrait
l'orifice de l'ancien dversoir, qui, maintenant, devait tre 
dcouvert.

Le dversoir serait donc devenu praticable, puisque les eaux ne
s'y prcipiteraient plus, et il serait facile sans doute d'en
reconnatre la disposition intrieure. En quelques instants, les
colons avaient atteint l'angle infrieur du lac, et un coup d'oeil
leur suffit pour constater que le rsultat avait t obtenu. En
effet, dans la paroi granitique du lac, et maintenant au-dessus du
niveau des eaux, apparaissait l'orifice tant cherch. Un troit
paulement, laiss  nu par le retrait des eaux, permettait d'y
arriver. Cet orifice mesurait vingt pieds de largeur environ, mais
il n'en avait que deux de hauteur. C'tait comme une bouche
d'gout  la bordure d'un trottoir. Cet orifice n'aurait donc pu
livrer un passage facile aux colons; mais Nab et Pencroff prirent
leur pic, et, en moins d'une heure, ils lui eurent donn une
hauteur suffisante.

L'ingnieur s'approcha alors et reconnut que les parois du
dversoir, dans sa partie suprieure, n'accusaient pas une pente
de plus de trente  trente-cinq degrs. Elles taient donc
praticables, et, pourvu que leur dclivit ne s'accrt pas, il
serait facile de les descendre jusqu'au niveau mme de la mer. Si
donc, ce qui tait fort probable, quelque vaste cavit existait 
l'intrieur du massif granitique, on trouverait peut-tre moyen de
l'utiliser.

Eh bien, monsieur Cyrus, qu'est-ce qui nous arrte? demanda le
marin, impatient de s'aventurer dans l'troit couloir? Vous voyez
que Top nous a prcds!

-- Bien, rpondit l'ingnieur. Mais il faut y voir clair. -- Nab,
va couper quelques branches rsineuses.

Nab et Harbert coururent vers les rives du lac, ombrages de pins
et autres arbres verts, et ils revinrent bientt avec des branches
qu'ils disposrent en forme de torches. Ces torches furent
allumes au feu du briquet, et, Cyrus Smith en tte, les colons
s'engagrent dans le sombre boyau que le trop-plein des eaux
emplissait nagure.

Contrairement  ce qu'on et pu supposer, le diamtre de ce boyau
allait en s'largissant, de telle sorte que les explorateurs,
presque aussitt, purent se tenir droit en descendant. Les parois
de granit, uses par les eaux depuis un temps infini, taient
glissantes, et il fallait se garder des chutes. Aussi, les colons
s'taient-ils lis les uns aux autres au moyen d'une corde, ainsi
que font les ascensionnistes dans les montagnes. Heureusement,
quelques saillies du granit, formant de vritables marches,
rendaient la descente moins prilleuse. Des gouttelettes, encore
suspendues aux rocs, s'irisaient  et l sous le feu des torches,
et on et pu croire que les parois taient revtues d'innombrables
stalactites.

L'ingnieur observa ce granit noir. Il n'y vit pas une strate, pas
une faille. La masse tait compacte et d'un grain extrmement
serr. Ce boyau datait donc de l'origine mme de l'le. Ce
n'taient point les eaux qui l'avaient creus peu  peu. Pluton,
et non pas Neptune, l'avait for de sa propre main, et l'on
pouvait distinguer sur la muraille les traces d'un travail ruptif
que le lavage des eaux n'avait pu totalement effacer.

Les colons ne descendaient que fort lentement. Ils n'taient pas
sans prouver une certaine motion,  s'aventurer ainsi dans les
profondeurs de ce massif, que des tres humains visitaient
videmment pour la premire fois. Ils ne parlaient pas, mais ils
rflchissaient, et cette rflexion dut venir  plus d'un, que
quelque poulpe ou autre gigantesque cphalopode pouvait occuper
les cavits intrieures, qui se trouvaient en communication avec
la mer. Il fallait donc ne s'aventurer qu'avec une certaine
prudence.

Du reste, Top tenait la tte de la petite troupe, et l'on pouvait
s'en rapporter  la sagacit du chien, qui ne manquerait point de
donner l'alarme, le cas chant.

Aprs avoir descendu une centaine de pieds, en suivant une route
assez sinueuse, Cyrus Smith, qui marchait en avant, s'arrta, et
ses compagnons le rejoignirent. L'endroit o ils firent halte
tait vid, de manire  former une caverne de mdiocre
dimension. Des gouttes d'eau tombaient de sa vote, mais elles ne
provenaient pas d'un suintement  travers le massif. C'taient
simplement les dernires traces laisses par le torrent qui avait
si longtemps grond dans cette cavit, et l'air, lgrement
humide, n'mettait aucune manation mphitique.

Eh bien, mon cher Cyrus? dit alors Gdon Spilett. Voici une
retraite bien ignore, bien cache dans ces profondeurs, mais, en
somme, elle est inhabitable.

-- Pourquoi inhabitable? demanda le marin.

-- Parce qu'elle est trop petite et trop obscure.

-- Ne pouvons-nous l'agrandir, la creuser, y pratiquer des
ouvertures pour le jour et l'air? rpondit Pencroff, qui ne
doutait plus de rien.

-- Continuons, rpondit Cyrus Smith, continuons notre exploration.
Peut-tre, plus bas, la nature nous aura-t-elle pargn ce
travail.

-- Nous ne sommes encore qu'au tiers de la hauteur, fit observer
Harbert.

-- Au tiers environ, rpondit Cyrus Smith, car nous avons descendu
une centaine de pieds depuis l'orifice, et il n'est pas impossible
qu' cent pieds plus bas...

-- O est donc Top?... demanda Nab en interrompant son matre.

On chercha dans la caverne. Le chien n'y tait pas.

Il aura probablement continu sa route, dit Pencroff.

-- Rejoignons-le, rpondit Cyrus Smith.

La descente fut reprise. L'ingnieur observait avec soin les
dviations que le dversoir subissait, et, malgr tant de dtours,
il se rendait assez facilement compte de sa direction gnrale,
qui allait vers la mer.

Les colons s'taient encore abaisss d'une cinquantaine de pieds
suivant la perpendiculaire, quand leur attention fut attire par
des sons loigns qui venaient des profondeurs du massif. Ils
s'arrtrent et coutrent. Ces sons, ports  travers le couloir,
comme la voix  travers un tuyau acoustique, arrivaient nettement
 l'oreille.

Ce sont les aboiements de Top! s'cria Harbert.

-- Oui, rpondit Pencroff, et notre brave chien aboie mme avec
fureur!

-- Nous avons nos pieux ferrs, dit Cyrus Smith. Tenons-nous sur
nos gardes, et en avant!

-- Cela est de plus en plus intressant, murmura Gdon Spilett 
l'oreille du marin, qui fit un signe affirmatif.

Cyrus Smith et ses compagnons se prcipitrent pour se porter au
secours du chien. Les aboiements de Top devenaient de plus en plus
perceptibles. On sentait dans sa voix saccade une rage trange.

tait-il donc aux prises avec quelque animal dont il avait troubl
la retraite? On peut dire que, sans songer au danger auquel ils
s'exposaient, les colons se sentaient maintenant pris d'une
irrsistible curiosit. Ils ne descendaient plus le couloir, ils
se laissaient pour ainsi dire glisser sur sa paroi, et, en
quelques minutes, soixante pieds plus bas, ils eurent rejoint Top.

L, le couloir aboutissait  une vaste et magnifique caverne. L,
Top, allant et venant, aboyait avec fureur. Pencroff et Nab,
secouant leurs torches, jetrent de grands clats de lumire 
toutes les asprits du granit, et, en mme temps, Cyrus Smith,
Gdon Spilett, Harbert, l'pieu dress, se tinrent prts  tout
vnement.

L'norme caverne tait vide. Les colons la parcoururent en tous
sens. Il n'y avait rien, pas un animal, pas un tre vivant! Et,
cependant, Top continuait d'aboyer. Ni les caresses, ni les
menaces ne purent le faire taire.

Il doit y avoir quelque part une issue par laquelle les eaux du
lac s'en allaient  la mer, dit l'ingnieur.

-- En effet, rpondit Pencroff, et prenons garde de tomber dans un
trou.

-- Va, Top, va! cria Cyrus Smith.

Le chien, excit par les paroles de son matre, courut vers
l'extrmit de la caverne, et, l, ses aboiements redoublrent.

On le suivit, et,  la lumire des torches, apparut l'orifice d'un
vritable puits qui s'ouvrait dans le granit. C'tait bien par l
que s'oprait la sortie des eaux autrefois engages dans le
massif, et, cette fois, ce n'tait plus un couloir oblique et
praticable, mais un puits perpendiculaire, dans lequel il et t
impossible de s'aventurer.

Les torches furent penches au-dessus de l'orifice.

On ne vit rien. Cyrus Smith dtacha une branche enflamme et la
jeta dans cet abme. La rsine clatante, dont le pouvoir
clairant s'accrut encore par la rapidit de sa chute, illumina
l'intrieur du puits, mais rien n'apparut encore. Puis, la flamme
s'teignit avec un lger frmissement indiquant qu'elle avait
atteint la couche d'eau, c'est--dire le niveau de la mer.

L'ingnieur, calculant le temps employ  la chute, put en estimer
la profondeur du puits, qui se trouva tre de quatre-vingt-dix
pieds environ.

Le sol de la caverne tait donc situ  quatre-vingt-dix pieds au-
dessus du niveau de la mer.

Voici notre demeure, dit Cyrus Smith.

-- Mais elle tait occupe par un tre quelconque, rpondit Gdon
Spilett, qui ne trouvait pas sa curiosit satisfaite.

-- Eh bien, l'tre quelconque, amphibie ou autre, s'est enfui par
cette issue, rpondit l'ingnieur, et il nous a cd la place.

-- N'importe, ajouta le marin, j'aurais bien voulu tre Top, il y
a un quart d'heure, car enfin ce n'est pas sans raison qu'il a
aboy!

Cyrus Smith regardait son chien, et celui de ses compagnons qui se
ft approch de lui l'et entendu murmurer ces paroles:

Oui, je crois bien que Top en sait plus long que nous sur bien
des choses!

Cependant, les dsirs des colons se trouvaient en grande partie
raliss. Le hasard, aid par la merveilleuse sagacit de leur
chef, les avait heureusement servis. Ils avaient l,  leur
disposition, une vaste caverne, dont ils ne pouvaient encore
estimer la capacit  la lueur insuffisante des torches, mais
qu'il serait certainement ais de diviser en chambres, au moyen de
cloisons de briques, et d'approprier, sinon comme une maison, du
moins comme un spacieux appartement. Les eaux l'avaient abandonne
et n'y pouvaient plus revenir.

La place tait libre.

Restaient deux difficults: premirement, la possibilit
d'clairer cette excavation creuse dans un bloc plein;
deuximement, la ncessit d'en rendre l'accs plus facile. Pour
l'clairage, il ne fallait point songer  l'tablir par le haut,
puisqu'une norme paisseur de granit plafonnait au-dessus d'elle;
mais peut-tre pourrait-on percer la paroi antrieure, qui faisait
face  la mer. Cyrus Smith, qui, pendant la descente, avait
apprci assez approximativement l'obliquit, et par consquent la
longueur du dversoir, tait fond  croire que la partie
antrieure de la muraille devait n'tre que peu paisse. Si
l'clairage tait ainsi obtenu, l'accs le serait aussi, car il
tait aussi facile de percer une porte que des fentres, et
d'tablir une chelle extrieure.

Cyrus Smith fit part de ses ides  ses compagnons.

Alors, monsieur Cyrus,  l'ouvrage! rpondit Pencroff. J'ai mon
pic, et je saurai bien me faire jour  travers ce mur. O faut-il
frapper?

-- Ici, rpondit l'ingnieur, en indiquant au vigoureux marin un
renfoncement assez considrable de la paroi, et qui devait en
diminuer l'paisseur.

Pencroff attaqua le granit, et pendant une demi-heure,  la lueur
des torches, il en fit voler les clats autour de lui. La roche
tincelait sous son pic. Nab le relaya, puis Gdon Spilett aprs
Nab.

Ce travail durait depuis deux heures dj, et l'on pouvait donc
craindre qu'en cet endroit, la muraille n'excdt la longueur du
pic, quand,  un dernier coup port par Gdon Spilett,
l'instrument, passant au travers du mur, tomba au dehors.

Hurrah! toujours hurrah! s'cria Pencroff.

La muraille ne mesurait l que trois pieds d'paisseur.

Cyrus Smith vint appliquer son oeil  l'ouverture, qui dominait le
sol de quatre-vingts pieds. Devant lui s'tendait la lisire du
rivage, l'lot, et, au del, l'immense mer.

Mais par ce trou assez large, car la roche s'tait dsagrge
notablement, la lumire entra  flots et produisit un effet
magique en inondant cette splendide caverne! Si, dans sa partie
gauche, elle ne mesurait pas plus de trente pieds de haut et de
large sur une longueur de cent pieds, au contraire,  sa partie
droite, elle tait norme, et sa vote s'arrondissait  plus de
quatre-vingts pieds de hauteur. En quelques endroits, des piliers
de granit, irrgulirement disposs, en supportaient les retombes
comme celles d'une nef de cathdrale.

Appuye sur des espces de pieds-droits latraux, ici se
surbaissant en cintres, l s'levant sur des nervures ogivales, se
perdant sur des traves obscures dont on entrevoyait les
capricieux arceaux dans l'ombre, orne  profusion de saillies qui
formaient comme autant de pendentifs, cette vote offrait un
mlange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine,
romane et gothique ont produit sous la main de l'homme. Et ici,
pourtant, ce n'tait que l'oeuvre de la nature! Elle seule avait
creus ce ferique Alhambra dans un massif de granit!

Les colons taient stupfaits d'admiration. O ils ne croyaient
trouver qu'une troite cavit, ils trouvaient une sorte de palais
merveilleux, et Nab s'tait dcouvert, comme s'il et t
transport dans un temple! Des cris d'admiration taient partis de
toutes les bouches. Les hurrahs retentissaient et allaient se
perdre d'cho en cho jusqu'au fond des sombres nefs.

Ah! mes amis, s'cria Cyrus Smith, quand nous aurons largement
clair l'intrieur de ce massif, quand nous aurons dispos nos
chambres, nos magasins, nos offices dans sa partie gauche, il nous
restera encore cette splendide caverne, dont nous ferons notre
salle d'tude et notre muse!

-- Et nous l'appellerons?... demanda Harbert.

-- Granite-House, rpondit Cyrus Smith, nom que ses compagnons
salurent encore de leurs hurrahs.

En ce moment, les torches taient presque entirement consumes,
et comme, pour revenir, il fallait regagner le sommet du plateau
en remontant le couloir, il fut dcid que l'on remettrait au
lendemain les travaux relatifs  l'amnagement de la nouvelle
demeure.

Avant de partir, Cyrus Smith vint se pencher encore une fois au-
dessus du puits sombre, qui s'enfonait perpendiculairement
jusqu'au niveau de la mer. Il couta avec attention. Aucun bruit
ne se produisit, pas mme celui des eaux, que les ondulations de
la houle devaient quelquefois agiter dans ces profondeurs. Une
rsine enflamme fut encore jete. Les parois du puits
s'clairrent un instant mais, pas plus cette fois que la
premire, il ne se rvla rien de suspect.

Si quelque monstre marin avait t inopinment surpris par le
retrait des eaux, il avait maintenant regagn le large par le
conduit souterrain qui se prolongeait sous la grve, et que
suivait le trop-plein du lac, avant qu'une nouvelle issue lui et
t offerte.

Cependant, l'ingnieur, immobile, l'oreille attentive, le regard
plong dans le gouffre, ne prononait pas une seule parole.

Le marin s'approcha de lui, alors, et, le touchant au bras:

Monsieur Smith? dit-il.

-- Que voulez-vous, mon ami? rpondit l'ingnieur, comme s'il ft
revenu du pays des rves.

-- Les torches vont bientt s'teindre.

-- En route! rpondit Cyrus Smith.

La petite troupe quitta la caverne et commena son ascension 
travers le sombre dversoir. Top fermait la marche, et faisait
encore entendre de singuliers grognements. L'ascension fut assez
pnible. Les colons s'arrtrent quelques instants  la grotte
suprieure, qui formait comme une sorte de palier,  mi-hauteur de
ce long escalier de granit. Puis ils recommencrent  monter.

Bientt un air plus frais se fit sentir. Les gouttelettes, sches
par l'vaporation, ne scintillaient plus sur les parois. La clart
fuligineuse des torches plissait. Celle que portait Nab
s'teignit, et, pour ne pas s'aventurer au milieu d'une obscurit
profonde, il fallait se hter.

C'est ce qui fut fait, et, un peu avant quatre heures, au moment
o la torche du marin s'teignait  son tour, Cyrus Smith et ses
compagnons dbouchaient par l'orifice du dversoir.



CHAPITRE XIX


Le lendemain, 22 mai, furent commencs les travaux destins 
l'appropriation spciale de la nouvelle demeure. Il tardait aux
colons, en effet, d'changer, pour cette vaste et saine retraite,
creuse en plein roc,  l'abri des eaux de la mer et du ciel, leur
insuffisant abri des Chemines. Celles-ci ne devaient pas tre
entirement abandonnes, cependant, et le projet de l'ingnieur
tait d'en faire un atelier pour les gros ouvrages.

Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnatre sur quel point
prcis se dveloppait la faade de Granite-House. Il se rendit sur
la grve, au pied de l'norme muraille, et, comme le pic, chapp
des mains du reporter, avait d tomber perpendiculairement, il
suffisait de retrouver ce pic pour reconnatre l'endroit o le
trou avait t perc dans le granit.

Le pic fut facilement retrouv, et, en effet, un trou s'ouvrait en
ligne perpendiculaire au-dessus du point o il s'tait fich dans
le sable,  quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grve.
Quelques pigeons de roche entraient et sortaient dj par cette
troite ouverture. Il semblait vraiment que ce ft pour eux que
l'on et dcouvert Granite-House!

L'intention de l'ingnieur tait de diviser la portion droite de
la caverne en plusieurs chambres prcdes d'un couloir d'entre,
et de l'clairer au moyen de cinq fentres et d'une porte perces
sur la faade.

Pencroff admettait bien les cinq fentres, mais il ne comprenait
pas l'utilit de la porte, puisque l'ancien dversoir offrait un
escalier naturel, par lequel il serait toujours facile d'avoir
accs dans Granite-House.

Mon ami, lui rpondit Cyrus Smith, s'il nous est facile d'arriver
 notre demeure par le dversoir, cela sera galement facile 
d'autres que nous. Je compte, au contraire, obstruer ce dversoir
 son orifice, le boucher hermtiquement.

-- Et comment entrerons-nous? demanda le marin.

-- Par une chelle extrieure, rpondit Cyrus Smith, une chelle
de corde, qui, une fois retire, rendra impossible l'accs de
notre demeure.

-- Mais pourquoi tant de prcautions? dit Pencroff. Jusqu'ici les
animaux ne nous ont pas sembl tre bien redoutables. Quant  tre
habite par des indignes, notre le ne l'est pas!

-- En tes-vous bien sr, Pencroff? demanda l'ingnieur, en
regardant le marin.

-- Nous n'en serons srs, videmment, que lorsque nous l'aurons
explore dans toutes ses parties, rpondit Pencroff.

-- Oui, dit Cyrus Smith, car nous n'en connaissons encore qu'une
petite portion. Mais, en tout cas, si nous n'avons pas d'ennemis
au dedans, ils peuvent venir du dehors, car ce sont de mauvais
parages que ces parages du Pacifique. Prenons donc nos prcautions
contre toute ventualit.

Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune autre
objection, Pencroff se prpara  excuter ses ordres.

La faade de Granite-House allait donc tre claire au moyen de
cinq fentres et d'une porte, desservant ce qui constituait
l'appartement proprement dit, et au moyen d'une large baie et
d'oeils-de-boeuf qui permettraient  la lumire d'entrer 
profusion dans cette merveilleuse nef qui devait servir de grande
salle. Cette faade, situe  une hauteur de quatre-vingts pieds
au-dessus du sol, tait expose  l'est, et le soleil levant la
saluait de ses premiers rayons. Elle se dveloppait sur cette
portion de la courtine comprise entre le saillant faisant angle
sur l'embouchure de la Mercy, et une ligne perpendiculairement
trace au-dessus de l'entassement de roches qui formaient les
Chemines.

Ainsi les mauvais vents, c'est--dire ceux du nord-est, ne la
frappaient que d'charpe, car elle tait protge par
l'orientation mme du saillant.

D'ailleurs, et en attendant que les chssis des fentres fussent
faits, l'ingnieur avait l'intention de clore les ouvertures avec
des volets pais, qui ne laisseraient passer ni le vent, ni la
pluie, et qu'il pourrait dissimuler au besoin.

Le premier travail consista donc  viter ces ouvertures. La
manoeuvre du pic sur cette roche dure et t trop lente, et on
sait que Cyrus Smith tait l'homme des grands moyens. Il avait
encore une certaine quantit de nitro-glycrine  sa disposition,
et il l'employa utilement. L'effet de la substance explosive fut
convenablement localis, et, sous son effort, le granit se dfona
aux places mmes choisies par l'ingnieur. Puis, le pic et la
pioche achevrent le dessin ogival des cinq fentres, de la vaste
baie, des oeils-de-boeuf et de la porte, ils en dgauchirent les
encadrements, dont les profils furent assez capricieusement
arrts, et, quelques jours aprs le commencement des travaux,
Granite-House tait largement clair par cette lumire du levant,
qui pntrait jusque dans ses plus secrtes profondeurs.

Suivant le plan arrt par Cyrus Smith, l'appartement devait tre
divis en cinq compartiments prenant vue sur la mer:  droite, une
entre desservie par une porte  laquelle aboutirait l'chelle,
puis une premire chambre-cuisine, large de trente pieds, une
salle  manger, mesurant quarante pieds, une chambre-dortoir,
d'gale largeur, et enfin une chambre d'amis, rclame par
Pencroff, et qui confinait  la grande salle.

Ces chambres, ou plutt cette suite de chambres, qui formaient
l'appartement de Granite-House, ne devaient pas occuper toute la
profondeur de la cavit. Elles devaient tre desservies par un
corridor mnag entre elles et un long magasin, dans lequel les
ustensiles, les provisions, les rserves, trouveraient largement
place. Tous les produits recueillis dans l'le, ceux de la flore
comme ceux de la faune, seraient l dans des conditions
excellentes de conservation, et compltement  l'abri de
l'humidit. L'espace ne manquait pas, et chaque objet pourrait
tre mthodiquement dispos. En outre, les colons avaient encore 
leur disposition la petite grotte situe au-dessus de la grande
caverne, et qui serait comme le grenier de la nouvelle demeure.

Ce plan arrt, il ne restait plus qu' le mettre  excution. Les
mineurs redevinrent donc briquetiers; puis, les briques furent
apportes et dposes au pied de Granite-House.

Jusqu'alors Cyrus Smith et ses compagnons n'avaient eu accs dans
la caverne que par l'ancien dversoir. Ce mode de communication
les obligeait d'abord  monter sur le plateau de Grande-vue en
faisant un dtour par la berge de la rivire,  descendre deux
cents pieds par le couloir, puis  remonter d'autant quand ils
voulaient revenir au plateau. De l, perte de temps et fatigues
considrables. Cyrus Smith rsolut donc de procder sans retard 
la fabrication d'une solide chelle de corde, qui, une fois
releve, rendrait l'entre de Granite-House absolument
inaccessible.

Cette chelle fut confectionne avec un soin extrme, et ses
montants, forms des fibres du curry-jonc tresses au moyen d'un
moulinet, avaient la solidit d'un gros cble. Quant aux chelons,
ce fut une sorte de cdre rouge, aux branches lgres et
rsistantes, qui les fournit, et l'appareil fut travaill de main
de matre par Pencroff.

D'autres cordes furent galement fabriques avec des fibres
vgtales, et une sorte de mouffle grossire fut installe  la
porte. De cette faon, les briques purent tre facilement enleves
jusqu'au niveau de Granite-House. Le transport des matriaux se
trouvait ainsi trs simplifi, et l'amnagement intrieur
proprement dit commena aussitt. La chaux ne manquait pas, et
quelques milliers de briques taient l, prtes  tre utilises.
On dressa aisment la charpente des cloisons, trs rudimentaire
d'ailleurs, et, en un temps trs court, l'appartement fut divis
en chambres et en magasin, suivant le plan convenu.

Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la direction de
l'ingnieur, qui maniait lui-mme le marteau et la truelle. Aucune
main-d'oeuvre n'tait trangre  Cyrus Smith, qui donnait ainsi
l'exemple  des compagnons intelligents et zls. On travaillait
avec confiance, gaiement mme, Pencroff ayant toujours le mot pour
rire, tantt charpentier, tantt cordier, tantt maon, et
communiquant sa bonne humeur  tout ce petit monde. Sa foi dans
l'ingnieur tait absolue. Rien n'et pu la troubler.

Il le croyait capable de tout entreprendre et de russir  tout.
La question des vtements et des chaussures, -- question grave
assurment, -- celle de l'clairage pendant les nuits d'hiver, la
mise en valeur des portions fertiles de l'le, la transformation
de cette flore sauvage en une flore civilise, tout lui paraissait
facile, Cyrus Smith aidant, et tout se ferait en son temps. Il
rvait de rivires canalises, facilitant le transport des
richesses du sol, d'exploitations de carrires et de mines 
entreprendre, de machines propres  toutes pratiques
industrielles, de chemins de fer, oui, de chemins de fer! dont le
rseau couvrirait certainement un jour l'le Lincoln.

L'ingnieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait rien des
exagrations de ce brave coeur. Il savait combien la confiance est
communicative, il souriait mme  l'entendre parler, et ne disait
rien des inquitudes que lui inspirait quelquefois l'avenir. En
effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors du passage des
navires, il pouvait craindre de n'tre jamais secouru. C'tait
donc sur eux-mmes, sur eux seuls, que les colons devaient
compter, car la distance de l'le Lincoln  toute autre terre
tait telle, que se hasarder sur un bateau, de construction
ncessairement mdiocre, serait chose grave et prilleuse.

Mais, comme disait le marin, ils dpassaient de cent coudes les
Robinsons d'autrefois, pour qui tout tait miracle  faire.

Et en effet, ils savaient, et l'homme qui sait russit l o
d'autres vgteraient et priraient invitablement.

Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il tait intelligent et
actif, il comprenait vite, excutait bien, et Cyrus Smith
s'attachait de plus en plus  cet enfant. Harbert sentait pour
l'ingnieur une vive et respectueuse amiti. Pencroff voyait bien
l'troite sympathie qui se formait entre ces deux tres, mais il
n'en tait point jaloux.

Nab tait Nab. Il tait ce qu'il serait toujours, le courage, le
zle, le dvouement, l'abngation personnifie. Il avait en son
matre la mme foi que Pencroff, mais il la manifestait moins
bruyamment. Quand le marin s'enthousiasmait, Nab avait toujours
l'air de lui rpondre: Mais rien n'est plus naturel. Pencroff et
lui s'aimaient beaucoup, et n'avaient pas tard  se tutoyer.

Quant  Gdon Spilett, il prenait sa part du travail commun, et
n'tait pas le plus maladroit, -- ce dont s'tonnait toujours un
peu le marin. Un journaliste habile, non pas seulement  tout
comprendre, mais  tout excuter!

L'chelle fut dfinitivement installe le 28 mai.

On n'y comptait pas moins de cent chelons sur cette hauteur
perpendiculaire de quatre-vingts pieds qu'elle mesurait. Cyrus
Smith avait pu, heureusement, la diviser en deux parties, en
profitant d'un surplomb de la muraille qui faisait saillie  une
quarantaine de pieds au-dessus du sol. Cette saillie,
soigneusement nivele par le pic, devint une sorte de palier
auquel on fixa la premire chelle, dont le ballant fut ainsi
diminu de moiti, et qu'une corde permettait de relever jusqu'au
niveau de Granite-House. Quant  la seconde chelle, on l'arrta
aussi bien  son extrmit infrieure, qui reposait sur la
saillie, qu' son extrmit suprieure, rattache  la porte mme.
De la sorte, l'ascension devint notablement plus facile.

D'ailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus tard un ascenseur
hydraulique qui viterait toute fatigue et toute perte de temps
aux habitants de Granite-House.

Les colons s'habiturent promptement  se servir de cette chelle.
Ils taient lestes et adroits, et Pencroff, en sa qualit de
marin, habitu  courir sur les enflchures des haubans, put leur
donner des leons. Mais il fallut qu'il en donnt aussi  Top. Le
pauvre chien, avec ses quatre pattes, n'tait pas bti pour cet
exercice. Mais Pencroff tait un matre si zl, que Top finit par
excuter convenablement ses ascensions, et monta bientt 
l'chelle comme font couramment ses congnres dans les cirques.
Si le marin fut fier de son lve, cela ne peut se dire. Mais
pourtant, et plus d'une fois, Pencroff le monta sur son dos, ce
dont Top ne se plaignit jamais.

On fera observer ici que pendant ces travaux, qui furent cependant
activement conduits, car la mauvaise saison approchait, la
question alimentaire n'avait point t nglige. Tous les jours,
le reporter et Harbert, devenus dcidment les pourvoyeurs de la
colonie, employaient quelques heures  la chasse. Ils
n'exploitaient encore que les bois du Jacamar, sur la gauche de la
rivire, car, faute de pont et de canot, la Mercy n'avait pas
encore t franchie. Toutes ces immenses forts auxquelles on
avait donn le nom de forts du Far-West n'taient donc point
explores. On rservait cette importante excursion pour les
premiers beaux jours du printemps prochain. Mais les bois du
Jacamar taient suffisamment giboyeux; kangourous et sangliers y
abondaient, et les pieux ferrs, l'arc et les flches des
chasseurs faisaient merveille. De plus, Harbert dcouvrit, vers
l'angle sud-ouest du lagon, une garenne naturelle, sorte de
prairie lgrement humide, recouverte de saules et d'herbes
aromatiques qui parfumaient l'air, telles que thym, serpolet,
basilic, sarriette, toutes espces odorantes de la famille des
labies, dont les lapins se montrent si friands. Sur l'observation
du reporter, que, puisque la table tait servie pour des lapins,
il serait tonnant que les lapins fissent dfaut, les deux
chasseurs explorrent attentivement cette garenne. En tout cas,
elle produisait en abondance des plantes utiles, et un naturaliste
aurait eu l l'occasion d'tudier bien des spcimens du rgne
vgtal. Harbert recueillit ainsi une certaine quantit de pousses
de basilic, de romarin, de mlisse, de btoine, etc.... qui
possdent des proprits thrapeutiques diverses, les unes
pectorales, astringentes, fbrifuges, les autres anti-spasmodiques
ou anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff demanda 
quoi servirait toute cette rcolte d'herbes:

 nous soigner, rpondit le jeune garon,  nous traiter quand
nous serons malades.

-- Pourquoi serions-nous malades, puisqu'il n'y a pas de mdecins
dans l'le? rpondit trs srieusement Pencroff.

 cela il n'y avait rien  rpliquer, mais le jeune garon n'en
fit pas moins sa rcolte, qui fut trs bien accueillie  Granite-
House. D'autant plus qu' ces plantes mdicinales, il put joindre
une notable quantit de monardes didymes, qui sont connues dans
l'Amrique septentrionale, sous le nom de th d'Oswego, et
produisent une boisson excellente. Enfin, ce jour-l, en cherchant
bien, les deux chasseurs arrivrent sur le vritable emplacement
de la garenne. Le sol y tait perfor comme une cumoire.

Des terriers! s'cria Harbert.

-- Oui, rpondit le reporter, je les vois bien.

-- Mais sont-ils habits?

-- C'est la question.

La question ne tarda pas  tre rsolue. Presque aussitt, des
centaines de petits animaux, semblables  des lapins, s'enfuirent
dans toutes les directions, et avec une telle rapidit, que Top
lui-mme n'aurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien
eurent beau courir, ces rongeurs leur chapprent facilement. Mais
le reporter tait bien rsolu  ne pas quitter la place avant
d'avoir captur au moins une demi-douzaine de ces quadrupdes. Il
voulait en garnir l'office tout d'abord, quitte  domestiquer ceux
que l'on prendrait plus tard. Avec quelques collets tendus 
l'orifice des terriers, l'opration ne pouvait manquer de russir.
Mais en ce moment, pas de collets, ni de quoi en fabriquer. Il
fallut donc se rsigner  visiter chaque gte,  le fouiller du
bton,  faire,  force de patience, ce qu'on ne pouvait faire
autrement. Enfin, aprs une heure de fouilles, quatre rongeurs
furent pris au gte. C'taient des lapins assez semblables  leurs
congnres d'Europe, et qui sont vulgairement connus sous le nom
de lapins d'Amrique.

Le produit de la chasse fut donc rapport  Granite-House, et il
figura au repas du soir. Les htes de cette garenne n'taient
point  ddaigner, car ils taient dlicieux. Ce fut l une
prcieuse ressource pour la colonie, et qui semblait devoir tre
inpuisable.

Le 31 mai, les cloisons taient acheves. Il ne restait plus qu'
meubler les chambres, ce qui serait l'ouvrage des longs jours
d'hiver. Une chemine fut tablie dans la premire chambre, qui
servait de cuisine. Le tuyau destin  conduire la fume au dehors
donna quelque travail aux fumistes improviss. Il parut plus
simple  Cyrus Smith de le fabriquer en terre de brique; comme il
ne fallait pas songer  lui donner issue par le plateau suprieur,
on pera un trou dans le granit au-dessus de la fentre de ladite
cuisine, et c'est  ce trou que le tuyau, obliquement dirig,
aboutit comme celui d'un pole en tle. Peut-tre, sans doute
mme, par les grands vents d'est qui battaient directement la
faade, la chemine fumerait, mais ces vents taient rares, et,
d'ailleurs, matre Nab, le cuisinier, n'y regardait pas de si
prs.

Quand ces amnagements intrieurs eurent t achevs, l'ingnieur
s'occupa d'obstruer l'orifice de l'ancien dversoir qui
aboutissait au lac, de manire  interdire tout accs par cette
voie. Des quartiers de roches furent rouls  l'ouverture et
ciments fortement. Cyrus Smith ne ralisa pas encore le projet
qu'il avait form de noyer cet orifice sous les eaux du lac en les
ramenant  leur premier niveau par un barrage. Il se contenta de
dissimuler l'obstruction au moyen d'herbes, arbustes ou
broussailles, qui furent plants dans les interstices des roches,
et que le printemps prochain devait dvelopper avec exubrance.

Toutefois, il utilisa le dversoir de manire  amener jusqu' la
nouvelle demeure un filet des eaux douces du lac. Une petite
saigne, faite au-dessous de leur niveau, produisit ce rsultat,
et cette drivation d'une source pure et intarissable donna un
rendement de vingt-cinq  trente gallons par jour.

L'eau ne devait donc jamais manquer  Granite-House. Enfin, tout
fut termin, et il tait temps, car la mauvaise saison arrivait.
D'pais volets permettaient de fermer les fentres de la faade,
en attendant que l'ingnieur et eu le temps de fabriquer du verre
 vitre.

Gdon Spilett avait trs artistement dispos, dans les saillies
du roc, autour des fentres, des plantes d'espces varies, ainsi
que de longues herbes flottantes, et, de cette faon, les
ouvertures taient encadres d'une pittoresque verdure d'un effet
charmant.

Les habitants de la solide, saine et sre demeure, ne pouvaient
donc tre qu'enchants de leur ouvrage.

Les fentres permettaient  leur regard de s'tendre sur un
horizon sans limite, que les deux caps Mandibule fermaient au nord
et le cap Griffe au sud.

Toute la baie de l'Union se dveloppait magnifiquement devant eux.
Oui, ces braves colons avaient lieu d'tre satisfaits, et Pencroff
ne marchandait pas les loges  ce qu'il appelait humoristiquement
son appartement au cinquime au-dessus de l'entresol!



CHAPITRE XX


La saison d'hiver commena vritablement avec ce mois de juin, qui
correspond au mois de dcembre de l'hmisphre boral. Il dbuta
par des averses et des rafales qui se succdrent sans relche.
Les htes de Granite-House purent apprcier les avantages d'une
demeure que les intempries ne sauraient atteindre.

L'abri des Chemines et t vraiment insuffisant contre les
rigueurs d'un hivernage, et il tait  craindre que les grandes
mares, pousses par les vents du large, n'y fissent encore
irruption. Cyrus Smith prit mme quelques prcautions, en
prvision de cette ventualit, afin de prserver, autant que
possible, la forge et les fourneaux qui y taient installs.

Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employ  des travaux
divers, qui n'excluaient ni la chasse, ni la pche, et les
rserves de l'office purent tre abondamment entretenues.
Pencroff, ds qu'il en aurait le loisir, se proposait d'tablir
des trappes dont il attendait le plus grand bien. Il avait
fabriqu des collets de fibres ligneuses, et il n'tait pas de
jour que la garenne ne fournt son contingent de rongeurs. Nab
employait presque tout son temps  saler ou  fumer des viandes,
ce qui lui assurait des conserves excellentes.

La question des vtements fut alors trs srieusement discute.
Les colons n'avaient d'autres habits que ceux qu'ils portaient,
quand le ballon les jeta sur l'le. Ces habits taient chauds et
solides, ils en avaient pris un soin extrme ainsi que de leur
linge, et ils les tenaient en parfait tat de propret, mais tout
cela demanderait bientt  tre remplac. En outre, si l'hiver
tait rigoureux, les colons auraient fort  souffrir du froid.

 ce sujet, l'ingniosit de Cyrus Smith fut en dfaut. Il avait
d parer au plus press, crer la demeure, assurer l'alimentation,
et le froid pouvait le surprendre avant que la question des
vtements et t rsolue. Il fallait donc se rsigner  passer ce
premier hiver sans trop se plaindre.

La belle saison venue, on ferait une chasse srieuse  ces
mouflons, dont la prsence avait t signale, lors de
l'exploration au mont Franklin, et, une fois la laine rcolte,
l'ingnieur saurait bien fabriquer de chaudes et solides
toffes... Comment? il y songerait.

Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller les mollets 
Granite-House! dit Pencroff. Le combustible abonde, et il n'y a
aucune raison de l'pargner.

-- D'ailleurs, rpondit Gdon Spilett, l'le Lincoln n'est pas
situe sous une latitude trs leve, et il est probable que les
hivers n'y sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus, que
ce trente-cinquime parallle correspondait  celui de l'Espagne
dans l'autre hmisphre?

-- Sans doute, rpondit l'ingnieur, mais certains hivers sont
trs froids en Espagne! Neige et glace, rien n'y manque, et l'le
Lincoln peut tre aussi rigoureusement prouve. Toutefois, c'est
une le, et, comme telle, j'espre que la temprature y sera plus
modre.

-- Et pourquoi, monsieur Cyrus? demanda Harbert.

-- Parce que la mer, mon enfant, peut tre considre comme un
immense rservoir, dans lequel s'emmagasinent les chaleurs de
l't. L'hiver venu, elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux
rgions voisines des ocans une temprature moyenne, moins leve
en t, mais moins basse en hiver.

-- Nous le verrons bien, rpondit Pencroff. Je demande  ne point
m'inquiter autrement du froid qu'il fera ou qu'il ne fera pas. Ce
qui est certain, c'est que les jours sont dj courts et les
soires longues. Si nous traitions un peu la question de
l'clairage.

-- Rien n'est plus facile, rpondit Cyrus Smith.

--  traiter? demanda le marin.

--  rsoudre.

-- Et quand commencerons-nous?

-- Demain, en organisant une chasse aux phoques.

-- Pour fabriquer de la chandelle?

-- Fi donc! Pencroff, de la bougie.

Tel tait, en effet, le projet de l'ingnieur; projet ralisable,
puisqu'il avait de la chaux et de l'acide sulfurique, et que les
amphibies de l'lot lui fourniraient la graisse ncessaire  sa
fabrication.

On tait au 4 juin. C'tait le dimanche de la Pentecte, et il y
eut accord unanime pour observer cette fte. Tous travaux furent
suspendus, et des prires s'levrent vers le ciel. Mais ces
prires taient maintenant des actions de grces. Les colons de
l'le Lincoln n'taient plus les misrables naufrags jets sur
l'lot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient.

Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain, on partit pour
l'lot. Il fallut encore profiter de la mare basse pour franchir
 gu le canal, et,  ce propos, il fut convenu que l'on
construirait, tant bien que mal, un canot qui rendrait les
communications plus faciles, et permettrait aussi de remonter la
Mercy, lors de la grande exploration du sud-ouest de l'le, qui
tait remise aux premiers beaux jours.

Les phoques taient nombreux, et les chasseurs, arms de leurs
pieux ferrs, en turent aisment une demi-douzaine. Nab et
Pencroff les dpouillrent, et ne rapportrent  Granite-House que
leur graisse et leur peau, cette peau devant servir  la
fabrication de solides chaussures.

Le rsultat de cette chasse fut celui-ci: environ trois cents
livres de graisse qui devaient tre entirement employes  la
fabrication des bougies.

L'opration fut extrmement simple, et, si elle ne donna pas des
produits absolument parfaits, du moins taient-ils utilisables.
Cyrus Smith n'aurait eu  sa disposition que de l'acide
sulfurique, qu'en chauffant cet acide avec les corps gras neutres,
-- dans l'espce la graisse de phoque, -- il pouvait isoler la
glycrine; puis, de la combinaison nouvelle, il et facilement
spar l'oline, la margarine et la starine, en employant l'eau
bouillante. Mais, afin de simplifier l'opration, il prfra
saponifier la graisse au moyen de la chaux.

Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile  dcomposer par
l'acide sulfurique, qui prcipita la chaux  l'tat de sulfate et
rendit libres les acides gras. De ces trois acides, olique,
margarique et starique, le premier, tant liquide, fut chass par
une pression suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la
substance mme qui allait servir au moulage des bougies.

L'opration ne dura pas plus de vingt-quatre heures.

Les mches, aprs plusieurs essais, furent faites de fibres
vgtales, et, trempes dans la substance liqufie, elles
formrent de vritables bougies stariques, moules  la main,
auxquelles il ne manqua que le blanchiment et le polissage. Elles
n'offraient pas, sans doute, cet avantage que les mches,
imprgnes d'acide borique, ont de se vitrifier au fur et  mesure
de leur combustion, et de se consumer entirement; mais Cyrus
Smith ayant fabriqu une belle paire de mouchettes, ces bougies
furent grandement apprcies pendant les veilles de Granite-
House.

Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas  l'intrieur de la
nouvelle demeure. Les menuisiers eurent de l'ouvrage. On
perfectionna les outils, qui taient fort rudimentaires. On les
complta aussi. Des ciseaux, entre autres, furent fabriqus, et
les colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon se faire la
barbe, du moins la tailler  leur fantaisie.

Harbert n'en avait pas, Nab n'en avait gure, mais leurs
compagnons en taient hrisss de manire  justifier la
confection desdits ciseaux.

La fabrication d'une scie  main, du genre de celles qu'on appelle
gones, cota des peines infinies, mais enfin on obtint un
instrument qui, vigoureusement mani, put diviser les fibres
ligneuses du bois.

On fit donc des tables, des siges, des armoires, qui meublrent
les principales chambres, des cadres de lit, dont toute la literie
consista en matelas de zostre. La cuisine, avec ses planches, sur
lesquelles reposaient les ustensiles en terre cuite, son fourneau
de briques, sa pierre  relaver, avait trs bon air, et Nab y
fonctionnait gravement, comme s'il et t dans un laboratoire de
chimiste.

Mais les menuisiers durent tre bientt remplacs par les
charpentiers. En effet, le nouveau dversoir, cr  coups de
mine, rendait ncessaire la construction de deux ponceaux, l'un
sur le plateau de Grande-vue, l'autre sur la grve mme.

Maintenant, en effet, le plateau et la grve taient
transversalement coups par un cours d'eau qu'il fallait
ncessairement franchir, quand on voulait gagner le nord de l'le.
Pour l'viter, les colons eussent t obligs  faire un dtour
considrable et  remonter dans l'ouest jusqu'au del des sources
du Creek-Rouge. Le plus simple tait donc d'tablir, sur le
plateau et sur la grve, deux ponceaux, longs de vingt  vingt-
cinq pieds, et dont quelques arbres, seulement quarris  la
hache, formrent toute la charpente. Ce fut l'affaire de quelques
jours. Les ponts tablis, Nab et Pencroff en profitrent alors
pour aller jusqu' l'hutrire qui avait t dcouverte au large
des dunes. Ils avaient tran avec eux une sorte de grossier
chariot, qui remplaait l'ancienne claie vraiment trop incommode,
et ils rapportrent quelques milliers d'hutres, dont
l'acclimatation se fit rapidement au milieu de ces rochers, qui
formaient autant de parcs naturels  l'embouchure de la Mercy. Ces
mollusques taient de qualit excellente, et les colons en firent
une consommation presque quotidienne.

On le voit, l'le Lincoln, bien que ses habitants n'en eussent
explor qu'une trs petite portion, fournissait dj  presque
tous leurs besoins. Et il tait probable que, fouille jusque dans
ses plus secrets rduits, sur toute cette partie boise qui
s'tendait depuis la Mercy jusqu'au promontoire du Reptile, elle
prodiguerait de nouveaux trsors. Une seule privation cotait
encore aux colons de l'le Lincoln. La nourriture azote ne leur
manquait pas, ni les produits vgtaux qui devaient en temprer
l'usage; les racines ligneuses des dragonniers, soumises  la
fermentation, leur donnaient une boisson acidule, sorte de bire
bien prfrable  l'eau pure; ils avaient mme fabriqu du sucre,
sans cannes ni betteraves, en recueillant cette liqueur que
distille l' acer saccharinum, sorte d'rable de la famille des
acrines, qui prospre sous toutes les zones moyennes, et dont
l'le possdait un grand nombre; ils faisaient un th trs
agrable en employant les monardes rapportes de la garenne;
enfin, ils avaient en abondance le sel, le seul des produits
minraux qui entre dans l'alimentation..., mais le pain faisait
dfaut.

Peut-tre, par la suite, les colons pourraient-ils remplacer cet
aliment par quelque quivalent, farine de sagoutier ou fcule de
l'arbre  pain, et il tait possible, en effet, que les forts du
sud comptassent parmi leurs essences ces prcieux arbres, mais
jusqu'alors on ne les avait pas rencontrs.

Cependant la Providence devait, en cette circonstance, venir
directement en aide aux colons, dans une proportion
infinitsimale, il est vrai, mais enfin Cyrus Smith, avec toute
son intelligence, toute son ingniosit, n'aurait jamais pu
produire ce que, par le plus grand hasard, Harbert trouva un jour
dans la doublure de sa veste, qu'il s'occupait de raccommoder.

Ce jour-l, -- il pleuvait  torrents, -- les colons taient
rassembls dans la grande salle de Granite-House, quand le jeune
garon s'cria tout d'un coup:

Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de bl!

Et il montra  ses compagnons un grain, un unique grain qui, de sa
poche troue, s'tait introduit dans la doublure de sa veste.

La prsence de ce grain s'expliquait par l'habitude qu'avait
Harbert, tant  Richmond, de nourrir quelques ramiers dont
Pencroff lui avait fait prsent.

Un grain de bl? rpondit vivement l'ingnieur.

-- Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien qu'un seul!

-- Eh! mon garon, s'cria Pencroff en souriant, nous voil bien
avancs, ma foi! Qu'est-ce que nous pourrions bien faire d'un seul
grain de bl?

-- Nous en ferons du pain, rpondit Cyrus Smith.

-- Du pain, des gteaux, des tartes! rpliqua le marin. Allons! Le
pain que fournira ce grain de bl ne nous touffera pas de sitt!

Harbert, n'attachant que peu d'importance  sa dcouverte, se
disposait  jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit,
l'examina, reconnut qu'il tait en bon tat, et, regardant le
marin bien en face:

Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un
grain de bl peut produire d'pis?

-- Un, je suppose! rpondit le marin, surpris de la question.

-- Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un pi porte de grains?

-- Ma foi, non.

-- Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous
plantons ce grain,  la premire rcolte, nous rcolterons huit
cents grains, lesquels en produiront  la seconde six cent
quarante mille,  la troisime cinq cent douze millions,  la
quatrime plus de quatre cents milliards de grains. Voil la
proportion.

Les compagnons de Cyrus Smith l'coutaient sans rpondre. Ces
chiffres les stupfiaient. Ils taient exacts, cependant.

Oui, mes amis, reprit l'ingnieur. Telles sont les progressions
arithmtiques de la fconde nature. Et encore, qu'est-ce que cette
multiplication du grain de bl, dont l'pi ne porte que huit cents
grains, compare  ces pieds de pavots qui portent trente-deux
mille graines,  ces pieds de tabac qui en produisent trois cent
soixante mille? En quelques annes, sans les nombreuses causes de
destruction qui en arrtent la fcondit, ces plantes envahiraient
toute la terre.

Mais l'ingnieur n'avait pas termin son petit interrogatoire.

Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous combien quatre
cents milliards de grains reprsentent de boisseaux?

-- Non, rpondit le marin, mais ce que je sais, c'est que je ne
suis qu'une bte!

-- Eh bien, cela ferait plus de trois millions,  cent trente
mille par boisseau, Pencroff.

-- Trois millions! s'cria Pencroff.

-- Trois millions.

-- Dans quatre ans?

-- Dans quatre ans, rpondit Cyrus Smith, et mme dans deux ans,
si, comme je l'espre, nous pouvons, sous cette latitude, obtenir
deux rcoltes par anne.

 cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas pouvoir
rpliquer autrement que par un hurrah formidable.

Ainsi, Harbert, ajouta l'ingnieur, tu as fait l une dcouverte
d'une importance extrme pour nous. Tout, mes amis, tout peut nous
servir dans les conditions o nous sommes. Je vous en prie, ne
l'oubliez pas.

-- Non, monsieur Cyrus, non, nous ne l'oublierons pas, rpondit
Pencroff, et si jamais je trouve une de ces graines de tabac, qui
se multiplient par trois cent soixante mille, je vous assure que
je ne la jetterai pas au vent! Et maintenant, savez-vous ce qui
nous reste  faire?

-- Il nous reste  planter ce grain, rpondit Harbert.

-- Oui, ajouta Gdon Spilett, et avec tous les gards qui lui
sont dus, car il porte en lui nos moissons  venir.

-- Pourvu qu'il pousse! s'cria le marin.

-- Il poussera, rpondit Cyrus Smith.

On tait au 20 juin. Le moment tait donc propice pour semer cet
unique et prcieux grain de bl. Il fut d'abord question de le
planter dans un pot; mais, aprs rflexion, on rsolut de s'en
rapporter plus franchement  la nature, et de le confier  la
terre. C'est ce qui fut fait le jour mme, et il est inutile
d'ajouter que toutes les prcautions furent prises pour que
l'opration russt.

Le temps s'tant lgrement clairci, les colons gravirent les
hauteurs de Granite-House. L, sur le plateau, ils choisirent un
endroit bien abrit du vent, et auquel le soleil de midi devait
verser toute sa chaleur. L'endroit fut nettoy, sarcl avec soin,
fouill mme, pour en chasser les insectes ou les vers; on y mit
une couche de bonne terre amende d'un peu de chaux; on l'entoura
d'une palissade; puis, le grain fut enfonc dans la couche humide.

Ne semblait-il pas que ces colons posaient la premire pierre d'un
difice? Cela rappela  Pencroff le jour o il avait allum son
unique allumette, et tous les soins qu'il apporta  cette
opration. Mais cette fois, la chose tait plus grave. En effet,
les naufrags seraient toujours parvenus  se procurer du feu,
soit par un procd, soit par un autre, mais nulle puissance
humaine ne leur referait ce grain de bl, si, par malheur, il
venait  prir!



CHAPITRE XXI


Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que
Pencroff allt visiter ce qu'il appelait srieusement son champ
de bl. Et malheur aux insectes qui s'y aventuraient! Ils
n'avaient aucune grce  attendre.

Vers la fin du mois de juin, aprs d'interminables pluies, le
temps se mit dcidment au froid, et, le 29, un thermomtre
Fahrenheit et certainement annonc vingt degrs seulement au-
dessus de zro (6, 67 degrs centigrades au-dessous de glace).

Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31
dcembre de l'anne borale, tait un vendredi. Nab fit observer
que l'anne finissait par un mauvais jour; mais Pencroff lui
rpondit que, naturellement, l'autre commenait par un bon, -- ce
qui valait mieux. En tout cas, elle dbuta par un froid trs vif.
Des glaons s'entassrent  l'embouchure de la Mercy, et le lac ne
tarda pas  se prendre sur toute son tendue.

On dut,  plusieurs reprises, renouveler la provision de
combustible. Pencroff n'avait pas attendu que la rivire ft
glace pour conduire d'normes trains de bois  leur destination.
Le courant tait un moteur infatigable, et il fut employ 
charrier du bois flott jusqu'au moment o le froid vint
l'enchaner. Au combustible fourni si abondamment par la fort, on
joignit aussi plusieurs charretes de houille, qu'il fallut aller
chercher au pied des contreforts du mont Franklin. Cette puissante
chaleur du charbon de terre fut vivement apprcie par une basse
temprature, qui, le 4 juillet, tomba  huit degrs Fahrenheit (13
degrs centigrades au-dessous de zro). Une seconde chemine avait
t tablie dans la salle  manger, et, l, on travaillait en
commun.

Pendant cette priode de froid, Cyrus Smith n'eut qu' s'applaudir
d'avoir driv jusqu' Granite-House un petit filet des eaux du
lac Grant. Prises au-dessous de la surface glace, puis, conduites
par l'ancien dversoir, elles conservaient leur liquidit et
arrivaient  un rservoir intrieur, qui avait t creus 
l'angle de l'arrire-magasin, et dont le trop-plein s'enfuyait par
le puits jusqu' la mer.

Vers cette poque, le temps tant extrmement sec, les colons,
aussi bien vtus que possible, rsolurent de consacrer une journe
 l'exploration de la partie de l'le comprise au sud-est entre la
Mercy et le cap Griffe. C'tait un vaste terrain marcageux, et il
pouvait se prsenter quelque bonne chasse  faire, car les oiseaux
aquatiques devaient y pulluler.

Il fallait compter de huit  neuf milles  l'aller, autant au
retour, et, par consquent, la journe serait bien employe. Comme
il s'agissait aussi de l'exploration d'une portion inconnue de
l'le, toute la colonie dut y prendre part. C'est pourquoi, le 5
juillet, ds six heures du matin, l'aube se levant  peine, Cyrus
Smith, Gdon Spilett, Harbert, Nab, Pencroff, arms d'pieux, de
collets, d'arcs et de flches, et munis de provisions suffisantes,
quittrent Granite-House, prcds de Top, qui gambadait devant
eux.

On prit par le plus court, et le plus court fut de traverser la
Mercy sur les glaons qui l'encombraient alors.

Mais, fit observer justement le reporter, cela ne peut remplacer
un pont srieux! aussi, la construction d'un pont srieux
tait-elle note dans la srie des travaux  venir.

C'tait la premire fois que les colons mettaient pied sur la rive
droite de la Mercy, et s'aventuraient au milieu de ces grands et
superbes conifres, alors couverts de neige.

Mais ils n'avaient pas fait un demi-mille, que, d'un pais fourr,
s'chappait toute une famille de quadrupdes, qui y avaient lu
domicile, et dont les aboiements de Top provoqurent la fuite.

Ah! on dirait des renards! s'cria Harbert, quand il vit toute
la bande dcamper au plus vite.

C'taient des renards, en effet, mais des renards de trs grande
taille, qui faisaient entendre une sorte d'aboiement, dont Top
parut lui-mme fort tonn, car il s'arrta dans sa poursuite, et
donna  ces rapides animaux le temps de disparatre.

Le chien avait le droit d'tre surpris, puisqu'il ne savait pas
l'histoire naturelle. Mais, par leurs aboiements, ces renards,
gris rousstres de pelage,  queues noires que terminait une
bouffette blanche, avaient dcel leur origine. Aussi, Harbert
leur donna-t-il, sans hsiter, leur vritable nom de culpeux.
Ces culpeux se rencontrent frquemment au Chili, aux Malouines, et
sur tous ces parages amricains traverss par les trentime et
quarantime parallles. Harbert regretta beaucoup que Top n'et pu
s'emparer de l'un de ces carnivores.

Est-ce que cela se mange? demanda Pencroff, qui ne considrait
jamais les reprsentants de la faune de l'le qu' un point de vue
spcial.

-- Non, rpondit Harbert, mais les zoologistes n'ont pas encore
reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et
s'il ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement
dit.

Cyrus Smith ne put s'empcher de sourire en entendant la rflexion
du jeune garon, qui attestait un esprit srieux. Quant au marin,
du moment que ces renards ne pouvaient tre classs dans le genre
comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu'une basse-cour
serait tablie  Granite-House, il fit observer qu'il serait bon
de prendre quelques prcautions contre la visite probable de ces
pillards  quatre pattes. Ce que personne ne contesta.

Aprs avoir tourn la pointe de l'pave, les colons trouvrent une
longue plage que baignait la vaste mer. Il tait alors huit heures
du matin. Le ciel tait trs pur, ainsi qu'il arrive par les
grands froids prolongs; mais, chauffs par leur course, Cyrus
Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les
piqres de l'atmosphre.

D'ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend
infiniment plus supportables les forts abaissements de la
temprature. Un soleil brillant, mais sans action calorifique,
sortait alors de l'Ocan, et son norme disque se balanait 
l'horizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme
celle d'un golfe mditerranen, quand le ciel est pur. Le cap
Griffe, recourb en forme de yatagan, s'effilait nettement 
quatre milles environ vers le sud-est.  gauche, la lisire du
marais tait brusquement arrte par une petite pointe que les
rayons solaires dessinaient alors d'un trait de feu.

Certes, en cette partie de la baie de l'Union, que rien ne
couvrait du large, pas mme un banc de sable, les navires, battus
des vents d'est, n'eussent trouv aucun abri. On sentait  la
tranquillit de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux,
 sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jauntre, 
l'absence de tout rcif enfin, que cette cte tait accore, et que
l'Ocan recouvrait l de profonds abmes. En arrire, dans
l'ouest, se dveloppaient, mais  une distance de quatre milles,
les premires lignes d'arbres des forts du Far-West. On se serait
cru, pour ainsi dire, sur la cte dsole de quelque le des
rgions antarctiques que les glaons eussent envahie. Les colons
firent halte en cet endroit pour djeuner. Un feu de broussailles
et de varechs desschs fut allum, et Nab prpara le djeuner de
viande froide, auquel il joignit quelques tasses de th d'Oswego.

Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de l'le Lincoln
tait rellement strile et contrastait avec toute la rgion
occidentale. Ce qui amena le reporter  faire cette rflexion, que
si le hasard et tout d'abord jet les naufrags sur cette plage,
ils auraient pris de leur futur domaine une ide dplorable.

Je crois mme que nous n'aurions pas pu l'atteindre, rpondit
l'ingnieur, car la mer est profonde, et elle ne nous offrait pas
un rocher pour nous y rfugier. Devant Granite-House, au moins, il
y avait des bancs, un lot, qui multipliaient les chances de
salut. Ici, rien que l'abme!

-- Il est assez singulier, fit observer Gdon Spilett, que cette
le, relativement petite, prsente un sol aussi vari. Cette
diversit d'aspect n'appartient logiquement qu'aux continents
d'une certaine tendue. On dirait vraiment que la partie
occidentale de l'le Lincoln, si riche et si fertile, est baigne
par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord
et du sud-est s'tendent sur une sorte de mer Arctique.

-- Vous avez raison, mon cher Spilett, rpondit Cyrus Smith, c'est
une observation que j'ai faite aussi. Cette le, dans sa forme
comme dans sa nature, je la trouve trange. On dirait un rsum de
tous les aspects que prsente un continent, et je ne serais pas
surpris qu'elle et t continent autrefois.

-- Quoi! un continent au milieu du Pacifique? s'cria Pencroff.

-- Pourquoi pas? rpondit Cyrus Smith. Pourquoi l'Australie, la
Nouvelle-Irlande, tout ce que les gographes anglais appellent
l'Australasie, runies aux archipels du Pacifique, n'auraient-ils
form autrefois une sixime partie du monde, aussi importante que
l'Europe ou l'Asie, que l'Afrique ou les deux Amriques? Mon
esprit ne se refuse point  admettre que toutes les les, merges
de ce vaste Ocan, ne sont que des sommets d'un continent
maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux poques
anthistoriques.

-- Comme fut autrefois l'Atlantide, rpondit Harbert.

-- Oui, mon enfant... si elle a exist toutefois.

-- Et l'le Lincoln aurait fait partie de ce continent-l? demanda
Pencroff.

-- C'est probable, rpondit Cyrus Smith, et cela expliquerait
assez cette diversit de productions qui se voit  sa surface.

-- Et le nombre considrable d'animaux qui l'habitent encore,
ajouta Harbert.

-- Oui, mon enfant, rpondit l'ingnieur, et tu me fournis l un
nouvel argument  l'appui de ma thse. Il est certain, d'aprs ce
que nous avons vu, que les animaux sont nombreux dans l'le, et,
ce qui est plus bizarre, que les espces y sont extrmement
varies. Il y a une raison  cela, et pour moi, c'est que l'le
Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste continent qui
s'est peu  peu abaiss au-dessous du Pacifique.

-- Alors, un beau jour, rpliqua Pencroff, qui ne semblait pas
tre absolument convaincu, ce qui reste de cet ancien continent
pourra disparatre  son tour, et il n'y aura plus rien entre
l'Amrique et l'Asie?

-- Si, rpondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux continents,
que des milliards de milliards d'animalcules travaillent  btir
en ce moment.

-- Et quels sont ces maons-l? demanda Pencroff.

-- Les infusoires du corail, rpondit Cyrus Smith. Ce sont eux qui
ont fabriqu, par un travail continu, l'le Clermont-Tonnerre, les
atolls, et autres nombreuses les  coraux que compte l'ocan
Pacifique. Il faut quarante-sept millions de ces infusoires pour
peser un grain, et pourtant, avec les sels marins qu'ils
absorbent, avec les lments solides de l'eau qu'ils s'assimilent,
ces animalcules produisent le calcaire, et ce calcaire forme
d'normes substructions sous-marines, dont la duret et la
solidit galent celles du granit. Autrefois, aux premires
poques de la cration, la nature, employant le feu, a produit les
terres par soulvement; mais maintenant elle charge des animaux
microscopiques de remplacer cet agent, dont la puissance
dynamique,  l'intrieur du globe, a videmment diminu, -- ce que
prouve le grand nombre de volcans actuellement teints  la
surface de la terre. Et je crois bien que, les sicles succdant
aux sicles et les infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra
se changer un jour en un vaste continent, que des gnrations
nouvelles habiteront et civiliseront  leur tour.

-- Ce sera long! dit Pencroff.

-- La nature a le temps pour elle, rpondit l'ingnieur.

-- Mais  quoi bon de nouveaux continents? demanda Harbert. Il me
semble que l'tendue actuelle des contres habitables est
suffisante  l'humanit. Or, la nature ne fait rien d'inutile.

-- Rien d'inutile, en effet, reprit l'ingnieur, mais voici
comment on pourrait expliquer dans l'avenir la ncessit de
continents nouveaux, et prcisment sur cette zone tropicale
occupe par les les corallignes. Du moins, cette explication me
parat plausible.

-- Nous vous coutons, monsieur Cyrus, rpondit Harbert.

-- Voici ma pense: les savants admettent gnralement qu'un jour
notre globe finira, ou plutt que la vie animale et vgtale n'y
sera plus possible, par suite du refroidissement intense qu'il
subira. Ce sur quoi ils ne sont pas d'accord, c'est sur la cause
de ce refroidissement. Les uns pensent qu'il proviendra de
l'abaissement de temprature que le soleil prouvera aprs des
millions d'annes; les autres, de l'extinction graduelle des feux
intrieurs de notre globe, qui ont sur lui une influence plus
prononce qu'on ne le suppose gnralement. Je tiens, moi, pour
cette dernire hypothse, en me fondant sur ce fait que la lune
est bien vritablement un astre refroidi, lequel n'est plus
habitable, quoique le soleil continue toujours de verser  sa
surface la mme somme de chaleur. Si donc la lune s'est refroidie,
c'est parce que ces feux intrieurs auxquels, ainsi que tous les
astres du monde stellaire, elle a d son origine, se sont
compltement teints. Enfin, quelle qu'en soit la cause, notre
globe se refroidira un jour, mais ce refroidissement ne s'oprera
que peu  peu. Qu'arrivera-t-il alors? C'est que les zones
tempres, dans une poque plus ou moins loigne, ne seront pas
plus habitables que ne le sont actuellement les rgions polaires.
Donc, les populations d'hommes, comme les agrgations d'animaux,
reflueront vers les latitudes plus directement soumises 
l'influence solaire. Une immense migration s'accomplira.
L'Europe, l'Asie centrale, l'Amrique du Nord seront peu  peu
abandonnes, tout comme l'Australasie ou les parties basses de
l'Amrique du Sud. La vgtation suivra l'migration humaine. La
flore reculera vers l'quateur en mme temps que la faune. Les
parties centrales de l'Amrique mridionale et de l'Afrique
deviendront les continents habits par excellence. Les Lapons et
les Samoydes retrouveront les conditions climatriques de la mer
polaire sur les rivages de la Mditerrane. Qui nous dit, qu'
cette poque, les rgions quatoriales ne seront pas trop petites
pour contenir l'humanit terrestre et la nourrir? Or, pourquoi la
prvoyante nature, afin de donner refuge  toute l'migration
vgtale et animale, ne jetterait-elle pas, ds  prsent, sous
l'quateur, les bases d'un continent nouveau, et n'aurait-elle pas
charg les infusoires de le construire? J'ai souvent rflchi 
toutes ces choses, mes amis, et je crois srieusement que l'aspect
de notre globe sera un jour compltement transform, que, par
suite de l'exhaussement de nouveaux continents, les mers
couvriront les anciens, et que, dans les sicles futurs, des
Colombs iront dcouvrir les les du Chimborao, de l'Himalaya ou
du mont Blanc, restes d'une Amrique, d'une Asie et d'une Europe
englouties. Puis enfin, ces nouveaux continents,  leur tour,
deviendront eux-mmes inhabitables; la chaleur s'teindra comme la
chaleur d'un corps que l'me vient d'abandonner, et la vie
disparatra, sinon dfinitivement du globe, au moins
momentanment. Peut-tre, alors, notre sphrode se reposera-t-il,
se refera-t-il dans la mort pour ressusciter un jour dans des
conditions suprieures! Mais tout cela, mes amis, c'est le secret
de l'Auteur de toutes choses, et,  propos du travail des
infusoires, je me suis laiss entraner un peu loin peut-tre 
scruter les secrets de l'avenir.

-- Mon cher Cyrus, rpondit Gdon Spilett, ces thories sont pour
moi des prophties, et elles s'accompliront un jour.

-- C'est le secret de Dieu, dit l'ingnieur.

-- Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff, qui avait cout
de toutes ses oreilles, mais m'apprendrez-vous, monsieur Cyrus, si
l'le Lincoln a t construite par vos infusoires?

-- Non, rpondit Cyrus Smith, elle est purement d'origine
volcanique.

-- Alors, elle disparatra un jour?

-- C'est probable.

-- J'espre bien que nous n'y serons plus.

-- Non, rassurez-vous, Pencroff, nous n'y serons plus, puisque
nous n'avons aucune envie d'y mourir et que nous finirons peut-
tre par nous en tirer.

-- En attendant, rpondit Gdon Spilett, installons-nous comme
pour l'ternit. Il ne faut jamais rien faire  demi.

Ceci finit la conversation. Le djeuner tait termin.
L'exploration fut reprise, et les colons arrivrent  la limite o
commenait la rgion marcageuse.

C'tait bien un marais, dont l'tendue, jusqu' cette cte
arrondie qui terminait l'le au sud-est, pouvait mesurer vingt
milles carrs. Le sol tait form d'un limon argilo-siliceux, ml
de nombreux dbris de vgtaux. Des conferves, des joncs, des
carex, des scirpes,  et l quelques couches d'herbages, pais
comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques mares glaces
scintillaient en maint endroit sous les rayons solaires. Ni les
pluies, ni aucune rivire, gonfle par une crue subite, n'avaient
pu former ces rserves d'eau. On en devait naturellement conclure
que ce marcage tait aliment par les infiltrations du sol, et
cela tait en effet. Il tait mme  craindre que l'air ne s'y
charget, pendant les chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les
fivres paludennes. Au-dessus des herbes aquatiques,  la surface
des eaux stagnantes, voltigeait un monde d'oiseaux.

Chasseurs au marais et huttiers de profession n'auraient pu y
perdre un seul coup de fusil.

Canards sauvages, pilets, sarcelles, bcassines y vivaient par
bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement
approcher. Un coup de fusil  plomb et certainement atteint
quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs taient
presss. Il fallut se contenter de les frapper  coups de flche.
Le rsultat fut moindre, mais la flche silencieuse eut l'avantage
de ne point effrayer ces volatiles, que la dtonation d'une arme 
feu aurait dissips  tous les coins du marcage. Les chasseurs se
contentrent donc, pour cette fois, d'une douzaine de canards,
blancs de corps avec ceinture cannelle, tte verte, aile noire,
blanche et rousse, bec aplati, qu'Harbert reconnut pour des
tadornes.

Top concourut adroitement  la capture de ces volatiles, dont le
nom fut donn  cette partie marcageuse de l'le. Les colons
avaient donc l une abondante rserve de gibier aquatique. Le
temps venu, il ne s'agirait plus que de l'exploiter
convenablement, et il tait probable que plusieurs espces de ces
oiseaux pourraient tre, sinon domestiqus, du moins acclimats
aux environs du lac, ce qui les mettrait plus directement sous la
main des consommateurs.

Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
le chemin de leur demeure, en traversant le marais des Tadornes
(Tadorn's-fens), et ils repassrent la Mercy sur le pont de
glaces.

 huit heures du soir, tous taient rentrs  Granite-House.



CHAPITRE XXII


Ces froids intenses durrent jusqu'au 15 aot, sans dpasser
toutefois ce maximum de degrs Fahrenheit observ jusqu'alors.
Quand l'atmosphre tait calme, cette basse temprature se
supportait facilement; mais quand la bise soufflait, cela semblait
dur  des gens insuffisamment vtus. Pencroff en tait  regretter
que l'le Lincoln ne donnt pas asile  quelques familles d'ours,
plutt qu' ces renards ou  ces phoques, dont la fourrure
laissait  dsirer.

Les ours, disait-il, sont gnralement bien habills, et je ne
demanderais pas mieux que de leur emprunter pour l'hiver la chaude
capote qu'ils ont sur le corps.

-- Mais, rpondait Nab en riant, peut-tre ces ours ne
consentiraient-ils pas, Pencroff,  te donner leur capote. Ce ne
sont point des Saint-Martin, ces btes-l!

-- On les y obligerait, Nab, on les y obligerait, rpliquait
Pencroff d'un ton tout  fait autoritaire. Mais ces formidables
carnassiers n'existaient point dans l'le, ou, du moins, ils ne
s'taient pas montrs jusqu'alors.

Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter s'occuprent d'tablir
des trappes sur le plateau de Grande-vue et aux abords de la
fort. Suivant l'opinion du marin, tout animal, quel qu'il ft,
serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui
trenneraient les nouveaux piges seraient bien reus  Granite-
House.

Ces trappes furent, d'ailleurs, extrmement simples: des fosses
creuses dans le sol, au-dessus un plafonnage de branches et
d'herbes, qui en dissimulait l'orifice, au fond quelque appt dont
l'odeur pouvait attirer les animaux, et ce fut tout. Il faut dire
aussi qu'elles n'avaient point t creuses au hasard, mais 
certains endroits o des empreintes plus nombreuses indiquaient de
frquentes passes de quadrupdes. Tous les jours, elles taient
visites, et,  trois reprises, pendant les premiers jours, on y
trouva des chantillons de ces culpeux qui avaient t vus dj
sur la rive droite de la Mercy.

Ah ! il n'y a donc que des renards dans ce pays-ci! s'cria
Pencroff, la troisime fois qu'il retira un de ces animaux de la
fosse o il se tenait fort penaud. Des btes qui ne sont bonnes 
rien!

-- Mais si, dit Gdon Spilett. Elles sont bonnes  quelque chose!

-- Et  quoi donc?

--  faire des appts pour en attirer d'autres!

Le reporter avait raison, et les trappes furent ds lors amorces
avec ces cadavres de renards.

Le marin avait galement fabriqu des collets en employant les
fibres du curry-jonc, et les collets donnrent plus de profit que
les trappes. Il tait rare qu'un jour se passt sans que quelque
lapin de la garenne se laisst prendre. C'tait toujours du lapin,
mais Nab savait varier ses sauces, et les convives ne songeaient
pas  se plaindre.

Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine d'aot, les
trappes livrrent aux chasseurs des animaux autres que des
culpeux, et plus utiles. Ce furent quelques-uns de ces sangliers
qui avaient t dj signals au nord du lac. Pencroff n'eut pas
besoin de demander si ces btes-l taient comestibles. Cela se
voyait bien,  leur ressemblance avec le cochon d'Amrique ou
d'Europe.

Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert, je t'en
prviens, Pencroff.

-- Mon garon, rpondit le marin, en se penchant sur la trappe, et
en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de
ces reprsentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire
que ce sont des cochons!

-- Et pourquoi?

-- Parce que cela me fait plaisir!

-- Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff?

-- J'aime beaucoup le cochon, rpondit le marin, surtout pour ses
pieds, et s'il en avait huit au lieu de quatre, je l'aimerais deux
fois davantage!

Quant aux animaux en question, c'taient des pcaris appartenant 
l'un des quatre genres que compte la famille, et ils taient mme
de l'espce des tajassous, reconnaissables  leur couleur fonce
et dpourvus de ces longues canines qui arment la bouche de leurs
congnres. Ces pcaris vivent ordinairement par troupes, et il
tait probable qu'ils abondaient dans les parties boises de
l'le. En tout cas, ils taient mangeables de la tte aux pieds,
et Pencroff ne leur en demandait pas plus.

Vers le 15 aot, l'tat atmosphrique se modifia subitement par
une saute de vent dans le nord-ouest.

La temprature remonta de quelques degrs, et les vapeurs
accumules dans l'air ne tardrent pas  se rsoudre en neige.
Toute l'le se couvrit d'une couche blanche, et se montra  ses
habitants sous un aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment
pendant plusieurs jours, et son paisseur atteignit bientt deux
pieds.

Le vent frachit bientt avec une extrme violence, et, du haut de
Granite-House, on entendait la mer gronder sur les rcifs. 
certains angles, il se faisait de rapides remous d'air, et la
neige, s'y formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait 
ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base, et que les
btiments attaquent  coups de canon.

Toutefois, l'ouragan, venant du nord-ouest, prenait l'le 
revers, et l'orientation de Granite-House la prservait d'un
assaut direct. Mais, au milieu de ce chasse-neige, aussi terrible
que s'il se ft produit sur quelque contre polaire, ni Cyrus
Smith, ni ses compagnons ne purent, malgr leur envie, s'aventurer
au dehors, et ils restrent renferms pendant cinq jours, du 20 au
25 aot. On entendait la tempte rugir dans les bois du Jacamar,
qui devaient en ptir. Bien des arbres seraient dracins, sans
doute, mais Pencroff s'en consolait en songeant qu'il n'aurait pas
la peine de les abattre.

Le vent se fait bcheron, laissons-le faire, rptait-il.

Et, d'ailleurs, il n'y aurait eu aucun moyen de l'en empcher.

Combien les htes de Granite-House durent alors remercier le ciel
de leur avoir mnag cette solide et inbranlable retraite! Cyrus
Smith avait bien sa lgitime part dans les remerciements, mais
enfin, c'tait la nature qui avait creus cette vaste caverne, et
il n'avait fait que la dcouvrir. L, tous taient en sret, et
les coups de la tempte ne pouvaient les atteindre. S'ils eussent
construit sur le plateau de Grande-vue une maison de briques et de
bois, elle n'aurait certainement pas rsist aux fureurs de cet
ouragan. Quant aux Chemines, rien qu'au fracas des lames qui se
faisait entendre avec tant de force, on devait croire qu'elles
taient absolument inhabitables, car la mer, passant par-dessus
l'lot, devait les battre avec rage. Mais ici,  Granite-House, au
milieu de ce massif, contre lequel n'avaient prise ni l'eau ni
l'air, rien  craindre.

Pendant ces quelques jours de squestration, les colons ne
restrent pas inactifs. Le bois, dbit en planches, ne manquait
pas dans le magasin, et, peu  peu, on complta le mobilier, en
tables et en chaises, solides  coup sr, car la matire n'y fut
pas pargne. Ces meubles, un peu lourds, justifiaient mal leur
nom, qui fait de leur mobilit une condition essentielle, mais ils
firent l'orgueil de Nab et de Pencroff, qui ne les auraient pas
changs contre des meubles de Boule.

Puis, les menuisiers devinrent vanniers, et ils ne russirent pas
mal dans cette nouvelle fabrication. On avait dcouvert, vers
cette pointe que le lac projetait au nord, une fconde oseraie, o
poussaient en grand nombre des osiers-pourpres. Avant la saison
des pluies, Pencroff et Harbert avaient moissonn ces utiles
arbustes, et leurs branches, bien spares alors, pouvaient tre
efficacement employes. Les premiers essais furent informes, mais,
grce  l'adresse et  l'intelligence des ouvriers, se consultant,
se rappelant les modles qu'ils avaient vus, rivalisant entre eux,
des paniers et des corbeilles de diverses grandeurs accrurent
bientt le matriel de la colonie. Le magasin en fut pourvu, et
Nab enferma dans des corbeilles spciales ses rcoltes de
rhizomes, d'amandes de pin-pignon et de racines de dragonnier.

Pendant la dernire semaine de ce mois d'aot, le temps se modifia
encore une fois. La temprature baissa un peu, et la tempte se
calma. Les colons s'lancrent au dehors. Il y avait certainement
deux pieds de neige sur la grve, mais,  la surface de cette
neige durcie, on pouvait marcher sans trop de peine. Cyrus Smith
et ses compagnons montrent sur le plateau de Grande-vue. Quel
changement! Ces bois, qu'ils avaient laisss verdoyants, surtout
dans la partie voisine o dominaient les conifres,
disparaissaient alors sous une couleur uniforme. Tout tait blanc,
depuis le sommet du mont Franklin jusqu'au littoral, les forts,
la prairie, le lac, la rivire, les grves.

L'eau de la Mercy courait sous une vote de glace qui,  chaque
flux et reflux, faisait dbcle et se brisait avec fracas. De
nombreux oiseaux voletaient  la surface solide du lac, canards et
bcassines, pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les
rocs entre lesquels se dversait la cascade  la lisire du
plateau taient hrisss de glaces. On et dit que l'eau
s'chappait d'une monstrueuse gargouille fouille avec toute la
fantaisie d'un artiste de la Renaissance. Quant  juger des
dommages causs  la fort par l'ouragan, on ne le pouvait encore,
et il fallait attendre que l'immense couche blanche se ft
dissipe.

Gdon Spilett, Pencroff et Harbert ne manqurent pas cette
occasion d'aller visiter leurs trappes.

Ils ne les retrouvrent pas aisment, sous la neige qui les
recouvrait. Ils durent mme prendre garde de ne point se laisser
choir dans l'une ou l'autre, ce qui et t dangereux et humiliant
 la fois: se prendre  son propre pige! Mais enfin ils vitrent
ce dsagrment, et retrouvrent les trappes parfaitement intactes.
Aucun animal n'y tait tomb, et, cependant, les empreintes
taient nombreuses aux alentours, entre autres certaines marques
de griffes trs nettement accuses. Harbert n'hsita pas 
affirmer que quelque carnassier du genre des flins avait pass
l, ce qui justifiait l'opinion de l'ingnieur sur la prsence de
fauves dangereux  l'le Lincoln. Sans doute, ces fauves
habitaient ordinairement les paisses forts du Far-West, mais,
presss par la faim, ils s'taient aventurs jusqu'au plateau de
Grande-vue. Peut-tre sentaient-ils les htes de Granite-House?

En somme, qu'est-ce que c'est que ces flins? demanda Pencroff.

-- Ce sont des tigres, rpondit Harbert.

-- Je croyais que ces btes-l ne se trouvaient que dans les pays
chauds?

-- Sur le nouveau continent, rpondit le jeune garon, on les
observe depuis le Mexique jusqu'aux Pampas de Buenos-Aires. Or,
comme l'le Lincoln est  peu prs sous la mme latitude que les
provinces de la Plata, il n'est pas tonnant que quelques tigres
s'y rencontrent.

-- Bon, on veillera, rpondit Pencroff.

Cependant, la neige finit par se dissiper sous l'influence de la
temprature, qui se releva. La pluie vint  tomber, et, grce 
son action dissolvante, la couche blanche s'effaa. Malgr le
mauvais temps, les colons renouvelrent leur rserve en toutes
choses, amandes de pin-pignon, racines de dragonnier, rhizomes,
liqueur d'rable, pour la partie vgtale; lapins de garenne,
agoutis et kangourous, pour la partie animale. Cela ncessita
quelques excursions dans la fort, et l'on constata qu'une
certaine quantit d'arbres avaient t abattus par le dernier
ouragan. Le marin et Nab poussrent mme, avec le chariot,
jusqu'au gisement de houille, afin de rapporter quelques tonnes de
combustible. Ils virent en passant que la chemine du four 
poteries avait t trs endommage par le vent et dcouronne de
six bons pieds au moins. En mme temps que le charbon, la
provision de bois fut galement renouvele  Granite-House, et on
profita du courant de la Mercy, qui tait redevenu libre, pour en
amener plusieurs trains. Il pouvait se faire que la priode des
grands froids ne ft pas acheve. Une visite avait t faite
galement aux Chemines, et les colons ne purent que s'applaudir
de ne pas y avoir demeur pendant la tempte. La mer avait laiss
l des marques incontestables de ses ravages.

Souleve par les vents du large, et sautant par-dessus l'lot,
elle avait violemment assailli les couloirs, qui taient  demi
ensabls, et d'paisses couches de varech recouvraient les roches.
Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient
les provisions de combustible, Cyrus Smith et Gdon Spilett
s'occuprent  dblayer les Chemines, et ils retrouvrent la
forge et les fourneaux  peu prs intacts, protgs qu'ils avaient
t tout d'abord par l'entassement des sables.

Ce ne fut pas inutilement que la rserve de combustible avait t
refaite. Les colons n'en avaient pas fini avec les froids
rigoureux. On sait que, dans l'hmisphre boral, le mois de
fvrier se signale principalement par de grands abaissements de la
temprature. Il devait en tre de mme dans l'hmisphre austral,
et la fin du mois d'aot, qui est le fvrier de l'Amrique du
Nord, n'chappa pas  cette loi climatique.

Vers le 25, aprs une nouvelle alternative de neige et de pluie,
le vent sauta au sud-est, et, subitement, le froid devint
extrmement vif. Suivant l'estime de l'ingnieur, la colonne
mercurielle d'un thermomtre Fahrenheit n'et pas marqu moins de
huit degrs au-dessous de zro (22 degrs centigrades au-dessous
de glace), et cette intensit du froid, rendue plus douloureuse
encore par une bise aigu, se maintint pendant plusieurs jours.
Les colons durent de nouveau se caserner dans Granite-House, et,
comme il fallut obstruer hermtiquement toutes les ouvertures de
la faade, en ne laissant que le strict passage au renouvellement
de l'air, la consommation de bougies fut considrable.

Afin de les conomiser, les colons ne s'clairrent souvent
qu'avec la flamme des foyers, o l'on n'pargnait pas le
combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent
sur la grve, au milieu des glaons que le flux y entassait 
chaque mare, mais ils remontaient bientt  Granite-House, et ce
n'tait pas sans peine et sans douleur que leurs mains se
retenaient aux btons de l'chelle. Par ce froid intense, les
chelons leur brlaient les doigts.

Il fallut encore occuper ces loisirs que la squestration faisait
aux htes de Granite-House.

Cyrus Smith entreprit alors une opration qui pouvait se pratiquer
 huis clos.

On sait que les colons n'avaient  leur disposition d'autre sucre
que cette substance liquide qu'ils tiraient de l'rable, en
faisant  cet arbre des incisions profondes. Il leur suffisait
donc de recueillir cette liqueur dans des vases, et ils
l'employaient en cet tat  divers usages culinaires, et d'autant
mieux, qu'en vieillissant, la liqueur tendait  blanchir et 
prendre une consistance sirupeuse.

Mais il y avait mieux  faire, et un jour Cyrus Smith annona 
ses compagnons qu'ils allaient se transformer en raffineurs.

Raffineurs! rpondit Pencroff. C'est un mtier un peu chaud, je
crois?

-- Trs chaud! rpondit l'ingnieur.

-- Alors, il sera de saison! rpliqua le marin.

Que ce mot de raffinage n'veille pas dans l'esprit le souvenir de
ces usines compliques en outillage et en ouvriers. Non! pour
cristalliser cette liqueur, il suffisait de l'purer par une
opration qui tait extrmement facile. Place sur le feu dans de
grands vases de terre, elle fut simplement soumise  une certaine
vaporation, et bientt une cume monta  sa surface. Ds qu'elle
commena  s'paissir, Nab eut soin de la remuer avec une spatule
de bois, -- ce qui devait acclrer son vaporation et l'empcher
en mme temps de contracter un got empyreumatique.

Aprs quelques heures d'bullition sur un bon feu, qui faisait
autant de bien aux oprateurs qu' la substance opre, celle-ci
s'tait transforme en un sirop pais. Ce sirop fut vers dans des
moules d'argile, pralablement fabriqus dans le fourneau mme de
la cuisine, et auxquels on avait donn des formes varies. Le
lendemain, ce sirop, refroidi, formait des pains et des tablettes.
C'tait du sucre, de couleur un peu rousse, mais presque
transparent et d'un got parfait.

Le froid continua jusqu' la mi-septembre, et les prisonniers de
Granite-House commenaient  trouver leur captivit bien longue.
Presque tous les jours, ils tentaient quelques sorties qui ne
pouvaient se prolonger. On travaillait donc constamment 
l'amnagement de la demeure. On causait en travaillant.

Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes choses, et il
leur expliquait principalement les applications pratiques de la
science. Les colons n'avaient point de bibliothque  leur
disposition; mais l'ingnieur tait un livre toujours prt,
toujours ouvert  la page dont chacun avait besoin, un livre qui
leur rsolvait toutes les questions et qu'ils feuilletaient
souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient
point redouter l'avenir.

Cependant, il tait temps que cette squestration se termint.
Tous avaient hte de revoir, sinon la belle saison, du moins la
cessation de ce froid insupportable. Si seulement ils eussent t
vtus de manire  pouvoir le braver, que d'excursions ils
auraient tentes, soit aux dunes, soit au marais des Tadornes! Le
gibier devait tre facile  approcher, et la chasse et t
fructueuse, assurment. Mais Cyrus Smith tenait  ce que personne
ne compromt sa sant, car il avait besoin de tous les bras, et
ses conseils furent suivis.

Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet emprisonnement,
aprs Pencroff toutefois, c'tait Top. Le fidle chien se trouvait
fort  l'troit dans Granite-House. Il allait et venait d'une
chambre  l'autre, et tmoignait  sa manire son ennui d'tre
casern.

Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsqu'il s'approchait de ce
puits sombre, qui tait en communication avec la mer, et dont
l'orifice s'ouvrait au fond du magasin, Top faisait entendre des
grognements singuliers. Top tournait autour de ce trou, qui avait
t recouvert d'un panneau en bois. Quelquefois mme, il cherchait
 glisser ses pattes sous ce panneau, comme s'il et voulu le
soulever.

Il jappait alors d'une faon particulire, qui indiquait  la fois
colre et inquitude.

L'ingnieur observa plusieurs fois ce mange. Qu'y avait-il donc
dans cet abme qui pt impressionner  ce point l'intelligent
animal? Le puits aboutissait  la mer, cela tait certain. Se
ramifiait-il donc en troits boyaux  travers la charpente de
l'le?

tait-il en communication avec quelques autres cavits
intrieures? Quelque monstre marin ne venait-il pas, de temps en
temps, respirer au fond de ce puits? L'ingnieur ne savait que
penser, et ne pouvait se retenir de rver de complications
bizarres. Habitu  aller loin dans le domaine des ralits
scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraner
dans le domaine de l'trange et presque du surnaturel; mais
comment s'expliquer que Top, un de ces chiens senss qui n'ont
jamais perdu leur temps  aboyer  la lune, s'obstint  sonder du
flair et de l'oue cet abme, si rien ne s'y passait qui dt
veiller son inquitude? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith
plus qu'il ne lui paraissait raisonnable de se l'avouer  lui-
mme. En tout cas, l'ingnieur ne communiqua ses impressions qu'
Gdon Spilett, trouvant inutile d'initier ses compagnons aux
rflexions involontaires que faisait natre en lui ce qui n'tait
peut-tre qu'une lubie de Top. Enfin, les froids cessrent. Il y
eut des pluies, des rafales mles de neige, des giboules, des
coups de vent, mais ces intempries ne duraient pas. La glace
s'tait dissoute, la neige s'tait fondue; la grve, le plateau,
les berges de la Mercy, la fort, taient redevenus praticables.
Ce retour du printemps ravit les htes de Granite-House, et,
bientt, ils n'y passrent plus que les heures du sommeil et des
repas.

On chassa beaucoup dans la seconde moiti de septembre, ce qui
amena Pencroff  rclamer avec une nouvelle insistance les armes 
feu qu'il affirmait avoir t promises par Cyrus Smith.

Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage spcial, il lui
serait presque impossible de fabriquer un fusil qui pt rendre
quelque service, reculait toujours et remettait l'opration  plus
tard. Il faisait, d'ailleurs, observer qu'Harbert et Gdon
Spilett taient devenus des archers habiles, que toutes sortes
d'animaux excellents, agoutis, kangourous, cabiais, pigeons,
outardes, canards sauvages, bcassines, enfin gibier de poil ou de
plume, tombaient sous leurs flches, et que, par consquent, on
pouvait attendre. Mais l'entt marin n'entendait point de cette
oreille, et il ne laisserait pas de cesse  l'ingnieur que celui-
ci n'et satisfait son dsir. Gdon Spilett appuyait, du reste,
Pencroff.

Si l'le, comme on en peut douter, disait-il, renferme des
animaux froces, il faut penser  les combattre et  les
exterminer. Un moment peut venir o ce soit notre premier devoir.

Mais,  cette poque, ce ne fut point cette question des armes 
feu qui proccupa Cyrus Smith, mais bien celle des vtements. Ceux
que portaient les colons avaient pass l'hiver, mais ils ne
pourraient pas durer jusqu' l'hiver prochain. Peaux de
carnassiers ou laine de ruminants, c'tait ce qu'il fallait se
procurer  tout prix, et, puisque les mouflons ne manquaient pas,
il convenait d'aviser aux moyens d'en former un troupeau qui
serait lev pour les besoins de la colonie. Un enclos destin aux
animaux domestiques, une basse-cour amnage pour les volatiles,
en un mot, une sorte de ferme  fonder en quelque point de l'le,
tels seraient les deux projets importants  excuter pendant la
belle saison. En consquence, et en vue de ces tablissements
futurs, il devenait donc urgent de pousser une reconnaissance dans
toute la partie ignore de l'le Lincoln, c'est--dire sous ces
hautes forts qui s'tendaient sur la droite de la Mercy, depuis
son embouchure jusqu' l'extrmit de la presqu'le Serpentine,
ainsi que sur toute la cte occidentale.

Mais il fallait un temps sr, et un mois devait s'couler encore
avant que cette exploration pt tre entreprise utilement.

On attendait donc avec une certaine impatience, quand un incident
se produisit, qui vint surexciter encore ce dsir qu'avaient les
colons de visiter en entier leur domaine.

On tait au 24 octobre. Ce jour-l, Pencroff tait all visiter
les trappes, qu'il tenait toujours convenablement amorces. Dans
l'une d'elles, il trouva trois animaux qui devaient tre bienvenus
 l'office. C'tait une femelle de pcari et ses deux petits.

Pencroff revint donc  Granite-House, enchant de sa capture, et,
comme toujours, le marin fit grand talage de sa chasse.

Allons! nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus! s'cria-t-il.
Et vous aussi, Monsieur Spilett, vous en mangerez!

-- Je veux bien en manger, rpondit le reporter, mais qu'est-ce
que je mangerai?

-- Du cochon de lait.

-- Ah! vraiment, du cochon de lait, Pencroff?  vous entendre, je
croyais que vous rapportiez un perdreau truff!

-- Comment? s'cria Pencroff. Est-ce que vous feriez fi du cochon
de lait, par hasard?

-- Non, rpondit Gdon Spilett, sans montrer aucun enthousiasme,
et pourvu qu'on n'en abuse pas...

-- C'est bon, c'est bon, monsieur le journaliste, riposta le
marin, qui n'aimait pas  entendre dprcier sa chasse, vous
faites le difficile? Et il y a sept mois, quand nous avons
dbarqu dans l'le, vous auriez t trop heureux de rencontrer un
pareil gibier!...

-- Voil, voil, rpondit le reporter. L'homme n'est jamais ni
parfait, ni content.

-- Enfin, reprit Pencroff, j'espre que Nab se distinguera. Voyez!
Ces deux petits pcaris n'ont pas seulement trois mois! Ils seront
tendres comme des cailles! Allons, Nab, viens! J'en surveillerai
moi-mme la cuisson.

Et le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et s'absorba dans ses
travaux culinaires.

On le laissa faire  sa faon. Nab et lui prparrent donc un
repas magnifique, les deux petits pcaris, un potage de kangourou,
un jambon fum, des amandes de pignon, de la boisson de
dragonnier, du th d'Oswego, -- enfin, tout ce qu'il y avait de
meilleur; mais entre tous les plats devaient figurer au premier
rang les savoureux pcaris, accommods  l'tuve.

 cinq heures, le dner fut servi dans la salle de Granite-House.
Le potage de kangourou fumait sur la table. On le trouva
excellent. Au potage succdrent les pcaris, que Pencroff voulut
dcouper lui-mme, et dont il servit des portions monstrueuses 
chacun des convives.

Ces cochons de lait taient vraiment dlicieux, et Pencroff
dvorait sa part avec un entrain superbe, quand tout  coup un cri
et un juron lui chapprent.

Qu'y a-t-il? demanda Cyrus Smith.

-- Il y a... il y a... que je viens de me casser une dent!
rpondit le marin.

-- Ah ! il y a donc des cailloux dans vos pcaris? dit Gdon
Spilett.

-- Il faut croire, rpondit Pencroff, en retirant de ses lvres
l'objet qui lui cotait une mchelire!...

Ce n'tait point un caillou... C'tait un grain de plomb.


PARTIE 2

L'ABANDONN




CHAPITRE I


Il y avait sept mois, jour pour jour, que les passagers du ballon
avaient t jets sur l'le Lincoln. Depuis cette poque, quelque
recherche qu'ils eussent faite, aucun tre humain ne s'tait
montr  eux. Jamais une fume n'avait trahi la prsence de
l'homme  la surface de l'le.

Jamais un travail manuel n'y avait attest son passage, ni  une
poque ancienne, ni  une poque rcente. Non seulement elle ne
semblait pas tre habite, mais on devait croire qu'elle n'avait
jamais d l'tre. Et, maintenant, voil que tout cet chafaudage
de dductions tombait devant un simple grain de mtal, trouv dans
le corps d'un inoffensif rongeur!

C'est qu'en effet, ce plomb tait sorti d'une arme  feu, et quel
autre qu'un tre humain avait pu s'tre servi de cette arme?

Lorsque Pencroff eut pos le grain de plomb sur la table, ses
compagnons le regardrent avec un tonnement profond. Toutes les
consquences de cet incident, considrable malgr son apparente
insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit.

L'apparition subite d'un tre surnaturel ne les et pas
impressionns plus vivement.

Cyrus Smith n'hsita pas  formuler tout d'abord les hypothses
que ce fait, aussi surprenant qu'inattendu, devait provoquer. Il
prit le grain de plomb, le tourna, le retourna, le palpa entre
l'index et le pouce. Puis:

Vous tes en mesure d'affirmer, demanda-t-il  Pencroff, que le
pcari, bless par ce grain de plomb, tait  peine g de trois
mois?

--  peine, Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff. Il ttait encore sa
mre quand je l'ai trouv dans la fosse.

-- Eh bien, dit l'ingnieur, il est par cela mme prouv que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil a t tir dans l'le
Lincoln.

-- Et qu'un grain de plomb, ajouta Gdon Spilett, a atteint, mais
non mortellement, ce petit animal.

-- Cela est indubitable, reprit Cyrus Smith, et voici quelles
consquences il convient de dduire de cet incident: ou l'le
tait habite avant notre arrive, ou des hommes y ont dbarqu
depuis trois mois au plus. Ces hommes sont-ils arrivs
volontairement ou involontairement, par le fait d'un atterrissage
ou d'un naufrage? Ce point ne pourra tre lucid que plus tard.
Quant  ce qu'ils sont, europens ou malais, ennemis ou amis de
notre race, rien ne peut nous permettre de le deviner, et s'ils
habitent encore l'le, ou s'ils l'ont quitte, nous ne le savons
pas davantage. Mais ces questions nous intressent trop
directement pour que nous restions plus longtemps dans
l'incertitude.

-- Non! Cent fois non! Mille fois non! s'cria le marin en se
levant de table. Il n'y a pas d'autres hommes que nous sur l'le
Lincoln! Que diable!

L'le n'est pas grande, et, si elle et t habite, nous aurions
bien aperu dj quelques-uns de ses habitants!

-- Le contraire, en effet, serait bien tonnant, dit Harbert.

-- Mais il serait bien plus tonnant, je suppose, fit observer le
reporter, que ce pcari ft n avec un grain de plomb dans le
corps!

--  moins, dit srieusement Nab, que Pencroff n'ait eu...

-- Voyez-vous cela, Nab, riposta Pencroff. J'aurais, sans m'en
tre aperu, depuis tantt cinq ou six mois, un grain de plomb
dans la mchoire! Mais o se serait-il cach? Ajouta le marin, en
ouvrant la bouche de faon  montrer les magnifiques trente-deux
dents qui la garnissaient. Regarde bien, Nab, et si tu trouves une
dent creuse dans ce rtelier-l, je te permets de lui en arracher
une demi-douzaine!

-- L'hypothse de Nab est inadmissible, en effet, rpondit Cyrus
Smith, qui, malgr la gravit de ses penses, ne put retenir un
sourire. Il est certain qu'un coup de fusil a t tir dans l'le,
depuis trois mois au plus. Mais je serais port  admettre que les
tres quelconques qui ont atterri sur cette cte n'y sont que
depuis trs peu de temps ou qu'ils n'ont fait qu'y passer, car si,
 l'poque  laquelle nous explorions l'le du haut du mont
Franklin, elle et t habite, nous l'aurions vu ou nous aurions
t vus. Il est donc probable que, depuis quelques semaines
seulement, des naufrags ont t jets par une tempte sur un
point de la cte. Quoi qu'il en soit, il nous importe d'tre fixs
sur ce point.

-- Je pense que nous devrons agir prudemment, dit le reporter.

-- C'est mon avis, rpondit Cyrus Smith, car il est
malheureusement  craindre que ce ne soient des pirates malais qui
aient dbarqu sur l'le!

-- Monsieur Cyrus, demanda le marin, ne serait-il pas convenable,
avant d'aller  la dcouverte, de construire un canot qui nous
permt, soit de remonter la rivire, soit au besoin de contourner
la cte? Il ne faut pas se laisser prendre au dpourvu.

-- Votre ide est bonne, Pencroff, rpondit l'ingnieur, mais nous
ne pouvons attendre. Or, il faudrait au moins un mois pour
construire un canot...

-- Un vrai canot, oui, rpondit le marin, mais nous n'avons pas
besoin d'une embarcation destine  tenir la mer, et, en cinq
jours au plus, je me fais fort de construire une pirogue
suffisante pour naviguer sur la Mercy.

-- En cinq jours, s'cria Nab, fabriquer un bateau?

-- Oui, Nab, un bateau  la mode indienne.

-- En bois? demanda le ngre d'un air peu convaincu.

-- En bois, rpondit Pencroff, ou plutt en corce. Je vous
rpte, Monsieur Cyrus, qu'en cinq jours l'affaire peut tre
enleve!

-- En cinq jours, soit! rpondit l'ingnieur.

-- Mais d'ici l, nous ferons bien de nous garder svrement! dit
Harbert.

-- Trs svrement, mes amis, rpondit Cyrus Smith, et je vous
prierai de borner vos excursions de chasse aux environs de
Granite-House.

Le dner finit moins gaiement que n'avait espr Pencroff.

Ainsi donc, l'le tait ou avait t habite par d'autres que par
les colons. Depuis l'incident du grain de plomb, c'tait un fait
dsormais incontestable, et une pareille rvlation ne pouvait que
provoquer de vives inquitudes chez les colons.

Cyrus Smith et Gdon Spilett, avant de se livrer au repos,
s'entretinrent longuement de ces choses.

Ils se demandrent si, par hasard, cet incident n'aurait pas
quelque connexit avec les circonstances inexplicables du
sauvetage de l'ingnieur et autres particularits tranges qui les
avaient dj frapps  plusieurs reprises. Cependant, Cyrus Smith,
aprs avoir discut le pour et le contre de la question, finit par
dire:

En somme, voulez-vous connatre mon opinion, mon cher Spilett?

-- Oui, Cyrus.

-- Eh bien, la voici: si minutieusement que nous explorions l'le,
nous ne trouverons rien!

Ds le lendemain, Pencroff se mit  l'ouvrage. Il ne s'agissait
pas d'tablir un canot avec membrure et bordage, mais tout
simplement un appareil flottant,  fond plat, qui serait excellent
pour la navigation de la Mercy, surtout aux approches de ses
sources, o l'eau prsenterait peu de profondeur. Des morceaux
d'corce, cousus l'un  l'autre, devaient suffire  former la
lgre embarcation, et au cas o, par suite d'obstacles naturels,
un portage deviendrait ncessaire, elle ne serait ni lourde, ni
encombrante.

Pencroff comptait former la suture des bandes d'corce au moyen de
clous rivs, et assurer, avec leur adhrence, le parfait
tanchement de l'appareil.

Il s'agissait donc de choisir des arbres dont l'corce, souple et
tenace, se prtt  ce travail.

Or, prcisment, le dernier ouragan avait abattu une certaine
quantit de douglas, qui convenaient parfaitement  ce genre de
construction. Quelques-uns de ces sapins gisaient  terre, et il
n'y avait plus qu' les corcer, mais ce fut l le plus difficile,
vu l'imperfection des outils que possdaient les colons. En somme,
on en vint  bout.

Pendant que le marin, second par l'ingnieur, s'occupait ainsi,
sans perdre une heure, Gdon Spilett et Harbert ne restrent pas
oisifs. Ils s'taient faits les pourvoyeurs de la colonie. Le
reporter ne pouvait se lasser d'admirer le jeune garon, qui avait
acquis une adresse remarquable dans le maniement de l'arc ou de
l'pieu.

Harbert montrait aussi une grande hardiesse, avec beaucoup de ce
sang-froid que l'on pourrait justement appeler le raisonnement de
la bravoure. Les deux compagnons de chasse, tenant compte,
d'ailleurs, des recommandations de Cyrus Smith, ne sortaient plus
d'un rayon de deux milles autour de Granite-House, mais les
premires rampes de la fort fournissaient un tribut suffisant
d'agoutis, de cabiais, de kangourous, de pcaris, etc., et si le
rendement des trappes tait peu important depuis que le froid
avait cess, du moins la garenne donnait-elle son contingent
accoutum, qui et pu nourrir toute la colonie de l'le Lincoln.

Souvent, pendant ces chasses, Harbert causait avec Gdon Spilett
de cet incident du grain de plomb, et des consquences qu'en avait
tires l'ingnieur, et un jour -- c'tait le 26 octobre-il lui
dit:

Mais, Monsieur Spilett, ne trouvez-vous pas trs extraordinaire
que si quelques naufrags ont dbarqu sur cette le, ils ne se
soient pas encore montrs du ct de Granite-House?

-- Trs tonnant, s'ils y sont encore, rpondit le reporter, mais
pas tonnant du tout, s'ils n'y sont plus!

-- Ainsi, vous pensez que ces gens-l ont dj quitt l'le?
Reprit Harbert.

-- C'est plus que probable, mon garon, car si leur sjour s'y ft
prolong, et surtout s'ils y taient encore, quelque incident et
fini par trahir leur prsence.

-- Mais s'ils ont pu repartir, fit observer le jeune garon, ce
n'taient pas des naufrags?

-- Non, Harbert, ou, tout au moins, ils taient ce que
j'appellerai des naufrags provisoires. Il est trs possible, en
effet, qu'un coup de vent les ait jets sur l'le, sans avoir
dsempar leur embarcation, et que, le coup de vent pass, ils
aient repris la mer.

-- Il faut avouer une chose, dit Harbert, c'est que M Smith a
toujours paru plutt redouter que dsirer la prsence d'tres
humains sur notre le.

-- En effet, rpondit le reporter, il ne voit gure que des malais
qui puissent frquenter ces mers, et ces gentlemen-l sont de
mauvais chenapans qu'il est bon d'viter.

-- Il n'est pas impossible, Monsieur Spilett, reprit Harbert, que
nous retrouvions, un jour ou l'autre, des traces de leur
dbarquement, et peut-tre serons-nous fixs  cet gard?

-- Je ne dis pas non, mon garon. Un campement abandonn, un feu
teint, peuvent nous mettre sur la voie, et c'est ce que nous
chercherons dans notre exploration prochaine.

Le jour o les deux chasseurs causaient ainsi, ils se trouvaient
dans une portion de la fort voisine de la Mercy, remarquable par
des arbres de toute beaut. L, entre autres, s'levaient,  une
hauteur de prs de deux cents pieds au-dessus du sol, quelques-uns
de ces superbes conifres auxquels les indignes donnent le nom de
kauris dans la Nouvelle-Zlande.

Une ide, Monsieur Spilett, dit Harbert. Si je montais  la cime
de l'un de ces kauris, je pourrais peut-tre observer le pays dans
un rayon assez tendu?

-- L'ide est bonne, rpondit le reporter, mais pourras-tu grimper
jusqu'au sommet de ces gants-l?

-- Je vais toujours essayer, rpondit Harbert.

Le jeune garon, agile et adroit, s'lana sur les premires
branches, dont la disposition rendait assez facile l'escalade du
kauri, et, en quelques minutes, il tait arriv  sa cime, qui
mergeait de cette immense plaine de verdure que formaient les
ramures arrondies de la fort. De ce point lev, le regard
pouvait s'tendre sur toute la portion mridionale de l'le,
depuis le cap Griffe, au sud-est, jusqu'au promontoire du Reptile,
au sud-ouest. Dans le nord-ouest se dressait le mont Franklin, qui
masquait un grand quart de l'horizon.

Mais Harbert, du haut de son observatoire, pouvait prcisment
observer toute cette portion encore inconnue de l'le, qui avait
pu donner ou donnait refuge aux trangers dont on souponnait la
prsence.

Le jeune garon regarda avec une attention extrme. Sur la mer
d'abord, rien en vue. Pas une voile, ni  l'horizon, ni sur les
atterrages de l'le.

Toutefois, comme le massif des arbres cachait le littoral, il
tait possible qu'un btiment, surtout un btiment dsempar de sa
mture, et accost la terre de trs prs, et, par consquent, ft
invisible pour Harbert. Au milieu des bois du Far-West, rien non
plus. La fort formait un impntrable dme, mesurant plusieurs
milles carrs, sans une clairire, sans une claircie. Il tait
mme impossible de suivre le cours de la Mercy et de reconnatre
le point de la montagne dans lequel elle prenait sa source.

Peut-tre d'autres creeks couraient-ils vers l'ouest, mais rien ne
permettait de le constater.

Mais, du moins, si tout indice de campement chappait  Harbert,
ne pouvait-il surprendre dans l'air quelque fume qui dcelt la
prsence de l'homme? L'atmosphre tait pure, et la moindre vapeur
s'y ft nettement dtache sur le fond du ciel.

Pendant un instant, Harbert crut voir une lgre fume monter dans
l'ouest, mais une observation plus attentive lui dmontra qu'il se
trompait. Il regarda avec un soin extrme, et sa vue tait
excellente... non, dcidment, il n'y avait rien.

Harbert redescendit au pied du kauri, et les deux chasseurs
revinrent  Granite-House. L, Cyrus Smith couta le rcit du
jeune garon, secoua la tte et ne dit rien. Il tait bien vident
qu'on ne pourrait se prononcer sur cette question qu'aprs une
exploration complte de l'le.

Le surlendemain, -- 28 octobre, -- un autre incident se produisit,
dont l'explication devait encore laisser  dsirer. En rdant sur
la grve,  deux milles de Granite-House, Harbert et Nab furent
assez heureux pour capturer un magnifique chantillon de l'ordre
des chlones. C'tait une tortue franche du genre mydase, dont la
carapace offrait d'admirables reflets verts.

Harbert aperut cette tortue qui se glissait entre les roches pour
gagner la mer.

 moi, Nab,  moi! cria-t-il.

Nab accourut.

Le bel animal! dit Nab, mais comment nous en emparer?

-- Rien n'est plus ais, Nab, rpondit Harbert. Nous allons
retourner cette tortue sur le dos, et elle ne pourra plus
s'enfouir. Prenez votre pieu et imitez-moi.

Le reptile, sentant le danger, s'tait retir entre sa carapace et
son plastron. On ne voyait plus ni sa tte, ni ses pattes, et il
tait immobile comme un roc.

Harbert et Nab engagrent alors leurs btons sous le sternum de
l'animal, et, unissant leurs efforts, ils parvinrent, non sans
peine,  le retourner sur le dos. Cette tortue, qui mesurait trois
pieds de longueur, devait peser au moins quatre cents livres.

Bon! s'cria Nab, voil qui rjouira l'ami Pencroff! en effet,
l'ami Pencroff ne pouvait manquer d'tre rjoui, car la chair de
ces tortues, qui se nourrissent de zostres, est extrmement
savoureuse. En ce moment, celle-ci ne laissait plus entrevoir que
sa tte petite, aplatie, mais trs largie postrieurement par de
grandes fosses temporales, caches sous une vote osseuse.

Et maintenant, que ferons-nous de notre gibier? dit Nab. Nous ne
pouvons pas le traner  Granite-House!

-- Laissons-le ici, puisqu'il ne peut se retourner, rpondit
Harbert, et nous reviendrons le reprendre avec le chariot.

-- C'est entendu.

Toutefois, pour plus de prcaution, Harbert prit le soin, que Nab
jugeait superflu, de caler l'animal avec de gros galets. Aprs
quoi, les deux chasseurs revinrent  Granite-House, en suivant la
grve que la mare, basse alors, dcouvrait largement.

Harbert, voulant faire une surprise  Pencroff, ne lui dit rien du
superbe chantillon des chlones

Qu'il avait retourn sur le sable; mais deux heures aprs, Nab et
lui taient de retour, avec le chariot,  l'endroit o ils
l'avaient laiss. Le superbe chantillon des chlones n'y tait
plus.

Nab et Harbert se regardrent d'abord, puis ils regardrent autour
d'eux. C'tait pourtant bien  cette place que la tortue avait t
laisse. Le jeune garon retrouva mme les galets dont il s'tait
servi, et, par consquent, il tait sr de ne pas se tromper.

Ah ! dit Nab, a se retourne donc, ces btes-l?

-- Il parat, rpondit Harbert, qui n'y pouvait rien comprendre et
regardait les galets pars sur le sable.

-- Eh bien, c'est Pencroff qui ne sera pas content!

-- Et c'est M Smith qui sera peut-tre bien embarrass pour
expliquer cette disparition! pensa Harbert.

-- Bon, fit Nab, qui voulait cacher sa msaventure, nous n'en
parlerons pas.

-- Au contraire, Nab, il faut en parler, rpondit Harbert.

Et tous deux, reprenant le chariot, qu'ils avaient inutilement
amen, revinrent  Granite-House.

Arriv au chantier, o l'ingnieur et le marin travaillaient
ensemble, Harbert raconta ce qui s'tait pass.

Ah! Les maladroits! s'cria le marin. Avoir laiss chapper
cinquante potages au moins!

-- Mais, Pencroff, rpliqua Nab, ce n'est pas notre faute si la
bte s'est enfuie, puisque je te dis que nous l'avions retourne!

-- Alors, vous ne l'aviez pas assez retourne! riposta plaisamment
l'intraitable marin.

-- Pas assez! s'cria Harbert.

Et il raconta qu'il avait pris soin de caler la tortue avec des
galets.

C'est donc un miracle! rpliqua Pencroff.

-- Je croyais, Monsieur Cyrus, dit Harbert, que les tortues, une
fois places sur le dos, ne pouvaient se remettre sur leurs
pattes, surtout quand elles taient de grande taille?

-- Cela est vrai, mon enfant, rpondit Cyrus Smith.

-- Alors, comment a-t-il pu se faire...?

--  quelle distance de la mer aviez-vous laiss cette tortue?
demanda l'ingnieur, qui, ayant suspendu son travail,
rflchissait  cet incident.

--  une quinzaine de pieds, au plus, rpondit Harbert.

-- Et la mare tait basse,  ce moment?

-- Oui, Monsieur Cyrus.

-- Eh bien, rpondit l'ingnieur, ce que la tortue ne pouvait
faire sur le sable, il se peut qu'elle l'ait fait dans l'eau. Elle
se sera retourne quand le flux l'a reprise, et elle aura
tranquillement regagn la haute mer.

-- Ah! Maladroits que nous sommes! s'cria Nab.

-- C'est prcisment ce que j'avais eu l'honneur de vous dire!
rpondit Pencroff.

Cyrus Smith avait donn cette explication, qui tait admissible
sans doute. Mais tait-il bien convaincu de la justesse de cette
explication? On n'oserait l'affirmer.



CHAPITRE II


Le 29 octobre, le canot d'corce tait entirement achev.
Pencroff avait tenu sa promesse, et une sorte de pirogue, dont la
coque tait membre au moyen de baguettes flexibles de crejimba,
avait t construite en cinq jours. Un banc  l'arrire, un second
banc au milieu, pour maintenir l'cartement, un troisime banc 
l'avant, un plat-bord pour soutenir les tolets de deux avirons,
une godille pour gouverner, compltaient cette embarcation, longue
de douze pieds, et qui ne pesait pas deux cents livres. Quant 
l'opration du lancement, elle fut extrmement simple. La lgre
pirogue fut porte sur le sable,  la lisire du littoral, devant
Granite-House, et le flot montant la souleva.

