The Project Gutenberg EBook of Contes et posies de Prosper Jourdan:
1854-1866, by Prosper Jourdan

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Title: Contes et posies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Author: Prosper Jourdan

Release Date: May 27, 2004 [EBook #12459]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CONTES ET POSIES

DE

PROSPER JOURDAN

--1854-1866--


ROSINE ET ROSETTE

LONE

POSIES DIVERSES

QUELQUES PAGES D'UN LIVRE

NOTES AU CRAYON


PARIS

SEPTEMBRE 1866




A

PROSPER JOURDAN


Mon fils bien-aim, mon Prosper, mon ami, mon cher et doux pote, tu
tais prs de moi, il n'y a pas trois mois encore, prs de nous qui
t'aimions et t'aimons toujours si tendrement; tu vivais de notre vie, tu
nous prodiguais toutes les dlicatesses de ton amour, tout le charme
de ton esprit; tu nous parlais de ton avenir, de tes projets ...
et maintenant nous voici seuls et tristes! Tu nous as quitts pour
toujours, et ton pauvre pre afflig, ton vieil ami t'crit comme si tu
pouvais encore l'entendre, comme si tes yeux pouvaient dchiffrer encore
cette criture que tu aimais tant, cher enfant ador!

Tu nous as quitts! Que de peine j'ai  me le persuader et que de larmes
quand cette vrit m'apparat dans toute sa tristesse! Une fivre,
quelques jours de maladie, ont suffi pour teindre la belle
intelligence, pour arrter les battements de ce coeur loyal d'o
n'approchrent jamais ni un sentiment bas ni une passion grossire! Tu
nous as quitts en pleine jeunesse, dans la fleur de les vingt-six ans,
mon Prosper chri! Pourquoi si tt? Pourquoi notre amour n'a-t-il pu te
rattacher  la vie? Ne savais-tu donc pas que ton dpart nous laisserait
une incurable blessure?

Quand tu vivais prs de nous, ami de mon me, je n'avais pas de secrets
pour toi, tu lisais dans ma vie comme dans un livre ouvert. Je ne veux
pas perdre ces douces et chres habitudes de notre intimit; je continue
 te parler et  l'crire,  te livrer mon coeur tout plein de toi.

Et pourquoi ne le ferais-je pas?

Tu vis, mon fils aim; je suis trop imparfait pour savoir, quelle est la
forme que tu as revtue, quel est le milieu o tu te dveloppes, mais
je crois  ta vie loin de nous aussi fermement que je croyais  ta vie
quand j'avais le bonheur de te presser dans mes bras et d'entendre la
voix si douce  mes oreilles et  mon coeur.

Je crois  ta vie actuelle comme je croyais, comme je crois encore  ton
amour. Je t'ai vu expirer dans nos bras, j'ai contempl ton beau visage
glac par la mort, j'ai entendu la terre tomber, par lourdes pelletes,
sur le cercueil qui renfermait ta dpouille mortelle; mes yeux se
remplissent de larmes, mon coeur se dchire  ces cruels souvenirs,
et cependant je ne crois pas  la mort! Je te sens vivant d'une vie
suprieure  la mienne, mon Prosper, et quand sonnera ma dernire heure,
je me consolerai de quitter ceux que nous avons aims ensemble, en
pensant que je vais te retrouver et te rejoindre.

Je sais que cette consolation ne me viendra pas sans efforts, je sais
qu'il faudra la conqurir en travaillant courageusement  ma propre
amlioration comme  celle des autres; je ferai du moins tout ce
qu'il sera en mon pouvoir de faire pour mriter la rcompense que
j'ambitionne: te retrouver.

Ton souvenir est le phare qui nous guide et le point d'appui qui nous
soutient. A travers les tnbres qui nous enveloppent, nous apercevons
un point lumineux vers lequel nous marchons rsolument; ce point est
celui o tu vis, mon fils, auprs de tous ceux que j'ai aims ici-bas et
qui sont partis avant moi pour leur vie nouvelle: mon pre, ma mre, ma
soeur, Mose Retouret, Delaury, Prosper Enfantin, Moroche, Jal, Charles
Ferrand, Gustave Suchet, et tant d'autres, hlas!

Te rappelles-tu encore, ami, nos conversations inpuisables sur ces
graves sujets, assis tous deux dans ta chambre de Mont-Riant: Dieu, la
mort, la vie ternelle, la libert humaine, etc.? Maintenant ton me,
dgage des liens matriels si lourds et si compacts sur ce petit globe,
entrevoit ces grands problmes d'un point de vue plus haut. Tu sais ou
tu le prpares  savoir ce que j'ignore; tu aperois des clarts que je
ne souponne mme pas. Mais ma foi reste ardente et entire, telle que
tu l'as connue! mon bien-aim Prosper. Ce n'est pas sous la terre o
j'ai dpos tes restes que je te cherche, doux trsor de mon coeur, fils
qui as t mon orgueil, ami qui as t ma force et ma joie! non, mon me
te cherche sur les hauts sommets, dans ces champs de l'infini peupls de
demeures clatantes.

Plus que jamais je crois  l'immortalit,  la persistance de
l'individualit humaine  travers le temps et l'espace; je crois au
libre arbitre, aux dveloppements successifs de la vie, aux paradis et
aux enfers que nous nous crons, suivant le bon ou le mauvais usage que
nous faisons de notre libert.

Je crois surtout  la toute-puissance de l'amour, du dvouement, de la
bont, de l'indulgence, de toutes ces grandes vertus dont tu possdais
et dont j'admirais le germe en toi, mon Prosper!

Je crois aujourd'hui tout ce que nous croyions ensemble avec les
lumires de notre conscience et sans le secours d'aucun prtre
catholique ou protestant. Nous tions et nous sommes toujours de ceux
qui n'appartiennent  aucune des glises existantes, et qui cependant se
sentent religieusement unis  Dieu et  tout ce qui est vrai, juste, bon
et beau.

Tu le vois, cher bien-aim, je t'cris comme je t'crivais quand nous
tions momentanment spars pendant ton existence sur cette plante; je
t'ouvre mon coeur, je te rassure sur notre compte comme si tu en avais
besoin, en te disant que si ton dpart a bris nos mes dans la douleur,
il ne les a du moins pas dessches et que notre foi reste entire comme
elle l'tait quand tu tais prs de nous.

Et maintenant, mon Prosper chri, approuveras-tu ce que nous avons fait?
Tu as mis autant de soin, mon doux pote,  cacher ton nom et tes vers
que d'autres en incitent  se produire avec fracas. Mais  prsent,
quand tu vis loin de ce globe, nous pardonneras-tu de runir en un
volume ces chants de ta jeunesse? Non que nous ayons la pense de les
livrer au public et aux indiffrents! Mais, est-ce faiblesse, pit ou
amour-propre paternel, nous voulons offrir  chacun de nos amis, en
souvenir de toi, ce volume discret qui ne franchira pas les bornes de
l'intimit et de l'affection. La plupart de ceux qui t'ont connu,--et
tous ceux qui t'ont connu t'ont aim,--ne souponnent mme pas l'oeuvre
que tu as laisse, si incomplte qu'elle soit. Je laisse de ct, bien
entendu, et je garde pour nous seuls les lettres, les esquisses, les
plans, les articles que tu as publis sous divers pseudonymes. J'ai fait
parmi tes pomes, avec le concours de ta mre et de ton frre, un choix
presque rigoureux. Je n'ai voulu mettre sous les yeux de nos amis que ce
que ton got, si exquis en toutes choses, aurait lui-mme avou.

En tte de ce volume je placerai cette lettre, o nous n'avons pu que
bien imparfaitement exprimer notre profond et tendre amour.

A toi, notre fils, notre frre, notre compagnon, notre ami,  toi
toujours et  notre runion future.

H.C. et L.J.

Paris, 3 aot 1866.




CONTES ET POSIES




A MADAME GEORGE SAND


_Vous savez, Madame, vous qui voulez bien m'appeler votre petit-fils,
avec quel affectueux respect j'ose invoquer ici l'amiti que vous me
parlez depuis mon enfance pour mettre sous votre protection ce petit
livre.

Je vous le ddie parce que votre gnie m'est sympathique et parce que
votre bont m'enhardit et m'attire, en un mot parce que je vous aime.
Comme c'est la premire fois de ma vie que j'cris une ddicace, on
m'excusera d'y avoir mis plus de coeur que d'esprit.

Voil donc pourquoi je vous ddie mes essais, et non par orgueil; j'en
pourrais cependant sentir un bien naturel de mettre ces vers  l'abri
d'un tel nom et sous la sauvegarde d'une amiti qui m'est si chre.

C'est pourtant un peu par gosme, c'est--dire pour me faire bien
venir de mes lecteurs et de mes lectrices, que je prends la prcaution
superflue de me justifier auprs de vous. En sachant que vous m'aimez,
eux qui vous aiment tant, ils m'aimeront peut-tre un peu aussi, et,
vous le savez la sympathie est relative: lorsqu'elle s'adresse  vous,
c'est de l'admiration; en s'adressant  moi, ce sera de l'indulgence.
J'en ai si grand besoin!_

PROSPER JOURDAN.




ROSINE ET ROSETTE


  I

  Ce chant tait fort long. Il n'a plus qu'une page;
  C'est fait. N'y pensons plus. Mais c'est vraiment dommage.
  Maintenant n'allez pas, lecteur, le regretter;
  Il parat qu'il tait ennuyeux  crier.
  On a donc trs-bien fait de l'ter; c'est plus sage.
  Mais  ce compte-l, ce n'est pas le premier
  Qu'il fallait supprimer, c'taient les douze ensemble,
  Car ils se valent tous  peu prs. Il me semble
  Qu'on pourrait comparer ce chapitre dfunt,
  Sans trop lui faire tort,  la mort de quelqu'un;
  Ceux qui restent, ma foi! sont bien les plus  plaindre;
  C'est d'eux videmment qu'il faut avoir piti.

  Ces pauvres survivants! c'est pour eux qu'il faut craindre.
  Leur tendrez-vous la main? Leur avenir entier
  Dpend de vous, Madame, et de votre amiti.
  Soyez-leur indulgente et dites-vous sans cesse,
  Quand vous lirez ces vers, enfants de ma paresse,
  Que l'auteur est bien jeune et que, le ciel l'aidant,
  Il pourra faire mieux quand il sera plus grand.
  Tchez d'aller au bout. Ma frayeur est extrme,
  Songez donc! la jeunesse a besoin d'un appui.
  Soyez le mien, et si deux vers vous ont souri,
  Ne les oubliez pas; j'ai besoin que l'on m'aime.
  Je pars, sans bien savoir mme o je vais aller.
  Ainsi qu'un oisillon trop prompt  s'envoler
  Qui tombe et sur le sol  chaque pas chancelle,
  Mon pome embrouill, jusqu' son dernier chant
  S'en va tout de travers, et ma muse infidle
  En se moquant de moi trbuche  chaque instant.
  O vous qui me lirez! soyez meilleure qu'elle.

  Cet exorde entendu, je commence. D'abord
  Rosine tait comtesse et se respectait fort;
  De plus, coquette et veuve  dix-neuf ans. Ensuite,
  Dire qu'elle tait bien, c'est ce que vous pensez;
  Dire qu'elle tait mieux ne serait pas assez.
  Un pied ... comme la main! et la main si petite
  Qu' peine y voyait-on la place d'un baiser;
  Des yeux bleus et foncs, des cils longs  friser,
  Et des cheveux!... sachez,--pour les dire plus vite,--
  Qu'ils n'taient bruns ni blonds, avec un reflet tel
  Qu' sa vierge Albenne en donna Raphal.

  On dit: de Maison d'Albe et j'cris: Albenne.
  Ce mot-l nous manquait; je mrite un fauteuil.--
  Sachez donc qu'un printemps, dans sa villa d'Auteuil,
  Notre Contessina s'en fut porter un deuil
  D'une tante loigne et de noblesse ancienne,
  Dont vous m'pargnerez de faire l'oraison.
  A Paris, dans le monde o Rosine tait reine,
  De temps  autre un deuil est une bonne aubaine;
  Le gris est si divers! et le noir si bon ton!
  La pleur, aux yeux bleus donne un si doux rayon!
  Puis, moiti pour poser la femme qui s'ennuie,
  Moiti pour le printemps dont il faut profiter,
  Parmi ses frais lilas Rose alla transporter
  Ses amoureux, son luxe et sa mlancolie.


  II

  C'est l'heure o le soleil empourpre l'horizon
  De ses derniers reflets. D'un plus tide rayon,
  Tendre comme une treinte et doux comme un sourire,
  A la terre qu'il quitte il semble vouloir dire
  Adieu. Telle en sa chambre, une femme, le soir,
  Avant de se coucher prolonge sa toilette
  Et reste  se peigner, nonchalante et coquette,
  Et, le sourire aux dents, s'attarde  son miroir:
  Telle, au dclin du jour, la nature amoureuse
  Se pare et se fait belle aux rayons du couchant
  Et devient tout  coup plus tendre et plus rveuse,
  Comme fait sa matresse au dpart d'un amant.

  Rien ne dort  cette heure; et pourtant c'est  peine
  Si l'on entend la brise au murmure pensif,
  Si l'on distingue au loin le bruit d'une fontaine
  Qui coule en murmurant sur le marbre massif
  Ou le chant des oiseaux regagnant leur couve.
  Quel calme! diffrent de celui de la nuit;
  Quel silence joyeux entreml de bruit!
  Il semble,  voir ainsi la campagne noye
  Dans ce dernier baiser d'un soleil plissant,
  Que les cieux sont plus doux, que l'ombre est plus amie,
  La brise plus riante et plus chre la vie
  Et que l'amour, lui-mme, en est plus caressant.

  On croirait par moments, quand frmit le feuillage,
  Voir des ombres passer en se donnant le bras;
  voquer leur fantme et deviner l'image
  D'un monde d'amoureux qu'on ne souponnait pas.

  Dante! N'tait-ce pas ton couple au doux murmure
  Qui passait tout  l'heure  travers ce massif?
  N'tait-ce pas son vol dont la tranante allure
  Le faisait frissonner avec un bruit plaintif?
  Lovelace sans me et toi, ple Clarisse,
  Est-ce vous qui fuyez en frlant les buissons?

  Il me semblait entendre,  travers leurs chansons
  Monter, comme un cho de ton long sacrifice,
  Et mourir sur ta lvre un soupir de regret,
  Pauvre fille! Mon coeur te suivait dans ta peine
  Et tandis que ton ombre indcise et sereine
  M'apparut, j'ai senti que mon me pleurait.
  Est-ce toi, dis, Manon, immortelle charmeuse?
  Est-ce ta voix joyeuse et ton rire moqueur?
  O vas-tu si lgre et si peu soucieuse
  De ton indigne amant qui causa ton malheur?
  O Werther! est-ce toi, pauvre amie dchire?
  Viens-tu trouver ce soir ta Charlotte adore
  Au premier rendez-vous que son coeur te donnait
  Pour ce monde o tous vont et que nul ne connat?
  Est-ce toi qui gmis,  frle Desdmone,
  Dont la plainte se mle au chant des rameaux verts?
  Hlas! ton coeur criait sous le vent des hivers
  Comme fait, sous l'orage, un saule qui frissonne.
  Telle une algue battue au caprice des mers!
  C'est toi, gai Romo? Cette forme inquite
  Qui se penche  ton bras, est-ce ta Juliette?
  Est-ce toi, Marion? Doa Sol, est-ce toi?
  Rosine! Camargo! Belcolore au coeur froid!
  Rpondez, est-ce vous? ou votre chre image
  N'est-elle que l'effet d'un bizarre mirage?
  Est-ce votre fantme apport par le vent,
  Ainsi qu'aux nuits d'automne un tas de feuille morte,
  Que la bise disperse et que l'orage emporte,
  Suit l'aquilon qui passe et s'arrte en un champ?

  O qui que vous soyez! visions passagres
  Ou fantmes errant dans le jour qui plit,
  Qu'il est doux de rver  vos charmants mystres
  Et de sentir en vous notre me qui frmit!
  Mais c'est bien vous; j'entends votre voix qui soupire,
  Et vos soupirs sont doux comme un souffle de mai.
  Vous passez en silence et je vous vois sourire
  Et mon me ressent jusqu' votre martyre
  Et voltige avec vous dans cet air embaum.

  Ainsi notre me rve  l'instant solitaire
  O le soleil soulve,  son heure dernire,
  Un coin du voile bleu que vient jeter la nuit,
  Comme un ange rveur qui laisse, sur la terre,
  Son manteau scintillant traner derrire lui.

  Raphal! ton pinceau l'avait-il devine
        Cette forme au contour si pur?
  Ton esprit l'avait-il entrevue ou rve
  Cette tte, qui n'est ni brune ni cendre,
        Aux yeux plus profonds que l'azur?

  Lorsque ta Marguerite au seuil de son glise,
        O Faust, apparut  tes yeux,
  Vis-tu rien de plus beau que cette femme assise?
  Un rayon de soleil dore encor ses cheveux
        Que froisse et caresse la brise.

  Arbres dj plis par l'automne au front roux!
        Vastes cieux! pensives toiles!
  Qui passez ternels, les yeux fixs sur nous,
  Astres muets! Tmoins pour qui tout est sans voiles,
        Avez-vous rien vu de si doux?

  Qui donc est cette femme? En la voyant assise,
  Immobile, trouble, inquite, les yeux
  Vers le sol, on dirait la statue indcise
  D'une vierge hsitante ou d'un ange amoureux
  Qui lutte encore avant de renoncer aux cieux.
  Ce n'est pas la douleur que sa pose rappelle;
  Elle n'a pas l'air triste, elle a l'air inquiet.
  Elle coute son coeur, et son coeur est muet.
  C'est donc une ombre encor? Non, mais qui donc est-elle?
  Cette femme est Rosine et, sous ce rayon d'or,
  Dans sa mlancolie, elle est plus belle encor.

  Elle est charmante ainsi. Ce cadre de verdure
  Rehausse encor sa grce et lui sert de parure.
  Mais elle n'est pas seule. Assis  quelques pas,
  Un jeune homme au front triste et beau la considre
  De son regard profond. Il a l'air un peu las;
  On devine aisment qu'une pense amre
  A d plisser sa lvre indolente: et ses yeux
  S'attachent sans relche  celle qu'il supplie,
  Comme pour demander ou la mort ou la vie
  A ce regard de femme errant et soucieux.
  On sent que ce regard le fascine et l'attire.
  Rosine, cependant, continue  rver;
  Il semble qu'elle ait peur de ce qu'elle va dire.
  --Mais lui, d'une voix grave, avec un doux sourire:
  Quel silence! Rosine, et qu'en dois-je augurer?
  Ces mots que votre bouche hsite  murmurer,--
  Soyez franche,--sont ceux que je tremble d'entendre.
  Si je l'ai devin, pourquoi vous en dfendre?
  Pourquoi rester muette et me laisser au coeur
  Un doute, plus cruel encor que sa douleur?
  Et surtout....

  ROSINE.

                 Je sais bien ce que vous m'allez dire,
  Stello; mais songez donc: vous me forcez ici
  D'accepter un amant ou de perdre un ami.

  STELLO.

  Rosine, coutez-moi. Pour un homme, le pire
  Qui lui puisse arriver quand il est amoureux,
  C'est de se voir bercer de ce mot vague et creux
  Qui, s'il n'est un mensonge, est encor un blasphme.
  Que me fait l'amiti de la femme que j'aime?
  J'aime! C'est dire assez qu'il me faut votre corps,
  Vos larmes, vos baisers, votre me tout entire!
  Et vous allez m'offrir une telle misre?
  Appelez vos laquais pour me jeter dehors.
  Soyez plus charitable en tant plus altire.
  Avouez-moi plutt que je vous fais horreur
  Et que vous m'excrez, que mon amour vous blesse,
  Mais ne me plongez pas ce poignard dans le coeur
  D'avoir encor piti de moi dans mon malheur.

  ROSINE.

  Vous me comprenez mal et j'en ai de tristesse,
  Failli pleurer, Stello.

  STELLO.

                           Maudite ma tendresse
  Qui fait natre une larme en un regard si doux!
  O ma reine! Oh! pardon!

  ROSINE, souriant.

                          Vous passez  l'extrme;
  Ne soyez point trop tendre aprs ce grand courroux.
  Vous aim-je en ami? Je l'ignore moi-mme.
  N'ayant jamais aim, sais-je si je vous aime?

  STELLO.

  Non, vous ne m'aimez pas.

  ROSINE.

                             Je le crois comme vous,
  C'est vrai. Car je sens bien qu'un jour, s'il se rveille,
  Mon coeur, qu'on dit absent, qui, peut-tre, sommeille
  En attendant son heure, inondera mes sens
  Comme un torrent sans frein qui renverse ou qui brise,
  Ou qu'il m'envahira dans une ardente crise
  Comme un feu souterrain comprim trop longtemps.
  Certes, l'motion que votre aveu me cause
  Est bien loin de cela, pour tre de l'amour,
  Mais, ce que vous tiez pour moi jusqu' ce jour,
  Je ne m'en rends pas compte et n'en sais autre chose
  Que le vague plaisir que j'avais de vous voir.
  Votre voix m'tait douce et j'aimais  l'entendre;
  Je vous aimais enfin,  quoi bon m'en dfendre?
  J'tais heureuse en vous attendant chaque soir.
  M'tiez-vous un ami? Vous m'tiez plus, peut-tre,
  Et jusqu'ici, Stello, si j'ai, sans le vouloir,
  En vous aimant ainsi fait grandir votre espoir,
  Vous en avez le droit, vous pouvez mconnatre
  Un tel nom. Mais, du moins, laissez-moi regretter
  De ne point avoir su vous le faire accepter.

  Ainsi dans le grand parc dsert, sous la ramure,
  Leurs voix s'entremlaient comme un faible murmure;
  Tous deux parlaient encore,--il faisait dj nuit,--
  Oubliant le destin devant cette nature,
  Tmoin de leur tristesse. Et quand Stello partit,
  Son front cherchait en vain la fracheur passagre;
  Il marchait au hasard et d'un pas ingal.
  Une larme brlante errait sous sa paupire;
  Il emportait au coeur une blessure amre.

  La comtesse en pleura, dit-on, jusqu' son bal.


  III

  Si vous avez connu la mine la plus fire,
  Le bras le plus vaillant et le plus noble coeur,
  Le coeur le plus aimant qui ft jamais sur terre,
  Vous connaissez Stello. Libertin et rveur,
  Tenace comme un roc et doux comme une fille,
  Il avait les dfauts d'un bon fils de famille
  Et ce rare bonheur de compter  la fois
  Les solides vertus des hros d'autrefois.
  Il avait de bonne heure appris l'exprience,
  Son pre, Dieu merci! l'ayant, ds son enfance,
  Laiss matre de lui comme on l'est  vingt ans;
  Ce qui fit qu'il connut la vie avant le temps.

  Avec ses vingt-deux ans, il pensait comme  trente
  Et s'ennuyait de tout sans que rien le tourmente,
  Jusqu' ce que son coeur se fit prendre un beau jour
  A ce jeu si cruel et si vieux de l'amour.
  Au reste, sa fortune galait sa noblesse.
  Rien ne vint donc, durant le cours de sa jeunesse,
  Entraver sa nature ou gner son instinct;
  Il grandit librement, au gr de son destin.
  Ce qu'il tait rest Dieu l'avait voulu faire.
  Tel il tait sorti du ventre de sa mre,
  Tel nous le retrouvons au jour de ce rcit.
  --Et ce qu'il en advint depuis lors, le voici:

  Avec de pareils dons que lui fit la nature,
  Je vous laisse  penser,--sans compter sa figure,--
  Si Stello dans le monde eut bientt des amis.
  Heureusement pour lui, la chose la plus sre,
  Il savait qu'ici-bas, c'est le pouvoir acquis
  Sur soi-mme, et depuis qu'il marchait dans la vie,
  Il avait assez vu comme le monde oublie
  Pour s'en faire une rgle, et faisait peu de cas
  De tout ce qui n'tait ni son coeur, ni son bras.

  Pourtant, depuis trois mois qu'il connaissait Rosine,
  Ceux qui voyaient Stello le trouvaient bien chang.
  Il avait doucement senti dans sa poitrine
  Grandir un sentiment qui l'avait domin.
  Ce n'tait plus alors cet enfant dbauch
  Que les fous de son bord se vantaient de connatre;
  Ce n'tait pas non plus,--tant l'amour nous pntre!
  Le Stello d'autrefois incrdule et lass.
  Tout le monde savait qu'il aimait la comtesse.
  Aussi bien savait-on,  cette enchanteresse
  Sous sa gorge de marbre un coeur non moins marbr.
  Ses amis, les meilleurs, l'en avaient dtourn;
  Mais, soit que ce grand coeur et trouv sa faiblesse,
  Soit qu'il y vit du sort un ordre imprieux,
  Il garda sa chimre et ne l'aima que mieux.

  C'est une chose trange et bien inexplicable
  Que ce bizarre aimant qui, d'un tre vivant,
  Fait l'ombre d'une femme et, comme dans la fable,
  Attelle au mme joug un couple diffrent.

  Quel mystre inou, quel sort inexorable
  Jette au hasard deux coeurs dans un mme courant?
  Quel est l'esprit boiteux qui fait ces injustices?
  Est-ce un mauvais gnie, ami des malfices,
  S'acharnant  ce jeu de mortelles douleurs?
  Si le dieu, qui, du moins, prside  ces caprices,
  Daignait, dans ses cruels et lches sacrifices,
  Ne se faire immoler que de vulgaires coeurs!
  Encor si sa fatale et maudite puissance,
  Sans chercher ici-bas les fronts qu'elle a marqus,
  Se contentait de prendre avec indiffrence,
  Aussi bien ceux qui n'ont noblesse de naissance
  Ni noblesse de coeur, pour ses festins blass!
  Mais non.... Il semble mme,  misre inoue!
  Que les prdestins  cette mort sans fin
  Portent une aurole et que, dans cette vie,
  Un ange les reprend quand la mort les oublie.
  --Envoy de malheur!--c'est l'ternel destin,
  Hlas!--Le feu du ciel, n des fureurs sublimes,
  N'a menac jamais que les plus hautes cimes;
  Plus l'arbre est lev, plus il craint l'aquilon.
  La douleur est sur terre et choisit ses victimes
  Parmi ceux dont le sceau du gnie est au front.

  Ils avaient donc raison, tous, avec leur morale.
  Et notre fier Stello, malgr son beau front ple,
  Sa belle me et son nom, partait, le coeur bris.
  On prtend qu'il avait jur d'tre veng.
  Quoi qu'il en soit, deux jours aprs cette soire
  Qui dcida son sort,--la dernire pour lui,--
  De laquelle il sortit l'me dsespre,
  Seul dsormais, errant au hasard dans la nuit,
  Stello quittait Paris.


  IV

                  Qui sait ce que peut faire
  De ravage sans borne et de taches sans nom,
  Dans un coeur vierge encor, plein d'un amour profond,
  Le souvenir mortel d'une horrible misre?
  Qui sait dans quelle nuit, dans quel abme obscur
  Va se perdre  jamais une me dsole?
  Qui sait quel lupanar,--qui sait quel antre impur
  Attend le dsespoir au sortir d'une alle
  Pour lui souffler au corps une vengeance use?
  Qui connatra jamais de quel rude sillon
  Se creuse un coeur atteint d'une telle torture
  Et quel venin terrible en greffe la morsure
  Sur le coeur le plus noble ou le plus noble front?
  Qui connatra jamais,--quand l'amour le renie,--
  O va le malheureux, en se frappant le coeur,
  Prostituer l'amour dont il faisait sa vie
  Et, blasphmant son Dieu, son me et son gnie,
  Rire lugubrement de sa propre douleur?
  L'amour, le grand amour est ce baume suprme
  Qu' ses derniers soupirs on verse au moribond:
  Il va mordre en plein coeur cette chair dj blme,
  L'homme peut natre encor de sa souffrance mme,
  Mais s'il succombe, alors le baume le corrompt.


  V

  La lune tait limpide; Alger, la blanche ville,
  Depuis longtemps dj dormait profondment;
  Et depuis la _Casbah_ jusqu' la mer tranquille
  On n'et pas entendu le mulet d'un Kabile,
  Ni vu glisser aux murs le manteau d'un amant.
  La nuit splendide et calme talait ses toiles
  Sur sa coupe d'azur: ou et dit qu'au ciel bleu,
  Par ces milliers de trous dans les plis de ces voiles,
  La terre et entrevu les domaines de Dieu.
  La rue tait sans bruit. La plage solitaire,
  Sous l'cume d'argent que fait la vague arrire,
  Berait dans les chos son chant triste et rveur.
  Pas un oiseau de nuit sur le rivage en pleur!
  Nulle voix n'animait la muette mosque.
  Pas mme un frlement de Mauresque masque
  Gagnant quelque ruelle troite et dserte:
  Le port semblait une ombre et la ville un tombeau.

