The Project Gutenberg EBook of L'Ame de Pierre, by Georges Ohnet

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Title: L'Ame de Pierre

Author: Georges Ohnet

Release Date: December 3, 2004 [EBook #14251]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AME DE PIERRE ***




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GEORGES OHNET

L'AME DE PIERRE

ILLUSTRATIONS DE E. BAYARD

1890



I

Le docteur Davidoff, d'un air inspir, tournant vers les convives du
prince Patrizzi son visage aux traits rudes et tourments, laissa, au
milieu de la discussion, tomber ces surprenantes paroles:

--Et vous, croyez-vous  la puissance d'une suggestion rpte, qui fait
entrer une ide dans votre cerveau, aigu et persistante comme la pointe
d'une vrille? Croyez-vous que cette ide puisse influer sur votre tat
moral, jusqu' modifier votre tat physique, car vous me concderez
bien, n'est-ce pas, que le moral a une action souveraine et dcisive sur
le physique?...

--Nous vous le concdons, rpondit tranquillement le Napolitain.
Maintenant, et c'est l que je vous attends, il faudrait conclure...

A cette riposte, qui promettait une importante suite de dveloppements 
la proposition formule par le mdecin russe, parmi les gais viveurs et
les aimables femmes qui venaient d'achever de dner, dans le salon de
l'Htel de Paris, sur la terrasse de Monte-Carlo, il y eut un instant de
silencieuse stupeur. Autour de la table, somptueusement servie, et sur
laquelle, dans la chaleur des lumires et la fume des cigarettes, les
fleurs se mouraient asphyxies, des regards d'tonnement et d'ennui
s'changrent. Puis, brusquement, protestation indigne de ces mondains
arrachs  la futilit coutumire de leurs propos, et jets dans les
aridits d'une conversation scientifique, un ouragan d'apostrophes et de
cris se dchana.

--Assez de physiologie!...

--Nous sommes ici pour boire, fumer et rire...

--C'est un cabinet particulier et point une clinique...

--Zut pour le docteur! Il est paf!

--Messieurs, je vous en prie, coutez, c'est trs curieux!

--On embte ces dames!...

--Ouvrez la fentre, a pue la science!

--Moi, j'aimerais mieux tre au casino... J'ai rv que la rouge passait
treize fois...

--En voil une suggestion que le croupier t'a impose!

--Voulez-vous danser?

--Oh! oh! Laura, assieds-toi sur le piano!

--Eh bien! mes enfants, allez o vous voudrez, mais fichez-nous la
paix...

--N'insistez pas pour que nous restions! Non! Vous tenteriez vainement
de nous retenir...

--En voil des malhonntes!

[Illustration]

Trois ou quatre femmes et cinq ou six jeunes gens se levrent en tumulte
et demandrent leurs manteaux au matre d'htel qui s'empressait.
Patrizzi resta assis, souriant aux belles dames qui, avec de coquets
mouvements, dplissaient leur jupes et cambraient leur corsage. Il
tendit nonchalamment la main  ses amis et dit:

--Que chacun fasse  sa guise. Partez en avant. Dans une heure nous
allons vous rejoindre...

Puis, se tournant vers le peintre Pierre Laurier, son ami Jacques de
Vignes et vers le docteur Davidoff, qui n'avaient pas boug:

--Continuez donc, mon cher, dit-il au mdecin, vous m'intressez
prodigieusement.

Le mdecin russe jeta sa cigarette, en alluma une autre, et, regardant
avec autorit ses trois auditeur, il poursuivit le rcit qui avait t
violemment coup par les interruptions des convives maintenant loigns.

--Je confesse que l'histoire que j'avais commence devant nos amis est
assez singulire et que, pour des sceptiques, elle manque un peu de
vraisemblance; mais, dans nos pays slaves, brumeux et sombres, qui
semblent vraiment la patrie des spectres et des fantmes, elle n'aurait
pas soulev la moindre incrdulit.... La moiti de nos compatriotes se
compose de Swedenborgistes inconscients, qui admettent, ainsi que le
grand philosophe, mais sans les raisonner, les phnomnes du monde
invisible, et vous affirmeriez devant eux, comme je le fais devant vous,
le fait surprenant de la transmission d'une me  un corps vivant, par
la seule volont d'une personne dcide  mourir, que vous les verriez
plir, trembler, mais non point protester. Chez nous, on croit aux
vampires qui sortent de leur tombe lorsqu'un rayon de lune en touche la
pierre, on admet les apparitions rvlatrices de la mort prochaine.
Et, par la seule raison qu'on croit  ces miracles, on les rend
possibles.... Une conviction forte est le plus puissant des fluides, et
le spiritisme a pour premire condition une confiance absolue. Si vous
doutez, vous disent les adeptes, n'essayez pas de pntrer nos mystres,
ils demeureront pour vous immuablement insondables... Le monde des
invisibles ne se rvle qu' ceux qui aspirent ardemment  le connatre.
Les railleurs et les incrdules le trouveront toujours ferm.

Jacques de Vignes eut un accs de toux douloureuse, qui fit plir son
beau et mlancolique visage; il reprit sa respiration avec effort, et,
se tournant vers le docteur, comme ranim par une esprance secrte:

--Et vous avez t tmoin de l'aventure? dit-il, d'une voix touffe.
Vous avez vu cette jeune fille renatre  l'existence, reprendre des
forces, retrouver la sant, comme si la vitalit de son fianc avait
pass tout entire en elle?

--Je ne discute pas la matrialit du fait, rpondit Davidoff, je vous
en donne purement et simplement la consquence psychologique. Wladimir
Alexievich, voyant Maria Fodorowna, qu'il adorait, s'teindre peu  peu,
ainsi qu'une lampe dont l'huile tarit, ayant consult vainement tous les
mdecins de Moscou et m'ayant fait venir de Saint-Ptersbourg, moi qui
vous parle, pour entendre tomber de ma bouche un arrt de mort, eut
l'ide de s'adresser  une vieille sorcire Tongouse, qui avait apport
de Nijni-Nowgorod la rputation de faire des prodiges. Il alla la
consulter un soir, la veille de Nol. La damne crature le reut
dans un bouge du faubourg, et, aprs s'tre livre, devant lui,  de
terrifiantes incantations, elle lui donna  boire, dans une tasse de
bois, un breuvage d'une odeur bizarre. Comme il hsitait elle le regarda
d'un air menaant, et dit:

--Tu prtends aimer une femme et la vouloir sauver, mme au prix de ta
vie, et tu n'oses pas seulement boire une liqueur inconnue, ft-elle du
poison?... Oh! oh! Homme, fils d'homme, lche comme tous les hommes...
souffre et pleure comme un homme, puisque tu ne sais pas te mettre
au-dessus de l'humanit!

Au mme moment, Wladimir Alexievich, honteux, vida d'un trait la coupe
grossire, et il lui sembla qu'il tait en proie  une ivresse subite.
Une chaleur dlicieuse le pntrait, et il devenait lger, lger,
 croire qu'il allait s'envoler. Ses regards taient voils d'un
brouillard lumineux, comme si,  travers un nuage, de vives clarts
avaient frapp ses yeux. Son sang ptillait dans ses veines, et des
hymnes sraphiques chantaient  ses oreilles. Il se sentit emport
dans des espaces immenses, et sur son front glissrent des fracheurs
exquises. Peu  peu, il perdit le sens des choses terrestres, et, au
milieu d'un transport divin, dans une batitude extatique, il vit
s'avancer vers lui, figure cleste, une blanche et sublime apparition
qui, d'une voix douce comme le chant des anges, lui dit:

--Tu veux racheter la vie de celle que tu aimes? Donne la tienne en
change. Ton me dans son corps, et ton corps,  toi, dans la froide
terre. Tu n'auras rien  regretter, puisque tu seras en elle, et que son
bonheur sera la source de ta joie.

Le cleste fantme s'abolit dans les lumineuses brumes, et Wladimir
Alexievich revint  lui. Il se retrouva dans le bouge de la Tongouse,
prs d'un feu de sapin fumeux. La vieille marmottait des paroles
confuses et ne paraissait pas s'occuper de son hte d'une heure.
pouvant de ce qui lui avait t rvl, le jeune homme essaya de
rflchir, de se rendre compte de son trange aventure. Il ne vit,
devant ses yeux, qu'une sorcire sale et indiffrente, qui l'avait mis
en rapport avec les Esprits, comme le gardien d'un temple vous ouvre le
sanctuaire o resplendissent les dieux. Il mit la main sur l'paule
de la vieille. Elle tourna vers lui des regards ternes, et de sa voix
sardonique:

--Eh bien! Sais-tu ce que tu voulais savoir?

--Par quel moyen m'as-tu enlev la connaissance des choses du monde
extrieur? demanda-t-il. Que m'as-tu fait boire?

[Illustration]

--Que t'importe? As-tu vu les invisibles?

--Par quel sortilge me les as-tu montrs?

--Demande-le  eux-mmes!... Ils sont l, tout autour de toi? Vas-tu
douter? Alors reste sans esprance. Fie-toi  eux, et les dlices
suprmes t'attendent!

La taille de la sorcire grandit, son visage s'embellit d'une fiert
sauvage, en montrant la porte  Wladimir:

--Ne tente pas le ciel... Va-t'en! Et crois! Crois!

Il laissa tomber  terre sa bourse, que la vieille poussa vers le foyer
d'un pied ddaigneux. Elle ouvrit ses bras, comme pour une invocation
dernire, et, le front rayonnant d'une flamme inspire, elle rpta,
avec un accent qui fit vibrer la poitrine de Wladimir Alexievich:

--Crois! pauvre enfant! L est le salut. Crois!

Il sortit, rentra chez lui, crivit une partie de la nuit, et, le
lendemain, quand on entra dans sa chambre, on le trouva mort.

--Et sa fiance revint-elle  la vie? demanda Pierre Laurier.

--Elle revint  la vie, rpondit Davidoff; mais, quoiqu'elle ft
charmante et adore, elle ne voulut pouser aucun de ses soupirants,
et resta fille, comme si elle et t fidle  un mystrieux et intime
amour.

--Et croyez-vous  ce prodige, vous, docteur? demanda Jacques de Vignes
avec effort.

Davidoff hocha la tte, et d'un ton railleur:

--Les mdecins ne croient pas  grand'chose, dans le sicle o nous
sommes. Le matrialisme a de nombreux adeptes parmi mes confrres.
Cependant le magntisme a, dans ces temps derniers, revtu de si
tranges formes que des horizons nouveaux se sont ouverts devant nos
yeux. Nous ctoyons le spiritisme qui certifie l'existence de l'me. Et
admettre l'influence de la suggestion mentale sur les sujets en proie au
sommeil hypnotique, n'est-ce pas tre bien prs de croire  un principe
suprieur, qui dirige et par consquent domine la matire?...

--Vous philosophez, mon cher, interrompit le prince, et vous ne rpondez
pas.

--Oh! vous, Patrizzi, dit en riant Pierre Laurier, vous croyez  saint
Janvier, et, dans les cas graves, vous invoquez la Madone; vous portez
des cornes de corail contre la jettature et vous palissez quand vous
voyez un couteau et une fourchette en croix sur la nappe. Vous tes
donc une recrue toute prpare pour les diableries de Davidoff... Mais
Jacques et moi, nous sommes plus coriaces et il nous faudrait quelques
preuves pour nous convaincre.

--Ce serait pourtant bon de croire  une influence souveraine, qui
pourrait rendre la vie, murmura le malade. Oh! s'attacher, mme
follement,  une esprance suprme! Ne serait-ce pas le salut? La
confiance n'est-elle pas pour moiti dans la gurison?

--Parbleu! Voil les paroles les plus raisonnables qui aient t
prononces depuis deux heures! s'cria Pierre Laurier... Au diable vos
sorciers, vos Swedenborgistes, vos apparitions lunaires et vos mes,
qui passent de corps en corps, comme le furet du Bois-Joli. Donner  un
malade la certitude qu'il gurira, c'est presque infailliblement amener
sa gurison, voil la vrit!... Ainsi, prenez mon ami Jacques de Vignes
ici prsent, et qu'on a envoy dans le Midi parce qu'il a attrap un
rhume; faites-lui comprendre que son mal est chimrique, qu'il n'a point
les poumons attaqus, qu'il a le plus grand tort de s'couter, enfin
dmontrez-lui qu'il n'a qu'un bobo sans importance, et, supprimant la
cause, vous supprimez l'effet. Ledit Jacques de Vignes est contraint de
renoncer  son parler affaibli,  ses yeux languissants,  ses regards
wertheriens... Il revient  la vie, au bifteck, au cigare, et aux jolies
femmes...

--Hlas! murmura Jacques, dont une toux profonde branla la poitrine.
Que je voudrais pouvoir esprer!... J'aime la vie, et, chaque jour, je
la sens qui m'chappe un peu plus...

Le peintre mit la main sur l'paule du malade, et, d'une voix amicale:

--Tu ne me crois pas, quand je te dis que tu n'es point gravement
atteint, tu ne crois pas Davidoff, qui t'a examin... Tu veux garder,
malgr tout, ton inquitude, et te frapper comme  plaisir? Tu dsoles
ta mre, cependant, et tu fais pleurer ta soeur... Rien ne pourra donc
te convaincre? Faudra-t-il que je recommence, pour toi, ce que fit
Wladimir Alexievich, et que je te passe une me de rechange? Je n'ai
que la mienne, tu sais, et elle n'est pas bien fameuse! Va, si je te la
donne, un soir, dans un accs de spleen, je ne te ferai pas un
brillant cadeau!... Mais  cheval donn on ne regarde pas la bride, et
l'important c'est que tu vives, toi qui as tout pour tre heureux, toi
qui es aim, toi qui serais pleur... Tandis que moi, je peux bien
sauter, tout  l'heure, de la terrasse du Casino dans la mer... Qui
regrettera ce fou, qui s'appelle Pierre Laurier, ce peintre impuissant
 saisir son idal, ce joueur blas sur les motions du jeu, cet amant
bafou par sa matresse, ce viveur las de la vie?

Il branla la table d'un coup de poing, et, le visage convuls par une
motion douloureuse, les lvres tordues par un rire amer:

--Je suis bien bte de m'entter  recommencer tous les matins
l'existence que je maudis tous les soirs!... Au diable!... Jacques,
veux-tu mon me?

--Allons, dit Jacques doucement, tu as eu encore quelque querelle
aujourd'hui avec Clmence Villa... Quitte-la, mon pauvre ami, si elle te
fait tant souffrir...

--Est-ce que je peux! dit Pierre, devenu trs ple, en appuyant, sur sa
main, son front soudainement alourdi.

--Alors, battez-la, fit Patrizzi avec tranquillit.

--Si j'osais! s'cria le jeune homme dont les yeux tincelrent. Mais je
suis un esclave, devant cette fille... Et tout ce qu'elle veut, elle me
l'impose... Ses vices, ses folies, ses trahisons, je supporte tout...
J'ai des envies de la massacrer... Et c'est moi que je frapperai, pour
m'arracher  sa tyrannie... Oh! je suis lche et ignoble! Je sais
qu'elle me trompe avec tout l'htel des trangers. Je l'ai surprise,
l'autre jour, avec un ridicule baryton italien... Elle me ruine, elle
m'avilit, elle me met plus bas qu'elle... Et je n'ai pas la force de
briser ma chane!... Je suis vraiment bien malheureux!

--Non, vous n'tes pas malheureux, dit le docteur, vous tes malade...
Sortons, on touffe ici.

--Il est dix heures, fit Jacques de Vignes. La voiture doit m'attendre.
Je vais rentrer  Villefranche.

--Couvrez-vous bien, dit le prince, car les nuits sont fraches.

Le peintre aida son ami  passer son pardessus, il l'enveloppa dans
un plaid, et, au bas de l'escalier du restaurant, d'une voix encore
vibrante de sa douleur:

--Bonsoir, et tu sais: compte sur mon me.

Le docteur Davidoff mit Jacques de Vignes en voiture, ferma la portire
et dit au cocher: Allez! Puis, ayant cout, un instant, le roulement
des roues sur le sable sonore des alles, il vint lentement vers le
peintre qui l'attendait en regardant les toiles.

--Allons-nous au Casino? demanda Patrizzi.

--A quoi bon? La soire est si belle, marchons un peu.

--De quel ct allez-vous?

--Sur la route de Menton.

--Et vous vous arrterez,  un quart de lieue d'ici,  la porte d'une
villa dont la grille est fleurie de roses?

--Oui.

--Et vous en sortirez, tout  l'heure, furieux contre les autres et
contre vous-mme?... N'allez pas chez cette fille.

--Et o voulez-vous que j'aille? Si, vous obissant, je rentre  mon
htel, dans la solitude de ma chambre, je vais ne penser qu' celle que
vous me conseillez de fuir... Elle me possde bien, allez, et les liens
qui m'attachent sont solides, puisque, malgr mes secousses dsespres,
ils ne sont pas encore rompus. Aprs chaque effort, je retombe plus
meurtri et plus faible, et plus captif. Et je me mprise, et je la hais!

--C'est pourtant facile de quitter une femme! dit le Napolitain en
souriant. Malheureusement on ne le sait qu'aprs. Avant tout, il faut
essayer... Mais il est commode de prter de la philosophie  ceux qui
souffrent... Bonsoir, messieurs, je vais faire sauter la banque.

Il alluma une cigarette, et s'loigna. Davidoff et Pierre Laurier se
mirent  marcher dans la nuit, entre les jardins clairs par la lune.
Une douceur embaume les enveloppait. Ils sortirent de la ville et, 
leur droite, au bas des rochers qui dentellent la cte, ils aperurent
la mer, brillante comme une lame d'argent. La nuit tait si claire que
les fanaux des barques luisaient, au loin, rouges et mouvants. Ils ne
parlaient plus, et suivaient la hauteur. Ils s'arrtrent, un instant,
auprs d'une paisse brousse de lentisques et de cactus, les yeux perdus
dans l'espace et comme oppresss par l'tendue. Un bruit soudain,
semblable  celui d'une bte qui se lve brusquement dans un fourr,
attira leur attention, et, au bout d'une minute, ils virent, gravissant
un sentier qui court sur le flanc de la colline, un homme dont le fusil
brillait  la clart de la lune:

--Qu'est cela? demanda Davidoff tonn.

[Illustration]

Pierre Laurier regarda avec attention, et rpondit:

--Un douanier.

Ils attendirent. L'homme montait. Arriv de plain-pied, il observa les
deux promeneurs avec mfiance. Le lieu tait dsert, quoiqu'on ft
seulement  deux kilomtres des dernires habitations; mais toute la
cte est sauvage et propice aux entreprises des fraudeurs.

--Nous prenez-vous pour des contrebandiers? demanda le peintre.

--Non, monsieur, dit le soldat, maintenant que je vous vois de prs;
mais d'en has, en vous apercevant plants immobiles, j'ai cru que vous
veniez donner quelque signal.

--Est-ce qu'il y a des dlinquants en campagne?

--Oh! toujours! C'est entre Monaco et Vintimille que la fraude se fait
le plus ordinairement. Il n'y a pas de semaines o il ne s'opre quelque
descente. Et, depuis quatre jours, nous surveillons une barque qui
croise, guettant l'occasion. Mais les coquins nous paieront les nuits
blanches qu'ils nous font passer, et, s'ils s'acharnent, ils seront
reus  coups de fusil... Bonsoir, messieurs... Ne restez pas l...
l'endroit est mauvais.

Il porta militairement la main  son kpi et disparut dans les
broussailles qui lui servaient de poste d'observation.

Pierre Laurier et Davidoff se remirent en marche, retournant vers la
ville.

--J'envie le sort aventureux des hommes qui sont en butte aux menaces de
ce brave gabelou. Ils courent, en ce moment, sur la mer, attentifs et
circonspects, prts au trafic ou  la bataille... Leur coup fait, ils
rpartiront pour une expdition nouvelle et des dangers inconnus... Ils
ne pensent  rien qu' leur dur et capricieux mtier... Je voudrais tre
 leur place.

[Illustration]

--Partez! Le comte Woreseff, que j'accompagne  bord de son yacht,
quitte Villefranche aprs-demain. Il va en gypte: nous touchons 
Alexandrie, nous remontons le Nil, jusqu' la deuxime cataracte, nous
visitons Thbes, le dsert, les Pyramides... C'est une expdition de deux
mois, avec le plancher d'un bateau magnifique sous les pieds, et les
splendeurs d'un ciel d'Orient sur la tte... Vous savez avec quel plaisir
le comte vous emmnera... Vous travaillerez, vous chasserez... Et surtout
vous oublierez!

--Non! Je serais trop tranquille, trop choy, trop heureux, auprs de
vous. Je ne courrais pas de dangers qui absorbent, je ne prendrais pas
de fatigues qui crasent; tout, autour de moi, serait trop civilis...
Ce qu'il me faudrait, c'est la vie sauvage. Si vous vous engagiez 
me faire capturer par des Touaregs, qui m'emmneraient captif 
Tombouctou... je vous suivrais... Cette fois ce serait le salut!

--Je ne puis vous promettre de telles aventures, dit Davidoff en
souriant... Il me faut donc vous abandonner  vous-mme.

Ils taient arrivs devant une trs belle villa, peinte en rose, dont
les fentres brillaient au travers des verdures touffues.

--C'est dit, vous entrez? demanda le mdecin. Adieu donc, car je ne sais
si je vous verrai demain, et bonne chance.

Ils se serrrent la main, et, pendant que le Russe regagnait la ville,
le peintre traversait le jardin. Il sonna  la porte de la maison. Un
valet de pied lui ouvrit, le fit pntrer dans un vestibule en forme
de patio arabe, orn au centre d'un bassin, sur le fond bleu duquel
nageaient des cyprins aux cailles d'or. Autour des colonnes, qui
dcoraient cette entre, des rosiers grimpants s'lanaient. Au fond, un
escalier de marbre blanc montait jusqu'au premier tage.

--Madame est l? demanda Pierre Laurier.

--Dans le petit salon, rpondit le domestique.

Le jeune homme poussa une porte et doucement entra. Sur un large canap,
au milieu de coussins de soie, Clmence Villa tait tendue, feuilletant
un livre. Elle leva la tte, tira ses bras, et resta immobile. Pierre
s'approcha, et, se penchant sur le fin visage de la belle fille, il lui
baisa les yeux.

[Illustration]

--Comme tu viens tard! fit la comdienne, avec une tranquille
indiffrence, qui contrastait avec le reproche adress.

--Le dner du prince Patrizzi s'est prolong plus que je ne pensais...

--On s'est amus?

--Moins que si tu avais t avec nous.

--J'ai horreur de Patrizzi.

--Pourquoi?

--Je sens qu'il me dteste.

--Non, il ne te dteste pas, mais il m'aime beaucoup.

--Eh bien? Ne peut-il t'aimer sans me har?

--Il t'aimerait si tu ne me rendais pas malheureux.

--Ah! l'ternelle chanson!

La jeune femme fit claquer ses doigts, jeta son livre  la vole, 
l'autre bout du salon, et, d'un bond hargneux, se retourna sur son
canap, la figure du ct de la muraille.

--Allons, Clmence, la paix, fit le peintre; parlons d'autre chose...

Mais la comdienne, sans bouger, et le nez sur les coussins, reprit
d'une voix pre:

--Tu sais, ton Patrizzi, il m'a pourchasse, comme les autres, et c'est
parce que je n'ai pas voulu de lui qu'il me garde rancune.

La figure de Laurier se crispa, et avec ironie:

--Pourquoi as-tu fait, pour lui, une si blessante exception?

D'un seul lan, Clmence Villa fut sur ses pieds, et, rouge de colre,
les yeux tincelants sous ses sourcils froncs, de sa main agite d'un
tremblement, montrant la porte:

--Mon petit, si tu viens ici pour me dire des insolences, tu peux
filer!...

--Oh! je sais que tu ne tiens gure  moi, tu ne me l'as jamais laiss
ignorer, dit le peintre, avec un geste de dcouragement.

--Alors pourquoi restes-tu?... Si tu tais aimable encore, je
comprendrais ton enttement. Mais tu passes ton temps  me maudire chez
tes amis, ou  m'insulter chez moi. Tout a, parce que je ne me plie pas
 tes fantaisies, et ne m'enferme pas pour vivre avec toi tout seul....
Quelle sduisante perspective...! En somme, tu es un ingrat. J'ai
quitt, pour te plaire, Slim Nuno, qui avait t excellent pour moi, et
qui supportait, lui, tous mes caprices.... Je t'ai aim beaucoup...
oh! tu le sais bien...! Car, avant ta folie, tu tais un charmant
et agrable garon.... Mais voil que, depuis trois mois, tu perds
compltement la tte, alors bonsoir! Moi, je ne sais pas soigner les
alins: va dans une maison de sant.

Elle s'tait adosse  la chemine en parlant ainsi, et, dans son
dshabill de peluche rubis, le ton ambr de sa peau luisait comme de
l'ivoire. Sa petite tte aux boucles frises, supporte par un cou un
peu long, avait une grce exquise et, par l'chancrure de sa robe,
sa-poitrine sertie, comme un bijou, par une prcieuse malines,
apparaissait voluptueuse, dans son orgueilleuse fermet.

Pierre lentement s'approcha, et, s'asseyant sur un tabouret presque aux
pieds de la jeune femme:

--Pardonne-moi, je souffre, car je t'aime et je suis jaloux.

Elle le regarda durement et d'une voix coupante:

--Tant pis! Car je ne suis plus dispose  supporter tes soupons et tes
brutalits. Voil pas mal de semaines dj que je me tiens  quatre pour
ne pas te le dire. Mais j'en ai assez. C'est fini, c'est fini, c'est
fini! Tu peux te dispenser de revenir.

Le peintre plit un peu.

--Tu me renvoies?

--Oui, je te renvoie.

Il resta un instant silencieux, comme s'il hsitait  exprimer jusqu'au
bout sa pense. Puis, presque bas, avec la crainte de la rponse
mchante qu'il prvoyait:

--Est-ce que tu en aimes un autre?

--Qu'est-ce que a peut te faire? Je ne t'aime plus, voil ce qui est
important pour toi....

Une rougeur monta au visage du jeune homme, et ses mains tremblrent. Il
mordit sa moustache, et affectant une souriante indiffrence:

--Au moins suis-je bien remplac? On a son amour-propre...!

--Rassure-toi, interrompit Clmence avec aigreur. Je ne perdrai pas
au change. Il est jeune, il est riche, il est beau.... Et, depuis
longtemps, il m'occupe.... Du reste, tu le connais, c'est un de tes
amis....

Et, comme le peintre, stupfait par tant d'audace, se demandait s'il
veillait ou s'il rvait, la jeune femme poursuivit, distillant chaque
parole, avec une atroce cruaut, ainsi qu'un mortel poison:

--Tu viens de le quitter.... Il dnait ce soir avec toi....

--Davidoff? s'cria Pierre.

--Imbcile! ricana Clmence. Ce Russe cynique, qui mprise les femmes,
et les conduirait avec un knout? Me juges-tu si sotte? Non! Celui qui
m'a plu est un charmant garon, doux, mlancolique, un peu souffrant,
mais qui croit  l'amour et qui s'y donnerait tout entier.

A ces mots, Pierre fit un bon et, saisissant la comdienne par les
poignets, il la fit plier, maigre la rsistance qu'elle lui opposait.
Leurs deux visages se rapprochrent, leurs regards se trouvrent un
instant confondus. Ils restrent ainsi quelques secondes, soufflant la
haine et la colre. Enfin le peintre dit d'une voix tremblante:

--C'est de Jacques de Vignes que tu viens de parler?

--C'est de lui.

[Illustration]

--Tu sais qu'il est trs gravement malade de la poitrine?

--Il me plat ainsi.... le le soignerai.... L'amour pur m'a toujours
attire...!

--C'est pour me torturer que tu as invent celle histoire...? Avoue-le,
il n'y a pas un mot de vrai dans tout ceci?

--C'est ce que tu verras....

--Clmence, prends garde...!

Les yeux de la jeune femme tincelrent de fureur, elle se dirigea
vers la sonnette, mais avec tant de prcipitation que ses pieds
s'embarrassrent dans les plis de sa robe. Pierre eut le temps de la
retenir par le bras:

--Tu me menaces, chez moi, cria-t-elle. Eh bien, je le prendrai, ton
Jacques.... Oui, je le prendrai, rien qu' cause de toi!

Le peintre, d'un geste de dgot, la repoussa si brusquement qu'elle
alla tomber sur le divan. Il prit son chapeau et d'une voix touffe:

--Infme crature! J'aimerais mieux mourir, maintenant, que de
m'approcher de toi! Va! continue ton ignoble existence! Peu m'importe!
Je ne te reverrai jamais!

Il ouvrit la porte d'un coup de poing, comme s'il voulait user, contre
les choses, une colre qu'il n'avait pas pu assouvir contre les tres,
et, d'un pas rapide, il sortit dans le jardin. Il entendit, derrire
lui, la sonnerie lectrique retentir sous la pression d'une main
irrite, le pas du domestique glisser vivement sur le dallage du
vestibule, et la voix rageuse de Clmence qui criait des ordres. Il ne
s'arrta pas pour couter. Il tait emport par une exaspration qui lui
donnait des envies de meurtre. Il s'tait sauv pour ne pas cder  la
tentation de frapper Clmence. Et,  l'air libre, sous le ciel rempli
d'toiles, au milieu de la nuit qui sentait bon, rafrachi par le vent
de la mer qui passait dans les orangers en fleurs, il commenait 
prouver une grande honte. tait-ce possible que, pour cette fille,
il et, depuis un an, fait toutes les folies qui lui revenaient,
misrables,  la mmoire; qu'il et subi toutes les humiliations dont il
percevait plus vivement l'amertume? Aprs avoir dpens tout ce qu'il
possdait pour soutenir le luxe de Clmence, il s'tait endett auprs
de ses amis; Son talent, nerv par une vie de plaisir absurde, s'tait
refus  la production, et il avait pass des jours entiers, dans
son atelier,  rver des tableaux qu'il ne trouvait pas le courage
d'entreprendre. Heures mortelles, coules dans le doute et l'inquitude
 se demander si la facult cratrice n'tait pas morte en lui, et si,
de sa vie, il pourrait recommencer virilement  travailler. Et tout
cela, pour cette coquine qui le trompait! Vraiment il tait trop bte,
elle avait raison de le mpriser, et c'tait une chance inespre pour
lui qu'elle et pris le parti de le renvoyer.

[Illustration]

Il se sentait, en cet instant, matre  nouveau de sa destine. Il
tait dlivr de la goule qui avait dessch son cerveau, en mme temps
qu'elle torturait son coeur. Il redevenait lui-mme, et il allait
prouver, par des oeuvres, qu'il n'tait pas fini, comme on commenait 
le dire.

--Oui! oui! elle verra ce que je vais faire, maintenant que je suis
dbarrass d'elle. Avant un mois, elle me regrettera, sinon par amour,
au moins par vanit!

Il marchait, en roulant ces penses dans sa tte, sur la route de
Vintimille, et longeait la mer. Il avait fait, sans s'en apercevoir et
emport par son agitation, beaucoup de chemin. Les lumires de Monaco
s'taient perdues dans la nuit, et il tait seul, au bas d'une falaise 
pic. A ses pieds, s'tendait la plage, sur les rochers de laquelle les
flots se brisaient avec un bruit monotone. Quelques nuages, courant au
large, cachaient, par moments, la lune, et tout devenait sombre. Pierre
s'assit sur une butte de sable, au revers du chemin, et, dans le calme
profond qui l'entourait, il songea.

Sa colre tait tombe, et il jugeait nettement sa position. Il avait
pris des rsolutions excellentes pour l'avenir, mais aurai t-il
l'nergie de les excuter? Il savait  quoi s'en tenir par sa faiblesse.
Dix fois dj, il avait jur de ne pas revoir celle qui bouleversait sa
vie, et, toujours, il tait revenu plus lche et, naturellement, plus
maltrait, mais supportant tout pour obtenir une caresse. trange
folie, qui, le rduisant  cet esclavage d'amour, lui laissait assez de
lucidit pour juger celle qui le subjuguait, et pas assez de courage
pour se soustraire  sa malsaine domination.

Il se dit: Aprs avoir si furieusement dclar que je ne retournerais
point chez elle, est-ce que demain je serais assez lche pour m'y
prsenter? A voix haute, dans le silence nocturne, il rpondit: Non!
Mais, comme pour le braver, la petite tte brune de Clmence, avec ses
yeux brillants et fascinateurs, lui apparut. Il la voyait sourire d'un
air de dfi, et il lui semblait lire sur ses lvres les paroles qu'il
lui avait tant de fois entendu prononcer: Toi! me quitter? Est-ce que
tu en aurais la force! Je te renverrais que tu reviendrais, quand mme,
ainsi qu'un chien battu mais qui reste fidle. Saurais-tu vivre sans
moi? Ne te suis-je pas indispensable? La sensation uniquement ressentie,
n'est-ce pas moi qui te l'ai donne? Je suis entre dans ta chair, dans
ton sang, dans tes nerfs. Aucune femme ne peut me remplacer pour toi.
Aprs moi, le monde est vide, et tu n'y rencontreras que l'ennui, le
dgot, la lassitude, et le regret. Reviens donc! Ne fais pas de fiert
inutile! Je t'ai chass ce soir, mais je t'attends demain. Ce sont
querelles d'amants qui se battent et puis s'embrassent, rendus plus
passionns par leurs querelles d'un instant, plus enflamms par leur
rsistance, comme les tigres, qui se dchirent en se caressant, mlant
la douleur  la volupt! Peut-tre, si tu accourais en ce moment, me
trouverais-tu calme, seule, l'attendant, plus amoureuse. Qui t'arrte?
Une fausse honte? Qu'est-ce que l'effort  faire pour dompter un
scrupule d'orgueil, compar aux ivresses que je te garde et que tu
connais bien?

[Illustration]

L'ensorceleuse, voque par son imagination enfivre, lui fit de son
bras blanc, un geste de promesse. Il l'aperut distinctement, dans la
clart de sa chambre. Une palpitation l'touffa, et, poussant un soupir,
il se leva pour aller la rejoindre.

Une bouffe de vent frais, en caressant son front, le tira de son rve.
Il se vit au pied de la falaise, devant la mer, loin de la ville,
et l'image de la femme qui le possdait si bien s'vanouit dans la
transparence du ciel. Il frmit en se sentant encore si compltement
domin par elle. S'il avait t auprs de la villa, au lieu d'tre dans
la campagne, en un instant, sans avoir le temps de rflchir et de se
reprendre, il et t  ses pieds. Une rage le saisit. Elle disait donc
vrai, l'apparition qui, une seconde auparavant, le dfiait de briser sa
chane? Que fallait-il donc pour qu'il ne retombt plus au pouvoir de la
fatale matresse? L'espace serait-il suffisant pour le sparer d'elle?
Et qui pouvait rpondre qu'un soir de folie il ne partirait pas pour
aller se jeter  ses genoux? Lucide, en pleine possession de lui-mme,
fort de toute sa rancune, il n'osait s'interroger, dans la crainte
d'tre oblig de s'avouer que rien ne pourrait le retenir.

Il eut un mouvement de dsespoir et de dcouragement profond. Il
comprenait pourtant toute l'indignit de sa vie, toute la bassesse de sa
conduite, toute l'ignominie de sa complaisance. Elle le trompait, il le
savait et il n'avait pas l'orgueilleuse nergie de ne plus la revoir.
Et quelles douleurs, quelles tristesses, dans cette existence qui
deviendrait plus misrable,  mesure qu'il se montrerait plus faible! Et
quel terme aurait-elle? Une mort inutile, dans quelque accs de jalousie
furieuse, un suicide absurde, dgradant, qui tranerait dans les
faits-divers des journaux, affligeant les derniers amis qui lui seraient
rests fidles. Ne valait-il pas mieux en finir tout de suite, en face
de cette mer paisible, sous ce ciel profond, alors qu'il tait encore
digne de faire couler des larmes sincres?

Il demeura  rver dans la tranquille clart de la lune, au milieu des
herbes odorantes. Et, peu  peu, sa pense se dtourna de la mauvaise
femme.

Une maison riante, calme, cache dans la verdure, habite par une
famille troitement unie, s'voquait maintenant. C'tait celle o vivait
son ami Jacques de Vignes, entre sa mre et sa soeur. Certes, tout leur
aurait souri, si la maladie ne s'tait abattue menaante, active, sur ce
grand et beau garon, qui s'attachait si ardemment  la vie. Que leur
manquait-il pour tre heureux? La sant, pour le fils et le frre
passionnment aim, la sant seulement. Mais, ironie de la destine,
chaque jour Jacques se penchait plus triste, plus faible, comme pour
se rapprocher de la terre dans laquelle il devait prochainement
disparatre. Et il s'en dsesprait, tandis que lui, si facilement,
aurait donn sa vie, en ce moment o, abreuv de dgots, il la comptait
pour si peu de chose. S'il avait pu faire un pacte avec son ami et lui
cder sa surabondance de force, n'tait-ce pas le salut pour le dolent
et dbile jeune homme qu'il aimait si tendrement?

A cette minute prcise, le rcit du docteur Davidoff lui revint  la
mmoire, et un amer sourire crispa ses lvres. Si cette mystrieuse
rsurrection tait possible, si le sortilge pouvait rellement agir,
et s'il lui tait accord de faire passer son me,  lui, misrable,
tortur, dans le corps languissant de l'tre cher, en qui dfaillait si
compltement l'nergie de vivre? Ne serait-ce pas un miracle bni?

Une mlancolie soudaine courba son front vers la terre. Il pensa: Elle
m'a dit qu'elle l'aimait. Si je devenais lui, je serais donc aim
d'elle? Je jouirais dlicieusement de sa beaut et de sa grce. Pour
moi tous ses sourires et tous ses baisers. Il frissonna. Depuis si
longtemps, la tendresse tait absente des caresses de celle qu'il
adorait encore, il le sentait bien maintenant, sans illusion, sans
subterfuge, et qu'il ne pouvait se dcider  quitter!

Dans la nuit, solitaire au milieu des rochers, en face de l'immensit
du ciel et de la mer, il tendit les ressorts de sa volont, pour une
invocation suprme. Il fit appel  toutes les puissances invisibles. Si
elles existent, dit-il mentalement, si, comme on l'affirme, autour
de nous, dans l'air, et impalpables comme lui, glissent des tres
mystrieux, qu'ils se rvlent  moi par des signes que je puisse
comprendre et je suis prt  leur obir. Je me donne  eux par le
sacrifice de moi-mme. Crature de chair, je rentre dans l'immatrialit
et je m'abolis, avec dlices, pour n'tre plus moi et par consquent ne
plus souffrir, gmir et pleurer. Qu'ils me parlent, par la voix de la
brise, par le murmure des flots, par le bruissement des plantes, et,
pour aller jusqu' eux, je franchis les portes de la mort.

A peine avait-il termin cette incantation qu'il frmit, pouvant de
sa solitude. Il regarda peureusement autour de lui. La falaise tait
dserte, la mer vide et le ciel sans bornes. Soudain, entre deux nuages,
la lune se montra et, dans l'espace illumin, il sembla  Pierre que de
blancs spectres passaient. Il abaissa ses regards vers la nappe d'eau
qui s'tendait devant lui, et des feux follets lui apparurent entre
les rochers. Ils allaient, venaient, sautaient, lgers, brillants,
s'vanouissaient pour reparatre, comme des mes de naufrags rdant,
sans cesse, autour des brisants sur lesquels les corps, qu'elles
habitaient, avaient pri.

Fascin, Pierre ne pouvait dtourner ses regards des fantmes nuageux,
des lueurs vagabondes, et une sorte de torpeur s'emparait de lui. Des
murmures emplirent ses oreilles, et, confus d'abord, ils se prcisrent
chantant: Viens avec nous, l o n'existe plus la souffrance. Meurs,
pour revivre incarn dans une crature de ton choix. Viens avec nous!