Pencroff, qui sauta aussitt dedans, la manoeuvra  la godille, et
put constater qu'elle tait trs convenable pour l'usage qu'on en
voulait faire.

Hurrah! s'cria le marin, qui ne ddaigna pas de clbrer ainsi
son propre triomphe. Avec cela, on ferait le tour...

-- Du monde? demanda Gdon Spilett.

-- Non, de l'le. Quelques cailloux pour lest, un mt sur l'avant,
et un bout de voile que M Smith nous fabriquera un jour, et on ira
loin! Eh bien! Monsieur Cyrus, et vous, Monsieur Spilett, et vous,
Harbert, et toi, Nab, est-ce que vous ne venez pas essayer notre
nouveau btiment? Que diable! Il faut pourtant voir s'il peut nous
porter tous les cinq!

En effet, c'tait une exprience  faire. Pencroff, d'un coup de
godille, ramena l'embarcation prs de la grve par un troit
passage que les roches laissaient entre elles, et il fut convenu
qu'on ferait, ce jour mme, l'essai de la pirogue, en suivant le
rivage jusqu' la premire pointe o finissaient les rochers du
sud. Au moment d'embarquer, Nab s'cria:

Mais il fait pas mal d'eau, ton btiment, Pencroff!

-- Ce n'est rien, Nab, rpondit le marin. Il faut que le bois
s'tanche! Dans deux jours il n'y paratra plus, et notre pirogue
n'aura pas plus d'eau dans le ventre qu'il n'y en a dans l'estomac
d'un ivrogne. Embarquez!

On s'embarqua donc, et Pencroff poussa au large.

Le temps tait magnifique, la mer calme comme si ses eaux eussent
t contenues dans les rives troites d'un lac, et la pirogue
pouvait l'affronter avec autant de scurit que si elle et
remont le tranquille courant de la Mercy. Des deux avirons, Nab
prit l'un, Harbert l'autre, et Pencroff resta  l'arrire de
l'embarcation, afin de la diriger  la godille.

Le marin traversa d'abord le canal et alla raser la pointe sud de
l'lot. Une lgre brise soufflait du sud. Point de houle, ni dans
le canal, ni au large. Quelques longues ondulations que la pirogue
sentait  peine, car elle tait lourdement charge, gonflaient
rgulirement la surface de la mer. On s'loigna environ d'un
demi-mille de la cte, de manire  apercevoir tout le
dveloppement du mont Franklin.

Puis, Pencroff, virant de bord, revint vers l'embouchure de la
rivire. La pirogue suivit alors le rivage, qui, s'arrondissant
jusqu' la pointe extrme, cachait toute la plaine marcageuse des
Tadornes.

Cette pointe, dont la distance se trouvait accrue par la courbure
de la cte, tait environ  trois milles de la Mercy. Les colons
rsolurent d'aller  son extrmit et de ne la dpasser que du peu
qu'il faudrait pour prendre un aperu rapide de la cte jusqu'au
cap Griffe.

Le canot suivit donc le littoral  une distance de deux encablures
au plus, en vitant les cueils dont ces atterrages taient sems
et que la mare montante commenait  couvrir. La muraille allait
en s'abaissant depuis l'embouchure de la rivire jusqu' la
pointe. C'tait un amoncellement de granits, capricieusement
distribus, trs diffrents de la courtine, qui formaient le
plateau de Grande-vue, et d'un aspect extrmement sauvage.

On et dit qu'un norme tombereau de roches avait t vid l.
Point de vgtation sur ce saillant trs aigu qui se prolongeait 
deux milles en avant de la fort, et cette pointe figurait assez
bien le bras d'un gant qui serait sorti d'une manche de verdure.

Le canot, pouss par les deux avirons, avanait sans peine. Gdon
Spilett, le crayon d'une main, le carnet de l'autre, dessinait la
cte  grands traits.

Nab, Pencroff et Harbert causaient en examinant cette partie de
leur domaine, nouvelle  leurs yeux, et,  mesure que la pirogue
descendait vers le sud, les deux caps Mandibule paraissaient se
dplacer et fermer plus troitement la baie de l'Union.

Quant  Cyrus Smith, il ne parlait pas, il regardait, et,  la
dfiance qu'exprimait son regard, il semblait toujours qu'il
observt quelque contre trange.

Cependant, aprs trois quarts d'heure de navigation, la pirogue
tait arrive presque  l'extrmit de la pointe, et Pencroff se
prparait  la doubler, quand Harbert, se levant, montra une tache
noire, en disant:

Qu'est-ce que je vois donc l-bas sur la grve?

Tous les regards se portrent vers le point indiqu.

En effet, dit le reporter, il y a quelque chose. On dirait une
pave  demi enfonce dans le sable.

-- Ah! s'cria Pencroff, je vois ce que c'est!

-- Quoi donc? demanda Nab.

-- Des barils, des barils, qui peuvent tre pleins! rpondit le
marin.

-- Au rivage, Pencroff! dit Cyrus Smith.

En quelques coups d'aviron, la pirogue atterrissait au fond d'une
petite anse, et ses passagers sautaient sur la grve.

Pencroff ne s'tait pas tromp. Deux barils taient l,  demi
enfoncs dans le sable, mais encore solidement attachs  une
large caisse qui, soutenue par eux, avait ainsi flott jusqu'au
moment o elle tait venue s'chouer sur le rivage.

Il y a donc eu un naufrage dans les parages de l'le? demanda
Harbert.

-- videmment, rpondit Gdon Spilett.

-- Mais qu'y a-t-il dans cette caisse? s'cria Pencroff avec une
impatience bien naturelle. Qu'y a-t-il dans cette caisse? Elle est
ferme, et rien pour en briser le couvercle! Eh bien,  coups de
pierre alors...

Et le marin, soulevant un bloc pesant, allait enfoncer une des
parois de la caisse, quand l'ingnieur, l'arrtant:

Pencroff, lui dit-il, pouvez-vous modrer votre impatience
pendant une heure seulement?

-- Mais, Monsieur Cyrus, songez donc! Il y a peut-tre l-dedans
tout ce qui nous manque!

-- Nous le saurons, Pencroff, rpondit l'ingnieur, mais croyez-
moi, ne brisez pas cette caisse, qui peut nous tre utile.
Transportons-la  Granite-House, o nous l'ouvrirons plus
facilement et sans la briser. Elle est toute prpare pour le
voyage, et, puisqu'elle a flott jusqu'ici, elle flottera bien
encore jusqu' l'embouchure de la rivire.

-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, et j'avais tort, rpondit le
marin, mais on n'est pas toujours matre de soi!

L'avis de l'ingnieur tait sage. En effet, la pirogue n'aurait pu
contenir les objets probablement renferms dans cette caisse, qui
devait tre pesante, puisqu'il avait fallu la soulager au moyen
de deux barils vides. Donc, mieux valait la remorquer ainsi
jusqu'au rivage de Granite-House.

Et maintenant, d'o venait cette pave? C'tait l une importante
question. Cyrus Smith et ses compagnons regardrent attentivement
autour d'eux et parcoururent le rivage sur un espace de plusieurs
centaines de pas. Nul autre dbris ne leur apparut.

La mer fut observe galement. Harbert et Nab montrent sur un roc
lev, mais l'horizon tait dsert. Rien en vue, ni un btiment
dsempar, ni un navire  la voile.

Cependant, il y avait eu naufrage, ce n'tait pas douteux. Peut-
tre mme cet incident se rattachait-il  l'incident du grain de
plomb? Peut-tre des trangers avaient-ils atterri sur un autre
point de l'le? Peut-tre y taient-ils encore? Mais la rflexion
que firent naturellement les colons, c'est que ces trangers ne
pouvaient tre des pirates malais, car l'pave avait videmment
une provenance soit amricaine, soit europenne.

Tous revinrent auprs de la caisse, qui mesurait cinq pieds de
long sur trois de large. Elle tait en bois de chne, trs
soigneusement ferme, et recouverte d'une peau paisse que
maintenaient des clous de cuivre. Les deux grosses barriques,
hermtiquement bouches, mais qu'on sentait vides au choc,
adhraient  ses flancs au moyen de fortes cordes, noues de
noeuds que Pencroff reconnut aisment pour des noeuds marins.
Elle paraissait tre dans un parfait tat de conservation, ce qui
s'expliquait par ce fait, qu'elle s'tait choue sur une grve de
sable et non sur des rcifs. On pouvait mme affirmer, en
l'examinant bien, que son sjour dans la mer n'avait pas t long,
et aussi que son arrive sur ce rivage tait rcente. L'eau ne
semblait point avoir pntr au dedans, et les objets qu'elle
contenait devaient tre intacts.

Il tait vident que cette caisse avait t jete par-dessus le
bord d'un navire dsempar, courant vers l'le, et que, dans
l'esprance qu'elle arriverait  la cte, o ils la retrouveraient
plus tard, des passagers avaient pris la prcaution de l'allger
au moyen d'un appareil flottant.

Nous allons remorquer cette pave jusqu' Granite-House, dit
l'ingnieur, et nous en ferons l'inventaire; puis, si nous
dcouvrons sur l'le quelques survivants de ce naufrage prsum,
nous la remettrons  ceux auxquels elle appartient. Si nous ne
retrouvons personne...

-- Nous la garderons pour nous! s'cria Pencroff. Mais, pour dieu,
qu'est-ce qu'il peut bien y avoir l dedans!

La mare commenait dj  atteindre l'pave, qui devait
videmment flotter au plein de la mer. Une des cordes qui
attachaient les barils fut en partie droule et servit d'amarre
pour lier l'appareil flottant au canot. Puis, Pencroff et Nab
creusrent le sable avec leurs avirons, afin de faciliter le
dplacement de la caisse, et bientt l'embarcation, remorquant la
caisse, commena  doubler la pointe,  laquelle fut donn le nom
de pointe de l'pave (flotson-point). La remorque tait lourde, et
les barils suffisaient  peine  soutenir la caisse hors de l'eau.
Aussi le marin craignait-il  chaque instant qu'elle ne se
dtacht et ne coult par le fond. Mais, heureusement, ses
craintes ne se ralisrent pas, et une heure et demie aprs son
dpart-il avait fallu tout ce temps pour franchir cette distance
de trois milles-la pirogue accostait le rivage devant Granite-
House.

Canot et pave furent alors hals sur le sable, et, comme la mer
se retirait dj, ils ne tardrent pas  demeurer  sec. Nab avait
t prendre des outils pour forcer la caisse, de manire  ne la
dtriorer que le moins possible, et on procda  son inventaire.

Pencroff ne chercha point  cacher qu'il tait extrmement mu.

Le marin commena par dtacher les deux barils, qui, tant en fort
bon tat, pourraient tre utiliss, cela va sans dire. Puis, les
serrures furent forces au moyen d'une pince, et le couvercle se
rabattit aussitt. Une seconde enveloppe en zinc doublait
l'intrieur de la caisse, qui avait t videmment dispose pour
que les objets qu'elle renfermait fussent, en toutes
circonstances,  l'abri de l'humidit.

Ah! s'cria Nab, est-ce que ce seraient des conserves qu'il y a
l dedans!

-- J'espre bien que non, rpondit le reporter.

-- Si seulement il y avait... dit le marin  mi-voix.

-- Quoi donc? Lui demanda Nab, qui l'entendit.

-- Rien!

La chape de zinc fut fendue dans toute sa largeur, puis rabattue
sur les cts de la caisse, et, peu  peu, divers objets de nature
trs diffrente furent extraits et dposs sur le sable.  chaque
nouvel objet, Pencroff poussait de nouveaux hurrahs, Harbert
battait des mains, et Nab dansait... comme un ngre. Il y avait l
des livres qui auraient rendu Harbert fou de joie, et des
ustensiles de cuisine que Nab et couverts de baisers!

Du reste, les colons eurent lieu d'tre extrmement satisfaits,
car cette caisse contenait des outils, des armes, des instruments,
des vtements, des livres, et en voici la nomenclature exacte,
telle qu'elle fut porte sur le carnet de Gdon Spilett:

Outils: 3 couteaux  plusieurs lames.

2 haches de bcheron.

2 haches de charpentier.

Outils: 3 rabots.

2 herminettes.

1 besaigu.

6 ciseaux  froid.

2 limes.

3 marteaux.

3 vrilles.

2 tarires.

10 sacs de clous et de vis.

3 scies de diverses grandeurs.

Outils: 2 botes d'aiguilles.

Armes: 2 fusils  pierre.

2 fusils  capsule.

2 carabines  inflammation centrale.

5 coutelas.

4 sabres d'abordage.

2 barils de poudre pouvant contenir chacun vingt-cinq livres.

12 botes d'amorces fulminantes.

Instruments: 1 sextant 1 jumelle.

Instruments: 1 longue-vue.

1 bote de compas.

1 boussole de poche.

1 thermomtre de fahrenheit 1 baromtre anrode.

1 bote renfermant tout un appareil photographique, objectif,
plaques, produits chimiques, etc.

Vtements: 2 douzaines de chemises d'un tissu particulier qui
ressemblait  de la laine, mais dont l'origine tait videmment
vgtale.

3 douzaines de bas de mme tissu.

Ustensiles: 1 coquemar en fer.

6 casseroles de cuivre tam.

3 plats de fer.

10 couverts d'aluminium.
2 bouilloires.

1 petit fourneau portatif.

6 couteaux de table.

Livres: 1 bible contenant l'ancien et le nouveau testament.

1 atlas.

1 dictionnaire des divers idiomes polynsiens.

1 dictionnaire des sciences naturelles, en six volumes.

3 rames de papier blanc.

2 registres  pages blanches.

Il faut avouer, dit le reporter, aprs que l'inventaire eut t
achev, que le propritaire de cette caisse tait un homme
pratique! Outils, armes, instruments, habits, ustensiles, livres,
rien n'y manque! On dirait vraiment qu'il s'attendait  faire
naufrage et qu'il s'y tait prpar d'avance!

-- Rien n'y manque, en effet, murmura Cyrus Smith d'un air pensif.

-- Et  coup sr, ajouta Harbert, le btiment qui portait cette
caisse et son propritaire n'tait pas un pirate malais!

--  moins, dit Pencroff, que ce propritaire n'et t fait
prisonnier par des pirates...

-- Ce n'est pas admissible, rpondit le reporter. Il est plus
probable qu'un btiment amricain ou europen a t entran dans
ces parages, et que des passagers, voulant sauver, au moins, le
ncessaire, ont prpar ainsi cette caisse et l'ont jete  la
mer.

-- Est-ce votre avis, Monsieur Cyrus? demanda Harbert.

-- Oui, mon enfant, rpondit l'ingnieur, cela a pu se passer
ainsi. Il est possible qu'au moment, ou en prvision d'un
naufrage, on ait runi dans cette caisse divers objets de premire
utilit, pour les retrouver en quelque point de la cte...

-- Mme la bote  photographie! fit observer le marin d'un air
assez incrdule.

-- Quant  cet appareil, rpondit Cyrus Smith, je n'en comprends
pas bien l'utilit, et mieux et valu pour nous, comme pour tous
autres naufrags, un assortiment de vtements plus complet ou des
munitions plus abondantes!

-- Mais n'y a-t-il sur ces instruments, sur ces outils, sur ces
livres, aucune marque, aucune adresse, qui puisse nous en faire
reconnatre la provenance? demanda Gdon Spilett.

C'tait  voir. Chaque objet fut donc attentivement examin,
principalement les livres, les instruments et les armes. Ni les
armes, ni les instruments, contrairement  ce qui se fait
d'habitude, ne portaient la marque du fabricant; ils taient,
d'ailleurs, en parfait tat et ne semblaient pas avoir servi. Mme
particularit pour les outils et les ustensiles; tout tait neuf,
ce qui prouvait, en somme, que l'on n'avait pas pris ces objets,
au hasard, pour les jeter dans cette caisse, mais, au contraire,
que le choix de ces objets avait t mdit et leur classement
fait avec soin. C'tait aussi ce qu'indiquait cette seconde
enveloppe de mtal qui les avait prservs de toute humidit et
qui n'aurait pu tre soude dans un moment de hte.

Quant aux dictionnaires des sciences naturelles et des idiomes
polynsiens, tous deux taient anglais, mais ils ne portaient
aucun nom d'diteur, ni aucune date de publication. De mme pour
la bible, imprime en langue anglaise, in-quarto remarquable au
point de vue typographique, et qui paraissait avoir t souvent
feuillet.

Quant  l'atlas, c'tait un magnifique ouvrage, comprenant les
cartes du monde entier et plusieurs planisphres dresss suivant
la projection de Mercator, et dont la nomenclature tait en
franais, -- mais qui ne portait non plus ni date de publication,
ni nom d'diteur.

Il n'y avait donc, sur ces divers objets, aucun indice qui pt en
indiquer la provenance, et rien, par consquent, de nature  faire
souponner la nationalit du navire qui avait d rcemment passer
sur ces parages. Mais d'o que vnt cette caisse, elle faisait
riches les colons de l'le Lincoln.

Jusqu'alors, en transformant les produits de la nature, ils
avaient tout cr par eux-mmes, et grce  leur intelligence, ils
s'taient tirs d'affaire.

Mais ne semblait-il pas que la providence et voulu les
rcompenser, en leur envoyant alors ces divers produits de
l'industrie humaine? Leurs remerciements s'levrent donc
unanimement vers le ciel.

Toutefois, l'un d'eux n'tait pas absolument satisfait.

C'tait Pencroff. Il parat que la caisse ne renfermait pas une
chose  laquelle il semblait tenir normment, et,  mesure que
les objets en taient retirs, ses hurrahs diminuaient
d'intensit, et, l'inventaire fini, on l'entendit murmurer ces
paroles:

Tout cela, c'est bel et bon, mais vous verrez qu'il n'y aura rien
pour moi dans cette bote!

Ce qui amena Nab  lui dire:

Ah ! Ami Pencroff, qu'attendais-tu donc?

-- Une demi-livre de tabac! rpondit srieusement Pencroff, et
rien n'aurait manqu  mon bonheur!

On ne put s'empcher de rire  l'observation du marin.

Mais il rsultait de cette dcouverte de l'pave que, maintenant
et plus que jamais, il tait ncessaire de faire une exploration
srieuse de l'le. Il fut donc convenu que le lendemain, ds le
point du jour, on se mettrait en route, en remontant la Mercy, de
manire  atteindre la cte occidentale.

Si quelques naufrags avaient dbarqu sur un point de cette cte,
il tait  craindre qu'ils fussent sans ressource, et il fallait
leur porter secours sans tarder.

Pendant cette journe, les divers objets furent transports 
Granite-House et disposs mthodiquement dans la grande salle.

Ce jour-l -- 29 octobre -- tait prcisment un dimanche, et,
avant de se coucher, Harbert demanda  l'ingnieur s'il ne
voudrait pas leur lire quelque passage de l'vangile.

Volontiers, rpondit Cyrus Smith.

Il prit le livre sacr, et allait l'ouvrir, quand Pencroff,
l'arrtant, lui dit:

Monsieur Cyrus, je suis superstitieux. Ouvrez au hasard, et
lisez-nous le premier verset qui tombera sous vos yeux. Nous
verrons s'il s'applique  notre situation.

Cyrus Smith sourit  la rflexion du marin, et, se rendant  son
dsir, il ouvrit l'vangile prcisment  un endroit o un signet
en sparait les pages.

Soudain, ses regards furent arrts par une croix rouge, qui,
faite au crayon, tait place devant le verset 8 du chapitre VII
de l'vangile de saint Mathieu.

Et il lut ce verset, ainsi conu: Quiconque demande reoit, et qui
cherche trouve.



CHAPITRE III


Le lendemain, -- 30 octobre, -- tout tait prt pour l'exploration
projete, que les derniers vnements rendaient si urgente. En
effet, les choses avaient tourn ainsi, que les colons de l'le
Lincoln pouvaient s'imaginer n'en tre plus  demander des
secours, mais bien  pouvoir en porter.

Il fut donc convenu que l'on remonterait la Mercy, aussi loin que
le courant de la rivire serait praticable. Une grande partie de
la route se ferait ainsi sans fatigues, et les explorateurs
pourraient transporter leurs provisions et leurs armes jusqu' un
point avanc dans l'ouest de l'le.

Il avait fallu, en effet, songer non seulement aux objets que l'on
emportait, mais aussi  ceux que le hasard permettrait peut-tre
de ramener  Granite-House. S'il y avait eu un naufrage sur la
cte, comme tout le faisait prsumer, les paves ne manqueraient
pas et seraient de bonne prise. Dans cette prvision, le chariot
et, sans doute, mieux convenu que la fragile pirogue; mais ce
chariot, lourd et grossier, il fallait le traner, ce qui en
rendait l'emploi moins facile, et ce qui amena Pencroff  exprimer
le regret que la caisse n'et pas contenu, en mme temps que sa
demi-livre de tabac, une paire de ces vigoureux chevaux du New-
Jersey, qui eussent t fort utiles  la colonie!

Les provisions, dj embarques par Nab, se composaient de
conserves de viande et de quelques gallons de bire et de liqueur
fermente, c'est--dire de quoi se sustenter pendant trois jours,
-- laps de temps le plus long que Cyrus Smith assignt 
l'exploration. D'ailleurs, on comptait, au besoin, se
rapprovisionner en route, et Nab n'eut garde d'oublier le petit
fourneau portatif. En fait d'outils, les colons prirent les deux
haches de bcheron, qui devaient servir  frayer une route dans
l'paisse fort, et, en fait d'instruments, la lunette et la
boussole de poche.

Pour armes, on choisit les deux fusils  pierre, plus utiles dans
cette le que n'eussent t des fusils  systme, les premiers
n'employant que des silex, faciles  remplacer, et les seconds
exigeant des amorces fulminantes, qu'un frquent usage et
promptement puises. Cependant, on prit aussi une des carabines
et quelques cartouches. Quant  la poudre, dont les barils
renfermaient environ cinquante livres, il fallut bien en emporter
une certaine provision, mais l'ingnieur comptait fabriquer une
substance explosive qui permettrait de la mnager. Aux armes 
feu, on joignit les cinq coutelas bien engans de cuir, et, dans
ces conditions, les colons pouvaient s'aventurer dans cette vaste
fort avec quelque chance de se tirer d'affaire.

Inutile d'ajouter que Pencroff, Harbert et Nab, ainsi arms,
taient au comble de leurs voeux, bien que Cyrus Smith leur et
fait promettre de ne pas tirer un coup de fusil sans ncessit.

 six heures du matin, la pirogue tait pousse  la mer. Tous
s'embarquaient, y compris Top, et se dirigeaient vers l'embouchure
de la Mercy.

La mare ne montait que depuis une demi-heure. Il y avait donc
encore quelques heures de flot dont il convenait de profiter, car,
plus tard, le jusant rendrait difficile le remontage de la
rivire. Le flux tait dj fort, car la lune devait tre pleine
trois jours aprs, et la pirogue, qu'il suffisait de maintenir
dans le courant, marcha rapidement entre les deux hautes rives,
sans qu'il ft ncessaire d'accrotre sa vitesse avec l'aide des
avirons. En quelques minutes, les explorateurs taient arrivs au
coude que formait la Mercy, et prcisment  l'angle o, sept mois
auparavant, Pencroff avait form son premier train de bois.

Aprs cet angle assez aigu, la rivire, en s'arrondissant,
obliquait vers le sud-ouest, et son cours se dveloppait sous
l'ombrage de grands conifres  verdure permanente.

L'aspect des rives de la Mercy tait magnifique.

Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient qu'admirer sans rserve
ces beaux effets qu'obtient si facilement la nature avec de l'eau
et des arbres.

 mesure qu'ils s'avanaient, les essences forestires se
modifiaient. Sur la rive droite de la rivire s'tageaient de
magnifiques chantillons des ulmaces, ces prcieux francs-ormes,
si recherchs des constructeurs, et qui ont la proprit de se
conserver longtemps dans l'eau. Puis, c'taient de nombreux
groupes appartenant  la mme famille, entre autres des
micocouliers, dont l'amande produit une huile fort utile. Plus
loin, Harbert remarqua quelques lardizabales, dont les rameaux
flexibles, macrs dans l'eau, fournissent d'excellents cordages,
et deux ou trois troncs d'bnaces, qui prsentaient une belle
couleur noire coupe de capricieuses veines. De temps en temps, 
certains endroits, o l'atterrissage tait facile, le canot
s'arrtait.

Alors Gdon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil  la main et
prcds de Top, battaient la rive. Sans compter le gibier, il
pouvait se rencontrer quelque utile plante qu'il ne fallait point
ddaigner, et le jeune naturaliste fut servi  souhait, car il
dcouvrit une sorte d'pinards sauvages de la famille des
chnopodes et de nombreux chantillons de crucifres, appartenant
au genre chou, qu'il serait certainement possible de civiliser
par la transplantation; c'taient du cresson, du raifort, des
raves et enfin de petites tiges rameuses, lgrement velues,
hautes d'un mtre, qui produisaient des graines presque brunes.

Sais-tu ce que c'est que cette plante-l? demanda Harbert au
marin.

-- Du tabac! s'cria Pencroff, qui, videmment, n'avait jamais vu
sa plante de prdilection que dans le fourneau de sa pipe.

-- Non! Pencroff! rpondit Harbert, ce n'est pas du tabac, c'est
de la moutarde.

-- Va pour la moutarde! rpondit le marin, mais si, par hasard, un
plant de tabac se prsentait, mon garon, veuillez ne point le
ddaigner.

-- Nous en trouverons un jour! dit Gdon Spilett.

-- Vrai! s'cria Pencroff. Eh bien, ce jour-l, je ne sais
vraiment plus ce qui manquera  notre le!

Ces diverses plantes, qui avaient t dracines avec soin, furent
transportes dans la pirogue, que ne quittait pas Cyrus Smith,
toujours absorb dans ses rflexions.

Le reporter, Harbert et Pencroff dbarqurent ainsi plusieurs
fois, tantt sur la rive droite de la Mercy, tantt sur sa rive
gauche. Celle-ci tait moins abrupte, mais celle-l plus boise.
L'ingnieur put reconnatre, en consultant sa boussole de poche,
que la direction de la rivire depuis le premier coude tait
sensiblement sud-ouest et nord-est, et presque rectiligne sur une
longueur de trois milles environ. Mais il tait supposable que
cette direction se modifiait plus loin et que la Mercy remontait
au nord-ouest, vers les contreforts du mont Franklin, qui devaient
l'alimenter de leurs eaux.

Pendant une de ces excursions, Gdon Spilett parvint  s'emparer
de deux couples de gallinacs vivants. C'taient des volatiles 
becs longs et grles,  cous allongs, courts d'ailes et sans
apparence de queue. Harbert leur donna, avec raison, le nom de
tinamous, et il fut rsolu qu'on en ferait les premiers htes de
la future basse-cour.

Mais jusqu'alors les fusils n'avaient point parl, et la premire
dtonation qui retentit dans cette fort du Far-West fut provoque
par l'apparition d'un bel oiseau qui ressemblait anatomiquement 
un martin-pcheur.

Je le reconnais! s'cria Pencroff, et on peut dire que son coup
partit malgr lui.

Que reconnaissez-vous? demanda le reporter.

-- Le volatile qui nous a chapp  notre premire excursion et
dont nous avons donn le nom  cette partie de la fort.

-- Un jacamar! s'cria Harbert.

C'tait un jacamar, en effet, bel oiseau dont le plumage assez
rude est revtu d'un clat mtallique. Quelques grains de plomb
l'avaient jet  terre, et Top le rapporta au canot, en mme temps
qu'une douzaine de touracos-loris, sortes de grimpeurs de la
grosseur d'un pigeon, tout peinturlurs de vert, avec une partie
des ailes de couleur cramoisie et une huppe droite festonne d'un
liser blanc. Au jeune garon revint l'honneur de ce beau coup de
fusil, et il s'en montra assez fier. Les loris faisaient un gibier
meilleur que le jacamar, dont la chair est un peu coriace, mais on
et difficilement persuad  Pencroff qu'il n'avait point tu le
roi des volatiles comestibles.

Il tait dix heures du matin, quand la pirogue atteignit un second
coude de la Mercy, environ  cinq milles de son embouchure. On fit
halte en cet endroit pour djeuner, et cette halte,  l'abri de
grands et beaux arbres, se prolongea pendant une demi-heure.

La rivire mesurait encore soixante  soixante-dix pieds de large,
et son lit cinq  six pieds de profondeur. L'ingnieur avait
observ que de nombreux affluents en grossissaient le cours, mais
ce n'taient que de simples rios innavigables. Quant  la fort,
aussi bien sous le nom de bois du Jacamar que sous celui de forts
du Far-West, elle s'tendait  perte de vue. Nulle part, ni sous
les hautes futaies, ni sous les arbres des berges de la Mercy, ne
se dcelait la prsence de l'homme. Les explorateurs ne purent
trouver une trace suspecte, et il tait vident que jamais la
hache du bcheron n'avait entaill ces arbres, que jamais le
couteau du pionnier n'avait tranch ces lianes tendues d'un tronc
 l'autre, au milieu des broussailles touffues et des longues
herbes. Si quelques naufrags avaient atterri sur l'le, ils n'en
avaient point encore quitt le littoral, et ce n'tait pas sous
cet pais couvert qu'il fallait chercher les survivants du
naufrage prsum.

L'ingnieur manifestait donc une certaine hte d'atteindre la cte
occidentale de l'le Lincoln, distante, suivant son estime, de
cinq milles au moins.

La navigation fut reprise, et bien que, par sa direction actuelle,
la Mercy part courir, non vers le littoral, mais plutt vers le
mont Franklin, il fut dcid que l'on se servirait de la pirogue,
tant qu'elle trouverait assez d'eau sous sa quille pour flotter.
C'tait  la fois bien des fatigues pargnes, c'tait aussi du
temps gagn, car il aurait fallu se frayer un chemin  la hache 
travers les pais fourrs.

Mais bientt le flux manqua tout  fait, soit que la mare
baisst, -- et en effet elle devait baisser  cette heure, -- soit
qu'elle ne se ft plus sentir  cette distance de l'embouchure de
la Mercy. Il fallut donc armer les avirons. Nab et Harbert se
placrent sur leur banc, Pencroff  la godille, et le remontage de
la rivire fut continu.

Il semblait alors que la fort tendait  s'claircir du ct du
Far-West. Les arbres y taient moins presss et se montraient
souvent isols. Mais, prcisment parce qu'ils taient plus
espacs, ils profitaient plus largement de cet air libre et pur
qui circulait autour d'eux, et ils taient magnifiques. Quels
splendides chantillons de la flore de cette latitude! Certes,
leur prsence et suffi  un botaniste pour qu'il nommt sans
hsitation le parallle que traversait l'le Lincoln!

Des eucalyptus! s'tait cri Harbert.

C'taient, en effet, ces superbes vgtaux, les derniers gants de
la zone extra-tropicale, les congnres de ces eucalyptus de
l'Australie et de la Nouvelle-Zlande, toutes deux situes sur la
mme latitude que l'le Lincoln. Quelques-uns s'levaient  une
hauteur de deux cents pieds. Leur tronc mesurait vingt pieds de
tour  sa base, et leur corce, sillonne par les rseaux d'une
rsine parfume, comptait jusqu' cinq pouces d'paisseur. Rien de
plus merveilleux, mais aussi de plus singulier, que ces normes
chantillons de la famille des myrtaces, dont le feuillage se
prsentait de profil  la lumire et laissait arriver jusqu'au sol
les rayons du soleil! Au pied de ces eucalyptus, une herbe frache
tapissait le sol, et du milieu des touffes s'chappaient des
voles de petits oiseaux, qui resplendissaient dans les jets
lumineux comme des escarboucles ailes.

Voil des arbres! s'cria Nab, mais sont-ils bons  quelque
chose?

-- Peuh! rpondit Pencroff. Il en doit tre des vgtaux-gants
comme des gants humains. Cela ne sert gure qu' se montrer dans
les foires!

-- Je crois que vous faites erreur, Pencroff, rpondit Gdon
Spilett, et que le bois d'eucalyptus commence  tre employ trs
avantageusement dans l'bnisterie.

-- Et j'ajouterai, dit le jeune garon, que ces eucalyptus
appartiennent  une famille qui comprend bien des membres utiles:
le goyavier, qui donne les goyaves; le giroflier, qui produit les
clous de girofle; le grenadier, qui porte les grenades; l'
eugenia cauliflora, dont les fruits servent  la fabrication
d'un vin passable; le myrte ugni, qui contient une excellente
liqueur alcoolique; le myrte caryophyllus, dont l'corce forme
une cannelle estime; l' eugenia pimenta, d'o vient le piment
de la Jamaque; le myrte commun, dont les baies peuvent remplacer
le poivre; l' eucalyptus robusta, qui produit une sorte de manne
excellente; l' eucalyptus gunei, dont la sve se transforme en
bire par la fermentation; enfin tous ces arbres connus sous le
nom d'arbres de vie ou bois de fer, qui appartiennent  cette
famille des myrtaces, dont on compte quarante-six genres et
treize cents espces!

On laissait aller le jeune garon, qui dbitait avec beaucoup
d'entrain sa petite leon de botanique.

Cyrus Smith l'coutait en souriant, et Pencroff avec un sentiment
de fiert impossible  rendre.

Bien, Harbert, rpondit Pencroff, mais j'oserais jurer que tous
ces chantillons utiles que vous venez de citer ne sont point des
gants comme ceux-ci!

-- En effet, Pencroff.

-- Cela vient donc  l'appui de ce que j'ai dit, rpliqua le
marin,  savoir: que les gants ne sont bons  rien!

-- C'est ce qui vous trompe, Pencroff, dit alors l'ingnieur, et
prcisment ces gigantesques eucalyptus qui nous abritent sont
bons  quelque chose.

-- Et  quoi donc?

--  assainir le pays qu'ils habitent. -- savez-vous comment on
les appelle dans l'Australie et la Nouvelle-Zlande?

-- Non, Monsieur Cyrus.

-- On les appelle les arbres  fivre.

-- Parce qu'ils la donnent?

-- Non, parce qu'ils l'empchent!

-- Bien. Je vais noter cela, dit le reporter.

-- Notez donc, mon cher Spilett, car il parat prouv que la
prsence des eucalyptus suffit  neutraliser les miasmes
paludens. On a essay de ce prservatif naturel dans certaines
contres du midi de l'Europe et du nord de l'Afrique, dont le sol
tait absolument malsain, et qui ont vu l'tat sanitaire de leurs
habitants s'amliorer peu  peu. Plus de fivres intermittentes
dans les rgions que recouvrent les forts de ces myrtaces. Ce
fait est maintenant hors de doute, et c'est une heureuse
circonstance pour nous autres, colons de l'le Lincoln.

-- Ah! Quelle le! Quelle le bnie! s'cria Pencroff! Je vous le
dis, il ne lui manque rien... Si ce n'est...

-- Cela viendra, Pencroff, cela se trouvera, rpondit l'ingnieur;
mais reprenons notre navigation, et poussons aussi loin que la
rivire pourra porter notre pirogue!

L'exploration continua donc, pendant deux milles au moins, au
milieu d'une contre couverte d'eucalyptus, qui dominaient tous
les bois de cette portion de l'le. L'espace qu'ils couvraient
s'tendait hors des limites du regard de chaque ct de la Mercy,
dont le lit, assez sinueux, se creusait alors entre de hautes
berges verdoyantes. Ce lit tait souvent obstru de hautes herbes
et mme de roches aigus qui rendaient la navigation assez
pnible. L'action des rames en fut gne, et Pencroff dut pousser
avec une perche. On sentait aussi que le fond montait peu  peu,
et que le moment n'tait pas loign o le canot, faute d'eau,
serait oblig de s'arrter. Dj le soleil dclinait  l'horizon
et projetait sur le sol les ombres dmesures des arbres. Cyrus
Smith, voyant qu'il ne pourrait atteindre dans cette journe la
cte occidentale de l'le, rsolut de camper  l'endroit mme o,
faute d'eau, la navigation serait forcment arrte. Il estimait
qu'il devait tre encore  cinq ou six milles de la cte, et cette
distance tait trop grande pour qu'il tentt de la franchir
pendant la nuit au milieu de ces bois inconnus.

L'embarcation fut donc pousse sans relche  travers la fort,
qui peu  peu se refaisait plus paisse et semblait plus habite
aussi, car, si les yeux du marin ne le tromprent pas, il crut
apercevoir des bandes de singes qui couraient sous les taillis.
Quelquefois mme, deux ou trois de ces animaux s'arrtrent 
quelque distance du canot et regardrent les colons sans
manifester aucune terreur, comme si, voyant des hommes pour la
premire fois, ils n'avaient pas encore appris  les redouter. Il
et t facile d'abattre ces quadrumanes  coups de fusil, mais
Cyrus Smith s'opposa  ce massacre inutile qui tentait un peu
l'enrag Pencroff. D'ailleurs, c'tait prudent, car ces singes,
vigoureux, dous d'une extrme agilit, pouvaient tre
redoutables, et mieux valait ne point les provoquer par une
agression parfaitement inopportune.

Il est vrai que le marin considrait le singe au point de vue
purement alimentaire, et, en effet, ces animaux, qui sont
uniquement herbivores, forment un gibier excellent; mais, puisque
les provisions abondaient, il tait inutile de dpenser les
munitions en pure perte.

Vers quatre heures, la navigation de la Mercy devint trs
difficile, car son cours tait obstru de plantes aquatiques et de
roches. Les berges s'levaient de plus en plus, et dj le lit de
la rivire se creusait entre les premiers contreforts du mont
Franklin. Ses sources ne pouvaient donc tre loignes,
puisqu'elles s'alimentaient de toutes les eaux des pentes
mridionales de la montagne.

Avant un quart d'heure, dit le marin, nous serons forcs de nous
arrter, Monsieur Cyrus.

-- Eh bien, nous nous arrterons, Pencroff, et nous organiserons
un campement pour la nuit.

--  quelle distance pouvons-nous tre de Granite-House? demanda
Harbert.

--  sept milles  peu prs, rpondit l'ingnieur, mais en tenant
compte, toutefois, des dtours de la rivire, qui nous ont ports
dans le nord-ouest.

-- Continuons-nous  aller en avant? demanda le reporter.

-- Oui, et aussi longtemps que nous pourrons le faire, rpondit
Cyrus Smith. Demain, au point du jour, nous abandonnerons le
canot, nous franchirons en deux heures, j'espre, la distance qui
nous spare de la cte, et nous aurons la journe presque tout
entire pour explorer le littoral.

-- En avant! rpondit Pencroff.

Mais bientt la pirogue racla le fond caillouteux de la rivire,
dont la largeur alors ne dpassait pas vingt pieds. Un pais
berceau de verdure s'arrondissait au-dessus de son lit et
l'enveloppait d'une demi-obscurit. On entendait aussi le bruit
assez accentu d'une chute d'eau, qui indiquait,  quelques cents
pas en amont, la prsence d'un barrage naturel.

Et, en effet,  un dernier dtour de la rivire, une cascade
apparut  travers les arbres. Le canot heurta le fond du lit, et,
quelques instants aprs, il tait amarr  un tronc, prs de la
rive droite.

Il tait cinq heures environ. Les derniers rayons du soleil se
glissaient sous l'paisse ramure et frappaient obliquement la
petite chute, dont l'humide poussire resplendissait des couleurs
du prisme. Au del, le lit de la Mercy disparaissait sous les
taillis, o il s'alimentait  quelque source cache. Les divers
rios qui affluaient sur son parcours en faisaient plus bas une
vritable rivire, mais alors ce n'tait plus qu'un ruisseau
limpide et sans profondeur.

On campa en cet endroit mme, qui tait charmant. Les colons
dbarqurent, et un feu fut allum sous un bouquet de larges
micocouliers, entre les branches desquels Cyrus Smith et ses
compagnons eussent, au besoin, trouv un refuge pour la nuit.

Le souper fut bientt dvor, car on avait faim, et il ne fut plus
question que de dormir. Mais, quelques rugissements de nature
suspecte s'tant fait entendre avec la tombe du jour, le foyer
fut aliment pour la nuit, de manire  protger les dormeurs de
ses flammes ptillantes. Nab et Pencroff veillrent mme  tour de
rle et n'pargnrent pas le combustible. Peut-tre ne se
tromprent-ils pas, lorsqu'ils crurent voir quelques ombres
d'animaux errer autour du campement, soit sous le taillis, soit
entre les ramures; mais la nuit se passa sans accident, et le
lendemain, 31 octobre,  cinq heures du matin, tous taient sur
pied, prts  partir.



CHAPITRE IV


Ce fut  six heures du matin que les colons, aprs un premier
djeuner, se remirent en route, avec l'intention de gagner par le
plus court la cte occidentale de l'le. En combien de temps
pourraient-ils l'atteindre? Cyrus Smith avait dit en deux heures,
mais cela dpendait videmment de la nature des obstacles qui se
prsenteraient. Cette partie du Far-West paraissait serre de
bois, comme et t un immense taillis compos d'essences
extrmement varies. Il tait donc probable qu'il faudrait se
frayer une voie  travers les herbes, les broussailles, les
lianes, et marcher la hache  la main, -- et le fusil aussi, sans
doute, si on s'en rapportait aux cris de fauves entendus dans la
nuit.

La position exacte du campement avait pu tre dtermine par la
situation du mont Franklin, et, puisque le volcan se relevait dans
le nord  une distance de moins de trois milles, il ne s'agissait
que de prendre une direction rectiligne vers le sud-ouest pour
atteindre la cte occidentale.

On partit, aprs avoir soigneusement assur l'amarrage de la
pirogue. Pencroff et Nab emportaient des provisions qui devaient
suffire  nourrir la petite troupe pendant deux jours au moins.

Il n'tait plus question de chasser, et l'ingnieur recommanda
mme  ses compagnons d'viter toute dtonation intempestive, afin
de ne point signaler leur prsence aux environs du littoral.

Les premiers coups de hache furent donns dans les broussailles,
au milieu de buissons de lentisques, un peu au-dessus de la
cascade, et, sa boussole  la main, Cyrus Smith indiqua la route 
suivre.

La fort se composait alors d'arbres dont la plupart avaient t
dj reconnus aux environs du lac et du plateau de Grande-vue.
C'taient des dodars, des douglas, des casuarinas, des gommiers,
des eucalyptus, des dragonniers, des hibiscus, des cdres et
autres essences, gnralement de taille mdiocre, car leur nombre
avait nui  leur dveloppement. Les colons ne purent donc avancer
que lentement sur cette route qu'ils se frayaient en marchant, et
qui, dans la pense de l'ingnieur, devrait tre relie plus tard
 celle du Creek-Rouge. Depuis leur dpart, les colons
descendaient les basses rampes qui constituaient le systme
orographique de l'le, et sur un terrain trs sec, mais dont la
luxuriante vgtation laissait pressentir soit la prsence d'un
rseau hydrographique  l'intrieur du sol, soit le cours prochain
de quelque ruisseau.

Toutefois, Cyrus Smith ne se souvenait pas, lors de son excursion
au cratre, d'avoir reconnu d'autre cours d'eau que ceux du Creek-
Rouge et de la Mercy.

Pendant les premires heures de l'excursion, on revit des bandes
de singes qui semblaient marquer le plus vif tonnement  la vue
de ces hommes, dont l'aspect tait nouveau pour eux. Gdon
Spilett demandait plaisamment si ces agiles et robustes
quadrumanes ne les considraient pas, ses compagnons et lui, comme
des frres dgnrs! Et franchement, de simples pitons,  chaque
pas gns par les broussailles, empchs par les lianes, barrs
par les troncs d'arbres, ne brillaient pas auprs de ces souples
animaux, qui bondissaient de branche en branche et que rien
n'arrtait dans leur marche. Ces singes taient nombreux, mais,
trs heureusement, ils ne manifestrent aucune disposition
hostile.

On vit aussi quelques sangliers, des agoutis, des kangourous et
autres rongeurs, et deux ou trois koulas, auxquels Pencroff et
volontiers adress quelques charges de plomb.

Mais, disait-il, la chasse n'est pas ouverte. Gambadez donc, mes
amis, sautez et volez en paix! Nous vous dirons deux mots au
retour!

 neuf heures et demie du matin, la route, qui portait directement
dans le sud-ouest, se trouva tout  coup barre par un cours d'eau
inconnu, large de trente  quarante pieds, et dont le courant vif,
provoqu par la pente de son lit et bris par des roches
nombreuses, se prcipitait avec de rudes grondements.

Ce creek tait profond et clair, mais il et t absolument
innavigable.

Nous voil coups! s'cria Nab.

-- Non, rpondit Harbert, ce n'est qu'un ruisseau, et nous saurons
bien le passer  la nage.

--  quoi bon, rpondit Cyrus Smith. Il est vident que ce creek
court  la mer. Restons sur sa rive gauche, suivons sa berge, et
je serai bien tonn s'il ne nous mne pas trs promptement  la
cte. En route!

-- Un instant, dit le reporter. Et le nom de ce creek, mes amis?
Ne laissons pas notre gographie incomplte.

-- Juste! dit Pencroff.

-- Nomme-le, mon enfant, dit l'ingnieur en s'adressant au jeune
garon.

-- Ne vaut-il pas mieux attendre que nous l'ayons reconnu jusqu'
son embouchure? fit observer Harbert.

-- Soit, rpondit Cyrus Smith. Suivons-le donc sans nous arrter.

-- Un instant encore! dit Pencroff.

-- Qu'y a-t-il? demanda le reporter.

-- Si la chasse est dfendue, la pche est permise, je suppose,
dit le marin.

-- Nous n'avons pas de temps  perdre, rpondit l'ingnieur.

-- Oh! cinq minutes! rpliqua Pencroff. Je ne vous demande que
cinq minutes dans l'intrt de notre djeuner!

Et Pencroff, se couchant sur la berge, plongea ses bras dans les
eaux vives et fit bientt sauter quelques douzaines de belles
crevisses qui fourmillaient entre les roches.

Voil qui sera bon! s'cria Nab, en venant en aide au marin.

-- Quand je vous dis qu'except du tabac, il y a de tout dans
cette le! murmura Pencroff avec un soupir.

Il ne fallut pas cinq minutes pour faire une pche miraculeuse,
car les crevisses pullulaient dans le creek. De ces crustacs,
dont le test prsentait une couleur bleu cobalt, et qui portaient
un rostre arm d'une petite dent, on remplit un sac, et la route
fut reprise. Depuis qu'ils suivaient la berge de ce nouveau cours
d'eau, les colons marchaient plus facilement et plus rapidement.
D'ailleurs, les rives taient vierges de toute empreinte humaine.
De temps en temps, on relevait quelques traces laisses par des
animaux de grande taille, qui venaient habituellement se
dsaltrer  ce ruisseau, mais rien de plus, et ce n'tait pas
encore dans cette partie du Far-West que le pcari avait reu le
grain de plomb qui cotait une mchelire  Pencroff.

Cependant, en considrant ce rapide courant qui fuyait vers la
mer, Cyrus Smith fut amen  supposer que ses compagnons et lui
taient beaucoup plus loin de la cte occidentale qu'ils ne le
croyaient. Et, en effet,  cette heure, la mare montait sur le
littoral et aurait d rebrousser le cours du creek, si son
embouchure n'et t qu' quelques milles seulement.

Or, cet effet ne se produisait pas, et le fil de l'eau suivait la
pente naturelle du lit. L'ingnieur dut donc tre trs tonn, et
il consulta frquemment sa boussole, afin de s'assurer que quelque
crochet de la rivire ne le ramenait pas  l'intrieur du Far-
West.

Cependant, le creek s'largissait peu  peu, et ses eaux
devenaient moins tumultueuses. Les arbres de sa rive droite
taient aussi presss que ceux de sa rive gauche, et il tait
impossible  la vue de s'tendre au del; mais ces masses boises
taient certainement dsertes, car Top n'aboyait pas, et
l'intelligent animal n'et pas manqu de signaler la prsence de
tout tranger dans le voisinage du cours d'eau.

 dix heures et demie,  la grande surprise de Cyrus Smith,
Harbert, qui s'tait port un peu en avant, s'arrtait soudain et
s'criait: La mer!

Et quelques instants aprs, les colons, arrts sur la lisire de
la fort, voyaient le rivage occidental de l'le se dvelopper
sous leurs yeux.

Mais quel contraste entre cette cte et la cte est, sur laquelle
le hasard les avait d'abord jets! Plus de muraille de granit,
aucun cueil au large, pas mme une grve de sable. La fort
formait le littoral, et ses derniers arbres, battus par les lames,
se penchaient sur les eaux. Ce n'tait point un littoral, tel que
le fait habituellement la nature, soit en tendant de vastes tapis
de sable, soit en groupant des roches, mais une admirable lisire
faite des plus beaux arbres du monde. La berge tait surleve de
manire  dominer le niveau des plus grandes mers, et sur tout ce
sol luxuriant, support par une base de granit, les splendides
essences forestires semblaient tre aussi solidement implantes
que celles qui se massaient  l'intrieur de l'le.

Les colons se trouvaient alors  l'chancrure d'une petite crique
sans importance, qui n'et mme pas pu contenir deux ou trois
barques de pche, et qui servait de goulot au nouveau creek; mais,
disposition curieuse, ses eaux, au lieu de se jeter  la mer par
une embouchure  pente douce, tombaient d'une hauteur de plus de
quarante pieds, -- ce qui expliquait pourquoi,  l'heure o le
flot montait, il ne s'tait point fait sentir en amont du creek.
En effet, les mares du Pacifique, mme  leur maximum
d'lvation, ne devaient jamais atteindre le niveau de la rivire,
dont le lit formait un bief suprieur, et des millions d'annes,
sans doute, s'couleraient encore avant que les eaux eussent rong
ce radier de granit et creus une embouchure praticable. Aussi,
d'un commun accord, donna-t-on  ce cours d'eau le nom de rivire
de la chute (falls-river). Au del, vers le nord, la lisire,
forme par la fort, se prolongeait sur un espace de deux milles
environ; puis les arbres se rarfiaient, et, au del, des hauteurs
trs pittoresques se dessinaient suivant une ligne presque droite,
qui courait nord et sud. Au contraire, dans toute la portion du
littoral comprise entre la rivire de la chute et le promontoire
du Reptile, ce n'tait que masses boises, arbres magnifiques, les
uns droits, les autres penchs, dont la longue ondulation de la
mer venait baigner les racines. Or, c'tait vers ce ct, c'est--
dire sur toute la presqu'le Serpentine, que l'exploration devait
tre continue, car cette partie du littoral offrait des refuges
que l'autre, aride et sauvage, et videmment refuss  des
naufrags, quels qu'ils fussent.

Le temps tait beau et clair, et du haut d'une falaise, sur
laquelle Nab et Pencroff disposrent le djeuner, le regard
pouvait s'tendre au loin.

L'horizon tait parfaitement net, et il n'y avait pas une voile au
large. Sur tout le littoral, aussi loin que la vue pouvait
atteindre, pas un btiment, pas mme une pave. Mais l'ingnieur
ne se croirait bien fix  cet gard que lorsqu'il aurait explor
la cte jusqu' l'extrmit mme de la presqu'le Serpentine.

Le djeuner fut expdi rapidement, et,  onze heures et demie,
Cyrus Smith donna le signal du dpart. Au lieu de parcourir, soit
l'arte d'une falaise, soit une grve de sable, les colons durent
suivre le couvert des arbres, de manire  longer le littoral.

La distance qui sparait l'embouchure de la rivire de la chute du
promontoire du Reptile tait de douze milles environ. En quatre
heures, sur une grve praticable, et sans se presser, les colons
auraient pu franchir cette distance; mais il leur fallut le double
de ce temps pour atteindre leur but, car les arbres  tourner, les
broussailles  couper, les lianes  rompre, les arrtaient sans
cesse, et des dtours si multiplis allongeaient singulirement
leur route.

Du reste, il n'y avait rien qui tmoignt d'un naufrage rcent sur
ce littoral. Il est vrai, ainsi que le fit observer Gdon
Spilett, que la mer avait pu tout entraner au large, et qu'il ne
fallait pas conclure, de ce qu'on n'en trouvait plus aucune trace,
qu'un navire n'et pas t jet  la cte sur cette partie de
l'le Lincoln.

Le raisonnement du reporter tait juste, et, d'ailleurs,
l'incident du grain de plomb prouvait d'une faon irrcusable que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil avait t tir dans
l'le.

Il tait dj cinq heures, et l'extrmit de la presqu'le
Serpentine se trouvait encore  deux milles de l'endroit alors
occup par les colons. Il tait vident qu'aprs avoir atteint le
promontoire du Reptile, Cyrus Smith et ses compagnons n'auraient
plus le temps de revenir, avant le coucher du soleil, au campement
qui avait t tabli prs des sources de la Mercy. De l,
ncessit de passer la nuit au promontoire mme. Mais les
provisions ne manquaient pas, et ce fut heureux, car le gibier de
poil ne se montrait plus sur cette lisire, qui n'tait qu'un
littoral, aprs tout. Au contraire, les oiseaux y fourmillaient,
jacamars, couroucous, tragopans, ttras, loris, perroquets,
kakatos, faisans, pigeons et cent autres. Pas un arbre qui n'et
un nid, pas un nid qui ne ft rempli de battements d'ailes!

Vers sept heures du soir, les colons, harasss de fatigue,
arrivrent au promontoire du Reptile, sorte de volute trangement
dcoupe sur la mer. Ici finissait la fort riveraine de la
presqu'le, et le littoral, dans toute la partie sud, reprenait
l'aspect accoutum d'une cte, avec ses rochers, ses rcifs et ses
grves. Il tait donc possible qu'un navire dsempar se ft mis
au plein sur cette portion de l'le, mais la nuit venait, et il
fallut remettre l'exploration au lendemain.

Pencroff et Harbert se htrent aussitt de chercher un endroit
propice pour y tablir un campement. Les derniers arbres de la
fort du Far-West venaient mourir  cette pointe, et, parmi eux,
le jeune garon reconnut d'pais bouquets de bambous.

Bon! dit-il, voil une prcieuse dcouverte.

-- Prcieuse? rpondit Pencroff.

-- Sans doute, reprit Harbert. Je ne te dirai point, Pencroff, que
l'corce de bambou, dcoupe en latte flexible, sert  faire des
paniers ou des corbeilles; que cette corce, rduite en pte et
macre, sert  la fabrication du papier de Chine; que les tiges
fournissent, suivant leur grosseur, des cannes, des tuyaux de
pipe, des conduites pour les eaux; que les grands bambous forment
d'excellents matriaux de construction, lgers et solides, et qui
ne sont jamais attaqus par les insectes. Je n'ajouterai mme pas
qu'en sciant les entre-noeuds de bambous et en conservant pour le
fond une portion de la cloison transversale qui forme le noeud, on
obtient ainsi des vases solides et commodes qui sont fort en usage
chez les chinois! Non! Cela ne te satisferait point. Mais...

-- Mais?...

-- Mais je t'apprendrai, si tu l'ignores, que, dans l'Inde, on
mange ces bambous en guise d'asperges.

-- Des asperges de trente pieds! s'cria le marin. Et elles sont
bonnes?

-- Excellentes, rpondit Harbert. Seulement, ce ne sont point des
tiges de trente pieds que l'on mange, mais bien de jeunes pousses
de bambous.

-- Parfait, mon garon, parfait! rpondit Pencroff.

-- J'ajouterai aussi que la moelle des tiges nouvelles, confite
dans du vinaigre, forme un condiment trs apprci.

-- De mieux en mieux, Harbert.

-- Et enfin que ces bambous exsudent entre leurs noeuds une
liqueur sucre, dont on peut faire une trs agrable boisson.

-- Est-ce tout? demanda le marin.

-- C'est tout!

-- Et a ne se fume pas, par hasard?

-- a ne se fume pas, mon pauvre Pencroff!

Harbert et le marin n'eurent pas  chercher longtemps un
emplacement favorable pour passer la nuit. Les rochers du rivage --
trs diviss, car ils devaient tre violemment battus par la mer
sous l'influence des vents du sud-ouest -- prsentaient des
cavits qui devaient leur permettre de dormir  l'abri des
intempries de l'air. Mais, au moment o ils se disposaient 
pntrer dans une de ces excavations, de formidables rugissements
les arrtrent.

En arrire! s'cria Pencroff. Nous n'avons que du petit plomb
dans nos fusils, et des btes qui rugissent si bien s'en
soucieraient comme d'un grain de sel!

Et le marin, saisissant Harbert par le bras, l'entrana  l'abri
des roches, au moment o un magnifique animal se montrait 
l'entre de la caverne.

C'tait un jaguar, d'une taille au moins gale  celle de ses
congnres d'Asie, c'est--dire qu'il mesurait plus de cinq pieds
de l'extrmit de la tte  la naissance de la queue. Son pelage
fauve tait relev par plusieurs ranges de taches noires
rgulirement ocelles et tranchait avec le poil blanc de son
ventre. Harbert reconnut l ce froce rival du tigre, bien
autrement redoutable que le couguar, qui n'est que le rival du
loup!

Le jaguar s'avana et regarda autour de lui, le poil hriss,
l'oeil en feu, comme s'il n'et pas senti l'homme pour la premire
fois. En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et
Harbert, s'imaginant qu'il n'avait pas aperu le jaguar, allait
s'lancer vers lui; mais Gdon Spilett lui fit un signe de la
main et continua de marcher. Il n'en tait pas  son premier
tigre, et, s'avanant jusqu' dix pas de l'animal, il demeura
immobile, la carabine  l'paule, sans qu'un de ses muscles
tressaillt.

Le jaguar, ramass sur lui-mme, fondit sur le chasseur, mais, au
moment o il bondissait, une balle le frappait entre les deux
yeux, et il tombait mort.

Harbert et Pencroff se prcipitrent vers le jaguar. Nab et Cyrus
Smith accoururent de leur ct, et ils restrent quelques instants
 contempler l'animal, tendu sur le sol, dont la magnifique
dpouille ferait l'ornement de la grande salle de Granite-House.

Ah! Monsieur Spilett! Que je vous admire et que je vous envie!
s'cria Harbert dans un accs d'enthousiasme bien naturel.

-- Bon! mon garon, rpondit le reporter, tu en aurais fait
autant.

-- Moi! un pareil sang-froid! ...

-- Figure-toi, Harbert, qu'un jaguar est un livre, et tu le
tireras le plus tranquillement du monde.

-- Voil! rpondit Pencroff. Ce n'est pas plus malin que cela!

-- Et maintenant, dit Gdon Spilett, puisque ce jaguar a quitt
son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne
l'occuperions pas pendant la nuit?

-- Mais d'autres peuvent revenir! dit Pencroff.

-- Il suffira d'allumer un feu  l'entre de la caverne, dit le
reporter, et ils ne se hasarderont pas  en franchir le seuil.

--  la maison des jaguars, alors! rpondit le marin en tirant
aprs lui le cadavre de l'animal.

Les colons se dirigrent vers le repaire abandonn, et l, tandis
que Nab dpouillait le jaguar, ses compagnons entassrent sur le
seuil une grande quantit de bois sec, que la fort fournissait
abondamment.

Mais Cyrus Smith, ayant aperu le bouquet de bambous, alla en
couper une certaine quantit, qu'il mla au combustible du foyer.

Cela fait, on s'installa dans la grotte, dont le sable tait
jonch d'ossements; les armes furent charges  tout hasard, pour
le cas d'une agression subite; on soupa, et puis, le moment de
prendre du repos tant venu, le feu fut mis au tas de bois empil
 l'entre de la caverne. Aussitt, une vritable ptarade
d'clater dans l'air! C'taient les bambous, atteints par la
flamme, qui dtonaient comme des pices d'artifice!

Rien que ce fracas et suffi  pouvanter les fauves les plus
audacieux!

Et ce moyen de provoquer de vives dtonations, ce n'tait pas
l'ingnieur qui l'avait invent, car, suivant Marco Polo, les
tartares, depuis bien des sicles, l'emploient avec succs pour
loigner de leurs campements les fauves redoutables de l'Asie
centrale.



CHAPITRE V


Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme d'innocentes
marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment laisse
 leur disposition. Au soleil levant, tous taient sur le rivage,
 l'extrmit mme du promontoire, et leurs regards se portaient
encore vers cet horizon, qui tait visible sur les deux tiers de
sa circonfrence. Une dernire fois, l'ingnieur put constater
qu'aucune voile, aucune carcasse de navire n'apparaissaient sur la
mer, et la longue-vue n'y put dcouvrir aucun point suspect.

Rien, non plus, sur le littoral, du moins dans la partie
rectiligne qui formait la cte sud du promontoire sur une longueur
de trois milles, car, au del, une chancrure des terres
dissimulait le reste de la cte, et mme, de l'extrmit de la
presqu'le Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe,
cach par de hautes roches.

Restait donc le rivage mridional de l'le  explorer. Or,
tenterait-on d'entreprendre immdiatement cette exploration et lui
consacrerait-on cette journe du 2 novembre?

Ceci ne rentrait pas dans le projet primitif. En effet, lorsque la
pirogue fut abandonne aux sources de la Mercy, il avait t
convenu qu'aprs avoir observ la cte ouest, on reviendrait la
reprendre, et que l'on retournerait  Granite-House par la route
de la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage occidental
pouvait offrir refuge, soit  un btiment en dtresse, soit  un
navire en cours rgulier de navigation; mais, du moment que ce
littoral ne prsentait aucun atterrage, il fallait chercher sur
celui du sud de l'le ce qu'on n'avait pu trouver sur celui de
l'ouest.

Ce fut Gdon Spilett qui proposa de continuer l'exploration, de
manire que la question du naufrage prsum ft compltement
rsolue, et il demanda  quelle distance pouvait se trouver le cap
Griffe de l'extrmit de la presqu'le.

 trente milles environ, rpondit l'ingnieur, si nous tenons
compte des courbures de la cte.

-- Trente milles! Reprit Gdon Spilett. Ce sera une forte journe
de marche. Nanmoins, je pense que nous devons revenir  Granite-
House en suivant le rivage du sud.

-- Mais, fit observer Harbert, du cap Griffe  Granite-House, il
faudra encore compter dix milles, au moins.

-- Mettons quarante milles en tout, rpondit le reporter, et
n'hsitons pas  les faire. Au moins, nous observerons ce littoral
inconnu, et nous n'aurons pas  recommencer cette exploration.

-- Trs juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue?

-- La pirogue est reste seule pendant un jour aux sources de la
Mercy, rpondit Gdon Spilett, elle peut bien y rester deux
jours! Jusqu' prsent, nous ne pouvons gure dire que l'le soit
infeste de voleurs!

-- Cependant, dit le marin, quand je me rappelle l'histoire de la
tortue, je n'ai pas plus de confiance qu'il ne faut.

-- La tortue! La tortue! rpondit le reporter. Ne savez-vous pas
que c'est la mer qui l'a retourne?

-- Qui sait? Murmura l'ingnieur.

-- Mais... dit Nab.

Nab avait quelque chose  dire, cela tait vident, car il ouvrait
la bouche pour parler et ne parlait pas.

Que veux-tu dire, Nab? Lui demanda l'ingnieur.

-- Si nous retournons par le rivage jusqu'au cap Griffe, rpondit
Nab, aprs avoir doubl ce cap, nous serons barrs...

-- Par la Mercy! En effet, rpondit Harbert, et nous n'aurons ni
pont, ni bateau pour la traverser!

-- Bon, Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff, avec quelques troncs
flottants, nous ne serons pas gns de passer cette rivire!

-- N'importe, dit Gdon Spilett, il sera utile de construire un
pont, si nous voulons avoir un accs facile dans le Far-West!

-- Un pont! s'cria Pencroff! Eh bien, est-ce que M Smith n'est
pas ingnieur de son tat? Mais il nous fera un pont, quand nous
voudrons avoir un pont! Quant  vous transporter ce soir sur
l'autre rive de la Mercy, et cela sans mouiller un fil de vos
vtements, je m'en charge. Nous avons encore un jour de vivres,
c'est tout ce qu'il nous faut, et, d'ailleurs, le gibier ne fera
peut-tre pas dfaut aujourd'hui comme hier. En route!

La proposition du reporter, trs vivement soutenue par le marin,
obtint l'approbation gnrale, car chacun tenait  en finir avec
ses doutes, et,  revenir par le cap Griffe, l'exploration serait
complte. Mais il n'y avait pas une heure  perdre, car une tape
de quarante milles tait longue, et il ne fallait pas compter
atteindre Granite-House avant la nuit.

 six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En
prvision de mauvaises rencontres, animaux  deux ou  quatre
pattes, les fusils furent chargs  balle, et Top, qui devait
ouvrir la marche, reut ordre de battre la lisire de la fort.

 partir de l'extrmit du promontoire qui formait la queue de la
presqu'le, la cte s'arrondissait sur une distance de cinq
milles, qui fut rapidement franchie, sans que les plus minutieuses
investigations eussent relev la moindre trace d'un dbarquement
ancien ou rcent, ni une pave, ni un reste de campement, ni les
cendres d'un feu teint, ni une empreinte de pas!

Les colons, arrivs  l'angle sur lequel la courbure finissait
pour suivre la direction nord-est en formant la baie Washington,
purent alors embrasser du regard le littoral sud de l'le dans
toute son tendue.  vingt-cinq milles, la cte se terminait par
le cap Griffe, qui s'estompait  peine dans la brume du matin, et
qu'un phnomne de mirage rehaussait, comme s'il et t suspendu
entre la terre et l'eau. Entre la place occupe par les colons et
le fond de l'immense baie, le rivage se composait, d'abord, d'une
large grve trs unie et trs plate, borde d'une lisire d'arbres
en arrire-plan; puis, ensuite, le littoral, devenu fort
irrgulier, projetait des pointes aigus en mer, et enfin quelques
roches noirtres s'accumulaient dans un pittoresque dsordre pour
finir au cap Griffe.

Tel tait le dveloppement de cette partie de l'le, que les
explorateurs voyaient pour la premire fois, et qu'ils
parcoururent d'un coup d'oeil, aprs s'tre arrts un instant.

Un navire qui se mettrait ici au plein, dit alors Pencroff,
serait invitablement perdu. Des bancs de sable, qui se prolongent
au large, et plus loin, des cueils! Mauvais parages!

-- Mais au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit
observer le reporter.

-- Il en resterait des morceaux de bois sur les rcifs, et rien
sur les sables, rpondit le marin.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches,
engloutissent tout ce qui s'y jette, et que quelques jours
suffisent pour que la coque d'un navire de plusieurs centaines de
tonneaux y disparaisse entirement!

-- Ainsi, Pencroff, demanda l'ingnieur, si un btiment s'tait
perdu sur ces bancs, il n'y aurait rien d'tonnant  ce qu'il n'y
en et plus maintenant aucune trace?

-- Non, Monsieur Smith, avec l'aide du temps ou de la tempte.
Toutefois, il serait surprenant, mme dans ce cas, que des dbris
de mture, des espars n'eussent pas t jets sur le rivage, au
del des atteintes de la mer.

-- Continuons donc nos recherches, rpondit Cyrus Smith.

 une heure aprs midi, les colons taient arrivs au fond de la
baie Washington, et,  ce moment, ils avaient franchi une distance
de vingt milles.

On fit halte pour djeuner.

L commenait une cte irrgulire, bizarrement dchiquete et
couverte par une longue ligne de ces cueils qui succdaient aux
bancs de sable, et que la mare, tale en ce moment, ne devait pas
tarder  dcouvrir. On voyait les souples ondulations de la mer,
brises aux ttes de rocs, s'y dvelopper en longues franges
cumeuses. De ce point jusqu'au cap Griffe, la grve tait peu
spacieuse et resserre entre la lisire des rcifs et celle de la
fort.

La marche allait donc devenir plus difficile, car d'innombrables
roches boules encombraient le rivage.

La muraille de granit tendait aussi  s'exhausser de plus en plus,
et, des arbres qui la couronnaient en arrire, on ne pouvait voir
que les cimes verdoyantes, qu'aucun souffle n'animait.

Aprs une demi-heure de repos, les colons se remirent en route, et
leurs yeux ne laissrent pas un point inobserv des rcifs et de
la grve. Pencroff et Nab s'aventurrent mme au milieu des
cueils, toutes les fois qu'un objet attirait leur regard. Mais
d'pave, point, et ils taient tromps par quelque conformation
bizarre des roches. Ils purent constater, toutefois, que les
coquillages comestibles abondaient sur cette plage, mais elle ne
pourrait tre fructueusement exploite que lorsqu'une
communication aurait t tablie entre les deux rives de la Mercy,
et aussi quand les moyens de transport seraient perfectionns.

Ainsi donc, rien de ce qui avait rapport au naufrage prsum
n'apparaissait sur ce littoral, et cependant un objet de quelque
importance, la coque d'un btiment par exemple, et t visible
alors, ou ses dbris eussent t ports au rivage, comme l'avait
t cette caisse, trouve  moins de vingt milles de l. Mais il
n'y avait rien.

Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivrent  une
troite crique bien ferme,  laquelle n'aboutissait aucun cours
d'eau. Elle formait un vritable petit port naturel, invisible du
large, auquel aboutissait une troite passe, que les cueils
mnageaient entre eux. Au fond de cette crique, quelque violente
convulsion avait dchir la lisire rocheuse, et une coupe,
vide en pente douce, donnait accs au plateau suprieur, qui
pouvait tre situ  moins de dix milles du cap Griffe, et, par
consquent,  quatre milles en droite ligne du plateau de Grande-
vue.

Gdon Spilett proposa  ses compagnons de faire halte en cet
endroit. On accepta, car la marche avait aiguis l'apptit de
chacun, et, bien que ce ne ft pas l'heure du dner, personne ne
refusa de se rconforter d'un morceau de venaison. Ce lunch devait
permettre d'attendre le souper  Granite-House. Quelques minutes
aprs, les colons, assis au pied d'un magnifique bouquet de pins
maritimes, dvoraient les provisions que Nab avait tires de son
havre-sac.

L'endroit tait lev de cinquante  soixante pieds au-dessus du
niveau de la mer. Le rayon de vue tait donc assez tendu, et,
passant par-dessus les dernires roches du cap, il allait se
perdre jusque dans la baie de l'Union. Mais ni l'lot, ni le
plateau de Grande-vue n'taient visibles et ne pouvaient l'tre
alors, car le relief du sol et le rideau des grands arbres
masquaient brusquement l'horizon du nord.

Inutile d'ajouter que, malgr l'tendue de mer que les
explorateurs pouvaient embrasser, et bien que la lunette de
l'ingnieur et parcouru point  point toute cette ligne
circulaire sur laquelle se confondaient le ciel et l'eau, aucun
navire ne fut aperu. De mme, sur toute cette partie du littoral
qui restait encore  explorer, la lunette fut promene avec le
mme soin depuis la grve jusqu'aux rcifs, et aucune pave
n'apparut dans le champ de l'instrument.

Allons, dit Gdon Spilett, il faut en prendre son parti et se
consoler en pensant que nul ne viendra nous disputer la possession
de l'le Lincoln!

-- Mais enfin, ce grain de plomb! dit Harbert. Il n'est pourtant
pas imaginaire, je suppose!

-- Mille diables, non! s'cria Pencroff, en pensant  sa
mchelire absente.

-- Alors que conclure? demanda le reporter.

-- Ceci, rpondit l'ingnieur: c'est qu'il y a trois mois au plus,
un navire, volontairement ou non, a atterri...

-- Quoi! Vous admettriez, Cyrus, qu'il s'est englouti sans laisser
aucune trace? s'cria le reporter.

-- Non, mon cher Spilett, mais remarquez que s'il est certain
qu'un tre humain a mis le pied sur cette le, il ne parat pas
moins certain qu'il l'a quitte maintenant.

-- Alors, si je vous comprends bien, Monsieur Cyrus, dit Harbert,
le navire serait reparti?...

-- videmment.

-- Et nous aurions perdu sans retour une occasion de nous
rapatrier? dit Nab.

-- Sans retour, je le crains.

-- Eh bien! Puisque l'occasion est perdue, en route, dit
Pencroff, qui avait dj la nostalgie de Granite-House.

Mais,  peine s'tait-il lev, que les aboiements de Top
retentirent avec force, et le chien sortit du bois, en tenant dans
sa gueule un lambeau d'toffe souille de boue.

Nab arracha ce lambeau de la bouche du chien.

C'tait un morceau de forte toile.

Top aboyait toujours, et, par ses alles et venues, il semblait
inviter son matre  le suivre dans la fort.

Il y a l quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de
plomb! s'cria Pencroff.

-- Un naufrag! rpondit Harbert.

-- Bless, peut-tre! dit Nab.

-- Ou mort! rpondit le reporter.

Et tous se prcipitrent sur les traces du chien, entre ces grands
pins qui formaient le premier rideau de la fort.  tout hasard,
Cyrus Smith et ses compagnons avaient prpar leurs armes.

Ils durent s'avancer assez profondment sous bois; mais,  leur
grand dsappointement, ils ne virent encore aucune empreinte de
pas. Broussailles et lianes taient intactes, et il fallut mme
les couper  la hache, comme on avait fait dans les paisseurs les
plus profondes de la fort. Il tait donc difficile d'admettre
qu'une crature humaine et dj pass par l, et cependant Top
allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais
comme un tre dou de volont qui suit une ide.

Aprs sept  huit minutes de marche, Top s'arrta.

Les colons, arrivs  une sorte de clairire, borde de grands
arbres, regardrent autour d'eux et ne virent rien, ni sous les
broussailles, ni entre les troncs d'arbres.

Mais qu'y a-t-il, Top? dit Cyrus Smith.

Top aboya avec plus de force, en sautant au pied d'un gigantesque
pin.

Tout  coup, Pencroff de s'crier:

Ah! bon! Ah! parfait!

-- Qu'est-ce? demanda Gdon Spilett.

-- Nous cherchons une pave sur mer ou sur terre!

-- Eh bien?

-- Eh bien, c'est en l'air qu'elle se trouve!

Et le marin montra une sorte de grand haillon blanchtre, accroch
 la cime du pin, et dont Top avait rapport un morceau tomb sur
le sol.

Mais ce n'est point l une pave! s'cria Gdon Spilett.

-- Demande pardon! rpondit Pencroff.

-- Comment? C'est?...

-- C'est tout ce qui reste de notre bateau arien, de notre ballon
qui s'est chou l-haut, au sommet de cet arbre!

Pencroff ne se trompait pas, et il poussa un hurrah magnifique, en
ajoutant:

En voil de la bonne toile! Voil de quoi nous fournir de linge
pendant des annes! Voil de quoi faire des mouchoirs et des
chemises! Hein! Monsieur Spilett, qu'est-ce que vous dites d'une
le o les chemises poussent sur les arbres?

C'tait vraiment une heureuse circonstance pour les colons de
l'le Lincoln, que l'arostat, aprs avoir fait son dernier bond
dans les airs, ft retomb sur l'le et qu'ils eussent cette
chance de le retrouver.

Ou ils garderaient l'enveloppe sous cette forme, s'ils voulaient
tenter une nouvelle vasion par les airs, ou ils emploieraient
fructueusement ces quelques centaines d'aunes d'une toile de coton
de belle qualit, quand elle serait dbarrasse de son vernis.
Comme on le pense bien, la joie de Pencroff fut unanimement et
vivement partage.

Mais cette enveloppe, il fallait l'enlever de l'arbre sur lequel
elle pendait, pour la mettre en lieu sr, et ce ne fut pas un
petit travail. Nab, Harbert et le marin, tant monts  la cime de
l'arbre, durent faire des prodiges d'adresse pour dgager l'norme
arostat dgonfl.

L'opration dura prs de deux heures, et non seulement
l'enveloppe, avec sa soupape, ses ressorts, sa garniture de
cuivre, mais le filet, c'est--dire un lot considrable de
cordages et de cordes, le cercle de retenue et l'ancre du ballon
taient sur le sol. L'enveloppe, sauf la fracture, tait en bon
tat, et, seul, son appendice infrieur avait t dchir.

C'tait une fortune qui tait tombe du ciel.

Tout de mme, Monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous dcidons
jamais  quitter l'le, ce ne sera pas en ballon, n'est-ce pas? a
ne va pas o on veut, les navires de l'air, et nous en savons
quelque chose! Voyez-vous, si vous m'en croyez, nous construirons
un bon bateau d'une vingtaine de tonneaux, et vous me laisserez
dcouper dans cette toile une misaine et un foc. Quant au reste,
il servira  nous habiller!

-- Nous verrons, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, nous verrons.

-- En attendant, il faut mettre tout cela en sret, dit Nab. En
effet, on ne pouvait songer  transporter  Granite-House cette
charge de toile, de cordes, de cordages, dont le poids tait
considrable, et, en attendant un vhicule convenable pour les
charrier, il importait de ne pas laisser plus longtemps ces
richesses  la merci du premier ouragan. Les colons, runissant
leurs efforts, parvinrent  traner le tout jusqu'au rivage, o
ils dcouvrirent une assez vaste cavit rocheuse, que ni le vent,
ni la pluie, ni la mer ne pouvaient visiter, grce  son
orientation.

Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit
Pencroff; mais comme elle ne ferme pas  clef, il sera prudent
d'en dissimuler l'ouverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs 
deux pieds, mais pour les voleurs  quatre pattes!

 six heures du soir, tout tait emmagasin, et, aprs avoir donn
 la petite chancrure qui formait la crique le nom trs justifi
de port ballon, on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et
l'ingnieur causaient de divers projets qu'il convenait de mettre
 excution dans le plus bref dlai. Il fallait avant tout jeter
un pont sur la Mercy, afin d'tablir une communication facile avec
le sud de l'le; puis, le chariot reviendrait chercher l'arostat,
car le canot n'et pu suffire  le transporter; puis, on
construirait une chaloupe ponte; puis, Pencroff la grerait en
cotre, et l'on pourrait entreprendre des voyages de
circumnavigation... autour de l'le; puis, etc.

Cependant, la nuit venait, et le ciel tait dj sombre, quand les
colons atteignirent la pointe de l'pave,  l'endroit mme o ils
avaient dcouvert la prcieuse caisse. Mais l, pas plus
qu'ailleurs, il n'y avait rien qui indiqut qu'un naufrage
quelconque se ft produit, et il fallut bien en revenir aux
conclusions prcdemment formules par Cyrus Smith. De la pointe
de l'pave  Granite-House, il restait encore quatre milles, et
ils furent vite franchis; mais il tait plus de minuit, quand,
aprs avoir suivi le littoral jusqu' l'embouchure de la Mercy,
les colons arrivrent au premier coude form par la rivire.

L, le lit mesurait une largeur de quatre-vingts pieds, qu'il
tait malais de franchir, mais Pencroff s'tait charg de vaincre
cette difficult, et il fut mis en demeure de le faire.

Il faut en convenir, les colons taient extnus.

L'tape avait t longue, et l'incident du ballon n'avait pas t
pour reposer leurs jambes et leurs bras. Ils avaient donc hte
d'tre rentrs  Granite-House pour souper et dormir, et si le
pont et t construit, en un quart d'heure ils se fussent trouvs
 domicile.

La nuit tait trs obscure. Pencroff se prpara alors  tenir sa
promesse, en faisant une sorte de radeau qui permettrait d'oprer
le passage de la Mercy. Nab et lui, arms de haches, choisirent
deux arbres voisins de la rive, dont ils comptaient faire une
sorte de radeau, et ils commencrent  les attaquer par leur base.

Cyrus Smith et Gdon Spilett, assis sur la berge, attendaient que
le moment ft venu d'aider leurs compagnons, tandis que Harbert
allait et venait, sans trop s'carter.

Tout  coup, le jeune garon, qui avait remont la rivire, revint
prcipitamment, et, montrant la Mercy en amont:

Qu'est-ce donc qui drive l? s'cria-t-il.

Pencroff interrompit son travail, et il aperut un objet mobile
qui apparaissait confusment dans l'ombre.

Un canot! dit-il.

Tous s'approchrent et virent,  leur extrme surprise, une
embarcation qui suivait le fil de l'eau.

Oh! du canot! cria le marin par un reste d'habitude
professionnelle, et sans penser que mieux peut-tre et valu
garder le silence.

Pas de rponse. L'embarcation drivait toujours, et elle n'tait
plus qu' une dizaine de pas, quand le marin s'cria:

Mais c'est notre pirogue! Elle a rompu son amarre et elle a suivi
le courant! Il faut avouer qu'elle arrivera  propos!

-- Notre pirogue?... murmura l'ingnieur.

Pencroff avait raison. C'tait bien le canot, dont l'amarre
s'tait brise, sans doute, et qui revenait tout seul des sources
de la Mercy! Il tait donc important de le saisir au passage avant
qu'il ft entran par le rapide courant de la rivire, au del de
son embouchure, et c'est ce que Nab et Pencroff firent adroitement
au moyen d'une longue perche.

Le canot accosta la rive. L'ingnieur, s'y embarquant le premier,
en saisit l'amarre et s'assura au toucher que cette amarre avait
t rellement use par son frottement sur des roches.

Voil, lui dit  voix basse le reporter, voil ce que l'on peut
appeler une circonstance...

-- trange! rpondit Cyrus Smith.

trange ou non, elle tait heureuse! Harbert, le reporter, Nab et
Pencroff s'embarqurent  leur tour. Eux ne mettaient pas en doute
que l'amarre ne se ft use; mais le plus tonnant de l'affaire,
c'tait vritablement que la pirogue ft arrive juste au moment
o les colons se trouvaient l pour la saisir au passage, car, un
quart d'heure plus tard, elle et t se perdre en mer.

Si on et t au temps des gnies, cet incident aurait donn le
droit de penser que l'le tait hante par un tre surnaturel qui
mettait sa puissance au service des naufrags! En quelques coups
d'aviron, les colons arrivrent  l'embouchure de la Mercy. Le
canot fut hal sur la grve jusqu'auprs des Chemines, et tous se
dirigrent vers l'chelle de Granite-House.

Mais, en ce moment, Top aboya avec colre, et Nab, qui cherchait
le premier chelon, poussa un cri... il n'y avait plus d'chelle.



CHAPITRE VI


Cyrus Smith s'tait arrt, sans dire mot. Ses compagnons
cherchrent dans l'obscurit, aussi bien sur les parois de la
muraille, pour le cas o le vent et dplac l'chelle, qu'au ras
du sol, pour le cas o elle se ft dtache... mais l'chelle
avait absolument disparu. Quant  reconnatre si une bourrasque
l'avait releve jusqu'au premier palier,  mi-paroi, cela tait
impossible dans cette nuit profonde.

Si c'est une plaisanterie, s'cria Pencroff, elle est mauvaise!
Arriver chez soi, et ne plus trouver d'escalier pour monter  sa
chambre, cela n'est pas pour faire rire des gens fatigus!

Nab, lui, se perdait en exclamations!

Il n'a pas pourtant fait de vent! fit observer Harbert.

-- Je commence  trouver qu'il se passe des choses singulires
dans l'le Lincoln! dit Pencroff.

-- Singulires? rpondit Gdon Spilett, mais non, Pencroff, rien
n'est plus naturel. Quelqu'un est venu pendant notre absence, a
pris possession de la demeure et a retir l'chelle!

-- Quelqu'un! s'cria le marin. Et qui donc?...

-- Mais le chasseur au grain de plomb, rpondit le reporter. 
quoi servirait-il, si ce n'est  expliquer notre msaventure?

-- Eh bien, s'il y a quelqu'un l-haut, rpondit Pencroff en
jurant, car l'impatience commenait  le gagner, je vais le hler,
et il faudra bien qu'il rponde.

Et d'une voix de tonnerre, le marin fit entendre un oh!
prolong, que les chos rpercutrent avec force.

Les colons prtrent l'oreille, et ils crurent entendre  la
hauteur de Granite-House une sorte de ricanement dont ils ne
purent reconnatre l'origine.

Mais aucune voix ne rpondit  la voix de Pencroff, qui recommena
inutilement son vigoureux appel.

Il y avait l, vritablement, de quoi stupfier les hommes les
plus indiffrents du monde, et les colons ne pouvaient tre ces
indiffrents-l. Dans la situation o ils se trouvaient, tout
incident avait sa gravit, et certainement, depuis sept mois
qu'ils habitaient l'le, aucun ne s'tait prsent avec un
caractre aussi surprenant.

Quoi qu'il en soit, oubliant leurs fatigues et domins par la
singularit de l'vnement, ils taient au pied de Granite-House,
ne sachant que penser, ne sachant que faire, s'interrogeant sans
pouvoir se rpondre, multipliant des hypothses toutes plus
inadmissibles les unes que les autres. Nab se lamentait, trs
dsappoint de ne pouvoir rentrer dans sa cuisine, d'autant plus
que les provisions de voyage taient puises et qu'il n'avait
aucun moyen de les renouveler en ce moment.

Mes amis, dit alors Cyrus Smith, nous n'avons qu'une chose 
faire, attendre le jour, et agir alors suivant les circonstances.
Mais pour attendre, allons aux Chemines. L, nous serons 
l'abri, et, si nous ne pouvons souper, du moins, nous pourrons
dormir.

-- Mais quel est le sans-gne qui nous a jou ce tour-l? demanda
encore une fois Pencroff, incapable de prendre son parti de
l'aventure.

Quel que ft le sans-gne, la seule chose  faire tait, comme
l'avait dit l'ingnieur, de regagner les Chemines et d'y attendre
le jour. Toutefois, ordre fut donn  Top de demeurer sous les
fentres de Granite-House, et quand Top recevait un ordre, Top
l'excutait sans faire d'observation. Le brave chien resta donc au
pied de la muraille, pendant que son matre et ses compagnons se
rfugiaient dans les roches. De dire que les colons, malgr leur
lassitude, dormirent bien sur le sable des Chemines, cela serait
altrer la vrit. Non seulement ils ne pouvaient qu'tre fort
anxieux de reconnatre l'importance de ce nouvel incident, soit
qu'il ft le rsultat d'un hasard dont les causes naturelles leur
apparatraient au jour, soit, au contraire, qu'il ft l'oeuvre
d'un tre humain, mais encore ils taient fort mal couchs. Quoi
qu'il en soit, d'une faon ou d'une autre, leur demeure tait
occupe en ce moment, et ils ne pouvaient la rintgrer.

Or, Granite-House, c'tait plus que leur demeure, c'tait leur
entrept. L tait tout le matriel de la colonie, armes,
instruments, outils, munitions, rserves de vivres, etc. Que tout
cela ft pill, et les colons auraient  recommencer leur
amnagement,  refaire armes et outils. Chose grave! Aussi, cdant
 l'inquitude, l'un ou l'autre sortait-il,  chaque instant, pour
voir si Top faisait bonne garde. Seul, Cyrus Smith attendait avec
sa patience habituelle, bien que sa raison tenace s'exasprt de
se sentir en face d'un fait absolument inexplicable, et il
s'indignait en songeant qu'autour de lui, au-dessus de lui peut-
tre, s'exerait une influence  laquelle il ne pouvait donner un
nom. Gdon Spilett partageait absolument son opinion  cet gard,
et tous deux s'entretinrent  plusieurs reprises, mais  mi-voix,
des circonstances inexplicables qui mettaient en dfaut leur
perspicacit et leur exprience. Il y avait,  coup sr, un
mystre dans cette le, et comment le pntrer? Harbert, lui, ne
savait qu'imaginer et et aim  interroger Cyrus Smith.

Quant  Nab, il avait fini par se dire que tout cela ne le
regardait pas, que cela regardait son matre, et, s'il n'et pas
craint de dsobliger ses compagnons, le brave ngre aurait dormi
cette nuit-l tout aussi consciencieusement que s'il et repos
sur sa couchette de Granite-House! Enfin, plus que tous, Pencroff
enrageait, et il tait, de bonne foi, fort en colre.

C'est une farce, disait-il, c'est une farce qu'on nous a faite!
Eh bien, je n'aime pas les farces, moi, et malheur au farceur,
s'il tombe sous ma main!

Ds que les premires lueurs du jour s'levrent dans l'est, les
colons, convenablement arms, se rendirent sur le rivage,  la
lisire des rcifs.

Granite-House, frappe directement par le soleil levant, ne devait
pas tarder  s'clairer des lumires de l'aube, et en effet, avant
cinq heures, les fentres, dont les volets taient clos,
apparurent  travers leurs rideaux de feuillage. De ce ct, tout
tait en ordre, mais un cri s'chappa de la poitrine des colons,
quand ils aperurent toute grande ouverte la porte, qu'ils avaient
ferme cependant avant leur dpart. Quelqu'un s'tait introduit
dans Granite-House. Il n'y avait plus  en douter.

L'chelle suprieure, ordinairement tendue du palier  la porte,
tait  sa place; mais l'chelle infrieure avait t retire et
releve jusqu'au seuil. Il tait plus qu'vident que les intrus
avaient voulu se mettre  l'abri de toute surprise.

Quant  reconnatre leur espce et leur nombre, ce n'tait pas
possible encore, puisqu'aucun d'eux ne se montrait.

Pencroff hla de nouveau.

Pas de rponse.

Les gueux! s'cria le marin. Voil-t-il pas qu'ils dorment
tranquillement, comme s'ils taient chez eux! Oh! Pirates,
bandits, corsaires, fils de John Bull!

Quand Pencroff, en sa qualit d'amricain, avait trait quelqu'un
de fils de John Bull, il s'tait lev jusqu'aux dernires
limites de l'insulte.

En ce moment, le jour se fit compltement, et la faade de
Granite-House s'illumina sous les rayons du soleil. Mais, 
l'intrieur comme  l'extrieur, tout tait muet et calme.

Les colons en taient  se demander si Granite-House tait occupe
ou non, et, pourtant, la position de l'chelle le dmontrait
suffisamment, et il tait mme certain que les occupants, quels
qu'ils fussent, n'avaient pu s'enfuir! Mais comment arriver
jusqu' eux?

Harbert eut alors l'ide d'attacher une corde  une flche, et de
lancer cette flche de manire qu'elle vnt passer entre les
premiers barreaux de l'chelle, qui pendaient au seuil de la
porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, drouler l'chelle
jusqu' terre et rtablir la communication entre le sol et
Granite-House.

Il n'y avait videmment pas autre chose  faire, et, avec un peu
d'adresse, le moyen devait russir.

Trs heureusement, arcs et flches avaient t dposs dans un
couloir des Chemines, o se trouvaient aussi quelques vingtaines
de brasses d'une lgre corde d'hibiscus. Pencroff droula cette
corde, dont il fixa le bout  une flche bien empenne. Puis,
Harbert, aprs avoir plac la flche sur son arc, visa avec un
soin extrme l'extrmit pendante de l'chelle.

Cyrus Smith, Gdon Spilett, Pencroff et Nab s'taient retirs en
arrire, de faon  observer ce qui se passerait aux fentres de
Granite-House. Le reporter, la carabine  l'paule, ajustait la
porte.

L'arc se dtendit, la flche siffla, entranant la corde, et vint
passer entre les deux derniers chelons.

L'opration avait russi. Aussitt, Harbert saisit l'extrmit de
la corde; mais, au moment o il donnait une secousse pour faire
retomber l'chelle, un bras, passant vivement entre le mur et la
porte, la saisit et la ramena au dedans de Granite-House.

Triple gueux! s'cria le marin. Si une balle peut faire ton
bonheur, tu n'attendras pas longtemps!

-- Mais qui est-ce donc? demanda Nab.

-- Qui? Tu n'as pas reconnu?...

-- Non.

-- Mais c'est un singe, un macaque, un sapajou, une guenon, un
orang, un babouin, un gorille, un sagouin! Notre demeure a t
envahie par des singes, qui ont grimp par l'chelle pendant notre
absence!

Et, en ce moment, comme pour donner raison au marin, trois ou
quatre quadrumanes se montraient aux fentres, dont ils avaient
repouss les volets, et saluaient les vritables propritaires du
lieu de mille contorsions et grimaces.

Je savais bien que ce n'tait qu'une farce! s'cria Pencroff,
mais voil un des farceurs qui payera pour les autres!

Le marin, paulant son fusil, ajusta rapidement un des singes, et
fit feu. Tous disparurent, sauf l'un d'eux, qui, mortellement
frapp, fut prcipit sur la grve.

Ce singe, de haute taille, appartenait au premier ordre des
quadrumanes, on ne pouvait s'y tromper. Que ce ft un chimpanz,
un orang, un gorille ou un gibbon, il prenait rang parmi ces
anthropomorphes, ainsi nomms  cause de leur ressemblance avec
les individus de race humaine. D'ailleurs, Harbert dclara que
c'tait un orang-outang, et l'on sait que le jeune garon se
connaissait en zoologie.

La magnifique bte! s'cria Nab.

-- Magnifique, tant que tu voudras! rpondit Pencroff, mais je ne
vois pas encore comment nous pourrons rentrer chez nous!

-- Harbert est bon tireur, dit le reporter, et son arc est l!
Qu'il recommence...

-- Bon! Ces singes-l sont malins! s'cria Pencroff, et ils ne se
remettront pas aux fentres, et nous ne pourrons pas les tuer, et
quand je pense aux dgts qu'ils peuvent commettre dans les
chambres, dans le magasin...

-- De la patience, rpondit Cyrus Smith. Ces animaux ne peuvent
nous tenir longtemps en chec!

-- Je n'en serai sr que quand ils seront  terre, rpondit le
marin. Et d'abord, savez-vous, Monsieur Smith, combien il y en a
de douzaines, l-haut, de ces farceurs-l?

Il et t difficile de rpondre  Pencroff, et quant 
recommencer la tentative du jeune garon, c'tait peu ais, car
l'extrmit infrieure de l'chelle avait t ramene en dedans de
la porte, et, quand on hala de nouveau sur la corde, la corde
cassa et l'chelle ne retomba point.

Le cas tait vritablement embarrassant. Pencroff rageait. La
situation avait un certain ct comique, qu'il ne trouvait pas
drle du tout, pour sa part.

Il tait vident que les colons finiraient par rintgrer leur
domicile et en chasser les intrus, mais quand et comment? Voil ce
qu'ils n'auraient pu dire. Deux heures se passrent, pendant
lesquelles les singes vitrent de se montrer; mais ils taient
toujours l, et trois ou quatre fois, un museau ou une patte se
glissrent par la porte ou les fentres, qui furent salus de
coups de fusil.

Dissimulons-nous, dit alors l'ingnieur. Peut-tre les singes
nous croiront-ils partis et se laisseront-ils voir de nouveau.
Mais que Spilett et Harbert s'embusquent derrire les roches, et
feu sur tout ce qui apparatra.

Les ordres de l'ingnieur furent excuts, et, pendant que le
reporter et le jeune garon, les deux plus adroits tireurs de la
colonie, se postaient  bonne porte, mais hors de la vue des
singes, Nab, Pencroff et Cyrus Smith gravissaient le plateau et
gagnaient la fort pour tuer quelque gibier, car l'heure du
djeuner tait venue, et, en fait de vivres, il ne restait plus
rien. Au bout d'une demi-heure, les chasseurs revinrent avec
quelques pigeons de roche, que l'on fit rtir tant bien que mal.
Pas un singe n'avait reparu.

Gdon Spilett et Harbert allrent prendre leur part du djeuner,
pendant que Top veillait sous les fentres. Puis, aprs avoir
mang, ils retournrent  leur poste. Deux heures plus tard, la
situation ne s'tait encore aucunement modifie. Les quadrumanes
ne donnaient plus aucun signe d'existence, et c'tait  croire
qu'ils avaient disparu; mais ce qui paraissait le plus probable,
c'est qu'effrays par la mort de l'un d'eux, pouvants par les
dtonations des armes, ils se tenaient cois au fond des chambres
de Granite-House, ou mme dans le magasin. Et quand on songeait
aux richesses que renfermait ce magasin, la patience, tant
recommande par l'ingnieur, finissait par dgnrer en violente
irritation, et, franchement, il y avait de quoi.

Dcidment, c'est trop bte, dit enfin le reporter, et il n'y a
vraiment pas de raison pour que cela finisse!

-- Il faut pourtant faire dguerpir ces chenapans-l! s'cria
Pencroff. Nous en viendrions bien  bout, quand mme ils seraient
une vingtaine, mais, pour cela, il faut les combattre corps 
corps! Ah ! N'y a-t-il donc pas un moyen d'arriver jusqu' eux?

-- Si, rpondit alors l'ingnieur, dont une ide venait de
traverser l'esprit.

-- Un? dit Pencroff. Eh bien, c'est le bon, puisqu'il n'y en a pas
d'autres! Et quel est-il?

-- Essayons de redescendre  Granite-House par l'ancien dversoir
du lac, rpondit l'ingnieur.

-- Ah! Mille et mille diables! s'cria le marin. Et je n'ai pas
pens  cela!

C'tait, en effet, le seul moyen de pntrer dans Granite-House,
afin d'y combattre la bande et de l'expulser. L'orifice du
dversoir tait, il est vrai, ferm par un mur de pierres
cimentes, qu'il serait ncessaire de sacrifier, mais on en serait
quitte pour le refaire. Heureusement, Cyrus Smith n'avait pas
encore effectu son projet de dissimuler cet orifice en le noyant
sous les eaux du lac, car alors l'opration et demand un certain
temps.

Il tait dj plus de midi, quand les colons, bien arms et munis
de pics et de pioches, quittrent les Chemines, passrent sous
les fentres de Granite-House, aprs avoir ordonn  Top de rester
 son poste, et se disposrent  remonter la rive gauche de la
Mercy, afin de gagner le plateau de Grande-vue.

Mais ils n'avaient pas fait cinquante pas dans cette direction,
qu'ils entendirent les aboiements furieux du chien. C'tait comme
un appel dsespr.

Ils s'arrtrent.

Courons! dit Pencroff.

Et tous de redescendre la berge  toutes jambes.

Arrivs au tournant, ils virent que la situation avait chang. En
effet, les singes, pris d'un effroi subit, provoqu par quelque
cause inconnue, cherchaient  s'enfuir. Deux ou trois couraient et
sautaient d'une fentre  l'autre avec une agilit de clowns. Ils
ne cherchaient mme pas  replacer l'chelle, par laquelle il leur
et t facile de descendre, et, dans leur pouvante, peut-tre
avaient-ils oubli ce moyen de dguerpir. Bientt, cinq ou six
furent en position d'tre tirs, et les colons, les visant 
l'aise, firent feu. Les uns, blesss ou tus, retombrent au
dedans des chambres, en poussant des cris aigus. Les autres,
prcipits au dehors, se brisrent dans leur chute, et, quelques
instants aprs, on pouvait supposer qu'il n'y avait plus un
quadrumane vivant dans Granite-House.

Hurrah! s'cria Pencroff, hurrah! Hurrah!

-- Pas tant de hurrahs! dit Gdon Spilett.

-- Pourquoi? Ils sont tous tus, rpondit le marin.

-- D'accord, mais cela ne nous donne pas le moyen de rentrer chez
nous.

-- Allons au dversoir! rpliqua Pencroff.

-- Sans doute, dit l'ingnieur. Cependant, il et t
prfrable...

En ce moment, et comme une rponse faite  l'observation de Cyrus
Smith, on vit l'chelle glisser sur le seuil de la porte, puis se
drouler et retomber jusqu'au sol.

Ah! Mille pipes! Voil qui est fort! s'cria le marin en
regardant Cyrus Smith.

-- Trop fort! murmura l'ingnieur, qui s'lana le premier sur
l'chelle.

-- Prenez garde, Monsieur Cyrus! s'cria Pencroff, s'il y a encore
quelques-uns de ces sagouins...

-- Nous verrons bien, rpondit l'ingnieur sans s'arrter.

Tous ses compagnons le suivirent, et, en une minute, ils taient
arrivs au seuil de la porte.

On chercha partout. Personne dans les chambres, ni dans le magasin
qui avait t respect par la bande des quadrumanes.

Ah , et l'chelle? s'cria le marin. Quel est donc le gentleman
qui nous l'a renvoye?

Mais, en ce moment, un cri se fit entendre, et un grand singe, qui
s'tait rfugi dans le couloir, se prcipita dans la salle,
poursuivi par Nab.

Ah! Le bandit! s'cria Pencroff.

Et la hache  la main, il allait fendre la tte de l'animal,
lorsque Cyrus Smith l'arrta et lui dit:

pargnez-le, Pencroff.

-- Que je fasse grce  ce moricaud?

-- Oui! C'est lui qui nous a jet l'chelle!

Et l'ingnieur dit cela d'une voix si singulire, qu'il et t
difficile de savoir s'il parlait srieusement ou non.

Nanmoins, on se jeta sur le singe, qui, aprs s'tre dfendu
vaillamment, fut terrass et garrott.

Ouf! s'cria Pencroff. Et qu'est-ce que nous en ferons
maintenant?

-- Un domestique! rpondit Harbert.

Et en parlant ainsi, le jeune garon ne plaisantait pas tout 
fait, car il savait le parti que l'on peut tirer de cette race
intelligente des quadrumanes.

Les colons s'approchrent alors du singe et le considrrent
attentivement. Il appartenait bien  cette espce des
anthropomorphes dont l'angle facial n'est pas sensiblement
infrieur  celui des australiens et des hottentots. C'tait un
orang, et qui, comme tel, n'avait ni la frocit du babouin, ni
l'irrflexion du macaque, ni la malpropret du sagouin, ni les
impatiences du magot, ni les mauvais instincts du cynocphale.
C'est  cette famille des anthropomorphes que se rapportent tant
de traits qui indiquent chez ces animaux une intelligence quasi-
humaine. Employs dans les maisons, ils peuvent servir  table,
nettoyer les chambres, soigner les habits, cirer les souliers,
manier adroitement le couteau, la cuiller et la fourchette, et
mme boire le vin... tout aussi bien que le meilleur domestique 
deux pieds sans plumes. On sait que Buffon possda un de ces
singes, qui le servit longtemps comme un serviteur fidle et zl.

Celui qui tait alors garrott dans la salle de Granite-House
tait un grand diable, haut de six pieds, corps admirablement
proportionn, poitrine large, tte de grosseur moyenne, angle
facial atteignant soixante-cinq degrs, crne arrondi, nez
saillant, peau recouverte d'un poil poli, doux et luisant, --
enfin un type accompli des anthropomorphes. Ses yeux, un peu plus
petits que des yeux humains, brillaient d'une intelligente
vivacit; ses dents blanches resplendissaient sous sa moustache,
et il portait une petite barbe frise de couleur noisette.

Un beau gars! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa
langue, on pourrait lui parler!

-- Ainsi, dit Nab, c'est srieux, mon matre? Nous allons le
prendre comme domestique?

-- Oui, Nab, rpondit en souriant l'ingnieur. Mais ne sois pas
jaloux!

-- Et j'espre qu'il fera un excellent serviteur, ajouta Harbert.
Il parat jeune, son ducation sera facile, et nous ne serons pas
obligs, pour le soumettre, d'employer la force, ni de lui
arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance! Il
ne peut que s'attacher  des matres qui seront bons pour lui.

-- Et on le sera, rpondit Pencroff, qui avait oubli toute sa
rancune contre les farceurs.

Puis, s'approchant de l'orang:

Eh bien, mon garon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il?

L'orang rpondit par un petit grognement qui ne dnotait pas trop
de mauvaise humeur.

Nous voulons donc faire partie de la colonie? demanda le marin.
Nous allons donc entrer au service de M Cyrus Smith?

Nouveau grognement approbateur du singe.

Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage?

Troisime grognement affirmatif.

Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gdon Spilett.

-- Bon! rpliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui
parlent le moins. Et puis, pas de gages! -- entendez-vous, mon
garon? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais
nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous!

C'est ainsi que la colonie s'accrut d'un nouveau membre, qui
devait lui rendre plus d'un service.

Quant au nom dont on l'appellerait, le marin demanda qu'en
souvenir d'un autre singe qu'il avait connu, il ft appel
Jupiter, et Jup par abrviation.

Et voil comme, sans plus de faons, matre Jup fut install 
Granite-House.



CHAPITRE VII


Les colons de l'le Lincoln avaient donc reconquis leur domicile,
sans avoir t obligs de suivre l'ancien dversoir, ce qui leur
pargna des travaux de maonnerie. Il tait heureux, en vrit,
qu'au moment o ils se disposaient  le faire, la bande de singes
et t prise d'une terreur, non moins subite qu'inexplicable, qui
les avait chasss de Granite-House. Ces animaux avaient-ils donc
pressenti qu'un assaut srieux allait leur tre donn par une
autre voie? C'tait  peu prs la seule faon d'interprter leur
mouvement de retraite.

Pendant les dernires heures de cette journe, les cadavres des
singes furent transports dans le bois, o on les enterra; puis,
les colons s'employrent  rparer le dsordre caus par les
intrus, -- dsordre et non dgt, car s'ils avaient boulevers le
mobilier des chambres, du moins n'avaient-ils rien bris.

Nab ralluma ses fourneaux, et les rserves de l'office fournirent
un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.

Jup ne fut point oubli, et il mangea avec apptit des amandes de
pignon et des racines de rhyomes, dont il se vit abondamment
approvisionn. Pencroff avait dli ses bras, mais il jugea
convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusqu'au moment
o il pourrait compter sur sa rsignation.

Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis
autour de la table, discutrent quelques projets dont l'excution
tait urgente.

Les plus importants et les plus presss taient l'tablissement
d'un pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de l'le en
communication avec Granite-House, puis la fondation d'un corral,
destin au logement des mouflons ou autres animaux  laine qu'il
convenait de capturer.

On le voit, ces deux projets tendaient  rsoudre la question des
vtements, qui tait alors la plus srieuse. En effet, le pont
rendrait facile le transport de l'enveloppe du ballon, qui
donnerait le linge, et le corral devait fournir la rcolte de
laine, qui donnerait les vtements d'hiver.

Quant  ce corral, l'intention de Cyrus Smith tait de l'tablir
aux sources mmes du Creek-Rouge, l o les ruminants trouveraient
des pturages qui leur procureraient une nourriture frache et
abondante. Dj la route entre le plateau de Grande-vue et les
sources tait en partie fraye, et avec un chariot mieux
conditionn que le premier, les charrois seraient plus faciles,
surtout si l'on parvenait  capturer quelque animal de trait.

Mais, s'il n'y avait aucun inconvnient  ce que le corral ft
loign de Granite-House, il n'en et pas t de mme de la basse-
cour, sur laquelle Nab appela l'attention des colons. Il fallait,
en effet, que les volatiles fussent  la porte du chef de
cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable 
l'tablissement de ladite basse-cour que cette portion des rives
du lac qui confinait  l'ancien dversoir. Les oiseaux aquatiques
y sauraient prosprer aussi bien que les autres, et le couple de
tinamous, pris dans la dernire excursion, devait servir  un
premier essai de domestication.

Le lendemain, -- 3 novembre, -- les nouveaux travaux furent
commencs par la construction du pont, et tous les bras furent
requis pour cette importante besogne.

Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargs sur les paules
des colons, qui, transforms en charpentiers, descendirent sur la
grve.

L, Pencroff fit une rflexion:

Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie 
matre Jup de retirer cette chelle qu'il nous a si galamment
renvoye hier?

-- Assujettissons-la par son extrmit infrieure, rpondit Cyrus
Smith.

Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncs dans
le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy,
arrivrent bientt au coude form par la rivire.

L, ils s'arrtrent, afin d'examiner si le pont ne devrait pas
tre jet en cet endroit. L'endroit parut convenable. En effet, de
ce point au port Ballon, dcouvert la veille sur la cte
mridionale, il n'y avait qu'une distance de trois milles et demi,
et, du pont au port, il serait ais de frayer une route
carrossable, qui rendrait les communications faciles entre
Granite-House et le sud de l'le.

Cyrus Smith fit alors part  ses compagnons d'un projet  la fois
trs simple  excuter et trs avantageux, qu'il mditait depuis
quelque temps.

C'tait d'isoler compltement le plateau de Grande-vue, afin de le
mettre  l'abri de toute attaque de quadrupdes ou de quadrumanes.
De cette faon, Granite-House, les Chemines, la basse-cour et
toute la partie suprieure du plateau, destine aux
ensemencements, seraient protges contre les dprdations des
animaux.

Rien n'tait plus facile  excuter que ce projet, et voici
comment l'ingnieur comptait oprer.

Le plateau se trouvait dj dfendu sur trois cts par des cours
d'eau, soit artificiels, soit naturels: au nord-ouest, par la rive
du lac Grant, depuis l'angle appuy  l'orifice de l'ancien
dversoir jusqu' la coupe faite  la rive est du lac pour
l'chappement des eaux; au nord, depuis cette coupe jusqu' la
mer, par le nouveau cours d'eau qui s'tait creus un lit sur le
plateau et sur la grve, en amont et en aval de la chute, et il
suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre
le passage impraticable aux animaux; sur toute la lisire de
l'est, par la mer elle-mme, depuis l'embouchure du susdit creek
jusqu' l'embouchure de la Mercy; au sud, enfin, depuis cette
embouchure jusqu'au coude de la Mercy o devait tre tabli le
pont.

Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude
de la rivire et l'angle sud du lac, sur une distance infrieure 
un mille, qui tait ouverte  tout venant. Mais rien n'tait plus
facile que de creuser un foss, large et profond, qui serait
rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter
par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac
s'abaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel
panchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le
dbit du Creek-Rouge tait assez considrable pour permettre
l'excution de son projet.

Ainsi donc, ajouta l'ingnieur, le plateau de Grande-vue sera une
le vritable, tant entour d'eau de toutes parts, et il ne
communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que
nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux dj tablis en
amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux 
construire, l'un sur le foss que je vous propose de creuser, et
l'autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et
ponceaux peuvent tre levs  volont, le plateau de Grande-vue
sera  l'abri de toute surprise.

Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons,
avait dessin une carte du plateau, et son projet fut
immdiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime
l'approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier,
de s'crier:

Au pont, d'abord!

C'tait le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis,
abattus, branchs, dbits en poutrelles, en madriers et en
planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s'appuyait  la rive
droite de la Mercy, devait tre mobile dans la partie qui se
relierait  la rive gauche, de manire  pouvoir se relever au
moyen de contre-poids, comme certains ponts d'cluse.

On le comprend, ce fut un travail considrable, et s'il fut
habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la
Mercy tait large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc
enfoncer des pieux dans le lit de la rivire, afin de soutenir le
tablier fixe du pont, et tablir une sonnette pour agir sur les
ttes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre
au pont de supporter de lourds fardeaux.

Trs heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le
bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l'ingniosit d'un
homme qui s'entendait merveilleusement  ces travaux, ni enfin le
zle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient
ncessairement acquis une grande habilet de main.

Et il faut le dire, Gdon Spilett n'tait pas le plus maladroit
et luttait d'adresse avec le marin lui-mme, qui n'aurait jamais
tant attendu d'un simple journaliste!

La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui
furent trs srieusement occupes. On djeunait sur le lieu mme
des travaux, et, le temps tant magnifique alors, on ne rentrait
que pour souper  Granite-House.

Pendant cette priode, on put constater que matre Jup
s'acclimatait aisment et se familiarisait avec ses nouveaux
matres, qu'il regardait toujours d'un oeil extrmement curieux.
Cependant, par mesure de prcaution, Pencroff ne lui laissait pas
encore libert complte de ses mouvements, voulant attendre, avec
raison, que les limites du plateau eussent t rendues
infranchissables par suite des travaux projets. Top et Jup
taient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait
tout gravement.

Le 20 novembre, le pont fut termin. Sa partie mobile, quilibre
par des contre-poids, basculait aisment, et il ne fallait qu'un
lger effort pour la relever; entre sa charnire et la dernire
traverse sur laquelle elle venait s'appuyer, quand on la
refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui tait
suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.

Il fut alors question d'aller chercher l'enveloppe de l'arostat,
que les colons avaient hte de mettre en complte sret; mais
pour la transporter, il y avait ncessit de conduire un chariot
jusqu'au port Ballon, et, par consquent, ncessit de frayer une
route  travers les pais massifs du Far-West. Cela exigeait un
certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussrent-ils d'abord une
reconnaissance jusqu'au port, et comme ils constatrent que le
stock de toile ne souffrait aucunement dans la grotte o il
avait t emmagasin, il fut dcid que les travaux relatifs au
plateau de Grande-vue seraient poursuivis sans discontinuer.

Cela, fit observer Pencroff, nous permettra d'tablir notre
basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous n'aurons 
craindre ni la visite des renards, ni l'agression d'autres btes
nuisibles.

-- Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons dfricher le
plateau, y transplanter les plantes sauvages...

-- Et prparer notre second champ de bl! s'cria le marin d'un
air triomphant.

C'est qu'en effet le premier champ de bl, ensemenc uniquement
d'un seul grain, avait admirablement prospr, grce aux soins de
Pencroff. Il avait produit les dix pis annoncs par l'ingnieur,
et, chaque pi portant quatre-vingts grains, la colonie se
trouvait  la tte de huit cents grains, -- en six mois, -- ce qui
promettait une double rcolte chaque anne.

Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent rservs
par prudence, devaient donc tre sems dans un nouveau champ, et
avec non moins de soin que le grain unique.

Le champ fut prpar, puis entour d'une forte palissade, haute et
aigu, que les quadrupdes eussent trs difficilement franchie.
Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins
effrayants, dus  l'imagination fantasque de Pencroff, suffirent 
les carter. Les sept cent cinquante grains furent alors dposs
dans de petits sillons bien rguliers, et la nature dut faire le
reste.

Le 21 novembre, Cyrus Smith commena  dessiner le foss qui
devait fermer le plateau  l'ouest, depuis l'angle sud du lac
Grant jusqu'au coude de la Mercy. Il y avait l deux  trois pieds
de terre vgtale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc
fabriquer  nouveau de la nitro-glycrine, et la nitro-glycrine
fit son effet accoutum. En moins de quinze jours, un foss large
de douze pieds, profond de six, fut creus dans le dur sol du
plateau. Une nouvelle saigne fut, par le mme moyen, pratique 
la lisire rocheuse du lac, et les eaux se prcipitrent dans ce
nouveau lit, en formant un petit cours d'eau auquel on donna le
nom de Creek-Glycrine et qui devint un affluent de la Mercy.
Ainsi que l'avait annonc l'ingnieur, le niveau du lac baissa,
mais d'une faon presque insensible. Enfin, pour complter la
clture, le lit du ruisseau de la grve fut considrablement
largi, et on maintint les sables au moyen d'une double palissade.