  Cependant,  travers le murmure de l'eau
  Se mlait par moments, pour l'oreille attentive,
  Un plus trange accent que la brise plaintive
  Qui, sur ces bords, le soir, incline l'oranger;
  Plus sourd que le fracas des lames sur la grve
  Et pareil  ces cris que l'on n'entend qu'en rve
  Dans les folles terreurs d'un sommeil mensonger.

  On et dit comme un choeur de voix incohrentes,
  Comme un lointain concert de plaintes discordantes
  O des clats de rire touffaient des sanglots;
  Dont le vent emportait les notes turbulentes
  Et qu'un cho mourant apportait par lambeaux.
  Parfois tout se taisait. D'une voix plus gale,
  Qu'on entendait  peine, une femme chantait
  Quelque libre refrain que la bande coutait.
  Puis le choeur reprenait sa folle bacchanale
  Comme fait, dans la nuit, une troupe infernale
  Qui tantt meurt dans l'ombre et qui tantt renat.

  Six mois sont couls. Du pass, plus de trace
  Qu'un chant mystrieux dans les chos plaintifs.
  C'est une nuit d'orgie  se voiler la face;
  Le vin rpand l'ivresse et les amours lascifs.

  STELLO.

  Qui parle du pass? La peste du trappiste
  Qui vient gmir ici!--Georgette, mon cher coeur,
  Tu me laisses mourir de soif.--Maudit chanteur!
  C'est  lui qu'est la faute avec sa chanson, triste
  Comme un souper sans femme.--Au diable l'aubergiste!--
  Heureux celui qui dort quand il est gris! D'honneur,
  Quiconque a le vin triste est un mchant buveur.
  Hors d'ici les regrets et la mlancolie!
  Je veux boire ce soir  tout ce qui s'oublie,
  Aux filles, au bon vin,  l'homme, au monde entier!
  --A la littrature!--A la gendarmerie!
  Boirons-nous  l'amour? Mais l'amour fait piti;
  On abuse du mot, c'est une maladie.
  A la sant de ceux qui croyaient  l'amour!

        (Il chante avec le choeur et s'accompagne on faisant sonner
           sa bourse dans sa main.)

                     Non! Non!
                     Non! Non!
              Voil ce qu'aime Margot!

  Par Bacchus ivre-mort! c'est une pauvre espce
  Que ces malheureux-l qui s'en vont nuit et jour
  Dans le creux des chos dclamant leur tristesse.
  L'amour, mme au thtre, est un moyen us.
  D'abord c'est mlodrame...

  GEORGETTE, levant son verre.

                      A toi, mon ador!

  STELLO.

  Ma belle, cela vaut un baiser....--Que je meure
  Si je n'ai pas vid dix flacons tout  l'heure!
  Ventre et boyaux! jamais je n'eus tant de gat.
  Les murs sont  l'envers ... ha! ha! la belle danse!
  Vous avez tous la tte en bas ... les pieds en l'air....
  Morbleu! c'est vident, je sais ce que j'avance;
  Le premier qui dira que je n'y vois pas clair...--
  Dieu! que j'ai soif!... Messieurs, je bois  l'hymne!
  Je deviens vertueux quand il est si matin.
  _Ma, corpo di Baccho!_ mon verre est encor plein?
                                           (Il boit.)
  A boire!... j'ai dans l'me une joie insense....
  Dcidment, l'homme est un piteux mannequin....--
  Que je voudrais avoir le ventre de Silne!
  Je boirais un tonneau, ce soir, tout d'une haleine.--
  Georgette ... je suis gris, mon coeur, en vrit!
  Au diable les soupirs!...--Vive la volupt!
  Du vin! je meurs de soif.--Allons, la courtisane,
  Chante-nous le refrain d'une chanson profane;
  Chante nos vins de France et nos amours perdus!
  Les seins nus, et debout! seule, au milieu du groupe!
  Silence! La bacchante a tordu ses bras nus;
  Sa lvre brille encor des rubis de la coupe.

          CHANSON DE GEORGETTE.

      Vive le vin! les nuits d'ivresse!
      Vivent la table et la beaut!
      Vrai Dieu! la vie enchanteresse
      C'est le plaisir et la paresse!
      Rien n'est vrai, hors la volupt!

      Vive l'amour des courtisanes!
      L'amour qui s'obtient sans effort.
      Vivent les yeux de ces sultanes,
      Les baisers sur les ottomanes
      Quand le vin ruisselle avec l'or!

      Malheur aux femmes de ce monde!
      Honte  ces bgueules sans coeur!
      Leur mtier de vertu profonde
      Est encor cent fois plus immonde
      Que notre mtier d'impudeur.

      A nous leurs maris et leurs frres!
      Nous autres, les filles sans nom,
      Nos calches sont plus lgres;
      Et leurs fils boivent dans nos verres
      Pour nous venger de leur affront.

      Vive la clart des bougies!
      Vivent la dbauche et le bruit!
      Comme les lvres sont rougies!
      Les yeux plis par les orgies
      Ne brillent plus qu'aprs minuit.

      D'ailleurs, nous sommes les plus belles,
      Et, partout, c'est nous qui trnons;
      C'est pour nous qu'ils sont infidles,
      Mais ils ne valent pas mieux qu'elles,
      Ces beaux fils que nous ruinons.

      Oui, votre sottise est trange,
      Car vous nous faites les yeux doux
      Et nous mprisez en change;
      Mais vous nous tranez dans la fange
      Sans pouvoir vous passer de nous.

      A nous vos jeunesses rendues,
      Vos bijoux, vos chevaux de prix,
      Vos amours, vos sants perdues!
      A nous,  nous, filles vendues!
      Pour nous venger de vos mpris.

      Vive l'atmosphre touffante
      Qui se rpand dans un festin!
      Puisque c'est le vin que je chante;
      Plus la chaleur est accablante,
      Meilleur encore en est le vin!

      Vive le vin! les nuits d'ivresse!
      Vive la table et la beaut!
      Vrai Dieu! la vie enchanteresse
      C'est le plaisir et la paresse!
      Rien n'est vrai hors la volupt!

  LE CHOEUR.

  Ta chanson a menti, Georgette.
  C'est immoral!

  GEORGETTE.

           Dieu! qu'il est bte!
  Allez au diable!

  LE CHOEUR.

                       Au diable? bon,
  J'y suis. Le trajet n'est pas long.
  Vive Dieu! l'enfer est en fte.
  Ma foi! le bourgogne a du bon,
  Ma voisine dort comme un plomb,
  Tout ce vin me porte  la tte.
  Vivent le diable et le mcon!
  Vive Georgette!... et sa chanson!
  Georgette a lu de mauvais livres!
  L'auteur!

  STELLO.

  C'est moi!... vous tes ivres.

                     (Il roule de sa chaise.)

  LE CHOEUR.

  Hurrah!--h!--hol!--ho!--bravo!
  Silence!... en triomphe Stello!
  Il faut le coucher sur la table.
  Parle donc!... as-tu soif?... Que diable!
  Il ne fait pas un mouvement.
  Salut! c'est le roi de la fte!
  Monte  ct du roi, Georgette,
  Et verse  boire  ton amant.

  Telle dans la campagne,  cette heure attarde,
  L'orgie osait troubler le silence des bois.
  La maison d'o partaient ces cris et cette voix,
  tait celle o Stello, cette mme soire,
  Sur la fin d'un souper se trouvait ivre-mort.
  Ainsi que l'avait dit un ami charitable,
  Sans qu'il pt dire un mot, ni faire un seul effort,
  On l'avait de son long tendu sur la table
  O le seigneur du lieu trnait, sans sourciller,
  Les pieds dans les dbris d'un salmis de faisane
  Tandis qu'un jambon d'York lui servait d'oreiller.
  Auprs de lui debout, la belle courtisane,
  Georgette, la bacchante au front chevel,
  La lvre en feu, les yeux brillants de volupt,
  Laissant voir son beau sein qui s'abaisse et qui monte,
  Ivre de bruit, de vin, de plaisir et de honte,
  Achevant le refrain qu'elle avait commenc,
  Lui versait de son haut un flacon sur la tte.
  Cependant qu'autour d'eux le reste de la fte,
  Sans cesse redoublant son tapage effrn,
  Avec des cris de joie, au comble de l'ivresse,
  Dansait, criait, hurlait, et dans son allgresse,
  Prs de tomber aussi, semblait plus acharn.

  Stello, lui, l'oeil teint, le visage livide,
  Ses cheveux inonds et colls par le vin,
  Son beau col dbraill dans sa chemise humide,
  Plus ple que jamais sous la clart morbide
  Des lustres que dj plissait le matin,
  Laissait pendre ses bras comme une masse inerte.

  Ah! si Rosine alors, par une porte ouverte,
  Avait pu contempler ce spectacle navrant!
  Devant cette misre et cet abaissement,
  Devant ce regard morne et cette indiffrence;
  En songeant qu'elle avait d'une vaine esprance
  Berc ce coeur qu'ensuite elle avait dchir;
  En songeant qu'elle seule avait dsespr
  Celui qui cherchait l l'oubli de sa souffrance
  Et qu' peine, aujourd'hui, son oeil reconnatrait;
  En retrouvant ainsi cette riche nature
  O la ple Dbauche imprimait sa souillure,
  Aurait-elle pleur de ce qu'elle avait fait?


  VI

  Depuis tantt six mois qu'il menait cette vie,
  Cherchant en vain l'oubli qu'il ne pouvait trouver,
  Aprs avoir couru par toute l'Italie,
  Suivi du train royal d'un prince qui s'ennuie,
  Un soir notre hros dbarqua dans Alger.
  Son luxe pouvait seul galer sa folie,
  Et, pour le coup, Stello se ruinait bel et bien.
  Les faciles amis qu'il tranait  sa suite
  Prvoyaient, sans aller ni plus loin ni plus vite,
  Que leur hte, en deux ans, mangerait tout son bien.
  Lui-mme il le savait et glissait de plus belle
  Sur la pente fatale o nous pousse l'ennui.

  Il disait seulement,--sa ruine vnt-elle,--
  Qu'il partirait avant qu'on n'en st la nouvelle,
  Et qu'on n'entendrait plus, ds lors, parler de lui.
  Pour le moment Stello, sans souci de la vie,
  Menait un train de prince en son chteau d'_Hydra_.
  C'est l que nous l'avons, par une nuit d'orgie,
  Retrouv, s'affolant en noble compagnie,
  Fort pris de Georgette et gris comme un soldat.

  O ddale du coeur, labyrinthe plein d'ombre!
  Mystre de l'amour,-- palais!-- dcombre!
  Qui de nous a jamais sond ta profondeur?
  Ceux qui l'ont voulu faire en sont morts de douleur
  Sans avoir vu la fin de tes dtours sans nombre.
  Si basse est donc ta vote et ton chemin si sombre
  Que, parmi tant de fronts que ton air a fltris,
  Les plus hautains soient ceux qui sont les plus meurtris?
  Est-il vrai qu'ici-bas il n'est de grands potes
  Que ceux qui n'ont chant dans leur divin concert
  Et pleur dans le vent de leurs nuits inquites
  Que leurs sanglots rels et que leurs propres ftes,
  Et que l'on n'est si grand que pour avoir souffert?
  Se peut-il donc, mon Dieu, que l'amour d'une femme
  Une misre, un rien, un caprice cout,
  Jette, ainsi qu'une tte au tranchant d'une lame,
  Notre coeur dans la boue et qu'il creuse en notre me
  Une plaie o se va perdant l'ternit?

  Ce ple libertin, ce masque  l'oeil stupide
  Qui regarde sans voir, ce fantme livide,
  Ce cadavre vivant, le reconnaissez-vous?
  Ce ne peut tre lui.... C'est un autre.... Il se lve:
  Non, ce n'est point Stello qui gisait l-dessous.
  C'est une ombre sans os, comme on en voit en rve.
  Mieux vaudrait, si c'est lui, l'avoir perc d'un glaive
  Et jet ses lambeaux aux fanges des gouts.
  Circ se vanterait de sa mtamorphose!
  Ce ne peut tre lui. C'est une horrible chose,
  Cependant, que de voir un aussi jeune front
  Ple et dj courb sous cet immonde affront.

  C'tait pourtant bien lui, cet enfant qui, la veille,
  Capable de tout bien comme de tout honneur,
  Osait parler d'amour et croyait au bonheur.
  Telle on voit, dans les champs, une fconde treille
  S'embellir, appuye au flanc d'un chne altier:
  Mais un jour l'arbre tombe, et la vigne, en souffrance,
  Ployant sous le fardeau de sa propre abondance,
  Se mle dans la boue aux pierres du sentier.

  Tant qu'il avait gard quelque faible esprance
  D'tre aim de Rosine, il sentait cet amour
  Vivre dans sa poitrine et grandir en son me,
  Et, comme un acier pur s'endurcit  la flamme,
  Sa nature, en aimant, s'levait chaque jour;
  Mais, une fois ce charme arrach de sa vie,
  Une fois qu'il et vu la dernire lueur
  Qui lui montrait le ciel, s'teindre dans son coeur,
  Alors il lui sembla, dans sa fiert meurtrie,
  Que ce monde, aprs tout, n'est qu'une comdie
  Infme et dsolante, et que c'est un malheur
  Pour tout homme, ici-bas, d'tre un homme d'honneur.
  Lors, mesurant l'abme, il comprit sa dtresse;
  Et son coeur retomba d'autant plus dsol
  Qu'il s'tait lev plus haut dans sa tendresse
  Pour suivre en souriant son fantme envol.
  C'est ainsi que l'on voit, dans le soir toil,
  Un nuage qui passe emprunter un visage
  Dont notre oeil se complat  suivre le mirage;
  Et qu'enfin, quand la brise en disperse l'image,
  Rveill tout  coup de ce rve enchant,
  Notre coeur se dbat dans la ralit.
  Grandi par son amour, c'est par lui qu'il s'abaisse!
  Plus vaillant fut Stello, plus morne est sa faiblesse!
  Tout ce qui l'et fait grand se tourne contre lui,
  Et c'est son propre coeur qui le tue aujourd'hui.

  C'tait bien lui. Son coeur tressaillait en lui-mme.
  En vain il refoulait, par un effort suprme,
  Ses larmes et ses cris et sa folle douleur;
  En vain il affectait une froide ironie;
  En vain dans la dbauche il consumait sa vie;
  En vain, pour le tuer, il reniait son coeur:
  Son coeur n'tait pas mort! Grandi par sa souffrance,
  Pendant les nuits d'ivresse et de ples excs,
  Sous son masque impassible il pleurait en silence.
  Mais, sitt qu'il sortait de son sommeil pais,
  Stello sentait en lui sa terrible morsure,
  Et, plus vivace encore aprs sa fltrissure,
  De son ancien amour l'ternelle torture
  Se rveillait alors, plus rude que jamais.

  Quelquefois, cependant, sa puissante nature
  Reprenait le dessus. Il redevenait lui.
  Alors il se disait qu'ici-bas rien ne dure,
  Et, se trouvant plus calme, il croyait  l'oubli.
  Ces jours-l, fatigu de sa dernire orgie,
  Las de son monde et las de sa banale vie,
  Pour errer librement et rver sans tmoin
  Il partait  cheval et s'en allait au loin,
  Marchant  l'aventure et, laissant sa pense
  Lui retracer tout bas sa jeunesse efface,
  Conduit par son murmure et berc par son chant.
  Souvenirs qui vivez dans notre me endormie,
  Charme mystrieux! votre mlancolie,
  D'o vient-elle? et que veut son murmure enivrant?

  Par un de ces jours-l, seul, comme  l'ordinaire,
  Stello longeait la mer et se laissait aller
  A ce calme complet o la nature entire,
  Sous ces ardents climats, semble se dvoiler.
  C'tait en plein automne. On et dit que la terre
  Et cach, ce jour-l, le soleil dans son flanc,
  Tant le ciel tait tide et le jour caressant!
  Il s'enivrait. Pour lui c'tait un nouveau monde
  Que ses yeux saluaient pour la premire fois.
  Tout s'tait effac: ses rves d'autrefois,
  Sa fivre, ses sanglots, sa misre profonde.
  Tout, jusqu' son amour, jusqu' l'ivresse immonde,
  Jusqu' son nom, jusqu' ses yeux, jusqu' sa voix.
  Son coeur tait vivant! Il sentait sa jeunesse
  Se soulever en lui sous le souffle divin
  Qui passait dans son me, et, comme une ombre paisse,
  Les cendres du pass s'envoler de son sein.
  Son coeur tait vivant! Il aimait la nature.
  Il se berait au chant de l'onde qui murmure
  Et comprenait le monde on regardant les cieux.
  Il lui semblait entendre une voix inconnue
  Dont le timbre, dans l'air, chantait sa bienvenue
  Et volait sur ses pas, oiseau mystrieux.
  Son coeur tait vivant!

                         Quand il vit la campagne
  Se teindre  l'horizon de la pleur du soir,
  Quand il vit le soleil pencher sur la montagne
  Qui se dressait dj comme un fantme noir,
  Alors il s'aperut qu'une grande distance
  Le sparait d'Alger qu'il ne pouvait plus voir.
  Nul bruit au loin. Le flot troublait seul le silence.
  Il tourna son cheval pour mieux s'orienter
  Et vit, dans un rayon lointain, se dessiner
  _Sidi-Ferruch_, ainsi qu'un fil sur la mer bleue;
  Il tourna derechef et gravit le coteau:
  Le _Tombeau de la Reine_ au loin;  droite l'eau;
  A gauche, _Colah la Sainte_; un quart de lieue
  Le sparait alors de ce fond sans pareil
  O s'endort _Bou-Smal_ au couchant du soleil.

  Stello prit le parti d'y coucher  l'auberge.
  Un quart d'heure plus tard il tait attabl
  _Htel de la Panthre_, aspirant l'air sal
  Que frachissait le soir et qu'exhalait la berge.

  En face,  la fentre, une enfant de seize ans
  Le regardait dner. Elle tait blonde et blanche:
  Blonde,--comme Rosine,--ayant ses traits charmants,
  Appuyant sur sa main sa tte qui se penche
  Et laissant son travail pendre sur ses genoux,
  Rveuse dans sa pose et comme subjugue,
  Elle considrait Stello d'un oeil si doux
  Qu'il n'est douceur au monde  s'en faire une ide.
  Raphal l'et conue et Greuze l'a rve.
  Quel mystre insondable elle avait dans les yeux!
  Dans le pays, chacun se la rappelle encore,
  Moins doux que ses regards sont les feux de l'aurore;
  Moins profonde est la mer et moins purs sont les cieux.
  --Providence ou hasard,--quel destin, sur ces plages
  Rservait cette perle au souffle des orages?
  Au village on disait qu'elle riait toujours
  Et qu'un ange habitait son me. De nos jours
  Il faut aller si loin trouver telle sornette!
  Quoi qu'il en soit, un ange a de moins purs contours.
  Du nom comme des traits, ressemblance complte:
  Elle se nommait Rose: on l'appelait Rosette.

  Quand la Fatalit nous trace le chemin,
  Insens qui s'agite et croit fuir son destin.

  Rose le contemplait toujours, tendre et plus belle.
  Pourquoi ce long regard attach sur le sien?
  Pourquoi cette rougeur sur ce front de pucelle?
  Pourquoi ce flot d'amour qui bouillonnait en elle
  Alors que cette enfant mme n'en savait rien?
  Qui l'approfondira, cet ternel mystre?
  Chane d'anneaux perdus qu'on retrouve plus tard
  Ple-mle enlacs, renous au hasard
  Pour se briser encore.--Et quelle chane amre,
  Qui brise, en se rompant, les coeurs qu'elle resserre!
  Le fait est que Stello plit horriblement
  Lorsqu'en levant les yeux il vit ce front charmant,
  Se croyant le jouet de quelque mauvais ange.
  Leurs yeux s'taient croiss d'un si rapide change
  Que son verre faillit chapper de sa main.
  Mais lui, se reprenant, d'un mouvement soudain,
  Il le vida d'un trait avec un rire trange.

  Tous deux s'taient aims quand revint le matin.


  VII

  O sont-ils?--_Le Mandre_ est parti pour la France.
  Le flot, de son sillage a gard la nuance
  Dont la nacre s'efface. On peut encor le voir
  Au tournant des rochers. Adieu climats tranges
  O j'ai souffert! Adieu golfe aux mourantes franges
  Que l'aube diamante et qu'argente le soir!
  Je ne vous verrai plus, beaux lieux de ma souffrance,
  Bords tmoins de ma honte et de mon dsespoir.
  ... Il glisse, il fuit toujours. L'onde qui le balance
  N'a jamais au soleil tal plus d'azur.
  Adieu!--Stello!--Rosette!--Esprance! Esprance!

  Enfants! la vie est longue et l'horizon si pur.

  L'horizon peut trahir et la mort nous surprendre.

  Sur la proue appuys, seuls et silencieux,
  Deux jeunes gens sondaient cette mer et ces cieux
  Qu'ils quittaient pour jamais, ne pouvant se dfendre
  D'une tristesse parse  travers leur bonheur.
  Les passagers, voyant deux mes tant unies,
  Se racontaient tout bas qu'aprs mille folies
  De dbauche et de luxe, _il_ s'tait pris de coeur
  Pour _elle_ qu'il avait enleve et ravie,
  Et qu'il s'en revenait avec elle  Paris
  Pour fuir les lieux tmoins de son ancienne vie,
  De ses jours sans ardeur plus ples que ses nuits.


  VIII

  Par quels dtours secrets le hasard qui nous mne
  Ne peut-il nous conduire  son but ignor?
  Par quel fatal pouvoir l'homme est-il condamn
  A suivre malgr lui le destin qui l'entrane?
  Tel recherche la mort qui ne la trouve pas.
  Tel autre la redoute et s'attache  la vie
  Qui, laissant  moiti sa tche inaccomplie,
  Plein d'espoir et d'amour, vole vers le trpas.
  Spectre aveugle,  Destin! ce monde est ton esclave.
  Insens qui te fuit! Malheur  qui te brave!
  O vieillard entt qui nous tiens dans la main;
  Quel grief as-tu donc contre le genre humain
  Pour que le Tout-Puissant, protgeant ta vengeance,
  Ait pu l'abandonner  ta lche puissance?

  O Muse! prends le deuil! pars et retiens tes chants
  Loin de ces souvenirs que ma plume soulve.
  Mon me se reporte  de cruels instants.
  Triste rcit, pourquoi faut-il que je t'achve?
  Pour mes vers dsormais il n'est plus de printemps;
  Ni les parfums du soir, ni les bruits de la grve
  Ne se mleront plus  mes tristes accents.

  Jeunes, libres tous deux, souriant  la vie,
  Rosette et son amant s'aimaient  la folie,
  Et tenaient leurs amours pour uniques soucis,
  S'inquitant fort peu du reste; et l'habitude
  Qu'avait prise Stello, ds qu'il fut  Paris,
  De n'amener chez lui pas un de ses amis,
  Fit que rien ne troublait leur chre solitude.
  Ils vivaient donc heureux autant qu'il est permis.

  Mais combien ce bonheur fut de courte dure!
  Comme ils taient compts ces beaux jours! Destine!
  Destine impassible! Oh! sombre lendemain
  Que suspendait sur eux ton immuable main!
  N'as-tu donc dans le coeur de piti ni de honte
  Qui te puisse mouvoir? Et n'est-il ici-bas
  Nul qui puisse esprer, en te tendant les bras,
  Que sa prire, au moins, te peut rendre moins prompte?

  Or quoi qu'il l'et voulu, Stello ne pouvait pas
  Fuir le monde, et partant, y faisait bonne mine,
  Engag qu'il tait par son ancien clat.
  Le bruit de son retour fut, comme on l'imagine,
  Un grand vnement dont tout Paris parla.
  On mdit bien un peu, mon lecteur le devine,
  Cependant tout tait pour le mieux jusque-l.
  Mais hlas! quel bonheur jamais ne s'envola?
  Insenss qu'ils taient!--Ah! frmissez, madame!
  Frmissez, car ce conte, ici, se change en drame.
  Ma plume, en ce moment, hsite  retracer
  Le simple et froid rcit d'aussi pnibles choses.
  Hlas!  ma lectrice, tez vos habits roses!
  O ma lectrice, hlas! vos beaux yeux vont pleurer.

  Les amis de Stello, qui voyaient la comtesse,
  N'avaient garde,--on s'en doute un peu,--de lui cacher
  Ni comment il vivait, ni combien sa matresse
  Lui ressemblait. C'tait, dit-on,  s'y tromper
  Jusques  les confondre et dire: _Les deux Roses._
  A force d'en parler on fit tant et si bien
  Que le hasard, habile en ces sortes de choses,
  Les fit se rencontrer au Thtre Italien.

  O Sphinx! entre les sphinx, impossible  comprendre!
  En retrouvant celui qu'elle avait dsol,
  Assis en face d'elle auprs d'une autre femme,
  En le voyant heureux, et le sachant aim,
  Rosine, dans son coeur, sentit comme une lame
  Dont le contact mortel, en dchirant son me,
  Lui fit comprendre alors que _lui_ s'tait veng.
  Et celle dont la bouche avait t muette,
  Celle qui, froidement, avait bris ce coeur
  Et s'tait fait un jeu d'une atroce douleur,
  Ressentit  son tour cette fivre inquite
  Dont il avait souffert, et se prit  l'aimer.


  IX

  Que faire au bal masqu si ce n'est d'y flner,
  Quand on est amoureux et qu'on sait que sa mie
  Ne s'y doit point trouver? Lecteur, je vous supplie,
  Lorsqu'on la sait chez elle et qu'on y doit aller,
  Que faire en attendant sinon que d'y flner?
  Stello pensait ainsi. Rvant  sa matresse
  Et contraint d'tre au bal, il flnait de son mieux,
  Par-ci par-l mettant un nom sur une tresse,
  Et s'amusait de voir passer devant ses yeux
  Ce cortge dansant et d'couter sans cesse
  Le gai bourdonnement de cet essaim joyeux.
  Il restait donc perdu dans cette rverie
  O ce flot paillet de rire et de folie,
  De soie et de velours l'enfonait pas  pas;
  Suivant ce rve ami sans en chercher la cause,
  Lorsqu'il en fut tir par un domino rose
  Qui, prononant son nom et lui prenant le bras,
  L'entrana dans le bal en lui parlant tout bas.

  A l'azur de ses yeux pleins d'ombre et de tendresse,
  Stello croyait avoir reconnu sa matresse.
  Il tait bien un peu surpris de la voir l,
  A cette heure, tandis qu'il la croyait chez elle;
  Peut-tre aussi ... vex qu'on le crt infidle:
  Mais quel mal un amant peut-il voir  cela?
  Il est vrai que Rosette tait peu coutumire
  Du fait; mais une nuit, mauvaise conseillre,
  Avait pu lui souffler au coeur quelque soupon.
  Donc,  n'en pas douter, c'tait elle. La chose,
  Au reste, tait d'autant plus probable que Rose
  Connaissait quelque peu le matre de maison.

  A propos de cela, madame, il faut vous dire
  --Ce qui ft fait dj, si je savais crire,--
  Qu'entre ces deux beauts, dont il est question,
  La seule diffrence apparente et tranche
  tait un signe noir gros comme un grain de plomb
  Dont Rosette portait la main gauche marque.

  Or donc, il arriva ce que vous prvoyez:
  Qu'un gant trompa Stello; qu' force de tendresse,
  De ruse fminine et de regards noys,
  De dsir et d'amour, cette autre enchanteresse
  Eut raison du jeune homme ... et qu'il tait trop tard,
  En un mot, quand Stello reconnut la comtesse.
  En vain et-il voulu maudire le hasard;
  Sa bouche ne pouvait mentir  sa pense;
  Tout son amour pass lui refluait au coeur,
  Envahissant soudain sa poitrine oppresse,
  Sans qu'il en pt maudire ou dominer l'ardeur.
  O chaste amante! et toi, pauvre Rose endormie,
  Hlas! dans cet instant o se jouait ta vie,
  Pendant que ton Stello mourait entre des bras
  Qui n'taient pas les tiens, tu ne t'veillas pas!


