Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by Alexandre Dumas

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13949]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***




This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.





Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE


TOME III


(1848 -- 1850)



Table des matires

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prvu ni naade ni dryade
Chapitre CXXXIV -- Le nouveau gnral des jsuites
Chapitre CXXXV -- L'orage
Chapitre CXXXVI -- La pluie
Chapitre CXXXVII -- Tobie
Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
Chapitre CXXXIX -- La loterie
Chapitre CXL -- Malaga
Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
Chapitre CXLII -- O le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force
Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Trchen et Planchet se
quittrent amis, grce  d'Artagnan
Chapitre CXLVII -- La prsentation de Porthos
Chapitre CXLVIII -- Explications
Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut reu  la cour
Chapitre CLII -- Le combat
Chapitre CLIII -- Le souper du roi
Chapitre CLIV -- Aprs souper
Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait charg
Chapitre CLVI -- L'afft
Chapitre CLVII -- Le mdecin
Chapitre CLVIII -- O d'Artagnan reconnat qu'il s'tait tromp,
et que c'tait Manicamp qui avait raison
Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes  son arc
Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
Chapitre CLXI -- Le voyage
Chapitre CLXII -- Trium-Fminat
Chapitre CLXIII -- Premire querelle
Chapitre CLXIV -- Dsespoir
Chapitre CLXV -- La fuite
Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son ct, pass le temps
de dix heures et demie  minuit
Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
Chapitre CLXVIII -- Chaillot
Chapitre CLXIX -- Chez Madame
Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallire
Chapitre CLXXI -- O il est trait des jardiniers, des chelles et
des filles d'honneur
Chapitre CLXXII -- O il est trait de menuiserie et o il est
donn quelques dtails sur la faon de percer les escaliers
Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
Chapitre CLXXIV -- L'apparition
Chapitre CLXXV -- Le portrait
Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
Chapitre CLXXX -- O l'on voit qu'un march qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre
Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mre
Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte
Chapitre CLXXXV -- La Fontaine ngociateur
Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Bellire
Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
Chapitre CLXXXIX -- O il semble  l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne
Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
Chapitre CXCI -- Deux jalousies
Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
Chapitre CXCIII -- La mthode de Porthos
Chapitre CXCIV -- Le dmnagement, la trappe et le portrait
Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale


Le roi entra dans ses appartements d'un pas rapide.

Peut-tre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
laissait derrire lui comme la trace d'un deuil mystrieux.

Cette gaiet, que chacun avait remarque dans son attitude  son
arrive, et dont chacun s'tait rjoui, nul ne l'avait peut-tre
approfondie dans son vritable sens; mais ce dpart si orageux, ce
visage si boulevers, chacun le comprit, ou du moins le crut
comprendre facilement.

La lgret de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un
caractre ombrageux, et surtout pour un caractre de roi;
l'assimilation trop familire, sans doute, de ce roi  un homme
ordinaire; voil les raisons que l'assemble donna du dpart
prcipit et inattendu de Louis XIV.

Madame, plus clairvoyante d'ailleurs, n'y vit cependant point
d'abord autre chose. C'tait assez pour elle d'avoir rendu quelque
petite torture d'amour-propre  celui qui, oubliant si promptement
des engagements contracts, semblait avoir pris  tche de
ddaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres
conqutes.

Il n'tait pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
situation o se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
diffrence qu'il y avait  aimer en haut lieu ou  courir
l'amourette comme un cadet de province.

Avec ces grandes amours, sentant leur loyaut et leur toute-
puissance, ayant en quelque sorte leur tiquette et leur
ostentation, un roi, non seulement ne drogeait point, mais encore
trouvait repos, scurit, mystre et respect gnral.

Dans l'abaissement des vulgaires amours, au contraire, il
rencontrait, mme chez les plus humbles sujets, la glose et le
sarcasme; il perdait son caractre d'infaillible et d'inviolable.
Descendu dans la rgion des petites misres humaines, il en
subissait les pauvres orages.

En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au
coeur, ou plutt mme au visage, comme le dernier de ses sujets,
c'tait porter un coup terrible  l'orgueil de ce sang gnreux:
on captivait Louis plus encore par l'amour-propre que par l'amour.
Madame avait sagement calcul sa vengeance; aussi, comme on l'a
vu, s'tait-elle venge.

Qu'on n'aille pas croire cependant que Madame et les passions
terribles des hrones du Moyen Age et qu'elle vt les choses sous
leur aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse,
spirituelle, coquette, amoureuse, plutt de fantaisie,
d'imagination ou d'ambition que de coeur; Madame, au contraire,
inaugurait cette poque de plaisirs faciles et passagers qui
signala les cent vingt ans qui s'coulrent entre la moiti du
XVIIe sicle et les trois quarts du XVIIIe.

Madame voyait donc, ou plutt croyait voir les choses sous leur
vritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frre,
avait ri le premier de l'humble La Vallire, et que, selon ses
habitudes, il n'tait pas probable qu'il adort jamais la personne
dont il avait pu rire, ne ft-ce qu'un instant.

D'ailleurs, l'amour-propre n'tait-il pas l, ce dmon souffleur
qui joue un si grand rle dans cette comdie dramatique qu'on
appelle la vie d'une femme; l'amour-propre ne disait-il point tout
haut, tout bas,  demi-voix, sur tous les tons possibles, qu'elle
ne pouvait vritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche,
tre compare  la pauvre La Vallire, aussi jeune qu'elle, c'est
vrai, mais bien moins jolie, mais tout  fait pauvre? Et que cela
n'tonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands
caractres sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison
qu'ils font d'eux aux autres, des autres  eux.

Peut-tre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
si savamment combine? Pourquoi tant de forces dployes, s'il ne
s'agissait de dbusquer srieusement le roi d'un coeur tout neuf
dans lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de
donner une pareille importance  La Vallire, si elle ne redoutait
pas La Vallire?

Non, Madame ne redoutait pas La Vallire, au point de vue o un
historien qui sait les choses voit l'avenir, ou plutt le pass;
Madame n'tait point un prophte ou une sibylle; Madame ne pouvait
pas plus qu'un autre lire dans ce terrible et fatal livre de
l'avenir qui garde en ses plus secrtes pages les plus srieux
vnements.

Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
avoir fait une cachotterie toute fminine; elle voulait lui
prouver clairement que s'il usait de ce genre d'armes offensives,
elle, femme d'esprit et de race, trouverait certainement dans
l'arsenal de son imagination des armes dfensives  l'preuve mme
des coups d'un roi.

Et d'ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de
guerre, il n'y a plus de rois, ou tout au moins que les rois,
combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires,
peuvent voir leur couronne tomber au premier choc; qu'enfin, s'il
avait espr tre ador tout d'abord, de confiance,  son seul
aspect, par toutes les femmes de sa cour, c'tait une prtention
humaine, tmraire, insultante pour certaines plus haut places
que les autres, et que la leon, tombant  propos sur cette tte
royale, trop haute et trop fire, serait efficace.

Voil certainement quelles taient les rflexions de Madame 
l'gard du roi.

L'vnement restait en dehors.

Ainsi, l'on voit qu'elle avait agi sur l'esprit de ses filles
d'honneur et avait prpar dans tous ses dtails la comdie qui
venait de se jouer.

Le roi en fut tout tourdi. Depuis qu'il avait chapp 
M. de Mazarin, il se voyait pour la premire fois trait en homme.

Une pareille svrit, de la part de ses sujets, lui et fourni
matire  rsistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.

Mais s'attaquer  des femmes, tre attaqu par elles, avoir t
jou par de petites provinciales arrives de Blois tout exprs
pour cela, c'tait le comble du dshonneur pour un jeune roi plein
de la vanit que lui inspiraient  la fois et ses avantages
personnels et son pouvoir royal.

Rien  faire, ni reproches, ni exil, ni mme bouderies.

Bouder, c'et t avouer qu'on avait t touch, comme Hamlet, par
une arme dmouchete, l'arme du ridicule.

Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes
ont le rire pour vengeance.

Oh! si, au lieu d'en laisser toute la responsabilit  des femmes,
quelque courtisan se ft ml  cette intrigue, avec quelle joie
Louis XIV et saisi cette occasion d'utiliser la Bastille!

Mais l encore la colre royale s'arrtait, repousse par le
raisonnement.

Avoir une arme, des prisons, une puissance presque divine, et
mettre cette toute-puissance au service d'une misrable rancune,
c'tait indigne, non seulement d'un roi, mais mme d'un homme.

Il s'agissait donc purement et simplement de dvorer en silence
cet affront et d'afficher sur son visage la mme mansutude, la
mme urbanit.

Il s'agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi
pas?

Ou Madame tait l'instigatrice de l'vnement, ou l'vnement
l'avait trouve passive.

Si elle avait t l'instigatrice, c'tait bien hardi  elle, mais
enfin n'tait-ce pas son rle naturel?

Qui l'avait t chercher dans le plus doux moment de la lune
conjugale pour lui parler un langage amoureux? Qui avait os
calculer les chances de l'adultre, bien plus de l'inceste? Qui,
retranch derrire son omnipotence royale, avait dit  cette jeune
femme: Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus
de tous, et un geste de son bras arm du sceptre vous protgera
contre tous, mme contre vos remords?

Donc, la jeune femme avait obi  cette parole royale, avait cd
 cette voix corruptrice, et maintenant qu'elle avait fait le
sacrifice moral de son honneur, elle se voyait paye de ce
sacrifice par une infidlit d'autant plus humiliante qu'elle
avait pour cause une femme bien infrieure  celle qui avait
d'abord cru tre aime.

Ainsi, Madame et-elle t l'instigatrice de la vengeance, Madame
et eu raison.

Si, au contraire, elle tait passive dans tout cet vnement, quel
sujet avait le roi de lui en vouloir?

Devait-elle, ou plutt pouvait-elle arrter l'essor de quelques
langues provinciales? devait-elle, par un excs de zle mal
entendu, rprimer, au risque de l'envenimer, l'impertinence de ces
trois petites filles?

Tous ces raisonnements taient autant de piqres sensibles 
l'orgueil du roi; mais, quand il avait bien repass tous ces
griefs dans son esprit, Louis XIV s'tonnait, rflexions faites,
c'est--dire aprs la plaie panse, de sentir d'autres douleurs
sourdes, insupportables, inconnues.

Et voil ce qu'il n'osait s'avouer  lui-mme, c'est que ces
lancinantes atteintes avaient leur sige au coeur.

Et, en effet, il faut bien que l'historien l'avoue aux lecteurs,
comme le roi se l'avouait  lui-mme: il s'tait laiss
chatouiller le coeur par cette nave dclaration de La Vallire;
il avait cru  l'amour pur,  de l'amour pour l'homme,  de
l'amour dpouill de tout intrt; et son me, plus jeune et
surtout plus nave qu'il ne le supposait, avait bondi au-devant de
cette autre me qui venait de se rvler  lui par ses
aspirations.

La chose la moins ordinaire dans l'histoire si complexe de
l'amour, c'est la double inoculation de l'amour dans deux coeurs:
pas plus de simultanit que d'galit; l'un aime presque toujours
avant l'autre, comme l'un finit presque toujours d'aimer aprs
l'autre. Aussi le courant lectrique s'tablit-il en raison de
l'intensit de la premire passion qui s'allume. Plus Mlle de La
Vallire avait montr d'amour, plus le roi en avait ressenti.

Et voil justement ce qui tonnait le roi.

Car il lui tait bien dmontr qu'aucun courant sympathique
n'avait pu entraner son coeur, puisque cet aveu n'tait pas de
l'amour, puisque cet aveu n'tait qu'une insulte faite  l'homme
et au roi, puisque enfin c'tait, et le mot surtout brlait comme
un fer rouge, puisque enfin c'tait une mystification.

Ainsi cette petite fille  laquelle,  la rigueur, on pouvait tout
refuser, beaut, naissance, esprit, ainsi cette petite fille,
choisie par Madame elle-mme en raison de son humilit, avait non
seulement provoqu le roi, mais encore ddaign le roi, c'est--
dire un homme qui, comme un sultan d'Asie, n'avait qu' chercher
des yeux, qu' tendre la main, qu' laisser tomber le mouchoir.

Et, depuis la veille, il avait t proccup de cette petite fille
au point de ne penser qu' elle, de ne rver que d'elle; depuis la
veille, son imagination s'tait amuse  parer son image de tous
les charmes qu'elle n'avait point; il avait enfin, lui que tant
d'affaires rclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait,
depuis la veille, consacr toutes les minutes de sa vie, tous les
battements de son coeur,  cette unique rverie.

En vrit, c'tait trop ou trop peu.

Et l'indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et
entre autres que de Saint-Aignan tait l, l'indignation du roi
s'exhalait dans les plus violentes imprcations.

Il est vrai que Saint-Aignan tait tapi dans un coin, et de ce
coin regardait passer la tempte.

Son dsappointement  lui paraissait misrable  ct de la colre
royale.

Il comparait  son petit amour-propre l'immense orgueil de ce roi
offens, et, connaissant le coeur des rois en gnral et celui des
puissants en particulier, il se demandait si bientt ce poids de
fureur, suspendu jusque-l sur le vide, ne finirait point par
tomber sur lui, par cela mme que d'autres taient coupables et
lui innocent.

En effet, tout  coup le roi s'arrta dans sa marche immodre,
et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courrouc.

-- Et toi, de Saint-Aignan? s'cria-t-il.

De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:

-- Eh bien! Sire?

-- Oui, tu as t aussi sot que moi, n'est-ce pas?

-- Sire, balbutia de Saint-Aignan.

-- Tu t'es laiss prendre  cette grossire plaisanterie.

-- Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commenait  secouer
les membres, que Votre Majest ne se mette point en colre: les
femmes, elle le sait, sont des cratures imparfaites cres pour
le mal; donc, leur demander le bien c'est exiger d'elles la chose
impossible.

Le roi, qui avait un profond respect de lui-mme, et qui
commenait  prendre sur ses passions cette puissance qu'il
conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu'il se
dconsidrait  montrer tant d'ardeur pour un si mince objet.

-- Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne
me mets pas en colre; j'admire seulement que nous ayons t jous
avec tant d'adresse et d'audace par ces deux petites filles.
J'admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la
folie de nous en rapporter  notre propre coeur.

-- Oh! le coeur, Sire, le coeur, c'est un organe qu'il faut
absolument rduire  ses fonctions physiques, mais qu'il faut
destituer de toutes fonctions morales. J'avoue, quant  moi, que,
lorsque j'ai vu le coeur de Votre Majest si fort proccup de
cette petite...

-- Proccup, moi? mon coeur proccup? Mon esprit, peut-tre;
mais quant  mon coeur... il tait...

Louis s'aperut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il
en allait dcouvrir un autre.

-- Au reste, ajouta-t-il, je n'ai rien  reprocher  cette enfant.
Je savais qu'elle en aimait un autre.

-- Le vicomte de Bragelonne, oui. J'en avais prvenu Votre
Majest.

-- Sans doute. Mais tu n'tais pas le premier. Le comte de La Fre
m'avait demand la main de Mlle de La Vallire pour son fils. Eh
bien!  son retour d'Angleterre, je les marierai puisqu'ils
s'aiment.

-- En vrit, je reconnais l toute la gnrosit du roi.

-- Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces
sortes de choses, dit Louis.

-- Oui, digrons l'affront, Sire, dit le courtisan rsign.

-- Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un
soupir.

-- Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je vais faire quelque bonne pigramme sur le trio.
J'appellerai cela: _Naade et Dryade_; cela fera plaisir  Madame.

-- Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
cela me distraira. Ah! n'importe, n'importe, Saint-Aignan, ajouta
le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une
force surhumaine pour tre dignement soutenu.

Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
anglique patience, un des valets de service vint gratter  la
porte de la chambre.

De Saint-Aignan s'carta par respect.

-- Entrez, fit le roi.

Le valet entrebilla la porte.

-- Que veut-on? demanda Louis.

Le valet montra une lettre plie en forme de triangle.

-- Pour Sa Majest, dit-il.

-- De quelle part?

-- Je l'ignore; il a t remis par un des officiers de service.

Le roi fit signe, le valet apporta le billet.

Le roi s'approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature
et laissa chapper un cri.

Saint-Aignan tait assez respectueux pour ne pas regarder; mais,
sans regarder, il voyait et entendait.

Il accourut.

Le roi, d'un geste, congdia le valet.

-- Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.

-- Votre Majest se trouve-t-elle indispose? demanda Saint-Aignan
les bras tendus.

-- Non, non, Saint-Aignan; lis!

Et il lui passa le billet.

Les yeux de Saint-Aignan se portrent  la signature.

-- La Vallire! s'cria-t-il. Oh! Sire!

-- Lis! lis!

Et Saint-Aignan lut:

Sire, pardonnez-moi mon importunit, pardonnez-moi surtout le
dfaut de formalits qui accompagne cette lettre; un billet me
semble plus press et plus pressant qu'une dpche; je me permets
donc d'adresser un billet  Votre Majest.

Je rentre chez moi brise de douleur et de fatigue, Sire, et
j'implore de Votre Majest la faveur d'une audience dans laquelle
je pourrai dire la vrit  mon roi.

Sign: Louise de La Vallire.

-- Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de
Saint Aignan tout tourdi de ce qu'il venait de lire.

-- Eh bien? rpta Saint-Aignan.

-- Que penses-tu de cela?

-- Je ne sais trop.

-- Mais enfin?

-- Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu
peur.

-- Peur de quoi? demanda noblement Louis.

-- Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majest a mille raisons d'en
vouloir  l'auteur ou aux auteurs d'une si mchante plaisanterie,
et la mmoire de Votre Majest, ouverte dans le mauvais sens, est
une ternelle menace pour l'imprudente.

-- Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.

-- Le roi doit voir mieux que moi.

-- Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la
contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines
particularits de la scne qui s'est passe ce soir chez Madame...
Enfin...

Le roi s'arrta sur ce sens suspendu.

-- Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majest va donner audience,
voil ce qu'il y a de plus clair dans tout cela.

-- Je ferai mieux, Saint-Aignan.

-- Que ferez-vous, Sire?

-- Prends ton manteau.

-- Mais, Sire...

-- Tu sais o est la chambre des filles de Madame?

-- Certes.

-- Tu sais un moyen d'y pntrer?

-- Oh! quant  cela, non.

-- Mais enfin tu dois connatre quelqu'un par l?

-- En vrit, Votre Majest est la source de toute bonne ide.

-- Tu connais quelqu'un?

-- Oui.

-- Qui connais-tu? Voyons.

-- Je connais certain garon qui est au mieux avec certaine fille.

-- D'honneur?

-- Oui, d'honneur, Sire.

-- Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.

-- Non, malheureusement; avec Montalais.

-- Il s'appelle?

-- Malicorne.

-- Bon! Et tu peux compter sur lui?

-- Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s'il
en a une, comme je lui ai rendu service... il m'en fera part.

-- C'est au mieux. Partons!

-- Je suis aux ordres de Votre Majest.

Le roi jeta son propre manteau sur les paules de Saint-Aignan et
lui demanda le sien. Puis tous deux gagnrent le vestibule.


Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prvu ni naade ni dryade


De Saint-Aignan s'arrta au pied de l'escalier qui conduisait aux
entresols chez les filles d'honneur, au premier chez Madame. De
l, par un valet qui passait, il fit prvenir Malicorne, qui tait
encore chez Monsieur.

Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et
flairant dans l'ombre.

Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.

Au contraire, de Saint-Aignan s'avana.

Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son dsir,
Malicorne recula tout net.

-- Oh! oh! dit-il, vous me demandez  tre introduit dans les
chambres des filles d'honneur?

-- Oui.

-- Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans
savoir dans quel but vous la dsirez.

-- Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m'est impossible
de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez 
moi comme un ami qui vous a tir d'embarras hier et qui vous prie
de l'en tirer aujourd'hui.

-- Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
voulais, c'tait ne point coucher  la belle toile, et tout
honnte homme peut avouer un pareil dsir; tandis que vous, vous
n'avouez rien.

-- Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan,
que, s'il m'tait permis de m'expliquer, je m'expliquerais.

-- Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette
d'entrer chez Mlle de Montalais.

-- Pourquoi?

-- Vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez pris sur
un mur, faisant la cour  Mlle de Montalais; or, ce serait
complaisant  moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de
vous ouvrir la porte de sa chambre.

-- Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la
clef?

-- Pour qui donc alors?

-- Elle ne loge pas seule, ce me semble?

-- Non, sans doute.

-- Elle loge avec Mlle de La Vallire?

-- Oui, mais vous n'avez pas plus affaire rellement  Mlle de La
Vallire qu' Mlle de Montalais, et il n'y a que deux hommes  qui
je donnerais cette clef: c'est  M. de Bragelonne, s'il me priait
de la lui donner; c'est au roi, s'il me l'ordonnait.

-- Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous
l'ordonne, dit le roi en s'avanant hors de l'obscurit et en
entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra prs de vous,
tandis que nous monterons prs de Mlle de La Vallire: c'est, en
effet,  elle seule que nous avons affaire.

-- Le roi! s'cria Malicorne en se courbant jusqu'aux genoux du
roi.

-- Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi
bon gr de votre rsistance que de votre capitulation. Relevez-
vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.

-- Sire,  vos ordres, dit Malicorne en montant l'escalier.

-- Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui
sonnez mot de ma visite.

Malicorne s'inclina en signe d'obissance et continua de monter.

Mais le roi, par une vive rflexion, le suivit, et cela avec une
rapidit si grande, que, quoique Malicorne et dj la moiti des
escaliers d'avance, il arriva en mme temps que lui  la chambre.

Il vit alors, par la porte demeure entrouverte derrire
Malicorne, La Vallire toute renverse dans un fauteuil, et 
l'autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de
chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant
avec Malicorne.

Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.

Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et,
reconnaissant le roi, elle s'esquiva.

 cette vue, La Vallire, de son ct, se redressa comme une morte
galvanise et retomba sur son fauteuil.

Le roi s'avana lentement vers elle.

-- Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec
froideur, me voici prt  vous entendre. Parlez.

De Saint-Aignan, fidle  son rle de sourd, d'aveugle et de muet,
de Saint-Aignan s'tait plac, lui, dans une encoignure de porte,
sur un escabeau que le hasard lui avait procur tout exprs.

Abrit sous la tapisserie qui servait de portire, adoss  la
muraille mme, il couta ainsi sans tre vu, se rsignant au rle
de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gner
le matre. La Vallire, frappe de terreur  l'aspect du roi
irrit, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture
humble et suppliante:

-- Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.

-- Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda
Louis XIV.

-- Sire, j'ai commis une grande faute, plus qu'une grande faute,
un grand crime.

-- Vous?

-- Sire, j'ai offens Votre Majest.

-- Pas le moins du monde, rpondit Louis XIV.

-- Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis--vis de moi
cette terrible gravit qui dcle la colre bien lgitime du roi.
Je sens que je vous ai offens, Sire; mais j'ai besoin de vous
expliquer comment je ne vous ai point offens de mon plein gr.

-- Et d'abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m'auriez-vous
offens? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune
fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous tes raille d'un
jeune homme crdule: c'est bien naturel; toute autre femme  votre
place et fait ce que vous avez fait.

-- Oh! Votre Majest m'crase avec ces paroles.

-- Et pourquoi donc?

-- Parce que, si la plaisanterie ft venue de moi, elle n'et pas
t innocente.

-- Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce l tout ce que vous
aviez  me dire en me demandant une audience?

Et le roi fit presque un pas en arrire.

Alors La Vallire, avec une voix brve et entrecoupe, avec des
yeux desschs par le feu des larmes, fit  son tour un pas vers
le roi.

-- Votre Majest a tout entendu? dit-elle.

-- Tout, quoi?

-- Tout ce qui a t dit par moi au chne royal?

-- Je n'en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.

-- Et Votre Majest, lorsqu'elle m'eut entendue, a pu croire que
j'avais abus de sa crdulit.

-- Oui, crdulit, c'est bien cela, vous avez dit le mot.

-- Et Votre Majest n'a pas souponn qu'une pauvre fille comme
moi peut tre force quelquefois de subir la volont d'autrui?

-- Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volont
semblait s'exprimer si librement sous le chne royal se laisst
influencer  ce point par la volont d'autrui.

-- Oh! mais la menace, Sire!

-- La menace!... Qui vous menaait? qui osait vous menacer?

-- Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.

-- Je ne reconnais  personne le droit de menace dans mon royaume.

-- Pardonnez-moi, Sire, il y a prs de Votre Majest mme des
personnes assez haut places pour avoir ou pour se croire le droit
de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n'ayant
que sa rputation.

-- Et comment la perdre?

-- En lui faisant perdre cette rputation par une honteuse
expulsion.

-- Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j'aime
fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.

-- Sire!

-- Oui, et il m'est pnible, je l'avoue, de voir qu'une
justification facile, comme pourrait l'tre la vtre, se vienne
compliquer devant moi d'un tissu de reproches et d'imputations.

-- Auxquelles vous n'ajoutez pas foi alors? s'cria La Vallire.

Le roi garda le silence.

-- Oh! dites-le donc! rpta La Vallire avec vhmence.

-- Je regrette de vous l'avouer, rpta le roi en s'inclinant avec
froideur.

-- La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant
ses mains l'une dans l'autre:

-- Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.

Le roi ne rpondit rien.

Les traits de La Vallire s'altrrent  ce silence.

-- Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j'ai ourdi ce
ridicule, cet infme complot de me jouer aussi imprudemment de
Votre Majest?

-- Eh! mon Dieu! ce n'est ni ridicule ni infme, dit le roi; ce
n'est pas mme un complot: c'est une raillerie plus ou moins
plaisante, voil tout.

-- Oh! murmura la jeune fille dsespre, le roi ne me croit pas,
le roi ne veut pas me croire.

-- Mais non, je ne veux pas vous croire.

-- Mon Dieu! mon Dieu!

-- coutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit,
m'coute, me guette; le roi veut peut-tre s'amuser  mes dpens,
amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de coeur,
prenons-le par le coeur.

La Vallire cacha sa tte dans ses mains en touffant un sanglot.
Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre
victime de tout ce qu'il avait souffert.

-- Supposons donc cette fable que je l'aime et que je l'aie
distingu. Le roi est si naf et si orgueilleux  la fois, qu'il
me croira, et alors nous irons raconter cette navet du roi, et
nous rirons.

-- Oh! s'cria La Vallire, penser cela, penser cela, c'est
affreux!

-- Et, poursuivit le roi, ce n'est pas tout: si ce prince
orgueilleux vient  prendre au srieux la plaisanterie, s'il a
l'imprudence d'en tmoigner publiquement quelque chose comme de la
joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humili; or, ce
sera, un jour, un rcit charmant  faire  mon amant, une part de
dot  apporter  mon mari, que cette aventure d'un roi jou par
une malicieuse jeune fille.

-- Sire! s'cria La Vallire gare, dlirante, pas un mot de
plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?

-- Oh! raillerie, murmura le roi, qui commenait cependant 
s'mouvoir.

La Vallire tomba  genoux, et cela si rudement, que ses genoux
rsonnrent sur le parquet.

Puis, joignant les mains:

-- Sire, dit-elle, je prfre la honte  la trahison.

-- Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement
pour relever la jeune fille.

-- Sire, quand je vous aurai sacrifi mon honneur et ma raison,
vous croirez peut-tre  ma loyaut. Le rcit qui vous a t fait
chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j'ai dit sous le
grand chne...

-- Eh bien?

-- Cela seulement, c'tait la vrit.

-- Mademoiselle! s'cria le roi.

-- Sire, s'cria La Vallire entrane par la violence de ses
sensations, Sire, duss-je mourir de honte  cette place o sont
enracins mes deux genoux, je vous le rpterai jusqu' ce que la
voix me manque: j'ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous
aime!

-- Vous?

-- Je vous aime, Sire, depuis le jour o je vous ai vu, depuis
qu' Blois, o je languissais, votre regard royal est tomb sur
moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C'est un crime de
lse-majest, je le sais, qu'une pauvre fille comme moi aime son
roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, mprisez-moi
pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais
que je vous ai raill, que je vous ai trahi. Je suis d'un sang
fidle  la royaut, Sire; et j'aime... j'aime mon roi!... Oh! je
me meurs!

Et tout  coup, puise de force, de voix, d'haleine, elle tomba
plie en deux, pareille  cette fleur dont parle Virgile et qu'a
touche la faux du moissonneur.

Le roi,  ces mots,  cette vhmente supplique, n'avait gard ni
rancune, ni doute; son coeur tout entier s'tait ouvert au souffle
ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux
langage.

Aussi, lorsqu'il entendit l'aveu passionn de cet amour, il
faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.

Mais, lorsqu'il sentit les mains de La Vallire cramponnes  ses
mains, lorsque la tide pression de l'amoureuse jeune fille eut
gagn ses artres, il s'embrasa  son tour, et, saisissant La
Vallire  bras-le-corps, il la releva et la serra contre son
coeur.

Mais elle, mourante, laissant aller sa tte vacillante sur ses
paules, ne vivait plus.

Alors le roi, effray, appela de Saint-Aignan.

De Saint-Aignan, qui avait pouss la discrtion jusqu' rester
immobile dans son coin en feignant d'essuyer une larme, accourut 
cet appel du roi.

Alors il aida Louis  faire asseoir la jeune fille sur un
fauteuil, lui frappa dans les mains, lui rpandit de l'eau de la
reine de Hongrie en lui rptant:

-- Mademoiselle, allons, mademoiselle, c'est fini, le roi vous
croit, le roi vous pardonne. Eh! l, l! prenez garde, vous allez
mouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majest est
sensible, Sa Majest a un coeur. Ah! diable! mademoiselle, faites-
y attention, le roi est fort ple.

En effet, le roi plissait visiblement.

Quant  La Vallire, elle ne bougeait pas.

-- Mademoiselle! mademoiselle! en vrit, continuait de Saint-
Aignan, revenez  vous, je vous en prie, je vous en supplie, il
est temps; songez  une chose, c'est que si le roi se trouvait
mal, je serais oblig d'appeler son mdecin. Ah! quelle extrmit,
mon Dieu! Mademoiselle, chre mademoiselle, revenez  vous, faites
un effort, vite, vite!

Il tait difficile de dployer plus d'loquence persuasive que ne
le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus nergique et
de plus actif encore que cette loquence rveilla La Vallire.

Le roi s'tait agenouill devant elle, et lui imprimait dans la
paume de la main ces baisers brlants qui sont aux mains ce que le
baiser des lvres est au visage. Elle revint enfin  elle, rouvrit
languissamment les yeux, et, avec un mourant regard:

-- Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majest m'a donc pardonn?

Le roi ne rpondit pas... il tait encore trop mu.

De Saint-Aignan crut devoir s'loigner de nouveau... Il avait
devin la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majest.

La Vallire se leva.

-- Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je
me suis justifie, je l'espre du moins, aux yeux de Votre
Majest, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J'y bnirai
mon roi toute ma vie, et j'y mourrai en aimant Dieu, qui m'a fait
un jour de bonheur.

-- Non, non, rpondit le roi, non, vous vivrez ici en bnissant
Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une
existence de flicit, Louis qui vous aime, Louis qui vous le
jure!

-- Oh! Sire, Sire!...

Et sur ce doute de La Vallire, les baisers du roi devinrent si
brlants, que de Saint-Aignan crut qu'il tait de son devoir de
passer de l'autre ct de la tapisserie.

Mais ces baisers, qu'elle n'avait pas eu la force de repousser
d'abord, commencrent  brler la jeune fille.

-- Oh! Sire, s'cria-t-elle alors, ne me faites pas repentir
d'avoir t si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majest
me mprise encore.

-- Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de
respect, je n'aime et n'honore rien au monde plus que vous, et
rien  ma cour ne sera, j'en jure Dieu, aussi estim que vous ne
le serez dsormais; je vous demande donc pardon de mon
emportement, mademoiselle, il venait d'un excs d'amour; mais je
puis vous prouver que j'aimerai encore davantage, en vous
respectant autant que vous pourrez le dsirer.

Puis, s'inclinant devant elle et lui prenant la main:

-- Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur
d'agrer le baiser que je dpose sur votre main?

Et la lvre du roi se posa respectueuse et lgre sur la main
frissonnante de la jeune fille.

-- Dsormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La
Vallire de son regard, dsormais vous tes sous ma protection. Ne
parlez  personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres
celui qu'ils ont pu vous faire.  l'avenir, vous serez tellement
au-dessus de ceux-l, que, loin de vous inspirer de la crainte,
ils ne vous feront plus mme piti.

Et il salua religieusement comme au sortir d'un temple.

Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s'approcha tout humble:

-- Comte, dit-il, j'espre que Mademoiselle voudra bien vous
accorder un peu de son amiti en retour de celle que je lui ai
voue  jamais.

De Saint-Aignan flchit le genou devant La Vallire.

-- Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un
pareil honneur!

-- Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
mademoiselle, ou plutt au revoir: faites-moi la grce de ne pas
m'oublier dans votre prire.

-- Oh! Sire, dit La Vallire, soyez tranquille: vous tes avec
Dieu dans mon coeur.

Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entrana de Saint-
Aignan par les degrs.

Madame n'avait pas prvu ce dnouement-l: ni naade ni dryade
n'en avaient parl.


Chapitre CXXXIV -- Le nouveau gnral des jsuites


Tandis que La Vallire et le roi confondaient dans leur premier
aveu tous les chagrins du pass, tout le bonheur du prsent,
toutes les esprances de l'avenir, Fouquet, rentr chez lui,
c'est--dire dans l'appartement qui lui avait t dparti au
chteau, Fouquet s'entretenait avec Aramis, justement de tout ce
que le roi ngligeait en ce moment.

-- Vous me direz, commena Fouquet, lorsqu'il eut install son
hte dans un fauteuil et pris place lui-mme  ses cts, vous me
direz, monsieur d'Herblay, o nous en sommes maintenant de
l'affaire de Belle-le, et si vous en avez reu quelques
nouvelles.

-- Monsieur le surintendant, rpondit Aramis, tout va de ce ct
comme nous le dsirons; les dpenses ont t soldes, rien n'a
transpir de nos desseins.

-- Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?

-- J'ai reu ce matin la nouvelle qu'elles y taient arrives
depuis quinze jours.

-- Et on les a traites?

--  merveille.

-- Mais l'ancienne garnison, qu'est-elle devenue?

-- Elle a repris terre  Sarzeau, et on l'a immdiatement dirige
sur Quimper.

-- Et les nouveaux garnisaires?

-- Sont  nous  cette heure.

-- Vous tes sr de ce que vous dites, mon cher monsieur de
Vannes?

-- Sr, et vous allez voir, d'ailleurs, comment les choses se sont
passes.

-- Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-le est
justement la plus mauvaise.

-- Je sais cela et j'agis en consquence; pas d'espace, pas de
communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd'hui, c'est
grande piti, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui
n'appartenaient qu' lui, de voir combien les jeunes gens
cherchent  se divertir, et combien, en consquence, ils inclinent
vers celui qui paie les divertissements.

-- Mais s'ils s'amusent  Belle-le?

-- S'ils s'amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s'ils
s'ennuient de par le roi et s'amusent de par M. Fouquet, ils
aimeront M. Fouquet.

-- Et vous avez prvenu mon intendant, afin qu'aussitt leur
arrive...

-- Non pas: on les a laisss huit jours s'ennuyer tout  leur
aise; mais, au bout de huit jours, ils ont rclam, disant que les
derniers officiers s'amusaient plus qu'eux. On leur a rpondu
alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de
M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur
avait ds lors voulu assez de bien pour qu'ils ne s'ennuyassent
point sur ses terres. Alors ils ont rflchi. Mais aussitt
l'intendant a ajout que, sans prjuger les ordres de M. Fouquet,
il connaissait assez son matre pour savoir que tout gentilhomme
au service du roi l'intressait, et qu'il ferait, bien qu'il ne
connt pas les nouveaux venus, autant pour eux qu'il avait fait
pour les autres.

--  merveille! Et, l-dessus, les effets ont suivi les promesses,
j'espre? Je dsire, vous le savez, qu'on ne promette jamais en
mon nom sans tenir.

-- L-dessus, on a mis  la disposition des officiers nos deux
corsaires et vos chevaux; on leur a donn les clefs de la maison
principale; en sorte qu'ils y font des parties de chasse et des
promenades avec ce qu'ils trouvent de dames  Belle-le, et ce
qu'ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les
environs.

-- Et il y en a bon nombre  Sarzeau et  Vannes, n'est-ce pas,
Votre Grandeur?

-- Oh! sur toute la cte, rpondit tranquillement Aramis.

-- Maintenant, pour les soldats?

-- Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
vivres excellents et une haute paie.

-- Trs bien; en sorte?...

-- En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est
dj meilleure que l'autre.

-- Bien.

-- Il en rsulte que, si Dieu consent  ce que l'on nous
renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au
bout de trois ans l'arme y aura pass, si bien qu'au lieu d'avoir
un rgiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.

-- Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous,
monsieur d'Herblay, n'tait un ami prcieux, impayable; mais dans
tout cela, ajouta -- t-il en riant, nous oublions notre ami du
Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que j'ai passs 
Saint-Mand, j'ai tout oubli, je l'avoue.

-- Oh! je ne l'oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est 
Saint-Mand, graiss sur toutes les articulations, choy en
nourriture, soign en vins; je lui ai fait donner la promenade du
petit parc, promenade que vous vous tes rserve pour vous seul;
il en use. Il recommence  marcher; il exerce sa force en courbant
de jeunes ormes ou en faisant clater de vieux chnes, comme
faisait Milon de Crotone, et comme il n'y a pas de lions dans le
parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C'est un
brave que notre Porthos.

-- Oui; mais, en attendant, il va s'ennuyer.

-- Oh! jamais.

-- Il va questionner?

-- Il ne voit personne.

-- Mais, enfin, il attend ou espre quelque chose?

-- Je lui ai donn un espoir que nous raliserons quelque matin,
et il vit l dessus.

-- Lequel?

-- Celui d'tre prsent au roi.

-- Oh! oh! en quelle qualit?

-- D'ingnieur de Belle-le, pardieu!

-- Est-ce possible?

-- C'est vrai.

-- Certainement; maintenant ne serait-il point ncessaire qu'il
retournt  Belle-le?

-- Indispensable; je songe mme  l'y envoyer le plus tt
possible. Porthos a beaucoup de reprsentation; c'est un homme
dont d'Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos
ne se livre jamais; il est plein de dignit; devant les officiers,
il fera l'effet d'un paladin du temps des croisades. Il grisera
l'tat-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet
d'admiration et de sympathie; puis, s'il arrivait que nous
eussions un ordre  faire excuter, Porthos est une consigne
vivante, et il faudra toujours en passer par o il voudra.

-- Donc, renvoyez-le.

-- Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement,
car il faut que je vous dise une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que je me dfie de d'Artagnan. Il n'est pas 
Fontainebleau comme vous l'avez pu remarquer, et d'Artagnan n'est
jamais absent ou oisif impunment. Aussi maintenant que mes
affaires sont faites, je vais tcher de savoir quelles sont les
affaires que fait d'Artagnan.

-- Vos affaires sont faites, dites-vous?

-- Oui.

-- Vous tes bien heureux, en ce cas, et j'en voudrais pouvoir
dire autant.

-- J'espre que vous ne vous inquitez plus?

-- Hum!

-- Le roi vous reoit  merveille.

-- Oui.

-- Et Colbert vous laisse en repos?

--  peu prs.

-- En ce cas, dit Aramis avec cette suite d'ides qui faisait sa
force, en ce cas, nous pouvons donc songer  ce que je vous disais
hier  propos de la petite?

-- Quelle petite?

-- Vous avez dj oubli?

-- Oui.

--  propos de La Vallire?

-- Ah! c'est juste.

-- Vous rpugne-t-il donc de gagner cette fille?

-- Sur un seul point.

-- Lequel?

-- C'est que le coeur est intress autre part, et que je ne
ressens absolument rien pour cette enfant.

-- Oh! oh! dit Aramis; occup par le coeur, avez-vous dit?

-- Oui.

-- Diable! il faut prendre garde  cela.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'il serait terrible d'tre occup par le coeur quand,
ainsi que vous, on a tant besoin de sa tte.

-- Vous avez raison. Aussi, vous le voyez,  votre premier appel
j'ai tout quitt. Mais revenons  la petite. Quelle utilit voyez-
vous  ce que je m'occupe d'elle?

-- Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite,  ce
que l'on croit du moins.

-- Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?

-- Je sais que le roi a chang bien rapidement; qu'avant-hier le
roi tait tout feu pour Madame; qu'il y a dj quelques jours,
Monsieur s'est plaint de ce feu  la reine mre; qu'il y a eu des
brouilles conjugales, des gronderies maternelles.

-- Comment savez-vous tout cela?

-- Je le sais, enfin.

-- Eh bien?

-- Eh bien!  la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le
roi n'a plus adress la parole, n'a plus fait attention  Son
Altesse Royale.

-- Aprs?

-- Aprs, il s'est occup de Mlle de La Vallire. Mlle de La
Vallire est fille d'honneur de Madame. Savez-vous ce qu'en amour
on appelle un chaperon?

-- Sans doute.

-- Eh bien! Mlle de La Vallire est le chaperon de Madame.
Profitez de cette position. Vous n'avez pas besoin de cela. Mais
enfin, l'amour-propre bless rendra la conqute plus facile; la
petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce
qu'un homme intelligent fait avec un secret.

-- Mais comment arriver  elle?

-- Vous me demandez cela? fit Aramis.

-- Sans doute, je n'aurai pas le temps de m'occuper d'elle.

-- Elle est pauvre, elle est humble, vous lui crerez une
position: soit qu'elle subjugue le roi comme matresse, soit
qu'elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez
fait une nouvelle adepte.

-- C'est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous  l'gard de cette
petite?

-- Quand vous avez dsir une femme, qu'avez-vous fait, monsieur
le surintendant?

-- Je lui ai crit. J'ai fait mes protestations d'amour. J'y ai
ajout mes offres de service, et j'ai sign Fouquet.

-- Et nulle n'a rsist?

-- Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu'elle a cd
comme les autres.

-- Voulez-vous prendre la peine d'crire? dit Aramis  Fouquet en
lui prsentant une plume.

Fouquet la prit.

-- Dictez, dit-il. J'ai tellement la tte occupe ailleurs, que je
ne saurais trouver deux lignes.

-- Soit, fit Aramis. crivez.

Et il dicta:

Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point tonne que
je vous aie trouve belle.

Mais vous ne pouvez, faute d'une position digne de vous, que
vgter  la Cour.

L'amour d'un honnte homme, au cas o vous auriez quelque
ambition, pourrait servir d'auxiliaire  votre esprit et  vos
charmes.

Je mets mon amour  vos pieds; mais, comme un amour, si humble et
si discret qu'il soit, peut compromettre l'objet de son culte, il
ne sied pas qu'une personne de votre mrite risque d'tre
compromise sans rsultat sur son avenir.

Si vous daignez rpondre  mon amour, mon amour vous prouvera sa
reconnaissance en vous faisant  tout jamais libre et
indpendante.

Aprs avoir crit, Fouquet regarda Aramis.

-- Signez, dit celui-ci.

-- Est-ce bien ncessaire?

-- Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous
oubliez cela, mon cher surintendant.

Fouquet signa.

-- Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.

-- Mais par un valet excellent.

-- Dont vous tes sr?

-- C'est mon grison ordinaire.

-- Trs bien.

-- Au reste, nous jouons, de ce ct-l, un jeu qui n'est pas
lourd.

-- Comment cela?

-- Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite
pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l'argent
qu'elle peut dsirer.

-- Le roi a donc de l'argent? demanda Aramis.

-- Dame! il faut croire, il n'en demande plus.

-- Oh! il en redemandera, soyez tranquille.

-- Il y a mme plus, j'eusse cru qu'il me parlerait de cette fte
de Vaux.

-- Eh bien?

-- Il n'en a point parl.

-- Il en parlera.

-- Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d'Herblay.

-- Pas lui.

-- Il est jeune; donc, il est bon.

-- Il est jeune; donc, il est faible ou passionn; et M. Colbert
tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.

-- Vous voyez bien que vous le craignez.

-- Je ne le nie pas.

-- Alors, je suis perdu.

-- Comment cela?

-- Je n'tais fort auprs du roi que par l'argent.

-- Aprs?

-- Et je suis ruin.

-- Non.

-- Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?

-- Peut-tre.

-- Et cependant s'il demande cette fte?

-- Vous la donnerez.

-- Mais l'argent?

-- En avez-vous jamais manqu?

-- Oh! si vous saviez  quel prix je me suis procur le dernier.

-- Le prochain ne vous cotera rien.

-- Qui donc me le donnera?

-- Moi.

-- Vous me donnerez six millions?

-- Oui.

-- Vous, six millions?

-- Dix, s'il le faut.

-- En vrit, mon cher d'Herblay, dit Fouquet, votre confiance
m'pouvante plus que la colre du roi.

-- Bah!

-- Qui donc tes-vous?

-- Vous me connaissez, ce me semble.

-- Je me trompe; alors, que voulez-vous?

-- Je veux sur le trne de France un roi qui soit dvou 
M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit dvou.

-- Oh! s'cria Fouquet en lui serrant la main, quant  vous
appartenir, je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon
cher d'Herblay, vous vous faites illusion.

-- En quoi?

-- Jamais le roi ne me sera dvou.

-- Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dvou, ce me
semble.

-- Mais si, au contraire, vous venez de le dire.

-- Je n'ai pas dit le roi. J'ai dit un roi.

-- N'est-ce pas tout un?

-- Au contraire, c'est fort diffrent.

-- Je ne comprends pas.

-- Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme
que Louis XIV.

-- Un autre homme?

-- Oui, qui tienne tout de vous.

-- Impossible!

-- Mme son trne.

-- Oh! vous tes fou! Il n'y a pas d'autre homme que le roi Louis
XIV qui puisse s'asseoir sur le trne de France, je n'en vois pas,
pas un seul.

-- J'en vois un, moi.

--  moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant
Aramis avec inquitude... Mais Monsieur...

-- Ce n'est pas Monsieur.

-- Mais comment voulez-vous qu'un prince qui ne soit pas de la
race, comment voulez-vous qu'un prince qui n'aura aucun droit...

-- Mon roi  moi, ou plutt votre roi  vous, sera tout ce qu'il
faut qu'il soit, soyez tranquille.

-- Prenez garde, prenez garde, monsieur d'Herblay, vous me donnez
le frisson, vous me donnez le vertige.

Aramis sourit.

-- Vous avez le frisson et le vertige  peu de frais, rpliqua-t-
il.

-- Oh! encore une fois, vous m'pouvantez.

Aramis sourit.

-- Vous riez? demanda Fouquet.

-- Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois
maintenant tre seul  rire.

-- Mais expliquez-vous.

-- Au jour venu, je m'expliquerai, ne craignez rien. Vous n'tes
pas plus saint Pierre que je ne suis Jsus, et je vous dirai
pourtant: Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?

-- Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.

-- C'est qu'alors vous tes aveugle: je ne vous traiterai donc
plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: Un
jour viendra o tes yeux s'ouvriront.

-- Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!

-- Vous ne croyez pas! vous  qui j'ai fait dix fois traverser
l'abme o seul vous vous fussiez engouffr; vous ne croyez pas,
vous qui de procureur gnral tes mont au rang d'intendant, du
rang d'intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de
premier ministre passerez  celui de maire du palais. Mais, non,
dit-il avec son ternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir,
et, par consquent vous ne pouvez croire cela.

Et Aramis se leva pour se retirer.

-- Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m'avez jamais parl ainsi,
vous ne vous tes jamais montr si confiant, ou plutt si
tmraire.

-- Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.

-- Vous l'avez donc?

-- Oui.

-- Depuis peu de temps alors?

-- Depuis hier.

-- Oh! monsieur d'Herblay, prenez garde, vous poussez la scurit
jusqu' l'audace.

-- Parce que l'on peut tre audacieux quand on est puissant.

-- Vous tes puissant?

-- Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.

Fouquet se leva troubl  son tour.

-- Voyons, dit-il, voyons: vous avez parl de renverser des rois,
de les remplacer par d'autres rois. Dieu me pardonne! mais voil,
si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout  l'heure.

-- Vous n'tes pas fou, et j'ai vritablement dit cela tout 
l'heure.

-- Et pourquoi l'avez-vous dit?

-- Parce que l'on peut parler ainsi de trnes renverss et de rois
crs, quand on est soi-mme au-dessus des rois et des trnes...
de ce monde.

-- Alors vous tes tout-puissant? s'cria Fouquet.

-- Je vous l'ai dit et je vous le rpte, rpondit Aramis l'oeil
brillant et la lvre frmissante.

Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tte dans
ses mains.

Aramis le regarda un instant comme et fait l'ange des destines
humaines  l'gard d'un simple mortel.

-- Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre 
La Vallire. Demain, nous nous reverrons, n'est-ce pas?

-- Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tte comme un homme qui
revient  lui; mais o cela nous reverrons-nous?

--  la promenade du roi, si vous voulez.

-- Fort bien.

Et ils se sparrent.


Chapitre CXXXV -- L'orage


Le lendemain, le jour s'tait lev sombre et blafard, et, comme
chacun savait la promenade arrte dans le programme royal, le
regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.

Au haut des arbres stationnait une vapeur paisse et ardente qui
avait  peine eu la force de s'lever  trente pieds de terre sous
les rayons d'un soleil qu'on n'apercevait qu' travers le voile
d'un lourd et pais nuage.

Ce matin-l, pas de rose. Les gazons taient rests secs, les
fleurs altres. Les oiseaux chantaient avec plus de rserve qu'
l'ordinaire dans le feuillage immobile comme s'il tait mort. Les
murmures tranges, confus, pleins de vie, qui semblent natre et
exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle
incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas
entendre: le silence n'avait jamais t si grand.

Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu'il se mit 
la fentre  son lever.

Mais, comme tous les ordres taient donns pour la promenade,
comme tous les prparatifs taient faits, comme, chose bien plus
premptoire, Louis comptait sur cette promenade pour rpondre aux
promesses de son imagination, et, nous pouvons mme dj le dire,
aux besoins de son coeur, le roi dcida sans hsitation que l'tat
du ciel n'avait rien  faire dans tout cela, que la promenade
tait dcide et que, quelque temps qu'il ft, la promenade aurait
lieu.

Au reste, il y a dans certains rgnes terrestres privilgis du
ciel des heures o l'on croirait que la volont du roi terrestre a
son influence sur la volont divine. Auguste avait Virgile pour
lui dire: _Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV
avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui
se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter
l'avait t pour Auguste.

Louis entendit la messe comme  son ordinaire, mais il faut
l'avouer, quelque peu distrait de la prsence du Crateur par le
souvenir de la crature. Il s'occupa durant l'office  calculer
plus d'une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le
sparaient du bienheureux moment o la promenade allait commencer,
c'est--dire du moment o Madame se mettrait en chemin avec ses
filles d'honneur.

Au reste, il va sans dire que tout le monde au chteau ignorait
l'entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallire et le
roi. Montalais peut-tre, avec son bavardage habituel, l'et
rpandue; mais Montalais, dans cette circonstance, tait corrige
par Malicorne, lequel lui avait mis aux lvres le cadenas de
l'intrt commun.

Quant  Louis XIV, il tait si heureux, qu'il avait pardonn, ou 
peu prs,  Madame, sa petite mchancet de la veille. En effet,
il avait plutt  s'en louer qu' s'en plaindre. Sans cette
mchancet, il ne recevait pas la lettre de La Vallire; sans
cette lettre, il n'y avait pas d'audience, et sans cette audience
il demeurait dans l'indcision. Il entrait donc trop de flicit
dans son coeur pour que la rancune pt y tenir, en ce moment du
moins.

Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-soeur,
Louis se promit de lui montrer encore plus d'amiti et de gracieux
accueil que l'ordinaire.

C'tait  une condition cependant,  la condition qu'elle serait
prte de bonne heure.

Voil les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui,
il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier
celles auxquelles il et d songer en sa qualit de roi trs
chrtien et de fils an de l'glise.

Cependant Dieu est si bon pour les jeunes coeurs, tout ce qui est
amour, mme amour coupable, trouve si facilement grce  ses
regards paternels, qu'au sortir de la messe, Louis, en levant ses
yeux au ciel, put voir  travers les dchirures d'un nuage un coin
de ce tapis d'azur que foule le pied du Seigneur.

Il rentra au chteau, et, comme la promenade tait indique pour
midi seulement et qu'il n'tait que dix heures, il se mit 
travailler d'acharnement avec Colbert et Lyonne.

Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table  la
fentre, attendu que cette fentre donnait sur le pavillon de
Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans,
depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais,
qui venait, de son ct, d'un air affable et tout  fait heureux,
faire sa cour au roi.

Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers
Colbert.

Colbert souriait et paraissait lui-mme plein d'amnit et de
jubilation. Ce bonheur lui tait venu depuis qu'un de ses
secrtaires tait entr et lui avait remis un portefeuille que,
sans l'ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son
haut-de-chausses.

Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond
de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour
celui de Fouquet.

Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers
Lyonne et Colbert:

-- Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le
lirai  tte repose.

Et il sortit.

Au signe du roi, Fouquet s'tait ht de monter. Quant  Aramis,
qui accompagnait le surintendant, il s'tait gravement repli au
milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s'y tait perdu sans
mme avoir t remarqu par le roi.

Le roi et Fouquet se rencontrrent en haut de l'escalier.

-- Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui
prparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majest me
comble. Ce n'est plus un jeune roi, c'est un jeune dieu qui rgne
sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l'amour.

Le roi rougit. Pour tre flatteur, le compliment n'en tait pas
moins un peu direct.

Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui sparait son
cabinet de travail de sa chambre  coucher.

-- Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en
s'asseyant sur le bord de la croise, de faon  ne rien perdre de
ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la
seconde entre du pavillon de Madame.

-- Non, Sire... mais c'est pour quelque chose d'heureux, j'en suis
certain, d'aprs le gracieux sourire de Votre Majest.

-- Ah! vous prjugez?

-- Non, Sire, je regarde et je vois.

-- Alors, vous vous trompez.

-- Moi, Sire?

-- Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une
querelle.

--  moi, Sire?

-- Oui, et des plus srieuses.

-- En vrit, Votre Majest m'effraie... et cependant j'attends,
plein de confiance dans sa justice et dans sa bont.

-- Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous prparez une grande
fte  Vaux?

Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d'une
fivre oublie et qui revient.

-- Et vous ne m'invitez pas? continua le roi.

-- Sire, rpondit Fouquet, je ne songeais pas  cette fte, et
c'est hier au soir seulement qu'un de mes amis, Fouquet appuya sur
le mot, a bien voulu m'y faire songer.

-- Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m'avez parl de
rien, monsieur Fouquet.

-- Sire, comment esprer que Votre Majest descendrait  ce point
des hautes rgions o elle vit jusqu' honorer ma demeure de sa
prsence royale?

-- Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m'avez point parl de votre
fte.

-- Je n'ai point parl de cette fte, je le rpte, au roi d'abord
parce que rien n'tait dcid  l'gard de cette fte, ensuite
parce que je craignais un refus.

-- Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur
Fouquet? Prenez garde, je suis dcid  vous pousser  bout.

-- Sire, le profond dsir que j'avais de voir le roi agrer mon
invitation.

-- Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que
de nous entendre. Vous avez le dsir de m'inviter  votre fte,
j'ai le dsir d'y aller; invitez-moi, et j'irai.

-- Quoi! Votre Majest daignerait accepter? murmura le
surintendant.

-- En vrit, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais
plus qu'accepter; je crois que je m'invite moi-mme.

-- Votre Majest me comble d'honneur et de joie! s'cria Fouquet;
mais je vais tre forc de rpter ce que M. de La Vieuville
disait  votre aeul Henri IV: _Domine, non sum dignus._

-- Ma rponse  ceci, monsieur Fouquet, c'est que, si vous donnez
une fte, invit ou non, j'irai  votre fte.

-- Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tte sous
cette faveur, qui, dans son esprit, tait sa ruine. Mais comment
Votre Majest a-t elle t prvenue?

-- Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles
de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il
fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?

-- Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le
jour o le roi sera jaloux de Vaux, j'aurai quelque chose de digne
 offrir  mon roi.

-- Eh bien! monsieur Fouquet, prparez votre fte, et ouvrez 
deux battants les portes de votre maison.

-- Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.

-- D'aujourd'hui en un mois.

-- Sire, Votre Majest n'a-t-elle rien autre chose  dsirer?

-- Rien, monsieur le surintendant, sinon, d'ici l, de vous avoir
prs de moi le plus qu'il vous sera possible.

-- Sire, j'ai l'honneur d'tre de la promenade de Votre Majest.

-- Trs bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces
dames qui vont au rendez-vous.

Le roi,  ces mots, avec toute l'ardeur, non seulement d'un jeune
homme, mais d'un jeune homme amoureux se retira de la fentre pour
prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de
chambre.

On entendait en dehors le pitinement des chevaux et le roulement
des roues sur le sable de la cour.

Le roi descendit. Au moment o il apparut sur le perron, chacun
s'arrta. Le roi marcha droit  la jeune reine. Quant  la reine
mre, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle
tait atteinte, elle n'avait pas voulu sortir.

Marie-Thrse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de
quel ct il dsirait que la promenade ft dirige.

Le roi, qui venait de voir La Vallire, toute ple encore des
vnements de la veille, monter dans une calche avec trois de ses
compagnes, rpondit  la reine qu'il n'avait point de prfrence,
et qu'il serait bien partout o elle serait.

La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers
Apremont.

Les piqueurs partirent en avant.

Le roi monta  cheval. Il suivit pendant quelques minutes la
voiture de la reine et de Madame en se tenant  la portire.

Le temps s'tait  peu prs clairci; cependant une espce de
voile poussireux, semblable  une gaze salie, s'tendait sur
toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes
micacs dans le priple de ses rayons.

La chaleur tait touffante.

Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention  l'tat du
ciel, nul ne parut s'en inquiter, et la promenade, selon l'ordre
qui en avait t donn par la reine, fut dirige vers Apremont.

La troupe des courtisans tait bruyante et joyeuse, on voyait que
chacun tendait  oublier et  faire oublier aux autres les aigres
discussions de la veille.

Madame, surtout, tait charmante.

En effet, Madame voyait le roi  sa portire, et, comme elle ne
supposait pas qu'il ft l pour la reine, elle esprait que son
prince lui tait revenu.

Mais, au bout d'un quart de lieue  peu prs fait sur la route, le
roi, aprs un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant
filer le carrosse de la reine, puis celui des premires dames
d'honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant
s'arrter, voulaient s'arrter  leur tour.

Mais le roi leur faisait signe de la main qu'ils eussent 
continuer leur chemin.

Lorsque passa le carrosse de La Vallire, le roi s'en approcha.

Le roi salua les dames et se disposait  suivre le carrosse des
filles d'honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame,
lorsque la file des carrosses s'arrta tout  coup.

Sans doute la reine, inquite de l'loignement du roi, venait de
donner l'ordre d'accomplir cette volution.

On se rappelle que la direction de la promenade lui avait t
accorde.

Le roi lui fit demander quel tait son dsir en arrtant les
voitures.

-- De marcher  pied, rpondit-elle.

Sans doute esprait-elle que le roi, qui suivait  cheval le
carrosse des filles d'honneur, n'oserait  pied suivre les filles
d'honneur elles-mmes.

On tait au milieu de la fort.

La promenade, en effet, s'annonait belle, belle surtout pour des
rveurs ou des amants.

Trois belles alles, longues, ombreuses et accidentes, partaient
du petit carrefour o l'on venait de faire halte.

Ces alles, vertes de mousse, denteles de feuillage ayant chacune
un petit horizon d'un pied de ciel entrevu sous l'entrelacement
des arbres, voil quel tait l'aspect des localits.

Au fond de ces alles passaient et repassaient, avec des signes
manifestes d'inquitude, les chevreuils effars, qui, aprs s'tre
arrts un instant au milieu du chemin et avoir relev la tte,
fuyaient comme des flches, rentrant d'un seul bond dans
l'paisseur des bois, o ils disparaissaient, tandis que, de temps
en temps, un lapin philosophe, debout sur son derrire, se
grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l'air
pour reconnatre si tous ces gens qui s'approchaient et qui
venaient troubler ainsi ses mditations, ses repas et ses amours,
n'taient pas suivis par quelque chien  jambes torses ou ne
portaient point quelque fusil sous le bras.

Toute la compagnie, au reste, tait descendue de carrosse en
voyant descendre la reine.

Marie-Thrse prit le bras d'une de ses dames d'honneur, et, aprs
un oblique coup d'oeil donn au roi, qui ne parut point
s'apercevoir qu'il ft le moins du monde l'objet de l'attention de
la reine, elle s'enfona dans la fort par le premier sentier qui
s'ouvrit devant elle.

Deux piqueurs marchaient devant Sa Majest avec des cannes dont
ils se servaient pour relever les branches ou carter les ronces
qui pouvaient embarrasser le chemin.

En mettant pied  terre, Madame trouva  ses cts M. de Guiche,
qui s'inclina devant elle et se mit  sa disposition.

Monsieur, enchant de son bain de la surveille, avait dclar
qu'il optait pour la rivire, et, tout en donnant cong 
de Guiche, il tait rest au chteau avec le chevalier de Lorraine
et Manicamp.

Il n'prouvait plus ombre de jalousie.

On l'avait donc cherch inutilement dans le cortge; mais comme
Monsieur tait un prince fort personnel, qui concourait d'habitude
fort mdiocrement au plaisir gnral, son absence avait t plutt
un sujet de satisfaction que de regret.

Chacun avait suivi l'exemple donn par la reine et par Madame,
s'accommodant  sa guise selon le hasard ou selon son got.

Le roi, nous l'avons dit, tait demeur prs de La Vallire, et,
descendant de cheval au moment o l'on ouvrait la portire du
carrosse, il lui avait offert la main.

Aussitt Montalais et Tonnay-Charente s'taient loignes, la
premire par calcul, la seconde par discrtion.

Seulement, il y avait cette diffrence entre elles deux que l'une
s'loignait dans le dsir d'tre agrable au roi et l'autre dans
celui de lui tre dsagrable.

Pendant la dernire demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris
ses dispositions: tout ce voile, comme pouss par un vent de
chaleur, s'tait mass  l'occident; puis repouss par un courant
contraire, s'avanait lentement, lourdement.

On sentait s'approcher l'orage; mais, comme le roi ne le voyait
pas, personne ne se croyait le droit de le voir.

La promenade fut donc continue; quelques esprits inquiets
levaient de temps en temps les yeux au ciel.

D'autres, plus timides encore, se promenaient sans s'carter des
voitures, o ils comptaient aller chercher un abri en cas d'orage.

Mais la plus grande partie du cortge, en voyant le roi entrer
bravement dans le bois avec La Vallire, la plus grande partie du
cortge, disons-nous, suivit le roi.

Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallire et l'entrana
dans une alle latrale, o cette fois personne n'osa le suivre.


Chapitre CXXXVI -- La pluie


En ce moment, dans la direction mme que venaient de prendre le
roi et La Vallire seulement, marchant sous bois au lieu de suivre
l'alle, deux hommes avanaient fort insoucieux de l'tat du ciel.

Ils tenaient leurs ttes inclines comme des gens qui pensent  de
graves intrts.

Ils n'avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La
Vallire.

Tout  coup quelque chose passa dans l'air comme une bouffe de
flammes suivies d'un grondement sourd et lointain.

-- Ah! dit l'un des deux en relevant la tte, voici l'orage.
Regagnons-nous les carrosses, mon cher d'Herblay?

Aramis leva les yeux en l'air et interrogea le temps.

-- Oh! dit-il, rien ne presse encore.

Puis, reprenant la conversation o il l'avait sans doute laisse:

-- Vous dites donc que la lettre que nous avons crite hier au
soir doit tre  cette heure parvenue  destination?

-- Je dis qu'elle l'est certainement.

-- Par qui l'avez-vous fait remettre?

-- Par mon grison, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire.

-- A-t-il rapport la rponse?

-- Je ne l'ai pas revu; sans doute la petite tait  son service
prs de Madame ou s'habillait chez elle, elle l'aura fait
attendre. L'heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne
puis, en consquence, savoir ce qui s'est pass l-bas.

-- Vous avez vu le roi avant le dpart?

-- Oui.

-- Comment l'avez-vous trouv?

-- Parfait ou infme, selon qu'il aurait t vrai ou hypocrite.

-- Et la fte?

-- Aura lieu dans un mois.

-- Il s'y est invit?

-- Avec une insistance o j'ai reconnu Colbert.

-- C'est bien.

-- La nuit ne vous a point enlev vos illusions?

-- Sur quoi?

-- Sur le concours que vous pouvez m'apporter en cette
circonstance.

-- Non, j'ai pass la nuit  crire, et tous les ordres sont
donns.

-- La fte cotera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.

-- J'en ferai six... Faites-en de votre ct deux ou trois  tout
hasard.

-- Vous tes un homme miraculeux, mon cher d'Herblay.

Aramis sourit.

-- Mais, demanda Fouquet avec un reste d'inquitude, puisque vous
remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours,
n'avez-vous pas donn de votre poche les cinquante mille francs 
Baisemeaux?

-- Parce que, il y a quelques jours, j'tais pauvre comme Job.

-- Et aujourd'hui?

-- Aujourd'hui, je suis plus riche que le roi.

-- Trs bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que
vous tes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous
arracher votre secret: n'en parlons plus.

En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui clata tout
 coup en un violent coup de tonnerre.

-- Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.

-- Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.

-- Nous n'aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.

En effet, comme si le ciel se ft ouvert, une onde aux larges
gouttes fit tout  coup rsonner le dme de la fort.

-- Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures
avant que le feuillage soit inond.

-- Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.

-- Oui, mais o y a-t-il une grotte? demanda Aramis.

-- Moi, dit Fouquet avec un sourire, j'en connais une  dix pas
d'ici.

Puis s'orientant:

-- Oui, dit-il, c'est bien cela.

-- Que vous tes heureux d'avoir si bonne mmoire! dit Aramis en
souriant  son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant
pas reparatre, votre cocher ne croie que vous avons pris une
route de retour et ne suive les voitures de la Cour?

-- Oh! dit Fouquet, il n'y a pas de danger; quand je poste mon
cocher et ma voiture  un endroit quelconque, il n'y a qu'un ordre
exprs du roi qui puisse les faire dguerpir, et encore;
d'ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous
soyons si fort avancs. J'entends des pas et un bruit de voix.

Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne
une masse de feuillage qui lui masquait la route.

Le regard d'Aramis plongea en mme temps que le sien par
l'ouverture.

-- Une femme! dit Aramis.

-- Un homme! dit Fouquet.

-- La Vallire!

-- Le roi!

-- Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connatrait votre
caverne? Cela ne m'tonnerait pas; il me parat en commerce assez
bien rgl avec les nymphes de Fontainebleau.

-- N'importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s'il ne la connat
pas, nous verrons ce qu'il devient; s'il la connat, comme elle a
deux ouvertures, tandis qu'il entrera par l'une, nous sortirons
par l'autre.

-- Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.

-- Nous y sommes.

Fouquet carta quelques branches, et l'on put apercevoir une
excavation de roche que des bruyres, du lierre et une paisse
glande cachaient entirement.

Fouquet montra le chemin.

Aramis le suivit.

Au moment d'entrer dans la grotte, Aramis se retourna.

-- Oh! oh! dit-il, les voil qui entrent dans le bois les voil
qui se dirigent de ce ct.

-- Eh bien! cdons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant
Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse
ma grotte.

-- En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus pais,
voil tout.

Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l'air et non pas
autour de lui.

Il tenait le bras de La Vallire sous le sien, il tenait sa main
sur la sienne.

La Vallire commenait  glisser sur l'herbe humide.

Louis regarda encore avec plus d'attention autour de lui, et,
apercevant un chne norme au feuillage touffu, il entrana La
Vallire sous l'abri de ce chne.

La pauvre enfant regardait autour d'elle; elle semblait  la fois
craindre et dsirer d'tre suivie.

Le roi la fit adosser au tronc de l'arbre, dont la vaste
circonfrence, protge par l'paisseur du feuillage, tait aussi
sche que si, en ce moment mme, la pluie n'et point tomb par
torrents. Lui-mme se tint devant elle nu-tte.

Au bout d'un instant, quelques gouttes filtrrent  travers les
ramures de l'arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n'y
fit pas mme attention.

-- Oh! Sire! murmura La Vallire en poussant le chapeau du roi.

Mais le roi s'inclina et refusa obstinment de se couvrir.

-- C'est le cas ou jamais d'offrir votre place, dit Fouquet 
l'oreille d'Aramis.

-- C'est le cas ou jamais d'couter et de ne pas perdre une parole
de ce qu'ils vont se dire, rpondit Aramis  l'oreille de Fouquet.

En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir
jusqu' eux.

-- Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutt je
devine votre inquitude; croyez que je regrette bien sincrement
de vous avoir isole du reste de la compagnie, et cela pour vous
mener dans un endroit o vous allez souffrir de la pluie. Vous
tes mouille dj, vous avez froid peut-tre?

-- Non, Sire.

-- Vous tremblez cependant?

-- Sire, c'est la crainte que l'on n'interprte  mal mon absence
au moment o tout le monde est runi certainement.

-- Je vous proposerais bien de retourner aux voitures,
mademoiselle; mais, en vrit, regardez et coutez et dites-moi
s'il est possible de tenter la moindre course en ce moment?

En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par
torrents.

-- D'ailleurs, continua le roi, il n'y a pas d'interprtation
possible en votre dfaveur. N'tes-vous pas avec le roi de France,
c'est--dire avec le premier gentilhomme du royaume?

-- Certainement, Sire, rpondit La Vallire, et c'est un honneur
bien grand pour moi; aussi n'est-ce point pour moi que je crains
les interprtations.

-- Pour qui donc, alors?

-- Pour vous, Sire.

-- Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous
comprends pas.

-- Votre Majest a-t-elle donc dj oubli ce qui s'est pass hier
au soir chez Son Altesse Royale?

-- Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutt permettez-moi de ne
me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre
lettre, et...

-- Sire, interrompit La Vallire, voil l'eau qui tombe, et Votre
Majest demeure tte nue.

-- Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.

-- Oh! moi, dit La Vallire en souriant, moi, je suis une paysanne
habitue  courir par les prs de la Loire, et par les jardins de
Blois, quelque temps qu'il fasse. Et, quant  mes habits, ajouta-
t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre
Majest voit qu'ils n'ont pas grand-chose  risquer.

-- En effet, mademoiselle, j'ai dj remarqu plus d'une fois que
vous deviez  peu prs tout  vous-mme et rien  la toilette.
Vous n'tes point coquette, et c'est pour moi une grande qualit.

-- Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites
seulement: Vous ne pouvez pas tre coquette.

-- Pourquoi cela?

-- Mais, dit en souriant La Vallire, parce que je ne suis pas
riche.

-- Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s'cria
vivement le roi.

-- Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...

-- Vous est indiffrent?

-- M'est tranger comme m'tant dfendu.

-- Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous
soyez  ma Cour sur le pied o vous devriez y tre. On ne m'a
certainement point assez parl des services de votre famille. La
fortune de votre maison a t cruellement nglige par mon oncle.

-- Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d'Orlans a
toujours t parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-
pre. Les services taient humbles, et l'on peut dire que nous
avons t pays selon nos oeuvres. Tout le monde n'a pas le
bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec clat.
Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent
rencontres, ma famille n'et eu le coeur aussi grand que son
dsir, mais nous n'avons pas eu ce bonheur.

-- Eh bien! mademoiselle, c'est aux rois  corriger le hasard, et
je me charge bien joyeusement de rparer, au plus vite  votre
gard, les torts de la fortune.

-- Non, Sire, s'cria vivement La Vallire, vous laisserez, s'il
vous plat, les choses en l'tat o elles sont.

-- Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux
faire pour vous?

-- On a fait tout ce que je dsirais, Sire, lorsqu'on m'a accord
cet honneur de faire partie de la maison de Madame.

-- Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les
vtres.

-- Sire, votre intention si gnreuse m'blouit et m'effraie, car,
en faisant pour ma maison ce que votre bont vous pousse  faire,
Votre Majest nous crera des envieux, et  elle des ennemis.
Laissez-moi, Sire, dans ma mdiocrit; laissez  tous les
sentiments que je puis ressentir la joyeuse dlicatesse du
dsintressement.

-- Oh! voil un langage bien admirable, dit le roi.

-- C'est vrai, murmura Aramis  l'oreille de Fouquet, et il n'y
doit pas tre habitu.

-- Mais, rpondit Fouquet, si elle fait une pareille rponse  mon
billet?

-- Bon! dit Aramis, ne prjugeons pas et attendons la fin.

-- Et puis, cher monsieur d'Herblay, ajouta le surintendant, peu
pay pour croire  tous les sentiments que venait d'exprimer La
Vallire, c'est un habile calcul souvent que de paratre
dsintress avec les rois.

-- C'est justement ce que je pensais  la minute, dit Aramis.
coutons.

Le roi se rapprocha de La Vallire, et, comme l'eau filtrait de
plus en plus  travers le feuillage du chne, il tint son chapeau
suspendu au-dessus de la tte de la jeune fille.

La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
l'abritait et secoua la tte en poussant un soupir.

-- Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pense peut donc
parvenir jusqu' votre coeur quand je lui fais un rempart du mien?

-- Sire, je vais vous le dire. J'avais dj abord cette question,
si difficile  discuter par une jeune fille de mon ge, mais Votre
Majest m'a impos silence. Sire, Votre Majest ne s'appartient
pas; Sire, Votre Majest est marie; tout sentiment qui carterait
Votre Majest de la reine, en portant Votre Majest  s'occuper de
moi, serait pour la reine la source d'un profond chagrin.

Le roi essaya d'interrompre la jeune fille, mais elle continua
avec un geste suppliant:

-- La reine aime Votre Majest avec une tendresse qui se comprend,
la reine suit des yeux Votre Majest  chaque pas qui l'carte
d'elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel poux, elle
demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession,
et elle est jalouse du moindre mouvement de votre coeur.

Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallire
osa l'arrter.

-- Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si,
voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majest donnait 
la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh!
mon Dieu! je sais bien qu'il est impossible, ou plutt qu'il
devrait tre impossible que la plus grande reine du monde ft
jalouse d'une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette
reine, et, comme celui d'une simple femme, son coeur peut s'ouvrir
 des soupons que les mchants envenimeraient. Au nom du Ciel!
Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le mrite pas.

-- Oh! mademoiselle, s'cria le roi, vous ne songez donc point
qu'en parlant comme vous le faites vous changez mon estime en
admiration.

-- Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu'elles ne sont point;
vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande
que Dieu ne m'a faite. Grce pour moi, Sire! car, si je ne savais
le roi le plus gnreux homme de son royaume, je croirais que le
roi veut se railler de moi.

-- Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j'en suis
bien certain, s'cria Louis.

-- Sire, je serais force de le croire si le roi continuait  me
tenir un pareil langage.

-- Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une
tristesse qui n'avait rien d'affect, le plus malheureux prince de
la chrtient, puisque je n'ai pas pouvoir de donner crance  mes
paroles devant la personne que j'aime le plus au monde et qui me
brise le coeur en refusant de croire  mon amour.

-- Oh! Sire, dit La Vallire, cartant doucement le roi, qui
s'tait de plus en plus rapproch d'elle, voil, je crois, l'orage
qui se calme et la pluie qui cesse.

Mais, au moment mme o la pauvre enfant, pour fuir son pauvre
coeur, trop d'accord sans doute avec celui du roi, prononait ces
paroles, l'orage se chargeait de lui donner un dmenti; un clair
bleutre illumina la fort d'un reflet fantastique, et un coup de
tonnerre pareil  une dcharge d'artillerie clata sur la tte des
deux jeunes gens, comme si la hauteur du chne qui les abritait
et provoqu le tonnerre.

La jeune fille ne put retenir un cri d'effroi.

Le roi d'une main la rapprocha de son coeur et tendit l'autre au-
dessus de sa tte comme pour la garantir de la foudre.

Il y eut un moment de silence o ce groupe, charmant comme tout ce
qui est jeune et aim, demeura immobile, tandis que Fouquet et
Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Vallire et le
roi.

-- Oh! Sire! Sire! murmura La Vallire, entendez-vous?

Et elle laissa tomber sa tte sur son paule.

-- Oui, dit le roi, vous voyez bien que l'orage ne passe pas.

-- Sire, c'est un avertissement.

Le roi sourit.

-- Sire, c'est la voix de Dieu qui menace.

-- Eh bien! dit le roi, j'accepte effectivement ce coup de
tonnerre pour un avertissement et mme pour une menace, si d'ici 
cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une gale
violence; mais, s'il n'en est rien, permettez-moi de penser que
l'orage est l'orage et rien autre chose.

En mme temps le roi leva la tte comme pour interroger le ciel.

Mais, comme si le ciel et t complice de Louis, pendant les cinq
minutes de silence qui suivirent l'explosion qui avait pouvant
les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et,
lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s'loignant
d'une manire visible, et comme si, pendant ces cinq minutes,
l'orage, mis en fuite, et parcouru dix lieues, fouett par l'aile
du vent.

-- Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore
de la colre cleste; et puisque vous avez voulu faire de la
foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas
au moins un pressentiment de malheur?

La jeune fille releva la tte; pendant ce temps, l'eau avait perc
la vote de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.

-- Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte
irrsistible, qui mut le roi au dernier point. Et c'est pour moi,
murmura-t-elle, que le roi reste ainsi dcouvert et expos  la
pluie; mais que suis-je donc?

-- Vous tes, vous le voyez, dit le roi, la divinit qui fait fuir
l'orage, la desse qui ramne le beau temps.

En effet, un rayon de soleil, filtrant  travers la fort, faisait
tomber comme autant de diamants les goutta d'eau qui roulaient sur
les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices
du feuillage.

-- Sire, dit La Vallire presque vaincue, mais faisant un suprme
effort, Sire, une dernire fois, songez aux douleurs que Votre
Majest va avoir  subir  cause de moi. En ce moment, mon Dieu!
on vous cherche, on vous appelle. La reine doit tre inquite, et
Madame, oh! Madame!... s'cria la jeune fille avec un sentiment
qui ressemblait  de l'effroi.

Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lcha La
Vallire, qu'il avait jusque-l tenue embrasse.

Puis il s'avana du ct du chemin pour regarder, et revint
presque soucieux  La Vallire.

-- Madame, avez-vous dit? fit le roi.

-- Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallire avec
un accent profond.

Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osrent un instant
interroger les yeux du roi.

-- Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-mme, Madame,
ce me semble, n'a aucun sujet d'tre jalouse de moi, Madame n'a
aucun droit...

-- Hlas! murmura La Vallire.

-- Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l'accent du reproche,
seriez vous de ceux qui pensent que la soeur a le droit d'tre
jalouse du frre?

-- Sire, il ne m'appartient point de percer les secrets de Votre
Majest.

-- Oh! vous le croyez comme les autres, s'cria le roi.

-- Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, rpondit fermement
La Vallire.

-- Mon Dieu! fit le roi avec inquitude, vous en apercevriez-vous
donc  ses faons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque
mauvais procd que vous puissiez attribuer  cette jalousie?

-- Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!

-- Oh! c'est que, s'il en tait ainsi... s'cria Louis avec une
force singulire.

-- Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient,
on vient, je crois.

Et, oubliant toute tiquette, elle avait saisi le bras du roi.

-- Eh bien! mademoiselle, rpliqua le roi, laissons venir. Qui
donc oserait trouver mauvais que j'eusse tenu compagnie  Mlle de
La Vallire?

-- Par piti! Sire; oh! l'on trouvera trange que vous soyez
mouill ainsi, que vous vous soyez sacrifi pour moi.

-- Je n'ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et
malheur  celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la
conduite de son roi!

En effet, en ce moment on voyait apparatre dans l'alle quelques
ttes empresses et curieuses qui semblaient chercher, et qui,
ayant aperu le roi et La Vallire, parurent avoir trouv ce
qu'elles cherchaient.

C'taient les envoys de la reine et de Madame, qui mirent le
chapeau  la main en signe qu'ils avaient vu Sa Majest.

Mais Louis ne quitta point, quelle que ft la confusion de La
Vallire, son attitude respectueuse et tendre.

Puis, quand tous les courtisans furent runis dans l'alle, quand
tout le monde eut pu voir la marque de dfrence qu'il avait
donne  la jeune fille en restant debout et tte nue devant elle
pendant l'orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe
qui attendait, rpondit de la tte au salut que chacun lui
faisait, et, son chapeau toujours  la main, il la reconduisit
jusqu' son carrosse.

Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
l'orage qui s'enfuyait, les autres dames, que le respect avait
empches de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape
et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau,
garantissait, autant qu'il tait en son pouvoir, la plus humble
d'entre elles.

La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
exagre du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser
la reine du coude, en lui disant:

-- Regardez, mais regardez donc!

La reine ferma les yeux comme si elle et prouv un vertige. Elle
porta la main  son visage et remonta en carrosse.

Madame monta aprs elle.

Le roi se remit  cheval, sans s'attacher de prfrence  aucune
portire; il revint  Fontainebleau, les rnes sur le cou de son
cheval, rveur et tout absorb.

Quand la foule se fut loigne, quand ils eurent entendu le bruit
des chevaux et des carrosses qui allait s'teignant, quand ils
furent srs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et
Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux
gagnrent l'alle.

Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l'tendue qui
se droulait devant lui et derrire lui, mais encore dans
l'paisseur des bois.

-- Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assur que tout tait
solitaire, il faut  tout prix ravoir votre lettre  La Vallire.

-- Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l'a pas
rendue.

-- Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-
vous?

-- Oui, le roi aime cette fille, n'est-ce pas?

-- Beaucoup, et, ce qu'il y a de pis, c'est que, de son ct,
cette fille aime le roi passionnment.

-- Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n'est-ce pas?

-- Sans aucun doute; vous n'avez pas de temps  perdre. Il faut
que vous voyiez La Vallire, et que, sans plus songer  devenir
son amant, ce qui est impossible, vous vous dclariez son plus
cher ami et son plus humble serviteur.

-- Ainsi ferai-je, rpondit Fouquet, et ce sera sans rpugnance;
cette enfant me semble pleine de coeur.

-- Ou d'adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.

Puis il ajouta aprs un instant de silence:

-- Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion
du roi. Remontons en voiture, et ventre  terre jusqu'au chteau.


Chapitre CXXXVII -- Tobie


Deux heures aprs que la voiture du surintendant tait partie sur
l'ordre d'Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec
la rapidit des nuages qui couraient au ciel sous le dernier
souffle de la tempte, La Vallire tait chez elle, en simple
peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite
table de marbre.

Tout  coup sa porte s'ouvrit, et un valet de chambre la prvint
que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.

Elle fit rpter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait
M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu'elle pouvait
avoir de commun avec un surintendant des finances.

Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d'aprs
la conversation que nous avons rapporte, la chose tait bien
possible, elle jeta un coup d'oeil sur son miroir, allongea encore
les longues boucles de ses cheveux, et donna l'ordre qu'il ft
introduit.

La Vallire cependant ne pouvait s'empcher d'prouver un certain
trouble. La visite du surintendant n'tait pas un vnement
vulgaire dans la vie d'une femme de la Cour. Fouquet, si clbre
par sa gnrosit, sa galanterie et sa dlicatesse avec les
femmes, avait reu plus d'invitations qu'il n'avait demand
d'audiences.

Dans beaucoup de maisons, la prsence du surintendant avait
signifi fortune. Dans bon nombre de coeurs, elle avait signifi
amour.

Fouquet entra respectueusement chez La Vallire, se prsentant
avec cette grce qui tait le caractre distinctif des hommes
minents de ce sicle, et qui aujourd'hui ne se comprend plus,
mme dans les portraits de l'poque, o le peintre a essay de les
faire vivre.

La Vallire rpondit au salut crmonieux de Fouquet par une
rvrence de pensionnaire, et lui indiqua un sige.

Mais Fouquet, s'inclinant:

-- Je ne m'assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m'ayez
pardonn.

-- Moi? demanda La Vallire.

-- Oui, vous.

-- Et pardonn quoi, mon Dieu?

Fouquet fixa son plus perant regard sur la jeune fille, et ne
crut voir sur son visage que le plus naf tonnement.

-- Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de
gnrosit que d'esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le
sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des lvres, je
vous en prviens, il me faut encore le pardon du coeur et de
l'esprit.

-- Sur ma parole, monsieur, dit La Vallire, je vous jure que je
ne vous comprends pas.

-- C'est encore une dlicatesse qui me charme, rpondit Fouquet,
et je vois que ne voulez point que j'aie  rougir devant vous.

-- Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi
rougiriez vous?

-- Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
procd envers vous ne vous et pas dsoblige?

La Vallire haussa les paules.

-- Dcidment, monsieur, dit-elle, vous parlez par nigmes, et je
suis trop ignorante,  ce qu'il parat, pour vous comprendre.

-- Soit, dit Fouquet, je n'insisterai pas. Seulement, dites-moi,
je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et
entier.

-- Monsieur, dit La Vallire avec une sorte d'impatience, je ne
puis vous faire qu'une rponse, et j'espre qu'elle vous
satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le
pardonnerais.  plus forte raison, vous comprenez bien, ne
connaissant pas ce tort...

Fouquet pina ses lvres comme et fait Aramis.

-- Alors, dit-il, je puis esprer que, nonobstant ce qui est
arriv, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez
bien me faire la grce de croire  ma respectueuse amiti.

La Vallire crut qu'elle commenait  comprendre.

Oh! se dit-elle en elle-mme, je n'eusse pas cru M. Fouquet si
avide de rechercher les sources d'une faveur si nouvelle.

Puis tout haut:

-- Votre amiti, monsieur? dit-elle, vous m'offrez votre amiti?
Mais, en vrit, c'est pour moi tout l'honneur, et vous me
comblez.

-- Je sais, mademoiselle, rpondit Fouquet, que l'amiti du matre
peut paratre plus brillante et plus dsirable que celle du
serviteur; mais je vous garantis que cette dernire sera tout
aussi dvoue, tout aussi fidle, et absolument dsintresse.

La Vallire s'inclina: il y avait, en effet, beaucoup de
conviction et de dvouement rel dans la voix du surintendant.

Aussi lui tendit-elle la main.

-- Je vous crois, dit-elle.

Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.

-- Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficult, n'est-ce
pas,  me rendre cette malheureuse lettre?

-- Quelle lettre? demanda La Vallire.

Fouquet l'interrogea, il l'avait dj fait, de toute la puissance
de son regard.

Mme navet de physionomie, mme candeur de visage.

-- Allons, mademoiselle, dit-il, aprs cette dngation, je suis
forc d'avouer que votre systme est le plus dlicat du monde, et
je ne serais pas moi-mme un honnte homme si je redoutais quelque
chose d'une femme aussi gnreuse que vous.

-- En vrit, monsieur Fouquet, rpondit La Vallire, c'est avec
un profond regret que je suis force de vous rpter que je ne
comprends absolument rien  vos paroles.

-- Mais, enfin, sur l'honneur, vous n'avez donc reu aucune lettre
de moi, mademoiselle?

-- Sur l'honneur, aucune, rpondit fermement La Vallire.

-- C'est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
renouveler l'assurance de toute mon estime et de tout mon respect.

Puis, s'inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
l'attendait chez lui, et laissant La Vallire se demander si le
surintendant tait devenu fou.

-- Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience,
tes vous content de la favorite?

-- Enchant, rpondit Fouquet, c'est une femme pleine d'esprit et
de coeur.

-- Elle ne s'est point fche?

-- Loin de l; elle n'a pas mme eu l'air de comprendre.

-- De comprendre quoi?

-- De comprendre que je lui eusse crit.

-- Cependant, il a bien fallu qu'elle vous comprt pour vous
rendre la lettre, car je prsume qu'elle vous l'a rendue.

-- Pas le moins du monde.

-- Au moins, vous tes-vous assur qu'elle l'avait brle?

-- Mon cher monsieur d'Herblay, il y a dj une heure que je joue
aux propos interrompus, et je commence  avoir assez de ce jeu, si
amusant qu'il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de
ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a ni avoir reu
aucune lettre; donc, ayant ni positivement la rception, elle n'a
pu ni me la rendre, ni la brler.

-- Oh! oh! dit Aramis avec inquitude, que me dites-vous l?

-- Je vous dis qu'elle m'a jur sur ses grands dieux n'avoir reu
aucune lettre.

-- Oh! c'est trop fort! Et vous n'avez pas insist?

-- J'ai insist, au contraire, jusqu' l'impertinence.

-- Et elle a toujours ni?

-- Toujours.

-- Elle ne s'est pas dmentie un seul instant?

-- Pas un seul instant.

-- Mais alors, mon cher, vous lui avez laiss notre lettre entre
les mains?

-- Il l'a, pardieu! bien fallu.

-- Oh! C'est une grande faute.

-- Que diable eussiez-vous fait  ma place, vous?

-- Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquitant; une
pareille lettre ne peut demeurer contre nous.

-- Oh! cette jeune fille est gnreuse.

-- Si elle l'et t rellement, elle vous et rendu votre lettre.

-- Je vous dis qu'elle est gnreuse; j'ai vu ses yeux, je m'y
connais.

-- Alors, vous la croyez de bonne foi?

-- Oh! de tout mon coeur.

-- Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.

-- Comment cela?

-- Je crois qu'effectivement, comme elle vous l'a dit, elle n'a
point reu la lettre.

-- Comment! point reu la lettre?

-- Non.

-- Supposeriez-vous!...

-- Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n'a
pas remis la lettre.

Fouquet frappa sur un timbre.

Un valet parut.

-- Faites venir Tobie, dit-il.

Un instant aprs parut un homme  l'oeil inquiet,  la bouche
fine, aux bras courts, au dos vot.

Aramis attacha sur lui son oeil perant.

-- Voulez-vous me permettre de l'interroger moi-mme? demanda
Aramis.

-- Faites, dit Fouquet.

Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais
il s'arrta.

-- Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d'importance 
sa rponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d'crire.

Aramis se mit en effet  une table, le dos tourn au laquais dont
il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace
parallle.

-- Viens ici, Tobie, dit Fouquet.

Le laquais s'approcha d'un pas assez ferme.

-- Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.

-- Mais je l'ai faite comme  l'ordinaire, monseigneur, rpliqua
l'homme.

-- Enfin, dis.

-- J'ai pntr chez Mlle de La Vallire, qui tait  la messe et
j'ai mis le billet sur sa toilette. N'est-ce point ce que vous
m'aviez dit?

-- Si fait; et c'est tout?

-- Absolument tout, monseigneur.

-- Personne n'tait l?

-- Personne.

-- T'es-tu cach comme je te l'avais dit, alors?

-- Oui.

-- Et elle est rentre?

-- Dix minutes aprs.

-- Et personne n'a pu prendre la lettre?

-- Personne, car personne n'est entr.

-- De dehors, mais de l'intrieur?

-- De l'endroit o j'tais cach, je pouvais voir jusqu'au fond de
la chambre.

-- coute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
lettre s'est trompe de destination, avoue-le-moi; car s'il faut
qu'une erreur ait t commise, tu la paieras de ta tte.

Tobie tressaillit, mais se remit aussitt.

-- Monseigneur, dit-il, j'ai dpos la lettre  l'endroit o j'ai
dit, et je ne demande qu'une demi-heure pour vous prouver que la
lettre est entre les mains de Mlle de La Vallire ou pour vous
rapporter la lettre elle-mme.

Aramis observait curieusement le laquais.

Fouquet tait facile dans sa confiance; vingt ans cet homme
l'avait bien servi.

-- Va, dit-il, c'est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.

Le laquais sortit.

-- Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda Fouquet  Aramis.

-- Je pense qu'il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de
la vrit. Je pense que la lettre est ou n'est pas parvenue  La
Vallire; que, dans le premier cas, il faut que La Vallire vous
la rende ou vous donne la satisfaction de la brler devant vous;
que, dans le second, il faut ravoir la lettre, dt-il nous en
coter un million. Voyons, n'est-ce pas votre avis?

-- Oui; mais cependant, mon cher vque, je crois que vous vous
exagrez la situation.

-- Aveugle, aveugle que vous tes! murmura Aramis.

-- La Vallire, que nous prenons pour une politique de premire
force, est tout simplement une coquette qui espre que je lui
ferai la cour parce que je la lui ai dj faite, et qui,
maintenant qu'elle a reu confirmation de l'amour du roi, espre
me tenir en lisire avec la lettre. C'est naturel.

Aramis secoua la tte.

-- Ce n'est point votre avis? dit Fouquet.

-- Elle n'est pas coquette.

-- Laissez-moi vous dire...

-- Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.

-- Mon ami! mon ami!

-- Il y a longtemps que j'ai fait mes tudes, voulez-vous dire.
Oh! les femmes ne changent pas.

-- Oui, mais les hommes changent, et vous tes aujourd'hui plus
souponneux qu'autrefois.

Puis, se mettant  rire:

-- Voyons, dit-il, si La Vallire veut m'aimer pour un tiers et le
roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?

Aramis se leva avec impatience.

-- La Vallire, dit-il, n'a jamais aim et n'aimera jamais que le
roi.

-- Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?

-- Demandez-moi plutt ce que j'eusse fait.

-- Eh bien! qu'eussiez-vous fait?

-- D'abord, je n'eusse point laiss sortir cet homme.

-- Tobie?

-- Oui, Tobie; c'est un tratre!

-- Oh!

-- J'en suis sr! je ne l'eusse point laiss sortir qu'il ne m'et
avou la vrit.

-- Il est encore temps.

-- Comment cela?

-- Rappelons-le, et interrogez-le  votre tour.

-- Soit!

-- Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l'ai
depuis vingt ans, et jamais il ne m'a fait la moindre confusion,
et cependant, ajouta Fouquet en riant, c'tait facile.

-- Rappelez-le toujours. Ce matin, il m'a sembl voir ce visage-l
en grande confrence avec un des hommes de M. Colbert.

-- O donc cela?

-- En face des curies.

-- Bah! tous mes gens sont  couteaux tirs avec ceux de ce
cuistre.

-- Je l'ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m'tre
inconnue quand il est entr tout  l'heure, m'a frapp
dsagrablement.

-- Pourquoi n'avez-vous rien dit pendant qu'il tait l?

-- Parce que c'est  la minute seulement que je vois clair dans
mes souvenirs.

-- Oh! oh! voil que vous m'effrayez, dit Fouquet.

Et il frappa sur le timbre.

-- Pourvu qu'il ne soit pas trop tard, dit Aramis.

Fouquet frappa une seconde fois.

Le valet de chambre ordinaire parut.

-- Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.

Le valet de chambre referma la porte.

-- Vous me laissez carte blanche, n'est-ce pas?

-- Entire.

-- Je puis employer tous les moyens pour savoir la vrit?

-- Tous.

-- Mme l'intimidation?

-- Je vous fais procureur  ma place.

On attendit dix minutes, mais inutilement.

Fouquet, impatient, frappa de nouveau sur le timbre.

-- Tobie! cria-t-il.

-- Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.

-- Il ne peut tre loin, je ne l'ai charg d'aucun message.

-- Je vais voir, monseigneur.

Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
silencieusement dans le cabinet.

On attendit dix minutes encore.

Fouquet sonna de manire  rveiller toute une ncropole.

Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire  une
mauvaise nouvelle.

-- Monseigneur se trompe, dit-il avant mme que Fouquet
l'interroget, Monseigneur aura donn une commission  Tobie, car
il a t aux curies prendre le meilleur coureur, et, monseigneur,
il l'a sell lui-mme.

-- Eh bien?

-- Il est parti.

-- Parti?... s'cria Fouquet. Que l'on coure, qu'on le rattrape!

-- L! l! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
maintenant, le mal est fait.

-- Le mal est fait?

-- Sans doute, j'en tais sr. Maintenant, ne donnons pas l'veil;
calculons le rsultat du coup et parons-le, si nous pouvons.

-- Aprs tout, dit Fouquet, le mal n'est pas grand.

-- Vous trouvez cela? dit Aramis.

-- Sans doute. Il est bien permis  un homme d'crire un billet
d'amour  une femme.

--  un homme, oui;  un sujet, non; surtout quand cette femme est
celle que le roi aime.

-- Eh! mon ami, le roi n'aimait pas La Vallire il y a huit jours;
il ne l'aimait mme pas hier, et la lettre est d'hier; je ne
pouvais pas deviner l'amour du roi, quand l'amour du roi
n'existait pas encore.

-- Soit, rpliqua Aramis; mais la lettre n'est malheureusement pas
date. Voil ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle tait date
d'hier seulement, je n'aurais pas pour vous l'ombre d'une
inquitude.

Fouquet haussa les paules.

-- Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de
mon cerveau et de ma chair?

-- Vous avez raison, rpliqua Aramis; ne donnons pas aux choses
plus d'importance qu'il ne convient; puis d'ailleurs... eh bien!
si nous sommes menacs, nous avons des moyens de dfense.

-- Oh! menacs! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqre de
fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune
et ma vie, n'est ce pas?

-- Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqre d'une fourmi peut
tuer un gant, si la fourmi est venimeuse.

-- Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle
dj vanouie?

-- Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.

-- Voyons, retrouver Tobie serait le plus press, ce me semble.
N'est-ce point votre avis?

-- Oh! quant  cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et,
s'il vous tait prcieux, faites-en votre deuil.

-- Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.

-- Vous avez raison; laissez-moi faire, rpondit Aramis.


Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame


La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
visite.

Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beaut,
du haut de sa jeunesse, avec cette rapidit de dclin qui signale
la dcadence des femmes qui ont beaucoup lutt, Anne d'Autriche
voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter
que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beauts, des
jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.

Les avis de son mdecin, ceux de son miroir, la dsolaient bien
moins que ces avertissements inexorables de la socit des
courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale o
l'eau va pntrer grce aux avaries de la vtust.

Anne d'Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
donnait son fils an.

Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu'avec affection,
venait d'abord passer chez sa mre une heure le matin et une heure
le soir; mais, depuis qu'il s'tait charg des affaires de l'tat,
la visite du matin et celle du soir s'taient rduites d'une demi-
heure; puis, peu  peu, la visite du matin avait t supprime.

On se voyait  la messe; la visite mme du soir tait remplace
par une entrevue, soit chez le roi en assemble, soit chez Madame,
o la reine venait assez complaisamment par gard pour ses deux
fils.

Il en rsultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
conquis, et qui faisait de sa maison la vritable runion royale.

Anne d'Autriche le sentit.

Se voyant souffrante et condamne par la souffrance  de
frquentes retraites, elle fut dsole de prvoir que la plupart
de ses journes, de ses soires, s'couleraient solitaires,
inutiles, dsespres.

Elle se rappelait avec terreur l'isolement o jadis la laissait le
cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soires, pendant
lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la
beaut, qui sont toujours accompagnes de l'espoir.

Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
d'attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure
sombre et dj triste o la veuve d'un roi de France, la mre d'un
roi de France, tait rduite  consoler de son veuvage anticip la
femme toujours larmoyante d'un roi de France.

Anne rflchit.

Elle avait beaucoup intrigu dans sa vie. Dans le beau temps,
alors que sa jeune tte enfantait des projets toujours heureux,
elle avait prs d'elle, pour stimuler son ambition et son amour,
une amie plus ardente, plus ambitieuse qu'elle-mme, une amie qui
l'avait aime, chose rare  la Cour, et que de mesquines
considrations avaient loigne d'elle.

Mais depuis tant d'annes, except Mme de Motteville, except la
Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualit de
compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d'avoir donn un
bon avis  la reine?

Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes ttes, pouvait lui
rappeler le pass, par lequel seulement elle vivait?

Anne d'Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d'abord exile
plutt de sa volont  elle-mme que de celle du roi, puis morte
en exil femme d'un gentilhomme obscur.

Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui et conseill
autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras d'intrigues,
et, aprs une srieuse mditation, il lui sembla que cette femme
ruse, pleine d'exprience et de sagacit, lui rpondait de sa
voix ironique:

-- Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont
besoin d'or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-
les-moi par l'intrt.

Anne d'Autriche adopta ce plan.

Sa bourse tait bien garnie; elle disposait d'une somme
considrable amasse par Mazarin pour elle et mise en lieu sr.

Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des
perles d'une telle grosseur, qu'elles faisaient soupirer le roi
chaque fois qu'il les voyait, parce que les perles de sa couronne
n'taient que grains de mil auprs de celles-l.

Anne d'Autriche n'avait plus de beaut ni de charmes  sa
disposition. Elle se fit riche et proposa pour appt  ceux qui
viendraient chez elle, soit de bons cus d'or  gagner au jeu,
soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne
humeur, soit des aubaines de rentes qu'elle arrachait au roi en
sollicitant, ce qu'elle s'tait dcide  faire pour entretenir
son crdit.

Et d'abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession
lui tait la plus prcieuse de toutes.

Madame, malgr l'intrpide confiance de son esprit et de sa
jeunesse, donna tte baisse dans le panneau qui tait ouvert
devant elle. Enrichie peu  peu par des dons par des cessions,
elle prit got  ces hritages anticips.

Anne d'Autriche usa du mme moyen sur Monsieur et sur le roi lui-
mme.

Elle institua chez elle des loteries.

Le jour o nous sommes arrivs, il s'agissait d'un mdianoche chez
la reine mre, et cette princesse mettait en loterie deux
bracelets fort beaux en brillants et d'un travail exquis.

Les mdaillons taient des cames antiques de la plus grande
valeur; comme revenu, les diamants ne reprsentaient pas une somme
bien considrable, mais l'originalit, la raret de travail
taient telles, qu'on dsirait  la Cour non seulement possder,
mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours o
elles les portait, c'tait une faveur que d'tre admis  les
admirer en lui baisant les mains.

Les courtisans avaient mme  ce sujet adopt des variantes de
galanterie pour tablir cet aphorisme, que les bracelets eussent
t sans prix s'ils n'avaient le malheur de se trouver en contact
avec des bras pareils  ceux de la reine.

Ce compliment avait eu l'honneur d'tre traduit dans toutes les
langues de l'Europe, plus de mille distiques latins et franais
circulaient sur cette matire.

Le jour o Anne d'Autriche se dcida pour la loterie, c'tait un
moment dcisif: le roi n'tait pas venu depuis deux jours chez sa
mre. Madame boudait aprs la grande scne des dryades et des
naades.

Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante
l'enlevait au dessus des orages et des plaisirs de la Cour.

Anne d'Autriche opra sa diversion en annonant la fameuse loterie
chez elle pour le soir suivant.

Elle vit,  cet effet, la jeune reine,  qui, comme nous l'avons
dit, elle demanda une visite le matin.

-- Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le
roi m'a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune
et facile  dtourner; mais, tant que vous vous tiendrez prs de
moi, il n'osera s'carter de vous,  qui, d'ailleurs, il est
attach par une trs vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez
moi: vous y viendrez?

-- On m'a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche
timide, que Votre Majest mettait en loterie ses beaux bracelets,
qui sont d'une telle raret, que nous n'eussions pas d les faire
sortir du garde-meuble de la couronne, ne ft-ce que parce qu'ils
vous ont appartenu.

-- Ma fille, dit alors Anne d'Autriche, qui entrevit toute la
pense de la jeune reine et voulut la consoler de n'avoir pas reu
ce prsent, il fallait que j'attirasse chez moi  tout jamais
Madame.

