The Project Gutenberg EBook of Mille et un jours en prison  Berlin
by Docteur Henri Bland

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Mille et un jours en prison  Berlin

Author: Docteur Henri Bland

Release Date: August 22, 2004 [EBook #13247]
[Last updated: March 15, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MILLE ET UN JOURS EN PRISON ***




Produced by La bibliothque Nationale du Qubec et Renald Levesque







[Illustration ill_1.png PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR PRISE DANS LA COUR DE
LA PRISON A BERLIN, JUIN 1917]



Docteur HENRI BLAND

MILLE ET UN JOURS

EN

PRISON A BERLIN

1919

A ma vieille mre, en tmoignage de filiale et respectueuse affection.



AVANT-PROPOS

Depuis son retour d'Allemagne, l'auteur a reu de tous les coins
du Canada et de plusieurs endroits des tats-Unis d'innombrables
invitations pour confrences, discours, etc.

A peu d'exceptions prs, il lui a t impossible naturellement d'accder
au dsir si chaleureusement exprim de part et d'autre.

D'un autre ct un grand nombre de personnes dont il s'honore de
l'amiti lui ont fortement conseill de publier, sous une forme
quelconque, quelques mmoires et de son sjour en Belgique--c'est--dire
depuis son mariage  Capellen, prs d'Anvers, en 1914, jusqu' son
arrestation en 1915--et de sa captivit en Allemagne les annes
subsquentes.

C'est pour satisfaire au dsir des uns et au conseil des autres qu'il
offre au public la narration, crite  la diable, qui suit.

Si l'on y cherchait de la philosophie, un effort littraire, des
considrations d'ordre politique ou social ou mme des jrmiades... on
serait du.

L'auteur n'a eu d'autre intention que celle de relater, sans efforts et
sans prtention, des incidents et des vnements, cocasses, indiffrents
ou tristes auxquels il a t ml; de faire voir superficiellement ce
qu'est la vie d'un prisonnier de guerre derrire des murailles leves
sous la garde mdiate ou immdiate de Prussiens authentiques.

L s'est born son effort.

H. B.



MILLE ET UN JOURS

EN

PRISON A BERLIN



Chapitre I

"C'EST LA GUERRE!"

Ce jour-l, une atmosphre de religiosit enveloppait l'imposante
chane de montagnes qui sparent l'Espagne de la France. Le Congrs
Eucharistique, qui prenait fin, avait runi,  Lourdes, un nombreux
clerg et un peuple immense venus de tous les coins du monde.
Tous--fidles par centaines de mille: laques, prtres, prlats,
vques, princes de l'Eglise--avaient, la veille au soir, ml leurs
voix dans les chants pieux de l'inoubliable et grandiose procession aux
flambeaux en face de la Basilique, pendant que l-haut, au sommet du Pic
du Gers, la croix flamboyante se dtachait dans la nuit profonde. Cette
croix de feu, au fond de la nue, semblait rappeler la parole anglique
d'il y a deux mille ans: _Pax hominibus bonae voluntatis_.

C'tait le 26 juillet 1914, un dimanche. Nous nous promenions, ma femme
et moi, dans le parc d'un village pyrnen. Le soleil dardait ses rayons
chauds et vivifiants, incendiant toute la valle du Gave. Soudain, un
camelot s'approche de nous portant sous son bras un paquet de journaux.
Le gamin criait  tue-tte:--"C'est la guerre! C'est la guerre!" Nous
lui coupons la parole en posant cette question:

--Quelle guerre?...

--Mais la guerre entre l'Autriche et la Serbie, monsieur. Vous aurez
tous les dtails en achetant mon journal: _la Libert du Sud-Ouest_.

En effet, ce matin-l, toute la presse europenne publiait le texte de
l'ultimatum, dsormais fameux, que l'Autriche venait de lancer  la
petite Serbie.

Le lendemain, dans le rapide qui nous ramenait de Bordeaux  Paris, nous
trouvions,  chaque gare importante, les plus rcentes ditions des
quotidiens franais o tait comment  profusion, avec passion et
nervosit, le document diplomatique qui menaait de troubler la paix
de l'Europe.--On discutait fivreusement dans le compartiment o nous
tions:--"C'est bien encore et toujours la perfide Autriche!..."
D'autres ajoutaient:--"C'est encore plus l'ambitieuse et tratresse
Allemagne qui inspire l'Autriche!"

Nous nous htions de retourner  Anvers, en ne faisant  Paris qu'une
halte de quelques jours. Nous tions surpris de constater que dans
cette tourmente diplomatique qui allait s'accentuant d'heure eu heure,
l'norme capitale conservait un calme remarquable. On discutait bien
dans les cafs, sur les grands boulevards, dans les omnibus, mais non
pas avec cette agitation fbrile, cette verbosit, ce mlange de blague,
d'enthousiasme, d'emballement, et de contradiction que l'on a l'habitude
d'observer chez un public parisien.

Lorsque, au dbotter, j'essayai d'envoyer une dpche en Belgique, on
me rpondit que les lignes tlgraphiques taient dj entirement, et
exclusivement,  la disposition des autorits militaires, et que ma
dpche pourrait bien tre retarde de vingt-quatre heures.

Le jour de mon dpart de Paris pour Anvers, j'tais all rendre visite
 l'hon. M. Roy,  qui je posai la question:--"Que pensez-vous de la
situation diplomatique?" L'minent reprsentant du Canada me fit part de
sa grande anxit et de ses relles apprhensions. Il me sembla plutt
pessimiste, redoutant une guerre entre l'Allemagne et la France.

Le 30 juillet,  midi, nous prenions, ma femme et moi, le rapide
Paris-Amsterdam  destination d'Anvers, et nous traversions ce
territoire de France et de Belgique qui  peine deux mois plus tard
tait le thtre des horreurs de la guerre. Nous tions alors loin de
penser que ces cits, vritables fourmilires industrielles, et ces
campagnes couvertes  cette poque d'une moisson dore invitant la faux
du moissonneur seraient, avant quelques semaines, dvastes, saccages,
pilles et incendies.

A Anvers, grande agitation. La garde civique a t appele, et la rumeur
circule, ce soir-l, 30 juillet, que l'Allemagne a des intentions
sinistres, qu'elle se dispose  violer la neutralit de la Belgique. La
seule mention d'un acte si contraire aux lois internationales soulve
l'indignation de tous ceux que nous rencontrons. Nous traversons la
ville et nous nous rendons  Capellen, village situ  six milles au
nord de la ville d'Anvers, sur la grande chausse Anvers-Rotterdam.

Le samedi, 1er aot 1914, nous nous rendions d'Anvers  Bruxelles,
puis  Ostende, o nous devions occuper une villa au bord de la mer,
exactement  Middelkerke. Middelkerke est une place charmante qui
vient justement d'tre vacue par les Allemands, et qui est situe 
mi-chemin entre Ostende et Nieuport. C'est des environs de Nieuport que
partait la ligne de sparation entre les armes allies et les armes
teutonnes pendant les quatre annes de la guerre.

Je me permettrai d'ouvrir ici une parenthse afin de raconter un
incident qui pourra jeter quelque lumire sur les intentions de
l'Allemagne envers la Belgique.

Au moment o le train  destination d'Ostende sortait de la gare de
Bruxelles, un couple entrait dans notre compartiment dj rempli. Ce
brave homme et sa femme s'excusrent de leur mieux de pntrer ainsi
dans un compartiment encombr. On leur pardonna de bonne grce, vu qu'
ce moment le trafic tait dj fortement congestionn.--C'tait M.
L. F... et sa femme, habitants de Gand, et voici l'aventure--leur
aventure--qu'ils racontrent aux six autres occupants du compartiment.

Comme je l'ai dit plus haut, c'tait samedi, le 1er aot. Or, la veille,
31 juillet, ce monsieur gantois et sa femme rentraient en Belgique, de
retour d'une excursion en Allemagne. Dans un village d'Allemagne situ
tout prs de la frontire belge, ils furent arrts et leur automobile
fut saisie par les autorits militaires locales, malgr leurs
protestations. Notre Gantois et sa femme durent passer la nuit dans
un petit htel de ce village, et dormir dans une chambre du
rez-de-chausse.--De toute la nuit, dit madame F..., il nous fut
impossible de clore l'oeil; ce fut un dfil continuel de troupes
allemandes allant vers la Belgique. Ces soldats passaient en chantant,
tambours battants, et faisant un tapage infernal. Ils chantaient:
"Deutschland, Deutschland, uber alles!"--Le lecteur est pri de
remarquer que ceci se passait le soir du 31 juillet, et dans un village
qui n'tait qu' deux ou trois kilomtres de la frontire belge, et que
l'ultimatum de l'Allemagne  la Belgique n'tait prsente que le 2
aot.

Au cours de ce voyage de Bruxelles  Ostende, qui dura prs de six
heures par suite des retards occasionns par la foule des passagers qui
s'empressaient de rentrer dans leurs foyers,--plus ou moins effrays
qu'ils taient par les rumeurs en circulation,--un autre incident eut
lieu qui me semble assez intressant pour tre racont un peu en dtail.

Dans le compartiment que nous occupions, ma femme et moi, il y
avait,--en outre de l'intressant couple gantois,--quatre autres
passagers, dont trois dames autrichiennes, une mre et ses deux filles,
et un grand propritaire de chevaux de course des environs de Charleroi.
Ces dames autrichiennes semblaient appartenir  la meilleure socit.
Elles se rendaient  Ostende, avec l'intention de passer en Angleterre.
La mre prtendait que son fils y tait tudiant. La discussion
s'engagea, on ne sait trop comment, entre le propritaire de chevaux
et les dames autrichiennes. Depuis quatre jours dj, l'Autriche avait
dclar la guerre  la Serbie. La proposition anglaise suggrant de
faire rgler l'imbroglio austro-serbe au moyen d'une confrence tait
dans tous les esprits, et le monsieur de Charleroi qui, soit dit en
passant, n'avait pas froid aux yeux, disait carrment son fait 
l'Autriche. La dame autrichienne plaidait tout naturellement pour son
pays; elle prtendait que les Serbes taient fourbes et conspiraient
constamment contre l'Autriche.--"Les Serbes, disait le propritaire de
chevaux, je l'admets, ne sont pas intressants, Madame, mais il y a
quelque chose de moins intressant que les Serbes, ce sont les horreurs
de la guerre. L'Autriche est l'instrument de l'Allemagne, et cette
guerre que vous venez de dclarer  un petit peuple, cette guerre
est peut-tre entreprise, Madame, par votre gouvernement dans le but
d'arrondir son territoire balkanique, mais elle est avant tout dicte
par l'autocrate de Postdam."--La brave Autrichienne qui, il faut le
reconnatre, apportait dans cette discussion une certaine dose de
modration, s'obstinait  ne pas voir dans cette guerre la main de
l'Allemagne.--"Nous verrons un peu", disait le propritaire de chevaux,
"nous verrons un peu; attendez _une fois seulement_ que la France,
la Russie et l'Angleterre se donnent la main, et il m'est avis que
l'empereur Guillaume regrettera d'avoir compromis le confort du fauteuil
royal sur lequel il se prlasse depuis 25 ans!..."

Nous arrivions  Gand, et nous prenons cong de ce malheureux couple
gantois qui le matin mme avait d passer  pied la frontire de
Belgique, et faire encore quelques milles de plus pour prendre un train
 destination de Bruxelles.



Chapitre II

LE BUVETIER BOCHE ET LA "BRABANONNE"

A Middelkerke, le 2 aot, il y avait grande animation sur la digue.
Les journaux venaient justement de publier le texte de l'ultimatum de
Guillaume II au gouvernement et  la nation belge. L'indignation tait 
son comble:

"Comment, disait-on, cet, empereur Guillaume, que nous avons ft 
Bruxelles il y a quelques mois, cet empereur Guillaume, qui a t l'hte
de notre roi, l'hte de la nation belge, c'est lui-mme qui vient nous
jeter  la face cette sanglante injure!..."

De la villa que nous habitions, nous pouvions voir des groupes de 15, 20
et 30 personnes assembles a et l sur la plage. A un certain moment,
plusieurs de ces groupes se runissent, forment un contingent imposant
et se rendent processionnellement devant la porte d'un certain
estaminet. J'ai oubli le nom du propritaire de cet tablissement. Quoi
qu'il en soit, c'tait un Allemand. La faade de l'imposante gargote
tait orne,  chacun de ses trois tages d'une inscription,--en
allemand naturellement; c'tait une rclame en faveur de quelque bire
allemande, brune ou blonde. Ce ne fut qu'un jeu, et l'affaire d'un
moment de descendre la premire enseigne, celle du premier tage. Pour
celle du second, on alla chercher une chelle, et elle fut descendue
assez prestement aux acclamations bruyantes de la foule qui,  ce
moment, avait pris des proportions formidables. Quand vint le tour de
l'affiche du troisime tage, on constata que l'chelle tait trop
courte. Une dlgation fut envoye  l'intrieur pour sommer le
propritaire boche de grimper  l'tage suprieur, et de faire
disparatre lui-mme son criteau...

Les pourparlers durrent quelques minutes pendant lesquelles la foule,
de plus en plus houleuse, manifestait son impatience par des cris et des
menaces. Enfin,  la grande rjouissance de tous les manifestants, on
vit le boche ouvrir une fentre et dcrocher son enseigne. Toute la
plage retentit des acclamations de la foule qui pouvait bien,  ce
moment, reprsenter un millier de personnes. Immdiatement on se met en
marche, on va qurir la fanfare, et dix minutes plus tard, la foule,
toujours grandissante, revenait, fanfare en tte vers la plage qui
retentit des accords d'une musique joyeuse. Enfin, les manifestants
s'arrtent sur un "square" o l'harmonie joue l'air national belge, la
_Brabanonne_, puis des partitions musicales, et toute la jeunesse se
met  danser.

Le lendemain, la fire et noble rponse du roi et du gouvernement belge
 l'ultimatum allemand tait publi. Un hraut en lisait le texte  tous
les coins de rues aboutissant  la digue. Une troupe bruyante de jeunes
gens suivaient le hraut, et chaque fois que la lecture du document
tait termine, un tonnerre d'acclamations sortait de ces jeunes
poitrines.

Cependant les nouvelles les plus alarmantes couraient de bouche en
bouche: on disait que Vis tait en feu, qu'Argenteau avait t dtruit,
que des civils avaient t excuts; que c'taient, dans la rgion
situe  l'est de la Meuse, la terreur et la dvastation; que les
Allemands, sans mme attendre la rponse faite par la Belgique  leur
sommation provocante, en avaient envahi le territoire. Cette violation
du territoire belge ne me surprit pas normment aprs les rvlations
qui nous avaient t faites par ce monsieur et cette dame de Gand sur le
train qui nous avait amens  Ostende.

On s'imagine quelles angoisses ces sinistres nouvelles craient
chez nous, chez nos amis de la plage, comme chez tous les belges en
villgiature,  Middelkerke,  Ostende, et dans les environs. Je me
rappelle encore la cruelle anxit dans laquelle se trouvait cette
pauvre dame Anciault, dont la rsidence habituelle tait aux environs de
Lige. Elle tait sans nouvelles de son mari et de quelques-uns de ses
enfants demeurs dans l'est de la Belgique.

Voyant la tournure inquitante que prenaient les vnements, nous
dcidons de retourner immdiatement  Anvers, puis  Capellen.



Chapitre III

"THANK YOU"

Nous avions quitt Middelkerke armes et bagages.--Quand je dis armes,
ce n'est qu'une faon de parler, car pour ce qui est des armes que nous
avions  Middelkerke,--quelques fusils de chasse,--ils avaient t
confisqus par l'autorit municipale et dposs  la maison communale.
Cette prcaution a t prise dans toutes les communes de la Belgique.
Les autorits civiles et militaires voyant l'indignation si explicable
de toute la population belge devant l'invasion allemande, et redoutant
l'intervention de civils arms, firent tout en leur pouvoir pour
prvenir ce qui, en droit international est contraire aux lois de la
guerre. Un dit fut donc publi enjoignant  tous les civils de remettre
aux autorits municipales leurs armes de tous genres et de tous
calibres. On peut donc affirmer sans crainte que des les premiers jours
de la guerre, les civils belges sauf de trs rares exceptions, se
trouvaient dsarms. Je crois donc de mon devoir d'affirmer ici que les
autorits allemandes, lorsqu'elles ont prtendu que le gouvernement
belge tait complice des civils accuss d'avoir tir sur leurs troupes,
ne cherchaient, mais en vain, qu'une excuse pour justifier les actes
inhumains dont ils se rendirent coupables en Belgique.

Donc, le 5 aot, nous prenions le train  Ostende pour revenir  Anvers.
L'tat de guerre existait alors entre l'Allemagne et la Belgique. Nous
tions dans notre compartiment exactement cinq personnes, trois enfants,
ma femme et moi. Au moment o le train quittait la gare, un nouveau
passager, tout essouffl, se cramponnant  la porte du compartiment,
l'ouvre, et faisant irruption  l'intrieur, dit en anglais  quelqu'un
demeur en arrire:

--"Thank you."

Il rpta plusieurs fois son: "Thank you", en agitant celle de ses mains
qui tait libre.

Notre homme s'assied  la place qui n'tait pas occupe.

Je lui demande:--Are you English?... (tes-vous anglais)

--No, I am American, me rpondit-il. (Je suis Amricain).

--"Alors, si vous tes Amricain, nous sommes du mme continent, car je
suis Canadien." Il ne me paraissait pas trs enchant d'avoir rencontr
un compagnon si loquace. Comme il se tournait de prfrence du ct de
la portire, j'en conclus qu'il trouvait beaucoup plus intressant le
paysage qui se droulait devant ses yeux.

--"Et o allez-vous donc, lui demandai-je (toujours en anglais)--si je
puis me permettre de vous poser cette question"?

--"En Russie, me rpondit-il".

--"Comment pourrez-vous vous rendre en Russie, l'Allemagne vient de
dclarer la guerre  la Belgique?"

--Oh! dit-il, "j'ai l'intention de passer par la Hollande."

Le laconisme de ses rponses m'indiquait qu'il prenait peu d'intrt 
la conversation que je tentais d'entamer avec lui. Je commenais 
avoir quelques soupons, lorsque ma femme, assise en face de moi me fit
comprendre par un clin d'oeil qu'il y avait quelque chose d'anormal chez
notre compagnon de route. Le train filait  bonne allure, et quelques
minutes plus tard, nous arrivions  Bruges. Sur le quai de la gare, il
y avait une foule considrable. On se coudoyait, on avait l'air de
chercher quelqu'un en regardant dans toutes les fentres du convoi...
Notre compagnon prend sa valise pour descendre du convoi. Il avait 
peine ouvert la porte du compartiment que de cinquante bouches  la fois
sortit cette exclamation:

--"C'est lui! C'est lui!"

Il descendit et fut immdiatement entour par la foule. Trois ou quatre
gendarmes survinrent qui lui posrent cette question directe et _ad
rem_:

--"tes-vous Allemand?"

Il fit un signe affirmatif. La foule devenant alors trs menaante,
voulut s'emparer de lui malgr les gendarmes.... Quelques-uns criaient:

--"Tuez-le"!

D'autres lui lanaient des brocarts assez mal sonnants dont je fais
grce  mes lecteurs.

Les gendarmes agirent avec une dignit et une correction irrprochables.
Ils protgrent le sujet allemand contre les violences de la foule. Ils
l'emmenrent en dehors de la gare, et j'ignore encore ce qu'il advint de
lui. Le moins que l'on dut faire fut sans doute de l'interner... Je me
suis souvent demand quel tait cet homme. Peut-tre un voyageur attard
 Ostende, ou un espion allemand demeur en Belgique jusqu'au dernier
moment pour se rendre compte des sentiments du peuple aprs la
dclaration de la guerre?.....

Mystre!

Je suis enclin  croire qu'il faisait partie de cette pieuvre immense
qui s'appelle le service d'espionnage allemand. S'il rentre jamais dans
son pays, il ne manquera pas de faire  ses compatriotes un tableau
saisissant de l'indignation dont fit preuve la noble nation belge en
face de l'outrage inflig  son honneur par le grand empire du centre.



Chapitre IV

A l'HPITAL

Il est absolument inutile d'insister sur le patriotisme dont fit preuve
la nation belge. Le mme esprit d'hrosme et de sacrifice rgnait dans
toutes les classes de la socit, et tous sans distinction d'ge de sexe
ou de condition s'offraient pour renir en aide  la cause nationale
menace par le monstre germanique.

De tous cts, dans les premiers jours d'aot 1914, on m'abordait en me
posant la question suivante:

--"Monsieur Bland, que pensez-vous de la situation?... Que va faire
l'Angleterre?"

Je n'hsitais pas  rpondre que si l'Allemagne mettait  excution son
plan de violer la neutralit belge, l'Angleterre lui dclarerait la
guerre.

Je me rappelle une dmonstration qui eut lieu sur la digue 
Middelkerke, le jour o fut publi l'ultimatum de l'Allemagne. Au large,
dans la mer du Nord, une escadre anglaise croisait. D'normes nuages
de fume taient perceptibles mme  l'oeil nu, et les lunettes des
promeneurs, braques sur l'horizon leur en rvlait la vritable nature.
Un rassemblement se fit, et l'on nous annona que c'tait rellement la
flotte anglaise qui croisait au large.

L'espoir de ces braves gens semblait se fixer sur cette formidable
puissance navale. J'eus l'honneur de provoquer, en cette occasion, les
acclamations de cette foule  l'adresse de la flotte britannique.

Du moment qu'il fut connu en Belgique que l'Allemagne avait signifi 
l'Angleterre sa dtermination d'entrer dans le conflit pour revendiquer
l'honneur des traits, la confiance sembla renatre et une atmosphre
de srnit rgna,--momentanment, du moins,--dans tout le pays... Ds
lors, devenant, par ma qualit de citoyen britannique, un alli de la
brave nation belge, je me rendis  Anvers pour offrir mes services en
entrant dans le corps mdical. Ai-je besoin d'ajouter qe mon offre fut
immdiatement accepte. J'entrai tout de suite en fonctions  l'hpital
Sainte-Elisabeth sous la haute direction du clbre chirurgien
anversois, le docteur Conrad.

Cet hpital avait pour infirmires des dames religieuses. Je ne me
rappelle plus le nom de leur congrgation. Le dvouement de ces nobles
femmes est au-dessus de tout loge, et tout ce qui a t dit,  leur
sujet, chez tous les peuples et dans toutes les langues, n'exprime
qu'une bien faible partie de leur immense mrite.

Ce n'est que vers le milieu d'aot que les premiers blesss arrivrent 
notre hpital. Ils venaient du centre de la Belgique. Nous en avions eu
un, venant de Lige, qui n'a cess, je ne l'oublierai jamais, de nous
divertir par sa verve endiable, et son intarissable faconde.

Tous les mdecins de l'hpital,  part moi, faisaient partie de l'arme,
du moins depuis le dbut de la guerre.

C'est le 25 aot, si j'ai bonne mmoire, qu'un premier "raid" arien
eut lieu au-dessus de la ville d'Anvers. On peut facilement imaginer
l'motion cre par l'apparition d'un _Zeppelin_ au-dessus de la
ville. Onze civils, hommes femmes et enfants furent victimes de cette
monstrueuse attaque. Le lendemain, un journal d'Anvers, "La Mtropole",
publiait un entrefilet o il tait propos d'inhumer les corps de ces
victimes  un certain endroit de la ville, et d'y lever un monument
avec l'inscription suivante: "Assassins par la brutalit allemande le
25 aot 1914."

L'indignation tait  son comble. Les citoyens allemands qui se
trouvaient  Anvers, sentant que leur position devenait intenable, se
"dfilrent" pour la plupart.

Chaque jour j'arrivais  l'hpital avec le "Times" de Londres. Dans nos
moments de loisir, mes collgues m'entouraient pour entendre la lecture
des principaux articles que je leur traduisais.

Bruxelles tait depuis le 18 aot occupe par les Allemands. Anvers
devint le centre de la rsistance belge et le sige du gouvernement et
du grand tat-major. Nous, coloniaux britanniques de langue franaise,
ns dans la dmocratique et libre Amrique, nous n'avons pas eu souvent
occasion, de voir,--et j'oserais dire de coudoyer,--un roi et une reine
authentiques, aussi, il nous est difficile de nous faire une ide de
la trs grande popularit dont jouissent le roi Albert et la reine
Elisabeth. Cette popularit fut pour moi toute un rvlation, au point
que ce couple royal nous a toujours sembl absolument unique entre tous.

Un jour, ayant appris qu'un dtachement de soldats allemands faits
prisonniers par les Belges allaient traverser la ville, j'tais sorti en
toute hte de l'hpital, et je m'tais rendu dans le voisinage des quais
pour voir dfiler ces soldats prisonniers. Ce fut en vrit un spectacle
inoubliable: toute la population d'Anvers tait dans la rue, on se
pressait vers les grandes artres pour tcher d'apercevoir ces ennemis
qui avaient envahi le sol sacr de la patrie belge.

En coupant court  travers certaines rues, j'eus l'avantage d'arriver en
temps dans le voisinage des quais o il me fut donn de pouvoir observer
de prs et les prisonniers et la foule menaante qui les regardait
passer. Des trottoirs et des fentres des maisons, on lanait  ces
Allemands les invectives les plus malsonnantes. Ces prisonniers,
couverts de boue et de poussire, paraissaient extnus. On eut dit des
condamns  mort.

A mon retour, je m'engageai dans une rue trs troite aboutissant  un
petit escalier menant vers la cathdrale. Je remarquai  ce moment une
dame d'assez petite taille, mise trs humblement, et qui tenait par la
main un petit garon de huit  dix ans. Un groupe de gamins, visiblement
mieux renseigns que moi, s'arrtrent et se mirent  crier  tue-tte:
"Vive la reine Elisabeth!" et "Vive le petit prince!" La reine,--car
c'tait la reine Elisabeth elle-mme,--les remerciait par un aimable
sourire.

Ces cris des enfants, se rpercutant dans la rue, attirrent la foule;
en peu d'instants, une centaine de personnes se trouvrent assembles,
les vieillards enlevaient leurs chapeaux, et les enfants criaient
toujours: "Vive la reine Elisabeth!" Je la suivis quelques minutes
jusqu' sa rentre au Palais, place de Meir, et tout le long du
parcours, c'tait le mme cri: "Vive la reine Elisabeth!" La petite
reine saluait gentiment, et souriait gracieusement.

Dans les derniers jours du mois d'aot, et les premires semaines du
mois de septembre, les troupes belges, concentres dans la position
fortifie d'Anvers, tentrent plusieurs attaques contre les Allemands
qui occupaient dj Bruxelles, et qui occuprent Malines peu aprs.
Nous tions confidentiellement avertis,  l'hpital, de ces sorties
de l'arme belge, et le lendemain nous nous prparions  recevoir de
nombreux blesss.

Pauvres blesss!--Ils nous arrivaient, six par voiture, dans des
ambulances automobiles. Ceux qui n'taient pas trs gravement atteints,
mais dont les blessures avaient donn lieu  une forte hmorragie, nous
arrivaient dans un tat pitoyable. Le sang qui avait coul  travers
leurs vtements, et qui s'tait coagul, nous portait d'abord  croire
que le pauvre soldat avait t compltement dchiquet. Heureusement,
il nous arrivait le plus souvent de constater, aprs un examen plus
minutieux, qu'il s'agissait seulement d'une petite artre tranche par
une balle, et que sauf la perte de sang un peu considrable, l'tat du
bless n'offrait rien de srieux.

Les plus horribles blessures sont celles qui sont causes par les clats
d'obus de fort calibre lancs par la grosse artillerie. On conoit
facilement quelle profonde lacration des tissus doit faire un de ces
clats de projectiles pesant de 50  200 livres. Mais de ces blessures
si graves et si pnibles  voir, nous n'en avons gure eu avant le sige
d'Anvers.



Chapitre V

LA PRISE D'ANVERS

Je sens qu'il est au-dessus de mes forces de narrer d'une manire
convenable les vnements militaires qui ont accompagn l'attaque et la
prise d'Anvers par les Allemands.

Les diverses histoires de la guerre publies en franais ou en anglais,
depuis 1914, en ont relat les principales phases dans les plus grands
dtails. Je me bornerai tout simplement  mettre le lecteur au courant
de certains incidents dont j'ai t tmoin.

Anvers tait, comme on le sait, rpute imprenable. La ville elle-mme
tait entoure de murs et de canaux. A une certaine distance en dehors
de ces fortifications, il y avait une premire ceinture de forts dits
forts intrieurs. A une distance un peu plus grande se trouvait une
seconde ceinture de forts que l'on appelait forts extrieurs.

C'est vers le 26 ou le 27 septembre 1914, qu'il devint vident  Anvers
que les Allemands se prparaient  mettre le sige devant la ville
du ct de Malines.--Malines est situe  mi-chemin entre Anvers
et Bruxelles,  5 ou 6 milles seulement de la ceinture des forts
extrieurs.

On a souvent discut, chez les critiques militaires, les raisons qui ont
induit le grand tat-major allemand  entreprendre le sige de cette
fameuse place fortifie. Il semble que ce qui a le plus contribu 
faire prendre cette dcision aux Allemands a t la ncessit o ils se
sont trouvs de faire disparatre chez leur peuple la pnible impression
cause par la retraite de l'arme allemande lors de la fameuse bataille
de la Marne.

C'est entre le 4 et le 12 septembre que les Allemands abandonnrent les
deux rives de la Marne pour remonter sur l'Aisne, et l'attaque d'Anvers,
pour les raisons mentionnes plus haut, ou pour d'autres, fut dcide et
commence vers le 26 ou le 27 septembre.

A la distance ou nous sommes aujourd'hui de ces premiers faits de la
guerre, il nous parat vident que si les Allemands avaient le dessein
de s'emparer de la Belgique et de la garder, ils ne pouvaient gure
permettre  une ville fortifie, comme l'tait Anvers, de demeurer en
possession de l'tat-major belge.

Malines fut d'abord occupe ainsi que quelques villages situs au
sud-est de cette ville. On s'est demand pourquoi les Allemands avaient
attaqu Anvers par ce ct. Il nous semble que s'ils avaient attaqu par
l'ouest, il leur eut t beaucoup plus facile de couper la retraite
 l'arme belge sur le littoral de la mer du Nord. En effet, entre
Termonde et la frontire hollandaise, il n'y a qu'une troite lisire
du territoire belge, que les Allemands, disposant alors d'normes
effectifs, pouvaient investir en un clin d'oeil.

On m'a assur que les Allemands, aprs avoir pris possession d'un
village appel Hyst-op-den-Berg, n'eurent qu' faire tomber les murs
d'une maison pour trouver toute prte une large base en bton sur
laquelle ils purent asseoir leurs pices d'artillerie les plus lourdes.
tait-ce l une manoeuvre d'avant-guerre dont on voulait profitera Je
l'ignore. Quoi qu'il en soit, il tait possible aux grosses pices
de l'artillerie allemande de bombarder, de cet endroit, les forts de
Waelem, de Wavre-Sainte-Catherine et de Lierre. Ce sont ces forts qui
furent les premiers dtruits par l'artillerie allemande.

Tous les jours,  cette poque, nous recevions,  l'hpital, de nombreux
blesss. Chaque fois que les mdecins ambulanciers nous amenaient
des charges de blesss, nous nous empressions de leur demander des
nouvelles, et dans chaque cas, malheureusement, les rapports taient de
moins en moins encourageants. Tel fort tait dtruit, puis tel autre.
Nous avons eu des officiers d'artillerie retirs  peu prs inconscients
des forts o ils avaient t atteints par les gaz asphyxiants. Enfin,
on nous rapporte que certains dtachements allemands ont travers la
rivire Nette, et que bientt les pices moyennes d'artillerie seront en
tat de bombarder la ville elle-mme.

Je me rappelle en particulier un lieutenant d'artillerie qui me fit un
rcit de ce qui s'tait pass, pendant le bombardement, dans le fort o
il se trouvait. Tout habitu qu'il tait aux dtonations formidables des
canons de tout calibre, il ne pouvait trouver d'expressions assez fortes
pour me donner une ide adquate de ce qu'tait la puissance d'explosion
d'un projectile sortant de la bouche d'un howitzer de 28 centimtres, ou
d'un canon de 42.

Je crois que c'est samedi, le 3 octobre, que la nouvelle se rpandit,
comme une trane de poudre, que M. Winston Churchill, alors premier
lord de l'Amiraut anglaise, se trouvait dans les murs d'Anvers.
Quelques heures plus tard on nous rapporte que M. Churchill est parti
en assurant aux autorits belges que des renforts leur seraient
immdiatement envoys. En effet, le lendemain et le lundi suivant,
nous vmes dfiler, au milieu de l'enthousiasme dbordant de toute la
population, ces braves marins anglais. Ils traversrent la ville depuis
les rives de l'Escaut jusqu'aux forts du sud-est o ils prirent place
dans les tranches belges.

Dans la forteresse assige, la confiance un moment branle sembla
renatre plus vivace que jamais. Il nous fait plaisir d'affirmer que la
conduite de la brigade anglaise a t au-dessus de tout loge. Elle fut
tout simplement hroque. Je n'ignore pas les critiques que l'on fit en
pays anglais, dans la presse quotidienne et dans les grandes revues au
sujet de l'envoi non judicieux--comme on l'crivait--de ces marins. Il
me semble qu'ils ont jou un rle trs important tant dans la dfense
d'Anvers que lors des dernires heures de la rsistance.

Certes, ces brigades anglaises n'ont pas empch la chute de la ville,
mais par leur rsistance hroque, accules qu'elles furent sous les
murs d'Anvers, elles remplirent le rle de troupes de couverture, et
favorisrent la retraite de l'arme belge,  travers la ville d'abord,
puis, de l'autre ct de l'Escaut, dans le pays de Waes, vers
Saint-Nicolas, Gand et Ostende, Elles se retirrent les dernires, dans
la nuit du 8 au 9 octobre. Peu de ces marins tombrent aux mains des
Allemands, quelques-uns passrent en Hollande, o ils furent interns,
mais la plupart, purent suivre l'arme belge dans sa retraite.

La ville proprement dite subit un bombardement d'environ trente heures:
commenc dans la soire du mercredi, 7 octobre, il prenait fin le
vendredi matin, 9 octobre, vers sept heures; bombardement violent au
cours duquel environ 25,000 obus de tous calibres s'abattirent sur la
grande ville secoue jusque dans ses fondements.

Le jeudi, veille de la prise d'Anvers, il ne restait plus,  l'hpital,
sauf mes collgues et quelques bonnes religieuses, qu'un trs petit
nombre de blesss. Nous avions fait transporter tous les autres 
Ostende. J'tais sur le point de quitter l'hpital lorsque, soudain, un
projectile, visiteur peu attendu, entra et fit explosion au milieu mme
des chambres de strilisation et d'opration. Une parcelle de l'obus me
fit une insignifiante gratignure. Je quittai l'hpital ce jour-l pour
n'y plus revenir qu'en passant.

Jeudi 8 octobre, comme je pdalais,--on pdalait alors beaucoup en
Belgique,-- travers le rues dsertes de la ville, me dirigeant vers
le nord, j'entendis, au-dessus de ma tte, comme un formidable
bourdonnement d'abeilles. C'tait le sifflement d'innombrables
projectiles lancs dans la direction du grand quartier gnral belge.
C'est surtout vers ce but que les artilleurs allemands semblaient avoir
point leurs canons.

Le grand quartier gnral belge tait  l'htel Saint-Antoine, au March
aux Souliers, dans une petite rue qui va de la place de Meir  la place
Verte. Quand, le lendemain de la prise de la ville, j'y revenais sur
une bicyclette,--je m'tais fait  ce mode rapide de locomotion,--pour
constater de visu jusqu' quel point la ville avait souffert du
bombardement, quelle ne tut pas ma surprise de trouver l'htel
Saint-Antoine absolument intact, tandis que tout le ct oppos de la
rue tait une masse de ruines fumantes. Vraisemblablement, les obus
avaient frl le toit d'abord puis taient alls faire explosion de
l'autre ct de la rue.

La nuit du 8 au 9 octobre fut une nuit sinistre. Du haut du toit de la
maison que nous habitions,  Capellen, toute la famille runie observait
le spectacle lugubre d'une grande ville qui prit dans les flammes.

De l'endroit o nous tions, il semblait que la ville toute entire
tait en feu; les rservoirs de ptrole brlaient; et des nuages de
fume s'levaient des quartiers les plus loigns. Au milieu de cette
masse de flammes, comme un doigt colossal dirig vers le ciel, on
voyait, toujours dresse, la magnifique tour de la grande cathdrale.
Elle apparaissait et disparaissait tour  tour au milieu des normes
jets de flamme qui montaient vers la nue. Plus loin, dans la direction
du sud, et dans l'obscurit, jaillissaient  jet continu les clairs
produits par le feu de toute l'artillerie allemande qui vomissait la
mitraille sur la ville qui flambait.

Spectacle pouvantable qui dura toute la nuit! Secousses terrifiantes
causes par les explosions rptes  raison de 300 par minute! Enfin, 
7 heures du matin, vendredi, le 9 octobre, un silence lugubre descendit
sur la grande ville. En tant que place fortifie belge, Anvers
n'existait plus.



Chapitre VI

L'EXODE

Quel spectacle que celui de l'exode de tout un peuple vers un pays
tranger! Nous en avons t les tmoins navrs. A mesure que les
Allemands s'approchaient de la ville d'Anvers du ct sud et du ct
est, la population de Malines et des environs, les habitants de Duffel,
de Lierre, de Contich, de Vieu-Dieu et de cinquante autres villes et
villages situs entre la ligne extrieure et la ceinture intrieure des
forts, se dversaient dans la ville d'Anvers. Lorsqu'il devint vident,
le mardi et le mercredi, que la ville dans laquelle ils s'taient
rfugis et o ils avaient cru trouver un sr asile, devait elle-mme
subir le bombardement de l'artillerie allemande, toute cette population
et celle d'Anvers--peut-tre 500,000 personnes en tout--se rurent
de tous les cts pour chapper au feu menaant. 200,000 environ
traversrent l'Escaut vers Saint-Nicolas et le territoire hollandais au
sud de la rivire; 250,000  300,000 dbordrent sur la grande route
Anvers-Rotterdam.

Dans les derniers jours de l'agonie d'Anvers, j'ai t le tmoin
constant de ce lamentable exode. Le matin, me rendant en bicyclette de
Capellen  Anvers, je remontais pour ainsi dire le flot des rfugis,
et le soir, en revenant  Capellen, je suivais le mme flot, sans cesse
s'augmentant et fuyant interminablement.

Comment dcrire ce spectacle, grandiose s'il n'eut t si lugubre,
et d'un pathtique dont il y a peu d'exemple dans l'histoire; des
vieillards, des femmes et des enfants, portaient sur leur dos, dans
leurs bras, tranaient dans des brouettes, dans des vhicules de toute
description, du linge, des objets de pit, des meubles petits ou
grands, des lits, des matelas, des chaises, enfin, tout ce que l'on
avait pu emporter... D'autres, j'oserais dire plus fortuns, emmenaient
la vache et la chvre, le vieux cheval, un mouton ou le chien fidle...
Tous allaient tte basse, harasss, dprims, affaisss.

Je n'oublierai jamais ce pauvre vieillard qui vint, un soir, nous
demander asile. Il poussait pniblement, et depuis combien de temps,
une brouette dans laquelle tait assise sa vieille pouse impotente
et paralyse! Il en fut ainsi tous les jours pendant le sige. A la
rsidence de Capellen, des centaines et des centaines de rfugis
entraient dans le parc et dans le jardin, et s'improvisaient un gte
pour la nuit, sous les arbres et dans les buissons. D'autres, les
vieillards, les femmes ou les malades, taient admis dans la maison. Les
chambres, les corridors, les greniers et les caves, tout tait rempli.

Le lendemain matin, ces pauvres rfugis reprenaient leur marche vers
la Hollande, et c'tait de nouveau le triste dfil de cette longue et
lamentable thorie de ncessiteux allant tout droit devant eux,
sans but, en qute d'un foyer tranger qui daignerait leur tre
hospitalier!...

Le vendredi, jour de la prise d'Anvers, les troupes allemandes entrrent
dans la ville vers 9 heures du matin.

Afin de faire un rcit, le plus exact, possible de la manire dont
l'anne allemande procda  l'occupation d'Anvers, j'utiliserai
certaines confidences que me fit un officier allemand, qui fit partie de
l'arme d'invasion, et qui logea chez nous pendant environ trois mois
aprs la prise de la ville.

Lorsque la rsistance belge eut cess, c'est--dire dans la nuit du 8 au
9 octobre, les Allemands, comme je l'ai dit plus haut, continurent
le bombardement de la ville jusqu' 7 heures le lendemain matin. A 9
heures, les premiers rgiments allemands reurent l'ordre de pntrer 
l'intrieur des murs. Toute l'arme allemande tait sous l'impression
que la ville serait dfendue, pied  pied,  l'intrieur des murs... On
croyait que l'arme belge, forte de 90,000  100,000 hommes, y tait
demeure.

Les Allemands, qui n'avaient  leur disposition que 55,000 hommes,--si
j'en crois mon officier,--redoutaient une prise corps  corps dans les
rues de la ville. L'ordre fut donn, comme je viens de le dire, de
pntrer dans la ville par les portes du sud-est. Rgiments aprs
rgiments entrrent par la porte de Deurne, baonnette au canon,
marchant comme on pourrait dire, sur le bout du pied, et s'attendant
 voir surgir, derrire les murs des maisons, toute une arme de
fantassins.

Ils ne trouvrent personne! La ville tait  peu prs dserte; il n'y
restait que trs peu de civils, et pas un seul militaire. Les troupes
prirent place devant l'Athne, et on dlgua auprs du quartier gnral
belge un groupe d'officiers pour demander des explications. Au quartier
gnral belge, on ne trouva qu'un concierge, qui, naturellement,
ignorait tout au sujet de l'arme. La dputation se dirigea alors vers
l'Htel de ville, o on trouva les principaux officiers municipaux,
mais l comme au quartier gnral, on ne put obtenir de renseignements
satisfaisants.