  X

  Voil notre amoureux avec ses deux matresses
  Pareilles en tous points; d'un aussi tendre amour
  Les aimant toutes deux et croyant sans dtour
  Rester loyal, tout en partageant ses caresses.
  Vainement cherchait-il  se persuader
  Qu'il ne devait point vivre en cette double ivresse;
  Lui-mme il condamnait sa coupable faiblesse
  Et ne pouvait pourtant se rsoudre  quitter
  L'une ou l'autre des deux et, rien que d'y songer,
  Il tait pris soudain d'une telle tristesse
  Qu'il se sentait plir et le coeur lui manquer.
  Aux genoux de Rosine il se jurait dans l'me
  Que son coeur, malgr lui, n'aimait que cette femme
  Et faisait le serment,--pauvres serments d'amours!--
  De ne plus voir jamais Rosette de ses jours.
  Mais quand, la nuit venue, il revoyait Rosette,
  Honteux et repentant, il s'avouait tout bas
  Qu'elle seule rgnait sur son me inquite,
  Et, sincre toujours, lui jurait sur sa tte
  Qu'il n'avait, de sa vie, aim que dans ses bras.

  Quoi qu'il en soit, flottant de l'une  l'autre amie,
  Notre amoureux menait une assez douce vie
  Et se trouvait si bien dans ce tendre embarras
  Que, soit pour conserver sa chre inquitude,
  Soit par oubli, faiblesse ou par incertitude,
  Soit pour toute autre chose, il ne s'en sortait pas.


  XI

  Qu'a-t-elle donc, Rosette? Une vague tristesse,
  Comme un pressentiment  travers son bonheur,
  Vient noyer son regard et donne  sa tendresse
  Je ne sais quel accent de furtive langueur.
  Tu souffres.... Par moments ta voix entrecoupe
  Trahit le battement de ton coeur inquiet.
  Ton front moite est brlant et ton sommeil distrait
  Soulve  chaque instant ta poitrine oppresse.
  Pourquoi t'veilles-tu soudain, les yeux en pleurs?
  Qu'as-tu donc  pleurer? Pourquoi ton beau sourire
  Est-il d'une tristesse impossible  dcrire?
  Quel est-il donc, enfant, ce mal dont tu te meurs?
  Il t'aime, lui, pourtant; et ton me est ravie
  Au seul bruit de ses pas. Son amour est ta vie;
  Il t'a dit ce matin qu'il ne vit que pour toi.
  Dj dans ton amour as-tu perdu ta foi?
  Pleure donc, pauvre fille, et soulage ton me!
  Laisse-la dborder, cette amre douleur
  Si grande qu'elle n'a d'gal que ton malheur!
  Elle te vient du jour o tu vis cette femme.
  Cette comtesse, il l'aime et ton coeur te l'a dit;
  Et tes yeux ont compris,  son mortel silence,
  Le secret de sa vie; et cette ressemblance
  T'a fait connatre aussi le mal qui te poursuit.

  Mais Rosine, elle aussi, souffrait d'un mal trange
  Et, malgr ses serments, en femme qu'elle tait,
  Devinait par instinct que Stello la trompait.
  Elle et voulu pouvoir, en se donnant le change,
  Calmer sa jalousie et croire en son amant;
  Mais lorsque ce serpent, s'enroulant dans notre me,
  Nous laisse au coeur son dard aigu comme une lame,
  Rien n'en peut arrter l'aiguillon dchirant.

  Un soir elle insista pour qu'il vnt avec elle
  Entendre, aux Italiens, le _Don Juan_ de Mozart.
  Le jeune homme accepta, souriant du hasard.
  Il comparait la pice  la scne relle
  Qu'il jouait chaque jour; il ne souponnait pas
  Que son festin de Pierre,  lui, ft aussi proche,
  Et qu'il courait, riant de sa propre dbauche,
  Vers un sort plus affreux que son propre trpas.

  Comme ils venaient d'entrer tous deux dans la baignoire,
  Un frlement, pareil  celui de la moire,
  Fit retourner Stello vers la loge  ct.
  Un sanglot en sortit alors, faible, touff,
  Qui le fit tressaillir des pieds jusqu' la tte.
  Il ne put prononcer que le nom de Rosette;
  Puis, se levant, plus ple et plus froid que la mort,
  Il courut  sa loge et, d'une main tremblante,
  Relevant doucement sa matresse mourante,
  La prit, et, comme un ptre emporte un agneau mort,
  S'enfuit on emportant son douloureux trsor.


  XII

  Dj la lampe d'or au plafond suspendue
  Plit de ses rayons l'indcise clart.
  La pendule sonore a par deux fois tint.
  Blanche et silencieuse ainsi qu'une statue,
  N'est-ce pas, sur ce lit, une enfant tendue
  Qui s'endort dans sa fleur ou meurt dans sa beaut?

  C'est Rosette. Jamais ce beau corps qui sommeille
  N'a d'un plus pur contour dessin sa blancheur.
  Ses yeux ont oubli leurs larmes de la veille;
  Son sourire trahit le rve de son coeur.
  Pourtant,  son chevet, son amant qui la veille
  Semble chercher un souffle  travers sa pleur.

  Il coute. On dirait parfois qu'elle soupire
  Comme un enfant qui dort aprs avoir pleur;
  Sa lvre plissante,  son rve ador,
  Semble vouloir s'ouvrir pour conter son martyre;
  D'autres fois, au contraire, il croit voir un sourire
  clairer en passant son front dcolor.

  Mais non, c'tait un songe, elle n'a pas boug.
  Son front est rest ple, et sa lvre entr'ouverte
  Sous les rayons mourants n'a pas mme trembl.
  Rien! Pas mme un soupir dans la chambre dserte!
  O sombre et lente nuit! O funbre clart!
  Rien! Rien que le silence et l'immobilit.

  N'osant plus l'appeler, il prend sa main inerte:
  Cette main est glace et retombe aussitt.
  Alors, sans qu'une larme  ses yeux soit monte,
  Il pousse un long cri sourd d'une voix touffe,
  Et, sur ce mme lit o Rosette est couche,
  Une dernire fois, sans prononcer un mot,
  Serrant entre ses bras cette fille adore,
  Dans un dernier baiser jette un dernier sanglot.
  Dj de ce beau corps l'me tait envole;
  Il ne pressa sur lui qu'une ombre inanime....
  Sa main fut sans treinte et sa voix sans cho.

  Lors, prenant dans ses bras sa matresse expire,
  Comme elle avait tenu sa main gauche ferme,
  Un papier, qu'il n'avait pas encore aperu,
  En tomba tout froiss. L'ouvrant alors, il lut
  Le billet que voici, de la main de Rosine:
  _Ce soir, aux Italiens, la chanteuse est divine.
  Nouveau duo d'amour; qui viendra l'entendra.
  La seconde baignoire est  gauche;--c'est l._
  Alors il comprit tout; et sa tte penche
  Demeura jusqu'au jour dans ses deux mains cache.
  Sa mre, le matin, ne l'et pas reconnu.

  Il est parti depuis et nul ne l'a revu.

  Rosine aime le monde et le cherche sans cesse;
  Elle souffre, dit-on, d'une trange tristesse,
  Et cherche dans le bruit un oubli mensonger.

  Qui de nous, ici-bas, peut sonder son mystre?
  Quand le vent du destin a pass sur la terre,
  Nul n'a compt les fleurs qu'il en put arracher.


  1862.




LONE

--CONTE AUX JEUNES FILLES--


  I

  Dans ce temps-l, mesdemoiselles,
  Paris tait, comme aujourd'hui,
  La ville des poux fidles;
  On en citait bien sept ou huit.
  Les gens nafs dormaient la nuit
  Et les bonnes moeurs taient telles
  Qu'il fallait qu'un pre et conduit
  Sa fille  trois pices nouvelles
  Pour qu'elle en st autant que lui.

  Comme aujourd'hui, chaque mnage
  tait d'un exemple touchant:
  Jamais on ne parlait d'argent
  Dans les contrats de mariage.
  Les maris n'taient point tenus
  D'tre plus riches que Crsus;
  Leurs moitis tant peu coquettes,
  Les trois quarts de leurs revenus
  Suffisaient presque  leurs toilettes.

  Entre autres dtails singuliers,
  Il parat qu'en ces temps austres,
  Suivant leurs gots irrguliers,
  Ces dames avaient des bottiers
  Et ces messieurs des bouquetires.

  Quant au scandale, on ignorait
  Absolument ce que c'tait,
  Car, Dieu merci! pour la constance,
  Paris est le pays de France
  Qui craint le moins la concurrence.
  Les rois s'en vont; mais les ramiers
  Nichent toujours aux Tuileries.
  Leur amour n'a pas deux patries;
  C'est l, dans les grands marronniers,
  Que ces doux oiseaux familiers,
  Modles des coeurs rguliers,
  Ont tabli leurs galeries.

  Charme trange des rveries!
  A voir ces htes printaniers
  Perdus sous les ombres fleuries,
  Je songe  tous les amoureux
  Qu'attire ce sjour ombreux
  Et j'admire la ressemblance
  De ces oiseaux si gracieux
  Avec certains petits messieurs.
  Au fond, le plus pigeon des deux
  N'est pas toujours celui qu'on pense.
  Quant aux belles, je ne veux pas
  Les comparer  nos palombes;
  Mais ce n'est point, dans tous les cas,
  Le bec qui manque  ces colombes,
  Ni la douceur, ni la beaut,
  Ni mme la lgret.

  Mais, s'il vous plat, mesdemoiselles,
  Reprenons pour quelques instants
  La chronique du bon vieux temps
  Dont je vous donnais des nouvelles.

  Alors, toujours comme aujourd'hui,
  Les dvotes, c'tait l'usage,
  Se rendaient en plerinage
  Autour du Lac avant la nuit.
  C'tait dans un bois solitaire
  Et sauvage qu'on appelait
  Bois de Boulogne; et l'on allait
  Y dployer un luxe austre.
  On voyait l, sous les bouleaux,
  Des cratures angliques
  Avec de tout petits chapeaux,
  En calche  quatre chevaux,
  Prendre des airs mlancoliques.
  D'autres n'avaient qu'un huit-ressorts
  A deux chevaux, pas davantage!
  Et dans ce modeste quipage
  Abritaient leurs humbles trsors.

  Mme rigueur pour le costume.
  On poussait la simplicit
  Jusques  la svrit.
  Je sais bien que c'est la coutume;
  Mais vraiment on allait trop loin.
  On outre-passait sur ce point
  La limite des exigences.

  Jusqu' trois fois on remettait
  La robe neuve qu'on portait;
  Et l'on ne se dcolletait
  Jamais,  moins de circonstances
  Trs-rares, c'est--dire: bals,
  Concerts, rveillons, festivals,
  Soupers, rceptions, soires,
  Confrences, cours, matines,
  Sances, dners d'apparat,
  Soirs d'Italiens, soirs d'Opra,
  Lunchs, punchs, raots, et caetera.

  A part cela, les lgantes,
  Au dire de plus d'un auteur,
  Avec la plus stricte rigueur,
  S'en tenaient aux robes montantes;
  Et, par un excs de pudeur
  Dont on retrouve encor la trace,
  Se rsignaient de bonne grce,
  Pour mieux cacher leurs cous mignons,
  A porter d'normes chignons
  Que leurs coiffeurs, mis en campagne
  Et chargs de ces soins discrets,
  Leur faisaient venir tout exprs
  De Picardie et de Bretagne.

  J'ai vu des factures du temps;
  Un chignon du plus grand modle,
  Bien mont, garanti quatre ans,
  De la qualit la plus belle,
  Valait de quatre  cinq cents francs,
  Mais quelle solide coiffure!
  Dcidment, je vous le jure,
  C'est un luxe que je comprends
  Que celui de la chevelure.
  C'tait un si bel ornement
  Que ces chignons! Et puis vraiment,
  Pour une mre de famille,
  Est-il un souci plus charmant
  Que de lguer par testament
  Ses fausses nattes  sa fille?

  Enfin, pour vous dpeindre mieux
  Cette poque exceptionnelle,
  Je puis vous apprendre sur elle
  Un dtail assez curieux.
  Suivant le quartier de la lune
  Une femme tait blonde ou brune
  Et, de la veille au lendemain,
  Changeait sa pleur en carmin:
  Car on dtestait la paresse
  Dans cet ge  prsent vant.
  Vous voyez, sans qu'il y paraisse,
  Que nous n'avons rien invent.

  Mais, n'importe! En prenant la plume,
  Mon intention n'tait point
  De tant discourir sur ce point.
  N'y voyez aucune amertume,
  Si je l'ai fait, c'est qu'au moment
  De vous commencer mon histoire,
  Il m'est venu subitement
  Un scrupule, et voici comment:
  Si vous alliez ne pas y croire?
  Mes deux hros sont bien constants!
  Un amour que rien ne spare,
  Cela se voit de notre temps;
  Mais c'est un exemple bien rare
  A toute autre poque. Et voil
  Pourquoi je disais tout cela.
  Car, ce que vous allez entendre,
  Il fallait bien vous l'expliquer,
  Et commencer par vous apprendre
  Que le temps dont je veux parler
  Ressemble au ntre  s'y tromper.
  Ds lors, ce que je vais conter
  N'a plus rien qui doive surprendre,
  Et je commence.


  II

                    Les savants,
  Qui font biller de pauvres gens
  Et desscher de pauvres roses,
  Passent pour savoir toutes choses.
  Eh bien! (jugez d'aprs cela
  Du niveau de l'Acadmie)
  Je n'en sais pas un qui nous die
  Comment Lone se trouva
  tre,  seize ans, la plus jolie
  Des danseuses de ce temps-l.
  Pauvre fille de comdie!
  Dont nul n'a racont la vie,
  Et qui peut-tre ensorcela
  Plus d'un immortel qui l'oublie.

  Mais, au fond, cela n'y fait rien;
  Le fait n'en est que plus notoire;
  Et, quant  moi, l'on peut m'en croire
  Je ne suis pas historien.

  Or donc, mes belles demoiselles,
  S'il me faut faire le portrait
  De Lone, je vous dirai
  Que, si le bruit qui court est vrai,
  En la regardant les gazelles,
  Dont chacun vante les doux yeux,
  Se dpitaient  qui mieux mieux
  De voir qu'une simple mortelle
  Et os s'en procurer deux
  Dessins d'aprs leur modle.
  Avec ces yeux-l, vous pensez
  Que des cils bruns et retrousss
  Devaient aller le mieux du monde;
  Et les cheveux noirs abondants
  Montraient, sous leurs flots imprudents,
  L'oreille vierge de pendants.

  Ajoutez que, sans tre blonde,
  Elle avait, comme Ophlia,
  La pleur d'un camellia,
  Qu'elle tait petite et mutine,
  Avec de certains airs douteurs
  Et des sourires enchanteurs;
  Qu'elle avait la main blanche et fine,
  Le pied perdu dans la bottine,
  Et que sa lvre de rubis,
  Constamment mouille et vermeille
  Au milieu de ces tons plis,
  Rougissait comme une groseille
  Tombe au beau milieu d'un lis.

  Pour complter le paysage,
  Sachez encor que son corsage
  Renfermait une me de prix.
  De plus, ainsi que c'est l'usage
  Dans les thtres de Paris,
  tant jolie, elle tait sage.

  Ainsi fut et non autrement
  L'hrone de ce roman,
  Qui n'eut jamais qu'un seul amant.


  III

  Ce qui lui manquait,  vrai dire,
  Ce n'tait pas les amoureux;
  Vous savez qu'avec un sourire
  On en a plus qu'on n'en dsire,
  Et son sourire en valait deux.
  Mais, bien qu'on fit queue  sa porte,
  Tous ceux qui lui faisaient la cour
  En taient pour leurs frais d'amour.
  La chronique du temps rapporte
  Que Lone, en les garant
  Avec son sourire enivrant,
  Les tenait tous au mme rang.

  Hlas! la vertu d'une fille
  Est comme le pur diamant:
  L'acier s'mousse vainement
  Pour mordre le caillou qui brille;
  Rien ne l'entame. Seulement,
  S'il tombe, adieu le diamant!

  Quand on est vierge et qu'on est belle,
  Surtout  l'ge de la belle,
  A l'amour on est peu rebelle.

  Vierge et danseuse! Par ma foi!
  C'tait un vrai gibier de roi.
  Et, chose rare et curieuse,
  Bien qu'elle et, au gr de son coeur,
  A choisir plus d'un grand seigneur,
  Ce ne fut pas un bel acteur
  Qui rendit Lone amoureuse.

  Parmi tous les beaux jeunes gens
  Qui se faisaient les assigeants
  De cette belle crature,
  Il en tait un qu'on nommait
  Patrice, et qui se renommait
  Par plus d'une trange aventure.

  C'tait un charmant cavalier,
  Trs-digne d'avoir pour collier
  Les plus jolis bras de la terre;
  Et, comme il ne lui manquait rien,
  Le ciel, qui lui voulait du bien,
  Ne savait plus trop comment faire.

  Dieu, par un fait sans prcdents,
  L'avait fait noble, en mme temps,
  De coeur, de race et de visage.
  Il pouvait avoir vingt-sept ans,
  Et, pour attendre le printemps,
  Il menait trs-grand quipage.

  En somme, c'tait un dandy;
  Mais, comme la chanson le dit,
  Il tait franc, fier et hardi.


  IV

  Mes chres lectrices, j'hsite
  A continuer mon chemin;
  Si vous ne me tendez la main,
  Je n'irai jamais assez vite.

  Jugez un peu de mon ennui:
  Je veux peindre une belle nuit
  Et je ne sais comment la rendre,
  Car c'est un sujet bien us
  Dont tant d'auteurs ont abus
  Qu'on ne sait plus comment s'y prendre.

  Certes, si j'tais crivain,
  Je ne chercherais pas en vain;
  La chose serait bientt faite.
  Je prendrais le premier pote
  Qui me tomberait sous la main
  Et je vous parlerais des voiles
  De la nuit, et puis des toiles,
  Et puis du lac aux flots d'argent
  O se mire Phb la blonde
  Qui se penche vers l'eau profonde,
  Et puis des bois, et puis du vent;
  Du rossignol dans la valle,
  De la vieille tour isole,
  Des toiles d'or ou de feu,
  De l'herbe verte, du ciel bleu,
  Des bouleaux que la lune argent
  Et surtout, chose trs-urgente!
  Du pote  la Lyre d'or,
  Ame dans l'idal ravie,
  Pleurant devant ce beau dcor....
  Qu'il n'a jamais vu de sa vie.

  Car c'est un fait bien constat
  Que trois mille auteurs ont chant
  Juste la mme nuit d't
  Sans qu'elle ait jamais exist.
  Aussi, quel morceau bien trait!

  Dans le monde des lgies
  L'hiver est beaucoup moins gt;
  poque frache o les gnies,
  Pour rparer leurs insomnies,
  Ne perdent pas  rimailler
  Le temps qu'on doit  l'oreiller.
  Et le fait est, mesdemoiselles,
  Que dans notre calendrier
  Les nuits ne sont pas toujours belles
  Aux alentours de fvrier.
  C'est pourquoi je suis fort  plaindre,
  Car la nuit qu'il me faut dpeindre
  Se trouve au plein coeur de janvier.

  Figurez-vous donc la nuit brune,
  Un vent trs-sec, un ciel trs-noir,
  Dans ce ciel pas la moindre lune:
  Un horizon  n'y rien voir.
  Le givre dessche la terre,
  La grande route solitaire
  S'allonge en ruban droul.
  Sur la route dserte et blanche,
  Lgre comme un char ail,
  Rapide comme une avalanche,
  Une berline au grand galop;
  L'hirondelle qui rase l'eau
  Va moins gament que ma berline
  Dont le postillon bien pay,
  C'est--dire bien veill,
  Pour se donner meilleure mine,
  A tous les chos d'alentour
  Fait claquer son fouet, comme un sourd.

  Dans la berline est une fille,
  Au front tout rose de pudeur,
  Qu'un flot de fourrure entortille,
  Mourante d'amour ou de peur.
  Elle est dans les bras d'un jeune homme.
  Si vous croyez qu'ils font un somme,
  C'est que vous connaissez bien mal
  Le coeur humain en gnral.

  Les baisers volent sur la route!
  L'amour conduit les voyageurs!
  Pour la fillette je redoute
  Autre chose que les voleurs.
  Les chevaux vont comme le diable!
  La nuit est noire comme un four!
  Le voyage a l'air agrable....
  Hue! donc, beau postillon d'amour!

  Mais je ne sais  quoi je pense
  D'aller vous raconter cela.
  S'il en est temps encor: dfense
  De lire ce chapitre-l!
  C'est une affaire scandaleuse
  Comme on n'en voit plus  Paris;
  Vous devez la trouver affreuse,
  Et je suis bien de votre avis.
  En vrit, c'est une histoire
  Pleine d'une atrocit noire.

  Pourtant ce fut dans cet tat
  Qu'un beau soir Patrice emporta
  Son amante Lonita.


  V

  O vous, pour qui j'cris ces lignes!
  --Et qui peut-tre les lirez,
  Bien qu'elles ne soient pas trs-dignes
  De l'honneur que vous leur ferez;--
  Vous, les belles filles de France,
  Vous, l'orgueil d'un ciel enchant,
  Vous, le sourire et l'esprance!
  Vous, la jeunesse et la beaut!
  O vous  qui sourit l'Aurore,
  A qui tous les bras sont ouverts,
  Qui ne connaissez pas encore
  Vos printemps d'avec vos hivers!

  Vous, les vierges! Vous, les charmeuses!
  Dont le coeur, peureux et hardi,
  A des langueurs mystrieuses
  Dans un corps jeune comme lui!
  Vous, pour qui la coupe est remplie
  Et qui vous sentez d'y goter
  Presqu'autant de peur que d'envie!
  Vous qui faites aimer la vie
  Ou qui la faites redouter!

  Vous, pour qui les vieillards moroses
  Ont des regards pleins de regrets!
  Vous, pour qui les roses sont roses
  Et les bleuets bleus tout exprs!
  Vous, pour qui chantent les potes,
  Pour qui les toiles sont faites
  Et brillent dans l'azur des soirs!
  Vous, pour qui les perles sont rondes!
  O vous, les brunes et les blondes!
  Vous, les yeux bleus et les yeux noirs!
  Si vous avez, par aventure,
  Daign me suivre jusqu'ici,
  Laissez-l, je vous en conjure,
  Laissez-l ce triste rcit
  Dont j'ai commenc la peinture,
  Car un destin malencontreux
  Rserve  nos deux amoureux
  Un dnoment des plus affreux.

  Adieu le rve! adieu l'ivresse!
  Adieu l'amour et la tendresse
  Et les frais soupirs perdus!
  Adieu le bal et ses dlires,
  Et les parfums et les sourires!
  Adieu tous les bonheurs perdus!

  Chevaux, postillon et berline
  Qui, sur le flanc de la colline,
  Descendiez si lgrement,
  Vos grelots aux notes joyeuses,
  Durant les nuits silencieuses,
  N'effraieront plus l'cho dormant.

  Sur le grand chemin solitaire
  Vous n'caillerez plus la terre
  Que durcit le givre argentin.
  Tout ce pass que je soulve
  S'est vanoui comme un rve
  Aux premiers rayons du matin.

  O gat! reste ensevelie.
  Mon me est dsormais emplie
  D'une sombre mlancolie.

  Je suis si triste que vraiment
  Je ne sais plus du tout comment
  Je vais reprendre mon roman.
  Et, malgr mon regret sincre,
  Je commence  m'apercevoir
  Que le dramatique et le noir
  Ne sont pas du tout mon affaire.
  Mais puisque j'ai, sans m'en douter,
  Commenc de vous raconter
  Une histoire des plus touchantes,
  Quoi qu'il puisse m'en advenir,
  Je vais tcher de la finir
  En vous priant d'tre indulgentes.
  Si vous aviez quelque amiti
  Pour le hros et l'hrone
  De ce roman trs-dtaill,
  J'en appelle  votre piti;
  Car leur bonheur s'est effeuill
  Ainsi qu'un bouquet d'glantine.

  Ma plume hsite  retracer
  Le rcit d'aussi tristes choses;
  Hlas! quittez vos habits roses!
  Hlas! vos beaux yeux vont pleurer.


  VI

  Donc, autrefois, c'tait l'usage:
  Pour peu qu'on se ft pous
  Et que l'on ft civilis,
  Il fallait partir en voyage
  Le soir mme du mariage.
  On n'a jamais bien su comment
  Ni pourquoi vint cette mthode;
  Mais sachez que c'tait la mode
  Et que vous-mme, assurment,
  N'eussiez pas fait diffremment.
  Car, suivant un vieil axiome,
  La mode tait, dans le royaume,
  Aussi puissante que le roi;
  Et, pas plus tt la noce faite,
  On se ft fait couper la tte
  Plutt que de rester chez soi.
  Le dpart tait une rage;
  On n'pousait pas sans partir.
  En raison de votre grand ge,
  Vous devez vous en souvenir.

  Or, voyez si la destine
  Est malignement enchane;
  Un sourire amne des pleurs.
  Cette mode qui vous tonne
  Fut pour Patrice et pour Lone
  La source de tous les malheurs.

  A vous dire le vrai, je doute
  S'ils taient maris ou non.
  Ils suivaient bien la mme route,
  Mais ce n'est pas une raison.
  Je n'ai vu ni monsieur le maire,
  Ni le cur, ni le notaire,
  Ni les voitures d'apparat,
  Ni le moindre bout de contrat,
  Ni tuteur, ni pre, ni mre,
  Ni parents, ni gens, ni tmoins,
  Mais enfin j'ai vu les conjoints,
  Et, pour moi, je les considre
  Comme bien et dment unis,
  Maris, prchs et bnis
  Par tous les abbs de la terre.
  Dans tous les cas je crois qu'on peut
  Dire qu'il s'en fallait de peu,
  Car, ds le soir, ils s'en allrent
  Et, huit jours aprs, s'embarqurent,
  Ce qui, pour ce temps-l, dit-on,
  tait le suprme bon ton.

  S'ils voulaient aller en Turquie,
  Ou dans l'le de Borno,
  Ou simplement en Italie,
  C'est ce que je ne sais pas trop.

  Ce que je sais, c'est qu'un navire
  Se perdit vers le lendemain,
  Qu'un pcheur (pas Napolitain,
  Mais c'est tout ce que j'en puis dire)
  Au bord du rivage trouva,
  Ple et blanche, Lonita,
  Comme une madone de cire.

  Elle tait sur le sable fin,
  Sous le gai soleil du matin
  Qui riait dans sa chevelure.
  La vague l'effleurait un peu,
  Comme une fille qui ne peut
  Abandonner une parure.

  L'eau verte et le soleil joyeux
  Mlaient parmi ses longs cheveux
  Des reflets d'or et d'meraude;
  Et les flots qui les droulaient
  Jouaient avec et s'en allaient
  Comme des enfants pris en fraude.

  Un sourire presque effac,
  Dernier vestige du pass,
  Entr'ouvrait sa lvre pudique,
  Et l'aurore qui rayonnait
  Sur son front plissant, formait
  Un contraste mlancolique.
  Sachez pourtant, si vous l'aimez,
  Que ses beaux yeux inanims
  N'taient pas  jamais ferms.

  Lone revint  la vie.
  Le pcheur, pas Napolitain,
  Qui la trouva sur son chemin,
  Jugea qu'elle tait endormie.
  Ce fut lui qui fut son docteur,
  Et qui, chose assez inoue,
  Fut en mme temps son sauveur.
  Il la prit tout vanouie,
  L'emporta jusqu'en son rduit,
  Et, sans plus de crmonie,
  Vous la coucha droit dans son lit.
  Puis il fallait voir le bonhomme,
  Par la chambre allant et venant.
  Et soignant Lone tout comme
  Si c'et t son propre enfant.

  Si bien qu' la fin,  prodige!
  La belle fille ouvrit les yeux
  Et dit, en voyant ce bon vieux,
  Les mots sacramentels: O suis-je?

  Il la rassura de son mieux,
  Lui dit comme il l'avait trouve
  Et combien il tait joyeux
  De penser qu'elle tait sauve.
  Alors elle lui raconta
  Comment elle, Lonita,
  Et son frre, et tout l'quipage
  Du navire avaient fait naufrage;
  Qu'elle et son frre avaient pens
  Se sauver ensemble  la nage
  Et qu'ils avaient bien commenc;
  Mais qu' la moiti du voyage
  Les vagues et l'obscurit
  Les firent changer de ct;
  Qu'alors elle s'tait perdue;
  Qu'elle tait enfin parvenue
  Jusqu' cette plage, mais l,
  Tout ce qu'elle se rappela,
  C'est qu'elle perdit connaissance.
  Puis, comme elle s'inquitait
  De son frre qui lui manquait,
  Le bonhomme, comme l'on pense,
  Lui dit, pour la rassrner,
  Tout ce qu'il put imaginer
  De plus propre  la circonstance,
  Jurant ses grands dieux qu'on avait,
  Dans un port voisin, qu'il nommait,
  Fait le plus complet sauvetage
  Du navire et de l'quipage.
  Et, tout en lui contant cela,
  Prs de la belle il mit un plat,
  Puis un verre, puis une assiette,
  Et je crois mme une serviette.