Avec la premire quinzaine de dcembre, ces travaux furent
dfinitivement achevs, et le plateau de Grande-vue, c'est--dire
une sorte de pentagone irrgulier ayant un primtre de quatre
milles environ, entour d'une ceinture liquide, fut absolument 
l'abri de toute agression.

Pendant ce mois de dcembre, la chaleur fut trs forte. Cependant
les colons ne voulurent point suspendre l'excution de leurs
projets, et, comme il devenait urgent d'organiser la basse-cour,
on procda  son organisation.

Inutile de dire que, depuis la fermeture complte du plateau,
matre Jup avait t mis en libert. Il ne quittait plus ses
matres et ne manifestait aucune envie de s'chapper. C'tait un
animal doux, trs vigoureux pourtant, et d'une agilit
surprenante. Ah! quand il s'agissait d'escalader l'chelle de
Granite-House, nul n'et pu rivaliser avec lui. On l'employait
dj  quelques travaux: il tranait des charges de bois et
charriait les pierres qui avaient t extraites du lit du Creek-
Glycrine.

Ce n'est pas encore un maon, mais c'est dj un singe! disait
plaisamment Harbert, en faisant allusion  ce surnom de singe
que les maons donnent  leurs apprentis. Et si jamais nom fut
justifi, c'tait bien celui-l!

La basse-cour occupa une aire de deux cents yards carrs, qui fut
choisie sur la rive sud-est du lac.

On l'entoura d'une palissade, et on construisit diffrents abris
pour les animaux qui devaient la peupler. C'taient des cahutes de
branchages, divises en compartiments, qui n'attendirent bientt
plus que leurs htes.

Les premiers furent le couple de tinamous, qui ne tardrent pas 
donner de nombreux petits. Ils eurent pour compagnons une demi-
douzaine de canards, habitus des bords du lac. Quelques-uns
appartenaient  cette espce chinoise, dont les ailes s'ouvrent en
ventail, et qui, par l'clat et la vivacit de leur plumage,
rivalisent avec les faisans dors. Quelques jours aprs, Harbert
s'empara d'un couple de gallinacs  queue arrondie et faite de
longues pennes, de magnifiques alectors, qui ne tardrent pas 
s'apprivoiser. Quant aux plicans, aux martins-pcheurs, aux
poules d'eau, ils vinrent d'eux-mmes au rivage de la basse-cour,
et tout ce petit monde, aprs quelques disputes, roucoulant,
piaillant, gloussant, finit par s'entendre, et s'accrut dans une
proportion rassurante pour l'alimentation future de la colonie.

Cyrus Smith, voulant aussi complter son oeuvre, tablit un
pigeonnier dans un angle de la basse-cour.

On y logea une douzaine de ces pigeons qui frquentaient les hauts
rocs du plateau. Ces oiseaux s'habiturent aisment  rentrer
chaque soir  leur nouvelle demeure, et montrrent plus de
propension  se domestiquer que les ramiers leurs congnres, qui,
d'ailleurs, ne se reproduisent qu' l'tat sauvage. Enfin, le
moment tait venu d'utiliser, pour la confection du linge,
l'enveloppe de l'arostat, car, quant  la garder sous cette forme
et  se risquer dans un ballon  air chaud pour quitter l'le, au-
dessus d'une mer pour ainsi dire sans limites, ce n'et t
admissible que pour des gens qui auraient manqu de tout, et Cyrus
Smith, esprit pratique, n'y pouvait songer.

Il s'agissait donc de rapporter l'enveloppe  Granite-House, et
les colons s'occuprent de rendre leur lourd chariot plus maniable
et plus lger. Mais si le vhicule ne manquait pas, le moteur
tait encore  trouver! N'existait-il donc pas dans l'le quelque
ruminant d'espce indigne qui pt remplacer cheval, ne, boeuf ou
vache? C'tait la question.

En vrit, disait Pencroff, une bte de trait nous serait fort
utile, en attendant que M Cyrus voult bien construire un chariot
 vapeur, ou mme une locomotive, car certainement, un jour, nous
aurons un chemin de fer de Granite-House au port Ballon, avec
embranchement sur le mont Franklin!

Et l'honnte marin, en parlant ainsi, croyait ce qu'il disait! Oh!
Imagination, quand la foi s'en mle!

Mais, pour ne rien exagrer, un simple quadrupde attelable et
bien fait l'affaire de Pencroff, et comme la providence avait un
faible pour lui, elle ne le fit pas languir. Un jour, le 23
dcembre, on entendit  la fois Nab crier et Top aboyer  qui
mieux mieux. Les colons, occups aux Chemines, accoururent
aussitt, craignant quelque fcheux incident. Que virent-ils? Deux
beaux animaux de grande taille, qui s'taient imprudemment
aventurs sur le plateau, dont les ponceaux n'avaient pas t
ferms. On et dit deux chevaux, ou tout au moins deux nes, mle
et femelle, formes fines, pelage isabelle, jambes et queue
blanches, zbrs de raies noires sur la tte, le cou et le tronc.
Ils s'avanaient tranquillement, sans marquer aucune inquitude,
et ils regardaient d'un oeil vif ces hommes, dans lesquels ils ne
pouvaient encore reconnatre des matres.

Ce sont des onaggas! s'cria Harbert, des quadrupdes qui
tiennent le milieu entre le zbre et le couagga!

-- Pourquoi pas des nes? demanda Nab.

-- Parce qu'ils n'ont point les oreilles longues et que leurs
formes sont plus gracieuses!

-- nes ou chevaux, riposta Pencroff, ce sont des moteurs, comme
dirait M Smith, et, comme tels, bons  capturer!

Le marin, sans effrayer les deux animaux, se glissant entre les
herbes jusqu'au ponceau du Creek-Glycrine, le fit basculer, et
les onaggas furent prisonniers.

Maintenant, s'emparerait-on d'eux par la violence et les
soumettrait-on  une domestication force? Non.

Il fut dcid que, pendant quelques jours, on les laisserait aller
et venir librement sur le plateau, o l'herbe tait abondante, et
immdiatement l'ingnieur fit construire prs de la basse-cour une
curie, dans laquelle les onaggas devaient trouver, avec une bonne
litire, un refuge pendant la nuit.

Ainsi donc, ce couple magnifique fut laiss entirement libre de
ses mouvements, et les colons vitrent mme de l'effrayer en
s'approchant.

Plusieurs fois, cependant, les onaggas parurent prouver le besoin
de quitter ce plateau, trop restreint pour eux, habitus aux
larges espaces et aux forts profondes. On les voyait, alors,
suivre la ceinture d'eau qui leur opposait une infranchissable
barrire, jeter quelques braiments aigus, puis galoper  travers
les herbes, et, le calme revenu, ils restaient des heures entires
 considrer ces grands bois qui leur taient ferms sans retour!

Cependant, des harnais et des traits en fibres vgtales avaient
t confectionns, et quelques jours aprs la capture des onaggas,
non seulement le chariot tait prt  tre attel, mais une route
droite, ou plutt une coupe avait t faite  travers la fort du
Far-West, depuis le coude de la Mercy jusqu'au port Ballon. On
pouvait donc y conduire le chariot, et ce fut vers la fin de
dcembre qu'on essaya pour la premire fois les onaggas.

Pencroff avait dj assez amadou ces animaux pour qu'ils vinssent
lui manger dans la main, et ils se laissaient approcher sans
difficult, mais, une fois attels, ils se cabrrent, et on eut
grand'peine  les contenir. Cependant ils ne devaient pas tarder 
se plier  ce nouveau service, car l'onagga, moins rebelle que le
zbre, s'attelle frquemment dans les parties montagneuses de
l'Afrique australe, et on a mme pu l'acclimater en Europe sous
des zones relativement froides.

Ce jour-l, toute la colonie, sauf Pencroff, qui marchait  la
tte de ses btes, monta dans le chariot et prit la route du port
Ballon. Si l'on fut cahot sur cette route  peine bauche, cela
va sans dire; mais le vhicule arriva sans encombre, et, le jour
mme, on put y charger l'enveloppe et les divers agrs de
l'arostat.

 huit heures du soir, le chariot, aprs avoir repass le pont de
la Mercy, redescendait la rive gauche de la rivire et s'arrtait
sur la grve. Les onaggas taient dtels, puis ramens  leur
curie, et Pencroff, avant de s'endormir, poussait un soupir de
satisfaction qui fit bruyamment retentir les chos de Granite-
House.



CHAPITRE VIII


La premire semaine de janvier fut consacre  la confection du
linge ncessaire  la colonie. Les aiguilles trouves dans la
caisse fonctionnrent entre des doigts vigoureux, sinon dlicats,
et on peut affirmer que ce qui fut cousu le fut solidement.

Le fil ne manqua pas, grce  l'ide qu'eut Cyrus Smith de
remployer celui qui avait dj servi  la couture des bandes de
l'arostat. Ces longues bandes furent dcousues avec une patience
admirable par Gdon Spilett et Harbert, car Pencroff avait d
renoncer  ce travail, qui l'agaait outre mesure; mais quand il
se fut agi de coudre, il n'eut pas son gal. Personne n'ignore, en
effet, que les marins ont une aptitude remarquable pour le mtier
de couturire.

Les toiles qui composaient l'enveloppe de l'arostat furent
ensuite dgraisses au moyen de soude et de potasse obtenues par
incinration de plantes, de telle sorte que le coton, dbarrass
du vernis, reprit sa souplesse et son lasticit naturelles; puis,
soumis  l'action dcolorante de l'atmosphre, il acquit une
blancheur parfaite. Quelques douzaines de chemises et de
chaussettes -- celles-ci non tricotes, bien entendu, mais faites
de toiles cousues -- furent ainsi prpares. Quelle jouissance ce
fut pour les colons de revtir enfin du linge blanc -- linge trs
rude sans doute, mais ils n'en taient pas  s'inquiter de si peu
-- et de se coucher entre des draps, qui firent des couchettes de
Granite-House des lits tout  fait srieux.

Ce fut aussi vers cette poque que l'on confectionna des
chaussures en cuir de phoque, qui vinrent remplacer  propos les
souliers et les bottes apports d'Amrique. On peut affirmer que
ces nouvelles chaussures furent larges et longues et ne gnrent
jamais le pied des marcheurs!

Avec le dbut de l'anne 1866, les chaleurs furent persistantes,
mais la chasse sous bois ne chma point. Agoutis, pcaris,
cabiais, kangourous, gibiers de poil et de plume fourmillaient
vritablement, et Gdon Spilett et Harbert taient trop bons
tireurs pour perdre dsormais un seul coup de fusil.

Cyrus Smith leur recommandait toujours de mnager les munitions,
et il prit des mesures pour remplacer la poudre et le plomb qui
avaient t trouvs dans la caisse, et qu'il voulait rserver pour
l'avenir.

Savait-il, en effet, o le hasard pourrait jeter un jour, lui et
les siens, dans le cas o ils quitteraient leur domaine? Il
fallait donc parer  toutes les ncessits de l'inconnu, et
mnager les munitions, en leur substituant d'autres substances
aisment renouvelables.

Pour remplacer le plomb, dont Cyrus Smith n'avait rencontr aucune
trace dans l'le, il employa sans trop de dsavantage de la
grenaille de fer, qui tait facile  fabriquer. Ces grains n'ayant
pas la pesanteur des grains de plomb, il dut les faire plus gros,
et chaque charge en contint moins, mais l'adresse des chasseurs
suppla  ce dfaut. Quant  la poudre, Cyrus Smith aurait pu en
faire, car il avait  sa disposition du salptre, du soufre et du
charbon; mais cette prparation demande des soins extrmes, et,
sans un outillage spcial, il est difficile de la produire en
bonne qualit.

Cyrus Smith prfra donc fabriquer du pyroxyle, c'est--dire du
fulmi-coton, substance dans laquelle le coton n'est pas
indispensable, car il n'y entre que comme cellulose. Or, la
cellulose n'est autre chose que le tissu lmentaire des vgtaux,
et elle se trouve  peu prs  l'tat de puret, non seulement
dans le coton, mais dans les fibres textiles du chanvre et du lin,
dans le papier, le vieux linge, la moelle de sureau, etc. Or,
prcisment, les sureaux abondaient dans l'le, vers l'embouchure
du Creek-Rouge, et les colons employaient dj en guise de caf
les baies de ces arbrisseaux, qui appartiennent  la famille des
caprifoliaces.

Ainsi donc, cette moelle de sureau, c'est--dire la cellulose, il
suffisait de la rcolter, et, quant  l'autre substance ncessaire
 la fabrication du pyroxyle, ce n'tait que de l'acide azotique
fumant.

Or, Cyrus Smith, ayant de l'acide sulfurique  sa disposition,
avait dj pu facilement produire de l'acide azotique, en
attaquant le salptre que lui fournissait la nature.

Il rsolut donc de fabriquer et d'employer du pyroxyle, tout en
lui reconnaissant d'assez graves inconvnients, c'est--dire une
grande ingalit d'effet, une excessive inflammabilit, puisqu'il
s'enflamme  cent soixante-dix degrs au lieu de deux cent
quarante, et enfin une dflagration trop instantane qui peut
dgrader les armes  feu. En revanche, les avantages du pyroxyle
consistaient en ceci, qu'il ne s'altrait pas par l'humidit,
qu'il n'encrassait pas le canon des fusils, et que sa force
propulsive tait quadruple de celle de la poudre ordinaire.

Pour faire le pyroxyle, il suffit de plonger pendant un quart
d'heure de la cellulose dans de l'acide azotique fumant, puis de
laver  grande eau et de faire scher. On le voit, rien n'est plus
simple.

Cyrus Smith n'avait  sa disposition que de l'acide azotique
ordinaire, et non de l'acide azotique fumant ou monohydrat,
c'est--dire de l'acide qui met des vapeurs blanchtres au
contact de l'air humide; mais en substituant  ce dernier de
l'acide azotique ordinaire, mlang dans la proportion de trois
volumes  cinq volumes d'acide sulfurique concentr, l'ingnieur
devait obtenir le mme rsultat, et il l'obtint. Les chasseurs de
l'le eurent donc bientt  leur disposition une substance
parfaitement prpare, et qui, employe avec discrtion, donna
d'excellents rsultats.

Vers cette poque, les colons dfrichrent trois acres du plateau
de Grande-vue, et le reste fut conserv  l'tat de prairies pour
l'entretien des onaggas. Plusieurs excursions furent faites dans
les forts du Jacamar et du Far-West, et l'on rapporta une
vritable rcolte de vgtaux sauvages, pinards, cresson,
raifort, raves, qu'une culture intelligente devait bientt
modifier, et qui allaient temprer le rgime d'alimentation azote
auquel avaient t jusque-l soumis les colons de l'le Lincoln.
On vhicula galement de notables quantits de bois et de charbon.
Chaque excursion tait, en mme temps, un moyen d'amliorer les
routes, dont la chausse se tassait peu  peu sous les roues du
chariot.

La garenne fournissait toujours son contingent de lapins aux
offices de Granite-House. Comme elle tait situe un peu au dehors
du point o s'annonait le Creek-Glycrine, ses htes ne pouvaient
pntrer sur le plateau rserv, ni ravager, par consquent, les
plantations nouvellement faites. Quant  l'hutrire, dispose au
milieu des rocs de la plage et dont les produits taient
frquemment renouvels, elle donnait quotidiennement d'excellents
mollusques. En outre, la pche, soit dans les eaux du lac, soit
dans le courant de la Mercy, ne tarda pas  tre fructueuse, car
Pencroff avait install des lignes de fond, armes d'hameons de
fer, auxquels se prenaient frquemment de belles truites et
certains poissons, extrmement savoureux, dont les flancs argents
taient sems de petites taches jauntres. Aussi matre Nab,
charg des soins culinaires, pouvait-il varier agrablement le
menu de chaque repas. Seul, le pain manquait encore  la table des
colons, et, on l'a dit, c'tait une privation  laquelle ils
taient vraiment sensibles.

On fit aussi, vers cette poque, la chasse aux tortues marines,
qui frquentaient les plages du cap Mandibule. En cet endroit, la
grve tait hrisse de petites boursouflures, renfermant des
oeufs parfaitement sphriques,  coque blanche et dure, et dont
l'albumine a la proprit de ne point se coaguler comme celle des
oeufs d'oiseaux. C'tait le soleil qui se chargeait de les faire
clore, et leur nombre tait naturellement trs considrable,
puisque chaque tortue peut en pondre annuellement jusqu' deux
cent cinquante.

Un vritable champ d'oeufs, fit observer Gdon Spilett, et il
n'y a qu' les rcolter.

Mais on ne se contenta pas des produits, on fit aussi la chasse
aux producteurs, chasse qui permit de rapporter  Granite-House
une douzaine de ces chloniens, vritablement trs estimables au
point de vue alimentaire. Le bouillon de tortue, relev d'herbes
aromatiques et agrment de quelques crucifres, attira souvent
des loges mrits  matre Nab, son prparateur.

Il faut encore citer ici une circonstance heureuse, qui permit de
faire de nouvelles rserves pour l'hiver. Des saumons vinrent par
bandes s'aventurer dans la Mercy et en remontrent le cours
pendant plusieurs milles. C'tait l'poque  laquelle les
femelles, allant rechercher des endroits convenables pour frayer,
prcdaient les mles et faisaient grand bruit  travers les eaux
douces. Un millier de ces poissons, qui mesuraient jusqu' deux
pieds et demi de longueur, s'engouffra ainsi dans la rivire, et
il suffit d'tablir quelques barrages pour en retenir une grande
quantit. On en prit ainsi plusieurs centaines, qui furent sals
et mis en rserve pour le temps o l'hiver, glaant les cours
d'eau, rendrait toute pche impraticable.

Ce fut  cette poque que le trs intelligent Jup fut lev aux
fonctions de valet de chambre. Il avait t vtu d'une jaquette,
d'une culotte courte en toile blanche et d'un tablier dont les
poches faisaient son bonheur, car il y fourrait ses mains et ne
souffrait pas qu'on vnt y fouiller. L'adroit orang avait t
merveilleusement styl par Nab, et on et dit que le ngre et le
singe se comprenaient quand ils causaient ensemble. Jup avait,
d'ailleurs, pour Nab une sympathie relle, et Nab la lui rendait.
 moins qu'on n'et besoin de ses services, soit pour charrier du
bois, soit pour grimper  la cime de quelque arbre, Jup passait la
plus grande partie de son temps  la cuisine et cherchait  imiter
Nab en tout ce qu'il lui voyait faire. Le matre montrait,
d'ailleurs, une patience et mme un zle extrme  instruire son
lve, et l'lve dployait une intelligence remarquable 
profiter des leons que lui donnait son matre.

Qu'on juge donc de la satisfaction que procura un jour matre Jup
aux convives de Granite-House, quand, la serviette sur le bras, il
vint, sans qu'ils en eussent t prvenus, les servir  table.
Adroit, attentif, il s'acquitta de son service avec une adresse
parfaite, changeant les assiettes, apportant les plats, versant 
boire, le tout avec un srieux qui amusa au dernier point les
colons et dont s'enthousiasma Pencroff.

Jup, du potage!

-- Jup, un peu d'agouti!

-- Jup, une assiette!

-- Jup! Brave Jup! Honnte Jup!

On n'entendait que cela, et Jup, sans se dconcerter jamais,
rpondait  tout, veillait  tout, et il hocha sa tte
intelligente, quand Pencroff, refaisant sa plaisanterie du premier
jour, lui dit:

Dcidment, Jup, il faudra vous doubler vos gages!

Inutile de dire que l'orang tait alors absolument acclimat 
Granite-House, et qu'il accompagnait souvent ses matres dans la
fort, sans jamais manifester aucune envie de s'enfuir. Il fallait
le voir, alors, marcher de la faon la plus amusante, avec une
canne que Pencroff lui avait faite et qu'il portait sur son paule
comme un fusil! Si l'on avait besoin de cueillir quelque fruit 
la cime d'un arbre, qu'il tait vite en haut! Si la roue du
chariot venait  s'embourber, avec quelle vigueur Jup, d'un seul
coup d'paule, la remettait en bon chemin!

Quel gaillard! s'criait souvent Pencroff. S'il tait aussi
mchant qu'il est bon, il n'y aurait pas moyen d'en venir  bout!

Ce fut vers la fin de janvier que les colons entreprirent de
grands travaux dans la partie centrale de l'le. Il avait t
dcid que, vers les sources du Creek-Rouge, au pied du mont
Franklin, serait fond un corral, destin  contenir les
ruminants, dont la prsence et t gnante  Granite-House, et
plus particulirement ces mouflons, qui devaient fournir la laine
destine  la confection des vtements d'hiver.

Chaque matin, la colonie, quelquefois tout entire, le plus
souvent reprsente seulement par Cyrus Smith, Harbert et
Pencroff, se rendait aux sources du creek, et, les onaggas aidant,
ce n'tait plus qu'une promenade de cinq milles, sous un dme de
verdure, par cette route nouvellement trace, qui prit le nom de
route du Corral.

L, un vaste emplacement avait t choisi, au revers mme de la
croupe mridionale de la montagne. C'tait une prairie, plante de
bouquets d'arbres, situe au pied mme d'un contrefort qui la
fermait sur un ct. Un petit rio, n sur ses pentes, aprs
l'avoir arrose diagonalement, allait se perdre dans le Creek-
Rouge. L'herbe tait frache, et les arbres qui croissaient  et
l permettaient  l'air de circuler librement  sa surface. Il
suffisait donc d'entourer ladite prairie d'une palissade dispose
circulairement, qui viendrait s'appuyer  chaque extrmit sur le
contrefort, et assez leve pour que des animaux, mme les plus
agiles, ne pussent la franchir. Cette enceinte pourrait contenir,
en mme temps qu'une centaine d'animaux  cornes, mouflons ou
chvres sauvages, les petits qui viendraient  natre par la
suite.

Le primtre du corral fut donc trac par l'ingnieur, et on dut
procder  l'abattage des arbres ncessaires  la construction de
la palissade; mais, comme le percement de la route avait dj
ncessit le sacrifice d'un certain nombre de troncs, on les
charria, et ils fournirent une centaine de pieux, qui furent
solidement implants dans le sol.

 la partie antrieure de la palissade, une entre assez large fut
mnage et ferme par une porte  deux battants faits de forts
madriers, que devaient consolider des barres extrieures.

La construction de ce corral ne demanda pas moins de trois
semaines, car, outre les travaux de palissade, Cyrus Smith leva
de vastes hangars en planches, sous lesquels les ruminants
pourraient se rfugier.

D'ailleurs, il avait t ncessaire d'tablir ces constructions
avec une extrme solidit, car les mouflons sont de robustes
animaux, et leurs premires violences taient  craindre. Les
pieux, pointus  leur extrmit suprieure, qui fut durcie au feu,
avaient t rendus solidaires au moyen de traverses boulonnes,
et, de distance en distance, des tais assuraient la solidit de
l'ensemble.

Le corral termin, il s'agissait d'oprer une grande battue au
pied du mont Franklin, au milieu des pturages frquents par les
ruminants. Cette opration se fit le 7 fvrier, par une belle
journe d't, et tout le monde y prit part. Les deux onaggas,
assez bien dresss dj et monts par Gdon Spilett et Harbert,
rendirent de grands services dans cette circonstance.

La manoeuvre consistait uniquement  rabattre les mouflons et les
chvres, en resserrant peu  peu le cercle de battue autour d'eux.
Aussi Cyrus Smith, Pencroff, Nab, Jup se postrent-ils en divers
points du bois, tandis que les deux cavaliers et Top galopaient
dans un rayon d'un demi-mille autour du corral.

Les mouflons taient nombreux dans cette portion de l'le. Ces
beaux animaux, grands comme des daims, les cornes plus fortes que
celles du blier, la toison gristre et mle de longs poils,
ressemblaient  des argalis.

Elle fut fatigante, cette journe de chasse! que d'alles et
venues, que de courses et contre-courses, que de cris profrs!
Sur une centaine de mouflons qui furent rabattus, plus des deux
tiers chapprent aux rabatteurs; mais, en fin de compte, une
trentaine de ces ruminants et une dizaine de chvres sauvages, peu
 peu repousss vers le corral, dont la porte ouverte semblait
leur offrir une issue, s'y jetrent et purent tre emprisonns. En
somme, le rsultat fut satisfaisant, et les colons n'eurent pas 
se plaindre. La plupart de ces mouflons taient des femelles, dont
quelques-unes ne devaient pas tarder  mettre bas. Il tait donc
certain que le troupeau prosprerait, et que non seulement la
laine, mais aussi les peaux abonderaient dans un temps peu
loign.

Ce soir-l, les chasseurs revinrent extnus  Granite-House.
Cependant, le lendemain, ils n'en retournrent pas moins visiter
le corral. Les prisonniers avaient bien essay de renverser la
palissade, mais ils n'y avaient point russi, et ils ne tardrent
pas  se tenir plus tranquilles.

Pendant ce mois de fvrier, il ne se passa aucun vnement de
quelque importance. Les travaux quotidiens se poursuivirent avec
mthode, et, en mme temps qu'on amliorait les routes du corral
et du port Ballon, une troisime fut commence, qui, partant de
l'enclos, se dirigea vers la cte occidentale. La portion encore
inconnue de l'le Lincoln tait toujours celle de ces grands bois
qui couvraient la presqu'le Serpentine, o se rfugiaient les
fauves, dont Gdon Spilett comptait bien purger son domaine.

Avant que la froide saison repart, les soins les plus assidus
furent donns galement  la culture des plantes sauvages qui
avaient t transplantes de la fort sur le plateau de Grande-
vue. Harbert ne revenait gure d'une excursion sans rapporter
quelques vgtaux utiles. Un jour, c'taient des chantillons de
la tribu des chicoraces, dont la graine mme pouvait fournir par
la pression une huile excellente; un autre, c'tait une oseille
commune, dont les proprits anti-scorbutiques n'taient point 
ddaigner; puis, quelques-uns de ces prcieux tubercules qui ont
t cultivs de tout temps dans l'Amrique mridionale, ces pommes
de terre, dont on compte aujourd'hui plus de deux cents espces.
Le potager, maintenant bien entretenu, bien arros, bien dfendu
contre les oiseaux, tait divis en petits carrs, o poussaient
laitues, vitelottes, oseille, raves, raifort et autres crucifres.
La terre, sur ce plateau, tait prodigieusement fconde, et l'on
pouvait esprer que les rcoltes y seraient abondantes.

Les boissons varies ne manquaient pas non plus, et,  la
condition de ne pas exiger de vin, les plus difficiles ne devaient
pas se plaindre. Au th d'Oswego fourni par les monardes didymes,
et  la liqueur fermente extraite des racines du dragonnier,
Cyrus Smith avait ajout une vritable bire; il la fabriqua avec
les jeunes pousses de l'abies nigra, qui, aprs avoir bouilli et
ferment, donnrent cette boisson agrable et particulirement
hyginique que les anglo-amricains nomment spring-berr, c'est-
-dire bire de sapin.

Vers la fin de l't, la basse-cour possdait un beau couple
d'outardes, qui appartenaient  l'espce houbara, caractrise
par une sorte de mantelet de plumes, une douzaine de souchets,
dont la mandibule suprieure tait prolonge de chaque ct par un
appendice membraneux, et de magnifiques coqs, noirs de crte, de
caroncule et d'piderme, semblables aux coqs de Mozambique, qui se
pavanaient sur la rive du lac.

Ainsi donc, tout russissait, grce  l'activit de ces hommes
courageux et intelligents. La providence faisait beaucoup pour
eux, sans doute; mais, fidles au grand prcepte, ils s'aidaient
d'abord, et le ciel leur venait ensuite en aide.

Aprs ces chaudes journes d't, le soir, quand les travaux
taient termins, au moment o se levait la brise de mer, ils
aimaient  s'asseoir sur la lisire du plateau de Grande-vue, sous
une sorte de vranda couverte de plantes grimpantes, que Nab avait
leve de ses propres mains. L, ils causaient, ils
s'instruisaient les uns les autres, ils faisaient des plans, et la
grosse bonne humeur du marin rjouissait incessamment ce petit
monde, dans lequel la plus parfaite harmonie n'avait jamais cess
de rgner.

On parlait aussi du pays, de la chre et grande Amrique. O en
tait cette guerre de scession?

Elle n'avait videmment pu se prolonger! Richmond tait
promptement tombe, sans doute, aux mains du gnral Grant! La
prise de la capitale des confdrs avait d tre le dernier acte
de cette funeste lutte! Maintenant, le nord avait triomph pour la
bonne cause. Ah! Qu'un journal et t le bienvenu pour les exils
de l'le Lincoln! Voil onze mois que toute communication entre
eux et le reste des humains avait t interrompue, et, avant peu,
le 24 mars, arrivait l'anniversaire de ce jour o le ballon les
jeta sur cette cte inconnue! Ils n'taient alors que des
naufrags, ne sachant pas mme s'ils pourraient disputer aux
lments leur misrable vie! Et maintenant, grce au savoir de
leur chef, grce  leur propre intelligence, c'taient de
vritables colons, munis d'armes, d'outils, d'instruments, qui
avaient su transformer  leur profit les animaux, les plantes et
les minraux de l'le, c'est--dire les trois rgnes de la nature!

Oui! Ils causaient souvent de toutes ces choses et formaient
encore bien des projets d'avenir!

Quant  Cyrus Smith, la plupart du temps silencieux, il coutait
ses compagnons plus souvent qu'il ne parlait. Parfois, il souriait
 quelque rflexion d'Harbert,  quelque boutade de Pencroff,
mais, toujours et partout, il songeait  ces faits inexplicables,
 cette trange nigme dont le secret lui chappait encore!



CHAPITRE IX


Le temps changea pendant la premire semaine de mars.

Il y avait eu pleine lune au commencement du mois, et les chaleurs
taient toujours excessives. On sentait que l'atmosphre tait
imprgne d'lectricit, et une priode plus ou moins longue de
temps orageux tait rellement  craindre. En effet, le 2, le
tonnerre gronda avec une extrme violence. Le vent soufflait de
l'est, et la grle attaqua directement la faade de Granite-House,
en crpitant comme une vole de mitraille. Il fallut fermer
hermtiquement la porte et les volets des fentres, sans quoi tout
et t inond  l'intrieur des chambres. En voyant tomber ces
grlons, dont quelques-uns avaient la grosseur d'un oeuf de
pigeon, Pencroff n'eut qu'une ide: c'est que son champ de bl
courait les dangers les plus srieux.

Et aussitt il courut  son champ, o les pis commenaient dj 
lever leur petite tte verte, et, au moyen d'une grosse toile, il
parvint  protger sa rcolte. Il fut lapid  sa place, mais il
ne s'en plaignit pas.

Ce mauvais temps dura huit jours, pendant lesquels le tonnerre ne
cessa de rouler dans les profondeurs du ciel. Entre deux orages,
on l'entendait encore gronder sourdement hors des limites de
l'horizon; puis, il reprenait avec une nouvelle fureur. Le ciel
tait zbr d'clairs, et la foudre frappa plusieurs arbres de
l'le, entre autres un norme pin qui s'levait prs du lac,  la
lisire de la fort. Deux ou trois fois aussi, la grve fut
atteinte par le fluide lectrique, qui fondit le sable et le
vitrifia. En retrouvant ces fulgurites, l'ingnieur fut amen 
croire qu'il serait possible de garnir les fentres de vitres
paisses et solides, qui pussent dfier le vent, la pluie et la
grle.

Les colons, n'ayant pas de travaux presss  faire au dehors,
profitrent du mauvais temps pour travailler  l'intrieur de
Granite-House, dont l'amnagement se perfectionnait et se
compltait de jour en jour. L'ingnieur installa un tour, qui lui
permit de tourner quelques ustensiles de toilette ou de cuisine,
et particulirement des boutons, dont le dfaut se faisait
vivement sentir. Un rtelier avait t install pour les armes,
qui taient entretenues avec un soin extrme, et ni les tagres,
ni les armoires ne laissaient  dsirer. On sciait, on rabotait,
on limait, on tournait, et pendant toute cette priode de mauvais
temps on n'entendait que le grincement des outils ou les
ronflements du tour, qui rpondaient aux grondements du tonnerre.

Matre Jup n'avait point t oubli, et il occupait une chambre 
part, prs du magasin gnral, sorte de cabine avec cadre toujours
rempli de bonne litire, qui lui convenait parfaitement.

Avec ce brave Jup, jamais de rcrimination, rptait souvent
Pencroff, jamais de rponse inconvenante! quel domestique, Nab,
quel domestique!

-- Mon lve, rpondait Nab, et bientt mon gal!

-- Ton suprieur, ripostait en riant le marin, car enfin toi, Nab,
tu parles, et lui, ne parle pas!

Il va sans dire que Jup tait maintenant au courant du service. Il
battait les habits, il tournait la broche, il balayait les
chambres, il servait  table, il rangeait le bois, et -- dtail
qui enchantait Pencroff -- il ne se couchait jamais sans tre venu
border le digne marin dans son lit.

Quant  la sant des membres de la colonie, bipdes ou bimanes,
quadrumanes ou quadrupdes, elle ne laissait rien  dsirer. Avec
cette vie au grand air, sur ce sol salubre, sous cette zone
tempre, travaillant de la tte et de la main, ils ne pouvaient
croire que la maladie dt jamais les atteindre.

Tous se portaient merveilleusement bien, en effet.

Harbert avait dj grandi de deux pouces depuis un an. Sa figure
se formait et devenait plus mle, et il promettait d'tre un homme
aussi accompli au physique qu'au moral. D'ailleurs, il profitait
pour s'instruire de tous les loisirs que lui laissaient les
occupations manuelles, il lisait les quelques livres trouvs dans
la caisse, et, aprs les leons pratiques qui ressortaient de la
ncessit mme de sa position, il trouvait dans l'ingnieur pour
les sciences, dans le reporter pour les langues, des matres qui
se plaisaient  complter son ducation.

L'ide fixe de l'ingnieur tait de transmettre au jeune garon
tout ce qu'il savait, de l'instruire par l'exemple autant que par
la parole, et Harbert profitait largement des leons de son
professeur.

Si je meurs, pensait Cyrus Smith, c'est lui qui me remplacera!

La tempte prit fin vers le 9 mars, mais le ciel demeura couvert
de nuages pendant tout ce dernier mois de l't. L'atmosphre,
violemment trouble par ces commotions lectriques, ne put
recouvrer sa puret antrieure, et il y eut presque invariablement
des pluies et des brouillards, sauf trois ou quatre belles
journes qui favorisrent des excursions de toutes sortes.

Vers cette poque, l'onagga femelle mit bas un petit qui
appartenait au mme sexe que sa mre, et qui vint  merveille. Au
corral, il y eut, dans les mmes circonstances, accroissement du
troupeau de mouflons, et plusieurs agneaux blaient dj sous les
hangars,  la grande joie de Nab et d'Harbert, qui avaient chacun
leur favori parmi les nouveaux-ns.

On tenta aussi un essai de domestication pour les pcaris, essai
qui russit pleinement. Une table fut construite prs de la
basse-cour et compta bientt plusieurs petits en train de se
civiliser, c'est--dire de s'engraisser par les soins de Nab.

Matre Jup, charg de leur apporter la nourriture quotidienne,
eaux de vaisselle, rognures de cuisine, etc., s'acquittait
consciencieusement de sa tche. Il lui arrivait bien, parfois, de
s'gayer aux dpens de ses petits pensionnaires et de leur tirer
la queue, mais c'tait malice et non mchancet, car ces petites
queues tortilles l'amusaient comme un jouet, et son instinct
tait celui d'un enfant. Un jour de ce mois de mars, Pencroff,
causant avec l'ingnieur, rappela  Cyrus Smith une promesse que
celui-ci n'avait pas encore eu le temps de remplir.

Vous aviez parl d'un appareil qui supprimerait les longues
chelles de Granite-House, Monsieur Cyrus, lui dit-il. Est-ce que
vous ne l'tablirez pas quelque jour?

-- Vous voulez parler d'une sorte d'ascenseur! rpondit Cyrus
Smith.

-- Appelons cela un ascenseur, si vous voulez, rpondit le marin.
Le nom n'y fait rien, pourvu que cela nous monte sans fatigue
jusqu' notre demeure.

-- Rien ne sera plus facile, Pencroff, mais est-ce bien utile?

-- Certes, Monsieur Cyrus. Aprs nous tre donn le ncessaire,
pensons un peu au confortable. Pour les personnes, ce sera du
luxe, si vous voulez; mais pour les choses, c'est indispensable!
Ce n'est pas dj si commode de grimper  une longue chelle,
quand on est lourdement charg!

-- Eh bien, Pencroff, nous allons essayer de vous contenter,
rpondit Cyrus Smith.

-- Mais vous n'avez pas de machine  votre disposition.

-- Nous en ferons.

-- Une machine  vapeur?

-- Non, une machine  eau.

Et, en effet, pour manoeuvrer son appareil, une force naturelle
tait l  la disposition de l'ingnieur, et que celui-ci pouvait
utiliser sans grande difficult.

Pour cela, il suffisait d'augmenter le dbit de la petite
drivation faite au lac qui fournissait l'eau  l'intrieur de
Granite-House. L'orifice mnag entre les pierres et les herbes, 
l'extrmit suprieure du dversoir, fut donc accru, ce qui
produisit au fond du couloir une forte chute, dont le trop-plein
se dversa par le puits intrieur. Au-dessous de cette chute,
l'ingnieur installa un cylindre  palettes qui se raccordait 
l'extrieur avec une roue enroule d'un fort cble supportant une
banne. De cette faon, au moyen d'une longue corde qui tombait
jusqu'au sol et qui permettait d'embrayer ou de dsembrayer le
moteur hydraulique, on pouvait s'lever dans la banne jusqu' la
porte de Granite-House.

Ce fut le 17 mars que l'ascenseur fonctionna pour la premire
fois, et  la satisfaction commune.

Dornavant, tous les fardeaux, bois, charbons, provisions et
colons eux-mmes furent hisss par ce systme si simple, qui
remplaa l'chelle primitive, que personne ne songea  regretter.
Top se montra particulirement enchant de cette amlioration, car
il n'avait pas et ne pouvait avoir l'adresse de matre Jup pour
gravir des chelons, et bien des fois c'tait sur le dos de Nab,
ou mme sur celui de l'orang, qu'il avait d faire l'ascension de
Granite-House.

Vers cette poque aussi, Cyrus Smith essaya de fabriquer du verre,
et il dut d'abord approprier l'ancien four  poteries  cette
nouvelle destination.

Cela prsentait d'assez grandes difficults; mais aprs plusieurs
essais infructueux, il finit par russir  monter un atelier de
verrerie, que Gdon Spilett et Harbert, les aides naturels de
l'ingnieur, ne quittrent pas pendant quelques jours.

Quant aux substances qui entrent dans la composition du verre, ce
sont uniquement du sable, de la craie et de la soude (carbonate ou
sulfate). Or, le rivage fournissait le sable, la chaux fournissait
la craie, les plantes marines fournissaient la soude, les pyrites
fournissaient l'acide sulfurique, et le sol fournissait la houille
pour chauffer le four  la temprature voulue. Cyrus Smith se
trouvait donc dans les conditions ncessaires pour oprer.

L'outil dont la fabrication offrit le plus de difficult fut la
canne du verrier, tube de fer, long de cinq  six pieds, qui
sert  recueillir par un de ses bouts la matire que l'on
maintient  l'tat de fusion. Mais au moyen d'une bande de fer,
longue et mince, qui fut roule comme un canon de fusil, Pencroff
russit  fabriquer cette canne, et elle fut bientt en tat de
fonctionner.

Le 28 mars, le four fut chauff vivement. Cent parties de sable,
trente-cinq de craie, quarante de sulfate de soude, mles  deux
ou trois parties de charbon en poudre, composrent la substance,
qui fut dpose dans les creusets en terre rfractaire. Lorsque la
temprature leve du four l'eut rduite  l'tat liquide ou
plutt  l'tat pteux, Cyrus Smith cueillit avec la canne une
certaine quantit de cette pte; il la tourna et la retourna sur
une plaque de mtal pralablement dispose, de manire  lui
donner la forme convenable pour le soufflage; puis il passa la
canne  Harbert en lui disant de souffler par l'autre extrmit.

Comme pour faire des bulles de savon? demanda le jeune garon.

-- Exactement, rpondit l'ingnieur.

Et Harbert, gonflant ses joues, souffla tant et si bien dans la
canne, en ayant soin de la tourner sans cesse, que son souffle
dilata la masse vitreuse.

D'autres quantits de substance en fusion furent ajoutes  la
premire, et il en rsulta bientt une bulle qui mesurait un pied
de diamtre. Alors Cyrus Smith reprit la canne des mains
d'Harbert, et, lui imprimant un mouvement de pendule, il finit par
allonger la bulle mallable, de manire  lui donner une forme
cylindro-conique.

L'opration du soufflage avait donc donn un cylindre de verre
termin par deux calottes hmisphriques, qui furent facilement
dtaches au moyen d'un fer tranchant mouill d'eau froide; puis,
par le mme procd, ce cylindre fut fendu dans sa longueur, et,
aprs avoir t rendu mallable par une seconde chauffe, il fut
tendu sur une plaque et plan au moyen d'un rouleau de bois.

La premire vitre tait donc fabrique, et il suffisait de
recommencer cinquante fois l'opration pour avoir cinquante
vitres. Aussi les fentres de Granite-House furent-elles bientt
garnies de plaques diaphanes, pas trs blanches peut-tre, mais
suffisamment transparentes.

Quant  la gobeleterie, verres et bouteilles, ce ne fut qu'un jeu.
On les acceptait, d'ailleurs, tels qu'ils venaient au bout de la
canne. Pencroff avait demand la faveur de souffler  son tour,
et c'tait un plaisir pour lui, mais il soufflait si fort que ses
produits affectaient les formes les plus rjouissantes, qui
faisaient son admiration.

Pendant une des excursions qui furent faites  cette poque, un
nouvel arbre fut dcouvert, dont les produits vinrent encore
accrotre les ressources alimentaires de la colonie.

Cyrus Smith et Harbert, tout en chassant, s'taient aventurs un
jour dans la fort du Far-West, sur la gauche de la Mercy, et,
comme toujours, le jeune garon faisait mille questions 
l'ingnieur, auxquelles celui-ci rpondait de grand coeur. Mais il
en est de la chasse comme de toute occupation ici-bas, et quand on
n'y met pas le zle voulu, il y a bien des raisons pour ne point
russir.

Or, comme Cyrus Smith n'tait pas chasseur et que, d'un autre
ct, Harbert parlait chimie et physique, ce jour-l, bien des
kangourous, des cabiais ou des agoutis passrent  bonne porte,
qui chapprent pourtant au fusil du jeune garon. Il s'ensuivit
donc que, la journe tant dj avance, les deux chasseurs
risquaient fort d'avoir fait une excursion inutile, quand Harbert,
s'arrtant et poussant un cri de joie, s'cria:

Ah! Monsieur Cyrus, voyez-vous cet arbre?

Et il montrait un arbuste plutt qu'un arbre, car il ne se
composait que d'une tige simple, revtue d'une corce squammeuse,
qui portait des feuilles zbres de petites veines parallles.

Et quel est cet arbre qui ressemble  un petit palmier? demanda
Cyrus Smith.

-- C'est un cycas revoluta, dont j'ai le portrait dans notre
dictionnaire d'histoire naturelle!

-- Mais je ne vois point de fruit  cet arbuste?

-- Non, Monsieur Cyrus, rpondit Harbert, mais son tronc contient
une farine que la nature nous fournit toute moulue.

-- C'est donc l'arbre  pain?

-- Oui! L'arbre  pain.

-- Eh bien, mon enfant, rpondit l'ingnieur, voil une prcieuse
dcouverte, en attendant notre rcolte de froment.  l'ouvrage, et
fasse le ciel que tu ne te sois pas tromp!

Harbert ne s'tait pas tromp. Il brisa la tige d'un cycas, qui
tait compose d'un tissu glandulaire et renfermait une certaine
quantit de moelle farineuse, traverse de faisceaux ligneux,
spars par des anneaux de mme substance disposs
concentriquement.  cette fcule se mlait un suc mucilagineux
d'une saveur dsagrable, mais qu'il serait facile de chasser par
la pression. Cette substance cellulaire formait une vritable
farine de qualit suprieure, extrmement nourrissante, et dont,
autrefois, les lois japonaises dfendaient l'exportation.

Cyrus Smith et Harbert, aprs avoir bien tudi la portion du Far-
West o poussaient ces cycas, prirent des points de repre et
revinrent  Granite-House, o ils firent connatre leur
dcouverte.

Le lendemain, les colons allaient  la rcolte, et Pencroff, de
plus en plus enthousiaste de son le, disait  l'ingnieur:

Monsieur Cyrus, croyez-vous qu'il y ait des les  naufrags?

-- Qu'entendez-vous par l, Pencroff?

-- Eh bien, j'entends des les cres spcialement pour qu'on y
fasse convenablement naufrage, et sur lesquelles de pauvres
diables puissent toujours se tirer d'affaire!

-- Cela est possible, rpondit en souriant l'ingnieur.

-- Cela est certain, monsieur, rpondit Pencroff, et il est non
moins certain que l'le Lincoln en est une!

On revint  Granite-House avec une ample moisson de tiges de
cycas. L'ingnieur tablit une presse afin d'extraire le suc
mucilagineux ml  la fcule, et il obtint une notable quantit
de farine qui, sous la main de Nab, se transforma en gteaux et en
puddings. Ce n'tait pas encore le vrai pain de froment, mais on y
touchait presque.

 cette poque aussi, l'onagga, les chvres et les brebis du
corral fournirent quotidiennement le lait ncessaire  la colonie.
Aussi le chariot, ou plutt une sorte de carriole lgre qui
l'avait remplac, faisait-elle de frquents voyages au corral, et
quand c'tait  Pencroff de faire sa tourne, il emmenait Jup et
le faisait conduire, ce dont Jup, faisant claquer son fouet,
s'acquittait avec son intelligence habituelle.

Tout prosprait donc, aussi bien au corral qu' Granite-House, et
vritablement les colons, si ce n'est qu'ils taient loin de leur
patrie, n'avaient point  se plaindre. Ils taient si bien faits 
cette vie, d'ailleurs, si accoutums  cette le, qu'ils n'eussent
pas quitt sans regret son sol hospitalier!

Et cependant, tant l'amour du pays tient au coeur de l'homme, si
quelque btiment se ft inopinment prsent en vue de l'le, les
colons lui auraient fait des signaux, ils l'auraient attir, et
ils seraient partis!... En attendant, ils vivaient de cette
existence heureuse, et ils avaient la crainte plutt que le dsir
qu'un vnement quelconque vnt l'interrompre.

Mais qui pourrait se flatter d'avoir jamais fix la fortune et
d'tre  l'abri de ses revers!

Quoi qu'il en soit, cette le Lincoln, que les colons habitaient
dj depuis plus d'un an, tait souvent le sujet de leur
conversation, et, un jour, une observation fut faite qui devait
amener plus tard de graves consquences.

C'tait le 1er avril, un dimanche, le jour de pques, que Cyrus
Smith et ses compagnons avaient sanctifi par le repos et la
prire. La journe avait t belle, telle que pourrait l'tre une
journe d'octobre dans l'hmisphre boral.

Tous, vers le soir, aprs dner, taient runis sous la vranda, 
la lisire du plateau de Grande-vue, et ils regardaient monter la
nuit sur l'horizon. Quelques tasses de cette infusion de graines
de sureau, qui remplaaient le caf, avaient t servies par Nab.
On causait de l'le et de sa situation isole dans le Pacifique,
quand Gdon Spilett fut amen  dire:

Mon cher Cyrus, est-ce que, depuis que vous possdez ce sextant
trouv dans la caisse, vous avez relev de nouveau la position de
notre le?

-- Non, rpondit l'ingnieur.

-- Mais il serait peut-tre  propos de le faire, avec cet
instrument qui est plus parfait que celui que vous avez employ.

--  quoi bon? dit Pencroff. L'le est bien o elle est!

-- Sans doute, reprit Gdon Spilett, mais il a pu arriver que
l'imperfection des appareils ait nui  la justesse des
observations, et puisqu'il est facile d'en vrifier
l'exactitude...

-- Vous avez raison, mon cher Spilett, rpondit l'ingnieur, et
j'aurais d faire cette vrification plus tt, bien que, si j'ai
commis quelque erreur, elle ne doive pas dpasser cinq degrs en
longitude ou en latitude.

-- Eh! Qui sait? Reprit le reporter, qui sait si nous ne sommes
pas beaucoup plus prs d'une terre habite que nous ne le croyons?

-- Nous le saurons demain, rpondit Cyrus Smith, et sans tant
d'occupations qui ne m'ont laiss aucun loisir, nous le saurions
dj.

-- Bon! dit Pencroff, M Cyrus est un trop bon observateur pour
s'tre tromp, et si elle n'a pas boug de place, l'le est bien
o il l'a mise!

-- Nous verrons.

Il s'ensuivit donc que le lendemain, au moyen du sextant,
l'ingnieur fit les observations ncessaires pour vrifier les
coordonnes qu'il avait dj obtenues, et voici quel fut le
rsultat de son opration: sa premire observation lui avait donn
pour la situation de l'le Lincoln: en longitude ouest: de 150
degrs  155 degrs; en latitude sud: de 30 degrs  35 degrs.

La seconde donna exactement: en longitude ouest: 150 degrs 30
minutes; en latitude sud: 34 degrs 57 minutes.

Ainsi donc, malgr l'imperfection de ses appareils, Cyrus Smith
avait opr avec tant d'habilet, que son erreur n'avait pas
dpass cinq degrs.

Maintenant, dit Gdon Spilett, puisque, en mme temps qu'un
sextant, nous possdons un atlas, voyons, mon cher Cyrus, la
position que l'le Lincoln occupe exactement dans le Pacifique.

Harbert alla chercher l'atlas, qui, on le sait, avait t dit en
France, et dont, par consquent, la nomenclature tait en langue
franaise.

La carte du Pacifique fut dveloppe, et l'ingnieur, son compas 
la main, s'apprta  en dterminer la situation.

Soudain, le compas s'arrta dans sa main, et il dit:

Mais il existe dj une le dans cette partie du Pacifique!

-- Une le? s'cria Pencroff.

-- La ntre, sans doute? rpondit Gdon Spilett.

-- Non, reprit Cyrus Smith. Cette le est situe par 153 degrs de
longitude et 37 degrs 11 minutes de latitude, c'est--dire  deux
degrs et demi plus  l'ouest et deux degrs plus au sud que l'le
Lincoln.

-- Et quelle est cette le? demanda Harbert.

-- L'le Tabor.

-- Une le importante?

-- Non, un lot perdu dans le Pacifique, et qui n'a jamais t
visit peut-tre!

-- Eh bien, nous le visiterons, dit Pencroff.

-- Nous?

-- Oui, Monsieur Cyrus. Nous construirons une barque ponte, et je
me charge de la conduire. --  quelle distance sommes-nous de
cette le Tabor?

--  cent cinquante milles environ dans le nord-est, rpondit
Cyrus Smith.

-- Cent cinquante milles! Et qu'est cela? rpondit Pencroff. En
quarante-huit heures et avec un bon vent, ce sera enlev!

-- Mais  quoi bon? demanda le reporter.

-- On ne sait pas. Faut voir!

Et sur cette rponse, il fut dcid qu'une embarcation serait
construite, de manire  pouvoir prendre la mer vers le mois
d'octobre prochain, au retour de la belle saison.



CHAPITRE X


Lorsque Pencroff s'tait mis un projet en tte, il n'avait et ne
laissait pas de cesse qu'il n'et t excut. Or, il voulait
visiter l'le Tabor, et, comme une embarcation d'une certaine
grandeur tait ncessaire  cette traverse, il fallait construire
ladite embarcation.

Voici le plan qui fut arrt par l'ingnieur, d'accord avec le
marin.

Le bateau mesurerait trente-cinq pieds de quille et neuf pieds de
bau, -- ce qui en ferait un marcheur, si ses fonds et ses lignes
d'eau taient russis, -- et ne devrait pas tirer plus de six
pieds, calant d'eau suffisant pour le maintenir contre la drive.
Il serait pont dans toute sa longueur, perc de deux coutilles
qui donneraient accs dans deux chambres spares par une cloison,
et gr en sloop, avec brigantine, trinquette, fortune, flche,
foc, voilure trs maniable, amenant bien en cas de grains, et trs
favorable pour tenir le plus prs. Enfin, sa coque serait
construite  francs bords, c'est--dire que les bordages
affleureraient au lieu de se superposer, et quant  sa membrure,
on l'appliquerait  chaud aprs l'ajustement des bordages qui
seraient monts sur faux-couples. Quel bois serait employ  la
construction de ce bateau? L'orme ou le sapin, qui abondaient dans
l'le? On se dcida pour le sapin, bois un peu fendif, suivant
l'expression des charpentiers, mais facile  travailler, et qui
supporte aussi bien que l'orme l'immersion dans l'eau.

Ces dtails arrts, il fut convenu que, puisque le retour de la
belle saison ne s'effectuerait pas avant six mois, Cyrus Smith et
Pencroff travailleraient seuls au bateau. Gdon Spilett et
Harbert devaient continuer de chasser, et ni Nab, ni matre Jup,
son aide, n'abandonneraient les travaux domestiques qui leur
taient dvolus. Aussitt les arbres choisis, on les abattit, on
les dbita, on les scia en planches, comme eussent pu faire des
scieurs de long. Huit jours aprs, dans le renfoncement qui
existait entre les Chemines et la muraille, un chantier tait
prpar, et une quille, longue de trente-cinq pieds, munie d'un
tambot  l'arrire et d'une trave  l'avant, s'allongeait sur le
sable.

Cyrus Smith n'avait point march en aveugle dans cette nouvelle
besogne. Il se connaissait en construction maritime comme en
presque toutes choses, et c'tait sur le papier qu'il avait
d'abord cherch le gabarit de son embarcation. D'ailleurs, il
tait bien servi par Pencroff, qui, ayant travaill quelques
annes dans un chantier de Brooklyn, connaissait la pratique du
mtier. Ce ne fut donc qu'aprs calculs svres et mres
rflexions que les faux-couples furent emmanchs sur la quille.

Pencroff, on le croira volontiers, tait tout feu pour mener 
bien sa nouvelle entreprise, et il n'et pas voulu l'abandonner un
instant. Une seule opration eut le privilge de l'arracher, mais
pour un jour seulement,  son chantier de construction. Ce fut la
deuxime rcolte de bl, qui se fit le 15 avril. Elle avait russi
comme la premire, et donna la proportion de grains annonce
d'avance.

Cinq boisseaux! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, aprs avoir
scrupuleusement mesur ses richesses.

-- Cinq boisseaux, rpondit l'ingnieur, et,  cent trente mille
grains par boisseau, cela fait six cent cinquante mille grains.

-- Eh bien! Nous smerons tout cette fois, dit le marin, moins une
petite rserve cependant!

-- Oui, Pencroff, et, si la prochaine rcolte donne un rendement
proportionnel, nous aurons quatre mille boisseaux.

-- Et on mangera du pain?

-- On mangera du pain.

-- Mais il faudra faire un moulin?

-- On fera un moulin.

Le troisime champ de bl fut donc incomparablement plus tendu
que les deux premiers, et la terre, prpare avec un soin extrme,
reut la prcieuse semence. Cela fait, Pencroff revint  ses
travaux.

Pendant ce temps, Gdon Spilett et Harbert chassaient dans les
environs, et ils s'aventurrent assez profondment dans les
parties encore inconnues du Far-West, leurs fusils chargs 
balle, prts  toute mauvaise rencontre. C'tait un inextricable
fouillis d'arbres magnifiques et presss les uns contre les autres
comme si l'espace leur et manqu. L'exploration de ces masses
boises tait extrmement difficile, et le reporter ne s'y
hasardait jamais sans emporter la boussole de poche, car le soleil
perait  peine les paisses ramures, et il et t difficile de
retrouver son chemin. Il arrivait naturellement que le gibier
tait plus rare en ces endroits, o il n'aurait pas eu une assez
grande libert d'allures. Cependant, trois gros herbivores furent
tus pendant cette dernire quinzaine d'avril. C'taient des
koulas, dont les colons avaient dj vu un chantillon au nord du
lac, qui se laissrent tuer stupidement entre les grosses branches
des arbres sur lesquels ils avaient cherch refuge. Leurs peaux
furent rapportes  Granite-House, et, l'acide sulfurique aidant,
elles furent soumises  une sorte de tannage qui les rendit
utilisables. Une dcouverte, prcieuse  un autre point de vue,
fut faite aussi pendant une de ces excursions, et celle-l, on la
dut  Gdon Spilett.

C'tait le 30 avril. Les deux chasseurs s'taient enfoncs dans le
sud-ouest du Far-West, quand le reporter, prcdant Harbert d'une
cinquantaine de pas, arriva dans une sorte de clairire, sur
laquelle les arbres, plus espacs, laissaient pntrer quelques
rayons.

Gdon Spilett fut tout d'abord surpris de l'odeur qu'exhalaient
certains vgtaux  tiges droites, cylindriques et rameuses, qui
produisaient des fleurs disposes en grappes et de trs petites
graines. Le reporter arracha une ou deux de ces tiges et revint
vers le jeune garon, auquel il dit:

Vois donc ce que c'est que cela, Harbert?

-- Et o avez-vous trouv cette plante, Monsieur Spilett?

-- L, dans une clairire, o elle pousse trs abondamment.

-- Eh bien! Monsieur Spilett, dit Harbert, voil une trouvaille
qui vous assure tous les droits  la reconnaissance de Pencroff!

-- C'est donc du tabac?

-- Oui, et, s'il n'est pas de premire qualit, ce n'en est pas
moins du tabac!

-- Ah! Ce brave Pencroff! Va-t-il tre content! Mais il ne fumera
pas tout, que diable! Et il nous en laissera bien notre part!

-- Ah! Une ide, Monsieur Spilett, rpondit Harbert. Ne disons
rien  Pencroff, prenons le temps de prparer ces feuilles, et, un
beau jour, on lui prsentera une pipe toute bourre!

-- Entendu, Harbert, et ce jour-l notre digne compagnon n'aura
plus rien  dsirer en ce monde!

Le reporter et le jeune garon firent une bonne provision de la
prcieuse plante, et ils revinrent  Granite-House, o ils
l'introduisirent en fraude, et avec autant de prcaution que si
Pencroff et t le plus svre des douaniers.

Cyrus Smith et Nab furent mis dans la confidence, et le marin ne
se douta de rien, pendant tout le temps, assez long, qui fut
ncessaire pour scher les feuilles minces, les hacher, les
soumettre  une certaine torrfaction sur des pierres chaudes.
Cela demanda deux mois; mais toutes ces manipulations purent tre
faites  l'insu de Pencroff, car, occup de la construction du
bateau, il ne remontait  Granite-House qu' l'heure du repos.

Une fois encore, cependant, et quoi qu'il en et, sa besogne
favorite fut interrompue le 1er mai, par une aventure de pche, 
laquelle tous les colons durent prendre part. Depuis quelques
jours, on avait pu observer en mer,  deux ou trois milles au
large, un norme animal qui nageait dans les eaux de l'le
Lincoln. C'tait une baleine de la plus grande taille, qui,
vraisemblablement, devait appartenir  l'espce australe, dite
baleine du Cap.

Quelle bonne fortune ce serait de nous en emparer! s'cria le
marin. Ah! Si nous avions une embarcation convenable et un harpon
en bon tat, comme je dirais: Courons  la bte, car elle vaut la
peine qu'on la prenne!

-- Eh! Pencroff, dit Gdon Spilett, j'aurais aim  vous voir
manoeuvrer le harpon. Cela doit tre curieux!

-- Trs curieux et non sans danger, dit l'ingnieur; mais, puisque
nous n'avons pas les moyens d'attaquer cet animal, il est inutile
de s'occuper de lui.

-- Je m'tonne, dit le reporter, de voir une baleine sous cette
latitude relativement leve.

-- Pourquoi donc, Monsieur Spilett? rpondit Harbert. Nous sommes
prcisment sur cette partie du Pacifique que les pcheurs anglais
et amricains appellent le whale-field, et c'est ici, entre la
Nouvelle-Zlande et l'Amrique du Sud, que les baleines de
l'hmisphre austral se rencontrent en plus grand nombre.

-- Rien n'est plus vrai, rpondit Pencroff, et ce qui me surprend,
moi, c'est que nous n'en ayons pas vu davantage. Aprs tout,
puisque nous ne pouvons les approcher, peu importe!

Et Pencroff retourna  son ouvrage, non sans pousser un soupir de
regret, car, dans tout marin, il y a un pcheur, et si le plaisir
de la pche est en raison directe de la grosseur de l'animal, on
peut juger de ce qu'un baleinier prouve en prsence d'une
baleine!

Et si ce n'avait t que le plaisir! Mais on ne pouvait se
dissimuler qu'une telle proie et t bien profitable  la
colonie, car l'huile, la graisse, les fanons pouvaient tre
employs  bien des usages!

Or, il arriva ceci, c'est que la baleine signale sembla ne point
vouloir abandonner les eaux de l'le.

Donc, soit des fentres de Granite-House, soit du plateau de
Grande-vue, Harbert et Gdon Spilett, quand ils n'taient pas 
la chasse, Nab, tout en surveillant ses fourneaux, ne quittaient
pas la lunette et observaient tous les mouvements de l'animal. Le
ctac, profondment engag dans la vaste baie de l'Union, la
sillonnait rapidement depuis le cap Mandibule jusqu'au cap Griffe,
pouss par sa nageoire caudale prodigieusement puissante, sur
laquelle il s'appuyait et se mouvait par soubresauts avec une
vitesse qui allait quelquefois jusqu' douze milles  l'heure.
Quelquefois aussi, il s'approchait si prs de l'lot, qu'on
pouvait le distinguer compltement.

C'tait bien la baleine australe, qui est entirement noire, et
dont la tte est plus dprime que celle des baleines du nord.

On la voyait aussi rejeter par ses vents, et  une grande
hauteur, un nuage de vapeur... ou d'eau, car -- si bizarre que le
fait paraisse-les naturalistes et les baleiniers ne sont pas
encore d'accord  ce sujet.

Est-ce de l'air, est-ce de l'eau qui est ainsi chass? On admet
gnralement que c'est de la vapeur, qui, se condensant soudain au
contact de l'air froid, retombe en pluie.

Cependant la prsence de ce mammifre marin proccupait les
colons. Cela agaait surtout Pencroff et lui donnait des
distractions pendant son travail.

Il finissait par en avoir envie, de cette baleine, comme un enfant
d'un objet qu'on lui interdit. La nuit, il en rvait  voix haute,
et certainement, s'il avait eu des moyens de l'attaquer, si la
chaloupe et t en tat de tenir la mer, il n'aurait pas hsit 
se mettre  sa poursuite.

Mais ce que les colons ne pouvaient faire, le hasard le fit pour
eux, et le 3 mai, des cris de Nab, post  la fentre de sa
cuisine, annoncrent que la baleine tait choue sur le rivage de
l'le.

Harbert et Gdon Spilett, qui allaient partir pour la chasse,
abandonnrent leur fusil, Pencroff jeta sa hache, Cyrus Smith et
Nab rejoignirent leurs compagnons, et tous se dirigrent
rapidement vers le lieu d'chouage.

Cet chouement s'tait produit sur la grve de la pointe de
l'pave,  trois milles de Granite-House et  mer haute. Il tait
donc probable que le ctac ne pourrait pas se dgager facilement.
En tout cas, il fallait se hter, afin de lui couper la retraite
au besoin. On courut avec pics et pieux ferrs, on passa le pont
de la Mercy, on redescendit la rive droite de la rivire, on prit
par la grve, et, en moins de vingt minutes, les colons taient
auprs de l'norme animal, au-dessus duquel fourmillait dj un
monde d'oiseaux.

Quel monstre! s'cria Nab.

Et l'expression tait juste, car c'tait une baleine australe,
longue de quatre-vingts pieds, un gant de l'espce, qui ne devait
pas peser moins de cent cinquante mille livres!

Cependant le monstre, ainsi chou, ne remuait pas et ne cherchait
pas, en se dbattant,  se remettre  flot pendant que la mer
tait haute encore.

Les colons eurent bientt l'explication de son immobilit, quand,
 mare basse, ils eurent fait le tour de l'animal.

Il tait mort, et un harpon sortait de son flanc gauche.

Il y a donc des baleiniers sur nos parages? dit aussitt Gdon
Spilett.

-- Pourquoi cela? demanda le marin.

-- Puisque ce harpon est encore l...

-- Eh! Monsieur Spilett, cela ne prouve rien, rpondit Pencroff.
On a vu des baleines faire des milliers de milles avec un harpon
au flanc, et celle-ci aurait t frappe au nord de l'Atlantique
et serait venue mourir au sud du Pacifique, qu'il ne faudrait pas
s'en tonner!

-- Cependant... dit Gdon Spilett, que l'affirmation de Pencroff
ne satisfaisait pas.

-- Cela est parfaitement possible, rpondit Cyrus Smith; mais
examinons ce harpon. Peut-tre, suivant un usage assez rpandu,
les baleiniers ont-ils grav sur celui-ci le nom de leur navire?

En effet, Pencroff, ayant arrach le harpon que l'animal avait au
flanc, y lut cette inscription: Maria-Stella Vineyard.

Un navire du Vineyard! Un navire de mon pays! s'cria-t-il. La
Maria-Stella! un beau baleinier, ma foi! Et que je connais bien!
Ah! Mes amis, un btiment du Vineyard, un baleinier du Vineyard!

Et le marin, brandissant le harpon, rptait non sans motion ce
nom qui lui tenait au coeur, ce nom de son pays natal!

Mais, comme on ne pouvait attendre que la Maria-Stella vnt
rclamer l'animal harponn par elle, on rsolut de procder au
dpeage avant que la dcomposition se ft. Les oiseaux de proie,
qui piaient depuis quelques jours cette riche proie, voulaient,
sans plus tarder, faire acte de possesseurs, et il fallut les
carter  coups de fusil.

Cette baleine tait une femelle dont les mamelles fournirent une
grande quantit d'un lait qui, conformment  l'opinion du
naturaliste Dieffenbach, pouvait passer pour du lait de vache, et,
en effet, il n'en diffre ni par le got, ni par la coloration, ni
par la densit.

Pencroff avait autrefois servi sur un navire baleinier, et il put
diriger mthodiquement l'opration du dpeage, -- opration assez
dsagrable, qui dura trois jours, mais devant laquelle aucun des
colons ne se rebuta, pas mme Gdon Spilett, qui, au dire du
marin, finirait par faire un trs bon naufrag.

Le lard, coup en tranches parallles de deux pieds et demi
d'paisseur, puis divis en morceaux qui pouvaient peser mille
livres chacun, fut fondu dans de grands vases de terre, apports
sur le lieu mme du dpeage, -- car on ne voulait pas empester
les abords du plateau de Grande-vue, -- et dans cette fusion il
perdit environ un tiers de son poids. Mais il y en avait 
profusion: la langue seule donna six mille livres d'huile, et la
lvre infrieure quatre mille. Puis, avec cette graisse, qui
devait assurer pour longtemps la provision de starine et de
glycrine, il y avait encore les fanons, qui trouveraient, sans
doute, leur emploi, bien qu'on ne portt ni parapluies ni corsets
 Granite-House. La partie suprieure de la bouche du ctac
tait, en effet, pourvue, sur les deux cts, de huit cents lames
cornes, trs lastiques, de contexture fibreuse, et effiles 
leurs bords comme deux grands peignes, dont les dents, longues de
six pieds, servent  retenir les milliers d'animalcules, de petits
poissons et de mollusques dont se nourrit la baleine.

L'opration termine,  la grande satisfaction des oprateurs, les
restes de l'animal furent abandonns aux oiseaux, qui devraient en
faire disparatre jusqu'aux derniers vestiges, et les travaux
quotidiens furent repris  Granite-House.

Toutefois, avant de rentrer au chantier de construction, Cyrus
Smith eut l'ide de fabriquer certains engins qui excitrent
vivement la curiosit de ses compagnons. Il prit une douzaine de
fanons de baleine qu'il coupa en six parties gales et qu'il
aiguisa  leur extrmit.

Et cela, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, quand l'opration fut
termine, cela servira?...

--  tuer des loups, des renards, et mme des jaguars, rpondit
l'ingnieur.

-- Maintenant?

-- Non, cet hiver, quand nous aurons de la glace  notre
disposition.

-- Je ne comprends pas... rpondit Harbert.

-- Tu vas comprendre, mon enfant, rpondit l'ingnieur. Cet engin
n'est pas de mon invention, et il est frquemment employ par les
chasseurs aloutiens dans l'Amrique russe. Ces fanons que vous
voyez, mes amis, eh bien! Lorsqu'il glera, je les recourberai, je
les arroserai d'eau jusqu' ce qu'ils soient entirement enduits
d'une couche de glace qui maintiendra leur courbure, et je les
smerai sur la neige, aprs les avoir pralablement dissimuls
sous une couche de graisse. Or, qu'arrivera-t-il si un animal
affam avale un de ces appts? C'est que la chaleur de son estomac
fera fondre la glace, et que le fanon, se dtendant, le percera de
ses bouts aiguiss.

-- Voil qui est ingnieux! dit Pencroff.

-- Et qui pargnera la poudre et les balles, rpondit Cyrus Smith.

-- Cela vaut mieux que les trappes! ajouta Nab.

-- Attendons donc l'hiver!

-- Attendons l'hiver.

Cependant la construction du bateau avanait, et, vers la fin du
mois, il tait  demi bord. On pouvait dj reconnatre que ses
formes seraient excellentes pour qu'il tnt bien la mer.

Pencroff travaillait avec une ardeur sans pareille, et il fallait
sa robuste nature pour rsister  ces fatigues; mais ses
compagnons lui prparaient en secret une rcompense pour tant de
peines, et, le 31 mai, il devait prouver une des plus grandes
joies de sa vie.

Ce jour-l,  la fin du dner, au moment o il allait quitter la
table, Pencroff sentit une main s'appuyer sur son paule.

C'tait la main de Gdon Spilett, lequel lui dit:

Un instant, matre Pencroff, on ne s'en va pas ainsi! Et le
dessert que vous oubliez?

-- Merci, Monsieur Spilett, rpondit le marin, je retourne au
travail.

-- Eh bien, une tasse de caf, mon ami?

-- Pas davantage.

-- Une pipe, alors?

Pencroff s'tait lev soudain, et sa bonne grosse figure plit,
quand il vit le reporter qui lui prsentait une pipe toute
bourre, et Harbert, une braise ardente.

Le marin voulut articuler une parole sans pouvoir y parvenir;
mais, saisissant la pipe, il la porta  ses lvres; puis, y
appliquant la braise, il aspira coup sur coup cinq ou six gorges.
Un nuage bleutre et parfum se dveloppa, et, des profondeurs de
ce nuage, on entendit une voix dlirante qui rptait:

Du tabac! Du vrai tabac!

-- Oui, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, et mme de l'excellent
tabac!

-- Oh! Divine providence! Auteur sacr de toutes choses! s'cria
le marin. Il ne manque donc plus rien  notre le!

Et Pencroff fumait, fumait, fumait!

Et qui a fait cette dcouverte? demanda-t-il enfin. Vous, sans
doute, Harbert?

-- Non, Pencroff, c'est Monsieur Spilett.

-- Monsieur Spilett! s'cria le marin en serrant sur sa poitrine
le reporter, qui n'avait jamais subi pareille treinte.

-- Ouf! Pencroff, rpondit Gdon Spilett, en reprenant sa
respiration, un instant compromise. Faites une part dans votre
reconnaissance  Harbert qui a reconnu cette plante,  Cyrus qui
l'a prpare, et  Nab qui a eu bien de la peine  nous garder le
secret!

-- Eh bien, mes amis, je vous revaudrai cela quelque jour!
rpondit le marin. Maintenant, c'est  la vie,  la mort!



CHAPITRE XI


Cependant l'hiver arrivait avec ce mois de juin, qui est le
dcembre des zones borales, et la grande occupation fut la
confection de vtements chauds et solides.

Les mouflons du corral avaient t dpouills de leur laine, et
cette prcieuse matire textile, il ne s'agissait donc plus que de
la transformer en toffe.

Il va sans dire que Cyrus Smith n'ayant  sa disposition ni
cardeuses, ni peigneuses, ni lisseuses, ni tireuses, ni
retordeuses, ni mule-jenny, ni self-acting pour filer la
laine, ni mtier pour la tisser, dut procder d'une faon plus
simple, de manire  conomiser le filage et le tissage. Et, en
effet, il se proposait tout bonnement d'utiliser la proprit
qu'ont les filaments de laine, quand on les presse en tous sens,
de s'enchevtrer et de constituer, par leur simple
entrecroisement, cette toffe qu'on appelle feutre. Ce feutre
pouvait donc s'obtenir par un simple foulage, opration qui, si
elle diminue la souplesse de l'toffe, augmente notamment ses
proprits conservatrices de la chaleur. Or, prcisment, la laine
fournie par les mouflons tait faite de brins trs courts, et
c'est une bonne condition pour le feutrage.

L'ingnieur, aid de ses compagnons, y compris Pencroff, -- il dut
encore une fois abandonner son bateau! -- commena les oprations
prliminaires, qui eurent pour but de dbarrasser la laine de
cette substance huileuse et grasse dont elle est imprgne et
qu'on nomme le suint. Ce dgraissage se fit dans des cuves
remplies d'eau, qui furent portes  la temprature de soixante-
dix degrs, et dans lesquelles la laine plongea pendant vingt-
quatre heures; on en fit, ensuite, un lavage  fond au moyen de
bains de soude; puis cette laine, lorsqu'elle eut t suffisamment
sche par la pression, fut en tat d'tre foule, c'est--dire de
produire une solide toffe, grossire sans doute et qui n'aurait
eu aucune valeur dans un centre industriel d'Europe ou d'Amrique,
mais dont on devait faire un extrme cas sur les marchs de l'le
Lincoln.

On comprend que ce genre d'toffe doit avoir t connu ds les
poques les plus recules, et, en effet, les premires toffes de
laine ont t fabriques par ce procd qu'allait employer Cyrus
Smith.

O sa qualit d'ingnieur le servit fort, ce fut dans la
construction de la machine destine  fouler la laine, car il sut
habilement profiter de la force mcanique, inutilise jusqu'alors,
que possdait la chute d'eau de la grve, pour mouvoir un moulin 
foulon.

Rien ne fut plus rudimentaire. Un arbre, muni de cames qui
soulevaient et laissaient retomber tour  tour des pilons
verticaux, des auges destines  recevoir la laine,  l'intrieur
desquelles retombaient ces pilons, un fort btis en charpente
contenant et reliant tout le systme: telle fut la machine en
question, et telle elle avait t pendant des sicles, jusqu'au
moment o l'on eut l'ide de remplacer les pilons par des
cylindres compresseurs et de soumettre la matire, non plus  un
battage, mais  un laminage vritable.

L'opration, bien dirige par Cyrus Smith, russit  souhait. La
laine, pralablement imprgne d'une dissolution savonneuse,
destine, d'une part,  en faciliter le glissement, le
rapprochement, la compression et le ramollissement, de l'autre, 
empcher son altration par le battage, sortit du moulin sous
forme d'une paisse nappe de feutre. Les stries et asprits dont
le brin de laine est naturellement pourvu s'taient si bien
accroches et enchevtres les unes aux autres, qu'elles formaient
une toffe galement propre  faire des vtements ou des
couvertures. Ce n'tait videmment ni du mrinos, ni de la
mousseline, ni du cachemire d'cosse, ni du stoff, ni du reps, ni
du satin de Chine, ni de l'Orlans, ni de l'alpaga, ni du drap, ni
de la flanelle! C'tait du feutre lincolnien, et l'le Lincoln
comptait une industrie de plus.

Les colons eurent donc, avec de bons vtements, d'paisses
couvertures, et ils purent voir venir sans crainte l'hiver de
1866-67.

Les grands froids commencrent vritablement  se faire sentir
vers le 20 juin, et,  son grand regret, Pencroff dut suspendre la
construction du bateau, qui, d'ailleurs, ne pouvait manquer d'tre
achev pour le printemps prochain.

L'ide fixe du marin tait de faire un voyage de reconnaissance 
l'le Tabor, bien que Cyrus Smith n'approuvt pas ce voyage, tout
de curiosit, car il n'y avait videmment aucun secours  trouver
sur ce rocher dsert et  demi aride. Un voyage de cent cinquante
milles, sur un bateau relativement petit, au milieu de mers
inconnues, cela ne laissait pas de lui causer quelque
apprhension. Que l'embarcation, une fois au large, ft mise dans
l'impossibilit d'atteindre Tabor et ne pt revenir  l'le
Lincoln, que deviendrait-elle au milieu de ce Pacifique, si fcond
en sinistres?

Cyrus Smith causait souvent de ce projet avec Pencroff, et il
trouvait dans le marin un enttement assez bizarre  accomplir ce
voyage, enttement dont peut-tre celui-ci ne se rendait pas bien
compte.

Car enfin, lui dit un jour l'ingnieur, je vous ferai observer,
mon ami, qu'aprs avoir dit tant de bien de l'le Lincoln, aprs
avoir tant de fois manifest le regret que vous prouveriez s'il
vous fallait l'abandonner, vous tes le premier  vouloir la
quitter.

-- La quitter pour quelques jours seulement, rpondit Pencroff,
pour quelques jours seulement, Monsieur Cyrus! Le temps d'aller et
de revenir, de voir ce que c'est que cet lot!

-- Mais il ne peut valoir l'le Lincoln!

-- J'en suis sr d'avance!

-- Alors pourquoi vous aventurer?

-- Pour savoir ce qui se passe  l'le Tabor!

-- Mais il ne s'y passe rien! Il ne peut rien s'y passer!

-- Qui sait?

-- Et si vous tes pris par quelque tempte?

-- Cela n'est pas  craindre dans la belle saison, rpondit
Pencroff. Mais, Monsieur Cyrus, comme il faut tout prvoir, je
vous demanderai la permission de n'emmener qu'Harbert avec moi
dans ce voyage.

-- Pencroff, rpondit l'ingnieur en mettant la main sur l'paule
du marin, s'il vous arrivait malheur  vous et  cet enfant, dont
le hasard a fait notre fils, croyez-vous que nous nous en
consolerions jamais?

-- Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff avec une inbranlable
confiance, nous ne vous causerons pas ce chagrin-l. D'ailleurs,
nous reparlerons de ce voyage, quand le temps sera venu de le
faire. Puis, j'imagine que, lorsque vous aurez vu notre bateau
bien gr, bien accastill, quand vous aurez observ comment il se
comporte  la mer, quand nous aurons fait le tour de notre le, --
car nous le ferons ensemble, -- j'imagine, dis-je, que vous
n'hsiterez plus  me laisser partir! Je ne vous cache pas que ce
sera un chef-d'oeuvre, votre bateau!

-- Dites au moins: notre bateau, Pencroff! rpondit l'ingnieur,
momentanment dsarm.

La conversation finit ainsi pour recommencer plus tard, sans
convaincre ni le marin ni l'ingnieur.

Les premires neiges tombrent vers la fin du mois de juin.
Pralablement, le corral avait t approvisionn largement et ne
ncessita plus de visites quotidiennes, mais il fut dcid qu'on
ne laisserait jamais passer une semaine sans s'y rendre.

Les trappes furent tendues de nouveau, et l'on fit l'essai des
engins fabriqus par Cyrus Smith. Les fanons recourbs,
emprisonns dans un tui de glace et recouverts d'une paisse
couche de graisse, furent placs sur la lisire de la fort, 
l'endroit o passaient communment les animaux pour se rendre au
lac.

 la grande satisfaction de l'ingnieur, cette invention,
renouvele des pcheurs aloutiens, russit parfaitement. Une
douzaine de renards, quelques sangliers et mme un jaguar s'y
laissrent prendre, et on trouva ces animaux morts, l'estomac
perfor par les fanons dtendus.

Ici se place un essai qu'il convient de rapporter, car ce fut la
premire tentative faite par les colons pour communiquer avec
leurs semblables.

Gdon Spilett avait dj song plusieurs fois, soit  jeter  la
mer une notice renferme dans une bouteille que les courants
porteraient peut-tre  une cte habite, soit  la confier  des
pigeons. Mais comment srieusement esprer que pigeons ou
bouteilles pussent franchir la distance qui sparait l'le de
toute terre et qui tait de douze cents milles?

C'eut t pure folie.

Mais, le 30 juin, capture fut faite, non sans peine, d'un albatros
qu'un coup de fusil d'Harbert avait lgrement bless  la patte.
C'tait un magnifique oiseau de la famille de ces grands voiliers,
dont les ailes tendues mesurent dix pieds d'envergure, et qui
peuvent traverser des mers aussi larges que le Pacifique.

Harbert aurait bien voulu garder ce superbe oiseau, dont la
blessure gurit promptement et qu'il prtendait apprivoiser, mais
Gdon Spilett lui fit comprendre que l'on ne pouvait ngliger
cette occasion de tenter de correspondre par ce courrier avec les
terres du Pacifique, et Harbert dut se rendre, car si l'albatros
tait venu de quelque rgion habite, il ne manquerait pas d'y
retourner ds qu'il serait libre.

Peut-tre, au fond, Gdon Spilett, chez qui le chroniqueur
reparaissait quelquefois, n'tait-il pas fch de lancer  tout
hasard un attachant article relatant les aventures des colons de
l'le Lincoln! Quel succs pour le reporter attitr du New-York
Herald, et pour le numro qui contiendrait la chronique, si jamais
elle arrivait  l'adresse de son directeur, l'honorable John
Benett!

Gdon Spilett rdigea donc une notice succincte qui fut mise dans
un sac de forte toile gomme, avec prire instante,  quiconque la
trouverait, de la faire parvenir aux bureaux du New-York Herald.

Ce petit sac fut attach au cou de l'albatros, et non  sa patte,
car ces oiseaux ont l'habitude de se reposer  la surface de la
mer; puis, la libert fut rendue  ce rapide courrier de l'air, et
ce ne fut pas sans quelque motion que les colons le virent
disparatre au loin dans les brumes de l'ouest.

O va-t-il ainsi? demanda Pencroff.

-- Vers la Nouvelle-Zlande, rpondit Harbert.

-- Bon voyage! s'cria le marin, qui, lui, n'attendait pas grand
rsultat de ce mode de correspondance.

Avec l'hiver, les travaux avaient t repris  l'intrieur de
Granite-House, rparation de vtements, confections diverses, et
entre autres des voiles de l'embarcation, qui furent tailles dans
l'inpuisable enveloppe de l'arostat...

Pendant le mois de juillet, les froids furent intenses, mais on
n'pargna ni le bois, ni le charbon.

Cyrus Smith avait install une seconde chemine dans la grande
salle, et c'tait l que se passaient les longues soires.
Causerie pendant que l'on travaillait, lecture quand les mains
restaient oisives, et le temps s'coulait avec profit pour tout le
monde.

C'tait une vraie jouissance pour les colons, quand, de cette
salle bien claire de bougies, bien chauffe de houille, aprs un
dner rconfortant, le caf de sureau fumant dans la tasse, les
pipes s'empanachant d'une odorante fume, ils entendaient la
tempte mugir au dehors! Ils eussent prouv un bien-tre complet,
si le bien-tre pouvait jamais exister pour qui est loin de ses
semblables et sans communication possible avec eux! Ils causaient
toujours de leur pays, des amis qu'ils avaient laisss, de cette
grandeur de la rpublique amricaine, dont l'influence ne pouvait
que s'accrotre, et Cyrus Smith, qui avait t trs ml aux
affaires de l'Union, intressait vivement ses auditeurs par ses
rcits, ses aperus et ses pronostics.

Il arriva, un jour, que Gdon Spilett fut amen  lui dire:

Mais enfin, mon cher Cyrus, tout ce mouvement industriel et
commercial auquel vous prdisez une progression constante, est-ce
qu'il ne court pas le danger d'tre absolument arrt tt ou tard?

-- Arrt! Et par quoi?

-- Mais par le manque de ce charbon, qu'on peut justement appeler
le plus prcieux des minraux!

-- Oui, le plus prcieux, en effet, rpondit l'ingnieur, et il
semble que la nature ait voulu constater qu'il l'tait, en faisant
le diamant, qui n'est uniquement que du carbone pur cristallis.

-- Vous ne voulez pas dire, Monsieur Cyrus, repartit Pencroff,
qu'on brlera du diamant en guise de houille dans les foyers des
chaudires?

-- Non, mon ami, rpondit Cyrus Smith.

-- Cependant j'insiste, reprit Gdon Spilett. Vous ne niez pas
qu'un jour le charbon sera entirement consomm?

-- Oh! Les gisements houillers sont encore considrables, et les
cent mille ouvriers qui leur arrachent annuellement cent millions
de quintaux mtriques ne sont pas prs de les avoir puiss!

-- Avec la proportion croissante de la consommation du charbon de
terre, rpondit Gdon Spilett, on peut prvoir que ces cent mille
ouvriers seront bientt deux cent mille et que l'extraction sera
double?

-- Sans doute; mais, aprs les gisements d'Europe, que de
nouvelles machines permettront bientt d'exploiter plus  fond,
les houillres d'Amrique et d'Australie fourniront longtemps
encore  la consommation de l'industrie.

-- Combien de temps? demanda le reporter.

-- Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.

-- C'est rassurant pour nous, rpondit Pencroff, mais inquitant
pour nos arrire-petits-cousins!

-- On trouvera autre chose, dit Harbert.

-- Il faut l'esprer, rpondit Gdon Spilett, car enfin sans
charbon, plus de machines, et sans machines, plus de chemins de
fer, plus de bateaux  vapeur, plus d'usines, plus rien de ce
qu'exige le progrs de la vie moderne!

-- Mais que trouvera-t-on? demanda Pencroff. L'imaginez-vous,
Monsieur Cyrus?

--  peu prs, mon ami.

-- Et qu'est-ce qu'on brlera  la place du charbon?

-- L'eau, rpondit Cyrus Smith.

-- L'eau, s'cria Pencroff, l'eau pour chauffer les bateaux 
vapeur et les locomotives, l'eau pour chauffer l'eau!

-- Oui, mais l'eau dcompose en ses lments constitutifs,
rpondit Cyrus Smith, et dcompose, sans doute, par
l'lectricit, qui sera devenue alors une force puissante et
maniable, car toutes les grandes dcouvertes, par une loi
inexplicable, semblent concorder et se complter au mme moment.
Oui, mes amis, je crois que l'eau sera un jour employe comme
combustible, que l'hydrogne et l'oxygne, qui la constituent,
utiliss isolment ou simultanment, fourniront une source de
chaleur et de lumire inpuisables et d'une intensit que la
houille ne saurait avoir. Un jour, les soutes des steamers et les
tenders des locomotives, au lieu de charbon, seront chargs de ces
deux gaz comprims, qui brleront dans les foyers avec une norme
puissance calorifique. Ainsi donc, rien  craindre. Tant que cette
terre sera habite, elle fournira aux besoins de ses habitants, et
ils ne manqueront jamais ni de lumire ni de chaleur, pas plus
qu'ils ne manqueront des productions des rgnes vgtal, minral
ou animal. Je crois donc que lorsque les gisements de houille
seront puiss, on chauffera et on se chauffera avec de l'eau.
L'eau est le charbon de l'avenir.

-- Je voudrais voir cela, dit le marin.

-- Tu t'es lev trop tt, Pencroff, rpondit Nab, qui n'intervint
que par ces mots dans la discussion.

Toutefois, ce ne furent pas les paroles de Nab qui terminrent la
conversation, mais bien les aboiements de Top, qui clatrent de
nouveau avec cette intonation trange dont s'tait dj proccup
l'ingnieur. En mme temps, Top recommenait  tourner autour de
l'orifice du puits, qui s'ouvrait  l'extrmit du couloir
intrieur.

Qu'est-ce que Top a donc encore  aboyer ainsi? demanda Pencroff.

-- Et Jup  grogner de cette faon? ajouta Harbert.

En effet, l'orang, se joignant au chien, donnait des signes non
quivoques d'agitation, et, dtail singulier, ces deux animaux
paraissaient tre plutt inquiets qu'irrits.

Il est vident, dit Gdon Spilett, que ce puits est en
communication directe avec la mer, et que quelque animal marin
vient de temps en temps respirer au fond.

-- C'est vident, rpondit le marin, et il n'y a pas d'autre
explication  donner... allons, silence, Top, ajouta Pencroff en
se tournant vers le chien, et toi, Jup,  ta chambre!

Le singe et le chien se turent. Jup retourna se coucher, mais Top
resta dans le salon, et il continua  faire entendre de sourds
grognements pendant toute la soire.

Il ne fut plus question de l'incident, qui, cependant, assombrit
le front de l'ingnieur.

Pendant le reste du mois de juillet, il y eut des alternatives de
pluie et de froid. La temprature ne s'abaissa pas autant que
pendant le prcdent hiver, et son maximum ne dpassa pas huit
degrs fahrenheit (13, 33 degrs centigrades au-dessous de zro).
Mais si cet hiver fut moins froid, du moins fut-il plus troubl
par les temptes et les coups de vent. Il y eut encore de violents
assauts de la mer qui compromirent plus d'une fois les Chemines.
C'tait  croire qu'un raz de mare, provoqu par quelque
commotion sous-marine, soulevait ces lames monstrueuses et les
prcipitait sur la muraille de Granite-House.

Lorsque les colons, penchs  leurs fentres, observaient ces
normes masses d'eau qui se brisaient sous leurs yeux, ils ne
pouvaient qu'admirer le magnifique spectacle de cette impuissante
fureur de l'ocan. Les flots rebondissaient en cume blouissante,
la grve entire disparaissait sous cette rageuse inondation, et
le massif semblait merger de la mer elle-mme, dont les embruns
s'levaient  une hauteur de plus de cent pieds.

Pendant ces temptes, il tait difficile de s'aventurer sur les
routes de l'le, dangereux mme, car les chutes d'arbres y taient
frquentes.

Cependant les colons ne laissrent jamais passer une semaine sans
aller visiter le corral. Heureusement, cette enceinte, abrite par
le contrefort sud-est du mont Franklin, ne souffrit pas trop des
violences de l'ouragan, qui pargna ses arbres, ses hangars, sa
palissade. Mais la basse-cour, tablie sur le plateau de Grande-
vue, et, par consquent, directement expose aux coups du vent
d'est, eut  subir des dgts assez considrables. Le pigeonnier
fut dcoiff deux fois, et la barrire s'abattit galement. Tout
cela demandait  tre refait d'une faon plus solide, car, on le
voyait clairement, l'le Lincoln tait situe dans les parages les
plus mauvais du Pacifique. Il semblait vraiment qu'elle formt le
point central de vastes cyclones, qui la fouettaient comme fait le
fouet de la toupie.

Seulement, ici, c'tait la toupie qui tait immobile, et le fouet
qui tournait.

Pendant la premire semaine du mois d'aot, les rafales
s'apaisrent peu  peu, et l'atmosphre recouvra un calme qu'elle
semblait avoir  jamais perdu. Avec le calme, la temprature
s'abaissa, le froid redevint trs vif, et la colonne
thermomtrique tomba  huit degrs fahrenheit au-dessous de zro
(22 degrs centigrades au-dessous de glace).

Le 3 aot, une excursion, projete depuis quelques jours, fut
faite dans le sud-est de l'le, vers le marais des tadornes. Les
chasseurs taient tents par tout le gibier aquatique, qui
tablissait l ses quartiers d'hiver. Canards sauvages,
bcassines, pilets, sarcelles, grbes, y abondaient, et il fut
dcid qu'un jour serait consacr  une expdition contre ces
volatiles.

Non seulement Gdon Spilett et Harbert, mais aussi Pencroff et
Nab prirent part  l'expdition. Seul, Cyrus Smith, prtextant
quelque travail, ne se joignit point  eux et demeura  Granite-
House.

Les chasseurs prirent donc la route de port ballon pour se rendre
au marais, aprs avoir promis d'tre revenus le soir. Top et Jup
les accompagnaient. Ds qu'ils eurent pass le pont de la Mercy,
l'ingnieur le releva et revint, avec la pense de mettre 
excution un projet pour lequel il voulait tre seul.

Or, ce projet, c'tait d'explorer minutieusement ce puits
intrieur dont l'orifice s'ouvrait au niveau du couloir de
Granite-House, et qui communiquait avec la mer, puisqu'autrefois
il servait de passage aux eaux du lac.

Pourquoi Top tournait-il si souvent autour de cet orifice?
Pourquoi laissait-il chapper de si tranges aboiements, quand une
sorte d'inquitude le ramenait vers ce puits? Pourquoi Jup se
joignait-il  Top dans une sorte d'anxit commune? Ce puits
avait-il d'autres branchements que la communication verticale avec
la mer? Se ramifiait-il vers d'autres portions de l'le? Voil ce
que Cyrus Smith voulait savoir, et, d'abord, tre seul  savoir.
Il avait donc rsolu de tenter l'exploration du puits pendant une
absence de ses compagnons, et l'occasion se prsentait de le
faire.

Il tait facile de descendre jusqu'au fond du puits, en employant
l'chelle de corde qui ne servait plus depuis l'installation de
l'ascenseur, et dont la longueur tait suffisante. C'est ce que
fit l'ingnieur. Il trana l'chelle jusqu' ce trou, dont le
diamtre mesurait six pieds environ, et il la laissa se drouler,
aprs avoir solidement attach son extrmit suprieure. Puis,
ayant allum une lanterne, pris un revolver et pass un coutelas 
sa ceinture, il commena  descendre les premiers chelons.

Partout, la paroi tait pleine; mais quelques saillies du roc se
dressaient de distance en distance, et, au moyen de ces saillies,
il et t rellement possible  un tre agile de s'lever jusqu'
l'orifice du puits.

C'est une remarque que fit l'ingnieur; mais, en promenant avec
soin sa lanterne sur ces saillies, il ne trouva aucune empreinte,
aucune cassure, qui pt donner  penser qu'elles eussent servi 
une escalade ancienne ou rcente.

Cyrus Smith descendit plus profondment, en clairant tous les
points de la paroi. Il n'y vit rien de suspect.

Lorsque l'ingnieur eut atteint les derniers chelons, il sentit
la surface de l'eau, qui tait alors parfaitement calme. Ni  son
niveau, ni dans aucune autre partie du puits, ne s'ouvrait aucun
couloir latral qui pt se ramifier  l'intrieur du massif. La
muraille, que Cyrus Smith frappa du manche de son coutelas,
sonnait le plein. C'tait un granit compact,  travers lequel nul
tre vivant ne pouvait se frayer un chemin. Pour arriver au fond
du puits et s'lever ensuite jusqu' son orifice, il fallait
ncessairement passer par ce canal, toujours immerg, qui le
mettait en communication avec la mer  travers le sous-sol rocheux
de la grve, et cela n'tait possible qu' des animaux marins.
Quant  la question de savoir o aboutissait ce canal, en quel
point du littoral et  quelle profondeur sous les flots, on ne
pouvait la rsoudre.

Donc, Cyrus Smith, ayant termin son exploration, remonta, retira
l'chelle, recouvrit l'orifice du puits et revint, tout pensif, 
la grande salle de Granite-House, en se disant: Je n'ai rien vu,
et pourtant il y a quelque chose!



CHAPITRE XII


Le soir mme, les chasseurs revinrent, ayant fait bonne chasse,
et, littralement chargs de gibier, ils portaient tout ce que
pouvaient porter quatre hommes.

Top avait un chapelet de pilets autour du cou, et Jup, des
ceintures de bcassines autour du corps.

Voil, mon matre, s'cria Nab, voil de quoi employer notre
temps! Conserves, pts, nous aurons l une rserve agrable! Mais
il faut que quelqu'un m'aide. Je compte sur toi, Pencroff.

-- Non, Nab, rpondit le marin. Le grement du bateau me rclame,
et tu voudras bien te passer de moi.

-- Et vous, Monsieur Harbert?

-- Moi, Nab, il faut que j'aille demain au corral, rpondit le
jeune garon.

-- Ce sera donc vous, Monsieur Spilett, qui m'aiderez?

-- Pour t'obliger, Nab, rpondit le reporter, mais je te prviens
que si tu me dvoiles tes recettes, je les publierai.

--  votre convenance, Monsieur Spilett, rpondit Nab,  votre
convenance!

Et voil comment, le lendemain, Gdon Spilett, devenu l'aide de
Nab, fut install dans son laboratoire culinaire. Mais auparavant,
l'ingnieur lui avait fait connatre le rsultat de l'exploration
qu'il avait faite la veille, et,  cet gard, le reporter partagea
l'opinion de Cyrus Smith, que, bien qu'il n'et rien trouv, il
restait toujours un secret  dcouvrir!

Les froids persvrrent pendant une semaine encore, et les colons
ne quittrent pas Granite-House, si ce n'est pour les soins 
donner  la basse-cour. La demeure tait parfume des bonnes
odeurs qu'mettaient les manipulations savantes de Nab et du
reporter; mais tout le produit de la chasse aux marais ne fut pas
transform en conserves, et comme le gibier, par ce froid intense,
se gardait parfaitement, canards sauvages et autres furent mangs
frais et dclars suprieurs  toutes autres btes aquatiques du
monde connu.

Pendant cette semaine, Pencroff, aid par Harbert, qui maniait
habilement l'aiguille du voilier, travailla avec tant d'ardeur,
que les voiles de l'embarcation furent termines. Le cordage de
chanvre ne manquait pas, grce au grement qui avait t retrouv
avec l'enveloppe du ballon. Les cbles, les cordages du filet,
tout cela tait fait d'un filin excellent, dont le marin tira bon
parti. Les voiles furent bordes de fortes ralingues, et il
restait encore de quoi fabriquer les drisses, les haubans, les
coutes, etc. Quant au pouliage, sur les conseils de Pencroff et
au moyen du tour qu'il avait install, Cyrus Smith fabriqua les
poulies ncessaires. Il arriva donc que le grement tait
entirement par bien avant que le bateau ft fini. Pencroff
dressa mme un pavillon bleu, rouge et blanc, dont les couleurs
avaient t fournies par certaines plantes tinctoriales, trs
abondantes dans l'le. Seulement, aux trente-sept toiles
reprsentant les trente-sept tats de l'union qui resplendissent
sur le yacht des pavillons amricains, le marin en avait ajout
une trente-huitime, l'toile de l'tat de Lincoln, car il
considrait son le comme dj rattache  la grande rpublique.

Et, disait-il, elle l'est de coeur, si elle ne l'est pas encore
de fait! en attendant, ce pavillon fut arbor  la fentre
centrale de Granite-House, et les colons le salurent de trois
hurrahs.

Cependant on touchait au terme de la saison froide, et il semblait
que ce second hiver allait se passer sans incident grave, quand,
dans la nuit du 11 aot, le plateau de Grande-vue fut menac d'une
dvastation complte.

Aprs une journe bien remplie, les colons dormaient profondment,
lorsque, vers quatre heures du matin, ils furent subitement
rveills par les aboiements de Top.

Le chien n'aboyait pas, cette fois, prs de l'orifice du puits,
mais au seuil de la porte, et il se jetait dessus comme s'il et
voulu l'enfoncer. Jup, de son ct, poussait des cris aigus.

Eh bien, Top! cria Nab, qui fut le premier veill.

Mais le chien continua d'aboyer avec plus de fureur.

Qu'est-ce donc? demanda Cyrus Smith.

Et tous, vtus  la hte, se prcipitrent vers les fentres de la
chambre, qu'ils ouvrirent.

Sous leurs yeux se dveloppait une couche de neige qui paraissait
 peine blanche dans cette nuit trs obscure. Les colons ne virent
rien, mais ils entendirent de singuliers aboiements qui clataient
dans l'ombre. Il tait vident que la grve avait t envahie par
un certain nombre d'animaux que l'on ne pouvait distinguer.

Qu'est-ce? s'cria Pencroff.

-- Des loups, des jaguars ou des singes! rpondit Nab.

-- Diable! Mais ils peuvent gagner le haut du plateau! dit le
reporter.

-- Et notre basse-cour, s'cria Harbert, et nos plantations?...

-- Par o ont-ils donc pass? demanda Pencroff.

-- Ils auront franchi le ponceau de la grve, rpondit
l'ingnieur, que l'un de nous aura oubli de refermer.

-- En effet, dit Spilett, je me rappelle l'avoir laiss ouvert...

-- Un beau coup que vous avez fait l, Monsieur Spilett! s'cria
le marin.

-- Ce qui est fait est fait, rpondit Cyrus Smith. Avisons  ce
qu'il faut faire!

Telles furent les demandes et les rponses qui furent rapidement
changes entre Cyrus Smith et ses compagnons. Il tait certain
que le ponceau avait t franchi, que la grve tait envahie par
des animaux, et que ceux-ci, quels qu'ils fussent, pouvaient, en
remontant la rive gauche de la Mercy, arriver au plateau de
Grande-vue. Il fallait donc les gagner de vitesse et les
combattre, au besoin.

Mais quelles sont ces btes-l? fut-il demand une seconde fois,
au moment o les aboiements retentissaient avec plus de force.

Ces aboiements firent tressaillir Harbert, et il se souvint de les
avoir dj entendus pendant sa premire visite aux sources du
creek-rouge.

Ce sont des culpeux, ce sont des renards! dit-il.

-- En avant! s'cria le marin.

Et tous, s'armant de haches, de carabines et de revolvers, se
prcipitrent dans la banne de l'ascenseur et prirent pied sur la
grve.

Ce sont de dangereux animaux que ces culpeux, quand ils sont en
grand nombre et que la faim les irrite.

Nanmoins, les colons n'hsitrent pas  se jeter au milieu de la
bande, et leurs premiers coups de revolver, lanant de rapides
clairs dans l'obscurit, firent reculer les premiers assaillants.

Ce qui importait avant tout, c'tait d'empcher ces pillards de
s'lever jusqu'au plateau de Grande-vue, car les plantations, la
basse-cour, eussent t  leur merci, et d'immenses dgts, peut-
tre irrparables, surtout en ce qui concernait le champ de bl,
se seraient invitablement produits.

Mais comme l'envahissement du plateau ne pouvait se faire que par
la rive gauche de la Mercy, il suffisait d'opposer aux culpeux une
barrire insurmontable sur cette troite portion de la berge
comprise entre la rivire et la muraille de granit.

Ceci fut compris de tous, et, sur un ordre de Cyrus Smith, ils
gagnrent l'endroit dsign, pendant que la troupe des culpeux
bondissait dans l'ombre.

Cyrus Smith, Gdon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab se
disposrent donc de manire  former une ligne infranchissable.
Top, ses formidables mchoires ouvertes, prcdait les colons, et
il tait suivi de Jup, arm d'un gourdin noueux qu'il brandissait
comme une massue.

La nuit tait extrmement obscure. Ce n'tait qu' la lueur des
dcharges, dont chacune devait porter, qu'on apercevait les
assaillants, qui devaient tre au moins une centaine, et dont les
yeux brillaient comme des braises.

Il ne faut pas qu'ils passent! s'cria Pencroff.

-- Ils ne passeront pas! rpondit l'ingnieur.

Mais s'ils ne passrent pas, ce ne fut pas faute de l'avoir tent.
Les derniers rangs poussaient les premiers, et ce fut une lutte
incessante  coups de revolver et  coups de hache. Bien des
cadavres de culpeux devaient dj joncher le sol, mais la bande ne
semblait pas diminuer, et on et dit qu'elle se renouvelait sans
cesse par le ponceau de la grve.

Bientt, les colons durent lutter corps  corps, et ils n'taient
pas sans avoir reu quelques blessures, lgres fort heureusement.
Harbert avait, d'un coup de revolver, dbarrass Nab, sur le dos
duquel un culpeux venait de s'abattre comme un chat-tigre. Top se
battait avec une fureur vritable, sautant  la gorge des renards
et les tranglant net. Jup, arm de son bton, tapait comme un
sourd, et c'tait en vain qu'on voulait le faire rester en
arrire. Dou, sans doute, d'une vue qui lui permettait de percer
cette obscurit, il tait toujours au plus fort du combat et
poussait de temps en temps un sifflement aigu, qui tait chez lui
la marque d'une extrme jubilation.  un certain moment, il
s'avana mme si loin, qu' la lueur d'un coup de revolver, on put
le voir entour de cinq ou six grands culpeux, auxquels il tenait
tte avec un rare sang-froid.

Cependant la lutte devait finir  l'avantage des colons, mais
aprs qu'ils eurent rsist deux grandes heures! Les premires
lueurs de l'aube, sans doute, dterminrent la retraite des
assaillants, qui dtalrent vers le nord, de manire  repasser le
ponceau, que Nab courut relever immdiatement.

Quand le jour eut suffisamment clair le champ de bataille, les
colons purent compter une cinquantaine de cadavres pars sur la
grve.

Et Jup! s'cria Pencroff. O est donc Jup?

Jup avait disparu. Son ami Nab l'appela, et, pour la premire
fois, Jup ne rpondit pas  l'appel de son ami.

Chacun se mit en qute de Jup, tremblant de le compter parmi les
morts. On dblaya la place des cadavres, qui tachaient la neige de
leur sang, et Jup fut retrouv au milieu d'un vritable monceau de
culpeux dont les mchoires fracasses, les reins briss,
tmoignaient qu'ils avaient eu affaire au terrible gourdin de
l'intrpide animal. Le pauvre Jup tenait encore  la main le
tronon de son bton rompu; mais priv de son arme, il avait t
accabl par le nombre, et de profondes blessures labouraient sa
poitrine.

Il est vivant! s'cria Nab, qui se pencha sur lui.

-- Et nous le sauverons, rpondit le marin, nous le soignerons
comme l'un de nous!

Il semblait que Jup comprt, car il inclina sa tte sur l'paule
de Pencroff, comme pour le remercier.

Le marin tait bless lui-mme, mais ses blessures, ainsi que
celles de ses compagnons, taient insignifiantes, car, grce 
leurs armes  feu, presque toujours ils avaient pu tenir les
assaillants  distance. Il n'y avait donc que l'orang dont l'tat
ft grave.

Jup, port par Nab et Pencroff, fut amen jusqu' l'ascenseur, et
c'est  peine si un faible gmissement sortit de ses lvres. On le
remonta doucement  Granite-House. L, il fut install sur un des
matelas emprunts  l'une des couchettes, et ses blessures furent
laves avec le plus grand soin.

Il ne paraissait pas qu'elles eussent atteint quelque organe
essentiel, mais Jup avait t trs affaibli par la perte de son
sang, et la fivre se dclara  un degr assez fort.

On le coucha donc, aprs son pansement, on lui imposa une dite
svre, tout comme  une personne naturelle, dit Nab, et on lui
fit boire quelques tasses de tisane rafrachissante, dont la
pharmacie vgtale de Granite-House fournit les ingrdients.

Jup s'endormit d'un sommeil agit d'abord; mais peu  peu sa
respiration devint plus rgulire, et on le laissa reposer dans le
plus grand calme. De temps en temps, Top, marchant, on peut dire
sur la pointe des pieds, venait visiter son ami et semblait
approuver tous les soins que l'on prenait de lui. Une des mains de
Jup pendait hors de la couche, et Top la lchait d'un air contrit.

Ce matin mme, on procda  l'ensevelissement des morts, qui
furent trans jusqu' la fort du Far-West et enterrs
profondment.

Cette attaque, qui aurait pu avoir des consquences si graves, fut
une leon pour les colons, et dsormais ils ne se couchrent plus
sans que l'un d'eux se ft assur que tous les ponts taient
relevs et qu'aucune invasion n'tait possible.

Cependant Jup, aprs avoir donn des craintes srieuses pendant
quelques jours, ragit vigoureusement contre le mal. Sa
constitution l'emporta, la fivre diminua peu  peu, et Gdon
Spilett, qui tait un peu mdecin, le considra bientt comme tir
d'affaire. Le 16 aot, Jup commena  manger. Nab lui faisait de
bons petits plats sucrs que le malade dgustait avec sensualit,
car, s'il avait un dfaut mignon, c'tait d'tre un tantinet
gourmand, et Nab n'avait jamais rien fait pour le corriger de ce
dfaut-l.

Que voulez-vous? Disait-il  Gdon Spilett, qui lui reprochait
quelquefois de le gter, il n'a pas d'autre plaisir que celui de
la bouche, ce pauvre Jup, et je suis trop heureux de pouvoir
reconnatre ainsi ses services!

Dix jours aprs avoir pris le lit, le 21 aot, matre Jup se leva.
Ses blessures taient cicatrises, et on vit bien qu'il ne
tarderait pas  recouvrer sa souplesse et sa vigueur habituelles.
Comme tous les convalescents, il fut alors pris d'une faim
dvorante, et le reporter le laissa manger  sa fantaisie, car il
se fiait  cet instinct qui manque trop souvent aux tres
raisonnants et qui devait prserver l'orang de tout excs. Nab
tait ravi de voir revenir l'apptit de son lve.

Mange, lui disait-il, mon Jup, et ne te fais faute de rien! Tu as
vers ton sang pour nous, et c'est bien le moins que je t'aide 
le refaire!

Enfin, le 25 aot, on entendit la voix de Nab qui appelait ses
compagnons.

Monsieur Cyrus, Monsieur Gdon, Monsieur Harbert, Pencroff,
venez! Venez!

Les colons, runis dans la grande salle, se levrent  l'appel de
Nab, qui tait alors dans la chambre rserve  Jup.

Qu'y a-t-il? demanda le reporter.

-- Voyez! rpondit Nab en poussant un vaste clat de rire.

Et que vit-on? Matre Jup, qui fumait, tranquillement et
srieusement, accroupi comme un turc sur la porte de Granite-
House!

Ma pipe! s'cria Pencroff. Il a pris ma pipe! Ah! Mon brave Jup,
je t'en fais cadeau! Fume, mon ami, fume!

Et Jup lanait gravement d'paisses bouffes de tabac, ce qui
semblait lui procurer des jouissances sans pareilles.

Cyrus Smith ne se montra pas autrement tonn de l'incident, et il
cita plusieurs exemples de singes apprivoiss, auxquels l'usage du
tabac tait devenu familier.

Mais,  partir de ce jour, matre Jup eut sa pipe  lui, l'ex-pipe
du marin, qui fut suspendue dans sa chambre, prs de sa provision
de tabac. Il la bourrait lui-mme, il l'allumait  un charbon
ardent et paraissait tre le plus heureux des quadrumanes. On
pense bien que cette communaut de got ne fit que resserrer entre
Jup et Pencroff ces troits liens d'amiti qui unissaient dj le
digne singe et l'honnte marin.

C'est peut-tre un homme, disait quelquefois Pencroff  Nab. Est-
ce que a t'tonnerait si un jour il se mettait  nous parler?

-- Ma foi non, rpondait Nab. Ce qui m'tonne, c'est plutt qu'il
ne parle pas, car enfin, il ne lui manque que la parole!

-- a m'amuserait tout de mme, reprenait le marin, si un beau
jour il me disait: si nous changions de pipe, Pencroff!

-- Oui, rpondait Nab. Quel malheur qu'il soit muet de naissance!

Avec le mois de septembre, l'hiver fut entirement termin, et les
travaux reprirent avec ardeur.

La construction du bateau avana rapidement. Il tait entirement
bord dj, et on le membra intrieurement, de manire  relier
toutes les parties de la coque, avec des membrures assouplies par
la vapeur d'eau, qui se prtrent  toutes les exigences du
gabarit.

Comme le bois ne manquait pas, Pencroff proposa  l'ingnieur de
doubler intrieurement la coque avec un vaigrage tanche, ce qui
assurerait compltement la solidit de l'embarcation.

Cyrus Smith ne sachant pas ce que rservait l'avenir, approuva
l'ide du marin de rendre son embarcation aussi solide que
possible.

Le vaigrage et le pont du bateau furent entirement finis vers le
15 septembre. Pour calfater les coutures, on fit de l'toupe avec
du zostre sec, qui fut introduit  coups de maillet entre les
bordages de la coque, du vaigrage et du pont; puis, ces coutures
furent recouvertes de goudron bouillant, que les pins de la fort
fournirent avec abondance.

L'amnagement de l'embarcation fut des plus simples.

Elle avait d'abord t leste avec de lourds morceaux de granit,
maonns dans un lit de chaux, et dont on arrima douze mille
livres environ. Un tillac fut pos par-dessus ce lest, et
l'intrieur fut divis en deux chambres, le long desquelles
s'tendaient deux bancs, qui servaient de coffres. Le pied du mt
devait pontiller la cloison qui sparait les deux chambres, dans
lesquelles on parvenait par deux coutilles, ouvertes sur le pont
et munies de capots.

Pencroff n'eut aucune peine  trouver un arbre convenable pour la
mture. Il choisit un jeune sapin, bien droit, sans noeuds, qu'il
n'eut qu' quarrir  son emplanture et  arrondir  sa tte. Les
ferrures du mt, celles du gouvernail et celles de la coque
avaient t grossirement, mais solidement fabriques  la forge
des chemines. Enfin, vergues, mt de flche, gui, espars,
avirons, etc., tout tait termin dans la premire semaine
d'octobre, et il fut convenu qu'on ferait l'essai du bateau aux
abords de l'le, afin de reconnatre comment il se comportait  la
mer et dans quelle mesure on pouvait se fier  lui.

Pendant tout ce temps, les travaux ncessaires n'avaient point t
ngligs. Le corral tait ramnag, car le troupeau de mouflons
et de chvres comptait un certain nombre de petits qu'il fallait
loger et nourrir. Les visites des colons n'avaient manqu ni au
parc aux hutres, ni  la garenne, ni aux gisements de houille et
de fer, ni  quelques parties jusque-l inexplores des forts du
Far-West, qui taient fort giboyeuses.

Certaines plantes indignes furent encore dcouvertes, et, si
elles n'avaient pas une utilit immdiate, elles contriburent 
varier les rserves vgtales de Granite-House. C'taient des
espces de ficodes, les unes semblables  celles du cap, avec des
feuilles charnues comestibles, les autres produisant des graines
qui contenaient une sorte de farine.

Le 10 octobre, le bateau fut lanc  la mer. Pencroff tait
radieux. L'opration russit parfaitement.

L'embarcation, toute gre, ayant t pousse sur des rouleaux 
la lisire du rivage, fut prise par la mer montante et flotta aux
applaudissements des colons, et particulirement de Pencroff, qui
ne montra aucune modestie en cette occasion. D'ailleurs, sa vanit
devait survivre  l'achvement du bateau, puisque, aprs l'avoir
construit, il allait tre appel  le commander. Le grade de
capitaine lui fut dcern de l'agrment de tous.