Les parlementaires demandrent la reddition de la ville, mais on leur
rpondit qu'elle tait sous commandement militaire, et que les autorits
civiles n'avaient pas reu les instructions de la rendre. C'est ce qui
explique comment cet officier allemand, que nous avons rencontr, ds le
surlendemain,  Capellen, pouvait nous dire que la situation,  Anvers,
tait trs prcaire. Cela signifiait,  son point de vue, que les
Allemands taient entrs dans la ville, mais qu'elle ne s'tait pas
rendue.

La ville et la province d'Anvers taient tombes sous le talon de
l'Allemand. L'arme belge retraita dans la direction d'Ostende, longea
la cte jusqu'aux environs de Nieuport o elle prit position. On sait
quel rle important elle a jou derrire les cluses de l'Yser, en
barrant la route de Calais.



Chapitre VII

DANS LES TRANSES

Vendredi, le 9 octobre 1914, fut pour la ville d'Anvers et pour les
villages situs dans la zone des forts extrieurs, une journe d'anxit
et de crainte. L'Allemand tait, c'est bien le cas de le dire, dans nos
murs. Entr ds le matin, dans la ville mme, il s'tait vite rpandu,
par toutes les routes de l'est, de l'ouest et du nord, dans la
forteresse et dans les environs.--Quand arrivera-t-il  Capellen? C'est
la question que tout le monde se posait.

Dans les groupes dissmins un peu partout, dans les alles du parc du
Starrenhof (rsidence de la famille Cogels), sur la grande chausse
Anvers-Hollande, en face de la maison communale, on se demandait: "Quand
aurons-nous les Allemands?" Et la crainte se peignait sur toutes les
figures, car les rapports qui nous taient parvenus des villages du
centre et de l'est de la Belgique taient loin de nous rassurer sur la
conduite probable de la soldatesque allemande.

Des rfugis du village d'Aerschot, qui logeaient  la ferme du chteau,
nous avaient fait une peinture saisissante des tragiques vnements qui
s'taient drouls  cet endroit: le meurtre et l'incendie y avaient
rgn en matres pendant plus d'un jour. Enfin, toute la population de
Capellen, et tous les rfugis qui s'y trouvaient, taient dans le plus
grand tat de nervosit.

Le soir tomba sur Capellen et les campagnes environnantes, avant que les
Allemands y eussent fait leur apparition. Vers neuf heures et demie,
alors que nous tions  causer en famille, une forte dtonation se
produisit. Qu'est-ce que cela pouvait tre? Chacun exprimait son
opinion, et l'on tait gnralement d'avis qu'un zeppelin avait survol
le village et laiss tomber une bombe dans la cour. Ce n'tait pas tout
 fait cela. Nous avons appris, peu aprs, que l'explosion avait eu lieu
au fort d'Erbrandt, situ  peine  un kilomtre du chteau que nous
habitions. Le commandant de la garnison avait dcid de le faire sauter,
en l'vacuant. Le secousse fut si terrible qu'une lampe  ptrole, pose
sur la table de la pice ou nous causions, fut teinte, que des fentres
furent ouvertes et d'autres brises. Le bombardement de la ville avait
dtruit les fils transmetteurs de l'nergie lectrique ainsi que les
tuyaux de l'usine  gaz, de sorte qu'en fait de luminaire, il ne nous
restait que les lampes  ptrole et la bougie.

On conoit facilement que cette formidable explosion contribua fortement
 nous rendre encore plus nerveux. Toute la famille se runit dans une
grande pice pour y passer la nuit; on improvisa des lits, et chacun se
blottit aussi bien que possible dans son coin.

Il tait bien une heure du matin, dans la nuit du vendredi au samedi,
lorsqu'une servante frappa  ma porte et me dit que quelqu'un dsirait
me voir. Je me rendis  la porte o ce citoyen attendait. C'tait un
Belge ou, plus exactement, un soi-disant Belge qui venait me donner le
conseil de partir immdiatement pour la Hollande avec toute ma famille.
Il ajoutait que les Allemands avaient quitt Anvers quelques heures
auparavant, en gros dtachements, qu'ils s'avanaient  grands pas
vers Capellen, qu'ils taient rendus au village d'Eccheren, et qu'ils
mettaient tout  feu et  sang sur leur passage. Il prtendait tre
lui-mme en route pour la Hollande avec sa vieille mre.

--D'o tes-vous? lui demandai-je.

--De Contich.

--O est votre mre?

--J'ai laiss ma mre dans une maison de paysans,  quelques pas d'ici,
et je vais immdiatement la rejoindre.

--C'est trs bien, lui dis-je, et merci de vos bons conseils.

En me quittant, il insista de nouveau, disant:

--Il n'y a pas de temps  perdre, la vie de votre femme et de vos
enfants est en danger.

Enfin il me quitte. Je ferme la porte et je donne instruction  la
servante d'veiller tout le monde dans la maison, les enfants et les
parents venus d'un peu partout qui logeaient chez nous depuis le
commencement du sige, et nous tenons un conseil de famille, qui fut
aussi, c'est bien le cas de le dire, un conseil de guerre. Tout le monde
semblait d'avis que nous devions filer en Hollande. Le bon vieux cur de
Schooten, qui tait un petit peu de la famille, partageait galement cet
avis. Je propose alors que ma femme et les enfants partent avec tout le
bagage qu'il leur tait possible de porter  la main, tandis que moi je
resterais avec le vieux Nys, serviteur au chteau depuis plus de trente
ans. Le vieux serviteur tait bien consentant, mais, comme on le suppose
bien, ma femme s'y objecte.--"Nous resterons tous, ou nous partirons
tous."--Je propose enfin d'aller consulter un vieux Capellois, Monsieur
Spaet, homme de grande exprience, allemand d'origine, mais devenu
citoyen belge depuis une cinquantaine d'annes. Cette proposition fut
agre de tout le monde.

Je me rendis donc chez M. Spaet,  travers la foule de fugitifs qui
encombraient encore la chausse  cette heure tardive. Je trouvai M.
Spaet chez lui, et il me dit simplement qu'il n'avait pas de conseils 
me donner, mais que si je lui demandais ce qu'il allait faire lui-mme,
il n'hsiterait pas  me rpondre qu'il retournerait dormir aussitt que
j'aurais quitt sa maison. Je revins donc, quelque peu rassur, et en
entrant au chteau, en prsence de toute la famille, et de tous les
amis de la famille runis,--et prts  partir pour la Hollande, je dis:
"Chacun retourne  son lit", et je fais rapport de ma visite  M. Spaet.
On se remit au lit, mais comme on le pense bien le sommeil fut lent 
fermer les paupires.

Une autre formidable dtonation eut lieu peu aprs. C'tait un second
fort, celui de Capellen, qui venait de sauter. L'immense maison que nous
habitions en fut secoue comme une simple feuille d'arbre. Quelques
minutes plus tard, la servante vint de nouveau me dire que le visiteur
qui tait venu une heure auparavant tait encore l et dsirait me
parler. Je me rends auprs de lui. C'tait bien le mme. Comme il
insistait de nouveau pour nous dcider  partir, je lui posai cette
question:

--Que font tous les autres de Capellen?...

--Tous les autres sont partis, me dit-il.

--Et M. Spaet, lui?...

--M. Spaet?... mais il est en Hollande comme les autres.

Constatant que mon interlocuteur tait un menteur, et qu'tant menteur,
il pouvait bien galement tre un voleur, j'en vins  la conclusion
qu'il s'agissait d'un plan sinistre organis par un de ces chacals qui
suivent ou prcdent les armes, pour piller le chteau aprs notre
dpart. J'indiquai la porte  ce louche personnage, et l'incident fut
clos... Mais quelle nuit nous avions passe!

Bientt le jour parut: un soleil radieux se levait et dorait le
feuillage dj jauni par l'automne. En ouvrant une fentre, je constatai
qu'un grand nombre de femmes et d'enfants dormaient encore dans les
alles du jardin. Les Allemands n'taient pas encore arrives, mais cela
ne pouvait tarder.



Chapitre VII

"L'ALLEMAND EST LA!"

A neuf heures du matin, le 10 octobre, un messager se prsentait chez
moi pour m'inviter, de la part d'un groupe de citoyens,  me rendre  la
mairie. De quoi pouvait-il s'agir?... Je l'ignorais. Je me rendis donc
 la maison communale, et sur une distance d'environ un kilomtre, je
remonte le flot des rfugis qui continuent leur marche pnible et lente
vers la Hollande.

A la mairie, je rencontre quelques citoyens de Capellen qui m'invitent
 me joindre  eux pour recevoir les officiers allemands lorsqu'ils
se prsenteront. Nous les attendions d'un moment  l'autre. Je savais
parfaitement combien tous ces soldats teutons avaient accumul de haine
dans leur coeur contre les Anglais, depuis le commencement de la guerre.
L'Angleterre n'avait-elle pas t la cause de leur premier chec?
L'Angleterre n'avait-elle pas t l'obstacle  cette promenade militaire
que, depuis quarante ans, l'on avait rv de faire de la frontire
allemande jusqu' Paris? Le plan initial du haut commandement allemand
avait chou, et l'Anglais, sur la neutralit duquel on avait trop
compt, tait tenu responsable de cet chec!

Je dis  mes nouveaux concitoyens que ma qualit de sujet anglais ne
saurait leur tre de quelque utilit, mais qu'au contraire elle pourrait
leur causer des ennuis, et  moi-mme galement. On me rpliqua,--et je
trouvai ce raisonnement assez juste,--que les officiers allemands ne
seraient pas au courant de ma nationalit, que dans cette premire
entrevue, il s'agissait surtout de faire nombre, etc., etc. Nous
n'tions que quatre ou cinq, tous les autres citoyens de Capellen,
 trs peu d'exceptions prs, ayant pass la frontire. Enfin, nous
tombons d'accord.

A dix heures, un quidam entre en courant dans la salle o nous tions
runis, et dit simplement:

"Messieurs, l'officier allemand est l." J'avais bien vu quelques
soldats allemands, prisonniers de guerre, dfiler dans les rues
d'Anvers, avant la chute de la ville, mais je n'avais jamais vu, de prs
ni de loin, un vritable officier prussien. Je confesse que ma curiosit
se trouvait fortement pique par l'annonce de sa venue. Avant mme
que nous eussions eu le temps de sortir de la salle pour aller  sa
rencontre, l'officier allemand fit irruption au milieu de nous, saluant
de la main et nous adressant la parole en allemand. Il portait le casque
 pointe et l'uniforme ordinaire d'un officier d'artillerie. Il avait
le grade de capitaine, et, comme il l'expliquait quelques instants plus
tard  M. Spaet, au cours d'une conversation en allemand, il tait, au
civil, avocat pratiquant  Dortmund. Il regardait tour  tour chacun de
nous et trs attentivement comme s'il eut voulu scruter le fond de nos
mes et dcouvrir les sentiments particuliers qui s'y cachaient. Il
parut fort surpris de rencontrer en M. Spaet un Belge parlant si
parfaitement l'allemand. M. Spaet lui donna,  ce sujet, et d'une
manire franche et loyale, les explications dsires. Puis il lui
demanda:

--Que devons-nous faire?

--Rien, dit-il, d'ailleurs ce n'est pas avec moi que vous aurez 
traiter, je ne suis en vrit qu'un prcurseur, c'est avec le major
X..., qui viendra tout  l'heure, que vous aurez  vous entendre.

Il nous quitta, et quelques minutes plus tard nous arriva, en
automobile, un vritable officier suprieur prussien, accompagn d'un
jeune officier trs lgant. Ce major ralisait  mes yeux le type idal
de l'officier prussien. Il tait vtu d'un uniforme resplendissant,
et coiff d'un casque mtallique, si je ne me trompe, encore plus
tincelant. Enfin, il avait des moustaches blondes trs  la Guillaume.

A ce moment, comme pendant les jours prcdents, il y avait une foule
considrable en face de la mairie qui est situe sur le grand chemin
conduisant d'Anvers  la Hollande. La place publique tait encombre
de rfugis venus de tous cts. Le major sembla trs ennuy de ce
rassemblement et nous demanda:

--O vont-ils?

--En Hollande.

--Et pourquoi?

M. Spaet lui rpondit:

--C'est pour fuir le canon.

--Mais il n'y a plus de canon, puisque Anvers est tombe; dites-leur de
retourner dans leurs foyers, et qu'ils ne seront pas inquits.

Nous redoutions les rquisitions, et c'tait l ce qui nous proccupait
le plus. Le major nous laissa entendre que, pour le moment, il se
bornerait aux rquisitions de chevaux. Nous lui expliquons de notre
mieux qu' Capellen il n'y avait,  bien dire, que les chevaux des
paysans et qu'ils taient indispensables pour terminer les travaux
des champs... Aprs quelques pourparlers supplmentaires on parvint 
s'entendre, et le major nous annona qu'il serait envoy  Capellen une
seule compagnie d'infanterie, et que les officiers devraient tre bien
traits; quant aux hommes, on pourrait les loger, par exemple,  la
maison d'cole.

Le major prussien tait trs anxieux de savoir dans quel tat se
trouvaient les forts situs dans les environs de Capellen. Nous tions
sous l'impression que ces forts avaient t dtruits par les garnisons
au moment de l'vacuation. Afin de se rendre compte de visu, il prit
deux d'entre nous avec lui dans son automobile et fit le tour des forts
de Capellen, d'Erbrandt et de Stabrock, pour revenir ensuite  la
mairie, puis disparatre. Celui-l, nous ne l'avons jamais revu.

Dans l'aprs-midi de samedi, 10 octobre, une compagnie de fantassins
arriva  la maison communale. Un bref commandement est donn: deux
militaires se dtachent, entrent  la mairie, et quelques minutes plus
tard, la foule sur la place publique assiste  la crmonie humiliante
et souverainement douloureuse de la descente du drapeau belge, qui
flottait l depuis prs de cent ans. A sa place montait le drapeau
allemand. Capellen tait dfinitivement soumis  l'occupation teutonne.
Comme ce village est le dernier au nord de la place fortifie d'Anvers.
il s'ensuit que le drapeau allemand flottait alors sur toute la terre
belge, depuis la frontire de France jusqu' celle de Hollande.



Chapitre IX

UN HTE ALLEMAND

"Htez-vous, Monsieur et Madame, de rentrer chez-vous, car les Allemands
sont l." C'tait un gamin qui nous apostrophait ainsi, sur la chausse,
entre l'glise et le chteau. Nous revenions, ma femme et moi, du
service religieux, lorsque ce petit garon nous apprit que des Allemands
nous attendaient  la maison. Nous pressons le pas, et quelques
instants plus tard nous constatons, en passant la grande grille, qu'une
automobile stationnait devant notre porte. En entrant, nous nous
trouvons en prsence d'un officier allemand, le casque  pointe sur la
tte, et qui nous saluait, ma femme et moi, en s'inclinant trs bas. A
la porte, il avait laiss, dans son automobile, trois autres militaires.
Cet officier, qui parlait assez bon franais, tait venu nous demander 
loger. Cette proposition tout  fait inattendue nous laissa passablement
perplexes: il tait assez difficile de refuser, et il ne nous tait pas
agrable du tout d'accepter! Nous essayons de lui faire comprendre que
la maison est remplie, que de nombreux rfugis, parents de la famille,
logeaient chez nous depuis plus d'une semaine, et qu'il est fort
difficile, sinon impossible, de lui faire place. Mais il insiste en nous
disant que les trois militaires qui l'accompagnaient, un chauffeur, une
ordonnance et un palefrenier, pourraient loger dans la remise aux autos,
et que lui seul exigerait une chambre dans la maison mme.

Croyant qu'en lui dvoilant ma nationalit il me serait plus facile de
le dissuader, je lui dis simplement:

--Mais j'ai l'intention de quitter la Belgique avec ma famille pour
retourner au Canada, car je suis canadien, et par consquent sujet
britannique.

--Je sais cela, me dit-il, je sais cela.

Je confesse que je fus assez tonn de constater qu'il connt si bien ma
nationalit. Quel merveilleux service d'espionnage ont ces gens!

--Si, ajouta-t-il, vous ne devez pas quitter absolument la Belgique,
rien ne vous empche de demeurer ici, quoique sujet anglais. J'ai appris
que vous tes mdecin, et que vous avez fait, en cette qualit, du
service  l'hpital d'Anvers. Vous n'avez; donc rien  craindre en
demeurant ici, tant protg par les lois et par l'autorit militaire.

J'change un regard avec ma femme, et nous fmes d'accord en un instant.
Nous acceptions cet officier et ses hommes et nous restions. Cet
arrangement nous allait d'autant mieux que Capellen,  cette poque, ne
possdait plus de mdecin, quelques-uns d'entre eux taient rendus 
l'arme, et les autres en Hollande. Dans ces circonstances, je pouvais
me rendre trs utile. Ma femme se trouvait  la tte d'une socit de
bienfaisance tablie depuis assez longtemps  Capellen, et qui prenait,
 cause de la guerre, une importance et une utilit inaccoutumes.
Malgr les circonstances pnibles o nous nous trouvions par suite de
l'occupation allemande, il nous sembla prfrable,  tout prendre,
de continuer  mener tranquillement la vie de famille dans notre
foyer,--comme firent d'ailleurs la plupart de nos amis qui n'avaient pas
eu le temps ou n'avaient pas voulu s'expatrier,--et  donner des soins
aux malades et des secours aux pauvres.

Cet officier allemand devenu notre hte tait du Brunswick, et se
nommait Goering. Il avait t attach  l'ambassade allemande en Espagne
pendant deux ans, et  celle du Brsil pendant huit ans. Il possdait,
il faut le reconnatre, beaucoup de vernis international, parlait assez
bien le franais et l'anglais et n'avait, naturellement, aucun doute au
sujet de la victoire dfinitive des armes allemandes. C'tait aussi
l'opinion des trois autres militaires qui l'accompagnaient. A ce moment,
Anvers venait de tomber entre leurs mains, et ces bons Prussiens
s'imaginaient que, dans quelques semaines au plus, leurs troupes
dbarqueraient en Angleterre. D'Ostende o ils entraient justement, il
leur semblait qu'il n'y et plus qu'un pas  faire.

Cet officier nous quitta  la fin de dcembre aprs avoir demeur avec
nous environ trois mois. Je dois dire que je n'ai pas trouv en lui le
type de l'officier prussien, et cela se comprend facilement lorsque l'on
songe que, depuis dix ans, il avait vcu en pays tranger, et en contact
avec les diplomates et les attachs d'ambassade de tous les pays du
monde. Son cosmopolitisme semblait l'avoir sauv dans une certaine
mesure, mais il n'en croyait pas moins  l'immense supriorit de la
race allemande; il vantait la civilisation germanique et croyait que
l'industrie allemande tait destine  accaparer tous les marchs de
l'univers. Enfin, il prtendait que la France tait dgnre, que
l'Angleterre n'avait pas et ne saurait jamais avoir d'arme puissante,
que la prise de Calais et de Dunkerke n'tait plus qu'une question de
semaines, etc.

Durant les mois d'octobre et de novembre de cette anne-l, il tait
encore possible, bien que la frontire ft garde par des soldats
allemands, de passer en Hollande sous un prtexte quelconque. On pouvait
y aller pour acheter des provisions, pourvu que les sentinelles eussent
l'assurance que nous ne partions pas pour ne plus revenir. Vers la Nol
(1914), la frontire entre la ville d'Anvers et la Hollande fut ferme
hermtiquement, si je puis me servir de cette expression. A un kilomtre
environ de la frontire, o le fil de fer barbel court d'un fort 
l'autre, on avait install un poste d'inspection et de contrle. Le jour
de Nol mme, le contrle des passe-ports se faisait, et personne ne
pouvait passer  moins d'tre muni d'un permis rgulier manant des
bureaux de l'administration allemande  Anvers. Nous tions donc, de ce
moment-l, privs de toute communications postales ou autres avec le
reste du monde.

L'hiver tait arriv: la misre tait grande en Belgique, et sans les
secours en vivres et en vtements venus des tats-Unis et du Canada, une
trs forte portion de la population belge eut pri au cours de la froide
saison.

Il convient de faire mention ici d'une socit de bienfaisance dite _de
Saint-Vincent de Paul_  laquelle nous avons donn notre humble concours
et qui avait comme principales zlatrices,  Capellen, madame Geelhand,
madame la comtesse Le Grelle, madame la baronne Osy, madame Guillet,
madame Tinchant, madame de Waelhens, mademoiselle Linen, madame Joseph
Cogels et, de Hollande, madame la comtesse van der Steegen.

C'est au sein de cette socit, dont la charit et le dvouement ne se
sont jamais dmentis, que les pauvres et les malades trouvaient les
secours et les consolations.



Chapitre X

PAROLE D'ALLEMAND

Vers la fin du mois d'octobre 1914, doux ou trois semaines aprs
l'occupation de la forteresse d'Anvers par les Allemands, Son minence
le cardinal Mercier adressa  son clerg et  ses ouailles une lettre
pastorale clbre dans laquelle il invitait particulirement les Belges
qui s'taient rfugis en Hollande pendant le bombardement de la rgion
nord de la Belgique,  rentrer dans leurs foyers.

Cette lettre pastorale contenait une allgation particulire dont nous
nous rappelons encore parfaitement. Son minence y disait qu' la suite
d'une confrence qu'il avait eue avec les autorits allemandes, et
a'appuyant sur les assurances qu'on lui avait donnes, il croyait de son
devoir d'inviter les citoyens belges rfugis en Hollande  revenir chez
eux, leur reprsentant et affirmant qu'ils seraient exempts de tout
ennui, et que dans aucun cas ils ne pourraient tre molests ni tenus
responsables collectivement de tout dlit particulier. L'autorit
allemande, ajoutait le cardinal, nous donne l'assurance que dans le cas
de dlits particuliers, commis contre l'autorit occupante les coupables
seraient recherchs, mais dans le cas ou ils ne pourraient tre
dcouverts, la population civile n'en serait pas tenue responsable.

Ce document piscopal fut publi et rpandu, naturellement dans toute la
Hollande, et par suite, des milliers et des milliers de fugitifs belges
rintgrrent leurs foyers.

Vers le 15 dcembre de cette mme anne, c'est--dire  peine deux mois
plus tard, deux gamins de Capellen montrent sur une locomotive laisse
libre en face de la gare par le mcanicien et le chauffeur qui taient
alls dner. Les gamins s'amusrent  faire jouer le volant, et  faire
bouger la locomotive dans un sens ou dans l'autre. Ils furent surpris
par des militaires qui les arrtrent et les conduisirent  Anvers, o
tous deux furent condamns  trois semaines de prison aprs un procs
sommaire.

Ce petit incident paraissait clos, et personne ne semblait s'en tre mu
plus que de raison, et cependant, ds le lendemain, M. le major Schuize,
si je ne me trompe, commandant  Capellen, invitait M. le bourgmestre 
lui fournir une liste de vingt-quatre citoyens de la commune, dont
le cur, M. Vandenhout, et l'ancien bourgmestre, M. Geelhand. Ces
vingt-quatre citoyens formeraient trois quipes de huit personnes,
et chaque quipe,  tour de rle, aurait  faire la garde de la voie
ferre, pendant toute la nuit, de six heures du soir jusqu' sept heures
du matin, et cela, jusqu' nouvel ordre. Ce fut un toll gnral dans la
commune.

On disait avec raison: Mais les dlinquants ont t pinces et punis, et
le crime, en vrit, n'tait pas grand. Il s'agissait, comme il a t
dit plus haut, de deux galopins qui s'taient amuss  faire jouer le
volant d'une locomotive.

Tout le monde avait encore  la mmoire ce document piscopal qui
donnait  tous l'assurance, d'aprs les promesses de l'autorit
allemande, qu'aucun dlit particulier ne saurait entraner de
reprsailles contre la population civile. Mais que faire?... On tint
conseil de tous cts. Les notables s'assemblrent secrtement, et l'on
dcida de soumettre le cas au gouverneur d'Anvers, le gnral Von Huene.

Rien n'y fit: les vingt-quatre citoyens de Capellen durent monter la
garde durant les nuits froides de dcembre et de janvier devant la gare
de Capellen.

La veille de Nol, c'tait le tour de l'quipe dont faisait partie le
vieux cur, M. Vandenhout, g d'environ 70 ans, et qui dut passer la
nuit, sous une pluie battante et froide,  faire les cent pas devant la
gare avec ses sept compagnons. Le lendemain il tait alit, malade.
Vers le 15 janvier, un ordre venu d'Anvers mettait fin  ce rglement
arbitraire des autorits locales.

A peu prs vers ce temps-l, un nouvel officier s'tait prsent au
chteau pour se faire hberger Celui-l fut d'un commerce beaucoup moins
agrable que son prdcesseur; il n'avait habit ni l'Espagne ni le
Brsil, mais il nous venait en ligne droite de la Prusse orientale.
C'est dire qu'il tait une manire de "surboche". Violent et arrogant,
il traitait son ordonnance avec une rigueur assommante. La maison
en tremblait lorsqu'il se mettait en frais de le morigner, et cela
arrivait assez souvent. Il nous quittait au bout de trois semaines, et
Dieu sait dans quelle mesure nous l'avons regrett!... Nous tions donc
encore une fois dlivr de tout Allemand, du moins au point de vue
domestique.

L'un des mdecins de Capellen tait depuis peu revenu de Hollande. Aprs
avoir consult toute la famille, nous dcidons, ma femme et moi,
de faire les dmarches ncessaires pour sortir du pays occup avec
l'intention de passer en Amrique.



Chapitre XI

CITOYEN BRITANNIQUE

Au commencement de fvrier 1915, aprs le dpart du dernier officier
allemand que nous ayons eu  hberger, nous tions, ma femme et moi,
au bureau central pour l'mission des sauf-conduits,  Anvers, et nous
soumettions aux deux officiers en charge de ce bureau notre demande de
l'autorisation ncessaire pour quitter la Belgique.

--O voulez-vous aller? demanda le premier officier.

--En Hollande.

--Pour quoi faire?...

--Pour aller en Amrique.

--Pourquoi aller en Amrique?

--Pour retourner chez-nous, en Canada, o j'habite.

--Alors, vous tes sujet anglais?...

--Oui.

tonnement de l'officier qui se retourne du ct de son compagnon, et
qui nous regarde ensuite, des pieds  la tte, ma femme et moi.

--Vous tes sujet anglais? reprit-il.

--Vous l'avez dit!

--Depuis combien de temps tes-vous ici?

--Je suis arriv en Belgique quelques jours, je crois, avant vous,
c'est--dire en juillet 1914.

--Que faites-vous ici?...

Il s'engagea alors, entre ces deux officiers et nous, un colloque qui
dura quelques minutes seulement, mais qui suffit  faire comprendre 
ces messieurs, et sans trop de difficult, que ma prsence en Belgique
n'avait rien de mystrieux, pas mme pour un Allemand.

Apparemment convaincu qu'il n'avait pas affaire  un espion  la solde
du gouvernement anglais, le premier officier confessait qu'il ne voyait
pas d'objection srieuse  ce qu'un permis de quitter la Belgique nous
ft donn, mais ses instructions tant catgoriques en ce qui concernait
les sujets britanniques, il ne pouvait, sans l'autorisation de son chef
militaire, le major Von Wilm, donner le sauf-conduit demand. Il nous
conseilla d'aller voir ce major. Nous nous rendons immdiatement  son
bureau. Chemin faisant, je faisais simplement remarquer  ma femme
qu'une fois entr dans ce nouveau bureau o l'on nous envoyait, il
pouvait bien se faire que je n'en sortisse jamais. Le major Von Wilm
nous reoit avec une certaine affectation de civilit et coute
attentivement l'histoire que nous lui racontons.

Il fut convaincu lui aussi, en apparence, qu'il n'avait pas affaire  un
espion. Il ne prvoyait pas d'obstacle  l'mission d'un sauf-conduit,
mais il devait en causer, au pralable, avec le gouverneur de la place
fortifie. Il nous engageait  retourner  Capellen, et y attendre un
mot de lui.

Quelques jours plus tard, une lettre du major nous arrivait, conue en
ces termes:

(TRADUCTION)

Anvers, 8 fvrier 1915. Monsieur et Madame Bland, Starrenhof, Capellen.

Monsieur et Madame,

Nous rfrons  notre conversation d'il y a quelques jours passs.

J'ai l'honneur de vous dire qu'un sauf-conduit vous sera donn 
deux conditions: la premire, c'est que M. Bland devra s'engager
formellement  ne jamais porter les armes contre l'Allemagne pendant
toute la dure de la guerre, et ensuite que toutes les proprits que
vous avez en Belgique, en territoire occup, seront soumises, aprs
votre dpart,  une taxe dcuple.

Sign: VON WILM, Major.

Il nous restait donc  dcider ce que nous avions  faire. Il nous parut
opportun de retourner  Anvers, pour discuter plus longuement avec le
major cette question du dcuplement de la taxe. Aprs un long entretien
que nous emes avec lui, aprs les assurances renouveles qu'il me
donna que je pourrais demeurer en territoire occup sans crainte d'tre
ennuy, molest ou emprisonn, eu gard prcisment  ma profession et
aux services mdicaux que je rendais  la population, nous dcidmes
d'attendre jusqu'au mois d'avril. C'est  cette poque que les taxes
devaient tre payes, et alors, ce haut officier allemand, fonctionnaire
important de la province d'Anvers, s'engageait  discuter avec les
autorits financires allemandes, de Bruxelles, la question de savoir
s'il ne serait pas possible de faire disparatre les conditions
particulirement onreuses qui consistaient  soumettre  une taxe
multiplie par dix toutes les proprits que nous avions en Belgique.

Au mois d'avril, les taxes furent payes au taux ordinaire, et je me
rendais de nouveau  Anvers, chez le major, pour l'engager  entrer en
ngociations avec les autorits financires allemandes au sujet de la
majoration des taxes.

Il me promit de considrer la chose aussitt que ses nombreuses
occupations lui en laisseraient le loisir. Enfin, il me renouvela
l'assurance de sa haute protection, me conjurant de vivre en parfaite
scurit, qu'il ne saurait tre,  mon sujet, question d'un internement.

Quant  la question des taxes, il n'en avait aucun doute, elle serait
rgle  notre entire satisfaction.



Chapitre XII

A SE CORSE

Au printemps de 1915, les mesures de surveillance policires acquirent
une recrudescence de svrit. Une promenade sur la chausse, une visite
 domicile, soit chez un parent, soit chez un pauvre, soit chez un
malade, tout cela tait observ et minutieusement pi.

Au cours d'une simple promenade  travers les alles d'un jardin, il
n'tait pas rare d'apercevoir derrire soi un oeil inquisiteur percer
comme une flche  travers le feuillage. Incessamment, nous nous
sentions talonns de tous cts.

L'infraction la plus insignifiante aux rglements de l'autorit
occupante,--et Dieu sait s'il en tait affich sur tous les murs de ces
rglements!--tait punie de fortes amendes ou de prison.

Le torpillage du Lusitania eut lieu vers cette poque. En cette
occasion, une aigreur nouvelle, pour ne pas dire plus, s'tait fait jour
dans l'me de l'Anglais, tandis que chez l'Allemand ce qui perait,
au contraire, c'tait un sentiment d'orgueil et de domination plus
accentu. De mme que l'on venait de dchaner le terrorisme sur mer, de
mme on voulait semer la terreur dans tout le territoire occup. Tout
cela contribuait  nous faire dsirer plus ardemment encore de sortir
de la Belgique et de revenir au Canada, d'autant qu'un des mdecins de
Capellen tait rentr.

Le 15 mai (1915),  9 heures du matin, un messager vint me dire que
ma prsence tait requise  la maison communale. Ce n'est pas sans
apprhension que je m'y rends. Dans le bureau du maire, je me trouvai en
prsence du maire lui-mme et d'un sous-officier allemand. Le maire, qui
tait un de mes bons amis, et qui savait parler du regard, me dit, en me
lorgnant d'une certaine manire:--"Ce sous-officier dsire vous parler."

--Qu'y a-t-il? demandai-je au sous-officier boche.

--Vous devez, me rpondit-il, vous rendre immdiatement  Anvers.

--Trs bien, je vais m'y rendre,  la minute, sur ma bicyclette.

--Non, reprit le sous-officier, vous faites mieux de laisser votre
bicyclette ici,  la mairie, et je vous prie de m'accompagner.

Quelques minutes plus tard, nous arrivions  la gare, transforme en
poste militaire comme toutes les gares du pays occup. Le sous-officier
m'indiqua une salle d'attente ou j'entrai et me trouvai au milieu d'un
groupe de soldats causant et fumant.

Un de ces soldats reut un bref commandement: il se leva, s'affubla du
casque  pointe, passa la bande de sa carabine  son paule, et me dit
simplement: "Commen sie mit." Ce qu'avec raison j'interprtai comme
voulant dire: "Venez avec moi." Pour la premire fois, j'avais l'honneur
de parader dans les rues avec un disciple de Bismarck.

Les gens de Capellen, qui me connaissaient dj assez bien, se plaaient
sur le seuil de leur porte pour me voir passer. Quelques minutes plus
tard, nous tions  Anvers. Je fus conduit  la Bourse, immense difice
qui avait eu l'honneur de recevoir une bombe lors du raid arien du 25
aot (1914).

Les Allemands avaient install dans la Bourse un bureau de contrle pour
les trangers. Je l'ignorais alors, mais je l'appris en assez peu de
temps... Je fus introduit dans une certaine pice sur la porte de
laquelle j'avais lu le nom de l'officier en charge, le lieutenant Arnim.
Je prie le lecteur de croire que je n'oublierai jamais ce nom, pas plus
que le personnage qui le portait.

A l'intrieur de ce bureau se trouvait une table assez longue, 
l'extrmit de laquelle deux militaires taient assis;  gauche,
un officier de taille exigu et mince de figure, et.  droite, un
sous-officier de corpulence respectable.

En m'apercevant, l'officier m'apostropha d'une manire violente:

--Monsieur, dit-il, vous vous seriez vit l'ennui d'tre amen ici,
sous escorte militaire, si vous vous tiez "rapport" comme c'tait
votre devoir de le faire!

--J'ignorais, Monsieur, qu'il ft de mon devoir de me "rapporter".

--C'est faux, reprend l'officier en haussant le ton notablement, c'est
faux. J'ai fait afficher dans toutes les communes de la province
d'Anvers un avis enjoignant  tous les sujets des pays en guerre avec
l'Allemagne de se "rapporter" ds avant telle date. Vous ne pouviez pas
l'ignorer.

--Assurment, je l'ignorais!... O donc,  Capellen, avez-vous fait
afficher cet avis?

--A la maison communale.

--Eh! bien, j'habite  un kilomtre de la maison communale et je n'y
vais jamais.

--Il est inutile de tenter une explication, vous vous tes sciemment
et volontairement soustrait  la surveillance militaire, et remarquez,
dit-il, que cela est trs srieux.

--Monsieur, lorsque vous affirmez que je me suis soustrait  la
surveillance policire, vous vous mettez en contradiction avec les
faits. Ce que vous dites l n'est pas conforme  la vrit.

Comme pouss par un ressort, l'officier tait debout:

--Comment?... dit-il. Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Simplement ce que je dis. Que je n'ai jamais eu l'intention d'viter
de me conformer aux rglements que vous avez affichs.

--Vous le prenez de haut. Croyez-vous donc que nous ignorons que vous
tes sujet britannique?

--Je ne l'ai jamais pens.

--Vous tes sujet britannique, n'est-ce pas?... Vous tes sujet
britannique?

--Vous l'avez dit.

--Alors, si vous me permettez, je reprends l'accusation que vous avez
porte contre moi, et je vous ferai une simple question: s'il tait
tabli que le chef de police militaire allemand, ici mme,  Anvers, me
connat personnellement; qu'il m'a rencontr plusieurs fois; que nous
avons chang de longues conversations; qu'il connat ma nationalit;
qu'il sait sous quelles circonstances je me trouve tre en Belgique;
pourquoi j'y suis venu; ce que j'y fais; et enfin, ce que j'ai
intention de faire, seriez-vous toujours d'opinion que j'ai enfreint
volontairement les rglements en ne me "rapportant" pas  ce bureau?

Mon officier, visiblement dcontenanc, attrape le tlphone, et se
met en communication avec le chef de police. Il obtint videmment
satisfaction, car il en rabattit considrablement, et dans son ton
menaant, et dans son attitude hautaine.

Bien, me dit-il, vous deviez pourtant savoir qu'en votre qualit
d'tranger, il ne vous tait pas permis de circuler sans une carte
d'identification. Nous vous donnerons donc votre carte, et vous devrez
vous "rapporter" ici toutes les deux semaines.

L'officier devait dcharger sa colre sur quelqu'un. Il se tourna du
ct du soldat qui tait toujours l, plant comme un as de pique, lui
lana le plus brutalement possible le commandement de se retirer: "Los!"
("Sors!")

Le soldat, pauvre esclave, se frappe les talons, frappe ses cuisses de
ses mains, regarde fixement l'officier, son matre, fait demi-tour 
droite et enfile la porte.

Une heure plus tard, pas trop ennuy, en vrit, de mon excursion, je
rentrais  Capellen o j'tais immdiatement entour de ma famille
et d'un groupe d'amis qui dsiraient savoir le court et le long des
vnements de la journe.

Muni de ma nouvelle carte, j'tais apparemment en toute scurit, et je
pouvais circuler librement au milieu de mes malades. Au bout de deux
semaines, je me "rapportai" de nouveau  Anvers. On visa mon passeport,
et je continuai de respirer, du moins pour un certain temps, l'air de la
libert.



Chapitre XIII

UN MAJOR DSOL

On conoit que le voyage que j'avais d faire  Anvers, en compagnie
d'un soldat allemand, m'avait un peu humili. J'crivis  ce sujet une
longue lettre de reproche au major Von Wilm lui-mme dans laquelle je
lui relatais tous les incidents de cette journe.

Quelques jours plus tard, je recevais de ce haut officier allemand une
rponse  ma lettre dans laquelle il me disait que mon arrestation
provisoire avait t cause par une dnonciation (?), qu'il avait donn
tous les renseignements dsirs et dsirables  la prfecture de police
allemande, que tout tait maintenant en ordre, et il terminait en me
donnant de nouveau l'assurance que je ne serais jamais plus inquit.

Voici la rponse du major Von Wilm:

Antwerpen, 21-5-15.

Werter Herr Beland!

In diesem moment erhalte ich Iren freundlichen Brief vom 19. Ich hoffe,
dass Ihre Vorladung beim Meldeamt, ein befriedigendes Resultat gehabt
hat; ich habe nochmals mit dem Vorstand des Meldeamtes gesprochen und
hre, dass Sie diese Unanehmlichkeiten einer Denuntiation zu verdanken
haben. Die Sache ist jetzt in Ordnung und wird sich nicht wiederholen.

Ergebenst. VON WILM, Major.


(TRADUCTION)

Anvers, 21 mai 1915.

Honor M. Bland!

Je reois  ce moment mme votre lettre du 19. J'espre que votre
comparution au bureau de police a eu un rsultat satisfaisant; j'ai de
nouveau convers avec le chef de ce bureau et j'apprends que vous devez
ce dsagrment  une dnonciation.

Tout est maintenant en rgle et _la chose ne se renouvellera plus_.

Sincrement, (Sign) VON WILM, Major.


J'ai russi  ne jamais me dpartir de cette lettre pendant les trois
annes de ma captivit en Allemagne, et mme  lui faire franchir,  mon
retour, la frontire allemande,  la barbe de la censure boche la plus
ombrageuse et la plus souponneuse qui soit.


C'est un document que je considre de la plus haute importance: le chef
de la police allemande  Anvers y dclare, sous sa signature, que je
n'ai pas  prendre d'inquitude, que je jouirais toujours d'une parfaite
immunit.

Cette scurit, toutefois, devait tre de courte dure. Le trois juin
(1915), alors que je n'apprhendais pas srieusement de nouveaux ennuis,
deux soldats se prsentent chez moi et m'enjoignent de les accompagner
de nouveau  Anvers. Je m'imaginai que, cette fois encore, il s'agissait
d'une nouvelle visite  un bureau quelconque, et que tout cela ne
saurait avoir de consquence fcheuse.

Je partis donc sans la moindre hsitation, ne craignant nulle chose,
ayant pour tout arme et bagage, ma canne. J'tais bien loin de me douter
que ce voyage serait aussi long qu'il a t,--et mme aujourd'hui, de
retour dans mon beau Canada,  la fin de l'an de paix et de grce 1918,
je ne saurais m'imaginer quand et dans quelles circonstances il me sera
donn de revoir ce petit village de Capellen, o j'ai vcu peu de jours,
mais qui est tout plein de souvenirs prcieux et imprissables.--L'un
des soldats qui m'accompagnaient parlait le franais. Il feignait de
croire qu'il ne s'agissait que d'une formalit insignifiante, que le
soir mme je serais de retour  Capellen.

A Anvers, les soldats me conduisirent rue des Rcollets, et me
laissrent dans une salle basse et sombre au rez-de-chausse d'un
immeuble voisin de la Kommandantur, et dans lequel le major Von Wilm
lui-mme avait son bureau. Dans cette salle, je remarquai un grand
nombre de personnages  l'apparence peu rassurante. Il y avait l des
hommes et mme des femmes, aux allures plus ou moins louches.

Abandonn l par mes deux soldats, je regardais tour  tour les hommes,
les femmes, et le sous-officier de service. Je m'efforai de dcouvrir
quelle tait la nature du lieu o je me trouvais. N'y russissant qu'
demi, je me dcidai  apostropher le sous-officier.

--Eh! bien, pourquoi suis-je ici?... Qu'y ai-je  faire?... Que me
veut-on enfin!... Il levait les paules tout btement, et ne rpondait
rien. Il avait l'air de ne pas comprendre ou de ne rien savoir. Ma carte
que je lui tendis avec un mot pour le major russit a le mettre en
mouvement. Il sortit un instant, puis, quelques minutes plus tard, un
officier se prsenta et je fus invit  le suivre.

Ce fut bien chez le major Von Wilm qu'on m'introduisait cette fois.--"M.
Bland, me dit-il, je suis vraiment dsol. Des instructions nouvelles
viennent d'arriver de Berlin, et je dois vous interner." Je n'avais pas
encore eu le temps d'ouvrir la bouche pour laisser chapper une
parole de protestation qu'il ajoutait: "Mais vous serez un prisonnier
d'honneur; vous logerez ici, au Grand Htel, et vous y serez trs bien
trait."