Pierre fit un effort pour se drober  cette hallucination, il n'y
russit pas. Il se sentait ananti, incapable d'un mouvement, ainsi
qu'en tat de catalepsie. Ses yeux se perdaient dans l'immensit de la
mer et du ciel, et,  ses oreilles vibraient les paroles surnaturelles.
Il pensa: L'initiation que je demandais m'est accorde. Les esprits se
sont manifests. Je crois  eux, je leur obirai, mais qu'ils renoncent
 m'obsder.

Comme s'il avait prononc une formule magique, la vision s'effaa, les
chants cessrent. Il se leva, marcha sur la plage dserte, et il put
croire qu'il avait rv. Mais il ne le crut pas. Avec une passion
singulire, il s'attachait au mystre dont la rvlation venait de lui
tre faite. Il voulait qu'il ft vrai, il y voyait la fin dlicieuse de
tous ses maux.

Au haut de l'escarpement qu'il gravissait, il s'arrta, prit son
portefeuille et, sur une carte, crivit ces mots:

Mon cher Jacques, je suis inutile aux autres, nuisible  moi-mme. Je
veux changer cela. Je vais renouveler l'exprience que nous a raconte
Davidoff. Tu es ce que j'aime le plus au monde. Je te fais cadeau de mon
me. Vis heureux par moi et pour moi.

Il signa et, tant son chapeau, il passa le carr de papier entre le
feutre et le galon de soie. Il enleva tranquillement son paletot, le
dposa au bord de la route avec son chapeau, puis,  petits pas, il
redescendit  la mer. La cte, en cet endroit, s'inflchissait et
formait une baie, au fond de laquelle les flots mouraient avec un faible
murmure. Un sentier, courant sur le flanc de la falaise, conduisait  un
petit village de pcheurs. L'attention de Pierre fut attire bientt
par un cotre qui s'avanait lentement, pouss par un reste de vent
qui gonflait sa voile trs basse. Son pont, encombr de ballots et de
tonneaux, paraissait dsert, mais, quand il approcha de la rive, des
matelots se montrrent  l'avant. En mme temps, des hommes sortirent de
derrire un rocher, et entrrent dans l'eau, se dirigeant vers un canot
qui s'tait dtach de la barque.

Le peintre, intress, malgr l'abattement de son esprit, devina
les fraudeurs dont le douanier lui avait signal la venue probable.
Instinctivement il chercha celui-ci dans les broussailles qui
l'abritaient. Il avait, sans doute, quitt son poste, car rien ne
bougeait sur la falaise. Les gens des rochers s'taient abouchs
avec ceux du bateau, et un va-et-vient commenait  s'organiser, des
marchandises avaient dj t apportes  terre, lorsqu'un sifflement,
parti de la hauteur, troubla l'opration. Les hommes coururent sur le
sable, les matelots s'apprtrent  regagner le large. Au mme moment,
un coup de feu clata, dans le silence, et une flamme rouge illumina les
rochers. C'tait le gabelou qui se manifestait. Sur un autre point, trs
rapproch, une dtonation retentit et des ombres coururent sur le flanc
de la falaise.

[Illustration]

Les hommes grimpaient le sentier avec leurs ballots, les fraudeurs
poussaient leur barque en eau profonde. Pendant la manoeuvre, un matelot
tomba  la mer. Des appels se firent entendre. C'taient les douaniers
qui se rassemblaient. La barque gagnait le large et le nageur, qu'elle
laissait derrire elle, criait de toute sa force. Ses mouvements
devenaient dsordonns et sa voix faiblissait. Pierre se sentit remu
par les accents dchirants de cette crature vivante. L'instant d'avant
il ne songeait qu' mourir, maintenant il voulait sauver. Il s'lana
vers la grve, sautant de rocher en rocher, essuya, en passant,
plusieurs coups de feu, arriva jusqu'au rivage et, se prcipitant dans
la mer, il nagea vigoureusement vers l'homme qui se noyait.

A quelques centaines de mtres la barque s'tait arrte. Les fraudeurs
avaient disparu dans les broussailles de la colline, et, sur la mer
polie comme un miroir, la lune versait sa froide et sereine lumire.



II

Au bord de la mer, sur la dlicieuse route qui conduit de Monaco  Nice,
un peu plus loin que Eze, avant d'arriver  Villefranche, dans une
petite baie forme par une brusque coupure de la falaise, s'lve une
villa rose et blanche, qui baigne dans l'eau azure sa terrasse fleurie
d'orangers et de mimosas. Des sapins au tronc rouge, aux larges ramures,
des genvriers d'un bleu sombre, de noirs thuyas, croissent sur la
pente, entre les quartiers de rochers, au milieu des bruyres, encadrant
d'un bois sauvage ce vallon tranquille, isol et silencieux. Un petit
port, garanti naturellement par une jete de rcifs, sur lesquels le
flot se brise avec des tourbillons d'cume, contient deux barques de
promenade, immobiles dans les eaux calmes et transparentes, auxquelles
les herbes du fond donnent, par place, une couleur d'un vert d'meraude.
La terre rouge absorbe le soleil et chauffe l'atmosphre de ce coin
abrit, o rgne, tout le jour, une temprature de serre. Le soir, l'air
y est vif et charg des senteurs exquises exhales par les arbres
aux feuillages imprissables, par les plantes aux fleurs sans cesse
renaissantes. De petits bateaux de pche, venant de Beaulieu et allant 
Monaco, croisent lentement au large et animent l'horizon de leur marche
paresseuse. Le chemin de fer, qui passe  mi-cte derrire la villa,
trouble seul de ses roulements le silence riant de ce paisible lieu.
C'est l que, depuis deux mois, Mme de Vignes est venue se fixer avec
son fils et sa fille, loin des agitations du monde parisien, dans le
doux et salubre repos de ce pays enchant.

[Illustration]

Reste veuve  trente ans, aprs une existence remplie d'orages par un
mari viveur, Mme de Vignes s'tait consacre avec une haute raison et
une profonde tendresse  l'ducation de ses enfants. Jacques, grand et
beau garon blond, esprit passionn, caractre ardent, en dpit des
prudents conseils quotidiennement reus, avait promptement prouv qu'il
tenait de son pre. Sa soeur Juliette, plus jeune de quatre ans, avait,
par un contraste heureux, pris  sa mre toute sa grave sagesse. De
sorte que si l'un pouvait prparer  la veuve de srieux soucis, l'autre
paraissait destine  l'en consoler. Entre ces deux natures si diverses,
Mme de Vignes, jusqu' quarante ans, vcut dans une relative quitude.
Jacques, trs intelligent et assez laborieux, avait termin brillamment
ses tudes. Sa sant, dlicate pendant son enfance, s'tait consolide,
et, lorsqu'il avait atteint sa majorit, c'tait, avec sa haute taille,
ses longues moustaches ples et ses yeux bleus, un des plus sduisants
jeunes hommes qu'on pt voir. Il n'avait pas tard  en abuser.

Mis en possession de la fortune de son pre, il s'tait mancip et,
install dans une lgante garonnire, avait commenc  mener la vie
joyeuse. Il revenait cependant, de temps en temps demander  dner  sa
mre. Souvent il tait accompagn d'un de ses compagnons d'enfance, le
peintre Pierre Laurier. Ces soirs-l, c'tait fte au logis, et Juliette
prodiguait ses plus tendres attentions  son frre, ses plus doux
sourires  l'ami, qu' tort ou  raison elle s'imaginait avoir une
influence sur ces retours de l'enfant prodigue. La soire s'coulait
joyeuse, grce  l'originale tournure d'esprit du peintre. Et pendant
ces heures trop rapidement coules, la petite fille, car Mlle de Vignes
n'avait alors que quatorze ans, restait comme en extase devant les deux
jeunes gens.

Pierre Laurier, avec sa figure intelligente et mobile, ses yeux
perants, sa bouche sarcastique et son front tourment, l'avait
longtemps effraye. Mais elle avait acquis la conviction que
la bizarrerie de son humeur n'tait que la consquence de ses
proccupations artistiques, et que son accent railleur lui servait 
masquer la confiante bont de son coeur. Au milieu de ses fantaisistes
discours, elle dmlait fort bien l'amour de son art, qui le tenait
invinciblement, et, dans ses sorties fougueuses, elle voyait percer la
passion du vrai et du beau. Elle avait, avec une pntration singulire,
devin que le peintre faisait tous ses efforts pour modrer Jacques dans
sa vie dissipe, et que l'influence qu'il exerait ne pouvait tre que
favorable. Elle l'en avait aim davantage. Du reste, il tait fraternel
avec cette enfant, adoucissant, pour elle, l'pret de son scepticisme
et se refaisant innocent et joueur pour se mettre  sa porte.

En cela, il manquait de clairvoyance, car Juliette, avec une prcoce
raison, tait parfaitement en tat de le comprendre. Mais Pierre
s'obstinait  ne voir en elle qu'une gamine, et c'tait toujours avec
tonnement qu'il l'entendait, quand elle se laissait entraner  parler,
en quelques phrases timides, formuler des jugements d'une surprenante
justesse. Il ne lui en attribuait pas l'honneur, il se disait: Cette
petite est tonnante, elle retient ce qu'elle entend dire et le place
avec -propos. Dans toute femme il y a du singe pour imiter, et du
perroquet pour rpter!

Cependant, si Juliette avait, en matire d'art, de prcieuses facults
d'assimilation, elle tait bien personnelle dans la tendre effusion des
remerciements qu'elle adressait  Laurier, pour la protection dont
il couvrait son frre. L, elle n'imitait pas, elle ne rptait pas.
C'tait le coeur mme de l'enfant qui parlait, et le peintre, si absorb
qu'il ft par des proccupations auxquelles Mlle de Vignes tait
singulirement trangre, n'avait pu ne pas tre frapp par cette
motion et cette reconnaissance.

Un tout petit incident, dont lui seul saisit la vritable signification,
venait pourtant de se produire, et lui avait ouvert compltement les
yeux. A cette enfant, qu'il connaissait depuis qu'elle tait au monde,
il avait l'habitude,  la Sainte-Juliette, d'apporter un cadeau de
fte. Tant qu'elle avait t petite fille, c'taient des poupes
extraordinairement habilles de robes magnifiques, faites au got du
peintre et tailles d'aprs ses indications, comme si elles devaient
poser pour un de ses tableaux. Chaque fois qu'il arrivait, pour le dner
de famille, portant dans ses bras sa poupe annuelle, c'taient des
exclamations de surprise et des cris de joie. Laurier prenait l'enfant
par les paules, lui appliquait, sur chaque joue, un baiser sonore, et
lui disait de sa voix mordante:

--Elle est belle, celle-l, hein?... C'est une Vnitienne... poque du
Titien!...

Puis, il se mettait  causer avec Mme de Vignes et Jacques, sans plus
s'occuper de la petite fille, reste en extase devant la patricienne
d'mail, vtue de soie et d'or. Cependant, quand Juliette eut quatorze
ans, il pensa que les joujoux commenaient  tre hors de saison, et il
se mit en qute d'un cadeau srieux. Il jeta son dvolu sur une petite
bote  ouvrage du XVIIIe sicle, garnie de charmants ustensiles en
vermeil, d'un dessin exquis, et, suivant son habitude, il arriva 
l'heure du dner. Ce soir-l, Jacques seul se trouvait au salon. Les
deux amis se serrrent la main, et Laurier ayant demand o tait
Juliette:

--Ma mre l'habille, rpondit Jacques. C'est une importante affaire: sa
premire robe longue!... On a voulu nous en faire les honneurs. Aussi,
tu penses, quel souci! Il a fallu que la coiffure fut galement
change... Nous ne pouvions plus, avec notre costume nouveau, porter les
cheveux pars sur le dos... Le chignon s'imposait!

Il riait encore que la porte s'ouvrit et qu'au lieu de l'enfant 
laquelle le regard de Laurier tait habitu, une jeune fille, un peu
timide, un peu gauche, toute change, mais cependant charmante, entra
dans le salon. Elle ne courut pas vers le peintre, comme  l'ordinaire,
avec une garonnire curiosit. Elle lui tendit gentiment la main, et
s'arrta, interdite, comme gne devant les deux jeunes gens. Pierre,
souriant, la regardait. Il dit:

--Vous tes trs  votre avantage ainsi, Juliette... S'il m'tait permis
de risquer une lgre critique, je dsapprouverais les petites boucles
sur le front... Vous avez une jolie coupe de visage et les cheveux bien
plants... Relevez-les donc franchement... C'est plus jeune, et je suis
sr que cela vous ira trs bien!

Puis, tirant de sa poche le cadeau prpar:

--Vous voyez! C'est un objet utile! Moi aussi, je vous traite en grande
personne, aujourd'hui.

--Oh! que c'est joli! s'cria l'enfant, les yeux brillants de joie.
Regarde donc, Jacques!

--C'est un objet d'art, ma fille... Ce peintre a fait des folies! Si tu
l'embrassais, au moins?

C'tait l'habitude. Il y avait des annes que, ce jour-l, Pierre
embrassait Juliette, et pourtant ils restrent un instant, troubls, en
face l'un de l'autre. tait-ce la robe longue et la nouvelle coiffure
qui leur causait,  tous deux, cet embarras, ou bien l'vocation
inattendue de la jeune fille, soudainement close en cette enfant, comme
un bouton de rose qui s'ouvre au premier soleil, mais le peintre ne
trouva pas le mouvement spontan qui, fraternellement, autrefois le
poussait vers Juliette.

Il fallut que Jacques, les regardant un peu tonn, s'crit:

--Eh bien! qu'est-ce qui vous prend? Est-ce que vous ne vous connaissez
plus?

Alors Mlle de Vignes fit un pas, Pierre en fit deux, et ils se
trouvrent dans les bras l'un de l'autre. Le jeune homme pencha son
visage vers celui de sa petite amie. Elle se leva un peu sur la pointe
des pieds, et, avec une motion singulire, Laurier la sentit qui
tremblait, plissante, sous son baiser. Toute la soire, il resta
inquiet, parlant peu, comme obsd par une secrte proccupation.

Ds lors, dans ses rapports avec Juliette, il se montra plus circonspect
et surveilla beaucoup ses paroles. En mme temps, il observa celle que,
la semaine prcdente, il traitait encore comme une bambine. Et il put
constater qu'une rapide transformation s'accomplissait en elle. Sa
taille s'tait fondue en une flexible rondeur, son teint s'tait embelli
d'un clat velout. Sa dmarche, perdant les vivacits du premier ge,
devenait plus contenue et plus lgante. La chrysalide indiffrente
s'tait ouverte, et un brillant papillon s'en tait envol, qui attirait
l'attention, invinciblement. A la faveur de cette mtamorphose, il se
produisit, dans l'esprit de Pierre, une agitation contre laquelle il eut
de la peine  ragir.

Il rva tout autre chose que ce qu'il avait souhait jusqu'alors.
Les triomphes artistiques, l'existence libre faite pour les assurer,
l'excitation de la pense par la varit des sensations, tout ce qui
constituait le programme de sa vie passe, fut jug par lui absurde
et mprisable. Il pensa que le calme du foyer, la paix du coeur, la
rgularit des jours bien employs, devaient prparer aussi srement les
belles oeuvres et qu'il y avait plus de chances d'inspiration dans la
rgularit du travail que dans le drglement des efforts. Le mariage
lui apparut, comme une source nouvelle, o il pourrait se retremper. Il
mdita de se ranger, de donner des gages de sagesse, et se laissa aller
 regarder Mlle de Vignes avec une tendresse qui n'avait plus aucun
rapport avec la camaraderie des anciens jours.

Nul ne s'en aperut qu'elle. Ni sa mre, trop soucieuse des dsordres
dans lesquels vivait Jacques, ni Jacques trop occup de ses plaisirs,
ne souponnrent un seul instant ce qui se passait dans l'esprit du
peintre. Juliette tonne d'abord, en prsence de cette modification
rapide des sentiments de son ami, heureuse ensuite de se croire aime de
celui qu'elle regardait comme un homme suprieur, eut bientt  subir
l'amertume d'une dsillusion. La flamme, qui s'tait allume, et qui
paraissait devoir brler si violente, s'teignit tout d'un coup. Pierre,
qui tait fort assidu chez Mme de Vignes, n'y vint plus que, comme
autrefois, d'une manire intermittente. Et toutes les belles esprances,
secrtement caresses par la jeune fille, s'envolrent, rves d'un jour.

Elle ne se rsigna pas cependant si facilement, et entreprit de savoir
ce qui empchait le peintre de reparatre. Un soir que Jacques tait
venu seul passer quelques instants auprs de sa mre, Juliette se
hasarda  s'tonner qu'on ne vt plus Pierre Laurier.

--Est-ce qu'il n'est pas  Paris? demanda-t-elle.

--Si, rpondit Jacques, mais il ne quitte presque point son atelier. Il
est dans une fivre de travail.

La jeune fille respira. Le travail tait une concurrence qu'elle ne
craignait pas. Elle continua:

--Et que fait-il?

--Un portrait.

A ces mots, ngligemment dits par son frre, Juliette tressaillit. Il
lui sembla y discerner une vibration menaante. Ce portrait ne pouvait
pas tre un portrait ordinaire. Et cette oeuvre,  laquelle Pierre
s'tait vou ainsi avec passion, devait avoir une influence sur leur
destine  tous. Elle vit tout obscur autour d'elle, comme si le soleil
s'tait cach. Et des pressentiments douloureux lui serrrent le cour.
Elle reprit:

--Et ce portrait est celui de quelqu'un de connu?

--Oh! de trs connu!

--Qui est-ce donc?

--Une femme de thtre.

--Qui se nomme?

Jacques se mit  rire, et, regardant sa soeur avec surprise:

--Mais tu es vraiment bien curieuse ce soir. Je te demande un peu ce
que cela peut te faire de savoir que l'original du portrait de Pierre
s'appelle Mlle Chose ou Mlle Machin?

--Cela m'intresse.

--Eh bien! la dame du portrait est Mlle Clmence Villa. Elle est petite,
brune, a des yeux noirs, de trs belles dents, une excrable rputation,
et fort peu de talent. Malgr cela, ou  cause de cela, elle a beaucoup
de succs. Veux-tu connatre son ge? Vingt-quatre ans, ou environ.
Sa patrie? La belle Italie, pays du vermouth et de la mortadelle. Ses
opinions? Partageuse, sinon pour l'argent, du moins pour le coeur...
Mais tu me fais dire des btises. Voil ce que c'est que de causer avec
les enfants! Le portrait est beau, que cela te suffise, et la rputation
de Pierre n'y perdra pas.

On parla d'autre chose, mais l'impression pnible subie par Juliette
persista. Elle pensait, malgr elle,  cette femme qu'elle ne pouvait se
dfendre de juger mauvaise, et elle avait le soupon qu'elle tait aime
de celui  qui elle servait de modle. Elle se dit: C'est elle qui l'a
dtourn de moi. C'est depuis qu'il la connat que nous ne le voyons
plus. Il a honte de venir.

En ses naves inductions, Juliette n'tait pas trs loin de la vrit.
Pierre, dans la maison de Mme de Vignes, prouvait maintenant de la
gne. Il se sentait observ par la soeur de son ami. Sa conscience
n'tait pas tranquille et lui reprochait de s'tre trop promptement
drob, aprs s'tre trop inconsidrment avanc. Il se jugeait
blmable, et se devinait blm. Il en conut un mcontentement qui
l'loigna de celle qu'il respectait trop pour pouvoir, maintenant,
songer  l'aimer. Il pensait: Tu t'es conduit, mon garon, comme un
vritable drle, tu as risqu de troubler le coeur de cette enfant, pour
satisfaire un commencement de caprice, puis tu as chang de sentiments
et d'ides, au gr du premier chien coiff que tu as rencontr. Va avec
les coquines, tu n'es digne que d'elles, et vous tes faits pour vous
entendre. Un toqu, avec des dvergondes, c'est bien l'assemblage qu'il
faut. Vis dans la fivre d'une fausse passion, chauffe-toi l'esprit
dans de malsaines ivresses, confine-toi dans la grossiret de tes
amoureuses de rencontre.

N'aspire plus  la puret,  la douceur,  la joie de la chaste et
sainte tendresse; ne recherche plus la blancheur, la fracheur de la
jeune fille. La neige, que nul n'a foule, n'est point pour toi, tu lui
as prfr la boue, pitine par tout le monde.

Et, pour se conformer  la rgle de conduite que son amer pessimisme
lui imposait, le peintre se jetait plus ardemment dans le plaisir,
se proccupant d'autant moins de modrer les excs de Jacques, qu'il
partageait  prsent ses folies. Mais ce qui n'tait qu'un sujet
de trouble moral, pour l'un, tait, pour l'autre, une grave cause
d'affaiblissement physique. Si Pierre traversait, sans s'y consumer,
l'enfer dvorant de la vie  outrance, Jacques, moins bien tremp, y
usait ses forces et y puisait sa vie. Laurier semblait de fer: il
menait tout de front, le plaisir et le travail. Aprs les nuits les plus
folles, on le trouvait  son atelier, la palette  la main, comme s'il
sortait de son lit repos par huit heures de sommeil. Une vibration
plus mtallique de sa voix, une fbrilit plus active de ses gestes,
trahissaient seules la fatigue. Et, le soir, il tait prt 
recommencer.

Jacques, lui, le dos plus vot, la poitrine plus creuse, l'oeil plus
cave, portait, dans toute sa personne, les traces effrayantes d'un
anantissement chaque jour plus complet. Sa mre essayait de le ramener
prs d'elle, de l'arracher  son existence meurtrire. Il promettait de
venir, de se reposer, de rompre avec ses habitudes, ses amitis, son
train de plaisir. Il ne le pouvait pas, et, avec un dsespoir profond,
Mme de Vignes voyait le fils suivre, comme le pre, la route dont toutes
les tapes, bien connues d'elle, taient marques par des tristesses, et
dont le but tait la prompte et implacable mort.

Cependant l'ouverture du Salon avait eu lieu, et, sourdement travaille
par une pre curiosit, Juliette avait demand  sa mre de l'y
conduire. La peinture moderne ne l'intressait que mdiocrement. Ce qui
l'attirait, avec une puissance troublante et invincible, c'tait ce
portrait de Clmence Villa, dont les tudes avaient concord d'une faon
fatale avec le changement d'attitude de Pierre Laurier. Accompagne par
sa mre, qui ne se doutait gure des sentiments qui la faisaient agir,
Mlle de Vignes parcourut, d'un pas rapide et indiffrent, les salles
o s'talaient, dans leur froide mdiocrit, des milliers de toiles
inutiles. Elle allait, sans s'arrter, cherchant le seul tableau qui
comptt pour elle.

Brusquement, elle resta immobile, saisie: devant elle, au fond de la
salle,  vingt pas, dans son cadre noir, un portrait de femme petite,
brune et ple, s'tait empar de son regard. D'un coup d'oeil, sans
l'avoir jamais vue, elle l'avait reconnue. C'tait elle, il ne pouvait y
avoir d'erreur; nulle autre n'aurait eu cette beaut, fatale et presque
mchante, qui donnait froid  l'me. Juliette fit un effort, et, rompant
un cercle d'admirateurs arrts devant la cimaise, elle s'approcha.

Sa mre, entrane par elle, regarda le portrait avec tranquillit et
d'un ton satisfait:

--Tiens! c'est le tableau de Pierre Laurier... Oh! il est vraiment trs
remarquable!...

Juliette plit un peu. Ce que sa mre venait de dire, elle le pensait,
au mme instant, avec une profonde douleur. Oui, elle tait remarquable
cette oeuvre, et le talent du peintre ne s'tait jamais lev aussi
haut. Dans les fines lumires de la tte, coiffe d'un chapeau  grandes
plumes, dans le coloris chatoyant des paules, sortant d'un ravissant
costume Louis XVI, dans la pose provocante de la main, appuye sur une
haute canne, dans le rayonnement des yeux et dans le charme du sourire,
l'inspiration d'un coeur amoureux se trahissait. Celui qui avait vu
cette femme si belle et qui l'avait reproduite avec une si chaude
passion, tait follement pris. Et sa grce voluptueuse faisait tout
comprendre, si elle ne faisait pas tout excuser.

[Illustration]

Des larmes montrent aux yeux de la jeune fille, et son coeur battit 
l'touffer. Dans la foule qui admirait, prononant tout haut le nom du
peintre et celui du modle, Mlle de Vignes souffrit affreusement. Deux
jeunes gens, camps devant le portrait, tout prs d'elle, et qui ne se
souciaient point de n'tre pas entendus, conclurent leurs loges par ces
mots:

--Du reste, il est son amant...

Juliette rougit, comme si on l'avait insulte, et, tremblante  l'ide
qu'elle pourrait couter d'autres paroles qui claireraient plus
cruellement le mystre dont elle tait,  la fois, curieuse et rvolte,
elle entrana sa mre vers la salle voisine.

A compter de ce jour, elle devint plus grave, avec une nuance de
mlancolie, qui ne frappa point Mme de Vignes. Les deux femmes n'avaient
que trop de motifs de chagrin, et Juliette aurait plus tonn sa mre
par de la gaiet que par de la tristesse. L't s'tait coul dans
l'isolement de la campagne: Jacques continuant dans les villes d'eaux,
 Trouville,  Dieppe, son existence de plaisir, et faisant,  de plus
longs intervalles, des apparitions chez sa mre; Pierre devenu tout
 fait invisible, mais livr  une production acharne, que rvlait
l'apparition frquente de nouvelles toiles signes de lui chez les
marchands de tableaux. Jamais temps ne parut plus long et plus triste
que celui qui se passa, pour les deux femmes, de juin  octobre. Elles
eurent le loisir de penser  tout ce que la vie leur prparait de soucis
pour l'avenir.

La saison tait magnifique, le ciel n'avait pas un nuage, et il faisait
une chaleur dlicieuse. Le soir, la mre et la fille parcouraient le
jardin, en regardant les toiles s'allumer dans la nuit claire. Et le
calme des choses offrait, avec l'agitation de leur esprit, un contraste
douloureux. Elles se promenaient,  ct l'une de l'autre, sans
parler, car elles voulaient se dissimuler leurs peines, marchant dans
l'obscurit qui cachait la contraction de leur visage. Une sensation de
vide profond les entourait. Les deux tres qui, pour elles, comptaient
seuls dans le monde taient loin, et rien ne les intressait plus. Le
charme d'une nature splendide leur chappait. La douceur du vent, charg
des parfums de la terre, la puret du ciel mystrieux, le murmure des
feuilles agites sur leur tte, tout ce qui les aurait ravies, si, pour
partager leurs impressions, elles avaient eu, auprs d'elles, le cher
absent, les laissait froides et lasses. Et chaque jour, chaque soir, le
mme ennui pesait sur elles, invinciblement.

Juliette se dveloppait beaucoup, elle avait encore grandi et son visage
tait devenu charmant. Elle avait dix-sept ans, et sa gravit faisait
d'elle une vritable femme. Sa mre prenait plaisir  la parer. La
partialit, qu'elle avait toujours eue pour son fils, ne l'aveuglait pas
assez pour l'empcher de remarquer la grce panouie de sa fille. Elle
lui dit un jour, aprs l'avoir regarde longuement:

--Tu deviens vraiment gentille!

Juliette eut un fugitif sourire, et hocha la tte sans parler. A quoi
bon sa beaut! Celui, par qui elle et voulu tre admire, n'tait pas
l.

[Illustration]

L'automne venait de commencer, lorsqu'une grave nouvelle ramena
brusquement Mme de Vignes  Paris. Son fils, aprs avoir lutt
follement contre un affaiblissement sans cesse en progrs, tait tomb
brusquement. Il avait t pris de vomissements de sang, et, mourant, on
l'avait transport chez sa mre. L'angoisse coupa court aux rveries de
la jeune fille. Elle adorait son frre et, venue sans retard avec sa
mre, elle avait t pouvante de l'tat dans lequel elle le trouvait.
A peine eut-il la force de se soulever, quand elles entrrent dans sa
chambre. Du beau Jacques, il ne restait qu'un fantme. Une consultation
de mdecins, immdiatement provoque, ordonna le dpart immdiat pour
le Midi, et, ds la fin de novembre, dans la villa baigne par la mer
bleue, abrite par le bois de pins et de genvriers, au milieu des
rochers rouges, la famille de Vignes s'tait installe.

L, Jacques s'tait remis. La jeunesse a des ressources puissantes. La
chaleur, la lumire, la rgularit de l'existence, avaient exerc leur
salutaire influence, et si le malade ne s'tait pas compltement guri,
au moins avait-il repris assez de force pour qu'il ft permis de ne plus
dsesprer. Il allait ple, vot, chancelant, branl par les accs
d'une toux cruelle. Mais il vivait. Et s'il voulait beaucoup se
surveiller, il pouvait ainsi vivre longtemps. Ce n'tait cependant pas
assez pour Jacques d'avoir obtenu ce rsultat, et le soulagement apport
 sa maladie ne le satisfaisait point. Avec les forces, les dsirs
taient revenus, et l'impossibilit de les contenter lui causait
une irritation qui s'panchait en paroles amres, en violentes
rcriminations. Sans cesse, dans son esprit aigri, un parallle se
faisait entre ce qu'il avait t et ce qu'il tait maintenant. Sa
dbilit actuelle lui paraissait insupportable compare  son activit
passe, et il ne se servait de ses nergies renaissantes que pour se
plaindre et maudire. Aucune rsignation, aucune douceur; une lamentation
continuelle, une envie irrite.

L'arrive de Pierre Laurier avait cependant fait une diversion heureuse
 ses ennuis. Il s'tait senti plus vaillant et moins dcourag, en
compagnie de son ami. Tout ce qui le laissait indiffrent et lass avait
recommenc  avoir de l'attrait pour lui. Il ne restait plus, tout le
jour, tendu sur sa chaise longue, ou enfonc dans sa gurite d'osier
sur la terrasse. Il marchait, sortait en voiture, pendant les heures
chaudes du jour. Et la distraction influait favorablement sur sa sant.
Il se montrait moins sombre, consentait  recevoir des visiteurs et
n'avait pas repouss l'offre que lui avait faite le peintre, d'amener
 la villa un mdecin russe trs bizarre, rput un empirique par ses
confrres, mais clbre par des cures extraordinaires.

Le docteur Davidoff, install  Monaco avec son ami le comte Woreseff,
tait le fils unique d'un marchand de grains d'Odessa, mort dix fois
millionnaire. Il avait donc pu suivre sa fantaisie, ddaigner la
clientle, tudier  son aise l'humanit dans ses maux physiques et ses
misres morales. Il avait pris sur l'imagination de Jacques une trs
prompte autorit. Sa prtention tait de rendre la confiance  ceux
qu'il soignait, assurant qu'il en rsultait un bien-tre immdiat.

--Ayez la conviction que vous gurirez, disait-il  Jacques, et vous
serez dj  moiti tir d'affaire. La nature se chargera de faire le
reste. Elle ne demande qu' aider les malades, encore faut-il qu'ils ne
s'abandonnent pas eux-mmes. J'ai vu des miracles oprs par la volont
et la foi. Les effets des eaux de la Salette et de Lourdes, dans votre
pays, n'ont pas d'autre cause. La vertu du breuvage est dans l'me de
celui qui le boit. Ayant la certitude que l'eau sainte agira sur lui, il
ressent dj le bien espr. C'est pourquoi il est inutile d'envoyer les
incrdules  ces plerinages curatifs, de mme qu'il ne faut pas faire
assister les sceptiques  des sances de spiritisme. Ils ont, en
eux-mmes, des forces qui ragissent contre les efforts des adeptes, et
qui neutralisent les fluides. Jamais les expriences, dans de telles
conditions, ne russissent. De mme, jamais le mystrieux travail de
la nature, tendant  la gurison, ne se produira favorablement dans un
organisme affaibli par la crainte et abattu par le doute. Jsus, qui
fut un des grands thaumaturges de l'antiquit, disait  ceux qui lui
demandaient de les gurir: Croyez. En effet, tout est l.

[Illustration]

Ces thories, dveloppes curieusement par le mdecin russe, avaient
d'abord intress Jacques, puis, peu  peu, leur germe subtil s'tait
gliss dans son esprit et y avait acquis un singulier dveloppement.
Il y avait des heures o le malade retrouvait l'espoir et se disait:
Pourquoi, en somme, ne gurirais-je pas? Il dcouvrait, dans sa mmoire,
des exemples de sauvetages prodigieux. Des affections, beaucoup plus
avances que la sienne, arrtes d'abord et ensuite disparues, sans
mme laisser da traces. Et ceux qui en avaient t atteints, menant
l'existence libre et joyeuse, comme les plus vigoureux et les mieux
dispos. Oh! vivre, aller, venir, sans contrainte, sans inquitude,
se livrer  sa fantaisie, ne plus redouter le plaisir. chapper aux
gardes-malades, aux mdecins, mpriser les prcautions, s'affranchir
des mnagements, pouvoir tre imprudent tout  sa guise! Quel rve! Et
pourrait-il jamais le raliser? En dsirant si ardemment la gurison,
il n'avait qu'un but: recommencer les folies qui l'avaient rduit  cet
tat misrable. Lorsqu'il se laissait aller devant Pierre  ses regrets
et  ses aspirations, celui-ci secouait mlancoliquement la tte, puis
avec une profonde amertume:

--Est-ce donc la peine de souhaiter le plaisir? Car est-il rien de plus
vain et de plus dcevant? Ah! soupirer aprs le succs et la gloire...
Oui!... Se consumer en efforts pour y atteindre, voil qui est digne
d'un homme. Mais user ses jours et ses nuits  remuer des cartes ou 
courtiser des femmes, peut-on rien concevoir de plus absurde et de plus
navrant? Je le fais pourtant, moi qui critique si rudement ce genre de
vie... Mais je suis un fou, odieux et stupide!... N'ayant plus
l'nergie de demander mon pain au travail, je l'attends du hasard... Je
joue,--quelle misre!--pour essayer de prendre  la banque l'argent que
me rclame une drlesse que je mprise, qui me trompe et que je n'ai pas
le courage de quitter... Et c'est l ce que tu regrettes? Ce sont ces
heures, passes autour d'un tapis vert,  la chaleur dvorante du gaz
qui vous dessche le cerveau, dans l'attente d'une srie  rouge ou 
noire. Puis le moment o l'on dpose la somme, si durement obtenue, dans
les mains impatientes de la belle qui sourit, tout en feuilletant les
billets: amour et comptabilit mles! Voil le bonheur que tu rves!
C'est celui dont je jouis, et je ne sais pas si je ne prfrerais pas la
mort!

[Illustration]

Il riait lugubrement, devant son ami pouvant par cette sombre colre,
puis il reprenait, plus calme:

--Aprs tout, j'ai tort de juger les autres d'aprs moi-mme. On t'aime,
toi, tu es heureux et la vie t'offre des douceurs... Moi, je suis
bafou, mpris, et je ne connais que des joies si cres que leur
souvenir m'est plus cuisant que celui de mes chagrins. Qu'aurais-je
 regretter? Rien. Par qui serais-je pleur? Par personne. Toi, au
contraire, ta vie est ncessaire  ceux qui t'aiment,  ta mre,  ta
soeur... C'est pour elles qu'il faut te gurir, et c'est  elles seules
qu'il faut penser. Ah! si j'avais auprs de moi un de ces tres doux et
charmants, dont l'affection console et gurit de toutes les souffrances,
je trouverais le courage de me relever moralement et de redevenir un
autre homme. Dans mes heures d'abattement le plus profond, j'ai souvent
song que si j'avais quelqu'un  qui me dvouer, je pourrais me montrer
encore aussi sage que les meilleurs des hommes. Mais je suis seul! Au
diable la raison! Quand j'aurai assez de ma folie, je me casserai la
tte sur un de ces rochers, d'un si beau ton, qui sont au has de la
falaise, et la mer bercera mon corps, comme une dernire amie.

Ces accs de mlancolie, Pierre Laurier ne s'y livrait pas seulement
devant son ami. Quelquefois, en prsence de Mme de Vignes et de
Juliette, il s'tait laiss aller  traduire son irritation en paroles
dsespres. S'il avait alors regard la jeune fille, il et dcouvert,
dans l'expression souffrante de son visage, une de ces raisons de se
corriger qu'il implorait de la destine. Mais il ne s'inquitait pas
de l'effet que produisaient ses paroles. Il tait tout  la sincre
expression de son dcouragement. Insens! L'esprance, ardemment appele
par lui, rayonnait, toile lumineuse dans son ciel obscur, et il ne
levait pas les yeux vers elle. Il demandait un tre doux et charmant 
qui il pt sacrifier ses dangereuses passions, et il l'avait tout prs
de lui, mu de sa douleur et palpitant de ses angoisses.

Cependant, malgr la tristesse que les humeurs noires de l'ami de son
frre lui causaient, Juliette ne se plaignait pas de son sort. Elle
voyait Pierre bourrel de soucis, sombre et fantasque, mais elle le
voyait. A Paris, elle ne le voyait pas: il y avait donc progrs. Elle
savait que la mchante femme tait  Monte-Carlo; mais elle savait aussi
que le peintre ne passait plus tout son temps auprs d'elle. Si la
chane tait toujours rive, les anneaux se relchaient, et, un jour,
elle pourrait sans doute finir par se rompre. C'tait tout ce qu'elle
esprait. Elle n'avait pas beaucoup d'orgueil. Mais a-t-on de l'orgueil
lorsque l'on aime?

Le lendemain du dner, qui avait t si bizarrement termin par le rcit
du docteur Davidoff, vers dix heures du matin, Juliette, sa blonde tte
abrite par une ombrelle, un petit panier au bras, suivait la terrasse
de la Villa en cueillant des fleurs. Le temps tait admirable, le bleu
de la mer se confondait avec le bleu du ciel. Une brise dlicieuse
venait du large, charge des senteurs salines. Les flots mouraient,
frangs d'argent, au pied des rochers qui bordaient la petite baie
silencieuse. Accompagn de sa mre, Jacques sortit de la maison et,
lentement, commena  se promener au soleil.

[Illustration]

Mme de Vignes tait une petite femme mince, au visage dlicat, aux yeux
noirs expressifs, au front intelligent couronn de cheveux dj blancs.
Sa physionomie exprimait le calme d'une rsignation devenue habituelle.
Elle marchait doucement, sans parler, jetant un coup d'oeil, de temps
en temps, sur son fils, comme pour mesurer les progrs que le climat du
Midi faisait faire  sa convalescence. Jacques, arriv  la moiti de la
terrasse, s'arrta et, s'asseyant sur le parapet de pierre, tide des
rayons du soleil, il regarda, dans l'eau claire comme du cristal, les
colorations tranges des vgtations sous-marines. Il tait l, dans
la chaleur, la tte vide, oubliant son mal, et prouvant un vivifiant
bien-tre. Sa soeur vint prs de lui, sa rcolte faite, et l'embrassant
doucement:

--Comment te sens-tu ce matin? Tu as bien dormi? Il me semble que tu es
revenu tard.

Le malade sourit au souvenir de ses anciennes fredaines qui dvoraient
les nuits jusqu' l'aube, et, prenant un brin de mimosa dans le panier
de la jeune fille:

--Oh! extrmement tard! Il tait dix heures passes!

--Tu te moques de moi. Ce qui n'empche pas que, depuis notre
installation ici, c'est la premire fois que tu sors le soir....

--Mon mdecin me l'avait permis. Il tait parmi les convives.... Et
jamais les mdecins ne trouvent mauvais les plaisirs qu'ils partagent.

Juliette resta un instant silencieuse, puis, avec un air srieux:

--Il te plat, ce docteur Davidoff?

--Oui, c'est un aimable compagnon et sa science est relle, malgr les
allures sataniques qu'il prend volontiers. Je ne le crois, du reste, pas
aussi diable qu'il tient  le paratre. Mais il est incontestable que,
depuis qu'il s'occupe de moi, je vais mieux....