  Lone avait l'esprit fort gai.
  Du moment qu'elle eut distingu
  Dans le discours sans queue ni tte
  Dont le brave homme lui fit fte,
  Que Patrice, de son ct,
  Etait lui-mme en sret,
  Cette charmante crature,
  Sans se dsoler plus longtemps,
  Prit en riant son aventure.
  Et, comme elle avait dix-sept ans,
  Elle se mit,  belles dents,
  A dvorer en conscience
  Le djeuner que, sur son lit,
  L'excellent homme lui servit
  Dans ses assiettes de faence.

  Ce fut ainsi qu'un beau matin
  Lone mangea le festin
  D'un pcheur, pas Napolitain.


  VII

  Un mois plus tard elle tait nonne:
  Et la belle, au fond d'un couvent,
  Pleurait,--que Dieu le lui pardonne!
  Moins sa faute que son amant.

  Hlas! hlas!  destine,
  A quoi bon l'avoir pargne
  Pour lui rendre des jours amers?
  N'et-il pas mieux valu pour elle,
  A travers la nuit ternelle,
  S'en aller morte au sein des mers?

  On n'avait sauv du naufrage
  Ni passagers, ni matelots;
  Victimes d'une nuit d'orage,
  Tous avaient pri dans les flots.
  Parmi ceux que la mare haute
  Vint jeter le long de la cte,
  L'oeil teint et le front blmi,
  La pauvre fille n'eut pas mme
  La consolation suprme
  De reconnatre son ami.
  C'est en vain qu'on chercha Patrice;
  La mer avait d l'engloutir,
  Car on ne put rien dcouvrir
  Qui de sa mort ft un indice.

  Lone le pleura trs-fort.
  Je crois pourtant qu'on aurait tort
  De parier qu'elle tait veuve;
  Et moi, si j'tais esprit fort,
  Je ne croirais Patrice mort
  Que lorsque j'en aurais la preuve.

  Quoi qu'il en soit,  qui voudra,
  Le suivant chapitre apprendra
  Ce que tout ceci deviendra.


  VIII

  N'est-ce pas un spectacle trange
  De voir deux pauvres amoureux
  Qui, lorsque pour eux tout s'arrange,
  Et ds qu'ils devraient tre heureux,
  Se vont justement mettre en tte
  Qu'ils sont spars par la mort,
  Et se bornent, sans plus d'enqute,
  A maudire leur triste sort?

  La chose parat incroyable;
  Pourtant, vous l'avez devin,
  C'est l l'histoire lamentable
  De notre couple infortun:

  A dire la vrit pure,
  Le hros de cette aventure
  N'tait pas mort dans les flots bleus,
  Ainsi que l'on se le figure;
  Mais il n'en valait gure mieux.

  Tandis que Lone est au clotre,
  O sa douleur ne fait que crotre
  Et embellir, en quelques mots
  Je vais vous dire tous les maux
  Que dut endurer le jeune homme
  En trois mois d'un supplice affreux,
  Et par ainsi vous verrez comme
  Les voyages sont dangereux.

  Durant la nuit de ce naufrage
  O presque tous avaient pri,
  Comme Lone et son ami
  Tchaient de gagner le rivage
  Et se dirigeaient  la nage
  Par un chemin fort encombr
  Et surtout fort mal clair,
  On se souvient, sans aucun doute,
  Que Patrice fit fausse route.
  Il s'tait bientt gar;
  Si bien qu'au lever de l'aurore
  Le malheureux, n'en pouvant plus,
  Moiti mourant, moiti perclus,
  A peine respirant encore,
  Et sur le point de se noyer,
  Fut recueilli, sans connaissance,
  Par un pauvre petit voilier
  Qui longeait les ctes de France.
  O douloureux rapprochement!
  Cela se passait justement
  A l'heure o, loin de son amant,
  La belle, ignorant son tourment,
  Djeunait si mignonnement.

  Le jeune homme, en cette dtresse,
  N'en fut point, comme sa matresse,
  Quitte pour la peur; car il fit
  Une terrible maladie
  Qui pensa lui coter la vie
  Et le retint trois mois au lit.

  Sur ce brave petit navire
  Il fut soign, tant bien que mal,
  Du mieux qu'on put. Le principal,
  C'est qu'il en revint. Mais le pire,
  Ce fut le changement moral
  Qui s'opra dans sa nature.
  On ne le vit, dans ces trois mois,
  Pas sourire une seule fois,
  Et cette funeste aventure,
  Aprs mme qu'il fut guri,
  Paraissait,  ce qu'on assure,
  L'avoir pour toujours assombri.
  Il revenait; mais ses ides
  taient visiblement changes,
  Et, de plus, le pauvre garon
  Crut si bien sa matresse morte
  Qu'il ne tint en aucune sorte
  A s'en faire apprendre plus long.
  Bref, Patrice,  bout d'esprance,
  Le corps vaincu par la souffrance,
  Pleurant son rve inachev,
  Aussitt de retour en France,
  S'en fut tout droit se faire abb.
  Vous me direz: C'est mal tomb!
  Mais que voulez-vous qu'on y fusse?
  Les faits sont l que rien n'efface:
  C'est tantt pile et tantt face.

  Ce qui m'afflige, c'est de voir
  Comme ce roman tourne au noir.
  Le malheur est de la partie;
  On se demande, en vrit,
  Quelle fcheuse sympathie
  Put donner  chaque partie
  D'une union bien assortie
  Ce penchant pour la sacristie:
  C'est comme une fatalit.

  Mais souffrez que je continue,
  Et bientt la vrit nue
  Jusqu'au bout vous sera connue.


  IX

  Voil donc nos deux tourdis
  Perdus, comme on disait jadis,
  Sur le chemin du Paradis.

  Un jour vint qu'ils se rencontrrent,
  Mais ce ne fut qu'aprs longtemps!
  --Donc, au bout de cinq ou six ans
  Voici comme ils se retrouvrent:

  Tandis que Lone au couvent,
  Moiti priant, moiti rvant,
  Pleurait comme une Madeleine,
  Il arriva que son amant,
  Bien qu'il ft aussi fort en peine,
  Oublia trs-dvotement
  Et sa matresse et son tourment.

  Je ne vais pas, comme on peut croire,
  Tcher d'excuser  vos yeux
  Ce que peut avoir d'odieux
  Une ingratitude aussi noire.
  Que suis-je? un pauvre historien
  Qui raconte, et n'invente rien.

  Donc, si ce jeune homme est coupable,
  Ma lectrice pensera bien
  Que je n'en suis pas responsable,
  Et que sa conduite sans nom
  M'indigne autant que de raison.

  Patrice tait pourtant sincre;
  Si rien ne l'et dsespr,
  Jamais il n'et t cur.
  Mais enfin, qu'y pouvons-nous faire?
  Son grand dsespoir fut l'affaire
  De six mois.

              Le pauvre garon,
  C'est une justice  lui rendre,
  Ds qu'il fut en religion,
  Sans vouloir d'abord rien entendre,
  Maigrit de la belle faon.
  Sans dormir du soir  l'aurore,
  Sans parler de l'aurore au soir,
  Tout dfris, broyant du noir,
  Mangeant peu, buvant moins encore,
  C'tait piti que de le voir.

  Et c'est justement l le diable:
  Un jeune abb si languissant
  Avait trop l'air inconsolable
  Pour ne pas tre intressant.
  D'autant que, si l'on considre
  Que Patrice fut, en naissant,
  Marquis de par ses pre et mre,
  Et qu'il avait sans contredit
  Le pied mince, la mine fire,
  De la fortune et de l'esprit:
  On conviendra sans trop de peine
  Qu'il lui fallait, quoi qu'il advint,
  Faire trs-vite son chemin
  Dans la sainte glise romaine.

  Pour commencer, il eut l'honneur
  D'tre invit chez monseigneur,
  Lequel tait un charmant homme
  Qui le prit en affection,
  Lui donna sa protection
  Et, ds ce jour, le traita comme
  Il et fait d'un fils. En un mot,
  Grce  lui, notre ami Patrice
  Fut fait prtre beaucoup plus tt
  Que ne l'est un simple novice.
  C'est alors que l'ambition,
  Sans tre encore la plus forte,
  Lentement, par gradation,
  Fit sa petite invasion.
  Dans son coeur, de si belle sorte
  Que sa trs-chre passion
  En fut sans bruit mise  la porte.
  Bref, aprs un an coul,
  Ce pauvre amant si dsol
  Semblait  peu prs consol.

  Toutefois je n'oserais dire
  Qu'il n'et point gard dans son coeur
  Le souvenir de sa douleur:
  Car, mme  travers son sourire,
  Son visage avait conserv
  Je ne sais quoi d'un peu voil,
  Signe d'une douleur profonde,
  Qui lui seyait le mieux du monde.

  Vous remarquerez en passant,
  Mesdemoiselles, je vous prie,
  Qu'avec cet air intressant
  Ce garon, malgr son envie,
  Ne pouvait pas faire autrement
  Que d'avoir de l'avancement.


  X

  Or, un certain jour que Patrice,
  --Patricius en bon latin,--
  Avait justement le matin
  Appris, au sortir de l'office,
  Que l'on devait, le lendemain,
  Le nommer vque romain,
  Il arriva que la nouvelle
  De ce rapide avnement
  Fit une sensation telle
  Que ce fut un vnement
  Jusqu'au fond du clotre o Lone,
  Fidle comme au premier jour,
  Priait le Christ et la Madone
  De la gurir de son amour.

  A cette nouvelle imprvue,
  Vous pouvez vous imaginer
  A quel point elle fut mue
  Et ce qu'elle dut prouver.

  D'abord, sans force et sans courage
  Devant ce fait presque inou,
  La pauvre enfant s'vanouit
  Pour tre en rgle avec l'usage,
  Mais, au bout de quelques instants,
  Lorsqu'elle eut repris connaissance,
  Oubliant toute obissance
  Et sans attendre plus longtemps,
  Tremblante et pourtant dcide,
  Les yeux baisss, le coeur battant,
  Elle sortit de son couvent
  Par une porte drobe;
  A pas furtifs et n'emportant
  Qu'un petit miroir avec elle;
  Et tandis qu'elle trottinait,
  Tout le long du chemin, la belle
  Furtivement s'y regardait
  Pour voir si celui qu'elle aimait.
  Allait encor la trouver belle.

  Ce point-l, seul, l'inquitait.
  Or,  cette poque, Lone
  N'avait pas encor vingt-trois ans,
  Et l'on sait que, pour bien des gens,
  C'est le bel ge d'une nonne.
  Mais, que l'on pense ou non comme eux,
  C'est ainsi que notre amoureuse
  S'en vint, palpitante et peureuse,
  Chez monseigneur son amoureux.

  Lequel, il faut bien qu'on le dise,
  Pour se donner avant la prise
  Un avant-got fort dlicat
  Des plaisirs de l'piscopat,
  Avec un srieux d'glise,
  tait en train, pour le moment,
  De s'admirer complaisamment
  Devant un miroir de Venise
  Et posait comme il le fallait,
  Du talon jusques au collet,
  Dans un bel habit violet.


  XI

  J'affirme, de mmoire d'homme,
  Que jamais miracle accompli
  N'tonna crature comme
  Sut tre tonn notre ami,
  Quand, pareille au lys qui frisonne,
  Sous son voile, dont chaque pli
  Tremblait sur sa blanche personne,
  Il vit apparatre Lone.
  Le fait est, sans plus d'embarras,
  Qu'ils se jetrent dans les bras
  L'un de l'autre, et qu'ils s'embrassrent
  De bon coeur, et recommencrent
  Tant et si bien que l'vch
  Lui-mme en et t touch.


  XII

  On se retrouve, on rit, on pleure.
  On s'aime et le reste n'est rien;
  C'est charmant. Bref tout alla bien
  Pendant prs d'une demi-heure.

  Mais, une fois l'motion
  Du premier moment apaise,
  Quand la froide rflexion
  Vint, avec sa morale use,
  Se reprsenter  l'esprit
  Du futur prlat, il se dit
  Qu'il avait fait une folie;
  Et je crois qu'il s'en repentit.

  Quoique Lone ft plie,
  Elle tait encor bien jolie
  Et Patrice en et t fou;
  Mais l'vch, quand on y pense,
  A bien aussi son importance,
  Et Patrice y tenait beaucoup.

  Lors il s'tablit une lutte
  Entre sa raison et son coeur,
  Et le jeune homme fut rveur
  Pendant une bonne minute.

  Mais son parti fut bientt pris,
  Et, bien qu'il ft encore pris,
  L'vch lui parut sans prix.

  Aussi devint-il inflexible.
  Et, quand la malheureuse enfant
  Ne pouvant le croire insensible,
  Le suppliait en touffant,
  A travers sa pleur mortelle,
  Avec ses beaux yeux languissants
  Et sa voix aux sons caressants,
  De partir encore avec elle:

  --Ma chre, je rflchirai,
  Lui dit Patrice, et je verrai
  Lorsqu'archevque je serai.

  Devant un semblable langage,
  Voyant son bonheur s'crouler,
  Lone sentit s'en aller
  Tout ce qu'elle avait de courage.
  Et, par un changement subit,
  Grave et muette, elle sortit
  L'oeil sombre, la dmarche lente;
  Si bien qu'en la voyant ainsi
  Dchevele et chancelante,
  Son amant, un peu tard, hlas!
  Lui courut aprs dans l'alle.

  Mais, l'ayant en vain rappele,
  Pensif, il revint sur ses pas;
  Car elle ne l'entendit pas,
  Tellement elle tait trouble.

  Elle rentra dans son couvent
  Par la mme petite porte
  Qu'elle avait franchie en rvant
  Quelques heures auparavant.
  Mais la secousse tait trop forte,
  Et ses soeurs ne la virent plus;
  Car,  l'heure de l'Angelus,
  Le soir mme on la trouva morte.

  Patrice, en apprenant cela,
  Se dit: Le bonheur tait l!
  Et derechef se dsola.


  XIII

  Quelle apparence recueillie
  Offre  l'oeil ce parc tnbreux!
  A voir ces vieux troncs vigoureux,
  On sent bien la mlancolie
  D'une antique fort vieillie
  Dans le voisinage sacr
  D'un vaste et puissant prieur.

  Ces bois ont un parfum mystique.
  La vieille cloche au bruit d'airain
  Y trouve un cho sympathique,
  Et, ce lieu dsert est empreint
  D'une tristesse monastique.
  Ces pins droits et silencieux
  Disposent  la rverie.
  Leur ombrage est sombre et pieux,
  Comme pour dire: Ici l'on prie.
  Et les grands tilleuls tortueux
  Ont, dans leur air majestueux,
  Je ne sais quoi de vertueux,
  De respectable et d'immobile
  Qui donne  ce sjour tranquille
  La solennit des saints lieux.
  On dirait des religieux
  Rvant au nant de la vie.
  Ce bois triste et mystrieux,
  C'est le jardin de l'abbaye.

  Rien n'est chang dans le couvent.
  Les arbres sont verts comme avant,
  Et les nonnes du monastre,
  Ainsi qu'autrefois, vers le soir,
  Viennent promener et s'asseoir
  Sous leur ombrage solitaire.

  Pourtant, derrire ce dcor,
  Est un jardin plus sombre encor,
  O jamais la frache glantine
  N'accroche, le long des sentiers,
  Aux branches des verts noisetiers
  Sa tige odorante et mutine.

  L, de vieux arbres en lambeaux
  Protgent les ples tombeaux
  Contre le vent et la froidure;
  Ce sont des ifs et des cyprs.
  La rivire qui passe auprs
  Reflte leur sombre verdure.

  L, dans un ternel sommeil,
  Dort plus d'un front jeune et vermeil,
  Plus d'une par la mort blmie.
  Sous un pin au feuillage pais,
  Dans le silence et dans la paix,
  C'est l qu'est Lone endormie.

  Elle dort. Le temps passera,
  Et toujours elle dormira
  Sous la pierre, immobile et douce,
  Et de sa divine beaut,
  Hlas! hlas! rien n'est rest
  Qu'une tombe o verdit la mousse.

  Ce marbre, o nul ne doit venir,
  Gardera seul le souvenir
  De cette figure anglique.
  Et seul, dans les tristes chos,
  Le vent bercera son repos
  D'une plainte mlancolique.

  Ainsi fut, et non autrement,
  L'hrone de ce roman,
  Qui n'ont jamais qu'un seul amant.

  Et depuis lors le jeune vque,
  En proie au chagrin le plus noir,
  Par amour devint ... archevque,
  Et cardinal ... de dsespoir.


  XIV

  Vous qui, d'une mignonne main,
  Feuilletez ces pages lgres,
  Et qui les oublirez demain,

  O vous, lectrices passagres,
  Dont la joue au sang de carmin
  N'a point de roses mensongres;
  Si jamais vous avez pleur,
  Si jamais vous avez aim,
  Si jamais vous avez rv:
  Parfois, dans la triste soire,
  A l'heure o la lune plore,
  Viendra, par la vitre nacre,
  Pencher sur nous son front tremblant,
  Plaignez la nonne en voile blanc
  Par la mort tout ensommeille,
  Qui repose au sein de l'oubli,
  L-bas, parmi l'herbe mouille,
  Printemps cleste, enseveli
  Sous la campagne dfeuille.

  Le monde est un juge banal;
  On trouve, en ouvrant un journal,
  Des nouvelles du cardinal.
  Mais Lone? qui parle d'elle?
  C'est pourtant un rare modle
  Qu'une amante  jamais fidle.


  1865.




PREMIERES LARMES


  J'admire ces toiles lentes;
  J'y vois mme, en rvant un peu,
  Comme des gouttes d'or tremblantes
  D'un ton divin sur un fond bleu.

  J'coute avec charme,  nature!
  Qu'est-ce donc qu'un coeur d'amoureux?
  Ce bruit de cailloux, quand murmure
  La source au fond du ravin creux;

  Quand la brise, sur la montagne,
  Soupire en inclinant les fleurs:
  Et me voil, par la campagne,
  Dieu me pardonne, tout en pleurs!

  Je crois mme, quelle folie!
  Qu'un rossignol ou qu'un pinson
  Me rend plein de mlancolie.
  Las! qui me rendra ma raison?

  D'o vient, j'ose  peine le dire,
  Que je me suis, seul dans les bois,
  Surpris quatre fois  sourire
  Quand je pleurais tout  la fois?

  Est-ce l'amour? Sans m'y connatre,
  Je le crois quand je pense  vous.
  Mais, non; l'amour ne doit pas tre
  Si cruel, hlas, ni si doux!


  1856.




L'AUTOMNE


  Septembre finissait: dj le vent d'automne
  Du printemps, dans les bois, effeuillait la couronne.
  Les monts, dors encor des reflets du soleil,
  Se mouraient sous ses feux. Chaque arbre  son rveil,
  Voyait le sol jonch de ses feuilles fltries,
  Brillantes de rose et par le froid meurtries.
  Comme un rideau de gaze, une faible vapeur
  Jetait sur la valle un voile de langueur;
  De quelques pauvres toits, en spirale dormante,
  S'levait lentement une trace fumante,
  Tandis que le soleil,  l'horizon lointain,
  Rougissait les coteaux d'un rayon incertain.

  En longs frmissements les brises murmurantes
  De l'automne apportaient les senteurs enivrantes
  Et soupiraient ces chants qui font rver d'amour,
  Errants dans les chos sur le soir d'un beau jour.
  Et la nature alors chantait comme en un rve
  Le silence et l'amour, l'ombre et tout ce qui rve,
  Puis semblait, languissante ainsi que la beaut,
  Mourir dans sa splendeur et sa srnit.


  Octobre 1857.




MA FOLIE


  Moi, j'ai fait ma folie
  D'une fille aux yeux bleus.
  Le moindre de ses voeux
  Dispose de ma vie.

  Et jusqu' son dpit,
  Jusques  ses pleurs mme,
  Tout en elle je l'aime,
  Et pourtant elle en rit.

  Et pourtant, si ma bouche
  S'gare sur sou cou,
  Elle m'appelle fou,
  La folle, et s'effarouche.

  Et je suis furieux!
  Car elle est si jolie
  Que j'aime  la folie
  Cette fille aux yeux bleus.


  Paris, Mai 1858.




A MARIE


  En promenant, vous souvient-il, Marie,
  Vous me donniez votre petit bras blanc
  Que je serrais parfois, tout en causant?
  Vous plissiez malgr vous, ma chrie,
  Et votre voix tremblait en me parlant.

  Je vous aimais, Mariette, et pourtant
  N'en disais rien, mais je mourais d'envie
  De vous conter mon secret, par moment,
                 En promenant.

  Mais vous partez; quand on part, on oublie.
  Vous allez donc vous marier, vraiment?
  Parfois, l-bas, si votre coeur s'ennuie,
  --Vos grands yeux bleus sont si doux en rvant!--
  Songez  moi du fond de l'Algrie,
                En promenant.


  Toulon, Juin 1858.




RHODINA


  Fille de Lesbos, vierge aux tresses blondes,
  Nymphe auprs de qui plirait Vnus,
  Fleur du Sunium, dont de chastes ondes
  Au soleil jadis baignaient les pieds nus!

  Comme sur la mer, la mer frmissante
  Poursuit le sillon d'un fuyant esquif,
  Sur le sable fin l'onde caressante
  A-t-elle effac ton pas fugitif?

  Blanche Rhodina, ma desse antique,
  Si chez les mortels, par faveur des dieux,
  Tes charmes divins, dans leur grce attique,
  Daignaient un beau soir descendre des cieux,

  Si tu revenais, ravissante et telle
  Que Clphas te vit, un jour de pch,
  Je voudrais t'aimer d'amour immortelle
  A rendre jalouse Hlne ou Psych!

  Car parmi tes soeurs au chaste sourire
  Dont je vois s'enfuir dans les bois ombreux
  Le pas, cadenc comme un chant de lyre,
  Toi seule es la reine aux yeux amoureux.

  Et tu m'aimerais, ma pudique amante,
  Tout en restant nymphe et divinit:
  Comme ton sein nu sa pudeur charmante,
  O reine, l'amour a sa chastet.


  Passy, Aot 1858.




A L'HOTELLERIE

--SOUVENIR DE MUSSET--


  I

  Il est des jours, Dieu me pardonne!
        O, sans mentir,
  Je sauterais de la Colonne
        Pour en finir.

  D'o vient cette mlancolie?
        Voyons un peu:
  Suis-je en veine de posie?
        Mais non, par Dieu!

  Est-ce un de ces spleens qu'on prouve
        Quand, par moment,
  Votre tourdi de coeur se trouve
        Seul en aimant?

  Suis-je dans mes jours de tristesse?
        Ai-je un trsor
  Cach dont le souci m'oppresse?
        Ou bien encor

  La province me semble-t-elle
        Bte  ce point
  Qu'il n'est rien qu'on puisse chez elle
        Trouver  point?

  La connaissez-vous, la province?
        Pour aujourd'hui,
  Hlas! j'y bille comme un prince
        Mourant d'ennui.

  Lyon! dire qu'on y demeure!
        Sjour mortel!
  Si je couche ici, que je meure
        Dans cet htel!

  Par hasard, est-ce que vous tes
        De mon avis,
  Que rien, mme en ses jours de ftes,
        Ne vaut Paris?

  Car Paris! ah! mademoiselle,
        C'est l qu'on vit;
  C'est l que la femme est fidle,
        A ce qu'on dit.

  C'est l que l'Amour vend ses pommes
        Et mille riens,
  Et c'est le pays des grands hommes
        Et des vauriens.

  Ah! c'est beau, Paris! Pour les femmes,
        Quel paradis,
  Et quel purgatoire,  mesdames,
        Pour les maris!

  Ces pauvres gens ... mais je m'arrte;
        Car, Dieu merci!
  Pas plus que vous ne m'inquite
        Un tel souci!

  Mon avis, puisque la franchise
        Est de saison,
  Est que vous avez, quoi qu'on dise,
        Toujours raison;

  D'abord parce que, dans la vie,
        Autant qu'on peut,
  Je trouve qu'il faut suivre un peu
        Sa fantaisie;

  Et puis, vous savez bien, Ninon,
        Vous que j'implore,
  Que, tout ce que vous trouvez bon,
        Moi je l'adore.

  Et je le dis sincrement,
        Chacun avoue,
  Femmes, que le bon Dieu vous doue
        Trs-joliment.

  Et qu'il n'est pas un homme au monde
        Qui vaille enfin
  La moindre fille, brune ou blonde.
        C'est bien certain.


  II

  Pour en revenir au malaise
        De mon esprit,
  Nous parlions de ce qui me pse
        Et m'assombrit:

  Non! ce n'est ni la Posie
        Au front rveur,
  Engendrant la mlancolie
        Dans tout le coeur;

  Ni le spleen qui bille et qui bille,
        Le spleen maudit
  Triste et plat comme une muraille
        Qu'on reblanchit;

  Ni rien des malheurs de la vie,
        Petits ou grands,
  Qui passent et que l'on oublie
        Avec le temps.

  Mais alors, d'o vient que mon me
        Voit tout en noir?
  Que mon coeur palpite, sans flamme
        Et sans espoir?

  Quel est donc ce malaise trange
        Qui m'engourdit?
  Est-ce mon diable ou mon bon ange
        Qui m'affadit?

  Je crois que j'aimais ma matresse,
        Sans m'en douter;
  Et que je suis plein de tristesse
        De la quitter.

  Suis-je donc un amant fidle?
        Car, en un mot,
  J'ai dans l'me une peur mortelle
        De l'aimer trop.

  Je laisse, hlas! tout ce que j'aime
        Derrire moi;
  Si je pleure au fond de moi-mme,
        Voil pourquoi.

  Je sens que mon coeur se rveille,
        Espoir du!
  Quand je le crois mort, il sommeille
        A mon insu.

  Nous avons beau faire, notre me
        Subsiste en nous
  Et brle, tincelle sans flamme,
        D'un feu plus doux.

  Cette tincelle est notre vie,
        Joie ou malheur;
  Sa lueur, ardente ou plie,
        Jamais ne meurt.

  C'est la mystrieuse chane
        Qui nous unit
  A tout ce que notre me en peine
        Aime et bnit;

  C'est l'amour qui tue ou fait vivre;
        C'est notre sort;
  C'est l'toile qu'il nous faut suivre
        Aprs la mort.

  Dieu l'a dit, et la destine
        Suit son chemin
  Comme une ennemie acharne
        Du genre humain.

  Je marchais, croyant pour la vie,
        Mon coeur bris,
  Et voil que ce coeur me crie:
        Tu t'es tromp!

  Mes amis, ma mre et mon pre,
        Je vous aimais.
  J'aimais ma matresse, ah! misre!
        Plus que jamais.

  Ah! si c'est bien toi qui dchanes
        Charmes et peines!
  S'il est vrai que, toujours, demain
        Soit dans ta main!

  Mon Dieu, si nos blessures mme
        Viennent de toi!
  Si mon cri n'tait qu'un blasphme,
        Pardonne-moi.


  1858.




LA ROSE


  O ma pauvre rose effeuille,
  Charme, regret, parfum, trsor,
  Toi que ses lvres ont mouille,
  O fleur, parle-moi d'elle encor.

  C'est dans un bal que je l'ai vue,
  Blanche avec des lvres de feu.
  Une douce flamme ingnue
  Brillait dans son profond oeil bleu.
  C'tait, je crois, la nuit dernire
  Que je la vis pour en mourir.

  Il n'est point de pire misre,
  Et pourtant ma douleur m'est chre
  Et cher aussi son souvenir.


  II

  La Valse a d'tranges ivresses;
  Je sentais  chaque dtour
  Ses beaux bras aux molles caresses
  Qui me chargeaient de morbidesses
  Toutes ruisselantes d'amour.
  --Elle est blanche, sa chevelure
  L'claire comme un cadre d'or
  claire une miniature.
  L'toile tremblante qui dort
  Aux cieux o sa clart s'azure,
  Brille d'un moins pur diamant
  Que ne brillait son front charmant
  Pendant cette nuit de ferie.

  Hlas! Tout s'est enfui, pourtant!
  Mais de ma vision chrie
  Il me reste la fleur fltrie
  Qu'elle a perdue en me quittant.