-- Madame? fit en rougissant la jeune reine.

-- Sans doute; n'aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale
pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle,
toujours dispos  courtiser comme  l'tre? Cette loterie est
l'attrait dont je me sers pour cela: me blmez-vous?

-- Oh! non! fit Marie-Thrse en frappant dans ses mains avec cet
enfantillage de la joie espagnole.

-- Et vous ne regrettez plus, ma chre, que je ne vous aie pas
donn ces bracelets, comme c'tait d'abord mon intention?

-- Oh! non, oh! non, ma bonne mre!...

-- Eh bien! ma chre fille, faites-vous bien belle, et que notre
mdianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y
paratrez charmante, et vous clipserez toutes les femmes par
votre clat comme par votre rang.

Marie-Thrse partit enthousiasme.

Une heure aprs, Anne d'Autriche recevait chez elle Madame, et, la
couvrant de caresses:

-- Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charm de ma loterie.

-- Moi, dit Madame, je n'en suis pas aussi charme; voir de beaux
bracelets comme ceux-l aux bras d'une autre femme que vous, ma
reine, ou moi, voil ce  quoi je ne puis m'habituer.

-- L! l! dit Anne d'Autriche en cachant sous un sourire une
violente douleur qu'elle venait de sentir, ne vous rvoltez pas,
jeune femme... et n'allez pas tout de suite prendre les choses au
pis.

-- Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m'a-t-on dit,
deux cents billets?

-- Tout autant. Mais vous n'ignorez pas qu'il y en aura qu'un
gagnant?

-- Sans doute.  qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
dsespre.

-- Vous me rappelez que j'ai fait un rve cette nuit... Ah! mes
rves sont bons... je dors si peu.

-- Quel rve?... Vous souffrez?

-- Non, dit la reine en touffant, avec une constance admirable,
la torture d'un nouvel lancement dans le sein. J'ai donc rv que
le roi gagnait les bracelets.

-- Le roi?

-- Vous m'allez demander ce que le roi peut faire de bracelets,
n'est-ce pas?

-- C'est vrai.

-- Et vous ajouterez cependant qu'il serait fort heureux que le
roi gagnt, car, ayant ces bracelets, il serait forc de les
donner  quelqu'un.

-- De vous les rendre, par exemple.

-- Auquel cas, je les donnerais immdiatement; car vous ne pensez
pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie
par gne. C'est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si
le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien! je
corrigerais le hasard... je sais bien  qui j'offrirais les
bracelets.

Ces mots furent accompagns d'un sourire si expressif, que Madame
dut le payer par un baiser de remerciement.

-- Mais, ajouta Anne d'Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que
moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s'il les gagnait?

-- Il les donnerait  la reine, alors.

-- Non; par la mme raison qui fait qu'il ne me les rendrait pas;
attendu que, si j'eusse voulu les donner  la reine, je n'avais
pas besoin de lui pour cela.

Madame jeta un regard de ct sur les bracelets, qui, dans leur
crin, scintillaient sur une console voisine.

-- Qu'ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
voil-t il pas que nous oublions que le rve de Votre Majest
n'est qu'un rve.

-- Il m'tonnerait fort, repartit Anne d'Autriche, que mon rve
ft trompeur; cela m'est arriv rarement.

-- Alors vous pouvez tre prophte.

-- Je vous ai dit, ma fille, que je ne rve presque jamais; mais
c'est une concidence si trange que celle de ce rve avec mes
ides! il entre si bien dans mes combinaisons!

-- Quelles combinaisons?

-- Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.

-- Alors ce ne sera pas le roi.

-- Oh! dit Anne d'Autriche, il n'y a pas tellement loin du coeur
de Sa Majest  votre coeur...  vous qui tes sa soeur chrie...
Il n'y a pas, dis-je, tellement loin, qu'on puisse dire que le
rve est menteur. Voyez pour vous les belles chances; comptez-les
bien.

-- Je les compte.

-- D'abord, celle du rve. Si le roi gagne, il est certain qu'il
vous donne les bracelets.

-- J'admets cela pour une.

-- Si vous les gagnez, vous les avez.

-- Naturellement; c'est encore admissible.

-- Enfin, si Monsieur les gagnait!

-- Oh! dit Madame en riant aux clats, il les donnerait au
chevalier de Lorraine.

Anne d'Autriche se mit  rire comme sa bru, c'est--dire de si bon
coeur, que sa douleur reparut et la fit blmir au milieu de
l'accs d'hilarit.

-- Qu'avez-vous? dit Madame effraye.

-- Rien, rien, le point de ct... J'ai trop ri... Nous en tions
 la quatrime chance.

-- Oh! celle-l, je ne la vois pas.

-- Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
gagne, vous tes sre de moi.

-- Merci! Merci! s'cria Madame.

-- J'espre que vous voil favorise, et qu' prsent le rve
commence  prendre les solides contours de la ralit.

-- En vrit, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et
les bracelets ainsi gagns me seront cent fois plus prcieux.

--  ce soir donc!

--  ce soir!

Et les princesses se sparrent.

Anne d'Autriche, aprs avoir quitt sa bru, se dit en examinant
les bracelets:

Ils sont bien prcieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
serai concili un coeur en mme temps que j'aurai devin un
secret.

Puis, se tournant vers son alcve dserte:

-- Est-ce ainsi que tu aurais jou, ma pauvre Chevreuse? dit-elle
au vide... Oui, n'est-ce pas?

Et, comme un parfum d'autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l'cho de cette
invocation.


Chapitre CXXXIX -- La loterie


Le soir,  huit heures, tout le monde tait rassembl chez la
reine mre.

Anne d'Autriche, en grand habit de crmonie, belle des restes de
sa beaut et de toutes les ressources que la coquetterie peut
mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plutt essayait de
dissimuler  cette foule de jeunes courtisans qui l'entouraient et
qui l'admiraient encore, grce aux combinaisons que nous avons
indiques dans le chapitre prcdent, les ravages dj visibles de
cette souffrance  laquelle elle devait succomber quelques annes
plus tard.

Madame, presque aussi coquette qu'Anne d'Autriche, et la reine,
simple et naturelle, comme toujours, taient assises  ses cts
et se disputaient ses bonnes grces.

Les dames d'honneur, runies en corps d'arme pour rsister avec
plus de force, et, par consquent, avec plus de succs aux
malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se
prtaient, comme fait un bataillon carr, le secours mutuel d'une
bonne garde et d'une bonne riposte.

Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protgeait
toute la ligne par le feu roulant qu'elle dirigeait sur l'ennemi.

De Saint-Aignan, au dsespoir de la rigueur, insolente  force
d'tre obstine, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui
tourner le dos; mais, vaincu par l'clat irrsistible des deux
grands yeux de la belle, il revenait  chaque instant consacrer sa
dfaite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-
Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles
impertinences.

De Saint-Aignan ne savait  quel saint se vouer.

La Vallire avait non pas une cour, mais des commencements de
courtisans.

De Saint-Aignan, esprant par cette manoeuvre attirer les yeux
d'Athnas de son ct, tait venu saluer la jeune fille avec un
respect qui,  quelques esprits retardataires avait fait croire 
la volont de balancer Athnas par Louise.

Mais ceux-l, c'taient ceux qui n'avaient ni vu ni entendu
raconter la scne de la pluie. Seulement, comme la majorit tait
dj informe, et bien informe, sa faveur dclare avait attir 
elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.

Les premiers, parce qu'ils disaient, les uns, comme Montaigne:
Que sais je?

Les autres, parce qu'ils disaient comme Rabelais: Peut-tre?

Le plus grand nombre avait suivi ceux-l, comme dans les chasses
cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fume de la bte,
tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fume des
limiers.

Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et
de leurs dames d'honneur, ainsi que celles des autres dames; et
elles daignaient oublier qu'elles taient reines pour se souvenir
qu'elles taient femmes.

C'est--dire qu'elles dchiraient impitoyablement tout porte-jupe,
comme et dit Molire.

Les regards des deux princesses tombrent simultanment sur La
Vallire qui, ainsi que nous l'avons dit tait fort entoure en ce
moment. Madame fut sans piti.

-- En vrit, dit-elle en se penchant vers la reine mre, si le
sort tait juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallire.

-- Ce n'est pas possible, dit la reine mre en souriant.

-- Comment cela?

-- Il n'y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n'a
pu tre port sur la liste.

-- Elle n'y est pas alors?

-- Non.

-- Quel dommage! Elle et pu les gagner et les vendre.

-- Les vendre? s'cria la reine.

-- Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n'et pas t
oblige de se marier sans trousseau, comme cela arrivera
probablement.

-- Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mre, n'a-t-elle
pas de robes?

Et elle pronona ces mots en femme qui n'a jamais pu savoir ce que
c'tait que la mdiocrit.

-- Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu'elle a la mme jupe
ce soir qu'elle avait ce matin  la promenade, et qu'elle aura pu
conserver, grce au soin que le roi a pris de la mettre  l'abri
de la pluie.

Au moment mme o Madame prononait ces paroles, le roi entrait.

Les deux princesses ne se fussent peut-tre point aperues de
cette arrive, tant elles taient occupes  mdire. Mais Madame
vit tout  coup La Vallire, qui tait debout en face de la
galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui
l'entouraient; ceux-ci s'cartrent aussitt. Ce mouvement ramena
les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des
gardes annona le roi.

 cette annonce, La Vallire, qui jusque-l avait tenu les yeux
fixs sur la galerie, les abaissa tout  coup.

Le roi entra.

Il tait vtu avec une magnificence pleine de got, et causait
avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa
droite, le duc de Roquelaure sa gauche.

Le roi s'avana d'abord vers les reines, qu'il salua avec un
gracieux respect. Il prit la main de sa mre, qu'il baisa, adressa
quelques compliments  Madame sur l'lgance de sa toilette, et
commena  faire le tour de l'assemble.

La Vallire fut salue comme les autres, pas plus, pas moins que
les autres.

Puis Sa Majest revint  sa mre et  sa femme.

Lorsque les courtisans virent que le roi n'avait adress qu'une
phrase banale  cette jeune fille si recherche le matin, ils
tirrent sur-le-champ une conclusion de cette froideur.

Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
caprice tait dj vanoui.

Cependant on et d remarquer une chose, c'est que, prs de La
Vallire, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont
la respectueuse politesse servit de maintien  la jeune fille, au
milieu des diffrentes motions qui l'agitaient visiblement.

M. Fouquet s'apprtait, au reste,  causer plus intimement avec
Mlle de La Vallire, lorsque M. Colbert s'approcha, et, aprs
avoir fait sa rvrence  Fouquet, dans toutes les rgles de la
politesse la plus respectueuse, il parut dcid  s'tablir prs
de La Vallire pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta
aussitt la place. Tout ce mange tait dvor des yeux par
Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient l'un  l'autre
leurs observations.

De Guiche, plac dans une embrasure de fentre, ne voyait que
Madame. Mais, comme Madame, de son ct arrtait frquemment son
regard sur La Vallire, les yeux de de Guiche, guids par les yeux
de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune
fille.

La Vallire sentit instinctivement s'alourdir sur elle le poids de
tous ces regards, chargs, les uns d'intrt, les autres d'envie.
Elle n'avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d'intrt
de la part de ses compagnes, ni un regard d'amour du roi.

Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait
l'exprimer. La reine mre fit approcher le guridon sur lequel
taient les billets de loterie, au nombre de deux cents, et pria
Mme de Motteville de lire la liste des lus.

Il va sans dire que cette liste tait dresse selon les lois de
l'tiquette: le roi venait d'abord, puis la reine mre, puis la
reine, puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.

Les coeurs palpitaient  cette lecture. Il y avait bien trois
cents invits chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait
rayonner au nombre des noms privilgis.

Le roi coutait avec autant d'attention que les autres. Le dernier
nom prononc, il vit que La Vallire n'avait pas t porte sur la
liste.

Chacun, au reste, put remarquer cette omission.

Le roi rougit comme lorsqu'une contrarit l'assaillait.

La Vallire, douce et rsigne, ne tmoigna rien.

Pendant toute la lecture, le roi ne l'avait point quitte du
regard; la jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence
qu'elle sentait rayonner autour d'elle, trop joyeuse et trop pure
qu'elle tait pour qu'une pense autre que d'amour pntrt dans
son esprit ou dans son coeur.

Payant par la dure de son attention cette touchante abngation,
le roi montrait  son amante qu'il en comprenait l'tendue et la
dlicatesse.

La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oublies se
laissrent aller au dsappointement.

Malicorne aussi fut oubli dans le nombre des hommes et sa grimace
dit clairement  Montalais, oublie aussi:

Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de
manire qu'elle ne nous oublie pas, elle?

Oh! que si fait, rpliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.

Les billets furent distribus  chacun selon son numro.

Le roi reut le sien d'abord, puis la reine mre, puis Monsieur,
puis la reine et Madame, et ainsi de suite.

Alors, Anne d'Autriche ouvrit un sac en peau d'Espagne, dans
lequel se trouvaient deux cents numros gravs sur des boules de
nacre, et prsenta le sac tout ouvert  la plus jeune de ses
filles d'honneur pour qu'elle y prit une boule.

L'attente, au milieu de tous ces prparatifs pleins de lenteur,
tait plus encore celle de l'avidit que celle de la curiosit.

De Saint-Aignan se pencha  l'oreille de Mlle de Tonnay-Charente:

-- Puisque nous avons chacun un numro, mademoiselle, lui dit-il,
unissons nos deux chances.  vous le bracelet, si je gagne;  moi,
si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?

-- Non pas, dit Athnas,  vous le bracelet, si vous le gagnez.
Chacun pour soi.

-- Vous tes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai
par un quatrain:

_Belle Iris,  mes voeux..._
_Vous tes trop rebelle._

-- Silence! dit Athnas, vous allez m'empcher d'entendre le
numro gagnant.

-- Numro 1, dit la jeune fille qui avait tir la boule de nacre
du sac de peau d'Espagne.

-- Le roi! s'cria la reine mre.

-- Le roi a gagn, rpta la reine joyeuse.

-- Oh! le roi! votre rve! dit  l'oreille d'Anne d'Autriche
Madame toute joyeuse.

Le roi ne fit clater aucune satisfaction.

Il remercia seulement la fortune de ce qu'elle faisait pour lui en
adressant un petit salut  la jeune fille qui avait t choisie
comme mandataire de la rapide desse.

Puis, recevant des mains d'Anne d'Autriche, au milieu des murmures
de convoitise de toute l'assemble, l'crin qui renfermait les
bracelets:

-- Ils sont donc rellement beaux, ces bracelets? dit-il.

-- Regardez-les, dit Anne d'Autriche, et jugez-en vous-mme.

Le roi les regarda.

-- Oui, dit-il, et voil, en effet, un admirable mdaillon. Quel
fini.

-- Quel fini! rpta Madame.

La reine Marie-Thrse vit facilement et du premier coup d'oeil
que le roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne
paraissait pas non plus songer le moins du monde  les offrir 
Madame, elle se tint pour satisfaite, ou  peu prs.

Le roi s'assit.

Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement
admirer de prs la merveille, qui bientt, avec la permission du
roi, passa de main en main.

Aussitt tous, connaisseurs ou non, s'exclamrent de surprise et
accablrent le roi de flicitations.

Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les
brillants pour ceux-ci, la gravure pour ceux-l.

Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un
pareil trsor accapar par les cavaliers.

-- Messieurs, messieurs, dit le roi  qui rien n'chappait, on
dirait, en vrit, que vous portez des bracelets comme les Sabins:
passez-les donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir  juste
titre la prtention de s'y connatre mieux que vous.

Ces mots semblrent  Madame le commencement d'une dcision
qu'elle attendait.

Elle puisait, d'ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les
yeux de la reine mre.

Le courtisan qui les tenait au moment o le roi jetait cette
observation au milieu de l'agitation gnrale se hta de dposer
les bracelets entre les mains de la reine Marie-Thrse, qui,
sachant bien, pauvre femme! qu'ils ne lui taient pas destins,
les regarda  peine et les passa presque aussitt  Madame.

Celle-ci et, plus particulirement qu'elle encore, Monsieur
donnrent aux bracelets un long regard de convoitise.

Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononant
ce seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:

-- Magnifiques!

Les dames, qui avaient reu les bracelets des mains de Madame,
mirent le temps qui leur convint  les examiner, puis elles les
firent circuler en les poussant  droite.

Pendant ce temps, le roi s'entretenait tranquillement avec
de Guiche et Fouquet.

Il laissait parler plutt qu'il n'coutait.

Habitue  certains tours de phrases, son oreille comme celle de
tous les hommes qui exercent sur d'autres hommes une supriorit
incontestable, ne prenait des discours sems  et l que
l'indispensable mot qui mrite une rponse.

Quant  son attention, elle tait autre part.

Elle errait avec ses yeux.

Mlle de Tonnay-Charente tait la dernire des dames inscrites pour
les billets, et, comme si elle et pris rang selon son inscription
sur la liste, elle n'avait aprs elle que Montalais et La
Vallire.

Lorsque les bracelets arrivrent  ces deux dernires, on parut ne
plus s'en occuper.

L'humilit des mains qui maniaient momentanment ces joyaux leur
tait toute leur importance.

Ce qui n'empcha point Montalais de tressaillir de joie, d'envie
et de cupidit  la vue de ces belles pierres, plus encore que de
ce magnifique travail.

Il est vident que, mise en demeure entre la valeur pcuniaire et
la beaut artistique, Montalais et sans hsitation prfr les
diamants aux cames.

Aussi eut-elle grand-peine  les passer  sa compagne La Vallire.
La Vallire attacha sur les bijoux un regard presque indiffrent.

-- Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
magnifiques! s'cria Montalais; et tu ne t'extasies pas sur eux,
Louise? Mais, en vrit, tu n'es donc pas femme?

-- Si fait, rpondit la jeune fille avec un accent d'adorable
mlancolie. Mais pourquoi dsirer ce qui ne peut nous appartenir?

Le roi, la tte penche en avant, coutait ce que la jeune fille
allait dire.

 peine la vibration de cette voix eut-elle frapp son oreille,
qu'il se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour
aller de sa place  La Vallire:

-- Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous tes femme, et
toute femme a droit  des bijoux de femme.

-- Oh! Sire, dit La Vallire, Votre Majest ne veut donc pas
croire absolument  ma modestie?

-- Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la
franchise comme les autres; je vous adjure donc de dire
franchement ce que vous pensez de ces bracelets.

-- Qu'ils sont beaux, Sire, et qu'ils ne peuvent tre offerts qu'
une reine.

-- Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
bracelets sont  vous, et le roi vous prie de les accepter.

Et comme, avec un mouvement qui ressemblait  de l'effroi, La
Vallire tendait vivement l'crin au roi, le roi repoussa
doucement de sa main la main tremblante de La Vallire.

Un silence d'tonnement, plus funbre qu'un silence de mort,
rgnait dans l'assemble. Et cependant, on n'avait pas, du ct
des reines, entendu ce qu'il avait dit, ni compris ce qu'il avait
fait.

Une charitable amie se chargea de rpandre la nouvelle. Ce fut
Tonnay Charente,  qui Madame avait fait signe de s'approcher.

-- Ah! mon Dieu! s'cria de Tonnay-Charente, est-elle heureuse,
cette La Vallire! le roi vient de lui donner les bracelets.

Madame se mordit les lvres avec une telle force, que le sang
apparut  la surface de la peau.

La jeune reine regarda alternativement La Vallire et Madame et se
mit  rire.

Anne d'Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et
demeura longtemps absorbe par un soupon qui lui mordait l'esprit
et par une douleur atroce qui lui mordait le coeur.

De Guiche, en voyant plir Madame, en devinant ce qui la faisait
plir, de Guiche quitta prcipitamment l'assemble et disparut.
Malicorne put alors se glisser jusqu' Montalais, et,  la faveur
du tumulte gnral des conversations:

-- Aure, lui dit-il, tu as prs de toi notre fortune et notre
avenir.

-- Oui, rpondit celle-ci.

Et elle embrassa tendrement La Vallire, qu'intrieurement elle
tait tente d'trangler.


Chapitre CXL -- Malaga


Pendant tout ce long et violent dbat des ambitions de cour contre
les amours de coeur, un de nos personnages, le moins  ngliger
peut-tre, tait fort nglig, fort oubli, fort malheureux.

En effet, d'Artagnan, d'Artagnan, car il faut le nommer par son
nom pour qu'on se rappelle qu'il a exist, d'Artagnan n'avait
absolument rien  faire dans ce monde brillant et lger. Aprs
avoir suivi le roi pendant deux jours  Fontainebleau, et avoir
regard toutes les bergerades et tous les travestissements hro-
comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne
suffisait point  remplir sa vie.

Accost  chaque instant par des gens qui lui disaient: Comment
trouvez-vous que m'aille cet habit, monsieur d'Artagnan? il leur
rpondait de sa voix placide et railleuse: Mais je trouve que
vous tes aussi bien habill que le plus beau singe de la foire
Saint-Laurent..

C'tait un compliment comme les faisait d'Artagnan quand il n'en
voulait pas faire d'autre: bon gr mal gr, il fallait donc s'en
contenter.

Et, quand on lui demandait: Monsieur d'Artagnan, comment vous
habillez-vous ce soir? il rpondait: Je me dshabillerai.

Ce qui faisait rire mme les dames.

Mais, aprs deux jours passs ainsi, le mousquetaire voyant que
rien de srieux ne s'agitait l-dessous, et que le roi avait
compltement, ou du moins paraissait avoir compltement oubli
Paris, Saint-Mand et Belle-le; que M. Colbert rvait lampions et
feux d'artifice; que les dames en avaient pour un mois au moins
d'oeillades  rendre et  donner; D'Artagnan demanda au roi un
cong pour affaires de famille.

Au moment o d'Artagnan lui faisait cette demande, le roi se
couchait, rompu d'avoir dans.

-- Vous voulez me quitter, monsieur d'Artagnan? demanda-t-il d'un
air tonn.

Louis XIV ne comprenait jamais que l'on se spart de lui quand on
pouvait avoir l'insigne honneur de demeurer prs de lui.

-- Sire, dit d'Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers
 rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
dansez, ce serait autre chose.

-- Mais, mon cher monsieur d'Artagnan, rpondit gravement le roi,
on danse sans balancier.

-- Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie
insensible, tiens, je ne savais pas, moi!

-- Vous ne m'avez donc pas vu danser? demanda le roi.

-- Oui; mais j'ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus
fort. Je me suis tromp: raison de plus pour que je me retire.
Sire, je le rpte, vous n'avez pas besoin de moi; d'ailleurs, si
Votre Majest en avait besoin, elle saurait o me trouver.

-- C'est bien, dit le roi.

Et il accorda le cong.

Nous ne chercherons donc pas d'Artagnan  Fontainebleau, ce serait
chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
retrouverons rue des Lombards, au _Pilon d'Or_, chez notre
vnrable ami Planchet.

Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fentre est
ouverte, c'est celle d'une chambre de l'entresol.

Un parfum d'picerie, ml au parfum moins exotique, mais plus
pntrant, de la fange de la rue monte aux narines du
mousquetaire.

D'Artagnan, couch sur une immense chaise  dossier plat, les
jambes, non pas allonges, mais poses sur un escabeau, forme
l'angle le plus obtus qui se puisse voir.

L'oeil, si fin et si mobile d'habitude, est fixe, presque voil,
et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l'on
aperoit derrire la dchirure des chemines; il y a du bleu tout
juste ce qu'il en faudrait pour mettre une pice  l'un des sacs
de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement
de la boutique du rez-de-chausse.

Ainsi tendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
d'Artagnan n'est plus un homme de guerre, d'Artagnan n'est plus un
officier du palais, c'est un bourgeois croupissant entre le dner
et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves
cerveaux ossifis qui n'ont plus de place pour une seule ide,
tant la matire guette avec frocit aux portes de l'intelligence,
et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant
dans le crne un symptme de pense.

Nous avons dit qu'il faisait nuit; les boutiques s'allumaient
tandis que les fentres des appartements suprieurs se fermaient;
une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit
rgulier de son pas.

D'Artagnan continuait  ne rien entendre et  ne rien regarder que
le coin bleu de son ciel.

 deux pas de lui, tout  fait dans l'ombre, couch sur un sac de
mas, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son
menton, regardait d'Artagnan penser, rver ou dormir les yeux
ouverts.

L'observation durait dj depuis fort longtemps.

Planchet commena par faire:

-- Hum! hum!

D'Artagnan ne bougea point.

Planchet vit alors qu'il fallait recourir  quelque moyen plus
efficace: aprs mres rflexions, ce qu'il trouva de plus
ingnieux dans les circonstances prsentes, fut de se laisser
rouler de son sac sur le parquet en murmurant contre lui-mme le
mot:

-- Imbcile!

Mais, quel que ft le bruit produit par la chute de Planchet,
d'Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu
bien d'autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce
bruit-l.

D'ailleurs, une norme charrette, charge de pierres, dbouchant
de la rue Saint-Mdric, absorba dans le bruit de ses roues le
bruit de la chute de Planchet.

Cependant Planchet crut, en signe d'approbation tacite, le voir
imperceptiblement sourire au mot imbcile.

Ce qui, l'enhardissant lui fit dire:

-- Est-ce que vous dormez, monsieur d'Artagnan?

-- Non, Planchet, je ne dors _mme_ pas, rpondit le mousquetaire.

-- J'ai le dsespoir, fit Planchet, d'avoir entendu le mot _mme_.

-- Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n'est pas franais, monsieur
Planchet?

-- Si fait, monsieur d'Artagnan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! ce mot m'afflige.

-- Dveloppe-moi ton affliction, Planchet, dit d'Artagnan.

-- Si vous dites que vous ne dormez mme pas, c'est comme si vous
disiez que vous n'avez mme pas la consolation de dormir. Ou
mieux, c'est comme si vous disiez en d'autres termes: Planchet, je
m'ennuie  crever.

-- Planchet, tu sais que je ne m'ennuie jamais.

-- Except aujourd'hui et avant-hier.

-- Bah!

-- Monsieur d'Artagnan, voil huit jours que vous tes revenu de
Fontainebleau; voil huit jours que vous n'avez plus ni vos ordres
 donner, ni votre compagnie  faire manoeuvrer. Le bruit des
mousquets, des tambours et de toute la royaut vous manque;
d'ailleurs, moi qui ai port le mousquet, je conois cela.

-- Planchet, rpondit d'Artagnan, je t'assure que je ne m'ennuie
pas le moins du monde.

-- Que faites-vous, en ce cas, couch l comme un mort?

-- Mon ami Planchet, il y avait au sige de La Rochelle quand j'y
tais, quand tu y tais, quand nous y tions enfin, il y avait au
sige de La Rochelle un Arabe qu'on renommait pour sa faon de
pointer les couleuvrines. C'tait un garon d'esprit, quoiqu'il
ft d'une singulire couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet
Arabe, quand il avait mang ou travaill, se couchait comme je
suis couch en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles
magiques dans un grand tube  bout d'ambre; et, si quelque chef,
venant  passer, lui reprochait de toujours dormir, il rpondait
tranquillement: Mieux vaut tre assis que debout, couch
qu'assis, mort que couch.

-- C'tait un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses
sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il
coupait les ttes des protestants avec beaucoup de satisfaction.

-- Prcisment, et il les embaumait quand elles en valaient la
peine.

-- Oui, et quand il travaillait  cet embaumement avec toutes ses
herbes et toutes ses grandes plantes, il avait l'air d'un vannier
qui fait des corbeilles.

-- Oui, Planchet, oui, c'est bien cela.

-- Oh! moi aussi, j'ai de la mmoire.

-- Je n'en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?

-- Monsieur, je le trouve parfait d'une part, mais stupide de
l'autre.

-- Devise, Planchet, devise.

-- Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut tre assis que debout,
c'est constant surtout lorsqu'on est fatigu. Dans certaines
circonstances -- et Planchet sourit d'un air coquin -- mieux vaut
tre couch qu'assis. Mais, quant  la dernire proposition: mieux
vaut tre mort que couch, je dclare que je la trouve absurde;
que ma prfrence incontestable est pour le lit, et que, si vous
n'tes point de mon avis, c'est que, comme j'ai l'honneur de vous
le dire, vous vous ennuyez  crever.

-- Planchet, tu connais M. La Fontaine?

-- Le pharmacien du coin de la rue Saint-Mdric?

-- Non, le fabuliste.

-- Ah! matre corbeau?

-- Justement; eh bien! je suis comme son livre.

-- Il a donc un livre aussi?

-- Il a toutes sortes d'animaux.

-- Eh bien! que fait-il, son livre?

-- Il songe.

-- Ah! ah!

-- Planchet, je suis comme le livre de M. La Fontaine, je songe.

-- Vous songez? fit Planchet inquiet.

-- Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser  la
mditation; tu conviendras de cela, je l'espre.

-- Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.

-- Pardieu! voil qui est rcratif, hein?

-- Il n'en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur
le derrire, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous
songeriez encore plus.

-- Ma foi! je ne sais pas, Planchet.

-- Encore, fit l'picier, si vos songeries taient du genre de
celle qui vous a conduit  la restauration du roi Charles II.

Et Planchet fit entendre un petit rire qui n'tait pas sans
signification.

-- Ah! Planchet, mon ami, dit d'Artagnan, vous devenez ambitieux.

-- Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque autre roi  restaurer,
monsieur d'Artagnan, quelque autre Monck  mettre en bote?

-- Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trnes...
moins bien peut-tre que je ne suis sur cette chaise; mais enfin
ils y sont.

Et d'Artagnan poussa un soupir.

-- Monsieur d'Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.

-- Tu es bien bon, Planchet.

-- J'ai un soupon, Dieu me pardonne.

-- Lequel?

-- Monsieur d'Artagnan, vous maigrissez.

-- Oh! fit d'Artagnan frappant sur son thorax, qui rsonna comme
une cuirasse vide, c'est impossible, Planchet.

-- Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c'est que si vous
maigrissiez chez moi...

-- Eh bien!

-- Eh bien! je ferais un malheur.

-- Allons, bon!

-- Oui.

-- Que ferais-tu? Voyons.

-- Je trouverais celui qui cause votre chagrin.

-- Voil que j'ai un chagrin, maintenant.

-- Oui, vous en avez un.

-- Non, Planchet, non.

-- Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous
maigrissez.

-- Je maigris, tu es sr?

--  vue d'oeil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
rapire, et je m'en vais tout droit couper la gorge 
M. d'Herblay.

-- Hein! fit d'Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-
vous l, Planchet? et que fait le nom de M. d'Herblay dans votre
picerie?

-- Bon! bon! fchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous
voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.

D'Artagnan s'tait, pendant cette seconde sortie de Planchet,
plac de manire  ne pas perdre un seul de ses regards, c'est--
dire qu'il s'tait assis, les deux mains appuyes sur ses deux
genoux, le cou tendu vers le digne picier.

-- Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu
profrer un blasphme de cette force. M. d'Herblay, ton ancien
chef, mon ami, un homme d'glise, un mousquetaire devenu vque,
tu lverais l'pe sur lui, Planchet?

-- Je lverais l'pe sur mon pre quand je vous vois dans ces
tats-l.

-- M. d'Herblay, un gentilhomme!

-- Cela m'est bien gal,  moi, qu'il soit gentilhomme. Il vous
fait rver noir, voil ce que je sais. Et, de rver noir, on
maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. d'Artagnan sorte de chez
moi plus maigre qu'il n'y est entr.

-- Comment me fait-il rver noir? Voyons, explique, explique.

-- Voil trois nuits que vous avez le cauchemar.

-- Moi?

-- Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous rptez: Aramis!
sournois d'Aramis!

-- Ah! j'ai dit cela? fit d'Artagnan inquiet.

-- Vous l'avez dit, foi de Planchet!

-- Et bien, aprs? Tu sais le proverbe, mon ami. Tout songe est
mensonge.

-- Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous tes
sorti, vous n'avez pas manqu de me demander au retour: As-tu vu
M. d'Herblay? ou bien encore: As-tu reu pour moi des lettres de
M. d'Herblay?

-- Mais il me semble qu'il est bien naturel que je m'intresse 
ce cher ami? dit d'Artagnan.

-- D'accord, mais pas au point d'en diminuer.

-- Planchet, j'engraisserai, je t'en donne ma parole d'honneur.

-- Bien! monsieur, je l'accepte; car je sais que, lorsque vous
donnez votre parole d'honneur, c'est sacr...

-- Je ne rverai plus d'Aramis.

-- Trs bien!

-- Je ne te demanderai plus s'il y a des lettres de M. d'Herblay.

-- Parfaitement.

-- Mais tu m'expliqueras une chose.

-- Parlez, monsieur.

-- Je suis observateur...

-- Je le sais bien...

-- Et tout  l'heure tu as dit un juron singulier...

-- Oui.

-- Dont tu n'as pas l'habitude.

-- Malaga! vous voulez dire?

-- Justement.

-- C'est mon juron depuis que je suis picier.

-- C'est juste, c'est un nom de raisin sec.

-- C'est mon juron de frocit; quand une fois j'ai dit Malaga!
je ne suis plus un homme.

-- Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-l.

-- C'est juste, monsieur, on me l'a donn.

Et Planchet, en prononant ces paroles, cligna de l'oeil avec un
petit air de finesse qui appela toute l'attention de d'Artagnan.

-- Eh! eh! fit-il.

Planchet rpta:

-- Eh! eh!

-- Tiens! tiens! monsieur Planchet.

-- Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi,
je ne passe pas ma vie  songer.

-- Tu as tort.

-- Je veux dire  m'ennuyer, monsieur; nous n'avons qu'un faible
temps  vivre, pourquoi ne pas en profiter?

-- Tu es philosophe picurien,  ce qu'il parat, Planchet?

-- Pourquoi pas? La main est bonne, on crit et l'on pse du sucre
et des pices; le pied est sr, on danse ou l'on se promne;
l'estomac a des dents, on dvore et l'on digre; le coeur n'est
pas trop racorni; eh bien! monsieur...

-- Eh bien! quoi, Planchet?

-- Ah! voil!... fit l'picier en se frottant les mains.

D'Artagnan croisa une jambe sur l'autre.

-- Planchet, mon ami, dit-il, vous m'abrutissez de surprise.

-- Pourquoi?

-- Parce que vous vous rvlez  moi sous un jour absolument
nouveau.

Planchet, flatt au dernier point, continua de se frotter les
mains  s'enlever l'piderme.

-- Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu'une bte, vous croyez
que je serai un imbcile?

-- Bien! Planchet, voil un raisonnement.

-- Suivez bien mon ide, monsieur. Je me suis dit, continua
Planchet, sans plaisir, il n'est pas de bonheur sur la terre.

-- Oh! que c'est bien vrai, ce que tu dis l, Planchet!
interrompit d'Artagnan.

-- Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n'est pas chose si
commune, du moins, des consolations.

-- Et tu te consoles?

-- Justement.

-- Explique-moi ta manire de te consoler.

-- Je mets un bouclier pour aller combattre l'ennui. Je rgle mon
temps de patience, et,  la veille juste du jour o je sens que je
vais m'ennuyer, je m'amuse.

-- Ce n'est pas plus difficile que cela?

-- Non.

-- Et tu as trouv cela tout seul?

-- Tout seul.

-- C'est miraculeux.

-- Qu'en dites-vous?

-- Je dis que ta philosophie n'a pas sa pareille au monde.

-- Eh bien! alors, suivez mon exemple.

-- C'est tentant.

-- Faites comme moi.

-- Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les mes n'ont pas la
mme trempe, et peut-tre que, s'il fallait que je m'amusasse
comme toi, je m'ennuierais horriblement...

-- Bah! essayez d'abord.

-- Que fais-tu? Voyons.

-- Avez-vous remarqu que je m'absente?

-- Oui.

-- D'une certaine faon?

-- Priodiquement.

-- C'est cela, ma foi! Vous l'avez remarqu?

-- Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu'on se voit  peu
prs tous les jours, quand l'un s'absente, celui-l manque 
l'autre? Est-ce que je ne te manque pas,  toi, quand je suis en
campagne?

-- Immensment! c'est--dire que je suis comme un corps sans me.

-- Ceci convenu, continuons.

--  quelle poque est-ce que je m'absente?

-- Le 15 et le 30 de chaque mois.

-- Et je reste dehors?

-- Tantt deux, tantt trois, tantt quatre jours.

-- Qu'avez-vous cru que j'allais faire?

-- Les recettes.

-- Et, en revenant, vous m'avez trouv le visage?...

-- Fort satisfait.

-- Vous voyez, vous le dites vous-mme, toujours satisfait. Et
vous avez attribu cette satisfaction?...

--  ce que ton commerce allait bien;  ce que les achats de riz,
de pruneaux, de cassonade, de poires tapes et de mlasse allaient
 merveille. Tu as toujours t fort pittoresque de caractre,
Planchet; aussi n'ai-je pas t surpris un instant de te voir
opter pour l'picerie, qui est un des commerces les plus varis et
les plus doux au caractre, en ce qu'on y manie presque toutes
choses naturelles et parfumes.

-- C'est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vtre!

-- Comment, j'erre?

-- Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours
en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-
vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!

Et Planchet se mit  rire de faon  inspirer  d'Artagnan les
doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.

-- J'avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas  ta hauteur.

-- Monsieur, c'est vrai.

-- Comment, c'est vrai?

-- Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais
remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.

-- Ah! c'est bien heureux!

-- Non, vous tes un homme de gnie, vous; et, quand il s'agit de
guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les
rois sont bien peu de chose  ct de vous; mais, pour le repos de
l'me, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut
se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de gnie, ils
sont leurs propres bourreaux.

-- Bon! Planchet, dit d'Artagnan ptillant de curiosit, voil que
tu m'intresses au plus haut point.

-- Vous vous ennuyez dj moins que tout  l'heure, n'est-ce pas?

-- Je ne m'ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je
m'amuse davantage.

-- Allons donc! bon commencement! Je vous gurirai.

-- Je ne demande pas mieux.

-- Voulez-vous que j'essaie?

--  l'instant.

-- Soit! Avez-vous ici des chevaux?

-- Oui: dix, vingt, trente.

-- Il n'en est pas besoin de tant que cela; deux, voil tout.

-- Ils sont  ta disposition, Planchet.

-- Bon! je vous emmne.

-- Quand cela?

-- Demain.

-- O?

-- Ah! vous en demandez trop.

-- Cependant tu m'avoueras qu'il est important que je sache o je
vais.

-- Aimez-vous la campagne?

-- Mdiocrement, Planchet.

-- Alors vous aimez la ville?

-- C'est selon.

-- Eh bien! je vous mne dans un endroit moiti ville moiti
campagne.

-- Bon!

-- Dans un endroit o vous vous amuserez, j'en suis sr.

--  merveille!

-- Et, miracle, dans un endroit d'o vous revenez pour vous y tre
ennuy.

-- Moi?

-- Mortellement!

-- C'est donc  Fontainebleau que tu vas?

--  Fontainebleau, juste!

-- Tu vas  Fontainebleau, toi?

-- J'y vais.

-- Et que vas-tu faire  Fontainebleau, Bon Dieu?

Planchet rpondit  d'Artagnan par un clignement d'yeux plein de
malice.

-- Tu as quelque terre par l, sclrat!

-- Oh! une misre, une bicoque.

-- Je t'y prends.

-- Mais c'est gentil, parole d'honneur!

-- Je vais  la campagne de Planchet! s'cria d'Artagnan.

-- Quand vous voudrez.

-- N'avons-nous pas dit demain?

-- Demain, soit; et puis, d'ailleurs, demain, c'est le 14, c'est-
-dire la veille du jour o j'ai peur de m'ennuyer, ainsi donc,
c'est convenu.

-- Convenu.

-- Vous me prtez un de vos chevaux?

-- Le meilleur.

-- Non, je prfre le plus doux; je n'ai jamais t excellent
cavalier, vous le savez, et, dans l'picerie, je me suis encore
rouill; et puis...

-- Et puis quoi?

-- Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d'oeil, et puis je
ne veux pas me fatiguer.

-- Et pourquoi? se hasarda  demander d'Artagnan.

-- Parce que je ne m'amuserais plus, rpondit Planchet.

Et l-dessus il se leva de dessus son sac de mas en s'tirant et
en faisant craquer tous ses os, les uns aprs les autres avec une
sorte d'harmonie.

-- Planchet! Planchet! s'cria d'Artagnan, je dclare qu'il n'est
point sur la terre de sybarite qui puisse vous tre compar. Ah!
Planchet, on voit bien que nous n'avons pas encore mang l'un prs
de l'autre un tonneau de sel.

-- Et pourquoi cela, monsieur?

-- Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d'Artagnan, et
que, dcidment, j'en reviens  croire dfinitivement ce que
j'avais pens un instant le jour o,  Boulogne, tu as trangl,
ou peu s'en faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c'est
que tu es un homme de ressource.

Planchet se mit  rire d'un rire plein de fatuit, donna le
bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arrire-boutique,
qui lui servait de chambre  coucher.

D'Artagnan reprit sa premire position sur sa chaise, et son
front, drid un instant, devint plus pensif que jamais.

Il avait dj oubli les folies et les rves de Planchet.

Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses penses,
interrompues par cet agrable colloque auquel nous venons de faire
participer le public; oui, tout est l:

1 savoir ce que Baisemeaux voulait  Aramis;

2 savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;

3 savoir o est Porthos.

Sous ces trois points gt le mystre.

Or, continua d'Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien,
ayons recours  notre pauvre intelligence. On fait ce qu'on peut,
mordioux! ou malaga! comme dit Planchet.


Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux


D'Artagnan, fidle  son plan, alla ds le lendemain matin rendre
visite  M. de Baisemeaux.

C'tait jour de propret  la Bastille: les canons taient
brosss, fourbis, les escaliers gratts; les porte-clefs
semblaient occups du soin de polir leurs clefs elles-mmes.

Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs
cours, sous prtexte qu'ils taient assez propres.

Le commandant Baisemeaux reut d'Artagnan d'une faon plus que
polie; mais il fut avec lui d'une rserve tellement serre, que
toute la finesse de d'Artagnan ne lui tira pas une syllabe.

Plus il se retenait dans ses limites, plus la dfiance de
d'Artagnan croissait.

Ce dernier crut mme remarquer que le commandant agissait en vertu
d'une recommandation rcente.

Baisemeaux n'avait pas t au Palais-Royal, avec d'Artagnan,
l'homme froid et impntrable que celui-ci trouva dans le
Baisemeaux de la Bastille.

Quand d'Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si
pressantes d'argent qui avaient amen Baisemeaux  la recherche
d'Aramis et le rendaient expansif malgr tout ce soir-l,
Baisemeaux prtexta des ordres  donner dans la prison mme, et
laissa d'Artagnan se morfondre si longtemps  l'attendre, que
notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus,
partit de la Bastille sans que Baisemeaux ft revenu de son
inspection.

Mais il avait un soupon, d'Artagnan, et, une fois le soupon
veill, l'esprit de d'Artagnan ne dormait plus.

Il tait aux hommes ce que le chat est aux quadrupdes, l'emblme
de l'inquitude  la fois et de l'impatience.

Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie
qui se balance  tout souffle d'air. Un chat qui guette est mort
devant son poste d'observation, et ni la faim ni la soif ne savent
le tirer de sa mditation.

D'Artagnan, qui brlait d'impatience, secoua tout  coup ce
sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose
qu'on lui cachait tait prcisment celle qu'il importait de
savoir.

En consquence, il rflchit que Baisemeaux ne manquerait pas de
faire prvenir Aramis, si Aramis lui avait donn une
recommandation quelconque. C'est ce qui arriva.

Baisemeaux avait  peine eu le temps matriel de revenir du
donjon, que d'Artagnan s'tait mis en embuscade prs de la rue du
Petit-Musc, de faon  voir tous ceux qui sortiraient de la
Bastille.

Aprs une heure de station  la _Herse-d'Or_, sous l'auvent o
l'on prenait un peu d'ombre, d'Artagnan vit sortir un soldat de
garde.

Or, c'tait le meilleur indice qu'il pt dsirer. Tout gardien ou
porte-clefs a ses jours de sortie et mme ses heures  la
Bastille, puisque tous sont astreints  n'avoir ni femme ni
logement dans le chteau; ils peuvent donc sortir sans exciter la
curiosit.

Mais un soldat casern est renferm pour vingt-quatre heures
lorsqu'il est de garde, on le sait bien, et d'Artagnan le savait
mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de
service que pour un ordre exprs et press.

Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement,
lentement, comme un heureux mortel  qui, au lieu d'une faction
devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins
ennuyeux, arrive la bonne aubaine d'une libert jointe  une
promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea
vers le faubourg Saint-Antoine, humant l'air, le soleil, et
regardant les femmes.

D'Artagnan le suivit de loin. Il n'avait pas encore fix ses ides
l-dessus.

Il faut tout d'abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce
drle. Un homme vu est un homme jug.

D'Artagnan doubla le pas, et, ce qui n'tait pas bien difficile,
devana le soldat.

Non seulement il vit sa figure, qui tait assez intelligente et
rsolue, mais encore il vit son nez, qui tait un peu rouge.

Le drle aime l'eau-de-vie, se dit-il.

En mme temps qu'il voyait le nez rouge, il voyait dans la
ceinture du soldat un papier blanc.

Bon! il a une lettre, ajouta d'Artagnan. Or, un soldat se trouve
trop joyeux d'tre choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il
ne vend pas le message.

Comme d'Artagnan se rongeait les poings, le soldat avanait
toujours dans le faubourg Saint-Antoine.

Il va certainement  Saint-Mand, se dit-il, et je ne saurai pas
ce qu'il y a dans la lettre...

C'tait  en perdre la tte.

Si j'tais en uniforme, se dit d'Artagnan, je ferais prendre le
drle et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me
prterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait
de ce genre. Le faire boire, il se dfiera et puis il me
grisera... Mordioux! je n'ai plus d'esprit, et c'en est fait de
moi. Attaquer ce malheureux, le faire dgainer, le tuer pour sa
lettre. Bon, s'il s'agissait d'une lettre de reine  un lord, ou
d'une lettre de cardinal  une reine. Mais, mon Dieu, quelles
pitres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec
M. Colbert! La vie d'un homme pour cela, oh! non, pas mme dix
cus.

Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et
moustaches, il aperut un petit groupe d'archers et un
commissaire.

Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se dbattait du
meilleur coeur.

Les archers lui avaient dchir ses habits, et on le tranait. Il
demandait qu'on le conduist avec gards, se prtendant
gentilhomme et soldat.

Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:

-- Soldat,  moi!

Le soldat marcha du mme pas vers celui qui l'interpellait, et la
foule le suivit.

Une ide vint alors  d'Artagnan.

C'tait la premire: on verra qu'elle n'tait pas mauvaise.

Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu'il venait d'tre
pris dans une maison comme voleur, tandis qu'il n'tait qu'un
amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et
des conseils avec cette gravit que le soldat franais met au
service de son amour-propre et de l'esprit de corps. D'Artagnan se
glissa derrire le soldat press par la foule, et lui tira
nettement et promptement le papier de la ceinture.

Comme,  ce moment, le gentilhomme dchir tiraillait ce soldat,
comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, d'Artagnan put
oprer sa capture sans le moindre inconvnient.

Il se mit  dix pas derrire un pilier de maison, et lut sur
l'adresse:

 M. du Vallon, chez M. Fouquet,  Saint-Mand.

-- Bon, dit-il.

Et il dcacheta sans dchirer, puis il tira le papier pli en
quatre, qui contenait seulement ces mots:

Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire  M. d'Herblay qu'il
est venu  la Bastille et qu'il a questionn.

Votre dvou,

De Baisemeaux.

-- Eh bien!  la bonne heure, s'cria d'Artagnan, voil qui est
parfaitement limpide. Porthos en est.

Sr de ce qu'il voulait savoir:

Mordioux! pensa le mousquetaire, voil un pauvre diable de soldat
 qui cet enrag sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
supercherie... S'il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au
fait, je n'ai pas besoin de cette lettre; quand l'oeuf est aval,
 quoi bon les coquilles?

D'Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu
le soldat et continuaient d'emmener leur prisonnier.

Celui-ci restait environn de la foule et continuait ses
dolances.

D'Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans
que personne le vit, puis il s'loigna rapidement. Le soldat
reprenait sa route vers Saint-Mand, pensant beaucoup  ce
gentilhomme qui avait implor sa protection.

Tout  coup il pensa un peu  sa lettre, et, regardant sa
ceinture, il la vit dpouille. Son cri d'effroi fit plaisir 
d'Artagnan.

Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse,
et enfin, derrire lui,  vingt pas, il aperut la bienheureuse
enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.

L'enveloppe tait bien un peu poudreuse, un peu froisse, mais
enfin la lettre tait retrouve.

D'Artagnan vit que le cachet bris occupait beaucoup le soldat. Le
brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier
dans sa ceinture.

Va, dit d'Artagnan, j'ai le temps dsormais; prcde-moi. Il
parat qu'Aramis n'est pas  Paris, puisque Baisemeaux crit 
Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer
avec lui! dit le Gascon.

Et, rglant son pas sur celui du soldat, il se promit d'arriver un
quart d'heure aprs lui chez M. Fouquet.


Chapitre CXLII -- O le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force


D'Artagnan avait, selon son habitude, calcul que chaque heure
vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.

Grce  ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
arriva devant la porte du surintendant au moment mme o le soldat
en sortait la ceinture vide.

D'Artagnan se prsenta  la porte, qu'un concierge, brod sur
toutes les coutures, lui tint entrouverte.

D'Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n'y
avait pas moyen. Il se nomma.

Malgr cette concession, qui devait lever toute difficult,
d'Artagnan le pensait du moins, le concierge hsita; cependant, 
ce titre rpt pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi,
le concierge, sans livrer tout  fait passage, cessa de le barrer
compltement.

D'Artagnan comprit qu'une formidable consigne avait t donne.

Il se dcida donc  mentir, ce qui, d'ailleurs, ne lui cotait
point par trop, quand il voyait par-del le mensonge le salut de
l'tat, ou mme purement et simplement son intrt personnel.

Il ajouta donc, aux dclarations dj faites par lui, que le
soldat qui venait d'apporter une lettre  M. du Vallon n'tait
autre que son messager, et que cette lettre avait pour but
d'annoncer son arrive,  lui.

Ds lors, nul ne s'opposa plus  l'entre de d'Artagnan, et
d'Artagnan entra.

Un valet voulut l'accompagner, mais il rpondit qu'il tait
inutile de prendre cette peine  son endroit, attendu qu'il savait
parfaitement o se tenait M. du Vallon.

Il n'y avait rien  rpondre  un homme si compltement instruit.

On laissa faire d'Artagnan.

Perrons, salons, jardins, tout fut pass en revue par le
mousquetaire. Il marcha un quart d'heure dans cette maison plus
que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles,
autant de serviteurs que de colonnes et de portes.

Dcidment, se dit-il, cette maison n'a d'autres limites que les
limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de
s'en retourner  Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?

Enfin, il arriva dans une partie recule du chteau, ceinte d'un
mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de
plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme
des fruits.

De distance en distance, sur le mur d'enceinte, s'levaient des
statues dans des poses timides ou mystrieuses. C'taient des
vestales caches sous le pplum aux grands plis; des veilleurs
agiles enferms dans leurs voiles de marbre et couvant le palais
de leurs furtifs regards.

Un Herms, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes ployes,
une Nuit tout arrose de pavots, dominaient les jardins et les
btiments qu'on entrevoyait derrire les arbres; toutes ces
statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprs, qui
dardaient leurs cimes noires vers le ciel.

Autour de ces cyprs s'taient enrouls des rosiers sculaires,
qui attachaient leurs anneaux fleuris  chaque fourche des
branches et semaient sur les ramures infrieures et sur les
statues des pluies de fleurs embaumes.

Ces enchantements parurent au mousquetaire l'effort suprme de
l'esprit humain. Il tait dans une disposition d'esprit 
potiser. L'ide que Porthos habitait un pareil Eden lui donna de
Porthos une ide plus haute, tant il est vrai que les esprits les
plus levs ne sont point exempts de l'influence de l'entourage.

D'Artagnan trouva la porte;  la porte, une espce de ressort
qu'il dcouvrit et qu'il fit jouer. La porte s'ouvrit.

D'Artagnan entra, referma la porte et pntra dans un pavillon
bti en rotonde, et dans lequel on n'entendait d'autre bruit que
celui des cascades et des chants d'oiseaux.

 la porte du pavillon, il rencontra un laquais.

-- C'est ici, dit sans hsitation d'Artagnan, que demeure M. le
baron du Vallon, n'est-ce pas.

-- Oui, monsieur, rpondit le laquais.

-- Prvenez-le que M. le chevalier d'Artagnan, capitaine aux
mousquetaires de Sa Majest, l'attend.

D'Artagnan fut introduit dans un salon.

D'Artagnan ne demeura pas longtemps dans l'attente: un pas bien
connu branla le parquet de la salle voisine, une porte s'ouvrit
ou plutt s'enfona, et Porthos vint se jeter dans les bras de son
ami avec une sorte d'embarras qui ne lui allait pas mal.

-- Vous ici? s'cria-t-il.

-- Et vous? rpliqua d'Artagnan. Ah! sournois!

-- Oui, dit Porthos en souriant d'un sourire embarrass, oui, vous
me trouvez chez M. Fouquet, et cela vous tonne un peu, n'est-ce
pas?

-- Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet?
M. Fouquet a bon nombre d'amis, surtout parmi les hommes d'esprit.

Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.

-- Puis, ajouta-t-il, vous m'avez vu  Belle-le.

-- Raison de plus pour que je sois port  croire que vous tes
des amis de M. Fouquet.

-- Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain
embarras.

-- Ah! mon ami, dit d'Artagnan, que vous tes coupable envers moi!

-- Comment cela? s'cria Porthos.

-- Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui
des fortifications de Belle-le, et vous ne m'en avertissez pas.

Porthos rougit.

-- Il y a plus, continua d'Artagnan, vous me voyez l-bas; vous
savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi,
jaloux de connatre quel est l'homme de mrite qui accomplit une
oeuvre dont on lui fait les plus magnifiques rcits, vous ne
devinez pas que le roi m'a envoy pour savoir quel tait cet
homme?

-- Comment! le roi vous avait envoy pour savoir...

-- Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.

-- Corne de boeuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi,
le roi savait que l'on fortifiait Belle-le?

-- Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?

-- Mais il ne savait pas qui le fortifiait?

-- Non; seulement, il se doutait, d'aprs ce qu'on lui avait dit
des travaux, que c'tait un illustre homme de guerre.

-- Diable! dit Porthos, si j'avais su cela.

-- Vous ne vous seriez pas sauv de Vannes, n'est-ce pas?

-- Non. Qu'avez-vous dit quand vous ne m'avez plus trouv?

-- Mon cher, j'ai rflchi.

-- Ah! oui, vous rflchissez, vous... Et  quoi cela vous a-t-il
men de rflchir?

--  deviner toute la vrit.

-- Ah! vous avez devin?

-- Oui.

-- Qu'avez-vous devin? Voyons, dit Porthos en s'accommodant dans
un fauteuil et prenant des airs de sphinx.

-- J'ai devin, d'abord, que vous fortifiiez Belle-le.

-- Ah! cela n'tait pas bien difficile, vous m'avez vu  l'oeuvre.

-- Attendez donc; mais j'ai devin encore quelque chose, c'est que
vous fortifiiez Belle-le par ordre de M. Fouquet.

-- C'est vrai.

-- Ce n'est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
m'arrte pas en route.

-- Ce cher d'Artagnan!

-- J'ai devin que M. Fouquet voulait garder le secret le plus
profond sur ces fortifications.

-- C'tait son intention, en effet,  ce que je crois, dit
Porthos.

-- Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?

-- Dame! pour que la chose ne ft pas sue, dit Porthos.

-- D'abord. Mais ce dsir tait soumis  l'ide d'une
galanterie...

-- En effet, dit Porthos, j'ai entendu dire que M. Fouquet tait
fort galant.

--  l'ide d'une galanterie qu'il voulait faire au roi.

-- Oh! oh!

-- Cela vous tonne?

-- Oui.

-- Vous ne saviez pas cela?

-- Non.

-- Eh bien! je le sais, moi.

-- Vous tes donc sorcier.

-- Pas le moins du monde.

-- Comment le savez-vous, alors?

-- Ah! voil! par un moyen bien simple! j'ai entendu M. Fouquet le
dire lui-mme au roi.

-- Lui dire quoi?

-- Qu'il avait fait fortifier Belle-le  son intention, et qu'il
lui faisait cadeau de Belle-le.

-- Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?

-- En toutes lettres. Il a mme ajout: Belle-le a t fortifie
par un ingnieur de mes amis, homme de beaucoup de mrite, que je
demanderai la permission de prsenter au roi. -- Son nom? a
demand le roi. Le baron du Vallon, a rpondu M. Fouquet. C'est
bien, a rpondu le roi, vous me le prsenterez.

-- Le roi a rpondu cela?

-- Foi de d'Artagnan!

-- Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m'a-t-on pas prsent,
alors?

-- Ne vous a-t-on point parl de cette prsentation?

-- Si fait, mais je l'attends toujours.

-- Soyez tranquille, elle viendra.

-- Hum! hum! grogna Porthos.

D'Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
conversation:

-- Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me
semble? demanda-t-il.

-- J'ai toujours aim l'isolement. Je suis mlancolique, rpondit
Porthos avec un soupir.

-- Tiens! c'est trange, fit d'Artagnan, je n'avais pas remarqu
cela.

-- C'est depuis que je me livre  l'tude, dit Porthos d'un air
soucieux.

-- Mais les travaux de l'esprit n'ont pas nui  la sant du corps,
j'espre?

-- Oh! nullement.

-- Les forces vont toujours bien?

-- Trop bien, mon ami, trop bien.

-- C'est que j'avais entendu dire que, dans les premiers jours de
votre arrive...

-- Oui, je ne pouvais plus remuer, n'est-ce pas?

-- Comment, fit d'Artagnan avec un sourire, et  propos de quoi ne
pouviez-vous plus remuer?

Porthos comprit qu'il avait dit une btise et voulut se reprendre.

-- Oui, je suis venu de Belle-le ici sur de mauvais chevaux, dit-
il, et cela m'avait fatigu.

-- Cela ne m'tonne plus, que, moi qui venais derrire vous, j'en
aie trouv sept ou huit de crevs sur la route.

-- Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.

-- De sorte que vous tiez moulu?

-- La graisse m'a fondu, et cette fonte m'a rendu malade.

-- Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il t pour vous
dans tout cela?

-- Trs bien... Il m'a fait soigner par le propre mdecin de
M. Fouquet. Mais figurez-vous qu'au bout de huit jours je ne
respirais plus.

-- Comment cela?

-- La chambre tait trop petite: j'absorbais trop d'air.

-- Vraiment?

--  ce que l'on m'a dit, du moins... Et l'on m'a transport dans
un autre logement.

-- O vous respiriez, cette fois?

-- Plus librement, oui; mais pas d'exercice, rien  faire. Le
mdecin prtendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire,
je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance  un
grave accident.

--  quel accident?

-- Imaginez-vous, cher ami, que je me rvoltai contre les
ordonnances de cet imbcile de mdecin et que je rsolus de
sortir, que cela lui convint ou ne lui convnt pas. En
consquence, j'ordonnai au valet qui me servait d'apporter mes
habits.

-- Vous tiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?

-- Non pas, j'avais une magnifique robe de chambre, au contraire.
Le laquais obit; je me revtis de mes habits, qui taient devenus
trop larges; mais, chose trange, mes pieds taient devenus trop
larges, eux.

-- Oui, j'entends bien.

-- Et mes bottes taient devenues trop troites.

-- Vos pieds taient rests enfls.

-- Tiens! vous avez devin.

-- Parbleu! Et c'est l l'accident dont vous me vouliez
entretenir?

-- Ah bien! oui! Je ne fis pas la mme rflexion que vous. Je me
dis: Puisque mes pieds ont entr dix fois dans mes bottes, il n'y
a aucune raison pour qu'ils n'y entrent pas une onzime.

-- Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire,
vous manquiez de logique.

-- Bref, j'tais donc plac en face d'une cloison; j'essayais de
mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec
le jarret, faisant des efforts inous, quand, tout  coup, les
deux oreilles de mes bottes demeurrent dans mes mains; mon pied
partit comme une catapulte.

-- Catapulte! Comme vous tes fort sur les fortifications, cher
Porthos!

-- Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la
cloison, qu'il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson,
j'avais dmoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de
porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de btons de
rideaux, c'est inou.

-- Vraiment!

-- Sans compter que de l'autre ct de la cloison tait une
tagre charge de porcelaines.

-- Que vous renverstes?

-- Que je lanai  l'autre bout de l'autre chambre.

Porthos se mit  rire.

-- En vrit, comme vous dites, c'est inou!

Et d'Artagnan se mit  rire comme Porthos.

Porthos, aussitt, se mit  rire plus fort que d'Artagnan.

-- Je cassai, dit Porthos d'une voix entrecoupe par cette
hilarit croissante, pour plus de trois mille francs de
porcelaines, oh! oh! oh!...

-- Bon! dit d'Artagnan.

-- J'crasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh!
oh!...

-- Excellent!

-- Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tte et qui
fut bris en mille morceaux, oh! oh! oh!...

-- Sur la tte? dit d'Artagnan, qui se tenait les ctes.

-- En plein!

-- Mais vous etes la tte casse?

-- Non, puisque je vous dis, au contraire, que c'est le lustre qui
se brisa comme verre qu'il tait.

-- Ah! le lustre tait de verre?

-- De verre de Venise; une curiosit, mon cher, un morceau qui
n'avait pas son pareil, une pice qui pesait deux cents livres.

-- Et qui vous tomba sur la tte?

-- Sur... la... tte!... Figurez-vous un globe de cristal tout
dor, tout incrust en bas, des parfums qui brlaient en haut, des
becs qui jetaient de la flamme lorsqu'ils taient allums.

-- Bien entendu; mais ils ne l'taient pas?

-- Heureusement, j'eusse t incendi.

-- Et vous n'avez t qu'aplati?

-- Non.

-- Comment, non.

-- Non, le lustre m'est tomb sur le crne. Nous avons l,  ce
qu'il parat, sur le sommet de la tte, une crote excessivement
solide.

-- Qui vous a dit cela, Porthos?

-- Le mdecin. Une manire de dme qui supporterait Notre-Dame de
Paris.

-- Bah!

-- Oui, il parat que nous avons le crne ainsi fait.

-- Parlez pour vous, cher ami; c'est votre crne  vous qui est
fait ainsi et non celui des autres.

-- C'est possible, dit Porthos avec fatuit; tant il y a que, lors
de la chute du lustre sur ce dme que nous avons au sommet de la
tte, ce fut un bruit pareil  la dtonation d'un canon; le
cristal fut bris et je tombai tout inond.

-- De sang, pauvre Porthos!

-- Non, de parfums qui sentaient comme des crmes; c'tait
excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme tourdi de
cette bonne odeur; vous avez prouv cela quelquefois, n'est-ce
pas, d'Artagnan?

-- Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous
ftes renvers du choc et abasourdi de l'odeur.

-- Mais ce qu'il y a de particulier, et le mdecin m'a affirm,
sur son honneur, qu'il n'avait jamais rien vu de pareil...

-- Vous etes au moins une bosse? interrompit d'Artagnan.

-- J'en eus cinq.

-- Pourquoi cinq?

-- Attendez: le lustre avait,  son extrmit infrieure, cinq
ornements dors extrmement aigus.

-- Ae!

-- Ces cinq ornements pntrrent dans mes cheveux, que je porte
fort pais, comme vous voyez.

-- Heureusement.

-- Et s'imprimrent dans ma peau. Mais, voyez la singularit, ces
choses-l n'arrivent qu' moi! Au lieu de faire des creux, ils
firent des bosses. Le mdecin n'a jamais pu m'expliquer cela d'une
manire satisfaisante.

-- Eh bien! je vais vous l'expliquer, moi.

-- Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce
qui tait chez lui le signe de l'attention porte au plus haut
degr.

-- Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau  de hautes
tudes,  des calculs importants, la tte a profit; de sorte que
vous avez maintenant une tte trop pleine de science.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sr. Il en rsulte qu'au lieu de rien laisser
pntrer d'tranger dans l'intrieur de la tte, votre bote
osseuse, qui est dj trop pleine, profite des ouvertures qui s'y
font pour laisser chapper ce trop-plein.

-- Ah! fit Porthos,  qui cette explication paraissait plus claire
que celle du mdecin.

-- Les cinq protubrances causes par les cinq ornements du lustre
furent certainement des amas scientifiques, amens extrieurement
par la force des choses.

-- En effet, dit Porthos, et la preuve, c'est que cela me faisait
plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai mme que, quand je
mettais mon chapeau sur ma tte, en l'enfonant du poing avec
cette nergie gracieuse que nous possdons, nous autres
gentilshommes d'pe, eh bien! si mon coup de poing n'tait pas
parfaitement mesur, je ressentais des douleurs extrmes.

-- Porthos, je vous crois.

-- Aussi, mon bon ami, dit le gant, M. Fouquet se dcida-t-il,
voyant le peu de solidit de la maison,  me donner un autre
logis. On me mit en consquence ici.

-- C'est le parc rserv, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Celui des rendez-vous? celui qui est si clbre dans les
histoires mystrieuses du surintendant?

-- Je ne sais pas: je n'y ai eu ni rendez-vous ni histoires
mystrieuses; mais on m'autorise  y exercer mes muscles, et je
profite de la permission en dracinant des arbres.

-- Pour quoi faire?

-- Pour m'entretenir la main, et puis pour y prendre des nids
d'oiseaux: je trouve cela plus commode que de monter dessus.

-- Vous tes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.

-- Oui, j'aime les petits oeufs; je les aime infiniment plus que
les gros. Vous n'avez point ide comme c'est dlicat, une omelette
de quatre ou cinq cents oeufs de verdier, de pinson, de sansonnet,
de merle et de grive.

-- Mais cinq cents oeufs, c'est monstrueux!

-- Cela tient dans un saladier, dit Porthos.

D'Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s'il le voyait pour
la premire fois.

Quant  Porthos, il s'panouit joyeusement sous le regard de son
ami.

Ils demeurrent quelques instants ainsi, d'Artagnan regardant,
Porthos s'panouissant.

D'Artagnan cherchait videmment  donner un nouveau tour  la
conversation.

-- Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il
enfin, sans doute lorsqu'il eut trouv ce qu'il cherchait.

-- Pas toujours.

-- Je conois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que
ferez vous?

-- Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma
dernire bosse ait disparu pour me prsenter au roi, qui ne peut
pas souffrir les bosses,  ce qu'on m'a dit.

-- Aramis est donc toujours  Paris?

-- Non.

-- Et o est-il?

--  Fontainebleau.

-- Seul?

-- Avec M. Fouquet.

-- Trs bien. Mais savez-vous une chose?

-- Non. Dites-la-moi et je la saurai.

-- C'est que je crois qu'Aramis vous oublie.

-- Vous croyez?

-- L-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait
sauter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu'il y a ballet tous
les soirs, l-bas?

-- Diable! diable!

-- Je vous dclare donc que votre cher Aramis vous oublie.

-- Cela se pourrait bien, et je l'ai pens parfois.

--  moins qu'il ne vous trahisse, le sournois!

-- Oh!

-- Vous le savez, c'est un fin renard, qu'Aramis.

-- Oui, mais me trahir...

-- coutez; d'abord, il vous squestre.

-- Comment, il me squestre! Je suis squestr, moi?

-- Pardieu!

-- Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?

-- Rien de plus facile. Sortez-vous?

-- Jamais.

-- Montez-vous  cheval?

-- Jamais.

-- Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu' vous?

-- Jamais.

-- Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter  cheval,
ne jamais voir ses amis, cela s'appelle tre squestr.

-- Et pourquoi Aramis me squestrerait-il? demanda Porthos.

-- Voyons, dit d'Artagnan, soyez franc, Porthos.

-- Comme l'or.

-- C'est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-
le, n'est-ce pas?

Porthos rougit.

-- Oui, dit-il, mais voil tout ce qu'il a fait.

-- Justement, et mon avis est que ce n'est pas une trs grande
affaire.

-- C'est le mien aussi.

-- Bien; je suis enchant que nous soyons du mme avis.

-- Il n'est mme jamais venu  Belle-le, dit Porthos.

-- Vous voyez bien.

-- C'est moi qui allais  Vannes, comme vous avez pu le voir.

-- Dites comme je l'ai vu. Eh bien! voil justement l'affaire, mon
cher Porthos, Aramis, qui n'a fait que les plans, voudrait passer
pour l'ingnieur; tandis que, vous qui avez bti pierre  pierre
la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous
relguer au rang de constructeur.

-- De constructeur, c'est--dire de maon?

-- De maon, c'est cela.

-- De gcheur de mortier?

-- Justement.

-- De manoeuvre?

-- Vous y tes.

-- Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans,
 ce qu'il parat?

-- Ce n'est pas le tout: il vous en croit cinquante.

-- J'aurais bien voulu le voir  la besogne.

-- Oui.

-- Un gaillard qui a la goutte.

-- Oui.

-- La gravelle.

-- Oui.

--  qui il manque trois dents.

-- Quatre.

-- Tandis que moi, regardez!

Et Porthos, cartant ses grosses lvres, exhiba deux ranges de
dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi
dures et aussi saines que l'ivoire.

-- Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d'Artagnan, combien le
roi tient aux dents. Les vtres me dcident; je vous prsenterai
au roi.

-- Vous?

-- Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour
qu'Aramis?

-- Oh! non.

-- Croyez-vous que j'aie la moindre prtention sur les
fortifications de Belle-le?

-- Oh! certes non.

-- C'est donc votre intrt seul qui peut me faire agir.

-- Je n'en doute pas.

-- Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c'est que,
lorsqu'il y a quelque chose de dsagrable  lui dire, c'est moi
qui m'en charge.

-- Mais, cher ami, si vous me prsentez...

-- Aprs?

-- Aramis se fchera.

-- Contre moi?

-- Non, contre moi.

-- Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous prsente,
puisque vous deviez tre prsent, c'est la mme chose.

-- On devait me faire faire des habits.

-- Les vtres sont splendides.

-- Oh! ceux que j'avais commands taient bien plus beaux.

-- Prenez garde, le roi aime la simplicit.

-- Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir
parti?

-- tes-vous donc prisonnier sur parole?

-- Non, pas tout  fait. Mais je lui avais promis de ne pas
m'loigner sans le prvenir.

-- Attendez, nous allons revenir  cela. Avez-vous quelque chose 
faire ici?

-- Moi? Rien de bien important, du moins.

--  moins cependant que vous ne soyez l'intermdiaire d'Aramis
pour quelque chose de grave.

-- Ma foi, non.

-- Ce que je vous en dis, vous comprenez, c'est par intrt pour
vous. Je suppose, par exemple, que vous tes charg d'envoyer 
Aramis des messages, des lettres.

-- Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.

-- O cela?

--  Fontainebleau.

-- Et avez-vous de ces lettres?

-- Mais...

-- Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?

-- Je viens justement d'en recevoir une.

-- Intressante?

-- Je le suppose.

-- Vous ne les lisez donc pas?

-- Je ne suis pas curieux.

Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos
n'avait pas lue, mais que d'Artagnan avait lue, lui.

-- Savez-vous ce qu'il faut faire? dit d'Artagnan.

-- Parbleu! ce que je fais toujours, l'envoyer.

-- Non pas.

-- Comment cela, la garder?

-- Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre tait
importante.

-- Trs importante.

-- Eh bien! il faut la porter vous-mme  Fontainebleau.

--  Aramis.

-- Oui.

-- C'est juste.

-- Et puisque le roi y est...

-- Vous profiterez de cela?...

-- Je profiterai de cela pour vous prsenter au roi.

-- Ah! corne de boeuf! d'Artagnan, il n'y a en vrit que vous
pour trouver des expdients.

-- Donc, au lieu d'envoyer  notre ami des messages plus ou moins
fidles, c'est nous-mmes qui lui portons la lettre.

-- Je n'y avais mme pas song, c'est bien simple cependant.

-- C'est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous
partions tout de suite.

-- En effet, dit Porthos, plus tt nous partirons, moins la lettre
d'Aramis prouvera de retard.

-- Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la
logique seconde l'imagination.

-- Vous trouvez? dit Porthos.

-- C'est le rsultat des tudes solides, rpondit d'Artagnan.
Allons, venez.

-- Mais, dit Porthos, ma promesse  M. Fouquet?

-- Laquelle?

-- De ne point quitter Saint-Mand sans le prvenir?

-- Ah! mon cher Porthos, dit d'Artagnan, que vous tes jeune!

-- Comment cela!

-- Vous arrivez  Fontainebleau, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Vous y trouverez M. Fouquet?

-- Oui.

-- Chez le roi probablement?

-- Chez le roi, rpta majestueusement Porthos.

-- Et vous l'abordez en lui disant: Monsieur Fouquet, j'ai
l'honneur de vous prvenir que je viens de quitter Saint-Mand.

-- Et, dit Porthos avec la mme majest, me voyant  Fontainebleau
chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.

-- Mon cher Porthos, j'ouvrais la bouche pour vous le dire; vous
me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous
tes! l'ge n'a pas mordu sur vous.

-- Pas trop.

-- Alors tout est dit.

-- Je crois que oui.

-- Vous n'avez plus de scrupules?

-- Je crois que non.

-- Alors je vous emmne.

-- Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.

-- Vous avez des chevaux ici?

-- J'en ai cinq.

-- Que vous avez fait venir de Pierrefonds?

-- Que M. Fouquet m'a donns.

-- Mon cher Porthos, nous n'avons pas besoin de cinq chevaux pour
deux; d'ailleurs, j'en ai dj trois  Paris, cela ferait huit; ce
serait trop.

-- Ce ne serait pas trop si j'avais mes gens ici; mais, hlas! je
ne les ai pas.

-- Vous regrettez vos gens?

-- Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.

-- Excellent coeur! dit d'Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos
chevaux ici comme vous avez laiss Mousqueton l-bas.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, plus tard...

-- Eh bien?

-- Eh bien! plus tard, peut-tre sera-t-il bien que M. Fouquet ne
vous ait rien donn du tout.

-- Je ne comprends pas, dit Porthos.

-- Il est inutile que vous compreniez.

-- Cependant...

-- Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.

-- C'est de la politique, je parie.

-- Et de la plus subtile.

Porthos baissa la tte sur ce mot de politique; puis, aprs un
moment de rverie, il ajouta:

-- Je vous avouerai, d'Artagnan, que je ne suis pas politique.

-- Je le sais, pardieu! bien.

-- Oh! nul ne sait cela; vous me l'avez dit vous-mme, vous, le
brave des braves.

-- Que vous ai-je dit, Porthos?

-- Que l'on avait ses jours. Vous me l'avez dit et je l'ai
prouv. Il y a des jours o l'on prouve moins de plaisir que
dans d'autres  recevoir des coups d'pe.

-- C'est ma pense.

-- C'est la mienne aussi, quoique je ne croie gure aux coups qui
tuent.

-- Diable! vous avez tu, cependant?

-- Oui, mais je n'ai jamais t tu.

-- La raison est bonne.

-- Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d'une pe ou de
la balle d'un fusil.

-- Alors, vous n'avez peur de rien?... Ah! de l'eau, peut-tre?

-- Non, je nage comme une loutre.

-- De la fivre quartaine?

-- Je ne l'ai jamais eue, et ne crois point l'avoir jamais; mais
je vous avouerai une chose...

Et Porthos baissa la voix.

-- Laquelle? demanda d'Artagnan en se mettant au diapason de
Porthos.

-- Je vous avouerai, rpta Porthos, que j'ai une horrible peur de
la politique.

-- Ah! bah! s'cria d'Artagnan.

-- Tout beau! dit Porthos d'une voix de stentor. J'ai vu Son
minence M. le cardinal de Richelieu et Son minence M. le
cardinal de Mazarin; l'un avait une politique rouge, l'autre une
politique noire. Je n'ai jamais t beaucoup plus content de l'une
que de l'autre: la premire a fait couper le cou 
M. de Marcillac,  M. de Thou,  M. de Cinq-Mars,  M. de Chalais,
 M. de Boutteville,  M. de Montmorency; la seconde a fait
charper une foule de frondeurs, dont nous tions, mon cher.

-- Dont, au contraire, nous n'tions pas, dit d'Artagnan.

-- Oh! si fait; car si je dgainais pour le cardinal moi, je
frappais pour le roi.

-- Cher Porthos!

-- J'achve. Ma peur de la politique est donc telle, que, s'il y a
de la politique l-dessous, j'aime mieux retourner  Pierrefonds.

-- Vous auriez raison, si cela tait; mais avec moi, cher Porthos,
jamais de politique, c'est net. Vous avez travaill  fortifier
Belle-le; le roi a voulu savoir le nom de l'habile ingnieur qui
avait fait les travaux; vous tes timide comme tous les hommes
d'un vrai mrite; peut-tre Aramis veut-il vous mettre sous le
boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous dclare; moi, je vous
produis; le roi vous rcompense et voil toute ma politique.

-- C'est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main 
d'Artagnan.

Mais d'Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu'une
fois emprisonne entre les cinq doigts du baron, une main
ordinaire n'en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas
la main, mais le poing  son ami. Porthos ne s'en aperut mme
pas. Aprs quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mand.

Les gardiens chuchotrent bien un peu et se dirent  l'oreille
quelques paroles que d'Artagnan comprit, mais qu'il se garda bien
de faire comprendre  Porthos.

Notre ami, dit-il, tait bel et bien prisonnier d'Aramis. Voyons
ce qu'il va rsulter de la mise en libert de ce conspirateur.


Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage


D'Artagnan et Porthos revinrent  pied comme d'Artagnan tait
venu.

Lorsque d'Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
d'Or_, eut annonc  Planchet que M. du Vallon serait un des
voyageurs privilgis; lorsque Porthos, en entrant dans la
boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois
suspendues  l'auvent, quelque chose comme un pressentiment
douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le
lendemain.

Mais c'tait un coeur d'or que notre picier, relique prcieuse du
bon temps, qui est toujours et a toujours t pour ceux qui
vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont
jeunes la vieillesse de leurs anctres.

Planchet, malgr ce frmissement intrieur aussitt rprim que
ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre
cordialit.

Porthos, un peu roide d'abord,  cause de la distance sociale qui
existait  cette poque entre un baron et un picier, Porthos
finit par s'humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir
et de prvenances.

Il fut surtout sensible  la libert qui lui fut donne ou plutt
offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits
secs et confits, dans les sacs d'amandes et de noisettes, dans les
tiroirs pleins de sucrerie.

Aussi, malgr les invitations que lui fit Planchet de monter 
l'entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soire
qu'il avait  passer chez Planchet, la boutique, o ses doigts
rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.

Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes
de la Touraine, devinrent pour Porthos l'objet d'une distraction
qu'il savoura pendant cinq heures sans interruption.

Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux,
dont les dbris jonchaient le plancher et criaient sous les
semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos grenait dans
ses lvres, d'un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux
violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d'un seul
coup de sa bouche dans son estomac.

Dans un coin du magasin, les garons, tapis avec pouvante,
s'entre regardaient sans oser se parler.

Ils ignoraient Porthos, ils ne l'avaient jamais vu. La race de ces
Titans qui avaient port les dernires cuirasses d'Hugues Capet,
de Philippe-Auguste et de Franois Ier commenait  disparatre.
Ils se demandaient donc mentalement si ce n'tait point l l'ogre
des contes de fes, qui allait faire disparatre dans son
insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela
sans oprer le moindre dmnagement des tonnes et des caisses.

Croquant, mchant, cassant, grignotant, suant et avalant, Porthos
disait de temps en temps  l'picier:

-- Vous avez l un joli commerce, ami Planchet.

-- Il n'en aura bientt plus si cela continue, grommela le premier
garon, qui avait parole de Planchet pour lui succder.

Et, dans son dsespoir, il s'approcha de Porthos, qui tenait toute
la place du passage qui conduisait de l'arrire-boutique  la
boutique. Il esprait que Porthos se lverait, et que ce mouvement
le distrairait de ses ides dvorantes.

-- Que dsirez-vous, mon ami? demanda Porthos d'un air affable.

-- Je dsirerais passer, monsieur, si cela ne vous gnait pas
trop.

-- C'est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gne pas du tout.

Et en mme temps il prit le garon par la ceinture, l'enleva de
terre, et le posa doucement de l'autre ct.

Le tout en souriant toujours avec le mme air affable.

Les jambes manqurent au garon pouvant au moment o Porthos le
posait  terre, si bien qu'il tomba le derrire sur des liges.

Cependant, voyant la douceur de ce gant, il se hasarda de
nouveau.

-- Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.

--  quoi, mon ami? demanda Porthos.

-- Vous allez vous mettre le feu dans le corps.

-- Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.

-- Ce sont tous aliments qui chauffent, monsieur.

-- Lesquels?

-- Les raisins, les noisettes, les amandes.

-- Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins
chauffent...

-- C'est incontestable, monsieur.

-- Le miel rafrachit.

Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans
lequel plongeait la spatule  l'aide de laquelle on le sert aux
pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.

-- Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l'eau maintenant.

-- Dans un seau, monsieur? demanda navement le garon.

-- Non, dans une carafe; une carafe suffira, rpondit Porthos avec
bonhomie.

Et, portant la carafe  sa bouche, comme un sonneur fait de sa
trompe, il vida la carafe d'un seul coup.

Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent
aux fibres de la proprit et de l'amour-propre.

Cependant, hte digne de l'hospitalit antique, il feignait de
causer trs attentivement avec d'Artagnan, et lui rptait sans
cesse:

-- Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!

--  quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j'ai
apptit.

Le premier garon joignit les mains.

Les deux autres se coulrent sous les comptoirs, craignant que
Porthos ne sentt la chair frache.

-- Nous prendrons seulement ici un lger goter, dit d'Artagnan,
et, une fois  la campagne de Planchet, nous souperons.

-- Ah! c'est  votre campagne que nous allons Planchet? dit
Porthos. Tant mieux.

-- Vous me comblez, monsieur le baron.

_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garons, qui virent
un homme de la plus haute qualit dans un apptit de cette espce.

D'ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n'avaient entendu
dire qu'un ogre et t appel _monsieur le baron_.

-- Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
Porthos.

Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits aniss dans la
vaste poche de son pourpoint.

-- Ma boutique est sauve, s'cria Planchet.

-- Oui, comme le fromage, dit le premier garon.

-- Quel fromage?

-- Ce fromage de Hollande dans lequel tait entr un rat et dont
nous ne trouvmes plus que la crote.

Planchet regarda sa boutique, et,  la vue de ce qui avait chapp
 la dent de Porthos, il trouva la comparaison exagre.

Le premier garon s'aperut de ce qui se passait dans l'esprit de
son matre.

-- Gare au retour! lui dit-il.

-- Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant
l'entresol, o l'on venait d'annoncer que la collation tait
servie.

Hlas! pensa l'picier en adressant  d'Artagnan un regard plein
de prires, que celui-ci comprit  moiti.

Aprs la collation, on se mit en route.

Il tait tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers
six heures, arrivrent sur le pav de Fontainebleau.

La route s'tait faite gaiement. Porthos prenait got  la socit
de Planchet, parce que celui-ci lui tmoignait beaucoup de respect
et l'entretenait avec amour de ses prs, de ses bois et de ses
garennes.

Porthos avait les gots et l'orgueil du propritaire.

D'Artagnan, lorsqu'il eut vu aux prises les deux compagnons, prit
les bas-cts de la route, et, laissant la bride flotter sur le
cou de sa monture, il s'isola du monde entier comme de Porthos et
de Planchet.

La lune glissait doucement  travers le feuillage bleutre de la
fort. Les senteurs de la plaine montaient, embaumes, aux narines
des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.

Porthos et Planchet se mirent  parler foins.

Planchet avoua  Porthos que, dans l'ge mr de sa vie, il avait,
en effet, nglig l'agriculture pour le commerce, mais que son
enfance s'tait coule en Picardie, dans les belles luzernes qui
lui montaient jusqu'aux genoux et sous les pommiers verts aux
pommes rouges; aussi s'tait-il jur, aussitt sa fortune faite,
de retourner  la nature, et de finir ses jours comme il les avait
commencs, le plus prs possible de la terre, o tous les hommes
s'en vont.

-- Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
retraite est proche?

-- Comment cela?

-- Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.

-- Mais oui, rpondit Planchet, on boulotte.

-- Voyons, combien ambitionnez-vous et  quel chiffre comptez-vous
vous retirer?

-- Monsieur, dit Planchet sans rpondre  la question, si
intressante qu'elle ft, monsieur, une chose me fait beaucoup de
peine.

-- Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrire lui comme
pour chercher cette chose qui inquitait Planchet et l'en
dlivrer.

-- Autrefois, dit l'picier, vous m'appeliez Planchet tout court
et vous m'eussiez dit: Combien ambitionnes-tu, Planchet, et 
quel chiffre comptes-tu te retirer?

-- Certainement, certainement, autrefois j'eusse dit cela,
rpliqua l'honnte Porthos avec un embarras plein de dlicatesse;
mais autrefois...

-- Autrefois, j'tais le laquais de M. d'Artagnan, n'est-ce pas
cela que vous voulez dire?

-- Oui.

-- Eh bien! si je ne suis plus tout  fait son laquais, je suis
encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-l...

-- Eh bien! Planchet?

-- Depuis ce temps-l, j'ai eu l'honneur d'tre son associ.

-- Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d'Artagnan s'est mis dans
l'picerie?

-- Non, non, dit d'Artagnan, que ces paroles tirrent de sa
rverie et qui mit son esprit  la conversation avec l'habilet et
la rapidit qui distinguaient chaque opration de son esprit et de
son corps. Ce n'est pas d'Artagnan qui s'est mis dans l'picerie,
c'est Planchet qui s'est mis dans la politique. Voil!

-- Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction  la fois, nous
avons fait ensemble une petite opration qui m'a rapport,  moi,
cent mille livres,  M. d'Artagnan deux cent mille.

-- Oh! oh! fit Porthos avec admiration.

-- En sorte, monsieur le baron, continua l'picier, que je vous
prie de nouveau de m'appeler Planchet comme par le pass et de me
tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me
procurera.

-- Je le veux, s'il en est ainsi, mon cher Planchet, rpliqua
Porthos.

Et, comme il se trouvait prs de Planchet, il leva la main pour
lui frapper sur l'paule en signe de cordiale amiti.

Mais un mouvement providentiel du cheval drangea le geste du
cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de
Planchet.

L'animal plia les reins.

D'Artagnan se mit  rire et  penser tout haut.

-- Prends garde, Planchet; car, si Porthos t'aime trop, il te
caressera, et, s'il te caresse, il t'aplatira: Porthos est
toujours trs fort, vois-tu.

-- Oh! dit Planchet, Mousqueton n'en est pas mort, et cependant
M. le baron l'aime bien.

-- Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanment
cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin 
d'Artagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?

-- Merci, monsieur le baron, merci.

-- Brave garon, va! Combien as-tu d'arpents de parc, toi?

-- De parc?

-- Oui. Nous compterons les prs ensuite, puis les bois aprs.

-- O cela, monsieur.

--  ton chteau.

-- Mais, monsieur le baron, je n'ai ni chteau, ni parc, ni prs,
ni bois.

-- Qu'as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
campagne, alors?

-- Je n'ai point dit une campagne, monsieur le baron, rpliqua
Planchet un peu humili, mais un simple pied--terre.

-- Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te rserves.

-- Non, monsieur le baron, je dis la bonne vrit: j'ai deux
chambres d'amis, voil tout.

-- Mais alors, dans quoi se promnent-ils, tes amis?

-- D'abord, dans la fort du roi, qui est fort belle.

-- Le fait est que la fort est belle, dit Porthos, presque aussi
belle que ma fort du Berri.

Planchet ouvrit de grands yeux.

-- Vous avez une fort dans le genre de la fort de Fontainebleau,
monsieur le baron? balbutia-t-il.

-- Oui, j'en ai mme deux; mais celle du Berri est ma favorite.

-- Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.

-- Mais, d'abord, parce que je n'en connais pas la fin; et,
ensuite, parce qu'elle est pleine de braconniers.

-- Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre
cette fort si agrable?

-- En ce qu'ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce
qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la
guerre.

On en tait  ce moment de la conversation, lorsque Planchet,
levant le nez, aperut les premires maisons de Fontainebleau qui
se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu'au-dessus de la
masse compacte et informe s'lanaient les toits aigus du chteau,
dont les ardoises reluisaient  la lune comme les cailles d'un
immense poisson.

-- Messieurs, dit Planchet, j'ai l'honneur de vous annoncer que
nous sommes arrivs  Fontainebleau.


Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet


Les cavaliers levrent la tte et virent que l'honnte Planchet
disait l'exacte vrit.

Dix minutes aprs, ils taient dans la rue de Lyon, de l'autre
ct de l'Auberge du _Beau-Paon_.

Une grande haie de sureaux touffus, d'aubpines et de houblons
formait une clture impntrable et noire, derrire laquelle
s'levait une maison blanche  large toit de tuiles.

Deux fentres de cette maison donnaient sur la rue.

Toutes deux taient sombres.

Entre les deux, une petite porte surmonte d'un auvent soutenu par
des pilastres y donnait entre.

On arrivait  cette porte par un seuil lev.

Planchet mit pied  terre comme s'il allait frapper  cette porte;
puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha
environ trente pas encore.

Ses deux compagnons le suivirent.

Alors il arriva devant une porte charretire  claire-voie situe
trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clture
de cette porte, il poussa l'un des battants.

Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
petite cour entoure de fumier, dont la bonne odeur dcelait une
table toute voisine.

-- Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant  son tour pied
 terre, et je me croirais, en vrit dans mes vacheries de
Pierrefonds.

-- Je n'ai qu'une vache, se hta de dire modestement Planchet.

-- Et moi, j'en ai trente, dit Porthos, ou plutt je ne sais pas
le nombre de mes vaches.

Les deux cavaliers taient entrs, Planchet referma la porte
derrire eux.

Pendant ce temps, d'Artagnan, qui avait mis pied  terre avec sa
lgret habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un
Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de
chvrefeuille d'une main, une glantine de l'autre.

Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
perches et mangeait ou plutt broutait cosses et fruits.

Planchet s'occupa aussitt de rveiller, dans ses appentis, une
manire de paysan, vieux et cass, qui couchait sur des mousses
couvertes d'une souquenille.

Ce paysan, reconnaissant Planchet, l'appela _notre matre_,  la
grande satisfaction de l'picier.

-- Mettez les chevaux au rtelier, mon vieux, et bonne pitance,
dit Planchet.

-- Oh! oui-da! les belles btes, dit le paysan; oh! il faut
qu'elles en crvent!

-- Doucement, doucement, l'ami, dit d'Artagnan; peste! comme nous
y allons: l'avoine et la botte de paille, rien de plus.

-- Et de l'eau blanche pour ma monture  moi, dit Porthos, car
elle a bien chaud, ce me semble.

-- Oh! ne craignez rien, messieurs, rpondit Planchet, le pre
Clestin est un vieux gendarme d'Ivry. Il connat l'curie; venez
 la maison, venez.

Il attira les deux amis par une alle fort couverte qui traversait
un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait 
un petit jardin derrire lequel s'levait la maison, dont on avait
dj vu la principale faade du ct de la rue.

 mesure que l'on approchait, on pouvait distinguer, par deux
fentres ouvertes au rez-de-chausse et qui donnaient accs  la
chambre, l'intrieur, le _pntral_ de Planchet.

Cette chambre, doucement claire par une lampe place sur la
table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
tranquillit, de l'aisance et du bonheur.

Partout o tombait la paillette de lumire dtache du centre
lumineux sur une faence ancienne, sur un meuble luisant de
propret, sur une arme pendue  la tapisserie, la pure clart
trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la
chose agrable  l'oeil.

Cette lampe, qui clairait la chambre, tandis que le feuillage des
jasmins et des aristoloches tombait de l'encadrement des fentres,
illuminait splendidement une nappe damasse blanche comme un
quartier de neige.

Deux couverts taient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait
ses rubis dans le cristal  facettes de la longue bouteille, et un
grand pot de faence bleue,  couvercle d'argent, contenait un
cidre cumeux.

Prs de la table, dans un fauteuil  large dossier, dormait une
femme de trente ans, au visage panoui par la sant et la
fracheur.

Et, sur les genoux de cette frache crature, un gros chat doux,
pelotonnant son corps sur ses pattes plies, faisait entendre le
ronflement caractristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie,
dans les moeurs flines: Je suis parfaitement heureux.

Les deux amis s'arrtrent devant cette fentre, tout bahis de
surprise.

Planchet, en voyant leur tonnement, fut mu d'une douce joie.

-- Ah! coquin de Planchet! dit d'Artagnan, je comprends tes
absences.

-- Oh! oh! voil du linge bien blanc, dit  son tour Porthos d'une
voix de tonnerre.

Au bruit de cette voix, le chat s'enfuit, la mnagre se rveilla
en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les
deux compagnons dans la chambre o tait dress le couvert.

-- Permettez-moi, dit-il, ma chre, de vous prsenter M. le
chevalier d'Artagnan, mon protecteur.

D'Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les
mmes manires chevaleresques qu'il et pris celle de Madame.

-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta
Planchet.

Porthos fit un salut dont Anne d'Autriche se ft dclare
satisfaite, sous peine d'tre bien exigeante.

Alors, ce fut au tour de Planchet.

Il embrassa bien franchement la dame, aprs toutefois avoir fait
un signe qui semblait demander la permission  d'Artagnan et 
Porthos.

Permission qui lui fut accorde, bien entendu.

D'Artagnan fit un compliment  Planchet.

-- Voil, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.

-- Monsieur, rpondit Planchet en riant, la vie est un capital que
l'homme doit placer le plus ingnieusement qu'il lui est
possible...

-- Et tu en retires de gros intrts, dit Porthos en riant comme
un tonnerre.

Planchet revint  sa mnagre.

-- Ma chre amie, dit-il, vous voyez l les deux hommes qui ont
conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nomms bien
des fois tous les deux.

-- Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des
plus prononcs.

-- Madame est Hollandaise? demanda d'Artagnan.

Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d'Artagnan, qui
remarquait tout.

-- Je suis Anversoise, rpondit la dame.

-- Et elle s'appelle dame Gechter, dit Planchet.

-- Vous n'appelez point ainsi madame, dit d'Artagnan.

-- Pourquoi cela? demanda Planchet.

-- Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous
l'appelleriez.

-- Non, je l'appelle Trchen.

-- Charmant nom, dit Porthos.

-- Trchen, dit Planchet, m'est arrive de Flandre avec sa vertu
et deux mille florins. Elle fuyait un mari fcheux qui la battait.
En ma qualit de Picard, j'ai toujours aim les Artsiennes. De
l'Artois  la Flandre, il n'y a qu'un pas. Elle vint pleurer chez
son parrain, mon prdcesseur de la rue des Lombards; elle plaa
chez moi ses deux milles florins que j'ai fait fructifier, et qui
lui en rapportent dix mille.

-- Bravo, Planchet!

-- Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande
 une servante et au pre Clestin; elle me file toutes mes
chemises, elle me tricote tous mes bas d'hiver elle ne me voit que
tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.

-- Heureuse che suis effectivement... dit Trchen avec abandon.

Porthos frisa l'autre hmisphre de sa moustache.

Diable! diable! pensa d'Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
intentions?...

En attendant, Trchen, comprenant de quoi il tait question, avait
excit sa cuisinire, ajout deux couverts, et charg la table de
mets exquis, qui font d'un souper un repas, et d'un repas un
festin.

Beurre frais, boeuf sal, anchois et thon, toute l'picerie de
Planchet.

Poulets, lgumes, salade, poisson d'tang, poisson de rivire,
gibier de fort, toutes les ressources de la province.

De plus, Planchet revenait du cellier, charg de dix bouteilles
dont le verre disparaissait sous une paisse couche de poudre
grise.

Cet aspect rjouit le coeur de Porthos.

-- J'ai faim, dit-il.

Et il s'assit prs de dame Trchen avec un regard assassin.

D'Artagnan s'assit de l'autre ct.

Planchet, discrtement et joyeusement, se plaa en face.

-- Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trchen
quitte souvent la table; elle surveille vos chambres  coucher.

En effet, la mnagre faisait de nombreux voyages, et l'on
entendait au premier tage gmir les bois de lit et crier des
roulettes sur le carreau.

Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
surtout.

C'tait merveille que de les voir.

Les dix bouteilles taient dix ombres lorsque Trchen redescendit
avec du fromage.

D'Artagnan avait conserv toute sa dignit.

Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.

On chantait bataille, on parla chansons.

D'Artagnan conseilla un nouveau voyage  la cave, et, comme
Planchet ne marchait pas avec toute la rgularit du _savant
fantassin_, le capitaine des mousquetaires proposa de
l'accompagner.

Ils partirent donc en fredonnant des chansons  faire peur aux
diables les plus flamands.

Trchen demeura  table prs de Porthos.

Tandis que les deux gourmets choisissaient derrire les falourdes,
on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le
vide, deux lvres sur une joue.

Porthos se sera cru  La Rochelle, pensa d'Artagnan.

Ils remontrent chargs de bouteilles.

Planchet n'y voyait plus, tant il chantait.

D'Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche
de Trchen tait plus rouge que la droite.

Or, Porthos souriait  la gauche de Trchen, et frisait, de ses
deux mains, les deux cts de ses moustaches  la fois.

Trchen souriait aussi au magnifique seigneur.

Le vin ptillant d'Anjou fit des trois hommes trois diables
d'abord, trois soliveaux ensuite.

D'Artagnan n'eut que la force de prendre un bougeoir pour clairer
 Planchet son propre escalier.

Planchet trana Porthos, que poussait Trchen, fort joviale aussi
de son ct.

Ce fut d'Artagnan qui trouva les chambres et dcouvrit les lits.
Porthos se plongea dans le sien, dshabill par son ami le
mousquetaire.

D'Artagnan se jeta sur le sien en disant:

-- Mordioux! j'avais cependant jur de ne plus toucher  ce vin
jaune qui sent la pierre  fusil. Fi! si les mousquetaires
voyaient leur capitaine dans un pareil tat!

Et, tirant les rideaux du lit:

-- Heureusement qu'ils ne me verront pas, ajouta-t-il.

Planchet fut enlev dans les bras de Trchen, qui le dshabilla et
ferma rideaux et portes.

-- C'est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses
jambes qui passrent  travers le bois du lit, ce qui produisit un
croulement norme auquel nul ne prit garde, tant on s'tait
diverti  la campagne de Planchet.

Tout le monde ronflait  deux heures de l'aprs minuit.


Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet


Le lendemain trouva les trois hros dormant du meilleur coeur.

Trchen avait ferm les volets en femme qui craint, pour des yeux
alourdis, la premire visite du soleil levant.

Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
baldaquin de Planchet, quand d'Artagnan, rveill le premier, par
un rayon indiscret qui perait les fentres, sauta  bas du lit,
comme pour arriver le premier  l'assaut.

Il prit d'assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.

Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il talait
firement dans l'obscurit son torse gigantesque, et son poing
gonfl pendait hors du lit sur le tapis de pieds.

D'Artagnan rveilla Porthos, qui frotta ses yeux d'assez bonne
grce.

Pendant ce temps, Planchet s'habillait et venait recevoir, aux
portes de leurs chambres, ses deux htes vacillants encore de la
veille.

Bien qu'il ft encore matin, toute la maison tait dj sur pied.
La cuisinire massacrait sans piti dans la basse-cour, et le pre
Clestin cueillait des cerises dans le jardin.

Porthos, tout guilleret, tendit une main  Planchet, et d'Artagnan
demanda la permission d'embrasser Mme Trchen.

Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s'approcha de
Porthos, auquel la mme faveur fut accorde.

Porthos embrassa Mme Trchen avec un gros soupir.

Alors Planchet prit les deux amis par la main.

-- Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous
sommes entrs ici comme dans un four, et nous n'avons rien pu
voir; mais au jour, tout change d'aspect et vous serez contents.

-- Commenons par la vue, dit d'Artagnan, la vue me charme avant
toutes choses; j'ai toujours habit des maisons royales, et les
princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.

-- Moi, dit Porthos, j'ai toujours tenu  la vue. Dans mon chteau
de Pierrefonds, j'ai fait percer quatre alles qui aboutissent 
une perspective varie.

-- Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.

Et il conduisit les deux htes  une fentre.

-- Ah! oui, c'est la rue de Lyon, dit d'Artagnan.

-- Oui. J'ai deux fentres par ici, vue insignifiante; on aperoit
cette auberge, toujours remuante et bruyante; c'est un voisinage
dsagrable. J'avais quatre fentres par ici, je n'en ai conserv
que deux.

-- Passons, dit d'Artagnan.

Ils rentrrent dans un corridor conduisant aux chambres, et
Planchet poussa les volets.

-- Tiens, tiens! dit Porthos, qu'est-ce que cela, l-bas?

-- La fort, dit Planchet. C'est l'horizon, toujours une ligne
paisse, qui est jauntre au printemps, verte l't, rouge
l'automne et blanche l'hiver.

-- Trs bien; mais c'est un rideau qui empche de voir plus loin.

-- Oui, dit Planchet; mais, d'ici l, on voit...

-- Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu'est-ce que j'y
remarque?... Des croix, des pierres.

-- Ah ! mais c'est le cimetire! s'cria d'Artagnan.

-- Justement, dit Planchet; je vous assure que c'est trs curieux.
Il ne se passe pas de jour qu'on n'enterre ici quelqu'un.
Fontainebleau est assez fort. Tantt ce sont des jeunes filles
vtues de blanc avec des bannires, tantt des chevins ou des
bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse,
quelquefois des officiers de la maison du roi.

-- Moi, je n'aime pas cela, dit Porthos.

-- C'est peu divertissant, dit d'Artagnan.

-- Je vous assure que cela donne des penses saintes, rpliqua
Planchet.

-- Ah! je ne dis pas.

-- Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
quelque part une maxime que j'ai retenue, celle-ci: C'est une
salutaire pense que la pense de la mort.

-- Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.

-- Mais, objecta d'Artagnan, c'est aussi une pense salutaire que
celle de la verdure, des fleurs, des rivires, des horizons bleus,
des larges plaines sans fin...

-- Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet,
mais, n'ayant que ce petit cimetire, fleuri aussi, moussu,
ombreux et calme, je m'en contente, et je pense aux gens de la
ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui
entendent rouler deux mille chariots par jour, et pitiner dans la
boue cent cinquante mille personnes.

-- Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!

-- Voil justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me
repose, de voir un peu des morts.

-- Ce diable de Planchet, fit d'Artagnan, il tait n pour tre
pote comme pour tre picier.

-- Monsieur, dit Planchet, j'tais une de ces bonnes ptes d'homme
que Dieu a faites pour s'animer durant un certain temps et pour
trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur sjour sur
terre.

D'Artagnan s'assit alors prs de la fentre, et, cette philosophie
de Planchet lui ayant paru solide, il y rva.

-- Pardieu! s'cria Porthos, voil que justement on nous donne la
comdie. Est-ce que je n'entends pas un peu chanter?

-- Mais oui, l'on chante, dit d'Artagnan.