Pour satisfaire le capitaine Pencroff, il fallut tout d'abord
donner un nom  l'embarcation, et, aprs plusieurs propositions
longuement discutes, les suffrages se runirent sur celui de
Bonadventure, qui tait le nom de baptme de l'honnte marin.

Ds que le Bonadventure eut t soulev par la mare montante, on
put voir qu'il se tenait parfaitement dans ses lignes d'eau, et
qu'il devait convenablement naviguer sous toutes les allures.

Du reste, l'essai en allait tre fait, le jour mme, dans une
excursion au large de la cte. Le temps tait beau, la brise
frache, et la mer facile, surtout sur le littoral du sud, car le
vent soufflait du nord-ouest depuis une heure dj.

Embarque! Embarque! criait le capitaine Pencroff.

Mais il fallait djeuner avant de partir, et il parut mme bon
d'emporter des provisions  bord, pour le cas o l'excursion se
prolongerait jusqu'au soir.

Cyrus Smith avait hte, galement, d'essayer cette embarcation,
dont les plans venaient de lui, bien que, sur le conseil du marin,
il en et souvent modifi quelques parties; mais il n'avait pas en
elle la confiance que manifestait Pencroff, et comme celui-ci ne
reparlait plus du voyage  l'le Tabor, Cyrus Smith esprait mme
que le marin y avait renonc. Il lui et rpugn, en effet, de
voir deux ou trois de ses compagnons s'aventurer au loin sur cette
barque, si petite en somme, et qui ne jaugeait pas plus de quinze
tonneaux.

 dix heures et demie, tout le monde tait  bord, mme Jup, mme
Top. Nab et Harbert levrent l'ancre qui mordait le sable prs de
l'embouchure de la Mercy, la brigantine fut hisse, le pavillon
lincolnien flotta en tte du mt, et le Bonadventure, dirig par
Pencroff, prit le large.

Pour sortir de la baie de l'union, il fallut d'abord faire vent
arrire, et l'on put constater que, sous cette allure, la vitesse
de l'embarcation tait satisfaisante.

Aprs avoir doubl la pointe de l'pave et le cap griffe, Pencroff
dut tenir le plus prs, afin de prolonger la cte mridionale de
l'le, et, aprs avoir couru quelques bords, il observa que le
Bonadventure pouvait marcher environ  cinq quarts du vent, et
qu'il se soutenait convenablement contre la drive. Il virait trs
bien vent devant, ayant du coup, comme disent les marins, et
gagnant mme dans son virement.

Les passagers du Bonadventure taient vritablement enchants. Ils
avaient l une bonne embarcation, qui, le cas chant, pourrait
leur rendre de grands services, et par ce beau temps, avec cette
brise bien faite, la promenade fut charmante.

Pencroff se porta au large,  trois ou quatre milles de la cte,
par le travers du port ballon. L'le apparut alors dans tout son
dveloppement et sous un nouvel aspect, avec le panorama vari de
son littoral depuis le cap griffe jusqu'au promontoire du reptile,
ses premiers plans de forts dans lesquels les conifres
tranchaient encore sur le jeune feuillage des autres arbres 
peine bourgeonns, et ce mont Franklin, qui dominait l'ensemble et
dont quelques neiges blanchissaient la tte.

Que c'est beau! s'cria Harbert.

-- Oui, notre le est belle et bonne, rpondit Pencroff. Je l'aime
comme j'aimais ma pauvre mre! Elle nous a reus, pauvres et
manquant de tout, et que manque-t-il  ces cinq enfants qui lui
sont tombs du ciel?

-- Rien! rpondit Nab, rien, capitaine!

Et les deux braves gens poussrent trois formidables hurrahs en
l'honneur de leur le!

Pendant ce temps, Gdon Spilett, appuy au pied du mt, dessinait
le panorama qui se dveloppait sous ses yeux.

Cyrus Smith regardait en silence.

Eh bien, Monsieur Cyrus, demanda Pencroff, que dites-vous de
notre bateau?

-- Il parat se bien comporter, rpondit l'ingnieur.

-- Bon! Et croyez-vous,  prsent, qu'il pourrait entreprendre un
voyage de quelque dure?

-- Quel voyage, Pencroff?

-- Celui de l'le Tabor, par exemple?

-- Mon ami, rpondit Cyrus Smith, je crois que, dans un cas
pressant, il ne faudrait pas hsiter  se confier au Bonadventure,
mme pour une traverse plus longue; mais, vous le savez, je vous
verrais partir avec peine pour l'le Tabor, puisque rien ne vous
oblige  y aller.

-- On aime  connatre ses voisins, rpondit Pencroff, qui
s'enttait dans son ide. L'le Tabor, c'est notre voisine, et
c'est la seule! La politesse veut qu'on aille, au moins, lui faire
une visite!

-- Diable! fit Gdon Spilett, notre ami Pencroff est  cheval sur
les convenances!

-- Je ne suis  cheval sur rien du tout, riposta le marin, que
l'opposition de l'ingnieur vexait un peu, mais qui n'aurait pas
voulu lui causer quelque peine.

-- Songez, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, que vous ne pouvez
aller seul  l'le Tabor.

-- Un compagnon me suffira.

-- Soit, rpondit l'ingnieur. C'est donc de deux colons sur cinq
que vous risquez de priver la colonie de l'le Lincoln?

-- Sur six! rpondit Pencroff. Vous oubliez Jup.

-- Sur sept! ajouta Nab. Top en vaut bien un autre!

-- Il n'y a pas de risque, Monsieur Cyrus, reprit Pencroff.

-- C'est possible, Pencroff; mais, je vous le rpte, c'est
s'exposer sans ncessit!

L'entt marin ne rpondit pas et laissa tomber la conversation,
bien dcid  la reprendre. Mais il ne se doutait gure qu'un
incident allait lui venir en aide et changer en une oeuvre
d'humanit ce qui n'tait qu'un caprice, discutable aprs tout. En
effet, aprs s'tre tenu au large, le Bonadventure venait de se
rapprocher de la cte, en se dirigeant vers le port Ballon. Il
tait important de vrifier les passes mnages entre les bancs de
sable et les rcifs, pour les baliser au besoin, puisque cette
petite crique devait tre le port d'attache du bateau.

On n'tait plus qu' un demi-mille de la cte, et il avait fallu
louvoyer pour gagner contre le vent. La vitesse du Bonadventure
n'tait que trs modre alors, parce que la brise, en partie
arrte par la haute terre, gonflait  peine ses voiles, et la
mer, unie comme une glace, ne se ridait qu'au souffle des rises
qui passaient capricieusement.

Harbert se tenait  l'avant, afin d'indiquer la route  suivre au
milieu des passes, lorsqu'il s'cria tout d'un coup:

Lofe, Pencroff, lofe.

-- Qu'est-ce qu'il y a? rpondit le marin en se levant. Une roche?

-- Non... attends, dit Harbert... je ne vois pas bien... lofe
encore... bon... arrive un peu...

Et ce disant, Harbert, couch le long du bord, plongea rapidement
son bras dans l'eau et se releva en disant:

Une bouteille!

Il tenait  la main une bouteille ferme, qu'il venait de saisir 
quelques encablures de la cte.

Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit
sauter le bouchon, et il tira un papier humide, sur lequel se
lisaient ces mots:

Naufrag... le Tabor: 153 degrs o. long -- 37 degrs 11 lat. s.



CHAPITRE XIII


Un naufrag! s'cria Pencroff, abandonn  quelques cents milles
de nous sur cette le Tabor! Ah! Monsieur Cyrus, vous ne vous
opposerez plus maintenant  mon projet de voyage!

-- Non, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, et vous partirez le plus
tt possible.

-- Ds demain?

-- Ds demain.

L'ingnieur tenait  la main le papier qu'il avait retir de la
bouteille. Il le mdita pendant quelques instants, puis, reprenant
la parole:

De ce document, mes amis, dit-il, de la forme mme dans laquelle
il est conu, on doit d'abord conclure ceci: c'est, premirement,
que le naufrag de l'le Tabor est un homme ayant des
connaissances assez avances en marine, puisqu'il donne la
latitude et la longitude de l'le, conformes  celles que nous
avons trouves, et jusqu' une minute d'approximation;
secondement, qu'il est anglais ou amricain, puisque le document
est crit en langue anglaise.

-- Ceci est parfaitement logique, rpondit Gdon Spilett, et la
prsence de ce naufrag explique l'arrive de la caisse sur les
rivages de l'le. Il y a eu naufrage, puisqu'il y a un naufrag.
Quant  ce dernier, quel qu'il soit, il est heureux pour lui que
Pencroff ait eu l'ide de construire ce bateau et de l'essayer
aujourd'hui mme, car, un jour de retard, et cette bouteille
pouvait se briser sur les rcifs.

-- En effet, dit Harbert, c'est une chance heureuse que le
Bonadventure ait pass l, prcisment quand cette bouteille
flottait encore!

-- Et cela ne vous semble pas bizarre? demanda Cyrus Smith 
Pencroff.

-- Cela me semble heureux, voil tout, rpondit le marin. Est-ce
que vous voyez quelque chose d'extraordinaire  cela, Monsieur
Cyrus? Cette bouteille, il fallait bien qu'elle allt quelque
part, et pourquoi pas ici aussi bien qu'ailleurs?

-- Vous avez peut-tre raison, Pencroff, rpondit l'ingnieur, et
cependant...

-- Mais, fit observer Harbert, rien ne prouve que cette bouteille
flotte depuis longtemps sur la mer?

-- Rien, rpondit Gdon Spilett, et mme le document parat avoir
t rcemment crit. Qu'en pensez-vous, Cyrus?

-- Cela est difficile  vrifier, et, d'ailleurs, nous le
saurons! rpondit Cyrus Smith.

Pendant cette conversation, Pencroff n'tait pas rest inactif. Il
avait vir de bord, et le Bonadventure, grand largue, toutes
voiles portant, filait rapidement vers le cap Griffe. Chacun
songeait  ce naufrag de l'le Tabor. tait-il encore temps de le
sauver? Grand vnement dans la vie des colons!

Eux-mmes n'taient que des naufrags, mais il tait  craindre
qu'un autre n'et pas t aussi favoris qu'eux, et leur devoir
tait de courir au-devant de l'infortune.

Le cap griffe fut doubl, et le Bonadventure
vint mouiller vers quatre heures  l'embouchure de la Mercy.

Le soir mme, les dtails relatifs  la nouvelle expdition
taient rgls. Il parut convenable que Pencroff et Harbert, qui
connaissaient la manoeuvre d'une embarcation, fussent seuls 
entreprendre ce voyage. En partant le lendemain, 11 octobre, ils
pourraient arriver le 13 dans la journe, car, avec le vent qui
rgnait, il ne fallait pas plus de quarante-huit heures pour faire
cette traverse de cent cinquante milles. Un jour dans l'le,
trois ou quatre jours pour revenir, on pouvait donc compter que,
le 17, ils seraient de retour  l'le Lincoln. Le temps tait
beau, le baromtre remontait sans secousses, le vent semblait bien
tabli, toutes les chances taient donc en faveur de ces braves
gens, qu'un devoir d'humanit allait entraner loin de leur le.

Ainsi donc, il avait t convenu que Cyrus Smith, Nab et Gdon
Spilett resteraient  Granite-House; mais une rclamation se
produisit, et Gdon Spilett, qui n'oubliait point son mtier de
reporter du New-York Herald, ayant dclar qu'il irait  la nage
plutt que de manquer une pareille occasion, il fut admis 
prendre part au voyage.

La soire fut employe  transporter  bord du Bonadventure
quelques objets de literie, des ustensiles, des armes, des
munitions, une boussole, des vivres pour une huitaine de jours,
et, ce chargement ayant t rapidement opr, les colons
remontrent  Granite-House.

Le lendemain,  cinq heures du matin, les adieux furent faits, non
sans une certaine motion de part et d'autre, et Pencroff,
ventant ses voiles, se dirigea vers le cap griffe, qu'il devait
doubler pour prendre directement ensuite la route du sud-ouest.

Le Bonadventure tait dj  un quart de mille de la cte, quand
ses passagers aperurent sur les hauteurs de Granite-House deux
hommes qui leur faisaient un signe d'adieu. C'taient Cyrus Smith
et Nab.

Nos amis! s'cria Gdon Spilett. Voil notre premire sparation
depuis quinze mois!...

Pencroff, le reporter et Harbert firent un dernier signe d'adieu,
et Granite-House disparut bientt derrire les hautes roches du
cap.

Pendant les premires heures de la journe, le Bonadventure resta
constamment en vue de la cte mridionale de l'le Lincoln, qui
n'apparut bientt plus que sous la forme d'une corbeille verte, de
laquelle mergeait le mont Franklin. Les hauteurs, amoindries par
l'loignement, lui donnaient une apparence peu faite pour attirer
les navires sur ses atterrages.

Le promontoire du reptile fut dpass vers une heure, mais  dix
milles au large. De cette distance, il n'tait plus possible de
rien distinguer de la cte occidentale qui s'tendait jusqu'aux
croupes du mont Franklin, et, trois heures aprs, tout ce qui
tait l'le Lincoln avait disparu au-dessous de l'horizon.

Le Bonadventure se conduisait parfaitement. Il s'levait
facilement  la lame et faisait une route rapide. Pencroff avait
gr sa voile de flche, et, ayant tout dessus, il marchait
suivant une direction rectiligne, releve  la boussole. De temps
en temps, Harbert le relayait au gouvernail, et la main du jeune
garon tait si sre, que le marin n'avait pas une embarde  lui
reprocher.

Gdon Spilett causait avec l'un, avec l'autre, et, au besoin, il
mettait la main  la manoeuvre. Le capitaine Pencroff tait
absolument satisfait de son quipage, et ne parlait rien moins que
de le gratifier d'un quart de vin par borde! au soir, le
croissant de la lune, qui ne devait tre dans son premier quartier
que le 16, se dessina dans le crpuscule solaire et s'teignit
bientt. La nuit fut sombre, mais trs toile, et une belle
journe s'annonait encore pour le lendemain.

Pencroff, par prudence, amena la voile de flche, ne voulant point
s'exposer  tre surpris par quelque excs de brise avec de la
toile en tte de mt. C'tait peut-tre trop de prcaution pour
une nuit si calme, mais Pencroff tait un marin prudent, et on
n'aurait pu le blmer.

Le reporter dormit une partie de la nuit. Pencroff et Harbert se
relayrent de deux heures en deux heures au gouvernail. Le marin
se fiait  Harbert comme  lui-mme, et sa confiance tait
justifie par le sang-froid et la raison du jeune garon.

Pencroff lui donnait la route comme un commandant  son timonier,
et Harbert ne laissait pas le Bonadventure ne subissait pas
quelque courant inconnu, il devait terrir juste sur l'le Tabor.

Quant  cette mer que l'embarcation parcourait alors, elle tait
absolument dserte. Parfois, quelque grand oiseau, albatros ou
frgate, passait  porte de fusil, et Gdon Spilett se demandait
si ce n'tait pas  l'un de ces puissants volateurs qu'il avait
confi sa dernire chronique adresse au New-York Herald. Ces
oiseaux taient les seuls tres qui parussent frquenter cette
partie de l'ocan comprise entre l'le Tabor et l'le Lincoln.

Et cependant, fit observer Harbert, nous sommes  l'poque o les
baleiniers se dirigent ordinairement vers la partie mridionale du
Pacifique. En vrit, je ne crois pas qu'il y ait une mer plus
abandonne que celle-ci!

-- Elle n'est point si dserte que cela! rpondit Pencroff.

-- Comment l'entendez-vous? demanda le reporter.

-- Mais puisque nous y sommes! Est-ce que vous prenez notre bateau
pour une pave et nos personnes pour des marsouins?

Et Pencroff de rire de sa plaisanterie. Au soir, d'aprs l'estime,
on pouvait penser que le Bonadventure avait franchi une distance
de cent vingt milles depuis son dpart de l'le Lincoln, c'est--
dire depuis trente-six heures, ce qui donnait une vitesse de trois
milles un tiers  l'heure. La brise tait faible et tendait 
calmir. Toutefois, on pouvait esprer que le lendemain, au point
du jour, si l'estime tait juste et si la direction avait t
bonne, on aurait connaissance de l'le Tabor. Aussi, ni Gdon
Spilett, ni Harbert, ni Pencroff ne dormirent pendant cette nuit
du 12 au 13 octobre. Dans l'attente du lendemain, ils ne pouvaient
se dfendre d'une vive motion. Il y avait tant d'incertitudes
dans l'entreprise qu'ils avaient tente! taient-ils proche de
l'le Tabor? L'le tait-elle encore habite par ce naufrag au
secours duquel ils se portaient? Quel tait cet homme? Sa prsence
n'apporterait-elle pas quelque trouble dans la petite colonie, si
unie jusqu'alors?

Consentirait-il, d'ailleurs,  changer sa prison pour une autre?
Toutes ces questions, qui allaient sans doute tre rsolues le
lendemain, les tenaient en veil, et, aux premires nuances du
jour, ils fixrent successivement leurs regards sur tous les
points de l'horizon de l'ouest.

Terre! cria Pencroff vers six heures du matin.

Et comme il tait inadmissible que Pencroff se ft tromp, il
tait vident que la terre tait l. Que l'on juge de la joie du
petit quipage du Bonadventure! avant quelques heures, il serait
sur le littoral de l'le!

L'le Tabor, sorte de cte basse,  peine merge des flots,
n'tait pas loigne de plus de quinze milles. Le cap du
Bonadventure, qui tait un peu dans le sud de l'le, fut mis
directement dessus, et,  mesure que le soleil montait dans l'est,
quelques sommets se dtachrent  et l.

Ce n'est qu'un lot beaucoup moins important que l'le Lincoln,
fit observer Harbert, et probablement d comme elle  quelque
soulvement sous-marin.

 onze heures du matin, le Bonadventure n'en tait plus qu' deux
milles, et Pencroff, cherchant une passe pour atterrir, ne
marchait plus qu'avec une extrme prudence sur ces eaux inconnues.

On embrassait alors dans tout son ensemble l'lot, sur lequel se
dtachaient des bouquets de gommiers verdoyants et quelques autres
grands arbres, de la nature de ceux qui poussaient  l'le
Lincoln. Mais, chose assez tonnante, pas une fume ne s'levait
qui indiqut que l'lot ft habit, pas un signal n'apparaissait
sur un point quelconque du littoral!

Et pourtant le document tait formel: il y avait un naufrag, et
ce naufrag aurait d tre aux aguets!

Cependant le Bonadventure s'aventurait entre des passes assez
capricieuses que les rcifs laissaient entre eux et dont Pencroff
observait les moindres sinuosits avec la plus extrme attention.
Il avait mis Harbert au gouvernail, et, post  l'avant, il
examinait les eaux, prt  amener sa voile, dont il tenait la
drisse en main. Gdon Spilett, la lunette aux yeux, parcourait
tout le rivage sans rien apercevoir. Enfin,  midi  peu prs, le
Bonadventure vint heurter de son trave une grve de sable.
L'ancre fut jete, les voiles amenes, et l'quipage de la petite
embarcation prit terre.

Et il n'y avait pas  douter que ce ft bien l'le Tabor, puisque,
d'aprs les cartes les plus rcentes, il n'existait aucune autre
le sur cette portion du Pacifique, entre la Nouvelle-Zlande et
la cte amricaine.

L'embarcation fut solidement amarre, afin que le reflux de la mer
ne pt l'emporter; puis, Pencroff et ses deux compagnons, aprs
s'tre bien arms, remontrent le rivage, afin de gagner une
espce de cne, haut de deux cent cinquante  trois cents pieds,
qui s'levait  un demi-mille.

Du sommet de cette colline, dit Gdon Spilett, nous pourrons
sans doute avoir une connaissance sommaire de l'lot, ce qui
facilitera nos recherches.

-- C'est faire ici, rpondit Harbert, ce que M Cyrus a fait tout
d'abord  l'le Lincoln, en gravissant le mont Franklin.

-- Identiquement, rpondit le reporter, et c'est la meilleure
manire de procder!

Tout en causant, les explorateurs s'avanaient en suivant la
lisire d'une prairie qui se terminait au pied mme du cne. Des
bandes de pigeons de roche et d'hirondelles de mer, semblables 
ceux de l'le Lincoln, s'envolaient devant eux. Sous le bois qui
longeait la prairie  gauche, ils entendirent des frmissements de
broussailles, ils entrevirent des remuements d'herbes qui
indiquaient la prsence d'animaux trs fuyards; mais rien
jusqu'alors n'indiquait que l'lot ft habit.

Arrivs au pied du cne, Pencroff, Harbert et Gdon Spilett le
gravirent en quelques instants, et leurs regards parcoururent les
divers points de l'horizon.

Ils taient bien sur un lot, qui ne mesurait pas plus de six
milles de tour, et dont le primtre, peu frang de caps ou de
promontoires, peu creus d'anses ou de criques, prsentait la
forme d'un ovale allong. Tout autour, la mer, absolument dserte,
s'tendait jusqu'aux limites du ciel. Il n'y avait pas une terre,
pas une voile en vue!

Cet lot, bois sur toute sa surface, n'offrait pas cette
diversit d'aspect de l'le Lincoln, aride et sauvage sur une
partie, mais fertile et riche sur l'autre. Ici, c'tait une masse
uniforme de verdure, que dominaient deux ou trois collines peu
leves. Obliquement  l'ovale de l'lot, un ruisseau coulait 
travers une large prairie et allait se jeter  la mer sur la cte
occidentale par une troite embouchure.

Le domaine est restreint, dit Harbert.

-- Oui, rpondit Pencroff, c'et t un peu petit pour nous!

-- Et de plus, rpondit le reporter, il semble inhabit.

-- En effet, rpondit Harbert, rien n'y dcle la prsence de
l'homme.

-- Descendons, dit Pencroff, et cherchons.

Le marin et ses deux compagnons revinrent au rivage,  l'endroit
o ils avaient laiss le Bonadventure.

Ils avaient dcid de faire  pied le tour de l'lot, avant de
s'aventurer  l'intrieur, de telle faon que pas un point
n'chappt  leurs investigations.

La grve tait facile  suivre, et, en quelques endroits
seulement, de grosses roches la coupaient, que l'on pouvait
facilement tourner. Les explorateurs descendirent vers le sud, en
faisant fuir de nombreuses bandes d'oiseaux aquatiques et des
troupeaux de phoques qui se jetaient  la mer du plus loin qu'ils
les apercevaient.

Ces btes-l, fit observer le reporter, n'en sont pas  voir des
hommes pour la premire fois. Ils les craignent, donc ils les
connaissent.

Une heure aprs leur dpart, tous trois taient arrivs  la
pointe sud de l'lot, termine par un cap aigu, et ils remontrent
vers le nord en longeant la cte occidentale, galement forme de
sable et de roches, que d'pais bois bordaient en arrire-plan.

Nulle part il n'y avait trace d'habitation, nulle part l'empreinte
d'un pied humain, sur tout ce primtre de l'lot, qui, aprs
quatre heures de marche, fut entirement parcouru.

C'tait au moins fort extraordinaire, et on devait croire que
l'le Tabor n'tait pas ou n'tait plus habite. Peut-tre, aprs
tout, le document avait-il plusieurs mois ou plusieurs annes de
date dj, et il tait possible, dans ce cas, ou que le naufrag
et t rapatri, ou qu'il ft mort de misre.

Pencroff, Gdon Spilett et Harbert, formant des hypothses plus
ou moins plausibles, dnrent rapidement  bord du Bonadventure,
de manire  reprendre leur excursion et  la continuer jusqu' la
nuit.

C'est ce qui fut fait  cinq heures du soir, heure  laquelle ils
s'aventurrent sous bois. De nombreux animaux s'enfuirent  leur
approche, et principalement, on pourrait mme dire uniquement, des
chvres et des porcs, qui, il tait facile de le voir,
appartenaient aux espces europennes. Sans doute quelque
baleinier les avait dbarqus sur l'le, o ils s'taient
rapidement multiplis.

Harbert se promit bien d'en prendre un ou deux couples vivants,
afin de les rapporter  l'le Lincoln.

Il n'tait donc plus douteux que des hommes,  une poque
quelconque, eussent visit cet lot. Et cela parut plus vident
encore, quand,  travers la fort, apparurent des sentiers tracs,
des troncs d'arbres abattus  la hache, et partout la marque du
travail humain; mais ces arbres, qui tombaient en pourriture,
avaient t renverss depuis bien des annes dj, les entailles
de hache taient veloutes de mousse, et les herbes croissaient,
longues et drues,  travers les sentiers, qu'il tait malais de
reconnatre.

Mais, fit observer Gdon Spilett, cela prouve que non seulement
des hommes ont dbarqu sur cet lot, mais encore qu'ils l'ont
habit pendant un certain temps. Maintenant, quels taient ces
hommes? Combien taient-ils? Combien en reste-t-il?

-- Le document, dit Harbert, ne parle que d'un seul naufrag.

-- Eh bien, s'il est encore sur l'le, rpondit Pencroff, il est
impossible que nous ne le trouvions pas!

L'exploration continua donc. Le marin et ses compagnons suivirent
naturellement la route qui coupait diagonalement l'lot, et ils
arrivrent ainsi  ctoyer le ruisseau qui se dirigeait vers la
mer.

Si les animaux d'origine europenne, si quelques travaux dus  une
main humaine dmontraient incontestablement que l'homme tait dj
venu sur cette le, plusieurs chantillons du rgne vgtal ne le
prouvrent pas moins. En de certains endroits, au milieu de
clairires, il tait visible que la terre avait t plante de
plantes potagres  une poque assez recule probablement. Aussi,
quelle fut la joie d'Harbert quand il reconnut des pommes de
terre, des chicores, de l'oseille, des carottes, des choux, des
navets, dont il suffisait de recueillir la graine pour enrichir le
sol de l'le Lincoln!

Bon! Bien! rpondit Pencroff. Cela fera joliment l'affaire de Nab
et la ntre. Si donc nous ne retrouvons pas le naufrag, du moins
notre voyage n'aura pas t inutile, et Dieu nous aura
rcompenss!

-- Sans doute, rpondit Gdon Spilett; mais  voir l'tat dans
lequel se trouvent ces plantations, on peut craindre que l'lot ne
soit plus habit depuis longtemps.

-- En effet, rpondit Harbert, un habitant, quel qu'il ft,
n'aurait pas nglig une culture si importante!

-- Oui! dit Pencroff, ce naufrag est parti!... cela est 
supposer...

-- Il faut donc admettre que le document a une date dj ancienne?

-- videmment.

-- Et que cette bouteille n'est arrive  l'le Lincoln qu'aprs
avoir longtemps flott sur la mer?

-- Pourquoi pas? rpondit Pencroff. -- mais voici la nuit qui
vient, ajouta-t-il, et je pense qu'il vaut mieux suspendre nos
recherches.

-- Revenons  bord, et demain nous recommencerons, dit le
reporter.

C'tait le plus sage, et le conseil allait tre suivi, quand
Harbert, montrant une masse confuse entre les arbres, s'cria:

Une habitation! aussitt, tous trois se dirigrent vers
l'habitation indique. Aux lueurs du crpuscule, il fut possible
de voir qu'elle avait t construite en planches recouvertes d'une
paisse toile goudronne.

La porte,  demi ferme, fut repousse par Pencroff, qui entra
d'un pas rapide... l'habitation tait vide!



CHAPITRE XIV


Pencroff, Harbert et Gdon Spilett taient rests silencieux au
milieu de l'obscurit.

Pencroff appela d'une voix forte. Aucune rponse ne lui fut faite.

Le marin battit alors le briquet et alluma une brindille. Cette
lumire claira pendant un instant une petite salle, qui parut
tre absolument abandonne. Au fond tait une chemine grossire,
avec quelques cendres froides, supportant une brasse de bois sec.
Pencroff y jeta la brindille enflamme, le bois ptilla et donna
une vive lueur.

Le marin et ses deux compagnons aperurent alors un lit en
dsordre, dont les couvertures, humides et jaunies, prouvaient
qu'il ne servait plus depuis longtemps; dans un coin de la
chemine, deux bouilloires couvertes de rouille et une marmite
renverse; une armoire, avec quelques vtements de marin  demi
moisis; sur la table, un couvert d'tain et une bible ronge par
l'humidit; dans un angle, quelques outils, pelle, pioche, pic,
deux fusils de chasse, dont l'un tait bris; sur une planche
formant tagre, un baril de poudre encore intact, un baril de
plomb et plusieurs botes d'amorces; le tout couvert d'une paisse
couche de poussire, que de longues annes, peut-tre, avaient
accumule.

Il n'y a personne, dit le reporter.

-- Personne! rpondit Pencroff.

-- Voil longtemps que cette chambre n'a t habite, fit observer
Harbert.

-- Oui, bien longtemps! rpondit le reporter.

-- Monsieur Spilett, dit alors Pencroff, au lieu de retourner 
bord, je pense qu'il vaut mieux passer la nuit dans cette
habitation.

-- Vous avez raison, Pencroff, rpondit Gdon Spilett, et si son
propritaire revient, eh bien! Il ne se plaindra peut-tre pas de
trouver la place prise!

-- Il ne reviendra pas! dit le marin en hochant la tte.

-- Vous croyez qu'il a quitt l'le? demanda le reporter.

-- S'il avait quitt l'le, il et emport ses armes et ses
outils, rpondit Pencroff. Vous savez le prix que les naufrags
attachent  ces objets, qui sont les dernires paves du naufrage.
Non! non! rpta le marin d'une voix convaincue, non! Il n'a pas
quitt l'le! S'il s'tait sauv sur un canot fait par lui, il et
encore moins abandonn ces objets de premire ncessit! Non, il
est sur l'le!

-- Vivant?... demanda Harbert.

-- Vivant ou mort. Mais s'il est mort, il ne s'est pas enterr
lui-mme, je suppose, rpondit Pencroff, et nous retrouverons au
moins ses restes!

Il fut donc convenu que l'on passerait la nuit dans l'habitation
abandonne, qu'une provision de bois qui se trouvait dans un coin
permettrait de chauffer suffisamment. La porte ferme, Pencroff,
Harbert et Gdon Spilett, assis sur un banc, demeurrent l,
causant peu, mais rflchissant beaucoup. Ils se trouvaient dans
une disposition d'esprit  tout supposer, comme  tout attendre,
et ils coutaient avidement les bruits du dehors. La porte se ft
ouverte soudain, un homme se serait prsent  eux, qu'ils n'en
auraient pas t autrement surpris, malgr tout ce que cette
demeure rvlait d'abandon, et ils avaient leurs mains prtes 
serrer les mains de cet homme, de ce naufrag, de cet ami inconnu
que des amis attendaient!

Mais aucun bruit ne se fit entendre, la porte ne s'ouvrit pas, et
les heures se passrent ainsi. Que cette nuit parut longue au
marin et  ses deux compagnons! Seul, Harbert avait dormi pendant
deux heures, car,  son ge, le sommeil est un besoin. Ils avaient
hte, tous les trois, de reprendre leur exploration de la veille
et de fouiller cet lot jusque dans ses coins les plus secrets!
Les consquences dduites par Pencroff taient absolument justes,
et il tait presque certain que, puisque la maison tait
abandonne et que les outils, les ustensiles, les armes s'y
trouvaient encore, c'est que son hte avait succomb. Il convenait
donc de chercher ses restes et de leur donner au moins une
spulture chrtienne.

Le jour parut. Pencroff et ses compagnons procdrent
immdiatement  l'examen de l'habitation.

Elle avait t btie, vraiment, dans une heureuse situation, au
revers d'une petite colline que cinq ou six magnifiques gommiers
abritaient. Devant sa faade et  travers les arbres, la hache
avait mnag une large claircie, qui permettait aux regards de
s'tendre sur la mer. Une petite pelouse, entoure d'une barrire
de bois qui tombait en ruines, conduisait au rivage, sur la gauche
duquel s'ouvrait l'embouchure du ruisseau.

Cette habitation avait t construite en planches, et il tait
facile de voir que ces planches provenaient de la coque ou du pont
d'un navire. Il tait donc probable qu'un btiment dsempar avait
t jet  la cte sur l'le, que tout au moins un homme de
l'quipage avait t sauv, et qu'au moyen des dbris du navire,
cet homme, ayant des outils  sa disposition, avait construit
cette demeure.

Et cela fut bien plus vident encore, quand Gdon Spilett, aprs
avoir tourn autour de l'habitation, vit sur une planche --
probablement une de celles qui formaient les pavois du navire
naufrag -- ces lettres  demi effaces dj: Br.tan.. a

Britannia! s'cria Pencroff, que le reporter avait appel, c'est
un nom commun  bien des navires, et je ne pourrais dire si celui-
ci tait anglais ou amricain!

-- Peu importe, Pencroff!

-- Peu importe, en effet, rpondit le marin, et le survivant de
son quipage, s'il vit encore, nous le sauverons,  quelque pays
qu'il appartienne! Mais, avant de recommencer notre exploration,
retournons d'abord au Bonadventure!

Une sorte d'inquitude avait pris Pencroff au sujet de son
embarcation. Si pourtant l'lot tait habit, et si quelque
habitant s'tait empar... mais il haussa les paules  cette
invraisemblable supposition.

Toujours est-il que le marin n'tait pas fch d'aller djeuner 
bord. La route, toute trace d'ailleurs, n'tait pas longue, -- un
mille  peine.

On se remit donc en marche, tout en fouillant du regard les bois
et les taillis,  travers lesquels chvres et porcs s'enfuyaient
par centaines.

Vingt minutes aprs avoir quitt l'habitation, Pencroff et ses
compagnons revoyaient la cte orientale de l'le et le
Bonadventure, maintenu par son ancre, qui mordait profondment le
sable.

Pencroff ne put retenir un soupir de satisfaction.

Aprs tout, ce bateau, c'tait son enfant, et le droit des pres
est d'tre souvent inquiet plus que de raison.

On remonta  bord, on djeuna, de manire  n'avoir besoin de
dner que trs tard; puis, le repas termin, l'exploration fut
reprise et conduite avec le soin le plus minutieux.

En somme, il tait trs probable que l'unique habitant de l'lot
avait succomb. Aussi tait-ce plutt un mort qu'un vivant dont
Pencroff et ses compagnons cherchaient  retrouver les traces!
Mais leurs recherches furent vaines, et, pendant la moiti de la
journe, ils fouillrent inutilement ces massifs d'arbres qui
couvraient l'lot. Il fallut bien admettre alors que, si le
naufrag tait mort, il ne restait plus maintenant aucune trace de
son cadavre, et que quelque fauve, sans doute, l'avait dvor
jusqu'au dernier ossement.

Nous repartirons demain au point du jour, dit Pencroff  ses deux
compagnons, qui, vers deux heures aprs midi, se couchrent 
l'ombre d'un bouquet de pins, afin de se reposer quelques
instants.

-- Je crois que nous pouvons sans scrupule, ajouta Harbert,
emporter les ustensiles qui ont appartenu au naufrag?

-- Je le crois aussi, rpondit Gdon Spilett, et ces armes, ces
outils complteront le matriel de Granite-House. Si je ne me
trompe, la rserve de poudre et de plomb est importante.

-- Oui, rpondit Pencroff, mais n'oublions pas de capturer un ou
deux couples de ces porcs, dont l'le Lincoln est dpourvue...

-- Ni de rcolter ces graines, ajouta Harbert, qui nous donneront
tous les lgumes de l'ancien et du nouveau continent.

-- Il serait peut-tre convenable alors, dit le reporter, de
rester un jour de plus  l'le Tabor, afin d'y recueillir tout ce
qui peut nous tre utile.

-- Non, Monsieur Spilett, rpondit Pencroff, et je vous demanderai
de partir ds demain, au point du jour. Le vent me parat avoir
une tendance  tourner dans l'ouest, et, aprs avoir eu bon vent
pour venir, nous aurons bon vent pour nous en aller.

-- Alors ne perdons pas de temps! dit Harbert en se levant.

-- Ne perdons pas de temps, rpondit Pencroff. Vous, Harbert,
occupez-vous de rcolter ces graines, que vous connaissez mieux
que nous. Pendant ce temps, M Spilett et moi, nous allons faire la
chasse aux porcs, et, mme en l'absence de Top, j'espre bien que
nous russirons  en capturer quelques-uns!

Harbert prit donc  travers le sentier qui devait le ramener vers
la partie cultive de l'lot, tandis que le marin et le reporter
rentraient directement dans la fort.

Bien des chantillons de la race porcine s'enfuirent devant eux,
et ces animaux, singulirement agiles, ne paraissaient pas
d'humeur  se laisser approcher.

Cependant, aprs une demi-heure de poursuites, les chasseurs
taient parvenus  s'emparer d'un couple qui s'tait baug dans un
pais taillis, lorsque des cris retentirent  quelques centaines
de pas dans le nord de l'lot.  ces cris se mlaient d'horribles
rauquements qui n'avaient rien d'humain.

Pencroff et Gdon Spilett se redressrent, et les porcs
profitrent de ce mouvement pour s'enfuir, au moment o le marin
prparait des cordes pour les lier.

C'est la voix d'Harbert! dit le reporter.

-- Courons! s'cria Pencroff.

Et aussitt le marin et Gdon Spilett de se porter de toute la
vitesse de leurs jambes vers l'endroit d'o partaient ces cris.

Ils firent bien de se hter, car, au tournant du sentier, prs
d'une clairire, ils aperurent le jeune garon terrass par un
tre sauvage, un gigantesque singe sans doute, qui allait lui
faire un mauvais parti.

Se jeter sur ce monstre, le terrasser  son tour, lui arracher
Harbert, puis le maintenir solidement, ce fut l'affaire d'un
instant pour Pencroff et Gdon Spilett. Le marin tait d'une
force herculenne, le reporter trs robuste aussi, et, malgr la
rsistance du monstre, il fut solidement attach, de manire  ne
plus pouvoir faire un mouvement.

Tu n'as pas de mal, Harbert? demanda Gdon Spilett.

-- Non! Non!

-- Ah! S'il t'avait bless, ce singe!... s'cria Pencroff.

-- Mais ce n'est pas un singe! rpondit Harbert.

Pencroff et Gdon Spilett,  ces paroles, regardrent alors
l'tre singulier qui gisait  terre. En vrit, ce n'tait point
un singe! C'tait une crature humaine, c'tait un homme! Mais
quel homme! Un sauvage, dans toute l'horrible acception du mot, et
d'autant plus pouvantable, qu'il semblait tre tomb au dernier
degr de l'abrutissement!

Chevelure hrisse, barbe inculte descendant jusqu' la poitrine,
corps  peu prs nu, sauf un lambeau de couverture sur les reins,
yeux farouches, mains normes, ongles dmesurment longs, teint
sombre comme l'acajou, pieds durcis comme s'ils eussent t faits
de corne: telle tait la misrable crature qu'il fallait bien,
pourtant, appeler un homme!

Mais on avait droit, vraiment, de se demander si dans ce corps il
y avait encore une me, ou si le vulgaire instinct de la brute
avait seul survcu en lui!

tes-vous bien sr que ce soit un homme ou qu'il l'ait t?
demanda Pencroff au reporter.

-- Hlas! Ce n'est pas douteux, rpondit celui-ci.

-- Ce serait donc le naufrag? dit Harbert.

-- Oui, rpondit Gdon Spilett, mais l'infortun n'a plus rien
d'humain!

Le reporter disait vrai. Il tait vident que, si le naufrag
avait jamais t un tre civilis, l'isolement en avait fait un
sauvage, et pis, peut-tre, un vritable homme des bois. Des sons
rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents, qui avaient
l'acuit des dents de carnivores, faites pour ne plus broyer que
de la chair crue. La mmoire devait l'avoir abandonn depuis
longtemps, sans doute, et, depuis longtemps aussi, il ne savait
plus se servir de ses outils, de ses armes, il ne savait plus
faire de feu! On voyait qu'il tait leste, souple, mais que toutes
les qualits physiques s'taient dveloppes chez lui au dtriment
des qualits morales!

Gdon Spilett lui parla. Il ne parut pas comprendre, ni mme
entendre... Et cependant, en le regardant bien dans les yeux, le
reporter crut voir que toute raison n'tait pas teinte en lui.

Cependant, le prisonnier ne se dbattait pas, et il n'essayait
point  briser ses liens. tait-il ananti par la prsence de ces
hommes dont il avait t le semblable? Retrouvait-il dans un coin
de son cerveau quelque fugitif souvenir qui le ramenait 
l'humanit? Libre, aurait-il tent de s'enfuir, o serait-il
rest? On ne sait, mais on n'en fit pas l'preuve, et, aprs avoir
considr le misrable avec une extrme attention:

Quel qu'il soit, dit Gdon Spilett, quel qu'il ait t et quoi
qu'il puisse devenir, notre devoir est de le ramener avec nous 
l'le Lincoln!

-- Oui! Oui! rpondit Harbert, et peut-tre pourra-t-on, avec des
soins, rveiller en lui quelque lueur d'intelligence!

-- L'me ne meurt pas, dit le reporter, et ce serait une grande
satisfaction que d'arracher cette crature de Dieu 
l'abrutissement!

Pencroff secouait la tte d'un air de doute.

Il faut l'essayer, en tout cas, rpondit le reporter, et
l'humanit nous le commande.

C'tait, en effet, leur devoir d'tres civiliss et chrtiens.
Tous trois le comprirent, et ils savaient bien que Cyrus Smith les
approuverait d'avoir agi ainsi.

Le laisserons-nous li? demanda le marin.

-- Peut-tre marcherait-il, si on dtachait ses pieds? dit
Harbert.

-- Essayons, rpondit Pencroff.

Les cordes qui entravaient les pieds du prisonnier furent
dfaites, mais ses bras demeurrent fortement attachs. Il se leva
de lui-mme et ne parut manifester aucun dsir de s'enfuir. Ses
yeux secs dardaient un regard aigu sur les trois hommes qui
marchaient prs de lui, et rien ne dnotait qu'il se souvnt
d'tre leur semblable ou au moins de l'avoir t. Un sifflement
continu s'chappait de ses lvres, et son aspect tait farouche,
mais il ne chercha pas  rsister. Sur le conseil du reporter, cet
infortun fut ramen  sa maison. Peut-tre la vue des objets qui
lui appartenaient ferait-elle quelque impression sur lui!

Peut-tre suffisait-il d'une tincelle pour raviver sa pense
obscurcie, pour rallumer son me teinte!

L'habitation n'tait pas loin. En quelques minutes, tous y
arrivrent; mais l, le prisonnier ne reconnut rien, et il
semblait qu'il et perdu conscience de toutes choses! Que pouvait-
on conjecturer de ce degr d'abrutissement auquel ce misrable
tre tait tomb, si ce n'est que son emprisonnement sur l'lot
datait de loin dj, et qu'aprs y tre arriv raisonnable,
l'isolement l'avait rduit  un tel tat?

Le reporter eut alors l'ide que la vue du feu agirait peut-tre
sur lui, et, en un instant, une de ces belles flambes qui
attirent mme les animaux illumina le foyer.

La vue de la flamme sembla d'abord fixer l'attention du
malheureux; mais bientt il recula, et son regard inconscient
s'teignit.

videmment, il n'y avait rien  faire, pour le moment du moins,
qu' le ramener  bord du Bonadventure, ce qui fut fait, et l il
resta sous la garde de Pencroff.

Harbert et Gdon Spilett retournrent sur l'lot pour y terminer
leurs oprations, et, quelques heures aprs, ils revenaient au
rivage, rapportant les ustensiles et les armes, une rcolte de
graines potagres, quelques pices de gibier et deux couples de
porcs. Le tout fut embarqu, et le Bonadventure se tint prt 
lever l'ancre, ds que la mare du lendemain matin se ferait
sentir.

Le prisonnier avait t plac dans la chambre de l'avant, o il
resta calme, silencieux, sourd et muet tout ensemble.

Pencroff lui offrit  manger, mais il repoussa la viande cuite qui
lui fut prsente et qui sans doute ne lui convenait plus. Et, en
effet, le marin lui ayant montr un des canards qu'Harbert avait
tus, il se jeta dessus avec une avidit bestiale et le dvora.

Vous croyez qu'il en reviendra? dit Pencroff en secouant la tte.

-- Peut-tre, rpondit le reporter. Il n'est pas impossible que
nos soins ne finissent par ragir sur lui, car c'est l'isolement
qui l'a fait ce qu'il est, et il ne sera plus seul dsormais!

-- Il y a longtemps, sans doute, que le pauvre homme est en cet
tat! dit Harbert.

-- Peut-tre, rpondit Gdon Spilett.

-- Quel ge peut-il avoir? demanda le jeune garon.

-- Cela est difficile  dire, rpondit le reporter, car il est
impossible de voir ses traits sous l'paisse barbe qui lui couvre
la face, mais il n'est plus jeune, et je suppose qu'il doit avoir
au moins cinquante ans.

-- Avez-vous remarqu, Monsieur Spilett, combien ses yeux sont
profondment enfoncs sous leur arcade? demanda le jeune garon.

-- Oui, Harbert, mais j'ajoute qu'ils sont plus humains qu'on ne
serait tent de le croire  l'aspect de sa personne.

-- Enfin, nous verrons, rpondit Pencroff, et je suis curieux de
connatre le jugement que portera M Smith sur notre sauvage. Nous
allions chercher une crature humaine, et c'est un monstre que
nous ramenons! Enfin, on fait ce qu'on peut!

La nuit se passa, et si le prisonnier dormit ou non, on ne sait,
mais, en tout cas, bien qu'il et t dli, il ne remua pas. Il
tait comme ces fauves que les premiers moments de squestration
accablent et que la rage reprend plus tard. Au lever du jour, le
lendemain, -- 15 octobre, -- le changement de temps prvu par
Pencroff s'tait produit. Le vent avait hal le nord ouest, et il
favorisait le retour du Bonadventure; mais, en mme temps, il
frachissait et devait rendre la navigation plus difficile.

 cinq heures du matin, l'ancre fut leve. Pencroff prit un ris
dans sa grande voile et mit le cap  l'est-nord-est, de manire 
cingler directement vers l'le Lincoln.

Le premier jour de la traverse ne fut marqu par aucun incident.
Le prisonnier tait demeur calme dans la cabine de l'avant, et
comme il avait t marin, il semblait que les agitations de la mer
produisissent sur lui une sorte de salutaire raction.

Lui revenait-il donc  la mmoire quelque souvenir de son ancien
mtier? En tout cas, il se tenait tranquille, tonn plutt
qu'abattu.

Le lendemain, -- 16 octobre, -- le vent frachit beaucoup, en
remontant encore plus au nord, et, par consquent, dans une
direction moins favorable  la marche du Bonadventure, qui
bondissait sur les lames. Pencroff en fut bientt arriv  tenir
le plus prs, et, sans en rien dire, il commena  tre inquiet de
l'tat de la mer, qui dferlait violemment sur l'avant de son
embarcation.

Certainement, si le vent ne se modifiait pas, il mettrait plus de
temps  atteindre l'le Lincoln qu'il n'en avait employ  gagner
l'le Tabor. En effet, le 17 au matin, il y avait quarante-huit
heures que le Bonadventure tait parti, et rien n'indiquait qu'il
ft dans les parages de l'le. Il tait impossible, d'ailleurs,
pour valuer la route parcourue, de s'en rapporter  l'estime, car
la direction et la vitesse avaient t trop irrgulires.

Vingt-quatre heures aprs, il n'y avait encore aucune terre en
vue. Le vent tait tout  fait debout alors et la mer dtestable.
Il fallut manoeuvrer avec rapidit les voiles de l'embarcation,
que des coups de mer couvraient en grand, prendre des ris, et
souvent changer les amures, en courant de petits bords. Il arriva
mme que, dans la journe du 18, le Bonadventure fut entirement
coiff par une lame, et si ses passagers n'eussent pas pris
d'avance la prcaution de s'attacher sur le pont, ils auraient t
emports.

Dans cette occasion, Pencroff et ses compagnons, trs occups  se
dgager, reurent une aide inespre du prisonnier, qui s'lana
par l'coutille, comme si son instinct de marin et pris le
dessus, et brisa les pavois d'un vigoureux coup d'espar, afin de
faire couler plus vite l'eau qui emplissait le pont; puis,
l'embarcation dgage, sans avoir prononc une parole, il
redescendit dans sa chambre.

Pencroff, Gdon Spilett et Harbert, absolument stupfaits,
l'avaient laiss agir.

Cependant la situation tait mauvaise, et le marin avait lieu de
se croire gar sur cette immense mer, sans aucune possibilit de
retrouver sa route!

La nuit du 18 au 19 fut obscure et froide. Toutefois, vers onze
heures, le vent calmit, la houle tomba, et le Bonadventure, moins
secou, acquit une vitesse plus grande. Du reste, il avait
merveilleusement tenu la mer.

Ni Pencroff, ni Gdon Spilett, ni Harbert ne songrent  prendre
mme une heure de sommeil. Ils veillrent avec un soin extrme,
car ou l'le Lincoln ne pouvait tre loigne, et on en aurait
connaissance au lever du jour, ou le Bonadventure, emport par des
courants, avait driv sous le vent, et il devenait presque
impossible alors de rectifier sa direction.

Pencroff, inquiet au dernier degr, ne dsesprait pas cependant,
car il avait une me fortement trempe, et, assis au gouvernail,
il cherchait obstinment  percer cette ombre paisse qui
l'enveloppait.

Vers deux heures du matin, il se leva tout  coup:

Un feu! Un feu! s'cria-t-il.

Et, en effet, une vive lueur apparaissait  vingt milles dans le
nord-est. L'le Lincoln tait l, et cette lueur, videmment
allume par Cyrus Smith, montrait la route  suivre.

Pencroff, qui portait beaucoup trop au nord, modifia sa direction,
et il mit le cap sur ce feu qui brillait au-dessus de l'horizon
comme une toile de premire grandeur.



CHAPITRE XV


Le lendemain, -- 20 octobre, --  sept heures du matin, aprs
quatre jours de voyage, le Bonadventure venait s'chouer doucement
sur la grve,  l'embouchure de la Mercy.

Cyrus Smith et Nab, trs inquiets de ce mauvais temps et de la
prolongation d'absence de leurs compagnons, taient monts ds
l'aube sur le plateau de Grande-vue, et ils avaient enfin aperu
l'embarcation qui avait tant tard  revenir!

Dieu soit lou! Les voil! s'tait cri Cyrus Smith.

Quant  Nab, dans sa joie, il s'tait mis  danser,  tourner sur
lui-mme en battant des mains et en criant: oh! Mon matre!
pantomime plus touchante que le plus beau discours!

La premire ide de l'ingnieur, en comptant les personnes qu'il
pouvait apercevoir sur le pont du Bonadventure, avait t que
Pencroff n'avait pas retrouv le naufrag de l'le Tabor, ou que,
tout au moins, cet infortun s'tait refus  quitter son le et 
changer sa prison pour une autre.

Et, en effet, Pencroff, Gdon Spilett et Harbert taient seuls
sur le pont du Bonadventure. Au moment o l'embarcation accosta,
l'ingnieur et Nab l'attendaient sur le rivage, et avant que les
passagers eussent saut sur le sable, Cyrus Smith leur disait:

Nous avons t bien inquiets de votre retard, mes amis! Vous
serait-il arriv quelque malheur?

-- Non, rpondit Gdon Spilett, et tout s'est pass  merveille,
au contraire. Nous allons vous conter cela.

-- Cependant, reprit l'ingnieur, vous avez chou dans votre
recherche, puisque vous n'tes que trois comme au dpart?

-- Faites excuse, Monsieur Cyrus, rpondit le marin, nous sommes
quatre!

-- Vous avez retrouv ce naufrag?

-- Oui.

-- Et vous l'avez ramen?

-- Oui.

-- Vivant?

-- Oui.

-- O est-il? Quel est-il?

-- C'est, rpondit le reporter, ou plutt c'tait un homme! Voil,
Cyrus, tout ce que nous pouvons vous dire!

L'ingnieur fut aussitt mis au courant de ce qui s'tait pass
pendant le voyage. On lui raconta dans quelles conditions les
recherches avaient t conduites, comment la seule habitation de
l'lot tait depuis longtemps abandonne, comment enfin la capture
s'tait faite d'un naufrag qui semblait ne plus appartenir 
l'espce humaine.

Et c'est au point, ajouta Pencroff, que je ne sais pas si nous
avons bien fait de l'amener ici.

-- Certes, vous avez bien fait, Pencroff! rpondit vivement
l'ingnieur.

-- Mais ce malheureux n'a plus de raison?

-- Maintenant, c'est possible, rpondit Cyrus Smith; mais, il y a
quelques mois  peine, ce malheureux tait un homme comme vous et
moi. Et qui sait ce que deviendrait le dernier vivant de nous,
aprs une longue solitude sur cette le? Malheur  qui est seul,
mes amis, et il faut croire que l'isolement a vite fait de
dtruire la raison, puisque vous avez retrouv ce pauvre tre dans
un tel tat!

-- Mais, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, qui vous porte  croire
que l'abrutissement de ce malheureux ne remonte qu' quelques mois
seulement?

-- Parce que le document que nous avons trouv avait t rcemment
crit, rpondit l'ingnieur, et que le naufrag seul a pu crire
ce document.

--  moins toutefois, fit observer Gdon Spilett, qu'il n'ait t
rdig par un compagnon de cet homme, mort depuis.

-- C'est impossible, mon cher Spilett.

-- Pourquoi donc? demanda le reporter.

-- Parce que le document et parl de deux naufrags, rpondit
Cyrus Smith, et qu'il ne parle que d'un seul.

Harbert raconta en quelques mots les incidents de la traverse et
insista sur ce fait curieux d'une sorte de rsurrection passagre
qui s'tait faite dans l'esprit du prisonnier, quand, pour un
instant, il tait redevenu marin au plus fort de la tourmente.

Bien, Harbert, rpondit l'ingnieur, tu as raison d'attacher une
grande importance  ce fait. Cet infortun ne doit pas tre
incurable, et c'est le dsespoir qui en a fait ce qu'il est. Mais
ici, il retrouvera ses semblables, et puisqu'il a encore une me
en lui, cette me, nous la sauverons!

Le naufrag de l'le Tabor,  la grande piti de l'ingnieur et au
grand tonnement de Nab, fut alors extrait de la cabine qu'il
occupait sur l'avant du Bonadventure, et, une fois mis  terre, il
manifesta tout d'abord la volont de s'enfuir.

Mais Cyrus Smith, s'approchant, lui mit la main sur l'paule par
un geste plein d'autorit, et il le regarda avec une douceur
infinie. Aussitt, le malheureux, subissant comme une sorte de
domination instantane, se calma peu  peu, ses yeux se
baissrent, son front s'inclina, et il ne fit plus aucune
rsistance.

Pauvre abandonn! murmura l'ingnieur.

Cyrus Smith l'avait attentivement observ.  en juger par
l'apparence, ce misrable tre n'avait plus rien d'humain, et
cependant Cyrus Smith, ainsi que l'avait dj fait le reporter,
surprit dans son regard comme une insaisissable lueur
d'intelligence.

Il fut dcid que l'abandonn, ou plutt l'inconnu, -- car ce fut
ainsi que ses nouveaux compagnons le dsignrent dsormais, --
demeurerait dans une des chambres de Granite-House, d'o il ne
pouvait s'chapper, d'ailleurs. Il s'y laissa conduire sans
difficult, et, les bons soins aidant, peut-tre pouvait-on
esprer qu'un jour il ferait un compagnon de plus aux colons de
l'le Lincoln.

Cyrus Smith, pendant le djeuner, que Nab avait ht, -- le
reporter, Harbert et Pencroff mourant de faim, -- se fit raconter
en dtail tous les incidents qui avaient marqu le voyage
d'exploration  l'lot.

Il fut d'accord avec ses amis sur ce point, que l'inconnu devait
tre anglais ou amricain, car le nom de Britannia le donnait 
penser, et, d'ailleurs,  travers cette barbe inculte, sous cette
broussaille qui lui servait de chevelure, l'ingnieur avait cru
reconnatre les traits caractriss de l'anglo-saxon.

Mais, au fait, dit Gdon Spilett en s'adressant  Harbert, tu ne
nous as pas dit comment tu avais fait la rencontre de ce sauvage;
et nous ne savons rien, sinon qu'il t'aurait trangl, si nous
n'avions eu la chance d'arriver  temps pour te secourir!

-- Ma foi, rpondit Harbert, je serais bien embarrass de raconter
ce qui s'est pass. J'tais, je crois, occup  faire ma
cueillette de plantes, quand j'ai entendu comme le bruit d'une
avalanche qui tombait d'un arbre trs lev. J'eus  peine le
temps de me retourner... ce malheureux, qui tait sans doute
blotti dans un arbre, s'tait prcipit sur moi en moins de temps
que je n'en mets  vous le dire, et sans M Spilett et Pencroff...

-- Mon enfant! dit Cyrus Smith, tu as couru l un vrai danger,
mais peut-tre, sans cela, ce pauvre tre se ft-il toujours
drob  vos recherches, et nous n'aurions pas un compagnon de
plus.

-- Vous esprez donc, Cyrus, russir  en refaire un homme?
demanda le reporter.

-- Oui, rpondit l'ingnieur.

Le djeuner termin, Cyrus Smith et ses compagnons quittrent
Granite-House et revinrent sur la grve.

On opra alors le dchargement du Bonadventure, et l'ingnieur,
ayant examin les armes, les outils, ne vit rien qui pt le mettre
 mme d'tablir l'identit de l'inconnu.

La capture des porcs faite  l'lot fut regarde comme devant tre
trs profitable  l'le Lincoln, et ces animaux furent conduits
aux tables, o ils devaient s'acclimater facilement.

Les deux tonneaux contenant de la poudre et du plomb, ainsi que
les paquets d'amorces, furent trs bien reus. On convint mme
d'tablir une petite poudrire, soit en dehors de Granite-House,
soit mme dans la caverne suprieure, o il n'y avait aucune
explosion  craindre. Toutefois, l'emploi du pyroxyle dut tre
continu, car, cette substance donnant d'excellents rsultats, il
n'y avait aucune raison pour y substituer la poudre ordinaire.

Lorsque le dchargement de l'embarcation fut termin:

Monsieur Cyrus, dit Pencroff, je pense qu'il serait prudent de
mettre notre Bonadventure en lieu sr.

-- N'est-il donc pas convenablement  l'embouchure de la Mercy?
demanda Cyrus Smith.

-- Non, Monsieur Cyrus, rpondit le marin. La moiti du temps, il
est chou sur le sable, et cela le fatigue. C'est que c'est une
bonne embarcation, voyez-vous, et qui s'est admirablement
comporte pendant ce coup de vent qui nous a assaillis si
violemment au retour.

-- Ne pourrait-on la tenir  flot dans la rivire mme?

-- Sans doute, Monsieur Cyrus, on le pourrait, mais cette
embouchure ne prsente aucun abri, et, par les vents d'est, je
crois que le Bonadventure aurait beaucoup  souffrir des coups de
mer.

-- Eh bien, o voulez-vous le mettre, Pencroff?

-- Au port ballon, rpondit le marin. Cette petite crique,
couverte par les roches, me parat tre justement le port qu'il
lui faut.

-- N'est-il pas un peu loin?

-- Bah! Il ne se trouve pas  plus de trois milles de Granite-
House, et nous avons une belle route toute droite pour nous y
mener!

-- Faites, Pencroff, et conduisez votre Bonadventure, rpondit
l'ingnieur, et cependant je l'aimerais mieux sous notre
surveillance plus immdiate. Il faudra, quand nous aurons le
temps, que nous lui amnagions un petit port.

-- Fameux! s'cria Pencroff. Un port avec un phare, un mle et un
bassin de radoubs! Ah! Vraiment, avec vous, Monsieur Cyrus, tout
devient trop facile!

-- Oui, mon brave Pencroff, rpondit l'ingnieur, mais  la
condition, toutefois, que vous m'aidiez, car vous tes bien pour
les trois quarts dans toutes nos besognes!

Harbert et le marin se rembarqurent donc sur le Bonadventure,
dont l'ancre fut leve, la voile hisse, et que le vent du large
conduisit rapidement au cap griffe. Deux heures aprs, il reposait
sur les eaux tranquilles du port ballon.

Pendant les premiers jours que l'inconnu passa  Granite-House,
avait-il dj donn  penser que sa sauvage nature se ft
modifie? Une lueur plus intense brillait-elle au fond de cet
esprit obscurci? L'me, enfin, revenait-elle au corps?

Oui,  coup sr, et  ce point mme que Cyrus Smith et le reporter
se demandrent si jamais la raison de l'infortun avait t
totalement teinte.

Tout d'abord, habitu au grand air,  cette libert sans limites
dont il jouissait  l'le Tabor, l'inconnu avait manifest
quelques sourdes fureurs, et on dut craindre qu'il ne se
prcipitt sur la grve par une des fentres de Granite-House.
Mais peu  peu il se calma, et on put lui laisser la libert de
ses mouvements.

On avait donc lieu d'esprer, et beaucoup. Dj, oubliant ses
instincts de carnassier, l'inconnu acceptait une nourriture moins
bestiale que celle dont il se repaissait  l'lot, et la chair
cuite ne produisait plus sur lui le sentiment de rpulsion qu'il
avait manifest  bord du Bonadventure.

Cyrus Smith avait profit d'un moment o il dormait pour lui
couper cette chevelure et cette barbe incultes, qui formaient
comme une sorte de crinire et lui donnaient un aspect si sauvage.
Il l'avait aussi vtu plus convenablement, aprs l'avoir
dbarrass de ce lambeau d'toffe qui le couvrait.

Il en rsulta que, grce  ces soins, l'inconnu reprit figure
humaine, et il sembla mme que ses yeux fussent redevenus plus
doux. Certainement, quand l'intelligence l'clairait autrefois, la
figure de cet homme devait avoir une sorte de beaut.

Chaque jour, Cyrus Smith s'imposa la tche de passer quelques
heures dans sa compagnie. Il venait travailler prs de lui et
s'occupait de diverses choses, de manire  fixer son attention.
Il pouvait suffire, en effet, d'un clair pour rallumer cette me,
d'un souvenir qui traverst ce cerveau pour y rappeler la raison.
On l'avait bien vu, pendant la tempte,  bord du Bonadventure!

L'ingnieur ne ngligeait pas non plus de parler  haute voix, de
manire  pntrer  la fois par les organes de l'oue et de la
vue jusqu'au fond de cette intelligence engourdie. Tantt l'un de
ses compagnons, tantt l'autre, quelquefois tous, se joignaient 
lui. Ils causaient le plus souvent de choses ayant rapport  la
marine, qui devaient toucher davantage un marin. Par moments,
l'inconnu prtait comme une vague attention  ce qui se disait, et
les colons arrivrent bientt  cette persuasion qu'il les
comprenait en partie. Quelquefois mme l'expression de son visage
tait profondment douloureuse, preuve qu'il souffrait
intrieurement; car sa physionomie n'aurait pu tromper  ce point;
mais il ne parlait pas, bien qu' diverses reprises, cependant, on
pt croire que quelques paroles allaient s'chapper de ses lvres.

Quoi qu'il en ft, le pauvre tre tait calme et triste! Mais son
calme n'tait-il qu'apparent?

Sa tristesse n'tait-elle que la consquence de sa squestration?
On ne pouvait rien affirmer encore.

Ne voyant plus que certains objets et dans un champ limit, sans
cesse en contact avec les colons, auxquels il devait finir par
s'habituer, n'ayant aucun dsir  satisfaire, mieux nourri, mieux
vtu, il tait naturel que sa nature physique se modifit peu 
peu; mais s'tait-il pntr d'une vie nouvelle, ou bien, pour
employer un mot qui pouvait justement s'appliquer  lui, ne
s'tait-il qu'apprivois comme un animal vis--vis de son matre?
C'tait l une importante question, que Cyrus Smith avait hte de
rsoudre, et cependant il ne voulait pas brusquer son malade!

Pour lui, l'inconnu n'tait qu'un malade! Serait-ce jamais un
convalescent? Aussi, comme l'ingnieur l'observait  tous moments!

Comme il guettait son me, si l'on peut parler ainsi!

Comme il tait prt  la saisir!

Les colons suivaient avec une sincre motion toutes les phases de
cette cure entreprise par Cyrus Smith.

Ils l'aidaient aussi dans cette oeuvre d'humanit, et tous, sauf
peut-tre l'incrdule Pencroff, ils en arrivrent bientt 
partager son esprance et sa foi.

Le calme de l'inconnu tait profond, on l'a dit, et il montrait
pour l'ingnieur, dont il subissait visiblement l'influence, une
sorte d'attachement.

Cyrus Smith rsolut donc de l'prouver, en le transportant dans un
autre milieu, devant cet ocan que ses yeux avaient autrefois
l'habitude de contempler,  la lisire de ces forts qui devaient
lui rappeler celles o s'taient passes tant d'annes de sa vie!

Mais, dit Gdon Spilett, pouvons-nous esprer que, mis en
libert, il ne s'chappera pas?

-- C'est une exprience  faire, rpondit l'ingnieur.

-- Bon! dit Pencroff. Quand ce gaillard-l aura l'espace devant
lui et sentira le grand air, il filera  toutes jambes!

-- Je ne le crois pas, rpondit Cyrus Smith.

-- Essayons, dit Gdon Spilett.

-- Essayons, rpondit l'ingnieur.

Ce jour-l tait le 30 octobre, et, par consquent, il y avait
neuf jours que le naufrag de l'le Tabor tait prisonnier 
Granite-House. Il faisait chaud, et un beau soleil dardait ses
rayons sur l'le.

Cyrus Smith et Pencroff allrent  la chambre occupe par
l'inconnu, qu'ils trouvrent couch prs de la fentre et
regardant le ciel.

Venez, mon ami, lui dit l'ingnieur.

L'inconnu se leva aussitt. Son oeil se fixa sur Cyrus Smith, et
il le suivit, tandis que le marin marchait derrire lui, peu
confiant dans les rsultats de l'exprience.

Arrivs  la porte, Cyrus Smith et Pencroff lui firent prendre
place dans l'ascenseur, tandis que Nab, Harbert et Gdon Spilett
les attendaient au bas de Granite-House. La banne descendit, et en
quelques instants tous furent runis sur la grve.

Les colons s'loignrent un peu de l'inconnu, de manire  lui
laisser quelque libert.

Celui-ci fit quelques pas, en s'avanant vers la mer, et son
regard brilla avec une animation extrme, mais il ne chercha
aucunement  s'chapper. Il regardait les petites lames qui,
brises par l'lot, venaient mourir sur le sable.

Ce n'est encore que la mer, fit observer Gdon Spilett, et il
est possible qu'elle ne lui inspire pas le dsir de s'enfuir!

-- Oui, rpondit Cyrus Smith, il faut le conduire au plateau, sur
la lisire de la fort. L, l'exprience sera plus concluante.

-- D'ailleurs, il ne pourra pas s'chapper, fit observer Nab,
puisque les ponts sont relevs.

-- Oh! fit Pencroff, c'est bien l un homme  s'embarrasser d'un
ruisseau comme le creek-glycrine! Il aurait vite fait de le
franchir, mme d'un seul bond!

-- Nous verrons bien, se contenta de rpondre Cyrus Smith, dont
les yeux ne quittaient pas ceux de son malade.

Celui-ci fut alors conduit vers l'embouchure de la Mercy, et tous,
remontant la rive gauche de la rivire, gagnrent le plateau de
Grande-vue.

Arriv  l'endroit o croissaient les premiers beaux arbres de la
fort, dont la brise agitait lgrement le feuillage, l'inconnu
parut humer avec ivresse cette senteur pntrante qui imprgnait
l'atmosphre, et un long soupir s'chappa de sa poitrine!

Les colons se tenaient en arrire, prts  le retenir, s'il et
fait un mouvement pour s'chapper!

Et, en effet, le pauvre tre fut sur le point de s'lancer dans le
creek qui le sparait de la fort, et ses jambes se dtendirent un
instant comme un ressort... mais, presque aussitt, il se replia
sur lui-mme, il s'affaissa  demi, et une grosse larme coula de
ses yeux!

Ah! s'cria Cyrus Smith, te voil donc redevenu homme, puisque tu
pleures!



CHAPITRE XVI


Oui! Le malheureux avait pleur! Quelque souvenir, sans doute,
avait travers son esprit, et, suivant l'expression de Cyrus
Smith, il s'tait refait homme par les larmes.

Les colons le laissrent pendant quelque temps sur le plateau, et
s'loignrent mme un peu, de manire qu'il se sentt libre; mais
il ne songea aucunement  profiter de cette libert, et Cyrus
Smith se dcida bientt  le ramener  Granite-House. Deux jours
aprs cette scne, l'inconnu sembla vouloir se mler peu  peu 
la vie commune. Il tait vident qu'il entendait, qu'il
comprenait, mais non moins vident qu'il mettait une trange
obstination  ne pas parler aux colons, car, un soir, Pencroff,
prtant l'oreille  la porte de sa chambre, entendit ces mots
s'chapper de ses lvres: Non! Ici! Moi! Jamais!

Le marin rapporta ces paroles  ses compagnons.

Il y a l quelque douloureux mystre! dit Cyrus Smith.

L'inconnu avait commenc  se servir des outils de labourage, et
il travaillait au potager. Quand il s'arrtait dans sa besogne, ce
qui arrivait souvent, il demeurait comme concentr en lui-mme;
mais, sur la recommandation de l'ingnieur, on respectait
l'isolement qu'il paraissait vouloir garder. Si l'un des colons
s'approchait de lui, il reculait, et des sanglots soulevaient sa
poitrine, comme si elle en et t trop pleine!

tait-ce donc le remords qui l'accablait ainsi?

On pouvait le croire, et Gdon Spilett ne put s'empcher de
faire, un jour, cette observation:

S'il ne parle pas, c'est qu'il aurait, je crois, des choses trop
graves  dire!

Il fallait tre patient et attendre. Quelques jours plus tard, le
3 novembre, l'inconnu, travaillant sur le plateau, s'tait arrt,
aprs avoir laiss tomber sa bche  terre, et Cyrus Smith, qui
l'observait  peu de distance, vit encore une fois des larmes qui
coulaient de ses yeux. Une sorte de piti irrsistible le
conduisit vers lui, et il lui toucha le bras lgrement.

Mon ami? dit-il.

Le regard de l'inconnu chercha  l'viter, et Cyrus Smith, ayant
voulu lui prendre la main, il recula vivement.

Mon ami, dit Cyrus Smith d'une voix plus ferme, regardez-moi, je
le veux!

L'inconnu regarda l'ingnieur et sembla tre sous son influence,
comme un magntis sous la puissance de son magntiseur. Il voulut
fuir. Mais alors il se fit dans sa physionomie comme une
transformation. Son regard lana des clairs. Des paroles
cherchrent  s'chapper de ses lvres. Il ne pouvait plus se
contenir!... enfin, il croisa les bras; puis, d'une voix sourde:

Qui tes-vous? demanda-t-il  Cyrus Smith.

-- Des naufrags comme vous, rpondit l'ingnieur, dont l'motion
tait profonde. Nous vous avons amen ici, parmi vos semblables.

-- Mes semblables!... je n'en ai pas!

-- Vous tes au milieu d'amis...

-- Des amis!...  moi! Des amis! s'cria l'inconnu en cachant sa
tte dans ses mains... non... jamais... laissez-moi! Laissez-moi!

Puis, il s'enfuit du ct du plateau qui dominait la mer, et l il
demeura longtemps immobile.

Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui
venait de se passer.

Oui! Il y a un mystre dans la vie de cet homme, dit Gdon
Spilett, et il semble qu'il ne soit rentr dans l'humanit que par
la voie du remords.

-- Je ne sais trop quelle espce d'homme nous avons ramen l, dit
le marin. Il a des secrets...

-- Que nous respecterons, rpondit vivement Cyrus Smith. S'il a
commis quelque faute, il l'a cruellement expie, et,  nos yeux,
il est absous.

Pendant deux heures, l'inconnu demeura seul sur la plage,
videmment sous l'influence de souvenirs qui lui refaisaient tout
son pass, -- un pass funeste sans doute, -- et les colons, sans
le perdre de vue, ne cherchrent point  troubler son isolement.

Cependant, aprs deux heures, il parut avoir pris une rsolution,
et il vint trouver Cyrus Smith. Ses yeux taient rouges des larmes
qu'il avait verses, mais il ne pleurait plus. Toute sa
physionomie tait empreinte d'une humilit profonde. Il semblait
craintif, honteux, se faire tout petit, et son regard tait
constamment baiss vers la terre.

Monsieur, dit-il  Cyrus Smith, vos compagnons et vous, tes-vous
anglais?

-- Non, rpondit l'ingnieur, nous sommes amricains.

-- Ah! fit l'inconnu, et il murmura ces mots:

J'aime mieux cela!

-- Et vous, mon ami? demanda l'ingnieur.

-- Anglais, rpondit-il prcipitamment.

Et, comme si ces quelques mots lui eussent pes  dire, il
s'loigna de la grve, qu'il parcourut depuis la cascade jusqu'
l'embouchure de la Mercy, dans un tat d'extrme agitation.

Puis, ayant pass  un certain moment prs d'Harbert, il s'arrta,
et, d'une voix trangle:

Quel mois? lui demanda-t-il.

-- Dcembre, rpondit Harbert.

-- Quelle anne?

-- 1866.

-- Douze ans! Douze ans! s'cria-t-il.

Puis il le quitta brusquement.

Harbert avait rapport aux colons les demandes et la rponse qui
lui avaient t faites.

Cet infortun, fit observer Gdon Spilett, n'tait plus au
courant ni des mois ni des annes!

-- Oui! ajouta Harbert, et il tait depuis douze ans dj sur
l'lot quand nous l'y avons trouv!

-- Douze ans! rpondit Cyrus Smith. Ah! Douze ans d'isolement,
aprs une existence maudite peut-tre, peuvent bien altrer la
raison d'un homme!

-- Je suis port  croire, dit alors Pencroff, que cet homme n'est
point arriv  l'le Tabor par naufrage, mais qu' la suite de
quelque crime, il y aura t abandonn.

-- Vous devez avoir raison, Pencroff, rpondit le reporter, et si
cela est, il n'est pas impossible que ceux qui l'ont laiss sur
l'le ne reviennent l'y rechercher un jour!

-- Et ils ne le trouveront plus, dit Harbert.

-- Mais alors, reprit Pencroff, il faudrait retourner, et...

-- Mes amis, dit Cyrus Smith, ne traitons pas cette question avant
de savoir  quoi nous en tenir. Je crois que ce malheureux a
souffert, qu'il a durement expi ses fautes, quelles qu'elles
soient, et que le besoin de s'pancher l'touffe. Ne le provoquons
pas  nous raconter son histoire! Il nous la dira sans doute, et,
quand nous l'aurons apprise, nous verrons quel parti il conviendra
de suivre. Lui seul, d'ailleurs, peut nous apprendre s'il a
conserv plus que l'espoir, la certitude d'tre rapatri un jour,
mais j'en doute!

-- Et pourquoi? demanda le reporter.

-- Parce que, dans le cas o il et t sr d'tre dlivr dans un
temps dtermin, il aurait attendu l'heure de sa dlivrance et
n'et pas jet ce document  la mer. Non, il est plutt probable
qu'il tait condamn  mourir sur cet lot et qu'il ne devait plus
jamais revoir ses semblables!

-- Mais, fit observer le marin, il y a une chose que je ne puis
pas m'expliquer.

-- Laquelle?

-- S'il y a douze ans que cet homme a t abandonn sur l'le
Tabor, on peut bien supposer qu'il tait depuis plusieurs annes
dj dans cet tat de sauvagerie o nous l'avons trouv!

-- Cela est probable, rpondit Cyrus Smith.

-- Il y aurait donc, par consquent, plusieurs annes qu'il aurait
crit ce document!

-- Sans doute..., et cependant le document semblait rcemment
crit!...

-- D'ailleurs, comment admettre que la bouteille qui renfermait le
document ait mis plusieurs annes  venir de l'le Tabor  l'le
Lincoln?

-- Ce n'est pas absolument impossible, rpondit le reporter. Ne
pouvait-elle tre depuis longtemps dj sur les parages de l'le?

-- Non, rpondit Pencroff, car elle flottait encore. On ne peut
pas mme supposer qu'aprs avoir sjourn plus ou moins longtemps
sur le rivage, elle ait pu tre reprise par la mer, car c'est tout
rochers sur la cte sud, et elle s'y ft immanquablement brise!

-- En effet, rpondit Cyrus Smith, qui demeura songeur.

-- Et puis, ajouta le marin, si le document avait plusieurs annes
de date, si depuis plusieurs annes il tait enferm dans cette
bouteille, il et t avari par l'humidit. Or, il n'en tait
rien, et il se trouvait dans un parfait tat de conservation.

L'observation du marin tait trs juste, et il y avait l un fait
incomprhensible, car le document semblait avoir t rcemment
crit, quand les colons le trouvrent dans la bouteille. De plus,
il donnait la situation de l'le Tabor en latitude et en longitude
avec prcision, ce qui impliquait chez son auteur des
connaissances assez compltes en hydrographie, qu'un simple marin
ne pouvait avoir.

Il y a l, une fois encore, quelque chose d'inexplicable, dit
l'ingnieur, mais ne provoquons pas notre nouveau compagnon 
parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prts 
l'entendre!

Pendant les jours qui suivirent, l'inconnu ne pronona pas une
parole et ne quitta pas une seule fois l'enceinte du plateau. Il
travaillait  la terre, sans perdre un instant, sans prendre un
moment de repos, mais toujours  l'cart. Aux heures du repas, il
ne remontait point  Granite-House, bien que l'invitation lui en
et t faite  plusieurs reprises, et il se contentait de manger
quelques lgumes crus. La nuit venue, il ne regagnait pas la
chambre qui lui avait t assigne, mais il restait l, sous
quelque bouquet d'arbres, ou, quand le temps tait mauvais, il se
blottissait dans quelque anfractuosit des roches. Ainsi, il
vivait encore comme au temps o il n'avait d'autre abri que les
forts de l'le Tabor, et toute insistance pour l'amener 
modifier sa vie ayant t vaine, les colons attendirent
patiemment. Mais le moment arrivait enfin o, imprieusement et
comme involontairement pouss par sa conscience, de terribles
aveux allaient lui chapper.

Le 10 novembre, vers huit heures du soir, au moment o l'obscurit
commenait  se faire, l'inconnu se prsenta inopinment devant
les colons, qui taient runis sous la vranda. Ses yeux
brillaient trangement, et toute sa personne avait repris son
aspect farouche des mauvais jours.

Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrs en voyant que,
sous l'empire d'une terrible motion, ses dents claquaient comme
celles d'un fivreux.

Qu'avait-il donc? La vue de ses semblables lui tait-elle
insupportable? En avait-il assez de cette existence dans ce milieu
honnte? Est-ce que la nostalgie de l'abrutissement le reprenait?
On dut le croire, quand on l'entendit s'exprimer ainsi en phrases
incohrentes:

Pourquoi suis-je ici?... de quel droit m'avez-vous arrach  mon
lot?... est-ce qu'il peut y avoir un lien entre vous et moi?...
savez-vous qui je suis... ce que j'ai fait... pourquoi j'tais l-
bas... seul? Et qui vous dit qu'on ne m'y a pas abandonn... que
je n'tais pas condamn  mourir l?... connaissez-vous mon
pass?... savez-vous si je n'ai pas vol, assassin... si je ne
suis pas un misrable... un tre maudit... bon  vivre comme une
bte fauve... loin de tous... dites... le savez-vous?

Les colons coutaient sans interrompre le misrable, auquel ces
demi-aveux chappaient pour ainsi dire malgr lui. Cyrus Smith
voulut alors le calmer en s'approchant de lui, mais il recula
vivement.

Non! Non! s'cria-t-il. Un mot seulement... suis-je libre?

-- Vous tes libre, rpondit l'ingnieur.

-- Adieu donc! s'cria-t-il, et il s'enfuit comme un fou.

Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitt vers la lisire du
bois... mais ils revinrent seuls.

Il faut le laisser faire! dit Cyrus Smith.

-- Il ne reviendra jamais..., s'cria Pencroff.

-- Il reviendra, rpondit l'ingnieur.

Et, depuis lors, bien des jours se passrent; mais Cyrus Smith --
tait-ce une sorte de pressentiment? -- persista dans
l'inbranlable ide que le malheureux reviendrait tt ou tard.

C'est la dernire rvolte de cette rude nature, disait-il, que le
remords a touche et qu'un nouvel isolement pouvanterait.

Cependant, les travaux de toutes sortes furent continus, tant au
plateau de Grande-vue qu'au corral, o Cyrus Smith avait
l'intention de btir une ferme. Il va sans dire que les graines
rcoltes par Harbert  l'le Tabor avaient t soigneusement
semes.

Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessin, bien
entretenu, et qui ne laissait pas chmer les bras des colons. L,
il y avait toujours  travailler.  mesure que les plantes
potagres s'taient multiplies, il avait fallu agrandir les
simples carrs, qui tendaient  devenir de vritables champs et 
remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres
portions de l'le, et les onaggas ne devaient pas craindre d'tre
jamais rationns. Mieux valait, d'ailleurs, transformer en potager
le plateau de Grande-vue, dfendu par sa profonde ceinture de
creeks, et reporter en dehors les prairies qui n'avaient pas
besoin d'tre protges contre les dprdations des quadrumanes et
des quadrupdes. Au 15 novembre, on fit la troisime moisson.
Voil un champ qui s'tait accru en surface, depuis dix-huit mois
que le premier grain de bl avait t sem! La seconde rcolte de
six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux,
soit plus de cinq cents millions de grains! La colonie tait riche
en bl, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour
que la rcolte ft assure chaque anne et que tous, hommes et
btes, pussent s'en nourrir.

La moisson fut donc faite, et l'on consacra la dernire quinzaine
du mois de novembre aux travaux de panification. En effet, on
avait le grain, mais non la farine, et l'installation d'un moulin
fut ncessaire. Cyrus Smith et pu utiliser la seconde chute qui
s'panchait sur la Mercy pour tablir son moteur, la premire
tant dj occupe  mouvoir les pilons du moulin  foulon; mais,
aprs discussion, il fut dcid que l'on tablirait un simple
moulin  vent sur les hauteurs de Grande-vue. La construction de
l'un n'offrait pas plus de difficult que la construction de
l'autre, et on tait sr, d'autre part, que le vent ne manquerait
pas sur ce plateau, expos aux brises du large.

Sans compter, dit Pencroff, que ce moulin  vent sera plus gai et
fera bon effet dans le paysage!

On se mit donc  l'oeuvre en choisissant des bois de charpente
pour la cage et le mcanisme du moulin. Quelques grands grs qui
se trouvaient dans le nord du lac pouvaient facilement se
transformer en meules, et quant aux ailes, l'inpuisable enveloppe
du ballon leur fournirait la toile ncessaire.

Cyrus Smith fit les plans, et l'emplacement du moulin fut choisi
un peu  droite de la basse-cour, prs de la berge du lac. Toute
la cage devait reposer sur un pivot maintenu dans de grosses
charpentes, de manire  pouvoir tourner avec tout le mcanisme
qu'elle contenait selon les demandes du vent.

Ce travail s'accomplit rapidement. Nab et Pencroff taient devenus
de trs habiles charpentiers et n'avaient qu' suivre les gabarits
fournis par l'ingnieur. Aussi une sorte de gurite cylindrique,
une vraie poivrire, coiffe d'un toit aigu, s'leva-t-elle
bientt  l'endroit dsign. Les quatre chssis qui formaient les
ailes avaient t solidement implants dans l'arbre de couche, de
manire  faire un certain angle avec lui, et ils furent fixs au
moyen de tenons de fer. Quant aux diverses parties du mcanisme
intrieur, la bote destine  contenir les deux meules, la meule
gisante et la meule courante, la trmie, sorte de grande auge
carre, large du haut, troite du bas, qui devait permettre aux
grains de tomber sur les meules, l'auget oscillant destin 
rgler le passage du grain, et auquel son perptuel tic-tac a fait
donner le nom de babillard, et enfin le blutoir, qui, par
l'opration du tamisage, spare le son de la farine, cela se
fabriqua sans peine. Les outils taient bons, et le travail fut
peu difficile, car, en somme, les organes d'un moulin sont trs
simples. Ce ne fut qu'une question de temps.

Tout le monde avait travaill  la construction du moulin, et le
1er dcembre il tait termin.

Comme toujours, Pencroff tait enchant de son ouvrage, et il ne
doutait pas que l'appareil ne ft parfait.

Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre
notre premire rcolte!

-- Un bon vent, soit, rpondit l'ingnieur, mais pas trop de vent,
Pencroff.

-- Bah! Notre moulin n'en tournera que plus vite!

-- Il n'est pas ncessaire qu'il tourne si vite, rpondit Cyrus
Smith. On sait par exprience que la plus grande quantit de
travail est produite par un moulin quand le nombre de tours
parcourus par les ailes en une minute est sextuple du nombre de
pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise
moyenne, qui donne vingt-quatre pieds  la seconde, il imprimera
seize tours aux ailes pendant une minute, et il n'en faut pas
davantage.

-- Justement! s'cria Harbert, il souffle une jolie brise de nord-
est qui fera bien notre affaire!

Il n'y avait aucune raison de retarder l'inauguration du moulin,
car les colons avaient hte de goter au premier morceau de pain
de l'le Lincoln. Ce jour-l donc, dans la matine, deux  trois
boisseaux de bl furent moulus, et le lendemain, au djeuner, une
magnifique miche, un peu compacte peut-tre, quoique leve avec de
la levure de bire, figurait sur la table de Granite-House. Chacun
y mordit  belles dents, et avec quel plaisir, on le comprend de
reste!

Cependant l'inconnu n'avait pas reparu. Plusieurs fois, Gdon
Spilett et Harbert avaient parcouru la fort aux environs de
Granite-House, sans le rencontrer, sans en trouver aucune trace.
Ils s'inquitaient srieusement de cette disparition prolonge.
Certainement, l'ancien sauvage de l'le Tabor ne pouvait tre
embarrass de vivre dans ces giboyeuses forts du Far-West, mais
n'tait-il pas  craindre qu'il ne reprt ses habitudes, et que
cette indpendance ne ravivt ses instincts farouches?

Toutefois, Cyrus Smith, par une sorte de pressentiment, sans
doute, persistait toujours  dire que le fugitif reviendrait.

Oui, il reviendra! rptait-il avec une confiance que ses
compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortun tait 
l'le Tabor, il se savait seul! Ici, il sait que ses semblables
l'attendent! Puisqu'il a  moiti parl de sa vie passe, ce
pauvre repenti, il reviendra la dire tout entire, et ce jour-l
il sera  nous!

L'vnement allait donner raison  Cyrus Smith.

Le 3 dcembre, Harbert avait quitt le plateau de Grande-vue et
tait all pcher sur la rive mridionale du lac. Il tait sans
armes, et jusqu'alors il n'y avait jamais eu aucune prcaution 
prendre, puisque les animaux dangereux ne se montraient pas dans
cette partie de l'le.

Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient  la basse-cour,
tandis que Cyrus Smith et le reporter taient occups aux
chemines  fabriquer de la soude, la provision de savon tant
puise.

Soudain, des cris retentissent:

Au secours!  moi!

Cyrus Smith et le reporter, trop loigns, n'avaient pu entendre
ces cris. Pencroff et Nab, abandonnant la basse-cour en toute
hte, s'taient prcipits vers le lac.

Mais avant eux, l'inconnu, dont personne n'et pu souponner la
prsence en cet endroit, franchissait le creek-glycrine, qui
sparait le plateau de la fort, et bondissait sur la rive
oppose.

L, Harbert tait en face d'un formidable jaguar, semblable 
celui qui avait t tu au promontoire du reptile. Inopinment
surpris, il se tenait debout contre un arbre, tandis que l'animal,
ramass sur lui-mme, allait s'lancer... mais l'inconnu, sans
autres armes qu'un couteau, se prcipita sur le redoutable fauve,
qui se retourna contre ce nouvel adversaire.

La lutte fut courte. L'inconnu tait d'une force et d'une adresse
prodigieuses. Il avait saisi le jaguar  la gorge d'une main
puissante comme une cisaille, sans s'inquiter si les griffes du
fauve lui pntraient dans les chairs, et, de l'autre, il lui
fouillait le coeur avec son couteau.

Le jaguar tomba. L'inconnu le poussa du pied, et il allait
s'enfuir au moment o les colons arrivaient sur le thtre de la
lutte, quand Harbert, s'attachant  lui, s'cria:

Non! Non! Vous ne vous en irez pas!

Cyrus Smith alla vers l'inconnu, dont les sourcils se froncrent,
lorsqu'il le vit s'approcher. Le sang coulait  son paule sous sa
veste dchire, mais il n'y prenait pas garde.

Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous venons de contracter une dette
de reconnaissance envers vous. Pour sauver notre enfant, vous avez
risqu votre vie!

-- Ma vie! murmura l'inconnu. Qu'est-ce qu'elle vaut? Moins que
rien!

-- Vous tes bless?

-- Peu importe.

-- Voulez-vous me donner votre main?

Et comme Harbert cherchait  saisir cette main, qui venait de le
sauver, l'inconnu se croisa les bras, sa poitrine se gonfla, son
regard se voila, et il parut vouloir fuir; mais, faisant un
violent effort sur lui-mme, et d'un ton brusque:

Qui tes-vous? dit-il, et que prtendez-vous tre pour moi?

C'tait l'histoire des colons qu'il demandait ainsi, et pour la
premire fois. Peut-tre, cette histoire raconte, dirait-il la
sienne? En quelques mots, Cyrus Smith raconta tout ce qui s'tait
pass depuis leur dpart de Richmond, comment ils s'taient tirs
d'affaire, et quelles ressources taient maintenant  leur
disposition.

L'inconnu l'coutait avec une extrme attention.

Puis, l'ingnieur dit alors ce qu'ils taient tous, Gdon
Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, lui, et il ajouta que la plus
grande joie qu'ils avaient prouve depuis leur arrive dans l'le
Lincoln, c'tait  leur retour de l'lot, quand ils avaient pu
compter un compagnon de plus.

 ces mots, celui-ci rougit, sa tte s'abaissa sur sa poitrine, et
un sentiment de confusion se peignit sur toute sa personne.

Et maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith,
voulez-vous nous donner votre main?

-- Non, rpondit l'inconnu d'une voix sourde, non! Vous tes
d'honntes gens, vous! Et moi!...



CHAPITRE XVII


Ces dernires paroles justifiaient les pressentiments des colons.
Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste pass,
expi peut-tre aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne
l'avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des
remords, il se repentait, et, cette main qu'ils lui demandaient,
ses nouveaux amis l'eussent cordialement presse, mais il ne se
sentait pas digne de la tendre  d'honntes gens! Toutefois, aprs
la scne du jaguar, il ne retourna pas dans la fort, et depuis ce
jour il ne quitta plus l'enceinte de Granite-House. Quel tait le
mystre de cette existence? L'inconnu parlerait-il un jour? C'est
ce que l'avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que
son secret ne lui serait jamais demand et que l'on vivrait avec
lui comme si l'on n'et rien souponn.

Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d'tre ce
qu'elle avait t. Cyrus Smith et Gdon Spilett travaillaient
ensemble, tantt chimistes, tantt physiciens. Le reporter ne
quittait l'ingnieur que pour chasser avec Harbert, car il n'et
pas t prudent de laisser le jeune garon courir seul la fort,
et il fallait se tenir sur ses gardes.

Quant  Nab et  Pencroff, un jour aux tables ou  la basse-cour,
un autre au corral, sans compter les travaux  Granite-House, ils
ne manquaient pas d'ouvrage.

L'inconnu travaillait  l'cart, et il avait repris son existence
habituelle, n'assistant point aux repas, couchant sous les arbres
du plateau, ne se mlant jamais  ses compagnons. Il semblait
vraiment que la socit de ceux qui l'avaient sauv lui ft
insupportable!

Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il rclam le
secours de ses semblables? Pourquoi a-t-il jet ce document  la
mer?

-- Il nous le dira, rpondait invariablement Cyrus Smith.

-- Quand?

-- Peut-tre plus tt que vous ne le pensez, Pencroff.

Et, en effet, le jour des aveux tait proche.

Le 10 dcembre, une semaine aprs son retour  Granite-House,
Cyrus Smith vit venir  lui l'inconnu, qui, d'une voix calme et
d'un ton humble, lui dit:

Monsieur, j'aurais une demande  vous faire.

-- Parlez, rpondit l'ingnieur; mais auparavant, laissez-moi vous
faire une question.

 ces mots, l'inconnu rougit et fut sur le point de se retirer.
Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'me du coupable, qui
craignait sans doute que l'ingnieur ne l'interroget sur son
pass!

Cyrus Smith le retint de la main:

Camarade, lui dit-il, non seulement nous sommes pour vous des
compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais  vous dire cela,
et maintenant je vous coute.

L'inconnu passa la main sur ses yeux. Il tait pris d'une sorte de
tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler
une parole.

Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m'accorder une
grce.

-- Laquelle?

-- Vous avez  quatre ou cinq milles d'ici, au pied de la
montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont
besoin d'tre soigns. Voulez-vous me permettre de vivre l-bas
avec eux?

Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l'infortun avec un
sentiment de commisration profonde. Puis:

Mon ami, dit-il, le corral n'a que des tables,  peine
convenables pour les animaux...

-- Ce sera assez bon pour moi, monsieur.

-- Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais
en rien. Il vous plat de vivre au corral. Soit. Vous serez,
d'ailleurs, toujours le bienvenu  Granite-House. Mais puisque
vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions
ncessaires pour que vous y soyez convenablement install.

-- N'importe comment, j'y serai toujours bien.

-- Mon ami, rpondit Cyrus Smith, qui insistait  dessein sur
cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que
nous devons faire  cet gard!

-- Merci, monsieur, rpondit l'inconnu en se retirant.

L'ingnieur fit aussitt part  ses compagnons de la proposition
qui lui avait t faite, et il fut dcid que l'on construirait au
corral une maison de bois que l'on rendrait aussi confortable que
possible.

Le jour mme, les colons se rendirent au corral avec les outils
ncessaires, et la semaine ne s'tait pas coule que la maison
tait prte  recevoir son hte. Elle avait t leve  une
vingtaine de pieds des tables, et, de l, il serait facile de
surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de
quatre-vingts ttes. Quelques meubles, couchette, table, banc,
armoire, coffre, furent fabriqus, et des armes, des munitions,
des outils furent transports au corral.

L'inconnu, d'ailleurs, n'avait point t voir sa nouvelle demeure,
et il avait laiss les colons y travailler sans lui, pendant qu'il
s'occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernire
main  sa besogne. Et de fait, grce  lui, toutes les terres
taient laboures et prtes  tre ensemences, ds que le moment
en serait venu.

C'tait le 20 dcembre que les installations avaient t acheves
au corral. L'ingnieur annona  l'inconnu que sa demeure tait
prte  le recevoir, et celui-ci rpondit qu'il irait y coucher le
soir mme.

Ce soir-l, les colons taient runis dans la grande salle de
Granite-House. Il tait alors huit heures, -- heure  laquelle
leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gner en lui
imposant par leur prsence des adieux qui lui auraient peut-tre
cot, ils l'avaient laiss seul et ils taient remonts 
Granite-House.

Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants,
quand un coup lger fut frapp  la porte. Presque aussitt,
l'inconnu entra, et sans autre prambule:

Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous
sachiez mon histoire. La voici.

Ces simples mots ne laissrent pas d'impressionner trs vivement
Cyrus Smith et ses compagnons.

L'ingnieur s'tait lev.

Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C'est votre droit
de vous taire...

-- C'est mon devoir de parler.

-- Asseyez-vous donc.

-- Je resterai debout.

-- Nous sommes prts  vous entendre, rpondit Cyrus Smith.

L'inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protg par
la pnombre. Il tait tte nue, les bras croiss sur la poitrine,
et c'est dans cette posture que, d'une voix sourde, parlant comme
quelqu'un qui se force  parler, il fit le rcit suivant, que ses
auditeurs n'interrompirent pas une seule fois:

Le 20 dcembre 1854, un yacht de plaisance  vapeur, le Duncan,
appartenant au laird cossais, lord Glenarvan, jetait l'ancre au
cap Bernouilli, sur la cte occidentale de l'Australie,  la
hauteur du trente-septime parallle.  bord de ce yacht taient
lord Glenarvan, sa femme, un major de l'arme anglaise, un
gographe franais, une jeune fille et un jeune garon. Ces deux
derniers taient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le
Britannia avait pri corps et biens, une anne auparavant. Le
Duncan tait command par le capitaine John Mangles et mont par
un quipage de quinze hommes.

Voici pourquoi ce yacht se trouvait  cette poque sur les ctes
de l'Australie.

Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document crit
en anglais, en allemand et en franais, avait t trouve dans la
mer d'Irlande et ramasse par le Duncan. Ce document portait en
substance qu'il existait encore trois survivants du naufrage du
Britannia, que ces survivants taient le capitaine Grant et deux
de ses hommes, et qu'ils avaient trouv refuge sur une terre dont
le document donnait la latitude, mais dont la longitude, efface
par l'eau de mer, n'tait plus lisible.

Cette latitude tait celle de 3711' australe. Donc, la longitude
tant inconnue, si l'on suivait ce trente-septime parallle 
travers les continents et les mers, on tait certain d'arriver sur
la terre habite par le capitaine Grant et ses deux compagnons.

L'amiraut anglaise ayant hsit  entreprendre cette recherche,
lord Glenarvan rsolut de tout tenter pour retrouver le capitaine.
Mary et Robert Grant avaient t mis en rapport avec lui. Le yacht
le Duncan fut quip pour une campagne lointaine  laquelle la
famille du lord et les enfants du capitaine voulurent prendre
part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers
l'Atlantique, doubla le dtroit de Magellan et remonta par le
Pacifique jusqu' la Patagonie, o, suivant une premire
interprtation du document, on pouvait supposer que le capitaine
Grant tait prisonnier des indignes.

Le Duncan dbarqua ses passagers sur la cte occidentale de la
Patagonie et repartit pour les reprendre sur la cte orientale, au
cap Corrientes.

Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente-
septime parallle, et, n'ayant trouv aucune trace du capitaine,
il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches
 travers l'ocan.

Aprs avoir visit sans succs les les Tristan d'Acunha et
d'Amsterdam, situes sur son parcours, le Duncan, ainsi que je
l'ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la cte australienne, le
20 dcembre 1854.

L'intention de lord Glenarvan tait de traverser l'Australie
comme il avait travers l'Amrique, et il dbarqua.  quelques
milles du rivage tait tablie une ferme, appartenant  un
irlandais, qui offrit l'hospitalit aux voyageurs. Lord Glenarvan
fit connatre  cet irlandais, les raisons qui l'avaient amen
dans ces parages, et il lui demanda s'il avait connaissance qu'un
trois-mts anglais, le Britannia, se ft perdu depuis moins de
deux ans sur la cte ouest de l'Australie.

L'irlandais n'avait jamais entendu parler de ce naufrage; mais, 
la grande surprise des assistants, un des serviteurs de
l'irlandais, intervenant, dit:

-- Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est
encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.

-- Qui tes-vous? demanda lord Glenarvan.

-- Un cossais comme vous, milord, rpondit cet homme, et je suis
un des compagnons du capitaine Grant, un des naufrags du
Britannia.

Cet homme s'appelait Ayrton. C'tait, en effet, le contre-matre
du Britannia, ainsi que le tmoignaient ses papiers. Mais, spar
du capitaine Grant au moment o le navire se brisait sur les
rcifs, il avait cru jusqu'alors que son capitaine avait pri avec
tout l'quipage, et qu'il tait lui, Ayrton, seul survivant du
Britannia.

-- Seulement, ajouta-t-il, ce n'est pas sur la cte ouest, mais
sur la cte est de l'Australie que le Britannia s'est perdu, et si
le capitaine Grant est vivant encore, comme l'indique son
document, il est prisonnier des indignes australiens, et c'est
sur l'autre cte qu'il faut le chercher.

Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard
assur. On ne pouvait douter de ses paroles. L'irlandais, qui
l'avait  son service depuis plus d'un an, en rpondait. Lord
Glenarvan crut  la loyaut de cet homme, et, grce  ses
conseils, il rsolut de traverser l'Australie en suivant le
trente-septime parallle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux
enfants, le major, le franais, le capitaine Mangles et quelques
matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite
d'Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin,
allait se rendre  Melbourne, o il attendrait les instructions de
lord Glenarvan.

Ils partirent le 23 dcembre 1854.

Il est temps de dire que cet Ayrton tait un tratre. C'tait, en
effet, le contre-matre du Britannia; mais,  la suite de
discussions avec son capitaine, il avait essay d'entraner son
quipage  la rvolte et de s'emparer du navire, et le capitaine
Grant l'avait dbarqu, le 8 avril 1852, sur la cte ouest de
l'Australie, puis il tait reparti en l'abandonnant, -- ce qui
n'tait que justice.

Ainsi, ce misrable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il
venait de l'apprendre par le rcit de Glenarvan! Depuis son
abandon, il tait devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de
convicts vads, et, s'il soutint impudemment que le naufrage
avait eu lieu sur la cte est, s'il poussa lord Glenarvan  se
lancer dans cette direction, c'est qu'il esprait le sparer de
son navire, s'emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du
Pacifique.

Ici, l'inconnu s'interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais
il reprit en ces termes:

L'expdition partit et se dirigea  travers la terre
australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton
ou Ben Joyce, comme on voudra l'appeler, la dirigeait, tantt
prcd, tantt suivi de sa bande de convicts, qui avait t
prvenue du coup  faire.

Cependant le Duncan avait t envoy  Melbourne pour s'y
rparer. Il s'agissait donc de dcider lord Glenarvan  lui donner
l'ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la cte est de
l'Australie, o il serait facile de s'en emparer. Aprs avoir
conduit l'expdition assez prs de cette cte, au milieu de vastes
forts, o toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre
qu'il s'tait charg de porter au second du Duncan, lettre qui
donnait l'ordre au yacht de se rendre immdiatement sur la cte
est,  la baie Twofold, c'est--dire  quelques journes de
l'endroit o l'expdition s'tait arrte. C'tait l qu'Ayrton
avait donn rendez-vous  ses complices.

Au moment o cette lettre allait lui tre remise, le tratre fut
dmasqu et n'eut plus qu' fuir. Mais cette lettre, qui devait
lui livrer le Duncan, il fallait l'avoir  tout prix. Ayrton
parvint  s'en emparer, et, deux jours aprs, il arrivait 
Melbourne.

Jusqu'alors le criminel avait russi dans ses odieux projets. Il
allait pouvoir conduire le Duncan  cette baie Twofold, o il
serait facile aux convicts de s'en emparer, et, son quipage
massacr, Ben Joyce deviendrait le matre de ces mers... Dieu
devait l'arrter au dnouement de ses funestes desseins.

Ayrton, arriv  Melbourne, remit la lettre au second, Tom
Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitt; mais que
l'on juge du dsappointement et de la colre d'Ayrton, quand, le
lendemain de l'appareillage, il apprit que le second conduisait le
navire, non sur la cte est de l'Australie,  la baie de Twofold,
mais bien sur la cte est de la Nouvelle-Zlande. Il voulut s'y
opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une
erreur providentielle du gographe franais qui avait rdig cette
lettre, la cte est de la Nouvelle-Zlande tait indique comme
lieu de destination.

Tous les plans d'Ayrton chouaient! Il voulut se rvolter. On
l'enferma. Il fut donc emmen sur la cte de la Nouvelle-Zlande,
ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que
deviendrait lord Glenarvan.

Le Duncan resta  croiser sur cette cte jusqu'au 3 mars. Ce
jour-l, Ayrton entendit des dtonations. C'taient les caronades
du Duncan qui faisaient feu, et, bientt, lord Glenarvan et tous
les siens arrivaient  bord.

Voici ce qui s'tait pass.

Aprs mille fatigues, mille dangers, lord Glenarvan avait pu
achever son voyage et arriver  la cte est de l'Australie, sur la
baie de Twofold. Pas de Duncan! il tlgraphia  Melbourne. On lui
rpondit: Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination
inconnue.

Lord Glenarvan ne put plus penser qu'une chose: c'est que
l'honnte yacht tait tomb aux mains de Ben Joyce et qu'il tait
devenu un navire de pirates!

Cependant lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie.
C'tait un homme intrpide et gnreux. Il s'embarqua sur un
navire marchand, se fit conduire  la cte ouest de la Nouvelle-
Zlande, la traversa sur le trente-septime parallle, sans
rencontrer aucune trace du capitaine Grant; mais, sur l'autre
cte,  sa grande surprise, et par la volont du ciel, il retrouva
le Duncan, sous les ordres du second, qui l'attendait depuis cinq
semaines!

On tait au 3 mars 1855. Lord Glenarvan tait donc  bord du
Duncan, mais Ayrton y tait aussi. Il comparut devant le lord, qui
voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet
du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui
dit alors qu' la premire relche, on le remettrait aux autorits
anglaises. Ayrton resta muet.

Le Duncan reprit la route du trente-septime parallle.
Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la rsistance du
bandit. Enfin, son influence l'emporta, et Ayrton, en change de
ce qu'il pourrait dire, proposa  lord Glenarvan de l'abandonner
sur une des les du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorits
anglaises. Lord Glenarvan, dcid  tout pour apprendre ce qui
concernait le capitaine Grant, y consentit.

Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu'il ne
savait rien depuis le jour o le capitaine Grant l'avait dbarqu
sur la cte australienne.

Nanmoins, lord Glenarvan tint la parole qu'il avait donne. Le
Duncan continua sa route et arriva  l'le Tabor. C'tait l
qu'Ayrton devait tre dpos, et ce fut l aussi que, par un vrai
miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes,
prcisment sur ce trente-septime parallle. Le convict allait
donc les remplacer sur cet lot dsert, et voici, au moment o il
quitta le yacht, les paroles que pronona lord Glenarvan: -- Ici,
Ayrton, vous serez loign de toute terre et sans communication
possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet lot o le
Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l'oeil d'un dieu qui lit
au plus profond des coeurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignor
comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du
souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais
o vous tes, Ayrton, et je sais o vous trouver. Je ne
l'oublierai jamais!

Et le Duncan, appareillant, disparut bientt.

On tait au 18 mars 1855.

Ayrton tait seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les
outils, ni les graines ne lui manquaient.  lui, le convict,  sa
disposition tait la maison construite par l'honnte capitaine
Grant. Il n'avait qu' se laisser vivre et  expier dans
l'isolement les crimes qu'il avait commis.

Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut
bien malheureux! Il se dit que si les hommes venaient le
rechercher un jour sur cet lot, il fallait qu'il ft digne de
retourner parmi eux! Comme il souffrit, le misrable! Comme il
travailla pour se refaire par le travail! Comme il pria pour se
rgnrer par la prire!

Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi; mais Ayrton, abattu
par l'isolement, regardant toujours si quelque navire ne
paratrait pas  l'horizon de son le, se demandant si le temps
d'expiation tait bientt complet, souffrait comme on n'a jamais
souffert! Ah! quelle est dure cette solitude, pour une me que
rongent les remords!

Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le
malheureux, car il sentit peu  peu qu'il devenait un sauvage! Il
sentit peu  peu l'abrutissement le gagner! Il ne peut vous dire
si ce fut aprs deux ou quatre ans d'abandon, mais enfin, il
devint le misrable que vous avez trouv!

Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben
Joyce et moi, nous ne faisons qu'un!

Cyrus Smith et ses compagnons s'taient levs  la fin de ce
rcit. Il est difficile de dire  quel point ils taient mus!
Tant de misre, tant de douleurs et de dsespoir tals  nu
devant eux!

Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez t un grand criminel,
mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expi vos
crimes! Il l'a prouv en vous ramenant parmi vos semblables.
Ayrton, vous tes pardonn! Et maintenant, voulez-vous tre notre
compagnon?

Ayrton s'tait recul.

Voici ma main! dit l'ingnieur.

Ayrton se prcipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et
de grosses larmes coulrent de ses yeux.

Voulez-vous vivre avec nous? demanda Cyrus Smith.

-- Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, rpondit
Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral!

-- Comme vous le voudrez, Ayrton, rpondit Cyrus Smith.

Ayrton allait se retirer, quand l'ingnieur lui adressa une
dernire question:

Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein tait de vivre
isol, pourquoi avez-vous donc jet  la mer ce document qui nous
a mis sur vos traces?

-- Un document? rpondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce
dont on lui parlait.

-- Oui, ce document enferm dans une bouteille que nous avons
trouv, et qui donnait la situation exacte de l'le Tabor!

Ayrton passa sa main sur son front. Puis, aprs avoir rflchi:

Je n'ai jamais jet de document  la mer! rpondit-il.

-- Jamais? s'cria Pencroff.

-- Jamais!

Et Ayrton, s'inclinant, regagna la porte et partit.



CHAPITRE XVIII


Le pauvre homme! dit Harbert, qui, aprs s'tre lanc vers la
porte, revint, aprs avoir vu Ayrton glisser par la corde de
l'ascenseur et disparatre au milieu de l'obscurit.

Il reviendra, dit Cyrus Smith.

-- Ah , Monsieur Cyrus, s'cria Pencroff, qu'est-ce que cela
veut dire? Comment! Ce n'est pas Ayrton qui a jet cette bouteille
 la mer? Mais qui donc alors?

 coup sr, si jamais question dut tre faite, c'tait bien celle-
l!

C'est lui, rpondit Nab, seulement le malheureux tait dj 
demi fou.

-- Oui! dit Harbert, et il n'avait plus conscience de ce qu'il
faisait.

-- Cela ne peut s'expliquer qu'ainsi, mes amis, rpondit vivement
Cyrus Smith, et je comprends maintenant qu'Ayrton ait pu indiquer
exactement la situation de l'le Tabor, puisque les vnements
mme qui avaient prcd son abandon dans l'le la lui faisaient
connatre.

-- Cependant, fit observer Pencroff, s'il n'tait pas encore une
brute au moment o il rdigeait son document, et s'il y a sept ou
huit ans qu'il l'a jet  la mer, comment ce papier n'a-t-il pas
t altr par l'humidit?

-- Cela prouve, rpondit Cyrus Smith, qu'Ayrton n'a t priv
d'intelligence qu' une poque beaucoup plus rcente qu'il ne le
croit.

-- Il faut bien qu'il en soit ainsi, rpondit Pencroff; sans quoi,
la chose serait inexplicable.

-- Inexplicable, en effet, rpondit l'ingnieur, qui semblait ne
pas vouloir prolonger cette conversation.

-- Mais Ayrton a-t-il dit la vrit? demanda le marin.

-- Oui, rpondit le reporter. L'histoire qu'il a raconte est
vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux
ont rapport la tentative faite par lord Glenarvan et le rsultat
qu'il avait obtenu.

-- Ayrton a dit la vrit, ajouta Cyrus Smith, n'en doutez pas,
Pencroff, car elle tait assez cruelle pour lui. On dit vrai quand
on s'accuse ainsi!

Le lendemain, -- 21 dcembre, -- les colons taient descendus  la
grve, et, ayant gravi le plateau, ils n'y trouvrent plus Ayrton.
Ayrton avait gagn pendant la nuit sa maison du corral, et les
colons jugrent bon de ne point l'importuner de leur prsence. Le
temps ferait sans doute ce que les encouragements n'avaient pu
faire.

Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations
accoutumes. Prcisment, ce jour-l, les mmes travaux runirent
Cyrus Smith et le reporter  l'atelier des chemines.

Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gdon Spilett, que l'explication
que vous avez donne hier au sujet de cette bouteille ne m'a pas
satisfait du tout! Comment admettre que ce malheureux ait pu
crire ce document et jeter cette bouteille  la mer, sans en
avoir aucunement gard le souvenir?

-- Aussi n'est-ce pas lui qui l'a jete, mon cher Spilett.

-- Alors, vous croyez encore...

-- Je ne crois rien, je ne sais rien! rpondit Cyrus Smith, en
interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident
parmi ceux que je n'ai pu expliquer jusqu' ce jour!

-- En vrit, Cyrus, dit Gdon Spilett, ces choses sont
incroyables! Votre sauvetage, la caisse choue sur le sable, les
aventures de Top, cette bouteille enfin... n'aurons-nous donc
jamais le mot de ces nigmes?

-- Si! rpondit vivement l'ingnieur, si, quand je devrais
fouiller cette le jusque dans ses entrailles!

-- Le hasard nous donnera peut-tre la clef de ce mystre!

-- Le hasard! Spilett! Je ne crois gure au hasard, pas plus que
je ne crois aux mystres en ce monde. Il y a une cause  tout ce
qui se passe d'inexplicable ici, et cette cause, je la
dcouvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons.

Le mois de janvier arriva. C'tait l'anne 1867 qui commenait.
Les travaux d't furent mens assidment. Pendant les jours qui
suivirent, Harbert et Gdon Spilett tant alls du ct du
corral, purent constater qu'Ayrton avait pris possession de la
demeure qui lui avait t prpare. Il s'occupait du nombreux
troupeau confi  ses soins, et il devait pargner  ses
compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours
visiter le corral.

Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isol,
les colons lui faisaient assez souvent visite.

Il n'tait pas indiffrent, non plus, -- tant donns certains
soupons que partageaient l'ingnieur et Gdon Spilett, -- que
cette partie de l'le ft soumise  une certaine surveillance, et
Ayrton, si quelque incident survenait, ne ngligerait pas d'en
informer les habitants de Granite-House.

Cependant il pouvait se faire que l'incident ft subit et exiget
d'tre rapidement port  la connaissance de l'ingnieur. En
dehors mme de tous faits se rapportant au mystre de l'le
Lincoln, bien d'autres pouvaient se produire, qui eussent appel
une prompte intervention des colons, tels que l'apparition d'un
navire passant au large et en vue de la cte occidentale, un
naufrage sur les atterrages de l'ouest, l'arrive possible de
pirates, etc. Aussi Cyrus Smith rsolut-il de mettre le corral en
communication instantane avec Granite-House.

Ce fut le 10 janvier qu'il fit part de son projet  ses
compagnons.

Ah ! Comment allez-vous vous y prendre, Monsieur Cyrus? demanda
Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez  installer un
tlgraphe?

-- Prcisment, rpondit l'ingnieur.

-- lectrique? s'cria Harbert.

-- lectrique, rpondit Cyrus Smith. Nous avons tous les lments
ncessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera
d'tirer des fils de fer, mais au moyen d'une filire, je pense
que nous en viendrons  bout.

-- Eh bien, aprs cela, rpliqua le marin, je ne dsespre plus de
nous voir un jour rouler en chemin de fer!