  O douceur!  mlancolie!
  Adieu, fleur dsormais plie!
  L'amour est ce bel oiseau bleu
  Lger comme un songe frivole,
  Qui nous caresse, et puis s'envole.
  En battant des ailes, vers Dieu!


  Paris, Novembre 1859.




RENCONTRE


  Je le croyais pourtant bien mort, mon pauvre amour.
  Et rien que pour la voir aujourd'hui, dans la rue,
  Le voil revenu, brlant, comme  sa vue
          Il me prit un beau jour.

  Mais alors il tait doux et plein d'esprance
  Comme un rayon de lune adorable qui luit,
  Quand la tempte souffle et que le vent balance
          Les arbres dans la nuit.

  Et je l'avais bni, lui si plein de promesses,
  Me berant  son chant....--Beaux rves enchanteurs!--
  Hlas! pourquoi faut-il que toutes nos tendresses
         Nous cotent tant de pleurs?

  Certes! j'aurais jur de l'avoir oublie,
  Elle qui m'a tant fait souffrir quand je l'aimais,
  Et voil que ma plaie  peine referme
         Saigne plus que jamais!


  Passy, Mai 1860.




A MADAME L***


  C'est amusant,  deux, de courir dans les bois,
  Et de rver le soir au frais des grands ombrages.
  En parlant  voix basse errer sous les feuillages,
  N'est-ce pas un bonheur  faire envie aux rois?

  Cependant un boudoir, lorsque de petits doigts
  Vous en ouvrent la porte, a bien ses avantages,
  Qui partout ont sembl divins, mme aux plus sages.
  C'est mon avis, et c'est le vtre aussi, je crois.

  On dit mme, est-ce vrai? qu'une bonne voiture
  Quand les coussins sont doux, moins pourtant que les yeux
  De celle qui l'occupe, est chose qui s'endure.

  Un seul point me surprend: ces mots mystrieux
  Que le coeur seul entend, que la bouche murmure,
  Oh! comme on les oublie aprs un an ou deux!


  Passy, Juin 1860




ADIEU, NINON


      Depuis longtemps,
  Trop longtemps, je soupire.
      Il est grand temps
  Aujourd'hui de me dire
      Si vous voulez
  Jouer avec ma flamme.
      Parlez, madame,
  Mais vous me le paierez.

      Allons, mon coeur,
  Et cachez, je vous prie,
      Cet air moqueur
  Qui vous rend moins jolie.
      Quoi! vous osez
  Rire de mon attente?
      Riez, mchante,
  Mais vous me le paierez.

      Hlas! pourquoi
  Faut-il que je vous aime,
      Fille au coeur froid,
  Qui n'aimez que vous-mme?
      Vous souriez?
  Ma peine est bien trange,
      Allez, mon ange,
  Mais vous me le paierez.

      Pourquoi tantt
  Votre voix si rieuse,
      Au piano
  tait-elle rveuse?
      Vous le savez,
  Cela vous rend plus belle.
      Chantez, cruelle,
  Mais vous me le paierez.

      Mlant nos pas
  Dans un mme ddale,
      Quand dans mes bras
  La Valse vous rend ple,
      Vous ne songez,
  Vous, qu' votre toilette.
      Dansez, coquette,
  Mais vous me le paierez.

      Mais quel courroux!
  Vous aurais-je blesse?
      Quels yeux moins doux!
  Quelle moue offense!
      Vous vous fchez?
  Vous tes en colre?
      Boudez, ma chre,
  Mais vous me le paierez.

      Adieu, Ninon.
  Eh bien! quel est ce geste?
      Qu'avez-vous donc?
  Voulez-vous que je reste?
      Ciel! vous pleurez
  Votre main me rappelle....
      Pleurez, ma belle,
  Mes maux sont trop pays.


  Passy, Aot 1860.




DANS LA FORT


  Bois o l'Automne se courrouce,
  Et, dans les sentiers gracieux
  tend sa rouille sur la mousse!
  Brises dont la plainte est si douce
  Qu'elle semble venir des cieux!

  Sombres cueils! roches antiques!
  Vous qui bravez les ocans!
  Vous que les vagues atlantiques
  Ont, dans leurs fureurs fantastiques,
  Dcoups en profils gants!

  Et vous, cieux o l'aube tincelle,
  A l'heure o la lune s'endort,
  Dites-moi s'il est, brune ou blonde,
  Une belle plus belle au monde
  Que ma matresse aux cheveux d'or?


  tretat, Dcembre 1860.




MESSAGE


  Allez vers elle, fleurs chries,
  Allez, et ne trahissez pas
  Ces mots que dans mes rveries
    Ma bouche dit tout bas.

  Ne lui dites pas, indiscrtes,
  Combien de dsirs insenss
  Cachent sous mes regards glacs
    Leurs flammes inquites.

  Ne lui dites pas qu'en tous lieux
  Mon coeur la suit  tire-d'aile,
  Que les rayons de ses grands yeux
    Me font frmir prs d'elle;

  Cachez-lui qu'un mot de sa voix
  Trouble mon oreille ravie,
  Et que je donnerais ma vie
    Pour mourir sous ses lois.

  Qu'elle ignore, la grande dame,
  Que je l'aime au point d'en mourir,
  Quand ma bouche, touffant mon me,
    Froidement sait mentir;

  Lorsque dans sa chambre o, sans cause,
  Je deviens timide et tremblant,
  Tous deux, d'un ton indiffrent,
    Nous parlons d'autre chose.

  Quand elle fait, par ses accents,
  Sur la scne o chacun l'admire,
  Haleter la foule en suspens
    Par son divin sourire,

  Dans un coin, pensif, inconnu,
  Qu'elle ignore, la grande artiste,
  Combien celui-l seul est triste
    Qu'un beau rve a perdu!

  Ne lui dites pas que je l'aime,
  Ni combien il m'en a cot
  Pour comprimer mon coeur bless
    Qui criait en moi-mme!

  Ne lui dites pas que je meurs
  Et que c'est elle qui me tue,
  N'ayant pas souponn mes pleurs
    Dans mon me perdue.

  Pourquoi faut-il l'avoir connue,
  Puisque j'en devais tant souffrir?
  N'et-il pas mieux valu mourir
    Avant de l'avoir vue?

  Maudit soit le jour o mes yeux
  Ont vu ces traits si pleins de charmes,
  Puisqu'inutiles sont mes voeux
    Et vaines mes alarmes!

  Gardez bien mon triste secret;
  Si vous lui parliez de ma peine,
  Qui sait, avec son air de reine,
    Ce qu'elle en penserait?


  Paris, Janvier 1860.




A MA MRE


  O sont-ils, mes chagrins d'enfant,
  Grandes peines vite oublies,
  Aux larmes si vite essuyes
  Que je riais en mme temps?

  Comme elles sont loin, les soires
  Que nous passions en attendant
  Mon pre! O mes heures dores!
  Tu disais: Quand tu seras grand!...

  J'ai grandi. Le temps d'un coup d'aile
  Jette au vent bien des rves d'or:
  J'ai souffert et je souffre encor.

  Mais j'ai dans mon me immortelle
  Senti que Dieu me laisse encor
  Ma mre, et que j'ai tout en elle.


  Paris, Fvrier 1861.




A MA MRE


  Un an pass, mre, qu'un beau matin,
  Enfant par l'ge et vieux par la tristesse,
  Malade, us, las de vivre sans cesse
  Et de trouver l'ennui sur mon chemin,

  En souriant  mon nouveau destin,
  Je vins ici chercher dans ta tendresse
  Pour mon coeur froid la chaleur de ta main,
  Dans ton amour l'abri de ma faiblesse;
  C'est prs de toi, pour la premire fois,
  Que j'ai connu la douceur de sa voix,
  Que le bonheur a pass sur ma route.

  Je vais partir. Qu'importe? j'ai vcu.
  Qu'il soit bni, malgr ce qu'il en cote
  Pour le pleurer aprs l'avoir perdu!


  Alger, 5 fvrier 1862.




A MON AMI PAUL E.. G..


  Paul, as-tu quelquefois, dans tes jours de tristesse,
  Senti passer en toi quelque gai souvenir?
  Et n'as-tu pas alors,  travers ta dtresse,
  Song combien le charme en est doux  sentir?

  Moi j'y pensais ce soir, laissant mon feu mourir;
  J'errais dans ce pass qui me revient sans cesse.
  Je songeais qu'il est loin, et, sans qu'il y paraisse,
  Que voil plus d'un an que tu m'as vu partir.

  Puis je rvais encore, et dans la chemine
  Suivant des yeux la bche  demi consume,
  Je comparais ma vie  ce feu plissant.

  Et je songeais, mon cher,  notre douce vie,
  A ce qu'un souvenir a de mlancolie,
  Et qu'il est doux aussi de vieillir en s'aimant.


  Alger, mardi soir, 25 fvrier 1862.




A MADAME V***


  Puisqu'il vous faut six mois pour tre mon amie,
  Avez-vous bien song, quand vous me les disiez,
  A ce que ces deux mots ont de mlancolie
  Et de douceur aussi? Tandis que vous parliez,

  Il me semblait  moi que c'est une folie
  Et que pour la prvoir, quoi que vous en pensiez,
  Il faut que l'amiti soit un peu ressentie,
  Et, mme  votre insu, que vous en prouviez.

  Laissez-moi l'esprer; car aprs tout, madame,
  S'il n'en est rien, ces vers que vous me demandiez,
  Je voudrais bien savoir ce que vous en feriez.

  Mais six mois! Jusque-l que faire de mon me?
  Ah! songez que mes maux seraient tous oublis
  Et mes chagrins finis demain, si vous vouliez!


  Alger, Mars 1862.




  A MADAME A***

  --ENVOI DE _ROSINE ET ROSETTE_--


  Ce conte fut crit sous un climat dor
  O nous avons vcu dans un site ador,
                Prs de ma mre;
  O vous m'avez soign comme elle, de longs jours,
  Adoucissant pour moi le mal, qui fait toujours
                La vie amre;

  O vous m'avez guri, toutes deux de moiti,
  O mon me vivait, dans sa double amiti
                Tout endormie;
  O d'tre aim deux fois j'ai senti la douceur,
  Car elle tait ma mre, et vous tiez ma soeur
                Et mon amie.

  Et maintenant, le rve adorable me suit.
  Je revois ce rivage o l'on entend, la nuit,
                Gmir la lame,

  Et j'coute pleurer, comme un chant qui s'meut,
  Le souvenir si doux, hlas! que rien ne peut
                M'ter de l'me!


  Paris, Juin 1862.




A FLIX M***


  Ainsi, mon cher ami, nous voil vieux, malades,
  Ennuys, srieux, mlangeant notre vin,
  Toi souffrant, moi rimeur, en un mot, trs-maussades,
  _Alea jacta est_ ... et je parle latin!

  Qui m'aurait dit cela lors de nos srnades
  Sous les balcons d'Aline, et de nos escapades
  La nuit, dans mon quartier, alors que, le matin,
  Nous nous apercevions que le sommeil est sain?

  Plus j'y songe, vraiment, et plus je me dsole
  Que, pour de bons amis, un pareil temps s'envole,
  Puisque l'amiti reste et qu'elle doit grandir.

  Et, comme j'y pensais en ouvrant cette page
  Pour y mettre ces vers, je songeais qu' notre ge
  C'est un bien d'tre unis et de se souvenir.


  Paris, Juin 1862.




A MON PRE


  Grce au titre un peu plaisant,
  Un peu plaisant qu'on me prte,
  Puisque me voil pote,
  Hlas! pote,  prsent!

  O ma muse, allez-vous-en,
  Allez-vous-en, et la fte
  Que nous ftons sera faite,
  Sera faite plus gaiment;

  Ou chargez-vous de lui dire
  Qu'il me garde son sourire
  Gai comme un soleil de mai.

  Car il n'est de posie
  Au monde, ni d'ambroisie
  Qui vaille un sourire aim.


  Paris, 25 Aot 1862, jour de Saint-Louis.




A MADAME L.. B..

--SUR UN EXEMPLAIRE DES _MAUX ET CAMES_--


  Vous vous trompez, je vous le jure,
  Si vous croyez ce rondeau-ci
  Fait d'onyx ou d'mail aussi:
  Car Gautier seul achve ainsi
  Des merveilles de ciselure.

  Mais si je signe: Votre ami,
  N'allez pas, je vous en conjure,
  Me dire, en songeant  demi:
      Vous vous trompez.

  Car, selon moi, si jusqu'ici
  Vous avez cru qu'une parure,
  (Ft-ce un came en pierre dure,
  Ft-ce un mail de Rudolfi),
  Vaut un ami dont on est sre,
  Vous vous trompez.


  Paris, Avril 1862.




ADIEU


  Adieu! mon me t'a suivie,
  Pareille  la fleur endormie
  Qu'en passant cueille le zphir.
  Avec toi, j'ai senti partir
  Encor un lambeau de ma vie.

  Adieu, toi qui crois en partant
  Qu'un dchirement d'un instant
  N'a pas de mortelles alarmes;
  Toi dont les yeux remplis de larmes
  taient si doux en me quittant.

  Adieu, toi qui dans la nuit sombre,
  Sur ce lit, vide maintenant,
  A travers nos baisers sans nombre
  Murmurais follement dans l'ombre
  Ces mots que le coeur seul entend!

  Adieu, toi dont l'paule nue
  A tant de fois cach mes pleurs!
  Je verrai toujours tes pleurs
  Devant ma tristesse inconnue.

  Tu t'en souviens, du mal sans nom
  Dont tu t'effrayais sans raison,
  Lorsqu'il me prenait sur ta couche;
  Ces accs-l me reviendront,
  Et les pleurs qu'ils me coteront
  Ne s'teindront plus sur ta bouche.

  Quel est donc ce frisson subit
  D'une fivre incomprhensible?
  Que me veut cet tre invisible
  Qui vient s'asseoir prs de mon lit?

  Quelle est cette voix qui m'appelle
  Et qui me fait plir d'effroi?
  D'o vient-elle? que me veut-elle?
  Pourquoi cette pleur mortelle
  Ds que je l'entends prs de moi?

  Pourquoi suis-je sous son empire?
  Pourquoi sans cesse? Ah! malheureux!
  C'est quand je ne veux plus maudire:
  Soudain, au milieu d'un sourire,
  Je sens mon coeur qui se dchire
  Sous l'treinte d'un mal affreux.

  Et si, pour tromper cette fivre,
  J'treignais ton corps ador,
  A peine l'avais-je effleur
  Que sur ton front dcolor
  Je sentais se glacer ma lvre.


  II

  Je me souviens surtout d'un soir.
  J'tais d'une tristesse affreuse;
  Sur l'oreiller, nue et rveuse,
  Tu le soulevais pour t'asseoir:
  Tout  coup, sortit du ciel noir
  Comme un spectre au fond d'un miroir,
  La lune blafarde et peureuse.
  Je n'y puis songer sans te voir
  Dans cette pleur lumineuse,
  Immobile et silencieuse
  Devant mon sombre dsespoir.

  Je voyais ta douce figure
  Ple et muette de terreur;
  Je contemplais avec stupeur
  Ton expression morne et pure,
  Et cela me brisait le coeur
  De voir pleurer sur ta blancheur
  Les ondes de ta chevelure.

  Quel est ce dmon acharn,
  Cette voix qui jamais ne change?
  On dirait l'ombre d'un damn
  Qui me poursuit et qui se venge.
  Est-ce un fantme inanim?
  Un spectre dont je suis aim?
  Ou plutt quelque mauvais ange
  Auquel je suis abandonn?
  Rien ne peut lui donner le change.
  Quel est-il donc, ce mal trange
  Qui ne m'a jamais pardonn?

  Mais, durant ces nuits de folie,
  Souffrant de ces maux inconnus,
  Dans la blancheur de tes bras nus
  Je cachais ma tte plie;
  O vision ensevelie!
  Je sens  ma mlancolie
  Que je ne te reverrai plus.

  Adieu! le Destin nous gare:
  Pourquoi partir quand tu m'aimais?
  Le coup de vent qui nous spare
  Va nous sparer pour jamais.

  Dans un mois, ou dans une anne,
  Si tu songes  nos amours
  Sans en avoir l'me trouble:
  Par une belle matine,
  Pense  cette heure dsole,
  La dernire de nos beaux jours!
  Car cette heure,  peine envole,
  Tu la regretteras toujours!

  Adieu! pense au cri de dtresse
  Que mon coeur te jette en partant.
  Adieu, ma vie et ma matresse,
  Adieu! songe  notre tendresse,
  Songe  notre dernier instant!

  Adieu! sois heureuse et m'oublie.
  Que Dieu te guide par la main!
  Et que douce te soit la vie,
  Comme le soleil d'Italie
  Qui nous souriait ce matin!

  Oublions-nous, quoi qu'il advienne!
  L'ternit qui va s'ouvrir,
  Qu'elle soit paenne ou chrtienne,
  Passera sans nous runir.
  Dieu m'aurait d faire mourir
  Lorsque ta main serrait la mienne.
  Hlas! j'ai peur du souvenir.

  O souvenir! volupt sombre,
  Source de dsespoirs sans nombre,
  Qu'un autre te clbre encor!
  Moi je te crains! Tu n'es qu'une ombre
  Et toute ombre rappelle un mort.

  Tu n'es qu'un compagnon perfide
  Qui nous empche de gurir,
  Souvenir!  spectre livide,
  Qui n'es bon qu' faire souffrir!


  13 Juillet 1863.




LE RVE


  I

  Elle m'a fait une marque
      Sur le front;
  Les sicles y passeront.
  Chaque rive o je dbarque
      M'apparat
  Sombre comme une fort,

  Comme une fort dtruite
      Que le vent
  Tourmente ternellement.

  C'est une terre maudite,
      Et mes yeux
  La retrouvent en tous lieux.


  II

  J'entends des voix gmissantes,
      Et ne vois
  Que le vide autour de moi,
  Et leurs plaintes menaantes
      Font un choeur
  Qui me dchire le coeur.

  On dirait des funrailles
      Dont le bruit,
  Qui vient traverser la nuit
  Semble sortir des entrailles
      D'un enfer
  Qui se serait entr'ouvert.

  C'est comme un chant monotone
      Que les morts
  Viennent chanter sur leurs corps,
  Ou le glas lointain qui sonne,
      Dsol,
  De quelque monde croul.


  Mont-Riant, Fvrier 1864.




A MA MRE MALADE


  Ces trois fleurs, ma pauvre mre,
  Font un bouquet bien petit;
  Mais au Christ, que ta main chre
  A pendu prs de ton lit,
  Leur nombre est une prire.

  Il commence par la Foi
  Et finit par l'Esprance;
  Ainsi, nous prions pour toi,
  Tous les trois d'intelligence:
  Mon pre, mon frre et moi.

  Triste ou gai, le temps s'efface,
  La neige s'vanouit
  Au premier soleil qui passe.
  Pour nos peines, vienne ainsi
  Quelque beau jour qui les chasse.


  Mont-Riant, 5 Fvrier 1861, jour de Sainte-Agathe.




L'OUBLI


  Ce chercheur d'oubli
  S'exprimait ainsi:

  J'prouve un souci
  Rien inexplicable:
  Je cherche en vain si,
  Dans ce monde-ci,
  Le plus dsirable
  Des biens que Dieu fit,
  C'est de boire  table
  Ou dormir au lit.

  Quand je bois, j'oublie
  Jusqu' ma folie,
  Et je suis heureux;
  Quand je dors, l'envie
  De boire est partie
  Et je perds la vie
  En fermant les yeux.

  O fivre bizarre!
  Fou raisonnement!
  Dans ce double aimant,
  Mon esprit s'gare
  Rgulirement;
  Et, je le dclare,
  Je ne sais vraiment
  Si c'est en buvant
  Ou bien en dormant
  Que l'oubli s'empare
  De moi plus gament.
  Et, plus je compare,
  Plus,  tout moment,
  Ma raison s'effare
  A chercher comment
  Ce doute charmant
  Peut m'tre un tourment.

  Le sommeil, c'est l'ange
  Qui veille sur moi:
  Le sommeil me venge
  De n'tre ni roi,
  Ni pape et, ma foi!
  De n'tre que moi.
  Quand je bois, tout change
  Si je veux, je crois
  tre agent de change.
  Dans ce que je vois,
  Tout va, tout m'arrange;
  Tout ce que je bois
  M'est d'un charme trange.

  Le vin, c'est l'oubli,
  Mais, je le confesse,
  Le sommeil aussi.
  L'un est la paresse
  Et l'autre l'ivresse.
  Leur double caresse
  Est enchanteresse,
  Et dans ma dtresse,
  Je flotte en esprit
  De la table au lit.

  Et rien ne peut faire
  Que, pour en finir,
  Des biens de la terre,
  Malgr mon dsir,
  Je sache saisir
  Lequel je prfre
  De boire ou dormir.


  Mont-Riant, Fvrier 1864.




LE MYOSOTIS

--A MON PRE--


  Dis-moi, la connais-tu, la fleur que je prfre?
  Celle qu'au bord de l'eau je cueille avec mystre
        Dans le sentier perdu;
  Celle qui, dans l'instant o, rveur, je l'admire,
  Tantt me fait pleurer, tantt me fait sourire,
        Dis-moi, la connais-tu?

  Ce n'est pas cette fleur orgueilleuse et coquette,
  Le dahlia hautain qui redresse la tte,
        Envieux et jaloux;
  Superbe parvenu qu'un parterre vit natre,
  Et qui n'orna jamais la modeste fentre
        D'un pote humble et doux.


  II

  C'est le myosotis, la fleur douce et pensive,
  toile du gazon scintillant sur la rive,
        Rayon du souvenir
  Par qui l'amer regret se change en esprance
  Et dont l'azur promet au coeur gros de souffrance
        Un cleste avenir.

  Trsor des coeurs aimants, combien tu nous rappelles
  De vierges comme toi ples, jeunes et belles,
        pouses du tombeau!
  Tu fais revivre un nom parfum d'ambroisie,
  Un nom cher  l'amour, cher  la posie:
        Hgsippe Moreau.

  Pre, c'est le prsent que mon amour t'apprte;
  De mon coeur  ton coeur il sera l'interprte
        Le plus digne de foi;
  Sous des cieux trangers m'accompagnant sans cesse,
  Ce talisman dira, stimulant ma tendresse:
        Enfant, rappelle-toi.


  Margency, 25 Aot 1864.




COLLOQUE D'AUTOMNE


  LE POTE.

  Tel, dominant le cerf qui brame,
  Le vent pleure dans les bouleaux:
  Tel le tumulte de mon me,
  Pareil  celui de ces flots,
  M'agite, et le fracas des lames
  Couvre le bruit de mes sanglots.

  Mer, toi dont le charme est svre
  Comme svre ta splendeur,
  J'aime ta beaut large et fire
  Qui se mesure  la grandeur
  De ton calme au chant sducteur,
  Comme  celle de ta colre.

  J'aime ton orgueil de gant
  Et ta puissance rvolte,
  Et ton dsespoir effrayant
  De te voir soudain arrte:
  Toi qui semblais illimite,--
  Contre qui nul frein n'est puissant.

  Dferlez, vagues bondissantes!
  J'aime vos clameurs menaantes;
  Roulez sous le vent qui vous tord.
  Votre voix, comme un bruit de mort,
  Domine,  travers la tourmente,
  La foudre qui gronde moins fort.

  J'aime  voir vos houleuses crtes
  Que l'ouragan roule et blanchit.
  Ainsi l'on doit voir dans la nuit,
  Surpris dans ses nocturnes ftes,
  S'enfuir au souffle des temptes
  Un troupeau sinistre et maudit.

  Je me berce  vos cris de rage,
  O flots tumultueux et fiers;
  Soit que vous alliez sur la plage
  Rejaillir en flocons amers,
  Ou sur des rocs noirs et dserts
  Vous briser loin de tout rivage.

  Pleure sur les cueils,  flot!
  Ta souffrance est le seul cho
  Dont le cri rponde  la mienne.
  Ton chant me berce dans ma peine
  Et mon me en dsordre est pleine
  De ton tumultueux sanglot.

  Ta voix est d'autant plus puissante,
  Ta colre, plus menaante,
  Et ton cri, plus terrible encor
  Qu'il meurt de son suprme effort:
  Et ta vague, qui se lamente,
  Jette, en pleurant, son cri de mort.

  Mer, ta grandeur est ternelle,
  Mais ton flot meurt quand il gmit.
  Tel mon coeur tremblant, qui frmit
  Avec une angoisse mortelle
  Mourra, comme ce flot rebelle,
  Du cri qu'il jette dans sa nuit.

  L'ESPRANCE.

  Arrte,  toi qui, dans la nuit profonde,
  Remplis l'cho du chant de tes douleurs!
  Pour tant souffrir, es-tu donc seul au monde?
  Verse en mon sein la peine qui t'inonde:
  Je t'ai compris et j'accours  tes pleurs.
  Enfant, dis-moi le mal qui te dchire.
  Il n'en est pas sans doute qui soit pire,
  Car,  travers tes pleurs et ton dlire,
  Tu blasphmais et tu parlais de mort.
  Je viens  toi. Courage,  mon pote!
  Ne vois-tu pas, l-bas, cette mouette?
  Son aile est blanche et joyeux son essor.
  Ne vois-tu pas cette toile nacre
  Qui fend la nue  peine dchiree,
  Et cette voile, un instant claire,
  Qui fuit, s'abaisse et reparat encor?

  LE POTE.

  L'toile  disparu. La mouette effare
  S'est enfuie en poussant de lamentables cris.
  Le vaisseau s'est perdu dans l'obscure nue:
  Je crois qu'il a sombr, car ma vue gare,
  Aux lueurs des clairs, sur l'onde tourmente,
  Aperoit par moments de sinistres dbris.
  Qui que tu sois, fantme ou vivant qui m'appelles!
  Ta voix est douce et grave, et mon coeur te bnit.
  Mais il est des douleurs profondes et cruelles,
  Qui ne gurissent plus au contact d'un ami.
  Que viens-tu faire ici, par cette nuit obscure?
  Si c'est pour moi, retourne et fuis-moi dsormais.
  J'aurais voulu t'aimer, car ta parole est pure:
  Mais je garde en mon coeur une telle blessure,
  Que, jusque dans la mort, le mal qui me torture
  Fera saigner mon me et ne mourra jamais.

  L'ESPRANCE.

  Il n'est point de souffrance au monde
  Qui soit si grande et si profonde.
  Que rien ne la puisse gurir.
  Il n'est de blessures mortelles
  Dont le temps, sur ses vastes ailes,
  N'emporte jusqu'au souvenir.
  Viens, enfant, calme ton dlire.
  Je connais ton cruel martyre;
  Mais je suis l'Ange au doux sourire:
  Avec moi tout peut rajeunir.

  LE POTE.

  Ange! qui donc es-tu, toi, dont la voix sonore,
  Comme un souffle de Dieu, murmure dans la nuit?
  Tu parles de sourire? Ah! pour sourire encore,
  Ignores-tu le poids du mal qui me dvore?
  C'est un feu qui me brle et partout me poursuit.

  L'ESPRANCE.

  Enfant, cde  ma prire.
  Surmonte ta peine amre;
  Je saurai te consoler.
  A celui qui dsespre
  Ma prsence est douce et chre;
  Cesse de te dsoler.
  L'homme m'appelle Esprance.
  Je suis soeur de la Souffrance:
  Il n'est de douleur immense
  Que je ne sache calmer.

  LE POTE.

  Fille des cieux, retourne  celui qui t'envoie.
  Mon me  tout jamais s'est replie en soi.
  Parmi les souvenirs o mon tre se noie,
  Mon coeur dsespr n'entrevoit plus de joie.
  Mon me est sans espoir, et mon esprit sans foi.
  Va! poursuis ton chemin, et donne, sur la route,
  Ta main et ta jeunesse  celui qui t'coute
  Sans redouter encor d'tre tromp par toi.
  Pour moi, la Solitude accompagne ma vie:
  Mre du doute et soeur de la Mlancolie.
  Les destins sont crits et mon coeur suit sa loi.

  L'ESPRANCE.

  Adieu! puisque tu me repousses.
  Je pars et pleure en te quittant.
  J'aurais voulu rendre plus douces
  Les angoisses de ton nant.
  Adieu! Si ta voix me rappelle,
  Par hasard, un jour de malheur,
  Tu me retrouveras fidle;
  Car je te suis  tire-d'aile,
  Et je t'aime comme une soeur.

  L'OUBLI.