--Oh, Dieu! cher enfant, s'cria Mme de Vignes, rien que pour cela il me
paratrait divin. Qu'il soit ce qu'il voudra, pourvu qu'il te gurisse.
C'est, en tous cas, un homme parfaitement lev et du meilleur ton....
Mais il pourrait tre rustre que je l'adorerais. Je ne lui demande que
de te rendre la sant....

--Il doit venir, ce matin, constater si ma petite dbauche d'hier soir
ne m'a pas t funeste...Ce sera, malheureusement, une des dernires
visites qu'il nous fera: il part, ces jours ci, pour l'Orient, avec son
ami et client le comte Woreseff....

--Ce Russe  qui appartient le yacht, ancr dans la rade de
Villefranche?

--Ce Russe mme.

--tait-il des vtres hier soir?

--Non! Il ne quitte presque jamais son bord.... On dit qu'il y garde,
avec un soin jaloux, une Circassienne qu'il a enleve et qui passe pour
la beaut la plus accomplie qui se puisse rver. Son appartement est
amnag avec un luxe oriental fabuleux. Le service y est fait par des
femmes vtues de somptueux costumes. Le soir, en passant en barque le
long du navire, on entend des harmonies exquises. Ce sont des musiciens
engags  bord pour distraire le comte et sa belle. Voil avec qui
Davidoff s'embarque pour le pays des Mille et une Nuits.

--Je ne le plains pas, dit gaiement Mme de Vignes.

--Il a renouvel hier soir auprs de Pierre les instances les plus vives
pour le dcidera l'accompagner. Woreseff, qui adore les artistes, avait
rv d'emmener un peintre qui lui retracerait, en quelques tudes, les
principaux pisodes du voyage....

--Et ton ami n'a pas accept?... demanda Juliette avec un sourire
contraint.

--Non! il mdite, a-t-il dit, un autre voyage. Mais il veut le faire
seul.

Aprs ces mots, qui offraient un double sens si menaant, il y eut un
silence. Jacques, frapp soudain de la signification sinistre,
qui pouvait tre donne  ces paroles, prononces par lui sans
arrire-pense, restait absorb, se rappelant les amres dclarations,
si souvent rptes par Pierre. Juliette, le coeur serr, observait son
frre, devinant la pnible sensation prouve par lui et ne pouvant
vaincre le saisissement qui venait de s'emparer d'elle. Il semblait
qu'ils fussent, l'un et l'autre, sous le coup d'un malheur, dont cette
phrase avait t l'effrayant prsage. Et ils se taisaient, assaillis
par de lugubres impressions. Le roulement d'une voiture sur la route de
Beaulieu les arracha  cette douloureuse torpeur. Ils se regardrent une
dernire fois, effrays de leur parole et de leur tristesse. Puis ils
tournrent les yeux vers la grille de la villa, devant laquelle une
voiture venait de s'arrter.

Le mdecin russe, vtu de noir, le visage grave, en tait descendu, et
s'avanait vers eux. Jacques se leva, et rassrnant son front, il fit
quelques pas du cot de son matinal visiteur:

--Fidle  votre promesse, mon cher Davidoff, dit-il en serrant la main
de son ami. Combien je vous remercie de vous occuper de moi!

Le docteur saluait Mme de Vignes et sa fille. Son visage demeura
immobile et glac. Jacques le regarda avec tonnement et Juliette avec
terreur. Pourquoi cette attitude contrainte, cet abord silencieux? Que
redoutait-il d'tre oblig de dire? Quel vnement lui imposait cette
morne contenance et cet air sombre? Le Russe leva les yeux sur Jacques
et, avec lenteur, comme pour prolonger une situation qui retardait des
explications pnibles:

--Vous vous sentez bien, ce matin? demanda-t-il. Le sommeil a t bon?
Vous n'avez pas de fivre?

Il lui prit le poignet, le garda quelques secondes entre ses doigts:

--Non! Les forces reviennent. Et on peut vous traiter comme un homme, 
prsent.

Jacques regarda le docteur, et, d'une voix sourde, il demanda:

--Est-ce qu'il se passe quelque vnement assez grave pour pouvoir
m'impressionner si vivement?

Sans parler, Davidoff baissa affirmativement la tte.

--Et vous hsitiez  me le confier? reprit Jacques.

--Certes! rpondit le Russe.

--Et maintenant?

--Maintenant, je suis prt  parler. Il baissa un peu la voix, de faon
 n'tre pas entendu par la mre et la fille:

--Mais il vaut mieux que j'attende que nous soyons seuls....

Ils marchrent, tous les quatre,  petits pas dans la direction de la
maison. Quand ils furent arrivs sous la verandah qui s'tendait devant
les fentres du salon,  demi-closes de leurs persiennes  cause du
soleil, Mme de Vignes et Juliette s'arrtrent. La jeune fille examinait
le docteur avec anxit. Il lui semblait que les paroles obscures qu'il
venait de prononcer, avaient un rapport secret avec les ides qui la
troublaient au moment o il tait arriv. L'image de Pierre Laurier
s'voqua dans son esprit, et elle tait vague et ple, comme prs de
s'effacer dans le nant. La grave communication que Davidoff avait 
faire tait, elle n'en pouvait douter, relative au peintre. De quelle
nature tait-elle? Un frisson passa dans ses veines, elle eut froid, par
cette admirable matine ensoleille. Elle vit le ciel bleu se voiler
d'obscurit, la mer s'assombrir, et la verdure ternelle des pins se
dcolorer. Un glas sonna  ses oreilles. Et, en proie  sa funbre
hallucination, elle demeura immobile, avec la sensation que tout
tournait autour d'elle.

La voix de sa mre, l'appelant, la rendit  elle-mme. Ses paupires
battirent, sa vue redevint nette, elle retrouva le ciel clair, la mer
bleue, et les verdures luxuriantes. Rien n'tait chang que son cour,
cruellement serr, et son esprit, mortellement triste.

--Viens-tu, Juliette? rpta Mme de Vignes. Je crois que ton frre a
besoin d'tre seul avec le docteur.

La jeune fille adressa au Russe un regard suppliant, comme s'il
dpendait de lui que le malheur redout ft ou ne ft pas, et, avec un
grand soupir, elle entra dans la maison.

Les deux hommes s'taient assis, sous le vitrage, auprs d'une colonne
de fonte, le long de laquelle grimpaient des touffes d'hliotropes
embaums. Ils demeurrent une seconde hsitants devant ta rvlation
 demander et  faire. Puis Jacques, d'une voix calme, avec son
indiffrence de malade qui ne pense qu' lui-mme:

--De quoi s'agit-il donc, mon cher ami? demanda-t-il.

--D'une bien triste nouvelle, oh! trs triste! que j'ai  vous
communiquer. On est venu, ce matin mme, me l'apprendre, et j'avoue que
j'en suis encore tout boulevers.... S'il n'tait pas ncessaire que
vous en soyez inform, j'aurais retard ma pnible mission, mais vous
tes directement ml  l'vnement.

Jacques l'interrompit, et subitement devenu nerveux:

--Quel prambule! Et que de prcautions! Comment suis-je ml?...

--Vous allez le comprendre, reprit Davidoff en dirigeant sur son malade
un regard presque dur  force de fixit. Cette nuit, vers une heure du
matin, un tragique suicide a eu lieu, tout prs de Monte-Carlo... Un
homme s'est jet de la falaise dans la mer... Des douaniers, en faisant
leur inspection, ont trouv son paletot, son chapeau et un billet, qui
vous est adress.

--A moi? s'cria Jacques en plissant.

--A vous... Le tout a t port au gouverneur qui, sachant quels
rapports affectueux nous avons ensemble, m'a fait avertir, afin que je
puisse juger de l'opportunit qu'il y aurait  vous informer...

Les yeux de Jacques s'taient enfoncs sous ses sourcils, subitement,
comme tirs par une violente angoisse; sa bouche se contractait, il
haleta:

--C'est donc quelqu'un... qui me touche de trs prs?

--De trs prs.

Davidoff lentement tira de son portefeuille la carte, sur laquelle le
peintre avait crit son dernier adieu, et la tendit au malade. Celui-ci,
avec une sorte d'effroi, prit le mince carr de bristol, il lut le nom
qui y tait grav, une rougeur ardente monta  ses joues, il s'cria:

--Pierre!... Pierre!... Est-ce possible?

Et il demeura ananti, les regards fixs sur le mdecin russe, qui
l'observait muet, immobile et tout noir. Ils ne parlrent pas, comme
s'ils avaient peur d'entendre le son de leur voix. Ils changrent un
coup d'oeil plein d'horreur et de doute, tant la disparition de cet tre
rempli de sant et de vigueur, en quelques instants, les laissait dons
une stupeur mle d'incrdulit. Et cependant cela tait. Entre eux,
Pierre ne reparatrait plus. A leurs cts, sa place tait vide pour
toujours.

[Illustration]

Jacques, sans une parole, reporta ses regards sur la carte dont il
n'avait lu que le nom, et, essuyant d'un revers de main ses yeux remplis
de larmes, il commena  lire le dernier adieu que lui adressait son
ami. Il dchiffrait tout haut cette criture tremble, trace au crayon
dans la nuit. Un attendrissement irrsistible tranglait sa voix. Il
sentait bien que Pierre tait las de sa souffrance et de sa dgradation,
et qu'il voulait mourir pour y chapper. Mais il voyait aussi que son
ami songeait, en disparaissant,  conclure avec la destine ce pacte
trange qui lui permettrait peut-tre de revivre en Jacques. Il rpta
lentement:

Je vais renouveler l'exprience que nous a raconte Davidoff... Je te
fais cadeau de mon me... Vis heureux par moi, et pour moi...

Un affreux rayon d'espoir illumina le regard du malade; en mme temps
qu'un sanglot montait  ses lvres. Il tait boulevers par la douleur,
mais, au fond de lui-mme, une vivifiante croyance dj naissait.

--C'est moi qui l'ai vu le dernier, dit alors le mdecin russe. Il m'a
quitt pour aller chez Clmence Villa... Une scne violente, comme ils
en avaient quotidiennement, a d clater entre eux... Il est ressorti,
et, depuis, on ne sait ce qu'il est devenu... Des fraudeurs ont occup,
toute la nuit, les gardes-ctes sur la route de Vintimille. Il y a
eu des coups de feu changs... Et c'est prs de l'endroit o
l'chauffoure a eu lieu que le vtement, le chapeau et la carte ont t
trouvs...

--Et son corps? demanda Jacques.

--Le flot le rapportera sans doute  la grve... On pourra ainsi le
dposer en terre sainte, et ses amis sauront o aller le pleurer.

[Illustration]

Un sourd gmissement, puis le bruit d'une chute, se firent entendre au
mme moment, dans le salon. Jacques et le mdecin s'taient dresss,
effrays. Davidoff s'avana vivement, tira les persiennes et poussa
une exclamation. A deux pas de la fentre, Juliette tait tendue sans
connaissance. Elle avait vainement essay de s'accrocher  une chaise
qui avait roul sur le plancher avec elle. Ple, les yeux ferms, elle
semblait morte.

Les deux hommes s'lancrent dans la maison. Au bruit, Mme de Vignes
avait paru. Elle n'eut pas  faire de questions: par la porte ouverte,
elle venait d'apercevoir sa fille. La soulever dans ses bras fut,
pour cette femme d'apparence chtive, l'affaire d'une seconde. Elle
l'allongea sur un canap, examina son visage, tta son cour, constata
qu'elle vivait, et, un peu rassure, elle demanda  son fils:

--Qu'est-il arriv?

Davidoff s'tait approch de la jeune fille, et, avec de l'eau frache,
lui mouillait les tempes, Jacques ne tendit pas  sa mre le billet qui
lui lguait, comme par un testament surhumain, l'me de son ami, il
pronona ces seuls mots:

--Pierre est mort!

On et dit que, du fond de son douloureux sommeil, Juliette avait
entendu. Elle fit un mouvement, ouvrit les yeux, reconnut ceux qui
l'entouraient, et, avec la vie, retrouvant la souffrance, elle fondit en
larmes.

Mme de Vignes et son fils changrent un regard. Jacques baissa la tte;
la mre alors, devinant le chaste secret du virginal amour de Juliette,
poussa un douloureux soupir et se mit  pleurer avec elle.

Davidoff prit Jacques par le bras et l'entrana au dehors.

Sur la terrasse, l'air tait doux, le soleil chauffait les plantes qui
embaumaient, lvent lger rjouissait le coeur, la mer s'talait, d'un
bleu de turquoise, les grandes hirondelles rasaient les flots avec des
cris joyeux. Il sembla an docteur que son malade n'tait plus le mme.
Il marchait d'un pas dlibr et non tranant, son corps se redressait,
ses yeux, l'instant d'avant, caves et teints, brillaient vifs. Il ne
parlait pas, mais, au gonflement de ses traits, on discernait qu'une
soudaine exaltation bouillonnait en lui. Davidoff, avec une pre ironie,
le contempla mtamorphos dj par l'esprance.

Alors, songeant  Pierre Laurier disparu,  Juliette qui pleurait, le
Russe eut un silencieux et sardonique sourire. Il pensa que, pour rendre
la vie  cet goste jeune homme, c'tait beaucoup que le sacrifice
de deux tres. Et mentalement, sur cette belle terrasse, sous ce ciel
dlicieux, il voqua un couple amoureux, rayonnant, heureux, passant
enlac dans l'enivrant parfum des orangers en fleurs. Mais les amants
rebelles s'enfuirent soudain effarouchs, et Davidoff ne vit plus que
Jacques, dj ranim par le sang de Pierre et les larmes de Juliette,
qui, prs de lui, marchait triomphant.



III

Pendant qu'il nageait, de toutes ses forces, vers l'homme qui se noyait,
Pierre, puissamment clair par la lune,  ce moment-l dbarrasse de
son voile de nuages, avait t aperu par les douaniers embusqus sur
la falaise. Deux dtonations, un sifflement aigu  ses oreilles, un peu
d'cume sautant sous le coup de fouet d'une balle, lui annoncrent qu'il
tait pris pour un fraudeur. Il se dressa sur le sommet d'une vague et
jeta un rapide coup d'oeil autour de lui. A dix mtres, dans un remous,
une forme noire se dbattait;  deux cents mtres, le canot, enlev par
l'effort de ses rameurs, se dirigeait vers le cotre qui louvoyait au
large. Quelques brasses vigoureuses mirent Pierre  porte du malheureux
qui se dbattait aveugl, touff par les flots, inconscient de ses
suprmes efforts. Il le saisit vigoureusement, lui leva la tte hors de
l'eau, et, d'une voix puissante, poussa un cri qui, vibrant de lame en
lame, parvint jusqu' la barque. L'homme qui tenait la barre,  cet
appel, regarda avec attention et,  la surface des ondes argentes,
apercevant ce groupe qui se mouvait, il rpondit par un coup de sifflet
aigu. Aussitt les rames cessrent de frapper la mer, le bateau s'arrta
et le cotre, comme obissant  des ordres reus d'avance, mit le cap sur
la terre.

Alourdi par son pave humaine, et rassemblant toutes ses forces, Pierre
avanait pniblement. Ses habits, colls  son corps, entravaient le
jeu de ses jambes, et la respiration s'embarrassait dans sa poitrine.
Maintenant des paquets de mer lui passaient par-dessus la tte, il ne
fendait plus, alerte et lger, les vagues, de ses bras dispos. Il lui
semblait qu'une puissance irrsistible l'entranait vers le fond, et
que des liens mystrieux garrottaient ses membres appesantis. Des
bourdonnements emplissaient ses oreilles, et ses yeux voils d'ombre ne
distinguaient plus nettement le ciel.

Il pensa: Je n'aurai jamais l'nergie d'aller jusqu' la barque, et
je vais mourir avec ce malheureux. Un dsespoir le prit de ne pouvoir
sauver cet inconnu qu'il tenait l, troitement embrass, comme un
frre tendrement aim. Il ne songeait pas  lui-mme, il avait fait le
sacrifice de sa vie, et il ressentait une pre joie de la donner non
inutilement, par un absurde et lche suicide, mais en luttant pour
arracher un homme  la mort.

Une rage de triompher lui rendit de la vigueur, il enleva d'une pousse
plus puissante son inerte fardeau, et, une fois encore, il apparut sur
la crte des lames. La barque n'tait plus qu' vingt mtres de lui.
Un cri sourd sortit de sa bouche serre par la contraction de tous ses
muscles. Il battit l'eau de ses bras, pendant que ses jambes paralyses
restaient sans mouvement. Un coup de houle le fit tourner, et le flot
amer lui emplit ta gorge, touffant un dernier appel. Il s'enfona dans
l'eau verdtre, sous la clart de la lune, avec cette ide trs nette
que, s'il lchait son compagnon, allg de ce poids, il serait sauv.

Mais il repoussa l'goste conseil de la lchet humaine. Il pensa: Si
je pouvais, en l'abandonnant, assurer son salut au prix de ma perte,
c'est cela que je ferais. Allons, un dernier effort pour qu'il ne meure
pas avec moi. Il remonta  la surface, respira largement, revit le ciel
toile et, tout  coup, se trouva dlivr du fardeau qui le noyait. Il
entendit des voix qui disaient en italien: Je le tiens! Enlve-le!

[Illustration]

Au mme moment, une masse, qui lui parut norme, se dressa, toute noire,
sur les flots et retomba pesamment sur lui. Il sentit une violente
douleur au front, ses yeux blouis aperurent des milliers d'toiles, il
lui sembla que son corps devenait lger et impalpable, puis il perdit
connaissance.

Quand il revint  lui, il tait tendu sur un paquet de voiles, 
l'avant d'un petit navire, qui filait vivement dans la nuit claire.
Le foc serr claquait au vent, au-dessus de sa tte. La mer mugissait
coupe par l'trave, et trois hommes, au visage basan, se penchaient
sur lui, attentifs  son rveil.

Il voulut faire un mouvement, se soulever, deux bras le maintinrent
tendu. Un des hommes, dbouchant une fiasque entoure de paille
tresse, lui offrit  boire. Il avala une gorge d'eau-de-vie trs
forte, qui acheva de lui rendre le sentiment exact des choses
extrieures. Une brlure au front lui rappela le choc sous lequel
il s'tait vanoui. Il porta la main  son visage et la retira
ensanglante. En mme temps, l'air de la nuit, rendu plus vif par la
marche rapide du bateau, le glaa, et il s'aperut qu'il tait tremp
jusqu'aux os. Alors, d'une voix touffe, s'adressant  ceux qui
l'entouraient:

--Mes amis, dit-il, si vous vous intressez  moi, comme tout me le
prouve, d'abord donnez-moi des vtements secs, je meurs de froid.

--Tiens! le camarade est un pays, dit un des trois marins avec un accent
provenal. Alors permettez que j'aie l'avantage de le mettre  mme ma
garde-robe...

Il disparut par l'coutille et remonta, au bout d'une minute, avec un
pantalon, des espadrilles, une chemise de laine et un pais caban. Il
posa le tout auprs de Pierre, et, avec un air de contentement:

--Agostino s'en tirera... Il commence  respirer... Ah! c'est que s'il
n'a pas reu l'avant du canot sur la tte, comme vous, il a aval bien
plus de bouillon.

Pierre,  ces paroles, se rappela l'norme masse noire qu'il avait
vue se dresser sur la crte des lames, un instant avant de perdre
connaissance. Il comprit que c'tait la barque, souleve par la
houle, qui tait retombe, de tout son poids, sur lui. Pendant qu'il
rflchissait, ses compagnons le dvtissaient et le rhabillaient avec
prestesse. Il se trouva enfin assis sur un rond de cordages, trs
tourdi, mais prouvant un grand bien-tre dans la laine moelleuse qui
rchauffait ses membres endoloris.

--Qui est Agostino? demanda-t-il, en se tournant vers les trois hommes
qui le regardaient avec un air de satisfaction.

--Agostino, reprit le Provenal, est le camarade que vous avez ramen 
la nage sous le feu des douaniers...

--Et qui tes-vous, vous-mmes? demanda Pierre avec une brusque
autorit.

Les marins se concertrent hsitants. L'un d'eux dit, en mauvais
italien, d'une voix gutturale:

--Nous n'avons pas besoin de nous dfier de lui. Que peut-il d'ailleurs
contre nous?

--Rien du tout, interrompit Pierre avec tranquillit. Et, d'ailleurs,
pourrais-je vous nuire, que je n'aurais certainement pas le got de le
faire.

--Ah! vous avez compris? s'cria le Provenal en riant.

--A peu prs. Mais il me semble que c'est un patois que parlent vos
camarades.

--Oui, c'est le dialecte sarde... Nous sommes de pauvres marins,
qui tchons de passer en franchise, et  nos risques et prils, les
marchandises que nous confient des ngociants de Livourne et de Gnes.

--Contrebandiers, alors?

--Mon Dieu! oui. C'est ainsi que cela s'appelle... Nous tions en train
de dbarquer des soies, de l'eau-de-vie et des cigares, quand nous avons
t drangs, au beau milieu de notre opration, par ces faillis-chiens
de gabelous. Les marchandises sont entres, moins deux ballots de
Virginias, couls  pic, qui seront fums par les rougets et les
rascasses... Mais vous, monsieur, comment vous tes-vous trouv l juste
pour tirer d'affaire le pauvre Agostino?

Ce fut au tour de Pierre d'tre embarrass. Il ne jugea pas utile de
confier  ses htes d'un jour le mortel projet qui l'avait amen sur
la rive  point nomm pour arracher un homme  la mort au lieu de s'y
livrer lui-mme. La lenteur qu'il mit  rpondre donna  penser, aux
marins, qu'il avait des raisons pour ne pas fournir d'claircissement
sur sa conduite. Ils n'taient point gens  s'en tonner, et, par
habitude, trs disposs  la discrtion.

--Vos affaires ne regardent que vous, dit le Provenal, au moment o le
peintre s'apprtait  inventer une fable, et nous n'avons rien  y voir.
Au lieu de vous faire causer, il vaudrait mieux panser la plaie que vous
avez au front. Elle a saign, ce qui est bon pour les blessures  la
tte. Maintenant, une bande de toile, et, dans deux jours, il n'en sera
plus question. Voulez-vous descendre dans le poste, avec les camarades?

--Si cela ne vous fait rien, je prfrerais rester sur le pont... Je
n'ai pas le pied trs marin et l'air me fera du bien...

--Comme vous voudrez.

Quelques minutes plus tard, Pierre, la tte ceinte d'un bandeau,
s'appuyait au bordage du cotre et regardait la mer qui dferlait le long
de ses flancs. Sur les vagues dsertes, pas une voile en vue. Au loin,
dans une brume lgre, un feu tournant luisait par instants. La brise
frache emplissait, dlicieuse, la poitrine du jeune homme. Au milieu
de ces inconnus, il se sentit dgag d'un poids crasant. Il lui sembla
qu'il n'tait plus lui-mme, et que le Pierre Laurier, insens et
malade, dormait maintenant au fond de la mer, balanc, blme et inerte,
par la houle des grves. Il poussa un soupir, qui vibra dans le silence,
et,  mi-voix, il murmura:

--C'est vrai, je suis mort!

--Est-ce que vous dsirez quelque chose? demanda le Provenal qui
veillait,  deux pas de lui.

--Ma foi! mon cher camarade, puisque vous faisiez la contrebande des
cigares, vous avez bien d en garder une petite provision  bord.
J'avoue que je fumerais avec plaisir.

--Facile!...

Il se pencha sur l'coutille et pronona quelques paroles. Il remonta
bientt, avec un paquet entour de rubans jaunes, qu'il tendit  Pierre:

--C'est le patron qui vous les envoie, et il me charge de vous dire
qu'Agostino est tout  fait revenu  lui... Pauvre garon! S'il tait
rest au fond il y aurait eu bien des larmes rpandues  Torrevecchio...

--O prenez-vous Torrevecchio?

Le Provenal tendit la main sur la mer, vers l'horizon:

--L-bas, dit-il; en Corse...

Il battit le briquet, et tendant l'amadou enflamm:

--Tenez, voil du feu.

Pierre choisit un cigare long et brun, l'alluma avec soin et, avec une
volupt profonde, poussant de rapides bouffes:

--Dites-moi, o va le bateau, en ce moment?

Le Provenal hocha la tte:

--Il n'y a que le patron qui le sache... Nous avons le cap sur l'le
d'Elbe... Mais, allons-nous  Porto-Ferrao ou ailleurs? C'est ce que
nous saurons quand nous y serons. Adieu va!

[Illustration]

Pierre sourit et approuva d'un signe de tte. Lentement il se dirigea
vers la pile de voiles sur laquelle il s'tait trouv couch en
renaissant  la vie. Il s'tendit, bien serr dans son caban de laine,
il abaissa le capuchon sur sa tte, s'adossa  un paquet de cordages
en guise d'oreillers, et, les yeux au ciel resplendissant, fumant
lentement, l'esprit tranquille et le coeur libre, pour la premire fois
depuis bien longtemps, il se perdit dans une rverie qui le conduisit
doucement au sommeil.

Quand il se rveilla, le soleil le chauffait de ses rayons obliques,
comme un lzard dans un creux de muraille. Il eut d'abord de la peine 
se reconnatre. Les voiles, les agrs, offraient  ses yeux un spectacle
qu'ils n'avaient pas coutume de voir en s'ouvrant le matin. Brusquement
le souvenir des vnements, qui avaient rempli les courtes heures
de cette nuit, lui revint. Il eut au coeur une commotion rapide,
en constatant que son existence ancienne se trouvait compltement
bouleverse, que rien de ce qu'il avait l'habitude de faire ne lui tait
plus possible. Entre son pass et son prsent un abme, plus large et
plus profond que la mer bleue, qui sparait le navire de la cte, se
creusait. Et, tout au fond, un cadavre, celui d'un peintre fou, nomm
Pierre Laurier, gisait, bris par une chute mortelle.

Oui, mortelle! Il rpta ce mot, afin qu'il n'y et pas de doute
possible, dans son esprit encore obscurci. Il avait dit qu'il se tuait,
il l'avait crit, il avait jet  ses amis et  sa matresse ce cri
dsespr et haineux: Je fuis la vie que vous n'avez pas su me faire
aimer. A l'heure prsente, ils devaient tre dans la stupeur ou la
tristesse. Il ne pouvait reparatre sans risquer d'tre grotesque. Le
hasard l'avait port dans un milieu imprvu, o il tait absolument
ignor de tous ses compagnons. Il n'avait qu' se laisser conduire vers
l'inconnu.

D'ailleurs n'tait-ce pas le silence, le repos, l'apaisement, dont sa
pense avait soif? Oh! sortir de l'enfer d'une passion complique
et malsaine, et se trouver soudainement jet dans le paradis d'une
existence primitive et toute matrielle! Passer de l'atmosphre
troublante d'un boudoir de fille, de la chaleur vicie d'une salle de
jeu,  l'pre et saine odeur de ce bateau, fendant l'air pur et la vague
azure! Ses poumons s'emplirent de la fracheur de la brise. Il lui
sembla que sa poitrine s'largissait, et un joyeux frisson passa par
tous ses membres. Il se leva, et, voyant l'quipage runi sur le pont,
il alla d'un pas tranquille au-devant de ses nouveaux amis.

Le Provenal venait  lui:

--Avez-vous bien dormi? dit le matelot.

--Comme jamais!

--Ah! c'est que la mer s'entend  bercer!...

--O sommes-nous? demanda Pierre.

--Par le travers de Livourne... Cette ligne de ctes blanches, que vous
apercevez sur la gauche, c'est Viareggio... Mais, voici le patron, avec
Agostino... Il veut vous remercier...

Pierre eut  peine le temps de se reconnatre; un petit homme, brun de
barbe et de cheveux, au teint olivtre clair par de grands yeux et un
bon sourire, se prcipitait sur lui, le serrant dj dans ses bras.

--C'est toi qui m'as sauv... s'cria-t-il, avec un violent accent
italien, tu peux compter sur moi  ton tour: ma vie t'appartient!...

--Bien! bien! mon camarade, dit le peintre en se dgageant doucement.

Il examina Agostino, le vit  peine g de vingt ans, et lui mettant la
main sur l'paule:

--Tu tais vraiment bien jeune pour mourir... Mais ce sont tes
compagnons qui t'ont tir d'affaire; moi, je me noyais avec toi.

--C'est justement cela qui m'attache  toi, dit Agostino avec chaleur...
Tu coulais et tu ne m'as pourtant pas lch... Oh! tu viendras au
pays pour que ma mre et ma soeur te remercient... Mais comment
t'appelles-tu?

--Pierre...

[Illustration]

A son tour Agostino examina son sauveur:

--Tu n'es ni un pcheur, ni un marin, ni un ouvrier... tu es un
monsieur...

--C'est ce qui te trompe: je suis ouvrier... je fais de la peinture.

--Oh! de la peinture fine et soigne alors!... Peut-tre les figures
d'hommes ou de femmes, qui regardent par les fausses fentres des
villas?... Peut-tre les enseignes des magasins... Peut-tre les madones
des coins de rues?...

--Justement, dit Pierre. Et si, dans ton pays, je trouve de l'ouvrage,
je m'y fixerai pour quelque temps.

--Les Corses ne sont pas riches, dit le patron... Mais si tu veux donner
un coup de badigeon au saint Laurent, qui est  l'avant du navire...

--Oui, certes, quand nous serons au port... Ce sera le prix de mon
passage, si tu ne trouves pas que ce soit trop peu de chose.

--C'est nous qui sommes tes dbiteurs, interrompit le contrebandier...
Ce que tu feras pour le bateau, nous l'accepterons de bonne amiti, mais
nous serons encore en reste avec toi.

--Voil donc qui est entendu! s'cria gaiement Pierre. Et peut-on savoir
o nous allons de ce joli train?

--A Bastia.

--Va pour Bastia, dit le peintre. Je n'ai pas de prfrence. Et pourvu
que nous ne gagnions pas le continent, tout ira bien.

--As-tu donc besoin de prendre l'air, loin de la France? demanda le
patron avec un curieux sourire.

--Trs besoin.

--Est-ce que tu as fait quelque mauvais coup?

--Un assez mauvais coup... Oui! affaire d'amour!

Le contrebandier eut une moue ddaigneuse et Pierre comprit qu'il
baissait dans l'estime du fraudeur. Mais, quoiqu'il ne ft arriv  se
faire considrer que comme un demi-malhonnte homme, il se sentit dj
plus  son aise au milieu de ses compagnons de bord. Il pensa: Me voici
comme Salvator Rosa parmi les brigands. Mais la frquentation des hommes
qui m'entourent est-elle plus pernicieuse que celle des gens  qui je
serrais quotidiennement la main? Il n'y a de chang que le ton et le
costume. Encore, ceux-ci sont-ils plus accessibles  la gnrosit et 
la reconnaissance que mes amis d'hier. Le coeur des uns est plus simple,
plus droit que le coeur des autres. Et ces mauvais garons qui tous ont
mrit la prison, quelques-uns peut-tre le bagne, sont moins gangrens,
moins pourris, que ceux dont je faisais ma compagnie habituelle.

Cette amre philosophie le fortifia, et il envisagea avec tranquillit,
presque avec satisfaction, sa situation nouvelle. Il ne pensait plus
 mourir, il n'avait plus aucune raison de maudire la vie. Elle lui
fournissait des sensations inattendues qui fouettaient son imagination
active. Mobile et impressionnable, s'enthousiasmant aussi vite qu'il se
dsesprait, son temprament d'artiste, en un instant, l'emportait dans
des conceptions sduisantes, qui remplaaient toutes ses proccupations
anciennes. Chang de milieu, il prouvait, non pas une gne, un souci,
mais un contentement, une quitude. Il lui semblait qu'il venait de
s'vader d'une prison dans laquelle, depuis de longs mois, il vgtait
enferm. Il ftait son indpendance, son affranchissement. Ses yeux
rafrachis, et comme affins, taient frapps de mille dtails qui
lui chappaient la veille. La teinte verte des flots frangs d'cume
argente charmait son regard. Il tudiait les dgradations de ton du
ciel, d'un bleu intense au znith, et d'un gris d'opale  l'horizon. La
lgre mture du navire, les agrs, les voiles rouges, se dcoupant sur
ce fond clair, la silhouette d'un matelot assis sur le bout-dehors
et serrant une amarre, ce tableau vivant, tout compos, sollicitait
exclusivement son attention, et lui procurait une jouissance dlicieuse.

A peine dgag des liens de la mauvaise femme, il tait repris par son
art et, avec une prodigieuse facult de dtachement, il ne gardait plus
dj de celle qui l'avait tortur, qu'un souvenir trs effac, et comme
estomp par la distance. Son amour malsain avait disparu de son coeur, 
la suite de cette violente secousse morale, comme un fruit pourri tombe
de la branche aprs une nuit d'orage.

Il alluma un des longs Virginias, que le Provenal lui avait apports la
veille et, accoud au bordage, il laissa errer ses yeux sur la mer trs
calme, anime par le passage des bateaux de pche et la fuite des grands
navires  vapeur se dirigeant, suivis de leur panache de noire fume,
vers Civita-Vecchia ou Naples. Le vent, frachissant dans les voiles,
poussait le cotre avec rapidit. Et dj, dans la brume lointaine,
apparaissaient de hautes montagnes violettes sous le grand soleil.

Pierre appela Agostino, et lui montrant l'horizon:

--Quelle est cette terre qui est devant nous?

--La Corse, dit le matelot, de sa voix rude... Les montagnes, que vous
voyez, vont de la pointe de Centuri jusqu' Bonifacio... La petite
le, qui se dtache  peine  gauche, c'est Giraglia... Ce soir, nous
passerons, entre sa batterie et le cap Corse, pour gagner Bastia... Sans
la brume de mer, vous distingueriez la neige sur le mont Cinto... Mais,
vous verrez... C'est un beau pays. Et puis le monopole du tabac n'y
existe pas, comme en France, et on y fait librement le commerce... Sans
compter que l, ce qui est dfendu est permis tout de mme!... Mais
voil qu'on, va djeuner... Vous devez avoir faim?...

--Ma foi, oui.

--Eh bien! venez avec moi.

A l'avant, sur des caisses vides, un couvert fort sommaire tait dress.
Du pain, du jambon, un fromage de Gorgonzola, des pommes, et du vin
blanc dans des fiasques.

--Asseyez-vous, monsieur, dit le patron, en montrant  Pierre une place
auprs de lui, et servez-vous  votre volont.

La chre tait apptissante, le peintre y fit honneur. Tout en mangeant,
il remarquait que ses compagnons restaient silencieux.

--Est-ce moi qui vous gne, pour parler? demanda-t-il tout  coup. J'en
serais dsol.

Le patron le regarda tranquillement:

--Non! Mais nous vivons toujours ensemble, et nous n'avons pas
grand'chose  nous raconter... Et puis, la mer empche d'tre causeur:
elle parle toujours. C'est la grande bavarde, et le marin l'coute.

Les autres approuvrent de la tte. Alors Pierre versant du vin dans un
gobelet de fer-blanc et le levant  la hauteur de son visage:

--A votre sant, mes amis.

Ils levrent leur verre, et gravement rpondirent:

--A votre sant.

Et, aprs avoir bu du caf brlant et d'excellent rhum, sans plus
s'terniser  table, chacun se mit sur ses pieds et s'en fut  sa
besogne. La journe passa avec une rapidit incroyable, et, le soir, le
cotre entrait dans le port de Bastia.

Le lendemain matin, la Sant ayant vis la patente du petit bateau,
l'quipage eut le droit de descendre  terre. Agostino, s'attachant
 Pierre, le fit asseoir  ct de lui,  l'avant de la chaloupe. Il
semblait lui faire les honneurs de son pays. Du doigt il lui montrait
les divers points de la ville: la place Saint-Nicolas, qui domine la
mer, le boulevard de la Traverse, quartier riche et populeux, l'hpital
militaire, ancien couvent de Saint-Franois; sur les hauteurs, la
citadelle, et des ruines d'anciens donjons canonns et brls pendant
les guerres contre les Gnois. Encadrant cet amphithtre de maisons,
qui s'tendait de la plage jusqu' mi-flanc de la montagne, des jardins
verdoyants et fleuris, o les orangers et les mimosas rpandaient des
senteurs exquises. Au-dessus de la ville, la brousse, cette courte et
sche vgtation qui couvre les pentes de toutes les montagnes de
la Corse et constitue ce qu'on appelle le maquis: gents, bruyres,
genvriers, lentisques, et petits sapins, trouvant sur le rocher juste
ce qu'il faut de terre pour leurs racines, et offrant un asile presque
impntrable au gibier et aux bandits. Tout en haut, sur les cimes,
les admirables forts de htres, richesse du pays, ravages par les
habitants qui les pillent, dtruites par les bergers qui les incendient
pour crer des pturages.

Tout cela, Agostino le racontait  son sauveur, pendant que le canot
suivait le mle du Dragon, se dirigeant vers le quai.

Au pied de l'escalier ils descendirent, et Pierre, un peu tourdi, se
trouva sur la terre ferme. Il tait encore vtu de son caban, de son
pantalon de laine grossire, et chauss de ses espadrilles. Il avait
seulement pris, dans ses anciens habits, dforms par l'eau de mer, son
argent et sa montre. A la devanture d'un liquoriste, tabli sur le quai,
il se regarda dans les vitres de l'talage, et, avec le bandeau qui lui
coupait le front, il se dcouvrit une vraie figure de brigand. Il saisit
Agostino par le bras, et l'arrta.

--O vas-tu de ce pas? demanda-t-il.

--Djeuner d'abord, dit le jeune garon, et puis en route pour le
village... Nous avons une semaine de relche, en attendant de nouvelles
marchandises.

--Eh bien! viens djeuner avec moi, ensuite tu m'indiqueras une auberge.

--Ne veux-tu pas m'accompagner au pays? dit Agostino d'une voix
tremblante... Je m'tais promis de te faire embrasser par ma mre.

--J'irai chez toi, trs volontiers, rpondit Pierre en riant;
mais oublies-tu que j'ai promis au patron de lui repeindre son
Saint-Laurent?... Chose dite, chose faite!

--C'est juste, fit Agostino gament. Mais combien te faudra-t-il pour
ton travail?

--La matine de demain.

--Ainsi demain soir tu seras dispos  m'accompagner?

--Oui, certes.

--Alors je t'attendrai. J'irai tantt retenir la carriole du pre Anton,
tu feras ainsi la route plus commodment.

--Eh bien, c'est convenu...

Ils gagnrent l'auberge de Santa-Maria, o Agostino tait
avantageusement connu pour les excellents comestibles de contrebande
qu'il apportait, tous les mois, de Grce et d'Italie.

Install dans une chambre, au premier tage, Pierre put, pour la
premire fois, depuis trois jours, se soustraire  la fascination de sa
merveilleuse aventure, se mettre en face de lui-mme, et rflchir  ce
qu'il devait faire. D'un ct, il sentait un dgot profond  la pense
de rentrer en France; de l'autre, il avait  coeur de ne point chagriner
Agostino. Tout conspirait donc pour le retenir. Et puis, le charme de
cette contre admirable agissait sur lui. Tout ce qui l'entourait tait
fait pour le sduire: la nature sauvage et attrayante  la fois, les
moeurs originales des habitants, enfin le mystre de son incognito, qui
lui permettait de vivre, pendant un temps aussi long qu'il voudrait, au
milieu de la basse classe, si intressante  tudier, dans ce pays ou
les mendiants avaient des fierts de grands seigneurs. Tout Mrime
lui revenait, avec la potique figure de la sauvage Colomba, la froce
rancune des Baricini, et il lui semblait qu'il tait ramen de deux
sicles en arrire, dans cette Corse divise, comme jadis, par la haine
de ses partis rivaux et enfivre par les sanglants souvenirs des
vendettas.