On se mit donc  l'ouvrage, en commenant par le plus difficile,
c'est--dire par la confection des fils, car si on et chou, il
devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.

Le fer de l'le Lincoln, on le sait, tait de qualit excellente,
et, par consquent, trs propre  se laisser tirer. Cyrus Smith
commena par fabriquer une filire, c'est--dire une plaque
d'acier, qui fut perce de trous coniques de divers calibres qui
devaient amener successivement le fil au degr de tnuit voulue.
Cette pice d'acier, aprs avoir t trempe, de tout son dur,
comme on dit en mtallurgie, fut fixe d'une faon inbranlable
sur un btis solidement enfonc dans le sol,  quelques pieds
seulement de la grande chute, dont l'ingnieur allait encore
utiliser la force motrice. En effet, l tait le moulin  foulon,
qui ne fonctionnait pas alors, mais dont l'arbre de couche, m
avec une extrme puissance, pouvait servir  tirer le fil, en
l'enroulant autour de lui.

L'opration fut dlicate et demanda beaucoup de soins.

Le fer, pralablement prpar en longues et minces tiges, dont les
extrmits avaient t amincies  la lime, ayant t introduit
dans le grand calibre de la filire, fut tir par l'arbre de
couche, enroul sur une longueur de vingt-cinq  trente pieds,
puis droul et reprsent successivement aux calibres de moindre
diamtre! Finalement, l'ingnieur obtint des fils longs de
quarante  cinquante pieds, qu'il tait facile de raccorder et de
tendre sur cette distance de cinq milles qui sparait le corral de
l'enceinte de Granite-House.

Il ne fallut que quelques jours pour mener  bien cette besogne,
et mme, ds que la machine eut t mise en train, Cyrus Smith
laissa ses compagnons faire le mtier de trfileurs et s'occupa de
fabriquer sa pile.

Il s'agissait, dans l'espce, d'obtenir une pile  courant
constant. On sait que les lments des piles modernes se composent
gnralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre
manquait absolument  l'ingnieur, qui, malgr ses recherches,
n'en avait pas trouv trace dans l'le Lincoln, et il fallait s'en
passer. Le charbon de cornue, c'est--dire ce dur graphite qui se
trouve dans les cornues des usines  gaz, aprs que la houille a
t dshydrogne, on et pu le produire, mais il et fallu
installer des appareils spciaux, ce qui aurait t une grosse
besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouve  la
pointe de l'pave tait double d'une enveloppe de ce mtal, qui
ne pouvait pas tre mieux utilise que dans cette circonstance.

Cyrus Smith, aprs mres rflexions, rsolut donc de fabriquer une
pile trs simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en
1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employ. Quant aux
autres substances, acide azotique et potasse, tout cela tait  sa
disposition.

Voici donc comment fut compose cette pile, dont les effets
devaient tre produits par la raction de l'acide et de la potasse
l'un sur l'autre. Un certain nombre de flacons de verre furent
fabriqus et remplis d'acide azotique. L'ingnieur les boucha au
moyen d'un bouchon que traversait un tube de verre ferm  son
extrmit infrieure et destin  plonger dans l'acide au moyen
d'un tampon d'argile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son
extrmit suprieure, il versa alors une dissolution de potasse
qu'il avait pralablement obtenue par l'incinration de diverses
plantes, et, de cette faon, l'acide et la potasse purent ragir
l'un sur l'autre  travers l'argile.

Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont l'une fut
plonge dans l'acide azotique, l'autre dans la dissolution de
potasse. Aussitt un courant se produisit, qui alla de la lame du
flacon  celle du tube, et ces deux lames ayant t relies par un
fil mtallique, la lame du tube devint le ple positif et celle du
flacon le ple ngatif de l'appareil.

Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, runis,
devaient suffire  provoquer tous les phnomnes de la tlgraphie
lectrique.

Tel fut l'ingnieux et trs simple appareil que construisit Cyrus
Smith, appareil qui allait lui permettre d'tablir une
communication tlgraphique entre Granite-House et le corral.

Ce fut le 6 fvrier que fut commence la plantation des poteaux,
munis d'isoloirs en verre, et destins  supporter le fil, qui
devait suivre la route du corral. Quelques jours aprs, le fil
tait tendu, prt  produire, avec une vitesse de cent mille
kilomtres par seconde, le courant lectrique que la terre se
chargerait de ramener  son point de dpart. Deux piles avaient
t fabriques, l'une pour Granite-House, l'autre pour le corral,
car si le corral devait communiquer avec Granite-House, il pouvait
tre utile aussi que Granite-House communiqut avec le corral.

Quant au rcepteur et au manipulateur, ils furent trs simples.
Aux deux stations, le fil s'enroulait sur un lectro-aimant,
c'est--dire sur un morceau de fer doux entour d'un fil. La
communication tait-elle tablie entre les deux ples, le courant,
partant du ple positif, traversait le fil, passait dans
l'lectro-aimant, qui s'aimantait temporairement, et revenait par
le sol au ple ngatif. Le courant tait-il interrompu, l'lectro-
aimant se dsaimantait aussitt. Il suffisait donc de placer une
plaque de fer doux devant l'lectro-aimant, qui, attire pendant
le passage du courant, retombait, quand le courant tait
interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith
put trs facilement y rattacher une aiguille dispose sur un
cadran, qui portait en exergue les lettres de l'alphabet, et, de
cette faon, correspondre d'une station  l'autre.

Le tout fut compltement install le 12 fvrier. Ce jour-l, Cyrus
Smith, ayant lanc le courant  travers le fil, demanda si tout
allait bien au corral, et reut, quelques instants aprs, une
rponse satisfaisante d'Ayrton.

Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir
il lanait un tlgramme au corral, qui ne restait jamais sans
rponse.

Ce mode de communication prsenta deux avantages trs rels,
d'abord parce qu'il permettait de constater la prsence d'Ayrton
au corral, et ensuite parce qu'il ne le laissait pas dans un
complet isolement. D'ailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais
passer une semaine sans l'aller voir, et Ayrton venait de temps en
temps  Granite-House, o il trouvait toujours bon accueil.

La belle saison s'coula ainsi au milieu des travaux habituels.
Les ressources de la colonie, particulirement en lgumes et en
crales, s'accroissaient de jour en jour, et les plants rapports
de l'le Tabor avaient parfaitement russi. Le plateau de Grande-
vue prsentait un aspect trs rassurant. La quatrime rcolte de
bl avait t admirable, et, on le pense bien, personne ne s'avisa
de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient  la
moisson. Cependant, Pencroff avait eu l'ide de le faire, mais
Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien mme il parviendrait
 compter trois cents grains par minute, soit neuf mille 
l'heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour
achever son opration, le brave marin crut devoir y renoncer.

Le temps tait magnifique, la temprature trs chaude dans la
journe; mais, le soir, les brises du large venaient temprer les
ardeurs de l'atmosphre et procuraient des nuits fraches aux
habitants de Granite-House. Cependant il y eut quelques orages,
qui, s'ils n'taient pas de longue dure, tombaient, du moins, sur
l'le Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques
heures, les clairs ne cessaient d'embraser le ciel et les
roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.

Vers cette poque, la petite colonie tait extrmement prospre.
Les htes de la basse-cour pullulaient, et l'on vivait sur son
trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population  un
chiffre plus modr. Les porcs avaient dj produit des petits, et
l'on comprend que les soins  donner  ces animaux absorbaient une
grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui
avaient donn deux jolies btes, taient le plus souvent monts
par Gdon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous
la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot,
soit pour transporter  Granite-House le bois et la houille, soit
les divers produits minraux que l'ingnieur employait.

Plusieurs reconnaissances furent pousses, vers cette poque,
jusque dans les profondeurs des forts du Far-West. Les
explorateurs pouvaient s'y hasarder sans avoir  redouter les
excs de la temprature, car les rayons solaires peraient  peine
l'paisse ramure qui s'enchevtrait au-dessus de leur tte. Ils
visitrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la
route qui allait du corral  l'embouchure de la rivire de la
chute.

Mais, pendant ces excursions, les colons eurent soin d'tre bien
arms, car ils rencontraient frquemment certains sangliers, trs
sauvages et trs froces, contre lesquels il fallait lutter
srieusement.

Il y fut aussi fait, pendant cette saison, une guerre terrible aux
jaguars. Gdon Spilett leur avait vou une haine toute spciale,
et son lve Harbert le secondait bien. Arms comme ils l'taient,
ils ne redoutaient gure la rencontre de l'un de ces fauves.

La hardiesse d'Harbert tait superbe, et le sang-froid du reporter
tonnant. Aussi une vingtaine de magnifiques peaux ornaient-elles
dj la grande salle de Granite-House, et si cela continuait, la
race des jaguars serait bientt teinte dans l'le, but que
poursuivaient les chasseurs.

L'ingnieur prit part quelquefois  diverses reconnaissances qui
furent faites dans les portions inconnues de l'le, qu'il
observait avec une minutieuse attention. C'taient d'autres traces
que celles des animaux qu'il cherchait dans les portions les plus
paisses de ces vastes bois, mais jamais rien de suspect n'apparut
 ses yeux. Ni Top, ni Jup, qui l'accompagnaient, ne laissaient
pressentir par leur attitude qu'il y et rien d'extraordinaire, et
pourtant, plus d'une fois encore, le chien aboya  l'orifice de ce
puits que l'ingnieur avait explor sans rsultat.

Ce fut  cette poque que Gdon Spilett, aid d'Harbert, prit
plusieurs vues des parties les plus pittoresques de l'le, au
moyen de l'appareil photographique qui avait t trouv dans la
caisse et dont on n'avait pas fait usage jusqu'alors.

Cet appareil, muni d'un puissant objectif, tait trs complet.
Substances ncessaires  la reproduction photographique, collodion
pour prparer la plaque de verre, nitrate d'argent pour la
sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer l'image obtenue,
chlorure d'ammonium pour baigner le papier destin  donner
l'preuve positive, actate de soude et chlorure d'or pour
imprgner cette dernire, rien ne manquait. Les papiers mmes
taient l, tout chlorurs, et avant de les poser dans le chssis
sur les preuves ngatives, il suffisait de les tremper pendant
quelques minutes dans le nitrate d'argent tendu d'eau.

Le reporter et son aide devinrent donc, en peu de temps, d'habiles
oprateurs, et ils obtinrent d'assez belles preuves de paysages,
tels que l'ensemble de l'le, pris du plateau de Grande-vue, avec
le mont Franklin  l'horizon, l'embouchure de la Mercy, si
pittoresquement encadre dans ses hautes roches, la clairire et
le corral adoss aux premires croupes de la montagne, tout le
dveloppement si curieux du cap griffe, de la pointe de l'pave,
etc.

Les photographes n'oublirent pas de faire le portrait de tous les
habitants de l'le, sans excepter personne.

a peuple, disait Pencroff.

Et le marin tait enchant de voir son image, fidlement
reproduite, orner les murs de Granite-House, et il s'arrtait
volontiers devant cette exposition comme il et fait aux plus
riches vitrines de Broadway.

Mais, il faut le dire, le portrait le mieux russi fut
incontestablement celui de matre Jup. Matre Jup avait pos avec
un srieux impossible  dcrire, et son image tait parlante!

On dirait qu'il va faire la grimace! s'criait Pencroff.

Et si matre Jup n'et pas t content, c'est qu'il aurait t
bien difficile; mais il l'tait, et il contemplait son image d'un
air sentimental, qui laissait percer une lgre dose de fatuit.

Les grandes chaleurs de l't se terminrent avec le mois de mars.
Le temps fut quelquefois pluvieux, mais l'atmosphre tait chaude
encore. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des
latitudes borales, ne fut pas aussi beau qu'on aurait pu
l'esprer. Peut-tre annonait-il un hiver prcoce et rigoureux.

On put mme croire, un matin, -- le 21, -- que les premires
neiges avaient fait leur apparition. En effet, Harbert, s'tant
mis de bonne heure  l'une des fentres de Granite-House, s'cria:

Tiens! L'lot est couvert de neige!

-- De la neige  cette poque? rpondit le reporter, qui avait
rejoint le jeune garon.

Leurs compagnons furent bientt prs d'eux, et ils ne purent
constater qu'une chose, c'est que non seulement l'lot, mais toute
la grve, au bas de Granite-House, tait couverte d'une couche
blanche, uniformment rpandue sur le sol.

C'est bien de la neige! dit Pencroff.

-- Ou cela lui ressemble beaucoup! rpondit Nab.

-- Mais le thermomtre marque cinquante-huit degrs (14
centigrades au-dessus de zro)! fit observer Gdon Spilett.

Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer, car il
ne savait vraiment pas comment expliquer ce phnomne,  cette
poque de l'anne et par une telle temprature.

Mille diables! s'cria Pencroff, nos plantations vont tre
geles!

Et le marin se disposait  descendre, quand il fut prcd par
l'agile Jup, qui se laissa couler jusqu'au sol.

Mais l'orang n'avait pas touch terre, que l'norme couche de
neige se soulevait et s'parpillait dans l'air en flocons
tellement innombrables, que la lumire du soleil en fut voile
pendant quelques minutes.

Des oiseaux! s'cria Harbert.

C'taient, en effet, des essaims d'oiseaux de mer, au plumage d'un
blanc clatant. Ils s'taient abattus par centaines de mille sur
l'lot et sur la cte, et ils disparurent au loin, laissant les
colons bahis comme s'ils eussent assist  un changement  vue,
qui et fait succder l't  l'hiver dans un dcor de ferie.
Malheureusement, le changement avait t si subit, que ni le
reporter ni le jeune garon ne parvinrent  abattre un de ces
oiseaux, dont ils ne purent reconnatre l'espce. Quelques jours
aprs, c'tait le 26 mars, et il y avait deux ans que les
naufrags de l'air avaient t jets sur l'le Lincoln!



CHAPITRE XIX


Deux ans dj! Et depuis deux ans les colons n'avaient eu aucune
communication avec leurs semblables! Ils taient sans nouvelles du
monde civilis, perdus sur cette le, aussi bien que s'ils eussent
t sur quelque infime astrode du monde solaire! Que se passait-
il alors dans leur pays? L'image de la patrie tait toujours
prsente  leurs yeux, cette patrie dchire par la guerre civile,
au moment o ils l'avaient quitte, et que la rbellion du sud
ensanglantait peut-tre encore! C'tait pour eux une grande
douleur, et souvent ils s'entretenaient de ces choses, sans jamais
douter, cependant, que la cause du nord ne dt triompher pour
l'honneur de la confdration amricaine.

Pendant ces deux annes, pas un navire n'avait pass en vue de
l'le, ou du moins pas une voile n'avait t aperue. Il tait
vident que l'le Lincoln se trouvait en dehors des routes
suivies, et mme qu'elle tait inconnue, -- ce que prouvaient les
cartes, d'ailleurs, -- car  dfaut d'un port, son aiguade aurait
d attirer les btiments dsireux de renouveler leur provision
d'eau. Mais la mer qui l'entourait tait toujours dserte, aussi
loin que pouvait s'tendre le regard, et les colons ne devaient
gure compter que sur eux-mmes pour se rapatrier.

Cependant une chance de salut existait, et cette chance fut
prcisment discute, un jour de la premire semaine d'avril, par
les colons, qui taient runis dans la salle de Granite-House.

Prcisment, il avait t question de l'Amrique, et on avait
parl du pays natal, qu'on avait si peu d'esprance de revoir.

Dcidment, nous n'aurons qu'un moyen, dit Gdon Spilett, un
seul de quitter l'le Lincoln, ce sera de construire un btiment
assez grand pour tenir la mer pendant quelques centaines de
milles. Il me semble que, quand on a fait une chaloupe, on peut
bien faire un navire!

-- Et que l'on peut bien aller aux Pomotou, ajouta Harbert, quand
on est all  l'le Tabor!

-- Je ne dis pas non, rpondit Pencroff, qui avait toujours voix
prpondrante dans les questions maritimes, je ne dis pas non,
quoique ce ne soit pas tout  fait la mme chose d'aller prs et
d'aller loin! Si notre chaloupe avait t menace de quelque
mauvais coup de vent pendant le voyage  l'le Tabor, nous savions
que le port n'tait loign ni d'un ct ni de l'autre; mais douze
cents milles  franchir, c'est un joli bout de chemin, et la terre
la plus rapproche est au moins  cette distance!

-- Est-ce que, le cas chant, Pencroff, vous ne tenteriez pas
l'aventure? demanda le reporter.

-- Je tenterai tout ce que l'on voudra, Monsieur Spilett, rpondit
le marin, et vous savez bien que je ne suis point homme  reculer!

-- Remarque, d'ailleurs, que nous comptons un marin de plus parmi
nous, fit observer Nab.

-- Qui donc? demanda Pencroff.

-- Ayrton.

-- C'est juste, rpondit Harbert.

-- S'il consentait  venir! fit observer Pencroff.

-- Bon! dit le reporter, croyez-vous donc que si le yacht de lord
Glenarvan se ft prsent  l'le Tabor pendant qu'il l'habitait
encore, Ayrton aurait refus de partir?

-- Vous oubliez, mes amis, dit alors Cyrus Smith, qu'Ayrton
n'avait plus sa raison pendant les dernires annes de son sjour.
Mais la question n'est pas l. Il s'agit de savoir si nous devons
compter parmi nos chances de salut ce retour du navire cossais.
Or, lord Glenarvan a promis  Ayrton de venir le reprendre  l'le
Tabor, quand il jugerait ses crimes suffisamment expis, et je
crois qu'il reviendra.

-- Oui, dit le reporter, et j'ajouterai qu'il reviendra bientt,
car voil douze ans qu'Ayrton a t abandonn!

-- Eh! rpondit Pencroff, je suis bien d'accord avec vous que le
lord reviendra, et bientt mme. Mais o relchera-t-il?  l'le
Tabor, et non  l'le Lincoln.

-- Cela est d'autant plus certain, rpondit Harbert, que l'le
Lincoln n'est pas mme porte sur la carte.

-- Aussi, mes amis, reprit l'ingnieur, devons-nous prendre les
prcautions ncessaires pour que notre prsence et celle d'Ayrton
 l'le Lincoln soient signales  l'le Tabor.

-- videmment, rpondit le reporter, et rien n'est plus ais que
de dposer, dans cette cabane qui fut la demeure du capitaine
Grant et d'Ayrton, une notice donnant la situation de notre le,
notice que lord Glenarvan ou son quipage ne pourront manquer de
trouver.

-- Il est mme fcheux, fit observer le marin, que nous ayons
oubli de prendre cette prcaution lors de notre premier voyage 
l'le Tabor.

-- Et pourquoi l'aurions-nous prise? rpondit Harbert. Nous ne
connaissions pas l'histoire d'Ayrton,  ce moment; nous ignorions
qu'on dt venir le rechercher un jour, et quand nous avons su
cette histoire, la saison tait trop avance pour nous permettre
de retourner  l'le Tabor.

-- Oui, rpondit Cyrus Smith, il tait trop tard, et il faut
remettre cette traverse au printemps prochain.

-- Mais si le yacht cossais venait d'ici l? dit Pencroff.

-- Ce n'est pas probable, rpondit l'ingnieur, car lord Glenarwan
ne choisirait pas la saison d'hiver pour s'aventurer dans ces mers
lointaines. Ou il est dj revenu  l'le Tabor depuis que Ayrton
est avec nous, c'est--dire depuis cinq mois, et il en est
reparti, ou il ne viendra que plus tard, et il sera temps, ds les
premiers beaux jours d'octobre, d'aller  l'le Tabor et d'y
laisser une notice.

-- Il faut avouer, dit Nab, que ce serait bien malheureux si le
Duncan avait reparu dans ces mers depuis quelques mois seulement!

-- J'espre qu'il n'en est rien, rpondit Cyrus Smith, et que le
ciel ne nous aura pas enlev la meilleure chance qui nous reste!

-- Je crois, fit observer le reporter, qu'en tous les cas nous
saurons  quoi nous en tenir lorsque nous serons retourns  l'le
Tabor, car si les cossais y sont revenus, ils auront
ncessairement laiss quelques traces de leur passage.

-- Cela est vident, rpondit l'ingnieur. Ainsi donc, mes amis,
puisque nous avons cette chance de rapatriement, attendons avec
patience, et si elle nous est enleve, nous verrons alors ce que
nous devrons faire.

-- En tout cas, dit Pencroff, il est bien entendu que si nous
quittons l'le Lincoln d'une faon ou d'une autre, ce ne sera pas
parce que nous nous y trouvons mal!

-- Non, Pencroff, rpondit l'ingnieur, ce sera parce que nous y
sommes loin de tout ce qu'un homme doit chrir le plus au monde,
sa famille, ses amis, son pays natal!

Les choses tant ainsi dcides, il ne fut plus question
d'entreprendre la construction d'un navire assez grand pour
s'aventurer, soit jusqu'aux archipels, dans le nord, soit jusqu'
la Nouvelle-Zlande, dans l'ouest, et on ne s'occupa que des
travaux accoutums en vue d'un troisime hivernage  Granite-
House.

Toutefois, il fut aussi dcid que la chaloupe serait employe,
avant les mauvais jours,  faire un voyage autour de l'le. La
reconnaissance complte des ctes n'tait pas termine encore, et
les colons n'avaient qu'une ide imparfaite du littoral  l'ouest
et au nord, depuis l'embouchure de la rivire de la chute
jusqu'aux caps mandibule, non plus que de l'troite baie qui se
creusait entre eux comme une mchoire de requin.

Le projet de cette excursion fut mis en avant par Pencroff, et
Cyrus Smith y donna pleine adhsion, car il voulait voir par lui-
mme toute cette portion de son domaine.

Le temps tait variable alors, mais le baromtre n'oscillait pas
par mouvements brusques, et l'on pouvait donc compter sur un temps
maniable.

Prcisment, pendant la premire semaine d'avril, aprs une forte
baisse baromtrique, la reprise de la hausse fut signale par un
fort coup de vent d'ouest qui dura cinq  six jours; puis,
l'aiguille de l'instrument redevint stationnaire  une hauteur de
vingt-neuf pouces et neuf diximes (759, 45 mm), et les
circonstances parurent propices  l'exploration.

Le jour du dpart fut fix au 16 avril, et le Bonadventure,
mouill au port ballon, fut approvisionn pour un voyage qui
pouvait avoir quelque dure.

Cyrus Smith prvint Ayrton de l'expdition projete et lui proposa
d'y prendre part; mais, Ayrton ayant prfr rester  terre, il
fut dcid qu'il viendrait  Granite-House pendant l'absence de
ses compagnons. Matre Jup devait lui tenir compagnie et ne fit
aucune rcrimination.

Le 16 avril, au matin, tous les colons, accompagns de Top,
taient embarqus. Le vent soufflait de la partie du sud-ouest, en
belle brise, et le Bonadventure dut louvoyer en quittant le port
ballon, afin de gagner le promontoire du reptile. Sur les quatre-
vingt-dix milles que mesurait le primtre de l'le, la cte sud
en comptait une vingtaine depuis le port jusqu'au promontoire. De
l, ncessit d'enlever ces vingt milles au plus prs, car le vent
tait absolument debout.

Il ne fallut pas moins de la journe entire pour atteindre le
promontoire, car l'embarcation, en quittant le port, ne trouva
plus que deux heures de jusant et eut, au contraire, six heures de
flot qu'il fut trs difficile d'taler. La nuit tait donc venue,
quand le promontoire fut doubl.

Pencroff proposa alors  l'ingnieur de continuer la route 
petite vitesse, avec deux ris dans sa voile. Mais Cyrus Smith
prfra mouiller  quelques encablures de terre, afin de revoir
cette partie de la cte pendant le jour. Il fut mme convenu que,
puisqu'il s'agissait d'une exploration minutieuse du littoral de
l'le, on ne naviguerait pas la nuit, et que, le soir venu, on
jetterait l'ancre prs de terre, tant que le temps le permettrait.

La nuit se passa donc au mouillage sous le promontoire, et le vent
tant tomb avec la brume, le silence ne fut plus troubl. Les
passagers,  l'exception du marin, dormirent peut-tre un peu
moins bien  bord du Bonadventure qu'ils n'eussent fait dans leurs
chambres de Granite-House, mais enfin ils dormirent.

Le lendemain, 17 avril, Pencroff appareilla ds le point du jour,
et, grand largue et bbord amures, il put ranger de trs prs la
cte occidentale.

Les colons connaissaient cette cte boise, si magnifique,
puisqu'ils en avaient dj parcouru  pied la lisire, et pourtant
elle excita encore toute leur admiration. Ils ctoyaient la terre
d'aussi prs que possible, en modrant leur vitesse, de manire 
tout observer, prenant garde seulement de heurter quelques troncs
d'arbres qui flottaient  et l.

Plusieurs fois mme, ils jetrent l'ancre, et Gdon Spilett prit
des vues photographiques de ce superbe littoral.

Vers midi, le Bonadventure tait arriv  l'embouchure de la
rivire de la chute. Au del, sur la rive droite, les arbres
reparaissaient, mais plus clairsems, et, trois milles plus loin,
ils ne formaient plus que des bouquets isols entre les
contreforts occidentaux du mont, dont l'aride chine se
prolongeait jusqu'au littoral. Quel contraste entre la portion sud
et la portion nord de cette cte! Autant celle-l tait boise et
verdoyante, autant l'autre tait pre et sauvage! On et dit une
de ces ctes de fer, comme on les appelle en certains pays, et
sa contexture tourmente semblait indiquer qu'une vritable
cristallisation s'tait brusquement produite dans le basalte
encore bouillant des poques gologiques. Entassement d'un aspect
terrible, qui et pouvant tout d'abord les colons, si le hasard
les et jets sur cette partie de l'le! Lorsqu'ils taient au
sommet du mont Franklin, ils n'avaient pu reconnatre l'aspect
profondment sinistre de ce rivage, car ils le dominaient de trop
haut; mais, vu de la mer, ce littoral se prsentait avec un
caractre d'tranget, dont l'quivalent ne se rencontrait peut-
tre pas en aucun coin du monde.

Le Bonadventure passa devant cette cte, qu'il prolongea  la
distance d'un demi-mille. Il fut facile de voir qu'elle se
composait de blocs de toutes dimensions, depuis vingt pieds
jusqu' trois cents pieds de hauteur, et de toutes formes,
cylindriques comme des tours, prismatiques comme des clochers,
pyramidaux comme des oblisques, coniques comme des chemines
d'usine. Une banquise des mers glaciales n'et pas t plus
capricieusement dresse dans sa sublime horreur! Ici, des ponts
jets d'un roc  l'autre; l, des arceaux disposs comme ceux
d'une nef, dont le regard ne pouvait dcouvrir la profondeur; en
un endroit, de larges excavations, dont les votes prsentaient un
aspect monumental; en un autre, une vritable cohue de pointes, de
pyramidions, de flches comme aucune cathdrale gothique n'en a
jamais compt. Tous les caprices de la nature, plus varis encore
que ceux de l'imagination, dessinaient ce littoral grandiose, qui
se prolongeait sur une longueur de huit  neuf milles.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient avec un sentiment de
surprise qui touchait  la stupfaction.

Mais, s'ils restaient muets, Top, lui, ne se gnait pas pour jeter
des aboiements que rptaient les mille chos de la muraille
basaltique. L'ingnieur observa mme que ces aboiements avaient
quelque chose de bizarre, comme ceux que le chien faisait entendre
 l'orifice du puits de Granite-House.

Accostons, dit-il.

Et le Bonadventure vint raser d'aussi prs que possible les
rochers du littoral. Peut-tre existait-il l quelque grotte qu'il
convenait d'explorer? Mais Cyrus Smith ne vit rien, pas une
caverne, pas une anfractuosit qui pt servir de retraite  un
tre quelconque, car le pied des roches baignait dans le ressac
mme des eaux. Bientt les aboiements de Top cessrent, et
l'embarcation reprit sa distance  quelques encablures du
littoral.

Dans la portion nord-ouest de l'le, le rivage redevint plat et
sablonneux. Quelques rares arbres se profilaient au-dessus d'une
terre basse et marcageuse, que les colons avaient dj entrevue,
et, par un contraste violent avec l'autre cte si dserte, la vie
se manifestait alors par la prsence de myriades d'oiseaux
aquatiques.

Le soir, le Bonadventure mouilla dans un lger renfoncement du
littoral, au nord de l'le, prs de terre, tant les eaux taient
profondes en cet endroit.

La nuit se passa paisiblement, car la brise s'teignit, pour ainsi
dire, avec les dernires lueurs du jour, et elle ne reprit qu'avec
les premires nuances de l'aube.

Comme il tait facile d'accoster la terre, ce matin-l, les
chasseurs attitrs de la colonie, c'est--dire Harbert et Gdon
Spilett, allrent faire une promenade de deux heures et revinrent
avec plusieurs chapelets de canards et de bcassines.

Top avait fait merveille, et pas un gibier n'avait t perdu,
grce  son zle et  son adresse.

 huit heures du matin, le Bonadventure
appareillait et filait trs rapidement en s'levant vers le cap
mandibule-nord, car il avait vent arrire, et la brise tendait 
frachir.

Du reste, dit Pencroff, je ne serais pas tonn qu'il se prpart
quelque coup de vent d'ouest. Hier, le soleil s'est couch sur un
horizon trs rouge, et voici, ce matin, des queues de chat qui
ne prsagent rien de bon.

Ces queues de chat taient des cirrus effils, parpills au
znith, et dont la hauteur n'est jamais infrieure  cinq mille
pieds au-dessus du niveau de la mer. On et dit de lgers morceaux
de ouate, dont la prsence annonce ordinairement quelque trouble
prochain dans les lments.

Eh bien, dit Cyrus Smith, portons autant de toile que nous en
pouvons porter, et allons chercher refuge dans le golfe du requin.
Je pense que le Bonadventure y sera en sret.

-- Parfaitement, rpondit Pencroff, et, d'ailleurs, la cte nord
n'est forme que de dunes peu intressantes  considrer.

-- Je ne serais pas fch, ajouta l'ingnieur, de passer non
seulement la nuit, mais encore la journe de demain dans cette
baie, qui mrite d'tre explore avec soin.

-- Je crois que nous y serons forcs, que nous le voulions ou non,
rpondit Pencroff, car l'horizon commence  devenir menaant dans
la partie de l'ouest. Voyez comme il s'encrasse!

-- En tout cas, nous avons bon vent pour gagner le cap mandibule,
fit observer le reporter.

-- Trs bon vent, rpondit le marin; mais pour entrer dans le
golfe, il faudra louvoyer, et j'aimerais assez y voir clair dans
ces parages que je ne connais pas!

-- Parages qui doivent tre sems d'cueils, ajouta Harbert, si
nous en jugeons par ce que nous avons vu  la cte sud du golfe du
requin.

-- Pencroff, dit alors Cyrus Smith, faites pour le mieux, nous
nous en rapportons  vous.

-- Soyez tranquille, Monsieur Cyrus, rpondit le marin, je ne
m'exposerai pas sans ncessit! J'aimerais mieux un coup de
couteau dans mes oeuvres vives qu'un coup de roche dans celles de
mon Bonadventure!

Ce que Pencroff appelait oeuvres vives, c'tait la partie immerge
de la carne de son embarcation, et il y tenait plus qu' sa
propre peau!

Quelle heure est-il? demanda Pencroff.

-- Dix heures, rpondit Gdon Spilett.

-- Et quelle distance avons-nous  parcourir jusqu'au cap,
Monsieur Cyrus?

-- Environ quinze milles, rpondit l'ingnieur.

-- C'est l'affaire de deux heures et demie, dit alors le marin, et
nous serons par le travers du cap entre midi et une heure.
Malheureusement, la mare renversera  ce moment, et le jusant
sortira du golfe. Je crains donc bien qu'il ne soit difficile d'y
entrer, ayant vent et mer contre nous.

-- D'autant plus que c'est aujourd'hui pleine lune, fit observer
Harbert, et que ces mares d'avril sont trs fortes.

-- Eh bien, Pencroff, demanda Cyrus Smith, ne pouvez-vous mouiller
 la pointe du cap?

-- Mouiller prs de terre, avec du mauvais temps en perspective!
s'cria le marin. Y pensez-vous, Monsieur Cyrus? Ce serait vouloir
se mettre volontairement  la cte!

-- Alors, que ferez-vous?

-- J'essayerai de tenir le large jusqu'au flot, c'est--dire
jusqu' sept heures du soir, et s'il fait encore un peu jour, je
tenterai d'entrer dans le golfe; sinon, nous resterons  courir
bord sur bord pendant toute la nuit, et nous entrerons demain au
soleil levant.

-- Je vous l'ai dit, Pencroff, nous nous en rapportons  vous,
rpondit Cyrus Smith.

-- Ah! fit Pencroff, s'il y avait seulement un phare sur cette
cte, ce serait plus commode pour les navigateurs!

-- Oui, rpondit Harbert, et cette fois-ci, nous n'aurons pas
d'ingnieur complaisant qui nous allume un feu pour nous guider au
port!

-- Tiens, au fait, mon cher Cyrus, dit Gdon Spilett, nous ne
vous avons jamais remerci; mais franchement, sans ce feu, nous
n'aurions jamais pu atteindre...

-- Un feu...? demanda Cyrus Smith, trs tonn des paroles du
reporter.

-- Nous voulons dire, Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff, que nous
avons t trs embarrasss  bord du Bonadventure, pendant les
dernires heures qui ont prcd notre retour, et que nous aurions
pass sous le vent de l'le, sans la prcaution que vous avez
prise d'allumer un feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, sur le
plateau de Granite-House.

-- Oui, oui!... c'est une heureuse ide que j'ai eue l! rpondit
l'ingnieur.

-- Et cette fois, ajouta le marin,  moins que la pense n'en
vienne  Ayrton, il n'y aura personne pour nous rendre ce petit
service!

-- Non! Personne! rpondit Cyrus Smith.

Et quelques instants aprs, se trouvant seul  l'avant de
l'embarcation avec le reporter, l'ingnieur se penchait  son
oreille et lui disait:

S'il est une chose certaine en ce monde, Spilett, c'est que je
n'ai jamais allum de feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, ni sur
le plateau de Granite-House, ni en aucune autre partie de l'le!



CHAPITRE XX


Les choses se passrent ainsi que l'avait prvu Pencroff, car ses
pressentiments ne pouvaient tromper. Le vent vint  frachir, et,
de bonne brise, il passa  l'tat de coup de vent, c'est--dire
qu'il acquit une vitesse de quarante  quarante-cinq milles 
l'heure, et qu'un btiment en pleine mer et t au bas ris, avec
ses perroquets cals. Or, comme il tait environ six heures quand
le Bonadventure fut par le travers du golfe, et qu'en ce moment le
jusant se faisait sentir, il fut impossible d'y entrer. Force fut
donc de tenir le large, car, lors mme qu'il l'aurait voulu,
Pencroff n'et pas mme pu atteindre l'embouchure de la Mercy.
Donc, aprs avoir install son foc au grand mt en guise de
tourmentin, il attendit, en prsentant le cap  terre.

Trs heureusement, si le vent fut trs fort, la mer, couverte par
la cte, ne grossit pas extrmement. On n'eut donc pas  redouter
les coups de lame, qui sont un grand danger pour les petites
embarcations.

Le Bonadventure n'aurait pas chavir, sans doute, car il tait
bien lest; mais d'normes paquets d'eau, tombant  bord, auraient
pu le compromettre, si les panneaux n'avaient pas rsist.
Pencroff, en habile marin, para  tout vnement. Certes! Il avait
une confiance extrme dans son embarcation, mais il n'en attendit
pas moins le jour avec une certaine anxit.

Pendant cette nuit, Cyrus Smith et Gdon Spilett n'eurent pas
l'occasion de causer ensemble, et cependant la phrase prononce 
l'oreille du reporter par l'ingnieur valait bien que l'on
discutt encore une fois cette mystrieuse influence qui semblait
rgner sur l'le Lincoln. Gdon Spilett ne cessa de songer  ce
nouvel et inexplicable incident,  cette apparition d'un feu sur
la cte de l'le. Ce feu, il l'avait bien rellement vu! Ses
compagnons, Harbert et Pencroff, l'avaient vu comme lui! Ce feu
leur avait servi  reconnatre la situation de l'le pendant cette
nuit sombre, et ils ne pouvaient douter que ce ne ft la main de
l'ingnieur qui l'et allum, et voil que Cyrus Smith dclarait
formellement qu'il n'avait rien fait de tel!

Gdon Spilett se promit de revenir sur cet incident, ds que le
Bonadventure serait de retour, et de pousser Cyrus Smith  mettre
ses compagnons au courant de ces faits tranges. Peut-tre se
dciderait-on alors  faire, en commun, une investigation complte
de toutes les parties de l'le Lincoln.

Quoi qu'il en soit, ce soir-l aucun feu ne s'alluma sur ces
rivages, inconnus encore, qui formaient l'entre du golfe, et la
petite embarcation continua de se tenir au large pendant toute la
nuit.

Quand les premires lueurs de l'aube se dessinrent sur l'horizon
de l'est, le vent, qui avait lgrement calmi, tourna de deux
quarts et permit  Pencroff d'embouquer plus facilement l'troite
entre du golfe. Vers sept heures du matin, le Bonadventure, aprs
avoir laiss porter sur le cap mandibule-nord, entrait prudemment
dans la passe et se hasardait sur ces eaux, enfermes dans le plus
trange cadre de laves.

Voil, dit Pencroff, un bout de mer qui ferait une rade
admirable, o des flottes pourraient voluer  leur aise!

-- Ce qui est surtout curieux, fit observer Cyrus Smith, c'est que
ce golfe a t form par deux coules de laves, vomies par le
volcan, qui se sont accumules par des ruptions successives. Il
en rsulte donc que ce golfe est abrit compltement sur tous les
cts, et il est  croire que, mme par les plus mauvais vents, la
mer y est calme comme un lac.

-- Sans doute, reprit le marin, puisque le vent, pour y pntrer,
n'a que cet troit goulet creus entre les deux caps, et encore le
cap du nord couvre-t-il celui du sud, de manire  rendre trs
difficile l'entre des rafales. En vrit, notre Bonadventure
pourrait y demeurer d'un bout de l'anne  l'autre sans mme se
raidir sur ses ancres!

-- C'est un peu grand pour lui! fit observer le reporter.

-- Eh! Monsieur Spilett, rpondit le marin, je conviens que c'est
trop grand pour le Bonadventure, mais si les flottes de l'union
ont besoin d'un abri sr dans le Pacifique, je crois qu'elles ne
trouveront jamais mieux que cette rade!

-- Nous sommes dans la gueule du requin, fit alors observer Nab,
en faisant allusion  la forme du golfe.

-- En pleine gueule, mon brave Nab! rpondit Harbert, mais vous
n'avez pas peur qu'elle se referme sur nous, n'est-ce pas?

-- Non, Monsieur Harbert, rpondit Nab, et pourtant ce golfe-l ne
me plat pas beaucoup! Il a une physionomie mchante!

-- Bon! s'cria Pencroff, voil Nab qui dprcie mon golfe, au
moment o je mdite d'en faire hommage  l'Amrique!

-- Mais, au moins, les eaux sont-elles profondes? demanda
l'ingnieur, car ce qui suffit  la quille du Bonadventure ne
suffirait pas  celle de nos vaisseaux cuirasss.

-- Facile  vrifier, rpondit Pencroff.

Et le marin envoya par le fond une longue corde qui lui servait de
ligne de sonde, et  laquelle tait attach un bloc de fer. Cette
ligne mesurait environ cinquante brasses, et elle se droula
jusqu'au bout sans heurter le sol.

Allons, fit Pencroff, nos vaisseaux peuvent venir ici! Ils
n'choueront pas!

-- En effet, dit Cyrus Smith, c'est un vritable abme que ce
golfe; mais, en tenant compte de l'origine plutonienne de l'le,
il n'est pas tonnant que le fond de la mer offre de pareilles
dpressions.

-- On dirait aussi, fit observer Harbert, que ces murailles ont
t coupes  pic, et je crois bien qu' leur pied, mme avec une
sonde cinq ou six fois plus longue, Pencroff ne trouverait pas de
fond.

-- Tout cela est bien, dit alors le reporter, mais je ferai
remarquer  Pencroff qu'il manque une chose importante  sa rade!

-- Et laquelle, Monsieur Spilett?

-- Une coupe, une tranche quelconque, qui donne accs 
l'intrieur de l'le. Je ne vois pas un point sur lequel on puisse
prendre pied!

Et, en effet, les hautes laves, trs accores, n'offraient pas sur
tout le primtre du golfe un seul endroit propice  un
dbarquement. C'tait une infranchissable courtine, qui rappelait,
mais avec plus d'aridit encore, les fiords de la Norvge. Le
Bonadventure, rasant ces hautes murailles  les toucher, ne trouva
pas mme une saillie qui pt permettre aux passagers de quitter le
bord.

Pencroff se consola en disant que, la mine aidant, on saurait bien
ventrer cette muraille, lorsque cela serait ncessaire, et
puisque, dcidment, il n'y avait rien  faire dans ce golfe, il
dirigea son embarcation vers le goulet et en sortit vers deux
heures du soir.

Ouf! fit Nab, en poussant un soupir de satisfaction.

On et vraiment dit que le brave ngre ne se sentait pas  l'aise
dans cette norme mchoire!

Du cap mandibule  l'embouchure de la Mercy, on ne comptait gure
qu'une huitaine de milles. Le cap fut donc mis sur Granite-House,
et le Bonadventure, avec du largue dans ses voiles, prolongea la
cte  un mille de distance. Aux normes roches laviques
succdrent bientt ces dunes capricieuses, entre lesquelles
l'ingnieur avait t si singulirement retrouv, et que les
oiseaux de mer frquentaient par centaines.

Vers quatre heures, Pencroff, laissant sur sa gauche la pointe de
l'lot, entrait dans le canal qui le sparait de la cte, et, 
cinq heures, l'ancre du Bonadventure mordait le fond de sable 
l'embouchure de la Mercy.

Il y avait trois jours que les colons avaient quitt leur demeure.
Ayrton les attendait sur la grve, et matre Jup vint joyeusement
au-devant d'eux, en faisant entendre de bons grognements de
satisfaction.

L'entire exploration des ctes de l'le tait donc faite, et
nulle trace suspecte n'avait t observe.

Si quelque tre mystrieux y rsidait, ce ne pouvait tre que sous
le couvert des bois impntrables de la presqu'le serpentine, l
o les colons n'avaient encore port leurs investigations.

Gdon Spilett s'entretint de ces choses avec l'ingnieur, et il
fut convenu qu'ils attireraient l'attention de leurs compagnons
sur le caractre trange de certains incidents qui s'taient
produits dans l'le, et dont le dernier tait l'un des plus
inexplicables. Aussi Cyrus Smith, revenant sur ce fait d'un feu
allum par une main inconnue sur le littoral, ne put s'empcher de
redire une vingtime fois au reporter:

Mais tes-vous sr d'avoir bien vu? N'tait-ce pas une ruption
partielle du volcan, un mtore quelconque?

-- Non, Cyrus, rpondit le reporter, c'tait certainement un feu
allum de main d'homme. Du reste, interrogez Pencroff et Harbert.
Ils ont vu comme j'ai vu moi-mme, et ils confirmeront mes
paroles.

Il s'ensuivit donc que, quelques jours aprs, le 25 avril, pendant
la soire, au moment o tous les colons taient runis sur le
plateau de Grande-vue, Cyrus Smith prit la parole en disant:

Mes amis, je crois devoir appeler votre attention sur certains
faits qui se sont passs dans l'le, et au sujet desquels je
serais bien aise d'avoir votre avis. Ces faits sont pour ainsi
dire surnaturels...

-- Surnaturels! s'cria le marin en lanant une bouffe de tabac.
Se pourrait-il que notre le ft surnaturelle?

-- Non, Pencroff, mais mystrieuse,  coup sr, rpondit
l'ingnieur,  moins que vous ne puissiez nous expliquer ce que,
Spilett et moi, nous n'avons pu comprendre jusqu'ici.

-- Parlez, Monsieur Cyrus, rpondit le marin.

-- Eh bien! Avez-vous compris, dit alors l'ingnieur, comment il a
pu se faire qu'aprs tre tomb  la mer, j'aie t retrouv  un
quart de mille  l'intrieur de l'le, et cela sans que j'aie eu
conscience de ce dplacement?

--  moins que, tant vanoui... dit Pencroff.

-- Ce n'est pas admissible, rpondit l'ingnieur. Mais passons.
Avez-vous compris comment Top a pu dcouvrir votre retraite, 
cinq milles de la grotte o j'tais couch?

-- L'instinct du chien... rpondit Harbert.

-- Singulier instinct! fit observer le reporter, puisque, malgr
la pluie et le vent qui faisaient rage pendant cette nuit, Top
arriva aux chemines sec et sans une tache de boue!

-- Passons, reprit l'ingnieur. Avez-vous compris comment notre
chien fut si trangement rejet hors des eaux du lac, aprs sa
lutte avec le dugong?

-- Non! Pas trop, je l'avoue, rpondit Pencroff, et la blessure
que le dugong avait au flanc, blessure qui semblait avoir t
faite par un instrument tranchant, ne se comprend pas davantage.

-- Passons encore, reprit Cyrus Smith. Avez-vous compris, mes
amis, comment ce grain de plomb s'est trouv dans le corps du
jeune pcari, comment cette caisse s'est si heureusement choue,
sans qu'il y ait eu trace de naufrage, comment cette bouteille
renfermant le document s'est offerte si  propos, lors de notre
premire excursion en mer, comment notre canot, ayant rompu son
amarre, est venu par le courant de la Mercy nous rejoindre
prcisment au moment o nous en avions besoin, comment, aprs
l'invasion des singes, l'chelle a t si opportunment renvoye
des hauteurs de Granite-House, comment, enfin, le document
qu'Ayrton prtend n'avoir jamais crit est tomb entre nos mains?

Cyrus Smith venait d'numrer, sans en oublier un seul, les faits
tranges qui s'taient accomplis dans l'le. Harbert, Pencroff et
Nab se regardrent, ne sachant que rpondre, car la succession de
ces incidents, ainsi groups pour la premire fois, ne laissa pas
de les surprendre au plus haut point.

Sur ma foi, dit enfin Pencroff, vous avez raison, Monsieur Cyrus,
et il est difficile d'expliquer ces choses-l!

-- Eh bien, mes amis, reprit l'ingnieur, un dernier fait est venu
s'ajouter  ceux-l, et il est non moins incomprhensible que les
autres!

-- Lequel, Monsieur Cyrus? demanda vivement Harbert.

-- Quand vous tes revenu de l'le Tabor, Pencroff, reprit
l'ingnieur, vous dites qu'un feu vous est apparu sur l'le
Lincoln?

-- Certainement, rpondit le marin.

-- Et vous tes bien certain de l'avoir vu, ce feu?

-- Comme je vous vois.

-- Toi aussi, Harbert?

-- Ah! Monsieur Cyrus, s'cria Harbert, ce feu brillait comme une
toile de premire grandeur!

-- Mais n'tait-ce point une toile? demanda l'ingnieur en
insistant.

-- Non, rpondit Pencroff, car le ciel tait couvert de gros
nuages, et une toile, en tout cas, n'aurait pas t si basse sur
l'horizon. Mais M Spilett l'a vu comme nous, et il peut confirmer
nos paroles!

-- J'ajouterai, dit le reporter, que ce feu tait trs vif et
qu'il projetait comme une nappe lectrique.

-- Oui! Oui! Parfaitement... rpondit Harbert, et il tait
certainement plac sur les hauteurs de Granite-House.

-- Eh bien, mes amis, rpondit Cyrus Smith, pendant cette nuit du
19 au 20 octobre, ni Nab, ni moi, nous n'avons allum un feu sur
la cte.

-- Vous n'avez pas?... s'cria Pencroff, au comble de
l'tonnement, et qui ne put mme achever sa phrase.

-- Nous n'avons pas quitt Granite-House, rpondit Cyrus Smith, et
si un feu a paru sur la cte, c'est une autre main que la ntre
qui l'a allum!

Pencroff, Harbert et Nab taient stupfaits. Il n'y avait pas eu
d'illusion possible, et un feu avait bien rellement frapp leurs
yeux pendant cette nuit du 19 au 20 octobre!

Oui! Ils durent en convenir, un mystre existait! Une influence
inexplicable, videmment favorable aux colons, mais fort irritante
pour leur curiosit, se faisait sentir et comme  point nomm sur
l'le Lincoln. Y avait-il donc quelque tre cach dans ses plus
profondes retraites? C'est ce qu'il faudrait savoir  tout prix!

Cyrus Smith rappela galement  ses compagnons la singulire
attitude de Top et de Jup, quand ils rdaient  l'orifice du puits
qui mettait Granite-House en communication avec la mer, et il leur
dit qu'il avait explor ce puits sans y dcouvrir rien de suspect.
Enfin, la conclusion de cette conversation fut une dtermination
prise par tous les membres de la colonie de fouiller entirement
l'le, ds que la belle saison serait revenue.

Mais depuis ce jour, Pencroff parut tre soucieux.

Cette le dont il faisait sa proprit personnelle, il lui sembla
qu'elle ne lui appartenait plus tout entire et qu'il la
partageait avec un autre matre, auquel, bon gr, mal gr, il se
sentait soumis.

Nab et lui causaient souvent de ces inexplicables choses, et tous
deux, trs ports au merveilleux par leur nature mme, n'taient
pas loigns de croire que l'le Lincoln ft subordonne  quelque
puissance surnaturelle.

Cependant les mauvais jours taient venus avec le mois de mai, --
novembre des zones borales. L'hiver semblait devoir tre rude et
prcoce. Aussi les travaux d'hivernage furent-ils entrepris sans
retard.

Du reste, les colons taient bien prpars  recevoir cet hiver,
si dur qu'il dt tre. Les vtements de feutre ne manquaient pas,
et les mouflons, nombreux alors, avaient abondamment fourni la
laine ncessaire  la fabrication de cette chaude toffe.

Il va sans dire qu'Ayrton avait t pourvu de ces confortables
vtements. Cyrus Smith lui offrit de venir passer la mauvaise
saison  Granite-House, o il serait mieux log qu'au corral, et
Ayrton promit de le faire, ds que les derniers travaux du corral
seraient termins. Ce qu'il fit vers la mi-avril. Depuis ce temps-
l, Ayrton partagea la vie commune et se rendit utile en toute
occasion; mais, toujours humble et triste, il ne prenait jamais
part aux plaisirs de ses compagnons!

Pendant la plus grande partie de ce troisime hiver que les colons
passaient  l'le Lincoln, ils demeurrent confins dans Granite-
House. Il y eut de trs grandes temptes et des bourrasques
terribles, qui semblaient branler les roches jusque sur leur
base. D'immenses raz de mare menacrent de couvrir l'le en
grand, et, certainement, tout navire mouill sur les atterrages
s'y ft perdu corps et biens. Deux fois, pendant une de ces
tourmentes, la Mercy grossit au point de donner lieu de craindre
que le pont et les ponceaux ne fussent emports, et il fallut mme
consolider ceux de la grve, qui disparaissaient sous les couches
d'eau, quand la mer battait le littoral.

On pense bien que de tels coups de vent, comparables  des
trombes, o se mlangeaient la pluie et la neige, causrent des
dgts sur le plateau de Grande-vue. Le moulin et la basse-cour
eurent particulirement  souffrir. Les colons durent souvent y
faire des rparations urgentes, sans quoi l'existence des
volatiles et t srieusement menace.

Par ces grands mauvais temps, quelques couples de jaguars et des
bandes de quadrumanes s'aventuraient jusqu' la lisire du
plateau, et il tait toujours  craindre que les plus souples et
les plus audacieux, pousss par la faim, ne parvinssent  franchir
le ruisseau, qui, d'ailleurs, lorsqu'il tait gel, leur offrait
un passage facile. Plantations et animaux domestiques eussent t
infailliblement dtruits alors sans une surveillance continuelle,
et souvent il fallut faire le coup de feu pour tenir 
respectueuse distance ces dangereux visiteurs. Aussi la besogne ne
manqua-t-elle pas aux hiverneurs, car, sans compter les soins du
dehors, il y avait toujours mille travaux d'amnagement  Granite-
House.

Il y eut aussi quelques belles chasses, qui furent faites par les
grands froids dans les vastes marais des tadornes. Gdon Spilett
et Harbert, aids de Jup et de Top, ne perdaient pas un coup au
milieu de ces myriades de canards, de bcassines, de sarcelles, de
pilets et de vanneaux. L'accs de ce giboyeux territoire tait
facile, d'ailleurs, soit que l'on s'y rendt par la route du port
ballon, aprs avoir pass le pont de la Mercy, soit en tournant
les roches de la pointe de l'pave, et les chasseurs ne
s'loignaient jamais de Granite-House au del de deux ou trois
milles.

Ainsi se passrent les quatre mois d'hiver, qui furent rellement
rigoureux, c'est--dire juin, juillet, aot et septembre. Mais, en
somme, Granite-House ne souffrit pas trop des inclmences du
temps, et il en fut de mme au corral, qui, moins expos que le
plateau et couvert en grande partie par le mont Franklin, ne
recevait que les restes des coups de vent dj briss par les
forts et les hautes roches du littoral. Les dgts y furent donc
peu importants, et la main active et habile d'Ayrton suffit  les
rparer promptement, quand, dans la seconde quinzaine d'octobre,
il retourna passer quelques jours au corral.

Pendant cet hiver, il ne se produisit aucun nouvel incident
inexplicable. Rien d'trange n'arriva, bien que Pencroff et Nab
fussent  l'afft des faits les plus insignifiants qu'ils eussent
pu rattacher  une cause mystrieuse. Top et Jup eux-mmes ne
rdaient plus autour du puits et ne donnaient aucun signe
d'inquitude. Il semblait donc que la srie des incidents
surnaturels ft interrompue, bien qu'on en caust souvent pendant
les veilles de Granite-House, et qu'il demeurt bien convenu que
l'le serait fouille jusque dans ses parties les plus difficiles
 explorer. Mais un vnement de la plus haute gravit, et dont
les consquences pouvaient tre funestes, vint momentanment
dtourner de leurs projets Cyrus Smith et ses compagnons.

On tait au mois d'octobre. La belle saison revenait  grands pas.
La nature se renouvelait sous les rayons du soleil, et, au milieu
du feuillage persistant des conifres qui formaient la lisire du
bois, apparaissait dj le feuillage nouveau des micocouliers, des
banksias et des deodars.

On se rappelle que Gdon Spilett et Harbert avaient pris, 
plusieurs reprises, des vues photographiques de l'le Lincoln.

Or, le 17 de ce mois d'octobre, vers trois heures du soir,
Harbert, sduit par la puret du ciel, eut la pense de reproduire
toute la baie de l'union qui faisait face au plateau de Grande-
vue, depuis le cap mandibule jusqu'au cap griffe.

L'horizon tait admirablement dessin, et la mer, ondulant sous
une brise molle, prsentait  son arrire-plan l'immobilit des
eaux d'un lac, piquetes  et l de paillons lumineux.

L'objectif avait t plac  l'une des fentres de la grande salle
de Granite-House, et par consquent, il dominait la grve et la
baie. Harbert procda comme il avait l'habitude de le faire, et,
le clich obtenu, il alla le fixer au moyen des substances qui
taient dposes dans un rduit obscur de Granite-House.

Revenu en pleine lumire, en l'examinant bien, Harbert aperut sur
son clich un petit point presque imperceptible qui tachait
l'horizon de mer.

Il essaya de le faire disparatre par un lavage ritr, mais il
ne put y parvenir.

C'est un dfaut qui se trouve dans le verre, pensa-t-il.

Et alors il eut la curiosit d'examiner ce dfaut avec une forte
lentille qu'il dvissa de l'une des lunettes.

Mais,  peine eut-il regard, qu'il poussa un cri et que le clich
faillit lui chapper des mains.

Courant aussitt  la chambre o se tenait Cyrus Smith, il tendit
le clich et la lentille  l'ingnieur, en lui indiquant la petite
tache.

Cyrus Smith examina ce point; puis, saisissant sa longue-vue, il
se prcipita vers la fentre.

La longue-vue, aprs avoir parcouru lentement l'horizon, s'arrta
enfin sur le point suspect, et Cyrus Smith, l'abaissant, ne
pronona que ce mot: navire!

Et, en effet, un navire tait en vue de l'le Lincoln!

PARTIE 3
LE SECRET DE L'LE
CHAPITRE I

Depuis deux ans et demi, les naufrags du ballon avaient t jets
sur l'le Lincoln, et jusqu'alors aucune communication n'avait pu
s'tablir entre eux et leurs semblables. Une fois, le reporter
avait tent de se mettre en rapport avec le monde habit, en
confiant  un oiseau cette notice qui contenait le secret de leur
situation, mais c'tait l une chance sur laquelle il tait
impossible de compter srieusement. Seul, Ayrton, et dans les
circonstances que l'on sait, tait venu s'adjoindre aux membres de
la petite colonie. Or, voil que, ce jour mme, -- 17 octobre, --
d'autres hommes apparaissaient inopinment en vue de l'le, sur
cette mer toujours dserte!

On n'en pouvait plus douter! Un navire tait l!

Mais passerait-il au large, ou relcherait-il? Avant quelques
heures, les colons sauraient videmment  quoi s'en tenir.

Cyrus Smith et Harbert, ayant aussitt appel Gdon Spilett,
Pencroff et Nab dans la grande salle de Granite-House, les avaient
mis au courant de ce qui se passait. Pencroff, saisissant la
longue-vue, parcourut rapidement l'horizon, et, s'arrtant sur le
point indiqu, c'est--dire sur celui qui avait fait
l'imperceptible tache du clich photographique:

Mille diables! C'est bien un navire! dit-il d'une voix qui ne
dnotait pas une satisfaction extraordinaire.

-- Vient-il  nous? demanda Gdon Spilett.

-- Impossible de rien affirmer encore, rpondit Pencroff, car sa
mture seule apparat au-dessus de l'horizon, et on ne voit pas un
morceau de sa coque!

-- Que faut-il faire? dit le jeune garon.

-- Attendre, rpondit Cyrus Smith.

Et, pendant un assez long temps, les colons demeurrent
silencieux, livrs  toutes les penses,  toutes les motions, 
toutes les craintes,  toutes les esprances que pouvait faire
natre en eux cet incident, -- le plus grave qui se ft produit
depuis leur arrive sur l'le Lincoln.

Certes, les colons n'taient pas dans la situation de ces
naufrags abandonns sur un lot strile, qui disputent leur
misrable existence  une nature martre et sont incessamment
dvors de ce besoin de revoir les terres habites. Pencroff et
Nab surtout, qui se trouvaient  la fois si heureux et si riches,
n'auraient pas quitt sans regret leur le. Ils taient faits,
d'ailleurs,  cette vie nouvelle, au milieu de ce domaine que leur
intelligence avait pour ainsi dire civilis! Mais enfin, ce
navire, c'tait, en tout cas, des nouvelles du continent, c'tait
peut-tre un morceau de la patrie qui venait  leur rencontre! Il
portait des tres semblables  eux, et l'on comprendra que leur
coeur et vivement tressailli  sa vue! De temps en temps,
Pencroff reprenait la lunette et se postait  la fentre. De l,
il examinait avec une extrme attention le btiment, qui tait 
une distance de vingt milles dans l'est. Les colons n'avaient donc
encore aucun moyen de signaler leur prsence. Un pavillon n'et
pas t aperu; une dtonation n'et pas t entendue; un feu
n'aurait pas t visible.

Toutefois, il tait certain que l'le, domine par le mont
Franklin, n'avait pu chapper aux regards des vigies du navire.
Mais pourquoi ce btiment y atterrirait-il? N'tait-ce pas un
simple hasard qui le poussait sur cette partie du Pacifique, o
les cartes ne mentionnaient aucune terre, sauf l'lot Tabor, qui
lui-mme tait en dehors des routes ordinairement suivies par les
longs courriers des archipels polynsiens, de la Nouvelle-Zlande
et de la cte amricaine?

 cette question que chacun se posait, une rponse fut soudain
faite par Harbert.

Ne serait-ce pas le Duncan? s'cria-t-il.

Le Duncan, on ne l'a pas oubli, c'tait le yacht de lord
Glenarvan, qui avait abandonn Ayrton sur l'lot et qui devait
revenir l'y chercher un jour. Or, l'lot ne se trouvait pas
tellement loign de l'le Lincoln, qu'un btiment, faisant route
pour l'un, ne pt arriver  passer en vue de l'autre. Cent
cinquante milles seulement les sparaient en longitude, et
soixante-quinze milles en latitude.

Il faut prvenir Ayrton, dit Gdon Spilett, et le mander
immdiatement. Lui seul peut nous dire si c'est l le Duncan.

Ce fut l'avis de tous, et le reporter, allant  l'appareil
tlgraphique qui mettait en communication le corral et Granite-
House, lana ce tlgramme: Venez en toute hte.

Quelques instants aprs, le timbre rsonnait.

Je viens, rpondait Ayrton.

Puis les colons continurent d'observer le navire.

Si c'est le Duncan, dit Harbert, Ayrton le reconnatra sans
peine, puisqu'il a navigu  son bord pendant un certain temps.

-- Et s'il le reconnat, ajouta Pencroff, cela lui fera une
fameuse motion!

-- Oui, rpondit Cyrus Smith, mais, maintenant, Ayrton est digne
de remonter  bord du Duncan, et fasse le ciel que ce soit, en
effet, le yacht de lord Glenarvan, car tout autre navire me
semblerait suspect! Ces mers sont mal frquentes, et je crains
toujours pour notre le la visite de quelques pirates malais.

-- Nous la dfendrions! s'cria Harbert.

-- Sans doute, mon enfant, rpondit l'ingnieur en souriant, mais
mieux vaut ne pas avoir  la dfendre.

-- Une simple observation, dit Gdon Spilett. L'le Lincoln est
inconnue des navigateurs, puisqu'elle n'est mme pas porte sur
les cartes les plus rcentes. Ne trouvez-vous donc pas, Cyrus, que
c'est l un motif pour qu'un navire, se trouvant inopinment en
vue de cette terre nouvelle, cherche  la visiter plutt qu' la
fuir?

-- Certes, rpondit Pencroff.

-- Je le pense aussi, ajouta l'ingnieur. On peut mme affirmer
que c'est le devoir d'un capitaine de signaler, et par consquent
de venir reconnatre toute terre ou le non encore catalogue, et
l'le Lincoln est dans ce cas.

-- Eh bien, dit alors Pencroff, admettons que ce navire
atterrisse, qu'il mouille l,  quelques encablures de notre le,
que ferons-nous?

Cette question, brusquement pose, demeura d'abord sans rponse.
Mais Cyrus Smith, aprs avoir rflchi, rpondit de ce ton calme
qui lui tait ordinaire:

Ce que nous ferons, mes amis, ce que nous devrons faire, le
voici: nous communiquerons avec le navire, nous prendrons passage
 son bord, et nous quitterons notre le, aprs en avoir pris
possession au nom des tats de l'union. Puis, nous y reviendrons
avec tous ceux qui voudront nous suivre pour la coloniser
dfinitivement et doter la rpublique amricaine d'une station
utile dans cette partie de l'ocan Pacifique!

-- Hurrah! s'cria Pencroff, et ce ne sera pas un petit cadeau que
nous ferons l  notre pays! La colonisation est dj presque
acheve, les noms sont donns  toutes les parties de l'le, il y
a un port naturel, une aiguade, des routes, une ligne
tlgraphique, un chantier, une usine, et il n'y aura plus qu'
inscrire l'le Lincoln sur les cartes!

-- Mais si on nous la prend pendant notre absence? fit observer
Gdon Spilett.

-- Mille diables! s'cria le marin, j'y resterai plutt tout seul
pour la garder, et, foi de Pencroff, on ne me la volerait pas
comme une montre dans la poche d'un badaud!

Pendant une heure, il fut impossible de dire d'une faon certaine
si le btiment signal faisait ou ne faisait pas route vers l'le
Lincoln. Il s'en tait rapproch, cependant, mais sous quelle
allure naviguait-il? C'est ce que Pencroff ne put reconnatre.
Toutefois, comme le vent soufflait du nord-est, il tait
vraisemblable d'admettre que ce navire naviguait tribord amures.
D'ailleurs, la brise tait bonne pour le pousser sur les
atterrages de l'le, et, par cette mer calme, il ne pouvait
craindre de s'en approcher, bien que les sondes n'en fussent pas
releves sur la carte.

Vers quatre heures, -- une heure aprs qu'il avait t mand, --
Ayrton arrivait  Granite-House. Il entra dans la grande salle, en
disant:

 vos ordres, messieurs.

Cyrus Smith lui tendit la main, ainsi qu'il avait coutume de le
faire, et, le conduisant prs de la fentre:

Ayrton, lui dit-il, nous vous avons pri de venir pour un motif
grave. Un btiment est en vue de l'le.

Ayrton, tout d'abord, plit lgrement, et ses yeux se troublrent
un instant. Puis, se penchant en dehors de la fentre, il
parcourut l'horizon, mais il ne vit rien.

Prenez cette longue-vue, dit Gdon Spilett, et regardez bien,
Ayrton, car il serait possible que ce navire ft le Duncan, venu
dans ces mers pour vous rapatrier.

-- Le Duncan! murmura Ayrton. Dj!

Ce dernier mot s'chappa comme involontairement des lvres
d'Ayrton, qui laissa tomber sa tte dans ses mains.

Douze ans d'abandon sur un lot dsert ne lui paraissaient donc
pas une expiation suffisante? Le coupable repentant ne se sentait-
il pas encore pardonn, soit  ses propres yeux, soit aux yeux des
autres?

Non, dit-il, non! Ce ne peut tre le Duncan.

-- Regardez, Ayrton, dit alors l'ingnieur, car il importe que
nous sachions d'avance  quoi nous en tenir.

Ayrton prit la lunette et la braqua dans la direction indique.
Pendant quelques minutes, il observa l'horizon sans bouger, sans
prononcer une seule parole. Puis:

En effet, c'est un navire, dit-il, mais je ne crois pas que ce
soit le Duncan.

-- Pourquoi ne serait-ce pas lui? demanda Gdon Spilett.

-- Parce que le Duncan est un yacht  vapeur, et que je n'aperois
aucune trace de fume, ni au-dessus, ni auprs de ce btiment.

-- Peut-tre navigue-t-il seulement  la voile? fit observer
Pencroff. Le vent est bon pour la route qu'il semble suivre, et il
doit avoir intrt  mnager son charbon, tant si loin de toute
terre.

-- Il est possible que vous ayez raison, Monsieur Pencroff,
rpondit Ayrton, et que ce navire ait teint ses feux. Laissons-le
donc rallier la cte, et nous saurons bientt  quoi nous en
tenir.

Cela dit, Ayrton alla s'asseoir dans un coin de la grande salle et
y demeura silencieux. Les colons discutrent encore  propos du
navire inconnu, mais sans qu'Ayrton prt part  la discussion.

Tous se trouvaient alors dans une disposition d'esprit qui ne leur
et pas permis de continuer leurs travaux. Gdon Spilett et
Pencroff taient singulirement nerveux, allant, venant, ne
pouvant tenir en place. Harbert prouvait plutt de la curiosit.
Nab, seul, conservait son calme habituel.

Son pays n'tait-il pas l o tait son matre?

Quant  l'ingnieur, il restait absorb dans ses penses, et, au
fond, il redoutait plutt qu'il ne dsirait l'arrive de ce
navire.

Cependant, le btiment s'tait un peu rapproch de l'le. La
lunette aidant, il avait t possible de reconnatre que c'tait
un long-courrier, et non un de ces praos malais, dont se servent
habituellement les pirates du Pacifique. Il tait donc permis de
croire que les apprhensions de l'ingnieur ne se justifieraient
pas, et que la prsence de ce btiment dans les eaux de l'le
Lincoln ne constituait point un danger pour elle. Pencroff, aprs
une minutieuse attention, crut pouvoir affirmer que ce navire
tait gr en brick et qu'il courait obliquement  la cte,
tribord amures, sous ses basses voiles, ses huniers et ses
perroquets. Ce qui fut confirm par Ayrton.

Mais,  continuer sous cette allure, il devait bientt disparatre
derrire la pointe du cap griffe, car il faisait le sud-ouest, et,
pour l'observer, il serait alors ncessaire de gagner les hauteurs
de la baie Washington, prs de port-ballon. Circonstance fcheuse,
car il tait dj cinq heures du soir, et le crpuscule ne
tarderait pas  rendre toute observation bien difficile.

Que ferons-nous, la nuit venue? demanda Gdon Spilett.
Allumerons-nous un feu afin de signaler notre prsence sur cette
cte?

C'tait l une grave question, et pourtant, quelques
pressentiments qu'et gards l'ingnieur, elle fut rsolue
affirmativement. Pendant la nuit, le navire pouvait disparatre,
s'loigner pour jamais, et, ce navire disparu, un autre
reviendrait-il dans les eaux de l'le Lincoln? Or, qui pouvait
prvoir ce que l'avenir rservait aux colons?

Oui, dit le reporter, nous devons faire connatre  ce btiment,
quel qu'il soit, que l'le est habite. Ngliger la chance qui
nous est offerte, ce serait nous crer des regrets futurs!

Il fut donc dcid que Nab et Pencroff se rendraient  port-
ballon, et que l, une fois la nuit venue, ils allumeraient un
grand feu dont l'clat attirerait ncessairement l'attention de
l'quipage du brick.

Mais, au moment o Nab et le marin se prparaient  quitter
Granite-House, le btiment changea son allure et laissa porter
franchement sur l'le en se dirigeant vers la baie de l'union.
C'tait un bon marcheur que ce brick, car il s'approcha
rapidement.

Nab et Pencroff suspendirent alors leur dpart, et la lunette fut
mise entre les mains d'Ayrton, afin qu'il pt reconnatre d'une
faon dfinitive si ce navire tait ou non le Duncan. Le yacht
cossais tait, lui aussi, gr en brick. La question tait donc
de savoir si une chemine s'levait entre les deux mts du
btiment observ, qui n'tait plus alors qu' une distance de dix
milles.

L'horizon tait encore trs clair. La vrification fut facile, et
Ayrton laissa bientt retomber sa lunette en disant:

Ce n'est point le Duncan! ce ne pouvait tre lui!...

Pencroff encadra de nouveau le brick dans le champ de la longue-
vue, et il reconnut que ce brick, d'une jauge de trois  quatre
cents tonneaux, merveilleusement effil, hardiment mt,
admirablement taill pour la marche, devait tre un rapide coureur
des mers. Mais  quelle nation appartenait-il? Cela tait
difficile  dire.

Et cependant, ajouta le marin, un pavillon flotte  sa corne,
mais je ne puis en distinguer les couleurs.

-- Avant une demi-heure, nous serons fixs  cet gard, rpondit
le reporter. D'ailleurs, il est bien vident que le capitaine de
ce navire a l'intention d'atterrir, et par consquent, si ce n'est
pas aujourd'hui, demain, au plus tard, nous ferons sa
connaissance.

-- N'importe! dit Pencroff. Mieux vaut savoir  qui on a affaire,
et je ne serais pas fch de reconnatre ses couleurs,  ce
particulier-l!

Et, tout en parlant ainsi, le marin ne quittait pas sa lunette.

Le jour commenait  baisser, et, avec le jour, le vent du large
tombait aussi. Le pavillon du brick, moins tendu, s'engageait dans
les drisses, et il devenait de plus en plus difficile  observer.

Ce n'est point l un pavillon amricain, disait de temps en temps
Pencroff, ni un anglais, dont le rouge se verrait aisment, ni les
couleurs franaises ou allemandes, ni le pavillon blanc de la
Russie, ni le jaune de l'Espagne... on dirait qu'il est d'une
couleur uniforme... voyons... dans ces mers... que trouverions-
nous plus communment?... le pavillon chilien? Mais il est
tricolore... brsilien? Il est vert... japonais? Il est noir et
jaune... tandis que celui-ci...

En ce moment, une brise tendit le pavillon inconnu.

Ayrton, saisissant la lunette que le marin avait laiss retomber,
l'appliqua  son oeil, et, d'une voix sourde:

Le pavillon noir! s'cria-t-il.

En effet, une sombre tamine se dveloppait  la corne du brick,
et c'tait  bon droit qu'on pouvait maintenant le tenir pour un
navire suspect!

L'ingnieur avait-il donc raison dans ses pressentiments? tait-ce
un btiment de pirates? cumait-il ces basses mers du Pacifique,
faisant concurrence aux praos malais qui les infestent encore? Que
venait-il chercher sur les atterrages de l'le Lincoln? Voyait-il
en elle une terre inconnue, ignore, propre  devenir une
receleuse de cargaisons voles? Venait-il demander  ces ctes un
port de refuge pour les mois d'hiver? L'honnte domaine des colons
tait-il destin  se transformer en un refuge infme, -- sorte de
capitale de la piraterie du Pacifique?

Toutes ces ides se prsentrent instinctivement  l'esprit des
colons. Il n'y avait pas  douter, d'ailleurs, de la signification
qu'il convenait d'attacher  la couleur du pavillon arbor.
C'tait bien celui des cumeurs de mer! C'tait celui que devait
porter le Duncan, si les convicts avaient russi dans leurs
criminels projets!

On ne perdit pas de temps  discuter.

Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-tre ce navire ne veut-il
qu'observer le littoral de l'le? Peut-tre son quipage ne
dbarquera-t-il pas? C'est une chance. Quoi qu'il en soit, nous
devons tout faire pour cacher notre prsence ici. Le moulin,
tabli sur le plateau de Grande-vue, est trop facilement
reconnaissable. Qu'Ayrton et Nab aillent en dmonter les ailes.
Dissimulons galement, sous des branchages plus pais, les
fentres de Granite-House. Que tous les feux soient teints. Que
rien enfin ne trahisse la prsence de l'homme sur cette le!

-- Et notre embarcation? dit Harbert.

-- Oh! rpondit Pencroff, elle est abrite dans port-ballon, et je
dfie bien ces gueux-l de l'y trouver!

Les ordres de l'ingnieur furent immdiatement excuts. Nab et
Ayrton montrent sur le plateau et prirent les mesures ncessaires
pour que tout indice d'habitation ft dissimul. Pendant qu'ils
s'occupaient de cette besogne, leurs compagnons allrent  la
lisire du bois de jacamar et en rapportrent une grande quantit
de branches et de lianes, qui devaient,  une certaine distance,
figurer une frondaison naturelle et voiler assez bien les baies de
la muraille granitique. En mme temps, les munitions et les armes
furent disposes de manire  pouvoir tre utilises au premier
instant, dans le cas d'une agression inopine.

Quand toutes ces prcautions eurent t prises:

Mes amis, dit Cyrus Smith, -- et on sentait  sa voix qu'il tait
mu, -- si ces misrables veulent s'emparer de l'le Lincoln, nous
la dfendrons, n'est-ce pas?

-- Oui, Cyrus, rpondit le reporter, et, s'il le faut, nous
mourrons tous pour la dfendre!

L'ingnieur tendit la main  ses compagnons, qui la pressrent
avec effusion.

Seul, Ayrton, demeur dans son coin, ne s'tait pas joint aux
colons. Peut-tre, lui, l'ancien convict, se sentait-il indigne
encore!

Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'me d'Ayrton, et,
allant  lui:

Et vous, Ayrton, lui demanda-t-il, que ferez-vous?

-- Mon devoir, rpondit Ayrton.

Puis, il alla se poster prs de la fentre et plongea ses regards
 travers le feuillage.

Il tait sept heures et demie alors. Le soleil avait disparu
depuis vingt minutes environ, en arrire de Granite-House. En
consquence, l'horizon de l'est s'assombrissait peu  peu.
Cependant, le brick s'avanait toujours vers la baie de l'union.
Il n'en tait pas  plus de huit milles alors, et prcisment par
le travers du plateau de Grande-vue, car, aprs avoir vir  la
hauteur du cap griffe, il avait largement gagn dans le nord,
tant servi par le courant de la mare montante. On peut mme dire
que,  cette distance, il tait dj entr dans la vaste baie, car
une ligne droite, tire du cap griffe au cap mandibule, lui fut
reste  l'ouest, sur sa hanche de tribord.

Le brick allait-il s'enfoncer dans la baie? C'tait la premire
question. Une fois en baie, y mouillerait-il? C'tait la seconde.

Ne se contenterait-il pas seulement, aprs avoir observ le
littoral, de reprendre le large sans dbarquer son quipage? On le
saurait avant une heure. Les colons n'avaient donc qu' attendre.

Cyrus Smith n'avait pas vu sans une profonde anxit le btiment
suspect arborer le pavillon noir.

N'tait-ce pas une menace directe contre l'oeuvre que ses
compagnons et lui avaient mene  bien jusqu'alors? Les
pirates, -- on ne pouvait douter que les matelots de ce brick ne
fussent tels, -- avaient-ils donc dj frquent cette le,
puisque, en y atterrissant, ils avaient hiss leurs couleurs?

Y avaient-ils antrieurement opr quelque descente, ce qui aurait
expliqu certaines particularits restes inexplicables
jusqu'alors? Existait-il dans ses portions non encore explores
quelque complice prt  entrer en communication avec eux?

 toutes ces questions qu'il se posait silencieusement, Cyrus
Smith ne savait que rpondre; mais il sentait que la situation de
la colonie ne pouvait tre que trs gravement compromise par
l'arrive de ce brick.

Toutefois, ses compagnons et lui taient dcids  rsister
jusqu' la dernire extrmit. Ces pirates taient-ils nombreux et
mieux arms que les colons?

Voil ce qu'il et t bien important de savoir!

Mais le moyen d'arriver jusqu' eux!

La nuit tait faite. La lune nouvelle, emporte dans l'irradiation
solaire, avait disparu. Une profonde obscurit enveloppait l'le
et la mer. Les nuages, lourds, entasss  l'horizon, ne laissaient
filtrer aucune lueur. Le vent tait tomb compltement avec le
crpuscule. Pas une feuille ne remuait aux arbres, pas une lame ne
murmurait sur la grve. Du navire on ne voyait rien, tous ses feux
taient condamns, et, s'il tait encore en vue de l'le, on ne
pouvait mme pas savoir quelle place il occupait.

Eh! Qui sait? dit alors Pencroff. Peut-tre ce damn btiment
aura-t-il fait route pendant la nuit, et ne le retrouverons-nous
plus au point du jour?

Comme une rponse faite  l'observation du marin, une vive lueur
fusa au large, et un coup de canon retentit.

Le navire tait toujours l, et il y avait des pices d'artillerie
 bord.

Six secondes s'taient coules entre la lumire et le coup.

Donc, le brick tait environ  un mille un quart de la cte.

Et, en mme temps, on entendit un bruit de chanes qui couraient
en grinant  travers les cubiers.

Le navire venait de mouiller en vue de Granite-House!



CHAPITRE II


Il n'y avait plus aucun doute  avoir sur les intentions des
pirates. Ils avaient jet l'ancre  une courte distance de l'le,
et il tait vident que, le lendemain, au moyen de leurs canots,
ils comptaient accoster le rivage!

Cyrus Smith et ses compagnons taient prts  agir, mais, si
rsolus qu'ils fussent, ils ne devaient pas oublier d'tre
prudents. Peut-tre leur prsence pouvait-elle encore tre
dissimule, au cas o les pirates se contenteraient de dbarquer
sur le littoral sans remonter dans l'intrieur de l'le. Il se
pouvait, en effet, que ceux-ci n'eussent d'autre projet que de
faire de l'eau  l'aiguade de la Mercy, et il n'tait pas
impossible que le pont, jet  un mille et demi de l'embouchure,
et les amnagements des chemines, chappassent  leurs regards.

Mais pourquoi ce pavillon arbor  la corne du brick?

Pourquoi ce coup de canon? Pure forfanterie sans doute,  moins
que ce ne ft l'indice d'une prise de possession! Cyrus Smith
savait maintenant que le navire tait formidablement arm. Or,
pour rpondre au canon des pirates, qu'avaient les colons de l'le
Lincoln? Quelques fusils seulement.

Toutefois, fit observer Cyrus Smith, nous sommes ici dans une
situation inexpugnable. L'ennemi ne saurait dcouvrir l'orifice du
dversoir, maintenant qu'il est cach sous les roseaux et les
herbes, et, par consquent, il lui est impossible de pntrer dans
Granite-House.

-- Mais nos plantations, notre basse-cour, notre corral, tout
enfin, tout! s'cria Pencroff en frappant du pied. Ils peuvent
tout ravager, tout dtruire en quelques heures!

-- Tout, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, et nous n'avons aucun
moyen de les en empcher.

-- Sont-ils nombreux? Voil la question, dit alors le reporter.
S'ils ne sont qu'une douzaine, nous saurons les arrter, mais
quarante, cinquante, plus peut-tre!...

-- Monsieur Smith, dit alors Ayrton, qui s'avana vers
l'ingnieur, voulez-vous m'accorder une permission?

-- Laquelle, mon ami!

-- Celle d'aller jusqu'au navire pour y reconnatre la force de
son quipage.

-- Mais, Ayrton... rpondit en hsitant l'ingnieur, vous
risquerez votre vie...

-- Pourquoi pas, monsieur?

-- C'est plus que votre devoir, cela.

-- J'ai plus que mon devoir  faire, rpondit Ayrton.

-- Vous iriez avec la pirogue jusqu'au btiment? demanda Gdon
Spilett.

-- Non, monsieur, mais j'irai  la nage. La pirogue ne passerait
pas l o un homme peut se glisser entre deux eaux.

-- Savez-vous bien que le brick est  un mille un quart de la
cte? dit Harbert.

-- Je suis bon nageur, Monsieur Harbert.

-- C'est risquer votre vie, vous dis-je, reprit l'ingnieur.

-- Peu importe, rpondit Ayrton. Monsieur Smith, je vous demande
cela comme une grce. C'est peut-tre l un moyen de me relever 
mes propres yeux!

-- Allez, Ayrton, rpondit l'ingnieur, qui sentait bien qu'un
refus et profondment attrist l'ancien convict, redevenu honnte
homme.

-- Je vous accompagnerai, dit Pencroff.

-- Vous vous dfiez de moi! rpondit vivement Ayrton.

Puis, plus humblement:

Hlas!

-- Non! Non! Reprit avec animation Cyrus Smith, non, Ayrton!
Pencroff ne se dfie pas de vous! Vous avez mal interprt ses
paroles.

-- En effet, rpondit le marin, je propose  Ayrton de
l'accompagner jusqu' l'lot seulement. Il se peut, quoique cela
soit peu probable, que l'un de ces coquins ait dbarqu, et deux
hommes ne seront pas de trop, dans ce cas, pour l'empcher de
donner l'veil. J'attendrai Ayrton sur l'lot, et il ira seul au
navire, puisqu'il a propos de le faire.

Les choses ainsi convenues, Ayrton fit ses prparatifs de dpart.
Son projet tait audacieux, mais il pouvait russir, grce 
l'obscurit de la nuit. Une fois arriv au btiment, Ayrton,
accroch, soit aux sous-barbes, soit aux cadnes des haubans,
pourrait reconnatre le nombre et peut-tre surprendre les
intentions des convicts.

Ayrton et Pencroff, suivis de leurs compagnons, descendirent sur
le rivage. Ayrton se dshabilla et se frotta de graisse, de
manire  moins souffrir de la temprature de l'eau, qui tait
encore froide.

Il se pouvait, en effet, qu'il ft oblig d'y demeurer durant
plusieurs heures.

Pencroff et Nab, pendant ce temps, taient alls chercher la
pirogue, amarre quelques centaines de pas plus haut, sur la berge
de la Mercy, et, quand ils revinrent, Ayrton tait prt  partir.
Une couverture fut jete sur les paules d'Ayrton, et les colons
vinrent lui serrer la main.

Ayrton s'embarqua dans la pirogue avec Pencroff.

Il tait dix heures et demie du soir, quand tous deux disparurent
dans l'obscurit. Leurs compagnons revinrent les attendre aux
chemines.

Le canal fut aisment travers, et la pirogue vint accoster le
rivage oppos de l'lot. Cela fut fait non sans quelque
prcaution, au cas o des pirates eussent rd en cet endroit.
Mais, aprs observation, il parut certain que l'lot tait dsert.
Donc, Ayrton, suivi de Pencroff, le traversa d'un pas rapide,
effarouchant les oiseaux nichs dans les trous de roche; puis,
sans hsiter, il se jeta  la mer et nagea sans bruit dans la
direction du navire, dont quelques lumires, allumes depuis peu,
indiquaient alors la situation exacte.

Quant  Pencroff, il se blottit dans une anfractuosit du rivage
et il attendit le retour de son compagnon.

Cependant, Ayrton nageait d'un bras vigoureux et glissait 
travers la nappe d'eau sans y produire mme le plus lger
frmissement. Sa tte sortait  peine, et ses yeux taient fixs
sur la masse sombre du brick, dont les feux se refltaient dans la
mer.

Il ne pensait qu'au devoir qu'il avait promis d'accomplir, et ne
songeait mme pas aux dangers qu'il courait, non seulement  bord
du navire, mais encore dans ces parages que les requins
frquentaient souvent. Le courant le portait, et il s'loignait
rapidement de la cte. Une demi-heure aprs, Ayrton, sans avoir
t aperu ni entendu, filait entre deux eaux, accostait le navire
et s'accrochait d'une main aux sous-barbes de beaupr. Il respira
alors, et, se haussant sur les chanes, il parvint  atteindre
l'extrmit de la guibre. L schaient quelques culottes de
matelot.

Il en passa une. Puis, s'tant fix solidement, il couta.

On ne dormait pas  bord du brick. Au contraire. On discutait, on
chantait, on riait. Et voici les propos, accompagns de jurons,
qui frapprent principalement Ayrton:

Bonne acquisition que notre brick!

-- Il marche bien, le speedy! Il mrite son nom!

-- Toute la marine de Norfolk peut se mettre  ses trousses! Cours
aprs!

-- Hurrah pour son commandant!

-- Hurrah pour Bob Harvey!

Ce qu'Ayrton prouva lorsqu'il entendit ce fragment de
conversation, on le comprendra, quand on saura que, dans ce Bob
Harvey, il venait de reconnatre un de ses anciens compagnons
d'Australie, un marin audacieux, qui avait repris la suite de ses
criminels projets. Bob Harvey s'tait empar, sur les parages de
l'le Norfolk, de ce brick, qui tait charg d'armes, de
munitions, d'ustensiles et outils de toutes sortes, destins 
l'une des sandwich. Toute sa bande avait pass  bord, et, pirates
aprs avoir t convicts, ces misrables cumaient le Pacifique,
dtruisant les navires, massacrant les quipages, plus froces que
les malais eux-mmes!

Ces convicts parlaient  haute voix, ils racontaient leurs
prouesses en buvant outre mesure, et voici ce qu'Ayrton put
comprendre:

L'quipage actuel du speedy se composait uniquement de prisonniers
anglais, chapps de Norfolk.

Or, voici ce qu'est Norfolk.

Par 292 de latitude sud et 16542 de longitude est, dans l'est de
l'Australie, se trouve une petite le de six lieues de tour, que
le mont Pitt domine  une hauteur de onze cents pieds au-dessus du
niveau de la mer. C'est l'le Norfolk, devenue le sige d'un
tablissement, o sont parqus les plus intraitables condamns des
pnitenciers anglais. Ils sont l cinq cents, soumis  une
discipline de fer, sous le coup de punitions terribles, gards par
cent cinquante soldats et cent cinquante employs sous les ordres
d'un gouverneur. Il serait difficile d'imaginer une pire runion
de sclrats. Quelquefois, -- quoique cela soit rare, -- malgr
l'excessive surveillance dont ils sont l'objet, plusieurs
parviennent  s'chapper, en s'emparant de navires qu'ils
surprennent et ils courent alors les archipels polynsiens.

Ainsi avait fait ce Bob Harvey et ses compagnons.

Ainsi avait voulu faire autrefois Ayrton. Bob Harvey s'tait
empar du brick le speedy, mouill en vue de l'le Norfolk;
l'quipage avait t massacr, et, depuis un an, ce navire, devenu
btiment de pirates, battait les mers du Pacifique, sous le
commandement d'Harvey, autrefois capitaine au long cours,
maintenant cumeur de mers, et que connaissait bien Ayrton!

Les convicts taient, pour la plupart, runis dans la dunette, 
l'arrire du navire, mais quelques-uns, tendus sur le pont,
causaient  haute voix.

La conversation continuant toujours au milieu des cris et des
libations, Ayrton apprit que le hasard seul avait amen le speedy
en vue de l'le Lincoln.

Bob Harvey n'y avait jamais encore mis le pied, mais, ainsi que
l'avait pressenti Cyrus Smith, trouvant sur sa route cette terre
inconnue, dont aucune carte n'indiquait la situation, il avait
form le projet de la visiter, et, au besoin, si elle lui
convenait, d'en faire le port d'attache du brick.

Quant au pavillon noir arbor  la corne du speedy et au coup de
canon qui avait t tir,  l'exemple des navires de guerre au
moment o ils amnent leurs couleurs, pure forfanterie de pirates.

Ce n'tait point un signal, et aucune communication n'existait
encore entre les vads de Norfolk et l'le Lincoln.

Le domaine des colons tait donc menac d'un immense danger.
videmment, l'le, avec son aiguade facile, son petit port, ses
ressources de toutes sortes si bien mises en valeur par les
colons, ses profondeurs caches de Granite-House, ne pouvait que
convenir aux convicts; entre leurs mains, elle deviendrait un
excellent lieu de refuge, et, par cela mme qu'elle tait
inconnue, elle leur assurerait, pour longtemps peut-tre,
l'impunit avec la scurit.

videmment aussi, la vie des colons ne serait pas respecte, et le
premier soin de Bob Harvey et de ses complices serait de les
massacrer sans merci.

Cyrus Smith et les siens n'avaient donc pas mme la ressource de
fuir, de se cacher dans l'le, puisque les convicts comptaient y
rsider, et puisque, au cas o le speedy partirait pour une
expdition, il tait probable que quelques hommes de l'quipage
resteraient  terre, afin de s'y tablir. Donc, il fallait
combattre, il fallait dtruire jusqu'au dernier ces misrables,
indignes de piti, et contre lesquels tout moyen serait bon.

Voil ce que pensa Ayrton, et il savait bien que Cyrus Smith
partagerait sa manire de voir.

Mais la rsistance, et en dernier lieu la victoire, taient-elles
possibles? Cela dpendait de l'armement du brick et du nombre
d'hommes qui le montaient. C'est ce qu'Ayrton rsolut de
reconnatre  tout prix, et comme, une heure aprs son arrive,
les vocifrations avaient commenc  se calmer, et que bon nombre
des convicts taient dj plongs dans le sommeil de l'ivresse,
Ayrton n'hsita pas  s'aventurer sur le pont du speedy, que les
falots teints laissaient alors dans une obscurit profonde.

Il se hissa donc sur la guibre, et, par le beaupr, il arriva au
gaillard d'avant du brick. Se glissant alors entre les convicts
tendus  et l, il fit le tour du btiment, et il reconnut que
le speedy tait arm de quatre canons, qui devaient lancer des
boulets de huit  dix livres. Il vrifia mme, en les touchant,
que ces canons se chargeaient par la culasse. C'taient donc des
pices modernes, d'un emploi facile et d'un effet terrible.

Quant aux hommes couchs sur le pont, ils devaient tre au nombre
de dix environ, mais il tait supposable que d'autres, plus
nombreux, dormaient  l'intrieur du brick. Et d'ailleurs, en les
coutant, Ayrton avait cru comprendre qu'ils taient une
cinquantaine  bord. C'tait beaucoup pour les six colons de l'le
Lincoln! Mais enfin, grce au dvouement d'Ayrton, Cyrus Smith ne
serait pas surpris, il connatrait la force de ses adversaires et
il prendrait ses dispositions en consquence.

Il ne restait donc plus  Ayrton qu' revenir rendre compte  ses
compagnons de la mission dont il s'tait charg, et il se prpara
 regagner l'avant du brick, afin de se glisser jusqu' la mer.

Mais,  cet homme qui voulait -- il l'avait dit -- faire plus que
son devoir, il vint alors une pense hroque. C'tait sacrifier
sa vie, mais il sauverait l'le et les colons. Cyrus Smith ne
pourrait videmment pas rsister  cinquante bandits, arms de
toutes pices, qui, soit en pntrant de vive force dans Granite-
House, soit en y affamant les assigs, auraient raison d'eux. Et
alors il se reprsenta ses sauveurs, ceux qui avaient refait de
lui un homme et un honnte homme, ceux auxquels il devait tout,
tus sans piti, leurs travaux anantis, leur le change en un
repaire de pirates! Il se dit qu'il tait, en somme, lui, Ayrton,
la cause premire de tant de dsastres, puisque son ancien
compagnon, Bob Harvey, n'avait fait que raliser ses propres
projets, et un sentiment d'horreur s'empara de tout son tre. Et
alors il fut pris de cette irrsistible envie de faire sauter le
brick, et avec lui tous ceux qu'il portait. Ayrton prirait dans
l'explosion, mais il ferait son devoir.

Ayrton n'hsita pas. Gagner la soute aux poudres, qui est toujours
situe  l'arrire d'un btiment, c'tait facile. La poudre ne
devait pas manquer  un navire qui faisait un pareil mtier, et il
suffirait d'une tincelle pour l'anantir en un instant.

Ayrton s'affala avec prcaution dans l'entre-pont, jonch de
nombreux dormeurs, que l'ivresse, plus que le sommeil, tenait
appesantis. Un falot tait allum au pied du grand mt, autour
duquel tait appendu un rtelier garni d'armes  feu de toutes
sortes.

Ayrton dtacha du rtelier un revolver et s'assura qu'il tait
charg et amorc. Il ne lui en fallait pas plus pour accomplir
l'oeuvre de destruction.

Il se glissa donc vers l'arrire, de manire  arriver sous la
dunette du brick, o devait tre la soute.

Cependant, sur cet entre-pont qui tait presque obscur, il tait
difficile de ramper sans heurter quelque convict insuffisamment
endormi. De l des jurons et des coups. Ayrton fut, plus d'une
fois, forc de suspendre sa marche. Mais, enfin, il arriva  la
cloison fermant le compartiment d'arrire, et il trouva la porte
qui devait s'ouvrir sur la soute mme.

Ayrton, rduit  la forcer, se mit  l'oeuvre.

C'tait une besogne difficile  accomplir sans bruit, car il
s'agissait de briser un cadenas. Mais sous la main vigoureuse
d'Ayrton, le cadenas sauta et la porte fut ouverte... en ce
moment, un bras s'appuya sur l'paule d'Ayrton.

Que fais-tu l? demanda d'une voix dure un homme de haute
taille, qui, se dressant dans l'ombre, porta brusquement  la
figure d'Ayrton la lumire d'une lanterne.

Ayrton se rejeta en arrire. Dans un rapide clat de la lanterne,
il avait reconnu son ancien complice, Bob Harvey, mais il ne
pouvait l'tre de celui-ci, qui devait croire Ayrton mort depuis
longtemps.

Que fais-tu l? dit Bob Harvey, en saisissant Ayrton par la
ceinture de son pantalon.

Mais Ayrton, sans rpondre, repoussa vigoureusement le chef des
convicts et chercha  s'lancer dans la soute. Un coup de revolver
au milieu de ces tonneaux de poudre, et tout et t fini!...

 moi, garons! s'tait cri Bob Harvey. Deux ou trois pirates,
rveills  sa voix, s'taient relevs, et, se jetant sur Ayrton,
ils essayrent de le terrasser. Le vigoureux Ayrton se dbarrassa
de leurs treintes. Deux coups de son revolver retentirent, et
deux convicts tombrent; mais un coup de couteau qu'il ne put
parer lui entailla les chairs de l'paule.

Ayrton comprit bien qu'il ne pouvait plus excuter son projet. Bob
Harvey avait referm la porte de la soute, et il se faisait dans
l'entre-pont un mouvement qui indiquait un rveil gnral des
pirates.

Il fallait qu'Ayrton se rservt pour combattre aux cts de Cyrus
Smith. Il ne lui restait plus qu' fuir!

Mais la fuite tait-elle encore possible? C'tait douteux,
quoiqu'Ayrton ft rsolu  tout tenter pour rejoindre ses
compagnons.

Quatre coups lui restaient  tirer. Deux clatrent alors, dont
l'un, dirig sur Bob Harvey, ne l'atteignit pas, du moins
grivement, et Ayrton, profitant d'un mouvement de recul de ses
adversaires, se prcipita vers l'chelle du capot, de manire 
gagner le pont du brick. En passant devant le falot, il le brisa
d'un coup de crosse, et une obscurit profonde se fit, qui devait
favoriser sa fuite. Deux ou trois pirates, rveills par le bruit,
descendaient l'chelle en ce moment. Un cinquime coup du revolver
d'Ayrton en jeta un en bas des marches, et les autres
s'effacrent, ne comprenant rien  ce qui se passait. Ayrton, en
deux bonds, fut sur le pont du brick, et trois secondes plus tard,
aprs avoir dcharg une dernire fois son revolver  la face d'un
pirate qui venait de le saisir par le cou, il enjambait les
bastingages et se prcipitait  la mer.

Ayrton n'avait pas fait six brasses que les balles crpitaient
autour de lui comme une grle. Quelles durent tre les motions de
Pencroff, abrit sous une roche de l'lot, celles de Cyrus Smith,
du reporter, d'Harbert, de Nab, blottis dans les chemines, quand
ils entendirent ces dtonations clater  bord du brick. Ils
s'taient lancs sur la grve, et, leurs fusils pauls, ils se
tenaient prts  repousser toute agression.

Pour eux, il n'y avait pas de doute possible!

Ayrton, surpris par les pirates, avait t massacr par eux, et
peut-tre ces misrables allaient-ils profiter de la nuit pour
oprer une descente sur l'le! Une demi-heure se passa au milieu
de transes mortelles. Toutefois, les dtonations avaient cess, et
ni Ayrton ni Pencroff ne reparaissaient. L'lot tait-il donc
envahi? Ne fallait-il pas courir au secours d'Ayrton et de
Pencroff? Mais comment?

La mer, haute en ce moment, rendait le canal infranchissable. La
pirogue n'tait plus l! Que l'on juge de l'horrible inquitude
qui s'empara de Cyrus Smith et de ses compagnons!

Enfin, vers minuit et demi, une pirogue, portant deux hommes,
accosta la grve. C'tait Ayrton, lgrement bless  l'paule, et
Pencroff, sain et sauf, que leurs amis reurent  bras ouverts.
Aussitt, tous se rfugirent aux chemines. L, Ayrton raconta ce
qui s'tait pass et ne cacha point ce projet de faire sauter le
brick qu'il avait tent de mettre  excution.

Toutes les mains se tendirent vers Ayrton, qui ne dissimula pas
combien la situation tait grave.

Les pirates avaient l'veil. Ils savaient que l'le Lincoln tait
habite. Ils n'y descendraient qu'en nombre et bien arms. Ils ne
respecteraient rien.

Si les colons tombaient entre leurs mains, ils n'avaient aucune
piti  attendre!

Eh bien! Nous saurons mourir! dit le reporter.

-- Rentrons et veillons, rpondit l'ingnieur.

-- Avons-nous quelque chance de nous en tirer, Monsieur Cyrus?
demanda le marin.

-- Oui, Pencroff.

-- Hum! Six contre cinquante!

-- Oui! Six!... sans compter...

-- Qui donc? demanda Pencroff.

Cyrus ne rpondit pas, mais il montra le ciel de la main.



CHAPITRE III


La nuit s'coula sans incident. Les colons s'taient tenus sur le
qui-vive et n'avaient point abandonn le poste des chemines. Les
pirates, de leur ct, ne semblaient avoir fait aucune tentative
de dbarquement. Depuis que les derniers coups de fusil avaient
t tirs sur Ayrton, pas une dtonation, pas un bruit mme
n'avait dcel la prsence du brick sur les atterrages de l'le. 
la rigueur, on aurait pu croire qu'il avait lev l'ancre, pensant
avoir affaire  trop forte partie, et qu'il s'tait loign de ces
parages.

Mais il n'en tait rien, et, quand l'aube commena  paratre, les
colons purent entrevoir dans les brumes du matin une masse
confuse. C'tait le speedy.

Voici, mes amis, dit alors l'ingnieur, les dispositions qu'il me
parat convenable de prendre, avant que ce brouillard soit
compltement lev. Il nous drobe aux yeux des pirates, et nous
pourrons agir sans veiller leur attention. Ce qu'il importe,
surtout, de laisser croire aux convicts, c'est que les habitants
de l'le sont nombreux et, par consquent, capables de leur
rsister. Je vous propose donc de nous diviser en trois groupes
qui se posteront, le premier aux chemines mmes, le second 
l'embouchure de la Mercy. Quant au troisime, je crois qu'il
serait bon de le placer sur l'lot, afin d'empcher ou de
retarder, au moins, toute tentative de dbarquement. Nous avons 
notre usage deux carabines et quatre fusils. Chacun de nous sera
donc arm, et, comme nous sommes amplement fournis de poudre et de
balles, nous n'pargnerons pas nos coups. Nous n'avons rien 
craindre des fusils, ni mme des canons du brick. Que pourraient-
ils contre ces roches? Et, comme nous ne tirerons pas des fentres
de Granite-House, les pirates n'auront pas l'ide d'envoyer l des
obus qui pourraient causer d'irrparables dommages. Ce qui est 
redouter, c'est la ncessit d'en venir aux mains, puisque les
convicts ont le nombre pour eux. C'est donc  tout dbarquement
qu'il faut tenter de s'opposer, mais sans se dcouvrir. Donc,
n'conomisons pas les munitions. Tirons souvent, mais tirons
juste. Chacun de nous a huit ou dix ennemis  tuer, et il faut
qu'il les tue!

Cyrus Smith avait chiffr nettement la situation, tout en parlant
de la voix la plus calme, comme s'il se ft agi de travaux 
diriger et non d'une bataille  rgler. Ses compagnons
approuvrent ces dispositions sans mme prononcer une parole. Il
ne s'agissait plus pour chacun que de prendre son poste avant que
la brume se ft compltement dissipe.

Nab et Pencroff remontrent aussitt  Granite-House et en
rapportrent des munitions suffisantes. Gdon Spilett et Ayrton,
tous deux trs bons tireurs, furent arms des deux carabines de
prcision, qui portaient  prs d'un mille de distance. Les quatre
autres fusils furent rpartis entre Cyrus Smith, Nab, Pencroff et
Harbert.

Voici comment les postes furent composs.

Cyrus Smith et Harbert restrent embusqus aux chemines, et ils
commandaient ainsi la grve, au pied de Granite-House, sur un
assez large rayon.

Gdon Spilett et Nab allrent se blottir au milieu des roches, 
l'embouchure de la Mercy, -- dont le pont ainsi que les ponceaux
avaient t relevs, -- de manire  empcher tout passage en
canot et mme tout dbarquement sur la rive oppose.

Quant  Ayrton et  Pencroff, ils poussrent  l'eau la pirogue et
se disposrent  traverser le canal pour occuper sparment deux
postes sur l'lot. De cette faon, des coups de feu, clatant sur
quatre points diffrents, donneraient  penser aux convicts que
l'le tait  la fois suffisamment peuple et svrement dfendue.
Au cas o un dbarquement s'effectuerait sans qu'ils pussent
l'empcher, et mme s'ils se voyaient sur le point d'tre tourns
par quelque embarcation du brick, Pencroff et Ayrton devaient
revenir avec la pirogue reprendre pied sur le littoral et se
porter vers l'endroit le plus menac.

Avant d'aller occuper leur poste, les colons se serrrent une
dernire fois la main. Pencroff parvint  se rendre assez matre
de lui pour comprimer son motion quand il embrassa Harbert, son
enfant!... et ils se sparrent. Quelques instants aprs, Cyrus
Smith et Harbert d'un ct, le reporter et Nab de l'autre, avaient
disparu derrire les roches, et cinq minutes plus tard, Ayrton et
Pencroff, ayant heureusement travers le canal, dbarquaient sur
l'lot et se cachaient dans les anfractuosits de sa rive
orientale. Aucun d'eux n'avait pu tre vu, car eux-mmes encore
distinguaient  peine le brick dans le brouillard.

Il tait six heures et demie du matin.

Bientt, le brouillard se dchira peu  peu dans les couches
suprieures de l'air, et la pomme des mts du brick sortit des
vapeurs. Pendant quelques instants encore, de grosses volutes
roulrent  la surface de la mer; puis, une brise se leva, qui
dissipa rapidement cet amas de brumes.

Le speedy apparut tout entier, mouill sur deux ancres, le cap au
nord, et prsentant  l'le sa hanche de bbord. Ainsi que l'avait
estim Cyrus Smith, il n'tait pas  plus d'un mille un quart du
rivage.

Le sinistre pavillon noir flottait  sa corne.

L'ingnieur, avec sa lunette, put voir que les quatre canons
composant l'artillerie du bord avaient t braqus sur l'le. Ils
taient videmment prts  faire feu au premier signal.

Cependant, le speedy restait muet. On voyait une trentaine de
pirates aller et venir sur le pont. Quelques-uns taient monts
sur la dunette; deux autres, posts sur les barres du grand
perroquet et munis de longues-vues, observaient l'le avec une
extrme attention.

Certainement, Bob Harvey et son quipage ne pouvaient que trs
difficilement se rendre compte de ce qui s'tait pass pendant la
nuit  bord du brick.

Cet homme,  demi nu, qui venait de forcer la porte de la soute
aux poudres et contre lequel ils avaient lutt, qui avait dcharg
son revolver six fois sur eux, qui avait tu un des leurs et
bless deux autres, cet homme avait-il chapp  leurs balles?
Avait-il pu regagner la cte  la nage? D'o venait-il? Que
venait-il faire  bord? Son projet avait-il rellement t de
faire sauter le brick, ainsi que le pensait Bob Harvey? Tout cela
devait tre assez confus dans l'esprit des convicts. Mais ce dont
ils ne pouvaient plus douter, c'est que l'le inconnue devant
laquelle le speedy avait jet l'ancre tait habite, et qu'il y
avait l, peut-tre, toute une colonie prte  la dfendre. Et
pourtant, personne ne se montrait, ni sur la grve, ni sur les
hauteurs. Le littoral paraissait tre absolument dsert. En tout
cas, il n'y avait aucune trace d'habitation. Les habitants
avaient-ils donc fui vers l'intrieur?

Voil ce que devait se demander le chef des pirates, et, sans
doute, en homme prudent, il cherchait  reconnatre les localits
avant d'y engager sa bande.

Pendant une heure et demie, aucun indice d'attaque ni de
dbarquement ne put tre surpris  bord du brick. Il tait vident
que Bob Harvey hsitait. Ses meilleures lunettes, sans doute, ne
lui avaient pas permis d'apercevoir un seul des colons blottis
dans les roches. Il n'tait mme pas probable que son attention
et t veille par ce voile de branches vertes et de lianes qui
dissimulait les fentres de Granite-House et tranchaient sur la
muraille nue. En effet, comment et-il imagin qu'une habitation
tait creuse,  cette hauteur, dans le massif granitique? Depuis
le cap griffe jusqu'aux caps mandibule, sur tout le primtre de
la baie de l'union, rien n'avait d lui apprendre que l'le ft et
pt tre occupe.

 huit heures, cependant, les colons observrent un certain
mouvement qui se produisait  bord du speedy. On halait sur les
palans des porte-embarcations, et un canot tait mis  la mer.

Sept hommes y descendirent. Ils taient arms de fusils; l'un
d'eux se mit  la barre, quatre aux avirons, et les deux autres,
accroupis  l'avant, prts  tirer, examinaient l'le. Leur but
tait, sans doute, d'oprer une premire reconnaissance, mais non
de dbarquer, car, dans ce dernier cas, ils seraient venus en plus
grand nombre.

Les pirates, juchs dans la mture jusqu'aux barres de perroquet,
avaient videmment pu voir qu'un lot couvrait la cte et qu'il en
tait spar par un canal large d'un demi-mille environ.
Toutefois, il fut bientt constant pour Cyrus Smith, en observant
la direction suivie par le canot, qu'il ne chercherait pas tout
d'abord  pntrer dans ce canal, mais qu'il accosterait l'lot,
mesure de prudence justifie, d'ailleurs.

Pencroff et Ayrton, cachs chacun de son ct dans d'troites
anfractuosits de roches, le virent venir directement sur eux, et
ils attendirent qu'il ft  bonne porte.

Le canot s'avanait avec une extrme prcaution.

Les rames ne plongeaient dans l'eau qu' de longs intervalles. On
pouvait voir aussi que l'un des convicts placs  l'avant tenait
une ligne de sonde  la main et qu'il cherchait  reconnatre le
chenal creus par le courant de la Mercy. Cela indiquait chez Bob
Harvey l'intention de rapprocher autant qu'il le pourrait son
brick de la cte. Une trentaine de pirates, disperss dans les
haubans, ne perdaient pas un des mouvements du canot et relevaient
certains amers qui devaient leur permettre d'atterrir sans danger.

Le canot n'tait plus qu' deux encablures de l'lot quand il
s'arrta. L'homme de barre, debout, cherchait le meilleur point
sur lequel il pt accoster. En un instant, deux coups de feu
clatrent. Une petite fume tourbillonna au-dessus des roches de
l'lot. L'homme de barre et l'homme de sonde tombrent  la
renverse dans le canot. Les balles d'Ayrton et de Pencroff les
avaient frapps tous deux au mme instant.

Presque aussitt, une dtonation plus violente se fit entendre, un
clatant jet de vapeur fusa des flancs du brick, et un boulet,
frappant le haut des roches qui abritaient Ayrton et Pencroff, les
fit voler en clats, mais les deux tireurs n'avaient pas t
touchs.

D'horribles imprcations s'taient chappes du canot, qui reprit
aussitt sa marche. L'homme de barre fut immdiatement remplac
par un de ses camarades, et les avirons plongrent vivement dans
l'eau.

Toutefois, au lieu de retourner  bord, comme on et pu le croire,
le canot prolongea le rivage de l'lot, de manire  le tourner
par sa pointe sud. Les pirates faisaient force de rames afin de se
mettre hors de la porte des balles.

Ils s'avancrent ainsi jusqu' cinq encablures de la partie
rentrante du littoral que terminait la pointe de l'pave, et,
aprs l'avoir contourne par une ligne semi-circulaire, toujours
protgs par les canons du brick, ils se dirigrent vers
l'embouchure de la Mercy.

Leur vidente intention tait de pntrer ainsi dans le canal et
de prendre  revers les colons qui taient posts sur l'lot, de
manire que ceux-ci, quel que ft leur nombre, fussent placs
entre les feux du canot et les feux du brick, et se trouvassent
dans une position trs dsavantageuse. Un quart d'heure se passa
ainsi, pendant que le canot avanait dans cette direction. Silence
absolu, calme complet dans l'air et sur les eaux.

Pencroff et Ayrton, bien qu'ils comprissent qu'ils risquaient
d'tre tourns, n'avaient point quitt leur poste, soit qu'ils ne
voulussent pas encore se montrer aux assaillants et s'exposer aux
canons du speedy, soit qu'ils comptassent sur Nab et Gdon
Spilett, veillant  l'embouchure de la rivire, et sur Cyrus Smith
et Harbert, embusqus dans les roches des chemines.

Vingt minutes aprs les premiers coups de feu, le canot tait par
le travers de la Mercy  moins de deux encablures. Comme le flot
commenait  monter avec sa violence habituelle, que provoquait
l'troitesse du pertuis, les convicts se sentirent entrans vers
la rivire, et ce ne fut qu' force de rames qu'ils se maintinrent
dans le milieu du canal. Mais, comme ils passaient  bonne porte
de l'embouchure de la Mercy, deux balles les salurent au passage,
et deux des leurs furent encore couchs dans l'embarcation.

Nab et Spilett n'avaient point manqu leur coup. Aussitt le brick
envoya un second boulet sur le poste que trahissait la fume des
armes  feu, mais sans autre rsultat que d'corner quelques
roches. En ce moment, le canot ne renfermait plus que trois hommes
valides. Pris par le courant, il fila dans le canal avec la
rapidit d'une flche, passa devant Cyrus Smith et Harbert, qui,
ne le jugeant pas  bonne porte, restrent muets; puis, tournant
la pointe nord de l'lot avec les deux avirons qui lui restaient,
il se mit en mesure de regagner le brick.

Jusqu'ici les colons n'avaient point  se plaindre.

La partie s'engageait mal pour leurs adversaires. Ceux-ci
comptaient dj quatre hommes blesss grivement, morts peut-tre;
eux, au contraire, sans blessures, n'avaient pas perdu une balle.
Si les pirates continuaient  les attaquer de cette faon, s'ils
renouvelaient quelque tentative de descente au moyen du canot, ils
pouvaient tre dtruits un  un.

On comprend combien les dispositions prises par l'ingnieur
taient avantageuses. Les pirates pouvaient croire qu'ils avaient
affaire  des adversaires nombreux et bien arms, dont ils ne
viendraient pas facilement  bout. Une demi-heure s'coula avant
que le canot, qui avait  lutter contre le courant du large, et
ralli le speedy. Des cris pouvantables retentirent, quand il
revint  bord avec les blesss, et trois ou quatre coups de canon
furent tirs, qui ne pouvaient avoir aucun rsultat.

Mais alors d'autres convicts, ivres de colre et peut-tre encore
des libations de la veille, se jetrent dans l'embarcation au
nombre d'une douzaine. Un second canot fut galement lanc  la
mer dans lequel huit hommes prirent place, et tandis que le
premier se dirigeait droit sur l'lot pour en dbusquer les
colons, le second manoeuvrait de manire  forcer l'entre de la
Mercy.

La situation devenait videmment trs prilleuse pour Pencroff et
Ayrton, et ils comprirent qu'ils devaient regagner la terre
franche.

Cependant, ils attendirent encore que le premier canot ft  bonne
porte, et deux balles, adroitement diriges, vinrent encore
apporter le dsordre dans son quipage. Puis, Pencroff et Ayrton,
abandonnant leur poste, non sans avoir essuy une dizaine de coups
de fusil, traversrent l'lot de toute la rapidit de leurs
jambes, se jetrent dans la pirogue, passrent le canal au moment
o le second canot en atteignait la pointe sud, et coururent se
blottir aux chemines; ils avaient  peine rejoint Cyrus Smith et
Harbert, que l'lot tait envahi et que les pirates de la premire
embarcation le parcouraient en tous sens.

Presque au mme instant, de nouvelles dtonations clataient au
poste de la Mercy, dont le second canot s'tait rapidement
rapproch. Deux, sur huit, des hommes qui le montaient, furent
mortellement frapps par Gdon Spilett et Nab, et l'embarcation
elle-mme, irrsistiblement emporte sur les rcifs, s'y brisa 
l'embouchure de la Mercy.