--Mais tout cela ne fait pas beaucoup mon affaire. D'abord ma femme et
mes enfants ignorent compltement ce qui m'arrive. Je dois retourner
les prvenir,  tout vnement, et aussi prendre le linge dont j'aurai
besoin dans cet htel.

Visiblement embarrass, ne pouvant pas accorder la demande que je lui
faisais de rentrer  Capellen, ne fut-ce que pour une heure, et ne
voulant pas me refuser, il ne savait trop que dire. Il hsita, fit
quelques pas devant son pupitre, puis, le Prussien qui tait en lui
reprenant le dessus, il me dit:--Non, Monsieur, je ne saurais vous
permettre de retourner  Capellen. crivez seulement un mot  Madame,
prvenez-la de ce qui arrive, et j'enverrai un messager porter la
lettre. C'est ce qui fut fait.

Le major s'vertua  me convaincre que ma dtention serait de courte
dure; qu'il suffirait videmment d'tablir ma qualit de mdecin
pratiquant; qu'aussitt que cette preuve documentaire serait entre les
mains de l'autorit allemande, je serais libr et rendu  ma famille.

On croit facilement ce que l'on dsire ardemment: je me berai donc
de l'illusion que mon sjour dans les murs de cet htel ne serait que
provisoire.

Un jeune officier fut charg de m'accompagner jusqu'au Grand-Htel. En
chemin, il me fut permis de m'arrter chez un libraire pour prendre
quelques volumes. Chez le libraire, je connus vraiment l'embarras du
choix. tant donn le peu de temps que j'avais  ma disposition, et les
circonstances particulires dans lesquelles je me trouvais, je fus assez
heureux dans mon choix, et j'emportai les deux ouvrages suivants:
_Les tats-Unis au XIXe sicle_, par Leroy-Beaulieu, et _Henri Heine,
penseur_, par Lichtenberger.

Quelques instants aprs, j'tais au nombre des pensionnaires du
Grand-Htel.

Toutes les salles de cet htel, ordinairement  la disposition du public
voyageur, avaient t converties en bureaux pour les militaires. Mon
officier ayant chang quelques mots avec certains de ces messieurs,
on se mit  me regarder comme une bte curieuse.--Ce serait donc un
Anglais, pensait-on.--Oui, c'tait un Anglais. Un Anglais d'une varit
spciale, d'origine et de langue franaise, mais un Anglais tout de
mme. Tous ces sur-boches, chacun leur tour, me dvisagrent de leur
regard peu sympathique.

Enfin, on me conduisit  l'tage le plus lev; on m'indiqua une
chambre; on plaa  la porte une sentinelle allemande qui eut bien soin
de faire un tour de clef au moment o elle fermait la porte sur moi.
On avait eu l'extrme obligeance de me laisser savoir que je devrais
prendre mes repas dans la chambre mme que j'habitais; que je devrais
payer les frais de la chambre et de la nourriture: Sa Majest allemande
refusait de nourrir son prisonnier d'honneur.

Le lendemain, vendredi, 4 juin (1915), ma femme arrivait au Grand-Htel
d'Anvers o je me trouvais dtenu. Elle tait plus morte que vive,
comme on le conoit bien. Elle avait pu obtenir de la Kommandantur la
permission d'occuper la mme chambre que moi.

Enfin, comme il faut subir avec philosophie ce qui est invitable; comme
c'tait la guerre; comme des millions et des millions d'tres humains
taient beaucoup plus malheureux que nous pouvions l'tre dans notre
captivit, nous acceptmes avec une rsignation parfaite les petits
inconvnients auxquels nous tions condamns.

Le samedi, les enfants taient arrivs  l'htel. Des fentres de la
chambre que nous occupions, nous avions pu les voir traverser la cour
intrieure et se diriger vers un bureau situ de l'autre ct de cette
cour. Au moment o ils sortaient du bureau o, videmment, ils s'taient
rendus pour obtenir la permission de nous voir, nous entrons en
conversation avec eux du haut de notre quatrime tage.

Une premire parole tait  peine tombe de nos lvres qu'une tempte
clata: deux de ces militaires taient sortis et nous lanaient, 
bouche et gorge que veux-tu, toutes sortes d'invectives  nous, l-haut,
parce que nous avions adress la parole  nos enfants, et aux enfants
parce qu'ils avaient eu l'audace de nous rpondre. Terrible provocation,
en effet, que celle d'enfants changeant quelques paroles avec leurs
parents!

Les enfants furent conduits on ne peut plus cavalirement, et nous
fmes privs de les voir ce jour-l. Le lendemain, une permission
spciale leur fut donne de venir passer quelques minutes avec nous.
C'tait, je crois, le dimanche avant-midi.

Ce jour-l, vers midi, le major Von Wilm nous rendit visite dans cette
chambre d'htel convertie en cellule de prison. Un nuage semblait
obscurcir sa figure: il tait mal  l'aise, ses traits, son attitude
mme dcelaient l'anxit et le malaise. Il nous apportait une terrible
nouvelle:--"Je suis dsol, disait-il, je suis dsol, mais M. Bland
doit partir aujourd'hui mme pour l'Allemagne."

On imagine quelle consternation ce fut pour ma femme et pour moi. J'ose
protester. Je rappelle  la mmoire du major toutes les assurances qu'il
m'a donnes; je rpte qu'il tait entendu qu'en ma qualit de mdecin
je ne pouvais tre priv de ma libert; je lui demande comment il se
fait que les autorits comptentes,  Berlin, n'aient pas t mises au
courant des services mdicaux que je rendais  l'hpital, ainsi que chez
la population civile depuis le dbut de la guerre; enfin, je fais tout
un plaidoyer. Constern, trs embarrass, le major balbutie quelques
explications: les instructions lui taient venues d'une autorit
suprieure  la sienne; il avait tent de donner des explications  mon
sujet, mais l'on n'avait voulu rien entendre. Des ordres formels lui
enjoignaient d'interner tous les sujets britanniques, et de les envoyer
en Allemagne sans dlai.

On avait dispos de mon cas en haut lieu: toute rcrimination tait
peine perdue. Le major avait pris, pour l'occasion, une attitude un peu
hautaine que je ne lui avais jamais connue auparavant.--"A deux heures
aujourd'hui, ajoute-t-il, vous devrez partir. Un sous-officier vous
accompagnera jusqu' Berlin et de l  Ruhleben, camp d'internement des
civils de nationalit anglaise."

Aprs son dpart, un voile de tristesse envahit cette lugubre chambre
d'htel. Nous ne savions que dire. Nous avions encore deux heures
 demeurer ensemble, ma femme et moi. Ma femme avait insist pour
m'accompagner en Allemagne. Refus catgorique. Le major avait mme eu la
dlicatesse (?) de la prvenir que sa prsence  ct de moi, dans le
court trajet entre l'htel et la gare, n'tait pas dsirable.

A deux heures donc, le 6 juin (1915), le sous-officier se prsente dans
cette chambre d'htel,  laquelle nous tions un peu habitus, depuis
trois jours que nous l'habitions, et o nous avions rv de nous faire
un petit home. Les enfants n'tant qu' quelques milles de nous,
pourraient venir nous voir une ou deux fois par semaine... Tout tait
prt pour le dpart: moment solennel, profondment triste!... Je me
sparais  ce moment de ma femme, ignorant--et c'tait peut-tre
heureux qu'il en ft ainsi--que je la voyais pour la dernire fois.

A trois heures, le train entrait en gare de Bruxelles. Nous devions
attendre  cette gare un train direct allant de Lille  Libau, Russie.
Il entra portant en inscription au-dessus des fentres des wagons les
mots: _Lille--Libau_... Les limites du nouvel empire allemand!

A quatre heures, nous tions en route vers Berlin. Le convoi filait
 bonne allure  travers les belles campagnes de la Belgique. Nous
traversmes Louvain dvaste et incendie. Nous traversmes galement
un grand nombre de villes et de villages qui portaient l'empreinte du
bombardement et autres horreurs de la guerre.

Dans la soire, nous traversmes Lige, Aix-la-Chapelle, et vers
9 heures, nous tions en gare de Cologne, l'estomac vide et l'me
imprgne d'une profonde tristesse.



Chapitre XIV

EN ALLEMAGNE

Aprs la triste nouvelle qui nous a t communique,  midi au Grand
Htel d'Anvers, le jour de mon dpart, il nous avait t impossible de
djeuner,--ce qu'ici nous appelons plutt dner. Dans la soire, la voix
de la faim se fit entendre, et comme le train qui nous emportait avait
un wagon-restaurant, je suggrai  mon sous-officier d'y aller prendre
quelque chose.

Mon compagnon et gardien ne savait pas un mot d'anglais ni un mot de
franais, et comme  cette poque je n'avais pas encore eu l'occasion
d'avoir appris l'allemand, la conversation a ncessairement langui tout
le long du voyage.

Par toutes sortes de signes et de gestes, qui devaient tre
souverainement comiques pour les voyageurs qui nous coudoyaient, je vins
 bout de faire comprendre  mon homme qu'il fallait nous mettre quelque
chose sous la dent. Au wagon-restaurant, o nous tions parvenus 
nous glisser, nous ne pmes obtenir que trs peu de renseignements et
d'encouragements et rien  manger. Le prpos au buffet nous expliqua,
si j'ai bien compris que ce wagon-restaurant tait pour l'usage exclusif
des officiers ou des personnes accompagnes par des officiers, or, comme
mon gardien n'tait que sous-officier, nous fmes poliment conduits.

A Cologne, toute tentative de nous approcher du buffet, de la gare
choua dplorablement. Il y avait grande foule. Mon sous-officier tait
naturellement un peu craintif. J'aurais pu, je pouvais lui chapper dans
cette cohue, et il en aurait t svrement puni. Alors, il n'y eut rien
 faire.

Quelle nuit, dans ce compartiment de wagon, au milieu de voyageurs
allemands taciturnes ou ronflants! Heureusement, une nuit de juin est
courte. Ds les petites heures du matin, l'aube s'annonait radieuse, et
j'assistai  un merveilleux rveil de la nature. Ds quatre heures, je
pouvais me remettre  ma lecture.

A 9 heures, nous tions  Berlin, et je vis pour la premire fois la
capitale de l'empire allemand. Sur le quai de la gare, un personnage
dont j'ai toujours ignor le nom, s'tait gliss prs de nous. Il tait
en civil. Aprs avoir chang quelques mots avec mon sous-officier, avec
lequel il me sembla d'intelligence, ce fut lui qui donna les ordres et
indiqua la direction de la marche que nous devions suivre.

En sortant de la gare, ce monsieur allemand en civil, qui devait tre un
officier d'un assez haut rang, m'invita  monter dans une automobile, et
me dit comme a: "C'est la premire fois que vous venez  Berlin?" en
excellent franais.--"Oui", que je lui rpondis.--"Berlin est un trs
jolie ville", continua-t-il. Je n'eus rien  dire  l'encontre.
Nous allions ainsi  travers les rues de la capitale, et il m'tait
impossible de me rendre compte du but que pouvait avoir notre course.
J'tais toujours sous l'impression que l'on me conduisait  Ruhleben,
camp d'internement de civils de nationalit anglaise, et cette promenade
a travers Berlin me laissait esprer que nous allions descendre 
quelque htel, ou maison de pension quelconque o les prisonniers sont
hbergs en cours de route. C'tait chez moi,  ce moment, une vritable
obsession: je supposais, et j'esprais surtout, que l'on prendrait
quelque part une lgre collation, il y avait vingt-quatre heures bien
comptes que je n'avais pris aucune nourriture. Mon sous-officier avait
bien grug durant le trajet une crote tire de son _knapsack_, mais,
soit pour obir  sa consigne, ou soit par manque de civilit, il avait
nglig de m'en offrir la moindre parcelle.

L'automobile descendait une superbe avenue: c'est, me dit mon nouveau
compagnon, l'avenue _Unter den Linden_ (Sous les Tilleuls), la plus
belle de Berlin. On peut tre anti-allemand, mais on ne peut s'empcher
de reconnatre que cette avenue ne manque pas d'un certain charme. Elle
va de la porte de Brandebourg jusqu'au palais de l'Empereur, situ sur
la rivire Spre.

Nous contournons le palais de l'Empereur et immdiatement aprs, nous
nous engageons dans des rues plus troites. Aprs une course d'environ
un quart d'heure, nous arrivons devant un difice immense, aux murs gris
sale. Inutile d'en faire plus de mystre, c'tait une prison, et j'tais
enfin parvenu  destination.



Chapitre XV

LA STADVOGTEI

C'est en face de la Stadvogtei que vient de s'arrter l'automobile dans
laquelle on m'avait fait monter  la gare. C'est une prison bien connue
en Allemagne. En temps de paix, elle sert  la dtention des prisonniers
politiques, et en gnral de tous ceux qui attendent le moment de
comparatre en Cour d'Assises. Situe sur la rue Dirksen,  environ 200
verges de la place dite Alexandre, elle est attenante  la prfecture
de police. C'est un immense difice de forme triangulaire dans son
ensemble.

C'est l que l'on me prie de descendre. On me fait entrer dans un
bureau o se trouvent deux militaires: l'un sergent-major et l'autre
sous-officier.

Je dois dire qu' ce moment-l j'ignorais encore compltement o
j'tais, et quel pouvait tre le caractre de l'institution o l'on
m'avait introduit. J'tais encore sous l'impression que ce pouvait tre
un htel d'un genre particulier, rserv aux prisonniers de passage 
Berlin,--les justes rcriminations de mon estomac m'obsdaient de plus
en plus,--car j'avais toujours  l'esprit la dclaration qui m'avait t
faite  Anvers,  savoir que je serais conduit  Ruhleben. Je me berais
de la douce illusion qu' cet endroit o nous venions d'arriver on me
servirait  dner, et qu'aprs une honnte sieste nous continuerions
notre route jusqu' ma destination dfinitive.

En attendant, je promenais mes regards tout autour de ce bureau, et
j'examinais tour  tour les deux militaires de service. Mes deux
compagnons, le sous-officier et le civil, taient entrs en conversation
avec eux en allemand. Le sous-officier tira de sa poche un papier
quelconque, le remit au sergent-major qui, aprs l'avoir vrifi puis
sign, le remit  mon sous-officier qui fit le salut militaire et
disparut.

Le personnage en civil dont j'ai toujours ignor le nom, le rang ou la
profession, me pressa la main et prit cong de moi, avec civilit et
mme dfrence, pendant que les deux militaires du bureau se tenaient
debout dans cette attitude de respect et de crainte qu'ont pu si souvent
observer tous ceux qui ont visit l'Allemagne.

Immdiatement aprs le dpart du monsieur en civil, le sous-officier
de service m'invita  le suivre. Nous parcourons une longue suite de
corridors trs sombres, nous grimpons deux escaliers, pour dboucher
dans un autre corridor, et pntrer enfin dans une cellule du second
tage, o se trouvaient dj trois personnes.

De plus en plus ahuri, je me demandais o je pouvais bien entrer. Toutes
sortes d'ides me traversrent rapidement l'esprit, mais aucune d'elles
n'eut le temps de s'y fixer dfinitivement. Les trois personnes au
milieu desquelles on m'avait jet me regardrent attentivement. Je crus
d'abord qu'ils taient allemands. Je leur adressai la parole en franais
mais on ne me comprit pas. Alors, je leur parlai anglais et, cette fois,
je fus compris.

Voyant qu'ils parlaient anglais, je leur fis les questions suivantes:

--tes-vous Anglais?

--Oui, rpondirent-ils.

--Et que faites-vous ici?

--Ici, dirent-ils avec un lger sourire, nous sommes en prison.

--En prison! en prison! dis-je. "Et moi?" sur un ton interrogatoire
assez prononc.

--Et vous,--dirent-ils toujours en souriant,--apparemment, vous tes
galement en prison.

Ces trois Anglais, comme je l'appris aussitt, taient M. Robinson,
un jockey qui vivait en Allemagne depuis de nombreuses annes, et qui
parlait parfaitement l'allemand; M. Aaron, Anglais naturalis, Smite
d'origine tout probablement, et courtier de profession, n en Autriche,
et qui habitait Berlin lors de la dclaration de la guerre. Quant au
troisime, M. Stuhr, d'Anvers,--presqu'un compatriote pour moi,--parlait
trs bien l'allemand, mais assez mal le franais et l'anglais. C'tait,
je crois, un mcanicien.

Mon estomac ne voulant pas abdiquer, je demandai  mes trois nouveaux
compagnons de chambre s'il ne me serait pas possible de me procurer 
djeuner, leur expliquant que je n'avais pris aucune nourriture depuis
plus de vingt-quatre heures.

--Bien, me dit Robinson, le pain a t distribu ce matin  huit heures,
et il est probable qu'il n'y en aura pas d'autre distribution avant
demain matin  la mme heure.

--C'tait, on l'admettra, assez peu encourageant.

--Mais enfin, repris-je, on ne m'a assurment pas amen ici, sachant
qu'aucune occasion ne me serait donne de prendre la moindre collation
en cours de route, avec l'intention de me laisser mourir de faim. Il
doit y avoir moyen de se procurer ici quelque nourriture!

Tous trois, en souriant tristement, manifestrent un doute par leur
attitude. Ils me regardrent, haussrent les paules, en me faisant
comprendre qu'il tait impossible de se procurer quoi que ce soit.

--Toutefois, dit l'un d'eux, il me reste un morceau de pain de ce matin,
je vous le donnerai et Robinson vous fera du caf.

Pour une fois, je me permis de conclure du particulier au gnral, et je
pensai: heureux pays que ceux dont les jockies et les courtiers smites
peuvent se montrer si secourables!... Le petit Robinson, ses manches de
chemise retrousses jusqu'aux coudes, tira de sous la table une lampe 
alcool, plaa dessus, une petite casserole de fer-blanc avec de l'eau,
et se mit  prparer le caf. Nous tions loin du confort des grands
htels. Enfin, vers 9.30 heures, je prenais mon premier repas en prison:
il consistait en une crote de pain noir avec une tasse de caf sans
lait ni sucre. Mais j'avais faim, et ce premier morceau de pain de
guerre me sembla aussi succulent que la meilleure soupe aux pois au lard
sal que j'aie jamais dguste dans ma bonne province de Qubec. Je
n'eus que des paroles de gratitude pour remercier comme il le fallait
mes nouveaux compagnons d'infortune.

Pendant que j'tais  table, dgustant mon frugal repas, mes yeux se
promenaient tout autour de la chambre. C'tait bien une cellule de
prison: un cachot. Une fentre partait du plafond et descendait jusqu'
environ six pieds du plancher. De l'endroit o je me trouvais assis, je
pouvais voir,  travers cette fentre, un tout petit coin du firmament
au-dessus du mur intrieur de la prison. De solides barres de fer
fermaient cette unique ouverture par laquelle nous pouvions avoir de
l'air et de la lumire. Il y avait, dans cette salle, quatre lits
disposs deux  deux, l'un au-dessus de l'autre, la table sur laquelle
je prenais mon repas, et quatre petits bancs de bois, sans dossiers ni
bras d'appui. Les murs taient blanchis  la chaux. La porte, toute en
fer, tait norme, et il y avait, dans la partie suprieure, une petite
ouverture d'environ un pouce de diamtre pour permettre aux gardes de
voir  l'intrieur.

L'inspection de la prison se faisait tous les jours vers dix heures.
C'tait un sergent-major, celui-l mme auquel j'avais t remis,  mon
arrive, qui s'amenait  chaque tage, se faisait ouvrir la porte de
chacune des cellules par un sous-officier, et promenait un regard
scrutateur et hautain sur la cellule et ses occupants.

Personne ne m'avait prvenu qu'une inspection aurait lieu peu de temps
aprs mon arrive dans la cellule que l'on m'avait assigne: assis  la
table, ayant le dos  demi tourn  la porte, absorb dans un monde de
penses diverses, et distrait par la dgustation de mon pain noir, je
n'avais pas entendu ouvrir la porte. Je remarquai que le petit Robinson,
s'approchant ou plutt se glissant prs de moi, tirait lgrement ma
manche comme pour m'inviter  me lever. Comprenant enfin que quelque
chose se passait derrire moi, je me levai et me tournai  demi. Le
sergent-major, triple boche, Prussien et demi, se tenait sur le seuil de
la porte raide et droit comme un i.

C'tait le sergent-major Gtte,--un nom et un personnage que je
n'oublierai jamais. Quand il vit que tout le monde tait debout, il
cria d'une voix de stentor: "Guten morgen!" A mon oreille, cela sonnait
plutt comme une injure que comme un salut matinal.

--Qu'est-ce qu'il dit?, demandai-je  M. Aaron, lorsqu'il fut parti.

--Il nous dit: Bonjour, dit M. Aaron.

Mais cet homme, lorsqu'il nous dit: Bonjour, reprit un autre, c'est tout
comme s'il nous disait: "Allez au diable!"



Chapitre XVI

LA VIE EN PRISON

La section de la Stadvogtei o j'tais enferm pouvait donner asile 
deux cent cinquante prisonniers, distribus dans environ 150 cellules,
dont quelques-unes enfermaient jusqu' huit prisonniers. Une grande
partie de ces cellules ne mesuraient que douze  quinze mtres cubes,
les prisonniers qui les occupaient taient obligs de laisser leur
fentre ouverte pour se procurer la quantit d'air voulue.

Ainsi qu'il a t dit plus haut, la prison, dans son ensemble, tait
triangulaire, et  l'intrieur de chacune des sections,--galement
triangulaires,--se trouvait la cour o les prisonniers avaient accs
pendant quelques heures dans l'aprs-midi. Toutes les cellules avaient
une fentre s'ouvrant sur cette cour intrieure. Longeant chacun des
cts du triangle, se trouvait un corridor dont les fentres ouvertes
sur l'extrieur taient opacifies de faon  couper le regard. Toutes
les fentres taient barres de fer. L'difice tait  cinq tages dont
un rez-de-chausse. C'est dans ce rez-de-chausse que se trouvaient les
cellules sombres ou cachots. Il y en avait quatorze. Les fentres de ces
cellules taient munies en dehors, c'est--dire du ct de la cour, de
contrevents s'appliquant exactement sur les croises. On y enfermait les
prisonniers, de nationalit anglaise surtout, qui s'taient chapps de
Ruhleben et avaient eu le malheur d'tre repris au cours de leur fuite
vers la Hollande ou la Suisse.

Une entente avait t conclue entre l'Angleterre et l'Allemagne au sujet
de la punition  infliger aux prisonniers civils qui s'chapperaient de
leurs camps de dtention respectifs. En vertu de cet arrangement, tout
prisonnier repris aprs son vasion devait tre dtenu au secret pendant
deux semaines.

La Kommandantur de Berlin, c'est--dire le capitaine Wolf qui semblait
en tre le grand manitou, avait pris sous son bonnet d'interprter  sa
manire cette clause de l'arrangement. Nous vmes alors arriver dans la
cour une quipe d'ouvriers qui fabriqurent les dits contrevents. Tous
les prisonniers anglais qui s'vadrent par la suite furent jets dans
un de ces cachots. Pendant les quatre premiers jours ils taient tenus
dans l'obscurit la plus complte et nourris au pain et  l'eau. La
cinquime journe, on abaissait quelque peu le contrevent, afin de
laisser pntrer un faible jet de lumire et, en outre du pain, on
servait  ces prisonniers les deux soupes rglementaires, et douteuses,
dont les autres taient gratifis. Les quatre jours d'clipse totale et
de pain sec recommenaient, suivis d'une autre journe de lumire et de
soupe. Enfin, quatre autres jours d'obscurit complte terminaient la
priode totale de quatorze jours. Alors, ces malheureux devenus libres
relativement, c'est--dire comme nous, avaient la permission de circuler
dans les corridors et les cellules des diffrents tages, avec accs 
la cour pendant quelques heures de l'aprs-midi.

La vie de prison est monotone au suprme degr. Une de nos distractions
favorites tait le dpart et l'arrive des prisonniers et les potins
divers que ce remue-mnage occasionnait. Dix prisonniers, en moyenne,
taient largis chaque jour, et il en arrivait un nombre  peu prs gal
pour les remplacer.

Cette section de la Stadvogtei o nous tions confins tait sous la
direction suprme de la Kommandantur de Berlin, qui tait reprsente
 la prison elle-mme par un officier. Pendant les trois ans de mon
incarcration, l'officier reprsentant la Kommandantur fut toujours
le mme: l'ober-lieutenant Block. Sous cet officier se trouvait un
sergent-major, et sous ce sergent-major, sept sous-officiers, un
portier, lui-mme sous-officier. Deux sous-officiers se tenaient au
bureau, au rez-de-chausse, et un sous-officier tait charg de la
surveillance  chacun des cinq tages. Le sergent-major avait la
surveillance gnrale et faisait son inspection chaque jour. Quant 
l'officier Block, sa dignit le retenait au rivage, et ce n'est que deux
ou trois fois par semaine qu'il daignait passer  travers les corridors,
aux diffrents tages.

Une manie qui parat gnrale chez les officiers et les sous-officiers
allemands, c'est de parler trs fort, et dans les termes les plus
violents, lorsqu'ils s'adressent  leurs subalternes, simples soldats ou
prisonniers. Pauvres Polonais! ce qu'ils en ont endur de gros mots
et d'injures de toutes sortes! Nos gardes-chiourmes ne laissaient pas
passer un seul jour sans faire rsonner les chos de la vaste prison de
leurs cris et de leurs vocifrations.

Je fais mention spciale des Polonais, parce que c'est la Pologne qui,
pendant ces trois annes o j'ai t en captivit, a fourni  cette
prison de la Stadvogtei le plus grand nombre de ses pensionnaires. Sur
250, il y en avait bien les deux-tiers qui taient d'origine polonaise.
Les autres prisonniers taient des Anglais, des Franais, des Italiens,
des Russes, des Portugais, enfin, toutes les nations en guerre avec
l'Allemagne y taient reprsentes. Nous avons mme eu quelques Arabes,
des Hindous, des ngres, des Japonais et des Chinois.

Je surprendrai peut-tre un peu le lecteur en lui disant que les quatre
nations du centre, c'est--dire l'Allemagne, l'Autriche, la Bulgarie
et la Turquie, taient constamment reprsentes  cette prison par
quelques-uns de leurs sujets. L'Allemagne, en particulier, en avait
toujours cinq ou six, prisonniers politiques pour la plupart, et rputs
dangereux pour la scurit de l'Empire. J'aurai occasion, un peu plus
loin, de parler plus particulirement de deux de ces prisonniers,
dputs au Reichstag.

Non seulement l'Allemagne et ses allis, ainsi que les pays ennemis
de l'Allemagne taient reprsents  la Stadvogtei, mais encore, 
diffrentes poques, tous les pays neutres de l'Europe, la Sude, la
Norvge, le Danemark, la Hollande, la Suisse et l'Espagne. Comment cela
se fait-il? me demandera-t-on. Ce n'est pas plus difficile  expliquer
que l'internement des sujets allemands eux-mmes. Un Danois, un
Hollandais ou un Sudois, de passage  Berlin, entrait en conversation
avec quelques Allemands autour de la table d'un caf. S'il avait
l'imprudence de critiquer un tant soit peu la politique extrieure de
l'Allemagne, ou la conduite des oprations militaires ou navales, son
sort tait scell. Il retournait  son htel ne craignant nulle chose,
et dormait paisiblement, ignorant qu'une pe tait suspendue au-dessus
de sa tte. A sept heures du matin, le lendemain, un casque  pointe
quelconque venait le rveiller, et l'invitait poliment  le suivre
jusqu' la prfecture de police. De l, il passait  la Stadvogtei,
le vritable _clearing house_ de l'Allemagne. On laissait ignorer au
prisonnier lui-mme la cause de son emprisonnement, et ce n'est
qu'aprs des semaines de protestations et  la suite de nombreuses
correspondances avec la lgation ou l'ambassade de son pays qu'il
obtenait d'tre soumis  un interrogatoire de la part de ces messieurs
de la Kommandantur. Si on dcidait en dfinitive de le relcher, on
venait le prendre  la prison, et il tait immdiatement dirig vers la
frontire de son pays, sans qu'il lui ft mme permis de passer  son
htel pour y prendre ses effets.



Chapitre XVII

OU IL EST PARL DE MENU

La manire dont les prisonniers de guerre et les interns civils ont t
nourris dans les prisons et les camps d'internement de l'Allemagne a
donn lieu, on le sait,  des plaintes amres de la part des interns,
et  des polmiques acerbes dans la presse de tous les pays. Que les
prisonniers eux-mmes se soient plaints dans des correspondances
envoyes en Angleterre, et dans des lettres  l'ambassade amricaine,
cela est gnralement connu.

Voici un petit incident qui ne manquera pas d'intresser: Parmi les
interns anglais  la Stadvogtei se trouvait Monsieur F.-T. Moores,
un ingnieur qui faisait des travaux dans le Luxembourg lors de la
dclaration de la guerre et de l'invasion des troupes allemandes. Malgr
tous les efforts qu'il fit pour sortir en temps du territoire envahi, il
ne put chapper  la griffe des troupes d'invasion.

Monsieur Moores fut d'abord intern  Trves et tenu au secret pendant
plusieurs mois, puis il passa en Cour martiale sous accusation
d'espionnage, et enfin, fut envoy  la prison de Berlin o nous emes
l'avantage de nous lier d'amiti avec lui.

Durant la premire anne de son internement, M. Moores avait crit 
sa femme, en Angleterre, une carte postale qui restera fameuse, dans
laquelle il lui donnait d'abord des nouvelles de sa sant, et ajoutait
un mot au sujet de la nourriture que l'on nous servait. Voici en quels
termes il s'exprimait:--"The feed we are getting here is unspeakable; it
is enough to keep a man from dying, but it is not sufficient to keep a
man living!" (La nourriture que nous recevons est affreuse, elle nous
permet d'exister, mais elle n'est pas suffisante pour nous faire vivre.)
Il fallait, on le reconnatra, une certaine dose de hardiesse pour
confier au courrier une carte ainsi conue. Ds le lendemain, le censeur
faisait son apparition  la prison et se rendait tout droit  la cellule
de M. Moores, avec la carte compromettante. Il lui reprsenta qu'il
tait vraiment imprudent de sa part d'envoyer en Angleterre une
correspondance de cette nature. Lorsque M. Moores lui fit remarquer
qu'il n'avait exagr en rien, que tout ce qu'il avait dit tait
l'exacte vrit, le censeur crut devoir lui expliquer, en manire
d'excuse, que si l'Allemagne ne donnait pas  ses prisonniers une
nourriture plus substantielle, c'est qu'elle en tait empche par le
blocus maintenu contre elle par la mre-patrie mme de celui qui se
plaignait.

Le menu de la prison, tel que je l'ai connu et pratiqu pendant les
trois annes de ma captivit, n'a pas beaucoup vari, et il tait
dtestable. Dire qu'un menu qui varie un tant soit peu a quelque chance
de devenir plus acceptable qu'un menu qui ne varie point, c'est dire une
vrit de La Palisse. Ce menu _ne varietur_ consistait en un morceau de
pain noir de huit onces qui tait distribu chaque matin  huit heures.
A onze heures avait lieu la distribution de certain potage douteux, et
l'on affublait ce salmigondis du titre pompeux de _mittag-essen_ (repas
du milieu du jour). A cinq heures de l'aprs-midi, le sous-officier se
prsentait de nouveau accompagn de deux Polonais portant un bidon d'une
autre soupe quelconque. Il y a soupe et soupe; celles qui nous taient
servies le midi et le soir ne sauraient tre ranges dans la catgorie
des soupes qui sont des soupes. Si on insiste pour savoir quelle tait
la formule de ces potages, je vous dirai qu'une analyse succincte y
rvla la prsence de divers ingrdients et plus particulirement des
lgumes tels que navets, trognons de choux, et quelques rares fves.

S'il est possible de faire un choix dans le mdiocre, j'avouerai que la
soupe du midi me parut gnralement plus acceptable que celle du soir.
Maintes fois ai-je entendu les Polonais qui se prsentaient  ma cellule
pour me demander soit un biscuit, soit un morceau de pain, dclarer que
la soupe qu'on venait de leur servir n'tait que de l'eau colore. Pour
ma part, je n'ai jamais got  cette soupe du soir. Sa couleur comme
son odeur ne me disait rien qui vaille, et je crois que tous les Anglais
interns dans cette prison en agissaient de mme.

Durant l'anne 1915, les conditions conomiques de l'Allemagne n'taient
pas trop dfavorables. Apparemment, on ne regardait pas comme alarmante
la situation gnrale, au point de vue du ravitaillement, puisque l'on
permettait encore aux prisonniers de donner chaque jour des commandes
au dehors pour des provisions de toutes sortes. Ceux qui avaient des
ressources pcuniaires pouvaient donc se procurer des vivres en quantit
suffisante ou  peu prs. Ce ne fut qu'au commencement de l'anne 1916,
que la plus grande partie des comestibles furent rationns  Berlin.
Vers le mois de mars (1916), un avis fut affich dans tous les corridors
de la prison, dfendant  qui que ce soit de faire apporter des vivres
de l'extrieur. Nous fmes alors tous rduits au menu dont j'ai parl
plus haut.

Nous primes des mesures pour nous mettre immdiatement en communication
avec les autorits en Angleterre. Je communiquai en particulier avec Sir
George Perley, le Haut Commissaire canadien  Londres. Il nous fallait
adopter des formules euphmiques (?) assez habiles pour faire comprendre
 nos amis, en Angleterre, que nous tions rduits  une famine
relative, sans toutefois le dire trop haut, car nos lettres eussent
couru le risque d'tre jetes au panier par ces messieurs de la censure.

Chacun de nous intrigua de la manire qui lui parut la plus efficace,
dans les circonstances, pour se soustraire au maigre rgime de la
prison. Le service postal que l'tat de guerre avait laiss subsister
entre pays belligrants, trs lent et peu sr, tait le seul mode de
transport  notre disposition. Nous nous tions bercs de l'illusion que
les vivres envoyes d'Angleterre nous parviendraient dans trois semaines
tout au plus. Nous dmes attendre plus de trois mois avant d'tre mis en
possession des prcieux colis contenant les provisions tant dsires.

C'est pendant ces trois mois que nous avons pu concevoir quelles
souffrances la faim fit endurer  ces pauvres Polonais qui taient
presque tous privs des secours du dehors. Des volumes ne suffiraient
 raconter leurs tortures et leurs supplications... Combien de fois
n'ai-je pas vu nombre d'entre eux aller ramasser, dans les cuvettes
destines aux dchets, les pelures de pommes de terre que nous y avions
jetes: ils les couvraient d'un peu de sel et les dvoraient.

Au dbut de cette poque de grande disette, un avis avait t affich
sur les murs de la prison et de la petite cour triangulaire, nous
enjoignant de jeter,  l'avenir, les pelures de pommes de terre dans un
rcipient spcial plac au bout du corridor. L'avis ajoutait que ces
pelures avaient une valeur considrable, et qu'on les destinait 
nourrir les animaux en gnral, et les vaches en particulier.

Le jour mme o cet avis fut promulgu, nous tions cinq ou six
prisonniers anglais occups,  la cuisine,  confectionner une soupe
quelconque, lorsque le sergent-major pntra dans notre pice. C'tait
un homme qui, par sa dmarche, sa voix, ses gestes, semblait tre pour
ainsi dire un type fivreusement nerveux. Il nous demanda si nous avions
lu le fameux avis qu'il venait de faire afficher.--"Vous savez que
dsormais vous ne pourrez plus jeter vos pelures de pommes de terre o
vous aviez habitude de les jeter, un rcipient est plac  tel endroit,
dans lequel vous devrez les dposer; elles sont trs prcieuses pour
les animaux, car le grain et le fourrage se font excessivement rares 
Berlin."

Absorbs que nous tions tous dans la prparation de notre fricot, nous
avions  peine lev les yeux sur notre interlocuteur. Il regardait tour
 tour chacun de nous, attendant une rponse, mais aucune rponse
ne venait.--"Vous avez bien compris, messieurs?... Vous avez bien
compris?... J'espre que vous ne me forcerez pas  vous punir pour avoir
dsobi  cet ordre!" Personne ne semblait dispos  rpondre quoi que
ce soit, lorsque l'un de nous, M. M..., plus hardi peut-tre que les
autres, et certainement dou de plus d'humour, se tourna du ct du
sergent-major et lui dit:--"Monsieur le sergent-major, je vous demande
pardon, mais je mange mes pelures moi-mme!" Un fou rire nous
prend, mais nous nous contraignons par respect pour l'autorit. Le
sergent-major, qui ne savait trop comment interprter cette boutade,
nous regarda l'un aprs l'autre, sembla esquisser un sourire, mais comme
nous avions tous pris un air mystrieux et nigmatique, il ne crut pas
devoir insister, tourna les talons et sortit prestement de la cellule.

Du mois de juin 1916 jusqu'au jour de ma sortie d'Allemagne, je pus
recevoir, sinon rgulirement, du moins en quantit suffisante, les
vivres qui m'taient envoyes d'Angleterre et quelquefois du Canada, On
m'a souvent pos cette question:--"Ces colis qui vous taient adresss,
vous taient-ils ponctuellement remis?" Je crois pouvoir rpondre
affirmativement en tant que je suis concern. Il semble que les employs
du service postal commettaient moins de vols que ceux du service des
messageries. Nous avons constat assez souvent que des colis avaient t
ouverts, et que quelques botes de conserves en avaient t enleves.
Certains colis ne nous sont jamais parvenus. Il nous tait assez facile
de contrler la livraison de ces colis parce que tous portaient un
numro.

Certains prisonniers recevaient des provisions en quantit assez
considrable par chemin de fer, c'est--dire par les messageries. Ces
caisses taient naturellement de dimensions plus grandes que les colis
postaux. C'tait la grande exception lorsqu'elles arrivaient intactes;
de quatre  six livres de provisions en avaient t enleves, et la
caisse htivement referme indiquait, mme  premire vue, qu'un vol
avait t commis.

A ce sujet, il n'est pas hors de propos de dire que certains journaux
allemands firent remarquer qu'au cours de l'anne 1917 les rclamations
contre les compagnies de messageries, en Allemagne, s'taient leves
 35 millions de marks, tandis qu'elles avaient  peine atteint quatre
millions l'anne prcdente, ce qui prouve que les vols commis prenaient
des proportions gigantesques, et en raison directe de la difficult du
ravitaillement.

En 1916, nous avions obtenu de l'inspecteur des prisons la permission
de faire installer  nos frais un pole  gaz dans l'une des cellules 
notre disposition. C'est l que, chaque jour, entre onze heures et midi,
on pouvait voir runis tous les prisonniers de nationalit anglaise qui
venaient fricoter. Cette cuisine tait sous la direction de l'un de
nous. Chacun y pouvait faire cuire ses ragots moyennant une faible
redevance pour dfrayer le cot du gaz. Nous avions mme un contrleur
charg de tenir les comptes, et surtout de veiller  ce que le gaz ne
ft pas gaspill. Ce surveillant gardait toujours de l'eau chaude en
quantit suffisante pour suffire aux demandes de tous les prisonniers,
et il la vendait  raison de un pfenning le litre (ce qui quivaut  un
quart de sou la pinte suivant notre manire de compter). Les pauvres
Polonais, surtout durant les mois d'hiver, venaient chez nous acheter de
l'eau chaude. J'ai vu bien des fois ces misrables prisonniers retourner
 leur cellule avec leur litre d'eau chaude aussi joyeux que si nous
leur eussions fait prsent d'un bifteck--ils avaient trouv l une faon
peu coteuse de rtablir la circulation dans leur estomac vide.

Toutes les cellules occupes par les prisonniers anglais taient chaque
jour assiges par les mendiants. Nos principaux clients taient les
Polonais. Aprs avoir t tmoin de la gnrosit inlassable de tous mes
compagnons de captivit de nationalit anglaise, je suis certain que ces
milliers de Polonais, qui, au cours des quatre annes de guerre, ont
sjourn  la prison, auront gard un souvenir imprissable de la
charit et de la compassion de tous ceux qui taient assez favoriss de
la fortune pour recevoir des colis. Quand ils seront enfin de retour
dans leur pays dvast et pill, ils tmoigneront devant leurs
compatriotes de leur reconnaissance envers ceux qui se sont empresss de
soulager leurs souffrances et leurs privations.

Il tait naturellement impossible de subvenir aux besoins, mme les plus
urgents, de tant de ncessiteux. Nous tions l une moyenne de dix 
quinze Anglais, et l'on pouvait compter, en tout temps, pas moins de
cent cinquante Polonais. Les autorits anglaises du camp de Ruhleben
mritent une mention spciale pour l'intrt constant qu'elles ont port
non seulement aux prisonniers de nationalit anglaise enferms  la
Stadvogtei, mais encore aux Polonais et aux Belges en particulier.

Lorsque j'tais  la tte du comit des secours,  la prison, j'ai reu,
 maintes et maintes reprises, du camp de Ruhleben, d'normes caisses
de biscuits et d'autres provisions, destines  soulager les plus
ncessiteux, non seulement ceux de nationalit anglaise, mais galement
tous les ressortissants des pays allis de l'Angleterre. Je m'tais
adjoint un Suisse pour m'aider  faire cette distribution. J'aurai
occasion, un peu plus loin, de dire un mot au sujet de ce M. Hintermann.



Chapitre XVIII

EN MA QUALIT DE MDECIN

Pendant mes trois annes de captivit  la prison de Berlin, j'ai pu
pratiquer ma profession de mdecin assez librement. Les soins mdicaux
taient censs tre donns aux prisonniers par un vieux praticien de
Berlin qui venait  la prison chaque jour, de neuf heures  dix heures
de l'avant-midi. Les malades,--quand ils pouvaient marcher,--se
rendaient  son bureau, accompagns par un sous-officier. A dix heures,
le vieux mdecin quittait la prison pour n'y revenir que le lendemain 
la mme heure, de sorte que pendant 23 heures, chaque jour, j'tais
le seul mdecin auquel on pouvait avoir recours dans la section de la
prison o se trouvait ma cellule.