[Illustration]

Il passa l'aprs-midi  errer dans les rues de la ville, tout seul, car
Agostino, avec une discrtion prcieuse, l'avait livr  lui-mme. Il
n'prouva pas une seconde d'ennui. Le mouvement de la population, grave
et rserve, les habits pittoresques des gens de la campagne, venus pour
le march, les robes sombres des femmes, coiffes du mezzaro noir, comme
si elles portaient le deuil, tout le captivait.

Il entra dans la boutique d'un tailleur et acheta un vtement complet
de velours brun, semblable  un costume de brigand calabrais, car il ne
pouvait conserver son caban, son pantalon de matelot et ses espadrilles.
Il trouva, chez un marchand de couleurs de la Traverse, une bote de
peintre et quelques chssis de diffrentes grandeurs. Et, tranquille
dsormais sur la faon dont il emploierait son temps dans la patrie de
Bonaparte, il reprit le chemin de l'auberge. Il dna avec Agostino, fit
un tour sur le port, se coucha  neuf heures, et dormit d'un sommeil
sans rve.

Le soleil, en entrant par sa fentre, le rveilla. Il sauta  bas de son
lit et s'habilla, puis, sa bote sous le bras, il s'achemina vers le
cotre. Un canot, pour quelques sous, le transporta jusqu'au petit
btiment bien assis sur ses deux ancres, et  l'avant duquel une large
planche, attache, par deux filins, au beaupr, formait comme une
escarpolette devant l'image dpeinte du Saint, patron de la barque.

[Illustration]

Conduit par le capitaine, install par l'quipage, Pierre se mit
immdiatement  la besogne. Pendant qu'il coloriait la grossire
image de bois sculpt, deux matelots, se balanant aux cordages du
bout-dehors, le regardaient avec admiration. Sous sa main, les tons
s'talaient clatants, la figure prenait une apparence vivante, les yeux
brillaient, le bras tendu semblait commander aux flots. A dix heures,
l'oeuvre tait parfaite, et, entour d'un respect tont nouveau inspir
par son talent, Pierre djeunait pour la dernire fois, avec ses
compagnons d'un jour.

Vers midi, il quitta le bord, reconduit par tout l'quipage, et, aprs
avoir serr la main de ceux  qui il devait plus que la vie, il monta
avec Agostino dans une sorte de corricolo, et, au grand trot d'un cheval
bouriff, s'loigna de Bastia.

A partir de l'octroi de la ville, la route serpente entre des enclos
plants de vignes, au bord des champs d'oliviers, entre de petits
bosquets d'eucalyptus et de chnes verts. Le terrain est sablonneux
et la temprature extrmement douce. Des cours d'eau, descendus de la
montagne, se perdent dans les terres et forment des tangs couverts de
roseaux, larges plaines verdoyantes, au-dessus desquelles volent des
bandes de canards et d'oies sauvages. La route passe  mi-cte, suivant
le bord de la mer, traversant de rares villages. Agostino, poussant son
cheval  une vive allure, expliquait  son compagnon les moeurs et
les coutumes du pays, se livrant avec une expansion, une gaiet, qui
contrastaient vivement avec la gravit qu'il montrait  bord, On et dit
un colier en vacances.

--Vous verrez comme notre pays est riche! dit-il. Nous ne sommes pas de
paresseux gardeurs de bestiaux. A Torrevecchio, il y a du commerce!...
Mon pre vendait son vin et notre vigne est importante. C'est mon
beau-frre, maintenant, qui la cultive et l'exploite... Ma mre et ma
plus jeune soeur habitent un hameau, qui dpend du bourg... Elles ont de
quoi vivre, et je ne les laisse manquer de rien... Oh! elles vont bien
vous aimer quand elles sauront ce que vous avez fait pour moi!...

Le peintre sourit  la pense de la reconnaissante affection de ces
pauvres gens. Il se dit: Je ne serai pas longtemps une gne pour eux, et
je me rendrai promptement libre. Aprs un jour pass dans le village,
un guide me conduira  travers la montagne, car il ne s'agit pas de me
cantonner au bord de la mer, dans le has pays. Il faut voir la rude
Corse, celle des maquis et des bandits. S'il y a des croquis  faire,
c'est du ct de Bocognano, terre sainte de la vendetta... J'ai vingt
louis dans mon porte-monnaie, et, dans mon portefeuille, un billet de
mille francs, paves du naufrage... C'est plus qu'il ne m'en faut, pour
vivre quelques mois, dans cette contre primitive, au milieu de ces gens
sans besoins... Et quand il n'y aura plus d'argent, il me restera mon
mtier... Je brosserai des portraits  cent sous, en une sance... Cela
me rajeunira!

La voiture, ayant franchi le pont de San-Pancrazio, roulait sur une
route en pente entre deux bordures de chtaigniers sculaires. Le soleil
descendait  l'horizon, empourprant la montagne de ses derniers feux.
Agostino tourna au coin d'un petit chemin de terre dans lequel il
s'engagea, sifflant joyeusement, comme les merles de son pays. Au bout
de quelques cents mtres, il arrta devant la barrire d'un enclos et
sauta  bas de son sige. Un gros chien, qui accourait, en aboyant d'un
air froce, se jeta dans les jambes du jeune homme avec des hurlements
de joie. Une vieille femme et une petite fille parurent dans le verger
et s'avancrent les mains tendues. Agostino les embrassa avec effusion,
les poussa vers son sauveur, en expliquant son aventure, en patois
corse, avec une volubilit sans pareille. Pierre remerci, ft,
entran dans le tourbillon de l'exubrante joie de ces bonnes gens,
lch par le chien, press par la mre et l'enfant, se trouva install
dans la maison, trs simple mais d'une admirable propret, assis  la
table de famille, et tout plein d'une satisfaction tranquille, que,
depuis bien des mois, il n'avait pas prouve.

Il se coucha de bonne heure, en remerciant ses htes, se leva tard
le lendemain, djeuna, visita les dpendances de l'habitation, fit
connaissance avec le beau-frre d'Agostino, qui tait grand chasseur,
avec sa soeur qui tait bonne mnagre, joua avec la petite Marietta,
qui depuis la veille l'observait avec ses yeux noirs et pntrants,
lui souriant de ses dents blanches, mais l'approchant avec une sauvage
timidit.

Le soir vint avec une rapidit tonnante, sans qu'il et rien fait que
se laisser vivre. Retir dans sa chambre, avant de s'endormir, tendu
sur une frache paillasse de mas, il se moqua de lui-mme:

--Je mne ici la vie admirable des pasteurs, et je vais me refaire un
coeur et un cerveau. Que diraient mes camarades et mes amis, s'ils me
voyaient en proie  cette idylle? H! ils diraient que la Madone,  qui
tous ceux qui m'entourent ici, croient si fermement, m'a visiblement
protg. Pierre Laurier, tu tais sur une mauvaise route, mon garon.
Par un miracle t'en voil tir. Profite de la faveur que la Providence
t'a accorde, jouis du temps qui t'appartient et mets-le  profit, en
travaillant librement, ce que tu as eu, jusqu'ici, rarement
l'occasion de faire. Tu es mieux trait que tu ne le mritais... Sois
reconnaissant.

Il s'endormit, au milieu de ces sages penses, et rva qu'il peignait
un tableau symbolique, dans lequel le mauvais ange avait les traits
charmants et pervers de Clmence Villa, et le bon ange, le pur visage de
Mlle de Vignes. Ensuite, sur la toile, apparaissait et se fixait l'image
de Jacques, avec ses blonds cheveux et ses yeux mlancoliques. Clmence
s'approchait du jeune malade et lui parlait tout bas avec animation,
l'enlaait peu  peu, s'emparant de lui, et le malade plissait, ses
yeux devenaient plus profonds et plus sombres, ses lvres plus blmes.
Alors les regards du peintre, se dtournant vers Juliette, la voyaient
triste mortellement, les mains jointes dans l'attitude de la prire, et
ce n'tait pas que pour son frre qu'elle priait. Un autre nom venait
aussi sur ses lvres, et Pierre devinait que c'tait le sien. Il voulait
alors s'lancer vers elle, la rassurer, la consoler, mais le bras de
Jacques se tendait comme un obstacle et de sa bouche tombaient ces
paroles:

--Tu m'as donn ton me, tu ne t'appartiens plus. Tu n'as pas le droit
de reparatre.

Alors Pierre s'arrtait, et peu  peu le tableau s'effaait, et il ne
distinguait plus bientt que la petite Marietta avec ses cheveux noirs
et son front sauvage, qui, dans le ptis ombrag de vieux chtaigniers,
gardait ses chvres. La nuit s'coula dans ces agitations. Mais au
rveil Pierre retrouva son calme et partit pour la chasse, avec Agostino
et son beau-frre dans les marais de Biguglia. Le temps passa ainsi, et,
au bout de la semaine, le matelot annona qu'il lui fallait retourner 
bord. Il s'en allait pour trois semaines et comptait bien, au retour,
retrouver son sauveur.

Dj Pierre tait, dans la famille d'Agostino, comme chez lui. Ces
humbles paysans lui tmoignaient une affection qu'il n'avait pas souvent
rencontre aussi sincre. Il n'avait qu' moiti envie de partir, il se
laissa donc faire violence et resta. Il commenait le portrait de la
petite gardeuse de chvres, et, dans ce calme, au milieu de cette
splendide nature, toute la fracheur de son inspiration reconquise
s'tait panouie avec une grce et une puissance nouvelles. Il
travaillait tous les jours, jusqu' quatre heures, et, le soir, il
faisait la partie du beau-frre qui venait, aprs dner, avec sa femme.

Le maire de Torrevecchio, bonapartiste enrag, ayant appris qu'un
peintre tait de passage dans le pays, avait risqu, avec son cur, une
dmarche auprs de Pierre pour obtenir qu'il restaurt les peintures de
l'glise, trs curieuses, datant de l'occupation gnoise, et dues au
pinceau de quelque matre italien. Laurier avait accept la tche, et,
non content de retoucher les parties endommages des peintures murales
de la petite glise, il avait entrepris la dcoration de la chapelle de
la Vierge, nouvellement reconstruite.

Absorb par ses travaux, chassant, pchant, n'ayant pas une minute 
perdre, il tait rentr si compltement en possession de lui-mme, qu'il
ne pensait plus jamais au pass. On l'aurait fait rougir de honte, en
lui racontant que, par une nuit tide, lorsque la brise sentait bon, et
que la mer murmurante et les splendeurs des cieux attestaient l'harmonie
universelle, un certain Pierre Laurier avait voulu attenter  sa vie
pour les yeux diaboliques d'une femme qui le martyrisait. Il et lev
les paules, allum sa pipe, et jur qu'il n'y avait au monde qu'une
seule chose qui valt un effort, c'tait l'esprance d'arriver  mettre
en valeur une figure dans la clart du plein air. Et il clignait de
l'oeil, en regardant, par-dessus sa palette, la petite Marietta qui,
assise sur une bille de chtaignier, dans l'enclos, les pieds sur
l'herbe verte, posait fire, son chien couche auprs D'elle.

[Illustration]

Agostino revint d'une course faite  Livourne, et resta encore quelques
jours, puis il repartit. Pierre semblait acclimat et ne parlait plus de
quitter le pays. Il avait achet,  Bastia, des meubles qui manquaient
dans la maison, et dont l'arrive avait veill l'ardente admiration des
gens du hameau. On se rendait bien compte de la diffrence de condition
sociale qui existait entre le peintre et ses htes. Le maire et le
cur avaient dclar que Pierre tait un homme suprieur. Ses manires
trahissaient l'habitant des grandes villes. Sa gnrosit dnotait la
richesse. Qui tait-il? Pierre, ce n'tait videmment qu'un prnom. Se
cachait-il? Et pour quel motif?

Le maire, entran par la curiosit, procda sourdement  une enqute.
Dj le prfet d'Ajaccio tait inform, par le sous-prfet de Bastia,
qu'on continental mystrieux vivait dans une modeste famille de
Torrevecchio, qu'il excutait des travaux remarquables dans l'glise;
que tout, dans sa manire d'tre, annonait une parfaite honorabilit,
mais que, peut-tre, il serait intressant, nanmoins, de s'assurer
de son identit. L'administration n'y mit pas tant de formes et
ordonna  la gendarmerie de Bastia de demander  l'tranger de fournir
ses papiers. Heureusement, le brigadier eut l'ide de passer par la
mairie et de raconter au maire l'objet de sa mission. Celui-ci, voyant
aboutir ses menes  une brutale intrusion de la force publique dans la
vie de celui pour lequel il avait une considration toute particulire,
lava la tte au brigadier, qui n'en pouvait mais, le renvoya au
chef-lieu, avec une belle lettre pour le prfet, et vita  Pierre, qui
travaillait dans la candeur de son me, l'apparition des gendarmes. On
ne sut donc pas  qui on avait affaire.

[Illustration]

Il y avait deux mois environ que Pierre tait  Torrevecchio, chassant,
pchant, travaillant et ayant achev, non seulement le portrait de
Marietta, les peintures de l'glise, mais deux tableaux de genre,
lorsque, pendant une absence qu'il avait faite, pour visiter des mines
d'argent du ct de Calvi, une voiture, venue de Bastia, dposa
 l'auberge de Torrevecchio deux voyageurs, accompagns de leurs
domestiques, qui demandrent  djeuner. Le patron, questionn sur
ce qu'il pouvait y avoir de curieux  voir dans le pays, parla des
peintures de l'glise. Le plus jeune des deux voyageurs, que son
compagnon appelait docteur, s'y rendit seul. Il s'arrta devant une
Rsurrection, qu'il examina avec une attention profonde. Et comme le
cur traversait la nef, il l'appela et lui dit:

--Vous possdez l, monsieur le cur, une oeuvre d'une bien grande
valeur, d'un matre franais... Car le peintre, qui a travaill ici,
n'est certes point un Italien?...

--En effet, monsieur, dit le prtre, c'est un Franais.

--Comment se nomme-t-il?

--Je l'ignore.

--Ah! fit le docteur... Il est demeur inconnu?

--Mais il habite ce pays, reprit le cur, et...

Le docteur eut un regard tonn et, vivement:

--Depuis deux mois, alors, environ?

L'tranger parut faire mentalement un calcul et murmura  mi-voix:

--C'est possible!

Puis tout haut:

--Savez-vous au moins son prnom?

--Oui, monsieur, il s'appelle Pierre.

--Alors, il a les cheveux chtains, les yeux bleus, la moustache blonde,
il est de taille moyenne? interrogea l'tranger avec vivacit.

--La moustache blonde? Non, dit le prtre, il porte toute sa barbe, mais
il a les yeux bleus et n'est pas de haute taille.

--C'est lui! c'est bien lui! s'cria le docteur... Du reste, il n'y
avait que lui qui pt peindre cette Rsurrection.

--Vous connaissez ce jeune homme, monsieur? demanda le prtre. Oh! si
vous vouliez nous apprendre...

--Qui il est? Je ne le dois pas, puisqu'il veut rester ignor. Mais j'ai
le droit de vous dire que celui qui a travaill pour vous est une des
jeunes gloires de l'cole franaise... Mais je le verrai... O est-il?

--Absent pour quelques jours.

--Absent?... Et nous partons demain!... N'importe, il faut que je
laisse, pour lui, une trace de mon passage.

Il prit le crayon de son portefeuille et, s'apprtant  crire sur la
muraille blanchie  la chaux, il dit:

--Vous permettez, monsieur le cur?

--Faites, monsieur, rpondit le prtre.

L'tranger, alors, au-dessous de la Rsurrection peinte par Pierre,
traa ces simples mots: _Et idem resurrexit Petrus..._ Et au-dessous il
signa: Davidoff, puis ce tournant vers le cur:

--Quand il reviendra, montrez-lui cette inscription, il saura ce qu'elle
veut dire.

Il salua le prtre, rentra  l'auberge, et dit  son compagnon:

--Mon cher comte, vous avez eu tort de ne pas sortir avec moi, vous avez
manqu quelque chose de trs curieux.

--Et quoi donc?

--Je vous conterai cela, quand nous serons  bord. Ici, c'est un secret.

Les deux voyageurs allumrent leurs cigares, montrent en voiture et
partirent.

Le surlendemain, Pierre revint de son excursion avec le beau-frre
d'Agostino; il rapportait de jolies boucles d'oreilles en argent pour
Marietta, et une agrafe de ceinture pour la mre. Il djeuna gaiement,
et se disposait  travailler, quand le cur entra, en poussant la porte
 claire-voie de la salle.

--Eh! c'est monsieur le cur! s'cria Pierre. Qui nous vaut le plaisir
de vous voir?

--Une communication dont on m'a charg pour vous.

--Ah! Qui donc a?

--Un tranger.

Le front de Pierre se rembrunit et, d'une voix un peu tremblante, il
dit:

--Voyons un peu de quoi il s'agit?

--Si vous vouliez me suivre jusqu' l'glise, vous te sauriez plus vite
et plus compltement.

--Je suis  vous.

Il prit son chapeau et sortit avec le prtre. Pendant la moiti du
trajet, il ne pronona pas une parole. Comme ils approchaient de la
grande place, le cur lui dit:

--Cet tranger a vu vos peintures, et m'a assur que vous aviez enrichi
notre glise d'un tableau dont la valeur est inestimable.

Pierre ne rpondit pas, mais il secoua la tte avec insouciance. Il hta
sa marche, comme press d'apprendre  qui il avait affaire. Il traversa
la nef, arriva  sa Rsurrection, et, avec une motion qu'il ne pouvait
contenir, sur le mur il lut l'inscription latine: _Et idem resurrexit
Petrus... Davidoff..._ Il poussa un soupir, rpta d'une voix touffe:
Davidoff... et resta pensif.

Le cur, traduisant la phrase latine, dit derrire lui:

--Et, de mme, Pierre est ressuscit... Il y a donc eu intervention
divine? Mon cher enfant, il faut en louer Dieu...

Pierre passa la main sur son front, sourit au prtre qui, interdit, le
regardait, et avec un accent profond:

--Oui, il y a eu intervention divine... Et Dieu en soit Lou!...

[Illustration]

Il s'absorba de nouveau, semblant faire un retour sur le pass, puis
doucement:

--Monsieur le cur, je vous remercie d'avoir pris la peine de vous
dranger. Ce que vous m'avez communiqu tait trs intressant pour
moi... Au revoir, monsieur le cur.

Et d'un pas lent, la tte baisse, il retourna chez la mre d'Agostino.

Le lendemain, un des enfants qui servaient la messe lui apporta une
lettre mise  la poste  Ajaccio, avec cette adresse: M. Pierre, aux
bons soins de M. le cur de Torrevecchio. Il l'ouvrit avec un serrement
de coeur, Elle contenait ces lignes: Mon cher ami, vous tes encore de
ce monde; aucune surprise ne pouvait m'tre plus agrable. C'est moi qui
ai rempli la pnible mission dporter  Beaulieu le mot dans lequel vous
annonciez votre rsolution fatale, heureusement inexcute. Celui  qui
vous donniez votre me s'est, par un miracle de suggestion, ou par un
effet de soudaine confiance, senti revivre, et va beaucoup mieux. Mais
une personne, qui est tout prs de lui, a failli mourir de votre mort.
Au fond de votre retraite, sachez que vous avez pass  ct du bonheur
sans le voir, mais qu'il vous est possible encore de le retrouver.
Amitis sincres.--Davidoff.

Ayant termin la lettre, Pierre la plia, la mit dans sa poche et sortit
de la maison. Il gagna, pensif, la route de Bastia, et dboucha en face
de la mer. Trs calme, elle bleuissait,  perte de vue, sous le soleil.
Des bateaux, au loin, dans la lumire, voguaient si doucement qu'ils
semblaient immobiles. Le jeune homme s'assit sur un quartier de rocher,
et, comme le soir o il avait voulu se tuer, il songea.

[Illustration]

Peu  peu, devant son souvenir, s'voqua la figure de Jacques, et elle
n'tait plus ple et sombre. L'clat de la jeunesse et la joie de la
sant rayonnaient dans tous ses traits. Il allait dispos, jouissant
passionnment de la vie. Il marchait, d'un air de force exubrante, sur
la terrasse de la maison de Beaulieu, parmi les verdures renaissantes.
Tout s'veillait dans la nature aux premires tideurs, et Jacques, plus
ranim que les plantes, plus panoui que les fleurs, resplendissait
d'une beaut nouvelle. Soudain,  ses cts, Juliette parut, et c'tait
elle maintenant qui tait maigre et triste. Ses yeux charmants taient
entours d'un cercle noir, ses joues se creusaient, et son sourire avait
la navrante douceur d'un dernier adieu.

Pierre frmit jusqu'au fond de lui-mme. Il lui sembla que le regard
dsol de la jeune fille, sans cesse tourn vers la mer, cherchait sous
les flots bleus sa trace indcouvrable. Il la vit mine par le chagrin
de sa perte, cette enfant dont il avait ddaign la tendresse, un
instant devine. Une voix se fit entendre  son oreille, qui murmurait:
C'est toi qui es la cause de ses larmes, de sa souffrance et de sa
langueur. On te l'a dit: elle meurt de ta mort. Tu n'avais qu'un mot 
prononcer, et ce chaste coeur, plein de toi, s'ouvrait pour toi. C'tait
la paix obtenue, le bonheur assur, tu les a perdus par ta faute.
Qu'attends-tu pour les reconqurir? Vas-tu laisser descendre celle qui
te pleure dans la froide terre? Tu n'as qu' te montrer: elle renat.
Allons! recommence ta vie. L'avenir est  toi, puisque tu es aim!

Un sanglot gonfla sa poitrine, et des larmes coulrent de ses yeux, les
premires depuis celles, si honteuses, que Clmence Villa lui avait fait
verser. Mais il ne se laissa pas aller longtemps  l'attendrissement.
Avec une fermet svre, il voulut s'interroger. tait-il purifi et
rgnr par son austre retraite? Se sentait-il capable de mener
une existence nouvelle? Aux prises avec les tentations, saurait-il y
rsister? Il frmit. Une tte brune et ple, aux yeux luisants, aux
lvres rouges, venait de lui apparatre. Elle riait, avec un clat
sardonique, comme le soir o il s'tait dcid  mourir. De quoi
riait-elle ainsi, avec ses dents blanches et ses petites fossettes dans
les coins de la bouche? tait-ce de lui? Se croyait-elle donc sre de
le ramener  ses pieds le jour o elle en aurait la fantaisie? tait-il
donc encore son esclave?

[Illustration]

Il eut peur. Sa faiblesse avait t si grande, ses folies si
dsastreuses, sa lchet si complte, sa chute si profonde. A la pense
de retomber sous la domination de cette fille froce et froide, une
sueur monta  son front, son coeur battit d'angoisse. Il envisagea, une
seconde fois, la mort, et la jugea prfrable  tant d'abjection. Il
laissa aller, avec accablement, sa tte entre ses mains, et, dans la
splendeur de cette fin de journe, au milieu de cette nature grandiose,
sereine et calme, il resta  songer en face de la mer.

Sa pense peu  peu s'pura, et lui, qui depuis son enfance n'avait pas
pri, se voyant si seul, si triste et si abandonn, il leva ses regards
vers le ciel. Il ne demanda rien pour lui-mme. Quel que ft son sort,
si dur et si misrable qu'il pt tre, il l'acceptait. Mais cette enfant
douce et chaste n'tait-elle pas innocente et ne mritait-elle pas
d'tre pargne? Il implora, pour elle, l'apaisement et sollicita
l'esprance. Puisqu'il avait ce bonheur d'tre aim d'elle, au moins
qu'elle et la force d'attendre que son coeur,  lui, ft lav de ses
souillures. La justice cleste pouvait-elle lui refuser cette grce?
Dans la solitude il se laissa entraner  prononcer tout haut de
suppliantes paroles.

Tout  coup son attention fut ardemment sollicite par un fait qui, en
un instant, symbolisa ses craintes et ses dsirs.

D'un promontoire de rochers, qui s'avanait dans la mer,  ses pieds,
une tourterelle venait de s'envoler, effraye, et, la poursuivant, un
aigle fauve planait dans le ciel. Elle fuyait de toute sa vitesse, mais
le pillard gagnait sur elle, lanant,  chaque battement de ses ailes
puissantes, un cri aigu. Pierre frapp se dit: C'est un prsage. Si
l'oiseau de proie l'emporte, c'est que tout est perdu pour Juliette et
pour moi. Si la tourterelle s'chappe, c'est que je dois esprer, me
fortifier, pour reparatre enfin digne du bonheur.

A partir de l'instant o il eut formul aussi nettement le problme de
sa destine, il ne respira plus, suivant la lutte d'un oeil ardent.
L'aigle s'tait abaiss, il volait, maintenant, presque au-dessus de la
tourterelle, la dominant de son bec tranchant et de ses serres livides.
pouvant, le pauvre oiseau se dirigeait vers un petit bois de chnes
verts, esprant s'y cacher. Mais son froce ennemi devinant sa tactique,
activait la poursuite. Pierre, le coeur serr, les mains frmissantes,
et voulu donner de sa force  la fugitive, il voyait approcher
l'instant o elle allait succomber. Dj le rapace touchait sa victime,
lorsque, du petit bois de chnes verts, une lgre fume blanche monta,
en mme temps qu'une faible explosion retentissait. L'aigle tournoya,
frapp  mort, tombant vers la terre, et la tourterelle sauve disparut
dans les branches.

Pierre poussa un cri de joie. Ainsi la rponse  sa demande avait t
immdiate et foudroyante.

[Illustration]

Le destin avait manifest son intervention d'une faon indniable.
Et l'invisible chasseur, dont la balle avait tranch la question,
n'avait-il pas t amen l  point nomm pour mettre fin  ses
angoisses? Mais, par un soudain retour de sa nature gouailleuse
d'autrefois, il se mit  rire,  la pense qu'un coup de fusil, tir sur
un oiseau, pourrait arranger tant de choses. Il secoua la tte et dit:

--Le travail, voil le vrai remde. Du jour o je l'ai abandonn, j'ai
t perdu. Je me suis redonn  lui, il me sauvera.

Le soleil descendait dans la mer, rouge comme une norme braise. Pierre
se leva, et, le coeur apais, regagna le village.



IV

C'tait le premier dimanche du carnaval et le thtre de Nice
splendidement illumin, s'ouvrait pour le grand veglione. Depuis la
place Massna au centre de laquelle, sur son trne burlesque, depuis
deux jours, avait t solennellement assis le roi Carnaval en habits
paillets, le hochet de la folie  la main jusqu'au pristyle du
thtre, une multitude de curieux, riant, criant, sifflant, regardait
circuler les masques. L'orchestre rugissait de tous ses cuivres, et le
rythme des valses et des quadrilles arrivait, en bouffes joyeuses,
couvert par le murmure bourdonnant de la foule, qui roulait ses vagues,
dans le vaste btiment livr, pour toute la nuit, aux caprices et aux
fantaisies.

Ds l'entre, ce n'tait que buisson de plantes, sur lesquelles
ruisselaient des lumires. Une lgante cohue de dominos multicolores,
masqus ou le visage dcouvert, circulait dans les couloirs, les hommes
et les femmes engags dans de piquantes intrigues, dont les rpliques
volaient comme des flches, au milieu des clats de rire, des poursuites
amoureuses et des fuites coquettement retardes. Dans la salle c'tait,
sur l'emplacement de l'orchestre et du parterre, la danse, comme au bal
de l'Opra. Dans les loges la conversation et la galanterie.

[Illustration]

Tout ce que Monaco, Nice et Cannes comptaient de jolies et sduisantes
personnes tait rassembl l, pour le plaisir des yeux. Vieille et jeune
garde, donnant l'assaut au bataillon des viveurs en qute de plaisir,
entr'ouvrant le satin des dominos, pour laisser voir l'clat des paules
et la blancheur des bras nus, levant le velours des loups, pour montrer
la grce du sourire et la finesse du regard.

Les portes des loges battaient, un frou-frou de soie bruissait et des
formes lgantes apparaissaient, en voles de femmes, qui se dirigeaient
vers le foyer, pour chercher aventure. Des plaisanteries se croisaient,
des lazzis partaient, fuses de gat, et, aussitt, un cercle de
curieux se formait autour des adversaires, dguisant  qui mieux mieux
leur voix pour chapper  la curiosit, tout en gotant le plaisir
d'attirer l'attention. De petites bandes de jeunes gens passaient, la
fleur  la boutonnire, le domino tranant comme un brillant manteau.
Des groupes de femmes les frlaient et ils changeaient de vifs propos.

[Illustration]

Debout, dans un angle, adoss  la muraille, entour de cinq ou six de
ses amis, le prince Patrizzi causait, surveillant les alles et venues
des masques qui dfilaient le long du couloir. Il s'occupait, aid de
son tat-major d'lgants viveurs,  deviner le nom des femmes qui, se
croyant assures de l'incognito sous le voile protecteur des dentelles,
s'amusaient librement. Il avait dj nomm plusieurs grandes dames et
un certain nombre de belles filles, quand il poussa une exclamation
d'tonnement:

--Eh! c'est Jacques de Vignes, lui-mme!...

C'tait Jacques, en effet, brillant, superbe, le teint repos, les yeux
clairs, laissant flotter son domino bleu qui lui donnait l'air d'un
galant cavalier de la Renaissance. Il venait, la main tendue, souriant,
heureux, tel que l'avaient connu, deux ans auparavant, ceux vers qui il
s'avanait, et non point vot et triste, comme au dbut de la saison,
le soir o le docteur Davidoff avait racont de si fantastiques
histoires aprs un dner joyeux. La rsurrection tait complte,
triomphante, presque insolente, tant Jacques laissait clater la joie de
sa jeunesse victorieuse, miraculeusement retrouve.

--Cela va tout  fait bien, Jacques? demanda le prince.

--Tout  fait, dit le jeune homme, comme vous voyez.

--Honneur  ce climat qui vous a rendu  vous-mme et  nous, car vous
tiez un bon vivant et vous le redeviendrez...

Le jeune homme s'adossa  la colonne, auprs de Patrizzi, et, laissant
errer ses yeux sur la foule bigarre qui s'coulait bruyante:

--Et je jouis de la vie, mon cher prince, dit-il avec ardeur, comme un
homme qui s'est cru prs de la perdre. Vous n'avez jamais t gravement
malade, vous ne connaissez pas la langueur mlancolique qui s'empare
peu  peu de l'esprit,  mesure que les forces du corps dcroissent.
Il semblerait qu'un crpe voile la nature entire, tant on voit toutes
choses sous un aspect sombre et dsol. Les moments heureux sont
empoisonns par la pense qu'ils seront peut-tre les derniers dont on
pourra jouir, et plus ce qui vous entoure est beau, paisible, plus on
est tent de le maudire et de l'excrer. J'ai pass par l, vous
pouvez m'en croire: rien n'est plus atroce et plus douloureux. Aussi,
maintenant, aprs tre sorti de l'enfer, je suis dans le paradis. Tout
me plat, me sduit et m'enchante. J'ai appris  connatre le prix du
bonheur et je sais en jouir. Le soleil me parat plus doux, les fleurs
plus parfumes, les femmes plus sduisantes... En moi, il y a tout un
veil d'admiration qui se fait, dlicieux et puissant... J'ai failli
mourir... Et c'est de l que date vraiment mon amour de la vie!

--A la bonne heure! fit Patrizzi, c'est plaisir de vous entendre. Mais
votre gurison est vraiment admirable. J'y songe... Que nous a-t-on
racont de merveilleux  ce sujet? Ne vous a-t-on pas fait prsent
d'une me toute neuve? Davidoff prtendait que ce n'tait plus vous qui
viviez, mais votre ami Laurier. Et il ajoutait que vous aviez de la
chance, car Pierre tait de ceux dont on fte le centenaire!...

Le prince eut un clat de rire qui fit plir Jacques, au front duquel
une lgre sueur perla:

--Je vous en prie, dit le jeune homme, ne parlez pas de cela. Vous me
faites beaucoup de peine. Laurier tait mon compagnon d'enfance, et sa
perte sera bien longtemps ressentie par moi. En tout cas, si je vivais
 sa place, le monde n'aurait pas gagn au change, car Pierre tait
un artiste d'un incomparable talent, et moi je ne serai jamais qu'un
inutile.

En prononant ces paroles, d'un ton saccad et fbrile, la pleur
de Jacques s'tait accentue. Ses jeux se cernrent et son visage,
soudainement, se contracta jusqu' faire saillir ses pommettes et ses
dents. Il fut pris d'une sorte de tremblement, comme s'il avait la
fivre. Il mordit ses lvres blmes, et s'effora de sourire. Mais,
pendant une minute, ainsi que dans une funbre vision, il offrit  ses
amis, au lieu de l'apparence d'un tre bien portant et joyeux, l'image
macabre d'un agonisant.

Au bout d'un instant, le sang remonta aux joues, le regard se rveilla,
la bouche sourit, et Jacques redevint ce qu'il tait  son entre:
brillant et superbe. Il sembla vouloir se soustraire  une impression
pnible, et, faisant quelques pas, il s'cria avec une gaiet un peu
force:

--Quelle adorable soire, et bien faite pour le plaisir! Au dehors tout
est bruit et joie, et ici tout est charme et sduction.

Comme il achevait de parler, un domino blanc, se dtachant d'un groupe,
s'approcha de lui et d'une voix dguise:

--Charme et sduction? Voyons un peu si tes actes seront d'accord avec
tes paroles.

Par les trous de son masque, le domino attacha, sur Jacques, un regard
tincelant. Le jeune homme sentit un bras souple se glisser sous le
sien. Il ne rsista pas, et, gaiement:

--Tu es en veine d'expriences, ma belle? demanda-t-il. Eh bien!
charme-moi et je te sduirai. L'un ne sera, sans doute, pas plus
difficile que l'autre.

Le domino lui donna, de son ventail, un caressant soufflet sur la joue
et rpliqua:

--Je te pardonne l'impertinence, en faveur du compliment!

[Illustration]

Jacques jeta  ses amis un malicieux sourire et se perdit dans la foule
avec sa conqute.

--Eh bien! Patrizzi, vous qui les devinez toutes, nommez donc la femme
qui vient de nous enlever de Vignes?

--Parbleu! si ce n'est pas Clmence Villa, que le diable m'emporte!

--Elle a eu vite fait d'oublier ce pauvre Laurier, dit un de ceux qui
entouraient le prince.

--Mais Jacques ne l'a pas oubli, lui. Avez-vous vu son angoisse quand
je lui ai parl de son ami? Son visage, l'instant d'avant, souriant,
frais et ros, a grimac et s'est dcompos. Il tait effrayant. On et
dit une tte de mort farde. Notre ami Davidoff, vous en souvenez-vous,
nous avait dpeint, avec une trs curieuse prcision, l'tat moral de ce
malade sauv par la confiance. L'difice de cette gurison est fragile,
concluait-il. Un mot suffirait  le dtruire. La conviction si
passionne qui a ranim Jacques, venant  s'affaiblir, il retomberait
aussi bas, plus bas mme que nous ne l'avons vu... C'est une espce
de sortilge qui agit sur lui... Il est possd d'une ide, et cette
possession lui donne une force prodigieuse.

--C'est ce qui assure le succs des charlatans, des empiriques, des
docteurs exotiques  rosettes multicolores,  baronnies suspectes, qui
spculent sur l'ardent dsir des malades d'tre rassurs.

--Et puis, il y a aussi les faux malades, qui se remettent trs
facilement, et notre ami de Vignes parait tre de ceux-l.

Patrizzi hocha la tte, et gravement:

--Je le souhaite pour sa mre.

Une exclamation bruyante lut coupa la parole. Une bande de masques
faisait une pousse dans la foule, au milieu des exclamations et des
clats de rire. Le groupe, dont le Napolitain formait le centre,
s'ouvrit, et chacun des jeunes gens s'loigna au gr de son plaisir.

Jacques, ayant au bras sa compagne de rencontre, avait suivi le couloir
des loges, examinant curieusement la femme masque et encapuchonne qui
l'entranait d'un pas rapide, comme si elle craignait d'tre reconnue et
interpelle. Arrive devant la porte d'une avant-scne, elle frappa deux
coups secs contre le bois. Une autre femme ouvrit et, s'effaant, avec
un silencieux sourire, les laissa entrer. Puis discrtement elle sortit
et ferma la porte.

Dans le salon qui prcdait la loge, Jacques et le domino se trouvrent
en prsence. Le jeune homme s'approcha de sa compagne, et lui passant le
bras autour de la taille, il essaya de faire tomber son capuchon et de
dranger son masque. Mais elle cambra son buste avec souplesse, appuya 
la poitrine de Jacques les rondeurs de sa gorge, puis, tournant sur
le talon de ses petits souliers, avec un bruit de soie froisse, elle
s'chappa, et le nargua, debout  trois pas de lui, les yeux luisants
par les trous du satin et les dents tincelantes sous la barbe de
dentelle.

Elle tait si tentante, ainsi, qu'il s'lana, la saisit de nouveau,
et, approchant de ses lvres la bouche provocante qui se plissait
voluptueusement, il lui donna un baiser qu'elle lui rendit.

Il voulut la retenir, mais elle glissa, une seconde fois, hors de son
treinte, et s'avanant vers le devant de la loge, elle dit, d'une voix
toujours dguise, et en le menaant du doigt:

--Soyez sage, ou je vous renvoie  vos amis.

--Comment voulez-vous qu'on soit sage auprs de vous? s'cria-t-il,
en souriant. Demandez-moi des choses faisables, mais non des choses
impossibles!

--Il faudra cependant que vous m'obissiez, ou je m'en vais, et nous ne
nous reverrons plus.

--Et si je consens  tout ce que vous exigez, nous nous reverrons donc?

--Certainement.

Elle s'assit sur le divan de la loge, et se renversa en arrire,
laissant voir, entre son masque et son domino, un cou d'une blancheur
mate, et, sous les ruches de son capuchon, une oreille dlicate et
colore comme une rose. Il se plaa auprs d'elle, avec une respectueuse
froideur, quoiqu'il tremblt de dsir, tant cette sduisante et
mystrieuse crature avait, en quelques minutes, russi  troubler ses
sens. Il lui prit la main et doucement la dganta, puis il porta les
doigts fusels et blancs  sa bouche, et commena  les baiser, l'un
aprs l'autre, avec une caressante dvotion. Lentement il gagna le
poignet, et appliqua ses lvres sur la naissance fine et satine du
bras, montant jusqu' la saigne, effleurant de la caresse de sa
moustache cette chair qui se moirait d'un frisson lger.

Ils restrent ainsi, pendant quelques secondes, les yeux vagues, n'osant
se regarder, les oreilles occupes du tumulte de l'orchestre qui
dchanait ses instruments dans un quadrille furieux. Le bruit des
pieds frappant le plancher en cadence, les cris, les rires violents des
danseurs, emplissaient la salle d'un joyeux vacarme. Et, au fond de
cette loge obscure, tout prs l'un de l'autre, Jacques et la femme
masque taient dans une absolue solitude, plus libres que si le silence
et rgn, que si le vide se ft fait autour d'eux. Trs bas, et d'un
ton clin, il dit:

--Il me semble que vous ne m'tes pas inconnue, et que je me suis dj
trouv en votre prsence. Ne voulez-vous pas montrer votre visage?...
Vous n'ayez, j'en suis sr, qu' y gagner. Vous tes jeune, certainement
jolie... Avez-vous donc des motifs pour vous cacher?

Elle baissa affirmativement la tte.

--Mme de moi?

Elle fit encore oui. Mais sa main moite eut une pression plus vive, et
sa paume frmissante s'attacha  celle de Jacques. Une telle ardeur se
dgageait de tout son corps, parfum, souple et voluptueux, que le jeune
homme se rapprocha, et, presque  ses pieds, la prit dans ses bras. Elle
ne le repoussa pas. Et le souffle court, le coeur bondissant, affole et
pourtant sur ses gardes, elle resta prs de lui, livrant sa taille, ses
paules, mais dfendant son visage dont elle ne voulait pas laisser
violer le secret.