  Je suis l'Oubli. Silence,
  Mer! apaise ton flot
  Comme un lointain sanglot
  Qui soupire en cadence.
  C'est l'ordre de l-haut.
  Envolez-vous, nuages,
  Bise, remonte au Nord;
  Sombre esprit des naufrages,
  Que ton souffle de mort
  Se disperse. Ravages,
  Disparaissez. Toi, mer,
  Prends ces corps aux yeux caves;
  Engloutis tes paves
  Au fond du gouffre amer.
  Voici l'Oubli qui passe:
  Que la plus faible trace
  Se dissipe et s'efface
  Au jour qui va venir.
  Couvrons de mon mystre
  La divine colre.
  Qu'il n'en reste  la terre
  Pas mme un souvenir.
  J'entends, prs de la plage,
  Deux voix s'entremler.
  Est-ce un couple volage,
  Sur le bord du rivage,
  changeant un baiser?
  Tous deux vont oublier,
  S'ils sont sur mon passage.
  Mais je n'entends plus rien
  Qu'une timide plainte.
  C'est la voix presque teinte
  D'un sylphe arien.

  LE POTE.

  Une brise plus frache a dissip la nue;
  Comme un essaim troubl, l'ouragan s'est enfui;
  La lune, encor voile, apparat, demi-nue.
  C'est trange. On dirait qu'une force inconnue
  A dispers soudain les horreurs de la nuit.
  Quel est ce bruit qui vient de rveiller la grve?
  Une voix inconnue a travers les airs:
  Qui donc,  pareille heure, est en ces lieux dserts?
  Mais non, je me trompais. Nul accent ne s'lve.
  Personne.... Je suis seul au bord des flots amers,
  C'est une vision qui passe comme un rve.
  Pourtant, qu'entends-je encore? On parle cette fois.
  Je ne distingue rien, malgr le clair de lune;
  Mais la brise de nuit, qui souffle de la dune,
  M'apporte jusqu'ici l'cho de cette voix.
  Ce n'est point l le son d'une parole humaine;
  Elle est imprieuse et douce en mme temps.
  A travers quelques mots que je distingue  peine,
  J'entends confusment que cette voix lointaine,
  D'un timbre doux et clair, commande aux lments.
  Sitt qu'elle a pass, partout nat le silence.
  Pourtant, de ce ct je crois qu'elle s'avance:
  Quel est-il, ce Gnie errant, dont les baisers
  Rassrnent les flots, par son aile apaiss?
  Si c'est une ombre encor, ce n'est plus l'Esprance,
  Sa voix tait moins brve.--Ange mystrieux,
  Qui descends sur la terre  l'heure o tout repose,
  Toi de qui la parole ordonne  toute chose!
  Dis-moi ton nom avant de remonter aux cieux.

  L'OUBLI.

  Je suis le frre du Silence.
  Dieu me donne un pouvoir immense;
  Je rpands l'ternelle nuit,
  Et je puis, du bout de mon aile;
  Effacer la trace mortelle
  Et de la Joie et du Souci.
  Mes compagnons sont le Mystre
  Et le Bruit, l'Ombre et la Lumire;
  Quant  moi, le Temps est mon pre,
  Et je suis aussi vieux que lui.
  Je suis le sommeil de l'aurore,
  L'ivresse que le vin colore;
  L'homme me maudit et m'implore,
  Car je suis l'Ange de l'oubli.

  LE POTE.

  Sur mon passage, alors c'est le ciel qui t'amne.
  Avant de t'envoler, rpands  coupe pleine
  Ton baume bienfaisant sur mon coeur en lambeaux.
  Ange, viens m'effleurer de ton aile si pure,
  Car je porte dans l'me une large blessure
  Qui ronge ma poitrine, et sa rude morsure
  Fait clater mon coeur et le brise en morceaux.

  L'OUBLI.

  Ami, quel que soit le martyre
  Du supplice qui te dchire,
  Je ne puis aller avec toi.
  Pourquoi faut-il qu'en cette vie,
  Celui qui m'implore et supplie
  Ne puisse attendre rien de moi?
  Hlas! telle est ma destine
  Que ceux dont la voix plore
  Du fond de leur nuit dsole
  M'appelle du soir au matin,
  Sont les seuls de qui ma puissance
  N'apaisera pas la souffrance.
  Laisse-moi passer en silence,
  Ami, j'obis au Destin.

  LE POTE.

  Va donc.... Et maintenant du mal qui te harcle
  Meurs,  mon triste coeur, bris par ton amour.
  Seigneur! ne vois-tu pas que ce coeur est plein d'elle,
  De celle qu'en tous lieux ma pauvre me rappelle;
  Et que ce souvenir d'une amour immortelle
  Poursuit ton pauvre enfant sans trve et sans retour?
  Dieu tout-puissant! quel est le destin qui me pousse?
  O mystre ternel! que viens-je faire ici?
  Meurs plutt. Que ce soit la dernire secousse!

  Ah! cent fois mieux valait mon ternel ennui
  Qu'un amour qui me laisse une telle blessure!
  Mieux vaudrait le dgot que le mal que j'endure,
  Mieux vaut n'aimer jamais que souffrir la torture
  Dont l'amour nous flagelle ou qu'il laisse aprs lui!

  Au moins, que cette amour, mon Dieu, soit la dernire!
  Qu'elle brise mon coeur en atomes si fins,
  Qu'il n'en reste pas mme une trace phmre!
  Et que le vent d'automne en chasse la poussire
  Devant la feuille d'arbre et l'cume lgre
  Que son souffle, au hasard, sme par les chemins!


  1864.




IMPRESSIONS DE VOYAGE


  I

  Elle m'apparut, rasant l'eau,
  Dans le sillage du vaisseau.
  C'tait le soir, elle tait belle.
  J'avais vingt ans depuis un jour;
  Je compris qu'elle tait l'Amour,
  Et je tendis les bras vers elle.

  Son sourire tait caressant.
  Elle me fit signe en passant
  De la suivre  travers les ombres.
  Mais soudain je la vis plir,
  Pencher sa tte et s'engloutir
  Parmi la mer Blanche, au flots sombres.


  II

  Quatre ans plus tard, sous d'autres cieux,
  Las de traner, silencieux,
  Mon coeur et ses vaines alarmes,
  Un matin je la reconnus,
  Sortant des flots comme Vnus,
  Et riant  travers des larmes.

  D'un pied rveur elle sillait
  L'onde, o son reflet vacillait
  Comme dans un miroir qui bouge.
  Ton nom? fis-je. Elle rpondit:
  L'Esprance! et se confondit
  Avec l'azur de la mer Rouge.


  III

  Plus tard encore, errant toujours,
  Plus las, plus seul qu'aux premiers jours,
  Je la retrouvai sur ma route.
  Mais son front, quoique jeune encor,
  Semblait triste jusqu' la mort,
  Et portait les traces du doute.

  Elle rit d'un rire nerveux
  En secouant de ses cheveux
  Je ne sais quelles fleurs dcloses;
  Puis, dans un sanglot, murmura:
  Je suis ta Gloire! et s'engouffra
  Dans la mer Bleue aux vagues roses.


  IV

  Et plus tard enfin, une nuit,
  Rong de fatigue et d'ennui,
  J'ai vu cette ange de dtresse.
  Mais lors, pour la dernire fois,
  J'entendis sa mourante voix
  Qui me dit: J'tais ta Jeunesse!

  L'eau la berait comme un beau lis.
  Sur sa gorge aux tons applis
  Du sang se mlait  l'ivoire,
  Et je vis celle que j'aimais
  S'enfoncer morte et pour jamais
  Sous les flots verts de la mer Noire.


  Mont-Riant, 18 Fvrier 1865.




A MA MRE


  Mre, crois-moi, ces quelques vers,
  Si mauvais qu'ils puissent paratre,
  Te portent mes voeux les plus chers
  Et tout le meilleur de mon tre.

  Et ce griffonnage moqueur
  Prouve, moralit profonde,
  Qu'on peut confier un bon coeur
  Aux plus mchants quatrains du monde.


  Paris, 31 Dcembre 1865.




A MON PRE


  Pre, voici cinq ou six vers
  crits  tort et  travers.
  Si tu fais tant que de les lire,
  Dis-moi donc comment il advient
  Qu'un enfant qui t'aime si bien,
  Ne sache pas mieux te le dire.


  Paris, fin Dcembre 1865.




ENVOI

DE _ROSINE ET ROSETTE_, A ***


  Enfant au sduisant visage,
  Vous qui, d'un doigt rose, ouvrirez
  Ce volume, et qui le lirez
  Si vous en avez le courage,
  Rose blonde, quand vous verrez
  Votre doux nom sur cette page,
  A votre amant vous penserez.

  Ne me reprochez pas ce livre,
  C'est un mchant petit rcit,
  Assez mal rim, Dieu merci!
  Mais tel qu'il est, je vous le livre:
  Tchez d'tre bonne pour lui.

  Assez d'autres m'ont fait un crime
  De quelques vers trop sans faon.
  Vous qui m'avez pris ma raison,
  Que peut vous importer ma rime?

  Gardez ces vers en souvenir
  Du temps o nous tions ensemble:
  Jamais deux coeurs qu'un Dieu rassemble
  N'ont t plus prompts  s'unir.


  Paris, Aot 1865.




SOUVENIR DE MARGENCY

--A MON PRE--


  Mon pre, il me souvient de cette heureuse enfance
  Qui s'coulait pour nous entre ma mre et toi.
  C'est un frais souvenir: je ne sais pas pourquoi
      Depuis tantt j'y pense.

  Involontairement je revois le chemin,
  O j'allais, chaque soir, t'attendre, avec mon frre,
  Grimps sur un vieux mur qui n'en pouvait plus gure,
      Pour te voir de plus loin.

  Je revois ce jardin en fleurs o notre mre
  Tchait de se fcher et n'y parvenait pas,
  Quand le vieux jardinier trouvait dans un parterre
      La trace de nos pas.

  J'voque ce pass qu'un souvenir colore,
  O la perte d'un nid tait un grand revers.
  Je me revois enfant, libre, et courant encore
      Parmi les buissons verts.

  A prsent je vieillis. Crois-moi, tout me le prouve.
  D'abord j'ai vingt-cinq ans sonns depuis trois mois,
  Et puis d'o viendrait donc ce charme que je trouve
      A parler d'autrefois?

  Jamais un souvenir n'est exempt de tristesse.
  C'est comme un chant lointain, d'une trange douceur,
  Qui nous berce un instant; mais, si doux qu'il paraisse,
      Il nous serre le coeur.

  Je sais le cas qu'il faut faire de ce mensonge,
  Qui prte aux jours enfuis comme un cruel clat,
  Et cependant, ce soir, je l'accueille et je songe
        Aux jours de ce temps-l.


  Paris, 25 aot 1865.




A MON FRRE


  Charlot, pardonne-moi ces vers;
  Soit  l'endroit, soit  l'envers,
  Ils te diront que je t'adore.
  Et si, par cas, tu les as lus,
  Frre, crois-moi, n'y pense plus,
  Car ils te le diraient encore.


  Paris, 12 Aot 1865




EFFET DE LUNE

DANS LA MITIDJA

RIMES RICHES

--A THODORE DE BANVILLE--


  C'est l'heure o la ferme
      Ferme.
  Le Soir incertain
  Trace en dcoupures
      Pures
  L'horizon lointain.

  Une vapeur vaine
      Veine
  Le couchant blmi,
  Et semble au bord d'une
      Dune,
  Un flot endormi.

  La nuit qui l'apaise,
      Pse
  Sur l'homme qui dort,
  Et le ciel s'toile,
      Toile
  D'azur aux points d'or.

  Cependant le tremble
      Tremble,
  Lorsqu'en voltigeant,
  Une folle brise
      Brise
  Ses feuilles d'argent.

  Quelque pauvre hre
      Erre
  Dans la Mitidja,
  Et, dans le silence,
      Lance
  L'air de _Kadoudja_.

  Dans la diapre
      Pre,
  Du ruisseau mutin
  L'onde trbuchante
      Chante
  Son air argentin,

  Et l'herbe entr'ouverte,
      Verte,
  Frange ses rseaux,
  O l'eau qui roucoule,
      Coule
  Parmi les roseaux.

  Le sol uniforme
      Forme
  Un tapis ouat,
  Dont la ronce aride
      Ride
  L'uniformit.

  L, le cactus perse
      Perce
  L'alos en fleurs;
  La ronce jumelle
      Mle
  Ses piquants aux leurs.

  Bien que leur ensemble
      Semble
  Au hasard clos,
  Leur triple ramure
      Mure
  De pauvres enclos.

  L'Arabe en maraude
      Rde
  Dans les alentours,
  Et suit de malignes
      Lignes,
  Pleines de dtours.

  Sa marche est coulante,
      Lente,
  Et ne s'entend pas.
  Et le sinistre tre,
      Tratre,
  Guette  chaque pas,

  Afin qu'il vite
      Vite
  L'oeil du gabelou,
  Et, dans la broussaille,
      S'aille
  Cacher comme un loup.

  La lune d'opale,
      Ple
  Dans les bleus sillons,
  Inonde la plaine,
      Pleine
  De ples rayons.

  O lune blafarde,
      Farde
  Ton visage blanc;
  Tche que ta face
      Fasse
  Un oeil moins tremblant!

  Ton air morne et grave
      Grave
  Au fond de mon coeur
  Ton grand trou livide,
      Vide,
  Au reflet moqueur.

  Pauvre astre impassible!
      Cible
  De tant de rimeurs!
  Est-ce de ce qu'on te
      Conte,
  Lune, que tu meurs?

  Leur lyre nervante
      Vante
  Ton disque jauni.
  Toi qui vois leur tche,
      Tche
  Que ce soit fini.

  D'une voix mue,
      Mue
  Par un faux _humour_,
  Est-ce toi qu'un homme
      Nomme
  L'astre de l'amour?

  Ta mchante corne,
      Qu'orne
  Ta jaune couleur,
  Est plutt l'emblme
      Blme
  Qui porte malheur.

  Ta prunelle teinte,
      Teinte
  D'un morose clair,
  Semble une lanterne
      Terne
  Pendue au ciel clair.

  Quand la Nuit, sereine
      Reine,
  Tient l'homme abattu,
  Vers la solitaire
      Terre
  Que regardes-tu?

  La lumire adverse
      Verse
  Des rayons hagards.
  Lune, que t'importe?
      Porte
  Ailleurs tes regards.

  Va, ple inconnue,
      Nue,
  Glisse au sein des nuits,
  Laisse notre immonde
      Monde
  Tout charg d'ennuis.

  Glisse dans l'espace.
      Passe.
  Et, bouche sans voix,
  Sache avec mystre
      Taire
  Tout, ce que tu vois.


  Paris, Mars 1866.




MANDOLINE


  J'ai pour unique amante
  Une fille charmante,
  A l'oeil profond et doux
  Comme un ciel andalous.
  --Quelque ennui me tourmente.

  Son tuteur subrog
  N'a, certes, pas song
  Que je pourrais peut-tre
  Entrer par la fentre.
  --Je ne sais ce que j'ai.

  C'est un moyen pratique,
  Trs-vieux, mais potique
  Et qui, pour nos amours,
  Nous est d'un grand secours.
  --Je suis mlancolique.

  Que j'aime la rougeur
  De plaisir et de peur
  Dont rougit, quand j'arrive,
  Mon amante craintive!
  --J'ai du noir dans le coeur.

  Seigneur! qu'elle est jolie!
  J'en ai fait ma folie;
  Et sans elle, ici-bas,
  Je n'existerais pas.
  --Tout m'attriste et m'ennuie.

  Sa soeur a de grands yeux
  Bruns; mais les siens sont bleus.
  On ne sait trop laquelle
  Des deux est la plus belle.
  --Je suis trs-malheureux.

  Et, deux fois la semaine,
  A l'glise elle mne,
  Ange plein de douceur,
  Son tuteur et sa soeur.
  --Comment gurir ma peine?

  Ma main souffletterait
  Quiconque toucherait
  Un cheveu de la tresse
  De ma jeune matresse.
  --J'prouve un mal secret.

  Le coeur me bat d'avance.
  Le soir, lorsque je pense
  Que va sonner pour nous
  L'heure du rendez-vous.
  --Quelle triste existence!

  Certes, j'aime  plein coeur
  Cette belle en sa fleur,
  Et l'amour de ma mie
  M'est plus cher que ma vie.
  --Mais ... j'aime aussi sa soeur.


  Paris, Avril 1866.




ROUTADE


  Dcidment, la mort est belle.
  J'ai dix-neuf ans, et je m'en vais
  Me faire sauter la cervelle,
  Pour en finir  tout jamais.
  Celle que j'aime s'vertue
  A se cacher je ne sais o:
  L'ai-je rve ou l'ai-je vue?
  N'importe, il faut que je me tue,
  Pour qu'on sache que j'en suis fou.

  Ce n'est point par amour du drame;
  Mais enfin c'est original
  De se tuer pour une dame
  Que l'on a rencontre au bal.




DCLARATION D'COLIER

--A CONSTANT COQUELIN--


  I

  Madame, ayez la politesse
  De m'couter, ft-ce un instant:
  J'ai quinze ans, sans qu'il y paraisse,
  Et je ne suis plus un enfant.
  Veuillez donc, sans vous mettre  rire,
  Me prter une oreille ou deux,
  Car j'ai quelque chose  vous dire
  De trs-grave et trs-srieux.

  Je ne sais trop comment m'y prendre,
  Le courage va me manquer:
  Promettez-moi de me comprendre,
  N'ayez pas l'air de vous moquer!
  Ce que j'prouve m'pouvante,
  Mais m'pouvante ... au dernier point!
  Et si vous croyez que j'invente,
  Vous vous mprenez de bien loin.

  Si vous connaissiez la nature
  Du mal dont je suis chti!
  Vous feriez une autre figure,
  Et m'auriez en grande piti.
  C'est un malaise fort bizarre,
  Pour moi seul sans doute invent,
  Et qui doit tre un cas trs-rare,
  Peu connu de la Facult.

  C'est une espce de folie,
  Bien effrayante, en vrit!
  Car elle est  la fois remplie
  De douceur et de cruaut.

  Mais ce que je tremble de dire,
  C'est qu'en tous temps, c'est qu'en tous lieux,
  Ce qui me cause ce martyre,
  Condamnable et mystrieux,
  C'est ... cela va bien vous surprendre;
  Ah! madame, pardonnez-moi!
  C'est vous!--Et vous devez comprendre
  A prsent quel est mon moi.
  Je sens le rouge qui me monte!
  Surtout, jurez-moi le secret;
  Car, bien sur, je mourrais de honte
  Le jour o cela se saurait.

  Oui, c'est vous qui troublez ma vie,
  Vous dont l'image me poursuit,
  Vous, ma douleur et ma folie!
  Vous, mon soleil, et vous, ma nuit!
  C'est vous, quand la lune plore
  Sur mes vitres vient scintiller;
  C'est vous, dans sa lueur nacre,
  Vous dont je vois les yeux briller!
  Et si le sommeil, faisant trve,
  Gagne un instant mon front pli,
  C'est vous encor que dans mon rve
  Je vois passer prs de mon lit!

  C'est vous dont je vois le sourire!
  C'est vous dont je sens le toucher!
  Et mme, alors que je respire,
  C'est vous que j'entends respirer!
  Je sens votre main qui m'effleure,
  Et je m'veille en touffant,
  Et je me dsole et je pleure,
  Et je pleure comme un enfant.
  Et cette vision m'est chre,
  Madame, et chre ma douleur....
  Ah! ne vous montrez point svre,
  Car vous me briseriez le coeur!


  II

  Je sais que j'aurais d me taire.
  Mais n'en ayez point de courroux.
  Ayez piti de ma misre,
  Laissez-moi vivre auprs de vous.
  Laissez-moi vous voir, vous entendre.
  Laissez-moi toucher votre main;
  Je ne sais ce qui m'a pu prendre,
  Mais ce sera pass demain.

  Il me faut pourtant vous apprendre
  Que cela m'a pris tout d'un coup,
  Sans que j'y pusse rien comprendre,
  Un jeudi qu'il neigeait beaucoup!

  Vous tiez en fourrure grise;
  C'tait  Paris, cet hiver.
  Je me rappelle votre mise
  Tout comme si c'tait hier.
  Vous veniez de monter trs-vite,
  Ma mre tait  la maison!
  Vous alliez faire une visite,
  Et je sortais de ma leon.
  Vous aviez quelques airs de reine
  Que je trouvais fort de mon got,
  Mais vous me regardiez  peine,
  Et vous m'intimidiez beaucoup.

  Quant  moi, malgr ma contrainte,
  Je vous regardais de mon mieux,
  Et j'ai si bien pris votre empreinte,
  Que je l'ai toujours dans les yeux.
  Pour vous voir monter en voiture
  Je collai mon front aux carreaux,
  Et restai dans cette posture
  Tant que je pus voir vos chevaux.
  Puis, comme un avare en cachette,
  Je fermai ma chambre aux verrous,
  Et je repassai dans ma tte
  Tout ce que j'avais vu de vous.

  Je vous avais vue un peu vite,
  Mais j'avais pourtant remarqu
  Que vous aviez la main petite
  Et le poignet bien attach.
  Ce poignet devint ma folie,
  Ce fut l ce qui me perdit!
  L'attache et t moins jolie,
  Je crois que je serais guri.
  Tels qu'ils sont au bout de vos manches,
  Vos petits poignets fin serrs
  M'ont fait passer bien des nuits blanches
  Et bien des jours dcolors.

  Mais je veux m'efforcer d'en rire,
  Et j'ai des larmes dans les yeux.
  Qu'ai-je fait pour qu'un tel martyre
  Me dchire le coeur en deux?

  Hlas! qui change ainsi ma vie?
  De quel mal est-ce l le cours?
  C'est quelque horrible maladie
  Sans prcdent jusqu' nos jours!

  C'est une torture mortelle!
  Je l'ai gagne en vous voyant,
  Et je crois, lorsqu'elle s'en mle,
  Que la douleur me rend mchant.

  Eh bien, cette souffrance affreuse,
  Dont je parle avec tant d'effroi,
  Je la voudrais contagieuse.
  Pour que vous l'eussiez avec moi!




CHANSON D'OURIDA


  Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile,
  La belle rvait, le voile pingl;
      La brise a souffl....
  La brise a souffl sur la fine toile;
  Le voile est ouvert, l'amour est pass,
      Le coeur envol.

  Le ciel est ardent, la brise est lgre;
  Quelque cavalier, qui va son chemin,
      Passe  la portire
      De ton palanquin.

  La belle, o va-t-il ton regard d'toile?
  Ton voile frissonne au vent du matin:
      Qui donc, sous ton voile,
      Fait trembler ta main?

  Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile,
  La belle rvait, le voile pingl;
      La brise a souffle....
  La brise a souffl sur la fine toile;
  Le voile est ouvert, l'amour est pass,
      Le coeur envol.

  Le jeune homme est loin; la maison est close.
  Qu'il fait chaud dehors! voici la fracheur.
      La belle repose
      D'un air de langueur.
  A quoi songes-tu? Te voil si ple!
  Tu penches ton front comme un lis en fleur.
      Qui donc, sous ton chle,
      Fait battre ton coeur?

  Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile,
  La belle rvait, le voile pingl;
      La brise a souffl....
  La brise a souffl sur la fine toile;
  Le voile est ouvert, l'amour est pass,
      Le coeur envol.

  La lune se lve et la nuit est pure.
  --Ne dirait-on pas le trot d'un cheval?--
      C'est l'eau qui murmure
      Son chant de cristal.
  Folle, il faut dormir. Quel rve t'effleure?
  Qui donc tient encore en ces lieux dserts,
      En dpit de l'heure,
      Tes beaux yeux ouverts?

  Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile,
  La belle rvait, le voile pingl;
      La brise a souffl....
  La brise a souffl sur la fine toile;
  Le voile est ouvert, l'amour est pass,
  Le coeur envol.




KIEF


  I

  Au plein coeur de l't, vers le milieu du jour,
  A l'heure o, des coteaux qu'un ciel ardent calcine,
  Le serpent vient dormir au bord de la ravine;
  Quand l'air semble sortir de la bouche d'un four,
  Et que le grand soleil, brlant comme la braise,
  Grille un sol crevass comme un mur de fournaise;
  Alors que la cigale au chant criard et faux
  Dont la monotonie est comme une cadence,
  Fait, seule, de son cri rsonner les chos;
  A cette heure de calme et de profond silence,
  C'est un fait reconnu que tout bon musulman,
  Ferm dans sa maison, fume nonchalamment;
  Et, suivant sa fume en spirales tordue,
  S'il entend par hasard quelque bruit dans la rue,
  Murmure entre ses dents, s'il est homme de bien:
  Par Mahomet! ce n'est qu'un chien ou qu'un chrtien.


  II

  ..... La cour mauresque tait silencieuse
  Et frache. On n'entendait, aux marbres des bassins,
  Que le chant vacillant de l'eau capricieuse
  Se perdant sous la vote en chos argentins;
  Et, comme un rossignol, le soir, dans la campagne,
  Chante et, de sa chanson que nul bruit n'accompagne,
  Prte un calme plus doux aux douces nuits d't:
  Tel, en se cadenant sur les murs de faence,
  On et dit que ce bruit grandissait le silence.
  Ainsi qu'un feu follet, dans un site cart,
  La nuit, autour de lui, grandit l'obscurit.

  Il faut l'avoir connu pour s'en faire une ide,
  Ce charme singulier, cette trange torpeur,
  Dont les Orientaux font un divin bonheur:
  D'aspirer des parfums dont l'me est affaisse,
  De rver sans sommeil et presque sans pense,
  Et, le regard perdu, la tte renverse,
  De vivre de mollesse et mourir de langueur.

  Le marbre et ses blancheurs ont bien des indolences
  Que ne connaissent pas nos boudoirs d'Occident.
  O l'amour! les parfums! le vin! les nonchalances!
  L'oubli, surtout, l'oubli! le seul bien vraiment grand
  Et le seul dsirable! Il est donc vrai qu'au monde,
  Sous nos tristes climats comme au soleil ardent,
  C'est vous que l'homme cherche  travers son nant!

  Volupt! volupt! divine enchanteresse!
  Dis-moi ton dernier mot; laisse-moi jusqu'au bout
  Savourer  longs traits ton nervante ivresse.
  Je t'appartiens. Prends-moi. Rvle-moi surtout
  Si l'on peut, pour mourir en des plaisirs immenses,
  puiser d'un seul coup toutes les jouissances.
  Que je vide la coupe, et puis tout sera dit:
  Un linceul n'est-il pas toujours un drap de lit?

  Si je vis sans jouir, que m'importe la vie?
  Que m'importe la mort si je meurs de plaisir?
  Quels regrets peut laisser cette soif assouvie
  De sentir, en mourant, tout ce qu'on peut sentir?
  Qu'un autre te mprise et te jette la pierre!
  Je t'aime,  volupt! je t'adore,  matire!
  Et qui n'a pas connu tes baisers puisants
  N'aura jamais vcu, dt-il vivre mille ans!


  III

  C'est la liqueur de feu qui gurit ou qui tue.
  C'est le coursier sans frein, qui va bride abattue:
  Malheur au cavalier! car sa bte au pied sr
  Peut lui briser d'un coup la tte contre un mur!
  C'est le rve puisant d'une ivresse nerveuse
  De morphine ou d'opium: Ah! malheur  celui
  Qui s'enivre de kief lorsque le jour a lui!
  Son front se fltrira comme une tubreuse
  Au contact d'un serpent. Pour lui, plus de sommeil;
  Tantt il fuira l'ombre et tantt le soleil;
  Il aura beau fumer, boire et tripler la dose:
  Rien! Et si quelque soir, d'aventure, il repose,
  La nuit qu'il dormira n'aura plus de rveil.

  C'est l'idal brillant du pays de nos rves.
  C'est la sirne en mer; c'est l'ange aux ailes d'or
  Qui nous prend dans son vol et nous fait voir des grves
  O nous n'irons jamais, et nous montre le port,
  Sans nous montrer l'cueil d'o lui sourit la mort;
  Car dans notre univers les anges ont des glaives
  Et lorsque celui-l, l'ange au chant sducteur,
  Nous sourit en passant et nous touche de l'aile,
  Malheur  l'imprudent qui tend les bras vers elle
  Et le suit dans son vol vers un rve enchanteur!
  S'il monte jusqu'aux cieux, plus lger que la flamme,
  S'il s'endort au dpart dans un charme trompeur,
  S'il se berce au concert d'une amoureuse gamme,
  Ou suit en souriant quelque ombre de bonheur:
  Malheur! malheur  lui! l'ange a brandi son glaive,
  Un glaive flamboyant, et qui perce en plein coeur!
  Alors, sentant frmir l'aile qui le soulve,
  Il pousse un cri funbre; et, sortant de son rve,
  Se rveille en sursaut sur cette terre en pleur;
  Et, l, dsespr, pleurant sur sa chimre,
  Sombre et suivant des yeux son rve qui s'enfuit,
  Chante au sein de la nuit, d'une voix triste et claire,
  Un chant plein de sanglots perdu dans le mystre,
  Et tel que le passant qui rentre aprs minuit,
  Se sentant frissonner, murmure une prire,
  Et croit entendre encor dans le soir solitaire
  Comme une trange voix dont l'cho le poursuit.