-- Oh! c'est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
ddaigneusement. Il n'y a l que le prtre officiant, le bedeau et
l'enfant de choeur. Vous voyez, messieurs, que le dfunt ou la
dfunte n'tait pas un prince.

-- Non, personne ne suit son convoi.

-- Si fait, dit Porthos, je vois un homme.

-- Oui, c'est vrai, un homme envelopp d'un manteau, dit
d'Artagnan.

-- Cela ne vaut pas la peine d'tre vu, dit Planchet.

-- Cela m'intresse, dit vivement d'Artagnan en s'accoudant sur la
fentre.

-- Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c'est
comme moi: les premiers jours, j'tais triste de faire des signes
de croix toute la journe, et les chants m'allaient entrer comme
des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et
je n'ai jamais vu d'aussi jolis oiseaux que ceux du cimetire.

-- Moi, fit Porthos, je ne m'amuse plus; j'aime mieux descendre.

Planchet ne fit qu'un bond; il offrit sa main  Porthos pour le
conduire dans le jardin.

-- Quoi! vous restez l? dit Porthos  d'Artagnan en se
retournant.

-- Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.

-- Eh! eh! M. d'Artagnan n'a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on
dj?

-- Pas encore.

-- Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient noues
autour de la bire... Tiens! il entre une femme  l'autre
extrmit du cimetire.

-- Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d'Artagnan; mais laisse-
moi, laisse-moi; je commence  entrer dans les mditations
salutaires, ne me trouble pas.

Planchet parti, d'Artagnan dvora des yeux, derrire le volet
demi-clos, ce qui se passait en face.

Les deux porteurs du cadavre avaient dtach les bretelles de leur
civire et laissrent glisser leur fardeau dans la fosse.

 quelques pas, l'homme au manteau, seul spectateur de la scne
lugubre, s'adossait  un grand cyprs, et drobait entirement sa
figure aux fossoyeurs et aux prtres. Le corps du dfunt fut
enseveli en cinq minutes.

La fosse comble, les prtres s'en retournrent. Le fossoyeur leur
adressa quelques mots et partit derrire eux.

L'homme au manteau les salua au passage et mit une pice de
monnaie dans la main du fossoyeur.

-- Mordioux! murmura d'Artagnan, mais c'est Aramis, cet homme-l!

Aramis, en effet, demeura seul, de ce ct du moins; car,  peine
avait-il tourn la tte, que le pas d'une femme et le frlement
d'une robe bruirent dans le chemin prs de lui.

Il se retourna aussitt et ta son chapeau avec un grand respect
de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers
et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.

-- Ah! par exemple, dit d'Artagnan, l'vque de Vannes donnant des
rendez-vous! C'est toujours l'abb Aramis, muguetant  Noisy-le-
Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetire, c'est
un rendez-vous sacr.

Et il se mit  rire.

La conversation dura une grosse demi-heure.

D'Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
tournait le dos; mais il voyait parfaitement,  la raideur des
deux interlocuteurs,  la symtrie de leurs gestes,  la faon
compasse, industrieuse, dont ils se lanaient les regards comme
attaque ou comme dfense, il voyait qu'on ne parlait pas d'amour.

 la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut elle qui
s'inclina profondment devant Aramis.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
d'amour!... Le cavalier s'agenouille au commencement; la
demoiselle est dompte ensuite, et c'est elle qui supplie...
Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.

Mais ce fut impossible. Aramis s'en alla le premier; la dame
s'enfona sous ses coiffes et partit ensuite.

D'Artagnan n'y tint plus: il courut  la fentre de la rue de
Lyon.

Aramis venait d'entrer dans l'auberge.

La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
vraisemblablement un quipage de deux chevaux de main et d'un
carrosse qu'on voyait  la lisire du bois.

Elle marchait lentement, tte baisse, absorbe dans une profonde
rverie.

-- Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit
encore le mousquetaire.

Et, sans plus dlibrer, il se mit  la poursuivre.

Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait 
lever son voile.

-- Elle n'est pas jeune, dit-il; c'est une femme du grand monde.
Je connais, ou le diable m'emporte! cette tournure-l.

Comme il courait, le bruit de ses perons et de ses bottes sur le
sol battu de la rue faisait un cliquetis trange; un bonheur lui
arriva sur lequel il ne comptait pas.

Ce bruit inquita la dame; elle crut tre suivie ou poursuivie, ce
qui tait vrai, et elle se retourna.

D'Artagnan sauta comme s'il et reu dans les mollets une charge
de plomb  moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses
pas:

-- Mme de Chevreuse! murmura-t-il.

D'Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.

Il demanda au pre Clestin de s'informer prs du fossoyeur quel
tait le mort qu'on avait enseveli le matin mme.

-- Un pauvre mendiant franciscain, rpliqua celui-ci, qui n'avait
mme pas un chien pour l'aimer en ce monde et l'escorter  sa
dernire demeure.

S'il en tait ainsi, pensa d'Artagnan, Aramis n'et pas assist 
son convoi. Ce n'est pas un chien, pour le dvouement, que
M. l'vque de Vannes; pour le flair, je ne dis pas!


Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Trchen et Planchet se
quittrent amis, grce  d'Artagnan


On fit grosse chre dans la maison de Planchet.

Porthos brisa une chelle et deux cerisiers, dpouilla les
framboisiers, mais ne put arriver jusqu'aux fraises,  cause,
disait-il, de son ceinturon.

Trchen, qui s'tait dj apprivoise avec le gant, lui rpondit:

-- Ce n'est pas le ceinturon, c'est le fendre.

Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trchen, qui lui cueillait
plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main.
D'Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur
sa paresse et plaignit tout bas Planchet.

Porthos djeuna bien; quant il eut fini:

-- Je me plairais ici, dit-il en regardant Trchen.

Trchen sourit.

Planchet en fit autant, non sans un peu de gne.

Alors d'Artagnan dit  Porthos:

-- Il ne faut pas, mon ami, que les dlices de Capoue vous fassent
oublier le but rel de notre voyage  Fontainebleau.

-- Ma prsentation au roi?

-- Prcisment, je veux aller faire un tour en ville pour prparer
cela. Ne sortez pas d'ici, je vous prie.

-- Oh! non, s'cria Porthos.

Planchet regarda d'Artagnan avec crainte.

-- Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.

-- Non, mon ami, et, ds ce soir, je te dbarrasse de deux htes
un peu lourds pour toi.

-- Oh! monsieur d'Artagnan, pouvez-vous dire?

-- Non; vois-tu, ton coeur est excellent, mais ta maison est
petite. Tel n'a que deux arpents, qui peut loger un roi et le
rendre trs heureux; mais tu n'es pas n grand seigneur, toi.

-- M. Porthos non plus, murmura Planchet.

-- Il l'est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres
de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain
de deux poings et d'une chine qui n'ont jamais eu de rivaux dans
ce beau royaume de France. Porthos est un trs grand seigneur 
ct de toi, mon fils, et... Je ne t'en dis pas davantage; je te
sais intelligent.

-- Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...

-- Regarde ton verger dpouill, ton garde-manger vide, ton lit
cass, ta cave  sec, regarde... Mme Trchen...

-- Ah! mon Dieu! dit Planchet.

-- Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui
renferment trois cents vassales fort grillardes, et c'est un bien
bel homme que Porthos!

-- Ah! mon Dieu! rpta Planchet.

-- Mme Trchen est une excellente personne, continua d'Artagnan;
conserve-la pour toi, entends-tu.

Et il lui frappa sur l'paule.

 ce moment, l'picier aperut Trchen et Porthos loigns sous
une tonnelle.

Trchen, avec une grce toute flamande, faisait  Porthos des
boucles d'oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait
amoureusement, comme Samson devant Dalila.

Planchet serra la main de d'Artagnan et courut vers la tonnelle.

Rendons  Porthos cette justice qu'il ne se drangea pas... Sans
doute il ne croyait pas mal faire.

Trchen non plus ne se drangea pas, ce qui indisposa Planchet;
mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire
bonne contenance devant un dsagrment.

Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d'aller voir les
chevaux.

Porthos dit qu'il tait fatigu.

Planchet proposa au baron du Vallon de goter d'un noyau qu'il
faisait lui mme et qui n'avait pas son pareil.

Le baron accepta.

C'est ainsi que, toute la journe, Planchet sut occuper son
ennemi. Il sacrifia son buffet  son amour-propre.

D'Artagnan revint deux heures aprs.

-- Tout est dispos, dit-il; j'ai vu Sa Majest un moment au
dpart pour la chasse: le roi nous attend ce soir.

-- Le roi m'attend! cria Porthos en se redressant.

Et, il faut bien l'avouer, car c'est une onde mobile que le coeur
de l'homme,  partir de ce moment, Porthos ne regarda plus
Mme Trchen avec cette grce touchante qui avait amolli le coeur
de l'Anversoise.

Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
raconta ou plutt repassa toutes les splendeurs du dernier rgne;
les batailles, les siges, les crmonies. Il dit le luxe des
Anglais, les aubaines conquises par les trois braves compagnons,
dont d'Artagnan, le plus humble au dbut, avait fini par devenir
le chef.

Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse vanouie; il
vanta comme il put la chastet de ce grand seigneur et sa religion
 respecter l'amiti; il fut loquent, il fut adroit. Il charma
Porthos, fit trembler Trchen et fit rver d'Artagnan.

 six heures, le mousquetaire ordonna de prparer les chevaux et
fit habiller Porthos.

Il remercia Planchet de sa bonne hospitalit, lui glissa quelques
mots vagues d'un emploi qu'on pourrait lui trouver  la Cour, ce
qui grandit immdiatement Planchet dans l'esprit de Trchen, o le
pauvre picier, si bon, si gnreux, si dvou avait baiss depuis
l'apparition et le parallle de deux grands seigneurs.

Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu'elles
n'ont pas; elles ddaignent ce qu'elles ambitionnaient, quand
elles l'ont.

Aprs avoir rendu ce service  son ami Planchet d'Artagnan dit 
Porthos tout bas:

-- Vous avez, mon ami, une bague assez jolie  votre doigt.

-- Trois cents pistoles, dit Porthos.

-- Mme Trchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui
laissez cette bague-l, rpliqua d'Artagnan.

Porthos hsita.

-- Vous trouvez qu'elle n'est pas assez belle? dit le
mousquetaire. Je vous comprends; un grand seigneur comme vous ne
va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement
l'hospitalit; mais, croyez-moi Planchet a un si bon coeur, qu'il
ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.

-- J'ai bien envie, dit Porthos gonfl par ce discours, de donner
 Mme Trchen ma petite mtairie de Bracieux; c'est aussi une
jolie bague au doigt... douze arpents.

-- C'est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela
pour plus tard.

Il lui ta le diamant du doigt, et, s'approchant de Trchen:

-- Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier
d'accepter, pour l'amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon
est un des hommes les plus gnreux et les plus discrets que je
connaisse. Il voulait vous offrir une mtairie qu'il possde 
Bracieux; je l'en ai dissuad.

-- Oh! fit Trchen dvorant le diamant du regard.

-- Monsieur le baron! s'cria Planchet attendri.

-- Mon bon ami! balbutia Porthos, charm d'avoir t si bien
traduit par d'Artagnan.

Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dnouement
pathtique  la journe, qui pouvait se terminer d'une faon
grotesque.

Mais d'Artagnan tait l, et partout, lorsque d'Artagnan avait
command, les choses n'avaient fini que selon son got et son
dsir.

On s'embrassa. Trchen, rendue  elle-mme par la magnificence du
baron, se sentit  sa place, et n'offrit qu'un front timide et
rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si
bien la veille.

Planchet lui-mme fut pntr d'humilit.

En veine de gnrosit, le baron Porthos aurait volontiers vid
ses poches dans les mains de la cuisinire et de Clestin.

Mais d'Artagnan l'arrta.

--  mon tour, dit-il.

Et il donna une pistole  la femme et deux  l'homme.

Ce furent des bndictions  rjouir le coeur d'Harpagon et  le
rendre prodigue.

D'Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu'au chteau et
introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, o il
pntra sans avoir t aperu de ceux qu'il redoutait de
rencontrer.


Chapitre CXLVII -- La prsentation de Porthos


Le soir mme,  sept heures, le roi donnait audience  un
ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.

L'audience dura un quart d'heure.

Aprs quoi, il reut les nouveaux prsents et quelques dames qui
passrent les premires.

Dans un coin du salon, derrire la colonne, Porthos et d'Artagnan
s'entretenaient en attendant leur tour.

-- Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire  son ami.

-- Non.

-- Eh bien! regardez-le.

Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en
habit de crmonie qui conduisait Aramis au roi.

-- Aramis! dit Porthos.

-- Prsent au roi par M. Fouquet.

-- Ah! fit Porthos.

-- Pour avoir fortifi Belle-le, continua d'Artagnan.

-- Et moi?

-- Vous? Vous, comme j'avais l'honneur de vous le dire, vous tes
le bon Porthos, la bont du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de
garder un peu Saint Mand.

-- Ah! rpta Porthos.

-- Mais je suis l heureusement, dit d'Artagnan, et ce sera mon
tour tout  l'heure.

En ce moment, Fouquet s'adressait au roi:

-- Sire, dit-il, j'ai une faveur  demander  Votre Majest.
M. d'Herblay n'est pas ambitieux, mais il sait qu'il peut tre
utile. Votre Majest a besoin d'avoir un agent  Rome et de
l'avoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. d'Herblay.

Le roi fit un mouvement.

-- Je ne demande pas souvent  Votre Majest, dit Fouquet.

-- C'est un cas, rpondit le roi, qui traduisait toujours ainsi
ses hsitations.

 ce mot, nul n'avait rien  rpondre.

Fouquet et Aramis se regardrent.

Le roi reprit:

-- M. d'Herblay peut aussi nous servir en France: un archevque,
par exemple.

-- Sire, objecta Fouquet avec une grce qui lui tait
particulire, Votre Majest comble M. d'Herblay: l'archevch peut
tre dans les bonnes grces du roi le complment du chapeau; l'un
n'exclut pas l'autre.

Le roi admira la prsence d'esprit et sourit.

-- D'Artagnan n'et pas mieux rpondu, dit-il.

Il n'et pas plutt prononc ce nom, que d'Artagnan parut.

-- Votre Majest m'appelle? dit-il.

Aramis et Fouquet firent un pas pour s'loigner.

-- Permettez, Sire, dit vivement d'Artagnan, qui dmasqua Porthos,
permettez que je prsente  Votre Majest M. le baron du Vallon,
l'un des plus braves gentilshommes de France.

Aramis,  l'aspect de Porthos, devint ple; Fouquet crispa ses
poings sous ses manchettes.

D'Artagnan leur sourit  tous deux, tandis que Porthos
s'inclinait, visiblement mu, devant la majest royale.

-- Porthos ici! murmura Fouquet  l'oreille d'Aramis.

-- Chut! c'est une trahison, rpliqua celui-ci.

-- Sire, dit d'Artagnan, voil six ans que je devrais avoir
prsent M. du Vallon  Votre Majest; mais certains hommes
ressemblent aux toiles; ils ne vont pas sans le cortge de leurs
amis. La pliade ne se dsunit pas, voil pourquoi j'ai choisi,
pour vous prsenter M. du Vallon, le moment o vous verriez  ct
de lui M. d'Herblay.

Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d'Artagnan d'un air
superbe, comme pour accepter le dfi que celui-ci semblait lui
jeter.

-- Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.

-- Excellents, Sire, et l'un rpond de l'autre. Demandez 
M. de Vannes comment a t fortifie Belle-le?

Fouquet s'loigna d'un pas.

-- Belle-le, dit froidement Aramis, a t fortifie par Monsieur.

Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.

Louis admirait et se dfiait.

-- Oui, dit d'Artagnan; mais demandez  M. le baron qui l'a aid
dans ses travaux?

-- Aramis, dit Porthos franchement.

Et il dsigna l'vque.

Que diable signifie tout cela, pensa l'vque, et quel dnouement
aura cette comdie?

-- Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l'vque...
s'appelle Aramis?

-- Nom de guerre, dit d'Artagnan.

-- Nom d'amiti, dit Aramis.

-- Pas de modestie, s'cria d'Artagnan: sous ce prtre, Sire, se
cache le plus brillant officier, le plus intrpide gentilhomme, le
plus savant thologien de votre royaume.

Louis leva la tte.

-- Et un ingnieur! dit-il en admirant la physionomie, rellement
admirable alors, d'Aramis.

-- Ingnieur par occasion, Sire, dit celui-ci.

-- Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur
d'Artagnan, l'homme dont les conseils ont aid plus de cent fois
les desseins des ministres de votre pre... M. d'Herblay, en un
mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fre, connu
de Votre Majest... formait ce quadrille dont plusieurs ont parl
sous le feu roi et pendant votre minorit.

-- Et qui a fortifi Belle-le, rpta le roi avec un accent
profond.

Aramis s'avana.

-- Pour servir le fils, dit-il, comme j'ai servi le pre.

D'Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu'il profrait ces
paroles. Il y dmla tant de respect vrai, tant de chaleureux
dvouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui,
d'Artagnan, l'ternel douteur, lui, l'infaillible, il y fut pris.

-- On n'a pas un tel accent lorsqu'on ment, dit-il.

Louis fut pntr.

-- En ce cas, dit-il  Fouquet, qui attendait avec anxit le
rsultat de cette preuve, le chapeau est accord. Monsieur
d'Herblay, je vous donne ma parole pour la premire promotion.
Remerciez M. Fouquet.

Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils dchirrent le
coeur. Il sortit prcipitamment de la salle.

-- Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J'aime 
rcompenser les serviteurs de mon pre.

-- Sire, dit Porthos...

Et il ne put aller plus loin.

-- Sire, s'cria d'Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par
la majest de votre personne, lui qui a soutenu firement le
regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu'il pense, et
moi, plus habitu  regarder le soleil... je vais vous dire sa
pense: il n'a besoin de rien, il ne dsire que le bonheur de
contempler Votre Majest pendant un quart d'heure.

-- Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos
avec un gracieux sourire.

Porthos devint cramoisi de joie et d'orgueil.

Le roi le congdia, et d'Artagnan le poussa dans la salle aprs
l'avoir embrass.

-- Mettez-vous prs de moi  table, dit Porthos  son oreille.

-- Oui, mon ami.

-- Aramis me boude, n'est-ce pas?

-- Aramis ne vous a jamais tant aim. Songez donc que je viens de
lui faire avoir le chapeau de cardinal.

-- C'est vrai, dit Porthos.  propos, le roi aime-t-il qu'on mange
beaucoup  sa table?

-- C'est le flatter, dit d'Artagnan, car il possde un royal
apptit.

-- Vous m'enchantez, dit Porthos.


Chapitre CXLVIII -- Explications


Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
d'Artagnan et Porthos.

Il arriva prs de ce dernier derrire la colonne, et, lui serrant
la main:

-- Vous vous tes chapp de ma prison? lui dit-il.

-- Ne le grondez pas, dit d'Artagnan; c'est moi, cher Aramis, qui
lui ai donn la clef des champs.

-- Ah! mon ami, rpliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que
vous auriez attendu avec moins de patience?

D'Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait dj.

-- Vous autres, gens d'glise, dit-il  Aramis, vous tes de
grands politiques. Nous autres gens d'pe, nous allons au but.
Voici le fait. J'tais all visiter ce cher Baisemeaux.

Aramis dressa l'oreille.

-- Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j'ai une lettre
de Baisemeaux pour vous, Aramis.

Et Porthos tendit  l'vque la lettre que nous connaissons.

Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que
d'Artagnan part un moment gn par cette circonstance qu'il avait
prvue tout entire.

Du reste, Aramis lui-mme fit si bonne contenance que d'Artagnan
l'admira plus que jamais.

La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d'un air parfaitement
calme.

-- Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.

-- Je disais, continua le mousquetaire, que j'tais all rendre
visite  Baisemeaux pour le service.

-- Pour le service? dit Aramis.

-- Oui, fit d'Artagnan. Et naturellement, nous parlmes de vous et
de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reut froidement. Je
pris cong. Or, comme je revenais, un soldat m'aborda et me dit il
me reconnaissait sans doute malgr mon habit de ville: Capitaine
voulez-vous m'obliger en me lisant le nom crit sur cette
enveloppe? Et je lus: _ M. du Vallon,  Saint-Mand chez
M. Fouquet._ Pardieu! me dis-je, Porthos n'est pas retourn,
comme je le pensais,  Pierrefonds ou  Belle-le, Porthos est 
Saint-Mand chez M. Fouquet. M. Fouquet n'est pas  Saint-Mand.
Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos. Et
j'allai voir Porthos.

-- Trs bien! dit Aramis rveur.

-- Vous ne m'aviez pas cont cela, fit Porthos.

-- Je n'en ai pas eu le temps, mon ami.

-- Et vous emmentes Porthos  Fontainebleau?

-- Chez Planchet.

-- Planchet demeure  Fontainebleau? dit Aramis.

-- Oui, prs du cimetire! s'cria Porthos tourdiment.

-- Comment, prs du cimetire? fit Aramis souponneux.

Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre,
puisqu'il y a bagarre.

-- Oui, du cimetire, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
excellent garon qui fait d'excellentes confitures, mais il a des
fentres qui donnent sur le cimetire. C'est attristant! Ainsi ce
matin...

-- Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agit.

D'Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit
air de marche.

-- Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrtien.

-- Ah! ah!

-- C'est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d'o
l'on voit continuellement des morts. Au contraire, d'Artagnan
parat aimer beaucoup cela.

-- Ah! d'Artagnan a vu?

-- Il n'a pas vu, il a dvor des yeux.

Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire;
mais celui ci tait dj en grande conversation avec de Saint-
Aignan.

Aramis continua d'interroger Porthos; puis, quand il eut exprim
tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l'corce.

Il retourna vers son ami d'Artagnan et, lui frappant sur l'paule:

-- Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut loign, car le
souper du roi tait annonc.

-- Cher ami, rpliqua d'Artagnan.

-- Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.

-- Si fait; moi, je soupe.

-- Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?

-- Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majest se mette 
table.

-- O voulez-vous que nous causions?

-- Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l'on peut s'asseoir, et
la salle est vide.

-- Asseyons-nous donc.

Ils s'assirent. Aramis prit une des mains de d'Artagnan;

-- Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engag Porthos  se
dfier un peu de moi?

-- Je l'avoue, mais non pas comme vous l'entendez. J'ai vu Porthos
s'ennuyer  la mort, et j'ai voulu, en le prsentant au roi, faire
pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-mme.

-- Quoi?

-- Votre loge.

-- Vous l'avez fait noblement merci!

-- Et je vous ai approch le chapeau qui se reculait.

-- Ah! je l'avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en
vrit, vous tes un homme unique pour faire la fortune de vos
amis.

-- Vous voyez donc que je n'ai agi que pour faire celle de
Porthos.

-- Oh! je m'en chargeais de mon ct; mais vous avez le bras plus
long que nous.

Ce fut au tour de d'Artagnan de sourire.

-- Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vrit: m'aimez-vous
toujours, mon cher d'Artagnan?

-- Toujours comme autrefois, rpliqua d'Artagnan sans trop se
compromettre par cette rponse.

-- Alors, merci, et franchise entire, dit Aramis; vous veniez 
Belle-le pour le roi?

-- Pardieu.

-- Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d'offrir Belle-le
toute fortifie au roi?

-- Mais, mon ami, pour vous ter le plaisir, il et fallu d'abord
que je fusse instruit de votre intention.

-- Vous veniez  Belle-le sans rien savoir?

-- De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure
Aramis devenu ingnieur au point de fortifier comme Polybe ou
Archimde?

-- C'est pourtant vrai. Cependant vous m'avez devin l-bas?

-- Oh! oui.

-- Et Porthos aussi?

-- Trs cher, je n'ai pas devin qu'Aramis ft ingnieur. Je n'ai
pu deviner que Porthos le ft devenu. Il y a un Latin qui a dit:
On devient orateur, on nat pote. Mais il n'a jamais dit: On
nat Porthos, et l'on devient ingnieur.

-- Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis.
Je poursuis.

-- Poursuivez.

-- Quand vous avez tenu notre secret, vous vous tes ht de le
venir dire au roi?

-- J'ai d'autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
plus fort. Lorsqu'un homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
comme Porthos, court la poste, quand un prlat goutteux pardon,
c'est vous qui me l'avez dit, quand un prlat brle le chemin, je
suppose, moi, que ces deux amis, qui n'ont pas voulu me prvenir,
avaient des choses de la dernire consquence  me cacher, et, ma
foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et l'absence
de goutte me le permettent.

-- Cher ami, n'avez-vous pas rflchi que vous pouviez me rendre,
 moi et  Porthos, un triste service?

-- Je l'ai bien pens; mais vous m'aviez fait jouer, Porthos et
vous, un triste rle  Belle-le.

-- Pardonnez-moi, dit Aramis.

-- Excusez-moi, dit d'Artagnan.

-- En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?

-- Ma foi, non.

-- Vous savez que j'ai d faire prvenir tout de suite M. Fouquet,
pour qu'il vous prvnt prs du roi?

-- C'est l l'obscur.

-- Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?

-- Oh! oui.

-- Il en a un surtout.

-- Dangereux?

-- Mortel! Eh bien! pour combattre l'influence de cet ennemi,
M. Fouquet a d faire preuve, devant le roi, d'un grand dvouement
et de grands sacrifices. Il a fait une surprise  Sa Majest en
lui offrant Belle-le. Vous, arrivant le premier  Paris, la
surprise tait dtruite. Nous avions l'air de cder  la crainte.

-- Je comprends.

-- Voil tout le mystre, dit Aramis, satisfait d'avoir convaincu
le mousquetaire.

-- Seulement, dit celui-ci, plus simple tait de me tirer 
quartier  Belle-le pour me dire: Cher amis, nous fortifions
Belle-le-en-Mer pour l'offrir au roi. Rendez-nous le service de
nous dire pour qui vous agissez. tes-vous l'ami de M. Colbert ou
celui de M. Fouquet? Peut-tre n'euss-je rien rpondu; mais vous
eussiez ajout: tes-vous mon ami? J'aurais dit: Oui.

Aramis pencha la tte.

-- De cette faon, continua d'Artagnan, vous me paralysiez, et je
venais dire au roi: Sire, M. Fouquet fortifie Belle-le, et trs
bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-le m'a
donn pour Votre Majest. ou bien: Voici une visite de
M. Fouquet  l'endroit de ses intentions. Je ne jouais pas un sot
rle; vous aviez votre surprise, et nous n'avions pas besoin de
loucher en nous regardant.

-- Tandis, rpliqua Aramis, qu'aujourd'hui vous avez agi tout 
fait en ami de M. Colbert. Vous tes donc son ami?

-- Ma foi, non! s'cria le capitaine. M. Colbert est un cuistre,
et je le hais comme je hassais Mazarin, mais sans le craindre.

-- Eh bien! moi, dit Aramis, j'aime M. Fouquet, et je suis  lui.
Vous connaissez ma position... Je n'ai pas de bien... M. Fouquet
m'a fait avoir des bnfices, un vch; M. Fouquet m'a oblig
comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour
apprcier les bons procds. Donc, M. Fouquet m'a gagn le coeur,
et je me suis mis  son service.

-- Rien de mieux. Vous avez l un bon matre.

Aramis se pina les lvres.

-- Le meilleur, je crois, de tous ceux qu'on pourrait avoir.

Puis il fit une pause.

D'Artagnan se garda bien de l'interrompre.

-- Vous savez sans doute de Porthos comment il s'est trouv ml 
tout ceci?

-- Non, dit d'Artagnan; je suis curieux, c'est vrai, mais je ne
questionne jamais un ami quand il veut me cacher son vritable
secret.

-- Je m'en vais vous le dire.

-- Ce n'est pas la peine si la confidence m'engage.

-- Oh! ne craignez rien; Porthos est l'homme que j'ai aim le
plus, parce qu'il est simple et bon; Porthos est un esprit droit.
Depuis que je suis vque, je recherche les natures simples, qui
me font aimer la vrit, har l'intrigue.

D'Artagnan se caressa la moustache.

-- J'ai vu et recherch Porthos; il tait oisif, sa prsence me
rappelait mes beaux jours d'autrefois, sans m'engager  mal faire
au prsent. J'ai appel Porthos  Vannes. M. Fouquet, qui m'aime,
ayant su que Porthos m'aimait, lui a promis l'ordre  la premire
promotion; voil tout le secret.

-- Je n'en abuserai pas, dit d'Artagnan.

-- Je le sais bien, cher ami; nul n'a plus que vous de rel
honneur.

-- Je m'en flatte, Aramis.

-- Maintenant...

Et le prlat regarda son ami jusqu'au fond de l'me.

-- Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un
des amis de M. Fouquet? Ne m'interrompez pas avant de savoir ce
que cela veut dire.

-- J'coute.

-- Voulez-vous devenir marchal de France, pair duc, et possder
un duch d'un million?

-- Mais, mon ami, rpliqua d'Artagnan, pour obtenir tout cela, que
faut-il faire?

-- tre l'homme de M. Fouquet.

-- Moi, je suis l'homme du roi, cher ami.

-- Pas exclusivement, je suppose?

-- Oh! d'Artagnan n'est qu'un.

-- Vous avez, je le prsume, une ambition, comme un grand coeur
que vous tes.

-- Mais, oui.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je dsire tre marchal de France; mais le roi me fera
marchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.

Aramis attacha sur d'Artagnan son limpide regard.

-- Est-ce que le roi n'est pas le matre? dit d'Artagnan.

-- Nul ne le conteste; mais Louis XIII tait aussi le matre.

-- Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n'y avait
pas un M. d'Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.

-- Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres
d'achoppement.

-- Pas pour le roi?

-- Sans doute; mais...

-- Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense  soi et jamais
 ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.

-- Et l'ingratitude?

-- Les faibles en ont peur!

-- Vous tes bien sr de vous.

-- Je crois que oui.

-- Mais le roi peut n'avoir plus besoin de vous.

-- Au contraire, je crois qu'il en aura plus besoin que jamais;
et, tenez, mon cher, s'il fallait arrter un nouveau Cond, qui
l'arrterait? Ceci... ceci seul en France.

Et d'Artagnan frappa son pe.

-- Vous avez raison, dit Aramis en plissant.

Et il se leva et serra la main de d'Artagnan.

-- Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des
mousquetaires; vous permettez...

Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:

-- Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.

Puis ils se sparrent.

Je le disais bien, pensa d'Artagnan, qu'il y avait quelque
chose.

Il faut se hter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis;
d'Artagnan a vent la mche.


Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche


Nous avons vu que le comte de Guiche tait sorti de la salle le
jour o Louis XIV avait offert avec tant de galanterie  La
Vallire les merveilleux bracelets gagns  la loterie.

Le comte se promena quelque temps hors du palais l'esprit dvor
par mille soupons et mille inquitudes.

Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces,
le dpart de Madame.

Une grosse demi-heure s'coula. Seul,  ce moment, le comte ne
pouvait avoir de bien divertissantes ides.

Il tira ses tablettes de sa poche, et se dcida, aprs mille
hsitations  crire ces mots:

Madame, je vous supplie de m'accorder un moment d'entretien. Ne
vous alarmez pas de cette demande qui n'a rien d'tranger au
profond respect avec lequel je suis, etc., etc.

Il signait cette singulire supplique plie en billet d'amour,
quand il vit sortir du chteau plusieurs femmes, puis des hommes,
presque tout le cercle de la reine, enfin.

Il vit La Vallire elle-mme, puis Montalais causant avec
Malicorne.

Il vit jusqu'au dernier des convis qui tout  l'heure peuplaient
le cabinet de la reine mre.

Madame n'tait point passe; il fallait cependant qu'elle
traverst cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse,
de Guiche plongeait dans cette cour.

Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
flambeaux. Elle marchait vite, et, arrive  sa porte, elle cria.

-- Pages, qu'on aille s'informer de M. le comte de Guiche. Il doit
me rendre compte d'une commission. S'il est libre, qu'on le prie
de passer chez moi.

De Guiche demeura muet et cach dans son ombre; mais, sitt que
Madame fut rentre, il s'lana de la terrasse en bas les degrs;
il prit l'air le plus indiffrent pour se faire rencontrer par les
pages, qui couraient dj vers son logement.

Ah! Madame me fait chercher! se dit-il tout mu.

Et il serra son billet, dsormais inutile.

-- Comte, dit un des pages en l'apercevant, nous sommes heureux de
vous rencontrer.

-- Qu'y a-t-il, messieurs?

-- Un ordre de Madame.

-- Un ordre de Madame? fit de Guiche d'un air surpris.

-- Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez,
nous a-t elle dit, compte d'une commission. tes-vous libre?

-- Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.

-- Veuillez donc nous suivre.

Mont chez la princesse, de Guiche la trouva ple et agite.

 la porte se tenait Montalais, un peu inquite de ce qui se
passait dans l'esprit de sa matresse.

De Guiche parut.

-- Ah! c'est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.

Montalais, encore plus intrigue, salua et sortit.

Les deux interlocuteurs restrent seuls.

Le comte avait tout l'avantage: c'tait Madame qui l'avait appel
 un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment tait-il possible au
comte d'en user? C'tait une personne si fantasque que Madame!
c'tait un caractre si mobile que celui de Son Altesse Royale!

Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:

-- Eh bien! dit-elle, n'avez-vous rien  me dire?

Il crut qu'elle avait devin sa pense; il crut; ceux qui aiment
sont ainsi faits; ils sont crdules et aveugles comme des potes
ou des prophtes; il crut qu'elle savait le dsir qu'il avait de
la voir, et le sujet de ce dsir.

-- Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort trange.

-- L'affaire des bracelets, s'cria-t-elle vivement, n'est-ce pas?

-- Oui, madame.

-- Vous croyez le roi amoureux? Dites.

De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce
regard qui allait jusqu'au coeur.

-- Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de
tourmenter quelqu'un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas
empress comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de
gaiet de coeur une jeune fille jusqu'alors inattaquable.

-- Bon! cette effronte? dit hautement la princesse.

-- Je puis affirmer  Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
fermet respectueuse, que Mlle de La Vallire est aime d'un homme
qu'il convient de respecter, car c'est un galant homme.

-- Oh! Bragelonne, peut-tre?

-- Mon ami. Oui, madame.

-- Eh bien! quand il serait votre ami, qu'importe au roi?

-- Le roi sait que Bragelonne est fianc  Mlle de La Vallire;
et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n'ira pas causer
un malheur irrparable.

Madame se mit  rire avec des clats qui firent sur de Guiche une
douloureuse impression.

-- Je vous rpte, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de
La Vallire, et la preuve que je ne le crois pas, c'est que je
voulais vous demander de qui Sa Majest peut chercher  piquer
l'amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute
la Cour, vous m'aiderez  trouver d'autant plus assurment, que,
dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.

Madame se mordit les lvres, et, faute de bonnes raisons, elle
dtourna la conversation.

-- Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards
dans lesquels l'me semble passer tout entire, prouvez-moi que
vous cherchiez  m'interroger, moi qui vous ai appel.

De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu'il avait crit, et
le montra.

-- Sympathie, dit-elle.

-- Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui,
sympathie; mais, moi, je vous ai expliqu comment et pourquoi je
vous cherchais; vous, madame, vous tes encore  me dire pourquoi
vous me mandiez prs de vous.

-- C'est vrai.

Et elle hsita.

-- Ces bracelets me feront perdre la tte, dit-elle tout  coup.

-- Vous vous attendiez  ce que le roi dt vous les offrir?
rpliqua de Guiche.

-- Pourquoi pas?

-- Mais avant vous, madame, avant vous sa belle soeur, le roi
n'avait-il pas la reine?

-- Avant La Vallire, s'cria la princesse, ulcre, n'avait-il
pas moi? n'avait-il pas toute la Cour?

-- Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si
l'on vous entendait parler ainsi, que si l'on voyait vos yeux
rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte  vos cils;
oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est
jalouse.

-- Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallire?

Elle s'attendait  faire plier de Guiche avec ce geste hautain et
ce ton superbe.

-- Jalouse de La Vallire, oui, madame, rpta-t-il bravement.

-- Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
m'insulter?

-- Je ne le crois pas, madame, rpliqua le comte un peu agit,
mais rsolu  dompter cette fougueuse colre.

-- Sortez! dit la princesse au comble de l'exaspration, tant le
sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient  fiel
et  rage.

De Guiche recula d'un pas, fit sa rvrence avec lenteur, se
releva blanc comme ses manchettes, et, d'une voix lgrement
altre:

-- Ce n'tait pas la peine que je m'empressasse, dit-il, pour
subir cette injuste disgrce.

Et il tourna le dos sans prcipitation.

Il n'avait pas fait cinq pas, que Madame s'lana comme une
tigresse aprs lui, le saisit par la manche, et, le retournant:

-- Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de
fureur, est plus insultant que l'insulte. Voyons, insultez-moi,
mais au moins parlez!

-- Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son pe,
percez-moi le coeur, mais ne me faites pas mourir  petit feu.

Au regard qu'il arrta sur elle, regard empreint d'amour, de
rsolution, de dsespoir mme, elle comprit qu'un homme, si calme
en apparence, se passerait l'pe dans la poitrine si elle
ajoutait un mot.

Elle lui arracha le fer d'entre les mains, et, serrant son bras
avec un dlire qui pouvait passer pour de la tendresse:

-- Comte, dit-elle, mnagez-moi. Vous voyez que je souffre, et
vous n'avez aucune piti.

Les larmes, dernire crise de cet accs, touffrent sa voix.
De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta
jusqu' son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.

-- Pourquoi, murmura-t-il  ses genoux, ne m'avouez-vous pas vos
peines? Aimez-vous quelqu'un? Dites-le-moi? J'en mourrai, mais
aprs que je vous aurai soulage, console, servie mme.

-- Oh! vous m'aimez ainsi! rpliqua-t-elle vaincue.

-- Je vous aime  ce point, oui, madame.

Et elle lui donna ses deux mains.

-- J'aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n'et pu
l'entendre.

Lui l'entendit.

-- Le roi? dit-il.

Elle secoua doucement la tte, et son sourire fut comme ces
claircies de nuages par lesquelles, aprs la tempte, on croit
voir le paradis s'ouvrir.

-- Mais, ajouta-t-elle, il y a d'autres passions dans un coeur
bien n. L'amour, c'est la posie; mais la vie de ce coeur, c'est
l'orgueil. Comte, je suis ne sur le trne, je suis fire et
jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des
indignits?

-- Encore! fit le comte; voil que vous maltraitez cette pauvre
fille qui sera la femme de mon ami.

-- Vous tes assez simple pour croire cela, vous?

-- Si je ne le croyais pas, dit-il fort ple, Bragelonne serait
prvenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallire
et oubli les serments qu'elle a faits  Raoul. Mais non, ce
serait une lchet de trahir le secret d'une femme; ce serait un
crime de troubler le repos d'un ami.

-- Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage clat de rire,
que l'ignorance est du bonheur?

-- Je le crois, rpliqua-t-il.

-- Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.

-- C'est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
aimait et que vous aimiez le roi.

-- Eh bien? fit-elle en respirant pniblement.

-- Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, ft venu me dire: Oui,
le roi aime Madame; oui, le roi a touch le coeur de Madame,
j'eusse peut-tre tu Raoul!

-- Il et fallu, dit la princesse avec cette obstination des
femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne et eu des
preuves pour vous parler ainsi.

-- Toujours est-il, rpondit de Guiche en soupirant, que, n'ayant
pas t averti, je n'ai rien approfondi, et qu'aujourd'hui mon
ignorance m'a sauv la vie.

-- Vous pousseriez jusqu' l'gosme et la froideur, dit Madame,
que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d'aimer La
Vallire?

-- Jusqu'au jour o La Vallire me sera rvle coupable, oui,
madame.

-- Mais les bracelets?

-- Eh! madame, puisque vous vous attendiez  les recevoir du roi,
qu'euss-je pu dire?

L'argument tait vigoureux; la princesse en fut crase. Elle ne
se releva plus ds ce moment.

Mais, comme elle avait l'me pleine de noblesse, comme elle avait
l'esprit ardent d'intelligence, elle comprit toute la dlicatesse
de de Guiche.

Elle lut clairement dans son coeur qu'il souponnait le roi
d'aimer La Vallire, et ne voulait pas user de cet expdient
vulgaire, qui consiste  ruiner un rival dans l'esprit d'une
femme, en donnant  celle-ci l'assurance, la certitude que ce
rival courtise une autre femme.

Elle devina qu'il souponnait La Vallire, et que, pour lui
laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre 
jamais, il se rservait une dmarche directe ou quelques
observations plus nettes.

Elle lut en un mot tant de grandeur relle, tant de gnrosit
dans le coeur de son amant, qu'elle sentit s'embraser le sien au
contact d'une flamme aussi pure.

De Guiche, en restant, malgr la crainte de dplaire, un homme de
consquence et de dvouement, grandissait  l'tat de hros, et la
rduisait  l'tat de femme jalouse et mesquine.

Elle l'en aima si tendrement, qu'elle ne put s'empcher de lui en
donner un tmoignage.

-- Voil bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la
main. Soupons, inquitudes, dfiances, douleurs, je crois que
nous avons prononc tous ces noms.

-- Hlas! oui, madame.

-- Effacez-les de votre coeur comme je les chasse du mien. Comte,
que cette La Vallire aime le roi ou ne l'aime pas, que le roi
aime ou n'aime pas La Vallire, faisons,  partir de ce moment,
une distinction dans nos deux rles. Vous ouvrez de grands yeux;
je gage que vous ne me comprenez pas?

-- Vous tes si vive, madame, que je tremble toujours de vous
dplaire.

-- Voyez comme il tremble, le bel effray! dit-elle avec un
enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j'ai deux rles 
jouer. Je suis la soeur du roi, la belle-soeur de sa femme.  ce
titre, ne faut-il pas que je m'occupe des intrigues du mnage?
Votre avis?

-- Le moins possible, madame.

-- D'accord, mais c'est une question de dignit; ensuite je suis
la femme de Monsieur.

De Guiche soupira.

-- Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter  me parler
toujours avec le plus souverain respect.

-- Oh! s'cria-t-il en tombant  ses pieds, qu'il baisa comme ceux
d'une divinit.

-- Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j'ai encore un autre
rle. Je l'oubliais.

-- Lequel? lequel?

-- Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J'aime.

Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lvres se
touchrent.

Un pas retentit derrire la tapisserie. Montalais heurta.

-- Qu'y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.

-- On cherche M. de Guiche, rpondit Montalais, qui eut tout le
temps de voir le dsordre des acteurs de ces quatre rles, car
constamment de Guiche avait hroquement aussi jou le sien.


Chapitre CL -- Montalais et Malicorne


Montalais avait raison. M. de Guiche, appel partout, tait fort
expos, par la multiplication mme des affaires,  ne rpondre
nulle part.

Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame,
malgr son orgueil bless, malgr sa colre intrieure, ne put
rien reprocher, momentanment, du moins,  Montalais, qui venait
de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l'avait
loigne.

De Guiche aussi perdit la tte, ou, plutt, disons-le, de Guiche
avait perdu la tte avant l'arrive de Montalais; car  peine eut-
il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre cong de
Madame, comme la plus simple politesse l'exigeait mme entre
gaux, il s'enfuit le coeur brlant, la tte folle, laissant la
princesse une main leve et lui faisant un geste d'adieu. C'est
que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chrubin cent ans plus
tard, qu'il emportait aux lvres du bonheur pour une ternit.

Montalais trouva donc les deux amants fort en dsordre: il y avait
dsordre chez celui qui s'enfuyait, dsordre chez celle qui
restait.

Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard
interrogateur autour d'elle:

-- Je crois que, cette fois, j'en sais autant que la femme la plus
curieuse peut dsirer en savoir.

Madame fut tellement embarrasse de ce regard inquisiteur, que,
comme si elle et entendu l'apart de Montalais, elle ne dit pas
un seul mot  sa fille d'honneur, et, baissant les yeux, rentra
dans sa chambre  coucher.

Ce que voyant, Montalais couta.

Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.

De ce moment elle comprit qu'elle avait sa nuit  elle, et,
faisant du ct de cette porte qui venait de se fermer un geste
assez irrespectueux, lequel voulait dire: Bonne nuit, princesse!
elle descendit retrouver Malicorne, fort occup pour le moment 
suivre de l'oeil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le
comte de Guiche.

Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque oeuvre
d'importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
quand Malicorne en fut revenu  sa position naturelle, elle lui
frappa seulement sur l'paule.

-- Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?

-- M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.

-- Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.

-- Et que savez-vous?

-- C'est que Madame aime M. de Guiche.

-- L'un tait la consquence de l'autre.

-- Pas toujours, mon beau monsieur.

-- Cet axiome serait-il  mon adresse?

-- Les personnes prsentes sont toujours exceptes.

-- Merci, fit Malicorne. Et de l'autre ct? continua-t-il en
interrogeant.

-- Le roi a voulu ce soir, aprs la loterie, voir Mlle de La
Vallire.

-- Eh bien! il l'a vue?

-- Non pas.

-- Comment, non pas?

-- La porte tait ferme.

-- De sorte que?...

-- De sorte que le roi s'en est retourn tout penaud comme un
simple voleur qui a oubli ses outils.

-- Bien.

-- Et du troisime ct? demanda Montalais.

-- Le courrier qui arrive  M. de Guiche est envoy par
M. de Bragelonne.

-- Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.

-- Pourquoi, bon?

-- Parce que voil de l'occupation. Si nous nous ennuyons
maintenant, nous aurons du malheur.

-- Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne
point faire confusion.

-- Rien de plus simple, rpliqua Montalais. Trois intrigues un peu
bien chauffes, un peu bien menes, donnent, l'une dans l'autre,
et au bas chiffre, trois billets par jour.

-- Oh! s'cria Malicorne en haussant les paules, vous n'y pensez
pas, ma chre, trois billets en un jour, c'est bon pour des
sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille
au couvent, changeant le billet quotidiennement par le haut de
l'chelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la
posie de ces pauvres petits coeurs-l. Mais chez nous... Oh! que
vous connaissez peu le Tendre royal, ma chre.

-- Voyons, concluez, dit Montalais impatiente. On peut venir.

-- Conclure! Je n'en suis qu' la narration. J'ai encore trois
points.

-- En vrit, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand!
s'cria Montalais.

-- Et vous, vous me ferez perdre la tte avec vos vivacits
d'Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s'criront des
volumes, mais o voulez vous en venir?

--  ceci, qu'aucune de nos dames ne peut garder les lettres
qu'elle recevra.

-- Sans aucun doute.

-- Que M. de Guiche n'osera pas garder les siennes non plus.

-- C'est probable.

-- Eh bien! je garderai tout cela, moi.

-- Voil justement ce qui est impossible, dit Malicorne.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que vous n'tes pas chez vous; que votre chambre est
commune  La Vallire et  vous; que l'on pratique assez
volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille
d'honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une
Espagnole, la reine mre, jalouse comme deux Espagnoles, et,
enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.

-- Vous oubliez quelqu'un.

-- Qui?

-- Monsieur.

-- Je ne parlais que pour les femmes. Numrotons donc. Monsieur,
N 1.

-- N 2, de Guiche.

-- N 3, le vicomte de Bragelonne.

-- N 4, et le roi.

-- Le roi?

-- Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais
encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chre!

-- Aprs?

-- Dans quel gupier vous tes-vous fourre!

-- Pas encore assez avant, si vous voulez m'y suivre.

-- Certainement que je vous y suivrai. Cependant...

-- Cependant?...

-- Tandis qu'il en est temps encore, je crois qu'il serait prudent
de retourner en arrire.

-- Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous
mettre du premier coup  la tte de toutes ces intrigues-l.

-- Vous n'y suffirez pas.

-- Avec vous, j'en mnerais dix. C'est mon lment, voyez-vous.
J'tais faite pour vivre  la Cour, comme la salamandre est faite
pour vivre dans les flammes.

-- Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chre
amie. J'ai entendu dire  des savants fort savants, d'abord qu'il
n'y a pas de salamandres, et qu'y en et-il, elles seraient
parfaitement grilles, elles seraient parfaitement rties en
sortant du feu.

-- Vos savants peuvent tre fort savants en affaires de
salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je
vous dis, moi: Aure de Montalais est appele  tre, avant un
mois, le premier diplomate de la Cour de France!

-- Soit, mais  la condition que j'en serai le deuxime.

-- C'est dit: alliance offensive et dfensive, bien entendu.

-- Seulement, dfiez-vous des lettres.

-- Je vous les remettrai au fur et  mesure qu'on me les remettra.

-- Que dirons-nous au roi, de Madame?

-- Que Madame aime toujours le roi.

-- Que dirons-nous  Madame, du roi?

-- Qu'elle aurait le plus grand tort de ne pas le mnager.

-- Que dirons-nous  La Vallire, de Madame?

-- Tout ce que nous voudrons: La Vallire est  nous.

--  nous?

-- Doublement.

-- Comment cela?

-- Par le vicomte de Bragelonne, d'abord.

-- Expliquez-vous.

-- Vous n'oubliez pas, je l'espre, que M. de Bragelonne a crit
beaucoup de lettres  Mlle de La Vallire?

-- Je n'oublie rien.

-- Ces lettres, c'est moi qui les recevais, c'est moi qui les
cachais.

-- Et, par consquent, c'est vous qui les avez?

-- Toujours.

-- O cela? ici?

-- Oh! que non pas. Je les ai  Blois, dans la petite chambre que
vous savez.

-- Petite chambre chrie, petite chambre amoureuse, antichambre du
palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites
que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?

-- Oui.

-- Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?

-- Sans doute, dans le mme coffret o je mettais les lettres que
je recevais de vous, et o je dposais les miennes quand vos
affaires ou vos plaisirs vous empchaient de venir au rendez-vous.

-- Ah! fort bien, dit Malicorne.

-- Pourquoi cette satisfaction?

-- Parce que je vois la possibilit de ne pas courir  Blois aprs
les lettres. Je les ai ici.

-- Vous avez rapport le coffret?

-- Il m'tait cher, venant de vous.

-- Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
auront un grand prix plus tard.

-- Je le sais parbleu bien! et voil justement pourquoi je ris, et
de tout mon coeur mme.

-- Maintenant, un dernier mot.

-- Pourquoi donc un dernier?

-- Avons-nous besoin d'auxiliaires?

-- D'aucun.

-- Valets, servantes?

-- Mauvais, dtestable! Vous donnerez les lettres, vous les
recevrez. Oh! pas de fiert; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure,
ne faisant pas leurs affaires eux-mmes, devront se rsoudre  les
voir faire par d'autres.

-- Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?

-- Rien; il ouvre sa fentre.

-- Disparaissons.

Et tous deux disparurent; la conjuration tait noue.

La fentre qui venait de s'ouvrir tait, en effet, celle du comte
de Guiche.

Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n'tait pas
seulement pour tcher de voir l'ombre de Madame  travers ses
rideaux qu'il se mettait  cette fentre, et sa proccupation
n'tait pas toute amoureuse.

Il venait, comme nous l'avons dit, de recevoir un courrier; ce
courrier lui avait t envoy par de Bragelonne. De Bragelonne
avait crit  de Guiche.

Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
profonde impression.

-- trange! trange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
destine entrane-t-elle donc les gens  leur but?

Et, quittant la fentre pour se rapprocher de la lumire, il relut
une troisime fois cette lettre, dont les lignes brlaient  la
fois son esprit et ses yeux.


Calais.

Mon cher comte,

J'ai trouv  Calais M. de Wardes, qui a t bless grivement
dans une affaire avec M. de Buckingham.

C'est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais
haineux et mchant.

Il m'a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son coeur a beaucoup
de penchant; de Madame, qu'il trouve belle et aimable.

Il a devin votre amour pour la personne que vous savez.

Il m'a aussi entretenu d'une personne que j'aime, et m'a tmoign
le plus vif intrt en me plaignant fort, le tout avec des
obscurits qui m'ont effray d'abord, mais que j'ai fini par
prendre pour les rsultats de ses habitudes de mystre.

Voici le fait:

Il aurait reu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce
n'est que par M. de Lorraine.

On s'entretient, disent ses nouvelles, d'un changement survenu
dans l'affection du roi.

Vous savez qui cela regarde.

Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d'une fille
d'honneur qui donne sujet  la mdisance.

Ces phrases vagues ne m'ont point permis de dormir. J'ai dplor
depuis hier que mon caractre droit et faible, malgr une certaine
obstination, m'ait laiss sans rplique  ces insinuations.

En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n'ai point retard
son dpart avec des explications; et puis il me paraissait dur, je
l'avoue, de mettre  la question un homme dont les blessures sont
 peine fermes.

Bref, il est parti  petites journes, parti pour assister, dit-
il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d'offrir sous
peu de temps.

Il a ajout  ces paroles certaines flicitations, puis certaines
condolances. Je n'ai pas plus compris les unes que les autres.
J'tais tourdi par mes penses et par une dfiance envers cet
homme, dfiance, vous le savez mieux que personne, que je n'ai
jamais pu surmonter.

Mais, lui parti, mon esprit s'est ouvert.

Il est impossible qu'un caractre comme celui de de Wardes n'ait
pas infiltr quelque peu de sa mchancet dans les rapports que
nous avons eus ensemble.

Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystrieuses
que M. de Wardes m'a dites, il n'y ait point un sens mystrieux
dont je puisse me faire l'application  moi ou  qui savez.

Forc que j'tais de partir promptement pour obir au roi, je n'ai
point eu l'ide de courir aprs M. de Wardes pour obtenir
l'explication de ses rticences; mais je vous expdie un courrier
et vous cris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes.
Vous, c'est moi: j'ai pens, vous agirez.

M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu'il a voulu dire, si
dj vous ne le savez.

Au reste M. de Wardes a prtendu que M. de Buckingham avait quitt
Paris, combl par Madame; c'est une affaire qui m'et
immdiatement mis l'pe  la main sans la ncessit o je crois
me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.

Brlez cette lettre, que vous remet Olivain.

Qui dit Olivain, dit la sret mme.

Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de
Mlle de La Vallire, dont je baise respectueusement les mains.

Vous, je vous embrasse.

Vicomte de Bragelonne.

P.-S.-- Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prvoir,
cher ami, expdiez-moi un courrier avec ce seul mot: Venez, et
je serai  Paris, trente-six heures aprs votre lettre reue.


De Guiche soupira, replia la lettre une troisime fois, et, au
lieu de la brler, comme le lui avait recommand Raoul, il la
remit dans sa poche.

Il avait besoin de la lire et de la relire encore.

-- Quel trouble et quelle confiance  la fois, murmura le comte;
toute l'me de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte
de La Fre, et il y parle de son respect pour Louise! Il m'avertit
pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un
geste menaant, vous vous mlez de mes affaires, monsieur de
Wardes? Eh bien! je vais m'occuper des vtres. Quant  toi, mon
pauvre Raoul, ton coeur me laisse un dpt; je veillerai sur lui,
ne crains rien.

Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez
lui sans retard, s'il tait possible.

Malicorne se rendit  l'invitation avec une vivacit qui tait le
premier rsultat de sa conversation avec Montalais.

Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
celui-ci, qui travaillait  l'ombre, devina son interrogateur.

Il s'ensuivit que, aprs un quart d'heure de conversation, pendant
lequel de Guiche crut dcouvrir toute la vrit sur La Vallire et
sur le roi, il n'apprit absolument rien que ce qu'il avait vu de
ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra,
que Raoul avait de la dfiance  distance et que de Guiche allait
veiller sur le trsor des Hesprides.

Malicorne accepta d'tre le dragon.

De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s'occupa plus
que de soi.

On annona le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa
premire apparition chez le roi.

Aprs sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.

De Guiche se rendit chez Monsieur avant l'heure.


Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut reu  la cour


Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que
le rafrachissement de l'esprit conseille  tout caractre lger
pour la nouveaut qui arrive.

De Wardes, qu'en effet on n'avait pas vu depuis un mois, tait du
fruit nouveau. Le caresser, c'tait d'abord une infidlit  faire
aux anciens, et une infidlit a toujours son charme; c'tait, de
plus, une rparation  lui faire,  lui. Monsieur le traita donc
on ne peut plus favorablement.

M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
respectait cette seconde nature, en tout semblable  la sienne,
plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes
des caresses plus douces encore que n'en avait eu Monsieur.

De Guiche tait l, comme nous l'avons dit, mais se tenait un peu
 l'cart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
termines.

De Wardes, tout en parlant aux autres, et mme  Monsieur, n'avait
pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu'il tait l
pour lui.

Aussi alla-t-il  de Guiche aussitt qu'il en eut fini avec les
autres.

Tous deux changrent les compliments les plus courtois; aprs
quoi, de Wardes revint  Monsieur et aux autres gentilshommes.

Au milieu de toutes ces flicitations de bon retour on annona
Madame.

Madame avait appris l'arrive de de Wardes. Elle savait tous les
dtails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n'tait
pas fche d'tre l aux premires paroles qui devaient tre
prononces par celui qu'elle savait son ennemi.

Elle avait deux ou trois dames d'honneur avec elle.

De Wardes fit  Madame les plus gracieux saluts, et annona tout
d'abord, pour commencer les hostilits, qu'il tait prt  donner
des nouvelles de M. de Buckingham  ses amis.

C'tait une rponse directe  la froideur avec laquelle Madame
l'avait accueilli.

L'attaque tait vive, Madame sentit le coup sans paratre l'avoir
reu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.

Monsieur rougit, de Guiche plit.

Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant
combien cet ennemi pouvait lui susciter de dsagrments prs des
deux personnes qui l'coutaient, elle se pencha en souriant du
ct du voyageur.

Le voyageur parlait d'autre chose.

Madame tait brave, imprudente mme: toute retraite la jetait en
avant. Aprs le premier serrement de coeur, elle revint au feu.

-- Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur
de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu
la mauvaise chance d'tre bless.

Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pina les
lvres.

-- Non, madame, dit-il, presque pas.

-- Cependant, par cette horrible chaleur...

-- L'air de la mer est frais, madame, et puis j'avais une
consolation.

-- Oh! tant mieux!... Laquelle?

-- Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.

-- Ah! il a t bless plus grivement que vous? J'ignorais cela,
dit la princesse avec une complte insensibilit.

-- Oh! madame, vous vous trompez, ou plutt vous faites semblant
de vous tromper  mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait
plus souffert que moi; mais son coeur tait atteint.

De Guiche comprit o tendait la lutte; il hasarda un signe 
Madame; ce signe la suppliait d'abandonner la partie.

Mais elle, sans rpondre  de Guiche, sans faire semblant de le
voir, et toujours souriante:

-- Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc t
touch au coeur? Je ne croyais pas, moi, jusqu' prsent, qu'une
blessure au coeur se pt gurir.

-- Hlas! madame, rpondit gracieusement de Wardes, les femmes
croient toutes cela, et c'est ce qui leur donne sur nous la
supriorit de la confiance.

-- Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient.
M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait t touch
au coeur par autre chose que par une pe.

-- Ah! bien! bien! s'cria Madame. Ah! c'est une plaisanterie de
M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si
M. de Buckingham goterait cette plaisanterie. En vrit, c'est
bien dommage qu'il ne soit point l, monsieur de Wardes.

Un clair passa dans les yeux du jeune homme.

-- Oh! dit-il les dents serres, je le voudrais aussi, moi.

De Guiche ne bougea pas.

Madame semblait attendre qu'il vnt  son secours.

Monsieur hsitait.

Le chevalier de Lorraine s'avana et prit la parole.

-- Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham,
tre touch au coeur n'est pas chose nouvelle, et que ce qu'il a
dit s'est vu dj.

-- Au lieu d'un alli, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
ligus, acharns!

Et elle changea la conversation.

Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
l'tiquette ordonne de respecter.

Le reste de l'entretien fut donc modr; les principaux acteurs
avaient fini leurs rles.

Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait
l'interroger, lui donna la main.

Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s'tablt
entre les deux poux pour les laisser tranquillement ensemble.

Il s'achemina donc vers l'appartement de Monsieur pour le
surprendre  son retour, et dtruire avec trois mots toutes les
bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son coeur.
De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens
entouraient.

Il lui indiquait ainsi le dsir de causer avec lui. De Wardes lui
fit, des yeux et de la tte, signe qu'il le comprenait.

Ce signe, pour les trangers, n'avait rien que d'amical.

Alors de Guiche put se retourner et attendre.

Il n'attendit pas longtemps. De Wardes, dbarrass de ses
interlocuteurs, s'approcha de de Guiche, et tous deux, aprs un
nouveau salut, se mirent  marcher cte  cte.

-- Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.

-- Excellent, comme vous voyez.

-- Et vous avez toujours l'esprit trs gai?

-- Plus que jamais.

-- C'est un grand bonheur.

-- Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
grotesque autour de nous!

-- Vous avez raison.

-- Ah! vous tes donc de mon avis?

-- Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de l-bas?

-- Non, ma foi! j'en viens chercher ici.

-- Parlez. Vous avez cependant vu du monde  Boulogne, un de nos
amis, et il n'y a pas si longtemps de cela.

-- Du monde... de... de nos amis?...

-- Vous avez la mmoire courte.

-- Ah! c'est vrai: Bragelonne?

-- Justement.

-- Qui allait en mission prs du roi Charles?

-- C'est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-
vous pas dit?...

-- Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l'avoue, mais ce
que je ne lui ai pas dit, je le sais.

De Wardes tait la finesse mme. Il sentait parfaitement, 
l'attitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignit,
que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il rsolut de
se laisser aller  la conversation et de se tenir sur ses gardes.

-- Qu'est-ce donc, s'il vous plat, que cette chose que vous ne
lui avez pas dite? demanda de Guiche.

-- Eh bien! la chose concernant La Vallire.

-- La Vallire... Qu'est-ce que cela? et quelle est cette chose si
trange que vous l'avez sue l-bas, vous, tandis que Bragelonne,
qui tait ici, ne l'a pas sue, lui?

-- Est-ce srieusement que vous me faites cette question?

-- On ne peut plus srieusement.

-- Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
commensal de la maison, vous, l'ami de Monsieur, vous, le favori
de notre belle princesse?

De Guiche rougit de colre.

-- De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.

-- Mais je n'en connais qu'une, mon cher. Je parle de Madame. Est-
ce que vous avez une autre princesse au coeur? Voyons.

De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.

Une querelle tait imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que
de Guiche ne l'acceptait qu'au nom de La Vallire. C'tait, 
partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer
jusqu' ce que l'un d'eux ft touch.

De Guiche reprit donc tout son sang-froid.

-- Il n'est pas le moins du monde question de Madame dans tout
ceci, mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous
disiez l,  l'instant mme.

-- Et que disais-je?

-- Que vous aviez cach  Bragelonne certaines choses.

-- Que vous savez aussi bien que moi, rpliqua de Wardes.

-- Non, d'honneur!

-- Allons donc!

-- Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous
jure!

-- Comment! j'arrive de l-bas, de soixante lieues; vous n'avez
pas boug d'ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la
renomme m'a rapport l-bas, elle, et je vous entends me dire
srieusement que vous ne savez pas? oh! comte, vous n'tes pas
charitable.

-- Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le
rpte, je ne sais rien.

-- Vous faites le discret, c'est prudent.

-- Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus  moi qu' Bragelonne?

-- Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que
Madame ne serait pas si matresse d'elle-mme que vous.

Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voil revenu sur ton
terrain.

-- Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu'il nous est si
difficile de nous entendre sur La Vallire et Bragelonne, causons
de vos affaires personnelles.

-- Mais, dit de Guiche, je n'ai point d'affaires personnelles,
moi. Vous n'avez rien dit de moi, je suppose,  Bragelonne, que
vous ne puissiez me redire,  moi?

-- Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c'est qu'autant je suis
ignorant sur certaines choses, autant je suis ferr sur d'autres.
S'il s'agissait, par exemple, de vous parler des relations de
M. de Buckingham  Paris, comme j'ai fait le voyage avec le duc,
je pourrais vous dire les choses les plus intressantes. Voulez-
vous que je vous les dise?

De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.

-- Mais, non, dit-il, cent fois non, je n'ai point de curiosit
pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n'est pour moi
qu'une simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je
n'ai donc aucune curiosit de savoir ce qui est arriv 
M. de Buckingham, tandis que j'ai tout intrt  savoir ce qui est
arriv  Raoul.

--  Paris?

-- Oui,  Paris ou  Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis
prsent: si quelque vnement advient, je suis l pour y faire
face; tandis que Raoul est absent et n'a que moi pour le
reprsenter; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.

-- Mais Raoul reviendra.

-- Oui, aprs sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.

-- D'autant plus qu'il y restera quelque temps,  Londres, dit
de Wardes en ricanant.

-- Vous croyez? demanda navement de Guiche.

-- Parbleu! croyez-vous qu'on l'a envoy  Londres pour qu'il ne
fasse qu'y aller et en revenir? Non pas; on l'a envoy  Londres
pour qu'il y reste.

-- Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de
de Wardes, voici un soupon bien fcheux pour Bragelonne, et qui
justifie  merveille ce qu'il m'a crit de Boulogne.

De Wardes redevint froid; l'amour de la raillerie l'avait pouss
en avant, et il avait, par son imprudence, donn prise sur lui.

-- Eh bien! voyons, qu'a-t-il crit? demanda-t-il.

-- Que vous lui aviez gliss quelques insinuations perfides contre
La Vallire et que vous aviez paru rire de sa grande confiance
dans cette jeune fille.

-- Oui, j'ai fait tout cela, dit de Wardes, et j'tais prt, en le
faisant,  m'entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit
un homme  un autre homme lorsque ce dernier le mcontente. Ainsi,
par exemple, si je vous cherchais une querelle,  vous, je vous
dirais que Madame, aprs avoir distingu M. de Buckingham, passe
en ce moment pour n'avoir renvoy le beau duc qu' votre profit.

-- Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher
de Wardes, dit de Guiche en souriant malgr le frisson qui courait
dans ses veines comme une injection de feu. Peste! une telle
faveur, c'est du miel.

-- D'accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec
vous, je chercherais un dmenti, et je vous parlerais de certain
bosquet o vous vous rencontrtes avec cette illustre princesse,
de certaines gnuflexions, de certains baisemains, et vous qui
tes un homme secret, vous, vif et pointilleux...

-- Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l'interrompant
avec le sourire sur les lvres, quoiqu'il ft port  croire qu'il
allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas,
que je ne vous donnerais aucun dmenti. Que voulez-vous, trs cher
comte, je suis ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je
suis de glace. Ah! c'est bien autre chose lorsqu'il s'agit d'un
ami absent, d'un ami qui, en partant, nous a confi ses intrts;
oh! pour cet ami, voyez-vous, de Wardes, je suis tout de feu!

-- Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau
dire, il ne peut tre question entre nous,  cette heure, ni de
Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu'on appelle
La Vallire.

En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le
salon, et, ayant dj entendu les paroles qui venaient d'tre
prononces, taient  mme d'entendre celles qui allaient suivre.

De Wardes s'en aperut et continua tout haut:

-- Oh! si La Vallire tait une coquette comme Madame, dont les
agaceries, trs innocentes, je le veux bien, ont d'abord fait
renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait
exiler, vous, car, enfin, vous vous y tes laiss prendre  ses
agaceries, n'est-ce pas, monsieur?

Les gentilshommes s'approchrent, de Saint-Aignan en tte,
Manicamp aprs.

-- Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
un fat, moi, tout le monde sait cela. J'ai pris au srieux une
plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j'ai vu mon erreur,
j'ai courb ma vanit aux pieds de qui de droit, et j'ai obtenu
mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant  moi-
mme de me gurir de ce dfaut, et, vous le voyez, j'en suis si
bien guri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours,
me brisait le coeur. Mais, lui, Raoul, il est aim; il ne rit pas
des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous
vous tes fait l'interprte quand vous saviez cependant, comte,
comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces
bruits n'taient qu'une calomnie.

-- Une calomnie! s'cria de Wardes, furieux de se voir pouss dans
le pige par le sang-froid de de Guiche.

-- Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il
me dit que vous avez mal parl de Mlle de La Vallire, et o il me
demande si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai.
Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de Wardes?

Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
paragraphe de la lettre qui concernait La Vallire.

-- Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constat pour
moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et
que vos propos taient malicieux.

De Wardes regarda autour de lui pour savoir s'il aurait appui
quelque part; mais,  cette ide que de Wardes avait insult, soit
directement, soit indirectement, celle qui tait l'idole du jour,
chacun secoua la tte, et de Wardes ne vit que des hommes prts 
lui donner tort.

-- Messieurs, dit de Guiche devinant d'instinct le sentiment
gnral, notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si
dlicat, qu'il est important que personne n'en entende plus que
vous n'en avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et
laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il
convient  deux gentilshommes dont l'un a donn  l'autre un
dmenti.

-- Messieurs! messieurs! s'crirent les assistants.

-- Trouvez-vous que j'avais tort de dfendre Mlle de La Vallire?
dit de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les
paroles blessantes que j'ai pu dire contre M. de Wardes.

-- Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallire est
un ange.

-- La vertu, la puret en personne, dit Manicamp.

-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point
le seul qui prenne la dfense de la pauvre enfant. Messieurs, une
seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu'il
est impossible d'tre plus calme que nous ne le sommes.

Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s'loigner; les uns
allrent  une porte, les autres  l'autre.

Les deux jeunes gens restrent seuls.

-- Bien jou, dit de Wardes au comte.

-- N'est-ce pas? rpondit celui-ci.

-- Que voulez-vous? je me suis rouill en province, mon cher,
tandis que vous, ce que vous avez gagn de puissance sur vous-mme
me confond, comte; on acquiert toujours quelque chose dans la
socit des femmes; acceptez donc tous mes compliments.

-- Je les accepte.

-- Et je les retournerai  Madame.

-- Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi
haut qu'il vous plaira.

-- Ne m'en dfiez pas.

-- Oh! je vous en dfie! Vous tes connu pour un mchant homme; si
vous faites cela, vous passerez pour un lche, et Monsieur vous
fera pendre ce soir  l'espagnolette de sa fentre. Parlez, mon
cher de Wardes, parlez.

-- Je suis battu.

-- Oui, mais pas encore autant qu'il convient.

-- Je vois que vous ne seriez pas fch de me battre  plate
couture.

-- Non, mieux encore.

-- Diable! c'est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez
mal; aprs celle que je viens de jouer, une partie ne peut me
convenir. J'ai perdu trop de sang  Boulogne: au moindre effort
mes blessures se rouvriraient, et, en vrit, vous auriez de moi
trop bon march.

-- C'est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en
arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.

-- Oui, les bras vont encore, c'est vrai; mais les jambes sont
faibles, et puis je n'ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de
duel; et vous, j'en rponds, vous vous escrimez tous les jours
pour mettre  bonne fin votre petit guet-apens.

-- Sur l'honneur, monsieur, rpondit de Guiche, voici une demi-
anne que je n'ai fait d'exercice.

-- Non, voyez-vous, comte, toute rflexion faite, je ne me battrai
pas, pas avec vous, du moins. J'attendrai Bragelonne, puisque vous
dites que c'est Bragelonne qui m'en veut.

-- Oh! que non pas, vous n'attendrez pas Bragelonne, s'cria
de Guiche hors de lui; car, vous l'avez dit, Bragelonne peut
tarder  revenir, et, en attendant, votre mchant esprit fera son
oeuvre.

-- Cependant, j'aurai une excuse. Prenez garde!

-- Je vous donne huit jours pour achever de vous rtablir.

-- C'est dj mieux. Dans huit jours, nous verrons.

-- Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut chapper 
l'ennemi. Non, non, pas un.

-- Vous tes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de
retraite.

-- Et vous, vous tes un misrable. Si vous ne vous battez pas de
bonne grce...

-- Eh bien?

-- Je vous dnonce au roi comme ayant refus de vous battre aprs
avoir insult La Vallire.

-- Ah! fit de Wardes, vous tes dangereusement perfide, monsieur
l'honnte homme.

-- Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche
toujours loyalement.

-- Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner  blanc
pour galiser nos chances.

-- Non pas, j'ai mieux que cela.

-- Dites.

-- Nous monterons  cheval tous deux et nous changerons trois
coups de pistolet. Vous tirez de premire force. Je vous ai vu
abattre des hirondelles,  balle et au galop. Ne dites pas non, je
vous ai vu.

-- Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela,
il est possible que je vous tue.

-- En vrit, vous me rendriez service.

-- Je ferai de mon mieux.

-- Est-ce dit?

-- Votre main.

-- La voici...  une condition, pourtant.

-- Laquelle?

-- Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?

-- Rien, je vous le jure.

-- Je vais chercher mon cheval.

-- Et moi le mien.

-- O irons-nous?

-- Dans la plaine; je sais un endroit excellent.

-- Partons-nous ensemble?

-- Pourquoi pas?

Et tous deux, s'acheminant vers les curies, passrent sous les
fentres de Madame, doucement claires; une ombre grandissait
derrire les rideaux de dentelle.

-- Voil pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se
doute pas que nous allons  la mort pour elle.


Chapitre CLII -- Le combat


De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.

Puis chacun le sella lui-mme avec une selle  fontes.

De Wardes n'avait point de pistolets. De Guiche en avait deux
paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le
choix  de Wardes.

De Wardes choisit des pistolets dont il s'tait vingt fois servi,
les mmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les
hirondelles au vol.

-- Vous ne vous tonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
prcautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par
consquent, qu'galiser les chances.

-- L'observation tait inutile, rpondit de Guiche, et vous tes
dans votre droit.

-- Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m'aider
 monter  cheval, car j'y prouve encore une certaine difficult.

-- Alors, il fallait prendre le parti  pied.

-- Non, une fois en selle, je vaux mon homme.

-- C'est bien, n'en parlons plus.

Et de Guiche aida de Wardes  monter  cheval.

-- Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur  nous
exterminer, nous n'avons pas pris garde  une chose.

--  laquelle?

-- C'est qu'il fait nuit, et qu'il faudra nous tuer  ttons.

-- Soit, ce sera toujours le mme rsultat.

-- Cependant, il faut prendre garde  une autre circonstance, qui
est que les honntes gens ne se vont point battre sans compagnons.

-- Oh! s'cria de Guiche, vous tes aussi dsireux que moi de bien
faire les choses.

-- Oui; mais je ne veux point que l'on puisse dire que vous m'avez
assassin, pas plus que, dans le cas o je vous tuerais, je ne
veux tre accus d'un crime.

-- A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham?
dit de Guiche. Il s'est cependant accompli dans les mmes
conditions o le ntre va s'accomplir.

-- Bon! Il faisait encore jour et nous tions dans l'eau jusqu'aux
cuisses; d'ailleurs, bon nombre de spectateurs taient rangs sur
le rivage et nous regardaient.

De Guiche rflchit un instant; mais cette pense qui s'tait dj
prsente  son esprit s'y raffermit, que de Wardes voulait avoir
des tmoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un
tour nouveau au combat.

Il ne rpliqua donc rien, et, comme de Wardes l'interrogea une
dernire fois du regard, il lui rpondit par un signe de tte qui
voulait dire que le mieux tait de s'en tenir o l'on en tait.

Les deux adversaires se mirent, en consquence, en chemin et
sortirent du chteau par cette porte que nous connaissons pour
avoir vu tout prs d'elle Montalais et Malicorne.

La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journe, avait
amass tous les nuages qu'elle poussait silencieusement et
lourdement de l'ouest  l'est. Ce dme, sans claircies et sans
tonnerres apparents, pesait de tout son poids sur la terre et
commenait  se trouer sous les efforts du vent, comme une immense
toile dtache d'un lambris.

Les gouttes d'eau tombaient tides et larges sur la terre, o
elles agglomraient la poussire en globules roulants.

En mme temps, des haies qui aspiraient l'orage, des fleurs
altres, des arbres chevels, s'exhalaient mille odeurs
aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les
ides de jeunesse, de vie ternelle, de bonheur et d'amour.

-- La terre sent bien bon, dit de Wardes; c'est une coquetterie de
sa part pour nous attirer  elle.

--  propos, rpliqua de Guiche, il m'est venu plusieurs ides et
je veux vous les soumettre.

-- Relatives?

-- Relatives  notre combat.

-- En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en
occupions.

-- Sera-ce un combat ordinaire et rgl selon la coutume?

-- Voyons notre coutume?

-- Nous mettrons pied  terre dans une bonne plaine, nous
attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons
sans armes, puis nous nous loignerons de cent cinquante pas
chacun pour revenir l'un sur l'autre.

-- Bon! c'est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
semaines,  la Saint-Denis.

-- Pardon, vous oubliez un dtail.

-- Lequel?

-- Dans votre duel avec Follivent, vous marchtes  pied l'un sur
l'autre, l'pe aux dents et le pistolet au poing.

-- C'est vrai.

-- Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous
l'avouez vous-mme, nous remontons  cheval et nous nous choquons,
le premier qui veut tirer tire.

-- C'est ce qu'il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il
faut compter plus de coups perdus qu'il n'y en aurait dans le
jour.

-- Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
chargs, et un troisime de recharge.

--  merveille! o notre combat aura-t-il lieu?

-- Avez-vous quelque prfrence?

-- Non.

-- Vous voyez ce petit bois qui s'tend devant nous?

-- Le bois Rochin? Parfaitement.

-- Vous le connaissez?

--  merveille.

-- Vous savez, alors, qu'il a une clairire  son centre?

-- Oui.

-- Gagnons cette clairire.

-- Soit!

-- C'est une espce de champ clos naturel, avec toutes sortes de
chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fosss, de tournants,
d'alles; nous serons l  merveille.

-- Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivs, je crois?

-- Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clart
qui tombe des toiles, comme dit Corneille, se concentre en cette
place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses
barrires.

-- Soit! Faites comme vous dites.

-- Terminons les conditions, alors.

-- Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le
direz.

-- J'coute.

-- Cheval tu oblige son matre  combattre  pied.

-- C'est incontestable, puisque nous n'avons pas de chevaux de
rechange.

-- Mais n'oblige pas l'adversaire  descendre de son cheval.

-- L'adversaire sera libre d'agir comme bon lui semblera.

-- Les adversaires, s'tant joints une fois, peuvent ne se plus
quitter, et, par consquent, tirer l'un sur l'autre  bout
portant.

-- Accept.

-- Trois charges sans plus, n'est-ce pas?

-- C'est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles
pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles;
j'en ferai autant, puis nous rpandrons le reste de la poudre et
nous jetterons le reste des balles.

-- Et nous jurons sur le Christ, n'est-ce pas, ajouta de Wardes,
que nous n'avons plus sur nous ni poudre ni balles?

-- C'est convenu; moi, je le jure.

De Guiche tendit la main vers le ciel.

De Wardes l'imita.

-- Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire
que je ne suis dupe de rien. Vous tes, ou vous serez l'amant de
Madame. J'ai pntr le secret, vous avez peur que je ne
l'bruite; vous voulez me tuer pour vous assurer le silence, c'est
tout simple, et,  votre place, j'en ferais autant.

De Guiche baissa la tte.

-- Seulement, continua de Wardes triomphant, tait-ce bien la
peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise
affaire de Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le
sanglier, on l'enrage; en forant le renard, on lui donne la
frocit du jaguar. Il en rsulte que, mis aux abois par vous, je
me dfends jusqu' la mort.

-- C'est votre droit.

-- Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour
commencer, vous devinez bien, n'est-ce pas, que je n'ai point fait
la sottise de cadenasser mon secret, ou plutt votre secret dans
mon coeur? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez,
qui est entr en participation de mon secret; ainsi, comprenez
bien que, si vous me tuez, ma mort n'aura pas servi  grand-chose;
tandis qu'au contraire, si je vous tue, dame! tout est possible,
vous comprenez.

De Guiche frissonna.

-- Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attach  Madame
deux ennemis qui travailleront  qui mieux mieux  la ruiner.

-- Oh! monsieur, s'cria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi
sur ma mort; de ces deux ennemis, j'espre bien tuer l'un tout de
suite, et l'autre  la premire occasion.

De Wardes ne rpondit que par un clat de rire tellement
diabolique, qu'un homme superstitieux s'en ft effray.

Mais de Guiche n'tait point impressionnable  ce point.

-- Je crois, dit-il, que tout est rgl, monsieur de Wardes;
ainsi, prenez du champ, je vous prie,  moins que vous ne
prfriez que ce soit moi.

-- Non pas, dit de Wardes, enchant de vous pargner une peine.

Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairire dans
toute son tendue, et alla prendre son poste au point de la
circonfrence du carrefour qui faisait face  celui o de Guiche
s'tait arrt.

De Guiche demeura immobile.

 la distance de cent pas  peu prs, les deux adversaires taient
absolument invisibles l'un  l'autre, perdus qu'ils taient dans
l'ombre paisse des ormes et des chtaigniers.

Une minute s'coula au milieu du plus profond silence.

Au bout de cette minute, chacun, au sein de l'ombre o il tait
cach, entendit le double cliquetis du chien rsonnant dans la
batterie.

De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
persuad qu'il trouverait une double garantie de sret dans
l'ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.

Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu' son avis
devait occuper son adversaire.

 la moiti du chemin, il s'attendait  rencontrer de Wardes: il
se trompait.

Il continua sa course, prsumant que de Wardes l'attendait
immobile.

Mais au deux tiers de la clairire, il vit le carrefour
s'illuminer tout  coup, et une balle coupa en sifflant la plume
qui s'arrondissait sur son chapeau.

Presque en mme temps, et comme si le feu du premier coup et
servi  clairer l'autre, un second coup retentit, et une seconde
balle vint trouer la tte du cheval de de Guiche, un peu au-
dessous de l'oreille.

L'animal tomba.

Ces deux coups, venant d'une direction tout oppose  celle dans
laquelle il s'attendait  trouver de Wardes, frapprent de Guiche
de surprise; mais, comme c'tait un homme d'un grand sang-froid,
il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout
de sa botte ne se trouvt pris sous son cheval.

Heureusement, dans son agonie, l'animal fit un mouvement, et
de Guiche put dgager sa jambe moins presse.

De Guiche se releva, se tta; il n'tait point bless.

Du moment o il avait senti le cheval faiblir, il avait plac ses
deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne ft partir
un des deux coups et mme tous les deux, ce qui l'et dsarm
inutilement.

Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et
s'avana vers l'endroit o,  la lueur de la flamme, il avait vu
apparatre de Wardes. De Guiche s'tait, aprs le premier coup,
rendu compte de la manoeuvre de son adversaire, qui tait on ne
peut plus simple.

Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester  sa place 
l'attendre, de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas  peu
prs, suivi le cercle d'ombre qui le drobait  la vue de son
adversaire, et, au moment o celui-ci lui prsentait le flanc dans
sa course, il l'avait tir de sa place, ajustant  l'aise, et
servi au lieu d'tre gn par le galop du cheval.

On a vu que, malgr l'obscurit, la premire balle avait pass 
un pouce  peine de la tte de de Guiche.

De Wardes tait si sr de son coup, qu'il avait cru voir tomber
de Guiche. Son tonnement fut grand lorsque, au contraire le
cavalier demeura en selle.

Il se pressa pour tirer le second coup, fit un cart de main et
tua le cheval.

C'tait une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engag
sous l'animal. Avant qu'il et pu se dgager, de Wardes
rechargeait son troisime coup et tenait de Guiche  sa merci.

Mais, tout au contraire, de Guiche tait debout et avait trois
coups  tirer.

De Guiche comprit la position... Il s'agissait de gagner de Wardes
de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu'il et
fini de recharger son pistolet.

De Wardes le voyait arriver comme une tempte. La balle tait
juste et rsistait  la baguette. Mal charger tait s'exposer 
perdre un dernier coup. Bien charger tait perdre son temps, ou
plutt c'tait perdre la vie.

Il fit faire un cart  son cheval.

De Guiche pivota sur lui-mme, et, au moment o le cheval
retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.

De Wardes comprit qu'il avait un instant  lui; il en profita pour
achever de charger son pistolet.

De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le
second.

Mais, au troisime pas qu'il fit, de Wardes le prit tout marchant
et le coup partit.

Un rugissement de colre y rpondit; le bras du comte se crispa et
s'abattit. Le pistolet tomba.

De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
gauche, et faire un nouveau pas en avant.

Le moment tait suprme.

-- Je suis perdu, murmura de Wardes, il n'est point bless  mort.

Mais au moment o de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la
tte, les paules et les jarrets du comte flchirent  la fois. Il
poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de
de Wardes.

-- Allons donc! murmura celui-ci.

Et, rassemblant les rnes, il piqua des deux.

Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes
au chteau.

Arriv l, de Wardes demeura un quart d'heure  tenir conseil.

Dans son impatience  quitter le champ de bataille, il avait
nglig de s'assurer que de Guiche ft mort.

Une double hypothse se prsentait  l'esprit agit de de Wardes.

Ou de Guiche tait tu, ou de Guiche tait seulement bless.

-- Si de Guiche tait tu, fallait-il laisser ainsi son corps aux
loups? C'tait une cruaut inutile, puisque, si de Guiche tait
tu, il ne parlerait certes pas.

S'il n'tait pas tu, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se
faire passer pour un sauvage incapable de gnrosit?

Cette dernire considration l'emporta.

De Wardes s'informa de Manicamp.

Il apprit que Manicamp s'tait inform de de Guiche et, ne sachant
point o le joindre, s'tait all coucher.

De Wardes alla rveiller le dormeur et lui conta l'affaire, que
Manicamp couta sans dire un mot, mais avec une expression
d'nergie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.

Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp pronona un seul
mot:

-- Allons!

Tout en marchant, Manicamp se montait l'imagination, et, au fur et
 mesure que de Wardes lui racontait l'vnement, il
s'assombrissait davantage.

-- Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?

-- Hlas! oui.

-- Et vous vous tes battus comme cela sans tmoins?

-- Il l'a voulu.

-- C'est singulier!

-- Comment, c'est singulier?

-- Oui, le caractre de M. de Guiche ressemble bien peu  cela.

-- Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?

-- H! h!

-- Vous en doutez?

-- Un peu... Mais j'en douterai bien plus encore, je vous en
prviens, si je vois le pauvre garon mort.

-- Monsieur Manicamp!

-- Monsieur de Wardes!

-- Il me semble que vous m'insultez!

-- Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n'ai
jamais aim les gens qui viennent vous dire: J'ai tu M. Untel
dans un coin; c'est un bien grand malheur, mais je l'ai tu
loyalement. Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-l monsieur
de Wardes!

-- Silence, nous sommes arrivs.

En effet, on commenait  apercevoir la petite clairire, et, dans
l'espace vide, la masse immobile du cheval mort.

 droite du cheval, sur l'herbe noire, gisait, la face contre
terre, le pauvre comte baign dans son sang.

Il tait demeur  la mme place et ne paraissait mme pas avoir
fait un mouvement.

Manicamp se jeta  genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
tremp de sang.

Il le laissa retomber.

Puis, s'allongeant prs de lui, il chercha jusqu' ce qu'il et
trouv le pistolet de de Guiche.

-- Morbleu! dit-il alors en se relevant, ple comme un spectre et
le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est
bien mort!

-- Mort? rpta de Wardes.

-- Oui, et son pistolet est charg, ajouta Manicamp en
interrogeant du doigt le bassinet.

-- Mais ne vous ai-je pas dit que je l'avais pris dans la marche
et que j'avais tir sur lui au moment o il visait sur moi?

-- tes-vous bien sr de vous tre battu contre lui, monsieur
de Wardes? Moi, je l'avoue, j'ai bien peur que vous ne l'ayez
assassin. Oh! ne criez pas! vous avez tir vos trois coups, et
son pistolet est charg! Vous avez tu son cheval, et lui, lui,
de Guiche, un des meilleurs tireurs de France, n'a touch ni vous
ni votre cheval! Tenez, monsieur de Wardes, vous avez du malheur
de m'avoir amen ici; tout ce sang m'a mont  la tte; je suis un
peu ivre, et je crois, sur l'honneur! puisque l'occasion s'en
prsente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur
de Wardes, recommandez votre me  Dieu!

-- Monsieur de Manicamp, vous n'y songez point?

-- Si fait, au contraire, j'y songe trop.

-- Vous m'assassineriez?

-- Sans remords, pour le moment, du moins.

-- tes-vous gentilhomme?

-- On a t page; donc on a fait ses preuves.

-- Laissez-moi dfendre ma vie, alors.

-- Bon! pour que vous me fassiez  moi, ce que vous avez fait au
pauvre de Guiche.

Et Manicamp, soulevant son pistolet, l'arrta, le bras tendu et le
sourcil fronc,  la hauteur de la poitrine de de Wardes.

De Wardes n'essaya pas mme de fuir, il tait terrifi.

Alors, dans cet effroyable silence d'un instant, qui parut un
sicle  de Wardes, un soupir se fit entendre.

-- Oh! s'cria de Wardes! il vit! il vit!  moi, monsieur
de Guiche, on veut m'assassiner!

Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le
comte se soulever pniblement sur une main.

Manicamp jeta le pistolet  dix pas, et courut  son ami en
poussant un cri de joie.

De Wardes essuya son front inond d'une sueur glace.

-- Il tait temps! murmura-t-il.

-- Qu'avez-vous? demanda Manicamp  de Guiche, et de quelle faon
tes vous bless?

De Guiche montra sa main mutile et sa poitrine sanglante.

-- Comte! s'cria de Wardes, on m'accuse de vous avoir assassin;
parlez, je vous en conjure, dites que j'ai loyalement combattu!

-- C'est vrai, dit le bless, M. de Wardes a combattu loyalement,
et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.

-- Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d'abord  transporter ce
pauvre garon, et, aprs, je vous donnerai toutes les
satisfactions qu'il vous plaira, ou, si vous tes par trop press,
faisons mieux: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien,
et, puisqu'il reste deux balles  tirer, tirons-les.

-- Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j'ai vu la mort de
trop prs: c'est trop laid, la mort, et je prfre vos excuses.

Manicamp se mit  rire, et de Guiche aussi, malgr ses
souffrances.

Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il dclara qu'il se
sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait bris
l'annulaire et le petit doigt, mais avait t glisser sur une cte
sans pntrer dans la poitrine. C'tait donc plutt la douleur que
la gravit de la blessure qui avait foudroy de Guiche.

Manicamp lui passa un bras sous une paule, de Wardes un bras sous
l'autre, et ils l'amenrent ainsi  Fontainebleau, chez le mdecin
qui avait assist  son lit de mort le franciscain prdcesseur
d'Aramis.


Chapitre CLIII -- Le souper du roi


Le roi s'tait mis  table pendant ce temps, et la suite peu
nombreuse des invits du jour avait pris place  ses cts aprs
le geste habituel qui prescrivait de s'asseoir.

Ds cette poque, bien que l'tiquette ne ft pas encore rgle
comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait entirement
rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilit
qu'on retrouvait encore chez Henri IV, et que l'esprit souponneux
de Louis XIII avait peu  peu effaces, pour les remplacer par des
habitudes fastueuses de grandeur, qu'il tait dsespr de ne
pouvoir atteindre.

Le roi dnait donc  une petite table spare qui dominait, comme
le bureau d'un prsident, les tables voisines; petite table,
avons-nous dit: htons-nous cependant d'ajouter que cette petite
table tait encore la plus grande de toutes.

En outre, c'tait celle sur laquelle s'entassaient un plus
prodigieux nombre de mets varis, poissons, gibiers, viandes
domestiques, fruits, lgumes et conserves.

Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonn  tous les
exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du
sang, commune  tous les Bourbons, qui cuit rapidement les
digestions et renouvelle les apptits.

Louis XIV tait un redoutable convive; il aimait  critiquer ses
cuisiniers; mais, lorsqu'il leur faisait honneur, cet honneur
tait gigantesque.

Le roi commenait par manger plusieurs potages, soit ensemble,
dans une espce de macdoine, soit sparment; il entremlait ou
plutt il sparait chacun de ces potages d'un verre de vin vieux.

Il mangeait vite et assez avidement.

Porthos, qui ds l'abord avait par respect attendu un coup de
coude de d'Artagnan, voyant le roi s'escrimer de la sorte, se
retourna vers le mousquetaire, et dit  demi-voix:

-- Il me semble qu'on peut aller, dit-il, Sa Majest encourage.
Voyez donc.

-- Le roi mange, dit d'Artagnan, mais il cause en mme temps;
arrangez-vous de faon que si, par hasard, il vous adressait la
parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait
disgracieux.

-- Le bon moyen alors, dit Porthos, c'est de ne point souper.
Cependant j'ai faim, je l'avoue, et tout cela sent des odeurs
apptissantes, et qui sollicitent  la fois mon odorat et mon
apptit.

-- N'allez pas vous aviser de ne point manger, dit d'Artagnan,
vous fcheriez Sa Majest. Le roi a pour habitude de dire que
celui-l travaille bien qui mange bien, et il n'aime pas qu'on
fasse petite bouche  sa table.

-- Alors, comment viter d'avoir la bouche pleine si on mange? dit
Porthos.

-- Il s'agit simplement, rpondit le capitaine des mousquetaires,
d'avaler lorsque le roi vous fera l'honneur de vous adresser la
parole.

-- Trs bien.

Et,  partir de ce moment, Porthos se mit  manger avec un
enthousiasme poli.

Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
connaisseur, apprciait les dispositions de son convive.

-- Monsieur du Vallon! dit-il.

Porthos en tait  un salmis de livre, et en engloutissait un
demi-rble.

Son nom, prononc ainsi, le fit tressaillir, et, d'un vigoureux
lan du gosier, il absorba la bouche entire.

-- Sire, dit Porthos d'une voix touffe, mais suffisamment
intelligible nanmoins.

-- Que l'on passe  M. du Vallon ces filets d'agneau, dit le roi.
Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?

-- Sire, j'aime tout, rpliqua Porthos.

Et d'Artagnan lui souffla:

-- Tout ce que m'envoie Votre Majest.

Porthos rpta:

-- Tout ce que m'envoie Votre Majest.

Le roi fit, avec la tte, un signe de satisfaction.

-- On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi,
enchant d'avoir en tte  tte un mangeur de la force de Porthos.

Porthos reut le plat d'agneau et en fit glisser une partie sur
son assiette.

-- Eh bien? dit le roi.

-- Exquis! fit tranquillement Porthos.

-- A-t-on d'aussi fins moutons dans votre province, monsieur du
Vallon? continua le roi.

-- Sire, dit Porthos, je crois qu'en ma province, comme partout,
ce qu'il y a de meilleur est d'abord au roi; mais, ensuite, je ne
mange pas le mouton de la mme faon que le mange Votre Majest.

-- Ah! ah! Et comment le mangez-vous?

-- D'ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.

-- Tout entier?

-- Oui, Sire.

-- Et de quelle faon?

-- Voici: mon cuisinier, le drle est Allemand, Sire; mon
cuisinier bourre l'agneau en question de petites saucisses qu'il
fait venir de Strasbourg; d'andouillettes, qu'il fait venir de
Troyes; de mauviettes, qu'il fait venir de Pithiviers; par je ne
sais quel moyen, il dsosse le mouton, comme il ferait d'une
volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de
l'animal une crote rissole; lorsqu'on le coupe par belles
tranches, comme on ferait d'un norme saucisson, il en sort un jus
tout ros qui est  la fois agrable  l'oeil et exquis au palais.

Et Porthos fit clapper sa langue.

Le roi ouvrit de grands yeux charms, et, tout en attaquant du
faisan en daube qu'on lui prsentait:

-- Voil, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-
il. Quoi! le mouton entier?

-- Entier, oui, Sire.

-- Passez donc ces faisans  M. du Vallon; je vois que c'est un
amateur.

L'ordre fut excut.

Puis, revenant au mouton:

-- Et cela n'est pas trop gras?

-- Non, Sire; les graisses tombent en mme temps que le jus et
surnagent; alors mon cuyer tranchant les enlve avec une cuiller
d'argent, que j'ai fait faire exprs.

-- Et vous demeurez? demanda le roi.

--  Pierrefonds, Sire.

--  Pierrefonds; o est cela, monsieur du Vallon? du ct de
Belle-le?

-- Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.

-- Je croyais que vous me parliez de ces moutons  cause des prs
sals.

-- Non, Sire, j'ai des prs qui ne sont pas sals, c'est vrai,
mais qui n'en valent pas moins.

Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
continuait d'officier de son mieux.

-- Vous avez un bel apptit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous
faites un bon convive.

-- Ah! ma foi! Sire, si Votre Majest venait jamais  Pierrefonds,
nous mangerions bien notre mouton  nous deux, car vous ne manquez
pas d'apptit non plus, vous.

D'Artagnan poussa un bon coup de pied  Porthos sous la table.
Porthos rougit.

--  l'ge heureux de Votre Majest, dit Porthos pour se
rattraper, j'tais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me
rassasier. Votre Majest a bel apptit, comme j'avais l'honneur de
le lui dire, mais elle choisit avec trop de dlicatesse pour tre
appele un grand mangeur.

Le roi parut charm de la politesse de son antagoniste.

-- Tterez-vous de ces crmes? dit-il  Porthos?

-- Sire, Votre Majest me traite trop bien pour que je ne lui dise
pas la vrit tout entire.

-- Dites, monsieur du Vallon, dites.

-- Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les
ptes, et encore il faut qu'elles soient bien compactes; toutes
ces mousses m'enflent l'estomac, et tiennent une place qui me
parat trop prcieuse pour la si mal occuper.

-- Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voil un
vritable modle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pres, qui
savaient si bien manger, ajouta Sa Majest, tandis que nous, nous
picorons.

Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille
mle de jambon.

Porthos, de son ct, entama une terrine de perdreaux et de rles.

L'chanson remplit joyeusement le verre de Sa Majest.

-- Donnez de mon vin  M. du Vallon, dit le roi.

C'tait un des grands honneurs de la table royale, D'Artagnan
pressa le genou de son ami.

-- Si vous pouvez avaler seulement la moiti de cette hure de
sanglier que je vois l, dit-il  Porthos, je vous juge duc et
pair dans un an.

-- Tout  l'heure, dit flegmatiquement Porthos, je m'y mettrai.

Le tour de la hure ne tarda pas  venir en effet, car le roi
prenait plaisir  pousser ce beau convive, il ne fit point passer
de mets  Porthos, qu'il ne les et dgusts lui-mme: il gota
donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu d'en manger
la moiti, comme avait dit d'Artagnan, il en mangea les trois
quarts.

-- Il est impossible, dit le roi  demi-voix, qu'un gentilhomme
qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne
soit pas le plus honnte homme de mon royaume.

-- Entendez-vous? dit d'Artagnan  l'oreille de son ami.

-- Oui, je crois que j'ai un peu de faveur, dit Porthos en se
balanant sur sa chaise.

-- Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!

Le roi et Porthos continurent de manger ainsi  la grande
satisfaction des convis, dont quelques-uns, par mulation,
avaient essay de les suivre, mais avaient d renoncer en chemin.

Le roi rougissait, et la raction du sang  son visage annonait
le commencement de la plnitude.

C'est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaiet, comme
tous les buveurs, s'assombrissait et devenait taciturne.

Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.

Le pied de d'Artagnan dut lui rappeler plus d'une fois cette
particularit.

Le dessert parut.

Le roi ne songeait plus  Porthos; il tournait ses yeux vers la
porte d'entre, et on l'entendit demander parfois pourquoi
M. de Saint-Aignan tardait tant  venir.

Enfin, au moment o Sa Majest terminait un pot de confitures de
prunes avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.

Les yeux du roi, qui s'taient teints peu  peu, brillrent
aussitt.

Le comte se dirigea vers la table du roi, et,  son approche,
Louis XIV se leva.

Tout le monde se leva, Porthos mme, qui achevait un nougat
capable de coller l'une  l'autre les deux mchoires d'un
crocodile. Le souper tait fini.


Chapitre CLIV -- Aprs souper


Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre
voisine.

-- Que vous avez tard, comte! dit le roi.

-- J'apportais la rponse, Sire, rpondit le comte.

-- C'est donc bien long pour elle de rpondre  ce que je lui
crivais?

-- Sire, Votre Majest avait daign faire des vers; Mlle de La
Vallire a voulu payer le roi de la mme monnaie, c'est--dire en
or.

-- Des vers, de Saint-Aignan!... s'cria le roi ravi. Donne,
donne.

Et Louis rompit le cachet d'une petite lettre qui renfermait
effectivement des vers que l'histoire nous a conservs, et qui
sont meilleurs d'intention que de facture.

Tels qu'ils taient, cependant, ils enchantrent le roi, qui
tmoigna sa joie par des transports non quivoques; mais le
silence gnral avertit Louis, si chatouilleux sur les
biensances, que sa joie pouvait donner matire  des
interprtations.

Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un
pas qui le ramena sur le seuil de la porte auprs de ses htes:

-- Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif
plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.

Porthos s'inclina, comme et fait le colosse de Rhodes, et sortit
 reculons.

-- Monsieur d'Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres
dans la galerie; je vous suis oblig de m'avoir fait connatre
M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain  Paris, pour le
dpart des ambassadeurs d'Espagne et de Hollande.  demain donc.

La salle se vida aussitt.

Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les
vers de La Vallire.

-- Comment les trouves-tu? dit-il.

-- Sire... charmants!

-- Ils me charment, en effet, et s'ils taient connus...

-- Oh! les potes en seraient jaloux; mais ils ne les connatront
pas.

-- Lui avez-vous donn les miens?

-- Oh! Sire, elle les a dvors.

-- Ils taient faibles, j'en ai peur.

-- Ce n'est pas ce que Mlle de La Vallire en a dit.

-- Vous croyez qu'elle les a trouvs de son got?

-- J'en suis sr, Sire...

-- Il me faudrait rpondre, alors.

-- Oh! Sire... tout de suite... aprs souper... Votre Majest se
fatiguera.

-- Je crois que vous avez raison: l'tude aprs le repas est
nuisible.

-- Le travail du pote surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
proccupation chez Mlle de La Vallire.

-- Quelle proccupation?

-- Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.

-- Pourquoi?

--  cause de l'accident de ce pauvre de Guiche.

-- Ah! mon Dieu! est-il arriv un malheur  de Guiche?

-- Oui, Sire, il a toute une main emporte, il a un trou  la
poitrine, il se meurt.

-- Bon Dieu! et qui vous a dit cela?

-- Manicamp l'a rapport tout  l'heure chez un mdecin de
Fontainebleau, et le bruit s'en est rpandu ici.

-- Rapport? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arriv?

-- Ah! voil, Sire! comment cela lui est-il arriv?

-- Vous me dites cela d'un air tout  fait singulier, de Saint-
Aignan. Donnez-moi des dtails... Que dit-il?

-- Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.

-- Quels autres?

-- Ceux qui l'ont rapport, Sire.

-- Qui sont-ils, ceux-l?

-- Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp
est de ses amis.

-- Comme tout le monde, dit le roi.

-- Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout
le monde n'est pas prcisment des amis de M. de Guiche.

-- Comment le savez-vous?

-- Est-ce que le roi veut que je m'explique?

-- Sans doute, je le veux.

-- Eh bien! Sire, je crois avoir ou parler d'une querelle entre
deux gentilshommes.

-- Quand?

-- Ce soir mme, avant le souper de Votre Majest.

-- Cela ne prouve gure. J'ai fait des ordonnances si svres 
l'gard des duels, que nul, je suppose, n'osera y contrevenir.

-- Aussi Dieu me prserve d'accuser personne! s'cria de Saint-
Aignan. Votre Majest m'a ordonn de parler, je parle.

-- Dites donc alors comment le comte de Guiche a t bless.

-- Sire, on dit  l'afft.

-- Ce soir?