--O vous ai-je dj vue? demanda le jeune homme. Est-ce ici, est-ce 
Paris?

Elle ne rpondit pas. Il reprit:

--Vous habitez Nice.

Elle demeura muette. Il dit:

--Je vous ai cependant rencontre. Vous ai-je fait la cour?

Un sourire passa sur les lvres de la femme, elle loigna un peu
Jacques, le regarda avec complaisance, et  mi-voix:

--Vous tes bien curieux!

--Comment ne pas l'tre? Tout me dit que je vous adorerai, et vous vous
tonnez que je veuille savoir qui vous tes! Je le saurai demain, ou
aprs-demain, ou la semaine prochaine, pourquoi ne pas me contenter
ce soir,  l'instant mme, en me permettant de voir votre visage?
Voulez-vous donc que je vous aime sans vous connatre?

Elle murmura:

--Peut-tre.

--Courez-vous donc un danger en venant  moi? Craignez-vous qu'un jaloux
vous surprenne? Ou bien vous dfiez-vous de ma discrtion?

Elle ne bougea pas, lui donnant le droit de faire toutes les
suppositions les plus romanesques.

Il sourit, et avec un accent passionn:

--Soit! Je vous aimerai inconnue, masque, mystrieuse. Ce que j'aimerai
en vous, ce ne sera pas une femme, mais la femme. Je ne saurai pas qui
tous tes, mais je vous tiendrai sur mon cour. Vos lvres n'auront pas
murmur votre nom, mais je baiserai vos lvres. Vos yeux ne trahiront
pas, pour moi, le secret de votre pense, mais ils verseront des larmes
de tendresse. Et, dans mes bras, treinte follement, malgr vous-mme,
la possession sera complte.

Il la serrait contre lui, en parlant ainsi, et leur souffle se
confondait. Une senteur troublante, faite des effluves de la femme, du
parfum des vtements, enveloppait Jacques, l'enivrait. Ses mains hardies
enlacrent une taille frmissante. L'inconnue, se tordant comme au
milieu d'un brasier, renversa sa tte sur l'paule du jeune homme, sa
bouche se posa sur son cou, qu'elle mordit avec un cri touff. Elle
s'abandonnait, les yeux sans regards, les lvres plissantes, quand,
froiss par l'ardeur de l'treinte, son capuchon tomba en arrire,
pendant que son masque entran dcouvrait son visage.

Jacques, en un instant, fut debout, fit un pas en arrire, et s'cria
avec stupeur:

--Clmence Villa!

A son nom prononc, la comdienne se retrouva lucide. Elle regarda son
galant qui, immobile et ple, la dvorait des yeux; elle rejeta d'un
geste son domino en arrire, et, se montrant dans tout l'clat de sa
radieuse beaut:

--Vous vouliez savoir qui je suis, dit-elle d'une voix sourde,
maintenant vous le savez.

Il baissa la tte, et, lentement:

--Il y a bien peu de temps que le pauvre Pierre s'est tu pour vous.

--Pour moi? rpliqua-t-elle avec vivacit. En tes-vous bien sr?

Jacques devint plus blme encore et, jetant  Clmence un regard
effray;

--Pensez-vous donc que ce soit pour quelque autre?

[Illustration]

--Ne le savez-vous pas?

Elle se rapprocha de lui, qui dtournait ses regards, et, avec une
audacieuse autorit, lui saisissant le bras:

--C'est chez moi qu'il a pass sa dernire soire. C'est  moi qu'il a
adress ses dernires paroles. Je sais ce que tout le monde, et Davidoff
lui-mme, ignore. Pierre, las de sa vie fivreuse, dsillusionn sur
sa valeur artistique, ayant perdu tout espoir en l'avenir, a eu une
dfaillance morale, et, obissant  je ne sais quelle cabalistique
superstition, il a vou sa mort au salut d'un tre cher...

--Taisez-vous! interrompit Jacques presque menaant.

--Pourquoi? Avez-vous donc peur de son ombre? Elle ne saurait tre, pour
vous, ni irrite ni mchante... Il savait que je vous aimais. Il m'a
dit, dans le paroxysme de son suprme dsenchantement: Il t'aimera mieux
que moi. Et si quelque chose, de ce que je fus, subsiste en lui, ce
sera, pour moi, un ressouvenir de la terre, et je frmirai de joie dans
ma tombe!...

A ce sacrilge mensonge, le jeune homme porta sur elle un regard
pouvant. Il voulut se lever, partir. Ses jambes se drobrent sous
lui. Et il resta assis sur le canap, faible, comme s'il allait
s'vanouir. Elle se pencha, et, l'entourant de ses bras, comme d'un
invincible lien, le pntrant de sa chaleur, le grisant de son parfum,
l'tourdissant de son dsir:

--Il vous a donn  moi, vous m'appartenez de par sa volont, et rien ne
peut faire que vous ne m'aimiez pas, car, en vous, c'est lui qui m'aime.

[Illustration]

Et Jacques sentait qu'elle disait vrai, et qu'une force mystrieuse
l'enchantait dj  cette femme, comme si Pierre lui avait transmis
sa tenace passion avec son me. Il se rvolta pourtant contre cette
tyrannie, et, oublieux de sa voluptueuse ivresse, de ses supplications
et de ses dsirs, il voulut se dtourner de celle qu'il pressait si
ardemment, alors qu'elle tait inconnue. Il n'accepta pas d'obir au
mort, il ne consentit pas  tre l'excuteur de ses posthumes caprices.
Il reprit un peu de courage, de sang-froid et de rsolution; il se leva,
et montrant  Clmence un visage calme:

--Je ne me laisse pas prendre  tontes vos incantations, belle
magicienne; il tait inutile, d'ailleurs, de recourir  l'influence
des Esprits, pour tablir votre domination. Vos lvres et vos yeux
suffisaient. Vous avez eu bien tort de mler la sorcellerie  l'amour.
Je crains maintenant vos philtres...

--Je n'en aurai pas besoin avec toi, dit Clmence d'une voix tranquille,
et, quoi que tu tentes, que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas,
tu m'aimeras.

Il ouvrait la bouche pour dire non: elle la lui ferma avec un rapide
et violent baiser; puis, sans lui laisser le temps de revenir de son
trouble, lgre, comme un charmant fantme, elle gagna la porte de la
loge et disparut.

Seul, Jacques resta un instant  songer. Le bal continuait tumultueux et
sonore, soulevant des poussires qui flottaient, dores par les feux
du lustre. Dans les loges, les spectateurs, accouds aux rebords de
velours, formaient des groupes anims et brillants. Une impression de
vie intense se dgageait de ce milieu surchauff, tapageur et fringant.
Le jeune homme fit un soudain retour sur son existence misrable et
souffreteuse des dernires semaines, et une joie ardente s'empara de
lui,  la pense qu'il avait ressaisi la sant et qu'il se retrouvait
vigoureux et libre, par cette nuit de plaisir, aprs avoir si amrement
regrett sa jeunesse vanouie.

Que de fois ne s'tait-il pas dit, avec une sombre envie: Si jamais je
puis rompre les entraves de ma faiblesse, si je me ranime et cesse de me
courber chaque jour plus douloureusement vers la terre, quel emploi ne
ferai-je pas de toutes les heures de grce qui me seront accordes
par la destine? Et ce rve s'tait ralis. Le miracle rclam avait
produit ses fantastiques effets. La mort avait abandonn sa proie. Ou
plutt elle en avait pris une autre, plus belle, plus brillante, plus
glorieuse.

Le ple visage de Pierre Laurier s'voqua devant Jacques. Les yeux
ferms, un amer sourire sur les lvres, des ombres violettes aux tempes,
le peintre dormait son dernier sommeil, roul par les vagues bleues,
dans les caresses de la lumire. Le bruit ternel des flots, la plainte
stridente du vent, le beraient, et, montant, descendant, dans le creux
ou sur le sommet des vagues, il roulait, vagabond de la mer, sans cesse
dtourn de la terre sur laquelle il avait tant pleur. Jacques, du
regard, suivait ce corps, pave humaine, terrifi par l'apparition
sinistre, et cependant rassur, gostement  la pense que son ami
tait bien mort, puisque c'tait de sa vie qu'il vivait. Il voulut se
soustraire  ce cauchemar, qui l'obsdait si douloureusement. Il se leva
et rompit le charme.

Devant lui il ne vit que la salle remplie de spectateurs,  ses pieds le
plancher du parterre envahi par une cohue dansante et bariole. Le bruit
des flots, c'tait leur pitinement et leur murmure; la plainte du vent,
c'tait le chant de l'orchestre. Il n'y avait point de fantme, tout
tait rel. Il se sentait plein de force et d'ardeur. Et le plaisir
s'offrait  lui.

Il passa la main sur son front, dtendit ses traits dans un sourire,
ouvrit la porte de la loge, sortit dans le couloir, et circula
nonchalamment, au milieu des groupes. Prs du foyer, il retrouva
Patrizzi qui flirtait avec une femme. Il s'avana vers lui, et gaiement,
comme au plus beau temps de sa tapageuse existence:

--Soupons-nous, mon prince? dit-il. Vous devez bien avoir, sous la main,
une douzaine de convives  emmener? Je crois que nous avons pris, de
cette petite fte, tout ce qui pouvait tre agrable. Si nous partions?

--Qu'avez-vous fait du domino qui vous a, si gaillardement, enlev tout
 l'heure? demanda le Napolitain. L'avez-vous invit? Sera-t-il des
ntres?

--Ma foi! je l'ai rendu  lui-mme.

--Pas gai?

--lgiaque!

--Il ne vous a pas donn rendez-vous pour demain?

--Si. Mais je n'irai pas!

A ces mots, un flot de masques roula dans le couloir, et un rire
strident s'leva. Jacques plit. Il chercha avec effroi, autour de lui,
un domino blanc. Mais il n'aperut qu'un groupe de jeunes gens qui
passait, poursuivant des femmes en costume. Une voix murmura  son
oreille: Pourquoi fais-tu le fanfaron, et mens-tu? Ne sais-tu pas
que tu iras  ce rendez-vous? Et il lui parut que c'tait la voix de
Clmence Villa qui lui parlait. Il se retourna. Patrizzi seul tait
auprs de lui. Il pensa: Je deviens fou. Il prit le bras du prince et,
avec une vivacit fbrile: Allons! s'cria-t-il. Et il l'entrana.

Le lendemain, vers onze heures, quand il se rveilla, dans sa chambre
de la villa de Beaulieu, il n'avait plus qu'un souvenir vague de ce qui
s'tait pass pendant la nuit. Il se rappelait qu'au souper il avait bu
normment de vin de Champagne, qu'il avait jou une valse pour faire
danser les femmes. A partir de cet pisode chorgraphique, tout se
noyait dans une ombre propice. Il avait t ramen en voiture, par un
ami qui retournait  Eze. Qu'avait-il dit? qu'avait-il fait? C'tait un
mystre. Il ne se sentait pas en got de le percer.

tendu dans son lit, les yeux baigns par la lumire qui entrait 
flots, il ressentait un bien-tre exquis. Cette position allonge, qui
lui paraissait si pnible, quand il tait secou par les affreuses
quintes de toux, qui le laissaient en sueur, abattu et bris, il s'y
prlassait dlicieusement, la tte libre, le sang apais, la respiration
rgulire. Il venait de veiller, de souper, de se dpenser dans une de
ces ftes qui lui cotaient, autrefois, une semaine d'accablement et
de maladie, et il se trouvait souple et dispos. Il eut un mouvement de
satisfaction profonde. C'tait dcidment la gurison, tant promise par
les mdecins, et dont il avait cependant si cruellement dout.

Il resta l,  jouir de la vie, puis d'un bond, sautant hors de son lit,
il commena  s'habiller. Il allait par la chambre, fredonnant, joyeux
et sans souci. Il ouvrit sa fentre et l'air tide vint le caresser. Une
odeur de clmatite montait pntrante; il s'approcha et, comme lui, au
dbut de la saison, marchant lentement sur la terrasse, il aperut sa
soeur.

Elle penchait sa tte triste, et semblait, avec sa robe fonce, tre
en deuil d'elle-mme, de sa sant, de sa jeunesse et de sa gaiet.
Le contraste tait si frappant que Jacques touffa un soupir. Le mal
s'tait dtourn de lui, mais, comme s'il lui et fallu une victime, il
s'tait abattu sur la pauvre Juliette. Et,  mesure qu'il se redressait
alerte et vigoureux, elle se courbait ple et affaiblie. La maladie dont
elle souffrait tait indtermine. Depuis le jour o le docteur Davidoff
tait venu apporter la fatale nouvelle de la mort de Pierre, l'tat de
l'enfant avait t sans cesse en s'aggravant. Une langueur profonde
s'tait empare d'elle, et, silencieuse, cherchant la solitude, elle
paraissait heureuse de cette souffrance qui la conduisait si rapidement
vers la fin de sa vie. Elle n'aimait, point qu'on lui parlt de sa
sant, et quand elle se trouvait en prsence de son frre et de sa mre,
elle s'efforait de secouer sa mlancolie. Mais, aussitt qu'elle tait
seule, elle retombait dans sa tristesse.

En ce moment, livre  elle-mme, elle se promenait  pas lasss dans le
jardin, et, au milieu de cette verdure clatante, parmi ces fleurs, sous
ce ciel bleu, sa silhouette faisait une tache noire. Jacques descendit.
Sa mre tait au salon. Il alla l'embrasser. Elle le regarda
attentivement, et, le voyant si brillant de jeunesse, elle eut un
sourire.

--Tu es rentr bien tard? dit-elle. Ce n'est gure prudent de passer la
nuit, quand on finit  peine sa convalescence.

--Il y avait si longtemps que je n'tais sortit.

--Au moins t'es-tu amus?

--Beaucoup.

--N'abuse pas, mon enfant, ne sois pas ingrat envers la Providence qui
t'a rendu la sant. Ne me donne plus de sujet d'inquitude. Je suis
assez tourmente par l'tat de ta soeur.

--Est-ce qu'elle est plus souffrante?

--Non. D'ailleurs, comment le savoir? Elle ne se plaint pas, elle tche
de dissimuler son abattement. Mais elle ne peut pas me tromper, et je la
vois, de jour en jour, plus accable... Oh! si Davidoff, qui t'a si bien
soign, tait encore prs de nous!...

 ces mots, le jeune homme plit. Il lui sembla qu'il voyait apparatre
le visage sardonique du mdecin russe. Que pourrait Davidoff? tait-ce
un second miracle qu'on allait lui demander? Jacques savait bien que
la science mdicale tait impuissante. Il avait constat l'inanit des
moyens employs pour le gurir. Le secours sauveur qu'il avait reu lui
venait d'un monde mystrieux. Mais n'tait-ce pas au prix d'un terrible
sacrifice que ce secours avait t obtenu? Ne fallait-il pas, pour
rafrachir et fortifier le sang des veines, que le sang d'un autre
se rpandit? Et la tradition des holocaustes humains, pratiqus dans
l'antiquit, sur l'autel des dieux paens, n'tait-elle pas tout entire
rtablie par ce dvouement d'une crature vivante, se donnant librement
 la Mort, afin d'obtenir qu'elle ft clmente envers un tre dj
dsign, de son doigt funbre? Le prodige pouvait-il s'accomplir une
seconde fois? Et qui se sacrifierait? Pierre l'avait fait pour lui. Qui
le ferait pour Elle?

[Illustration]



La voix de sa mre le tira de sa mditation.

--D'ailleurs, mme si le docteur tait l, Juliette voudrait-elle se
soigner? Quand on l'interroge, elle rpond qu'elle ne souffre pas,
qu'elle ressent un peu de fatigue seulement, et qu'il ne faut point
s'inquiter. Mais cette indiffrence, qu'elle affecte pour son mal,
m'inquite justement plus que tout, et je lui assigne une cause morale
qui me trouble profondment.

--Une cause morale? demanda Jacques.

--Oui. Cette enfant a du chagrin. Et, malgr le courage avec lequel elle
dissimule, elle n'a pu me tromper. Je la vois, chaque matin, plus ple
de l'insomnie qui l'a torture pendant la nuit. Et, depuis plus de deux
mois, il en est ainsi. Oh! je sais la date  laquelle ce douloureux tat
a commenc. Elle est reste dans mon souvenir. Elle est,  la fois,
triste et heureuse pour moi, car elle a marqu et le dbut de ta
convalescence et le commencement des souffrances de ta soeur. Oui,
Juliette a t frappe le jour o le docteur Davidoff est venu nous
annoncer la mort de Pierre Laurier...

Si Mme de Vignes avait regard Jacques, elle et t effraye de
l'angoisse qui contracta son visage. Ce qu'il s'tait dj dit, sans
vouloir approfondir son soupon, sa mre le lui dclarait nettement.
La fin de Pierre avait eu ce double effet salutaire et pernicieux. Il
vivait de cette mort, lui, et Juliette en mourait.

A cette constatation brutale, une colre s'alluma, au fond de son coeur,
contre cette innocente, dont les intrts taient si directement opposs
aux siens que ce qui tait avantageux pour lui tait funeste pour elle,
et qu'il semblait impossible de faire vivre le frre sans tuer la soeur.
Une bizarre conception de son esprit lui montra leur double destine,
symbolise par l'horrible alternative du jeu: rouge ou noir? L'un
couleur de sang, l'autre couleur de deuil. Et si c'tait rouge qui
sortait, Juliette mourait; et si c'tait noir, il retombait, lui, dans
sa dchirante agonie.

Un gosme froce le saisit, l'affola, et il s'attacha dsesprment
 la vie. Il se sentit capable de tout pour la conserver. Rien ne
l'arrterait, pas mme un crime. Il eut la lchet de lever les yeux sur
l'enfant souffrante et pensive, qui marchait dans le jardin, et de se
dire, avec une infme satisfaction: Il y a deux mois, c'tait moi qui me
tranais le long de cette terrasse ensoleille, et maintenant je suis
fort, et je peux jouir de l'existence. Tous mes regrets, toutes mes
plaintes, qui paraissaient inutiles, je peux y faire trve et donner
carrire  mes dsirs et  mes esprances. J'ai failli tout perdre, et
j'ai tout reconquis. La vie afflue en moi, triomphante, qu'importe le
prix dont je l'ai paye!

Dans le silence profond de sa conscience, il ne s'leva pas une voix
pour protester contre cette monstrueuse divinisation de son moi. Son
cerveau se ferma  toute pense gnreuse. Rien ne palpita en lui, 
cette effroyable absolution, qu'il se donnait de tout le mal qu'avait
cot, et qu'allait coter encore son inutile existence.

Cependant, au milieu de son impassibilit morale, une phrase prononce
par sa mre le fit tressaillir. Mme de Vignes avait dit:

--Je crois que Juliette aimait secrtement Pierre Laurier... Je n'ai pas
os l'interroger, craignant de l'entendre me rpondre affirmativement.
Car je n'aurais eu aucune consolation  lui apporter, hlas! Et est-il
rien de plus cruel, pour une mre, que de voir son enfant se dsoler,
sans pouvoir lui offrir une esprance? Pourtant il faudrait connatre
l'tat de son coeur. Car, c'est l, peut-tre, qu'est la plaie que nous
devons essayer de gurir.

Il sembla  Jacques qu'une force,  laquelle il ne pouvait rsister, le
poussait  claircir ce douloureux mystre. Il avait peur de tout ce
qui se rattachait  la mort de son ami, et cependant une invincible
curiosit l'entranait. Il voulait savoir, et il tremblait de savoir. Il
et souhait se taire, et il ne se retint pas de dire:

--Si je lui parlais, moi?... Elle me confierait peut-tre son secret...

--Alors, interroge-la, bien doucement, et si elle rsiste, ne la
contrarie pas, et laisse-lui la libert de garderie silence.

--Soyez tranquille.

Juliette revenait vers la maison. Mme de Vignes fit un dernier et muet
appel  la tendre compassion de Jacques, et elle rentra.

La jeune fille levant les yeux, vit, devant elle, son frre arrt qui
semblait l'attendre. Un rayon illumina son visage, et un flot de sang
colora ses joues. Elle fut transforme, et la Juliette heureuse, gaie,
bien portante, panouie dans la fleur de ses dix-sept ans, reparut pour
quelques secondes. Mais une ombre passa sur son front, ses traits se
dtendirent, sa bouche perdit son sourire, et elle fut de nouveau svre
et triste. D'elle-mme, elle prit le bras de son frre, et s'y appuya
avec une franche joie:

--Tu vas tout  fait bien, mon Jacques? dit-elle. Il fit oui, de la
tte, en pressant doucement la main de Juliette.

--Quel bonheur de ne plus te voir souffrant et malheureux! reprit-elle.
Car tu ne supportais pas ton mal avec patience, et tu n'tais pas enclin
 la rsignation.

Elle hocha la tte doucement, avec l'air de dire: Les femmes sont plus
courageuses, elles acceptent mieux la douleur. Ils taient arrivs
devant la maison, sous la vrandah,  la place mme o Davidoff avait
annonc  Jacques la mort de Pierre Laurier. La fentre du salon,
derrire ses persiennes, tait encore entr'ouverte, mais Juliette ne se
trouvait plus aux aguets pour apprendre le malheur. Elle savait  quoi
s'en tenir, elle n'attendait plus rien que la fin de sa tristesse. Mais
il ne dpendait de personne sur la terre qu'elle la trouvt. Cette
dlivrance devait lui venir du ciel. Elle s'assit indiffrente et
paisible sur un des fauteuils d'osier, et regarda la mer. Jacques
songeait: Il faut que je la questionne. Que lui dire, et comment entamer
l'entretien? Cette petite intelligence est si clairvoyante! Elle saura
peser chacune de mes paroles et juger le sens de mes demandes. Une
maladresse la mettrait sur ses gardes. Et si elle se dfie, je ne
tirerai rien d'elle. Elle restera ferme invinciblement.

--Nous voici au milieu de mars, dit-il d'un air distrait. Il faudra
bientt rentrer  Paris. Est-ce que tu ne regretteras pas ce pays-ci, ma
mignonne?

--Peu m'importe o je serai, dit-elle sans mme un tressaillement, comme
si elle pensait: Je ne serai bien que dans la terre, avec le profond
silence et le calme sommeil de l'ternit.

--J'aurais cru que notre dpart te contrarierait, te peinerait mme,
et j'tais tout prt  demander  notre mre de prolonger, de quelques
semaines notre sjour.

Elle baissa soucieusement le front, et sembla dcide  ne rien confier
de sa pense. Son frre l'observait avec attention pour tcher de
surprendre une palpitation plus vive de ce pauvre coeur souffrant:

--Moi-mme, poursuivt-il, je n'aurais point regrett de rester encore
ici. Je m'loignerai de ce pays avec tristesse, car un lien douloureux
m'y attache, maintenant, pour toujours.


Sa voix faiblit. Il tremblait, chaque fois qu'il lui fallait parler de
Laurier, prouvant comme le remords d'une complicit criminelle dans sa
fin tragique.

--C'est ici que j'ai perdu l'homme que j'aimais le mieux, et rien ne me
consolera de sa perte. Je me figure qu'en partant je m'loignerai de lui
davantage. Et pourtant je ne sais o aller le pleurer, puisque les flots
ne nous l'ont pas rendu, puisque nous n'avons pas eu la consolation
suprme de lui adresser une dernire prire. Et c'est ce pays, tout
entier, o je l'ai vu passer, marcher, pour la dernire fois, qui me
retient, comme si j'avais une secrte esprance de l'y voir reparatre
un jour.

A ces mots, Juliette tressaillit et ses yeux se levrent interrogateurs.
Elle eut un geste de joie aussitt rprim.

--Crois-tu donc possible qu'il ne soit pas mort? demanda-t-elle.


Il rpondit d'une voix creuse:

--On n'a point retrouv son corps.

--Hlas! est-il le premier que la mer jalouse aura gard? s'cria la
jeune fille avec une expression dchirante. Non! nous ne devons pas
conserver d'illusions et nous bercer avec des rves. Il a dout de
l'avenir, il a mconnu ceux qui l'aimaient, il a dsespr de la vie. Et
le malheur est certain, irrparable! Nous ne reverrons plus le pauvre
Pierre! Il est parti pour toujours... Nous n'entendrons plus sa voix...
ni son rire, ni mme ses plaintes... Il s'en est all l d'o l'on ne
revient pas!... Et nous pouvons le pleurer, va, sans crainte que nos
larmes soient perdues!

Elle s'tait, en parlant ainsi, anime, et sa douleur, cessant d'tre
contenue, dbordait de son coeur sur ses lvres, comme un torrent grossi
par un subit orage. Saisi, Jacques regardait sa soeur, et, dans l'pret
du regret avou, il cherchait quelque trace d'un reproche adress 
lui-mme. Il se demandait: Souponne-t-elle l'affreux mystre?
Entre Pierre et moi, si elle avait  dcider, qui choisirait-elle?
Sacrifierait-elle le frre on l'homme ador?

[Illustration]

Essuyant son visage couvert de larmes, elle resta un instant
silencieuse, puis:

--Le ciel, comme compensation, nous a dlivrs des craintes que nous
inspirait ta sant. Jouis de la vie, mon Jacques. Emploie-la  bien nous
aimer.

Elle fit un mouvement pour s'loigner, il la retint et, la regardant
fixement, il dit:

--Ainsi voil le secret de ton abattement et de ta souffrance! Tu
l'aimais?

Elle rpondit, sans hsitation et sans trouble:

--De toute mon me. Avec ma mre et toi il tait le seul qui occupt ma
pense.

--Tu n'as pas vingt ans. A ton ge il n'est pas de deuil ternel.
L'avenir t'appartient tout entier.

--Elle pencha tristement la tte, puis avec une grande douceur:

--Ne parlons plus jamais de cela, veux-tu? Ce serait me peiner
inutilement. Je ne suis pas de celles qui oublient et qui se consolent.
Dans le secret de mon coeur, le souvenir de Pierre sera l'objet d'un
culte. Je penserai sans cesse  lui. Mais son nom, prononc devant moi,
me fait mal. Je te promets de me soigner et de ne rien ngliger pour
tre mieux portante. Je ne veux pas vous tourmenter, ni vous donner des
soucis. Mais laissez-moi la libert de mon chagrin.

Elle adressa un doux sourire  son frre, et, solitaire, recommena  se
promener le long de la terrasse. Lui, trs affect, entra dans la maison
et monta  la chambre de sa mre. Mme de Vignes l'attendait anxieuse:

--Eh bien? interrogea-t-elle en le voyant paratre.

--Eh bien! j'ai caus avec elle, comme nous en tions convenus et je
l'ai trouve, sinon raisonnable, au moins trs calme. Nous avions devin
juste: elle aimait Pierre. Elle a une affliction profonde et ne veut
pas tre console. Je supposais qu'une prolongation de sjour serait
avantageuse pour elle, mais je me trompais. Je crois que le mieux serait
de rentrer  Paris, et de faire reprendre  cette enfant ses habitudes
anciennes. La solitude ne lui vaudra rien. Elle a trop le loisir de s'y
concentrer dans une ide unique. Notre monde la ressaisira, elle sera
forcment distraite, et l'tat de son esprit s'en ressentira, je
l'espre.

--Faut-il donc commencer, tout de suite, les prparatifs du dpart?

--Non. Ce serait trop brusque. Dans une quinzaine de jours, nous
pourrons nous loigner de ce pays.

--Mais toi, cher enfant, le changement de climat ne te sera-t-il pas
prjudiciable? Nous ne sommes encore qu'au mois de mars. A Paris il fait
encore froid...

--Qu'importe! Ma sant est redevenue excellente, et c'est  Juliette
seule qu'il faut penser.

--Eh bien! j'agirai donc comme tu le conseilles.

Jacques baisa tendrement les mains de sa mre. La cloche du djeuner
sonnait, lis passrent dans la salle  manger, o bientt Juliette
vint les rejoindre. La mre et le fils affectrent de parler de choses
indiffrentes. Le repas fut court. Une contrainte pesait sur les
convives, et ils se trouvaient d'accord pour souhaiter la solitude.
Aprs le dessert, chacun d'eux se leva. Les deux femmes silencieusement
rentrrent chez elles. Jacques, seul, descendit vers le rivage, en
fumant.

Une crique, dentele de rochers rouges, tait baigne par la vague
murmurante. La verdure venait mourir au bord de l'eau, et, sur le sable,
des mousses d'un vert gris, semblables  du lichen, poussaient vivaces.
Jacques s'assit, et, dans la tideur exquise du soleil, se mit  songer.
Tout tait silencieux et dsert. L'immensit devant lui et sur lui. Les
cieux se confondaient avec la mer:  perte de vue l'azur. Ses yeux,
fixs sur l'horizon lointain, se lassaient de regarder, blouis par
l'clat limpide de l'atmosphre, fascins par la mouvante srnit des
flots.

Peu  peu, le sentiment du rel s'effaa en lut, et il revit la salle
du thtre, pendant la nuit du veglione, il entendit les bruits de la
foule, le pitinement des danseurs et la symphonie de l'orchestre. Le
tableau tout entier de la soire de carnaval s'voqua, et, parmi les
groupes, il aperut le domino blanc. Il souriait, voluptueux, sous
la barbe de dentelle de son masque, et ses yeux luisaient, comme des
diamants, par les ouvertures du satin. L'odeur subtile et pntrante qui
manait de son corps souple, enveloppa Jacques, et il eut, en ce lieu
dsert, la sensation tellement vive de la proximit de cette tentatrice
qu'il tendit vaguement les bras. Il rompit le charme du mirage et se vit
seul.

Un sourd mcontentement s'empara de lui,  la pense qu'il tait hant
victorieusement par le souvenir de Clmence, qu'elle s'impost  lui,
et qu'il ne pouvait s'abandonner un instant, sans tre  la merci de
l'ensorceleuse.

Elle le lui avait dit: Que tu le veuilles ou non. Et il avait beau
ne pas vouloir, il sentait qu'elle l'enlaait, triomphante et perfide,
matresse de sa pense, de ses sens, et tyrannique souveraine de sa
volont. Il raisonna sa sensation et se demanda pourquoi il y rsistait.
Quelle rpugnance instinctive tait en lui, ou plutt quelle crainte?
Cette femme lui faisait peur. Il la savait dangereuse. Tous ceux qui
l'avaient approche, avaient souffert par elle. La ruine, le dshonneur
ou la mort, voil quels taient ses prsents  ceux par qui elle se
faisait aimer. Et sa haine tait encore plus redoutable que son amour.
Et cependant si belle, avec ses lvres rouges, ses yeux de velours et sa
taille divine. Que pouvait-il craindre? N'tait-il pas l'amant choisi
par elle?

Le souvenir de Pierre lui revint. Ne l'avait-elle pas ador aussi,
le grand artiste? Et la satit prompte, le got du changement, le
dvergondage invincible, qui lui rendaient la fidlit odieuse, ne
l'avaient-ils pas pousse  la trahison? Il avait souffert, le pauvre
Laurier, il avait arros de ses sueurs, de ses larmes et de son sang, le
luxe princier de cette fille. Il avait dessch, pour elle, la dlicate
fleur de son gnie. Cheval de race pure attel  la lourde charrue des
rpugnants labeurs, il s'tait fourbu pour lui gagner l'argent qu'elle
semait au courant de sa vie. Et quand il n'avait plus su travailler, il
s'tait mis au jeu pour obtenir du hasard ce que son talent nerv et
fauss ne lui fournissait plus.

Toutes ces tapes de ta misrable existence amoureuse de Laurier,
Jacques les connaissait. Il avait vu le peintre, lucide, honteux et
exaspr, les parcourir une  une, descendant, chaque jour, un peu plus
bas dans la dgradation morale, se jugeant dchu, perdu, sanglotant
de dsespoir, blasphmant  grands cris et ne pouvant pas se retenir
d'aller  son vice,  sa dchance,  sa perte, quand la femme adore et
excre faisait un signe de son doigt ros, ou laissait tomber un mot de
ses lvres de flamme. Qu'y avait-il donc de satanique ou de divin, dans
cette crature, qui emplissait les hommes d'un affolement si tenace,
d'une rage d'amour si impossible  calmer? La seule rivale, qui et
triomph d'elle, tait la mort. Pourquoi son ami la lui avait-il, en
quelque sorte, lgue? tait-ce donc pour qu'il le venget? Et le
supposait-il capable d'asservir le monstre de volupt?

Le visage de Laurier s'voqua  ses yeux, tel qu'il le voyait, depuis
quelque temps, dans ses songes effrays. Il tait mortellement triste.
Il remuait les lvres, et il sembla  Jacques qu'il murmurait: Prends
garde, je t'ai donn la vie, mais elle va te la reprendre. Sa fonction
sur la terre est de dtruire l'homme. C'est la punisseuse de la lchet,
de l'gosme, du mensonge et de l'infamie. Tout ce que l'homme commet de
crimes, c'est elle qui est charge de le venger. Elle est la force du
destin. Pousse par la fatalit, elle frappe indistinctement celui qui
est coupable, celui qui n'est que faible. Dtourne-toi d'elle, prends
garde. Vois ce qu'elle a fait de moi. Elle a menti, quand elle t'a dit
que j'avais souhait que tu l'aimasses. Non! Je l'ai fuie jusque dans le
nant et elle me fait horreur. Ne la crois pas, ne l'coute pas, ne
la regarde pas. Ses regards avilissent, ses paroles corrompent, ses
embrassements tuent? carte-toi de son chemin. Et, si elle t'approche,
si elle te cherche, si elle t'appelle, mets la distance entre elle et
toi. On ne lui rsiste pas, quand on est prs d'elle. En ce moment, tu
as le choix de vivre ou de mourir.

La sombre figure de Laurier disparut, et Jacques se trouva seul, en face
de la mer mouvante, dans ce dsert enchant, o la nature s'panouissait
radieuse sous le clair soleil. Il se dit: Je deviens visionnaire.
Que signifient les craintes et les scrupules qui me tourmentent? Mon
existence peut-elle dpendre de cette femme? Et, parce que je l'aimerai,
ne ft-ce qu'une heure ou qu'un jour, serai-je perdu? Enfantillages d'un
cerveau encore faible. Je ne suis pas aussi bien guri de mon mal que je
le croyais. Mais qu'est-ce qui jette en moi le trouble que je constate?
Quelle crise morale est-ce que je subis? Est-ce donc criminel  moi
d'aimer la femme que Pierre a aime? Car c'est bien de l que naissent
les rbellions de ma conscience. Fais-je donc mal? Et d'ailleurs n'y
a-t-il-pas une large part de fantaisie individuelle et de convention
sociale, dans ce qu'on est convenu d'appeler le bien et le mal? Son
gosme lui rpondit: Il y a ce qui plat, ce qu'on dsire, et voil
tout.

Et la femme inquitante, dfendue, lui plaisait, il la dsirait. A
ce que sa raison lui suggrait d'arguments, contre la passion qui
l'entranait, son coeur se faisait sourd. Au moment mme o il tait
assis sur la roche chaude, les pieds au bord des flots frangs d'cume,
dans un calme dlicieux, ses sens soulevs l'entranaient vers la
magicienne, et il frmissait d'impatience. Il savait qu' une demi-heure
de distance Nice tait en fte, et que la bataille de fleurs attirait,
sur la promenade des Anglais, toute la colonie des lgants viveurs.
Clmence serait l, et elle l'attendait, le guettait, l'appelait. Il
n'avait qu'un pas  faire pour la rejoindre.

[Illustration]

Une palpitation sourde le suffoqua. Son tre entier s'lanait au-devant
d'elle. Sa raison dfaillante protesta:

Mais elle t'a brav. Elle t'a dit: Que tu le veuilles ou non... Tu vas
donc obir, comme un esclave? Tu as bien peu de fiert et de courage.
Reste donc, n'y va pas. Prends garde!

Et il tait dj debout. La force magntique, qui ramenait Laurier,
toujours vaincu, aprs tant de serments d'tre invincible, agissait sur
Jacques. Le charme de cette fille, redoutable goule qui anantissait la
volont de ceux qu'elle voulait sduire, triomphait de l'loignement, de
la sagesse et de la clairvoyance. Jacques discutait encore avec lui-mme
que dj son animalit l'emportait victorieuse. Il entra dans la maison,
prit son chapeau, son manteau, et, sans dire adieu  sa mre et  sa
soeur, il partit.



V

La passion que Clmence inspira  Jacques, fut d'autant plus vive
qu'elle avait t plus combattue. Un caprice sensuel jetait la jeune
femme et le beau garon dans les bras l'un de l'autre. Ils s'aimrent
avec rage, avec folie, et dans un exclusivisme absolu, qui mettait une
infranchissable barrire entre le monde et eux. Ils vcurent, pendant
quinze jours, l'un pour l'autre, l'un prs de l'autre, dans la riante
villa de la route de Menton, sous les orangers en fleurs du jardin,
parmi les divans bas, capitonns de soie, du salon mauresque.

Le soir, Jacques s'arrachait,  grand'peine, aux sductions de la
charmeuse, et rentrait  Beaulieu. Sa mre et sa soeur ne le voyaient
plus qu'un instant, le matin, avant son dpart. Et, avec une tristesse
profonde, Mme de Vignes constatait que le retour inespr de son fils
 la sant avait t le signal de la reprise de sa vie dissipe
d'autrefois. Cette vie dvorante, qui l'avait mis si prs de sa fin.
Elle avait risqu une remontrance, qui avait t accueillie avec un
sourire. Jacques, press de s'chapper, avait embrass sa mre, assur
qu'il ne s'tait jamais senti plus solide, ce qui tait vrai, et qu'il
n'y avait point lieu de s'inquiter. Et, sans plus vouloir couter ni
conseils ni prires, il s'tait dirig vers la gare et avait pris le
train pour Monte-Carlo. Les deux femmes restaient donc seules, et leurs
journes s'coulaient silencieuses et mornes.


[Illustration]

Pendant ce temps-l, Jacques gotait les volupts dvorantes qui avaient
strilis le talent de Pierre Laurier, abaiss son caractre, dtruit
son courage, et fait, du merveilleux artiste, l'impuissant qui demandait
 la mort l'oubli de son brillant pass.

[Illustration]

Clmence, d'autant plus dangereuse qu'elle tait sincre, aimait comme
elle croyait n'avoir jamais aim. Elle trouva, dans ce joli blond, un
peu effmin, l'amant dlicat et charmant rv par sa beaut brune. Elle
le domina compltement, s'empara de lui, au point qu'il n'avait plus une
pense qui ne ft sienne, plus un dsir qui ne ft inspir par elle. Ce
ft l'envotement complet, qui fait passer l'amour dans la moelle des
os, dans les fibres du coeur, dans la chair et les nerfs. Elle fut le
satanique succube de cet heureux infortun, qui se trouvait au comble de
la flicit, et ne mesurait pas la profondeur de sa chute.

Dans cette ivresse, qui les possdait, ils arrivrent  l'poque fixe
pour le dpart. Et Clmence, ne pouvant supporter l'ide d'tre spare
de Jacques, se disposa  le suivre. Ils abandonnrent  regret ce pays
dlicieux, fait pour l'amour. Mais ils se consolrent, en pensant qu'
Paris, ils auraient bien plus de facilits pour tre l'un  l'autre, et,
s'ils le voulaient, ne se quitteraient presque plus.

Le retour produisit, sur elle et sur lui, un effet trs diffrent.
Jacques prouva une joie profonde  rentrer dans la ville qu'il avait
craint, pendant ses mauvais jours, de ne revoir jamais. Le mouvement des
rues, l'animation de la foule, le saisirent et le grisrent. Il quittait
le plus charmant climat, il venait d'avoir sous les yeux, un merveilleux
dcor. Le ciel brumeux de Paris, ses larges avenues de pierre, lui
semblrent admirables, et il s'avoua,  lui-mme, que rien de plus beau
n'existait au monde. Il roccupa, joyeux, son appartement de garon, et
s'y confina dlicieusement.