L'une des trois sections triangulaires de la prison tait exclusivement
occupe par les soldats allemands accuss d'avoir manqu  la
discipline. La plupart attendaient l le moment de passer en Cour
martiale. A plusieurs reprises, j'ai t pri d'aller donner mes soins
 quelques-uns d'entre eux. Durant le jour, je faisais la visite des
malades en allant de cellule en cellule, mais durant la nuit, comme
toutes les portes des cellules taient fermes  clef, depuis sept
heures du soir jusqu' huit heures le lendemain matin, il fallait qu'un
sous-officier vnt me qurir. Ces cas se prsentaient assez souvent.
J'tais encore appel chaque fois qu'un prisonnier avait attent  ses
jours. J'ai pu constater, une dizaine de cas de suicide: les uns au
revolver, d'autres au moyen d'un rasoir, ou par la strangulation. Bien
n'tait plus triste qu'une dtonation entendue au milieu de la nuit dans
cette sombre prison; les murs en taient secous; tous les prisonniers
taient arrachs  leur sommeil, et chacun se demandait quel pouvait
tre le malheureux qui venait, d'attenter  ses jours. Quelques minutes
plus tard, invariablement, ma cellule tait ouverte, un sous-officier
se prsentait, et j'tais pri de l'accompagner, soit pour constater la
mort, soit pour donner des soins  un malheureux agonisant.

Les soins mdicaux que je pouvais donner  tous les prisonniers sans
distinction, et mme aux sous-officiers, quand ils les requraient,
avaient naturellement dispos en ma faveur la plupart des surveillants,
et la libert de mouvement dont je jouissais comme mdecin  l'intrieur
de la prison,--que l'on n'a jamais ou  peu prs jamais tent de
restreindre,--me permit de rendre beaucoup de services  des
prisonniers misreux, soit en leur apportant des mdicaments, soit en
leur fournissant des vivres. J'ai toujours t en cela gnreusement
second par mes compagnons de captivit, surtout ceux de nationalit
anglaise. On n'avait qu' faire un appel en faveur d'un prisonnier
souffrant ou trop dlaiss, pour voir accourir vers sa cellule plusieurs
dtenus apportant l'un du th et des biscuits, l'autre du pain et de la
margarine... enfin, autant de choses qui pouvaient soulager dans une
large mesure les souffrances dont nous tions quotidiennement les
tmoins.

Un des cas les plus tristes dont j'aie t le tmoin est celui de
Dan Williamson. Dan Williamson s'tait chapp deux fois du camp de
Ruhleben. Lors de sa premire vasion, il fut captur et intern  la
Stadvogtei o il demeura environ un an. Il fut alors intern de nouveau
au camp de Ruhleben. Quelques mois plus tard, il russissait, avec son
compagnon Collins, de tromper encore une fois la vigilance des gardes
prussiennes, et  prendre la direction de la frontire de Hollande. Tous
deux furent repris et ramens  la prison de Berlin.

C'tait au temps o les prisonniers qui tentaient de s'vader taient
punis de deux semaines de cachot; Williamson et Collins furent donc
jets chacun dans une de ces cellules sombres du rez-de-chausse dont
j'ai parl plus haut. Un jour, vers les cinq heures du soir, un bruit
formidable se produisit. On entendait distinctement la rsonance de
coups frapps avec violence contre les murs. On pouvait aussi entendre
plus ou moins distinctement des paroles de menace. Un sous-officier se
prsente  ma cellule, m'apprend que Williamson a tent de se suicider,
qu'il est couvert de sang, et qu'on lui a enlev son rasoir. Pendant
que le sous-officier me parlait, le bruit caus par les assauts rpts
contre les murs et la fentre nous parvenait assez distinctement. Le
sous-officier me dit:--"C'est Williamson qui fait tout ce tapage."--Je
pensai qu'il n'tait pas en danger de mort immdiat puisqu'il pouvait
faire ainsi vibrer les normes assises de l'difice. A la demande du
sous-officier, je me rendis en face de la cellule de Williamson. Je me
dcidai de lui adresser la parole par cette petite ouverture ronde d'
peu prs un pouce de diamtre, mnage au centre de toutes les portes de
cellules. Je n'avais pas encore fini de lui adresser la parole, qu'il
porta un coup formidable tout prs de l'endroit o j'tais. D'un
mouvement instinctif je reculai, et le sous-officier fut d'avis, comme
moi, qu'il ne serait pas prudent d'ouvrir la porte immdiatement.
Williamson avait videmment une arme quelconque  la main. Nous
prsumions qu'il tait venu  bout de dtacher une pice de son lit en
fer. Je suggrai alors au sous-officier de tlphoner  la prfecture de
police pour demander l'aide de deux constables. Le sous-officier sortit
puis revint quelques minutes pins tard avec deux constables et deux
autres sous-officiers de la prison. Je propose au sous-officier d'ouvrir
d'abord la cellule de Collins, compagnon de Williamson, et qui se
trouvait tout  ct. Collins, que l'on laissa sortir dans le corridor,
avait tout entendu le tapage fait par Williamson. Nous lui demandons de
se tenir prs de la porte lorsqu'elle sera ouverte afin de parler le
premier  son ami, et tcher de le calmer. La porte est enfin ouverte
et comme un tigre Williamson se prcipite au dehors, saisit son ami
Collins, le jette sur le parquet, et en moins de temps qu'il n'en faut
pour le raconter, il tait dj sur lui. Le pauvre Collins eut t mis
en chair  pt (?) si tous, officiers, constables et prisonniers, nous
n'eussions, par une prompte intervention, russi  matriser Williamson
qui semblait priv de la raison. Je lui adresse de nouveau la parole,
et pour tout rponse il me dit:--"Donnez-moi donc mon rasoir que j'en
finisse." Ses vtements taient couverts de sang, et il avait au bras
une blessure, pas trs profonde mais assez tendue, qui avait t faite
avec un instrument tranchant. Pendant qu'on le matrisait, je cours
chercher des pices de pansement, et je lui donne les soins chirurgicaux
que requrait son tat. On met les menottes au pauvre malheureux, et on
va l'enfermer dans une cellule capitonne, au sous-sol, en un endroit
assez isol. On referme sur lui les deux portes, et il en a pour toute
la nuit de solitude absolue.

Avant de le quitter, je lui avais demand s'il ne me serait pas possible
de faire quelque chose pour lui. Il me regarda d'une faon assez
trange, mais ne dit pas un mot. Malgr mes instances, il me fut
impossible de tirer un mot de lui.

J'avais t proccup toute la nuit au sujet de ce pauvre homme. Le
lendemain matin, aussitt que ma porte fut ouverte, je demandai
au sous-officier s'il voulait bien m'accompagner  la cellule de
Williamson. Il fallait pour cela passer dans une autre section de la
prison, et il fallait tre accompagn. Je pris donc du th, quelques
biscuits, et nous nous dirigemes vers le sous-sol. Les portes ouvertes,
nous trouvons Williamson debout au milieu de la cellule, les yeux
hagards. Je lui dis:--"Bonjour!... Comment allez-vous?..." Pas un mot de
rponse.--"Avez-vous bien dormi?..." Pas un mot--"Je vous ai apport du
th et des biscuits, si vous dsirez autre chose, il m'est permis de
vous l'apporter." Pas un mot: il me regarde fixement, et n'a pas l'air
de comprendre ce que je lui dis. Je dpose le th et les biscuits sur
le matelas, car  part le matelas, il n'y a absolument rien dans cette
cellule dont le parquet et les murs sont capitonns. Aprs quelques
tentatives supplmentaires et inutiles pour en tirer quelques paroles,
je me retire avec le sous-officier. A neuf heures, je fis mon rapport au
mdecin de la prison qui ordonna de transporter Williamson  l'hpital.

Aprs trois semaines d'absence, Williamson revint  la prison. Il
semblait un peu mieux, mais ds la premire nuit qu'il passa avec nous,
je fus appel auprs de lui par un sous-officier. Je le trouvai  ct
de son lit en pleine crise pileptique. L'attaque passe, nous le
replaons sur son lit et je demeure une heure  causer avec lui. Il me
donne des nouvelles des blesss et des prisonniers de guerre anglais
qu'il a rencontrs  l'hpital de la rue Alexandrine o il avait pass
les trois semaines prcdentes. J'eus l'ide de prsenter une requte
aux autorits allemandes pour obtenir la permission d'aller chaque jour
 cet hpital, faire les pansements chez les prisonniers anglais. Je
demandai  Williamson ce qu'il pensait de mon ide. Il me rpondit:

--Vous pouvez bien prsenter votre requte, docteur, mais la permission
vous sera refuse.

--Pourquoi donc?

--Parce que ces gens seront, d'avis que vous pourrez y voir trop de
choses.

Il avait raison, ma requte fut rejete.

Le lendemain, Williamson avait encore une crise pileptique dans la
cellule de M. Hall, un autre dtenu anglais. C'tait entre cinq et six
heures du soir. Tous les sous-officiers taient accourus. Effrays de la
gravit de ce cas trs intressant, et trop encombrant, ils dcidrent
de faire conjointement rapport  l'officier qui eut  ce sujet une
entrevue avec le mdecin.

Maintenant qu'une lettre de Williamson lui-mme, date d'dimbourg,
cosse, m'est parvenue il n'y a plus de danger  dire toute la vrit.
Mon compagnon de captivit simulait et la maladie et la folie. C'est 
son retour de l'hpital, au cours d'une conversation que j'eus avec
lui qu'il me mit au courant de son stratagme. Il jouait son rle  la
perfection, et cela jusqu'au moment o sur ma recommandation expresse
et pressante il fut vers au Sanatorium. Car c'tait l qu'il voulait
arriver: de cet endroit il tait relativement facile de s'vader.

La lettre que je viens de recevoir est souverainement amusante.
Williamson m'crit qu'il s'est vad au commencement d'aot et que le
14, aprs bien des pripties, il russissait  franchir la frontire de
Hollande. Il ajoute en post-scriptum: "Je serais curieux de savoir si
Herr Block (l'officier) est toujours sous l'impression que j'ai perdu la
raison!"

Une nuit, nous fmes tirs de notre sommeil par une srie de dtonations
qui semblaient venir du dehors. Nous nous demandions ce que cela pouvait
bien tre? Comme la prison tait situe au centre de Berlin, il nous
sembla d'abord que ce pouvait tre une meute, ou bien encore des
ouvriers en grve aux prises avec les gendarmes. Nous ne fmes pas
longtemps avant de savoir ce qui en tait: on vint me prier d'aller
constater la mort d'un soldat que l'on amenait du front de bataille
allemand pour l'enfermer  la Stadvogtei en attendant sa comparution en
Cour martiale.

D'aprs le rapport fait par ses deux gardes, ce soldat rfractaire,
qui s'tait montr assez docile au cours du trajet depuis les Flandres
jusqu' Berlin, avait attendu d'tre en face de la porte de la prison
pour prendre la fuite  toutes jambes. Les gardes lui donnrent aussitt
la chasse. Aprs avoir tourn le premier coin et pris une ruelle sombre
longeant le mur de la prison, haut de 75 pieds, il tait sur le point
d'chapper  ses gardes quand ceux-ci se dcidrent de faire feu. Cinq
coups de feu furent tirs. Le fuyard fut atteint et on ne rentra qu'un
cadavre  la prison. Je n'eus qu' constater la mort, ce que je fis en
prsence du portier, du surveillant de nuit, d'un sous-officier et de
deux gardes. Le lendemain,  9 heures, une ambulance pntra dans
la cour, et tous, du premier au dernier, nous tions monts sur nos
chaises, allongeant le cou  travers les barreaux de nos fentres pour
tcher de voir ce qui se passait: on venait chercher le cadavre du
soldat que ses compagnons avaient tu.



Chapitre XIX

QUELQUES PRISONNIERS INTRESSANTS

Parmi les nombreux prisonniers, de nationalits diverses, qui furent mes
compagnons d'infortune,  la Stadvogtei, pendant mes longues annes de
captivit, il en est quelques-uns qui mritent une mention spciale.

Au dbut de l'anne 1916, il nous arrivait assez souvent d'entendre,
lorsque le silence rgnait par les cellules et les corridors, une
musique trs douce, et qui nous semblait trs lointaine. Nous ne savions
qui remercier pour ces concerts gratuits: les uns prtendaient qu'il
devait y avoir, dans un endroit assez loign de la prison, un musicien
prisonnier comme nous, d'autres croyaient que cette musique nous venait
plutt du dehors.

Certain jour, le sergent-major, en faisant son inspection, me fit part
d'une permission qui m'avait t accorde de visiter un prisonnier
franais dans une partie de la prison assez loigne de celle o se
trouvait ma cellule. Il s'agissait du professeur Henri Marteau. Ce nom
tait rest dans ma mmoire: je me rappelais vaguement que ce fameux
violoniste avait visit le Canada, il y a une vingtaine d'annes. Le
sergent-major ajouta:--"Lorsqu'il vous conviendra d'aller rendre
visite au professeur Marteau dans sa cellule, un sous-officier vous y
accompagnera, mais quand vous serez dans la cellule du professeur, la
porte sera ferme  clef vu qu'il est au secret. Il a, lui aussi, la
permission d'aller vous visiter chez vous, mais lorsqu'il y sera, votre
porte sera galement ferme  clef."

J'tais naturellement trs anxieux de rencontrer ce Franais si
distingu, et ds le lendemain je me faisais conduire  sa cellule. Je
rencontrai l un des hommes les plus charmants qu'il soit possible de
connatre.

Le professeur Henri Marteau est un homme d'environ 45 ans. Il a en tout
l'apparence d'un vrai artiste: son maintien, sa parole, ses gestes, tout
chez lui porte un cachet artistique du meilleur aloi. Voici, en somme,
ce que m'a racont, au sujet de son aventure, le brave professeur.

Au dbut de la guerre, il enseignait le violon au conservatoire de
Berlin. Sa qualit de sujet franais lui valut d'tre intern 
Holzminden, o se trouvait le camp d'internement des civils de
nationalit franaise. Aprs quelques mois de captivit, il fut remis en
libert sur l'ordre exprs de l'empereur, et revint  Berlin.

Monsieur Marteau avait pous une Alsacienne. Comme toutes les
habitantes de cette province, ses sympathies taient acquises  la
France.


Le professeur et Madame Marteau taient recherchs par la meilleure
socit de la capitale de l'Allemagne. Quelque temps aprs l'entre
de la Bulgarie dans la guerre, du ct de l'Allemagne, au cours d'une
runion dans le grand monde, Madame Marteau avait carrment exprim son
mcontentement de voir la Bulgarie se ranger avec les ennemis de la
France.

Ces paroles de Madame Marteau, ayant scandalis les oreilles teutonnes,
furent immdiatement rapportes  l'autorit militaire. Le lendemain
ou le surlendemain, deux dtectives se prsentaient  la rsidence
du professeur avec l'ordre de l'interner de nouveau ainsi que Madame
Marteau. Madame Marteau fut enferme dans une prison destine aux
femmes, et lui-mme fut amen  la Stadvogtei, et mis au secret.

Lorsque nous posions au professeur la question suivante:--"Comment se
fait-il que vous, professeur au conservatoire de Berlin, on vous ait
intern?" Il rpondait, avec un fin sourire dans lequel il tait
impossible de lire un reproche:--"C'est  cause de ma femme"... C'tait,
comme s'il nous eut dit:--"J'ai une femme qui parle hardiment, mais tout
doit lui tre pardonn, car c'est l'amour de la France qui dborde chez
elle!"

Le lendemain de cette premire visite, invit  venir de notre ct,
le professeur arrivait  ma cellule accompagn d'un sous-officier qui,
obissant aux instructions formelles qui lui avaient t donnes,
fermait la porte  clef sur nous. Le professeur avait apport avec lui
son merveilleux instrument. On lui avait donn la permission de faire de
la musique dans sa cellule, et c'est cette dlicieuse musique qui avait
charm nos oreilles les jours prcdents.

A ma cellule, il nous joua du Gounod, du Bach, etc., etc., et nous tint
sous le charme plus d'une heure. Nous avions beau tre anti-boches,
enferms dans une prison de Berlin, la musique des matres allemands
nous ravissait tout comme celle des matres franais ou autres.
L'Allemagne a produit beaucoup et de trs grands musiciens, cela est
indniable. Ce serait une erreur grave de croire que ce pays est
exclusivement peupl de ces _junkers prussiens botts, sangls et
peronns_. Les Polonais, frus de musique, comme tous les Slaves
d'ailleurs, taient  leurs fentres, captivs par les sons de cette
musique enchanteresse. A la fin de chaque morceau, c'tait un tonnerre
d'applaudissements, auxquels se mlaient quelques bravos. Cela fit
sensation.

Le lendemain vers la mme heure, alors que le professeur tait encore 
ma cellule, nous charmant de sa belle musique, la porte s'ouvre et le
sergent-major fait irruption en coup de vent. Sans se donner la peine de
rendre le salut gracieux qui lui est fait par le professeur, il s'crie
 la prussienne, c'est--dire d'une voix de tonnerre;--"Vous n'avez pas
la permission de jouer ici!" Il se retire comme il tait venu, et la
porte se referme. Il est inutile de rapporter ici les remarques que nous
avons changes au sujet de procds aussi incivils  l'gard d'un homme
aussi distingu et aussi poli que le professeur Marteau.

Ce brave homme tait pre de deux charmantes fillettes respectivement
ges de quatre et de cinq ans.

Or, durant ses trois mois de rclusion  la Stadvogtei, et malgr ses
instances ritres, la Kommandantur refusa catgoriquement de laisser
ces fillettes rendre visite  leur pre ou  leur mre.

Quelques mois plus tard, le professeur recouvrait un simulacre de
libert. On lui permit d'aller habiter un village du Mecklembourg, o il
devait chaque jour faire acte de prsence  la mairie, mais il lui tait
absolument interdit de franchir les limites de la commune.

Nous avons bien des fois fait part au professeur Marteau du bonheur que
nous prouverions de le voir visiter le Canada et les tats-Unis aprs
la guerre, et nous n'avons pas hsit  lui prdire le plus grand
triomphe artistique qu'il soit possible d'imaginer, mme pour un homme
de son immense talent.

Deux prisonniers galement trs intressants que nous avons eus comme
compagnons, l'un pendant trois mois, et l'autre pendant cinq mois,
furent M. Kluss et M. Borchard, dputs socialistes au Reichstag. Nous
avons moins connu M. Borchard que M. Kluss. D'abord, il fut moins
longtemps avec nous, et il fut au secret la plus grande partie du temps.

Nous avons toutefois gard de cet excellent dput allemand un bon
souvenir, et en plus la copie d'une lettre qu'il avait adresse 
l'empereur. Cette lettre, vritable chef-d'oeuvre, est le rsum de tout
ce qu'un homme talentueux, et de sa nuance politique, peut accumuler
d'arguments contre le systme de gouvernement autocratique tel que
pratiqu en Allemagne. J'ignore si c'est cette lettre qui lui valut plus
tard son largissement.

Quant  M. Kluss, il fut notre compagnon de captivit pendant beaucoup
plus longtemps. Plus ou moins li avec tous les prisonniers, il errait
nonchalamment d'une cellule  une autre pour le plaisir de causer, et
sa conversation tait des plus intressantes. C'tait un homme trs
instruit, rudit mme. Nous avons bien des fois, et durant de longues
heures, caus avec lui des institutions politiques de l'Allemagne.

Durant la captivit de cet intressant dput, il s'est pass un
incident qui mrite d'tre relat. Nous avions chaque anne,  la
prison, la visite du gnral Commandant de la ville de Berlin. A cette
poque, c'tait le gnral Von Boehm, un homme d'environ 70 ans, et
sourd comme un pot.

Le gnral nous tait arriv au cours de la matine, entour de ses
myrmidons, c'est--dire un colonel, une couple de majors, quelques
capitaines, et quantit de lieutenants. Leur approche nous tait signal
 l'avance par un imposant cliquetis de fourreaux, d'pes et de sabres,
faisant rsonner les marches des escaliers et le parquet des
corridors. Le gnral s'arrtait  la porte de chaque cellule et
demandait:--"Avez-vous  vous plaindre?"

A cette question, je rpondis comme suit:--"J'ai  me plaindre d'tre
intern quoique mdecin. Je ne cesse de demander ma mise en libert..."
Il me dit:--"Trs bien!" et continua son chemin.

Ainsi qu'il est dit, plus haut, la mme question tait pose  chaque
cellule. La plupart des prisonniers ne disaient rien, mais lorsqu'il
s'en trouvait un qui disait:--"Oui, j'ai  me plaindre", le gnral
ajoutait:--"Rendez-vous dans la cour." Lorsque la tourne par tous les
corridors fut termine, il se trouva bien une dizaine de prisonniers
ayant rpondu affirmativement, rendus dans la cour. Parmi eux se
trouvait le dput socialiste Kluss, qui, va sans dire, avait rpondu
affirmativement  la question.

Le gnral, son inspection termine, se rendit dans la cour, suivi de sa
camarilla, et invita chacun des prisonniers  parler. Intimids, tous
demeurrent silencieux  l'exception du petit dput socialiste qui
s'avance au milieu de la cour et commence un rquisitoire formidable
contre les autorits militaires allemandes et contre les rglements
arbitraires dont il est victime. Kluss sait trs bien que le gnral Von
Boehm est sourd. C'est pour lui une excellente raison d'lever la voix.
Aussi nous assistons  une vraie harangue de tribune, prononce d'une
petite voix nasillarde niais trs prenante.

On imagine combien nous tions tous amuss de cet incident dont nous
pouvions tre tmoins en regardant  travers nos fentres. Le gnral
coutait, paraissait entendre, et faisait de la tte quelques petits
signes affirmatifs. Au cours de sa harangue, Kluss fit une remarque des
plus blessantes  l'endroit de l'autorit militaire allemande, comparant
les mthodes employes contre lui aux mthodes les plus barbares du
moyen-ge. Un officier qui, lui, n'tait pas sourd, tenta de lui
imposer silence, mais rien ne pouvait arrter le tribun lanc au plus
fort de son loquence. Il ignora la protestation de l'officier et
continua sa harangue.

Quand il eut fini, le gnral qui, videmment, n'avait rien compris,
dit simplement:--"Ah! oui! Trs bien!..." puis se disposa  se retirer.
Kluss, ne voulant pas lui permettre de s'clipser ainsi, se lana  sa
poursuite en criant:--"Quelle rponse me donnez-vous? Une rponse,
s'il vous plat!..." Le gnral, s'apercevant qu'il est de nouveau
apostroph, se retourne et dit:--"Ah! oui! Trs bien!" Il rentre, cette
fois dans l'intrieur de la prison, et nous ne l'avons plus revu. Kluss
tait furieux. Il reut les flicitations de tous ceux qui, tout en
tant sujets allemands, se considraient comme les victimes d'une
injustice flagrante de la part de leur gouvernement.

Kluss, entre parenthse, tait un fervent admirateur de Herr Karl
Leibknecht. Il mourut quelques mois seulement aprs son largissement.



Chapitre XX

MACLINKS ET KIRKPATRICK

Ces deux noms de prisonniers rappellent  mon esprit un des pisodes
les plus tragiques de ma vie de prisonnier. Maclinks tait dj  la
Stadvogtei quand j'y arrivai, en juin 1915. La porte de sa cellule
indiquait qu'il tait sujet britannique. Il parlait parfaitement
l'anglais. Il prtendait avoir habit Vienne pendant de longues annes 
titre de correspondant du London Times.

Selon toutes les apparences, Maclinks tait un loyal sujet britannique.
Il tait trs bien vu dans les cercles anglais. Il recevait beaucoup
d'Anglais dans sa cellule et allait leur rendre visite  son tour. Il ne
manquait certainement pas de talent et d'intelligence.

Vers la fin de 1915, arrivait  la prison un jeune homme galement
de nationalit anglaise et nomm Russell. Russell avait t arrt 
Bruxelles o il habitait. Ds son entre en prison, il se lia d'amiti
avec Maclinks. Ils taient presque toujours ensemble. Un bon jour, ou
plutt un mauvais jour, on vnt prvenir Russell qu'il devait partir
immdiatement pour une destination inconnue. On ne lui permit pas de
mettre ordre dans ses papiers, il devait prendre son pardessus et sa
casquette et suivre le sous-officier qui l'attendait  la porte. Il
nous est enlev dans l'espace d'une minute. Cet incident cra une vive
sensation au milieu de nous tous. De quoi pouvait-il s'agir?... Pour
quelles raisons venait-on ainsi chercher Russell, et sans aucun avis
pralable?... Ce qui augmentait encore nos apprhensions, c'est qu'au
bas du dernier escalier on avait remarqu deux sentinelles armes, avec
casques  pointe, qui s'taient empar de lui et l'avaient conduit hors
de la prison.

Ce mme jour, le capitaine Wolff, un des officiers de la Kommandantur,
tait venu  la prison et l'on savait que Maclinks avait eu une entrevue
avec lui. Nos soupons se portrent unanimement sur Maclinks. Pourquoi?
Pour une infinit de raisons qu'il serait trop long d'numrer ici. Tous
les Anglais cessrent leurs rapports avec lui. M. Kirkpatrick fut le
seul d'entre nous qui continua  lui adresser quelques rares paroles.

Croyant peut-tre que Kirkpatrick demeurerait toujours son ami malgr
tout, Maclinks lui fit, quelques jours plus tard, une confession: il lui
montra une lettre qui n'tait que la copie de celle qu'il disait avoir
adresse aux autorits militaires. Kirkpatrick prit connaissance de
cette lettre, et, monstrueuse ralit, c'tait une dnonciation formelle
de Russell: il y tait dit que Russell avait servi, en Belgique, comme
espion aux gages du gouvernement anglais.

tonnement et indignation de Kirkpatrick. Maclinks, sans attendre les
remarques que pouvait lui faire Kirkpatrick, lui expliqua, comme pour se
justifier, qu'en sa qualit d'officier de rserve autrichien (!) il
ne pouvait se soustraire  son devoir, et que c'tait pour obir  sa
conscience qu'il avait dnonc Russell. On conoit aisment l'tat d'me
dans lequel se trouva M. Kirkpatrick. Il se leva et menaa Maclinks de
le frapper s'il ne sortait pas immdiatement de sa cellule.

Cet incident, qui fut connu immdiatement par toute la prison, y cra
une atmosphre que je ne saurais dcrire. Ce soir-l, tout, tait
lugubre autour de nous: nous ne savions vraiment de quel ct regarder.
Il nous semblait que chaque cellule recelait un ennemi. Une pareille
affaire ne pouvait-elle arriver, un jour ou l'autre,  chacun de nous?
Le spectre des oubliettes et la perspective d'une excution sommaire
nous hantait horriblement. La position de Maclinks, que nous
considrions comme un vritable espion, devint intenable, et il dut
demander un changement. Quelques semaines plus tard, il sortait de la
prison pour n'y plus revenir.

Il y a ceci de particulier en Allemagne,--terre classique de
l'espionnage,--c'est qu'on se dfie formidablement de tous ceux qui ont
pu, occasionnellement, servir d'espions au service mme du pays.

Maclinks, il est vrai, sortit de la Stadvogtei, mais des renseignements
prcis qui nous vinrent du dehors nous apprirent, par la suite, qu'il
tait loin d'tre en libert. L'officier de rserve autrichien doit tre
utilis pour faire le tour des prisons de l'Allemagne.

Quant  Kirkpatrick, le plus g de nous tous, il demeura, malgr ses
hsitations au sujet de Maclinks, toujours fort respect et profondment
estim: tous le considraient comme un sage et un philosophe. Son humour
cossais tait du meilleur aloi. Nous voyait-il attabls, deux ou trois,
avec du boeuf en conserve et du pain devant nous, qu'il s'criait:--"Je
ne puis comprendre en vrit comment il est possible en bonne humanit
de se livrer  un tel luxe de table lorsque le pauvre peuple allemand de
cette ville est martyris par la faim! Est-ce que vous ne savez pas que
vous tes ici  purger une sentence mille fois mrite?..." C'est ce
mme Kirkpatrick qui, un 31 dcembre, alors que nous lui demandions
comment il esprait franchir le seuil de la nouvelle anne, nous
rpondit simplement:--"Vous entendrez parler de moi avant demain!" Que
voulait-il dire? Nous l'ignorions entirement. Nous n'avons pas t
longtemps sans le savoir, car un peu plus tard,  minuit, alors que les
cloches de l'glise la plus voisine lanaient  tous les chos les
douze coups, signal de la nouvelle anne, une fentre s'ouvrit dans
l'obscurit et une voix de stentor entonna le _Rule Britannia!!!_

La chanson patriotique tait  peine termine qu'une autre fentre
s'ouvrit, celle du sous-officier de service qui, avec force cris et
jurons, commanda de faire silence. Le lendemain, lorsque certains de
mes compagnons se prsentrent  ma cellule, je leur posai  chacun la
question suivante:--"Est-ce vous qui avez chant _Rule Britannia_, la
nuit dernire?" Tous, invariablement, rpondaient:--"Non." Kirkpatrick
lui-mme fit son apparition vers les 9 heures. Il avait tout--fait le
mme air que de coutume, et il nous fit ses souhaits de bonne anne.
Faisant allusion  l'incident de la nuit prcdente, je lui demandai
s'il n'avait pas chant. Il rpondit d'un petit signe de tte ngatif,
avec un sourire qui en disait fort long sur sa culpabilit. Nous tions
justement  dire, entre nous, qu'il serait prfrable de faire le
silence autour de l'incident, lorsqu'un sous-officier se prsente et
demande  chacun de nous,  l'exception toutefois de Kirkpatrick, si
nous n'tions pas l'auteur de ce qui tait arriv durant la nuit. Chacun
en rpondant la franche vrit, pouvait nier positivement. On interrogea
tous les Anglais, l'un aprs l'autre, de cellule en cellule. C'tait la
mme rponse partout. Le seul auquel on ne se hasarda pas  poser la
question fut Kirkpatrick dont l'apparente gravit ne pouvait prter aux
soupons. Nous en avons beaucoup ri!



Chapitre XXI

UN SUISSE ET UN BELGE

Un des cas d'internement qui fera le plus de bruit, aprs la guerre,
sera certainement celui de M. Hintermann, un Suisse. En mentionnant ce
cas dans une publication du genre de celle que je fais en ce moment,
je dois garder une certaine rserve et m'abstenir de livrer au public
certains dtails qui jetteraient une lumire trop vive sur les
agissements de quelques employs du Ministre des Affaires trangres en
Suisse.

M. Hintermann tait suisse de naissance. Il n'avait jamais renonc  sa
nationalit en ce sens qu'il n'avait jamais t naturalis dans un pays
tranger. Il habitait Londres avec sa famille et tait en relations
d'affaires avec une firme importante de cette ville.

Venu en Suisse au cours de l't 1915, pour certaines affaires, il
dcida de se rendre  Berlin. Il lui fallait pour cela un sauf-conduit
sign par le ministre allemand  Berne. Il obtint ce sauf-conduit sans
la moindre difficult, mais son dpart pour Berlin, qui devait tre
fix, naturellement, par le ministre allemand, fut retard de quelques
jours. Enfin, M. Hintermann put quitter la Suisse sur un train 
destination de Berlin, mais  la premire gare sur le territoire
allemand, il fut apprhend au corps par deux casques  pointe. On
l'emmena dans la gare, et l, M. Hintermann, en promenant ses regards un
peu partout, remarqua sur la table du chef de gare une dpche venant
de Suisse le concernant. On l'emmena  Berlin o il fut enferm dans la
prison de la rue Dirksen. Nous tions l.

Sur la porte de sa cellule, on avait crit: H. Hintermann, _englander_,
c'est--dire sujet britannique. Ce ne fut pas long avant que M.
Hintermann et ray le mot _englander_ et y et substitu la dsignation
correcte de sa nationalit qui tait suisse. On changea plusieurs fois
la carte servant  le dsigner, et qui tait colle sur sa porte, mais
le mot _englander_ y tait toujours mystrieusement effac et remplac
par le mot propre.

J'ai connu M. Hintermann intimement. Je sais qu'il n'a jamais t
naturalis en Angleterre, mais le gouvernement suisse et le gouvernement
allemand ont t mis sous l'impression, facilement je dois le dire,
qu'Hintermann tait devenu sujet britannique. Il ne m'est pas permis de
dire, du moins en ce moment, par quels procds le gouvernement suisse
et le gouvernement allemand ont t mis sous cette fausse impression.

Durant les trois ans que j'ai connu M. Hintermann, je puis affirmer
qu'il n'a cess de rclamer sa mise en libert, et qu'il a maintes et
maintes fois mis le gouvernement suisse et le gouvernement allemand en
demeure de dmontrer qu'il tait sujet britannique. La seule rponse
catgorique qu'il ait jamais reue,  ce sujet, de la Lgation Suisse 
Berlin, fut que le ministre des Affaires trangres d'Allemagne tait
pertinemment renseign, et qu'il possdait dans ses archives la preuve
documentaire que M. Hintermann avait t naturalis en Angleterre. M.
Hintermann a toujours tax de fausset ces prtendus documents.

Je ne saurais en dire davantage, mais il est certain que cet internement
d'un sujet neutre, d'un des hommes les plus braves et les plus
honorables que j'aie connus, internement qui n'avait pas encore pris fin
lors de mon dpart d'Allemagne, et qui a caus, tant au point de vue de
la sant qu'au point de vue de la finance, un tort incalculable  celui
qui en a t victime, aura une certaine rpercussion dans le monde
politique aprs la guerre.

M. Hintermann tait un homme d'une trs grande valeur. Il tait estim
et vnr de tous les prisonniers. Dans notre petit monde, dont la
grande majorit tait compose de misreux, il a dploy envers tous une
charit inlassable. Parlant galement bien l'anglais, le franais et
l'allemand, il tait en tat de se mettre au courant des misres et des
souffrances des prisonniers de quelque nationalit qu'ils fussent.

Tous ceux qui l'ont connu, au cours des trois annes qu'il a passes 
la Stadvogtei, garderont un bon souvenir de son grand coeur et de sa
belle intelligence.

Le sujet des dportations belges a fait les frais de nombreuses
polmiques dans la presse mondiale, pendant un certain temps, et je
ne saurais ajouter rien de nouveau  tout ce qui s'est dit. La presse
allemande a concd, avec hsitation et rpugnance, que des dportations
de Belges en Allemagne avaient eu lieu. Les faits, toutefois, crevaient
tellement les yeux qu'il eut t impossible de le cacher plus longtemps.

Nous avions,  la prison, un grand nombre de ces dports qui avaient
refus de travailler... pour le roi de Prusse. D'autres ayant accept
du travail afin d'amliorer la position pnible dans laquelle ils se
trouvaient placs au camp de Guben, taient si maltraits et si mal
nourris, qu'ils quittaient tout bonnement leur usine ou les puits de
mine de charbon. Ils taient alors amens  la Stadvogtei.

Nous en avons eu des quantits. Je ne saurais passer sous silence le cas
d'un Belge nomm Edouard Werner. Werner tait un homme de 25 ou 26 ans,
dou d'un physique trs remarquable: il tait trs grand et trs fort.
Avant la guerre, il habitait Anvers o il tait  l'emploi de la
compagnie du Pacifique Canadien qui a un bureau dans cette ville.

Son pre et sa mre taient allemands; lui-mme tait n  Anvers, mais
 l'ge de 18 ans il avait opt pour la nationalit belge. Il avait
satisfait  toutes les lois du pays au point de vue militaire. Il
n'tait pas enrl dans l'arme belge, mais il tait porteur de papiers
tablissant son exemption.

Anvers, comme on le sait, tait occupe par les Allemands depuis le 9
octobre 1914. Quelques mois plus tard, Werner reut un avis d'avoir  se
rapporter au commandant d'un district militaire de Westphalie. Il refusa
de se conformer  cet ordre, malgr les instances de sa vieille mre
qui, allemande elle-mme, aurait voulu voir son fils dans les rangs de
l'arme du _Vaterland_.

Aprs deux mois, un second avis lui tait adress, lui enjoignant de se
rapporter sans dlai au commandant de ce mme district militaire dont
il est fait mention dans le paragraphe prcdent. Werner, malgr les
supplications de sa mre, refusa encore de se rendre. Enfin, un dernier
avis lui fut envoy avec menace de mesures de rigueur  son endroit s'il
n'obtemprait pas.

Plutt pour ne pas affliger sa vieille mre que par crainte des menaces
qu'on lui faisait, Werner dcida de se rapporter mais il se munit, avant
son dpart d'Anvers, de tous les papiers d'identification possibles,
dmontrant sa nationalit belge, et dmontrant galement qu'il avait
satisfait  toutes les exigences de la loi du service militaire belge.

Arriv en Westphalie, il subit un interrogatoire, naturellement:

--Pourquoi ne vous tes-vous pas rapport plus tt? lui demanda-t-on.

--Parce que je suis Belge, rpondit Werner.

--C'est faux! c'est faux! vous tes Allemand! Votre pre et votre mre
sont Allemands.

--Je n'y contredis point en ce qui concerne mon pre et ma mre,
mais quant  moi, j'ai opt pour la nationalit belge, et je suis en
possession de tous les papiers le dmontrant.

--Laissez voir ces papiers?...

Aussitt en possession de tous ces papiers, l'officier lui annonce qu'il
ne saurait tre question de le considrer comme sujet belge, qu'il
tait ds lors enrl dans l'arme allemande, et qu'il doit partir
incessamment pour Berlin. L, on le conduisit  la caserne du fameux
rgiment Alexander, le plus beau rgiment de Prusse,-- ce qu'ils
disent,--et dans lequel on n'accepte aucun sujet qui ait moins de six
pieds de taille. Werner, pour sa part, avait six pieds et deux pouces.

On lui met l'uniforme, et il commence son entranement. Comme il possde
le franais, l'allemand et le flamand  la perfection, on l'emploie au
bureau du sergent-major, pour les critures et la traduction. Il devient
plus ou moins populaire parmi les officiers et les sous-officiers. On le
croit mme sincrement converti aux ides allemandes.

Peu de temps aprs avoir t enrgiment malgr lui, Werner demande un
cong pour aller voir ses parents  Anvers. Le major lui rpond qu'il
est absolument impossible d'accorder un cong pour aller en Belgique,
mais que s'il a des parents en Allemagne, on lui permettra volontiers
d'aller les visiter. Ce  quoi Werner rpondit qu'en effet il avait une
tante  Hambourg.

C'tait un jour de fte: il devait partir dans la soire, et dans
l'aprs-midi, revtu de son uniforme de gala, coiff de son casque 
plumet, il fit une promenade dans la ville avec un compagnon. Il laisse
voir a son compagnon son permis tout en exprimant le regret qu'il ne ft
pas valable pour aller  Anvers. Son compagnon, aprs lui avoir enlev
le permis des mains, et en moins de temps qu'il n'en faut  Werner pour
dguster sa chope de bire, sort et revient quelques minutes aprs avec
le permis tout transform: c'est  Anvers et non plus  Hambourg que le
porteur du dit permis peut se rendre.

Werner dcide donc de prendre le train  destination d'Anvers au lieu de
se rendre  Hambourg. Le long du trajet, particulirement  Cologne et 
Aix-la-Chapelle, tous les militaires doivent faire viser leurs permis
de voyager. Il est contraire aux rglements militaires, en Allemagne du
moins, de voyager en uniforme de gala, except dans des circonstances
spciales. On s'tonne  Cologne, on s'tonne  Aix-la-Chapelle de
voir notre Werner avec son uniforme de gala, et on lui pose certaines
questions  ce sujet.

Il rpond qu'il veut faire plaisir  sa mre devant laquelle il ne s'est
jamais prsent avec cet uniforme. On le laisse passer. Il arrive 
Anvers, visite sa vieille mre qui l'embrasse et,--en bonne Allemande,
--affirme qu'elle ne l'a jamais vu aussi beau.

Werner conoit le projet,--si toutefois il ne l'avait conu
auparavant,--de se dbarrasser de son uniforme, de revtir un habit de
civil, et de dserter en se sauvant en Hollande. Pour cela, il lui faut
le concours d'un de ses cousins qu'il va visiter  ce sujet. L'affaire
est immdiatement arrange: l'habit de civil lui est fourni, et
Werner,-prcaution qui surprendra le lecteur,--fait un paquet de son
uniforme de grenadier et l'adresse au rgiment Alexander,  Berlin.
Enfin, dans la soire, on se met en marche vers Capellen pour, de l,
passer la frontire au cours de la nuit si c'est possible.

A Capellen, Werner et son cousin tombent dans un pige. Un espion aux
gages de l'autorit militaire occupante les amne dans un certain
estaminet. L, on leur conseille d'aller passer la nuit chez le maire,
parce que toutes les chambres sont occupes, et le lendemain ils
pourront passer la frontire. La maison du maire tait un vritable
guet-apens, car elle tait occupe par des officiers allemands, ce que
Werner et son compagnon ignoraient. Ils taient tout bonnement pris au
pige, et retenus jusqu'au lendemain chez Monsieur le maire. On leur
fit alors subir un interrogatoire trs minutieux au cours duquel on
dcouvrit, il n'y avait pas  en douter, que ces messieurs dsiraient
passer en Hollande. On les ramena  Anvers,  la Kommandantur. Le
cousin fut examin le premier et se dgagea facilement; on le remit
immdiatement en libert. Werner se flattait dj de partager l'heureux
sort de son cousin, mais  peine eut-il donn son nom que l'officier
l'interrogeant parut songer un peu plus longtemps qu'il ne faut. Il
court au tlphone, et revenant aprs quelques minutes, dit  Werner:

--N'tes-vous pas Edouard Werner?

--Oui.

--N'tes-vous pas dserteur?

--Non!

--N'tiez-vous pas d'un rgiment  Berlin?

--Oui.

--Et alors, comment se fait-il que vous soyez ici, et en habit de
civil?...

Et sans attendre la rponse de Werner, l'officier rugit, cume, donne
des ordres  faire trembler tout le monde, et fait jeter Werner en
prison.