Mais les six survivants, levant leurs armes au-dessus de leur
tte pour les prserver du contact de l'eau, parvinrent  prendre
pied sur la rive droite de la rivire. Puis, se voyant exposs de
trop prs au feu du poste, ils s'enfuirent  toutes jambes dans la
direction de la pointe de l'pave, hors de la porte des balles.

La situation actuelle tait donc celle-ci: sur l'lot, douze
convicts dont plusieurs blesss, sans doute, mais ayant encore un
canot  leur disposition; sur l'le, six dbarqus, mais qui
taient dans l'impossibilit d'atteindre Granite-House, car ils ne
pouvaient traverser la rivire, dont les ponts taient relevs.

Cela va! Avait dit Pencroff en se prcipitant dans les chemines,
cela va, Monsieur Cyrus! Qu'en pensez-vous?

-- Je pense, rpondit l'ingnieur, que le combat va prendre une
nouvelle forme, car on ne peut pas supposer que ces convicts
soient assez inintelligents pour le continuer dans des conditions
aussi dfavorables pour eux!

-- Ils ne traverseront toujours pas le canal, dit le marin. Les
carabines d'Ayrton et de M Spilett sont l pour les en empcher.
Vous savez bien qu'elles portent  plus d'un mille!

-- Sans doute, rpondit Harbert, mais que pourraient faire deux
carabines contre les canons du brick?

-- Eh! Le brick n'est pas encore dans le canal, j'imagine!
rpondit Pencroff.

-- Et s'il y vient? dit Cyrus Smith.

-- C'est impossible, car il risquerait de s'y chouer et de s'y
perdre!

-- C'est possible, rpondit alors Ayrton. Les convicts peuvent
profiter de la mer haute pour entrer dans le canal, quitte 
s'chouer  mer basse, et alors, sous le feu de leurs canons, nos
postes ne seront plus tenables.

-- Par les mille diables d'enfer! s'cria Pencroff, il semble, en
vrit, que les gueux se prparent  lever l'ancre!

-- Peut-tre serons-nous forcs de nous rfugier dans Granite-
House? fit observer Harbert.

-- Attendons! rpondit Cyrus Smith.

-- Mais Nab et M Spilett?... dit Pencroff.

-- Ils sauront nous rejoindre en temps utile. Tenez-vous prt,
Ayrton. C'est votre carabine et celle de Spilett qui doivent
parler maintenant.

Ce n'tait que trop vrai! Le speedy commenait  virer sur son
ancre et manifestait l'intention de se rapprocher de l'lot. La
mer devait encore monter pendant une heure et demie, et, le
courant de flot tant dj cass, il serait facile au brick de
manoeuvrer. Mais, quant  entrer dans le canal, Pencroff,
contrairement  l'opinion d'Ayrton, ne pouvait pas admettre qu'il
ost le tenter.

Pendant ce temps, les pirates qui occupaient l'lot s'taient peu
 peu reports vers le rivage oppos, et ils n'taient plus
spars de la terre que par le canal. Arms simplement de fusils,
ils ne pouvaient faire aucun mal aux colons, embusqus, soit aux
chemines, soit  l'embouchure de la Mercy; mais, ne les sachant
pas munis de carabines  longue porte, ils ne croyaient pas, non
plus, tre exposs de leur personne. C'tait donc  dcouvert
qu'ils arpentaient l'lot et en parcouraient la lisire.

Leur illusion fut de courte dure. Les carabines d'Ayrton et de
Gdon Spilett parlrent alors et dirent sans doute des choses
dsagrables  deux de ces convicts, car ils tombrent  la
renverse.

Ce fut une dbandade gnrale. Les dix autres ne prirent mme pas
le temps de ramasser leurs compagnons blesss ou morts, ils se
reportrent en toute hte sur l'autre ct de l'lot, se jetrent
dans l'embarcation qui les avait amens, et ils rallirent le bord
 force de rames.

Huit de moins! S'tait cri Pencroff. Vraiment, on dirait que M
Spilett et Ayrton se donnent le mot pour oprer ensemble!

-- Messieurs, rpondit Ayrton en rechargeant sa carabine, voil
qui va devenir plus grave. Le brick appareille!

-- L'ancre est  pic!... s'cria Pencroff.

-- Oui, et elle drape dj.

En effet, on entendait distinctement le cliquetis du linguet qui
frappait sur le guindeau,  mesure que virait l'quipage du brick.
Le speedy tait d'abord venu  l'appel de son ancre; puis, quand
elle eut t arrache du fond, il commena  driver vers la
terre. Le vent soufflait du large; le grand foc et le petit hunier
furent hisss, et le navire se rapprocha peu  peu de terre. Des
deux postes de la Mercy et des chemines, on le regardait
manoeuvrer sans donner signe de vie, mais non sans une certaine
motion. Ce serait une situation terrible que celle des colons,
quand ils seraient exposs,  courte distance, au feu des canons
du brick, et sans tre en mesure d'y rpondre utilement. Comment
alors pourraient-ils empcher les pirates de dbarquer?

Cyrus Smith sentait bien cela, et il se demandait ce qu'il tait
possible de faire. Avant peu, il serait appel  prendre une
dtermination. Mais laquelle?

Se renfermer dans Granite-House, s'y laisser assiger, tenir
pendant des semaines, pendant des mois mme, puisque les vivres y
abondaient? Bien! Mais aprs? Les pirates n'en seraient pas moins
matres de l'le, qu'ils ravageraient  leur guise, et, avec le
temps, ils finiraient par avoir raison des prisonniers de Granite-
House.

Cependant, une chance restait encore: c'tait que Bob Harvey ne se
hasardt pas avec son navire dans le canal et qu'il se tnt en
dehors de l'lot. Un demi-mille le sparerait encore de la cte,
et,  cette distance, ses coups pourraient ne pas tre extrmement
nuisibles.

Jamais, rptait Pencroff, jamais ce Bob Harvey, puisqu'il est
bon marin, n'entrera dans le canal! Il sait bien que ce serait
risquer le brick, pour peu que la mer devnt mauvaise! Et que
deviendrait-il sans son navire?

Cependant, le brick s'tait approch de l'lot, et on put voir
qu'il cherchait  en gagner l'extrmit infrieure. La brise tait
lgre, et, comme le courant avait alors beaucoup perdu de sa
force, Bob Harvey tait absolument matre de manoeuvrer comme il
le voulait.

La route suivie prcdemment par les embarcations lui avait permis
de reconnatre le chenal, et il s'y tait effrontment engag. Son
projet n'tait que trop comprhensible: il voulait s'embosser
devant les chemines et, de l, rpondre par des obus et des
boulets aux balles qui avaient jusqu'alors dcim son quipage.

Bientt le speedy atteignit la pointe de l'lot; il la tourna avec
aisance; la brigantine fut alors vente, et le brick, serrant le
vent, se trouva par le travers de la Mercy.

Les bandits! Ils y viennent! s'cria Pencroff.

En ce moment, Cyrus Smith, Ayrton, le marin et Harbert furent
rejoints par Nab et Gdon Spilett.

Le reporter et son compagnon avaient jug convenable d'abandonner
le poste de la Mercy, d'o ils ne pouvaient plus rien faire contre
le navire, et ils avaient sagement agi. Mieux valait que les
colons fussent runis au moment o une action dcisive allait sans
doute s'engager. Gdon Spilett et Nab taient arrivs en se
dfilant derrire les roches, mais non sans essuyer une grle de
balles qui ne les avait point atteints.

Spilett! Nab! S'tait cri l'ingnieur. Vous n'tes pas blesss?

-- Non! rpondit le reporter, quelques contusions seulement, par
ricochet! Mais ce damn brick entre dans le canal!

-- Oui! rpondit Pencroff, et, avant dix minutes, il aura mouill
devant Granite-House!

-- Avez-vous un projet, Cyrus? demanda le reporter.

-- Il faut nous rfugier dans Granite-House, pendant qu'il en est
temps encore et que les convicts ne peuvent nous voir.

-- C'est aussi mon avis, rpondit Gdon Spilett; mais une fois
renferms...

-- Nous prendrons conseil des circonstances, rpondit l'ingnieur.

-- En route donc, et dpchons! dit le reporter.

-- Vous ne voulez pas, Monsieur Cyrus, qu'Ayrton et moi nous
restions ici? demanda le marin.

--  quoi bon, Pencroff? rpondit Cyrus Smith. Non. Ne nous
sparons pas!

Il n'y avait pas un instant  perdre. Les colons quittrent les
chemines. Un petit retour de la courtine empchait qu'ils ne
fussent vus du brick; mais deux ou trois dtonations et le fracas
des boulets sur les roches leur apprirent que le speedy n'tait
plus qu' courte distance.

Se prcipiter dans l'ascenseur, se hisser jusqu' la porte de
Granite-House, o Top et Jup taient renferms depuis la veille,
s'lancer dans la grande salle, ce fut l'affaire d'un moment.

Il tait temps, car les colons,  travers les branchages,
aperurent le speedy entour de fume, qui filait dans le canal.
Ils durent mme se mettre de ct, car les dcharges taient
incessantes, et les boulets des quatre canons frappaient
aveuglment tant sur le poste de la Mercy, bien qu'il ne ft plus
occup, que sur les chemines. Les roches taient fracasses, et
des hurrahs accompagnaient chaque dtonation.

Cependant, on pouvait esprer que Granite-House serait pargn,
grce  la prcaution que Cyrus Smith avait prise d'en dissimuler
les fentres, quand un boulet, effleurant la baie de la porte,
pntra dans le couloir.

Maldiction! Nous sommes dcouverts? s'cria Pencroff.

Peut-tre les colons n'avaient-ils pas t vus, mais il tait
certain que Bob Harvey avait jug  propos d'envoyer un projectile
 travers le feuillage suspect qui masquait cette portion de la
haute muraille.

Bientt mme, il redoubla ses coups, quand un autre boulet, ayant
fendu le rideau de feuillage, laissa voir une ouverture bante
dans le granit.

La situation des colons tait dsespre. Leur retraite tait
dcouverte. Ils ne pouvaient opposer d'obstacle  ces projectiles,
ni prserver la pierre, dont les clats volaient en mitraille
autour d'eux.

Ils n'avaient plus qu' se rfugier dans le couloir suprieur de
Granite-House et  abandonner leur demeure  toutes les
dvastations, quand un bruit sourd se fit entendre, qui fut suivi
de cris pouvantables!

Cyrus Smith et les siens se prcipitrent  une des fentres...

Le brick, irrsistiblement soulev sur une sorte de trombe
liquide, venait de s'ouvrir en deux, et, en moins de dix secondes,
il tait englouti avec son criminel quipage!



CHAPITRE IV


Ils ont saut! s'cria Harbert.

-- Oui! Saut comme si Ayrton et mis le feu aux poudres! rpondit
Pencroff en se jetant dans l'ascenseur, en mme temps que Nab et
le jeune garon.

-- Mais que s'est-il pass? demanda Gdon Spilett, encore
stupfait de ce dnouement inattendu.

-- Ah! Cette fois, nous saurons!... rpondit vivement l'ingnieur.

-- Que saurons-nous?...

-- Plus tard! Plus tard! Venez, Spilett. L'important est que ces
pirates aient t extermins!

Et Cyrus Smith, entranant le reporter et Ayrton, rejoignit sur la
grve Pencroff, Nab et Harbert.

On ne voyait plus rien du brick, pas mme sa mture.

Aprs avoir t soulev par cette trombe, il s'tait couch sur le
ct et avait coul dans cette position, sans doute par suite de
quelque norme voie d'eau. Mais, comme le canal en cet endroit ne
mesurait pas plus de vingt pieds de profondeur, il tait certain
que les flancs du brick immerg reparatraient  mare basse.
Quelques paves flottaient  la surface de la mer.

On voyait toute une drome, consistant en mts et vergues de
rechange, des cages  poules avec leurs volatiles encore vivants,
des caisses et des barils qui, peu  peu, montaient  la surface,
aprs s'tre chapps par les panneaux; mais il n'y avait en
drive aucun dbris, ni planches du pont, ni bordage de la coque,
-- ce qui rendait assez inexplicable l'engloutissement subit du
speedy.

Cependant, les deux mts, qui avaient t briss  quelques pieds
au-dessus de l'tambrai, aprs avoir rompu tais et haubans,
remontrent bientt sur les eaux du canal, avec leurs voiles, dont
les unes taient dployes et les autres serres. Mais il ne
fallait pas laisser au jusant le temps d'emporter toutes ces
richesses, et Ayrton et Pencroff se jetrent dans la pirogue avec
l'intention d'amarrer toutes ces paves soit au littoral de l'le,
soit au littoral de l'lot.

Mais au moment o ils allaient s'embarquer, une rflexion de
Gdon Spilett les arrta.

Et les six convicts qui ont dbarqu sur la rive droite de la
Mercy? dit-il.

En effet, il ne fallait pas oublier que les six hommes dont le
canot s'tait bris sur les roches avaient pris pied  la pointe
de l'pave.

On regarda dans cette direction. Aucun des fugitifs n'tait
visible. Il tait probable que, aprs avoir vu le brick
s'engloutir dans les eaux du canal, ils avaient pris la fuite 
l'intrieur de l'le.

Plus tard, nous nous occuperons d'eux, dit alors Cyrus Smith. Ils
peuvent encore tre dangereux, car ils sont arms, mais enfin, six
contre six, les chances sont gales. Allons donc au plus press.

Ayrton et Pencroff s'embarqurent dans la pirogue et nagrent
vigoureusement vers les paves.

La mer tait tale alors, et trs haute, car la lune tait
nouvelle depuis deux jours. Une grande heure, au moins, devait
donc s'couler avant que la coque du brick merget des eaux du
canal.

Ayrton et Pencroff eurent le temps d'amarrer les mts et les
espars au moyen de cordages, dont le bout fut port sur la grve
de Granite-House. L, les colons, runissant leurs efforts,
parvinrent  haler ces paves. Puis la pirogue ramassa tout ce qui
flottait, cages  poules, barils, caisses, qui furent
immdiatement transports aux chemines.

Quelques cadavres surnageaient aussi. Entre autres, Ayrton
reconnut celui de Bob Harvey, et il le montra  son compagnon, en
disant d'une voix mue:

Ce que j'ai t, Pencroff!

-- Mais ce que vous n'tes plus, brave Ayrton! rpondit le marin.

Il tait assez singulier que les corps qui surnageaient fussent en
si petit nombre. On en comptait cinq ou six  peine, que le jusant
commenait dj  emporter vers la pleine mer.

Trs probablement les convicts, surpris par l'engloutissement,
n'avaient pas eu le temps de fuir, et le navire, s'tant couch
sur le ct, la plupart taient rests engags sous les
bastingages. Or, le reflux, qui allait entraner vers la haute mer
les cadavres de ces misrables, pargnerait aux colons la triste
besogne de les enterrer en quelque coin de leur le.

Pendant deux heures, Cyrus Smith et ses compagnons furent
uniquement occups  haler les espars sur le sable et  dverguer,
puis  mettre au sec les voiles, qui taient parfaitement
intactes. Ils causaient peu, tant le travail les absorbait, mais
que de penses leur traversaient l'esprit! C'tait une fortune que
la possession de ce brick, ou plutt de tout ce qu'il renfermait.
En effet, un navire est comme un petit monde au complet, et le
matriel de la colonie allait s'augmenter de bon nombre d'objets
utiles. Ce serait, en grand, l'quivalent de la caisse trouve 
la pointe de l'pave.

Et en outre, pensait Pencroff, pourquoi serait-il impossible de
renflouer ce brick? S'il n'a qu'une voie d'eau, cela se bouche,
une voie d'eau, et un navire de trois  quatre cents tonneaux,
c'est un vrai navire auprs de notre Bonadventure! et l'on va loin
avec cela! Et l'on va o l'on veut! Il faudra que M Cyrus, Ayrton
et moi, nous examinions l'affaire! Elle en vaut la peine!

En effet, si le brick tait encore propre  naviguer, les chances
de rapatriement des colons de l'le Lincoln allaient tre
singulirement accrues.

Mais, pour dcider cette importante question, il convenait
d'attendre que la mer ft tout  fait basse, afin que la coque du
brick pt tre visite dans toutes ses parties.

Lorsque les paves eurent t mises en sret sur la grve, Cyrus
Smith et ses compagnons s'accordrent quelques instants pour
djeuner. Ils mouraient littralement de faim. Heureusement,
l'office n'tait pas loin, et Nab pouvait passer pour un matre-
coq expditif. On mangea donc auprs des chemines, et, pendant ce
repas, on le pense bien, il ne fut question que de l'vnement
inattendu qui avait si miraculeusement sauv la colonie.

Miraculeusement est le mot, rptait Pencroff, car il faut bien
avouer que ces coquins ont saut juste au moment convenable!
Granite-House commenait  devenir singulirement inhabitable!

-- Et imaginez-vous, Pencroff, demanda le reporter, comment cela
s'est pass, et qui a pu provoquer cette explosion du brick?

-- Eh! Monsieur Spilett, rien de plus simple, rpondit Pencroff.
Un navire de pirates n'est pas tenu comme un navire de guerre! Des
convicts ne sont pas des matelots! Il est certain que les soutes
du brick taient ouvertes, puisqu'on nous canonnait sans relche,
et il aura suffi d'un imprudent ou d'un maladroit pour faire
sauter la machine!

-- Monsieur Cyrus, dit Harbert, ce qui m'tonne, c'est que cette
explosion n'ait pas produit plus d'effet. La dtonation n'a pas
t forte, et, en somme, il y a peu de dbris et de bordages
arrachs. Il semblerait que le navire a plutt coul que saut.

-- Cela t'tonne, mon enfant? demanda l'ingnieur.

-- Oui, Monsieur Cyrus.

-- Et moi aussi, Harbert, rpondit l'ingnieur, cela m'tonne;
mais quand nous visiterons la coque du brick, nous aurons sans
doute l'explication de ce fait.

-- Ah ! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, vous n'allez pas prtendre
que le speedy a tout simplement coul comme un btiment qui donne
contre un cueil?

-- Pourquoi pas? fit observer Nab, s'il y a des roches dans le
canal?

-- Bon! Nab, rpondit Pencroff. Tu n'as pas ouvert les yeux au bon
moment. Un instant avant de s'engloutir, le brick, je l'ai
parfaitement vu, s'est lev sur une norme lame, et il est
retomb en s'abattant sur bbord. Or, s'il n'avait fait que
toucher, il et coul tout tranquillement, comme un honnte navire
qui s'en va par le fond.

-- C'est que prcisment ce n'tait pas un honnte navire!
rpondit Nab.

-- Enfin, nous verrons bien, Pencroff, reprit l'ingnieur.

-- Nous verrons bien, ajouta le marin, mais je parierais ma tte
qu'il n'y a pas de roches dans le canal. Voyons, Monsieur Cyrus,
de bon compte, est-ce que vous voudriez dire qu'il y a encore
quelque chose de merveilleux dans cet vnement?

Cyrus Smith ne rpondit pas.

En tout cas, dit Gdon Spilett, choc ou explosion, vous
conviendrez, Pencroff, que cela est arriv  point!

-- Oui!... oui!... rpondit le marin... mais ce n'est pas la
question. Je demande  M Smith s'il voit en tout ceci quelque
chose de surnaturel.

-- Je ne me prononce pas, Pencroff, dit l'ingnieur. Voil tout ce
que je puis vous rpondre.

Rponse qui ne satisfit aucunement Pencroff. Il tenait pour une
explosion, et il n'en voulut pas dmordre. Jamais il ne
consentirait  admettre que dans ce canal, form d'un lit de sable
fin, comme la grve elle-mme, et qu'il avait souvent travers 
mer basse, il y et un cueil ignor. Et d'ailleurs, au moment o
le brick sombrait, la mer tait haute, c'est--dire qu'il avait
plus d'eau qu'il ne lui en fallait pour franchir, sans les
heurter, toutes roches qui n'eussent pas dcouvert  mer basse.
Donc, il ne pouvait y avoir eu choc. Donc, le navire n'avait pas
touch. Donc, il avait saut.

Et il faut convenir que le raisonnement du marin ne manquait pas
d'une certaine justesse.

Vers une heure et demie, les colons s'embarqurent dans la pirogue
et se rendirent sur le lieu d'chouement. Il tait regrettable que
les deux embarcations du brick n'eussent pu tre sauves; mais
l'une, on le sait, avait t brise  l'embouchure de la Mercy et
tait absolument hors d'usage; l'autre avait disparu dans
l'engloutissement du brick, et, sans doute crase par lui,
n'avait pas reparu.

 ce moment, la coque du speedy commenait  se montrer au-dessus
des eaux. Le brick tait plus que couch sur le flanc, car, aprs
avoir rompu ses mts sous le poids de son lest dplac par la
chute, il se tenait presque la quille en l'air. Il avait t
vritablement retourn par l'inexplicable mais effroyable action
sous-marine, qui s'tait en mme temps manifeste par le
dplacement d'une norme trombe d'eau.

Les colons firent le tour de la coque, et,  mesure que la mer
baissait, ils purent reconnatre, sinon la cause qui avait
provoqu la catastrophe, du moins l'effet produit. Sur l'avant,
des deux cts de la quille, sept ou huit pieds avant la naissance
de l'trave, les flancs du brick taient effroyablement dchirs
sur une longueur de vingt pieds au moins. L s'ouvraient deux
larges voies d'eau qu'il et t impossible d'aveugler. Non
seulement le doublage de cuivre et le bordage avaient disparu,
rduits en poussire sans doute, mais encore de la membrure mme,
des chevilles de fer et des gournables qui la liaient, il n'y
avait plus trace. Tout le long de la coque, jusqu'aux faons
d'arrire, les virures, dchiquetes, ne tenaient plus. La fausse
quille avait t spare avec une violence inexplicable, et la
quille elle-mme, arrache de la carlingue en plusieurs points,
tait rompue sur toute sa longueur.

Mille diables! s'cria Pencroff. Voil un navire qu'il sera
difficile de renflouer!

-- Ce sera mme impossible, dit Ayrton.

-- En tout cas, fit observer Gdon Spilett au marin, l'explosion,
s'il y a eu explosion, a produit l de singuliers effets! Elle a
crev la coque du navire dans ses parties infrieures, au lieu
d'en faire sauter le pont et les oeuvres mortes! Ces larges
ouvertures paraissent avoir plutt t faites par le choc d'un
cueil que par l'explosion d'une soute!

-- Il n'y a pas d'cueil dans le canal! rpliqua le marin.
J'admets tout ce que vous voudrez, except le choc d'une roche!

-- Tchons de pntrer  l'intrieur du brick, dit l'ingnieur.
Peut-tre saurons-nous  quoi nous en tenir sur la cause de sa
destruction.

C'tait le meilleur parti  prendre, et il convenait, d'ailleurs,
d'inventorier toutes les richesses contenues  bord, et de tout
disposer pour leur sauvetage.

L'accs  l'intrieur du brick tait facile alors.

L'eau baissait toujours, et le dessous du pont, devenu maintenant
le dessus par le renversement de la coque, tait praticable. Le
lest, compos de lourdes gueuses de fonte, l'avait dfonc en
plusieurs endroits. On entendait la mer qui bruissait, en
s'coulant par les fissures de la coque.

Cyrus Smith et ses compagnons, la hache  la main, s'avancrent
sur le pont  demi bris. Des caisses de toutes sortes
l'encombraient, et, comme elles n'avaient sjourn dans l'eau que
pendant un temps trs limit, peut-tre leur contenu n'tait-il
pas avari.

On s'occupa donc de mettre toute cette cargaison en lieu sr.
L'eau ne devait pas revenir avant quelques heures, et ces quelques
heures furent utilises de la manire la plus profitable. Ayrton
et Pencroff avaient frapp,  l'ouverture pratique dans la coque,
un palan qui servait  hisser les barils et les caisses. La
pirogue les recevait et les transportait immdiatement sur la
plage. On prenait tout, indistinctement, quitte  faire plus tard
un triage de ces objets. En tout cas, ce que les colons purent
d'abord constater avec une extrme satisfaction, c'est que le
brick possdait une cargaison trs varie, un assortiment
d'articles de toutes sortes, ustensiles, produits manufacturs,
outils, tels que chargent les btiments qui font le grand cabotage
de la Polynsie. Il tait probable que l'on trouverait l un peu
de tout, et on conviendra que c'tait prcisment ce qu'il fallait
 la colonie de l'le Lincoln.

Toutefois, -- et Cyrus Smith l'observait dans un tonnement
silencieux, -- non seulement la coque du brick, ainsi qu'il a t
dit, avait normment souffert du choc quelconque qui avait
dtermin la catastrophe, mais l'amnagement tait dvast,
surtout vers l'avant. Cloisons et pontilles taient brises comme
si quelque formidable obus et clat  l'intrieur du brick. Les
colons purent aller facilement de l'avant  l'arrire, aprs avoir
dplac les caisses qui taient extraites au fur et  mesure. Ce
n'taient point de lourds ballots, dont le dplacement et t
difficile, mais de simples colis, dont l'arrimage, d'ailleurs,
n'tait plus reconnaissable.

Les colons parvinrent alors jusqu' l'arrire du brick, dans cette
partie que surmontait autrefois la dunette. C'tait l que,
suivant l'indication d'Ayrton, il fallait chercher la soute aux
poudres. Cyrus Smith pensant qu'elle n'avait pas fait explosion,
il tait possible que quelques barils pussent tre sauvs, et que
la poudre, qui est ordinairement enferme dans des enveloppes de
mtal, n'et pas souffert du contact de l'eau.

Ce fut, en effet, ce qui tait arriv. On trouva, au milieu d'une
grande quantit de projectiles, une vingtaine de barils, dont
l'intrieur tait garni de cuivre, et qui furent extraits avec
prcaution.

Pencroff se convainquit par ses propres yeux que la destruction du
speedy ne pouvait tre attribue  une explosion. La portion de la
coque dans laquelle se trouvait situe la soute tait prcisment
celle qui avait le moins souffert.

Possible! rpondit l'entt marin, mais, quant  une roche, il
n'y a pas de roche dans le canal!

-- Alors, que s'est-il pass? demanda Harbert.

-- Je n'en sais rien, rpondit Pencroff, Monsieur Cyrus n'en sait
rien, et personne n'en sait et n'en saura jamais rien!

Pendant ces diverses recherches, plusieurs heures s'taient
coules, et le flot commenait  se faire sentir. Il fallut
suspendre les travaux de sauvetage.

Du reste, il n'y avait pas  craindre que la carcasse du brick ft
entrane par la mer, car elle tait dj enlise, et aussi
solidement fixe que si elle et t affourche sur ses ancres.

On pouvait donc sans inconvnient attendre le prochain jusant pour
reprendre les oprations. Mais, quant au btiment lui-mme, il
tait bien condamn, et il faudrait mme se hter de sauver les
dbris de la coque, car elle ne tarderait pas  disparatre dans
les sables mouvants du canal.

Il tait cinq heures du soir. La journe avait t rude pour les
travailleurs. Ils mangrent de grand apptit, et, quelles que
fussent leurs fatigues, ils ne rsistrent pas, aprs leur dner,
au dsir de visiter les caisses dont se composait la cargaison du
speedy.

La plupart contenaient des vtements confectionns, qui, on le
pense, furent bien reus. Il y avait l de quoi vtir toute une
colonie, du linge  tout usage, des chaussures  tous pieds.

Nous voil trop riches! s'criait Pencroff. Mais qu'est-ce que
nous allons faire de tout cela?

Et,  chaque instant, clataient les hurrahs du joyeux marin,
quand il reconnaissait des barils de tafia, des boucauts de tabac,
des armes  feu et des armes blanches, des balles de coton, des
instruments de labourage, des outils de charpentier, de menuisier,
de forgeron, des caisses de graines de toute espce, que leur
court sjour dans l'eau n'avait point altres. Ah! Deux ans
auparavant, comme ces choses seraient venues  point! Mais enfin,
mme maintenant que ces industrieux colons s'taient outills eux-
mmes, ces richesses trouveraient leur emploi.

La place ne manquait pas dans les magasins de Granite-House; mais,
ce jour-l, le temps fit dfaut, on ne put emmagasiner le tout. Il
ne fallait pourtant pas oublier que six survivants de l'quipage
du speedy avaient pris pied sur l'le, que c'taient
vraisemblablement des chenapans de premier ordre, et qu'il y avait
 se garder contre eux. Bien que le pont de la Mercy et que les
ponceaux fussent relevs, ces convicts n'en taient pas 
s'embarrasser d'une rivire ou d'un ruisseau, et, pousss par le
dsespoir, de tels coquins pouvaient tre redoutables.

On verrait plus tard quel parti il conviendrait de prendre  leur
gard; mais, en attendant, il fallait veiller sur les caisses et
colis entasss auprs des chemines, et c'est  quoi les colons,
pendant la nuit, s'employrent tour  tour.

La nuit se passa, cependant, sans que les convicts eussent tent
quelque agression. Matre Jup et Top, de garde au pied de Granite-
House, eussent vite fait de les signaler.

Les trois jours qui suivirent, 19, 20 et 21 octobre, furent
employs  sauver tout ce qui pouvait avoir une valeur ou une
utilit quelconque, soit dans la cargaison, soit dans le grement
du brick.  mer basse, on dmnageait la cale.  mer haute, on
emmagasinait les objets sauvs. Une grande partie du doublage en
cuivre put tre arrache de la coque, qui, chaque jour, s'enlisait
davantage. Mais, avant que les sables eussent englouti les objets
pesants qui avaient coul par le fond, Ayrton et Pencroff, ayant
plusieurs fois plong jusqu'au lit du canal, retrouvrent les
chanes et les ancres du brick, les gueuses de son lest, et
jusqu'aux quatre canons, qui, soulags au moyen de barriques
vides, purent tre amens  terre.

On voit que l'arsenal de la colonie avait non moins gagn au
sauvetage que les offices et les magasins de Granite-House.
Pencroff, toujours enthousiaste dans ses projets, parlait dj de
construire une batterie qui commanderait le canal et l'embouchure
de la rivire. Avec quatre canons, il s'engageait  empcher toute
flotte, si puissante qu'elle ft, de s'aventurer dans les eaux
de l'le Lincoln! Sur ces entrefaites, alors qu'il ne restait plus
du brick qu'une carcasse sans utilit, le mauvais temps vint, qui
acheva de la dtruire. Cyrus Smith avait eu l'intention de la
faire sauter afin d'en recueillir les dbris  la cte, mais un
gros vent de nord-est et une grosse mer lui permirent d'conomiser
sa poudre. En effet, dans la nuit du 23 au 24, la coque du brick
fut entirement dmantibule, et une partie des paves s'choua
sur la grve.

Quant aux papiers du bord, inutile de dire que, bien qu'il et
fouill minutieusement les armoires de la dunette, Cyrus Smith
n'en trouva pas trace. Les pirates avaient videmment dtruit tout
ce qui concernait, soit le capitaine, soit l'armateur du speedy,
et comme le nom de son port d'attache n'tait pas port au tableau
d'arrire, rien ne pouvait faire souponner sa nationalit.
Cependant,  certaines formes de son avant, Ayrton et Pencroff
avaient paru croire que ce brick devait tre de construction
anglaise.

Huit jours aprs la catastrophe, ou plutt aprs l'heureux mais
inexplicable dnouement auquel la colonie devait son salut, on ne
voyait plus rien du navire, mme  mer basse. Ses dbris avaient
t disperss, et Granite-House tait riche de presque tout ce
qu'il avait contenu.

Cependant, le mystre qui cachait son trange destruction n'et
jamais t clairci, sans doute, si, le 30 novembre, Nab, rdant
sur la grve, n'et trouv un morceau d'un pais cylindre de fer,
qui portait des traces d'explosion. Ce cylindre tait tordu et
dchir sur ses artes, comme s'il et t soumis  l'action d'une
substance explosive.

Nab apporta ce morceau de mtal  son matre, qui tait alors
occup avec ses compagnons  l'atelier des chemines.

Cyrus Smith examina attentivement ce cylindre, puis, se tournant
vers Pencroff:

Vous persistez, mon ami, lui dit-il,  soutenir que le speedy n'a
pas pri par suite d'un choc?

-- Oui, Monsieur Cyrus, rpondit le marin. Vous savez aussi bien
que moi qu'il n'y a pas de roches dans le canal.

-- Mais s'il avait heurt ce morceau de fer? dit l'ingnieur en
montrant le cylindre bris.

-- Quoi, ce bout de tuyau? s'cria Pencroff d'un ton d'incrdulit
complte.

-- Mes amis, reprit Cyrus Smith, vous rappelez-vous qu'avant de
sombrer, le brick s'est lev au sommet d'une vritable trombe
d'eau?

-- Oui, Monsieur Cyrus! rpondit Harbert.

-- Eh bien, voulez-vous savoir ce qui avait soulev cette trombe?
C'est ceci, dit l'ingnieur en montrant le tube bris.

-- Ceci? rpliqua Pencroff.

-- Oui! Ce cylindre est tout ce qui reste d'une torpille!

-- Une torpille! s'crirent les compagnons de l'ingnieur.

-- Et qui l'avait mise l, cette torpille? demanda Pencroff, qui
ne voulait pas se rendre.

-- Tout ce que je puis vous dire, c'est que ce n'est pas moi!
rpondit Cyrus Smith, mais elle y tait, et vous avez pu juger de
son incomparable puissance!



CHAPITRE V


Ainsi donc, tout s'expliquait par l'explosion sous-marine de cette
torpille. Cyrus Smith, qui pendant la guerre de l'union avait eu
l'occasion d'exprimenter ces terribles engins de destruction, ne
pouvait s'y tromper. C'est sous l'action de ce cylindre, charg
d'une substance explosive, nitroglycrine, picrate ou autre
matire de mme nature, que l'eau du canal s'tait souleve comme
une trombe, que le brick, foudroy dans ses fonds, avait coul
instantanment, et c'est pourquoi il avait t impossible de le
renflouer, tant les dgts subis par sa coque avaient t
considrables.  une torpille qui et dtruit une frgate
cuirasse aussi facilement qu'une simple barque de pche, le
speedy n'avait pu rsister!

Oui! Tout s'expliquait, tout... except la prsence de cette
torpille dans les eaux du canal!

Mes amis, reprit alors Cyrus Smith, nous ne pouvons plus mettre
en doute la prsence d'un tre mystrieux, d'un naufrag comme
nous peut-tre, abandonn sur notre le, et je le dis, afin
qu'Ayrton soit au courant de ce qui s'est pass d'trange depuis
deux ans. Quel est ce bienfaisant inconnu dont l'intervention, si
heureuse pour nous, s'est manifeste en maintes circonstances? Je
ne puis l'imaginer. Quel intrt a-t-il  agir ainsi,  se cacher
aprs tant de services rendus? Je ne puis le comprendre. Mais ses
services n'en sont pas moins rels, et de ceux que, seul, un homme
disposant d'une puissance prodigieuse pouvait nous rendre. Ayrton
est son oblig comme nous, car si c'est l'inconnu qui m'a sauv
des flots aprs la chute du ballon, c'est videmment lui qui a
crit le document, qui a mis cette bouteille sur la route du canal
et qui nous a fait connatre la situation de notre compagnon.
J'ajouterai que cette caisse, si convenablement pourvue de tout ce
qui nous manquait, c'est lui qui l'a conduite et choue  la
pointe de l'pave; que ce feu plac sur les hauteurs de l'le et
qui vous a permis d'y atterrir, c'est lui qui l'a allum; que ce
grain de plomb trouv dans le corps du pcari, c'est lui qui l'a
tir; que cette torpille qui a dtruit le brick, c'est lui qui l'a
immerge dans le canal; en un mot, que tout ces faits
inexplicables, dont nous ne pouvions nous rendre compte, c'est 
cet tre mystrieux qu'ils sont dus. Donc, quel qu'il soit,
naufrag ou exil sur cette le, nous serions ingrats, si nous
nous croyions dgags de toute reconnaissance envers lui. Nous
avons contract une dette, et j'ai l'espoir que nous la payerons
un jour.

-- Vous avez raison de parler ainsi, mon cher Cyrus, rpondit
Gdon Spilett. Oui, il y a un tre, presque tout-puissant, cach
dans quelque partie de l'le, et dont l'influence a t
singulirement utile pour notre colonie. J'ajouterai que cet
inconnu me parat disposer de moyens d'action qui tiendraient du
surnaturel, si dans les faits de la vie pratique le surnaturel
tait acceptable. Est-ce lui qui se met en communication secrte
avec nous par le puits de Granite-House, et a-t-il ainsi
connaissance de tous nos projets? Est-ce lui qui nous a tendu
cette bouteille, quand la pirogue a fait sa premire excursion en
mer? Est-ce lui qui a rejet Top des eaux du lac et donn la mort
au dugong? Est-ce lui, comme tout porte  le croire, qui vous a
sauv des flots, Cyrus, et cela dans des circonstances o tout
autre qui n'et t qu'un homme n'aurait pu agir? Si c'est lui, il
possde donc une puissance qui le rend matre des lments.

L'observation du reporter tait juste, et chacun le sentait bien.

Oui, rpondit Cyrus Smith, si l'intervention d'un tre humain
n'est plus douteuse pour nous, je conviens qu'il a  sa
disposition des moyens d'action en dehors de ceux dont l'humanit
dispose. L est encore un mystre, mais si nous dcouvrons
l'homme, le mystre se dcouvrira aussi. La question est donc
celle-ci: devons-nous respecter l'incognito de cet tre gnreux
ou devons-nous tout faire pour arriver jusqu' lui? Quelle est
votre opinion  cet gard?

-- Mon opinion, rpondit Pencroff, c'est que, quel qu'il soit,
c'est un brave homme, et il a mon estime!

-- Soit, reprit Cyrus Smith, mais cela n'est pas rpondre,
Pencroff.

-- Mon matre, dit alors Nab, j'ai l'ide que nous pouvons
chercher tant que nous voudrons le monsieur dont il s'agit, mais
que nous ne le dcouvrirons que quand il lui plaira.

-- Ce n'est pas bte, ce que tu dis l, Nab, rpondit Pencroff.

-- Je suis de l'avis de Nab, rpondit Gdon Spilett, mais ce
n'est pas une raison pour ne point tenter l'aventure. Que nous
trouvions ou que nous ne trouvions pas cet tre mystrieux, nous
aurons, au moins, rempli notre devoir envers lui.

-- Et toi, mon enfant, donne-nous ton avis, dit l'ingnieur en se
retournant vers Harbert.

-- Ah! s'cria Harbert, dont le regard s'animait, je voudrais le
remercier, celui qui vous a sauv d'abord et qui nous a sauvs
ensuite!

-- Pas dgot, mon garon, riposta Pencroff, et moi aussi, et
nous tous! Je ne suis pas curieux, mais je donnerais bien un de
mes yeux pour voir face  face ce particulier-l! Il me semble
qu'il doit tre beau, grand, fort, avec une belle barbe, des
cheveux comme des rayons, et qu'il doit tre couch sur des
nuages, une grosse boule  la main!

-- Eh mais, Pencroff, rpondit Gdon Spilett, c'est le portrait
de Dieu le pre que vous nous faites l!

-- Possible, Monsieur Spilett, rpliqua le marin, mais c'est ainsi
que je me le figure!

-- Et vous, Ayrton? demanda l'ingnieur.

-- Monsieur Smith, rpondit Ayrton, je ne puis gure vous donner
mon avis en cette circonstance. Ce que vous ferez sera bien fait.
Quand vous voudrez m'associer  vos recherches, je serai prt 
vous suivre.

-- Je vous remercie, Ayrton, reprit Cyrus Smith, mais je voudrais
une rponse plus directe  la demande que je vous ai faite. Vous
tes notre compagnon; vous vous tes dj plusieurs fois dvou
pour nous, et, comme tous ici, vous devez tre consult quand il
s'agit de prendre quelque dcision importante. Parlez donc.

-- Monsieur Smith, rpondit Ayrton, je pense que nous devons tout
faire pour retrouver ce bienfaiteur inconnu. Peut-tre est-il
seul? Peut-tre souffre-t-il? Peut-tre est-ce une existence 
renouveler? Moi aussi, vous l'avez dit, j'ai une dette de
reconnaissance  lui payer. C'est lui, ce ne peut tre que lui qui
soit venu  l'le Tabor, qui y ait trouv le misrable que vous
avez connu, qui vous ait fait savoir qu'il y avait l un
malheureux  sauver!... c'est donc grce  lui que je suis
redevenu un homme. Non, je ne l'oublierai jamais!

-- C'est dcid, dit alors Cyrus Smith. Nous commencerons nos
recherches le plus tt possible. Nous ne laisserons pas une partie
de l'le inexplore. Nous la fouillerons jusque dans ses plus
secrtes retraites, et que cet ami inconnu nous le pardonne en
faveur de notre intention!

Pendant quelques jours, les colons s'employrent activement aux
travaux de la fenaison et de la moisson. Avant de mettre 
excution leur projet d'explorer les parties encore inconnues de
l'le, ils voulaient que toute indispensable besogne ft acheve.
C'tait aussi l'poque  laquelle se rcoltaient les divers
lgumes provenant des plants de l'le Tabor. Tout tait donc 
emmagasiner, et, heureusement, la place ne manquait pas  Granite-
House, o l'on aurait pu engranger toutes les richesses de l'le.
Les produits de la colonie taient l, mthodiquement rangs, et
en lieu sr, on peut le croire, autant  l'abri des btes que des
hommes. Nulle humidit n'tait  craindre au milieu de cet pais
massif de granit.

Plusieurs des excavations naturelles situes dans le couloir
suprieur furent agrandies ou vides, soit au pic, soit  la
mine, et Granite-House devint aussi un entrept gnral renfermant
les approvisionnements, les munitions, les outils et ustensiles de
rechange, en un mot tout le matriel de la colonie.

Quant aux canons provenant du brick, c'taient de jolies pices en
acier fondu qui, sur les instances de Pencroff, furent hisss au
moyen de caliornes et de grues jusqu'au palier mme de Granite-
House; des embrasures furent mnages entre les fentres, et on
put bientt les voir allonger leur gueule luisante  travers la
paroi granitique. De cette hauteur, ces bouches  feu commandaient
vritablement toute la baie de l'union. C'tait comme un petit
Gibraltar, et tout navire qui se ft emboss au large de l'lot
et t invitablement expos au feu de cette batterie arienne.

Monsieur Cyrus, dit un jour Pencroff, -- c'tait le 8 novembre, --
 prsent que cet armement est termin, il faut pourtant bien
que nous essayions la porte de nos pices.

-- Croyez-vous que cela soit utile? rpondit l'ingnieur.

-- C'est plus qu'utile, c'est ncessaire! Sans cela, comment
connatre la distance  laquelle nous pouvons envoyer un de ces
jolis boulets dont nous sommes approvisionns?

-- Essayons donc, Pencroff, rpondit l'ingnieur. Toutefois, je
pense que nous devons faire l'exprience en employant non la
poudre ordinaire, dont je tiens  laisser l'approvisionnement
intact, mais le pyroxile, qui ne nous manquera jamais.

-- Ces canons-l pourront-ils supporter la dflagration du
pyroxile? demanda le reporter, qui n'tait pas moins dsireux que
Pencroff d'essayer l'artillerie de Granite-House.

-- Je le crois. D'ailleurs, ajouta l'ingnieur, nous agirons
prudemment.

L'ingnieur avait lieu de penser que ces canons taient de
fabrication excellente, et il s'y connaissait. Faits en acier
forg, et se chargeant par la culasse, ils devaient, par l mme,
pouvoir supporter une charge considrable, et par consquent avoir
une porte norme. En effet, au point de vue de l'effet utile, la
trajectoire dcrite par le boulet doit tre aussi tendue que
possible, et cette tension ne peut s'obtenir qu' la condition que
le projectile soit anim d'une trs grande vitesse initiale.

Or, dit Cyrus Smith  ses compagnons, la vitesse initiale est en
raison de la quantit de poudre utilise. Toute la question se
rduit, dans la fabrication des pices,  l'emploi d'un mtal
aussi rsistant que possible, et l'acier est incontestablement
celui de tous les mtaux qui rsiste le mieux. J'ai donc lieu de
penser que nos canons supporteront sans risque l'expansion des gaz
du pyroxile et donneront des rsultats excellents.

-- Nous en serons bien plus certains quand nous aurons essay!
rpondit Pencroff.

Il va sans dire que les quatre canons taient en parfait tat.
Depuis qu'ils avaient t retirs de l'eau, le marin s'tait donn
la tche de les astiquer consciencieusement. Que d'heures il avait
passes  les frotter,  les graisser,  les polir,  nettoyer le
mcanisme de l'obturateur, le verrou, la vis de pression! Et
maintenant ces pices taient aussi brillantes que si elles
eussent t  bord d'une frgate de la marine des tats-Unis.

Ce jour-l donc, en prsence de tout le personnel de la colonie,
matre Jup et Top compris, les quatre canons furent successivement
essays. On les chargea avec du pyroxile, en tenant compte de sa
puissance explosive, qui, on l'a dit, est quadruple de celle de la
poudre ordinaire; le projectile qu'ils devaient lancer tait
cylindro-conique.

Pencroff, tenant la corde de l'toupille, tait prt  faire feu.
Sur un signe de Cyrus Smith, le coup partit. Le boulet, dirig sur
la mer, passa au-dessus de l'lot et alla se perdre au large, 
une distance qu'on ne put d'ailleurs apprcier avec exactitude.

Le second canon fut braqu sur les extrmes roches de la pointe de
l'pave, et le projectile, frappant une pierre aigu  prs de
trois milles de Granite-House, la fit voler en clats.

C'tait Harbert qui avait braqu le canon et qui l'avait tir, et
il fut tout fier de son coup d'essai.

Il n'y eut que Pencroff  en tre plus fier que lui! Un coup
pareil, dont l'honneur revenait  son cher enfant!

Le troisime projectile, lanc, cette fois, sur les dunes qui
formaient la cte suprieure de la baie de l'union, frappa le
sable  une distance d'au moins quatre milles; puis, aprs avoir
ricoch, il se perdit en mer dans un nuage d'cume.

Pour la quatrime pice, Cyrus Smith fora un peu la charge, afin
d'en essayer l'extrme porte. Puis, chacun s'tant mis  l'cart
pour le cas o elle aurait clat, l'toupille fut enflamme au
moyen d'une longue corde. Une violente dtonation se fit entendre,
mais la pice avait rsist, et les colons, s'tant prcipits 
la fentre, purent voir le projectile corner les roches du cap
mandibule,  prs de cinq milles de Granite-House, et disparatre
dans le golfe du requin.

Eh bien, Monsieur Cyrus, s'cria Pencroff, dont les hurrahs
auraient pu rivaliser avec les dtonations produites, qu'est-ce
que vous dites de notre batterie? Tous les pirates du Pacifique
n'ont qu' se prsenter devant Granite-House! Pas un n'y
dbarquera maintenant sans notre permission!

-- Si vous m'en croyez, Pencroff, rpondit l'ingnieur, mieux vaut
n'en pas faire l'exprience.

--  propos, reprit le marin, et les six coquins qui rdent dans
l'le, qu'est-ce que nous en ferons? Est-ce que nous les
laisserons courir nos forts, nos champs, nos prairies? Ce sont de
vrais jaguars, ces pirates-l, et il me semble que nous ne devons
pas hsiter  les traiter comme tels? Qu'en pensez-vous, Ayrton?
ajouta Pencroff en se retournant vers son compagnon.

Ayrton hsita d'abord  rpondre, et Cyrus Smith regretta que
Pencroff lui et un peu tourdiment pos cette question. Aussi
fut-il fort mu, quand Ayrton rpondit d'une voix humble:

J'ai t un de ces jaguars, Monsieur Pencroff, et je n'ai pas le
droit de parler...

Et d'un pas lent il s'loigna.

Pencroff avait compris.

Satane bte que je suis! s'cria-t-il. Pauvre Ayrton! Il a
pourtant droit de parler ici autant que qui que ce soit!...

-- Oui, dit Gdon Spilett, mais sa rserve lui fait honneur, et
il convient de respecter ce sentiment qu'il a de son triste pass.

-- Entendu, Monsieur Spilett, rpondit le marin, et on ne m'y
reprendra plus! J'aimerais mieux avaler ma langue que de causer un
chagrin  Ayrton! Mais revenons  la question. Il me semble que
ces bandits n'ont droit  aucune piti et que nous devons au plus
tt en dbarrasser l'le.

-- C'est bien votre avis, Pencroff? demanda l'ingnieur.

-- Tout  fait mon avis.

-- Et avant de les poursuivre sans merci, vous n'attendriez pas
qu'ils eussent de nouveau fait acte d'hostilit contre nous?

-- Ce qu'ils ont fait ne suffit donc pas? demanda Pencroff, qui ne
comprenait rien  ces hsitations.

-- Ils peuvent revenir  d'autres sentiments! dit Cyrus Smith, et
peut-tre se repentir...

-- Se repentir, eux! s'cria le marin en levant les paules.

-- Pencroff, pense  Ayrton! dit alors Harbert, en prenant la main
du marin. Il est redevenu un honnte homme!

Pencroff regarda ses compagnons les uns aprs les autres. Il
n'aurait jamais cru que sa proposition dt soulever une hsitation
quelconque. Sa rude nature ne pouvait pas admettre que l'on
transiget avec les coquins qui avaient dbarqu sur l'le, avec
des complices de Bob Harvey, les assassins de l'quipage du
speedy, et il les regardait comme des btes fauves qu'il fallait
dtruire sans hsitation et sans remords.

Tiens! fit-il. J'ai tout le monde contre moi! Vous voulez faire
de la gnrosit avec ces gueux-l! Soit. Puissions-nous ne pas
nous en repentir!

-- Quel danger courons-nous, dit Harbert, si nous avons soin de
nous tenir sur nos gardes?

-- Hum! fit le reporter, qui ne se prononait pas trop. Ils sont
six et bien arms. Que chacun d'eux s'embusque dans un coin et
tire sur l'un de nous, ils seront bientt matres de la colonie!

-- Pourquoi ne l'ont-ils pas fait? rpondit Harbert. Sans doute
parce que leur intrt n'tait pas de le faire. D'ailleurs, nous
sommes six aussi.

-- Bon! Bon! rpondit Pencroff, qu'aucun raisonnement n'et pu
convaincre. Laissons ces braves gens vaquer  leurs petites
occupations, et ne songeons plus  eux!

-- Allons, Pencroff, dit Nab, ne te fais pas si mchant que cela!
Un de ces malheureux serait ici, devant toi,  bonne porte de ton
fusil, que tu ne tirerais pas dessus...

-- Je tirerais sur lui comme sur un chien enrag, Nab, rpondit
froidement Pencroff.

-- Pencroff, dit alors l'ingnieur, vous avez souvent tmoign
beaucoup de dfrence  mes avis. Voulez-vous, dans cette
circonstance, vous en rapporter encore  moi?

-- Je ferai comme il vous plaira, Monsieur Smith, rpondit le
marin, qui n'tait nullement convaincu.

-- Eh bien, attendons, et n'attaquons que si nous sommes
attaqus.

Ainsi fut dcide la conduite  tenir vis--vis des pirates, bien
que Pencroff n'en augurt rien de bon.

On ne les attaquerait pas, mais on se tiendrait sur ses gardes.
Aprs tout, l'le tait grande et fertile. Si quelque sentiment
d'honntet leur tait rest au fond de l'me, ces misrables
pouvaient peut-tre s'amender. Leur intrt bien entendu n'tait-
il pas, dans les conditions o ils avaient  vivre, de se refaire
une vie nouvelle. En tout cas, ne ft-ce que par humanit, on
devait attendre. Les colons n'auraient peut-tre plus, comme
auparavant, la facilit d'aller et de venir sans dfiance.

Jusqu'alors ils n'avaient eu  se garder que des fauves, et
maintenant six convicts, peut-tre de la pire espce, rdaient sur
leur le. C'tait grave, sans doute, et c'et t, pour des gens
moins braves, la scurit perdue.

N'importe! Dans le prsent, les colons avaient raison contre
Pencroff. Auraient-ils raison dans l'avenir? On le verrait.



CHAPITRE VI


Cependant, la grande proccupation des colons tait d'oprer cette
exploration complte de l'le, qui avait t dcide, exploration
qui aurait maintenant deux buts: dcouvrir d'abord l'tre
mystrieux dont l'existence n'tait plus discutable, et, en mme
temps, reconnatre ce qu'taient devenus les pirates, quelle
retraite ils avaient choisie, quelle vie ils menaient et ce qu'on
pouvait avoir  craindre de leur part.

Cyrus Smith dsirait partir sans retard; mais, l'expdition devant
durer plusieurs jours, il avait paru convenable de charger le
chariot de divers effets de campement et d'ustensiles qui
faciliteraient l'organisation des haltes. Or, en ce moment, un des
onaggas, bless  la jambe, ne pouvait tre attel; quelques jours
de repos lui taient ncessaires, et l'on crut pouvoir sans
inconvnient remettre le dpart d'une semaine, c'est--dire au 20
novembre. Le mois de novembre, sous cette latitude, correspond au
mois de mai des zones borales. On tait donc dans la belle
saison. Le soleil arrivait sur le tropique du Capricorne et
donnait les plus longs jours de l'anne. L'poque serait donc tout
 fait favorable  l'expdition projete, expdition qui, si elle
n'atteignait pas son principal but, pouvait tre fconde en
dcouvertes, surtout au point de vue des productions naturelles,
puisque Cyrus Smith se proposait d'explorer ces paisses forts du
Far-West, qui s'tendaient jusqu' l'extrmit de la presqu'le
serpentine.

Pendant les neuf jours qui allaient prcder le dpart, il fut
convenu que l'on mettrait la main aux derniers travaux du plateau
de Grande-vue.

Cependant, il tait ncessaire qu'Ayrton retournt au corral, o
les animaux domestiques rclamaient ses soins. On dcida donc
qu'il y passerait deux jours, et qu'il ne reviendrait  Granite-
House qu'aprs avoir largement approvisionn les tables. Au
moment o il allait partir, Cyrus Smith lui demanda s'il voulait
que l'un d'eux l'accompagnt, lui faisant observer que l'le tait
moins sre qu'autrefois.

Ayrton rpondit que c'tait inutile, qu'il suffirait  la besogne,
et que, d'ailleurs, il ne craignait rien. Si quelque incident se
produisait au corral ou dans les environs, il en prviendrait
immdiatement les colons par un tlgramme  l'adresse de Granite-
House.

Ayrton partit donc le 9 ds l'aube, emmenant le chariot, attel
d'un seul onagga, et, deux heures aprs, le timbre lectrique
annonait qu'il avait trouv tout en ordre au corral.

Pendant ces deux jours, Cyrus Smith s'occupa d'excuter un projet
qui devait mettre dfinitivement Granite-House  l'abri de toute
surprise. Il s'agissait de dissimuler absolument l'orifice
suprieur de l'ancien dversoir, qui tait dj maonn et  demi
cach sous des herbes et des plantes,  l'angle sud du lac Grant.
Rien n'tait plus ais, puisqu'il suffisait de surlever de deux 
trois pieds le niveau des eaux du lac, sous lesquelles l'orifice
serait alors compltement noy.

Or, pour rehausser ce niveau, il n'y avait qu' tablir un barrage
aux deux saignes faites au lac et par lesquelles s'alimentaient
le creek glycrine et le creek de la grande-chute. Les colons
furent convis  ce travail, et les deux barrages, qui,
d'ailleurs, n'excdaient pas sept  huit pieds en largeur sur
trois de hauteur, furent dresss rapidement au moyen de quartiers
de roches bien ciments.

Ce travail achev, il tait impossible de souponner qu' la
pointe du lac existait un conduit souterrain par lequel se
dversait autrefois le trop-plein des eaux.

Il va sans dire que la petite drivation qui servait 
l'alimentation du rservoir de Granite-House et  la manoeuvre de
l'ascenseur avait t soigneusement mnage, et que l'eau ne
manquerait en aucun cas.

L'ascenseur une fois relev, cette sre et confortable retraite
dfiait toute surprise ou coup de main.

Cet ouvrage avait t rapidement expdi, et Pencroff, Gdon
Spilett et Harbert trouvrent le temps de pousser une pointe
jusqu' port-ballon.

Le marin tait trs dsireux de savoir si la petite anse au fond
de laquelle tait mouill le Bonadventure avait t visite par
les convicts.

Prcisment, fit-il observer, ces gentlemen ont pris terre sur la
cte mridionale, et, s'ils ont suivi le littoral, il est 
craindre qu'ils n'aient dcouvert le petit port, auquel cas je ne
donnerais pas un demi-dollar de notre Bonadventure.

Les apprhensions de Pencroff n'taient pas sans quelque
fondement, et une visite  port-ballon parut tre fort opportune.

Le marin et ses compagnons partirent donc dans l'aprs-dne du 10
novembre, et ils taient bien arms. Pencroff, en glissant
ostensiblement deux balles dans chaque canon de son fusil,
secouait la tte, ce qui ne prsageait rien de bon pour quiconque
l'approcherait de trop prs, bte ou homme, dit-il.

Gdon Spilett et Harbert prirent aussi leur fusil, et, vers trois
heures, tous trois quittrent Granite-House.

Nab les accompagna jusqu'au coude de la Mercy, et, aprs leur
passage, il releva le pont. Il tait convenu qu'un coup de fusil
annoncerait le retour des colons, et que Nab,  ce signal,
reviendrait rtablir la communication entre les deux berges de la
rivire.

La petite troupe s'avana directement par la route du port vers la
cte mridionale de l'le. Ce n'tait qu'une distance de trois
milles et demi, mais Gdon Spilett et ses compagnons mirent deux
heures  la franchir. Aussi, avaient-ils fouill toute la lisire
de la route, tant du ct de l'paisse fort que du ct du marais
des tadornes. Ils ne trouvrent aucune trace des fugitifs, qui,
sans doute, n'tant pas encore fixs sur le nombre des colons et
sur les moyens de dfense dont ils disposaient, avaient d gagner
les portions les moins accessibles de l'le.

Pencroff, arriv  port-ballon, vit avec une extrme satisfaction
le Bonadventure tranquillement mouill dans l'troite crique. Du
reste, port-ballon tait si bien cach au milieu de ces hautes
roches, que ni de la mer, ni de la terre, on ne pouvait le
dcouvrir,  moins d'tre dessus ou dedans.

Allons, dit Pencroff, ces gredins ne sont pas encore venus ici.
Les grandes herbes conviennent mieux aux reptiles, et c'est
videmment dans le Far-West que nous les retrouverons.

-- Et c'est fort heureux, car s'ils avaient trouv le
Bonadventure, ajouta Harbert, ils s'en seraient empars pour fuir,
ce qui nous et empchs de retourner prochainement  l'le Tabor.

-- En effet, rpondit le reporter, il sera important d'y porter un
document qui fasse connatre la situation de l'le Lincoln et la
nouvelle rsidence d'Ayrton, pour le cas o le yacht cossais
viendrait le reprendre.

-- Eh bien, le Bonadventure est toujours l, Monsieur Spilett!
rpliqua le marin. Son quipage et lui sont prts  partir au
premier signal!

-- Je pense, Pencroff, que ce sera chose  faire ds que notre
expdition dans l'le sera termine. Il est possible, aprs tout,
que cet inconnu, si nous parvenons  le trouver, en sache long et
sur l'le Lincoln et sur l'le Tabor. N'oublions pas qu'il est
l'auteur incontestable du document, et il sait peut-tre  quoi
s'en tenir sur le retour du yacht!

-- Mille diables! s'cria Pencroff, qui a peut-il bien tre? Il
nous connat, ce personnage, et nous ne le connaissons pas! Si
c'est un simple naufrag, pourquoi se cache-t-il? Nous sommes de
braves gens, je suppose, et la socit de braves gens n'est
dsagrable  personne! Est-il venu volontairement ici? Peut-il
quitter l'le si cela lui plat? Y est-il encore? N'y est-il
plus?...

En causant ainsi, Pencroff, Harbert et Gdon Spilett s'taient
embarqus et parcouraient le pont du Bonadventure. Tout  coup, le
marin, ayant examin la bitte sur laquelle tait tourn le cble
de l'ancre:

Ah! Par exemple! s'cria-t-il. Voil qui est fort!

-- Qu'y a-t-il, Pencroff? demanda le reporter.

-- Il y a que ce n'est pas moi qui ai fait ce noeud!

Et Pencroff montrait une corde qui amarrait le cble sur la bitte
mme, pour l'empcher de draper.

Comment, ce n'est pas vous? demanda Gdon Spilett.

-- Non! J'en jurerais. Ceci est un noeud plat, et j'ai l'habitude
de faire deux demi-clefs.

-- Vous vous serez tromp, Pencroff.

-- Je ne me suis pas tromp! Affirma le marin. On a a dans la
main, naturellement, et la main ne se trompe pas!

-- Alors, les convicts seraient donc venus  bord? demanda
Harbert.

-- Je n'en sais rien, rpondit Pencroff, mais ce qui est certain,
c'est qu'on a lev l'ancre du Bonadventure et qu'on l'a mouille
de nouveau! Et tenez! Voil une autre preuve. On a fil du cble
de l'ancre, et sa garniture n'est plus au portage de l'cubier. Je
vous rpte qu'on s'est servi de notre embarcation!

-- Mais si les convicts s'en taient servis, ou ils l'auraient
pille, ou bien ils auraient fui...

-- Fui!... o cela?...  l'le Tabor?... rpliqua Pencroff!
Croyez-vous donc qu'ils se seraient hasards sur un bateau d'un
aussi faible tonnage?

-- Il faudrait, d'ailleurs, admettre qu'ils avaient connaissance
de l'lot, rpondit le reporter.

-- Quoi qu'il en soit, dit le marin, aussi vrai que je suis
Bonadventure Pencroff, du Vineyard, notre Bonadventure a navigu
sans nous!

Le marin tait tellement affirmatif que ni Gdon Spilett ni
Harbert ne purent contester son dire.

Il tait vident que l'embarcation avait t dplace, plus ou
moins, depuis que Pencroff l'avait ramene  port-ballon. Pour le
marin, il n'y avait aucun doute que l'ancre n'et t leve, puis
ensuite renvoye par le fond. Or, pourquoi ces deux manoeuvres, si
le bateau n'avait pas t employ  quelque expdition?

Mais comment n'aurions-nous pas vu le Bonadventure passer au
large de l'le? fit observer le reporter, qui tenait  formuler
toutes les objections possibles.

-- Eh! Monsieur Spilett, rpondit le marin, il suffit de partir la
nuit avec une bonne brise, et, en deux heures, on est hors de vue
de l'le!

-- Eh bien, reprit Gdon Spilett, je le demande encore, dans quel
but les convicts se seraient-ils servis du Bonadventure, et
pourquoi, aprs s'en tre servis, l'auraient-ils ramen au port?

-- Eh! Monsieur Spilett, rpondit le marin, mettons cela au nombre
des choses inexplicables, et n'y pensons plus! L'important tait
que le Bonadventure ft l, et il y est. Malheureusement, si les
convicts le prenaient une seconde fois, il pourrait bien ne plus
se retrouver  sa place!

-- Alors, Pencroff, dit Harbert, peut-tre serait-il prudent de
ramener le Bonadventure devant Granite-House?

-- Oui et non, rpondit Pencroff, ou plutt non. L'embouchure de
la Mercy est un mauvais endroit pour un bateau, et la mer y est
dure.

-- Mais en le halant sur le sable, jusqu'au pied mme des
chemines?...

-- Peut-tre... oui..., rpondit Pencroff. En tout cas, puisque
nous devons quitter Granite-House pour une assez longue
expdition, je crois que le Bonadventure sera plus en sret ici
pendant notre absence, et que nous ferons bien de l'y laisser
jusqu' ce que l'le soit purge de ces coquins.

-- C'est aussi mon avis, dit le reporter. Au moins, en cas de
mauvais temps, il ne sera pas expos comme il le serait 
l'embouchure de la Mercy.

-- Mais si les convicts allaient de nouveau lui rendre visite! dit
Harbert.

-- Eh bien, mon garon, rpondit Pencroff, ne le retrouvant plus
ici, ils auraient vite fait de le chercher du ct de Granite-
House, et, pendant notre absence, rien ne les empcherait de s'en
emparer! Je pense donc, comme M Spilett, qu'il faut le laisser 
port-ballon. Mais lorsque nous serons revenus, si nous n'avons pas
dbarrass l'le de ces gredins-l, il sera prudent de ramener
notre bateau  Granite-House jusqu'au moment o il n'aura plus 
craindre aucune mchante visite.

-- C'est convenu. En route! dit le reporter.

Pencroff, Harbert et Gdon Spilett, quand ils furent de retour 
Granite-House, firent connatre  l'ingnieur ce qui s'tait
pass, et celui-ci approuva leurs dispositions pour le prsent et
pour l'avenir. Il promit mme au marin d'tudier la portion du
canal situe entre l'lot et la cte, afin de voir s'il ne serait
pas possible d'y crer un port artificiel au moyen de barrages. De
cette faon, le Bonadventure serait toujours  porte, sous les
yeux des colons, et au besoin sous cl.

Le soir mme, on envoya un tlgramme  Ayrton pour le prier de
ramener du corral une couple de chvres que Nab voulait acclimater
sur les prairies du plateau. Chose singulire, Ayrton n'accusa pas
rception de la dpche, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire.
Cela ne laissa pas d'tonner l'ingnieur. Mais il pouvait se faire
qu'Ayrton ne ft pas en ce moment au corral, ou mme qu'il ft en
route pour revenir  Granite-House. En effet, deux jours s'taient
couls depuis son dpart, et il avait t dcid que le 10 au
soir, ou le 11 au plus tard, ds le matin, il serait de retour.

Les colons attendirent donc qu'Ayrton se montrt sur les hauteurs
de Grande-vue. Nab et Harbert veillrent mme aux approches du
pont, afin de le baisser ds que leur compagnon se prsenterait.

Mais, vers dix heures du soir, il n'tait aucunement question
d'Ayrton. On jugea donc convenable de lancer une nouvelle dpche,
demandant une rponse immdiate.

Le timbre de Granite-House resta muet.

Alors l'inquitude des colons fut grande. Que s'tait-il pass?
Ayrton n'tait-il donc plus au corral, ou, s'il s'y trouvait
encore, n'avait-il plus la libert de ses mouvements? Devait-on
aller au corral par cette nuit obscure?

On discuta. Les uns voulaient partir, les autres rester.

Mais, dit Harbert, peut-tre quelque accident s'est-il produit
dans l'appareil tlgraphique et ne fonctionne-t-il plus?

-- Cela se peut, dit le reporter.

-- Attendons  demain, rpondit Cyrus Smith. Il est possible, en
effet, qu'Ayrton n'ait pas reu notre dpche, ou mme que nous
n'ayons pas reu la sienne.

On attendit, et, cela se comprend, non sans une certaine anxit.

Ds les premires lueurs du jour, -- 11 novembre, -- Cyrus Smith
lanait encore le courant lectrique  travers le fil et ne
recevait aucune rponse.

Il recommena: mme rsultat.

En route pour le corral! dit-il.

-- Et bien arms! ajouta Pencroff.

Il fut aussitt dcid que Granite-House ne resterait pas seul et
que Nab y demeurerait. Aprs avoir accompagn ses compagnons
jusqu'au creek glycrine, il relverait le pont, et, embusqu
derrire un arbre, il guetterait soit leur retour, soit celui
d'Ayrton. Au cas o les pirates se prsenteraient et essayeraient
de franchir le passage, il tenterait de les arrter  coups de
fusil, et, en fin de compte, il se rfugierait dans Granite-House,
o, l'ascenseur une fois relev, il serait en sret.

Cyrus Smith, Gdon Spilett, Harbert et Pencroff devaient se
rendre directement au corral, et, s'ils n'y trouvaient point
Ayrton, battre le bois dans les environs.

 six heures du matin, l'ingnieur et ses trois compagnons avaient
pass le creek glycrine, et Nab se postait derrire un lger
paulement que couronnaient quelques grands dragonniers, sur la
rive gauche du ruisseau.

Les colons, aprs avoir quitt le plateau de Grande-vue, prirent
immdiatement la route du corral.

Ils portaient le fusil sur le bras, prts  faire feu  la moindre
dmonstration hostile. Les deux carabines et les deux fusils
avaient t chargs  balle. De chaque ct de la route, le fourr
tait pais et pouvait aisment cacher des malfaiteurs, qui, grce
 leurs armes, eussent t vritablement redoutables.

Les colons marchaient rapidement et en silence. Top les prcdait,
tantt courant sur la route, tantt faisant quelque crochet sous
bois, mais toujours muet et ne paraissant rien pressentir
d'insolite.

Et l'on pouvait compter que le fidle chien ne se laisserait pas
surprendre et qu'il aboierait  la moindre apparence de danger. En
mme temps que la route, Cyrus Smith et ses compagnons suivaient
le fil tlgraphique qui reliait le corral et Granite-House. Aprs
avoir march pendant deux milles environ, ils n'y avaient encore
remarqu aucune solution de continuit. Les poteaux taient en bon
tat, les isoloirs intacts, le fil rgulirement tendu. Toutefois,
 partir de ce point, l'ingnieur observa que cette tension
paraissait tre moins complte, et enfin, arriv au poteau n 74,
Harbert, qui tenait les devants, s'arrta en criant: le fil est
rompu!

Ses compagnons pressrent le pas et arrivrent  l'endroit o le
jeune garon s'tait arrt.

L, le poteau renvers se trouvait en travers de la route. La
solution de continuit du fil tait donc constate, et il tait
vident que les dpches de Granite-House n'avaient pu tre reues
au corral, ni celles du corral  Granite-House.

Ce n'est pas le vent qui a renvers ce poteau, fit observer
Pencroff.

-- Non, rpondit Gdon Spilett. La terre a t creuse  son
pied, et il a t dracin de main d'homme.

-- En outre, le fil est bris, ajouta Harbert, en montrant les
deux bouts du fil de fer, qui avait t violemment rompu.

-- La cassure est-elle frache? demanda Cyrus Smith.

-- Oui, rpondit Harbert, et il y a certainement peu de temps que
la rupture a t produite.

-- Au corral! Au corral! s'cria le marin.

Les colons se trouvaient alors  mi-chemin de Granite-House et du
corral. Il leur restait donc encore deux milles et demi 
franchir. Ils prirent le pas de course. En effet, on devait
craindre que quelque grave vnement ne se ft accompli au corral.
Sans doute, Ayrton avait pu envoyer un tlgramme qui n'tait pas
arriv, et ce n'tait pas l la raison qui devait inquiter ses
compagnons, mas, circonstance plus inexplicable, Ayrton, qui avait
promis de revenir la veille au soir, n'avait pas reparu. Enfin, ce
n'tait pas sans motif que toute communication avait t
interrompue entre le corral et Granite-House, et quels autres que
les convicts avaient intrt  interrompre cette communication?

Les colons couraient donc, le coeur serr par l'motion. Ils
s'taient sincrement attachs  leur nouveau compagnon. Allaient-
ils le trouver frapp de la main mme de ceux dont il avait t
autrefois le chef?

Bientt ils arrivrent  l'endroit o la route longeait ce petit
ruisseau driv du creek rouge, qui irriguait les prairies du
corral. Ils avaient alors modr leur pas, afin de ne pas se
trouver essouffls au moment o la lutte allait peut-tre devenir
ncessaire. Les fusils n'taient plus au cran de repos, mais
arms. Chacun surveillait un ct de la fort. Top faisait
entendre quelques sourds grognements qui n'taient pas de bon
augure. Enfin, l'enceinte palissade apparut  travers les arbres.
On n'y voyait aucune trace de dgts. La porte en tait ferme
comme  l'ordinaire. Un silence profond rgnait dans le corral. Ni
les blements accoutums des mouflons, ni la voix d'Ayrton ne se
faisaient entendre.

Entrons! dit Cyrus Smith.

Et l'ingnieur s'avana, pendant que ses compagnons, faisant le
guet  vingt pas de lui, taient prts  faire feu.

Cyrus Smith leva le loquet intrieur de la porte, et il allait
repousser un des battants, quand Top aboya avec violence. Une
dtonation clata au-dessus de la palissade, et un cri de douleur
lui rpondit.

Harbert, frapp d'une balle, gisait  terre!



CHAPITRE VII


Au cri d'Harbert, Pencroff, laissant tomber son arme, s'tait
lanc vers lui.

Ils l'ont tu! s'cria-t-il! Lui, mon enfant! Ils l'ont tu!

Cyrus Smith, Gdon Spilett s'taient prcipits vers Harbert. Le
reporter coutait si le coeur du pauvre enfant battait encore.

Il vit, dit-il. Mais il faut le transporter...

--  Granite-House? C'est impossible! rpondit l'ingnieur.

-- Au corral, alors! s'cria Pencroff.

-- Un instant, dit Cyrus Smith.

Et il s'lana sur la gauche de manire  contourner l'enceinte.
L, il se vit en prsence d'un convict qui, l'ajustant, lui
traversa le chapeau d'une balle. Quelques secondes aprs, avant
mme qu'il et eu le temps de tirer son second coup, il tombait,
frapp au coeur par le poignard de Cyrus Smith, plus sr encore
que son fusil.

Pendant ce temps, Gdon Spilett et le marin se hissaient aux
angles de la palissade, ils en enjambaient le fate, ils sautaient
dans l'enceinte, ils renversaient les tais qui maintenaient la
porte intrieurement, ils se prcipitaient dans la maison qui
tait vide, et, bientt, le pauvre Harbert reposait sur le lit
d'Ayrton. Quelques instants aprs, Cyrus Smith tait prs de lui.

 voir Harbert inanim, la douleur du marin fut terrible. Il
sanglotait, il pleurait, il voulait se briser la tte contre la
muraille. Ni l'ingnieur ni le reporter ne purent le calmer.
L'motion les suffoquait eux-mmes. Ils ne pouvaient parler.

Toutefois, ils firent tout ce qui dpendait d'eux pour disputer 
la mort le pauvre enfant qui agonisait sous leurs yeux. Gdon
Spilett, aprs tant d'incidents dont sa vie avait t seme,
n'tait pas sans avoir quelque pratique de mdecine courante.

Il savait un peu de tout, et maintes circonstances s'taient dj
rencontres dans lesquelles il avait d soigner des blessures
produites soit par une arme blanche, soit par une arme  feu. Aid
de Cyrus Smith, il procda donc aux soins que rclamait l'tat
d'Harbert.

Tout d'abord, le reporter fut frapp de la stupeur gnrale qui
l'accablait, stupeur due soit  l'hmorragie, soit mme  la
commotion, si la balle avait heurt un os avec assez de force pour
dterminer une secousse violente.

Harbert tait extrmement ple, et son pouls d'une faiblesse telle
que Gdon Spilett ne le sentit battre qu' de longs intervalles,
comme s'il et t sur le point de s'arrter. En mme temps, il y
avait une rsolution presque complte des sens et de
l'intelligence. Ces symptmes taient trs graves.

La poitrine d'Harbert fut mise  nu, et, le sang ayant t tanch
 l'aide de mouchoirs, elle fut lave  l'eau froide.

La contusion, ou plutt la plaie contuse apparut. Un trou ovalis
existait sur la poitrine entre la troisime et la quatrime cte.
C'est l que la balle avait atteint Harbert.

Cyrus Smith et Gdon Spilett retournrent alors le pauvre enfant,
qui laissa chapper un gmissement si faible, qu'on et pu croire
que c'tait son dernier soupir. Une autre plaie contuse
ensanglantait le dos d'Harbert, et la balle qui l'avait frapp
s'en chappa aussitt.

Dieu soit lou! dit le reporter, la balle n'est pas reste dans
le corps, et nous n'aurons pas  l'extraire.

-- Mais le coeur?... demanda Cyrus Smith.

-- Le coeur n'a pas t touch, sans quoi Harbert serait mort!

-- Mort! s'cria Pencroff, qui poussa un rugissement!

Le marin n'avait entendu que les derniers mots prononcs par le
reporter.

Non, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, non! Il n'est pas mort. Son
pouls bat toujours! Il a fait mme entendre un gmissement. Mais,
dans l'intrt mme de votre enfant, calmez-vous. Nous avons
besoin de tout notre sang-froid. Ne nous le faites pas perdre, mon
ami.

Pencroff se tut, mais, une raction s'oprant en lui, de grosses
larmes inondrent son visage.

Cependant, Gdon Spilett essayait de rappeler ses souvenirs et de
procder avec mthode. D'aprs son observation, il n'tait pas
douteux, pour lui, que la balle, entre par devant, ne ft sortie
par derrire.

Mais quels ravages cette balle avait-elle causs dans son passage?
Quels organes essentiels taient atteints? Voil ce qu'un
chirurgien de profession et  peine pu dire en ce moment, et, 
plus forte raison, le reporter.

Cependant, il savait une chose: c'est qu'il aurait  prvenir
l'tranglement inflammatoire des parties lses, puis  combattre
l'inflammation locale et la fivre qui rsulteraient de cette
blessure, -- blessure mortelle peut-tre! Or, quels topiques,
quels antiphlogistiques employer? Par quels moyens dtourner cette
inflammation? En tout cas, ce qui tait important, c'tait que les
deux plaies fussent panses sans retard. Il ne parut pas
ncessaire  Gdon Spilett de provoquer un nouvel coulement du
sang, en les lavant  l'eau tide et en en comprimant les lvres.
L'hmorragie avait t trs abondante, et Harbert n'tait dj que
trop affaibli par la perte de son sang.

Le reporter crut donc devoir se contenter de laver les deux plaies
 l'eau froide.

Harbert tait plac sur le ct gauche, et il fut maintenu dans
cette position.

Il ne faut pas qu'il remue, dit Gdon Spilett. Il est dans la
position la plus favorable pour que les plaies du dos et de la
poitrine puissent suppurer  l'aise, et un repos absolu est
ncessaire.

-- Quoi! Nous ne pouvons le transporter  Granite-House? demanda
Pencroff.

-- Non, Pencroff, rpondit le reporter.

-- Maldiction! s'cria le marin, dont le poing se tourna vers le
ciel.

-- Pencroff! dit Cyrus Smith.

Gdon Spilett s'tait remis  examiner l'enfant bless avec une
extrme attention. Harbert tait toujours si affreusement ple que
le reporter se sentit troubl.

Cyrus, dit-il, je ne suis pas mdecin... je suis dans une
perplexit terrible... il faut que vous m'aidiez de vos conseils,
de votre exprience!...

-- Reprenez votre calme..., mon ami, rpondit l'ingnieur, en
serrant la main du reporter... jugez avec sang-froid... ne pensez
qu' ceci: il faut sauver Harbert!

Ces paroles rendirent  Gdon Spilett cette possession de lui-
mme, que, dans un instant de dcouragement, le vif sentiment de
sa responsabilit lui avait fait perdre. Il s'assit prs du lit.

Cyrus Smith se tint debout. Pencroff avait dchir sa chemise, et,
machinalement, il faisait de la charpie.

Gdon Spilett expliqua alors  Cyrus Smith qu'il croyait devoir,
avant tout, arrter l'hmorragie, mais non pas fermer les deux
plaies, ni provoquer leur cicatrisation immdiate, parce qu'il y
avait eu perforation intrieure et qu'il ne fallait pas laisser la
suppuration s'accumuler dans la poitrine.

Cyrus Smith l'approuva compltement, et il fut dcid qu'on
panserait les deux plaies sans essayer de les fermer par une
coaptation immdiate. Fort heureusement, il ne sembla pas qu'elles
eussent besoin d'tre dbrides.

Et maintenant, pour ragir contre l'inflammation qui surviendrait,
les colons possdaient-ils un agent efficace?

Oui! Ils en avaient un, car la nature l'a gnreusement prodigu.
Ils avaient l'eau froide, c'est--dire le sdatif le plus puissant
dont on puisse se servir contre l'inflammation des plaies, l'agent
thrapeutique le plus efficace dans les cas graves, et qui,
maintenant, est adopt de tous les mdecins. L'eau froide a, de
plus, l'avantage de laisser la plaie dans un repos absolu et de la
prserver de tout pansement prmatur, avantage considrable,
puisqu'il est dmontr par l'exprience que le contact de l'air
est funeste pendant les premiers jours.

Gdon Spilett et Cyrus Smith raisonnrent ainsi avec leur simple
bon sens, et ils agirent comme et fait le meilleur chirurgien.
Des compresses de toile furent appliques sur les deux blessures
du pauvre Harbert et durent tre constamment imbibes d'eau
froide.

Le marin avait, tout d'abord, allum du feu dans la chemine de
l'habitation, qui ne manquait pas des choses ncessaires  la vie.
Du sucre d'rable, des plantes mdicinales -- celles-l mmes que
le jeune garon avait cueillies sur les berges du lac Grant --
permirent de faire quelques rafrachissantes tisanes, et on les
lui fit prendre sans qu'il s'en rendt compte. Sa fivre tait
extrmement forte, et toute la journe et la nuit se passrent
ainsi sans qu'il et repris connaissance. La vie d'Harbert ne
tenait plus qu' un fil, et ce fil pouvait se rompre  tout
instant.

Le lendemain, 12 novembre, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
quelque espoir. Harbert tait revenu de sa longue stupeur. Il
ouvrit les yeux, il reconnut Cyrus Smith, le reporter, Pencroff.
Il pronona deux ou trois mots. Il ne savait ce qui s'tait pass.
On le lui apprit, et Gdon Spilett le supplia de garder un repos
absolu, lui disant que sa vie n'tait pas en danger et que ses
blessures se cicatriseraient en quelques jours. Du reste, Harbert
ne souffrait presque pas, et cette eau froide, dont on les
arrosait incessamment, empchait toute inflammation des plaies. La
suppuration s'tablissait d'une faon rgulire, la fivre ne
tendait pas  augmenter, et l'on pouvait esprer que cette
terrible blessure n'entranerait aucune catastrophe. Pencroff
sentit son coeur se dgonfler peu  peu. Il tait comme une soeur
de charit, comme une mre au lit de son enfant.

Harbert s'assoupit de nouveau, mais son sommeil parut tre
meilleur.

Rptez-moi que vous esprez, Monsieur Spilett! dit Pencroff.
Rptez-moi que vous sauverez Harbert!

-- Oui, nous le sauverons! rpondit le reporter. La blessure est
grave, et peut-tre mme la balle a-t-elle travers le poumon,
mais la perforation de cet organe n'est pas mortelle.

-- Dieu vous entende! rpta Pencroff.

Comme on le pense bien, depuis vingt-quatre heures qu'ils taient
au corral, les colons n'avaient eu d'autre pense que de soigner
Harbert. Ils ne s'taient proccups ni du danger qui pouvait les
menacer si les convicts revenaient, ni des prcautions  prendre
pour l'avenir.

Mais ce jour-l, pendant que Pencroff veillait au lit du malade,
Cyrus Smith et le reporter s'entretinrent de ce qu'il convenait de
faire.

Tout d'abord, ils parcoururent le corral. Il n'y avait aucune
trace d'Ayrton. Le malheureux avait-il t entran par ses
anciens complices? Avait-il t surpris par eux dans le corral?
Avait-il lutt et succomb dans la lutte? Cette dernire hypothse
n'tait que trop probable. Gdon Spilett, au moment o il
escaladait l'enceinte palissade, avait parfaitement aperu l'un
des convicts qui s'enfuyait par le contrefort sud du mont Franklin
et vers lequel Top s'tait prcipit. C'tait l'un de ceux dont le
canot s'tait bris sur les roches,  l'embouchure de la Mercy.
D'ailleurs, celui que Cyrus Smith avait tu, et dont le cadavre
fut retrouv en dehors de l'enceinte, appartenait bien  la bande
de Bob Harvey.

Quant au corral, il n'avait encore subi aucune dvastation. Les
portes en taient fermes, et les animaux domestiques n'avaient pu
se disperser dans la fort. On ne voyait, non plus, aucune trace
de lutte, aucun dgt, ni  l'habitation, ni  la palissade.

Seulement, les munitions, dont Ayrton tait approvisionn, avaient
disparu avec lui.

Le malheureux aura t surpris, dit Cyrus Smith, et, comme il
tait homme  se dfendre, il aura succomb.

-- Oui! Cela est  craindre! rpondit le reporter. Puis, sans
doute, les convicts se sont installs au corral, o ils trouvaient
tout en abondance, et ils n'ont pris la fuite que lorsqu'ils nous
ont vus arriver. Il est bien vident aussi qu' ce moment Ayrton,
mort ou vivant, n'tait plus ici.

-- Il faudra battre la fort, dit l'ingnieur, et dbarrasser
l'le de ces misrables. Les pressentiments de Pencroff ne le
trompaient pas, quand il voulait qu'on leur donnt la chasse comme
 des btes fauves. Cela nous et pargn bien des malheurs!

-- Oui, rpondit le reporter, mais maintenant nous avons le droit
d'tre sans piti!

-- En tout cas, dit l'ingnieur, nous sommes forcs d'attendre
quelque temps et de rester au corral jusqu'au moment o l'on
pourra sans danger transporter Harbert  Granite-House.

-- Mais Nab? demanda le reporter.

-- Nab est en sret.

-- Et si, inquiet de notre absence, il se hasardait  venir?

-- Il ne faut pas qu'il vienne! rpondit vivement Cyrus Smith. Il
serait assassin en route!

-- C'est qu'il est bien probable qu'il cherchera  nous rejoindre!

-- Ah! Si le tlgraphe fonctionnait encore, on pourrait le
prvenir! Mais c'est impossible maintenant! Quant  laisser seuls
ici Pencroff et Harbert, nous ne le pouvons pas!... eh bien,
j'irai seul  Granite-House.

-- Non, non! Cyrus, rpondit le reporter, il ne faut pas que vous
vous exposiez! Votre courage n'y pourrait rien. Ces misrables
surveillent videmment le corral, ils sont embusqus dans les bois
pais qui l'entourent, et, si vous partiez, nous aurions bientt 
regretter deux malheurs au lieu d'un!

-- Mais Nab? rptait l'ingnieur. Voil vingt-quatre heures qu'il
est sans nouvelles de nous! Il voudra venir!

-- Et comme il sera encore moins sur ses gardes que nous ne le
serions nous-mmes, rpondit Gdon Spilett, il sera frapp! ...

-- N'y a-t-il donc pas moyen de le prvenir?

Pendant que l'ingnieur rflchissait, ses regards tombrent sur
Top, qui, allant et venant, semblait dire: est-ce que je ne suis
pas l, moi?

Top! s'cria Cyrus Smith.

L'animal bondit  l'appel de son matre.

Oui, Top ira! dit le reporter, qui avait compris l'ingnieur. Top
passera o nous ne passerions pas! Il portera  Granite-House des
nouvelles du corral, et il nous rapportera celles de Granite-
House!

-- Vite! rpondit Cyrus Smith. Vite!

Gdon Spilett avait rapidement dchir une page de son carnet, et
il y crivit ces lignes:

Harbert bless. Nous sommes au corral. Tiens-toi sur tes gardes.
Ne quitte pas Granite-House. Les convicts ont-ils paru aux
environs? rponse par Top.

Ce billet laconique contenait tout ce que Nab devait apprendre et
lui demandait en mme temps tout ce que les colons avaient intrt
 savoir. Il fut pli et attach au collier de Top, d'une faon
trs apparente.

Top! Mon chien, dit alors l'ingnieur en caressant l'animal, Nab,
Top! Nab! Va! Va!

Top bondit  ces paroles. Il comprenait, il devinait ce qu'on
exigeait de lui. La route du corral lui tait familire. En moins
d'une demi-heure, il pouvait l'avoir franchie, et il tait permis
d'esprer que l o ni Cyrus Smith ni le reporter n'auraient pu se
hasarder sans danger, Top, courant dans les herbes ou sous la
lisire du bois, passerait inaperu.

L'ingnieur alla  la porte du corral, et il en repoussa un des
battants.

Nab! Top, Nab! rpta encore une fois l'ingnieur, en tendant
la main dans la direction de Granite-House.

Top s'lana au dehors et disparut presque aussitt.

Il arrivera! dit le reporter.

-- Oui, et il reviendra, le fidle animal!

-- Quelle heure est-il? demanda Gdon Spilett.

-- Dix heures.

-- Dans une heure il peut tre ici. Nous guetterons son retour.

La porte du corral fut referme. L'ingnieur et le reporter
rentrrent dans la maison. Harbert tait alors profondment
assoupi. Pencroff maintenait ses compresses dans un tat permanent
d'humidit.

Gdon Spilett, voyant qu'il n'y avait rien  faire en ce moment,
s'occupa de prparer quelque nourriture, tout en surveillant avec
soin la partie de l'enceinte adosse au contrefort, par laquelle
une agression pouvait se produire.

Les colons attendirent le retour de Top, non sans anxit. Un peu
avant onze heures, Cyrus Smith et le reporter, la carabine  la
main, taient derrire la porte, prts  l'ouvrir au premier
aboiement de leur chien. Ils ne doutaient pas que si Top avait pu
arriver heureusement  Granite-House, Nab ne l'et immdiatement
renvoy.

Ils taient tous deux l, depuis dix minutes environ, quand une
dtonation retentit et fut aussitt suivie d'aboiements rpts.

L'ingnieur ouvrit la porte, et, voyant encore un reste de fume 
cent pas dans le bois, il fit feu dans cette direction.

Presque aussitt Top bondit dans le corral, dont la porte fut
vivement referme.

Top, Top! s'cria l'ingnieur, en prenant la bonne grosse tte
du chien entre ses bras. Un billet tait attach  son cou, et
Cyrus Smith lut ces mots, tracs de la grosse criture de Nab:

Point de pirates aux environs de Granite-House. Je ne bougerai
pas. Pauvre M Harbert!



CHAPITRE VIII


Ainsi, les convicts taient toujours l, piant le corral, et
dcids  tuer les colons l'un aprs l'autre! Il n'y avait plus
qu' les traiter en btes froces. Mais de grandes prcautions
devaient tre prises, car ces misrables avaient, en ce moment,
l'avantage de la situation, voyant et n'tant pas vus, pouvant
surprendre par la brusquerie de leur attaque et ne pouvant tre
surpris.

Cyrus Smith s'arrangea donc de manire  vivre au corral, dont les
approvisionnements, d'ailleurs, pouvaient suffire pendant un assez
long temps. La maison d'Ayrton avait t pourvue de tout ce qui
tait ncessaire  la vie, et les convicts, effrays par l'arrive
des colons, n'avaient pas eu le temps de la mettre au pillage. Il
tait probable, ainsi que le fit observer Gdon Spilett, que les
choses s'taient passes comme suit: les six convicts, dbarqus
sur l'le, en avaient suivi le littoral sud, et, aprs avoir
parcouru le double rivage de la presqu'le serpentine, n'tant
point d'humeur  s'aventurer sous les bois du Far-West, ils
avaient atteint l'embouchure de la rivire de la chute. Une fois 
ce point, en remontant la rive droite du cours d'eau, ils taient
arrivs aux contreforts du mont Franklin, entre lesquels il tait
naturel qu'ils cherchassent quelque retraite, et ils n'avaient pu
tarder  dcouvrir le corral, alors inhabit. L, ils s'taient
vraisemblablement installs en attendant le moment de mettre 
excution leurs abominables projets.

L'arrive d'Ayrton les avait surpris, mais ils taient parvenus 
s'emparer du malheureux, et... la suite se devinait aisment!

Maintenant, les convicts -- rduits  cinq, il est vrai, mais bien
arms -- rdaient dans les bois, et s'y aventurer, c'tait
s'exposer  leurs coups, sans qu'il y et possibilit ni de les
parer, ni de les prvenir.

Attendre! Il n'y a pas autre chose  faire! rptait Cyrus Smith.
Lorsque Harbert sera guri, nous pourrons organiser une battue
gnrale de l'le et avoir raison de ces convicts. Ce sera l'objet
de notre grande expdition, en mme temps...

-- Que la recherche de notre protecteur mystrieux, ajouta Gdon
Spilett, en achevant la phrase de l'ingnieur. Ah! Il faut avouer,
mon cher Cyrus, que, cette fois, sa protection nous a fait dfaut,
et au moment mme o elle nous et t le plus ncessaire!

-- Qui sait! rpondit l'ingnieur.

-- Que voulez-vous dire? demanda le reporter.

-- Que nous ne sommes pas au bout de nos peines, mon cher Spilett,
et que la puissante intervention aura peut-tre encore l'occasion
de s'exercer. Mais il ne s'agit pas de cela. La vie d'Harbert
avant tout.

C'tait la plus douloureuse proccupation des colons. Quelques
jours se passrent, et l'tat du pauvre garon n'avait
heureusement pas empir. Or, du temps gagn sur la maladie,
c'tait beaucoup. L'eau froide, toujours maintenue  la
temprature convenable, avait absolument empch l'inflammation
des plaies. Il sembla mme au reporter que cette eau, un peu
sulfureuse, -- ce qu'expliquait le voisinage du volcan, -- avait
une action plus directe sur la cicatrisation. La suppuration tait
beaucoup moins abondante, et, grce aux soins incessants dont il
tait entour, Harbert revenait  la vie, et sa fivre tendait 
baisser. Il tait, d'ailleurs, soumis  une dite svre, et, par
consquent, sa faiblesse tait et devait tre extrme; mais les
tisanes ne lui manquaient pas, et le repos absolu lui faisait le
plus grand bien.

Cyrus Smith, Gdon Spilett et Pencroff taient devenus trs
habiles  panser le jeune bless. Tout le linge de l'habitation
avait t sacrifi. Les plaies d'Harbert, recouvertes de
compresses et de charpie, n'taient serres ni trop ni trop peu,
de manire  provoquer leur cicatrisation sans dterminer de
raction inflammatoire. Le reporter apportait  ces pansements un
soin extrme, sachant bien quelle en tait l'importance, et
rptant  ses compagnons ce que la plupart des mdecins
reconnaissent volontiers: c'est qu'il est plus rare peut-tre de
voir un pansement bien fait qu'une opration bien faite. Au bout
de dix jours, le 22 novembre, Harbert allait sensiblement mieux.
Il avait commenc  prendre quelque nourriture. Les couleurs
revenaient  ses joues, et ses bons yeux souriaient  ses gardes-
malades. Il causait un peu, malgr les efforts de Pencroff, qui,
lui, parlait tout le temps pour l'empcher de prendre la parole et
racontait les histoires les plus invraisemblables.

Harbert l'avait interrog au sujet d'Ayrton, qu'il tait tonn de
ne pas voir prs de lui, pensant qu'il devait tre au corral. Mais
le marin, ne voulant point affliger Harbert, s'tait content de
rpondre qu'Ayrton avait rejoint Nab, afin de dfendre Granite-
House.

Hein! disait-il, ces pirates! Voil des gentlemen qui n'ont plus
droit  aucun gard! Et M Smith qui voulait les prendre par les
sentiments! Je leur enverrai du sentiment, moi, mais en bon plomb
de calibre!

-- Et on ne les a pas revus? demanda Harbert.

-- Non, mon enfant, rpondit le marin, mais nous les retrouverons,
et, quand vous serez guri, nous verrons si ces lches, qui
frappent par derrire, oseront nous attaquer face  face!

-- Je suis encore bien faible, mon pauvre Pencroff!

-- Eh! Les forces reviendront peu  peu! Qu'est-ce qu'une balle 
travers la poitrine? Une simple plaisanterie! J'en ai vu bien
d'autres, et je ne m'en porte pas plus mal!

Enfin, les choses paraissaient tre pour le mieux, et, du moment
qu'aucune complication ne survenait, la gurison d'Harbert pouvait
tre regarde comme assure. Mais quelle et t la situation des
colons si son tat se ft aggrav, si, par exemple, la balle lui
ft reste dans le corps, si son bras ou sa jambe avaient d tre
amputs!

Non, dit plus d'une fois Gdon Spilett, je n'ai jamais pens 
une telle ventualit sans frmir!

-- Et cependant, s'il avait fallu agir, lui rpondit un jour Cyrus
Smith, vous n'auriez pas hsit?

-- Non, Cyrus! dit Gdon Spilett, mais que Dieu soit bni de nous
avoir pargn cette complication!

Ainsi que dans tant d'autres conjonctures, les colons avaient fait
appel  cette logique du simple bon sens qui les avait tant de
fois servis, et encore une fois, grce  leurs connaissances
gnrales, ils avaient russi! Mais le moment ne viendrait-il pas
o toute leur science serait mise en dfaut? Ils taient seuls sur
cette le. Or, les hommes se compltent par l'tat de socit, ils
sont ncessaires les uns aux autres. Cyrus Smith le savait bien,
et quelquefois il se demandait si quelque circonstance ne se
produirait pas, qu'ils seraient impuissants  surmonter!

Il lui semblait, d'ailleurs, que ses compagnons et lui, jusque-l
si heureux, fussent entrs dans une priode nfaste. Depuis plus
de deux ans et demi qu'ils s'taient chapps de Richmond, on peut
dire que tout avait t  leur gr. L'le leur avait abondamment
fourni minraux, vgtaux, animaux, et si la nature les avait
constamment combls, leur science avait su tirer parti de ce
qu'elle leur offrait. Le bien-tre matriel de la colonie tait
pour ainsi dire complet. De plus, en de certaines circonstances,
une influence inexplicable leur tait venue en aide!... mais tout
cela ne pouvait avoir qu'un temps!

Bref, Cyrus Smith croyait s'apercevoir que la chance semblait
tourner contre eux. En effet, le navire des convicts avait paru
dans les eaux de l'le, et si ces pirates avaient t pour ainsi
dire miraculeusement dtruits, six d'entre eux, du moins, avaient
chapp  la catastrophe. Ils avaient dbarqu sur l'le, et les
cinq qui survivaient y taient  peu prs insaisissables.

Ayrton avait t, sans aucun doute, massacr par ces misrables,
qui possdaient des armes  feu, et, au premier emploi qu'ils en
avaient fait, Harbert tait tomb, frapp presque mortellement.
taient-ce donc l les premiers coups que la fortune contraire
adressait aux colons? Voil ce que se demandait Cyrus Smith! Voil
ce qu'il rptait souvent au reporter, et il leur semblait aussi
que cette intervention si trange, mais si efficace, qui les avait
tant servis jusqu'alors, leur faisait maintenant dfaut. Cet tre
mystrieux, quel qu'il ft, dont ils ne pouvaient nier
l'existence, avait-il donc abandonn l'le? Avait-il succomb 
son tour?

 ces questions, aucune rponse n'tait possible.

Mais qu'on ne s'imagine pas que Cyrus Smith et son compagnon,
parce qu'ils causaient de ces choses, fussent gens  dsesprer!
Loin de l. Ils regardaient la situation en face, ils analysaient
les chances, ils se prparaient  tout vnement, ils se posaient
fermes et droits devant l'avenir, et si l'adversit devait enfin
les frapper, elle trouverait en eux des hommes prpars  la
combattre.



CHAPITRE IX


La convalescence du jeune malade marchait rgulirement. Une seule
chose tait maintenant  dsirer, c'tait que son tat permt de
le ramener  Granite-House. Quelque bien amnage et
approvisionne que ft l'habitation du corral, on ne pouvait y
trouver le confortable de la saine demeure de granit. En outre,
elle n'offrait pas la mme scurit, et ses htes, malgr leur
surveillance, y taient toujours sous la menace de quelque coup de
feu des convicts. L-bas, au contraire, au milieu de cet
inexpugnable et inaccessible massif, ils n'auraient rien 
redouter, et toute tentative contre leurs personnes devrait
forcment chouer. Ils attendaient donc impatiemment le moment
auquel Harbert pourrait tre transport sans danger pour sa
blessure, et ils taient dcids  oprer ce transport, bien que
les communications  travers les bois du jacamar fussent trs
difficiles.

On tait sans nouvelles de Nab, mais sans inquitude  son gard.
Le courageux ngre, bien retranch dans les profondeurs de
Granite-House, ne se laisserait pas surprendre. Top ne lui avait
pas t renvoy, et il avait paru inutile d'exposer le fidle
chien  quelque coup de fusil qui et priv les colons de leur
plus utile auxiliaire.

On attendait donc, mais les colons avaient hte d'tre runis 
Granite-House. Il en cotait  l'ingnieur de voir ses forces
divises, car c'tait faire le jeu des pirates. Depuis la
disparition d'Ayrton, ils n'taient plus que quatre contre cinq,
car Harbert ne pouvait compter encore, et ce n'tait pas le
moindre souci du brave enfant, qui comprenait bien les embarras
dont il tait la cause!

La question de savoir comment, dans les conditions actuelles, on
agirait contre les convicts, fut traite  fond dans la journe du
29 novembre entre Cyrus Smith, Gdon Spilett et Pencroff,  un
moment o Harbert, assoupi, ne pouvait les entendre.

Mes amis, dit le reporter, aprs qu'il eut t question de Nab et
de l'impossibilit de communiquer avec lui, je crois, comme vous,
que se hasarder sur la route du corral, ce serait risquer de
recevoir un coup de fusil sans pouvoir le rendre. Mais ne pensez-
vous pas que ce qu'il conviendrait de faire maintenant, ce serait
de donner franchement la chasse  ces misrables?

-- C'est  quoi je songeais, rpondit Pencroff. Nous n'en sommes
pas, je suppose,  redouter une balle, et, pour mon compte, si
Monsieur Cyrus m'approuve, je suis prt  me jeter sur la fort!
Que diable! un homme en vaut un autre!

-- Mais en vaut-il cinq? demanda l'ingnieur.

-- Je me joindrai  Pencroff, rpondit le reporter, et tous deux,
bien arms, accompagns de Top...

-- Mon cher Spilett, et vous, Pencroff, reprit Cyrus Smith,
raisonnons froidement. Si les convicts taient gts dans un
endroit de l'le, si cet endroit nous tait connu, et s'il ne
s'agissait que de les en dbusquer, je comprendrais une attaque
directe. Mais n'y a-t-il pas lieu de craindre, au contraire,
qu'ils ne soient assurs de tirer le premier coup de feu?

-- Eh, Monsieur Cyrus, s'cria Pencroff, une balle ne va pas
toujours  son adresse!

-- Celle qui a frapp Harbert ne s'est pas gare, Pencroff,
rpondit l'ingnieur. D'ailleurs, remarquez que si tous les deux
vous quittiez le corral, j'y resterais seul pour le dfendre.
Rpondez-vous que les convicts ne vous verront pas l'abandonner,
qu'ils ne vous laisseront pas vous engager dans la fort, et
qu'ils ne l'attaqueront pas pendant votre absence, sachant qu'il
n'y aura plus ici qu'un enfant bless et un homme.

-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff, dont une
sourde colre gonflait la poitrine, vous avez raison. Ils feront
tout pour reprendre le corral, qu'ils savent tre bien
approvisionn! Et, seul, vous ne pourriez tenir contre eux! Ah! Si
nous tions  Granite-House!

-- Si nous tions  Granite-House, rpondit l'ingnieur, la
situation serait trs diffrente! L, je ne craindrais pas de
laisser Harbert avec l'un de nous, et les trois autres iraient
fouiller les forts de l'le. Mais nous sommes au corral, et il
convient d'y rester jusqu'au moment o nous pourrons le quitter
tous ensemble!

Il n'y avait rien  rpondre aux raisonnements de Cyrus Smith, et
ses compagnons le comprirent bien.

Si seulement Ayrton et encore t des ntres! dit Gdon
Spilett. Pauvre homme! Son retour  la vie sociale n'aura t que
de courte dure!

-- S'il est mort?... ajouta Pencroff d'un ton assez singulier.

-- Esprez-vous donc, Pencroff, que ces coquins l'aient pargn?
demanda Gdon Spilett.

-- Oui! S'ils ont eu intrt  le faire!

-- Quoi! Vous supposeriez qu'Ayrton, retrouvant ses anciens
complices, oubliant tout ce qu'il nous doit...

-- Que sait-on? rpondit le marin, qui ne hasardait pas sans
hsiter cette fcheuse supposition.

-- Pencroff, dit Cyrus Smith en prenant le bras du marin, vous
avez l une mauvaise pense, et vous m'affligeriez beaucoup si
vous persistiez  parler ainsi! Je garantis la fidlit d'Ayrton!

-- Moi aussi, ajouta vivement le reporter.

-- Oui... oui!... Monsieur Cyrus... j'ai tort, rpondit Pencroff.
C'est une mauvaise pense, en effet, que j'ai eue l, et rien ne
la justifie! Mais que voulez-vous? Je n'ai plus tout  fait la
tte  moi. Cet emprisonnement au corral me pse horriblement, et
je n'ai jamais t surexcit comme je le suis!

-- Soyez patient, Pencroff, rpondit l'ingnieur.

-- Dans combien de temps, mon cher Spilett, croyez-vous qu'Harbert
puisse tre transport  Granite-House?

-- Cela est difficile  dire, Cyrus, rpondit le reporter, car une
imprudence pourrait entraner des consquences funestes. Mais
enfin, sa convalescence se fait rgulirement, et si d'ici huit
jours les forces lui sont revenues, eh bien, nous verrons!

Huit jours! Cela remettait le retour  Granite-House aux premiers
jours de dcembre seulement.

 cette poque, le printemps avait dj deux mois de date. Le
temps tait beau, et la chaleur commenait  devenir forte. Les
forts de l'le taient en pleine frondaison, et le moment
approchait o les rcoltes accoutumes devraient tre faites. La
rentre au plateau de Grande-vue serait donc suivie de grands
travaux agricoles qu'interromprait seule l'expdition projete
dans l'le.

On comprend donc combien cette squestration au corral devait
nuire aux colons. Mais s'ils taient obligs de se courber devant
la ncessit, ils ne le faisaient pas sans impatience. Une ou deux
fois, le reporter se hasarda sur la route et fit le tour de
l'enceinte palissade. Top l'accompagnait, et Gdon Spilett, sa
carabine arme, tait prt  tout vnement.

Il ne fit aucune mauvaise rencontre et ne trouva aucune trace
suspecte. Son chien l'et averti de tout danger, et, comme Top
n'aboya pas, on pouvait en conclure qu'il n'y avait rien 
craindre, en ce moment du moins, et que les convicts taient
occups dans une autre partie de l'le.

Cependant,  sa seconde sortie, le 27 novembre, Gdon Spilett,
qui s'tait aventur sous bois pendant un quart de mille, dans le
sud de la montagne, remarqua que Top sentait quelque chose.

Le chien n'avait plus son allure indiffrente; il allait et
venait, furetant dans les herbes et les broussailles, comme si son
odort lui et rvl quelque objet suspect.

Gdon Spilett suivit Top, l'encouragea, l'excita de la voix, tout
en ayant l'oeil aux aguets, la carabine paule, et en profitant
de l'abri des arbres pour se couvrir. Il n'tait pas probable que
Top et senti la prsence d'un homme, car, dans ce cas, il
l'aurait annonce par des aboiements  demi contenus et une sorte
de colre sourde. Or, puisqu'il ne faisait entendre aucun
grondement, c'est que le danger n'tait ni prochain, ni proche.

Cinq minutes environ se passrent ainsi, Top furetant, le reporter
le suivant avec prudence, quand, tout  coup, le chien se
prcipita vers un pais buisson et en tira un lambeau d'toffe.

C'tait un morceau de vtement, macul, lacr, que Gdon Spilett
rapporta immdiatement au corral.

L, les colons l'examinrent, et ils reconnurent que c'tait un
morceau de la veste d'Ayrton, morceau de ce feutre uniquement
fabriqu  l'atelier de Granite-House.

Vous le voyez, Pencroff, fit observer Cyrus Smith, il y a eu
rsistance de la part du malheureux Ayrton. Les convicts l'ont
entran malgr lui! Doutez-vous encore de son honntet?

-- Non, Monsieur Cyrus, rpondit le marin, et voil longtemps que
je suis revenu de ma dfiance d'un instant! Mais il y a, ce me
semble, une consquence  tirer de ce fait.

-- Laquelle? demanda le reporter.

-- C'est qu'Ayrton n'a pas t tu au corral! C'est qu'on l'a
entran vivant, puisqu'il a rsist! Or, peut-tre vit-il encore!

-- Peut-tre, en effet, rpondit l'ingnieur, qui demeura pensif.

Il y avait l un espoir, auquel pouvaient se reprendre les
compagnons d'Ayrton. En effet, ils avaient d croire que, surpris
au corral, Ayrton tait tomb sous quelque balle, comme tait
tomb Harbert. Mais, si les convicts ne l'avaient pas tu tout
d'abord, s'ils l'avaient emmen vivant dans quelque autre partie
de l'le, ne pouvait-on admettre qu'il ft encore leur prisonnier?
Peut-tre mme l'un d'eux avait-il retrouv dans Ayrton un ancien
compagnon d'Australie, le Ben Joyce, le chef des convicts vads?
Et qui sait s'ils n'avaient pas conu l'espoir impossible de
ramener Ayrton  eux!

Il leur et t si utile, s'ils avaient pu en faire un tratre!...

Cet incident fut donc favorablement interprt au corral, et il ne
sembla plus impossible qu'on retrouvt Ayrton. De son ct, s'il
n'tait que prisonnier, Ayrton ferait tout, sans doute, pour
chapper aux mains de ces bandits, et ce serait un puissant
auxiliaire pour les colons!

En tout cas, fit observer Gdon Spilett, si, par bonheur, Ayrton
parvient  se sauver, c'est  Granite-House qu'il ira directement,
car il ne connat pas la tentative d'assassinat dont Harbert a t
victime, et, par consquent, il ne peut croire que nous soyons
emprisonns au corral.

-- Ah! Je voudrais qu'il y ft,  Granite-House! s'cria Pencroff,
et que nous y fussions aussi! Car enfin, si les coquins ne peuvent
rien tenter contre notre demeure, du moins peuvent-ils saccager le
plateau, nos plantations, notre basse-cour!

Pencroff tait devenu un vrai fermier, attach de coeur  ses
rcoltes. Mais il faut dire qu'Harbert tait plus que tous
impatient de retourner  Granite-House, car il savait combien la
prsence des colons y tait ncessaire. Et c'tait lui qui les
retenait au corral! Aussi cette ide unique occupait-elle son
esprit: quitter le corral, le quitter quand mme! Il croyait
pouvoir supporter le transport  Granite-House. Il assurait que
les forces lui reviendraient plus vite dans sa chambre, avec l'air
et la vue de la mer!

Plusieurs fois il pressa Gdon Spilett, mais celui-ci, craignant,
avec raison, que les plaies d'Harbert, mal cicatrises, ne se
rouvrissent en route, ne donnait pas l'ordre de partir.

Cependant, un incident se produisit, qui entrana Cyrus Smith et
ses deux amis  cder aux dsirs du jeune garon, et dieu sait ce
que cette dtermination pouvait leur causer de douleurs et de
remords!

On tait au 29 novembre. Il tait sept heures du matin. Les trois
colons causaient dans la chambre d'Harbert, quand ils entendirent
Top pousser de vifs aboiements.

Cyrus Smith, Pencroff et Gdon Spilett saisirent leurs fusils,
toujours prts  faire feu, et ils sortirent de la maison.

Top, ayant couru au pied de l'enceinte palissade, sautait,
aboyait, mais c'tait contentement, non colre.

Quelqu'un vient!

-- Oui!

-- Ce n'est pas un ennemi!

-- Nab, peut-tre?

-- Ou Ayrton?

 peine ces mots avaient-ils t changs entre l'ingnieur et ses
deux compagnons, qu'un corps bondissait par-dessus la palissade et
retombait sur le sol du corral.

C'tait Jup, matre Jup en personne, auquel Top fit un vritable
accueil d'ami!

Jup! s'cria Pencroff.

-- C'est Nab qui nous l'envoie! dit le reporter.

-- Alors, rpondit l'ingnieur, il doit avoir quelque billet sur
lui.

Pencroff se prcipita vers l'orang. videmment, si Nab avait eu
quelque fait important  faire connatre  son matre, il ne
pouvait employer un plus sr et plus rapide messager, qui pouvait
passer l o ni les colons ni Top lui-mme n'auraient peut-tre pu
le faire.

Cyrus Smith ne s'tait pas tromp. Au cou de Jup tait pendu un
petit sac, et dans ce sac se trouvait un billet trac de la main
de Nab. Que l'on juge du dsespoir de Cyrus Smith et de ses
compagnons, quand ils lurent ces mots:

Vendredi, 6 h. matin.
Plateau envahi par les convicts!
Nab.

Ils se regardrent sans prononcer un mot, puis ils rentrrent dans
la maison. Que devaient-ils faire?

Les convicts au plateau de Grande-vue, c'tait le dsastre, la
dvastation, la ruine!

Harbert, en voyant rentrer l'ingnieur, le reporter et Pencroff,
comprit que la situation venait de s'aggraver, et quand il aperut
Jup, il ne douta plus qu'un malheur ne menat Granite-House.

Monsieur Cyrus, dit-il, je veux partir. Je puis supporter la
route! Je veux partir!

Gdon Spilett s'approcha d'Harbert. Puis, aprs l'avoir regard.

Partons donc! dit-il.

La question fut vite dcide de savoir si Harbert serait
transport sur une civire ou dans le chariot qui avait t amen
par Ayrton au corral. La civire aurait eu des mouvements plus
doux pour le bless, mais elle ncessitait deux porteurs, c'est--
dire que deux fusils manqueraient  la dfense, si une attaque se
produisait en route.

Ne pouvait-on, au contraire, en employant le chariot, laisser tous
les bras disponibles? tait-il donc impossible d'y placer les
matelas sur lesquels reposait Harbert et de s'avancer avec tant de
prcaution que tout choc lui ft vit? On le pouvait.

Le chariot fut amen. Pencroff y attela l'onagga.

Cyrus Smith et le reporter soulevrent les matelas d'Harbert, et
ils les posrent sur le fond du chariot entre les deux ridelles.

Le temps tait beau. De vifs rayons de soleil se glissaient 
travers les arbres.

Les armes sont-elles prtes? demanda Cyrus Smith.

Elles l'taient. L'ingnieur et Pencroff, arms chacun d'un fusil
 deux coups, et Gdon Spilett, tenant sa carabine, n'avaient
plus qu' partir.

Es-tu bien, Harbert? demanda l'ingnieur.

-- Ah! Monsieur Cyrus, rpondit le jeune garon, soyez tranquille,
je ne mourrai pas en route!

En parlant ainsi, on voyait que le pauvre enfant faisait appel 
toute son nergie, et que, par une suprme volont, il retenait
ses forces prtes  s'teindre.

L'ingnieur sentit son coeur se serrer douloureusement.

Il hsita encore  donner le signal du dpart. Mais c'et t
dsesprer Harbert, le tuer peut-tre.