Clmence, elle, rinstalle dans son monumental htel de l'avenue
Hoche, retrouva, avec son luxe, les soucis de l'existence. L-bas, 
Monte-Carlo, elle vivait comme une petite bourgeoise. A Paris, elle
redevint la grande demi-mondaine dont le train de maison cotait trois
cent mille francs tous les ans. Jacques ne la reconnaissait plus. En
elle, une transformation soudaine s'tait opre. L'allure, le ton, la
faon d'tre de Clmence avaient entirement chang. Elle parlait bref,
elle regardait d'un oeil imprieux. On se sentait en face de la femme
arme pour la bataille de la vie, et toujours en garde, afin de n'tre
pas surprise et vaincue.

Elle tmoigna  Jacques une vive tendresse, elle lui dclara qu'il tait
son matre, et qu'elle subordonnait tout  son dsir. Mais, le fait de
le lui dire attestait, si clairement, une diminution d'influence, que
le jeune homme resta songeur. Clmence se rendit compte de l'impression
ressentie et s'effora de la dissiper. Elle se fit douce et cline,
et, pour un instant, la charmante et simple amoureuse des jours passs
reparut.

Mais c'en tait fait de la scurit d'esprit de Jacques auprs de
sa matresse. Dans la petite villa de Monte-Carlo, il pouvait avoir
l'illusion qu'elle n'avait jamais aim comme elle l'aimait. Dans le
somptueux htel de Paris, tout parlait de la vie ancienne de Clmence,
tout rappelait ses amants, depuis Slim Nuo, qui avait pay la maison,
jusqu' Pierre Laurier, qui avait peint le superbe portrait qui ornait
le salon. Un grand trouble s'empara du malheureux. Il se montra sombre,
inquiet, irrit. Il cessa d'tre sr de celle qu'il adorait, et son
amour en augmenta.

Ils s'taient promis de ne plus se quitter, et ils se voyaient moins
qu'autrefois. Non par la volont de Clmence, mais parce que l'existence
n'tait plus la mme, et que les exigences de son train de maison
l'accaparaient au dtriment de son amour. Jacques prit l'habitude de
venir  des heures rgulires, et, peu  peu, sa passion se disciplina.
Ce fut un grand malheur pour lui. A Monte-Carlo, il serait sans doute
arriv promptement  la lassitude. Mais les obstacles, qu'il rencontrait
 Paris, l'enfivraient au lieu de le dcourager.

Clmence, avec la finesse d'observation qu'ont toutes les femmes,
et particulirement celles qui vivent de la sottise et de la vanit
masculines, jugea tout de suite cet tat d'esprit. Elle savait, de
longue date, que, chez les hommes, la scurit engendre promptement
l'indiffrence, et que l'aiguillon le plus puissant de l'amour, c'est
l'incertitude. Voyant Jacques trs inquiet, et  la veille d'tre
jaloux, elle se plut, malicieusement,  le tenir en suspens,  lui
laisser tout craindre, tout esprer, et tout obtenir. Elle amena ainsi
sa passion au plus haut point d'intensit. Elle le fit souffrir avec une
joie raffine; sachant le ddommager de ses soucis par des plaisirs qui
lui semblaient ainsi plus vifs.

Taciturne quand il n'tait pas auprs de Clmence, Jacques inquita sa
mre par la torpeur nerve de son attitude. Il passait des heures,
tendu sur le divan de son fumoir, les yeux fixs au plafond, fumant des
cigarettes opiaces, qui engourdissaient son cerveau, sans bouger, sans
parler, comme perdu dans un rve n du haschich. Sa sant demeurait
bonne, cependant une pleur remplaait, sur ses joues, les fraches
couleurs qu'il avait rapportes du Midi. Il maigrissait. Mais ses nerfs
le soutenaient vigoureusement, et il passait les nuits, avec un entrain
extraordinaire, comme si ses inerties et ses mutismes lui servaient 
conomiser sa force pour le plaisir.

Il retournait au cercle, vers cinq heures, tous les jours, et,  minuit,
quand il ne restait pas chez Clmence. Il jouait beaucoup, et eut, au
dbut, une chance extraordinaire. La chouette  l'cart lui rapportait
de grosses sommes. Il faisait des gains de cinq cents louis, trs
joliment, avant dner, et cet argent du jeu, si facile  dpenser, il le
laissait couler de ses mains avec une superbe indiffrence. Il se donna
le plaisir de subvenir au luxe de Clmence. Une sourde jalousie le
travaillait, et il voulait tre, chez la belle fille, un matre
incontest. Il n'en acquit pas plus de droits, au contraire. Et, trois
mois aprs tre revenu de Nice, il entretenait la femme rpute la plus
chre de Paris. Il n'avait pas su se contenter de la combler de ces
cadeaux princiers, qui font la fortune des bijoutiers, et qu'il
apportait  sa matresse, comme,  Monte-Carlo, il lui offrait un
bouquet de roses et de violettes. Il prtendit jouer le rle de Jupiter
auprs de la Dana de l'avenue Hoche. Et,  compter de ce jour, commena
une vie infernale.

La grosse partie d'cart ne suffit plus  ses besoins, et le baccara
lui ouvrit un champ plus vaste. Le jeu, qui d'abord n'avait t pour lui
qu'une distraction, puis un expdient, devint une passion. Il l'aima,
non plus seulement pour les ressources qu'il y puisait, mais pour les
motions qu'il y prouva. Il tailla, avec une impassibilit superbe, qui
masquait des sensations dvorantes. Il fit des diffrences de cent mille
francs, sans que le son de sa voix part chang, sans que son visage
s'altrt. Mais il bouillait intrieurement, et la trpidation de ses
nerfs tait d'autant plus intense qu'elle tait mieux dissimule.
Lorsque, aprs deux heures d'alternatives de succs ou de revers, la
chance se fixait dfinitivement de son cot, son cerveau exalt par le
dsir du triomphe se dtendait dans une batitude dlicieuse. Il avait
un instant d'ivresse sans pareille, pendant lequel il oubliait tout ce
qui n'tait pas le jeu.

Clmence n'avait pas tard  constater qu'elle n'tait plus seule dans
le coeur de Jacques, mais elle ne prit pas ombrage de cette rivale
victorieuse,  laquelle son luxe tait d. D'ailleurs, en elle, une
modification sensible, et assez accoutume, de ses sentiments se
produisait. Ses habitudes de galanteries l'avaient reconquise, et la
belle fringale de volupt, dont elle avait t saisie, dans sa solitude
du Midi, n'avait pas rsist aux distractions de Paris. Elle avait revu
ses amies, retrouv ses relations, et, reprise dans l'engrenage des
plaisirs quotidiens, elle trouvait moins de temps  consacrer  son
amour.

Et puis, Jacques lui rsistant avec une sombre sauvagerie, l'avait
entrane jusqu' la passion; mais Jacques obissant  toutes ses
fantaisies, et surtout, dchance impardonnable, l'entretenant, comme
n'importe quel millionnaire, tait  la veille de l'ennuyer. Du moment
qu'il n'tait plus le fruit dfendu, il cessait d'tre tentant. En cela
la comdienne n'tait pas plus perverse que la gnralit des femmes. Et
toute la responsabilit, de ce qui devait arriver, incombait  Jacques.
Il avait modifi, de lui-mme, les conditions de son intimit avec
Clmence. Il avait mconnu cet axiome fondamental de la philosophie
galante: L'amour d'une femme est en raison directe des sacrifices
qu'elle s'impose pour le satisfaire. Ne la tenant plus  la chane par
son caprice, il tait tout prs d'tre tromp par elle. Pour Clmence,
le dlai, entre la dsaffection et la trahison, pouvait tre nul. Mais
parce qu'elle le chassait de son coeur elle ne devait pas rendre 
Jacques sa libert. Il n'tait pas dans sa nature de se montrer si
gnreuse, et,  Paris, il n'existait pas une tourmenteuse d'hommes plus
implacable que cette femme lorsqu'elle n'aimait plus. Elle avait gard
Laurier plus d'un an aprs qu'il avait cess de lui plaire, et c'tait
pendant cette infernale priode que l'artiste, tortur, dgrad, avait
song  s'vader de cette vie, dont Clmence lui avait fait un bagne.

Jacques ne s'apercevait encore de rien. La belle fille, savante 
tromper les hommes, le charmait par la mme grce du sourire, la mme
douceur des paroles, la mme langueur des caresses. Dj son plaisir
tait frelat, et la fraude tait tellement habile qu'il y trouvait une
aussi dlicieuse ivresse.

Il n'allait plus que trs peu chez sa mre. La tristesse y tait trop
grande: il s'cartait. Sa soeur, sans que des symptmes caractristiques
de la maladie qui la minait se fussent produits, chaque jour se penchait
plus ple, plus frle. Cependant, par un effort de son esprit, elle
parvenait  affecter de la gaiet, afin de donner le change  Mme de
Vignes. Mais la comdie, joue par la fille, ne trompait pas la mre.
Et les deux femmes, composant leur visage pour se faire mutuellement
illusion, vivaient secrtement dans le chagrin.

Les mdecins consults avaient conclu  de l'anmie. Ils ne voyaient
aucun organe atteint: ni le coeur ni la poitrine. Ils constataient
nanmoins un graduel affaiblissement des forces. Il semblait que Jacques
et pris  sa soeur toute sa vigueur et lui et donn toute sa dbilit.
Ce n'tait pas un mince sujet d'tonnement pour ces praticiens qui
soignaient, l'an pass, le frre, de voir celui-ci mener son orageuse
existence, tandis que Juliette, rayonnante au dernier printemps, se
courbait maintenant maladive. Et Jacques, que ces deux femmes avaient
entour de tant de soins et de tendresse, ennuy par les dolances de sa
mre, glac par le triste sourire de sa soeur, espaait ses visites avec
un gosme froce, jouissant  outrance de la vie retrouve.

Le mois de juin tait arriv, et Clmence avait dsir, comme elle
en avait l'habitude, s'installer  Deauville. Slim Nuo, depuis des
annes, mettait  la disposition de la comdienne sa splendide villa.
Jacques, qui voyait dj avec ennui les visites frquentes que le vieux
financier faisait  la jeune femme, se cabra ds que celle-ci parla de
son projet. Aller au bord de la mer, bon; choisir Deauville, parfait.
Mais accepter l'hospitalit de Nuo? Pourquoi? A cette question Clmence
rpondit facilement:

--Il y a juste dix ans, mon cher, que Slim est un ami sr pour moi. Je
lui ai d beaucoup, autrefois, et je ne rpondrais pas de ne lui point
devoir encore dans l'avenir...

--Tant que je serai l, c'est bien improbable.

--Tant mieux. Mais tu peux n'y plus tre. Les hommes sont changeants...
Tu m'aimes aujourd'hui, tu peux m'oublier demain. Ceux, sur lesquels
on peut compter, en toute circonstance, sont rares. Il ne faut pas les
dsaffectionner... Et puis, voyons, franchement, Jacques, tu ne peux pas
tre jaloux de ce pauvre vieux? C'est un pre pour moi. Et tu sais bien
que tu n'as rien  redouter de personne!

[Illustration]

Elle s'efforait d'engourdir sa rsistance par de tendres paroles;
mais l'opposition que lui faisait le jeune homme avait des bases dj
anciennes et solides. Il l'coutait, en hochant la tte, d'un air fort
peu convaincu:

--Il ne me plat point d'aller chez M. Nuo. Quoiqu'il n'habite pas
la villa, tu n'en serais pas moins chez lui. Alors, de quoi aurais-je
l'air? Rien n'est plus facile que de louer une autre maison, et
de n'avoir aucune obligation  qui que ce soit? Si tu acceptes
ma proposition, nous pourrons recommencer la douce existence de
Monte-Carlo; nous serons, de nouveau, au bord de la mer, dans une
charmante solitude, et tu auras le loisir d'tre toute  moi... Ici,
je suis forc de te disputer  tes occupations,  tes amitis, et tu
m'chappes presque compltement. L-bas, je te possderais entire
et nul ne pourrait plus t'enlever  moi. Il parlait avec ardeur, et
Clmence l'coutait curieusement. Sa voix, nagure si douce  ses
oreilles,  prsent lui semblait indiffrente et banale. Ses mains, qui
serraient les siennes, ne brlaient plus sa chair. Il lui paraissait un
joli garon blond, trs exigeant, et qui commenait  l'importuner. A
ses pressantes insistances, elle rpondit par un sourire que Jacques
accueillit comme le prsage de sa victoire. Il se rapprocha de la jeune
femme et la prit dans ses bras. Elle n'opposa point de rsistance. Elle
tait attentive  analyser ses sensations. L'treinte la laissa froide
et calme. Rien de la flamme passe ne vint l'chauffer, il lui sembla
que le foyer tait dcidment teint et que rien ne pourrait le
rallumer. A peine quatre mois d'amour, et c'tait fini.

Elle pensa  cette soire du veglione o, dans la loge, ils avaient
chang leurs premires paroles de tendresse. Comme elle tait mue
et frmissante! Et, maintenant, comme elle se sentait lasse et
indiffrente! Lui, il tait toujours possd de sa passion. Mais elle,
dcidment, elle avait us son caprice. Ce fut,  cette minute mme,
que l'arrt de Jacques fut prononc. Pendant qu'il serrait contre sa
poitrine le corps charmant de Clmence, celle-ci se disait:

--Ni, ni, c'est fini, de celui-ci comme des autres. Il m'adore et
je suis fatigue de lui. Ne trouverai-je donc jamais l'homme qui ne
m'aimera pas, et que j'aimerai toujours?

Elle se leva du canap, sur lequel elle tait assise auprs de Jacques,
et, s'accoudant  la chemine d'un air pensif:

--Tu tiens  ton programme? Soit!... Je l'adopte. Loue la maison que
tu voudras, pourvu qu'elle soit grande, bien situe, et qu'il y ait de
bonnes curies pour les chevaux, car j'emmnerai tout mon monde. Mais,
tu sais, Nuo viendra me voir l, aussi librement qu'autre part. Car
je n'ai pas l'intention de rompre avec mes amis, ni de me laisser
squestrer.

--Cette ide m'est-elle jamais venue? protesta Jacques. N'ai-je pas
confiance en toi?

Clmence le regarda et le trouva dcidment ridicule. Un fugitif sourire
passa sur ses lvres, et elle resta un instant silencieuse, puis
lentement:

--Tu as bien raison d'avoir confiance, dit-elle; si tu te dfiais, ce
serait exactement la mme chose!

La soire tait belle et chaude, ils sortirent et s'en furent dner
aux Ambassadeurs. A onze heures, Clmence, assez maussade et se disant
souffrante, mit Jacques  la porte. Agac il descendit au cercle, et,
comme la partie de baccara s'engageait, il prit la banque et commena
 tailler. Fait bizarre: heureux au jeu, tant qu'il avait t aim,
l'heure prcise,  laquelle sa matresse venait de constater qu'il
lui tait devenu indiffrent, sembla avoir marqu la fin de sa veine.
Brusquement la chance lui chappa, et, aprs des retours de fortune trop
courts, il se retira au matin perdant trois mille louis.

Il avait tant gagn, depuis quelques mois, qu'il n'attacha aucune
importance  cette mauvaise passe, qu'il jugea devoir tre accidentelle.
Il n'en eut que plus d'ardeur  chercher sa revanche, mais il ne trouva
que la continuation de sa dfaite. tonn, il s'entta, et, en quelques
jours, il dut apporter  la caisse du cercle de trs grosses sommes. La
maison de Trouville tait loue, il voulut rompre cette srie fatale,
et, comme Clmence tait dispose  partir, ils se dirigrent vers la
cte normande.

L, l'existence se continua pour eux, comme  Paris, mais dans une
intimit plus grande, qui augmenta la froideur relle de la jeune
femme, oblige de se contraindre pour paratre charmante  un homme
qui l'ennuyait autant que tous ses prdcesseurs. Elle se vengea, en
s'ingniant  lui faire dpenser de l'argent. C'tait l'instant o
Jacques, voyant ses ressources se tarir brusquement, tait oblig de
faire appel  ses rserves. La difficult de sa situation semblait
l'exciter, et jamais il n'avait tant tenu  Clmence que depuis qu'elle
se dtachait de lui. Peut-tre cette trange fille possdait-elle
la dangereuse facult de troubler la raison de ses amants. Car, 
l'exception de Nuo, qui avait t son premier protecteur, et qui
n'avait jamais pris ombrage de ses caprices, tous ceux qu'elle avait
aims et quitts ne s'taient point consols de sa perte.

Le train que menait Clmence tait considrable, et elle dfrayait, par
les parties qu'elle organisait, les conversations de toute la plage.
Ce n'taient que cavalcades, entranant sur la route d'Honfleur ou de
Villers la jeunesse de Trouville. Le mange, ces jours-l, tait vide,
et on n'aurait pas trouv un cheval disponible dans le pays. Des breaks,
attels en poste, emmenaient les dames et, dans une des charmantes et
excellentes auberges de la cte, tout le monde s'arrtait  l'heure du
djeuner. Au milieu de la poussire, sous le grand soleil, avec des
cris joyeux, les cavaliers, ayant mis pied  terre, aidaient les belles
personnes  descendre du haut des mails. Et c'taient des envoles de
jupes claires, des visions rapides de petits pieds et de jambes fines,
qui retenaient, clous, sur le seuil des portes, les gars du pays, l'air
baubi et les yeux carquills.

[Illustration]

D'autres jours, on s'embarquait sur le yacht  vapeur du baron
Trsorier, et, par une mer d'huile, on allait jusqu' Fcamp, ou dans la
direction de Cherbourg. Le soir, toute la bande joyeuse se rassemblait
au Casino de Trouville, et la danse emportait les couples, au bruit de
l'orchestre, jusqu' minuit. Alors on rentrait, las des plaisirs de la
journe, et, une demi-heure, plus tard, les joueurs se retrouvaient au
cercle, o la partie s'engageait jusqu' l'aube. Jacques, le visage
dur mais impassible, taillait avec une dveine toujours persistante
et voyait les dernires paves de sa courte fortune emportes par
le naufrage. Il ne se dcourageait pas, et, plein d'une confiance
inconcevable, attendait le retour de la veine. Elle ne pouvait pas,
pensait-il, tre toujours infidle, et, en quelques soires il
rparerait ses pertes. Raisonnement commun  tous les joueurs, esprance
commune  tous les dcavs, et qui ne sont que bien rarement ratifies
par le sort.

Un soir qu'il venait de jouer avec son malheur habituel, la banque tant
mise aux enchres, une voix, qui lui tait connue, fit entendre les mots
consacrs: Banque ouverte! Il leva les yeux et, spar seulement par la
largeur de la table, il aperut Patrizzi. Ses regards rencontrrent
ceux du prince, qui lui adressa un amical sourire. Au mme moment, une
personne, qui tait derrire le Napolitain, s'avana hors du cercle des
curieux et, avec un horrible serrement de coeur, Jacques reconnut le
docteur Davidoff.

Le jeune homme, clou  sa place, ne put faire un seul pas. Une sueur
froide perla  son front, ses oreilles tintrent. Il lui sembla que
l'image dcharne de la mort se dressait devant lui. Il tait encore
immobile, sans force pour avancer ou pour reculer, fascin par le coup
d'oeil railleur du mdecin russe, lorsque la main de Patrizzi se posa
sur son paule. Jacques, avec effort, se tourna, et, l'air hagard,
couta le prince qui lui parlait. Il entendait  peine ses paroles;
cependant la pense qu'on l'observait et qu'il devait avoir une attitude
inexplicable lui rendit un peu d'nergie, il passa la main sur son front
et put dire  Patrizzi:

--Est-ce qu'il y a longtemps que vous tes l?

--Un quart d'heure  peu prs. Nous sommes entrs, Davidoff et moi, au
moment o votre banque tait le plus vigoureusement attaque... Vous
avez l, cher ami, quelques Anglais qui vous ont livr de rudes
assauts...

--Je ne suis pas trs heureux, en ce moment, balbutia Jacques.

--C'est ce que ces messieurs disaient  l'instant. Mais, pardon, on
m'attend pour tailler. Je vais essayer de vous venger. Tenez, voici
Davidoff qui vient  vous.

Il prit place sur la haute chaise, mla les cartes, fit couper et
commena la partie. Davidoff lentement s'tait dtach du groupe, au
milieu duquel il se trouvait, et s'avanait vers Jacques. En marchant,
il l'examinait avec attention. Quand il fut tout prs de lui, il lui
tendit la main, et, la prenant, plutt comme un mdecin que comme
un ami, il la tta, pour en tudier la souplesse, la chaleur et la
nervosit, et la laissant aller avec un hochement de tte:

--Vous avez la fivre, Jacques, la vie que vous menez est bien mauvaise
pour vous.

Les sages paroles, prononces par le docteur, rompirent le charme que
subissait le jeune homme. Il ne vit plus, en Davidoff, le personnage
nigmatique, dtenteur des secrets par lesquels la vie tait revenue
dans son corps puis, mais un homme bienveillant, semblable  tous les
autres hommes. Il recouvra son assurance, et gaiement:

--Elle serait mauvaise pour tout le monde. Cependant, vous le voyez, je
n'en souffre pas trop. Mais il fait une violente chaleur ici. Allons
prendre l'air, voulez-vous?

Il mit son paletot et, appuy sur le bras de Davidoff, il sortit sur
la terrasse. Il faisait un temps adorable. La nuit, trs douce, tait
rayonnante d'toiles. Les flots mouraient, sans bruit, sur le sable de
la plage. Au nord, les feux du Havre luisaient dans l'obscurit. Un
calme profond rgnait. Les deux hommes marchrent, pendant quelques
instants, sans parler, repassant en eux-mmes les vnements auxquels
ils avaient t mls, et qui les liaient l'un  l'autre, d'une faon si
puissante. Ils avaient mille questions  se poser. Mais la crainte d'en
trop dire suspendait leur curiosit. Jacques le premier se dcida 
interroger:

[Illustration]

--Vous tes nouvellement arriv  Trouville? demanda-t-il au docteur
avec une indiffrence affecte.

--Le yacht du comte Woreseff, avec qui je suis, a fait son entre,
aujourd'hui,  cinq heures. Nous avons dn aux Roches-Noires, et comme
le patron tait fatigu, il est rest  bord. Patrizzi et moi nous
sommes venus au casino, o je savais vous rencontrer...

--Ah! on vous avait dit?...

--Que vous tes ici, depuis trois semaines, avec Clmence Villa, que
vous jouez beaucoup, mais avec une guigne froce, et que vous vous
portez bien. Voil ce qu'on m'a dit.

Jacques frona le sourcil.

--On ne vous a pas tromp, dit-il froidement.

--Est-ce donc l l'usage que vous deviez faire de la sant retrouve?
demanda, avec douceur, le mdecin. Oh! je ne veux pas me poser en
moraliste ni en donneur de leons!... Vous savez que j'ai de l'amiti
pour vous, c'est pourquoi je vous tiens ce langage. Clmence Villa!
Voil auprs de quelle femme je vous retrouve! Et c'est pour elle que
vous jouez avec cette ardeur furieuse. Voyons, mon cher ami, tes-vous
sr d'tre dans votre bon sens?...

--Je suis sr d'tre fou d'elle! dit Jacques d'une voix touffe. Mais
je ne suis pas sr qu'il dpende de moi qu'il en soit autrement!...
L'amour qu'elle m'a inspir est si intimement li  mon retour  la vie,
qu'il me semble qu'il en est le principe mme. Et puis, si je ne me
plongeais pas dans cette passion, qui annihile ma pense et absorbe tout
mon tre, que deviendrais-je? J'ai peur de le savoir et je ne veux pas
le chercher.

Il fixa sur le docteur des yeux troubls:

--Il ne faut pas que je rflchisse, voyez-vous, car j'arriverais
facilement  la conviction que mon existence est une monstruosit
prilleuse pour les autres et pour moi-mme... Non! non! il ne faut
pas que je rflchisse! Et l'existence que je mne, et que vous me
reprochez, est la seule qui me soit favorable.

--Mais vos forces n'y rsisteront pas, dit Davidoff, et vous vous
tuerez.

Jacques eut un rire nerveux:

--Croyez-vous que cela soit possible? Est-ce que je dpends de moi? Ne
suis-je pas pouss par une sorte de fatalit?

--Prenez garde. Ce raisonnement, qui tient  carter de vous la
responsabilit, est une trop facile excuse de bien des fautes, dit
svrement le docteur. Vous avez craint de mourir et vous vivez, voil
un fait. Ne lui assignez pas de causes surnaturelles. Vous tes guri de
la maladie dont vous souffriez. tes-vous le premier? Je vous ai
soign. Faites-moi honneur de votre gurison et n'ajoutez pas foi  des
fantaisies pythagoriciennes qui feraient rire un enfant!...

--En riiez-vous  Monte-Carlo, le soir o vous nous avez racont vos
histoires?

--Eh! vous, ai-je dit que je croyais  ce que je vous ai racont? Nos
amis, aprs un excellent repas, avaient mis le spiritisme sur le tapis,
et on parlait, un peu  tort et  travers, de la transmission des
mes... J'ai fait ma partie dans le concert, mais si vous voulez
connatre mon opinion relle: je suis matrialiste. Par consquent, je
ne puis admettre qu'un corps soit vivifi par un lment dont je ne
reconnais pas l'existence...

--Comment donc ai-je t sauv? dit Jacques d'une voix tremblante.

--Vous avez t sauv parce que la caverne, que la phtisie avait ouverte
dans votre poumon, s'est trouve heureusement cicatrise, grce au
traitement que vous suiviez, favoris par l'influence salutaire du
climat... Que voyez-vous, l-dedans, de miraculeux? Tous les ans, des
phnomnes aussi satisfaisants se produisent, sans jeter, dans l'esprit
de ceux qui en bnficient, un trouble mystrieux.

Ils s'taient arrts au bord de la mer, dont la surface calme, claire
par la lune, brillait comme de l'argent. Jacques resta un moment
silencieux, puis brusquement, comme s'il se dbarrassait d'un poids qui
l'touffait:

--Et Pierre Laurier?

--Pierre Laurier n'avait plus sa raison, rpondit Davidoff d'une voix
grave, et vous savez bien qui la lui avait fait perdre. Jacques, je
voudrais vous rendre  vous-mme, vous montrer l'horreur de l'existence
que vous menez, vous rvler l'infamie de celle  qui vous sacrifiez
tout.

--Taisez-vous! cria Jacques avec violence. Je ne supporterai pas que,
devant moi, vous parliez d'elle ainsi.

--Le soir o Pierre Laurier a disparu, poursuivit le docteur russe, ce
n'tait pas moi qui me rpandais en outrages  l'adresse de Clmence.
C'tait lui. Il la maudissait. Et cependant une force invincible le
conduisait chez elle, et cent fois dj il avait profr les mmes
insultes, pour aboutir  la mme lchet. Il le savait, il en grinait
des dents et il demandait au ciel le courage d'trangler ce monstre
et de se tuer aprs. Le monstre a vaincu, une fois de plus, celui qui
voulait le dompter, et maintenant c'est vous qui tes sa proie, et ce
seront d'autres aprs vous, si ce n'est en mme temps que vous!...

--Davidoff!

Le Russe saisit fortement le bras de Jacques:

--Auriez-vous des illusions sur la fidlit de la belle? Laurier n'en
avait pas, lui. Et il retournait tout de mme  elle. Il l'aimait
plus passionnment que vous, car vous n'avez pas subi l'preuve de la
trahison... Vous ne pouvez pas savoir jusqu' quelle bassesse vous
entranera Clmence... L'avez-vous surprise avec un autre amant? Pas
encore? Bien! Cela ne peut manquer d'arriver, et, aprs avoir rugi de
colre, menac de tout massacrer, vous sangloterez comme un enfant aux
pieds de la criminelle, en demandant grce pour votre plaisir! Oui,
vous le ferez! Tous ont jou cette abjecte comdie devant elle, tous la
joueront. C'est pour cela qu'elle mprise les hommes, les prend  sa
fantaisie, et les rejette quand ils ont cess de lui plaire. Essayez de
l'attendrir, vous verrez avec quelle frocit froide elle se repatra
de vos lamentations, de vos prires. Elle vous rira au nez, elle vous
insultera, elle vous racontera ses nouvelles amours, en vous nommant
l'heureux matre de son coeur. Et vous voudrez mourir!... Allons,
Jacques, un instant de raison, une minute de clairvoyance. Ce que j'ai
dit  Pierre, dans cette nuit fatale, je vous le dis,  vous, au bord
des flots, comme nous tions, sous te ciel clair et toil, par une nuit
semblable... Il me rpondit que tout tait inutile, qu'il n'avait pas
la force de suivre mon conseil... Il m'a quitt et nous ne l'avons plus
revu... Lui, au moins, il tait seul au monde. Vous, vous avez une mre,
une soeur. Pensez  elles. Voulez-vous qu'elles aient  vous pleurer?

--Elles me pleurent dj, Davidoff, dit Jacques avec angoisse. Je leur
cause bien des tourments, bien des soucis, bien des inquitudes. Les
pauvres innocentes, elles sont trs malheureuses, et par ma faute. Oh!
je sais que je suis coupable, et d'autant plus qu'elles sont douces et
rsignes. Vous n'avez pas revu ma soeur depuis votre dpart. Vous serez
effray, en la retrouvant si faible et si triste. Les mdecins ont tous
cherch la cause de son mal. Aucun ne l'a pntre. Mais ma mre et moi
nous la connaissons. Vous aussi vous avez d la deviner... La blessure,
dont elle souffre et dont elle mourra, est au coeur. Elle aimait Pierre
Laurier et ne peut se consoler de sa perte. Elle me l'a avou, l-bas,
avant de partir... Et moi, misrable, je n'ai accueilli son aveu
dsespr qu'avec un esprit mfiant, presque haineux. Il me semblait
qu'elle me reprochait la mort de celui qu'elle pleurait, et, irrit,
je me suis dtourn de la pauvre enfant, au lieu de la consoler et de
pleurer avec elle. La vie de Laurier, je la sentais affluer en moi, il
me l'avait donne, elle m'appartenait... J'tais encore si prs des
angoisses de la maladie, de l'horreur de l'agonie, que j'aurais tu, je
crois, pour dfendre cette existence prodigieusement recouvre. Et je
me suis jet comme un furieux, comme un insens, dans le plaisir, pour
imposer silence  ma raison, pour forcer ma conscience  se taire. Mais
je suis un lche, oui, un lche! Et l'existence que je mne en est la
preuve!... Davidoff... que n'ai-je la puissance de rappeler Pierre 
la vie!... Ce serait le salut de la pauvre Juliette, et, qui sait?
peut-tre le mien. Oui, en voyant Laurier vivant, je reprendrais
confiance en mes propres forces, et je cesserais de croire  ce secours
surnaturel, qui, quoi que vous en pensiez, m'a seul soutenu jusqu'ici.
J'aurais la preuve que je puis vivre, comme tous les autres. Ou bien,
la petite flamme s'teindrait en moi, et alors ce serait le repos, le
calme, l'oubli... Oh! dlicieux! Car, voyez-vous, je suis las, las...
bien las!...

Jacques poussa un soupir et laissa tomber sa tte sur sa poitrine. Un
frisson douloureux le secoua et son front fut baign de sueur. Le Russe
l'observait avec une compatissante attention.

Il lui dit:

--Vous souffrez, Jacques, le vent de la mer frachit. Il ne faut pas
rester ici...

--Qu'importe! fit le jeune homme avec insouciance. Le froid ni le chaud
ne peuvent rien sur moi... J'prouve un grand soulagement  vous avoir
dit tout ce que vous venez d'entendre. Je suis un pauvre tre, et depuis
longtemps je subis des influences mauvaises, que je ne sais point
surmonter.

--Eh bien! si vous vous rendez compte de votre faute, n'y persistez
pas... Vous m'avez dit, tout  l'heure, que votre mre a du chagrin
et que votre soeur est malade... Partons ensemble, demain matin, pour
Paris. Allons les voir. Vous consolerez votre mre et je soignerai votre
soeur... Votre prsence leur fera grand bien  l'une et  l'autre. Je ne
parle mme pas du bien que vous en ressentirez vous-mme. Aprs votre
mouvement de franchise, un acte de rsolution! tes-vous un homme et
voulez-vous vous conduire en homme?

Jacques parut embarrass par la nettet de cette proposition, son visage
se crispa. Dj il tait agit  la pense de s'loigner de Clmence,
inquiet de ce qu'elle ferait pendant son absence. Il balbutia:

--Est-ce donc ncessaire que nous partions demain? Ne pouvons-nous
remettre ce voyage  quelques jours? J'aurais le temps de m'y prparer.

--Non! dit rudement Davidoff; si vous retardez, vous ne partirez pas.
Demain, ou je ne vous reparle de ma vie, et je ne vous connais plus.

Comme le jeune homme hsitait:

--Qu'est-ce qui vous arrte? tes-vous libre? Ou bien avez-vous besoin
de demander la permission de vous loigner? En tes-vous l? Ce serait
pis que je ne supposais...

--Vous vous trompez! s'cria Jacques, en voyant que le Russe souponnait
Clmence, et je vous en fournirai la preuve. A demain donc.

--Sans faute, sans remise, sous aucun prtexte?...

--Comptez sur moi...

--A la bonne heure!... Eh bien! rentrons nous coucher pour tre dispos
demain.

Ils traversrent le casino et sortirent. Devant la grille, un fiacre
attendait. Ils rveillrent le cocher, profondment assoupi sur son
sige, et montrent aprs que Jacques eut ordonn d'arrter  l'entre
du port. Dans la petite ville endormie, ils roulrent lentement. Ils
ne parlaient plus, rflchissant aux engagements qu'ils venaient de
prendre. La voiture, en devenant immobile, les tira de leur mditation.
Ils taient sur le quai, devant le bassin. A cent mtres de l, reli
par une passerelle  la terre, le beau yacht blanc tait  l'ancre. Le
docteur descendit et, serrant une dernire fois la main de Jacques,
comme pour lui donner une provision d'nergie:

--Allons! bonne nuit. Je viendrai vous chercher... c'est mon chemin...

--Non! non! pargnez-vous cette peine, dit vivement Jacques, nous nous
retrouverons  la gare.

--Soit. Alors une heure avant le dpart du train. Nous djeunerons
ensemble au buffet.

Ils se sparrent. Le fiacre s'loigna dans la direction de Deauville,
et le docteur, franchissant l'troit passage, sauta sur le pont du
navire. Vers neuf heures, Davidoff fut rveill par une main qui se
posait sur son paule. Il ouvrit les yeux: le comte Woreseff tait
devant lui. Par le hublot de la cabine, le ciel bleu apparaissait et les
rayons du soleil, que refltait l'eau mouvante, jouaient capricieusement
sur les cloisons d'rable.

--Vous dormez bien, ce matin, mon cher, dit le grand seigneur russe en
souriant, c'est la seconde fois que j'entre chez vous, sans que vous
vous dcidiez  bouger.

--Qu'y a-t-il? mon cher comte. Quelqu'un est-il malade  bord?

--Heureusement non, J'ai tout simplement voulu savoir quels taient
vos projets pour aujourd'hui, avant de donner les ordres... J'ai envie
d'aller  Cherbourg... Cela vous plait-il?

--Excusez-moi, cher comte, dit le docteur, mais j'ai le dessein de
partir et de passer quelques jours  Paris, si vous n'y voyez pas
d'inconvnient.

--Vous tes libre... Mais jugez comme j'ai bien fait de vous consulter,
dit Woreseff gaiement; qu'auriez-vous dit si vous vous tiez rveill en
mer?

[Illustration]

--Vous ne pouvez vous douter des consquences que cette fugue aurait
entranes.

--Eh bien, levez-vous... Quand vous serez  terre, je sortirai du port
et,  votre retour, vous me retrouverez dans le bassin,  cette mme
place... Mais qu'est-ce qui vous attire  Paris, o il doit faire si
chaud, quand, ici, il fait si bon?

--Une histoire d'amour, rpondit srieusement le docteur. Un pauvre
garon que je vais essayer de sparer d'une coquine, qui...

--Dites: d'une femme, interrompit froidement Woreseff. Ce sera plus
court et tout aussi vrai. Mon cher, croyez-en un homme qui a t
affreusement et injustement malheureux, il n'y a qu'un systme possible
avec les femmes. C'est celui qu'ont adopt les Orientaux: l'esclavage
pur et simple. Dites cela  votre ami de ma part.

--Le lui dire, ce n'est rien... Mais le lui faire croire!... Il en est
bien arriv  votre systme de l'esclavage... Seulement, c'est lui qui
est l'esclave!

--Pauvre diable! Alors, bonne chance, Davidoff.

Le comte alluma une cigarette, serra la main de son ami et sortit. Une
heure plus tard le yacht crachait la vapeur par ses chemines, et,
lentement, se dirigeait vers la haute mer.

Le docteur, en descendant de voiture  la gare, la trouva vide de
voyageurs. Il entra dans la salle d'attente: personne; au buffet, la
dame de comptoir billait en lisant les journaux de la veille; un commis
voyageur, sa caisse d'chantillons pose par terre  ct de lui,
prenait un apritif. Davidoff sortit dans la cour, et se promena
lentement au soleil, en regardant s'il voyait venir Jacques. Au bout
d'une vingtaine de minutes l'impatience le gagna, et, par la rue qui
menait  la maison de Clmence, il s'achemina vers Deauville. En
marchant, il pensait:

--Qu'est-ce que cela veut dire? Comment se fait-il qu'il soit en retard?
A-t-il renonc  m'accompagner? Quelle ide nouvelle s'est impose 
lui? Il tait cependant sincre, hier soir. Mais il a revu cette damne
crature, et toutes ses bonnes rsolutions se sont vanouies. Qui sait?
Peut-tre a-t-il racont notre entretien, en se faisant un titre de sa
trahison. Dans l'tat d'affolement o il est, tout devient possible.

Le docteur, tout en monologuant, tait arriv devant la porte de la
maison. Il leva les yeux vers les fentres. Elles taient grandes
ouvertes. Dans la cour, un palefrenier lavait une victoria, faisant
tourner rapidement les roues, dont les rais mouills tincelaient au
soleil.

--Il faut pourtant savoir  quoi s'en tenir, murmura Davidoff.

Et, dlibrment, il monta les marches qui conduisaient  une terrasse,
et pntra dans le vestibule.

Un domestique vint  sa rencontre.

--M. Jacques de Vignes? demanda le docteur.

--M. de Vignes est absent.

--Va-t-il rentrer?

--Je l'ignore.

--Mme Villa est-elle ici?

--Madame est dans la serre.

--Remettez-lui ma carte, et demandez-lui si elle veut me recevoir.

Le domestique s'loigna. Le docteur fit quelques pas dans le vestibule,
regardant distraitement le mobilier de chne sculpt, les jardinires
pleines de fleurs, les plats de faence accrochs  la muraille, et le
vaste pot de porcelaine de Chine, dans lequel taient serres, comme
dans un fourreau, les ombrelles multicolores et les cannes de bois
varis. Il se disait: Il me fuit, c'est clair... Mais Clmence me
donnera peut-tre une indication utile... Je vais affronter la bte
froce dans son antre... Bah! elle ne me fait pas peur... Elle ne dvore
que ceux qui s'y prtent.

[Illustration]

Une portire se souleva, et le domestique reparut:

--Si monsieur veut me suivre...

Ils traversrent un salon, un boudoir, et arrivs devant une porte
vitre,  travers laquelle les verdures apparaissaient, le valet se
rangea pour laisser passer Davidoff. Par un petit sentier bord de
lycopodes, serpentant entre les palmiers, les daturas et les gommiers,
Clmence, vtue d'une robe de foulard rose, serre  la taille par une
ceinture de vieil argent cisel, orne de grenats cabochons, s'avanait
souriante, un petit arrosoir  la main.