-- Ce soir.

-- Une main emporte! un trou  la poitrine! Qui tait  l'afft
avec M. de Guiche?

-- Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.

-- Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.

-- Rien, Sire, rien.

-- Alors expliquez-moi l'accident; est-ce un mousquet qui a crev?

-- Peut-tre bien. Mais, en y rflchissant, non, Sire, car on a
trouv prs de de Guiche son pistolet encore charg.

-- Son pistolet? Mais, on ne va pas  l'afft avec un pistolet, ce
me semble.

-- Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a t tu, et que le
cadavre du cheval est encore dans la clairire.

-- Son cheval? De Guiche va  l'afft  cheval? De Saint-Aignan,
je ne comprends rien  ce que vous me dites. O la chose s'est-
elle passe?

-- Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.

-- Bien. Appelez M. d'Artagnan.

De Saint-Aignan obit. Le mousquetaire entra.

-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la
petite porte du degr particulier.

-- Oui, Sire.

-- Vous monterez  cheval.

-- Oui, Sire.

-- Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous
l'endroit?

-- Sire, je m'y suis battu deux fois.

-- Comment! s'cria le roi, tourdi de la rponse.

-- Sire, sous les dits de M. le cardinal de Richelieu repartit
d'Artagnan avec son flegme ordinaire.

-- C'est diffrent, monsieur. Vous irez donc l, et vous
examinerez soigneusement les localits. Un homme y a t bless,
et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous
pensez sur cet vnement.

-- Bien, Sire.

-- Il va sans dire que c'est votre opinion  vous, et non celle
d'un autre que je veux avoir.

-- Vous l'aurez dans une heure, Sire.

-- Je vous dfends de communiquer avec qui que ce soit.

-- Except avec celui qui me donnera une lanterne, dit d'Artagnan.

-- Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette libert, qu'il
ne tolrait que chez son capitaine des mousquetaires.

D'Artagnan sortit par le petit degr.

-- Maintenant, qu'on appelle mon mdecin, ajouta Louis.

Dix minutes aprs, le mdecin du roi arrivait essouffl.

-- Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec
M. de Saint-Aignan o il vous conduira, et me rendrez compte de
l'tat du malade que vous verrez dans la maison o je vous prie
d'aller.

Le mdecin obit sans observation, comme on commenait ds cette
poque  obir  Louis XIV, et sortit prcdant de Saint-Aignan.

-- Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le
mdecin ait pu lui parler.

De Saint-Aignan sortit  son tour.


Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait charg


Pendant que le roi prenait ces dernires dispositions pour arriver
 la vrit, d'Artagnan, sans perdre une seconde, courait 
l'curie, dcrochait la lanterne, sellait son cheval lui-mme, et
se dirigeait vers l'endroit dsign par Sa Majest.

Il n'avait, suivant sa promesse, vu ni rencontr personne, et,
comme nous l'avons dit, il avait pouss le scrupule jusqu' faire,
sans l'intervention des valets d'curie et des palefreniers, ce
qu'il avait  faire.

D'Artagnan tait de ceux qui se piquent, dans les moments
difficiles, de doubler leur propre valeur.

En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au
premier arbre qu'il rencontra, et pntra  pied jusqu' la
clairire.

Alors il commena de parcourir  pied, et sa lanterne  la main,
toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et,
aprs une demi-heure d'exploration il reprit silencieusement son
cheval, et s'en revint rflchissant et au pas  Fontainebleau.

Louis attendait dans son cabinet: il tait seul et crayonnait sur
un papier des lignes qu'au premier coup d'oeil d'Artagnan reconnut
ingales et fort ratures.

Il en conclut que ce devaient tre des vers.

Il leva la tte et aperut d'Artagnan.

-- Eh bien! monsieur, dit-il, m'apportez-vous des nouvelles?

-- Oui, Sire.

-- Qu'avez-vous vu?

-- Voici la probabilit, Sire, dit d'Artagnan.

-- C'tait une certitude que je vous avais demande.

-- Je m'en rapprocherai autant que je pourrai; le temps tait
commode pour les investigations dans le genre de celles que je
viens de faire: il a plu ce soir et les chemins taient
dtremps...

-- Au fait, monsieur d'Artagnan.

-- Sire, Votre Majest m'avait dit qu'il y avait un cheval mort au
carrefour du bois Rochin; j'ai donc commenc par tudier les
chemins.

Je dis les chemins, attendu qu'on arrive au centre du carrefour
par quatre chemins.

Celui que j'avais suivi moi-mme prsentait seul des traces
fraches. Deux chevaux l'avaient suivi cte  cte: leurs huit
pieds taient marqus bien distinctement dans la glaise.

L'un des cavaliers tait plus press que l'autre. Les pas de l'un
sont toujours en avant de l'autre d'une demi-longueur de cheval.

-- Alors vous tes sr qu'ils sont venus  deux? dit le roi.

-- Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes btes d'un pas gal,
des chevaux habitus  la manoeuvre, car ils ont tourn en
parfaite oblique la barrire du rond-point.

-- Aprs, monsieur?

-- L, les cavaliers sont rests un instant  rgler sans doute
les conditions du combat; les chevaux s'impatientaient. L'un des
cavaliers parlait, l'autre coutait et se contentait de rpondre.
Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa
proccupation  couter, il lui lchait la bride.

-- Alors il y a eu combat?

-- Sans conteste.

-- Continuez; vous tes un habile observateur.

-- L'un des deux cavaliers est rest en place, celui qui coutait;
l'autre a travers la clairire, et a d'abord t se mettre en
face de son adversaire. Alors celui qui tait rest en place a
franchi le rond-point au galop jusqu'aux deux tiers de sa
longueur, croyant marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait
suivi la circonfrence du bois.

-- Vous ignorez les noms, n'est-ce pas?

-- Tout  fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
circonfrence du bois montait un cheval noir.

-- Comment savez-vous cela?

-- Quelques crins de sa queue sont rests aux ronces qui
garnissent le bord du foss.

-- Continuez.

-- Quant  l'autre cheval, je n'ai pas eu de peine  en faire le
signalement, puisqu'il est rest mort sur le champ de bataille.

-- Et de quoi ce cheval est-il mort?

-- D'une balle qui lui a trou la tempe.

-- Cette balle tait celle d'un pistolet ou d'un fusil?

-- D'un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m'a
indiqu la tactique de celui qui l'avait tu. Il avait suivi la
circonfrence du bois pour avoir son adversaire en flanc. J'ai
d'ailleurs, suivi ses pas sur l'herbe.

-- Les pas du cheval noir?

-- Oui, Sire.

-- Allez, monsieur d'Artagnan.

-- Maintenant que Votre Majest voit la position des deux
adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour
le cavalier qui passe au galop.

-- Faites.

-- Le cheval du cavalier qui chargeait fut tu sur le coup.

-- Comment savez-vous cela?

-- Le cavalier n'a pas eu le temps de mettre pied  terre et est
tomb avec lui. J'ai vu la trace de sa jambe, qu'il avait tire
avec effort de dessous le cheval. L'peron, press par le poids de
l'animal, avait labour la terre.

-- Bien. Et qu'a-t-il dit en se relevant?

-- Il a march droit sur son adversaire.

-- Toujours plac sur la lisire du bois?

-- Oui, Sire. Puis, arriv  une belle porte, il s'est arrt
solidement, ses deux talons sont marqus l'un prs de l'autre, il
a tir et a manqu son adversaire.

-- Comment savez-vous cela, qu'il l'a manqu?

-- J'ai trouv le chapeau trou d'une balle.

-- Ah! une preuve, s'cria le roi.

-- Insuffisante, Sire, rpondit froidement d'Artagnan: c'est un
chapeau sans lettres, sans armes; une plume rouge comme  tous les
chapeaux; le galon mme n'a rien de particulier.

-- Et l'homme au chapeau trou a-t-il tir son second coup?

-- Oh! Sire, ses deux coups taient dj tirs.

-- Comment avez-vous su cela?

-- J'ai retrouv les bourres du pistolet.

-- Et la balle qui n'a pas tu le cheval, qu'est-elle devenue?

-- Elle a coup la plume du chapeau de celui sur qui elle tait
dirige, et a t briser un petit bouleau de l'autre ct de la
clairire.

-- Alors, l'homme au cheval noir tait dsarm, tandis que son
adversaire avait encore un coup  tirer.

-- Sire, pendant que le cavalier dmont se relevait, l'autre
rechargeait son arme. Seulement, il tait fort troubl en la
rechargeant, la main lui tremblait.

-- Comment savez-vous cela?

-- La moiti de la charge est tombe  terre, et il a jet la
baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.

-- Monsieur d'Artagnan, ce que vous dites l est merveilleux!

-- Ce n'est que de l'observation, Sire, et le moindre batteur
d'estrade en ferait autant.

-- On voit la scne rien qu' vous entendre.

-- Je l'ai, en effet, reconstruite dans mon esprit,  peu de
changements prs.

-- Maintenant, revenons au cavalier dmont. Vous disiez qu'il
avait march sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait
son pistolet?

-- Oui; mais au moment o il visait lui-mme, l'autre tira.

-- Oh! fit le roi, et le coup?

-- Le coup fut terrible, Sire; le cavalier dmont tomba sur la
face aprs avoir fait trois pas mal assurs.

-- O avait-il t frapp?

--  deux endroits:  la main droite d'abord, puis, du mme coup,
 la poitrine.

-- Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
d'admiration.

-- Oh! c'est bien simple: la crosse du pistolet tait tout
ensanglante, et l'on y voyait la trace de la balle avec les
fragments d'une bague brise. Le bless a donc eu, selon toute
probabilit, l'annulaire et le petit doigt emports.

-- Voil pour la main, j'en conviens; mais la poitrine?

-- Sire, il y avait deux flaques de sang  la distance de deux
pieds et demi l'une de l'autre.  l'une de ces flaques, l'herbe
tait arrache par la main crispe;  l'autre, l'herbe tait
affaisse seulement par le poids du corps.

-- Pauvre de Guiche! s'cria le roi.

-- Ah! c'tait M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire.
Je m'en tais dout; mais je n'osais en parler  Votre Majest.

-- Et comment vous en doutiez-vous?

-- J'avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval
mort.

-- Et vous le croyez bless grivement?

-- Trs grivement, puisqu'il est tomb sur le coup et qu'il est
rest longtemps  la mme place; cependant il a pu marcher, en
s'en allant, soutenu par deux amis.

-- Vous l'avez donc rencontr, revenant?

-- Non; mais j'ai relev les pas des trois hommes: l'homme de
droite et l'homme de gauche marchaient librement, facilement; mais
celui du milieu avait le pas lourd. D'ailleurs, des traces de sang
accompagnaient ce pas.

-- Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat
qu'aucun dtail ne vous en a chapp, dites-moi deux mots de
l'adversaire de de Guiche.

-- Oh! Sire, je ne le connais pas.

-- Vous qui voyez tout si bien, cependant.

-- Oui, Sire, dit d'Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas
tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a chapp, que
Votre Majest me permette de lui dire que ce n'est pas moi qui le
dnoncerai.

-- C'est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en
duel.

-- Pas pour moi, Sire, dit froidement d'Artagnan.

-- Monsieur, s'cria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?

-- Parfaitement, Sire; mais,  mes yeux, voyez-vous, un homme qui
se bat bien est un brave homme. Voil mon opinion. Vous pouvez en
avoir une autre; c'est naturel, vous tes le matre.

-- Monsieur d'Artagnan, j'ai ordonn cependant...

D'Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.

-- Vous m'avez ordonn d'aller chercher des renseignements sur un
combat, Sire; vous les avez. M'ordonnez-vous d'arrter
l'adversaire de M. de Guiche, j'obirai; mais ne m'ordonnez point
de vous le dnoncer, car, cette fois, je n'obirai pas.

-- Eh bien! arrtez-le.

-- Nommez-le moi, Sire.

Louis frappa du pied.

Puis, aprs un instant de rflexion:

-- Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.

-- C'est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en mme temps
celui de Votre Majest.

-- Encore un mot... Qui a port secours  de Guiche?

-- Je l'ignore.

-- Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un tmoin?

-- Il n'y avait pas de tmoin. Il y a plus... M. de Guiche une
fois tomb, son adversaire s'est enfui sans mme lui porter
secours.

-- Le misrable!

-- Dame! Sire, c'est l'effet de vos ordonnances. On s'est bien
battu, on a chapp  une premire mort, on veut chapper  une
seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!

-- Et, alors on devient lche.

-- Non, l'on devient prudent.

-- Donc, il s'est enfui?

-- Oui, et aussi vite que son cheval a pu l'emporter mme.

-- Et dans quelle direction?

-- Dans celle du chteau.

-- Aprs?

-- Aprs, j'ai eu l'honneur de le dire  Votre Majest, deux
hommes,  pied, sont venus qui ont emmen M. de Guiche.

-- Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus aprs le
combat?

-- Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait
de cesser, le terrain n'avait pas eu le temps de l'absorber et
tait devenu humide: les pas enfoncent; mais aprs le combat, mais
pendant le temps que M. de Guiche est rest vanoui, la terre
s'est consolide et les pas s'imprgnaient moins profondment.

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, vous tes, en vrit, le plus
habile homme de mon royaume.

-- C'est ce que pensait M. de Richelieu, c'est ce que disait
M. de Mazarin, Sire.

-- Maintenant, il nous reste  voir si votre sagacit est en
dfaut.

-- Oh! Sire, l'homme se trompe: _Errare humanum est_, dit
philosophiquement le mousquetaire.

-- Alors vous n'appartenez pas  l'humanit, monsieur d'Artagnan,
car je crois que vous ne vous trompez jamais.

-- Votre Majest disait que nous allions voir.

-- Oui.

-- Comment cela, s'il lui plat?

-- J'ai envoy chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va
venir.

-- Et M. de Manicamp sait le secret?

-- De Guiche n'a pas de secrets pour M. de Manicamp.

-- Nul n'assistait au combat, je le rpte, et,  moins que
M. de Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l'ont ramen...

-- Chut! dit le roi, voici qu'il vient: demeurez l et prtez
l'oreille.

-- Trs bien, Sire, dit le mousquetaire.

 la mme minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au
seuil de la porte.


Chapitre CLVI -- L'afft


Le roi fit un signe au mousquetaire, l'autre  de Saint-Aignan.

Le signe tait imprieux et signifiait: Sur votre vie, taisez-
vous!

D'Artagnan se retira, comme un soldat, dans l'angle du cabinet.

De Saint-Aignan, comme un favori, s'appuya sur le dossier du
fauteuil du roi.

Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lvres, les
mains blanches et gracieuses, s'avana pour faire sa rvrence au
roi.

Le roi rendit le salut avec la tte.

-- Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.

-- Votre Majest m'a fait l'honneur de me mander auprs d'elle,
dit Manicamp.

-- Oui, pour apprendre de vous tous les dtails du malheureux
accident arriv au comte de Guiche.

-- Oh! Sire, c'est douloureux.

-- Vous tiez l?

-- Pas prcisment, Sire.

-- Mais vous arrivtes sur le thtre de l'accident quelques
instants aprs cet accident accompli?

-- C'est cela, oui, Sire, une demi-heure  peu prs.

-- Et o cet accident a-t-il eu lieu?

-- Je crois, Sire, que l'endroit s'appelle le rond-point du bois
Rochin.

-- Oui, rendez-vous de chasse.

-- C'est cela mme, Sire.

-- Eh bien! contez-moi ce que vous savez de dtails sur ce
malheur, monsieur de Manicamp. Contez.

-- C'est que Votre Majest est peut-tre instruite, et je
craindrais de la fatiguer par des rptitions.

-- Non, ne craignez pas.

Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d'Artagnan
adoss aux boiseries, d'Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et
de Saint-Aignan avec lequel il tait venu, et qui se tenait
toujours adoss au fauteuil du roi avec une figure galement
gracieuse.

Il se dcida donc  parler.

-- Votre Majest n'ignore pas, dit-il, que les accidents sont
communs  la chasse?

--  la chasse?

-- Oui, Sire, je veux dire  l'afft.

-- Ah! ah! dit le roi, c'est  l'afft que l'accident est arriv?

-- Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majest
l'ignorait?

-- Mais  peu prs, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV
rpugna  mentir; c'est donc  l'afft, dites-vous, que l'accident
est arriv?

-- Hlas! oui, malheureusement, Sire.

Le roi fit une pause.

--  l'afft de quel animal? demanda-t-il.

-- Du sanglier, Sire.

-- Et quelle ide a donc eue de Guiche de s'en aller comme cela,
tout seul,  l'afft du sanglier? C'est un exercice de campagnard,
cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n'a pas, comme le
marchal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en
gentilhomme.

Manicamp plia les paules.

-- La jeunesse est tmraire, dit-il sentencieusement.

-- Enfin!... continuez, dit le roi.

-- Tant il y a, continua Manicamp, n'osant s'aventurer et posant
un mot aprs l'autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un
marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s'en alla tout
seul  l'afft.

-- Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il
pas que le sanglier revient sur le coup?

-- Voil justement ce qui est arriv, Sire.

-- Il avait donc eu connaissance de la bte?

-- Oui, Sire. Des paysans l'avaient vue dans leurs pommes de
terre.

-- Et quel animal tait-ce?

-- Un ragot.

-- Il fallait donc me prvenir, monsieur, que de Guiche avait des
ides de suicide; car, enfin, je l'ai vu chasser, c'est un veneur
trs expert. Quand il tire sur l'animal accul et tenant aux
chiens, il prend toutes ses prcautions, et cependant il tire avec
une carabine, et, cette fois, il s'en va affronter le sanglier
avec de simples pistolets!

Manicamp tressaillit.

-- Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec
un homme et non avec un sanglier, que diable!

-- Sire, il y a des choses qui ne s'expliquent pas bien.

-- Vous avez raison, et l'vnement qui nous occupe est une de ces
choses l. Continuez.

Pendant ce rcit, de Saint-Aignan, qui et peut-tre fait signe 
Manicamp de ne pas s'enferrer, tait couch en joue par le regard
obstin du roi.

Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilit de
communiquer. Quant  d'Artagnan, la statue du Silence,  Athnes,
tait plus bruyante et plus expressive que lui.

Manicamp continua donc, lanc dans la voie qu'il avait prise, 
s'enfoncer dans le panneau.

-- Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s'est passe.
De Guiche attendait le sanglier.

--  cheval ou  pied? demanda le roi.

--  cheval. Il tira sur la bte, la manqua.

-- Le maladroit!

-- La bte fona sur lui.

-- Et le cheval fut tu?

-- Ah! Votre Majest sait cela?

-- On m'a dit qu'un cheval avait t trouv mort au carrefour du
bois Rochin. J'ai prsum que c'tait le cheval de de Guiche.

-- C'tait lui, effectivement, Sire.

-- Voil pour le cheval, c'est bien; mais pour de Guiche?

-- De Guiche une fois  terre, fut fouill par le sanglier et
bless  la main et  la poitrine.

-- C'est un horrible accident; mais, il faut le dire, c'est la
faute de de Guiche. Comment va-t-on  l'afft d'un pareil animal
avec des pistolets! Il avait donc oubli la fable d'Adonis?

Manicamp se gratta l'oreille.

-- C'est vrai, dit-il, grande imprudence.

-- Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?

-- Sire, ce qui est crit est crit.

-- Ah! vous tes fataliste!

Manicamp s'agitait, fort mal  son aise.

-- Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.

--  moi, Sire.

-- Oui! Comment! vous tes l'ami de Guiche, vous savez qu'il est
sujet  de pareilles folies, et vous ne l'arrtez pas?

Manicamp ne savait  quoi s'en tenir; le ton du roi n'tait plus
prcisment celui d'un homme crdule.

D'un autre ct, ce ton n'avait ni la svrit du drame, ni
l'insistance de l'interrogatoire.

Il y avait plus de raillerie que de menace.

-- Et vous dites donc, continua le roi, que c'est bien le cheval
de Guiche que l'on a retrouv mort?

-- Oh! mon Dieu, oui, lui-mme.

-- Cela vous a-t-il tonn?

-- Non, Sire.  la dernire chasse, M. de Saint-Maure, Votre
Majest se le rappelle, a eu un cheval tu sous lui, et de la mme
faon.

-- Oui, mais ventr.

-- Sans doute, Sire.

-- Le cheval de Guiche et t ventr comme celui de M. de Saint-
Maure que cela ne m'tonnerait point, pardieu!

Manicamp ouvrit de grands yeux.

-- Mais ce qui m'tonne, continua le roi, c'est que le cheval
de Guiche, au lieu d'avoir le ventre ouvert, ait la tte casse.

Manicamp se troubla.

-- Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n'est
point  la tempe que le cheval de Guiche a t frapp? Avouez,
monsieur de Manicamp, que voil un coup singulier.

-- Sire, vous savez que le cheval est un animal trs intelligent,
il aura essay de se dfendre.

-- Mais un cheval se dfend avec les pieds de derrire, et non
avec la tte.

-- Alors, le cheval, effray, se sera abattu, dit Manicamp, et le
sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...

-- Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?

-- Eh bien! c'est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
cavalier, et, comme j'ai dj eu l'honneur de le dire  Votre
Majest, a cras la main de de Guiche au moment o il allait
tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, d'un coup de
boutoir, il lui a trou la poitrine.

-- Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vrit, monsieur de
Manicamp; vous avez tort de vous dfier de votre loquence, et
vous contez  merveille.

-- Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
embarrasss.

--  partir d'aujourd'hui seulement, je dfendrai  mes
gentilshommes d'aller  l'afft. Peste! autant vaudrait leur
permettre le duel.

Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.

-- Le roi est satisfait? demanda-t-il.

-- Enchant; mais ne vous retirez point encore, monsieur de
Manicamp, dit Louis, j'ai affaire de vous.

Allons, allons, pensa d'Artagnan, encore un qui n'est pas de
notre force.

Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: Oh! les hommes de
notre force, o sont-ils maintenant?

En ce moment, un huissier souleva la portire et annona le
mdecin du roi.

-- Ah! s'cria Louis, voil justement M. Valot qui vient de
visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du bless.

Manicamp se sentit plus mal  l'aise que jamais.

-- De cette faon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la
conscience nette.

Et il regarda d'Artagnan, qui ne sourcilla point.


Chapitre CLVII -- Le mdecin


M. Valot entra.

La mise en scne tait la mme: le roi assis, de Saint-Aignan
toujours accoud  son fauteuil, d'Artagnan toujours adoss  la
muraille, Manicamp toujours debout.

-- Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m'avez-vous obi?

-- Avec empressement, Sire.

-- Vous vous tes rendu chez votre confrre de Fontainebleau?

-- Oui, Sire.

-- Et vous y avez trouv M. de Guiche?

-- J'y ai trouv M. de Guiche.

-- En quel tat? Dites franchement.

-- En trs piteux tat, Sire.

-- Cependant, voyons, le sanglier ne l'a pas dvor?

-- Dvor qui?

-- Guiche.

-- Quel sanglier?

-- Le sanglier qui l'a bless.

-- M. de Guiche a t bless par un sanglier?

-- On le dit, du moins.

-- Quelque braconnier plutt...

-- Comment, quelque braconnier?...

-- Quelque mari jaloux, quelque amant maltrait, lequel, pour se
venger, aura tir sur lui.

-- Mais que dites-vous donc l, monsieur Valot? Les blessures de
M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la dfense d'un
sanglier?

-- Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
pistolet qui lui a cras l'annulaire et le petit doigt de la main
droite, aprs quoi, elle a t se loger dans les muscles
intercostaux de la poitrine.

-- Une balle! Vous tes sr que M. de Guiche a t bless par une
balle?... s'cria le roi jouant l'homme surpris.

-- Ma foi, dit Valot, si sr que la voil, Sire.

Et il prsenta au roi une balle  moiti aplatie.

Le roi la regarda sans y toucher.

-- Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garon? demanda-t-il.

-- Pas prcisment. La balle n'avait pas pntr, elle s'tait
aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou
sur le ct droit du sternum.

-- Bon Dieu! fit le roi srieusement, vous ne me disiez rien de
tout cela, monsieur de Manicamp?

-- Sire...

-- Qu'est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier,
d'afft, de chasse de nuit? Voyons, parlez.

-- Ah! Sire...

-- Il me parat que vous avez raison, dit le roi en se tournant
vers son capitaine des mousquetaires, et qu'il y a eu combat.

Le roi avait, plus que tout autre, cette facult donne aux grands
de compromettre et de diviser les infrieurs.

Manicamp lana au mousquetaire un regard plein de reproches.

D'Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le
poids de l'accusation.

Il fit un pas.

-- Sire, dit-il, Votre Majest m'a command d'aller explorer le
carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d'aprs mon estime, ce
qui s'y tait pass. Je lui ai fait part de mes observations, mais
sans dnoncer personne. C'est Sa Majest elle-mme qui, la
premire, a nomm M. le comte de Guiche.

-- Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait
votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire.
Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n'avez pas fait le vtre,
car vous m'avez menti.

-- Menti, Sire! Le mot est dur.

-- Trouvez-en un autre.

-- Sire, je n'en chercherai pas. J'ai dj eu le malheur de
dplaire  Sa Majest, et, ce que je trouve de mieux c'est
d'accepter humblement les reproches qu'elle jugera  propos de
m'adresser.

-- Vous avez raison, monsieur, on me dplat toujours en me
cachant la vrit.

-- Quelquefois, Sire, on ignore.

-- Ne mentez plus, ou je double la peine.

Manicamp s'inclina en plissant.

D'Artagnan fit encore un pas en avant, dcid  intervenir, si la
colre toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.

-- Monsieur, continua le roi, vous voyez qu'il est inutile de nier
la chose plus longtemps. M. de Guiche s'est battu.

-- Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majest et t gnreuse en
ne forant pas un gentilhomme au mensonge.

-- Forc! Qui vous forait?

-- Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majest a dfendu les
duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.

-- Bien, murmura d'Artagnan, voil un joli garon, mordioux!

-- Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait
l'empcher de se battre.

-- Oh! Sire, Votre Majest, qui est le gentilhomme le plus
accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d'pe, nous
n'avons jamais regard M. de Boutteville comme dshonor pour tre
mort en Grve. Ce qui dshonore, c'est d'viter son ennemi, et non
de rencontrer le bourreau.

-- Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen
de tout rparer.

-- S'il est de ceux qui conviennent  un gentilhomme, je le
saisirai avec empressement, Sire.

-- Le nom de l'adversaire de M. de Guiche?

-- Oh! oh! murmura d'Artagnan, est-ce que nous allons continuer
Louis XIII?...

-- Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.

-- Vous ne voulez pas le nommer,  ce qu'il parat? dit le roi.

-- Sire, je ne le connais pas.

-- Bravo! dit d'Artagnan.

-- Monsieur de Manicamp, remettez votre pe au capitaine.

Manicamp s'inclina gracieusement, dtacha son pe en souriant et
la tendit au mousquetaire.

Mais de Saint-Aignan s'avana vivement entre d'Artagnan et lui.

-- Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majest.

-- Faites, dit le roi, enchant peut-tre au fond du coeur que
quelqu'un se plat entre lui et la colre  laquelle il s'tait
laiss emporter.

-- Manicamp, vous tes un brave, et le roi apprciera votre
conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c'est leur
nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majest vous demande?

-- C'est vrai, je le sais.

-- Alors, vous le direz.

-- Si j'eusse d le dire, ce serait dj fait.

-- Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intress
 cette prud'homie.

-- Vous, vous tes libre; mais il me semble cependant...

-- Oh! trve de magnanimit; je ne vous laisserai point aller  la
Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.

Manicamp tait homme d'esprit, et comprit qu'il avait fait assez
pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne
s'agissait plus que d'y persvrer en reconqurant les bonnes
grces du roi.

-- Parlez, monsieur, dit-il  de Saint-Aignan. J'ai fait pour mon
compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait
que ma conscience ordonnt bien haut, ajouta-t-il en se retournant
vers le roi, puisqu'elle l'a emport sur les commandements de Sa
Majest; mais Sa Majest me pardonnera, je l'espre, quand elle
saura que j'avais  garder l'honneur d'une dame.

-- D'une dame? demanda le roi inquiet.

-- Oui, Sire.

-- Une dame fut la cause de ce combat?

Manicamp s'inclina.

Le roi se leva et s'approcha de Manicamp.

-- Si la personne est considrable, dit-il, je ne me plaindrai pas
que vous ayez pris des mnagements, au contraire.

-- Sire, tout ce qui touche  la maison du roi, ou  la maison de
son frre, est considrable  mes yeux.

--  la maison de mon frre? rpta Louis XIV avec une sorte
d'hsitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de
mon frre?

-- Ou de Madame.

-- Ah! de Madame?

-- Oui, Sire.

-- Ainsi, cette dame?...

-- Est une des filles d'honneur de la maison de Son Altesse Royale
Mme la duchesse d'Orlans.

-- Pour qui M. de Guiche s'est battu, dites-vous?

-- Oui, et, cette fois, je ne mens plus.

Louis fit un mouvement plein de trouble.

-- Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de
cette scne, veuillez vous loigner un instant, j'ai besoin de
demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu'il a des choses
prcieuses  me dire pour sa justification, et qu'il n'ose le
faire devant tmoins... Remettez votre pe, monsieur de Manicamp.

Manicamp remit son pe au ceinturon.

-- Le drle est, dcidment, plein de prsence d'esprit, murmura
le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se
retirant avec lui.

-- Il s'en tirera, fit ce dernier  l'oreille de d'Artagnan.

-- Et avec honneur, comte.

Manicamp adressa  de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
remerciement qui passa inaperu du roi.

-- Allons, allons, dit d'Artagnan en franchissant le seuil de la
porte, j'avais mauvaise opinion de la gnration nouvelle. Eh
bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.

Valot prcdait le favori et le capitaine.

Le roi et Manicamp restrent seuls dans le cabinet.


Chapitre CLVIII -- O d'Artagnan reconnat qu'il s'tait tromp,
et que c'tait Manicamp qui avait raison


Le roi s'assura par lui-mme, en allant jusqu' la porte, que
personne n'coutait, et revint se placer prcipitamment en face de
son interlocuteur.

-- ! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de
Manicamp, expliquez-vous.

-- Avec la plus grande franchise, Sire, rpondit le jeune homme.

-- Et tout d'abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient
tant au coeur que l'honneur des dames.

-- Voil justement pourquoi je mnageais votre dlicatesse, Sire.

-- Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu'il
s'agissait d'une fille de ma belle-soeur, et que la personne en
question, l'adversaire de Guiche, l'homme enfin que vous ne voulez
pas nommer...

-- Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.

-- Oui. Vous dites donc que cet homme a offens quelqu'un de chez
Madame.

-- Mlle de La Vallire, oui, Sire.

-- Ah! fit le roi, comme s'il s'y ft attendu, et comme si
cependant ce coup lui avait perc le coeur; ah! c'est Mlle de La
Vallire que l'on outrageait?

-- Je ne dis point prcisment qu'on l'outraget, Sire.

-- Mais enfin...

-- Je dis qu'on parlait d'elle en termes peu convenables.

-- En termes peu convenables de Mlle de La Vallire! Et vous
refusez de me dire quel tait l'insolent?...

-- Sire, je croyais que c'tait chose convenue, et que Votre
Majest avait renonc  faire de moi un dnonciateur.

-- C'est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modrant;
d'ailleurs, je saurai toujours assez tt le nom de celui qu'il me
faudra punir.

Manicamp vit bien que la question tait retourne.

Quant au roi, il s'aperut qu'il venait de se laisser entraner un
peu loin.

Aussi se reprit-il:

-- Et je punirai, non point parce qu'il s'agit de Mlle de La
Vallire, bien que je l'estime particulirement; mais parce que
l'objet de la querelle est une femme. Or je prtends qu' ma cour
on respecte les femmes, et qu'on ne se querelle pas.

Manicamp s'inclina.

-- Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que
disait on de Mlle de La Vallire?

-- Mais Votre Majest ne devine-t-elle pas?

-- Moi?

-- Votre Majest sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
permettre les jeunes gens.

-- On disait sans doute qu'elle aimait quelqu'un, hasarda le roi.

-- C'est probable.

-- Mais Mlle de La Vallire a le droit d'aimer qui bon lui semble,
dit le roi.

-- C'est justement ce que soutenait de Guiche.

-- Et c'est pour cela qu'il s'est battu?

-- Oui, Sire, pour cette seule cause.

Le roi rougit.

-- Et, dit-il, vous n'en savez pas davantage?

-- Sur quel chapitre, Sire?

-- Mais sur le chapitre fort intressant que vous racontez  cette
heure.

-- Et quelle chose le roi veut-il que je sache?

-- Eh bien! par exemple, le nom de l'homme que La Vallire aime et
que l'adversaire de de Guiche lui contestait le droit d'aimer?

-- Sire, je ne sais rien, je n'ai rien entendu, rien surpris; mais
je tiens de Guiche pour un grand coeur, et, s'il s'est
momentanment substitu au protecteur de La Vallire, c'est que ce
protecteur tait trop haut plac pour prendre lui-mme sa dfense.

Ces mots taient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le
roi, mais, cette fois, de plaisir.

Il frappa doucement sur l'paule de Manicamp.

-- Allons, allons, vous tes non seulement un spirituel garon,
monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je
trouve votre ami de Guiche un paladin tout  fait de mon got;
vous le lui tmoignerez, n'est-ce pas?

-- Ainsi donc, Sire, Votre Majest me pardonne?

-- Tout  fait.

-- Et je suis libre?

Le roi sourit et tendit la main  Manicamp.

Manicamp saisit cette main et la baisa.

-- Et puis, ajouta le roi, vous contez  merveille.

-- Moi, Sire?

-- Vous m'avez fait un rcit excellent de cet accident arriv 
de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
s'abattant, je vois l'animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
racontez pas, monsieur, vous peignez.

-- Sire, je crois que Votre Majest daigne se railler de moi, dit
Manicamp.

-- Au contraire, fit Louis XIV srieusement, je ris si peu,
monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez  tout le
monde cette aventure.

-- L'aventure de l'afft?

-- Oui, telle que vous me l'avez conte,  moi, sans en changer un
seul mot, vous comprenez?

-- Parfaitement, Sire.

-- Et vous la raconterez?

-- Sans perdre une minute.

-- Eh bien! maintenant, rappelez vous-mme M. d'Artagnan; j'espre
que vous n'en avez plus peur.

-- Oh! Sire, ds que je suis sr des bonts de Votre Majest pour
moi, je ne crains plus rien.

-- Appelez donc, dit le roi.

Manicamp ouvrit la porte.

-- Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.

D'Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrrent.

-- Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
l'explication de M. de Manicamp m'a entirement satisfait.

D'Artagnan jeta  Valot d'un ct, et  Saint-Aignan de l'autre,
un regard qui signifiait: Eh bien! que vous disais-je?

Le roi entrana Manicamp du ct de la porte, puis tout bas:

-- Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu'il se
gurisse vite; je veux me hter de le remercier au nom de toutes
les dames, mais surtout qu'il ne recommence jamais.

-- Dt-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s'il
s'agit de l'honneur de Votre Majest.

C'tait direct. Mais, nous l'avons dit, le roi Louis XIV aimait
l'encens, et, pourvu qu'on lui en donnt, il n'tait pas trs
exigeant sur la qualit.

-- C'est bien, c'est bien, dit-il en congdiant Manicamp, je
verrai de Guiche moi-mme et je lui ferai entendre raison.

Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette
scne:

-- Monsieur d'Artagnan? dit-il.

-- Sire.

-- Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si
trouble, vous qui d'ordinaire avez de si bons yeux?

-- J'ai la vue trouble, moi, Sire?

-- Sans doute.

-- Cela doit tre certainement, puisque Votre Majest le dit. Mais
en quoi trouble, s'il vous plat?

-- Mais  propos de cet vnement du bois Rochin.

-- Ah! ah!

-- Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de
deux hommes, vous avez relev les dtails d'un combat. Rien de
tout cela n'a exist; illusion pure!

-- Ah! ah! fit encore d'Artagnan.

-- C'est comme ces pitinements du cheval, c'est comme ces indices
de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
seulement, la lutte a t longue et terrible,  ce qu'il parat.

-- Ah! ah! continua d'Artagnan.

-- Et quand je pense que j'ai un instant ajout foi  une pareille
erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.

-- En effet, Sire, il faut que j'aie eu la berlue, dit d'Artagnan
avec une belle humeur qui charma le roi.

-- Vous en convenez, alors?

-- Pardieu! Sire, si j'en conviens!

-- De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...

-- Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.

-- Et vous attribuez cette diffrence dans votre opinion?

-- Oh!  une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je
revenais du bois Rochin, o je n'avais pour m'clairer qu'une
mchante lanterne d'curie...

-- Tandis qu' cette heure?...

--  cette heure, j'ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de
plus, les deux yeux du roi, qui clairent comme des soleils.

Le roi se mit  rire, et de Saint-Aignan  clater.

-- C'est comme M. Valot, dit d'Artagnan reprenant la parole aux
lvres du roi, il s'est figur que non seulement M. de Guiche
avait t bless par une balle, mais encore qu'il avait retir une
balle de sa poitrine.

-- Ma foi! dit Valot, j'avoue...

-- N'est-ce pas que vous l'avez cru? reprit d'Artagnan.

-- C'est--dire, dit Valot, que non seulement je l'ai cru, mais
qu' cette heure encore j'en jurerais.

-- Eh bien! mon cher docteur, vous avez rv cela.

-- J'avais rv?

-- La blessure de M. de Guiche, rve! la balle, rve!... Ainsi,
croyez-moi, n'en parlez plus.

-- Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d'Artagnan est
bon. Ne parlez plus de votre rve  personne, monsieur Valot, et,
foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir,
messieurs. Oh! la triste chose qu'un afft au sanglier!

-- La triste chose, rpta d'Artagnan  pleine voix qu'un afft au
sanglier!

Et il rpta encore ce mot par toutes les chambres o il passa.

Et il sortit du chteau, emmenant Valot avec lui.

-- Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi  de Saint-Aignan,
comment se nomme l'adversaire de de Guiche?

De Saint-Aignan regarda le roi.

-- Oh! n'hsite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois
pardonner.

-- De Wardes, dit de Saint-Aignan.

-- Bien.

Puis, rentrant chez lui vivement:

-- Pardonner n'est pas oublier, dit Louis XIV.


Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes  son arc


Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d'avoir si bien
russi, quand, en arrivant au bas de l'escalier et passant devant
une portire, il se sentit tout  coup tirer par une manche.

Il se retourna et reconnut Montalais qui l'attendait au passage,
et qui, mystrieusement, le corps pench en avant et la voix
basse, lui dit:

-- Monsieur, venez vite, je vous prie.

-- Et o cela, mademoiselle? demanda Manicamp.

-- D'abord, un vritable chevalier ne m'et point fait cette
question, il m'et suivie sans avoir besoin d'explication aucune.

-- Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prt  me conduire
en vrai chevalier.

-- Non, il est trop tard, et vous n'en avez pas le mrite. Nous
allons chez Madame; venez.

-- Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.

Et il suivit Montalais, qui courait devant lui lgre comme
Galate.

Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous
essaierons cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous
trouverons autre chose.

Montalais courait toujours.

Comme c'est fatigant, pensa Manicamp, d'avoir  la fois besoin de
son esprit et de ses jambes!

Enfin on arriva.

Madame avait achev sa toilette de nuit; elle tait en dshabill
lgant; mais on comprenait que cette toilette tait faite avant
qu'elle et  subir les motions qui l'agitaient.

Elle attendait avec une impatience visible.

Aussi Montalais et Manicamp la trouvrent-ils debout prs de la
porte.

Au bruit de leurs pas, Madame tait venue au-devant d'eux.

-- Ah! dit-elle, enfin!

-- Voici M. de Manicamp, rpondit Montalais.

Manicamp s'inclina respectueusement.

Madame fit signe  Montalais de se retirer. La jeune fille obit.

Madame la suivit des yeux en silence, jusqu' ce que la porte se
ft referme derrire elle; puis, se retournant vers Manicamp:

-- Qu'y a-t-il donc et que m'apprend-on, monsieur de Manicamp?
dit-elle; il y a quelqu'un de bless au chteau?

-- Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.

-- Oui, M. de Guiche, rpta la princesse. En effet, je l'avais
entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien vritablement, c'est
 M. de Guiche qu'est arrive cette infortune?

--  lui-mme, madame.

-- Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la
princesse, que les duels sont antipathiques au roi?

-- Certes, madame; mais un duel avec une bte fauve n'est pas
justiciable de Sa Majest.

-- Oh! vous ne me ferez pas l'injure de croire que j'ajouterai foi
 cette fable absurde rpandue je ne sais trop dans quel but, et
prtendant que M. de Guiche a t bless par un sanglier. Non,
non, monsieur; la vrit est connue, et, dans ce moment, outre le
dsagrment de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa
libert.

-- Hlas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu'y faire?

-- Vous avez vu Sa Majest?

-- Oui, madame.

-- Que lui avez-vous dit?

-- Je lui ai racont comment M. de Guiche avait t  l'afft,
comment un sanglier tait sorti du bois Rochin, comment
M. de Guiche avait tir sur lui, et comment enfin l'animal furieux
tait revenu sur le tireur, avait tu son cheval et l'avait lui-
mme grivement bless.

-- Et le roi a cru tout cela?

-- Parfaitement.

-- Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
beaucoup.

Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps
un coup d'oeil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait
impassible et sans mouvement  la place qu'il avait adopte en
entrant. Enfin, elle s'arrta.

-- Cependant, dit-elle, tout le monde s'accorde ici  donner une
autre cause  cette blessure.

-- Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans
indiscrtion, adresser cette question  Votre Altesse?

-- Vous demandez cela, vous, l'ami intime de M. de Guiche? vous,
son confident?

-- Oh! madame, l'ami intime, oui; son confident, non. De Guiche
est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont
mme, certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est
discret, madame.

-- Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui,
c'est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la
princesse avec dpit; car, en vrit, le roi pourrait vous
interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui
faisiez le mme conte qu' la premire, il pourrait bien ne pas
s'en contenter.

-- Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l'erreur 
l'gard du roi. Sa Majest a t fort satisfaite de moi, je vous
jure.

-- Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que
cela prouve une seule chose, c'est que Sa Majest est trs facile
 satisfaire.

-- Je crois que Votre Altesse a tort de s'arrter  cette opinion.
Sa Majest est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.

-- Et croyez-vous qu'elle vous saura gr de votre officieux
mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour
M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a dgnr en
rencontre?

-- Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l'air le
plus naf qu'il y ait au monde; que me fait donc l'honneur de me
dire Votre Altesse?

-- Qu'y a-t-il d'tonnant? M. de Guiche est susceptible,
irritable, il s'emporte facilement.

-- Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour trs patient,
et n'tre jamais susceptible et irritable qu'avec les plus justes
motifs.

-- Mais n'est-ce pas un juste motif que l'amiti? dit la
princesse.

-- Oh! certes, madame, et surtout pour un coeur comme le sien.

-- Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne
nierez pas ce fait?

-- Un trs grand ami.

-- Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et
comme M. de Bragelonne tait absent et ne pouvait se battre, il
s'est battu pour lui.

Manicamp se mit  sourire, et fit deux ou trois mouvements de tte
et d'paules qui signifiaient: Dame! si vous le voulez
absolument...

-- Mais enfin, dit la princesse impatiente, parlez!

-- Moi?

-- Sans doute; il est vident que vous n'tes pas de mon avis, et
que vous avez quelque chose  dire.

-- Je n'ai  dire, madame, qu'une seule chose.

-- Dites-la!

-- C'est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
l'honneur de me raconter.

-- Comment! vous ne comprenez pas un mot  cette querelle de
M. de Guiche avec M. de Wardes? s'cria la princesse presque
irrite.

Manicamp se tut.

-- Querelle, continua-t-elle, ne d'un propos plus ou moins
malveillant ou plus ou moins fond sur la vertu de certaine dame?

-- Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.

-- Vous commencez  comprendre, n'est-ce pas?

-- Votre Altesse m'excusera, mais je n'ose...

-- Vous n'osez pas? dit Madame exaspre. Eh bien! attendez, je
vais oser, moi.

-- Madame, madame! s'cria Manicamp, comme s'il tait effray,
faites attention  ce que vous allez dire.

-- Ah! il parat que, si j'tais un homme, vous vous battriez avec
moi, malgr les dits de Sa Majest, comme M. de Guiche s'est
battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La
Vallire.

-- De Mlle de La Vallire! s'cria Manicamp en faisant un
soubresaut subit comme s'il tait  cent lieues de s'attendre 
entendre prononcer ce nom.

-- Oh! qu'avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi?
dit Madame avec ironie; auriez-vous l'impertinence de douter,
vous, de cette vertu?

-- Mais il ne s'agit pas le moins du monde, en tout cela, de la
vertu de Mlle de La Vallire, madame.

-- Comment! lorsque deux hommes se sont brl la cervelle pour une
femme, vous dites qu'elle n'a rien  faire dans tout cela et qu'il
n'est point question d'elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
courtisan, monsieur de Manicamp.

-- Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voil
bien loin de compte. Vous me faites l'honneur de me parler une
langue, et moi,  ce qu'il parat, j'en parle une autre.

-- Plat-il?

-- Pardon, j'ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire
que MM. de Guiche et de Wardes s'taient battus pour Mlle de La
Vallire.

-- Mais oui.

-- Pour Mlle de La Vallire, n'est-ce pas? rpta Manicamp.

-- Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s'occupt en
personne de Mlle de La Vallire; mais qu'il s'en est occup par
procuration.

-- Par procuration!

-- Voyons, ne faites donc pas toujours l'homme effar. Ne sait-on
pas ici que M. de Bragelonne est fianc  Mlle de La Vallire, et
qu'en partant pour la mission que le roi lui a confie  Londres,
il a charg son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette
intressante personne?

-- Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.

-- De tout, je vous en prviens.

Manicamp se mit  rire, action qui faillit exasprer la princesse,
laquelle n'tait pas, comme on le sait, d'une humeur bien
endurante.

-- Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse,
enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien claircie.

-- Oh! quant  cela, il n'y a plus rien  faire, et les
claircissements sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris
parti pour cette petite aventurire qui se donne des airs de
grande dame; il saura que M. de Bragelonne ayant nomm pour son
gardien ordinaire du jardin des Hesprides son ami M. de Guiche,
celui-ci a donn le coup de dent requis au marquis de Wardes, qui
osait porter la main sur la pomme d'or. Or, vous n'tes pas sans
savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes
choses, que le roi convoite de son ct le fameux trsor, et que
peut-tre saura-t-il mauvais gr  M. de Guiche de s'en constituer
le dfenseur. tes-vous assez renseign maintenant, et vous faut-
il un autre avis? Parlez, demandez.

-- Non, madame, non je ne veux rien savoir de plus.

-- Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur
de Manicamp, sachez que l'indignation de Sa Majest sera suivie
d'effets terribles. Chez les princes d'un caractre comme l'est
celui du roi, la colre amoureuse est un ouragan.

-- Que vous apaisez, vous, madame.

-- Moi! s'cria la princesse avec un geste de violente ironie;
moi! et  quel titre?

-- Parce que vous n'aimez pas les injustices, madame.

-- Et ce serait une injustice, selon vous, que d'empcher le roi
de faire ses affaires d'amour?

-- Vous intercderez cependant en faveur de M. de Guiche.

-- Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse
d'un ton plein de hauteur.

-- Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
rpte, vous dfendrez M. de Guiche auprs du roi.

-- Moi?

-- Oui.

-- Et comment cela?

-- Parce que la cause de M. de Guiche, c'est la vtre, madame, dit
tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de
s'allumer.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallire,  propos de
cette dfense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent,
je m'tonne que Votre Altesse n'ait pas devin un prtexte.

-- Un prtexte?

-- Oui.

-- Mais un prtexte  quoi? rpta en balbutiant la princesse que
venaient d'instruire les regards de Manicamp.

-- Maintenant, madame, dit le jeune homme, j'en ai dit assez, je
prsume, pour engager Votre Altesse  ne pas charger, devant le
roi, ce pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitis
fomentes par un certain parti trs oppos au vtre.

-- Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
n'aiment point Mlle de La Vallire, et mme peut-tre quelques-uns
de ceux qui l'aiment, en voudront au comte?

-- Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l'obstination, et
n'ouvrirez-vous point l'oreille aux paroles d'un ami dvou? Faut-
il que je m'expose  vous dplaire, faut-il que je vous nomme,
malgr moi, la personne qui fut la vritable cause de la querelle?

-- La personne! fit Madame en rougissant.

-- Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre
de Guiche irrit, furieux, exaspr de tous ces bruits qui courent
sur cette personne? Faut-il, si vous vous obstinez  ne pas la
reconnatre, et si, moi, le respect continue de m'empcher de la
nommer, faut-il que je vous rappelle les scnes de Monsieur avec
milord de Buckingham, les insinuations lances  propos de cet
exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte 
plaire,  observer,  protger cette personne pour laquelle seule
il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien! je le ferai, et
quand je vous aurai rappel tout cela, peut-tre comprendrez-vous
que le comte,  bout de patience, harcel depuis longtemps par
de Wardes, au premier mot dsobligeant que celui-ci aura prononc
sur cette personne, aura pris feu et respir la vengeance.

La princesse cacha son visage dans ses mains.

-- Monsieur! monsieur! s'cria-t-elle, savez-vous bien ce que vous
dites l et  qui vous le dites?

-- Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s'il n'et point
entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous tonnera
plus, ni l'ardeur du comte  chercher cette querelle, ni son
adresse merveilleuse  la transporter sur un terrain tranger 
vos intrts. Cela surtout est prodigieux d'habilet et de sang-
froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche s'est
battu et a vers son sang, en ralit, doit quelque reconnaissance
au pauvre bless, ce n'est vraiment pas pour le sang qu'il a
perdu, pour la douleur qu'il a soufferte, mais pour sa dmarche 
l'endroit d'un honneur qui lui est plus prcieux que le sien.

-- Oh! s'cria Madame comme si elle et t seule; oh! ce serait
vritablement  cause de moi?

Manicamp put respirer; il avait bravement gagn le temps du repos:
il respira.

Madame, de son ct, demeura quelque temps plonge dans une
rverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements
prcipits de son sein,  la langueur de ses yeux, aux pressions
frquentes de sa main sur son coeur.

Mais, chez elle, la coquetterie n'tait pas une passion inerte;
c'tait, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui
les trouvait.

-- Alors, dit-elle, le comte aura oblig deux personnes  la fois,
car M. de Bragelonne aussi doit  M. de Guiche une grande
reconnaissance; d'autant plus grande, que, partout et toujours,
Mlle de La Vallire passera pour avoir t dfendue par ce
gnreux champion.

Manicamp comprit qu'il demeurait un reste de doute dans le coeur
de la princesse, et son esprit s'chauffa par la rsistance.

-- Beau service, en vrit, dit-il, que celui qu'il a rendu  Mlle
de La Vallire! beau service que celui qu'il a rendu 
M. de Bragelonne! Le duel a fait un clat qui dshonore  moiti
cette jeune fille, un clat qui la brouille ncessairement avec le
vicomte. Il en rsulte que le coup de pistolet de M. de Wardes a
eu trois rsultats au lieu d'un: il tue  la fois l'honneur d'une
femme, le bonheur d'un homme, et peut-tre, en mme temps, a-t-il
bless  mort un des meilleurs gentilshommes de France! Ah!
madame! votre logique est bien froide: elle condamne toujours,
elle n'absout jamais.

Les derniers mots de Manicamp battirent en brche le dernier doute
demeur non pas dans le coeur, mais dans l'esprit de Madame. Ce
n'tait plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec
ses souponneux retours, c'tait un coeur qui venait de sentir le
froid profond d'une blessure.

-- Bless  mort! murmura-t-elle d'une voix haletante; oh!
monsieur de Manicamp, n'avez-vous pas dit bless  mort?

Manicamp ne rpondit que par un profond soupir.

-- Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement bless?
continua la princesse.

-- Eh! madame, il a une main brise et une balle dans la poitrine.

-- Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l'excitation de la
fivre, c'est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brise,
dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c'est ce
lche, ce misrable, c'est cet assassin de de Wardes qui a fait
cela! Dcidment, le Ciel n'est pas juste.

Manicamp paraissait en proie  une violente motion. Il avait, en
effet, dploy beaucoup d'nergie dans la dernire partie de son
plaidoyer.

Quant  Madame, elle n'en tait plus  calculer les convenances;
lorsque chez elle la passion parlait, colre ou sympathie, rien
n'en arrtait plus l'lan.

Madame s'approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur
un sige, comme si la douleur tait une assez puissante excuse 
commettre une infraction aux lois de l'tiquette.

-- Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.

Manicamp releva la tte.

-- M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?

-- Deux fois, madame, dit-il: d'abord,  cause de l'hmorragie qui
s'est dclare, une artre ayant t offense  la main; ensuite,
 cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le mdecin le
craignait du moins, offens quelque organe essentiel.

-- Alors il peut mourir?

-- Mourir, oui, madame, et sans mme avoir la consolation de
savoir que vous avez connu son dvouement.

-- Vous le lui direz.

-- Moi?

-- Oui; n'tes-vous pas son ami?

-- Moi? oh! non, madame, je ne dirai  M. de Guiche, si le
malheureux est encore en tat de m'entendre, je ne lui dirai que
ce que j'ai vu, c'est--dire votre cruaut pour lui.

-- Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.

-- Oh! si fait, madame, je dirai cette vrit, car, enfin, la
nature est puissante chez un homme de son ge. Les mdecins sont
savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait  sa
blessure, je ne voudrais pas qu'il restt expos  mourir de la
blessure du coeur aprs avoir chapp  celle du corps.

Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
vouloir prendre cong.

-- Au moins, monsieur, dit Madame en l'arrtant d'un air presque
suppliant, vous voudrez bien me dire en quel tat se trouve le
malade; quel est le mdecin qui le soigne?

-- Il est fort mal, madame, voil pour son tat. Quant  son
mdecin, c'est le mdecin de Sa Majest elle-mme, M. Valot.
Celui-ci est, en outre, assist du confrre chez lequel
M. de Guiche a t transport.

-- Comment! il n'est pas au chteau? fit Madame.

-- Hlas! madame, le pauvre garon tait si mal, qu'il n'a pu tre
amen jusqu'ici.

-- Donnez-moi l'adresse, monsieur, dit vivement la princesse:
j'enverrai qurir de ses nouvelles.

-- Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le
nom du mdecin est inscrit sur la porte.

-- Vous retournez prs du bless, monsieur de Manicamp?

-- Oui, madame.

-- Alors il convient que vous me rendiez un service.

-- Je suis aux ordres de Votre Altesse.

-- Faites ce que vous vouliez faire: retournez prs de
M. de Guiche, loignez tous les assistants; veuillez vous loigner
vous-mme.

-- Madame...

-- Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voil le
fait; n'y voyez pas autre chose que ce qui s'y trouve, ne demandez
pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes
femmes, deux peut-tre,  cause de l'heure avance; je ne voudrais
pas qu'elles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas
que vous les vissiez: ce sont des scrupules que vous devez
comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.

-- Oh! madame, parfaitement; je puis mme faire mieux, je
marcherai devant vos messagres; ce sera  la fois un moyen de
leur indiquer srement la route et de les protger si le hasard
faisait qu'elles eussent, contre toute probabilit, besoin de
protection.

-- Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficult
aucune, n'est-ce pas?

-- Certes, madame; car, passant le premier, j'aplanirais ces
difficults, si le hasard faisait qu'elles existassent.

-- Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas
de l'escalier.

-- J'y vais, madame.

-- Attendez.

Manicamp s'arrta.

-- Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez,
sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.

-- Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que
je m'y trompasse?

-- On frappera trois fois doucement dans les mains.

-- Oui, madame.

-- Allez, allez.

Manicamp se retourna, salua une dernire fois, et sortit la joie
dans le coeur. Il n'ignorait pas, en effet, que la prsence de
Madame tait le meilleur baume  appliquer sur les plaies du
bless.

Un quart d'heure ne s'tait pas coul que le bruit d'une porte
qu'on ouvrait et qu'on refermait avec prcaution parvint jusqu'
lui. Puis il entendit les pas lgers glissant le long de la rampe,
puis les trois coups frapps dans les mains, c'est--dire le
signal convenu.

Il sortit aussitt, et, fidle  sa parole, se dirigea, sans
retourner la tte,  travers les rues de Fontainebleau, vers la
demeure du mdecin.


Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France

Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert
d'un demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de
Manicamp.

Au premier tage, derrire les rideaux de damas rouge, brillait la
douce lueur d'une lampe pose sur un dressoir.

 l'autre extrmit de la mme chambre, dans un lit  colonnes
torses, ferm de rideaux pareils  ceux qui teignaient le feu de
la lampe, reposait de Guiche, la tte leve sur un double
oreiller, les yeux noys dans un brouillard pais; de longs
cheveux noirs, boucls, parpills sur le lit, paraient de leur
dsordre les tempes sches et ples du jeune homme.

On sentait que la fivre tait la principale htesse de cette
chambre.

De Guiche rvait. Son esprit suivait,  travers les tnbres, un
de ces rves du dlire comme Dieu en envoie sur la route de la
mort  ceux qui vont tomber dans l'univers de l'ternit.

Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.

Manicamp monta les degrs avec prcipitation; seulement, au seuil,
il s'arrta, poussa doucement la porte, passa la tte dans la
chambre, et, voyant que tout tait tranquille, il s'approcha, sur
la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, chantillon mobilier
du rgne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s'y tait
naturellement endormie, il la rveilla et la pria de passer dans
la pice voisine.

Puis, debout prs du lit, il demeura un instant  se demander s'il
fallait rveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.

Mais, comme derrire la portire il commenait  entendre le
frmissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
compagnes de route, comme il voyait dj cette portire impatiente
se soulever, il s'effaa le long du lit et suivit la garde-malade
dans la chambre voisine.

Alors, au moment mme o il disparaissait, la draperie se souleva
et les deux femmes entrrent dans la chambre qu'il venait de
quitter.

Celle qui tait entre la premire fit  sa compagne un geste
imprieux qui la cloua sur un escabeau prs de la porte.

Puis elle s'avana rsolument vers le lit, fit glisser les rideaux
sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrire le
chevet.

Elle vit alors la figure plie du comte; elle vit sa main droite,
enveloppe d'un linge blouissant de blancheur, se dessiner sur la
courtepointe  ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit
de douleur.

Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait
s'largissant sur ce linge.

La poitrine blanche du jeune homme tait dcouverte, comme si le
frais de la nuit et d aider sa respiration. Une petite
bandelette attachait l'appareil de la blessure, autour de laquelle
s'largissait un cercle bleutre de sang extravas.

Un soupir profond s'exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
s'appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
masque ce douloureux spectacle.

Un souffle rauque et strident passait comme le rle de la mort par
les dents serres du comte.

La dame masque saisit la main gauche du bless.

Cette main brlait comme un charbon ardent.

Mais, au moment o se posa dessus la main glace de la dame,
l'action de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et
tcha de rentrer dans la vie en animant son regard.

La premire chose qu'il aperut, fut le fantme dress devant la
colonne de son lit.

 cette vue, ses yeux se dilatrent, mais sans que l'intelligence
y allumt sa pure tincelle.

Alors la dame fit un signe  sa compagne, qui tait demeure prs
de la porte; sans doute celle-ci avait sa leon faite, car, d'une
voix clairement accentue, et sans hsitation aucune, elle
pronona ces mots:

-- Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir
comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous
tmoigner par ma bouche tout le regret qu'elle prouve de vous
voir souffrir.

Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n'avait point
encore remarqu la personne  laquelle appartenait cette voix.

Il se retourna donc naturellement vers le point d'o venait cette
voix.

Mais, comme la main glace ne l'avait point abandonn, il en
revint  regarder ce fantme immobile.

-- Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d'une voix
affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette
chambre?

-- Oui, rpondit le fantme d'une voix presque inintelligible et
en baissant la tte.

-- Eh bien! fit le bless avec effort, merci. Dites  Madame que
je ne regrette plus de mourir, puisqu'elle s'est souvenue de moi.

 ce mot mourir, prononc par un mourant, la dame masque ne put
retenir ses larmes, qui coulrent sous son masque et apparurent
sur ses joues  l'endroit o le masque cessait de les couvrir.

De Guiche, s'il et t plus matre de ses sens, les et vues
rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.

La dame, oubliant qu'elle avait un masque, porta la main  ses
yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours
agaant et froid, elle arracha le masque avec colre et le jeta
sur le parquet.

 cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d'un
nuage, de Guiche poussa un cri et tendit les bras.

Mais toute parole expira sur ses lvres, comme toute force dans
ses veines.

Sa main droite, qui avait suivi l'impulsion de la volont sans
calculer son degr de puissance, sa main droite retomba sur le
lit, et, tout aussitt, ce linge si blanc fut rougi d'une tache
plus large.

Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
fermaient comme s'il et commenc d'entrer en lutte avec l'ange
indomptable de la mort.

Puis, aprs quelques mouvements sans volont, la tte se retrouva
immobile sur l'oreiller.

Seulement, de ple, elle tait devenue livide.

La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement  l'habitude, la
peur fut attractive.

Elle se pencha vers le jeune homme, dvorant de son souffle ce
visage froid et dcolor, qu'elle toucha presque; puis elle dposa
un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secou
comme par une dcharge lectrique, se rveilla une seconde fois,
ouvrit de grands yeux sans pense, et retomba dans un
vanouissement profond.

-- Allons, dit-elle  sa compagne, allons, nous ne pouvons
demeurer plus longtemps ici; j'y ferais quelque folie.

-- Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la
vigilante compagne.

-- Ramassez-le, rpondit sa matresse en se glissant perdue par
l'escalier.

Et, comme la porte de la rue tait reste entrouverte, les deux
oiseaux lgers passrent par cette ouverture, et, d'une course
lgre, regagnrent le palais.

L'une des deux dames monta jusqu'aux appartements de Madame, o
elle disparut.

L'autre entra dans l'appartement des filles d'honneur, c'est--
dire  l'entresol.

Arrive  sa chambre, elle s'assit devant une table, et, sans se
donner le temps de respirer, elle se mit  crire le billet
suivant:

Ce soir, Madame a t voir M. de Guiche. Tout va  merveille de
ce ct. Allez du vtre, et surtout brlez ce papier.

Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et,
sortant de chez elle avec prcaution, elle traversa un corridor
qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.

L, elle s'arrta devant une porte, sous laquelle, ayant heurt
deux coups secs, elle glissa le papier et s'enfuit.

Alors, revenant chez elle, elle fit disparatre toute trace de sa
sortie et de l'criture du billet.

Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le
but que nous venons de dire, elle aperut sur la table le masque
de Madame qu'elle avait rapport suivant l'ordre de sa matresse,
mais qu'elle avait oubli de lui remettre.

-- Oh! oh! dit-elle, n'oublions pas de faire demain ce que j'ai
oubli de faire aujourd'hui.

Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son
pouce humide, elle regarda son pouce.

Il tait non seulement humide, mais rougi.

Le masque tait tomb sur une de ces taches de sang qui, nous
l'avons dit, maculaient le parquet, et, de l'extrieur noir, qui
avait t mis par le hasard en contact avec lui, le sang avait
pass  l'intrieur et tachait la batiste blanche.

-- Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l'ont sans doute dj
reconnue  toutes les manoeuvres que nous avons dcrites, oh! oh!
je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop prcieux maintenant.

Et, se levant, elle courut  un coffret de bois d'rable qui
renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.

-- Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dpt n'est pas de
ceux que l'on abandonne  l'aventure.

Puis, aprs un moment de silence et avec un sourire qui
n'appartenait qu' elle:

-- Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave
chevalier, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres
de La Vallire, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection
enfin qui fera un jour l'histoire de France et l'histoire de la
royaut. Tu iras chez M. Malicorne, continua la folle en riant,
tandis qu'elle commenait  se dshabiller; chez ce digne
M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit n'tre
que matre des appartements de Monsieur, et que je fais, moi,
archiviste et historiographe de la maison de Bourbon et des
meilleures maisons du royaume. Qu'il se plaigne, maintenant, ce
bourru de Malicorne!

Et elle tira ses rideaux et s'endormit.


Chapitre CLXI -- Le voyage


Le lendemain, jour indiqu pour le dpart, le roi,  onze heures
sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degr
pour aller prendre son carrosse, attel de six chevaux piaffant au
bas de l'escalier.

Toute la cour attendait dans le Fer--cheval en habits de voyage;
et c'tait un brillant spectacle que cette quantit de chevaux
sells, de carrosses attels, d'hommes et de femmes entours de
leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.

Le roi monta dans son carrosse accompagn des deux reines.

Madame en fit autant avec Monsieur.

Les filles d'honneur imitrent cet exemple et prirent place, deux
par deux, dans les carrosses qui leur taient destins.

Le carrosse du roi prit la tte, puis vint celui de Madame, puis
les autres suivirent, selon l'tiquette.

Le temps tait chaud; un lger souffle d'air, qu'on avait pu
croire assez fort le matin pour rafrachir l'atmosphre, fut
bientt embras par le soleil cach sous les nuages, et ne
s'infiltra plus,  travers cette chaude vapeur qui s'levait du
sol, que comme un vent brlant qui soulevait une fine poussire et
frappait au visage les voyageurs presss d'arriver.

Madame fut la premire qui se plaignit de la chaleur.

Monsieur lui rpondit en se renversant dans le carrosse comme un
homme qui va s'vanouir, et il s'inonda de sels et d'eaux de
senteur, tout en poussant de profonds soupirs.

Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:

-- En vrit, monsieur, je croyais que vous eussiez t assez
galant, par la chaleur qu'il fait, pour me laisser mon carrosse 
moi toute seule et faire la route  cheval.

--  cheval! s'cria le prince avec un accent d'effroi qui fit
voir combien il tait loin d'adhrer  cet trange projet; 
cheval! Mais vous n'y pensez pas, madame, toute ma peau s'en irait
par pices au contact de ce vent de feu.

Madame se mit  rire.

-- Vous prendrez mon parasol, dit-elle.

-- Et la peine de le tenir? rpondit Monsieur avec le plus grand
sang-froid. D'ailleurs, je n'ai pas de cheval.

-- Comment! pas de cheval? rpliqua la princesse, qui, si elle ne
gagnait pas l'isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de
cheval? Vous faites erreur, monsieur, car je vois l-bas votre bai
favori.

-- Mon cheval bai? s'cria le prince en essayant d'excuter vers
la portire un mouvement qui lui causa tant de gne, qu'il ne
l'accomplit qu' moiti, et qu'il se hta de reprendre son
immobilit.

-- Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par
M. de Malicorne.

-- Pauvre bte! rpliqua le prince, comme il va avoir chaud!

Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil  un mourant qui
expire.

Madame, de son ct, s'tendit paresseusement dans l'autre coin de
la calche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour
songer tout  son aise.

Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
cd le fond aux deux reines, prouvait cette vive contrarit des
amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif
ardente, dsirent la vue de l'objet aim, puis s'loignent  demi
contents sans s'apercevoir qu'ils ont amass une soif plus ardente
encore.

Le roi, marchant en tte comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d'honneur,
qui venaient les derniers.

Il lui fallait, d'ailleurs, rpondre aux ternelles
interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de possder
_son cher mari_, comme elle disait dans son oubli de l'tiquette
royale, l'investissait de tout son amour, le garrottait de tous
ses soins, de peur qu'on ne vnt le lui prendre ou qu'il ne lui
prt l'envie de la quitter.

Anne d'Autriche, que rien n'occupait alors que les lancements
sourds que, de temps en temps, elle prouvait dans le sein, Anne
d'Autriche faisait joyeuse contenance, et, bien qu'elle devint
l'impatience du roi, elle prolongeait malicieusement son supplice
par des reprises inattendues de conversation, au moment o le roi,
retomb en lui-mme, commenait  y caresser ses secrtes amours.

Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la
part d'Anne d'Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable
au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son coeur.

Il se plaignit d'abord de la chaleur; c'tait un acheminement 
d'autres plaintes.

Mais ce fut avec assez d'adresse pour que Marie-Thrse ne devint
point son but.

Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle
venta Louis de ses plumes d'autruche.

Mais, la chaleur passe, le roi se plaignit de crampes et
d'impatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse
s'arrtait pour relayer:

-- Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi
aussi, j'ai les jambes inquites. Nous ferons quelques pas  pied,
puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre
place.

Le roi frona le sourcil; c'est une rude preuve que fait subir 
son infidle la femme jalouse qui, quoique en proie  la jalousie,
s'observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prtexte 
la colre.

Nanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit,
donna le bras  la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis
que l'on changeait de chevaux.

Tout en marchant, il jetait un coup d'oeil envieux sur les
courtisans qui avaient le bonheur de faire la route  cheval.

La reine s'aperut bientt que la promenade  pied ne plaisait pas
plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc  remonter
en carrosse.

Le roi la conduisit jusqu'au marchepied, mais ne remonta point
avec elle. Il fit trois pas en arrire et chercha, dans la file
des carrosses,  reconnatre celui qui l'intressait si vivement.

 la portire du sixime, apparaissait la blanche figure de La
Vallire.

Comme le roi, immobile  sa place, se perdait en rveries sans
voir que tout tait prt et que l'on n'attendait plus que lui, il
entendit,  trois pas, une voix qui l'interpellait
respectueusement. C'tait M. de Malicorne, en costume complet
d'cuyer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.

-- Votre Majest a demand un cheval? dit-il.

-- Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
essayait de reconnatre ce gentilhomme, dont la figure ne lui
tait pas encore familire.

-- Sire, rpondit Malicorne, j'ai au moins un cheval au service de
Votre Majest.

Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu'avait remarqu
Madame.

L'animal tait superbe et royalement caparaonn.

-- Mais ce n'est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.

-- Sire, c'est un cheval des curies de Son Altesse Royale. Mais
Son Altesse Royale ne monte pas  cheval quand il fait si chaud.

Le roi ne rpondit rien, mais s'approcha vivement de ce cheval,
qui creusait la terre avec son pied.

Malicorne fit un mouvement pour tenir l'trier; Sa Majest tait
dj en selle.

Rendu  la gaiet par cette bonne chance, le roi courut tout
souriant au carrosse des reines qui l'attendaient, et malgr l'air
effar de Marie Thrse:

-- Ah! ma foi! dit-il, j'ai trouv ce cheval et j'en profite.
J'touffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.

Puis, s'inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture,
il disparut en une seconde.

Anne d'Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n'allait pas
bien loin, car, parvenu au sixime carrosse, il fit plier les
jarrets de son cheval et ta son chapeau.

Il saluait La Vallire, qui,  sa vue, poussa un petit cri de
surprise, en mme temps qu'elle rougissait de plaisir.

Montalais, qui occupait l'autre coin du carrosse, rendit au roi un
profond salut. Puis, en femme d'esprit, elle feignit d'tre trs
occupe du paysage, et se retira dans le coin  gauche.

La conversation du roi et de La Vallire commena comme toutes les
conversations d'amants, par d'loquents regards et par quelques
mots d'abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu
chaud dans son carrosse,  tel point qu'un cheval lui avait paru
un bienfait.

-- Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout  fait
intelligent, car il m'a devin. Maintenant, il me reste un dsir,
c'est de savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement
son roi, et l'a sauv du cruel ennui o il tait.

Montalais, pendant ce colloque qui, ds les premiers mots, l'avait
rveille, Montalais s'tait approche et s'tait arrange de
faon  rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.

Il en rsulta que, comme le roi regardait autant elle que La
Vallire en interrogeant, elle put croire que c'tait elle que
l'on interrogeait, et, par consquent, elle pouvait rpondre.

Elle rpondit donc:

-- Sire, le cheval que monte Votre Majest est un des chevaux de
Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son
Altesse Royale.

-- Et comment s'appelle ce gentilhomme, s'il vous plat,
mademoiselle?

-- M. de Malicorne, Sire.

Le nom fit son effet ordinaire.

-- Malicorne? rpta le roi en souriant.

-- Oui, Sire, rpliqua Aure. Tenez, c'est ce cavalier qui galope
ici  ma gauche.

Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d'un air bat,
galopait  la portire de gauche, sachant bien qu'on parlait de
lui en ce moment mme, mais ne bougeant pas plus sur la selle
qu'un sourd et muet.

-- Oui, c'est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et
je me rappellerai son nom.

Et le roi regarda tendrement La Vallire.

Aure n'avait plus rien  faire; elle avait laiss tomber le nom de
Malicorne; le terrain tait bon; il n'y avait maintenant qu'
laisser le nom pousser et l'vnement porter ses fruits.

En consquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de
faire  M. de Malicorne autant de signes agrables qu'elle
voudrait, puisque M. de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au
roi. Comme on comprend bien, Montalais ne s'en fit pas faute. Et
Malicorne, avec sa fine oreille et son oeil sournois, empocha les
mots:

-- Tout va bien.

Le tout accompagn d'une pantomime qui renfermait un semblant de
baiser.

-- Hlas! mademoiselle, dit enfin le roi, voil que la libert de
la campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus
rigoureux, et nous ne vous verrons plus.

-- Votre Majest aime trop Madame, rpondit Louise, pour ne pas
venir chez elle souvent; et quand Votre Majest traversera la
chambre...

-- Ah! dit le roi d'une voix tendre et qui baissait par degrs,
s'apercevoir n'est point se voir, et cependant il semble que ce
soit assez pour vous.

Louise ne rpondit rien; un soupir gonflait son coeur, mais elle
touffa ce soupir.

-- Vous avez sur vous-mme une grande puissance, dit le roi.

La Vallire sourit avec mlancolie.

-- Employez cette force  aimer, continua-t-il, et je bnirai Dieu
de vous l'avoir donne.

La Vallire garda le silence, mais leva sur le roi un oeil charg
d'amour.

Alors, comme s'il et t dvor par ce brlant regard, Louis
passa la main sur son front, et, pressant son cheval des genoux,
lui fit faire quelques pas en avant.

Elle, renverse en arrire, l'oeil demi-clos, couvait du regard ce
beau cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses
bras arrondis avec grce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les
flancs du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient
de beaux cheveux boucls, se relevant parfois pour dcouvrir une
oreille rose et charmante.

Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s'enivrait de son
amour. Aprs un instant, le roi revint prs d'elle.

-- Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce
le coeur! oh! mademoiselle, que vous devez tre impitoyable
lorsque vous tes rsolue  quelque rupture; puis je vous crois
changeante... Enfin, enfin, je crains cet amour profond qui me
vient de vous.

-- Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallire, quand j'aimerai,
ce sera pour toute la vie.

-- Quand vous aimerez! s'cria le roi avec hauteur. Quoi! vous
n'aimez donc pas?

Elle cacha son visage dans ses mains.

-- Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j'ai raison de vous
accuser; voyez-vous que vous tes changeante, capricieuse,
coquette, peut-tre; voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!

-- Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!

-- Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la mme pour
moi?

-- Oh! toujours, Sire.

-- Que vous n'aurez point de ces durets qui brisent le coeur,
point de ces changements soudains qui me donneraient la mort?

-- Non! oh! non.

-- Eh bien, tenez, j'aime les promesses, j'aime  mettre sous la
garantie du serment, c'est--dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
ce qui intresse mon coeur et mon amour. Promettez-moi, ou plutt
jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons
commencer, vie toute de sacrifices, de mystres, de douleurs, vie
toute de contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous
nous sommes tromps, que, si nous nous sommes mal compris, que, si
nous nous sommes fait un tort, et c'est un crime en amour, jurez-
moi, Louise!...

Elle tressaillit jusqu'au fond de l'me; c'tait la premire fois
qu'elle entendait son nom prononc ainsi par son royal amant.

Quant  Louis, tant son gant, il tendit la main jusque dans le
carrosse.

-- Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles,
jamais, une fois loin l'un de l'autre, jamais nous ne laisserons
passer la nuit sur une brouille sans qu'une visite, ou tout au
moins un message de l'un de nous aille porter  l'autre la
consolation et le repos.

La Vallire prit dans ses deux mains froides la main brlante de
son amant, et la serra doucement, jusqu' ce qu'un mouvement du
cheval, effray par la rotation et la proximit de la roue,
l'arracht  ce bonheur.

Elle avait jur.

-- Retournez, Sire, dit-elle, retournez prs des reines; je sens
un orage l bas, un orage qui menace mon coeur.

Louis obit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour
rejoindre le carrosse des reines.

En passant, il vit Monsieur qui dormait.

Madame ne dormait pas, elle.

Elle dit au roi,  son passage:

-- Quel bon cheval, Sire!... N'est-ce pas le cheval bai de
Monsieur?

Quant  la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:

-- tes-vous mieux, mon cher Sire?


Chapitre CLXII -- _Trium-Fminat_


Le roi, une fois  Paris, se rendit au Conseil et travailla une
partie de la journe. La reine demeura chez elle avec la reine
mre, et fondit en larmes aprs avoir fait son adieu au roi.

-- Ah! ma mre, dit-elle, le roi ne m'aime plus. Que deviendrai-
je, mon Dieu?

-- Un mari aime toujours une femme telle que vous, rpondit Anne
d'Autriche.

-- Le moment peut venir, ma mre, o il aimera une autre femme que
moi.

-- Qu'appelez-vous aimer?

-- Oh! toujours penser  quelqu'un, toujours rechercher cette
personne.

-- Est-ce que vous avez remarqu, dit Anne d'Autriche, que le roi
ft de ces sortes de choses?

-- Non, madame, dit la jeune reine en hsitant.

-- Vous voyez bien, Marie!

-- Et cependant, ma mre, avouez que le roi me dlaisse?

-- Le roi, ma fille, appartient  tout son royaume.

-- Et voil pourquoi il ne m'appartient plus,  moi; voil
pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reines,
dlaisse, oublie, tandis que l'amour, la gloire et les honneurs
seront pour les autres. Oh! ma mre, le roi est si beau! Combien
lui diront qu'elles l'aiment, combien devront l'aimer!

-- Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais
cela dt-il arriver, j'en doute, souhaitez plutt, Marie, que ces
femmes aiment rellement votre mari. D'abord, l'amour dvou de la
matresse est un lment de dissolution rapide pour l'amour de
l'amant; et puis,  force d'aimer, la matresse perd tout empire
sur l'amant, dont elle ne dsire ni la puissance ni la richesse,
mais l'amour. Souhaitez donc que le roi n'aime gure, et que sa
matresse aime beaucoup!

-- Oh! ma mre, quelle puissance que celle d'un amour profond!

-- Et vous dites que vous tes abandonne.

-- C'est vrai, c'est vrai, je draisonne... Il est un supplice
pourtant, ma mre, auquel je ne saurais rsister.

-- Lequel?

-- Celui d'un heureux choix, celui d'un mnage qu'il se ferait 
ct du ntre; celui d'une famille qu'il trouverait chez une autre
femme. Oh! si je voyais jamais des enfants au roi... j'en
mourrais!

-- Marie! Marie! rpliqua la reine mre avec un sourire, et elle
prit la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais
vous dire, et qu' jamais il vous serve de consolation: le roi ne
peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.

 ces paroles, qu'elle accompagna d'un expressif clat de rire, la
reine mre quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un
page venait d'annoncer la venue dans le grand cabinet.

Madame avait pris  peine le temps de se dshabiller. Elle
arrivait avec une de ces physionomies agites qui dclent un plan
dont l'excution occupe et dont le rsultat inquite.

-- Je venais voir, dit-elle, si Vos Majests avaient quelque
fatigue de notre petit voyage?

-- Aucune, dit la reine mre.

-- Un peu, rpliqua Marie-Thrse.

-- Moi, mesdames, j'ai surtout souffert de la contrarit.

-- Quelle contrarit? demanda Anne d'Autriche.

-- Cette fatigue que devait prendre le roi  courir ainsi 
cheval.

-- Bon! cela fait du bien au roi.

-- Et je le lui ai conseill moi-mme, dit Marie-Thrse en
plissant.

Madame ne rpondit rien  cela, seulement, un de ces sourires qui
n'appartenaient qu' elle se dessina sur ses lvres, sans passer
sur le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitt la
tournure de la conversation:

-- Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons
quitt: toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des
coquetteries.

-- Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mre.

-- On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellire.

-- Qui s'inscrit ainsi au numro dix mille? rpliqua la reine
mre. Mais les trames, s'il vous plat?

-- Nous avons,  ce qu'il parat, des dmls avec la Hollande.

-- Comment cela?

-- Monsieur me racontait cette histoire des mdailles.

-- Ah! s'cria la jeune reine, ces mdailles frappes en
Hollande... o l'on voit un nuage passer sur le soleil du roi.
Vous avez tort d'appeler cela de la trame, c'est de l'injure.

-- Si mprisable que le roi la mprisera, rpondit la reine mre.
Mais, que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez
parler de Mme d'Olonne?

-- Non pas, non pas; je chercherai plus prs de nous.

-- _Casa de usted_ murmura la reine mre, sans remuer les lvres,
 l'oreille de sa bru.

Madame n'entendit rien et continua:

-- Vous savez l'affreuse nouvelle?

-- Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.

-- Et vous l'attribuez, comme tout le monde,  un accident de
chasse?

-- Mais oui, firent les deux reines, cette fois intresses.

Madame se rapprocha.

-- Un duel, dit-elle tout bas.

-- Ah! fit svrement Anne d'Autriche, aux oreilles de qui sonnait
mal ce mot _duel_, proscrit en France depuis qu'elle y rgnait.

-- Un dplorable duel, qui a failli coter,  Monsieur, deux de
ses meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.

-- Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine anime d'un instinct
secret.

-- Coquetteries, rpta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
dissert sur la vertu d'une dame: l'un a trouv que Pallas tait
peu de chose  ct d'elle; l'autre a prtendu que cette dame
imitait Vnus agaant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu
comme Hector et Achille.

-- Vnus agaant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
approfondir l'allgorie.

-- Qui est cette dame? demanda nettement Anne d'Autriche. Vous
avez dit, je crois, une dame d'honneur?

-- L'ai-je dit? fit Madame.

-- Oui. Je croyais mme vous avoir entendue la nommer.

-- Savez-vous qu'une femme de cette espce est funeste dans une
maison royale?

-- C'est Mlle de La Vallire? dit la reine mre.

-- Mon Dieu, oui, c'est cette petite laide.

-- Je la croyais fiance  un gentilhomme qui n'est ni
M. de Guiche ni M. de Wardes, je suppose?

-- C'est possible, madame.

La jeune reine prit une tapisserie, qu'elle dfit avec une
affectation de tranquillit, dmentie par le tremblement de ses
doigts.

-- Que parliez-vous de Vnus et de Mars? poursuivit la reine mre;
est-ce qu'il y a un _Mars_?

-- Elle s'en vante.

-- Vous venez de dire qu'elle s'en vante?

-- Il a t la cause du combat.

-- Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?

-- Oui, certes, en bon serviteur.

-- En bon serviteur! s'cria la jeune reine oubliant toute rserve
pour laisser chapper sa jalousie; serviteur de qui?

-- Mars, rpliqua Madame, ne pouvant tre dfendu qu'aux dpens de
cette Vnus, M. de Guiche a soutenu l'innocence absolue de Mars,
et affirm sans doute que Vnus s'en vantait.

-- Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d'Autriche, propageait
le bruit que Vnus avait raison.

Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure
faite au plus noble des hommes.

Et elle se mit  charger de Wardes avec tout l'acharnement
possible, payant ainsi la dette du bless et la sienne avec la
certitude qu'elle faisait pour l'avenir la ruine de son ennemi.
Elle en dit tant, que Manicamp, s'il se ft trouv l, et
regrett d'avoir si bien servi son ami, puisqu'il en rsultait la
ruine de ce malheureux ennemi.

-- Dans tout cela, dit Anne d'Autriche, je ne vois qu'une peste,
qui est cette La Vallire.

La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.

Madame couta.

-- Est-ce que tel n'est pas votre avis? lui dit Anne d'Autriche.
Est-ce que vous ne faites pas remonter  elle la cause de cette
querelle et du combat?

Madame rpondit par un geste qui n'tait pas plus une affirmation
qu'une ngation.

-- Je ne comprends pas trop alors ce que vous m'avez dit touchant
le danger de la coquetterie, reprit Anne d'Autriche.

-- Il est vrai, se hta de dire Madame, que, si la jeune personne
n'avait pas t coquette, Mars ne se serait pas occup d'elle.

Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la
jeune reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commenc.

-- Je ne veux pas qu' ma Cour on arme ainsi les hommes les uns
contre les autres, dit flegmatiquement Anne d'Autriche. Ces moeurs
furent peut-tre utiles dans un temps o la noblesse, divise,
n'avait d'autre point de ralliement que la galanterie. Alors les
femmes, rgnant seules, avaient le privilge d'entretenir la
valeur des gentilshommes par des essais frquents. Mais
aujourd'hui, Dieu soit lou! il n'y a qu'un seul matre en France.
 ce matre est d le concours de toute force et de toute pense.
Je ne souffrirai pas qu'on enlve  mon fils un de ses serviteurs.

Elle se tourna vers la jeune reine.

-- Que faire  cette La Vallire? dit-elle.

-- La Vallire? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais
pas ce nom.

Et cette rponse fut accompagne d'un de ces sourires glacs qui
vont seulement aux bouches royales.

Madame tait elle-mme une grande princesse, grande par l'esprit,
la naissance et l'orgueil; toutefois, le poids de cette rponse
l'crasa; elle fut oblige d'attendre un moment pour se remettre.

-- C'est une de mes filles d'honneur, rpliqua-t-elle avec un
salut.

-- Alors, rpliqua Marie-Thrse du mme ton, c'est votre affaire,
ma soeur... non la ntre.

-- Pardon, reprit Anne d'Autriche, c'est mon affaire,  moi. Et je
comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant  Madame un
regard d'intelligence, je comprends pourquoi Madame m'a dit ce
qu'elle vient de me dire.

-- Vous, ce qui mane de vous, madame, dit la princesse anglaise,
sort de la bouche de la Sagesse.

-- En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thrse avec
douceur, on lui ferait une pension.

-- Sur ma cassette! s'cria vivement Madame.

-- Non, non, madame, interrompit Anne d'Autriche, pas d'clat,
s'il vous plat. Le roi n'aime pas qu'on fasse parler mal des
dames. Que tout ceci, s'il vous plat, s'achve en famille.

-- Madame, vous aurez l'obligeance de faire mander ici cette
fille.

-- Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment
chez vous.

Les prires de la vieille reine taient des ordres. Marie-Thrse
se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire
appeler La Vallire par un page.


Chapitre CLXIII -- Premire querelle


La Vallire entra chez la reine mre, sans se douter le moins du
monde qu'il se ft tram contre elle un complot dangereux.

Elle croyait qu'il s'agissait du service, et jamais la reine mre
n'avait t mauvaise pour elle en pareille circonstance.
D'ailleurs, ne ressortissant pas immdiatement  l'autorit d'Anne
d'Autriche, elle ne pouvait avoir avec elle que des rapports
officieux, auxquels sa propre complaisance et le rang de l'auguste
princesse lui faisaient un devoir de donner toute la bonne grce
possible.

Elle s'avana donc vers la reine mre avec ce sourire placide et
doux qui faisait sa principale beaut.

Comme elle ne s'approchait pas assez, Anne d'Autriche lui fit
signe de venir jusqu' sa chaise.

Alors Madame rentra, et, d'un air parfaitement tranquille, s'assit
prs de sa belle-mre, en reprenant l'ouvrage commenc par Marie-
Thrse.

La Vallire, au lieu de l'ordre qu'elle s'attendait  recevoir
sur-le-champ, s'aperut de ces prambules, et interrogea
curieusement, sinon avec inquitude, le visage des deux
princesses.

Anne rflchissait.

Madame conservait une affectation d'indiffrence qui et alarm de
moins timides.

-- Mademoiselle, fit soudain la reine mre sans songer  modrer
son accent espagnol, ce qu'elle ne manquait jamais de faire 
moins qu'elle ne ft en colre, venez un peu, que nous causions de
vous, puisque tout le monde en cause.

-- De moi? s'cria La Vallire en plissant.

-- Feignez de l'ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche
et de M. de Wardes?

-- Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu' moi,
rpliqua La Vallire en joignant les mains.

-- Et vous ne l'aviez pas senti d'avance, ce bruit?

-- Pourquoi l'euss-je senti, madame?

-- Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que
vous deviez connatre les motifs de l'animosit des deux
adversaires.

-- Je l'ignorais absolument, madame.

-- C'est un systme de dfense un peu banal que la ngation
persvrante, et, vous qui tes un bel esprit mademoiselle, vous
devez fuir les banalits. Autre chose.

-- Mon Dieu! madame, Votre Majest m'pouvante avec cet air glac.
Aurais-je eu le malheur d'encourir sa disgrce?

Madame se mit  rire. La Vallire la regarda d'un air stupfait.

Anne reprit:

-- Ma disgrce!... Encourir ma disgrce! Vous n'y pensez pas,
mademoiselle de La Vallire, il faut que je pense aux gens pour
les prendre en disgrce. Je ne pense  vous que parce qu'on parle
de vous un peu trop, et je n'aime point qu'on parle des filles de
ma Cour.

-- Votre Majest me fait l'honneur de me le dire, rpliqua La
Vallire effraye; mais je ne comprends pas en quoi l'on peut
s'occuper de moi.

-- Je m'en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu  vous
dfendre.

-- Moi?

-- Vous-mme. C'est d'un chevalier, et les belles aventurires
aiment que les chevaliers lvent la lance pour elles. Moi, je hais
les champs, alors je hais surtout les aventures et... faites-en
votre profit.

La Vallire se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos.
Elle tendit les mains  Madame, qui lui rit au nez.

Un sentiment d'orgueil la releva.

-- Mesdames, dit-elle, j'ai demand quel est mon crime; Votre
Majest doit me le dire, et je remarque que Votre Majest me
condamne avant de m'avoir admise  me justifier.

-- Eh! s'cria Anne d'Autriche, voyez donc les belles phrases,
madame, voyez donc les beaux sentiments; c'est une infante que
cette fille, c'est une des aspirantes du grand Cyrus... c'est un
puits de tendresse et de formules hroques. On voit bien, ma
toute belle, que nous entretenons notre esprit dans le commerce
des ttes couronnes.

La Vallire se sentit mordre au coeur; elle devint non plus ple,
mais blanche comme un lis, et toute sa force l'abandonna.

-- Je voulais vous dire, interrompit ddaigneusement la reine,
que, si vous continuez  nourrir des sentiments pareils, vous nous
humilierez, nous femmes,  tel point que nous aurons honte de
figurer prs de vous. Devenez simple, mademoiselle.  propos, que
me disait-on? vous tes fiance, je crois?

La Vallire comprima son coeur, qu'une souffrance nouvelle venait
de dchirer.

-- Rpondez donc quand on vous parle!

-- Oui, madame.

--  un gentilhomme?

-- Oui, madame.

-- Qui s'appelle?

-- M. le vicomte de Bragelonne.

-- Savez-vous que c'est un sort bien heureux pour vous,
mademoiselle, et que, sans fortune, sans position... sans grands
avantages personnels, vous devriez bnir le Ciel qui vous fait un
avenir comme celui-l.

La Vallire ne rpliqua rien.

-- O est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.

-- En Angleterre, dit Madame, o le bruit des succs de
Mademoiselle ne manquera pas de lui parvenir.

--  ciel! murmura La Vallire perdue.

-- Eh bien! mademoiselle, dit Anne d'Autriche, on fera revenir ce
garon-l, et on vous expdiera quelque part avec lui. Si vous
tes d'un avis diffrent, les filles ont des vises bizarres,
fiez-vous  moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l'ai
fait pour des filles qui ne vous valaient pas.

La Vallire n'entendait plus. L'impitoyable reine ajouta:

-- Je vous enverrai seule quelque part o vous rflchirez
mrement. La rflexion calme les ardeurs du sang; elle dvore
toutes les illusions de la jeunesse. Je suppose que vous m'avez
comprise?

-- Madame! Madame!

-- Pas un mot.

-- Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majest peut
supposer. Madame, voyez mon dsespoir. J'aime, je respecte tant
Votre Majest!

-- Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la
reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne
fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me
contenterais de m'en aller, si vous aviez commis la faute?

-- Oh! mais, madame, vous me tuez?

-- Pas de comdie, s'il vous plat, ou je me charge du dnouement.
Allez, rentrez chez vous, et que ma leon vous profite.

-- Madame, dit La Vallire  la duchesse d'Orlans, dont elle
saisit les mains, priez pour moi, vous qui tes si bonne!

-- Moi! rpliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?...
Ah! mademoiselle, vous n'en pensez pas un mot!

Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.

Celle-ci, au lieu de flchir, comme les deux princesses pouvaient
l'attendre de sa pleur et de ses larmes, reprit tout  coup son
calme et sa dignit; elle fit une rvrence profonde et sortit.

-- Eh bien! dit Anne d'Autriche  Madame, croyez-vous qu'elle
recommencera?

-- Je me dfie des caractres doux et patients, rpliqua Madame.
Rien n'est plus courageux qu'un coeur patient, rien n'est plus sr
de soi qu'un esprit doux.

-- Je vous rponds qu'elle pensera plus d'une fois avant de
regarder le dieu Mars.

--  moins qu'elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.

Un fier regard de la reine mre rpondit  cette objection, qui ne
manquait pas de finesse, et les deux dames,  peu prs sres de
leur victoire, allrent retrouver Marie-Thrse, qui les attendait
en dguisant son impatience.

Il tait alors six heures et demie du soir, et le roi venait de
prendre son goter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les
affaires termines, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui
ordonna de le conduire  l'appartement de La Vallire. Le
courtisan fit une grosse exclamation.

-- Eh bien! quoi? rpliqua le roi; c'est une habitude  prendre,
et, pour prendre une habitude, il faut qu'on commence par quelques
fois.

-- Mais, Sire, l'appartement des filles, ici, c'est une lanterne:
tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me
semble qu'un prtexte... Celui-ci, par exemple...

-- Voyons.

-- Si Votre Majest voulait attendre que Madame ft chez elle.

-- Plus de prtextes! plus d'attentes! Assez de ces contretemps,
de ces mystres; je ne vois pas en quoi le roi de France se
dshonore  entretenir une fille d'esprit. Honni soit qui mal y
pense!

-- Sire, Sire, Votre Majest me pardonnera un excs de zle...

-- Parle.

-- Et la reine?

-- C'est vrai! c'est vrai! Je veux que la reine soit toujours
respecte. Eh bien! encore ce soir, j'irai chez Mlle de La
Vallire, et puis, ce jour pass, je prendrai tous les prtextes
que tu voudras. Demain, nous chercherons: ce soir, je n'ai pas le
temps.

De Saint-Aignan ne rpliqua pas; il descendit le degr devant le
roi et traversa les cours avec une honte que n'effaait point cet
insigne honneur de servir d'appui au roi.

C'est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
l'esprit de Madame et des deux reines. C'est qu'il ne voulait pas
non plus dplaire  Mlle de La Vallire, et que pour faire tant de
belles choses, il tait difficile de ne pas se heurter  quelques
difficults.

Or, les fentres de la jeune reine, celles de la reine mre,
celles de Madame elle-mme donnaient sur la cour des filles. tre
vu conduisant le roi, c'tait rompre avec trois grandes
princesses, avec trois femmes d'un crdit inamovible, pour le
faible appt d'un phmre crdit de matresse.

Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour
protger La Vallire sous les quinconces ou dans le parc de
Fontainebleau, ne se sentait plus brave  la grande lumire: il
trouvait mille dfauts  cette fille et brlait d'en faire part au
roi.

Mais son supplice finit; les cours furent traverses. Pas un
rideau ne se souleva, pas une fentre ne s'ouvrit. Le roi marchait
vite: d'abord  cause de son impatience, puis  cause des longues
jambes de de Saint-Aignan, qui le prcdait.

 la porte, de Saint-Aignan voulut s'clipser; le roi le retint.

C'tait une dlicatesse dont le courtisan se ft bien pass.

Il dut suivre Louis chez La Vallire.

 l'arrive du monarque, la jeune fille achevait d'essuyer ses
yeux; elle le fit si prcipitamment, que le roi s'en aperut. Il
la questionna comme un amant intress; il la pressa.

-- Je n'ai rien, dit-elle, Sire.

-- Mais, enfin, vous pleuriez.

-- Oh! non pas, Sire.

-- Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?

De Saint-Aignan dut rpondre; mais il tait bien embarrass.

-- Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.

-- La poussire du chemin, Sire.

-- Mais non, mais non, vous n'avez pas cet air de satisfaction qui
vous rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.

-- Sire!

-- Que dis-je! vous vitez mes regards.

Elle se dtournait en effet.

-- Mais, au nom du Ciel, qu'y a-t-il? demanda Louis, dont le sang
bouillait.

-- Rien, encore une fois, Sire; et je suis prte  montrer  Votre
Majest que mon esprit est aussi libre qu'elle le dsire.

-- Votre esprit libre, quand je vous vois embarrasse de tout,
mme de votre geste! Est-ce que l'on vous aurait blesse, fche?

-- Non, non, Sire.

-- Oh! c'est qu'il faudrait me le dclarer! dit le jeune prince
avec des yeux tincelants.

-- Mais personne, Sire, personne ne m'a offense.

-- Alors, voyons, reprenez cette rveuse gaiet ou cette joyeuse
mlancolie que j'aimais en vous ce matin; voyons... de grce!

-- Oui, Sire, oui!

Le roi frappa du pied.

-- Voil qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!

Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s'apercevait bien
de cette morne langueur de La Vallire, comme aussi de
l'impatience du roi.

Louis eut beau prier, il eut beau s'ingnier  combattre cette
disposition fatale, la jeune fille tait brise; l'aspect mme de
la mort ne l'et pas rveille de sa torpeur.

Le roi vit dans cette ngative facilit un mystre dsobligeant;
il se mit  regarder autour de lui d'un air souponneux.

Justement il y avait dans la chambre de La Vallire un portrait en
miniature d'Athos.

Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup  Bragelonne; car
il avait t fait pendant la jeunesse du comte.

Il attacha sur cette peinture des regards menaants.

La Vallire, dans l'tat d'oppression o elle se trouvait et 
cent lieues, d'ailleurs, de penser  cette peinture, ne put
deviner la proccupation du roi.

Et cependant le roi s'tait jet dans un souvenir terrible qui,
plus d'une fois, avait proccup son esprit, mais qu'il avait
toujours cart.

Il se rappelait cette intimit des deux jeunes gens depuis leur
naissance.

Il se rappelait les fianailles qui en avaient t la suite.

Il se rappelait qu'Athos tait venu lui demander la main de La
Vallire pour Raoul.

Il se figura qu' son retour  Paris, La Vallire avait trouv
certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
contrebalanc l'influence que, lui, avait pu prendre sur elle.

Presque aussitt il se sentit piqu aux tempes par le taon
farouche qu'on appelle la jalousie.

Il interrogea de nouveau avec amertume.

La Vallire ne pouvait rpondre: il lui fallait tout dire, il lui
fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.

C'tait une lutte ouverte  soutenir avec deux grandes et
puissantes princesses.

Il lui semblait d'abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
passait en elle au roi, le roi devait lire dans son coeur 
travers son silence.

Que, s'il l'aimait rellement, il devait tout comprendre, tout
deviner.

Qu'tait-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui
devait clairer le coeur, et dispenser les vrais amants de la
parole?

Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher
sa tte dans ses mains.

Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d'abord attendri, puis
effray Louis XIV, l'irritaient maintenant.

Il ne pouvait supporter l'opposition, pas plus l'opposition des
soupirs et des larmes que toute autre opposition.

Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.

C'tait une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune
fille.

Elle puisa, dans ce qu'elle regardait comme une injustice de la
part de son amant, la force de rsister non seulement aux autres,
mais encore  celle-l.

Le roi commena  accuser directement.

La Vallire ne tenta mme pas de se dfendre; elle supporta toutes
ces accusations sans rpondre autrement qu'en secouant la tte,
sans prononcer d'autres paroles que ces deux mots qui s'chappent
des coeurs profondment affligs:

-- Mon Dieu! mon Dieu!

Mais, au lieu de calmer l'irritation du roi, ce cri de douleur
l'augmentait: c'tait un appel  une puissance suprieure  la
sienne,  un tre qui pouvait dfendre La Vallire contre lui.

D'ailleurs, il se voyait second par de Saint-Aignan. De Saint-
Aignan, comme nous l'avons dit, voyait l'orage grossir; il ne
connaissait pas le degr d'amour que Louis XIV pouvait prouver;
il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de
la pauvre La Vallire, et il n'tait pas assez chevalier pour ne
pas craindre d'tre entran dans cette ruine.

De Saint-Aignan ne rpondait donc aux interpellations du roi que
par des mots prononcs  demi-voix ou par des gestes saccads, qui
avaient pour but d'envenimer les choses et d'amener une brouille
dont le rsultat devait le dlivrer du souci de traverser les
cours en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La
Vallire.

Pendant ce temps, le roi s'exaltait de plus en plus.

Il fit trois pas pour sortir et revint.

La jeune fille n'avait pas lev la tte, quoique le bruit des pas
et d l'avertir que son amant s'loignait.

Il s'arrta un instant devant elle, les bras croiss.

-- Une dernire fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler?
Voulez vous donner une cause  ce changement,  cette versatilit,
 ce caprice?

-- Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La
Vallire. Vous voyez bien, Sire, que je suis crase en ce moment!
vous voyez bien que je n'ai ni la volont, ni la pense, ni la
parole!

-- Est-ce donc si difficile de dire la vrit? En moins de mots
que vous ne venez d'en profrer, vous l'eussiez dite!

-- Mais, la vrit, sur quoi?

-- Sur tout.

La vrit monta, en effet, du coeur aux lvres de La Vallire. Ses
bras firent un mouvement pour s'ouvrir, mais sa bouche resta
muette, ses bras retombrent. La pauvre enfant n'avait pas encore
t assez malheureuse pour risquer une pareille rvlation.

-- Je ne sais rien, balbutia-t-elle.

-- Oh! c'est plus que de la coquetterie, s'cria le roi; c'est
plus que du caprice: c'est de la trahison!

Et, cette fois, sans que rien l'arrtt, sans que les
tiraillements de son coeur pussent le faire retourner en arrire,
il s'lana hors de la chambre avec un geste dsespr.

De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.

Louis XIV ne s'arrta que dans l'escalier, et, se cramponnant  la
rampe:

-- Vois-tu, dit-il, j'ai t indignement dup.

-- Comment cela, Sire? demanda le favori.

-- De Guiche s'est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
Bragelonne!...

-- Eh bien?

-- Eh bien! elle l'aime toujours! Et, en vrit, de Saint-Aignan,
je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un
atome de cet amour dans le coeur.

Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement  lui.

-- Ah! je l'avais bien dit  Votre Majest, murmura de Saint-
Aignan en continuant de suivre le roi et en guettant timidement 
toutes les fentres.

Malheureusement, il n'en fut pas  la sortie comme il en avait t
 l'arrive.

Un rideau se souleva; derrire tait Madame.

Madame avait vu le roi sortir de l'appartement des filles
d'honneur.

Elle se leva lorsque le roi fut pass, et sortit prcipitamment de
chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l'escalier
qui conduisait  cette chambre d'o venait de sortir le roi.