En route! dit Cyrus Smith.

La porte du corral fut ouverte. Jup et Top, qui savaient se taire
 propos, se prcipitrent en avant. Le chariot sortit, la porte
fut referme, et l'onagga, dirig par Pencroff, s'avana d'un pas
lent.

Certes, mieux aurait valu prendre une route autre que celle qui
allait directement du corral  Granite-House, mais le chariot et
prouv de grandes difficults  se mouvoir sous bois. Il fallut
donc suivre cette voie, bien qu'elle dt tre connue des convicts.

Cyrus Smith et Gdon Spilett marchaient de chaque ct du
chariot, prts  rpondre  toute attaque. Toutefois, il n'tait
pas probable que les convicts eussent encore abandonn le plateau
de Grande-vue. Le billet de Nab avait videmment t crit et
envoy ds que les convicts s'y taient montrs. Or, ce billet
tait dat de six heures du matin, et l'agile orang, habitu 
venir frquemment au corral, avait mis  peine trois quarts
d'heure  franchir les cinq milles qui le sparaient de Granite-
House. La route devait donc tre sre en ce moment, et, s'il y
avait  faire le coup de feu, ce ne serait vraisemblablement
qu'aux approches de Granite-House.

Cependant, les colons se tenaient svrement sur leurs gardes. Top
et Jup, celui-ci arm de son bton, tantt en avant, tantt
battant le bois sur les cts du chemin, ne signalaient aucun
danger.

Le chariot avanait lentement, sous la direction de Pencroff. Il
avait quitt le corral  sept heures et demie. Une heure aprs,
quatre milles sur cinq avaient t franchis, sans qu'il se ft
produit aucun incident.

La route tait dserte comme toute cette partie du bois de jacamar
qui s'tendait entre la Mercy et le lac. Aucune alerte n'eut lieu.
Les taillis semblaient tre aussi dserts qu'au jour o les colons
atterrirent sur l'le.

On approchait du plateau. Un mille encore, et on apercevrait le
ponceau du creek glycrine. Cyrus Smith ne doutait pas que ce
ponceau ne ft en place, soit que les convicts fussent entrs par
cet endroit, soit que, aprs avoir pass un des cours d'eau qui
fermaient l'enceinte, ils eussent pris la prcaution de
l'abaisser, afin de se mnager une retraite. Enfin, la troue des
derniers arbres laissa voir l'horizon de mer. Mais le chariot
continua sa marche, car aucun de ses dfenseurs ne pouvait songer
 l'abandonner. En ce moment, Pencroff arrta l'onagga, et d'une
voix terrible:

Ah! Les misrables! s'cria-t-il.

Et de la main il montra une paisse fume qui tourbillonnait au-
dessus du moulin, des tables et des btiments de la basse-cour.
Un homme s'agitait au milieu de ces vapeurs.

C'tait Nab.

Ses compagnons poussrent un cri. Il les entendit et courut 
eux...

Les convicts avaient abandonn le plateau depuis une demi-heure
environ, aprs l'avoir dvast!

Et M Harbert? s'cria Nab.

Gdon Spilett revint en ce moment au chariot.

Harbert avait perdu connaissance!



CHAPITRE X


Des convicts, des dangers qui menaaient Granite-House, des ruines
dont le plateau tait couvert, il ne fut plus question. L'tat
d'Harbert dominait tout. Le transport lui avait-il t funeste, en
provoquant quelque lsion intrieure? Le reporter ne pouvait le
dire, mais ses compagnons et lui taient dsesprs.

Le chariot fut amen au coude de la rivire. L, quelques
branches, disposes en forme de civire, reurent les matelas sur
lesquels reposait Harbert vanoui. Dix minutes aprs, Cyrus Smith,
Gdon Spilett et Pencroff taient au pied de la muraille,
laissant  Nab le soin de reconduire le chariot sur le plateau de
Grande-vue.

L'ascenseur fut mis en mouvement, et bientt Harbert tait tendu
sur sa couchette de Granite-House.

Les soins qui lui furent prodigus le ramenrent  la vie. Il
sourit un instant en se retrouvant dans sa chambre, mais il put 
peine murmurer quelques paroles, tant sa faiblesse tait grande.

Gdon Spilett visita ses plaies. Il craignait qu'elles ne se
fussent rouvertes, tant imparfaitement cicatrises... il n'en
tait rien.

D'o venait donc cette prostration? Pourquoi l'tat d'Harbert
avait-il empir?

Le jeune garon fut pris alors d'une sorte de sommeil fivreux, et
le reporter et Pencroff demeurrent prs de son lit.

Pendant ce temps, Cyrus Smith mettait Nab au courant de ce qui
s'tait pass au corral, et Nab racontait  son matre les
vnements dont le plateau venait d'tre le thtre.

C'tait seulement pendant la nuit prcdente que les convicts
s'taient montrs sur la lisire de la fort, aux approches du
creek glycrine. Nab, qui veillait prs de la basse-cour, n'avait
pas hsit  faire feu sur l'un de ces pirates, qui se disposait 
traverser le cours d'eau; mais, dans cette nuit assez obscure, il
n'avait pu savoir si ce misrable avait t atteint. En tout cas,
cela n'avait pas suffi pour carter la bande, et Nab n'eut que le
temps de remonter  Granite-House, o il se trouva, du moins, en
sret.

Mais que faire alors? Comment empcher les dvastations dont les
convicts menaaient le plateau? Nab avait-il un moyen de prvenir
son matre? Et d'ailleurs, dans quelle situation se trouvaient
eux-mmes les htes du corral?

Cyrus Smith et ses compagnons taient partis depuis le 11
novembre, et l'on tait au 29. Il y avait donc dix-neuf jours que
Nab n'avait eu d'autres nouvelles que celles que Top lui avait
apportes, nouvelles dsastreuses: Ayrton disparu, Harbert
grivement bless, l'ingnieur, le reporter, le marin, pour ainsi
dire, emprisonns dans le corral! Que faire? se demandait le
pauvre Nab. Pour lui personnellement, il n'avait rien  craindre,
car les convicts ne pouvaient l'atteindre dans Granite-House.

Mais les constructions, les plantations, tous ces amnagements 
la merci des pirates! Ne convenait-il pas de laisser Cyrus Smith
juge de ce qu'il aurait  faire et de le prvenir, au moins, du
danger qui le menaait?

Nab eut alors la pense d'employer Jup et de lui confier un
billet. Il connaissait l'extrme intelligence de l'orang, qui
avait t souvent mise  l'preuve. Jup comprenait ce mot de
corral, qui avait t souvent prononc devant lui, et l'on se
rappelle mme que bien souvent il y avait conduit le chariot en
compagnie de Pencroff. Le jour n'avait pas encore paru. L'agile
orang saurait bien passer inaperu dans ces bois, dont les
convicts, d'ailleurs, devraient le croire un des habitants
naturels.

Nab n'hsita pas. Il crivit le billet, il l'attacha au cou de
Jup, il amena le singe  la porte de Granite-House, de laquelle il
laissa drouler une longue corde jusqu' terre; puis,  plusieurs
reprises, il rpta ces mots:

Jup! Jup! Corral! Corral!

L'animal comprit, saisit la corde, se laissa glisser rapidement
jusqu' la grve et disparut dans l'ombre, sans que l'attention
des convicts et t aucunement veille.

Tu as bien fait, Nab, rpondit Cyrus Smith, mais, en ne nous
prvenant pas, peut-tre aurais-tu mieux fait encore!

Et, en parlant ainsi, Cyrus Smith songeait  Harbert, dont le
transport semblait avoir si gravement compromis la convalescence.

Nab acheva son rcit. Les convicts ne s'taient point montrs sur
la grve. Ne connaissant pas le nombre des habitants de l'le, ils
pouvaient supposer que Granite-House tait dfendu par une troupe
importante. Ils devaient se rappeler que, pendant l'attaque du
brick, de nombreux coups de feu les avaient accueillis, tant des
roches infrieures que des roches suprieures, et, sans doute, ils
ne voulurent pas s'exposer. Mais le plateau de Grande-vue leur
tait ouvert et n'tait point enfil par les feux de Granite-
House. Ils s'y livrrent donc  leur instinct de dprdation,
saccageant, brlant, faisant le mal pour le mal, et ils ne se
retirrent qu'une demi-heure avant l'arrive des colons, qu'ils
devaient croire encore confins au corral.

Nab s'tait prcipit hors de sa retraite. Il tait remont sur le
plateau, au risque d'y recevoir quelque balle, il avait essay
d'teindre l'incendie qui consumait les btiments de la basse-
cour, et il avait lutt, mais inutilement, contre le feu, jusqu'au
moment o le chariot parut sur la lisire du bois.

Tels avaient t ces graves vnements. La prsence des convicts
constituait une menace permanente pour les colons de l'le
Lincoln, jusque-l si heureux, et qui pouvaient s'attendre  de
plus grands malheurs encore!

Gdon Spilett demeura  Granite-House prs d'Harbert et de
Pencroff, tandis que Cyrus Smith, accompagn de Nab, allait juger
par lui-mme de l'tendue du dsastre.

Il tait heureux que les convicts ne se fussent pas avancs
jusqu'au pied de Granite-House. Les ateliers des chemines
n'auraient pas chapp  la dvastation. Mais, aprs tout, ce mal
et t peut-tre plus facilement rparable que les ruines
accumules sur le plateau de Grande-vue!

Cyrus Smith et Nab se dirigrent vers la Mercy et en remontrent
la rive gauche, sans rencontrer aucune trace du passage des
convicts. De l'autre ct de la rivire, dans l'paisseur du bois,
ils n'aperurent non plus aucun indice suspect.

D'ailleurs, voici ce qu'on pouvait admettre, suivant toute
probabilit: ou les convicts connaissaient le retour des colons 
Granite-House, car ils avaient pu les voir passer sur la route du
corral; ou, aprs la dvastation du plateau, ils s'taient
enfoncs dans le bois de jacamar, en suivant le cours de la Mercy,
et ils ignoraient ce retour.

Dans le premier cas, ils avaient d retourner vers le corral,
maintenant sans dfenseurs, et qui renfermait des ressources
prcieuses pour eux.

Dans le second, ils avaient d regagner leur campement, et
attendre l quelque occasion de recommencer l'attaque.

Il y aurait donc lieu de les prvenir; mais toute entreprise
destine  en dbarrasser l'le tait encore subordonne  la
situation d'Harbert. En effet, Cyrus Smith n'aurait pas trop de
toutes ses forces, et personne ne pouvait, en ce moment, quitter
Granite-House.

L'ingnieur et Nab arrivrent sur le plateau. C'tait une
dsolation. Les champs avaient t pitins. Les pis de la
moisson, qui allait tre faite, gisaient sur le sol. Les autres
plantations n'avaient pas moins souffert. Le potager tait
boulevers.

Heureusement, Granite-House possdait une rserve de graines qui
permettait de rparer ces dommages.

Quant au moulin et aux btiments de la basse-cour,  l'table des
onaggas, le feu avait tout dtruit. Quelques animaux effars
rdaient  travers le plateau. Les volatiles, qui s'taient
rfugis pendant l'incendie sur les eaux du lac, revenaient dj 
leur emplacement habituel et barbotaient sur les rives. L, tout
serait  refaire.

La figure de Cyrus Smith, plus ple que d'ordinaire, dnotait une
colre intrieure qu'il ne dominait pas sans peine, mais il ne
pronona pas une parole.

Une dernire fois il regarda ses champs dvasts, la fume qui
s'levait encore des ruines, puis il revint  Granite-House.

Les jours qui suivirent furent les plus tristes que les colons
eussent jusqu'alors passs dans l'le! La faiblesse d'Harbert
s'accroissait visiblement. Il semblait qu'une maladie plus grave,
consquence du profond trouble physiologique qu'il avait subi,
menat de se dclarer, et Gdon Spilett pressentait une telle
aggravation dans son tat, qu'il serait impuissant  la combattre!
En effet, Harbert demeurait dans une sorte d'assoupissement
presque continu, et quelques symptmes de dlire commencrent  se
manifester. Des tisanes rafrachissantes, voil les seuls remdes
qui fussent  la disposition des colons. La fivre n'tait pas
encore trs forte, mais bientt elle parut vouloir s'tablir par
accs rguliers.

Gdon Spilett le reconnut le 6 dcembre. Le pauvre enfant, dont
les doigts, le nez, les oreilles devinrent extrmement ples, fut
d'abord pris de frissons lgers, d'horripilations, de
tremblements.

Son pouls tait petit et irrgulier, sa peau sche, sa soif
intense.  cette priode succda bientt une priode de chaleur;
le visage s'anima, la peau rougit, le pouls s'acclra; puis une
sueur abondante se manifesta,  la suite de laquelle la fivre
parut diminuer. L'accs avait dur cinq heures environ.

Gdon Spilett n'avait pas quitt Harbert, qui tait pris
maintenant d'une fivre intermittente, ce n'tait que trop
certain, et cette fivre, il fallait  tout prix la couper avant
qu'elle devnt plus grave.

Et pour la couper, dit Gdon Spilett  Cyrus Smith, il faut un
fbrifuge.

-- Un fbrifuge!... rpondit l'ingnieur. Nous n'avons ni
quinquina, ni sulfate de quinine!

-- Non, dit Gdon Spilett, mais il y a des saules sur le bord du
lac, et l'corce de saule peut quelquefois remplacer la quinine.

-- Essayons donc sans perdre un instant! rpondit Cyrus Smith.

L'corce de saule, en effet, a t justement considre comme un
succdan du quinquina, aussi bien que le marronnier de l'Inde, la
feuille de houx, la serpentaire, etc. Il fallait videmment
essayer de cette substance, bien qu'elle ne valt pas le
quinquina, et l'employer  l'tat naturel, puisque les moyens
manquaient pour en extraire l'alcalode, c'est--dire la salicine.

Cyrus Smith alla lui-mme couper sur le tronc d'une espce de
saule noir quelques morceaux d'corce; il les rapporta  Granite-
House, il les rduisit en poudre, et cette poudre fut administre
le soir mme  Harbert.

La nuit se passa sans incidents graves. Harbert eut quelque
dlire, mais la fivre ne reparut pas dans la nuit, et elle ne
revint pas davantage le jour suivant.

Pencroff reprit quelque espoir. Gdon Spilett ne disait rien. Il
pouvait se faire que les intermittences ne fussent pas
quotidiennes, que la fivre ft tierce, en un mot, et qu'elle
revnt le lendemain. Aussi, ce lendemain, l'attendit-on avec la
plus vive anxit.

On pouvait remarquer, en outre, que, pendant la priode
apyrexique, Harbert demeurait comme bris, ayant la tte lourde et
facile aux tourdissements. Autre symptme qui effraya au dernier
point le reporter: le foie d'Harbert commenait  se
congestionner, et bientt un dlire plus intense dmontra que son
cerveau se prenait aussi.

Gdon Spilett fut atterr devant cette nouvelle complication. Il
emmena l'ingnieur  part.

C'est une fivre pernicieuse! lui dit-il.

-- Une fivre pernicieuse! s'cria Cyrus Smith. Vous vous trompez,
Spilett. Une fivre pernicieuse ne se dclare pas spontanment. Il
faut en avoir eu le germe!...

-- Je ne me trompe pas, rpondit le reporter. Harbert aura sans
doute contract ce germe dans les marais de l'le, et cela suffit.
Il a dj prouv un premier accs. Si un second accs survient,
et si nous ne parvenons pas  empcher le troisime... il est
perdu!...

-- Mais cette corce de saule?...

-- Elle est insuffisante, rpondit le reporter, et un troisime
accs de fivre pernicieuse qu'on ne coupe pas au moyen de la
quinine est toujours mortel!

Heureusement, Pencroff n'avait rien entendu de cette conversation.
Il ft devenu fou.

On comprend dans quelles inquitudes furent l'ingnieur et le
reporter pendant cette journe du 7 novembre et pendant la nuit
qui la suivit.

Vers le milieu de la journe, le second accs se produisit. La
crise fut terrible. Harbert se sentait perdu! Il tendait ses bras
vers Cyrus Smith, vers Spilett, vers Pencroff! Il ne voulait pas
mourir!... cette scne fut dchirante. Il fallut loigner
Pencroff.

L'accs dura cinq heures. Il tait vident qu'Harbert n'en
supporterait pas un troisime.

La nuit fut affreuse. Dans son dlire, Harbert disait des choses
qui fendaient le coeur de ses compagnons! Il divaguait, il luttait
contre les convicts, il appelait Ayrton! Il suppliait cet tre
mystrieux, ce protecteur, disparu maintenant, et dont l'image
l'obsdait... Puis il retombait dans une prostration profonde qui
l'anantissait tout entier... Plusieurs fois, Gdon Spilett crut
que le pauvre garon tait mort!

La journe du lendemain, 8 dcembre, ne fut qu'une succession de
faiblesses. Les mains amaigries d'Harbert se crispaient  ses
draps. On lui avait administr de nouvelles doses d'corce pile,
mais le reporter n'en attendait plus aucun rsultat.

Si avant demain matin nous ne lui avons pas donn un fbrifuge
plus nergique, dit le reporter, Harbert sera mort!

La nuit arriva, -- la dernire nuit sans doute de cet enfant
courageux, bon, intelligent, si suprieur  son ge, et que tous
aimaient comme leur fils! Le seul remde qui existt contre cette
terrible fivre pernicieuse, le seul spcifique qui pt la
vaincre, ne se trouvait pas dans l'le Lincoln!

Pendant cette nuit du 8 au 9 dcembre, Harbert fut repris d'un
dlire plus intense. Son foie tait horriblement congestionn, son
cerveau attaqu, et dj il tait impossible qu'il reconnt
personne.

Vivrait-il jusqu'au lendemain, jusqu' ce troisime accs qui
devait immanquablement l'emporter? Ce n'tait plus probable. Ses
forces taient puises, et, dans l'intervalle des crises, il
tait comme inanim.

Vers trois heures du matin, Harbert poussa un cri effrayant. Il
sembla se tordre dans une suprme convulsion. Nab, qui tait prs
de lui, pouvant, se prcipita dans la chambre voisine, o
veillaient ses compagnons!

Top, en ce moment, aboya d'une faon trange...

Tous rentrrent aussitt et parvinrent  maintenir l'enfant
mourant, qui voulait se jeter hors de son lit, pendant que Gdon
Spilett, lui prenant le bras, sentait son pouls remonter peu 
peu...

Il tait cinq heures du matin. Les rayons du soleil levant
commenaient  se glisser dans les chambres de Granite-House. Une
belle journe s'annonait, et cette journe allait tre la
dernire du pauvre Harbert!... un rayon se glissa jusqu' la table
qui tait place prs du lit.

Soudain, Pencroff, poussant un cri, montra un objet plac sur
cette table... c'tait une petite bote oblongue, dont le
couvercle portait ces mots: sulfate de quinine.



CHAPITRE XI


Gdon Spilett prit la bote, il l'ouvrit. Elle contenait environ
deux cents grains d'une poudre blanche dont il porta quelques
particules  ses lvres. L'extrme amertume de cette substance ne
pouvait le tromper. C'tait bien le prcieux alcalode du
quinquina, l'anti-priodique par excellence.

Il fallait sans hsiter administrer cette poudre  Harbert.
Comment elle se trouvait l, on le discuterait plus tard.

Du caf, demanda Gdon Spilett.

Quelques instants aprs, Nab apportait une tasse de l'infusion
tide. Gdon Spilett y jeta environ dix-huit grains de la
quinine, et on parvint  faire boire cette mixture  Harbert.

Il tait temps encore, car le troisime accs de la fivre
pernicieuse ne s'tait pas manifest!

Et, qu'il soit permis d'ajouter, il ne devait pas revenir!

D'ailleurs, il faut le dire aussi, tous avaient repris espoir.
L'influence mystrieuse s'tait de nouveau exerce, et dans un
moment suprme, quand on dsesprait d'elle!... Au bout de
quelques heures, Harbert reposait plus paisiblement. Les colons
purent causer alors de cet incident. L'intervention de l'inconnu
tait plus vidente que jamais. Mais comment avait-il pu pntrer
pendant la nuit jusque dans Granite-House?

C'tait absolument inexplicable, et, en vrit, la faon dont
procdait le gnie de l'le tait non moins trange que le gnie
lui-mme.

Durant cette journe, et de trois heures en trois heures environ,
le sulfate de quinine fut administr  Harbert.

Harbert, ds le lendemain, prouvait une certaine amlioration.
Certes, il n'tait pas guri, et les fivres intermittentes sont
sujettes  de frquentes et dangereuses rcidives, mais les soins
ne lui manqurent pas. Et puis, le spcifique tait l, et non
loin, sans doute, celui qu'il l'avait apport! Enfin, un immense
espoir revint au coeur de tous.

Cet espoir ne fut pas tromp. Dix jours aprs, le 20 dcembre,
Harbert entrait en convalescence. Il tait faible encore, et une
dite svre lui avait t impose, mais aucun accs n'tait
revenu. Et puis, le docile enfant se soumettait si volontiers 
toutes les prescriptions qu'on lui imposait! Il avait tant envie
de gurir!

Pencroff tait comme un homme qu'on a retir du fond d'un abme.
Il avait des crises de joie qui tenaient du dlire. Aprs que le
moment du troisime accs eut t pass, il avait serr le
reporter dans ses bras  l'touffer. Depuis lors, il ne l'appela
plus que le docteur Spilett.

Restait  dcouvrir le vrai docteur.

On le dcouvrira! rptait le marin.

Et certes, cet homme, quel qu'il ft, devait s'attendre  quelque
rude embrassade du digne Pencroff!

Le mois de dcembre se termina, et avec lui cette anne 1867,
pendant laquelle les colons de l'le Lincoln venaient d'tre si
durement prouvs. Ils entrrent dans l'anne 1868 avec un temps
magnifique, une chaleur superbe, une temprature tropicale, que la
brise de mer venait heureusement rafrachir.

Harbert renaissait, et de son lit, plac prs d'une des fentres
de Granite-House, il humait cet air salubre, charg d'manations
salines, qui lui rendait la sant. Il commenait  manger, et dieu
sait quels bons petits plats, lgers et savoureux, lui prparait
Nab!

C'tait  donner envie d'avoir t mourant! disait Pencroff.

Pendant toute cette priode, les convicts ne s'taient pas montrs
une seule fois aux environs de Granite-House. D'Ayrton, point de
nouvelles, et, si l'ingnieur et Harbert conservaient encore
quelque espoir de le retrouver, leurs compagnons ne mettaient plus
en doute que le malheureux n'et succomb. Toutefois, ces
incertitudes ne pouvaient durer, et, ds que le jeune garon
serait valide, l'expdition, dont le rsultat devait tre si
important, serait entreprise. Mais il fallait attendre un mois
peut-tre, car ce ne serait pas trop de toutes les forces de la
colonie pour avoir raison des convicts.

Du reste, Harbert allait de mieux en mieux. La congestion du foie
avait disparu, et les blessures pouvaient tre considres comme
cicatrises dfinitivement.

Pendant ce mois de janvier, d'importants travaux furent faits au
plateau de Grande-vue; mais ils consistrent uniquement  sauver
ce qui pouvait l'tre des rcoltes dvastes, soit en bl, soit en
lgumes. Les graines et les plants furent recueillis, de manire 
fournir une nouvelle moisson pour la demi-saison prochaine.

Quant  relever les btiments de la basse-cour, le moulin, les
curies, Cyrus Smith prfra attendre.

Tandis que ses compagnons et lui seraient  la poursuite des
convicts, ceux-ci pourraient bien rendre une nouvelle visite au
plateau, et il ne fallait pas leur donner sujet de reprendre leur
mtier de pillards et d'incendiaires. Quand on aurait purg l'le
de ces malfaiteurs, on verrait  rdifier.

Le jeune convalescent avait commenc  se lever dans la seconde
quinzaine du mois de janvier, d'abord une heure par jour, puis
deux, puis trois. Les forces lui revenaient  vue d'oeil, tant sa
constitution tait vigoureuse. Il avait dix-huit ans alors. Il
tait grand et promettait de devenir un homme de noble et belle
prestance.

 partir de ce moment, sa convalescence, tout en exigeant encore
quelques soins, -- et le docteur Spilett se montrait fort svre,
-- marcha rgulirement.

Vers la fin du mois, Harbert parcourait dj le plateau de Grande-
vue et les grves. Quelques bains de mer qu'il prit en compagnie
de Pencroff et de Nab lui firent le plus grand bien. Cyrus Smith
crut pouvoir d'ores et dj indiquer le jour du dpart, qui fut
fix au 15 fvrier prochain. Les nuits, trs claires  cette
poque de l'anne, seraient propices aux recherches qu'il
s'agissait de faire sur toute l'le.

Les prparatifs exigs par cette exploration furent don commencs,
et ils devaient tre importants, car les colons s'taient jurs de
ne point rentrer  Granite-House avant que leur double but et t
atteint: d'une part, dtruire les convicts et retrouver Ayrton,
s'il vivait encore; de l'autre, dcouvrir celui qui prsidait si
efficacement aux destines de la colonie. De l'le Lincoln, les
colons connaissaient  fond toute la cte orientale depuis le cap
griffe jusqu'aux caps mandibules, les vastes marais des tadornes,
les environs du lac Grant, les bois de jacamar compris entre la
route du corral et la Mercy, les cours de la Mercy et du creek
rouge, et enfin les contreforts du mont Franklin, entre lesquels
avait t tabli le corral.

Ils avaient explor, mais d'une manire imparfaite seulement, le
vaste littoral de la baie Washington depuis le cap griffe jusqu'au
promontoire du reptile, la lisire forestire et marcageuse de la
cte ouest, et ces interminables dunes qui finissaient  la gueule
entr'ouverte du golfe du requin.

Mais ils n'avaient reconnu en aucune faon les larges portions
boises qui couvraient la presqu'le serpentine, toute la droite
de la Mercy, la rive gauche de la rivire de la chute, et
l'enchevtrement de ces contreforts et de ces contre-valles qui
supportaient les trois quarts de la base du mont Franklin 
l'ouest, au nord et  l'est, l o tant de retraites profondes
existaient sans doute. Par consquent, plusieurs milliers d'acres
de l'le avaient encore chapp  leurs investigations.

Il fut donc dcid que l'expdition se porterait  travers le Far-
West, de manire  englober toute la partie situe sur la droite
de la Mercy.

Peut-tre et-il mieux valu se diriger d'abord sur le corral, o
l'on devait craindre que les convicts ne se fussent de nouveau
rfugis, soit pour le piller, soit pour s'y installer. Mais, ou
la dvastation du corral tait un fait accompli maintenant, et il
tait trop tard pour l'empcher, ou les convicts avaient eu
intrt  s'y retrancher, et il serait toujours temps d'aller les
relancer dans leur retraite.

Donc, aprs discussion, le premier plan fut maintenu, et les
colons rsolurent de gagner  travers bois le promontoire du
reptile. Ils chemineraient  la hache et jetteraient ainsi le
premier trac d'une route qui mettrait en communication Granite-
House et l'extrmit de la presqu'le, sur une longueur de seize 
dix-sept milles.

Le chariot tait en parfait tat. Les onaggas, bien reposs,
pourraient fournir une longue traite.

Vivres, effets de campement, cuisine portative, ustensiles divers
furent chargs sur le chariot, ainsi que les armes et les
munitions choisies avec soin dans l'arsenal maintenant si complet
de Granite-House. Mais il ne fallait pas oublier que les convicts
couraient peut-tre les bois, et que, au milieu de ces paisses
forts, un coup de fusil tait vite tir et reu. De l, ncessit
pour la petite troupe des colons de rester compacte et de ne se
diviser sous aucun prtexte.

Il fut galement dcid que personne ne resterait  Granite-House.
Top et Jup, eux-mmes, devaient faire partie de l'expdition.
L'inaccessible demeure pouvait se garder toute seule.

Le 14 fvrier, veille du dpart, tait un dimanche.

Il fut consacr tout entier au repos et sanctifi par les actions
de grces, que les colons adressrent au crateur. Harbert,
entirement guri, mais un peu faible encore, aurait une place
rserve sur le chariot.

Le lendemain, au point du jour, Cyrus Smith prit les mesures
ncessaires pour mettre Granite-House  l'abri de toute invasion.
Les chelles qui servaient autrefois  l'ascension furent
apportes aux chemines et profondment enterres dans le sable,
de manire qu'elles pussent servir au retour, car le tambour de
l'ascenseur fut dmont, et il ne resta plus rien de l'appareil.
Pencroff resta le dernier dans Granite-House pour achever cette
besogne, et il en redescendit au moyen d'une corde dont le double
tait maintenu en bas, et qui, une fois ramene au sol, ne laissa
plus subsister aucune communication entre le palier suprieur et
la grve.

Le temps tait magnifique.

Une chaude journe qui se prpare! dit joyeusement le reporter.

-- Bah! Docteur Spilett, rpondit Pencroff, nous cheminerons 
l'abri des arbres et nous n'apercevrons mme pas le soleil!

-- En route! dit l'ingnieur.

Le chariot attendait sur le rivage, devant les chemines. Le
reporter avait exig qu'Harbert y prt place, au moins pendant les
premires heures du voyage, et le jeune garon dut se soumettre
aux prescriptions de son mdecin.

Nab se mit en tte des onaggas. Cyrus Smith, le reporter et le
marin prirent les devants. Top gambadait d'un air joyeux. Harbert
avait offert une place  Jup dans son vhicule, et Jup avait
accept sans faon. Le moment du dpart tait arriv, et la petite
troupe se mit en marche.

Le chariot tourna d'abord l'angle de l'embouchure, puis, aprs
avoir remont pendant un mille la rive gauche de la Mercy, il
traversa le pont au bout duquel s'amorait la route de port-
ballon, et, l, les explorateurs, laissant cette route sur leur
gauche, commencrent  s'enfoncer sous le couvert de ces immenses
bois qui formaient la rgion du Far-West.

Pendant les deux premiers milles, les arbres, largement espacs,
permirent au chariot de circuler librement; de temps en temps il
fallait trancher quelques lianes et des forts de broussailles,
mais aucun obstacle srieux n'arrta la marche des colons.

L'paisse ramure des arbres entretenait une ombre frache sur le
sol. Dodars, douglas, casuarinas, banksias, gommiers, dragonniers
et autres essences dj reconnues, se succdaient au del des
limites du regard. Le monde des oiseaux habituels  l'le s'y
retrouvait au complet, ttras, jacamars, faisans, loris et toute
la famille babillarde des kakatos, perruches et perroquets.
Agoutis, kangourous, cabiais filaient entre les herbes, et tout
cela rappelait aux colons les premires excursions qu'ils avaient
faites  leur arrive sur l'le.

Toutefois, fit observer Cyrus Smith, je remarque que ces animaux,
quadrupdes et volatiles, sont plus craintifs qu'autrefois. Ces
bois ont donc t rcemment parcourus par les convicts, dont nous
devons retrouver certainement des traces.

Et, en effet, en maint endroit, on put reconnatre le passage plus
ou moins rcent d'une troupe d'hommes: ici, des brises faites aux
arbres, peut-tre dans le but de jalonner le chemin; l, des
cendres d'un foyer teint, et des empreintes de pas que certaines
portions glaiseuses du sol avaient conserves. Mais, en somme,
rien qui part appartenir  un campement dfinitif.

L'ingnieur avait recommand  ses compagnons de s'abstenir de
chasser. Les dtonations des armes  feu auraient pu donner
l'veil aux convicts, qui rdaient peut-tre dans la fort.
D'ailleurs, les chasseurs auraient ncessairement t entrans 
quelque distance du chariot, et il tait svrement interdit de
marcher isolment.

Dans la seconde partie de la journe,  six milles environ de
Granite-House, la circulation devint assez difficile. Afin de
passer certains fourrs, il fallut abattre des arbres et faire un
chemin. Avant de s'y engager, Cyrus Smith avait soin d'envoyer
dans ces pais taillis Top et Jup, qui accomplissaient
consciencieusement leur mandat, et quand le chien et l'orang
revenaient sans avoir rien signal, c'est qu'il n'y avait rien 
craindre, ni de la part des convicts, ni de la part des fauves, --
deux sortes d'individus du rgne animal que leurs froces
instincts mettaient au mme niveau.

Le soir de cette premire journe, les colons camprent  neuf
milles environ de Granite-House, sur le bord d'un petit affluent
de la Mercy, dont ils ignoraient l'existence, et qui devait se
rattacher au systme hydrographique auquel ce sol devait son
tonnante fertilit.

On soupa copieusement, car l'apptit des colons tait fortement
aiguis, et les mesures furent prises pour que la nuit se passt
sans encombre. Si l'ingnieur n'avait eu affaire qu' des animaux
froces, jaguars ou autres, il et simplement allum des feux
autour de son campement, ce qui et suffi  le dfendre; mais les
convicts, eux, eussent t plutt attirs qu'arrts par ces
flammes, et mieux valait dans ce cas s'entourer de profondes
tnbres.

La surveillance fut, d'ailleurs, svrement organise. Deux des
colons durent veiller ensemble, et, de deux heures en deux heures,
il tait convenu qu'ils seraient relevs par leurs camarades. Or,
comme, malgr ses rclamations, Harbert fut dispens de garde,
Pencroff et Gdon Spilett, d'une part, l'ingnieur et Nab, de
l'autre, montrent la garde  tour de rle aux approches du
campement.

Du reste, il y eut  peine quelques heures de nuit.

L'obscurit tait due plutt  l'paisseur des ramures qu' la
disparition du soleil. Le silence fut  peine troubl par de
rauques hurlements de jaguars et des ricanements de singes, qui
semblaient agacer particulirement matre Jup.

La nuit se passa sans incident, et le lendemain, 16 fvrier, la
marche, plutt lente que pnible, fut reprise  travers la fort.

Ce jour-l, on ne put franchir que six milles, car  chaque
instant il fallait se frayer une route  la hache. Vritables
setlers, les colons pargnaient les grands et beaux arbres, dont
l'abatage, d'ailleurs, leur et cot d'normes fatigues, et ils
sacrifiaient les petits; mais il en rsultait que la route prenait
une direction peu rectiligne et s'allongeait de nombreux dtours.

Pendant cette journe, Harbert dcouvrit des essences nouvelles,
dont la prsence n'avait pas encore t signale dans l'le,
telles que des fougres arborescentes, avec palmes retombantes,
qui semblaient s'pancher comme les eaux d'une vasque, des
caroubiers, dont les onaggas broutrent avec avidit les longues
gousses et qui fournirent des pulpes sucres d'un got excellent.
L, les colons retrouvrent aussi de magnifiques kauris, disposs
par groupes, et dont les troncs cylindriques, couronns d'un cne
de verdure, s'levaient  une hauteur de deux cents pieds.
C'taient bien l ces arbres-rois de la Nouvelle-Zlande, aussi
clbres que les cdres du Liban.

Quant  la faune, elle ne prsenta pas d'autres chantillons que
ceux dont les chasseurs avaient eu connaissance jusqu'alors.
Cependant, ils entrevirent, mais sans pouvoir l'approcher, un
couple de ces grands oiseaux qui sont particuliers  l'Australie,
sortes de casoars, que l'on nomme meus, et qui, hauts de cinq
pieds et bruns de plumage, appartiennent  l'ordre des chassiers.
Top s'lana aprs eux de toute la vitesse de ses quatre pattes,
mais les casoars le distancrent aisment, tant leur rapidit
tait prodigieuse.

Quant aux traces laisses par les convicts dans la fort, on en
releva quelques-unes encore. Prs d'un feu qui paraissait avoir
t rcemment teint, les colons remarqurent des empreintes qui
furent observes avec une extrme attention. En les mesurant l'une
aprs l'autre suivant leur longueur et leur largeur, on retrouva
aisment la trace des pieds de cinq hommes. Les cinq convicts
avaient videmment camp en cet endroit; mais -- et c'tait l
l'objet d'un examen si minutieux! -- on ne put dcouvrir une
sixime empreinte, qui, dans ce cas, et t celle du pied
d'Ayrton.

Ayrton n'tait pas avec eux! dit Harbert.

-- Non, rpondit Pencroff, et, s'il n'tait pas avec eux, c'est
que ces misrables l'avaient dj tu! Mais ces gueux-l n'ont
donc pas une tanire o on puisse aller les traquer comme des
tigres!

-- Non, rpondit le reporter. Il est plus probable qu'ils vont 
l'aventure, et c'est leur intrt d'errer ainsi jusqu'au moment o
ils seront les matres de l'le.

-- Les matres de l'le! s'cria le marin. Les matres de
l'le!... rpta-t-il, et sa voix tait trangle comme si un
poignet de fer l'et saisi  la gorge.

Puis, d'un ton plus calme:

Savez-vous, Monsieur Cyrus, dit-il, quelle est la balle que j'ai
fourre dans mon fusil?

-- Non, Pencroff!

-- C'est la balle qui a travers la poitrine d'Harbert, et je vous
promets que celle-l ne manquera pas son but!

Mais ces justes reprsailles ne pouvaient rendre la vie  Ayrton,
et, de cet examen des empreintes laisses sur le sol, on dut,
hlas! Conclure qu'il n'y avait plus  conserver aucun espoir de
jamais le revoir!

Ce soir-l, le campement fut tabli  quatorze milles de Granite-
House, et Cyrus Smith estima qu'il ne devait pas tre  plus de
cinq milles du promontoire du reptile.

Et, en effet, le lendemain, l'extrmit de la presqu'le tait
atteinte, et la fort traverse sur toute sa longueur; mais aucun
indice n'avait permis de trouver la retraite o s'taient rfugis
les convicts, ni celle, non moins secrte, qui donnait asile au
mystrieux inconnu.



CHAPITRE XII


La journe du lendemain, 18 fvrier, fut consacre  l'exploration
de toute cette partie boise qui formait le littoral depuis le
promontoire du reptile jusqu' la rivire de la chute. Les colons
purent fouiller  fond cette fort, dont la largeur variait de
trois  quatre milles, car elle tait comprise entre les deux
rivages de la presqu'le serpentine. Les arbres, par leur haute
taille et leur paisse ramure, attestaient la puissance vgtative
du sol, plus tonnante ici qu'en aucune autre portion de l'le. On
et dit un coin de ces forts vierges de l'Amrique ou de
l'Afrique centrale, transport sous cette zone moyenne. Ce qui
portait  admettre que ces superbes vgtaux trouvaient dans ce
sol, humide  sa couche suprieure, mais chauff  l'intrieur par
des feux volcaniques, une chaleur qui ne pouvait appartenir  un
climat tempr. Les essences dominantes taient prcisment ces
kauris et ces eucalyptus qui prenaient des dimensions
gigantesques.

Mais le but des colons n'tait pas d'admirer ces magnificences
vgtales. Ils savaient dj que, sous ce rapport, l'le Lincoln
et mrit de prendre rang dans ce groupe des Canaries, dont le
premier nom fut celui d'les fortunes. Maintenant, hlas! Leur
le ne leur appartenait plus tout entire; d'autres en avaient
pris possession, des sclrats en foulaient le sol, et il fallait
les dtruire jusqu'au dernier. Sur la cte occidentale, on ne
retrouva plus aucunes traces, quelque soin qu'on mt  les
rechercher. Plus d'empreintes de pas, plus de brises aux arbres,
plus de cendres refroidies, plus de campements abandonns.

Cela ne m'tonne pas, dit Cyrus Smith  ses compagnons. Les
convicts ont abord l'le aux environs de la pointe de l'pave, et
ils se sont immdiatement jets dans les forts du Far-West, aprs
avoir travers le marais des tadornes. Ils ont donc suivi  peu
prs la route que nous avons prise en quittant Granite-House.
C'est ce qui explique les traces que nous avons reconnues dans les
bois. Mais, arrivs sur le littoral, les convicts ont bien compris
qu'ils n'y trouveraient point de retraite convenable, et c'est
alors que, tant remonts vers le nord, ils ont dcouvert le
corral...

-- O ils sont peut-tre revenus... dit Pencroff.

-- Je ne le pense pas, rpondit l'ingnieur, car ils doivent bien
supposer que nos recherches se porteront de ce ct. Le corral
n'est pour eux qu'un lieu d'approvisionnement, et non un campement
dfinitif.

-- Je suis de l'avis de Cyrus, dit le reporter, et, suivant moi,
ce doit tre au milieu des contreforts du mont Franklin que les
convicts auront cherch un repaire.

-- Alors, Monsieur Cyrus, droit au corral! s'cria Pencroff. Il
faut en finir, et jusqu'ici nous avons perdu notre temps!

-- Non, mon ami, rpondit l'ingnieur. Vous oubliez que nous
avions intrt  savoir si les forts du Far-West ne renfermaient
pas quelque habitation. Notre exploration a un double but,
Pencroff. Si, d'une part, nous devons chtier le crime, de
l'autre, nous avons un acte de reconnaissance  accomplir!

-- Voil qui est bien parl, Monsieur Cyrus, rpondit le marin.
M'est avis, toutefois, que nous ne trouverons ce gentleman que
s'il le veut bien!

Et, vraiment, Pencroff ne faisait qu'exprimer l'opinion de tous.
Il tait probable que la retraite de l'inconnu ne devait pas tre
moins mystrieuse qu'il ne l'tait lui-mme!

Ce soir-l, le chariot s'arrta  l'embouchure de la rivire de la
chute. La couche fut organise suivant la coutume, et on prit
pour la nuit les prcautions habituelles. Harbert, redevenu le
garon vigoureux et bien portant qu'il tait avant sa maladie,
profitait largement de cette existence au grand air, entre les
brises de l'ocan et l'atmosphre vivifiante des forts. Sa place
n'tait plus sur le chariot, mais en tte de la caravane.

Le lendemain, 19 fvrier, les colons, abandonnant le littoral, sur
lequel, au del de l'embouchure, s'entassaient si pittoresquement
des basaltes de toutes formes, remontrent le cours de la rivire
par sa rive gauche. La route tait en partie dgage par suite des
excursions prcdentes qui avaient t faites depuis le corral
jusqu' la cte ouest. Les colons se trouvaient alors  une
distance de six milles du mont Franklin.

Le projet de l'ingnieur tait celui-ci: observer minutieusement
toute la valle dont le thalweg formait le lit de la rivire, et
gagner avec circonspection les environs du corral; si le corral
tait occup, l'enlever de vive force; s'il ne l'tait pas, s'y
retrancher et en faire le centre des oprations qui auraient pour
objectif l'exploration du mont Franklin.

Ce plan fut unanimement approuv des colons, et il leur tardait,
vraiment, d'avoir repris possession entire de leur le!

On chemina donc dans l'troite valle qui sparait deux des plus
puissants contreforts du mont Franklin. Les arbres, presss sur
les berges de la rivire, se rarfiaient vers les zones
suprieures du volcan. C'tait un sol montueux, assez accident,
trs propre aux embches, et sur lequel on ne se hasarda qu'avec
une extrme prcaution. Top et Jup marchaient en claireurs, et,
se jetant de droite et de gauche dans les pais taillis, ils
rivalisaient d'intelligence et d'adresse. Mais rien n'indiquait
que les rives du cours d'eau eussent t rcemment frquentes,
rien n'annonait ni la prsence ni la proximit des convicts.

Vers cinq heures du soir, le chariot s'arrta  six cents pas 
peu prs de l'enceinte palissade. Un rideau semi-circulaire de
grands arbres la cachait encore.

Il s'agissait donc de reconnatre le corral, afin de savoir s'il
tait occup. Y aller ouvertement, en pleine lumire, pour peu que
les convicts y fussent embusqus, c'tait s'exposer  recevoir
quelque mauvais coup, ainsi qu'il tait arriv  Harbert.

Mieux valait donc attendre que la nuit ft venue.

Cependant, Gdon Spilett voulait, sans plus tarder, reconnatre
les approches du corral, et Pencroff,  bout de patience, s'offrit
 l'accompagner.

Non, mes amis, rpondit l'ingnieur. Attendez la nuit. Je ne
laisserai pas l'un de vous s'exposer en plein jour.

-- Mais, Monsieur Cyrus... rpliqua le marin, peu dispos  obir.

-- Je vous en prie, Pencroff, dit l'ingnieur.

-- Soit! rpondit le marin, qui donna un autre cours  sa colre
en gratifiant les convicts des plus rudes qualifications du
rpertoire maritime.

Les colons demeurrent donc autour du chariot, et ils
surveillrent avec soin les parties voisines de la fort.

Trois heures se passrent ainsi. Le vent tait tomb, et un
silence absolu rgnait sous les grands arbres. La brise de la
plus mince branche, un bruit de pas sur les feuilles sches, le
glissement d'un corps entre les herbes, eussent t entendus sans
peine. Tout tait tranquille. Du reste, Top, couch  terre, sa
tte allonge sur ses pattes, ne donnait aucun signe d'inquitude.

 huit heures, le soir parut assez avanc pour que la
reconnaissance pt tre faite dans de bonnes conditions. Gdon
Spilett se dclara prt  partir, en compagnie de Pencroff. Cyrus
Smith y consentit. Top et Jup durent rester avec l'ingnieur,
Harbert et Nab, car il ne fallait pas qu'un aboiement ou un cri,
lancs mal  propos, donnassent l'veil.

Ne vous engagez pas imprudemment, recommanda Cyrus Smith au marin
et au reporter. Vous n'avez pas  prendre possession du corral,
mais seulement  reconnatre s'il est occup ou non.

-- C'est convenu, rpondit Pencroff.

Et tous deux partirent.

Sous les arbres, grce  l'paisseur de leur feuillage, une
certaine obscurit rendait dj les objets invisibles au del d'un
rayon de trente  quarante pieds. Le reporter et Pencroff,
s'arrtant ds qu'un bruit quelconque leur semblait suspect,
n'avanaient qu'avec les plus extrmes prcautions.

Ils marchaient l'un cart de l'autre, afin d'offrir moins de
prise aux coups de feu. Et, pour tout dire, ils s'attendaient, 
chaque instant,  ce qu'une dtonation retentt.

Cinq minutes aprs avoir quitt le chariot, Gdon Spilett et
Pencroff taient arrivs sur la lisire du bois, devant la
clairire au fond de laquelle s'levait l'enceinte palissade.

Ils s'arrtrent. Quelques vagues lueurs baignaient encore la
prairie dgarnie d'arbres.  trente pas se dressait la porte du
corral, qui paraissait tre ferme. Ces trente pas qu'il
s'agissait de franchir entre la lisire du bois et l'enceinte
constituaient la zone dangereuse, pour employer une expression
emprunte  la balistique. En effet, une ou plusieurs balles,
parties de la crte de la palissade, auraient jet  terre
quiconque se ft hasard sur cette zone.

Gdon Spilett et le marin n'taient point hommes  reculer, mais
ils savaient qu'une imprudence de leur part, dont ils seraient les
premires victimes, retomberait ensuite sur leurs compagnons. Eux
tus, que deviendraient Cyrus Smith, Nab, Harbert?

Mais Pencroff, surexcit en se sentant si prs du corral, o il
supposait que les convicts s'taient rfugis, allait se porter en
avant, quand le reporter le retint d'une main vigoureuse.

Dans quelques instants, il fera tout  fait nuit, murmura Gdon
Spilett  l'oreille de Pencroff, et ce sera le moment d'agir.

Pencroff, serrant convulsivement la crosse de son fusil, se
contint et attendit en maugrant.

Bientt, les dernires lueurs du crpuscule s'effacrent
compltement. L'ombre qui semblait sortir de l'paisse fort
envahit la clairire. Le mont Franklin se dressait comme un norme
cran devant l'horizon du couchant, et l'obscurit se fit
rapidement, ainsi que cela arrive dans les rgions dj basses en
latitude. C'tait le moment.

Le reporter et Pencroff, depuis qu'ils s'taient posts sur la
lisire du bois, n'avaient pas perdu de vue l'enceinte palissade.
Le corral semblait tre absolument abandonn. La crte de la
palissade formait une ligne un peu plus noire que l'ombre
environnante, et rien n'en altrait la nettet.

Cependant, si les convicts taient l, ils avaient d
poster un des leurs, de manire  se garantir de toute surprise.

Gdon Spilett serra la main de son compagnon, et tous deux
s'avancrent en rampant vers le corral, leurs fusils prts  faire
feu.

Ils arrivrent  la porte de l'enceinte sans que l'ombre et t
sillonne d'un seul trait de lumire.

Pencroff essaya de pousser la porte, qui, ainsi que le reporter et
lui l'avaient suppos, tait ferme.

Cependant, le marin put constater que les barres extrieures
n'avaient pas t mises.

On en pouvait donc conclure que les convicts occupaient alors le
corral, et que, vraisemblablement, ils avaient assujetti la porte,
de manire qu'on ne pt la forcer.

Gdon Spilett et Pencroff prtrent l'oreille.

Nul bruit  l'intrieur de l'enceinte. Les mouflons et les
chvres, endormis sans doute dans leurs tables, ne troublaient
aucunement le calme de la nuit.

Le reporter et le marin, n'entendant rien, se demandrent s'ils
devaient escalader la palissade et pntrer dans le corral. Ce qui
tait contraire aux instructions de Cyrus Smith.

Il est vrai que l'opration pouvait russir, mais elle pouvait
chouer aussi. Or, si les convicts ne se doutaient de rien, s'ils
n'avaient pas connaissance de l'expdition tente contre eux, si
enfin il existait, en ce moment, une chance de les surprendre,
devait-on compromettre cette chance, en se hasardant
inconsidrment  franchir la palissade?

Ce ne fut pas l'avis du reporter. Il trouva raisonnable d'attendre
que les colons fussent tous runis pour essayer de pntrer dans
le corral. Ce qui tait certain, c'est que l'on pouvait arriver
jusqu' la palissade sans tre vu, et que l'enceinte ne paraissait
pas tre garde. Ce point dtermin, il ne s'agissait plus que de
revenir vers le chariot, et on aviserait.

Pencroff, probablement, partagea cette manire de voir, car il ne
fit aucune difficult de suivre le reporter, quand celui-ci replia
sous le bois. Quelques minutes aprs, l'ingnieur tait mis au
courant de la situation.

Eh bien, dit-il, aprs avoir rflchi, j'ai maintenant lieu de
croire que les convicts ne sont pas au corral.

-- Nous le saurons bien, rpondit Pencroff, quand nous aurons
escalad l'enceinte.

-- Au corral, mes amis! dit Cyrus Smith.

-- Laissons-nous le chariot dans le bois? demanda Nab.

-- Non, rpondit l'ingnieur, c'est notre fourgon de munitions et
de vivres, et, au besoin, il nous servira de retranchement.

-- En avant donc! dit Gdon Spilett.

Le chariot sortit du bois et commena  rouler sans bruit vers la
palissade. L'obscurit tait profonde alors, le silence aussi
complet qu'au moment o Pencroff et le reporter s'taient loigns
en rampant sur le sol. L'herbe paisse touffait compltement le
bruit des pas.

Les colons taient prts  faire feu. Jup, sur l'ordre de
Pencroff, se tenait en arrire. Nab menait Top en laisse, afin
qu'il ne s'lant pas en avant.

La clairire apparut bientt. Elle tait dserte.

Sans hsiter, la petite troupe se porta vers l'enceinte. En un
court espace de temps, la zone dangereuse fut franchie. Pas un
coup de feu n'avait t tir. Lorsque le chariot eut atteint la
palissade, il s'arrta. Nab resta  la tte des onaggas pour les
contenir. L'ingnieur, le reporter, Harbert et Pencroff se
dirigrent alors vers la porte, afin de voir si elle tait
barricade intrieurement... un des battants tait ouvert!

Mais que disiez-vous? demanda l'ingnieur en se retournant vers
le marin et Gdon Spilett.

Tous deux taient stupfaits.

Sur mon salut, dit Pencroff, cette porte tait ferme tout 
l'heure!

Les colons hsitrent alors. Les convicts taient-ils donc au
corral au moment o Pencroff et le reporter en opraient la
reconnaissance? Cela ne pouvait tre douteux, puisque la porte,
alors ferme, n'avait pu tre ouverte que par eux! Y taient-ils
encore, ou un des leurs venait-il de sortir?

Toutes ces questions se prsentrent instantanment  l'esprit de
chacun, mais comment y rpondre? En ce moment, Harbert, qui
s'tait avanc de quelques pas  l'intrieur de l'enceinte, recula
prcipitamment et saisit la main de Cyrus Smith.

Qu'y a-t-il? demanda l'ingnieur.

-- Une lumire!

-- Dans la maison?

-- Oui!

Tous cinq s'avancrent vers la porte, et, en effet,  travers les
vitres de la fentre qui leur faisait face, ils virent trembloter
une faible lueur.

Cyrus Smith prit rapidement son parti.

C'est une chance unique, dit-il  ses compagnons, de trouver les
convicts enferms dans cette maison, ne s'attendant  rien! Ils
sont  nous! En avant!

Les colons se glissrent alors dans l'enceinte, le fusil prt 
tre paul. Le chariot avait t laiss au dehors sous la garde
de Jup et de Top, qu'on y avait attachs par prudence.

Cyrus Smith, Pencroff, Gdon Spilett, d'un ct, Harbert et Nab,
de l'autre, en longeant la palissade, observrent cette portion du
corral qui tait absolument obscure et dserte. En quelques
instants, tous furent prs de la maison, devant la porte qui tait
ferme.

Cyrus Smith fit  ses compagnons un signe de la main qui leur
recommandait de ne pas bouger, et il s'approcha de la vitre, alors
faiblement claire par la lumire intrieure.

Son regard plongea dans l'unique pice, formant le rez-de-chausse
de la maison. Sur la table brillait un fanal allum. Prs de la
table tait le lit qui servait autrefois  Ayrton.

Sur le lit reposait le corps d'un homme.

Soudain, Cyrus Smith recula, et d'une voix touffe:

Ayrton! s'cria-t-il. Aussitt, la porte fut plutt enfonce
qu'ouverte, et les colons se prcipitrent dans la chambre.

Ayrton paraissait dormir. Son visage attestait qu'il avait
longuement et cruellement souffert.  ses poignets et  ses
chevilles se voyaient de larges meurtrissures.

Cyrus Smith se pencha sur lui.

Ayrton! s'cria l'ingnieur en saisissant le bras de celui qu'il
venait de retrouver dans des circonstances si inattendues.

 cet appel, Ayrton ouvrit les yeux, et regardant en face Cyrus
Smith, puis les autres:

Vous, s'cria-t-il, vous?

-- Ayrton! Ayrton! rpta Cyrus Smith.

-- O suis-je?

-- Dans l'habitation du corral!

-- Seul?

-- Oui!

-- Mais ils vont venir! s'cria Ayrton! Dfendez-vous! Dfendez-
vous!

Et Ayrton retomba puis.

Spilett, dit alors l'ingnieur, nous pouvons tre attaqus d'un
moment  l'autre. Faites entrer le chariot dans le corral. Puis,
barricadez la porte, et revenez tous ici.

Pencroff, Nab et le reporter se htrent d'excuter les ordres de
l'ingnieur. Il n'y avait pas un instant  perdre. Peut-tre mme
le chariot tait-il dj entre les mains des convicts! En un
instant, le reporter et ses deux compagnons eurent travers le
corral et regagn la porte de la palissade, derrire laquelle on
entendait Top gronder sourdement.

L'ingnieur, quittant Ayrton un instant, sortit de la maison, prt
 faire le coup de feu. Harbert tait  ses cts. Tous deux
surveillaient la crte du contrefort qui dominait le corral. Si
les convicts taient embusqus en cet endroit, ils pouvaient
frapper les colons l'un aprs l'autre. En ce moment, la lune
apparut dans l'est au-dessus du noir rideau de la fort, et une
blanche nappe de lumire se rpandit  l'intrieur de l'enceinte.

Le corral s'claira tout entier avec ses bouquets d'arbres, le
petit cours d'eau qui l'arrosait et son large tapis d'herbes. Du
ct de la montagne, la maison et une partie de la palissade se
dtachaient en blanc.  la partie oppose, vers la porte,
l'enceinte restait sombre. Une masse noire se montra bientt.
C'tait le chariot qui entrait dans le cercle de lumire, et Cyrus
Smith put entendre le bruit de la porte que ses compagnons
refermaient et dont ils assujettissaient solidement les battants 
l'intrieur.

Mais, en ce moment, Top, rompant violemment sa laisse, se mit 
aboyer avec fureur et s'lana vers le fond du corral, sur la
droite de la maison.

Attention, mes amis, et en joue!... cria Cyrus Smith.

Les colons avaient paul leurs fusils et attendaient le moment de
faire feu. Top aboyait toujours, et Jup, courant vers le chien,
fit entendre des sifflements aigus.

Les colons le suivirent et arrivrent sur le bord du petit
ruisseau, ombrag de grands arbres.

Et l, en pleine lumire, que virent-ils?

Cinq corps, tendus sur la berge!

C'taient ceux des convicts qui, quatre mois auparavant, avaient
dbarqu sur l'le Lincoln!



CHAPITRE XIII


Qu'tait-il arriv? Qui avait frapp les convicts?

tait-ce donc Ayrton? Non, puisque, un instant avant, il redoutait
leur retour!

Mais Ayrton tait alors sous l'empire d'un assoupissement profond
dont il ne fut plus possible de le tirer. Aprs les quelques
paroles qu'il avait prononces, une torpeur accablante s'tait
empare de lui, et il tait retomb sur son lit, sans mouvement.

Les colons, en proie  mille penses confuses, sous l'influence
d'une violente surexcitation, attendirent pendant toute la nuit,
sans quitter la maison d'Ayrton, sans retourner  cette place o
gisaient les corps des convicts.  propos des circonstances dans
lesquelles ceux-ci avaient trouv la mort, il tait vraisemblable
qu'Ayrton ne pourrait rien leur apprendre, puisqu'il ne savait pas
lui-mme tre dans la maison du corral. Mais au moins serait-il en
mesure de raconter les faits qui avaient prcd cette terrible
excution.

Le lendemain, Ayrton sortait de cette torpeur, et ses compagnons
lui tmoignaient cordialement toute la joie qu'ils prouvaient 
le revoir,  peu prs sain et sauf, aprs cent quatre jours de
sparation.

Ayrton raconta alors en peu de mots ce qui s'tait pass, ou du
moins ce qu'il savait.

Le lendemain de son arrive au corral, le 10 novembre dernier, 
la tombe de la nuit, il fut surpris par les convicts, qui avaient
escalad l'enceinte.

Ceux-ci le lirent et le billonnrent; puis, il fut emmen dans
une caverne obscure, au pied du mont Franklin, l o les convicts
s'taient rfugis.

Sa mort avait t rsolue, et, le lendemain, il allait tre tu,
lorsqu'un des convicts le reconnut et l'appela du nom qu'il
portait en Australie. Ces misrables voulaient massacrer Ayrton!
Ils respectrent Ben Joyce!

Mais, depuis ce moment, Ayrton fut en butte aux obsessions de ses
anciens complices. Ceux-ci voulaient le ramener  eux, et ils
comptaient sur lui pour s'emparer de Granite-House, pour pntrer
dans cette inaccessible demeure, pour devenir les matres de
l'le, aprs en avoir assassin les colons!

Ayrton rsista. L'ancien convict, repentant et pardonn, ft
plutt mort que de trahir ses compagnons.

Ayrton, attach, billonn, gard  vue, vcut dans cette caverne
pendant quatre mois.

Cependant, les convicts avaient dcouvert le corral, peu de temps
aprs leur arrive sur l'le, et, depuis lors, ils vivaient sur
ses rserves, mais ils ne l'habitaient pas. Le 11 novembre, deux
de ces bandits, inopinment surpris par l'arrive des colons,
firent feu sur Harbert, et l'un d'eux revint en se vantant d'avoir
tu un des habitants de l'le, mais il revint seul. Son compagnon,
on le sait, tait tomb sous le poignard de Cyrus Smith. Que l'on
juge des inquitudes et du dsespoir d'Ayrton, quand il apprit
cette nouvelle de la mort d'Harbert! Les colons n'taient plus que
quatre, et pour ainsi dire  la merci des convicts!

 la suite de cet vnement, et pendant tout le temps que les
colons, retenus par la maladie d'Harbert, demeurrent au corral,
les pirates ne quittrent pas leur caverne, et mme, aprs avoir
pill le plateau de Grande-vue, ils ne crurent pas prudent de
l'abandonner.

Les mauvais traitements infligs  Ayrton redoublrent alors. Ses
mains et ses pieds portaient encore la sanglante empreinte des
liens qui l'attachaient jour et nuit.  chaque instant il
attendait une mort  laquelle il ne semblait pas qu'il pt
chapper.

Ce fut ainsi jusqu' la troisime semaine de fvrier. Les
convicts, guettant toujours une occasion favorable, quittrent
rarement leur retraite, et ne firent que quelques excursions de
chasse, soit  l'intrieur de l'le, soit jusque sur la cte
mridionale. Ayrton n'avait plus de nouvelles de ses amis, et il
n'esprait plus les revoir! Enfin, le malheureux, affaibli par les
mauvais traitements, tomba dans une prostration profonde qui ne
lui permit plus ni de voir, ni d'entendre. Aussi,  partir de ce
moment, c'est--dire depuis deux jours, il ne pouvait mme dire ce
qui s'tait pass.

Mais, Monsieur Smith, ajouta-t-il, puisque j'tais emprisonn
dans cette caverne, comment se fait-il que je me retrouve au
corral?

-- Comment se fait-il que les convicts soient tendus l, morts,
au milieu de l'enceinte? rpondit l'ingnieur.

-- Morts! s'cria Ayrton, qui, malgr sa faiblesse, se souleva 
demi.

Ses compagnons le soutinrent. Il voulut se lever, on le laissa
faire, et tous se dirigrent vers le petit ruisseau.

Il faisait grand jour.

L, sur la berge, dans la position o les avait surpris une mort
qui avait d tre foudroyante, gisaient les cinq cadavres des
convicts!

Ayrton tait atterr. Cyrus Smith et ses compagnons le regardaient
sans prononcer une parole. Sur un signe de l'ingnieur, Nab et
Pencroff visitrent ces corps, dj raidis par le froid.

Ils ne portaient aucune trace apparente de blessure.

Seulement, aprs les avoir soigneusement examins, Pencroff
aperut au front de l'un,  la poitrine de l'autre, au dos de
celui-ci,  l'paule de celui-l, un petit point rouge, sorte de
contusion  peine visible, et dont il tait impossible de
reconnatre l'origine.

C'est l qu'ils ont t frapps! dit Cyrus Smith.

-- Mais avec quelle arme? s'cria le reporter.

-- Une arme foudroyante dont nous n'avons pas le secret!

-- Et qui les a foudroys?... demanda Pencroff.

-- Le justicier de l'le, rpondit Cyrus Smith, celui qui vous a
transport ici, Ayrton, celui dont l'influence vient encore de se
manifester, celui qui fait pour nous tout ce que nous ne pouvons
faire nous-mmes, et qui, cela fait, se drobe  nous.

-- Cherchons-le donc! s'cria Pencroff.

-- Oui, cherchons-le, rpondit Cyrus Smith, mais l'tre suprieur
qui accomplit de tels prodiges, nous ne le trouverons que s'il lui
plat enfin de nous appeler  lui!

Cette protection invisible, qui rduisait  nant leur propre
action, irritait et touchait  la fois l'ingnieur. L'infriorit
relative qu'elle constatait tait de celles dont une me fire
peut se sentir blesse. Une gnrosit qui s'arrange de faon 
luder toute marque de reconnaissance accusait une sorte de ddain
pour les obligs, qui gtait jusqu' un certain point, aux yeux de
Cyrus Smith, le prix du bienfait.

Cherchons, reprit-il, et Dieu veuille qu'il nous soit permis un
jour de prouver  ce protecteur hautain qu'il n'a point affaire 
des ingrats! Que ne donnerais-je pas pour que nous pussions nous
acquitter envers lui, en lui rendant  notre tour, et ft-ce au
prix de notre vie, quelque signal service!

Depuis ce jour, cette recherche fut l'unique proccupation des
habitants de l'le Lincoln. Tout les poussait  dcouvrir le mot
de cette nigme, mot qui ne pouvait tre que le nom d'un homme
dou d'une puissance vritablement inexplicable et en quelque
sorte surhumaine.

Aprs quelques instants, les colons rentrrent dans l'habitation
du corral, o leurs soins rendirent promptement  Ayrton son
nergie morale et physique.

Nab et Pencroff transportrent les cadavres des convicts dans la
fort,  quelque distance du corral, et ils les enterrrent
profondment.

Puis, Ayrton fut mis au courant des faits qui s'taient accomplis
pendant sa squestration. Il apprit alors les aventures d'Harbert,
et par quelles sries d'preuves les colons avaient pass. Quant 
ceux-ci, ils n'espraient plus revoir Ayrton et avaient  redouter
que les convicts ne l'eussent impitoyablement massacr.

Et maintenant, dit Cyrus Smith en terminant son rcit, il nous
reste un devoir  accomplir. La moiti de notre tche est remplie,
mais si les convicts ne sont plus  craindre, ce n'est pas  nous
que nous devons d'tre redevenus matres de l'le.

-- Eh bien! rpondit Gdon Spilett, fouillons tout ce labyrinthe
des contreforts du mont Franklin! Ne laissons pas une excavation,
pas un trou inexplor! Ah! si jamais reporter s'est trouv en
prsence d'un mystre mouvant, c'est bien moi qui vous parle, mes
amis!

-- Et nous ne rentrerons  Granite-House, rpondit Harbert, que
lorsque nous aurons retrouv notre bienfaiteur.

-- Oui! dit l'ingnieur, nous ferons tout ce qu'il est humainement
possible de faire... mais, je le rpte, nous ne le retrouverons
que s'il veut bien le permettre!

-- Restons-nous au corral? demanda Pencroff.

-- Restons-y, rpondit Cyrus Smith, les provisions y sont
abondantes, et nous sommes ici au centre mme de notre cercle
d'investigations. D'ailleurs, si cela est ncessaire, le chariot
se rendra rapidement  Granite-House.

-- Bien, rpondit le marin. Seulement, une observation.

-- Laquelle?

-- Voici la belle saison qui s'avance, et il ne faut pas oublier
que nous avons une traverse  faire.

-- Une traverse? dit Gdon Spilett.

-- Oui! Celle de l'le Tabor, rpondit Pencroff. Il est ncessaire
d'y porter une notice qui indique la situation de notre le, o se
trouve actuellement Ayrton, pour le cas o le yacht cossais
viendrait le reprendre. Qui sait s'il n'est pas dj trop tard?

-- Mais, Pencroff, demanda Ayrton, comment comptez-vous faire
cette traverse?

-- Sur le Bonadventure!

-- Le Bonadventure! s'cria Ayrton... il n'existe plus.

-- Mon Bonadventure n'existe plus! hurla Pencroff en bondissant.

-- Non! rpondit Ayrton. Les convicts l'ont dcouvert dans son
petit port, il y a huit jours  peine, ils ont pris la mer, et...

-- Et? fit Pencroff, dont le coeur palpitait.

-- Et, n'ayant plus Bob Harvey pour manoeuvrer, ils se sont
chous sur les roches, et l'embarcation a t entirement brise!

-- Ah! Les misrables! Les bandits! Les infmes coquins! s'cria
Pencroff.

-- Pencroff, dit Harbert, en prenant la main du marin, nous ferons
un autre Bonadventure, un plus grand! Nous avons toutes les
ferrures, tout le grement du brick  notre disposition!

-- Mais savez-vous, rpondit Pencroff, qu'il faut au moins cinq 
six mois pour construire une embarcation de trente  quarante
tonneaux?

-- Nous prendrons notre temps, rpondit le reporter, et nous
renoncerons pour cette anne  faire la traverse de l'le Tabor.

-- Que voulez-vous, Pencroff, il faut bien se rsigner, dit
l'ingnieur, et j'espre que ce retard ne nous sera pas
prjudiciable.

-- Ah! Mon Bonadventure! mon pauvre Bonadventure! s'cria
Pencroff, vritablement constern de la perte de son embarcation,
dont il tait si fier!

La destruction du Bonadventure tait videmment un fait
regrettable pour les colons, et il fut convenu que cette perte
devrait tre rpare au plus tt. Ceci bien arrt, on ne s'occupa
plus que de mener  bonne fin l'exploration des plus secrtes
portions de l'le. Des recherches furent commences le jour mme,
19 fvrier, et durrent une semaine entire. La base de la
montagne, entre ses contreforts et leurs nombreuses ramifications,
formait un labyrinthe de valles et de contre-valles dispos trs
capricieusement. C'tait videmment l, au fond de ces troites
gorges, peut-tre mme  l'intrieur du massif du mont Franklin,
qu'il convenait de poursuivre les recherches. Aucune partie de
l'le n'et t plus propre  cacher une habitation dont l'hte
voulait rester inconnu. Mais tel tait l'enchevtrement des
contreforts, que Cyrus Smith dut procder  leur exploration avec
une svre mthode.

Les colons visitrent d'abord toute la valle qui s'ouvrait au sud
du volcan et qui recueillait les premires eaux de la rivire de
la chute. Ce fut l qu'Ayrton leur montra la caverne o s'taient
rfugis les convicts et dans laquelle il avait t squestr
jusqu' son transport au corral. Cette caverne tait absolument
dans l'tat o Ayrton l'avait laisse. On y retrouva une certaine
quantit de munitions et de vivres que les convicts avaient
enlevs avec l'intention de se crer une rserve.

Toute la valle qui aboutissait  la grotte, valle ombrage de
beaux arbres, parmi lesquels dominaient les conifres, fut
explore avec un soin extrme, et le contrefort sud-ouest ayant
t tourn  sa pointe, les colons s'engagrent dans une gorge
plus troite qui s'amorait  cet entassement si pittoresque des
basaltes du littoral.

Ici les arbres taient plus rares. La pierre remplaait l'herbe.
Les chvres sauvages et les mouflons gambadaient entre les roches.
L commenait la partie aride de l'le. On pouvait reconnatre
dj que, de ces nombreuses valles qui se ramifiaient  la base
du mont Franklin, trois seulement taient boises et riches en
pturages comme celle du corral, qui confinait par l'ouest  la
valle de la rivire de la chute, et, par l'est,  la valle du
creek rouge. Ces deux ruisseaux, changs plus bas en rivires par
l'absorption de quelques affluents, se formaient de toutes les
eaux de la montagne et dterminaient ainsi la fertilit de sa
portion mridionale. Quant  la Mercy, elle tait plus directement
alimente par d'abondantes sources, perdues sous le couvert du
bois de jacamar, et c'taient galement des sources de cette
nature qui, s'panchant par mille filets, abreuvaient le sol de la
presqu'le serpentine.

Or, de ces trois valles o l'eau ne manquait pas, l'une aurait pu
servir de retraite  quelque solitaire qui y et trouv toutes les
choses ncessaires  la vie. Mais les colons les avaient dj
explores, et nulle part ils n'avaient pu constater la prsence de
l'homme.

tait-ce donc au fond de ces gorges arides, au milieu des boulis
de roches, dans les pres ravins du nord, entre les coules de
laves, que se trouveraient cette retraite et son hte?

La partie nord du mont Franklin se composait uniquement  sa base
de deux valles, larges, peu profondes, sans apparence de verdure,
semes de blocs erratiques, zbres de longues moraines, paves de
laves, accidentes de grosses tumeurs minrales, saupoudres
d'obsidiennes et de labradorites. Cette partie exigea de longues
et difficiles explorations.

L se creusaient mille cavits, peu confortables sans doute, mais
absolument dissimules et d'un accs difficile. Les colons
visitrent mme de sombres tunnels qui dataient de l'poque
plutonienne, encore noircis par le passage des feux d'autrefois,
et qui s'enfonaient dans le massif du mont. On parcourut ces
sombres galeries, on y promena des rsines enflammes, on fouilla
les moindres excavations, on sonda les moindres profondeurs. Mais
partout le silence, l'obscurit. Il ne semblait pas qu'un tre
humain et jamais port ses pas dans ces antiques couloirs, que
son bras et jamais dplac un seul de ces blocs. Tels ils
taient, tels le volcan les avait projets au-dessus des eaux 
l'poque de l'mersion de l'le.

Cependant, si ces substructions parurent tre absolument dsertes,
si l'obscurit y tait complte, Cyrus Smith fut forc de
reconnatre que l'absolu silence n'y rgnait pas.

En arrivant au fond de l'une de ces sombres cavits, qui se
prolongeaient sur une longueur de plusieurs centaines de pieds 
l'intrieur de la montagne, il fut surpris d'entendre de sourds
grondements, dont la sonorit des roches accroissait l'intensit.

Gdon Spilett, qui l'accompagnait, entendit galement ces
lointains murmures, qui indiquaient une revivification des feux
souterrains.  plusieurs reprises, tous deux coutrent, et ils
furent d'accord sur ce point que quelque raction chimique
s'laborait dans les entrailles du sol.

Le volcan n'est donc pas totalement teint? dit le reporter.

-- Il est possible que, depuis notre exploration du cratre,
rpondit Cyrus Smith, quelque travail se soit accompli dans les
couches infrieures. Tout volcan, bien qu'on le considre comme
teint, peut videmment se rallumer.

-- Mais si une ruption du mont Franklin se prparait, demanda
Gdon Spilett, est-ce qu'il n'y aurait pas danger pour l'le
Lincoln?

-- Je ne le pense pas, rpondit l'ingnieur. Le cratre, c'est--
dire la soupape de sret, existe, et le trop-plein des vapeurs et
des laves s'chappera, comme il le faisait autrefois, par son
exutoire accoutum.

--  moins que ces laves ne se frayent un nouveau passage vers les
parties fertiles de l'le!

-- Pourquoi, mon cher Spilett, rpondit Cyrus Smith, pourquoi ne
suivraient-elles pas la route qui leur est naturellement trace?

-- Eh! Les volcans sont capricieux! rpondit le reporter.

-- Remarquez, reprit l'ingnieur, que l'inclinaison de tout le
massif du mont Franklin favorise l'panchement des matires vers
les valles que nous explorons en ce moment. Il faudrait qu'un
tremblement de terre changet le centre de gravit de la montagne
pour que cet panchement se modifit.

-- Mais un tremblement de terre est toujours  craindre dans ces
conditions, fit observer Gdon Spilett.

-- Toujours, rpondit l'ingnieur, surtout quand les forces
souterraines commencent  se rveiller et que les entrailles du
globe risquent d'tre obstrues, aprs un long repos. Aussi, mon
cher Spilett, une ruption serait-elle pour nous un fait grave, et
vaudrait-il beaucoup mieux que ce volcan n'et pas la vellit de
se rveiller? Mais nous n'y pouvons rien, n'est-ce pas? En tout
cas, quoi qu'il arrive, je ne crois pas que notre domaine de
Grande-vue puisse tre srieusement menac. Entre lui et la
montagne, le sol est notablement dprim, et si jamais les laves
prenaient le chemin du lac, elles seraient rejetes sur les dunes
et les portions voisines du golfe du requin.

-- Nous n'avons encore vu  la tte du mont aucune fume qui
indique quelque ruption prochaine, dit Gdon Spilett.

-- Non, rpondit Cyrus Smith, pas une vapeur ne s'chappe du
cratre, dont prcisment hier j'ai observ le sommet. Mais il est
possible que,  la partie infrieure de la chemine, le temps ait
accumul des rocs, des cendres, des laves durcies, et que cette
soupape dont je parlais soit trop charge momentanment. Mais, au
premier effort srieux, tout obstacle disparatra, et vous pouvez
tre certain, mon cher Spilett, que ni l'le, qui est la
chaudire, ni le volcan, qui est la chemine, n'clateront sous la
pression des gaz. Nanmoins, je le rpte, mieux vaudrait qu'il
n'y et pas d'ruption.

-- Et cependant nous ne nous trompons pas, reprit le reporter. On
entend bien de sourds grondements dans les entrailles mmes du
volcan!

-- En effet, rpondit l'ingnieur, qui couta encore avec une
extrme attention, il n'y a pas  s'y tromper... l se fait une
raction dont nous ne pouvons valuer l'importance ni le rsultat
dfinitif.

Cyrus Smith et Gdon Spilett, aprs tre sortis, retrouvrent
leurs compagnons, auxquels ils firent connatre cet tat de
choses.

Bon! s'cria Pencroff, ce volcan qui voudrait faire des siennes!
Mais qu'il essaye! Il trouvera son matre!...

-- Qui donc? demanda Nab.

-- Notre gnie, Nab, notre gnie, qui lui billonnera son cratre,
s'il fait seulement mine de l'ouvrir!

On le voit, la confiance du marin envers le dieu spcial de son
le tait absolue, et, certes, la puissance occulte qui s'tait
manifeste jusqu'ici par tant d'actes inexplicables paraissait
tre sans limites; mais, aussi, elle sut chapper aux minutieuses
recherches des colons, car, malgr tous leurs efforts, malgr le
zle, plus que le zle, la tnacit qu'ils apportrent  leur
exploration, l'trange retraite ne put tre dcouverte.

Du 19 au 25 fvrier, le cercle des investigations fut tendu 
toute la rgion septentrionale de l'le Lincoln, dont les plus
secrets rduits furent fouills. Les colons en arrivrent  sonder
chaque paroi rocheuse, comme font des agents aux murs d'une maison
suspecte. L'ingnieur prit mme un lev trs exact de la montagne,
et il porta ses fouilles jusqu'aux dernires assises qui la
soutenaient.

Elle fut explore ainsi mme  la hauteur du cne tronqu qui
terminait le premier tage des roches, puis jusqu' l'arte
suprieure de cet norme chapeau au fond duquel s'ouvrait le
cratre.

On fit plus: on visita le gouffre, encore teint, mais dans les
profondeurs duquel des grondements se faisaient distinctement
entendre. Cependant, pas une fume, pas une vapeur, pas un
chauffement de la paroi n'indiquaient une ruption prochaine.
Mais ni l, ni en aucune autre partie du mont Franklin, les colons
ne trouvrent les traces de celui qu'ils cherchaient.

Les investigations furent alors diriges sur toute la rgion des
dunes. On visita avec soin les hautes murailles laviques du golfe
du requin, de la base  la crte, bien qu'il ft extrmement
difficile d'atteindre le niveau mme du golfe. Personne! Rien!

Finalement, ces deux mots rsumrent tant de fatigues inutilement
dpenses, tant d'obstination qui ne produisit aucun rsultat, et
il y avait comme une sorte de colre dans la dconvenue de Cyrus
Smith et de ses compagnons.

Il fallut donc songer  revenir, car ces recherches ne pouvaient
se poursuivre indfiniment. Les colons taient vritablement en
droit de croire que l'tre mystrieux ne rsidait pas  la surface
de l'le, et alors les plus folles hypothses hantrent leurs
imaginations surexcites. Pencroff et Nab, particulirement, ne se
contentaient plus de l'trange et se laissaient emporter dans le
monde du surnaturel.

Le 25 fvrier, les colons rentraient  Granite-House, et au moyen
de la double corde, qu'une flche reporta au palier de la porte,
ils rtablirent la communication entre leur domaine et le sol. Un
mois plus tard, ils saluaient, au vingt-cinquime jour de mars, le
troisime anniversaire de leur arrive sur l'le Lincoln!



CHAPITRE XIV


Trois ans s'taient couls depuis que les prisonniers de Richmond
s'taient enfuis, et que de fois, pendant ces trois annes, ils
parlrent de la patrie, toujours prsente  leur pense!

Ils ne mettaient pas en doute que la guerre civile ne ft alors
termine, et il leur semblait impossible que la juste cause du
nord n'et pas vaincu. Mais quels avaient t les incidents de
cette terrible guerre? Quel sang avait-elle cot? Quels amis, 
eux, avaient succomb dans la lutte? Voil ce dont ils causaient
souvent, sans entrevoir encore le jour o il leur serait donn de
revoir leur pays. Y retourner, ne ft-ce que quelques jours,
renouer le lien social avec le monde habit, tablir une
communication entre leur patrie et leur le, puis passer le plus
long, le meilleur peut-tre de leur existence dans cette colonie
qu'ils avaient fonde et qui relverait alors de la mtropole,
tait-ce donc un rve irralisable?

Mais ce rve, il n'y avait que deux manires de le raliser: ou un
navire se montrerait quelque jour dans les eaux de l'le Lincoln,
ou les colons construiraient eux-mmes un btiment assez fort pour
tenir la mer jusqu'aux terres les plus rapproches.

 moins, disait Pencroff, que notre gnie ne fournisse lui-mme
les moyens de nous rapatrier!

Et, vraiment, on ft venu dire  Pencroff et  Nab qu'un navire de
trois cents tonneaux les attendait dans le golfe du requin ou 
port-ballon, qu'ils n'auraient pas mme fait un geste de surprise.
Dans cet ordre d'ides, ils s'attendaient  tout.

Mais Cyrus Smith, moins confiant, leur conseilla de rentrer dans
la ralit, et ce fut  propos de la construction d'un btiment,
besogne vritablement urgente, puisqu'il s'agissait de dposer le
plus tt possible  l'le Tabor un document qui indiqut la
nouvelle rsidence d'Ayrton.

Le Bonadventure n'existant plus, six mois, au moins, seraient
ncessaires pour la construction d'un nouveau navire. Or, l'hiver
arrivait, et le voyage ne pourrait se faire avant le printemps
prochain.

Nous avons donc le temps de nous mettre en mesure pour la belle
saison, dit l'ingnieur, qui causait de ces choses avec Pencroff.
Je pense donc, mon ami, que, puisque nous avons  refaire notre
embarcation, il sera prfrable de lui donner des dimensions plus
considrables. L'arrive du yacht cossais  l'le Tabor est fort
problmatique. Il peut se faire mme que, venu depuis plusieurs
mois, il en soit reparti, aprs avoir vainement cherch quelque
trace d'Ayrton.

Ne serait-il donc pas  propos de construire un navire qui, le cas
chant, pt nous transporter soit aux archipels polynsiens, soit
 la Nouvelle-Zlande? Qu'en pensez-vous?

-- Je pense, Monsieur Cyrus, rpondit le marin, je pense que vous
tes tout aussi capable de fabriquer un grand navire qu'un petit.
Ni le bois, ni les outils ne nous manquent. Ce n'est qu'une
question de temps.

-- Et combien de mois demanderait la construction d'un navire de
deux cent cinquante  trois cents tonneaux? demanda Cyrus Smith.

-- Sept ou huit mois au moins, rpondit Pencroff. Mais il ne faut
pas oublier que l'hiver arrive et que, par les grands froids, le
bois est difficile  travailler. Comptons donc sur quelques
semaines de chmage, et, si notre btiment est prt pour le mois
de novembre prochain, nous devrons nous estimer trs heureux.

-- Eh bien, rpondit Cyrus Smith, ce serait prcisment l'poque
favorable pour entreprendre une traverse de quelque importance,
soit  l'le Tabor, soit  une terre plus loigne.

-- En effet, Monsieur Cyrus, rpondit le marin. Faites donc vos
plans, les ouvriers sont prts, et j'imagine qu'Ayrton pourra nous
donner un bon coup de main dans la circonstance.

Les colons, consults, approuvrent le projet de l'ingnieur, et
c'tait, en vrit, ce qu'il y avait de mieux  faire. Il est vrai
que la construction d'un navire de deux  trois cents tonneaux,
c'tait une grosse besogne, mais les colons avaient en eux-mmes
une confiance que justifiaient bien des succs dj obtenus.

Cyrus Smith s'occupa donc de faire le plan du navire et d'en
dterminer le gabarit. Pendant ce temps, ses compagnons
s'employrent  l'abatage et au charroi des arbres qui devaient
fournir les courbes, la membrure et le bord. Ce fut la fort du
Far-West qui donna les meilleures essences en chnes et en ormes.
On profita de la troue dj faite lors de la dernire excursion
pour ouvrir une route praticable, qui prit le nom de route du Far-
West, et les arbres furent transports aux chemines, o fut
tabli le chantier de construction.

Quant  la route en question, elle tait capricieusement trace,
et ce fut un peu le choix des bois qui en dtermina le trac, mais
elle facilita l'accs d'une notable portion de la presqu'le
serpentine.

Il tait important que ces bois fussent promptement coups et
dbits, car on ne pouvait les employer verts encore, et il
fallait laisser au temps le soin de les durcir. Les charpentiers
travaillrent donc avec ardeur pendant le mois d'avril, qui ne fut
troubl que par quelques coups de vent d'quinoxe assez violents.
Matre Jup les aidait adroitement, soit qu'il grimpt au sommet
d'un arbre pour y fixer les cordes d'abatage, soit qu'il prtt
ses robustes paules pour transporter les troncs branchs.

Tous ces bois furent empils sous un vaste appentis en planches,
qui fut construit auprs des chemines, et, l, ils attendirent le
moment d'tre mis en oeuvre.

Le mois d'avril fut assez beau, comme l'est souvent le mois
d'octobre de la zone borale. En mme temps, les travaux de la
terre furent activement pousss, et bientt toute trace de
dvastation eut disparu du plateau de Grande-vue. Le moulin fut
rebti, et de nouveaux btiments s'levrent sur l'emplacement de
la basse-cour. Il avait paru ncessaire de les reconstruire sur de
plus grandes dimensions, car la population volatile s'accroissait
dans une proportion considrable. Les tables contenaient
maintenant cinq onaggas, dont quatre vigoureux, bien dresss, se
laissant atteler ou monter, et un petit qui venait de natre. Le
matriel de la colonie s'tait augment d'une charrue, et les
onaggas taient employs au labourage, comme de vritables boeufs
du Yorkshire ou du Kentucky. Chacun des colons se distribuait
l'ouvrage, et les bras ne chmaient pas. Aussi, quelle belle sant
que celle de ces travailleurs, et de quelle belle humeur ils
animaient les soires de Granite-House, en formant mille projets
pour l'avenir!

Il va sans dire qu'Ayrton partageait absolument l'existence
commune, et qu'il n'tait plus question pour lui d'aller vivre au
corral. Toutefois, il restait toujours triste, peu communicatif,
et se joignait plutt aux travaux qu'aux plaisirs de ses
compagnons. Mais c'tait un rude ouvrier  la besogne, vigoureux,
adroit, ingnieux, intelligent. Il tait estim et aim de tous,
il ne pouvait l'ignorer.

Cependant, le corral ne fut pas abandonn. Tous les deux jours, un
des colons, conduisant le chariot ou montant un des onaggas,
allait soigner le troupeau de mouflons et de chvres et rapportait
le lait qui approvisionnait l'office de Nab. Ces excursions
taient en mme temps des occasions de chasse. Aussi Harbert et
Gdon Spilet -- Top en avant -- couraient-ils plus souvent
qu'aucun autre de leurs compagnons sur la route du corral, et,
avec les armes excellentes dont ils disposaient, cabiais, agoutis,
kangourous, sangliers, porcs sauvages pour le gros gibier,
canards, ttras, coqs de bruyre, jacamars, bcassines pour le
petit, ne manquaient jamais  la maison. Les produits de la
garenne, ceux de l'hutrire, quelques tortues qui furent prises,
une nouvelle pche de ces excellents saumons qui vinrent encore
s'engouffrer dans les eaux de la Mercy, les lgumes du plateau de
Grande-vue, les fruits naturels de la fort, c'taient richesses
sur richesses, et Nab, le matre-coq, suffisait  peine  les
emmagasiner.

Il va sans dire que le fil tlgraphique jet entre le corral et
Granite-House avait t rtabli, et qu'il fonctionnait, lorsque
l'un ou l'autre des colons se trouvait au corral et jugeait
ncessaire d'y passer la nuit. D'ailleurs, l'le tait sre
maintenant, et aucune agression n'tait  redouter, -- du moins de
la part des hommes.

Cependant, le fait qui s'tait pass pouvait encore se reproduire.
Une descente de pirates, et mme de convicts vads, tait
toujours  craindre. Il tait possible que des compagnons, des
complices de Bob Harvey, encore dtenus  Norfolk, eussent t
dans le secret de ses projets et fussent tents de l'imiter. Les
colons ne laissaient donc pas d'observer les atterrages de l'le,
et chaque jour leur longue-vue tait promene sur ce large horizon
qui fermait la baie de l'union et la baie Washington.

Quand ils allaient au corral, ils examinaient avec non moins
d'attention la partie ouest de la mer, et, en s'levant sur le
contrefort, leur regard pouvait parcourir un large secteur de
l'horizon occidental.

Rien de suspect n'apparaissait, mais encore fallait-il se tenir
toujours sur ses gardes. Aussi l'ingnieur, un soir, fit-il part 
ses amis du projet qu'il avait conu de fortifier le corral. Il
lui semblait prudent d'en rehausser l'enceinte palissade et de la
flanquer d'une sorte de blockhaus dans lequel, le cas chant, les
colons pourraient tenir contre une troupe ennemie. Granite-House
devant tre considr comme inexpugnable par sa position mme, le
corral, avec ses btiments, ses rserves, les animaux qu'il
renfermait, serait toujours l'objectif des pirates, quels qu'ils
fussent, qui dbarqueraient sur l'le, et, si les colons taient
forcs de s'y renfermer, il fallait qu'ils pussent rsister sans
dsavantage.

C'tait l un projet  mrir, et dont l'excution, d'ailleurs, fut
forcment remise au printemps prochain.

Vers le 15 mai, la quille du nouveau btiment s'allongeait sur le
chantier, et bientt l'trave et l'tambot, emmortaiss  chacune
de ses extrmits, s'y dressrent presque perpendiculairement.
Cette quille, en bon chne, mesurait cent dix pieds de longueur,
ce qui permettrait de donner au matre-bau une largeur de vingt-
cinq pieds. Mais ce fut l tout ce que les charpentiers purent
faire avant l'arrive des froids et du mauvais temps. Pendant la
semaine suivante, on mit encore en place les premiers couples de
l'arrire; puis, il fallut suspendre les travaux.

Pendant les derniers jours du mois, le temps fut extrmement
mauvais. Le vent soufflait de l'est, et parfois avec la violence
d'un ouragan. L'ingnieur eut quelques inquitudes pour les
hangars du chantier de construction, -- que, d'ailleurs, il
n'aurait pu tablir en aucun autre endroit,  proximit de
Granite-House, -- car l'lot ne couvrait qu'imparfaitement le
littoral contre les fureurs du large, et, dans les grandes
temptes, les lames venaient battre directement le pied de la
muraille granitique.

Mais, fort heureusement, ces craintes ne se ralisrent pas. Le
vent hala plutt la partie sud-est, et, dans ces conditions, le
rivage de Granite-House se trouvait compltement couvert par le
redan de la pointe de l'pave.

Pencroff et Ayrton, les deux plus zls constructeurs du nouveau
btiment, poursuivirent leurs travaux aussi longtemps qu'ils le
purent. Ils n'taient point hommes  s'embarrasser du vent qui
leur tordait la chevelure, ni de la pluie qui les traversait
jusqu'aux os, et un coup de marteau est aussi bon par un mauvais
que par un beau temps. Mais quand un froid trs vif eut succd 
cette priode humide, le bois, dont les fibres acquraient la
duret du fer, devint extrmement difficile  travailler, et, vers
le 10 juin, il fallut dfinitivement abandonner la construction du
bateau.

Cyrus Smith et ses compagnons n'avaient point t sans observer
combien la temprature tait rude pendant les hivers de l'le
Lincoln. Le froid tait comparable  celui que ressentent les
tats de la Nouvelle-Angleterre, situs  peu prs  la mme
distance qu'elle de l'quateur. Si, dans l'hmisphre boral, ou
tout au moins dans la partie occupe par la Nouvelle-Bretagne et
le nord des tats-Unis, ce phnomne s'explique par la
conformation plate des territoires qui confinent au ple, et sur
lesquels aucune intumescence du sol n'oppose d'obstacles aux bises
hyperborennes, ici, en ce qui concernait l'le Lincoln, cette
explication ne pouvait valoir.

On a mme observ, disait un jour Cyrus Smith  ses compagnons,
que,  latitudes gales, les les et les rgions du littoral sont
moins prouves par le froid que les contres mditerranennes.
J'ai souvent entendu affirmer que les hivers de la Lombardie, par
exemple, sont plus rigoureux que ceux de l'cosse, et cela
tiendrait  ce que la mer restitue pendant l'hiver les chaleurs
qu'elle a reues pendant l't. Les les sont donc dans les
meilleures conditions pour bnficier de cette restitution.

-- Mais alors, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, pourquoi l'le
Lincoln semble-t-elle chapper  la loi commune?

-- Cela est difficile  expliquer, rpondit l'ingnieur.
Toutefois, je serais dispos  admettre que cette singularit
tient  la situation de l'le dans l'hmisphre austral, qui,
comme tu le sais, mon enfant, est plus froid que l'hmisphre
boral.

-- En effet, dit Harbert, et les glaces flottantes se rencontrent
sous des latitudes plus basses dans le sud que dans le nord du
Pacifique.

-- Cela est vrai, rpondit Pencroff, et, quand je faisais le
mtier de baleinier, j'ai vu des icebergs jusque par le travers du
cap Horn.

-- On pourrait peut-tre expliquer alors, dit Gdon Spilett, les
froids rigoureux qui frappent l'le Lincoln, par la prsence de
glaces ou de banquises  une distance relativement trs
rapproche.

-- Votre opinion est trs admissible, en effet, mon cher Spilett,
rpondit Cyrus Smith, et c'est videmment  la proximit de la
banquise que nous devons nos rigoureux hivers. Je vous ferai
remarquer aussi qu'une cause toute physique rend l'hmisphre
austral plus froid que l'hmisphre boral. En effet, puisque le
soleil est plus rapproch de cet hmisphre pendant l't, il en
est ncessairement plus loign pendant l'hiver. Cela explique
donc qu'il y ait excs de temprature dans les deux sens, et, si
nous trouvons les hivers trs froids  l'le Lincoln, n'oublions
pas que les ts y sont trs chauds, au contraire.

-- Mais pourquoi donc, s'il vous plat, Monsieur Smith, demanda
Pencroff en fronant le sourcil, pourquoi donc notre hmisphre,
comme vous dites, est-il si mal partag? Ce n'est pas juste, cela!

-- Ami Pencroff, rpondit l'ingnieur en riant, juste ou non, il
faut bien subir la situation, et voici d'o vient cette
particularit. La terre ne dcrit pas un cercle autour du soleil,
mais bien une ellipse, ainsi que le veulent les lois de la
mcanique rationnelle. La terre occupe un des foyers de l'ellipse,
et, par consquent,  une certaine poque de son parcours, elle
est  son apoge, c'est--dire  son plus grand loignement du
soleil, et  une autre poque,  son prige, c'est--dire  sa
plus courte distance. Or, il se trouve que c'est prcisment
pendant l'hiver des contres australes qu'elle est  son point le
plus loign du soleil, et, par consquent, dans les conditions
voulues pour que ces rgions prouvent de plus grands froids. 
cela, rien  faire, et les hommes, Pencroff, si savants qu'ils
puissent tre, ne pourront jamais changer quoi que ce soit 
l'ordre cosmographique tabli par Dieu mme.

-- Et pourtant, ajouta Pencroff, qui montra une certaine
difficult  se rsigner, le monde est bien savant! Quel gros
livre, Monsieur Cyrus, on ferait avec tout ce qu'on sait!

-- Et quel plus gros livre encore avec tout ce qu'on ne sait pas,
rpondit Cyrus Smith.

Enfin, pour une raison ou pour une autre, le mois de juin ramena
les froids avec leur violence accoutume, et les colons furent le
plus souvent consigns dans Granite-House.

Ah! Cette squestration leur semblait dure  tous, et peut-tre
plus particulirement  Gdon Spilett.

Vois-tu, dit-il un jour  Nab, je te donnerais bien par acte
notari tous les hritages qui doivent me revenir un jour, si tu
tais assez bon garon pour aller, n'importe o, m'abonner  un
journal quelconque! Dcidment, ce qui manque le plus  mon
bonheur, c'est de savoir tous les matins ce qui s'est pass la
veille, ailleurs qu'ici!

Nab s'tait mis  rire.

Ma foi, avait-il rpondu, ce qui m'occupe, moi, c'est la besogne
quotidienne!

La vrit est que, au dedans comme au dehors, le travail ne manqua
pas.

La colonie de l'le Lincoln se trouvait alors  son plus haut
point de prosprit, et trois ans de travaux soutenus l'avaient
faite telle. L'incident du brick dtruit avait t une nouvelle
source de richesses. Sans parler du grement complet, qui
servirait au navire en chantier, ustensiles et outils de toutes
sortes, armes et munitions, vtements et instruments, encombraient
maintenant les magasins de Granite-House. Il n'avait mme plus t
ncessaire de recourir  la confection de grosses toffes de
feutre. Si les colons avaient souffert du froid pendant leur
premier hivernage,  prsent, la mauvaise saison pouvait venir
sans qu'ils eussent  en redouter les rigueurs. Le linge tait
abondant aussi, et on l'entretenait, d'ailleurs, avec un soin
extrme. De ce chlorure de sodium, qui n'est autre chose que le
sel marin, Cyrus Smith avait facilement extrait la soude et le
chlore. La soude, qu'il fut facile de transformer en carbonate de
soude, et le chlore, dont il fit des chlorures de chaux et autres,
furent employs  divers usages domestiques et prcisment au
blanchiment du linge. D'ailleurs, on ne faisait plus que quatre
lessives par anne, ainsi que cela se pratiquait jadis dans les
familles du vieux temps, et qu'il soit permis d'ajouter que
Pencroff et Gdon Spilett, en attendant que le facteur lui
apportt son journal, se montrrent des blanchisseurs distingus.

Ainsi se passrent les mois d'hiver, juin, juillet et aot. Ils
furent trs rigoureux, et la moyenne des observations
thermomtriques ne donna pas plus de huit degrs fahrenheit (13,
33 degrs centigrade au-dessous de zro). Elle fut donc infrieure
 la temprature du prcdent hivernage. Aussi, quel bon feu
flambait incessamment dans les chemines de Granite-House, dont
les fumes tachaient de longues zbrures noires la muraille de
granit! On n'pargnait pas le combustible, qui poussait tout
naturellement  quelques pas de l. En outre, le superflu des bois
destins  la construction du navire permit d'conomiser la
houille, qui exigeait un transport plus pnible.

Hommes et animaux se portaient tous bien. Matre Jup se montrait
un peu frileux, il faut en convenir.

C'tait peut-tre son seul dfaut, et il fallut lui faire une
bonne robe de chambre, bien ouate. Mais quel domestique, adroit,
zl, infatigable, pas indiscret, pas bavard, et on et pu avec
raison le proposer pour modle  tous ses confrres bipdes de
l'ancien et du nouveau monde!

Aprs a, disait Pencroff, quand on a quatre mains  son service,
c'est bien le moins que l'on fasse convenablement sa besogne!

Et, de fait, l'intelligent quadrumane le faisait bien!

Pendant les sept mois qui s'coulrent depuis les dernires
recherches opres autour de la montagne et pendant le mois de
septembre, qui ramena les beaux jours, il ne fut aucunement
question du gnie de l'le. Son action ne se manifesta en aucune
circonstance. Il est vrai qu'elle et t inutile, car nul
incident ne se produisit qui put mettre les colons  quelque
pnible preuve.

Cyrus Smith observa mme que si, par hasard, les communications
entre l'inconnu et les htes de Granite-House s'taient jamais
tablies  travers le massif de granit, et si l'instinct de Top
les avait pour ainsi dire pressenties, il n'en fut plus rien
pendant cette priode. Les grondements du chien avaient
compltement cess, aussi bien que les inquitudes de l'orang. Les
deux amis -- car ils l'taient -- ne rdaient plus  l'orifice du
puits intrieur, ils n'aboyaient pas et ne gmissaient plus de
cette singulire faon qui avait donn, ds le dbut, l'veil 
l'ingnieur. Mais celui-ci pouvait-il assurer que tout tait dit
sur cette nigme, et qu'il n'en aurait jamais le mot? Pouvait-il
affirmer que quelque conjoncture ne se reproduirait pas, qui
ramnerait en scne le mystrieux personnage? Qui sait ce que
rservait l'avenir? Enfin, l'hiver s'acheva; mais un fait dont les
consquences pouvaient tre graves, en somme, se produisit
prcisment dans les premiers jours qui marqurent le retour du
printemps.

Le 7 septembre, Cyrus Smith, ayant observ le sommet du mont
Franklin, vit une fume qui se contournait au-dessus du cratre,
dont les premires vapeurs se projetaient dans l'air.



CHAPITRE XV


Les colons, avertis par l'ingnieur, avaient suspendu leurs
travaux et considraient en silence la cime du mont Franklin.

Le volcan s'tait donc rveill, et les vapeurs avaient perc la
couche minrale entasse au fond du cratre. Mais les feux
souterrains provoqueraient-ils quelque ruption violente? C'tait
l une ventualit qu'on ne pouvait prvenir.

Cependant, mme en admettant l'hypothse d'une ruption, il tait
probable que l'le Lincoln n'en souffrirait pas dans son ensemble.
Les panchements de matires volcaniques ne sont pas toujours
dsastreux. Dj l'le avait t soumise  cette preuve, ainsi
qu'en tmoignaient les coules de lave qui zbraient les pentes
septentrionales de la montagne. En outre, la forme du cratre,
l'gueulement creus  son bord suprieur devaient projeter les
matires vomies  l'oppos des portions fertiles de l'le.

Toutefois, le pass n'engageait pas ncessairement l'avenir.
Souvent,  la cime des volcans, d'anciens cratres se ferment et
de nouveaux s'ouvrent. Le fait s'est produit dans les deux mondes,
 l'Etna, au Popocatepelt,  l'Orizaba, et, la veille d'une
ruption, on peut tout craindre. Il suffisait, en somme, d'un
tremblement de terre, -- phnomne qui accompagne quelquefois les
panchements volcaniques, -- pour que la disposition intrieure de
la montagne ft modifie et que de nouvelles voies se frayassent
aux laves incandescentes.

Cyrus Smith expliqua ces choses  ses compagnons, et, sans
exagrer la situation, il leur en fit connatre le pour et le
contre.

Aprs tout, on n'y pouvait rien. Granite-House,  moins d'un
tremblement de terre qui branlerait le sol, ne semblait pas
devoir tre menace. Mais le corral aurait tout  craindre, si
quelque nouveau cratre s'ouvrait dans les parois sud du mont
Franklin. Depuis ce jour, les vapeurs ne cessrent d'empanacher la
cime de la montagne, et l'on put mme reconnatre qu'elles
gagnaient en hauteur et en paisseur, sans qu'aucune flamme se
mlt  leurs paisses volutes. Le phnomne se concentrait encore
dans la partie infrieure de la chemine centrale.

Cependant, avec les beaux jours, les travaux avaient t repris.
On pressait le plus possible la construction du navire, et, au
moyen de la chute de la grve, Cyrus Smith parvint  tablir une
scierie hydraulique qui dbita plus rapidement les troncs d'arbres
en planches et en madriers. Le mcanisme de cet appareil fut aussi
simple que ceux qui fonctionnent dans les rustiques scieries de la
Norvge. Un premier mouvement horizontal  imprimer  la pice de
bois, un second mouvement vertical  donner  la scie, c'tait l
tout ce qu'il s'agissait d'obtenir, et l'ingnieur y russit au
moyen d'une roue, de deux cylindres et de poulies, convenablement
disposs.

Vers la fin du mois de septembre, la carcasse du navire, qui
devait tre gr en golette, se dressait sur le chantier de
construction. La membrure tait presque entirement termine, et
tous ces couples ayant t maintenus par un cintre provisoire, on
pouvait dj apprcier les formes de l'embarcation.

Cette golette, fine de l'avant, trs dgage dans ses faons
d'arrire, serait videmment propre  une assez longue traverse,
le cas chant; mais la pose du bordage, du vaigrage intrieur et
du pont devait exiger encore un laps considrable de temps. Fort
heureusement, les ferrures de l'ancien brick avaient pu tre
sauves aprs l'explosion sous-marine. Des bordages et des courbes
mutils, Pencroff et Ayrton avaient arrach les chevilles et une
grande quantit de clous de cuivre. C'tait autant d'conomis
pour les forgerons, mais les charpentiers eurent beaucoup  faire.

Les travaux de construction durent tre interrompus pendant une
semaine pour ceux de la moisson, de la fenaison et la rentre des
diverses rcoltes qui abondaient au plateau de Grande-vue. Cette
besogne termine, tous les instants furent dsormais consacrs 
l'achvement de la golette.

Lorsque la nuit arrivait, les travailleurs taient vritablement
extnus. Afin de ne point perdre de temps, ils avaient modifi
les heures de repas: ils dnaient  midi et ne soupaient que
lorsque la lumire du jour venait  leur manquer. Ils remontaient
alors  Granite-House, et ils se htaient de se coucher.
Quelquefois, cependant, la conversation, lorsqu'elle portait sur
quelque sujet intressant, retardait quelque peu l'heure du
sommeil. Les colons se laissaient aller  parler de l'avenir, et
ils causaient volontiers des changements qu'apporterait  leur
situation un voyage de la golette aux terres les plus
rapproches. Mais au milieu de ces projets dominait toujours la
pense d'un retour ultrieur  l'le Lincoln. Jamais ils
n'abandonneraient cette colonie, fonde avec tant de peines et de
succs, et  laquelle les communications avec l'Amrique
donneraient un dveloppement nouveau.

Pencroff et Nab surtout espraient bien y finir leurs jours.

Harbert, disait le marin, vous n'abandonnerez jamais l'le
Lincoln?

-- Jamais, Pencroff, et surtout si tu prends le parti d'y rester!

-- Il est tout pris, mon garon, rpondait Pencroff, je vous
attendrai! Vous me ramnerez votre femme et vos enfants, et je
ferai de vos petits de fameux lurons!

-- C'est entendu, rpliquait Harbert, riant et rougissant  la
fois.

-- Et vous, Monsieur Cyrus, reprenait Pencroff enthousiasm, vous
serez toujours le gouverneur de l'le! Ah a! Combien pourra-t-
elle nourrir d'habitants? Dix mille, au moins!

On causait de la sorte, on laissait aller Pencroff, et, de propos
en propos, le reporter finissait par fonder un journal, le new-
Lincoln Herald! ainsi est-il du coeur de l'homme. Le besoin de
faire oeuvre qui dure, qui lui survive, est le signe de sa
supriorit sur tout ce qui vit ici-bas. C'est ce qui a fond sa
domination, et c'est ce qui la justifie dans le monde entier.

Aprs cela, qui sait si Jup et Top n'avaient pas, eux aussi, leur
petit rve d'avenir?

Ayrton, silencieux, se disait qu'il voudrait revoir lord Glenarvan
et se montrer  tous, rhabilit. Un soir, le 15 octobre, la
conversation, lance  travers ces hypothses, s'tait prolonge
plus que de coutume. Il tait neuf heures du soir. Dj de longs
billements, mal dissimuls, sonnaient l'heure du repos, et
Pencroff venait de se diriger vers son lit, quand le timbre
lectrique, plac dans la salle, rsonna soudain.

Tous taient l, Cyrus Smith, Gdon Spilett, Harbert, Ayrton,
Pencroff, Nab. Il n'y avait donc aucun des colons au corral.

Cyrus Smith s'tait lev. Ses compagnons se regardaient, croyant
avoir mal entendu.

Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria Nab. Est-ce le diable qui
sonne?

Personne ne rpondit.

Le temps est orageux, fit observer Harbert. L'influence de
l'lectricit ne peut-elle pas...

Harbert n'acheva pas sa phrase. L'ingnieur, vers lequel tous les
regards taient tourns, secouait la tte ngativement.

Attendons, dit alors Gdon Spilett. Si c'est un signal, quel que
soit celui qui le fasse, il le renouvellera.

-- Mais qui voulez-vous que ce soit? s'cria Nab.

-- Mais, rpondit Pencroff, celui qui...

La phrase du marin fut coupe par un nouveau frmissement du
trembleur sur le timbre.

Cyrus Smith se dirigea vers l'appareil et, lanant le courant 
travers le fil, il envoya cette demande au corral:

Que voulez-vous? quelques instants plus tard, l'aiguille, se
mouvant sur le cadran alphabtique, donnait cette rponse aux
htes de Granite-House:

Venez au corral en toute hte.

Enfin! s'cria Cyrus Smith.

Oui! Enfin! Le mystre allait se dvoiler! devant cet immense
intrt qui allait les pousser au corral, toute fatigue des colons
avait disparu, tout besoin de repos avait cess. Sans avoir
prononc une parole, en quelques instants, ils avaient quitt
Granite-House et se trouvaient sur la grve. Seuls, Jup et Top
taient rests. On pouvait se passer d'eux.

La nuit tait noire. La lune, nouvelle ce jour-l mme, avait
disparu en mme temps que le soleil.

Ainsi que l'avait fait observer Harbert, de gros nuages orageux
formaient une vote basse et lourde, qui empchait tout
rayonnement d'toiles. Quelques clairs de chaleur, reflets d'un
orage lointain, illuminaient l'horizon.

Il tait possible que, quelques heures plus tard, la foudre tonnt
sur l'le mme. C'tait une nuit menaante.

Mais l'obscurit, si profonde qu'elle ft, ne pouvait arrter des
gens habitus  cette route du corral.

Ils remontrent la rive gauche de la Mercy, atteignirent le
plateau, passrent le pont du creek glycrine et s'avancrent 
travers la fort.

Ils marchaient d'un bon pas, en proie  une motion trs vive.
Pour eux, cela ne faisait pas doute, ils allaient apprendre enfin
le mot tant cherch de l'nigme, le nom de cet tre mystrieux, si
profondment entr dans leur vie, si gnreux dans son influence,
si puissant dans son action! Ne fallait-il pas, en effet, que cet
inconnu et t ml  leur existence, qu'il en connt les
moindres dtails, qu'il entendt tout ce qui se disait  Granite-
House, pour avoir pu toujours agir  point nomm?

Chacun, abm dans ses rflexions, pressait le pas.

Sous cette vote d'arbres, l'obscurit tait telle que la lisire
de la route ne se voyait mme pas. Aucun bruit, d'ailleurs, dans
la fort. Quadrupdes et oiseaux, influencs par la lourdeur de
l'atmosphre, taient immobiles et silencieux. Nul souffle
n'agitait les feuilles. Seul, le pas des colons rsonnait, dans
l'ombre, sur le sol durci.

Le silence, pendant le premier quart d'heure de marche, ne fut
interrompu que par cette observation de Pencroff:

Nous aurions d prendre un fanal.

Et par cette rponse de l'ingnieur:

Nous en trouverons un au corral.

Cyrus Smith et ses compagnons avaient quitt Granite-House  neuf
heures douze minutes.  neuf heures quarante-sept, ils avaient
franchi une distance de trois milles sur les cinq qui sparaient
l'embouchure de la Mercy du corral. En ce moment, de grands
clairs blanchtres s'panouissaient au-dessus de l'le et
dessinaient en noir les dcoupures du feuillage. Ces clats
intenses blouissaient et aveuglaient. L'orage, videmment, ne
pouvait tarder  se dchaner. Les clairs devinrent peu  peu
plus rapides et plus lumineux. Des grondements lointains roulaient
dans les profondeurs du ciel. L'atmosphre tait touffante.

Les colons allaient, comme s'ils eussent t pousss en avant par
quelque irrsistible force.

 neuf heures un quart, un vif clair leur montrait l'enceinte
palissade, et ils n'avaient pas franchi la porte, que le tonnerre
clatait avec une formidable violence.

En un instant, le corral tait travers, et Cyrus Smith se
trouvait devant l'habitation.

Il tait possible que la maison ft occupe par l'inconnu, puisque
c'tait de la maison mme que le tlgramme avait d partir.
Toutefois, aucune lumire n'en clairait la fentre.

L'ingnieur frappa  la porte.

Pas de rponse.

Cyrus Smith ouvrit la porte, et les colons entrrent dans la
chambre, qui tait profondment obscure. Un coup de briquet fut
donn par Nab, et, un instant aprs, le fanal tait allum et
promen  tous les coins de la chambre...

Il n'y avait personne. Les choses taient dans l'tat o on les
avait laisses.

Avons-nous t dupes d'une illusion? murmura Cyrus Smith.

Non! Ce n'tait pas possible! Le tlgramme avait bien dit: Venez
au corral en toute hte.

On s'approcha de la table qui tait spcialement affecte au
service du fil. Tout y tait en place, la pile et la bote qui la
contenait, ainsi que l'appareil rcepteur et transmetteur.

Qui est venu pour la dernire fois ici? demanda l'ingnieur.

-- Moi, Monsieur Smith, rpondit Ayrton.

-- Et c'tait?...

-- Il y a quatre jours.

-- Ah! Une notice! s'cria Harbert, qui montra un papier dpos
sur la table.

Sur ce papier taient crits ces mots, en anglais: Suivez le
nouveau fil.

En route! s'cria Cyrus Smith, qui comprit que la dpche
n'tait pas partie du corral, mais bien de la retraite mystrieuse
qu'un fil supplmentaire, raccord  l'ancien, runissait
directement  Granite-House.

Nab prit le fanal allum, et tous quittrent le corral.

L'orage se dchanait alors avec une extrme violence.
L'intervalle qui sparait chaque clair de chaque coup de tonnerre
diminuait sensiblement.

Le mtore allait bientt dominer le mont Franklin et l'le
entire.  l'clat des lueurs intermittentes, on pouvait voir le
sommet du volcan empanach de vapeurs.

Il n'y avait, dans toute la portion du corral qui sparait la
maison de l'enceinte palissade, aucune communication
tlgraphique. Mais, aprs avoir franchi la porte, l'ingnieur,
courant droit au premier poteau, vit  la lueur d'un clair qu'un
nouveau fil retombait de l'isoloir jusqu' terre.

Le voil! dit-il.

Ce fil tranait sur le sol, mais sur toute sa longueur il tait
entour d'une substance isolante, comme l'est un cble sous-marin,
ce qui assurait la libre transmission des courants. Par sa
direction, il semblait s'engager  travers les bois et les
contreforts mridionaux de la montagne, et, consquemment, il
courait vers l'ouest.

Suivons-le! dit Cyrus Smith.

Et tantt  la lueur du fanal, tantt au milieu des fulgurations
de la foudre, les colons se lancrent sur la voie trace par le
fil.

Les roulements du tonnerre taient continus alors, et leur
violence telle, qu'aucune parole n'et pu tre entendue.
D'ailleurs, il ne s'agissait pas de parler, mais d'aller en avant.

Cyrus Smith et les siens gravirent d'abord le contrefort dress
entre la valle du corral et celle de la rivire de la chute,
qu'ils traversrent dans sa partie la plus troite. Le fil, tantt
tendu sur les basses branches des arbres, tantt se droulant 
terre, les guidait srement.