--Bonjour, docteur, quelle heureuse fortune vous amne? dit-elle.

D'un geste gracieux elle montra sa main noircie par un peu de terre de
bruyre, et gaiement:

--Moi, je suis le mdecin des fleurs. J'tais en train de donner une
consultation  ces plantes...

--Elles vont bien?

--Pas mal, merci!

Elle montra son arrosoir:

--Je leur ai fait prendre un peu de tisane... Mais qu'est-ce qui me vaut
le plaisir de votre visite?...

--Ne puis-je tre venu simplement pour vous voir?

Elle le regarda froidement:

--Bien gentil! Trs touche de la politesse!... Mais je vous connais...
Vous n'tes pas un homme  femmes, vous. Alors, si vous vous prsentez
ici, c'est que vous avez pour cela une raison srieuse.

--Eh bien! j'ai une raison, en effet... J'avais rendez-vous avec
Jacques, ce matin. Il m'a manqu de parole, et j'ai craint qu'il ne ft
malade.

--Ah! fit Clmence d'un air songeur.

Elle marcha vers un petit rond-point, o taient ranges une table de
fer et des chaises, et s'asseyant:

--Malade! Oui certes, il l'est.

Elle leva les yeux avec gravit et, touchant son joli front du doigt:

--Malade de l, surtout!

Comme Davidoff se taisait, curieux d'apprendre les secrets de cette
liaison, qu'il jugeait si prilleuse pour son ami, elle poursuivit:

[Illustration]

--Il m'a fait, ce matin, une scne affreuse,  propos de rien. Un
bout de lettre sans importance, qu'il avait drob sur la table de ma
chambre, et dont il s'est inquit, le bent... Comme si je n'tais pas
assez adroite pour lui cacher ce qu'il ne doit pas savoir. Mais il tait
dans une veine de jalousie. Il a cri, menac, pleur. Oui, pleur. Que
c'est bte! Un homme qui pleure ne m'attendrit pas du tout. Je le trouve
ridicule!

--Vous ne l'aimez donc plus?

--Mais si. Ah! bien certainement je ne l'aime plus comme il y a six
mois!... Ces passions-l, c'est charmant; mais il ne faut pas que a
dure, parce que a serait la ruine. Je suis srieuse, moi, je sais trs
bien compter. C'est Nuo qui m'a appris l'arithmtique... Et il m'en a
donn pour son argent! Or, j'ai besoin de quinze mille francs par mois,
pour faire rouler ma voiture. Si je m'en tenais, avec le plus joli
garon du monde,  l'amour pur, je serais oblige de vendre mes rentes,
et on me mpriserait dans ma vieillesse. Pas de a, mon bel ami!

--Oh! je sais que vous tes une femme pratique...

--Vous croyez me lancer une pigramme, je l'accepte comme un
compliment... Oui, je suis une femme pratique, et je m'en vante! Jacques
se conduit trs bien avec moi. Il fait les choses fort honorablement.
Mais il joue et, depuis quelque temps, il perd. Son caractre s'aigrit,
il se tourmente et me tourmente... Pourquoi? je vous le demande!... Si
j'avais assez de lui, je le mettrais, sans faon,  la porte... S'il a
assez de moi, qu'il s'en aille... Mais alors quittons-nous proprement,
et sans histoires!...

--Faudra-t-il le lui dire?

--Si vous voulez.

--Mais o le verrai-je?

--Ici.

--Il n'est donc pas sorti, comme on avait la consigne de me le dire?...

--Pas sorti du tout. Allez, et faites-lui de la morale.

--Je viens pour a.

--Alors vous tes doublement le bienvenu. Voulez-vous que je vous
conduise chez lui?

--Vous serez trs aimable.

Elle se mit  rire, et se levant:

--Il n'y en a pas une, pour tre aimable, comme moi!

--C'est ce qu'on m'a dit.

--On est un indiscret!

--Pourquoi, ma chre? Voil comme s'tablissent les bonnes rputations.

Ils traversrent le salon:

--Vous tes sur le bateau de Woreseff?

--Oui.

--Est-ce qu'il donne toujours dans les sultanes, le cher comte?

--Toujours.

--Voil un gaillard qui entend la vie! Sa femme ne saura jamais le
service qu'elle lui a rendu en le faisant...

--Parfaitement!

Ils avaient gagn le premier tage. Elle s'arrta sur le palier et,
montrant une porte:

--Voici l'appartement de Jacques.

La jeune femme, debout dans sa robe ros, le teint clair, les yeux
brillants, claire par le plein jour d'une croise donnant sur la mer,
tait si belle, que Davidoff s'arrta un instant  la regarder. Il
comprit l'irrsistible sduction qui manait de cette troublante et
fline crature. Il devina le plaisir que trouvaient les hommes  se
laisser dchirer par ces griffes polies, dlicates et tranchantes, 
se faire mordre par ces dents blanches, fines et froces. En elle, il
reconnut le sphinx ternel, qui dvore les audacieux avides de connatre
le mot de l'nigme. Son regard exprima si clairement sa pense, que
Clmence rpondit, avec un sourire:

--Que voulez-vous? Il faut bien se dfendre!

Et, lgre, elle redescendit l'escalier. Davidoff frappa  la porte, une
voix rpondit: Entrez. Il tourna le bouton et, auprs de la fentre
ouverte, tendu au fond d'un large fauteuil, il vit Jacques les yeux
creux, et les lvres blmes. En reconnaissant le docteur, le jeune homme
devint un peu plus ple, un nuage passa sur son front. Il se leva, et,
allant  lui, lentement, il lui tendit la main:

--Vous m'en voulez? dit-il.

--Un peu.

--Seulement un peu? Je ne mrite pas tant d'indulgence. Je vous avais
dit, cette nuit, que je suis un lche. Eh bien! vous en avez eu
promptement la preuve.

Il parlait, les dents serres, avec une amre crispation du visage.
Il fit piti  Davidoff, qui s'assit auprs de lui, et trs
affectueusement:

--Que s'est-il donc pass, depuis que nous nous sommes spars, qui vous
ait empch de remplir votre engagement? Il devait pourtant vous tre
doux de le tenir.

--Rien peut-il tre doux pour moi? rpondit Jacques  voix basse. Tout
ce que je fais est odieux et misrable. Un mauvais gnie s'est empar de
moi et me souffle les pires rsolutions.

--Rsistez-lui. coutez-moi. Vous avez subi, il y a quelques heures, mon
influence. Subissez-la de nouveau. Prenez un chapeau, un pardessus, et
suivez-moi... Nous avons le temps de partir.

Jacques eut un geste de menace:

--Non, je ne veux pas m'loigner d'ici...

--Ce que Clmence m'a dit est donc vrai?

--Ah! ah! vous l'avez vue? Et, elle s'est plainte de moi, n'est-ce pas?
La misrable! C'est elle qui est cause de tout. Oui, elle me perd, elle
me tue; ce que je souffre par elle, il est impossible de le concevoir...
Je ne sais pas quelle folie elle m'a jete dans le cerveau.
Comprenez-vous que je sois jaloux d'elle?... Oui, jaloux, jusqu' la
fureur, d'une fille que tout le monde a eue ou aura! A quel tat moral
suis-je arriv! Ce matin nous avons chang des paroles affreuses...
Elle m'a, dans le langage des halles, mis  la porte; vous entendez, mis
 la porte comme un laquais!... Et je suis rest, et je reste! Pourquoi?
Parce que je ne puis me passer de cette infme crature, que je voudrais
battre et caresser  la fois. Fille abjecte et adorable, que je maudis
de loin,  travers deux tages, et que je prierais,  genoux, si elle
tait l et si elle l'exigeait!

--Essayez de vous loigner d'elle, pendant deux jours!...

--Non! non! C'est impossible! Je trouverais, en revenant, la place
prise. Vous ne savez pas combien elle est entoure, sollicite,
tente... Oh! elle me trompe!... J'en ai eu encore la preuve ce matin.
C'est ce qui a excit ma colre... Mais elle est  moi tout de mme...
C'est moi qui l'ai le plus!... Je la vois, du matin au soir... Quel
vide, dans mon existence, si elle disparaissait!... Non! j'ai tout
sacrifi  cette femme. J'ai tout subordonn  elle... Il faut que je la
garde... Ou alors c'est la fin...

Il cacha son visage entre ses mains, et resta quelques secondes
silencieux, puis, avec un accent dsespr:

--Lorsque je serai  bout de ressources, elle me contraindra  partir.
Je ne l'ignore pas. Elle ne fait pas crdit. J'ai t oblig de prendre
des arrangements, avec mon notaire, et je vais continuer  jouer pour
soutenir mon train... Oh! je n'irai pas loin, car la chance n'est
pas pour moi.... Mais je m'entte et je persiste, quoique je sache
parfaitement quelle sera la conclusion invitable de tout ceci. Vous
voyez qu'il n'est pas ais de me faire de la morale, car je prends les
devants et me blme moi-mme.... Abandonnez-moi, mon ami. Je ne vaux pas
la peine que vous prendriez pour essayer de me sauver.

[Illustration]

Davidoff l'avait cout, le coeur serr, tudiant, avec une curiosit
apitoye, cette sombre folie. Il la connaissait cette passion qui avait
conduit tant d'hommes  l'hbtement et au suicide. Il la savait faite
de l'enivrement des sens, de l'exaspration de la vanit, et aussi d'une
espce de mystrieuse terreur, qui s'emparait de ces viveurs, habitus
au tumulte de leur existence enfivre,  la pense de vivre dsormais
dans l'isolement et le silence. Aprs cette fte sans trve, se
retrouver seul, en face de soi. Autant l'ensevelissement  la Trappe, au
sortir d'un bal. Il fallait une me forte, un cerveau bien tremp pour
supporter ce formidable changement.

Il dit  Jacques:

--Venez avec moi, je vous donne ma parole que je ne vous quitterai pas
que vous ne soyez guri physiquement et moralement.

Celui-ci clata d'un rire nerveux, strident, pnible:

--Non! non! abandonnez-moi!... Je ne veux pas tre dfendu!... Je suis
condamn, rien ne prvaudra contre l'arrt du sort.... Je n'ai vcu que
pour le malheur.... Je suis vou  toutes ces tortures....

Il baissa la voix, comme effray:

--Vous savez bien que ce n'est pas moi qui agis, qui parle, qui
souffre et qui pleure.... Un autre est en moi, qui me conduit  la
catastrophe.... Je voudrais m'arrter que je ne le pourrais pas....
Oh! je la sens bien s'agiter, furieuse, l'me implacable.... Elle est
jalouse! Elle se venge de moi-mme, sur moi-mme!.... Tant qu'elle
animera mon corps, je souffrirai.... Le jour o j'en serai dlivr....

A ces mots, Davidoff fit un geste violent, ses sourcils se froncrent
et il fut sur le point de crier  Jacques: Vous tes fou! Laurier a
disparu, mais Laurier est vivant!... Je me suis prt  votre fantaisie,
parce que j'ai eu la conviction que la confiance seule vous rendrait
la force de vivre.... Mais, puisque vous tes arriv  un tel tat
d'hallucination que ce qui faisait votre salut cause aujourd'hui votre
perte, je dois vous dclarer la vrit.... Une pense l'arrta: Il ne me
croira pas! Il faut que je lui montre son ami guri de son mal moral,
pour lui prouver qu'il peut gurir lui-mme!

Il se tourna vers le jeune homme, et trs doucement:

--Puisque vous ne voulez pas m'accompagner  Paris, j'irai donc seul. Je
verrai votre mre et votre soeur.

Une ombre passa sur le front de Jacques et ses yeux brillrent, comme
tremps par une larme:

--Merci, dit-il d'une voix touffe. Tchez qu'elles me pardonnent la
peine que je leur fais.... Elles sont si bonnes et si tendres....

Il se leva et, avec une horrible palpitation de tout son tre:

--Oh! je suis un misrable! Et mieux vaudrait pour moi tre mort!

Du jardin, par la fentre ouverte,  ce moment, une voix claire monta:

--Jacques?...

Il s'avana avec prcipitation. Clmence, maintenant dans le parterre,
cueillait des roses. Elle le vit et gaiement:

--Eh bien! Est-ce fini cette bouderie? Il fait un temps dlicieux,
descends et nous irons djeuner  Villers.

Jacques revint  Davidoff et, tout agit:

--Elle m'appelle, vous voyez, elle m'attend.... Elle n'est point si
mauvaise que je le disais.... Elle a des instants terribles.... Mais au
fond elle m'aime. Venez, mon ami.

Il l'entranait vers l'escalier. Ils arrivrent devant le vestibule. L
Jacques serra les mains du docteur, avec force, et, comme press d'tre
seul avec Clmence, il dit:

--Adieu! Pardonnez-moi encore.... Rassurez ma mre... et gurissez ma
soeur.... Oh! elle avant tout.... Pauvre petite!... Adieu!

Et, rapide, il s'lana vers le jardin o son impitoyable tyran
l'attendait. Davidoff, dans la rue, s'loigna  grands pas. Par une
chappe sur la mer, il aperut le yacht blanc qui, couronn de son
panache de noire fume, gagnait le large. Il se dit:

[Illustration]

--Je suis libre, profitons-en.

Il se dirigea vers le bureau du tlgraphe, prit une feuille de papier
et, debout devant le guichet, il crivit:

Pierre Laurier, aux soins de M. le cur de Torrevecchio (Corsa).

Revenez  Paris, sans perdre un instant. Votre prsence est ncessaire.
En descendant du chemin de fer, ne voyez personne et rejoignez-moi au
Grand-Htel.

Davidoff.

Il remit son tlgramme  l'employ, paya, et sortit en murmurant:

--Si je ne russis pas  sauver le frre, au moins je vais essayer de
sauver la soeur!

Et il partit pour Paris.



VI

La dpche de Davidoff fut remise  Pierre Laurier le jour mme de la
noce d'Agostino avec la fille d'un important fermier de San-Pellegrino.
Le marin s'tait enrichi  cumer les flots de la cte mditerranenne,
et il apportait six mille francs  sa future. Celle-ci, brune et
vigoureuse montagnarde de seize ans, possdait une maison et des champs
plants d'oliviers. Les jeunes gens s'aimaient depuis un an, et, sous
cette condition qu'Agostino cesserait de naviguer, le mariage avait t
conclu.

On sortait de l'glise de San-Pellegrino, et, sur le passage des maris,
les coups de fusil, tirs en signe de joie, ptillaient, comme si
la vendetta et jet une moiti du pays contre l'autre. Les vivats
clataient dans le cortge, les figures rayonnaient de joie, et, sous
ce grand soleil, dans la chaleur de l't,  l'odeur de la poudre, une
sorte d'ivresse s'emparait des cerveaux. Pierre donnant le bras  la
petite Marietta, avec qui il venait de quter  l'glise, suivait d'un
oeil ravi les pripties de cette fte si originale, si vivante, rvant
dj le beau tableau qu'il en fit, et qui est devenu populaire sous le
titre de _Mariage corse_.

Son coeur tait paisible, et son esprit raffermi. Pas une ombre
n'obscurcissait sa pense. Il tait tout au ravissement de voir heureux
ces gens qu'il aimait et dans la patriarcale existence desquels il avait
trouv l'oubli des passions malsaines, obtenu le rveil des viriles
fierts.

[Illustration]

La noce, tout entire, se rendait chez le pre de la marie, pour
banqueter en l'honneur des poux. Comme on dbouchait devant l'enclos
de la ferme, un gamin, qui servait habituellement d'enfant de choeur au
brave cur de Torrevecchio, s'lana  travers la foule, et, courant au
vnrable prtre, lui tendit une enveloppe bleue, qui avait t
dpose au presbytre. Pour franchir la distance de Torrevecchio 
San-Pellegrino, le petit, avec ses jambes montagnardes, n'avait mis
qu'une heure. Il arrivait haletant, la sueur au visage, couvert de
poussire. Le cur lut l'adresse et, aussitt, se tournant vers Pierre:

--Tenez, mon cher enfant, dit-il affectueusement. C'est pour vous!

Un cercle dj s'tait form autour du jeune homme, qui, le front
soucieux, les lvres soudainement crispes, tenait, entre ses doigts, la
dpche sans la dplier:

--Qu'y a-t-il donc? demanda Agostino inquiet.

--C'est ce papier bleu, dit le gamin, qui a t apport, tout  l'heure,
de Bastia par un piton. Il s'tait dplac exprs, vu que la chose,
parat-il, tait presse.... Alors Maddalena, la servante de M. le cur,
m'a dit: Cours tout d'un trait, ne t'arrte pas avant d'avoir parl 
monsieur.... Il y a quelque grave affaire.... Car il y a trois ans qu'il
n'est venu un pareil papier  Torrevecchio!... Alors j'ai coup au plus
court, et me voil.

En parlant ainsi, il essuyait sa figure ruisselante avec le revers de sa
manche, riant de ses belles dents blanches, ravi d'avoir si bien rempli
sa mission.

--Tu vas boire un verre de Tollano et manger un morceau avec nous,
Jacopo, dit Agostino. Il poussa l'enfant vers son beau-pre et ses
parents, et tout plein de l'anxit que trahissait le visage de Pierre:

--Qu'est-ce donc? rpta-t-il.

Pierre lentement dchira t'enveloppe, dplia le tlgramme et lut
l'appel imprieux que lui adressait son ami. Il plit, son coeur se
serra et ses yeux se creusrent profonds sous ses sourcils froncs.

--Un malheur? demanda Agostino.

--Non, dit le peintre. Du moins, je l'espre. Mais il faut que je parte
 l'instant pour le continent.

--Partir! En ce moment! s'cria douloureusement le mari.... Nous
quitter avant la fin de cette journe!... Attendez au moins  demain?...

--Si on t'avait dit, pendant que tu tais de l'autre ct de la mer,
que ta fiance souffrait et pouvait mourir de ton absence, rpondit
gravement Pierre, aurais-tu diffr ton dpart?

Agostino serra vivement la main de son sauveur, et, des larmes plein les
yeux:

--Non, vous avez raison. Mais vous devez comprendre quel chagrin vous me
faites.

Pierre emmena le jeune homme  l'cart, et l, lui parlant avec une
motion soudaine, qui ouvrit  Agostino un jour dcisif sur le caractre
et la condition de son ami:

--Il s'agit de ne pas attrister ta femme, tes parents et tes invits.
D'ici  Torrevecchio, par la route, il y a quatre lieues. Je vais
prendre une carriole  l'auberge. J'irai seul. Une fois que je serai
de l'autre ct de la montagne, tu expliqueras mon absence et tu
remercieras chacun de ceux qui sont ici de l'accueil cordial qui m'a t
fait. Je n'oublierai jamais, vois-tu, le temps que j'ai pass dans ce
pays, au milieu de vous. J'tais bien malade, du cerveau et du coeur....
Vous m'avez guri par votre saine et sage tranquillit.... J'ai oubli
les chagrins dont j'avais cru mourir.... Et c'est  vous que je le dois:
 ta mre, qui a t si bonne pour moi;  ta petite soeur, qui m'a si
souvent rappel, par sa grce nave et touchante, la jeune fille qui
m'attend l-bas;  toi, enfin, brave garon, qui as t cause qu'au
moment o, dsespr, je songeais  me tuer, j'ai voulu vivre pour
essayer de te sauver. Tu m'as rendu  moi-mme. C'est par toi que je me
suis senti encore attach  l'humanit.... Non! je ne vous oublierai
jamais, et, dans la tristesse ou dans la joie, ma pense bien souvent
ira vous retrouver.

Agostino,  ces mots, ne put retenir ses larmes, et, plus boulevers que
s'il avait perdu un des siens, il se mit  sangloter, pendant que les
gens de la noce, tout au plaisir, chantaient, criaient et tiraillaient
dans le verger. Pierre calma le brave garon, et, avec fermet:

--Maintenant, comprends-moi bien. Il faut que je sois  Paris le plus
tt possible. Quand part de Bastia le prochain bateau et o fait-il
escale?

--La Compagnie Morelli a un vapeur qui chauffe, le mardi, pour
Marseille. En descendant ce soir  la ville, vous retiendrez votre
place, et demain,  la premire heure, vous serez en mer. De Bastia 
Marseille, il faut compter trente heures....

--Dans trois jours donc, je serai  Paris.... De l, mon cher Agostino,
tu me permettras d'envoyer quelques souvenirs aux chres femmes qui vont
vivre autour de toi.... N'aie point de scrupules, tu m'as vu, pendant
prs d'un an, sous des habits de paysan, mais je ne suis pas pauvre....
Fais taire ta fiert corse: de ton frre, tu peux tout accepter pour
ta mre, ta soeur et ta femme.... Pense  moi et sois sr que tu me
reverras. Le jour o je reviendrai dans l'le, peut-tre ne serai-je
plus seul.... Alors c'est que le ciel m'aura pris en grce et que
j'aurai retrouv le bonheur.... Adieu jusque-l, et embrasse-moi!

[Illustration]

Les deux hommes s'treignirent, comme pendant cette nuit o ils taient
rouls par les vagues lourdes et profondes, sous la lune blafarde, et,
quand ils se sparrent, ils souriaient et pleuraient  la fois.

Une demi-heure plus tard, Pierre brlait, en carriole, la route de
Torrevecchio, et, le soir mme, ayant emball ses tableaux et ses
esquisses, arrivait  Bastia. Il descendit  l'auberge o il avait pass
sa premire nuit sur le sol de la Corse, courut payer son passage  bord
du bateau  vapeur, puis il entra dans un magasin de confection et, pour
remplacer son costume de velours, acheta un vtement complet de drap
bleu qui ne lui allait pas mal.

Habill comme un continental, pour la premire fois depuis de longs
mois, il poussa un soupir. Il lui sembla qu'il abandonnait le Pierre
Laurier, libre, rajeuni, qui avait si dlicieusement travaill, dix
heures par jour, sous le ciel clair, dans le parfum vivifiant des sapins
et des genvriers, et qu'il redevenait le Pierre Laurier asservi,
nerv, qui errait de l'alcve d'une fille aux salons de jeu du cercle.

Il leva la tte. La nuit descendait, mais sur la montagne,  travers les
grands massifs de chtaigniers, baignant de sa pure lumire les rochers
sourcilleux, la lune brillait comme un croissant d'argent. Le vent des
forts, tide et embaum, passa sur le front du jeune homme, ainsi que
la caresse d'une aile. Il se sentit ranim comme par un rconfortant
souvenir. Il regarda la mer, qui ondulait calme et sourde; il murmura:
Tu peux m'emporter. Je ne te crains pas ni ceux dont tu me spares. Sa
fugitive angoisse disparut, et au moment de tenter l'preuve suprme qui
devait dcider de sa vie, il se trouva matre de sa pense et de ses
sens.

Rien ne palpitait plus en lui de bassement passionn, pour celle qu'il
avait si follement adore. Il osa l'voquer. Il la vit, avec son front
troit, couronn de cheveux noirs, ses beaux yeux aux longues paupires,
au regard enivrant, et ses lvres plissantes de volupt. L'odeur
subtile de la femme l'enveloppa tout  coup, perfide rappel du pass.
Rien ne s'mut dans sa chair, il demeura indiffrent et ddaigneux. Il
n'aimait plus, c'tait fini, le charme avait cess, le philtre restait
inoffensif. Il rentrait en possession de lui-mme, et son coeur
affranchi redevenait digne d'tre offert. L'image de Juliette parut
alors, blanche, virginale et douce, Et des larmes de tendresse montrent
aux yeux de Laurier. Sa bouche murmura un aveu, et tout son tre
frmissant s'lana,  travers l'espace, vers la bien-aime.

Le lendemain,  neuf heures, le bateau quittait le port, Pierre reconnut
le quai, prs duquel le _Saint-Laurent_ tait  l'ancre, pendant qu'il
repeignait son patron de bois sculpt, le mle, le bastion du Dragon,
et, successivement, le cap Corse, Giraglia, puis la cte d'Italie. A
bord de ce navire, qui marchait avec rapidit, il refit toute la route
qu'il avait parcourue sur le petit bateau contrebandier.

A mesure qu'il se rapprochait de la France, son esprit troubl cherchait
la raison du brusque rappel que lui adressait Davidoff. Une inquitude
sourde commenait  le travailler, et il redoutait un malheur. Pour qui?
Les termes de la lettre, que le docteur lui avait crite, aprs son
passage  Torrevecchio, lui revenaient. Une personne, qui est prs de
Jacques, a failli mourir de votre mort.... La phrase qui avait tout
chang dans sa vie. tait-ce donc Juliette, dont l'tat s'tait aggrav?
Allait-il arriver pour la voir s'teindre, au moment o, en elle,
rsidait son unique esprance?... Cependant, dans la lettre, il y avait
aussi ces mots: Vous avez pass auprs du bonheur sans le voir... mais
il vous est possible encore de le retrouver. tait-ce que ce bonheur
pouvait lui chapper de nouveau? Si jolie, la jeune fille n'avait-elle
pas d tre aime? Un autre, pendant qu'il tait loin,  soigner la
plaie de son coeur dans les solitudes, n'avait-il pas pris sa place?

Une tristesse profonde s'empara de Pierre,  la pense que ce recours en
grce, qu'il avait adress  la destine, pourrait tre repouss. Une
lassitude morale l'accabla, et il comprit que cette dception serait
pour lui le coup dcisif qui brise et qui tue. Une hte de savoir le
dvora. A bord du navire, qui fendait les lames vertes, il et voulu
possder un moyen de correspondre avec Davidoff. Il tendait les mains
vers la terre, comme si les rassurantes nouvelles, qu'il esprait, l'y
attendaient  l'arrive. Il enviait les ailes rapides des albatros qui
volaient mlancoliques et blancs dans le ciel. Il marchait nerveusement
de l'avant  l'arrire. On et dit que, de son agitation, il essayait de
redoubler les efforts de la machine.

[Illustration]

Il ne dormit pas, restant sur le pont  regarder l'horizon. Il passa
successivement devant Gnes, Monaco, Toulon, longeant cette cte
enchante, o les jardins baignent leurs branches dans la mer, o,
sur un sable d'or, les flots meurent avec de doux murmures. Il eut un
battement de coeur, en voyant de loin le chteau d'If, sombre dans la
nuit, et Marseille, avec les feux de ses phares, allums comme des yeux
qui regardent dans l'immensit. Il n'avait qu'un petit bagage, il le mit
sur le dos d'un portefaix, il traversa la passerelle d'un pied leste,
prit une voiture sur le quai, et se fit conduire au chemin, de fer. Ni
arrt ni repos, rien ne le distrayait de son dsir d'arriver le plus
vite possible. L'express partait  onze heures et demie, il avait une
heure  lui. Il alla au tlgraphe et adressa  Davidoff cette dpche:
Dbarqu  Marseille, serai demain soir  Paris,  six heures.

Quand il eut vu son papier, des mains du receveur, passer dans celles
de l'employ charg de la transmission, il se sentit soulag, comme si
quelque chose de lui tait parti en avant. Il se rendit au buffet o il
mangea sans apptit, pour tuer le temps. Enfin les portes de la gare
tant ouvertes, et le train form, il grimpa dans un compartiment, et se
livra, avec une jouissance toute spciale,  la volupt de la vitesse.
Enfonc dans un coin, les yeux clos, quoiqu'il ne dormt pas, il resta
immobile, comptant les stations qui le sparaient du but, ainsi qu'un
prisonnier efface, sur le calendrier, les jours qui le sparent de la
libert.

A l'aube, il eut cependant une dfaillance et s'assoupit. Quand il se
rveilla, avec la surprise joyeuse d'avoir gagn un peu de temps sur son
impatience, il faisait grand jour, et l'express filait sur Mcon. Les
riches campagnes de la Bourgogne si riantes, si saines, si robustes, se
droulaient de chaque ct de la ligne, dans un flot de soleil. Il parut
 Pierre qu'il tait presque arriv. Il retrouvait une nature qui,
depuis un an, lui tait inconnue. Plus d'oliviers, de pins et de cactus,
poussant sur l'herbe rare et jaune, plus de rochers rougetres et de
torrents cumeux. Point de bergers arms de leur fusil, perchs sur un
tertre, et surveillant, avec un air altier et grave, le parcours
de leurs moutons pars ou de leurs chvres indisciplines. Mais des
paysans  la fois pesants et actifs, poussant le long des sillons bruns
leurs paires de grands boeufs blancs attels  la charrue. Et des
plaines couvertes de moissons, sur les coteaux, des vignes lourdes de
raisin, des forts d'un vert puissant, coupes de routes gazonnes aux
longues et fraches perspectives. C'tait la France du centre, avec ses
svres beauts, et non plus la molle et rayonnante Provence, ou la
sauvage et grandiose Corse.

[Illustration]

L'horizon fuyait, dans le roulement des roues, le train traversait les
monts, les fleuves, et la pense de Pierre s'engourdissait peu  peu. Il
retomba dans une rverie inquite, se demandant, avec une persistance
vaine, ce qui avait contraint Davidoff  le rappeler si brusquement. Et
une agitation fbrile le reprit aux environs de Paris. Il tira sa montre
plus de vingt fois, entre Melun et la grande ville. En passant les
fortifications, il se mit debout, s'apprtant dj pour la descente.
Enfin le train sifflant ralentit sa marche, fit tinter les plaques
tournantes, et, au milieu des hommes de peine guettant les voyageurs,
s'arrta au terme du parcours.

Pierre, debout sur le marchepied, sauta sur le quai et fut saisi par
deux bras qui le serrrent fortement. Il leva les yeux, reconnut
Davidoff, poussa un cri de joie, et, saisissant  son tour les mains du
fidle ami, il l'entrana  l'cart:

--Eh bien? cria-t-il, rsumant toutes ses curiosits dans cette
interrogation.

--Calmez-vous, dit le Russe qui comprit l'angoisse de Laurier... Il n'y
a point de pril urgent pour Juliette.

Pierre poussa un soupir profond comme si on lui dbarrassait le coeur
d'un fardeau crasant.

--Et Jacques? demanda-t-il.

--Ah! Jacques! rpondit Davidoff. C'est lui surtout qui m'inquite...
Mais ne restons pas l, on nous regarde.

Il prit le bras du peintre, et, au milieu de la foule qui s'coulait
vers la sortie, il l'entrana.

--Quel bagage avez-vous?

--Cette valise avec moi, et une caisse dans le fourgon.

--Venez, nous ferons prendre la caisse par les gens de l'htel... Car
vous m'accompagnez... Je ne vous quitte pas... Au lieu de vous attendre,
ainsi que je vous le disais dans ma dpche, j'ai prfr venir
au-devant de vous... J'ai craint quelque imprudence... Savez-vous que,
si Mlle de Vignes vous voyait brusquement, le saisissement qu'elle
prouverait pourrait lui tre fatal?...

[Illustration]

Ils roulaient en voiture sur le boulevard, tout en causant, et Laurier,
tourdi, n'avait pas assez de toute son attention pour regarder et pour
entendre. Le mouvement de Paris, au sortir du train, qui l'avait secou
pendant vingt heures, aprs le roulis du bateau, pendant deux jours,
cette agitation, succdant brusquement au calme profond et recueilli de
son existence  Torrevecchio, enfivrait son cerveau, blouissait ses
yeux et assourdissait ses oreilles. Il faisait des efforts pour couter
et comprendre Davidoff. Il se sentait las de corps, et surexcit
d'esprit. Il dit:

--Ce voyage m'a bris, et cependant il me semble que je ne pourrais pas
me reposer.

--Vous vivez, depuis trois jours, sur vos nerfs... Je vais remettre
votre organisme en ordre... Fiez-vous  moi... Si je n'avais jamais de
malades plus difficiles  gurir que vous...

La voiture entrait dans la cour du Grand-Htel. Ils descendirent, et,
suivis d'un garon qui portait la valise de Laurier, ils montrent 
l'appartement de Davidoff. Un salon sparait la chambre de Laurier de
celle du Russe. Rests en tte  tte, ils se regardrent un instant, en
silence, puis le docteur montrant un sige  son ami:

--Asseyez-vous, nous allons dner ici, en bavardant, et si vous tes
raisonnable, peut-tre ferai-je quelque chose pour vous, ds ce soir.

Les yeux de Pierre s'illuminrent:

--Quoi! dit-il, je pourrais la voir?... Davidoff se mit  rire:

--Au moins, avec vous il n'y a pas d'quivoque! La voir!... Il ne peut
donc, entre nous, tre question que d'elle? Eh bien! vous avez raison.
Et c'est d'elle qu'il s'agit. Je suis, depuis le commencement de la
semaine, ici et l'habitue doucement au prodige de votre rsurrection. Il
y a de longs mois qu'elle vous pleure, dans le mystre de son me... Ds
les premiers mots prononcs par moi, et mettant l'ombre d'un doute sur
la certitude de votre mort, elle s'est ranime, mais de faon  nous
effrayer sa mre et moi... Une fivre ardente s'est empare d'elle...
Sa faiblesse est si grande!... Par un phnomne incroyable, votre
disparition avait eu cette double consquence de rendre  Jacques la
force de ne pas mourir, et d'enlever  Juliette le courage de vivre.
Elle s'est lentement tiole, ptissante, comme une fleur ronge par un
ver invisible... Quant  son frre... Mais il vaudrait mieux ne parler
que d'elle!...

--Ce que vous avez  m'apprendre, sur le compte de Jacques, est-il donc
si pnible?

--Dsolant, moralement et matriellement. Cette semaine, talonn par
des besoins d'argent imprieux, il a provoqu la mise en vente des
proprits qui sont communes  sa mre,  sa soeur et  lui... Les
observations du notaire, les sollicitations de Mme de Vignes, tout a t
inutile! Il veut raliser,  n'importe quel prix, ne se proccupant pas
de la perte considrable qui sera la consquence de cette liquidation
prcipite... Il est fou, et d'une dangereuse folie!...

--Mais cette folie, cause par qui ou par quoi?

--Par l'amour. Une femme a perdu ce malheureux qui n'tait que trop
dispos aux pires faiblesses.

--Et cette femme si sduisante qu'on ne puisse le dtacher d'elle? Si
forte qu'on ne puisse le lui arracher?

--La plus forte, la plus sduisante, la plus dangereuse de toutes les
femmes!... Et si je vous disais qui elle est...

A ces mots, Pierre plit, ses yeux s'agrandirent, il ouvrit la bouche
pour questionner, pour prononcer un nom, qu'il devinait sur les lvres
du docteur. Il n'en eut pas le temps, Davidoff sourit amrement et,
regardant le peintre jusqu'au fond du coeur:

--Ah! vous m'avez compris! dit-il. Oui, c'est dans les mains de Clmence
que Jacques est tomb. Il a t aim par elle, il l'a aime... comme
on l'aime. Elle, au bout de trois mois, est redevenue froide comme un
marbre. Lui est plus passionn, plus enflamm que jamais... Et, qu'ai-je
besoin devons dpeindre l'tat de son esprit? Pour le connatre, tous
n'avez qu' tous souvenir.

Comme Laurier demeurait immobile et muet, la tte penche sur sa
poitrine, le Russe reprit avec force:

--Il l'adore, comprenez-vous, Pierre? Il l'a adore, toute chaude encore
de vos caresses... Et il ne vit plus que pour elle!...

Le peintre releva la tte et, d'une voix triste, avec une compassion
profonde:

--Le malheureux! Pour elle, pour une pareille crature, il a tout
oubli, tout compromis!... Mais il faut le plaindre plutt que
l'accuser... Elle est si redoutable!...

A ces paroles, la figure de Davidoff s'claira, ses yeux ptillrent de
joie, il alla  son ami et, avec une ironie affecte:

--Ainsi, dans votre coeur, vous ne trouvez pour Jacques que de la piti?

--Et quel sentiment autre voulez-vous que j'prouve?

Dois-je le blmer, aprs avoir t plus faible et plus coupable que
lui?... Non! je ne puis que le plaindre!

Davidoff prit la main de Pierre, et la serrant vigoureusement:

--Et pas un tressaillement dans votre chair,  ce rappel de l'amour
ancien?... Pas une motion dans votre esprit? Aucun retour vers la
femme, aucune irritation contre l'ami?

--Voil donc ce que vous craigniez? s'cria Laurier, dont le ple visage
se colora. Vous vous demandiez si j'tais bien guri de ma passion
insense, et vous m'avez fait subir une preuve? Ah! n'ayez plus de
dfiance, parlez ouvertement... Vous m'avez suspect?

--Oui, dit Davidoff avec fermet. J'ai voulu savoir si,  votre insu
mme...

--Ah! interrogez, cherchez, fouillez ma pense, s'cria Pierre. Vous n'y
trouverez que l'amer regret des fautes commises et l'ardent dsir de les
rparer! Si je ne m'tais pas senti digne d'une affection pure, capable
d'y rpondre par une tendresse inaltrable, vous ne m'auriez jamais
revu. Ne redoutez donc rien de moi, Davidoff. Le Pierre Laurier que vous
avez connu est mort, par une nuit d'orage, et l'homme que vous avez
devant vous, s'il a le mme visage, heureusement n'a plus le mme
coeur....

--A la bonne heure! dit Davidoff gaiement. Ah! j'ai un lourd poids de
moins sur la conscience. Si je n'avais pas pu compter absolument
sur vous, je ne sais comment je me serais tir de l'oeuvre que j'ai
entreprise. Tout est difficult, tout est souci. Il va falloir que vous
affrontiez Clmence....

--Si c'est absolument ncessaire, je m'y rsoudrai, mais cela me cotera
beaucoup!...

--Sans doute! Cependant,  coup sr, pas tant qu'autrefois, rpliqua
le Russe, avec un sourire. Mais nous devons arracher Jacques de ses
griffes. Et il ne faudra pas moins que votre intervention pour que
nous y russissions.... Laissons cette question, c'est l'avenir.
Occupons-nous du prsent, parlons de Mme de Vignes.

Le front de Pierre s'claira. Au mme moment, on apportait le dner.
Les deux amis s'assirent devant la table, et, pendant une heure, ils
causrent  coeur ouvert. Pierre racontant son sjour  Torrevecchio et
le docteur expliquant au peintre tout ce qui s'tait pass pendant son
absence, ils purent, de la sorte, acqurir la certitude, Davidoff, que
Laurier tait, ainsi qu'il l'avait affirm, radicalement guri de sa
dangereuse passion, et Laurier, que Davidoff, en le rappelant  la hte,
avait agi avec autant de dcision que de sagesse. Vers neuf heures ils
descendirent et se rendirent chez Mme de Vignes. Sur le boulevard, dans
la douceur d'une belle nuit d't, Pierre sentit son coeur se gonfler
d'esprance et de joie, il leva son regard vers le ciel, et se repentit
d'avoir si follement dout du bonheur.

[Illustration]

Mme de Vignes, depuis quatre jours, prvenue par Davidoff, avait vu
l'avenir, qui lui paraissait si sombre, s'clairer d'une faible lueur.
La certitude que Pierre Laurier vivait, l'assurance avec laquelle
Davidoff affirmait que le peintre aimait Juliette et ne pouvait aimer
qu'elle, avait donn  la mre un peu de soulagement. Dans le malheur
qui l'accablait, ayant tout  redouter de son fils et tout  craindre
pour sa fille, la possibilit de rendre  Juliette le calme et la sant
lui offrait une satisfaction bien douce. Qu'taient les soucis d'argent,
compars aux inquitudes que lui causait l'abattement, de plus en plus
profond, de la jeune fille? Davidoff avait t accueilli comme un
sauveur. Graduant savamment ses confidences, il avait jet, dans la
pense de Mme de Vignes, un tout petit grain d'esprance, qui avait lev
comme en terre fconde. Peu  peu, la semence avait pouss des racines
qui s'taient tendues vivaces. Et maintenant la fleur prte 
s'panouir n'attendait plus qu'un dernier rayon de soleil. Depuis le
commencement de la semaine, Juliette, sans preuves, sans autre raison
plausible que son ardent dsir de voir le miracle se raliser, s'tait
prise  croire que Pierre tait vivant.