  Plus doux fut le bonheur, plus l'ombre en est amre!
  Plus le jour fut ardent, plus profonde est la nuit!
  La lune brille au ciel d'un clat funraire.
  Et quand le malheureux contemple sa misre,
  Il n'en peut comparer l'immensit sur terre
  Qu' l'infini perdu qui se ferme sur lui!




A MADAME GEORGE SAND


  _Ce livre est mon premier coup d'aile.
  Il est sign d'un nom d'enfant;
  Mais l'enfance a cela pour elle
  Quelle est faible et qu'on la dfend.

  Vous le savez mieux que personne,
  Reine au front de musc, abrit
  Par une immortelle couronne,
  Qui pourtant m'avez adopt.

  Vous la gloire, vous le gnie,
  Vous oubliez votre moisson
  Prcieuse et du ciel bnie,
  Pour mieux sourire  ma chanson!

  Vous trouvez en ce temps morose
  Un plaisir magnifique et doux
  A faire de rien quelque chose:
  Mais qui le peut, si ce n'est vous?

  Sur sa route, quand on est reine,
  On donne  des bohmiens,
  Et l'on peut tre la marraine
  De mchants vers comme les miens.

  C'est le droit du rayon superbe,
  Lorsqu'il embrase la fort,
  De dorer aussi le brin d'herbe
  Que tout passant ddaignerait.

  Il enflamme, il claire ensemble
  Tout un monde horrible ou charmant,
  Et de la goutte d'eau qui tremble
  Fait l'gale du diamant._


  Nohant, Juillet 1862.




NOTES AU CRAYON




La lettre qui sert d'introduction  ce recueil posthume indique assez le
sentiment qui nous fait le livrer  l'impression.

Mais les personnes amies auxquelles ce livre est destin ne
s'expliqueraient peut-tre pas la publication des boutades tristes ou
railleuses, des rflexions dcousues qui vont suivre, si nous ne leur
disions les motifs qui nous ont port  ne pas les loigner de ce
recueil.

Ces _Notes_ taient jetes au crayon sur un cahier o Prosper crivait,
de temps  autre, dans une forme sommaire et imparfaite, les fantaisies,
les rpliques, les oppositions de mots, les bizarreries qui se
prsentaient  son esprit.

Souvent il semble avoir voulu tracer une de ces lgendes qui n'ont de
valeur que lorsqu'elles se trouvent places au-dessous d'un dessin de
Gavarni ou de Daumier.

Si donc nous nous dcidons  publier quelques-unes de ces _Notes au
crayon_, ce n'est pas que nous ayons la faiblesse de leur attribuer
une valeur morale ou philosophique; nous les publions parce qu'elles
rvlent, mieux peut-tre que tout ce qui prcde, le tour d'esprit,
l'originalit de cet te charmant qui a t et qui a emport la
meilleure part de notre vie.

Nous prions nos amis de ne voir l aucune prtention purile: nous n'en
avons d'autre, en vrit, que celle de conserver quelques traits d'une
physionomie dlicate et fine, d'un talent qui n'a pas eu le temps de
tenir ses promesses.

Nous avons dit que ces _Notes_ rvlaient le tour d'esprit de Prosper.
Elles ont peut-tre un autre mrite--si mrite il y a:--c'est qu'elles
rvlent et prennent, en quelque sorte, sur le fait--bien  l'insu de
leur auteur!--quelques traits aussi de l'esprit, des tendances, des
dceptions, des tristesses du temps prsent.

Il n'est pas, pour l'historien, de documents insignifiants: le moindre
dtail peut lui servir  expliquer,  reconstruire mme certains aspects
d'une socit disparue.

Qui sait si un exemplaire de cet humble livre--conserv par hasard,--qui
sait si ces _Notes_, que notre bien-aim pote crivait pour lui seul,
n'aideront pas un jour quelque Oedipe de l'avenir  dchiffrer moins
difficilement l'nigme que prpare le Sphinx contemporain?

Puisse cette explication faire comprendre  nos amis le motif qui nous a
dcid  conserver quelques-unes de ces _Notes au crayon_!

L.J.




I

EN MARGE D'UN CAHIER


Dans une cuisine de campagne, sur la table en bois blanc, les mouches
serres les unes contre les autres dans les endroits o donne le
soleil....

       *       *       *       *       *

Sous les arbres, le soir, avant le coucher du soleil, les moucherons
voltigent en un seul essaim dans la clart d'un rayon.

       *       *       *       *       *

Le vent peut draciner un chne; mais il passe au travers d'une toile
d'araigne sans pouvoir l'emporter.

       *       *       *       *       *

Ses petits pieds chuchotaient sur le parquet....

       *       *       *       *       *

... Balafrer l'me....

       *       *       *       *       *

On dit: le parfum de la rose et l'odeur du chou.

       *       *       *       *       *

  ... Mais sous son corsage de bure
  Frissonne une peau de satin.

       *       *       *       *       *

J'ai vu, dans des endroits publics, des gens tout seuls rire avec
recueillement.

       *       *       *       *       *

--C'est un petit malheur.

--Oui, mais les malheurs c'est comme les diamants; si petit que cela
soit, c'est toujours quelque chose.

       *       *       *       *       *

O la douleur trouve un souvenir, la joie rencontre des larmes. Le gris,
qui parat clair  ct du noir, est sombre  ct du blanc.




II

OPINIONS SUR TELS ET TELS


Il est de ces gens dont la frquentation gterait n'importe quelles
natures; comme la boue et la poussire qui tachent en blanc sur les
habits noirs et en noir sur les robes blanches.

       *       *       *       *       *

La visite de Mme *** est une chose si ennuyeuse que, lorsqu'on la
reoit, c'est sans le faire exprs,--comme une tuile.

       *       *       *       *       *

Son ingratitude est si grande qu'un bienfait s'y perdrait,--quoi qu'en
dise la Fontaine.

       *       *       *       *       *

X*** ne procde qu'avec du papier timbr.

--Son papier est comme lui; c'est sa manire de le faire marquer  son
chiffre.

       *       *       *       *       *

Chez lui, la main gauche semblait ignorer ce qu'avait reu la main
droite.

       *       *       *       *       *

--Vous connaissez Chose, le jeune banquier? Pour la toilette il ne
craint personne.

--Ce garon-l a toujours une tenue admirable, disait-on l'autre jour
devant la petite R***.

--C'est vrai, fit-elle en surenchrissant, une tenue ... de livres!

       *       *       *       *       *

EN PARLANT DE QUELQU'UN QUI A L'ESPRIT MCHANT

Il a des clats de rire qui sont comme des clats d'obus. On ne s'en
relve pas.

       *       *       *       *       *

X*** a la joie silencieuse. Quand il est content, il rit sans faire de
bruit. C'est comme une petite fte de famille qui se passe en lui. On
n'en est pas.

       *       *       *       *       *

H*** est un beau parleur, comme un tambour qui est creux et sonore.

       *       *       *       *       *

Il vous a une physionomie ouverte ...  deux battants!

       *       *       *       *       *

EN PARLANT DE MADAME A***, QUI EST BGUEULE ET PRTENTIEUSE

--Avec du temps et de la patience, on en deviendrait amoureux.

       *       *       *       *       *

--Elle a fait ses dents trs-tard.

--Et encore .. pas elle-mme!

       *       *       *       *       *

--Oh! il est toujours en avance, allez! Ce n'est pas lui qui arrivera
aprs le potage.

--Naturellement ... les hutres d'abord; la soupe ensuite. C'est une
rgle.

       *       *       *       *       *

--Elle, jeune?... Je rponds qu'elle n'a pas besoin de se mettre  deux
pour avoir quarante ans.

       *       *       *       *       *

--On lui prte des amants.

--Qui lui en prte?

--Mais ... Mme T***.

--Oh! elle ... cela n'est pas tonnant. Elle en a assez pour en prter
aux autres.

UNE AUTRE

--C'est vrai, mais il ne faut pas la faire plus gnreuse qu'elle ne
l'est. Elle a toujours soin d'en garder quelques-uns pour elle.

       *       *       *       *       *

Le nez de mon ngre est pat; mais celui d'Espinosa est patant.

       *       *       *       *       *

--X*** est agaant. Il parle du nez et il parle continuellement.

--Eh bien, c'est un trs-bon sentiment. Cela prouve qu'il n'oublie pas
les absents, lui, au moins.

       *       *       *       *       *

Un sot bien connu. Je ne prtends point parler de H***.

       *       *       *       *       *

Le Maelstrom n'est pas plus profond que le silence qui accompagne les
plaisanteries de X***.

       *       *       *       *       *

... Il est bon comme le bon pain ... et mauvais comme le bon fromage.

       *       *       *       *       *

J'ai vu un tel, le Polonais; il embaumait l'eau de ... Cognac.

       *       *       *       *       *

--Elle est maigre!... mais maigre  figurer sur la table du pape un
vendredi saint!

       *       *       *       *       *

... Une fille qui s'tait voue au clibat ... et aux clibataires.

       *       *       *       *       *

X*** prtend que Bade est un vrai paradis ... sans doute parce qu'il y
joue un jeu d'enfer.

       *       *       *       *       *

--Z*** a constamment l'air de faire blanc de son pe.

--C'est son pe qui m'a l'air de fer-blanc.

       *       *       *       *       *

--M. P***? c'est un pdant.

--Tiens. Mais Chose nous en a dit beaucoup de bien.

--Oh! il n'y a rien d'tonnant  ce que M. P*** lui ait plu. M. P*** est
sot, terne et grave; il doit lui aller comme le vin blanc aux hutres.

       *       *       *       *       *

--X***? Ce n'est pas un homme, c'est un nez.

--Pardon. Ce n'est pas un nez, c'est un timon.

       *       *       *       *       *

--Un potage maigre ... comme Mlle M*** et plus froid que le public
lorsqu'elle chante....

       *       *       *       *       *

Et quant  ses phrases, on ne saurait lui reprocher de les faire trop
courtes ou trop longues: elles durent juste le temps qu'un ne met 
braire.

       *       *       *       *       *

--Chose est un charmant garon.

--Le fait est qu'il n'est pas mari.

       *       *       *       *       *

--X*** a la physionomie trs-franche.

--C'est vrai.... Il a l'air bte; mais au moins il l'est.

       *       *       *       *       *

T***? Quand il lui arrive de dire la vrit, c'est pour le plaisir de
faire un faux mensonge.

       *       *       *       *       *

Six heures et M. Bruno sonnrent avec un remarquable ensemble, tant 
la porte qu' la pendule. Il ne dit pas: Je suis exact. Il dit: La
pendule va trs-bien.

       *       *       *       *       *

--Il a la fatuit de se croire modeste et la modestie d'avouer qu'il est
fat. Et il dit:

--Je suis modeste puisque j'avoue que je ne le suis pas.

       *       *       *       *       *

Il est de ces gens qui se figurent qu'en allumant une lanterne  midi on
n'en verrait que mieux le soleil.

       *       *       *       *       *

En ses jours de tristesse, Calino prtend qu'il n'tait pas n pour
vivre.




III

CAPRICES DU LANGAGE


On appelle ge tendre, sans doute par antiphrase, l'poque de la vie
o l'on n'a pas encore connu l'amour.

       *       *       *       *       *

... Pas le plus petit gant!...

... Pas l'ombre de soleil....

... Pas la queue d'une tte....

       *       *       *       *       *

DICTON AMRICAIN

Payez et vous serez confdr.

       *       *       *       *       *

... Mais, triple notaire que vous tes!...

       *       *       *       *       *

Est-ce parce que l'imagination voyage sans cesse comme une vagabonde,
qu'on la dit folle du logis?

       *       *       *       *       *

Une lorette disait:

--Un de mes amants les plus intimes....




IV

CE QUE DISENT

LES DISEURS DE RIENS


--Un doigt de cour et ... deux doigts de jardin, avec un petit htel au
milieu,--et je vous promets que cet ange sera  vous.

       *       *       *       *       *

Si l'Amour tait rellement le fils de Vnus, comme la Mythologie veut
le faire croire, par quel miracle Vnus, sa mre, l'aurait-elle conu et
engendr?

       *       *       *       *       *

Je ne sais si rellement, en Orient, la parole est d'argent et le
silence est d'or; mais je sais bien que dans nos pays, les trois quarts
du temps, _le silence est urgent, car la parole endort_.

       *       *       *       *       *

--Nos chevaux _dvorent_ l'espace.

--C'est une nourriture si lgre!

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La femelle est faite pour le mle ... et la femme pour le mal.--J'ai
lu cela sur le calepin d'un ami  moi.

       *       *       *       *       *

... Il lui allongea un soufflet ... de forgeron! C'est tout dire.

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Fiat ... _luxe_!

       *       *       *       *       *

Huit et sept font quinze et cinq font vingt; je pose zro et je ne vous
retiens plus.... C'est assez vous dire que vous pouvez vous en aller.

       *       *       *       *       *

Les caresses ne prouvent rien. On n'aime pas toujours la carrire qu'on
embrasse.

       *       *       *       *       *

J'entends dire bien souvent qu'il n'y a plus d'enfants.

Ce n'est toujours pas faute d'en faire.

       *       *       *       *       *

Dans le journalisme actuel, il faut tre _timbr_ pour aborder les
questions dites srieuses.

       *       *       *       *       *

Un condamn  mort disait:

--Le bourreau et moi, nous sommes de la mme taille, mais bientt il
aura la tte de plus que moi.

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... Une sauce releve,--un peu plus haut que le genou....

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A la guerre il faut qu'on _paye_ ou qu'on _pille_.

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Il faut que la chasse soit ouverte ou ferme.

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Les voyages dforment les chapeaux et les malles.

       *       *       *       *       *

PROVERBE

Qui paye ses dettes _sent Clichy_.

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On dit: La fortune, c'est le travail.

On dit: Le travail, c'est la libert.

Or la libert fait les rvolutions.

Et les rvolutions dtruisent les fortunes.

       *       *       *       *       *

Que de djeuners de soleil, mangs par une averse.

       *       *       *       *       *

... Et les fils uniques sont rares! sans doute parce qu'on en trouve
rarement plus d'un dans la mme famille.

       *       *       *       *       *

  La vie tient  un fil,
  Et l'heure  une aiguille.

       *       *       *       *       *

Comme on dort bien dans son lit quand on est couch ... sur un bon
testament!

       *       *       *       *       *

X*** parle depuis longtemps de se brler la cervelle.

--Bah! il sait bien que le feu ne se propage pas dans le vide.

       *       *       *       *       *

La vrit sort de la bouche de l'innocence ... pour n'y plus revenir.

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LES PUCES DE MADDALA

A Maddala, dans la tribu des _Beni ben Jagoub_,--o l'on trouve dans
son lit tant de puces et si peu de pucelles,--Ali Schriff et moi,
moi surtout, nous tions piqus comme des couvre-pieds de molleton.
Impossible de dcouvrir une heure de sommeil dans toute la maison.
C'est l que je me suis fait le serment  moi-mme, si jamais j'ai des
capitaux, de les laisser dormir au moins huit heures par jour.

Mon compagnon, qui se grattait tout autant que moi, mais qui tenait sans
doute  prendre la dfense de son pays, me disait de temps  autre, en
manire d'encouragement:

--N'y pensez pas, voyez-vous; les puces, c'est comme cela, ds qu'on
peut n'y pas penser, on ne les sent plus.

Je ne rpondais rien, mais je n'en pensais pas moins ... aux puces.

C'est absolument comme les personnes qui ont les jambes coupes: si
elles n'y pensaient pas, elles pourraient courir.

       *       *       *       *       *

Que voulez-vous faire? il faut bien tuer le temps, n'est-ce pas?

--Naturellement ... puisque c'est un grand matre.

       *       *       *       *       *

Pour un qui _brille_, vingt qui _braillent_.

       *       *       *       *       *

Il faut que le temps se couvre ou que le teint se cuivre.

       *       *       *       *       *

--Connaissez-vous la diffrence qui existe entre une chte et une
cataracte?

--Non.

--C'est qu'une cataracte est un beau spectacle, au lieu qu'une chte est
un spectacle ennuyeux.

Exemple: Le Niagara, c'est une cataracte. La comdie de ***, voil une
chte.

       *       *       *       *       *

--Eh bien, garon, et ce caf? Il ne parat que le soir, comme _la
Patrie_?

       *       *       *       *       *

--Un journal qui se dit bien inform,--ce qui dj est une erreur de sa
part,--....

       *       *       *       *       *

Mlle X*** faisait mettre une glace au plafond de son lit:

--C'est pour me voir dormir, disait-elle.

       *       *       *       *       *

Un bohme, encore plus bohme que C***, a invent une sentence dont il
fait un frquent usage avec ses fournisseurs. Il leur soutient que la
Fontaine a dit: _A l'oeil_ on connat l'artisan. Son bottier la trouve
trs-mauvaise.

       *       *       *       *       *

LE MARIAGE EN DEUX PARTIES

  _Lune_ de miel,
  L'autre de fiel.

       *       *       *       *       *

Un pays o il fait si froid qu'on ne sait jamais au juste si les gens
vous parlent ou s'ils ternuent.

       *       *       *       *       *

Et la pice tombait, toujours!...

       *       *       *       *       *

J'ai la faim canine et la soif cline.

       *       *       *       *       *

PROVERBE

Mieux vaut _lard_ que _navet_.

       *       *       *       *       *

--Tel journal n'est pas timbr, n'est-ce pas?

--Cela dpend. Comment l'entendez-vous?

       *       *       *       *       *

--Je ne sais pas ce que j'ai. Je crois que je vais tre malade; je
m'endors continuellement.

--Vous vous coutez trop, mon cher.

       *       *       *       *       *

--X*** n'a pas le moindre fond.

--C'est un vrai tonneau d'_Adlade_:

       *       *       *       *       *

--Il ne faut pas confondre la _ronde_ avec l'_anglaise_,--qui est
gnralement plate.

       *       *       *       *       *

... Une poire ... d'angoisse, pour la soif.

       *       *       *       *       *

Qui donc dit que X... est un chef de secte? c'est d'insectes qu'il faut
dire.

       *       *       *       *       *

EN CALCHE

--Qu'est-ce qui sent donc le brl?

--Nous allons trs-vite; ce doit tre le pav.

       *       *       *       *       *

Calino,--toujours Calino, il n'y a que lui pour cela,--admirait un
gant:

--Dieu! comme il serait grand si c'tait un nain! disait-il. Quel grand
nain cela ferait!

       *       *       *       *       *

Le gros X*** fume continuellement. Ce n'est pas un homme, c'est une
chemine....

--Bouche.

       *       *       *       *       *

L'avez-vous revu?

--Oui, je l'ai revu ... et corrig.

       *       *       *       *       *

Mme M*** me disait en parlant de T***:

--Comment une femme peut-elle supporter qu'un tre pareil lui fasse la
cour? C'est  peine si je lui permettrais de faire mon escalier.

       *       *       *       *       *

--Vous connaissez donc Chose?

--Il m'a t prsent hier.

--Et ... est-ce qu'il vous a plu?

--A verse! je ne savais plus o me fourrer.

       *       *       *       *       *

--Un tel? je ne peux pas le sentir.

--Mon cher, il faut que vous y mettiez bien de la mauvaise volont ...
ou que vous ayez le nez bouch  l'meri.

       *       *       *       *       *

Il a pris ses cliques; et ses claques, il les a ... reues. Et puis il
s'est en all.

       *       *       *       *       *

--... Mais enfin, pourquoi le supportez-vous de sa part et pas de la
mienne?

--Il en a le droit, lui.

--Eh bien, et moi?

--Vous? c'est le contraire: vous n'en avez que le travers.

       *       *       *       *       *

Un ngre qui lisait un rapport de M. B***, de l'Institut, sur les noirs,
dans lequel ce savant expliquait que la prsence d'une grande quantit
de fer dans le sang des ngres est l'unique cause de leur couleur,
s'criait amrement:

Si c'tait au moins du fer-blanc!

       *       *       *       *       *

La direction du Vaudeville est presque aussi impossible que celle des
ballons.

       *       *       *       *       *

J'ai demeur en face d'un changeur et j'ai remarqu qu'il entrait par
jour, dans sa boutique, environ cinq fois plus de femmes que d'hommes.

Je savais bien dj que les Parisiennes taient _changeantes_, mais pas
 ce point-l.

       *       *       *       *       *

Vous ne me toucherez qu'aprs avoir pass sur _son_ corps.

       *       *       *       *       *

DEVANT UNE TABLE SPLEDIDEMENT MISE

--Voyez! Comment trouvez-vous que ce couvert est mis?

--Comme un prince.

       *       *       *       *       *

On sent l'air lorsqu'il est frais et le poisson lorsqu'il ne l'est pas.

       *       *       *       *       *

Pourquoi dit-on: Madame est servie! quand c'est la soupe qui est servie.

       *       *       *       *       *

Une femme  son voisin de table:

--Comme les hommes sont gourmands! C'est donc une bien douce chose que
d'tre ainsi sur sa bouche?

_Lui_:--Pas si douce  coup sr que d'tre sur la vtre!

       *       *       *       *       *

SCIE D'ATELIER

--Mon cher, avec un gilet ... de boeuf, une culotte pareille, des pieds
truffs, un col ... de poisson, une tte de veau, des ctelettes de
mouton, un _chapeau_ du Mans, un coeur ... de salade et surtout une
langue ... farcie, pourvu qu'on possde un certain _chic  la noix_, on
peut toujours se tenir au milieu d'un entourage ... de cornichons!

       *       *       *       *       *

A TABLE

_Une dneuse_: Ha! je m'en suis mordu la langue.

_Son voisin_: Et vous vous plaignez? Je voudrais bien tre  votre
place.

       *       *       *       *       *

La mer tait tranquille ... comme Baptiste.

       *       *       *       *       *

L'art d'lever les lapins et de s'en faire trois mille _livres_ de
rentes.

       *       *       *       *       *

J'ai trop peu d'argent pour l'employer  des dpenses utiles.

       *       *       *       *       *

_Le sergent de ville_: Votre profession?

_Le filou_: Je fais la chane aux incendies.

_Le voyou_: Et la montre aux feux d'artifices.

       *       *       *       *       *

La preuve que le fromage est une chose atroce, c'est que la Fontaine a
dit qu'une leon (et une leon c'est pourtant bien ennuyeux) vaut encore
mieux qu'un fromage.

       *       *       *       *       *

--Monsieur, voil une parole imprudente.

--Eh bien, alors j'ai bien fait de ne pas la garder.

       *       *       *       *       *

X*** a la plaisanterie funbre.

--C'est gal; je lui trouve l'esprit mordant quelquefois.

--Oui, c'est--dire ... croque-mordant.

       *       *       *       *       *

--Outre qu'il est bte, je ne le crois pas bon. Il n'a pas une figure
ouverte.

--Dame! il faut la faire ouvrir ... il y a une caillre au coin.

       *       *       *       *       *

... Maigre comme un----clown....

       *       *       *       *       *

Un Monsieur,--je vous en prie, ne l'appelons pas Calino!--devant qui on
causait sur la vie et la mort, disait que, quant  lui, le seul espoir
de mourir lui donnait le courage de supporter la vie.

--Vraiment? fit quelqu'un.

--C'est certain. Et la preuve c'est que si la mort n'existait pas, je me
serais suicid depuis longtemps.

       *       *       *       *       *

Pourquoi, dans les cartes, le trfle signifie-t-il de l'argent?

--Parce que si tout le monde avait du trfle, presque tout le monde
aurait de quoi manger.

       *       *       *       *       *

B*** a toujours des arguments trs-serrs.

--C'est vrai. On dirait des cornichons dans un bocal.

       *       *       *       *       *

Pour le moment, dans cette affaire-l, c'est lui qui tient la corde.

--Il devrait bien en profiter pour se pendre.

       *       *       *       *       *

... Un _orgueil_ de Barbarie....

       *       *       *       *       *

DICTON

--On ne sait ni qui _rit_ ni qui _pleure_.

       *       *       *       *       *

--_Aie de quoi_, le ciel t'aidera.

       *       *       *       *       *

--Calino, est-ce que vous entendez le grec?

--Parbleu!... je ne suis pas sourd.

       *       *       *       *       *

A la sortie d'une gare, pendant qu'on chargeait des malles sur un
fiacre, les chevaux avanaient continuellement de quelques pas.

--Ah ! mais, cocher, vous voulez donc partir avant d'tre charg? Vous
tes encore un drle de pistolet.

--Oh! non, bourgeois, j'aurais d'abord besoin d'un _canon_.

       *       *       *       *       *

  Le feu prend,
  Le chaland donne,
  Le caoutchouc prte.

       *       *       *       *       *

--Vous la jugez trop svrement. Elle est moins mal que vous ne le
dites. Quoique un peu maigre, elle est bien plante.

--Je crois bien!... comme avec un marteau!... on s'y pendrait!

       *       *       *       *       *

Chose est un bien joli garon, mais il se met trop de parfums. Il
embaumerait ... un mort,  quinze pas.

       *       *       *       *       *

Les sujets de tristesse ou les sujets ... de pendules, c'est autre
chose.

       *       *       *       *       *

PROVERBE

Un bon _Titien_ vaut mieux que deux _Ribeira_.

       *       *       *       *       *

A DEUX PERSONNES QUI SE PARLENT BAS

--Vous savez? si vous tes de trop ... que je ne vous gne pas.... Vous
pouvez sortir.

       *       *       *       *       *

J'avais pour connaissance un sergent, qui faisait quelquefois la
lecture, le soir,  la chambre. Et chaque fois qu'il rencontrait
l'abrviation de _et caetera_, ne sachant comment la traduire, il se
bornait  nommer bien haut les trois lettres dans leur ordre respectif.
Cela faisait un drle d'effet  la fin d'une phrase, E.T.C. Un jour il
eut un trait de lumire et, se frappant le front, s'cria: Faut-il
que je sois bte pour ne pas avoir compris a plus tt! Il venait de
deviner. Et, en effet,  dater de ce jour-l il traduisit le mystrieux,
_etc._ en disant: _Et ta soeur?_

       *       *       *       *       *

--Qu'est-ce qu'il y a donc eu, sergent, en 93, qu'on nous en parle
souvent?

--En 93?... Eh bien, pardi! c'est la rvolution de 1830.

       *       *       *       *       *

--Sergent, j'ai entendu dire que le tonnerre ne tombe jamais sur les
paratonnerres.

--Eh bien, le tonnerre_re_ a cela de commun avec moi, car_rr_ je puis
dir_rr_e que cela ne m'est jamais arr_rr_riv non plus_ss_e: jusqu'
pr_rr_sent du moins_ss_e.

       *       *       *       *       *

Le _violon_--corps de garde, ainsi nomm parce qu'on y est conduit par
des _archers_.

       *       *       *       *       *

Pour _doubler_ un cap, est-ce qu'il faut en avoir un autre pareil?

       *       *       *       *       *

DANS UNE BAL COSTUM--A UN SANCHO PANA

--Pardon ... est-ce au seigneur Sancho ou  son ne que j'ai l'honneur
de parler?

       *       *       *       *       *

--AU BAL DE L'OPRA--

A un sauvage.

Eh! Peau-Rouge!... est-ce que c'est vrai que dans ton quartier les
forts sont encore vierges?

       *       *       *       *       *

--Voyons, monsieur, offrez donc un rafrachissement  madame.... A son
ge, cela ne peut pas lui faire de mal.

       *       *       *       *       *

A un vieux.

--Pardon, monsieur. C'est bien au doyen des centenaires de France que
j'ai l'honneur de parler!

       *       *       *       *       *

--Madame est blanchisseuse? j'ai reconnu cela tout de suite ... en
voyant ses battoirs.

       *       *       *       *       *

A un municipal,  la porte du foyer.

--Dites-moi un peu: vous n'auriez pas vu, par hasard, passer un monsieur
en habit noir?...

       *       *       *       *       *

A un arrivant.

--Monsieur arrive de Cancale?... C'est dommage, on n'en veut plus.... La
soupe est servie.

       *       *       *       *       *

Au mme arrivant.