Peu aprs, on vient le chercher,  cette prison, pour le faire
comparatre tout d'abord devant le commissaire de police allemande
qui le menace des plus terribles chtiments, et lui dit, entre autres
choses:--"Vous verrez ce que c'est que d'avoir affaire  l'autorit
militaire prussienne. Je ne donne pas grand chose pour votre peau!" On
le renvoie  la prison, et quelques jours aprs, il est ramen  Berlin.
L, il est mis dans un cachot, et le lendemain on le fait comparatre
devant le major du rgiment, ce mme major qui lui avait octroy un
permis pour aller  Hambourg. En apercevant Werner, le major est prs
d'touffer de rage: il peste, il jure, et il enjoint  Werner de
disparatre immdiatement, et de ne revenir devant lui qu'aprs avoir
remis son uniforme.

On trouve dans un coin,  l'tage infrieur, quelques vieux uniformes.
Werner en passe un et on le ramne devant le major qui s'exclame, se
fche, frappe la table de ses poings, menace Werner des punitions les
plus svres, et mme de le faire coller au mur, et enfin, ayant un peu
repris ses sens, il lui demande ce qu'il a fait de son uniforme. Werner
rpond qu'il l'a renvoy au rgiment.

--Mensonge! Mensonge! reprit l'officier.

--Il est facile d'en faire la preuve dit Werner, demandez si on n'a pas
reu un uniforme renvoy au rgiment?

On s'empresse de faire enqute, et on dcouvre qu'en effet un colis
contenant un uniforme de grenadier est arriv, quelques semaines
auparavant, venant d'Anvers. C'tait l'uniforme de Werner.

On renvoie donc Werner en prison en attendant que l'on fasse son procs
en Cour martiale. On lui offre un dfenseur: il refuse. Traduit devant
les juges de la Cour martiale, on le somme d'expliquer sa conduite avant
que jugement ne soit rendu contre lui. Werner s'exprime  peu prs en
ces termes:

"Je suis Belge. En conscience, il m'tait impossible de prendre les
armes contre mon pays. A la premire occasion qui s'est offerte, je n'ai
pas dsert l'arme allemande, mais je suis rentr dans mon pays, d'o
j'avais t tir contrairement aux lois. A mon point de vue, porter les
armes dans les rangs de l'arme allemande est un acte de flonie et de
haute trahison; je n'ai fait qu'obir  la voix de ma conscience. Vous
pouvez maintenant dcider de mon sort: mon plaidoyer est fini."

Les officiers se consultrent. L'un d'eux dit:--"On ne saurait lui
donner plus de quinze ans." On le renvoie  son cachot. Werner attend
avec anxit le jugement que l'on va porter contre lui. Il attend
en vain, mais quelques semaines aprs, on vient le chercher dans sa
cellule, et il est amen  la Stadvogtei. C'est l que nous avons
fait sa connaissance, et c'est lui-mme qui nous a relat ces divers
incidents qui nous ont paru souverainement intressants.

Il resta  la prison pendant cinq ou six mois, aprs quoi on le
sollicita de nouveau de rentrer dans les cadres de l'arme allemande. Il
refusa catgoriquement et enfin, on lui fit tenir un document officiel
manant des plus hauts tribunaux militaires de l'Empire, l'exonrant de
l'accusation de dsertion qui avait t porte contre lui.

Werner fut alors transfr au camp de Holzminden, et quelques mois plus
tard, un prisonnier venu de ce camp, et que j'interrogeais au sujet
de Werner, me dit:--"Il y a longtemps dj qu'il a dsert. Il a mme
russi  passer en Hollande, et nous avons appris par correspondance
qu'il tait dans l'arme belge, combattant ceux qui ont voulu
l'enrgimenter de force."



Chapitre XXII

VASIONS

Dans la vie de prison, la question de s'vader est constamment  l'ordre
du jour: tous les prisonniers caressent l'espoir de reconqurir leur
libert par force ou par ruse; mais, mme parmi les plus audacieux et
les plus habiles, il en est peu qui russissent. Au cours des
trois annes que j'ai passes  la Stadvogtei, plusieurs vasions
sensationnelles ont eu lieu. Il serait trop long d'en entreprendre
ici le rcit dtaill. Je ne ferai mention que des cas les plus
exceptionnels, comme ceux de MM. Wallace Ellison et Eric Keith qui
s'chapprent deux fois du camp de Ruhleben, et une autre fois de la
prison mme o j'tais.

Au dbut de la guerre, ces deux Anglais habitaient l'Allemagne. L'un,
M. Ellison, tait employ de la _United Shoe Machinery Company_ 
Francfort. Quant  M. Keith, dont j'ignore quelle fut l'occupation _ante
bellum_, il tait, si je me rappelle bien, n en Allemagne de parents
anglais.

La premire vasion de ces deux prisonniers eut lieu du camp de Ruhleben
 peu prs vers le mme temps mais pas exactement au mme moment, chacun
agissant de sa propre initiative. Mais tous deux eurent la malchance de
tomber entre les mains des gardes prussiennes au moment o ils allaient
atteindre la frontire hollandaise. Ramens  la prison,  Berlin, ils
coprent une sentence de plusieurs mois de cellule. M. Ellison, en
particulier, fut quatre mois et demi au secret, et ne pouvant recevoir
d'autre nourriture que celle qui tait distribue chaque jour, laquelle
consistait en un morceau de pain avec les deux soupes traditionnelles.

Malgr les dmarches nombreuses qu'ils firent auprs des autorits
allemandes pour tre de nouveau transfrs  Ruhleben; ils durent
demeurer  la Stadvogtei parce qu'ils refusaient de dclarer qu'ils ne
feraient plus aucune tentative d'vasion, une fois retourns a Ruhleben.
Pendant les annes 1915 et 1916, ils firent des plaintes nombreuses et
adressrent force requtes tant  la Kommandantur qu' l'ambassade
amricaine  Berlin. Tout fut inutile.

Au mois de dcembre 1916, une vasion longuement et minutieusement
prpare fut mise  excution de la manire la plus habile. On tait
parvenu   se procurer les services d'un serrurier expert, lui-mme
prisonnier, qui fabriqua une clef ouvrant la porte qui donnait accs 
la rue Dirksen.

Tout avait t prvu: ou avait mme trouv moyen d'expdier des vivres
au dehors, et de les faire dposer  certains endroits connus seulement
des prisonniers qui devaient s'vader. Au moment choisi pour oprer la
sortie, onze prisonniers, tous de nationalit anglaise, se promenaient
dans la cour par groupes de deux ou trois, comme il tait permis de le
faire chaque jour, entre cinq et six heures de l'aprs-midi. Le portier,
dont la cellule est voisine de la porte extrieure, tait  ce moment
occup  causer avec un sous-officier. La conversation avait pris
visiblement un caractre assez intressant, et les deux Allemands
semblaient y tre absolument absorbs.

Ce fut  la faveur de cette distraction du portier que la clef
libratrice fut introduite dans la serrure par l'un des onze. Un instant
suffit pour ouvrir la porte, et les fugitifs disparurent dans les rues
de Berlin. MM. Ellison et Keith taient parmi les fuyards.

Ce fut une grande sensation dans la prison lorsque l'on dcouvrit,
quinze minutes plus tard, que la porte avait t ouverte. Tous les
prisonniers furent immdiatement renferms dans leurs cellules
respectives, car c'tait l le seul moyen de savoir exactement combien
d'interns manquaient  l'appel.

L'officier, qui se retirait gnralement vers quatre heures de
l'aprs-midi, avait t prvenu par tlphone, et s'amenait en grande
hte, et tout excit. Son premier geste fut de mettre le portier au
cachot: on venait de dcouvrir qu'il manquait onze Anglais. Le service
de la sret fut prvenu, et des dpches furent lances sur toutes
les gares et toutes les frontires d'Allemagne. Le corps entier des
policiers et les sentinelles des frontires taient sur les dents.

A notre grand regret, de ces onze prisonniers vads, dix furent repris:
seul, M. Gibson russit  se tenir au large. Quant  MM. Ellison et
Keith, ils ne tombrent entre les mains des Allemands qu'une dizaine de
jours plus tard, aprs des marches de nuit puisantes. La temprature
tait alors trs froide, et on imagine les souffrances que durent
endurer ces prisonniers en route vers les frontires des pays neutres.

Les dix prisonniers capturs furent, les uns aprs les autres, ramens
 la prison. Les rglements devinrent beaucoup plus svres, et il ne
pouvait tre question, pour eux, de retourner  Ruhleben. Toutefois,
vers le mois d'aot 1917, une convention avait t conclue entre
l'Angleterre et l'Allemagne au sujet du traitement  infliger aux
prisonniers divers qui avaient essay de s'vader. Une des clauses
de cet arrangement stipulait que tous les prisonniers coupables de
tentative d'vasion, et dtenus dans les prisons, seraient immdiatement
renvoys dans leurs camps respectifs. Nous avions  peine lu, dans les
journaux allemands que nous recevions, soir et matin, les diverses
clauses de cet arrangement, que dj la plupart des prisonniers
entrevirent des possibilits nouvelles de conqurir leur libert. MM.
Ellison et Keith me prvinrent que ce ne serait pas long,  Ruhleben,
avant qu'ils n'entreprissent le voyage de Hollande.

En effet, ds le mois de septembre, ils s'chapprent le mme jour du
camp de Ruhleben, mais sparment, puis se retrouvrent dans les rues
de Berlin, et cette fois,--troisime vasion,--parvinrent  passer en
Hollande.

Une carte postale qui me fut adresse par M. Ellison, de Hollande mme,
me mit au courant, sans beaucoup de dtails naturellement, du succs
de son entreprise. Ce fut une rjouissance gnrale chez tous les
prisonniers qui avaient t, pendant de si longs mois, leurs compagnons
de captivit.

C'est  Londres, au mois de juillet dernier (1918), que j'eus l'extrme
bonheur de rencontrer MM. Ellison et Keith, et c'est l galement, au
cours d'une soire inoubliable passe ensemble, qu'ils me racontrent
par le menu les pripties de cette troisime vasion, leur course de
Berlin  Brme, de Brme jusqu' la rivire Ems, puis dans les marcages
qui avoisinent la frontire germano-hollandaise,  quelques milles
de l, et enfin leur visite,  trois heures du matin, chez un paysan
hollandais o ils apprirent qu'ils taient rellement et dfinitivement
sortis d'Allemagne.

Rien de plus amusant que d'entendre raconter par ces deux ex-prisonniers
les scnes de rjouissance qui eurent lieu dans la maison du paysan
hollandais. La brave Hollandaise, femme d'une soixantaine d'annes,
s'tait leve,  cette heure extra matinale, pour souhaiter la bienvenue
aux deux hros de la poudre d'escampette. On alluma le pole, on prpara
un plantureux rveillon  la fin duquel les deux Anglais dansrent, avec
le vieux et la vieille, le cotillon de la dlivrance.

M. Ellison fait maintenant partie de l'arme anglaise et M. Keith est
dans l'arme amricaine.

M. Keith m'adressait tout rcemment de France une lettre dans laquelle
il me disait que de la faon dont allaient les choses ( cette poque),
il comptait pouvoir, avant peu, pntrer avec une compagnie amricaine
dans la rue Dirksen et ouvrir les portes de cette fameuse prison o lui,
tout comme moi, avait t dtenu des annes.

Une autre vasion sensationnelle fut celle d'un Franais nomm B... Ce
Franais, soldat  l'arme, avait t, avec le peloton dont il faisait
partie, cern ds le dbut de la guerre dans un petit bois prs de la
frontire franaise, en Belgique. Pour ne pas tomber entre les mains des
Allemands, lui et quelques-uns de ses amis s'taient rfugis chez des
paysans belges, avaient dpouill l'uniforme et revtu un habit de
civil.

M. B... avait tent de passer en Hollande, par le nord. Il fut pris et
amen au camp de concentration des Franais en Allemagne. Aprs quelques
mois, il parvenait  s'vader de ce camp, avec l'uniforme d'un soldat
allemand; il avait mme  sa boutonnire le ruban de la Croix de fer. Il
fut pinc de nouveau, et jet dans une cellule  la prison de Berlin. Il
y fut tenu au secret pendant des mois, puis il obtint la permission de
circuler, comme nous, dans les divers corridors. Il forma le projet
colossal de s'vader par le toit, car il occupait une chambre au
cinquime.

Les fentres des cellules du cinquime sont situes immdiatement sous
le toit qui surplombe lgrement, mais n'offre aucune prise  la main.
Le plan de notre Franais tait de scier une des barres de fer de la
fentre, de sortir par l'troite ouverture ainsi pratique, et de
grimper sur le toit. Cette opration, dont je devais tre tmoin, fut
parfaitement excute. C'tait, il faut l'admettre, un tour de force
mirobolant et une vritable russite d'acrobatie.

Ds le matin, j'avais t prvenu par le prisonnier lui-mme qu'il
allait tenter son vasion vers onze heures du soir. A l'heure dite, je
me tenais debout, sur ma chaise, ayant la tte au niveau de ma fentre.
Ma cellule se trouvant au mme tage que la sienne, je pouvais
facilement observer tous les mouvements qu'il faisait au cours de son
vasion.

La barre de fer pralablement scie, fut d'abord carte de son point
d'appui par le bas, ce qui donna l'espace ncessaire pour permettre au
prisonnier de sortir. Au moyen d'une serviette solidement attache aux
autres barreaux, il se prservait de toute chute ventuelle qui eut t
fatale, puisque sa fentre tait  soixante pieds au-dessus de la cour
infrieure, entirement pave.

Il s'tait fait un point d'appui au moyen d'une petite planchette qu'il
avait glisse, au sommet de la fentre, entre les briques et la barre
de fer horizontale,  laquelle sont fixes les barres verticales. Cette
planchette faisait saillie d'environ un pied en avant du toit. La
manoeuvre entire tait d'un chic incroyable, et ce ne fut pas long
avant que, appuy d'une main sur la planchette, il pt, de l'autre,
atteindre et saisir une gouttire qui se trouvait sur le toit  une
faible distance du bord. En un instant, et par un magnifique lan, il
allait rouler dans l'obscurit suprieure.

Mais celui qui est sur le toit n'est pas sorti du bois, surtout
lorsqu'il s'agit d'un difice dont les murs ont soixante-quinze pieds de
hauteur. Notre Franais s'tait muni d'une corde d'une soixantaine de
pieds de longueur faite de draps de lit et d'autres ficelles tires de
droite et de gauche. Il attacha solidement l'une des extrmits de cette
corde au paratonnerre, et se laissa glisser tout du long du mur, puis
tomber le plus doucement possible quand il fut au bout.

On ne l'a jamais revu: on n'en n'a jamais entendu parler. S'il eut t
repris quelque part, on n'aurait pas manqu de le ramener  la prison.
Nous avons tous t d'accord, y compris l'officier commandant, que cette
vasion demeure une des plus renversantes qui soient.



Chapitre XXIII

ESPOIR DU

C'tait au mois de mai 1916: j'tais depuis un an prisonnier  la
Stadvogtei. Malgr toutes les dmarches que j'avais faites moi-mme par
l'entremise de l'ambassade amricaine,  Berlin, et malgr celles qui
avaient t entreprises par le gouvernement anglais et le gouvernement
canadien, dmarches restes sans rsultats,--mes nombreuses suppliques
taient demeures sans rponses,--je m'tais fait  l'ide que je serais
intern jusqu' la fin de la guerre.

Un soir, aprs sept heures, alors que les portes de toutes les cellules
avaient t refermes sur nous, un sous-officier, employ au bureau de
la prison, se prsente chez moi disant qu'il est porteur d'une bonne
nouvelle:

--Quelle nouvelle?...

--Vous serez libr!...

--Quand?...

--Aprs-demain, samedi. Cette nouvelle a t tlphone, H y a un
instant, de la Kommandantur, et j'ai reu instruction de vous en faire
part.

Je n'ai pu m'empcher de saisir la main de ce sous-officier pour le
remercier de la bonne nouvelle qu'il m'apportait. Ma porte n'tait pas
encore referme que j'tais mont sur une chaise, appelant de ma
fentre ceux de mes compagnons de captivit avec lesquels j'tais
quotidiennement en relations. Je leur annonai la bonne nouvelle: je
reois de nombreuses flicitations, et tous semblent heureux de ce
qui m'arrive. Le lendemain est grand jour de fte; tous les Anglais
partagent ma joie; l'on dcide de faire une runion plnire  ma
cellule, et mme d'y organiser un djeuner. C'tait en 1916. A cette
poque, toutes les victuailles taient rationnes  Berlin, et nous
tions soumis au rgime de la prison, c'est--dire qu'il nous tait
absolument dfendu de faire venir quoi que ce soit du dehors. Prparer
un djeuner convenable, dans de telles circonstances, n'tait pas un
problme de mince envergure.

Des invitations, cependant, avaient t lances: tous les Anglais
avaient t pris d'assister  un djeuner qui aurait lieu le soir au
salon(!) No 669, dans l'Htel International de la Stadvogtei, pour
rencontrer M. Bland  l'occasion de son prochain dpart pour
l'Angleterre. Ces cartes d'invitation portaient en post-scriptum:--On
est pri d'apporter son assiette, son couteau, sa fourchette, sa tasse 
th, son verre et son pain; quant au sel, on le trouvera sur les lieux.

Ma table avait t place au centre de la cellule, et on l'avait
recouverte de petites serviettes en papier. On tait parvenu  se
procurer un peu de viande en conserve, entreprise qui,  cette poque,
tenait du miracle. Va sans dire que le djeuner fut trs gai: il y
eut des sants de proposes, des discours trs  la hauteur des
circonstances, prononcs en rponse aux dites sants, des chansons
patriotiques, etc., etc.

L'aprs-midi de ce jour inoubliable j'avais obtenu la permission de
sortir en ville pour aller magasiner. Pour la premire fois, aprs douze
mois d'incarcration, il m'tait donn de mettre le pied dans la rue.
C'tait vers la fin du mois de mai; la vgtation tait luxuriante et
les feuillages verdoyants; les plates-bandes regorgeaient de fleurs
odorifrantes dans le square voisin de la prison. Jamais la nature ne
m'avait paru si merveilleusement belle! J'tais tent de sourire mme
aux Allemands,--et aux Allemandes,--qui se pressaient de tous cts,
dans la rue.

Ma promenade avait dur une couple d'heures. En rentrant  la prison,
j'appris que mon dpart, fix au lendemain, avait t retard parce que,
disait-on, un certain document n'avait pas encore reu la signature d'un
personnage quelconque faisant partie du haut commandement. Ce ne pouvait
tre qu'une affaire de formalit, vu que tout tait dcid. Force me fut
donc d'attendre  la semaine suivante, au mercredi, jour que l'on avait
dfinitivement fix. Le mardi, j'tais absolument prt, et mes malles
taient boucls, quand on vint de nouveau me prvenir que le fameux
document n'tait pas l, que je devrais attendre encore quelques jours.
Naturellement, je fus trs ennuy de ce nouveau retard, et je m'exerais
de mon mieux  la patience depuis deux semaines qui me parurent longues
comme deux sicles, quand, enfin, un officier de la Kommandantur, le
major Schachian, me fit appeler au bureau. Il venait m'expliquer que la
Kommandantur de Berlin avait dcid de me remettre en libert, et de
me permettre de retourner en Belgique auprs de ma famille, et en
particulier auprs de ma femme qui,  cette poque, tait dj
souffrante depuis six mois, mais... une autorit suprieure avait
dsavou cette dcision.

On conoit ma profonde dsillusion. Je m'appliquai  faire remarquer
 cet officier que j'tais dtenu, bien que mdecin, et cela en
contravention avec toutes les lois internationales; qu'en plus, j'avais
 maintes reprises reu l'assurance, de la part des autorits allemandes
 Anvers, que je ne serais jamais molest; que j'avais pratiqu ma
profession, non seulement  l'hpital, avant la prise d'Anvers, mais
encore depuis cette date chez la population civile de Capellen.
L'officier n'en disconvenait pas, mais il ajoutait:--"Vous ayez pratiqu
la mdecine par charit, vous n'avez pas pratiqu rgulirement!" Est-il
concevable qu'un homme de sa position puisse faire une remarque aussi
saugrenue!... Je n'en revenais pas. Je lui fis l'observation suivante:

--J'ai toujours compris que la libert des mdecins, en temps de guerre,
avait t assure par les ententes et les conventions internationales,
parce que le rle des mdecins est de soulager les misres physiques
de l'humanit en temps de guerre, et non parce qu'il devait leur tre
permis de se faire des honoraires.

Voyant qu'il avait mis les pieds dans les plats, comme on dit
vulgairement, mon officier tenta d'oprer une retraite en aussi bon
ordre que possible. Il tait visiblement fort embarrass: il me quitta
sans m'en dire plus long, et je remontai  ma cellule, l'me toute
remplie de l'amre dsillusion. Et une autre anne toute entire
s'coula avant qu'une amlioration quelque peu substantielle ne se
produisit dans mon tat de captivit.



Chapitre XXIV

UN COLLOQUE

J'tais donc depuis deux ans dans cette prison de la rue Dirksen, ne
pouvant apercevoir, au dehors, qu'une trs petite portion du firmament,
et le mur d'en face perc d'une cinquantaine de fentres armes de
solides barres de fer. Comme il a t dit au chapitre prcdent, vers
la fin de ma premire anne de captivit, j'avais eu, un jour, la
permission de sortir de la prison, de marcher dans les rues pendant une
couple d'heures, et de respirer le libre atmosphre de la cit. Ma sant
laissait beaucoup  dsirer: je ne pouvais ni manger ni dormir; au
moral, j'tais srieusement dprim, surtout depuis que j'avais perdu
tout espoir de recouvrer ma libert avant la fin des hostilits. Un
jour, le mdecin de la prison, M. Bcher, un trs brave homme, vint
me rendre visite  ma cellule. Nous avions eu,  maintes reprises,
l'occasion de converser ensemble sur des sujets mdicaux. Il savait,
naturellement, que j'tais appel auprs des malades pendant les
vingt-trois heures o, chaque jour, il tait absent de la prison. Il
avait mme mis  ma disposition sa petite pharmacie. Enfin, au point
de vue mdical, on peut dire qu'entre lui et moi les relations
diplomatiques n'taient pas rompues.

Il venait donc, cette fois, me rendre visite dans le but de s'enqurir
de mon tat de sant. Il avait sans doute remarqu que mon apparence
gnrale n'tait pas des plus brillantes.

--Comment vous portez-vous?... me dit-il en entrant dans ma cellule.

--Mal!... rpondis-je.

--Vraiment, j'en suis fch! Je remarque, en effet, que vous n'avez pas
votre apparence ordinaire de bonne sant.

--Non, je ne dors ni ne mange. Je suis trs nerv et je me sens faible
et dprim.

A travers ses lunettes, le vieux praticien teuton me regardait
attentivement; il me semblait que je percevais dans son regard une
profonde sympathie.

--Mais, dit-il, vous tes mdecin, vous devez peut-tre savoir de quoi
vous souffrez en particulier?

--Je ne vois pas d'autre chose qu'une privation continuelle, depuis deux
ans, d'air pur et d'exercice.

--Mais... vous ne sortez donc pas quand vous le dsirez?

--Comment! Voulez-vous dire que je sors de la prison  mon gr?...

--Oui.

--Eh! bien, je ne puis concevoir que vous remplissiez depuis des annes
les fonctions de mdecin de cette prison sans avoir jamais appris que
pas un seul prisonnier n'a la permission de sortir dans la rue. Je suis
ici depuis deux ans, et la seule occasion que j'aie eue de sortir se
prsentait il y a un an, alors que j'eus ma permission spciale d'aller
dans les magasins acheter quelques effets. A l'exception de cette unique
sortie qui dura deux heures, j'ai t constamment confin dans ces murs.
Vous savez que l'atmosphre de ces corridors est plus vicie qu'on ne
saurait le dire, puisque chaque matin des centaines de prisonniers les
traversent d'un bout  l'autre, en faisant le nettoyage complet de leurs
cellules, et cela aprs treize heures de rclusion. Et cette cour, o il
nous est permis d'aller pendant quelques heures de l'aprs-midi, vous la
connaissez aussi bien que moi: quand on a fait, soixante-dix pas, on a
ctoy les trois cts du triangle; elle est entoure d'un mur de 75
pieds de hauteur; trente-cinq cabinets d'aisance ouvrent sur elle
leurs fentres pour oprer la ventilation; il en est de mme aussi des
cuisines, et en somme, l'air qu'on y respire n'est pas mme aussi pur
que celui de nos cellules.

Le vieux mdecin coutait tout cela et paraissait fort tonn.

--Eh! bien, dit-il, je suis surpris. Faites une demande aux autorits,
rclamez la permission de sortir, et j'appuierai votre requte.

Je crus alors que l'occasion tait propice pour moi de dire  ce vieux
mdecin ce qu'il fallait penser de l'arbitraire des mesures employes
contre moi:

--Je vous prie de m'excuser, Monsieur le docteur, mais vous allez me
trouver sourd  votre suggestion: il m'est impossible de demander une
faveur au gouvernement allemand.

--Pourquoi?...

--Parce que toutes les requtes justes et raisonnables que j'ai faites
ont t refuses,--quand on s'est donn la peine d'y rpondre,--et Dieu
sait combien de requtes et de ptitions j'ai adresses  vos autorits
depuis deux ans!

--Qu'est-ce que vous avez demand, en particulier?

--D'abord, j'ai protest contre mon internement, prtendant qu'il tait
contraire aux lois de me retenir captif, vu que j'tais mdecin. On
rpondit  cela qu'on n'avait aucune preuve documentaire tablissant que
j'tais mdecin. C'tait au dbut de ma captivit: par l'entremise de
l'ambassade amricaine, je me suis procur les certificats, diplmes,
etc., tant du Collge des Mdecins et Chirurgiens canadien, que de
l'universit dont je suis gradu, tablissant que j'tais bien mdecin
diplm, et mdecin pratiquant rgulirement ma profession. Ces
documents, comme j'en ai t inform au mois d'octobre 1914, ont t
remis aux autorits comptentes, ici,  Berlin. J'ai alors rclam ma
libert; j'ai rpt et rpt mes requtes sans autre rsultat que
de voir, aprs deux ou trois mois de dmarches, un officier de la
Kommandantur s'amener  ma cellule o il se contentait de recevoir une
dposition tablissant pourquoi j'tais venu en Belgique et ce que
j'y avais fait, etc., toutes choses que les autorits allemandes
connaissaient depuis longtemps. On me faisait signer une procs-verbal
insignifiant, et on me quittait presque en se moquant de moi.

Ma femme tait malade depuis un certain temps dj. Pendant des mois et
des mois, cette maladie faisait des progrs constants; les nouvelles que
je recevais chaque semaine de mes enfants et du mdecin m'indiquaient
suffisamment que la maladie tait fatale. J'ai suppli qu'on me permt
de la visiter: on n'a pas daign rpondre  ma demande. Dans les deux
dernires semaines de sa maladie, je fus prvenu, par dpche, que
je devais me hter de me rendre auprs d'elle si je voulais la voir
vivante: j'ai assig la Kommandantur de demandes quotidiennes pendant
tout ce temps, mais toujours sans recevoir de rponse. J'ai offert
aux autorits de dfrayer les dpenses de deux militaires qui
m'accompagneraient de Berlin  Anvers, d'o je m'engageais  revenir
ds le lendemain. Cette demande fut encore refuse. On retint ma
correspondance; et pendant une douzaine de jours, je fus sans nouvelles
de ma famille, en Belgique; aprs ces douze jours d'angoisses
indicibles, un officier venait m'apprendre que ma femme tait morte, et
lorsque je le pressais d'aller immdiatement auprs de la Kommandantur,
afin d'obtenir la permission de m'accompagner jusqu' Anvers
et Capellen, pour assister aux funrailles, il eut pour toute
rponse:--Madame est dj inhume depuis deux jours!... Vous concevez,
M. le docteur, qu'aprs avoir subi un traitement aussi inhumain que
celui-l, il m'est impossible, si je veux garder un certain respect pour
ma dignit, de faire aucune nouvelle dmarche tendant  obtenir une
faveur du gouvernement allemand: on m'a refus ce qui tait juste, je
n'ai plus rien  demander!

Le vieux mdecin tait triste et embarrass; c'tait comme si je lui
avais ouvert les yeux sur un ct de cette mentalit allemande qui
paraissait lui chapper entirement. Il hsita quelques secondes, puis
me promit tout de mme de faire des dmarches dans le but de procurer
quelque adoucissement au rgime dont je souffrais.

Deux jours aprs, des instructions arrivaient  la prison. On craignait,
naturellement, des reprsailles du ct de l'Angleterre, o l'on savait
que ma sant tait srieusement menace par suite de mon internement.
Ces instructions stipulaient que je pourrais sortir, accompagn d'un
sous-officier, deux fois par semaine, durant l'aprs-midi, que ma
promenade se ferait au parc, qu'il ne me serait pas permis de parler
 qui que ce soit, ni d'entrer o que ce soit, de plus, que le
sous-officier et moi nous devrions nous rendre au parc par chemin de fer
et en revenir de mme.

Je me suis naturellement prvalu de cette permission qui m'tait donne
d'aller respirer l'air pur, deux fois par semaine, pendant quelques
heures, et cela, je crois, n'a pas peu contribu  me remonter tant au
physique qu'au moral.



Chapitre XXV

INCIDENTS ET REMARQUES

Quelques semaines aprs mon entre en prison, j'tais invit  me rendre
au bureau, qui se trouvait au rez-de-chausse, et l je me trouvai face
 face avec un personnage qui m'tait entirement inconnu.

-Je suis, me dit le visiteur, M. Wassermann, directeur de la Banque
allemande. tes-vous M. Bland?

--Oui, Monsieur.

--Veuillez donc vous asseoir. J'ai reu, avant-hier, continua-t-il, une
lettre d'un de mes amis, un compatriote qui demeure  Toronto. Dans
cette lettre, mon ami me dit qu'il vient justement d'apprendre, par les
journaux canadiens, que vous tiez intern  Berlin, et il me demande de
m'intresser  vous. Mon correspondant ajoute qu'il n'a pas t ennuy
par le gouvernement canadien. Que puis-je faire pour vous?

--Vous pouvez sans doute me faire remettre en libert, ce serait un joli
commencement.

--Cela, je le voudrais bien, et je ferai tout en mon pouvoir pour vous
tre utile, mais je ne sais vraiment pas si je russirai. Puis-je faire
quelque chose, en outre de cela?

--Rien que je sache.

--Avez-vous une bonne cellule?...

--J'habite une cellule avec trois autres dtenus.

--Vous serait-il agrable d'en avoir une  vous seul?

--Oui, assurment, car je pourrais y travailler beaucoup plus  mon
aise.

Aprs ce court entretien, M. Wassermann prenait cong de moi, et
quelques jours plus tard on m'offrait une cellule situe au cinquime,
c'est--dire  l'tage le plus lev. L, il y avait une circulation
d'air plus considrable, et une plus grande proportion du firmament
tait accessible  nos regards. C'est cette cellule que j'ai habite
pendant trois ans, le No 669.


La prison tait chauffe au moyen d'un systme de radiateurs  l'eau,
mais durant l'avant-midi seulement. Tout chauffage tait abandonn vers
les 2 heures aprs-midi et, gnralement, dans la soire il faisait trs
froid. Il m'est arriv assez souvent d'tre oblig de me mettre au lit
ds 7 heures, au moment o les portes taient fermes. En utilisant
toutes les couvertures disponibles, je parvenais  conomiser assez de
calories pour ne pas souffrir du froid.



Il nous tait permis d'crire deux lettres et quatre cartes postales
par mois. C'est le rglement, qui, en Allemagne, s'applique  tous les
prisonniers sans distinction.

Toute lettre adresse  l'tranger tait dtenue pendant dix jours,
mesure militaire. Toute notre correspondance, celle qui partait comme
celle qui arrivait, tait minutieusement censure. Durant toute ma
captivit, je n'ai jamais reu un seul journal canadien, bien que
plusieurs copies m'aient t adresses.



Des cours de langues,--vivantes,--taient donns par des prisonniers
chaque jour  la prison. L, chacun pouvait, suivant son got, apprendre
le franais, l'anglais ou l'allemand.

Nous n'avions que trs rarement un service religieux, soit protestant,
soit catholique. Durant mes trois annes de captivit, je ne me rappelle
pas avoir t invit  me rendre  la chapelle, situe dans une autre
division que celle o j'avais ma cellule, plus de deux ou trois fois.



Je surprendrai peut-tre un peu mes lecteurs en disant que tous les
journaux publis en Allemagne taient admis dans la prison sur un
mme pied d'galit: qu'ils fussent pangermanistes, libraux, ou mme
socialistes de tendance. Mais il nous tait dfendu de lire ou de
recevoir des journaux franais ou anglais, bien qu'il nous ft connu,
de science certaine, que les grands quotidiens de Paris et de Londres
taient mis en vente tous les jours dans les dpts de journaux de
Berlin.

Cela ne veut pas dire, cependant, que j'aie pass trois annes sans
lire un seul journal anglais ou franais. Il arrivait quelquefois des
prisonniers nouveaux qui faisaient leur entre chez nous avec des
journaux de Londres ou de Paris dans leurs poches. Nous avions en outre
d'autres petits moyens de nous procurer des journaux des pays allis.



La fte de Nol est clbre avec beaucoup d'clat  Berlin. La veille
de Nol, il y avait,  la prison, une petite fte durant la soire. A
cette occasion, on faisait un arbre de Nol,--l'arbre de Nol semble
bien tre une trouvaille _made in Germany_ dont la mode s'est rpandue
un peu partout, dans le monde anglo-saxon du moins,--et deux ou trois
officiers de la Kommandantur, accompagns de quelques dames, se
rendaient  la prison pour faire une distribution de vivres aux plus
ncessiteux.

En 1915, on avait fait une assez bonne distribution de provisions; je
veux dire qu'il y en avait assez pour nous permettre de faire un repas.
En 1916, on ne pouvait distribuer de vivres, mais on fit cadeau,
 chaque prisonnier, soit d'un sous-vtement, soit d'une paire de
chaussettes. En 1917, il y eut bien un arbre de Nol, mais trs sec,
car on ne distribua rien. La situation conomique,  l'intrieur de
l'Allemagne, et  Berlin en particulier, tait telle qu'il tait
impossible de faire une distribution quelconque.



Au cours d'une promenade que je faisais au Tiergarten, durant l'anne
dernire (1917), il me fut donn de voir passer, dans une rue qui longe
ce parc, l'idole du peuple allemand  cette poque, le grand gnral
Hindenburg. Il tait en automobile, avec un autre officier, et comme
j'tais, avec le sous-officier m'accompagnant, sur le bord mme de la
chausse, du ct du parc, la figure du clbre gnral m'est apparue en
pleine lumire. Ce jour-l, en rentrant  la prison mon sous-officier
annona,  coup de trompe, qu'il avait vu, de ses yeux vu: Hindenburg!
Les autres sous-officiers le regardaient en ayant l'air de dire:--"Vous
vous vantez!" Je dus intervenir pour confirmer son assertion, et je suis
sr qu' ce moment, moi, simple prisonnier et sujet anglais, je fus
considr comme un des hommes les plus chanceux qui soient, tant ce
chef du grand tat-Major tait entour de respect, d'admiration et de
vnration. Bismarck lui-mme, de son vivant, n'a jamais vu son front
nimb d'une pareille aurole.



Le peuple allemand n'est pas dmonstratif: il est plutt taciturne et
songeur. Un jour, comme nous tions sur le quai de la gare, attendant le
train pour nous rendre au parc, les journaux du midi venaient d'tre mis
en vente, et tous ces gens les lisaient posment, religieusement, mais
sans faire le moindre mouvement indiquant l'impression ressentie au
cours de cette lecture. C'tait  l'poque de la grande offensive
austro-allemande contre l'Italie, en novembre 1917, si j'ai bonne
mmoire. Une nouvelle sensationnelle venait d'tre publie: des titres
flamboyants annonaient une grande avance allemande et la prise d'une
quarantaine de mille prisonniers. Aprs avoir pris connaissance de cette
dpche, je me mis  observer les gens qui lisaient dans mon voisinage.
Je continuai mon observation au cours du trajet, dans le compartiment
que nous occupions, et je n'ai jamais remarqu le moindre sourire de
satisfaction se dessiner sur la figure de ces Allemands. Personne ne
semblait devoir en causer avec ses compagnons de route. Cela semblait la
chose la plus naturelle, ou la plus insignifiante du monde.

Le peuple allemand commenait-il  raliser que toutes ces victoires
remportes par leurs armes depuis trois annes ne laissaient entrevoir
aucune solution heureuse, ou bien le sentiment de l'enthousiasme
s'tait-il mouss chez lui aprs trois annes de luttes, de
privations et de sacrifices?... Ou bien encore, entre la bureaucratie
gouvernementale, intensment militarise, et la masse du peuple n'y
avait-il plus aucune entente, ni aucun lien de sympathie? Je laisse au
lecteur la solution de ce problme.



Je ne me rappelle plus maintenant le nom de cet Amricain qui, le
premier de sa nationalit, fut intern  la Stadvogtei. C'tait un homme
maladif. Il nous arriva vers le temps o l'ambassadeur M. Grard tait
absent. Cela se passait, je crois, au mois d'octobre ou de novembre
1916. Cet Amricain prtendait qu'il n'et jamais t intern si M.
Grard n'avait pas quitt Berlin. Il nous a souvent exprim des craintes
au sujet de la scurit de M. Grard. Il tait sous l'impression que
l'Allemagne dsirait sa perte, et qu'en retournant en Amrique, M.
Grard courait grand risque d'aller au fond de la mer. Il prtendait
qu'on le dtestait souverainement  Berlin, et qu'on le considrait
comme un ennemi des intrts allemands.

Il ne me semble pas hors de propos de mentionner ici qu'une petite
polmique eut lieu, dans les journaux allemands, au sujet de Madame
Grard. Certaines feuilles l'avaient accuse d'avoir ignor les
biensances jusqu'au point d'attacher la croix de fer au cou de son
chien et de s'tre promene, avec son chien ainsi affubl, dans les
rues de Berlin. L'affaire fit tellement de bruit, qu'un journal
semi-officiel, la Gazette de l'Allemagne du Nord, publia un ditorial 
ce sujet. On y disait que les remarques qui avaient circul  propos de
Madame Grard taient fausses de toute faon sous tous rapports, et que
M. et Mme Grard, en toutes occasions, avaient t d'une correction
irrprochable...



Il se passait rarement un jour sans que l'un des sous-officier de
service,  la prison, ne vint prs des Anglais interns pour leur faire
la question suivante:

--Quand aurons-nous la paix?... A cette question, nous rpondions
invariablement que nous ne le savions pas. C'tait l un moyen, pour le
sous-officier, d'entrer en matire puis de prolonger une conversation au
cours de laquelle il trouvait le tour de dire que l'Allemagne voulait la
paix, mais que l'obstacle tait l'Angleterre.

Plusieurs d'entre nous, et en particulier un Belge du nom de
Dumont,--qui n'avait pas la langue dans sa poche,--rtorquaient
alors:--Mais pourquoi avez-vous donc commenc?... Un jour, le
sous-officier protestait, disant que l'Allemagne n'avait ni voulu ni
commenc la guerre. Alors Dumont, anti-boche enrag, et violent dans
la manire de s'exprimer, se mit  crier:--Vous avez raison, vous avez
mille fois raison, ce n'est pas l'Allemagne qui a commenc, c'est la
Belgique!!! clat de rire gnral! Le sous-officier, confus et confondu,
tourne les talons et quitte la cellule.



Chapitre XXVI

QUESTION D'CHANGE

Le 19 avril 1918 restera pour moi une date mmorable. Je venais d'tre
pri de me rendre  la Kommandantur: un sous-officier, qui avait reu
l'ordre de m'y accompagner, m'attendait au rez-de-chausse. De quoi
pouvait-il s'agir?... On avait eu maintes fois l'exemple de prisonniers
appels  la Kommandantur, qui n'taient jamais revenus chez nous mais
avaient t transfrs dans une autre prison. Je pouvais tre un peu
inquiet, mais il n'y avait pas  hsiter, surtout quand il s'agissait
d'un ordre donn par l'autorit militaire.

En sortant de la prison, j'entamai avec le sous-officier une
conversation un peu vague.

--Mais, me dit-il, savez-vous pourquoi vous tes appel  la
Kommandantur?...

--Oui, lui rpondis-je.

--Qu'est-ce? dit-il.

--Je vais tre libr!...


--Eh! bien, c'est cela, mais je vous prie de n'en pas desserrer les
dents, car je serais fortement rprimand, et mme puni pour vous avoir
communiqu cette nouvelle moi-mme.

C'tait la premire fois que je me rendais  la Kommandantur. Je fus
introduit dans une certaine pice, o je me trouvai en prsence d'un
officier, le capitaine Wolff, le mme qui venait  la prison, de temps
 autre, recevoir les dpositions des prisonniers. En tout ce qui
regardait l'administration de la prison, c'est-lui qui semblait faire le
chaud et le froid. Cet homme a laiss un souvenir peu enviable chez tous
les Anglais qui ont t mes compagnons de captivit. Quant  moi, je
lui pardonnerai difficilement d'avoir ignor et laiss sans rponse des
douzaines et des douzaines de suppliques que je lui ai adresses pendant
trois annes.

Il tait l, me regardant et ne disant mot.

--Bonjour, Monsieur, lui dis-je.

--Bonjour!... Je vous ai fait venir pour vous apprendre que vous serez
bientt libr.

--Quand?...

--La semaine prochaine.

--Quel jour?...

--Jeudi.

--Au moins, est-ce que c'est bien certain?...

--Comment?...

--Je vous demande si, cette fois, ma libration est bien certaine?

--Pourquoi me demandez-vous cela?... Puisque je vous le dis. Puisque
c'est dcid!...

--Eh! bien, je me rappelle qu'il y a deux ans vous m'avez communiqu,
 la prison, une nouvelle semblable  celle-ci, et cependant je suis
demeur pendant deux ans encore votre pensionnaire.

Il promena vaguement son regard du ct du plafond, sembla chercher dans
son pass s'il n'avait pas quelque chose  se reprocher, puis, avec
un lger sourire, il admit que c'tait vrai, mais qu'en vrit, cette
fois-ci, il tait question d'un change entre moi et un prisonnier
allemand, en Angleterre.