L'ingnieur avait suppos que ce fil s'arrterait peut-tre au
fond de la valle, et que l serait la retraite inconnue.

Il n'en fut rien. Il fallut remonter le contrefort du sud-ouest et
redescendre sur ce plateau aride que terminait cette muraille de
basaltes si trangement amoncels. De temps en temps, l'un ou
l'autre des colons se baissait, ttait le fil de la main et
rectifiait la direction au besoin. Mais il n'tait plus douteux
que ce fil court directement  la mer.

L, sans doute, dans quelque profondeur des roches ignes, se
creusait la demeure si vainement cherche jusqu'alors.

Le ciel tait en feu. Un clair n'attendait pas l'autre. Plusieurs
frappaient la cime du volcan et se prcipitaient dans le cratre
au milieu de l'paisse fume. On et pu croire, par instants, que
le mont projetait des flammes.

 dix heures moins quelques minutes, les colons taient arrivs
sur la haute lisire qui dominait l'ocan  l'ouest. Le vent
s'tait lev. Le ressac mugissait  cinq cents pieds plus bas.

Cyrus Smith calcula que ses compagnons et lui avaient franchi la
distance d'un mille et demi depuis le corral.

 ce point, le fil s'engageait au milieu des roches, en suivant la
pente assez raide d'un ravin troit et capricieusement trac.

Les colons s'y engagrent, au risque de provoquer quelque
boulement de rocs mal quilibrs et d'tre prcipits dans la
mer. La descente tait extrmement prilleuse, mais ils ne
comptaient pas avec le danger, ils n'taient plus matres d'eux-
mmes, et une irrsistible attraction les attirait vers ce point
mystrieux, comme l'aimant attire le fer. Aussi descendirent-ils
presque inconsciemment ce ravin, qui, mme en pleine lumire, et
t pour ainsi dire impraticable. Les pierres roulaient et
resplendissaient comme des bolides enflamms, quand elles
traversaient les zones de lumire. Cyrus Smith tait en tte.
Ayrton fermait la marche.

Ici, ils allaient pas  pas; l, ils glissaient sur la roche
polie; puis ils se relevaient et continuaient leur route. Enfin,
le fil, faisant un angle brusque, toucha les roches du littoral,
vritable semis d'cueils que les grandes mares devaient battre.
Les colons avaient atteint la limite infrieure de la muraille
basaltique.

L se dveloppait un troit paulement qui courait horizontalement
et paralllement  la mer. Le fil le suivait, et les colons s'y
engagrent. Ils n'avaient pas fait cent pas, que l'paulement,
s'inclinant par une pente modre, arrivait ainsi au niveau mme
des lames.

L'ingnieur saisit le fil, et il vit qu'il s'enfonait dans la
mer.

Ses compagnons, arrts prs de lui, taient stupfaits. Un cri de
dsappointement, presque un cri de dsespoir, leur chappa!
Faudrait-il donc se prcipiter sous ces eaux et y chercher quelque
caverne sous-marine? Dans l'tat de surexcitation morale et
physique o ils se trouvaient, ils n'eussent pas hsit  le
faire. Une rflexion de l'ingnieur les arrta.

Cyrus Smith conduisit ses compagnons sous une anfractuosit des
roches, et l:

Attendons, dit-il. La mer est haute.  mer basse, le chemin sera
ouvert.

-- Mais qui peut vous faire croire...? demanda Pencroff.

-- Il ne nous aurait pas appels, si les moyens devaient manquer
pour arriver jusqu' lui!

Cyrus Smith avait parl avec un tel accent de conviction,
qu'aucune objection ne fut souleve.

Son observation, d'ailleurs, tait logique. Il fallait admettre
qu'une ouverture, praticable  mer basse, que le flot obstruait en
ce moment, s'ouvrait au pied de la muraille.

C'taient quelques heures  attendre. Les colons restrent donc
silencieusement blottis sous une sorte de portique profond, creus
dans la roche. La pluie commenait alors  tomber, et ce fut
bientt en torrents que se condensrent les nuages dchirs par la
foudre. Les chos rpercutaient le fracas du tonnerre et lui
donnaient une sonorit grandiose.

L'motion des colons tait extrme. Mille penses tranges,
surnaturelles traversaient leur cerveau, et ils voquaient quelque
grande et surhumaine apparition qui, seule, et pu rpondre 
l'ide qu'ils se faisaient du gnie mystrieux de l'le.

 minuit, Cyrus Smith, emportant le fanal, descendit jusqu'au
niveau de la grve afin d'observer la disposition des roches. Il y
avait dj deux heures de mer baisse.

L'ingnieur ne s'tait pas tromp. La voussure d'une vaste
excavation commenait  se dessiner au-dessus des eaux. L, le
fil, se coudant  angle droit, pntrait dans cette gueule bante.

Cyrus Smith revint prs de ses compagnons et leur dit simplement:

Dans une heure, l'ouverture sera praticable.

-- Elle existe donc? demanda Pencroff.

-- En avez-vous dout? rpondit Cyrus Smith.

-- Mais cette caverne sera remplie d'eau jusqu' une certaine
hauteur, fit observer Harbert.

-- Ou cette caverne assche compltement, rpondit Cyrus Smith, et
dans ce cas nous la parcourrons  pied, ou elle n'assche pas, et
un moyen quelconque de transport sera mis  notre disposition.

Une heure s'coula. Tous descendirent sous la pluie au niveau de
la mer. En trois heures, la mare avait baiss de quinze pieds. Le
sommet de l'arc trac par la voussure dominait son niveau de huit
pieds au moins. C'tait comme l'arche d'un pont, sous laquelle
passaient les eaux, mles d'cume. En se penchant, l'ingnieur
vit un objet noir qui flottait  la surface de la mer. Il l'attira
 lui.

C'tait un canot, amarr par une corde  quelque saillie
intrieure de la paroi. Ce canot tait fait en tle boulonne.
Deux avirons taient au fond, sous les bancs.

Embarquons, dit Cyrus Smith.

Un instant aprs, les colons taient dans le canot.

Nab et Ayrton s'taient mis aux avirons, Pencroff au gouvernail.
Cyrus Smith  l'avant, le fanal pos sur l'trave, clairait la
marche.

La vote, trs surbaisse, sous laquelle le canot passa d'abord,
se relevait brusquement; mais l'obscurit tait trop profonde, et
la lumire du fanal trop insuffisante, pour que l'on pt
reconnatre l'tendue de cette caverne, sa largeur, sa hauteur, sa
profondeur. Au milieu de cette substruction basaltique rgnait un
silence imposant.

Nul bruit du dehors n'y pntrait, et les clats de la foudre ne
pouvaient percer ses paisses parois.

Il existe en quelques parties du globe de ces cavernes immenses,
sortes de cryptes naturelles qui datent de son poque gologique.
Les unes sont envahies par les eaux de la mer; d'autres
contiennent des lacs entiers dans leurs flancs.

Telle la grotte de Fingal, dans l'le de Staffa, l'une des
Hbrides, telles les grottes de Morgat, sur la baie de Douarnenez,
en Bretagne, les grottes de Bonifacio, en Corse, celles du Lyse-
fjord, en Norvge, telle l'immense caverne du mammouth, dans le
Kentucky, haute de cinq cents pieds et longue de plus de vingt
milles! En plusieurs points du globe, la nature a creus ces
cryptes et les a conserves  l'admiration de l'homme.

Quant  cette caverne que les colons exploraient alors,
s'tendait-elle donc jusqu'au centre de l'le? Depuis un quart
d'heure, le canot s'avanait en faisant des dtours que
l'ingnieur indiquait  Pencroff d'une voix brve, quand,  un
certain moment:

Plus  droite! commanda-t-il.

L'embarcation, modifiant sa direction, vint aussitt ranger la
paroi de droite. L'ingnieur voulait, avec raison, reconnatre si
le fil courait toujours le long de cette paroi.

Le fil tait l, accroch aux saillies du roc.

En avant! dit Cyrus Smith.

Et les deux avirons, plongeant dans les eaux noires, enlevrent
l'embarcation.

Le canot marcha pendant un quart d'heure encore, et, depuis
l'ouverture de la caverne, il devait avoir franchi une distance
d'un demi-mille, lorsque la voix de Cyrus Smith se fit entendre de
nouveau.

Arrtez! dit-il.

Le canot s'arrta, et les colons aperurent une vive lumire qui
illuminait l'norme crypte, si profondment creuse dans les
entrailles de l'le.

Il fut alors possible d'examiner cette caverne, dont rien n'avait
pu faire souponner l'existence.

 une hauteur de cent pieds s'arrondissait une vote, supporte
sur des fts de basalte qui semblaient avoir tous t fondus dans
le mme moule. Des retombes irrgulires, des nervures
capricieuses s'appuyaient sur ces colonnes que la nature avait
dresses par milliers aux premires poques de la formation du
globe. Les tronons basaltiques, embots l'un dans l'autre,
mesuraient quarante  cinquante pieds de hauteur, et l'eau,
paisible malgr les agitations du dehors, venait en baigner la
base. L'clat du foyer de lumire, signal par l'ingnieur,
saisissant chaque arte prismatique et les piquant de pointes de
feux, pntrait pour ainsi dire les parois comme si elles eussent
t diaphanes et changeait en autant de cabochons tincelants les
moindres saillies de cette substruction.

Par suite d'un phnomne de rflexion, l'eau reproduisait ces
divers clats  sa surface, de telle sorte que le canot semblait
flotter entre deux zones scintillantes.

Il n'y avait pas  se tromper sur la nature de l'irradiation
projete par le centre lumineux dont les rayons, nets et
rectilignes, se brisaient  tous les angles,  toutes les nervures
de la crypte.

Cette lumire provenait d'une source lectrique, et sa couleur
blanche en trahissait l'origine. C'tait l le soleil de cette
caverne, et il l'emplissait tout entire. Sur un signe de Cyrus
Smith, les avirons retombrent en faisant jaillir une vritable
pluie d'escarboucles, et le canot se dirigea vers le foyer
lumineux, dont il ne fut bientt plus qu' une demi-encablure. En
cet endroit, la largeur de la nappe d'eau mesurait environ trois
cent cinquante pieds, et l'on pouvait apercevoir, au del du
centre blouissant, un norme mur basaltique qui fermait toute
issue de ce ct. La caverne s'tait donc considrablement
largie, et la mer y formait un petit lac. Mais la vote, les
parois latrales, la muraille du chevet, tous ces prismes, tous
ces cylindres, tous ces cnes taient baigns dans le fluide
lectrique,  ce point que cet clat leur paraissait propre, et
l'on et pu dire de ces pierres, tailles  facettes comme des
diamants de grand prix, qu'elles suaient la lumire! Au centre du
lac, un long objet fusiforme flottait  la surface des eaux,
silencieux, immobile. L'clat qui en sortait s'chappait de ses
flancs, comme de deux gueules de four qui eussent t chauffes au
blanc soudant. Cet appareil, semblable au corps d'un norme
ctac, tait long de deux cent cinquante pieds environ et
s'levait de dix  douze pieds au-dessus du niveau de la mer.

Le canot s'en approcha lentement.  l'avant, Cyrus Smith s'tait
lev. Il regardait, en proie  une violente agitation. Puis, tout
 coup, saisissant le bras du reporter:

Mais c'est lui! Ce ne peut tre que lui! s'cria-t-il, lui!...

Puis, il retomba sur son banc, en murmurant un nom que Gdon
Spilett fut seul  entendre.

Sans doute, le reporter connaissait ce nom, car cela fit sur lui
un prodigieux effet, et il rpondit d'une voix sourde:

Lui! Un homme hors la loi!

-- Lui! dit Cyrus Smith.

Sur l'ordre de l'ingnieur, le canot s'approcha de ce singulier
appareil flottant. Le canot accosta la hanche gauche, de laquelle
s'chappait un faisceau de lumire  travers une paisse vitre.

Cyrus Smith et ses compagnons montrent sur la plate-forme. Un
capot bant tait l. Tous s'lancrent par l'ouverture. Au bas de
l'chelle se dessinait une coursive intrieure, claire
lectriquement.  l'extrmit de cette coursive s'ouvrait une
porte que Cyrus Smith poussa. Une salle richement orne, que
traversrent rapidement les colons, confinait  une bibliothque,
dans laquelle un plafond lumineux versait un torrent de lumire.
Au fond de la bibliothque, une large porte, ferme galement, fut
ouverte par l'ingnieur. Un vaste salon, sorte de muse o taient
entasses, avec tous les trsors de la nature minrale, des
oeuvres de l'art, des merveilles de l'industrie, apparut aux yeux
des colons, qui durent se croire feriquement transports dans le
monde des rves.

tendu sur un riche divan, ils virent un homme qui ne sembla pas
s'apercevoir de leur prsence.

Alors Cyrus Smith leva la voix, et,  l'extrme surprise de ses
compagnons, il pronona ces paroles:

Capitaine Nemo, vous nous avez demands? Nous voici.



CHAPITRE XVI


 ces mots, l'homme couch se releva, et son visage apparut en
pleine lumire: tte magnifique, front haut, regard fier, barbe
blanche, chevelure abondante et rejete en arrire.

Cet homme s'appuya de la main sur le dossier du divan qu'il venait
de quitter. Son regard tait calme. On voyait qu'une maladie lente
l'avait min peu  peu, mais sa voix parut forte encore, quand il
dit en anglais, et d'un ton qui annonait une extrme surprise:

Je n'ai pas de nom, monsieur.

-- Je vous connais! rpondit Cyrus Smith.

Le capitaine Nemo fixa un regard ardent sur l'ingnieur, comme
s'il et voulu l'anantir.

Puis, retombant sur les oreillers du divan:

Qu'importe, aprs tout, murmura-t-il, je vais mourir!

Cyrus Smith s'approcha du capitaine Nemo, et Gdon Spilett prit
sa main, qu'il trouva brlante. Ayrton, Pencroff, Harbert et Nab
se tenaient respectueusement  l'cart dans un angle de ce
magnifique salon, dont l'air tait satur d'effluences
lectriques.

Cependant, le capitaine Nemo avait aussitt retir sa main, et
d'un signe il pria l'ingnieur et le reporter de s'asseoir.

Tous le regardaient avec une motion vritable. Il tait donc l
celui qu'ils appelaient le gnie de l'le, l'tre puissant dont
l'intervention, en tant de circonstances, avait t si efficace,
ce bienfaiteur auquel ils devaient une si large part de
reconnaissance! Devant les yeux, ils n'avaient qu'un homme, l o
Pencroff et Nab croyaient trouver presque un dieu, et cet homme
tait prt  mourir!

Mais comment se faisait-il que Cyrus Smith connt le capitaine
Nemo? Pourquoi celui-ci s'tait-il si vivement relev en entendant
prononcer ce nom, qu'il devait croire ignor de tous?...

Le capitaine avait repris place sur le divan, et, appuy sur son
bras, il regardait l'ingnieur, plac prs de lui.

Vous savez le nom que j'ai port, monsieur? demanda-t-il.

-- Je le sais, rpondit Cyrus Smith, comme je sais le nom de cet
admirable appareil sous-marin...

-- Le Nautilus? dit en souriant  demi le capitaine.

-- Le Nautilus.

-- Mais savez-vous... savez-vous qui je suis?

-- Je le sais.

-- Il y a pourtant trente annes que je n'ai plus aucune
communication avec le monde habit, trente ans que je vis dans les
profondeurs de la mer, le seul milieu o j'aie trouv
l'indpendance! Qui donc a pu trahir mon secret?

-- Un homme qui n'avait jamais pris d'engagement envers vous,
capitaine Nemo, et qui, par consquent, ne peut tre accus de
trahison.

-- Ce franais que le hasard jeta  mon bord il y a seize ans?

-- Lui-mme.

-- Cet homme et ses deux compagnons n'ont donc pas pri dans le
Malstrom, o le Nautilus s'tait engag?

-- Ils n'ont pas pri, et il a paru, sous le titre de vingt mille
lieues sous les mers, un ouvrage qui contient votre histoire.

-- Mon histoire de quelques mois seulement, monsieur! rpondit
vivement le capitaine.

-- Il est vrai, reprit Cyrus Smith, mais quelques mois de cette
vie trange ont suffi  vous faire connatre...

-- Comme un grand coupable, sans doute? rpondit le capitaine
Nemo, en laissant passer sur ses lvres un sourire hautain. Oui,
un rvolt, mis peut-tre au ban de l'humanit!

L'ingnieur ne rpondit pas.

Eh bien, monsieur?

-- Je n'ai point  juger le capitaine Nemo, rpondit Cyrus Smith,
du moins en ce qui concerne sa vie passe. J'ignore, comme tout le
monde, quels ont t les mobiles de cette trange existence, et je
ne puis juger des effets sans connatre les causes; mais ce que je
sais, c'est qu'une main bienfaisante s'est constamment tendue sur
nous depuis notre arrive  l'le Lincoln, c'est que tous nous
devons la vie  un tre bon, gnreux, puissant, et que cet tre
puissant, gnreux et bon, c'est vous, capitaine Nemo!

-- C'est moi, rpondit simplement le capitaine.

L'ingnieur et le reporter s'taient levs. Leurs compagnons
s'taient rapprochs, et la reconnaissance qui dbordait de leurs
coeurs allait se traduire par les gestes, par les paroles... le
capitaine Nemo les arrta d'un signe, et d'une voix plus mue
qu'il ne l'et voulu sans doute:

Quand vous m'aurez entendu, dit-il.

Et le capitaine, en quelques phrases nettes et presses, fit
connatre sa vie tout entire.

Son histoire fut brve, et, cependant, il dut concentrer en lui
tout ce qui lui restait d'nergie pour la dire jusqu'au bout. Il
tait vident qu'il luttait contre une extrme faiblesse.
Plusieurs fois, Cyrus Smith l'engagea  prendre quelque repos,
mais il secoua la tte en homme auquel le lendemain n'appartient
plus, et quand le reporter lui offrit ses soins:

Ils sont inutiles, rpondit-il, mes heures sont comptes.

Le capitaine Nemo tait un indien, le prince Dakkar, fils d'un
rajah du territoire alors indpendant du Bundelkund et neveu du
hros de l'Inde, Tippo-Sab. Son pre, ds l'ge de dix ans,
l'envoya en Europe, afin qu'il y ret une ducation complte et
dans la secrte intention qu'il pt lutter un jour,  armes
gales, avec ceux qu'il considrait comme les oppresseurs de son
pays. De dix ans  trente ans, le prince Dakkar, suprieurement
dou, grand de coeur et d'esprit, s'instruisit en toutes choses,
et dans les sciences, dans les lettres, dans les arts il poussa
ses tudes haut et loin.

Le prince Dakkar voyagea dans toute l'Europe. Sa naissance et sa
fortune le faisaient rechercher, mais les sductions du monde ne
l'attirrent jamais.

Jeune et beau, il demeura srieux, sombre, dvor de la soif
d'apprendre, ayant un implacable ressentiment riv au coeur.

Le prince Dakkar hassait. Il hassait le seul pays o il n'avait
jamais voulu mettre le pied, la seule nation dont il refusa
constamment les avances: il hassait l'Angleterre et d'autant plus
que sur plus d'un point il l'admirait.

C'est que cet indien rsumait en lui toutes les haines farouches
du vaincu contre le vainqueur.

L'envahisseur n'avait pu trouver grce chez l'envahi.

Le fils de l'un de ces souverains dont le Royaume-Uni n'a pu que
nominalement assurer la servitude, ce prince, de la famille de
Tippo-Sab, lev dans les ides de revendication et de vengeance,
ayant l'inluctable amour de son potique pays charg des chanes
anglaises, ne voulut jamais poser le pied sur cette terre par lui
maudite,  laquelle l'Inde devait son asservissement.

Le prince Dakkar devint un artiste que les merveilles de l'art
impressionnaient noblement, un savant auquel rien des hautes
sciences n'tait tranger, un homme d'tat qui se forma au milieu
des cours europennes. Aux yeux de ceux qui l'observaient
incompltement, il passait peut-tre pour un de ces cosmopolites,
curieux de savoir, mais ddaigneux d'agir, pour un de ces opulents
voyageurs, esprits fiers et platoniques, qui courent incessamment
le monde et ne sont d'aucun pays.

Il n'en tait rien. Cet artiste, ce savant, cet homme tait rest
indien par le coeur, indien par le dsir de la vengeance, indien
par l'espoir qu'il nourrissait de pouvoir revendiquer un jour les
droits de son pays, d'en chasser l'tranger, de lui rendre son
indpendance. Aussi, le prince Dakkar revint-il au Bundelkund dans
l'anne 1849. Il se maria avec une noble indienne dont le coeur
saignait comme le sien aux malheurs de sa patrie. Il en eut deux
enfants qu'il chrissait. Mais le bonheur domestique ne pouvait
lui faire oublier l'asservissement de l'Inde. Il attendait une
occasion. Elle se prsenta.

Le joug anglais s'tait trop pesamment peut-tre alourdi sur les
populations indoues. Le prince Dakkar emprunta la voix des
mcontents. Il fit passer dans leur esprit toute la haine qu'il
prouvait contre l'tranger. Il parcourut non seulement les
contres encore indpendantes de la pninsule indienne, mais aussi
les rgions directement soumises  l'administration anglaise. Il
rappela les grands jours de Tippo-Sab, mort hroquement 
Seringapatam pour la dfense de sa patrie. En 1857, la grande
rvolte des cipayes clata. Le prince Dakkar en fut l'me. Il
organisa l'immense soulvement. Il mit ses talents et ses
richesses au service de cette cause. Il paya de sa personne; il se
battit au premier rang; il risqua sa vie comme le plus humble de
ces hros qui s'taient levs pour affranchir leur pays; il fut
bless dix fois en vingt rencontres et n'avait pu trouver la mort,
quand les derniers soldats de l'indpendance tombrent sous les
balles anglaises.

Jamais la puissance britannique dans l'Inde ne courut un tel
danger, et si, comme ils l'avaient espr, les cipayes eussent
trouv secours au dehors, c'en tait fait peut-tre en Asie de
l'influence et de la domination du royaume-uni.

Le nom du prince Dakkar fut illustre alors. Le hros qui le
portait ne se cacha pas et lutta ouvertement. Sa tte fut mise 
prix, et, s'il ne se rencontra pas un tratre pour la livrer, son
pre, sa mre, sa femme, ses enfants payrent pour lui avant mme
qu'il pt connatre les dangers qu' cause de lui ils couraient...

Le droit, cette fois encore, tait tomb devant la force. Mais la
civilisation ne recule jamais, et il semble qu'elle emprunte tous
les droits  la ncessit. Les cipayes furent vaincus, et le pays
des anciens rajahs retomba sous la domination plus troite de
l'Angleterre.

Le prince Dakkar, qui n'avait pu mourir, revint dans les montagnes
du Bundelkund. L, seul dsormais, pris d'un immense dgot contre
tout ce qui portait le nom d'homme, ayant la haine et l'horreur du
monde civilis, voulant  jamais le fuir, il ralisa les dbris de
sa fortune, runit une vingtaine de ses plus fidles compagnons,
et, un jour, tous disparurent.

O donc le prince Dakkar avait-il t chercher cette indpendance
que lui refusait la terre habite?

Sous les eaux, dans la profondeur des mers, o nul ne pouvait le
suivre.

 l'homme de guerre se substitua le savant. Une le dserte du
Pacifique lui servit  tablir ses chantiers, et, l, un bateau
sous-marin fut construit sur ses plans. L'lectricit, dont, par
des moyens qui seront connus un jour, il avait su utiliser
l'incommensurable force mcanique, et qu'il puisait 
d'intarissables sources, fut employe  toutes les ncessits de
son appareil flottant, comme force motrice, force clairante,
force calorifique. La mer, avec ses trsors infinis, ses myriades
de poissons, ses moissons de varechs et de sargasses, ses normes
mammifres, et non seulement tout ce que la nature y entretenait,
mais aussi tout ce que les hommes y avaient perdu, suffit
amplement aux besoins du prince et de son quipage, -- et ce fut
l'accomplissement de son plus vif dsir, puisqu'il ne voulait plus
avoir aucune communication avec la terre. Il nomma son appareil
sous-marin le Nautilus, il s'appela le capitaine Nemo, et il
disparut sous les mers.

Pendant bien des annes, le capitaine visita tous les ocans, d'un
ple  l'autre. Paria de l'univers habit, il recueillit dans ces
mondes inconnus des trsors admirables. Les millions perdus dans
la baie de Vigo, en 1702, par les galions espagnols, lui
fournirent une mine inpuisable de richesses dont il disposa
toujours, et anonymement, en faveur des peuples qui se battaient
pour l'indpendance de leur pays. Enfin, il n'avait eu, depuis
longtemps, aucune communication avec ses semblables, quand,
pendant la nuit du 6 novembre 1866, trois hommes furent jets 
son bord. C'taient un professeur franais, son domestique et un
pcheur canadien. Ces trois hommes avaient t prcipits  la
mer, dans un choc qui s'tait produit entre le Nautilus et la
frgate des tats-Unis l'Abraham-Lincoln, qui lui donnait la
chasse.

Le capitaine Nemo apprit de ce professeur que le Nautilus, tantt
pris pour un mammifre gant de la famille des ctacs, tantt
pour un appareil sous-marin renfermant un quipage de pirates,
tait poursuivi sur toutes les mers.

Le capitaine Nemo aurait pu rendre  l'ocan ces trois hommes, que
le hasard jetait ainsi  travers sa mystrieuse existence. Il ne
le fit pas, il les garda prisonniers, et, pendant sept mois, ils
purent contempler toutes les merveilles d'un voyage qui se
poursuivit pendant vingt mille lieues sous les mers. Un jour, le
22 juin 1867, ces trois hommes, qui ne savaient rien du pass du
capitaine Nemo, parvinrent  s'chapper, aprs s'tre empars du
canot du Nautilus. Mais comme  ce moment le Nautilus tait
entran sur les ctes de Norvge, dans les tourbillons du
Malstrom, le capitaine dut croire que les fugitifs, noys dans
ces effroyables remous, avaient trouv la mort au fond du gouffre.
Il ignorait donc que le franais et ses deux compagnons eussent
t miraculeusement rejets  la cte, que des pcheurs des les
Loffoden les avaient recueillis, et que le professeur,  son
retour en France, avait publi l'ouvrage dans lequel sept mois de
cette trange et aventureuse navigation du Nautilus taient
raconts et livrs  la curiosit publique.

Pendant longtemps encore, le capitaine Nemo continua de vivre
ainsi, courant les mers. Mais, peu  peu, ses compagnons moururent
et allrent reposer dans leur cimetire de corail, au fond du
Pacifique. Le vide se fit dans le Nautilus, et enfin le capitaine
Nemo resta seul de tous ceux qui s'taient rfugis avec lui dans
les profondeurs de l'ocan.

Le capitaine Nemo avait alors soixante ans. Quand il fut seul, il
parvint  ramener son Nautilus vers un des ports sous-marins qui
lui servaient quelquefois de points de relche.

L'un de ces ports tait creus sous l'le Lincoln, et c'tait
celui qui donnait en ce moment asile au Nautilus. Depuis six ans,
le capitaine tait l, ne naviguant plus, attendant la mort,
c'est--dire l'instant o il serait runi  ses compagnons, quand
le hasard le fit assister  la chute du ballon qui emportait les
prisonniers des sudistes. Revtu de son scaphandre, il se
promenait sous les eaux,  quelques encablures du rivage de l'le,
lorsque l'ingnieur fut prcipit dans la mer. Un bon mouvement
entrana le capitaine... et il sauva Cyrus Smith.

Tout d'abord, ces cinq naufrags, il voulut les fuir, mais son
port de refuge tait ferm, et, par suite d'un exhaussement du
basalte qui s'tait produit sous l'influence des actions
volcaniques, il ne pouvait plus franchir l'entre de la crypte. O
il y avait encore assez d'eau pour qu'une lgre embarcation pt
passer la barre, il n'y en avait plus assez pour le Nautilus, dont
le tirant d'eau tait relativement considrable.

Le capitaine Nemo resta donc, puis, il observa ces hommes jets
sans ressource sur une le dserte, mais il ne voulut point tre
vu. Peu  peu, quand il les vit honntes, nergiques, lis les uns
aux autres par une amiti fraternelle, il s'intressa  leurs
efforts. Comme malgr lui, il pntra tous les secrets de leur
existence. Au moyen du scaphandre, il lui tait facile d'arriver
au fond du puits intrieur de Granite-House, et, s'levant par les
saillies du roc jusqu' son orifice suprieur, il entendait les
colons raconter le pass, tudier le prsent et l'avenir. Il
apprit d'eux l'immense effort de l'Amrique contre l'Amrique
mme, pour abolir l'esclavage. Oui! Ces hommes taient dignes de
rconcilier le capitaine Nemo avec cette humanit qu'ils
reprsentaient si honntement dans l'le!

Le capitaine Nemo avait sauv Cyrus Smith. Ce fut lui aussi qui
ramena le chien aux chemines, qui rejeta Top des eaux du lac, qui
fit chouer  la pointe de l'pave cette caisse contenant tant
d'objets utiles pour les colons, qui renvoya le canot dans le
courant de la Mercy, qui jeta la corde du haut de Granite-House,
lors de l'attaque des singes, qui fit connatre la prsence
d'Ayrton  l'le Tabor, au moyen du document enferm dans la
bouteille, qui fit sauter le brick par le choc d'une torpille
dispose au fond du canal, qui sauva Harbert d'une mort certaine
en apportant le sulfate de quinine, lui, enfin, qui frappa les
convicts de ces balles lectriques dont il avait le secret et
qu'il employait dans ses chasses sous-marines. Ainsi
s'expliquaient tant d'incidents qui devaient paratre surnaturels,
et qui, tous, attestaient la gnrosit et la puissance du
capitaine.

Cependant, ce grand misanthrope avait soif du bien.

Il lui restait d'utiles avis  donner  ses protgs, et, d'autre
part, sentant battre son coeur rendu  lui-mme par les approches
de la mort, il manda, comme on sait, les colons de Granite-House,
au moyen d'un fil par lequel il relia le corral au Nautilus, qui
tait muni d'un appareil alphabtique... Peut-tre ne l'et-il pas
fait, s'il avait su que Cyrus Smith connaissait assez son histoire
pour le saluer de ce nom de Nemo.

Le capitaine avait termin le rcit de sa vie.

Cyrus Smith prit alors la parole; il rappela tous les incidents
qui avaient exerc sur la colonie une si salutaire influence, et,
au nom de ses compagnons comme au sien, il remercia l'tre
gnreux auquel ils devaient tant.

Mais le capitaine Nemo ne songeait pas  rclamer le prix des
services qu'il avait rendus. Une dernire pense agitait son
esprit, et avant de serrer la main que lui prsentait l'ingnieur:

Maintenant, monsieur, dit-il, maintenant que vous connaissez ma
vie, jugez-la!

En parlant ainsi, le capitaine faisait videmment allusion  un
grave incident dont les trois trangers jets  son bord avaient
t tmoins, -- incident que le professeur franais avait
ncessairement racont dans son ouvrage et dont le retentissement
devait avoir t terrible. En effet, quelques jours avant la fuite
du professeur et de ses deux compagnons, le Nautilus, poursuivi
par une frgate dans le nord de l'Atlantique, s'tait prcipit
comme un blier sur cette frgate et l'avait coule sans merci.

Cyrus Smith comprit l'allusion et demeura sans rpondre.

C'tait une frgate anglaise, monsieur, s'cria le capitaine
Nemo, redevenu un instant le prince Dakkar, une frgate anglaise,
vous entendez bien! Elle m'attaquait! J'tais resserr dans une
baie troite et peu profonde!... il me fallait passer, et... j'ai
pass!

Puis, d'une voix plus calme:

J'tais dans la justice et dans le droit, ajouta-t-il. J'ai fait
partout le bien que j'ai pu, et aussi le mal que j'ai d. Toute
justice n'est pas dans le pardon!

Quelques instants de silence suivirent cette rponse, et le
capitaine Nemo pronona de nouveau cette phrase:

Que pensez-vous de moi, messieurs?

Cyrus Smith tendit la main au capitaine, et,  sa demande, il
rpondit d'une voix grave:

Capitaine, votre tort est d'avoir cru qu'on pouvait ressusciter
le pass, et vous avez lutt contre le progrs ncessaire. Ce fut
une de ces erreurs que les uns admirent, que les autres blment,
dont Dieu seul est juge et que la raison humaine doit absoudre.

Celui qui se trompe dans une intention qu'il croit bonne, on peut
le combattre, on ne cesse pas de l'estimer. Votre erreur est de
celles qui n'excluent pas l'admiration, et votre nom n'a rien 
redouter des jugements de l'histoire. Elle aime les hroques
folies, tout en condamnant les rsultats qu'elles entranent.

La poitrine du capitaine Nemo se souleva, et sa main se tendit
vers le ciel.

Ai-je eu tort, ai-je eu raison? murmura-t-il.

Cyrus Smith reprit:

Toutes les grandes actions remontent  Dieu, car elles viennent
de lui! Capitaine Nemo, les honntes gens qui sont ici, eux que
vous avez secourus, vous pleureront  jamais!

Harbert s'tait rapproch du capitaine. Il plia les genoux, il
prit sa main et la lui baisa. Une larme glissa des yeux du
mourant.

Mon enfant, dit-il, sois bni!...



CHAPITRE XVII


Le jour tait venu. Aucun rayon lumineux ne pntrait dans cette
profonde crypte. La mer, haute en ce moment, en obstruait
l'ouverture. Mais la lumire factice qui s'chappait en longs
faisceaux  travers les parois du Nautilus n'avait pas faibli, et
la nappe d'eau resplendissait toujours autour de l'appareil
flottant. Une extrme fatigue accablait alors le capitaine Nemo,
qui tait retomb sur le divan. On ne pouvait songer  le
transporter  Granite-House, car il avait manifest sa volont de
rester au milieu de ces merveilles du Nautilus, que des millions
n'eussent pas payes, et d'y attendre une mort, qui ne pouvait
tarder  venir.

Pendant une assez longue prostration qui le tint presque sans
connaissance, Cyrus Smith et Gdon Spilett observrent avec
attention l'tat du malade. Il tait visible que le capitaine
s'teignait peu  peu. La force allait manquer  ce corps
autrefois si robuste, maintenant frle enveloppe d'une me qui
allait s'chapper. Toute la vie tait concentre au coeur et  la
tte.

L'ingnieur et le reporter s'taient consults  voix basse. Y
avait-il quelque soin  donner  ce mourant? Pouvait-on, sinon le
sauver, du moins prolonger sa vie pendant quelques jours? Lui-mme
avait dit qu'il n'y avait aucun remde, et il attendait
tranquillement la mort, qu'il ne craignait pas.

Nous ne pouvons rien, dit Gdon Spilett.

-- Mais de quoi meurt-il? demanda Pencroff.

-- Il s'teint, rpondit le reporter.

-- Cependant, reprit le marin, si nous le transportions en plein
air, en plein soleil, peut-tre se ranimerait-il?

-- Non, Pencroff, rpondit l'ingnieur, rien n'est  tenter!
D'ailleurs, le capitaine Nemo ne consentirait pas  quitter son
bord. Il y a trente ans qu'il vit sur le Nautilus, c'est sur le
Nautilus qu'il veut mourir.

Sans doute, le capitaine Nemo entendit la rponse de Cyrus Smith,
car il se releva un peu, et d'une voix plus faible, mais toujours
intelligible:

Vous avez raison, monsieur, dit-il. Je dois et je veux mourir
ici. Aussi ai-je une demande  vous faire.

Cyrus Smith et ses compagnons s'taient rapprochs du divan, et
ils en disposrent les coussins de telle sorte que le mourant ft
mieux appuy.

On put voir alors son regard s'arrter sur toutes les merveilles
de ce salon, clair par les rayons lectriques que tamisaient les
arabesques d'un plafond lumineux. Il regarda, l'un aprs l'autre,
les tableaux accrochs aux splendides tapisseries des parois, ces
chefs-d'oeuvre des matres italiens, flamands, franais et
espagnols, les rductions de marbre et de bronze qui se dressaient
sur leurs pidestaux, l'orgue magnifique adoss  la cloison
d'arrire, puis les vitrines disposes autour d'une vasque
centrale, dans laquelle s'panouissaient les plus admirables
produits de la mer, plantes marines, zoophytes, chapelets de
perles d'une inapprciable valeur, et, enfin, ses yeux
s'arrtrent sur cette devise inscrite au fronton de ce muse, la
devise du Nautilus: mobilis in mobile.

Il semblait qu'il voult une dernire fois caresser du regard ces
chefs-d'oeuvre de l'art et de la nature, auxquels il avait limit
son horizon pendant un sjour de tant d'annes dans l'abme des
mers!

Cyrus Smith avait respect le silence que gardait le capitaine
Nemo. Il attendait que le mourant reprt la parole.

Aprs quelques minutes, pendant lesquelles il revit passer devant
lui, sans doute, sa vie tout entire, le capitaine Nemo se
retourna vers les colons et leur dit:

Vous croyez, messieurs, me devoir quelque reconnaissance?...

-- Capitaine, nous donnerions notre vie pour prolonger la vtre!

-- Bien, reprit le capitaine Nemo, bien!... Promettez-moi
d'excuter mes dernires volonts, et je serai pay de tout ce que
j'ai fait pour vous.

-- Nous vous le promettons, rpondit Cyrus Smith.

Et, par cette promesse, il engageait ses compagnons et lui.

Messieurs, reprit le capitaine, demain, je serai mort.

Il arrta d'un signe Harbert, qui voulut protester.

Demain, je serai mort, et je dsire ne pas avoir d'autre tombeau
que le Nautilus. C'est mon cercueil,  moi! Tous mes amis reposent
au fond des mers, j'y veux reposer aussi.

Un silence profond accueillit ces paroles du capitaine Nemo.

coutez-moi bien, messieurs, reprit-il. Le Nautilus est
emprisonn dans cette grotte, dont l'entre s'est exhausse. Mais,
s'il ne peut quitter sa prison, il peut du moins s'engouffrer dans
l'abme qu'elle recouvre et y garder ma dpouille mortelle.

Les colons coutaient religieusement les paroles du mourant.

Demain, aprs ma mort, Monsieur Smith, reprit le capitaine, vous
et vos compagnons, vous quitterez le Nautilus, car toutes les
richesses qu'il contient doivent disparatre avec moi. Un seul
souvenir vous restera du prince Dakkar, dont vous savez maintenant
l'histoire. Ce coffret... l... renferme pour plusieurs millions
de diamants, la plupart, souvenirs de l'poque o, pre et poux,
j'ai presque cru au bonheur, et une collection de perles
recueillies par mes amis et moi au fond des mers. Avec ce trsor,
vous pourrez faire,  un jour donn, de bonnes choses. Entre des
mains comme les vtres et celles de vos compagnons, Monsieur
Smith, l'argent ne saurait tre un pril. Je serai donc, de l-
haut, associ  vos oeuvres, et je ne les crains pas!

Aprs quelques instants de repos, ncessits par son extrme
faiblesse, le capitaine Nemo reprit en ces termes:

Demain, vous prendrez ce coffret, vous quitterez ce salon, dont
vous fermerez la porte; puis, vous remonterez sur la plate-forme
du Nautilus, et vous rabattrez le capot, que vous fixerez au moyen
de ses boulons.

-- Nous le ferons, capitaine, rpondit Cyrus Smith.

-- Bien. Vous vous embarquerez alors sur le canot qui vous a
amens. Mais, avant d'abandonner le Nautilus, allez  l'arrire,
et l, ouvrez deux larges robinets qui se trouvent sur la ligne de
flottaison. L'eau pntrera dans les rservoirs, et le Nautilus
s'enfoncera peu  peu sous les eaux pour aller reposer au fond de
l'abme.

Et, sur un geste de Cyrus Smith, le capitaine ajouta:

Ne craignez rien! Vous n'ensevelirez qu'un mort!

Ni Cyrus Smith, ni aucun de ses compagnons n'eussent cru devoir
faire une observation au capitaine Nemo. C'taient ses dernires
volonts qu'il leur transmettait, et ils n'avaient qu' s'y
conformer.

J'ai votre promesse, messieurs? Ajouta le capitaine Nemo.

-- Vous l'avez, capitaine, rpondit l'ingnieur.

Le capitaine fit un signe de remerciement et pria les colons de le
laisser seul pendant quelques heures.

Gdon Spilett insista pour rester prs de lui, au cas o une
crise se produirait, mais le mourant refusa, en disant:

Je vivrai jusqu' demain, monsieur!

Tous quittrent le salon, traversrent la bibliothque, la salle 
manger, et arrivrent  l'avant, dans la chambre des machines, o
taient tablis les appareils lectriques, qui, en mme temps que
la chaleur et la lumire, fournissaient la force mcanique au
Nautilus.

Le Nautilus tait un chef-d'oeuvre qui contenait des chefs-
d'oeuvre, et l'ingnieur fut merveill.

Les colons montrent sur la plate-forme, qui s'levait de sept ou
huit pieds au-dessus de l'eau.

L, ils s'tendirent prs d'une paisse vitre lenticulaire qui
obturait une sorte de gros oeil d'o jaillissait une gerbe de
lumire. Derrire cet oeil s'vidait une cabine qui contenait les
roues du gouvernail et dans laquelle se tenait le timonier, quand
il dirigeait le Nautilus  travers les couches liquides, que les
rayons lectriques devaient clairer sur une distance
considrable.

Cyrus Smith et ses compagnons restrent d'abord silencieux, car
ils taient vivement impressionns de ce qu'ils venaient de voir,
de ce qu'ils venaient d'entendre, et leur coeur se serrait, quand
ils songeaient que celui dont le bras les avait tant de fois
secourus, que ce protecteur qu'ils auraient connu quelques heures
 peine, tait  la veille de mourir! quel que ft le jugement que
prononcerait la postrit sur les actes de cette existence pour
ainsi dire extra-humaine, le prince Dakkar resterait toujours une
de ces physionomies tranges, dont le souvenir ne peut s'effacer.

Voil un homme! dit Pencroff. Est-il croyable qu'il ait ainsi
vcu au fond de l'ocan! Et quand je pense qu'il n'y a peut-tre
pas trouv plus de tranquillit qu'ailleurs!

-- Le Nautilus, fit alors observer Ayrton, aurait peut-tre pu
nous servir  quitter l'le Lincoln et  gagner quelque terre
habite.

-- Mille diables! s'cria Pencroff, ce n'est pas moi qui me
hasarderais jamais  diriger un pareil bateau. Courir sur les
mers, bien! Mais sous les mers, non!

-- Je crois, rpondit le reporter, que la manoeuvre d'un appareil
sous-marin tel que ce Nautilus doit tre trs facile, Pencroff, et
que nous aurions vite fait de nous y habituer. Pas de temptes,
pas d'abordages  craindre.  quelques pieds au-dessous de sa
surface, les eaux de la mer sont aussi calmes que celles d'un lac.

-- Possible! Riposta le marin, mais j'aime mieux un bon coup de
vent  bord d'un navire bien gr. Un bateau est fait pour aller
sur l'eau et non dessous.

-- Mes amis, rpondit l'ingnieur, il est inutile, au moins 
propos du Nautilus, de discuter cette question des navires sous-
marins. Le Nautilus n'est pas  nous, et nous n'avons pas le droit
d'en disposer. Il ne pourrait, d'ailleurs, nous servir en aucun
cas. Outre qu'il ne peut plus sortir de cette caverne, dont
l'entre est maintenant ferme par un exhaussement des roches
basaltiques, le capitaine Nemo veut qu'il s'engloutisse avec lui
aprs sa mort. Sa volont est formelle, et nous l'accomplirons.

Cyrus Smith et ses compagnons, aprs une conversation qui se
prolongea quelque temps encore, redescendirent  l'intrieur du
Nautilus. L, ils prirent quelque nourriture et rentrrent dans le
salon.

Le capitaine Nemo tait sorti de cette prostration qui l'avait
accabl, et ses yeux avaient repris leur clat. On voyait comme un
sourire se dessiner sur ses lvres.

Les colons s'approchrent de lui.

Messieurs, leur dit le capitaine, vous tes des hommes courageux,
honntes et bons. Vous vous tes tous dvous sans rserve 
l'oeuvre commune. Je vous ai souvent observs. Je vous ai aims,
je vous aime!... votre main, Monsieur Smith!

Cyrus Smith tendit sa main au capitaine, qui la serra
affectueusement.

Cela est bon! murmura-t-il.

Puis, reprenant:

Mais c'est assez parler de moi! J'ai  vous parler de vous-mmes
et de l'le Lincoln, sur laquelle vous avez trouv refuge... Vous
comptez l'abandonner?

-- Pour y revenir, capitaine! rpondit vivement Pencroff.

-- Y revenir?... En effet, Pencroff, rpondit le capitaine en
souriant, je sais combien vous aimez cette le. Elle s'est
modifie par vos soins, et elle est bien vtre!

-- Notre projet, capitaine, dit alors Cyrus Smith, serait d'en
doter les tats-Unis et d'y fonder pour notre marine une relche
qui serait heureusement situe dans cette portion du Pacifique.

-- Vous pensez  votre pays, messieurs, rpondit le capitaine.
Vous travaillez pour sa prosprit, pour sa gloire. Vous avez
raison. La patrie!... c'est l qu'il faut retourner! C'est l que
l'on doit mourir!... et moi, je meurs loin de tout ce que j'ai
aim!

-- Auriez-vous quelque dernire volont  transmettre? dit
vivement l'ingnieur, quelque souvenir  donner aux amis que vous
avez pu laisser dans ces montagnes de l'Inde?

-- Non, Monsieur Smith. Je n'ai plus d'amis! Je suis le dernier de
ma race... et je suis mort depuis longtemps pour tous ceux que
j'ai connus... mais revenons  vous. La solitude, l'isolement sont
choses tristes, au-dessus des forces humaines... je meurs d'avoir
cru que l'on pouvait vivre seul!... Vous devez donc tout tenter
pour quitter l'le Lincoln et pour revoir le sol o vous tes ns.
Je sais que ces misrables ont dtruit l'embarcation que vous
aviez faite...

-- Nous construisons un navire, dit Gdon Spilett, un navire
assez grand pour nous transporter aux terres les plus rapproches;
mais si nous parvenons  la quitter tt ou tard, nous reviendrons
 l'le Lincoln. Trop de souvenirs nous y rattachent pour que nous
l'oubliions jamais!

-- C'est ici que nous aurons connu le capitaine Nemo, dit Cyrus
Smith.

-- Ce n'est qu'ici que nous retrouverons votre souvenir tout
entier! ajouta Harbert.

-- Et c'est ici que je reposerai dans l'ternel sommeil, si...
rpondit le capitaine.

Il hsita, et, au lieu d'achever sa phrase, il se contenta de
dire:

Monsieur Smith, je voudrais vous parler...  vous seul!

Les compagnons de l'ingnieur, respectant ce dsir du mourant, se
retirrent.

Cyrus Smith resta quelques minutes seulement enferm avec le
capitaine Nemo, et bientt il rappela ses amis, mais il ne leur
dit rien des choses secrtes que le mourant avait voulu lui
confier.

Gdon Spilett observa alors le malade avec une extrme attention.
Il tait vident que le capitaine n'tait plus soutenu que par une
nergie morale, qui ne pourrait bientt plus ragir contre son
affaiblissement physique.

La journe se termina sans qu'aucun changement se manifestt. Les
colons ne quittrent pas un instant le Nautilus. La nuit tait
venue, bien qu'il ft impossible de s'en apercevoir dans cette
crypte.

Le capitaine Nemo ne souffrait pas, mais il dclinait. Sa noble
figure, plie par les approches de la mort, tait calme. De ses
lvres s'chappaient parfois des mots presque insaisissables, qui
se rapportaient  divers incidents de son trange existence. On
sentait que la vie se retirait peu  peu de ce corps, dont les
extrmits taient dj froides. Une ou deux fois encore, il
adressa la parole aux colons rangs prs de lui, et il leur sourit
de ce dernier sourire qui se continue jusque dans la mort. Enfin,
un peu aprs minuit, le capitaine Nemo fit un mouvement suprme,
et il parvint  croiser ses bras sur sa poitrine, comme s'il et
voulu mourir dans cette attitude.

Vers une heure du matin, toute la vie s'tait uniquement rfugie
dans son regard. Un dernier feu brilla sous cette prunelle, d'o
tant de flammes avaient jailli autrefois. Puis, murmurant ces
mots: Dieu et patrie! il expira doucement.

Cyrus Smith, s'inclinant alors, ferma les yeux de celui qui avait
t le prince Dakkar et qui n'tait mme plus le capitaine Nemo.

Harbert et Pencroff pleuraient. Ayrton essuyait une larme furtive.
Nab tait  genoux prs du reporter, chang en statue.

Cyrus Smith, levant la main au-dessus de la tte du mort:

Que Dieu ait son me! dit-il, et, se retournant vers ses amis,
il ajouta:

Prions pour celui que nous avons perdu!

Quelques heures aprs, les colons remplissaient la promesse faite
au capitaine, ils accomplissaient les dernires volonts du mort.

Cyrus Smith et ses compagnons quittrent le Nautilus, aprs avoir
emport l'unique souvenir que leur et lgu leur bienfaiteur, ce
coffret qui renfermait cent fortunes.

Le merveilleux salon, toujours inond de lumire, avait t ferm
soigneusement. La porte de tle du capot fut alors boulonne, de
telle sorte que pas une goutte d'eau ne pt pntrer  l'intrieur
des chambres du Nautilus.

Puis, les colons descendirent dans le canot, qui tait amarr au
flanc du bateau sous-marin.

Ce canot fut conduit  l'arrire. L,  la ligne de flottaison,
s'ouvraient deux larges robinets qui taient en communication avec
les rservoirs destins  dterminer l'immersion de l'appareil.

Ces robinets furent ouverts, les rservoirs s'emplirent, et le
Nautilus, s'enfonant peu  peu, disparut sous la nappe liquide.

Mais les colons purent le suivre encore  travers les couches
profondes. Sa puissante lumire clairait les eaux transparentes,
tandis que la crypte redevenait obscure. Puis, ce vaste
panchement d'effluences lectriques s'effaa enfin, et bientt le
Nautilus, devenu le cercueil du capitaine Nemo, reposait au fond
des mers.



CHAPITRE XVIII


Au point du jour, les colons avaient regagn silencieusement
l'entre de la caverne,  laquelle ils donnrent le nom de crypte
Dakkar, en souvenir du capitaine Nemo. La mare tait basse
alors, et ils purent aisment passer sous l'arcade, dont le flot
battait le pied-droit basaltique.

Le canot de tle demeura en cet endroit, et de telle manire qu'il
ft  l'abri des lames. Par surcrot de prcaution, Pencroff, Nab
et Ayrton le halrent sur la petite grve qui confinait  l'un des
cts de la crypte, en un endroit o il ne courait aucun danger.

L'orage avait cess avec la nuit. Les derniers roulements du
tonnerre s'vanouissaient dans l'ouest.

Il ne pleuvait plus, mais le ciel tait encore charg de nuages.
En somme, ce mois d'octobre, dbut du printemps austral, ne
s'annonait pas d'une faon satisfaisante, et le vent avait une
tendance  sauter d'un point du compas  l'autre, qui ne
permettait pas de compter sur un temps fait.

Cyrus Smith et ses compagnons, en quittant la crypte Dakkar,
avaient repris la route du corral.

Chemin faisant, Nab et Harbert eurent soin de dgager le fil qui
avait t tendu par le capitaine entre le corral et la crypte, et
qu'on pourrait utiliser plus tard. En marchant, les colons
parlaient peu. Les divers incidents de cette nuit du 15 au 16
octobre les avaient trs vivement impressionns. Cet inconnu dont
l'influence les protgeait si efficacement, cet homme dont leur
imagination faisait un gnie, le capitaine Nemo n'tait plus. Son
Nautilus et lui taient ensevelis au fond d'un abme. Il semblait
 chacun qu'ils taient plus isols qu'avant. Ils s'taient pour
ainsi dire habitus  compter sur cette intervention puissante qui
leur manquait aujourd'hui, et Gdon Spilett et Cyrus Smith lui-
mme n'chappaient pas  cette impression. Aussi gardrent-ils
tous un profond silence en suivant la route du corral.

Vers neuf heures du matin, les colons taient rentrs  Granite-
House.

Il avait t bien convenu que la construction du navire serait
trs activement pousse, et Cyrus Smith y donna plus que jamais
son temps et ses soins. On ne savait ce que rservait l'avenir.
Or, c'tait une garantie pour les colons d'avoir  leur
disposition un btiment solide, pouvant tenir la mer mme par un
gros temps, et assez grand pour tenter, au besoin, une traverse
de quelque dure. Si, le btiment achev, les colons ne se
dcidaient pas  quitter encore l'le Lincoln et  gagner, soit un
archipel polynsien du Pacifique, soit les ctes de la Nouvelle-
Zlande, du moins devaient-ils se rendre au plus tt  l'le
Tabor, afin d'y dposer la notice relative  Ayrton. C'tait une
indispensable prcaution  prendre pour le cas o le yacht
cossais reparatrait dans ces mers, et il ne fallait rien
ngliger  cet gard.

Les travaux furent donc repris. Cyrus Smith, Pencroff et Ayrton,
aids de Nab, de Gdon Spilett et d'Harbert, toutes les fois que
quelque autre besogne pressante ne les rclamait pas,
travaillrent sans relche. Il tait ncessaire que le nouveau
btiment ft prt dans cinq mois, c'est--dire pour le
commencement de mars, si l'on voulait rendre visite  l'le Tabor
avant que les coups de vent d'quinoxe eussent rendu cette
traverse impraticable. Aussi les charpentiers ne perdirent-ils
pas un moment. Du reste, ils n'avaient pas  se proccuper de
fabriquer un grement, car celui du speedy avait t sauv en
entier. C'tait donc, avant tout, la coque du navire qu'il fallait
achever.

La fin de l'anne 1868 s'coula au milieu de ces importants
travaux, presque  l'exclusion de tous autres. Au bout de deux
mois et demi, les couples avaient t mis en place, et les
premiers bordages taient ajusts. On pouvait dj juger que les
plans donns par Cyrus Smith taient excellents, et que le navire
se comporterait bien  la mer. Pencroff apportait  ce travail une
activit dvorante et ne se gnait pas de grommeler, quand l'un ou
l'autre abandonnait la hache du charpentier pour le fusil du
chasseur. Il fallait bien, cependant, entretenir les rserves de
Granite-House, en vue du prochain hiver.

Mais n'importe. Le brave marin n'tait pas content lorsque les
ouvriers manquaient au chantier. Dans ces occasions-l, et en
bougonnant, il faisait -- par colre -- l'ouvrage de six hommes.

Toute cette saison d't fut mauvaise. Pendant quelques jours, les
chaleurs taient accablantes, et l'atmosphre, sature
d'lectricit, ne se dchargeait ensuite que par de violents
orages qui troublaient profondment les couches d'air. Il tait
rare que des roulements lointains du tonnerre ne se fissent pas
entendre. C'tait comme un murmure sourd, mais permanent, tel
qu'il se produit dans les rgions quatoriales du globe.

Le 1er janvier 1869 fut mme signal par un orage d'une violence
extrme, et la foudre tomba plusieurs fois sur l'le. De gros
arbres furent atteints par le fluide et briss, entre autres un de
ces normes micocouliers qui ombrageaient la basse-cour 
l'extrmit sud du lac. Ce mtore avait-il une relation
quelconque avec les phnomnes qui s'accomplissaient dans les
entrailles de la terre? Une sorte de connexit s'tablissait-elle
entre les troubles de l'air et les troubles des portions
intrieures du globe? Cyrus Smith fut port  le croire, car le
dveloppement de ces orages fut marqu par une recrudescence des
symptmes volcaniques.

Ce fut le 3 janvier que Harbert, tant mont ds l'aube au plateau
de Grande-vue pour seller l'un des onaggas, aperut un norme
panache qui se droulait  la cime du volcan.

Harbert prvint aussitt les colons, qui vinrent de suite observer
le sommet du mont Franklin.

Eh! s'cria Pencroff, ce ne sont pas des vapeurs, cette fois! Il
me semble que le gant ne se contente plus de respirer, mais qu'il
fume!

Cette image, employe par le marin, traduisait justement la
modification qui s'tait opre  la bouche du volcan. Depuis
trois mois dj, le cratre mettait des vapeurs plus ou moins
intenses, mais qui ne provenaient encore que d'une bullition
intrieure des matires minrales. Cette fois, aux vapeurs venait
de succder une fume paisse, s'levant sous la forme d'une
colonne gristre, large de plus de trois cents pieds  sa base, et
qui s'panouissait comme un immense champignon  une hauteur de
sept  huit cents pieds au-dessus de la cime du mont.

Le feu est dans la chemine, dit Gdon Spilett.

-- Et nous ne pourrons pas l'teindre! rpondit Harbert.

-- On devrait bien ramoner les volcans, fit observer Nab, qui
sembla parler le plus srieusement du monde.

-- Bon, Nab, s'cria Pencroff. Est-ce toi qui te chargerais de ce
ramonage-l?

Et Pencroff poussa un gros clat de rire.

Cyrus Smith observait avec attention l'paisse fume projete par
le mont Franklin, et il prtait mme l'oreille, comme s'il et
voulu surprendre quelque grondement loign. Puis, revenant vers
ses compagnons, dont il s'tait cart quelque peu:

En effet, mes amis, une importante modification s'est produite,
il ne faut pas se le dissimuler. Les matires volcaniques ne sont
plus seulement  l'tat d'bullition, elles ont pris feu, et, trs
certainement, nous sommes menacs d'une ruption prochaine!

-- Eh bien, Monsieur Smith, on la verra, l'ruption, s'cria
Pencroff, et on l'applaudira si elle est russie! Je ne pense pas
qu'il y ait l de quoi nous proccuper!

-- Non, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, car l'ancienne route des
laves est toujours ouverte, et, grce  sa disposition, le cratre
les a jusqu'ici panches vers le nord. Et cependant...

-- Et cependant, puisqu'il n'y a aucun avantage  retirer d'une
ruption, mieux vaudrait que celle-ci n'et pas lieu, dit le
reporter.

-- Qui sait? rpondit le marin. Il y a peut-tre dans ce volcan
quelque utile et prcieuse matire qu'il vomira complaisamment, et
dont nous ferons bon usage!

Cyrus Smith secoua la tte en homme qui n'attendait rien de bon du
phnomne dont le dveloppement tait si subit. Il n'envisageait
pas aussi lgrement que Pencroff les consquences d'une ruption.
Si les laves, par suite de l'orientation du cratre, ne menaaient
pas directement les parties boises et cultives de l'le,
d'autres complications pouvaient se prsenter. En effet, il n'est
pas rare que les ruptions soient accompagnes de tremblements de
terre, et une le, de la nature de l'le Lincoln, forme de
matires si diverses, basaltes d'un ct, granit de l'autre, laves
au nord, sol meuble au midi, matires qui, par consquent, ne
pouvaient tre solidement lies entre elles, aurait couru le
risque d'tre dsagrge. Si donc l'panchement des substances
volcaniques ne constituait pas un danger trs srieux, tout
mouvement dans la charpente terrestre qui et secou l'le pouvait
entraner des consquences extrmement graves.

Il me semble, dit Ayrton, qui s'tait couch de manire  poser
son oreille sur le sol, il me semble entendre des roulements
sourds, comme ferait un chariot charg de barres de fer.

Les colons coutrent avec une extrme attention et purent
constater qu'Ayrton ne se trompait pas. Aux roulements se mlaient
parfois des mugissements souterrains qui formaient une sorte de
rinfordzando

Et s'teignaient peu  peu, comme si quelque brise violente et
pass dans les profondeurs du globe.

Mais aucune dtonation proprement dite ne se faisait encore
entendre. On pouvait donc en conclure que les vapeurs et les
fumes trouvaient un libre passage  travers la chemine centrale,
et que, la soupape tant assez large, aucune dislocation ne se
produirait, aucune explosion ne serait  craindre.

Ah ! dit alors Pencroff, est-ce que nous n'allons pas retourner
au travail? Que le mont Franklin fume, braille, gmisse, vomisse
feu et flammes tant qu'il lui plaira, ce n'est pas une raison pour
ne rien faire! Allons, Ayrton, Nab, Harbert, Monsieur Cyrus,
Monsieur Spilett, il faut aujourd'hui que tout le monde mette la
main  la besogne! Nous allons ajuster les prcintes, et une
douzaine de bras ne seront pas de trop. Avant deux mois, je veux
que notre nouveau Bonadventure -- car nous lui conserverons ce
nom, n'est-il pas vrai? -- flotte sur les eaux du port-ballon!
Donc, pas une heure  perdre!

Tous les colons, dont les bras taient rclams par Pencroff,
descendirent au chantier de construction et procdrent  la pose
des prcintes, pais bordages qui forment la ceinture d'un
btiment et relient solidement entre eux les couples de sa
carcasse. C'tait l une grosse et pnible besogne,  laquelle
tous durent prendre part.

On travailla donc assidment pendant toute cette journe du 3
janvier, sans se proccuper du volcan, qu'on ne pouvait
apercevoir, d'ailleurs, de la grve de Granite-House. Mais, une ou
deux fois, de grandes ombres, voilant le soleil, qui dcrivait son
arc diurne sur un ciel extrmement pur, indiqurent qu'un pais
nuage de fume passait entre son disque et l'le. Le vent,
soufflant du large, emportait toutes ces vapeurs dans l'ouest.
Cyrus Smith et Gdon Spilett remarqurent parfaitement ces
assombrissements passagers, et causrent  plusieurs reprises des
progrs que faisait videmment le phnomne volcanique, mais le
travail ne fut pas interrompu.

Il tait, d'ailleurs, d'un haut intrt,  tous les points de vue,
que le btiment ft achev dans le plus bref dlai. En prsence
d'ventualits qui pouvaient natre, la scurit des colons n'en
serait que mieux garantie. Qui sait si ce navire ne serait pas un
jour leur unique refuge?

Le soir, aprs souper, Cyrus Smith, Gdon Spilett et Harbert
remontrent sur le plateau de Grande-vue. La nuit tait dj
faite, et l'obscurit devait permettre de reconnatre si, aux
vapeurs et aux fumes accumules  la bouche du cratre, se
mlaient soit des flammes, soit des matires incandescentes,
projetes par le volcan.

Le cratre est en feu! s'cria Harbert, qui, plus leste que ses
compagnons, tait arriv le premier au plateau.

Le mont Franklin, distant de six milles environ, apparaissait
alors comme une gigantesque torche, au sommet de laquelle se
tordaient quelques flammes fuligineuses. Tant de fume, tant de
scories et de cendres peut-tre y taient mles, que leur clat,
trs attnu, ne tranchait pas au vif sur les tnbres de la nuit.
Mais une sorte de lueur fauve se rpandait sur l'le et dcoupait
confusment la masse boise des premiers plans. D'immenses
tourbillons obscurcissaient les hauteurs du ciel,  travers
lesquels scintillaient quelques toiles.

Les progrs sont rapides! dit l'ingnieur.

-- Ce n'est pas tonnant, rpondit le reporter. Le rveil du
volcan date depuis un certain temps dj. Vous vous rappelez,
Cyrus, que les premires vapeurs ont apparu vers l'poque 
laquelle nous avons fouill les contreforts de la montagne pour
dcouvrir la retraite du capitaine Nemo. C'tait, si je ne me
trompe, vers le 15 octobre?

-- Oui! rpondit Harbert, et voil dj deux mois et demi de cela!

-- Les feux souterrains ont donc couv pendant dix semaines,
reprit Gdon Spilett, et il n'est pas tonnant qu'ils se
dveloppent maintenant avec cette violence!

-- Est-ce que vous ne sentez pas certaines vibrations dans le sol?
demanda Cyrus Smith.

-- En effet, rpondit Gdon Spilett, mais de l  un tremblement
de terre...

-- Je ne dis pas que nous soyons menacs d'un tremblement de
terre, rpondit Cyrus Smith, et Dieu nous en prserve! Non. Ces
vibrations sont dues  l'effervescence du feu central. L'corce
terrestre n'est autre chose que la paroi d'une chaudire, et vous
savez que la paroi d'une chaudire, sous la pression des gaz,
vibre comme une plaque sonore. C'est cet effet qui se produit en
ce moment.

-- Les magnifiques gerbes de feu! s'cria Harbert.

En ce moment jaillissait du cratre une sorte de bouquet
d'artifices dont les vapeurs n'avaient pu diminuer l'clat. Des
milliers de fragments lumineux et de points vifs se projetaient en
directions contraires. Quelques-uns, dpassant le dme de fume,
le crevaient d'un jet rapide et laissaient aprs eux une vritable
poussire incandescente. Cet panouissement fut accompagn de
dtonations successives comme le dchirement d'une batterie de
mitrailleuses.

Cyrus Smith, le reporter et le jeune garon, aprs avoir pass une
heure au plateau de Grande-vue, redescendirent sur la grve et
regagnrent Granite-House. L'ingnieur tait pensif, proccup
mme,  ce point que Gdon Spilett crut devoir lui demander s'il
pressentait quelque danger prochain, dont l'ruption serait la
cause directe ou indirecte.

Oui et non, rpondit Cyrus Smith.

-- Cependant, reprit le reporter, le plus grand malheur qui
pourrait nous arriver, ne serait-ce pas un tremblement de terre
qui bouleverserait l'le? Or, je ne crois pas que cela soit 
redouter, puisque les vapeurs et les laves ont trouv un libre
passage pour s'pancher au dehors.

-- Aussi, rpondit Cyrus Smith, ne crains-je pas un tremblement de
terre dans le sens que l'on donne ordinairement aux convulsions du
sol provoques par l'expansion des vapeurs souterraines. Mais
d'autres causes peuvent amener de grands dsastres.

-- Lesquels, mon cher Cyrus?

-- Je ne sais trop... il faut que je voie... que je visite la
montagne... avant quelques jours, je serai fix  cet gard.

Gdon Spilett n'insista pas, et bientt, malgr les dtonations
du volcan, dont l'intensit s'accroissait et que rptaient les
chos de l'le, les htes de Granite-House dormaient d'un profond
sommeil.

Trois jours s'coulrent, les 4, 5 et 6 janvier. On travaillait
toujours  la construction du bateau, et, sans s'expliquer
autrement, l'ingnieur activait le travail de tout son pouvoir. Le
mont Franklin tait alors encapuchonn d'un sombre nuage d'aspect
sinistre, et avec les flammes il vomissait des roches
incandescentes, dont les unes retombaient dans le cratre mme. Ce
qui faisait dire  Pencroff, qui ne voulait considrer le
phnomne que par ses cts amusants:

Tiens! Le gant qui joue au bilboquet! Le gant qui jongle!

Et, en effet, les matires vomies retombaient dans l'abme, et il
ne semblait pas que les laves, gonfles par la pression
intrieure, se fussent encore leves jusqu' l'orifice du
cratre. Du moins, l'gueulement du nord-est, qui tait en partie
visible, ne versait aucun torrent sur le talus septentrional du
mont.

Cependant, quelque presss que fussent les travaux de
construction, d'autres soins rclamaient la prsence des colons
sur divers points de l'le.

Avant tout, il fallait aller au corral, o le troupeau de mouflons
et de chvres tait renferm, et renouveler la provision de
fourrage de ces animaux. Il fut alors convenu qu'Ayrton s'y
rendrait le lendemain 7 janvier, et comme il pouvait suffire seul
 cette besogne, dont il avait l'habitude, Pencroff et les autres
manifestrent une certaine surprise, quand ils entendirent
l'ingnieur dire  Ayrton:

Puisque vous allez demain au corral, je vous y accompagnerai.

-- Eh! Monsieur Cyrus! s'cria le marin, nos jours de travail sont
compts, et, si vous partez aussi, cela va nous faire quatre bras
de moins!

-- Nous serons revenus le lendemain, rpondit Cyrus Smith, mais
j'ai besoin d'aller au corral... je dsire reconnatre o en est
l'ruption.

-- L'ruption! L'ruption! rpondit Pencroff d'un air peu
satisfait. Quelque chose d'important que cette ruption, et voil
qui ne m'inquite gure!

Quoi qu'en et le marin, l'exploration, projete par l'ingnieur,
fut maintenue pour le lendemain. Harbert aurait bien voulu
accompagner Cyrus Smith, mais il ne voulut pas contrarier Pencroff
en s'absentant.

Le lendemain, ds le lever du jour, Cyrus Smith et Ayrton, montant
le chariot attel des deux onaggas, prenaient la route du corral
et y couraient au grand trot. Au-dessus de la fort passaient de
gros nuages auxquels le cratre du mont Franklin fournissait
incessamment des matires fuligineuses. Ces nuages, qui roulaient
pesamment dans l'atmosphre, taient videmment composs de
substances htrognes. Ce n'tait pas  la fume seule du volcan
qu'ils devaient d'tre si trangement opaques et lourds. Des
scories  l'tat de poussire, telles que de la pouzzolane
pulvrise et des cendres gristres aussi fines que la plus fine
fcule, se tenaient en suspension au milieu de leurs paisses
volutes. Ces cendres sont si tnues, qu'on les a vues se maintenir
quelquefois dans l'air durant des mois entiers. Aprs l'ruption
de 1783, en Islande, pendant plus d'une anne, l'atmosphre fut
ainsi charge de poussires volcaniques que les rayons du soleil
peraient  peine.

Mais, le plus souvent, ces matires pulvrises se rabattent, et
c'est ce qui arriva en cette occasion.

Cyrus Smith et Ayrton taient  peine arrivs au corral, qu'une
sorte de neige noirtre semblable  une lgre poudre de chasse
tomba et modifia instantanment l'aspect du sol. Arbres, prairies,
tout disparut sous une couche mesurant plusieurs pouces
d'paisseur. Mais, trs heureusement, le vent soufflait du nord-
est, et la plus grande partie du nuage alla se dissoudre au-dessus
de la mer.

Voil qui est singulier, Monsieur Smith, dit Ayrton.

-- Voil qui est grave, rpondit l'ingnieur. Cette pouzzolane,
ces pierres ponces pulvrises, toute cette poussire minrale en
un mot, dmontre combien le trouble est profond dans les couches
infrieures du volcan.

-- Mais n'y a-t-il rien  faire?

-- Rien, si ce n'est  se rendre compte des progrs du phnomne.
Occupez-vous donc, Ayrton, des soins  donner au corral. Pendant
ce temps, je remonterai jusqu'au del des sources du creek rouge
et j'examinerai l'tat du mont sur sa pente septentrionale.
Puis...

-- Puis... Monsieur Smith?

-- Puis nous ferons une visite  la crypte Dakkar... Je veux
voir... enfin, je reviendrai vous prendre dans deux heures.

Ayrton entra alors dans la cour du corral, et, en attendant le
retour de l'ingnieur, il s'occupa des mouflons et des chvres,
qui semblaient prouver un certain malaise devant ces premiers
symptmes d'une ruption.

Cependant, Cyrus Smith, s'tant aventur sur la crte des
contreforts de l'est, tourna le creek rouge et arriva  l'endroit
o ses compagnons et lui avaient dcouvert une source sulfureuse,
lors de leur premire exploration.

Les choses avaient bien chang! Au lieu d'une seule colonne de
fume, il en compta treize qui fusaient hors de terre, comme si
elles eussent t violemment pousses par quelque piston. Il tait
vident que l'corce terrestre subissait en ce point du globe une
pression effroyable. L'atmosphre tait sature de gaz sulfureux,
d'hydrogne, d'acide carbonique, mls  des vapeurs aqueuses.
Cyrus Smith sentait frmir ces tufs volcaniques dont la plaine
tait seme, et qui n'taient que des cendres pulvrulentes dont
le temps avait fait des blocs durs, mais il ne vit encore aucune
trace de laves nouvelles.

C'est ce que l'ingnieur put constater plus compltement, quand il
observa tout le revers septentrional du mont Franklin. Des
tourbillons de fume et de flammes s'chappaient du cratre; une
grle de scories tombait sur le sol; mais aucun panchement
lavique ne s'oprait par le goulot du cratre, ce qui prouvait que
le niveau des matires volcaniques n'avait pas encore atteint
l'orifice suprieur de la chemine centrale.

Et j'aimerais mieux que cela ft! Se dit Cyrus Smith. Au moins je
serais certain que les laves ont repris leur route accoutume. Qui
sait si elles ne se dverseront pas par quelque nouvelle bouche?
Mais l n'est pas le danger! Le capitaine Nemo l'a bien pressenti!
Non! Le danger n'est pas l!

Cyrus Smith s'avana jusqu' l'norme chausse dont le
prolongement encadrait l'troit golfe du requin. Il put donc
examiner suffisamment de ce ct les anciennes zbrures des laves.
Il n'y avait pas doute pour lui que la dernire ruption ne
remontt  une poque trs loigne.

Alors il revint sur ses pas, prtant l'oreille aux roulements
souterrains qui se propageaient comme un tonnerre continu, et sur
lequel se dtachaient d'clatantes dtonations.  neuf heures du
matin, il tait de retour au corral.

Ayrton l'attendait.

Les animaux sont pourvus, Monsieur Smith, dit Ayrton.

-- Bien, Ayrton.

-- Ils semblent inquiets, Monsieur Smith.

-- Oui, l'instinct parle en eux, et l'instinct ne trompe pas.

-- Quand vous voudrez...

-- Prenez un fanal et un briquet, Ayrton, rpondit l'ingnieur, et
partons.

Ayrton fit ce qui lui tait command. Les onaggas, dtels,
erraient dans le corral. La porte fut ferme extrieurement, et
Cyrus Smith, prcdant Ayrton, prit, vers l'ouest, l'troit
sentier qui conduisait  la cte.

Tous deux marchaient sur un sol ouat par les matires
pulvrulentes tombes du nuage. Aucun quadrupde n'apparaissait
sous bois. Les oiseaux eux-mmes avaient fui. Quelquefois, une
brise qui passait soulevait la couche de cendre, et les deux
colons, pris dans un tourbillon opaque, ne se voyaient plus. Ils
avaient soin alors d'appliquer un mouchoir sur leurs yeux et leur
bouche, car ils couraient le risque d'tre aveugls et touffs.

Cyrus Smith et Ayrton ne pouvaient, dans ces conditions, marcher
rapidement. En outre, l'air tait lourd, comme si son oxygne et
t en partie brl et qu'il ft devenu impropre  la respiration.

Tous les cent pas, il fallait s'arrter et reprendre haleine. Il
tait donc plus de dix heures, quand l'ingnieur et son compagnon
atteignirent la crte de cet norme entassement de roches
basaltiques et porphyritiques qui formait la cte nord-ouest de
l'le.

Ayrton et Cyrus Smith commencrent  descendre cette cte abrupte,
en suivant  peu prs le chemin dtestable qui, pendant cette nuit
d'orage, les avait conduits  la crypte Dakkar. En plein jour,
cette descente fut moins prilleuse, et, d'ailleurs, la couche de
cendres, recouvrant le poli des roches, permettait d'assurer plus
solidement le pied sur leurs surfaces dclives.

L'paulement qui prolongeait le rivage,  une hauteur de quarante
pieds environ, fut bientt atteint. Cyrus Smith se rappelait que
cet paulement s'abaissait par une pente douce, jusqu'au niveau de
la mer. Quoique la mare ft basse en ce moment, aucune grve ne
dcouvrait, et les lames, salies par la poussire volcanique,
venaient directement battre les basaltes du littoral.

Cyrus Smith et Ayrton retrouvrent sans peine l'ouverture de la
crypte Dakkar, et ils s'arrtrent sous la dernire roche, qui
formait le palier infrieur de l'paulement.

Le canot de tle doit tre l? dit l'ingnieur.

-- Il y est, Monsieur Smith, rpondit Ayrton, attirant  lui la
lgre embarcation, qui tait abrite sous la voussure de
l'arcade.

-- Embarquons, Ayrton.

Les deux colons s'embarqurent dans le canot. Une lgre
ondulation des lames l'engagea plus profondment sous le cintre
trs surbaiss de la crypte, et l, Ayrton, aprs avoir battu le
briquet, alluma le fanal. Puis, il saisit les deux avirons, et le
fanal ayant t pos sur l'trave du canot, de manire  projeter
ses rayons en avant, Cyrus Smith prit la barre et se dirigea au
milieu des tnbres de la crypte.

Le Nautilus n'tait plus l pour embraser de ses feux cette sombre
caverne. Peut-tre l'irradiation lectrique, toujours nourrie par
son foyer puissant, se propageait-elle encore au fond des eaux,
mais aucun clat ne sortait de l'abme, o reposait le capitaine
Nemo.

La lumire du fanal, quoique insuffisante, permit cependant 
l'ingnieur de s'avancer, en suivant la paroi de droite de la
crypte. Un silence spulcral rgnait sous cette vote, du moins,
dans sa portion antrieure, car bientt Cyrus Smith entendit
distinctement les grondements qui se dgageaient des entrailles de
la montagne.

C'est le volcan, dit-il.

Bientt, avec ce bruit, les combinaisons chimiques se trahirent
par une vive odeur, et des vapeurs sulfureuses saisirent  la
gorge l'ingnieur et son compagnon.

Voil ce que craignait le capitaine Nemo! murmura Cyrus Smith,
dont la figure plit lgrement. Il faut pourtant aller jusqu'au
bout.

-- Allons! rpondit Ayrton, qui se courba sur ses avirons et
poussa le canot vers le chevet de la crypte.

Vingt-cinq minutes aprs avoir franchi l'ouverture, le canot
arrivait  la paroi terminale et s'arrtait.

Cyrus Smith, montant alors sur son banc, promena le fanal sur les
diverses parties de la paroi, qui sparait la crypte de la
chemine centrale du volcan. Quelle tait l'paisseur de cette
paroi?

tait-elle de cent pieds ou de dix, on n'et pu le dire. Mais les
bruits souterrains taient trop perceptibles pour qu'elle ft bien
paisse.

L'ingnieur, aprs avoir explor la muraille suivant une ligne
horizontale, fixa le fanal  l'extrmit d'un aviron, et il le
promena de nouveau  une plus grande hauteur sur la paroi
basaltique.

L, par des fentes  peine visibles,  travers les prismes mal
joints, transpirait une fume cre, qui infectait l'atmosphre de
la caverne. Des fractures zbraient la muraille, et quelques-unes,
plus vivement dessines, s'abaissaient jusqu' deux ou trois pieds
seulement des eaux de la crypte.

Cyrus Smith resta d'abord pensif. Puis, il murmura encore ces
paroles:

Oui! Le capitaine avait raison! L est le danger, et un danger
terrible!

Ayrton ne dit rien, mais, sur un signe de Cyrus Smith, il reprit
ses avirons, et, une demi-heure aprs, l'ingnieur et lui
sortaient de la crypte Dakkar.



CHAPITRE XIX


Le lendemain matin, 8 janvier, aprs une journe et une nuit
passes au corral, toutes choses tant en tat, Cyrus Smith et
Ayrton rentraient  Granite-House. Aussitt, l'ingnieur rassembla
ses compagnons, et il leur apprit que l'le Lincoln courait un
immense danger, qu'aucune puissance humaine ne pouvait conjurer.

Mes amis, dit-il, -- et sa voix dcelait une motion profonde, --
l'le Lincoln n'est pas de celles qui doivent durer autant que le
globe lui-mme. Elle est voue  une destruction plus ou moins
prochaine, dont la cause est en elle, et  laquelle rien ne pourra
la soustraire!

Les colons se regardrent et regardrent l'ingnieur.

Ils ne pouvaient le comprendre.

Expliquez-vous, Cyrus! dit Gdon Spilett.

-- Je m'explique, rpondit Cyrus Smith, ou plutt, je ne ferai que
vous transmettre l'explication que, pendant nos quelques minutes
d'entretien secret, m'a donne le capitaine Nemo.

-- Le capitaine Nemo! s'crirent les colons.

-- Oui, et c'est le dernier service qu'il a voulu nous rendre
avant de mourir!

-- Le dernier service! s'cria Pencroff! Le dernier service! Vous
verrez que, tout mort qu'il est, il nous en rendra d'autres
encore!

-- Mais que vous a dit le capitaine Nemo? demanda le reporter.

-- Sachez-le donc, mes amis, rpondit l'ingnieur. L'le Lincoln
n'est pas dans les conditions o sont les autres les du
Pacifique, et une disposition particulire que m'a fait connatre
le capitaine Nemo doit amener tt ou tard la dislocation de sa
charpente sous-marine.

-- Une dislocation! L'le Lincoln! Allons donc! s'cria Pencroff,
qui, malgr tout le respect qu'il avait pour Cyrus Smith, ne put
s'empcher de hausser les paules.

-- coutez-moi, Pencroff, reprit l'ingnieur. Voici ce qu'avait
constat le capitaine Nemo, et ce que j'ai constat moi-mme,
hier, pendant l'exploration que j'ai faite  la crypte Dakkar.
Cette crypte se prolonge sous l'le jusqu'au volcan, et elle n'est
spare de la chemine centrale que par la paroi qui en ferme le
chevet. Or, cette paroi est sillonne de fractures et de fentes
qui laissent dj passer les gaz sulfureux dvelopps 
l'intrieur du volcan.

-- Eh bien? demanda Pencroff, dont le front se plissait
violemment.

-- Eh bien, j'ai reconnu que ces fractures s'agrandissaient sous
la pression intrieure, que la muraille de basalte se fendait peu
 peu, et que, dans un temps plus ou moins court, elle livrerait
passage aux eaux de la mer dont la caverne est remplie.

-- Bon! rpliqua Pencroff, qui essaya de plaisanter encore une
fois. La mer teindra le volcan, et tout sera fini!

-- Oui, tout sera fini! rpondit Cyrus Smith. Le jour o la mer se
prcipitera  travers la paroi et pntrera par la chemine
centrale jusque dans les entrailles de l'le, o bouillonnent les
matires ruptives, ce jour-l, Pencroff, l'le Lincoln sautera
comme sauterait la Sicile si la Mditerrane se prcipitait dans
l'Etna!

Les colons ne rpondirent rien  cette phrase si affirmative de
l'ingnieur. Ils avaient compris quel danger les menaait.

Il faut dire, d'ailleurs, que Cyrus Smith n'exagrait en aucune
faon. Bien des gens ont dj eu l'ide qu'on pourrait peut-tre
teindre les volcans, qui, presque tous, s'lvent sur les bords
de la mer ou des lacs, en ouvrant passage  leurs eaux. Mais ils
ne savaient pas qu'on se ft expos ainsi  faire sauter une
partie du globe, comme une chaudire dont la vapeur est subitement
tendue par un coup de feu. L'eau, se prcipitant dans un milieu
clos dont la temprature peut tre value  des milliers de
degrs, se vaporiserait avec une si soudaine nergie, qu'aucune
enveloppe n'y pourrait rsister.

Il n'tait donc pas douteux que l'le, menace d'une dislocation
effroyable et prochaine, ne durerait que tant que la paroi de la
crypte Dakkar durerait elle-mme. Ce n'tait mme pas une question
de mois, ni de semaines, mais une question de jours, d'heures
peut-tre!

Le premier sentiment des colons fut une douleur profonde! Ils ne
songrent pas au pril qui les menaait directement, mais  la
destruction de ce sol qui leur avait donn asile, de cette le
qu'ils avaient fconde, de cette le qu'ils aimaient, qu'ils
voulaient rendre si florissante un jour!

Tant de fatigues inutilement dpenses, tant de travaux perdus!

Pencroff ne put retenir une grosse larme qui glissa sur sa joue,
et qu'il ne chercha point  cacher.

La conversation continua pendant quelque temps encore. Les chances
auxquelles les colons pouvaient encore se rattacher furent
discutes; mais, pour conclure, on reconnut qu'il n'y avait pas
une heure  perdre, que la construction et l'amnagement du navire
devaient tre pousss avec une prodigieuse activit, et que l,
maintenant, tait la seule chance de salut pour les habitants de
l'le Lincoln!

Tous les bras furent donc requis.  quoi et servi dsormais de
moissonner, de rcolter, de chasser, d'accrotre les rserves de
Granite-House? Ce que contenaient encore le magasin et les offices
suffirait, et au del,  approvisionner le navire pour une
traverse, si longue qu'elle pt tre! Ce qu'il fallait, c'tait
qu'il ft  la disposition des colons avant l'accomplissement de
l'invitable catastrophe.

Les travaux furent repris avec une fivreuse ardeur. Vers le 23
janvier, le navire tait  demi bord. Jusqu'alors, aucune
modification ne s'tait produite  la cime du volcan. C'tait
toujours des vapeurs, des fumes mles de flammes et traverses
de pierres incandescentes, qui s'chappaient du cratre. Mais,
pendant la nuit du 23 au 24, sous l'effort des laves, qui
arrivrent au niveau du premier tage du volcan, celui-ci fut
dcoiff du cne qui formait chapeau. Un bruit effroyable
retentit. Les colons crurent d'abord que l'le se disloquait. Ils
se prcipitrent hors de Granite-House.

Il tait environ deux heures du matin.

Le ciel tait en feu. Le cne suprieur -- un massif haut de mille
pieds, pesant des milliards de livres -- avait t prcipit sur
l'le, dont le sol trembla.

Heureusement, ce cne inclinait du ct du nord, et il tomba sur
la plaine de sables et de tufs qui s'tendait entre le volcan et
la mer. Le cratre, largement ouvert alors, projetait vers le ciel
une si intense lumire, que, par le simple effet de la
rverbration, l'atmosphre semblait tre incandescente. En mme
temps, un torrent de laves, se gonflant  la nouvelle cime,
s'panchait en longues cascades, comme l'eau qui s'chappe d'une
vasque trop pleine, et mille serpents de feu rampaient sur les
talus du volcan.

Le corral! Le corral! s'cria Ayrton.

C'tait, en effet, vers le corral que se portaient les laves, par
suite de l'orientation du nouveau cratre, et, consquemment,
c'taient les parties fertiles de l'le, les sources du creek
rouge, les bois de jacamar qui taient menacs d'une destruction
immdiate. Au cri d'Ayrton, les colons s'taient prcipits vers
l'table des onaggas. Le chariot avait t attel. Tous n'avaient
qu'une pense! Courir au corral et mettre en libert les animaux
qu'il renfermait.

Avant trois heures du matin, ils taient arrivs au corral.
D'effroyables hurlements indiquaient assez quelle pouvante
terrifiait les mouflons et les chvres. Dj un torrent de
matires incandescentes, de minraux liqufis, tombait du
contrefort sur la prairie et rongeait ce ct de la palissade. La
porte fut brusquement ouverte par Ayrton, et les animaux, affols,
s'chapprent en toutes directions. Une heure aprs, la lave
bouillonnante emplissait le corral, volatilisait l'eau du petit
rio qui le traversait, incendiait l'habitation, qui flamba comme
un chaume, et dvorait jusqu'au dernier poteau l'enceinte
palissade. Du corral il ne restait plus rien!

Les colons avaient voulu lutter contre cet envahissement, ils
l'avaient essay, mais follement et inutilement, car l'homme est
dsarm devant ces grands cataclysmes.

Le jour tait venu, -- 24 janvier. -- Cyrus Smith et ses
compagnons, avant de revenir  Granite-House, voulurent observer
la direction dfinitive qu'allait prendre cette inondation de
laves. La pente gnrale du sol s'abaissait du mont Franklin  la
cte est, et il tait  craindre que, malgr les bois pais de
Jacamar, le torrent ne se propaget jusqu'au plateau de Grande-
vue.

Le lac nous couvrira, dit Gdon Spilett.

-- Je l'espre! rpondit Cyrus Smith, et ce fut l toute sa
rponse.

Les colons auraient voulu s'avancer jusqu' la plaine sur laquelle
s'tait abattu le cne suprieur du mont Franklin, mais les laves
leur barraient alors le passage. Elles suivaient, d'une part, la
valle du creek rouge, et, de l'autre, la valle de la rivire de
la chute, en vaporisant ces deux cours d'eau sur leur passage. Il
n'y avait aucune possibilit de traverser ce torrent; il fallait,
au contraire, reculer devant lui. Le volcan, dcouronn, n'tait
plus reconnaissable. Une sorte de table rase le terminait alors et
remplaait l'ancien cratre. Deux gueulements, creuss  ses
bords sud et est, versaient incessamment les laves, qui formaient
ainsi deux courants distincts. Au-dessus du nouveau cratre, un
nuage de fume et de cendres se confondait avec les vapeurs du
ciel, amasses au-dessus de l'le. De grands coups de tonnerre
clataient et se confondaient avec les grondements de la montagne.
De sa bouche s'chappaient des roches ignes qui, projetes  plus
de mille pieds, clataient dans la nue et se dispersaient comme
une mitraille. Le ciel rpondait  coups d'clairs  l'ruption
volcanique.

Vers sept heures du matin, la position n'tait plus tenable pour
les colons, qui s'taient rfugis  la lisire du bois de
jacamar. Non seulement les projectiles commenaient  pleuvoir
autour d'eux, mais les laves, dbordant du lit du creek rouge,
menaaient de couper la route du corral. Les premiers rangs
d'arbres prirent feu, et leur sve, subitement transforme en
vapeur, les fit clater comme des botes d'artifice, tandis que
d'autres, moins humides, restrent intacts au milieu de
l'inondation.

Les colons avaient repris la route du corral. Ils marchaient
lentement,  reculons pour ainsi dire.

Mais, par suite de l'inclinaison du sol, le torrent gagnait
rapidement dans l'est, et, ds que les couches infrieures des
laves s'taient durcies, d'autres nappes bouillonnantes les
recouvraient aussitt.

Cependant, le principal courant de la valle du creek rouge
devenait de plus en plus menaant. Toute cette partie de la fort
tait embrase, et d'normes volutes de fume roulaient au-dessus
des arbres, dont le pied crpitait dj dans la lave.

Les colons s'arrtrent prs du lac,  un demi-mille de
l'embouchure du creek rouge. Une question de vie ou de mort allait
se dcider pour eux.

Cyrus Smith habitu  chiffrer les situations graves, et sachant
qu'il s'adressait  des hommes capables d'entendre la vrit,
quelle qu'elle ft, dit alors:

Ou le lac arrtera ce courant, et une partie de l'le sera
prserve d'une dvastation complte, ou le courant envahira les
forts du Far-West, et pas un arbre, pas une plante ne restera 
la surface du sol. Nous n'aurons plus en perspective sur ces rocs
dnuds qu'une mort que l'explosion de l'le ne nous fera pas
attendre!

-- Alors, s'cria Pencroff, en se croisant les bras et en frappant
la terre du pied, inutile de travailler au bateau, n'est-ce pas?

-- Pencroff, rpondit Cyrus Smith, il faut faire son devoir
jusqu'au bout!

En ce moment, le fleuve de laves, aprs s'tre fray un passage 
travers ces beaux arbres qu'il dvorait, arriva  la limite du
lac. L existait un certain exhaussement du sol qui, s'il et t
plus considrable, et peut-tre suffi  contenir le torrent.

 l'oeuvre! s'cria Cyrus Smith.

La pense de l'ingnieur fut aussitt comprise.

Ce torrent, il fallait l'endiguer, pour ainsi dire, et l'obliger
ainsi  se dverser dans le lac.

Les colons coururent au chantier. Ils en rapportrent des pelles,
des pioches, des haches, et l, au moyen de terrassements et
d'arbres abattus, ils parvinrent, en quelques heures,  lever une
digue haute de trois pieds sur quelques centaines de pas de
longueur. Il leur semblait, quand ils eurent fini, qu'ils
n'avaient travaill que quelques minutes  peine!

Il tait temps. Les matires liqufies atteignirent presque
aussitt la partie infrieure de l'paulement. Le fleuve se gonfla
comme une rivire en pleine crue qui cherche  dborder et menaa
de dpasser le seul obstacle qui pt l'empcher d'envahir tout le
Far-West... Mais la digue parvint  le contenir, et, aprs une
minute d'hsitation qui fut terrible, il se prcipita dans le lac
Grant par une chute haute de vingt pieds.

Les colons, haletants, sans faire un geste, sans prononcer une
parole, regardrent alors cette lutte des deux lments. Quel
spectacle que ce combat entre l'eau et le feu! Quelle plume
pourrait dcrire cette scne d'une merveilleuse horreur, et quel
pinceau la pourrait peindre? L'eau sifflait en s'vaporant au
contact des laves bouillonnantes. Les vapeurs, projetes dans
l'air, tourbillonnaient  une incommensurable hauteur, comme si
les soupapes d'une immense chaudire eussent t subitement
ouvertes.

Mais, si considrable que ft la masse d'eau contenue dans le lac,
elle devait finir par tre absorbe, puisqu'elle ne se renouvelait
pas, tandis que le torrent, s'alimentant  une source inpuisable,
roulait sans cesse de nouveaux flots de matires incandescentes.

Les premires laves qui tombrent dans le lac se solidifirent
immdiatement et s'accumulrent de manire  merger bientt. 
leur surface glissrent d'autres laves qui se firent pierres 
leur tour, mais en gagnant vers le centre. Une jete se forma de
la sorte et menaa de combler le lac, qui ne pouvait dborder, car
le trop-plein de ses eaux se dpensait en vapeurs. Sifflements et
grsillements dchiraient l'air avec un bruit assourdissant, et
les bues, entranes par le vent, retombaient en pluie sur la
mer. La jete s'allongeait, et les blocs de laves solidifies
s'entassaient les uns sur les autres. L o s'tendaient autrefois
des eaux paisibles apparaissait un norme entassement de rocs
fumants, comme si un soulvement du sol et fait surgir des
milliers d'cueils. Que l'on suppose ces eaux bouleverses pendant
un ouragan, puis subitement solidifies par un froid de vingt
degrs, et on aura l'aspect du lac, trois heures aprs que
l'irrsistible torrent y eut fait irruption.

Cette fois, l'eau devait tre vaincue par le feu.

Cependant, ce fut une circonstance heureuse pour les colons, que
l'panchement lavique et t dirig vers le lac Grant. Ils
avaient devant eux quelques jours de rpit. Le plateau de Grande-
vue, Granite-House et le chantier de construction taient
momentanment prservs. Or, ces quelques jours, il fallait les
employer  border le navire et  le calfater avec soin. Puis, on
le lancerait  la mer et on s'y rfugierait, quitte  le grer,
quand il reposerait dans son lment. Avec la crainte de
l'explosion qui menaait de dtruire l'le, il n'y avait plus
aucune scurit  demeurer  terre. Cette retraite de Granite-
House, si sre jusqu'alors, pouvait  chaque minute refermer ses
parois de granit!

Pendant les six jours qui suivirent, du 25 au 30
janvier, les colons travaillrent au navire autant que vingt
hommes eussent pu le faire.  peine prenaient-ils quelque repos,
et l'clat des flammes qui jaillissaient du cratre leur
permettait de continuer nuit et jour. L'panchement volcanique se
faisait toujours, mais peut-tre avec moins d'abondance. Ce fut
heureux, car le lac Grant tait presque entirement combl, et si
de nouvelles laves eussent gliss  la surface des anciennes,
elles se fussent invitablement rpandues sur le plateau de
Grande-vue, et de l sur la grve.

Mais si de ce ct l'le tait en partie protge, il n'en tait
pas ainsi de sa portion occidentale. En effet, le second courant
de laves qui avait suivi la valle de la rivire de la chute,
valle large, dont les terrains se dprimaient de chaque ct du
creek, ne devait trouver aucun obstacle. Le liquide incandescent
s'tait donc rpandu  travers la fort de Far-West.  cette
poque de l'anne o les essences taient dessches par une
chaleur torride, la fort prit feu instantanment, de telle sorte
que l'incendie se propagea  la fois par la base des troncs et par
les hautes ramures dont l'entrelacement aidait aux progrs de la
conflagration. Il semblait mme que le courant de flamme se
dchant plus vite  la cime des arbres que le courant de laves 
leur pied.

Il arriva, alors, que les animaux, affols, fauves ou autres,
jaguars, sangliers, cabiais, koulas, gibier de poil et de plume,
se rfugirent du ct de la Mercy et dans le marais des tadornes,
au del de la route de port-ballon. Mais les colons taient trop
occups de leur besogne, pour faire attention mme aux plus
redoutables de ces animaux. Ils avaient, d'ailleurs, abandonn
Granite-House, ils n'avaient mme pas voulu chercher abri dans les
chemines, et ils campaient sous une tente, prs de l'embouchure
de la Mercy.

Chaque jour, Cyrus Smith et Gdon Spilett montaient au plateau de
Grande-vue. Quelquefois Harbert les accompagnait, jamais Pencroff,
qui ne voulait pas voir sous son aspect nouveau l'le si
profondment dvaste!

C'tait un spectacle dsolant, en effet. Toute la partie boise de
l'le tait maintenant dnude. Un seul bouquet d'arbres verts se
dressait  l'extrmit de la presqu'le serpentine.  et l
grimaaient quelques souches branches et noircies. L'emplacement
des forts dtruites tait plus aride que le marais des tadornes.
L'envahissement des laves avait t complet. O se dveloppait
autrefois cette admirable verdure, le sol n'tait plus qu'un
sauvage amoncellement de tufs volcaniques. Les valles de la
rivire de la chute et de la Mercy ne versaient plus une seule
goutte d'eau  la mer, et les colons n'auraient eu aucun moyen
d'apaiser leur soif, si le lac Grant et t entirement assch.
Mais, heureusement, sa pointe sud avait t pargne et formait
une sorte d'tang, contenant tout ce qui restait d'eau potable
dans l'le. Vers le nord-ouest se dessinaient en pres et vives
artes les contreforts du volcan, qui figuraient une griffe
gigantesque applique sur le sol. Quel spectacle douloureux, quel
aspect pouvantable, et quels regrets pour ces colons, qui, d'un
domaine fertile, couvert de forts, arros de cours d'eau, enrichi
de rcoltes, se trouvaient en un instant transports sur un roc
dvast, sur lequel, sans leurs rserves, ils n'eussent pas mme
trouv  vivre!

Cela brise le coeur! dit un jour Gdon Spilett.

-- Oui, Spilett, rpondit l'ingnieur. Que le ciel nous donne le
temps d'achever ce btiment, maintenant notre seul refuge!

-- Ne trouvez-vous pas, Cyrus, que le volcan semble vouloir se
calmer? Il vomit encore des laves, mais moins abondamment, si je
ne me trompe!

-- Peu importe, rpondit Cyrus Smith. Le feu est toujours ardent
dans les entrailles de la montagne, et la mer peut s'y prcipiter
d'un instant  l'autre. Nous sommes dans la situation de passagers
dont le navire est dvor par un incendie qu'ils ne peuvent
teindre, et qui savent que tt ou tard il gagnera la soute aux
poudres! Venez, Spilett, venez, et ne perdons pas une heure!

Pendant huit jours encore, c'est--dire jusqu'au 7 fvrier, les
laves continurent  se rpandre, mais l'ruption se maintint dans
les limites indiques.

Cyrus Smith craignait par-dessus tout que les matires liqufies
ne vinssent  s'pancher sur la grve, et, dans ce cas, le
chantier de construction n'et pas t pargn. Cependant, vers
cette poque, les colons sentirent dans la charpente de l'le des
vibrations qui les inquitrent au plus haut point.

On tait au 20 fvrier. Il fallait encore un mois avant que le
navire ft en tat de prendre la mer.

L'le tiendrait-elle jusque-l? L'intention de Pencroff et de
Cyrus Smith tait de procder au lancement du navire ds que sa
coque serait suffisamment tanche. Le pont, l'accastillage,
l'amnagement intrieur et le grement se feraient aprs, mais
l'important tait que les colons eussent un refuge assur en
dehors de l'le. Peut-tre mme conviendrait-il de conduire le
navire au port-ballon, c'est--dire aussi loin que possible du
centre ruptif, car,  l'embouchure de la Mercy, entre l'lot et
la muraille de granit, il courait le risque d'tre cras, en cas
de dislocation. Tous les efforts des travailleurs tendirent donc 
l'achvement de la coque.

Ils arrivrent ainsi au 3 mars, et ils purent compter que
l'opration du lancement se ferait dans une dizaine de jours.

L'espoir revint au coeur de ces colons, si prouvs pendant cette
quatrime anne de leur sjour  l'le Lincoln! Pencroff, lui-
mme, parut sortir quelque peu de cette sombre taciturnit dans
laquelle l'avaient plong la ruine et la dvastation de son
domaine. Il ne songeait plus alors, il est vrai, qu' ce navire,
sur lequel se concentraient toutes ses esprances.

Nous l'achverons, dit-il  l'ingnieur, nous l'achverons,
Monsieur Cyrus, et il est temps, car voici la saison qui s'avance,
et nous serons bientt en plein quinoxe. Eh bien, s'il le faut,
on relchera  l'le Tabor pour y passer l'hiver! Mais l'le Tabor
aprs l'le Lincoln! Ah! Malheur de ma vie! Aurai-je cru jamais
voir pareille chose!

-- Htons-nous! rpondait invariablement l'ingnieur.

Et l'on travaillait sans perdre un instant.

Mon matre, demanda Nab quelques jours plus tard, si le capitaine
Nemo et encore t vivant, croyez-vous que tout cela serait
arriv?

-- Oui, Nab, rpondit Cyrus Smith.

-- Eh bien, moi, je ne le crois pas! murmura Pencroff  l'oreille
de Nab.

-- Ni moi! rpondit srieusement Nab.

Pendant la premire semaine de mars, le mont Franklin redevint
menaant. Des milliers de fils de verre, faits de laves fluides,
tombrent comme une pluie sur le sol. Le cratre s'emplit 
nouveau de laves qui s'panchrent sur tous les revers du volcan.
Le torrent courut  la surface des tufs durcis, et il acheva de
dtruire les maigres squelettes d'arbres qui avaient rsist  la
premire ruption. Le courant, suivant, cette fois, la rive sud-
ouest du lac Grant, se porta au del du creek glycrine et envahit
le plateau de Grande-vue. Ce dernier coup, port  l'oeuvre des
colons, fut terrible. Du moulin, des btiments de la basse-cour,
des tables, il ne resta plus rien. Les volatiles, effars,
disparurent en toutes directions. Top et Jup donnaient des signes
du plus grand effroi, et leur instinct les avertissait qu'une
catastrophe tait prochaine. Bon nombre des animaux de l'le
avaient pri pendant la premire ruption. Ceux qui avaient
survcu ne trouvrent d'autre refuge que le marais des tadornes,
sauf quelques-uns auxquels le plateau de Grande-vue offrit asile.
Mais cette dernire retraite leur fut enfin ferme, et le fleuve
de laves, dbordant l'arte de la muraille granitique, commena 
prcipiter sur la grve ses cataractes de feu. La sublime horreur
de ce spectacle chappe  toute description. Pendant la nuit, on
et dit un Niagara de fonte liquide, avec ses vapeurs
incandescentes en haut et ses masses bouillonnantes en bas!

Les colons taient forcs dans leur dernier retranchement, et,
bien que les coutures suprieures du navire ne fussent pas encore
calfates, ils rsolurent de le lancer  la mer!

Pencroff et Ayrton procdrent donc aux prparatifs du lancement,
qui devait avoir lieu le lendemain, dans la matine du 9 mars.

Mais, pendant cette nuit du 8 au 9, une norme colonne de vapeurs,
s'chappant du cratre, monta au milieu de dtonations
pouvantables  plus de trois mille pieds de hauteur. La paroi de
la caverne Dakkar avait videmment cd sous la pression des gaz,
et la mer, se prcipitant par la chemine centrale dans le gouffre
ignivome, se vaporisa soudain. Mais le cratre ne put donner une
issue suffisante  ces vapeurs. Une explosion, qu'on et entendue
 cent milles de distance, branla les couches de l'air. Des
morceaux de montagnes retombrent dans le Pacifique, et, en
quelques minutes, l'ocan recouvrait la place o avait t l'le
Lincoln.



CHAPITRE XX


Un roc isol, long de trente pieds, large de quinze, mergeant de
dix  peine, tel tait le seul point solide que n'eussent pas
envahi les flots du Pacifique.

C'tait tout ce qui restait du massif de Granite-House! La
muraille avait t culbute, puis disloque, et quelques-unes des
roches de la grande salle s'taient amonceles de manire  former
ce point culminant. Tout avait disparu dans l'abme autour de lui:
le cne infrieur du mont Franklin, dchir par l'explosion, les
mchoires laviques du golfe du requin, le plateau de Grande-vue,
l'lot du salut, les granits de port-ballon, les basaltes de la
crypte Dakkar, la longue presqu'le serpentine, si loigne
cependant du centre ruptif! De l'le Lincoln, on ne voyait plus
que cet troit rocher qui servait alors de refuge aux six colons
et  leur chien Top.

Les animaux avaient galement pri dans la catastrophe, les
oiseaux aussi bien que les autres reprsentants de la faune de
l'le, tous crass ou noys, et le malheureux Jup lui-mme avait,
hlas! trouv la mort dans quelque crevasse du sol!

Si Cyrus Smith, Gdon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, Ayrton
avaient survcu, c'est que, runis alors sous leur tente, ils
avaient t prcipits  la mer, au moment o les dbris de l'le
pleuvaient de toutes parts.

Lorsqu'ils revinrent  la surface, ils ne virent plus,  une demi-
encablure, que cet amas de roches, vers lequel ils nagrent, et
sur lequel ils prirent pied.

C'tait sur ce roc nu qu'ils vivaient depuis neuf jours! Quelques
provisions retires avant la catastrophe du magasin de Granite-
House, un peu d'eau douce que la pluie avait verse dans un creux
de roche, voil tout ce que les infortuns possdaient. Leur
dernier espoir, leur navire, avait t bris. Ils n'avaient aucun
moyen de quitter ce rcif. Pas de feu ni de quoi en faire. Ils
taient destins  prir!

Ce jour-l, 18 mars, il ne leur restait plus de conserves que pour
deux jours, bien qu'ils n'eussent consomm que le strict
ncessaire. Toute leur science, toute leur intelligence ne pouvait
rien dans cette situation. Ils taient uniquement entre les mains
de Dieu.

Cyrus Smith tait calme. Gdon Spilett, plus nerveux, et
Pencroff, en proie  une sourde colre, allaient et venaient sur
ce roc. Harbert ne quittait pas l'ingnieur, et le regardait,
comme pour lui demander un secours que celui-ci ne pouvait
apporter. Nab et Ayrton taient rsigns  leur sort.

Ah! Misre! Misre! rptait souvent Pencroff! Si nous avions, ne
ft-ce qu'une coquille de noix, pour nous conduire  l'le Tabor!
Mais rien, rien!

-- Le capitaine Nemo a bien fait de mourir! dit une fois Nab.

Pendant les cinq jours qui suivirent, Cyrus Smith et ses
malheureux compagnons vcurent avec la plus extrme parcimonie, ne
mangeant juste que ce qu'il fallait pour ne pas succomber  la
faim. Leur affaiblissement tait extrme. Harbert et Nab
commencrent  donner quelques signes de dlire.

Dans cette situation, pouvaient-ils conserver mme une ombre
d'espoir? Non! Quelle tait leur seule chance? Qu'un navire passt
en vue du rcif? Mais ils savaient bien, par exprience, que les
btiments ne visitaient jamais cette portion du Pacifique!
Pouvaient-ils compter que, par une concidence vraiment
providentielle, le yacht cossais vnt prcisment  cette poque
rechercher Ayrton  l'le Tabor? C'tait improbable, et,
d'ailleurs, en admettant mme qu'il y vnt, comme les colons
n'avaient pu dposer une notice indiquant les changements survenus
dans la situation d'Ayrton, le commandant du yacht, aprs avoir
fouill l'lot sans rsultat, reprendrait la mer et regagnerait de
plus basses latitudes.

Non! Ils ne pouvaient conserver aucune esprance d'tre sauvs, et
une horrible mort, la mort par la faim et par la soif, les
attendait sur ce roc!

Et, dj, ils taient tendus sur ce roc, inanims, n'ayant plus
la conscience de ce qui se passait autour d'eux. Seul, Ayrton, par
un suprme effort, relevait encore la tte et jetait un regard
dsespr sur cette mer dserte!...

Mais voil que, dans la matine du 24 mars, les bras d'Ayrton
s'tendirent vers un point de l'espace, il se releva,  genoux
d'abord, puis debout, sa main sembla faire un signal... un navire
tait en vue de l'le! Ce navire ne courait point la mer 
l'aventure. Le rcif tait pour lui un but vers lequel il se
dirigeait en droite ligne, en forant sa vapeur, et les infortuns
l'auraient aperu depuis plusieurs heures dj, s'ils avaient
encore eu la force d'observer l'horizon!

Le Duncan! murmura Ayrton, et il retomba sans mouvement.

Lorsque Cyrus Smith et ses compagnons eurent repris connaissance,
grce aux soins dont ils furent combls, ils se trouvaient dans la
chambre d'un steamer, sans pouvoir comprendre comment ils avaient
chapp  la mort. Un mot d'Ayrton suffit  leur tout apprendre.

Le Duncan! murmura-t-il.

-- Le Duncan! rpondit Cyrus Smith.

Et, levant les bras vers le ciel, il s'cria:

Ah! Dieu tout-puissant! Tu as donc voulu que nous fussions
sauvs!

C'tait le Duncan, en effet, le yacht de lord Glenarvan, alors
command par Robert, le fils du capitaine Grant, qui avait t
expdi  l'le Tabor pour y chercher Ayrton et le rapatrier aprs
douze ans d'expiation!...

Les colons taient sauvs, ils taient dj sur le chemin du
retour!

Capitaine Robert, demanda Cyrus Smith, qui donc a pu vous donner
la pense, aprs avoir quitt l'le Tabor, o vous n'aviez plus
trouv Ayrton, de faire route  cent milles de l dans le nord-
est?

-- Monsieur Smith, rpondit Robert Grant, c'tait pour aller
chercher, non seulement Ayrton, mais vos compagnons et vous!

-- Mes compagnons et moi?

-- Sans doute!  l'le Lincoln!

-- L'le Lincoln! s'crirent  la fois Gdon Spilett, Harbert,
Nab et Pencroff, au dernier degr de l'tonnement.

-- Comment connaissez-vous l'le Lincoln? demanda Cyrus Smith,
puisque cette le n'est mme pas porte sur les cartes?

-- Je l'ai connue par la notice que vous aviez laisse  l'le
Tabor, rpondit Robert Grant.

-- Une notice? s'cria Gdon Spilett.

-- Sans doute, et la voici, rpondit Robert Grant, en prsentant
un document qui indiquait en longitude et en latitude la situation
de l'le Lincoln, rsidence actuelle d'Ayrton et de cinq colons
amricains.

-- Le capitaine Nemo!... dit Cyrus Smith, aprs avoir lu la notice
et reconnu qu'elle tait de la mme main qui avait crit le
document trouv au corral!

-- Ah! dit Pencroff, c'tait donc lui qui avait pris notre
Bonadventure, lui qui s'tait hasard, seul, jusqu' l'le
Tabor!...

-- Pour y dposer cette notice! rpondit Harbert.

-- J'avais donc bien raison de dire, s'cria le marin, que, mme
aprs sa mort, le capitaine nous rendrait encore un dernier
service!

-- Mes amis, dit Cyrus Smith d'une voix profondment mue, que le
dieu de toutes les misricordes reoive l'me du capitaine Nemo,
notre sauveur!

Les colons s'taient dcouverts  cette dernire phrase de Cyrus
Smith et murmuraient le nom du capitaine. En ce moment, Ayrton,
s'approchant de l'ingnieur, lui dit simplement:

O faut-il dposer ce coffret!

C'tait le coffret qu'Ayrton avait sauv au pril de sa vie, au
moment o l'le s'engloutissait, et qu'il venait fidlement
remettre  l'ingnieur.

Ayrton! Ayrton! dit Cyrus Smith avec une motion profonde.

Puis, s'adressant  Robert Grant:

Monsieur, ajouta-t-il, o vous aviez laiss un coupable, vous
retrouvez un homme que l'expiation a refait honnte, et auquel je
suis fier de donner la main!

Robert Grant fut mis alors au courant de cette trange histoire du
capitaine Nemo et des colons de l'le Lincoln. Puis, relvement
fait de ce qui restait de cet cueil qui devait dsormais figurer
sur les cartes du Pacifique, il donna l'ordre de virer de bord.

Quinze jours aprs, les colons dbarquaient en Amrique, et ils
retrouvaient leur patrie pacifie, aprs cette terrible guerre qui
avait amen le triomphe de la justice et du droit. Des richesses
contenues dans le coffret lgu par le capitaine Nemo aux colons
de l'le Lincoln, la plus grande partie fut employe 
l'acquisition d'un vaste domaine dans l'tat d'Iowa. Une seule
perle, la plus belle, fut distraite de ce trsor et envoye  lady
Glenarvan, au nom des naufrags rapatris par le Duncan.

L, sur ce domaine, les colons appelrent au travail, c'est--dire
 la fortune et au bonheur, tous ceux auxquels ils avaient compt
offrir l'hospitalit de l'le Lincoln. L fut fonde une vaste
colonie  laquelle ils donnrent le nom de l'le disparue dans les
profondeurs du Pacifique. Il s'y trouvait une rivire qui fut
appele la Mercy, une montagne qui prit le nom de Franklin, un
petit lac qui fut le lac Grant, des forts qui devinrent les
forts du Far-West. C'tait comme une le en terre ferme.

L, sous la main intelligente de l'ingnieur et de ses compagnons,
tout prospra. Pas un des anciens colons de l'le Lincoln ne
manquait, car ils avaient jur de toujours vivre ensemble, Nab l
o tait son matre, Ayrton prt  se sacrifier  toute occasion,
Pencroff plus fermier qu'il n'avait jamais t marin, Harbert,
dont les tudes s'achevrent sous la direction de Cyrus Smith,
Gdon Spilett lui-mme, qui fonda le New Lincoln Herald, lequel
fut le journal le mieux renseign du monde entier.

L, Cyrus Smith et ses compagnons reurent  plusieurs reprises la
visite de lord et de lady Glenarvan, du capitaine John Mangles et
de sa femme, soeur de Robert Grant, de Robert Grant lui-mme, du
major Mac Nabbs, de tous ceux qui avaient t mls  la double
histoire du capitaine Grant et du capitaine Nemo.

L, enfin, tous furent heureux, unis dans le prsent comme ils
l'avaient t dans le pass; mais jamais ils ne devaient oublier
cette le, sur laquelle ils taient arrivs, pauvres et nus, cette
le qui, pendant quatre ans, avait suffi  leurs besoins, et dont
il ne restait plus qu'un morceau de granit battu par les lames du
Pacifique, tombe de celui qui fut le capitaine Nemo!





End of the Project Gutenberg EBook of L'le mystrieuse, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LE MYSTRIEUSE ***

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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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