Chapitre CLXIV -- Dsespoir


Aprs le dpart du roi, La Vallire s'tait souleve, les bras
tendus, comme pour le suivre, comme pour l'arrter; puis,
lorsque, les portes refermes par lui, le bruit de ses pas s'tait
perdu dans l'loignement, elle n'avait plus eu que tout juste
assez de force pour aller tomber aux pieds de son crucifix.

Elle demeura l, brise, crase, engloutie dans sa douleur, sans
se rendre compte d'autre chose que de sa douleur mme, douleur
qu'elle ne comprenait, d'ailleurs, que par l'instinct et la
sensation.

Au milieu de ce tumulte de ses penses, La Vallire entendit
rouvrir sa porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que
c'tait le roi qui revenait.

Elle se trompait, c'tait Madame.

Que lui importait Madame! Elle retomba, la tte sur son prie-Dieu.
C'tait Madame, mue, irrite, menaante. Mais qu'tait-ce que
cela?

-- Mademoiselle, dit la princesse s'arrtant devant La Vallire,
c'est fort beau, j'en conviens, de s'agenouiller, de prier, de
jouer la religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel,
il convient que vous fassiez un peu la volont des princes de la
terre.

La Vallire souleva pniblement sa tte en signe de respect.

-- Tout  l'heure, continua Madame, il vous a t fait une
recommandation, ce me semble?

L'oeil  la fois fixe et gar de La Vallire montra son ignorance
et son oubli.

-- La reine vous a recommand, continua Madame, de vous mnager
assez pour que nul ne pt rpandre de bruits sur votre compte.

Le regard de La Vallire devint interrogateur.

-- Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu'un dont
la prsence est une accusation.

La Vallire resta muette.

-- Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle
de la premire princesse du sang, donne un mauvais exemple  la
Cour; vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous dclare
donc, mademoiselle, hors de la prsence de tout tmoin, car je ne
veux pas vous humilier, je vous dclare donc que vous tes libre
de partir de ce moment, et que vous pouvez retourner chez
Mme votre mre,  Blois.

La Vallire ne pouvait tomber plus bas; La Vallire ne pouvait
souffrir plus qu'elle n'avait souffert.

Sa contenance ne changea point; ses mains demeurrent jointes sur
ses genoux comme celles de la divine Madeleine.

-- Vous m'avez entendue? dit Madame.

Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallire
rpondit pour elle.

Et, comme la victime ne donnait pas d'autre signe d'existence,
Madame sortit.

Alors,  son coeur suspendu,  son sang fig en quelque sorte dans
ses veines, La Vallire sentit peu  peu se succder des
pulsations plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces
pulsations, en s'augmentant progressivement, se changrent bientt
en une fivre vertigineuse, dans le dlire de laquelle elle vit
tourbillonner toutes les figures de ses amis luttant contre ses
ennemis.

Elle entendait s'entrechoquer  la fois dans ses oreilles
assourdies des mots menaants et des mots d'amour; elle ne se
souvenait plus d'tre elle-mme; elle tait souleve hors de sa
premire existence comme par les ailes d'une puissante tempte,
et,  l'horizon du chemin dans lequel le vertige la poussait, elle
voyait la pierre du tombeau se soulevant et lui montrant
l'intrieur formidable et sombre de l'ternelle nuit.

Mais cette douloureuse obsession de rves finit par se calmer,
pour faire place  la rsignation habituelle de son caractre.

Un rayon d'espoir se glissa dans son coeur comme un rayon de jour
dans le cachot d'un pauvre prisonnier.

Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi 
cheval  la portire de son carrosse, lui disant qu'il l'aimait,
lui demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais
une soire ne passerait sur une brouille sans qu'une visite, une
lettre, un signe vint substituer le repos de la nuit au trouble du
soir. C'tait le roi qui avait trouv cela, qui avait fait jurer
cela, qui lui-mme avait jur cela. Il tait donc impossible que
le roi manqut  la promesse qu'il avait lui-mme exige,  moins
que le roi ne ft un despote qui commandt l'amour comme il
commandait l'obissance,  moins que le roi ne ft un indiffrent
que le premier obstacle suffit pour arrter en chemin.

Le roi, ce doux protecteur, qui, d'un mot, d'un seul mot, pouvait
faire cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc  ses
perscuteurs.

Oh! sa colre ne pouvait durer. Maintenant qu'il tait seul, il
devait souffrir tout ce qu'elle souffrait elle-mme. Mais lui, lui
n'tait pas enchan comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir,
venir; elle, elle, elle ne pouvait rien qu'attendre.

Et elle attendait de toute son me, la pauvre enfant; car il tait
impossible que le roi ne vnt pas.

Il tait dix heures et demie  peine.

Il allait ou venir, ou lui crire, ou lui faire dire une bonne
parole par M. de Saint-Aignan.

S'il venait, oh! comme elle allait s'lancer au-devant de lui!
comme elle allait repousser cette dlicatesse qu'elle trouvait
maintenant mal entendue! comme elle allait lui dire: Ce n'est pas
moi qui ne vous aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je
vous aime.

Et alors, il faut le dire, en y rflchissant, et au fur et 
mesure qu'elle y rflchissait, elle trouvait Louis moins
coupable. En effet, il ignorait tout. Qu'avait-il d penser de son
obstination  garder le silence? Impatient, irritable, comme on
connaissait le roi, il tait extraordinaire qu'il et mme
conserv si longtemps son sang-froid. Oh! sans doute elle n'et
pas agi ainsi, elle: elle et tout compris, tout devin. Mais elle
tait une pauvre fille et non pas un grand roi.

Oh! s'il venait! s'il venait!... comme elle lui pardonnerait tout
ce qu'il venait de lui faire souffrir! comme elle l'aimerait
davantage pour avoir souffert!

Et sa tte tendue vers la porte, ses lvres entrouvertes,
attendaient, Dieu lui pardonne cette ide profane! le baiser que
les lvres du roi distillaient si suavement le matin quand il
prononait le mot amour.

Si le roi ne venait pas, au moins crirait-il; c'tait la seconde
chance, chance moins douce, moins heureuse que l'autre, mais qui
prouverait tout autant d'amour, et seulement un amour plus
craintif. Oh! comme elle dvorerait cette lettre! comme elle se
hterait d'y rpondre! comme, une fois le messager parti, elle
baiserait, relirait, presserait sur son coeur le bienheureux
papier qui devait lui apporter le repos, la tranquillit, le
bonheur!

Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n'crivait pas, il tait au
moins impossible qu'il n'envoyt pas de Saint-Aignan ou que de
Saint-Aignan ne vint pas de lui-mme.  un tiers, comme elle
dirait tout! La majest royale ne serait plus l pour glacer ses
paroles sur ses lvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer
dans le coeur du roi.

Tout, chez La Vallire, coeur et regard, matire et esprit, se
tourna donc vers l'attente.

Elle se dit qu'elle avait encore une heure d'espoir; que, jusqu'
minuit, le roi pouvait venir, crire ou envoyer; qu' minuit
seulement, toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.

Tant qu'il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant
crut tre la cause de ce bruit; tant qu'il passa des gens dans la
cour, elle crut que ces gens taient des messagers du roi venant
chez elle.

Onze heures sonnrent; puis onze heures un quart; puis onze heures
et demie.

Les minutes coulaient lentement dans cette anxit, et pourtant
elles fuyaient encore trop vite.

Les trois quarts sonnrent.

Minuit! minuit! la dernire, la suprme esprance vint  son tour.

Avec le dernier tintement de l'horloge, la dernire lumire
s'teignit; avec la dernire lumire, le dernier espoir.

Ainsi, le roi lui-mme l'avait trompe; le premier, il mentait au
serment qu'il avait fait le jour mme; douze heures entre le
serment et le parjure! Ce n'tait pas avoir gard longtemps
l'illusion.

Donc, non seulement le roi n'aimait pas, mais encore il mprisait
celle que tout le monde accablait; il la mprisait au point de
l'abandonner  la honte d'une expulsion qui quivalait  une
sentence ignominieuse; et cependant, c'tait lui, lui, le roi, qui
tait la cause premire de cette ignominie.

Un sourire amer, le seul symptme de colre qui, pendant cette
longue lutte, et pass sur la figure anglique de la victime, un
sourire amer apparut sur ses lvres.

En effet, pour elle, que restait-il sur la terre aprs le roi?
Rien. Seulement, Dieu restait au ciel.

Elle pensa  Dieu.

-- Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-mme ce que j'ai 
faire. C'est de vous que j'attends tout, de vous que je dois tout
attendre.

Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec
amour.

-- Voil, dit-elle, un matre qui n'oublie et n'abandonne jamais
ceux qui ne l'abandonnent et qui ne l'oublient pas; c'est  celui-
l seul qu'il faut se sacrifier.

Alors, il et t visible, si quelqu'un et pu plonger son regard
dans cette chambre, il et t visible, disons-nous, que la pauvre
dsespre prenait une rsolution dernire, arrtait un plan
suprme dans son esprit, montait enfin cette grande chelle de
Jacob qui conduit les mes de la terre au ciel.

Alors, et comme ses genoux n'avaient plus la force de la soutenir,
elle se laissa peu  peu aller sur les marches du prie-Dieu, la
tte adosse au bois de la croix, et, l'oeil fixe, la respiration
haletante, elle guetta sur les vitres les premires heures du
jour.

Deux heures du matin la trouvrent dans cet garement ou, plutt,
dans cette extase. Elle ne s'appartenait dj plus.

Aussi, lorsqu'elle vit la teinte violette du matin descendre sur
les toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ
d'ivoire qu'elle tenait embrass, elle se leva avec une certaine
force, baisa les pieds du divin martyr, descendit l'escalier de sa
chambre, et s'enveloppa la tte d'une mante tout en descendant.

Elle arriva au guichet juste au moment o la ronde de
mousquetaires en ouvrait la porte pour admettre le premier poste
des Suisses.

Alors, se glissant derrire les hommes de garde, elle gagna la rue
avant que le chef de la patrouille et mme song  se demander
quelle tait cette jeune femme qui s'chappait si matin du palais.


Chapitre CLXV -- La fuite


La Vallire sortit derrire la patrouille.

La patrouille se dirigea  droite par la rue Saint-Honor,
machinalement La Vallire tourna  gauche.

Sa rsolution tait prise, son dessein arrt; elle voulait se
rendre aux Carmlites de Chaillot, dont la suprieure avait une
rputation de svrit qui faisait frmir les mondaines de la
Cour.

La Vallire n'avait jamais vu Paris, elle n'tait jamais sortie 
pied, elle n'et pas trouv son chemin, mme dans une disposition
d'esprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue
Saint-Honor au lieu de la descendre.

Elle avait hte de s'loigner du Palais-Royal, et elle s'en
loignait.

Elle avait ou dire seulement que Chaillot regardait la Seine;
elle se dirigeait donc vers la Seine.

Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre,
appuya vers l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois longeant
l'emplacement o Perrault btit depuis sa colonnade.

Bientt elle atteignit les quais.

Sa marche tait rapide et agite.  peine sentait-elle cette
faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forant de
boiter lgrement, cette entorse qu'elle s'tait donne dans sa
jeunesse.

 une autre heure de la journe, sa contenance et appel les
soupons des gens les moins clairvoyants, attir les regards des
passants les moins curieux.

Mais,  deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont
dsertes ou  peu prs, et il ne s'y trouve gure que les artisans
laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs
dangereux qui regagnent leur domicile aprs une nuit d'agitation
et de dbauches.

Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour
finit.

La Vallire eut peur de tous ces visages sur lesquels son
ignorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer
le type de la probit de celui du cynisme. Pour elle, la misre
tait un pouvantail; et tous ces gens qu'elle rencontrait
semblaient tre des misrables.

Sa toilette, qui tait celle de la veille, tait recherche, mme
dans sa ngligence, car c'tait la mme avec laquelle elle s'tait
rendue chez la reine mre; en outre, sous sa mante releve pour
qu'elle pt voir  se conduire, sa pleur et ses beaux yeux
parlaient un langage inconnu  ces hommes du peuple, et, sans le
savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalit des uns, la
piti des autres.

La Vallire marcha ainsi d'une seule course, haletante,
prcipite, jusqu' la hauteur de la place de Grve.

De temps en temps, elle s'arrtait, appuyait sa main sur son
coeur, s'adossait  une maison, reprenait haleine et continuait sa
course plus rapidement qu'auparavant.

Arrive  la place de Grve, La Vallire se trouva en face d'un
groupe de trois hommes dbraills, chancelants, avins, qui
sortaient d'un bateau amarr sur le port.

Ce bateau tait charg de vins, et l'on voyait qu'ils avaient fait
honneur  la marchandise.

Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons diffrents,
quand, en arrivant  l'extrmit de la rampe donnant sur le quai,
ils se trouvrent faire tout  coup obstacle  la marche de la
jeune fille.

La Vallire s'arrta.

Eux, de leur ct,  l'aspect de cette femme aux vtements de
Cour, firent une halte, et, d'un commun accord, se prirent par les
mains et entourrent La Vallire en lui chantant:

_Vous qui vous ennuyez seulette, _
_Venez, venez rire avec nous._

La Vallire comprit alors que ces hommes s'adressaient  elle et
voulaient l'empcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour
fuir, mais ils furent inutiles.

Ses jambes faillirent, elle comprit qu'elle allait tomber, et
poussa un cri de terreur.

Mais, au mme instant, le cercle qui l'entourait s'ouvrit sous
l'effort d'une puissante pression.

L'un des insulteurs fut culbut  gauche, l'autre alla rouler 
droite jusqu'au bord de l'eau, le troisime vacilla sur ses
jambes.

Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille
le sourcil fronc, la menace  la bouche, la main leve pour
continuer la menace.

Les ivrognes s'esquivrent  la vue de l'uniforme, et surtout
devant la preuve de force que venait de donner celui qui le
portait.

-- Mordioux! s'cria l'officier, mais c'est Mlle de La Vallire!

La Vallire, tourdie de ce qui venait de se passer, stupfaite
d'entendre prononcer son nom, La Vallire leva les yeux et
reconnut d'Artagnan.

-- Oui, monsieur, dit-elle, c'est moi, c'est bien moi.

Et, en mme temps, elle se soutenait  son bras.

-- Vous me protgerez, n'est-ce pas, monsieur d'Artagnan? ajouta-
t-elle et une voix suppliante.

-- Certainement que je vous protgerai; mais o allez-vous, mon
Dieu,  cette heure?

-- Je vais  Chaillot.

-- Vous allez  Chaillot par la Rape? Mais, en vrit,
mademoiselle, vous lui tournez le dos.

-- Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon
chemin et pour me conduire pendant quelques pas.

-- Oh! volontiers.

-- Mais comment se fait-il donc que je vous trouve l? Par quelle
faveur du Ciel tiez-vous  porte de venir  mon secours? Il me
semble, en vrit, que je rve; il me semble que je deviens folle.

-- Je me trouvais l, mademoiselle, parce que j'ai une maison
place de Grve,  l'_Image-de-Notre-Dame_; que j'ai t toucher
les loyers hier, et que j'y ai pass la nuit. Aussi dsirai-je
tre de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes.

-- Merci! dit La Vallire.

Voil ce que je faisais, oui, se dit d'Artagnan, mais elle, que
faisait-elle, et pourquoi va-t-elle  Chaillot  une pareille
heure?

Et il lui offrit son bras.

La Vallire le prit et se mit  marcher avec prcipitation.

Cependant cette prcipitation cachait une grande faiblesse.
D'Artagnan le sentit, il proposa  La Vallire de se reposer; elle
refusa.

-- C'est que vous ignorez sans doute o est Chaillot? demanda
d'Artagnan.

-- Oui, je l'ignore.

-- C'est trs loin.

-- Peu importe!

-- Il y a une lieue au moins.

-- Je ferai cette lieue.

D'Artagnan ne rpliqua point; il connaissait, au simple accent,
les rsolutions relles.

Il porta plutt qu'il n'accompagna La Vallire.

Enfin ils aperurent les hauteurs.

-- Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda
d'Artagnan.

-- Aux Carmlites, monsieur.

-- Aux Carmlites! rpta d'Artagnan tonn.

-- Oui; et, puisque Dieu vous a envoy vers moi pour me soutenir
dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.

-- Aux Carmlites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
s'cria d'Artagnan.

-- Oui, monsieur.

-- Vous!!!

Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagn de trois
points d'exclamation pour le rendre aussi expressif que possible,
il y avait dans ce _vous_ tout un pome; il rappelait  La
Vallire et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux
souvenirs de Fontainebleau; il lui disait: _Vous_ qui pourriez
tre heureuse avec Raoul, _vous_ qui pourriez tre puissante avec
Louis, vous allez entrer en religion, _vous!_

-- Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du
Seigneur; je renonce  tout ce monde.

-- Mais ne vous trompez-vous pas  votre vocation? ne vous
trompez-vous pas  la volont de Dieu?

-- Non, puisque c'est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse.
Sans vous, je succombais certainement  la fatigue, et, puisque
Dieu vous envoyait sur ma route, c'est qu'il voulait que je pusse
en atteindre le but.

-- Oh! fit d'Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien
subtil.

-- Quoi qu'il en soit, reprit la jeune fille, vous voil instruit
de ma dmarche et de ma rsolution. Maintenant, j'ai une dernire
grce  vous demander, tout en vous adressant les remerciements.

-- Dites, mademoiselle.

-- Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.

D'Artagnan fit un mouvement.

-- Le roi, continua La Vallire, ignore ce que je vais faire.

-- Le roi ignore?... s'cria d'Artagnan. Mais, mademoiselle,
prenez garde; vous ne calculez pas la porte de votre action. Nul
ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la
Cour.

-- Je ne suis plus de la Cour, monsieur.

D'Artagnan regarda la jeune fille avec un tonnement croissant.

-- Oh! ne vous inquitez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
calcul, et, tout ne le ft-il pas, il serait trop tard maintenant
pour revenir sur ma rsolution; l'action est accomplie.

-- Et bien! voyons, mademoiselle, que dsirez-vous?

-- Monsieur, par la piti que l'on doit au malheur, par la
gnrosit de votre me, par votre foi de gentilhomme, je vous
adjure de me faire un serment.

-- Un serment?

-- Oui.

-- Lequel?

-- Jurez-moi, monsieur d'Artagnan, que vous ne direz pas au roi
que vous m'avez vue et que je suis aux Carmlites.

D'Artagnan secoua la tte.

-- Je ne jurerai point cela, dit-il.

-- Et pourquoi?

-- Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce
que je me connais moi-mme, parce que je connais tout le genre
humain; non, je ne jurerai point cela.

-- Alors, s'cria La Vallire avec une nergie dont on l'et crue
incapable, au lieu des bndictions dont je vous eusse combl
jusqu' la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la
plus misrable de toutes les cratures!

Nous avons dit que d'Artagnan connaissait tous les accents qui
venaient du coeur, il ne put rsister  celui-l.

Il vit la dgradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
membres; il vit chanceler tout ce corps frle et dlicat branl
par secousses; il comprit qu'une rsistance la tuerait.

-- Qu'il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez
tranquille, mademoiselle, je ne dirai rien au roi.

-- Oh! merci, merci! s'cria La Vallire; vous tes le plus
gnreux des hommes.

Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de
d'Artagnan et les serra entre les siennes.

Celui-ci se sentait attendri.

-- Mordioux! dit-il, en voil une qui commence par o les autres
finissent: c'est touchant.

Alors La Vallire, qui, au moment du paroxysme de sa douleur,
tait tombe assise sur une pierre, se leva et marcha vers le
couvent des Carmlites, que l'on voyait se dresser dans la lumire
naissante. D'Artagnan la suivait de loin.

La porte du parloir tait entrouverte; elle s'y glissa comme une
ombre ple, et, remerciant d'Artagnan d'un seul signe de la main,
elle disparut  ses yeux.

Quand d'Artagnan se trouva tout  fait seul, il rflchit
profondment  ce qui venait de se passer.

-- Voil, par ma foi! dit-il, ce qu'on appelle une fausse
position... Conserver un secret pareil, c'est garder dans sa poche
un charbon ardent et esprer qu'il ne brlera pas l'toffe. Ne pas
garder le secret, quand on a jur qu'on le garderait, c'est d'un
homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes ides me viennent en
courant; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je
coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire... O
courir?... Ma foi! au bout du compte, du ct de Paris; c'est le
bon ct... Seulement, courons vite... Mais pour courir vite,
mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le
moment, je n'ai que mes deux jambes... Un cheval! comme j'ai
entendu dire au thtre de Londres; ma couronne pour un cheval!...
J'y songe, cela ne me cotera point aussi cher que cela... Il y a
un poste de mousquetaires  la barrire de la Confrence, et, pour
un cheval qu'il me faut, j'en trouverai dix.

En vertu de cette rsolution, prise avec sa rapidit habituelle,
d'Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit
le meilleur coursier qu'il y put trouver, et fut rendu au palais
en dix minutes.

Cinq heures sonnaient  l'horloge du Palais-Royal.

D'Artagnan s'informa du roi.

Le roi s'tait couch  son heure ordinaire, aprs avoir travaill
avec M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilit.

-- Allons, dit-il, elle m'avait dit vrai, le roi ignore tout; s'il
savait seulement la moiti de ce qui s'est pass, le Palais-Royal
serait,  cette heure, sens dessus dessous.

Encore mu de la querelle qu'il venait d'avoir avec La Vallire,
il errait dans son cabinet, fort dsireux de trouver une occasion
de faire un clat, aprs s'tre retenu si longtemps.

Colbert, en voyant le roi, jugea d'un coup d'oeil la situation, et
comprit les intentions du monarque. Il louvoya.

Quand le matre demanda compte de ce qu'il fallait dire le
lendemain, le sous-intendant commena par trouver trange que Sa
Majest n'et pas t mise au courant par M. Fouquet.

-- M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
reoit directement toutes les correspondances.

Le roi, accoutum  entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
passer cette boutade sans rpliquer; seulement il couta.

Colbert vit l'effet produit et se hta de revenir sur ses pas en
disant que M. Fouquet n'tait pas toutefois aussi coupable qu'il
paraissait l'tre au premier abord, attendu qu'il avait dans ce
moment de grandes proccupations. Le roi leva la tte.

-- Quelle proccupations? dit-il.

-- Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses
dfauts avec ses grandes qualits.

-- Ah! des dfauts, qui n'en a pas, monsieur Colbert?...

-- Votre Majest en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait
lancer une sourde flatterie dans un lger blme, comme la flche
qui fend l'air malgr son poids, grce  de faibles plumes qui la
soutiennent.

Le roi sourit.

-- Quel dfaut a donc M. Fouquet? dit-il.

-- Toujours le mme, Sire; on le dit amoureux.

-- Amoureux, de qui?


Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son ct, pass le temps
de dix heures et demie  minuit


Le roi, au sortir de la chambre des filles d'honneur, avait trouv
chez lui Colbert qui l'attendait pour prendre ses ordres 
l'occasion de la crmonie du lendemain.

Il s'agissait, comme nous l'avons dit, d'une rception
d'ambassadeurs hollandais et espagnols.

Louis XIV avait de graves sujets de mcontentement contre la
Hollande; les tats avaient tergivers dj plusieurs fois dans
leurs relations avec la France, et, sans s'apercevoir ou sans
s'inquiter d'une rupture, ils laissaient encore une fois
l'alliance avec le roi Trs Chrtien, pour nouer toutes sortes
d'intrigues avec l'Espagne.

Louis XIV,  son avnement, c'est--dire  la mort de Mazarin,
avait trouv cette question politique bauche.

Elle tait d'une solution difficile pour un jeune homme; mais
comme, alors, toute la nation tait le roi, tout ce que rsolvait
la tte, le corps se trouvait prt  l'excuter.

Un peu de colre, la raction d'un sang jeune et vivace au
cerveau, c'tait assez pour changer une ancienne ligne politique
et crer un autre systme.

Le rle des diplomates de l'poque se rduisait  arranger entre
eux les coups d'tat dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.

Louis n'tait pas dans une disposition d'esprit capable de lui
dicter une politique savante.

-- Je ne sais trop, Sire; je me mle peu de galanterie, comme on
dit.

-- Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?

-- J'ai ou prononcer...

-- Quoi?

-- Un nom.

-- Lequel?

-- Mais je ne m'en souviens plus.

-- Dites toujours.

-- Je crois que c'est celui d'une des filles de Madame.

Le roi tressaillit.

-- Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
murmura t-il.

-- Oh! Sire, je vous assure que non.

-- Mais, enfin, on les connat, ces demoiselles de Madame; et, en
vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-tre celui que
vous cherchez.

-- Non, Sire.

-- Essayez.

-- Ce serait inutile, Sire. Quand il s'agit d'un nom de dame
compromise, ma mmoire est un coffre d'airain dont j'ai perdu la
clef.

Un nuage passa dans l'esprit et sur le front du roi puis, voulant
paratre matre de lui-mme et secouant la tte:

-- Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.

-- Et d'abord, Sire,  quelle heure Votre Majest veut-elle
recevoir les ambassadeurs?

-- De bon matin.

-- Onze heures?

-- C'est trop tard... Neuf heures.

-- C'est bien tt.

-- Pour des amis, cela n'a pas d'importance; on fait tout ce qu'on
veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux,
s'ils se blessent. Je ne serais pas fch, je l'avoue, d'en finir
avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.

-- Sire, il sera fait comme Votre Majest voudra...  neuf heures
donc... Je donnerai des ordres en consquence. Est-ce audience
solennelle?

-- Non. Je veux m'expliquer avec eux et ne pas envenimer les
choses, comme il arrive toujours en prsence de beaucoup de gens;
mais, en mme temps, je veux les tirer au clair, pour n'avoir pas
 recommencer.

-- Votre Majest dsignera les personnes qui assisteront  cette
rception.

-- J'en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que
veulent-ils?

-- Allis  l'Espagne, ils ne gagnent rien; allis avec la France,
ils perdent beaucoup.

-- Comment cela?

-- Allis avec l'Espagne, ils se voient bords et protgs par les
possessions de leur alli; ils n'y peuvent mordre malgr leur
envie. D'Anvers  Rotterdam, il n'y a qu'un pas par l'Escaut et la
Meuse. S'ils veulent mordre au gteau espagnol, vous, Sire, le
gendre du roi d'Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez
vous  Bruxelles avec de la cavalerie. Il s'agit donc de se
brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter
l'Espagne pour que vous ne vous mliez pas de ses affaires.

-- Il est bien plus simple alors, rpondit le roi, de faire avec
moi une solide alliance  laquelle je gagnerais quelque chose,
tandis qu'ils y gagneraient tout?

-- Non pas; car, s'ils arrivaient, par hasard,  vous avoir pour
limitrophe, Votre Majest n'est pas un voisin commode; jeune,
ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups 
la Hollande, surtout s'il s'approche d'elle.

-- Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c'est bien
expliqu. Mais la conclusion, s'il vous plat?

-- Jamais la sagesse ne manque aux dcisions de Votre Majest.

-- Que me diront ces ambassadeurs?

-- Ils diront  Votre Majest qu'ils dsirent fortement son
alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les
trois puissances doivent s'unir contre la prosprit de
l'Angleterre, et ce sera un mensonge; car l'allie naturelle de
Votre Majest, aujourd'hui, c'est l'Angleterre, qui a des
vaisseaux quand vous n'en avez pas; c'est l'Angleterre, qui peut
balancer la puissance des Hollandais dans l'Inde: c'est
l'Angleterre, enfin, pays monarchique, o Votre Majest a des
alliances de consanguinit.

-- Bien; mais que rpondriez-vous?

-- Je rpondrais, Sire, avec une modration sans gale, que la
Hollande n'est pas parfaitement dispose pour le roi de France,
que les symptmes de l'esprit public, chez les Hollandais, sont
alarmants pour Votre Majest, que certaines mdailles ont t
frappes avec des devises injurieuses.

-- Pour moi? s'cria le jeune roi exalt.

-- Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n'est pas le mot, et je me
suis tromp. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les
Bataves.

-- Oh! s'il en est ainsi, peu importe l'orgueil des Bataves, dit
le roi en soupirant.

-- Votre Majest a mille fois raison. Cependant, ce n'est jamais
un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d'tre injuste
pour obtenir une concession. Votre Majest, se plaignant avec
susceptibilit des Bataves, leur paratra bien plus considrable.

-- Qu'est-ce que ces mdailles? demanda Louis; car si j'en parle,
il faut que je sache quoi dire.

-- Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise
outrecuidante... Voil tout le sens, les mots ne font rien  la
chose.

-- Bien, j'articulerai le mot mdaille, et ils comprendront s'ils
veulent.

-- Oh! ils comprendront. Votre Majest pourra aussi glisser
quelques mots de certains pamphlets qui courent.

-- Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les crivent, bien
plus que ceux contre lesquels on les a crits. Monsieur Colbert,
je vous remercie, vous pouvez vous retirer.

-- Sire!

-- Adieu! N'oubliez pas l'heure et soyez l.

-- Sire, j'attends la liste de Votre Majest.

-- C'est vrai.

Le roi se mit  rver; il ne pensait pas du tout  cette liste. La
pendule sonnait onze heures et demie.

On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l'orgueil
et de l'amour.

La conversation politique avait teint beaucoup d'irritation chez
Louis, et le visage ple, altr de La Vallire parlait  son
imagination un bien autre langage que les mdailles hollandaises
ou les pamphlets bataves.

Il demeura dix minutes  se demander s'il fallait ou s'il ne
fallait pas retourner chez La Vallire; mais, Colbert ayant
insist respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de
penser  l'amour quand les affaires commandaient.

Il dicta donc:

-- La reine-mre... la reine... Madame... Mme de Motteville...
Mlle de Chtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur...
M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-
Aignan... et les officiers de service.

-- Les ministres? dit Colbert.

-- Cela va sans dire, et les secrtaires.

-- Sire, je vais tout prparer: les ordres seront  domicile
demain.

-- Dites aujourd'hui, rpliqua tristement Louis.

Minuit sonnait.

C'tait l'heure o se mourait de chagrin, de souffrances, la
pauvre La Vallire.

Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait
depuis une heure.

Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il
se flicitait de son courage. Il s'applaudissait d'tre ferme en
amour comme en politique.


Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs


D'Artagnan,  peu de chose prs, avait appris tout ce que nous
venons de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens
utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers d'tre salus par
le capitaine des mousquetaires, car le capitaine tait une
puissance; puis, en dehors de l'ambition, fiers d'tre compts
pour quelque chose par un homme aussi brave que l'tait
d'Artagnan.

D'Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu'il
n'avait pu voir ou savoir la veille, n'tant pas ubiquiste, de
sorte que, de ce qu'il avait su par lui-mme chaque jour, et de ce
qu'il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu'il
dnouait au besoin pour y prendre telle arme qu'il jugeait
ncessaire.

De cette faon, les deux yeux de d'Artagnan lui rendaient le mme
office que les cent yeux d'Argus.

Secrets politiques, secrets de ruelles, propos chapps aux
courtisans  l'issue de l'antichambre; ainsi, d'Artagnan savait
tout et renfermait tout dans le vaste et impntrable tombeau de
sa mmoire,  ct des secrets royaux si chrement achets, gards
si fidlement.

Il sut donc l'entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous
donn aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu'il y serait
question de mdailles; et, tout en reconstruisant la conversation
sur ces quelques mots venus jusqu' lui, il regagna son poste dans
les appartements pour tre l au moment o le roi se rveillerait.

Le roi se rveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui
aussi, de son ct, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il
entrouvrit doucement sa porte.

D'Artagnan tait  son poste.

Sa Majest tait ple et paraissait fatigue; au reste, sa
toilette n'tait point acheve.

-- Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.

De Saint-Aignan s'attendait sans doute  tre appel; car
lorsqu'on se prsenta chez lui, il tait tout habill.

De Saint-Aignan sa hta d'obir et passa chez le roi.

Un instant aprs, le roi et de Saint-Aignan passrent; le roi
marchait le premier.

D'Artagnan tait  la fentre donnant sur les cours; il n'eut pas
besoin de se dranger pour suivre le roi des yeux. On et dit
qu'il avait d'avance devin o irait le roi.

Le roi allait chez les filles d'honneur.

Cela n'tonna point d'Artagnan. Il se doutait bien, quoique La
Vallire ne lui en et rien dit, que Sa Majest avait des torts 
rparer.

De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet,
un peu moins agit cependant; car il esprait qu' sept heures du
matin il n'y avait encore que lui et le roi d'veills, parmi les
augustes htes du chteau.

D'Artagnan tait  sa fentre, insouciant et calme. On et jur
qu'il ne voyait rien et qu'il ignorait compltement quels taient
ces deux coureurs d'aventures, qui traversaient les cours
envelopps de leurs manteaux.

Et cependant d'Artagnan, tout en ayant l'air de ne les point
regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant
cette vieille marche des mousquetaires qu'il ne se rappelait que
dans les grandes occasions, devinait et calculait d'avance toute
cette tempte de cris et de colres qui allait s'lever au retour.

En effet, le roi entrant chez La Vallire, et trouvant la chambre
vide, et le lit intact, le roi commena de s'effrayer et appela
Montalais.

Montalais accourut; mais son tonnement fut gal  celui du roi.

Tout ce qu'elle put dire  Sa Majest, c'est qu'il lui avait
sembl entendre pleurer La Vallire une partie de la nuit; mais,
sachant que Sa Majest tait revenue, elle n'avait os s'informer.

-- Mais, demanda le roi, o croyez-vous qu'elle soit alle?

-- Sire, rpondit Montalais, Louise est une personne fort
sentimentale, et souvent je l'ai vue se lever avant le jour et
aller au jardin; peut-tre y sera-t elle ce matin?

La chose parut probable au roi, qui descendit aussitt pour se
mettre  la recherche de la fugitive.

D'Artagnan le vit paratre, ple et causant vivement avec son
compagnon.

Il se dirigea vers les jardins.

De Saint-Aignan le suivait tout essouffl.

D'Artagnan ne bougeait pas de sa fentre, sifflotant toujours, ne
paraissant rien voir et voyant tout.

-- Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la
passion de Sa Majest est plus forte que je ne le croyais; il fait
l, ce me semble, des choses qu'il n'a pas faites pour Mlle de
Mancini.

Le roi reparut un quart d'heure aprs. Il avait cherch partout.
Il tait hors d'haleine.

Il va sans dire que le roi n'avait rien trouv.

De Saint-Aignan le suivait, s'ventant avec son chapeau, et
demandant, d'une voix altre, des renseignements aux premiers
serviteurs venus,  tous ceux qu'il rencontrait.

Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de
Fontainebleau  petites journes; o les autres avaient mis six
heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.

-- Avez-vous vu Mlle de La Vallire? lui demanda de Saint-Aignan.

Ce  quoi Manicamp, toujours rveur et distrait, rpondit, croyant
qu'on lui parlait de Guiche:

-- Merci, le comte va un peu mieux.

Et il continua sa route jusqu' l'antichambre, o il trouva
d'Artagnan,  qui il demanda des explications sur cet air effar
qu'il avait cru voir au roi.

D'Artagnan lui rpondit qu'il s'tait tromp; que le roi, au
contraire, tait d'une gaiet folle.

Huit heures sonnrent sur ces entrefaites.

Le roi, d'ordinaire, prenait son djeuner  ce moment.

Il tait arrt, par le code de l'tiquette, que le roi aurait
toujours faim  huit heures.

Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre  coucher,
et mangea vite.

De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se sparer, lui tint la
serviette. Puis il expdia quelques audiences militaires.

Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux dcouvertes.

Puis, toujours occup, toujours anxieux, toujours guettant le
retour de Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui
s'y tait mis lui-mme, le roi atteignit neuf heures.

 neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.

Les ambassadeurs entraient eux-mmes, au premier coup de ces neuf
heures.

Au dernier coup, les reines et Madame parurent.

Les ambassadeurs taient trois pour la Hollande, deux pour
l'Espagne.

Le roi jeta sur eux un coup d'oeil, et salua.

En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.

C'tait pour le roi une entre bien autrement importante que celle
des ambassadeurs, en quelque nombre qu'ils fussent et de quelque
pays qu'ils vinssent.

Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il  de Saint-Aignan un
signe interrogatif, auquel celui-ci rpondit par une ngation
dcisive.

Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les
grands et les ambassadeurs avaient les yeux fixs sur lui, il fit
un violent effort et invita les derniers  parler.

Alors un des dputs espagnols fit un long discours, dans lequel
il vantait les avantages de l'alliance espagnole.

Le roi l'interrompit en lui disant:

-- Monsieur, j'espre que ce qui est bien pour la France doit tre
trs bien pour l'Espagne.

Ce mot, et surtout la faon premptoire dont il fut prononc, fit
plir l'ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles
l'une et l'autre, se sentirent, par cette rponse, blesses dans
leur orgueil de parent et de nationalit.

L'ambassadeur hollandais prit la parole  son tour, et se plaignit
des prventions que le roi tmoignait contre le gouvernement de
son pays.

Le roi l'interrompit:

-- Monsieur, dit-il, il est trange que vous veniez vous plaindre,
lorsque c'est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous
le voyez, je ne le fais pas.

-- Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle
offense?

Le roi sourit avec amertume.

-- Me blmerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d'avoir des
prventions contre un gouvernement qui autorise et protge les
insulteurs publics?

-- Sire!...

-- Je vous dis, reprit le roi en s'irritant de ses propres
chagrins, bien plus que de la question politique, je vous dis que
la Hollande est une terre d'asile pour quiconque me hait, et
surtout pour quiconque m'injurie.

-- Oh! Sire!...

-- Ah! des preuves, n'est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement,
des preuves. D'o naissent ces pamphlets insolents qui me
reprsentent comme un monarque sans gloire et sans autorit? Vos
presses en gmissent. Si j'avais l mes secrtaires, je vous
citerais les titres des ouvrages avec les noms d'imprimeurs.

-- Sire, rpondit l'ambassadeur, un pamphlet ne peut tre l'oeuvre
d'une nation. Est-il quitable qu'un grand roi, tel que l'est
Votre Majest, rende un grand peuple responsable du crime de
quelques forcens qui meurent de faim?

-- Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
d'Amsterdam frappe des mdailles  ma honte, est-ce aussi le crime
de quelques forcens?

-- Des mdailles? balbutia l'ambassadeur.

-- Des mdailles, rpta le roi en regardant Colbert.

-- Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majest ft bien
sre...

Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l'air de ne
pas comprendre, et se taisait, malgr les provocations du roi.

Alors d'Artagnan s'approcha, et, tirant de sa poche une pice de
monnaie qu'il mit entre les mains du roi:

-- Voil la mdaille que Votre Majest cherche, dit-il.

Le roi la prit.

Alors il put voir de cet oeil qui, depuis qu'il tait
vritablement le matre, n'avait fait que planer, alors il put
voir, disons-nous, une image insolente reprsentant la Hollande
qui, comme Josu, arrtait le soleil, avec cette lgende: _In
conspectu meo, stetit sol._

-- En ma prsence, le soleil s'est arrt, s'cria le roi furieux.
Ah! vous ne nierez plus, je l'espre.

-- Et le soleil, dit d'Artagnan, c'est celui-ci.

Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblme
multipli et resplendissant, qui talait partout sa superbe
devise: _Nec pluribus impar_.

La colre de Louis, alimente par les lancements de sa douleur
particulire, n'avait pas besoin de cet aliment pour tout dvorer.
On voyait dans ses yeux l'ardeur d'une vive querelle toute prte 
clater.

Un regard de Colbert enchana l'orage.

L'ambassadeur hasarda des excuses.

Il dit que la vanit des peuples ne tirait pas  consquence; que
la Hollande tait fire d'avoir, avec si peu de ressources,
soutenu son rang de grande nation, mme contre de grands rois, et
que, si un peu de fume avait enivr ses compatriotes, le roi
tait pri d'excuser cette ivresse.

Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
impassible.

Puis d'Artagnan.

D'Artagnan haussa les paules.

Ce mouvement fut une cluse leve par laquelle se dchana la
colre du roi, contenue depuis trop longtemps.

Chacun ne sachant pas o cette colre emportait, tous gardaient un
morne silence.

Le deuxime ambassadeur en profita pour commencer aussi ses
excuses.

Tandis qu'il parlait et que le roi, retomb peu  peu dans sa
rverie personnelle, coutait cette voix pleine de trouble comme
un homme distrait coute le murmure d'une cascade, d'Artagnan, qui
avait  sa gauche de Saint-Aignan, s'approcha de lui, et, d'une
voix parfaitement calcule pour qu'elle allt frapper le roi:

-- Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.

-- Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.

-- Mais la nouvelle de La Vallire.

Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de ct vers les
deux causeurs.

-- Qu'est-il donc arriv  La Vallire? demanda de Saint-Aignan
d'un ton qu'on peut facilement imaginer.

-- Eh! pauvre enfant! dit d'Artagnan, elle est entre en religion.

-- En religion? s'cria de Saint-Aignan.

-- En religion? s'cria le roi au milieu du discours de
l'ambassadeur.

Puis, sous l'empire de l'tiquette, il se remit, mais coutant
toujours.

-- Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.

-- Les Carmlites de Chaillot.

-- De qui diable savez-vous cela?

-- D'elle-mme.

-- Vous l'avez vue?

-- C'est moi qui l'ai conduite aux Carmlites.

Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commenait
 rugir.

-- Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.

-- Parce que la pauvre fille a t hier chasse de la Cour, dit
d'Artagnan.

Il n'eut pas plutt lch ce mot, que le roi fit un geste
d'autorit.

-- Assez, monsieur, dit-il  l'ambassadeur, assez!

Puis, s'avanant vers le capitaine:

-- Qui dit cela, s'cria-t-il, que La Vallire est en religion?

-- M. d'Artagnan, dit le favori.

-- Et c'est vrai, ce que vous dites l? fit le roi se retournant
vers le mousquetaire.

-- Vrai comme la vrit.

Le roi ferma les poings et plit.

-- Vous avez encore ajout quelque chose, monsieur d'Artagnan,
dit-il.

-- Je ne sais plus, Sire.

-- Vous avez ajout que Mlle de La Vallire avait t chasse de
la Cour.

-- Oui, Sire.

-- Et c'est encore vrai, cela?

-- Informez-vous, Sire.

-- Et par qui?

-- Oh! fit d'Artagnan en homme qui se rcuse.

Le roi bondit, laissant de ct ambassadeurs, ministres,
courtisans et politiques.

La reine mre se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu'elle
n'avait pas entendu, elle l'avait devin.

Madame, dfaillante de colre et de peur, essaya de se lever aussi
comme la reine mre; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par
un mouvement instinctif, elle fit rouler en arrire.

-- Messieurs, dit le roi, l'audience est finie; je ferai savoir ma
rponse, ou plutt ma volont,  l'Espagne et  la Hollande.

Et, d'un geste imprieux, il congdia les ambassadeurs.

-- Prenez garde, mon fils, dit la reine mre avec indignation,
prenez garde; vous n'tes gure matre de vous, ce me semble.

-- Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je
ne suis pas matre de moi, je le serai, je vous en rponds, de
ceux qui m'outragent. Venez avec moi, monsieur d'Artagnan, venez.

Et il quitta la salle au milieu de la stupfaction et de la
terreur de tous.

Le roi descendit l'escalier et s'apprta  traverser la cour.

-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majest se trompe de chemin.

-- Non, je vais aux curies.

-- Inutile, Sire, j'ai des chevaux tout prts pour Votre Majest.

Le roi ne rpondit  son serviteur que par un regard; mais ce
regard promettait plus que l'ambition de trois d'Artagnan n'et
os esprer.


Chapitre CLXVIII -- Chaillot


Quoiqu'on ne les et point appels, Manicamp et Malicorne avaient
suivi le roi et d'Artagnan.

C'taient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne
arrivait souvent trop tt par ambition; Manicamp arrivait souvent
trop tard par paresse.

Cette fois, ils arrivrent juste.

Cinq chevaux taient prpars.

Deux furent accapars par le roi et d'Artagnan; deux par Manicamp
et Malicorne. Un page des curies monta le cinquime. Toute la
cavalcade partit au galop.

D'Artagnan avait bien rellement choisi les chevaux lui-mme; de
vritables chevaux d'amants en peine; des chevaux qui ne couraient
pas, qui volaient.

Dix minutes aprs le dpart, la cavalcade, sous la forme d'un
tourbillon de poussire, arrivait  Chaillot.

Le roi se jeta littralement  bas de son cheval. Mais, si
rapidement qu'il accomplt cette manoeuvre, il trouva d'Artagnan 
la bride de sa monture.

Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la
bride au bras du page.

Puis il s'lana dans le vestibule, et, poussant violemment la
porte, il entra dans le parloir.

Manicamp, Malicorne et le page demeurrent dehors; d'Artagnan
suivit son matre.

En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
Louise, non pas  genoux, mais couche au pied d'un grand crucifix
de pierre.

La jeune fille tait tendue sur la dalle humide, et  peine
visible, dans l'ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que
par une troite fentre grille et toute voile par des plantes
grimpantes.

Elle tait seule, inanime, froide comme la pierre sur laquelle
reposait son corps.

En l'apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri
terrible qui fit accourir d'Artagnan.

Le roi avait dj pass un bras autour de son corps. D'Artagnan
aida le roi  soulever la pauvre femme, que l'engourdissement de
la mort avait dj saisie.

Le roi la prit entirement dans ses bras, rchauffa de ses baisers
ses mains et ses tempes glaces.

D'Artagnan se pendit  la cloche de la tour.

Alors accoururent les soeurs carmlites.

Les saintes filles poussrent des cris de scandale  la vue de ces
hommes tenant une femme dans leurs bras.

La suprieure accourut aussi.

Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgr toute
son austrit, du premier coup d'oeil, elle reconnut le roi au
respect que lui tmoignaient les assistants, comme aussi  l'air
de matre avec lequel il bouleversait toute la communaut.

 la vue du roi, elle s'tait retire chez elle; ce qui tait un
moyen de ne pas compromettre sa dignit.

Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux,
d'eaux de la reine de Hongrie, de mlisse, etc., etc., ordonnant,
en outre, que les portes fussent fermes.

Il tait temps: la douleur du roi devenait bruyante et dsespre.

Le roi paraissait dcid  envoyer chercher son mdecin, lorsque
La Vallire revint  la vie.

En rouvrant les yeux, la premire chose qu'elle aperut fut le
roi,  ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle
poussa un douloureux soupir.

Louis la couvait d'un regard avide.

Enfin, ses yeux errants se fixrent sur le roi. Elle le reconnut,
et fit un effort pour s'arracher de ses bras.

-- Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n'est donc pas encore
accompli?

-- Oh! non, non! s'cria le roi, et il ne s'accomplira pas, c'est
moi qui vous le jure.

Elle se releva faible et toute brise qu'elle tait.

-- Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m'arrtez plus.

-- Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s'cria Louis. Jamais!
jamais!

-- Bon! murmura d'Artagnan, il est temps de sortir. Du moment
qu'ils commencent  parler, pargnons-leur les oreilles.

D'Artagnan sortit, les deux amants demeurrent seuls.

-- Sire, continua La Vallire, pas un mot de plus, je vous en
supplie. Ne perdez pas le seul avenir que j'espre, c'est--dire
mon salut; tout le vtre, c'est--dire votre gloire, pour un
caprice.

-- Un caprice? s'cria le roi.

-- Oh! maintenant, dit La Vallire, maintenant, Sire, je vois
clair dans votre coeur.

-- Vous, Louise?

-- Oh! oui, moi!

-- Expliquez-vous.

-- Un entranement incomprhensible, draisonnable, peut vous
paratre momentanment une excuse suffisante; mais vous avez des
devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre
fille. Oubliez-moi.

-- Moi, vous oublier?

-- C'est dj fait.

-- Plutt mourir!

-- Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti  tuer
cette nuit aussi cruellement que vous l'avez fait.

-- Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.

-- Que m'avez-vous demand hier au matin, dites, de vous aimer?
Que m'avez-vous promis en change. De ne jamais passer minuit sans
m'offrir une rconciliation, quand vous auriez eu de la colre
contre moi.

-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J'tais fou de
jalousie.

-- Sire, la jalousie est une mauvaise pense, qui venait comme
l'ivraie quand on l'a coupe. Vous serez encore jaloux, et vous
achverez de me tuer. Ayez la piti de me laisser mourir.

-- Encore un mot comme celui-l, mademoiselle, et vous me verrez
expirer  vos pieds.

-- Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et
vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde
mprise.

-- Oh! nommez-moi donc ceux-l que vous accusez, nommez-les-moi!

-- Je n'ai de plaintes  faire contre personne, Sire; je n'accuse
que moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.

-- Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me rduisez au
dsespoir; prenez garde!

-- Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!

-- Je vous arracherai  Dieu mme!

-- Mais, auparavant, s'cria la pauvre enfant, arrachez-moi donc 
ces ennemis froces qui en veulent  ma vie et  mon honneur. Si
vous avez assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir
pour me dfendre; mais non, celle que vous dites aimer, on
l'insulte, on la raille, on la chasse.

Et l'inoffensive enfant, force par sa douleur d'accuser, se
tordait les bras avec des sanglots.

-- On vous a chasse! s'cria le roi. Voil la seconde fois que
j'entends ce mot.

-- Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n'ai plus
d'autre protecteur que Dieu, d'autre consolation que la prire,
d'autre asile que le clotre.

-- Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
rien, Louise; ceux-l ou plutt celles-l qui vous ont chasse
hier trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin
j'ai dj grond, menac. Je puis laisser chapper la foudre que
je retiens encore. Louise! Louise! vous serez cruellement venge.
Des larmes de sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos
ennemis.

-- Jamais! jamais!

-- Comment voulez-vous que je frappe alors?

-- Sire, ceux qu'il faudrait frapper feraient reculer votre main.

-- Oh! vous ne me connaissez point! s'cria Louis exaspr. Plutt
que de reculer, je brlerais mon royaume et je maudirais ma
famille. Oui, je frapperais jusqu' ce bras, si ce bras tait
assez lche pour ne pas anantir tout ce qui s'est fait l'ennemi
de la plus douce des cratures.

Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing
sur la cloison de chne, qui rendit un lugubre murmure.

La Vallire s'pouvanta. La colre de ce jeune homme tout-puissant
avait quelque chose d'imposant et de sinistre, parce que, comme
celle de la tempte, elle pouvait tre mortelle.

Elle, dont la douleur croyait n'avoir pas d'gale, fut vaincue par
cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la
violence.

-- Sire, dit-elle, une dernire fois, loignez-vous, je vous en
supplie; dj le calme de cette retraite m'a fortifie: je me sens
plus calme sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui
tombent toutes les petites mchancets humaines. Sire, encore une
fois, laissez-moi avec Dieu.

-- Alors, s'cria Louis, dites franchement que vous ne m'avez
jamais aim, dites que mon humilit, dites que mon repentir
flattent votre orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma
douleur. Dites que le roi de France n'est plus pour vous un amant
dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote
dont le caprice a bris dans votre coeur jusqu' la dernire fibre
de la sensibilit. Ne dites pas que vous cherchez Dieu, dites que
vous fuyez le roi. Non, Dieu n'est pas complice des rsolutions
inflexibles. Dieu admet la pnitence et le remords: il pardonne,
il veut qu'on aime.

Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui
faisaient couler la flamme jusqu'au plus profond de ses veines.

-- Mais vous n'avez donc pas entendu? dit-elle.

-- Quoi?

-- Vous n'avez donc pas entendu que je suis chasse, mprise,
mprisable?

-- Je vous ferai la plus respecte, la plus adore, la plus envie
 ma cour.

-- Prouvez-moi que vous n'avez pas cess de m'aimer.

-- Comment cela?

-- Fuyez-moi.

-- Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.

-- Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous
que je vous laisserai dclarer la guerre  toute votre famille?
Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi mre, femme
et soeur?

-- Ah! vous les avez donc nommes, enfin; ce sont donc elles qui
ont fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!

-- Et moi, voil pourquoi l'avenir m'effraie, voil pourquoi je
refuse tout, voil pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez.
Assez de larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes
comme cela. Oh! jamais, je ne coterai plaintes, douleurs, ni
larmes  qui que ce soit. J'ai trop gmi, j'ai trop pleur, j'ai
trop souffert!

-- Et mes larmes  moi, mes douleurs  moi, mes plaintes  moi,
les comptez-vous donc pour rien?

-- Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel!
ne me parlez pas ainsi. J'ai besoin de tout mon courage pour
accomplir le sacrifice.

-- Louise, Louise, je t'en supplie! Commande, ordonne, venge-toi
ou pardonne, mais ne m'abandonne pas!

-- Hlas! il faut que nous nous sparions, Sire.

-- Mais tu ne m'aimes donc point?

-- Oh! Dieu le sait!

-- Mensonge! Mensonge!

-- Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais
faire, je me laisserais venger, j'accepterais, en change de
l'insulte que l'on m'a faite, ce doux triomphe de l'orgueil que
vous me proposez! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas
mme de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui
est ma vie, cependant, puisque j'ai voulu mourir, croyant que vous
ne m'aimiez plus.

-- Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais 
cette heure: vous tes la plus sainte, la plus vnrable des
femmes. Nulle n'est digne, comme vous, non seulement de mon amour
et de mon respect, mais encore de l'amour et du respect de tous;
aussi, nulle ne sera aime comme vous, Louise! nulle n'aura sur
moi l'empire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en
ce moment le monde comme du verre, si le monde me gnait. Vous
m'ordonnez de me calmer, de pardonner? Soit, je me calmerai. Vous
voulez rgner par la douceur et par la clmence? Je serai clment
et doux. Dictez-moi seulement ma conduite, j'obirai.

-- Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une
syllabe  un roi tel que vous?

-- Vous tes ma vie et mon me! N'est-ce pas l'me qui rgit le
corps?

-- Oh! vous m'aimez donc, mon cher Sire?

--  deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu
a mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en
souriant si vous dites un mot!

-- Vous m'aimez?

-- Oh! oui.

-- Alors, je n'ai plus rien  dsirer au monde... Votre main,
Sire, et disons nous adieu! J'ai eu dans cette vie tout le bonheur
qui m'tait chu.

-- Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n'est
pas hier, c'est aujourd'hui, c'est demain, c'est toujours!  toi
l'avenir!  toi tout ce qui est  moi! Plus de ces ides de
sparation, plus de ces dsespoirs sombres: l'amour est notre
Dieu, c'est le besoin de nos mes. Tu vivras pour moi, comme je
vivrai pour toi.

Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des
transports inexprimables de joie et de reconnaissance.

-- Oh! Sire! Sire! tout cela est un rve.

-- Pourquoi un rve?

-- Parce que je ne puis revenir  la Cour. Exile, comment vous
revoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le clotre pour y enterrer,
dans le baume de votre amour, les derniers lans de votre coeur et
votre dernier aveu?

-- Exile, vous? s'cria Louis XIV. Et qui donc exile quand je
rappelle?

-- Oh! Sire, quelque chose qui rgne au-dessus des rois: le monde
et l'opinion. Rflchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme
chasse; celle que votre mre a tache d'un soupon, celle que
votre soeur a fltrie d'un chtiment, celle-l est indigne de
vous.

-- Indigne, celle qui m'appartient?

-- Oui, c'est justement cela, Sire; du moment qu'elle vous
appartient, votre matresse est indigne.

-- Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les dlicatesses sont
en vous. Eh bien! vous ne serez pas exile.

-- Oh! vous n'avez pas entendu Madame, on le voit bien.

-- J'en appellerai  ma mre.

-- Oh! vous n'avez pas vu votre mre!

-- Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde tait donc contre
vous?

-- Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait dj sous l'orage lorsque
vous tes venu, lorsque vous avez achev de la briser.

-- Oh! pardon.

-- Donc, vous ne flchirez ni l'une ni l'autre; croyez-moi, le mal
est sans remde, car je ne vous permettrai jamais ni la violence
ni l'autorit.

-- Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je
veux faire une chose: j'irai trouver Madame.

-- Vous?

-- Je lui ferai rvoquer la sentence: je la forcerai.

-- Forcer? oh! non, non!

-- C'est vrai: je la flchirai.

Louise secoua la tte.

-- Je prierai, s'il le faut, dit Louis. Croirez-vous  mon amour
aprs cela?

Louise releva la tte.

-- Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien
plutt mourir.

Louis rflchit, ses traits prirent une teinte sombre.

-- J'aimerai autant que vous avez aim, dit-il; je souffrirai
autant que vous avez souffert; ce sera mon expiation  vos yeux.
Allons, mademoiselle, laissons l ces mesquines considrations;
soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!

Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
ceinture de ses deux mains.

-- Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.

Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus
toute sa volont, sa volont tait dj vaincue, mais toutes ses
forces.

-- Non! rpliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de
honte!

-- Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie...
D'Artagnan seul...

-- Il m'a donc trahie, lui aussi?

-- Comment cela?

-- Il avait jur...

-- J'avais jur de ne rien dire au roi, dit d'Artagnan passant sa
tte fine  travers la porte entrouverte, j'ai tenu ma parole.
J'ai parl  M. de Saint Aignan: ce n'est point ma faute si le roi
a entendu, n'est-ce pas, Sire?

-- C'est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.

La Vallire sourit et tendit au mousquetaire sa main frle et
blanche.

-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
carrosse pour Mademoiselle.

-- Sire, rpondit le capitaine, le carrosse attend.

-- Oh! j'ai l le modle des serviteurs! s'cria le roi.

-- Tu as mis le temps  t'en apercevoir, murmura d'Artagnan,
flatt, toutefois, de la louange.

La Vallire tait vaincue: aprs quelques hsitations, elle se
laissa entraner, dfaillante, par son royal amant.

Mais,  la porte du parloir, au moment de le quitter, elle
s'arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu'elle
baisa en disant:

-- Mon Dieu! vous m'aviez attire; mon Dieu! vous m'avez
repousse; mais votre grce est infinie. Seulement quand je
reviendrai, oubliez que je m'en suis loigne; car, lorsque je
reviendrai  vous, ce sera pour ne plus vous quitter.

Le roi laissa chapper un sanglot.

D'Artagnan essuya une larme.

Louis entrana la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse
et mit d'Artagnan auprs d'elle.

Et lui-mme, montant  cheval, piqua vers le Palais-Royal, o, ds
son arrive, il fit prvenir Madame qu'elle et  lui accorder un
moment d'audience.


Chapitre CLXIX -- Chez Madame


 la faon dont le roi avait quitt les ambassadeurs, les moins
clairvoyants avaient devin une guerre.

Les ambassadeurs eux-mmes, peu instruits de la chronique intime,
avaient interprt contre eux ce mot clbre: Si je ne suis pas
matre de moi, je le serai de ceux qui m'outragent.

Heureusement pour les destines de la France et de la Hollande,
Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications,
mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se
faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces,
s'en taient alles avec beaucoup de crainte et de dpit.

Madame, surtout, sentait que la colre royale tomberait sur elle,
et, comme elle tait brave, haute  l'excs, au lieu de chercher
appui chez la reine mre, elle s'tait retire chez elle, sinon
sans inquitude, du moins sans intention d'viter le combat. De
temps en temps, Anne d'Autriche envoyait des messagers pour
s'informer si le roi tait revenu.

Le silence que gardait le chteau sur cette affaire et la
disparition de Louise taient le prsage d'une quantit de
malheurs pour qui savait l'humeur fire et irritable du roi.

Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans
son appartement, appela Montalais prs d'elle, et, de sa voix la
moins mue, fit causer cette fille sur l'vnement. Au moment o
l'loquente Montalais concluait avec toutes sortes de prcautions
oratoires et recommandait  Madame la tolrance sous bnfice de
rciprocit, M. Malicorne parut chez Madame pour demander une
audience  cette princesse.

Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
de l'motion la plus vive. Il tait impossible de s'y mprendre:
l'entrevue demande par le roi devait tre un des chapitres les
plus intressants de cette histoire du coeur des rois et des
hommes.

Madame fut trouble par cette arrive de son beau-frre; elle ne
l'attendait pas si tt; elle ne s'attendait pas surtout,  une
dmarche directe de Louis.

Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont
toujours moins habiles et moins fortes quand il s'agit d'accepter
une bataille en face.

Madame, avons-nous dit, n'tait pas de ceux qui reculent, elle
avait le dfaut ou la qualit contraire.

Elle exagrait la vaillance; aussi, cette dpche du roi apporte
par Malicorne, lui fit-elle l'effet de la trompette qui sonne les
hostilits. Elle releva firement le gant.

Cinq minutes aprs, le roi montait l'escalier.

Il tait rouge d'avoir couru  cheval. Ses habits poudreux et en
dsordre contrastaient avec la toilette si frache et si ajuste
de Madame, qui, elle, plissait sous son rouge.

Louis ne fit pas de prambule; il s'assit, Montalais disparut.

Madame s'assit en face du roi.

-- Ma soeur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallire s'est
enfuie de chez elle ce matin, et qu'elle a t porter sa douleur,
son dsespoir dans un clotre?

En prononant ces mots, la voix du roi tait singulirement mue.

-- C'est Votre Majest qui me l'apprend, rpliqua Madame.

-- J'aurais cru que vous l'aviez appris ce matin, lors de la
rception des ambassadeurs, dit le roi.

--  votre motion, oui, Sire, j'ai devin qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire, mais sans prciser.

Le roi tait franc et allait au but:

-- Ma soeur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoy Mlle de La
Vallire?

-- Parce que son service me dplaisait, rpliqua schement Madame.

Le roi devint pourpre, et ses yeux amassrent un feu que tout le
courage de Madame eut peine  soutenir.

Il se contint pourtant et ajouta:

-- Il faut une raison bien forte, ma soeur,  une femme bonne
comme vous, pour expulser et dshonorer non seulement une jeune
fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la
ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour.
Renvoyer une fille d'honneur, c'est lui attribuer un crime, une
faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la
faute de Mlle de La Vallire?

-- Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallire,
rpliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications
que j'aurais le droit de ne donner  personne.

-- Pas mme au roi? s'cria Louis en se couvrant par un geste de
colre.

-- Vous m'avez appele votre soeur, dit Madame, et je suis chez
moi.

-- N'importe! fit le jeune monarque honteux d'avoir t emport,
vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume
qu'il a le droit de ne pas s'expliquer devant moi.

-- Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre
colre, il me reste  m'incliner devant Votre Majest et  me
taire.

-- Non, n'quivoquons point.

-- La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallire m'impose le
respect.

-- N'quivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de
la noblesse de France, je dois compte  tous de l'honneur des
familles. Vous chassez Mlle de La Vallire ou toute autre...

Mouvement d'paules de Madame.

-- Ou toute autre, je le rpte, continua le roi, et comme vous
dshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.

-- Combattre ma sentence? s'cria Madame avec hauteur. Quoi! quand
j'ai chass de chez moi une de mes suivantes, vous m'ordonneriez
de la reprendre?

Le roi se tut.

-- Ce ne serait plus de l'excs de pouvoir, Sire, ce serait de
l'inconvenance.

-- Madame!

-- Oh! je me rvolterais, en qualit de femme, contre un abus hors
de toute dignit; je ne serais plus une princesse de votre sang,
une fille de roi; je serais la dernire des cratures, je serais
plus humble que la servante renvoye.

Le roi bondit de fureur.

-- Ce n'est pas un coeur, s'cria-t-il, qui bat dans votre
poitrine; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec
la mme rigueur.

Quelquefois une balle gare porte dans une bataille. Ce mot, que
le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l'branla un
moment: elle pouvait, un jour ou l'autre, craindre des
reprsailles.

-- Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.

-- Je vous demande, madame, ce qu'a fait contre vous Mlle de La
Vallire?

-- Elle est le plus artificieux entremetteur d'intrigues que je
connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d'elle
en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul
bruit de son nom.

-- Elle? elle? dit le roi.

-- Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame,
elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.

-- Elle?

-- Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais:
elle est capable d'exciter  la guerre les meilleurs parents et
les plus intimes amis. Voyez dj ce qu'elle sme de discorde
entre nous.

-- Je vous proteste... dit le roi.

-- Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence,
et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indispos
Votre Majest contre moi.

-- Je jure, dit le roi, que jamais une parole amre n'est sortie
de ses lvres; je jure que, mme dans mes emportements, elle ne
m'a laiss menacer personne; je jure que vous n'avez pas d'amie
plus dvoue, plus respectueuse.

-- D'amie? dit Madame avec une expression de ddain suprme.

-- Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m'avez
compris, et que, ds ce moment, tout s'galise. Mlle de La
Vallire sera ce que je voudrai qu'elle soit, et demain, si je
l'entends ainsi, elle sera prte  s'asseoir sur un trne.

-- Elle n'y sera pas ne, du moins, et vous ne pourrez faire que
pour l'avenir, mais rien pour le pass.

-- Madame, j'ai t pour vous plein de complaisance et de
civilit: ne me faites pas souvenir que je suis le matre.

-- Sire, vous me l'avez dj rpt deux fois. J'ai eu l'honneur
de vous dire que je m'inclinais.

-- Alors, voulez-vous m'accorder que Mlle de La Vallire rentre
chez vous?

--  quoi bon, Sire, puisque vous avez un trne  lui donner? Je
suis trop peu pour protger une telle puissance.

-- Trve de cet esprit mchant et ddaigneux. Accordez-moi sa
grce.

-- Jamais!

-- Vous me poussez  la guerre dans ma famille?

-- J'ai ma famille aussi, o je me rfugierai.

-- Est-ce une menace, et vous oublierez-vous  ce point? Croyez-
vous que, si vous poussiez jusque-l l'offense, vos parents vous
soutiendraient?

-- J'espre, Sire, que vous ne me forcerez  rien qui soit indigne
de mon rang.

-- J'esprais que vous vous souviendriez de notre amiti, que vous
me traiteriez en frre.

-- Ce n'est pas vous mconnatre pour mon frre, dit-elle, que de
refuser une injustice  Votre Majest.

-- Une injustice?

-- Oh! Sire, si j'apprenais  tout le monde la conduite de La
Vallire, si les reines savaient...

-- Allons, allons, Henriette, laissez parler votre coeur,
souvenez-vous que vous m'avez aim, souvenez-vous que le coeur des
humains doit tre aussi misricordieux que le coeur du souverain
Matre. N'ayez point d'inflexibilit pour les autres; pardonnez 
La Vallire.

-- Je ne puis; elle m'a offense.

-- Mais, moi, moi?

-- Sire, pour vous je ferai tout au monde, except cela.

-- Alors, vous me conseillez le dsespoir... Vous me rejetez dans
cette dernire ressource des gens faibles; alors vous me
conseillez la colre et l'clat?

-- Sire, je vous conseille la raison.

-- La raison?... Ma soeur je n'ai plus de raison.

-- Sire, par grce!

-- Ma soeur! par piti, c'est la premire fois que je supplie; ma
soeur je n'ai plus d'espoir qu'en vous.

-- Oh! Sire, vous pleurez?

-- De rage, oui, d'humiliation. Avoir t oblig de m'abaisser aux
prires, moi! le roi! Toute ma vie, je dtesterai ce moment. Ma
soeur, vous m'avez fait endurer en une seconde plus de maux que je
n'en avais prvu dans les plus dures extrmits de cette vie.

Et le roi, se levant, donna un libre essor  ses larmes, qui,
effectivement, taient des pleurs de colre et de honte.

Madame fut, non pas touche, car les femmes les meilleures n'ont
pas de piti dans l'orgueil, mais elle eut peur que ces larmes
n'entranassent avec elles tout ce qu'il y avait d'humain dans le
coeur du roi.

-- Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous prfrez mon
humiliation  la vtre, bien que la mienne soit publique et que la
vtre n'ait que moi pour tmoin, parlez, j'obirai au roi.

-- Non, non, Henriette! s'cria Louis transport de
reconnaissance, vous aurez cd au frre!

-- Je n'ai plus de frre, puisque j'obis.

-- Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?

-- Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!

Il ne rpondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait
de baisers.

-- Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
pardonnerez, vous reconnatrez la douceur, la droiture de son
coeur?

-- Je la maintiendrai dans ma maison.

-- Non, vous lui rendrez votre amiti, ma chre soeur.

-- Je ne l'ai jamais aime.

-- Eh bien! pour l'amour de moi, vous la traiterez bien, n'est-ce
pas, Henriette?

-- Soit! je la traiterai comme une fille  vous!

Le roi se releva. Par ce mot chapp si funestement, Madame avait
dtruit tout le mrite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus
rien.

Ulcr, mortellement atteint, il rpliqua:

-- Merci, madame, je me souviendrai ternellement du service que
vous m'avez rendu.

Et saluant avec une affectation de crmonie, il prit cong.

En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du
pied avec colre.

Mais il tait trop tard: Malicorne et d'Artagnan, placs  la
porte, avaient vu ses yeux.

Le roi a pleur, pensa Malicorne.

D'Artagnan s'approcha respectueusement du roi.

-- Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degr pour
rentrer chez vous.

-- Pourquoi?

-- Parce que la poussire du chemin a laiss des traces sur votre
visage, dit d'Artagnan. Allez, Sire, allez!

Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cd comme un enfant, gare
 ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.


Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallire


Madame n'tait pas mchante: elle n'tait qu'emporte. Le roi
n'tait pas imprudent: il n'tait qu'amoureux.

 peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui
aboutissait au rappel de La Vallire, que l'un et l'autre
cherchrent  gagner sur le march.

Le roi voulut voir La Vallire  chaque instant du jour.

Madame, qui sentait le dpit du roi depuis la scne des
supplications, ne voulait pas abandonner La Vallire sans
combattre.

Elle semait donc les difficults sous les pas du roi.

En effet, le roi, pour obtenir la prsence de sa matresse, devait
tre forc de faire la cour  sa belle-soeur.

De ce plan drivait toute la politique de Madame.

Comme elle avait choisi quelqu'un pour la seconder, et que ce
quelqu'un tait Montalais, le roi se trouva cern chaque fois
qu'il venait chez Madame. On l'entourait, et on ne le quittait
pas. Madame dployait dans ses entretiens une grce et un esprit
qui clipsaient tout.

Montalais lui succdait. Elle ne tarda pas  devenir insupportable
au roi.

C'est ce qu'elle attendait.

Alors elle lana Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au
roi qu'il y avait une jeune personne bien malheureuse  la Cour.

Le roi demanda qui tait cette personne.

Malicorne rpondit que c'tait Mlle de Montalais.

Alors le roi dclara que c'tait bien fait qu'une personne ft
malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.

Malicorne s'expliqua, Mlle de Montalais avait donn ses ordres.

Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitt que Sa
Majest paraissait, paraissait aussi; qu'elle tait dans les
corridors jusqu'aprs le dpart du roi; qu'elle le reconduisait de
peur qu'il ne parlt dans les antichambres  quelqu'une des
filles.

Un soir, elle alla plus loin.

Le roi tait assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main,
sous sa manchette, un billet qu'il voulait glisser dans les mains
de La Vallire.

Madame devina cette intention et ce billet. Il tait bien
difficile d'empcher le roi d'aller o bon lui semblait.

Cependant il fallait l'empcher d'aller  La Vallire, de lui dire
bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrire
son ventail ou dans son mouchoir.

Le roi, qui observait aussi, se douta qu'on lui tendait un pige.

Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation prs de
Mlle de Chtillon, avec laquelle il badina.

On faisait des bouts rims; de Mlle de Chtillon, il alla vers
Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.

Alors, par cette manoeuvre habile, il se trouva assis devant La
Vallire, qu'il masquait entirement.

Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin
de fleurs sur un canevas de tapisserie.

Le roi montra le bout du billet blanc  La Vallire, et celle-ci
allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: Mettez le
billet dedans.

Puis, comme le roi avait pos son mouchoir  lui sur son fauteuil,
il fut assez adroit pour le jeter par terre.

De sorte que La Vallire glissa son mouchoir  elle sur le
fauteuil.

Le roi le prit sans rien faire paratre, il y mit le billet et
replaa le mouchoir sur le fauteuil.

Restait  La Vallire le temps juste d'allonger la main pour
prendre le mouchoir avec son prcieux dpt.

Mais Madame avait tout vu.

Elle dit  Chtillon:

-- Chtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s'il vous plat,
sur le tapis.

Et la jeune fille ayant obi prcipitamment, le roi s'tant
drang, La Vallire s'tant trouble, on vit l'autre mouchoir sur
le fauteuil.

-- Ah! pardon! Votre Majest a deux mouchoirs, dit-elle.

Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
Vallire avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l'amante, mais
l'amante y perdait un quatrain qui avait cot dix heures au roi,
qui valait peut-tre  lui seul un long pome.

D'o la colre du roi et le dsespoir de La Vallire.

Ce serait chose impossible  dcrire.

Mais alors il se passa un vnement incroyable.

Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prvenu on
ne sait comment, se trouvait dans l'antichambre.

Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et,
le soir, on y mettait peu de crmonie chez Madame; elles taient
mal claires.

Le roi aimait ce petit jour. Rgle gnrale, l'amour, dont
l'esprit et le coeur flamboient constamment, n'aime pas la lumire
autre part que dans l'esprit et dans le coeur.

Donc, l'antichambre tait obscure; un seul page portait le
flambeau devant Sa Majest.

Le roi marchait d'un pas lent et dvorait sa colre.

Malicorne passa trs prs du roi, le heurta presque, et lui
demanda pardon avec une humilit parfaite; mais le roi, de fort
mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s'esquiva sans
bruit.

Louis se coucha, ayant eu, ce soir-l, quelque petite querelle
avec la reine, et le lendemain, au moment o il passait dans son
cabinet, le dsir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallire.

Il appela son valet de chambre.

-- Apportez-moi, dit-il, l'habit que je portais hier; mais ayez
bien soin de ne toucher  rien de ce qu'il pourrait contenir.

L'ordre fut excut, le roi fouilla lui-mme dans la poche de son
habit.

Il n'y trouva qu'un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallire
avait disparu.

Comme il se perdait en conjectures et en soupons, une lettre de
La Vallire lui fut apporte. Elle tait conue en ces termes.

Qu'il est aimable  vous, mon cher seigneur, de m'avoir envoy
ces beaux vers! que votre amour est ingnieux et persvrant!
Comment ne seriez vous pas aim?

-- Qu'est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a mprise.
Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait
tre dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y
avez touch...

Il se ravisa. Faire une affaire d'tat de la perte de ce mouchoir,
c'tait ouvrir toute une chronique, il ajouta:

-- J'avais dans ce mouchoir une note importante qui s'tait
glisse dans les plis.

-- Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majest n'avait
qu'un mouchoir, et le voici.

-- C'est vrai, rpliqua le roi en grinant des dents, c'est vrai.
 pauvret, que je t'envie! Heureux celui qui prend lui-mme et
te de sa poche les mouchoirs et les billets.

Il relut la lettre de La Vallire en cherchant par quel hasard le
quatrain pouvait tre arriv  son adresse. Il y avait un post-
scriptum  cette lettre:

Je vous renvoie par votre messager cette rponse si peu digne de
l'envoi.

--  la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec
joie. Qui est l, dit-il, et qui m'apporte ce billet?

-- M. Malicorne, rpliqua timidement le valet de chambre.

-- Qu'il entre.

Malicorne entra.

-- Vous venez de chez Mlle de La Vallire? dit le roi avec un
soupir.

-- Oui, Sire.

-- Et vous avez port  Mlle de La Vallire quelque chose de ma
part?

-- Moi, Sire?

-- Oui, vous.

-- Non pas, Sire, non pas.

-- Mlle de La Vallire le dit formellement.

-- Oh! Sire, Mlle de La Vallire se trompe.

Le roi frona le sourcil.

-- Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La
Vallire vous appelle-t-elle mon messager?... Qu'avez-vous port 
cette dame? Parlez vite monsieur.

-- Sire, j'ai port  Mlle de La Vallire un mouchoir, et voil
tout.

-- Un mouchoir... Quel mouchoir?

-- Sire, au moment o j'eus la douleur, hier, de me heurter contre
la personne de Votre Majest, malheur que je dplorerai toute ma
vie, surtout aprs le mcontentement que vous me tmoigntes;  ce
moment, Sire, je demeurai immobile de dsespoir, Votre Majest
tait trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre
quelque chose de blanc.

-- Ah! fit le roi.

-- Je me baissai, c'tait un mouchoir. J'eus un instant l'ide
qu'en heurtant Votre Majest, j'avais aid  ce que ce mouchoir
sortt de sa poche; mais, en le palpant respectueusement, je
sentis un chiffre que je regardai, c'tait le chiffre de Mlle de
La Vallire; je prsumai qu'en arrivant cette demoiselle avait
laiss tomber son mouchoir, je me htai de le lui rendre  la
sortie, et voil tout ce que j'ai remis  Mlle de La Vallire; je
supplie Votre Majest de le croire.

Malicorne tait si naf, si dsol, si humble, que le roi prit un
excessif plaisir  l'entendre.

Il lui sut gr de ce hasard comme du plus grand service rendu.

-- Voil dj deux heureuses rencontres que j'ai avec vous,
monsieur, dit il: vous pouvez compter sur mon amiti.

Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait vol le
mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l'et pu faire
un des tire-laine de la bonne ville de Paris.

Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit
souponner  La Vallire, et la Vallire la conta plus tard au
roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand
politique.

Louis XIV avait raison, et l'on sait qu'il se connaissait en
hommes.


Chapitre CLXXI -- O il est trait des jardiniers, des chelles et
des filles d'honneur


Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis
que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.

Au bout de huit jours, le roi en tait venu  ne plus pouvoir
regarder La Vallire sans qu'un regard de soupon croist le sien.

Lorsqu'une partie de promenade tait propose, pour viter que la
scne de la pluie ou du chne royal ne se renouvelt, Madame avait
des indispositions toutes prtes: grce  ces indispositions, elle
ne sortait pas, et ses filles d'honneur restaient  la maison.

De visite nocturne, pas la moindre; il n'y avait pas moyen.

C'est que, sous ce rapport, ds les premiers jours, le roi avait
prouv un douloureux chec.

Comme  Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et
avait voulu se rendre chez La Vallire. Mais il n'avait trouv que
Mlle de Tonnay-Charente, qui s'tait mise  crier au feu et au
voleur; de telle sorte qu'une lgion de femmes de chambres, de
surveillantes et de pages taient accourus, et que de Saint-
Aignan, rest seul pour sauver l'honneur de son matre enfui,
avait encouru, de la part de la reine mre et de Madame, une
mercuriale svre.

En outre, le lendemain, il avait reu deux cartels de la famille
de Mortemart.

Il avait fallu que le roi intervnt.

Cette mprise tait venue de ce que Madame avait subitement
ordonn un changement de logis  ses filles, et que La Vallire et
Montalais avaient t appeles  coucher dans le cabinet mme de
leur matresse.

Rien n'tait donc plus possible, pas mme les lettres: crire sous
les yeux d'un argus aussi froce, d'une douceur aussi ingale que
celle de Madame, c'tait s'exposer aux plus grands dangers.

On peut juger dans quel tat d'irritation continue et de colre
croissante toutes ces piqres d'aiguille mettaient le lion.

Le roi se dcomposait le sang  chercher des moyens, et, comme il
ne s'ouvrait ni  Malicorne ni  d'Artagnan, les moyens ne se
trouvaient pas.

Malicorne eut bien  et l quelques clairs hroques pour
encourager le roi  une entire confidence.

Mais, soit honte, soit dfiance, le roi commenait d'abord 
mordre, puis bientt abandonnait l'hameon.

Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
regardait tristement les fentres de Madame, Malicorne heurta une
chelle sous une bordure de buis, et dit  Manicamp, qui marchait
avec lui derrire le roi, et qui n'avait rien heurt ni rien vu:

-- Est-ce que vous n'avez pas vu que je viens de heurter une
chelle et que j'ai manqu de tomber?

-- Non, dit Manicamp, distrait comme d'habitude; mais vous n'tes
pas tomb,  ce qu'il parat?

-- N'importe! il n'en est pas moins dangereux de laisser ainsi
traner les chelles.

-- Oui, l'on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.

-- Ce n'est pas cela: je veux dire qu'il est dangereux de laisser
traner ainsi les chelles sous les fentres des filles d'honneur.

Louis tressaillit imperceptiblement.

-- Comment cela? demanda Manicamp.

-- Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le
bras.

-- Comment cela? dit plus haut Manicamp.

Le roi prta l'oreille.

-- Voil, par exemple, dit Malicorne, une chelle qui a dix-neuf
pieds, juste la hauteur de la corniche des fentres.

Manicamp, au lieu de rpondre, rvassait.

-- Demandez-moi donc de quelles fentres, lui souffla Malicorne.

-- Mais de quelles fentres entendez-vous donc parler? lui demanda
tout haut Manicamp.

-- De celles de Madame.

-- Eh!

-- Oh! je ne dis pas que l'on ose jamais monter chez Madame; mais
dans le cabinet de Madame, spar par une simple cloison, couchent
Mlles de La Vallire et de Montalais, qui sont deux jolies
personnes.

-- Par une simple cloison? dit Manicamp.

-- Tenez, voici la lumire assez clatante des appartements de
Madame: voyez-vous ces deux fentres?

-- Oui.

-- Et cette fentre voisine des autres, claire d'une faon moins
vive, la voyez-vous?

--  merveille.

-- C'est celle des filles d'honneur. Tenez, il fait chaud, voil
justement Mlle de La Vallire qui ouvre sa fentre; ah! qu'un
amoureux hardi pourrait lui dire de choses, s'il souponnait l
cette chelle de dix-neuf pieds qui atteint juste  la corniche!

-- Mais elle n'est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
Montalais?

-- Mlle de Montalais ne compte pas; c'est une amie d'enfance,
entirement dvoue, un vritable puits o l'on peut jeter tous
les secrets qu'on veut perdre.

Pas un mot de l'entretien n'avait chapp au roi.

Malicorne avait mme remarqu que le roi avait ralenti le pas pour
lui donner le temps de finir.

Aussi, arriv  la porte, il congdia tout le monde,  l'exception
de Malicorne.

Cela n'tonna personne, on savait le roi amoureux et on le
souponnait de faire des vers au clair de la lune.

Bien qu'il n'y et pas de lune ce soir-l, le roi nanmoins
pouvait avoir des vers  faire.

Tout le monde partit.

Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait
respectueusement que le roi lui adresst la parole.

-- Que parliez-vous tout  l'heure d'chelle, monsieur Malicorne?
demanda-t-il.

-- Moi, Sire, je parlais d'chelle?

Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses
paroles envoles.

-- Oui, d'une chelle de dix-neuf pieds.

-- Ah! oui, Sire, c'est vrai, mais je parlais  M. de Manicamp, et
je me fusse tu si j'eusse su que Votre Majest pt nous entendre.

-- Et pourquoi vous fussiez-vous tu?

-- Parce que je n'eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui
l'a oublie... pauvre diable!

-- Ne craignez rien... Voyons, qu'est-ce que cette chelle?

-- Votre Majest veut-elle la voir?

-- Oui.

-- Rien de plus facile, elle est l, Sire.

-- Dans le buis?

-- Justement.

-- Montrez-la-moi.

Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi  l'chelle.

-- La voil, Sire, dit-il.

-- Tirez-la donc un peu.

Malicorne mit l'chelle dans l'alle.

Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l'chelle.

-- Hum! fit-il... Vous dites qu'elle a dix-neuf pieds?

-- Oui, Sire.

-- Dix-neuf pieds, c'est beaucoup: je ne la crois pas si longue,
moi.

-- On voit mal comme cela, Sire. Si l'chelle tait debout contre
un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu
que la comparaison aiderait beaucoup.

-- Oh! n'importe, monsieur Malicorne, j'ai peine  croire que
l'chelle ait dix-neuf pieds.

-- Je sais combien Votre Majest a le coup d'oeil sr, et
cependant je gagerais.

Le roi secoua la tte.

-- Il y a un moyen infaillible de vrification, dit Malicorne.

-- Lequel?

-- Chacun sait, Sire, que le rez-de-chausse du palais a dix-huit
pieds.

-- C'est vrai, on peut le savoir.

-- Eh bien! en appliquant l'chelle le long du mur, on jugerait.

-- C'est vrai.

Malicorne enleva l'chelle comme une plume et la dressa contre la
muraille.

Il choisit, ou plutt le hasard choisit la fentre mme du cabinet
de La Vallire pour faire son exprience.

L'chelle arriva juste  l'arte de la corniche, c'est--dire
presque  l'appui de la fentre, de sorte qu'un homme plac sur
l'avant-dernier chelon, un homme de taille moyenne, comme tait
le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les
habitants ou plutt les habitantes de la chambre.

 peine l'chelle fut-elle pose, que le roi, laissant l l'espce
de comdie qu'il jouait, commena  gravir les chelons, tandis
que Malicorne tenait l'chelle. Mais  peine tait-il  moiti de
sa route arienne, qu'une patrouille de Suisses parut dans le
jardin et s'avana droit  l'chelle.

Le roi descendit prcipitamment et se cacha dans un massif.

Malicorne comprit qu'il fallait se sacrifier. S'il se cachait de
son ct, on chercherait jusqu' ce que l'on trouvt ou lui ou le
roi, et peut-tre tous deux.

Mieux valait qu'il ft trouv tout seul.

En consquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu'il fut
arrt tout seul. Une fois arrt, Malicorne fut conduit au poste;
une fois au poste, il se nomma; une fois nomm, il fut reconnu.

Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite
porte de son appartement, fort humili et surtout fort
dsappoint.

D'autant plus que le bruit de l'arrestation avait attir La
Vallire et la Montalais  leur fentre, et que Madame elle-mme
avait paru  la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il
s'agissait.

Pendant ce temps, Malicorne se rclamait de d'Artagnan. D'Artagnan
accourut  l'appel de Malicorne.

Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais
en vain d'Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux
esprits si fins et si inventifs donnrent-ils un tour 
l'aventure; il n'y eut pour Malicorne d'autre ressource que de
passer pour avoir voulu entrer chez Mlle de Montalais, comme
M. de Saint-Aignan avait pass pour avoir voulu forcer la porte de
Mlle de Tonnay-Charente.

Madame tait inflexible, pour cette double raison que, si en effet
M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la
fentre et  l'aide d'une chelle pour voir Montalais, c'tait de
la part de Malicorne un essai punissable et qu'il fallait punir.

Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d'agir en
son propre nom, avait agi comme intermdiaire entre La Vallire et
une personne qu'elle ne voulait pas nommer, son crime tait bien
plus grand encore, puisque la passion, qui excuse tout, n'tait
point l pour l'excuser.

Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la
maison de Monsieur, sans rflchir, la pauvre aveugle, que
Malicorne et Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite
 M. de Guiche et par bien d'autres endroits tout aussi dlicats.

Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
dmontra que l'appui du roi valait toutes les disgrces du monde
et qu'il tait beau de souffrir pour le roi.

Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu'elle ft femme, et plutt
dix fois qu'une, ramena-t-il Montalais  son avis.

Puis, de son ct, htons-nous de le dire, le roi aida aux
consolations.

D'abord, il fit compter  Malicorne cinquante mille livres en
ddommagement de sa charge perdue.

Ensuite, il le plaa dans sa propre maison, heureux de se venger
ainsi sur Madame de tout ce qu'elle avait fait endurer  lui et 
La Vallire.

Mais, n'ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
mesurer ses chelles, le pauvre amant tait dnu.

Plus d'espoir de se rapprocher jamais de La Vallire, tant qu'elle
resterait au Palais-Royal.

Toutes les dignits et toutes les sommes du monde ne pouvaient
remdier  cela.

Heureusement, Malicorne veillait.

Il fit si bien qu'il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son
ct, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.

-- Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il  la jeune
fille.

-- Mais, la nuit, je dors, rpliqua-t-elle.

-- Comment, vous dormez?

-- Sans doute.

-- Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu'avec
une douleur comme celle que vous prouvez une fille dorme.

-- Et quelle douleur est-ce donc que j'prouve?

-- N'tes-vous pas au dsespoir de mon absence?

-- Mais non, puisque vous avez reu cinquante mille livres et une
charge chez le roi.

-- N'importe, vous tes trs afflige de ne plus me voir comme
vous me voyiez auparavant; vous tes au dsespoir surtout de ce
que j'ai perdu la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.

-- Oh! c'est trs vrai.

-- Eh bien! cette affliction vous empche de dormir, la nuit, et
alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment,
et cela dix fois par minute.

-- Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre
bruit chez elle.

-- Je le sais pardieu bien, qu'elle ne peut rien supporter; aussi
vous dis-je qu'elle s'empressera, voyant une douleur si profonde,
de vous mettre  la porte de chez elle.

-- Je comprends.

-- C'est heureux.

-- Mais qu'arrivera-t-il alors?

-- Il arrivera que La Vallire, se voyant spare de vous,
poussera la nuit de tels gmissements et de telles lamentations,
qu'elle fera du dsespoir pour deux.

-- Alors on la mettra dans une autre chambre.

-- Oui, mais laquelle?

-- Laquelle? Vous voil embarrass, monsieur des Inventions.

-- Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours
mieux que celle de Madame.

-- C'est vrai.

-- Eh bien! commencez-moi un peu vos jrmiades cette nuit.

-- Je n'y manquerai pas.

-- Et donnez-moi le mot  La Vallire.

-- Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.

-- Eh bien! qu'elle pleure tout haut.

Et ils se sparrent.


Chapitre CLXXII -- O il est trait de menuiserie et o il est
donn quelques dtails sur la faon de percer les escaliers


Le conseil donn  Montalais fut communiqu  La Vallire, qui
reconnut qu'il manquait de sagesse, et qui, aprs quelque
rsistance venant plutt de sa timidit que de sa froideur,
rsolut de le mettre  excution.

Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
lamentables la chambre  coucher de Madame, fut le chef-d'oeuvre
de Malicorne.

Comme rien n'est aussi vrai que l'invraisemblable, aussi naturel
que le romanesque, cette espce de conte des _Mille et Une Nuits_
russit parfaitement auprs de Madame.

Elle loigna d'abord Montalais.

Puis, trois jours, ou plutt trois nuits aprs avoir loign
Montalais, elle loigna La Vallire.

On donna une chambre  cette dernire dans les petits appartements
mansards situs au-dessus des appartements des gentilshommes.

Un tage, c'est--dire un plancher, sparait les demoiselles des
officiers et des gentilshommes.

Un escalier particulier, plac sous la surveillance de
Mme de Navailles, conduisait chez elles.

Pour plus grande sret, Mme de Navailles, qui avait entendu
parler des tentatives antrieures de Sa Majest, avait fait
griller les fentres des chambres et les ouvertures des chemines.

Il y avait donc toute sret pour l'honneur de Mlle de La
Vallire, dont la chambre ressemblait plus  une cage qu' toute
autre chose.

Mlle de La Vallire, lorsqu'elle tait chez elle, et elle y tait
souvent, Madame n'utilisant gure ses services depuis qu'elle la
savait en sret sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La
Vallire n'avait donc d'autre distraction que de regarder 
travers les grilles de sa fentre. Or, un matin qu'elle regardait
comme d'habitude, elle aperut Malicorne  une fentre parallle 
la sienne.

Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les
btiments, et additionnait des formules algbriques sur du papier.
Il ne ressemblait pas mal ainsi  ces ingnieurs qui, du coin
d'une tranche, relvent les angles d'un bastion ou prennent la
hauteur des murs d'une forteresse.

La Vallire reconnut Malicorne et le salua.

Malicorne,  son tour, rpondit par un grand salut et disparut de
la fentre.

Elle s'tonna de cette espce de froideur, peu habituelle au
caractre toujours gal de Malicorne; mais elle se souvint que le
pauvre garon avait perdu son emploi pour elle, et qu'il ne devait
pas tre dans d'excellentes dispositions  son gard, puisque,
selon toute probabilit, elle ne serait jamais en position de lui
rendre ce qu'il avait perdu.

Elle savait pardonner les offenses,  plus forte raison compatir
au malheur.

La Vallire et demand conseil  Montalais, si Montalais et t
l; mais Montalais tait absente.

C'tait l'heure o Montalais faisait sa correspondance.

Tout  coup, La Vallire vit un objet lanc de la fentre o avait
apparu Malicorne traverser l'espace, passer  travers ses barreaux
et rouler sur son parquet.

Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C'tait une
de ces bobines sur lesquelles on dvide la soie.

Seulement, au lieu de soie, un petit papier s'enroulait sur la
bobine.

La Vallire le droula et lut:

Mademoiselle,

Je suis inquiet de savoir deux choses:

La premire, de savoir si le parquet de votre appartement est de
bois ou de briques.

La seconde, de savoir encore  quelle distance de la fentre est
plac votre lit.

Excusez mon importunit, et veuillez me faire rponse par la mme
voie qui vous a apport ma lettre, c'est--dire par la voie de la
bobine.

Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l'ai
jete dans la vtre, ce qui vous serait plus difficile qu' moi,
ayez tout simplement l'obligeance de la laisser tomber.

Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
respectueux serviteur,

Malicorne.

crivez la rponse, s'il vous plat, sur la lettre mme.

-- Ah! le pauvre garon, s'cria La Vallire, il faut qu'il soit
devenu fou.

Et elle dirigea du ct de son correspondant, que l'on entrevoyait
dans la pnombre de la chambre, un regard plein d'affectueuse
compassion.

Malicorne comprit, et secoua la tte comme pour lui rpondre:

Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.

Elle sourit d'un air de doute.

Non, non, reprit-il du geste, la tte est bonne.

Et il montra sa tte.

Puis, agitant la main comme un homme qui crit rapidement:

Allons, crivez, mima-t-il avec une sorte de prire.

La Vallire, ft-il fou, ne vit point d'inconvnient  faire ce
que Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et crivit:
Bois.

Puis elle compta dix pas de la fentre  son lit, et crivit
encore: Dix pas.

Ce qu'ayant fait, elle regarda du ct de Malicorne, lequel la
salua et lui fit signe qu'il descendait.

La Vallire comprit que c'tait pour recevoir la bobine.

Elle s'approcha de la fentre, et, conformment aux instructions
de Malicorne, elle la laissa tomber.

Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s'lana,
l'atteignit, le ramassa, se mit  l'plucher comme fait un singe
d'une noix, et courut d'abord vers la demeure de M. de Saint-
Aignan.

De Saint-Aignan avait choisi ou plutt sollicit son logement le
plus prs possible du roi, pareil  ces plantes qui recherchent
les rayons du soleil pour se dvelopper plus fructueusement.

Son logement se composait de deux pices, dans le corps de logis
mme occup par Louis XIV.

M. de Saint-Aignan tait fier de cette proximit, qui lui donnait
l'accs facile chez Sa Majest, et, de plus, la faveur de quelques
rencontres inattendues.

Il s'occupait, au moment o nous parlons de lui,  faire tapisser
magnifiquement ces deux pices, comptant sur l'honneur de quelques
visites du roi, car Sa Majest, depuis la passion qu'elle avait
pour La Vallire, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et
ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.

Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
difficults, parce qu'il tait bien vu du roi et que le crdit de
l'un est toujours une amorce pour l'autre.

De Saint-Aignan demanda au visiteur s'il tait riche de quelque
nouvelle.

-- D'une grande, rpondit celui-ci.

-- Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?

-- Mlle de La Vallire a dmnag.

-- Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.

-- Oui.

-- Elle logeait chez Madame.

-- Prcisment. Mais Madame s'est ennuye du voisinage et l'a
installe dans une chambre qui se trouve prcisment au-dessus de
votre futur appartement.

-- Comment, _l-haut?_ s'cria de Saint-Aignan avec surprise et en
dsignant du doigt l'tage suprieur.

-- Non, dit Malicorne, _l-bas_.

Et il lui montra le corps de btiment situ en face.

-- Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
appartement?

-- Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
naturellement tre sous la chambre de La Vallire.

De Saint-Aignan,  ces mots, envoya  l'adresse du pauvre
Malicorne un de ces regards comme La Vallire lui en avait dj
envoy un, un quart d'heure auparavant. C'est--dire qu'il le crut
fou.

-- Monsieur, lui dit Malicorne, je demande  rpondre  votre
pense.

-- Comment!  ma pense?...

-- Sans doute; vous n'avez pas compris, ce me semble parfaitement
ce que je voulais dire.

-- Je l'avoue.

-- Eh bien! vous n'ignorez pas qu'au-dessous des filles d'honneur
de Madame sont logs les gentilshommes du roi et de Monsieur.

-- Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.

-- Prcisment. Eh bien! monsieur, admirez la singularit de la
rencontre: les deux chambres destines  M. de Guiche sont juste
les deux chambres situes au-dessous de celles qu'occupent Mlle de
Montalais et Mlle de La Vallire.

-- Eh bien! aprs?

-- Eh bien! aprs... ces deux chambres sont libres, puisque
M. de Guiche, bless, est malade  Fontainebleau.

-- Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.

-- Ah! si j'avais le bonheur de m'appeler de Saint-Aignan, je
devinerais tout de suite, moi.

-- Et que feriez-vous?

-- Je troquerais immdiatement les chambres que j'occupe ici
contre celles que M. de Guiche n'occupe point l-bas.

-- Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec ddain; abandonner le
premier poste d'honneur, le voisinage du roi, un privilge accord
seulement aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon
cher monsieur de Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous
tes fou.

-- Monsieur, rpondit gravement le jeune homme, vous commettez
deux erreurs... Je m'appelle Malicorne tout court, et je ne suis
pas fou.

Puis, tirant un papier de sa poche:

-- coutez ceci, dit-il; aprs quoi, je vous montrerai cela.

-- J'coute, dit de Saint-Aignan.

-- Vous savez que Madame veille sur La Vallire comme Argus
veillait sur la nymphe Io.

-- Je le sais.

-- Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler  la
prisonnire, et que ni vous ni moi n'avons russi  lui procurer
cette fortune.

-- Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre
Malicorne.

-- Eh bien! que supposez-vous qu'il arriverait  celui dont
l'imagination rapprocherait les deux amants?

-- Oh! le roi ne bornerait pas  peu de chose sa reconnaissance.

-- Monsieur de Saint-Aignan!...

-- Aprs?

-- Ne seriez-vous pas curieux de tter un peu de la reconnaissance
royale?

-- Certes, rpondit de Saint-Aignan, une faveur de mon matre,
quand j'aurais fait mon devoir, ne saurait que m'tre prcieuse.

-- Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.

-- Qu'est-ce que ce papier? un plan?

-- Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
probabilit, vont devenir vos deux chambres.

-- Oh! non, quoi qu'il arrive.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que mes deux chambres,  moi, sont convoites par trop de
gentilshommes  qui je ne les abandonnerais certes pas: par
M. de Roquelaure, par M. de La Fert, par M. Dangeau.

-- Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir 
l'un de ces messieurs le plan que je vous prsentais et les
avantages y annexs.

-- Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan
avec dfiance.

-- Parce que le roi ne me fera jamais l'honneur de venir
ostensiblement chez moi, tandis qu'il ira  merveille chez l'un de
ces messieurs.

-- Quoi! le roi ira chez l'un de ces messieurs?

-- Pardieu! s'il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez
si le roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La
Vallire!

-- Beau rapprochement... avec tout un tage entre soi.

Malicorne dplia le petit papier de la bobine.

-- Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le
plancher de la chambre de Mlle de La Vallire est un simple
parquet de bois.

-- Eh bien?

-- Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enferm
chez vous sans savoir o on le mne, ouvrira votre plafond et, par
consquent, le parquet de Mlle de La Vallire.

-- Ah! mon Dieu! s'cria de Saint-Aignan comme bloui.

-- Plat-il? fit Malicorne.

-- Je dis que voil une ide bien audacieuse, monsieur.

-- Elle paratra bien mesquine au roi, je vous assure.

-- Les amoureux ne rflchissent point au danger.

-- Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?

-- Mais un percement pareil, c'est un bruit effroyable, tout le
chteau en retentira?

-- Oh! monsieur le comte, je suis sr, moi, que l'ouvrier que je
vous dsignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un
quadrilatre de six pieds avec une scie garnie d'toupe, et nul,
mme des plus voisins, ne s'apercevra qu'il travaille.

-- Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m'tourdissez, vous me
bouleversez.

-- Je continue, rpondit tranquillement Malicorne: dans la chambre
dont vous avez perc le plafond, vous entendez bien, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Vous dresserez un escalier qui permette, soit  Mlle de La
Vallire de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle
de La Vallire.

-- Mais cet escalier, on le verra?

-- Non, car, de votre ct, il sera cach par une cloison sur
laquelle vous tendrez une tapisserie pareille  celle qui garnira
le reste de l'appartement; chez Mlle de La Vallire, il
disparatra sous une trappe qui sera le parquet mme, et qui
s'ouvrira sous le lit.

-- En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencrent 
tinceler.

-- Maintenant, monsieur le comte, je n'ai pas besoin de vous faire
avouer que le roi viendra souvent dans la chambre o sera tabli
un pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulirement,
sera frapp de mon ide, et je vais la lui dvelopper.

-- Ah! cher monsieur Malicorne! s'cria de Saint-Aignan, vous
oubliez que c'est  moi que vous en avez parl le premier, et que,
par consquent, j'ai les droits de la priorit.

-- Voulez-vous donc la prfrence?

-- Si je la veux! je crois bien!

-- Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c'est un cordon pour
la premire promotion que je vous donne l, et peut-tre mme
quelque bon duch.

-- C'est, du moins, rpondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
occasion de montrer au roi qu'il n'a pas tort de m'appeler
quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je
vous devrai.

-- Vous ne l'oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.

-- Je m'en ferai gloire, monsieur.

-- Moi, monsieur, je ne suis pas l'ami du roi, je suis son
serviteur.

-- Oui, et, si vous pensez qu'il y a un cordon bleu pour moi dans
cet escalier, je pense qu'il y aura bien pour vous un rouleau de
lettres de noblesse.

Malicorne s'inclina.

-- Il ne s'agit plus, maintenant, que de dmnager, dit de Saint-
Aignan.

-- Je ne vois pas que le roi s'y oppose; demandez-lui-en la
permission.

--  l'instant mme je cours chez lui.

-- Et moi, je vais me procurer l'ouvrier dont nous avons besoin.

-- Quand l'aurai-je?

-- Ce soir.

-- N'oubliez pas les prcautions.

-- Je vous l'amne les yeux bands.

-- Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.

-- Sans armoiries.

-- Avec un de mes laquais sans livre, c'est convenu.

-- Trs bien, monsieur le comte.

-- Mais La Vallire.

-- Eh bien?

-- Que dira-t-elle en voyant l'opration?

-- Je vous assure que cela l'intressera beaucoup.

-- Je le crois.

-- Je suis mme sr que, si le roi n'a pas l'audace de monter chez
elle, elle aura la curiosit de descendre.

-- Esprons, dit de Saint-Aignan.

-- Oui, esprons, rpta Malicorne.

-- Je m'en vais chez le roi, alors.

-- Et vous faites  merveille.

--  quelle heure ce soir mon ouvrier?

--  huit heures.

-- Et combien de temps estimez-vous qu'il lui faudra pour scier
son quadrilatre?

-- Mais deux heures,  peu prs; seulement, ensuite, il lui faudra
le temps d'achever ce qu'on appelle les raccords. Une nuit et une
partie de la journe du lendemain: c'est deux jours qu'il faut
compter avec l'escalier.

-- Deux jours, c'est bien long.

-- Dame! quand on se mle d'ouvrir une porte sur le paradis, faut-
il, au moins, que cette porte soit dcente.

-- Vous avez raison;  tantt, cher monsieur Malicorne. Mon
dmnagement sera prt pour aprs-demain au soir.


Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux


De Saint-Aignan, ravi de ce qu'il venait d'entendre, enchant de
ce qu'il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de
de Guiche.

Lui qui, un quart d'heure auparavant, n'et pas donn ses deux
chambres pour un million, il tait prt  acheter, pour un
million, si on le lui et demand, les deux bienheureuses chambres
qu'il convoitait maintenant.

Mais il n'y rencontra pas tant d'exigences. M. de Guiche ne savait
pas encore o il devait loger, et, d'ailleurs, tait trop
souffrant toujours pour s'occuper de son logement.

De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son
ct, M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan,
moyennant un pot-de-vin de six mille livres  l'intendant du
comte, et crut avoir fait une affaire d'or.

Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de
de Guiche.

Le tout, sans que nous puissions affirmer bien srement que, dans
ce dmnagement gnral, ce sont ces deux chambres que de Guiche
habitera.

Quant  M. Dangeau, il tait si transport de joie, qu'il ne se
donna mme pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un
intrt suprieur  dmnager.

Une heure aprs cette nouvelle rsolution prise par de Saint-
Aignan, de Saint-Aignan tait donc en possession des deux
chambres. Dix minutes aprs que de Saint-Aignan tait en
possession des deux chambres, Malicorne entrait chez de Saint-
Aignan escort des tapissiers.

Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
de Saint-Aignan, et l'on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez
de Guiche, et l'on trouvait enfin de Saint-Aignan.

Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait dj donn deux
ou trois mouvements d'impatience lorsque de Saint-Aignan entra
tout essouffl chez son matre.

-- Tu m'abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
lamentable dont Csar avait d, dix-huit cents ans auparavant,
dire le _Tu quoque._

-- Sire, dit de Saint-Aignan, je n'abandonne pas le roi, tout au
contraire; seulement, je m'occupe de mon dmnagement.

-- De quel dmnagement? Je croyais ton dmnagement termin
depuis trois jours.

-- Oui, Sire. Mais je me trouve mal o je suis, et je passe dans
le corps de logis en face.

-- Quand je te disais que, toi aussi, tu m'abandonnais! s'cria le
roi. Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n'avais qu'une femme
dont mon coeur se soucit, toute ma famille se ligue pour me
l'arracher. J'avais un ami  qui je confiais mes peines et qui
m'aidait  en supporter le poids, cet ami se lasse de mes plaintes
et me quitte sans mme me demander cong.

De Saint-Aignan se mit  rire.

Le roi devina qu'il y avait quelque mystre dans ce manque de
respect.

-- Qu'y a-t-il? s'cria le roi plein d'espoir.

-- Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de
rendre  son roi le bonheur qu'il a perdu.

-- Tu vas me faire voir La Vallire? fit Louis XIV.

-- Sire, je n'en rponds pas encore, mais...

-- Mais?...

-- Mais je l'espre.

-- Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
connatre ton projet, je veux t'y aider de tout mon pouvoir.

-- Sire, rpondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-
mme comment je vais m'y prendre pour arriver  ce but; mais j'ai
tout lieu de croire que, ds demain...

-- Demain, dis-tu?

-- Oui, Sire.

-- Oh! quel bonheur! Mais pourquoi dmnages-tu?

-- Pour vous servir mieux.

-- Et en quoi, tant dmnag, me peux-tu mieux servir?

-- Savez-vous o sont situes les deux chambres que l'on destinait
au comte de Guiche.

-- Oui.

-- Alors, vous savez o je vais.

-- Sans doute; mais cela ne m'avance  rien.

-- Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu'au-dessus de ce
logement sont deux chambres?

-- Lesquelles?

-- L'une, celle de Mlle de Montalais, et l'autre...

-- L'autre, c'est celle de La Vallire, de Saint-Aignan?

-- Allons donc, Sire.

-- Oh! de Saint-Aignan, c'est vrai, oui, c'est vrai. De Saint-
Aignan, c'est une heureuse ide, une ide d'ami, de pote; en me
rapprochant d'elle, lorsque l'univers m'en spare, tu vaux mieux
pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.

-- Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si
Votre Majest connaissait mes projets dans toute leur tendue,
elle continut  me donner des qualifications si pompeuses. Ah!
Sire, j'en connais de plus triviales que certains puritains de la
Cour ne manqueront pas de m'appliquer quand ils sauront ce que je
compte faire pour Votre Majest.

-- De Saint-Aignan, je meurs d'impatience; de Saint-Aignan, je
dessche; de Saint-Aignan, je n'attendrai jamais jusqu' demain...
Demain! mais, demain, c'est une ternit.

-- Et cependant, Sire, s'il vous plat, vous allez sortir tout 
l'heure et distraire cette impatience par une bonne promenade.

-- Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons
d'elle.

-- Non pas, Sire, je reste.

-- Avec qui sortirai-je, alors?

-- Avec les dames.

-- Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.

-- Sire, il le faut.

-- Non, non! mille fois non! Non, je ne m'exposerai plus  ce
supplice horrible d'tre  deux pas d'elle, de la voir,
d'effleurer sa robe en passant et de ne rien lui dire. Non, je
renonce  ce supplice que tu crois un bonheur et qui n'est qu'une
torture qui brle mes yeux, qui dvore mes mains, qui broie mon
coeur; la voir en prsence de tous les trangers et ne pas lui
dire que je l'aime, quand tout mon tre lui rvle cet amour et me
trahit devant tous. Non, je me suis jur  moi-mme que je ne le
ferais plus, et je tiendrai mon serment.

-- Cependant, Sire, coutez bien ceci.

-- Je n'coute rien, de Saint-Aignan.

-- En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous
bien, urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d'honneur
soient absentes deux heures de votre domicile.

-- Tu me confonds, de Saint-Aignan.

-- Il est dur pour moi de commander  mon roi; mais dans cette
circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une
promenade.

-- Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je dcouvre 
toute ma Cour un coeur qui ne s'appartient plus  lui-mme. Ne
dit-on pas dj trop que je rve la conqute du monde, mais
qu'auparavant je devrais commencer par faire la conqute de moi-
mme?

-- Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des
factieux; mais, quels qu'ils soient, si Votre Majest prfre les
couter, je n'ai plus rien  dire. Alors, le jour de demain se
recule  des poques indtermines.

-- De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j'irai coucher
 Saint-Germain aux flambeaux; j'y djeunerai demain et serai de
retour  Paris vers les trois heures. Est-ce cela?

-- Tout  fait.

-- Alors je partirai ce soir pour huit heures.

-- Votre Majest a devin la minute.

-- Et tu ne veux rien me dire?

-- C'est--dire que je ne puis rien vous dire. L'industrie est
pour quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue
un si grand rle, que j'ai l'habitude de lui laisser toujours la
part la plus troite, certain qu'il s'arrangera de manire 
prendre toujours la plus large.

-- Allons, je m'abandonne  toi.

-- Et vous avez raison.

Rconfort de la sorte, le roi s'en alla tout droit chez Madame,
o il annona la promenade projete.

Madame crut  l'instant mme voir, dans cette partie improvise,
un complot du roi pour entretenir La Vallire, soit sur la route,
 la faveur de l'obscurit, soit autrement; mais elle se garda
bien de rien manifester  son beau-frre, et accepta l'invitation
le sourire sur les lvres.

Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d'honneur la
suivissent, se rservant de faire le soir ce qui lui paratrait le
plus propre  contrarier les amours de Sa Majest.

Puis, lorsqu'elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donn
cet ordre pt croire que Mlle de La Vallire serait de la
promenade, au moment peut-tre o il se repaissait en ide de ce
triste bonheur des amants perscuts, qui est de raliser, par la
seule vue, toutes les joies de la possession interdite, en ce
moment mme, Madame au milieu de ses filles d'honneur, disait:

-- J'aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-
Charente et Mlle de Montalais.

La Vallire avait prvu le coup, et, par consquent, s'y
attendait; mais la perscution l'avait rendue forte. Elle ne donna
point  Madame la joie de voir sur son visage l'impression du coup
qu'elle recevait au coeur.

Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
caractre anglique  sa physionomie:

-- Ainsi, madame, me voil libre ce soir? dit-elle.

-- Oui, sans doute.

-- J'en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a
bien voulu remarquer, et que, d'avance, j'ai eu l'honneur de lui
offrir.

Et, ayant fait une respectueuse rvrence, elle se retira chez
elle.

Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.

Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame
et se rpandit par tout le chteau. Dix minutes aprs, Malicorne
savait la rsolution de Madame et faisait passer sous la porte de
Montalais un billet conu en ces termes:

Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.

Montalais, selon les conventions faites, commena par brler le
papier, puis se mit  rflchir.

Montalais tait une fille de ressources, et elle eut bientt
arrt son plan.

 l'heure o elle devait se rendre chez Madame, c'est--dire vers
cinq heures, elle traversa le prau tout courant, et, arrive 
dix pas d'un groupe d'officiers, poussa un cri, tomba
gracieusement sur un genou, se releva et continua son chemin, mais
en boitant.

Les gentilshommes accoururent  elle pour la soutenir. Montalais
s'tait donn une entorse.

Elle n'en voulut pas moins, fidle  son devoir, continuer son
ascension chez Madame.

-- Qu'y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je
vous prenais pour La Vallire.

Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
s'tait tordu le pied.

Madame parut la plaindre et voulut faire venir,  l'instant mme,
un chirurgien.

Mais elle, assurant que l'accident n'avait rien de grave:

-- Madame, dit-elle, je m'afflige seulement de manquer  mon
service, et j'eusse voulu prier Mlle de La Vallire de me
remplacer prs de Votre Altesse...

Madame frona le sourcil.

-- Mais je n'en ai rien fait, continua Montalais.

-- Et pourquoi n'en avez-vous rien fait? demanda Madame.

-- Parce que la pauvre La Vallire paraissait si heureuse d'avoir
sa libert pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas
senti le courage de la mettre en service  ma place.

-- Comment, elle est joyeuse  ce point? demanda Madame frappe de
ces paroles.

-- C'est--dire qu'elle en est folle; elle chantait, elle toujours
si mlancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu'elle dteste le
monde, et que son caractre contient un grain de sauvagerie.

Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaiet ne me parat pas
naturelle,  moi.

-- Elle a dj fait ses prparatifs, continua Montalais pour dner
chez elle, en tte  tte avec un de ses livres chris. Et puis,
d'ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien
heureuses de l'accompagner; aussi n'ai-je pas mme fait ma
proposition  Mlle de La Vallire.

Madame se tut.

-- Ai-je bien fait? continua Montalais avec un lger serrement de
coeur, en voyant si mal russir cette ruse de guerre sur laquelle
elle avait si compltement compt, qu'elle n'avait pas cru
ncessaire d'en chercher une autre. Madame m'approuve? continua-t-
elle.

Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et
demie de Paris  Saint-Germain il pourrait bien tre en une heure
 Paris.

-- Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blesse, La Vallire vous
a au moins offert sa compagnie?

-- Oh! elle ne connat pas encore mon accident; mais, le connt-
elle, je ne lui demanderai certes rien qui la drange de ses
projets. Je crois qu'elle veut raliser seule, ce soir, la partie
de plaisir du feu roi, quand il disait  M. de Saint-Mars:
Ennuyons-nous, monsieur de Saint-Mars, ennuyons-nous bien.

Madame tait convaincue que quelque mystre amoureux tait cach
sous cette soif de solitude. Ce mystre devait tre le retour
nocturne de Louis. Il n'y avait plus  en douter, La Vallire
tait prvenue de ce retour, de l cette joie de rester au Palais-
Royal.

C'tait tout un plan combin d'avance.

-- Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.

Et elle prit un parti dcisif.

-- Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prvenir votre
amie, mademoiselle de La Vallire, que je suis au dsespoir de
troubler ses projets de solitude; mais, au lieu de s'ennuyer seule
chez elle, comme elle le dsirait, elle viendra s'ennuyer avec
nous  Saint-Germain.

-- Ah! pauvre La Vallire, fit Montalais d'un air dolent, mais
avec l'allgresse dans le coeur. Oh! madame, est-ce qu'il n'y
aurait pas moyen que Votre Altesse...

-- Assez, dit Madame, je le veux! Je prfre la socit de Mlle La
Baume Le Blanc  toutes les autres socits. Allez, envoyez-la-moi
et soignez votre jambe.

Montalais ne se fit pas rpter l'ordre. Elle rentra, crivit sa
rponse  Malicorne, et la glissa sous le tapis. On ira, disait
cette rponse. Une Spartiate n'et pas crit plus laconiquement.

De cette faon, pensait Madame, pendant la route, je la
surveille, pendant la nuit, elle couche prs de moi, et bien
adroite est Sa Majest si elle change un seul mot avec Mlle de La
Vallire.

La Vallire reut l'ordre de partir avec la mme douceur
indiffrente qu'elle avait reu l'ordre de rester.

Seulement, intrieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
changement de rsolution de la princesse comme une consolation que
lui envoyait la Providence.

Moins pntrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du
hasard.

Tandis que tout le monde,  l'exception des disgracis, des
malades et des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-
Germain, Malicorne faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de
M. de Saint-Aignan et le conduisait dans la chambre correspondant
 la chambre de La Vallire.

Cet homme se mit  l'oeuvre, allch par la splendide rcompense
qui lui avait t promise.

Comme on avait fait prendre chez les ingnieurs de la maison du
roi tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces
scies aux morsures invincibles qui vont tailler dans l'eau les
madriers de chne durs comme du fer, l'ouvrage avana rapidement,
et un morceau carr du plafond, choisi entre deux solives, tomba
dans les bras de Saint-Aignan, de Malicorne, de l'ouvrier et d'un
valet de confiance, personnage mis au monde pour tout voir, tout
entendre et ne rien rpter.

Seulement, en vertu d'un nouveau plan indiqu par Malicorne,
l'ouverture fut pratique dans l'angle.

Voici pourquoi.

Comme il n'y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de
La Vallire, La Vallire avait demand et obtenu, le matin mme,
un grand paravent destin  remplacer une cloison.

Le paravent avait t accord.

Il suffisait parfaitement pour cacher l'ouverture, qui d'ailleurs,
serait dissimule par tous les artifices de l'bnisterie.

Le trou pratiqu, l'ouvrier se glissa entre les solives et se
trouva dans la chambre de La Vallire.

Arriv l, il scia carrment le plancher, et, avec les feuilles
mmes du parquet, il confectionna une trappe s'adaptant si
parfaitement  l'ouverture, que l'oeil le plus exerc n'y pouvait
voir que les interstices obligs d'une soudure de parquet.

Malicorne avait tout prvu. Une poigne et deux charnires,
achetes d'avance, furent poses  cette feuille de bois.

Un de ces petits escaliers tournants, comme on commenait  en
poser dans les entresols, fut achet tout fait par l'industrieux
Malicorne, et pay deux mille livres.

Il tait plus haut qu'il n'tait besoin; mais le charpentier en
supprima des degrs, et il se trouva d'exacte mesure.

Cet escalier, destin  recevoir un si illustre poids, fut
accroch au mur par deux crampons seulement.

Quant  sa base, elle fut arrte dans le parquet mme du comte
par deux fiches visses: le roi et tout son conseil eussent pu
monter et descendre cet escalier sans aucune crainte.

Tout marteau frappait sur un coussinet d'toupes, toute lime
mordait, le manche envelopp de laine, la lame trempe d'huile.

D'ailleurs, le travail le plus bruyant avait t fait pendant la
nuit et pendant la matine, c'est--dire en l'absence de La
Vallire et de Madame.

Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
Vallire remonta dans sa chambre, tout tait en place, et pas la
moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
attester la violation de domicile.

Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux
dans ce travail, avait dchir ses doigts et sa chemise, et
dpens beaucoup de sueur au service de son roi.

La paume de ses mains, surtout, tait toute garnie d'ampoules.

Ces ampoules venaient de ce qu'il avait tenu l'chelle 
Malicorne.

Il avait, en outre, apport un  un les cinq morceaux de
l'escalier, forms chacun de deux marches.

Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s'il l'et vu si ardent 
l'oeuvre, le roi lui et jur reconnaissance ternelle.

Comme l'avait prvu Malicorne, l'homme des mesures exactes,
l'ouvrier eut termin toutes ses oprations en vingt-quatre
heures.

Il reut vingt-quatre louis et partit combl de joie; c'tait
autant qu'il gagnait d'ordinaire en six mois.

Nul n'avait le plus petit soupon de ce qui s'tait pass sous
l'appartement de Mlle de La Vallire.

Mais, le soir du second jour, au moment o La Vallire venait de
quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un lger
craquement retentit au fond de la chambre.

tonne, elle regarda d'o venait le bruit. Le bruit recommena.

-- Qui est l? demanda-t-elle avec un accent d'effroi.

-- Moi, rpondit la voix si connue du roi.

-- Vous!... vous! s'cria la jeune fille qui se crut un instant
sous l'empire d'un songe. Mais o cela, vous?... vous, Sire?

-- Ici, rpliqua le roi en dpliant une des feuilles du paravent,
et en apparaissant comme une ombre au fond de l'appartement.

La Vallire poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un
fauteuil.


Chapitre CLXXIV -- L'apparition


La Vallire se remit promptement de sa surprise;  force d'tre
respectueux, le roi lui rendait par sa prsence plus de confiance
que son apparition ne lui en avait t.

Mais, comme il vit surtout que ce qui inquitait La Vallire,
c'tait la faon dont il avait pntr chez elle, il lui expliqua
le systme de l'escalier cach par le paravent, se dfendant
surtout d'tre une apparition surnaturelle.

-- Oh! Sire, lui dit La Vallire en secouant sa blonde tte avec
un charmant sourire, prsent ou absent, vous n'apparaissez pas
moins  mon esprit dans un moment que dans l'autre.

-- Ce qui veut dire, Louise?

-- Oh! ce que vous savez bien, Sire: c'est qu'il n'est pas un
instant o la pauvre fille dont vous avez surpris le secret 
Fontainebleau, et que vous tes venu reprendre au pied de la
croix, ne pense  vous.

-- Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.

La Vallire sourit tristement et continua:

-- Mais, Sire, avez-vous rflchi que votre ingnieuse invention
ne pouvait nous tre d'aucune utilit?

-- Et pourquoi cela? Dites, j'attends.

-- Parce que cette chambre o je loge, Sire, n'est point  l'abri
des recherches, il s'en faut; Madame peut y venir par hasard; 
chaque instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte
en dedans, c'est me dnoncer aussi clairement que si j'crivais
dessus: N'entrez pas, le roi est ici! Et, tenez, Sire, en ce
moment mme, rien n'empche que la porte ne s'ouvre, et que Votre
Majest, surprise, ne soit vue prs de moi.

-- C'est alors, dit en riant le roi, que je serais vritablement
pris pour un fantme, car nul ne peut dire par o je suis venu
ici. Or, il n'y a que les fantmes qui passent  travers les murs
ou  travers les plafonds.

-- Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale!
Jamais rien de pareil n'aurait t dit sur les filles d'honneur,
pauvres cratures que la mchancet n'pargne gure, cependant.

-- Et vous concluez de tout cela, ma chre Louise?... Voyons,
dites, expliquez-vous!

-- Qu'il faut, hlas! pardonnez-moi, c'est un mot bien dur...

Louis sourit.

-- Voyons, dit-il.

-- Qu'il faut que Votre Majest supprime l'escalier, machinations
et surprises; car le mal d'tre pris ici, songez-y, Sire, serait
plus grand que le bonheur de s'y voir.

-- Eh bien! chre Louise, rpondit le roi avec amour, au lieu de
supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus
simple auquel vous n'avez point pens.

-- Un moyen... encore?...

-- Oui, encore. Oh! vous ne m'aimez pas comme je vous aime,
Louise, puisque je suis plus inventif que vous.

Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu'elle serra
doucement.

-- Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant o
chacun peut entrer  son aise?

-- Tenez, Sire, au moment mme o vous en parlez, j'en tremble.

-- Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.

-- Sire, Sire, que dites-vous l? s'cria La Vallire effraye.

-- Vous me comprenez mal, Louise, puisque,  mon premier mot, vous
prenez cette grande colre; d'abord, savez-vous  qui
appartiennent ces chambres?

-- Mais  M. le comte de Guiche.

-- Non pas,  M. de Saint-Aignan.

-- Vrai! s'cria La Vallire.

Et ce mot, chapp du coeur joyeux de la jeune fille, fit luire
comme un clair de doux prsage dans le coeur panoui du roi.

-- Oui,  de Saint-Aignan,  notre ami, dit-il.

-- Mais, Sire, reprit La Vallire, je ne puis pas plus aller chez
M. de Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l'ange
redevenu femme.

-- Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?

-- Impossible! impossible!

-- Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l'on peut
tout.

-- Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard charg
d'amour.

-- Oh! vous croyez  ma parole, n'est-ce pas?

-- J'y crois lorsque vous n'y tes pas, Sire; mais, lorsque vous y
tes, lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois
plus  rien.

-- Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?

-- C'est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais
vous n'tes pas le roi, pour moi.

-- Oh! Dieu merci, je l'espre bien; vous voyez comme je cherche.
coutez: la prsence d'un tiers vous rassurera-t-elle?

-- La prsence de M. de Saint-Aignan? oui.

-- En vrit, Louise, vous me percez le coeur avec de pareils
soupons.

La Vallire ne rpondit rien, elle regarda seulement Louis de ce
clair regard qui pntrait jusqu'au fond des coeurs, et dit tout
bas:

-- Hlas! hlas! ce n'est pas de vous que je me dfie, ce n'est
pas sur vous que portent mes soupons.

-- J'accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan,
qui a l'heureux privilge de vous rassurer, sera toujours prsent
 notre entretien, je vous le promets.

-- Bien vrai, Sire?

-- Foi de gentilhomme! Et vous, de votre ct?...

-- Attendez, oh! ce n'est pas tout.

-- Encore quelque chose, Louise?

-- Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne
sommes pas au bout, Sire.

-- Allons, achevez de me percer le coeur.

-- Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins
avoir, prs de M. de Saint-Aignan lui-mme, une sorte de motif
raisonnable.

-- De motif raisonnable! reprit le roi d'un ton de doux reproche.

-- Sans doute. Rflchissez, Sire.

-- Oh! vous avez toutes les dlicatesses, et, croyez-le, mon seul
dsir est de vous galer sur ce point. Eh bien! Louise, il sera
fait comme vous dsirez. Nos entretiens auront un objet
raisonnable, et j'ai dj trouv cet objet.

-- De sorte, Sire?... dit La Vallire en souriant.

-- Que, ds demain, si vous voulez...

-- Demain?

-- Vous voulez dire que c'est trop tard? s'cria le roi en serrant
entre ses deux mains la main brlante de La Vallire.

En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.

-- Sire, Sire, s'cria La Vallire, quelqu'un s'approche,
quelqu'un vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en
supplie!

Le roi ne fit qu'un bond de sa chaise derrire le paravent.

Il tait temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le
bouton de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.

Il va sans dire qu'elle entra tout naturellement et sans faire
aucune crmonie.

Elle savait bien, la ruse, que frapper discrtement  cette porte
au lieu de la pousser, c'tait montrer  La Vallire une dfiance
dsobligeante.

Elle entra donc, et aprs un rapide coup d'oeil qui lui montra
deux chaises fort prs l'une de l'autre, elle employa tant de
temps  refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que
le roi eut celui de lever la trappe et de redescendre chez de
Saint-Aignan.

Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
avertit Montalais de la disparition du prince; elle russit alors
 fermer la porte rebelle, et s'approcha de La Vallire.

-- Causons, Louise, lui dit-elle, causons srieusement, vous le
voulez bien.

Louise, toute  son motion, n'entendit pas sans une secrte
terreur ce srieusement, sur lequel Montalais avait appuy 
dessein.

-- Mon Dieu! ma chre Aure, murmura-t-elle, qu'y a-t-il donc
encore?

-- Il y a, chre amie, que Madame se doute de tout.

-- De tout quoi?

-- Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce
que je veux dire? Voyons: tu as d voir les fluctuations de Madame
depuis plusieurs jours; tu as d voir comme elle t'a prise auprs
d'elle, puis congdie, puis reprise.

-- C'est trange, en effet; mais je suis habitue  ses
bizarreries.

-- Attends encore. Tu as remarqu ensuite que Madame, aprs
t'avoir exclue de la promenade, hier, t'a fait donner ordre
d'assister  cette promenade.

-- Si je l'ai remarqu! sans doute.

-- Eh bien! il parat que Madame a maintenant des renseignements
suffisants, car elle a t droit au but, n'ayant plus rien 
opposer en France  ce torrent qui brise tous les obstacles; tu
sais ce que je veux dire par le torrent?

La Vallire cacha son visage entre ses mains.

-- Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent
qui a enfonc la porte des Carmlites de Chaillot, et renvers
tous les prjugs de cour, tant  Fontainebleau qu' Paris.

-- Hlas! hlas! murmura La Vallire, toujours voile par ses
doigts, entre lesquels roulaient ses larmes.

-- Oh! ne t'afflige pas ainsi, lorsque tu n'es qu' la moiti de
tes peines.

-- Mon Dieu! s'cria la jeune fille avec anxit, qu'y a-t-il donc
encore?

-- Eh bien! voici le fait. Madame, dnue d'auxiliaires en France,
car elle a us successivement les deux reines, Monsieur et toute
la Cour, Madame s'est souvenue d'une certaine personne qui a sur
toi de prtendus droits.

La Vallire devint blanche comme une statue de cire.

-- Cette personne, continua Montalais, n'est point  Paris en ce
moment.

-- Oh! mon Dieu! murmura Louise.

-- Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.

-- Oui, oui, soupira La Vallire  demi brise.

-- N'est-ce pas  la Cour du roi Charles II que se trouve cette
personne? Dis.

-- Oui.

-- Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame
pour Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d'une
traite jusqu' Hampton-Court, qui est,  ce qu'il parat, une
maison royale situe  douze milles de Londres!

-- Oui, aprs?

-- Or, comme Madame crit rgulirement  Londres tous les quinze
jours, et que le courrier ordinaire avait t expdi  Londres il
y a trois jours seulement, j'ai pens qu'une circonstance grave
pouvait seule lui mettre la plume  la main. Madame est paresseuse
pour crire, comme tu sais.

-- Oh! oui.

-- Cette lettre a donc t crite, quelque chose me le dit, pour
toi.

-- Pour moi? rpta la malheureuse jeune fille avec la docilit
d'un automate.

-- Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
qu'elle ft cachete, j'ai cru y lire...

-- Tu as cru y lire?...

-- Peut-tre me suis-je trompe.

-- Quoi?... Voyons.

-- Le nom de Bragelonne.

La Vallire se leva, en proie  la plus douloureuse agitation.

-- Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, dj se
sont enfuis tous les rves riants de la jeunesse et de
l'innocence. Je n'ai plus rien  te cacher,  toi ni  personne.
Ma vie est  dcouvert, et s'ouvre comme un livre o tout le monde
peut lire, depuis le roi jusqu'au premier passant. Aure, ma chre
Aure, que faire? Que devenir?

Montalais se rapprocha.

-- Dame, consulte-toi, dit-elle.

-- Eh bien! je n'aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
l'aime pas, comprends-moi: je l'aime comme la plus tendre soeur
peut aimer un bon frre; mais ce n'est point cela qu'il me
demande, ce n'est point cela que je lui ai promis.

-- Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c'est une assez bonne
excuse.

-- Oui, j'aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j'ai
pay assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle,
Montalais; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position o
je me trouve?

-- Parle-moi plus clairement.

-- Que te dirai-je?

-- Ainsi, rien de plus particulier?

-- Non, fit Louise avec tonnement.

-- Bien! Alors, c'est un simple conseil que tu me demandes?

-- Oui.

-- Relativement  M. Raoul?

-- Pas autre chose.

-- C'est dlicat, rpliqua Montalais.

-- Non, rien n'est dlicat l-dedans. Faut-il que je l'pouse pour
lui tenir la promesse faite? faut-il que je continue d'couter le
roi?

-- Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois pouser Raoul,
dont je suis l'amie, et  qui je fais un mortel dplaisir en me
prononant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus couter le
roi, le roi, dont je suis la sujette, et que j'offenserais en te
conseillant d'une certaine faon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon
march d'une bien difficile position.

-- Vous ne m'avez pas comprise, Aure, dit La Vallire blesse du
ton lgrement railleur qu'avait pris Montalais: si je parle
d'pouser M. de Bragelonne, c'est que je puis l'pouser sans lui
faire aucun dplaisir; mais, par la mme raison, si j'coute le
roi, faut-il le faire usurpateur d'un bien fort mdiocre, c'est
vrai, mais auquel l'amour prte une certaine apparence de valeur?
Ce que je te demande donc, c'est de m'enseigner un moyen de me
dgager honorablement, soit d'un ct, soit de l'autre, ou plutt
je te demande de quel ct je puis me dgager le plus
honorablement.

-- Ma chre Louise, rpondit Montalais aprs un silence, je ne
suis pas un des sept sages de la Grce et je n'ai point de rgles
de conduite parfaitement invariables; mais, en change, j'ai
quelque exprience, et je puis te dire que jamais une femme ne
demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans tre
fortement embarrasse. Or, tu as fait une promesse solennelle, tu
as de l'honneur; si donc tu es embarrasse, ayant pris un tel
engagement, ce n'est pas le conseil d'une trangre, tout est
tranger pour un coeur plein d'amour, ce n'est pas, dis-je, mon
conseil qui te tirera d'embarras. Je ne te le donnerai donc point,
d'autant plus qu' ta place je serais encore plus embarrasse
aprs le conseil qu'auparavant. Tout ce que je puis faire, c'est
de te rpter ce que je t'ai dj dit: veux-tu que je t'aide?

-- Oh! oui.

-- Eh bien! c'est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t'aide;
dis-moi pour qui et contre qui. De cette faon nous ne ferons
point d'cole.

-- Mais, d'abord, toi, dit La Vallire en pressant la main de sa
compagne, pour qui ou contre qui te dclares-tu?

-- Pour toi, si tu es vritablement mon amie...

-- N'es-tu pas la confidente de Madame?

-- Raison de plus pour t'tre utile; si je ne savais rien de ce
ct-l, je ne pourrais pas t'aider, et tu ne tirerais, par
consquent, aucun profit de ma connaissance. Les amitis vivent de
ces sortes de bnfices mutuels.

-- Il en rsulte que tu resteras en mme temps l'amie de Madame?

-- videmment. T'en plains-tu?

-- Non, dit La Vallire rveuse, car cette franchise cynique lui
paraissait une offense faite  la femme et un tort fait  l'amie.

--  la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien
sotte.

-- Donc, tu me serviras?

-- Avec dvouement, surtout si tu me sers de mme.

-- On dirait que tu ne connais pas mon coeur, dit La Vallire en
regardant Montalais avec de grands yeux tonns.

-- Dame! c'est que, depuis que nous sommes  la Cour, ma chre
Louise, nous sommes bien changes.

-- Comment, cela!

-- C'est bien simple: tais-tu la seconde reine de France, l-bas,
 Blois?

La Vallire baissa la tte et se mit  pleurer.

Montalais la regarda d'une faon indfinissable et on l'entendit
murmurer ces mots:

-- Pauvre fille!

Puis, se reprenant.

-- Pauvre roi! dit-elle.

Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, o
l'attendait Malicorne.


Chapitre CLXXV -- Le portrait


Dans cette maladie qu'on appelle _l'amour_, les accs se suivent 
des intervalles toujours plus rapprochs ds que le mal dbute.

Plus tard, les accs s'loignent les uns des autres, au fur et 
mesure que la gurison arrive.

Cela pos, comme axiome en gnral et comme tte de chapitre en
particulier, continuons notre rcit.

Le lendemain, jour fix par le roi pour le premier entretien chez
de Saint-Aignan, La Vallire, en ouvrant son paravent, trouva sur
le parquet un billet crit de la main du roi.

Ce billet avait pass de l'tage infrieur au suprieur par la
fente du parquet. Nulle main indiscrte, nul regard curieux ne
pouvait monter o montait ce simple papier.

C'tait une des ides de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
allait devenir utile au roi par son logement, il n'avait pas voulu
que le courtisan devnt encore indispensable comme messager, et il
s'tait, de son autorit prive, rserv ce dernier poste.

La Vallire lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
l'aprs-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait
le moyen de lever la plaque parquete.

-- Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.

Ces derniers mots tonnrent la jeune fille, mais en mme temps
ils la rassurrent.

L'heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.

Aussi ponctuelle que la prtresse Hro, Louise leva la trappe au
dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrs le
roi, qui l'attendait respectueusement pour lui donner la main.

Cette dlicate dfrence la toucha sensiblement.

Au bas de l'escalier, les deux amants trouvrent le comte qui,
avec un sourire et une rvrence du meilleur got, fit  La
Vallire ses remerciements sur l'honneur qu'il recevait d'elle.

Puis, se tournant vers le roi:

-- Sire, dit-il, notre homme est arriv.

La Vallire, inquite, regarda Louis.

-- Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai prie de me faire
l'honneur de descendre ici, c'est par intrt. J'ai fait demander
un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et
je dsire que vous l'autorisiez  vous peindre. D'ailleurs, si
vous l'exigiez absolument, le portrait resterait chez vous.

La Vallire rougit.

-- Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois
seulement: nous voil quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne
serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.

La Vallire serra doucement le bout des doigts de son royal amant.

-- Passons dans la chambre voisine, s'il plat  Votre Majest,
dit de Saint Aignan.

Il ouvrit la porte et fit passer ses htes.

Le roi marchait derrire La Vallire et dvorait des yeux son cou
blanc comme de la nacre, sur lequel s'enroulaient les anneaux
serrs et crpus des cheveux argents de la jeune fille.

La Vallire tait vtue d'une toffe de soie paisse de couleur
gris perle glace de rose; une parure de jais faisait valoir la
blancheur de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un
bouquet de penses, de roses du Bengale et de clmatites au
feuillage finement dcoup, au-dessus desquelles s'levait, comme
une coupe  verser des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris
et violets, pure et merveilleuse espce, qui avait cot cinq ans
de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.

Ce bouquet, Louis l'avait mis dans la main de La Vallire en la
saluant.

Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d'ouvrir la porte,
se tenait un jeune homme vtu d'un habit de velours lger avec de
beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.

C'tait le peintre.

Sa toile tait toute prte, sa palette faite.

Il s'inclina devant Mlle de La Vallire avec cette grave curiosit
de l'artiste qui tudie son modle, salua le roi discrtement,
comme s'il ne le connaissait pas, et comme il et, par consquent,
salu un autre gentilhomme.

Puis, conduisant Mlle de La Vallire jusqu'au sige prpar pour
elle, il l'invita  s'asseoir.

La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
occupes, les jambes tendues sur des coussins, et, pour que ses
regards n'eussent rien de vague ou rien d'affect, le peintre la
pria de se choisir une occupation.

Alors Louis XIV, en souriant, vint s'asseoir sur les coussins aux
pieds de sa matresse.

De sorte qu'elle, penche en arrire, adosse au fauteuil, ses
fleurs  la main, de sorte que lui, les yeux levs vers elle et la
dvorant du regard, ils formaient un groupe charmant que l'artiste
contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son
ct, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.

Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et potique figure
aux yeux doux, aux joues roses encadres dans des cheveux d'un pur
argent.

Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient
beaucoup; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le
peintre tait forc d'interrompre son ouvrage pour ne pas
reprsenter une rycine au lieu d'une La Vallire.

C'est alors que de Saint-Aignan revenait  la rescousse; il
rcitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes
comme Patru les racontait, comme Tallemant des Raux les racontait
si bien.

Ou bien La Vallire tait fatigue, et l'on se reposait.

Aussitt un plateau de porcelaine de Chine, charg des plus beaux
fruits que l'on avait pu trouver, aussitt le vin de Xrs,
distillant ses topazes dans l'argent cisel, servaient
d'accessoires  ce tableau, dont le peintre ne devait retracer que
la plus phmre figure.

Louis s'enivrait d'amour; La Vallire, de bonheur; de Saint-
Aignan, d'ambition.

Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.

Deux heures s'coulrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonn,
La Vallire se leva, et fit un signe au roi.

Louis se leva, s'approcha du tableau, et adressa quelques
compliments flatteurs  l'artiste.

De Saint-Aignan vantait la ressemblance, dj assure,  ce qu'il
prtendait.

La Vallire,  son tour, remercia le peintre en rougissant, et
passa dans la chambre voisine, o le roi la suivit, aprs avoir
appel de Saint-Aignan.

--  demain, n'est-ce pas? dit-il  La Vallire.

-- Mais, Sire, songez-vous que l'on viendra certainement chez moi,
qu'on ne m'y trouvera pas?

-- Eh bien?

-- Alors, que deviendrai-je?

-- Vous tes bien craintive, Louise!

-- Mais, enfin, si Madame me faisait demander?

-- Oh! rpliqua le roi, est-ce qu'un jour n'arrivera pas o vous
me direz vous-mme de tout braver pour ne plus vous quitter?

-- Ce jour-l, Sire, je serais une insense et vous ne devriez pas
me croire.

--  demain, Louise.

La Vallire poussa un soupir; puis, sans force contre la demande
royale:

-- Puisque vous le voulez, Sire,  demain, rpta-t-elle.

Et,  ces mots, elle monta lgrement les degrs et disparut aux
yeux de son amant.

-- Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu'elle fut
partie.

-- Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux
des hommes.

-- Et Votre Majest, aujourd'hui, dit en souriant le comte, s'en
croirait-elle par hasard le plus malheureux?

-- Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je
bois, en vain je dvore les gouttes d'eau que ton industrie me
procure: plus je bois, plus j'ai soif.

-- Sire, c'est un peu votre faute, et Votre Majest s'est fait la
position telle qu'elle est.

-- Tu as raison.

-- Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d'tre heureux, c'est de se
croire satisfait et d'attendre.

-- Attendre! Tu connais donc ce mot-l, toi, attendre?

-- L, Sire, l! ne vous dsolez point. J'ai dj cherch, je
chercherai encore.

Le roi secoua la tte d'un air dsespr.

-- Et quoi! Sire, vous n'tes plus content dj?

-- Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu!
trouve.

-- Sire, je m'engage  chercher, voil tout ce que je puis dire.

Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir
l'original. Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.

Derrire lui, de Saint-Aignan congdia l'artiste.

Chevalets, couleurs et peintre n'taient pas disparus, que
Malicorne montra sa tte entre les deux portires.

De Saint-Aignan le reut  bras ouverts, et cependant avec une
certaine tristesse. Le nuage qui avait pass sur le soleil royal
voilait,  son tour, le satellite fidle.

Malicorne vit, du premier coup d'oeil, ce crpe tendu sur le
visage de de Saint-Aignan.

-- Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voil noir!

-- J'en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne;
croiriez vous que le roi n'est pas content?

-- Pas content de son escalier?

-- Oh! non, au contraire, l'escalier a plu beaucoup.

-- C'est donc la dcoration des chambres qui n'est pas selon son
got?

-- Oh! pour cela, il n'y a pas seulement song. Non, ce qui a
dplu au roi...

-- Je vais vous le dire, monsieur le comte: c'est d'tre venu, lui
quatrime,  un rendez-vous d'amour. Comment, monsieur le comte,
vous n'avez pas devin cela, vous?

-- Mais comment l'euss-je devin, cher monsieur Malicorne, quand
je n'ai fait que suivre  la lettre les instructions du roi?

-- En vrit, Sa Majest a voulu,  toute force, vous voir prs
d'elle?

-- Positivement.

-- Et Sa Majest a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j'ai
rencontr en bas?

-- Exig, monsieur Malicorne, exig!

-- Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majest ait t
mcontente.

-- Mcontente de ce que l'on a ponctuellement obi  ses ordres?
Je ne vous comprends plus.

Malicorne se gratta l'oreille.

--  quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu'il se
rendrait chez vous?

--  deux heures.

-- Et vous tiez chez vous  attendre le roi?

-- Ds une heure et demie.

-- Ah! vraiment!

-- Peste! il et fait beau me voir inexact devant le roi.

Malicorne, malgr le respect qu'il portait  de Saint-Aignan, ne
put s'empcher de hausser les paules.

-- Et ce peintre, fit-il, le roi l'avait-il demand aussi pour
deux heures?

-- Non, mais moi, je le tenais ici ds midi. Mieux vaut, vous
comprenez, qu'un peintre attende deux heures, que le roi une
minute.

Malicorne se mit  rire silencieusement.

-- Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins
de moi et parlez davantage.

-- Vous l'exigez?

-- Je vous en supplie.

-- Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un
peu plus content la premire fois qu'il viendra...

-- Il vient demain.

-- Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content
demain...

-- Ventre-saint-gris! comme disait son aeul, si je le veux! je le
crois bien!

-- Eh bien! demain, au moment o arrivera le roi, ayez affaire
dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une
chose indispensable.

-- Oh! oh!

-- Pendant vingt minutes.

-- Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s'cria de Saint-
Aignan effray.

-- Allons, mettons que je n'ai rien dit, fit Malicorne, tirant
vers la porte.

-- Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire,
achevez, je commence  comprendre. Et le peintre, le peintre?

-- Oh! le peintre, lui, il faut qu'il soit en retard d'une demi-
heure.

-- Une demi-heure, vous croyez?

-- Oui, je crois.

-- Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.

-- Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous
de venir m'informer un peu demain?

-- Certes.

-- J'ai bien l'honneur d'tre votre serviteur respectueux,
monsieur de Saint Aignan.

Et Malicorne sortit  reculons.

Dcidment ce garon-l a plus d'esprit que moi, se dit de
Saint-Aignan entran par sa conviction.


Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court


Cette rvlation que nous venons de voir Montalais faire  La
Vallire,  la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramne
tout naturellement au principal hros de cette histoire, pauvre
chevalier errant au souffle du caprice d'un roi.

Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec
lui ce dtroit plus orageux que l'Europe qui spare Calais de
Douvres; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux
mille ruisseaux qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes
plus pittoresques les unes que les autres, et nous arriverons
enfin  Londres.

De l, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous
aurons reconnu que Raoul a fait un premier sjour  White-Hall, un
second  Saint-James; quand nous saurons qu'il a t reu par
Monck et introduit dans les meilleures socits de la Cour de
Charles II, nous courrons aprs lui jusqu' l'une des maisons
d't de Charles II, prs de la ville de Kingston,  Hampton-
Court, que baigne la Tamise.

Le fleuve n'est pas encore,  cet endroit, l'orgueilleuse voie qui
charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses
eaux noires comme celles du Cocyte, en disant: Moi aussi, je suis
la mer.

Non, ce n'est encore qu'une douce et verte rivire aux margelles
moussues, aux larges miroirs refltant les saules et les htres,
avec quelque barque de bois dessch qui dort  et l au milieu
des roseaux, dans une anse d'aulnes et de myosotis.

Les paysages s'tendent alentour calmes et riches; la maison de
briques perce de ses chemines, aux fumes bleues, une paisse
cuirasse de houx flaves et verts; l'enfant vtu d'un sarrau rouge
parat et disparat dans les grandes herbes comme un coquelicot
qui se courbe sous le souffle du vent.

Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l'ombre
des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-
pcheur, aux flancs d'meraude et d'or, court comme une balle
magique  la surface de l'eau et frise tourdiment la ligne de son
confrre, l'homme pcheur, qui guette, assis sur son batelet, la
tanche et l'alose.

Au-dessus de ce paradis, fait d'ombre noire et de douce lumire,
se lve le manoir d'Hampton-Court, bti par Wolsey, sjour que
l'orgueilleux cardinal avait cr dsirable mme pour un roi, et
qu'il fut forc, en courtisan timide, de donner  son matre Henri
VIII, lequel avait fronc le sourcil d'envie et de cupidit au
seul aspect du chteau neuf.

Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fentres, aux
belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
intrieures pareilles  celles de l'Alhambra; Hampton-Court, c'est
le berceau des roses, du jasmin et des clmatites. C'est la joie
des yeux et de l'odorat, c'est la bordure la plus charmante de ce
tableau d'amour que droula Charles II, parmi les voluptueuses
peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans
sa galerie le portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses
boiseries les trous des balles puritaines lances par les soldats
de Cromwell, le 24 aot 1648, alors qu'ils avaient amen Charles
Ier prisonnier  Hampton-Court.

C'est l que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce
roi pote par le dsir; ce malheureux d'autrefois qui se payait,
par un jour de volupt, chaque minute coule nagure dans
l'angoisse et la misre.

Ce n'tait pas le doux gazon d'Hampton-Court, si doux que l'on
croit fouler le velours; ce n'tait pas le carr de fleurs
touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux
rosiers de vingt pieds qui s'panouissent en plein ciel comme des
gerbes d'artifice; ce n'taient pas les grands tilleuls dont les
rameaux tombent jusqu' terre comme des saules, et voilent tout
amour ou toute rverie sous leur ombre ou plutt sous leur
chevelure; ce n'tait pas tout cela que Charles II aimait dans son
beau palais d'Hampton Court.

Peut-tre tait-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux
de la mer Caspienne, cette eau immense, ride par un vent frais,
comme les ondulations de la chevelure de Cloptre, ces eaux
tapisses de cressons, de nnuphars blancs aux bulbes vigoureuses
qui s'entrouvrent pour laisser voir comme l'oeuf le germe d'or
rutilant au fond de l'enveloppe laiteuse, ces eaux mystrieuses et
pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et
les petits canards avides, frle couve au duvet de soie, qui
poursuivent la mouche verte sur les glaeuls et la grenouille dans
ses repaires de mousse.

C'taient peut-tre les houx normes au feuillage bicolore, les
ponts riants jets sur les canaux, les biches qui brament dans les
alles sans fin, et les bergeronnettes qui pitinent en voletant
dans les bordures de buis et de trfle.

Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts
treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante;
il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui
baignent leurs pieds dans une potique et luxuriante moisissure.

Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c'taient les
ombres charmantes qui couraient aprs midi sur ses terrasses,
lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beauts dans
son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son poque,
pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon chapp de
tant de beaux yeux qui lanaient l'amour.

Le jour o nous arrivons  Hampton-Court, le ciel est presque doux
et clair comme en un jour de France, l'air est d'une tideur
humide, les graniums, les pois de senteur normes, les seringats
et les hliotropes, jets par millions dans le parterre, exhalent
leurs armes enivrants.

Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dn, rendu
visite  la duchesse de Castelmaine, la matresse en titre, et,
aprs cette preuve de fidlit, il peut  l'aise se permettre des
infidlits jusqu'au soir.

Toute la Cour foltre et aime. C'est le temps o les dames
demandent srieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou
tel pied plus ou moins charmant, selon qu'il est chauss d'un bas
de soie rose ou d'un bas de soie verte.

C'est le temps o Charles II dclare qu'il n'y a pas de salut pour
une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart
les porte de cette couleur.

Tandis que le roi cherche  communiquer ses prfrences, nous
verrons, dans l'alle des htres qui faisait face  la terrasse,
une jeune dame en habit de couleur svre marchant auprs d'un
autre habit de couleur lilas et bleu sombre.

Elles traversrent le parterre de gazon, au milieu duquel
s'levait une belle fontaine aux sirnes de bronze, et s'en
allrent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la
clture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets
varis de forme; mais, comme ces cabinets taient pour la plupart
occups, ces jeunes femmes passrent: l'une rougissait, l'autre
rvait.

Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute
la Tamise, et, trouvant un frais abri, s'assirent cte  cte.

-- O allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes  sa
compagne.

-- Ma chre Graffton, nous allons, tu le vois bien, o tu nous
mnes.

-- Moi?

-- Sans doute, toi!  l'extrmit du palais, vers ce banc o le
jeune Franais attend et soupire.

Miss Mary Graffton s'arrta court.

-- Non, non, dit-elle, je ne vais pas l.

-- Pourquoi?

-- Retournons, Stewart.

-- Avanons, au contraire, et expliquons-nous.

-- Sur quoi?

-- Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les
promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu'il
fait.

-- Et tu en conclus qu'il m'aime ou que je l'aime?

-- Pourquoi pas? C'est un charmant gentilhomme. Personne ne
m'entend, je l'espre, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec
un sourire qui indiquait, au reste, que son inquitude n'tait pas
grande.

-- Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec
M. de Buckingham.

--  propos de M. de Buckingham, Mary...

-- Quoi?

-- Il me semble qu'il s'est dclar ton chevalier depuis le retour
de France; comment va ton coeur de ce ct?

Mary Graffton haussa les paules.

-- Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
riant; allons le retrouver bien vite.

-- Pour quoi faire?

-- J'ai  lui parler, moi.

-- Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais
les petits secrets du roi.

-- Tu crois cela?

-- Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis,
pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu'y fait-il?

-- Ce que fait tout gentilhomme envoy par son roi vers un autre
roi.

-- Soit; mais, srieusement, quoique la politique ne soit pas
notre fort, nous en savons assez pour comprendre que
M. de Bragelonne n'a point ici de mission srieuse.

-- coute dit Stewart avec une gravit affecte, je veux bien pour
toi trahir un secret d'tat. Veux-tu que je te rcite la lettre de
crdit donne par le roi Louis XIV  M. de Bragelonne, et adresse
 Sa Majest le roi Charles II?

-- Oui, sans doute.

-- La voici: Mon frre, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour,
fils de quelqu'un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en
prie, et faites-lui aimer l'Angleterre.

-- Il y avait cela?

-- Tout net... ou l'quivalent. Je ne rponds pas de la forme,
mais je rponds du fond.

-- Eh bien! qu'en as-tu dduit, ou plutt qu'en a dduit le roi?

-- Que Sa Majest franaise avait ses raisons pour loigner
M. de Bragelonne, et le marier... autre part qu'en France.

-- De sorte qu'en vertu de cette lettre?...

-- Le roi Charles II a reu de Bragelonne comme tu sais,
splendidement et amicalement; il lui a donn la plus belle chambre
de White-Hall, et, comme tu es la plus prcieuse personne de sa
Cour, attendu que tu as refus son coeur... allons, ne rougis
pas... il a voulu te donner du got pour le Franais et lui faire
ce beau prsent. Voil pourquoi, toi, hritire de trois cent
mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il t'a
mise de toutes les promenades dont M. de Bragelonne faisait
partie. Enfin, c'tait un complot, une espce de conspiration.
Vois si tu veux y mettre le feu, je t'en livre la mche.

Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui tait
familire, et serrant le bras de sa compagne:

-- Remercie le roi, dit-elle.

-- Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde!
rpliqua Stewart.

Ces mots taient  peine prononcs, que M. de Buckingham sortait
de l'un des pavillons de la terrasse et, s'approchant des deux
femmes avec un sourire:

-- Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas
jaloux, et la preuve, miss Mary, c'est que voici l-bas celui qui
devrait tre la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne,
qui rve tout seul. Pauvre garon! Permettez donc que je lui
abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes,
attendu que j'ai besoin de causer pendant ces quelques minutes
avec miss Lucy Stewart.

Alors, s'inclinant du ct de Lucy:

-- Me ferez-vous, dit-il, l'honneur de prendre ma main pour aller
saluer le roi, qui nous attend?

Et,  ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss
Lucy Stewart et l'emmena.

Reste seule, Mary Graffton, la tte incline sur l'paule avec
cette mollesse gracieuse particulire aux jeunes Anglaises,
demeura un instant immobile, les yeux fixs sur Raoul, mais comme
indcise de ce qu'elle devait faire. Enfin, aprs que ses joues,
en plissant et en rougissant tour  tour, eurent rvl le combat
qui se passait dans son coeur, elle parut prendre une rsolution
et s'avana d'un pas assez ferme vers le banc o Raoul tait
assis, et rvait comme on l'avait bien dit.

Le bruit des pas de miss Mary, si lger qu'il ft sur la pelouse
verte, rveilla Raoul; il dtourna la tte, aperut la jeune fille
et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui
amenait.

-- On m'envoie  vous, monsieur, dit Mary Graffton; m'acceptez-
vous?

-- Et  qui dois-je tre reconnaissant d'un pareil bonheur,
mademoiselle, demanda Raoul.

--  M. de Buckingham, rpliqua Mary en affectant la gaiet.

--  M. de Buckingham, qui recherche si passionnment votre
prcieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?

-- En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire  ce que nous
passions la meilleure ou plutt la plus longue part de nos
journes ensemble. Hier, c'tait le roi qui m'ordonnait de vous
faire asseoir prs de moi,  table; aujourd'hui, c'est
M. de Buckingham qui me prie de venir m'asseoir prs de vous, sur
ce banc.

-- Et il s'est loign pour me laisser la place libre? demanda
Raoul, avec embarras.

-- Regardez l-bas, au dtour de l'alle, il va disparatre avec
miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-l en France, monsieur
le vicomte?

-- Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en
France, car  peine si je suis Franais. J'ai vcu dans plusieurs
pays et presque toujours en soldat; puis j'ai pass beaucoup de
temps  la campagne; je suis un sauvage.

-- Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n'est-ce pas?

-- Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.

-- Comment, vous ne savez?...

-- Pardon, fit Raoul en secouant la tte et en rappelant  lui ses
penses. Pardon, je n'entendais pas.

-- Oh! dit la jeune femme en soupirant  son tour, comme le duc de
Buckingham a eu tort de m'envoyer ici!

-- Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu
tort de vous envoyer ici.

-- C'est justement, rpliqua la jeune femme avec sa voix srieuse
et vibrante, c'est justement parce que je ne m'ennuie pas avec
vous que M. de Buckingham a eu tort de m'envoyer prs de vous.

Raoul rougit  son tour.

-- Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il prs
de moi, et comment y venez-vous vous-mme? M. de Buckingham vous
aime, et vous l'aimez...

-- Non, rpondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m'aime
point, puisqu'il aime Mme la duchesse d'Orlans; et, quant  moi,
je n'ai aucun amour pour le duc.

Raoul regarda la jeune femme avec tonnement.

-- tes-vous l'ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.

-- M. le duc me fait l'honneur de m'appeler son ami, depuis que
nous nous sommes vus en France.

-- Vous tes de simples connaissances, alors?

-- Non, car M. le duc de Buckingham est l'ami trs intime d'un
gentilhomme que j'aime comme un frre.

-- De M. le comte de Guiche.

-- Oui, mademoiselle.

-- Lequel aime Mme la duchesse d'Orlans?

-- Oh! que dites-vous l?

-- Et qui en est aim, continua tranquillement la jeune femme.

Raoul baissa la tte; miss Mary Graffton continua en soupirant:

-- Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de
Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donn une fcheuse
commission en m'offrant  vous comme compagne de promenade. Votre
coeur est ailleurs, et  peine si vous me faites l'aumne de votre
esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal  vous, vicomte, de ne pas
avouer.

-- Madame, je l'avoue.

Elle le regarda.

Il tait si simple et si beau, son oeil avait tant de limpidit,
de douce franchise et de rsolution, qu'il ne pouvait venir 
l'ide d'une femme, aussi distingue que l'tait miss Mary, que le
jeune homme ft un discourtois ou un niais.

Elle vit seulement qu'il aimait une autre femme qu'elle dans toute
la sincrit de son coeur.

-- Oui, je comprends, dit-elle; vous tes amoureux en France.

Raoul s'inclina.

-- Le duc connat-il cet amour?

-- Nul ne le sait, rpondit Raoul.

-- Et pourquoi me le dites-vous,  moi?

-- Mademoiselle...

-- Allons, parlez.

-- Je ne puis.

-- C'est donc  moi d'aller au-devant de l'explication; vous ne
voulez rien me dire,  moi, parce que vous tes convaincu
maintenant que je n'aime point le duc, parce que vous voyez que je
vous eusse aim peut-tre, parce que vous tes un gentilhomme
plein de coeur et de dlicatesse, et qu'au lieu de prendre, ne
ft-ce que pour vous distraire un moment, une main que l'on
approchait de la vtre, qu'au lieu de sourire  ma bouche qui vous
souriait, vous avez prfr, vous qui tes jeune, me dire,  moi
qui suis belle: J'aime en France! Eh bien! merci monsieur de
Bragelonne, vous tes un noble gentilhomme, et je vous en aime
davantage... d'amiti.  prsent, ne parlons plus de moi, parlons
de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parl d'elle; dites-moi
pourquoi vous tes triste, pourquoi vous l'tes davantage encore
depuis quelques jours?

Raoul fut mu jusqu'au fond du coeur  l'accent doux et triste de
cette voix; il ne put trouver un mot de rponse; la jeune fille
vint encore  son secours.

-- Plaignez-moi, dit-elle. Ma mre tait Franaise. Je puis donc
dire que je suis Franaise par le sang et l'me. Mais sur cette
ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de
l'Angleterre. Parfois je rve d'or et de magnifiques flicits;
mais soudain la brume arrive et s'tend sur mon rve qu'elle
teint. Cette fois encore, il en a t ainsi. Pardon, assez l-
dessus; donnez-moi votre main et contez vos chagrins  une amie.

-- Vous tes Franaise, avez vous dit, Franaise d'me et de sang!

-- Oui, non seulement, je le rpte, ma mre tait Franaise; mais
encore, comme mon pre, ami du roi Charles Ier, s'tait exil en
France, et pendant le procs du prince, et pendant la vie du
Protecteur, j'ai t leve  Paris;  la restauration du roi
Charles II, mon pre est revenu en Angleterre pour y mourir
presque aussitt, pauvre pre! Alors, le roi Charles m'a faite
duchesse et a complt mon douaire.

-- Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec
un profond intrt.

-- J'ai une soeur, mon ane de sept ou huit ans, marie en France
et dj veuve; elle s'appelle Mme de Bellire.

Raoul fit un mouvement.

-- Vous la connaissez?

-- J'ai entendu prononcer son nom.

-- Elle aime aussi, et ses dernires lettres m'annoncent qu'elle
est heureuse, donc elle est aime. Moi, je vous le disais,
monsieur de Bragelonne, j'ai la moiti de son me, mais je n'ai
point la moiti de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-
vous en France?

-- Une jeune fille douce et blanche comme un lis.

-- Mais, si elle vous aime, pourquoi tes-vous triste?

-- On m'a dit qu'elle ne m'aimait plus.

-- Vous ne le croyez pas, j'espre?

-- Celui qui m'crit n'a point sign sa lettre.

-- Une dnonciation anonyme! Oh! c'est quelque trahison, dit miss
Graffton.

-- Tenez, dit Raoul en montrant  la jeune fille un billet qu'il
avait lu cent fois.

Mary Graffton prit le billet et lut:

Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous
divertir l-bas avec les belles dames du roi Charles II; car,  la
Cour du roi Louis XIV, on vous assige dans le chteau de vos
amours. Restez donc  jamais  Londres, pauvre vicomte, ou revenez
vite  Paris.

-- Pas de signature? dit Miss Mary.

-- Non.

-- Donc, n'y croyez pas.

-- Oui; mais voici une seconde lettre.

-- De qui?

-- De M. de Guiche.

-- Oh! c'est autre chose! Et cette lettre vous dit?...

-- Lisez.

Mon ami, je suis bless, malade. Revenez, Raoul; revenez!

De Guiche.

-- Et qu'allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un
serrement de coeur.

-- Mon intention, en recevant cette lettre, a t de prendre 
l'instant mme cong du roi.

-- Et vous la retes?...

-- Avant-hier.

-- Elle est date de Fontainebleau.

-- C'est trange, n'est-ce pas? la Cour est  Paris. Enfin, je
fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon dpart, il se mit
 rire et me dit: Monsieur l'ambassadeur, d'o vient que vous
partez? Est-ce que votre matre vous rappelle? Je rougis, je fus
dcontenanc car, en effet, le roi m'a envoy ici, et je n'ai
point reu d'ordre de retour.

Mary frona un sourcil pensif.

-- Et vous restez? demanda-t-elle.

-- Il le faut, mademoiselle.

-- Et celle que vous aimez?...

-- Eh bien?...

-- Vous crit-elle?

-- Jamais.

-- Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?

-- Au moins, elle ne m'a point crit depuis mon dpart.

-- Vous crivait-elle, auparavant?

-- Quelquefois... Oh! j'espre qu'elle aura eu un empchement.

-- Voici le duc: silence.

En effet, Buckingham reparaissait au bout de l'alle seul et
souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.

-- Vous tes-vous entendus? dit-il.

-- Sur quoi? demanda Mary Graffton.

-- Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chre Mary, et rendre
Raoul moins malheureux?

-- Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.

-- Voil mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
devant Monsieur?

Et il souriait.

-- Si vous voulez dire, rpondit la jeune fille avec fiert, que
j'tais dispose  aimer M. de Bragelonne, c'est inutile, car je
le lui ai dit.

Buckingham rflchit, et sans se dcontenancer, comme elle s'y
attendait:

-- C'est, dit-il, parce que je vous connais un dlicat esprit et
surtout une me loyale, que je vous laissais avec
M. de Bragelonne, dont le coeur malade peut se gurir entre les
mains d'un mdecin comme vous.

-- Mais, milord, avant de me parler du coeur de M. de Bragelonne,
vous me parliez du vtre. Voulez-vous donc que je gurisse deux
coeurs  la fois?

-- Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que
j'ai bientt cess une poursuite inutile, reconnaissant que ma
blessure,  moi, tait incurable.

Mary se recueillit un instant.

-- Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on
l'aime. Il n'a donc pas besoin d'un mdecin tel que moi.

-- M. de Bragelonne, dit Buckingham, est  la veille de faire une
grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l'on soigne
son coeur.

-- Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.

-- Non, peu  peu je m'expliquerais; mais, si vous le dsirez, je
puis dire  miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.

-- Milord, vous me mettez  la torture: milord, vous savez quelque
chose.

-- Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu'un
coeur malade puisse rencontrer sur son chemin.

-- Milord, je vous ai dj dit que le vicomte de Bragelonne aimait
ailleurs, fit la jeune fille.

-- Il a tort.

-- Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j'ai
tort?

-- Oui.

-- Mais qui aime-t-il donc? s'cria la jeune fille.

-- Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement
Buckingham, avec ce flegme qu'un Anglais seul puise dans sa tte
et dans son coeur.

Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles
prononces par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la
pleur du saisissement et le frissonnement de la terreur.

-- Duc, s'cria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles
que, sans tarder d'une seconde, j'en vais chercher l'explication 
Paris.

-- Vous resterez ici, dit Buckingham.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Et comment cela?

-- Parce que vous n'avez pas le droit de partir, et qu'on ne
quitte pas le service d'un roi pour celui d'une femme, ft-elle
digne d'tre aime comme l'est Mary Graffton.

-- Alors instruisez-moi.

-- Je le veux bien. Mais resterez-vous?

-- Oui, si vous me parlez franchement.

Ils en taient l, et sans doute Buckingham allait dire, non pas
tout ce qui tait, mais tout ce qu'il savait, lorsqu'un valet de
pied du roi parut  l'extrmit de la terrasse et s'avana vers le
cabinet o tait le roi avec miss Lucy Stewart.

Cet homme prcdait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis
pied  terre il y avait quelques instants  peine.

-- Le courrier de France! le courrier de Madame! s'cria Raoul
reconnaissant la livre de la duchesse.

L'homme et le courrier firent prvenir le roi tandis que le duc et
miss Graffton changeaient un regard d'intelligence.

-- Voulez-vous donc que je pleure?

-- Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mlancolique.

-- Merci Dieu! ma belle, je l'ai t assez longtemps: quatorze ans
d'exil, de pauvret, de misre; il me semblait que c'tait une
dette paye; et puis la mlancolie enlaidit.

-- Non pas, voyez plutt le jeune Franais.

-- Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles
en deviendront toutes folles les unes aprs les autres;
d'ailleurs, lui, il a raison d'tre mlancolique.

-- Et pourquoi cela?

-- Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d'tat.

-- Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous tiez
prt  faire tout ce que je voudrais.

-- Eh bien! il s'ennuie dans ce pays, l! tes-vous contente?

-- Il s'ennuie?

-- Oui, preuve qu'il est un niais.

-- Comment, un niais?

-- Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d'aimer miss
Mary Graffton, et il s'ennuie!

-- Bon! il parat que, si vous n'tiez pas aim de miss Lucy
Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary
Graffton?

-- Je ne dis pas cela: d'abord, vous savez bien que Mary Graffton
ne m'aime pas; or, on ne se console d'un amour perdu que par un
amour trouv. Mais, encore une fois, ce n'est pas de moi qu'il est
question, c'est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle
qu'il laisse derrire lui est une Hlne, une Hlne avant Pris,
bien entendu.

-- Mais il laisse donc quelqu'un, ce gentilhomme?

-- C'est--dire qu'on le laisse.


Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame


Charles II tait en train de prouver ou d'essayer de prouver 
miss Stewart qu'il ne s'occupait que d'elle; en consquence, il
lui promettait un amour pareil  celui que son aeul Henri IV
avait eu pour Gabrielle.

Malheureusement pour Charles II, il tait tomb sur un mauvais
jour, sur un jour o miss Stewart s'tait mis en tte de le rendre
jaloux.

Aussi,  cette promesse, au lieu de s'attendrir comme l'esprait
Charles II, se mit-elle  clater de rire.

-- Oh! Sire, Sire, s'cria-t-elle tout en riant, si j'avais le
malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-
il facile de voir que vous mentez.

-- coutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de
Raphal; vous savez si j'y tiens; le monde me les envie, vous
savez encore cela: mon pre les fit acheter par Van Dyck. Voulez-
vous que je les fasse porter aujourd'hui mme chez vous?

-- Oh! non, rpondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je
suis trop  l'troit pour loger de pareils htes.

-- Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.

-- Soyez moins gnreux, Sire, et aimez plus longtemps, voil tout
ce que je vous demande.

-- Je vous aimerai toujours; n'est-ce pas assez?

-- Vous riez, Sire.

-- Pauvre garon! Au fait, tant pis!

-- Comment, tant pis!

-- Oui, pourquoi s'en va-t-il?

-- Croyez-vous que ce soit de son gr qu'il s'en aille?

-- Il est donc forc?

-- Par ordre, ma chre Stewart, il a quitt Paris par ordre.

-- Et par quel ordre?

-- Devinez.

-- Du roi?

-- Juste.

-- Ah! vous m'ouvrez les yeux.

-- N'en dites rien, au moins.

-- Vous savez bien que, pour la discrtion, je vaux un homme.
Ainsi le roi le renvoie?

-- Oui.

-- Et, pendant son absence, il lui prend sa matresse.

-- Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier
le roi, il se lamente!

-- Remercier le roi de ce qu'il lui enlve sa matresse? Ah !
mais ce n'est pas galant le moins du monde, pour les femmes en
gnral et pour les matresses en particulier, ce que vous dites
l, Sire.

-- Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlve
tait une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son
avis, et je ne le trouverais mme pas assez dsespr; mais c'est
une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la
fidlit! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour
celle qui est pauvre, celle qui l'aime pour celle qui le trompe,
a-t-on jamais vu cela?

-- Croyez-vous que Mary ait srieusement envie de plaire au
vicomte, Sire?

-- Oui, je le crois.

-- Eh bien! le vicomte s'habituera  l'Angleterre. Mary a bonne
tte, et, quand elle veut, elle veut bien.

-- Ma chre miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s'acclimate
 notre pays: il n'y a pas longtemps, avant-hier encore, il m'est
venu demander la permission de le quitter.

-- Et vous la lui avez refuse?

-- Je le crois bien! le roi mon frre a trop  coeur qu'il soit
absent, et, quant  moi, j'y mets de l'amour-propre: il ne sera
pas dit que j'aurai tendu  ce _youngman_ le plus noble et le plus
doux appt de l'Angleterre...

-- Vous tes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante
moue.

-- Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-l est un
appt royal, et, puisque je m'y suis pris, un autre, j'espre, ne
s'y prendra point; je dis donc, enfin, que je n'aurai pas fait
inutilement les doux yeux  ce jeune homme; il restera chez nous,
il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne!...

-- Et j'espre bien qu'une fois mari, au lieu d'en vouloir 
Votre Majest, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde
s'empresse  lui plaire, jusqu' M. de Buckingham qui, chose
incroyable, s'efface devant lui.

-- Et jusqu' miss Stewart, qui l'appelle un charmant cavalier.

-- coutez, Sire, vous m'avez assez vant miss Graffton, passez-
moi  mon tour un peu de Bragelonne. Mais,  propos, Sire, vous
tes depuis quelque temps d'une bont qui me surprend; vous songez
aux absents, vous pardonnez les offenses, vous tes presque
parfait. D'o vient?...

Charles II se mit  rire.

-- C'est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.

-- Oh! il doit y avoir une autre raison.

-- Dame! j'oblige mon frre Louis XIV.

-- Donnez-m'en une autre encore.

-- Eh bien! le vrai motif, c'est que Buckingham m'a recommand ce
jeune homme, et m'a dit: Sire, je commence par renoncer, en
faveur du vicomte de Bragelonne,  miss Graffton; faites comme
moi.

-- Oh! c'est un digne gentilhomme, en vrit, que le duc.

-- Allons, bien; chauffez-vous maintenant la tte pour
Buckingham. Il parat que vous voulez me faire damner aujourd'hui.

En ce moment, on gratta  la porte.

-- Qui se permet de nous dranger? s'cria Charles avec
impatience.

-- En vrit, Sire, dit Stewart, voil un _qui se permet_ de la
plus suprme fatuit, et, pour vous en punir...

Elle alla elle-mme ouvrir la porte.

-- Ah! c'est un messager de France, dit miss Stewart.

-- Un messager de France! s'cria Charles; de ma soeur peut-tre?

-- Oui, Sire, dit l'huissier, et messager extraordinaire.

-- Entrez, entrez, dit Charles.

Le courrier entra.

-- Vous avez une lettre de Mme la duchesse d'Orlans? demanda le
roi.

-- Oui, Sire, rpondit le courrier, et tellement presse, que j'ai
mis vingt-six heures seulement pour l'apporter  Votre Majest, et
encore ai-je perdu trois quarts d'heure  Calais.

-- On reconnatra ce zle, dit le roi.

Et il ouvrit la lettre.

Puis, se prenant  rire aux clats:

-- En vrit, s'cria-t-il, je n'y comprends plus rien.

Et il relut la lettre une seconde fois.

Miss Stewart affectait un maintien plein de rserve, et contenait
son ardente curiosit.

-- Francis, dit le roi  son valet, que l'on fasse rafrachir et
coucher ce brave garon, et que, demain, en se rveillant, il
trouve  son chevet un petit sac de cinquante louis.

-- Sire!

-- Va, mon ami, va! Ma soeur avait bien raison de te recommander
la diligence; c'est press.

Et il se remit  rire plus fort que jamais.

Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-mme ne
savaient quelle contenance garder.

-- Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je
pense que tu as crev... combien de chevaux?

-- Deux.

-- Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C'est bien; va, mon
ami, va.

Le courrier sortit avec le valet de chambre.

Charles II alla  la fentre qu'il ouvrit, et, se penchant au-
dehors:

-- Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!

Le duc se hta d'accourir; mais, arriv au seuil de la porte, et
apercevant miss Stewart, il hsita  entrer.

-- Viens donc, et ferme la porte, duc.

Le duc obit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s'approcha
en souriant.

-- Eh bien! mon cher duc, o en es-tu avec ton Franais?

-- Mais j'en suis, de son ct, au plus pur dsespoir, Sire.

-- Et pourquoi?

-- Parce que cette adorable miss Graffton veut l'pouser, et qu'il
ne veut pas.

-- Mais ce Franais n'est donc qu'un botien! s'cria miss
Stewart; qu'il dise _oui_, ou qu'il dise _non_, et que cela
finisse.

-- Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez
savoir, madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.

-- Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de
plus simple; qu'il dise non.

-- Oh! c'est que je lui ai prouv qu'il avait tort de ne pas dire
oui!

-- Tu lui as donc avou que sa La Vallire le trompait?

-- Ma foi! oui, tout net.

-- Et qu'a-t-il fait?

-- Il a fait un bond comme pour franchir le dtroit.

-- Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c'est ma foi!
bien heureux.

-- Mais, continua Buckingham, je l'ai arrt: je l'ai mis aux
prises avec miss Mary, et j'espre bien que, maintenant, il ne
partira point, comme il en avait manifest l'intention.

-- Il manifestait l'intention de partir? s'cria le roi.

-- Un instant, j'ai dout qu'aucune puissance humaine ft capable
de l'arrter; mais les yeux de miss Mary sont braqus sur lui: il
restera.

-- Eh bien! voil ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en
clatant de rire; ce malheureux est prdestin.

-- Prdestin  quoi?

--  tre tromp, ce qui n'est rien; mais  le voir, ce qui est
beaucoup.

--  distance, et avec l'aide de miss Graffton, le coup sera par.

-- Eh bien! pas du tout; il n'y aura ni distance, ni aide de miss
Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.

Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.

-- Mais, Sire, Votre Majest sait bien que c'est impossible, dit
le duc.

-- C'est--dire, mon cher Buckingham, qu'il est impossible,
maintenant, que le contraire arrive.

-- Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.

-- Je le veux bien, Villiers.

-- Et que sa colre est terrible.

-- Je ne dis pas non, cher ami.

-- S'il voit son malheur de prs, tant pis pour l'auteur de son
malheur.

-- Soit; mais que veux-tu que j'y fasse?

-- Ft-ce le roi, s'cria Buckingham, je ne rpondrais pas de lui!

-- Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez
lui  Blois. Il a M. d'Artagnan. Peste! voil un gardien! Je
m'accommoderais, vois-tu de vingt colres comme celles de ton
Bragelonne, si j'avais quatre gardiens comme M. d'Artagnan.

-- Oh! mais que Votre Majest, qui est si bonne, rflchisse, dit
Buckingham.

-- Tiens, dit Charles II en prsentant la lettre au duc, lis, et
rponds toi mme.  ma place, que ferais-tu?

Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
tremblant d'motion:

Pour vous, pour moi, pour l'honneur et le salut de tous, renvoyez
immdiatement en France M. de Bragelonne.

Votre soeur dvoue,

Henriette.

-- Qu'en dis-tu, Villiers?

-- Ma foi! Sire, je n'en dis rien, rpondit le duc stupfait.

-- Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me
conseillerais de ne pas obir  ma soeur quand elle me parle avec
cette insistance?

-- Oh! non, non, Sire, et cependant...

-- Tu n'as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le
pli, et m'avait chapp d'abord  moi-mme: lis.

Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.

Mille souvenirs  ceux qui m'aiment.

Le front plissant du duc s'abaissa vers la terre; la feuille
trembla dans ses doigts, comme si le papier se ft chang en un
plomb pais.

Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait
muet:

-- Qu'il suive donc sa destine, comme nous la ntre, continua le
roi; chacun souffre sa passion en ce monde: j'ai eu la mienne,
j'ai eu celle des miens, j'ai port double croix. Au diable les
soucis, maintenant! Va, Villiers, va me qurir ce gentilhomme.

Le duc ouvrit la porte treillisse du cabinet, et, montrant au roi
Raoul et Mary qui marchaient  ct l'un de l'autre:

-- Oh! Sire, dit-il, quelle cruaut pour cette pauvre miss
Graffton!

-- Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronant ses
sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voil
miss Stewart qui s'essuie les yeux,  prsent. Maudit Franais,
va!

Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton,
il l'amena devant le cabinet du roi.

-- Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous
pas, avant-hier, la permission de retourner  Paris?

-- Oui, Sire, rpondit Raoul, que ce dbut tourdit tout d'abord.

-- Eh bien! mon cher vicomte, j'avais refus, je crois?

-- Oui, Sire.

-- Et vous m'en avez voulu?

-- Non, Sire; car Votre Majest refusait, certainement, pour
d'excellents motifs; Votre Majest est trop sage et trop bonne
pour ne pas bien faire tout ce qu'elle fait.

-- Je vous allguai, je crois, cette raison, que le roi de France
ne vous avait pas rappel?

-- Oui, Sire, vous m'avez, en effet, rpondu cela.

-- Eh bien! j'ai rflchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en
effet, ne vous a pas fix le retour, il m'a recommand de vous
rendre agrable le sjour de l'Angleterre; or, puisque vous me
demandiez  partir, c'est que le sjour de l'Angleterre ne vous
tait pas agrable?

-- Je n'ai pas dit cela, Sire.

-- Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu'un
autre sjour vous serait plus agrable que celui-ci.

En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle
de laquelle miss Graffton tait appuye ple et dfaite.

Son autre bras tait pos sur le bras de Buckingham.

-- Vous ne rpondez pas, poursuivit Charles; le proverbe franais
est positif: Qui ne dit mot consent. Eh bien! monsieur de
Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez,
quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.

-- Sire!... s'cria Raoul.

-- Oh! murmura Mary en treignant le bras de Buckingham.

-- Vous pouvez tre ce soir  Douvres, continua le roi; la mare
monte  deux heures du matin.

Raoul, stupfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu
entre le remerciement et l'excuse.

-- Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous
souhaite toutes sortes de prosprits, dit le roi en se levant;
vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce
diamant, que je destinais  une corbeille de noces.

Miss Graffton semblait prs de dfaillir.

Raoul reut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux
trembler.

Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments 
miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.

Le roi profita de ce moment pour disparatre.

Raoul trouva le duc occup  relever le courage de miss Graffton.

-- Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie,
murmurait Buckingham.

-- Je lui dis de partir, rpondit miss Graffton en se ranimant; je
ne suis pas de ces femmes qui ont plus d'orgueil que de coeur; si
on l'aime en France, qu'il retourne en France, et qu'il me
bnisse, moi qui lui aurai conseill d'aller trouver son bonheur.
Si, au contraire, on ne l'aime plus, qu'il revienne, je l'aimerai
encore, et son infortune ne l'aura point amoindri  mes yeux. Il y
a dans les armes de ma maison ce que Dieu a grav dans mon coeur:
_Habenti parum, egenti cuncta. _Aux riches peu, aux pauvres
tout.

-- Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez l-bas
l'quivalent de ce que vous laissez ici.

-- Je crois ou du moins j'espre, dit Raoul d'un air sombre, que
ce que j'aime est digne de moi; mais, s'il est vrai que j'ai un
indigne amour, comme vous avez essay de me le faire entendre,
monsieur le duc, je l'arracherai de mon coeur, duss-je arracher
mon coeur avec l'amour.

Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
d'indfinissable piti.

Raoul sourit tristement.

-- Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne tait
destin  vous, laissez-moi vous l'offrir; si je me marie en
France, vous me le renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.

Et, saluant, il s'loigna.

Que veut-il dire? pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
respectueusement la main glace de miss Mary.

Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.

-- Si c'tait une bague de fianailles, dit-elle, je ne
l'accepterais point.

-- Vous lui offrez cependant de revenir  vous.

-- Oh! duc, s'cria la jeune fille avec des sanglots, une femme
comme moi n'est jamais prise pour consolation par un homme comme
lui.

-- Alors, vous pensez qu'il ne reviendra pas.

-- Jamais, dit miss Graffton d'une voix trangle.

-- Eh bien! je vous dis, moi, qu'il trouvera l-bas son bonheur
dtruit, sa fiance perdue... son honneur mme entam... Que lui
restera-t-il donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous
qui vous connaissez vous mme!

Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
tandis que Raoul fuyait dans l'alle des tilleuls avec une
rapidit vertigineuse, elle chanta d'une voix mourante ces vers de
_Romo et Juliette_:

_Il faut partir et vivre, _
_Ou rester et mourir._

Lorsqu'elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss
Graffton rentra chez elle, plus ple et plus silencieuse qu'une
ombre.

Buckingham profita du courrier qui tait venu apporter la lettre
au roi pour crire  Madame et au comte de Guiche.

Le roi avait parl juste.  deux heures du matin, la mare tait
haute, et Raoul s'embarquait pour la France.


Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne


Le roi surveillait ce portrait de La Vallire avec un soin qui
venait autant du dsir de la voir ressemblante que du dessein de
faire durer ce portrait longtemps.

Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l'achvement d'un
plan ou le rsultat d'une teinte, et conseiller au peintre
diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une
flicit respectueuse.

Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un
peu tard, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait
voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins d'expression,
qui unissaient dans un soupir deux mes fort disposes  se
comprendre et fort dsireuses du calme et de la mditation.

Alors les minutes s'coulaient comme par magie. Le roi se
rapprochait de sa matresse et venait la brler du feu de son
regard, du contact de son haleine.

Un bruit se faisait-il entendre dans l'antichambre, le peintre
arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s'excusant, le roi se
mettait  parler, La Vallire  lui rpondre prcipitamment, et
leurs yeux disaient  Saint-Aignan que, pendant son absence, ils
avaient vcu un sicle.

En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su
donner au roi l'apptit dans l'abondance et le dsir dans la
certitude de la possession.

Ce que La Vallire redoutait n'arriva pas.

Nul ne devina que, dans la journe, elle sortait deux ou trois
heures de chez elle. Elle feignait une sant irrgulire. Ceux qui
se prsentaient chez elle frappaient avant d'entrer. Malicorne,
l'homme des inventions ingnieuses, avait imagin un mcanisme
acoustique par lequel La Vallire, dans l'appartement de Saint-
Aignan, tait prvenue des visites que l'on venait faire dans la
chambre qu'elle habitait ordinairement.

Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
chez elle, droutant par une apparition tardive peut-tre, mais
qui combattait victorieusement nanmoins tous les soupons des
sceptiques les plus acharns.

Malicorne avait demand  Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
Saint-Aignan avait t forc d'avouer que ce quart d'heure de
libert donnait au roi une humeur des plus joyeuses.

-- Il faudra doubler la dose, rpliqua Malicorne, mais
insensiblement; attendez qu'on le dsire.

On le dsira si bien, qu'un soir, le quatrime jour, au moment o
le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan ft rentr, Saint-
Aignan entra et vit sur le visage de La Vallire une ombre de
contrarit qu'elle n'avait pu dissimuler. Le roi fut moins
secret, il tmoigna son dpit par un mouvement d'paules trs
significatif. La Vallire rougit, alors.

Bon! s'cria Saint-Aignan dans sa pense, M. Malicorne sera
enchant ce soir.

En effet, Malicorne fut enchant le soir.

-- Il est bien vident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallire
esprait que vous tarderiez au moins de dix minutes.

-- Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.

-- Vous seriez un mauvais serviteur du roi, rpliqua celui-ci, si
vous refusiez cette demi-heure de satisfaction  Sa Majest.

-- Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.

-- Je m'en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre
conseil des visages et des circonstances; ce sont mes oprations
de magie,  moi, et, quand les sorciers prennent avec l'astrolabe
la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi,
je me contente de regarder si les yeux sont cercls de noir, ou si
la bouche dcrit l'arc convexe ou l'arc concave.

-- Observez donc!

-- N'ayez pas peur.

Et le rus Malicorne eut tout le loisir d'observer.

Car, le soir mme, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit
une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La
Vallire avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit 
Montalais, le soir:

--  demain!

Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la sance  deux
jours.

Saint-Aignan n'tait pas chez lui, quand La Vallire, dj
familiarise avec l'tage infrieur, leva le parquet et descendit.

Le roi, comme d'habitude, l'attendait sur l'escalier, et tenait un
bouquet  la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.

La Vallire, tout mue, regarda autour d'elle, et, ne voyant que
le roi, ne se plaignit pas. Ils s'assirent.

Louis, couch prs des coussins sur lesquels elle reposait, et la
tte incline sur les genoux de sa matresse, plac l comme dans
un asile d'o l'on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme
si le moment ft venu o rien ne pouvait plus s'interposer entre
ces deux mes, elle, de son ct, se mit  le dvorer du regard.

Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dgageait une flamme
toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le coeur
de son royal amant pour le rchauffer d'abord et le dvorer
ensuite.

Embras par le contact des genoux tremblants, frmissant de
bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le
roi s'engourdissait dans cette flicit, et s'attendait toujours 
voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.

Dans cette prvision douloureuse, il s'efforait parfois de fuir
la sduction qui s'infiltrait dans ses veines, il appelait le
sommeil du coeur et des sens, il repoussait la ralit toute
prte, pour courir aprs l'ombre.

Mais la porte ne s'ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le
peintre; mais les tapisseries ne frissonnrent mme point. Un
silence de mystre et de volupt engourdit jusqu'aux oiseaux dans
leur cage dore.

Le roi, vaincu, retourna sa tte et colla sa bouche brlante dans
les deux mains runies de La Vallire; elle perdit la raison, et
serra sur les lvres de son amant ses deux mains convulsives.

Louis se roula chancelant  genoux, et, comme La Vallire n'avait
pas drang sa tte, le front du roi se trouva au niveau des
lvres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura d'un
furtif et mourant baiser les cheveux parfums qui lui caressaient
les joues.

Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu'elle rsistt, ils
changrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l'amour
en un dlire.

Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrrent ce jour-l.

Une sorte d'ivresse pesante et douce, qui rafrachit les sens et
laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines,
ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba,
pareille  un nuage, entre la vie passe et la vie  venir des
deux amants.

Au sein de ce sommeil plein de rves, un bruit continu  l'tage
suprieur inquita d'abord La Vallire, mais sans la rveiller
tout  fait.

Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait
comprendre, comme il rappelait la ralit  la jeune femme ivre de
l'illusion, elle se releva tout effare, belle de son dsordre, en
disant:

-- Quelqu'un m'attend l-haut. Louis! Louis, n'entendez-vous pas?

-- Eh! n'tes-vous pas celle que j'attends? dit le roi avec
tendresse. Que les autres dsormais vous attendent.

Mais elle, secouant doucement la tte:

-- Bonheur cach!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir
cach... Mon orgueil doit se taire comme mon coeur.

Le bruit recommena.

-- J'entends la voix de Montalais, dit-elle.

Et elle monta prcipitamment l'escalier.

Le roi montait avec elle, ne pouvant se dcider  la quitter et
couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.

-- Oui, oui, rpta La Vallire, la moiti du corps dj pass 
travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut
qu'il soit arriv quelque chose d'important.

-- Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.

-- Oh! pas aujourd'hui. Adieu! adieu!

Et elle s'abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis
elle s'chappa.

Montalais attendait en effet, tout agite, toute ple.

-- Vite, vite, dit-elle, il monte.

-- Qui cela? qui est-ce qui monte?

-- Lui! Je l'avais bien prvu.

-- Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!

-- Raoul, murmura Montalais.

-- Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrs du
grand escalier.

La Vallire poussa un cri terrible et se renversa en arrire.

-- Me voici, me voici, chre Louise, dit Raoul en accourant. Oh!
je savais bien, moi, que vous m'aimiez toujours.

La Vallire fit un geste d'effroi, un autre geste de maldiction;
elle s'effora de parler et ne put articuler qu'une seule parole:

-- Non, non! dit-elle.

Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:

-- Ne m'approchez pas!

Montalais fit signe  Raoul, qui, ptrifi sur le seuil, ne
chercha pas mme  faire un pas de plus dans la chambre.

Puis jetant les yeux du ct du paravent:

-- Oh! dit-elle, l'imprudente! la trappe n'est pas mme ferme!

Et elle s'avana vers l'angle de la chambre pour refermer d'abord
le paravent, et puis, derrire le paravent, la trappe.

Mais de cette trappe s'lana le roi, qui avait entendu le cri de
La Vallire et qui venait  son secours.

Il s'agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais
qui commenait  perdre la tte.

Mais, au moment o le roi tombait  genoux, on entendit un cri de
douleur sur le carr et le bruit d'un pas dans le corridor. Le roi
voulut courir pour voir qui avait pouss ce cri, pour reconnatre
qui faisait ce bruit de pas.

Montalais chercha  le retenir, mais ce fut vainement.

Le roi, quittant La Vallire, alla vers la porte; mais Raoul tait
dj loin, de sorte que le roi ne vit qu'une espce d'ombre
tournant l'angle du corridor.


Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis


Tandis que chacun pensait  ses affaires  la Cour, un homme se
rendait mystrieusement derrire la place de Grve, dans une
maison qui nous est dj connue pour l'avoir vue assige, un jour
d'meute, par d'Artagnan.

Cette maison avait sa principale entre par la place Baudoyer.

Assez grande, entoure de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des
regards curieux, elle tait renferme dans ce triple rempart de
pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfume dans sa
triple bote.

L'homme dont nous parlons marchait d'un pas assur, bien qu'il ne
ft pas de la premire jeunesse.  voir son manteau couleur de
muraille et sa longue pe, qui relevait ce manteau, nul n'et pu
reconnatre le chercheur d'aventurer; et si l'on et bien consult
ce croc de moustaches relev, cette peau fine et lisse qui
apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les
aventures dussent tre galantes?

En effet,  peine le cavalier fut-il entr dans la maison que huit
heures sonnrent  Saint-Gervais.

Et, dix minutes aprs, une dame, suivie d'un laquais arm, vint
frapper  la mme porte, qu'une vieille suivante lui ouvrit
aussitt.

Cette dame leva son voile en entrant. Ce n'tait plus une beaut,
mais c'tait encore une femme; elle n'tait plus jeune; mais elle
tait encore alerte et d'une belle prestance. Elle dissimulait,
sous une toilette riche et de bon got, un ge que Ninon de
Lenclos seule affronta en souriant.

 peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous
n'avons fait qu'esquisser les traits, vint  elle en lui tendant
la main.

-- Chre duchesse, dit-il. Bonjour.

-- Bonjour, mon cher Aramis, rpliqua la duchesse.

Il la conduisit  un salon lgamment meubl, dont les fentres
hautes s'empourpraient des derniers feux du jour tamiss par les
cimes noires de quelques sapins.

Tous deux s'assirent cte  cte.

Ils n'eurent ni l'un ni l'autre la pense de demander de la
lumire, et s'ensevelirent ainsi dans l'ombre comme ils eussent
voulu s'ensevelir mutuellement dans l'oubli.

-- Chevalier, dit la duchesse, vous ne m'avez plus donn signe
d'existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j'avoue que
votre prsence, le jour de la mort du franciscain, j'avoue que
votre initiation  certains secrets, m'ont donn le plus vif
tonnement que j'aie eu de ma vie.

-- Je puis vous expliquer ma prsence, je puis vous expliquer mon
initiation, dit Aramis.

-- Mais, avant tout, rpliqua vivement la duchesse, parlons un peu
de nous. Voil longtemps que nous sommes de bons amis.

-- Oui, madame, et, s'il plat  Dieu, nous le serons, sinon
longtemps, du moins toujours.

-- Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un tmoignage.

-- Nous n'avons plus  prsent, madame la duchesse, les mmes
intrts qu'autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans
cette pnombre, car on n'y pouvait deviner que son sourire ft
moins agrable et moins frais qu'autrefois.

-- Aujourd'hui, chevalier, nous avons d'autres intrts. Chaque
ge apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd'hui,
en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
causons; voulez-vous?

-- Duchesse,  vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc
retrouv mon adresse? Et pourquoi?

-- Pourquoi? Je vous l'ai dit. La curiosit. Je voulais savoir ce
que vous tes  ce franciscain, avec lequel j'avais affaire, et
qui est mort si trangement. Vous savez qu' notre entrevue 
Fontainebleau, dans ce cimetire, au pied de cette tombe,
rcemment ferme, nous fmes mus l'un et l'autre au point de ne
nous rien confier l'un  l'autre.

-- Oui, madame.

-- Eh bien! je ne vous eus pas plutt quitt, que je me repentis.
J'ai toujours t avide de m'instruire, vous savez que
Mme de Longueville est un peu comme moi, n'est-ce pas?

-- Je ne sais, dit Aramis discrtement.

-- Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n'avions
rien dit dans ce cimetire, ni vous de ce que vous tiez  ce
franciscain dont vous avez surveill l'inhumation, ni moi de ce
que je lui tais. Aussi, tout cela m'a paru indigne de deux bons
amis comme nous, et j'ai cherch l'occasion de me rapprocher de
vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que
Marie Michon, la pauvre morte, a laiss sur terre une ombre pleine
de mmoire.

Aramis s'inclina sur la main de la duchesse et y dposa un galant
baiser.

-- Vous avez d avoir quelque peine  me retrouver, dit-il.

-- Oui, fit-elle, contrarie d'tre ramene  ce que voulait
savoir Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j'ai cherch
prs de M. Fouquet.

-- Ami? oh! s'cria le chevalier, vous dites trop, madame. Un
pauvre prtre favoris par ce gnreux protecteur, un coeur plein
de reconnaissance et de fidlit, voil tout ce que je suis 
M. Fouquet.

-- Il vous a fait vque?

-- Oui, duchesse.

-- Mais, beau mousquetaire, c'est votre retraite.

Comme  toi l'intrigue politique, pensa Aramis.

-- Or, ajouta-t-il, vous vous enqutes auprs de M. Fouquet?

-- Facilement. Vous aviez t  Fontainebleau avec lui, vous aviez
fait un petit voyage  votre diocse, qui est Belle-le-en-Mer, je
crois?

-- Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocse est Vannes.

-- C'est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-
le-en-Mer...

-- Est une maison  M. Fouquet, voil tout.

-- Ah! c'est qu'on m'avait dit que Belle-le-en-Mer tait
fortifie or, je vous sais homme de guerre, mon ami.

-- J'ai tout dsappris depuis que je suis d'glise, dit Aramis
piqu.

-- Il suffit... J'ai donc su que vous tiez revenu de Vannes, et
j'ai envoy chez un ami, M. le comte de La Fre.

-- Ah! fit Aramis.

-- Celui-l est discret: il m'a fait rpondre qu'il ignorait votre
adresse.

Toujours Athos, pensa l'vque: ce qui est bon est toujours bon.

-- Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la
reine mre a toujours contre moi quelque chose.

-- Mais oui, et je m'en tonne.

-- Oh! cela tient  toutes sortes de raisons. Mais passons... Je
suis force de me cacher; j'ai donc, par bonheur, rencontr
M. d'Artagnan, un de vos anciens amis, n'est-ce pas?

-- Un de mes amis prsents, duchesse.

Il m'a renseigne, lui; il m'a envoye  M. de Baisemeaux, le
gouverneur de la Bastille.

Aramis frissonna, et ses yeux dgagrent dans l'ombre une flamme
qu'il ne put cacher  sa clairvoyante amie.

-- M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d'Artagnan vous envoya-t-
il  M. de Baisemeaux?

-- Ah! je ne sais.

-- Que veut dire ceci? dit l'vque en rsumant ses forces
intellectuelles pour soutenir dignement le combat.

-- M. de Baisemeaux tait votre oblig, m'a dit d'Artagnan.

-- C'est vrai.

-- Et l'on sait toujours l'adresse d'un crancier comme celle d'un
dbiteur.

-- C'est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqu?

-- Saint-Mand, o je vous ai fait tenir une lettre.

-- Que voici, et qui m'est prcieuse, dit Aramis, puisque je lui
dois le plaisir de vous voir.

La duchesse, satisfaite d'avoir ainsi effleur sans malheur toutes
les difficults de cette exposition dlicate, respira.

Aramis ne respira pas.

-- Nous en tions, dit-il,  votre visite  Baisemeaux?

-- Non, dit-elle en riant, plus loin.

-- Alors, c'est  votre rancune contre la reine mre?

-- Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
rapports... C'est simple, reprit la duchesse en prenant son parti.
Vous savez que je vis avec M. de Laicques?

-- Oui, madame.

-- Un quasi-poux?

-- On le dit.

--  Bruxelles?

-- Oui.

-- Vous savez que mes enfants m'ont ruine et dpouille?

-- Ah! quelle misre, duchesse!

-- C'est affreux! il a fallu que je m'ingniasse  vivre, et
surtout  ne point vgter.

-- Cela se conoit.

-- J'avais des haines  exploiter, des amitis  servir; je
n'avais plus de crdit, plus de protecteurs.

-- Vous qui avez protg tant de gens, dit suavement Aramis.

-- C'est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le
roi d'Espagne.

-- Ah!

-- Qui venait de nommer un gnral des jsuites, comme c'est
l'usage.

-- Ah! c'est l'usage?

-- Vous l'ignoriez?

-- Pardon, j'tais distrait.

-- En effet, vous devez savoir cela, vous qui tiez en si bonne
intimit avec le franciscain.

-- Avec le gnral des jsuites, vous voulez dire?

-- Prcisment... Donc je vis le roi d'Espagne. Il me voulait du
bien et ne pouvait m'en faire. Il me recommanda cependant, dans
les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur
les fonds de l'ordre.

-- Des jsuites?

-- Oui. Le gnral, je veux dire le franciscain, me fut envoy.

-- Trs bien.

-- Et comme, pour rgulariser la situation, d'aprs les statuts de
l'ordre, je devais tre cense rendre des services... Vous savez
que c'est la rgle?

-- Je l'ignorais.

Mme de Chevreuse s'arrta pour regarder Aramis; mais il faisait
nuit sombre.

-- Eh bien! c'est la rgle, reprit-elle. Je devais donc paratre
avoir une utilit quelconque. Je proposai de voyager pour l'ordre,
et l'on me rangea parmi les affilis voyageurs. Vous comprenez que
c'tait une apparence et une formalit.

--  merveille.

-- Ainsi touchai-je ma pension, qui tait fort convenable.

-- Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites l est un coup de
poignard pour moi. Vous, oblige de recevoir une pension des
jsuites!

-- Non, chevalier, de l'Espagne.

-- Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m'avouerez que
c'est bien la mme chose.

-- Non, non, pas du tout.

-- Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...

-- Il me reste Dampierre. Voil tout.

-- C'est encore trs beau.

-- Oui, mais Dampierre grev, Dampierre hypothqu, Dampierre un
peu ruin comme la propritaire.

-- Et la reine mre voit tout cela d'un oeil sec? dit Aramis avec
un curieux regard qui ne rencontra que tnbres.

-- Oui, elle a tout oubli.

-- Vous avez, ce me semble, duchesse, essay de rentrer en grce?

-- Oui; mais, par une singularit qui n'a pas de nom, voil-t-il
pas que le petit roi hrite de l'antipathie que son cher pre
avait pour ma personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces
femmes que l'on hait, je ne suis plus de celles que l'on aime.

-- Chre duchesse, arrivons vite, je vous prie,  ce qui vous
amne, car je crois que nous pouvons nous tre utiles l'un 
l'autre.

-- Je l'ai pens. Je venais donc  Fontainebleau dans un double
but. D'abord, j'y tais mande par ce franciscain que vous
connaissez...  propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai
racont mon histoire, et vous ne m'avez pas cont la vtre.

-- Je le connus d'une faon bien naturelle, duchesse. J'ai tudi
la thologie avec lui  Parme; nous tions devenus amis, et tantt
les affaires, tantt les voyages, tantt la guerre nous avaient
spars.

-- Vous saviez bien qu'il ft gnral des jsuites?

-- Je m'en doutais.

-- Mais, enfin, par quel hasard trange veniez-vous, vous aussi, 
cette htellerie o se runissaient les affilis voyageurs?

-- Oh! dit Aramis d'une voix calme, c'est un pur hasard. Moi,
j'allais  Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience
du roi; moi, je passais; moi, j'tais inconnu; je vis par le
chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste,
il expira dans mes bras.

-- Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si
grande puissance, que vous donntes en son nom des ordres
souverains.

-- Il me chargea effectivement de quelques commissions.

-- Et pour moi?

-- Je vous l'ai dit. Une somme de douze mille livres  payer. Je
crois vous avoir donn la signature ncessaire pour toucher. Ne
touchtes-vous pas?

-- Si fait, si fait. Oh! mon cher prlat, vous donnez ces ordres,
m'a-t-on dit, avec un tel mystre et une si auguste majest, que
l'on vous crut gnralement le successeur du cher dfunt.

Aramis rougit d'impatience. La duchesse continua:

-- Je m'en suis informe, dit-elle, prs du roi d'Espagne, et il
claircit mes doutes sur ce point. Tout gnral des jsuites est,
 sa nomination, et doit tre Espagnol d'aprs les statuts de
l'ordre. Vous n'tes pas Espagnol et vous n'avez pas t nomm par
le roi d'Espagne.

Aramis ne rpliqua rien que ces mots:

-- Vous voyez bien, duchesse, que vous tiez dans l'erreur,
puisque le roi d'Espagne vous a dit cela.

-- Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j'ai pens, moi.

-- Quoi donc?

-- Vous savez que je pense un peu  tout.

-- Oh! oui, duchesse.

-- Vous savez l'espagnol?

-- Tout Franais qui a fait sa Fronde sait l'espagnol.

-- Vous avez vcu dans les Flandres?

-- Trois ans.

-- Vous avez pass  Madrid?

-- Quinze mois.

-- Vous tes donc en mesure d'tre naturalis Espagnol quand vous
le voudrez.

-- Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la
duchesse.

-- Sans doute... Deux ans de sjour et la connaissance de la
langue sont des rgles indispensables. Vous avez trois ans et
demi... quinze mois de trop.

-- O voulez-vous en venir, chre dame?

--  ceci: je suis bien avec le roi d'Espagne.

Je n'y suis pas mal, pensa Aramis.

-- Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au
roi, la succession du franciscain?

-- Oh! duchesse!

-- Vous l'avez peut-tre? dit-elle.

-- Non, sur ma parole!

-- Eh bien! je puis vous rendre ce service.

-- Pourquoi ne l'avez-vous pas rendu  M. de Laicques, duchesse?
C'est un homme plein de talent et que vous aimez.

-- Oui, certes; mais cela ne s'est pas trouv. Enfin, rpondez,
Laicques ou pas Laicques, voulez-vous?

-- Duchesse, non, merci!

Il est nomm, pensa-t-elle.

-- Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n'est pas
m'enhardir  vous demander pour moi.

-- Oh! demandez, demandez.

-- Demander!... Je ne le puis, si vous n'avez pas le pouvoir de
m'accorder.

-- Si peu que je puisse, demandez toujours.

-- J'ai besoin d'une somme d'argent pour faire rparer Dampierre.

-- Ah! rpliqua Aramis froidement, de l'argent?... Voyons,
duchesse, combien serait-ce?

-- Oh! une somme ronde.

-- Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?

-- Vous, non; mais l'ordre. Si vous eussiez t gnral...

-- Vous savez que je ne suis pas gnral.

-- Alors, vous avez un ami qui, lui, doit tre riche: M. Fouquet.

-- M. Fouquet? madame, il est plus qu' moiti ruin.

-- On le disait, et je ne voulais pas le croire.

-- Pourquoi, duchesse?

-- Parce que j'ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c'est--
dire Laicques les a, qui tablissent des comptes tranges.

-- Quels comptes?

-- C'est  propos de rentes vendues, d'emprunts faits, je ne me
souviens plus bien. Toujours est-il que le sous intendant, d'aprs
des lettres signes Mazarin, aurait puis une trentaine de
millions dans les coffres de l'tat. Le cas est grave.

Aramis enfona ses ongles dans sa main.

-- Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n'en
avez pas fait part  M. Fouquet?

-- Ah! rpliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des
rserves que l'on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de
l'armoire.

-- Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.

-- Oui, mon cher.

-- Et vous allez montrer ces lettres  M. Fouquet?

-- J'aime mieux vous en parler  vous.

-- Il faut que vous ayez bien besoin d'argent, pauvre amie, pour
penser  ces sortes de choses, vous qui teniez en si pitre estime
la prose de M. de Mazarin.

-- J'ai, en effet, besoin d'argent.

-- Et puis, continua Aramis d'un ton froid, vous avez d vous
faire peine  vous-mme en recourant  cette ressource. Elle est
cruelle.

-- Oh! si j'eusse voulu faire le mal et non le bien dit
Mme de Chevreuse, au lieu de demander au gnral de l'ordre ou 
M. Fouquet les cinq cent mille livres dont j'ai besoin...