Les conditions avaient t arrtes, et l'change devait se faire
incessamment. Je n'avais rien  ajouter si ce n'est de lui tmoigner
la satisfaction que j'prouvais de sortir enfin de l'Allemagne. A une
question que je lui posai il me rpondit que ma qualit de dput au
parlement et de conseiller priv tait cause de ma longue dtention.

Il ajouta que tous les documents, papiers, catalogues, livres,
correspondances, etc., etc., imprims ou manuscrits, qui pourraient
m'tre utiles et que je dsirais apporter avec moi devraient tre soumis
 la censure  Berlin.

De retour  la prison, je me mis donc  faire un triage de mes
paperasses, livres et lettres reues pendant ma captivit. J'en fis
un paquet assez volumineux que j'envoyai au censeur. Tout cela fut
minutieusement censur, plac sous enveloppes soigneusement scelles et
paraphes, et me fut renvoy  la prison.

Cela se passait un samedi; le lundi suivant, le premier lieutenant
Block, qui commandait  la prison, arrivait  ma cellule en toute hte,
me disant:

--J'ai une bonne nouvelle pour vous. Le gouvernement allemand vous fait
offrir, par mon entremise, de passer en Hollande par la Belgique, afin
de vous donner le plaisir et l'avantage de rendre visite  vos enfants
qui demeurent prs d'Anvers. On attend de vous une rponse immdiate 
ce sujet.

--Ma rponse, lui dis-je, sera courte: j'accepte avec remerciements.

Il y avait alors trois ans que j'avais quitt Capellen et je n'avais
jamais reu la visite de ma fille et des enfants de ma femme qui y
taient demeurs.

--Cela prendra bien encore quelques jours, dit l'officier, vu qu'il faut
prvenir les diffrents postes militaires, en Belgique, par o vous
devez passer.

--Je n'ai pas d'objection  attendre une, deux ou mme trois semaines
pour avoir ce prcieux privilge de revoir mes enfants avant de passer
en Angleterre.

--Je vais communiquer votre rponse au Ministre des Affaires
trangres.

Trois jours plus tard, ce mme officier m'apprenait qu'il avait t
choisi pour m'accompagner  Bruxelles et jusqu' la frontire de
Hollande. Il semblait particulirement heureux d'avoir t choisi, et
quant  moi, je n'avais rien  dire. J'avais eu des relations frquentes
avec cet officier depuis plus de deux ans, et il m'tait plus agrable,
videmment, de voyager avec quelqu'un qui m'tait ainsi familier, et qui
en somme avait uni ses efforts aux miens lorsque j'avais tent de me
rendre au chevet de ma femme mourante.

J'attendis pendant une longue semaine, suivie d'une autre longue
semaine, lorsque le mme officier se prsenta de nouveau, mais avec une
figure sombre me laissant assez prvoir qu'une nouvelle tuile allait
m'tre lance sur la tte...

--Une mauvaise nouvelle, lui dis-je?...

--Oui, une mauvaise nouvelle, vraiment.

--Je sais ce dont il s'agit: on refuse maintenant de me laisser passer
par la Belgique...

--Vous l'avez dit.

Alors, je ne pus rprimer un lger mouvement d'impatience et de
contrarit:

--Comment pareille chose peut-elle arriver?... Ne m'avez-vous pas dit
que le gouvernement allemand avait dcid de me laisser passer en
territoire occup pour voir mes enfants?...

--Oui, rpondit-il.

--Alors, quel est donc ce pouvoir suprieur qui est en position de
dsavouer une dcision prise par le gouvernement?

--C'est l'autorit militaire!!!...

--Eh! bien, lui dis-je, et un peu schement, quand partirons-nous pour
la Hollande?...

--Aussitt que vous voudrez.

--Alors, nous partirons ce soir, ou nous partirons demain; enfin, le
plus tt possible.

Le dpart fut enfin dfinitivement fix au vendredi soir, le 9 mai.



Chapitre XXVII

VERS LA LIBERT

On ne voit pas arriver sans une profonde motion le moment de quitter
une prison o l'on a t reclus pendant trois annes, on l'on s'est
fait, et o l'on possde encore des amis sincres et dvous. Un grand
nombre de ceux qui avaient t mes compagnons de captivit, pendant ces
trois annes, avaient dj quitt la prison, mais il restait encore
une dizaine de prisonniers de nationalit anglaise parmi lesquels je
comptais, en particulier, trois ou quatre amis qui m'taient bien chers.

Le jour du dpart, vendredi, j'avais obtenu du sergent-major la
permission de recevoir dans ma cellule, de 7 heures  8 heures du soir,
tous les prisonniers anglais--on se rappelle que les portes de toutes
les cellules taient fermes ds 7 heures. Mes amis se runirent donc
 ma cellule et nous causmes, pendant cette dernire heure, des
vnements de la guerre et de la longueur probable de la dtention de
chacun. Malgr toute la joie que j'prouvais  sortir de cet enfer,
j'avais le regret d'y laisser plusieurs de ceux avec qui j'avais partag
les ennuis et les privations de la captivit, aux mains de leurs
geliers, privs de libert, privs de l'atmosphre bienfaisante de la
patrie absente.

Le train devait partir  9 heures, et le dpart de la prison mme tait
fix  8 heures. A ce moment donc, je me sparai de ces braves garons,
 la porte mme de la prison. Nous tions tous sous le coup d'une
profonde motion.

Le train pour la Hollande partait de la gare dite de Silsie. De la
prison  cette gare, j'tais accompagn par trois militaires allemands:
l'ordonnance, un sous-officier et l'officier qui devait m'accompagner
jusqu' la frontire.

Arriv  la gare, l'officier me fit part de son intention de
rclamer des autorits la jouissance exclusive, par nous, de tout
un compartiment. Nous devions passer toute la nuit dans ce train.
L'officier eut une entrevue avec le chef de gare, et lorsque le train
stoppa, un Monsieur en uniforme bleu,--ce devait tre ce chef de
gare,--tait  nos cts et s'empressait de mettre  notre disposition
un compartiment complet.

L'officier avait d invoquer, pour obtenir ce privilge, une raison
d'Etat: le transport d'un prisonnier de nationalit anglaise en
territoire allemand pouvait motiver cette mesure de prcaution
extraordinaire; les conversations que ce prisonnier anglais entendrait
sur le train seraient peut-tre compromettantes, et de nature  nuire
aux intrts allemands si elles taient rapportes en Angleterre?...
Quoi qu'il en soit des raisons donnes par mon officier, le compartiment
entier fut mis  notre disposition. Mais afin d'empcher qu'il ne fut
assig par les autres passagers, on avait pris la prcaution de placer,
contre la vitre de la porte ouvrant sur le couloir, un avis conu en ces
termes: _Transport d'un prisonnier anglais_, et sur une autre ligne, ce
seul mot: _Gefrlich! dangereux!_ J'ai lu moi-mme ce qui tait ainsi
affich  mon sujet, et je n'ai pu m'empcher d'en sourire.

Un train qui quitte la gare de Silsie, en destination de la Hollande,
doit traverser la ville de Berlin et passer en face de la fameuse
prison, la Stadvogtei. J'avais t mis au courant de ce fait, et lorsque
le train, filant dj  une assez bonne vitesse, passa en face de la
prison, j'tais  ma fentre pour laisser tomber un dernier regard sur
ces murs gris sombre qui m'avaient spar, pendant 3 ans, du monde
extrieur. Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir, au cinquime
tage, dans une fentre que le nouveau sergent-major,--entre parenthse,
un homme convenable,--avait permis d'ouvrir, mes compagnons de captivit
agitant leurs mouchoirs en signe d'adieu.

--Pauvres malheureux, pensais-je!...

Le lendemain matin,  8 heures, nous arrivions  Essen, la ville fameuse
o se trouvent les usines Krupp. Nous devions changer de train,  cet
endroit, et il nous fallut marcher pendant quinze ou vingt minutes sur
le quai de la gare de cette immense ville. Puis nous prenions le train
qui devait nous conduire  la frontire dans le voisinage de laquelle
nous arrivions vers midi.

Par suite d'une erreur commise par l'ordonnance dans leur
enregistrement, mes bagages furent expdis  une station frontire
beaucoup plus au nord que celle o nous nous rendions. On fit jouer le
tlgraphe, et l'officier commandant le poste nous encouragea  prendre
patience, nous donnant l'assurance que ces bagages seraient de retour
le lendemain. Il fallut donc nous rsigner  passer la nuit dans ce
village.

Ce fut un problme trs srieux que celui de me procurer, le midi et
le soir, dans ce petit village allemand de Goch, un repas  peu prs
convenable, sans tre muni de la carte d'alimentation rglementaire.
Mais quand on respire l'air  pleins poumons, quand on jouit d'une
libert relative, et que l'heure de la dlivrance approche, il est assez
facile d'imposer silence  son estomac. Le lendemain, vers midi,
mes malles tant arrives, nous pouvions faire le court trajet
supplmentaire de deux ou trois milles pour atteindre la petite
station-frontire o je devais subir une certaine inspection.

Ce jour-l, le dimanche 11 mai, j'tais le seul passager  destination
de la Hollande. Un train minuscule, compos d'une locomotive et d'un
seul wagon, faisait la navette entre le village frontire d'Allemagne et
le village frontire de Hollande.

Toutes mes malles, valises, colis, etc., etc., taient prts pour
l'inspection, rgulirement aligns dans la petite gare de fortune
construite  cet endroit.

On avait t averti, ou on avait devin, que j'tais un prisonnier
de nationalit anglaise--oiseau rare en ces parages,--car tous les
inspecteurs des deux sexes s'taient donn rendez-vous autour de mes
bagages, et de ma personne. Il y avait des dames: d'ordinaire, on
utilise leurs services discrets pour faire les perquisitions chez les
passagers du sexe. Elles semblaient n'tre venues l, avec les autres,
que par simple curiosit, pour orner la scne et gayer l'entrevue.

L'inspection est minutieuse, et je dois le dire, n'est pas faite
intelligemment. Le sous-officier qui tait charg spcialement de faire
l'inspection de mes bagages s'est rvl souverainement stupide. Dans
l'une de mes valises il remarqua un petit calepin couvert en cuir, et
portant en petites lettres dores, repousses dans le cuir, le mot:
Tagebuch, qui veut dire simplement: Journal. Il le mit de ct,
apparemment pour le confisquer. Je protestai contre ce procd, et
je lui demandai pourquoi il voulait retenir ce petit cahier qui ne
contenait, en somme, rien d'crit. Le sous-officier me rpondit:--"C'est
imprim, et nous avons ordre de retenir tout ce qui est crit ou
imprim."

Quelle stupidit pensais-je en moi-mme! Je lui fis remarquer qu'il n'y
avait rien d'crit, et que le seul imprim tait le titre grav sur la
couverture. Mais cela ne parvint pas  convaincre ce sous-officier obtus
qu'il n'y avait aucun danger pour son empire  laisser passer ce mot
allemand crit en lettres dores.

L'officier Block qui m'accompagnait, et me connaissait trs bien, tait
manifestement ennuy. Alors je hasardai cette remarque:

--Je regrette normment ce procd, car de la faon dont vous y allez,
toutes mes chemises, tous mes faux-cols, toutes mes manchettes seront
retenus.

Il me regarda et ne parut pas comprendre.

Non, dit-il, non... pourquoi confisquerai-je ces articles?...

--Mais, parce que des mots y sont imprims: et ce qui plus est, ces mots
imprims sont des noms de firmes anglaises ou amricaines!

Mon inspecteur, vex, embarrass, rougit jusqu'aux oreilles, prit le
calepin, le passa  l'officier Block, sans dire un mot, mais le
geste qu'il fit nous indiqua assez qu'il voulait se librer de toute
responsabilit, mais que si l'officier, lui, voulait courir le danger
de me remettre le calepin portant un mot imprim, il tait libre de le
faire. L'officier n'hsita pas un moment: il me remit le petit cahier,
que j'eus la satisfaction d'apporter avec moi.

Un bon nombre de photographies qui m'avaient t adresses, soit de
Belgique, soit du Canada, furent retenues, et cependant elles avaient
dj subi la censure ordinaire  Berlin. Un petit nombre d'autres
chapprent  la griffe des perquisiteurs: ce sont celles qu'on trouvera
reproduites dans cet ouvrage.

Quant aux autres documents, manuscrits ou imprims que je parvins 
sortir d'Allemagne, j'avais d, au pralable, c'est--dire avant mme de
quitter Berlin, les soumettre  une censure rigoureuse. Ces documents
avaient t placs sous enveloppe scelle et vise par le censeur en
chef. Ces deux colis de documents, je fus assez heureux de les passer
sans examen additionnel.

Enfin, le moment tait venu de continuer ma route. La frontire
hollandaise tait l,  quelques mtres de nous. On replace tous mes
bagages dans mon compartiment, l'officier Block me reconduit jusqu' la
porte du wagon, nous changeons quelques paroles, une poigne de mains,
et nous nous sparons... probablement pour toujours.

Je vais ouvrir ici une parenthse pour rendre  cet
officier,--ober-lieutenant Block,--le tmoignage qu' l'occasion du
deuil que j'eus  subir, il a fait tout en son pouvoir pour obtenir des
autorits les permissions tant dsires. Nos efforts, comme on le sait,
sont demeures sans succs, mais ce n'est assurment pas de sa faute.

M. Wallace Ellison, qui a publi ses mmoires dans le Blackwood
Magazine, de Londres, rend le mme tmoignage  l'officier Block. Ses
relations quotidiennes, pendant deux annes, avec les prisonniers
de nationalit anglaise lui avaient permis de se former une opinion
diffrente de celle qu'il avait eue de nous jusque l.

Le train se mit en mouvement, et  une heure et sept minutes aprs-midi
nous tions en Hollande,  la gare-frontire o, de la fentre de mon
compartiment, je pouvais apercevoir,  l'intrieur de la gare, les
petits douaniers de la reine Wilhelmine!

J'tais libre!!!... Quel sentiment que celui de la libert aprs une
captivit de trois annes!... Il semble que chaque feuille, chaque
plante, chaque maison nous sourit!!!... A cinq heures de l'aprs-midi,
j'tais  Rotterdam.



Chapitre XXVIII

EN PENSANT A L'ALLEMAGNE

Durant mon sjour de sept semaines dans ce charmant et plantureux petit
pays qui s'appelle la Hollande, au cours de promenades nombreuses que
j'ai faites  travers la campagne, et dans les bois et les parcs,
combien de fois ma pense ne s'est-elle pas d'elle-mme reporte vers
cette prison o je venais de passer trois longues annes. Comme en un
songe fugace, je voyais sans cesse se prsenter  mon esprit des bribes
de conversations depuis longtemps oublies, des incidents et des petits
faits ngligeables que je croyais pour toujours ensevelis dans les
recoins les plus sombres de ma mmoire.

J'ai parl un peu plus haut de l'officier Block, dont j'ai hautement
pris les procds courtois  mon gard, en certaines occasions. Il
ne faudrait pas s'imaginer, toutefois, que chez lui le Prussien tait
compltement teint, c'est--dire l'officier prussien, un des membres de
cette caste militaire, autocratique et intransigeante.

En 1917, on se le rappelle, le kaiser avant lanc une proclamation
annonant la rforme des institutions parlementaires de la Prusse, et
en particulier l'uniformit de la franchise lectorale pour tous les
citoyens. La crainte du peuple est le commencement de la sagesse.

En Prusse, les reprsentants du peuple sont lus par trois classes
d'lecteurs, et lors des dernires lections, bien que les dmocrates
socialistes eussent enregistr un nombre de votes suffisant pour leur
donner une reprsentation d'environ un tiers de la dite prussienne, ils
ne comptaient que quelques rares dputs.

Le gouvernement de Prusse, pour donner suite  l'dit imprial, avait
prsent un projet de loi accordant la franchise lectorale aux classes
populaires qui en avaient toujours t prives. La majorit du parlement
prussien refusa d'adopter cette mesure. Il y eut  ce sujet, une
polmique violente dans la presse allemande.

Il y a, en Allemagne, plusieurs journaux  grande circulation que l'on
pourrait appeler libraux, c'est--dire favorisant l'tablissement
d'un gouvernement rellement responsable, non seulement pour l'empire
d'Allemagne, mais galement pour la Prusse, et qui luttent chaque jour
contre les tendances pangermanistes de cette bureaucratie militarise
qui contrla tout en Allemagne jusqu'au jour de la dbcle. Je pourrais
citer en particulier le _Frankfurter Zeitung, le Berliner Tageblatt, et
le Vossiche Zeitung_, pour ne pas mentionner les journaux socialistes
comme le _Volkszeitung_ et le _Vorwearts_.

Nous recevions,  la prison, tous les journaux allemands. J'tais abonn
au _Berliner Tageblatt_ et ce journal tait toujours sur ma table.
J'avais beaucoup d'admiration pour un publiciste dont le nom est bien
connu en Allemagne et en France, M. Thodore Wolff. Il avait tant
de fois, au cours de ses fins articles, dit son fait  l'autocratie
allemande, qu'il tait devenu parmi nous, prisonniers, extrmement
populaire. C'tait au point que nous nous attendions, un jour ou
l'autre, le voir arriver parmi nous. Nous lui eussions fait une
rception!...

L'officier Block, lorsqu'il faisait sa visite, ne manquait jamais de
remarquer le Tageblatt toujours sur ma table; cela servait de prtexte,
entre lui et moi,  un change de vues et d'opinions sur la situation
politique en gnral et particulirement sur les projets de rforme
lectorale en Prusse, trs comments  cette poque.

Comme il a t dit plus haut, la dite de Prusse venait de refuser
d'adopter ce projet de rforme. L'officier fit irruption, ce jour-l,
dans ma cellule, la figure toute illumine. Il se gaudissait: il n'avait
pas de phrases assez ronflantes pour exprimer sa satisfaction au sujet
de ce qui venait d'arriver. La Prusse allait conserver son ancien
systme, disait-il, le systme autocratique qui lui avait valu la
prosprit et la grandeur.

Nous, sujets anglais habitant la libre Amrique, dont les anctres ont
lutt plus d'un demi-sicle contre les coteries administratives de
toute espce, qui nous efforons aujourd'hui de pratiquer le systme
reprsentatif anglais sous sa forme la plus largement dmocratique,
il nous est difficile de concevoir l'abdication volontaire de toute
participation dans l'administration des affaires publiques, par un
citoyen de l'importance de l'officier Block.

Voici un professeur, homme de 35  40 ans, qui nous confessait n'avoir
jamais enregistr un vote,--il s'en glorifiait mme,--et lorsque je lui
exprimais ma profonde surprise, et que je lui demandais quels pouvaient
tre les motifs de son abstention, il me faisait, navement mais
sincrement, cette rponse renversante:--N'avons-nous pas notre kaiser,
qui est en mme temps roi de Prusse, pour gouverner efficacement le
pays?

Un autre trait qui peint bien l'tat d'me d'un officier prussien.
C'tait  l'poque o la mort de Lord Kitchener, noy dans la mer
d'cosse, couvrit d'un voile de deuil toute l'Angleterre. Cette
nouvelle, comme toutes les mauvaises nouvelles, me fut apporte par
notre officier avec beaucoup d'empressement. On s'tonnera assurment,
comme nous nous sommes tous tonns  la prison, de ce manque de tact.

--Kitchener, dit-il, est noy!!!...

Cette nouvelle foudroyante m'arracha une expression de regret:

--C'est regrettable, dis-je...

L'officier se redresse, un clair traverse son regard, et il me dit:

--Nicht fur uns. (Pas pour nous.) Nicht fur uns.

--Je dsirerais seulement vous faire remarquer qu'il est dplorable
qu'un militaire de la valeur de Lord Kitchener, au lieu de trouver une
mort glorieuse sur le champ de bataille, ait pri de cette manire.

--Nicht fur uns! Nicht fur uns!! rptait le Prussien.

Des mois et des mois s'coulrent. L'officier avait videmment oubli
ce colloque qui avait eu lieu entre nous au sujet de la mort de Lord
Kitchener. Or il arriva  ma cellule un bon matin avec une figure o la
tristesse tait empreinte:

--Savez-vous la lugubre nouvelle?... Richthofen est tomb!

Richthofen, on s'en rappelle, tait le fameux aviateur qui en tait
arriv,--au compte de l'Allemagne du moins,-- sa 75ime victoire
arienne.

--Oui, Richthofen est tomb! N'est-ce pas regrettable?

Je n'hsitai pas un instant, et je lui rtorquai:

--Nicht fur uns!

--Comment pouvez-vous dire cela!... Un tel hros qui disparat!...
N'est-ce pas dplorable?...

--Nicht fur uns... fut encore ma rponse.

Je ne savais trop quelle impression produirait chez mon interlocuteur
cette franchise avec laquelle j'exprimais mon opinion.

--Pourquoi parlez-vous ainsi?...

--Mais, je n'ai fait que marcher sur vos traces. Lorsque j'exprimai, un
jour, mes regrets au sujet de la mort peu glorieuse de Lord Kitchener,
qui et certes mrit beaucoup mieux, vous m'avez rpondu en vous
servant de ces mmes mots: "Nicht fur uns!" Aujourd'hui Richthofen est
tomb, mais il est tomb dans l'arne o son gnie lui avait fait un nom
immortel. Il est sans doute regrettable pour l'Allemagne, je le conois,
qu'elle soit dsormais prive de ses prcieux services, mais vous ne
pouvez pas vous attendre que les sujets des pays en guerre avec elle
expriment leurs regrets au sujet de sa disparition.

J'ignore dans quelle mesure mon officier apprcia la correction de mon
attitude et la justesse de mes remarques, mais  l'instant mme il me
quitta...  la prussienne.



J'eus, un jour, une discussion assez vive avec le capitaine Wolff, de
la Kommandantur de Berlin. Cet officier tait conseiller judiciaire de
guerre, et occupait,  la Kommandantur, une position trs haute et de
beaucoup de responsabilit. Il tait investi de pouvoirs considrables,
et personne ne le sait mieux que ceux qui, contre leur gr, et malgr
leurs protestations, furent dtenus pendant des mois et des annes  la
prison de la rue Dirksen.

Il visitait la prison ce jour-l, et il avait daign m'entendre. C'est
une faon de dire qu'il condescendait  rpondre personnellement aux
innombrables requtes que j'avais adresses aux autorits depuis
quelques mois. Priodiquement, j'entreprenais contre ces autorits ce
que l'on pourrait appeler une offensive de libert. Cette fois, je
soumettais au capitaine Wolff,--_parlant  sa personne_,--que j'avais
t arrt en pays neutre, c'est--dire en Belgique; qu'aucun sujet
tranger n'aurait d tre fait prisonnier en ce pays, du moins avant
que les autorits militaires n'eussent donn  ces sujets trangers
l'occasion de sortir du territoire.

--Mais la Belgique n'est pas, et n'tait pas un pays neutre.

--Je ne vous entends pas, lui dis-je.

--La Belgique tait devenue l'allie de l'Angleterre contre l'Allemagne.

--Je vous entends encore moins.

--N'avez-vous pas lu les documents qui ont t extraits des archives de
Bruxelles, documents officiels qui sont une confirmation irrfutable de
ma prtention?

En effet, la _Gazette de l'Allemagne du Nord_, journal semi-officiel,
avait publi, au cours de l'hiver 1914-1915, une srie de documents
que l'on disait avoir t trouvs dans les archives de Bruxelles.
Ces documents, qui ont d tre publis dans tous les pays allis,
tablissaient qu'une certaine convention avait eu lieu entre un attach
militaire anglais et un officier belge, au sujet d'un dbarquement
ventuel de troupes anglaises  Ostende.

J'avais pris connaissance de tous ces documents, et j'avais aussi
remarqu, en marge de l'un d'eux, une note crite par l'expert militaire
belge, et ainsi conue:--"L'entre des Anglais en Belgique ne se ferait
qu'aprs la violation de notre neutralit par l'Allemagne." Cette note
enlevait au document tout entier son caractre d'hostilit envers
l'Allemagne.

Aprs la publication de ces documents, des commentaires de source
officielle avaient t publis dans les journaux, et l'on disait entre
autres choses que ces pices, dcouvertes dans les archives belges,
taient connues des autorits comptentes en Allemagne, avant la
dclaration de la guerre.

Je posai donc  M. Wolff la question suivante:

--N'est-il pas vrai que tous ces documents auxquels vous faites allusion
taient connus des autorits comptentes en Allemagne, avant la
guerre?...

--Oui, dit-il.

--Alors, comment se fait-il que le chancelier imprial, M. Von
Bethman-Hollweg, ait pu faire, le 4 aot 1914, la dclaration suivante
au Reichstag:

"Les troupes allemandes, au moment o je porte la parole devant vous,
ont peut-tre franchi la frontire de Belgique et envahi son territoire.
Il faut le reconnatre, c'est l une violation du droit des gens et
des traits internationaux. Mais l'Allemagne se propose et prend
l'engagement de rparer tous les dommages causs  la Belgique aussitt
que les projets militaires qu'elle a en vue auront t raliss."

On ne se fait pas d'ide de l'embarras o se trouva cet officier. Il
essaya de balbutier quelques mots en guise d'explications:--"Il y a
aussi, dit-il, que la Belgique a premptoirement, refus de nous
laisser passer." Les termes et le ton de cette explication indiquaient
suffisamment que le capitaine Wolff capitulait.

On a beaucoup critiqu, dans les journaux pangermanistes surtout,
cette attitude de Bethman-Hollweg au Reichstag. On disait qu'une telle
dclaration tait suffisante pour justifier sa destitution ds le
lendemain.



Chapitre XXIX

D'AUTRES RMINISCENCES

Durant les annes 1916, 1917 et la premire partie de l'anne 1918,
l'Allemagne possdait un dieu et une idole: le dieu, c'tait l'empereur
Guillaume, et l'idole, Hindenburg.

On se rappelle que Hindenburg tait un gnral en retraite qui menait
une vie paisible  Hanover, lorsque l'empereur le tira de sa vie
relativement obscure pour lui donner le commandement des forces
allemandes en Prusse orientale. Les Russes occupaient  cette poque
une partie des provinces prussiennes de la Baltique. L'empereur, en
examinant les thses faites par les diffrents gnraux allemands, avait
dcouvert que Hindenburg, un quart de sicle auparavant, avait trait,
dans la sienne, de l'invasion de la Prusse orientale. Il fit donc mander
Hindenburg et lui imposa la tche de librer le territoire oriental de
l'Allemagne de l'occupation russe.

On sait que Hindenburg s'acquitta de cette tche victorieusement et
qu'il acquit, surtout  la suite de la fameuse bataille de Tannenberg,
une renomme qui surpassait celle de tout autre gnral prussien. Une
pression fut alors exerce sur l'empereur par son entourage, dans le but
de placer Hindenburg  la tte de l'tat-major, et effectivement, par
un geste de sa main, l'empereur Guillaume destitua Von Falkenhayn, qui
tait chef d'tat-major,  cette poque, et le remplaa par Hindenburg.

La victoire de Tannenberg fut suivie de plusieurs autres, entre autres
celle de Roumanie, et c'est alors que, ne pouvant contenir plus
longtemps son enthousiaste admiration pour Hindenburg, la population
de Berlin dcida de lui lever un monument colossal, dans un endroit
public. Ce tmoignage d'estime populaire prit la forme d'une statue
de bois de 41 pieds de hauteur, construite au bout de l'Avenue de la
Victoire, au pied de l'immense colonne dite de la Victoire, laquelle
avait t construite aprs la guerre de 1871, pour en perptuer le
souvenir.

Il m'a t donn  plusieurs reprises, au cours des sorties qu'il
m'tait permis de faire, durant ma dernire anne de captivit, de voir
avec quelle vnration on entourait ce monument informe et sans grce,
au centre du Tiergarten. Deux fois par semaine, comme je l'ai dit
plus haut, j'allais faire une marche au jardin, accompagn par un
sous-officier, et je ne manquais jamais de diriger mes pas du ct de
cette statue. Un grand nombre de personnes, plus particulirement des
vieillards et des femmes accompagns d'enfants, se pressaient au pied de
la colonne prs de cette statu de bois. On la regardait on l'examinait,
on avait l'air d'en admirer et les proportions et les qualits
artistiques. Mais ce qu'il y avait de curieux et d'intressant, c'tait
le moyen qu'on avait invent de prlever, au moyen de ce nouveau cheval
de Troie, un fonds quelconque de charit. Un chafaudage entourait la
statue, chafaudage qui permettait  chacun de monter jusqu' la tte et
de contempler de prs les traits svres de la figure du grand gnral.

Au bas de cet chafaudage, tait install un contrle quelconque o l'on
vendait des clous et il tait loisible  chacun de se procurer un clou
moyennant un mark ($0.25). Tout propritaire d'un clou recevait un
marteau et le grand privilge consistait  enfoncer le clou dans
la statue. Les enfants, en particulier, adoraient ce sport. Ils se
pressaient bruyamment autour de la statue, attendant leur tour, munis
chacun dans sa petite main de la pice d'argent qui devait payer le
clou. La crmonie de l'enfoncement d'un clou revtait un caractre
particulier de patriotisme. Aussi, il fallait voir avec quel orgueil
l'enfant redescendait de son opration. Les vieillards et les mres
applaudissaient le gamin.

On a ainsi prlev des sommes considrables, et c'est le cas de le dire,
Hindenburg fut littralement cribl de clous. On pouvait choisir son
endroit particulier, les pieds, les jambes, le tronc, les bras ou la
tte. J'ai cru cependant constater que pour la tte on se servait de
clous  tte de cuivre, du moins  cette poque o le cuivre n'tait pas
encore si rare en Allemagne.

Les revues artistiques de Berlin ne s'taient jamais tendues trs
longuement sur les qualits artistiques du monument. Il tait, en
vrit, affreux. Mais une polmique s'engagea un jour dans les journaux
entre deux sculpteurs qui prtendaient l'un et l'autre avoir t le pre
de cette ide gniale. Quelle ambition!

Il n'est pas exagr de dire que la popularit dont jouissait Hindenburg
en Allemagne l'emportait visiblement sur la vnration dont on
entourait la personne de l'empereur, et mme, j'ai entendu plusieurs
sous-officiers me dire, confidentiellement, que Hindenburg tait
beaucoup plus populaire que l'empereur. Cet ascendant que prenait
Hindenburg sur l'imagination populaire ne cessait pas d'inquiter
l'empereur lui-mme. Aussi,  chaque nouvelle victoire de Hindenburg,
Guillaume s'empressait d'accourir sur le champ de bataille et, de
l'endroit, il lanait une dpche  l'impratrice, comme pour faire
comprendre  son peuple qu'il tait vritablement le gnie stratgique
responsable du succs. C'tait  ce point que lorsqu'une opration
militaire se dveloppait favorablement pour l'Allemagne, soit en
Galicie, soit en Roumanie, nous savions prdire, un jour ou deux
 l'avance, qu'une dpche sensationnelle serait publie dans les
journaux, venant du kaiser  l'impratrice. Et nous nous trompions
rarement.



Parmi les prisonniers de nationalit anglaise dtenus  la Stadvogtei,
il s'en trouvait un dont on a bien des fois souponn les sympathies
exagres pour la cause de l'Allemagne. Il tait devenu fort impopulaire
et beaucoup d'Anglais refusaient de lui parler ou mme d'avoir avec lui
quelque rapport que ce soit.

Un jour, toutefois, M. Williamson, dont il a t question dans un
chapitre prcdent, avait t appel au bureau pour y recevoir un colis
de provisions justement arriv d'Angleterre. Au bureau, aprs l'examen
de son colis, on le lui remit et on lui demanda d'apporter, chemin
faisant au quatrime tage o se trouvait la cellule de cet autre
Anglais, un second colis  son adresse. Williamson, qui parlait un peu
l'allemand, refusa formellement de se charger de ce colis, en disant au
sous-officier de service, et en prsence d'autres sous-officiers: "Je
n'apporterai pas ce paquet, je ne veux rien avoir de commun avec ce
_bloody German_." Et il disparut avec son propre colis.

L'affaire fit sensation car les sous-officiers rapportrent cette
remarque peu sympathique faite  l'endroit d'un prisonnier. Le
lendemain, tous les prisonniers de nationalit anglaise taient invits
 se rendre  une cellule au rez-de-chausse, et l, l'officier
lui-mme, en charge de la prison, nous adressa  tous des remontrances
trs svres. Il dit en particulier "qu'il n'esprait pas de nous que
nous renonions ouvertement  nos sympathies pour l'Angleterre, mais
qu'il ne tolrerait jamais que l'on ft,  l'endroit de l'Allemagne,
une remarque dsobligeante". Et il citait, en particulier, le cas de
Williamson et aussi celui de M. Keith qui, disait-il, "tait n en
Allemagne, avait profit de l'hospitalit germanique, avait reu son
ducation dans les coles publiques de l'Empire et qui cependant
manifestait, chaque fois que l'occasion s'en prsentait, son antipathie
 l'endroit de sa patrie d'adoption". Il nous menaa. Ceux qui se
rendraient coupables de ces remarques dplaces seraient svrement
punis.

Cette dmarche de l'officier Block indisposa fortement les prisonniers
anglais et deux d'entre eux, dont je dsire taire les noms, lui
organisrent ce qu'on est convenu d'appeler, en langage vulgaire, une
scie.

Par un stratagme des plus habiles, une des clefs passe-partout avait
t chipe  un sous-officier. Cette clef pouvait ouvrir toutes les
portes  l'intrieur de la prison, mais ne s'ajustait pas sur la serrure
de la porte extrieure. Munis de cette clef, nos deux prisonniers
conurent l'ide d'embter magistralement l'officier lui-mme.

On parvenait avec beaucoup de difficults, il est vrai, mais on
russissait quand mme  se procurer, deux fois par semaine, une copie
du _Daily Tlgraph_ de Londres, malgr la dfense expresse d'introduire
un journal anglais ou franais dans la prison. Ce journal, ai-je besoin
de le dire, faisait le tour des cellules des Anglais et quand tout le
monde l'avait lu, l'opration tait couronne par une fumisterie de haut
aloi.

Au moyen de cette clef, que l'on gardait soigneusement cache, la porte
de l'officier tait ouverte, soit durant le djener, alors qu'il tait
absent, soit durant les dernires heures de la journe, alors qu'il
avait dj quitt la prison, et le Daily Tlgraph tait plac sur le
pupitre.

La deuxime journe, l'officier entra dans une grande colre et plaa un
sous-officier  sa porte pendant son absence. On ne fut pas rebut pour
si peu.

Comme j'ai tent de l'expliquer antrieurement, la partie de la prison
que nous habitions tait triangulaire. A sept heures, le soir, un
sous-officier commenait  fermer les portes: il fermait d'abord un ct
du triangle, s'engageait ensuite, aprs avoir doubl l'angle, dans
le second ct. C'est  ce moment qu'un des prisonniers occupant une
cellule au troisime ct, encore ouvert, venait subrepticement avec
la fameuse clef ouvrir une porte, donner la clef  l'occupant, et
retournait en toute hte  sa cellule. Tout cela se faisait assez
vivement et sans que le sous-officier qui fermait les portes  clef pt
s'en apercevoir. Il terminait le troisime ct du triangle, il croyait
alors que tout le monde tait enferm, puis il disparaissait de la
prison.

C'est durant les heures de la soire ou de la nuit que le prisonnier
anglais, porteur du Daily Tlgraph et muni de la clef, parvenait 
glisser sa copie de nouveau, sur le pupitre de l'officier qui occupait
une chambre au bout du corridor. Il revenait  sa cellule et sa porte
restait toute la nuit dans cet tat. Le matin, le sous-officier
commenait  ouvrir les portes, en rebroussant le chemin qu'il avait
fait la veille au soir, invariablement. Le mme prisonnier, sortant de
sa cellule le matin, se htait vers le ct du triangle encore enferm,
recevait la clef de celui qui avait fait l'opration nocturne, donnait
un coup  la serrure, revenait  sa cellule, en sorte que, lorsque le
sous-officier arrivait au dernier ct du triangle, il trouvait toutes
les portes encore fermes!

Ce stratagme dura une dizaine de jours et amusa tous les autres
prisonniers de la Stadvogtei plus que je ne saurais le dire. L'officier
prit toutes les mesures imaginables pour pincer le coupable, mais,
heureusement, n'y parvint jamais. Lorsqu'on put constater qu'une
sentinelle tait place en permanence  la porte de l'officier durant la
nuit, force fut au propritaire de la clef d'abandonner la fumisterie.



La Turquie fut notablement reprsente  la Stadvogtei pendant une
couple d'annes. Il s'agit ici de deux Turcs: un nomm Raschid et
l'autre Tager.

Raschid tait un jeune homme, il pouvait avoir 35 ans. Il habitait une
cellule  l'tage suprieur et tait en claustration. On l'avait coffr
parce que, lors de son passage en Allemagne, il avait manifest ses
sympathies trop ouvertement pour la France. Tout comme M. Tager, il
avait reu une ducation franaise et avait vcu  Paris un grand nombre
d'annes. Ce pauvre Raschid, au secret tout le jour, n'avait pas reu
la permission de lire ou de fumer, mais plusieurs d'entre nous, mis
au courant de sa grande misre, parvinrent  lui passer des livres
franais, des cigarettes et aussi de la nourriture. Le professeur Henri
Marteau, clbre violoniste, tait particulirement touch des malheurs
de Raschid et le grand artiste, qui avait reu la permission de jouer
dans sa cellule, situe dans les derniers temps de sa captivit au ct
oppos du triangle o demeurait Raschid, se prtait de bonne grce
chaque soir  tirer de son instrument de merveilleux accords pour
soulager l'me du pauvre Turc au secret.

Une nuit, j'tais appel auprs de Raschid: il tait fort malade. Et
comme je causais avec lui en franais, je pus obtenir beaucoup de
renseignements, sans que le sous-officier y entendt goutte.

Raschid se croyait oubli entirement par les autorits militaires. A
cette poque-l, il avait t renferm plus de quatre mois et n'avait
jamais t capable d'obtenir une raison quelconque de ce traitement
inhumain.

Cinq mois environ aprs sa claustration, il fut conduit au bureau du
gnral Von Kessel, commandant en chef dans les Marches de Brandebourg.
Raschid, avec qui je causais le lendemain de cette entrevue, me relatait
les incidents de sa conversation avec le grand gnral. Von Kessel
lui avait annonc qu'il serait libr bientt, qu'il repartirait par
l'express des Balkans  destination de Constantinople. Il lui posa entre
autres la question suivante:

--Depuis combien de temps tes-vous  la prison?

--162 jours, rpondit Raschid.

--Combien de temps avez-vous t au secret? rpartit le gnral.

--162 jours.

clat de rire du gnral.

--162 jours! s'exclama-t-il, mais comment cela se fait-il?

--Je l'ignore, rpondit Raschid.

--Voil qui est curieux! voil qui est curieux! voil qui est curieux!
dit  trois reprises le commandant en chef prussien.

Sans plus amples renseignements, il renvoya Raschid  la prison. Enfin,
quelques jours plus tard, Raschid nous quittait pour un monde meilleur.

On l'avait oubli!

Quant  M. Tager, c'tait un homme d'environ 50 ans qui tait venu 
Berlin, muni d'un sauf-conduit du ministre allemand en Suisse. Il devait
retourner en France,  Paris o il demeurait, mais un beau matin il
tait apprhend, on l'amena  la Stadvogtei et il ignora lui-mme,
durant toute sa captivit qui se prolongea durant des mois, quel tait
le motif de son internement. Pour ma part, je n'en vois pas d'autre que
ses sentiments francophiles.

Un jour, on lui annona qu'il quitterait la prison pour un camp
d'officiers franais. Le jour de son dpart avait t fix au 7 dcembre
1915. Durant son court (?) sjour, quelques mois parmi nous, M. Tager
avait conquis l'estime de tous les prisonniers de nationalit anglaise.
J'tais le seul cependant  qui il se soit ouvert d'une confidence, 
son sujet. Il m'avait appris un jour, sous le sceau du plus grand secret
qu'il tait _Grand Rabbi du Turkestan_. A. juger par la faon dont
il prononait ces mots, on aurait pu croire que ce titre, en pays
mahomtan, quivalait  celui de Lord, en Angleterre. Il me supplia de
n'en desserrer les dents  qui que ce soit.

Toutefois, les Anglais s'taient runis dans une cellule et avaient
dcid de lui offrir un djener  la prison le jour de son dpart.
Offrir un djener  la prison, quelle entreprise formidable!

Le jour convenu, une table tait prpare  ma cellule pour
une quinzaine de couverts. Les assiettes,--ai-je besoin de le
dire?--taient fort rapproches l'une de l'autre. A une heure, trois
d'entre nous se dtachent et vont qurir M. Tager qui ne sait du tout
comprendre ce dont il s'agit.

Avant le djener, j'avais fait part  mes collgues anglais de mon
intention de leur rvler, au moment des toasts, que notre hte, M.
Tager, tait Grand Rabbi du Turkestan, et bien que cette appellation fut
du grec pour moi comme pour ceux qui m'coutaient, je ne manquai pas de
persuader  chacun de faire  cette dclaration un accueil enthousiaste,
enfin toute une dmonstration.

Le djener tirait  sa fin, lorsque je me levai pour proposer la
sant de M. Tager. Je ne pus terminer mes remarques sans prvenir mes
auditeurs que j'allais faire clater une sensation au milieu d'eux:
j'annonce solennellement qu'il tait de mon devoir, malgr la modestie
bien connue de M. Tager, de faire connatre un de ses titres au respect
et  l'admiration universels. "M. Tager, dis-je, est _Grand Rabbi du
Turkestan_, ce qu'il nous a toujours cach."

L-dessus, tout le monde se lve: grand tapage, des bravos, et selon
l'usage antique et solennel, l'un d'entre nous attaque, le _For he is
a jolly good fellow_. Nous avions  peine fini de chanter la premire
partie que le sous-officier Hufmeyer fait irruption dans ma cellule et
nous impose silence. Il tait trop tard, nous avions donn cours  notre
enthousiasme pour M. Tager.



Il n'y a pas seulement Liebknecht qui ait attir sur lui les foudres de
l'autorit militaire, en 1915, 1916 et 1917.