Les on dit de Davidoff avaient t avidement accueillis par ce jeune
coeur. Pourquoi Pierre, sauv par des marins et emmen  bord d'un petit
btiment de commerce, n'aurait-il pas t rencontr par ces voyageurs
qui dclaraient l'avoir vu? Pourquoi, honteux de son suicide annonc et
non excut, Pierre ne serait-il pas rest  l'cart, prs de moiti
d'une anne? Pourquoi n'aurait-il pas laiss la famille de Vignes
ignorer qu'il vivait? Tout cela tait admissible. Et la jeune fille
avait un tel besoin de l'admettre qu'elle et tenu pour vraies de bien
plus tranges histoires.

Chaque jour, Davidoff, poursuivant sa cure morale, rendait compte 
Juliette des dcouvertes que produisait l'enqute qu'il tait cens
faire. Et, chaque jour, il assistait  l'veil de cette me engourdie
et glace. C'tait un spectacle charmant que celui de cette floraison
timide. Juliette esprait, mais elle avait peur d'esprer, et, par
instants, elle se retenait sur la pente o son imagination l'emportait.
Si, aprs cette priode heureuse, il allait falloir retomber dans la
dsolation? Si tout ce qu'on disait n'tait point vrai? Si Pierre
n'avait pas survcu?

Une horrible agitation tait en elle. Il lui semblait impossible que la
mort et pris, en une seconde, ce garon si alerte et si robuste. Elle
se rappelait ce que son frre lui avait dit  Beaulieu: On n'a pas
retrouv son corps.... Elle n'avait pas, alors, accept le doute comme
une esprance. Mais, maintenant, n'tait-il pas vident que si la mer
ne l'avait pas rejet au rivage, c'est qu'il avait chapp  ses vagues
mchantes, qu'il tait sorti de ses glauques profondeurs et qu'il
existait? Quel trajet; dans ce cerveau de femme, avait fait cette
pense! Elle y tait entre si avant que, pour l'en arracher, il aurait
fallu  prsent des preuves matrielles. Il aurait fallu montrer Pierre
mort pour faire croire,  celle qui l'aimait, qu'il pouvait n'tre plus
vivant.

Le matin mme, Davidoff s'tait hasard  dire:

--J'ai vu, hier soir, des gens qui ont rencontr notre ami en Italie
et qui lui ont parl. On peut s'attendre, un de ces soirs,  le voir
arriver.

Elle n'avait point rpondu, elle avait regard le docteur, avec une
fixit singulire, et, au bout d'un instant:

--Pourquoi ne me dites-vous pas tout?... Vous avez peur de ma joie?...
Vous avez tort. Je suis maintenant sre qu'il vit. Je l'ai vu, cette
nuit, en rve. Il tait dans une glise, une pauvre glise de village,
et travaillait  un tableau de saintet.... Son visage tait triste...
triste, et, par moments, des larmes coulaient sur ses joues. J'ai eu la
conviction qu'il pensait  moi.... J'ai voulu lui crier: Pierre, assez
de chagrins, assez d'loignement; revenez, nous vous attendons, et nous
serions si heureux de vous accueillir.... Mais une sorte de brouillard
s'est lev entre lui et moi, et je ne le distinguais plus que trs
effac, pareil  une silhouette vague, et nettement j'entendais le bruit
des flots, comme lorsqu' Beaulieu, par une mer houleuse, le ressac
battait les rcifs de la baie.... Puis, cette vapeur s'est dissipe,
ainsi qu'un voile qu'on arrache, et je l'ai revu. Il venait vers moi, le
visage souriant; il a fait un geste de la main, comme pour dire: Ayez
patience, me voil... et je me suis rveille, angoisse et brise....
Mais j'ai confiance.... Il est tout prs de nous.... A Paris,
peut-tre?...

Davidoff, trs intrigu, demanda alors  la jeune fille:

--Pouvez-vous me dcrire l'glise dont vous me parlez?

--Oui, dit Mme de Vignes. Elle tait situe sur la place d'un village.
Le portail tait en grs rouge, surmont d'un auvent en briques....
L'intrieur, blanchi  la chaux et trs pauvre.... Quelques bancs de
bois, une chaire sans un ornement, un autel d'une grande simplicit....

--Et le tableau auquel travaillait Pierre, l'avez-vous regard, vous le
rappelez-vous?...

--Oui. Il y avait un tombeau ouvert.... Et le mort se dressait
vivant.... J'y ai vu un prsage.

Davidoff hocha la tte, trs saisi par cette extraordinaire rvlation.
videmment, c'tait lui qui, par la pense, avait fait voir  Mme de
Vignes l'glise de Torrevecchio, et la Rsurrection.... Mais le bruit
des flots, frappant l'oreille de la jeune fille,  l'heure mme o
Pierre tait en mer?... Comment l'expliquer?

Il resta silencieux, et, quoi que Juliette fit, il ne donna pas
d'claircissements nouveaux. Mais son attitude, ses paroles, sa
physionomie, tout annonait un vnement prochain. Le docteur laissa la
jeune fille dans une agitation, qui lui parut favorable, et partit. Le
soir, vers neuf heures, arriv  la porte de Mme de Vignes, en compagnie
de celui qui tait si ardemment dsir, il eut un violent battement
de coeur. Il serra fortement le bras de son ami, et lui montrant la
dernire fentre de l'entresol:

--Restez dans la rue, dit-il, les yeux fixs sur cette croise. Lorsque
vous m'y verrez paratre, montez. Mais,  ce moment seulement.... Je
vais, moi, prparer votre rception.... Je suis plus troubl que je ne
puis vous le dire....

Il entra dans la maison, et laissa le peintre sur le trottoir. Seul,
Laurier fui saisi d'une motion semblable  celle qu'il avait prouve
sur le promontoire de Torrevecchio, en face de la mer, quand,
aprs avoir reu la lettre de Davidoff, il s'tait interrog pour savoir
s'il tait digne de revoir Juliette.

[Illustration]

Une sorte d'attendrissement mystique s'empara de lui, pendant qu'il
attendait l'instant de se prsenter devant la jeune fille. Il tait
recueilli et grave, avec le sentiment qu'il accomplissait un devoir de
rparation. Pas d'impatience, la quitude heureuse d'un converti qui va
abjurer ses erreurs, obtenir son pardon et vivre en paix avec le ciel et
la terre.

[Illustration]

Il restait adoss  la muraille, les yeux fixs sur la fentre, pensant
 la scne qui se passait dans cet appartement obscur et silencieux.
Rien ne bougeait, tout demeurait muet. Un immense apaisement rgna dans
l'me du jeune homme. En lui un seul sentiment subsistait: sa tendresse
pour Juliette. Il se rappela l'amour naf et timide de l'enfant, il fit
le compte des peines qu'elle avait souffertes et dont il tait l'auteur,
et seul, dans la nuit qui descendait, il jura de les lui faire oublier.

A cette minute mme, la fentre s'claira vaguement et le docteur
Davidoff, de la main, donna  son ami le signal qu'il attendait. Laurier
s'lana, et, palpitant, gravit l'escalier. La porte tait ouverte,
il traversa le vestibule, entra dans le salon, et, debout devant la
chemine  ct de sa mre, il aperut Juliette. Il s'arrta immobile,
les jambes tremblantes, le regard vacillant.

Elle lui parut plus grande qu'autrefois, peut-tre tait-ce parce
qu'elle tait plus mince et plus ple. Ses mains blanches se
dtachaient, effiles et encore souffrantes, sur le noir de sa robe. Ses
yeux, cerns par les pleurs, brillaient lumineux et doux. Elle souriait
et regardait Pierre, comme Pierre la regardait. Elle le trouvait mieux
que jamais, avec son visage hl et sa barbe qu'il avait laisse
pousser. Elle dcouvrait, sur son front, les traces de son chagrin et
elle prouvait une joie secrte, revanche de ses douleurs. Son sourire,
soudain, se trempa de larmes, et brusquement, portant son mouchoir  ses
lvres, elle se laissa tomber sur un fauteuil et clata en sanglots.

Pierre poussa un cri, et, rompant enfin son immobilit, il s'lana vers
elle, se jeta  ses genoux, la priant, la suppliant de lui pardonner.
Mme de Vignes, inquite, s'tait approche de sa fille; mais Davidoff la
rassura d'un coup d'oeil. Alors la mre et le mdecin, voyant que les
deux jeunes gens avaient oubli tout ce qui n'tait pas leurs souvenirs
et leurs esprances, les abandonnrent librement  la douceur de leur
premire joie.

Quand ils revinrent troubler le tte--tte, ils trouvrent Pierre et la
jeune fille, assis l'un prs de l'autre, la main dans la main. C'tait
Juliette qui parlait, racontant son chagrin et son dsespoir. Elle
souriait, maintenant, en rappelant toutes ses souffrances, et c'tait
Laurier qui pleurait.

--Mes amis, dit Davidoff, nous avons tenu les engagements que nous
avions pris envers vous: vous tes heureux. C'est fort bien, mais
n'abusons point des meilleures choses.

[Illustration]

Mme de Vignes n'est pas encore assez forte pour qu'il soit permis de ne
pas lui doser mme ses satisfactions. En voil donc assez pour une seule
sance. Vous aurez, du reste, le temps de vous revoir.

Alors Juliette, avec toutes sortes de clineries, essaya d'obtenir de sa
mre un quart d'heure de grce. Et Mme de Vignes n'eut pas le courage
d'attrister, par un refus, ce joli visage qui rayonnait, pour la
premire fois, depuis si longtemps. Elle sentait bien que le triomphe
de cette jeunesse, sur la mort qui dj l'entranait, tait dsormais
assur. Et le sentiment de rancune, qu'elle prouvait contre Laurier,
involontaire auteur de tout ce mal, ne rsistait pas  la mtamorphose
que sa prsence avait fait subir  Juliette.

Ils restrent donc, tous les quatre, oubliant le temps qui s'coulait,
 couter le rcit de l'existence de Pierre dans le petit hameau corse.
Juliette aima Agostino, Marietta, la vieille mre, et le bon cur. Et la
promesse, que Pierre avait faite  ses amis de Torrevecchio de revenir
les voir, elle la renouvela, elle aussi, mentalement, dans un lan de
reconnaissance. Minuit sonnait quand ils se sparrent.

--Vous ne nous verrez pas demain, dit Davidoff, en souriant  sa malade.

Et comme elle s'attristait subitement:

--Il ne faut pas penser qu' vous, chre enfant, ajouta-t-il avec
douceur. Nous avons une autre cure  faire, plus grave et plus difficile
que la vtre. Nous partirons, ds le matin, pour retrouver votre frre 
Trouville.

En un instant, l'gosme, avec lequel la jeune fille jouissait de
son bonheur, disparut. Elle retrouva le sentiment de la situation
douloureuse dans laquelle sa mre et elle taient places. Et, en
mme temps, elle reprit toute sa ferme raison. Elle serra la main de
Davidoff, et s'adressant  Pierre:

--Vous avez raison, partez tous deux et puissiez-vous faire pour mon
frre ce que vous avez fait pour moi! En russissant, vous ne pourrez
pas me rendre plus reconnaissante, mais vous pourrez me rendre encore
plus heureuse.

Alors, prenant par la main celui qu'elle aimait, elle le conduisit  sa
mre. Mme de Vignes tendit les bras  l'enfant prodigue, et, en recevant
ce baiser, cette fois, Pierre se sentit compltement absous.



VII

Il y avait, ce matin-l, grand djeuner chez Clmence. La semaine des
courses commenait. Un arrivage de Parisiens avait eu lieu la veille.
Et, rencontrs, le soir mme, au casino, ils avaient t invits par la
belle fille et par Jacques. C'tait la fleur du monde joyeux. Gentlemen
tris sur le volet parmi les plus lgants et les plus gais, femmes
choisies parmi les plus sduisantes et les plus aimes. Les hommes
portaient des noms clbres dans les arts, la finance et la politique.
Les femmes taient les grades les plus illustres du bataillon de
Cythre.

Il y avait l le prince Patrizzi; Duverney, le peintre des nudits
modernes, spirituel convive gardant de sa jeunesse une bonne humeur de
rapin; le petit baron Trsorier, l'agent de change, une des plus fines
lames des salles d'armes de Paris; Berneville, sportsman qui monte comme
un jockey de profession et s'est cass sept fois la clavicule dans
des steeples; le duc de Faucigny, le plus jeune dput de la
Chambre, lgitimiste intransigeant, qui a fait une profession de foi
retentissante en faveur de don Carlos; Burat, l'avocat attitr des
thtres, la langue la plus acre du palais, grand coureur de premires
et passionn collectionneur de tableaux; Slim Nuo, venu pour voir
courir sa jument Mandragore dans la poule des produits, et cachant, sous
une gaiet affecte, les angoisses de son amour-propre d'leveur.

Les femmes taient Andre de Taillebourg, Mariette de Fontenoy, Laure
d'vreux, la blonde Sophie Viroflay, toutes portant des noms emprunts
aux plus glorieuses batailles de l'histoire de France ou aux stations
les plus connues de l'indicateur des chemins de fer. D'ailleurs, les uns
et les autres, aimables et gnreux, jolies et pares  souhait.

La partie tait lie pour la journe entire. On djeunait chez
Clmence. Le mail de Nuo emportait tout le monde au champ de courses.
On rentrait faire un peu de toilette, et,  sept heures et demie, on se
retrouvait aux Roches-Noires, o Trsorier offrait  dner  la galante
compagnie. Aprs, on allait en bande au casino, pour faire un tour de
valse. Le reste tait l'imprvu, qui devait tenir une large place dans
le programme, avec ces hommes prompts  la fantaisie et ces femmes
faciles au caprice.

--Mes enfants, dit gaiement Duverney, nous commenons la journe
ensemble, nous la finirons de mme. Seulement, il n'est pas sr que les
femmes, comme dans la chane anglaise, n'auront pas chang de cavaliers!

--Dis donc, malhonnte, s'cria Laure d'vreux, pourquoi donnes-tu le
privilge de l'infidlit aux femmes?

--Parce que c'est pour elles une ncessit professionnelle!

--Grand Dieu! les croiriez-vous vnales? interjeta Faucigny, avec des
mines effarouches.

--Il y a des hommes qui le prtendent! rpondit Trsorier.

--Ils ont l'esprit aigri par des fins de mois difficiles! dit en riant
Clmence.

Tous les yeux se tournrent vers Jacques, qui se promenait dans le
jardin, en causant avec Patrizzi. Le mouvement fut si significatif que
Clmence fit un geste de protestation:

--Oh! ce n'est pas pour Jacques que je parle, reprit-elle. Depuis deux
jours, au cercle, il a une spcialit de banques-rasoir. Il a encore
emport hier trois mille louis.... Il est en veine, il prtend que tout
doit lui russir.

Elle se tourna du ct de Nuo, qui gisait au fond d'un fauteuil, et
avec une malice froce:

--Ainsi il a offert Mandragore, la jument de Slim,  dix,  tous ceux
qui en ont voulu....

Nuo rougit de colre et, se mettant sur pied avec effort:

--Je vais lui en prendre, moi, pour plus qu'il n'en pourra donner.... Je
suis sr de ma jument....

--Mais tes-vous sr de votre jockey? demanda Berneville. Vous savez
qu' Caen, l'autre jour, Chadwal a tir le cheval de La Bonnerie?...

--Je suis tranquille, Petersen ne peut pas se faire payer, pour perdre,
aussi cher que je le paierai, si je gagne!...

--Mais, mon pauvre Nuo, dit Andre de Taillebourg, ce que vous avez
promis  Petersen ne donnera pas des jambes  Mandragore.

--La bte est de premier ordre! riposta le banquier.

--Ouich! Elle ne vaut pas une allumette!

--Je la prends  galit contre le champ! cria le gros homme furieux.

--Nuo, tu vas te faire du mal, dit Sophie Viroflay. Rien d'imprudent
comme de se mettre en colre, avant de djeuner!...

--C'est comme d'tre aimable aprs, fit Mariette de Fontenoy.

--Croyez-en l'exprience de ces dames! dit Burat, et mfiez-vous de
l'apoplexie du dessert!

--Toi, si tu meurs prmaturment, riposta la belle blonde, ce sera, bien
sr, empoisonn, pour t'tre mordu ta mchante langue!

--Oh! Fontenoy, tu es moins gnreuse que nos pres  la bataille de ton
nom; tu ne dis pas: Messieurs, tirez les premiers!

--Je ne dis a que pass minuit!

--Mais alors, hein? Comme tu le dis bien!

--Tu n'en sais rien, en tous cas!

--On me l'a racont.

--Qui a?

--Pardi! tout le monde!

--Insolent!

Mariette, au milieu d'un hourra gnral, s'tait lance sur l'avocat,
et rouge, riant et rageant  la fois, le battait  grands coups
d'ventail, faisant  chaque mouvement violent tinter l'or de ses
bracelets. Lui se garantissait la tte avec les mains, tournant autour
du salon, poursuivi par la charmante fille, dont la robe de batiste rose
orne de valenciennes ondulait au hasard de la course, dcouvrant deux
petits pieds chausss de cuir mordor et deux jambes fines moules dans
des bas  jour. Elle s'arrta essouffle, devant Burat tomb  genoux
sur le tapis, et montrant son ventail en pices:

--Pour la peine tu m'en paieras un autre.

--Oui, ma biche, et je ferai peindre dessus des fleurs d'oranger!

--a recommence, alors?

--Allons! la paix! rclama Clmence. On va djeuner.

Jacques et Patrizzi rentraient. L'air tait d'une tideur dlicieuse et
les roses du parterre sentaient bon. Les portes de la salle  manger
s'ouvrirent. Le matre d'htel, cravat, de blanc, solennel comme s'il
et offici devant des duchesses, annona:

--Madame est servie.

Clmence prit le bras de Faucigny, Jacques offrit le sien  Sophie
Viroflay et, en cortge, hommes et femmes sortirent du salon.

[Illustration]

La salle  manger, superbe, tendue de soie de Chine, meuble de bois de
fer sculpt, s'ouvrait sur la serre d'un ct, et, de l'autre, sur
le jardin. Trois larges baies, dcores de vitraux peints de fleurs
tranges et d'oiseaux fantastiques, donnaient sur une terrasse, au
centre de laquelle un monumental perron descendait vers la pelouse
borde de plates-bandes. Ces trois baies, ce matin-l ouvertes,
laissaient entrer  flot l'air et la lumire. Le gazon du jardin tait
d'un vert d'meraude, le sable des alles, blanc sous le soleil,
rverbrait la chaleur. Le ciel bleu, au lointain, se glaait de
violet. Tout tait silence, ardeur et joie. Les htes de Clmence,
inconsciemment pntrs par ce bien-tre dlicieux, cdrent 
l'allgresse qui manait des choses. Les ttes s'chauffrent, les nerfs
se tendirent et la gaiet commena  tourner au bruit.

Au milieu du tumulte des plaisanteries, Jacques seul restait grave,
comme si un remords secret le tourmentait. Il pensait, dlivr pour
un temps de ses besoins d'argent,  ceux qu'il avait si durement
tourments, pour se procurer les ressources suprmes. Parmi ses convives
anims et moqueurs, entour de femmes belles et sduisantes, les ides
les plus tristes s'emparaient de lui. Il jeta un regard sur la table
clatante, charge de fleurs, d'argenterie et de cristaux, il examina
ceux qui y avaient pris place. Il les vit insouciants et heureux. Lui
seul tait dvor par la secrte amertume de la vie mal mene. Tous les
autres taient libres d'esprit et de coeur, il entendait leurs propos
et leurs rires. Chaque jour, c'tait ainsi pour eux: mme fte, mme
contentement. Chaque jour, c'tait ainsi pour lui, galement: mme
torture, mme angoisse qu'il ne pouvait calmer.

Ses yeux s'attachrent sur Clmence et Faucigny qui causaient  voix
basse, en face de lui. Il ne distinguait pas leurs paroles, mais il en
devinait le sens. Le duc, clin et insinuant, faisait la cour  la belle
fille, et elle l'coutait avec un sourire. Ce sourire, il le connaissait
bien. Il en serait de Faucigny comme de tant d'autres. Et le front de
Jacques se crispa douloureusement. Il vida, coup sur coup, ses verres
pleins de vins diffrents et une rougeur monta  ses pommettes. Il
eut un mouvement de colre, il pensa: Je suis morose, voil pourquoi
Clmence se dtourne de moi.... Et n'est-il pas juste que je souffre par
elle, pour qui je commets tant d'infamies?

Il s'entendit interpeller. C'tait Patrizzi, qui, de l'autre bout de la
table, lui criait:

--Dites donc, Jacques, est-ce que ce djeuner ne vous rappelle pas notre
dner de Monte-Carlo? Quelques-uns de ces messieurs et presque
toutes ces dames en taient.... Ce fut moins gai, ce soir-l,
qu'aujourd'hui.... Et quelles diables d'histoires! Vous en
souvenez-vous?

--Au fait, comment le mdecin russe, qui voyage avec Woreseff, n'est-il
pas ici? demanda Andre de Taillebourg.

--Il est  Paris, depuis cinq jours, dit Patrizzi.

A ces mots, Jacques vit se dresser devant lui l'image triste et ple de
Juliette. Elle tait assise, dans le salon o il avait pass tant de
soires, lorsqu'il tait encore un fils soumis et un frre tendre. Mme
de Vignes, inquite, se penchait vers sa fille, et Davidoff, debout, la
regardait avec compassion. Il sembla au jeune homme que sa mre
avait prononc son nom, et que le docteur avait rpondu en hochant
douloureusement la tte. N'tait-ce pas lui, qui aurait d tre auprs
des deux femmes? Pourquoi cet tranger consolait-il sa mre et sa soeur?
Une voix murmura  son oreille: C'est parce que tu as refus de faire
ton devoir, parce que tu as sacrifi ta mre au jeu, ta soeur  ta
matresse, parce que tu es un lche et un ingrat!

Il clata d'un rire inattendu, inexplicable, effayant, qui attira sur
lui les regards de tous les convives. Il s'offrit  leurs regards, ple,
les lvres crispes et les yeux tincelants.

--Oui! oui! s'cria-t-il, sans s'inquiter de leur tonnement, le dner
de Monte-Carlo fut moins gai que le djeuner de ce matin.... J'tais
mourant d'abord, et, aujourd'hui, je me porte bien. Oh! trs bien! Grce
 Davidoff, qui nous a fait une admirable thorie sur la transmission
des mes.... Vous n'en avez pas perdu le souvenir, Patrizzi?... Ni vous,
Trsorier?... Il nous conta l'aventure d'une jeune fille russe.... Oh!
la bonne aventure, et le joyeux mystificateur, que ce Davidoff!...
Personne de nous ne prit son rcit au srieux.... Pas mme vous,
Patrizzi, qui cependant tes Napolitain et, par consquent,
superstitieux!... Car vous croyez au mauvais oeil, n'est-ce pas, prince?

--Ne plaisantez pas avec ces choses-l! rpondit Patrizzi, qui, soudain
trs grave, fit, avec deux doigts de sa main gauche, un signe rapide
derrire son dos.

--Ah! ah! ah! ricana Jacques, avez-vous vu le geste du prince? Il a
conjur le mauvais sort.... Il croit  la jettatura!... Et, pourtant,
il n'a pas ajout foi aux dmonstrations de Davidoff.... Personne n'y
a cru.... Personne! Except cependant Pierre Laurier.... Mais tout le
monde sait que le pauvre garon tait devenu fou!

Un silence de mort accueillit ces tranges paroles. Tous les assistants
demeurrent glacs. On et dit que le spectre de celui que tous avaient
connu, estim et aim, allait apparatre. Les hommes se regardrent
entre eux, gns par cette exaltation subite, qui faisait tourner au
noir cette fte commence si joyeusement. Les femmes se mirent  rire,
inconscientes de ce qui se passait. Clmence, furieuse, mordant ses
lvres blmissantes, donna un coup sec de son couteau sur la table, et
son verre de fin cristal, dcapit, tomba sur la nappe avec un bruit
argentin.

--Un verre cass! s'cria Laure d'vreux, a porte malheur!

--Tout cela est vraiment absurde, Jacques! s'cria Clmence d'une voix
tremblante de colre. Nos amis sont-ils venus ici pour entendre de
pareilles extravagances?...

--Il est gris, ce bon Jacques! s'cria Sophie Viroflay.... Il n'est
encore que midi et demi.... C'est un peu tt!...

--Non, je ne suis pas gris, s'cria le jeune homme, dont le visage prit
une expression terrible. Jamais je n'ai t plus matre de ma raison....
Je vous ai dit que Laurier tait devenu fou.... Est-ce que quelqu'un de
vous en doute? Parmi vous tous, qui lui avez vu vivre ses derniers mois
d'existence, qui avez assist  ses tortures,  son agonie morale, en
est-il un qui veuille me dmentir? Ah! vous restez muets.... Clmence
elle-mme ne dit rien.... C'est qu'elle sait bien que Laurier tait fou,
et pourquoi il tait fou!

Le visage de la comdienne,  cette apostrophe, se marbra de tons
jaunes, comme si le fiel remplaait le sang dans ses veines. Son joli
cou se gonfla de fureur, et, d'une voix sifflante, elle s'cria:

--Tu nous le fais regretter! Que n'est-il  ta place, et que n'es-tu 
la sienne!

--Patience! J'irai bientt, dit Jacques, avec un effrayant sourire, car
la vie infernale qui l'a conduit au suicide, je la mne  mon tour. Je
puis juger de ses souffrances puisque je les endure.... Et je comprends
qu'il ne les ait pas supportes plus longtemps! Nous parlions, tout
 l'heure, du docteur Davidoff et nous rappelions les histoires
fantastiques qu'il nous conta, une belle nuit.... Patrizzi, vous
rappelez-vous que Laurier, aprs les avoir coutes silencieusement,
s'cria tout  coup: Jacques, si jamais j'ai assez de la vie, je te
lguerai mon me.... Oui, vous ne l'avez pas oubli.... Eh bien! avant
que cette mme nuit se ft coule, il tait mort, et moi, qui n'avais
plus qu'un souffle d'existence, je revenais  la vie.... Quelques jours
plus tard, mon prince, me rencontrant au bal masqu,  Nice, vous m'avez
dit en plaisantant: Il parat que vous avez maintenant une me toute
neuve... celle de votre ami Laurier?... Vous ne croyiez pas dire si
vrai.... Elle tait en moi, cette me.... Je la sentais puissante et
enflamme, avec toutes ses passions, ces mmes passions qui avaient
conduit Pierre  sa perte.... La folie du plaisir  outrance, la soif
d'un amour perdu, l'ivresse du jeu sans limite, me brlaient de
leurs fivres.... Une femme passa sur ma route.... Elle m'attira
invinciblement, fatalement. Elle ne pouvait pas ne pas m'attirer, car
j'avais en moi l'me de Pierre, pleine encore de dsirs pour celle qui
tait prs de moi, provocante et corruptrice.... Oh! j'ai eu une lueur
de raison.... En cet instant, j'ai entrevu ma destine, j'ai voulu
rsister; mais la sorcire d'amour me tenait l, et je n'tais plus
moi-mme.... Tout mon tre soulev m'emportait vers elle, je lui
obissais, comme un chien  son matre.... Elle levait le doigt et
j'accourais, aprs m'tre jur de ne plus revenir.... Ainsi, de degrs
en degrs, j'ai suivi la pente qui avait conduit Pierre Laurier 
l'abme.... Comme lui, j'ai jou parce qu'il me fallait de l'argent,
beaucoup d'argent!... Comme lui, j'ai oubli tout ce qui n'tait pas la
femme perverse et pourtant adore.... Il avait sacrifi son talent, sa
gloire... moi, j'ai trahi mes affections les plus chres, dpouill ma
mre et abandonn ma soeur.... Il avait t lche, je l'ai t! Il
avait support les infidlits de sa matresse, et serr la main de ses
rivaux.... En ce moment, autour de la table, vous tous qui m'coutez,
vous avez t ou vous tes les amants de la femme qui est  moi....
Oui, vous, Nuo, qui avez t tromp et qui avez pris votre revanche
en trompant vos successeurs; vous, Burat, qui avez plaid les procs
difficiles contre les fournisseurs rcalcitrants; vous, Trsorier, qui
avez fait fructifier, par des placements avantageux, les sommes que
Berneville et Patrizzi donnaient.... Et toi, Duverney, loustic qui
dridais la belle aux heures noires; vous enfin, Faucigny, le dernier
favoris. Eh bien! mes amis, croyez-vous que je sois dans mon bon sens
et que j'aie de la clairvoyance?

Il s'tait lev tout droit. Une mousse lgre frangeait ses lvres, ses
mains tremblaient, et il s'efforait de rire. Il balana sa coupe pleine
de vin de Champagne et dit:--Je suis votre hte... Je bois  vous,
amants de ma matresse!... Et je bois  celui qui manque,  l'absent...
 Pierre Laurier!

Il leva son verre  la hauteur de sa bouche, mais il ne but pas. Son
regard, tourn du ct de la terrasse, tait devenu fixe et pouvant.
Il poussa un cri rauque et recula d'un pas. Il avait aperu celui qu'il
voquait, Pierre Laurier montant avec Davidoff les marches du perron.
Pendant qu'il s'avanait, il le dvorait des yeux, plein de stupeur,
haletant, la sueur au front.

Quand les deux hommes s'arrtrent sur le seuil, il fit un geste fou,
ainsi que pour carter une vision terrifiante; il porta la main  son
cou, comme s'il touffait, puis d'une voix creuse:

--Pierre, dit-il, que viens-tu chercher ici? Tu sais bien qu'il n'y a
pas place pour nous deux, sur la terre!... Si tu vis, je dois mourir!

--Jacques! cria Laurier, en s'approchant les mains tendues.

Celui-ci tenta de le repousser, mais il plit, et, avec un rle
effrayant, il tomba dans les bras de son ami.

--Il est mort! balbutia Berneville. Il faut appeler.

[Illustration]

--Ne bougez pas, dit Davidoff.... Il est vivant, et nous n'avons besoin
de personne.

Il prit un peu d'eau, dans un verre, et mouilla les tempes du malheureux
qui poussa un long soupir.

De tous ses amis, levs en tumulte, et groups autour d'elle, Clmence
la premire retrouva son sang-froid:

--Que prtendez-vous faire? demanda-t-elle  Davidoff.

--Emmener M. de Vignes, dit le Russe.

Pierre avana d'un pas, et se plaant en face de Clmence:

--Est-ce que vous songez  vous y opposer? demanda-t-il froidement.

La belle fille essaya de payer d'audace, elle leva les yeux sur celui
qui l'interrogeait. Elle le vit calme, la bouche ddaigneuse et le
regard attrist. Il tait redevenu le Pierre Laurier des premiers temps
de leurs amours, avec son front fier et inspir, sa mle tournure, et
une mlancolique douceur dans la voix, qui remua Clmence jusqu'au
fond de son tre. Elle aurait voulu tre insolente, mais une humilit
soudaine lui amollissait le coeur. Elle adressa au jeune homme un
sourire craintif, et s'approchant de lui:

--Partir ainsi, est-ce prudent? dit-elle. Suivez-moi, je vais vous
conduire o vous pourrez le soigner en toute tranquillit.

--C'est inutile! rpondit Pierre. Ni lui, ni nous, ne resterons ici un
seul instant de plus.

--Pourquoi? dit Clmence, sommes-nous donc ennemis?

D'un geste, Laurier montra Jacques, haletant pniblement dans les bras
de Davidoff, et sans colre, mais avec une invincible fermet:

--Je vous ai pardonn le mal que vous m'avez fait  moi. Je ne vous
pardonnerai jamais le mal que vous lui avez fait  lui. Adieu.

Davidoff et Pierre enlevrent Jacques toujours vanoui, et, comme un
enfant, l'emportrent  travers le jardin, jusqu' la voiture qui les
attendait.

A peine furent-ils hors de vue que la contrainte, qui pesait sur
l'assistance, se dissipa:

[Illustration]

--Ah! mes enfants, s'cria Burat, en voil une fin de djeuner!

--Ils ont bien fait de l'emmener, dit Fontenoy, il devenait
assommant!... J'ai horreur des gens qui font des scnes  table!

--C'est gal, tu sais, Clmence, fit Duverney, les hommes qui se tuent
par amour pour toi, se portent assez bien!

[Illustration]

Clmence silencieuse, la tte incline, songeait. Elle rompit
brusquement le silence et regardant ses convives avec des yeux
diaboliques:

--Eh bien! vous direz ce que vous voudrez de Pierre Laurier,
s'cria-t-elle, mais de vous tous, il n'y en a pas un seul qui vaille ce
garon-l!... Maintenant, il est prs de deux heures. Allons aux courses
voir le cheval de Slim arriver bon dernier!


[Illustration]

Depuis trois mois, Pierre et Juliette taient maris. La jeune femme
avait retrouv l'clat de sa sant. Son mari, accabl de commandes,
travaillait tant que le jour durait et passait toutes ses soires avec
sa belle-mre et son beau-frre. Lentement, mais srement, Jacques
s'inclinait vers la tombe. Guri de sa dangereuse folie, il tait
redevenu doux et tendre. Il paraissait avoir  coeur de faire oublier, 
ceux qui l'entouraient, les tourments qu'il leur avait causs; et,
pas une fois depuis que ses amis l'avaient ramen chez sa mre, on ne
l'avait entendu se plaindre. On et dit qu'il acceptait la souffrance et
la mort, comme une expiation de ses fautes.

[Illustration]

Maigre, les yeux creux, les cheveux presque blancs, il ne restait plus
trace, en lui, du beau garon qui avait tourn tant de ttes. Ce jeune
homme avait l'aspect d'un vieillard. Il ne se levait presque plus
maintenant de son fauteuil. Les jambes couvertes d'un plaid, ses mains
longues et diaphanes allonges auprs de lui, il restait  rver devant
la fentre, regardant, d'un air indiffrent, les passants qui se
htaient dans la rue. Il ne voulait mme plus sortir en voiture,
accompagn par sa mre, pour aller respirer au Bois. Avec un sourire il
rpondait:

--Il faut avoir un peu de coquetterie, et ne point se montrer si faible
et si misrable  ceux qui vous ont connu jeune et vigoureux. Sors,
chre mre, va sans moi; tu me raconteras ce que tu auras vu, j'aurai
ainsi le plaisir sans la fatigue.

Sa mlancolique figure ne s'clairait d'un rayon de joie que quand
arrivait sa soeur. Il ne pouvait se passer d'elle et s'excusait de la
prendre si gostement  son mari:

--Qu'il me pardonne: il me reste bien peu de temps  te voir, et lui, il
a toute sa vie.

Un jour il lui dit:

--Te rappelles-tu, Juliette, la terrasse de Beaulieu et la conversation
que nous y avons eue?

La jeune femme frissonna,  l'horreur de ce souvenir. Elle voulut
interrompre son frre, l'empcher d'voquer ces tristes jours. Mais il
insista avec une force inusite:

--Oh! c'est un remords si cuisant pour moi, qu'il faut, vois-tu, que je
m'en dlivre. La nuit, pendant mes insomnies, j'y pense toujours....
C'est un poison que j'ai dans le coeur et qui me dvore.... J'ai t
bien coupable envers toi, si innocente et si douce. Oh! tant que tu ne
m'auras pas pardonn, je ne serai pas tranquille!

--Mais qu'as-tu fait, pauvre frre, dont il faille t'accuser?... Nous
partagions les mmes regrets et nous pleurions ensemble.

--Non! nos regrets n'taient point partags, dit Jacques  voix basse,
car ma douleur  moi tait hypocrite.... Je croyais vivre de la vie de
Pierre, et je ne regrettais pas sa mort.... Oh! c'est affreux, ce que je
te rvle l, mais la vrit doit tre dite. J'avais la certitude que tu
mourrais de ta douleur, et je n'prouvais qu'un sourd mcontentement de
cette douleur, qui semblait un blme de ma joie. Oui, j'ai t un pareil
monstre, j'ai accept la pense que Pierre tait mort et que tu mourrais
aussi.... Mais qu'tait-ce que toutes ces pertes, que tous ces deuils,
au prix de mon existence assure? J'ai os m'avouer cela  moi-mme....
L'homme est vraiment une brute bien misrable et bien lche!

Ses joues s'taient colores d'une flamme ardente. Il reprit d'une voix
haletante:

--Ainsi, entre ta vie et la mienne, je n'hsitais pas, je sacrifiais
la tienne. Et, au lieu de pleurer l'ami disparu, je me rjouissais de
rester  sa place.... J'ai eu l, vois-tu, petite soeur, une priode de
dmence.... Davidoff tenta, pour me gurir, une redoutable experience.
Il voulut prouver le pouvoir du moral sur le physique, de l'esprit
sur la bte. Il chercha  savoir si la confiance pouvait produire
des rsultats matriels. Sa dmonstration, hlas! s'appliquait  une
crature faible,  une imagination impressionnable.... Elle n'eut que
trop d'effet! Comme les faiseurs de miracles, qui fanatisaient autrefois
les foules, il me dit: Tu es guri, tu as en toi une existence
nouvelle, vis donc. Et j'avais tant besoin de croire que je crus. Mais,
au prix de quelles aberrations mentales, de quelles dformations du mon
caractre! J'tais doux et bon, je devins goste et froce.... Et, pour
oublier, pour imposer silence  la protestation de ma pense, je me
jetai dans la dbauche, je me livrai au vice.... Je devins si diffrent
de moi-mme qu'il me sembla tre ddoubl. Il y avait, en moi, un tre
physique, qui agissait emport par un tourbillon de furieuse folie, et
un tre intellectuel, qui protestait, en gmissant, contre tous ces
excs. J'ai, pendant prs d'une anne, vcu comme un criminel qui se
serait rendu compte de ses crimes, et qui,  mesure qu'il les aurait
commis, s'en serait accus et condamn. Voil quelle a t ma vie....
C'est pour prolonger mon sjour dans cet enfer que j'ai trouv bon que
Laurier fut descendu dans l'ternit et naturel que tu allasses l'y
rejoindre.... Mais un Dieu juste est intervenu, c'est Pierre et toi qui
vivez, et c'est moi qui vais disparatre.

--Jacques! interrompit la jeune femme, en se courbant sur la main de son
frre, qu'elle mouilla de ses larmes.

Le mourant reprit sa respiration avec effort, et, plein d'une gravit
suprme:

--Dis-moi que tu me pardonnes mes fautes, et que, quand je ne serai plus
au milieu de vous, tu conserveras pour ma mmoire un peu de piti et de
tendresse.

--Oh! oui, je te pardonne, puisque tu exiges que je prononce ces
inutiles paroles; et je n'y ai pas de mrite, car je t'aime.

Jacques eut un doux sourire:

--Les femmes, dcidment, dit-il, sont meilleures que nous.

--Mais, mon Jacques, tu vivras.

Il hocha la tte, et, avec un dernier retour sur sa jeunesse fltrie et
sa sant perdue:

--A quoi bon?

Puis il changea d'expression et, avec une gaiet attendrie:

--D'ailleurs, ce n'est plus possible, car, maintenant, c'est toi qui
possdes l'me de Pierre.

Six semaines plus tard, comme l'automne finissait, emportant les
dernires feuilles des arbres, la famille tout entire partit pour le
Midi. Ils revirent, avec une souriante tristesse, la villa de Beaulieu,
le bois de pins, de thuyas et de trbinthes, la baie aux rouges rcifs,
o le flot se brisait en murmurant. Jacques parut se ranimer, un
instant, au soleil, puis il retomba plus faible et plus morne, et un
soir, sans secousse, entour de tous ceux qui l'aimaient, il rendit
doucement le dernier soupir.

[Illustration]

Il dort sur la colline, abrit par les orangers, berc par la brise
odorante, et, sur la pierre de sa tombe, on lit ces mots:

JACQUES DE VIGNES

_Dieu a reu sa pauvre me souffrante._







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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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