-- Cinq cent mille livres!

-- Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela,
au moins, pour rparer Dampierre.

-- Oui, madame.

-- Je dis donc qu'au lieu de demander cette somme, j'eusse t
trouver mon ancienne amie, la reine mre; les lettres de son
poux, le _signor_ Mazarini, m'eussent servi d'introduction, et je
lui eusse demand cette bagatelle en lui disant: Madame, je veux
avoir l'honneur de recevoir Votre Majest  Dampierre; permettez-
moi de mettre Dampierre en tat.

Aramis ne rpliqua pas un mot.

-- Eh bien! dit-elle,  quoi songez-vous?

-- Je fais des additions, dit Aramis.

-- Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j'essaie de
multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous
pourrions nous entendre!

-- Voulez-vous me permettre de rflchir? dit Aramis.

-- Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous,
c'est oui ou non qu'il faut rpondre, et cela tout de suite.

C'est un pige, pensa l'vque; il est impossible qu'une pareille
femme soit coute d'Anne d'Autriche.

-- Eh bien? fit la duchesse.

-- Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
disposer de cinq cent mille livres  cette heure.

-- Il n'en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
restaurera comme il pourra.

-- Oh! vous n'tes pas, je suppose, embarrasse  ce point?

-- Non, je ne suis jamais embarrasse.

-- Et la reine fera certainement pour vous, continua l'vque, ce
que le surintendant ne peut faire.

-- Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que
je parle moi-mme  M. Fouquet de ces lettres?

-- Vous ferez,  cet gard, duchesse, tout ce qu'il vous plaira;
mais M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s'il l'est, je
le sais assez fier pour ne pas l'avouer; s'il ne l'est pas, il
s'offensera fort de cette menace.

-- Vous raisonnez toujours comme un ange.

Et la duchesse se leva.

-- Ainsi, vous allez dnoncer M. Fouquet  la reine? dit Aramis.

-- Dnoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dnoncerai pas, mon cher
ami; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces
choses-l s'excutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voil
tout.

-- C'est juste.

-- Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.

-- Sans doute.

-- Une fois bien remise avec la reine mre, je puis tre
dangereuse.

-- C'est votre droit, duchesse.

-- J'en userai, mon cher ami.

-- Vous n'ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi
d'Espagne, duchesse?

-- Oh! je le suppose.

-- M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous
dites, vous en fera une autre.

-- Ah! que voulez-vous!

-- Ce sera son droit aussi, n'est-ce pas?

-- Certes.

-- Et, comme il est bien avec l'Espagne, il se fera une arme de
cette amiti.

-- Vous voulez dire qu'il sera bien avec le gnral de l'ordre des
jsuites, mon cher Aramis.

-- Cela peut arriver, duchesse.

-- Et qu'alors on me supprimera la pension que je touche par l.

-- J'en ai bien peur.

-- On se consolera. Eh! mon cher, aprs Richelieu, aprs la
Fronde, aprs l'exil, qu'y a-t-il  redouter pour
Mme de Chevreuse?

-- La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.

-- Hlas! je le sais bien.

-- De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
l'ignorez pas, sur les amis de l'ennemi.

-- Ah! vous voulez dire qu'on tombera sur ce pauvre Laicques?

-- C'est presque invitable, duchesse.

-- Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.

-- Oui; mais le roi d'Espagne a du crdit; consult par
M. Fouquet, il peut faire enfermer M. Laicques dans quelque
forteresse.

-- Je n'ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grce 
une rconciliation avec Anne d'Autriche, j'obtiendrai que la
France demande la libert de Laicques.

-- C'est vrai. Alors, vous aurez autre chose  redouter.

-- Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l'effroi.

-- Vous saurez et vous savez qu'une fois affili  l'ordre, on
n'en sort pas sans difficults. Les secrets qu'on a pu pntrer
sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour
quiconque les rvle.

La duchesse rflchit un moment.

-- Voil qui est plus srieux, dit-elle; j'y aviserai.

Et, malgr l'obscurit profonde, Aramis sentit un regard brlant
comme un fer rouge s'chapper des yeux de son amie pour venir
plonger dans son coeur.

-- Rcapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et
glissa sa main sous son pourpoint, o il avait un stylet cach.

-- C'est cela, rcapitulons: les bons comptes font les bons amis.

-- La suppression de votre pension...

-- Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font
soixante mille livres; voil ce que vous voulez dire, n'est-ce
pas?

-- Prcisment, et je cherche le contrepoids que vous trouvez 
cela?

-- Cinq cent mille livres que j'aurai chez la reine.

-- Ou que vous n'aurez pas.

-- Je sais le moyen de les avoir, dit tourdiment la duchesse.

Ces mots firent dresser l'oreille au chevalier.  partir de cette
faute de l'adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui
profita toujours, et qu'elle, par consquent, perdit l'avantage.

-- J'admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le
double, ayant cent mille francs de pension  toucher au lieu de
soixante mille, et cela pendant dix ans.

-- Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que
pendant la dure du ministre de M. Fouquet; or, cette dure, je
l'value  deux mois.

-- Ah! fit Aramis.

-- Je suis franche, comme vous voyez.

-- Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
qu'aprs la disgrce de M. Fouquet, l'ordre recommencerait  vous
payer votre pension.

-- Je sais le moyen de faire financer l'ordre, comme je sais le
moyen de faire contribuer la reine mre.

-- Alors, duchesse, nous sommes tous forcs de baisser pavillon
devant vous;  vous la victoire!  vous le triomphe! Soyez
clmente, je vous en prie. Sonnez, clairons!

-- Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde
 l'ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses
livres, quand il s'agit de vous pargner, je veux dire  votre
ami, pardon,  votre protecteur, un dsagrment comme celui que
cause une guerre de parti?

-- Duchesse, voici pourquoi: c'est qu'aprs les cinq cent mille
livres, M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq
cent mille livres, n'est-ce pas? c'est qu'aprs la part de
M. de Laicques et la vtre viendront la part de vos enfants, celle
de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si
compromettantes qu'elles soient, ne valent pas trois  quatre
millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de la reine de France
valaient mieux que ces chiffons signs Mazarin, et pourtant ils
n'ont pas cot le quart de ce que vous demandez pour vous.

-- Ah! c'est vrai, c'est vrai; mais le marchand prise sa
marchandise ce qu'il veut. C'est  l'acheteur d'acqurir ou de
refuser.

-- Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je
n'achterai pas vos lettres?

-- Dites.

-- Vos lettres de Mazarin sont fausses.

-- Allons donc!

-- Sans doute; car il serait pour le moins trange que, brouille
avec la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce
dernier un commerce intime; cela sentirait la passion,
l'espionnage, la... ma foi! je ne veux pas dire le mot.

-- Dites toujours.

-- La complaisance.

-- Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l'est pas moins, c'est ce
qu'il y a dans la lettre.

-- Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir
auprs de la reine.

-- Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprs de la reine.

Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-griche! siffle donc,
vipre!

Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la
porte.

Aramis lui gardait une disgrce... l'imprcation que fait entendre
le vaincu derrire le char du triomphateur.

Il sonna.

Des lumires parurent dans le salon.

Alors l'vque se trouva dans un cercle de lumires qui
resplendissaient sur le visage dfait de la duchesse.

Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues plies et
dessches, sur ces yeux dont l'tincelle s'chappait de deux
paupires nues, sur cette bouche dont les lvres enfermaient avec
soin des dents noircies et rares.

Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse,
sa tte lumineuse et fire, il sourit pour laisser entrevoir ses
dents, qui,  la lumire, avaient encore une sorte d'clat. La
coquette vieillie comprit le galant railleur; elle tait justement
place devant une grande glace o toute sa dcrpitude, si
soigneusement dissimule, apparut manifeste par le contraste.

Alors, sans mme saluer Aramis, qui s'inclinait souple et charmant
comme le mousquetaire d'autrefois, elle partit d'un pas vacillant
et alourdi par la prcipitation.

Aramis glissa comme un zphyr sur le parquet pour la conduire
jusqu' la porte.

Mme de Chevreuse fit un signe  son grand laquais, qui reprit le
mousqueton, et elle quitta cette maison o deux amis si tendres ne
s'taient pas entendus pour s'tre trop bien compris.


Chapitre CLXXX -- O l'on voit qu'un march qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre


Aramis avait devin juste:  peine sortie de la maison de la place
Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.

Elle craignait d'tre suivie sans doute, et cherchait  innocenter
ainsi sa promenade; mais,  peine rentre  l'htel,  peine sre
que personne ne la suivrait pour l'inquiter, elle fit ouvrir la
porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
Croix-des-Petits-Champs, o demeurait M. Colbert.

Nous avons dit que le soir tait venu: c'est la nuit qu'il
faudrait dire, et une nuit paisse. Paris, redevenu calme, cachait
dans son ombre indulgente la noble duchesse conduisant son
intrigue politique, et la simple bourgeoise qui, attarde aprs un
souper en ville, prenait au bras d'un amant le plus long chemin
pour regagner le logis conjugal.

Mme de Chevreuse avait trop l'habitude de la politique nocturne
pour ignorer qu'un ministre ne se cle jamais, ft-ce chez lui,
aux jeunes et belles dames qui craignent la poussire des bureaux,
ou aux vieilles dames trs savantes qui craignent l'cho indiscret
des ministres.

Un valet reut la duchesse sous le pristyle, et, disons-le, il la
reut assez mal. Cet homme lui expliqua mme, aprs avoir vu son
visage, que ce n'tait pas  une pareille heure et  un pareil ge
que l'on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.

Mais Mme de Chevreuse, sans se fcher, crivit sur une feuille de
ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tint
dsagrablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.

Elle crivit ce nom avec la grande criture ignorante des hauts
seigneurs de cette poque, plia le papier d'une faon qui lui
tait particulire, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais
d'une mine si imprieuse, que le drle, habitu  flairer son
monde, sentit la princesse, baissa la tte et courut chez
M. Colbert.

Il sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de
l'intrt qu'il fallait prendre  la visite mystrieuse, le valet
revint en courant chercher la duchesse.

Elle monta donc assez lourdement le premier tage de la belle
maison neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essouffle, et
parut devant M. Colbert, qui tenait lui-mme les battants de sa
porte.

La duchesse s'arrta au seuil pour bien regarder celui avec lequel
elle avait affaire.

Au premier abord, la tte ronde, lourde, paisse, les gros
sourcils, la moue disgracieuse de cette figure crase par une
calotte pareille  celle des prtres, cet ensemble, disons-nous,
promit  la duchesse peu de difficults dans les ngociations,
mais aussi peu d'intrt dans le dbat des articles.

Car il n'y avait pas d'apparence que cette grosse nature ft
sensible aux charmes d'une vengeance raffine ou d'une ambition
altre.

Mais, lorsque la duchesse vit de plus prs les petits yeux noirs
perants, le pli longitudinal de ce front bomb, svre, la
crispation imperceptible de ces lvres, sur lesquelles on observa
trs vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d'ide
et put se dire: J'ai trouv mon homme!

-- Qui me procure l'honneur de votre visite, madame? demanda
l'intendant des finances.

-- Le besoin que j'ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et
celui que vous avez de moi.

-- Heureux, madame, d'avoir entendu la premire partie de votre
phrase; mais, quant  la seconde...

Mme de Chevreuse s'assit sur le fauteuil que Colbert lui avanait.

-- Monsieur Colbert, vous tes intendant des finances?

-- Oui, madame.

-- Et vous aspirez  devenir surintendant?...

-- Madame!

-- Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation:
c'est inutile.

-- Cependant, madame, si plein de bonne volont, de politesse
mme, que je sois envers une dame de votre mrite, rien ne me fera
confesser que je cherche  supplanter mon suprieur.

-- Je ne vous ai point parl de supplanter, monsieur Colbert. Est-
ce que, par hasard, j'aurais prononc ce mot? Je ne crois pas. Le
mot remplacer est moins agressif et plus convenable
grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je prtends donc que
vous aspirez  remplacer M. Fouquet.

-- La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui rsistent.
M. le surintendant joue, dans ce sicle, le rle du colosse de
Rhodes: les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le
renversent pas.

-- Je me fusse servie prcisment de cette comparaison. Oui,
M. Fouquet joue le rle du colosse de Rhodes; mais je me souviens
d'avoir ou raconter  M. Conrart... un acadmicien, je crois...
que, le colosse de Rhodes tant tomb, le marchand qui l'avait
fait jeter bas... un simple marchand, monsieur Colbert... fit
charger quatre cents chameaux de ses dbris. Un marchand! c'est
bien moins fort qu'un intendant des finances.

-- Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais
M. Fouquet.

-- Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez  faire
de la sensibilit avec moi, comme si vous ignoriez que je
m'appelle Mme de Chevreuse, et que je suis vieille, c'est--dire
que vous avez affaire  une femme qui a fait de la politique avec
M. de Richelieu et qui n'a plus de temps  perdre, comme, dis-je,
vous commettez cette imprudence, je m'en vais aller trouver des
gens plus intelligents et plus presss de faire fortune.

-- En quoi, madame, en quoi?

-- Vous me donnez une pauvre ide des ngociations d'aujourd'hui,
monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme ft
alle trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n'tait pas un grand
esprit, je vous jure que, si elle lui et dit sur le cardinal ce
que je viens de vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, 
l'heure qu'il est, et dj mis les fers au feu.

-- Allons, madame, allons, un peu d'indulgence.

-- Ainsi, vous voulez bien consentir  remplacer M. Fouquet?

-- Si le roi congdie M. Fouquet, oui, certes.

-- Encore une parole de trop; il est bien vident que, si vous
n'avez pas encore fait chasser M. Fouquet, c'est que vous n'avez
pas pu le faire. Aussi, je ne serais qu'une sotte pcore, si,
venant  vous, je ne vous apportais pas ce qui vous manque.

-- Je suis dsol d'insister, madame, dit Colbert aprs un silence
qui avait permis  la duchesse de sonder toute la profondeur de sa
dissimulation; mais je dois vous prvenir que, depuis six ans,
dnonciations sur dnonciations se succdent contre M. Fouquet,
sans que jamais l'assiette de M. le surintendant ait t dplace.

-- Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
dnonciations ne s'appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils
n'avaient pas de preuves quivalentes  six lettres de
M. de Mazarin, tablissant le dlit dont il s'agit.

-- Le dlit?

-- Le crime, s'il vous plat mieux.

-- Un crime! Commis par M. Fouquet?

-- Rien que cela... Tiens, c'est trange, monsieur Colbert; vous
qui avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout
illumin.

-- Un crime?

-- Enchante que cela vous fasse quelque effet.

-- Oh! c'est que le mot renferme tant de choses, madame!

-- Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous,
et une lettre d'exil ou de Bastille pour M. Fouquet.

-- Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible
que M. Fouquet soit exil: emprisonn, disgraci, c'est dj tant!

-- Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement
Mme de Chevreuse. Je ne vis pas tellement loigne de Paris, que
je ne sache ce qui s'y passe. Le roi n'aime pas M. Fouquet, et il
perdra volontiers M. Fouquet, si on lui en donne l'occasion.

-- Il faut que l'occasion soit bonne.

-- Assez bonne. Aussi, c'est une occasion que j'value  cinq cent
mille livres.

-- Comment cela? dit Colbert.

-- Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes
mains, je ne la ferai passer dans les vtres que moyennant un
retour de cinq cent mille livres.

-- Trs bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de
fixer un prix  la vente, voyons la valeur vendue.

-- Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l'ai dit, de
M. de Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers,
assurment, s'ils tablissaient d'une faon irrcusable que
M. Fouquet avait dtourn de grosses sommes pour se les
approprier.

-- D'une faon irrcusable, dit Colbert les yeux brillants de
joie.

-- Irrcusable! Voulez-vous lire les lettres?

-- De tout coeur! La copie, bien entendu?

-- Bien entendu, oui.

Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
corset de velours:

-- Lisez, dit-elle.

Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les dvora.

--  merveille! dit-il.

-- C'est assez net, n'est-ce pas?

-- Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l'argent 
M. Fouquet, lequel aurait gard cet argent, mais quel argent?

-- Ah! voil, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai
 ses lettres une septime, qui vous donnera les derniers
renseignements.

Colbert rflchit.

-- Et les originaux des lettres?

-- Question inutile. C'est comme si je vous demandais: Monsieur
Colbert, les sacs d'argent que vous me donnerez seront-ils pleins
ou vides?

-- Trs bien, madame.

-- Est-ce conclu?

-- Non pas.

-- Comment?

-- Il y a une chose  laquelle nous n'avons rflchi ni l'un ni
l'autre.

-- Dites-la-moi.

-- M. Fouquet ne peut tre perdu en cette occurrence que par un
procs.

-- Oui.

-- Un scandale public.

-- Oui. Eh bien?

-- Eh bien! on ne peut lui faire ni le procs ni le scandale.

-- Parce que?

-- Parce qu'il est procureur gnral au Parlement, parce que tout,
en France, administration, arme, justice, commerce, se relie
mutuellement par une chane de bon vouloir qu'on appelle esprit de
corps. Ainsi, madame, jamais le Parlement ne souffrira que son
chef soit tran devant un tribunal. Jamais, s'il y est tran
d'autorit royale, jamais il ne sera condamn.

-- Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.

-- Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la
valeur de votre apport.  quoi peut me servir une preuve de crime
sans la possibilit de condamnation?

-- Souponn seulement, M. Fouquet perdra sa charge de
surintendant.

-- Voil grand-chose! s'cria Colbert, dont les traits sombres
clatrent tout  coup, illumins d'une expression de haine et de
vengeance.

-- Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne
vous savais pas si fort impressionnable. Bien, trs bien! Alors,
puisqu'il vous faut plus que je n'ai, ne parlons plus de rien.

-- Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs
ayant baiss, abaissez vos prtentions.

-- Vous marchandez?

-- C'est une ncessit pour quiconque veut payer loyalement.

-- Combien m'offrez-vous?

-- Deux cent mille livres.

La duchesse lui rit au nez; puis, tout  coup:

-- Attendez, dit-elle.

-- Vous consentez?

-- Pas encore, j'ai une autre combinaison.

-- Dites.

-- Vous me donnez trois cent mille livres.

-- Non pas! non pas!

-- Oh! c'est  prendre ou  laisser... Et puis, ce n'est pas tout.

-- Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.

-- Moins que vous ne le croyez, ce n'est plus de l'argent que je
vous demande.

-- Quoi donc, alors?

-- Un service. Vous savez que j'ai toujours aim tendrement la
reine.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majest.

-- Avec la reine?

-- Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n'est plus mon amie,
c'est vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore,
si on en fournit l'occasion.

-- Sa Majest ne reoit plus personne, madame. Elle souffre
beaucoup. Vous n'ignorez pas que les accs de son mal se ritrent
plus frquemment...

-- Voil prcisment pourquoi je dsire avoir une entrevue avec Sa
Majest. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de
ces sortes de maladies.

-- Des cancers? Maladie affreuse, incurable.

-- Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand
est un peu l'homme de la nature; il n'a pas prcisment une femme,
il a une femelle.

-- Eh bien! madame?

-- Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu'il fume sa pipe, la femme
travaille: elle tire l'eau du puits, elle charge le mulet ou
l'ne, elle se charge elle-mme. Se mnageant peu, elle se heurte
 et l, souvent mme elle est battue. Un cancer vient d'une
contusion.

-- C'est vrai.

-- Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
souffrent trop,  la recherche du remde. Et les bguines de
Bruges sont d'admirables mdecins pour toutes les maladies. Elles
ont des eaux prcieuses, des topiques, des spcifiques: elles
donnent  la malade un flacon et un cierge, bnficient sur le
clerg et servent Dieu par l'exploitation de leurs deux
marchandises. J'apporterai donc  la reine l'eau du bguinage de
Bruges. Sa Majest gurira, et brlera autant de cierges qu'elle
le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que,
m'empcher d'aller voir la reine, c'est presque un crime de
rgicide.

-- Madame la duchesse, vous tes une femme de trop d'esprit, vous
me confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charit
envers la reine couvre un petit intrt personnel.

-- Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert?
Vous avez dit, je crois, un petit intrt personnel? Apprenez donc
que c'est un grand intrt, et je vous le prouverai en me
rsumant. Si vous me faites entrer chez Sa Majest, je me contente
des trois cent mille livres rclames; sinon, je garde mes
lettres,  moins que vous n'en donniez, sance tenante, cinq cent
mille livres.

Et, se levant sur cette parole dcisive, la vieille duchesse
laissa M. Colbert dans une dsagrable perplexit.

Marchander encore tait devenu impossible; ne plus marchander,
c'tait perdre infiniment trop.

-- Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent
mille cus.

-- Oh! fit la duchesse.

-- Mais comment aurai-je les lettres vritables?

-- De la faon la plus simple, mon cher monsieur Colbert...  qui
vous fiez vous?

Le grave financier se mit  rire silencieusement, de sorte que ses
gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.

--  personne, dit-il.

-- Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur
Colbert.

-- Comment cela, madame la duchesse?

-- Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi 
l'endroit o sont les lettres, elles vous seraient remises  vous-
mme, et vous pourriez les vrifier, les contrler.

-- Il est vrai.

-- Vous vous seriez muni de cent mille cus, parce que je ne me
fie, moi non plus,  personne.

M. l'intendant Colbert rougit jusqu'aux sourcils. Il tait, comme
tous les hommes suprieurs dans l'art des chiffres, d'une probit
insolente et mathmatique.

-- J'emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons
payables  ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?

-- Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
l'intendant!... Je vais donc avoir l'honneur de vous montrer le
chemin.

-- Permettez que je fasse atteler mes chevaux.

-- J'ai un carrosse en bas, monsieur.

Colbert toussa comme un homme irrsolu. Il se figura un moment que
la proposition de la duchesse tait un pige; que peut-tre on
attendait  la porte; que cette dame, dont le secret venait de se
vendre cent mille cus  Colbert, devait avoir propos ce secret 
M. Fouquet pour la mme somme.

Comme il hsitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.

-- Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.

-- Je l'avoue.

-- Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?

-- Madame la duchesse, vous avez le caractre foltre, et moi,
revtu d'un caractre aussi grave, je puis tre compromis par une
plaisanterie.

-- Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse,
autant de laquais que vous voudrez... Seulement, rflchissez-y
bien... ce que nous faisons  nous deux, nous le savons seuls; ce
qu'un tiers aura vu, nous l'apprenons  tout l'univers. Aprs tout
moi, je n'y tiens pas: mon carrosse suivra le vtre, et je me
tiens pour satisfaite de monter dans votre carrosse pour aller
chez la reine.

-- Chez la reine?

-- Vous l'aviez dj oubli? Quoi! une clause de cette importance
pour moi vous avait chapp? Que c'tait peu pour vous, mon Dieu!
Si j'avais su, je vous eusse demand le double.

-- J'ai rflchi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai
pas.

-- Vrai!... Pourquoi?

-- Parce que j'ai en vous une confiance sans bornes.

-- Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille
cus?...

-- Les voici.

L'intendant griffonna quelques mots sur un papier qu'il remit  la
duchesse.

-- Vous tes paye, dit-il.

-- Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en
rcompenser.

En disant ces mots, elle se mit  rire.

Le rire de Mme de Chevreuse tait un murmure sinistre; tout homme
qui sent la jeunesse, la foi, l'amour, la vie battre en son coeur,
prfre des pleurs  ce rire lamentable.

La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein
rougi une petite liasse de papiers nous d'un ruban couleur feu.
Les agrafes avaient cd sous la pression brutale de ses mains
nerveuses. La peau, raille par l'extraction et le frottement des
papiers, apparaissait sans pudeur aux yeux de l'intendant, fort
intrigu de ces prliminaires tranges. La duchesse riait
toujours.

-- Voil, dit-elle, les vritables lettres de M. de Mazarin. Vous
les avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s'est dshabille
devant vous, comme si vous eussiez t... Je ne veux pas vous dire
des noms qui vous donneraient de l'orgueil ou de la jalousie.
Maintenant, monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant
avec rapidit le corps de sa robe, votre bonne fortune est finie;
accompagnez-moi chez la reine.

-- Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrce
de Sa Majest, et que l'on st au Palais-Royal que j'ai t votre
introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J'ai
des gens dvous au palais, ceux-l vous feront entrer sans me
compromettre.

-- Comme il vous plaira, pourvu que j'entre.

-- Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui
gurissent les malades?

-- Les bguines.

-- Vous tes une bguine.

-- Soit, mais il faudra bien que je cesse de l'tre.

-- Cela vous regarde.

-- Pardon! pardon! je ne veux pas tre expose  ce qu'on me
refuse l'entre.

-- Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier
valet de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majest de
laisser entrer une bguine apportant un remde efficace pour
soulager les douleurs de Sa Majest. Vous portez ma lettre, vous
vous chargez du remde et des explications. J'avoue la bguine, je
nie Mme de Chevreuse.

-- Qu' cela ne tienne.

-- Voici la lettre d'introduction, madame.


Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours


Colbert donna cette lettre  la duchesse, lui retira doucement le
sige derrire lequel elle s'abritait.

Mme de Chevreuse salua trs lgrement et sortit.

Colbert, qui avait reconnu l'criture de Mazarin et compt les
lettres, sonna son secrtaire et lui enjoignit d'aller chercher
chez lui M. Vanel, conseiller au Parlement. Le secrtaire rpliqua
que M. le conseiller, fidle  ses habitudes, venait d'entrer dans
la maison pour rendre compte  l'intendant des principaux dtails
du travail accompli ce jour mme dans la sance du Parlement.

Colbert s'approcha des lampes, relut les lettres du dfunt
cardinal, sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur
des pices que venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en
tayant pour plusieurs minutes sa grosse tte dans ses mains, il
rflchit profondment.

Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand,  la figure
osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entre dans
le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui dcelait un
caractre  la fois souple et dcid: souple envers le matre qui
pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
disputer cette proie opime.

M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur
le bureau mme, o les deux coudes de Colbert tayaient sa tte.

-- Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se rveillant de sa
mditation.

-- Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.

-- C'est _monsieur_ qu'il faut dire, rpliqua doucement Colbert.

-- On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-
froid imperturbable; vous tes ministre!

-- Pas encore!

-- De fait, je vous appelle monseigneur; d'ailleurs, vous tes mon
seigneur,  moi, cela me suffit; s'il vous dplat que je vous
appelle ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom
dans le particulier.

Colbert leva la tte  la hauteur des lampes et lut ou chercha 
lire sur le visage de Vanel pour combien la sincrit entrait dans
cette protestation de dvouement.

Mais le conseiller savait soutenir le poids d'un regard, ce regard
ft-il celui de Monseigneur.

Colbert soupira. Il n'avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
pouvait tre honnte. Colbert songea que cet infrieur lui tait
suprieur, en cela qu'il avait une femme infidle.

Au moment o il s'apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
froidement de sa poche un billet parfum, cachet de cire
d'Espagne, et le tendit  Monseigneur.

-- Qu'est cela, Vanel?

-- Une lettre de ma femme, monseigneur.

Colbert toussa. Il prit la lettre, l'ouvrit, la lut et l'enferma
dans sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son
volume de procdure.

-- Vanel, dit tout  coup le protecteur  son protg, vous tes
un homme de travail, vous?

-- Oui, monseigneur.

-- Douze heures d'tudes ne vous effraient pas?

-- J'en fais quinze par jour.

-- Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois
heures pour le Parlement.

-- Oh! je fais des tats pour un ami que j'ai aux comptes, et,
comme il me reste du temps, j'tudie l'hbreu.

-- Vous tes fort considr au Parlement, Vanel?

-- Je crois que oui, monseigneur.

-- Il s'agirait de ne pas croupir sur le sige de conseiller.

-- Que faire pour cela?

-- Acheter une charge.

-- Laquelle?

-- Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus
malaises  satisfaire.

-- Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles 
remplir.

-- Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.

-- Je n'en vois pas, c'est vrai.

-- Il y en a bien une, mais il faut tre le roi pour l'acheter
sans se gner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la
fantaisie d'acheter une charge de procureur gnral.

En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble
et terne  la fois.

Colbert se demanda s'il avait t devin, ou seulement rencontr
par la pense de cet homme.

-- Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de
procureur gnral au Parlement? Je n'en sache pas d'autre que
celle de M. Fouquet.

-- Prcisment, mon cher conseiller.

-- Vous n'tes pas dgot, monseigneur; mais, avant que la
marchandise soit achete, ne faut-il pas qu'elle soit vendue?

-- Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-l sera sous peu 
vendre...

--  vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?

-- On le dit.

-- La charge qui le fait inviolable,  vendre? Oh! oh!

Et Vanel se mit  rire.

-- En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.

-- Peur! non pas...

-- Ni envie?

-- Monseigneur se moque de moi! rpliqua Vanel; comment un
conseiller du Parlement n'aurait-il pas envie de devenir procureur
gnral?

-- Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
prsente  vendre.

-- Monseigneur le dit.

-- Le bruit en court.

-- Je rpte que c'est impossible; jamais un homme ne jette le
bouclier derrire lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa
vie.

-- Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
mauvaises chances, monsieur Vanel.

-- Oui, monseigneur; mais ces fous-l ne font pas leurs folies au
profit des pauvres Vanels qu'il y a dans le monde.

-- Pourquoi pas?

-- Parce que ces Vanels sont pauvres.

-- Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coter gros. Qu'y
mettriez vous, monsieur Vanel?

-- Tout ce que je possde, monseigneur.

-- Ce qui veut dire?

-- Trois  quatre cent mille livres.

-- Et la charge vaut?

-- Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont
offert un million sept cent mille livres sans dcider M. Fouquet.
Or, si par hasard il arrivait que M. Fouquet voult vendre, ce que
je ne crois pas, malgr ce qu'on m'en a dit...

-- Ah! l'on vous en a dit quelque chose! Qui cela?

-- M. de Gourville... M. Plisson. Oh! en l'air.

-- Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...

-- Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant
ne vendra que pour avoir de l'argent frais, et personne n'a un
million et demi  jeter sur une table.

Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
imprieuse. Il avait recommenc  rflchir.

Voyant l'attitude srieuse du matre, voyant sa persvrance 
mettre la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une
solution sans oser la provoquer.

-- Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilges de la
charge de procureur gnral.

-- Le droit de mise en accusation contre tout sujet franais qui
n'est pas prince du sang; la mise  nant de toute accusation
dirige contre tout Franais qui n'est pas roi ou prince. Un
procureur gnral est le bras droit du roi pour frapper un
coupable, il est son bras aussi pour teindre le flambeau de la
justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il contre le roi lui-
mme en ameutant les parlements; aussi le roi mnagera-t-il
M. Fouquet malgr tout pour faire enregistrer ses dits sans
conteste. Le procureur gnral peut tre un instrument bien utile
ou bien dangereux.

-- Voulez-vous tre procureur gnral, Vanel? dit tout  coup
Colbert en adoucissant son regard et sa voix.

-- Moi? s'cria celui-ci. Mais j'ai eu l'honneur de vous
reprsenter qu'il manque au moins onze cent mille livres  ma
caisse.

-- Vous emprunterez cette somme  vos amis.

-- Je n'ai pas d'amis plus riches que moi.

-- Un honnte homme!

-- Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.

-- Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je rpondrai de vous.

-- Prenez garde au proverbe, monseigneur.

-- Lequel?

-- Qui rpond paie.

-- Qu' cela ne tienne.

Vanel se leva, tout remu par cette offre si subitement, si
inopinment faite par un homme que les plus frivoles prenaient au
srieux.

-- Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.

-- Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que
M. Gourville vous a parl de la charge de M. Fouquet?

-- M. Plisson aussi.

-- Officiellement, ou officieusement?

-- Voici leurs paroles: Ces gens du Parlement sont ambitieux et
riches; ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois
millions  M. Fouquet, leur protecteur, leur lumire.

-- Et vous avez dit?

-- J'ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s'il
le fallait.

-- Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s'cria M. Colbert avec un
regard plein de haine.

-- Non; mais M. Fouquet est notre procureur gnral; il s'endette,
il se noie; nous devons sauver l'honneur du corps.

-- Voil qui m'explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et
sauf tant qu'il occupera sa charge, rpliqua Colbert.

-- L-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajout: Faire
l'aumne  M. Fouquet, c'est toujours un procd humiliant auquel
il rpondra par un refus; que le Parlement se cotise pour acheter
dignement la charge de son procureur gnral, alors tout va bien,
l'honneur du corps est sauf, et l'orgueil de M. Fouquet sauv.

-- C'est une ouverture cela.

-- Je l'ai considr ainsi, monseigneur.

-- Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immdiatement
M. Gourville ou M. Plisson; connaissez-vous quelque autre ami de
M. Fouquet?

-- Je connais beaucoup M. de La Fontaine.

-- La Fontaine le rimeur?

-- Prcisment; il faisait des vers  ma femme, quand M. Fouquet
tait de nos amis.

-- Adressez-vous donc  lui pour obtenir une entrevue de M. le
surintendant.

-- Volontiers; mais la somme?

-- Au jour et  l'heure fixs, monsieur Vanel, vous serez nanti de
la somme, ne vous inquitez point.

-- Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
surpassez M. Fouquet.

-- Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j'ai des enfants.

-- Eh! monsieur, vous me les prtez; cela suffit.

-- Je vous les prte, oui.

-- Demandez tel intrt, telle garantie qu'il vous plaira,
monseigneur, je suis prt, et, vos dsirs tant satisfaits, je
rpterai encore que vous surpassez les rois et M. Fouquet en
munificence. Vos conditions?

-- Le remboursement en huit annes.

-- Oh! trs bien.

-- Hypothque sur la charge elle-mme.

-- Parfaitement; est-ce tout?

-- Attendez. Je me rserve le droit de vous racheter la charge 
cent cinquante mille livres de bnfice si vous ne suiviez pas,
dans la gestion de cette charge, une ligne conforme aux intrts
du roi et  mes desseins.

-- Ah! ah! dit Vanel un peu mu.

-- Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer,
monsieur Vanel? dit froidement Colbert.

-- Non, non, rpliqua vivement Vanel.

-- Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez
chez les amis de M. Fouquet.

-- J'y vole...

-- Et obtenez du surintendant une entrevue.

-- Oui, monseigneur.

-- Soyez facile aux concessions.

-- Oui.

-- Et les arrangements une fois pris?...

-- Je me hte de le faire signer.

-- Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec
M. Fouquet, ni de ddit, ni mme de parole, entendez-vous? vous
perdriez tout!

-- Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C'est trop difficile...

-- Tchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main...
Allez!


Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mre


La reine mre tait dans sa chambre  coucher au Palais-Royal avec
Mme de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu'au
soir, n'avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoy
chercher souvent de ses nouvelles.

Le temps semblait tre  l'orage. Les courtisans et les dames
s'vitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point
se parler de sujets compromettants.

Monsieur avait joint le roi ds le matin pour une partie de
chasse.

Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.

Quant  la reine mre, aprs avoir fait ses prires en latin, elle
causait mnage avec ses deux amies en pur castillan.

Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue,
rpondait en franais.

Lorsque les trois dames eurent puis toutes les formules de la
dissimulation et de la politesse pour en arriver  dire que la
conduite du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mre
et toute sa parent, lorsqu'on eut, en termes choisis, fulmin
toutes les imprcations contre Mlle de La Vallire, la reine mre
termina les rcriminations par ces mots pleins de sa pense et de
son caractre:

-- _Estos hijos!_ dit-elle  Molina.

C'est--dire: Ces enfants!

Mot profond dans la bouche d'une mre; mot terrible dans la bouche
d'une reine qui, comme Anne d'Autriche, celait de si singuliers
secrets dans son me assombrie.

-- Oui, rpliqua Molina, ces enfants!  qui toute mre se
sacrifie.

--  qui, rpliqua la reine, une mre a tout sacrifi.

Et elle n'acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les
yeux vers le portrait en pied du ple Louis XIII, que son poux
laissait une fois encore la lumire monter  ses yeux ternes, le
courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait s'animait; il
ne parlait pas, il menaait. Un profond silence succda aux
dernires paroles de la reine. La Molina se mit  fourrager les
rubans et les dentelles d'une vaste corbeille. Mme de Motteville,
surprise de cet clair qui avait illumin simultanment
d'intelligence le regard de la confidente et celui de la
matresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en
femme discrte, et, ne cherchant plus  voir, couta de toutes ses
oreilles. Elle ne surprit qu'un hum! significatif de la dugne
espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un
soupir exhal comme un souffle du sein de la reine.

Elle leva la tte aussitt.

-- Vous souffrez? dit-elle.

-- Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?

-- Votre Majest avait gmi.

-- Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.

-- M. Valot est prs d'ici, chez Madame, je crois.

-- Chez Madame, pourquoi?

-- Madame a ses nerfs.

-- Belle maladie! M. Valot a bien tort d'tre chez Madame, quand
un autre mdecin gurirait Madame...

Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.

-- Un mdecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?

-- Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu'un est
malade, c'est ma pauvre fille.

-- C'est aussi Votre Majest.

-- Moins ce soir.

-- Ne vous y fiez pas, madame!

Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
douleur aigu mordit la reine au coeur, la fit plir et la
renversa sur un fauteuil avec tous les symptmes d'une pmoison
soudaine.

-- Mes gouttes! murmura-t-elle.

-- Prout! prout! rpliqua la Molina, qui, sans hter sa marche,
alla tirer d'une armoire d'caille dore un grand flacon de
cristal de roche et l'apporta ouvert  la reine.

Celle-ci respira frntiquement,  plusieurs reprises, et murmura:

-- C'est par l que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa
volont sainte!

-- On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaant
le flacon dans l'armoire.

-- Votre Majest va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.

-- Mieux.

Et la reine posa son doigt sur ses lvres pour commander la
discrtion  sa favorite.

-- C'est trange! dit, aprs un silence, Mme de Motteville.

-- Qu'y a-t-il d'trange? demanda la reine.

-- Votre Majest se souvient-elle du jour o cette douleur apparut
pour la premire fois?

-- Je me souviens que c'tait un jour bien triste, Motteville.

-- Ce jour n'avait pas toujours t triste pour Votre Majest.

-- Pourquoi?

-- Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majest le
roi rgnant, votre glorieux fils, tait n  la mme heure.

La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s'abma
durant quelques secondes.

tait-ce souvenir ou rflexion? tait-ce encore la douleur?

La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux,
tant il ressemblait  un reproche, et la digne femme, n'y ayant
rien compris, allait questionner pour l'acquit de sa conscience,
lorsque soudain Anne d'Autriche se levant:

-- Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5
septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour.
Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation d'une trop
grande joie!

Et,  partir de ce moment, Anne d'Autriche, qui semblait avoir
puis toute sa mmoire et toute sa raison, demeura impntrable,
l'oeil morne, la pense vague, les mains pendantes.

-- Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.

-- Tout  l'heure, Molina.

-- Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.

Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme
des larmes d'enfant coulaient lentement sur les joues blanches de
la reine.

Molina, s'en apercevant, darda sur Anne d'Autriche son oeil noir
et vigilant.

-- Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville.
Allez.

Ce mot _nous_ sonna dsagrablement  l'oreille de la favorite
franaise. Il signifiait qu'un change de secrets ou de souvenirs
allait se faire. Il signifiait qu'une personne tait de trop dans
l'entretien  sa plus intressante phase.

-- Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majest?
demanda la Franaise.

-- Oui, rpondit l'Espagnole.

Et Mme de Motteville s'inclina. Tout  coup une vieille femme de
chambre, vtue comme elle l'tait  la Cour d'Espagne en 1620,
ouvrit les portires, et surprenant la reine dans ses larmes,
Mme de Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa
diplomatie:

-- Le remde! le remde! cria-t-elle joyeusement  la reine en
s'approchant sans faon du groupe.

-- Quel remde, _Chica_? dit Anne d'Autriche.

-- Pour le mal de Votre Majest, rpondit celle-ci.

-- Qui l'apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?

-- Non, une dame de Flandre.

-- Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.

-- Je ne sais.

-- Qui l'envoie?

-- M. Colbert.

-- Son nom?

-- Elle ne l'a pas dit.

-- Sa condition?

-- Elle le dira.

-- Son visage?

-- Elle est masque.

-- Vois, Molina! s'cria la reine.

-- C'est inutile, rpondit tout  coup une voix ferme et douce 
la fois, partie de l'autre ct des tapisseries, voix qui fit
tressaillir les autres dames et frissonner la reine.

En mme temps, une femme masque paraissait entre les rideaux.

Avant que la reine et parl:

-- Je suis une dame du bguinage de Bruges, dit la dame inconnue,
et j'apporte, en effet, le remde qui doit gurir Votre Majest.

Chacun se tut. La bguine ne fit point un pas.

-- Parlez, dit la reine.

-- Quand nous serons seules, ajouta la bguine.

Anne d'Autriche adressa un regard  ses compagnes, celles-ci se
retirrent.

La bguine fit alors trois pas vers la reine et s'inclina
rvrencieusement.

La reine regardait avec dfiance cette femme qui la regardait
aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.

-- La reine de France est donc bien malade, dit Anne d'Autriche,
que l'on sait, au bguinage de Bruges, qu'elle a besoin d'tre
gurie?

-- Ne menacez point, reine, dit la bguine avec douceur; je suis
venue  vous pleine de respect et de compassion, j'y suis venue de
la part d'une amie.

-- Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d'irriter.

-- Facilement; et Votre Majest va voir si l'on est son amie.

-- Voyons.

-- Quel malheur est-il arriv  Votre Majest depuis vingt-trois
ans?...

-- Mais, de grands malheurs: n'ai-je pas perdu le roi?

-- Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous
demander si, depuis... la naissance du roi... une indiscrtion
d'amie a caus quelque douleur  Votre Majest.

-- Je ne vous comprends pas, rpondit la reine en serrant les
dents pour cacher son motion.

-- Je vais me faire comprendre. Votre Majest se souvient que le
roi est n le 3 septembre 1638,  onze heures un quart?

-- Oui, bgaya la reine.

--  midi et demi, continua la bguine, le dauphin, ondoy dj
par Mgr de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux tait reconnu
hritier de la couronne de France. Le roi se rendit  la chapelle
du vieux chteau de Saint Germain pour entendre le _Te Deum_.

-- Tout cela est exact, murmura la reine.

-- L'accouchement de Votre Majest s'tait fait en prsence de feu
Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le mdecin du roi,
Bouvard, et le chirurgien Honor se tenaient dans l'antichambre.
Votre Majest s'endormit vers trois heures jusqu' sept heures
environ, n'est-ce pas?

-- Sans doute; mais vous me rcitez l ce que tout le monde sait
comme vous et moi.

-- J'arrive, madame,  ce que peu de personnes savent. Peu de
personnes, disais-je? hlas! je pourrais dire deux personnes, car
il y en avait cinq seulement autrefois, et, depuis quelques
annes, le secret s'est assur par la mort des principaux
participants. Le roi notre seigneur dort avec ses pres; la sage-
femme Pronne l'a suivi de prs, Laporte est oubli dj.

La reine ouvrit la bouche pour rpondre; elle trouva sous sa main
glace, dont elle caressait son visage, les gouttes presses d'une
sueur brlante.

-- Il tait huit heures, poursuivit la bguine; le roi soupait
d'un grand coeur; ce n'taient autour de lui que joie, cris,
rasades; le peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les
mousquetaires et les gardes erraient par la ville, ports en
triomphe par les tudiants ivres.

Ces bruits formidables de l'allgresse publique faisaient gmir
doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le
dauphin, le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu'ils
s'ouvriraient, devaient apercevoir deux couronnes au fond de son
berceau. Tout  coup Votre Majest poussa un cri perant, et dame
Pronne reparut  son chevet.

Les mdecins dnaient dans une salle loigne. Le palais, dsert 
force d'tre envahi, n'avait plus ni consignes ni gardes. La sage-
femme, aprs avoir examin l'tat de Votre Majest, se rcria,
surprise, et, vous prenant en ses bras, plore, folle de douleur,
envoya Laporte pour prvenir le roi que Sa Majest la reine
voulait le voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame,
tait un homme de sang-froid et d'esprit. Il n'approcha pas du roi
en serviteur effray qui sent son importance, et veut effrayer
aussi; d'ailleurs, ce n'tait pas une nouvelle effrayante que
celle qu'attendait le roi. Toujours est-il que Laporte parut, le
sourire sur les lvres, prs de la chaise du roi et lui dit:

-- Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de
voir Votre Majest.

Ce jour-l, Louis XIII et donn sa couronne  un pauvre pour un
Dieu gard! Gai, lger, vif, le roi sortit de table en disant, du
ton que Henri IV et pu prendre:

-- Messieurs, je vais voir ma femme.

Il arriva chez vous, madame, au moment o dame Pronne lui tendait
un second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant:
Sire, Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en
quenouille.

Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
Merci, mon Dieu!

La bguine s'arrta en cet endroit, remarquant combien souffrait
la reine. Anne d'Autriche, renverse dans son fauteuil, la tte
penche, les yeux fixes, coutait sans entendre et ses lvres
s'agitaient convulsivement pour une prire  Dieu ou pour une
imprcation contre cette femme.

-- Ah! ne croyez pas que, s'il n'y a qu'un dauphin en France,
s'cria la bguine, ne croyez pas que, si la reine a laiss cet
enfant vgter loin du trne, ne croyez pas qu'elle ft une
mauvaise mre. Oh! non... Il est des gens qui savent combien de
larmes elle a verses; il est des gens qui ont pu compter les
ardents baisers qu'elle donnait  la pauvre crature en change de
cette vie de misre et d'ombre  laquelle la raison d'tat
condamnait le frre jumeau de Louis XIV.

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.

-- On sait, continua vivement la bguine, que le roi, se voyant
deux fils, tous deux gaux en ge, en prtentions, trembla pour le
salut de la France, pour la tranquillit de son tat. On sait que
M. le cardinal de Richelieu, mand  cet effet par Louis XIII,
rflchit plus d'une heure dans le cabinet de Sa Majest, et
pronona cette sentence: Il y a un roi n pour succder  Sa
Majest. Dieu en a fait natre un autre pour succder  ce premier
roi; mais,  prsent, nous n'avons besoin que du premier-n;
cachons le second  la France comme Dieu l'avait cach  ses
parents eux-mmes. Un prince, c'est pour l'tat la paix et la
scurit; deux comptiteurs, c'est la guerre civile et l'anarchie.

La reine se leva brusquement, ple et les poings crisps.

-- Vous en savez trop, dit-elle d'une voix sourde, puisque vous
touchez aux secrets de l'tat. Quant aux amis de qui vous tenez ce
secret, ce sont des lches, de faux amis. Vous tes leur complice
dans le crime qui s'accomplit aujourd'hui. Maintenant,  bas le
masque, ou je vous fais arrter par mon capitaine des gardes. Oh!
ce secret ne me fait pas peur! Vous l'avez eu, vous me le rendrez!
Il se glacera dans votre sein; ni ce secret ni votre vie ne vous
appartiennent plus  partir de ce moment!

Anne d'Autriche, joignant le geste  la menace, fit deux pas vers
la bguine.

-- Apprenez, dit celle-ci,  connatre la fidlit, l'honneur, la
discrtion de vos amis abandonns.

Elle enleva soudain son masque.

-- Mme de Chevreuse! s'cria la reine.

-- La seule confidente du secret, avec Votre Majest.

-- Ah! murmura Anne d'Autriche, venez m'embrasser, duchesse.
Hlas! c'est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins
mortels.

Et la reine, appuyant sa tte sur l'paule de la vieille duchesse,
laissa chapper de ses yeux une source de larmes amres.

-- Que vous tes jeune encore! dit celle-ci d'une voix sourde.
Vous pleurez!


Chapitre CLXXXIII -- Deux amies


La reine regarda firement Mme de Chevreuse.

-- Je crois, dit-elle, que vous avez prononc le mot heureuse en
parlant de moi. Jusqu' prsent, duchesse, j'avais cru impossible
qu'une crature humaine pt se trouver moins heureuse que la reine
de France.

-- Madame, vous avez t, en effet, une mre de douleurs. Mais, 
ct de ces misres illustres dont nous nous entretenions tout 
l'heure, nous, vieilles amies, spares par la mchancet des
hommes;  ct, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les
joies peu sensibles, c'est vrai, mais fort envies de ce monde.

-- Lesquelles? dit amrement Anne d'Autriche. Comment pouvez-vous
prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout  l'heure
reconnaissiez qu'il faut des remdes  mon corps et  mon esprit?

Mme de Chevreuse se recueillit un moment.

-- Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire qu'ils sont tellement loigns du vulgaire, qu'ils
oublient pour les autres toutes les ncessits de la vie. Comme
l'habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
verdoyants rafrachis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas
que l'habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des
terres calcines par le soleil.

La reine rougit lgrement; elle venait de comprendre.

-- Savez-vous, dit-elle, que c'est mal de nous avoir dlaisse?

-- Oh! madame, le roi a hrit, dit-on, la haine que me portait
son pre. Le roi me congdierait s'il me savait au Palais-Royal.

-- Je ne dis pas que le roi soit bien dispos en votre faveur,
duchesse, rpliqua la reine: mais, moi, je pourrais...
secrtement.

La duchesse laissa percer un sourire ddaigneux qui inquita son
interlocutrice.

-- Du reste, se hta d'ajouter la reine, vous avez trs bien fait
de venir ici.

-- Merci, madame!

-- Ne ft-ce que pour nous donner cette joie de dmentir le bruit
de votre mort.

-- On avait dit effectivement que j'tais morte?

-- Partout.

-- Mes enfants n'avaient pas pris le deuil, cependant.

-- Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons
peu MM. d'Albert et de Luynes, et bien des choses chappent dans
les proccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.

-- Votre Majest n'et pas d croire au bruit de ma mort.

-- Pourquoi pas? Hlas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que
moi, votre soeur cadette, comme nous disions autrefois, je penche
dj vers la spulture?

-- Votre Majest, si elle avait cru que j'tais morte, devait
s'tonner alors de n'avoir pas reu de mes nouvelles.

-- La mort surprend parfois bien vite, duchesse.

-- Oh! Votre Majest! Les mes charges de secrets comme celui
dont nous parlions tout  l'heure ont toujours un besoin
d'panchement qu'il faut satisfaire d'avance. Au nombre des relais
prpars pour l'ternit, on compte la mise en ordre de ses
papiers.

La reine tressaillit.

-- Votre Majest, dit la duchesse, saura d'une faon certaine le
jour de ma mort.

-- Comment cela?

-- Parce que Votre Majest recevra le lendemain, sous une
quadruple enveloppe, tout ce qui a chapp de nos petites
correspondances si mystrieuses d'autrefois.

-- Vous n'avez pas brl? s'cria Anne avec effroi.

-- Oh! chre Majest, rpliqua la duchesse, les tratres seuls
brlent une correspondance royale.

-- Les tratres?

-- Oui, sans doute; ou plutt ils font semblant de la brler, la
gardent ou la vendent.

-- Mon Dieu!

-- Les fidles, au contraire, enfouissent prcieusement de pareils
trsors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui
disent: Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de
mort pour moi, danger de rvlation pour le secret de Votre
Majest; prenez donc ce papier dangereux et brlez-le vous-mme.

-- Un papier dangereux! Lequel?

-- Quant  moi, je n'en ai qu'un, c'est vrai, mais il est bien
dangereux.

-- Oh! duchesse, dites, dites!

-- C'est ce billet... dat du 2 aot 1644, o vous me recommandiez
d'aller  Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il
y a cela de votre main, madame: Cher malheureux enfant.

Il se fit un silence profond  ce moment: la reine sondait
l'abme, Mme de Chevreuse tendait son pige.

-- Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d'Autriche;
quelle triste existence a-t-il mene, ce pauvre enfant, pour
aboutir  une si cruelle fin!

-- Il est mort? s'cria vivement la duchesse avec une curiosit
dont la reine saisit avidement l'accent sincre.

-- Mort de consomption, mort oubli, fltri, mort comme ces
pauvres fleurs donnes par un amant et que la matresse laisse
expirer dans un tiroir pour les cacher  tout le monde.

-- Mort! rpta la duchesse avec un air de dcouragement qui et
bien rjoui la reine, s'il n'et t tempr par un mlange de
doute. Mort  Noisy-le-Sec?

-- Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur
honnte, qui n'a pas survcu longtemps.

-- Cela se conoit: c'est si lourd  porter un deuil et un secret
pareils.

La reine ne se donna pas la peine de relever l'ironie de cette
rflexion. Mme de Chevreuse continua.

-- Eh bien! madame, je m'informai, il y a quelques annes, 
Noisy-le-Sec mme, du sort de cet enfant si malheureux. On
m'apprit qu'il ne passait pas pour tre mort, voil pourquoi je ne
m'tais pas afflige tout d'abord avec Votre Majest. Oh! certes,
si je l'eusse cru, jamais une allusion  ce dplorable vnement
ne ft venue rveiller les bien lgitimes douleurs de Votre
Majest.

-- Vous dites que l'enfant ne passait pas pour tre mort  Noisy?

-- Non, madame.

-- Que disait-on de lui, alors?

-- On disait... On se trompait sans doute.

-- Dites toujours.

-- On disait qu'un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse,
ce qui se remarqua malgr le masque et la mante qui la cachaient,
une dame de haute qualit, de trs haute qualit sans doute, tait
venue dans un carrosse  l'embranchement de la route, la mme,
vous savez, o j'attendais des nouvelles du jeune prince, quand
Votre Majest daignait m'y envoyer.

-- Eh bien?

-- Et que le gouverneur avait men l'enfant  cette dame.

-- Aprs?

-- Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitt le pays.

-- Vous voyez bien! il y a du vrai l-dedans, puisque,
effectivement, le pauvre enfant mourut d'un de ces coups de foudre
qui font que, jusqu' sept ans, au dire des mdecins, la vie des
enfants tient  un fil.

-- Oh! ce que dit Votre Majest est la vrit; nul ne le sait
mieux que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez
la bizarrerie...

Qu'est-ce encore? pensa la reine.

-- La personne qui m'avait rapport ces dtails, qui avait t
s'informer de la sant de l'enfant, cette personne...

-- Vous aviez confi un pareil soin  quelqu'un? Oh! duchesse!

-- Quelqu'un de muet comme Votre Majest, comme moi-mme; mettons
que c'est moi-mme, madame. Ce quelqu'un, dis-je, passant quelque
temps aprs en Touraine...

-- En Touraine?

-- Reconnut le gouverneur et l'enfant, pardon! crut les
reconnatre, vivants tous deux, gais et heureux et florissants
tous deux, l'un dans sa verte vieillesse, l'autre dans sa jeunesse
en fleur! Jugez, d'aprs cela, ce que c'est que les bruits qui
courent, ayez donc foi, aprs cela,  quoi que ce soit de ce qui
se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majest. Oh! ce n'est
pas mon intention, et je prendrai cong d'elle aprs lui avoir
renouvel l'assurance de mon respectueux dvouement.

-- Arrtez, duchesse; causons un peu de vous.

-- De moi? Oh! madame, n'abaissez pas vos regards jusque-l.

-- Pourquoi donc? N'tes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce
que vous m'en voulez, duchesse?

-- Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprs de Votre
Majest, si j'avais sujet de lui en vouloir?

-- Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la
mort qui menace.

-- Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.

-- Nulle ne m'a jamais aime, servie comme vous, duchesse.

-- Votre Majest s'en souvient?

-- Toujours... Duchesse, une preuve d'amiti.

-- Ah! madame, tout mon tre appartient  Votre Majest.

-- Cette preuve, voyons!

-- Laquelle?

-- Demandez-moi quelque chose.

-- Demander?

-- Oh! je sais que vous tes l'me la plus dsintresse, la plus
grande, la plus royale.

-- Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquite.

-- Je ne vous louerai jamais autant que vous le mritez.

-- Avec l'ge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.

-- Dieu vous entende, duchesse!

-- Comment cela?

-- Oui, la duchesse d'autrefois, la belle, la fire, l'adore
Chevreuse m'et rpondu ingratement: Je ne veux rien de vous.
Bnis soient donc les malheurs, s'ils sont venus, puisqu'ils vous
auront change, et que peut-tre vous me rpondrez: J'accepte.

La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle tait sous le
charme et ne se cachait plus.

-- Parlez, chre, dit la reine, que voulez-vous?

-- Il faut donc s'expliquer?...

-- Sans hsitation.

-- Eh bien! Votre Majest peut me faire une joie indicible, une
joie incomparable.

-- Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l'inquitude. Mais,
avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis
en puissance de fils comme j'tais autrefois en puissance de mari.

-- Je vous mnagerai, chre reine.

-- Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux cho de la
belle jeunesse.

-- Soit. Eh bien! ma vnre matresse, Anne chrie...

-- Sais-tu toujours l'espagnol?

-- Toujours.

-- Demande-moi en espagnol alors.

-- Voici: faites-moi l'honneur de venir passer quelques jours 
Dampierre.

-- C'est tout? s'cria la reine stupfaite.

-- Oui.

-- Rien que cela?

-- Bon Dieu! auriez-vous l'ide que je ne vous demande pas l le
plus norme bienfait? S'il en est ainsi, vous ne me connaissez
plus. Acceptez vous?

-- Oui, de grand coeur.

-- Oh! merci!

-- Et je serai heureuse, continua la reine avec dfiance si ma
prsence peut vous tre utile  quelque chose.

-- Utile? s'cria la duchesse en riant. Oh! non, non, agrable,
douce, dlicieuse, oui, mille fois oui. C'est donc promis?

-- C'est jur.

La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit
de baisers.

C'est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... gnreuse
d'esprit.

-- Votre Majest, reprit la duchesse, consentirait-elle  me
donner quinze jours?

-- Oui, certes! Pourquoi?

-- Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrce, nul ne
voulait me prter les cent mille cus dont j'ai besoin pour
rparer Dampierre. Mais, lorsqu'on va savoir que c'est pour y
recevoir Votre Majest, tous les fonds de Paris afflueront chez
moi.

-- Ah! fit la reine en remuant doucement la tte avec
intelligence, cent mille cus! il faut cent mille cus pour
rparer Dampierre?

-- Tout autant.

-- Et personne ne veut vous les prter?

-- Personne.

-- Je les prterai, moi, si vous voulez, duchesse.

-- Oh! je n'oserais.

-- Vous auriez tort.

-- Vrai?

-- Foi de reine!... Cent mille cus, ce n'est rellement pas
beaucoup.

-- N'est-ce pas?

-- Non. Oh! je sais que vous n'avez jamais fait payer votre
discrtion ce qu'elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que
je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est
un bien plus galant homme.

-- Paie-t-il?

-- S'il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la premire fois
qu'il me refuserait.

La reine crivit, donna la cdule  la duchesse, et la congdia
aprs l'avoir gaiement embrasse.


Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte


Toutes ces intrigues sont puises; l'esprit humain, si multiple
dans ses exhibitions, a pu se dvelopper  l'aise dans les trois
cadres que notre rcit lui a fournis.

Peut-tre s'agira-t-il encore de politique et d'intrigues dans le
tableau que nous prparons, mais les ressorts en seront tellement
cachs, que l'on ne verra que les fleurs et les peintures,
absolument comme dans ces thtres forains o parat, sur la
scne, un colosse qui marche m par les petites jambes et les bras
grles d'un enfant cach dans sa carcasse.

Nous retournons  Saint-Mand, o le surintendant reoit, selon
son habitude, sa socit choisie d'picuriens.

Depuis quelque temps, le matre a t rudement prouv. Chacun se
ressent au logis de la dtresse du ministre. Plus de grandes et
folles runions. La finance a t un prtexte pour Fouquet, et
jamais, comme le dit spirituellement Gourville, prtexte n'a t
plus fallacieux; de finances, pas l'ombre.

M. Vatel s'ingnie  soutenir la rputation de la maison.
Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent
d'un retard ruineux. Les expditionnaires de vins d'Espagne
envoient frquemment des mandats que nul ne paie. Les pcheurs que
le surintendant gage sur les ctes de Normandie supputent que,
s'ils taient rembourss, la rentre de la somme leur permettrait
de se retirer  terre. La mare, qui, plus tard, doit faire mourir
Vatel, la mare n'arrive pas du tout.

Cependant, pour le jour de rception ordinaire, les amis de
Fouquet se prsentent plus nombreux que de coutume. Gourville et
l'abb Fouquet causent finances, c'est--dire que l'abb emprunte
quelques pistoles  Gourville. Plisson, assis les jambes
croises, termine la proraison d'un discours par lequel Fouquet
doit rouvrir le Parlement.

Et ce discours est un chef-d'oeuvre, parce que Plisson le fait
pour son ami, c'est--dire qu'il y met tout ce que, certainement,
il n'irait pas chercher pour lui-mme. Bientt, se disputant sur
les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La
Fontaine.

Les peintres et les musiciens se dirigent  leur tour du ct de
la salle  manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.

Le surintendant ne fait jamais attendre.

Il est sept heures et demie; l'apptit s'annonce assez galamment.

Quand tous les convives sont runis, Gourville va droit 
Plisson, le tire de sa rverie et l'amne au milieu d'un salon
dont il a ferm les portes.

-- Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?

Plisson, levant sa tte intelligente et douce:

-- J'ai emprunt, dit-il, vingt-cinq mille livres  ma tante. Les
voici en bons de caisse.

-- Bien, rpondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-
vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.

-- Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu'il mettait 
dire: Avez-vous lu Baruch?

-- Voil encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c'est vous qui
nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait tre vendue
par un crancier de M. Fouquet; c'est vous qui avez propos la
cotisation de tous les amis d'picure; c'est vous qui avez dit que
vous feriez vendre un coin de votre maison de Chteau-Thierry pour
fournir votre contingent, et vous venez dire aujourd'hui: Le
paiement de quoi?

Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La
Fontaine.

-- Pardon, pardon, dit-il, c'est vrai, je n'avais pas oubli. Oh!
non; seulement...

-- Seulement, tu ne te souvenais plus, rpliqua Loret.

-- Voil la vrit. Le fait est qu'il a raison. Entre oublier et
ne plus se souvenir, il y a une grande diffrence.

-- Alors, ajouta Plisson, vous apportez cette obole, prix du coin
de terre vendu?

-- Vendu? Non.

-- Vous n'avez pas vendu votre clos? demanda Gourville tonn, car
il connaissait le dsintressement du pote.

-- Ma femme n'a pas voulu, rpondit ce dernier.

Nouveaux rires.

-- Cependant, vous tes all  Chteau-Thierry pour cela? lui fut-
il rpondu.

-- Certes, et  cheval.

-- Pauvre Jean!

-- Huit chevaux diffrents: j'tais rou.

-- Excellent ami!... Et l-bas vous vous tes repos?

-- Repos? Ah bien! oui! L-bas, j'ai eu bien de la besogne.

-- Comment cela?

-- Ma femme avait fait des coquetteries avec celui  qui je
voulais vendre la terre. Cet homme s'est ddit; je l'ai appel en
duel.

-- Trs bien! dit le pote; et vous vous tes battus?

-- Il parat que non.

-- Vous n'en savez donc rien?

-- Non, ma femme et ses parents se sont mls de cela. J'ai eu un
quart d'heure durant l'pe  la main; mais je n'ai pas t
bless.

-- Et l'adversaire?

-- L'adversaire non plus; il n'tait pas venu sur le terrain.

-- C'est admirable! s'cria-t-on de toutes parts; vous avez d
vous courroucer?

-- Trs fort; j'avais gagn un rhume; je suis rentr  la maison,
et ma femme m'a querell.

-- Tout de bon?

-- Tout de bon. Elle m'a jet un pain  la tte, un gros pain.

-- Et vous?

-- Moi? Je lui ai renvers toute la table sur le corps, et sur le
corps de ses convives; puis je suis remont  cheval, et me voil.

Nul n'et su tenir son srieux  l'expos de cette hrode
comique. Quand l'ouragan des rires se fut un peu calm:

-- Voil tout ce que vous avez rapport? dit-on  La Fontaine.

-- Oh! non pas, j'ai eu une excellente ide.

-- Dites.

-- Avez-vous remarqu qu'il se fait en France beaucoup de posies
badines?

-- Mais oui, rpliqua l'assemble.

-- Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s'en imprime que fort
peu?

-- Les lois sont dures, c'est vrai.

-- Eh bien! marchandise rare est une marchandise chre, ai-je
pens. C'est pourquoi je me suis mis  composer un petit pome
extrmement licencieux.

-- Oh! oh! cher pote.

-- Extrmement grivois.

-- Oh! oh!

-- Extrmement cynique.

-- Diable! diable!

-- J'y ai mis, continua froidement le pote, tout ce que j'ai pu
trouver de mots galants.

Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave pote mettait ainsi
l'enseigne  sa marchandise.

-- Et, poursuivit-il, je m'appliquai  dpasser tout ce que
Boccace, l'Artin et autres matres ont fait dans ce genre.

-- Bon Dieu! s'cria Plisson; mais il sera damn!

-- Vous croyez? demanda navement La Fontaine; je vous jure que je
n'ai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.

Cette conclusion mirifique mit le comble  la satisfaction des
assistants.

-- Et j'ai vendu cet opuscule huit cent livres la premire
dition, s'cria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres
de pit s'achtent moiti moins.

-- Il et mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de
pit.

-- C'est trop long et pas assez divertissant, rpliqua
tranquillement La Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce
petit sac; je les offre.

Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trsorier des
picuriens.

Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
autres s'puisrent de mme. Il y eut, compte fait, quarante mille
livres dans l'escarcelle.

Jamais plus gnreux deniers ne rsonnrent dans les balances
divines o la charit pse les bons coeurs et les bonnes
intentions contre les pices fausses des dvots hypocrites.

On faisait encore tinter les cus quand le surintendant entra ou
plutt se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.

On vit cet homme, qui avait remu tant de milliards, ce riche qui
avait puis tous les plaisirs et tous les honneurs, ce coeur
immense, ce cerveau fcond qui avaient, comme deux creusets
avides, dvor la substance matrielle et morale du premier
royaume du monde, on vit Fouquet dpasser le seuil avec les yeux
pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans l'or et
l'argent.

-- Pauvre aumne, dit-il d'une voix tendre et mue, tu
disparatras dans le plus petit des plis de ma bourse vide; mais
tu as empli jusqu'au bord ce que nul n'puisera jamais: mon coeur!
Merci, mes amis, merci!

Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient l
et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu'ils
taient, il embrassa La Fontaine en lui disant:

-- Pauvre garon qui s'est fait battre pour moi par sa femme, et
damner par son confesseur!

-- Bon! ce n'est rien, rpondit le pote; que vos cranciers
attendent deux ans, j'aurai fait cent autres contes qui,  deux
ditions chacun, paieront la dette.


Chapitre CLXXXV -- La Fontaine ngociateur


Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante
effusion...

-- Mon cher pote, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d'eux
rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-
d'oeuvre.

-- Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas
croire que j'aie seulement apport cette ide et ces quatre-vingts
pistoles  M. le surintendant.

-- Oh! mais, s'cria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est
en fonds aujourd'hui.

-- Bnie soit l'ide, si elle m'apporte un ou deux millions, dit
gaiement Fouquet.

-- Prcisment, rpliqua La Fontaine.

-- Vite, vite! cria l'assemble.

-- Prenez garde, dit Plisson  l'oreille de La Fontaine, vous
avez eu grand succs jusqu' prsent, n'allez pas lancer la flche
au-del du but.

-- Nenni, monsieur Plisson, et, vous qui tes un homme de got,
vous m'approuverez tout le premier.

-- Il s'agit de millions? dit Gourville.

-- J'ai l quinze cent mille livres, monsieur Gourville.

Et il frappa sa poitrine.

-- Au diable, le Gascon de Chteau-Thierry! cria Loret.

-- Ce n'est pas la poche qu'il fallait toucher, dit Fouquet, c'est
la cervelle.

-- Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous
n'tes pas un procureur gnral, vous tes un pote.

-- C'est vrai! s'crirent Loret, Conrart, et tout ce qu'il y
avait l de gens de lettres.

-- Vous tes, dis-je, un pote et un peintre, un statuaire, un ami
des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-mme, vous n'tes
pas un homme de robe.

-- Je l'avoue, rpliqua en souriant M. Fouquet.

-- On vous mettrait de l'Acadmie que vous refuseriez, n'est-ce
pas?

-- Je crois que oui, n'en dplaise aux acadmiciens.

-- Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l'Acadmie,
vous laissez-vous aller  faire partie du Parlement?

-- Oh! oh! dit Plisson, nous parlons politique?

-- Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied
pas  M. Fouquet.

-- Ce n'est pas de la robe qu'il s'agit, riposta Plisson,
contrari des rires de l'assemble.

-- Au contraire, c'est de la robe, dit Loret.

-- tez la robe au procureur gnral, dit Conrart, nous avons
M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il
n'est pas de procureur gnral sans robe, nous dclarons, d'aprs
M. de La Fontaine, que certainement la robe est un pouvantail.

-- _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.

-- Les ris et les grces, fit un savant.

-- Moi, poursuivit Plisson gravement, ce n'est pas comme cela que
je traduis _lepores_.

-- Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.

-- Je le traduis ainsi: Les livres se sauvent en voyant
M. Fouquet.

clats de rire, dont le surintendant prit sa part.

-- Pourquoi les livres? objecta Conrart piqu.

-- Parce que le livre sera celui qui ne se rjouira point de voir
M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.

-- Oh! oh! murmurrent les potes.

-- _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me parat impossible avec une
robe de procureur.

-- Et  moi, sans cette robe, dit l'obstin Plisson. Qu'en
pensez-vous, Gourville?

-- Je pense que la robe est bonne, rpliqua celui-ci; mais je
pense galement qu'un million et demi vaudrait mieux que la robe.

-- Et je suis de l'avis de Gourville, s'cria Fouquet en coupant
court  la discussion par son opinion, qui devait ncessairement
dominer toutes les autres.

-- Un million et demi! grommela Plisson; pardieu! je sais une
fable indienne...

-- Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.

-- La tortue avait une carapace, dit Plisson; elle se rfugiait
l-dedans quand ses ennemis la menaaient. Un jour, quelqu'un lui
dit: Vous avez bien chaud l't dans cette maison-l, et vous
tes bien empche de montrer vos grces. Voil la couleuvre qui
vous donnera un million et demi de votre caille.

-- Bon! fit le surintendant en riant.

-- Aprs? fit La Fontaine, intress par l'apologue bien plus que
par la moralit.

-- La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit;
il avait faim; il lui brisa les reins d'un coup de bec et la
dvora.

--  _muthos dlo?_... dit Conrart.

-- Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.

La Fontaine prit la moralit au srieux.

-- Vous oubliez Eschyle, dit-il  son adversaire.

-- Qu'est-ce  dire?

-- Eschyle le Chauve.

-- Aprs?

-- Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand
amateur de tortues, prit d'en haut le crne pour une pierre, et
lana sur ce crne une tortue toute blottie dans sa carapace.

-- Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu
pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur
briser gratis l'caille; trop heureuses les tortues dont une
couleuvre paie l'enveloppe un million et demi. Qu'on m'apporte une
couleuvre gnreuse comme celle de votre fable, Plisson, et je
lui donne ma carapace.

-- _Rara avis in terris!_ s'cria Conrart.

-- Et semblable  un cygne noir, n'est-ce pas? ajouta La Fontaine.
Eh bien! oui, prcisment, un oiseau tout noir et trs rare; je
l'ai trouv.

-- Vous avez trouv un acqureur pour ma charge de procureur?
s'cria Fouquet.

-- Oui, monsieur.

-- Mais M. le surintendant n'a jamais dit qu'il dt vendre, reprit
Plisson.

-- Pardonnez-moi: vous-mme, vous en avez parl, dit Conrart.

-- J'en suis tmoin, fit Gourville.

-- Il tient aux beaux discours qu'il me fait, dit en riant
Fouquet. Cet acqureur, voyons, La Fontaine?

-- Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave
homme.

-- Qui s'appelle?

-- Vanel.

-- Vanel! s'cria Fouquet, Vanel! le mari de?...

-- Prcisment, son mari; oui, monsieur.

-- Ce cher homme! dit Fouquet avec intrt, il veut tre procureur
gnral?

-- Il veut tre tout ce que vous tes, monsieur, dit Gourville, et
faire absolument ce que vous avez fait.

-- Oh! mais c'est bien rjouissant: contez-nous donc cela, La
Fontaine.

-- C'est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantt je le
rencontre: il flnait sur la place de la Bastille, prcisment
vers l'instant o j'allais prendre le petit carrosse de Saint-
Mand.

-- Il devait guetter sa femme, bien sr, interrompit Loret.

-- Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n'est pas jaloux.

-- Il m'aborde donc, m'embrasse, me conduit au Cabaret de
l'_Image-Saint Fiacre_, et m'entretient de ses chagrins.

-- Il a des chagrins?

-- Oui, sa femme lui donne de l'ambition.

-- Et il vous dit?...

-- Qu'on lui a parl d'une charge au Parlement; que le nom de
M. Fouquet a t prononc, que, depuis ce temps Mme Vanel rve de
s'appeler Mme la procureuse gnrale, et qu'elle en meurt toutes
les nuits qu'elle n'en rve pas.

-- Pauvre femme! dit Fouquet.

-- Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.

-- Voyons!

-- Savez-vous, dis-je  Vanel, que c'est cher, une charge comme
celle de M. Fouquet?

-- Combien  peu prs? fit-il.

-- M. Fouquet en a refus dix-sept cent mille livres.

-- Ma femme, rpliqua Vanel, avait mis cela aux environs de
quatorze cent mille.

-- Comptant? lui fis-je.

-- Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a ralis.

-- C'est un joli lot  toucher d'un coup, dit sentencieusement
l'abb Fouquet, qui n'avait pas encore parl.

-- Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.

Plisson haussa les paules.

-- Un dmon! dit-il bas  l'oreille de Fouquet.

-- Prcisment!... Il serait charmant d'employer l'argent de ce
dmon  rparer le mal que s'est fait pour moi un ange.

Plisson regarda d'un air surpris Fouquet, dont les penses se
fixaient,  partir de ce moment, sur un nouveau but.

-- Eh bien! demanda La Fontaine, ma ngociation?

-- Admirable! cher pote.

-- Oui, dit Gourville; mais tel se vante d'avoir envie d'un
cheval, qui n'a pas seulement de quoi payer la bride.

-- Le Vanel se ddirait si on le prenait au mot, continua l'abb
Fouquet.

-- Je ne crois pas, dit La Fontaine.

-- Qu'en savez-vous?

-- C'est que vous ignorez le dnouement de mon histoire.

-- Ah! s'il y a un dnouement, dit Gourville, pourquoi flner en
route?

-- _Semper ad adventum, _n'est-ce pas cela? dit Fouquet du ton
d'un grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.

Les latinistes battirent des mains.

-- Mon dnouement, s'cria La Fontaine, c'est que Vanel, ce tenace
oiseau, sachant que je venais  Saint-Mand, m'a suppli de
l'emmener.

-- Oh! oh!

-- Et de le prsenter, s'il tait possible,  Monseigneur.

-- En sorte?...

-- En sorte qu'il est l, sur la pelouse du Bel-Air.

-- Comme un scarabe.

-- Vous dites cela, Gourville,  cause des antennes, mauvais
plaisant!

-- Eh bien! monsieur Fouquet?

-- Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s'enrhume
hors de chez moi; envoyez-le qurir, La Fontaine, puisque vous
savez o il est.

-- J'y cours moi-mme.

-- Je vous y accompagne, dit l'abb Fouquet; je porterai les sacs.

-- Pas de mauvaise plaisanterie, dit svrement Fouquet; que
l'affaire soit srieuse, si affaire il y a. Tout d'abord, soyons
hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, auprs de ce galant
homme, et dites-lui que je suis dsespr de l'avoir fait
attendre, mais que j'ignorais qu'il ft l.

La Fontaine tait dj parti. Par bonheur, Gourville
l'accompagnait; car, tout entier  ses chiffres, le pote se
trompait de route, et courait vers Saint Maur.

Un quart d'heure aprs, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
surintendant, ce mme cabinet dont nous avons donn la description
et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le
voyant entrer appela Plisson, et lui parla quelques minutes 
l'oreille.

-- Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l'argenterie, que
toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emballs dans le
carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs; l'orfvre vous
accompagnera; vous reculerez le souper jusqu' l'arrive de
Mme de Bellire.

-- Encore faut-il que Mme de Bellire soit prvenue, dit Plisson.

-- Inutile, je m'en charge.

-- Trs bien.

-- Allez, mon ami.

Plisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
vrais amis, dans la volont qu'il subissait. L est la force des
mes d'lite. La dfiance n'est faite que pour les natures
infrieures.

Vanel s'inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer
une harangue.

-- Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me
parat que vous voulez acqurir ma charge?

-- Monseigneur...

-- Combien pouvez-vous m'en donner?

-- C'est  vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu'on
vous a fait des offres.

-- Mme Vanel, m'a-t-on dit, l'estime quatorze cent mille livres.

-- C'est tout ce que nous avons.

-- Pouvez-vous donner la somme tout de suite?

-- Je ne l'ai pas sur moi, dit navement Vanel, effar de cette
simplicit, de cette grandeur, lui qui s'attendait  des luttes, 
des finesses,  des marches d'chiquier.

-- Quand l'aurez-vous?

-- Quand il plaira  Monseigneur.

Et il tremblait que Fouquet ne se jout de lui.

-- Si ce n'tait la peine de retourner  Paris, je vous dirais
tout de suite...

-- Oh! monseigneur...

-- Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la
signature  demain matin.

-- Soit, rpliqua Vanel glac, abasourdi.

-- Six heures, ajouta Fouquet.

-- Six heures, rpta Vanel.

-- Adieu, monsieur Vanel! Dites  Mme Vanel que je lui baise les
mains.

Et Fouquet se leva.

Alors Vanel,  qui le sang montait aux yeux et qui commenait 
perdre le tte:

-- Monseigneur, monseigneur, dit-il srieusement, est-ce que vous
me donnez parole?

Fouquet tourna la tte.

-- Pardieu! dit-il; et vous?

Vanel hsita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
Fouquet ouvrit et avana noblement la sienne. Cette main loyale
s'imprgna une seconde de la moiteur d'un main hypocrite; Vanel
serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.

Le surintendant dgagea doucement sa main.

-- Adieu! dit-il.

Vanel courut  reculons vers la porte, se prcipita par les
vestibules et s'enfuit.

Plisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n'avait
pas encore quitt.

Le surintendant remercia l'orfvre d'avoir bien voulu lui garder
comme un dpt ces richesses qu'il avait le droit de vendre. Il
jeta les yeux sur le total des comptes, qui s'levait  treize
cent mille livres.

Puis, se plaant  son bureau, il crivit un bon de quatorze cent
mille livres, payables  vue  sa caisse, avant midi le lendemain.

-- Cent mille livres de bnfice! s'cria l'orfvre. Ah!
monseigneur, quelle gnrosit!

-- Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant
l'paule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le
bnfice est  peu prs celui que vous eussiez fait; mais il reste
l'intrt de votre argent.

En disant ces mots, il dtachait de sa manchette un bouton de
diamants que ce mme orfvre avait bien souvent estim trois mille
pistoles.

-- Prenez ceci en mmoire de moi, dit-il  l'orfvre, et adieu;
vous tes un honnte homme.

-- Et vous, s'cria l'orfvre, touch profondment, vous,
monseigneur, vous tes un brave seigneur.

Fouquet fit passer le digne orfvre par une porte drobe; puis il
alla recevoir Mme de Bellire, que tous les convis entouraient
dj.

La marquise tait belle toujours; mais, ce jour-l, elle
resplendissait.

-- Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est
d'une beaut incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?

-- Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu'un.

-- Non, mais parce qu'elle en est la meilleure. Cependant...

-- Cependant? dit la marquise en souriant.

-- Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des
pierres fausses.

Elle rougit.


Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Bellire


 peine Fouquet eut-il congdi Vanel, qu'il rflchit un moment.

-- On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l'on a
aime. Marguerite dsire tre procureuse, pourquoi ne lui pas
faire ce plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse
ne saurait rien me reprocher, pensons  la femme qui m'aime.
Mme de Bellire doit tre l.

Il indiqua du doigt la porte secrte.

S'tant enferm, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
rapidement vers la communication tablie entre la maison de
Vincennes et sa maison  lui.

Il avait nglig d'avertir son amie avec la sonnette, bien assur
qu'elle ne manquait jamais au rendez-vous.

En effet, la marquise tait arrive. Elle attendait. Le bruit que
fit le surintendant l'avertit; elle accourut pour recevoir par-
dessous la porte le billet qu'il lui passa.

_Venez, marquise, on vous attend pour souper._

Heureuse et active, Mme de Bellire gagna son carrosse dans
l'avenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron 
Gourville, qui, pour mieux plaire au matre, guettait son arrive
dans la cour.

Elle n'avait pas vu entrer, fumants et blancs d'cume, les chevaux
noirs de Fouquet, qui ramenaient  Saint-Mand Plisson et
l'orfvre lui-mme  qui Mme de Bellire avait vendu sa vaisselle
et ses joyaux.

-- Oh! oh! s'crirent tous les convives; on peut dire cela sans
crainte d'une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.

-- Eh bien? dit tout bas Fouquet  Plisson.

-- Eh bien! j'ai enfin compris, rpliqua celui-ci, et vous avez
bien fait.

-- C'est heureux, fit en souriant le surintendant.

-- Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.

Le flot des convives se prcipita moins lentement qu'il n'est
d'usage dans les ftes ministrielles vers la salle  manger, o
les attendait un magnifique spectacle.

Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des
fleurs et des lumires, brillait  blouir la vaisselle d'or et
d'argent la plus riche qu'on pt voir; c'tait un reste de ces
vieilles magnificences que les artistes florentins, amens par les
Mdicis, avaient sculptes, ciseles fondues pour les dressoirs de
fleurs, quand il y avait de l'or en France; ces merveilles
caches, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu
timidement dans les intermittences de cette guerre de bon got
qu'on appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre
seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette
vaisselle tait marque aux armes de Mme de Bellire.

-- Tiens, s'cria La Fontaine, un P. et un B.

Mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'tait le couvert de la
marquise,  la place que lui avait assigne Fouquet; prs de lui
s'levait une pyramide de diamants, de saphirs, d'meraudes, de
cames antiques; la sardoine grave par les vieux Grecs de l'Asie
Mineure avec ses montures d'or de Mysie, les curieuses mosaques
de la vieille Alexandrie montes en argent, les bracelets massifs
de l'gypte de Cloptre jonchaient un vaste plat de Palissy,
support sur un trpied de bronze dor, sculpt par Benvenuto.

La marquise plit en voyant ce qu'elle ne comptait jamais revoir.
Un profond silence, prcurseur des motions vives, occupait la
salle engourdie et inquite.

Fouquet ne fit pas mme un signe pour chasser tous les valets
chamarrs qui couraient, abeilles presses, autour des vastes
buffets et des tables d'office.

-- Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait 
Mme de Bellire, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gne,
envoya tout cet or et tout cet argent chez l'orfvre avec cette
masse de joyaux qui se dressent l devant elle. Cette belle action
d'une amie devait tre comprise par des amis tels que vous.
Heureux l'homme qui se voit aim ainsi! Buvons  la sant de
Mme de Bellire.

Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette,
pme sur son sige, la pauvre femme, qui venait de perdre ses
sens, pareille aux oiseaux de la Grce qui traversaient le ciel
au-dessus de l'arne  Olympie.

-- Et puis, ajouta Plisson, que toute vertu touchait, que toute
beaut charmait, buvons un peu aussi  celui qui inspira la belle
action de Madame; car un pareil homme doit tre digne d'tre aim.

Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva ple et souriante,
tendit son verre avec une main dfaillante dont les doigts
tremblants frottrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux
mourants encore allaient chercher tout l'amour qui brlait dans ce
gnreux coeur.

Commenc de cette hroque faon, le souper devint promptement une
fte; nul ne s'occupa plus d'avoir de l'esprit, personne n'en
manqua.

La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit  Vatel de le
rconcilier avec les vins du Rhne et ceux d'Espagne.

L'abb Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:

-- Prenez garde, monsieur l'abb! si vous tes aussi tendre, on
vous mangera.

Les heures s'coulrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur
les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas
la table avant les dernires largesses du dessert.

Il souriait  la plupart de ses amis, ivre comme on l'est quand on
a enivr le coeur avant la tte, et, pour la premire fois, il
venait de regarder l'horloge.

Soudain une voiture roula dans la cour, et on l'entendit, chose
trange! au milieu du bruit et des chansons.

Fouquet dressa l'oreille, puis il tourna les yeux vers
l'antichambre. Il lui sembla qu'un pas y retentissait, et que ce
pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son coeur.

Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellire
appuyait sur le sien depuis deux heures.

-- M. d'Herblay, vque de Vannes, cria l'huissier.

Et la figure sombre et pensive d'Aramis apparut sur le seuil,
entre les dbris de deux guirlandes dont une flamme de lampe
venait de rompre les fils.


Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin


Fouquet et pouss un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
l'air glac, le regard distrait d'Aramis ne lui eussent rendu
toute sa rserve.

-- Est-ce que vous nous aidez  prendre le dessert? demanda-t-il
cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout
ce bruit que font nos folies?

-- Monseigneur, rpliqua respectueusement Aramis, je commencerai
par m'excuser prs de vous de troubler votre joyeuse runion; puis
je vous demanderai, aprs le plaisir, un moment d'audience pour
les affaires.

Comme ce mot affaires avait fait dresser l'oreille  quelques
picuriens, Fouquet se leva.

-- Les affaires toujours, dit-il, monsieur d'Herblay; trop heureux
sommes nous quand les affaires n'arrivent qu' la fin du repas.

Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellire, qui le
considrait avec une sorte d'inquitude; il la conduisit dans le
plus voisin salon, aprs l'avoir confie aux plus raisonnables de
la compagnie.

Quant  lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son
cabinet.

Aramis, une fois l, oublia le respect de l'tiquette. Il s'assit:

-- Devinez, dit-il, qui j'ai vu ce soir?

-- Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la
sorte, je suis sr de m'entendre annoncer quelque chose de
dsagrable.

-- Cette fois encore, vous ne vous serez pas tromp, mon cher ami,
rpliqua Aramis.

-- Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.

-- Eh bien! j'ai vu Mme de Chevreuse.

-- La vieille duchesse?

-- Oui.

-- Ou son ombre?

-- Non pas. Une vieille louve.

-- Sans dents?

-- C'est possible, mais non pas sans griffes.

-- Eh bien! pourquoi m'en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec
les femmes qui ne sont pas prudes. C'est l une qualit que prise
toujours mme la femme qui n'ose plus provoquer l'amour.

-- Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n'tes pas avare,
puisqu'elle veut vous arracher de l'argent.

-- Bon! sous quel prtexte?

-- Ah! les prtextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.

-- J'coute.

-- Il paratrait que la duchesse possde plusieurs lettres de
M. de Mazarin.

-- Cela ne m'tonne pas, le prlat tait galant.

-- Oui; mais ces lettres n'auraient pas de rapport avec les amours
du prlat. Elles traitent, dit-on, d'affaires de finances.

-- C'est moins intressant.

-- Vous ne souponnez pas un peu ce que je veux dire?

-- Pas du tout.

-- N'auriez-vous jamais entendu parler d'une accusation de
dtournement de fonds?

-- Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon
cher d'Herblay, je n'ai jamais entendu parler que de cela. C'est
comme vous, vque, lorsqu'on vous reproche votre impit; vous,
mousquetaire, votre poltronnerie; ce qu'on reproche
perptuellement au ministre des Finances, c'est de voler les
finances.

-- Bien; mais prcisons, car M. de Mazarin prcise,  ce que dit
la duchesse.

-- Voyons ce qu'il prcise.

-- Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous
seriez fort empch, vous, de prciser l'emploi.

-- Treize millions! dit le surintendant en s'allongeant dans son
fauteuil pour mieux lever la tte vers le plafond. Treize
millions... Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux
qu'on m'accuse d'avoir vols.

-- Ne riez pas, mon cher monsieur, c'est grave. Il est certain que
la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent tre bonnes,
attendu qu'elle voulait les vendre cinq cent mille livres.

-- On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-l, rpondit
Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.

Fouquet se mit  rire de bon coeur.

-- Tant mieux! fit Aramis peu rassur.

-- L'histoire de ces treize millions me revient. Oui, c'est cela;
je les tiens.

-- Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.

-- Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son
me! fit un jour ce bnfice de treize millions sur une concession
de terres en litige dans la Valteline; il les biffa sur le
registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner
par moi, pour frais de guerre.

-- Bien. Alors la destination est justifie.

-- Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m'envoya
une dcharge.

-- Vous avez cette dcharge?

-- Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
tiroirs de son vaste bureau d'bne incrust de nacre et d'or.

-- Ce que j'admire en vous, dit Aramis charm, c'est votre mmoire
d'abord, puis votre sang-froid, et enfin l'ordre parfait qui rgne
dans votre administration,  vous, le pote par excellence.

-- Oui, dit Fouquet, j'ai de l'ordre par esprit de paresse, pour
m'pargner de chercher. Ainsi, je sais que le reu de Mazarin est
dans le troisime tiroir, lettre M.; j'ouvre ce tiroir et je mets
immdiatement la main sur le papier qu'il me faut. La nuit, sans
bougie, je le trouverais.

Et il palpa d'une main sre la liasse de papiers entasss dans le
tiroir ouvert.

-- Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si
je le voyais; il est fort, un peu rugueux, dor sur tranche;
Mazarin avait fait un pt d'encre sur le chiffre de la date. Eh
bien! fit-il, voil le papier qui sent qu'on s'occupe de lui et
qu'il est ncessaire, il se cache et se rvolte.

Et le surintendant regarda dans le tiroir.

-- C'est trange, dit Fouquet.

-- Votre mmoire vous fait dfaut, mon cher monsieur, cherchez
dans une autre liasse.

Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il
plit.

-- Ne vous obstinez pas  celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.

-- Inutile, inutile, jamais je n'ai fait une erreur; nul que moi
n'arrange ces sortes de papiers; nul n'ouvre ce tiroir, auquel,
vous voyez, j'ai fait faire un secret dont personne que moi ne
connat le chiffre.

-- Que concluez-vous alors? dit Aramis agit.

-- Que le reu de Mazarin m'a t vol. Mme de Chevreuse avait
raison, chevalier; j'ai dtourn les deniers publics; j'ai vol
treize millions dans les coffres de l'tat; je suis un voleur,
monsieur d'Herblay.

-- Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!

-- Pourquoi ne pas m'exalter, chevalier? La cause en vaut la
peine. Un bon procs, un bon jugement, et votre ami M. le
surintendant peut suivre  Montfaucon son collgue Enguerrand de
Marigny, son prdcesseur Samblanay.

-- Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.

-- Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que
Mme de Chevreuse aura fait de ces lettres; car vous les avez
refuses, n'est-ce pas?

-- Oh! oui, refus net. Je suppose qu'elle les sera alle vendre 
M. Colbert.

-- Eh bien! voyez-vous?

-- J'ai dit que je supposais, je pourrais dire que j'en suis sr;
car je l'ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentre chez
elle, puis elle est sortie par une porte de derrire et s'est
rendue  la maison de l'intendant, rue Croix des-Petits-Champs.

-- Procs alors, scandale et dshonneur, le tout tombant comme
tombe la foudre, aveuglment, brutalement, impitoyablement.

Aramis s'approcha de Fouquet, qui frmissait dans son fauteuil,
auprs des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l'paule, et,
d'un ton affectueux:

-- N'oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se
peut comparer  celle de Samblanay ou de Marigny.

-- Et pourquoi, mon Dieu?

-- Parce que le procs de ces ministres s'est fait, parfait, et
que l'arrt a t excut; tandis qu' votre gard il ne peut en
arriver de mme.

-- Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un
concessionnaire est un criminel.

-- Les criminels qui savent trouver un lieu d'asile ne sont jamais
en danger.

-- Me sauver? fuir?

-- Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
procs sont voqus par le Parlement, instruits par le procureur
gnral, et que vous tes procureur gnral. Vous voyez bien qu'
moins de vouloir vous condamner vous-mme...

-- Oh! s'cria tout  coup Fouquet en frappant la table de son
poing.

-- Eh bien! quoi? qu'y a-t-il?

-- Il y a que je ne suis plus procureur gnral.

Aramis,  son tour, plit de manire  paratre livide; il serra
ses doigts, qui craqurent les uns sur les autres, et, d'un oeil
hagard qui foudroya Fouquet:

-- Vous n'tes plus procureur gnral? dit-il en scandant chaque
syllabe.

-- Non.

-- Depuis quand?

-- Depuis quatre ou cinq heures.

-- Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous
n'tes pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-
vous.

-- Je vous dis, reprit Fouquet, que tantt quelqu'un est venu, de
la part de mes amis, m'offrir quatorze cent mille livres de ma
charge, et que j'ai vendu ma charge.

Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit
un caractre de morne effroi qui fit plus d'effet sur le
surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.

-- Vous aviez donc bien besoin d'argent? dit-il enfin.

-- Oui, pour acquitter une dette d'honneur.

Et il raconta en peu de mots  Aramis la gnrosit de
Mme de Bellire et la faon dont il avait cru devoir payer cette
gnrosit.

-- Voil un beau trait, dit Aramis. Cela vous cote?

-- Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.

-- Que vous avez reues comme cela tout de suite, sans rflchir?
 imprudent ami!

-- Je ne les ai pas reues, mais je les recevrai demain.

-- Ce n'est donc pas fait encore?

-- Il faut que ce soit fait puisque j'ai donn  l'orfvre, pour
midi, un bon sur ma caisse, o l'argent de l'acqureur entrera de
six  sept heures.

-- Dieu soit lou! s'cria Aramis en battant des mains, rien n'est
achev, puisque vous n'avez pas t pay.

-- Mais l'orfvre?

-- Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres  midi
moins un quart.

-- Un moment, un moment! c'est ce matin,  six heures, que je
signe.

-- Oh! je vous rponds que vous ne signerez pas.

-- J'ai donn ma parole, chevalier.

-- Si vous l'avez donne, vous la reprendrez, voil tout.

-- Oh! que me dites-vous l? s'cria Fouquet avec un accent
profondment loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!

Aramis rpondit au regard svre du ministre par un regard
courrouc.

-- Monsieur, dit-il, je crois avoir mrit d'tre appel un
honnte homme, n'est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j'ai
risqu cinq cents fois ma vie; sous l'habit du prtre, j'ai rendu
de plus grands services encore,  Dieu,  l'tat ou  mes amis.
Une parole vaut ce que vaut l'homme qui la donne. Elle est, quand
il la tient, de l'or pur; elle est un fer tranchant quand il ne
veut pas la tenir. Il se dfend alors avec cette parole comme avec
une arme d'honneur, attendu que, lorsqu'il ne tient pas cette
parole, cet homme d'honneur, c'est qu'il est en danger de mort,
c'est qu'il court plus de risques que son adversaire n'a de
bnfices  faire. Alors, monsieur, on en appelle  Dieu et  son
droit.

Fouquet baissa la tte:

-- Je suis, dit-il, un pauvre Breton opinitre et vulgaire; mon
esprit admire et craint le vtre. Je ne dis pas que je tiens ma
parole par vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais,
enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette
routine; c'est ma seule vertu, laissez-m'en les honneurs.

-- Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
dfendait contre tous vos ennemis?

-- Je signerai.

-- Vous vous livrerez pieds et poings lis pour un faux-semblant
d'honneur qui ddaigneraient les plus scrupuleux casuistes?

-- Je signerai.

Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
l'impatience d'un homme qui voudrait briser quelque chose.

-- Nous avons encore un moyen, dit-il, et j'espre que vous ne me
refuserez pas de l'employer, celui-l.

-- Assurment non, s'il est loyal... comme tout ce que vous
proposez, cher ami.

-- Je ne sache rien de plus loyal qu'une renonciation de votre
acqureur. Est-ce votre ami?

-- Certes... Mais...

-- Mais... si vous me permettez de traiter l'affaire, je ne
dsespre point.

-- Oh! je vous laisserai absolument matre.

-- Avec qui avez-vous trait? Quel homme est-ce?

-- Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?

-- En grande partie. C'est un prsident quelconque?

-- Non; un simple conseiller.

-- Ah! ah!

-- Qui s'appelle Vanel.

Aramis devint pourpre.

-- Vanel! s'cria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de
Marguerite Vanel?

-- Prcisment.

-- De votre ancienne matresse?

-- Oui, mon cher; elle a dsir d'tre Mme la procureuse gnrale.
Je lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j'y gagne puisque
c'est encore faire plaisir  sa femme.

Aramis vint droit  Fouquet et lui prit la main.

-- Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de
Mme Vanel?

-- Ah! elle a un nouvel amant? Je l'ignorais; et, ma foi, non, je
ne sais pas comment il se nomme.

-- Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des
finances; il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, l o
Mme de Chevreuse est alle, ce soir avec les lettres de Mazarin
qu'elle veut vendre.

-- Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de
sueur, mon Dieu!

-- Vous commencez  comprendre, n'est-ce pas?

-- Que je suis perdu, oui.

-- Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
Rgulus  sa parole?

-- Non, dit Fouquet.

-- Les gens entts, murmura Aramis, s'arrangent toujours de faon
qu'on les admire.

Fouquet lui tendit la main.

 ce moment, une riche horloge d'caille,  figures d'or, place
sur une console en face de la chemine, sonna six heures du matin.

Une porte cria dans le vestibule.

-- M. Vanel, vint dire Gourville  la porte du cabinet, demande si
Monseigneur peut le recevoir.

Fouquet dtourna ses yeux des yeux d'Aramis et rpondit:

-- Faites entrer M. Vanel.


Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert


Vanel, entrant  ce moment de la conversation n'tait rien autre
chose pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.

Mais, pour Vanel qui arrivait, la prsence d'Aramis dans le
cabinet de Fouquet devait avoir une bien autre signification.

Aussi l'acheteur,  son premier pas dans la chambre, arrta-t-il
sur cette physionomie,  la fois si fine et si ferme de l'vque
de Vannes, un regard tonn qui devint bientt scrutateur.

Quant  Fouquet, vritable homme politique, c'est--dire matre de
lui-mme, il avait dj, par la force de sa volont, fait
disparatre de son visage les traces de l'motion cause par la
rvlation d'Aramis.

Ce n'tait donc plus un homme abattu par le malheur et rduit aux
expdients; il avait redress la tte et allong la main pour
faire entrer Vanel.

Il tait premier ministre, il tait chez lui.

Aramis connaissait le surintendant. Toute la dlicatesse de son
coeur, toute la largeur de son esprit n'avaient rien qui pt
l'tonner. Il se borna donc, momentanment, quitte  reprendre
plus tard une part active dans la conversation, au rle difficile
de l'homme qui regarde et qui coute pour apprendre et pour
comprendre.

Vanel tait visiblement mu. Il s'avana jusqu'au milieu du
cabinet, saluant tout et tous.

-- Je viens... dit-il.

Fouquet fit un signe de tte.

-- Vous tes exact, monsieur Vanel, dit-il.

-- En affaires, monseigneur, rpondit Vanel, je crois que
l'exactitude est une vertu.

-- Oui, monsieur.

-- Pardon, interrompit Aramis, en dsignant du doigt Vanel et
s'adressant  Fouquet; pardon, c'est Monsieur qui se prsente pour
acheter une charge, n'est-ce pas?

-- C'est moi, rpondit Vanel, tonn du ton de suprme hauteur
avec lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je
appeler celui qui me fait l'honneur?...

-- Appelez-moi monseigneur, rpondit schement Aramis.

Vanel s'inclina.

-- Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trve de crmonies;
venons au fait.

-- Monseigneur le voit, dit Vanel, j'attends son bon plaisir.

-- C'est moi qui, au contraire, attendais, rpondit Fouquet.

-- Qu'attendait monseigneur?

-- Je pensais que vous aviez peut-tre quelque chose  me dire.

Oh! oh! murmura Vanel en lui-mme, il a rflchi, je suis perdu!

Mais, reprenant courage:

-- Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai
dit hier et que je suis prt  vous rpter.

-- Voyons, franchement, monsieur Vanel, le march n'est-il pas un
peu lourd pour vous, dites?

-- Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c'est une somme
importante.

-- Si importante, dit Fouquet, que j'avais rflchi...

-- Vous aviez rflchi, monseigneur? s'cria vivement Vanel.

-- Oui, que vous n'tes peut-tre pas encore en mesure d'acheter.

-- Oh! monseigneur!...

-- Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blmerai pas
d'un manque de parole qui tiendra videmment  votre impuissance.

-- Si fait, monseigneur, vous me blmeriez, et vous auriez raison,
dit Vanel; car c'est d'un imprudent ou d'un fou de prendre des
engagements qu'il ne peut pas tenir, et j'ai toujours regard une
chose convenue comme une chose faite.

Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d'impatience.

-- Il ne faudrait pas cependant vous exagrer ces ides-l,
monsieur, dit le surintendant; car l'esprit de l'homme est
variable et plein de petits caprices fort excusables, fort
respectables mme parfois; et tel a dsir hier, qui aujourd'hui
se repent.

Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.

-- Monseigneur!... balbutia-t-il.

Quant  Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
de nettet dans le dbat, il s'accouda au marbre d'une console, et
commena de jouer avec un petit couteau d'or  manche de
malachite.

Fouquet prit son temps; puis, aprs un moment de silence:

-- Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer
la situation.

Vanel frmit.

-- Vous tes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
comprendrez.

Vanel chancela.

-- Je voulais vendre hier.

-- Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur
avait vendu.

-- Eh bien, soit! mais aujourd'hui, je vous demande comme une
faveur de me rendre la parole que vous aviez reue de moi.

-- Cette parole, je l'ai reue, dit Vanel, comme un inflexible
cho.

-- Je le sais. Voil pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel,
entendez vous? je vous supplie de me la rendre...

Fouquet s'arrta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
l'effet immdiat, ce mot venait de lui dchirer la gorge au
passage.

Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des
regards qui semblaient vouloir pntrer jusqu'au fond de son me.

Vanel s'inclina.

-- Monseigneur, dit-il, je suis bien mu de l'honneur que vous me
faites de me consulter sur un fait accompli; mais...

-- Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.

-- Hlas! monseigneur, songez donc que j'ai apport l'argent; je
veux dire la somme.

Et il ouvrit un gros portefeuille.

-- Tenez, monseigneur, dit-il, voil le contrat de la vente que je
viens de faire d'une terre de ma femme. Le bon est autoris,
revtu des signatures ncessaires, payable  vue; c'est de
l'argent comptant; l'affaire est faite en un mot.

-- Mon cher monsieur Vanel, il n'est point d'affaire en ce monde,
si importante qu'elle soit, qui ne se remette pour obliger...

-- Certes... murmura gauchement Vanel.

-- Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l'ami, continua
Fouquet.

-- Certes, monseigneur.

-- D'autant plus lgitimement l'ami, monsieur Vanel, que le
service rendu aura t plus considrable. Eh bien! voyons,
monsieur, que dcidez-vous?

Vanel garda le silence.

Pendant ce temps, Aramis avait rsum ses observations.

Le visage troit de Vanel, ses orbites enfonces, ses sourcils
ronds comme des arcades, avaient dcel  l'vque de Vannes un
type d'avare et d'ambitieux. Battre en brche une passion par une
autre, telle tait la mthode d'Aramis. Il vit Fouquet vaincu,
dmoralis; il se jeta dans la lutte avec des armes nouvelles.

-- Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre 
M. Vanel et que ses intrts sont diamtralement opposs  cette
renonciation de la vente.