Je ne saurais oublier le spectacle pathtique de ce brave vieillard qui
fut intern avec nous pendant bien des mois: c'tait le professeur
Franz Mehring, g de 71 ans. En avril 1915, Mehring avait lanc une
proclamation en faveur de la paix immdiate. Cette proclamation portait
non-seulement sa signature mais encore celle de Rosa Luxembourg et de
Ledebour. Cela suffit pour lui faire goter un peu de la Stadvogtei.
Mehring tait, comme Borchardt, du groupe Spartacus. Trs rudit,
fin causeur, il nous fit passer avec lui des heures intressantes,
inoubliables. Ces noms de Mehring et de Borchardt, dont je n'avais gard
qu'un faible souvenir, ont pris une importance considrable depuis la
rvolution en Allemagne. Mehring resta quelque temps avec nous puis
fut libr. Il fut, par la suite, candidat au sige laiss vacant par
Liebknecht  Postdam, o il fut dfait, mais quelque temps aprs, sa
candidature fut plus heureuse dans une division lectorale de la Dite
de Prusse. Il y fut lu par une grande majorit et il sige encore
aujourd'hui au Parlement.



Chapitre XXX

UN SOUS-OFFICIER ALSACIEN

J'ai dj parl, dans un chapitre prcdent, d'un officier de la
Kommandantur du nom de Wolff. C'tait un Juif allemand qui donnait des
points aux Prussiens. Il portait force dcorations parmi lesquelles on
pouvait distinguer l'emblme d'un ordre de Turquie qui se portait en
plein abdomen! Nous nous sommes souvent moqus, entre nous, de ce
bedonnant officier, prcd d'un croissant quelconque  l'ombilic.

Je dsire relater ici un incident, auquel il a t ml.

Chaque mardi et chaque vendredi, durant ma dernire anne de captivit,
j'avais la permission, comme on le sait, d'aller faire une promenade
au Tiergarten en compagnie d'un sous-officier de la prison. On vitait
soigneusement de dsigner, pour m'accompagner, un sous-officier alsacien
du nom de Hoch. Dans mes conversations avec Hoch j'avais souvent exprim
le dsir de le voir un jour venir avec moi. Il ne demandait pas mieux,
mais le sergent-major, en cette affaire, avait tout  dire, et il
n'tait jamais appel. Il arriva cependant qu'au mois d'aot 1917 il fut
choisi pour la promenade au parc.

Les instructions qui avaient t envoyes  la prison  mon sujet
taient trs svres: j'tais cens les ignorer, mais je les connaissais
parfaitement. Le sous-officier et moi nous devions quitter la prison 
deux heures, nous rendre  la premire gare du chemin de fer urbain,
c'est--dire  environ 300 pieds de la prison, monter dans un train et
nous rendre directement au parc. La promenade devait avoir lieu dans le
parc mme, sans en sortir, sans parler  qui que ce soit et sans entrer
o que ce soit.

Nous tions  peine sortis, le sous-officier et moi, que je lui propose
de m'accompagner sur la rue pour y acheter quelques cigares. Hoch se
prte de bonne grce  ma demande et nous nous engageons sur la rue
Koenig. Nous achetons des cigares, et de cette rue nous traversons 
l'avenue Unter den Linden, laquelle conduit directement  la porte
de Brandebourg qui s'ouvre sur le Tiergarten. Tout cela pour faire
comprendre que nous avions suivi la ligne la plus directe entre la
prison et le jardin.

Sur l'avenue Unter den Linden, nous nous trouvons subitement face  face
avec le capitaine Wolff, de la Kommandantur. Cet officier me connaissait
parfaitement, m'ayant rencontr quatre ou cinq fois  la prison o il
se rendait presque chaque semaine pour recevoir les dpositions des
prisonniers qui, par requte ou autrement, se plaignaient du traitement
qui leur tait inflig.

Il s'avana vers moi et m'adressa la parole:

--Vous allez, dit-il, faire une promenade au jardin?

Oui, rpondis-je.

Je portais  la main un petit paquet. Il l'avait remarqu.

--Et, dit-il, vous faites quelques petits achats lorsque vous sortez de
la prison?

J'ai cru bien faire en rpondant affirmativement.

--Au revoir; me dit-il. Et il passa outre.

J'ai bien remarqu que mon Alsacien tait trs ennuy de cette
rencontre. Il fut taciturne jusqu' notre retour  la prison.

Deux jours plus tard, l'officier Block se prsente  ma cellule,
l'anxit sur la figure.

--Vous tes sorti, cette semaine? demanda-t-il.

--Oui, mardi.

--O tes-vous aller

--Au parc.

tes-vous all ailleurs?

--Non.

--Cela me parat curieux, dit-il, je viens de recevoir un document de
l'Ober Kommando, et ce document contient une seule phrase  mon adresse,
ainsi conue: "Pourquoi les instructions, dans le cas de Bland,
ont-elles t outrepasses?"

Je lui fis part de mon ahurissement, je ne pouvais comprendre (?)
comment nous avions pass outre les instructions, car, comme je lui
faisais remarquer, nous tions alls directement de la prison au
Tiergarten.

--Avez-vous rencontr quelqu'un? me demande l'officier.

--Oui.

--Qui cela?

--Le capitaine Wolff, de la Kommandantur.

--Ah! dit-il, voil toute l'affaire. A quel endroit l'avez-vous
rencontr?

--Avenue Unter den Linden.

--Unter den Linden, s'crit l'officier, Unter den Linden?

--Oui, et quel mal y a-t-il? rpartis-je, n'ai-je pas la permission
d'aller faire une marche dans les limites de ce parc, et comment puis-je
m'y rendre plus directement qu'en suivant l'avenue Unter den Linden?

--Ah! dit-il, tout cela est vrai, mais ce n'est pas conforme aux
instructions que nous avons reues.

Et il m'explique comment je devais m'y rendre avec mon sous-officier par
le chemin de fer urbain sans passer par les rues. Il ajoute que je ne
suis pas cens connatre ces instructions, mais que le sous-officier
devait tre puni pour les avoir ignores. J'exprimai tout mon regret
de voir un brave homme comme M. Hoch impliqu dans cette affaire. Il
convint avec moi que le sous-officier Hoch tait un homme de devoir
gnralement. Alors il me passe une ide par la tte: celle de sauver
Hoch, si c'tait possible. Je suggre  l'officier d'attendre une heure
avant d'envoyer sa rponse  l'Ober Kommando, et ma suggestion est
agre. Il me quitte et je descends immdiatement  la cellule du
sous-officier Hoch.

En me voyant entrer, celui-ci comprit qu'il s'agissait d'une mauvaise
affaire:

--Nous avons des ennuis? dit-il.

--Oui, mais ce n'est pas si grave. Voici: il nous arrive un petit
embtement.

Je lui relate ce qui venait de se passer entre l'officier et moi, et le
pauvre sous-officier, levant les bras, s'crie: "Je suis fini." Non,
non, je lui assure qu'il n'est pas fini, qu'il y a moyen de se dgager.

--Comment? dit-il.

--Eh! bien, un jour chaque semaine, selon la rgle, vous passez
l'aprs-midi en ville: supposons que lorsque les instructions me
concernant ont t lues par le sergent-major, supposons, dis-je, que cet
aprs-midi-l vous tiez sorti.

--Ah! reprit Hoch, mais j'tais prsent.

--Je ne vous demande pas, lui dis-je, si vous tiez prsent. Je vous
affirme que vous tiez sorti.

--Trs bien, dit-il, mais le sergent-major, lui, se rappellera
parfaitement que j'tais prsent.

--Cela me regarde, lui dis-je, pour le moment je vous considre comme
ayant t absent lors de la lecture des instructions.

Et je le quitte.

Je me dirige vers la cellule du sergent-major. Le sergent-major,  cette
poque, tait un homme malade qui m'avait consult trois ou quatre fois
au sujet de son affection rnale. Je me prsente chez lui. Il s'tonne
de me voir et me demande ce que je lui voulais.

--Eh! bien, lui dis-je, vous vous rappelez de ces fameuses instructions
 mon sujet... Lorsque vous les avez lues, il y a trois mois, devant les
sous-officiers runis, M. Hoch avait son aprs-midi de cong?

__C'est vrai, dit-il.

--Eh! bien, avant-hier, lorsque je suis all faire une marche, je lui ai
propos de passer sur la rue du Roi avec moi, et il a consenti?

--Il n'y a pas de crime, dit le sergent-major.

--Assurment pas, dis-je, il s'agit simplement de donner une petite
explication.

Et je parlai d'autre chose, en particulier de sa maladie, puis je le
quittai et m'empressai auprs de l'officier Block. Je lui expliquai
simplement que lorsque les instructions avaient t lues trois mois
auparavant, le sous-officier Hoch tait absent.

--Eh! bien, dit-il, je ferai rapport en ce sens.

Et nous attendmes le rsultat de cette explication pendant quatre
jours, et durant tout ce temps le sous-officier Hoch tait dans des
transes terribles: il se voyait condamn au cachot pour quatre ou cinq
mois ou renvoy dans les tranches o dj trois de ses frres taient
tombs.

Enfin, aprs quatre jours, le lieutenant Block venait me faire part de
la rponse qu'il avait reue de l'Ober Kommando. "L'explication, disait
le document, est satisfaisante, mais le sous-officier Hoch devra tre
svrement rprimand."--"J'espre que ces rprimandes ne seront pas
trop svres", lui risquai-je. Il ne voulut pas donner de rponse: Un
officier allemand ne se compromet pas quand il s'agit de la discipline!

Il me quitte et, quelques instants aprs, il commande qu'on lui amne
le sous-officier alsacien. Et voici le colloque qui eut lieu entre les
deux:

L'officier.--Sous-officier Hoch?

--Oui, mon lieutenant.

--Vous tes sorti avec le prisonnier Bland, la semaine dernire?

--Oui, mon lieutenant.

--Vous tes pass par les rues du Roi et Unter Den Linden?

--Oui, mon lieutenant.

--Vous savez que c'est contraire aux instructions que nous avons reues?

--Oui, mon lieutenant.

--Je vous rprimande svrement.

--Trs bien, mon lieutenant.

--Allez-vous-en.

--Trs bien, mon lieutenant.

Et Hoch fit demi-tour  droite et disparut.

L'instant d'aprs, il tait dans ma cellule et riait sous cape de
l'heureuse issue de toute l'aventure.

On voit que dans toute cette affaire il s'agit d'un excs de zle de la
part du fameux Wolff.



Chapitre XXXI

EN HOLLANDE ET EN ANGLETERRE

Je gotais depuis deux jours la douce hospitalit de la Hollande,
lorsque je fus invit  me rendre au Consulat gnral anglais, 
Rotterdam.

La veille, j'tais all m'enregistrer  la lgation anglaise  La Haye.
Je quittai donc mon htel, ds neuf heures du matin, pour me rendre au
Consulat.

J'y fus inform que j'aurais  quitter la Hollande ds le lendemain, sur
un navire-hpital  destination de l'Angleterre. Je fis remarquer au
fonctionnaire de la lgation qu'il m'tait impossible de partir aussi
tt.

--Pourquoi?... me demanda-t-il.

--Parce que j'ai reu,  Berlin, l'assurance que ma fille, qui est en
Belgique depuis quatre ans, et  qui les autorits militaires allemandes
ont, jusqu'aujourd'hui, refus la permission de partir, recevra un
sauf-conduit pour la frontire hollandaise. Je dois donc attendre
qu'elle soit sortie de Belgique.

--Mais, rpond le jeune officier, cela ne fera pas l'affaire. On
s'attend,  la Lgation,  ce que vous partiez ds demain matin, et
comme nous n'avons  ce sujet que des renseignements incomplets, nous
vous suggrons d'aller discuter la chose  La Haye.

Cette aprs-midi-l, j'arrivais  la Lgation anglaise  La Haye, o
j'avais le plaisir de rencontrer un charmant officier de marine. Il
m'explique donc qu'on s'attendait  mon dpart pour l'Angleterre le
lendemain matin. Je m'obstine, naturellement,  ne pas vouloir partir.
Il insiste.

--Mais, lui dis-je, ne suis-je pas, aprs tout, le plus intress dans
cette question de rapatriement. Il est de la plus haute importance
que je demeure en Hollande jusqu' l'arrive de ma fille, dtenue
en Belgique depuis trois ans. D'Angleterre, il me sera  peu prs
impossible de communiquer avec les autorits militaires allemandes en
Belgique.

Le brave officier admit bien qu' ce point de vue il tait beaucoup plus
avantageux pour moi, sous tous rapports, de demeurer en Hollande au lieu
de me rendre immdiatement en Angleterre.

--Mais, ajouta-t-il, vous semblez ignorer que votre cas est un cas
spcial: vous tes chang avec un prisonnier allemand dtenu en
Angleterre.

--Je sais cela, rpondis-je.

--Eh! bien, repartit l'officier, ce prisonnier allemand qui doit
recevoir sa libert en change de la vtre, ne saurait quitter
l'Angleterre avant votre arrive.

Quelque diable peut-tre me poussant, je ne pus m'empcher d'prouver,
lorsque l'officier me donna ces explications, une satisfaction mchante.

--Est-ce bien vrai?... ajoutai-je.

--Assurment!...

--Alors, pourquoi ne le laisserai-je pas fumer un petit peu? Il y a deux
ans, j'tais prvenu,  la prison, que je serais libr. On m'a tenu
dans cette anxieuse attente de la libert pendant deux ou trois
semaines, pour ensuite briser tout mon espoir. Je vous approuve
d'insister afin que je parte immdiatement pour l'Angleterre, mais,
prenez-en ma parole, je n'ai pas l'intention de partir demain, ni
aprs-demain, c'est--dire pas avant que les Allemands n'aient relch
ma fille qui est en Belgique. Vous pouvez laisser savoir aux autorits,
en Angleterre, qu'tant aprs tout, en cette question d'change, le plus
intress, je me dclare satisfait. Je me considre suffisamment chang
pour qu'il soit permis  l'Allemand de quitter l'Angleterre. Et si,
enfin, le gouvernement anglais juge  propos de retenir le dit Allemand
jusqu' mon arrive, je ne puis vous dissimuler que j'en prouve une
certaine satisfaction.

L'officier sourit et m'assura qu'il allait communiquer par voie
tlgraphique, aux autorits anglaises, le rsultat de notre entrevue.

J'appris cependant qu'une couple de semaines plus tard, M. Von Buelow,
le reprsentant de la maison Krupp, en Angleterre avant la guerre,
dtenu en ce pays depuis le commencement des hostilits, et que le
gouvernement anglais avait consenti  changer contre moi, venait
d'arriver en Hollande, en route vers l'Allemagne.

Trois semaines plus tard, ma fille sortait de Belgique. C'est 
Rosendaal que nous nous sommes rencontrs aprs trois ans de sparation.
Les trois semaines que nous avons passes en ce charmant pays, au milieu
de cette brave population hollandaise, aux vieilles coutumes et aux
costumes tranges, jouissant de la plus entire libert et d'une
temprature dlicieuse furent des jours de bonheur qui demeureront
inoubliables.

Toutefois, l'heure de reprendre notre course vers le foyer canadien
allait bientt sonner. Gavs de libert, d'air pur et l'me imprgne
du dsir de revoir les paysages d'Amrique que depuis quatre ans
nous n'avions pu contempler, nous dcidmes de faire les prparatifs
ncessaires  la traverse de la Mer du Nord qui nous sparait de
l'Angleterre.

Depuis dix-huit mois cette mer tait infeste de pirates. Les
sous-marins allemands y avaient deux bases principales, celle de la Baie
de Kiel et celle de Zeebrugge. De ces deux points, et en particulier de
Zeebrugge, les pirates allemands pouvaient en quelques heures pousser
une pointe jusqu' la cte d'Angleterre ou jusqu' la route maritime
Rotterdam-Harwich. C'tait leur champ d'opration par excellence.

Nous le savions, certes, nous en avions mme longuement caus avec les
officiers canadiens interns en Hollande et dont nous avions t les
htes  Sheveningen o ils avaient russi  se crer une sorte de petit
"Home".

J'y fus un jour invit et prsent par l'excellent major Ewart Osborne,
de Toronto. Je garderai un souvenir bien agrable des quelques heures
passes au milieu d'eux.

Nous avions parl sous-marins; nous avions parl du pays et de l'poque
probable, possible de leur rentre.

L'amiraut anglaise avait l'entire direction du service postal et
passager entre l'Angleterre et la Hollande. Des convois allaient, des
convois venaient, c'tait tout ce qu'on pouvait dire. De l'heure du
dpart, du point d'embarquement, du nom des paquebots, de la route 
suivre, du port d'arrive, les passagers taient tenus dans la plus
complte ignorance.

Lorsqu'un permis de passer en Angleterre tait consenti, le voyageur
devait se prsenter chaque jour de 11 heures  midi pour recevoir ses
instructions. Nous faisions donc visite chaque jour,  cette heure, au
Consulat Gnral d'Angleterre,  Rotterdam. Cela dura une semaine.
Un bon jour, il y avait du nouveau! Nous recevions une communication
verbale et trs discrte de prendre place dans un train  telle gare, 
telle heure.

Nous tions enchants. Nous avions quitt le Consulat depuis cinq
minutes  peine lorsque sur le quai d'une gare de tramway o nous
attendions, un individu s'approche et s'adresse  moi en un anglais
irrprochable, avec l'accent particulier de l'habitant de Londres.

--A quelle heure partons-nous? demande-t-il.

--Que voulez-vous dire?

--Oui,  quelle heure partent les bateaux? J'oublie si c'est cet
aprs-midi ou ce soir...

--Je ne sais, monsieur,  quels bateaux vous voulez faire allusion.

--Je fais allusion, dit-il, aux bateaux qui doivent nous conduire en
Angleterre.

La Hollande a t, durant toute la guerre, un pays littralement couvert
d'espions allemands. Nous le savions, car  l'htel de Rotterdam o
j'avais log pendant quelques semaines des personnages sympathiques
trouvaient toujours moyen, sous un prtexte quelconque, de lier
conversation avec moi. J'avais t prvenu lors de ma premire visite au
Consulat.

A la premire question de mon interlocuteur, je fus sur le point de
tomber dans le pige. J'allais lui donner le renseignement recherch,
quand un soupon vint me couper la parole.

A sa dernire question je rpondis, faisant mine de me dpartir d'un
secret:

--Exactement dans une semaine,  6 heures du matin.

--C'est ce que j'avais cru comprendre! ajoute mon Anglais truqu.

Je n'eus plus de doute, j'avais affaire  un espion.

Ce jour-l, le 30 juin, tous les voyageurs munis d'une autorisation
filaient dans un train vers Koek Van Holland o nous arrivions  sept
heures du soir. Cinq bateaux passagers nous attendaient au quai. Nous
nous embarquons. A quand le dpart? sera-ce dans la soire ou dans la
nuit? Tout le inonde l'ignore, mme-- ce qu'on affirmait--les officiers
du bord.

La nuit du samedi au dimanche, la journe du dimanche, la nuit suivante
s'coulrent sans que nous bougions. Un message radiographique seul
pouvait nous dtacher de Hollande. Apparemment le message vint, car
 onze heures, lundi, nous sortions de la Meuse sans tambours ni
trompettes. Le convoi de cinq vaisseaux, portant des milliers de
passagers de tous ges et de toutes conditions, fit le quart au nord et
s'avana lentement en longeant de trs prs la cte de Hollande jusqu'
Sheveningen. A ce point, le quart  gauche, donc  l'ouest, nos
vaisseaux mettent le cap sur la cte anglaise. Nous tions  peine
sortis des eaux ctires de Hollande lorsque soudainement un nuage de
fume se dessina  l'horizon en avant de nous.

Qu'est-ce? Nous l'ignorions. N'tait-ce pas une escadre allemande?

Le doute fut vite dissip. Ce point noir, d'abord imperceptible, qui
grossissait en s'avanant sur nous, c'tait le convoi parti d'Angleterre
le matin qui rentrait dans les eaux Hollandaises.

Quel spectacle s'offrait  nos regards!--Vingt-quatre btiments disposs
sur trois lignes fendaient les ondes, vomissant une paisse fume. Au
centre prcd d'un hardi croiseur venaient les sept vaisseaux chargs
de passagers, de chaque ct huit lvriers de la mer, navires de type
particulier sillonnaient la surface dans toutes les directions, comme 
la recherche d'un gibier ennemi  dvorer.

Et aprs un beau dsordre apparent, des changes de signaux, quelques
courses  droite  gauche, une affaire de trois minutes, la situation
s'tait de nouveau claircie: sept vaisseaux longeaient la cte de
Hollande en scurit; les navires de guerre, dix-sept, avaient fait
volte-face et l'imposant convoi, model sur le dernier, entreprenait le
passage de la zone la plus dangereuse de la Mer du Nord.

Tout alla bien jusqu' deux heures aprs-midi. Mais alors un champ
de mines tait signal, quelques-unes, non compltement submerges,
laissaient percer  la surface leur tte ressemblant  un chapeau de
feutre noir.

Et les croiseurs et les torpilleurs s'en donnaient. Les merveilleux
artilleurs pointaient leurs canons, tiraient, puis faisaient feu jusqu'
ce qu'une formidable explosion de la mine, lanant une colonne d'eau
vers le ciel vint nous indiquer que le but tait atteint.

Feu roulant pendant une heure! Nous avions travers le champ de mines
frachement pondues, sans encombres, et nous filions  bonne allure vers
l'Angleterre, dont nous apermes les phares vers 9 heures du soir.

Nous tions  l'embouchure de la Tamise; la nuit tombait.

De toutes les bouches s'chappaient des paroles d'admiration  l'endroit
de ce merveilleux service de protection, pouss sur toutes les mers
du globe, sans relche, sans rpit par l'intrpide marin de la Grande
Bretagne.

Nous allions franchir la ligne de runion de deux phares puissants qui
marquaient la fin de la mer frquente par les pirates. Les dix-sept
vaisseaux de guerre, comme dans un geste d'affection s'taient
rapprochs des ntres, oh! trs prs!

Ils changrent quelques signaux, puis, prestement, silencieusement ils
firent demi-tour et disparurent vers le large, vers la haute mer, dans
la nuit, vers une autre mission de protection et d'humanit, chacun de
ces braves matelots emportant avec lui l'hommage de notre reconnaissance
mue et de notre admiration non mitige.

Le 2 juillet, nous arrivions en Angleterre, et l'inspection de mes
bagages, qui m'inspirait des craintes srieuses  cause de certaines
pices crites que j'avais apportes avec moi d'Allemagne, fut des plus
simples. Le bureau d'inspection de Gravesend, o j'eus l'avantage de
rencontrer quelques-uns des principaux employs, se montra excessivement
conciliant et accommodant  mon gard. On ne voulut pas retarder mon
voyage vers Londres, et l'on me promit de me faire tenir le lendemain,
par l'entremise du Haut Commissaire canadien, tous les papiers,
documents, lettres, dont j'avais une malle compltement remplie, et ils
tinrent parole.

Durant mon sjour de quatre semaines  Londres, en juillet (1918), je
tiens  faire mention de trois vnements dont le souvenir restera
profondment grav dans ma mmoire.

Le premier est, naturellement, la gracieuse invitation que j'ai reue de
Sa Majest le Roi de me rendre auprs de lui, au palais de Buckingham.
Le jour fix,  midi, j'eus le trs grand honneur d'tre reu par Sa
Majest avec une courtoisie, une bienveillance qui m'ont profondment
touch. Je ne pus m'empcher de remarquer, toutefois, dans les traits
de sa figure, la trace des anxits et des inquitudes auxquelles le
souverain avait t en proie au cours de ces dernires annes.

C'tait au moment de cette nouvelle et terrible offensive des Allemands
en Champagne. Cette offensive,--nous l'ignorions alors tout en
l'esprant,--devait tre le signal de la contre-offensive qui devait
conduire les Allis de succs en succs jusqu' la culbute dfinitive de
l'Allemagne.

En prenant cong de Sa Majest je lui demandai la permission de lui
exprimer, de la part de ses sujets canadiens-franais en particulier,
des voeux et des souhaits  l'occasion de son 25ime anniversaire de
mariage clbr la veille  la Cathdrale Saint-Paul.

C'est vers ce temps-l qu'il me fut donn de revoir, aprs quatre annes
de sparation, mon beau-fils, officier dans l'arme belge, qui avait
obtenu, en Flandre, un cong pour venir me rencontrer en Angleterre.

J'avais moi-mme, en passant de Hollande en Angleterre, t accompagn
par le second fils de ma femme qui avait, au risque de sa vie, franchi
la barrire lectrique qui sparait la Belgique de la Hollande dans le
but d'aller prendre du service dans l'arme belge. Ces deux frres,
spars depuis quatre ans, se rencontrrent dans une salle d'htel 
Londres, et quelques jours plus tard, l'an repartait pour le front de
bataille, emmenant avec lui son jeune frre.

Enfin, quelques jours avant de prendre passage  bord du transatlantique
pour rentrer dans mes foyers, je recevais du Gnral Turner l'invitation
de visiter les camps de Frencham Pond et de Bramshot.

A Frencham Pond nous pouvions voir les troupes rcemment dbarques
du Canada. Elles subissaient,  cet endroit, le premier degr
d'entranement et de formation militaire. Elles taient ensuite
transfres  Bramshot o leur instruction militaire est paracheve.

A ces deux endroits, il me fut donn d'adresser la parole aux troupes
canadiennes et aussi d'admirer leur belle tenue qui a soulev, en
Angleterre et en France, l'admiration universelle.

Ce jour que j'ai pass au milieu de nos officiers canadiens et de nos
soldats, restera comme l'un des plus beaux de mon existence.

Je n'oublierai jamais l'impression cause par la marche du l0ime
rgiment de rserves (canadiennes-franaises) devant le colonel
Desrosiers. On ne pouvait tre tmoin de ce dfil sans sentir courir
dans tout son tre un frisson d'enthousiasme et d'admiration.

Je me suis efforc de faire part  nos soldats, dans l'un et l'autre
camp, de nos sentiments d'orgueil et de notre gratitude, et je leur
ai promis, d'apporter avec moi au peuple canadien, le message que je
croyais lire sur chacune de leurs figures, et que l'on pourrait ainsi
traduire: Courage, patience et confiance en la victoire.

Les exploits de tous ces braves canadiens, au moment o nous crivons
ces lignes, ont t couronns de succs, et l'histoire de notre pays
entourera les noms de ceux qui nous reviendront, comme de ceux qui
seront tombs au champ d'honneur, d'une aurole de gloire immortelle.



Chapitre XXXII

LE MILITARISTE ET LE MILITARIS

Pour bien comprendre la mentalit de la nation allemande, il faut jeter
un coup d'oeil rtrospectif sur son histoire militaire.

L'Empire d'Allemagne, c'est la Prusse de 40 millions d'habitants, puis
quelques petits royaumes: la Bavire, la Saxe, le Wurtemberg, et enfin,
une quantit de petits tats de moindre importance qu'elle s'tait
adjoints, en 1871.

En 1864, la Prusse faisait une campagne victorieuse contre le Danemark
et lui enlevait les duchs de Schleswig et de Holstein; en 1866,
elle est encore victorieuse contre l'Autriche; et en 1870, par suite
d'intrigues diplomatiques minemment astucieuses, qui lui assuraient la
neutralit des grandes nations europennes, elle faisait, au moyen d'une
falsification de dpches, natre le conflit franco-germanique.

Elle entrana les autres tats allemands jusque sous les murs de
Paris, et fonda,  Versailles, au lendemain de la victoire, l'Empire
germanique, 26 tats avec le roi de Prusse comme empereur.

Elle tait  l'apoge de la gloire. Bismark et Von Moltke, l'un
politique et l'autre militaire, devenus demi-dieux par la conclusion
d'un trait qui arrachait  la France deux provinces et cinq milliards
d'indemnit s'imposaient  la vnration universelle du peuple allemand.

Le sens artistique et l'idalisme qui avaient comme imprgn l'me
allemande, pendant des sicles, jusqu' nos jours, et mme, ce qui
parat un peu invraisemblable, avait persist sous le rgne de Frdric
II et de ses successeurs, firent place  cet esprit positiviste naissant
et ultra-militariste.

Bismark avait dit: "La force prime le droit." "On n'a de droits que ceux
que la force autorise." Ces principes et ces maximes avaient fait leurs
preuves d'une manire clatante, en 1864, en 1866, en 1870.

Dsormais, pour l'Empereur et son entourage, quelques centaines de mille
officiers, la guerre devenait un lment, un agent, l'artisan principal
de la grandeur nationale.

Cet esprit dominant chez les grands, il fallait le faire pntrer dans
la masse du peuple. La littrature, les sciences, les arts, furent mis
 contribution dans ce travail d'ducation nouvelle; et pardessus tout,
l'cole et la lgislation.

Un minent crivain franais a dit, au sujet de ce systme d'ducation
tudesque, une phrase lapidaire: "On nous a fait entendre que ce sont les
_privat-docent_ qui ont gagn la bataille de Sedan...."

Les vtrans de la guerre de 1870 deviennent alors autant
d'ducateurs de la gnration qui pousse. On conduit les enfants aux
muses--militaires--et on leur fait voir les drapeaux et les canons
pris  l'ennemi. Le vieil officier, indiquant ces trophes  ses deux
petits-fils, leur demande--"Quel est notre ennemi?..."--"La France!
rpondent les petiots."--"Nous les avons vaincus, n'est-ce pas?"
"Oui!"--"Et nous vaincrons ainsi tous nos ennemis prsents et 
venir!..."--"Oui!"--"Allez! Vous tes de bons enfants du Vaterland",
disait, avec un geste bnisseur, le vieux vtran bott.

Tous les livres de lecture dans les coles sont exclusivement composs
de narrations guerrires, de charges de cuirassiers, de citadelles et de
redoutes prises d'assaut, de rencontres piques et flamboyantes  l'arme
blanche... Et en conclusion du tout, il est dit que la gloire des armes
allemandes a bloui l'univers. On malaxe ces jeunes intelligences: on
les militarise  l'extrme limite de leurs aptitudes.

Et si quelqu'un lve trop la voix contre le _sanctus sanctorum_, la
haute caste privilgie, ne de Bismark, de Von Moltke, on lui impose
silence. Germania n'est-elle pas, comme Pigmalion, entoure d'ennemis
qui s'apprtent  fondre sur elle?--Donc, il faut tre prt pour la
dfense. Tout ce qui se fait, l'norme mcanisme des casernes et
des usines  munitions, ne doit servir qu' se protger. Contre
qui?...--Contre un monde d'ennemis, spectre que la presse pangermaniste
agite devant les populations frappes de terreur. Pour la masse, la
prochaine guerre ne sera qu'une guerre dfensive.

Toutefois cette caste militaire et civile,--qui peut compter un
demi-million d'adultes,--tout en s'vertuant  donner le change sur ses
vritables intentions,  tromper le bas peuple et les trangers, se
rclame de Bismark. On en a fait le grand hros national. Mais que dit
Bismark?... "La force prime le droit", d'abord. Et ensuite: "La guerre
est la ngation de l'ordre". Pourquoi dit-il ceci? Tout le monde le
sait: c'est un lieu commun. Attendez. L'Homme de fer a un but. Lisez
plus loin: "Le moyen le plus efficace de forcer la nation ennemie 
demander la paix, c'est de dvaster son territoire et de terroriser la
population civile..."

Cette nouvelle thorie, ne des succs remports en 1870, au moyen des
procds de destruction mis alors en honneur ne rencontre que peu ou
point d'objections en Allemagne.

C'est monstrueux, mais c'est ainsi. Les disciples de Bismark ayant
labor toute une thorie de justification  propos des actes et des
paroles les plus condamnables du fameux chancelier, le bon peuple
allemand, d'abord un peu scandalis, s'est laiss faire une doue
violence. Peuple bonasse en somme, il s'est laiss bercer et porter
sur cette vague militariste qui dferlait jusqu'aux endroits les plus
reculs du territoire.

Pour la haute bureaucratie militariste et administrative, cette norme
prparation militaire de quarante annes tait destine  rendre
l'Allemagne matresse de l'Univers; pour la masse du peuple, c'tait un
instrument de dfense et de protection. Celle-l cachait  celle-ci ses
sinistres desseins, et les rares esprits clairvoyants qui, du milieu du
peuple lisaient dans le jeu des meneurs de l'Empire, se gardaient bien
de faire des objections ou de demander des raisons; on est gouvern ou
on ne l'est pas... Et ils taient gouverns!

Et d'ailleurs, pourquoi se troubler la conscience? Ce systme n'avait-il
pas fait ses preuves en 1870? Ces deux provinces, ces cinq milliards
extorqus  la France, n'tait-ce pas l deux causes dterminantes
du formidable essor commercial et industriel qui assurait au peuple
allemand la prpondrance sur tous les marchs du monde?

Le militarisme intensif tait devenu religion d'tat. Les philosophes,
les littrateurs, les historiens, ayant donn dans le mouvement, les
savants ne pouvaient manquer d'avoir leur tour. Chaque dcouverte dans
le domaine de la mcanique, de l'optique, de la chimie surtout, est
soigneusement tudie, par son auteur lui-mme, au point de vue spcial
de son utilit pratique dans l'oeuvre de destruction de la vie humaine
et de la proprit.

Les oeuvres d'art galement portent l'empreinte de l'atmosphre
ambiante; les bronzes questres et "kolossaux", reproduisant, pour en
faire l'admiration du peuple, le galbe de tous les Hohenzollern passs,
prsents et futurs, ornent les parcs et les avenues de toutes les villes
de l'Empire, sans oublier Strasbourg et Metz.

Et l'on descend mme au cabotinage le plus vulgaire; ne voit-on pas
un jour, la fille unique du Kaiser, s'exhiber en costume,--assez
collant,--de hussard de la Garde, ou de la mort, pendant que son auguste
pre prore sur le thme de la _Poudre sche_.

Un jour, sur ses domaines,  l'poque de la moisson, se promenant en
veston et en souliers plats, il se sent pris d'une folle admiration 
l'aspect des millions d'pis dors:--"Cela me rappelle, dit-il, les mers
de lances de mes uhlans."

Une autre fois, au cours d'une randonne qui l'avait amen tout prs
de la frontire franaise, entour d'adulateurs et de flagorneurs aux
uniformes resplendissants, le grand Cabotin couronn, se plante sur ses
perons, bien en face de la frontire, tire son pe  demi puis la
rentre avec fracas, en laissant chapper cette parole mystrieuse et
formidable;--"On a trembl en Europe!"--Puis il clate de rire.

Venons-en maintenant  la dcade prcdant la guerre mondiale:

L'Allemagne rejette la proposition anglaise de limiter de part et
d'autre l'armement naval, enfin de faire une halte.--Convaincue 
ce moment, que son immense machine militaire tait non-seulement
invincible, mais irrsistible ds le premier choc, elle s'applique
fivreusement  se rendre galement intangible du ct de la mer, en
donnant un essor inou  sa construction navale.

Tout est prvu en cas de conflit: l'Angleterre sera tenue en respect,
peu importe par quel moyen, l'alliance franco-russe sera annihile
en quelques semaines, et ce sera l'affaire de quelques jours
supplmentaires, pour assurer  l'Allemagne la domination continentale.
De l  l'hgmonie universelle, il n'y aurait plus qu'un pas.

Voil ce que ruminait la caste militaire: c'est--dire le Kaiser,
le Kronprinz, et les 400,000  500,000 officiers, fonctionnaires et
civils,--tous rudement botts et peronns,--recruts dans la noblesse,
la haute socit, les professions, et le peuple instruit.

La foule, elle, la masse, s'endormait chaque soir convaincue que des
ennemis s'apprtaient  fondre sur elle sournoisement.

La grande proccupation du gouvernement de 1908  1914, a t de faire
clater la guerre sans que l'Allemagne part l'avoir provoque.

Mais, comme nous le rptait si souvent ce brave Suisse, M. Hintermann,
intern avec nous, les finesses allemandes sont cousues de gros fil
blanc. Et tout l'agencement des vnements qui ont prcd l'invasion de
la Belgique quelque astucieux qu'il soit, n'empchera pas l'histoire de
"rapporter" contre Guillaume Hohenzollern et son entourage, un verdict
de culpabilit.

L'entrevue de Postdam, du 5 juillet 1914,  laquelle assistait le Kaiser
et les dlgus de l'Autriche; l'ultimatum  la Serbie; le refus de
l'Autriche d'accepter la rponse si satisfaisante, et si conciliatrice
de la Serbie, et cela, ostensiblement, sans consultation pralable avec
l'Allemagne,--tout n'tait-il pas effectivement dcid depuis le 5
juillet?--le rejet par l'Allemagne de la proposition de confrence faite
par Sir Edward Grey, ministre des Affaires trangres d'Angleterre,
les hsitations, les faux-fuyants de M. Von Jagow, devant M. Cambon,
l'ambassadeur de France; l'entre en Belgique de troupes allemandes, le
31 juillet, dans la nuit, c'est--dire deux jours avant l'ultimatum de
Guillaume au roi des Belges; les correspondances tlgraphiques avec
le Czar de Russie et le roi Georges V: tout enfin, porte  sa face
l'empreinte de la duplicit.

Des artisans tnbreux du complot et du meurtre de Sarajevo, l'histoire
impartiale parlera plus tard...

La masse de la population allemande, mise en possession de ces faits
historiques, dbarrasss de tout camouflage pangermaniste, n'hsitera
pas,--et dj, au moment o nous crivons ces lignes, il est vident
qu'elle n'hsite pas,-- se dresser comme formidable accusatrice
des auteurs vritables de la guerre de ceux qui ont t cause de
l'aberration collective de la nation.

La fuite en Hollande de la famille impriale et des hauts officiers ne
les soustraira pas  l'excration du peuple allemand. Quel chtiment
plus exemplaire en effet, et plus amer  la fois que celui inflig  un
souverain par ses sujets!

Une partie de ce peuple laborieux et frugal s'est sans doute laisse
tromper par ses gouvernants qui lui parlaient de politique dfensive;
une autre partie a cd  l'appas du lucre, de la rapine, de la
conqute; quelques-uns d'entre eux se sont peut-tre,--faiblesse
humaine,--laisss blouir par des visions de domination mondiale, mais
nous voulons croire que la grande majorit a t un instrument aveugle
dans la main de militaristes ambitieux.

Les nations allies ont remport une victoire complte, dcisive,
dfinitive. La dernire tte de l'hydre du militarisme semble avoir t
abattue.

Puisse maintenant la paix tre  jamais restaure parmi les hommes de
bonne volont!

Pour qu'elle le soit, il faudra que le drapeau arbor sur la
civilisation par la ligue des nations, porte dans ses plis les mots:
Justice et Magnanimit!

Justice, c'est--dire chtiment pour les coupables, les criminels, les
auteurs de la boucherie et de la dvastation.

Justice, c'est--dire restitution et rparation...

Justice, c'est--dire indemnit aux millions de femmes et d'enfants
privs de leur soutien.

Pourquoi, dira-t-on, faut-il ici parler de magnanimit?

Est-ce que tout le peuple de l'Allemagne et des pays allis 
l'Allemagne ne mrite pas la plus svre condamnation?

Je ne fais ici, en prononant ce mot de magnanimit, que reflter la
pense exprime par les chefs des trois grands pays allis au lendemain
de l'armistice,--: Lloyd George, Clemenceau et Wilson.

C'est que, comme le dclarait le 4 juillet dernier  la salle
Westminster  Londres, M. Winston Churchill: "Nous sommes lis par les
principes que nous avons professs et pour lesquels nous combattons. Ces
principes nous permettront de demeurer sages et justes dans la victoire
qui doit tre, qui sera ntre."

"Et quelque grande que soit cette victoire, ces mmes principes
protgeront la nation allemande. Nous ne pourrions traiter l'Allemand
comme il a trait l'Alsace-Lorraine ou la Belgique ou la Russie, ou
comme il nous traiterait tous s'il en avait le pouvoir."

C'est que la population d'un pays se recrute pour plus de la moiti chez
les femmes et les enfants et qu'on ne saurait, sans descendre au niveau
des mthode employes, en Belgique par exemple, faire la guerre  la
proprit, aux femmes, aux enfants.

Il restera  la justice un champ d'opration encore assez vaste si elle
se contente d'atteindre les auteurs conscients de la plus horrible
guerre de l'histoire, comme aussi des actes inhumains et contraires aux
lois internationales qui au cours des quatre dernires annes ont  tant
de reprises soulev la conscience universelle.

FIN



APPENDICE


_L'auteur a pens que les lecteurs de la narration qui prcde lui
sauraient gr de mettre sous leurs yeux quelques pages extraites des
Lettres de l'minent cardinal Mercier, de Belgique. Il n'a qu'un regret,
c'est celui de ne pouvoir reproduire ici en entier ces documents qui
forment dans leur ensemble un monument "plus durable que l'airain"._

_Au sein de la petite Belgique opprime et indomptable, le grand
Archevque a t le symbole de la rsistance nationale._

_Il a os presque TOUT dire aux envahisseurs;  maintes reprises
il s'est dress contre leurs infamies politiques, militaires,
administratives; il est rest debout devant les menaces de Von Bissing,
de Von Huene, de Von der Golfs._

_L'insolente autocratie de ceux-ci a hsit, a recul devant la
troublante majest d'honneur, de justice et de vrit de celui-l._

H. B.



EXTRAITS

DE LA

Lettre pastorale du Cardinal Mercier "Patriotisme et Endurance"


NOTE

_A quatre annes de distance, on ne relira pas sans motion des extraits
de la premire lettre pastorale du cardinal Mercier aprs l'invasion
allemande. C'est la fameuse lettre_ Patriotisme et Endurance, _crite
 la Nol de 1914 pour consoler les Belges prouvs, raviver leur
foi patriotique et leur indiquer une ligne de conduite vis--vis
de l'occupant. Elle constitue un nergique rquisitoire contre les
atrocits commises en Belgique par l'arme allemande, le premier qu'on
ait os formuler en territoire occup. Le cardinal Amette, en la
proposant en lecture  ses diocsains, crivait que c'est "une oeuvre
admirable de doctrine vanglique, de sollicitude pastorale et de
courage patriotique." Elle eut dans le monde entier un immense
retentissement; on la traduisit dans  peu prs toutes les langues, et
elle fut rpandue partout par le clerg des pays allis. Je dois me
borner  quelques citations._





Malines, Nol, 1914.