--Mais comme vous voil frip, jeune homme!... Vous tiez donc bien
serrs, dans cette bourriche?

       *       *       *       *       *

A un nez dans le genre de celui de Polichinelle.

--Toi, tu as un joli nez, c'est vrai; mais c'est bien dommage que tu
n'en aies qu'un. Si tu pouvais te procurer la paire, je t'assure que tu
ferais de l'argent.

       *       *       *       *       *

Une voiture  stores baisss rentre  Paris au petit trot. A l'octroi,
l'employ entr'ouvre la portire et dit:

--Vous n'avez aucune dclaration  faire?

--Merci ... c'est fait.




MISANTHROPE


--Mon Dieu! rendez-moi des champs qui ne soient pas lyses, des bois
qui ne soient pas de Boulogne, des prs qui ne soient point Catelans!...

       *       *       *       *       *

J'entends souvent des gens se plaindre d'avoir la vue basse; mais je
n'en ai jamais entendu se plaindre d'avoir l'me place au mme niveau.

Pourtant il doit en exister.

       *       *       *       *       *

Il est vrai que la Bourse a l'air d'un temple grec. Mais cette forme
est trs-rationnelle. Si nous n'avions pas nos temples, o diable
mettrions-nous nos Grecs?...

Et mme nos Juifs, par-dessus le march?

       *       *       *       *       *

Un crivailleur, qui passe sa vie  attaquer les gens qui meurent,
priait quelqu'un d'crire deux lignes sur un album. Voici les deux
lignes.

--Ce ne sont pas ceux qui s'en vont qui sont  _craindre_; ce sont ceux
qui restent.

       *       *       *       *       *

  Je ne suis pas de ceux qui disent: Ce n'est rien,
            C'est une femme qui se noie.

Au contraire, je me dis: Tiens, tiens, cela en fait toujours une de
moins.

       *       *       *       *       *

Une espce de chanson  laquelle, s'il y avait eu des paroles, il
n'aurait plus manqu qu'un air.

       *       *       *       *       *

... Et puis un monsieur nous a lu un tas de petits vers
trs-soporifiques qu'il avait organiss pour la circonstance.

       *       *       *       *       *

Jadis les esprits littraires avaient le culte des filles de Mmoire.

Les beaux esprits d'aujourd'hui prfrent les mmoires des filles.

       *       *       *       *       *

Il n'y a que deux manires de gouverner les peuples. On ne les mne que
par la force ou par la farce.

       *       *       *       *       *

Toujours les femmes et les montres: plus elles sont plates, plus elles
cotent cher.

       *       *       *       *       *

Il en est de certains hommes comme de ces gros nuages qui traversent
l'air par un temps lourd et orageux. Tout le monde est oppress. Ils
crvent: tout le monde respire.

       *       *       *       *       *

Ah! si j'avais pu prvoir comment vous seriez,--disait-elle en pleurant
 son troisime poux,--je vous assure bien que je ne serais pas veuve 
l'heure qu'il est....

       *       *       *       *       *

L'enfant eut, en venant au monde, une crise qui faillit le sauver de
vivre. Par malheur pour lui, le docteur tait rellement habile et le
sauva d'tre sauv.

       *       *       *       *       *

Une femme laide qui fait la bgueule, c'est comme une porte de prison
sur laquelle on lirait:

_Le public n'entre pas ici._

--Pardon, mon pauvre enfant, de t'avoir mis au monde!...

       *       *       *       *       *

... Comme toutes les calomnies, le mot eut du succs....

       *       *       *       *       *

La mdecine est un art qui fait vivre beaucoup de mdecins, vivoter
beaucoup de croque-morts et mourir beaucoup de malades.

       *       *       *       *       *

... Une socit o il y a du monde.

C'est ainsi que P*** dsigne une runion quelconque o se trouvent des
indiffrents et des ennuyeux. Et lorsqu'on est entre amis seulement,
alors c'est: une socit o il n'y a personne.

       *       *       *       *       *

Quand on pense que les gens qui possdent des dettes n'auraient qu'
les payer pour s'enrichir, on est tonn de trouver un si grand nombre
d'mes dsintresses.

On ne me fera jamais croire que les personnes qui ont sous la main
un moyen si simple de faire fortune, prfrent rester dans la misre
uniquement pour leur plaisir.

       *       *       *       *       *

Certes, c'est la position la plus humiliante pour un mort que d'tre le
premier mari d'une femme.

Mais je n'en sais gure de plus triste pour un vivant que d'en tre le
second.

       *       *       *       *       *

--A propos, et M. un tel?

--Mais ... il est mort.

--Comment! encore?

--Mais, dame! c'est la premire fois.

       *       *       *       *       *

--Le 1er mai 1840,--poque  laquelle je pouvais encore esprer ne
jamais venir au monde....





QUELQUES PAGES D'UN LIVRE




I

MARIE A CCILE


Vous souvenez-vous, Ccile, des bals tourdissants, des grandes soires,
de nos toilettes et de nos succs de cet hiver?

Que tout cela est loin maintenant!

Loin pour moi seule, bien entendu; car vous, vous tes sans doute encore
 Paris, ou tout au moins dans votre belle proprit d'Enghien, mais
toujours au milieu des bruyantes agitations que nous appelons les
plaisirs du monde, comme une reine que vous tes, sans cesse entoure
d'une cour que vous tranez sur vos pas.

Quand je pense aux changements que peuvent amener quelques mois dans
notre vie, je me sens frappe irrsistiblement et comme prise d'une
sorte de vertige  l'ide de l'insouciance avec laquelle nous vivons,
et nous oublions, et nous faisons des projets pour l'avenir, si proche
qu'il puisse tre.

Cette ide-l a quelque chose d'effrayant quand on la regarde en face!

Mon langage doit bien fort vous surprendre, n'est-ce pas, mon amie?
Vous, si rieuse et charmante, si adule, pour qui l'hiver prochain
s'annonce, ainsi que ceux qui l'ont prcd, escort de son grand
luxe et de ses parures, avec ses salons inonds de lumire et remplis
d'entranantes harmonies; vous, heureuse, qui n'entrevoyez la vie qu'
travers les feuillages aux sduisantes couleurs de vos roses d'Enghien
et de vos camellias de Paris.

Vous n'tiez gure habitue  m'entendre parler ainsi, du temps o nous
tions runies? Mais c'est qu'il est survenu dans mon existence bien des
choses depuis ce temps-l. Je n'irai plus dans le monde avec vous, ma
Ccile. Nous n'irons plus toutes deux autour des lacs, ni au thtre, ni
dans aucune fte. Tout cela est perdu pour moi. Je ne sais mme pas s'il
me sera possible de retourner encore  Paris, malgr tout mon dsir
de vous revoir et de vous embrasser, et de reprendre nos causeries
d'autrefois, dont je garderai le souvenir tant que je vivrai.

Tant que je vivrai! je suis folle de venir vous attrister avec mes ides
noires. Je le sais bien, mais j'ai tellement besoin de m'pancher, de
parler de mes sentiments et de mes peines! Mes peines ... j'ai tort de
parler de la sorte. Quelles sont-elles? Je n'en ai pas, en ralit.
Mais, malgr moi, une tristesse profonde, que le docteur veut appeler:
du calme, reflte plement sur tout ce qui me touche.

Vous vous rappelez que je fus oblige de vous quitter  la fin de
l'hiver dernier pour venir en toute hte auprs d'une vieille tante, qui
se mourait. C'tait la seule parente qui me restt du ct de ma mre,
et c'est chez elle que j'ai t soigne pendant mon enfance et leve,
sinon avec tendresse, avec affection du moins. Elle tait bien vieille,
la pauvre femme; et elle s'est teinte plutt qu'elle n'est morte.
Moi, j'ai pass de longues nuits  son chevet, et je n'tais pas d'un
temprament assez robuste pour supporter la moindre fatigue.

Et puis, il me manquait quelque chose sur cette terre. Je n'avais pas,
comme vous, un mari dont l'amour pt rpondre au mien. M. Dalmay a l'air
de vous aimer tant! Vous devez tre bien heureuse, Ccile! Quant  moi,
vous le savez, je n'ai jamais connu ce que c'est qu'tre aime. J'ai
fait, trs-jeune encore, un mariage de raison, comme disait ma tante. M.
de Champr tait vieux et songeait peu  moi. Il tait riche: on parlait
de mon bonheur. Marie depuis un an  peine, j'tais veuve dj; et
depuis, si l'amiti pouvait nous suffire, j'aurais vcu bien heureuse
avec la vtre. Hlas! je n'ai pas su me contenter de cette sympathie qui
m'a donn tous les instants de joie que j'ai prouvs ici-bas. Il
me fallait une autre affection plus absolue, plus exclusive, plus
vivifiante, dont tous ont besoin au monde, mais qui nous est parfois
peut-tre plus indispensable qu'aux hommes.

Ne orpheline, pour ainsi dire, puisque j'ai perdu mon pre et ma mre
avant de savoir prononcer leur nom, j'ai pass, ainsi que je vous le
disais, toute mon enfance chez cette tante dont je vous parlais tout 
l'heure, qui m'aimait certainement, mais qui n'avait pas pour moi ces
mille petits soins qui consistent en caresses, en sourires, en gteries
de toutes sortes enfin, et qui apprennent la tendresse aux enfants.

Ici, ma sant, dj faible, s'est graduellement affaiblie: avec lenteur
au commencement, mais  prsent je sens bien que je m'en vais plus vite
chaque jour.

Mon mdecin a beau dire, et faire son possible pour me persuader que
c'est l une langueur passagre: je sais qu'au fond, lui-mme a bien peu
d'espoir.

Je suis si change, moralement! Si vous me voyiez, Ccile, ma belle
aime! Il me semble que je n'aimerais plus le monde, ni ses bruits, ni
ses ftes, dont je ne pouvais me passer autrefois. Maintenant je
suis triste. Je me plais  rver, le soir, seule sur ma terrasse, en
regardant les nuages courir dans l'azur qui s'tend infini devant moi,
et je me suis surprise deux fois  songer aux vies futures et  me voir
morte. Morte! pour ce monde o vous brillez, o j'ai brill aussi et
dont j'ai t si folle dans le temps.

Combien tout cela est trange!

Mais je vois bien dcidment que je suis d'un gosme insens, ne vous
parlant que de moi depuis plus d'une heure et ne songeant mme pas 
demander  ma meilleure amie quelle est sa vie, moi qui, vous le savez
bien, n'est-ce pas? suis si heureuse de vos plaisirs et si triste de vos
tristesses!

crivez-moi, Ccile. Il me semble qu'en lisant vos lettres, je jetterai
un dernier regard sur mon existence passe,  jamais perdue. Et il
est si doux de se rappeler, de faire revivre un peu son coeur dans la
mlancolie calme et involontaire qui est la compagne insparable du
souvenir! Parlez-moi de vos soires, de vos projets, de votre luxe, de
vos soupirants et des miens aussi, enfin de tout mon beau Paris que j'ai
tant aim!

Les malades sont comme les enfants, ils veulent qu'on les amuse.

Il y a si longtemps que je n'ai t gaie, si vous saviez! Ici, tout a un
aspect morne qui me glace. A l'exception de Justine, ma petite femme de
chambre, dont le dvouement et la peine me touchent, et de mon vieux
docteur que je vois tous les jours et dont je suis journellement les
mtaphores galantes et interminables, je ne vois que les gens de la
campagne, les jardiniers, les garons de ferme, et ma nourrice, qui est
aussi bonne et pour le moins aussi ennuyeuse que ce bon docteur.

Je suis donc seule, ou  peu prs. Et je me complais parfois dans la
torpeur dont cette solitude engourdit mon me pleine d'esprances
infinies et de souvenirs sans regrets.

Pardonnez, mon amie, je retombe invinciblement dans ma tristesse. J'ai
mes jours, voyez-vous, et mieux vaut que je m'arrte. Si je continuais,
je dissiperais peut-tre le sourire de vos lvres et la gaiet de vos
yeux.

Adieu! crivez-moi surtout! Et soyez heureuse! Soyez aime!

Votre vieille, bien vieille amie,

MARIE DE CHAMPR D'AVENY.

Aveny, Septembre 1854.


II

CCILE A MARIE


Est-elle bien de vous, chre Marie, cette lettre que j'ai devant les
yeux? On me l'a remise hier matin, comme je venais de me lever, et
depuis ce moment je ne cesse de la relire, tant l'impression que j'en
ai ressentie est singulire! Comment! c'est vous, mon amie, ma belle
chrie, vous si charmante et avec cela si bonne que je n'ai jamais song
 vous en vouloir de ce que vous tiez plus jolie que moi, c'est vous,
si mondaine, si danseuse, vous dont la belle main blanche a crit ces
lignes que je relis encore avec tonnement, pleines de mlancolie et de
regrets!

Votre lettre m'a tout attriste, et je ne sais d'o vient que je ne puis
me soustraire  mes ides noires qui m'assaillent depuis hier.

Se peut-il que vous soyez aussi change, Marie!

J'avais pens bien souvent  vous depuis votre dpart, si prcipit que
nous avons eu  peine le temps de nous faire nos adieux. Je vous vois
encore, au moment o Justine vous a apport cette malheureuse lettre
qui vous appelait au chevet de votre tante. On venait de vous essayer,
quelques minutes auparavant, cette dlicieuse robe blanche que vous
aviez fait faire pour aller le surlendemain au grand bal de la comtesse
de Sernes.

Vous rappelez-vous avec quel dsespoir nous admirions ses grands volants
bouillonns et relevs tout autour par de toutes petites roses: et sa
grande ruche du bas, qui remontait en deux endroits et s'attachait
aussi par deux roses plus grosses que les autres! Avec cela une rose
au corsage et une ou deux encore dans vos beaux cheveux blonds,
compltaient votre toilette. Des fleurs, toujours des fleurs, jamais de
bijoux; pas un collier, pas une bague, pas mme de boucles d'oreille,
coquette! Vraiment il n'y a que vous pour savoir mettre tant de charme
exquis et d'lgance dans la simplicit. Aussi, faisiez-vous des
furieuses!

Quelle tristesse  l'ide de partir sans avoir port cette ravissante
toilette! Et le fait est que la chose en valait bien la peine!

Je crois qu' votre place je ne serais partie que le lendemain du bal.
Mais votre me a toujours t aussi belle que votre visage, et vous
n'avez pas hsit  faire ce sacrifice.

Le soir mme vous tiez en route, et moi, soit pressentiment ou folie
(mon mari prtend que c'est la mme chose), j'prouvais une tristesse
mortelle de cette solitude o me laissait votre absence.

Car je suis seule aussi, Marie, et moins heureuse que vous ne le pensez.
Le monde aussi me croit heureuse en voyant mon luxe. Mais le monde ne
voit gure que la superficie des choses, et souvent la mer cache bien
des dsastres sous l'azur trompeur de sa surface.

Mon mari est riche. Que lui servirait de me refuser quoi que ce soit?
Cela flatte son amour-propre d'abord, d'entendre vanter le train de
notre maison, mes chevaux et les diamants qu'il me donne. Mais je puis
vous le dire,  vous, ma Mariette adore, il ne m'aime pas, il ne m'a
jamais aime, et il m'arrive parfois de faire de douloureuses rflexions
lorsque je me retrouve seule dans ma chambre  coucher, le soir, tandis
qu'il est, lui, je ne sais o,  Paris,  son cercle, d'o il ne rentre
que fort tard.

Je tche d'y songer le moins possible; et il faut bien que j'oublie, en
effet, pour paratre ce que je suis aux yeux du monde, c'est--dire la
femme heureuse dont on envie le bonheur. J'touffe mon coeur quand il
me parle, parce que sa voix me donne toujours des conseils qui me
troublent, et je ne sais quelle puissance incomprhensible qui se trouve
en moi, me pousse  l'couter. Alors, pour chasser cette tristesse qui
m'envahit, pour chapper  ces proccupations qui m'obsdent, je me
rejette plus avant dans le bruit, dans les ftes et mes toilettes. Que
voulez-vous? je cherche dans les plaisirs de mon luxe l'oubli de ce qui
manque  mon me.

Et voil que, moi qui vous crivais pour tcher de vous gayer un peu,
je suis triste comme un gros bonnet de nuit qui s'aviserait de parler.
Voil ce que c'est que d'crire  sa meilleure amie d'aussi vilaines
lettres que la vtre. On lui fait perdre la moiti de sa pauvre gaiet,
et elle devient incapable de vous rendre le courage qu'elle n'a plus
elle-mme. Ainsi, vous voil prvenue.

Pour cette fois-ci je vous pardonne, parce que l'on peut tre plus
triste ou plus mal dispose un jour que les autres. Cela dpend un peu
du temps qu'il fait. Et puis,  la campagne ... et  la campagne en
province, surtout! Mais cela est une raison de plus pour que vous
rentriez bien vite  Paris, o l'on ne peut plus se passer de vous.
Voil, Mariette de mon coeur, chre aime, ce qu'il faudra m'annoncer
dans votre prochaine lettre.

Vous me le promettez, n'est-ce pas?  moi, votre meilleure amie, qui
vous aime et qui vous regrette, mais aussi qui vous attend,

CCILE DALMAY.

Enghien, Septembre 1854.


III

MARIE A CCILE


Je suis bien triste, ma pauvre Ccile, et je ne puis me rendre compte de
l'tat de mon me.

Voil aujourd'hui deux mois, deux longs mois que j'ai reu votre
lettre bonne et tendre comme tout ce qui vient de vous. C'est ma seule
compagnie ici, je me trouve moins seule en relisant ces lignes pleines
de souvenirs o j'aperois comme en un miroir les reflets lointains
de mon pass, qui se perdent peu  peu dans la brume de l'horizon en
silhouettes gracieuses et insaisissables.

Insaisissables! ce mot rend bien ma pense, et je n'avais jamais senti,
en le voyant crit, tout ce qu'il peut renfermer de tristesse! Car
je tends les bras maintenant, mon amie, vers cette image fugitive,
douloureusement riante, et je pleure et je me dbats, folle de
dsespoir, car je ne trouve rien sous mes mains que le vide et la nuit,
car je sens mon coeur se serrer de plus en plus, prt  touffer entre
les angoisses de cette solitude mortelle.

Je me sens mourir nuit et jour, heure par heure, minute par minute. Et
c'est cette solitude qui me tue; et je ne puis plus la fuir, et elle
s'appesantit sans cesse, impitoyable et morne, sur mon me  jamais
dfaillante.

Ma sant ne me permet plus de m'en aller d'ici. Le moindre voyage
suffirait  puiser le peu de force qui me reste; et quand, aprs avoir
pass ma journe assise auprs de ma fentre  lire ou  rver, je veux
faire un tour de parc pour profiter d'un rayon de soleil, je suis brise
en rentrant comme si j'avais t battue. Que se passe-t-il en moi? Je
ne puis le comprendre. Et puis, je n'ose pas, j'ai peur de le deviner.
Pourquoi? Du reste, je ne sais pourquoi je vous parle de toutes ces
folies qui sont capables de vous attrister, et dont la seule pense me
trouble et me tourmente moi-mme.

Parlons de vous, ma Ccile bien-aime, de vous qui souffrez aussi, et
qui tes contrainte de cacher votre peine. Combien je vous plains, mon
amie, et qu'il doit vous en coter de garder, pour le monde indiffrent
qui vous entoure, le masque de bonheur sous lequel vous languissez! Et
encore, vous tes meilleure que moi, car votre lettre tait pleine de
tendresse et de gais souvenirs. Tandis que moi, au contraire, je ne
sais que vous affliger chaque fois que je vous cris. Mais vous me
le pardonnerez, n'est-ce pas, Ccile? car il faut me traiter avec
l'indulgence qu'on a pour une enfant malade. Si je suis aussi triste,
c'est qu'il m'est impossible de lutter contre la langueur qui me tue,
voyez-vous!

Mon mdecin n'ose plus se fier  lui seul, et il a fait venir ici deux
docteurs clbres de Paris. Tous trois n'osent presque plus me cacher
l'tat dans lequel je me trouve. Ils ne m'ont rien dit, mais je vois
bien sur leur visage, lorsqu'ils se consultent devant moi, que ce n'est
plus qu'une affaire de temps. C'est fini! je puis encore traner pendant
quatre ou cinq mois peut-tre, mais je n'irai pas plus loin.

Je suis entoure ici de bonnes gens qui passent leur vie  s'efforcer de
m'pargner toute espce de contrarits. Mais il me semble, en voyant
leurs visages silencieux et mornes, qu'ils sont tous prvenus, et je
crois lire ma condamnation sur chaque figure que je rencontre.

Je suis obsde par une foule d'ides pnibles, de visions tranges,
inexplicables.

J'ai fait, pendant une nuit de la semaine dernire, un horrible rve
dont le souvenir me pse depuis ce moment et me poursuit sans relche.

J'tais assise avec Justine dans le bois qui se trouve derrire la
maison. Nous parlions de Paris, de vous, qui deviez arriver ici le jour
mme pour passer une semaine auprs de moi. J'tais gurie ou  peu
prs, et je comptais m'en retourner avec vous. Tout d'un coup je vis
les arbres qui nous entouraient glisser sur la terre, comme si une main
puissante les avait repousss et je me trouvai debout au milieu d'une
plate-forme autour de laquelle ils s'taient arrts en rond, serrs
les uns contre les autres. Mais ce n'tait plus les mmes que tout
 l'heure; de quelque ct que je voulusse tourner mes regards,
je n'apercevais plus que des cyprs dont la noire verdure montait
constamment en tiges roides et droites vers le ciel. Effraye, je me
retournai vers Justine pour prendre sa main. Justine avait disparu. Je
voulus l'appeler; ma langue restait colle  mon palais. A la place
qu'elle occupait un instant auparavant, le spectre de la Mort, tel qu'on
nous le dpeignait au couvent, ricanait  ct de moi; je sentais son
souffle repoussant et humide effleurer mes lvres et mes joues, qu'il
fltrissait, en passant, et parcourir tout mon corps comme un frisson
indicible. L'motion que j'prouvais est inexprimable. Je tremblais
d'une manire effrayante. Enfin,  travers les arbres, j'aperus une
forme qui venait de mon ct. C'tait vous. Mais vous n'tiez pas seule.
Mon coeur bat encore de l'impression que j'ai ressentie en la voyant.
Auprs de vous, marchait un homme jeune dont les traits, o respiraient
la tristesse et la distinction, m'taient dj connus. Ne pouvant
parler, je tendis les bras vers vous. Sa tte se releva alors, et ses
yeux brillrent d'un clat inou. Tous deux, vous m'aviez compris et
vous veniez me chercher. Vous alliez arriver  la limite des arbres.
Alors le spectre fixa sur moi son regard vide et hbt: je ne vous
voyais plus. Puis il posa son doigt sur mon coeur, et de l'autre main il
me montra une claircie au milieu des cyprs. Dans une alle dont je ne
voyais pas la fin, je vous aperus tous les deux; mais au lieu de venir,
vous vous loigniez de moi, enlacs dans les bras l'un de l'autre.
Dsespre, je poussai un cri terrible. Ni vous ni lui ne vous tes
retourns. Le fantme ta son doigt de mon coeur et se mit  courir
autour de moi en traant un cercle qu'il agrandissait  chaque tour. A
la place o j'avais senti le contact mortel et glac de sa main osseuse,
j'avais une plaie par o mon sang se perdait goutte  goutte et creusait
dans le sol un trou dans lequel j'enfonais peu  peu, comme en un
tombeau. En ce moment, de larges flocons de neige commencrent  tomber.
Je trouvai la force de prononcer une parole, et le nom que je jetai 
l'air sans chos n'tait pas le vtre, Ccile. Lui, ne se retourna pas
encore. Je tombai  genoux. Mes genoux s'attachrent  la terre.

Je ne pouvais plus me relever, ni crier. La neige qui tombait avec force
me cachait tout. Je n'apercevais plus ni vous, ni lui, ni le spectre.
J'tais seule, seule, entendez-vous bien? Je ne voyais que la blancheur
opaque des arbres couverts de neige. Et mon sang coulait sans cesse,
et ma tombe se creusait rapidement, et moi je descendais toujours, 
genoux, les mains jointes, folle de terreur et brise par mon dsespoir.

Je sentais le froid de la neige qui couvrait mes paules et qui montait
autour de moi comme pour m'ensevelir avant mme que ma fosse ft
acheve. J'touffais.

Quand je me rveillai en sursaut, c'tait le matin. Justine, qui m'avait
entendue me plaindre, tait auprs de mon lit.

Lorsqu'elle ouvrit mes persiennes, il neigeait. C'tait la premire fois
de cette anne. Vous ne pouvez vous figurer l'impression que cela me
produisit.

Je suis encore tremblante en vous racontant cette douloureuse et
inexplicable crise. Et j'aurais mieux fait de ne vous en point parler.
Excusez-moi encore, mon amie, chre Ccile de mon me.

Pardon de la tristesse que je vais vous causer encore. Mais j'ai besoin,
malgr moi, de parler de ce rve. Dites-moi qu'il est faux, dites-moi
qu'il ne signifie rien, je vous en conjure. J'ai beau me le rpter,
moi, il me poursuit sans cesse.

Vous le savez, je n'ai jamais aim. Je ne puis aimer, aujourd'hui. C'est
impossible, cela n'est pas. N'est-ce pas, ma Ccile adore?

Et cependant, d'o vient alors qu'en voyant approcher le moment de ma
mort, je regrette davantage l'existence, et que je voudrais pouvoir
me cramponner  la vie? Il me semble que je pourrais tre heureuse.
J'entrevois des joies qui ne m'taient jamais apparues aussi douces et
aussi sduisantes.

Que veut dire tout cela? J'ai peur d'tre folle, par moments.
crivez-moi encore, Ccile, je vous en supplie. Qu'il me soit donn
d'entendre encore une voix amie et aime avant de quitter ce monde o je
souffre, et que je pleure en le quittant.

Pensez  moi, aimez-moi, vous, ma Ccile que j'aime, et songez que je
n'ai que votre amiti au monde.

Votre MARIE.

Aveny, Novembre 1854.




Nous ne possdons que ces fragments,--nous n'osons dire d'un roman ou
d'un livre,--car l'auteur ne songeait probablement gure, en crivant
ces pages,  faire un livre ou un roman. Nous y verrions plus volontiers
une sorte d'autobiographie transpose, un cadre dans lequel il aurait
group ses propres impressions, fait raconter ses tristesses, ses
dceptions ou ses rves par des personnages de fantaisie.

Nulle part nous ne reconnaissons, nous ne retrouvons cet aimable et
cher enfant, ce doux et bien-aim pote, aussi compltement que nous le
retrouvons dans cette dernire bauche. Il y a bien trac la profonde
mlancolie, les lassitudes, le besoin d'oublier, qui remplissaient son
me.

Que les amis auxquels nous offrons ce volume nous pardonnent de n'en
avoir pas loign des pages qui leur paratront peut-tre peu dignes
du talent de Prosper. Nous avons tenu  conserver tout ce qui pouvait
caractriser cette nature si fine et si dlicate.

En prsence de la tombe qui a englouti tant de jeunesse et tant
d'esprances, il n'y a plus de place pour l'orgueil paternel.

L.J.




TABLE


A Prosper Jourdan


CONTES ET POSIES

A Madame George Sand

Rosine et Rosette

Lone

Premires larmes

L'Automne

Ma Folie

A Marie

Rhodina

A l'htellerie (souvenir de Musset)

La Rose

Rencontre

A madame L***

Adieu, Ninon

Dans la fort

Message

A ma mre

A ma mre

A mon ami Paul E.G.

A madame V***

A madame A*** (envoi de _Rosine et Rosette_)

A Flix M***

A mon pre

A madame L.B. (sur un exemplaire des _maux et Cames_)

Adieu

Le Rve

A ma mre malade

L'Oubli

Le Myosotis ( mon pre)

Colloque d'automne

Impressions de voyage

A ma mre

A mon pre

Envoi de _Rosine et Rosette_, A ***

Souvenir de Margency ( mon pre)

A mon frre

Effet de lune dans la Mitidja ( Thodore de Banville)

Mandoline

Boutade

Dclaration d'colier ( Constant Coquelin)

Chanson d'Ourida

Kief

A madame George Sand


NOTES AU CRAYON

Note

En marge d'un cahier

Opinions sur tels et tels

Caprices du langage

Ce que disent les diseurs de riens

Misanthropie


QUELQUES PAGES D'UN LIVRE

Marie  Ccile

Ccile  Marie

Marie  Ccile

Note









End of the Project Gutenberg EBook of Contes et posies de Prosper Jourdan:
1854-1866, by Prosper Jourdan

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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