Vanel regarda l'vque avec tonnement; il ne s'attendait pas 
trouver l un auxiliaire. Fouquet aussi s'arrta pour couter
l'vque.

-- Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre
charge, monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c'est une
affaire, cela; on ne dplace pas comme il l'a fait quinze cent
mille livres sans de notables pertes, sans de graves embarras.

-- C'est vrai, dit Vanel,  qui Aramis, avec ses lumineux regards,
arrachait la vrit du fond du coeur.

-- Des embarras, poursuivit Aramis, se rsolvent en dpenses, et,
quand on fait une dpense d'argent, les dpenses d'argent se
cotent au N 1, parmi les charges.

-- Oui, oui, dit Fouquet, qui commenait  comprendre les
intentions d'Aramis.

Vanel resta muet: il avait compris.

Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.

Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu' ce que tu
connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t'envoyer une
telle vole d'cus, que tu capituleras.

-- Il faut tout de suite offrir  M. Vanel cent mille cus, dit
Fouquet emport par sa gnrosit.

La somme tait belle. Un prince se ft content d'un pareil pot-
de-vin. Cent mille cus,  cette poque, taient la dot d'une
fille de roi.

Vanel ne bougea pas.

C'est un coquin, pensa l'vque; il lui faut les cinq cent mille
livres toutes rondes. Et il fit un signe  Fouquet.

-- Vous semblez avoir dpens plus que cela, cher monsieur Vanel,
dit le surintendant. Oh! l'argent est hors de prix. Oui, vous
aurez fait un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! o avais-
je la tte? C'est un bon de cinq cent mille livres que je vais
vous signer. Encore serai-je bien votre oblig de tout mon coeur.

Vanel n'eut pas un clat de joie ou de dsir. Sa physionomie resta
impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.

Aramis envoya un regard dsespr  Fouquet. Puis, s'avanant vers
Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste
familier aux hommes d'une grande importance.

-- Monsieur Vanel, dit-il ce n'est pas la gne, ce n'est pas le
dplacement d'argent, ce n'est pas la vente de votre terre qui
vous occupent; c'est une plus haute ide. Je la comprends. Notez
bien mes paroles.

-- Oui, monseigneur.

Et le malheureux commenait  trembler; le feu des yeux du prlat
le dvorait.

-- Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois
cent mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un
million, entendez-vous?

Et il le secoua nerveusement.

-- Un million! rpta Vanel tout ple.

-- Un million, c'est--dire, par le temps qui court, soixante-six
mille livres de revenu.

-- Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas.

Rpondez donc; acceptez-vous?

-- Impossible... murmura Vanel.

Aramis pina ses lvres, et quelque chose comme un nuage blanc
passa sur sa physionomie.

On devinait la foudre derrire ce nuage. Il ne lchait point
Vanel.

-- Vous avez achet la charge quinze cent mille livres, n'est-ce
pas? Eh bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous
aurez gagn un million et demi  venir visiter M. Fouquet et  lui
toucher la main. Honneur et profit tout  la fois, monsieur Vanel.

-- Je ne puis, rpondit Vanel sourdement.

-- Bien! rpondit Aramis, qui avait tellement serr le pourpoint
qu'au moment o il le lcha Vanel fut renvoy en arrire par la
commotion; bien! on voit assez clairement ce que vous tes venu
faire ici.

-- Oui, on le voit, dit Fouquet.

-- Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la
faiblesse de ces deux hommes d'honneur.

-- Le coquin lve la voix, je pense! dit Aramis avec un ton
d'empereur.

-- Coquin? rpta Vanel.

-- C'est misrable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
devez l'avoir l dans quelque poche, tout prpar, comme
l'assassin tient son pistolet ou son poignard cach sous son
manteau.

Vanel grommela.

-- Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!

Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
portefeuille, et du portefeuille s'chappa un papier, tandis que
Vanel offrait l'autre  Fouquet.

Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnatre
l'criture.

-- Pardon, c'est la minute de l'acte, dit Vanel.

-- Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que
n'et t un coup de fouet, et, ce que j'admire c'est que cette
minute est de la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.

Il passa la minute  Fouquet, lequel reconnut la vrit du fait.
Surcharg de ratures, de mots ajouts, les marges toutes noircies,
cet acte, vivant tmoignage de la trame de Colbert, venait de tout
rvler  la victime.

-- Eh bien? murmura Fouquet.

Vanel, atterr, semblait chercher un trou profond pour s'y
engloutir.

-- Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si
votre ennemi ne s'appelait Colbert; si vous n'aviez en face que ce
lche voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille
preuve dtruit toute parole; mais ces gens-l croiraient que vous
avez peur; ils vous craindraient moins; tenez, monseigneur.

Il lui prsenta la plume.

-- Signez, dit-il.

Fouquet serra la main d'Aramis; mais, au lieu de l'acte qu'on lui
prsentait, il prit la minute.

-- Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l'autre
est trop prcieux pour que vous ne le gardiez point.

-- Oh! non pas, rpliqua Fouquet, je signerai sur l'criture mme
de M. Colbert, et j'cris: Approuv l'criture.

Il signa.

-- Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.

Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s'enfuir.

-- Un moment! dit Aramis. tes-vous bien sr qu'il y a le compte
de l'argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c'est
de l'argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c'est qu'il n'est
pas gnreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.

Et Aramis, pelant chaque mot, chaque lettre du bon  toucher,
distilla toute sa colre et tout son mpris goutte  goutte sur le
misrable, qui souffrit un demi-quart d'heure ce supplice; puis on
le renvoya, non pas mme de la voix, mais d'un geste, comme on
renvoie un manant, comme on chasse un laquais.

Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prlat, les yeux
fixs l'un sur l'autre, gardrent un instant le silence.

-- Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier,  quoi
comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirass,
arm, enrag, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers
gracieux  l'adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c'est une
arme dont les sclrats usent souvent contre les gens de bien, et
elle leur russit. Les gens de bien devraient donc user aussi de
mauvaise foi contre les coquins. Vous verriez comme ils seraient
forts sans cesser d'tre honntes.

-- On appellerait leurs actes des actes de coquins, rpliqua
Fouquet.

-- Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la
probit. Enfin, puisque vous avez termin avec ce Vanel, puisque
vous vous tes priv du bonheur de le terrasser en lui reniant
votre parole, puisque vous avez donn contre vous la seule arme
qui puisse nous perdre...

-- Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voil comme le
prcepteur philosophe dont nous parlait l'autre jour La
Fontaine... Il voit que l'enfant se noie et lui fait un discours
en trois points.

Aramis sourit.

-- Philosophe, oui; prcepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
enfant qu'on sauvera, vous allez le voir. Et d'abord, parlons
affaires.

Fouquet le regarda d'un air tonn.

-- Est-ce que vous ne m'avez pas nagure confi certain projet
d'une fte  Vaux?

-- Oh! dit Fouquet, c'tait dans le bon temps!

-- Une fte  laquelle, je crois, le roi s'tait invit de lui-
mme?

-- Non, mon cher prlat; une fte  laquelle M. Colbert avait
conseill au roi de s'inviter.

-- Ah! oui, comme tant une fte trop coteuse pour que vous ne
vous y ruinassiez point.

-- C'est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout 
l'heure, j'avais cet orgueil de montrer  mes ennemis la fcondit
de mes ressources; je tenais  l'honneur de les frapper
d'pouvante en crant des millions l o ils n'avaient vu que des
banqueroutes possibles. Mais, aujourd'hui, je compte avec l'tat,
avec le roi, avec moi-mme; aujourd'hui, je vais devenir l'homme
de la lsine; je saurai prouver au monde que j'agis sur des
deniers comme sur des sacs de pistoles, et,  partir de demain,
mes quipages vendus, mes maisons en gage, ma dpense suspendue...

--  partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous
allez, mon cher ami, vous occuper sans relche de cette belle fte
de Vaux, qui doit tre cite un jour parmi les hroques
magnificences de votre beau temps.

-- Vous tes fou, chevalier d'Herblay.

-- Moi? Vous ne le pensez pas.

-- Comment! Mais savez-vous ce que peut coter une fte, la plus
simple du monde,  Vaux? Quatre  cinq millions.

-- Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
surintendant.

-- Mais, puisque la fte est donne au roi, rpondit Fouquet, qui
se mprenait sur la pense d'Aramis, elle ne peut tre simple.

-- Justement, elle doit tre de la plus grande magnificence.

-- Alors, je dpenserai dix  douze millions.

-- Vous en dpenserez vingt s'il le faut, dit Aramis sans motion.

-- O les prendrais-je? s'cria Fouquet.

-- Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas
un instant d'inquitude. L'argent sera plus vite  votre
disposition que vous n'aurez arrt le projet de votre fte.

-- Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, o
m'entranez vous?

-- De l'autre ct du gouffre o vous alliez tomber, rpliqua
l'vque de Vannes. Accrochez-vous  mon manteau; n'ayez pas peur.

-- Que ne m'aviez-vous dit cela plus tt, Aramis! Un jour s'est
prsent o, avec un million, vous m'auriez sauv.

-- Tandis que, aujourd'hui... Tandis que, aujourd'hui, j'en
donnerais vingt, dit le prlat. Eh bien! soit!... Mais la raison
est simple, mon ami: le jour dont vous parlez, je n'avais pas  ma
disposition le million ncessaire. Aujourd'hui j'aurai facilement
les vingt millions qu'il me faut.

-- Dieu vous entende et me sauve!

Aramis se reprit  sourire trangement comme d'habitude.

-- Dieu m'entend toujours, moi, dit-il; cela dpend peut-tre de
ce que je le prie trs haut.

-- Je m'abandonne  vous sans rserve, murmura Fouquet.

-- Oh! je ne l'entends pas ainsi. C'est moi qui suis  vous sans
rserve. Aussi, vous qui tes l'esprit le plus fin, le plus
dlicat et le plus ingnieux, vous ordonnerez toute la fte
jusqu'au moindre dtail. Seulement...

-- Seulement? dit Fouquet en homme habitu  sentir le prix des
parenthses.

-- Eh bien! vous laissant toute l'invention du dtail, je me
rserve la surveillance de l'excution.

-- Comment cela?

-- Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-l, un
majordome, un intendant suprieur, une sorte de factotum, qui
participera du capitaine des gardes et de l'conome; je ferai
marcher les gens, et j'aurai les clefs des portes; vous donnerez
vos ordres, c'est vrai, mais c'est  moi que vous les donnerez;
ils passeront par ma bouche pour arriver  leur destination, vous
comprenez?

-- Non, je ne comprends pas.

-- Mais vous acceptez?

-- Pardieu! oui, mon ami.

-- C'est tout ce qu'il nous faut. Merci donc et faites votre liste
d'invitations.

-- Et qui inviterai-je?

-- Tout le monde!


Chapitre CLXXXIX -- O il semble  l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne


Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se drouler paralllement
les aventures de la gnration nouvelle et celles de la gnration
passe.

Aux uns le reflet de la gloire d'autrefois, l'exprience des
choses douloureuses de ce monde.  ceux-l aussi la paix qui
envahit le coeur, et permet au sang de s'endormir autour des
cicatrices qui furent de cruelles blessures.

Aux autres les combats d'amour-propre et d'amour, les chagrins
amers et les joies ineffables: la vie au lieu de la mmoire.

Si quelque varit a surgi aux yeux du lecteur dans les pisodes
de ce rcit, la cause en est aux fcondes nuances qui jaillissent
de cette double palette, o deux tableaux vont se ctoyant, se
mlant et harmoniant leur ton svre et leur ton joyeux.

Le repos des motions de l'un s'y trouve au sein des motions de
l'autre. Aprs avoir raisonn avec les vieillards, on aime 
dlirer avec les jeunes gens.

Aussi, quand les fils de cette histoire n'attacheraient pas
puissamment le chapitre que nous crivons  celui que vous venons
d'crire, n'en prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdal n'en
prenait pour peindre un ciel d'automne aprs avoir achev un
printemps.

Nous engageons le lecteur  en faire autant et  reprendre Raoul
de Bragelonne  l'endroit o notre dernire esquisse l'avait
laiss.

Ivre, pouvant, dsol, ou plutt sans raison, sans volont, sans
parti pris, il s'enfuit aprs la scne dont il avait vu la fin
chez La Vallire. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette
exclusion trange, cette douleur de Louise, cet effroi de
Montalais, ce courroux du roi, tout lui prsageait un malheur.
Mais lequel?

Arriv de Londres parce qu'on lui annonait un danger, il trouvait
du premier coup l'apparence de ce danger. N'tait-ce point assez
pour un amant? oui, certes; mais ce n'tait point assez pour un
noble coeur, fier de s'exposer sur une droiture gale  la sienne.

Cependant Raoul ne chercha pas les explications l o vont tout de
suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n'alla
point dire  sa matresse: Louise, est-ce que vous ne m'aimez
plus? Louise, est-ce que vous en aimez un autre? Homme plein de
courage, plein d'amiti comme il tait plein d'amour, religieux
observateur de sa parole, et croyant  la parole d'autrui, Raoul
se dit: De Guiche m'a crit pour me prvenir; de Guiche sait
quelque chose; je vais aller demander  de Guiche ce qu'il sait,
et lui dire ce que j'ai vu.

Le trajet n'tait pas long. De Guiche, rapport de Fontainebleau 
Paris depuis deux jours, commenait  se remettre de sa blessure
et faisait quelques pas dans sa chambre.

Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie
d'amiti.

Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si ple, si
amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le bless pour
carter le bras de Raoul suffirent  ce dernier pour lui apprendre
la vrit.

-- Ah! voil! dit Raoul en s'asseyant  ct de son ami, on aime
et l'on meurt.

-- Non, non, l'on ne meurt pas, rpliqua de Guiche en souriant,
puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.

-- Ah! je m'entends.

-- Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis
malheureux, Raoul.

-- Hlas!

-- Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon
corps, mais non avec mon coeur, avec mon me. Si vous saviez!...
Oh! je suis le plus heureux des hommes!

-- Oh! tant mieux! rpondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela
dure.

-- C'est fini; j'en ai pour jusqu' la mort, Raoul.

-- Vous, je n'en doute pas; mais elle...

-- coutez, ami, je l'aime... parce que... Mais vous ne m'coutez
pas.

-- Pardon.

-- Vous tes proccup?

-- Mais oui. Votre sant, d'abord...

-- Ce n'est pas cela.

-- Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m'interroger, vous.

Et il accentua ce _vous_ de manire  clairer compltement son
ami sur la nature du mal et la difficult du remde.

-- Vous me dites cela, Raoul,  cause de ce que je vous ai crit.

-- Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez
fini de me conter vos plaisirs et vos peines?

-- Cher ami,  vous, bien  vous, tout de suite.

-- Merci! J'ai hte... je brle... je suis venu de Londres ici en
moiti moins de temps que les courriers d'tat n'en mettent
d'ordinaire. Eh bien! que vouliez-vous?

-- Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.

-- Eh bien! me voici.

-- C'est bien, alors.

-- Il y a encore autre chose, j'imagine?

-- Ma foi, non!

-- De Guiche!

-- D'honneur!

-- Vous ne m'avez pas arrach violemment  des esprances, vous ne
m'avez pas expos  une disgrce du roi par ce retour qui est une
infraction  ses ordres, vous ne m'avez pas, enfin, attach la
jalousie au coeur, ce serpent, pour me dire: C'est bien, dormez
tranquille.

-- Je ne vous dis pas: Dormez tranquille, Raoul; mais,
comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.

-- Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?

-- Comment?

-- Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
pourquoi m'avertissez-vous?

-- C'est vrai, j'ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous,
Raoul. Ce n'est rien que d'crire  un ami: Venez! Mais avoir
cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous l'attente
d'une parole qu'on n'ose lui dire...

-- Osez! J'ai du coeur, si vous n'en avez pas! s'cria Raoul au
dsespoir.

-- Voil que vous tes injuste et que vous oubliez avoir affaire 
un pauvre bless... la moiti de votre coeur... L! calmez-vous!
Je vous ai dit: Venez. Vous tes venu; n'en demandez pas
davantage  ce malheureux de Guiche.

-- Vous m'avez dit de venir, esprant que je verrais, n'est-ce
pas?

-- Mais...

-- Pas d'hsitation! J'ai vu.

-- Ah!... fit de Guiche.

-- Ou du moins, j'ai cru...

-- Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre
ami que me reste-t-il  faire?

-- J'ai vu La Vallire trouble... Montalais effare... Le roi...

-- Le roi?

-- Oui... Vous dtournez la tte... Le danger est l, le mal est
l, n'est-ce pas? c'est le roi?

-- Je ne dis rien.

-- Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par
grce, par piti, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J'ai
le coeur perc, saignant; je meurs de dsespoir!...

-- S'il en est ainsi, cher Raoul, rpliqua de Guiche, vous me
mettez  l'aise, et je vais vous parler, sr que je ne dirai que
des choses consolantes en comparaison du dsespoir que je vous
vois.

-- J'coute! j'coute!...

-- Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
apprendriez de la bouche du premier venu.

-- Du premier venu! on en parle? s'cria Raoul.

-- Avant de dire: On en parle, mon ami, sachez d'abord de quoi
l'on peut parler. Il ne s'agit, je vous jure, de rien qui ne soit
au fond trs innocent; peut-tre une promenade...

-- Ah! une promenade avec le roi?

-- Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s'est promen
dj bien souvent avec des dames, sans que pour cela...

-- Vous ne m'eussiez pas crit, rpterai-je, si cette promenade
tait bien naturelle.

-- Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi
de se mettre  l'abri que de rester debout tte nue devant La
Vallire; mais...

-- Mais?...

-- Le roi est si poli!

-- Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!

-- Taisons-nous donc.

-- Non, continuez. Cette promenade a t suivie d'autres?

-- Non, c'est--dire, oui; il y a eu l'aventure du chne. Est-ce
cela? Je n'en sais rien.

Raoul se leva. De Guiche essaya de l'imiter malgr sa faiblesse.

-- Voyez-vous, dit-il, je n'ajouterai pas un mot; j'en ai trop dit
ou trop peu. D'autres vous renseigneront s'ils veulent ou s'ils
peuvent: mon office tait de vous avertir, je l'ai fait.
Surveillez  prsent vos affaires vous-mme.

-- Questionner? Hlas! vous n'tes pas mon ami, vous qui me parlez
ainsi, dit le jeune homme dsol. Le premier que je questionnerai
sera un mchant ou un sot; mchant, il me mentira pour me
tourmenter; sot, il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche!
avant deux heures j'aurai trouv dix mensonges et dix duels.
Sauvez-moi! le meilleur n'est-il pas de savoir son mal?

-- Mais je ne sais rien, vous dis-je! J'tais bless, fivreux:
j'avais perdu l'esprit, je n'ai de cela qu'une teinture efface.
Mais, pardieu! nous cherchons loin quand nous avons notre homme
sous la main. Est-ce que vous n'avez pas d'Artagnan pour ami?

-- Oh! c'est vrai, c'est vrai!

-- Allez donc  lui. Il fera la lumire, et ne cherchera pas 
blesser vos yeux.

Un laquais entra.

-- Qu'y a-t-il? demanda de Guiche.

-- On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.

-- Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis
si fier!

-- Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
personne est une femme.

-- Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.

Et il quitta Raoul.

Celui-ci demeura immobile, absorb, cras, comme le mineur sur
qui une vote vient de s'crouler; il est bless, son sang coule,
sa pense s'interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa
vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent  Raoul pour
dissiper les blouissements de ces deux rvlations. Il avait dj
ressaisi le fil de ses ides quand, soudain,  travers la porte,
il crut reconnatre la voix de Montalais dans le cabinet des
Porcelaines.

-- Elle! s'cria-t-il. Oui, c'est bien sa voix. Oh! voil une
femme qui pourrait me dire la vrit; mais, la questionnerai-je
ici? Elle se cache mme de moi; elle vient sans doute de la part
de Madame... Je la verrai chez elle. Elle m'expliquera son effroi,
sa fuite, la maladresse avec laquelle on m'a vinc; elle me dira
tout cela... quand M. d'Artagnan, qui sait tout, m'aura raffermi
le coeur. Madame... une coquette... Eh bien! oui, une coquette,
mais qui aime  ses bons moments, une coquette qui, comme la mort
ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire  de Guiche qu'il est
le plus heureux des hommes. Celui-l, du moins, est sur des roses.
Allons!

Il s'enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de
n'avoir parl que de lui-mme  de Guiche, il arriva chez
d'Artagnan.


Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations


Le capitaine tait de service; il faisait sa huitaine, enseveli
dans le fauteuil de cuir, l'peron fich dans le parquet, l'pe
entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa
moustache.

D'Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de
son ami.

-- Raoul, mon garon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi
t'a rappel?

Ces mots sonnrent mal  l'oreille du jeune homme, qui,
s'asseyant, rpliqua:

-- Ma foi! je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que je suis
revenu.

-- Hum! fit d'Artagnan en repliant les lettres avec un regard
plein d'intention dirig vers son interlocuteur. Que dis-tu l,
garon? Que le roi ne t'a pas rappel, et que te voil revenu? Je
ne comprends pas bien cela.

Raoul tait dj ple, il roulait dj son chapeau d'un air
contraint.

-- Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation
mortuaire! fit le capitaine. Est-ce que c'est en Angleterre qu'on
prend ces faons-l? Mordioux! j'y ai t, moi, en Angleterre, et
j'en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu?

-- J'ai trop  dire.

-- Ah! ah! Comment va ton pre?

-- Cher ami, pardonnez-moi; j'allais vous le demander.

D'Artagnan redoubla l'acuit de ce regard auquel nul secret ne
rsistait.

-- Tu as du chagrin? dit-il.

-- Pardieu! vous le savez bien, monsieur d'Artagnan.

-- Moi?

-- Sans doute. Oh! ne faites pas l'tonn.

-- Je ne fais pas l'tonn, mon ami.

-- Cher capitaine, je sais fort bien qu'au jeu de la finesse comme
au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-
vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n'ai ni cerveau ni
bras, ne me mprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus
misrable des tres vivants.

-- Oh! oh! pourquoi cela? demanda d'Artagnan en dbouclant son
ceinturon et en adoucissant son sourire.

-- Parce que Mlle de La Vallire me trompe.

D'Artagnan ne changea pas de physionomie.

-- Elle te trompe! elle te trompe! voil de grands mots. Qui te
les a dits?

-- Tout le monde.

-- Ah! si tout le monde l'a dit, il faut qu'il y ait quelque chose
de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fume. Cela est
ridicule, mais cela est.

-- Ainsi, vous croyez? s'cria vivement Bragelonne.

-- Ah! si tu me prends  partie...

-- Sans doute.

-- Je ne me mle pas de ces affaires-l, moi; tu le sais bien.

-- Comment, pour un ami? pour un fils?

-- Justement. Si tu tais un tranger, je te dirais... je ne te
dirais rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?

-- Monsieur, s'cria Raoul, en serrant la main de d'Artagnan, au
nom de cette amiti que vous avez voue  mon pre!

-- Ah! diable! tu es bien malade... de curiosit.

-- Ce n'est pas de curiosit, c'est d'amour.

-- Bon! autre grand mot. Si tu tais rellement amoureux, mon cher
Raoul, ce serait diffrent.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je te dis que, si tu tais pris d'un amour tellement srieux,
que je pusse croire m'adresser toujours  ton coeur... Mais c'est
impossible.

-- Je vous dis que j'aime perdument Louise.

D'Artagnan lut avec ses yeux au fond du coeur de Raoul.

-- Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu
n'es pas amoureux, tu es fou.

-- Eh bien! quand il n'y aurait que cela?

-- Jamais homme sage n'a fait dvier une cervelle d'un crne qui
tourne. J'y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu
m'couterais, que tu ne m'entendrais pas; tu m'entendrais, que tu
ne me comprendrais pas; tu me comprendrais, que tu ne m'obirais
pas.

-- Oh! essayez, essayez!

-- Je dis plus: si j'tais assez malheureux pour savoir quelque
chose et assez bte pour t'en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?

-- Oh! oui.

-- Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais
jamais d'avoir dtruit ton illusion, comme on dit en amour.

-- Monsieur d'Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
l'embarras, dans le dsespoir, dans la mort! c'est affreux!

-- L! l!

-- Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon pre et Dieu
ne me pardonneraient jamais de m'tre cass la tte d'un coup de
pistolet, eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me
refusez par le premier venu; je lui donnerai un dmenti...

-- Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu'est-ce que
cela me fait  moi? Tue, mon garon, tue, si cela peut te faire
plaisir. C'est comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me
disent: Oh! que je souffre! Je mordrais dans du fer. Je leur
dis: Mordez, mes amis, mordez! la dent y restera.

-- Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d'un air sombre.

-- Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-l, vous autres,
aujourd'hui. Vous vous ferez tuer, n'est-ce pas? Ah! que c'est
joli! et comme je te regretterai, par exemple! Comme je dirai
toute la journe: C'tait un fier niais, que le petit Bragelonne!
une double brute! J'avais pass ma vie  lui faire tenir
proprement une pe, et ce drle est all se faire embrocher comme
un oiseau.: Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne
sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me damne! comme
disent les Anglais, celui-l, monsieur a vol l'argent de votre
pre.

Raoul, silencieux, enfona sa tte dans ses mains et murmura:

-- On n'a pas d'amis, non!

-- Ah bah! dit d'Artagnan.

-- On n'a que des railleurs ou des indiffrents.

-- Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis.
Et indiffrent! Si je l'tais, il y a un quart d'heure dj que je
vous aurais envoy  tous les diables; car vous rendriez triste un
homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme,
vous voulez que j'aille vous dgoter de votre amoureuse, et vous
apprendre  excrer les femmes, qui sont l'honneur et la flicit
de la vie humaine?

-- Monsieur, dites, dites, et je vous bnirai!

-- Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourr
dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre,
de l'escalier et du portrait, et cent mille autres contes  dormir
debout?

-- Un menuisier! qu'est-ce que signifie ce menuisier?

-- Ma foi! je ne sais pas; on m'a dit qu'il y avait un menuisier
qui avait perc un parquet.

-- Chez La Vallire?...

-- Ah! je ne sais pas o.

-- Chez le roi?

-- Bon! Si c'tait chez le roi, j'irais vous le dire, n'est-ce
pas?

-- Chez qui, alors?

-- Voil une heure que je me tue  vous rpter que je l'ignore.

-- Mais le peintre, alors? ce portrait?...

-- Il paratrait que le roi aurait fait faire le portrait d'une
dame de la Cour.

-- De La Vallire?

-- Eh! tu n'as que ce nom-l dans la bouche. Qui te parle de La
Vallire?

-- Mais, alors, si ce n'est pas d'elle, pourquoi voulez-vous que
cela me touche?

-- Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je
te rponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la
donne. Fais-en ton profit.

Raoul se frappa le front avec dsespoir.

-- C'est  en mourir! dit-il.

-- Tu l'as dj dit.

-- Oui, vous avez raison.

Et il fit un pas pour s'loigner.

-- O vas-tu? dit d'Artagnan.

-- Je vais trouver quelqu'un qui me dira la vrit.

-- Qui cela?

-- Une femme.

-- Mlle de La Vallire elle-mme, n'est-ce pas? dit d'Artagnan
avec un sourire. Ah! tu as l une fameuse ide; tu cherchais 
tre consol, tu vas l'tre tout de suite. Elle ne te dira pas de
mal d'elle-mme, va.

-- Vous vous trompez, monsieur, rpliqua Raoul; la femme  qui je
m'adresserai me dira beaucoup de mal.

-- Montalais, je parie?

-- Oui, Montalais.

-- Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualit, exagrera
fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas  Montalais, mon bon
Raoul.

-- Ce n'est pas la raison qui vous pousse  m'loigner de
Montalais.

-- Eh bien! je l'avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec
toi comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai.
Et si je dsire que tu ne parles pas  la Montalais, en ce moment,
c'est que tu vas livrer ton secret et qu'on en abusera. Attends,
si tu peux.

-- Je ne peux pas.

-- Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j'avais une ide... Mais je n'en
ai pas.

-- Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
laissez-moi sortir d'affaire tout seul.

-- Ah bien! oui! t'embourber,  la bonne heure! Place-toi ici, 
cette table, et prends la plume.

-- Pour quoi faire?

-- Pour crire  la Montalais et lui demander un rendez-vous.

-- Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le
capitaine.

Tout  coup la porte s'ouvrit, et un mousquetaire, s'approchant de
d'Artagnan:

-- Mon capitaine, dit-il, il y a l Mlle de Montalais qui voudrait
vous parler.

--  moi? murmura d'Artagnan. Qu'elle entre, et je verrai bien si
c'tait  moi qu'elle voulait parler.

Le rus capitaine avait flair juste.

Montalais, en entrant, vit Raoul, et s'cria:

-- Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d'Artagnan.

-- Je vous pardonne, mademoiselle, dit d'Artagnan; je sais qu'
mon ge ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.

-- Je cherchais M. de Bragelonne, rpondit Montalais.

-- Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.

-- Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle!

-- De tout mon coeur.

-- Allez donc!

Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la
main de Montalais:

-- Soyez bonne fille, dit-il tout bas; mnagez-le, et mnagez-la.

-- Ah! dit-elle sur le mme ton, ce n'est pas moi qui lui
parlerai.

-- Comment cela?

-- C'est Madame qui le fait chercher.

-- Ah! bon! s'cria d'Artagnan, c'est Madame! Avant une heure, le
pauvre garon sera guri.

-- Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur
d'Artagnan!

Et elle courut rejoindre Raoul, qui l'attendait loin de la porte,
bien intrigu, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien
de bon.


Chapitre CXCI -- Deux jalousies


Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aime;
Raoul ne se vit pas plutt avec Montalais, qu'il lui baisa la main
avec ardeur.

-- L, l, dit tristement la jeune fille. Vous placez l des
baisers  fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis mme
qu'ils ne vous rapporteront pas intrt.

-- Comment?... quoi?... M'expliquerez-vous, ma chre Aure?...

-- C'est Madame qui vous expliquera tout cela. C'est chez elle que
je vous conduis.

-- Quoi!...

-- Silence! et pas de ces regards effarouchs. Les fentres, ici,
ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir
de ne plus me regarder; faites-moi le plaisir de me parler trs
haut de la pluie, du beau temps et des agrments de l'Angleterre.

-- Enfin...

-- Ah!... je vous prviens que quelque part, je ne sais o, mais
quelque part, Madame doit avoir un oeil ouvert et une oreille
tendue. Je ne me soucie pas, vous comprenez, d'tre chasse ou
embastille. Parlons, vous dis-je, ou plutt ne parlons pas.

Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d'un homme de
coeur, c'est vrai, mais d'un homme de coeur qui va au supplice.

Montalais, l'oeil veill, la dmarche leste, la tte  tout vent,
le prcdait.

Raoul fut introduit immdiatement dans le cabinet de Madame.

Allons, pensa-t-il, cette journe se passera sans que je sache
rien. De Guiche a eu trop piti de moi; il s'est entendu avec
Madame, et tous deux, par un complot amical, loignent la solution
du problme. Que n'ai-je l un bon ennemi!... ce serpent de
de Wardes, par exemple; il mordrait, c'est vrai; mais je
n'hsiterais plus... Hsiter... douter... mieux vaut mourir!

Raoul tait devant Madame.

Henriette, plus charmante que jamais, se tenait  demi renverse
dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours
brod; elle jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui
mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.

Madame songeait; elle songeait profondment; il lui fallut la voix
de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette
rverie.

-- Votre Altesse m'a mand? rpta Raoul.

Madame secoua la tte comme si elle se rveillait.

-- Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai
mand. Vous voil donc revenu d'Angleterre?

-- Au service de Votre Altesse Royale.

-- Merci! Laissez-nous, Montalais.

Montalais sortit.

-- Vous avez bien quelques minutes  me donner, n'est-ce pas,
monsieur de Bragelonne?

-- Toute ma vie appartient  Votre Altesse Royale, repartit avec
respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes
ces politesses de Madame, et  qui ce sombre ne dplaisait pas,
persuad qu'il tait d'une certaine affinit des sentiments de
Madame avec les siens.

En effet, ce caractre trange de la princesse, tous les gens
intelligents de la Cour en connaissaient la volont capricieuse et
le fantasque despotisme.

Madame avait t flatte outre mesure des hommages du roi; Madame
avait fait parler d'elle et inspir  la reine cette jalousie
mortelle qui est le ver rongeur de toutes les flicits fminines;
Madame, en un mot, pour gurir un orgueil bless, s'tait fait un
coeur amoureux.

Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
loign par Louis XIV. Sa lettre  Charles II, Raoul ne la
connaissait pas; mais d'Artagnan l'avait bien devine.

Cet inexplicable mlange de l'amour et de la vanit, ces
tendresses inoues, ces perfidies normes, qui les expliquera?
Personne, pas mme l'ange mauvais qui allume la coquetterie au
coeur des femmes.

-- Monsieur de Bragelonne, dit la princesse aprs un silence,
tes-vous revenu content?

Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant ple de ce
qu'elle cachait, de ce qu'elle retenait, de ce qu'elle brlait de
dire:

-- Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
mcontent, Madame?

-- Mais de quoi peut tre content ou mcontent un homme de votre
ge et de votre mine?

Comme elle va vite! pensa Raoul effray; que va-t-elle souffler
en mon coeur?

Puis, effray de ce qu'il allait apprendre et voulant reculer le
moment si dsir, mais si terrible, o il apprendrait tout:

-- Madame, rpliqua-t-il, j'avais laiss un tendre ami en bonne
sant, je l'ai retrouv malade.

-- Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette
avec une imperturbable tranquillit; c'est, dit-on, un ami trs
cher  vous?

-- Oui, madame.

-- Eh bien! c'est vrai, il a t bless; mais il va mieux. Oh!
M. de Guiche n'est pas  plaindre, dit-elle vite.

Puis se reprenant:

-- Est-ce qu'il est  plaindre? dit-elle; est-ce qu'il s'est
plaint? est-ce qu'il a un chagrin quelconque que nous ne
connatrions pas?

-- Je ne parle que de sa blessure, madame.

--  la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble tre
fort heureux: on le voit d'une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
Bragelonne, je suis bien sre que vous choisiriez encore d'tre
bless comme lui au corps!... Qu'est-ce qu'une blessure au corps?

Raoul tressaillit.

Elle y revient, dit-il. Hlas!...

Il ne rpliqua rien.

-- Plat-il? fit-elle.

-- Je n'ai rien dit, madame.

-- Vous n'avez rien dit! Vous me dsapprouvez donc? Vous tes donc
satisfait?

Raoul se rapprocha.

-- Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque
chose, et sa gnrosit naturelle la pousse  mnager ses paroles.
Veuille Votre Altesse ne plus rien mnager. Je suis fort et
j'coute.

-- Ah! rpliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?

-- Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.

Et Raoul trembla, malgr lui, en prononant ces mots.

-- En effet, murmura la princesse. C'est cruel; mais puisque j'ai
commenc...

-- Oui, madame, puisque Votre Altesse a daign commencer, qu'elle
daigne achever...

Henriette se leva prcipitamment et fit quelques pas dans sa
chambre.

-- Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.

-- Rien, madame.

-- Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien l!

-- Il voulait me mnager, sans doute.

-- Et voil ce que les amis appellent l'amiti! Mais
M. d'Artagnan, que vous quittez, il vous a parl, lui?

-- Pas plus que de Guiche, madame.

Henriette fit un mouvement d'impatience.

-- Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?

-- Je ne sais rien du tout, madame.

-- Ni la scne de l'orage?

-- Ni la scne de l'orage!...

-- Ni les tte--tte dans la fort?

-- Ni les tte--tte dans la fort!...

-- Ni la fuite  Chaillot?

Raoul, qui penchait comme la fleur tranche par la faucille, fit
des efforts surhumains pour sourire, et rpondit avec une exquise
douceur:

-- J'ai eu l'honneur de dire  Votre Altesse Royale que je ne sais
absolument rien. Je suis un pauvre oubli qui arrive d'Angleterre;
entre les gens d'ici et moi, il y avait tant de flots bruyants,
que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle
n'ont pu arriver  mon oreille.

Henriette fut touche de cette pleur, de cette mansutude, de ce
courage. Le sentiment dominant de son coeur,  ce moment, c'tait
un vif dsir d'entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle
qui le faisait ainsi souffrir.

-- Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n'ont pas
voulu faire, je veux le faire pour vous, que j'estime et que
j'aime. C'est moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tte
comme un honnte homme, et je ne veux pas que vous la courbiez
sous le ridicule; dans huit jours, on dirait sous du mpris.

-- Ah! fit Raoul livide, c'en est dj l?

-- Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous
devinez; vous tiez le fianc de Mlle de La Vallire, n'est-ce
pas?

-- Oui, madame.

--  ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d'un jour 
l'autre, je chasserai Mlle de La Vallire de chez moi...

-- Chasser La Vallire! s'cria Bragelonne.

-- Sans doute. Croyez-vous que j'aurai toujours gard aux larmes
et aux jrmiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus
longtemps commode pour ces sortes d'usages; mais vous
chancelez!...

-- Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j'ai
cru que j'allais mourir, voil tout. Votre Altesse Royale me
faisait l'honneur de me dire que le roi avait pleur, suppli.

-- Oui, mais en vain.

Et elle raconta  Raoul la scne de Chaillot et le dsespoir du
roi au retour; elle raconta son indulgence  elle-mme, et le
terrible mot avec lequel la princesse outrage, la coquette
humilie, avait terrass la colre royale.

Raoul baissa la tte.

-- Qu'en pensez-vous? dit-elle.

-- Le roi l'aime! rpliqua-t-il.

-- Mais vous avez l'air de dire qu'elle ne l'aime pas.

-- Hlas! je pense encore au temps o elle m'a aim, madame.

Henriette eut un moment d'admiration pour cette incrdulit
sublime; puis, haussant les paules:

-- Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l'aimez,
_vous!_ et vous doutez qu'elle aime le roi, _elle?_

-- Jusqu' la preuve. Pardon, j'ai sa parole, voyez-vous, et elle
est fille noble.

-- La preuve?... Eh bien! soit; venez!


Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire


La princesse, prcdant Raoul, le conduisit  travers la cour vers
le corps de btiment qu'habitait La Vallire, et, montant
l'escalier qu'avait mont Raoul le matin mme, elle s'arrta  la
porte de la chambre o le jeune homme,  son tour, avait t si
trangement reu par Montalais.

Le moment tait bien choisi pour accomplir le projet conu par
Madame Henriette: le chteau tait vide; le roi, les courtisans et
les dames taient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette,
seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti qu'elle
avait  tirer de ce retour, avait prtext une indisposition, et
tait reste.

Madame tait donc sre de trouver vides la chambre de La Vallire,
et l'appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa
poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle d'honneur.

Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu'il reconnut,
et l'impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des
premiers supplices qui l'attendaient.

La princesse le regarda, et son oeil exerc put voir ce qui se
passait dans le coeur du jeune homme.

-- Vous m'avez demand des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas
surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez
pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-
nous.

-- Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour tre
convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.

-- Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrire vous.

Bragelonne obit, et se retourna vers la princesse, qu'il
interrogea du regard.

-- Vous savez o vous tes? demanda Madame Henriette.

-- Mais tout me porte  croire, madame, que je suis dans la
chambre de Mlle de La Vallire?

-- Vous y tes.

-- Mais je ferai observer  Votre Altesse que cette chambre est
une chambre, et n'est pas une preuve.

-- Attendez.

La princesse s'achemina vers le pied du lit, replia le paravent,
et, se baissant vers le parquet:

-- Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-mme cette trappe.

-- Cette trappe? s'cria Raoul avec surprise, car les mots de
d'Artagnan commenaient  lui revenir en mmoire, et il se
souvenait que d'Artagnan avait vaguement prononc ce mot.

Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui
indiqut une ouverture ou un anneau qui aidt  soulever une
portion quelconque du plancher.

-- Ah! c'est vrai! dit en riant Madame Henriette j'oubliais le
ressort cach: la quatrime feuille du parquet; appuyer sur
l'endroit o le bois fait un noeud. Voil l'instruction. Appuyez
vous-mme, vicomte, appuyez, c'est ici.

Raoul, ple comme un mort, appuya le pouce sur l'endroit indiqu
et, en effet,  l'instant mme, le ressort joua et la trappe se
souleva d'elle-mme.

-- C'est trs ingnieux, dit la princesse, et l'on voit que
l'architecte a prvu que ce serait une petite main qui aurait 
utiliser ce ressort: voyez comme cette trappe s'ouvre toute seule?

-- Un escalier! s'cria Raoul.

-- Oui, et trs lgant mme, dit Madame Henriette. Voyez,
vicomte, cet escalier a une rampe destine  garantir des chutes
les dlicates personnes qui se hasarderaient  le descendre, ce
qui fait que je m'y risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-
moi.

-- Mais, avant de vous suivre, madame, o conduit cet escalier?

-- Ah! c'est vrai, j'oubliais de vous le dire.

-- J'coute, madame, dit Raoul respirant  peine.

-- Vous savez peut-tre que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
presque porte  porte avec le roi?

-- Oui, madame, je le sais; c'tait ainsi avant mon dpart et,
plus d'une fois, j'ai eu l'honneur de le visiter  son ancien
logement.

-- Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel
appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites
chambres auxquelles mne cet escalier, et qui forment un logement
deux fois plus petit et dix fois plus loign de celui du roi,
dont le voisinage, cependant, n'est point ddaign, en gnral,
par messieurs de la Cour.

-- Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie,
car je ne comprends point encore.

-- Eh bien! il s'est trouv, par hasard, continua la princesse,
que ce logement de M. de Saint-Aignan est situ au-dessous de ceux
de mes filles, et particulirement au-dessous de celui de La
Vallire.

-- Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?

-- Dame! je l'ignore. Voulez-vous que nous descendions chez
M. de Saint Aignan? Peut-tre y trouverons-nous l'explication de
l'nigme.

Et Madame donna l'exemple en descendant elle-mme.

Raoul la suivit en soupirant.

Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
pntrer d'un pas dans cet appartement mystrieux, qui renfermait
encore les soupirs de La Vallire, et les plus suaves parfums de
son corps.

Bragelonne reconnut, en absorbant l'air par ses haletantes
aspirations, que la jeune fille avait d passer par l.

Puis, aprs ces manations, preuves invisibles, mais certaines,
vinrent les fleurs qu'elle aimait, les livres qu'elle avait
choisis. Raoul et-il conserv un seul doute, qu'il l'et perdu 
cette secrte harmonie des gots et des alliances de l'esprit avec
l'usage des objets qui accompagnent la vie. La Vallire tait pour
Bragelonne en vivante prsence dans les meubles, dans le choix des
toffes, dans les reflets mmes du parquet.

Muet et cras, il n'avait plus rien  apprendre, et ne suivait
plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le
bourreau.

Madame, cruelle comme une femme dlicate et nerveuse, ne lui
faisait grce d'aucun dtail.

Mais, il faut le dire, malgr l'espce d'apathie dans laquelle il
tait tomb, aucun de ces dtails, ft-il rest seul, n'et
chapp  Raoul. Le bonheur de la femme qu'il aime, quand ce
bonheur lui vient d'un rival, est une torture pour un jaloux.
Mais, pour un jaloux tel que tait Raoul, pour ce coeur qui, pour
la premire fois s'imprgnait de fiel, le bonheur de Louise,
c'tait une mort ignominieuse, la mort du corps et de l'me.

Il devina tout: les mains qui s'taient serres, les visages
rapprochs qui s'taient maris en face des miroirs, sorte de
serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de
mieux graver le tableau dans leur souvenir.

Il devina le baiser invisible sous les paisses portires
retombant dlivres de leurs embrasses. Il traduisit en fivreuses
douleurs l'loquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.

Ce luxe, cette recherche pleine d'enivrement, ce soin minutieux
d'pargner tout dplaisir  l'objet aim, ou de lui causer une
gracieuse surprise; cette puissance de l'amour multiplie par la
puissance royale, frappa Raoul d'un coup mortel. Oh! s'il est un
adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c'est
l'infriorit de l'homme qu'on vous prfre: tandis qu'au
contraire s'il est un enfer dans l'enfer, une torture sans nom
dans la langue, c'est la toute-puissance d'un dieu mise  la
disposition d'un rival, avec la jeunesse, la beaut, la grce.
Dans ces moments-l, Dieu lui-mme semble avoir pris parti contre
l'amant ddaign.

Une dernire douleur tait rserve au pauvre Raoul: Madame
Henriette souleva un rideau de soie, et, derrire le rideau, il
aperut le portrait de La Vallire.

Non seulement le portrait de La Vallire, mais de La Vallire
jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce
qu' dix-huit ans, la vie, c'est l'amour.

-- Louise! murmura Bragelonne, Louise! C'est donc vrai? Oh! tu ne
m'as jamais aim, car jamais tu ne m'as regard ainsi.

Et il lui sembla que son coeur venait d'tre tordu dans sa
poitrine.

Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
quoiqu'elle st bien n'avoir rien  envier, et qu'elle tait aime
de Guiche comme La Vallire tait aime de Bragelonne.

Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.

-- Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais tre plus matre de moi,
je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du
coup qui m'atteint en ce moment! Car vous tes femme, et sans
doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur.
Pardonnez-moi, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, tandis que
vous tes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants,
de ces lus...

-- Monsieur de Bragelonne, rpliqua Henriette, un coeur comme le
vtre mrite les soins et les gards d'un coeur de reine. Je suis
votre amie, monsieur; aussi n'ai-je point voulu que toute votre
vie soit empoisonne par la perfidie et souille par le ridicule.
C'est moi qui, plus brave que tous les prtendus amis, j'excepte
M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; c'est moi qui vous
fournis les preuves douloureuses, mais ncessaires, qui seront
votre gurison, si vous tes un courageux amant et non pas un
Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi mme, et ne
servez pas moins bien le roi.

Raoul sourit avec amertume.

-- Ah! c'est vrai, dit-il, j'oubliais ceci: le roi est mon matre.

-- Il y va de votre libert! il y va de votre vie!

Un regard clair et pntrant de Raoul apprit  Madame Henriette
qu'elle se trompait, et que son dernier argument n'tait pas de
ceux qui touchassent ce jeune homme.

-- Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne
pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colre un
prince dispos  s'emporter hors des limites de la raison; vous
jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-
vous, soumettez-vous, gurissez-vous.

-- Merci, madame, dit-il. J'apprcie le conseil que Votre Altesse
me donne, et je tcherai de le suivre; mais, un dernier mot je
vous prie.

-- Dites.

-- Est-ce une indiscrtion que de vous demander le secret de cet
escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
dcouvert?

-- Oh! rien de plus simple; j'ai, pour cause de surveillance, le
double des clefs de mes filles; il m'a paru trange que La
Vallire se renfermt si souvent; il m'a paru trange que
M. de Saint-Aignan changet de logis; il m'a paru trange que le
roi vnt voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que
celui-ci ft dans son amiti; enfin, il m'a paru trange que tant
de choses se fussent faites depuis votre absence, que les
habitudes de la Cour en taient changes. Je ne veux pas tre
joue par le roi, je ne veux pas servir de manteau  ses amours;
car, aprs La Vallire qui pleure, il aura Montalais qui rit,
Tonnay-Charente qui chante; ce n'est pas un rle digne de moi.
J'ai lev les scrupules de mon amiti, j'ai dcouvert le secret...
Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j'avais un
devoir  remplir; c'est fini, vous voil prvenu; l'orage va
venir, garantissez-vous.

-- Vous concluez quelque chose, cependant, madame, rpondit
Bragelonne avec fermet; car vous ne supposez pas que j'accepterai
sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu'on me fait.

-- Vous prendrez  ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
Raoul. Seulement, ne dites point la source d'o vous tenez la
vrit; voil tout ce que je vous demande, voil le seul prix que
j'exige du service que je vous ai rendu.

-- Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.

-- J'ai, moi, gagn le serrurier que les amants avaient mis dans
leurs intrts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n'est-
ce pas?

-- Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et
ne m'impose aucune rserve que celle de ne pas la compromettre?

-- Pas d'autre.

-- Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m'accorder une
minute de sjour ici.

-- Sans moi?

-- Oh! non, madame. Peu importe; ce que j'ai  faire, je puis le
faire devant vous. Je vous demande une minute pour crire un mot 
quelqu'un.

-- C'est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!

-- Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m'a fait
l'honneur de me conduire ici. D'ailleurs, je signe la lettre que
j'cris.

-- Faites, monsieur.

Raoul avait dj tir ses tablettes et trac rapidement ces mots
sur une feuille blanche:

Monsieur le comte,

Ne vous tonnez pas de trouver ici ce papier sign de moi, avant
qu'un de mes amis, que j'enverrai tantt chez vous ait eu
l'honneur de vous expliquer l'objet de ma visite.

Vicomte Raoul de Bragelonne.

Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
communiquait  la chambre des deux amants, et, bien assur que ce
papier tait tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir
en rentrant, il rejoignit la princesse, arrive dj au haut de
l'escalier.

Sur le palier, ils se sparrent: Raoul affectant de remercier Son
Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de
tout son coeur le malheureux qu'elle venait de condamner  un
aussi horrible supplice.

-- Oh! dit-elle en le voyant s'loigner ple et l'oeil inject de
sang; oh! si j'avais su, j'aurais cach la vrit  ce pauvre
jeune homme.


Chapitre CXCIII -- La mthode de Porthos


La multiplicit des personnages que nous avons introduits dans
cette longue histoire fait que chacun est oblig de ne paratre
qu' son tour et selon les exigences du rcit. Il en rsulte que
nos lecteurs n'ont pas eu l'occasion de se retrouver avec notre
ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.

Les honneurs qu'il avait reus du roi n'avaient point chang le
caractre placide et affectueux du respectable seigneur;
seulement, il redressait la tte plus que de coutume, et quelque
chose de majestueux se rvlait dans son maintien, depuis qu'il
avait reu la faveur de dner  la table du roi. La salle  manger
de Sa Majest avait produit un certain effet sur Porthos. Le
seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait  se rappeler que,
durant ce dner mmorable, force serviteurs et bon nombre
d'officiers, se trouvant derrire les convives, donnaient bon air
au repas et meublaient la pice.

Porthos se promit de confrer  M. Mouston une dignit quelconque,
d'tablir une hirarchie dans le reste de ses gens, et de se crer
une maison militaire; ce qui n'tait pas insolite parmi les grands
capitaines, attendu que, dans le prcdent sicle, on remarquait
ce luxe chez MM. de Trville, de Schomberg, de La Vieuville, sans
parler de MM. de Richelieu, de Cond, et de Bouillon-Turenne.

Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet baron, ingnieur, etc.,
pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agrments attachs aux
grands biens et aux grands mrites?

Un peu dlaiss d'Aramis, lequel, nous le savons, s'occupait
beaucoup de M. Fouquet, un peu nglig,  cause du service, par
d'Artagnan, blas sur Trchen et sur Planchet, Porthos se surprit
 rver sans trop savoir pourquoi; mais  quiconque lui et dit:
Est-ce qu'il vous manque quelque chose, Porthos? il et
assurment rpondu: Oui.

Aprs un de ces dners pendant lesquels Porthos essayait de se
rappeler tous les dtails du dner royal, demi-joyeux, grce au
bon vin, demi-triste, grce aux ides ambitieuses, Porthos se
laissait aller  un commencement de sieste, quand son valet de
chambre vint l'avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.

Porthos passa dans la salle voisine, o il trouva son jeune ami
dans les dispositions que nous connaissons.

Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravit,
lui offrit un sige.

-- Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j'ai un service  vous
demander.

-- Cela tombe  merveille, mon jeune ami, rpliqua Porthos. On m'a
envoy huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c'est
d'argent que vous avez besoin...

-- Non, ce n'est pas d'argent; merci, mon excellent ami.

-- Tant pis! J'ai toujours entendu dire que c'est l le plus rare
des services, mais le plus ais  rendre. Ce mot m'a frapp;
j'aime  citer les mots qui me frappent.

-- Vous avez un coeur aussi bon que votre esprit est sain.

-- Vous tes trop bon. Vous dnerez bien, peut-tre?

-- Oh! non, je n'ai pas faim.

-- Hein! Quel affreux pays que l'Angleterre?

-- Pas trop; mais...

-- Voyez-vous, si l'on n'y trouvait pas l'excellent poisson et la
belle viande qu'il y a, ce ne serait pas supportable.

-- Oui... je venais...

-- Je vous coute. Permettez seulement que je me rafrachisse. On
mange sal  Paris. Pouah!

Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.

Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un
large coup, et, satisfait, il reprit:

-- Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me
voici tout  vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que dsirez-
vous?

-- Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.

-- Mon opinion?... Voyons, dveloppez un peu votre ide, rpondit
Porthos en se grattant le front.

-- Je veux dire: tes-vous d'un bon naturel quand il y a dml
entre vos amis et des trangers?

-- Oh! d'un naturel excellent, comme toujours.

-- Fort bien; mais que faites-vous alors?

-- Quand mes amis ont des querelles, j'ai un principe.

-- Lequel?

-- C'est que le temps perdu est irrparable, et que l'on n'arrange
jamais aussi bien une affaire que lorsque l'on a encore
l'chauffement de la dispute.

-- Ah! vraiment, voil votre principe?

-- Absolument. Aussi, ds que la querelle est engage, je mets les
parties en prsence.

-- Oui-da?

-- Vous comprenez que, de cette faon, il est impossible qu'une
affaire ne s'arrange pas.

-- J'aurais cru, dit avec tonnement Raoul, que, prise ainsi, une
affaire devait, au contraire...

-- Pas le moins du monde. Songez que j'ai eu, dans ma vie, quelque
chose comme cent quatre-vingts  cent quatre-vingt-dix duels
rgls, sans compter les prises d'pes et les rencontres
fortuites.

-- C'est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgr lui.

-- Oh! ce n'est rien; moi, je suis si doux!... D'Artagnan compte
ses duels par centaines. Il est vrai qu'il est dur et piquant, je
le lui ai souvent rpt.

-- Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d'ordinaire les affaires que
vos amis vous confient?

-- Il n'y a pas d'exemple que je n'aie fini par en arranger une,
dit Porthos avec mansutude et une confiance qui firent bondir
Raoul.

-- Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?

-- Oh! je vous en rponds; et,  ce propos, je vais vous expliquer
mon autre principe. Une fois que mon ami m'a remis sa querelle,
voici comme je procde: je vais trouver son adversaire sur-le-
champ; je m'arme d'une politesse et d'un sang-froid qui sont de
rigueur en pareille circonstance.

-- C'est  cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez
d'arranger si bien et si srement les affaires?

-- Je le crois. Je vais donc trouver l'adversaire et je lui dis:
Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas  quel
point vous avez outrag mon ami.

Raoul frona le sourcil.

-- Quelquefois, souvent mme, poursuivit Porthos, mon ami n'a pas
t offens du tout; il a mme offens le premier: vous jugez si
mon discours est adroit.

Et Porthos clata de rire.

Dcidment, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
formidable de cette hilarit, dcidment j'ai du malheur.
De Guiche me bat froid, d'Artagnan me raille, Porthos est mou: nul
ne veut arranger cette affaire  ma faon. Et moi qui m'tais
adress  Porthos pour trouver une pe au lieu d'un
raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!

Porthos se remit, et continua:

-- J'ai donc, par un seul mot, mis l'adversaire dans son tort.

-- C'est selon, dit distraitement Raoul.

-- Non pas, c'est sr. Je l'ai mis dans son tort; c'est  ce
moment que je dploie toute ma courtoisie, pour aboutir 
l'heureuse issue de mon projet. Je m'avance donc d'une mine
affable, et, prenant la main de l'adversaire...

-- Oh! fit Raoul impatient.

-- Monsieur, lui dis-je,  prsent que vous tes convaincu de
l'offense, nous sommes assurs de la rparation. Entre mon ami et
vous, c'est dsormais un change de gracieux procds. En
consquence, je suis charg de vous donner la longueur de l'pe
de mon ami.

-- Hein? fit Raoul.

-- Attendez donc!... La longueur de l'pe de mon ami. J'ai un
cheval en bas; mon ami est  tel endroit, qui attend impatiemment
votre aimable prsence; je vous emmne; nous prenons votre tmoin
en passant, l'affaire est arrange.

-- Et, dit Raoul ple de dpit, vous rconciliez les deux
adversaires sur le terrain?

-- Plat-il? interrompit Porthos. Rconcilier? pour quoi faire?

-- Vous dites que l'affaire est arrange...

-- Sans doute, puisque mon ami attend.

-- Eh bien! quoi! s'il attend...

-- Eh bien! s'il attend, c'est pour se dlier les jambes.
L'adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on
s'aligne, et mon ami tue l'adversaire. C'est fini.

-- Ah! il le tue? s'cria Raoul.

-- Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des
gens qui se font tuer? J'ai cent et un amis,  la tte desquels
sont M. votre pre, Aramis et d'Artagnan, tous gens fort vivants,
je crois!

-- Oh! mon cher baron, s'exclama Raoul dans l'excs de sa joie.

-- Vous approuvez ma mthode, alors? fit le gant.

-- Je l'approuve si bien, que j'y aurai recours aujourd'hui, sans
retard,  l'instant mme. Vous tes l'homme que je cherchais.

-- Bon! me voici; vous voulez vous battre?

-- Absolument.

-- C'est bien naturel... Avec qui?

-- Avec M. de Saint-Aignan.

-- Je le connais... un charmant gascon, qui a t fort poli avec
moi le jour o j'eus l'honneur de dner chez le roi. Certes, je
lui rendrai sa politesse, mme quand ce ne serait pas mon
habitude. Ah ! il vous a donc offens?

-- Mortellement.

-- Diable! Je pourrai dire mortellement?

-- Plus encore, si vous voulez.

-- C'est bien commode.

-- Voil une affaire tout arrange, n'est-ce pas? dit Raoul en
souriant.

-- Cela va de soi... O l'attendez-vous?

-- Ah! pardon, c'est dlicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du
roi.

-- Je l'ai ou dire.

-- Et si je le tue?

-- Vous le tuerez certainement. C'est  vous de vous
prcautionner; mais, maintenant, ces choses-l ne souffrent pas de
difficults. Si vous eussiez vcu de notre temps,  la bonne
heure!

-- Cher ami vous ne m'avez pas compris. Je veux dire que,
M. de Saint-Aignan tant un ami du roi, l'affaire sera plus
difficile  engager, attendu que le roi peut savoir  l'avance...

-- Eh! non pas! Ma mthode, vous savez bien: Monsieur, vous avez
offens mon ami, et...

-- Oui, je le sais.

-- Et puis: Monsieur, le cheval est en bas. Je l'emmne donc
avant qu'il ait parl  personne.

-- Se laissera-t-il emmener comme cela?

-- Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est
vrai que les jeunes gens d'aujourd'hui... Mais bah! je l'enlverai
s'il le faut.

Et Porthos, joignant le geste  la parole, enleva Raoul et sa
chaise.

-- Trs bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste  poser
la question  M. de Saint-Aignan.

-- Quelle question?

-- Celle de l'offense.

-- Eh bien! mais, c'est fait, ce me semble.

-- Non, mon cher monsieur du Vallon, l'habitude chez nous autres
gens d'aujourd'hui, comme vous dites, veut qu'on s'explique les
causes de l'offense.

-- Par votre nouvelle mthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi
votre affaire...

-- C'est que...

-- Ah dame! voil l'ennui! Autrefois, nous n'avions jamais besoin
de conter. On se battait parce qu'on se battait. Je ne connais pas
de meilleure raison, moi.

-- Vous tes dans le vrai, mon ami.

-- J'coute vos motifs.

-- J'en ai trop  raconter. Seulement, comme il faut prciser...

-- Oui, oui, diable! avec la nouvelle mthode.

-- Comme il faut, dis-je, prciser; comme, d'un autre ct
l'affaire est pleine de difficults et commande un secret
absolu...

-- Oh! oh!

-- Vous aurez l'obligeance de dire seulement  M. de Saint-Aignan,
et il le comprendra, qu'il m'a offens: d'abord, en dmnageant.

-- En dmnageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit  rcapituler
sur ses doigts. Aprs?

-- Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau
logement.

-- Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c'est grave! Je
crois bien que vous devez tre furieux de cela! Et pourquoi ce
drle ferait-il faire des trappes sans vous avoir consult? Des
trappes!... mordioux!... Je n'en ai pas, moi, si ce n'est mon
oubliette de Bracieux!

-- Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
outrag, c'est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.

-- Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un dmnagement, une
trappe et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l'un de
ces griefs seulement, il y a de quoi faire s'entr'gorger toute la
gentilhommerie de France et d'Espagne, ce qui n'est pas peu dire.

-- Ainsi, cher, vous voil suffisamment muni?

-- J'emmne un deuxime cheval. Choisissez votre lieu de rendez-
vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-
vous  fond, cela donne une lasticit rare.

-- Merci! J'attendrai au bois de Vincennes, prs des Minimes.

-- Voil qui va bien... O trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?

-- Au Palais-Royal.

Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.

-- Mon habit de crmonie, dit-il; mon cheval et un cheval de
main.

Le valet s'inclina et sortit.

-- Votre pre sait-il cela? dit Porthos.

-- Non; je vais lui crire.

-- Et d'Artagnan?

-- M. d'Artagnan non plus. Il est prudent, il m'aurait dtourn.

-- D'Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos
tonn, dans sa modestie loyale qu'on et song  lui quand il y
avait un d'Artagnan au monde.

-- Cher monsieur du Vallon, rpliqua Raoul, ne me questionnez
plus, je vous en conjure. J'ai dit tout ce que j'avais  dire.
C'est l'action que j'attends; je l'attends rude et dcisive, comme
vous savez les prparer. Voil pourquoi je vous ai choisi.

-- Vous serez content de moi, rpliqua Porthos.

-- Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer
cette rencontre.

-- On s'aperoit toujours de ces choses-l, dit Porthos quand on
trouve un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets
tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est l, on le voit,
c'est invitable. J'ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent
son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.

-- Brave et cher ami,  l'ouvrage!

-- Reposez-vous sur moi, dit le gant en finissant la bouteille,
tandis que son laquais talait sur un meuble le somptueux habit et
les dentelles.

Quant  Raoul, il sortit en se disant avec une joie.

Oh! roi perfide! roi tratre! je ne puis t'atteindre! Je ne le
veux pas! Les rois sont des personnes sacres; mais ton complice,
ton complaisant, qui te reprsente, ce lche va payer ton crime!
Je le tuerai en ton nom, et, aprs, nous songerons  Louise!


Chapitre CXCIV -- Le dmnagement, la trappe et le portrait


Porthos, charg,  sa grande satisfaction, de cette mission qui le
rajeunissait, conomisa une demi-heure sur le temps qu'il mettait
d'habitude  ses toilettes de crmonie.

En homme qui s'est frott au grand monde, il avait commenc par
envoyer son laquais s'informer si M. de Saint-Aignan tait chez
lui.

On lui avait fait rponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
l'honneur d'accompagner le roi  Saint-Germain, ainsi que toute la
Cour, mais que M. le comte venait de rentrer  l'instant mme.

Sur cette rponse, Porthos se hta et arriva au logis de de Saint-
Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.

La promenade avait t superbe. Le roi, de plus en plus amoureux
et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour
tout le monde; il avait des bonts  nulle autre pareilles, comme
disaient les potes du temps.

M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, tait pote, et pensait
l'avoir prouv en assez de circonstances mmorables pour qu'on ne
lui contestt point ce titre.

Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
route, saupoudr de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
d'abord, La Vallire ensuite.

De son ct, le roi tait en verve et avait fait un distique.

Quant  La Vallire, comme les femmes qui aiment elle avait fait
deux sonnets.

Comme on le voit, la journe n'avait pas t mauvaise pour
Apollon.

Aussi, de retour  Paris, de Saint-Aignan, qui savait d'avance que
ses vers iraient courir les ruelles, se proccupait-il, un peu
plus qu'il ne l'avait fait pendant la promenade, de la facture et
de l'ide.

En consquence, pareil  un tendre pre qui est sur le point de
produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son
imagination. Donc, pour en avoir le coeur net, M. de Saint-Aignan
se rcitait  lui-mme le madrigal suivant, qu'il avait dit de
mmoire au roi, et qu'il avait promis de lui donner crit  son
retour:

_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_
_Ce que votre pense  votre coeur confie;_
_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_
_ plus aimer vos yeux qui m'ont jou ces tours?_

Ce madrigal, tout gracieux qu'il tait, ne paraissait pas parfait
 de Saint-Aignan, du moment o il le passait de la tradition
orale  la posie manuscrite. Plusieurs l'avaient trouv charmant,
l'auteur tout le premier; mais  la seconde vue, ce n'tait plus
le mme engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une
jambe croise sur l'autre et se grattant la tempe, rptait-il:

_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._

-- Oh! quand  celui-l, murmura de Saint-Aignan, celui-l est
irrprochable. J'ajouterais mme qu'il a un petit air Ronsard ou
Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n'en est pas de
mme du second. On a bien raison de dire que le vers le plus
facile  faire est le premier.

Et il continua:

_Ce que votre pense  votre coeur confie..._

-- Ah! voil la pense qui confie au coeur! Pourquoi le coeur ne
confierait-il pas aussi bien  la pense? Ma foi, quant  moi, je
n'y vois pas d'obstacle. O diable ai-je t associer ces deux
hmistiches? Par exemple, le troisime est bon:

_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._

quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
l'abb Boyer, qui est un grand pote, a fait rimer, comme moi,
_vie_ et _confie_ dans la tragdie d'_Oropaste, ou le Faux
Tonaxare, _sans compter que M. Corneille ne s'en gne pas dans sa
tragdie de _Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui,
mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s'est
mordu l'ongle,  ce moment. En effet, il a l'air de dire  Mlle de
La Vallire: D'o vient que je suis ensorcel de vous? Il et
mieux valu dire, je crois:

_Que bnis soient les dieux qui condamnent ma vie._

_Condamnent!_ Ah bien! oui! voil encore une politesse! Le roi
condamn  La Vallire... Non!

Puis il rpta:

_Mais bnis soient les dieux qui... destinent ma vie._

-- Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi!
tout ne peut pas tre fort dans un quatrain. _ plus aimer vos
yeux..._ Plus aimer qui? quoi? obscurit... L'obscurit n'est
rien; puisque La Vallire et le roi m'ont compris, tout le monde
me comprendra. Oui, mais voil le triste!... c'est le dernier
hmistiche: _Qui m'ont jou ces tours._ Le pluriel forc pour la
rime! et puis appeler la pudeur de La Vallire un tour! Ce n'est
pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-
papier mes confrres. On appellera mes posies des vers de grand
seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais pote,
l'ide lui viendra de le croire.

Et, tout en confiant ces paroles  son coeur, et son coeur  ses
penses, le comte se dshabillait plus compltement. Il venait de
quitter son habit et sa veste pour passer sa robe de chambre,
lorsqu'on lui annona la visite de M. le baron du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds.

-- Eh! fit-il, qu'est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais
point cela.

-- C'est, rpondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l'honneur
de dner avec M. le comte,  la table du roi, pendant le sjour de
Sa Majest  Fontainebleau.

-- Chez le roi,  Fontainebleau? s'cria de Saint-Aignan. Eh!
vite, vite, introduisez ce gentilhomme.

Le laquais se hta d'obir. Porthos entra.

M. de Saint-Aignan avait la mmoire des courtisans:  la premire
vue, il reconnut donc le seigneur de province,  la rputation
bizarre, et que le roi avait si bien reu  Fontainebleau, malgr
quelques sourires des officiers prsents. Il s'avana donc vers
Porthos avec tous les signes d'une bienveillance que Porthos
trouva toute naturelle, lui qui arborait, en entrant chez un
adversaire, l'tendard de la politesse la plus raffine.

De Saint-Aignan fit avancer un sige par le laquais qui avait
annonc Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d'exagr dans ces
politesses, s'assit et toussa. Les politesses d'usage
s'changrent entre les deux gentilshommes; puis, comme c'tait le
comte qui recevait la visite:

-- Monsieur le baron, dit-il,  quelle heureuse rencontre dois-je
la faveur de votre visite?

-- C'est justement ce que je vais avoir l'honneur de vous
expliquer, monsieur le comte, rpliqua Porthos; mais, pardon...

-- Qu'y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.

-- Je m'aperois que je casse votre chaise.

-- Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.

-- Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien
mme, que, si je tarde, je vais choir, position tout  fait
inconvenante dans le rle grave que je viens jouer auprs de vous.

Porthos se leva. Il tait temps, la chaise s'tait dj affaisse
sur elle-mme de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux
un plus solide rcipient pour son hte.

-- Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se
livrait  cette recherche, les meubles modernes sont devenus d'une
lgret ridicule. Dans ma jeunesse, poque o je m'asseyais avec
bien plus d'nergie encore qu'aujourd'hui, je ne me rappelle point
avoir jamais rompu un sige, sinon dans les auberges avec mes
bras.

De Saint-Aignan sourit agrablement  la plaisanterie.

-- Mais, dit Porthos en s'installant sur un lit de repos qui
gmit, mais qui rsista, ce n'est point de cela qu'il s'agit,
malheureusement.

-- Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d'un
message de mauvais augure, monsieur le baron?

-- De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le
comte, rpliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous
annoncer que vous avez offens bien cruellement un de mes amis.

-- Moi, monsieur! s'cria de Saint-Aignan; moi, j'ai offens un de
vos amis? Et lequel, je vous prie?

-- M. Raoul de Bragelonne.

-- J'ai offens M. de Bragelonne, moi? s'cria de Saint-Aignan.
Ah! mais, en vrit, monsieur, cela m'est impossible; car
M. de Bragelonne, que je connais peu, je dirai mme que je ne
connais point, est en Angleterre: ne l'ayant point vu depuis fort
longtemps, je ne saurais l'avoir offens.

-- M. de Bragelonne est  Paris, monsieur le comte, dit Porthos
impassible; et, quant  l'avoir offens, je vous rponds que c'est
vrai, puisqu'il me l'a dit lui-mme. Oui, monsieur le comte, vous
l'avez cruellement, mortellement offens, je rpte le mot.

-- Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.

-- D'ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
circonstance, attendu que M. de Bragelonne m'a dclar vous avoir
prvenu par un billet.

-- Je n'ai reu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma
parole.

-- Voil qui est extraordinaire! rpondit Porthos; et ce que dit
Raoul...

-- Je vais vous convaincre que je n'ai rien reu dit de Saint-
Aignan.

Et il sonna.

-- Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici
en mon absence.

-- Trois, monsieur le comte.

-- Qui sont?...

-- Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Fert, et la
lettre de M. de Las Fuents.

-- Voil tout?

-- Tout, monsieur le comte.

-- Dis la vrit devant Monsieur, la vrit, entends-tu bien? Je
rponds de toi.

-- Monsieur, il y avait encore le billet de...

-- De?... Dis vite, voyons.

-- De Mlle de La Val...

-- Cela suffit, interrompit discrtement Porthos. Fort bien, je
vous crois, monsieur le comte.

De Saint-Aignan congdia le valet et alla lui-mme fermer la
porte; mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard,
il vit sortir de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier
que Bragelonne y avait gliss en partant.

-- Qu'est-ce que cela? dit-il.

Porthos, adoss  cette chambre, se retourna.

-- Oh! oh! fit Porthos.

-- Un billet dans la serrure! s'cria de Saint-Aignan.

-- Ce pourrait bien tre le ntre, monsieur le comte, dit Porthos.
Voyez.

De Saint-Aignan prit le papier.

-- Un billet de M. de Bragelonne! s'cria-t-il.

-- Voyez-vous, j'avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...

-- Apport ici par M. de Bragelonne lui-mme, murmura le comte en
plissant. Mais c'est indigne! Comment donc a-t-il pntr ici?

De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.

-- Qui est venu ici, pendant que j'tais  la promenade avec le
roi?

-- Personne, monsieur.

-- C'est impossible! il faut qu'il soit venu quelqu'un!

-- Mais, monsieur, personne n'a pu entrer, puisque j'avais les
clefs dans ma poche.

-- Cependant, ce billet qui tait dans la serrure. Quelqu'un l'y a
mis; il n'est pas venu seul.

Basque ouvrit les bras en signe d'ignorance absolue.

-- C'est probablement M. de Bragelonne qui l'y aura mis? dit
Porthos.

-- Alors, il serait entr ici?

-- Sans doute, monsieur.

-- Mais, enfin, puisque j'avais la clef dans ma poche, reprit
Basque avec persvrance.

De Saint-Aignan froissa le billet aprs l'avoir lu.

-- Il y a quelque chose l-dessous, murmura-t-il absorb.

Porthos le laissa un instant  ses rflexions.

Puis il revint  son message.

-- Vous plairait-il que nous en revinssions  notre affaire?
demanda-t-il en s'adressant  de Saint-Aignan quand le laquais eut
disparu.

-- Mais je crois la comprendre par ce billet si trangement
arriv. M. de Bragelonne m'annonce un ami...

-- Je suis son ami; c'est donc moi qu'il vous annonce.

-- Pour m'adresser une provocation?

-- Prcisment.

-- Et il se plaint que je l'ai offens?

-- Cruellement, mortellement!

-- De quelle faon, s'il vous plat? Car sa dmarche est trop
mystrieuse pour que je n'y cherche pas au moins un sens.

-- Monsieur, rpondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et,
quant  sa dmarche, si elle est mystrieuse comme vous dites,
n'en accusez que vous.

Porthos pronona ces dernires paroles avec une confiance qui,
pour un homme peu habitu  sa faon, devait rvler une infinit
de sens.

-- Mystre, soit! Voyons le mystre, dit de Saint-Aignan.

Mais Porthos s'inclina.

-- Vous trouverez bon que je n'y entre point, monsieur, dit-il, et
pour d'excellentes raisons.

-- Que je comprends  merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
Voyons, monsieur je vous coute.

-- Il y a d'abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez dmnag?

-- C'est vrai, j'ai dmnag, dit de Saint-Aignan.

-- Vous l'avouez? dit Porthos d'un air de satisfaction visible.

-- Si je l'avoue? Mais oui, je l'avoue. Pourquoi donc voulez-vous
que je ne l'avoue pas?

-- Vous avez avou. Bien, nota Porthos en levant seulement un
doigt en l'air.

-- Ah ! monsieur, comment mon dmnagement peut-il avoir caus
dommage  M. de Bragelonne? Rpondez, voyons. Car je ne comprends
absolument rien  ce que vous me dites.

Porthos l'arrta.

-- Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que
M. de Bragelonne articule contre vous. S'il l'articule, c'est
qu'il s'est senti bless.

De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.

-- Cela ressemble  une mauvaise querelle, dit-il.

-- On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant
homme que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin,
vous n'avez rien  ajouter au sujet du dmnagement, n'est-ce pas?

-- Non. Aprs?

-- Ah! aprs? Mais remarquez bien, monsieur, que voil dj un
grief abominable auquel vous ne rpondez pas, ou plutt auquel
vous rpondez mal. Comment, monsieur, vous dmnagez, cela offense
M. de Bragelonne, et vous ne vous excusez pas? Trs bien!

-- Quoi! s'cria de Saint-Aignan, qui s'irritait du flegme de ce
personnage; quoi! j'ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
sujet de dmnager ou non? Allons donc, monsieur!

-- Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m'avouerez
que cela n'est rien en comparaison du second grief.

Porthos prit un air svre.

-- Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?

De Saint-Aignan devint excessivement ple. Il recula sa chaise si
brusquement, que Porthos, tout naf qu'il tait, s'aperut que le
coup avait port avant.

-- La trappe, murmura de Saint-Aignan.

-- Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en
secouant la tte.

De Saint-Aignan baissa le front.

-- Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!

-- On sait toujours tout, rpliqua Porthos, qui ne savait rien.

-- Vous m'en voyez accabl, poursuivit de Saint-Aignan, accabl 
ce point que j'en perds la tte!

-- Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n'est pas
bonne.

-- Monsieur!

-- Et quand le public sera instruit, et qu'il se fera juge...

-- Oh! monsieur, s'cria vivement le comte, un pareil secret doit
tre ignor, mme du confesseur!

-- Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n'ira pas loin, en
effet.

-- Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
pntrant ce secret, se rend-il compte du danger qu'il court, et
qu'il fait courir?

-- M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n'en craint
aucun, et vous l'exprimenterez bientt, avec l'aide de Dieu.

Cet homme est un enrag, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?

Puis il reprit tout haut:

-- Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.

-- Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre
qui glaa le sang du comte.

Comme le portrait tait celui de La Vallire, et qu'il n'y avait
plus  s'y mprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller
tout  fait.

-- Ah! s'cria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que
M. de Bragelonne tait son fianc.

Porthos prit un air imposant, la majest de l'ignorance.

-- Il ne m'importe en rien, ni  vous non plus, dit-il, que mon
ami soit ou non le fianc de qui vous dites. Je suis mme surpris
que vous ayez prononc cette parole indiscrte. Elle pourra faire
tort  votre cause, monsieur.

-- Monsieur, vous tes l'esprit, la dlicatesse et la loyaut en
une personne. Je vois tout ce dont il s'agit.

-- Tant mieux! dit Porthos.

-- Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l'avez fait entendre de
la faon la plus ingnieuse et la plus exquise. Merci, monsieur,
merci!

Porthos se rengorgea.

-- Seulement,  prsent que je sais tout, souffrez que je vous
explique...

Porthos secoua la tte en homme qui ne veut pas entendre; mais de
Saint Aignan continua:

-- Je suis au dsespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
qu'eussiez-vous fait  ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce
que vous eussiez fait?

Porthos leva la tte.

-- Il ne s'agit point de ce que j'eusse fait, jeune homme; vous
avez, dit-il, connaissance des trois griefs, n'est-ce pas?

-- Pour le premier, pour le dmnagement, monsieur, et ici, c'est
 l'homme d'esprit et d'honneur que je m'adresse, quand une
auguste volont elle-mme me conviait  dmnager, devais-je,
pouvais-je dsobir?

Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le
temps d'achever.

-- Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interprtant le mouvement
 sa manire. Vous sentez que j'ai raison.

Porthos ne rpliqua rien.

-- Je passe  cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan
en appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du
mal, moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez.
Eh bien! en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon
plein gr, dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe
destine... Oh! non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous
sentez, vous devinez, vous comprenez, une volont au-dessus de la
mienne. Vous apprciez l'entranement, je ne parle pas de l'amour,
cette folie irrsistible... Mon Dieu!... heureusement, j'ai
affaire  un homme plein de coeur de sensibilit; sans quoi, que
de malheur et de scandale sur elle, pauvre enfant!... et sur
celui... que je ne veux pas nommer!

Porthos, tourdi, abasourdi par l'loquence et les gestes de
Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit
et immobile sur son sige; il y parvint.

De Saint-Aignan, lanc dans sa proraison, continua, en donnant
une action nouvelle  sa voix, une vhmence croissante  son
geste:

-- Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le
grief principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui
a dsir avoir son portrait? est-ce moi? Qui l'aime? est-ce moi?
Qui la veut? est-ce moi?... Qui l'a prise? est-ce moi? Non! mille
fois non! je sais que M. de Bragelonne doit tre dsespr, je
sais que ces malheurs-l sont cruels. Tenez, moi aussi, je
souffre. Mais pas de rsistance possible. Luttera-t-il? on en
rirait. S'il s'obstine seulement, il se perd. Vous me direz que le
dsespoir est une folie; mais vous tes raisonnable, vous, vous
m'avez compris. Je vois  votre air grave rflchi, embarrass
mme, que l'importance de la situation vous a frapp. Retournez
donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je l'en remercie
moi-mme, d'avoir choisi pour intermdiaire un homme de votre
mrite. Croyez que, de mon ct, je garderai une reconnaissance
ternelle  celui qui a pacifi si ingnieusement si
intelligemment notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que
ce secret ft  quatre au lieu d'tre  trois, eh bien! ce secret,
qui peut faire la fortune du plus ambitieux, je me rjouis de le
partager avec vous; je m'en rjouis du fond de l'me.  partir de
ce moment, disposez donc de moi, je me mets  votre merci. Que
faut-il que je fasse pour vous? Que dois-je demander, exiger mme?
Parlez, monsieur, parlez.

Et, selon l'usage familirement amical des courtisans de cette
poque, de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer
tendrement dans ses bras.

Porthos se laissa faire avec un flegme inou.

-- Parlez, rpta de Saint-Aignan; que demandez-vous?

-- Monsieur, dit Porthos, j'ai en bas un cheval; faites moi le
plaisir de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de
mauvais tours.

-- Monter  cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
curiosit.

-- Mais, pour venir avec moi o nous attend M. de Bragelonne.

-- Ah! il voudrait me parler, je le conois; avoir des dtails.
Hlas! c'est bien dlicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi
m'attend.

-- Le roi attendra, dit Porthos.

-- Mais, o donc m'attend M. de Bragelonne?

-- Aux Minimes,  Vincennes.

-- Ah ! mais, rions-nous?

-- Je ne crois pas; moi, du moins.

Et Porthos donna  son visage la rigidit de ses lignes les plus
svres.

-- Mais les Minimes, c'est un rendez-vous d'pe, cela? Eh bien!
qu'ai-je  faire aux Minimes, alors?

Porthos tira lentement son pe.

-- Voici la mesure de l'pe de mon ami, dit-il.

-- Corbleu! Cet homme est fou! s'cria de Saint-Aignan.

Le rouge monta aux oreilles de Porthos.

-- Monsieur, dit-il, si je n'avais pas l'honneur d'tre chez vous,
et de servir les intrts de M. de Bragelonne, je vous jetterais
par votre fentre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien
pour attendre. Venez-vous aux Minimes, monsieur?

-- Eh!...

-- Y venez-vous de bonne volont?

-- Mais...

-- Je vous y porte si vous n'y venez pas! Prenez garde!

-- Basque! s'cria M. de Saint-Aignan.

-- Le roi appelle M. le comte, dit Basque.

-- C'est diffrent, dit Porthos; le service du roi avant tout.
Nous attendrons l jusqu' ce soir, monsieur.

Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
sortit, enchant d'avoir arrang encore une affaire.

De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant  la hte son
habit et sa veste, il courut en rparant le dsordre de sa
toilette, et disant:

-- Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
prendre ce cartel-l. Il est bien pour lui, pardieu!


Chapitre CXCV -- Rivaux politiques


Le roi, aprs cette promenade si fertile pour Apollon, et dans
laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les
potes de l'poque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui
l'attendait.

Derrire le roi venait M. Colbert, qui l'avait pris dans un
corridor comme s'il l'et attendu  l'afft, et qui le suivait
comme son ombre jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tte
carre, son gros luxe d'habits dbraills, qui le faisaient
ressembler quelque peu  un seigneur flamand aprs la bire.

M. Fouquet,  la vue de son ennemi, demeura calme, et s'attacha
pendant toute la scne qui allait suivre  observer cette conduite
si difficile de l'homme suprieur dont le coeur regorge de mpris,
et qui ne veut pas mme tmoigner son mpris, dans la crainte de
faire encore trop d'honneur  son adversaire.

Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c'tait de
la part de M. Fouquet une partie mal joue et perdue sans
ressource, quoiqu'elle ne ft pas encore termine. Colbert tait
de cette cole d'hommes politiques qui n'admirent que l'habilet,
qui n'estiment que le succs.

De plus, Colbert, qui n'tait pas seulement un homme envieux et
jaloux, mais qui avait  coeur tous les intrts du roi, parce
qu'il tait dou au fond de la suprme probit du chiffre, Colbert
pouvait se donner  lui-mme le prtexte, si heureux lorsque l'on
hait, qu'il agissait, en hassant et en perdant M. Fouquet, en vue
du bien de l'tat et de la dignit royale.

Aucun de ces dtails n'chappa  Fouquet.  travers les gros
sourcils de son ennemi, et malgr le jeu incessant de ses
paupires, il lisait, par les yeux, jusqu'au fond du coeur de
Colbert; il vit donc tout ce qu'il y avait dans ce coeur: haine et
triomphe.

Seulement, comme, tout en pntrant, il voulait rester
impntrable, il rassrna son visage, sourit de ce charmant
sourire sympathique qui n'appartenait qu' lui, et, donnant
l'lasticit la plus noble et la plus souple  la fois  son
salut:

-- Sire, dit-il, je vois,  l'air joyeux de Votre Majest, qu'elle
a fait une bonne promenade.

-- Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous
avez eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais
invit.

-- Sire, je travaillais, rpondit le surintendant.

Fouquet n'eut pas mme besoin de dtourner la tte; il ne
regardait pas du ct de M. Colbert.

-- Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s'cria le roi. Mon Dieu,
que je voudrais pouvoir toujours vivre  la campagne, en plein
air, sous les arbres!

-- Oh! Votre Majest n'est pas encore lasse du trne, j'espre?
dit Fouquet.

-- Non; mais les trnes de verdure sont bien doux.

-- En vrit, Sire, Votre Majest comble tous mes voeux en parlant
ainsi. J'avais justement une requte  lui prsenter.

-- De la part de qui, monsieur le surintendant?

-- De la part des nymphes de Vaux.

-- Ah! ah! fit Louis XIV.

-- Le roi m'a daign faire une promesse, dit Fouquet.

-- Oui, je me rappelle.

-- La fte de Vaux, la fameuse fte, n'est-ce pas, Sire? dit
Colbert essayant de faire preuve de crdit en se mlant  la
conversation.

Fouquet, avec un profond mpris, ne releva pas le mot. Ce fut pour
lui comme si Colbert n'avait ni pens ni parl.

-- Votre Majest sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux 
recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.

-- J'ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n'a
que sa parole.

-- Et moi, Sire, je viens dire  Votre Majest que je suis
absolument  ses ordres.

-- Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le
surintendant?

Et Louis XIV regarda Colbert.

-- Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m'engage point  cela;
j'espre pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-tre mme un
peu d'oubli au roi.

-- Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J'insiste sur
le mot merveille. Oh! vous tes un magicien, nous connaissons
votre pouvoir, nous savons que vous trouvez de l'or, n'y en et-il
point au monde. Aussi le peuple dit que vous en faites.

Fouquet sentit que le coup partait d'un double carquois et que le
roi lui lanait  la fois une flche de son arc, une flche de
l'arc de Colbert. Il se mit  rire.

-- Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
prends, cet or. Il le sait trop, peut-tre; et du reste, ajouta-t-
il firement, je puis assurer Votre Majest que l'or destin 
payer la fte de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des
sueurs, peut-tre. On les paiera.

Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi
voulut rpliquer; un coup d'oeil d'aigle, un regard loyal, royal
mme, lanc par Fouquet, arrta la parole sur ses lvres.

Le roi, s'tait remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet,
et lui dit:

-- Donc, vous formulez votre invitation?

-- Oui, Sire, s'il plat  Votre Majest.

-- Pour quel jour?

-- Pour le jour qu'il vous conviendra, Sire.

-- C'est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je
n'en dirais pas autant, moi.

-- Votre Majest fera, quand elle le voudra, tout ce qu'un roi
peut et doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de
tout pour son service et pour ses plaisirs.

Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot
tait un retour  des sentiments moins hostiles. Fouquet n'avait
pas mme regard son ennemi. Colbert n'existait pas pour lui.

-- Eh bien!  huit jours, voulez-vous? dit le roi.

--  huit jours, Sire.

-- Nous sommes  mardi; voulez-vous jusqu'au dimanche suivant?

-- Le dlai que daigne accorder Sa Majest secondera puissamment
les travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir
au divertissement du roi et de ses amis.

-- Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les
traitez-vous?

-- Le roi est matre partout, Sire; le roi fait sa liste et donne
ses ordres. Tous ceux qu'il daigne inviter sont des htes trs
respects par moi.

-- Merci! reprit le roi, touch de la noble pense exprime avec
un noble accent.

Fouquet prit alors cong de Louis XIV, aprs quelques mots donns
aux dtails de certaines affaires...

Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu'on allait
s'entretenir de lui, que ni l'un ni l'autre ne l'pargnerait.

La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup  son
ennemi, lui apparut comme une compensation  tout ce qu'on allait
lui faire souffrir...

Il revint donc promptement, lorsque dj il avait touch la porte,
et, s'adressant au roi:

-- Pardon! Sire, dit-il pardon!

-- De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec amnit.

-- D'une faute grave, que je commettais sans m'en apercevoir.

-- Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je
vous pardonne. Contre quoi avez-vous pch, ou contre qui?

-- Contre toute convenance, Sire. J'oubliais de faire part  Votre
Majest d'une circonstance assez importante.

-- Laquelle?

Colbert frissonna; il crut  une dnonciation. Sa conduite avait
t dmasque. Un mot de Fouquet, une preuve articule, et, devant
la loyaut juvnile de Louis XIV, s'effaait toute la faveur de
Colbert. Celui-ci trembla donc qu'un coup si hardi ne vnt
renverser tout son chafaudage, et, de fait, le coup tait si beau
 jouer, qu'Aramis, le beau joueur, ne l'et pas manqu.

-- Sire, dit Fouquet d'un air dgag, puisque vous avez eu la
bont de me pardonner, je suis tout loger dans ma confession: ce
matin, j'ai vendu l'une de mes charges.

-- Une de vos charges! s'cria le roi; laquelle donc?

Colbert devint livide.

-- Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air svre:
la charge de procureur gnral.

Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.

Celui-ci, la sueur au front, se sentit prs de dfaillir.

--  qui vendtes-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le
roi.

Colbert s'appuya au chambranle de la chemine.

--  un conseiller du Parlement, Sire, qui s'appelle M. Vanel.

-- Vanel?

-- Un ami de M. l'intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant
tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une
expression d'oubli et d'ignorance que le peintre, l'acteur et le
pote doivent renoncer  reproduire avec le pinceau, le geste ou
la plume.

Puis, ayant fini, ayant cras Colbert sous le poids de cette
supriorit, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit 
moiti veng par la stupfaction du prince et par l'humiliation du
favori.

-- Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a
vendu cette charge?

-- Oui, Sire, rpliqua Colbert avec intention.

-- Il est fou! risqua le roi.

Colbert, cette fois, ne rpliqua pas; il avait entrevu la pense
du matre. Cette pense le vengeait aussi.  sa haine venait se
joindre sa jalousie;  son plan de ruine venait s'allier une
menace de disgrce.

Dsormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les ides
hostiles ne rencontraient plus d'obstacles, et la premire faute
de Fouquet qui pourrait servir de prtexte devancerait de prs le
chtiment.

Fouquet avait laiss tomber son arme. Haine et Jalousie venaient
de la ramasser.

Colbert fut invit par le roi  la fte de Vaux; il salua comme un
homme sr de lui, il accepta comme un homme qui oblige.

Le roi en tait au nom de Saint-Aignan sur la liste d'ordres,
quand l'huissier annona le comte de Saint-Aignan.

Colbert se retira discrtement  l'arrive du Mercure royal.


Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux


De Saint-Aignan avait quitt Louis XIV il y avait deux heures 
peine; mais, dans cette premire effervescence de son amour, quand
Louis XIV ne voyait pas La Vallire, il fallait qu'il parlt
d'elle. Or, la seule personne avec laquelle il pt en parler  son
aise tait de Saint-Aignan; de Saint -- Aignan lui tait donc
indispensable.

-- Ah! c'est vous, comte? s'cria-t-il en l'apercevant, doublement
joyeux qu'il tait de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
figure renfrogne l'attristait toujours. Tant mieux! je suis
content de vous voir; vous serez du voyage, n'est-ce pas?

-- Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?

-- De celui que nous ferons pour aller jouir de la fte que nous
donne M. le surintendant  Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin
voir une fte prs de laquelle nos divertissements de
Fontainebleau seront des jeux de robins.

--  Vaux! le surintendant donne une fte  Votre Majest, et 
Vaux, rien que cela?

-- Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le ddaigneux.
Sais-tu, toi qui fais le ddaigneux, que, lorsqu'on saura que
M. Fouquet me reoit  Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l'on
s'gorgera pour tre invit  cette fte? Je te le rpte donc, de
Saint-Aignan, tu seras du voyage.

-- Oui, si, d'ici l, je n'en ai pas fait un autre plus long et
moins agrable.

-- Lequel?

-- Celui de Styx, Sire.

-- Fi! dit Louis XIV en riant.

-- Non, srieusement, Sire, rpondit de Saint-Aignan. J'y suis
convi, et de faon, en vrit,  ne pas trop savoir de quelle
manire m'y prendre pour refuser.

-- Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
potique; mais tche de ne pas tomber d'Apollon en Phbus.

-- Eh bien! donc, si Votre Majest daigne m'couter je ne mettrai
pas plus longtemps l'esprit de mon roi  la torture.

-- Parle.

-- Le roi connat-il M. le baron du Vallon?

-- Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon pre, et un beau
convive, ma foi! Car c'est de celui qui a dn avec nous 
Fontainebleau que tu veux parler?

-- Prcisment. Mais Votre Majest a oubli d'ajouter  ses
qualits: un aimable tueur de gens.

-- Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.

-- Ou me faire tuer, ce qui est tout un.

-- Oh! par exemple!

-- Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la
vrit.

-- Et tu dis qu'il veut te faire tuer?

-- C'est son ide pour le moment,  ce digne gentilhomme.

-- Sois tranquille, je te dfendrai, s'il a tort.

-- Ah! il y a un _si._

-- Sans doute. Voyons, rponds comme s'il s'agissait d'un autre,
mon pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?

-- Votre Majest va en juger.

-- Que lui as-tu fait?

-- Oh!  lui, rien; mais il parat que j'ai fait  un de ses amis.

-- C'est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?

-- Non, c'est le fils d'un des quatre fameux, voil tout.

-- Qu'as-tu fait  ce fils? Voyons.

-- Dame! j'ai aid quelqu'un  lui prendre sa matresse.

-- Et tu avoues cela?

-- Il faut bien que je l'avoue, puisque c'est vrai.

-- En ce cas, tu as tort.

-- Ah! j'ai tort?

-- Oui, et, ma foi, s'il te tue...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il aura raison.

-- Ah! voil donc comme vous jugez, Sire?

-- Trouves-tu la mthode mauvaise?

-- Je la trouve expditive.

-- Bonne justice et prompte, disait mon aeul Henri IV.

-- Alors, que le roi signe vite la grce de mon adversaire, qui
m'attend aux Minimes pour me tuer.

-- Son nom et un parchemin.

-- Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majest, et,
quant  son nom...

-- Quant  son nom?

-- C'est le vicomte de Bragelonne, Sire.

-- Le vicomte de Bragelonne? s'cria le roi en passant du rire 
la plus profonde stupeur.

Puis, aprs un moment de silence, pendant lequel il essuya la
sueur qui coulait sur son front:

-- Bragelonne! murmura-t-il.

-- Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.

-- Bragelonne, le fianc de?...

-- Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fianc de...

-- Il tait  Londres, cependant!

-- Oui; mais je puis vous rpondre qu'il n'y est plus, Sire.

-- Et il est  Paris?

-- C'est--dire qu'il est aux Minimes, o il m'attend, comme j'ai
eu l'honneur de le dire au roi.

-- Sachant tout?

-- Et bien d'autres choses encore! Si le roi veut voir le billet
qu'il m'a fait tenir...

Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous
connaissons.

-- Quand Votre Majest aura lu le billet, dit-il, j'aurai
l'honneur de lui dire comment il m'est parvenu.

Le roi lut avec agitation, et aussitt.

-- Eh bien? demanda-t-il.

-- Eh bien! Votre Majest connat certaine serrure cisele,
fermant certaine porte en bois d'bne, qui spare certaine
chambre de certain sanctuaire bleu et blanc?

-- Certainement, le boudoir de Louise.

-- Oui, Sire. Eh bien! c'est dans le trou de cette serrure que
j'ai trouv ce billet. Qui l'y a mis? M. de Bragelonne ou le
diable? Mais, comme le billet sent l'ambre et non le soufre, je
conclus que ce doit tre non pas le diable, mais bien
M. de Bragelonne.

Louis pencha la tte et parut absorb tristement. Peut-tre en ce
moment quelque chose comme un remords traversait-il son coeur.

-- Oh! dit-il, ce secret dcouvert!

-- Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans
la poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d'un ton de
bravoure tout espagnol.

Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d'un geste le
roi l'arrta.

-- Et o allez-vous? demanda-t-il.

-- Mais o l'on m'attend, Sire.

-- Quoi faire?

-- Me battre, probablement.

-- Vous battre? s'cria le roi. Un moment, s'il vous plat,
monsieur le comte!

De Saint-Aignan secoua la tte comme l'enfant qui se mutine quand
on veut l'empcher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un
couteau.

-- Mais cependant, Sire... fit-il.

-- Et d'abord, dit le roi, je ne suis pas clair.

-- Oh! sur ce point, que Votre Majest interroge, rpondit de
Saint-Aignan, et je ferai la lumire.

-- Qui vous a dit que M. de Bragelonne a pntr dans la chambre
en question?

-- Ce billet que j'ai trouv dans la serrure, comme j'ai eu
l'honneur de le dire  Votre Majest.

-- Qui te dit que c'est lui qui l'y a mis?

-- Quel autre que lui et os se charger d'une pareille
commission?

-- Tu as raison. Comment a-t-il pntr chez toi?

-- Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes taient
fermes, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses
poches.

-- Eh bien! on aura gagn ton laquais.

-- Impossible, Sire.

-- Pourquoi, impossible?

-- Parce que, si on l'et gagn, on n'et pas perdu le pauvre
garon, dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en
manifestant clairement qu'on s'tait servi de lui.

-- C'est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu'une
conjecture.

-- Voyons, Sire, si cette conjecture est la mme que celle qui
s'est prsente  mon esprit?

-- C'est qu'il se serait introduit par l'escalier.

-- Hlas! Sire, cela me parat plus que probable.

-- Il n'en faut pas moins que quelqu'un ait vendu le secret de la
trappe.

-- Vendu ou donn.

-- Pourquoi cette distinction?

-- Parce que certaines personnes, Sire, tant au-dessus du prix
d'une trahison, donnent et ne vendent pas.

-- Que veux-tu dire?

-- Oh! Sire, Votre Majest a l'esprit trop subtil pour ne pas
m'pargner, en devinant, l'embarras de nommer.

-- Tu as raison: Madame!

-- Ah! fit de Saint-Aignan.

-- Madame, qui s'est inquite du dmnagement.

-- Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est
assez puissante pour dcouvrir ce que nul, except vous, Sire, ou
elle, ne dcouvrirait.

-- Et tu crois que ma soeur aura fait alliance avec Bragelonne?

-- Eh! eh! Sire...

--  ce point de l'instruire de tous ces dtails?

-- Peut-tre mieux encore.

-- Mieux!... Achve.

-- Peut-tre au point de l'accompagner.

-- O cela? En bas, chez toi?

-- Croyez-vous la chose impossible, Sire?

-- Oh!

-- coutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?

-- Oui, c'est une habitude qu'elle a prise de ma mre.

-- La verveine surtout?

-- C'est son odeur de prdilection.

-- Eh bien! mon appartement embaume la verveine.

Le roi demeura pensif.

-- Mais, reprit-il, aprs un moment de silence pourquoi Madame
prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi?

En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan et bien facilement
rpondu par ceux-ci: Jalousie de femme! le roi sondait son ami
jusqu'au fond du coeur pour voir s'il avait pntr le secret de
sa galanterie avec sa belle -- soeur. Mais de Saint-Aignan n'tait
pas un courtisan mdiocre; il ne se risquait pas  la lgre dans
la dcouverte des secrets de famille; il tait trop ami des Muses
pour ne pas songer souvent  ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux
versrent tant de larmes pour expier le crime d'avoir vu on ne
sait quoi dans la maison d'Auguste. Il passa donc adroitement 
ct du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de
sagacit en indiquant que Madame tait venue chez lui avec
Bragelonne, il fallait payer l'usure de cet amour-propre et
rpondre nettement  cette question: Pourquoi Madame est-elle
contre moi avec Bragelonne?

-- Pourquoi? rpondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majest oublie
donc que M. le comte de Guiche est l'ami intime du vicomte de
Bragelonne?

-- Je ne vois pas le rapport, rpondit le roi.

-- Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le
comte de Guiche grand ami de Madame.

-- C'est juste, repartit le roi; il n'y a plus besoin de chercher,
le coup est venu de l.

-- Et, pour le parer, le roi n'est-il pas d'avis qu'il faut en
porter un autre?

-- Oui; mais pas du genre de ceux qu'on se porte au bois de
Vincennes, rpondit le roi.

-- Votre Majest oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis
gentilhomme, et que l'on m'a provoqu.

-- Ce n'est pas toi que cela regarde.

-- Mais c'est moi qu'on attend aux Minimes, Sire, depuis plus
d'une heure; moi qui en suis cause, et dshonor si je ne vais pas
o l'on m'attend.

-- Le premier honneur d'un gentilhomme, c'est l'obissance  son
roi.

-- Sire...

-- J'ordonne que tu demeures!

-- Sire...

-- Obis.

-- Comme il plaira  Votre Majest, Sire.

-- D'ailleurs, je veux claircir toute cette affaire; je veux
savoir comment on s'est jou de moi avec assez d'audace pour
pntrer dans le sanctuaire de mes prdilections. Ceux qui ont
fait cela, de Saint-Aignan, ce n'est pas toi qui dois les punir,
car ce n'est pas ton honneur qu'ils ont attaqu, c'est le mien.

-- Je supplie Votre Majest de ne pas accabler de sa colre
M. de Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de
prudence, mais pas de loyaut.

-- Assez! Je saurai faire la part du juste et de l'injuste, mme
au fort de ma colre. Pas un mot de cela  Madame, surtout.

-- Mais que faire vis--vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
chercher, et...

-- Je lui aurai parl ou fait parler avant ce soir.

-- Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l'indulgence.

-- J'ai t indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en
fronant le sourcil; il est temps que je montre  certaines
personnes que je suis le matre chez moi.

Le roi prononait  peine ces mots, qui annonaient qu'au nouveau
ressentiment se mlait le souvenir d'un ancien, que l'huissier
apparut sur le seuil du cabinet.

-- Qu'y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n'ai
point appel?

-- Sire, dit l'huissier, Votre Majest m'a ordonn, une fois pour
toutes, de laisser passer M. le comte de La Fre toutes les fois
qu'il aurait  parler  Votre Majest.

-- Aprs?

-- M. le comte de La Fre est l qui attend.

Le roi et de Saint-Aignan changrent  ces mots un regard dans
lequel il y avait plus d'inquitude que de surprise. Louis hsita
un instant. Mais, presque aussitt, prenant sa rsolution:

-- Va, dit-il  de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
recommence ses perscutions, et qu'elle a mis en campagne des gens
qui eussent mieux fait de rester neutres.

-- Sire...

-- Si Louise s'effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que
l'amour du roi est un bouclier impntrable. Si, ce dont j'aime 
douter, elle savait tout dj ou si elle avait subi de son ct
quelque attaque, dis-lui bien, de Saint -- Aignan, ajouta le roi
tout frissonnant de colre et de fivre, dis-lui bien que, cette
fois, au lieu de la dfendre, je la vengerai, et cela si
svrement, que nul, dsormais, n'osera lever les yeux jusqu'
elle.

-- Est-ce tout, Sire?

-- C'est tout. Va vite, et demeure fidle, toi qui vis au milieu
de cet enfer, sans avoir comme moi l'espoir du paradis.

Saint-Aignan s'puisa en protestations de dvouement; il prit et
baisa la main du roi et sortit radieux.

Fin du tome III





End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***

***** This file should be named 13949-8.txt or 13949-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/9/4/13949/

This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