Mes bien chers Frres,

............................................

Lorsque, ds mon retour de Rome, au Havre, dj, j'allai saluer nos
blesss belges, franais ou anglais; lorsque, plus tard,  Malines, 
Louvain,  Anvers, il me fut donn de serrer la main  ces braves, qui
portaient dans leurs tissus une balle ou au front une blessure, pour
avoir march  l'assaut de l'ennemi ou soutenu le choc de ses
attaques, il me venait spontanment aux lvres pour eux une parole de
reconnaissance mue: Mes vaillants amis, leur disais-je, c'est pour
nous, pour chacun de nous, pour moi, que vous avez expos votre vie et
que vous souffrez. J'ai besoin de vous dire mon respect, ma gratitude,
et de vous assurer que le pays entier sait ce qu'il vous doit.

C'est que, en effet, nos soldats sont nos sauveurs.

Une premire fois,  Lige, ils ont sauv la France; une seconde fois,
en Flandre, ils ont arrt la marche de l'ennemi vers Calais: la France
et l'Angleterre ne l'ignorent point, et la Belgique apparat aujourd'hui
devant elles, et devant le monde entier, d'ailleurs, comme une terre de
hros. Jamais, de ma vie, je ne me suis senti aussi fier d'tre Belge
que, lorsque traversant Paris, traversant les gares franaises,
faisant halte  Paris, visitant Londres, je fus partout le tmoin de
l'admiration enthousiaste de nos allis pour l'hrosme de notre arme.
Notre Roi est, dans l'estime de tous, au sommet de l'chelle morale; il
est seul, sans doute  l'ignorer, tandis que, pareil au plus simple de
nos soldats, il parcourt les tranches, et encourage de la srnit
de son sourire ceux  qui il demande de ne point douter de la patrie.
................................................

De nombreuses paroisses furent prives de leur pasteur. J'entends encore
l'accent douloureux d'un vieillard  qui je demandais s'il avait eu
la messe, le dimanche, dans son glise brche; voil deux mois, me
rpondit-il, que nous n'avons plus vu de prtre. Le cur et le vicaire
taient dans un camp de concentration  Munsterlagen, non loin de
Hanovre.

Des milliers de citoyens belges ont t ainsi dports dans les prisons
d'Allemagne,  Munsterlagen,  Celle,  Magdebourg. Munsterlagen seul a
compt 3,100 prisonniers civils. L'histoire dira les tortures physiques
et morales de leur long calvaire.

Des centaines d'innocents furent fusills; je ne possde pas au complet
ce sinistre ncrologe, mais je sais qu'il y en eut, notamment, 91 
Aerschot et que l, sous la menace de la mort, leurs concitoyens furent
contraints de creuser les fosses de spulture. Dans l'agglomration de
Louvain et des communes limitrophes, 176 personnes, hommes et femmes,
vieillards et nourrissons encore  la mamelle, riches et pauvres,
valides et malades furent fusilles ou brles.

Dans mon diocse seul, je sais que treize prtres ou religieux
furent mis  mort. L'un d'eux, le cur de Geirode, est, selon toute
vraisemblance, tomb en martyr. J'ai fait un plerinage  sa tombe
et, entour des ouailles qu'il paissait hier encore avec le zle d'un
aptre, je lui ai demand de garder du haut du ciel sa paroisse, le
diocse, la patrie. ..........................................

Qui ne contemple avec fiert le rayonnement de la gloire de la patrie
meurtrie?

Tandis que, dans la douleur, elle enfante l'hrosme, notre mre verse
de l'nergie dans le sang de ses fils.

Nous avions besoin, avouons-le, d'une leon de patriotisme.

Des Belges, en grand nombre, usaient leurs forces et gaspillaient
leur temps en querelles striles, de classes, de races, de passions
personnelles.

Mais lorsque, le 2 aot, une puissance trangre, confiante dans
sa force et oublieuse de la foi des traits, osa menacer notre
indpendance, tous les Belges, sans distinction ni de parti, ni de
condition, ni d'origine, se levrent comme un seul homme, serrs contre
leur Roi et leur gouvernement, pour dire  l'envahisseur: "Tu ne
passeras pas!"

Du coup, nous voici rsolument conscients de notre patriotisme: c'est
qu'il y a, en chacun de nous, un sentiment plus profond que l'intrt
personnel, que les liens du sang, et la pousse des partis, c'est le
besoin et, par suite, la volont de se dvouer  l'intrt gnral,  ce
que Rome appelait "la chose publique" "Res publica": ce sentiment, c'est
le Patriotisme.

La Patrie n'est pas qu'une agglomration d'individus ou de familles
habitant le mme sol, changeant entre elles des relations plus ou moins
troites de voisinage ou d'affaires, remmorant les mmes souvenirs,
heureux ou pnibles: non, elle est une association sociale qu'il faut 
tout prix, est-ce au prix de son sang, sauvegarder et dfendre, sous la
direction de celui ou de ceux qui prsident  ses destines.

Et c'est parce qu'ils ont une mme me, que les compatriotes vivent,
par leurs traditions, d'une mme vie dans le pass; par leurs communes
aspirations et leurs communes esprances, d'un mme prolongement de vie
dans l'avenir.

.............................................

La Belgique tait engage d'honneur  dfendre son indpendance: elle a
tenu parole.

Les autres puissances s'taient engages  respecter et  protger la
neutralit belge: l'Allemagne a viol son serment, l'Angleterre y est
fidle.

Voil les faits.

Les droits de la conscience sont souverains: il et t indigne de nous,
de nous retrancher derrire un simulacre de rsistance.

Nous ne regrettons pas notre premier lan, nous en sommes fiers.
crivant,  une heure tragique, une page solennelle de notre histoire,
nous l'avons voulue sincre et glorieuse.

Et nous saurons, tant qu'il le faudra, faire preuve d'endurance.

L'humble peuple nous donne l'exemple. Les citoyens de toutes les classes
sociales ont prodigu leurs fils  la patrie; mais lui, surtout, souffre
des privations, du froid, peut-tre de la faim. Or, si je juge de ses
sentiments en gnral, par ce qu'il m'a t donn de constater dans les
quartiers populaires de Malines, et dans les communes les plus affliges
de mon diocse, le peuple a de l'nergie dans sa souffrance. Il attend
la revanche, il n'appelle point l'abdication.

..............................................

Courage, mes Frres, la souffrance passera; la couronne de vie pour nos
mes, la gloire pour la nation ne passeront pas.

Je ne vous demande point, remarquez-le, de renoncer  aucune de vos
esprances patriotiques.

Au contraire, je considre comme une obligation de ma charge pastorale,
de vous dfinir vos devoirs de conscience en face du Pouvoir qui a
envahi notre sol et qui, momentanment, en occupe la majeure partie...

Ce Pouvoir n'est pas une autorit lgitime. Et, ds lors, dans
l'intime de votre me, vous ne lui devez ni estime, ni attachement, ni
obissance.

L'unique Pouvoir lgitime en Belgique est celui qui appartient  notre
Roi,  son Gouvernement, aux reprsentants de la nation. Lui seul est
pour nous l'autorit. Lui seul a droit  l'affection de nos coeurs,
 notre soumission.

.......................................................

Nos malheurs ont mu les autres nations. L'Angleterre, l'Irlande et
l'cosse, la France, la Hollande, les tats-Unis, le Canada rivalisent
de gnrosit pour soulager notre dtresse. Ce spectacle est  la fois
lugubre et grandiose. Ici encore se rvle la Sagesse Providentielle qui
tire le bien du mal. En votre nom et au mien, mes Frres, j'offre aux
Gouvernements et aux nations qui se tournent si noblement vers
nos malheurs, le tmoignage mu de notre admiration et de notre
reconnaissance.



Le Voyage  Home et la Lettre pastorale "A notre retour de Rome"


_On n'a pas perdu le souvenir des acclamations qui accueillirent le
cardinal Mercier  Rome, dans le voyage qu'il fit au commencement de
1916. Il arriva dans la Ville ternelle le 14 janvier au soir et y fut
reu comme un roi. C'est sous une vritable pluie de fleurs, au milieu
des ovations, qu'il gagna le Collge belge choisi pour sa rsidence. Le
lendemain, toute l'aristocratie romaine allait s'y inscrire avec les
membres les plus minents de la colonie belge et les reprsentants des
lgations allies._

_A plusieurs reprises, Benot XV reut le cardinal en audience
particulire, comme il reut aussi Mgr Heylen, dont la visite  Rome
concidait avec celle du primat de Belgique. La participation aux
travaux des Congrgations, les rceptions, les visites absorbrent le
reste de son sjour. De tous cts des reprsentants de tous les partis
saluaient sa venue en termes empreints du plus profond respect. Les
cardinaux de Paris et de Londres, les vques, les prlats, les Belges
exils, les associations catholiques des pays allis lui envoyaient des
dlgations et des adresses pour lui exprimer leur admiration._


_ son dpart pour la Belgique,  Rome et dans les villes qui marquaient
son passage, il fut l'objet de manifestations identiques  celles qui
l'avaient accueilli cinq semaines plus tt._

_Le Cardinal est-il all de lui-mme  Rome pour plaider la cause des
Belges? Y a-t-il t appel par le Pape dsireux de s'instruire? Il
russit en tout cas  rompre le cordon d'investissement tabli autour du
Vatican par les agents de l'Allemagne et de l'Autriche. Son voyage eut
pour rsultat d'aviver les sympathies pour la Belgique, d'clairer le
Vatican et de le rendre plus favorable aux Belges. Mgr Heylen et lui ont
eu raison des dernires rsistances, plus importantes par la qualit que
par le nombre, dont l'entourage du Saint Pre tait, malheureusement, le
retranchement suprme. Rien n'a tenu contre la simplicit, la modration
et la force de ces deux confesseurs--le mot n'est pas excessifs--arms
de tmoignages directs et en tat d'opposer des faits authentiques,
contrls par leurs soins, soumis  une critique impitoyable, aux
arguties des avocats de l'Allemagne._

_Rentr  Malines, le Cardinal Mercier crivit pour ses diocsains la
magnifique pastorale: "A notre retour de Rome". On lira avec motion les
extraits suivants, en admirant la courageuse fiert avec laquelle son
auteur a affirm, au milieu des baonnettes prussiennes, les espoirs de
son peuple._



Fte de Saint-Thomas-d'Aquin, 1916.

Mes bien chers Frres,

.......................................................

Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me comprenez.
La situation anormale que nous avons  subir nous interdit de vous
exposer,  coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre me, de
meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant de plus haut et
vous touchant de plus prs, est  moi mon plus ferme soutien et serait
pour vous, si je pouvais parler, votre tout puissant rconfort; mais
vous ne douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque je vous
assure que mon voyage a t particulirement bni, et que je
vous reviens heureux, trs heureux.

....................................................

Vous avez eu dj des chos, je pense, des acclamations qui, sur tout
le parcours de notre voyage,  l'aller et au retour, en Suisse et en
Italie, salurent le nom belge.

Supposez mme, mes bien chers Frres, que l'issue finale du duel
gigantesque engag, en ce moment, en Europe et en Asie-Mineure, ft
encore incertaine, un fait acquis  la civilisation et  l'histoire,
c'est le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et votre
Gouvernement, vous avez consenti  la Patrie un sacrifice immense.
Par respect pour notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans vos
consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifi vos biens, vos
foyers, vos fils, vos poux, et, aprs dix-huit mois de contrainte, vous
demeurez, comme le premier jour, fiers de votre geste; l'hrosme vous
parat si naturel, qu'il ne vous vient pas  la pense d'en tirer
gloire pour vous-mmes. Mais si vous aviez pu, comme nous, franchir
nos frontires et contempler  distance la patrie belge; si vous aviez
entendu le peuple, "l'homme dans la rue", ainsi que s'expriment les
Anglais, je veux dire l'ouvrier manuel, le petit employ, la femme de la
classe qui peine; si vous aviez recueilli les tmoignages, vivants ou
crits, de ceux qui reprsentent, avec autorit, les grandes forces
sociales, la politique, la presse, la science, l'art, la diplomatie, la
religion, vous auriez mieux pris conscience de la magnanimit de votre
attitude, vos mes auraient tressailli d'allgresse et mme, je crois,
d'orgueil. ........................................................

Vous voudrez bien reconnatre que je ne vous ai jamais cach mes
apprhensions. Je vous ai prch le patriotisme, parce qu'il est une
dpendance de la vertu matresse du christianisme, de la charit.
Mais, ds l'abord, je vous ai fait entrevoir que, selon mon humble
pressentiment, notre preuve serait longue, et que le succs
appartiendrait aux nations qui y mettraient le plus d'endurance.

La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est
plus profondment que jamais ancre en mon me. Si, d'ailleurs, elle
avait pu tre branle, les assurances que m'ont fait partager plusieurs
observateurs dsintresss et attentifs de la situation gnrale,
appartenant notamment aux deux Amriques, l'eussent solidement
raffermie.

Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de
nos souffrances.

La France, l'Angleterre, la Russie se sont engages  ne pas conclure de
paix, tant que la Belgique n'aura pas recouvr son entire indpendance
et n'aura pas t largement indemnise. L'Italie,  son tour, a adhr
au pacte de Londres.

L'avenir n'est point douteux pour nous.

...................................................




Dmls du Cardinal avec les Autorits allemandes


_Aprs le voyage  Rome, il sembla que les autorits allemandes eussent
reu le mot d'ordre de crer le plus de difficults possibles au
cardinal Mercier. La presse allemande avait t dchane contre lui;
visiblement, elle cherchait  justifier les mesures que le gouverneur
gnral de Belgique pourrait tre amen  prendre contre le trop ardent
dfenseur du bon droit. Elle alla jusqu' l'accuser d'espionnage et, au
mois de mars 1916, on eut la surprise d'apprendre qu'une descente avait
eu lieu au Palais archipiscopal et que le chanoine Loncin avait t
arrt._

_Le cardinal, dont la bibliothque avait t fouille et la
correspondance saisie, adressa sur-le-champ une note de protestation au
gouverneur gnral. Dans cette note, il s'levait avec vigueur contre la
violation du secret que Rome seule peut briser et qui, dans ce cas,
fut impuissant  sauvegarder divers cas du forum conscientiae contre
l'arbitraire de soldats._

_Il signala au Saint-Sige, suprme juge en l'occurrence, cette
violation par la force brutale du secret de l'administration et des
choses d'Eglise._

_Le Gouvernement allemand rpondit par une note o il prtendait que la
libert de l'Eglise n'a rien  voir dans cette affaire et que c'est en
vain que le cardinal, faute d'avoir des sujets de plaintes lgitimes,
s'efforait d'inventer une violation des droits ecclsiastiques par
l'Allemagne._

_Nanmoins, le chanoine Loncin fut relch._

_Vers la mme poque, le cardinal Mercier eut encore  se plaindre des
procds allemands  propos d'un mandement de Carme. A la vrit, il
n'y avait pour les Allemands rien de particulier  relever dans ce
document d'inspiration purement religieuse, mais le mot d'ordre, nous
l'avons dit, tait de chercher misre. On releva donc une phrase ainsi
connue: "Ni le cheval, ni le chevalier, ni la force des armes ne
garantissent le succs final. Est-ce que Dieu ne peut pas anantir en
un clin d'oeil les plus belles esprances d'une nation belliqueuse en
dchanant sur elle une pidmie? C'est entre les mains de Dieu que
repose le sort de la Belgique."_

_Von Bissing crivit  l'archevque une lettre grossire o il lui
faisait reproche,  l'abri de cette phrase spare de son contexte, de
vouloir soulever la population contre l'occupant._

_L'archevque rpondit simplement qu'il n'avait fait, en crivant ce
mandement, qu'exercer son droit d'vque, et que les Allemands lui
avaient dj,  plus d'une reprise, cherch querelle. Et puis,
ajoutait-il, la population belge est toujours reste calme, tout le
monde a pu le constater: Que me reproche-t-on de l'exciter?_

_Le gouverneur gnral se tint coi._


Allocution du Cardinal Mercier.

_Lisons maintenant un extrait de l'allocution que le cardinal Mercier
a prononce le 21 juillet 1916  Bruxelles, dans la collgiale de
Sainte-Gudule, au cours de la crmonie commmorative de la fte
nationale. C'est le coeur haletant qu'on la relira, ligne par ligne,
comme l'une des choses les plus belles et les plus leves qui aient
jamais t dites._


Nos bien chers Frres,

Nous devions ici nous runir pour fter le 85e anniversaire de notre
indpendance nationale.

Dans quatorze ans,  pareil jour, nos cathdrales restaures et nos
glises rebties seront larges ouvertes; la foule s'y prcipitera; notre
Roi Albert, debout sur son trne, inclinera, mais d'un geste libre,
devant la majest du Roi des rois, son front indompt; la Reine, les
princes royaux l'entoureront; nous rentendrons les envoles joyeuses de
nos cloches et, dans le pays entier, sous les votes des temples, les
Belges, la main dans la main, renouvelleront leurs serments  leur
Dieu,  leur Souverain,  leurs liberts, tandis que les vques et les
prtres, interprtes de l'me de la nation, entonneront, dans un commun
lan de reconnaissance joyeuse, un triomphal _Te Deum_.

Aujourd'hui, l'hymne de la joie expire sur nos lvres.

Le peuple juif, captif  Babylone, assis en larmes au bord de
l'Euphrate, regardait couler les eaux du fleuve Ses harpes muettes
pendaient aux saules du rivage Qui aurait eu le courage de chanter
le cantique de Jhovah, sur un sol tranger? "Terre patriarcale de
Jrusalem, s'criait le Psalmiste, si jamais je t'oublie, que ma main
droite se dessche! Que ma langue reste colle  mon palais si je cesse
de penser  toi; si tu n'es plus la premire de mes joies!"

Le psaume s'achve en paroles imprcatoires. Nous nous interdisons de
les reproduire; nous ne sommes plus du Testament Ancien, qui tolrait la
loi du talion: "Oeil pour oeil, dent pour dent." Nos lvres, purifies
par le feu de la charit chrtienne, ne profrent point de haine.

Har, c'est prendre le mal d'autrui pour but et s'y complaire. Quelles
que soient nos douleurs, nous ne voulons point de haine  ceux qui nous
les infligent. La concorde nationale s'allie, chez nous,  la fraternit
universelle. Mais au-dessus du sentiment de l'universelle fraternit,
nous plaons le respect du droit absolu, sans lequel il n'y a pas de
commerce  possible, ni entre les individus, ni entre les nations.

Et voil pourquoi, avec saint Thomas d'Aquin, le docteur le plus
autoris de la thologie chrtienne, nous proclamons que la vindicte
publique est une vertu.

Le crime, violation de la justice, attentat  la paix publique, qu'il
mane d'un particulier ou d'une collectivit, doit tre rprim. Les
consciences sont souleves, inquites,  la torture, tant que le
coupable n'est pas, selon l'expression si saine et si forte du
langage spontan, remis  sa place; c'est rtablir l'ordre, rasseoir
l'quilibre, _restaurer la paix sur la base de la justice_.

La vengeance publique ainsi comprise peut irriter la sensiblerie d'une
me faible; elle n'est pas moins, dit saint Thomas, l'expression, la loi
de la charit la plus pure et du zle qui en est la flamme. Elle ne se
fait pas de la souffrance une cible, mais une arme, vengeresse du droit
mconnu. ...................................................

Le chef de l'une de nos plus nobles familles m'crivait: "Notre fils,
du 7e de ligne, est tomb; ma femme et moi en avons le coeur bris;
cependant, s'il le fallait, nous le redonnerions encore."

Un vicaire de la capitale vient d'tre condamn  douze ans de travaux
forcs. On me permet d'aller dans sa cellule l'embrasser et le bnir:
"J'ai, dit-il, trois frres au front; je crois tre ici pour avoir aid
le plus jeune--il a dix-sept ans-- rejoindre ses ans; une de mes
soeurs est dans une cellule voisine, mais, j'en remercie le bon Dieu, ma
mre ne reste pas seule; elle nous l'a fait dire; d'ailleurs, elle ne
pleure pas."

N'est-ce pas que nos mres font songer  la mre des Macchabes?

Que de leons de grandeur morale! Ici mme et sur le chemin de l'exil,
et dans les prisons et dans les camps de concentration, en Hollande et
en Allemagne!

Pensons-nous assez  ce que doivent souffrir ces braves qui, depuis le
dbut de la guerre, au lendemain de la dfense de Lige et de Namur ou
de la retraite d'Anvers ont vu leur carrire militaire brise et rongent
leur frein; ces gardiens du droit ou de nos franchises communales, que
leur vaillance a rduits  l'inaction!

Il y a du courage dans l'lan; il n'y en a pas moins  le contenir. Il y
a mme plus de vertu, parfois,  ptir qu' agir.

Et ces deux annes de soumission du peuple belge  l'invitable? cette
tnacit profonde qui faisait dire  une humble femme, devant laquelle
on discutait la possibilit d'une prochaine conclusion de la paix: _Oh!
pour nous, il ne faut rien presser; nous attendrons encore!_ Comme tout
cela est beau et plein d'enseignements pour les gnrations  venir!

Voil ce qu'il faut voir, mes Frres: la magnanimit de la nation dans
le sacrifice, notre universelle et persvrante confraternit dans les
angoisses, dans les deuils, et dans la mme invincible esprance; voil
ce qu'il faut regarder, pour estimer  sa valeur la patrie belge.
........................................................

La date prochaine du premier centenaire de notre indpendance doit
nous trouver plus forts, plus intrpides, plus unis que jamais.
Prparons-nous y dans le travail, dans la patience, dans la fraternit.

Lorsque, en 1930, nous remmorerons les annes sombres de 1914-1916,
elles nous apparatront les plus lumineuses, les plus majestueuses, et,
 la condition que nous sachions ds aujourd'hui le vouloir, les plus
heureuses et les plus fcondes de notre histoire nationale.

_Per Crucem ad lucem_; du sacrifice jaillit la lumire!



Les protestations du Cardinal auprs du Gouverneur gnral.


NOTE

_Avec le mme courage qu'il avait adress en 1914 le premier
rquisitoire contre les crimes allemands, et plaid  Rome la cause de
la Belgique opprime, le cardinal Mercier entreprit, aux jours lugubres
qui ont marqu la fin de l'anne 1916, de sauver ses compatriotes de la
dportation vers les usines de l'Allemagne et ses fronts de bataille. On
retrouvera ici quelques extraits des lettres pineuses qu'il adressa,
dans ce but, aux autorits allemandes  Bruxelles, principalement au
gouverneur gnral von Bissing._

_La premire est du 19 octobre; le cardinal rappelle en termes svres
les promesses faites antrieurement, de n'astreindre les Belges ni aux
prestations militaires, ni aux travaux forcs_:


Malines, le 19 octobre 1916.

Monsieur le Gouverneur Gnral,

Au lendemain de la capitulation d'Anvers, la population, affole, se
demandait ce qu'il adviendrait des Belges en ge de porter les armes
ou qui arriveraient  cet ge avant la fin de l'occupation. Les
supplications des pres et mres de famille me dterminrent 
interroger M. le Gouverneur d'Anvers, le Baron von Huene, qui eut
l'obligeance de me rassurer et de m'autoriser  rassurer les parents
angoisss. Le bruit s'tait rpandu  Anvers, cependant, qu' Lige, 
Namur,  Charleroi, des jeunes gens avaient t saisis et emmens de
force en Allemagne. Je priai donc M. le Gouverneur von Huene de vouloir
me confirmer par crit la garantie qu'il m'avait donne verbalement, que
rien de pareil ne s'effectuerait  Anvers. Il me rpondit tout de suite
que les bruits relatifs aux dportations taient sans fondement, et sans
hsiter, me remit par crit, entre autres dclarations, la suivante:
"Les jeunes gens n'ont point  craindre d'tre emmens en Allemagne,
soit pour y tre enrls dans l'arme, soit pour y tre employs  des
travaux forcs."

Cette dclaration crite et signe fut communique publiquement
au clerg et aux fidles de la province d'Anvers, ainsi que Votre
Excellence pourra s'en assurer par le document ci-inclus, en date du 16
octobre 1914, qui fut lu dans toutes les glises.

Douter de l'autorit de pareils engagements, c'et t faire injure
aux personnalits qui les avaient souscrits, et je m'employai donc
 raffermir, par tous les moyens de persuasion en mon pouvoir, les
inquitudes persistantes des familles intresses.

Or, voici que votre Gouvernement arrache  leurs foyers des ouvriers
rduits malgr eux au chmage, les spare violemment de leurs femmes
et de leurs enfants et les dporte en pays ennemi. Nombreux sont les
ouvriers qui ont dj subi ce malheureux sort; plus nombreux ceux que
menacent les mmes violences.

Au nom de la libert de domicile et de la libert de travail des
citoyens belges; au nom de l'inviolabilit des familles; au nom
des intrts moraux que compromettrait gravement le rgime de la
dportation; au nom de la parole donne par le Gouverneur de la province
d'Anvers et par le Gouverneur gnral, reprsentant immdiat de la plus
haute autorit de l'Empire allemand, je prie respectueusement Votre
Excellence de vouloir retirer les mesures de travail forc et de
dportation intimes aux ouvriers belges et de vouloir rintgrer dans
leurs foyers ceux qui on dj t dports.

Votre Excellence apprciera combien me serait pnible le poids de la
responsabilit que j'aurais  porter vis--vis des familles, si la
confiance qu'elles vous ont accorde par mon entremise et sur mes
instances tait lamentablement due.

Je m'obstine  croire qu'il n'en sera pas ainsi.

Agrez, Monsieur le Gouverneur gnral, l'assurance de ma trs haute
considration.

Sign: D.-L. Cardinal MERCIER, Archevque de Malines.


_A la lettre du primat de Belgique, le gnral von Bissing rpondit,
le 26 octobre, par un long plaidoyer o il prtendait dmontrer que le
Gouvernement allemand, en dportant les ouvriers belges, se bornait 
user d'un droit et  remplir un devoir dans l'intrt mme du peuple
belge. Boche jusqu'au bout, le gouverneur du Kaiser, aprs avoir ergot
sur la porte des engagements pris jadis, allait mme jusqu' oser
crire qu'il avait lui-mme  coeur plus que personne le haut idal des
vertus familiales compromises par la paresse!_

_A toutes ces tartuferies, le cardinal Mercier a rpondu par me lettre
o il dfend les ouvriers belges contre les calomnies du gouverneur
allemand et o il dmontre que le plaidoyer de celui-ci n'est fait que
de contre-vrits et de misrables arguties._

_En voici des extraits:_


Malines, le 10 novembre 1916.

Monsieur le Gouverneur Gnral,


Ma lettre du 19 octobre rappelait  Votre Excellence l'engagement pris
par le baron von Huene, gouverneur militaire d'Anvers, et ratifi,
quelques jours plus tard, par le baron von der Goltz, votre prdcesseur
au gouvernement gnral de Bruxelles. L'engagement tait explicite,
absolu, sans limite de dure: "Les jeunes gens n'ont point  craindre
d'tre emmens en Allemagne, soit pour y tre enrls dans l'arme,
_soit pour tre employs  des travaux forcs_."

Cet engagement est viol tous les jours des milliers de fois, depuis
quinze jours.

Le baron von Huene et feu le baron von der Goltz n'ont pas dit
conditionnellement, ainsi que le voudrait faire entendre votre dpche
du 26 octobre: "Si l'occupation ne dure pas plus de deux ans, les hommes
aptes au service militaire ne seront pas mis en captivit"; ils ont dit
catgoriquement: "Les jeunes gens, et  plus forte raison les hommes
arrivs  l'ge mr, ne seront, _ aucun moment de la dure de
l'occupation, ni emprisonns, ni employs  des travaux forcs."_

Pour se justifier, Votre Excellence invoque "la conduite de l'Angleterre
et de la France qui ont, dit-elle, enlev sur les bateaux neutres tous
les Allemands de 17  50 ans, pour les interner dans les camps de
concentration".

Si l'Angleterre et la France avaient commis une injustice, c'est sur les
Anglais et les Franais qu'il faudrait vous venger et non sur un peuple
inoffensif et dsarm. Mais y a-t-il eu injustice? Nous sommes mal
informs de ce qui se passe au del des murs de notre prison, mais
je suis fort tent de croire que les Allemands saisis et interns
appartenaient  la rserve de l'arme impriale; ils taient donc des
militaires que l'Angleterre et la France avaient le droit d'envoyer dans
des camps de concentration.

L'occupant s'est empar d'approvisionnement considrables de matires
premires destines  notre industrie nationale: il a saisi et expdi
en Allemagne les machines, les outils, les mtaux de nos usines et de
nos ateliers. La possibilit du travail national ainsi supprime, il
restait  l'ouvrier une alternative: travailler pour l'empire allemand,
soit ici, soit en Allemagne, ou chmer. Quelques dizaines de milliers
d'ouvriers, sous la pression de la peur ou de la faim, acceptrent, 
regret pour la plupart, du travail de l'tranger; mais quatre cent mille
ouvriers ou ouvrires prfrrent se rsigner au chmage, avec ses
privations, que de desservir les intrts de la patrie; ils vivaient
dans la pauvret,  l'aide du maigre secours que leur allouait le Comit
national de secours et d'alimentation contrl par les ministres
protecteurs d'Espagne, d'Amrique, de Hollande.

Calmes, dignes, ils supportaient sans murmure leur sort pnible. Nulle
part, il n'y eut ni rvolte ni apparence de rvolte. Patrons et ouvriers
attendaient avec endurance la fin de notre longue preuve. Cependant,
les administrations communales et l'initiative prive essayaient
d'attnuer les inconvnients indniables du chmage. Mais le pouvoir
occupant paralysa leurs efforts. Le Comit national tenta d'organiser
un enseignement professionnel  l'usage des chmeurs. Cet enseignement
pratique, respectueux de la dignit de nos travailleurs, devait leur
entretenir la main, affiner leurs capacits de travail, prparer le
relvement du pays. Qui s'opposa  cette noble initiative, dont nos
grands industriels avaient labor le plan? Qui? Le pouvoir occupant.
.................................................

Mais l'Allemagne, par divers procds, notamment par l'organisation
de ses "Centrales", sur lesquelles ni les Belges, ni les ministres
protecteurs ne peuvent exercer aucun contrle efficace, absorbe une part
considrable des produits de l'agriculture et de l'industrie du pays.
Il en rsulte un renchrissement considrable de la vie, cause de
privations pnibles pour ceux qui n'ont pas d'conomies. La "communaut
d'intrts" dont la lettre vante pour nous l'avantage n'est pas
l'quilibre normal des changes commerciaux, mais la prdominance du
fort sur le faible.

Cet tat d'infriorit conomique auquel nous sommes rduits, ne nous le
prsentez donc pas, je vous prie, comme un privilge qui justifierait
le travail forc au profit de notre ennemi et la dportation de lgions
d'innocents en terre d'exil.

L'esclavage, et la peine la plus forte du code pnal aprs la peine de
mort, la dportation! La Belgique, qui ne vous fit jamais aucun mal,
avait-elle mrit de vous ce traitement qui crie vengeance au ciel?

Il y a deux ans, entend-on rpter, c'tait la mort, le pillage,
l'incendie, mais c'est la guerre! Aujourd'hui, ce n'est plus la guerre,
c'est le calcul froid, l'crasement voulu, l'emprise de la force sur le
droit, l'abaissement de la personnalit humaine, un dfi  l'humanit.

Il dpend de vous, Excellence, de faire taire ces cris de la conscience
rvolte. Puisse le bon Dieu, que nous invoquons de toute l'ardeur de
notre me pour notre peuple opprim, vous inspirer la piti du bon
Samaritain!

Agrez, Monsieur le Gouverneur gnral, l'hommage de ma trs haute
considration.

Sign: D.-J. Cardinal MERCIER,

Archevque de Malines.


_Le gouverneur von Bissing ne rpondit pas autrement que la premire
fois. vitant toute discussion directe, il se borna  reprendre les
arguments exposs le 26 octobre. Cela lui valut, de la part du cardinal,
une nouvelle protestation pleine de coeur et de dignit:_


Malines, le 29 novembre 1916.

Monsieur le Gouverneur Gnral,

La lettre (1.11254) que Votre Excellence me fait l'honneur de m'crire,
sous la date du 23 novembre, est pour moi une dception. En plusieurs
milieux, que j'avais lieu de croire exactement renseigns, il se disait
que Votre Excellence s'tait fait un devoir de protester devant les plus
hautes autorits de l'empire, contre les mesures qu'Elle est contrainte
d'appliquer  la Belgique. J'escomptais donc pour le moins un dlai dans
l'application de ces mesures, en attendant qu'elles fussent soumises 
un examen nouveau, et un adoucissement aux procds qui les mettent 
excution.

Or, voici que, sans rpondre un mot  aucun des arguments par lesquels
j'tablissais, dans mes lettres du 19 octobre et du 10 novembre, le
caractre antijuridique et antisocial de la condamnation de la classe
ouvrire belge aux travaux forcs et  la dportation, Votre Excellence
se borne  reprendre dans sa dpche du 23 novembre le texte mme de sa
lettre du 26 octobre. Ses deux lettres du 23 novembre et du 26 sont, en
effet, identiques dans le fond et presque dans la forme.

D'autre part, le recrutement des prtendus chmeurs se fait, la plupart
du temps, sans aucun gard aux observations des autorits locales.
Plusieurs rapports que j'ai en mains, attestant que le clerg est
brutalement cart, les bourgmestres et conseillers communaux rduits
au silence; les recruteurs se trouvent donc en face d'inconnus parmi
lesquels ils font arbitrairement leur choix.

Les exemples de ce que j'avance abondent; en voici deux trs rcents
parmi une quantit d'autres que je tiens  la disposition de Votre
Excellence. Le 21 novembre, le recrutement se fit dans la commune de
Kersbeek-Miseom. Sur les 4,323 habitants que compte la commune, les
recruteurs en enlevrent 94, en bloc, sans distinction de condition
sociale ou de profession, fils de fermiers, soutiens de parents gs et
infirmes, pres de famille laissant femme et enfants dans la Misre,
tous ncessaires  leur famille comme le pain de chaque jour. Deux
familles se voient ravir chacune quatre fils  la fois. Sur les 94
dports, il y avait deux chmeurs.

Dans la rgion d'Aerschot, le recrutement se fit le 23 novembre: 
Rillaer,  Gelrode,  Rotselaer, des jeunes gens, soutiens d'une mre
veuve; des fermiers  la tte d'une nombreuse famille, l'un d'entre eux
qui a pass les 50 ans, a dix enfants, cultivant des terres, possdant
plusieurs btes  cornes, n'ayant jamais touch un sou de la charit
publique, furent emmens de force, en dpit de toutes les protestations.
Dans la petite commune de Rillaer, on a pris jusqu' 25 jeunes garons
de 17 ans.

Votre Excellence et voulu que les administrations communales se fissent
les complices de ces recrutements odieux. De par leur situation lgale
et en conscience, elles ne le pouvaient pas. Mais elles pouvaient
clairer les recruteurs et ont qualit pour cela. Les prtres, qui
connaissent mieux que personne le petit peuple, seraient pour les
recruteurs des auxiliaires prcieux. Pourquoi refuse-t-on leur concours?

A la fin de sa lettre, Votre Excellence rappelle que les hommes
appartenant aux professions librales ne sont pas inquits. Si l'on
emmenait que des chmeurs, je comprendrais cette exception. Mais si l'on
continue d'enrler indistinctement les hommes valides, l'exception est
injustifie.

Il serait inique de faire peser sur la classe ouvrire seule la
dportation. La classe bourgeoise doit avoir sa part dans le sacrifice,
si cruel soit-il et tout juste parce qu'il est cruel, que l'occupant
impose  la nation. Nombreux sont les membres de mon clerg qui m'ont
pri de rclamer pour eux une place a l'avant-garde des perscuts.
J'enregistre leur offre et vous la soumets avec fiert.

Je veux croire que les autorits de l'Empire n'ont pas dit leur dernier
mot. Elles penseront  nos douleurs immrites,  la rprobation du
monde civilis, au jugement de l'histoire et au chtiment de Dieu.

Agrez, Excellence, l'hommage de ma trs haute considration.

D.-J. Cardinal MERCIER,

Archevque de Malines.


Aprs cette lettre cinglante, le gouverneur gnral ne dit plus rien.
Du moins,  l'heure o s'imprime cette brochure, on ignore encore s'il
trouva quelque rponse  y faire.


EXTRAITS DE LA Protestation publique rdige par le Cardinal au nom de
l'piscopat.

Malines, le 7 novembre 1916.

................................................ La vrit toute nue est
que chaque ouvrier dport est un soldat de plus pour l'arme allemande.
Il prendra la place d'un ouvrier allemand dont on fera un soldat. De
sorte que la situation que nous dnonons au monde civilis se rduit
 ces termes: Quatre cent mille ouvriers se trouvent malgr eux, et en
grande partie  cause du rgime d'occupation, rduits au chmage. Fils,
poux, pres de famille, ils supportent sans murmure, respectueux de
l'ordre public, leur sort malheureux; la solidarit nationale pourvoit
 leurs plus pressants besoins;  force de parcimonie et de privations
gnreuses, ils chappent  la misre extrme et attendent, avec
dignit, dans une intimit que le deuil national resserre, la fin de
notre commune preuve.

Des quipes de soldats pntrent de force dans ces foyers paisibles,
arrachent les jeunes gens  leurs parents, le mari  sa femme, le pre 
ses enfants; gardent  la baonnette les issues par lesquelles veulent
se prcipiter les pouses et les mres pour dire aux partants un dernier
adieu; rangent les captifs par groupes de quarante ou de cinquante, les
hissent de force dans des fourgons; la locomotive est sous pressions;
ds que le train est fourni un officier suprieur donne le signal du
dpart. Voil un nouveau millier de Belges rduits en esclavage et, sans
jugement pralable, condamns  la peine la plus forte du Code pnal
aprs la peine de mort,  la dportation. Ils ne savent ni o ils vont,
ni pour combien de temps. Tout ce qu'ils savent, c'est que leur travail
ne profitera qu' l'ennemi. A plusieurs, par des appts ou sous la
menace, on a extorqu un engagement que l'on ose appeler "volontaire".

Au reste, on enrle des chmeurs, certes, mais on recrute aussi en
grand nombre--dans la proportion d'un quart, pour l'arrondissement de
Mons,--des hommes qui n'ont jamais chm et appartenant aux professions
les plus diverses: bouchers, boulangers, patrons tailleurs, ouvriers
brasseurs, lectriciens, cultivateurs; on prend mme de tout jeunes
lves de collges, d'universits ou d'autres coles suprieures.

Nous, pasteurs de ces ouailles que la force brutale nous arrache,
angoisss  l'ide de l'isolement moral et religieux o elles vont
languir, tmoins impuissants des douleurs et de l'pouvante de tant de
foyers briss ou menacs, nous nous tournons vers les mes croyantes ou
non croyantes, qui, dans les pays allis, dans les pays neutres, mme
dans les pays ennemis ont le respect de la dignit humaine.

Lorsque le cardinal Lavigerie entreprit sa campagne anti-esclavagiste,
le Pape Lon XIII bnissant sa mission lui dit: "L'opinion est, plus
que jamais la reine du monde; c'est sur elle qu'il faut agir. Vous ne
vaincrez que par l'opinion."

Daigne la divine Providence inspirer  quiconque a une autorit, une
parole, une plume, de se rallier autour de notre humble drapeau belge,
pour l'abolition de l'esclavage europen!

Puisse la conscience humaine triompher de tous les sophismes, et
demeurer obstinment fidle  la grande parole de saint Ambroise:
L'honneur au-dessus de tout!

Au nom des vques belges:

Sign: D.-J. Cardinal MERCIER,

Archevque de Malines.




  Table des matires

  AVANT PROPOS.
  Chapitre I.--"C'est la guerre!"
  Chapitre II.--Le buvetier boche et, la Brabanonne.
  Chapitre III.--"Thank You."
  Chapitre IV--A l'hpital.
  Chapitre V.--La Prise d'Anvers.
  Chapitre VI--L'Exode.
  Chapitre VII.--Dans les transes.
  Chapitre VIII.--L'Allemand est l!
  Chapitre IX.--Un hte allemand.
  Chapitre X.--Parole d'Allemand.
  Chapitre XI.--Citoyen britannique.
  Chapitre XII.--a se corse.
  Chapitre XIII.--Un major dsol.
  Chapitre XIV.--En Allemagne.
  Chapitre XV.--La Stadvogtei.
  Chapitre XVI.--La vie en prison.
  Chapitre XVII.--O il est parl de menu.
  Chapitre XVIII.--En ma qualit de mdecin.
  Chapitre XIX.--Quelques prisonniers intressants.
  Chapitre XX.--Maclinks et Kirkpatrick.
  Chapitre XXI.--Un Suisse et un Belge.
  Chapitre XXII.--vasions.
  Chapitre XXIII.--Espoir du.
  Chapitre XXIV.--Un colloque.
  Chapitre XXV.--Incidents et remarques.
  Chapitre XXVI.--Question d'change.
  Chapitre XXVII.--Vers la libert.
  Chapitre XXVIII.--En pensant  l'Allemagne.
  Chapitre XXIX.--D'autres rminiscences.
  Chapitre XXX.--Un sous-officier alsacien.
  Chapitre XXXI--En Hollande et en Angleterre.
  Chapitre XXXII--Le Militarisme et le Militaris.

  Appendice
  Extraits de la lettre du Cardinal Mercier: "Patriotisme et endurance".
  Le voyage  Rome et la lettre pastorale: "A notre retour de Rome".
  Dmls du Cardinal avec les autorits allemandes.
  Allocution du Cardinal Mercier.
  Les protestations du Cardinal.
  Extraits de la protestation publique.








End of the Project Gutenberg EBook of Mille et un jours en prison  Berlin
by Docteur Henri Bland

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MILLE ET UN JOURS EN PRISON ***

***** This file should be named 13247-8.txt or 13247-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/2/4/13247/

Produced by La bibliothque Nationale du Qubec et Renald Levesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

